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+<!DOCTYPE html>
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+<meta charset="utf-8">
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Voyoage d'une
+femme autour du monde, par Ida Pfeiffer.
+</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77239 ***</div>
+<hr class="full">
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/cover.jpg" width="342" height="550" alt="">
+</div>
+
+<p class="toc">
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER., </a>
+<a href="#CHAPITRE_II">II., </a>
+<a href="#CHAPITRE_III">III., </a>
+<a href="#CHAPITRE_IV">IV., </a>
+<a href="#CHAPITRE_V">V., </a>
+<a href="#CHAPITRE_VI">VI., </a>
+<a href="#CHAPITRE_VII">VII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_VIII">VIII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_IX">IX., </a>
+<a href="#CHAPITRE_X">X., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XI">XI., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XII">XII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XIII">XIII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XIV">XIV., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XV">XV., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XVI">XVI., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XVII">XVII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XIX">XIX., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XX">XX., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XXI">XXI., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XXII">XXII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII., </a>
+<a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV.</a><br>
+<a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES.</a><br>
+<a href="#NOTES">NOTES.</a>
+</p>
+
+<h1>
+VOYAGE<br><br>
+<span class="big">D’UNE FEMME</span><br><br>
+AUTOUR DU MONDE</h1>
+
+<p class="c">
+TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE<br>
+Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation<br>
+rue de Vaugirard, 9<br>
+</p>
+
+<h1>
+VOYAGE<br>
+<br>
+<span class="big">D’UNE FEMME</span><br>
+<br>
+AUTOUR DU MONDE</h1>
+
+<p class="c">PAR<br>
+<br>
+M<sup>ME</sup> IDA PFEIFFER<br>
+<br><small>
+Membre honoraire<br>
+des Sociétés de géographie de Paris et de Berlin<br>
+et des Sociétés de zoologie de Berlin et d’Amsterdam<br>
+<br>
+TRADUIT DE L’ALLEMAND<br>
+<br>
+AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR<br>
+<br>
+PAR W. DE SUCKAU<br></small>
+<br>
+<br>
+PARIS<br>
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
+RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14<br>
+<br>
+1858<br>
+</p>
+
+<hr>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_i">{pg i}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTICE">NOTICE</a><br><br>
+
+SUR MADAME IDA PFEIFFER<br><br>
+NÉE REYER<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</h2>
+
+<p>Mme Ida Pfeiffer est, à coup sûr, la plus étonnante et la plus intrépide
+voyageuse qui ait jamais existé. Née en 1795 à Vienne (Autriche), elle
+se maria vers 1820 et passa dans cette ville la plus grande partie de sa
+vie, livrée aux soins domestiques et à l’éducation de ses deux fils;
+mais elle était possédée d’une violente passion de voyager qui, dans son
+esprit, se confondait avec la noble ambition d’ajouter quelque chose par
+ses efforts personnels à la somme des connaissances humaines.</p>
+
+<p>Dans un âge où le repos devient une nécessité, Mme Ida Pfeiffer a quitté
+ses foyers pour parcourir le monde. Si l’on trouve chez elle tous les
+traits caractéristiques de la ménagère allemande, ces qualités pâlissent
+devant l’éclat de hautes qualités beaucoup plus rares chez ses
+compatriotes, une curiosité ardente, un courage inébranlable, un
+sang-froid intrépide et une volonté de fer. Quand Mme Pfeiffer a dit:
+«J’irai là, je verrai telle chose,» les rochers ont beau dresser leurs<span class="pagenum"><a id="page_ii">{ii}</a></span>
+pics, les précipices ouvrir leurs gouffres béants, rien, pas même la
+menace d’une mort presque certaine, ne la fait reculer, et, grâce à sa
+persévérance inouïe et à son étoile, elle sait toujours se frayer un
+chemin pour parvenir à son but!</p>
+
+<p>Dès l’âge le plus tendre, nous dit M. Depping, Mme Pfeiffer a été piquée
+de la tarentule. Enfant, elle s’échappait, pour voir les chaises de
+poste; elle enviait le sort du postillon et le suivait des yeux jusqu’à
+ce qu’il eût disparu dans un nuage de poussière. L’horizon de la jeune
+fille s’agrandit bientôt, car les relations de voyages qu’elle lisait,
+ou plutôt qu’elle dévorait, lui avaient montré l’Océan, des vaisseaux
+flottants, et le monde dont ils faisaient le tour. La vue des montagnes
+qui se perdaient dans le lointain lui arrachait des larmes; c’est elle
+qui le dit dans la préface d’un de ses ouvrages. Femme, son plus grand
+bonheur était d’accompagner son mari dans de longues excursions. Restée
+seule après la mort de M. Pfeiffer et l’établissement de ses enfants,
+elle n’eut plus d’autre pensée que de transformer en réalité les rêves
+de toute sa vie. Elle pouvait disposer d’une petite somme, fruit de
+vingt années d’économie, et nous la voyons, en 1842, à l’âge de
+quarante-sept ans, commencer le cours de ses longs voyages.</p>
+
+<p>«Née à la fin du dernier siècle, dit-elle, je pouvais voyager <i>seule</i>.»</p>
+
+<p>Elle partit pour la Terre-Sainte dans un véritable ravissement. Sans
+guide, elle traversa les deux Turquies, la Palestine et l’Égypte<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. «Et
+voyez, ajoute-t-elle: j’en suis revenue.»</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas pour longtemps. Des plages brûlantes de la Syrie,
+elle passa par une transition assez brusque dans les régions glacées du
+Nord, visita la Suède, la Norvége, la Laponie et même l’Islande, pays
+sur lesquels elle a publié de curieux détails<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>«Les voyages en Islande, dit Mme Pfeiffer, sont beaucoup plus pénibles
+qu’en Orient. Je supportais plus aisément la chaleur excessive de la
+Syrie que ces affreux ouragans accom<span class="pagenum"><a id="page_iii">{iii}</a></span>pagnés de vent et de pluie, que
+l’âpreté de l’air et la rigueur du froid qui glaçait cette île.»</p>
+
+<p>Mais ces deux excursions au nord et au midi n’étaient que des parties de
+plaisir, comparées au long voyage que Mme Pfeiffer allait entreprendre.
+Petite de taille, mais douée d’une complexion robuste, d’une force
+morale à toute épreuve, elle quitta Vienne le 1<sup>er</sup> mai 1846 pour faire
+son premier voyage autour du monde.</p>
+
+<p>Partie de Hambourg sur un navire danois qui se rendait directement au
+Brésil, elle aborde à Rio-de-Janeiro, dont elle décrit la rade sans
+pareille; puis elle franchit le cap Horn, touche à Valparaiso, et fait
+voile vers Canton en relâchant à Taïti. La Chine n’est pour elle qu’une
+étape sur la route de Ceylan, de Madras, de Calcutta; mais le luxe et
+les mœurs de l’Angleterre, qu’elle retrouve dans ces cités opulentes,
+ont peu de séductions pour Mme Pfeiffer. Elle s’embarque sur un bateau à
+vapeur qui la conduit par le Gange à Bénarès, l’Athènes de l’Inde, d’où
+elle gagne Delhi, l’ancienne capitale de l’empire mongol. De là, une
+charrette à bœufs la conduit à Bombay, sur les côtes de la mer d’Arabie,
+qui forme le golfe Persique. Mme Pfeiffer, bien entendu, pénétrera dans
+le golfe, remontera le Tigre, et visitera Bagdad, la ville des califes;
+une mule se chargera de la transporter de Bagdad à Mossoul, au milieu
+des ruines de l’ancienne Ninive.</p>
+
+<p>De Mossoul à Tauris, la seconde ville de Perse, il n’y a qu’un pas,
+trois ou quatre cents lieues. Mme Pfeiffer fut reçue très-gracieusement
+à Tauris, par le vice-roi, héritier du trône de Perse; mais il n’en fut
+pas de même aux frontières de l’empire russe, où elle se réjouissait de
+retrouver une terre civilisée. Elle avait compté sans les bureaux de
+douanes, sans les stations de poste, sans les formalités infinies du
+passe-port. Aussi s’écrie-t-elle dans son désespoir:</p>
+
+<p>«Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, j’ai traversé
+paisiblement vos contrées. Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant
+d’obstacles sur cette terre chrétienne?»</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, Mme Pfeiffer entrait saine et sauve à Vienne, dans
+le cours de 1848. L’intéressant récit de ses aventures parut deux ans
+plus tard<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_iv">{iv}</a></span></p>
+
+<p>Mais il restait encore à Mme Pfeiffer bien des contrées à voir, sans
+parler de l’Afrique intérieure, où, faute d’argent, elle dut renoncer à
+pénétrer.</p>
+
+<p>Elle se remit en route avec une somme de deux mille cinq cents francs
+que lui avait accordée le gouvernement autrichien à titre de récompense.
+Partie de Londres en 1851 (au mois de mai), elle s’aventura seule à pied
+au centre de Bornéo, visita Java et Sumatra, passa quelque temps au
+milieu de la tribu cannibale des Battaks, et trouva, aux îles Moluques,
+un passage gratuit pour la Californie. Elle ne tarda pas à fuir cet
+abominable pays de l’or, comme elle dit, et alla débarquer au Pérou. Là,
+naturellement attirée par la chaîne des Andes, elle fit l’ascension des
+pics toujours neigeux du Chimborazo et du Cotopaxi. Quelques mois après,
+elle parcourait à loisir les principaux États de l’Union américaine, et
+débarquait à Londres vers la fin de 1854. C’est de la relation de ce
+second voyage, publiée à Vienne en 1856, que nous avons donné la
+traduction sous le titre: Mon second voyage autour du monde (<i>Meine
+zweite Weltreise</i>).</p>
+
+<p>En 1856, au mois de juillet, Mme Ida Pfeiffer a visité Paris, où la
+Société de géographie l’a reçue parmi ses membres et lui a décerné une
+médaille d’honneur. C’était un nouveau stimulant pour l’infatigable
+voyageuse, qui devait entreprendre la plus dangereuse de ses
+expéditions, doubler encore une fois le Cap et visiter l’île de
+Madagascar, où on lui avait cependant dit qu’il régnait des fièvres
+mortelles.</p>
+
+<p>Il n’a fallu rien moins que le bruit d’une expédition du gouvernement
+français contre l’île de Madagascar et les plus pressantes supplications
+des membres de la Société de géographie de Paris (MM. Alfred Maury et V.
+A. Malte-Brun), qu’elle fréquentait pendant son séjour dans cette ville,
+pour la faire renoncer à son voyage à Madagascar.</p>
+
+<p>Mme Ida Pfeiffer, après avoir quitté Paris dans les premiers jours du
+mois d’août, se rendit d’abord à Londres, où elle fut présentée à la
+Société royale de géographie. De Londres elle s’embarqua pour la
+Hollande, où elle ne resta que peu de jours. Le 31 août, elle quittait
+Rotterdam sur le bateau <i>Zalt</i><span class="pagenum"><a id="page_v">{v}</a></span> <i>Bommel</i>, qui faisait route pour Java.
+C’est ici que s’arrêtent nos dernières nouvelles sur cette célèbre
+voyageuse.</p>
+
+<p>Le récit des voyages de Mme Pfeiffer est empreint des nobles sentiments
+qui distinguent cette femme honorable à tous égards. Son style est
+simple et naturel. Elle raconte sans emphase ce qu’elle a vu, et, loin
+d’imiter beaucoup de voyageurs qui laissent le champ libre à leur
+imagination trop brillante, elle ne prend pour guide que la vérité, et
+retrace fidèlement ses impressions sans jamais charger les couleurs de
+ses tableaux. Aussi les suffrages du monde savant et lettré ne lui
+ont-ils pas manqué, et nous citerons comme l’un des plus précieux la
+lettre suivante de M. Alexandre de Humboldt:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Je prie ardemment tous ceux qui, en différentes régions de la
+terre, ont conservé quelque souvenir de mon nom et de la
+bienveillance pour mes travaux, d’accueillir avec un vif intérêt et
+d’aider de leurs conseils le porteur de ces lignes,</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">Madame Ida Pfeiffer</span>,<br>
+</p>
+
+<p class="nind">célèbre non-seulement par la noble et courageuse confiance qui l’a
+conduite, au milieu de tant de dangers et de privations, deux fois
+autour du globe, mais surtout par l’aimable simplicité et la
+modestie qui règne dans ses ouvrages, par la rectitude et la
+philanthropie de ses jugements, par l’indépendance et la
+délicatesse de ses sentiments. Jouissant de la confiance et de
+l’amitié de cette dame respectable, j’admire et je blâme à la fois
+cette force de caractère qu’elle a déployée partout où l’appelle,
+je devrais dire où l’entraîne son invincible goût d’exploration de
+la nature et des mœurs dans les différentes races humaines.
+Voyageur le plus chargé d’années, j’ai désiré donner à Mme Ida
+Pfeiffer ce faible témoignage de ma haute et respectueuse estime.</p>
+
+<p>Potsdam, au château de la ville, le 8 juin 1856.</p>
+
+<p class="rt">
+<i>Signé</i>: <span class="smcap">Alexandre de Humboldt</span>.<br>
+</p></div>
+
+<p>A ces paroles si bien senties du doyen des savants de l’Europe, nous
+ajouterons seulement quelques lignes d’une lettre adressée par Mme
+Pfeiffer à un de ses amis. Elles serviront à rectifier l’idée qu’on
+s’est faite à tort de son caractère viril:</p>
+
+<p>«Je souris, dit-elle, en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que
+par mes voyages, s’imaginent que je dois ressembler plus à un homme qu’à
+une femme. Combien ils me jugent mal! Vous qui me connaissez, vous savez
+bien que ceux qui s’attendent à me voir avec six pieds de haut, des
+ma<span class="pagenum"><a id="page_vi">{vi}</a></span>nières hardies, et le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une
+femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui
+n’ont jamais mis le pied hors de leur village!»</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont eu l’avantage de voir Mme Pfeiffer confirmeront le
+témoignage qu’elle se rend à elle-même; ceux qui ne la connaissent point
+se convaincront qu’elle a dit vrai, en lisant ses voyages. Malgré ses
+fortes études et son caractère héroïque, Mme Pfeiffer a conservé toutes
+les qualités aimables et gracieuses de son sexe, et ses récits et les
+réflexions qui les accompagnent sont empreints de toutes les
+délicatesses d’une âme douce et bonne.</p>
+
+<p>C’est le perpétuel contraste d’une femme bien élevée avec les situations
+les plus difficiles et les scènes les plus étranges de la vie sauvage,
+qui a si vivement intéressé le monde entier à la vie aventureuse de Mme
+Pfeiffer. La publication de ses premiers voyages lui a fait obtenir plus
+tard le libre passage sur les navires de plusieurs compagnies, et
+partout elle a trouvé le plus généreux accueil et excité la plus vive
+sympathie.</p>
+
+<p>Les ouvrages de Mme Pfeiffer sont déjà traduits en anglais depuis
+plusieurs années, et la traduction que nous donnons aujourd’hui de ses
+voyages autour du monde ne sera pas, nous l’espérons, moins bien
+accueillie en France, que la traduction anglaise ne l’a été chez nos
+voisins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_vii">{vii}</a></span></p>
+
+<p class="c">
+<a id="DISTANCES_DES_VOYAGES_PAR_EAU">DISTANCES DES VOYAGES PAR EAU.</a></p>
+
+<table>
+<tr><td>&#160;</td><td class="c">Milles marins.</td></tr>
+<tr><td>De Hambourg à Rio-de-Janeiro</td><td class="rt">8500</td></tr>
+<tr><td>De Rio-de-Janeiro à Santos</td><td class="rt">400</td></tr>
+<tr><td>De Santos à Valparaiso</td><td class="rt">6500</td></tr>
+<tr><td>De Valparaiso à Taïti</td><td class="rt">5000</td></tr>
+<tr><td>De Taïti à Macao</td><td class="rt">5060</td></tr>
+<tr><td>De Macao à Hong-Kong</td><td class="rt">60</td></tr>
+<tr><td>De Hong-Kong à Canton</td><td class="rt">90</td></tr>
+<tr><td>De Hong-Kong à Singapore</td><td class="rt">1100</td></tr>
+<tr><td>De Singapore à Ceylan</td><td class="rt">1500</td></tr>
+<tr><td>De Ceylan à Calcutta</td><td class="rt">1200</td></tr>
+<tr><td>De Calcutta à Bénarès (sur le Gange)</td><td class="rt">1085</td></tr>
+<tr><td>De Bombay à Mascate</td><td class="rt">848</td></tr>
+<tr><td>De Mascate à Bouchire</td><td class="rt">567</td></tr>
+<tr><td>De Bouchire jusqu’à l’embouchure du Tigre</td><td class="rt">130</td></tr>
+<tr><td>De l’embouchure du Tigre jusqu’à Bagdad (sur le Tigre)</td><td class="rt">590</td></tr>
+<tr><td>De Redutkalé, le long de la côte, jusqu’à Odessa</td><td class="rt">860</td></tr>
+<tr><td>D’Odessa à Constantinople</td><td class="rt">370</td></tr>
+<tr><td>De Constantinople à Trieste</td><td class="rt">1150</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">DISTANCES DES VOYAGES PAR TERRE.</p>
+
+<table>
+<tr><td>&#160;</td><td class="c">Milles anglais<a id="FNanchor_5_5"></a>
+<a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</td></tr>
+<tr><td>De Pointe-de-Galle à Colombo</td><td class="rt">72</td></tr>
+<tr><td>De Colombo à Kandy</td><td class="rt">72</td></tr>
+<tr><td>De Bénarès à Allahabad</td><td class="rt">76</td></tr>
+<tr><td>De Allahabad à Agra</td><td class="rt">300</td></tr>
+<tr><td>De Agra à Delhi</td><td class="rt">122</td></tr>
+<tr><td>De Delhi à Kottah</td><td class="rt">330</td></tr>
+<tr><td>De Kottah à Indor</td><td class="rt">180</td></tr>
+<tr><td>De Kottah à Aurang-Abad</td><td class="rt">240</td></tr>
+<tr><td>De Aurang-Abad à Panwell</td><td class="rt">248</td></tr>
+<tr><td>De Bagdad à Babylone</td><td class="rt">60</td></tr>
+<tr><td>De Bagdad à Mossoul</td><td class="rt">300</td></tr>
+<tr><td>De Mossoul à Sauh-Bedak</td><td class="rt">120</td></tr>
+<tr><td>De Sauh-Bedak à Tauris</td><td class="rt">140</td></tr>
+<tr><td>De Tauris à Tiflis</td><td class="rt">376</td></tr>
+<tr><td>De Tiflis à Marand</td><td class="rt">156</td></tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt="">
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_ix">{ix}</a><br><a id="page_viii">{viii}</a></span></p>
+
+<p class="c">
+A<br>
+<br>
+MA CHÈRE COUSINE<br>
+<br>
+ANTONIE DE REYER<br>
+<br>
+NÉE EDELMANN<br>
+<br>
+ET A<br>
+<br>
+M. J. G. SCHWARZ<br>
+<br><small>
+CONSUL DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE, ETC., ETC.</small><br>
+<br>
+<br><small>
+TÉMOIGNAGE<br>
+<br>
+DE MON AMITIÉ ET DE MA HAUTE ESTIME</small><br>
+<br>
+<span class="smcap">Ida PFEIFFER</span><br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_x">{x}</a></span>&#160; </p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_xi">{xi}</a></span>&#160; </p>
+
+<h2><a id="AVANT-PROPOS_DE_LAUTEUR">AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR.</a></h2>
+
+<p>C’est bien à tort que dans plusieurs journaux et plusieurs écrits on m’a
+donné le nom de <i>touriste</i>; car, si on prend ce nom dans son acception
+ordinaire, je suis loin de le mériter. D’une part, il me manque l’esprit
+et le talent nécessaires pour écrire d’une manière amusante, et d’autre
+part mes connaissances ne sont pas assez étendues pour que je puisse
+exprimer mes opinions d’une manière compétente sur tous les pays que
+j’ai visités.</p>
+
+<p>Je ne sais que raconter sans art et sans ornement ce qui m’est arrivé,
+ce que j’ai vu; et, quand je veux porter un jugement, je ne puis le
+faire que du simple point de vue de mes appréciations personnelles.</p>
+
+<p>Il est peut-être des personnes qui croient que la vanité seule m’a
+poussée à entreprendre un aussi long voyage. Je n’ai rien à leur
+répondre: je les engagerai seulement à faire ce que j’ai fait; elles se
+convaincront alors que, pour s’exposer de gaieté de cœur à de telles
+privations et à de tels dangers, il faut être animé d’une véritable
+passion pour les voyages et avoir un désir invincible de s’instruire et
+d’explorer des pays jusqu’ici peu connus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_xii">{xii}</a></span></p>
+
+<p>De même que le peintre tient à reproduire une image, et le poëte à
+rendre ses pensées, de même je tiens à voir le monde. Si les voyages ont
+été le rêve de ma jeunesse, le souvenir de ce que j’ai vu fera le charme
+de ma vieillesse.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Le public ayant accueilli avec bonté et bienveillance mon <i>Voyage
+dans la Terre-Sainte</i>, ainsi que mon <i>Voyage en Islande et dans la
+Scandinavie</i>, cette faveur m’a inspiré le courage de lui présenter
+aujourd’hui la relation d’un voyage de plus long cours.</p>
+
+<p>Je serai heureuse si le récit de mes aventures peut causer à mes
+honorables lecteurs seulement une faible partie du plaisir infini
+qu’elles m’ont fait éprouver.</p>
+
+<p><small>
+Vienne, le 16 mars 1856.<br></small>
+</p></div>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
+
+<h1>VOYAGE<br><br>
+<span class="big">D’UNE FEMME</span><br><br>
+AUTOUR DU MONDE.</h1>
+
+<hr>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Je quitte Vienne.&mdash;Séjour à Hambourg.&mdash;Bateaux à vapeur et
+vaisseaux à voiles.&mdash;Départ.&mdash;Cuxhaven.&mdash;La Manche.&mdash;Les poissons
+volants.&mdash;La physolide.&mdash;Constellations.&mdash;Passage de la ligne.&mdash;Les
+Vamperos.&mdash;Forte brise et tempête.&mdash;Le cap Frio.&mdash;Entrée dans le
+port de Rio-de-Janeiro.</p></div>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mai 1846 je quittai Vienne, et, après quelques excursions à
+Prague, à Dresde et à Leipzig, j’allai à <i>Hambourg</i> avec l’intention de
+m’y embarquer pour le Brésil. A Prague j’eus le bonheur de rencontrer le
+comte Berchthold, qui m’avait accompagnée dans une partie de mes voyages
+en Orient. Il me témoigna le désir de faire avec moi le voyage du
+Brésil. Je lui promis de l’attendre à Hambourg.</p>
+
+<p>Je fis une seconde rencontre intéressante sur le bateau à vapeur, entre
+Prague et Dresde, celle de la veuve du professeur Mikan, qui en 1817, à
+l’occasion du mariage de la princesse d’Autriche Léopoldine avec dom
+Pedro I<sup>er</sup>, avait suivi son mari au Brésil, et avait fait plus tard un
+voyage scientifique avec lui dans l’intérieur du pays.</p>
+
+<p>J’avais déjà souvent entendu parler de cette dame, qui<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> était alors
+assez âgée, et grande fut ma joie de faire sa connaissance. Avec une
+amabilité pleine de grâce, elle me communiqua les observations qu’elle
+avait faites, et me donna pour mon voyage des conseils dont j’appréciai
+plus tard l’utilité.</p>
+
+<p>Le 12 mai j’arrivai à Hambourg, et le 13 j’aurais eu l’occasion de
+m’embarquer sur un brick magnifique et très-fin voilier, qui de plus
+s’appelait <i>Ida</i> comme moi. Mon cœur se serra quand je vis partir ce
+beau bâtiment; j’étais obligée de rester, puisque j’avais promis à mon
+compagnon de voyage de l’attendre. Semaines sur semaines se passèrent,
+et la présence seule de mes parents put abréger pour moi le temps de
+l’attente. Enfin au milieu de juin le comte de Berchthold arriva, et
+bientôt après nous trouvâmes un vaisseau, un brick danois appelé
+<i>Caroline</i>, et commandé par le capitaine Bock, qui mettait à la voile
+pour Rio-de-Janeiro.</p>
+
+<p>J’avais devant moi une longue traversée, qui ne pouvait durer moins de
+deux mois et qui peut-être en prendrait trois ou quatre. Heureusement
+j’avais déjà fait dans mes précédents voyages des traversées assez
+longues sur des bâtiments à voiles, et j’étais familiarisée avec leur
+organisation, qui diffère entièrement de celle des bateaux à vapeur.</p>
+
+<p>Sur un bateau à vapeur, on rencontre à la fois le luxe et la commodité;
+le trajet se fait rapidement par tous les temps, et le voyageur trouve
+une nourriture fraîche et excellente, une large cajute et une société
+agréable.</p>
+
+<p>Il en est tout autrement sur les vaisseaux à voiles, qui, à l’exception
+des grands bâtiments de transport des Indes orientales, sont rarement
+disposés pour recevoir des voyageurs. On regarde les marchandises comme
+la chose principale, et les passagers ne sont qu’un accessoire
+embarrassant qui augmente le personnel du navire; aussi a-t-on pour eux
+généralement peu d’égards. Le capitaine est le seul qui s’intéresse à
+eux, parce qu’il reçoit le tiers, et souvent même la moitié du prix du
+passage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p>
+
+<p>L’espace est d’ordinaire si restreint qu’on peut à peine se retourner
+dans les cabines, et que dans la <i>coje</i>, où l’on passe la nuit, on ne
+peut pas se tenir debout. En outre, le roulis du vaisseau à voiles est
+beaucoup plus fort que celui du bateau à vapeur. Quelques personnes
+trouvent que le tangage toujours régulier de ce dernier, et la mauvaise
+odeur de l’huile et du charbon, sont insupportables. Je ne suis pas de
+cet avis: sans doute c’est une chose désagréable; mais on peut s’y faire
+bien plus facilement qu’à tous les inconvénients d’un bateau à voiles.</p>
+
+<p>Ici, tout est abandonné au bon plaisir du capitaine. Il est maître
+absolu et décide de tout. La nourriture dépend aussi de sa libéralité:
+elle n’est pas ordinairement tout à fait mauvaise; mais, lors même
+qu’elle est bonne, elle ne vaut jamais celle des bateaux à vapeur.</p>
+
+<p>L’ordinaire se compose de thé, de café sans lait, de lard, de
+petit-salé, de soupes aux pois et aux choux, d’herbes, de pommes de
+terre, de boulettes de pâte durcies, de morue et de biscuit; c’est par
+exception qu’on a quelquefois du jambon, des œufs, du poisson, des
+crêpes ou des poulets maigres. Sur les petits navires, on ne fait cuire
+de pain que très-rarement.</p>
+
+<p>Pour avoir une nourriture plus agréable, on fait bien, surtout dans un
+voyage de long cours, de se munir de quelques provisions particulières.
+Les plus convenables sont des tablettes de bouillon et du biscuit plus
+délicat, que l’on conserve dans des boîtes d’étain, pour les préserver
+de l’humidité et des fourmis. De plus, il sera bon d’emporter une
+certaine quantité d’œufs: seulement on est obligé, si l’on va dans le
+Sud, de les plonger dans de l’eau de chaux, ou de les emballer dans de
+la poudre de charbon; enfin, du riz, des pommes de terre, du sucre, du
+beurre, et tous les ingrédients nécessaires pour une soupe au vin et une
+salade de pommes de terre. La soupe au vin est très-fortifiante, et la
+salade aux pommes de terre très-rafraîchis<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span>sante. J’engage fortement les
+personnes qui voyagent avec des enfants à prendre une chèvre avec elles.</p>
+
+<p>Quant au vin, il ne faut pas oublier de demander au capitaine s’il est
+compris dans le prix du passage; sans cela, on serait obligé de le lui
+acheter très-cher.</p>
+
+<p>Il faut se pourvoir aussi d’autres choses que de comestibles, et, avant
+tout, d’un matelas, d’un oreiller et de couvertures, car on ne trouve
+ordinairement qu’une coje vide. On peut acheter ces objets bon marché
+dans tous les ports de mer. On fait bien aussi d’avoir du linge de
+couleur; comme c’est un matelot qui est chargé du blanchissage, on
+conçoit sans peine que le linge ne soit pas toujours rendu en très-bon
+état.</p>
+
+<p>Quand les matelots sont occupés à hisser les voiles, il faut prendre
+bien garde à soi pour ne pas être blessé par la chute d’un cordage.</p>
+
+<p>Cependant tous ces désagréments ne sont encore rien: le moment le plus
+ennuyeux est celui où l’on touche au terme du voyage. Le vaisseau est
+comme une maîtresse pour le capitaine. En mer, il lui permet un négligé
+commode: mais il faut qu’il soit nettoyé et paré pour faire son entrée
+dans le port. Il ne doit paraître sur lui aucune trace du long trajet,
+de la tempête, de la chaleur brûlante du soleil. Alors commence un bruit
+de marteaux, de rabots et de scies, à ne plus s’entendre; on répare
+toutes les fentes, tous les éclats enlevés et toutes les avaries, et
+enfin on repeint tout le bâtiment à l’huile. Ce qu’il y a de plus
+affreux, ce sont les coups de marteau qui résonnent continuellement
+quand on bouche les jours du pont et qu’on les remplit de goudron. C’est
+presque à ne pas y tenir.</p>
+
+<p>Mais je n’insisterai pas là-dessus davantage. Ce que je viens de dire ne
+peut servir qu’à préparer ceux qui n’ont pas encore voyagé sur mer aux
+désagréments qu’ils auront à subir. Les personnes qui habitent les ports
+de mer,<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> n’ont pas besoin de ces avertissements, car ce sont choses dont
+elles entendent parler tous les jours.</p>
+
+<p>Il n’en est pas de même de nous autres, pauvres habitants de l’intérieur
+des terres; nous savons souvent à peine quel aspect a un voilier ou un
+vapeur, et bien moins encore comment on y vit. Je parle par expérience,
+et je ne sais que trop ce que j’ai souffert dans mon premier voyage, où
+n’étant prévenue de rien, je n’avais emporté qu’un peu de linge et
+quelques vêtements.</p>
+
+<p>Le 28 juin donc, au soir, nous nous embarquâmes, et le 29 avant l’aurore
+on leva les ancres. Le voyage ne commença pas d’une manière bien
+encourageante: nous n’avions qu’un vent très-faible, ou pour mieux dire
+presque pas de vent; le moindre piéton eût été un rapide coureur à côté
+de nous. Nous mîmes sept heures à faire les 8 milles<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> qui séparent
+Hambourg de <i>Blankenese</i>.</p>
+
+<p>Mais heureusement nous n’eûmes pas trop à souffrir de cette lenteur; car
+nous aperçûmes encore longtemps le magnifique port de Hambourg, et quand
+enfin nous le perdîmes de vue, nous jouîmes constamment du spectacle
+aussi varié qu’intéressant qu’offrent les côtes du Holstein et les
+belles maisons de campagne des riches négociants de Hambourg, situées
+sur des collines ravissantes, et entourées des plus jolis jardins.
+Autant la rive du Holstein est belle, autant la rive gauche du Hanovre
+est unie et monotone. L’Elbe a déjà dans plusieurs endroits une largeur
+de 3 et 4 milles.</p>
+
+<p>Au-dessous de Blankenese, les matelots font provision d’eau de l’Elbe;
+cette eau, sale et trouble en apparence, a, dit-on, la propriété de se
+garder pendant des années sans se corrompre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span></p>
+
+<p>Nous n’arrivâmes à Glückstadt, qui est à 32 milles de Hambourg, que le
+30 au matin. Le vent tomba tout à fait, le flux devint le plus fort, et
+nous reculâmes. Le capitaine fit jeter les ancres, et profita de ce
+calme inattendu pour faire attacher les coffres et les bagages dessus et
+dessous le pont. A nous autres oisifs, il fut permis d’aller à terre et
+de visiter la petite ville, où nous ne trouvâmes du reste rien de
+remarquable.</p>
+
+<p>Les passagers étaient au nombre de huit; les quatre places de la cajute
+étaient, outre le comte B.... et moi, occupées encore par deux jeunes
+gens, qui espéraient faire plus rapidement fortune au Brésil qu’en
+Europe. Le prix d’une place de cajute était de 100 dollars<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et celui
+d’une place de l’entre-pont, de 50 dollars.</p>
+
+<p>A l’entre-pont se trouvaient, outre deux bourgeois estimables, une
+matrone âgée qui se rendait à l’appel de son fils unique établi au
+Brésil, et une autre dame dont le mari exerçait depuis six ans le métier
+de tailleur à Rio-de-Janeiro. On fait vite connaissance à bord, et l’on
+se réunit le plus que l’on peut pour rendre supportable la monotonie
+d’une longue traversée.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> juillet, par un vent assez violent, nous mîmes de nouveau à la
+voile. Nous fîmes quelques milles, mais nous fûmes bientôt obligés de
+jeter l’ancre encore une fois. L’Elbe était devenu déjà si large qu’on
+pouvait à peine en apercevoir les rives. La force des vagues donna le
+mal de mer à quelques passagers. Le 2 juillet, nous essayâmes encore de
+lever l’ancre, mais avec aussi peu de succès que la veille. Dans la
+soirée, nous aperçûmes quelques dauphins ou marsouins, et plusieurs
+mouettes. C’était un signe du voisinage de la mer.</p>
+
+<p>Beaucoup de vaisseaux passèrent rapidement à côté de nous. Ah! ils
+pouvaient profiter de la tempête et du vent<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> qui enflait leurs voiles et
+les poussait vers la ville voisine. Nous ne fûmes pas jaloux de leur
+bonheur, et peut-être est-ce à ce sentiment chrétien que nous devons de
+n’être arrivés le 3 juillet qu’à Kuxhaven, à 64 milles de Hambourg.</p>
+
+<p>Le 4 juillet il fit une belle et magnifique journée pour les gens qui
+pouvaient rester tranquillement à terre: mais elle fut très-mauvaise
+pour les marins, car il ne faisait pas le plus petit vent. Pour faire
+cesser nos plaintes, le capitaine nous vanta la beauté de la ville et
+nous fit descendre à terre. Nous visitâmes l’établissement de bains et
+le phare, nous allâmes même jusqu’à un endroit nommé le <i>bosquet</i>, où
+nous devions trouver, nous avait-on dit, beaucoup de fraises. Après
+avoir couru une bonne heure à travers champs par une chaleur ardente,
+nous trouvâmes bien le bosquet; mais au lieu de fraises, nous ne
+rencontrâmes que des grenouilles et des vipères.</p>
+
+<p>Nous entrâmes alors dans le bosquet, où nous vîmes une vingtaine de
+tentes dressées: un aubergiste affairé vint au-devant de nous, et, en
+nous servant quelques bols de mauvais lait, il nous raconta qu’il se
+tenait tous les ans dans ce bosquet un marché qui durait trois semaines,
+ou pour mieux dire trois dimanches, car les autres jours les tentes
+étaient fermées. L’hôtesse vint à son tour en sautillant et nous engagea
+d’une façon aimable à revenir le dimanche suivant. Elle nous promettait
+beaucoup de plaisir: nous qui étions les plus âgés, nous nous amuserions
+aux tours étonnants des danseurs de corde et des escamoteurs, et les
+jeunes gens trouveraient de jolies demoiselles pour danser.</p>
+
+<p>Nous parûmes enchantés de cette invitation, à laquelle nous promîmes
+bien de ne pas manquer, et nous allâmes encore voir Ritzebüttel, où nous
+admirâmes un petit château et un parc en miniature.</p>
+
+<p><i>5 juillet.</i> Rien de si changeant que le temps: hier nous<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> jouissions
+d’un beau soleil; aujourd’hui nous sommes enveloppés d’un brouillard
+épais et sombre. Cependant le mauvais temps d’aujourd’hui nous fut plus
+agréable que le beau temps de la veille: il s’éleva un peu de vent, et à
+neuf heures du matin nous entendîmes hisser les ancres.</p>
+
+<p>Nos jeunes gens furent obligés de renoncer à la partie du <i>bosquet</i>, et
+de ne plus songer à danser avec de jolies filles qu’à leur arrivée dans
+le Nouveau-Monde: car nous ne devions plus débarquer sur aucun rivage
+d’Europe.</p>
+
+<p>Le passage de l’Elbe dans la mer du Nord est presque insensible. L’Elbe,
+en effet, n’a qu’un seul bras, et à son embouchure sa largeur est de 8 à
+10 milles. Il forme comme une petite mer, et ses eaux ont déjà une
+couleur verte. Aussi fûmes-nous très-surpris quand le capitaine nous
+cria joyeusement: «Nous voilà enfin sortis du fleuve.» Nous croyions
+déjà être en mer depuis longtemps.</p>
+
+<p>A midi nous aperçûmes l’île d’<i>Helgoland</i> (île anglaise), qui s’élève
+au-dessus des flots d’une façon véritablement magique. C’est un rocher
+nu et colossal, et, si je n’avais pas lu dans les géographies les plus
+nouvelles qu’elle a une population de 2500 âmes, je l’aurais cru
+entièrement inhabitée. De trois côtés les flancs du rocher s’élèvent
+tellement à pic au-dessus de la mer, qu’on ne peut pas y aborder.</p>
+
+<p>Nous passâmes à une assez grande distance et nous ne pûmes distinguer
+que l’église, le phare et ce qu’on appelle le <i>Moine</i>: c’est un rocher
+isolé et perpendiculaire, qui est séparé de la masse principale et
+laisse entre elle et lui une bande brillante qui ressemble à un étroit
+canal.</p>
+
+<p>Les habitants sont très-pauvres. Leurs seules ressources sont la pêche
+et les baigneurs, dont il vient chaque<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> année un grand nombre, parce que
+les bains d’Helgoland produisent, dit-on, beaucoup d’effet, à cause de
+la force des lames. Malheureusement on craint que l’établissement n’ait
+plus une longue existence; chaque année la mer empiète sur l’île; des
+masses considérables de rochers se détachent sans cesse, et Helgoland
+pourra bien un jour ou l’autre être englouti tout entier.</p>
+
+<p>Du 5 au 10 juillet, nous eûmes constamment un vent froid et violent; la
+mer était forte et le roulis insupportable. Nous autres <i>crabes de
+terre</i>, comme les marins appellent dédaigneusement les habitants du
+continent, nous avions tous le mal de mer. Nous n’arrivâmes au canal
+d’Angleterre, appelé aussi canal de la Manche (à 360 milles de
+Cuxhaven), que dans la nuit du 10 au 11.</p>
+
+<p>Nous attendions avec impatience le lever du soleil: il devait nous
+montrer deux des plus puissants royaumes de l’Europe. Par bonheur, nous
+eûmes une belle et pure journée; les deux pays se montraient si voisins
+et si magnifiques, qu’on se sentait porté à les croire habités par un
+même peuple. Sur la côte d’Angleterre, nous vîmes le North-Foreland, le
+grand château de Sandowe et la ville de Deal. Deal est située au-dessous
+de falaises de craie de plusieurs milles de long et de près de 50 mètres
+de haut. Plus loin nous aperçûmes le South-Foreland, et enfin l’antique
+fort de Douvres, fièrement assis sur une hauteur et dominant au loin la
+campagne. La ville du même nom est située sur le bord de la mer.</p>
+
+<p>En face de Douvres, car c’est là que le canal a le moins de largeur,
+nous vîmes sur la côte de France le cap Grisnez, où Napoléon fit
+construire un petit belvédère pour pouvoir, du moins à ce qu’on dit,
+apercevoir l’Angleterre; plus loin nous vîmes l’obélisque<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> que
+Napoléon<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> fit construire en souvenir du camp de Boulogne, mais qui ne
+fut terminé que sous Louis-Philippe.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, le vent, qui nous avait été toujours contraire, nous
+força de croiser dans les environs de Douvres. Au milieu des profondes
+ténèbres qui couvraient la terre et la mer, ces parages étaient rendus
+dangereux par le voisinage de la côte et par la grande quantité de
+vaisseaux qui sillonnaient le canal en tous sens. Pour éviter tout
+accident, on plaça une lanterne sur le mât de misaine; de temps en temps
+on alluma une torche qu’on tenait élevée au-dessus du pont; plusieurs
+fois aussi on sonna la cloche du navire: toutes précautions
+très-effrayantes pour quelqu’un qui n’est pas encore habitué aux voyages
+sur mer.</p>
+
+<p>Nous demeurâmes quinze jours dans ce canal, qui n’a que 360 milles:
+souvent nous restions deux ou trois jours comme cloués à la même place;
+souvent nous étions obligés de louvoyer des journées entières pour
+avancer de quelques milles. Dans le voisinage de <i>Start</i>, nous essuyâmes
+une violente tempête. Pendant la nuit je fus appelée subitement sur le
+pont. Je craignais déjà qu’il ne fût arrivé quelque malheur. Je passai
+une robe à la hâte et je montai rapidement. J’eus alors le surprenant
+spectacle d’une mer en flammes: le remous formait un si vaste rayon de
+feu qu’on aurait pu lire à sa clarté; les lames ressemblaient à des
+torrents de lave brûlante, et chaque vague en s’élevant lançait des
+étincelles. Des bandes de poissons nageaient au milieu de cette
+admirable clarté, et tout, alentour, brillait du plus vif éclat.</p>
+
+<p>Cet embrasement de la mer est un phénomène rare, qui ne se produit guère
+qu’après des tempêtes continues et violentes. Le capitaine me dit qu’il
+n’avait pas encore vu les lames projeter autant de lumière. Je
+n’oublierai jamais cet aspect. Nous eûmes un jour, après un orage, un
+spectacle presque aussi beau: c’était le reflet que les nuages éclairés
+par le soleil envoyaient sur la surface de la mer.<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> Ils présentaient une
+variété de couleurs resplendissantes qui surpassait encore celles de
+l’arc-en-ciel.</p>
+
+<p>Nous pûmes contempler à loisir <i>Eddystower</i>, le plus beau phare de
+l’Europe, en vue duquel nous croisâmes pendant deux jours. La hauteur,
+la hardiesse et la solidité de sa construction sont vraiment étonnantes,
+mais plus étonnante encore est sa position sur un récif; éloigné de 4
+milles de la côte, il paraît sortir de la mer.</p>
+
+<p>Nous passâmes souvent si près de la côte de <i>Cornouailles</i>, que nous
+pouvions examiner de près chaque village, et distinguer même les hommes
+dans les rues et dans les champs: le pays est accidenté, fertile, et
+paraît bien cultivé.</p>
+
+<p>Tout le temps que nous restâmes dans la Manche, la température fut
+froide et rude; le thermomètre monta rarement à plus de 15 degrés<a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Enfin, le <i>24 juillet</i>, nous arrivâmes à l’extrémité du détroit, et nous
+entrâmes en pleine mer. Le vent était assez bon; mais le 2 août, à la
+hauteur de Gibraltar, nous eûmes un calme plat qui dura vingt-quatre
+heures. Le capitaine jeta dans l’eau des morceaux de faïence blanche et
+de grands os, pour nous faire remarquer la belle couleur verte que
+prennent ces objets quand ils descendent lentement au fond de la mer;
+naturellement on ne peut constater ce phénomène que par un calme
+complet.</p>
+
+<p>Le soir nous vîmes dans la mer beaucoup de mollusques phosphorescents,
+qui avaient l’air d’étoiles flottantes grosses comme le poing; le jour
+nous en voyions aussi beaucoup sous l’eau. D’un rouge foncé, ils
+ressemblaient pour la forme à un champignon: quelques-uns avaient la
+tige très-épaisse et un peu échancrée dans le bas; d’autres, au
+contraire, avaient au lieu de tige de nombreux filaments.</p>
+
+<p><i>4 août.</i> Cette journée fut la première qui s’annonçât<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> avec la chaleur
+du Midi, mais il ne lui manqua pas moins, comme aux jours qui lui
+succédèrent, ce ciel pur et bleu foncé, qui forme au-dessus de la
+Méditerranée une voûte si belle. Cependant nous fûmes un peu dédommagés
+par les levers et les couchers du soleil, qui étaient souvent
+accompagnés des réunions de nuages les plus extraordinaires et des
+teintes les plus variées.</p>
+
+<p>Arrivés à la hauteur du Maroc, nous eûmes le bonheur de voir une grande
+quantité de bonitons. Tout l’équipage se mit aussitôt en mouvement, et
+de tous côtés on jeta des hameçons à la mer: malheureusement un seul se
+laissa prendre à nos amorces; il mordit, et sa confiance nous procura un
+plat frais, avantage dont nous étions privés depuis si longtemps.</p>
+
+<p>Le <i>5 août</i> nous revîmes la terre, que nous avions perdue de vue depuis
+douze jours: nous aperçûmes au lever du soleil la petite île de
+Porto-Santo, assemblage de montagnes pointues, dont la forme atteste
+l’origine volcanique. A quelques milles de cette petite île s’élève,
+comme un avant-poste, le beau rocher <i>Falcon</i>.</p>
+
+<p>Le même jour nous passâmes devant <i>Madère</i> (à 20 milles de Porto-Santo),
+mais malheureusement à une telle distance, que nous découvrîmes à peine
+la grande chaîne de montagnes dont l’île est traversée. Non loin de
+Madère se trouvent les îles montueuses de Deserta, qui font déjà partie
+de l’Afrique.</p>
+
+<p>Nous rencontrâmes près de ces îles un vaisseau qui allait sous le vent,
+à courtes voiles, d’où notre capitaine conclut que c’était un croiseur à
+la piste des pirates.</p>
+
+<p>Le <i>6 août</i> nous vîmes pour la première fois des poissons volants; mais
+ils étaient si loin de nous qu’on pouvait à peine les distinguer.</p>
+
+<p>Le <i>7 août</i> nous amena dans le voisinage des îles <i>Canaries</i>; mais par
+malheur elles étaient enveloppées d’un brouillard si épais qu’elles
+restèrent invisibles pour nous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p>
+
+<p>Nous commencions à être poussés par les vents alizés qui soufflent de
+l’est et que tous les marins désirent. Dans la nuit du <i>9</i> au <i>10 août</i>,
+nous entrâmes dans les tropiques<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Nous nous attendions de jour en
+jour à avoir une chaleur plus forte et un ciel plus pur: nous n’eûmes ni
+l’un ni l’autre. L’atmosphère était sombre et brumeuse, et le ciel au
+moins aussi nuageux qu’il l’est dans notre froid pays un jour de
+novembre. Tous les soirs, les nuages s’amoncelaient au-dessus de nos
+têtes en couches si épaisses que nous nous attendions toujours à les
+voir éclater; ce n’était ordinairement qu’à minuit que le ciel
+s’éclaircissait et nous laissait admirer les belles et brillantes
+constellations du Sud.</p>
+
+<p>Le capitaine nous dit qu’il faisait le voyage du Brésil pour la
+quatorzième fois, qu’il avait toujours trouvé la chaleur
+très-supportable, et qu’il n’avait jamais vu le ciel autrement que
+couvert du manteau le plus sombre. Cela tient aux exhalaisons humides et
+malsaines de la côte de Guinée, dont la mauvaise influence se fait
+sentir à d’énormes distances, car nous en étions au moins à 300 milles.</p>
+
+<p>Dans les tropiques, le passage du jour à la nuit est déjà très-rapide;
+trente-cinq ou quarante minutes après le coucher du soleil, il règne une
+profonde obscurité. La différence entre la longueur du jour et de la
+nuit diminue de plus en plus à mesure qu’on approche de la ligne. Sous
+la ligne même, le jour et la nuit sont d’égale durée.</p>
+
+<p>Le <i>14</i> et le <i>15 août</i>, nous naviguâmes parallèlement aux îles du cap
+Vert. Nous en étions à peine éloignés de 20 milles, mais l’atmosphère
+était trop sombre pour nous permettre de les apercevoir.</p>
+
+<p>Nous fûmes, dès ce moment, souvent distraits par la<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> vue de petites
+bandes de poissons volants; ils s’élevaient quelquefois si près du pont
+que nous pouvions les considérer tout à notre aise. Ils ont à peu près
+la grosseur et la couleur des harengs; mais leurs nageoires latérales
+sont plus longues et plus larges, et ils peuvent les ouvrir et les
+fermer comme de petites ailes. Ils s’élèvent de trois à quatre mètres
+au-dessus de l’eau, et font souvent en volant un trajet de trente mètres
+environ, puis ils plongent sous l’eau pour reparaître quelque temps
+après; c’est surtout lorsqu’ils sont poursuivis par des bonitons ou
+d’autres ennemis, qu’on leur voit prendre leur vol. A une certaine
+distance du vaisseau, on serait tenté de les prendre pour de gracieux
+habitants de l’air. Nous vîmes très-souvent des bonitons s’élancer
+contre les poissons ailés au moment où ils allaient s’élever au-dessus
+de l’eau; mais alors on apercevait rarement autre chose que leur tête.</p>
+
+<p>Il est très-difficile d’attraper un de ces poissons volants, car ils ne
+se laissent prendre ni dans les filets ni à la ligne; quelquefois
+seulement, pendant la nuit, le vent en pousse quelques-uns sur le pont
+ou dans les porte-haubans<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, où on les trouve morts le lendemain
+matin, parce que dans les endroits secs ils n’ont pas la force de
+s’enlever. C’est ainsi que je pus avoir quelques individus.</p>
+
+<p>Aujourd’hui <i>15 août</i>, nous eûmes un spectacle très-intéressant: nous
+nous trouvâmes juste à midi au zénith du soleil, dont les rayons
+tombaient si perpendiculairement qu’aucun objet ne donnait la moindre
+ombre. Nous mîmes au soleil des livres, des chaises, nous nous y
+plaçâmes nous-mêmes, et nous prîmes infiniment de plaisir à considérer
+cet effet extraordinaire. Grâces soit rendues à l’heureux hasard qui
+nous conduisit au bon moment au bon endroit! si nous nous étions trouvés
+à la même<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> heure un degré plus près ou un degré plus loin, nous
+n’aurions rien vu de pareil. Notre position était 14 degrés, 6 minutes
+de latitude (un degré a soixante minutes, et la minute égale juste un
+mille marin). Il nous fallut renoncer à faire usage du sextant<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>,
+jusqu’à ce que nous nous fussions éloignés de quelques degrés du zénith.</p>
+
+<p><i>17 août.</i> Des bandes entières de <i>sauteurs</i> (poissons de 1 mètre à
+4<sup>m</sup>,50 de long, de l’espèce du dauphin) tournaient autour du vaisseau.
+On se hâta de préparer un harpon, et on envoya un matelot sur le beaupré
+pour en harponner un, mais, soit qu’il n’eût pas de bonheur, soit qu’il
+ne fût pas habitué à se servir du harpon, il manqua son coup. Ce qu’il y
+eut d’extraordinaire, ce fut que les sauteurs disparurent comme par un
+coup de baguette et ne se rencontrèrent plus de plusieurs jours: on eût
+dit qu’ils s’étaient donné le mot les uns aux autres, et qu’ils
+s’étaient prévenus du danger qui les menaçait.</p>
+
+<p>Nous vîmes plus souvent un autre habitant de la mer, le beau mollusque
+<i>physolide</i>, appelé en termes de marine <i>voilier portugais</i>. Il vient
+nager à la surface de la mer avec sa longue crête, qu’il peut lever ou
+baisser à volonté, comme une véritable voile. J’aurais bien voulu avoir
+un de ces mollusques; mais on ne pouvait les prendre qu’avec un filet,
+et non-seulement je n’en avais pas, mais je n’avais ni fil ni navette
+pour m’en faire un sur-le-champ. Heureusement la nécessité rend
+ingénieux: je me fis une navette avec un morceau de bois, je tournai
+autour un fil<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> grossier, et au bout de quelques heures j’avais un filet.
+Bientôt aussi un physolide était pris et placé dans un vase plein d’eau
+de mer: le corps de ce petit animal a environ dix-huit centimètres de
+longueur et cinq de hauteur; la crête s’étend sur toute la longueur du
+dos. Au milieu, à l’endroit où elle est le plus haute, elle a près de
+quatre centimètres. La crête et le corps sont transparents et ont une
+légère teinte rose. Au-dessous du corps, qui est violet, se trouvent
+attachés beaucoup de filaments ou de bras de la même couleur.</p>
+
+<p>Je pendis mon physolide en dehors du vaisseau, à l’arrière, pour le
+faire sécher. Quelques-uns des filaments descendaient jusqu’à la mer,
+c’est-à-dire qu’ils avaient une longueur de plus de trois mètres et
+demi; mais la plupart se détachèrent. La crête resta dressée jusqu’à la
+mort et le corps parfaitement étendu; mais la belle teinte rose se
+changea en blanc.</p>
+
+<p><i>18 août.</i> Aujourd’hui nous eûmes un violent orage qui rafraîchit l’air
+et nous fit beaucoup de plaisir. Au onzième degré de latitude
+septentrionale, comme entre le deuxième et le cinquième, il y a de
+fréquents changements dans l’air et dans la température. Ainsi, le matin
+du 20, il s’éleva un vent violent qui souleva des vagues hautes comme
+des maisons, et dura jusqu’au soir, où il fut suivi d’une pluie
+tropicale, que l’on appellerait chez nous une pluie torrentielle. Le
+pont fut en un instant changé en un lac; à cette pluie succéda un calme
+si absolu que le gouvernail même n’avait plus d’action.</p>
+
+<p>Cette pluie me coûta une nuit; car, lorsque je voulus prendre possession
+de ma coje, je trouvai toute la literie traversée, et il me fallut
+chercher un refuge sur un banc de bois.</p>
+
+<p>Le <i>27 août</i> nous sortîmes de ces latitudes si funestes pour nous, et
+nous fûmes poussés dès lors par le vent alizé du sud-ouest, qui nous fit
+avancer avec rapidité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p>
+
+<p>Nous étions très-près de la ligne, et nous aurions désiré, comme
+d’autres passagers, voir les constellations si vantées du Sud.</p>
+
+<p>J’avais surtout beaucoup entendu parler de la <i>Croix du Sud</i>. Comme je
+ne pouvais la distinguer moi-même au milieu des étoiles, je priai notre
+capitaine de me la montrer. Il prétendait n’en avoir jamais entendu
+parler, et le premier pilote nous en dit autant; le second pilote
+seulement crut qu’elle ne lui était pas tout à fait inconnue. Avec son
+aide nous trouvâmes, à la vérité, dans le firmament, quatre étoiles qui
+formaient à peu près une croix légèrement penchée; mais elles n’avaient
+rien de particulier et nous laissèrent assez froids. En revanche, nous
+en vîmes de magnifiques: Orion, Jupiter et Vénus; cette dernière
+brillait d’un si vif éclat que sa lumière traçait sur les flots un beau
+sillon argenté.</p>
+
+<p>Je ne remarquai pas non plus les nombreuses et grandes étoiles filantes
+que l’on m’avait annoncées. Il en tombait plus, il est vrai, que dans
+les pays froids, mais cela n’arrivait pas encore bien souvent; et, pour
+ce qui est de leur grosseur, je n’en vis qu’une plus remarquable que les
+nôtres: elle paraissait avoir trois fois la grosseur d’une étoile
+ordinaire.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours nous remarquions aussi les <i>petits nuages de
+Magellan et du Cap</i>, et ce qu’on appelle le <i>nuage noir</i>. Les premiers
+sont brillants, et, comme la voie lactée, ils sont formés par un nombre
+infini de petites étoiles qu’on ne peut pas distinguer à l’œil nu; le
+dernier paraît noir, parce que, à cet endroit du firmament, il n’y a,
+dit-on, aucune étoile.</p>
+
+<p>Tous ces signes attirèrent notre attention sur le moment le plus
+intéressant du voyage, le passage de la ligne.</p>
+
+<p>Le <i>29 août</i>, à 10 heures du soir, nous saluâmes l’hémisphère du Sud! Un
+sentiment d’orgueil s’empara presque de tout le monde, surtout des
+personnes qui pas<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span>saient la ligne pour la première fois. Nous nous
+secouâmes chaleureusement les mains et nous nous félicitâmes comme si
+nous avions fait un acte héroïque. Un des passagers avait apporté pour
+cette cérémonie quelques bouteilles de champagne. Les bouchons sautèrent
+gaiement en l’air, et un toast joyeux fut porté au nouvel hémisphère.</p>
+
+<p>Parmi les gens de l’équipage il n’y eut aucune cérémonie; l’usage n’en
+est resté que sur un petit nombre de vaisseaux, à cause du désordre et
+de l’ivresse qu’amenaient presque toujours ces sortes de fêtes. Nos
+matelots ne voulurent pas cependant faire entièrement grâce à notre
+mousse, qui passait la ligne pour la première fois, et il fut baptisé
+rudement avec quelques seaux d’eau.</p>
+
+<p>Longtemps déjà avant d’arriver à la ligne, nous parlions, entre
+passagers, de tous les maux et de toutes les souffrances que nous
+aurions à supporter sous l’équateur. Chacun avait lu ou entendu raconter
+quelque chose d’effrayant, et le communiquait aux autres. L’un
+s’attendait à des douleurs de tête ou à des crampes d’estomac; un second
+voyait les matelots tomber de lassitude; un troisième craignait une
+chaleur accablante, qui non-seulement ferait fondre le goudron<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, mais
+dessécherait entièrement le vaisseau, au point qu’on ne pourrait
+empêcher l’embrasement qu’en arrosant continuellement; un quatrième
+voyait, de son côté, toutes les provisions se gâter, et nous tous près
+de mourir de faim.</p>
+
+<p>Pour ce qui me concernait, je m’étais réjouie longtemps d’avance des
+récits tragiques que je pourrais faire à mes chers lecteurs: je les
+voyais verser des larmes sur nos souffrances; il me semblait déjà que
+j’étais une demi-martyre. Hélas! je m’étais amèrement trompée. Nous
+restâmes tous bien portants; aucun des matelots ne tomba<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> d’épuisement;
+le vaisseau ne brûla pas et les vivres ne se gâtèrent point: ils
+restèrent aussi mauvais qu’auparavant.</p>
+
+<p><i>3 septembre.</i> Du deuxième au huitième degré de latitude au sud de la
+ligne, les vents sont irréguliers et souvent très-violents. Nous venions
+précisément de passer le huitième degré, et cela sans apercevoir la
+terre, ce qui mit notre capitaine de la meilleure humeur du monde. Il
+nous déclara que, si la terre avait été visible, il nous aurait fallu
+reculer jusqu’à la ligne, à cause du courant qui est très-violent près
+du rivage; pour ne s’exposer à aucun danger, il faut s’en maintenir
+toujours à une certaine distance.</p>
+
+<p><i>7 septembre.</i> Entre le dixième et le vingtième degré, il règne encore
+des vents tout particuliers. On les appelle <i>vamperos</i>, et ils forcent
+le marin d’être toujours sur ses gardes, car ils fondent subitement sur
+vous et souvent avec une incroyable furie. Cette nuit, nous fûmes
+assaillis d’un de ces vents, mais heureusement ce ne fut pas un des plus
+violents. Au bout de quelques heures tout était fini; seulement la mer
+resta longtemps avant de s’apaiser.</p>
+
+<p>Le <i>9</i> et le <i>11 septembre</i>, nous eûmes encore à essuyer des bourrasques
+de peu de durée; mais les plus fortes arrivèrent le 12 et le 13
+septembre. Le capitaine appela le premier coup de vent <i>une forte
+brise</i>; le second, il le porta déjà sur son <i>livre de loch</i><a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> comme un
+ouragan. La forte brise nous coûta une voile, l’ouragan nous en enleva
+deux. La mer fut constamment si houleuse que nous avions la plus grande
+peine à manger: d’une main on était obligé de tenir son assiette et de
+se cramponner à la table, tandis<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> que de l’autre on portait à
+grand’peine les morceaux à sa bouche. Pendant la nuit, je fus obligée de
+m’envelopper, de m’empaqueter dans mon manteau et dans mes autres
+vêtements pour préserver mon corps des meurtrissures.</p>
+
+<p>Le matin du 13, j’étais montée sur le pont avec le jour; le pilote me
+conduisit près du parapet, et m’invita à pencher la tête en dehors et à
+aspirer l’air: j’aspirai la plus délicieuse odeur de fleurs. Surprise,
+je regardai tout autour de moi, m’attendant à apercevoir la terre; mais
+elle était encore bien loin, et ce n’était que la tempête qui nous avait
+apporté ce délicieux parfum. Ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est
+qu’il n’y avait pas la moindre trace de cette odeur dans l’intérieur du
+vaisseau.</p>
+
+<p>La mer elle-même était couverte de nombreux cadavres de pauvres
+papillons et de phalènes que l’ouragan avait entraînés dans la mer. Sur
+un des câbles du vaisseau reposaient deux charmants petits oiseaux
+encore épuisés de leur longue course.</p>
+
+<p>Pour nous, qui, pendant deux mois et demi, n’avions vu que le ciel et
+l’eau, tous ces phénomènes étaient très-intéressants, et nous soupirions
+ardemment après le cap Frio, dont nous n’étions plus bien loin. Mais
+l’horizon s’était couvert de brume, et le soleil n’avait pas la force de
+percer le voile de nuages qui le cachait à nos yeux. Nous comptions sur
+le lendemain; mais il éclata pendant la nuit une nouvelle tempête qui
+dura jusqu’à deux heures du matin. Le vaisseau dut se réfugier au loin
+en pleine mer, et nous nous trouvâmes encore heureux de regagner ce
+jour-là la longitude et la latitude que nous occupions la veille au
+soir.</p>
+
+<p>Aujourd’hui encore, <i>14 septembre</i>, le soleil ne réussit que rarement à
+percer les sombres nuages; il fit si froid que le thermomètre ne montait
+qu’à 14 degrés. Dans l’après-midi nous eûmes le bonheur d’apercevoir les
+contours du cap Frio (éloigné de 60 milles de Rio-de-Janeiro),<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> mais
+seulement pendant quelques heures, car une nouvelle tempête nous força à
+reprendre encore la haute mer.</p>
+
+<p>Le <i>15 septembre</i> la terre fut et resta continuellement cachée à nos
+regards; seulement quelques mouettes et quelques goëlands du cap Frio en
+trahissaient le voisinage, et nous procuraient quelques distractions.
+Ils nageaient tout contre les flancs du vaisseau, et dévoraient
+avidement tous les morceaux de viande et de pain que nous leur jetions.
+Les matelots se mirent à pêcher avec des hameçons et ils eurent le
+bonheur d’en prendre quelques-uns. Ils les placèrent sur le pont et je
+vis, à mon grand étonnement, qu’ils pouvaient à peine s’élever au-dessus
+du sol. Quand nous les touchions, ils se traînaient à grand’peine
+quelques pas plus loin, tandis que de la surface de l’eau ils
+s’élevaient avec une très-grande rapidité et pouvaient voler très-haut.</p>
+
+<p>Un des passagers voulait en tuer un pour l’empailler; mais les matelots
+s’y opposèrent: dans leurs idées superstitieuses, la mort d’un oiseau
+tué à bord est suivie d’un calme plat de longue durée. Nous cédâmes à
+leur désir et nous rendîmes les oiseaux à leur double élément.</p>
+
+<p>Ce fut pour nous une nouvelle preuve que la superstition est encore bien
+enracinée chez les marins. Dans la suite j’en eus beaucoup d’autres
+exemples. Ainsi un capitaine voyait avec peine qu’à bord les passagers
+jouassent aux cartes ou à d’autres jeux; un autre ne voulait pas qu’on
+écrivît le dimanche, etc. Pendant les calmes plats on jetait souvent à
+la mer des tonnes vides ou des morceaux de bois, sans doute en manière
+de sacrifice aux dieux des vents.</p>
+
+<p>Le <i>16 septembre</i>, dès le matin, nous eûmes enfin le bonheur
+d’apercevoir les montagnes situées devant Rio-de-Janeiro; parmi elles
+nous découvrîmes aussitôt le <i>Pain de sucre</i>. A 2 heures de
+l’après-midi, nous entrâmes dans la baie et dans le port de Rio.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p>
+
+<p>Tout à l’entrée de cette baie, on remarque plusieurs collines coniques,
+qui, enchaînées les unes aux autres à leur base, se détachent ensuite et
+s’élèvent isolément au-dessus de la mer, comme le <i>Pain de sucre</i>. Elles
+sont presque inaccessibles<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<p>Ces <i>montagnes de mer</i>, comme je serais tentée de les appeler,
+présentent les points de vue les plus variés: à travers leurs déchirures
+on aperçoit tantôt des gorges magnifiques, tantôt une partie ravissante
+de la ville, tantôt encore la haute mer, et tantôt la baie. Dans la baie
+elle-même, à l’extrémité de laquelle se trouve la ville, s’élèvent des
+masses de rochers qui servent de base aux fortifications. Sur le sommet
+de quelques-unes des montagnes ou des collines sont situés des chapelles
+et des forts. Il faut passer tout près d’un des plus grands forts, celui
+de <i>Santa-Cruz</i>, pour se mettre en règle vis-à-vis des autorités.</p>
+
+<p>A droite de ce fort s’étend la belle chaîne de montagnes du
+<i>Serados-Orgôas</i>, qui, avec d’autres collines ou montagnes, forme la
+ceinture d’une baie magnifique sur les bords de laquelle est assise la
+petite ville de <i>Praya-Grande</i>, ainsi que des villages et des hameaux
+isolés.</p>
+
+<p>A l’extrémité de la baie principale s’étend Rio-de-Janeiro, entouré par
+une chaîne de montagnes de moyenne hauteur dans laquelle on remarque le
+<i>Corcovado</i>, qui a 650 mètres; derrière cette chaîne se dresse, du côté
+de la terre, la <i>montagne des Orgues</i>, ainsi nommée à cause de
+nombreuses pointes gigantesques rangées en ligne comme des tuyaux
+d’orgue; la plus haute de ces pointes a 1500 mètres.</p>
+
+<p>Une partie de la ville est, comme nous l’avons remarqué plus haut,
+cachée par la <i>montagne du Télégraphe</i> et par<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> plusieurs collines sur
+lesquelles sont perchés, outre le télégraphe, un couvent de capucins et
+quelques autres habitations. On n’aperçoit de la ville que quelques
+pâtés de maisons, des places, le grand hôpital, les cloîtres
+<i>Sainte-Lucie</i> et <i>Moro do Castella</i>, le couvent <i>Santo Bento</i>, la belle
+église <i>Santa Candelaria</i> et quelques portions d’un aqueduc
+véritablement grandiose. Tout contre la mer s’étend le jardin public
+(<i>passeo publico</i>), qui se fait remarquer par ses beaux palmiers, ainsi
+que par une jolie galerie en pierre terminée par deux pavillons. A
+gauche, sur des hauteurs, s’élèvent des chapelles et des cloîtres
+isolés, tels que <i>Santa Gloria</i>, <i>Santa Theresia</i>, et autres, autour
+desquels viennent se grouper <i>Praya Flaminge</i> et <i>Botafogo</i>, grands
+villages ornés de belles villas, de maisons élégantes et de riants
+jardins, qui vont se perdre dans le voisinage du Pain de sucre et
+terminent ce magnifique panorama. Si vous examinez encore les nombreux
+vaisseaux mouillés en partie dans les bassins de la ville, en partie
+dans les diverses baies; la richesse d’une végétation luxuriante; le
+caractère vraiment original de tout l’ensemble, vous aurez un tableau
+dont ma plume ne saurait décrire le charme.</p>
+
+<p>Rarement on a le bonheur de jouir dès son arrivée d’un coup d’œil aussi
+beau et aussi vaste que celui qu’il me fut donné d’admirer: les
+brouillards, les nuages ou une atmosphère humide, cachent souvent
+diverses parties et détruisent par là le merveilleux effet de
+l’ensemble.</p>
+
+<p>Dans ce cas, je conseillerais à toute personne qui veut rester quelque
+temps à Rio-de-Janeiro, d’aller en bateau jusqu’à Santa Cruz, par un
+jour clair, pour se procurer ce magnifique spectacle.</p>
+
+<p>Il commençait presque à faire nuit quand nous arrivâmes à l’ancrage. Il
+nous avait fallu d’abord nous arrêter à Santa Cruz et répondre aux
+questions des autorités, puis attendre la visite de l’officier chargé de
+recevoir les<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> passe-ports et les lettres cachetées, puis celle du
+médecin qui vint s’assurer que nous n’apportions pas la peste ou la
+fièvre jaune; enfin arriva un second officier auquel on remit les
+caisses et les paquets, et qui nous assigna la place où nous devions
+jeter l’ancre.</p>
+
+<p>Comme il était trop tard pour nous débarquer, le capitaine alla seul à
+terre. Nous autres nous restâmes sur le pont et nous contemplâmes
+longtemps encore le superbe panorama jusqu’à ce que la nuit couvrît de
+ses ombres épaisses et la mer et la terre.</p>
+
+<p>Nous allâmes tous gaiement nous coucher: nous avions atteint, sans trop
+de traverses, le but si ardemment désiré de notre long voyage. Seulement
+une cruelle nouvelle attendait la femme du tailleur. Le bon capitaine la
+lui laissait encore ignorer, pour qu’elle pût goûter tranquillement le
+repos de la nuit. Quand le tailleur avait été positivement informé que
+sa femme était en route pour le rejoindre, il était parti avec une
+négresse, sans rien laisser que des dettes.</p>
+
+<p>La pauvre femme avait abandonné une position assurée (elle était
+blanchisseuse de dentelles et de robes); elle avait sacrifié ses
+économies pour payer le voyage, et maintenant elle se trouvait sans
+secours dans un pays étranger<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>De Hambourg à Rio-de-Janeiro il y a environ 7500 milles marins.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Arrivée à Rio-de-Janeiro.&mdash;Description de la ville.&mdash;Les noirs et
+leurs rapports avec les blancs.&mdash;Arts et sciences.&mdash;Fêtes
+religieuses.&mdash;Baptême de la princesse impériale.&mdash;Fêtes dans les
+casernes.&mdash;Climat et végétation.&mdash;Mœurs et coutumes.&mdash;Quelques mots
+aux émigrants.&mdash;Renseignements statistiques sur le Brésil.</p></div>
+
+<p>Je restai plus de deux mois à Rio-de-Janeiro; mais dans ces deux mois je
+ne comprends pas le temps consacré par moi à des excursions plus ou
+moins longues dans l’intérieur du pays. Comme je ne veux pas fatiguer
+mes lecteurs par des récits détaillés de tous les accidents
+insignifiants de chaque jour, je me bornerai à leur donner un aperçu
+général des principales curiosités de la ville, des mœurs et coutumes de
+ses habitants, en un mot de tout ce que j’ai eu l’occasion de voir
+pendant mon séjour. Ce n’est qu’après avoir raconté mes excursions sous
+forme d’appendice que je reprendrai la suite de mon journal.</p>
+
+<p>Ce fut le 17 septembre au matin, qu’après deux mois et demi environ de
+traversée, je remis le pied sur la terre ferme. Le capitaine nous
+accompagna lui-même, après avoir bien recommandé à chacun en particulier
+de ne pas chercher à faire rien entrer par contrebande, et surtout pas
+de lettres cachetées. Nulle part, nous disait-il, les douaniers
+n’étaient aussi rigoureux ni les amendes aussi fortes.</p>
+
+<p>Quand nous aperçûmes le vaisseau de garde, nous eûmes presque peur, et
+nous pensions qu’on allait nous fouiller de la tête aux pieds. Le
+capitaine ayant demandé<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> la permission d’aller avec nous à terre, on la
+lui accorda aussitôt, et tout fut fini par là. Tant que nous restâmes
+sur le vaisseau, et que nous ne fîmes qu’aller à la ville et revenir,
+nous ne fûmes jamais soumis à aucune visite: seulement, lorsque nous
+prenions avec nous des caisses et des coffres, il nous fallait aller à
+la douane, où la visite est très-rigoureuse et où les droits sur les
+marchandises, livres ou autres objets, sont très-élevés.</p>
+
+<p>Nous descendîmes sur la <i>praya dos Mineiros</i>, place sale, dégoûtante,
+peuplée de quelques noirs aussi sales et aussi dégoûtants, qui s’étaient
+accroupis sur le sol, et vendaient des fruits et des friandises dont ils
+faisaient l’éloge à grands cris. De là nous allâmes directement dans la
+Grand’rue (<i>rua Dircita</i>), qui n’a d’autre beauté que sa largeur. Elle
+contient plusieurs monuments publics, entre autres, la douane, la poste,
+la Bourse, le corps de garde, qui n’offrent rien de particulier, et on
+ne les remarquerait même pas sans la foule qui stationne toujours à la
+porte.</p>
+
+<p>Au bout de cette rue se trouve le palais de l’empereur, grande
+construction fort ordinaire, sans aucune prétention de goût ni
+d’architecture. La place, qui s’étend devant le palais (<i>largo do
+Paco</i>), décorée d’une fontaine fort simple, est très-sale et sert la
+nuit de dortoir à beaucoup de pauvres et à des nègres libres, qui le
+matin font sans gêne leur toilette devant tout le monde. Une partie du
+terrain est entourée de murs et sert de marché au poisson, aux fruits,
+aux légumes et à la volaille.</p>
+
+<p>Parmi les autres rues, les plus remarquables sont la <i>rua Misericorda</i>
+et la <i>rua Ouvidor</i>. C’est dans cette dernière que sont les plus riches
+et les plus grands magasins: il ne faut néanmoins pas s’attendre à y
+trouver les étalages de nos villes d’Europe. On n’y voit non plus rien
+de remarquablement beau ni de bien précieux. La seule chose qui me fit
+vraiment plaisir, ce furent les magasins<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> où étaient étalées des fleurs
+artificielles de toute beauté, habilement faites avec des plumes
+d’oiseau, des écailles de poisson et des ailes d’insecte.</p>
+
+<p>Parmi les places, la plus belle est le <i>largo do Rocio</i>, la plus grande
+le <i>largo Santa-Anna</i>. La première est en général assez proprement
+tenue; on y voit l’Opéra, le palais du gouvernement, la police et
+d’autres constructions. C’est de là que partent la plupart des omnibus
+qui parcourent la ville dans toutes les directions.</p>
+
+<p>La seconde se distingue entre toutes par sa saleté; lorsque j’y allai
+pour la première fois, j’y vis des cadavres de chiens et de chats, et
+même un mulet déjà en putréfaction. Une fontaine est le seul ornement de
+cette place, et peut-être aimerais-je encore mieux ne pas l’y voir: car,
+comme l’eau douce est très-rare à Rio-de-Janeiro, la noble corporation
+des blanchisseuses établit son quartier général auprès des fontaines,
+surtout quand il y a de la place à côté pour sécher le linge. On y
+blanchit donc, on y étend du linge, on y crie, on y fait du bruit; aussi
+le voyageur n’a-t-il rien de plus pressé que de s’éloigner.</p>
+
+<p>Les églises n’offrent rien de curieux au dedans ni à l’extérieur. Celles
+qui font le plus d’effet sont l’église et le cloître <i>Santo Bento</i> et
+l’église <i>Candelaria</i>, qui de loin ont assez bonne mine.</p>
+
+<p>La seule construction véritablement belle et imposante est l’aqueduc,
+qui, dans certains endroits, ressemble tout à fait à un ouvrage romain.</p>
+
+<p>Les maisons sont construites à l’européenne, mais petites et mesquines;
+la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée et un étage: un second étage est
+une chose rare. On ne trouve pas non plus ici, comme dans les autres
+pays chauds, des terrasses et des verandas ornées d’élégantes
+balustrades et de belles fleurs. On voit suspendus aux murs de petits
+balcons sans goût, et des volets de bois massifs ferment les fenêtres
+pour empêcher le moindre<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> rayon du soleil de pénétrer dans les
+appartements. On est dans une obscurité presque complète, ce qui
+d’ailleurs est assez indifférent aux dames brésiliennes, car elles ne se
+fatiguent pas les yeux à lire ou à travailler.</p>
+
+<p>La ville n’a donc, ni dans ses places, ni dans ses rues, ni dans ses
+monuments, rien de remarquable à offrir aux étrangers. On ne rencontre
+que des créatures repoussantes, des nègres et des négresses avec de
+vilains nez aplatis, de grosses lèvres et des cheveux courts et crépus.
+En outre ils sont presque toujours à moitié nus, et n’ont que de
+misérables haillons; quelques-uns sont habillés à l’européenne avec les
+vieux habits râpés de leurs maîtres. Pour quatre ou cinq noirs on
+rencontre un mulâtre, et par-ci par-là seulement on voit apparaître un
+blanc.</p>
+
+<p>Cet aspect est rendu plus horrible encore par les nombreuses infirmités
+qui attristent le regard à chaque pas: la plus commune est
+l’éléphantiasis, qui dégénère souvent en affreux pied-bot; il y a aussi
+beaucoup d’aveugles. La laideur générale s’étend jusqu’aux chiens et aux
+chats, qui parcourent les rues en grand nombre; ils sont pour la plupart
+pelés ou couverts de plaies et de gale.</p>
+
+<p>Je voudrais pouvoir transporter ici les voyageurs qui se plaignent des
+rues de Constantinople, et qui disent que l’intérieur de cette ville
+détruit l’effet de l’extérieur. Il est vrai que l’intérieur de
+Constantinople est aussi très-sale, que ses petites maisons, ses rues
+étroites, ses chemins tortueux, ses chiens dégoûtants, ne présentent pas
+au voyageur un spectacle très-pittoresque; mais bientôt il voit de
+magnifiques constructions du temps des Maures et des Romains, de
+superbes mosquées, de majestueux palais; il traverse des cimetières
+immenses et des bois de cyprès qui le font rêver. Il se range pour
+laisser passer un pacha ou un grand-prêtre monté sur un magnifique
+coursier, et entouré d’une brillante escorte; il rencontre des Turcs
+drapés dans leurs beaux costumes, des femmes<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> turques dont les yeux de
+feu brillent à travers leur voile; il voit des Persans avec leurs hauts
+bonnets; des Arabes à la noble physionomie; des derviches coiffés de
+calottes de fou et vêtus de robes de femme plissées; et de temps en
+temps des voitures couvertes de peintures et de dorures, et traînées par
+des bœufs magnifiquement harnachés. Ce sont là des spectacles qui
+dédommagent amplement des choses désagréables qu’on aperçoit çà et là.
+Dans l’intérieur de Rio-de-Janeiro, au contraire, il n’y a rien qui
+puisse vous charmer et vous dédommager: on n’a devant les yeux que des
+objets repoussants.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’après avoir passé quelques semaines ici que je pus
+m’habituer un peu à la vue des noirs et des mulâtres; je trouvai même
+parmi les jeunes négresses quelques jolis visages, et, parmi les
+Brésiliennes et les Portugaises de couleur un peu foncée, des figures
+pleines d’expression; le don de la beauté semble plus rare chez les
+hommes.</p>
+
+<p>L’animation des rues est loin d’être aussi grande qu’on pourrait le
+supposer d’après les descriptions qu’on en a faites; elle ne peut pas se
+comparer à celle des rues de Naples et de Messine. Ceux qui font le plus
+de bruit, ce sont les portefaix nègres, et surtout ceux d’entre eux qui
+chargent les sacs de café sur les vaisseaux: un chant monotone leur sert
+à marcher en mesure et à régler leur pas. Ce chant est fort laid, mais
+il a l’avantage d’avertir le piéton et de lui laisser le temps de se
+garer.</p>
+
+<p>Au Brésil, tous les travaux sales et pénibles de la maison ou du dehors
+sont faits par les noirs, qui représentent en général ici le bas peuple.
+Beaucoup, cependant, apprennent des métiers, et plusieurs excellent dans
+leur art au point de pouvoir être comparés aux plus habiles Européens.
+Je vis dans les ateliers les plus distingués des noirs occupés à
+confectionner des habits, des souliers, des ouvrages de tapisserie, des
+broderies d’or et d’argent; et plus d’une né<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span>gresse assez bien habillée
+travailler aux toilettes de femme les plus élégantes et aux broderies
+les plus délicates. Je croyais souvent rêver en voyant ces pauvres
+créatures, que je m’étais figurées comme des sauvages libres et vivant
+dans leurs forêts natales, occupées dans des boutiques et dans des
+chambres à des travaux qui demandent tant de soins. Et cependant cela ne
+semble pas leur être aussi pénible qu’on pourrait le croire; elles se
+mettaient toujours gaiement et avec plaisir à leur travail.</p>
+
+<p>Dans les classes qu’on appelle d’ordinaire éclairées, il y a des gens
+qui, après tant de preuves d’adresse et d’intelligence données par les
+noirs, les mettent encore si au-dessous des blancs qu’ils les
+considèrent à peine comme une transition entre le singe et l’homme.
+J’admets volontiers que, sous le rapport de l’instruction, ils
+n’approchent pas des blancs; seulement il ne faut pas, je crois, en
+chercher la cause dans leur manque d’intelligence, mais dans le manque
+complet d’éducation. Il n’y a pas d’école établie pour eux; ils ne
+reçoivent aucune instruction; en un mot, on ne fait rien pour développer
+leurs facultés intellectuelles. On les maintient à dessein dans une
+sorte d’enfance, suivant le vieil usage des États despotiques, car le
+réveil de ce peuple opprimé pourrait être terrible.</p>
+
+<p>Les noirs sont quatre fois plus nombreux que les blancs, et, le jour où
+ils viendraient à comprendre quelle force met en leurs mains cette
+supériorité numérique, la population blanche pourrait bien prendre la
+place qui est occupée aujourd’hui par les malheureux noirs.</p>
+
+<p>Mais je m’égare dans des hypothèses et des considérations qui sont
+exclusivement du domaine des hommes compétents; une femme est peu
+capable de juger ces hautes questions: elles ne sont pas à sa portée.
+Après tout, je n’ai voulu qu’énoncer simplement mes idées sur ce sujet.</p>
+
+<p>Quoique, au Brésil, le nombre des esclaves soit très-considérable, on
+n’y trouve cependant nulle part un<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> marché d’esclaves. La loi défend
+d’en introduire, mais chaque année on en introduit et on en vend
+plusieurs milliers par des voies soi-disant secrètes, que tout le monde
+connaît et dont tout le monde profite. Des vaisseaux anglais croisent
+continuellement, il est vrai, sur les côtes de l’Afrique et du Brésil;
+mais quand un vaisseau d’esclaves leur tombe entre les mains, les
+pauvres noirs sont aussi peu libres que s’ils étaient arrivés au Brésil.
+On les transporte dans les colonies anglaises, où ils devraient être
+libres au bout de dix ans; mais avant ce terme les possesseurs les font
+presque tous mourir sur le papier, et les pauvres esclaves... restent
+esclaves. Cependant, je le répète, je ne sais rien là-dessus que par
+ouï-dire.</p>
+
+<p>Du reste, le sort des esclaves n’est pas si mauvais que se l’imaginent
+beaucoup d’Européens. Au Brésil, ils sont en général assez bien traités;
+on ne les écrase pas de travail: ils ont une nourriture bonne et saine,
+et les punitions ne sont ni trop fréquentes ni trop rigoureuses. La
+désertion seule est sévèrement punie: on commence par rouer de coups les
+nègres marrons qu’on reprend, puis on leur met aux pieds et au cou des
+fers qu’ils sont obligés de porter assez longtemps. Un autre genre de
+punition consiste à appliquer sur le visage du condamné un masque de
+fer-blanc, attaché derrière la tête au moyen d’un cadenas. On inflige
+ordinairement cette punition aux ivrognes et à ceux qui mangent de la
+terre et de la chaux. Pendant mon long séjour au Brésil, je ne vis qu’un
+seul nègre se promener avec un masque de ce genre. J’oserais presque
+prétendre que le sort de ces esclaves est, en somme, moins cruel que
+celui des paysans russes, polonais ou égyptiens, qui n’ont pas le nom
+d’esclaves.</p>
+
+<p>A ma grande satisfaction, je fus un jour priée par un nègre de lui
+servir de marraine; mais dans cette cérémonie il ne s’agissait ni de
+baptême, ni de confirmation. Lors-<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span>qu’un esclave s’est rendu coupable
+d’un délit qui l’expose à un châtiment, il cherche ordinairement à se
+réfugier auprès d’un ami de son maître, et le prie d’écrire un mot pour
+obtenir la remise de sa peine. Celui qui donne une lettre semblable
+reçoit le titre de parrain, et ce serait lui faire une grave injure que
+de repousser sa requête. Je fus assez heureuse pour soustraire de cette
+manière un esclave à la punition qui l’attendait.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Rio-de-Janeiro est assez bien éclairée, ainsi que ses faubourgs dans un
+rayon assez considérable; c’est une mesure qui a été prise à cause du
+grand nombre des noirs. Passé neuf heures du soir, les noirs ne doivent
+plus se montrer dans les rues sans avoir un billet de leur maître,
+constatant qu’ils sortent par son ordre; quand on en trouve un qui n’est
+pas muni de ce billet, on le mène aussitôt à la maison de correction, où
+on lui rase la tête et où on le garde jusqu’à ce que son maître vienne
+le racheter moyennant quatre ou cinq milreis<a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Grâce à cette
+disposition, on peut circuler avec assez de sécurité dans les rues à
+toute heure de la nuit.</p>
+
+<p>Un des plus grands inconvénients de Rio-de-Janeiro est le manque complet
+d’égouts. Par les fortes pluies, les rues deviennent de véritables
+torrents que l’on ne peut passer à pied: on est obligé pour les
+traverser de se faire porter par des nègres. Ordinairement alors toutes
+relations cessent, les rues sont désertes: on ne se rend à aucune
+invitation; on n’acquitte même pas les lettres de change. On hésite à
+prendre une voiture, car les tarifs sont si ridicules que l’on paye pour
+la moindre course comme pour une journée entière. Dans un cas comme dans
+l’autre, on donne toujours six <i>milreis</i>. Les voitures sont à moitié<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span>
+couvertes, à deux places, et attelées de deux mulets, sur l’un desquels
+est monté le conducteur. Les voitures à l’anglaise avec des chevaux sont
+très-rares.</p>
+
+<p>Pour ce qui est des arts et des sciences, je ne dirai que quelques mots
+de l’<i>Académie des arts plastiques</i>, du <i>Musée</i>, du <i>théâtre</i>, etc. A
+l’Académie des arts plastiques, on voit un peu de tout, ou, à proprement
+parler, on ne voit rien. Il y a quelques statues, quelques bustes,
+presque tous en plâtre, quelques plans d’architecture, des dessins, et
+une collection d’anciens tableaux à l’huile. Je croyais véritablement
+qu’on avait fait le triage d’une galerie particulière et qu’on en avait
+mis le rebut à l’Académie. La plupart des tableaux à l’huile sont si
+endommagés qu’on reconnaît à peine le sujet qu’ils peuvent représenter,
+ce qui, du reste, n’est pas un grand malheur. Leur âge vénérable est
+leur seul mérite. Les copies des élèves font avec eux le contraste le
+plus frappant. Si dans les anciens tableaux les couleurs sont effacées,
+elles ont dans les copies un éclat exagéré: toutes les nuances, rouge,
+jaune, vert, etc., s’y montrent dans toute leur crudité; elles n’y sont
+jamais mélangées, ni adoucies, ni fondues les unes avec les autres. Je
+me demande encore aujourd’hui si les bons élèves avaient l’intention de
+fonder une nouvelle école pour le coloris, ou s’ils voulaient réparer
+dans leurs copies ce que le temps avait gâté dans les originaux!</p>
+
+<p>Parmi les élèves, il y avait autant de noirs et de mulâtres que de
+blancs; en somme, ils étaient peu nombreux.</p>
+
+<p>La musique est peut-être moins bien partagée encore, surtout pour le
+piano et le chant. Dans toutes les familles on entend les filles jouer
+et chanter, mais les bonnes gens n’ont aucune idée de la cadence, de la
+justesse, de l’ensemble et de la mesure; aussi a-t-on souvent de la
+peine à reconnaître les morceaux les plus faciles et les plus mélodieux.
+La musique d’église s’exécute un peu mieux; néanmoins, celle de la
+chapelle de la cour<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> laisse encore beaucoup à désirer. Ce qui mérite la
+préférence, c’est encore la musique militaire, exécutée surtout par les
+nègres et les mulâtres.</p>
+
+<p>Le théâtre de l’Opéra n’offre à l’extérieur rien de beau ni de
+remarquable, et l’on est tout étonné à l’intérieur de voir une salle
+grande et magnifique, et une scène large et profonde. La salle peut
+contenir environ deux mille personnes. Il y a quatre étages de loges
+spacieuses, avec des balustrades formées de barreaux de fer travaillés
+avec art; l’ensemble est d’un goût parfait. Les hommes seuls sont admis
+au parterre. Je vis représenter <i>Lucrèce Borgia</i> par une troupe
+italienne assez bonne; les décorations et les costumes n’étaient pas
+trop mal non plus.</p>
+
+<p>Si dans ma visite au théâtre je fus agréablement surprise, le contraire
+arriva dans celle que je rendis au Musée. Je m’attendais, dans un pays
+aussi richement doué par la nature, à trouver de grandes et riches
+collections; je parcourus de nombreuses et vastes salles qui pourront
+être remplies un jour, mais qui étaient encore assez vides. Ce que je
+vis de plus intéressant et de véritablement beau, ce fut la collection
+des oiseaux; celle des minéraux est incomplète, et celle des quadrupèdes
+et des insectes est au-dessous de toute critique. Ce qui excita le plus
+ma curiosité, ce furent quatre têtes de sauvages parfaitement
+conservées: deux appartenaient à la race malaise et deux à celle de la
+Nouvelle-Zélande; je ne pouvais surtout me lasser de considérer ces
+dernières, qui étaient entièrement tatouées, couvertes des dessins les
+plus beaux et les plus artistement faits, et aussi bien conservées que
+si la vie venait seulement de les quitter.</p>
+
+<p>Pendant le temps de mon séjour à Rio-de-Janeiro, les salons du Musée
+étaient en réparation, et l’on parlait aussi d’une organisation
+nouvelle. Les collections n’étaient donc pas visibles, et ce ne fut que
+grâce à la bonté de M. le directeur Riedl que je pus les visiter. Il me
+servit<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> lui-même de cicerone, et regretta avec moi que, dans un pays où
+il serait si facile de former un riche musée, on s’en occupât si peu.</p>
+
+<p>Je visitai aussi l’atelier du sculpteur Petrich, originaire de Dresde,
+qui avait été appelé de Rome à la cour de Rio-de-Janeiro, pour faire une
+statue de l’empereur en marbre de Carrare. L’empereur est représenté
+debout, en grandeur naturelle, avec tous les insignes de sa dignité, le
+manteau d’hermine rejeté sur les épaules. La tête est d’une ressemblance
+frappante, et la statue entière a été tirée de la pierre avec une grande
+habileté. Je crois que ce monument était destiné à un édifice public.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>J’eus le bonheur, pendant mon séjour à Rio-de-Janeiro, de voir célébrer
+plusieurs fêtes.</p>
+
+<p>La première eut lieu le 21 septembre, dans l’église de <i>Santa-Cruz</i>, où
+l’on fête le patron du pays. Dès le matin, plusieurs centaines de
+soldats s’étaient rangés devant l’église, et une musique habilement
+dirigée exécutait des morceaux pleins de gaieté. Entre dix et onze
+heures commencèrent à entrer les officiers et les employés, par ordre
+hiérarchique, à ce que l’on me dit, en commençant par les officiers
+inférieurs. Au fur et à mesure qu’ils entraient dans l’église, on leur
+mettait un mantelet de soie rouge foncé, qui couvrait tout leur
+uniforme. Chaque fois qu’il se présentait un officier supérieur, tous
+les militaires déjà placés se levaient et allaient au-devant du nouvel
+arrivant, jusqu’à la porte de l’église, puis le conduisaient
+respectueusement à son siége. Enfin, l’empereur arriva avec
+l’impératrice. L’empereur est très-jeune (il n’avait pas encore vingt et
+un ans accomplis), mais c’est un homme de six pieds<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, excessivement
+fort. Il descend<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> de la dynastie lorraine des Habsbourg. L’impératrice,
+princesse napolitaine, est petite et mince, et fait un singulier
+contraste avec les formes athlétiques de son mari.</p>
+
+<p>Aussitôt après l’entrée de la cour commença la grand’messe, que tout le
+monde entendit avec un grand recueillement. Quand elle fut finie, le
+couple impérial, en traversant l’église pour se rendre à sa voiture,
+tendit ses mains à baiser à la foule empressée. On n’admit pas seulement
+à cette faveur les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires,
+mais indistinctement tous ceux qui se présentaient.</p>
+
+<p>La seconde fête, bien plus brillante que la première, eut lieu le 19
+octobre. C’était la fête de l’empereur: elle fut célébrée à la chapelle
+de la cour par une grand’messe. Cette chapelle se trouve près du palais
+impérial, avec lequel elle communique par une galerie couverte. A la
+grand’messe assistèrent, outre les membres de la famille impériale,
+l’état-major et les hauts fonctionnaires, mais en grand uniforme, sans
+ces manteaux de soie si disgracieux. Les lanciers de la garde formaient
+la haie. On ne saurait se faire une idée de la quantité et de la
+richesse des broderies d’or, des épaulettes, des ordres entourés de
+pierreries, etc., et j’ai peine à croire qu’on voie rien de semblable
+dans aucune cour d’Europe.</p>
+
+<p>Pendant la grand’messe, les ambassadeurs des puissances étrangères,
+ainsi que les seigneurs et les dames de la cour, se réunirent au palais,
+où il y eut, après le retour de l’empereur, un baisement de mains
+général. Les ambassadeurs, cependant, n’y prirent point part, et se
+contentèrent de faire de simples salutations.</p>
+
+<p>On pouvait très-facilement voir de la place cette <i>édifiante</i> cérémonie,
+car les fenêtres sont très-basses, et elles étaient grandes ouvertes.</p>
+
+<p>Sur les vaisseaux impériaux et sur quelques autres, on tire
+continuellement le canon pendant ces fêtes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span></p>
+
+<p>Le 2 novembre, jour des Morts, je vis encore des fêtes d’un autre genre,
+fêtes toutes religieuses. Ce jour-là, jeunes et vieux vont d’une église
+à l’autre prier pour les morts.</p>
+
+<p>Une singulière coutume établie au Brésil, c’est que tous les morts ne
+sont pas enterrés dans les cimetières; mais quelques-uns, moyennant une
+rétribution particulière, sont enterrés dans l’église même. A cet effet,
+on a construit dans chaque église des caveaux dont les côtés contiennent
+des catacombes en pierre. On jette de la chaux sur le mort déposé dans
+ces catacombes, et, au bout de huit ou dix mois, la chair est consumée.
+On retire alors les os, on les nettoie en les faisant bouillir, et on
+les place dans une urne, sur laquelle on met le nom du défunt, le jour
+de sa naissance, etc. Ces urnes sont placées dans les corridors, ou
+emportées par les parents dans leurs maisons.</p>
+
+<p>Le jour des Morts, les murs des caveaux sont tendus d’étoffes noires,
+avec des franges d’or et d’autres ornements. Les urnes sont placées sur
+des tables élevées, richement ornées de fleurs et de rubans, et
+éclairées par des candélabres et des lustres chargés de centaines de
+bougies. Depuis les premières heures du matin jusqu’à midi, la foule
+afflue; les femmes et les jeunes filles viennent prier pour leurs
+parents morts, et les jeunes gens sont aussi curieux que chez nous, en
+Europe, de voir les jeunes filles prier.</p>
+
+<p>Femmes et jeunes filles vont ce jour-là vêtues de noir, et portent
+souvent, au grand déplaisir des jeunes gens, un voile noir qui leur
+couvre la tête et la figure. D’ailleurs, on ne peut aller à aucune fête
+d’église avec un chapeau.</p>
+
+<p>La plus brillante de toutes les fêtes que je vis ici fut le <i>baptême de
+la princesse impériale</i>. Cette cérémonie eut lieu le 15 novembre, dans
+la chapelle de la cour, qui, pour<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> cette circonstance, avait été réunie
+au palais par une galerie découverte.</p>
+
+<p>Vers trois heures de l’après-midi, une grande quantité de soldats vint
+se ranger sur la place du château. Les gardes se partagèrent dans les
+galeries et dans l’église. La musique joua de belles mélodies, parmi
+lesquelles revenait souvent l’hymne national, composé, dit-on, par le
+dernier empereur, Pierre I<sup>er</sup>. Les équipages vinrent l’un après
+l’autre déposer devant le palais des messieurs et des dames richement
+parés.</p>
+
+<p>A quatre heures, le cortége commença à sortir du palais. En tête
+marchait la musique de la cour, habillée de velours rouge. Suivaient
+trois hérauts, dans l’ancien costume espagnol, avec des chapeaux à
+plumes magnifiquement ornés, et des vêtements de velours noir. Plus loin
+venaient les juges, les magistrats de tous les tribunaux, les
+chambellans, les médecins de la cour, les sénateurs, les députés, les
+généraux, les ecclésiastiques, les conseillers d’État et les
+secrétaires. A la fin de ce long cortége paraissait le majordome de la
+petite princesse, qui la portait dans ses bras sur un coussin magnifique
+de velours blanc, avec de larges bordures d’or. Immédiatement après lui
+venaient l’empereur et la nourrice, entourés des principaux seigneurs et
+des premières dames de la cour. Lorsque l’empereur entra sous l’arc de
+triomphe de la galerie, devant le portique de l’église, il prit lui-même
+sa petite fille sur ses bras, et la présenta au peuple: coutume qui me
+plut infiniment, et que je trouvai très-convenable.</p>
+
+<p>L’impératrice<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, avec ses dames, était déjà arrivée dans l’église par
+les galeries intérieures, et la cérémonie commença sans retard. Le
+baptême fut annoncé à toute la ville par des coups de canon, par des
+feux de peloton et des<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> pétards<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. A la fin de la cérémonie, qui dura
+plus d’une heure, le cortége repartit dans le même ordre, et le peuple
+fut admis à visiter la chapelle. La curiosité m’y entraîna aussi, et je
+dois dire que je fus ravie de la magnificence et du goût avec lesquels
+elle était décorée. De magnifiques étoffes de soie et de velours, ornées
+de franges d’or, étaient tendues sur les murs, et de riches tapis
+couvraient le sol. Au milieu de la nef, sur de grandes tables, étaient
+exposées les pièces principales du trésor de l’église: il y avait des
+burettes d’or et d’argent, des plats immenses, des patènes, des ciboires
+ornés de riches ciselures en relief et en creux. De superbes vases de
+cristal renfermaient les plus belles fleurs, et des candélabres massifs
+portaient une quantité innombrable de bougies. Sur une table séparée,
+près du maître autel, on voyait les vases magnifiques et les objets qui
+avaient servi au baptême; et dans une chapelle de côté était le berceau
+de la princesse, couvert de satin blanc et garni de franges d’or.</p>
+
+<p>Le soir on illumina la ville, ou, pour mieux dire, les monuments
+publics. En effet, on n’invite pas les particuliers à illuminer leurs
+maisons, et ceux qui veulent illuminer se contentent de placer quelques
+lanternes aux fenêtres qui donnent sur la rue. Cela s’explique
+facilement, quand on songe que ces illuminations durent de six à huit
+jours. En revanche, les édifices publics sont garnis, de haut en bas, de
+lampes qui forment une véritable mer de feu.</p>
+
+<p>Je trouvai uniques dans leur genre et véritablement ravissantes les
+fêtes qui furent données plusieurs soirs de suite à l’occasion du
+baptême dans les différentes casernes; l’empereur même y parut quelques
+instants. De toutes les fêtes que je vis à Rio, celles-là seules ne
+furent<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> pas accompagnées de cérémonies religieuses. Elles avaient pour
+acteurs les soldats eux-mêmes, parmi lesquels on avait choisi les plus
+beaux, les plus adroits et les plus exercés à la danse et aux
+évolutions. La plus splendide de ces fêtes eut lieu dans la caserne <i>Rua
+Barbone</i>. Dans la grande cour on avait établi une galerie
+demi-circulaire disposée avec beaucoup de goût, au milieu de laquelle
+s’élevait un petit temple avec les bustes de l’empereur et de
+l’impératrice. La galerie était destinée aux dames élégantes de la haute
+société, qui arrivèrent parées comme pour le bal le plus brillant: à
+l’entrée de la cour elles furent reçues par les officiers et conduites à
+leurs places. Devant la galerie s’étendait la scène, des deux côtés de
+laquelle on avait placé plusieurs rangées de bancs pour les dames d’un
+rang moins élevé: derrière les bancs se tenaient les messieurs.</p>
+
+<p>A huit heures, l’orchestre commença à se faire entendre, et, peu après,
+on donna le signal de la représentation. Les soldats parurent sous
+divers costumes, en Écossais, en Polonais, en Espagnols, etc.; il ne
+manquait pas non plus de danseuses figurées naturellement aussi par de
+simples soldats. Ce qui m’étonna le plus, ce fut que le costume et les
+manières de ces prétendues danseuses étaient d’une extrême décence. Je
+m’étais préparée au moins à quelques excentricités, et je ne m’attendais
+pas en tout cas à un spectacle fort agréable. Je fus véritablement
+surprise de la correction de la danse et des évolutions, comme de
+l’ensemble parfait avec lequel toute la représentation fut conduite.</p>
+
+<p>La dernière fête à laquelle j’assistai eut lieu le 2 décembre, jour
+anniversaire de la naissance de l’empereur. Après la grand’messe, les
+dignitaires vinrent de nouveau faire leur cour, et il y eut un baisement
+de mains général. Ensuite l’empereur et l’impératrice se mirent à une
+fenêtre du palais, et la troupe défila devant eux, musique en<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> tête. Il
+serait difficile de trouver ailleurs des troupes plus richement vêtues
+qu’ici: le simple soldat pourrait facilement passer pour un lieutenant,
+ou tout au moins pour un sous-officier. Il est seulement fâcheux que la
+tenue, la taille et la couleur ne soient pas très-bien en rapport avec
+la magnificence de l’habillement: l’on voit un petit gamin de quatorze
+ans à côté d’un homme grand et fort, un noir à côté d’un blanc.</p>
+
+<p>Les cadres de l’armée sont remplis par l’enrôlement forcé, et la durée
+du service est de quatre à six ans.</p>
+
+<p>J’avais beaucoup entendu parler en Europe, j’avais lu beaucoup de
+descriptions de la beauté et de la richesse de la nature au Brésil, de
+son ciel toujours pur et riant, des charmes merveilleux de son printemps
+continuel.</p>
+
+<p>Il est vrai que la végétation est peut-être plus riche et plus abondante
+ici qu’en aucun pays du monde, et que, quand on veut voir la nature dans
+toute sa fécondité et dans une activité constante, c’est au Brésil qu’il
+faut aller. Cependant que l’on se garde de croire que tout soit beau, et
+qu’il n’y ait rien qui puisse affaiblir les premières impressions.</p>
+
+<p>On regarde d’abord avec joie cette verdure continuelle, cette parure
+constante du printemps, mais on finit par convenir qu’avec le temps tout
+cela perd de son charme. On désirerait un peu d’hiver: le réveil de la
+nature, la floraison nouvelle des plantes, le retour des parfums
+embaumés du printemps font d’autant plus de plaisir qu’on en a été privé
+quelques mois.</p>
+
+<p>Je trouvai l’air et le climat extrêmement lourds et désagréables, et la
+chaleur accablante, quoiqu’à cette époque de l’année elle ne dépassât
+guère 24 degrés à l’ombre. Dans les grandes chaleurs, de la fin de
+décembre au mois de mai, le thermomètre à l’ombre marque plus de 30
+degrés et au soleil plus de 40. Je supportais bien plus facilement en
+Égypte une chaleur plus forte: ce qu’il faut peut-être<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> attribuer à ce
+que le climat de l’Égypte est sec, tandis qu’il règne au Brésil une
+extrême humidité. Les nuages et les brouillards sont à l’ordre du jour;
+les montagnes, les hauteurs, quelquefois des districts entiers, sont
+plongés dans une obscurité profonde, et l’atmosphère est toute chargée
+de brouillards humides.</p>
+
+<p>Au mois de novembre, je tombai dans un malaise continu: je me sentais,
+surtout dans la ville, oppressée, fatiguée, épuisée, et je ne dus ma
+guérison qu’à la bonté et à l’amitié de M. Geiger, secrétaire du
+consulat d’Autriche, et de sa femme, qui m’emmenèrent avec eux à la
+campagne et m’entourèrent de soins. Je n’attribuais ma maladie qu’à
+cette humidité de l’air à laquelle je n’étais pas habituée.</p>
+
+<p>La saison la plus agréable de l’année est l’hiver; il dure du mois de
+juin au mois d’octobre, et, avec une température de 14 à 18 degrés, il
+est presque toujours sec et serein. C’est aussi l’époque qu’on choisit
+pour voyager. L’été, il y a aussi souvent, dit-on, de violents orages;
+pendant mon séjour au Brésil, je n’en comptai que trois vraiment
+considérables, dont chacun dura une heure et demie. Les éclairs se
+succédaient sans interruption et formaient sur presque toute la ligne de
+l’horizon une mer de feu: en revanche le tonnerre n’était pas très-fort.</p>
+
+<p>Les jours purs, sans nuages, du 16 septembre au 9 décembre, furent si
+rares que j’aurais pu les compter, et je ne comprends pas comment tant
+de voyageurs peuvent représenter le ciel du Brésil comme un ciel
+toujours beau, serein et bleu: ils ont sans doute visité ce pays à une
+autre époque de l’année que moi.</p>
+
+<p>On n’a pas non plus ici de longues soirées et de beaux crépuscules:
+aussitôt le coucher du soleil, tout le monde se hâte de rentrer, car les
+ténèbres et l’humidité surviennent immédiatement.</p>
+
+<p>Le soleil, dans le fort de l’été, se couche à six heures<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> trois quarts,
+le reste de l’année à six heures; la nuit arrive vingt ou trente minutes
+après.</p>
+
+<p>Un autre désagrément, ce sont les moustiques, les fourmis, les barates,
+les tiques, etc. Je passai plusieurs nuits sur mon séant, tourmentée et
+torturée par les piqûres d’insectes. C’est à peine si on peut mettre les
+provisions à l’abri des barates et des fourmis. Ces dernières se
+montrent souvent en troupes innombrables et passent sur tout ce qu’elles
+rencontrent. Pendant mon séjour à la campagne chez M. Geiger, il vint un
+jour une bande de fourmis de ce genre, qui traversa une partie de la
+maison. Il était véritablement intéressant de voir comme elles suivaient
+une ligne régulière sans se laisser détourner par aucun objet. Mme
+Geiger me raconta qu’une nuit elle avait été réveillée par une
+démangeaison terrible. Elle s’était jetée précipitamment à bas de son
+lit, qu’une bande de fourmis était en train de traverser. A cela, il n’y
+a rien à faire, et il faut attendre patiemment que le cortége ait fini
+de défiler, ce qui dure souvent de quatre à six heures. On garantit les
+provisions de diverses manières: on met sous les pieds des tables et des
+armoires de petites écuelles remplies d’eau. On serre les habits et le
+linge dans des boîtes de fer-blanc hermétiquement fermées, pour les
+soustraire non-seulement aux fourmis, mais aussi aux barates et à
+l’humidité.</p>
+
+<p>On est surtout tourmenté par les tiques, qui s’attachent aux doigts de
+pieds. Dès qu’on y sent une démangeaison, il faut regarder aussitôt, et
+si l’on aperçoit un petit point noir entouré d’un cercle blanc, le
+premier est l’insecte et le second son sac à œufs qu’il a introduit dans
+la chair. On soulève alors la peau avec une aiguille, jusqu’à ce que le
+cercle blanc soit visible, puis on enlève le tout et l’on met dans la
+plaie un peu de tabac à priser. Mais le plus sûr est d’avoir recours à
+un noir, car ils s’acquittent de cette opération avec une extrême
+habileté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span></p>
+
+<p>Enfin, si l’on considère les productions du Brésil, il lui manque
+plusieurs articles importants. Il a bien le sucre et le café, mais il
+n’a ni blé, ni pommes de terre, ni aucun de nos excellents fruits. Le
+manioc, que l’on broie dans des mortiers, tient la place du pain, mais
+il n’est ni aussi substantiel ni aussi nourrissant. Diverses plantes à
+tubercules assez doux au goût ne sont pas comparables à nos pommes de
+terre, et parmi les fruits il n’y a de bons que les oranges, les bananes
+et les mangoustes. L’ananas si vanté n’a ni grand arome ni grand goût:
+j’en ai mangé d’infiniment plus savoureux qui étaient venus dans des
+serres d’Europe. Les autres fruits ne sont pas dignes d’être nommés.
+Enfin deux aliments essentiels, le lait et la viande, laissent beaucoup
+à désirer: le premier est très-aqueux, le second très-sec.</p>
+
+<p>En somme, soit que l’on s’en tienne à l’ensemble, soit que l’on entre
+dans le détail et que l’on compare les avantages et les inconvénients,
+la balance penchera d’abord vers le Brésil, mais ensuite elle inclinera
+infailliblement vers l’Europe. Pour le voyageur, le Brésil est peut-être
+le pays le plus intéressant du monde. Mais comme séjour ordinaire je
+n’hésite pas à dire que je choisirais assurément l’Europe.</p>
+
+<p>Les mœurs et les coutumes du Brésil ne me sont pas assez familières pour
+me permettre de porter un jugement précis, et je suis obligée de me
+borner à quelques renseignements. En somme, elles semblent se distinguer
+peu de celles des Européens; car les possesseurs actuels du pays
+viennent du Portugal, et l’on pourrait nommer avec raison les Brésiliens
+des Européens transportés en Amérique. Que dans ce transport quelques
+habitudes se soient perdues et qu’il en soit né de nouvelles, cela est
+bien naturel. La qualité distinctive des Européens devenus Américains
+est une soif de l’or qui tourne à la frénésie, et qui de l’Européen
+pusillanime fait souvent un héros: car il faut véri<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span>tablement de
+l’héroïsme pour demeurer seul dans une plantation au milieu de plusieurs
+centaines d’esclaves, loin de tout secours et avec la perspective d’être
+perdu sans ressource à la première révolte.</p>
+
+<p>Cet amour extraordinaire du gain n’est pas propre exclusivement aux
+hommes; il se trouve aussi chez les femmes, et il y a ici une coutume
+très-répandue qui le favorise beaucoup: c’est que le mari, au lieu de
+donner à sa femme ce qu’on appelle des épingles, lui achète, suivant ses
+moyens, un ou plusieurs esclaves mâles ou femelles, dont elle peut
+disposer à son gré. La femme fait ordinairement apprendre à ses esclaves
+à faire la cuisine, à coudre et à broder, ou même à exercer des métiers,
+et elle les loue ensuite au jour, à la semaine ou au mois<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, à des
+gens qui n’ont pas d’esclaves; ou bien elle les autorise à blanchir dans
+sa propre maison le linge de personnes étrangères, ou encore elle leur
+fait exécuter d’élégants travaux et de fines broderies qu’elle les
+envoie ensuite vendre dehors. L’argent qu’elle en retire ainsi est
+ordinairement consacré à sa toilette et à ses menus plaisirs.</p>
+
+<p>Chez les gens d’affaires et les artisans, si la femme aide son mari dans
+ses travaux, ce n’est que moyennant un salaire.</p>
+
+<p>En général, au Brésil, les mœurs sont peu satisfaisantes. La corruption
+qui y règne peut en grande partie être imputée à la première éducation
+des enfants, qui est entièrement abandonnée aux soins des nègres. Ce
+sont des négresses qui leur servent de nourrices, de gouvernantes et de
+surveillantes, et j’ai vu souvent de petites filles de huit à dix ans
+que de jeunes nègres accompagnaient à l’école ou partout ailleurs. La
+sensualité des noirs est trop<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> connue pour que ce seul fait ne suffise
+pas à expliquer une corruption générale et très-précoce. Nulle part je
+n’ai vu autant d’enfants au visage pâle et usé que dans les rues de
+Rio-de-Janeiro. Une seconde cause d’immoralité est assurément le manque
+de religion. Le Brésil est profondément catholique; sous ce rapport,
+l’Espagne et l’Italie peuvent peut-être seules lui être comparées.
+Presque tous les jours il y a des processions, des prières, des fêtes
+religieuses; mais tout cela n’est qu’un divertissement, et les principes
+religieux manquent entièrement.</p>
+
+<p>C’est à ces deux causes qu’il faut aussi attribuer la fréquence des
+meurtres; au Brésil, on tue moins pour voler que par haine et par
+vengeance. Le meurtrier commet le crime lui-même ou le fait commettre à
+vil prix par un de ses esclaves. Si le coupable est riche, il ne doit
+pas s’inquiéter beaucoup d’être découvert; car l’or ici, m’a-t-on dit,
+peut tout arranger. Je vis à Rio-de-Janeiro quelques hommes qu’on
+assurait avoir commis ou fait commettre, non pas un meurtre, mais
+plusieurs; et non-seulement ils étaient en liberté, mais ils étaient
+reçus dans toutes les sociétés.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>En finissant, qu’il me soit permis d’adresser quelques mots à ceux de
+mes compatriotes qui veulent quitter leur pays pour aller chercher
+fortune sur les côtes lointaines du Brésil; quelques mots seulement que
+je voudrais voir répandre le plus possible.</p>
+
+<p>Il y a en Europe des gens qui ne sont guère meilleurs que les négriers
+africains; ils parlent sans cesse à tous les malheureux de la richesse
+de l’Amérique, de la beauté des pays lointains, de la fertilité du sol
+et du manque de travailleurs. Mais ont-ils le moindre souci de voir
+s’améliorer le sort des malheureux? Non; ils ont des vaisseaux,<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> ils
+veulent les fréter, et ils prennent à leurs pauvres victimes les
+derniers restes de leur petit avoir.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour ici, il arriva quelques vaisseaux chargés de ces
+malheureux émigrants, que le gouvernement n’avait pas appelés et
+auxquels il ne donna aucun secours. Ils n’avaient pas d’argent; ils ne
+pouvaient pas acheter de terres, ni se présenter comme travailleurs dans
+des plantations: car personne ici ne prend à son service des Européens,
+que le travail tuerait bientôt sous un climat auquel ils ne sont pas
+habitués. Les infortunés ne savaient donc que résoudre et qu’espérer;
+ils commencèrent par aller mendier de tous côtés dans la ville, et à la
+fin se résignèrent aux positions les plus misérables. Il en est
+autrement de ceux qui sont appelés par le gouvernement du Brésil pour
+cultiver le sol dans les colonies: ils reçoivent un lot de terrain
+boisé, des vivres et aussi d’autres secours; mais, s’ils viennent sans
+argent, leur sort n’est guère plus digne d’envie: le besoin, la faim et
+la maladie emportent la plupart d’entre eux, et un petit nombre
+seulement arrivent, après des fatigues sans relâche, et grâce à une
+santé de fer, à se faire une existence meilleure que celle qu’ils
+avaient dans leur patrie. Les artisans seuls trouvent vite à s’établir
+et parviennent à une position aisée: mais cela aussi pourrait changer
+bientôt, car il arrive chaque année à Rio beaucoup d’artisans, et chaque
+jour les nègres deviennent plus habiles dans les métiers de toute sorte.</p>
+
+<p>Avant de quitter sa patrie, on devrait chercher à s’éclairer, réfléchir
+longtemps et mûrement, et ne pas se laisser entraîner par des espérances
+trompeuses. La déception est d’autant plus terrible qu’elle arrive quand
+on ne peut plus remédier au mal, et que le malheureux succombe au besoin
+et à la misère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p>
+
+<p>RENSEIGNEMENTS STATISTIQUES SUR LE BRÉSIL.</p>
+
+<p>La superficie du Brésil est de 130 000 milles carrés. Sa population est
+de 6 millions d’habitants, sur lesquels on compte à peu près 900 000
+blancs; le reste est un mélange de nègres, de mulâtres, de métis et
+d’habitants primitifs ou Indiens. On compte environ 3 millions
+d’esclaves nègres et 500 000 Indiens, parmi lesquels figurent les
+sauvages les plus barbares, tels que les Botocudes.</p>
+
+<p>La ville principale et la capitale est Rio-de-Janeiro, qui a 215 000
+habitants, 50 églises et chapelles, 5 couvents, une université, un port
+excellent et un marché très-vaste.</p>
+
+<p>Le Brésil est un empire constitutionnel, avec deux chambres, le sénat et
+la chambre des représentants. Jusqu’en 1822, le pays a été gouverné par
+un vice-roi envoyé du Portugal. C’est en cette qualité que le prince
+royal du Portugal, dom Pedro, après une révolte, déclara le Brésil
+empire indépendant avec un gouvernement représentatif: il se fit
+proclamer lui-même empereur, sous le nom de dom Pedro I<sup>er</sup>. En 1831,
+il abdiqua en faveur de son fils, l’empereur actuel, dom Pedro II.</p>
+
+<p>La religion dominante est la religion catholique; la langue la plus
+répandue est le portugais.</p>
+
+<p>Au Brésil, le pays de l’or et des pierres précieuses, on n’emploie pour
+les échanges ordinaires que le papier et le cuivre. L’or et l’argent
+sont conservés en lingots ou expédiés à l’étranger.</p>
+
+<p>L’unité monétaire est le reis, dont 1 mille (1 milreis) vaut environ 1
+florin 7 kreutzers<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. Cependant, en fait de monnaies de cuivre, il y
+a:</p>
+
+<p>Le demi-vingt et un, valant 10 reis,</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p>
+
+<p>Le vingt et un, valant 20 reis,</p>
+
+<p>Le double vingt et un, valant 40 reis.</p>
+
+<p>Le patah vaut 320 reis, le crusado 400 reis.</p>
+
+<p>Le plus petit billet de banque est d’un milreis.</p>
+
+<p>Le mille brésilien, appelé <i>legua</i>, est un peu plus court que le mille
+géographique: 18 leguas font 15 milles géographiques.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Le prix d’un passe-port est considérable: il s’élève à 16 milreis.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>La distance de Hambourg à Rio-de-Janeiro peut s’évaluer à 8 ou 9000
+milles marins.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+<p>ENVIRONS DE RIO-DE-JANEIRO.</p>
+
+<h3>I. Cascade de Teschuka.&mdash;Boa Vista.&mdash;Le jardin botanique et ses
+environs.</h3>
+
+<p>Cette promenade est une des plus intéressantes; mais on est obligé d’y
+consacrer deux jours, car le jardin botanique à lui seul demande déjà
+plusieurs heures.</p>
+
+<p>Le comte Berchthold et moi nous allâmes en omnibus jusqu’à Andaracky, à
+une legua, et nous continuâmes la route à pied, à travers des parties
+boisées et de petites collines. D’élégantes maisons de campagne sont
+situées à peu de distance sur les collines et sur la route.</p>
+
+<p>Après avoir fait encore une legua, nous arrivâmes par un sentier à une
+petite cascade qui n’est ni haute ni abondante; c’est pourtant la plus
+importante des environs de Rio-de-Janeiro. Nous retournâmes sur la
+grand’route, et, au bout d’une demi-heure, nous atteignîmes une petite
+éminence d’où l’on apercevait une vallée d’un aspect original. Une
+partie ressemblait à un véritable chaos, l’autre à un jardin fleuri. La
+première était remplie de blocs de granit, parmi lesquels se dressaient
+d’énormes colosses, tandis qu’à d’autres places de grands quartiers de
+rocher s’étageaient les uns au-dessus des autres; de l’autre côté, on
+voyait les plus magnifiques arbres fruitiers au milieu d’une luxuriante
+verdure. Cette vallée pittoresque est entourée de trois côtés par de
+belles montagnes; le quatrième côté est ouvert et donne une libre vue
+sur la mer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p>
+
+<p>Nous trouvâmes dans cette vallée une petite <i>venda</i>, où nous réparâmes
+nos forces avec un peu de pain et de vin; puis nous nous remîmes en
+route vers la grande cascade. Nous trouvâmes la grande moins remarquable
+que la petite. Un tout petit ruisseau descendait sur une paroi de rocher
+large, mais peu inclinée, et tombait en plusieurs filets dans la vallée.</p>
+
+<p>Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes au <i>Porto Massalu</i>. Des
+troncs d’arbres creusés, placés dans la baie devant quelques huttes,
+nous annonçaient que les habitants étaient des pêcheurs. Nous louâmes un
+de ces jolis bateaux pour traverser l’étroite baie. Ce fut tout au plus
+l’affaire d’un quart d’heure; mais, en notre qualité d’étrangers, on
+nous fit payer deux milreis.</p>
+
+<p>Il nous fallut ensuite tantôt traverser des plaines de sable, tantôt
+gravir et descendre de mauvais chemins de montagnes. Nous fîmes bien
+encore de cette manière fatigante trois leguas, et nous arrivâmes à la
+pointe d’une montagne qui s’élève comme un mur de séparation entre deux
+grandes vallées. Cette pointe s’appelle la <i>Boa Vista</i> (la belle vue) et
+à bon droit; car on aperçoit de son sommet les deux vallées avec les
+montagnes et les chaînes de collines qui les traversent. On voit encore
+d’autres montagnes élevées, notamment le <i>Corcovado</i> et les <i>Deux
+Frères</i>; plus loin, la capitale, les maisons de campagne et les villages
+environnants, les baies et la pleine mer.</p>
+
+<p>Nous quittâmes à regret ce beau point de vue; mais, ne sachant pas
+quelle distance nous avions à parcourir pour trouver un gîte, nous
+étions forcés de nous hâter. On ne voit sur ces routes solitaires que
+des nègres avec qui une rencontre de nuit ne serait pas précisément
+très-désirable. Nous descendîmes dans la vallée, résolus de passer la
+nuit dans la première hôtellerie venue.</p>
+
+<p>Nous fûmes plus heureux qu’on ne l’est d’ordinaire dans<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> ces occasions:
+nous trouvâmes non-seulement un excellent hôtel avec des chambres
+propres et de beaux meubles, mais une compagnie qui nous amusa beaucoup.
+Une famille de mulâtres attira surtout mon attention. La femme, beauté
+assez massive, d’une trentaine d’années, était parée comme ne le serait
+pas chez nous une femme du plus mauvais goût: elle portait tous ses
+bijoux sur elle. Partout où elle avait pu mettre des diamants et de
+l’or, elle n’y avait pas manqué. Une robe de soie épaisse et un châle
+magnifique couvraient son corps brun foncé, et un petit chapeau de soie
+blanche, mignon et coquet, était comiquement placé sur son énorme tête.
+Le mari et les cinq enfants faisaient un digne pendant à leur épouse et
+mère. Il n’y avait pas jusqu’à la bonne d’enfant, une négresse pur sang,
+qui ne fût surchargée d’ornements. Elle avait à un bras cinq bracelets
+et six à l’autre: c’étaient des bracelets en pierre, en perles et en
+coraux; mais, autant qu’il me sembla, ils n’étaient pas de la plus belle
+qualité.</p>
+
+<p>Quand la famille partit, il arriva deux landaus attelés de quatre
+chevaux, dans lesquels monsieur, madame, les enfants et la bonne,
+montèrent avec une dignité également majestueuse.</p>
+
+<p>Je regardais encore les voitures, qui se dirigeaient avec une grande
+rapidité vers la ville, quand un cavalier nous aborda en nous saluant
+gracieusement: c’était notre ami M. Geiger. Quand il apprit que nous
+voulions passer la nuit dans cet endroit, il nous engagea à
+l’accompagner à la propriété de son beau-père, située dans le voisinage.</p>
+
+<p>Nous y fîmes connaissance d’un digne vieillard de soixante-dix ans, qui
+était encore directeur de la Société d’architecture et des arts
+plastiques. Nous admirâmes son beau jardin et sa coquette habitation,
+construite dans le style italien et avec beaucoup de goût.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, j’allai avec le comte Berchthold au jardin
+botanique, que nous avions un très<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span>-grand désir de visiter: nous
+espérions y voir des arbres et des fleurs de tous les pays dans leur
+plus grande beauté; mais nous fûmes bien désenchantés. Le jardin est
+encore trop nouvellement planté: aucun arbre n’a atteint son
+développement; il n’y a pas un grand choix de fleurs et de plantes, et
+le peu qui s’y trouve ne porte pas d’étiquettes qui apprennent les noms
+aux curieux. Pour nous, ce qui nous intéressa le plus ce furent les
+calebassiers, dont les fruits pèsent de dix à vingt-cinq livres et
+contiennent une grande quantité de graines que mangent non-seulement les
+singes, mais encore les hommes. Il y avait, en outre, des girofliers,
+des camphriers, des cacaoyers, des cannelliers, des arbres à thé, etc.
+Nous vîmes aussi des palmiers d’une espèce toute particulière. La partie
+inférieure du tronc, jusqu’à une hauteur de deux ou trois pieds environ,
+était brune, lisse, et avait la forme de cuves; la tige qui en partait
+était vert clair, également lisse et brillante comme si on l’avait
+vernie. Ils n’étaient pas très-élevés, et la couronne de feuilles se
+trouvait, comme dans les autres palmiers, à l’extrémité de l’arbre.
+Malheureusement, nous ne pûmes pas en savoir le nom, et dans le cours de
+mon voyage je n’en vis pas un seul de la même espèce.</p>
+
+<p>Nous ne quittâmes le jardin que dans l’après-midi; nous fîmes une legua
+jusqu’à Botafogo, et là nous prîmes l’omnibus pour retourner à la ville.</p>
+
+<h3>II. Excursion au mont Corcovado, 675 mètres au-dessus du niveau de la
+mer.</h3>
+
+<p>M. Geiger nous avait invités, le comte Berchthold, M. Rister (un
+Viennois) et moi, à faire une excursion au mont Corcovado.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, époque où souvent chez nous il vente et il pleut,
+tandis qu’ici le soleil est brillant et chaud et le ciel sans nuages,
+nous partîmes de bonne heure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p>
+
+<p>Le bel aqueduc nous guida vers la source, où nous arrivâmes au bout
+d’une heure et demie de marche. De hautes forêts nous abritèrent sous
+leur feuillage épais, si bien que la grande chaleur qui, dans le courant
+du jour, s’éleva à 38 degrés (au soleil), ne nous gêna pas trop.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes à la source, et, sur un signe de M. Geiger, parut un
+nègre athlétique, chargé d’une grande corbeille pleine de provisions. La
+collation fut vite apprêtée: on étendit par terre une nappe blanche, et
+l’on plaça dessus les plats et les bouteilles. La gaieté et le rire
+assaisonnèrent le repas, et, fortifiés de corps et d’esprit, nous
+continuâmes notre course.</p>
+
+<p>Le dernier cône de la montagne nous offrit quelques difficultés: il nous
+fallut monter à pic sur les rochers nus et brûlés par le soleil. En
+revanche, nous vîmes se dérouler devant nos yeux un panorama comme,
+assurément, le monde en offre peu. Tout ce que j’avais vu à mon entrée
+dans la baie se développait devant nous, plus découvert, plus étendu, et
+on en saisissait mieux le détail; on dominait d’un côté toute la ville,
+toutes les collines qui la couvrent à moitié, la grande baie qui s’étend
+jusqu’à la montagne des Orgues, et de l’autre côté la romantique vallée
+où se trouvent le jardin botanique et beaucoup de belles propriétés. Si
+vous allez à Rio-de-Janeiro, je vous recommande, n’eussiez-vous que
+quelques jours à y rester, de faire cette excursion, car on peut
+embrasser d’un seul coup d’œil toutes les richesses dont la nature a
+doté les environs de cette ville avec tant de prodigalité. On voit ici
+des forêts vierges qui, si elles ne sont pas aussi épaisses et aussi
+belles que celles qu’on trouve dans l’intérieur du pays, offrent
+néanmoins une force de végétation remarquable. On y voit des mimoses et
+des fougères d’une grandeur gigantesque, des palmiers, des caféiers
+venus sans culture, des orchidées, des plantes parasites et grim<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>pantes,
+des fleurs et des arbrisseaux sans nombre; on y voit aussi les oiseaux
+aux couleurs les plus variées, les plus grands papillons, les plus
+brillants insectes, voltiger et sauter de fleur en fleur, de branche en
+branche. Un effet véritablement admirable est produit, dans l’obscurité
+de la nuit, par des milliers de vers luisants qui montent jusqu’à la
+cime des plus hauts arbres, et qui brillent, au milieu du feuillage et
+de la verdure, comme autant d’étoiles.</p>
+
+<p>On m’avait dit que l’ascension de cette montagne était très-difficile,
+mais je ne trouvai pas qu’il en fût ainsi; en effet, on arrive
+très-facilement au sommet en trois heures et demie, et encore les trois
+quarts de la route peuvent se faire à cheval.</p>
+
+<h3>III. Châteaux de la famille impériale.</h3>
+
+<p>La véritable résidence de la famille impériale est le château
+<i>Christovao</i>, qui est situé à une demi-heure de la ville. L’empereur y
+passe presque toute l’année, et c’est même là que se traitent toutes les
+affaires politiques.</p>
+
+<p>Ce château est petit, et ne se distingue ni par l’élégance ni par
+l’architecture; son seul mérite est sa position. Il s’élève sur une
+colline, et domine la montagne de l’Orgue et une des baies. Le parc est
+insignifiant et descend, de terrasses en terrasses, jusque dans la
+vallée. Un plus grand jardin, servant à la fois de pépinière et de
+jardin des plantes, y est joint: tous deux sont intéressants au plus
+haut degré pour des Européens. On y trouve une grande quantité de
+plantes que l’on ne voit pas chez nous, ou que l’on ne voit dans nos
+serres qu’avec des proportions naines. M. Riedl, directeur des deux
+jardins, eut la complaisance de me conduire lui-même partout, en
+atti<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>rant principalement mon attention sur les plantations de thé et de
+bambous.</p>
+
+<p>Un autre jardin impérial se trouve à <i>Ponte de Caschu</i>, à une legua de
+la ville. Dans ce jardin il y a trois manguiers remarquables par leur
+âge et leur grosseur. Leurs branches couvrent une circonférence de plus
+de 25 mètres. Ils ne portent plus de fruits.</p>
+
+<p>Parmi les promenades des environs, il faut encore signaler la montagne
+du Télégraphe, le jardin public (<i>Jardin publico</i>), la <i>praya do
+Flamingo</i>, les cloîtres Santa Gloria et Santa Theresa, etc.</p>
+
+<h3>IV. Excursion à la colonie allemande nouvellement établie à
+Pétropolis.&mdash;Tentative de meurtre d’un nègre marron.</h3>
+
+<p>On me parla tant à Rio-de-Janeiro du rapide accroissement de Pétropolis,
+colonie nouvellement fondée par des Allemands dans les environs, de la
+beauté du pays où elle est située, des forêts vierges que traverse une
+partie de la route, que je ne pus résister au désir d’y faire une
+excursion. Mon compagnon de voyage, le comte Berchtold, était de la
+partie. Nous prîmes, le 26 septembre, deux places dans une des barques
+qui vont journellement au <i>Porto d’Estrella</i>, éloigné de 20 à 22 milles
+marins, et d’où on continue la route par terre. Nous traversâmes une
+baie qui se fait remarquer par ses vues vraiment pittoresques, et qui me
+rappela plusieurs fois bien vivement les lacs de la Suède, à l’aspect si
+particulier. Elle est bornée de collines ravissantes et couverte de
+petites îles et de groupes d’îles qui tantôt sont couvertes de palmiers,
+d’autres arbres et de buissons si serrés qu’elles semblent presque
+impénétrables, tantôt sortent isolément de la mer comme des roches
+colossales, et s’élèvent comme des tours les unes au-dessus des autres.
+Ce qu’il y a de remarquable dans ces dernières, ce sont leurs<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> formes
+arrondies, qui semblent avoir été travaillées au ciseau.</p>
+
+<p>Notre barque était conduite par quatre nègres, et commandée par un
+blanc. Au commencement nous allâmes à la voile, et les marins
+profitèrent de cet instant favorable pour prendre leur repas, qui se
+composait d’une portion de farine de manioc, de poissons séchés, de
+millet (<i>blé turc</i>) rôti, d’oranges, de cocos, et d’autres noix plus
+petites; il y avait même du pain blanc, ce qui est un objet de luxe pour
+les noirs. J’eus un plaisir infini à voir ces hommes aussi bien traités.
+Au bout de deux heures, le vent cessa, et les matelots furent obligés de
+recourir aux rames. Je trouvai la manœuvre de la rame très-incommode. Le
+matelot était obligé chaque fois de monter sur un banc placé devant lui,
+et de se jeter en arrière avec beaucoup de force pour relever la rame.
+Au bout de deux autres heures, nous quittâmes la mer et nous entrâmes à
+gauche dans le fleuve <i>Geromerim</i>, à l’embouchure duquel se trouve un
+hôtel où l’on s’arrêta une demi-heure. Je vis ici un phare assez
+singulier: c’était simplement une lanterne suspendue aux rochers. Au
+moment où la contrée perdait sa beauté pour le touriste, elle commençait
+seulement à devenir, pour le botaniste, magnifique et admirable: car les
+plus belles plantes aquatiques, entre autres la <i>nymphæa</i>, la <i>ponteder</i>
+et le <i>cypripède</i>, s’étalaient dans l’eau et sur les bords du fleuve.
+Les deux premières s’élançaient autour des arbres voisins et grimpaient
+jusqu’à leur cime, et le <i>cypripède</i> montait à une hauteur de 2 mètres à
+2 mètres et demi. Les bords du fleuve sont plats, bordés de buissons peu
+élevés et de petits bois; le fond est formé par des chaînes de collines;
+les petites maisons que l’on aperçoit çà et là sont bâties en pierre et
+couvertes de tuiles, mais elles n’en paraissent pas moins assez
+misérables.</p>
+
+<p>Nous restâmes sept heures sur le fleuve, et nous at<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span>teignîmes sans
+encombre <i>Porto d’Estrella</i>, qui ne manque pas d’importance, puisqu’il
+sert d’entrepôt aux marchandises qui viennent de l’intérieur du pays, et
+qui de là sont expédiées, par eau, à la capitale du Brésil. Il s’y
+trouve deux jolis hôtels et un bâtiment semblable à un caravanséraï
+turc, avec un immense toit en verre appuyé sur de forts piliers en
+maçonnerie. Le premier était destiné aux marchandises, et le second aux
+âniers, que nous vîmes agréablement campés et préparant leur repas du
+soir autour d’un feu qui pétillait gaiement. Quelque agrément que nous
+offrît cette sorte de gîte de nuit, nous préférâmes aller à l’hôtel de
+l’<i>Étoile</i>, où les chambres et les lits bien propres, et les mets
+parfaitement assaisonnés, nous plurent encore davantage.</p>
+
+<p><i>27 septembre.</i> De Porto d’Estrella à Pétropolis il y a encore sept
+leguas. Ordinairement on fait ce trajet sur des mulets, que l’on paye 4
+milreis par tête. Mais à Rio-de-Janeiro on nous avait dépeint ce chemin
+comme une belle promenade à travers de magnifiques forêts,
+très-fréquentée, très-sûre, formant la principale route de jonction avec
+Minas Gueras; nous nous décidâmes donc à faire la route à pied, d’autant
+plus que le comte désirait herboriser, et moi ramasser des insectes. Les
+deux premières leguas traversaient une large vallée, couverte en grande
+partie de buissons épais et de jeunes bois, et entourée de hautes
+montagnes. Les ananas sauvages se présentaient assez bien sur le bord du
+sentier; ils n’étaient pas encore tout à fait mûrs et brillaient d’une
+couleur rosée; malheureusement ils sont loin d’être aussi savoureux au
+goût qu’ils sont beaux à la vue, et on ne les cueille que rarement. Ce
+qui me fit beaucoup de plaisir, ce furent les colibris; j’en vis
+plusieurs de la plus petite espèce. On ne peut véritablement rien
+imaginer de plus délicat et de plus gracieux que ce petit oiseau. Il va
+chercher sa nourriture dans le calice des fleurs, et tourne autour
+d’elles en<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> voltigeant comme le papillon, avec lequel on peut facilement
+le confondre dans son vol rapide. Rarement on le voit se poser sur les
+branches.</p>
+
+<p>Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes à la <i>serra</i> (c’est le
+nom que les Brésiliens donnent au sommet de toutes les montagnes qu’il
+faut franchir; celle que nous avions devant nous a 900 mètres de haut).
+Une large route pavée mène, à travers des forêts vierges, à la cime de
+la montagne. Je m’étais toujours figuré que dans une forêt vierge les
+arbres devaient avoir des troncs d’une grosseur et d’une hauteur
+extraordinaires: ce ne fut pas ce que je trouvai ici; probablement la
+végétation est trop forte, et les troncs principaux sont étouffés par la
+masse des petits arbres, des lianes et des plantes grimpantes. Ces deux
+dernières espèces sont si nombreuses et couvrent tellement les arbres,
+que souvent on en aperçoit à peine les feuilles: ce n’est pas pour en
+voir les troncs. Un botaniste, M. Schleierer, nous assura avoir trouvé
+une fois sur un arbre des lianes et des plantes grimpantes de six
+espèces différentes.</p>
+
+<p>Nous fîmes une riche récolte de fleurs, de plantes et d’insectes, et
+nous parcourûmes gaiement notre chemin, charmés par les forêts
+magnifiques et par les vues non moins ravissantes qui s’ouvraient devant
+nous, au delà de la montagne et de la vallée, jusqu’à la mer avec ses
+baies, et jusqu’à la capitale du Brésil.</p>
+
+<p>De nombreuses <i>truppas</i><a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> conduites par des nègres, ainsi que des
+piétons isolés que nous rencontrions à chaque instant, nous ôtèrent
+toute crainte, si bien que nous ne fûmes nullement effrayés de voir un
+nègre nous suivre constamment. Mais, quand nous nous trouvâmes seuls
+dans<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> un endroit un peu écarté, il s’élança subitement, en tenant d’une
+main un long couteau, et de l’autre un <i>laso</i><a id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>; il se jeta sur nous
+et nous donna à entendre, plus par gestes que par paroles, qu’il voulait
+nous entraîner et nous tuer dans la forêt.</p>
+
+<p>Nous ne portions pas d’armes avec nous, puisqu’on nous avait représenté
+ce pays comme tout à fait sans danger, et nous n’avions pour nous
+défendre que nos parasols. Je possédais un couteau de poche, que je
+tirai à l’instant, et je l’ouvris, fermement décidée à vendre chèrement
+ma vie. Nous évitâmes les coups autant que nous le pouvions avec nos
+ombrelles: mais les ombrelles ne tinrent pas longtemps; de plus, le
+nègre parvint à saisir la mienne; en essayant de me l’arracher, il la
+cassa et il ne me resta dans la main qu’un bout du manche; pendant ce
+combat, le couteau avait échappé des mains du nègre et roulé à quelque
+pas: je me précipitai promptement dessus, et je croyais déjà le saisir,
+quand lui, plus rapide que moi, me repoussa de la main et du pied et
+s’empara de nouveau de son arme: il la brandit furieux au-dessus de ma
+tête et me fit deux blessures, dont l’une assez profonde, au haut du
+bras gauche<a id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>: je me regardais comme perdue, et le désespoir seul me
+donna le courage de faire aussi usage de mon couteau. Je portai un coup
+dans la poitrine du nègre; il l’évita et je le blessai profondément à la
+main. Le comte sauta sur lui et le saisit par derrière, tandis que je me
+hâtais de me relever. Tout cela s’était passé dans l’espace de quelques
+instants; la blessure qu’il avait reçue avait rendu le nègre furieux, il
+grinçait des<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> dents comme un animal féroce et brandissait son couteau
+avec une rapidité terrible. Bientôt le comte reçut aussi une blessure
+qui lui déchira toute la main, et nous étions perdus si Dieu ne nous
+avait envoyé du secours. Nous entendîmes des pas de chevaux sur le pavé,
+et immédiatement le nègre nous laissa et se sauva dans la forêt.
+L’instant d’après, deux cavaliers parurent au coin de la route; nous
+nous empressâmes d’aller au-devant deux: nos blessures saignantes et nos
+parasols déchirés eurent bientôt expliqué notre situation. Ils nous
+demandèrent quelle direction le fugitif avait prise, s’élancèrent à bas
+de leurs chevaux et cherchèrent à le rattraper; mais leur peine aurait
+été inutile, s’il n’était venu deux nègres qui leur prêtèrent secours et
+saisirent bien vite le fugitif. On le lia et, comme il ne voulait pas
+marcher, on l’accabla de tant de coups, surtout à la tête, que je
+craignais qu’on ne brisât le crâne du pauvre diable. Mais il ne changea
+pas de contenance et demeura comme attaché au sol. Il fallut que les
+deux nègres l’enlevassent; alors il se mit à mordre autour de lui avec
+une rage de bête féroce. On le porta ainsi jusqu’à la maison la plus
+proche. Nous suivîmes nos sauveurs, le comte et moi, et, après avoir
+fait panser nos blessures, nous continuâmes notre voyage non sans
+quelque crainte, surtout quand nous rencontrions un ou plusieurs nègres,
+mais sans nouvel accident, et toujours avec la même admiration pour les
+beautés du paysage.</p>
+
+<p>La colonie de Pétropolis est située au milieu d’une forêt vierge, à 833
+mètres au-dessus de la mer. Il n’y a guère plus de quatorze mois qu’elle
+a été fondée, et son but principal est de cultiver pour les besoins de
+la capitale différentes espèces de fruits et de légumes d’Europe, qui
+dans les pays tropicaux ne viennent qu’à une hauteur considérable. Une
+petite rangée de maisons formait déjà une rue, et sur une place
+défrichée se dressait la charpente d’une plus grande construction:
+c’était une maison de plaisance de<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> l’empereur; mais cette résidence ne
+pouvait avoir que difficilement un aspect impérial, car les portes
+d’entrée, basses et étroites, faisaient un étrange contraste avec les
+larges et grandes fenêtres. C’est autour du château que se formera la
+ville. Cependant il y a beaucoup de huttes isolées, plus loin, dans
+l’intérieur de la forêt. Une partie des colons, comme les ouvriers, les
+petits marchands, occupaient de petites constructions dans le voisinage
+du château; les agriculteurs étaient établis sur des emplacements plus
+considérables, mais qui n’avaient pas cependant plus de deux ou trois
+arpents. Quelle misère ne faut-il pas que ces braves gens aient
+soufferte dans leur patrie pour aller chercher quelques arpents de terre
+dans un autre hémisphère!</p>
+
+<p>Nous retrouvâmes ici avec son fils notre bonne petite vieille, qui avait
+fait avec nous le voyage d’Allemagne à Rio-de-Janeiro. La joie de
+pouvoir travailler à côté de son cher enfant l’avait rajeunie. Son fils
+fut notre guide; il nous conduisit partout dans la nouvelle colonie.
+Elle est établie dans des gorges larges; les montagnes qui l’entourent
+sont tellement à pic, que lorsqu’elles auront été déboisées et
+transformées en jardins, la terre végétale sera facilement entraînée par
+les fortes pluies.</p>
+
+<p>A une legua de la colonie, il y a une cascade qui se précipite dans un
+gouffre naturel. Elle est plus remarquable par les belles montagnes où
+elle est enfermée, par la sainte obscurité des forêts vierges qui
+l’entourent, que par la hauteur ou l’abondance de la chute.</p>
+
+<p><i>29 septembre.</i> Malgré notre accident, nous revînmes à Porto d’Estrella
+à pied; nous montâmes dans une barque, et nous naviguâmes par une belle
+nuit vers Rio-de-Janeiro, où nous arrivâmes heureusement le matin.
+Partout, à Pétropolis comme dans la capitale, on s’étonna beaucoup de
+l’attaque à laquelle nous avions été exposés, et sans nos blessures on
+n’aurait pas voulu y croire. On<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> prétendait que le drôle était ivre ou
+fou. Ce n’est que plus tard que nous sûmes le véritable motif qui
+l’avait poussé. Son maître l’avait châtié peu auparavant pour quelque
+délit quand il nous rencontra dans la forêt, et il crut sans doute qu’il
+s’offrait à lui une occasion de satisfaire impunément sa fureur contre
+les blancs.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Voyage dans l’intérieur du Brésil.&mdash;Les petites villes de
+Morroqueimado (Novo Friburgo) et d’Aldea da Pedro.&mdash;Plantations des
+Européens.&mdash;Bois incendiés.&mdash;Forêts vierges.&mdash;Dernier établissement
+des blancs.&mdash;Visite aux Indiens, appelés aussi Puris ou
+Rabocles.&mdash;Retour à Rio-de-Janeiro.</p></div>
+
+<p>J’entrepris encore ce voyage en compagnie du comte Berchtold, après être
+convenue avec lui que nous pénétrerions dans l’intérieur du pays et que
+nous ferions une visite aux aborigènes du Brésil.</p>
+
+<p><i>2 octobre.</i> Le matin nous quittâmes Rio-de-Janeiro pour nous rendre sur
+un vapeur au port de <i>Sampajo</i>, éloigné de 24 milles marins. Ce port,
+situé à l’embouchure du fleuve <i>Maccacou</i>, n’a qu’un seul hôtel et deux
+ou trois petites maisons. Nous y louâmes des mulets pour aller à la
+ville de <i>Morroqueimado</i>, éloignée de 20 leguas.</p>
+
+<p>A cette occasion, je dois faire remarquer qu’au Brésil on a l’habitude
+de louer des mulets sans guide, ce qui est une marque de grande
+confiance donnée aux voyageurs. Quand on est arrivé au lieu de sa
+destination, on remet les bêtes à un endroit désigné par le loueur.
+Cependant, comme nous ne connaissions pas le chemin, nous préférâmes
+emmener un guide. Nous eûmes d’autant moins à nous repentir de cette
+précaution, que nous trouvâmes en beaucoup d’endroits le chemin
+intercepté par des barrières de bois qu’il fallait toujours ouvrir et
+fermer après soi.</p>
+
+<p>Arrivés à deux heures à <i>Porto Sampajo</i>, nous résolûmes de pousser 4
+leguas plus loin, et d’aller jusqu’à<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> <i>Ponte de Pinheiro</i>. Le chemin,
+dans presque toute sa longueur, passait par des vallées couvertes de
+buissons ou de broussailles et entourées de basses montagnes. En somme,
+tout ce pays offrait un aspect très-sauvage, et on ne voyait que par-ci
+par-là quelques maigres pâturages et quelques misérables cabanes.</p>
+
+<p>La petite ville de <i>Ponte de Cairas</i>, où nous passâmes, ne renferme que
+quelques magasins, quelques vendas, plusieurs maisonnettes, une petite
+église et une pharmacie. La principale place avait l’air d’un pacage.
+Ponte de Pinheiro est un peu plus grand. Nous y trouvâmes un très-bon
+gîte et un excellent souper composé d’un poulet au riz, de pain blanc,
+de farine de manioc et de vin du Portugal; on nous donna de bons lits,
+mais aussi notre dépense s’éleva, avec le déjeuner, à 4 milreis.</p>
+
+<p><i>3 octobre.</i> Nous ne pûmes partir qu’à sept heures du matin. Ici, comme
+partout ailleurs dans ce pays, on a beaucoup de peine à se mettre en
+route de bonne heure.</p>
+
+<p>Pendant toute la journée le paysage demeura ce que nous l’avions vu la
+veille; mais nous commencions à nous approcher des montagnes plus
+élevées. Le chemin était généralement assez bon, mais les ponts jetés
+sur les ruisseaux et sur les flaques d’eau étaient détestables; aussi
+nous estimions-nous toujours très-heureux de les franchir sans accident.
+Après avoir mis à peu près trois heures pour faire deux leguas, nous
+arrivâmes à la grande <i>fazinda</i> (plantation) de sucre de Collegio, qui
+ressemble parfaitement à une terre seigneuriale. A une habitation
+spacieuse est jointe une chapelle; les fermes et métairies sont placées
+autour, et toute la propriété est enceinte d’un mur élevé.</p>
+
+<p>A une grande distance, les plaines et les coteaux étaient plantés de
+cannes à sucre; mais malheureusement nous ne pûmes pas voir faire le
+sucre, car les cannes n’étaient pas encore mûres.</p>
+
+<p>Au Brésil, la richesse d’un possesseur de plantations<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> est évaluée
+d’après le nombre des esclaves. Il y avait dans cette plantation huit
+cents esclaves, ce qui constituait une fortune considérable, puisque
+chaque esclave mâle coûte de 6 à 700 milreis.</p>
+
+<p><i>Santa-Anna</i> est un endroit peu considérable, qui ne consiste qu’en
+quelques maisons, une petite église et une pharmacie. On trouve toujours
+une pharmacie, là même où il n’y a qu’un groupe de douze à quinze
+maisonnettes. Un hôtelier nommé Gebhart nous écorcha sans pitié en nous
+faisant payer 3 milreis pour une omelette, une bouteille de vin et un
+peu de mil donné à nos mulets.</p>
+
+<p>Nous allâmes ce jour-là seulement jusqu’à <i>Mendoza</i> (3 leguas), qui est
+encore plus insignifiant que <i>Santa Anna</i>. Une mercerie et une venda
+furent les seules habitations que nous rencontrâmes le long de la route;
+mais nous finîmes par découvrir dans le fond du paysage une fazinda de
+manioc. Nous la visitâmes, et le maître de la plantation eut la
+complaisance de nous offrir du café noir, comme c’est l’usage au Brésil,
+et de nous faire voir tout son établissement.</p>
+
+<p>Le manioc est un arbuste à tige tortue, haut de 2 à 3 mètres, noueux,
+tendre, cassant, à feuilles palmées, à fleurs rougeâtres qui
+s’épanouissent en bouquets aux mois de juillet et d’août; son fruit
+capsulaire a trois coques, et les graines sont luisantes, d’un gris
+blanchâtre. La partie la plus importante de cet arbuste est sa racine
+tuberculeuse, qui pèse de deux à trois livres et remplace le blé dans
+tout le Brésil.</p>
+
+<p>La racine, ratissée et lavée, est râpée à l’aide d’une meule couverte
+d’aspérités, qu’on fait tourner par des nègres jusqu’à ce qu’elle soit
+entièrement en poudre. La masse est alors placée dans une corbeille,
+fortement lavée et ensuite complétement écrasée avec le pressoir; enfin,
+on étend la farine sur de grandes plaques de fer où on la fait sécher
+doucement à une chaleur modérée. Elle ressem<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span>ble alors tout à fait à de
+la farine grossière et se consomme en guise de pain, ou mouillée ou
+sèche.</p>
+
+<p>Dans le premier cas, on apprête la fécule avec de l’eau chaude et on en
+fait une sorte de bouillie; dans le second, on la sert dans de petits
+paniers, et chaque convive en prend autant qu’il en veut pour en
+répandre sur les mets.</p>
+
+<p><i>4 octobre.</i> Les montagnes se resserrent de plus en plus et les bois
+deviennent plus épais et plus touffus. Ce qui est d’une beauté au-dessus
+de toute description, ce sont les plantes grimpantes qui ne couvrent pas
+seulement tout le sol, mais qui s’enlacent si bien aux arbres que leurs
+belles fleurs pendent aux branches les plus élevées et semblent une
+floraison merveilleuse des arbres eux-mêmes; il y a aussi des plantes
+dont les touffes de feuilles jaunes et rouges ressemblent aux plus
+belles fleurs; on en voit d’autres dont les grandes feuilles blanches
+brillent comme de l’argent au milieu d’une mer de verdure. On pourrait
+vraiment appeler ces bois les jardins gigantesques du monde. Les
+palmiers ont presque entièrement disparu.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt arrivés au pied de la montagne que nous avions à
+franchir. Nous atteignîmes quelquefois des points si élevés et si
+découverts, qu’en jetant nos regards en arrière nous apercevions jusqu’à
+la capitale. Nous trouvâmes une venda sur le sommet de la montagne
+(<i>Alta da Serra</i>, à 4 leguas de Mendoza). De ce point il y a encore 4
+leguas jusqu’à <i>Morroqueimada</i>. Nous fîmes ce chemin très-lentement, car
+il fallait toujours monter et descendre. Nous étions presque toujours
+entourés de tous côtés de superbes forêts, et quelques petites
+plantations de <i>cabi</i><a id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> ou de millet nous rappelaient rarement le
+voisinage des hommes. Nous n’aperçûmes la petite ville qu’après avoir
+passé la dernière colline et qu’en nous trouvant pour<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> ainsi dire en
+face d’elle. La ville est encaissée dans un grand bassin de montagnes
+très-pittoresques, à environ 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
+Comme le jour baissait, nous fûmes bien aises d’arriver à notre gîte
+avant la nuit. Nous trouvâmes un asile à côté de la ville, chez un
+Allemand du nom de Lindenroth, qui nous traita bien et ne nous fit pas
+payer cher, car il ne nous prit qu’un milreis par personne pour le
+logement et pour trois bons repas.</p>
+
+<p><i>5 octobre.</i> La petite ville de <i>Novo Friburgo</i> ou de <i>Morroqueimada</i>,
+fondée il y a environ une vingtaine d’années par des Allemands et des
+colons de la Suisse française, ne compte pas encore cent maisons en
+briques. Une grande partie de ces maisons forme une rue excessivement
+large, et les autres sont disséminées tout autour.</p>
+
+<p>Déjà, à Rio-de-Janeiro, nous avions beaucoup parlé de MM. Beske et
+Freese. Nous nous étions bien promis de ne pas manquer de leur faire une
+visite.</p>
+
+<p>M. Beske est naturaliste, et vit à Novo Friburgo avec sa femme, qui est
+presque aussi instruite que lui. Nous eûmes avec eux plusieurs
+conversations intéressantes; ils nous montrèrent des collections
+curieuses de quadrupèdes, d’oiseaux, de serpents, d’insectes; et parmi
+ces derniers, nous trouvâmes des échantillons plus remarquables qu’au
+musée de Rio-de-Janeiro.</p>
+
+<p>M. Beske, sans cesse chargé de nombreuses commandes d’objets d’histoire
+naturelle, fait des envois fréquents en Europe.</p>
+
+<p>M. Freese, chef et propriétaire d’une institution de garçons, n’a pas
+voulu établir sa maison dans la ville même; il a cherché un emplacement
+moins exposé aux rayons ardents du soleil.</p>
+
+<p>Il fut assez aimable pour nous faire visiter son établissement dans les
+moindres détails. Comme nous étions allés le voir dans la soirée, les
+leçons étaient toutes finies;<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> mais il nous présenta ses élèves, leur
+fit faire quelques exercices de gymnastique et leur proposa plusieurs
+questions d’histoire, de géographie, d’arithmétique, auxquelles ils
+répondirent avec beaucoup de sagacité et de justesse. Son institution
+compte soixante places, qui étaient toutes occupées, quoique le prix de
+la pension soit de mille milreis par an.</p>
+
+<p><i>6 octobre.</i> Nous avions eu l’intention de ne nous arrêter qu’un seul
+jour à Novo Friburgo, et de continuer aussitôt après notre voyage. Mais,
+malheureusement, la blessure que le comte avait reçue à la main, dans
+notre excursion à Petropolis, avait empiré, par suite des grandes
+chaleurs; l’inflammation s’y était mise, et il ne pouvait plus penser à
+continuer le voyage. Pour moi, je fus plus heureuse: comme mes blessures
+se trouvaient au bras, je pouvais les préserver et les soigner;
+d’ailleurs elles étaient en voie de guérison, ne me causaient aucune
+gêne, et n’offraient aucun danger.</p>
+
+<p>Il ne me restait d’autre alternative que de voyager seule ou de renoncer
+à la partie la plus intéressante du voyage, la visite chez les Indiens!
+Il me fut impossible de me résoudre à ce dernier sacrifice. Aussi je
+m’informai si l’on pouvait entreprendre ce voyage avec quelque sécurité.
+Comme on m’assura que j’en pouvais courir la chance sans risquer
+beaucoup, et que M. Lindenroth me procura en outre un guide sûr, je me
+mis en route sans crainte, armée d’un pistolet à deux coups.</p>
+
+<p>Nous marchâmes d’abord entre les montagnes, et nous descendîmes ensuite
+dans une région plus chaude.</p>
+
+<p>Les vallées étaient pour la plupart étroites, et l’uniformité des
+contrées boisées se trouvait souvent coupée par des plantations; mais
+toutes ces plantations n’étaient pas belles à voir. Le plus grand nombre
+étaient tellement remplies de mauvaises herbes, que souvent l’on ne
+distinguait pas les plantes, surtout quand elles étaient encore jeunes<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span>
+et petites. Il n’y a que les plantations de sucre et de café qui soient
+entretenues avec beaucoup de soin.</p>
+
+<p>Les caféiers s’élèvent par rangées sur des collines assez peu inclinées:
+ils atteignent une hauteur de 1<sup>m</sup>,80 à 3<sup>m</sup>,60; ils commencent à
+porter des graines dès la seconde année, au plus tard dès la troisième,
+et ils en portent pendant dix ans. Les feuilles du caféier sont
+oblongues, pointues, et ondulées aux bords; ses fleurs sont blanches; sa
+baie a la forme d’une cornouille, qui est d’un vert brillant, puis d’un
+rouge vermeil, et qui prend enfin une teinte brune tirant sur le noir.
+Tant que le grain est rouge, sa cosse extérieure est encore tendre, mais
+elle finit par durcir complétement et par offrir l’aspect d’une capsule
+ligneuse. Comme on trouve en même temps sur les arbrisseaux des fleurs
+et des graines tout à fait mûres, on recueille des fruits presque toute
+l’année. Quant à la récolte, elle se fait de deux manières: ou l’on
+cueille les graines, ou bien on étale de grandes nattes sous les
+arbrisseaux, et on les secoue en suite. Le premier mode est de beaucoup
+le plus pénible, mais il est infiniment supérieur à l’autre.</p>
+
+<p>Un nouveau spectacle, qui se présenta pour la première fois à ma vue,
+fut l’embrasement d’un bois; on a souvent recours à ce procédé exécutif
+pour défricher la terre. Jusqu’ici je n’avais vu que de loin des nuages
+de fumée s’élever en l’air, et je désirais vivement m’approcher le plus
+possible d’un pareil incendie. Mon désir devait se réaliser le même
+jour; car mon chemin me conduisit entre ce bois en flammes et un terrain
+couvert de buissons auxquels on avait mis le feu.</p>
+
+<p>L’espace qui séparait le bois de ce terrain n’était guère que de
+cinquante pas, et était tout à fait enveloppé de fumée. On entendait le
+pétillement du feu, et on voyait monter, au milieu des nuages de fumée,
+de fortes colonnes de flammes. De temps en temps éclataient des bruits
+sembla<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span>bles à des coups de canon, qui annonçaient la chute des grands
+arbres.</p>
+
+<p>Quand mon guide approcha à cheval de ce foyer enflammé, j’eus un moment
+de peur; mais ma crainte ne fut pas de longue durée, car je réfléchis
+qu’il n’exposerait pas sa vie à la légère, et qu’il devait savoir par
+expérience comment on traversait ces endroits.</p>
+
+<p>Il y avait à l’entrée de ce passage deux nègres chargés d’enseigner au
+voyageur la route qu’il avait à suivre, et de lui recommander la plus
+grande hâte. Mon guide me traduisit ces indications, et éperonna son
+cheval; je suivis son exemple, et nous nous jetâmes bride abattue dans
+la gorge fumante. Des cendres brûlantes volaient autour de nous, et la
+vapeur étouffante de la fumée nous oppressait encore plus que la chaleur
+produite par la flamme. Le souffle parut manquer à nos bêtes, et nous
+eûmes beaucoup de peine à les maintenir au galop. Heureusement l’espace
+à parcourir n’était que de cinq à six cents pas, et nous le traversâmes
+sans accident.</p>
+
+<p>Un tel embrasement ne prend jamais une trop grande extension au Brésil,
+parce que la végétation est trop fraîche et résiste à l’action de la
+flamme. Il faut mettre le feu à plusieurs endroits, encore s’éteint-il
+souvent; aussi trouve-t-on des places entièrement intactes au milieu de
+la forêt incendiée. Bientôt après avoir passé cet endroit dangereux,
+nous arrivâmes à de superbes rochers, dont les flancs, presque
+perpendiculaires, pouvaient avoir de 200 à 250 mètres de hauteur.</p>
+
+<p>Beaucoup de pans de rocher détachés gisaient le long du chemin et
+formaient de jolis groupes.</p>
+
+<p>Je fus bien étonnée d’apprendre de mon guide que nous approchions du
+gîte où nous devions passer la nuit. Nous avions fait à peine 5 leguas;
+mais, à l’entendre, l’autre venda où nous aurions pu passer la nuit
+était trop éloignée. Dans la suite, je reconnus bien qu’il songeait
+sim<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span>plement à prolonger un voyage qui ne lui rapportait pas mal
+d’argent, puisqu’il recevait chaque jour 4 milreis, sans compter sa
+nourriture et celle des deux mulets.</p>
+
+<p>Nous passâmes donc la nuit chez M. Molass, dans une venda isolée, au
+milieu d’une forêt épaisse.</p>
+
+<p>Pendant tout le jour, nous avions beaucoup souffert de la chaleur. Le
+thermomètre marquait au soleil 39 degrés.</p>
+
+<p>Ce qui doit surprendre le plus un étranger dans la vie des colons et des
+habitants du Brésil, c’est le contraste assez étrange qu’offrent, d’une
+part la crainte, et de l’autre le courage. Ainsi, chaque personne qu’on
+rencontre dans la rue est armée de pistolets et de longs couteaux, comme
+si le pays était infesté de brigands et d’assassins. Mais les
+possesseurs de plantations demeurent, sans rien appréhender, au milieu
+d’une masse d’esclaves, et le voyageur passe la nuit sans crainte, au
+milieu de bois impénétrables, dans des vendas isolées qui n’ont ni
+barreaux aux fenêtres, ni portes solides et munies de serrures. Le
+logement des propriétaires se trouve, en outre, à une grande distance
+des pièces destinées aux étrangers; quant aux gens de la maison, tous
+esclaves, on ne pourrait guère attendre d’eux quelque secours, car ils
+demeurent dans quelque coin de l’écurie ou de la grange.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps, j’avais peur de passer la nuit seule dans une
+chambre mal fermée, entourée d’une forêt sombre et sauvage, éloignée de
+tout secours; mais, comme on m’assura partout que l’attaque d’une maison
+était une chose inouïe, je congédiai la crainte comme une compagne
+inutile, et je dormis depuis parfaitement tranquille, sans que rien vînt
+troubler mon repos.</p>
+
+<p>En Europe, je ne connais que peu de pays où je voudrais traverser des
+forêts épaisses en compagnie d’un seul guide, et rester la nuit dans des
+maisonnettes aussi sombres et aussi isolées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p>
+
+<p>Le <i>7 octobre</i>, nous ne fîmes également qu’une petite journée de 5
+leguas, jusqu’à la petite ville de <i>Canto-Gallo</i>. Le pays ne changea pas
+d’aspect: ce furent toujours des vallées étroites sans aucune vue, et
+des montagnes couvertes de bois dont on n’apercevait pas la fin. Si
+quelques faziendas éparses ou quelques incendies dans les bois ne vous
+rappelaient la présence de l’homme, on pourrait s’imaginer qu’on foule
+une partie encore inexplorée du Brésil.</p>
+
+<p>La monotonie de ce voyage ne fut interrompue que par un simple hasard
+qui nous détourna un peu de notre route. Pour retrouver notre chemin, il
+nous fallut traverser des voies non frayées dans le bois, tâche dont
+aucun Européen ne saurait se faire une idée. Nous descendîmes de nos
+montures; notre guide coupa à droite et à gauche les branches d’arbres
+qui pendaient jusqu’à terre, et fendit le réseau serré des plantes
+grimpantes. Tantôt nous étions obligés de grimper par-dessus des troncs
+brisés, ou de nous frayer un passage au milieu des souches; tantôt nous
+enfoncions jusqu’aux genoux dans d’innombrables plantes grimpantes. Je
+doutai plus d’une fois de la possibilité de sortir de ce labyrinthe, et
+aujourd’hui encore j’ai de la peine à comprendre comment nous pûmes nous
+tirer de ce dédale de plantes.</p>
+
+<p>La petite ville de <i>Canto-Gallo</i>, située dans une vallée étroite, compte
+à peine quatre-vingts maisons. La venda est dans un endroit isolé d’où
+l’on n’aperçoit pas la ville. Ici, la température est aussi chaude que
+celle de Rio-de-Janeiro.</p>
+
+<p>A mon retour d’une petite promenade à la ville, je m’assis dans la
+venda, à côté de mon hôtesse, pour voir de plus près l’organisation d’un
+intérieur brésilien. Mais la bonne hôtesse ne s’occupait guère du ménage
+et de la cuisine. C’était l’affaire du mari, comme en Italie. Une
+négresse et deux négrillons s’occupaient de la broche et<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> des fourneaux.
+A la cuisine, tout se faisait d’une manière excessivement simple. On
+écrasait le sel au moyen d’une bouteille; on en faisait autant pour les
+pommes de terre, qu’on pressait ensuite dans la poêle avec une assiette
+pour leur donner la forme d’un gâteau. Un morceau de bois pointu servait
+de fourchette, etc. Pour chaque mets, il y avait un grand feu allumé.</p>
+
+<p>Tous les blancs prenaient place à la table, sur laquelle on servait en
+même temps tous les mets: c’étaient du bœuf rôti froid, des fèves avec
+de la <i>carna secca</i> cuite<a id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, des pommes de terre, du riz, de la farine
+de manioc et des racines de manioc cuites. Tout le monde se servait à sa
+guise et prenait ce qu’il voulait. Le repas se terminait par du café
+noir. Quant aux esclaves, on leur donnait des fèves, de la <i>carna secca</i>
+et de la farine de manioc.</p>
+
+<p><i>8 octobre.</i> Le but de notre voyage d’aujourd’hui fut la fazienda de
+<i>Boa-Esperanza</i>, éloignée de 6 leguas. A une legua de Canto-Gallo, nous
+rencontrâmes une petite cascade, après laquelle nous traversâmes les
+plus superbes forêts vierges que j’aie jamais vues. On y passait par un
+sentier étroit tracé le long d’un petit ruisseau. Des palmiers, avec
+leurs couronnes majestueuses, s’élevaient fièrement au-dessus des autres
+arbres, dont l’épais feuillage formait au-dessous d’elles de magnifiques
+bosquets. Des orchidées poussaient en abondance sur les branches et les
+rameaux autour desquels elles s’enlaçaient, et formaient des murs de
+fleurs qui brillaient des couleurs les plus resplendissantes et
+embaumaient l’air de leurs parfums. De légers colibris gazouillaient çà
+et là. Le cotinga aux belles couleurs variées s’élevait timidement; des
+perroquets se berçaient sur les branches, et beaucoup d’autres beaux
+oi<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span>seaux, que je ne connaissais que pour les avoir vus dans des musées,
+animaient ce bois enchanté. Il me semblait que j’étais dans le parc
+d’une fée, et à tout instant je croyais voir paraître des sylphes et des
+nymphes.</p>
+
+<p>J’étais au comble du bonheur, et je me trouvais amplement dédommagée des
+fatigues de mon voyage. Une seule pensée vint jeter une ombre sur ce
+tableau plein de vie et de lumière: le faible mortel ose entrer en lutte
+avec cette nature gigantesque pour l’assouplir à sa volonté. Bientôt
+peut-être ce calme profond et sacré sera troublé par la hache
+retentissante de hardis et avides colons, épuisant toute leur industrie
+pour satisfaire aux besoins croissants de la vie.</p>
+
+<p>En fait d’animaux dangereux, je ne vis que quelques serpents d’un vert
+foncé et longs d’un mètre et demi à deux mètres; une once tuée, qu’on
+avait dépouillée de sa peau; un lézard d’un mètre de long, qui traversa
+la route avec inquiétude. Quant aux singes, je n’en aperçus nulle part.
+Ils semblent se cacher avec plus de soin encore, dans ces bois où le pas
+de l’homme ne vient pas troubler leurs sauts et leurs ébats.</p>
+
+<p>Sur toute la route de Canto-Gallo, jusqu’au petit village de
+<i>Santa-Ritta</i> (4 leguas), nous ne rencontrâmes que quelques plantations
+de café qui nous prouvèrent que le pays n’est pas entièrement désert.</p>
+
+<p>Près de Santa-Ritta, dans la rivière du même nom, il y a quelques
+lavages d’or, et, non loin de là, on trouve aussi des diamants. Depuis
+que le gouvernement impérial a renoncé au monopole des fouilles, chacun
+est libre de chercher des diamants; cependant on y met d’ordinaire le
+plus grand mystère possible.</p>
+
+<p>Personne ne veut avouer quel est l’objet de ses recherches, parce qu’on
+désire frustrer l’État de la part qui lui revient légalement. Les
+pierres précieuses, amenées en certains endroits, après de fortes
+ondées, parmi les terres,<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> les sables et les pierres, sont déterrées et
+recueillies avec le plus grand soin.</p>
+
+<p>A Canto-Gallo, j’avais trouvé pour la dernière fois un asile dans une
+venda. A partir de ce moment je me trouvai réduite à l’hospitalité des
+maîtres de faziendas. Quand on arrive à une fazienda où l’on veut rester
+à dîner ou bien passer la nuit, il est d’usage de s’arrêter devant la
+cour et de faire demander par un domestique la permission d’entrer. Ce
+n’est qu’après avoir obtenu cette autorisation, presque toujours
+accordée, qu’on descend de son mulet et qu’on pénètre dans la cour.</p>
+
+<p>Je fus reçue de la manière la plus cordiale dans la fazienda de
+<i>Boa-Esperanza</i>, et, comme j’arrivais justement à l’heure du dîner
+(entre trois et quatre heures de l’après-midi), on mit aussitôt deux
+couverts pour moi et mon domestique. Les mets étaient nombreux et assez
+bien préparés à l’européenne.</p>
+
+<p>Dans chaque venda, ainsi que dans chaque fazienda, on s’étonnait
+toujours excessivement de voir arriver une femme seule avec un
+domestique.</p>
+
+<p>La première question qu’on m’adressait était si je n’avais pas peur de
+traverser seule les forêts. On prenait partout mon guide à part pour
+s’informer du but de mon voyage. Comme je recueillais beaucoup de fleurs
+et que je faisais souvent la chasse aux insectes, on me croyait
+naturaliste, et on présumait que je voyageais dans l’intérêt de la
+science.</p>
+
+<p>Après le dîner, la bonne et aimable ménagère me proposa de visiter les
+plantations de café, les magasins et autres parties curieuses de la
+fazienda. J’acceptai avec empressement cette proposition, qui me
+fournissait le moyen de voir le café passer par les diverses phases de
+sa préparation.</p>
+
+<p>J’ai déjà raconté la manière de recueillir le café. Après cette
+opération, on l’étale sur de grandes aires en terre<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> battue, entourées
+de petits murs en maçonnerie d’un pied à peine. Ces murs ont de petites
+chantepleures, pour qu’en cas de pluie l’eau puisse s’écouler. C’est sur
+ces aires que le café est séché à un soleil brûlant. On le verse ensuite
+dans de grands mortiers de pierre; dix ou vingt de ces mortiers sont
+établis sous des chevrons, d’où des marteaux de bois viennent frapper
+les grains, détachent facilement la cosse. Ces marteaux sont mus par la
+force de l’eau. La masse écossée passe ensuite dans des boîtes de bois
+fixées au milieu d’une longue table; aux deux extrémités de ces boîtes
+sont pratiquées de petites ouvertures par lesquelles le grain tombe
+lentement avec la balle.</p>
+
+<p>A la table sont assis des nègres qui détachent le grain de la balle et
+le mettent ensuite dans des chaudrons de cuivre plats chauffés
+légèrement. On le tourne souvent et on l’y laisse jusqu’à ce qu’il soit
+parfaitement séché. Ce dernier travail exige quelques soins, puisque la
+couleur du café dépend du degré de la chaleur; si on le sèche trop vite,
+il prend bientôt, au lieu de la teinte verte qu’il doit avoir, une
+couleur jaunâtre.</p>
+
+<p>En général la culture du café n’est pas pénible, et sa récolte ne donne
+pas autant de mal que chez nous la récolte du blé. Le nègre reste debout
+pour cueillir les grains de café, et il est garanti de la grande chaleur
+du soleil par l’arbrisseau lui-même. Le seul danger qu’il puisse courir,
+c’est d’être mordu par des serpents venimeux, accident qui est
+heureusement très-rare.</p>
+
+<p>Mais en revanche les travaux dans une plantation de sucre passent pour
+être excessivement pénibles, surtout l’arrachement des mauvaises herbes
+et la taille des cannes à sucre. Je n’ai pas encore assisté à une
+récolte de sucre; peut-être cela m’arrivera-t-il dans le cours de mes
+voyages.</p>
+
+<p>Le travail finit au coucher du soleil. On compte ensuite les nègres
+rangés devant la maison du maître. Après<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> une courte prière on leur
+donne le souper, qui se compose de fèves cuites au lard, de <i>carna
+secca</i> et de farine de manioc. Au lever du soleil ils se réunissent, on
+les compte de nouveau, et après la prière et le déjeuner ils se mettent
+à l’ouvrage.</p>
+
+<p>Je remarquai dans cette plantation, comme dans d’autres faziendas,
+vendas et maisons particulières, qu’on ne traite pas les esclaves aussi
+durement que nous le croyons d’ordinaire en Europe. Bien loin d’être
+écrasés de travail, ils n’en prennent qu’à leur aise et sont bien
+nourris. Leurs enfants servent de compagnons aux enfants de leurs
+maîtres et se chamaillent avec eux comme avec leurs égaux. Il arrive
+sans doute que des esclaves sont parfois maltraités et châtiés sans
+l’avoir mérité; mais ces injustices n’ont-elles pas lieu aussi en
+Europe?</p>
+
+<p>Je suis certainement une grande ennemie de l’esclavage, et je saluerais
+son abolition avec une joie inexprimable. Mais je n’en répète pas moins
+que l’esclave nègre placé sous l’égide de la loi jouit d’un meilleur
+sort que le fellah libre d’Égypte et que beaucoup de paysans d’Europe,
+qui gémissent encore sous le poids de corvées. Ce qui semble surtout
+contribuer à rendre le sort d’un esclave préférable à celui d’un paysan
+corvéable, c’est que l’achat et l’entretien du premier sont dispendieux,
+tandis qu’on ne débourse rien pour le dernier.</p>
+
+<p>La disposition des maisons des maîtres dans les faziendas est
+extrêmement simple. Les fenêtres n’ont pas de vitres, et sont fermées la
+nuit par des volets de bois. Souvent le toit sert de couverture commune
+à toutes les chambres, qui ne sont séparées l’une de l’autre que par des
+cloisons, de sorte qu’on entend distinctement la moindre parole de son
+voisin et le bruit de la respiration des dormeurs. Les meubles sont
+très-simples aussi; ils se composent d’une grande table à manger, de
+divans de paille tressée et de quelques chaises. Les habits pendent
+ordinai<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span>rement aux murs; le linge seul se met dans des coffres de laiton
+pour le garantir contre les piqûres des fourmis et des barates.</p>
+
+<p>Les enfants, même ceux des gens riches, courent souvent dans la campagne
+sans souliers et sans bas. Avant de les coucher, on examine s’il ne
+s’est pas logé de tiques dans leurs petits pieds, et, s’il s’en trouve,
+les plus âgés des enfants noirs les leur retirent au moyen d’une
+épingle.</p>
+
+<p><i>9 octobre.</i> De grand matin, je pris congé de mes aimables hôtes;
+l’excellente hôtesse me donna à emporter un poulet rôti, de la farine de
+manioc et du fromage, et ainsi bien munie de provisions, je continuai
+mon voyage.</p>
+
+<p>La station voisine, <i>Aldea do Pedro</i>, située sur les bords du
+<i>Parahyby</i>, était éloignée de 4 leguas. On passe par de superbes forêts,
+et à moitié route on arrive au fleuve Parahyby, un des plus grands du
+Brésil, qui se distingue en outre par l’aspect tout à fait original de
+son lit. Il est parsemé d’écueils et de rochers innombrables, qui
+ressortaient alors d’autant mieux que l’eau était très-basse; partout on
+voyait s’élever de petites îles couvertes d’arbrisseaux ou de buissons,
+qui lui donnaient un charme magique. Par les temps de pluie, la plupart
+des rochers et des écueils sont couverts d’eau, et le fleuve lui-même
+paraît alors plus grand et plus majestueux; mais il n’est navigable que
+pour les bateaux et pour les petits radeaux.</p>
+
+<p>Quand on suit les bords du fleuve, le paysage change; sur le devant, les
+hauteurs se transforment en monticules, en coteaux, les montagnes
+reculent, et, plus on approche d’Aldea do Pedro, plus la vallée
+s’élargit et s’étend. Ce n’est que dans le fond que s’élèvent de nouveau
+de belles montagnes, parmi lesquelles on en voit une isolée, assez haute
+et un peu nue. Ce fut celle-là que m’indiqua mon guide; il fallait la
+franchir, disait-il, pour pénétrer chez les <i>pouris</i>, qui habitaient de
+l’autre côté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
+
+<p>J’arrivai vers midi à Aldea do Pedro, petit village avec une église en
+briques, qui pouvait contenir deux cents habitants. J’avais eu
+l’intention de continuer le même jour mon voyage jusque chez les pouris;
+mais mon guide avait une douleur au genou, qui ne lui permit pas d’aller
+plus loin. Il ne me resta d’autre ressource que de descendre chez le
+curé, qui s’empressa de me donner l’hospitalité. Son habitation, assez
+commode, était contre l’église.</p>
+
+<p><i>10 octobre.</i> Le mal de mon guide ayant empiré, l’ecclésiastique
+m’offrit son nègre pour le remplacer. J’acceptai cette proposition avec
+reconnaissance, mais malgré cela je ne partis qu’à une heure de
+l’après-midi. Je n’en fus pas précisément fâchée; car, comme c’était
+dimanche, j’espérais voir beaucoup de gens de la campagne affluer à la
+messe. Mais il n’en fut rien. Bien qu’il fît un temps magnifique, il ne
+vint guère plus de trente personnes. Les hommes étaient tout à fait
+habillés à l’européenne; les femmes portaient de longs manteaux à
+collets et avaient autour de la tête des mouchoirs blancs, dont une
+partie leur couvrait aussi la figure, mais qu’elles relevèrent à
+l’église. Les hommes comme les femmes allaient pieds nus.</p>
+
+<p>Le hasard me fournit l’occasion d’assister à un enterrement et à un
+baptême.</p>
+
+<p>Avant que la messe commençât, je vis un bateau traverser le Parahyby; à
+son arrivée au rivage, on en sortit un hamac dans lequel se trouvait le
+mort. On le plaça dans un cercueil ouvert, et on l’exposa dans une
+maison proche du cimetière. Le corps était recouvert d’un voile blanc,
+qui laissait passer les pieds et la moitié de la tête. Celle-ci était
+ornée d’une coiffe pointue faite d’étoffe noire brillante.</p>
+
+<p>Avant la messe mortuaire, on célébra le baptême. Le néophyte, jeune
+nègre de quinze ans, se tenait avec sa mère à la porte de l’église.
+Quand le prêtre entra pour dire la messe, il lui imprima le sceau du
+chrétien en passant, sans la moindre cérémonie, d’une manière peu
+édi<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span>fiante, et même sans témoins. Aussi cette scène rapide ne parut pas
+faire plus d’effet sur le pauvre jeune homme qu’elle n’en aurait fait à
+un nouveau-né. Je crois que ni lui ni sa mère n’avaient idée de
+l’importance de cet acte.</p>
+
+<p>Le prêtre dit ensuite rapidement la messe et bénit le mort, qui, soit
+dit en passant, appartenait à une famille assez aisée, et à qui, par
+cette raison, on fit des obsèques convenables. Mais quand on voulut le
+déposer dans la tombe, elle se trouva trop courte et trop étroite. On
+poussa, on pressa le cercueil dans tous les sens, de sorte que je
+m’attendais à le voir s’ouvrir, et le mort rouler sur le sol. Mais tous
+les efforts furent inutiles. Après plusieurs tentatives infructueuses,
+il fallut mettre le cercueil de côté et agrandir la fosse, ce qui ne se
+fit pas sans grommeler et sans proférer plus d’un juron.</p>
+
+<p>Enfin, toutes ces tristes cérémonies étant finies, je retournai chez
+moi, et, après avoir fait un bon déjeuner à la fourchette en compagnie
+du prêtre, je me mis en route avec mon guide noir. Nous traversâmes à
+cheval une longue vallée bordée de deux superbes forêts, et nous
+passâmes deux fleuves, le Parahyby et le Pimba, dans des troncs d’arbres
+creusés. Il fallut payer un milreis pour chacun de ces misérables
+passages, qui offraient en outre de grands dangers, moins à cause du
+courant et de la petitesse de la barque qu’à cause de nos montures, qui,
+tenues par le licou, nageaient à côté du bateau et souvent en
+approchaient si près, que je craignais de le voir chavirer.</p>
+
+<p>Après avoir fait 3 leguas, nous arrivâmes au dernier établissement des
+blancs<a id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. Sur une place découverte, conquise avec peine sur la forêt
+primitive, s’élevait une assez grande maison en bois, entourée de
+quelques misérables chaumières. La maison servait de demeure aux<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span>
+blancs, tandis que les huttes abritaient leurs esclaves. Grâce à une
+lettre d’introduction que m’avait donnée le curé, je fus parfaitement
+bien reçue. Tout dans cet établissement était organisé de manière à me
+faire croire que je me trouvais déjà au milieu des sauvages.</p>
+
+<p>La maison était précédée d’un grand vestibule qui conduisait dans quatre
+pièces, dont chacune était habitée par une famille blanche. Toutes ces
+pièces n’avaient pour mobilier que quelques hamacs et quelques nattes de
+paille. Les blancs étaient accroupis à terre et jouaient avec les
+enfants ou s’aidaient mutuellement à se débarrasser de la vermine dont
+ils étaient couverts. La cuisine touchait à la maison et ressemblait à
+une vaste grange ouverte de tous côtés. Dans l’âtre, qui en occupait
+presque toute la longueur, il y avait beaucoup de feux allumés.
+Au-dessus de ces feux étaient suspendus de petits chaudrons, et sur les
+côtés on avait fixé des tourne-broches pour faire rôtir des viandes qui
+cuisaient moins par le feu que par la fumée. La cuisine était remplie de
+monde; on y voyait des blancs, des pouris et des nègres, des métis de
+blancs et de pouris ou de pouris et de nègres; véritables échantillons
+des mélanges les plus divers de ces trois principales races.</p>
+
+<p>La cour fourmillait de poules, de canards et d’oies aux belles couleurs;
+j’y aperçus aussi trois gros porcs et des chiens affreux. Sous des
+cocotiers et des tamarins chargés de superbes fruits, des blancs et des
+hommes de couleur étaient assis isolément ou par groupes, occupés la
+plupart à assouvir leur faim. Les uns avaient devant eux des pots cassés
+ou des citrouilles dans lesquelles ils pétrissaient à pleines mains des
+fèves cuites et de la farine de manioc; et, quoique cela fît une pâtée
+peu appétissante, ils la mangeaient avec beaucoup d’avidité. D’autres se
+nourrissaient de viande qu’ils dépeçaient à l’aide de leurs doigts et
+qu’ils se fourraient dans la bouche avec des poignées de<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> farine de
+manioc. Les enfants avaient aussi devant eux leurs citrouilles, mais ils
+étaient forcés de défendre bravement leurs provisions, car tantôt une
+poule, tantôt un chien leur enlevait quelque morceau, ou bien c’était un
+petit cochon de lait qui arrivait en chancelant et qui grognait de
+plaisir quand il n’avait pas fait une course inutile.</p>
+
+<p>Pendant que je poursuivais le cours de mes observations, des cris joyeux
+partirent tout à coup en dehors de la cour. Je me dirigeai aussitôt du
+côté d’où ils venaient, et je vis deux garçons traînant par une corde
+d’écorce un grand serpent d’un noir foncé, qui avait certainement plus
+de 2 mètres de long. Ce serpent était déjà mort. Autant que je pus
+comprendre ce que l’on me disait, sa morsure est si dangereuse,
+qu’aussitôt après avoir été mordu on enfle et on meurt.</p>
+
+<p>Ces renseignements ne laissèrent pas de m’inspirer quelque inquiétude.
+Du moins je ne voulus pas me hasarder le soir dans les bois, où il
+m’aurait peut-être fallu passer la nuit sous quelque arbre, et je remis
+au lendemain la visite que je comptais faire aux Indiens. Les bonnes
+gens s’imaginèrent que j’avais peur des sauvages et ne cessèrent de
+m’assurer que c’étaient des hommes inoffensifs, dont je n’avais
+absolument rien à craindre. Comme toute ma connaissance du portugais se
+réduisait à peu de mots, j’eus quelque peine à me faire comprendre, et
+ce ne fut qu’à l’aide de gestes et quelquefois de dessins que je parvins
+à leur expliquer la véritable cause de ma peur.</p>
+
+<p>Je passai donc la nuit chez ces blancs à moitié sauvages, qui me
+témoignèrent constamment le plus grand respect et me comblèrent de
+prévenances. Sur ma demande, on m’étendit dans la cour une natte de
+paille en guise de lit. Pour souper on me servit un poulet rôti, du riz,
+des œufs durs, et pour dessert on me donna des oranges et des gousses de
+tamarin; ces dernières renferment une<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> pulpe brune, dont la saveur acide
+est assez agréable. Les femmes se groupèrent autour de moi, et peu à peu
+je finis par m’entendre avec elles le mieux du monde.</p>
+
+<p>Je leur montrai les fleurs et les insectes de tout genre que j’avais
+recueillis pendant la journée. Cela me fit regarder sans doute par elles
+comme une personne très-savante, à laquelle elles attribuèrent aussi des
+connaissances en médecine. Elles me demandèrent des conseils pour
+différentes maladies, douleurs d’oreilles, éruptions de peau, accidents
+scrofuleux chez les enfants, etc. J’ordonnai des bains tièdes, des
+ablutions, des frictions d’huile et de savon. Veuille le ciel que mes
+ordonnances aient réellement soulagé leurs maux!</p>
+
+<p>Le 11 octobre je partis, accompagnée d’une négresse et d’un pouri, pour
+aller dans les forêts faire une visite aux Indiens. Nous eûmes souvent
+beaucoup de peine à nous frayer un chemin à travers les taillis; mais
+quelquefois aussi nous tombions sur de petits sentiers étroits par
+lesquels nous avancions un peu plus facilement. Au bout d’environ huit
+heures de marche, nous rencontrâmes quelques pouris qui nous
+conduisirent à peu de distance dans leurs cabanes. J’y trouvai la plus
+grande indigence et la plus complète misère.</p>
+
+<p>Dans mes différents voyages, j’avais déjà eu le spectacle d’une pauvreté
+extrême, mais nulle part je ne l’avais vue aussi affreuse.</p>
+
+<p>Sur un petit espace, au-dessous d’arbres élevés, se trouvaient cinq
+huttes, ou plutôt des toits de feuillage d’environ 5 mètres et demi de
+long et 3 mètres et demi de large. Quatre perches enfoncées dans la
+terre et une autre perche en travers formaient la charpente; quant au
+toit, c’étaient de grandes feuilles de palmier à travers lesquelles la
+pluie pouvait passer aisément. De trois côtés, ce berceau était tout à
+fait ouvert. Dans l’intérieur, il y avait deux ou trois hamacs, et par
+terre on voyait briller dans les cendres un<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> peu de feu où l’on faisait
+rôtir quelques racines, des épis de maïs et des bananes. Dans un petit
+coin, sous le toit, se trouvait entassée une petite provision de ces
+vivres; quelques citrouilles étaient répandues çà et là: elles servent,
+comme on sait, aux sauvages, de plats, de pots et de cruches. Des arcs
+et des flèches, leurs seules armes, étaient appuyées contre le mur au
+fond de la hutte.</p>
+
+<p>Je trouvai les Indiens encore plus laids que les nègres. Ils ont le
+teint couleur bronze clair; ils sont bouffis, trapus et de grandeur
+moyenne. Ils ont des figures larges un peu épatées, des cheveux noirs
+comme du charbon et qui leur tombent épais et roides sur le visage. Les
+femmes tressent une partie de leur chevelure en nattes et la rattachent
+par derrière; elles laissent négligemment retomber le reste. Leur front
+est large et bas; ils ont le nez un peu écrasé, les yeux petits et peu
+fendus, presque semblables à ceux des Chinois, la bouche très-grande et
+les lèvres assez grosses. Pour faire mieux ressortir ces diverses
+beautés, il y a sur leur figure une forte empreinte de bêtise, exprimée
+surtout par leur bouche toujours ouverte.</p>
+
+<p>La plupart, tant hommes que femmes, étaient tatoués en rouge ou en bleu,
+mais seulement autour de la bouche en forme de moustaches. Hommes et
+femmes fument avec passion; ils aiment l’eau-de-vie par-dessus toute
+chose. Leur habillement se compose de quelques haillons attachés autour
+des hanches.</p>
+
+<p>J’avais déjà recueilli, à Novo-Friburgo, sur ces pouris, quelques
+détails assez intéressants que je reproduis ici sommairement.</p>
+
+<p>Le nombre des Indiens encore existants au Brésil ne s’élève guère à plus
+de 500 000, qui, disséminés dans le cœur du pays, vivent au fond des
+bois.</p>
+
+<p>Il ne s’établit jamais plus de six à sept familles dans le même endroit,
+et elles le quittent dès qu’elles ont mangé les fruits et les racines
+qui s’y trouvent, et tué le gibier<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> d’alentour. Beaucoup de ces Indiens
+ont été baptisés. Pour un peu d’eau-de-vie et de tabac ils sont tout
+disposés à se soumettre à cette cérémonie, et ils regrettent seulement
+qu’elle ne puisse pas se répéter plus souvent, d’autant plus qu’elle se
+fait d’une manière très-rapide. Le prêtre croit que c’est assez pour
+gagner une âme au ciel, et il ne s’occupe plus de l’instruction ni des
+mœurs des néophytes. Dès lors, ils portent bien le nom de chrétiens ou
+de <i>sauvages apprivoisés</i>, mais ils n’en vivent pas moins en païens et
+selon leurs anciennes mœurs.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’ils contractent des mariages pour un temps indéterminé,
+qu’ils choisissent des caciques ou des chefs parmi les hommes les plus
+grands et les plus forts, et qu’ils observent <i>avant</i> comme <i>après</i> le
+baptême leurs anciennes coutumes pour les mariages et les décès, etc.</p>
+
+<p>Leur langue est excessivement pauvre. Ils ne savent, dit-on, compter que
+jusqu’à deux, et ils se trouvent réduits à répéter toujours les chiffres
+<i>un</i> et <i>deux</i> quand ils veulent exprimer un plus grand nombre. Le même
+mot <i>jour</i> leur sert à désigner <i>aujourd’hui</i>, <i>demain</i> et <i>hier</i>.
+Aussi, pour en déterminer chaque fois le sens exact, ils le complètent
+par des signes. Ainsi ils désignent <i>aujourd’hui</i> en se tâtant la tête
+ou bien en levant la main en l’air; <i>demain</i> en étendant le doigt devant
+eux, et <i>hier</i> en montrant derrière eux.</p>
+
+<p>Les pouris ont l’odorat excessivement développé et possèdent, dit-on, un
+talent tout particulier pour découvrir les nègres échappés. Ils sentent
+la trace du fugitif aux feuilles des arbres, et, si le nègre ne
+rencontre pas de fleuve où il puisse marcher ou nager pendant quelque
+temps, il est très-rare qu’il échappe à la poursuite de l’Indien envoyé
+à sa recherche. On emploie aussi ces sauvages à des travaux pénibles:
+pour abattre du bois, pour cultiver le maïs et le manioc, etc.; car ils
+sont laborieux et on ne les paye qu’avec un peu de tabac, d’eau-de-vie,
+ou quelque étoffe de couleur. Mais il ne faut pas songer à se<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> saisir
+d’eux de force. Ce sont des hommes libres, qui ne viennent chercher du
+travail que quand ils sont à moitié morts de faim.</p>
+
+<p>Je visitai toutes les huttes de ces sauvages, et, comme mes compagnons
+me proclamaient partout une femme d’une grande instruction, je fus
+encore consultée par tous les malades.</p>
+
+<p>Dans une des cabanes, je trouvai une vieille femme qui gémissait courbée
+dans un hamac. Quand je m’approchai d’elle, on la découvrit, et je vis
+que son sein était complètement rongé par un cancer. La pauvre femme ne
+semblait avoir aucune idée d’un pansement ni d’aucun remède pour adoucir
+ses souffrances. Je lui conseillai de nettoyer souvent la plaie avec une
+décoction de mauve<a id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, et d’y appliquer en outre des feuilles de mauve.
+Je désire que ce remède si simple ait servi au moins à rendre ses
+douleurs moins aiguës.</p>
+
+<p>Ce terrible mal semble être assez fréquent chez les pouris; car je vis
+plusieurs femmes qui avaient des concrétions pierreuses aux seins ou
+bien qui y avaient de petits ulcères.</p>
+
+<p>Après avoir tout examiné dans les huttes, j’allai avec quelques-uns des
+sauvages faire la chasse aux perroquets et aux singes. Nous n’eûmes pas
+beaucoup de peine à trouver ces deux espèces d’animaux, et j’eus
+occasion d’admirer l’habileté avec laquelle ces gens maniaient leurs
+arcs. Ils tiraient les oiseaux au vol et les manquaient rarement. Après
+avoir tué trois perroquets et un singe, nous retournâmes aux huttes.</p>
+
+<p>Ces bonnes gens m’offrirent la meilleure de leurs cabanes, et
+m’invitèrent à passer la nuit chez eux. J’acceptai leur offre avec
+plaisir, car je me sentais un peu fatiguée de ma course forcée, ainsi
+que de la chaleur et de la chasse.<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> D’ailleurs, le jour commençait à
+baisser, et je n’aurais plus eu le temps d’arriver dans la soirée à
+l’établissement des blancs. J’étalai donc mon manteau par terre, je pris
+un morceau de bois en guise d’oreiller, et je m’assis préalablement sur
+ma superbe couche. Mes hôtes préparèrent le singe et les perroquets; ils
+les enfilèrent dans des broches de bois et les firent rôtir. Pour
+augmenter la bonne chère, ils mirent encore dans les cendres quelques
+épis de maïs et quelques tubercules. Ils apportèrent ensuite de grandes
+feuilles d’arbre fraîches, dépecèrent le singe avec leurs mains, en
+mirent une bonne partie sur des feuilles, avec un perroquet, du maïs et
+des tubercules, et placèrent le tout devant moi. J’avais un appétit
+extraordinaire, car depuis le matin je n’avais rien pris. Je commençai
+donc par le rôti de singe, que je trouvai délicieux; il s’en fallait de
+beaucoup que la chair du perroquet fût aussi délicate et aussi
+savoureuse.</p>
+
+<p>Après le repas, je priai les Indiens de vouloir bien m’exécuter une de
+leurs danses, et ils s’empressèrent d’accéder à mes désirs. Comme il
+faisait déjà nuit, ils apportèrent beaucoup de bois, construisirent une
+espèce de bûcher et y mirent le feu. Les hommes formèrent un cercle tout
+autour et se mirent à danser. Ils jetaient leurs corps en arrière, de
+tous côtés, d’une manière gauche et massive, tout en remuant la tête en
+avant. Après cela les femmes approchèrent, mais se tinrent toujours un
+peu en arrière du cercle des hommes et exécutèrent les mêmes mouvements
+grotesques. Les hommes poussaient des cris épouvantables qui devaient
+représenter un chant, en faisant des grimaces et des contorsions
+horribles. Un des sauvages se tenait à côté des danseurs et jouait d’une
+espèce d’instrument fait d’une nervure de feuille de chou palmiste et
+long d’environ 75 centimètres; on y avait pratiqué un trou qui le
+traversait, et on avait relevé six fibres du tube qui étaient maintenues
+en l’air des deux côtés par un<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> petit chevalet. On jouait de cet
+instrument comme d’une guitare, avec les doigts; il avait des sons
+étouffés, désagréables et rauques.</p>
+
+<p>Les Indiens appelèrent cette première danse une danse de paix ou de
+joie. Les hommes seuls en exécutèrent une autre bien plus sauvage. Après
+s’être armés d’arcs, de flèches et de gros bâtons, ils formèrent encore
+un cercle; mais leurs mouvements furent bien plus vifs et plus violents
+que dans la première danse; ils frappaient autour d’eux avec leurs
+bâtons d’une manière effroyable. Puis ils se dispersèrent brusquement,
+tendirent les arcs, y mirent les flèches et simulèrent une décharge sur
+les ennemis en fuite. Ils poussèrent en même temps des cris perçants qui
+retentirent dans toute la forêt; saisie d’épouvante, je me levai en
+sursaut, car je me croyais réellement entourée d’ennemis et tombée en
+leur pouvoir, sans espoir de salut et de délivrance. Aussi je fus
+enchantée que cette affreuse danse de victoire fût bientôt finie.</p>
+
+<p>Enfin, comme j’allais me livrer au repos et que peu à peu le silence
+s’établissait autour de moi, une autre angoisse s’empara de mon esprit.
+Je tremblais en songeant à la quantité de bêtes féroces, aux terribles
+serpents qui pouvaient se trouver autour de nous, et en pensant à
+l’endroit ouvert et sans défense où je devais passer la nuit. Longtemps
+la crainte me tint éveillée, et souvent je crus entendre du bruit dans
+les feuilles, comme si une des bêtes redoutées se fût frayé un chemin
+pour arriver à moi. Mais enfin le corps épuisé de fatigue réclama ses
+droits; j’appuyai ma tête sur le bloc de bois, et je me consolai en
+pensant que le danger n’était pas si grand que veulent le faire croire
+tant de voyageurs; car autrement les sauvages ne vivraient pas dans des
+cabanes ouvertes sans prendre les moindres précautions.</p>
+
+<p>Le 12 octobre au matin je pris congé des sauvages et je leur fis cadeau
+de différents objets de parure en bronze;<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> ils en furent si ravis,
+qu’ils m’offrirent tout ce qu’ils possédaient. J’emportai comme souvenir
+de cette visite un arc et deux flèches; et après avoir, à mon retour,
+distribué des cadeaux semblables aux habitants de la maison en bois, je
+montai sur mon mulet et j’arrivai le même soir assez tard à Aldea do
+Pedro.</p>
+
+<p>Le 13 octobre au matin je fis mes adieux à l’ecclésiastique qui s’était
+montré si complaisant envers moi, et je me mis en route avec mon ancien
+domestique. Je retournai à Novo-Friburgo par le même chemin que j’avais
+suivi en venant, et je n’employai que trois jours au lieu de quatre. Je
+trouvai le comte de Berchtold tout à fait remis. Aussi, nous résolûmes,
+avant de rentrer à Rio-de-Janiero, de faire encore une excursion à une
+belle cascade éloignée d’environ 3 leguas de Novo-Friburgo. Mais ayant
+appris par hasard que le baptême de la princesse Isabelle devait avoir
+lieu le 19 octobre, et ne voulant pas manquer cette fête intéressante,
+nous préférâmes retourner immédiatement à Rio-de-Janeiro. Nous prîmes la
+même route que nous avions déjà suivie pour venir, jusqu’à environ une
+legua avant <i>Ponto de Pinheiro</i>. Là, nous nous détournâmes de notre
+chemin pour aller à <i>Porto de Praja</i>. Cette tournée était par terre de 8
+leguas plus longue, et elle se fait par mer d’autant plus vite, que de
+Porto de Praja on va à Rio-de-Janeiro en une demi-heure par le bateau à
+vapeur.</p>
+
+<p>Le pays de Pinheiro était en grande partie triste et ennuyeux, un
+véritable désert dont la monotonie n’était interrompue que rarement par
+des bois chétifs ou de basses collines. Nous ne jouîmes de nouveau du
+beau spectacle des hautes montagnes qu’en approchant de la capitale.</p>
+
+<p>Il me faut encore rappeler une erreur plaisante de M. Beske, de
+Novo-Friburgo, que nous eûmes d’abord de la peine à nous expliquer, mais
+qui nous fit beaucoup rire plus tard, quand nous l’eûmes comprise. M.
+Beske nous<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> avait recommandé un guide qu’il nous avait dépeint comme un
+véritable comptoir de renseignements; il devait pouvoir répondre d’une
+manière parfaite à toutes nos questions sur les arbres, les plantes, les
+contrées, etc. Nous nous estimions fort heureux d’avoir rencontré un tel
+phénix; aussi n’eûmes-nous rien de plus pressé que de mettre à chaque
+instant son savoir à l’épreuve; mais il ne sut nous renseigner sur rien.
+Lui demandions-nous le nom d’une rivière, elle était à ses yeux trop
+petite pour avoir un nom; les arbres étaient trop insignifiants, les
+plantes trop communes. Cette ignorance nous parut par trop forte; aussi,
+ayant voulu avoir le mot de l’énigme, nous apprîmes que M. Beske n’avait
+pas voulu parler de l’homme qui nous servait de guide, mais du frère de
+celui-ci, qui malheureusement était mort depuis six mois, circonstance
+que M. Beske devait avoir oubliée.</p>
+
+<p>Le 18 octobre au soir, nous arrivâmes heureusement à Rio-de-Janeiro.
+Nous nous informâmes aussitôt de la fête du baptême, et nous apprîmes
+qu’on ne célébrait, le lendemain 19, que la fête de l’empereur; nous
+nous étions pressés inutilement de revenir, nous aurions eu tout le
+loisir de contempler la belle chute d’eau des environs de Novo-Friburgo.</p>
+
+<p>J’avais fait pendant cette excursion:</p>
+
+<table>
+<tr><td>De Rio-de-Janeiro à Sampajo</td><td class="rt">8</td><td class="rt">leguas.</td></tr>
+<tr><td>De Sampajo à Novo-Friburgo</td><td class="rt">20</td><td class="rt">&#160; </td></tr>
+<tr><td>De Novo-Friburgo chez les Indiens</td><td class="rt">28</td><td class="rt">&#160; </td></tr>
+<tr><td class="r">En tout</td>
+<td class="rtbt">56</td>
+<td class="rtbt">leguas.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Pour revenir, nous ne fîmes qu’un détour de 2 leguas.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+<p>Départ de Rio-de-Janeiro&mdash;Santos et Santo-Paulo.&mdash;Circumnavigation du
+cap Horn.&mdash;Arrivée à Valparaiso.</p>
+
+<p>Quand j’arrêtai ma place sur le beau bateau anglais <i>John Renwick</i>,
+commandé par le capitaine Bell, au prix de 25 livres sterling, ce
+dernier me promit d’être prêt à s’embarquer au plus tard le 25 novembre,
+et de n’entrer dans aucun port intermédiaire, mais de faire directement
+voile pour Valparaiso. Je crus à la première assertion, parce qu’il
+m’avait assuré que chaque jour de retard lui coûtait sept guinées.
+J’ajoutai foi à la seconde promesse, parce que j’aime à croire tous les
+hommes, même les capitaines de vaisseau.</p>
+
+<p>Je fus trompée sur les deux points; car ce ne fut que le 8 décembre que
+je fus prévenue de me rendre le soir à bord, et le capitaine m’apprit
+qu’il s’arrêterait à Santos pour se munir de vivres; car, disait-il, les
+provisions y étaient bien moins chères qu’à Rio-de-Janeiro. Il devait
+aussi, par la même occasion, débarquer une cargaison de charbon de terre
+et prendre du sucre en échange; mais il me cacha cette dernière
+circonstance jusqu’à son arrivée à Santos même. Il m’assura toutefois
+que tout cela ne lui prendrait pas plus de trois à quatre jours.</p>
+
+<p>Je pris congé de mes amis, et je me rendis le soir à bord, où
+m’accompagnèrent le comte Berchthold et MM. Geiger et Rister.</p>
+
+<p>Le 9 décembre de grand matin on leva l’ancre; mais le vent fut si peu
+favorable, qu’il nous fallut louvoyer toute la journée pour entrer en
+pleine mer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p>
+
+<p>Le 10 seulement nous perdîmes la terre de vue.</p>
+
+<p>Indépendamment de moi, il y avait encore sur le vaisseau huit passagers:
+cinq Français, un Belge et deux Milanais. Je pouvais considérer ces deux
+derniers presque comme mes compatriotes; aussi nous nous liâmes bientôt.</p>
+
+<p>Les deux Italiens doublaient le cap Horn pour la seconde fois de cette
+année. Leur premier trajet n’avait pas été heureux; ils étaient arrivés
+au cap pendant la saison d’hiver, qui dure, dans ces froides régions du
+Sud, depuis le mois d’avril jusque vers le mois de novembre<a id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Ils
+n’avaient pas pu doubler le cap; toujours repoussés par de violents
+coups de vent et par des tempêtes, pendant quinze jours d’une longueur
+mortelle, ils avaient lutté en vain sans avancer d’un pas. L’équipage
+perdit alors courage et prétendit qu’il valait mieux retourner et
+attendre des vents plus favorables; mais le capitaine ne partagea pas
+cette opinion, et sut enflammer le courage de ses gens à tel point,
+qu’ils tentèrent une nouvelle lutte contre les éléments: ce fut la
+dernière. La même nuit, une lame épouvantable passa par-dessus le
+vaisseau, détruisit tout ce qui se trouvait sur le pont, et entraîna le
+capitaine et six matelots au fond de la mer. L’eau pénétra par flots
+dans les cajutes et chassa tout le monde hors des lits. Il fallut couper
+le grand mât; le parapet du vaisseau, les chaloupes, la barre du
+gouvernail, tout fut entraîné par l’eau. Les pilotes virèrent de bord;
+et, après un long et pénible voyage, ils parvinrent à rentrer dans le
+port de Rio-de-Janeiro avec leur vaisseau à moitié désemparé.</p>
+
+<p>Ce récit n’était pas pour nous de bon augure; mais la belle saison et la
+bonté de notre vaisseau nous ôtèrent toute crainte. En effet, notre
+navire était excellent sous tous les<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> rapports; il avait de grandes et
+belles cabines, un capitaine extrêmement complaisant, et la nourriture
+aurait pu satisfaire l’homme du goût le plus délicat. Tous les jours on
+nous servait des poulets rôtis ou à la daube, des canards ou des oies,
+de la viande fraîche de mouton ou de porc, des mets aux œufs, des
+plumpuddings et des pâtés; outre cela, des hors-d’œuvre, du jambon, du
+riz, des pommes de terre, des légumes, et pour dessert des fruits secs,
+des noix, des amandes, du fromage, etc. On ne manqua pas non plus un
+seul jour de pain frais ni de bon vin. Nous reconnûmes tous que nous
+n’avions encore été traités aussi bien sur aucun voilier; aussi
+pouvions-nous, sous ce rapport, affronter gaiement le voyage.</p>
+
+<p>Dès le 12 décembre, nous vîmes les montagnes de Santos, et à neuf heures
+du soir nous arrivâmes à une baie que le capitaine prit pour celle de
+Santos. On alluma des torches à différentes reprises, et on les tint
+très-haut au-dessus du bord pour appeler un pilote côtier, mais il n’en
+parut aucun; nous nous vîmes forcés de jeter l’ancre à tout hasard à
+l’entrée de la baie.</p>
+
+<p>Le 13 décembre, au matin, un pilote arriva à bord et nous surprit en
+nous déclarant que nous étions à l’ancre dans une fausse baie. Nous en
+sortîmes avec beaucoup de peine, pour entrer vers midi seulement dans la
+baie de Santos. Nous y aperçûmes tout d’abord un joli petit château que
+nous prîmes pour un des édifices avancés de la ville, et nous fûmes
+enchantés d’avoir atteint si tôt notre première destination. Mais en
+approchant, nous ne vîmes point de ville, et nous apprîmes que le
+château était un petit fort et que Santos était situé sur une seconde
+baie communiquant avec celle-ci par un étroit bras de mer.
+Malheureusement le vent était tombé; il nous fallut rester toute la
+journée à l’ancre, et le 14 décembre seulement, vers le milieu du jour,
+une légère brise nous permit de pénétrer dans le port de la ville.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span></p>
+
+<p>Santos est dans une position ravissante, à l’entrée d’une grande vallée.
+De jolies collines ornées de chapelles et de maisons isolées s’élèvent
+des deux côtés, et d’assez grandes montagnes formant un vaste hémicycle
+autour de la vallée se rattachent à ces collines; au premier plan se
+trouve une île charmante.</p>
+
+<p>A peine fûmes-nous arrivés à Santos que le capitaine nous annonça que
+nous y resterions au moins cinq jours. Les deux Milanais, un des
+Français et moi, nous résolûmes de profiter de ce délai pour faire une
+excursion à Santo Polo et pour voir cette ville continentale<a id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, la
+plus grande du Brésil, éloignée de 10 leguas de Santos. Nous louâmes le
+même soir des mulets à raison de 5 milreis chacun, et nous nous mîmes en
+route.</p>
+
+<p>Le 15 décembre, de grand matin, nous nous armâmes de doubles pistolets
+chargés à balles, car on nous avait fait grand’peur des nègres
+marrons<a id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, dont une centaine environ, à ce qu’on nous disait,
+demeuraient dans les montagnes, et, ajoutait-on, leur audace était si
+grande, qu’ils étendaient leurs courses jusque dans le voisinage de
+Santos.</p>
+
+<p>Les deux premières leguas conduisaient, à travers la vallée, vers la
+haute montagne que nous avions à franchir. La route était très-bonne et
+plus fréquentée que toutes celles que j’avais parcourues jusqu’alors
+dans le Brésil. On a jeté sur les rivières de <i>Vicente</i> et de <i>Cubatao</i>
+de jolis ponts de bois dont un est même couvert; aussi est-on forcé de
+payer un péage assez élevé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p>
+
+<p>Dans une des auberges ou <i>vendas</i> placées au pied des montagnes, nous
+mangeâmes une bonne omelette; nous fîmes provision de cannes à sucre,
+dont le suc offre un excellent rafraîchissement dans la grande chaleur,
+et ensuite nous nous mîmes à gravir la Serra, haute de 1000 mètres
+environ. Le chemin était épouvantable, escarpé, rempli de fondrières, de
+crevasses et de bourbiers dans lesquels nos pauvres bêtes enfonçaient
+souvent jusqu’au-dessus des genoux. Il nous fallut longer des gorges et
+des précipices au fond desquels on entendait retentir le fracas des
+torrents, mais sans les apercevoir jamais, car ils étaient couverts
+d’épais buissons. Notre chemin nous conduisit aussi à travers des forêts
+primitives; mais elles étaient loin d’être aussi épaisses et aussi
+belles que celles que j’avais traversées dans mon voyage chez les
+pouris. Les palmiers y manquaient presque entièrement, et ceux que nous
+rencontrâmes, en petit nombre, rappelèrent à notre souvenir, par leur
+tige frêle et par leur maigre couronne, des régions plus froides.</p>
+
+<p>Nous eûmes de la Serra une vue extraordinaire: toute la vallée avec ses
+bois et ses campagnes s’étalait devant nous jusqu’aux baies; les petites
+huttes disséminées çà et là disparaissaient à nos yeux; nous découvrions
+seulement, tout à fait dans le lointain, une partie de la ville et les
+mâts de quelques vaisseaux.</p>
+
+<p>Bientôt une courbure du chemin nous déroba ce tableau charmant. Nous
+quittâmes la Serra, et nous entrâmes dans un pays de collines boisées,
+coupé çà et là de vastes champs de verdure couverts de basses
+broussailles et de nombreuses taupinières hautes de deux pieds.</p>
+
+<p>Entre Santos et Santo Paulo, à mi-route, se trouve <i>Rio-Grande</i>, dont
+les maisons sont tellement éloignées l’une de l’autre, comme c’est la
+mode au Brésil, qu’elles ne semblent pas faire partie du même endroit.
+C’est à Rio-Grande que demeure le propriétaire des mulets dont on<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> se
+sert pour ce voyage, et c’est là qu’on le paye. Si l’on tient à
+continuer le voyage immédiatement, on échange les mulets fatigués contre
+d’autres tout frais. Mais si l’on préfère s’arrêter pour dîner ou pour
+passer la nuit, on trouve une bonne nourriture et des chambres fort
+propres pour lesquelles il n’y a rien à payer, car tout cela est compris
+dans les cinq milreis.</p>
+
+<p>Nous nous fîmes servir promptement quelque chose à manger, et nous nous
+empressâmes de partir pour faire la seconde partie du chemin avant le
+coucher du soleil. Plus on approche de la ville, plus on voit la plaine
+s’élargir. La beauté du paysage diminue beaucoup, et je vis là pour la
+première fois depuis mon départ d’Europe des champs et des collines de
+sable. La ville elle-même, située sur une colline, se présente assez
+bien; elle compte environ 22 000 habitants; c’est une place importante
+pour le commerce intérieur du pays. Cependant elle n’a pas un hôtel ni
+même une simple auberge où les étrangers puissent trouver à se loger.</p>
+
+<p>Quand nous demandâmes une auberge, on nous désigna, après beaucoup de
+questions, un Allemand et un Français, en nous faisant observer que tous
+les deux recevaient des étrangers par complaisance. Nous commençâmes par
+l’Allemand; mais celui-ci nous renvoya tout simplement en nous disant
+qu’il n’avait plus de place. De chez l’Allemand nous nous rendîmes chez
+le Français, qui nous adressa à un Portugais, et, quand nous arrivâmes
+chez le Portugais, il nous fit la même réponse que l’Allemand.</p>
+
+<p>Nous nous trouvâmes alors dans le plus grand embarras; notre pénible
+voyage avait tellement fatigué le Français, qu’il ne pouvait presque
+plus se tenir en selle.</p>
+
+<p>Dans cette situation critique, je me souvins de la lettre de
+recommandation que M. Geiger, de Rio-de-Janeiro, m’avait donnée pour un
+Allemand établi à Santo Paulo,<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> M. Loskiel. J’avais eu d’abord
+l’intention de ne remettre la lettre que le lendemain; mais, comme
+nécessité ne connaît pas de loi, j’allai le trouver dans la soirée même.</p>
+
+<p>Il eut la bonté de s’intéresser vivement à nous. Il me garda chez lui
+ainsi qu’un de mes compagnons d’infortune; quant aux deux autres, il les
+logea chez son voisin et il nous invita tous à dîner. Nous apprîmes
+alors que personne à Santo Paulo, pas même un aubergiste, ne recevrait
+un étranger sans une lettre de recommandation. Il est heureux pour les
+voyageurs que cette singulière coutume ne règne pas partout.</p>
+
+<p><i>16 décembre.</i> Après nous être reposés parfaitement de nos fatigues de
+la veille, nous résolûmes d’examiner les curiosités de la ville. Quand
+nous consultâmes à cet égard notre aimable hôte, il haussa les épaules
+et nous dit qu’il n’en connaissait aucune, à moins que nous ne
+voulussions considérer comme telle le jardin botanique.</p>
+
+<p>Nous sortîmes donc après le déjeuner pour voir d’abord la ville, et nous
+y trouvâmes plus de jolies maisons bâties que n’en possède,
+comparativement à sa grandeur, Rio-de-Janeiro. Mais les constructions y
+manquaient également de goût et de style. Les rues sont assez larges,
+mais excessivement désertes, et le silence général qui règne dans toute
+la ville n’est interrompu que par le bruit incessant des charrettes de
+paysans. Ces charrettes reposent sur deux roues, ou pour mieux dire sur
+deux poulies de bois qui souvent ne sont pas même retenues par un cercle
+de fer. Les essieux, également en bois, ne sont jamais graissés, ce qui
+produit une musique infernale.</p>
+
+<p>Le climat de Santo Paulo est très-chaud, et une mode assez étrange s’est
+établie dans le pays. Tous les hommes, à l’exception des esclaves,
+portent de grands manteaux de drap qu’ils rejettent par-dessus l’épaule;
+je vis même beaucoup de femmes enveloppées de larges collets de drap.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p>
+
+<p>Santo Paulo possède une université; mais les étudiants qui viennent de
+la campagne ou des villages ont le désagrément de ne trouver personne
+qui veuille les recevoir. Ils sont forcés de louer des logements, de les
+meubler et d’avoir un ménage à eux.</p>
+
+<p>Nous visitâmes encore quelques églises qui n’ont rien de curieux, ni à
+l’intérieur ni au dehors. Nous terminâmes par le jardin botanique, qui,
+à l’exception d’une plantation de thé, n’offrait également rien
+d’intéressant.</p>
+
+<p>Tout cela ne nous demanda que peu d’heures, et nous aurions pu
+facilement reprendre le lendemain le chemin de Santos. Mais le Français,
+que sa trop grande fatigue avait empêché de nous accompagner dans notre
+promenade, nous pria de retarder notre départ d’une demi-journée, et de
+vouloir bien passer la nuit à <i>Rio-Grande</i>. Nous nous rendîmes
+volontiers à son désir, et nous nous mîmes en route dans l’après-midi du
+17 décembre, après avoir remercié cordialement M. Loskiel de l’aimable
+hospitalité qu’il avait bien voulu nous accorder.</p>
+
+<p>A Rio-Grande, nous trouvâmes un excellent souper, des chambres
+très-commodes, et le lendemain matin un bon déjeuner.</p>
+
+<p>Le 18 décembre, nous arrivâmes heureusement à midi à Santos, et le
+Français nous avoua alors que le voyage (de 10 leguas) de Santo Paulo
+l’avait tellement épuisé, qu’il craignait d’en faire une maladie.
+Cependant il reprit ses forces au bout de quelques jours; mais il nous
+assura qu’il ne ferait pas de sitôt une excursion dans notre société.</p>
+
+<p>Notre première question au capitaine fut: «Quand mettra-t-on à la
+voile?» Il nous répondit très-poliment qu’il partirait aussitôt qu’il
+aurait déchargé deux cents tonnes de charbon de terre, et embarqué une
+cargaison de six mille sacs de sucre. C’est ainsi que nous restâmes à
+Santos trois semaines qui me parurent une éternité.</p>
+
+<p>La seule distraction des hommes, pendant ce temps, fut<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> la chasse; pour
+moi, je n’en eus pas d’autre que de me promener et de prendre des
+insectes.</p>
+
+<p>Nous fêtâmes encore à Santos le jour de l’an de 1847. Enfin le 2 janvier
+nous fûmes assez heureux pour dire adieu à la ville. Mais nous n’allâmes
+pas loin, car dès la première baie le vent nous abandonna et ne se leva
+plus qu’après minuit. C’était justement un dimanche, et, comme ce
+jour-là un véritable Anglais ne met pas à la voile, nous restâmes toute
+la journée du 3 janvier à l’ancre, et nous suivîmes avec des regards
+douloureux deux vaisseaux, dont les capitaines, malgré la sainteté du
+jour, profitèrent d’une légère brise et passèrent gaiement devant nous.</p>
+
+<p>Le même soir, il entra dans la baie un vaisseau que notre capitaine
+déclara être un négrier. Ce vaisseau se tint aussi éloigné que possible
+du fort et jeta l’ancre à l’extrémité de la baie. Comme il faisait un
+très-beau clair de lune, nous nous promenâmes encore fort tard sur le
+pont, et nous vîmes, en effet, de petits canots chargés de nègres
+approcher de la côte. Un officier du fort alla, il est vrai, visiter le
+vaisseau suspect; mais les explications du capitaine lui parurent sans
+doute satisfaisantes, car il quitta bientôt après le négrier, et le
+débarquement des esclaves continua très-tranquillement toute la nuit
+sans que rien vînt y mettre obstacle.</p>
+
+<p>Quand nous passâmes, le 4 janvier au matin, près de ce vaisseau, nous
+vîmes encore beaucoup de ces malheureux sur le pont. Notre capitaine
+demanda au négrier combien d’esclaves il avait eus à bord, et nous
+apprîmes avec surprise que le nombre s’était élevé à six cent
+soixante-dix.</p>
+
+<p>On a déjà assez parlé et assez écrit sur cette traite affreuse. Tout le
+monde l’abhorre comme une tache honteuse pour le genre humain; cependant
+elle continue toujours d’exister.</p>
+
+<p>Cette journée se présenta en général à nous sous de fort<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> tristes
+auspices; car à peine avions-nous perdu de vue le négrier, que nous
+faillîmes avoir à notre bord un suicide.</p>
+
+<p>Le <i>steward</i> (maître d’hôtel) du vaisseau, jeune mulâtre, avait la
+mauvaise habitude de faire un trop grand usage de boissons fortes. Le
+capitaine l’avait menacé plusieurs fois, mais sans résultat, des
+châtiments les plus sévères. Ce matin, il était tellement ivre, que les
+matelots furent forcés de le porter dans un coin de l’avant du vaisseau,
+pour qu’il se dégrisât au grand air. Mais tout à coup le malheureux se
+leva, grimpa sur le beaupré et se précipita dans la mer. Heureusement il
+y avait presque calme plat; la mer était tout à fait paisible et on
+pouvait espérer le sauver. Il reparut bientôt contre les haubans du
+vaisseau, et aussitôt on lui jeta des cordages de tous côtés. L’amour de
+la vie se réveilla en lui et lui fit saisir involontairement les cordes;
+mais il n’eut pas assez de force pour s’y cramponner; il se laissa
+retomber. Ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts que les braves matelots
+parvinrent à le soustraire à la mort. A peine revenu à lui-même, il
+voulut de nouveau se jeter à la mer, en criant qu’il était las de vivre.
+Comme il se démenait en véritable forcené et qu’on ne pouvait pas venir
+à bout de lui, le capitaine lui fit lier les mains et les pieds et le
+fit enchaîner au mât. Le lendemain il fut destitué de sa charge et
+adjoint comme aide au nouveau maître d’hôtel nommé à sa place.</p>
+
+<p><i>5 janvier.</i> Calme presque constant. Notre cuisinier prit un poisson
+long d’un mètre et remarquable par ses couleurs changeantes. En sortant
+de l’eau il est jaune comme de l’or, couleur qui lui vaut son nom de
+<i>dorade</i>. Mais au bout d’une ou deux minutes, le jaune éclatant se
+change en un bleu azur, et, après qu’il est mort, son ventre reprend une
+nuance jaune clair et son dos une teinte brun vert. On le range parmi
+les poissons de la meilleure espèce, mais je trouvai sa chair un peu
+sèche.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span></p>
+
+<p>Le 9 janvier, nous nous trouvâmes au milieu du fleuve de <i>Rio-Grande</i>.
+Le soir, nous nous attendions à une violente tempête. Le capitaine
+courait à chaque instant au baromètre et faisait prendre toutes les
+mesures de précaution. Bientôt des nuages noirs s’amoncelèrent au-dessus
+de nous, et le vent augmenta tellement, que le capitaine fit fermer avec
+soin toutes les écoutilles et ordonna à l’équipage de se tenir prêt à
+carguer les voiles au premier commandement. A huit heures la tempête
+éclata. Des éclairs sillonnaient sans cesse l’horizon dans tous les sens
+et éclairaient la manœuvre des matelots. Les roulements du tonnerre
+étouffaient la voix du capitaine, et les flots écumants se précipitaient
+avec une extrême violence par-dessus le pont, comme s’ils voulaient tout
+emporter et tout engloutir. Si l’on n’avait pas tendu le long du pont
+supérieur des cordages auxquels les matelots pouvaient se tenir, ils
+auraient été indubitablement entraînés par ces masses d’eau.</p>
+
+<p>C’est vraiment une chose unique qu’une pareille tempête. On se trouve
+seul sur l’immensité de l’Océan, loin de tout secours humain, et on sent
+plus que jamais qu’on est tout entier dans la main de Dieu. Si, dans un
+moment aussi redoutable et aussi sublime, on ne croit pas à Dieu, c’est
+qu’on a l’esprit frappé à jamais d’aveuglement. Une sérénité calme
+remplissait mon âme à la vue de ces grands phénomènes de la nature; je
+me faisais souvent attacher près du gouvernail, je laissais passer les
+terribles vagues par-dessus moi pour bien me repaître de ce spectacle,
+et je n’éprouvais aucune crainte, mais j’étais pleine de confiance et de
+résignation.</p>
+
+<p>Au bout de quatre heures, la tempête avait cessé de sévir et elle fit
+place à un calme complet.</p>
+
+<p>Le 10 janvier nous aperçûmes quelques grandes tortues de mer et une
+baleine. Cette dernière était encore jeune et avait environ 12 mètres de
+long.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p>
+
+<p><i>11 janvier.</i> Nous étions au milieu du <i>Rio-Plato</i><a id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, et nous
+trouvâmes la température déjà assez rafraîchie.</p>
+
+<p>Jusqu’ici nous n’avions pas encore rencontré de varech ni de mollusques.
+Cette nuit seulement, nous vîmes pour la première fois, au fond de la
+mer, des mollusques qui brillaient comme des étoiles.</p>
+
+<p>Dans ces régions, la constellation de la Croix du Sud jette un éclat de
+plus en plus brillant, mais pas aussi merveilleux que l’ont dit bien des
+voyageurs dans leurs descriptions. Les étoiles, au nombre de quatre, et
+qui ont à peu près cette forme _{*}<sup>*</sup> _{*}<sup>*</sup>, sont, il est vrai, grandes
+et brillantes; mais elles ne nous inspirèrent pas plus d’enthousiasme
+que les autres constellations. En général, beaucoup de voyageurs mettent
+une grande exagération dans leurs récits; ils dépeignent des choses
+qu’ils n’ont pas vues eux-mêmes et qu’ils ne connaissent que par
+ouï-dire, ou bien, s’ils les ont vues, ils les décrivent avec trop
+d’imagination.</p>
+
+<p><i>16 janvier.</i> Sous le 37<sup>e</sup> degré de latitude, nous arrivâmes à un
+courant rapide qui allait du sud au nord, et qu’une ligne jaune
+traversait par le milieu. Le capitaine pensa que cette ligne jaune
+provenait d’une bande de petits poissons. Je me fis monter de l’eau dans
+une tonne, et j’y trouvai en effet une grande quantité de petites bêtes
+vivantes, mais qui, à mon avis, appartenaient à l’espèce des mollusques,
+et non pas à celle des poissons. Tous ces êtres avaient environ 7 ou 8
+centimètres de long et étaient transparents comme les bulles d’eau les
+plus fines; sur le devant, ils avaient des points blancs et jaune clair,
+et en dessous quelques tentacules.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 20 au 21 janvier, nous fûmes assaillis par une
+très-forte tempête; notre grand mât en fut tellement endommagé, que le
+capitaine prit la résolution d’en<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>trer le plus tôt possible dans un port
+afin de le remplacer. Pour le moment, il se contenta de le maintenir
+avec des cordages, des chaînes et des crampons de fer.</p>
+
+<p>Sous le 43<sup>e</sup> degré de latitude, nous rencontrâmes les premiers
+varechs. La chaleur commençait à diminuer sensiblement; nous avions
+souvent à peine de 12 à 14 degrés.</p>
+
+<p><i>23 janvier.</i> La Patagonie est si près de nous, que nous distinguons
+facilement les contours du pays.</p>
+
+<p><i>26 janvier.</i> Nous longeons constamment la côte. Sous le 50<sup>e</sup> degré de
+latitude, nous voyons les montagnes de craie de la Patagonie. Nous
+passons près des îles Falkland, qui s’étendent du 51<sup>e</sup> au 52<sup>e</sup>
+degré, mais sans les apercevoir, car nous nous tenions le plus près
+possible du continent, pour ne pas dépasser le détroit de Magellan.</p>
+
+<p>Le capitaine étudiait depuis plusieurs jours un livre anglais qui, selon
+lui, prouvait clairement que la traversée par le détroit de Magellan
+était moins dangereuse et beaucoup plus courte que la circumnavigation
+du cap Horn. Je lui demandai comment il se faisait que les autres
+navigateurs n’eussent aucune connaissance de ce livre important, et
+pourquoi tous les vaisseaux allant à l’ouest de l’Amérique tournaient le
+cap Horn. Il ne sut rien me répondre, si ce n’est que ce livre était
+trop cher, et que c’était pour cela que personne ne l’achetait<a id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>J’accueillis avec plaisir cette pensée hardie du capitaine. Je voyais
+déjà des Patagons de six pieds de haut naviguer vers nous dans leurs
+barques, j’échangeais déjà des rubans et des mouchoirs de couleur pour
+des coquillages, des plantes, des parures et des armes. Ce qui mettait
+le<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> comble à ma joie, on devait aborder à <i>Famine</i> (port de Patagonie)
+pour réparer la partie supérieure de notre grand mât. Combien je rendais
+secrètement grâce à la tempête d’avoir mis notre vaisseau en ce triste
+état!</p>
+
+<p>Mais je ne fus que trop tôt arrachée à ces beaux rêves et à ces belles
+espérances. Le 27 janvier, on prit la longitude et la latitude, et on
+trouva que le détroit de Magellan était déjà à vingt-sept minutes ou
+vingt-sept milles marins derrière nous. Cependant, comme il faisait un
+calme plat, le capitaine promit, s’il se levait un vent favorable,
+d’essayer de rentrer dans le détroit.</p>
+
+<p>Je ne crus plus à la réalisation de ce projet, et j’eus raison. Une
+brise à peine sensible s’éleva vers midi, et le capitaine, rayonnant de
+joie, la déclara très-favorable pour tourner le cap Horn. S’il avait
+sérieusement voulu traverser le détroit de Magellan, il n’aurait eu qu’à
+croiser quelques heures, car bientôt après le vent changea et souffla
+justement du côté du canal.</p>
+
+<p><i>29 janvier.</i> Nous restâmes toujours si près de la Terre de feu, qu’à
+l’œil nu nous distinguions chaque buisson. Au bout d’une heure nous
+aurions pu aborder, et cela n’aurait en rien retardé notre voyage,
+puisqu’à chaque instant le vent tombait et nous forçait de nous arrêter;
+mais le capitaine ne le permit pas, car d’un moment à l’autre le vent
+pouvait se lever.</p>
+
+<p>Les bords paraissaient assez escarpés, mais peu élevés: sur le devant,
+de maigres prés alternaient avec des plaines de sable; dans le fond, on
+voyait des chaînes de collines boisées, et au delà, des montagnes
+couvertes de neige. En somme, le pays me parut beaucoup plus habitable
+que l’Islande, que j’avais visitée dix-huit mois auparavant. La chaleur
+doit aussi y être plus forte, puisque le thermomètre marquait de dix à
+douze degrés en pleine mer.</p>
+
+<p>Je vis trois espèces de varech ou goëmon, mais je ne pus m’en procurer
+qu’un seul échantillon. Il ressemblait<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> assez à celui que j’avais vu
+sous le 44<sup>e</sup> degré de latitude. La seconde espèce en différait aussi
+fort peu; la troisième seule avait des feuilles en pointe qui, réunies
+toujours plusieurs ensemble, formaient des éventails de quelques pieds
+de hauteur et de largeur.</p>
+
+<p>Le 30 janvier, nous approchâmes tout contre les îles Staatenland. Elles
+sont situées entre le 56<sup>e</sup> et le 57<sup>e</sup> degrés de latitude, se
+composent de hautes montagnes toutes nues, et sont séparées de la Terre
+de feu par un détroit large de sept milles et à peu près aussi long,
+nommé <i>le Maire</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine nous raconta, à la manière des marins, qu’un jour, en
+passant par ce détroit, son vaisseau, entraîné par un fort courant,
+s’était mis à danser et avait bien tourné mille fois, je dis <i>mille</i>
+fois, sur lui-même. Les récits du capitaine avaient, il est vrai, perdu
+beaucoup de leur créance à mes yeux; cependant je ne détournai pas les
+yeux d’un brick de Hambourg qui passait par hasard à côté de nous: je
+voulais absolument le voir danser; mais ni lui ni notre vaisseau ne me
+fit ce plaisir. Aucun des deux bâtiments ne daigna tourner une seule
+fois, et la seule chose curieuse, ce fut de voir le détroit agité et
+écumant tandis qu’à ses deux extrémités, la mer s’étendait devant nous
+dans une paisible majesté. En une heure nous eûmes franchi le détroit,
+et je pris la liberté de demander au capitaine pourquoi notre vaisseau
+n’avait pas dansé. Il me répondit que cela tenait à ce que le vent et le
+courant nous avaient favorisés. Peut-être, s’il en avait été autrement,
+aurait-il tourné quelques fois sur lui-même, mais certainement il
+n’aurait pas fait mille tours.</p>
+
+<p>Du reste, c’était là le nombre favori de notre bon capitaine. C’est
+ainsi qu’un monsieur de notre société lui demandant quels étaient les
+premiers hôtels de Londres, il répondit aussitôt qu’il était impossible
+d’en savoir les noms, puisqu’il y avait plus de mille hôtels de premier
+ordre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span></p>
+
+<p>De l’avis des navigateurs, c’est au détroit le Maire que commence le
+trajet dangereux autour du cap Horn, et il ne finit que sur la côte
+occidentale d’Amérique, à la hauteur du détroit de Magellan. Nous fûmes
+accueillis immédiatement à l’entrée par deux coups de vent excessivement
+violents, dont chacun dura environ une demi-heure, et qui venaient des
+gorges de glace de la Terre de feu; ils nous déchirèrent deux voiles et
+brisèrent la grande vergue de misaine, et cependant les matelots étaient
+lestes et nombreux. On ne compte que soixante milles depuis la sortie du
+détroit le Maire jusqu’à l’extrémité du cap, et nous mîmes trois jours à
+faire ce trajet.</p>
+
+<p>Ce n’est que le 3 février que nous fûmes assez heureux pour atteindre la
+pointe méridionale de l’Amérique, si redoutée par tous les marins. Des
+montagnes nues et pointues, dont une ressemble à un cratère éteint,
+terminent cette chaîne imposante, et un superbe groupe de roches noires
+et colossales (peut-être en basalte), aux formes et aux figures les plus
+diverses, s’élève devant ces montagnes et n’en est séparé que par un
+bras de mer très-étroit. La pointe culminante du cap Horn a 180 mètres
+de haut. C’est à cet endroit que, suivant la géographie, l’océan
+Atlantique change de nom et prend celui d’<i>océan Pacifique</i>. Mais les
+marins ne lui donnent ce nom qu’à la hauteur du détroit de Magellan,
+parce que jusqu’à cet endroit la mer est toujours houleuse. Nous en
+fîmes nous aussi l’expérience. De violentes tempêtes nous poussèrent
+jusqu’au 60<sup>e</sup> degré de latitude et brisèrent le mât de perroquet,
+qu’il avait fallu hisser malgré la mer agitée; le roulis du vaisseau fut
+si fort, que souvent il nous fut impossible de dîner à table; nous
+étions forcés de nous accroupir par terre et de maintenir notre assiette
+avec la main. Par une de ces belles journées, le garçon tomba sur moi
+avec sa cafetière et m’arrosa du contenu, qui était bouillant; par
+bonheur il n’y en eut qu’une faible par<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span>tie répandue sur mes mains, et
+le mal ne fut pas bien grand.</p>
+
+<p>Enfin, après avoir lutté pendant quinze jours contre les flots et les
+tempêtes, contre la pluie et le froid<a id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, nous arrivâmes à la hauteur
+du détroit de Magellan, sur la côte occidentale, laissant ainsi derrière
+nous la partie la plus dangereuse du voyage.</p>
+
+<p>Pendant ces quinze jours nous ne vîmes que très-rarement des baleines et
+des <i>albatros</i><a id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>; quant aux montagnes de glace flottante, nous n’en
+aperçûmes pas du tout.</p>
+
+<p>Sur la foi de son nom, nous comptions naviguer paisiblement sur l’océan
+Pacifique. En effet, tout alla bien pendant trois jours; mais, dans la
+nuit du 19 au 20 février, nous fûmes assaillis par une tempête tout à
+fait digne de la mer Atlantique. Elle dura près de vingt-quatre heures
+et nous enleva quatre voiles. Le plus grand mal provint de vagues
+terribles, qui passèrent avec tant de violence par-dessus le vaisseau,
+qu’elles arrachèrent une planche du pont supérieur, et que l’eau pénétra
+dans la cargaison de sucre. Le pont fut en quelque sorte changé en lac;
+il fallut ouvrir les grandes écoutilles sur les côtés, pour faire
+écouler l’eau plus vite; le vaisseau lui-même faisait par heure près de
+deux pouces d’eau. On ne put pas allumer de feu; aussi nous
+trouvâmes-nous réduits au pain, au fromage et au jambon cru, aliments
+que nous portions à notre bouche avec beaucoup de peine, en nous tenant
+accroupis sur le plancher.</p>
+
+<p>Le dernier petit baril d’huile à brûler devint aussi la proie de cette
+tempête. Il fut arraché par le vent et mis en pièces. Le capitaine
+craignant de manquer d’huile pour<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> éclairer la boussole jusqu’à
+Valparaiso, toutes les lampes du vaisseau furent remplacées par des
+bougies, et le petit reste d’huile fut réservé exclusivement pour la
+boussole. Malgré tous ces désagréments, nous ne perdîmes pas courage, et
+même, pendant la tempête, nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant
+les postures comiques de ceux qui essayaient de se lever. Le reste de la
+traversée jusqu’à Valparaiso se passa tranquillement, mais d’une manière
+peu agréable. Notre capitaine tenait à faire une entrée brillante à
+Valparaiso, pour persuader aux bonnes gens de l’endroit que les flots et
+la tempête étaient impuissants contre son beau navire. Aussi le fit-il
+peindre à l’huile de haut en bas, sans en excepter les portes étroites
+des cabines. Le charpentier ne bouleversa pas seulement tout au-dessus
+de nos têtes, mais pour notre malheur il força même nos cabines et
+remplit tous nos effets de copeaux et de poussière. Il n’y eut plus pour
+les pauvres passagers sur tout le vaisseau une seule petite place sèche
+et tranquille. Quelque poli qu’eût été le capitaine Bell pendant toute
+la traversée, ses procédés des cinq ou six derniers jours ne laissèrent
+pas de nous indisposer beaucoup. Mais il n’y avait rien à dire ni à
+faire; car un capitaine est maître absolu sur son vaisseau; il ne
+reconnaît aucune constitution et n’admet aucun tempérament à son pouvoir
+despotique.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans le port de Valparaiso le 2 mars 1847, à six heures du
+matin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Aspect de Valparaiso.&mdash;Édifices publics.&mdash;Quelques mots sur les
+coutumes et les usages du peuple.&mdash;La gargote de Polanka.&mdash;Le petit
+ange (<i>angelito</i>).&mdash;Le chemin de fer.&mdash;Mines d’or et d’argent.</p></div>
+
+<p>L’aspect de Valparaiso est triste et uniforme. La ville s’étend en deux
+longues rues au pied de collines inhospitalières qui ressemblent à
+d’énormes monceaux de sable, mais qui ne sont réellement que des masses
+de rochers couvertes de minces couches de terre et de sable. Plusieurs
+de ces collines sont surmontées de maisons; sur une éminence est le
+cimetière, qui, joint aux clochers en bois construits dans le goût
+espagnol, pare au moins un peu cette vue aussi triste que monotone. Je
+ne fus pas moins désagréablement surprise de l’aspect désert du port que
+du misérable quai de débarquement: une haute jetée en bois, longue
+d’environ 30 mètres se prolonge jusque dans la mer. On y monte par des
+escaliers roides et étroits appuyés contre le mur. C’était toujours un
+triste spectacle que de voir une dame gravir ou descendre ces escaliers.
+Pour les personnes tant soit peu infirmes ou maladroites, il faut les
+descendre à l’aide d’une corde.</p>
+
+<p>Les deux principales rues sont assez larges et animées de cavalcades
+continuelles. Les habitants du Chili naissent tous cavaliers, et ils ont
+de si beaux chevaux, que l’on s’arrête souvent pour les regarder et
+qu’on ne peut assez admirer leur noble et fière allure et les belles
+proportions de leur corps.</p>
+
+<p>Les étriers ont une forme singulière: ils consistent en<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> grands et
+lourds morceaux de bois, avec une échancrure dans laquelle le cavalier
+met la pointe du pied. Les molettes des éperons sont aussi d’une
+dimension surprenante et ont près de 10 centimètres de diamètre.</p>
+
+<p>Les maisons sont bâties dans le style de l’Europe, avec des toits
+italiens tout plats. Les anciennes constructions n’ont qu’un
+rez-de-chaussée et sont petites et vilaines; mais la plupart des maisons
+modernes ont un premier étage et sont jolies et spacieuses. L’intérieur
+est ordinairement disposé avec beaucoup de goût. En montant au premier
+par de larges escaliers, on arrive à un vestibule haut et aéré, sur
+lequel donnent de grandes portes vitrées qui conduisent aux salles de
+réception et aux autres appartements. Ce ne sont pas seulement les
+Européens établis à Valparaiso, mais aussi les indigènes, qui se font
+honneur de leur salle de réception, dont la décoration coûte souvent des
+sommes considérables. Tout le parquet est couvert de tapis moelleux, les
+murs sont revêtus de riches tentures. On fait venir d’Europe les glaces
+et les meubles les plus précieux, et sur les tables on voit étalés de
+magnifiques albums renfermant des gravures d’un grand prix. Des
+cheminées élégantes me firent voir que les hivers de Valparaiso ne sont
+pas aussi doux que voulaient me le faire croire plusieurs de ses
+habitants.</p>
+
+<p>Quant aux édifices publics, le Théâtre et la Bourse sont les plus beaux.
+La salle de spectacle est très-bien distribuée; elle renferme un
+parterre spacieux avec deux rangs de loges. Le théâtre est
+très-fréquenté des habitants de la ville, mais moins pour l’opéra
+italien que comme rendez-vous de la bonne société. Les dames y vont en
+grande toilette; on se fait réciproquement des visites dans les loges,
+qui sont toutes très-grandes et admirablement décorées de tapis, de
+glaces, de canapés et de fauteuils.</p>
+
+<p>La Bourse a une assez grande salle fort gaie avec de jolies pièces à
+l’entour. De la salle on jouit d’une jolie vue<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> sur une partie de la
+ville et sur la mer. La maison du <i>Cercle allemand</i> renferme de beaux
+salons avec de grandes salles de jeu et de lecture.</p>
+
+<p>Dans les églises je ne trouvai de bien que les clochers, composés de
+deux ou trois tours octogones superposées et supportées chacune par huit
+colonnes. Ces tours sont en bois ainsi que les autels et les colonnes de
+la nef. Ces édifices religieux ont généralement un air assez nu et assez
+pauvre, ce qui tient surtout à l’absence de siéges. Les hommes restent
+debout; les femmes apportent de petits tapis, les étalent devant elles
+et s’agenouillent ou s’assoient dessus; les dames riches font porter ces
+tapis par leurs servantes. La cathédrale s’appelle <i>la Matriza</i>.</p>
+
+<p>Les promenades de Valparaiso ne sont pas très-agréables, car la plupart
+des routes de voitures et des chemins de piétons sont couverts de près
+d’un pied de sable, qui au moindre vent se soulève en tourbillons et en
+grands nuages de poussière. Souvent, à dix heures du matin, moment où se
+lève d’ordinaire la brise de la mer, toute la ville est enveloppée de
+ces nuages. Aussi beaucoup d’habitants, m’a-t-on dit, meurent de
+maladies de poitrine et de phthisie pulmonaire. Les endroits les plus
+fréquentés sont <i>Polanka</i> et le <i>phare</i>. La vue que l’on a du phare est
+excessivement belle; par un temps tout à fait clair, on découvre les
+cimes couvertes de neige des chaînes avancées des Andes.</p>
+
+<p>Les rues sont, comme je l’ai déjà dit, assez animées, et on y voit sans
+cesse se croiser dans tous les sens des omnibus (<i>tivola</i>) et des
+cabriolets (<i>berlogen</i>), dans lesquels on peut aller pour un réal<a id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>
+d’un bout de la ville à l’autre. On voit aussi beaucoup d’ânes, employés
+surtout à porter de l’eau ou des provisions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p>
+
+<p>Je trouvai le bas peuple d’une extrême laideur. Les indigènes ont le
+teint cuivré ou brun jaune, les cheveux noirs et épais, les traits
+extrêmement disgracieux et une physionomie si désavantageuse, que tout
+phrénologiste les déclarerait aussitôt brigands ou voleurs. Le capitaine
+Bell avait, il est vrai, parlé souvent de l’extrême honnêteté des gens
+de ce pays, et nous avait assuré, avec son exagération ordinaire, que
+l’on pouvait laisser une bourse pleine d’or dans la rue et que l’on
+serait sûr de la retrouver le lendemain à la même place. Malgré tout,
+j’avoue que j’aurais eu peur de rencontrer ces honnêtes gens en <i>plein
+jour</i>, dans des endroits isolés, avec de l’or <i>dans ma poche</i>.</p>
+
+<p>Dans la suite, j’eus l’occasion de me convaincre de la fausseté de
+l’opinion du capitaine, en voyant dans beaucoup d’endroits des
+prisonniers enchaînés et employés aux constructions publiques, au
+balayage des rues, etc. Aussi les fenêtres et les portes sont munies de
+barreaux et de poutres comme on n’en rencontre dans presque aucune ville
+d’Europe. La nuit, il y a dans toutes les rues, sur toutes les collines
+habitées, des postes d’agents de police qui s’appellent sans cesse comme
+les avant-postes en temps de guerre. En outre, la police à cheval
+parcourt la ville dans tous les sens, et les personnes qui rentrent
+seules du théâtre ou d’une soirée se font souvent accompagner par ces
+gendarmes. Les vols avec effraction et à main armée sont punis de mort.</p>
+
+<p>Toutes ces mesures ne me semblent pas trop parler en faveur de la grande
+honnêteté du peuple!</p>
+
+<p>A cette occasion, je ne puis m’empêcher de mentionner une petite scène
+dont j’ai été témoin, puisqu’elle se passait sous mes fenêtres. Un petit
+garçon portait sur une planche plusieurs assiettes et plusieurs plats;
+par malheur, la planche lui échappa des mains, et la vaisselle se brisa
+à ses pieds. Dans le premier moment le pauvre garçon fut si interdit,
+qu’il resta comme une statue à contempler<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> la vaisselle brisée; puis il
+se mit à pleurer amèrement. Les passants s’arrêtèrent et le regardèrent;
+mais personne ne prit part à son malheur: on se borna à rire, et chacun
+poursuivit son chemin. Dans d’autres endroits on aurait certainement
+fait aussitôt une collecte, ou du moins on aurait plaint ou consolé le
+pauvre enfant, et certes personne n’aurait songé à rire de son malheur.
+Ce n’est sans doute qu’un événement de peu d’importance, mais c’est
+justement dans ces bagatelles que l’on apprend à connaître le caractère
+des hommes.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Valparaiso, il se passa, du reste, une autre
+histoire d’un autre genre, vraiment épouvantable.</p>
+
+<p>Je l’ai déjà fait remarquer, l’usage ici, comme dans plusieurs pays
+d’Europe, est d’employer les malfaiteurs à des travaux publics. Un de
+ces malheureux chercha à gagner le gardien pour qu’il l’aidât à fuir; et
+le gardien s’engagea, moyennant une once (17 écus d’Espagne), à lui
+fournir l’occasion de se sauver. Comme les prisonniers sont visités
+chaque jour, matin et soir, par leurs parents et leurs amis, et qu’ils
+peuvent aussi en recevoir des provisions, sa femme lui apporta un jour
+l’once qu’il s’empressa de remettre au gardien. Celui-ci prit si bien
+ses mesures que, le lendemain, le malfaiteur ne fut pas, suivant
+l’habitude, accouplé à la même chaîne avec un autre compagnon. Il fut
+ainsi maître d’aller seul, et par conséquent il pouvait se sauver plus
+facilement, d’autant plus que l’endroit où il devait travailler était
+assez isolé.</p>
+
+<p>Le plan avait été habilement conçu; mais, soit que le gardien se fût
+ravisé, soit préméditation de sa part, il tira sur le fugitif et
+l’étendit mort à ses pieds.</p>
+
+<p>On ne trouve que très-rarement des descendants des indigènes<a id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> restés
+purs de tout mélange. Ils me parurent assez<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> semblables aux pouris du
+Brésil, si ce n’est qu’ils n’avaient pas les yeux si petits ni si mal
+fendus. Il n’y a pas d’esclaves au Chili.</p>
+
+<p>Le costume des chrétiens est tout à fait à l’européenne, surtout celui
+des femmes. Les hommes portent seulement, au lieu d’un habit, le
+<i>poncho</i>, composé de deux bandes de drap ou de mérinos, dont chacune a
+un mètre de large et deux mètres de long. On les coud ensemble, et on ne
+laisse au milieu qu’une ouverture pour passer la tête. Tout le vêtement
+descend jusqu’aux hanches, et a à peu près la forme d’un collet de
+manteau carré. On porte ces <i>ponchos</i> de toutes les couleurs: verts,
+bleus, ponceau, etc. Ils font très-bien, surtout quand ils sont ornés
+(comme le sont ceux des gens riches) de broderies en soie.</p>
+
+<p>Les femmes portent toujours, dans la rue, une grande écharpe, et à
+l’église elles la tirent sur leur tête.</p>
+
+<p>J’étais venue au Chili avec l’intention d’y rester quelques semaines,
+pour pouvoir faire également une excursion à <i>Santiago</i>, la capitale, et
+ce n’est qu’ensuite que je voulais continuer mon voyage pour la Chine.</p>
+
+<p>A Rio-de-Janeiro, on m’avait assuré qu’il partait tous les mois de
+Valparaiso des vaisseaux pour la Chine; mais malheureusement il n’en
+était pas ainsi. J’appris à Valparaiso que l’on y trouvait très-rarement
+des occasions pour passer en Chine, mais qu’il y avait précisément un
+vaisseau prêt à partir pour ce pays dans cinq ou six jours. Tout le
+monde me conseilla de ne pas laisser échapper cette bonne fortune, et de
+renoncer plutôt à la visite de Santiago. Après une longue réflexion, je
+m’y décidai à contre-cœur; et, pour couper court à de plus longues
+hésitations, j’allai sans retard chez le capitaine, qui, pour une somme
+de 200 écus d’Espagne, se déclara tout disposé à m’emmener. Je conclus
+le marché, et, n’ayant plus à disposer que de cinq jours, je me proposai
+de les employer à visiter avec soin Valparaiso et ses environs. Ce temps
+aurait bien<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> suffi pour aller voir Santiago rapidement, car cette ville
+n’est éloignée que de 32 leguas de Valparaiso; mais cette excursion
+aurait entraîné de très-grandes dépenses, puisqu’il n’y a pas de voiture
+publique qui aille à Santiago, et qu’on est obligé de louer une voiture
+particulière. D’ailleurs, j’aurais regretté de n’avoir que des
+impressions fugitives de ces deux villes.</p>
+
+<p>Je me contentai de Valparaiso. Je montai souvent sur les collines
+d’alentour; je visitai les huttes des basses classes, je fis exécuter
+devant moi les danses nationales, etc. Je voulus du moins tout voir dans
+cette ville.</p>
+
+<p>Sur quelques-unes des collines, particulièrement sur la <i>Serra-Allegri</i>,
+il y a des villas très-élégantes au milieu de jardins bien dessinés,
+avec de belles petites fenêtres donnant sur la mer. L’aspect du pays est
+moins attrayant, car il s’élève derrière ces collines des chaînes de
+montagnes laides et nues, qui masquent toute autre vue.</p>
+
+<p>Les huttes des pauvres gens sont horriblement mal construites; la
+plupart, faites avec de la terre glaise et du bois, menacent ruine.</p>
+
+<p>C’est à peine si j’osais y pénétrer; je me figurais que l’intérieur
+devait répondre à l’extérieur, et je ne fus pas peu surprise de trouver
+non-seulement des lits, des tables et des chaises en bon état, mais
+aussi de jolis autels domestiques ornés de fleurs. Les habitants non
+plus n’étaient pas trop mal habillés, et le linge suspendu devant
+plusieurs de ces baraques me parut plus beau que celui que j’avais vu
+devant les fenêtres de maisons élégantes, dans les rues les plus
+vivantes des villes de Sicile.</p>
+
+<p>On peut aussi apprendre à bien connaître la vie et les mœurs du peuple
+quand on parcourt les environs de <i>Polanka</i> les dimanches et les jours
+de fête, et qu’on y visite les guinguettes.</p>
+
+<p>Je veux introduire mes lecteurs dans une de ces guinguettes. Dans un
+coin on voit briller un bon feu entouré<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> de beaucoup de pots, parmi
+lesquels on aperçoit un grand nombre de broches garnies de bœuf et de
+porc. Tout bout, cuit et rôtit, et promet un bon repas. Des tréteaux de
+bois, sur lesquels est posée une planche longue et large, se trouvent au
+milieu de la pièce, et sont couverts d’un drap dont il serait, je crois,
+difficile de dire la couleur primitive.</p>
+
+<p>C’est autour de cette table que se rangent les convives. Pendant le
+repas, on voit régner les anciennes coutumes patriarcales, à cette
+distinction près que non-seulement <i>tous les convives</i> mangent à la même
+gamelle, mais que <i>tous les mets</i> sont servis dans le même plat. Les
+fèves et le riz, les pommes de terre et le rôti de bœuf, <i>les pommes de
+paradis</i><a id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> et les oignons, se trouvent paisiblement côte à côte, et
+sont mangés de grand appétit et dans le plus profond silence.</p>
+
+<p>A la fin du repas, le broc fait le tour de la table et passe de main en
+main; quelquefois il est rempli de vin, et souvent d’eau.</p>
+
+<p>Le soir on danse aussi beaucoup dans ces endroits au son de la guitare;
+mais par malheur on était en carême, époque où tous les divertissements
+publics sont interdits. Cependant ces bonnes gens ne sont pas si
+scrupuleux, et pour quelques réaux ils furent bien vite prêts à me
+donner, dans une pièce de derrière, une représentation de leurs danses
+nationales, la <i>Samaquecca</i> et la <i>Refolosa</i>; mais j’en eus bientôt
+assez: les mouvements et les gestes des danseurs dépassaient toutes les
+bornes de l’indécence, et je plaignais seulement la jeunesse, dont la
+délicatesse naturelle est étouffée en naissant par la vue de ces danses.</p>
+
+<p>Ce qui ne me déplut pas moins, ce fut la singulière coutume en vertu de
+laquelle la mort d’un petit enfant est célébrée par les parents comme
+une fête de joie. Ils appel<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span>lent l’enfant décédé un <i>angelito</i> (petit
+ange), et le parent de toutes les manières.</p>
+
+<p>On ne lui ferme pas les yeux, mais on les lui ouvre, au contraire, le
+plus possible; on lui teint les joues en rouge, on le revêt de ses plus
+beaux habits, en le couvrant de fleurs, et on le place sur un petit
+siége, dans une espèce de niche également ornée de fleurs. Les autres
+parents et voisins viennent ensuite féliciter le père et la mère d’avoir
+un tel petit ange. La première nuit, les parents et les amis exécutent
+les danses les plus désordonnées devant l’<i>angelito</i>, et on se livre aux
+festins les plus joyeux.</p>
+
+<p>Dans les campagnes il arrive souvent, dit-on, que le père et la mère
+portent le petit cercueil au cimetière, tandis que les parents, une
+bouteille d’eau-de-vie à la main, suivent en poussant des cris
+d’allégresse.</p>
+
+<p>Un marchand de Valparaiso me raconta que deux de ses amis, employés
+depuis peu du gouvernement, avaient eu à juger une singulière plainte.
+Un fossoyeur, chargé de porter un <i>angelito</i> au cimetière, entra, chemin
+faisant, dans un cabaret, pour y prendre à la hâte un petit verre; le
+cabaretier lui demanda ce qu’il portait sous son poncho, et ayant appris
+que c’était un angelito, il pria le fossoyeur de le lui céder pour deux
+réaux; celui-ci y ayant consenti, le cabaretier dressa aussitôt, dans la
+salle des buveurs, une petite niche de fleurs, y mit le petit ange
+acheté, et prévint ses voisins. Tous accoururent, regardèrent le cher
+angelito, et burent et festinèrent en son honneur; mais les parents en
+furent bientôt informés: ils coururent aussitôt au cabaret, enlevèrent
+leur enfant, et allèrent porter plainte contre le cabaretier auprès du
+juge. Celui-ci, en les entendant, put à peine s’empêcher de rire, et
+arrangea l’affaire à l’amiable, le code n’ayant pas prévu un délit de ce
+genre.</p>
+
+<p>La manière dont les malades sont portés à l’hôpital est encore des plus
+étranges. On les place sur des chaises à<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> bras en bois très-simples,
+avec une corde par devant pour les empêcher de tomber, et une autre en
+dessous sur laquelle ils posent les pieds. C’est affreux à voir, surtout
+quand le malade est déjà trop faible pour pouvoir se tenir assis droit.</p>
+
+<p>Je ne fus pas peu surprise d’entendre parler à Valparaiso (où il n’y a
+ni directeur de poste, ni communications régulières) de l’établissement
+d’un chemin de fer qui doit être continué jusqu’à Santiago. Une
+compagnie anglaise s’est chargée de cette entreprise, et les plans ont
+déjà été levés. Comme le pays est très-montueux, il faudrait faire de
+longs détours pour gagner les plaines; cela entraînerait de très-grands
+frais qui ne se trouvent nullement en rapport avec l’état actuel du
+commerce et le nombre restreint des voyageurs. Il y a aujourd’hui à
+peine quelques voitures en circulation, et quand il vient par hasard dix
+ou quinze voyageurs de Santiago à Valparaiso, toute la ville en parle
+comme d’une chose extraordinaire. Aussi croit-on que les entrepreneurs
+du chemin de fer n’ont vu dans la construction projetée qu’un prétexte
+pour pouvoir aller chercher, sans opposition, de l’or et de l’argent de
+tous côtés.</p>
+
+<p>Celui qui découvre une mine jouit d’une très-grande protection; on lui
+accorde un droit de propriété absolue, et il n’a d’autre formalité à
+remplir que de déclarer sa prise de possession au gouvernement. Cela va
+si loin, que si quelqu’un prétend d’une manière plus ou moins plausible
+qu’on pourrait trouver une mine ici ou là, fût-ce sous une maison ou
+sous une église, on l’autorise à faire abattre l’une ou l’autre, pourvu
+qu’il soit en état d’indemniser.</p>
+
+<p>Il y a environ quinze ans, un ânier découvrit une mine d’argent par le
+plus grand des hasards. Il conduisait plusieurs ânes au delà de la
+montagne; un d’entre eux se sauva un beau matin. L’ânier ayant voulu
+ramasser une<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> pierre pour la jeter après la bête, il trébucha et tomba
+par terre. La pierre lui échappa des mains et roula en bas de la
+montagne. Il arracha brusquement une autre pierre de la terre, et il
+allait la lancer, lorsqu’elle le frappa par son aspect extraordinaire;
+il la regarda d’un peu plus près, et il y découvrit de riches veines
+d’argent pur. Il garda précieusement la pierre, marqua l’endroit pour
+pouvoir le retrouver, retourna chez lui avec ses ânes, et communiqua
+aussitôt l’importante découverte à un mineur de ses amis. Tous deux se
+rendirent sans retard à l’endroit marqué; le mineur l’examina avec soin,
+et il y reconnut une mine d’argent très-productive. Pour l’exploiter, il
+ne leur manquait plus qu’un capital; mais ils le trouvèrent en
+s’associant le maître du mineur, et, au bout de quelques années, tous
+les trois étaient devenus très-riches.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Les six jours étant passés, le capitaine me fit dire que le lendemain je
+devais venir à bord avec mes effets, car il comptait mettre à la voile
+dans la soirée. Mais le même jour, au matin, mon mauvais génie amena un
+vaisseau de guerre français en destination d’<i>Otahiti</i>. Je ne songeais
+aucunement que ce vaisseau pût déranger en rien mes projets, et je me
+rendis tranquillement au lieu de l’embarquement. Mais le capitaine vint
+au-devant de moi et me raconta une longue histoire où il était question
+de sa demi-cargaison, du capitaine français, de la commission qu’il
+avait de pourvoir de vivres la garnison française à Otahiti, etc. Bref,
+la fin de tout cela fut un retard de cinq jours.</p>
+
+<p>Dans mon dépit, j’allai voir le consul de Sardaigne, M. Bayerbach, et je
+lui fis part de mes contrariétés. Ce bon monsieur me consola de son
+mieux, et, apprenant que je demeurais déjà à bord, il me pressa de venir
+occuper<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> une chambre de sa villa dans la <i>Serra-Allegri</i>. En outre, il
+m’introduisit dans plusieurs maisons où je passai des moments bien
+agréables, et où j’eus occasion de voir quelques belles collections
+d’insectes et de coquillages.</p>
+
+<p>Au bout des cinq jours, le départ se trouva encore remis; et, quoique
+j’aie passé ainsi réellement quinze jours au Chili, je n’ai pourtant
+rien vu que Valparaiso et ses plus proches environs. Comme Valparaiso
+est au sud de la ligne et que les saisons de l’hémisphère méridional,
+comme on sait, sont opposées à celles de l’hémisphère septentrional,
+nous étions ici en automne. Je trouvai (au 34<sup>e</sup> degré de latitude)
+presque les mêmes espèces de fruits et de légumes qu’en Allemagne,
+particulièrement des raisins et des melons. Les pommes et les poires
+étaient moins bonnes; mais c’étaient les mêmes espèces que chez nous.</p>
+
+<p>Pour finir, je joindrai à ces détails le prix de quelques objets.</p>
+
+<p>Une chambre tant soit peu convenable, dans une maison particulière,
+coûte 4 ou 5 réaux par jour; la table d’hôte se paye une piastre (5
+francs 9 centimes); une bouteille de vin d’Espagne revient également à
+une piastre. Mais l’article le plus dispendieux, c’est le linge (ce qui
+provient du grand manque d’eau). Pour chaque pièce grande ou petite, on
+exige un réal. Pour le passe-port, on paye 8 écus d’Espagne.</p>
+
+<h3>NOTICE STATISTIQUE SUR LE CHILI.</h3>
+
+<p>La république du Chili a une superficie de 6000 lieues carrées, et une
+population d’environ 1 500 000 habitants, dont 125 000 créoles, autant
+de métis et de mulâtres, quelques milliers de nègres; le reste se
+compose d’Indiens indigènes et des descendants des Espagnols émigrés.</p>
+
+<p>Avant de proclamer son indépendance et de se consti<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span>tuer en république,
+le Chili était une <i>capitainerie</i> générale d’Espagne. La langue
+dominante est l’espagnol; la religion de la plus grande partie des
+habitants est la religion catholique. La capitale du pays, <i>Santiago</i>, a
+66 000 habitants et renferme beaucoup d’édifices et d’établissements
+publics. <i>Valparaiso</i>, avec ses 50 000 habitants, offre le plus grand
+port et la place de commerce la plus importante du Chili; elle est aussi
+l’une des plus considérables de l’océan Pacifique. Le Chili produit une
+très-grande quantité de bœufs, parmi lesquels il y en a beaucoup de
+sauvages; d’excellents chevaux, du vin, du tabac, des olives, du lin, du
+froment et tous les fruits de la zone tempérée; de plus, du cuivre, de
+l’or, de l’argent, du fer, du plomb et d’autres métaux.</p>
+
+<h3><i>Monnaies et mesures milliaires.</i></h3>
+
+<p>Les monnaies d’or sont les onces, les demi-onces et les quarts d’once.</p>
+
+<p>Les monnaies d’argent sont: les <i>piastres</i>, nommées <i>pesos</i> ou <i>gros
+écus</i>; les <i>réaux</i>, les <i>medios</i> et les <i>quadrillos</i>.</p>
+
+<p>Les monnaies de cuivre sont les <i>centavos</i>.</p>
+
+<p>Une once contient 17 piastres; une piastre, 8 réaux, 1 réal, 2 medios ou
+4 <i>quadrillos</i>, et 1 <i>quadrillo</i>, 4 <i>centavos</i>.</p>
+
+<p>Une piastre vaut 2 florins et 5 kreutzers d’Autriche<a id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>18 <i>leguas</i> font 15 milles allemands ou 111 kilomètres de France<a id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Départ de Valparaiso.&mdash;Taïti.&mdash;Coutumes et usages du peuple.&mdash;Fête
+et bal à l’occasion de la fête de Louis-Philippe.&mdash;Excursions.&mdash;Un
+repas de Taïti.&mdash;Le lac <i>Vaihiria</i>.&mdash;Le défilé de <i>Fautaua</i> et le
+diadème.&mdash;Départ.&mdash;Arrivée en Chine.</p></div>
+
+<p>Le 17 mars, le capitaine van Wyk Jurianse me fit prévenir que son
+vaisseau était prêt à mettre à la voile et qu’il devait entrer en mer le
+lendemain.</p>
+
+<p>Cette nouvelle m’arriva fort mal à propos, car depuis deux jours je
+souffrais d’une diarrhée continuelle, mal qui peut devenir bien
+dangereux sur un vaisseau où l’on n’a ni bouillon ni nourriture légère,
+et où l’on est bien plus exposé aux changements de température que sur
+terre. Mais je ne voulais pas manquer l’occasion, assez rare, d’aller en
+Chine, ni perdre non plus 200 dollars que j’avais déjà payés pour la
+traversée. J’allai donc à bord pleine de confiance en ma bonne étoile,
+qui jusqu’ici ne m’avait jamais abandonnée dans mes voyages.</p>
+
+<p>Les premiers jours, je cherchai à combattre mon mal par une diète
+rigoureuse, et je m’abstins presque de toute nourriture. Tout fut
+inutile. Enfin, j’eus l’heureuse idée de faire usage de bains de mer
+froids. Je les prenais dans une tonne, et je demeurais un quart d’heure
+dans l’eau: dès le second bain, je sentis une grande amélioration dans
+mon état; après le sixième, je me trouvai guérie. Si je parle de ce mal,
+auquel j’étais très-exposée dans les pays chauds, c’est seulement pour
+indiquer à mes lecteurs que les meilleurs moyens pour en triompher<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> sont
+les bains de mer ou des boissons rafraîchissantes, comme le babeurre, le
+lait caillé, les sorbets, l’orangeade, etc.</p>
+
+<p>Le vaisseau sur lequel je fis cette traversée était un beau bâtiment
+hollandais, du nom de <i>Lootpuit</i>. La propreté y était très-grande et la
+nourriture généralement assez bonne, à l’exception de quelques mets
+hollandais et des oignons, dont on abusait. Ils jouaient un grand rôle
+dans tous les mets, et je ne pouvais point m’y faire; mais par bonheur
+une grande partie de ce noble produit se gâta dans le cours du voyage.</p>
+
+<p>Le capitaine était un homme poli et aimable, et les matelots aussi
+étaient bons et complaisants. En général, je n’ai pas trouvé sur les
+vaisseaux que j’ai été à même de voir, les marins aussi grossiers qu’on
+les entend souvent peindre par les voyageurs. Ils n’ont sans doute pas
+des manières élégantes et un parfait bon ton, et ils n’ont pas non plus
+d’attentions ni de prévenances très-grandes pour le voyageur, mais on
+trouve chez la plupart une bonté naturelle et de la cordialité.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, le 21 mars, nous vîmes l’île de Saint-Félix, et
+le lendemain Sancto Ambrosio. Tous les deux se composent de masses de
+roches nues et inhospitalières et abritent tout au plus quelques
+mouettes.</p>
+
+<p>Nous entrâmes alors dans les régions tropicales; mais la chaleur,
+tempérée par les vents alisés, ne nous incommoda que dans la cajute.</p>
+
+<p>Pendant près d’un mois, nous naviguâmes de la manière la plus monotone,
+sans tempête ni orage, avec la vue uniforme du ciel et de l’eau. Enfin,
+le 19 avril, nous arrivâmes à l’archipel des <i>basses îles</i>. Cet
+archipel, qui s’étend du 36<sup>e</sup> au 14<sup>e</sup> degré de longitude, est
+très-dangereux pour les marins, parce que la plupart des îles s’élèvent
+à peine de quelques pieds au-dessus de la surface de la mer. Pour
+découvrir au milieu d’elles l’île de David Clark, dont nous<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> n’étions
+éloignés que de douze milles, le capitaine fut forcé de monter dans la
+hune.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 21 au 22 avril, nous eûmes des coups de tonnerre
+accompagnés d’une tempête subite et violente, que notre capitaine appela
+une <i>bourrasque de tonnerre</i>. Pendant cette tempête, nous vîmes à
+différentes reprises, au haut du mât de perroquet, le feu Saint-Elme. Ce
+feu se compose de petites flammes électriques qui voltigent autour des
+pointes les plus élevées et qui s’éteignent ensuite au bout de deux ou
+trois minutes.</p>
+
+<p>La nuit du 22 au 23 avril fut une nuit de périls, au dire même du
+capitaine. Nous eûmes à doubler plusieurs des <i>îles basses</i> par un temps
+sombre et pluvieux, qui nous cachait entièrement la lumière de la lune.
+Vers minuit, un vent épouvantable rendit notre position encore plus
+fâcheuse. Le vent et des éclairs continus nous firent craindre une forte
+bourrasque; mais nous vîmes poindre le jour sans avoir éprouvé le
+moindre accident, et nous échappâmes heureusement à la tempête et aux
+îles.</p>
+
+<p>Dans le cours de la journée, nous passâmes près des îles des oiseaux, et
+deux jours plus tard, dès le 25 avril, nous vîmes déjà une des îles de
+la Société, <i>Maithia</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain, le trente-neuvième jour de notre voyage, nous nous
+trouvâmes en vue de l’île Taïti et de celle qui lui fait face, l’île
+<i>Emao</i>, appelée aussi <i>Moreo</i>. L’entrée du port de Taïti, <i>Papeïti</i> est
+extrêmement dangereuse; des récifs de coraux l’entourent comme un
+rempart, des flots mugissants s’y brisent de toutes parts, et il ne
+reste qu’un espace fort étroit. Un pilote vint au-devant de nous, et,
+quoique le vent fût si contraire qu’il fallut changer les voiles à tout
+instant, nous entrâmes cependant sains et saufs dans le port. Quand nous
+fûmes débarqués, on nous félicita cordialement; on avait suivi nos
+efforts avec beaucoup d’inquiétude, et, à la dernière manœuvre du
+vaisseau, on avait eu très-grand’peur de le voir donner contre un<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> banc
+de corail. Ce malheur était arrivé à un vaisseau de guerre français qui
+était ici depuis plusieurs mois à l’ancre, et qu’on était en train de
+radouber.</p>
+
+<p>L’ancre n’avait pas encore été jetée que nous nous trouvâmes entourés
+d’une demi-douzaine de pirogues remplies d’Indiens qui grimpèrent de
+toutes parts sur le pont pour nous offrir des fruits et des coquillages;
+mais ils ne les cédaient pas comme autrefois (ces temps fortunés sont
+passés) pour des chiffons rouges ou des perles de verre. Aujourd’hui ils
+demandaient de l’argent, et ils étaient aussi cupides et aussi adroits
+que les Européens les plus civilisés. J’offris à un des Indiens un petit
+anneau de bronze; il le prit, le flaira, secoua la tête et me donna à
+entendre qu’il n’était pas en or. Il remarqua une bague à mon doigt, me
+prit la main, et flaira également cette bague, en faisant une joyeuse
+grimace; il voulait me faire entendre que je devais la lui donner. J’ai
+eu encore plus d’une occasion de remarquer que ces insulaires savent
+distinguer à l’odeur l’or pur de l’or faux.</p>
+
+<p>L’île de Taïti, placée il y a plusieurs années sous la protection de
+l’Angleterre, jouit aujourd’hui de celle de la France. Elle a été
+longtemps un sujet de discorde pour les deux nations, jusqu’au mois de
+novembre 1846, où la paix fut enfin conclue. La reine Pomaré, qui
+s’était réfugiée dans une autre île, était revenue à Papeïti depuis cinq
+semaines. Elle habite ici une maisonnette de quatre pièces, et mange
+tous les jours avec sa famille chez le gouverneur. Le gouvernement
+français lui fait construire une jolie maison, et lui donne par an une
+pension de 25 000 francs. Elle ne peut recevoir aucune visite d’étranger
+sans l’autorisation du gouvernement français; mais cette autorisation
+s’accorde très-facilement. Papeïti était rempli de troupes françaises,
+et plusieurs vaisseaux de guerre se trouvaient dans le port. La ville
+renferme trois ou quatre cents habitants, et se compose d’une rangée de
+petites maisons de<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> bois, placées le long du port et séparées l’une de
+l’autre par de petits jardins. Il y a dans le fond une belle forêt où
+sont encore disséminées plusieurs huttes.</p>
+
+<p>Les principaux édifices sont: la maison du gouverneur, les magasins
+français, la boulangerie militaire, la caserne et la maison de la reine,
+qui n’était pas encore entièrement terminée. On construisait en outre
+beaucoup de petites maisons composées, la plupart, d’une seule pièce,
+pour remédier le plus tôt possible au manque de demeures: car, du temps
+de mon séjour à Taïti, des officiers supérieurs même étaient obligés de
+se contenter des plus misérables cabanes indiennes. Je cherchai en vain
+une petite chambre à louer, et j’allai de cabane en cabane; mais tout
+était occupé. Il fallut enfin me contenter d’un <i>petit coin</i> dans une
+hutte. Je trouvai ce réduit chez un charpentier dont la chambre
+contenait déjà quatre locataires. On m’assigna, derrière la porte, une
+petite place qui avait juste 2 mètres de long et 1 mètre 20 centimètres
+de large. Le sol n’était pas planchéié; les murs n’étaient que des
+palissades. Pour un lit et une chaise, il n’en était pas question, et
+cependant il me fallut payer ce réduit un florin trente kreutzers par
+semaine.</p>
+
+<p>La demeure ou la hutte d’un Indien consiste en un toit de feuilles de
+palmier, appuyé sur quelques pieux, ou bien elle est formée de murs en
+palissades. Chaque hutte n’a qu’une pièce, longue de 17 à 16 mètres,
+large de 3 à 9, et abrite souvent plusieurs familles. Il n’y a à
+l’intérieur que des nattes de paille tressées, des couvertures, des
+caisses en bois et quelques tabourets; mais ces derniers sont déjà des
+objets de luxe. Les Indiens n’ont pas besoin de vases pour cuire leur
+nourriture; ils ne connaissent ni soupes ni sauces, et ils font rôtir
+leurs mets entre des pierres rougies au feu. Tous leurs besoins se
+réduisent à un couteau et à une écuelle de coco pour puiser de l’eau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span></p>
+
+<p>Devant les huttes ou sur le rivage se trouvent leurs pirogues (troncs
+d’arbres creusés) qui sont si étroites, si plates et si petites, qu’on
+ne peut les empêcher de chavirer qu’en fixant à un des côtés, en haut et
+en bas, des perches d’environ 2 mètres de long, qui, réunies par une
+traverse, maintiennent l’équilibre. Cependant, si on ne monte pas avec
+beaucoup de précaution dans un pareil canot, il se renverse
+très-facilement, et, un jour que j’arrivai à notre vaisseau dans une
+pirogue, notre capitaine en fut très-effrayé, me gronda même dans sa
+bonhomie, et me conjura de ne plus m’exposer à un tel danger.</p>
+
+<p>Depuis l’établissement des missionnaires à Taïti, il y a une
+cinquantaine d’années, le costume des Indiens est assez convenable,
+surtout dans le voisinage de Papeïti. Les hommes et les femmes portent
+une espèce de tablier en étoffe de couleur, nommé <i>pareo</i>, qu’ils se
+passent autour des hanches. Le <i>pareo</i> des femmes descend jusqu’aux
+chevilles, celui des hommes leur va jusqu’aux cuisses. Les hommes
+mettent par-dessus une courte chemise de couleur, et souvent aussi un
+large pantalon. Les femmes ont une espèce de longue blouse plissée. Les
+deux sexes portent des fleurs dans le lobule de l’oreille, qui est percé
+de trous assez larges pour y passer facilement toute espèce de tige. Les
+Indiennes, jeunes et vieilles, se parent en outre de guirlandes de
+feuilles et de fleurs, qu’elles font avec beaucoup d’adresse et
+d’élégance. Souvent les hommes en portent aussi.</p>
+
+<p>Dans les occasions solennelles, ils jettent encore par-dessus leur
+costume ordinaire un vêtement nommé <i>tiputa</i>, dont ils font eux-mêmes
+l’étoffe avec l’écorce du cocotier et de l’arbre à pain. Quand l’écorce
+est encore tendre, on la frappe avec des pierres jusqu’à ce qu’elle
+devienne mince comme du papier, et ensuite on la peint en jaune et en
+brun.</p>
+
+<p>Un dimanche, j’allai à la maison en bois qui sert d’ora<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span>toire, pour voir
+le peuple assemblé<a id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>. En entrant dans le temple, tout le monde ôta ses
+fleurs pour s’en parer de nouveau en sortant. Quelques Indiennes avaient
+des blouses en satin noir et des chapeaux européens d’un goût antique.
+On ne pouvait guère rien voir de plus laid que ces grosses têtes et ces
+lourds visages sous ces chapeaux.</p>
+
+<p>Tout le temps qu’on chanta les psaumes, le peuple se montra assez
+attentif, et beaucoup d’Indiens joignirent assez bien leurs voix à
+celles des chantres; mais, pendant le sermon du ministre, ils ne
+montrèrent point le moindre recueillement: les enfants étaient à jouer,
+à badiner et à manger; les grandes personnes causaient ou dormaient; et
+quoiqu’on m’eût assuré que beaucoup d’indigènes savent lire et même
+écrire, je ne vis que deux vieillards faire usage de leurs bibles.</p>
+
+<p>Le peuple appartient à une race excessivement forte et vigoureuse. Il
+n’est pas rare de voir des hommes de six pieds<a id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Les femmes sont
+aussi très-grandes, mais trop fortes et massives. Les traits des hommes
+sont plus jolis que ceux des femmes. Ils ont de très-belles dents et de
+beaux yeux noirs; mais généralement une grande bouche, de grosses lèvres
+et un vilain nez. On écrase un peu aux nouveau-nés le cartilage du nez,
+ce qui l’aplatit et le rend gros et épaté. Cette mode semble surtout
+être en grande faveur chez les femmes, car c’est chez elles que l’on
+trouve les plus vilains nez. Leurs cheveux sont noirs comme du charbon
+et abondants, mais gros et rudes; les hommes et les femmes les portent
+d’ordinaire en une ou deux tresses. Ils ont le teint cuivré et sont tous
+tatoués, généralement depuis les hanches jusqu’à la moitié des cuisses.
+Cet ornement se trouve rarement sur les mains, sur les pieds ou<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> sur
+d’autres parties du corps. Les dessins sont en forme d’arabesques,
+très-réguliers et tracés avec beaucoup de goût. On est fort étonné de
+trouver ici une race d’hommes aussi forte, quand on sait la vie déréglée
+et immorale qu’ils mènent. De petites filles de sept à huit ans ont
+leurs amoureux de douze à treize ans, et les parents en sont enchantés.
+Plus elles ont d’amants, plus les jeunes filles s’en font gloire. Tant
+qu’une fille n’est pas mariée, elle vit d’une manière tout à fait
+dissolue, et, même mariées, les femmes ne passent pas pour être des
+épouses fidèles.</p>
+
+<p>J’eus plusieurs fois occasion d’assister à leurs danses. Ce sont les
+plus indécentes que j’aie jamais vues. Et cependant il n’est pas un
+peintre qui ne m’eût envié une pareille scène. Qu’on se figure un bois
+de palmiers et d’autres arbres gigantesques de la zone torride; et
+au-dessous des huttes de palmier ouvertes, et une troupe d’Indiens
+assemblés pour jouir à leur manière de la beauté de la soirée. Ils
+forment devant une des huttes un cercle, au milieu duquel sont assis
+deux Indiens aux formes herculéennes et à moitié nus, qui frappent avec
+force et en cadence sur de petits tambourins. Cinq autres colosses
+semblables sont assis devant eux et font les gestes les plus terribles
+et les plus violents avec le haut de leur corps et particulièrement avec
+les bras, les mains et les doigts, dont ils font mouvoir toutes les
+articulations isolément avec la plus grande adresse. Ils me semblaient
+chercher à exprimer qu’ils chassent l’ennemi, qu’ils se moquent de sa
+lâcheté et se réjouissent de la victoire remportée sur lui. Ils poussent
+en même temps des cris discordants et font les grimaces les plus
+épouvantables. Les hommes commencent par se démener seuls sur la scène
+comme des furieux; mais bientôt deux femmes sortent du rang des
+spectateurs et se mettent à danser et à s’agiter comme des possédées.
+Plus leurs mouvements sont désordonnés et indécents, plus les
+applaudissements, dit-on, éclatent<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> avec frénésie. Toute la
+représentation dure environ deux minutes; après une pause qui n’est
+guère plus longue, ils recommencent de plus belle. Un tel divertissement
+dure souvent plusieurs heures. Les jeunes gens prennent rarement part à
+ces danses. C’est une grande question de savoir si l’influence de la
+civilisation française mettra un frein à l’immoralité des Indiens!
+D’après ce que j’ai pu observer par moi-même et ce que j’ai appris de
+gens bien informés, il paraît qu’on ne doit guère en espérer beaucoup
+pour le moment! Au contraire, les indigènes apprennent à se créer une
+foule de besoins qui éveillent en eux la soif de l’or. Comme ils sont
+excessivement paresseux et qu’ils ont horreur du travail, les charmes
+des femmes leur servent à gagner de l’argent. Les parents, les frères et
+même les maris amènent aux étrangers leurs filles, leurs sœurs et leurs
+femmes. Celles-ci y consentent sans peine, car elles se procurent ainsi
+de la toilette pour elles-mêmes et de l’argent pour leur famille. La
+maison d’un officier est le rendez-vous naturel de plusieurs belles
+indigènes qui y vont à toute heure. Même en dehors de la maison, elles
+n’ont pas plus de scrupules et suivent le premier venu; il n’est
+personne qui puisse se soustraire à leur compagnie. Mon âge me permet de
+parler d’un tel sujet, et je dois avouer franchement que, quoique j’aie
+bien couru le monde et que j’aie beaucoup vu, je n’ai encore jamais
+rencontré une manière d’agir aussi éhontée.</p>
+
+<p>Je ne mentionnerai ici qu’une petite scène qui se passa un jour devant
+ma cabane, et qui peut servir de preuve à mon assertion.</p>
+
+<p>Quatre lourdes Grâces étaient accroupies par terre dans des postures
+plus ou moins élégantes, et fumaient du tabac. Un officier vint à
+passer, et ayant aperçu ce groupe séduisant, il se dirigea vers lui à
+pas précipités et prit une des belles par l’épaule. Il lui parla d’abord
+avec dou<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span>ceur; mais, à mesure que sa colère augmentait, ses paroles se
+transformèrent en injures. Cependant ni les prières, ni les menaces ne
+firent aucune impression sur cette fière beauté; elle garda
+tranquillement sa posture, et continua à fumer sans accorder un mot ni
+un regard à son céladon transporté de fureur. L’amant fort irrité
+s’oublia au point d’arracher les boucles d’or des oreilles de la jeune
+fille, et de la menacer de lui reprendre toute la parure dont il lui
+avait fait cadeau. Mais rien ne réussit à faire sortir la belle
+indolente de son apathie, et le brave officier se vit à la fin obligé
+d’abandonner la place.</p>
+
+<p>Aux discours qu’il tint, moitié en français moitié dans la langue du
+pays, je reconnus que cette fille lui avait coûté, dans l’espace de
+trois mois, près de quatre cents francs, dépensés pour elle en toilette
+et en bijoux. Comme elle avait obtenu de lui tout ce qu’elle désirait,
+elle l’abandonna sans le moindre scrupule.</p>
+
+<p>J’ai entendu souvent louer la bonté et l’attachement de ces Indiens;
+mais je ne puis souscrire d’une manière absolue à ces éloges. Je ne
+contesterai pas tout à fait leur bonté; ils invitent facilement
+l’étranger à partager leur repas, ils tuent même, en son honneur, un
+cochon de lait, partagent avec lui leur couche, etc. Mais toutes ces
+choses ne leur coûtent pas beaucoup, et si on leur offre de l’argent en
+échange, ils le prennent avec beaucoup d’avidité, sans dire un seul mot
+de remercîment. Pour un sentiment et un attachement véritables, je ne
+les en crois pas trop capables. Je ne vis chez eux que de la sensualité,
+et aucune passion noble et élevée. Dans le cours de mes voyages dans
+cette île, j’aurai occasion de revenir souvent sur ce sujet.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mai, je fus témoin d’une scène très-intéressante. On célébra
+la fête du roi des Français, Louis-Philippe, et le gouverneur, M. Bruat,
+s’efforça d’amuser le peuple de Taïti. Dans la matinée, les matelots
+français exécutè<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span>rent une joute sur l’eau. Plusieurs bateaux, montés par
+d’excellents rameurs, entrèrent en mer. Il y avait à l’avant de chaque
+bateau une espèce d’escalier ou d’échelle où se trouvait un combattant
+armé d’une perche. Les bateaux s’étant rapprochés l’un de l’autre, les
+jouteurs essayèrent chacun de faire tomber son adversaire dans la mer.</p>
+
+<p>On avait aussi élevé un mât de cocagne, au sommet duquel se balançaient
+des chemises de couleur, des rubans et d’autres bagatelles offerts à
+ceux qui seraient les plus agiles à y grimper. A midi, on traita les
+chefs et les principaux personnages du peuple. Sur la prairie, devant la
+maison du gouverneur, on avait entassé dans beaucoup d’endroits des
+vivres, de la viande salée, du lard, du pain, des porcs rôtis, des
+fruits et d’autres objets. Mais au lieu d’un repas pris sur place, comme
+on aurait dû s’y attendre, les chefs divisèrent tout en portions, et
+chacun emporta sa part chez soi. Le soir, il y eut feu d’artifice et
+bal.</p>
+
+<p>Rien ne me parut plus amusant que ce bal. On y voyait les contrastes les
+plus tranchés entre l’art et la nature, une Française élégante à côté
+d’une Indienne cuivrée, un officier d’état-major en brillant uniforme à
+côté d’un insulaire à moitié nu. Beaucoup d’indigènes portaient, il est
+vrai, ce soir-là, de larges pantalons blancs avec une chemise, mais
+d’autres n’avaient pour tout vêtement que le pareo et une courte
+chemise. Il y avait surtout un des chefs affligé d’une
+éléphantiasis<a id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, qui était affreux dans ce costume.</p>
+
+<p>A ce bal, je vis la reine Pomaré pour la première fois. C’est une femme
+de trente-six ans, grande et forte, mais encore assez bien conservée.
+(Je trouvai qu’en général la<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> beauté des femmes passe ici moins vite que
+dans d’autres pays chauds.) Elle n’est pas mal de figure, et a une rare
+expression de bonté peinte autour de la bouche et du menton. Elle
+portait une robe, ou plutôt une espèce de blouse en satin bleu de ciel,
+garnie d’un double rang de blondes noires. Elle avait aux oreilles de
+grandes fleurs de jasmin, et dans les cheveux une guirlande de fleurs;
+elle tenait fort élégamment à la main un beau mouchoir en batiste brodé
+et garni de larges dentelles. Pour ce soir elle avait emprisonné ses
+pieds dans des bas et des souliers, car ordinairement elle va pieds nus.
+Tout son costume était un cadeau du roi de France.</p>
+
+<p>Le mari de la reine, plus jeune qu’elle, est le plus bel homme de Taïti.
+Les Français l’appellent en riant le <i>prince Albert de Taïti</i>,
+non-seulement à cause de sa beauté, mais aussi parce que, comme le
+prince Albert en Angleterre, il n’a pas le titre de roi, mais le nom
+d’<i>époux de la reine</i>. Il avait un uniforme de général français qui lui
+allait très-bien, d’autant plus qu’il savait le porter; seulement il ne
+fallait pas regarder ses pieds, qui étaient très-vilains et
+très-massifs.</p>
+
+<p>Indépendamment de ces deux grands personnages, il y avait encore dans la
+société une tête couronnée, le roi Otoume, possesseur d’une des îles
+voisines. Celui-ci avait l’air très-comique; il portait par-dessus une
+culotte courte blanche et très-large, un habit d’indienne jaune de
+soufre, qui n’avait certainement pas été fait par un artiste parisien,
+car il ressemblait à une carte de mauvais échantillon. Ce roi allait
+pieds nus.</p>
+
+<p>Les dames de compagnie de la reine, au nombre de quatre, femmes et
+filles des chefs, avaient toutes des blouses de mousseline blanche.
+Elles portaient aussi des fleurs dans les lobules de leurs oreilles et
+des guirlandes dans leurs cheveux. A ma grande surprise, je trouvai
+leurs manières et leur tenue généralement très-convenables. Trois<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> des
+jeunes dames dansèrent même le quadrille français avec des officiers
+sans manquer les figures. Seulement j’avais toujours peur pour leurs
+pieds: car, à l’exception du couple royal, personne ne portait ni bas ni
+souliers. Quelques vieilles femmes se montrèrent en chapeaux à la mode
+de l’Europe. De jeunes femmes avaient amené leurs enfants, jusqu’aux
+plus petits, auxquels, pour les faire taire, elles donnèrent le sein
+devant tout le monde. Avant que l’on se mît à table, la reine se retira
+dans une pièce à côté pour fumer quelques cigares; pendant ce temps, son
+mari s’amusa à jouer au billard.</p>
+
+<p>A table, je me trouvai assise entre le <i>prince Albert de Taïti</i> et le
+roi <i>Otoume à l’habit jaune serin</i>. Tous deux étaient déjà assez avancés
+dans la civilisation européenne pour avoir pour moi à table les petites
+attentions ordinaires, comme de remplir mon verre d’eau ou de vin, ou de
+me présenter les mets, etc. On voyait qu’ils cherchaient à apprendre
+autant que possible les usages de l’Europe. Néanmoins, quelques-uns des
+convives sortirent de temps à autre de leur rôle: c’est ainsi qu’au
+dessert la reine demanda une seconde assiette qu’elle remplit de
+friandises, et elle les fit mettre de côté pour les emporter chez elle.
+Il fallut veiller à ce qu’on ne fêtât pas trop le vin de Champagne; mais
+la conversation demeura en général jusqu’à la fin très-gaie et
+très-convenable.</p>
+
+<p>Dans la suite, je dînai encore plusieurs fois chez le gouverneur, en
+société de la famille royale. La reine s’y montra avec son costume
+national, ainsi que son époux; tous deux étaient pieds nus. L’héritier
+présomptif de la couronne, garçon de neuf ans, est fiancé à la fille
+d’un roi voisin. La fiancée, de quelques années plus âgée que le prince,
+vit à la cour de la reine Pomaré, et est instruite dans la religion
+chrétienne, dans les langues taïtienne et anglaise.</p>
+
+<p>L’habitation de la reine est très-simple. Jusqu’à ce que la maison en
+pierre que le gouvernement français fait<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> élever soit terminée, la reine
+Pomaré habite une maisonnette en bois composée de quatre pièces meublées
+en grande partie à l’européenne.</p>
+
+<p>Comme la paix était conclue à Taïti, on pouvait parcourir toute l’île
+sans obstacle. Mon capitaine m’ayant laissée maîtresse de quinze jours,
+je désirai disposer d’une partie de ce temps pour faire des excursions
+dans l’île. Je crus pouvoir me joindre à un des officiers chargés de
+temps à autre par le gouverneur de visiter l’île; mais je ne fus pas peu
+surprise de voir qu’on alléguait chaque fois des raisons particulières
+pour m’empêcher de faire partie du voyage. Je ne pouvais aucunement me
+rendre compte de ce manque de complaisance, jusqu’à ce qu’enfin un des
+officiers m’expliqua lui-même cette énigme: chacun de ces messieurs
+voyageait avec sa concubine.</p>
+
+<p>M. ***<a id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a> qui me confia ce secret, m’offrit de me mener jusqu’à
+<i>Papara</i>, où il demeurait; mais lui-même ne voyageait pas sans une
+compagne, ce qui ne l’empêchait pas d’être accompagné par Tati, le
+principal chef de l’île, avec sa famille. Ce dernier était venu à Taïti
+pour assister aux fêtes du 1<sup>er</sup> mai.</p>
+
+<p>Le 4 mai, nous nous embarquâmes dans un bateau pour nous rendre à
+<i>Papara</i>, le long de la côte (36 milles marins). Je trouvai dans le chef
+un vieillard très-gai, de près de quatre-vingt-dix ans, qui se rappelait
+encore très-bien la seconde descente du célèbre navigateur Cook. Son
+père, disait-il, alors premier chef, avait contracté une alliance avec
+Cook, et, comme c’était encore alors l’usage à Taïti, avait changé de
+nom avec lui.</p>
+
+<p>Le gouvernement français fait à Tati une pension annuelle de six mille
+francs, reversible après sa mort sur son fils aîné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p>
+
+<p>Il avait avec lui sa jeune femme et cinq de ses filles; la première
+était âgée de vingt-trois ans; les derniers avaient de douze à dix-huit
+ans. Les enfants étaient issus d’autres mariages; quant à la femme,
+c’était sa cinquième épouse.</p>
+
+<p>Comme nous n’avions quitté Papeïti que vers midi, que le soleil se
+couchait peu de temps après six heures, et que le trajet entre les
+nombreux écueils est excessivement dangereux, nous abordâmes à <i>Paya</i>
+(22 milles marins), où régnait un sixième fils de Tati.</p>
+
+<p>L’île est coupée de tous côtés par de belles montagnes, dont la cime la
+plus élevée, l’<i>Orœna</i>, a plus de 2000 mètres de haut. Au milieu de
+l’île, les montagnes se séparent, et de leur sein surgit un rocher tout
+à fait singulier. Il a la forme d’un diadème garni de plusieurs pointes,
+ce qui lui a fait donner le nom de <i>Diadème</i>. Toutes ces montagnes sont
+entourées d’une ceinture de quatre à six cents pas de large, qui est
+habitée et produit dans de belles forêts les fruits les plus délicieux.
+Nulle part je ne mangeai d’oranges, de goyaves ni de fruits de l’arbre à
+pain aussi bons qu’ici. Quant à la noix de coco, on en use avec tant de
+prodigalité, qu’on ne boit d’ordinaire que l’eau douce qu’elle renferme,
+et qu’on jette le noyau avec l’écorce. Dans les montagnes et dans les
+gorges, il y a aussi une grande quantité de <i>pisangs</i> (espèce de grandes
+bananes ou fehis), mais qu’on ne mange d’ordinaire que rôtis. Les huttes
+des indigènes sont disséminées sur les bords de la mer; il est rare d’en
+voir une douzaine réunies.</p>
+
+<p>Le fruit du <i>jaquier</i> ou arbre à pain, d’un goût exquis, a à peu près la
+forme d’un melon d’eau et pèse de quatre à six livres. L’écorce est
+verte, un peu rude et mince. Les Indiens la raclent et l’enlèvent avec
+des coquillages aigus; ils fendent le fruit par la moitié et le font
+griller entre deux pierres rougies au feu. Il est d’un goût fin et
+délicat, et ressemble tellement au pain, qu’il le remplace facilement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span></p>
+
+<p>Les îles de la mer du Sud ou de la mer Pacifique sont la véritable
+patrie de ce fruit; on le trouve aussi, il est vrai, dans d’autres
+régions tropicales, mais il y diffère entièrement de celui de l’île de
+<i>Paya</i>. Au Brésil, par exemple, où on le nomme calebasse, il est
+jaunâtre, pèse de vingt à trente livres, et est rempli de pepins que
+l’on retire et que l’on mange quand le fruit est rôti. Le goût de ces
+pepins ressemble à celui des châtaignes.</p>
+
+<p>La mangue, fruit semblable à une prune, est de la grosseur du poing. La
+peau et la chair sont jaunes. Elle a un goût de térébenthine, mais elle
+le perd à mesure qu’elle mûrit. Ce fruit est un des meilleurs; il est
+charnu, juteux et très-savoureux; il a au milieu un large noyau oblong.
+Les jaquiers et les manguiers poussent très-haut et ont un feuillage
+très-étendu. Les feuilles des jaquiers, ou artocarpes, ont un mètre de
+long, un demi-mètre de large, et sont très-déchiquetées. Les feuilles
+des manguiers ne sont pas beaucoup plus grandes que celles de nos
+pommiers.</p>
+
+<p>Avant d’arriver à Paya, nous passâmes près de quelques endroits
+intéressants, comme <i>Foar</i>, petit fort français situé sur une colline. A
+<i>Taipari</i>, il faut passer entre deux brisants dangereux, que l’on
+appelle <i>l’Entrée du diable</i>. Les vagues y montaient, en sifflant, aussi
+haut que des remparts. Dans la plaine de <i>Punavia</i>, il y a un grand fort
+flanqué de plusieurs tours construites sur des collines voisines. Le
+paysage y est charmant. Les montagnes s’ouvrent, et on peut suivre au
+loin les sinuosités d’une gorge pittoresque, dans le fond de laquelle
+s’élève la haute et noire cime d’<i>Olofena</i>.</p>
+
+<p>Ce qui ne m’occupa pas moins que la belle nature, ce fut le fond de la
+mer. Notre bateau passa par-dessus d’innombrables bas-fonds, dans
+lesquels l’eau était transparente comme le cristal, de manière que l’on
+pouvait voir la plus petite pierre. Il s’y trouvait des groupes et des
+réunions<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> de coraux et de madrépores colorés, d’une beauté sans égale:
+on aurait pu dire qu’on apercevait au fond de l’eau des vergers et des
+parterres de fées. Je vis des fleurs et des feuilles gigantesques, des
+champignons et des légumes de tout genre, dessiner mille arabesques au
+milieu de petits groupes de rochers teints de vives couleurs.
+D’admirables et étranges coquillages y étaient attachés ou se trouvaient
+à côté sur le sable, et de petits poissons, aux nuances les plus
+variées, glissaient au milieu comme des papillons et des colibris. Ces
+poissons délicats avaient à peine 10 centimètres de long, et offraient
+une variété de couleurs que je n’avais encore jamais vues. Plusieurs
+brillaient du bleu de ciel le plus pur, d’autres étaient d’un jaune
+clair, et d’autres d’un gris ou d’un brun presque transparent, etc.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes arrivés à Paya, à six heures du soir, le jeune Tati fit
+tuer, en l’honneur de son père, un petit cochon de dix-huit à vingt
+livres, et le fit préparer à la mode taïtienne. On alluma un grand feu
+dans une fosse sèche où il y avait beaucoup de pierres. On apporta
+ensuite une grande quantité de fruits de l’arbre à pain (<i>majoré</i>), qui
+avaient été pelés, et qu’on fendit en deux à l’aide d’une hache en bois
+très-tranchante. Quand le feu eut cessé de brûler, et que les pierres
+furent suffisamment échauffées, on y posa le cochon et les fruits, on
+remit par-dessus quelques-unes des pierres échauffées, et on couvrit le
+tout de branches vertes, de feuilles sèches et de terre.</p>
+
+<p>Pendant que les mets grillaient entre les pierres, on prépara la table.
+On étendit par terre une natte de paille, et on la couvrit de grandes
+feuilles. On plaça devant chaque hôte une écuelle de coco remplie à
+moitié de <i>miti</i>, boisson assez aigre que l’on tire du cocotier.</p>
+
+<p>Au bout d’une heure et demie, on déterra les mets. Si le cochon ne fut
+pas découpé suivant les règles de l’art<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> et d’une manière
+très-appétissante, on y procéda, du moins, avec la rapidité de l’éclair:
+un couteau et la main dépecèrent la bête en autant de parties qu’il y
+avait de convives. On présenta ensuite à chacun sa part, avec la moitié
+d’un fruit de l’arbre à pain, sur une grande feuille. Il n’y eut
+personne à notre table que l’officier, sa bonne amie, le vieux Tati, sa
+femme et moi; car il est contraire à la coutume du pays que l’amphitryon
+mange avec son hôte, ou les enfants avec leurs parents. Sauf cette
+cérémonie, je ne vis point la moindre preuve d’amour ou d’attachement
+entre le père et le fils. C’est ainsi que le père, nonagénaire et
+affligé d’une toux violente, fut forcé de passer la nuit sous une tente
+légère, tandis que le fils dormait dans une hutte bien close.</p>
+
+<p>Le 5 mai, nous quittâmes <i>Taipari</i> l’estomac vide. Le vieux Tati voulait
+nous régaler dans une de ses possessions, éloignée de deux lieues.</p>
+
+<p>Quand nous y fûmes arrivés, et pendant que l’on chauffait les pierres
+pour notre repas, plusieurs des indigènes vinrent des huttes voisines
+pour profiter de la cuisson générale. Ils apportaient avec eux des
+poissons, du porc, des fruits de l’arbre à pain, des pisangs, etc. Les
+poissons et la viande étaient enveloppés dans de grandes feuilles.
+Indépendamment des fruits de l’arbre à pain et des poissons, on nous
+servit une tortue de mer qui pesait peut-être plus de vingt livres. Nous
+prîmes notre repas dans une cabane, où affluèrent bientôt tous les
+voisins, qui, se plaçant à quelque distance de nos hautes personnes, et
+en différents groupes, se mirent à manger les mets apportés. Chacun
+avait devant soi une coupe de coco pleine de <i>miti</i>, dans laquelle il
+jetait chaque morceau, pour le repêcher ensuite avec la main; puis il
+buvait le reste à la fin du repas. On avait placé devant nous des noix
+de coco fraîchement cueillies et percées, dont chacune contenait
+certainement plus d’une mesure d’eau aussi pure qu’agréa<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>ble au goût.
+C’est à tort qu’on donne chez nous à cette eau le nom de <i>lait</i>: elle ne
+s’épaissit et ne devient blanche comme du lait que quand la noix est
+déjà tout à fait vieille, et dans cet état on n’y touche plus ici.</p>
+
+<p>Nous quittâmes Tati et sa famille pour continuer notre course à pied
+jusqu’à <i>Papara</i> (une lieue). La route était charmante et conduisait, en
+grande partie, par des bois épais d’arbres fruitiers; seulement, il ne
+fallait pas avoir peur de l’eau, car bien des fois nous dûmes passer à
+gué des rivières et des ruisseaux.</p>
+
+<p>M. *** possédait à Papara quelques terres avec une maisonnette en bois,
+de quatre chambres. Il eut la complaisance de me donner l’hospitalité
+chez lui.</p>
+
+<p>Nous apprîmes ici la mort d’un des fils de Tati, qui en avait eu vingt
+et un. Le fils était déjà mort depuis trois jours, et on n’attendait
+plus que le père pour les funérailles. Je m’étais, il est vrai, proposé
+de faire une excursion au lac <i>Vaihiria</i>, mais je remis cette partie
+pour assister aux cérémonies funèbres, qui devaient avoir lieu
+incessamment.</p>
+
+<p>Le lendemain (6 mai) je visitai la hutte mortuaire. M. *** me donna un
+mouchoir neuf pour en faire hommage au mort, usage que le peuple taïtien
+a transporté de son ancienne croyance dans le christianisme. Ces cadeaux
+doivent tranquilliser l’âme du défunt. Le corps était dans un cercueil
+étroit, sur une bière basse, couverte ainsi que lui d’un drap blanc. On
+avait étendu devant la bière deux nattes de paille; sur l’une se
+trouvaient les habits du mort, sa coupe, son couteau, etc., tandis que
+sur l’autre on avait étalé les cadeaux funèbres: ces derniers formaient
+un tas de chemises, de pareos, de morceaux d’étoffes, etc. Tout cela
+était neuf et joli, et aurait suffi pour garnir une petite mercerie.</p>
+
+<p>Le vieux Tati vint bientôt après dans la hutte mortuaire, mais il n’y
+demeura que quelques instants, et en sortit<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> aussitôt pour prendre
+l’air, car le corps sentait déjà très-mauvais. Il s’assit sous un arbre
+et se mit à causer avec les voisins, comme s’il n’était rien arrivé.
+Dans la hutte étaient assises les parentes et les voisines, qui
+s’entretenaient tranquillement, tout en mangeant ou en fumant. Je fus
+obligée de me faire montrer l’épouse, les enfants et les parents du
+mort; car à les voir je ne m’en serais pas doutée. Au bout de quelque
+temps la belle-mère et l’épouse se levèrent, se jetèrent sur le
+cercueil, et hurlèrent pendant une demi-heure; mais on voyait bien que
+ces cris forcés ne venaient pas du cœur. Toutes les deux retournèrent
+ensuite à leur place, l’air riant et l’œil sec, et parurent reprendre la
+conversation au point où elles l’avaient laissée. On brûla la pirogue du
+mort sur le rivage.</p>
+
+<p>J’en avais assez vu, et je rentrai afin de faire quelques préparatifs
+pour la partie qui devait avoir lieu le lendemain sur le lac. La
+distance est de dix-huit milles anglais; aussi on y va et on en revient
+commodément dans l’espace de deux jours; un guide n’en eut pas moins le
+front de nous demander la somme exorbitante de dix dollars: cependant,
+grâce à l’intervention du vieux Tati, j’en trouvai un pour trois
+dollars.</p>
+
+<p>Les promenades à pied dans Taïti sont excessivement incommodes; car dans
+cette île, qui abonde en eau, il faut souvent traverser des plaines de
+sable et des rivières. Mon costume était tout à fait approprié à ces
+courses; je portais de gros souliers d’homme, pas de bas, un pantalon et
+une blouse que je retroussais jusqu’aux hanches. Équipée de la sorte,
+j’entrepris, le 7 mai, un petit voyage, sous la conduite de mon guide.
+Pendant le premier tiers de la route, nous longeâmes la côte, et je
+comptai à peu près trente-deux ruisseaux qu’il fallut traverser. Ensuite
+nous pénétrâmes, par des gorges, dans l’intérieur de l’île, après être
+entrés d’abord dans une hutte indienne pour y demander quelques
+rafraîchissements; on s’empressa de<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> nous offrir quelques fruits à pain
+et d’autres petits fruits; mais on ne se fit pas prier pour accepter un
+petit cadeau.</p>
+
+<p>Dans l’intérieur de l’île, les arbres fruitiers furent bientôt remplacés
+par le pisang, le <i>tarro</i> et l’<i>oputu</i> (<i>maranta</i>), arbrisseau d’environ
+3 mètres. Ce dernier poussait partout en si grande quantité, que nous
+eûmes souvent beaucoup de peine à nous frayer un passage. Le <i>tarro</i>,
+qu’on plante, atteint une hauteur de près d’un mètre; il a de belles et
+grandes feuilles, et des fruits tuberculeux semblables aux pommes de
+terre, qu’on fait rôtir, mais qui n’ont pas très-bon goût. Le pisang ou
+bananier est un joli arbuste haut de 4 à 6 mètres, avec des feuilles
+semblables à celles du palmier. Sa tige a souvent 20 centimètres de
+diamètre; elle n’est pas ligneuse, mais creuse, et se casse
+très-facilement. Le bananier appartient proprement à la famille des
+herbacées, et pousse extrêmement vite. Dans la première année il a
+atteint sa hauteur; dans la seconde il porte des fruits, après quoi il
+meurt. Il se propage par des rejetons qui s’élèvent d’ordinaire à côté
+de l’ancien tronc.</p>
+
+<p>Il nous fallut traverser soixante-deux fois un torrent assez large, qui
+se précipite dans le ravin sur un lit très-pierreux, rapide en beaucoup
+d’endroits, et qui, par suite d’une forte pluie, avait souvent plus d’un
+mètre de profondeur; aux endroits difficiles, l’Indien me tenait d’une
+main, et, nageant de l’autre, il me tirait après lui. L’eau m’allait
+souvent jusqu’aux hanches, et il n’y avait pas moyen de se sécher. Le
+sentier devint aussi toujours plus pénible et plus dangereux. Il fallait
+grimper par-dessus des rochers et des pierres que recouvraient tellement
+des feuilles de l’<i>oputu</i>, qu’on ne savait jamais où placer le pied avec
+sûreté. Je me déchirai bien des fois les mains et les pieds, et je
+tombai souvent à terre en voulant me retenir au tronc perfide d’un
+pisang qui se brisait entre mes mains; c’était une excursion vraiment
+périlleuse, qui n’a encore été exécutée que par un petit nombre
+d’offi<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span>ciers, et qui ne sera probablement jamais entreprise par d’autres
+femmes.</p>
+
+<p>Le ravin se resserrait tellement en deux endroits, qu’en dehors du lit
+du fleuve il ne restait plus d’espace vide. Pendant la guerre avec les
+Français, les Indiens avaient élevé dans ces endroits des murs de pierre
+hauts de près de 2 mètres, pour se défendre contre l’ennemi s’il les
+avait attaqués de ce côté.</p>
+
+<p>Au bout de huit heures nous avions fait les dix-huit milles et gravi une
+hauteur de 6000 mètres. Nous n’aperçûmes le lac, placé dans un petit
+enfoncement, que quand nous fûmes sur ses bords. Il peut avoir tout au
+plus 270 mètres de diamètre. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est le
+paysage qui l’entoure. Il est tellement resserré dans une ceinture de
+hautes et vertes montagnes à pic, qu’il n’y a pas place pour le plus
+étroit sentier. On pourrait prendre le lit du lac pour un cratère éteint
+qui s’est rempli d’eau. Cette conjecture se trouve fortifiée par les
+grandes masses de basalte qui figurent sur le devant. Le lac est
+poissonneux et renferme une espèce de poisson toute particulière. On dit
+qu’il a un canal d’écoulement souterrain, mais jusqu’ici il n’a pas
+encore été découvert.</p>
+
+<p>Quand on veut traverser le lac, il faut le faire à la nage, ou bien se
+servir d’un singulier esquif que les Indiens fabriquent dans l’espace de
+quelques minutes. Curieuse de tenter une expédition de ce genre, je
+donnai à entendre à mon guide que je voulais passer le lac. Aussitôt il
+arracha quelques troncs de pisangs (<i>fehi</i>), les attacha les unes aux
+autres au moyen de longues tiges d’herbes flexibles, posa des feuilles
+dessus, les poussa dans l’eau et m’engagea à prendre possession de ce
+fragment de canot. Je ne fus pas sans éprouver une certaine anxiété;
+mais j’aurais eu honte de la faire voir. Je me mis dans cet esquif
+extraordinaire, et mon guide, qui me suivit en nageant, le poussa devant
+lui. J’allai et je revins sans accident; mais à<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> dire vrai, pendant tout
+le trajet, je ne me sentis pas très à mon aise. L’esquif était petit, il
+était plus au-dessous qu’au-dessus de l’eau; on ne pouvait se cramponner
+nulle part, et on pouvait craindre à tout instant de tomber par-dessus
+le bord. Je ne conseillerais point à qui n’est pas nageur de tenter une
+telle traversée.</p>
+
+<p>Après avoir contemplé longuement la mer et ses environs, nous revînmes
+par le même sentier, à quelques centaines de pas, jusqu’à un endroit où
+nous trouvâmes un toit de feuillage. Mon guide y alluma aussitôt un feu
+pétillant à la manière indienne. Il tailla en pointe très-fine un petit
+morceau de bois, et pratiqua dans un autre une rainure étroite et peu
+profonde, sur laquelle il frotta avec le bois pointu jusqu’à ce que les
+fils fins, qui s’en détachaient, commençassent à fumer. Il avait eu soin
+de préparer auparavant de l’herbe et des feuilles sèches, il y jeta les
+fils fumants, puis il prit le paquet dans sa main et l’agita plusieurs
+fois en l’air jusqu’à ce qu’il fût enflammé. Toute l’opération dura à
+peine deux minutes.</p>
+
+<p>Pour notre souper, il cueillit quelques pisangs et les mit sur le feu.
+Je me servis aussi de notre feu pour sécher mes habits, en me mettant
+tout contre et en me retournant souvent. A moitié trempée et fatiguée,
+j’allai, bientôt après mon maigre souper, chercher une couche sur le
+feuillage sec.</p>
+
+<p>Il est heureux que, dans ces contrées sauvages et désertes, on n’ait à
+craindre ni les hommes ni les animaux; les uns sont excessivement calmes
+et paisibles, et, à part quelques sangliers, les autres ne sont
+nullement dangereux. L’île est à cet égard si privilégiée, qu’elle ne
+renferme ni insectes ni reptiles venimeux ou nuisibles. On y trouve tout
+au plus des rats et quelques scorpions, et ces derniers sont si petits
+et si inoffensifs, qu’on peut les prendre dans la main. Je ne fus
+incommodée ici que des moustiques, ces hôtes si désagréables de toutes
+les régions méridionales.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span></p>
+
+<p><i>8 mai.</i> La nuit il commença à pleuvoir beaucoup, et, vers le matin, il
+n’y eut point à espérer que le temps se remît. Au contraire, les
+brouillards devinrent de plus en plus noirs, et, se précipitant de
+toutes parts comme de mauvais génies, ils se répandirent en torrents sur
+la malheureuse contrée. Néanmoins nous n’avions d’autre parti à prendre
+que d’affronter hardiment la mauvaise humeur du dieu qui fait la pluie
+et de nous remettre en route; au bout d’une demi-heure, j’étais
+ruisselante, et je pus alors marcher tranquillement, sûre que je ne
+pouvais pas être mouillée davantage.</p>
+
+<p>A mon retour à Papara, j’appris que le fils de Tati n’était pas encore
+enterré. Les obsèques eurent lieu le lendemain. Le prêtre prononça un
+petit discours devant la tombe, et après avoir descendu le cercueil on
+jeta dans la fosse les nattes, le chapeau de paille ainsi que les habits
+du mort et quelques-uns des cadeaux. Les parents présents à la cérémonie
+se montrèrent aussi indifférents que moi.</p>
+
+<p>Le cimetière est tout près de quelques <i>muraï</i>. On donne ce nom à de
+petits carrés d’un mètre, anciennes sépultures des Indiens. On plaçait
+les morts sur des tréteaux, où ils restaient jusqu’à ce que la chair fût
+détachée des ossements, qu’on rassemblait alors et qu’on enterrait dans
+quelque endroit solitaire.</p>
+
+<p>Le même soir je vis prendre des poissons d’une manière très-curieuse.
+Deux enfants entrèrent dans la mer; l’un était armé d’un bâton, l’autre
+de copeaux enflammés. Celui qui tenait le bâton faisait sortir les
+poissons de dessous les pierres et les frappait ensuite pendant que
+l’autre l’éclairait. Cependant la chasse fut très-maigre. La pêche au
+filet est plus pratiquée et plus fructueuse.</p>
+
+<p>Presque chaque jour M. *** recevait des visites d’autres officiers en
+tournée et de leurs amies. Je n’ai pas besoin de dire que la décence
+n’était pas toujours respectée scrupuleusement. Ne voulant pas par ma
+présence déranger<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> ces messieurs dans leurs conversations intéressantes
+et spirituelles, je préférais m’établir avec mon livre dans la chambre
+des domestiques, qui sans doute riaient et plaisantaient aussi, mais
+dont les plaisanteries au moins ne vous forçaient pas à rougir.</p>
+
+<p>Il était très-comique d’entendre M. *** vanter la fidélité,
+l’attachement et la reconnaissance de son Indienne. S’il avait pu voir
+la conduite de sa belle pendant les heures de son absence! Je ne pus
+m’empêcher d’exprimer un jour à un de ces messieurs ma surprise de voir
+ces créatures cupides et rapaces traitées avec les soins les plus
+empressés et les plus assidus, comblées de présents, prévenues dans
+leurs moindres désirs en même temps qu’on excusait et qu’on supportait
+leurs défauts les plus grossiers. Il me répondit que sans ces attentions
+et ces cadeaux on serait bientôt abandonné de ces dames, et que les
+soins les plus tendres ne les attachaient même que fort peu de temps.</p>
+
+<p>D’après tout ce que j’ai vu, je suis obligée de maintenir l’opinion que
+j’ai énoncée plus haut, c’est que le peuple de Taïti est incapable de
+sentiments plus nobles et qu’il ne vit absolument que pour jouir. La
+nature l’y aide merveilleusement, car il n’a pas besoin de gagner son
+pain à la sueur de son front. L’île surabonde en excellents fruits, en
+tubercules, en porcs, etc. Les bonnes gens n’ont absolument rien à faire
+qu’à cueillir les fruits et qu’à tuer les porcs. C’est pourquoi on a
+tant de peine à trouver chez eux des domestiques et des ouvriers. Le
+moindre journalier ne se loue pas à moins d’un dollar par jour. Pour
+douze pièces à blanchir on paye également un dollar, et il faut, en
+outre, fournir le savon. Je voulais emmener un Indien dans mes
+excursions: il me demanda par jour un dollar et demi.</p>
+
+<p>Je revins de Papara à Papeïti dans la société d’un officier et de sa
+maîtresse. Nous fîmes les 36 milles à pied en un seul jour. Sur notre
+chemin, nous passâmes devant<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> la hutte de la mère de la jeune fille qui
+nous accompagnait. Nous nous y arrêtâmes et on nous régala d’un mets
+délicieux, composé d’une pâte de jaquier, de mangues et de bananes qu’on
+fait rôtir sur des pierres ardentes et qu’on mange toute chaude avec du
+jus d’orange.</p>
+
+<p>En partant, l’officier donna à la jeune fille un dollar pour le remettre
+à sa mère. L’une prit l’argent avec autant d’indifférence que s’il
+n’avait pas eu le moindre prix, l’autre le reçut de la même manière, et
+toutes deux sans remercier ni témoigner la moindre satisfaction.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes par-ci par-là quelques parties de route bien établies,
+qui avaient été faites par les condamnés. Quand un Indien a commis un
+crime, il n’est point jeté dans les fers, mais condamné à construire ou
+à réparer une portion de route déterminée; et cela se fait avec tant
+d’exactitude qu’on n’a aucun besoin d’inspecteurs. Ce genre de punition,
+introduit sous le roi Pomaré I<sup>er</sup>, est une invention des Indiens, et
+les Européens n’ont eu qu’à continuer ce système.</p>
+
+<p>A Punavia nous descendîmes au fort, nous nous fortifiâmes à la manière
+des soldats, avec du pain, du lard et du vin, et à 7 heures du soir nous
+arrivâmes heureusement chez nous.</p>
+
+<p>Indépendamment de Papara, je visitai encore la <i>pointe de Vénus</i>, petite
+langue de terre où Cook observa le passage de Vénus par le soleil. On
+voit encore la pierre sur laquelle on avait fixé les instruments pour
+faire cette observation. Chemin faisant, je passai devant la tombe ou le
+muraï du roi Pomaré I<sup>er</sup>. Cette tombe consiste en une petite place
+entourée de pierres et surmontée d’un toit de palmiers. Il s’y trouvait
+encore quelques restes à moitié pourris d’étoffes et de vêtements. Mais
+une de mes excursions les plus intéressantes fut celle de <i>Fautaua</i> et
+du <i>Diadème</i>. Fautaua est un point que les Indiens avaient cru
+imprenable, et où cependant ils furent entièrement vaincus par<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> les
+Français. Le gouverneur, M. Bruat, eut la bonté de me prêter ses chevaux
+pour faire cette partie et de me donner pour compagnon un sous-officier
+qui avait assisté lui-même au combat, et qui sut m’expliquer toutes les
+positions des Français et des Indiens.</p>
+
+<p>Pendant plus de deux heures la route nous conduisit à travers
+d’horribles gorges, des forêts épaisses et des torrents rapides. Les
+gorges se transformaient souvent en vrais défilés resserrés entre des
+montagnes escarpées et inaccessibles, où une poignée de braves aurait
+pu, comme jadis aux Thermopyles, repousser des armées entières. L’entrée
+de Fautaua est aussi considérée comme la véritable clef de l’île. Pour
+s’en rendre maître il fallait gravir un des bords les plus escarpés de
+la montagne, et avancer ainsi sur la côte étroite afin de prendre
+l’ennemi par derrière. M. Bruat ayant fait demander des volontaires pour
+l’exécution de cette entreprise périlleuse, il s’en présenta plus qu’il
+n’était nécessaire. On choisit parmi eux soixante-deux hommes qui ne
+gardèrent de leurs vêtements que leurs souliers et des caleçons, et
+n’emportèrent que leurs armes et leurs cartouches.</p>
+
+<p>Après avoir grimpé avec beaucoup de périls pendant douze heures, ils
+arrivèrent, au moyen de cordes et en s’aidant de pointes de fer et de
+baïonnettes, sur une des cimes, où ils apparurent d’une manière si
+inattendue aux Indiens, que ceux-ci découragés jetèrent leurs armes et
+se rendirent. Ils pensaient que des hommes ne pouvaient pas pénétrer
+jusque-là; ce devaient donc être des esprits contre lesquels la défense
+était impossible.</p>
+
+<p>Aujourd’hui on a construit un petit fort à Fautaua et on a placé un
+corps de garde sur une des cimes les plus élevées. On arrive à ce
+dernier par un sentier, le long d’une arête de montagne étroite qui
+plonge des deux côtés sur des abîmes sans fond. Des personnes sujettes
+au vertige n’arrivent que difficilement à la crête, ou plutôt n’y
+arrivent pas du tout,<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> et elles y perdent beaucoup, car on a d’en haut
+une vue magnifique. On domine des vallées, des gorges et des montagnes
+sans nombre (parmi les dernières je mentionnerai surtout le colossal et
+romantique rocher <i>le Diadème</i>), d’épaisses forêts de palmiers et
+d’autres arbres gigantesques; et, au delà, le vaste Océan dont les flots
+viennent se briser sans cesse contre les écueils et les récifs, et qui
+se confond à l’horizon avec le ciel azuré.</p>
+
+<p>Il y a, à peu de distance du fort, une chute d’eau qui tombe par-dessus
+une muraille perpendiculaire dans une gorge étroite; malheureusement des
+rochers et des collines qui avancent masquent l’extrémité de la chute,
+et la masse d’eau est peu considérable; car autrement la hauteur de la
+chute dépassant certainement 130 mètres, cette cascade mériterait d’être
+rangée parmi les plus remarquables.</p>
+
+<p>Le chemin du fort au <i>Diadème</i> est excessivement pénible et nous demanda
+trois heures entières. Mais la vue y est encore plus belle, car on
+aperçoit la mer des deux côtés au delà de l’île.</p>
+
+<p>Ce fut ma dernière excursion dans cette belle île. Le lendemain, 17 mai,
+il me fallut aller à bord. La cargaison avait été déchargée et le lest
+embarqué. On est obligé d’apporter d’Europe tout ce dont les troupes
+françaises ont besoin, comme farine, viande salée, pommes de terre,
+légumes et vin; car l’île ne fournit aucun de ces articles<a id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>Je ne quittai qu’à regret cette île ravissante, et la pensée seule que
+j’allais directement au plus étrange pays, la Chine, ne put adoucir pour
+moi ce départ.</p>
+
+<p><i>Le 17 mai</i> au matin nous sortîmes du port de Papeïti avec le vent le
+plus favorable; nous nous éloignâmes vite et heureusement de tous les
+récifs de coraux qui entourent<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> l’île, et au bout de sept heures nous
+eûmes perdu de vue la côte. Vers le soir, nous aperçûmes les montagnes
+de l’île <i>Huaheme</i>, devant laquelle nous passâmes pendant la nuit.</p>
+
+<p>Les premiers jours de notre voyage furent très-agréables. Avec la brise
+toujours favorable, nous jouîmes de la compagnie du beau brick belge <i>le
+Rubens</i>, sorti du port en même temps que nous. Nous ne nous trouvâmes
+que rarement assez près de ce brick pour pouvoir tenir des conversations
+suivies avec ses passagers; mais celui qui connaît tant soit peu les
+longs voyages sur mer et leur extrême monotonie, peut comprendre le
+plaisir et la joie qu’on éprouve à savoir une société d’hommes près de
+soi.</p>
+
+<p>Nous poursuivîmes la même route jusqu’aux Philippines; mais
+malheureusement, dès le matin du troisième jour, notre compagnon
+disparut sans qu’il nous fût possible de savoir qui de deux avait
+dépassé l’autre. Nous nous trouvâmes seuls au milieu de l’immense et
+monotone solitude de l’Océan.</p>
+
+<p><i>Le 23 mai</i> nous approchâmes beaucoup de l’île <i>Penrhyn</i>. Un grand
+nombre de ses habitants, des Indiens à moitié nus, voulurent nous
+honorer d’une visite. Ils s’avançaient dans six canots et faisaient
+force de rames vers notre vaisseau. Cependant nous voguions si vite, que
+nous les eûmes bientôt laissés derrière nous. Plusieurs de nos matelots
+prétendirent que ces insulaires faisaient encore partie des vrais
+sauvages, et que nous pouvions réellement nous féliciter d’avoir échappé
+à leur visite. Le capitaine parut partager cette opinion, et je restai
+la seule à regretter de ne pas avoir vu ces Indiens de plus près.</p>
+
+<p><i>28 mai.</i> Depuis quelques jours nous avions le plaisir de recevoir
+parfois d’assez fortes ondées, phénomène extraordinaire pour la saison,
+puisqu’il n’y a de pluies que dans les trois premiers mois de l’année,
+et que pendant tous les autres le ciel est d’ordinaire pur et sans
+nuages. Cette exception nous fut d’autant plus agréable que nous nous<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span>
+trouvions sous la ligne, et que sans cela nous aurions certainement
+souffert davantage de la chaleur. C’est ainsi que le thermomètre
+n’indiquait à l’ombre que 22 degrés, et 29 au soleil.</p>
+
+<p>Nous passâmes l’équateur à midi par le 168<sup>e</sup> degré de longitude, et
+nous nous retrouvâmes dans l’hémisphère septentrional.</p>
+
+<p>On tua et on mangea un petit cochon d’Otahiti en l’honneur de l’heureux
+passage de la ligne, et nous saluâmes l’hémisphère de notre patrie avec
+du véritable vin du Rhin.</p>
+
+<p>Le 4 juin, et sous le 8<sup>e</sup> degré de latitude, nous aperçûmes de nouveau
+pour la première fois la belle étoile polaire.</p>
+
+<p>Le 17 juin, nous approchions tellement de <i>Saypan</i>, une des plus grandes
+îles Ladrones, que nous en pûmes distinguer parfaitement les montagnes.
+Les îles Ladrones et les îles Mariannes sont situées entre le 13<sup>e</sup> et
+le 21<sup>e</sup> degré de latitude et le 145<sup>e</sup> et 146<sup>e</sup> degré de longitude
+de l’hémisphère oriental.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> juillet, nous aperçûmes de nouveau la terre, c’est-à-dire la
+côte de <i>Lucovia</i> ou de <i>Luzon</i>, la plus grande des Philippines, située
+entre le 18<sup>e</sup> et le 19<sup>e</sup> degré de latitude et entre le 125<sup>e</sup> et le
+119<sup>e</sup> degré de longitude.</p>
+
+<p>Le port de <i>Manilla</i> se trouve sur la côte méridionale de l’île du même
+nom.</p>
+
+<p>Le même jour, nous passâmes près de l’île de <i>Babuan</i> et près de
+plusieurs autres masses de rochers isolés, qui s’élevaient comme des
+tours du sein de la mer. Quatre de ces rochers étaient placés assez près
+l’un de l’autre et formaient un groupe pittoresque; plus tard, nous en
+aperçûmes encore deux autres.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 2 juillet, nous atteignîmes la pointe occidentale de
+<i>Luzon</i>, et nous entrâmes ensuite dans la dangereuse mer de Chine.
+J’étais enchantée de dire enfin adieu à l’océan Pacifique; car un voyage
+sur cette mer<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> est certainement fort ennuyeux. On ne rencontre que
+très-rarement un autre navire, et l’eau est d’ordinaire si calme, qu’on
+croit naviguer sur une rivière. Souvent, je me levais en sursaut de mon
+bureau, et me croyais assise dans une petite chambre à la campagne,
+illusion d’autant plus naturelle que nous avions à bord trois chevaux,
+un chien, quelques porcs, des poules, des oies et des serins de Canarie.
+Tout cela hennissait, aboyait, grognait, caquetait et chantait comme
+dans une métairie.</p>
+
+<p><i>6 juillet.</i> Pendant les premiers jours, notre voyage sur la mer de
+Chine ne ressembla pas mal à celui de l’océan Pacifique. Nous avancions
+lentement et paisiblement. Ce n’est que ce jour-là que nous découvrîmes
+la côte de Chine, et, le soir, nous n’étions plus qu’à 28 milles de
+<i>Macao</i>. J’attendis le lendemain avec une assez grande impatience.
+J’étais sûre maintenant de fouler bientôt le sol de Chine, si ardemment
+désiré; je voyais déjà en idée les mandarins avec leurs grands bonnets,
+et les Chinoises avec leurs petits pieds, lorsque le vent tourna tout à
+coup au milieu de la nuit, et, le 7 juillet, nous nous trouvâmes rejetés
+à 100 milles en arrière. Pour comble de malheur, le baromètre tomba si
+bas que nous redoutions déjà un typhon. On appelle ainsi des ouragans
+excessivement dangereux, qui sévissent fréquemment pendant les mois de
+juillet, d’août et de septembre. Un nuage noir rouge foncé d’un côté et
+de l’autre à moitié blanc, se montre ordinairement à l’horizon comme un
+fatal précurseur: puis surviennent des ondées épouvantables, mêlées de
+tonnerres et d’éclairs, et les vents les plus violents, déchaînés de
+tous côtés, soulèvent des vagues hautes comme des tours. On fit à bord
+tous les préparatifs nécessaires pour recevoir le dangereux ennemi. Mais
+nous en fûmes quittes pour la peur; ou l’ouragan n’éclata pas, ou bien
+il éclata à une très-grande distance; nous n’essuyâmes qu’une petite
+tempête d’assez courte durée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p>
+
+<p>Le 8 juillet, nous arrivâmes de nouveau dans le voisinage de <i>Macao</i>,
+dans le détroit de la <i>Lema</i>, et nous passâmes ensuite continuellement
+par des baies semées de brisants et de groupes d’îles qui offraient les
+vues les plus belles et les plus variées.</p>
+
+<p>Le 9 juillet, nous jetâmes l’ancre dans la rade de Macao. La ville
+appartient aux Portugais, et a 20 000 habitants. Elle est dans une
+position ravissante, sur le bord de la mer, entourée de jolies chaînes
+de collines et de montagnes. On remarque particulièrement le palais du
+gouverneur portugais, le couvent catholique de <i>Guia</i>, les
+fortifications, et quelques jolis édifices situés pêle-mêle sur de
+belles collines dans un désordre pittoresque.</p>
+
+<p>Indépendamment d’un petit nombre de vaisseaux européens, il y avait en
+rade plusieurs jonques (grands bateaux chinois), et beaucoup de petits
+canots conduits par des Chinois couraient autour de notre navire.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>L’île de Taïti a 72 milles anglais de circonférence.</p>
+
+<p>La religion du pays est la religion anglicane.</p>
+
+<p>La langue est le taïtien.</p>
+
+<p>La population indigène est de 8 à 9000 âmes.</p>
+
+<p>On se sert pour monnaie de dollars américains et espagnols, appelés
+aussi piastres, et d’argent français.</p>
+
+<p>La piastre vaut 5 francs ou 8 réaux.</p>
+
+<p>La distance de <i>Valparaiso</i> à <i>Taïti</i> est d’environ 5000 lieues marines;
+de <i>Taïti</i> à <i>Macao</i>, à peu près autant.</p>
+
+<p>De <i>Macao</i> à <i>Hong-Kong</i> il y a 60 lieues marines; de <i>Hong-Kong</i> à
+<i>Canton</i>, 90 lieues marines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Macao.&mdash;Hong-Kong.&mdash;Victoria.&mdash;Promenade en jonque chinoise.&mdash;Le
+Si-Kiang, appelé aussi fleuve du Tigre.&mdash;Whampoa.&mdash;Canton ou
+Ruangtscheu-fu.&mdash;Vie des Européens.&mdash;Les Chinois.&mdash;Coutumes et
+usages.&mdash;Criminels et pirates.&mdash;Assassinat de M.
+Vauchée.&mdash;Promenades et excursions.</p></div>
+
+<p>Il y a un an, je ne me serais pas imaginé que je grossirais le nombre
+des Européens qui connaissent ce curieux pays, non-seulement par les
+livres, mais pour l’avoir visité. Je ne songeais pas alors qu’au lieu
+des Chinois peints que j’avais vus en Europe je verrais des Chinois en
+chair et en os, avec leurs têtes rasées, leurs longues queues et leurs
+vilains petits yeux obliques.</p>
+
+<p>A peine eûmes-nous jeté l’ancre, que plusieurs Chinois grimpèrent sur le
+pont de notre vaisseau, pendant que d’autres étalaient sur leurs barques
+une quantité d’objets, de fruits et de pâtisseries, les rangeant avec
+beaucoup d’ordre et formant un vrai marché tout autour de nous.
+Quelques-uns même vantaient leur marchandise en mauvais anglais; mais en
+somme ils ne firent pas de brillantes affaires; car notre équipage se
+borna à acheter quelques cigares et quelques fruits.</p>
+
+<p>Le capitaine Jurianse loua un bateau, et nous mîmes aussitôt pied à
+terre. Pour avoir le droit de débarquer, il fallut payer au mandarin un
+demi-écu d’Espagne par personne. Cet abus, à ce que j’appris, ne tarda
+pas à être aboli.</p>
+
+<p>Nous traversâmes une grande partie de la ville pour<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> gagner une des
+maisons de commerce portugaises. Les Européens, hommes et femmes,
+peuvent circuler ici librement, sans courir comme dans d’autres villes
+chinoises, le risque d’être lapidés. Dans les rues qui n’étaient
+habitées que par des Chinois, il y avait un grand mouvement. On voyait
+des groupes d’hommes assis dans la rue qui jouaient aux dominos, et dans
+les boutiques, des serruriers, des menuisiers, des cordonniers et autres
+artisans; on travaillait, on causait, on jouait ou l’on dînait. Je ne
+vis que peu de femmes; encore appartenaient-elles au bas peuple. Rien ne
+m’amusa ni ne m’étonna plus que la manière dont mangent les Chinois; ils
+se servent de deux petits bâtons, à l’aide desquels ils portent les mets
+à la bouche d’une façon très-adroite et très-délicate. Pour le riz, qui
+se détache et se brise, les bâtons ne feraient pas aisément leur office;
+ils approchent donc le vase rempli de riz tout contre leur bouche grande
+ouverte, et y font entrer de larges portions au moyen de leurs petits
+bâtons; mais d’ordinaire une partie retombe dans le vase d’une manière
+peu appétissante. Pour les mets liquides, ils se servent de cuillers
+rondes en porcelaine.</p>
+
+<p>La construction des maisons n’offre rien de particulier: la façade donne
+d’ordinaire sur la cour ou sur le jardin. Je visitai entre autres la
+grotte dans laquelle le célèbre écrivain portugais Camoëns a composé,
+dit-on, ses <i>Lusiades</i>. Pour avoir fait le poëme satyrique <i>Disperates
+no India</i>, il fut exilé, en 1556, à Macao, où il passa plusieurs années,
+jusqu’à l’époque où on le rappela dans sa patrie. La grotte est située
+non loin de la ville, sur une hauteur ravissante.</p>
+
+<p>Comme il n’y avait point de commerce à faire, le capitaine résolut de se
+remettre en mer le lendemain. Il m’offrit de m’emmener avec lui
+gratuitement à Hong-Kong; je n’avais payé le passage que jusqu’à Macao.
+Son invitation me fut d’autant plus agréable, que je n’avais aucune
+lettre de recommandation pour Macao, et que d’ailleurs les<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> occasions
+d’aller à Hong-Kong étaient excessivement rares. L’eau du chenal étant
+très-basse, notre vaisseau était resté à l’ancre loin de la terre, dans
+les parages exposés aux courses des pirates, qui sont ici très-nombreux
+et très-hardis. On prit donc pour la nuit toutes les précautions
+nécessaires, et on doubla les sentinelles.</p>
+
+<p>En 1842, les pirates attaquèrent un brick dans la rade de Macao, le
+pillèrent et tuèrent l’équipage. Le capitaine était resté à terre;
+l’équipage s’était livré sans crainte au sommeil, sous la garde d’une
+seule sentinelle. Il arriva un <i>champan</i><a id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>: le chef de cette
+embarcation remit un billet à l’homme de garde en lui disant qu’il
+venait de la part du capitaine. Pendant que le matelot s’approchait de
+la lanterne pour lire le billet, le pirate lui asséna un violent coup
+sur la tête et le terrassa sans lui laisser le temps de prononcer une
+parole. Les hommes cachés dans le champan escaladèrent le navire de tous
+côtés, et se rendirent facilement maîtres des matelots endormis.</p>
+
+<p>Le 10 juillet au matin, après avoir passé la nuit sans accident, nous
+nous embarquâmes pour Hong-Kong, sous la conduite d’un pilote côtier. La
+traversée est de 60 milles marins, et elle offre beaucoup de variété et
+d’intérêt, car on longe sans cesse des baies, des récifs et de jolis
+groupes d’îles.</p>
+
+<p>Après la guerre de 1842, les Chinois cédèrent l’île de Hong-Kong aux
+Anglais, qui y fondèrent le port de <i>Victoria</i>, aujourd’hui orné de
+nombreux édifices et de beaux palais en pierre de taille.</p>
+
+<p>Mais les Européens, dont le nombre ne s’élève qu’à quelques centaines,
+ne sont pas très-contents; car le commerce n’est pas de moitié aussi
+productif qu’on l’avait espéré d’abord. Le gouvernement anglais donne
+gratuitement des terrains aux marchands, à la seule condition d’y bâtir
+des<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> maisons. Beaucoup ont élevé de magnifiques constructions, qu’ils
+céderaient aujourd’hui à moitié prix; d’autres abandonneraient
+volontiers leur terrain, avec les fondations déjà établies, sans
+demander le moindre dédommagement.</p>
+
+<p>Je me proposais de ne rester que peu de jours à Victoria, car je
+désirais arriver le plus tôt possible à Canton.</p>
+
+<p>Après tant d’honnêtetés dont il m’avait déjà comblée, le capitaine
+Jurianse voulut encore me donner le logement et la nourriture sur son
+vaisseau pendant son séjour à Victoria, ce qui me fit faire chaque jour
+une économie de quatre à six dollars<a id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
+
+<p>Le bateau qu’il avait loué fut aussi toujours à ma disposition. A cette
+occasion je dois rappeler que je n’ai nulle part bu de l’eau aussi bonne
+et aussi fraîche que sur son navire; ce qui prouve que même avec la
+chaleur tropicale l’eau peut se garder longtemps sans se corrompre. Il
+n’est besoin que de propreté et de soin; mais ces qualités ne se
+trouvent à ce degré que chez les Hollandais. Plût au ciel que tous les
+capitaines voulussent, au moins à cet égard, les prendre pour modèles!
+C’est vraiment une dure nécessité que d’être réduit à boire une eau
+trouble et qui sent mauvais. Malheureusement tous les voiliers sur
+lesquels je fis une traversée de plusieurs mois m’offrirent ce
+désagrément.</p>
+
+<p>La situation de Victoria n’est pas des plus agréables, car elle est
+environnée de montagnes toutes nues. La ville même a un cachet européen,
+et si l’on ne voyait pas, dans les rues et dans les boutiques, des
+porteurs, des ouvriers et de petits marchands chinois, on croirait à
+peine qu’on se trouve en Chine. Je fus surprise de ne pas rencontrer de
+femmes indigènes dans les rues. On aurait pu penser qu’une Européenne
+courrait quelque danger à se montrer<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> en public; mais je dois avouer que
+je n’eus jamais à essuyer la moindre offense de la part des Chinois; ils
+ne m’importunèrent même pas par leur curiosité.</p>
+
+<p>A Victoria, j’eus le plaisir de faire la connaissance de M. Gützloff,
+qui a acquis une assez grande célébrité<a id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p>J’y trouvai encore quatre autres missionnaires. Ils étudiaient le
+chinois, s’habillaient et se faisaient raser la tête comme les
+indigènes, et portaient des queues à la chinoise. Aucune langue n’est
+aussi difficile à lire et à écrire que le chinois. L’écriture se
+compose, dit-on, de plus de mille lettres, et la langue ne renferme que
+des monosyllabes. On écrit avec des pinceaux trempés dans de l’encre de
+Chine, de droite à gauche, sur toute la longueur du papier!</p>
+
+<p>Dès les premiers jours, je trouvai une occasion d’aller à Canton dans
+une petite jonque chinoise. M. Pustau, mar<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span>chand de Victoria, qui
+s’était vivement intéressé à moi, m’engagea, il est vrai, à ne pas me
+confier aveuglément aux gens du pays. Il me conseilla de louer une
+barque à moi ou bien de prendre une place sur le bateau à vapeur; mais
+cela dépassait mes faibles ressources; car une place sur le vapeur, ou
+la location d’une barque, m’aurait coûté douze dollars, tandis que mon
+passage dans la jonque ne me revenait qu’à trois dollars. J’avoue, en
+outre, que la physionomie et les manières des Chinois ne m’inspiraient
+pas la moindre crainte. Je pris sur moi mes pistolets, et, le soir du 12
+juillet, je me rendis tranquillement à bord.</p>
+
+<p>Une forte pluie et la nuit tombante m’obligèrent bientôt à me réfugier
+dans l’intérieur du bateau; pour passer le temps, je me mis à observer
+mes compagnons de voyage.</p>
+
+<p>La compagnie, sans être choisie, se conduisit très-décemment, de sorte
+que je pus rester tranquillement au milieu d’elle. Quelques-uns jouaient
+aux dominos, tandis que d’autres tiraient des sons épouvantables d’une
+mandoline à trois cordes. On fumait, on causait et on prenait du thé
+sans sucre dans de toutes petites tasses. On ne manqua pas de m’offrir
+de tous côtés de ce nectar! Les Chinois, riches ou pauvres, ne boivent
+ni eau pure, ni spiritueux, mais toujours du thé faible et sans sucre.</p>
+
+<p>Il était tard quand je me retirai dans ma cabine, dont le plafond
+n’était pas hermétiquement fermé et laissait pénétrer la pluie. A peine
+le capitaine s’en fut-il aperçu, qu’il m’assigna une autre place. Je me
+trouvai en compagnie de deux Chinoises tout occupées à fumer du tabac:
+leurs pipes n’étaient pas plus grandes que des dés à coudre, et après
+trois ou quatre bouffées elles étaient obligées de les bourrer de
+nouveau.</p>
+
+<p>Mes voisines, s’étant aperçues que je n’avais pas de petit tabouret pour
+reposer ma tête, m’en offrirent un, et insistèrent tellement que je dus
+l’accepter. Les Chinois se servent, en guise d’oreiller, de petits
+tabourets de bam<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span>bou ou de cartons très-forts, qui ont de dix à trente
+centimètres de long, et environ vingt de haut; ils sont bombés à la
+partie supérieure, mais non rembourrés.</p>
+
+<p><i>13 juillet.</i> Quand je me rendis de grand matin sur le pont pour voir
+l’entrée de la <i>bocca</i> du <i>Si-Kiang</i> ou du <i>Tigre</i>, nous nous trouvions
+déjà si avant dans le fleuve, qu’on ne découvrait plus son embouchure.
+Je la vis cependant à mon retour de Canton, à Hong-Kong.</p>
+
+<p>Le Si-Kiang, un des plus grands fleuves de la Chine, qui, à peu de
+distance encore de l’endroit où il se jette dans la mer, a près de huit
+milles de large, se trouve à son embouchure tellement resserré par des
+montagnes et des rochers, qu’il perd la moitié de sa largeur.</p>
+
+<p>La contrée est belle, et quelques fortifications assises sur les cimes
+des montagnes lui donnent un aspect romantique.</p>
+
+<p>Près de <i>Hoo-mun</i>, appelé aussi <i>Whampoa</i>, le fleuve se divise en
+plusieurs bras; celui qui conduit à Canton s’appelle le <i>fleuve aux
+Perles</i>. Whampoa, endroit de peu d’importance, mérite d’être mentionné,
+parce que les nombreux bas-fonds du fleuve aux Perles obligent tous les
+grands vaisseaux d’y jeter l’ancre.</p>
+
+<p>Le long des rives s’étendent d’immenses plantations de riz bordées de
+bananiers et d’arbres fruitiers. Ces derniers forment souvent de jolies
+allées; mais on les plante moins pour l’ornement que par nécessité.
+Comme le riz a besoin d’un terrain très-humide, on plante les arbres
+entre les rizières pour soutenir le sol, qui sans cela serait entraîné à
+force d’être arrosé. De jolies maisons de campagne d’un style vraiment
+chinois, avec des toits échancrés, pointus et dentelés, couvertes de
+tuiles et de briques de couleur, sont placées sous des groupes d’arbres
+aux ombrages épais; des pagodes de constructions diverses (appelées
+<i>tas</i>), de trois à neuf étages, s’élèvent sur de petites collines près
+des villages, et attirent de loin l’attention.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p>
+
+<p>De nombreuses fortifications, mais qui ressemblent plutôt à de grandes
+maisons sans toitures, défendent le fleuve en amont.</p>
+
+<p>A plusieurs milles avant Canton, on voit une suite de bourgades
+composées toutes de méchantes baraques, qui sont en grande partie
+établies dans le fleuve même, sur de hauts pilotis, et entourées
+d’innombrables barques également habitées.</p>
+
+<p>Plus on approche de Canton, plus le mouvement de la navigation, plus le
+nombre des vaisseaux et des bateaux servant d’habitation augmente. On
+voit des bâtiments des formes les plus étranges, des jonques à l’arrière
+desquelles s’élève comme une maison à deux étages avec de hautes
+fenêtres, des galeries et un toit. Ces navires sont souvent d’une
+grandeur surprenante, et chargent jusqu’à mille tonnes. Plus loin on
+aperçoit des vaisseaux de guerre chinois d’une construction plate, large
+et longue, armés de vingt à trente canons; des <i>bateaux de mandarin</i>
+qui, avec leurs portes et leurs croisées peintes<a id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, avec leurs
+galeries ciselées et leurs pavillons en soie, ressemblent aux plus
+jolies maisons. Ceux qui méritent le plus d’attention sont les superbes
+<i>bateaux à fleurs</i>, dont les galeries supérieures sont ornées de
+guirlandes et d’arabesques. Des portes et des fenêtres de style gothique
+conduisent dans l’intérieur, composé d’un grand salon et de quelques
+cabinets. Des glaces, des tapis de soie ornent les murs; des lustres de
+verre, des lanternes en papier de couleur, entre lesquels se balancent
+de petites corbeilles remplies des fleurs les plus fraîches, complètent
+cet aspect enchanteur.</p>
+
+<p>Ces bateaux à fleurs restent toujours à l’ancre, et servent aux Chinois,
+jour et nuit, de lieux de divertissement. On y exécute des comédies, des
+danses et des jongleries,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> auxquelles n’assistent pas les femmes de
+bonne compagnie. L’accès n’en est pas précisément interdit aux
+Européens; mais, avec la disposition actuelle des esprits, ils courent
+plus ou moins le risque d’être injuriés ou maltraités.</p>
+
+<p>Qu’on se représente, à côté de ces singuliers bateaux, des milliers de
+petits canots ou champans qui sont à l’ancre ou qui croisent dans tous
+les sens, des pêcheurs qui jettent de tous côtés leurs filets, des
+enfants et des jeunes gens qui se baignent et nagent. Souvent on
+détourne les regards avec inquiétude, quand on voit sur de petits
+bateaux étroits des gamins jouer et se chamailler; à tout instant on se
+figure qu’un de ces petits bonshommes va tomber par-dessus le bord. Les
+parents prudents attachent au dos de leurs enfants âgés de moins de six
+ans des citrouilles creuses ou des vessies de bœuf remplies d’air, pour
+qu’en tombant dans l’eau ils n’aillent pas si vite au fond.</p>
+
+<p>Les diverses occupations des indigènes, cette vie active et agitée,
+offrent les tableaux les plus variés; on ne peut s’en faire une idée
+exacte si on n’en a été soi-même témoin.</p>
+
+<p>Depuis peu d’années il est permis aux femmes européennes d’entrer et de
+demeurer dans les factoreries de Canton. Je quittai donc le bateau sans
+crainte; mais je devais d’abord aviser aux moyens de trouver la maison
+de M. Agassiz, à laquelle j’étais adressée. Comme je ne savais pas
+encore un mot de chinois, il me fallut m’expliquer par signes. Je donnai
+à entendre à mon capitaine que je n’avais pas d’argent sur moi, et que,
+s’il voulait être payé, il devait me conduire à la factorerie. Il ne
+tarda pas à me comprendre, et s’empressa d’acquiescer à ma demande. Les
+Européens que je rencontrai à la factorerie m’indiquèrent la maison, et
+bientôt je me trouvai hors d’embarras.</p>
+
+<p>Quand M. Agassiz me vit arriver et apprit que j’étais venue à pied du
+vaisseau à sa maison, il fut très-surpris, et eut de la peine à croire
+que j’eusse pu faire ce trajet sans encombre et sans insulte. Ce n’est
+qu’alors que je me rendis<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> compte du danger auquel je m’étais exposée
+comme femme, en courant seule avec un guide dans les rues de Canton.
+Pareille chose ne s’était pas encore vue dans la ville, et M. Agassiz
+m’assura que je devais regarder comme un bonheur insigne de ne pas avoir
+été outragée grossièrement, et même lapidée par le peuple.</p>
+
+<p>Dans un cas semblable, mon guide aurait pris la fuite, et m’aurait
+abandonnée à mon mauvais sort.</p>
+
+<p>J’avais bien remarqué, en allant du vaisseau à la factorerie, que tout
+le monde me suivait des yeux et criait après moi en me montrant au
+doigt, que jeunes et vieux sortaient des boutiques, et que peu à peu il
+se formait même autour de moi une espèce d’escorte. Que me restait-il
+autre chose à faire que de ne pas me laisser intimider, et de payer
+d’audace? J’avançai bravement, et on ne me fit rien, sans doute parce
+que je ne montrai aucune crainte.</p>
+
+<p>J’avais formé le projet de ne pas rester longtemps à Canton; car, depuis
+la dernière guerre avec les Anglais, les Européens peuvent y paraître
+moins que jamais. On porte encore aux femmes une plus grande haine,
+parce qu’il a été annoncé, dans les prophéties chinoises, que le
+Céleste-Empire sera conquis un jour par une femme. Aussi je n’espérais
+pas voir grand’chose à Canton, et je me proposais de continuer mon
+voyage vers le nord de la Chine, jusqu’au port de <i>Tschang-hai</i>, où il
+devait être plus facile de trouver accès auprès du peuple et de la
+noblesse.</p>
+
+<p>Par bonheur je fis la connaissance d’un Allemand, M. de Carlowitz, qui
+avait déjà passé quelques années à Canton. Il me témoigna de l’intérêt,
+et m’offrit même de me servir de cicerone, à condition que je m’armerais
+de patience jusqu’à ce que la poste d’Europe, qu’on attendait sous
+peu<a id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, fût arrivée.</p>
+
+<p>En ce moment, les esprits des marchands sont tellement<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> agités et
+préoccupés qu’ils n’ont pas le temps de songer à autre chose qu’à leur
+correspondance. Il me fallut donc attendre non-seulement l’arrivée du
+vapeur, mais aussi son départ, ce qui demanda huit jours. Grâce à M.
+Agassiz je ne m’ennuyai point; reçue chez lui de la manière la plus
+cordiale et la plus affectueuse, j’eus en outre occasion de faire
+connaissance avec le genre de vie des Européens établis à Canton.</p>
+
+<p>Peu d’Européens amènent leurs familles en Chine, et surtout à Canton, où
+les femmes et les enfants vivent à peu près comme en prison, et ne
+peuvent guère sortir que dans une litière bien fermée. D’ailleurs toute
+est si cher dans ce pays, que comparativement on vit encore à bon marché
+à Londres. On n’a pas un appartement quelque peu convenable, de six
+chambres avec cuisine, à moins de sept ou huit cents dollars par an. On
+donne à un domestique de quatre à huit dollars par mois; une servante se
+paye souvent de neuf à dix dollars, car les Chinoises ne veulent servir
+les Européens qu’à des prix exorbitants. Avec cela il règne dans ce pays
+la singulière coutume d’affecter à chaque genre d’occupation une
+personne particulière, ce qui nécessite un grand nombre de domestiques.</p>
+
+<p>Une famille composée de quatre personnes exige au moins de dix à douze
+domestiques, et quelquefois plus. Chaque membre de la famille a d’abord
+un domestique attaché exclusivement à son service. Puis il faut un
+cuisinier, quelques bonnes d’enfants et plusieurs <i>cooli</i> employés aux
+travaux plus communs, tels que le nettoyage des chambres, le transport
+du bois et de l’eau. Malgré un personnel si nombreux, on est souvent
+très-mal servi; car si l’un ou l’autre de ces gens sort et qu’on ait
+besoin de son service, il faut attendre qu’il soit rentré: aucun
+domestique ne voudrait faire l’ouvrage de son camarade.</p>
+
+<p>Toute la maison est sous la direction d’une espèce d’in<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span>tendant nommé
+<i>comprador</i>. Il est chargé de l’argenterie, des meubles, du linge; il
+reçoit et nourrit les domestiques, s’occupe de tout ce qu’il leur faut
+et répond de leur fidélité; mais il retient aussi à chacun sur ses gages
+deux dollars par mois. Il fait les achats, les comptes de cuisine, en un
+mot toutes les dépenses, et indique à la fin de chaque mois le total,
+sans trop entrer dans les détails.</p>
+
+<p>Outre la direction de la maison, le comprador est chargé de tenir la
+caisse de la maison de commerce. Il passe par ses mains des centaines de
+mille dollars, et, s’il se glisse de fausses pièces, il en est
+responsable. Pour les payements et pour les recettes, il a ses commis à
+lui, qui vérifient chaque pièce avec une rapidité incroyable. Ils
+prennent une poignée de monnaies, les lancent en l’air chacune
+séparément avec le pouce et le doigt du milieu, écoutent le son et
+regardent en même temps le revers de la pièce qui retombe dans le creux
+de la main. Des milliers de pièces sont ainsi comptées dans l’espace de
+quelques heures. Cet examen est indispensable à cause de la quantité de
+faux dollars que fabriquent les Chinois. Pour prouver que les pièces
+sont bonnes, on imprime sur chacune le cachet de la maison, ce qui finit
+par les aplatir et les élargir, et par les séparer en plusieurs
+morceaux. Mais les morceaux ne perdent rien de leur valeur, car la somme
+se détermine au poids. Indépendamment des dollars, on se sert encore
+d’argent pur non monnayé en petites barres; on en coupe des morceaux
+plus ou moins gros, selon que la somme est plus ou moins forte.</p>
+
+<p>La caisse se trouve au rez-de-chaussée, dans la chambre du comprador, et
+l’Européen n’a point à s’occuper d’argent: aussi n’en porte-t-il jamais
+sur lui.</p>
+
+<p>Le comprador ne touche pas de traitement, mais il a un intérêt dans
+chaque affaire; pour les comptes de la maison, il sait les faire sans y
+perdre. D’ailleurs, on prend en général, des hommes de confiance; ils
+versent une<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> caution entre les mains des mandarins, qui ensuite
+répondent d’eux.</p>
+
+<p>Voici quelle est à peu près la vie des Européens établis à Canton. Après
+s’être levé et avoir bu une tasse de thé dans sa chambre, on prend un
+bain froid. A neuf heures vient le déjeuner, qui se compose de poissons
+frits ou de côtelettes, de rôti froid, d’œufs, de beurre, de pain et de
+thé. Chacun va alors à ses affaires jusqu’à l’heure du dîner, qui a lieu
+ordinairement à quatre heures. On mange de la soupe à la tortue, du
+curri<a id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a> et du riz, du rôti, des ragoûts et des pâtes. Tous les mets, à
+l’exception du <i>curri</i> et du riz, sont préparés à l’anglaise par des
+cuisiniers chinois. Le dessert se compose de fromage et de fruits, tels
+que <i>ananas</i>, <i>long-yen</i>, <i>mangues</i> et <i>lit-chi</i>. Les Chinois prétendent
+que ce dernier fruit est le meilleur qui existe. Il est de la grosseur
+d’une noix, a une peau brun rouge un peu chagrinée, une pulpe blanche et
+délicate et un noyau noir. Le <i>long-yen</i>, un peu plus petit que le
+<i>lit-chi</i>, a aussi une chair blanche et délicate, mais un peu aqueuse.
+Je ne trouvai pas ces deux fruits extrêmement bons. Les ananas ne me
+parurent ni aussi savoureux ni aussi parfumés que ceux qui viennent dans
+les serres d’Europe; seulement ils sont beaucoup plus gros que les
+nôtres.</p>
+
+<p>On boit à Canton du vin de Portugal et de la bière anglaise. Avec chaque
+boisson on vous offre de la glace cassée en petits morceaux et
+enveloppée d’un linge.</p>
+
+<p>La glace est un article assez dispendieux, car on l’apporte de
+l’Amérique du Nord. Le soir, on prend du thé.</p>
+
+<p>Pendant le repas, une grande <i>punka</i> répand de l’air et de la fraîcheur
+sur toute la société. La <i>punka</i> est un cadre<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> d’environ trois mètres de
+long et d’un mètre de haut, couvert de percale blanche et suspendu par
+de forts cordons au plafond de la chambre. Un autre cordon passe, comme
+la corde d’une cloche, à travers le mur de la chambre, et va dans une
+pièce voisine ou au rez-de-chaussée, où un domestique le tire d’une
+manière régulière, et maintient ainsi le cadre dans un mouvement léger
+et constant qui donne le courant d’air le plus agréable.</p>
+
+<p>La vie pour les Européens est, comme on voit, très-chère en Chine.
+L’entretien annuel d’une maison européenne monte, pour le moins, à 30
+000 fr. (6000 dollars), somme considérable quand on songe combien on a
+peu de chose pour cet argent. On n’a ni chevaux, ni voitures, ni
+réunions, ni spectacles, ni rien de semblable. Le seul plaisir de
+beaucoup de personnes est d’avoir un bateau dont la location coûte 7
+dollars par mois, ou bien de se promener le soir dans un petit jardin
+que les Européens établis à Canton ont fait planter comme lieu
+d’agrément. Il se trouve en face de la factorerie, et est entouré de
+murs de trois côtés; le quatrième est borné par le fleuve aux Perles.</p>
+
+<p>Les Chinois, au contraire, vivent à très-bon marché. Un homme peut
+parfaitement se tirer d’affaires avec 60 <i>cashs</i> par jour (1200 cashs
+font un dollar); aussi le salaire de l’ouvrier est très-minime. C’est
+ainsi qu’on peut louer un bateau pour toute la journée au prix d’un
+demi-dollar, et cet argent sert souvent à nourrir toute une famille de
+six à neuf personnes. Il est vrai que les Chinois ne sont pas
+très-difficiles sur le choix de leurs aliments. Ils mangent des chiens,
+des chats, des souris, des rats, des intestins d’oiseaux, du sang de
+toute espèce d’animal, et même, à ce qu’on m’a assuré, des chenilles,
+des vers de terre et des bêtes mortes. Leur principale nourriture est le
+riz, qui ne leur sert pas seulement comme plat, mais qui leur tient
+aussi lieu de pain. Il est très-bon marché; le picoul (100 li<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span>vres de
+Vienne ou 125 de Hambourg, ou 56 kilogrammes) coûte de un dollar trois
+quarts à deux dollars et demi.</p>
+
+<p>Les vêtements des deux sexes, pour le peuple, se composent de larges
+pantalons et de longues tuniques, et se distinguent par une saleté
+extraordinaire. Le Chinois est l’ennemi des bains et des ablutions; il
+ne porte pas de chemise, et il garde le même pantalon jusqu’à ce qu’il
+lui tombe du corps. Les tuniques des hommes leur descendent
+jusqu’au-dessus du genou, et celles des femmes un peu plus bas. Elles
+sont faites de nankin ou de soie, de couleur bleu foncé, brune ou noire.
+Pendant l’hiver ils mettent par-dessus leur vêtement un habit d’été
+qu’ils serrent contre celui de dessous à l’aide de ceintures; mais dans
+les grandes chaleurs ils le laissent flotter légèrement autour du corps.</p>
+
+<p>Les hommes ont la tête rasée, à l’exception d’une petite partie de
+l’occiput, où les cheveux sont entretenus avec beaucoup de soin et
+tressés en queue. Plus la queue d’un Chinois est épaisse, plus il en
+tire vanité. Aussi y mêle-t-on de faux cheveux et des rubans noirs, et
+une queue descend-elle quelquefois jusqu’à la cheville. Pendant le
+travail, le Chinois roule cette queue autour de son cou; mais en entrant
+dans une chambre il la détache, parce que ce serait blesser les
+convenances et la politesse que de se présenter avec la queue
+retroussée.</p>
+
+<p>Les femmes gardent leur chevelure tout entière; elles la relèvent toute
+en arrière, elles la tressent et l’attachent avec beaucoup d’art sur le
+sommet de la tête; ces soins leur demandent beaucoup de temps, mais une
+fois qu’elles sont coiffées c’est pour toute une semaine. Les hommes et
+les femmes ne mettent rien sur leur tête, ou bien ils portent des
+chapeaux de bambou très-mince, qui ont souvent près d’un mètre de large;
+ces chapeaux les garantissent du soleil et de la pluie; ils sont
+excessivement légers et imperméables.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p>
+
+<p>Leur chaussure se compose de bas cousus et de souliers d’étoffes de soie
+ou de coton noir; la semelle des souliers, haute de plus de trois
+centimètres, est faite de carton épais ou de bandes de feutre plusieurs
+fois repliées l’une sur l’autre. Les pauvres ne portent pas de
+chaussure.</p>
+
+<p>Les maisons du peuple sont de misérables barraques construites en tuiles
+ou en bois. L’ameublement est extrêmement pauvre: une méchante table,
+quelques chaises, deux ou trois nattes de bambou, de petits escabeaux
+pour la tête, de vieilles couvertures, composent tout le mobilier.
+Cependant les pots de fleurs ne manquent nulle part.</p>
+
+<p>La manière la plus économique de se loger, c’est d’avoir un bateau à
+soi. L’homme va travailler à la campagne, et, pendant ce temps, la femme
+cherche à contribuer à l’entretien de la famille en conduisant en bateau
+des promeneurs ou des voyageurs. Une moitié du bateau appartient à la
+famille, l’autre au locataire, et, quoique l’espace soit excessivement
+restreint (car les bateaux ont à peine 8 mètres de long), il y règne
+pourtant la plus grande propreté et le plus grand ordre. Chaque matin
+tout est lavé et nettoyé. On sait tirer parti du plus petit coin de la
+manière la plus ingénieuse; il y a même place pour un autel domestique
+en miniature. Pendant le jour on cuit et on lave. Bien que les enfants
+ne manquent pas, le voyageur n’en est nullement importuné; aucun
+spectacle désagréable ne s’offre à sa vue, et il n’entend que
+très-rarement la voie criarde d’un des marmots. Pendant que la mère
+tient la rame, elle porte son plus jeune enfant sur le dos. Les plus
+grands ont aussi quelquefois un de leurs frères attaché sur leurs
+épaules, et ils sautent et grimpent sans s’inquiéter le moins du monde
+du dépôt qui leur est confié. Souvent je voyais avec douleur la petite
+tête nue d’un tout jeune enfant ballotter de tous côtés pendant que le
+frère aîné sautait d’un endroit à l’autre, ou bien le front nu de la
+pauvre créature recevait tellement en plein les<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> rayons du soleil, que
+c’était à peine s’il pouvait ouvrir les yeux. Certes! on ne saurait se
+faire une idée de la misère d’une famille chinoise renfermée dans son
+bateau.</p>
+
+<p>On accuse les Chinois de tuer beaucoup d’enfants nouveau-nés ou chétifs
+et malingres. Ils les étouffent, dit-on, dès leur naissance et les
+jettent à l’eau, ou bien ils les exposent dans les rues, ce qui est
+encore plus affreux, car il y a beaucoup de cochons et de chiens errants
+qui se jettent avec voracité sur la proie qui leur est offerte. C’est
+surtout le sort des filles; pour les garçons, toute famille s’estime
+heureuse d’en avoir, parce que c’est un devoir pour eux de nourrir leurs
+parents dans la vieillesse. Le fils aîné même, quand son père vient à
+mourir, est obligé de le remplacer et de prendre soin de ses autres
+frères et sœurs, qui, en échange, lui doivent le plus grand respect et
+une obéissance sans bornes. On tient rigoureusement à l’exécution de ces
+lois, et celui qui les transgresse est puni de mort.</p>
+
+<p>Les Chinois regardent comme un honneur d’être grand-père, et, pour se
+parer de cet avantage, celui qui en est favorisé porte des moustaches.
+Ces moustaches, grises et peu fournies, se remarquent d’autant plus que
+les jeunes gens n’en ont pas, et que le plus souvent même ils n’ont pas
+de barbe.</p>
+
+<p>Quant aux mœurs et aux coutumes des Chinois, je ne puis en dire que fort
+peu de chose; car pour un étranger il est difficile et presque
+impossible de les connaître. Je cherchai à les observer le plus
+possible; je me mêlai au peuple dans toutes les occasions qui se
+présentèrent, et je notai fidèlement tout ce que j’avais pu remarquer.</p>
+
+<p>Un matin, en sortant, je rencontrai plus de cinquante criminels tous
+emprisonnés dans leur carcan (<i>can-gue</i>), qu’on promenait par les rues.
+Ce carcan se compose de deux gros morceaux de bois qui s’emboîtent l’un
+dans l’autre et qui ont deux ou trois ouvertures à travers les<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span>quelles
+on fait passer au délinquant, selon la gravité du délit, la tête avec
+une main, ou avec les deux mains. Le poids du carcan est de 25 à 50
+kilogrammes; il pèse si lourdement sur les épaules du pauvre diable,
+qu’il ne peut pas porter lui-même la nourriture à sa bouche, et qu’il
+est obligé d’attendre qu’une âme compâtissante veuille bien le faire
+manger. La durée de cette punition varie de quelques jours à plusieurs
+mois. Dans ce dernier cas, le coupable succombe presque toujours.</p>
+
+<p>Un autre châtiment consiste à infliger des coups avec un bambou; si ces
+coups sont donnés sur les parties délicates du corps, la victime, dès le
+quinzième, est à jamais soustraite aux souffrances de cette vie.
+D’autres punitions, dont la cruauté ne le cède en rien à celles de
+l’inquisition chrétienne, sont: d’écorcher tout vif, d’écraser les
+membres, de couper les tendons des pieds, etc. A côté de ces supplices,
+la peine de mort est réellement un châtiment fort doux. Le coupable est
+étranglé ou décapité; mais on m’assura que, dans des circonstances
+particulières et tout exceptionnelles, on sciait le criminel ou bien on
+le laissait mourir de faim. Dans le premier cas, la victime est pressée
+entre deux planches et sciée de haut en bas; dans le second, le condamné
+est enterré jusqu’à la tête, et on le laisse ainsi mourir de faim, ou
+bien on lui met le joug de bois autour de la tête, et on lui donne de
+jour en jour moins de nourriture, jusqu’à ce qu’à la fin on ne lui donne
+plus que quelques grains de riz. Malgré la cruauté de ces supplices, on
+trouve, à ce qu’on dit, des gens qui, pour de l’argent, consentent à
+subir pour d’autres toutes les peines, y compris même celle de la mort.</p>
+
+<p>Dans le courant de l’année 1846, à Canton, on a coupé la tête à 4000
+hommes. Il faut dire que ce chiffre représente les criminels de deux
+provinces qui, réunies, comptent dix-neuf millions d’habitants; mais ce
+n’en est pas moins un nombre d’exécutions prodigieux. Cela tient-il à
+ce<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> que les crimes sont très-fréquents, ou bien à ce que l’on prodigue
+les condamnations à mort, ou à ces deux faits réunis? C’est ce que je ne
+saurais dire.</p>
+
+<p>J’arrivai par hasard tout près de la place des exécutions, et je vis, à
+mon grand effroi, toute une rangée de têtes encore sanglantes exposées
+sur de hautes perches. Les parents peuvent enlever et enterrer les corps
+des suppliciés.</p>
+
+<p>Il y a en Chine diverses religions: la plus répandue est le bouddhisme,
+plein de superstition et d’idolâtrie; il a surtout des adhérents dans le
+bas peuple. La religion la plus naturelle et la plus sensée est celle de
+Confucius, ou <i>Kong-fou-tsee</i>, qui est, dit-on, celle de la cour, des
+fonctionnaires, des savants et des hommes éclairés.</p>
+
+<p>La population se compose de beaucoup de races très-diverses dont je ne
+puis malheureusement pas retracer les types, n’ayant fait qu’un trop
+court séjour en Chine. Les Chinois que j’ai vus à Canton, à Hong-Kong et
+à Macao, sont de grandeur moyenne. Leur teint varie selon le genre de
+leurs occupations: le paysan, le portefaix sont assez basanés; l’homme
+riche et la dame de condition sont blancs. Ils ont la tête de forme
+conique, et la figure triangulaire; leurs sourcils sont placés
+très-hauts et presque en ligne droite; leurs yeux obliques sont étroits,
+fendus un peu de travers et très-écartés l’un de l’autre; la racine du
+nez est très-large; ils ont une grande bouche, et la lèvre supérieure
+fait saillie sur l’inférieure. Je trouvai que beaucoup d’entre eux
+avaient les doigts des mains très-longs et très-maigres; les riches
+seuls (les hommes aussi bien que les femmes) laissent pousser les ongles
+extraordinairement longs pour prouver qu’ils n’ont pas besoin, comme les
+gens des basses classes, de gagner leur vie par le travail des mains.
+D’ordinaire ces ongles aristocratiques ont un centimètre et demi de
+long. Je ne vis qu’un seul homme qui eût des ongles de trois
+centimètres, et encore seulement à la main gauche. De cette main il ne
+pouvait ra<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span>masser un objet plat qu’en appliquant dessus sa main tout
+entière et en prenant l’objet entre les doigts.</p>
+
+<p>Les femmes riches ont généralement des dispositions à devenir
+très-grasses, ce qui passe pour une beauté, non-seulement chez les
+femmes, mais aussi chez les hommes.</p>
+
+<p>Quoique j’eusse beaucoup entendu parler des petits pieds des Chinoises,
+la vue ne m’en surprit pas moins au plus haut degré. Grâce aux bons
+offices de la femme d’un missionnaire, Mme Balt, je parvins à voir un de
+ces petits pieds à nu. Les quatre doigts étaient recourbés et pressés si
+fortement sous la plante du pied, qu’ils semblaient ne faire qu’un avec
+elle. Quant à l’orteil, on lui laissait prendre tout son développement.
+Le devant du pied était si serré avec de forts et larges rubans, qu’au
+lieu de s’étendre et de s’allonger, il remontait et se fondait avec l’os
+du pied; à la place de la cheville on voyait une grosse masse de chair,
+semblable à un moignon, qui se joignait à la jambe. Le dessous du pied
+avait à peine douze centimètres de long et quatre de large. Le pied est
+toujours enveloppé de linge blanc ou de soie, enlacé de rubans de soie,
+et renfermés dans de petits souliers à très-hauts talons.</p>
+
+<p>A ma grande surprise, ces créatures mutilées, pour marcher comme des
+canes, n’en trottaient pas moins presque aussi vite que les femmes
+d’Europe aux larges pieds; elles montaient et descendaient même les
+escaliers sans le secours d’un bâton.</p>
+
+<p>Nulle Chinoise n’échappe à cet embellissement, si ce n’est parmi les
+filles de la classe la plus indigente, c’est-à-dire celles qui habitent
+dans les bateaux. Dans les grandes familles, toutes les filles partagent
+cette distinction, tandis que dans les familles d’un rang moins élevé,
+on la réserve ordinairement à la fille aînée.</p>
+
+<p>Le mérite d’une fiancée se règle sur la petitesse de ses pieds.</p>
+
+<p>On ne pratique pas cette mutilation sur l’enfant au mo<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span>ment de sa
+naissance, mais on attend qu’elle ait accompli sa première année,
+quelquefois même qu’elle soit arrivée à l’âge de trois ans. Après
+l’opération, on ne fait pas entrer le pied de force, comme on l’a
+prétendu, dans un soulier de fer, mais on le serre bien solidement au
+moyen de larges rubans.</p>
+
+<p>La polygamie est permise aux Chinois par leur religion; mais à cet égard
+ils sont bien au-dessous des mahométans. Les gens les plus riches ont
+rarement plus de six à douze femmes, tandis que les pauvres se
+contentent d’une seule.</p>
+
+<p>Je visitai à Canton, autant que possible, les ateliers de différents
+artistes; je m’attachai surtout aux premiers peintres, et j’avoue que je
+fus frappée du vif éclat de leurs couleurs. On l’attribue surtout au
+papier de riz, sur lequel ils peignent, et qui est d’une finesse et
+d’une blancheur extraordinaires.</p>
+
+<p>Les peintures sur toile ou sur ivoire diffèrent peu de celles de nos
+artistes européens sous le rapport des couleurs; mais elles s’en
+distinguent extrêmement par la composition et la perspective, pour
+lesquelles les Chinois en sont encore aux éléments. Ce que je dis là est
+surtout vrai pour la perspective. Les figures ou les objets du second
+plan rivalisent pour la grandeur et le coloris avec ceux du premier, et
+les fleuves et les mers occupent souvent la place des nuages. Mais, en
+échange, ils savent parfaitement copier<a id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a> et même faire des portraits.
+J’en ai vu qui étaient si bien dessinés, si ressemblants et si
+admirablement peints, que d’excellents artistes européens auraient pu
+sans honte signer ces ouvrages.</p>
+
+<p>Les Chinois sont d’une habileté extraordinaire pour les ciselures sur
+ivoire, sur écaille et sur bois. On trouve surtout parmi les objets
+d’art en laque noire, avec des dessins<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> d’or à plat ou en relief, des
+chefs-d’œuvre qui feraient honneur aux plus beaux cabinets de curiosités
+d’Europe. J’ai vu de petites tables à ouvrage de dames qui valaient
+jusqu’à 600 dollars. Rien n’égale aussi la beauté des corbeilles et des
+tapis qu’ils tressent avec du bambou.</p>
+
+<p>Ils réussissent beaucoup moins dans les travaux en or et en argent, qui
+sont généralement massifs et sans goût. Mais dans la fabrication de la
+porcelaine, ils ont acquis une grande réputation. Leurs produits se
+distinguent autant par la grandeur que par la transparence. Sans doute
+j’ai vu chez eux des vases et autres ustensiles de plus d’un mètre de
+haut qui n’étaient ni légers, ni transparents; mais les tasses et les
+autres petits objets se faisaient remarquer par une finesse et une
+transparence qui ne pouvaient se comparer qu’au verre. Les couleurs des
+peintures sont très-vives, mais les dessins sont mauvais et roides.</p>
+
+<p>Les Chinois sont inimitables dans la confection des étoffes de soie et
+des écharpes dites <i>crêpes de Chine</i>. Ces dernières sont bien
+préférables à celles de France et d’Angleterre, pour le goût, la beauté
+et l’épaisseur du tissu.</p>
+
+<p>La musique est un art si peu avancé en Chine, que l’on pourrait presque
+mettre les bons Chinois au même rang que les peuples sauvages. Ils ne
+manquent pas d’instruments, mais ils ne savent pas s’en servir. Ils ont
+des violons, des guitares, des luths (tous montés de cordes ou de fils
+de fer), des tympanons, des instruments à vent, des timbales, des
+tambours et des cymbales; mais ils n’entendent rien à la composition, ni
+à la mélodie, ni à l’exécution; ils grattent, raclent et frappent sur
+leurs instruments de manière à produire un véritable sabbat. Dans mes
+courses sur le fleuve aux Perles, j’eus plusieurs fois occasion
+d’entendre ces délicieuses cacophonies sur les bateaux de mandarins et
+les bateaux de fleurs.</p>
+
+<p>Pour l’art de tromper, les Chinois s’y entendent beaucoup mieux, et ils
+sont surtout habiles à attraper les Euro<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span>péens. Ils n’y mettent aucun
+point d’honneur. Quand leur fourberie se découvre, ils disent tout au
+plus: «Il a été plus habile et plus adroit que moi.»</p>
+
+<p>On me racontait qu’avant de mettre en vente des animaux vivants, tels
+que veaux, porcs, etc., dont le prix se règle sur le poids, ils les
+forcent d’avaler des pierres ou de grandes quantités d’eau. Ils savent
+aussi gonfler et parer la chair des volailles tuées, pour les faire
+paraître bien fraîches et bien grasses.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas seulement le bas peuple qui se distingue par la
+méchanceté et la fourberie; on trouve ces belles qualités même dans les
+premiers fonctionnaires de l’État. Personne n’ignore qu’il n’y a nulle
+part plus de pirates que dans les eaux de la Chine, et plus
+particulièrement dans les parages de Canton; cependant on ne fait rien
+pour les châtier ou pour en purger la mer, parce que les mandarins ne
+regardent pas comme au-dessous de leur dignité d’entretenir avec eux des
+rapports secrets.</p>
+
+<p>Ainsi, le commerce d’opium est défendu, et cependant la contrebande en
+fait entrer tous les ans une telle quantité, que les produits de cette
+importation surpassent, dit-on, ceux de l’exportation du blé<a id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>. Les
+marchands s’entendent avec les employés et les mandarins; on stipule une
+somme pour chaque picoul, et souvent le mandarin lui-même introduit des
+cargaisons entières sous le couvert de son pavillon.</p>
+
+<p>On prétend qu’il y a, dans une des îles voisines de Hong-Kong, de vastes
+ateliers de fausse monnaie qui fonctionnent sans entrave et au su de
+tout le monde, en payant un tribut aux employés et aux mandarins. Il n’y
+a pas longtemps, quelques vaisseaux de corsaires, s’étant trop approchés
+de Canton, furent jetés à la côte; l’équipage périt et le chef fut fait
+prisonnier. La société des pirates<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> somma par écrit le gouvernement de
+lui rendre la liberté, avec menace, en cas de refus, de mettre tout à
+feu et à sang.</p>
+
+<p>Tout le monde fut convaincu que la lettre était accompagnée d’une somme
+d’argent; car, peu de temps après, le bruit se répandit que le coupable
+s’était échappé.</p>
+
+<p>Je fus témoin, pendant mon séjour à Canton, d’un fait qui me causa une
+grande angoisse et qui démontre suffisamment l’impuissance ou la
+faiblesse du gouvernement en Chine.</p>
+
+<p>Le 8 août, M. Agassiz était parti avec un ami pour Whampoa, et il avait
+témoigné l’intention de revenir dans la soirée. Je restai seule à la
+maison avec les serviteurs chinois. M. Agassiz ne revint pas; enfin dans
+la nuit, vers une heure, j’entendis tout à coup de grands cris et on
+frappa avec violence à la porte de la maison. Je crus d’abord que
+c’était M. Agassiz, et je m’étonnais déjà de cette rentrée bruyante,
+quand je m’aperçus que le tapage n’avait pas lieu dans notre maison,
+mais dans celle d’en face. Pareille erreur est très-facile, car les
+maisons sont tout à côté l’une de l’autre, et les fenêtres restent
+ouvertes nuit et jour. J’entendais crier: «Levez-vous, habillez-vous!»
+et en même temps: «C’est terrible! c’est épouvantable! Dieu! où cela
+est-il arrivé?» Je m’élançai hors du lit, et je passai une robe en toute
+hâte, avec l’idée qu’il devait avoir éclaté quelque part ou un incendie
+ou une révolte<a id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+<p>Ayant aperçu un monsieur près d’une fenêtre, je l’appelai et le priai de
+me dire ce qui était arrivé de si effroyable. Il me raconta rapidement
+qu’on venait de recevoir à l’in<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span>stant même la nouvelle que deux de ses
+amis, qui voulaient aller à Hong-Kong (Whampoa est sur la route),
+avaient été attaqués par des pirates, que l’un avait été assassiné et
+l’autre blessé.</p>
+
+<p>Il s’éloigna immédiatement, avant que j’eusse le temps de lui demander
+le nom de la victime, et je passai toute la nuit avec la crainte que cet
+attentat n’eût été commis contre M. Agassiz.</p>
+
+<p>Par bonheur il n’en avait rien été, car M. Agassiz fut de retour le
+matin à cinq heures.</p>
+
+<p>J’appris alors que ce malheur était arrivé à un Suisse nommé Vauchée,
+qui avait passé avec nous bien des soirées. Je l’avais encore vu le jour
+de son départ chez notre voisin, où l’on s’était beaucoup amusé et où
+l’on avait chanté les plus beaux quatuors jusqu’à huit heures du soir. A
+neuf heures il était monté en bateau, et il était parti à dix; un quart
+d’heure après, son embarcation fut enveloppée de mille champans et
+autres bateaux, et il trouva sa triste fin.</p>
+
+<p>M. Vauchée avait eu l’intention de se rendre à Hong-Kong, et de s’y
+embarquer sur un plus grand navire pour aller à <i>Tschang-Haï</i><a id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. Il
+portait avec lui des montres suisses, pour une valeur de 40 000 francs;
+il racontait même à ses amis avec quel soin il les avait emballées, sans
+que ses domestiques en eussent rien vu. Mais il paraît qu’il n’en avait
+pas été tout à fait ainsi; et, comme les pirates ont des espions parmi
+les serviteurs de toutes les maisons, ils ne furent que trop bien
+informés de tout.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Canton, la maison d’un Européen fut détruite par le
+peuple, parce qu’elle avait été bâtie sur un terrain qui, à la vérité,
+n’était pas interdit aux Européens, mais qui jusque-là était resté
+inhabité.</p>
+
+<p>Il se passait rarement un jour sans qu’on entendît par<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span>ler de crimes ou
+d’actes de violence. Aussi vivait-on dans une anxiété continuelle,
+surtout depuis que courait le bruit d’une révolution imminente qui
+devait coûter la vie à tous les Européens. Beaucoup de marchands se
+tenaient prêts à fuir au premier moment, et dans la plupart des
+comptoirs on avait rangé dans l’ordre le plus parfait des mousquets, des
+pistolets et des sabres. Par bonheur, l’époque fixée pour le soulèvement
+se passa sans que le peuple exécutât ses menaces.</p>
+
+<p>Les Chinois sont excessivement lâches. Ils parlent très-haut quand ils
+sont sûrs de ne courir aucun danger, par exemple quand il s’agit de
+lapider ou de tuer quelques personnes isolées; mais s’ils peuvent
+s’attendre à rencontrer une ferme résistance, vous pouvez être certain
+qu’ils se garderont bien d’attaquer. J’ai la conviction qu’une douzaine
+de bons soldats européens mettraient aisément en fuite cent Chinois.</p>
+
+<p>Je n’ai pas encore rencontré de peuple plus lâche, plus faux et en même
+temps plus cruel. Une preuve, entre autres, de ce que j’avance, c’est
+que leur plus grand plaisir est de tourmenter les animaux.</p>
+
+<p>Malgré les dispositions hostiles du peuple, je me hasardai à faire
+plusieurs courses. M. de Carlowitz, avec une bonté et une patience
+rares, voulut bien m’accompagner partout et s’exposer même plusieurs
+fois. Il ne perdit pas son sang-froid quand le peuple nous suivait,
+éclatant en injures contre l’audace de l’Européenne qui osait se montrer
+en public. Grâce à son intervention, je vis plus que jamais femme
+n’avait vu en Chine. Notre première excursion fut consacrée à la visite
+du célèbre temple de <i>Honan</i>, qui passe pour un des plus beaux de la
+Chine.</p>
+
+<p>Le temple, avec ses vastes dépendances et ses grands jardins, est
+entouré d’un mur élevé. On entre d’abord dans un vestibule spacieux, au
+bout duquel se trouve un portail colossal qui conduit dans les cours
+intérieures. On<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> voit au-dessous de l’arc de ce portail deux dieux de la
+guerre, chacun de 5 mètres et demi de haut, dans une attitude menaçante
+et avec des figures effroyables. Ils sont là pour interdire l’entrée aux
+mauvais génies. Un second portail colossal, sous lequel sont rangés les
+quatre rois célestes, conduit dans la dernière cour, où se trouve le
+principal temple. L’intérieur de ce temple a 30 mètres de long et autant
+de large. Le plafond plat, auquel sont attachés une quantité de lustres
+de verre, de lampes, de fleurs artificielles et de rubans, repose sur
+plusieurs rangées de colonnes de bois. Beaucoup de statues, d’autels, de
+vases à fleurs, d’encensoirs, de candélabres, de flambeaux et d’autres
+ornements, rappellent involontairement la décoration d’une église
+catholique.</p>
+
+<p>Sur le devant il y a trois autels, derrière lesquels se trouvent trois
+statues qui représentent le dieu Bouddha sous les trois figures du
+passé, du présent et de l’avenir. Ces statues sont assises et de
+grandeur colossale.</p>
+
+<p>Quand nous visitâmes le temple, on y célébrait justement une espèce de
+service en l’honneur d’une des épouses défuntes d’un mandarin. A l’autel
+de droite et à l’autel de gauche étaient les prêtres, dont les robes et
+même les cérémonies ressemblaient à celles des prêtres catholiques. A
+l’autel du milieu, le mandarin priait dévotement pendant que deux
+serviteurs lui donnaient de l’air avec de grands éventails<a id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Il
+baisait très-souvent la terre; chaque fois qu’il se prosternait ainsi,
+on lui présentait trois cierges; il les élevait d’abord en l’air et les
+tendait en<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span>suite à un prêtre qui les plaçait devant une des statues de
+Bouddha, mais sans les allumer. La chapelle se composait de trois
+musiciens, dont un grattait sur un instrument à cordes, pendant que le
+second frappait sur une boule de métal et que le troisième jouait de la
+flûte.</p>
+
+<p>Indépendamment de ce principal temple, il y a encore différents petits
+temples et des portiques ornés de statues de dieux. On rend ici un culte
+particulier aux vingt-quatre dieux de la miséricorde et à <i>Kwanfootse</i>,
+demi-dieu de la guerre. Plusieurs de ces dieux ont quatre, six et
+jusqu’à huit bras. Toutes les divinités, sans en excepter Bouddha, sont
+de bois, et la plupart peintes de couleurs éclatantes.</p>
+
+<p>Dans le temple de la Miséricorde, nous faillîmes avoir une aventure
+désagréable. Un prêtre ou bonze nous présenta de petits cierges pour les
+allumer et les consacrer à sa divinité. M. de Carlowitz et moi, nous
+tenions déjà les cierges à la main et nous étions sur le point de lui
+faire ce plaisir, quand un missionnaire américain qui nous accompagnait
+nous les arracha des mains avec colère et les rendit au prêtre en criant
+à l’idolâtrie. Le prêtre prit l’affaire très au sérieux, barra aussitôt
+la sortie et appela ses collègues qui, débouchant de différents côtés,
+fondirent sur nous en poussant des cris et des imprécations. Ce ne fut
+qu’avec beaucoup de peine que nous parvînmes à nous frayer un passage et
+à nous soustraire au danger par la fuite.</p>
+
+<p>Après cette fâcheuse aventure, notre guide nous conduisit dans la
+demeure des porcs sacrés<a id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>. Un beau portique en pierre leur est
+assigné pour habitation; cependant, malgré tous les soins qu’on leur
+donne, ces singuliers<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> saints répandent une odeur si abominable, qu’on
+ne peut approcher d’eux sans se boucher le nez. Ils sont soignés et
+nourris jusqu’à ce qu’une mort naturelle les appelle à une meilleure
+vie.</p>
+
+<p>En ce moment le portique ne renfermait qu’un seul couple de ces fortunés
+animaux; il est rare que leur nombre dépasse trois couples.</p>
+
+<p>Ce qui me plut bien autrement que cette demeure sacrée, ce fut le
+logement d’un bonze qui y était attenant. Quoiqu’il ne se composât que
+d’une chambre ou d’un cabinet à coucher, tout y était commode et
+élégant. Les murs de la chambre étaient ornés de boiseries; les meubles,
+antiques et d’un riche travail. Contre le mur du fond il y avait un
+autel, et le sol était couvert de grandes dalles.</p>
+
+<p>Nous y trouvâmes un fumeur d’opium. Étendu par terre sur une natte, il
+avait à côté de lui une tasse remplie de thé, quelques fruits, une
+petite lampe, et plusieurs pipes dont les fourneaux étaient plus petits
+que des dés à coudre. Il aspirait dans une de ces pipes la fumée
+enivrante. On prétend qu’il y a en Chine des fumeurs d’opium qui peuvent
+en consommer par jour de 20 à 30 grammes. Comme à notre entrée il
+n’était pas encore entièrement privé de ses sens, il se leva
+paisiblement, mit la pipe de côté et se traîna jusqu’à une chaise. Ses
+yeux étaient fixes et une pâleur mortelle couvrait sa figure. C’était un
+spectacle fort triste et bien digne de pitié.</p>
+
+<p>Pour terminer, on nous conduisit encore dans le jardin où l’on brûle les
+bonzes après leur mort, ce qui est une distinction particulière, car les
+autres personnes sont seulement enterrées. Un mausolée fort simple, qui
+a peut-être 9 mètres de tour, et quelques petits monuments, sont tout ce
+qu’on y voit. Ni l’un ni les autres ne sont jolis; ce n’est que de la
+maçonnerie. Dans le premier on garde les ossements des bonzes qui ont
+été brûlés; sous les<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> derniers on a enterré de riches Chinois dont les
+héritiers ont payé fort cher pour obtenir à leurs parents une aussi
+honorable sépulture. Non loin de là est une petite tour de 2 mètres et
+demi de large et de 6 mètres de haut. Dans l’intérieur est un petit
+enfoncement où l’on allume du feu. Au-dessus de cet enfoncement est le
+fauteuil sur lequel on attache le bonze mort, revêtu de son costume
+sacerdotal. On met tout autour du bois et des fagots secs, qu’on allume
+en ayant soin de fermer la porte. Au bout d’une heure on rouvre la
+porte, on disperse les cendres autour de la tour et on garde les
+ossements jusqu’au jour où l’on ouvre le mausolée, ce qui n’a lieu
+qu’une fois par an.</p>
+
+<p>Une curiosité de ce jardin est le beau nénufar <i>nympha nelumbo</i>, dont la
+véritable patrie est la Chine. Les Chinois aiment tellement cette fleur,
+que pour elle ils établissent des étangs dans tous leurs jardins. La
+fleur peut avoir 15 centimètres de diamètre; elle est d’ordinaire
+blanche, et très-rarement d’un rouge pâle. Ses graines ressemblent par
+la grosseur et le goût à la noisette; les racines cuites ont, à ce qu’on
+prétend, le goût d’artichauts.</p>
+
+<p>Dans le temple de Honan vivent plus de cent bonzes qui, dans leur
+costume domestique, ne se distinguent en rien des Chinois du peuple; on
+ne les reconnaît qu’à leur tête toute rasée. Ni les bonzes ni les autres
+prêtres ne jouissent de l’estime publique.</p>
+
+<p>Notre seconde excursion fut consacrée à la pagode de <i>Half-Way</i>, ainsi
+appelée par les Anglais parce qu’elle se trouve à moitié route entre
+Canton et Whampoa. Nous nous y rendîmes par le fleuve aux Perles. La
+pagode se trouve sur une petite eminence, près d’un village, au milieu
+d’immenses rizières. On compte neuf étages superposés, et elle a environ
+55 mètres de haut. Sa circonférence n’est pas très-grande, et sa
+construction est assez uniforme jusqu’au faîte, ce qui lui donne
+l’aspect d’une tour.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> Anciennement cette pagode était au nombre des plus
+célèbres de la Chine; mais il y a déjà longtemps qu’on ne s’en sert
+plus. L’intérieur était vide; on n’y voyait ni statues ni ornements, et
+aucun plafond intermédiaire n’empêchait le regard de s’élever jusqu’au
+faîte de l’édifice. Il y avait en dehors, autour de chaque étage, des
+galeries étroites sans balustrade, où l’on arrivait par des escaliers
+roides et difficiles. Ces galeries extérieures font un très-bel effet;
+elles sont artistement faites en tuiles de couleur et ornées de dalles
+marbrées. Les pointes des tuiles, tournées obliquement au dehors, sont
+superposées par rangées les unes au-dessus des autres, de manière que
+chaque pointe s’élève de près de 9 centimètres au-dessus de l’autre. De
+loin cela ressemble à un travail à jour; la richesse des couleurs et la
+finesse des tuiles ferait prendre toute la masse pour de la porcelaine.
+Pendant que nous visitions la pagode, tout le village s’était assemblé
+autour de nous, et, comme ces bonnes gens se montrèrent très-calmes,
+cela nous engagea à visiter aussi leurs demeures. C’étaient de petites
+maisons, ou plutôt des huttes faites de briques, et qui, à part les
+toits plats, n’offraient rien de particulier. Au-dessus de la petite
+chambre, il n’y avait pas de plafond; on voyait jusqu’au toit de la
+maison; le parquet était simplement de la terre pilée, et les cloisons
+se composaient en partie de nattes de bambou. On y apercevait peu de
+meubles, et tout y était très-sale. Vers le milieu du village, il y
+avait de fort petits temples, et devant le principal dieu brûlaient
+quelques petites lampes à lumière douteuse.</p>
+
+<p>Ce qui m’étonna le plus, ce fut la quantité prodigieuse de bêtes à
+plumes qu’on voyait au dedans des huttes et au dehors. On était
+littéralement obligé de prendre garde pour ne pas écraser une jeune
+couvée. On fait éclore ici les œufs comme en Égypte, au moyen d’une
+chaleur artificielle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p>
+
+<p>A notre retour du village à la pagode, nous vîmes aborder deux champans
+d’où sortirent un grand nombre d’hommes bruns, à moitié nus et la
+plupart armés. Ils traversèrent précipitamment les champs de riz et
+marchèrent droit à nous. Nous les prîmes pour des pirates et nous fûmes
+un instant tourmentés de la crainte de ce qui allait arriver. Si
+c’étaient réellement des pirates, c’en était fait de nous; car à cette
+distance de Canton, et entourés seulement de Chinois qui leur auraient
+encore prêté main-forte, il leur aurait été doublement facile de venir à
+bout de nous. Il n’y avait donc pas moyen de prendre la fuite. Cependant
+ces gens approchaient toujours. Enfin, quand nous nous trouvâmes en
+présence les uns des autres, le chef s’annonça à nous comme le capitaine
+d’un vaisseau de guerre de Siam. Il nous raconta en mauvais anglais
+qu’il n’était arrivé que depuis peu, et qu’il avait amené le gouverneur
+de <i>Bangkok</i>, qui s’en allait par terre jusqu’à <i>Péking</i>. Notre angoisse
+se dissipa insensiblement et nous acceptâmes même l’aimable invitation
+du capitaine d’aller à notre tour visiter son vaisseau. Il vint prendre
+place dans notre bateau, nous conduisit lui-même jusqu’à son vaisseau et
+nous fit tout voir. Cependant l’aspect n’en était pas des plus
+séduisants. L’équipage avait l’air grossier et sauvage, et tous étaient
+habillés aussi salement et aussi misérablement les uns que les autres,
+de sorte qu’on avait de la peine à distinguer les officiers des
+matelots. Le vaisseau était armé de douze canons et monté par
+soixante-huit hommes.</p>
+
+<p>Le capitaine nous régala de vin de Portugal et de bière anglaise. Nous
+ne rentrâmes chez nous que tard dans la soirée.</p>
+
+<p>La plus longue excursion que l’on puisse faire hors de Canton s’étend
+jusqu’à 20 milles en amont du fleuve aux Perles. M. Agassiz eut la bonté
+de me procurer le plaisir de cette promenade. Il loua une belle barque,
+nous munit<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> de provisions de toute sorte et pria un missionnaire, qui
+avait déjà fait souvent cette course, de m’accompagner, ainsi que M. de
+Carlowitz. La société d’un missionnaire est, même en Chine, l’escorte la
+plus sûre pour un voyageur. Ces messieurs parlent la langue du pays et
+se familiarisent peu à peu avec les indigènes; ils parcourent sans
+obstacle les environs de leur résidence. Une semaine environ avant notre
+partie, quelques jeunes gens en avaient tenté une pareille; mais, à
+moitié route, plusieurs coups de feu tirés d’une des forteresses situées
+le long du fleuve les avaient forcés de rebrousser chemin. Quand nous
+approchâmes de cette forteresse, nos bateliers ne voulurent pas aller
+plus loin, et nous fûmes presque obligés d’employer la force. On fit
+bien aussi feu sur nous; mais heureusement nous avions déjà dépassé la
+forteresse. Nous échappâmes au danger et nous continuâmes notre course
+sans autre accident; nous abordâmes même à plusieurs villages, nous
+visitâmes la <i>pagode seigneuriale</i>, et nous examinâmes tout avec
+beaucoup de soin. Ce paysage était ravissant et offrait de grandes
+plaines couvertes de plantations de riz, de sucre et de thé. On y voyait
+de beaux groupes d’arbres, de jolies collines, et dans le lointain on
+apercevait des montagnes plus élevées. Sur la pente des collines se
+trouvaient beaucoup de tombeaux que l’on reconnaissait à des pierres
+isolées et placées tout debout.</p>
+
+<p>La <i>pagode seigneuriale</i> est à trois étages, recouverte d’un toit en
+pointe, et se distingue par des sculptures extérieures. Elle n’a point
+de galerie au dehors; mais, autour de chaque étage, une triple guirlande
+de feuilles forme comme une ceinture. Au premier et au second étage,
+auxquels conduisent des escaliers excessivement étroits, se trouvent de
+petits autels avec des idoles ciselées. On ne nous laissa pas monter au
+troisième, sous prétexte qu’il n’y avait rien à voir.</p>
+
+<p>Les villages que nous visitâmes ressemblaient plus ou<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> moins à celui que
+nous avions vu près de la pagode du <i>Half-Way</i>.</p>
+
+<p>Dans cette course, j’eus occasion d’observer la manière dont les
+missionnaires écoulent leurs livres religieux. Le missionnaire qui avait
+eu la complaisance de venir avec nous profita de cette circonstance pour
+répandre dans le peuple quelques bonnes semences. Il avait emballé cinq
+cents brochures, et, toutes les fois qu’un bateau approchait du nôtre,
+ce qui arrivait très-souvent, il se penchait autant que possible en
+avant, levait en l’air une demi-douzaine de ces livres, criait et
+faisait des signes pour engager les personnes de l’autre bateau à venir
+recevoir gratuitement, ces précieuses brochures. Quand elles ne venaient
+pas, nous allions les trouver, et le missionnaire les comblait de ses
+dons, tout en se réjouissant d’avance des merveilleux résultats qu’ils
+devaient infailliblement produire.</p>
+
+<p>C’était bien autre chose encore quand nous arrivions à un village. Le
+domestique avait alors des charges de ces livres à traîner. En un
+instant nous étions entourés de curieux, et tous les livres étaient
+distribués.</p>
+
+<p>Tout Chinois prenait ce qu’on lui offrait, car cela ne coûtait rien.
+S’il ne savait pas lire (ces livres étaient écrits en chinois), cela lui
+fournissait au moins du papier. Notre missionnaire retourna chez lui
+ravi de joie; il avait placé ses cinq cents exemplaires. Quel superbe
+rapport à faire pour la société des missionnaires, et quel brillant
+article pour la gazette ecclésiastique!</p>
+
+<p>Cette excursion le long du fleuve aux Perles fut faite trois mois après
+par six jeunes Anglais. Eux aussi s’arrêtèrent à un des villages et se
+mêlèrent aux gens de la campagne. Mais malheureusement ils périrent
+victimes du fanatisme des Chinois et furent tous massacrés de la manière
+la plus cruelle.</p>
+
+<p>En fait de grandes excursions, il ne me restait plus qu’à<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> faire le tour
+des murs de la ville de Canton proprement dite<a id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Ce désir fut aussi
+bientôt réalisé, car le bon missionnaire s’offrit à nous accompagner, M.
+de Carlowitz et moi, et à nous protéger, mais à la condition expresse
+que je me travestirais en homme. Jusqu’ici aucune femme n’avait
+entrepris cette tournée; aussi je ne devais pas, disait-il, me risquer
+sous les habits de mon sexe. Je pris donc des habits masculins, et nous
+nous mîmes un jour en route de grand matin.</p>
+
+<p>Nous traversâmes longtemps des ruelles étroites, pavées de larges
+pierres. A chaque maison nous voyions dans quelques niches de petits
+autels d’un demi-mètre de haut, devant lesquels, comme il ne faisait pas
+encore tout à fait jour, les lampes de nuit continuaient à brûler. On
+use inutilement une quantité d’huile prodigieuse pour se conformer à cet
+usage religieux. Peu à peu on ouvrit les magasins, qui ressemblent à de
+jolies halles dont les devantures ont été enlevées. Les marchandises
+sont étalées en partie dans des montres ouvertes, en partie sur des
+tables, derrière lesquelles les Chinois sont assis et travaillent. D’un
+coin du magasin, un escalier étroit conduit à l’étage supérieur, où se
+trouve l’appartement du marchand.</p>
+
+<p>Ici comme dans les villes turques, tous ceux qui exercent la même
+profession sont tenus de s’établir dans la même rue; dans telle rue on
+ne voit que des cristaux, dans telle autre que des étoffes de soie, et
+ainsi de suite. Dans les rues habitées par les médecins, on trouve aussi
+toutes les pharmacies, parce que les médecins s’occupent, en dehors de
+leurs visites, de préparer les médicaments. Il y<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> a aussi des rues
+spéciales assignées aux diverses provisions; les étalages y sont rangés
+d’ordinaire avec beaucoup d’ordre et de goût. Entre les maisons, il
+s’élève plusieurs petits temples, mais dont le style ne diffère pas du
+tout des autres édifices. Aussi il n’y a que le rez-de-chaussée qui soit
+habité par les dieux; ce sont de simples mortels qui occupent les étages
+supérieurs.</p>
+
+<p>Je remarquai un mouvement extraordinaire dans les rues, surtout dans
+celles où se tenait le marché aux provisions. Les femmes et les filles
+des basses classes allaient comme celles d’Europe faire leurs emplettes.
+Elles étaient toutes sans voile, et beaucoup d’entre elles marchaient
+comme des canes, à cause de l’usage si répandu de mutiler les pieds. La
+foule est augmentée considérablement par une quantité inouïe de
+portefaix qui courent de tous côtés, les épaules chargées de grands
+paniers pleins de provisions. Tantôt ils vantent leur marchandise à
+haute voix, tantôt ils demandent à grands cris qu’on leur livre passage.
+Quelquefois les litières des gens riches et des personnes de distinction
+encombrent toute la longueur d’une rue et arrêtent les flots du peuple
+affairé. Mais ce qu’il y a de plus affreux, ce sont les porteurs
+innombrables qui enlèvent dans de grands baquets certains objets d’une
+odeur peu agréable, et qu’on rencontre à chaque pas et dans chaque rue.</p>
+
+<p>Il faut qu’on sache qu’il n’y a peut-être pas de peuple au monde qui,
+pour l’activité et l’industrie, puisse être comparé au Chinois, et qui
+utilise avec autant de soin le moindre coin de terre. Comme ils n’ont
+que peu de bétail, et par conséquent peu de fumier, ils cherchent à
+remplacer le fumier par un autre engrais, ce qui explique la grande
+attention qu’ils ont de ne perdre les excréments d’aucun être vivant.</p>
+
+<p>Toutes ces petites rues sont construites tout contre les murs de la
+ville, de sorte que nous avions déjà fait le tour d’une partie du mur
+d’enceinte avant de l’avoir re<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span>marqué. Des portes d’entrée
+insignifiantes, qu’on ferme le soir, conduisent dans l’intérieur de la
+ville, interdite à tout étranger de la manière la plus sévère.</p>
+
+<p>Il est souvent arrivé à des matelots ou à d’autres étrangers, d’entrer
+sans s’en douter dans la ville par une de ces portes, et de ne
+s’apercevoir de leur méprise que lorsqu’on commençait à leur jeter des
+pierres.</p>
+
+<p>Après avoir fait au moins 2 milles à travers un dédale de petites rues,
+nous arrivâmes enfin dans les champs. Ici nous eûmes une vue complète
+des murs de la ville, et du haut d’une petite colline, située près du
+mur d’enceinte, nous découvrîmes une assez grande partie de la ville
+elle-même. Le mur d’enceinte a environ 20 mètres de haut, et est presque
+partout tellement couvert d’herbes, de plantes grimpantes et de
+broussailles, qu’il ressemble à une superbe haie vive. La ville apparaît
+comme un chaos de petites maisons, entre lesquelles s’élèvent quelques
+arbres isolés. Nos regards ne furent attirés ni par de belles rues et de
+belles places, ni par des édifices, des temples ou des pagodes
+remarquables: une seule pagode de cinq étages nous rappela
+l’architecture chinoise.</p>
+
+<p>Notre chemin nous conduisit au milieu de collines fertiles, à travers
+des prés et des champs bien entretenus. Beaucoup de collines servent de
+cimetières et sont couvertes de petits tertres, contre lesquels sont
+appuyées des dalles de pierre hautes de deux pieds ou bien des pierres
+non taillées; plusieurs de ces pierres tumulaires portaient des
+inscriptions. Parmi ces tombes se trouvaient aussi des caveaux de
+famille creusés dans les collines et entourés d’une enceinte de murs peu
+élevés, en forme de fer à cheval. Les entrées des tombes étaient
+également murées.</p>
+
+<p>Mais les Chinois n’enterrent pas tous leurs morts. Ils pratiquent encore
+un autre genre de sépulture. Ils placent les corps dans de petites
+chambres en maçonnerie, composées de deux murs surmontés d’un toit, et
+dont les deux<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> autres côtés sont ouverts. On y dépose, sur des bancs de
+bois de plus de 60 centimètres de haut, des cercueils dont le nombre
+n’excède pas trois ou quatre. Ces cercueils sont faits de troncs
+d’arbres creusés.</p>
+
+<p>Les endroits que nous traversâmes étaient tous très-vivants, mais
+offraient les apparences de la saleté et de la misère. En passant dans
+plusieurs ruelles et sur plusieurs places, il nous fallut nous boucher
+le nez, et souvent nous aurions pu aussi fermer les yeux pour ne pas
+apercevoir des malades d’un aspect dégoûtant, dont le corps était
+couvert de boutons et d’ulcères.</p>
+
+<p>Je vis partout beaucoup de volailles et de porcs, mais je n’aperçus que
+trois chevaux et une femelle de buffle d’une race toute particulière.</p>
+
+<p>Nous touchions presque au terme de notre course quand nous rencontrâmes
+un cortége; une misérable musique nous annonça un spectacle
+extraordinaire. Mais à peine eûmes-nous le temps de voir défiler le
+cortége, qui courait comme s’il était en fuite. En tête marchaient les
+musiciens; venaient ensuite quelques Chinois, puis deux litières vides,
+avec leurs porteurs; enfin un tronc d’arbre creusé, qui représentait le
+cercueil, était porté au haut d’une perche. Quelques prêtres et des gens
+du peuple fermaient la marche.</p>
+
+<p>Le principal prêtre avait une espèce de marotte blanche<a id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a> à trois
+pointes, et les gens qui suivaient (parmi lesquels il n’y avait pas de
+femmes) portaient chacun un chiffon blanc autour du bras ou bien autour
+de la tête.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je fus assez heureuse pour voir quelques palais d’été et quelques
+jardins appartenant à des personnes d’un rang élevé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p>
+
+<p>Je distinguai surtout celui du mandarin Hauquau. La maison, assez grande
+quoiqu’elle n’ait qu’un étage, a de larges et superbes terrasses. Les
+fenêtres donnent sur l’intérieur, et la toiture ressemble à celle des
+maisons européennes, sauf qu’elle est plus plate. Quant aux toits
+échancrés avec des flèches et des créneaux, avec des clochettes
+incrustées de briques et de tuiles de couleur, on ne les voit que sur
+les temples, les pavillons et les kiosques, mais non sur les grands
+édifices. A la porte on avait peint deux divinités qui, à ce que pensent
+les Chinois, interdisent l’entrée aux mauvais génies.</p>
+
+<p>L’avant-corps de bâtiment se composait de plusieurs salles de réception,
+ouvertes<a id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> au rez-de-chaussée, de plain-pied avec de jolis parterres;
+au premier, de grandes terrasses ornées de fleurs offraient des vues
+ravissantes sur le fleuve si animé, sur une riche campagne et sur les
+masses de maisons groupées autour des murs de Canton.</p>
+
+<p>De gentils petits cabinets entouraient les salons, dont ils n’étaient
+séparés que par des cloisons transparentes, qui représentaient souvent
+les tableaux les plus exquis. Parmi ces cloisons se distinguent surtout
+celles de bambou, qui sont minces et légères comme des voiles, et
+couvertes de fleurs peintes, ou de sentences écrites avec la plus grande
+délicatesse.</p>
+
+<p>Le long des murs il y avait une quantité prodigieuse de chaises et
+beaucoup de canapés; ce qui faisait présumer que les Chinois ont aussi
+l’habitude des grandes réceptions. On y voyait une foule de chaises à
+bras, taillées artistement dans un seul morceau de bois; d’autres dont
+les siéges étaient formés de belles plaques de marbre; enfin, d’autres
+encore en terre cuite ou en porcelaine. En fait de meubles européens,
+nous trouvâmes de belles glaces, des<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> pendules, des vases, des dessus de
+table en mosaïque de Florence ou en marbre de couleur. Il y avait
+surtout une quantité extraordinaire de lustres et de lanternes suspendus
+aux plafonds: ils étaient en verre, en corne transparente, en gaze ou en
+papier de couleur, et ornés de perles de verre, de franges et de
+houppes. Les murs étaient aussi garnis de lampes. Quand ces appartements
+sont entièrement éclairés, ils doivent offrir un aspect vraiment
+magique.</p>
+
+<p>Comme nous avions été assez heureux pour atteindre cette maison sans
+avoir été lapidés, cela nous encouragea à visiter aussi les grands et
+beaux jardins de M. Hauquau, situés à environ trois quarts de mille de
+la maison, près d’un canal alimenté par le fleuve aux Perles; mais à
+peine étions-nous entrés dans ce canal, que nos bateliers voulurent
+retourner. Ils venaient d’apercevoir un bateau de mandarin, avec tous
+ses pavillons hissés, ce qui indiquait que le mandarin était à bord. Ils
+n’osaient pas croiser un mandarin avec des Européens à leur bord, et
+craignaient d’être lapidés avec nous par le peuple. Mais, sans avoir
+égard à leurs remontrances, nous poussâmes tout contre l’embarcation du
+mandarin, puis nous débarquâmes et nous continuâmes notre promenade à
+pied. Bientôt nous eûmes à nos trousses une foule nombreuse; on commença
+à lâcher contre nous des enfants pour exciter notre colère. Mais nous
+nous armâmes de patience, et nous arrivâmes heureusement au jardin, dont
+les portes furent aussitôt fermées derrière nous.</p>
+
+<p>Le jardin était en parfait état, mais arrangé sans le moindre goût. On
+voyait partout des pavillons d’été, des kiosques, des ponts, et toutes
+les allées et tous les ronds étaient bordés de grands et de petits pots
+dans lesquels venaient toute espèce de fleurs et d’arbres fruitiers
+rabougris.</p>
+
+<p>Les Chinois excellent dans l’art de rapetisser les arbres,<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> ou plutôt
+d’empêcher leur croissance. On en voit qui arrivent à peine à un mètre
+de haut. On aime beaucoup ces arbres nains, et dans les jardins on les
+préfère aux arbres les plus beaux, à ceux qui donnent le plus d’ombrage.
+On ne saurait dire qu’il y ait du goût dans ces allées lilliputiennes,
+mais il est curieux de voir ces courtes tiges chargées des plus beaux
+fruits.</p>
+
+<p>A côté de ces joujoux nous trouvâmes aussi des arbres taillés de manière
+à représenter des figures de tout genre, des vaisseaux, des oiseaux, des
+poissons, des pagodes, etc. Dans les têtes des animaux il y avait des
+œufs, peints, sur le devant, d’étoiles noires destinées à représenter
+des yeux.</p>
+
+<p>Il y avait aussi des roches isolées ou des groupes de rochers richement
+garnis de petits pots de fleurs, de petites figures et de petits
+animaux. Ces derniers pouvaient se transposer à volonté, et former ainsi
+les groupes les plus variés, ce qui fait, dit-on, le passe-temps favori
+des dames chinoises. Un autre amusement non moins goûté des messieurs
+que des dames, c’est d’élever des cerfs-volants: ils restent assis des
+heures entières à suivre des yeux ces monstres en papier. Dans tous les
+jardins des riches Chinois, il y a de vastes pelouses réservées pour ce
+jeu.</p>
+
+<p>On voyait aussi beaucoup de pièces d’eau et d’étangs, mais nulle part
+des jets d’eau.</p>
+
+<p>Comme tout nous avait jusqu’alors réussi, M. de Carlowitz me proposa de
+visiter encore le jardin du mandarin Puntingqua. Cette visite
+m’intéressa d’autant plus que le mandarin faisait construire dans son
+jardin un bateau à vapeur par un Chinois qui avait séjourné treize ans
+dans l’Amérique du Nord, et y avait fait ses études.</p>
+
+<p>La construction était déjà assez avancée pour que le bateau pût être
+lancé dans quelques semaines. Le constructeur nous montra son ouvrage
+avec une grande sa<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span>tisfaction, et il ne put dissimuler le plaisir que
+lui causèrent nos éloges.</p>
+
+<p>Il était aussi très-fier de savoir l’anglais, car M. de Carlowitz lui
+ayant adressé la parole en chinois, il lui répondit en anglais, et nous
+pria de continuer à lui parler dans cette langue. Le bateau ne nous
+parut pas avoir l’élégance qui distingue les œuvres chinoises; la
+machine nous parut aussi beaucoup trop grande pour ce vapeur en
+miniature. Ni mon compagnon ni moi n’aurions eu le courage de monter à
+bord le jour où l’on devait essayer l’embarcation.</p>
+
+<p>Le mandarin qui faisait construire ce bateau s’était rendu à Péking pour
+y demander, comme récompense, un bouton<a id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>; car c’était sous sa
+direction que le premier bateau à vapeur allait être lancé en Chine.
+Quant au constructeur, il devra sans doute se contenter de la conscience
+de son talent.</p>
+
+<p>Du chantier nous allâmes au jardin, qui est très-grand, mais extrêmement
+négligé. On n’y voyait ni allées, ni arbres fruitiers, ni rochers, ni
+statues, mais une quantité innombrable de pavillons, de ponts, de
+galeries, de petits temples et de pagodes.</p>
+
+<p>La maison du mandarin se composait d’un grand salon et de beaucoup de
+petites pièces. Les murs étaient ornés de broderies au dedans et au
+dehors, et le toit entouré de flèches et de créneaux.</p>
+
+<p>Dans le grand salon, on donne de temps à autre des comédies et d’autres
+divertissements pour les femmes, dont les plaisirs semblent se
+concentrer dans leurs maisons et leurs jardins<a id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>; aussi les derniers
+ne peuvent être visités par les étrangers que pendant l’absence des
+dames.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p>
+
+<p>Dans le jardin du mandarin Puntingqua, on entretenait des paons, des
+faisans argentés, des canards et des daims.</p>
+
+<p>Il y avait dans un coin un petit taillis de bambous qui renfermait
+quelques tombeaux de famille. Non loin de là s’élevait un petit tertre
+avec une tablette en bois, sur laquelle était inscrit un long poëme en
+l’honneur du serpent favori du mandarin, enterré en ce lieu.</p>
+
+<p>Après avoir tout examiné à notre aise, nous retournâmes chez nous sans
+être attaqués par personne.</p>
+
+<p>Je ne fus pas aussi heureuse quelques jours plus tard, en visitant une
+fabrique de thé. Le propriétaire de la fabrique me conduisit lui-même
+dans son établissement, composé de grandes et hautes salles, où il y
+avait près de six cents ouvriers, y compris les enfants et les femmes.
+Mon entrée produisit un mouvement général parmi les ouvriers: jeunes et
+vieux quittèrent leur travail; les grands levèrent les petits en l’air
+et me montrèrent au doigt. Bientôt ils se pressèrent autour de moi et
+poussèrent des cris si effroyables, que je commençai presque à avoir
+peur. Le fabricant et un des surveillants employèrent tous leurs efforts
+à m’ouvrir un passage au milieu de cette foule en révolte, et, me
+faisant un rempart de leur corps, m’engagèrent à voir tout rapidement et
+à quitter aussitôt la maison. Je ne pus donc faire qu’un examen
+surperficiel.</p>
+
+<p>Les feuilles de thé sont mises pendant quelque temps dans l’eau
+bouillante, puis on les place dans des poêles de fer enfoncées
+obliquement dans le mur; on les grille ensuite à une faible chaleur, en
+les retournant sans cesse avec la main. Quand elles commencent à se
+rider, on les étend sur de grandes planches, et on roule chaque feuille<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span>
+séparément. Ce travail se fait si vite, qu’il faut être excessivement
+attentif pour voir comment on ne prend réellement qu’une seule petite
+feuille. Toute la masse retourne ensuite dans la poêle. Le thé qu’on
+appelle <i>noir</i> est grillé plus longtemps, et le <i>thé vert</i> est teint
+souvent avec du bleu de Prusse, dont on ajoute une très-faible quantité
+lors du second grillage. Enfin, on jette de nouveau le thé sur les
+planches pour l’examiner encore de près, et on roule une seconde fois
+les feuilles qui ne sont pas encore tout à fait fermées.</p>
+
+<p>Avant que je quittasse la maison du fabricant, celui-ci me conduisit
+dans son appartement, où il me régala d’une tasse de thé comme les
+Chinois riches ont l’habitude de le prendre. On met quelques feuilles de
+thé dans une tasse de porcelaine fine, on verse dessus de l’eau
+bouillante, et on couvre ensuite la tasse d’un couvercle qui la ferme
+hermétiquement. Après avoir laissé infuser quelques minutes, on boit le
+thé chaud sur les feuilles.</p>
+
+<p>Les Chinois ne mettent dans le thé ni sucre, ni rhum, ni lait; ils
+disent que l’arome du thé se perd si on y ajoute la moindre chose, ou
+même si on le remue. Pour moi, j’obtins de mettre un peu de sucre dans
+ma tasse.</p>
+
+<p>L’arbre à thé n’avait tout au plus que deux mètres de haut dans les
+plantations que je visitai aux environs de Canton. On ne le laisse pas
+pousser plus haut et on le taille de temps en temps. On l’exploite de la
+troisième à la huitième année; après cela on le coupe pour qu’il pousse
+de nouveau, ou bien on l’arrache entièrement. On peut faire dans l’année
+trois récoltes, la première au mois de mars, la deuxième au mois
+d’avril; la troisième commence en mai et dure pendant deux mois. Les
+feuilles de la première récolte sont si fines et si délicates, qu’elles
+ont véritablement l’apparence de fleurs, et c’est de là que vient sans
+doute l’erreur qui fait prendre le <i>thé-fleurs</i> ou le <i>thé impérial</i>,
+non pas pour les feuilles, mais pour les fleurs<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> de l’arbre à thé<a id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.
+Cette première récolte est si fatale à l’arbuste, qu’en général on ne la
+fait pas.</p>
+
+<p>On me disait que le thé des environs de Canton était le plus mauvais, et
+que le meilleur thé venait des provinces situées un peu plus au nord.</p>
+
+<p>Les fabricants de thé de Canton s’entendent aussi, dit-on, à donner
+l’aspect d’un thé excellent à celui qui a déjà servi, ou bien aux
+feuilles gâtées par la pluie. Ils sèchent et grillent les feuilles, les
+teignent en jaune avec de la curcumine pulvérisée, ou en vert clair avec
+du bleu de Prusse, et les roulent très-serrées.</p>
+
+<p>Le prix du thé envoyé en Europe varie, par picoul (cent livres
+d’Autriche, ou cinquante-six kilogrammes de France), de 15 à 60 dollars.</p>
+
+<p>Le thé à 60 dollars trouve peu de débit, et arrive la plupart du temps
+seulement en Angleterre.</p>
+
+<p>Le <i>thé impérial</i> ne figure pas du tout dans le commerce.</p>
+
+<p>Il me faut encore parler d’un spectacle que je vis un soir par hasard
+sur le fleuve aux Perles: c’était, comme je l’appris plus tard, une fête
+d’actions de grâces offerte par les propriétaires de deux jonques qui
+avaient fait un voyage assez long sur mer sans être dépouillés par des
+pirates ni assaillis par le dangereux ouragan nommé <i>typhon</i>
+(<i>taifoon</i>).</p>
+
+<p>Deux grands bateaux de fleurs, magnifiquement éclairés, descendaient
+lentement le fleuve; trois rangées de lanternes entouraient le bord des
+bateaux et formaient de véritables galeries de feu; toutes les chambres
+étaient ornées de lustres et de lampes; sur l’avant on voyait de grands
+feux; des pétards lancés de moment en moment éclataient avec beaucoup de
+bruit, mais ne montaient que de <span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span>quelques mètres. On avait planté sur le
+premier bateau une grande perche illuminée de lampes en papier de
+couleur, et qui formaient une belle pyramide.</p>
+
+<p>En tête de ces deux corps lumineux marchaient, au son d’une musique
+bruyante, deux bateaux éclairés de torches nombreuses. Ces colonnes de
+feu avançaient lentement à travers les ténèbres de la nuit, et avaient
+vraiment quelque chose de féerique. De temps en temps elles
+s’arrêtaient, et aussitôt on voyait s’élever dans les petits bateaux de
+grands feux entretenus avec du papier consacré et parfumé.</p>
+
+<p>Ce papier, qu’on est obligé d’acheter aux prêtres, se brûle à toute
+occasion, et souvent même avant et après chaque prière; il forme la plus
+grande partie des revenus des prêtres.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Je faisais quelquefois des promenades avec M. de Carlowitz dans les rues
+situées près de la factorerie. Je trouvais beaucoup de plaisir à
+contempler toutes les belles marchandises, et d’autant plus qu’on en
+avait ici tout le loisir, les magasins n’étant pas aussi fréquentés que
+ceux que j’avais eu occasion de voir en faisant le tour des murs de
+Canton. Ces magasins ayant, comme chez nous, des portes et des fenêtres,
+nous pûmes y entrer, ce qui nous préserva des importunités du peuple. Je
+trouvai aussi les rues un peu plus larges, bien pavées, et couvertes de
+nattes ou de planches pour adoucir l’ardeur des rayons du soleil.</p>
+
+<p>Autour de la factorerie, surtout à <i>Fousch-an</i>, l’endroit où se trouvent
+le plus de fabriques, on peut faire beaucoup de courses en bateau, car
+les rues y sont partout coupées, comme à Venise, par des canaux. Mais ce
+côté de Canton n’est pas le plus beau, parce que tous les magasins sont
+établis le long des canaux, et que tous les ouvriers<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> des fabriques y
+demeurent dans de misérables baraques qui, bâties en partie sur des
+pilotis vermoulus, avancent beaucoup sur les canaux.</p>
+
+<p>Nous eûmes un jour un spectacle horrible en passant de l’un des canaux
+dans le fleuve aux Perles. Il faut croire qu’un nègre mort sur un des
+vaisseaux venait d’être jeté à l’eau, car le corps tout nu flottait à la
+surface. Chaque bateau le repoussait aussi loin que possible, et, pour
+notre malheur, il vint aussi tout près de nous.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>J’avais passé en tout à Canton plus de cinq semaines, du 13 juillet au
+20 août. Ce temps est le plus chaud de l’année, et la température fut
+réellement insupportable. Dans les chambres, nous eûmes près de 27
+degrés et demi; à l’air et à l’ombre, jusqu’à 30 degrés.</p>
+
+<p>Pour se préserver de cette chaleur accablante, on a ici, indépendamment
+des <i>punkas</i> établis dans les chambres, une manière toute particulière
+de garantir les portes, les fenêtres, et même les toits et les murs des
+maisons. Ce sont des claies de bambou qui forment comme des auvents
+devant les portes et les fenêtres; ou bien comme un second toit
+au-dessus du véritable, dans les endroits où sont les ateliers; ou bien
+enfin une couverture complète placée à trois mètres de distance des murs
+de la maison, pourvue d’entrées, de fenêtres et de toit, et qui
+enveloppe toute l’habitation.</p>
+
+<p>Pour retourner à Hong-Kong, je pris encore une jonque chinoise; mais je
+fus moins tranquille cette fois-ci que la première: j’avais encore
+présente à la mémoire la triste fin de M. Vauchée; aussi j’eus la
+précaution d’emballer mes effets et mon linge en présence de mes
+domestiques, afin de leur faire comprendre que des pirates perdraient
+leur peine s’ils se dérangeaient le moins du monde pour moi.</p>
+
+<p>Le 20 août, à sept heures du soir, je dis adieu à Canton<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> et à mes amis,
+et à neuf heures je voguais de nouveau sur le puissant et célèbre fleuve
+aux Perles, le <i>Sikiang</i>.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Les données sur la géographie et la statistique de la Chine varient
+tellement entre elles, et les difficultés d’en vérifier l’exactitude
+sont si grandes, qu’on ne peut guère s’arrêter qu’à certaines
+indications fondées sur plus ou moins de vraisemblance. L’étendue de la
+Chine, y compris les pays tributaires, serait d’environ 180 000 milles
+carrés, et sa population, que l’on a beaucoup exagérée, d’environ 400
+millions d’âmes. Le climat de la Chine est en général chaud; les hivers
+y sont secs et les étés pluvieux. Le sol, qui est extrêmement fertile,
+donne tous les produits des régions tropicales, principalement le thé,
+le riz, la canne à sucre, le coton, le bambou, le tabac, le poivre, le
+bétel, etc. On cultive dans les provinces méridionales le palmier, le
+mûrier, le cocotier, le cannelier, le cèdre, l’érable. La Chine possède
+de riches mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre, de plomb, de mercure,
+de houille et de sel; des carrières d’ardoise, de marbre, de cristal,
+etc. Les habitants sont <i>Mandchous</i> (conquérants de l’empire, dont la
+famille régnante est issue), <i>Sifanes</i>, <i>Lolos</i> et <i>Mieose</i>.</p>
+
+<p>La religion de l’État est celle de Confucius (<i>Confutsé</i>), mais beaucoup
+de Chinois professent la religion de Lao et le bouddhisme: l’empereur
+est attaché à cette dernière, comme descendant des Mandchous.</p>
+
+<p>La Chine est une monarchie héréditaire dans la famille des Taï-Thing,
+dont le chef ou empereur exerce un pouvoir absolu, et s’appelle le
+maître du Céleste-Empire.</p>
+
+<p>La capitale, Péking, compte, dit-on, près de deux millions d’habitants;
+en outre, il y a encore beaucoup de villes très-peuplées, parmi
+lesquelles <i>Hong-Tscheu</i>, <i>Canton</i> et <i>Nanking</i> occupent le premier
+rang.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p>
+
+<p>Le commerce est très-considérable, et l’industrie très-active chez les
+Chinois.</p>
+
+<p>Un des événements les plus importants dans l’histoire de la Chine, et
+dont l’origine est naturellement très-obscure, est la guerre avec
+l’Angleterre, commencée en 1840, et qui se termina, au bout de deux ans,
+à l’avantage de cette dernière puissance. Les succès des Anglais
+obligèrent la Chine à renoncer en partie au système d’exclusion qu’elle
+avait suivi pendant des milliers d’années, et à ouvrir aux Européens
+plusieurs de ses ports. Ces concessions ont amené une plus grande
+liberté du commerce, des relations plus suivies avec les Chinois, et le
+temps n’est peut-être pas trop éloigné où la civilisation victorieuse de
+l’Occident parviendra peu à peu à pénétrer dans les vastes districts de
+cet immense empire.</p>
+
+<h3>Monnaies.</h3>
+
+<p>1200 <i>cashs</i> font une piastre espagnole, ou 5 fr. 43 c. de France.</p>
+
+<p>Un <i>tacl</i> fait 1409 cashs.</p>
+
+<p>Une <i>mace</i> fait 141 cashs.</p>
+
+<p>10 <i>candarini</i> font une mace.</p>
+
+<p>En dehors des cashs, aucune des monnaies que je viens de citer n’a
+d’existence réelle; ce sont des monnaies de compte. Les cashs sont
+percés d’un trou au milieu; on les enfile par cinquantaines ou par
+centaines à des fils de bambou.</p>
+
+<p>La Chine n’a pas de monnaies frappées d’or ou d’argent, ni de papier
+ayant une valeur légale. Les payements se font en piastres espagnoles ou
+en dollars américains, ou bien en or et en argent non monnayé.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Arrivée à Hong-Kong.&mdash;Le vapeur
+anglais.&mdash;Singapore.&mdash;Plantations.&mdash;Partie de chasse dans les
+jungles.&mdash;Funérailles chinoises.&mdash;Fête aux lanternes.&mdash;Température
+et climat.</p></div>
+
+<p>Notre traversée de Canton à Hong-Kong fut heureuse, mais très-lente à
+cause des vents qui nous furent toujours contraires. La première nuit,
+nous fûmes réveillés par quelques coups de feu, qui sans doute n’étaient
+pas à notre adresse, car nous ne fûmes pas inquiétés davantage.</p>
+
+<p>Les Chinois que j’avais pour compagnons de voyage se conduisirent encore
+cette fois envers moi d’une manière très-convenable et très-gracieuse;
+et si j’avais pu lire dans l’avenir, j’aurais volontiers renoncé au
+vapeur anglais et continué mon voyage dans une jonque. Malheureusement
+il n’en fut pas ainsi, et il fallut me résoudre à profiter du bateau à
+vapeur anglais <i>Péking</i>, de la force de quatre cent cinquante chevaux,
+commandé par le capitaine Fronson, qui va tous les mois à Calcutta.</p>
+
+<p>Comme le prix des places est excessivement élevé<a id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, on me conseilla de
+prendre la troisième classe et de louer la cabine d’un machiniste ou
+d’un sous-officier. Enchantée de ce conseil, je m’empressai de le mettre
+à exécution. Qu’on se figure ma surprise quand on me refusa un billet de
+troisième classe. On me fit remarquer que la société y était trop mal
+composée, que la lune était très-fatale<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> aux passagers de troisième
+classe, obligés de dormir sur le pont, etc. J’eus beau objecter que je
+savais bien ce que je faisais et ce que je voulais, tout fut inutile.
+Pour pouvoir partir, je me vis obligée de prendre la seconde classe.
+Cela me donna, comme on pense, une singulière idée du libre arbitre chez
+les Anglais.</p>
+
+<p>Le 25 août, à une heure après midi, je me rendis à bord.</p>
+
+<p>En arrivant au vaisseau, je ne trouvai pas de domestique pour les
+passagers de seconde classe, et je dus m’adresser à un matelot pour
+faire porter mes bagages dans la cajute. Celle-ci n’avait nullement
+l’air <i>confortable</i>. Les meubles y étaient de la dernière simplicité, la
+table pleine de taches et de saletés, et le désordre très-grand. Je
+regardai la cabine où il me faudrait coucher, et je ne trouvai qu’une
+seule pièce, commune aux hommes et aux femmes. Cependant on me dit de
+m’adresser à un des préposés, qui m’assignerait, sans nul doute, une
+autre place pour la nuit. Je ne manquai pas de le faire, et j’obtins, en
+effet, une jolie petite cabine.</p>
+
+<p>Le <i>steward</i><a id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> eut la complaisance de me proposer de prendre mes repas
+avec sa femme. Je n’acceptai point; je ne voulais pas, en payant si
+cher, tout avoir par grâce. D’ailleurs, c’était le premier vapeur
+anglais sur lequel je naviguais, et j’étais désireuse de voir comment
+les passagers de seconde classe étaient traités. Notre société à table
+ne se composait pas seulement des passagers, qui n’étaient que trois,
+sans me compter, mais aussi des cuisiniers et des domestiques des
+premières, du boucher, enfin de tous les gens du bateau qui voulaient
+bien se contenter de notre ordinaire. Avec cela, on ne regardait pas du
+tout à la toilette: l’un arrivait sans habit ou sans ja<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span>quette; le
+boucher oubliait d’ordinaire de mettre des souliers et des bas. Il
+fallait, certes, avoir un appétit robuste pour pouvoir manger en
+pareille compagnie.</p>
+
+<p>La nourriture était digne, sans doute, des gens de l’équipage anglais et
+de leur costume, mais elle n’était nullement convenable pour les
+passagers, dont chacun payait 13 dollars par jour.</p>
+
+<p>La nappe était remplie de taches, et, en guise de serviettes, chaque
+convive pouvait prendre son mouchoir de poche. Les manches des couteaux
+et des fourchettes étaient en corne blanche ou noire; les couteaux
+étaient ébréchés, les pointes des fourchettes cassées. Le premier jour,
+on ne nous donna pas du tout de cuillers; le second jour, il en parut
+une seule qui, pendant tout le temps que dura le voyage, ne fut
+accompagnée d’aucune autre. En fait de verres, il y en avait deux de
+l’espèce la plus commune qui passaient de bouche en bouche. Comme femme,
+j’eus, par une distinction spéciale, au lieu de verre une vieille tasse
+à thé dont l’anse était cassée.</p>
+
+<p>Le cuisinier en chef, qui faisait les honneurs de la table, excusait le
+désordre en disant que, cette fois-ci, le garçon manquait. Mais cette
+excuse me sembla par trop naïve: car, quand je paye, je paye pour ce
+qu’on me donne en réalité, et non pas pour ce que je pourrais peut-être
+avoir une autre fois.</p>
+
+<p>La nourriture était, comme je l’ai dit, très-mauvaise. On nous envoyait,
+à nous pauvres malheureux, les reliefs de la table des premières. Deux
+ou trois mets étaient souvent placés côte à côte sur le même plat, même
+quand il n’y avait pas entre eux le moindre rapport. On s’en inquiétait
+peu, et on ne se souciait pas davantage que les mets arrivassent chauds
+ou froids sur la table.</p>
+
+<p>Un jour que nous prenions le thé, le cuisinier en chef, dans un accès de
+bonne humeur, nous dit: «Je me donne toutes les peines du monde pour
+vous bien nourrir; j’es<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span>père que vous ne manquez de rien.» Deux des
+convives, qui étaient Anglais, répondirent: <i>O yes, that’s true</i> (Oh
+oui, c’est vrai). Le troisième, un Portugais, n’avait pas compris le
+discours pathétique du cuisinier: moi, Allemande, je n’avais point de
+patriotisme anglais, et j’aurais répondu différemment si je n’avais pas
+été femme et si cela avait pu améliorer quelque chose.</p>
+
+<p>L’éclairage se composait d’une petite chandelle, qui souvent était usée
+dès huit heures. On était alors forcé ou de rester dans l’obscurité ou
+d’aller se coucher.</p>
+
+<p>Le matin, la cajute servait encore de boutique de barbier; l’après-midi,
+de chambre à coucher, où les cuisiniers et les serviteurs, épuisés de
+fatigue, venaient s’étendre sur les bancs.</p>
+
+<p>Pour compléter ce confort, un des officiers du vaisseau mit encore dans
+notre cajute deux jeunes chiens qui hurlaient toujours; il n’avait pas
+osé les mettre dans celle des matelots, sachant bien qu’on les aurait
+jetés sans façon à la porte.</p>
+
+<p>On croira peut-être mon récit exagéré, d’autant plus que l’on s’imagine
+trouver toujours chez les Anglais un ordre et une commodité admirables;
+mais j’affirme que je n’ai dit que la plus exacte vérité: j’ajouterai
+même que, bien que j’aie déjà beaucoup voyagé en bateau à vapeur, et que
+j’aie toujours pris des places de seconde classe, je n’ai jamais payé un
+prix si exorbitant et n’ai été traitée nulle part d’une manière aussi
+misérable et aussi révoltante. Jamais de la vie on ne m’a escroqué mon
+argent avec tant d’impudeur. La seule chose qui me fit plaisir fut la
+conduite des officiers, qui étaient tous très-polis et
+très-complaisants.</p>
+
+<p>Ce que je ne pouvais me lasser d’admirer, c’était la patience inouïe
+avec laquelle mes compagnons de voyage supportaient tout. Je voudrais
+bien savoir ce que diraient les Anglais, qui ont toujours à la bouche
+les mots de <i>confort<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> et de confortable</i>, si on les traitait ainsi sur
+un bateau appartenant à une autre nation!</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Les premiers jours de notre traversée, nous naviguâmes toujours en
+pleine mer; ce ne fut que le 28 août, au soir, que nous aperçûmes la
+côte montagneuse de la Cochinchine. Nous la longeâmes pendant toute la
+journée du 29. Mais, à l’exception de chaînes de montagnes richement
+boisées, nous ne vîmes rien, ni habitants ni habitations; le soir
+seulement, quelques feux, qu’on aurait pu prendre pour des phares, nous
+montrèrent que la contrée n’était pas tout à fait déserte.</p>
+
+<p>Pendant tout le cours du jour suivant, nous n’aperçûmes qu’un seul grand
+rocher isolé, appelé le <i>Soulier</i>. Il me fit l’effet de ressembler
+parfaitement à la tête d’un chien de berger.</p>
+
+<p>Le 2 septembre, nous approchâmes de Malacca. On aperçoit le long de la
+côte des montagnes boisées, assez hautes, qui renferment, à ce qu’on
+dit, beaucoup de tigres, et qui rendent les voyages dans cette
+presqu’île très-dangereux.</p>
+
+<p>Le 3 septembre, nous atteignîmes le port de Singapore, mais si tard dans
+la nuit, qu’il ne nous fut pas possible de débarquer.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me rendis à la maison de commerce de Behn-Mayer, pour
+laquelle j’avais des lettres. Depuis mon départ de Hambourg, Mme Behn
+était la première dame allemande que je rencontrais. Je ne saurais
+peindre la joie que j’éprouvai de trouver enfin, après une si longue
+privation, à qui parler tout à mon aise dans ma langue natale. Mme Behn
+ne me permit pas de descendre dans un hôtel; il me fallut aller demeurer
+chez cette aimable famille.</p>
+
+<p>Je me proposais de ne rester que peu de temps à Singapore, et de
+m’embarquer ensuite pour Calcutta sur un voi<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span>lier, ayant pris un trop
+profond dégoût pour les vapeurs anglais. On m’avait assuré qu’il ne se
+passait presque pas de semaine sans qu’il se présentât une bonne
+occasion. Mais j’attendis en vain d’une semaine à l’autre; et je fus
+enfin forcée de recourir encore à un de ces confortables vapeurs<a id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+<p>Les Européens mènent à Singapore à peu près la même vie qu’à Canton, à
+cette différence près, que la résidence de la famille est à la campagne,
+et que le mari seul va tous les jours à la ville. Il faut dans chaque
+famille beaucoup de domestiques, et la maîtresse de la maison ne peut
+guère avoir la haute main sur les affaires du ménage, parce qu’elles
+sont d’ordinaire abandonnées entièrement au premier serviteur.</p>
+
+<p>Les domestiques sont Chinois, à l’exception des <i>seis</i> (cochers ou
+palefreniers), qui sont du Bengale. Tous les printemps il arrive des
+cargaisons entières d’enfants chinois, âgés de dix à quinze ans, qui
+viennent chercher du service. D’ordinaire ils sont si pauvres, qu’ils ne
+peuvent payer la traversée; dans ce cas le capitaine les emmène pour son
+compte, et reçoit en échange le salaire de la première année de service,
+qui lui est payé d’avance par le maître. Ces garçons vivent
+très-économiquement, et, quand ils ont gagné quelque argent, ils
+retournent dans leur patrie. Quelques-uns cependant s’établissent pour
+toujours comme artisans à Singapore.</p>
+
+<p>L’île de Singapore a une population de 55 000 habitants, parmi lesquels
+on compte 40 000 Chinois, 10 000 Malais, c’est-à-dire indigènes, et 150
+Européens. Le nombre des femmes est, dit-on, très-restreint, car il
+n’arrive de la Chine et de l’Inde que des hommes et des enfants.</p>
+
+<p>La ville de Singapore, en y comprenant ses environs,<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> renferme plus de
+20 000 âmes. Les rues sont larges et aérées, mais les maisons ne sont
+guère belles, elles n’ont qu’un étage, et les toits posent presque sur
+les fenêtres, ce qui donne à la construction un air tout écrasé. A cause
+de la température toujours très-chaude, il n’y a point de vitres aux
+fenêtres, mais seulement des jalousies.</p>
+
+<p>Ici, comme à Canton, chaque article de commerce a sinon toute une rue,
+au moins sa partie de rue à lui. La halle à la viande et aux légumes est
+très-belle et haute comme un temple.</p>
+
+<p>Comme il y a dans l’île de Singapore tant de nations diverses, on voit
+aussi différents temples, mais il n’y a guère que celui des Chinois qui
+mérite d’être visité. Il a la forme d’une maison ordinaire, mais le toit
+est orné à la manière chinoise: seulement il est trop surchargé. On y
+voit des flèches et des créneaux, des roues et des arcs sans nombre,
+formés de tuiles, de briques ou de porcelaine de couleur, et ornés à
+profusion de fleurs, d’arabesques, de dragons et d’autres monstres.
+Au-dessus de l’entrée principale, on a taillé de petits bas-reliefs en
+pierre, et les sculptures en bois, richement dorées, ne manquent non
+plus ni dans l’intérieur ni à l’extérieur du temple.</p>
+
+<p>On avait placé sur l’autel de la déesse de la Miséricorde quelques
+rafraîchissements composés de fruits et de pâtisseries de toute espèce,
+avec une toute petite portion de riz cuit. Ces mets sont renouvelés tous
+les soirs. Ce que laisse la déesse échoit aux bonzes. Sur le même autel
+il y a deux petits morceaux de bois sculpté, de forme ovale et élégante.
+Les Chinois les jettent en l’air, et, quand ils tombent sur le côté
+intérieur, c’est signe de malheur, tandis que dans le cas contraire
+c’est un présage de bonheur. Mais les bonnes gens les jettent
+d’ordinaire jusqu’à ce qu’ils tombent conformément à leurs désirs.</p>
+
+<p>Une autre manière de consulter le sort est de mettre plusieurs bâtons
+fort minces dans une coupe et de la se<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>couer jusqu’à ce qu’il en tombe
+un. Chacun de ces bâtons porte un chiffre qui désigne un passage d’un
+des livres de morale. Le peuple visitait bien plus ce temple que celui
+de Canton. Les petits morceaux de bois et les petits bâtons semblent
+être l’objet même du culte; car ce n’était guère qu’autour de ces bâtons
+qu’on voyait se presser la foule.</p>
+
+<p>Dans l’intérieur de la ville, il n’y a rien autre chose à voir; mais
+l’aspect des environs, ou pour mieux dire de toute la petite île, est
+ravissant. La situation de Singapore n’offre, il est vrai, rien de
+grandiose ni d’imposant, parce qu’elle est privée de belles montagnes,
+qui sont le principal ornement d’un site (le point le plus élevé, sur
+lequel se trouvent la maison du gouverneur et le télégraphe maritime,
+n’a pas 70 mètres); mais la fraîche et luxuriante verdure, les maisons
+riantes des Européens, situées dans de beaux jardins, les grandes
+plantations des épices les plus précieuses, les jolis palmiers arecs
+dont les tiges excessivement minces s’élèvent à une hauteur de plus de
+30 mètres, et se terminent en une couronne épaisse et frangée qui se
+distingue de toutes les autres espèces de palmiers par l’éclat de son
+feuillage, enfin les jungles (bois vierges), forment dans le fond le
+paysage le plus gracieux, et l’on en apprécie encore bien plus le charme
+quand on vient comme moi de cette prison de Canton, ou bien des
+alentours déserts de la ville de Victoria.</p>
+
+<p>Toute l’île est coupée par de belles grandes routes, dont les plus
+fréquentées serpentent le long de la côte. On y voit de jolis équipages,
+des chevaux de la Nouvelle-Hollande, de Java et même d’Angleterre<a id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.
+Indépendamment des belles voitures d’Europe, on s’y sert aussi de
+palanquins fabriqués à Singapore, qui sont entièrement couverts et
+fermés de tous côtés par des jalousies. Ordinairement<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> on n’y attelle
+qu’un seul cheval, et le cocher, ainsi que le serviteur, courent à côté
+de la voiture. Je ne pus dissimuler le déplaisir que me causait cette
+coutume barbare. On me dit qu’on avait voulu l’abolir, mais que les
+serviteurs avaient demandé eux-mêmes à courir à côté de la voiture
+plutôt que d’y être assis ou debout. Ils se pendent au cheval ou à la
+voiture, et se laissent traîner.</p>
+
+<p>Il se passait rarement un jour sans que nous fissions une promenade en
+voiture. Deux fois par semaine, nous entendions sur l’esplanade, tout
+près de la mer, une superbe musique militaire<a id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. C’était là que venait
+se réunir le beau monde, à pied, à cheval ou en voiture. On voyait des
+files de carrosses, et tout autour une foule de jeunes gens à cheval et
+à pied. On se serait presque cru transporté au milieu de l’Europe. Mais
+je trouvais beaucoup plus de plaisir à visiter des plantations ou autres
+établissements de ce genre, qu’à revoir ici la vie de l’Europe.</p>
+
+<p>J’allai fréquemment respirer les parfums des plantations de noix de
+muscade et de clous de girofle. Le muscadier est couvert d’un feuillage
+épais du haut en bas, et a la grosseur d’un bel abricotier. Sa feuille
+est luisante, on la dirait vernie. Le fruit ressemble tout à fait à un
+brugnon de grosseur moyenne. Quand il est mûr, il s’ouvre de lui-même,
+et l’on voit une graine ronde de la grosseur d’une noix enveloppée d’une
+membrane à jour d’un beau rouge foncé; cette membrane est ce qu’on nomme
+la <i>fleur de muscade</i> ou le <i>macis</i>. On la sépare avec soin de la noix
+et on la fait sécher à l’ombre, en ayant soin de l’arroser plusieurs
+fois avec de l’eau de mer; autrement sa couleur rouge, au lieu de se
+changer en jaune, deviendrait noire. On fait sécher également la noix,
+puis on la fume et on la plonge à différentes reprises dans<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> de l’eau de
+mer mêlée à une légère dissolution de chaux, pour l’empêcher de rancir.</p>
+
+<p>On trouve aussi à Singapore des muscadiers sauvages qui viennent sans
+culture.</p>
+
+<p>
+Un picoul de muscades cultivées coûte 60 dollars.<br>
+<br>
+Un picoul de fleurs de muscade 200<br>
+<br>
+Un picoul de muscades sauvages 6<br>
+</p>
+
+<p>Le giroflier est un peu plus petit que le muscadier, et il n’a pas le
+feuillage aussi vert, ni les feuilles aussi grasses. Les clous de
+girofle sont les boutons des fleurs non encore ouvertes. On les cueille
+dans cet état, on les dessèche d’abord à la fumée, et puis on les met
+quelque temps au soleil.</p>
+
+<p>Une autre épice est la noix d’arec, qui vient sous la couronne du
+palmier du même nom, en grappes de dix à vingt baies. Le fruit est un
+peu plus gros que la noix de muscade. Son enveloppe extérieure est d’un
+jaune d’or si luisant, qu’elle a l’air des noix dorées que l’on attache
+aux arbres de Noël. Son amande ressemble, pour la couleur, à la muscade;
+seulement elle n’est pas enveloppée d’une arille. On la sèche à l’ombre.</p>
+
+<p>C’est cette noix, jointe à la feuille de bétel et à de la chaux de
+coquillages brûlés, que mâchent les Chinois et les indigènes. Ils
+enduisent une feuille de bétel d’un peu de chaux, y ajoutent un petit
+morceau de noix d’arec, et en forment un petit paquet qu’ils se mettent
+dans la bouche. En y joignant des feuilles de tabac, cela rend la salive
+rouge de sang, et cela donne une telle couleur à la bouche qu’on croit
+voir un petit enfer, surtout quand, suivant un usage assez ordinaire
+chez les Chinois, les dents sont limées et teintes en noir. La première
+fois que ce spectacle me fut offert, je fus très-effrayée, car je me
+figurais que le pauvre homme s’était blessé et qu’il avait la bouche
+pleine de sang.</p>
+
+<p>Un autre jour, j’allai visiter une fabrique de sagou. Le<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> sagou non
+préparé vient de l’île voisine de Boromée: c’est la moelle d’une espèce
+de palmier court et à gros tronc. Pour la retirer, on abat l’arbre dans
+sa septième année; on fend le tronc dans toute la longueur; on recueille
+la moelle qui s’y trouve en grande abondance, et, après en avoir ôté les
+filaments, on la passe dans des formes et on la sèche au soleil ou au
+feu. En sortant des formes, cette moelle a encore une teinte un peu
+jaunâtre. Dans les fabriques, on la réduit en fécule de la manière
+suivante: on laisse la moelle ou la farine tremper dans l’eau pendant
+plusieurs jours, jusqu’à ce qu’elle devienne d’un beau blanc; puis on la
+sèche encore une fois à l’air ou au feu, on l’écrase au moyen d’un
+morceau de bois rond, et on la fait passer par un tamis. Cette farine
+fine et blanchâtre est mise dans un linge qui a été humecté d’abord
+d’une manière toute particulière: l’ouvrier prend de l’eau dans sa
+bouche et la répand en pluie fine sur le linge. Cependant la farine
+ainsi mouillée est secouée fortement par deux ouvriers, jusqu’à ce
+qu’elle prenne la forme de grumeaux qu’on sèche lentement sur le feu
+dans de grands chaudrons plats, en remuant sans cesse. Enfin, on la fait
+encore une fois passer par un tamis un peu plus large, où s’arrêtent les
+plus gros grains.</p>
+
+<p>L’édifice dans lequel on faisait ce travail était un grand hangar sans
+murs, dont le toit reposait sur des troncs d’arbres.</p>
+
+<p>Grâce à la complaisance de M. Behn-Mayer, je trouvai l’occasion de faire
+une partie très-intéressante dans les jungles. Ces messieurs, au nombre
+de quatre, étaient munis de fusils à balles, car ils se proposaient de
+suivre la piste d’un tigre. On devait, en outre, s’attendre à rencontrer
+des ours, des sangliers ou de gros serpents. Nous allâmes en voiture
+jusqu’au fleuve <i>Gallon</i>, où deux barques avaient été disposées pour
+nous; avant d’y monter, nous visitâmes encore une raffinerie de sucre,
+située sur le fleuve.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p>
+
+<p>Les cannes étaient rangées en tas devant la raffinerie; mais on n’en
+avait taillé que juste ce qu’on pouvait en raffiner dans une journée,
+car la grande chaleur fait aigrir très-promptement le suc. On passe la
+canne entre des cylindres en métal; la pression extrait tout le suc, qui
+coule dans de grands chaudrons où on le cuit et le clarifie. Pour le
+sécher entièrement, on le met dans des vases de terre. Les bâtiments de
+cette raffinerie ressemblaient à ceux de la fabrique de sagou.</p>
+
+<p>Après cette visite, nous prîmes place dans les bateaux et nous
+naviguâmes en remontant le fleuve. Bientôt nous approchâmes des jungles,
+et le trajet devint plus pénible à chaque coup de rame: il y avait dans
+l’eau ou au-dessus de l’eau beaucoup de troncs d’arbres renversés. Il
+nous fallut souvent quitter nos bateaux et les pousser par-dessus ces
+troncs, souvent nous coucher à plat ventre dans le bateau pour passer
+au-dessous des troncs qui, comme des ponts, s’inclinaient sur le fleuve.
+Des buissons et des ronces avec leurs épines et leurs aiguillons se
+penchaient de tous côtés au-dessus de nous; quelquefois même d’énormes
+feuilles essayaient de nous barrer le passage. Ces feuilles
+appartiennent à une espèce de palmier appelé <i>mungkuang</i>; elles ont
+douze centimètres de large près de la tige, et plus de trois mètres et
+demi de long: comme le fleuve n’avait guère que trois mètres de large,
+elles allaient jusqu’à la rive opposée. Cependant au milieu de toutes
+les beautés de la nature on ne sentait pas trop ces inconvénients, qui
+ne faisaient que relever le charme de l’ensemble. La forêt était épaisse
+et riche en bois taillis, en plantes grimpantes, en palmiers, en
+fougères arborescentes, dont quelques-unes avaient près de cinq mètres
+de haut et offraient contre les rayons ardents du soleil autant
+d’ombrage que les palmiers et les autres arbres.</p>
+
+<p>Ma joie augmenta quand je vis dans les cimes les plus élevées des arbres
+sauter quelques singes de branche en<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> branche, et que j’en entendis
+plusieurs crier tout près de moi. J’aperçus pour la première fois ces
+animaux dans l’état de nature, et je fus enchantée qu’aucun de nos
+chasseurs ne réussît à atteindre un de ces petits fripons; mais en
+échange on tua quelques écureuils et quelques superbes <i>loris</i>, espèce
+de petits perroquets dont le plumage brille des plus belles couleurs.
+Mais bientôt un objet plus intéressant fixa notre attention: nous
+aperçûmes entre les branches d’un arbre un long corps noir, et en
+regardant de plus près nous reconnûmes un grand serpent. Enroulé sur
+lui-même comme une grosse pelote, il guettait sans doute sa proie. Nous
+osâmes avancer assez près de lui, il demeura immobile, nous regardant
+fixement avec ses yeux flamboyants, sans se douter combien sa mort était
+imminente. On tira sur lui et on le blessa au côté. Furieux, et avec la
+rapidité d’un trait, il s’élança du haut de l’arbre, mais en restant
+pendu à la branche avec sa queue; il s’allongeait et cherchait à nous
+atteindre de sa langue. Mais sa rage fut impuissante, car nous eûmes
+soin de nous tenir à une distance convenable. Plusieurs coups de feu
+ayant achevé de le tuer, nous nous arrêtâmes sous la branche à laquelle
+il était pendu. Un de nos bateliers, Malais de nation, fit un petit
+lacet d’herbe forte et tenace, l’attacha à un bâton, le jeta autour du
+cou du serpent, et l’attira ainsi dans le bateau. Il nous dit encore que
+nous trouverions certainement dans le voisinage un autre serpent, parce
+que ces reptiles se tiennent toujours par couples non loin l’un de
+l’autre. En effet, les messieurs du second bateau avaient également
+trouvé et tué un autre serpent sur les branches d’un gros arbre. Ces
+serpents étaient d’un vert foncé, avec de belles taches jaunes, et
+avaient plus de trois mètres et demi de long; on me dit qu’ils
+appartenaient à l’espèce des boas.</p>
+
+<p>Après avoir mis quatre heures à faire 8 milles, nous quittâmes les
+bateaux et nous prîmes un sentier étroit<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> qui nous conduisit bientôt à
+quelques endroits défrichés, couverts de jolies plantations de poivre et
+de gambir.</p>
+
+<p>Le poivrier est un arbrisseau dont la tige, mince et articulée, rampe à
+terre, mais qui avec des appuis s’élève à cinq ou six mètres de hauteur.</p>
+
+<p>Les fruits sont disposés en grappe. Ils sont d’abord rouges, puis verts,
+et enfin d’un brun noir. Cet arbrisseau commence à produire dès la
+seconde année.</p>
+
+<p>Le poivre blanc n’est point un produit de la nature, mais une création
+de l’art. On plonge le poivre noir plusieurs fois dans l’eau de mer.
+Cela lui fait perdre sa couleur et le blanchit. Le picoul de poivre
+blanc coûte 6 dollars, tandis que le poivre noir ne coûte que 3 dollars
+le picoul.</p>
+
+<p>Le gambir, arbuste grimpant, atteint tout au plus 2 mètres et demi. On
+ne se sert que des feuilles, qu’on détache et qu’on fait cuire dans de
+grands chaudrons. Il en sort une gomme épaisse qu’on fait couler dans de
+larges vases en bois; elle est ensuite séchée au soleil, puis coupée en
+morceaux de 7 ou 8 centimètres de long et emballée. Le gambir est assez
+utile pour les tanneurs; aussi en importe-t-on souvent en Europe. Les
+plants de gambir et de poivre sont toujours placés à côté l’un de
+l’autre, car on fume les poivriers avec les feuilles cuites du gambir.</p>
+
+<p>Quoique la culture des plantations, comme en général tous les travaux,
+soit confiée, à Singapore, à des hommes libres, on m’assura cependant
+que cela revenait moins cher qu’en employant des esclaves. La
+main-d’œuvre est à très-bas prix; on donne à un ouvrier ordinaire 3
+dollars par mois, sans le nourrir ni l’habiller; ce faible salaire
+suffit à ces gens pour entretenir leur famille. Ils demeurent dans des
+cabanes de feuillage qu’ils se construisent eux-mêmes; leur nourriture
+consiste en petits poissons, en tubercules et en légumes. Leur
+habillement ne leur coûte pas non plus grand’chose; car ils sont loin de
+la ville, et, dans les plan<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span>tations, les enfants vont tout à fait nus,
+et les hommes ne portent d’autre vêtement qu’un petit tablier large
+comme la main, qu’ils se passent entre les jambes. Il n’y a que les
+femmes qui soient vêtues complétement.</p>
+
+<p>Ces plantations, où nous arrivâmes vers dix heures, étaient cultivées
+par des Chinois. A côté de leurs cabanes de feuillage ils avaient élevé
+un petit temple de bois. C’est là qu’ils nous reçurent. Aussitôt l’autel
+fut proprement garni de quelques provisions que nous devions à la
+sollicitude prévenante de la bonne ménagère, Mme Behn; mais au lieu de
+les offrir comme les Chinois à leurs dieux, nous, pauvres pécheurs, nous
+nous jetâmes dessus et nous les mangeâmes avec avidité.</p>
+
+<p>Après que notre appétit fut assouvi, on dépouilla le serpent et on fit
+cadeau de la chair aux Chinois. Ils donnèrent à entendre qu’ils ne
+toucheraient pas à ce reptile, ce dont je fus très-étonnée, car les
+Chinois mangent tout. Mais je ne fus pas longtemps à me convaincre
+qu’ils avaient voulu nous donner le change: au retour de notre partie de
+chasse, au bout de quelques heures, je visitai les cabanes des Chinois
+et je les trouvai réunis dans une d’entre elles, et assis autour d’un
+grand plat de morceaux de chair rôtie qui avaient tout à fait la forme
+ronde du serpent. Nos hommes voulurent le dérober aussitôt à mes
+regards, mais je ne leur en laissai pas le temps; je leur donnai quelque
+argent, et je les priai de me laisser goûter de ce mets. Je trouvai la
+chair exquise, très-tendre et même plus délicate que du poulet.</p>
+
+<p>Mais cet intermède m’a fait oublier de parler de notre partie de chasse.
+J’y reviens. Nous avions demandé aux ouvriers s’ils ne pourraient pas
+nous mettre sur la piste d’un tigre. Ils nous dépeignirent un endroit de
+la forêt où il y avait peu de jours qu’un hôte semblable devait s’être
+établi.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes aussitôt en route. Ce ne fut qu’avec<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> beaucoup de peine
+que nous nous frayâmes un chemin dans la forêt: il fallut grimper
+constamment par-dessus des troncs d’arbres renversés, nous glisser au
+milieu des buissons et des ronces, et traverser des marécages; mais au
+moins nous avancions, tandis que, dans les forêts vierges du Brésil, on
+n’aurait pas même pu concevoir l’idée d’une telle entreprise. Sans doute
+il y avait ici également des plantes grimpantes et des orchidées, mais
+elles n’y étaient pas en si grande quantité qu’au Brésil, et les arbres
+n’y étaient pas non plus si serrés les uns contre les autres. Nous en
+rencontrâmes de magnifiques, qui avaient plus de 30 mètres de haut. Ce
+qui m’intéressa le plus, ce furent les ébéniers et les arbres de
+<i>colim</i>. Le bois des premiers est d’une double espèce. On distingue la
+partie extérieure (l’<i>aubier</i>), qui est d’un jaune brunâtre, et la
+partie intérieure, qui est beaucoup plus dure et qui a une couleur
+noire. C’est elle qui fournit le véritable bois d’ébène.</p>
+
+<p>L’arbre de <i>colim</i> répand une odeur alliacée excessivement forte, par
+laquelle il se fait reconnaître à quelque distance. Le fruit a également
+un goût d’ail; les indigènes le mangent, mais l’Européen ne peut en
+supporter ni le goût ni l’odeur. Je ne fis que toucher à un morceau
+d’écorce fraîche, et le lendemain ma main en conservait encore l’odeur.</p>
+
+<p>Nous battîmes plusieurs heures la forêt sans rencontrer le tigre que
+nous cherchions. On crut un moment avoir découvert son repaire, mais on
+reconnut bientôt qu’on s’était trompé. Un de nos chasseurs prétendit
+aussi avoir entendu le cri d’un ours; mais il faut croire que ce cri ne
+fut pas bien fort, car personne autre de la société ne l’entendit,
+quoique nous fussions toujours ensemble.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes sans gibier, mais enchantés de notre superbe excursion.</p>
+
+<p>Quoique Singapore soit une petite île, et malgré tous les<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> efforts faits
+et tous les encouragements donnés pour la destruction des tigres, on
+n’est pas encore parvenu à les exterminer. Le gouvernement donne pour
+chaque tigre tué une récompense de 50 dollars, et la société des
+négociants de Singapore en donne autant. La belle peau reste, en outre,
+à l’heureux chasseur, et la chair même lui produit un bénéfice, puisque
+les Chinois l’achètent pour la manger. Mais les tigres viennent, à la
+nage, de l’île voisine de Malacca, qui n’est séparée de Singapore que
+par un canal très-étroit; aussi ne pourra-t-on jamais les exterminer
+entièrement.</p>
+
+<p>On trouve à Singapore une grande variété de fruits. Un des meilleurs est
+la <i>mangouste</i>, que l’on ne rencontre qu’ici et à Java. Elle a la
+grosseur d’une pomme moyenne; sa peau a plus d’une ligne d’épaisseur,
+elle est d’un brun foncé au dehors, et en dedans d’un rouge éclatant;
+elle renferme un fruit blanc qui se divise en quatre ou cinq tranches;
+elle fond presque dans la bouche et a un goût excessivement délicat.</p>
+
+<p>L’<i>ananas</i> est ici beaucoup plus juteux, plus doux et plus grand qu’à
+Canton; j’en vis plusieurs qui pouvaient bien peser près de 2
+kilogrammes. Il y a des champs entiers qui en sont plantés. Au moment de
+leur maturité, on en a trois ou quatre cents pour un dollar. On les
+mange souvent avec du sel.</p>
+
+<p>Un autre fruit nommé <i>sauersop</i>, et qui pèse aussi plusieurs livres, est
+vert en dehors et renferme une chair blanchâtre ou d’un jaune très-pâle,
+qui a le goût de la fraise et qu’on mange également avec du sucre et du
+vin.</p>
+
+<p>Le <i>gumaloh</i> est un fruit à côtes; il a la couleur d’une orange d’un
+jaune pâle, mais le goût moins doux, et il n’est pas si juteux.
+Cependant il y a beaucoup de personnes qui le préfèrent à l’orange; il
+est au moins cinq fois aussi gros.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p>
+
+<p>Mais le fruit qui, du moins à mon avis<a id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, mérite la palme, est le
+<i>custod apple</i>; il est vert et couvert de petites écailles. La chair,
+dans laquelle se trouvent des pepins noirs, est très-blanche, molle
+comme du beurre et d’un goût incomparable. On mange ce fruit avec de
+petites cuillers.</p>
+
+<p>Quelques jours avant mon départ de Singapore, j’eus l’occasion
+d’assister aux funérailles d’un Chinois aisé. Le cortége passa devant
+notre maison, et, malgré une chaleur de 36 degrés, je m’y joignis et je
+l’accompagnai jusqu’au lieu de la sépulture, qui était à une lieue de
+distance. Auprès de la tombe, la cérémonie dura deux heures, mais je ne
+quittai pas la place: j’étais trop vivement intéressée.</p>
+
+<p>La marche était ouverte par un prêtre à côté duquel s’avançait un
+Chinois avec une lanterne de 2 pieds de haut, couverte de cambrésine
+blanche. Venaient ensuite deux musiciens, dont l’un exécutait de temps à
+autre des roulements sur un tambour; le second frappait sur des
+cymbales. Ensuite paraissait le cercueil: au-dessus de la partie
+supérieure, à l’endroit où était la tête du mort, un esclave tenait un
+grand parasol ouvert. A côté marchait le fils aîné ou le descendant mâle
+le plus proche, les cheveux dénoués, et portant un petit drapeau blanc.
+Les parents étaient en grand deuil, c’est-à-dire tout habillés de blanc;
+les hommes portaient même des bonnets blancs sur la tête, et les femmes
+étaient tellement couvertes de mouchoirs blancs, qu’on ne voyait pas
+leur visage. Les autres personnes qui suivaient le cercueil en
+différents groupes portaient toutes une bandelette blanche de cambrésine
+autour de la tête, du corps ou du bras. Lorsqu’on s’aperçut que
+j’accompagnais le cortége, un homme qui était muni de beaucoup de ces
+bandelettes s’approcha de moi et m’en tendit une: je la mis autour de
+mon bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span></p>
+
+<p>Le cercueil, formé d’un tronc d’arbre massif, était couvert d’un drap
+foncé; quelques guirlandes de fleurs y étaient attachées, et du riz,
+placé dans un mouchoir, était posé dessus. Vingt-quatre hommes portaient
+ce pesant fardeau sur des perches énormes. On changeait souvent les
+porteurs avec beaucoup de bruit: tantôt ils riaient, tantôt ils se
+disputaient. Dans le reste du public il ne régnait ni tristesse ni
+recueillement. On causait, on fumait, on mangeait, et quelques hommes
+portaient dans des seaux du thé froid pour rafraîchir ceux qui avaient
+soif. Le fils seul s’abstenait de toute distraction et ne prenait part à
+rien: il marchait, selon la coutume, à côté du cercueil, dans une
+affliction profonde.</p>
+
+<p>Lorsque le convoi arriva à la rue qui conduisait au lieu de repos, le
+fils se jeta à terre, se couvrit le visage et poussa de violents
+gémissements. Quelque temps après, il se releva et marcha en chancelant
+derrière le cercueil: deux hommes furent obligés de le conduire; il
+semblait profondément affecté et très-souffrant. Plus tard, à la vérité,
+j’appris que cette tenue est la plupart du temps feinte, parce que la
+coutume exige que celui qui conduit le deuil soit brisé et malade de
+douleur, ou du moins paraisse l’être.</p>
+
+<p>Quand on fut arrivé près de la tombe, creusée à plus de 2 mètres de
+profondeur sur la pente d’une colline, les porteurs ôtèrent le drap, les
+fleurs et le riz, jetèrent beaucoup de papier d’or et d’argent dans la
+tombe, et y descendirent le cercueil qui, je le remarquai alors, était
+bien façonné, verni et fermé hermétiquement. Tout cela demanda bien une
+demi-heure. Les parents se prosternèrent d’abord à terre, puis
+s’enveloppèrent la figure et poussèrent d’horribles lamentations. Mais
+comme cette cérémonie leur parut par trop longue, ils s’assirent en
+cercle autour de la tombe, se firent donner leurs petits paniers remplis
+de bétel, de chaux et de noix d’arec, et se mirent à mâcher
+tranquillement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p>
+
+<p>Quand le cercueil eut été descendu, un des Chinois se plaça au haut de
+la tombe, ouvrit le petit paquet de riz et mit dessus une espèce de
+boussole. On lui donna une corde qu’il fit passer par-dessus le milieu
+de la boussole et qu’il tira à droite et à gauche jusqu’à ce qu’elle fût
+arrivée sur la même ligne que l’aiguille. Une autre corde, à laquelle
+était attaché un plomb, fut rapprochée de la première et descendue dans
+la tombe. Suivant la position de cette corde, on poussa le cercueil de
+côté et d’autre, jusqu’à ce que le milieu se trouvât dans la même
+direction que l’aiguille. Ce travail demanda au moins un quart d’heure.</p>
+
+<p>Le cercueil fut ensuite recouvert de plusieurs grandes feuilles de
+papier blanc, et le Chinois qui avait pris les dimensions prononça un
+petit discours, pendant lequel les enfants du mort se prosternèrent
+devant la tombe. Après ce discours, l’orateur jeta quelques poignées de
+grains de riz sur le cercueil, et en lança jusqu’à la place où se
+tenaient les enfants. Ceux-ci relevèrent les coins de leurs robes pour
+attraper autant de grains que possible; mais comme ils n’en recevaient
+que très-peu, l’orateur leur en donna encore deux ou trois pincées. Ils
+les nouèrent avec soin dans les coins de leurs robes, et les
+emportèrent.</p>
+
+<p>La tombe fut enfin recouverte de terre, pendant que les parents
+poussaient d’affreux gémissements; mais, autant que je pus le remarquer,
+tous les yeux restèrent secs.</p>
+
+<p>Après cette cérémonie, on mit en deux rangées sur la tombe des poulets,
+des canards cuits, du porc, des fruits, de la pâtisserie et une douzaine
+de tasses remplies de thé, avec la théière. On alluma six cierges peints
+et on les enfonça dans la terre à côté des mets; puis on fit brûler une
+grande quantité de papier d’or et d’argent.</p>
+
+<p>Le fils aîné s’approcha de nouveau de la tombe, se prosterna plusieurs
+fois en touchant la terre de son front. On lui présenta, tout allumés,
+six petits cierges de papier<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> parfumé. Après les avoir élevés en l’air à
+plusieurs reprises, il les rendit. On les planta également en terre. Les
+parents firent à leur tour la même cérémonie.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps, le prêtre s’était tenu, sans se mêler de rien,
+loin de la tombe, assis à l’ombre d’un énorme parasol. Il approcha en ce
+moment, fit une courte prière, sonna plusieurs fois avec une clochette,
+et son service se trouva achevé. On enleva les mets, on versa le thé sur
+la tombe, et le cortége rentra gaiement au son de la musique, qui avait
+aussi joué plusieurs fois près de la tombe. Les mets furent, me dit-on,
+distribués aux pauvres.</p>
+
+<p>Le lendemain, je vis la célèbre fête chinoise des lanternes. A toutes
+les maisons, aux coins des toits, à des pieux élevés, on avait attaché
+des lanternes de gaze et de papier de couleur, ornées de la manière la
+plus élégante, et peintes de figures de dieux, de guerriers et
+d’animaux. Dans les cours et dans les jardins des maisons, ou, à leur
+défaut, dans les rues devant les maisons, on avait étalé sur de grandes
+tables des pyramides de mets et de fruits au milieu de fleurs, de
+lumières et de lampes. Le peuple circula jusqu’à minuit dans les rues,
+les cours et les jardins. Ce n’est qu’à ce moment que les pyramides de
+provisions furent attaquées par les propriétaires et par leurs parents.</p>
+
+<p>Cette fête me plut assez, et je n’admirai rien tant que la réserve et la
+modération du peuple. Il examina toutes les provisions avec des yeux de
+connaisseur, mais personne ne toucha la moindre chose.</p>
+
+<p>Singapore est à cinquante-huit minutes (milles marins) au nord de la
+ligne, sur le 104<sup>e</sup> degré de longitude est. Comparativement à d’autres
+régions situées plus au sud, le climat est très-agréable. Pendant mon
+séjour, du 3 septembre au 8 octobre, la chaleur dépassa rarement dans
+les appartements 23 degrés, et au soleil 38; elle fut d’autant plus
+supportable, que tous les matins il y avait d’a<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span>gréables brises de mer.
+La température change peu dans le cours de l’année, ce qui tient au
+voisinage de la ligne. Le lever et le coucher du soleil ont toujours
+lieu à six heures; et immédiatement il fait grand jour ou nuit profonde.
+Le crépuscule dure à peine dix minutes.</p>
+
+<p>En terminant, je dois faire observer que Singapore sera bientôt le point
+central de l’Inde pour les bateaux à vapeur. Les vaisseaux de Hong-Kong,
+de Ceylan, de Madras, de Calcutta, y arrivent régulièrement tous les
+mois; il vient également un vapeur de guerre hollandais de Batavia, et
+prochainement des vapeurs allant à <i>Manille</i> et à <i>Sydney</i> toucheront à
+Singapore.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Départ de Singapore.&mdash;L’île de
+Pinang.&mdash;Ceylan.&mdash;Pointe-de-Galle.&mdash;Excursion dans
+l’intérieur.&mdash;Colombo.&mdash;Candy.&mdash;Le temple de Dagoha.&mdash;Chasse aux
+éléphants.&mdash;Retour à Colombo et à Pointe-de-Galle.&mdash;Départ.</p></div>
+
+<p>Je voyageai de nouveau sur un vapeur anglais, le <i>Braganza</i>, de la force
+de trois cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Boz, qui, le
+7 octobre, avait quitté Singapore pour se rendre à Ceylan. La distance
+entre ces deux points est de 1500 milles marins.</p>
+
+<p>Je n’étais guère mieux dans ce vaisseau que dans l’autre navire anglais.
+Nous étions quatre passagers<a id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>. Nous prenions nos repas seuls, et nous
+avions pour nous servir un mulâtre, mais qui était malheureusement
+affecté de l’éléphantiasis, maladie dont l’aspect ne contribuait pas
+précisément à augmenter l’appétit.</p>
+
+<p>Nous naviguâmes par le détroit de Malacca, qui sépare Sumatra de la
+presqu’île de Malacca, et, le 7 et le 8 octobre, nous ne perdîmes pas la
+terre de vue. La côte de Malacca présente des collines qui se
+transforment en une belle chaîne de montagnes dans l’intérieur du pays.
+Sur<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> le côté gauche, plusieurs îles montagneuses dérobèrent entièrement
+Sumatra à nos regards.</p>
+
+<p>Il y avait plus à voir dans notre vaisseau qu’autour de nous. L’équipage
+était composé de soixante-dix-neuf personnes, parmi lesquelles se
+trouvaient des Chinois, des Malais, des Cingalais, des Bengalais, des
+Hindous et des Européens.</p>
+
+<p>Dans les repas, les hommes du même pays se tenaient ordinairement
+ensemble. Ils avaient tous devant eux d’énormes plats de riz et de
+petites écuelles avec du curri; quelques petits morceaux de poisson
+séché leur tenaient lieu de pain. Ils versaient le curri sur le riz, le
+pétrissaient avec leurs mains, et en formaient de petites boules qu’ils
+se fourraient dans la bouche avec un petit morceau de poisson.
+D’ordinaire, la moitié retombait dans le plat.</p>
+
+<p>Les costumes de ces hommes étaient extrêmement simples; beaucoup
+n’avaient sur le corps que de courts pantalons. Un sale turban leur
+couvrait la tête, ou, à défaut de cette coiffure, un chiffon de couleur
+ou une vieille casquette de matelot. Les Malais avaient de longues
+écharpes roulées autour du corps et rejetées par-dessus l’épaule.</p>
+
+<p>Les Chinois ne s’écartaient en rien du costume et du genre de vie de
+leur pays; il n’y avait que les domestiques de couleur des officiers du
+vaisseau qui fussent parfois habillés avec beaucoup de goût et
+d’élégance. Ils portaient des pantalons blancs, de larges robes de
+dessus blanches avec des écharpes blanches, des vestes en soie de
+couleur, et de petites culottes blanches brodées ou de beaux turbans.</p>
+
+<p>La manière dont on traitait tous ces hommes de couleur ne me parut
+nullement conforme à la charité chrétienne. On ne leur épargnait jamais
+les paroles dures, les bourrades ni les coups de pied; jusqu’au dernier
+mousse européen se permettait vis-à-vis d’eux les injures les plus
+grossières et les plus mauvaises plaisanteries. Pauvres<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> créatures!
+comment est-il possible que ces malheureux aient de l’amour et du
+respect pour les chrétiens!</p>
+
+<p>Le 9 octobre, nous abordâmes à l’île de <i>Pinang</i>. La ville du même nom
+est sur un plateau étroit formé par une petite langue de terre. Non loin
+de la ville, s’élèvent de jolies montagnes qui donnent un charmant
+aspect à cette petite île.</p>
+
+<p>On me laissa maîtresse de disposer de cinq heures: je les employai à
+parcourir en palanquin la ville et les alentours. Tout ce que je vis
+ressemblait un peu à ce que j’avais vu à Singapore. La ville elle-même
+n’est pas jolie; mais les villas, toutes situées dans de superbes
+jardins, sont charmantes. L’île est aussi traversée d’un grand nombre de
+routes.</p>
+
+<p>D’une des montagnes voisines on a, dit-on, une magnifique vue de Pisang,
+d’une partie de Malacca et de la mer. Sur la route, on rencontre aussi
+une chute d’eau; mais, malheureusement, quelques heures ne suffisaient
+pas pour tout voir.</p>
+
+<p>La plus grande partie de la population de cette île se compose de
+Chinois. Les métiers et le commerce de détail sont presque exclusivement
+entre leurs mains.</p>
+
+<p>Le 11 octobre, nous vîmes la petite île de <i>Pulo Rondo</i>, appartenant à
+Sumatra. Nous traversâmes ensuite le golfe du Bengale en droite ligne de
+l’est à l’ouest, et nous n’aperçûmes plus la terre jusqu’à Ceylan.</p>
+
+<p>Le 17 octobre, dans l’après-midi, nous approchâmes de la côte de Ceylan.
+Je portais sur ce pays des regards avides; car Ceylan est dépeint comme
+un Éden, comme un paradis; on prétend même qu’Adam, le père du genre
+humain, après avoir été chassé du paradis, y établit son domicile, et
+l’on en donne pour preuve que plusieurs endroits de l’île portent son
+nom, comme <i>le pic d’Adam</i>, <i>le pont d’Adam</i>, etc.</p>
+
+<p>J’aspirais l’air avec une grande avidité; j’espérais,<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> comme d’autres
+voyageurs, respirer les parfums embaumés des plus riches plantations
+d’épices.</p>
+
+<p>L’île sortait des flots dans sa beauté merveilleuse, et les grandes
+montagnes qui traversent Ceylan en tout sens se déroulaient à mes
+regards dans toute leur magnificence. Les cimes les plus élevées étaient
+encore éclairées par les rayons du soleil couchant, tandis que les bois
+de cocotiers, les collines et les plaines, étaient enveloppés d’une
+profonde obscurité.</p>
+
+<p>Mais les brises parfumées firent défaut, et l’on continua à ne sentir,
+sur notre vaisseau, que le goudron, le charbon de terre, la fumée et
+l’huile.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures du soir, nous nous trouvâmes en vue de
+<i>Pointe-de-Galle</i>. Comme l’entrée de ce port est très-dangereuse, nous
+passâmes tranquillement la nuit en rade. Le lendemain, deux pilotes
+côtiers nous firent entrer heureusement par le chenal étroit et profond.</p>
+
+<p>A peine débarqués, nous fûmes assaillis par des troupes de vendeurs qui
+nous offrirent des pierres fines taillées, des perles et de petits
+objets d’écaille et d’ivoire.</p>
+
+<p>Un connaisseur pourrait peut-être faire ici de bonnes affaires; mais je
+conseillerai au profane de ne pas se laisser éblouir par la grosseur et
+l’éclat des pierres et des perles; car les indigènes, me disait-on,
+avaient déjà appris des Européens l’art de réaliser avec des objets sans
+valeur de riches bénéfices.</p>
+
+<p>La position de Pointe-de-Galle est extrêmement agréable. Sur le devant
+s’élèvent de beaux groupes de rochers, et, au fond, de superbes bois de
+palmiers entourent la petite ville, défendue par quelques
+fortifications. Les maisons sont jolies, basses, et souvent ombragées
+par les arbres, qui forment des allées dans plusieurs rues.</p>
+
+<p>Pointe-de-Galle est le point de réunion des vapeurs de Chine, de Bombay,
+de Calcutta et de Suez. Les voyageurs venant de Calcutta, de Bombay et
+de Suez, n’y<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> restent tout au plus que de douze à vingt-quatre heures,
+tandis que ceux qui vont de Chine à Calcutta sont obligés d’attendre dix
+ou quinze jours le vapeur qui doit les transporter plus loin. Je fus
+enchantée de ce prolongement de séjour: cela me laissa le temps de
+visiter Candy.</p>
+
+<p>Pour aller de Pointe-de-Galle à Colombo, on a d’abord le <i>mail</i> (poste
+anglaise royale), qui part tous les jours, et une voiture particulière
+trois fois par semaine. Le trajet est de soixante-treize milles anglais,
+et se fait en dix heures. Une place dans le mail coûte deux livres
+sterling et demie; dans la voiture particulière, elle ne coûte que douze
+schellings; mais mon temps limité me força de prendre le mail. La route
+est superbe; pas le moindre monticule ni la moindre petite pierre
+n’arrêtent le galop des chevaux, et on relaye tous les huit milles.</p>
+
+<p>La plus grande partie du chemin longeait la mer sous des bois de
+cocotiers, et il y avait sur la route plus de monde et d’habitations que
+je n’en avais jamais vu même en Europe; les villages se touchaient, et
+on rencontrait, dans l’intervalle, tant de chaumières isolées, qu’on ne
+restait pas une minute sans en voir. Nous aperçûmes aussi de petites
+villes, mais il n’y eut que <i>Calturi</i> qui me plut, avec ses jolies
+maisons habitées par des Européens. Tout à côté, sur une colline
+rocailleuse, près de la mer, s’élevait une petite citadelle.</p>
+
+<p>Le long de la route, il y avait, sous de petits toits de palmiers, de
+grands vases de terre remplis d’eau, et à côté des coupes en coco. Une
+disposition non moins utile, ce sont de petits hangars en pierre,
+ouverts sur les côtés, couverts d’un toit et garnis de bancs. Beaucoup
+de voyageurs y passent la nuit.</p>
+
+<p>La vue des flots d’hommes qui vont et viennent, et des voitures qui
+roulent sans cesse, fait paraître ce voyage très-court.</p>
+
+<p>On pouvait étudier là toutes les races dont se compose la<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> population de
+Ceylan. La majeure partie est formée par les habitants proprement dits:
+les Cingalais. En outre, on trouve des Indiens, des mahométans, des
+Malais, des Malabares, des juifs, des Maures, et même des Hottentots.
+Parmi les individus appartenant aux trois premières races, je vis
+beaucoup d’hommes d’une physionomie agréable. Les enfants et les jeunes
+gens cingalais surtout se distinguent par leur beauté. Ils ont les
+traits si fins et si délicats, et sont si sveltes et si bien faits,
+qu’on pourrait facilement se tromper et les prendre pour des filles. Ce
+qui contribue beaucoup à produire cette erreur, c’est la manière dont
+ils disposent leurs cheveux. Ils n’ont pas de coiffure et les réunissent
+par derrière en un gros nœud qu’ils attachent avec un peigne, dont
+l’écaille, plate et large, a 10 centimètres de haut. Cette manière de
+relever les cheveux ne sied pas trop aux hommes. Les mahométans et les
+juifs ont les traits un peu plus prononcés. Ces derniers ressemblent un
+peu aux Arabes; ils ont comme eux l’air noble. On distingue facilement
+les mahométans et les juifs à leur tête rasée et à leur longue barbe;
+ils portent de petites calottes blanches ou des turbans. Beaucoup
+d’Indiens mettent comme eux des turbans; mais la plupart se contentent
+de simples mouchoirs qu’ils roulent autour de la tête. C’est aussi la
+coutume des Malabares et des Malais. Les Hottentots laissent leurs
+cheveux noirs flotter en désordre sur le devant de la tête et sur la
+moitié de la nuque.</p>
+
+<p>Les mahométans et les juifs sont les seuls qui s’inquiètent un peu de
+leur costume. Les autres vont nus, sauf une petite ceinture ou un
+lambeau large comme la main qu’ils se passent entre les jambes. Ceux qui
+s’habillent portent de courts pantalons et une sorte de jaquette. Quant
+aux femmes, je n’en vis qu’un petit nombre, et toujours près de leurs
+cabanes: il semble qu’elles sortent moins de chez elles ici que partout
+ailleurs. Leur costume était<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> aussi très-simple: un tablier autour des
+hanches, une petite jaquette qui laissait le buste nu plutôt qu’elle ne
+le couvrait, et un lambeau sur la tête, c’était tout leur habillement.
+Beaucoup d’entre elles étaient enveloppées dans de grands mouchoirs peu
+serrés. Les bords des oreilles, ainsi que les lobules, étaient percés et
+ornés de boucles. Elles portaient aux pieds, aux bras et au cou, des
+chaînes et des bracelets d’argent ou d’autre métal, et à un des doigts
+du pied elles avaient un très-grand anneau massif.</p>
+
+<p>Dans un pays où les femmes ont si peu le droit de se montrer en public,
+on devrait croire qu’elles sont toujours sévèrement voilées. Il s’en
+faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Plusieurs avaient oublié leurs
+jaquettes et leurs mouchoirs de tête. Cet oubli semblait surtout être
+habituel aux vieilles femmes, qui dans cette nudité ne laissaient pas
+d’offrir une vue assez repoussante. Parmi les femmes plus jeunes, il y
+avait plus d’une figure belle et expressive; mais il ne fallait pas non
+plus les voir sans jaquette, car leur gorge leur descendait jusqu’aux
+hanches.</p>
+
+<p>Le teint des habitants varie entre le brun clair et le brun foncé, le
+rouge foncé et le rouge cuivré. Les Hottentots sont noirs, mais ils
+n’ont pas le teint brillant des nègres.</p>
+
+<p>Ce qui est remarquable, c’est la peur qu’ont tous ces gens à moitié nus
+de la pluie et des endroits mouillés. Le hasard voulut qu’il tombât un
+peu d’eau; aussitôt je les vis sauter comme des acrobates par-dessus les
+petites flaques d’eau et courir à toutes jambes chercher un abri dans
+les huttes et les maisons. Ceux qui étaient forcés de continuer leur
+route tenaient au-dessus de leurs têtes, en guise de parapluies, des
+feuilles du palmier éventail (<i>corypha umbraculifera</i>) appelé aussi
+<i>talibot</i>. Ces feuilles ont près d’un mètre et demi de diamètre et se
+déploient facilement comme des éventails. Une de ces feuilles colossales
+suffit pour garantir deux personnes contre la pluie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p>
+
+<p>Ce que les indigènes craignent bien moins que la pluie, ce sont les
+rayons brûlants du soleil. On prétend qu’il n’est point dangereux pour
+eux, parce qu’ils ont le crâne protégé par une peau et une graisse
+épaisses.</p>
+
+<p>Je trouvai dans ce pays des voitures d’une espèce toute particulière:
+c’étaient des charrettes en bois à deux roues, recouvertes de toits de
+palmier qui dépassaient la voiture de plus d’un mètre par devant et par
+derrière. Ces espèces d’auvents préservent le cocher contre la pluie et
+le soleil, de quelque côté qu’ils viennent. Les bœufs, toujours
+accouplés par deux, étaient attelés à une telle distance, que le cocher
+pouvait marcher très-commodément entre eux et la voiture.</p>
+
+<p>Je profitai de la demi-heure consacrée au déjeuner pour aller sur le
+bord de la mer, où je vis sur des écueils dangereux, contre lesquels les
+flots venaient se briser avec fureur, plusieurs hommes très-occupés. Les
+uns détachaient des coquillages des rochers au moyen de grandes perches;
+d’autres se précipitaient au fond de la mer pour les y aller chercher.
+Je pensais que les coquilles devaient renfermer des perles, et que des
+hommes ne s’exposeraient pas à tant de dangers pour ne prendre que des
+huîtres; cependant ils ne cherchaient pas autre chose. J’appris, à la
+vérité, plus tard, que la pêche aux perles se fait de la même manière,
+mais sur la côte occidentale de Ceylan, et seulement aux mois de février
+et de mars.</p>
+
+<p>Les bateaux dont se servaient ces gens étaient de deux espèces: les
+grands, faits de planches jointes avec des fibres de coco, étaient
+très-larges et contenaient près de quarante personnes; les petits
+ressemblaient à ceux que j’avais vus à Taïti; seulement, ils me
+paraissaient encore offrir plus de péril. Un tronc d’arbre peu profond
+et excessivement étroit en formait le fond; les flancs étaient rehaussés
+à l’aide de planches et d’une sorte de treillage. Le bateau s’élevait à
+peine d’un mètre au-dessus de l’eau,<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> et la largeur n’était pas de
+trente centimètres. Il y avait une planchette pour s’asseoir, et on
+était forcé de croiser les jambes, faute de place pour les étendre.</p>
+
+<p>La plus grande partie de la route traversait, comme je l’ai dit, des
+bois de cocotiers, où le sol était très-sablonneux et entièrement
+débarrassé de plantes grimpantes et de buissons; mais partout où il y
+avait des taillis le terrain était gras, et les troncs et le sol
+couverts de lianes et de plantes grimpantes. Toutefois, on y voyait peu
+d’orchidées.</p>
+
+<p>Nous traversâmes quatre fleuves: le <i>Tindureh</i>, le <i>Bentook</i>, le
+<i>Cattura</i> et le <i>Pandura</i>; nous en passâmes deux en bateau, les deux
+autres sur de beaux ponts en bois. A 10 milles<a id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a> de <i>Colombo</i>
+commençaient les plantations de cannelle. C’est aussi de ce côté de
+Colombo que sont situées toutes les villas des Européens; très-simples
+de structure, elles sont ombragées de cocotiers et entourées de murs.</p>
+
+<p>A trois heures de l’après-midi, notre voiture entra dans la ville en
+passant sur deux ponts-levis et par deux portes de citadelle. La
+position de Colombo est bien plus agréable que celle de Pointe-de-Galle,
+car on y est plus près des belles montagnes.</p>
+
+<p>Je ne demeurai que la nuit à Colombo. Dès le lendemain, je continuai ma
+route en poste pour la ville de Candy, éloignée de 72 milles.</p>
+
+<p>On partit le 20 octobre à cinq heures. Colombo est une ville
+très-étendue. Nous traversâmes de larges et longues rues, bordées de
+jolies maisons et entourées de verandas et de colonnades. Ce qui
+produisit sur moi un effet désagréable, ce fut de voir tous les hommes
+étendus sous ces vérandas ou péristyles, et couverts de draps blancs.
+D’a<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span>bord je crus que c’étaient des morts; mais le nombre m’en ayant paru
+énorme, je finis par reconnaître que ce n’étaient que des dormeurs.
+D’ailleurs plus d’un se mit à remuer et à écarter le drap blanc que
+j’avais pris pour un linceul. Sur ma demande, j’appris que les indigènes
+trouvent plus de plaisir à dormir devant les maisons que dedans.</p>
+
+<p>On franchit sur un long pont de bateaux le fleuve de <i>Calanyganga</i>, qui
+est assez considérable. Le chemin s’éloigne toujours de plus en plus de
+la mer, et le paysage change aussi bientôt d’aspect. De belles
+plantations de riz s’étendent sur de grandes plaines dont la grasse
+verdure me rappelait nos pièces de froment quand elles commencent à
+pousser au printemps. Les forêts se composent d’arbres feuillus, et les
+palmiers deviennent plus rares; il ne s’en présente qu’un petit nombre
+par-ci par-là au milieu des autres arbres qu’ils dépassent comme des
+géants et qu’ils couvrent de leurs larges ombrages. Rien n’était plus
+beau que de voir les lianes s’attaquer aussi aux palmiers, grimper
+autour de leur longue tige et monter jusqu’à leur couronne.</p>
+
+<p>Après avoir fait environ 16 milles dans la plaine, nous vîmes poindre
+les hauteurs, les collines, et bientôt nous nous trouvâmes enveloppés de
+toutes parts de pics et de cimes. Au pied de chaque montagne il y avait
+des chevaux de relais tout prêts, qui nous transportaient rapidement au
+delà des hauteurs.</p>
+
+<p>Ces 72 milles, malgré les 600 mètres que nous eûmes à gravir jusqu’à
+Candy, se firent dans l’espace de onze heures.</p>
+
+<p>Plus nous approchions du pays de Candy, plus les tableaux montueux et
+pittoresques changeaient d’aspect et de nature. Tantôt les montagnes se
+resserraient autour de nous, tantôt les cimes semblaient s’entasser les
+unes sur les autres et rivaliser de beauté et de hauteur. Les pics<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span>
+étaient couverts d’une riche végétation jusqu’à 1000 mètres d’élévation;
+plus haut, il n’y avait que le rocher nu.</p>
+
+<p>Ce qui ne m’intéressa pas moins que le paysage, ce furent les singuliers
+attelages que nous rencontrions de temps à autre. Ceylan est, comme on
+sait, riche en éléphants; on les prend en grand nombre et on les emploie
+à toutes sortes de travaux. Ils étaient attelés par deux ou trois devant
+de grandes voitures, et conduisaient des pavés pour la réparation des
+routes.</p>
+
+<p>A quatre milles de Candy, nous arrivâmes au fleuve de <i>Mahavilaganga</i>,
+au-dessus duquel est jeté un superbe pont d’une seule arche. Le pont et
+le faîtage sont faits du précieux bois de satin (<i>satin wood</i>). A ce
+pont se rattache la légende suivante:</p>
+
+<p>Les indigènes, vaincus par les Anglais, ne renoncèrent pas à l’espoir de
+recouvrer leur liberté; car un de leurs oracles avait prédit qu’il
+serait aussi impossible de réunir par un chemin les deux rives de
+Mahavilaganga, que d’établir chez eux, d’une manière durable, une
+domination étrangère. Ils commencèrent par sourire en voyant
+entreprendre la construction du pont, et pensèrent qu’elle ne réussirait
+jamais. Aujourd’hui ils ne songent plus à secouer le joug.</p>
+
+<p>Non loin du pont se trouve un jardin botanique que j’allai visiter le
+lendemain. Je fus surprise du bel ordre qui y régnait, ainsi que de
+l’abondance des fleurs, des plantes et des arbustes.</p>
+
+<p>En face de ce jardin est une des plus grandes plantations de sucre du
+pays. Dans les environs il y a plusieurs plantations de café.</p>
+
+<p>Selon moi, la position de Candy est des plus ravissantes. Cependant
+beaucoup de personnes disent que les montagnes sont trop rapprochées, et
+que Candy est comme encaissée dans une gorge. Mais, quoi qu’il en soit,
+cette gorge est charmante, d’autant plus qu’elle offre la végétation la
+plus riche.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span></p>
+
+<p>Quant à la ville, elle est petite et vilaine; on ne voit rien qu’un
+assemblage de petites boutiques où l’on vend au détail, et devant
+lesquelles courent sans cesse les indigènes. Les quelques maisons des
+Européens, les établissements d’affaires et les casernes, sont situés en
+dehors de la ville, sur de petites collines. De grands bassins
+remplissent une partie de la vallée: créés par la main de l’homme, ils
+sont entourés de murs sculptés à jour, et ombragés par des allées de
+superbes tulipiers.</p>
+
+<p>Auprès d’un de ces étangs artificiels se trouve le célèbre temple de
+Dagoha, consacré à Bouddha. Il est construit en style hindou-mauresque,
+et enrichi de beaucoup d’ornements.</p>
+
+<p>A la descente de voiture, un des voyageurs me recommanda un bon hôtel et
+eut la complaisance d’appeler un indigène et de lui expliquer à quel
+endroit il devait me conduire. Quand j’arrivai à l’hôtel, on regretta
+infiniment de ne plus avoir de chambre à me donner. Je priai ces bonnes
+gens d’indiquer à mon guide un autre hôtel, ce qu’ils firent avec
+obligeance. Mon guide m’emmena alors hors de la ville, m’indiqua une
+colline voisine et m’affirma que l’hôtel devait se trouver derrière. Je
+crus à ses protestations, d’autant plus que je voyais que toutes les
+maisons étaient à une grande distance l’une de l’autre. Mais quand
+j’arrivai à la colline, je vis, au lieu d’une maison, une contrée assez
+déserte et une forêt. Je voulus rebrousser chemin; mais mon homme, sans
+faire attention à moi, marchait à grands pas vers le bois. Je lui
+enlevai ma valise des épaules, et je ne bougeai pas de place. Il
+essayait de me la reprendre, lorsque par bonheur j’aperçus, non loin de
+là, deux soldats anglais que j’appelai à mon secours. Quand mon fripon
+vit approcher ce renfort, il s’enfuit à toutes jambes. Je racontai mon
+aventure aux soldats; ils me félicitèrent d’avoir pu sauver mon bagage,
+et me menèrent à la caserne, d’où l’un des offi<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span>ciers eut la
+complaisance de me faire conduire à un autre hôtel.</p>
+
+<p>Ma première visite fut pour le temple <i>Dagoha</i>, qui renferme une
+précieuse relique, une des dents de Bouddha. Le temple, avec ses
+dépendances, est entouré de murs.</p>
+
+<p>Le principal temple ne présentait qu’une étendue très-restreinte, et le
+sanctuaire dans lequel se trouve la dent de Bouddha est une petite pièce
+ayant à peine sept mètres de large. Il y règne une profonde obscurité,
+car elle n’a pas de fenêtres, et devant la porte intérieure il y a un
+rideau pour intercepter la lumière. Les parois et le plafond sont
+revêtus de tapis de soie, mais qui n’ont d’autre mérite que celui de
+l’antiquité. Ils étaient, il est vrai, brodés de franges d’or, mais ils
+ne semblaient pas avoir jamais été bien riches, et j’avais de la peine à
+me figurer qu’ils eussent produit l’effet éclatant dont parlent
+plusieurs voyageurs. La moitié de la pièce est occupée par une grande
+table, espèce d’autel incrusté de plaques d’argent et garni sur les
+bords de pierres précieuses. Au-dessus de cette table, il y a une sorte
+de tabernacle en forme de cloche, qui a un mètre de large à sa base, et
+autant de hauteur. Il est en argent recouvert d’une épaisse dorure, et
+est orné de beaucoup de pierres précieuses. Dans le milieu se trouve un
+paon formé de semblables pierres; mais ces grosses pierres ne font pas
+un très-bel effet, car elles sont enchâssées lourdement et sans grâce.</p>
+
+<p>Sous le grand tabernacle, il s’en trouve six plus petits qu’on dit en or
+pur, et dont le dernier renferme la dent de la toute-puissante divinité.
+Le tabernacle extérieur est fermé par trois serrures; et deux clefs sont
+à la garde du gouverneur anglais, la troisième entre les mains du grand
+prêtre; mais le gouvernement vient de restituer aux indigènes, avec de
+grandes solennités, les deux clefs dont il avait le dépôt, et qui,
+aujourd’hui, se trouvent entre les mains d’un des rajahs ou princes de
+l’île.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></p>
+
+<p>Pour voir la relique, il faut être un souverain ou un puissant de la
+terre; les autres mortels doivent se contenter des paroles du prêtre
+qui, pour une petite rétribution, a la complaissance d’en décrire la
+grosseur et la beauté. Sa blancheur, dit-on, éclipse l’éclat de
+l’ivoire. Sa forme surpasse tout objet semblable jusqu’ici connu, et sa
+grosseur répond à celle d’une forte dent de bœuf.</p>
+
+<p>Une foule de fidèles viennent tous les ans en pèlerinage offrir leurs
+adorations à cette dent divine.</p>
+
+<p>La foi sauve! N’y a-t-il pas, parmi les diverses sectes chrétiennes, des
+fidèles qui croient des choses pour lesquelles il ne faut pas une foi
+moins robuste? C’est ainsi que je me rappelle avoir assisté, dans ma
+jeunesse, à une fête qui se célèbre encore aujourd’hui à <i>Calvaria</i>,
+lieu de pèlerinage en Gallicie.</p>
+
+<p>Un grand nombre de pèlerins y viennent chercher de petits éclats de bois
+de la croix de notre Sauveur. Les prêtres fabriquaient des croix en
+cire, sur lesquelles, comme ils le faisaient croire au bon peuple, ils
+collaient de petits éclats de la vraie croix du Christ. Ces petites
+croix, enveloppées dans du papier, étaient rangées dans des corbeilles
+pour être distribuées, c’est-à-dire vendues. Chaque paysan en achetait
+au moins trois, l’une pour sa chaumière, l’autre pour son écurie, et la
+troisième pour sa grange. Ce qu’il y avait de plus étrange dans cet
+usage, c’est que ce marché recommençait tous les ans; au bout de
+l’année, les anciennes croix avaient perdu leur vertu.</p>
+
+<p>Mais revenons à Candy. Dans un second temple qui se rattache au
+sanctuaire, on voit deux statues colossales et assises du dieu Bouddha.
+On les dit toutes deux de l’or le plus fin et creuses en dedans. Devant
+ces deux figures est placée une quantité innombrable de petits Bouddhas
+en cristal, en verre, en argent, en cuivre et en autres matières.</p>
+
+<p>Dans le péristyle se trouvent encore plusieurs statues<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> de dieux en
+pierre, avec d’autres fragments, mais qui sont tous d’un travail assez
+grossier. Au milieu, est un petit monument en simple maçonnerie,
+ressemblant à une cloche renversée; il renferme, dit-on, le tombeau d’un
+brahmane. Sur les murs extérieurs du principal temple, on voit de
+misérables fresques qui représentent les châtiments de la vie future.
+Elles montrent des hommes qu’on grille, qu’on déchire avec des tenailles
+ardentes, qu’on fait rôtir, ou à qui on fait avaler du feu. On en voit
+d’autres serrés et écrasés entre des rochers; enfin il y en a à qui l’on
+arrache des lambeaux de chair; mais chez les bouddhistes, c’est toujours
+le feu qui semble jouer le principal rôle dans les punitions de l’autre
+vie.</p>
+
+<p>Les portes du principal temple sont en métal, et les montants en ivoire.
+Sur les unes, on a sculpté de magnifiques arabesques, des fleurs et des
+ornements en ronde-bosse; sur les autres, on a incrusté les figures les
+plus variées. La principale entrée est ornée de quatre dents d’éléphant,
+les plus grosses qu’on ait jamais trouvées.</p>
+
+<p>Dans la cour, sont les tentes des prêtres. Ceux-ci ont toujours la tête
+nue et entièrement rasée. Leur costume se compose d’habits jaune clair
+qui couvrent à peu près tout le corps. Autrefois, ce temple était
+desservi par cinq cents prêtres; aujourd’hui, la divinité est obligée de
+se contenter d’une cinquantaine de ministres.</p>
+
+<p>Les dévotions des bouddhistes consistent particulièrement en offrandes
+de fleurs et d’argent. Tous les matins et tous les soirs on exécute
+devant la porte du temple une horrible musique, appelée <i>tam-tam</i>, avec
+des tambours et des fifres qui retentissent au loin. Bientôt après, on
+voit affluer de toutes parts des gens portant dans des paniers les plus
+belles fleurs. Les prêtres en parent les autels avec une élégance
+parfaite et un goût inimitable.</p>
+
+<p>Indépendamment de ce temple, il y en a encore quelques autres à Candy,
+dont un seul, cependant, mérite d’être<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> mentionné. Il est situé au pied
+d’une colline de rochers, dans laquelle on a taillé une statue haute de
+douze mètres. Un joli petit temple en forme de dôme s’élève au-dessus.
+La divinité est peinte des couleurs les plus bariolées. Les murs du
+temple, revêtus d’un beau ciment rouge, sont divisés en plusieurs
+champs, où le dieu Bouddha paraît partout <i>al fresco</i>. Cependant on y
+trouve aussi quelques figures d’une autre divinité appelée Vichnou.
+C’est surtout sur le mur méridional du temple que les couleurs ont
+conservé le plus de beauté et le plus de fraîcheur.</p>
+
+<p>Il s’y trouve également un tombeau semblable à celui du temple de
+Dagoha; seulement, au lieu d’être enfermé dans le temple, il est en
+plein air, sous l’ombrage d’arbres séculaires.</p>
+
+<p>A côté des temples, il y a souvent des écoles où les prêtres remplissent
+les fonctions d’instituteurs. Près de celui-ci, nous trouvâmes une
+douzaine de garçons (car on ne permet pas aux filles de fréquenter les
+écoles) occupés à écrire. Les modèles étaient parfaitement bien tracés
+sur des feuilles de palmier au moyen d’un crayon. Les enfants écrivaient
+de même sur des feuilles de palmier.</p>
+
+<p>Une promenade à la grande vallée coupée par le <i>Mahavilagonga</i> offre
+beaucoup de charme. Cette vallée est parsemée de nombreuses collines
+ondulées, dont plusieurs sont divisées en terrasses régulières et
+plantées de riz ou de café. La nature est ici jeune et pleine de séve,
+et récompense largement l’activité du planteur. Le paysage est ombragé
+par des bois épais de palmiers et d’autres arbres. Au fond du tableau,
+on aperçoit de hautes montagnes revêtues d’une brillante verdure
+veloutée, ou des rochers gigantesques, nus et sombres, d’un aspect
+sauvage et romantique.</p>
+
+<p>J’eus occasion de voir plusieurs des plus hautes montagnes de Ceylan,
+qui ont près de 3000 mètres de hauteur. Mais, malheureusement, je ne vis
+pas la plus célèbre, le<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> <i>pic d’Adam</i>. Ce pic, haut de 2175 mètres, est,
+dit-on, si escarpé au sommet, que, pour en rendre l’ascension possible,
+il a fallu tailler de petites marches dans le roc et établir une rampe
+de fer. Mais celui qui est assez hardi pour gravir ce pic est amplement
+dédommagé de sa peine. Sur le plateau, on trouve l’empreinte délicate
+d’un <i>petit pied</i> de près de <i>deux mètres</i> de long. Les mahométans
+attribuent ce signe surnaturel à notre robuste père Adam, tandis que les
+bouddhistes en font honneur à leur Bouddha aux grosses dents. Les deux
+peuples s’y rendent tous les ans en pèlerinage par milliers pour y faire
+leurs dévotions.</p>
+
+<p>A Candy, on voit encore le palais de l’ancien roi ou empereur de Ceylan.
+Mais ce bel édifice a si peu de caractère, qu’on le prendrait pour une
+construction européenne. Il se compose d’un rez-de-chaussée un peu
+élevé, avec de grandes croisées et de beaux péristyles qui reposent sur
+des colonnes. La seule chose remarquable qu’il y ait dans l’intérieur
+est une grande salle dont les murs sont ornés de quelques bas-reliefs,
+d’un travail lourd et grossier, représentant des animaux. Depuis que le
+souverain indigène de Ceylan a été rendu au repos de la vie privée par
+les insatiables Anglais, c’est leur résident ou gouverneur qui habite ce
+palais.</p>
+
+<p>Si j’étais arrivée quinze jours plus tôt, j’aurais pu assister à une
+chasse aux éléphants, ou, pour mieux dire, à la capture d’un de ces
+énormes quadrupèdes. On cherche à cet effet à découvrir, sur les bords
+d’un fleuve, l’endroit où ces animaux ont l’habitude d’aller s’abreuver.
+On a soin alors d’entourer de pieux un grand espace, auquel on arrive
+par des sentiers entre-croisés et entourés de fortes palissades. Un
+éléphant dressé et attaché au milieu de cet espace attire par ses cris
+les malheureuses bêtes altérées, qui pénètrent sans méfiance dans ce
+labyrinthe d’où elles ne peuvent plus sortir; car les traqueurs sont
+derrière elles, qui par leurs cris les épouvantent et les<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> forcent
+d’entrer dans ce grand enclos. Les éléphants qui se distinguent par leur
+grosseur sont pris vivants; on les laisse un peu jeûner, ce qui les rend
+si dociles, qu’ils se laissent tranquillement jeter un lacet autour du
+cou et suivent sans résistance l’éléphant apprivoisé. Les autres sont
+tués ou rendus à la liberté, selon qu’ils ont ou non de belles défenses.</p>
+
+<p>Les préparatifs d’une chasse à l’éléphant durent souvent plusieurs
+semaines; car il faut non-seulement entourer la place de palissades,
+mais beaucoup de traqueurs sont encore forcés d’aller chercher bien loin
+les éléphants pour les amener insensiblement au bord de l’eau.</p>
+
+<p>Quelquefois aussi on chasse simplement l’éléphant au fusil; mais cela
+est dangereux, car l’éléphant, comme on sait, ne peut être blessé
+facilement qu’à un seul endroit, au milieu du crâne. Si on l’atteint là,
+on abat l’énorme masse du premier coup; mais aussi, quand le pauvre
+chasseur manque son ennemi, c’en est fait de lui, il est foulé aux pieds
+de la bête furieuse et broyé par elle. Hors ce cas, l’éléphant est
+très-pacifique et n’attaque jamais l’homme.</p>
+
+<p>Les Européens dressent les éléphants à traîner et à porter des fardeaux
+(un éléphant porte jusqu’à quarante quintaux); les indigènes les
+entretiennent plutôt par luxe ou pour s’en servir comme monture.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, je quittai Candy et je retournai à Colombo: il
+m’y fallut rester toute une journée, parce que c’était dimanche, et que
+ce jour-là il ne part pas de mail.</p>
+
+<p>Je profitai de cette journée pour visiter la ville. Elle est défendue
+par un beau fort, elle occupe une vaste étendue, elle a de belles et
+larges rues et de jolies maisons d’un étage, entourées de verandas et de
+colonnades. La population est évaluée à 80 000 habitants, parmi
+lesquels, sans y comprendre les militaires, il y a environ cent
+Européens et descendants de Portugais établis là depuis des siècles.
+Leur teint est aussi brun que celui des indigènes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p>
+
+<p>Le lendemain, j’assistai à l’office catholique. L’église était remplie
+de soldats irlandais et de Portugais. Les Portugaises sont
+très-richement vêtues; elles portent des robes plissées et de courtes
+jaquettes en étoffes de soie, des pendants d’oreilles de perles et de
+pierres fines, et autour du cou, des bras et même des pieds, des chaînes
+d’or et d’argent.</p>
+
+<p>Dans l’après-midi, j’allai visiter quelques plantations de cannelle; car
+ces établissements sont en grand nombre autour de Colombo. Le cannellier
+est planté par rangées; il n’atteint guère plus de trois mètres, et
+porte des fleurs blanches qui sont sans odeur. En écrasant le fruit, qui
+est plus petit qu’un gland, et en le faisant bouillir, on en tire de
+l’huile qui surnage sur le liquide. On mêle cette huile à celle du coco
+et on s’en sert pour l’éclairage.</p>
+
+<p>La récolte de la cannelle a lieu deux fois par an: l’une, la plus
+considérable, se fait du mois d’avril au mois de juillet; l’autre, la
+moins importante, dure depuis le mois de novembre jusqu’au mois de
+janvier. On détache l’écorce des branches les plus minces à l’aide d’un
+couteau, puis on la sèche au soleil, ce qui lui donne une couleur
+jaunâtre ou brune. La cannelle la plus fine est d’un jaune clair, et
+tout au plus de l’épaisseur d’une carte à jouer.</p>
+
+<p>L’huile fine de cannelle, employée comme médicament, se tire de la
+cannelle même. On la verse dans un vase de bois rempli d’eau, et on l’y
+laisse reposer pendant huit ou dix jours. On passe ensuite la masse dans
+un alambic, et on la distille à petit feu. Sur l’eau qu’on obtient, il
+s’amasse au bout de quelque temps de l’huile que l’on enlève avec le
+plus grand soin.</p>
+
+<p>Parmi les animaux de Ceylan, je remarquai, indépendamment des éléphants,
+les corbeaux, qu’on trouve en grande quantité et apprivoisés. Dans la
+moindre petite ville, et dans le plus petit village, on rencontre des
+bandes innombrables de ces oiseaux qui viennent jusqu’aux portes<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> et aux
+fenêtres des maisons, et cassent tout avec leurs becs. Les corbeaux sont
+à Ceylan ce que les chiens sont en Turquie; ils dévorent toutes les
+immondices.</p>
+
+<p>Les bêtes à cornes sont un peu petites et ont entre les omoplates des
+bosses de chair qui sont regardées comme un morceau très friand.</p>
+
+<p>A Colombo et à Pointe-de-Galle, on voit aussi beaucoup de grands buffles
+blancs qui appartiennent au gouvernement anglais et qu’on amène du
+Bengale. On les emploie comme bêtes de trait pour transporter de gros
+fardeaux.</p>
+
+<p>Parmi les fruits, l’ananas se fait remarquer par sa grosseur et son goût
+tout particulier.</p>
+
+<p>Le climat me parut assez tempéré, surtout dans le pays élevé de Candy,
+où, à force de pluie, le froid se fit presque sentir. Le soir et le
+matin, le thermomètre descendait à 13 degrés; à midi, au soleil, il
+montait tout au plus à 21 degrés. A Colombo et à Pointe-de-Galle, il
+faisait beau, et la température était plus élevée de 7 degrés.</p>
+
+<p>Le 26 octobre, je revins de Pointe-de-Galle, et le lendemain je voguai
+de nouveau sur un vapeur anglais vers l’Inde.</p>
+
+<p>La grandeur de l’île de Ceylan est de 1800 milles carrés, le nombre des
+habitants s’élève à 980 000.</p>
+
+<p>La capitale, Colombo, a 80 000 habitants.</p>
+
+<p>La religion des indigènes est le bouddhisme.</p>
+
+<p>Les monnaies qui ont cours dans le pays sont les monnaies anglaises.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Départ de Ceylan.&mdash;Madras et Calcutta.&mdash;Vie des Européens.&mdash;Les
+Hindous.&mdash;Curiosités de la ville.&mdash;Visite à un nabab.&mdash;Fêtes
+religieuses des Hindous.&mdash;Maisons mortuaires; emplacements où l’on
+brûle les cadavres.&mdash;Noces mahométanes et européennes.</p></div>
+
+<p>Le 27 octobre, à midi, je me rendis à bord du vapeur <i>Bentink</i>, de la
+force de 500 chevaux. On ne leva les ancres que vers le soir.</p>
+
+<p>Il y avait parmi les passagers un prince indien, nommé Shadathan, qui
+avait été fait prisonnier par les Anglais pour avoir rompu la paix
+conclue avec eux. Il était traité conformément à son rang; on lui avait
+laissé ses deux suivants, son secrétaire (<i>mundschi</i>), ainsi que six de
+ses serviteurs. Tous étaient vêtus à l’orientale; mais, au lieu de
+turbans, ils portaient des bonnets hauts et ronds en carton roide,
+recouverts d’une étoffe d’or ou d’argent. Ils avaient d’abondantes
+boucles de cheveux noirs et de la barbe.</p>
+
+<p>Les suivants du prince mangeaient avec les domestiques. On étalait un
+tapis sur le pont et on y mettait deux grands plats: sur l’un, il y
+avait des poulets cuits; sur l’autre, du <i>pilau</i>. Ils mangeaient avec
+les mains.</p>
+
+<p><i>28 octobre.</i> Nous eûmes toujours en vue une belle ligne foncée de la
+chaîne de montagnes de Ceylan, et par moments nous aperçûmes quelques
+rochers gigantesques qui sortaient du sein de la mer.</p>
+
+<p>Le 29 octobre, nous ne vîmes pas la terre; quelques baleines trahirent
+leur présence en faisant jaillir autour d’elles une pluie de rosée. Le
+bruit de notre vapeur fit aussi lever de fortes bandes de poissons
+volants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span></p>
+
+<p>Le 30 octobre, au matin, nous fûmes surpris par la vue du continent de
+l’Inde. Bientôt nous approchâmes tellement de la côte, que nous pûmes
+distinguer les bords, qui n’étaient pas des plus ravissants: ils étaient
+plats et couverts en partie de sable jaune; de basses chaînes de
+collines se montraient au fond.</p>
+
+<p>A une heure de l’après-midi, nous jetâmes l’ancre à une distance de cinq
+milles marins de la ville de Madras, dont l’ancrage est extrêmement
+dangereux. La mer y est si violente, qu’à aucune époque de l’année on ne
+peut en approcher avec un grand navire. Il se passe souvent des semaines
+avant que les barques mêmes puissent y aborder. Aussi les navires ne
+s’arrêtent que peu de temps à Madras; et on n’en voit guère plus de cinq
+ou six à l’ancre. De grands bateaux, armés de dix ou douze rameurs,
+viennent en toute hâte prendre les passagers, les lettres et les
+marchandises.</p>
+
+<p>Le bateau à vapeur s’arrête à Madras huit heures, pendant lesquelles on
+peut visiter la ville. Cependant, comme les vents changent souvent à
+l’improviste, on court quelquefois risque de ne pas pouvoir retourner au
+bateau. Me fiant à la bonne étoile qui m’avait toujours favorisée dans
+mes voyages, je me joignis aux passagers qui débarquèrent. Mais à peine
+à moitié route, ma curiosité se trouva punie. Il survint une pluie
+épouvantable et nous fûmes trempés jusqu’aux os avant d’avoir pu mettre
+pied à terre. Nous nous réfugiâmes dans le premier café que nous
+rencontrâmes sur le rivage. La pluie devint tropicale, et il nous fut
+impossible de quitter notre retraite. A peine l’averse eut-elle cessé,
+qu’il fallut retourner au bateau, car on ne savait pas, nous disait-on,
+ce qui pouvait encore arriver.</p>
+
+<p>Un confiseur de Madras, en habile spéculateur, était venu avec le
+premier bateau à bord de notre vapeur, et il vendit avec de grands
+bénéfices toutes les glaces et pâtisseries qu’il avait apportées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p>
+
+<p>Enfin le ciel irrité eut pitié de nous; il s’éclaircit par un beau
+soleil couchant, et nous vîmes le long du rivage les habitations des
+Européens qui ressemblaient à de véritables palais. D’un style moitié
+grec, moitié italien, elles sont ou dans la ville ou près du golfe, au
+milieu de superbes jardins.</p>
+
+<p>Au moment où nous allions lever l’ancre, plusieurs indigènes, montés sur
+de petits canots, vinrent nous offrir des fruits, des poissons et autres
+petites choses. Leurs esquifs se composaient de quatre petits troncs
+d’arbres, attachés entre eux avec de légers cordons faits de fibres de
+coco. Un long morceau de bois leur servait de rame. Les vagues passaient
+avec tant de force par-dessus ces frêles embarcations, qu’on croyait à
+tout instant voir s’engloutir le bateau et ceux qui le montaient.</p>
+
+<p>Ces bonnes gens se montraient presque dans l’état de nature; la tête
+seule était l’objet de tous leurs soins: ils la couvraient de toute
+espèce de chiffons, de turbans, de petits bonnets de drap ou de paille,
+ou bien de chapeaux très-hauts et pointus. Les plus aisés parmi eux,
+tels que les bateliers qui amenaient les passagers et apportaient les
+lettres, étaient quelquefois mis avec assez de goût; ils portaient de
+jolies jaquettes blanches et avaient autour du corps de grands mouchoirs
+blancs, bordés, comme les jaquettes, de lisérés bleus. Ils avaient la
+tête couverte de coiffes blanches bien serrées, dont un bout descendait
+jusqu’à l’épaule. Cette coiffe était aussi garnie de lisérés bleus.</p>
+
+<p>La couleur des indigènes est bronze foncé ou brun de café.</p>
+
+<p>Assez tard dans la soirée il vint encore à bord une femme indigène avec
+deux enfants. Elle avait payé une place de seconde classe, et on lui
+assigna une sombre petite cabine non loin des premières; par malheur, le
+plus jeune de ses enfants toussait très-fort, ce qui troubla le sommeil
+d’une<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> riche Anglaise qui avait également un petit garçon avec elle. La
+tendresse exagérée que cette dame portait à son fils lui fit sans doute
+croire que cette toux pouvait être contagieuse. Aussi le lendemain
+n’eut-elle rien de plus pressé que de prier le commandant de reléguer
+sur le pont la pauvre mère avec ses enfants. Cet homme généreux et
+compatissant n’hésita pas un instant à lui donner cette satisfaction. Ni
+la dame ni le capitaine ne s’inquiétèrent de savoir si cette malheureuse
+avait une chaude couverture pour garantir son enfant malade contre la
+pluie qui tombait souvent avec beaucoup d’intensité.</p>
+
+<p>Si l’enfant de l’Anglaise était tombé malade et qu’elle eût été jetée
+elle-même dehors au milieu de la nuit et des brouillards, elle eût pu se
+rendre compte de la douceur de ce traitement! C’est presque à rougir de
+faire partie d’une classe d’hommes qui est surpassée en humanité et en
+bonté naturelle par des malheureux qu’on appelle sauvages et païens.
+Jamais un sauvage n’aurait chassé une mère avec un enfant malade; il
+aurait, au contraire, pris soin de tous les deux. Il n’y a que les
+Européens, élevés dans la religion chrétienne, qui s’arrogent le droit
+de disposer des hommes de couleur selon leur caprice et leur bon
+plaisir.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> et le 2 novembre, nous vîmes de temps en temps la terre ferme
+ou de petits îlots plats et sablonneux, sans le moindre caractère. Dix
+ou douze vaisseaux, parmi lesquels se trouvaient les plus grands
+voiliers des Indes, naviguaient en droite ligne vers l’opulente
+Calcutta.</p>
+
+<p>Le 3 novembre au matin, la mer avait déjà perdu sa belle couleur et pris
+celle des eaux jaunes et sales du Gange. Vers le soir, nous approchâmes
+des embouchures de ce fleuve gigantesque. Quelques milles avant d’y
+entrer, l’eau a déjà un goût douceâtre. Je remplis un verre des flots
+sacrés du Gange, et je le vidai à la santé de tous ceux que j’aimais et
+que j’avais laissés dans ma patrie.</p>
+
+<p>A cinq heures du soir, nous jetâmes l’ancre à <i>Kadscheri</i>,<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> à l’entrée
+du Gange. Il était trop tard pour aller jusqu’à Calcutta, encore
+éloignée de 60 milles marins. A l’endroit où nous nous trouvions, le
+fleuve avait plusieurs milles de largeur, de sorte qu’on ne voyait que
+d’un seul côté la bordure sombre du rivage.</p>
+
+<p>Le 4 novembre au matin, nous entrâmes dans l’<i>Hugly</i>, une des sept
+bouches du Gange. Des plaines immenses s’étendaient à perte de vue sur
+les deux rives du fleuve. Des champs de riz alternaient avec des
+plantations de sucre. Partout on voyait des palmiers, des bambous et des
+massifs d’arbres. Jusque sur les bords du fleuve, la végétation était
+d’une grande richesse; il manquait seulement des hommes et des villages.
+Ce n’est qu’à une distance de 25 milles de Calcutta que nous aperçûmes
+de loin en loin quelques misérables villages et que nous vîmes remuer
+des hommes à moitié nus. Les cabanes étaient faites avec de la terre
+glaise, des bambous ou des branches de palmier, et couvertes de tuiles,
+de paille de riz ou de feuilles de palmier. Les grands bateaux des
+indigènes me parurent assez curieux et tout à fait différents de ceux
+que j’avais vus à Madras. La proue, presque plate au bout, ne s’élevait
+guère au-dessus de l’eau que de 12 à 15 centimètres, tandis que la poupe
+avait plus de 2 mètres de haut.</p>
+
+<p>A 15 milles de Calcutta se présenta le premier édifice ayant l’apparence
+d’un palais: c’était une filature de coton, à laquelle était attenante
+une riante habitation! Dès lors nous découvrîmes des deux côtés de
+l’Hugly beaucoup de palais, tous construits en style gréco-italien et
+ornés de colonnes, de portiques et de terrasses. Mais malheureusement
+nous voguions trop vite et nous ne pûmes que saisir rapidement
+l’ensemble du tableau.</p>
+
+<p>Beaucoup de grands vaisseaux passèrent devant nous ou naviguèrent à nos
+côtés. Des vapeurs montaient et descendaient en remorquant des navires.
+Le mouvement devenait toujours plus sensible, tout prenait de plus en<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span>
+plus un cachet étranger, et l’on devinait sans peine que l’on approchait
+d’une riche capitale de l’Asie.</p>
+
+<p>Nous jetâmes l’ancre près de Gardenrich, à 4 milles de Calcutta.</p>
+
+<p>Rien ne me fut plus difficile que de trouver à me caser dans ce port,
+parce qu’il ne m’était pas toujours possible de faire comprendre par
+signes aux indigènes où ils devaient me conduire. Un des mécaniciens de
+notre vaisseau eut la complaisance de me transporter au rivage, d’y
+louer pour moi un palanquin et de désigner aux porteurs l’endroit où ils
+auraient à me déposer.</p>
+
+<p>Un sentiment très-désagréable s’empara de moi quand je me trouvai pour
+la première fois en palanquin; car il me semblait par trop déshonorant
+pour les hommes de les employer comme des animaux.</p>
+
+<p>Les palanquins ont près de 2 mètres de long et 1 mètre de haut, et sont
+munis de portes à coulisses et de jalousies, de matelas et de coussins,
+de sorte qu’on y est couché comme dans un lit. Quatre porteurs suffisent
+pour la ville, huit pour les excursions plus longues. Ils se relayent
+sans cesse, et courent si vite, qu’ils font quatre milles en une heure
+et même en trois quarts d’heure. Comme tous ces palanquins sont peints
+extérieurement en noir, il me semblait voir porter des mourants à
+l’hôpital ou des morts au cimetière.</p>
+
+<p>Ce qui me frappa surtout sur la route de la ville, ce furent, le long de
+l’Hugly, les superbes colonnades (<i>gauths</i>) avec de larges escaliers
+descendant jusqu’au fleuve. Près de ces gauths, il y a beaucoup de
+barques dont on se sert pour passer le fleuve ou pour faire des parties
+de plaisir.</p>
+
+<p>Les plus beaux palais de la ville sont situés dans de grands jardins, et
+bientôt mes porteurs se dirigèrent aussi vers un joli jardin, et me
+déposèrent sous un beau portail. C’est là que demeurait la famille
+Heilgers, pour laquelle j’avais des lettres de recommandation.
+L’aimable<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> jeune dame me salua comme une demi-compatriote (elle était du
+nord, moi du sud de l’Allemagne), et m’accueillit de la manière la plus
+cordiale. Avec une véritable munificence indienne, on me donna pour
+logement un salon de réception, une chambre à coucher, une salle de bain
+et un cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Mon arrivée à Calcutta coïncida avec une des époques les plus funestes
+pour cette ville. Trois années de stérilité venaient de désoler presque
+toute l’Europe, et avaient amené une crise commerciale qui menaçait de
+ruiner Calcutta. Tous les vaisseaux apportaient d’Europe des nouvelles
+de grandes faillites qui entraînaient la chute des plus riches maisons
+de la ville. Aucun négociant n’osait plus dire: «Je possède quelque
+chose.» Le premier paquebot pouvait le réduire à la mendicité. La plus
+vive inquiétude s’était emparée de toutes les familles.</p>
+
+<p>Les pertes faites en Angleterre et à Calcutta montaient déjà à 30
+millions de livres sterling, et le désastre était encore loin de toucher
+à son terme.</p>
+
+<p>Ces catastrophes frappent bien plus les hommes habitués, comme on l’est
+dans ce pays, à une aisance extraordinaire et au luxe le plus effréné.
+Chez nous on ne se fait pas d’idée du train de maison d’un Européen aux
+Indes. Chaque famille habite à elle seule un palais dont la location se
+paye, par mois, 200 roupies<a id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, et même davantage. Elle occupe, en
+outre, de vingt à trente domestiques, savoir: deux cuisiniers, un
+marmiton, deux porteurs d’eau, quatre domestiques pour la table, quatre
+hommes de peine chargés de nettoyer les appartements, un lampiste et une
+demi-douzaine de <i>seis</i> (garçons d’écurie). On entretient au moins six
+chevaux (il faut un homme pour chaque cheval), deux cochers, deux
+jardiniers, une bonne et un domes<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span>tique pour chaque enfant, une femme de
+chambre pour la dame de la maison, une fille pour servir les bonnes,
+deux tailleurs pour le service de la maison, deux hommes pour tirer les
+<i>punkas</i>, et un concierge. Les gages s’élèvent de 4 à 11 roupies par
+mois. On ne nourrit pas les domestiques, dont un petit nombre seulement
+couche à la maison: la nourriture et le logement sont compris dans les
+gages. La plupart des domestiques sont mariés et vont chez eux prendre
+leurs repas et coucher. En fait de vêtements, on leur donne tout au plus
+les turbans et les ceintures. Ils sont tenus de se fournir eux-mêmes le
+reste et de se blanchir.</p>
+
+<p>Malgré le nombreux domestique, le linge des maîtres n’est point lavé à
+la maison. On paye, pour cent pièces à blanchir, 3 roupies. Il est
+extraordinaire de voir combien on change de linge. Tout se porte blanc,
+et on change d’ordinaire deux fois par jour d’habillement.</p>
+
+<p>La nourriture n’est pas chère; mais ce qui coûte beaucoup, ce sont les
+chevaux, les voitures, les meubles et les habits. Les trois derniers
+articles viennent d’Europe; les chevaux sont amenés d’Europe, de la
+Nouvelle-Hollande, ou de Java.</p>
+
+<p>J’ai visité des maisons européennes où l’on avait de soixante à
+soixante-dix domestiques, et où l’on entretenait de quinze à vingt
+chevaux.</p>
+
+<p>A mon avis, les Européens ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes des
+dépenses exorbitantes qu’entraîne ce luxe de domestiques. Ayant vu les
+rajahs et les riches du pays entourés d’une multitude de fainéants, ils
+n’ont voulu le céder en rien aux Asiatiques. Peu à peu le luxe est
+devenu une habitude, et aujourd’hui il serait difficile de changer les
+abus introduits.</p>
+
+<p>On me disait en outre qu’il ne pourrait pas en être autrement tant que
+les Hindous seront divisés en castes.</p>
+
+<p>L’Indien qui fait les chambres ne servirait à aucun prix<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> à table; la
+bonne d’enfant regarde comme bien au-dessous d’elle de nettoyer
+elle-même la baignoire du petit. Il peut y avoir beaucoup de vrai dans
+tout cela, mais chaque famille n’est pas en état d’entretenir vingt,
+trente domestiques et plus! Déjà, en Chine et à Singapore, j’avais été
+frappée de la quantité des serviteurs, dont le nombre est ici au moins
+double ou triple.</p>
+
+<p>Les Hindous sont, comme on sait, divisés en quatre castes: brahmanes,
+katris, bhises ou banians et soudras. Ils proviennent tous du dieu
+Brahma: la première caste est sortie de sa bouche; la deuxième, de ses
+épaules; la troisième, de son corps et de ses cuisses; la quatrième, de
+ses pieds. C’est dans la première caste que l’on choisit les hauts
+fonctionnaires, les prêtres et les instituteurs du peuple. Eux seuls ont
+le droit de lire les livres sacrés, et ils jouissent de la plus haute
+considération. Quand ils commettent un crime, ils sont moins sévèrement
+punis que ceux des autres castes. La seconde caste fournit les
+fonctionnaires inférieurs et les guerriers; la troisième, les
+commerçants, les artisans et les paysans; enfin, la quatrième, les
+serviteurs des trois premières castes. Cependant les Hindous de toutes
+les castes servent quand la pauvreté leur en fait une nécessité;
+seulement, il y a dans leur service des lignes de démarcation
+rigoureuses, car les castes supérieures ne peuvent se livrer qu’aux
+fonctions les plus nobles.</p>
+
+<p>Il est impossible de passer d’une caste dans une autre, ou de contracter
+mariage dans une caste autre que la sienne. Quand un Hindou s’éloigne de
+sa patrie, ou accepte la moindre nourriture d’un paria, il est rejeté de
+sa caste comme indigne, jusqu’à ce qu’il se soit réhabilité à grands
+frais.</p>
+
+<p>Indépendamment des quatre castes, il y a encore une classe composée des
+<i>parias</i>. Ce sont les plus malheureux des hommes, car ils sont tellement
+méprisés et abhorrés de toutes les castes que personne n’entretient avec
+eux<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> le moindre commerce. Quand un Hindou touche involontairement, en
+passant, un paria, il se croit souillé, et doit aussitôt se baigner pour
+se purifier. Il est défendu aux parias de visiter les temples, et tout
+le monde fuit leur contact. Pauvres au delà de toute expression, ils
+demeurent dans les plus misérables huttes, se nourrissent de toute
+espèce d’immondices, et même de bêtes mortes; ils vont presque nus, ou
+tout au plus couverts de quelques haillons. Ils sont condamnés aux
+travaux les plus durs et les plus rebutants.</p>
+
+<p>Les quatre castes se subdivisent en une quantité de sectes, dont
+soixante-dix peuvent manger de la viande, mais dont dix-huit doivent
+s’en abstenir. La religion défend expressément aux Hindous de verser le
+sang, et de manger de la viande; mais ces soixante-dix sectes sont
+exceptées de cette loi, et dans quelques fêtes religieuses on sacrifie
+aussi des animaux; mais il est absolument défendu d’immoler une vache.
+La principale nourriture des Hindous consiste en riz, fruits, poissons
+et légumes. Ils sont extrêmement sobres, ne font que deux repas
+très-simples par jour, l’un le matin, l’autre le soir. Leur boisson
+ordinaire est de l’eau ou du lait; quelquefois ils prennent du vin de
+coco.</p>
+
+<p>Les Hindous sont d’une taille moyenne, élancée, et d’une complexion
+délicate. Leur physionomie est agréable et porte le cachet de la bonté.
+Ils ont la figure ovale, le nez éminent et fin; leurs lèvres ne sont pas
+grosses; leurs yeux sont beaux et doux, leurs cheveux lisses et noirs.
+Leur teint varie selon les pays, du brun foncé au brun clair: dans les
+hautes classes, on trouve même des individus presque blancs, surtout
+parmi les femmes.</p>
+
+<p>Il y a dans l’Inde beaucoup de mahométans qui, étant très-habiles et
+très-actifs, ont entre les mains une grande partie du commerce et
+presque tous les métiers. Ils aiment aussi beaucoup à entrer au service
+des Européens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span></p>
+
+<p>Les hommes se livrent également aux travaux que nous sommes habitués à
+voir exécuter par les femmes. Ils font de la broderie en laine blanche,
+en soie de couleur et en or, et des coiffures de dames; ils lavent et
+repassent; ils raccommodent le linge et font même le service de bonnes
+d’enfants. On trouve aussi dans le Bengale quelques Chinois, qui
+exercent presque tous le métier de cordonniers.</p>
+
+<p>Calcutta, capitale du Bengale, est située sur l’Hugly, si large et si
+profond en cet endroit, que les plus grands vaisseaux de guerre et les
+grands paquebots des Indes peuvent jeter l’ancre devant la ville. La
+population est de près de 600 000 habitants, parmi lesquels, en
+exceptant toutefois les troupes anglaises, ne figurent guère plus de
+2000 Européens et Américains. La ville est divisée en plusieurs parties:
+la ville commerçante, la ville noire, et le quartier européen. La ville
+commerçante et la ville noire sont laides; les rues sont étroites et
+tortueuses, surchargées de vilaines maisons et de misérables huttes,
+entre lesquelles se trouvent les magasins, les comptoirs de commerce, et
+quelquefois des palais isolés. De petits canaux en maçonnerie traversent
+toutes les rues, car il faut beaucoup d’eau aux Hindous pour leurs
+fréquentes ablutions de chaque jour. Dans la ville commerçante et dans
+la ville noire, les rues sont tellement encombrées de monde que, quand
+un équipage y passe, les domestiques descendent de voiture, courent
+devant, et crient aux masses amoncelées de faire place, ou bien les
+dispersent de force.</p>
+
+<p>Mais, aussi laids sont les deux quartiers dont nous venons de parler,
+aussi beau est le quartier européen, que l’on appelle souvent aussi la
+<i>ville des palais</i>, nom mérité en grande partie. Seulement il faut
+savoir qu’ici, comme à Venise, toute maison un peu plus grande que les
+autres est appelée palais. La plupart de ces palais sont placés dans des
+jardins entourés de hautes murailles. Il est rare<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> que plusieurs
+édifices se touchent; aussi y a-t-il peu de places imposantes et peu de
+belles rues.</p>
+
+<p>Si l’on excepte celui du gouverneur, aucun de ces palais ne peut
+rivaliser avec les grands palais de Rome, de Florence et de Venise, pour
+le style d’architecture, pour l’éclat et pour la magnificence.</p>
+
+<p>La plupart ne se distinguent des maisons ordinaires que par un joli
+portail avec des colonnes, et par des toits en terrasse.</p>
+
+<p>A l’intérieur, les pièces sont très-grandes et très-hautes; les
+escaliers, dont la cage est très-simple, sont en marbre gris ou en bois.
+On ne voit nulle part de belles statues ni de sculptures dans
+l’intérieur ou au dehors des palais.</p>
+
+<p>Le palais du gouverneur, comme nous l’avons déjà dit, a, intérieurement,
+l’air d’un superbe édifice, qui ferait l’ornement de la plus grande
+ville. Il est construit en forme de fer à cheval, et au milieu s’élève
+un dôme magnifique. Le portail, comme les ailes, repose sur un grand
+nombre de colonnes. L’intérieur est disposé de la manière la plus
+maladroite: ainsi il faut monter un escalier pour aller de la salle de
+danse à la salle à manger. Dans ces deux salles, il y a sur les côtés
+deux rangées de colonnes. Le parquet de la salle à manger est en marbre
+d’Agra. Les colonnes et les murs sont revêtus d’un ciment blanc, qui a
+l’éclat du marbre. Les appartements ne valent pas la peine d’être vus;
+ils offrent tout au plus l’occasion d’admirer l’incapacité de
+l’architecte, qui, avec tant d’espace, a produit si peu de chose.</p>
+
+<p>D’autres constructions curieuses sont: le <i>Townhall</i>, l’<i>hôpital</i>, le
+<i>musée</i>, le <i>monument d’Ochterlony</i>, la <i>monnaie</i>, la <i>cathédrale
+anglaise</i>, etc.</p>
+
+<p>Le <i>Townhall</i> est une œuvre grande, haute et belle, et qui renferme
+quelques monuments en marbre blanc, consacrés à la mémoire d’hommes
+distingués des temps mo<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span>dernes. Il s’y fait des réunions de toute
+espèce; on y traite les grandes affaires et les grandes entreprises, et
+on y donne des concerts, des bals et des banquets.</p>
+
+<p>L’<i>hôpital</i>, composé de plusieurs petites maisons entourées de prés, est
+ceint de murs. Les malades sont partagés de manière que les hommes
+habitent une maison, les femmes et les enfants une autre, et les fous
+une troisième. Je trouvai les salles spacieuses, aérées et très-bien
+tenues; cet hôpital n’est affecté qu’aux chrétiens.</p>
+
+<p>L’hôpital pour les indigènes est construit sur le même plan; seulement
+il est beaucoup plus petit. Les malades sont reçus gratuitement, et on
+fournit encore des médicaments à beaucoup de malades du dehors.</p>
+
+<p>Le <i>musée</i>, quoique sa fondation ne remonte qu’à 1836, est assez riche,
+surtout en quadrupèdes et en squelettes. Quant aux insectes, il n’y en a
+qu’un petit nombre, et la plupart sont en mauvais état. Dans une des
+salles, on voit un superbe modèle en ivoire du célèbre Tatsch, d’Agra.
+Tout autour, on remarque plusieurs sculptures et plusieurs bas-reliefs.
+Les figures me parurent très-massives. L’architecture est infiniment
+supérieure. Le musée est ouvert tous les jours. J’y allai plusieurs
+fois, et j’y vis toujours avec surprise des indigènes qui contemplaient
+tout avec beaucoup de soin et d’attention.</p>
+
+<p>Le <i>monument d’Ochterlony</i> est une simple colonne en maçonnerie de plus
+de cinquante mètres de haut, placée, au milieu d’une vaste prairie vide,
+comme un point d’exclamation. Elle a été élevée en mémoire du général
+Ochterlony, qui s’est acquis une grande réputation comme capitaine et
+comme homme d’État. Celui qui ne craint pas de monter deux cent
+vingt-deux marches est récompensé par une vue étendue sur la ville, le
+fleuve et les environs; mais, malheureusement, ces derniers sont
+très-monotones, et ne se composent que d’une immense plaine bornée par
+l’horizon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span></p>
+
+<p>Non loin de cette colonne est une charmante mosquée dont les tourelles
+et les coupoles innombrables sont ornées de boules de métal doré qui
+brillent et étincellent comme les étoiles du firmament.</p>
+
+<p>La mosquée est précédée d’un joli péristyle. Pour pénétrer dans la
+mosquée, on est obligé de quitter sa chaussure. Je me conformai à cette
+loi, mais je ne fus pas dédommagée de ma soumission, car je ne vis rien
+qu’une petite salle vide, dont le plafond reposait sur quelques colonnes
+en maçonnerie. Des lampes de verre étaient suspendues au plafond et
+attachées aux murs, et le parquet était incrusté de marbre gris d’Agra.
+Ce marbre est très-commun à Calcutta, car il y est transporté d’Agra par
+le Gange.</p>
+
+<p>La <i>monnaie</i> se présente très-bien. Elle est en pur style grec, sauf
+qu’elle n’est pas entourée de colonnes de tous côtés. La disposition des
+ateliers est, dit-on, remarquable, et on prétend que l’Europe n’a rien
+de comparable en ce genre. Je ne puis pas porter de jugement à cet
+égard; je me permettrai seulement de faire observer que tout ce que je
+vis me parut extrêmement ingénieux et parfaitement bien disposé. Le
+métal amolli par la chaleur est laminé au moyen de cylindres, puis les
+lames sont coupées en bandes et monnayées. Les salles où se font ces
+travaux sont grandes, hautes et aérées. Presque tout est mis en
+mouvement par la vapeur.</p>
+
+<p>Parmi les églises chrétiennes, la <i>cathédrale anglaise</i> est la plus
+belle. Elle est en style gothique, et sa grande tour domine une
+demi-douzaine de tourelles. Indépendamment de cette église, il y en a
+encore quelques autres qui ont aussi des tours gothiques. Toutes les
+églises sont très-simples à l’intérieur, à l’exception de la basilique
+arménienne, dans laquelle le dessus de l’autel est surchargé de tableaux
+à cadres d’or.</p>
+
+<p>Le fameux <i>trou noir</i>, dans lequel le rajah Suraja Dowla,<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> lors de la
+prise de Calcutta en 1756, fit jeter et mourir de faim cent cinquante
+des principaux prisonniers, est aujourd’hui transformé en magasin. A
+l’entrée est un obélisque d’environ vingt mètres de haut, sur lequel on
+a inscrit les noms des victimes.</p>
+
+<p>Le <i>jardin botanique</i> est situé à 5 milles de la ville. Il fut fondé en
+1743, sous la direction de lord Kyd, mais il ressemble plutôt à un parc
+naturel, car il ne contient que peu de fleurs et de plantes, et, au
+contraire, beaucoup d’arbres et de massifs épars dans un charmant
+désordre sur d’immenses pelouses. Un joli monument, surmonté du buste du
+fondateur, perpétue sa mémoire. Ce qu’il y a de plus curieux dans ce
+jardin, ce sont deux bananiers. Ils appartiennent à l’espèce des
+figuiers, et atteignent une hauteur de plus de 12 mètres. Les fruits
+sont tout petits, ronds et d’un rouge foncé; on les brûle et ils
+fournissent de l’huile. Quand le tronc est arrivé à peu près à une
+hauteur de 5 mètres, beaucoup de ses branches s’étendent de tous côtés
+dans une direction horizontale, et au bas de ces branches poussent des
+racines ou réseaux filandreux qui tombent perpendiculairement à terre et
+finissent par pénétrer dans le sol. Quand ces nouvelles tiges sont
+devenues fortes, elles poussent des rameaux comme le tronc principal, et
+cela continue toujours ainsi. On conçoit facilement qu’un seul tronc
+forme à la fin tout un bois, où des milliers d’hommes trouvent de frais
+ombrages. Ces arbres sont sacrés pour les Hindous. Ils élèvent sous
+leurs branches des autels au dieu Rama, et le Bramine y réunit ses
+disciples pour recevoir ses leçons. Le plus âgé des deux décrit déjà,
+avec sa famille, un cercle de plus de 200 mètres; le principal tronc a
+plus de 16 mètres de circonférence.</p>
+
+<p>Au jardin botanique se rattache le <i>collège épiscopal</i>, où l’on élève
+des indigènes pour en faire des missionnaires. Après le palais du
+gouverneur, c’est le plus bel édifice de<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> Calcutta. Il se compose de
+deux grands corps de logis et de trois ailes latérales en style
+gothique. Une chapelle extrêmement jolie se trouve dans un des corps de
+logis du milieu. La bibliothèque, placée dans un salon magnifique,
+renferme les œuvres des meilleurs auteurs; elle est à la disposition de
+la jeunesse studieuse, dont le zèle ne semble pas répondre à la
+généreuse intention des fondateurs: car, quand je tirai d’un des rayons
+un gros in-folio, je le laissai immédiatement échapper de mes mains et
+je m’enfuis de l’autre côté de la salle, un essaim d’abeilles s’étant
+précipité sur moi du fond du rayon.</p>
+
+<p>Les salles à manger, les appartements, sont décorés avec tant d’élégance
+et de richesse qu’on croirait cet établissement destiné aux fils des
+familles anglaises les plus opulentes, habitués au confort dès leur plus
+tendre jeunesse, et chargés de le répandre dans toutes les parties du
+monde, et non pas <i>aux ouvriers de la vigne du Seigneur</i>.</p>
+
+<p>Je regardai ce magnifique établissement avec une affliction d’autant
+plus grande, qu’il était fondé pour des indigènes. Ceux-ci sont obligés
+de désapprendre d’abord leur vie simple pour s’habituer à tant d’aises
+et d’abondance; puis ils doivent s’aventurer dans les déserts et les
+forêts pour chercher à convertir des païens et des barbares.</p>
+
+<p>Parmi les curiosités de Calcutta, il faut aussi compter le jardin du
+grand juge, M. Laurent Peel. Il est également intéressant pour le
+botaniste et pour l’ami de la nature, et bien plus riche en fleurs,
+plantes et arbustes rares, que le jardin botanique.</p>
+
+<p>Le parc, dessiné sur un plan grandiose et avec beaucoup de goût, les
+beaux gazons émaillés et bordés de fleurs et de plantes, les étangs
+clairs comme du cristal, les allées touffues avec des bosquets et des
+arbres gigantesques, forment un véritable paradis au milieu duquel
+s’élève le superbe palais de l’heureux propriétaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p>
+
+<p>En face de ce parc, dans le grand village d’<i>Alifaughur</i>, se trouve une
+bien modeste maisonnette, séjour de la bienfaisance. Elle est habitée
+par un indigène qui a étudié la médecine, et elle renferme une petite
+pharmacie. Le médecin et la pharmacie sont gratuitement à la disposition
+des habitants du village. Cette belle fondation est due à lady Julie
+Cameron, femme du membre du conseil législatif des Indes, Charles Henry
+Cameron.</p>
+
+<p>J’eus le plaisir de faire la connaissance de cette dame, et je la
+trouvai sous tous les rapports une des personnes les plus distinguées de
+son sexe. Partout où il s’agit d’une bonne œuvre, on la voit toujours en
+avant. Dans les années 1846 et 1847, elle fit des collectes pour
+l’Irlande, désolée par une grande disette. Elle écrivit à cet effet dans
+les provinces les plus reculées de l’Inde, engagea tout Anglais à
+apporter son obole, et réunit la somme considérable de 80 000 roupies.</p>
+
+<p>Lady Cameron s’est fait aussi un nom dans les lettres: elle a traduit
+avec beaucoup de goût la célèbre ballade de Bürger, <i>Lenore</i>.</p>
+
+<p>En outre, elle est l’épouse et la mère la plus tendre; elle ne vit que
+dans sa famille et s’occupe peu du monde, ce qui fait que les gens qui
+ne la connaissent pas la traitent d’originale. Il serait à désirer qu’il
+y eût beaucoup de femmes originales comme elle!</p>
+
+<p>Je n’avais pas de lettre pour cette aimable dame; mais ayant entendu
+parler par hasard de mes voyages, elle fut la première à me rechercher.
+En général, je trouvai dans ce pays une franche hospitalité; je fus
+accueillie dans les meilleurs cercles avec prévenance et cordialité, et
+chacun s’empressait de me rendre service.</p>
+
+<p>Cela me rappelle involontairement le ministre autrichien à
+Rio-de-Janeiro, comte Rehberg, qui croyait me faire beaucoup d’honneur
+en m’invitant à un simple dîner dans sa villa. Il me fallait acheter
+cette faveur insigne par une<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> course à pied d’une heure, exposée à un
+soleil brûlant, ou bien payer six milreis pour une voiture<a id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>. A
+Calcutta, on me faisait toujours prendre en voiture. Je pourrais encore
+raconter bien des choses sur ce comte Rehberg, dont toutes les manières
+me donnaient à entendre qu’il était fort maladroit de ma part de ne pas
+être issue d’une famille opulente et aristocratique. Il en fut tout
+autrement du ministre M. Cameron, et du ministre de justice, M. Peel,
+qui m’honorèrent pour moi-même, sans s’inquiéter de mes ancêtres.</p>
+
+<p>Chez M. Peel, il y eut pendant mon séjour à Calcutta une grande fête à
+l’occasion de son jour de naissance. J’y fus également invitée; mais,
+faute de toilette de bal, je déclinai l’honneur qu’on me faisait. On
+n’admit pas mes excuses, et, avec ma simple robe de mousseline de
+couleur, je me trouvai à côté de lady Cameron, dans une société où
+toutes les dames étaient vêtues de satin et de velours, et surchargées
+de dentelles et de parures. Cependant personne ne rougit de moi; au
+contraire, c’était à qui me parlerait et me témoignerait la plus haute
+estime.</p>
+
+<p>Une promenade extrêmement intéressante pour l’étranger est celle de la
+<i>Grève</i>, appelée aussi <i>Maytown</i>. Cette promenade est bornée d’un côté
+par l’<i>Hugly</i>, de l’autre par de beaux prés, à l’extrémité desquels se
+trouve la superbe rue de <i>Chaudrini</i>. Les palais y succèdent à des
+palais; aussi cette rue est-elle regardée comme la plus belle de
+Calcutta. On a en outre de là la vue du palais du gouverneur, de la
+cathédrale, du monument d’Ochterlony, des beaux réservoirs d’eau établis
+sur les prés, du fort William, qui forme un superbe pentagone et est
+entouré d’ouvrages extérieurs considérables, etc.</p>
+
+<p>Tous les soirs, avant le coucher du soleil, le beau monde de Calcutta
+afflue sur la Grève. L’Européen fier de son ar<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span>gent, l’orgueilleux
+nabab, le rajah déchu, s’y promènent dans de magnifiques voitures
+européennes<a id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, traînant à leur suite beaucoup de domestiques habillés
+à l’orientale, placés derrière la voiture ou courant à côté. Les rajahs
+et les nababs sont vêtus d’habits de soie brodés en or, sur lesquels ils
+jettent les châles les plus précieux de l’Inde. Dans les prés on voit
+galoper des dames et des messieurs montés sur de beaux coursiers
+anglais, et à côté d’eux marchent des légions d’indigènes qui rentrent
+de leur travail en riant et en plaisantant. Sur l’Hugly on voit aussi
+beaucoup de mouvement; les plus grands navires des Indes sont là à
+l’ancre; les uns déchargent leur cargaison, les autres appareillent, et
+beaucoup de bateaux vont et viennent sans cesse.</p>
+
+<p>On m’avait dit que le peuple souffrait beaucoup de l’éléphantiasis, et
+qu’on rencontrait un grand nombre de ces malheureux avec des pieds
+horriblement enflés; mais il n’en est pas ainsi: je n’en vis pas à
+Calcutta, en cinq semaines, autant que j’en avais vu en un seul jour à
+Rio-de-Janeiro.</p>
+
+<p>Un jour, je visitai un riche nabab. On estimait la fortune de la
+famille, composée de trois frères, à 150 000 livres sterling.</p>
+
+<p>Le maître du logis me reçut à la porte de la maison et me conduisit dans
+la salle de réception. Il était enveloppé d’un grand morceau de
+mousseline bien blanche, sur laquelle il avait jeté un superbe châle des
+Indes qui, venant en aide à la mousseline transparente, couvrait
+décemment le corps depuis les hanches jusqu’aux pieds. Une partie du
+châle était drapée d’une manière très-pittoresque sur une des épaules.</p>
+
+<p>La salle de réception était arrangée à l’européenne. Un<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span> grand et bel
+orgue était placé dans un des coins; dans un autre; on voyait une
+bibliothèque remplie des ouvrages des principaux poëtes et philosophes
+anglais. Mais je crus remarquer que ces livres étaient là plutôt pour
+les yeux que pour être lus; car les volumes de Byron étaient placés à
+l’envers, et les <i>Nuits de Young</i> y étaient fourrées pêle-mêle. Quelques
+gravures et quelques tableaux qui, dans la pensée du bon nabab, devaient
+orner les murs, valaient moins que les cadres qui les entouraient.</p>
+
+<p>Le nabab fit venir ses fils et me présenta deux jolis garçons, dont l’un
+avait sept ans et l’autre quatre. Quoique ce fût contraire à l’usage, je
+demandai des nouvelles de sa femme et de ses filles. Selon l’opinion des
+Hindous, notre pauvre sexe occupe une si humble place dans la société,
+que c’est presque leur faire insulte de s’informer des femmes. Cependant
+le nabab, en considération de ce que j’étais Européenne, ne prit pas
+trop mal ma question, et fit venir aussitôt ses filles. La plus jeune,
+une charmante enfant de six mois, avait la peau presque blanche, et de
+grands beaux yeux dont l’éclat était encore rehaussé par des cercles
+d’un bleu noir peints tout autour. La figure de l’aînée, âgée de neuf
+ans, était commune et grossière. Le père<a id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> me la présenta comme
+fiancée et m’invita à la noce, qui devait avoir lieu dans six semaines.</p>
+
+<p>Je fus tellement étonnée de ce mariage précoce, que je m’écriai qu’il
+parlait sans doute des <i>fiançailles</i> et non pas des <i>noces</i>; mais il
+m’assura que la jeune fille allait s’unir pour tout de bon à son mari,
+et être remise entre ses mains.</p>
+
+<p>Comme je lui demandais si la jeune fille aimait son fiancé, il me
+répondit que les jeunes gens ne se voyaient pour la première fois qu’à
+la célébration des noces.</p>
+
+<p>Le nabab me raconta en outre que chez son peuple chaque père se met le
+plus tôt possible en quête d’un gendre;<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> car, disait-il, il faut que
+toutes les filles se marient, et plus elles se marient jeunes, plus
+c’est honorable pour elles. Une fille non mariée est un déshonneur pour
+son père, et semble lui reprocher son manque d’affection. Quand il a
+trouvé un gendre à son goût, il dépeint à sa femme les qualités
+physiques et intellectuelles du prétendant, l’état de sa fortune, etc.
+Il faut que la femme se contente de cette description; car elle ne voit
+son gendre ni comme fiancé, ni comme mari de sa fille. Le gendre n’est
+jamais considéré comme membre de la famille de la fiancée, qui, une fois
+mariée, passe tout à fait dans celle de son mari.</p>
+
+<p>La jeune femme a le droit de voir les parents mâles de son mari et de
+leur parler; elle peut même se montrer sans voile aux domestiques de sa
+maison; mais, quand elle veut visiter sa mère, il faut qu’elle se fasse
+porter dans un palanquin hermétiquement fermé.</p>
+
+<p>Je vis aussi la femme du nabab et une de ses belles-sœurs.</p>
+
+<p>La première avait vingt-cinq ans et était très-corpulente; la dernière,
+âgée de quinze ans, était élancée et jolie de figure. On m’en expliqua
+bientôt la cause. Les filles hindoues, quoique mariées excessivement
+jeunes, ne deviennent guère mères avant l’âge de quatorze ans, et
+gardent ordinairement jusque-là leur taille de demoiselle. Après leurs
+premières couches, elles restent enfermées dans leur chambre de six
+semaines à deux mois, ne prennent aucun exercice et se nourrissent
+abondamment des mets les plus succulents et de toute espèce de
+friandises. En général cette nourriture leur profite. Il faut savoir que
+les Indiens, comme les mahométans, n’aiment que les femmes corpulentes.
+Dans le bas peuple, je ne trouvai pas de pareilles beautés.</p>
+
+<p>Les deux femmes n’étaient pas précisément vêtues de la manière la plus
+décente. De grands morceaux de mousseline bleue et blanche, brodée d’or
+et bordée de tresses<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> d’or larges comme la main, leur enveloppaient tout
+le corps, y compris la tête. Mais ce mince tissu<a id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a> était trop
+transparent, et il dessinait par trop les contours du corps. Quand elles
+remuaient les bras, la mousseline s’ouvrait si bien, que non-seulement
+le bras était mis à nu, mais aussi une partie de la gorge et le reste du
+corps. Elles apportent plus de soin à se couvrir les cheveux; elles
+cherchaient toujours à ramener la mousseline par-dessus leur tête. Tant
+qu’elles sont filles, elles peuvent aller sans coiffure.</p>
+
+<p>Elles portaient sur elles tant d’or, de perles et de pierres précieuses,
+qu’elles en avaient véritablement leur charge. De grosses perles, mêlées
+à des pierres fines perforées, leur couvraient le cou et la poitrine;
+toutes ces parures étaient entremêlées de lourdes chaînes d’or et de
+monnaies d’or enchâssées. L’oreille, entièrement percée (je comptai au
+bout de l’oreille et dans le lobule douze trous), était si chargée de
+ces ornements, qu’on la découvrait à peine. On ne voyait que de l’or,
+des perles et des pierres précieuses. A chaque bras elles portaient huit
+ou dix lourds bracelets, dont le principal joyau, enchâssé d’or massif,
+avait dix centimètres de large et était entouré de six rangées de petits
+brillants. On me le mit entre les mains; il pesait bien une demi-livre.
+De lourdes chaînes d’or faisaient trois fois le tour de leurs cuisses.
+Elles avaient aussi aux chevilles des pieds des anneaux et des chaînes
+d’or, et les pieds eux-mêmes étaient peints d’orpiment d’un brun rouge.</p>
+
+<p>Les femmes apportèrent leurs écrins et me montrèrent encore beaucoup
+d’autres objets précieux. Il faut que l’Hindou dépense énormément
+d’argent pour la parure,<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> pour la mousseline de Daïca brodée en or et en
+argent; car les femmes riches rivalisent entre elles de luxe.</p>
+
+<p>Les deux femmes étaient en grande toilette; comme elles avaient compté
+sur ma visite, elles voulaient se montrer à moi dans tous les atours de
+leur pays.</p>
+
+<p>Le nabab me conduisit aussi dans les appartements intérieurs, dont les
+fenêtres donnaient sur la cour. Dans quelques pièces on avait étendu par
+terre des tapis et des coussins, car en général l’Hindou n’aime pas les
+siéges et les lits; dans d’autres, il y avait quelques meubles
+européens, tels que tables, chaises, armoires, et même des lits.</p>
+
+<p>On me montra, avec une joie toute particulière, une boîte vitrée qui
+renfermait des poupées, des voitures, de petits chevaux, et autres
+jouets qui amusaient singulièrement les enfants et les femmes: cependant
+ces dernières jouent aux cartes avec plus de passion.</p>
+
+<p>Aucune femme ne peut entrer dans les chambres qui donnent sur la rue,
+car elle pourrait être aperçue par un homme des croisées vis-à-vis. La
+jeune fiancée mettait encore sa liberté à profit: elle sauta rapidement
+devant nous à la fenêtre ouverte, pour jeter un regard sur les rues
+animées.</p>
+
+<p>Les femmes des Hindous riches ou des castes supérieures sont aussi
+enchaînées à leurs demeures que les Chinoises. Le seul plaisir que
+l’époux rigide accorde de temps en temps à son épouse est de se faire
+porter dans un palanquin bien fermé chez une amie ou une parente. Ce
+n’est que pendant le peu de temps qu’elles sont filles que les femmes
+jouissent d’un peu plus de liberté.</p>
+
+<p>Un Hindou peut prendre plusieurs femmes, mais il use très-rarement de ce
+droit.</p>
+
+<p>Les parents du mari habitent, autant que possible, dans la même maison
+que lui. Chaque famille a cependant son ménage particulier. Les garçons
+déjà assez grands peuvent<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> manger avec leur père; il est défendu aux
+femmes, aux filles et aux petits enfants d’assister aux repas des
+hommes.</p>
+
+<p>Hommes et femmes aiment beaucoup le tabac; ils le fument dans un jonc
+appelé <i>huka</i>.</p>
+
+<p>Vers la fin de la visite on m’offrit beaucoup de bonbons, de fruits, de
+raisins secs, etc. Les bonbons se composaient en grande partie de sucre,
+d’amandes et de graisse, mais ils n’avaient pas trop bon goût, parce que
+la graisse y dominait.</p>
+
+<p>Avant de quitter la maison, j’examinai encore au rez-de-chaussée la
+salle dans laquelle on célèbre tous les ans la cérémonie religieuse
+connue sous le nom de <i>natsch</i>. Cette fête, la plus grande chez les
+Hindous, tombe au commencement du mois d’octobre et dure quinze jours.
+Pendant ce temps, ni le riche ni le pauvre ne se livrent à aucun
+travail. Le maître ferme sa boutique et son magasin, le serviteur
+fournit des remplaçants qu’il trouve d’ordinaire parmi les mahométans;
+puis le temps se passe, sinon à jeûner et à prier, du moins à ne rien
+faire.</p>
+
+<p>Le nabab me raconta que pour cette fête son salon était richement orné
+et qu’on y plaçait la déesse <i>Durga</i>, aux dix bras. Elle est faite en
+argile ou en bois, peinte des couleurs les plus brillantes et surchargée
+d’oripeaux en or ou en argent, de fleurs et de rubans, souvent même de
+riches parures. Dans le salon, dans la cour, à l’extérieur de la maison,
+brillent, entre des vases et des guirlandes de fleurs, des milliers de
+lumières et de lampes. On sacrifie à Durga de nombreuses victimes;
+toutefois on ne les tue pas en sa présence, mais dans quelque coin de la
+maison. Des prêtres servent la déesse, et des danseuses déploient leur
+talent devant elle au son d’une musique bruyante (<i>tam-tam</i>). Les
+prêtres et les danseuses se payent très-cher. En fait de danseuses,
+l’Inde a comme l’Europe ses Essler et ses Taglioni, qui reçoivent comme
+leurs<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> émules des sommes considérables. Pendant mon séjour à Calcutta,
+une célèbre danseuse persane ne voulait danser dans aucune soirée à
+moins de cinq cents roupies. Des masses de visiteurs, parmi lesquels se
+trouvent aussi beaucoup d’Européens, vont de temple en temple. Aux hôtes
+les plus distingués on offre des sucreries et des fruits.</p>
+
+<p>Le dernier jour de la fête, la déesse est portée à l’Hugly en grande
+pompe et au son de la musique. On la dépose dans un bateau, on la
+conduit au milieu du fleuve et on la précipite dans l’eau, pendant que
+retentissent les cris d’allégresse du peuple, qui se tient sur le
+rivage. A une époque plus reculée, la parure était livrée aux flots avec
+la déesse, mais les prêtres ne manquaient pas de la repêcher la nuit.</p>
+
+<p>Aujourd’hui on remplace, le dernier jour de la fête, la vraie parure par
+de faux diamants, ou bien l’amphitryon s’arrange pour la mettre de côté
+pendant la traversée; mais il faut que cela se fasse avec beaucoup
+d’adresse, afin que le peuple ne s’en aperçoive pas.</p>
+
+<p>Un <i>natsch</i> revient souvent à plusieurs milliers de roupies: c’est une
+des plus fortes dépenses des gens riches.</p>
+
+<p>Les noces coûtent aussi, dit-on, des sommes considérables. Les prêtres
+de Brahma, ou brahmanes, font des observations astrologiques, pour
+calculer le jour le plus heureux et même l’heure la plus propice.
+Ordinairement la noce est encore remise, au dernier moment, de quelques
+heures, parce que le prêtre, après de nouveaux calculs, a trouvé une
+heure plus favorable. Naturellement une telle découverte se paye de
+nouveau au poids de l’or.</p>
+
+<p>Des fêtes en l’honneur de Kally, la déesse aux quatre bras, ont lieu
+plusieurs fois dans l’année, et particulièrement dans le village de
+<i>Kallighat</i>, près de Calcutta.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour dans cette dernière ville, il y eut deux de ces
+fêtes. On vit alors presque devant chaque hutte<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> une quantité de petites
+idoles d’argile peintes de la manière la plus baroque et qui
+représentaient les figures les plus horribles; elles étaient destinées à
+être vendues. La déesse Kally, de grandeur naturelle, tirait la langue
+de toute sa longueur hors de sa bouche béante; elle était devant les
+cabanes ou à l’intérieur, richement couronnée de guirlandes de fleurs.
+Le temple de la déesse Kally est un misérable édifice, ou, pour mieux
+dire, un sombre trou dont le petit toit en forme de coupole est surmonté
+de quelques tourelles. La statue qui se trouvait dans ce temple se
+distinguait surtout par une tête énorme et par une langue excessivement
+longue. Sa figure était peinte en rouge cramoisi, en jaune et en bleu de
+ciel. Il ne me fut pas permis d’entrer dans ce trou divin, car les
+femmes ne sont pas jugées dignes de pénétrer dans un sanctuaire aussi
+auguste que le temple de Kally. Je regardai à la porte avec les femmes
+hindoues, ce qui me suffit complétement.</p>
+
+<p>Les maisons mortuaires et les bûchers où l’on brûle les morts offrent
+des tableaux émouvants et épouvantables. Les maisons mortuaires sont
+placées sur les bords de l’Hugly, près de la ville. En face se trouve le
+marché au bois. Celle que je visitai était petite et ne renfermait
+qu’une salle avec quatre couchettes nues. Les mourants sont portés en ce
+lieu par leurs parents et déposés sur une de ces couchettes; quand elles
+sont occupées, on les met par terre ou, en cas de besoin, on les expose
+devant la maison aux rayons d’un soleil brûlant. Je trouvai cinq
+mourants dans la maison et deux en dehors. Ces derniers étaient tout à
+fait enveloppés dans des paillasses ou des couvertures de laine; je
+croyais qu’ils étaient déjà morts; mais quand j’en fis la remarque on
+écarta les couvertures, et je reconnus que les malheureux remuaient
+encore. Je m’imagine qu’ils doivent étouffer là-dessous. Dans la maison
+mortuaire il y avait une vieille femme toute cassée, étendue par terre
+dans le râle de la mort. Les quatre<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> couchettes étaient toutes occupées.
+Je ne remarquai point qu’on eût mis de la vase du Gange dans la bouche
+et dans le nez des mourants; c’est peut-être la coutume dans d’autres
+contrées. Les parents étaient assis autour des moribonds; ils
+attendaient en silence et tranquillement qu’ils rendissent le dernier
+soupir. Comme je demandai si on ne leur donnait rien, on me répondit
+que, s’ils ne mouraient pas tout de suite, on leur donnait de temps en
+temps une gorgée d’eau du Gange, mais toujours moins et à de plus longs
+intervalles, puisque une fois apportés à la maison mortuaire ils
+devaient absolument mourir.</p>
+
+<p>Dès qu’ils sont morts, souvent quand ils ont eu à peine le temps de
+refroidir, on les porte aux bûchers, qui ne sont séparés de la
+grand’route que par un mur.</p>
+
+<p>Je vis là un mort et un mourant étendus par terre, et sur six bûchers
+six cadavres; les flammes qui les consumaient montaient en hautes
+colonnes. Des oiseaux plus gros que des dindons, appelés ici
+<i>philosophes</i><a id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>, de petits vautours et des corbeaux, étaient perchés
+en grande quantité autour des bûchers, sur les toits et les arbres
+voisins, et attendaient avidement pour se repaître des cadavres à moitié
+brûlés. Je frissonnai; j’avais hâte de m’éloigner, et je fus longtemps
+sans pouvoir effacer de ma mémoire l’impression de cet affreux
+spectacle.</p>
+
+<p>Ces funérailles coûtent souvent aux gens riches plus de mille roupies;
+car on emploie les espèces de bois les plus chères, telles que les bois
+de sandal, le bois de rose, etc. En outre, il faut encore pour les
+cérémonies funèbres un brahmane, des pleureuses et de la musique.</p>
+
+<p>Après que le corps a été brûlé, on recueille les ossements qu’on met
+dans un vase et qu’on enterre, ou bien qu’on plonge dans le Gange ou
+dans quelque autre fleuve sacré.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p>
+
+<p>Pour les pauvres gens on ne fait pas toutes ces cérémonies. On brûle
+leurs corps tout simplement sur du bois ou de la fiente de vache, et
+s’ils sont trop pauvres pour pouvoir acheter du combustible, on attache
+une pierre au cadavre et on le jette dans le fleuve.</p>
+
+<p>J’ajouterai ici une petite anecdote que j’ai entendue raconter par une
+personne digne de foi. Elle fera voir à quelles cruautés peuvent souvent
+conduire de fausses idées religieuses.</p>
+
+<p>M. N*** était un jour en voyage non loin du Gange, il avait avec lui
+quelques serviteurs et un chien. Tout à coup ce chien disparut. Après
+l’avoir appelé en vain et pendant longtemps, on le trouva enfin sur le
+bord du Gange près d’un corps humain qu’il léchait constamment. M. N***
+approcha et trouva un homme exposé pour mourir et qui avait encore
+quelque souffle de vie. Il appela ses gens, fit enlever la vase et la
+boue de la figure de ce malheureux, ordonna de l’envelopper d’une
+couverture de laine et lui prodigua tous les soins possibles. Au bout de
+peu de jours le pauvre homme fut entièrement rétabli. Quand M. N***
+voulut le congédier, cet infortuné le pria instamment de n’en rien
+faire, parce qu’il avait perdu sa caste, qu’aucun de ses parents ne le
+reconnaîtrait plus, en un mot qu’il était rayé du nombre des vivants. M.
+N*** le garda à son service et cet homme jouit encore de la meilleure
+santé, quoique cette aventure remonte déjà à plusieurs années.</p>
+
+<p>Les Hindous eux-mêmes avouent que par la manière dont on agit avec les
+mourants il se commet plus d’un homicide; mais leur religion dit qu’une
+fois que le médecin a déclaré qu’il n’y a plus d’espoir, il faut que le
+malade meure.</p>
+
+<p>Quant aux coutumes et aux usages des Hindous, je n’ai pas été à même
+d’en connaître d’autres que ceux que j’ai déjà décrits; mais j’eus
+occasion de voir quelques cérémonies relatives aux noces des mahométans.
+Le jour des<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span> noces le lit nuptial bien paré est porté au son de la
+musique à la demeure du fiancé. Assez tard dans la soirée la fiancée y
+arrive aussi dans un palanquin bien fermé, accompagnée de musiciens, de
+torches et d’une grande suite. Plusieurs parents portent des pyramides,
+et le superbe feu connu sous le nom de feu de Bengale ne saurait manquer
+en cette occasion.</p>
+
+<p>Quand le cortége arrive à la maison du marié, les deux époux y entrent
+seuls; la suite reste devant la porte, fait de la musique, crie et
+chante quelquefois jusqu’au lendemain.</p>
+
+<p>J’ai souvent entendu dire aux Européens qu’ils trouvaient cette
+cérémonie du lit nuptial très-indécente; mais comme dit le proverbe:
+Nous voyons un fétu dans l’œil de notre prochain, nous ne voyons pas la
+poutre dans le nôtre. De même je trouvai que les mariages entre les
+Européens établis dans le Bengale se font d’une manière bien plus
+inconvenante. Chez les Anglais, le jour de la bénédiction nuptiale, qui
+n’a lieu que vers le soir, le fiancé ne peut voir la fiancée qu’à
+l’autel. Manquer à cette loi serait une grave infraction aux
+convenances. Dans le cas où les deux fiancées auraient quelque chose à
+se dire, il faut qu’ils aient recours à la plume. Mais à peine la
+bénédiction du prêtre est-elle prononcée, que les nouveaux mariés sont
+emballés dans une voiture et envoyés pendant huit jours dans un hôtel
+aux alentours de la ville. On choisit d’ordinaire pour cela l’hôtel de
+<i>Barrakpore</i> ou quelque maison à <i>Gardenrich</i>. Quand toutes les places
+de ces maisons sont louées, ce qui arrive assez souvent puisque presque
+tous les mariages se font dans les mois de novembre ou de décembre, on
+loue des bateaux avec une ou deux petites cabines, et les nouveaux
+mariés sont condamnés à passer les premiers huit jours tout à fait
+éloignés de leurs familles.</p>
+
+<p>Il est également défendu aux parents d’approcher pendant ce temps de
+leurs enfants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p>
+
+<p>Je crois que la délicatesse d’une jeune fille doit souffrir cruellement
+de ces mœurs grossières. Combien la pauvre créature doit rougir quand
+elle entre dans les endroits destinés à cet emprisonnement, et combien
+doit-elle être blessée de chaque regard, de chaque sourire des
+aubergistes, des garçons ou des bateliers!</p>
+
+<p>Les bons Allemands, qui trouvent malheureusement beau tout ce qui ne
+vient pas de chez eux, imitent très-consciencieusement cette coutume
+étrange.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Départ de Calcutta.&mdash;Le
+Gange.&mdash;Rajmahal.&mdash;Gor.&mdash;Junghera.&mdash;Monghyr.&mdash;Patna.&mdash;Deinapore.&mdash;Gasipour.&mdash;Bénarès.&mdash;Religion
+des Hindous.&mdash;Description de Bénarès.&mdash;Palais et temples.&mdash;Les
+places sacrées.&mdash;Les singes sacrés.&mdash;Les ruines de
+Sarnath.&mdash;Plantation d’indigo.&mdash;Visite au rajah de
+Bénarès.&mdash;Martyrs et faquirs.&mdash;Le paysan indien.&mdash;L’établissement
+des missions.</p></div>
+
+<p>Le 10 décembre, après un séjour de cinq semaines, je quittai Calcutta
+pour me rendre à Bénarès. On peut faire le voyage par terre ou par eau
+sur le Gange. Par terre la distance est de 470 milles anglais; par eau
+pendant la saison des pluies elle est de 685, et par le temps sec de 400
+milles en plus, parce qu’on est obligé de faire des détours
+extraordinaires pour passer de l’Hugly par les Sunderbunds dans le
+Gange.</p>
+
+<p>Le voyage par terre se fait dans des palanquins de poste, portés par des
+hommes, dont on change comme de chevaux tous les quatre ou six milles.
+On voyage jour et nuit, et à chaque station on trouve les porteurs tout
+prêts, car une lettre d’avis annonce le voyageur un ou deux jours à
+l’avance. La nuit un porte-flambeau se joint encore au cortége, pour
+chasser les bêtes fauves par l’éclat de la flamme. Les frais de voyage
+sont environ de 200 roupies pour une personne. Le transport des bagages
+se paye à part.</p>
+
+<p>On peut faire le voyage par eau dans des bateaux à vapeur qui partent
+presque toutes les semaines pour Allahabad (115 milles par Bénarès). Le
+trajet dure de quatorze<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span> à vingt jours; car à cause de nombreux bancs de
+sable on ne peut voyager que de jour, et cependant on a souvent le
+malheur de s’engraver, surtout quand les eaux sont basses. Le prix
+jusqu’à Bénarès est pour les premières places de 257 roupies, et pour
+les secondes, de 216 roupies. La nourriture seule, sans la boisson, se
+paye trois roupies par jour.</p>
+
+<p>Comme on m’avait beaucoup vanté les belles rives du Gange, les villes
+considérables qui se trouvent sur ses bords, je choisis le voyage par
+eau.</p>
+
+<p>On annonçait pour le 8 décembre le départ du vapeur <i>le Général
+Macleod</i>, de la force de 140 chevaux, sous le commandement du capitaine
+Kellar; arrivée à bord j’appris que le départ était retardé de
+vingt-quatre heures. A mon grand déplaisir le délai fut doublé, et nous
+ne partîmes que le 10 à onze heures du matin. Nous descendîmes le fleuve
+jusqu’à <i>Katscherie</i>. Le lendemain nous entrâmes près de <i>Mudpointe</i>
+dans les Sunderbunds, et nous naviguâmes dans ces eaux jusqu’à <i>Culna</i>.
+De là nous profitâmes du <i>Gurie</i>, affluent considérable du Gange, qui se
+jette dans ce grand fleuve au-dessous de <i>Rumpurbolea</i>. Les premiers
+jours du voyage furent excessivement monotones; nous ne vîmes ni villes
+ni villages; les bords restèrent toujours plats, et de toutes parts le
+pays était couvert de hauts buissons épais, que les Anglais appellent
+<i>jungles</i>, c’est-à-dire <i>forêt vierge</i>. Mais je ne pouvais reconnaître
+là une forêt vierge, car ce nom me représente une forêt de grands beaux
+arbres.</p>
+
+<p>La nuit nous entendions quelquefois rugir des tigres; ils sont assez
+répandus dans ces contrées et attaquent même quelquefois des indigènes
+isolés qui s’attardent à ramasser du bois. On nous montra un lambeau
+d’habit attaché à un buisson, pour rappeler qu’à cette place un indigène
+avait été déchiré par un de ces animaux. Mais les tigres ne sont pas les
+seuls ennemis de l’homme. Le Gange<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> en renferme d’autres très-dangereux,
+les voraces crocodiles. On les voit souvent se chauffer au soleil par
+bandes de six ou huit, sur les bords marécageux ou sur des bancs de
+sable. Ils ont de 2 à 5 mètres de long. A l’approche de notre bruyant
+vapeur, ils s’enfonçaient en toute hâte sous les flots jaunes et sales
+du fleuve.</p>
+
+<p>Les canaux des Sunderbunds et du Gurie sont si étroits, que si l’on
+vient à rencontrer un vaisseau, on n’évite qu’avec peine un abordage, et
+ils forment souvent des bassins larges de plusieurs milles; quoiqu’on ne
+navigue que pendant le jour, à cause des bancs de sable et des
+bas-fonds, il n’en arrive pas moins des accidents assez fréquents et
+assez graves. Nous aussi nous n’en fûmes pas entièrement exempts. Dans
+un des canaux étroits il fallut arrêter notre vapeur pour en laisser
+passer un autre. A cette occasion un des deux bateaux que nous
+remorquions vint se heurter si fort contre notre vapeur, que la paroi
+d’une cabine fut enfoncée, mais heureusement personne ne fut blessé.</p>
+
+<p>Dans un autre canal deux bateaux d’indigènes étaient à l’ancre. Ces
+bonnes gens, ne nous ayant aperçus qu’un peu tard, n’avaient pas encore
+eu le temps de lever l’ancre, quand nous arrivâmes sur eux avec fracas.
+Le capitaine n’arrêta point, car il comptait encore pouvoir passer, mais
+en virant trop brusquement de bord, il avait si violemment heurté les
+buissons, que quelques jalousies de bois des fenêtres des cabines y
+restèrent pendues comme des trophées.</p>
+
+<p>Exaspéré de cette mésaventure, il dépêcha aussitôt une barque et fit
+couper les câbles des ancres de ces malheureux indigènes<a id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Cet acte
+était encore bien digne d’un Européen!</p>
+
+<p>Près de Culna (à 308 milles de la mer) nous entrâmes dans<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> un affluent
+du Gange, le Gurie qui se jette au-dessous de Rumpurbolea dans le
+fleuve. Ici les jungles s’éloignent et de belles plantations de riz, de
+colza et autres viennent prendre leur place. Il y avait un assez grand
+nombre de villages; seulement les huttes, composées en grande partie de
+paille ou de feuilles de palmier, étaient petites et misérables. Notre
+vapeur attirait les habitants; ils quittaient les huttes et les champs,
+et des cris d’allégresse nous suivaient partout.</p>
+
+<p>Le 15 décembre au soir, nous donnâmes pour la première fois contre un
+banc de sable, et nous eûmes quelque peine à nous remettre à flot.</p>
+
+<p><i>16 décembre.</i> Dès la veille nous étions entrés dans le Gange.
+Aujourd’hui nous arrêtâmes tard dans la soirée près du petit village de
+<i>Commercolly</i>. Les habitants nous apportèrent des provisions de toute
+espèce, et nous pûmes ainsi nous mettre au courant des prix. Un beau
+mouton coûtait quatre roupies; une douzaine et demie de jeunes poulets,
+une roupie; un poisson du poids de plusieurs livres, un <i>annas</i> (quatre
+kreutzers, environ quatorze centimes); huit œufs, un annas; vingt
+oranges, deux annas; une livre de pain blanc, trois <i>beis</i> (trois
+kreutzers ou dix centimes). Et malgré ces bas prix le capitaine prenait
+toujours trois roupies pour la nourriture des passagers. Si encore elle
+avait été bonne! Quelques passagers achetèrent des œufs, du pain frais
+et des oranges, et le capitaine ne rougit pas de faire figurer à sa
+table, passablement chère, les articles achetés par les voyageurs.</p>
+
+<p><i>18 décembre.</i> <i>Bealeah</i>, endroit considérable où se trouvent de
+nombreuses prisons destinées à garder des criminels amenés de tous
+côtés.<a id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a> Il faut croire que les prisonniers indiens ne cherchent pas à
+s’échapper comme nos Européens, car ils étaient légèrement enchaînés, et
+circu<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span>laient sans gardes, isolément ou plusieurs ensemble dans les
+alentours. Ils sont convenablement vêtus, et on les emploie à des
+travaux peu pénibles. Ils travaillent la plupart dans une fabrique de
+papier.</p>
+
+<p>Dans cet endroit les habitants paraissent être des plus fanatiques. Je
+me promenais dans la petite ville avec un voyageur, M. Lau, et nous nous
+disposions à prendre une ruelle dans laquelle s’élevait un temple
+hindou, quand ces malheureux s’aperçurent de notre intention; ils
+poussèrent des cris épouvantables et se ruèrent si vivement sur nous,
+que nous jugeâmes prudent de modérer notre curiosité et de rebrousser
+chemin.</p>
+
+<p><i>19 décembre.</i> Aujourd’hui se montrèrent de basses chaînes de montagnes,
+les <i>Rajmahal-hills</i>, les premières depuis Madras. Le soir nous étions
+échoués sur un banc de sable. Nous passâmes la nuit assez
+tranquillement, mais le matin tout fut employé pour nous mettre à flot.
+Les bateaux à remorquer furent détachés, les machines furent chauffées
+le plus possible, les matelots travaillèrent sans relâche, et vers midi
+nous étions encore aussi engravés que la veille au soir. En ce moment
+approcha un vapeur allant d’Allahabed à Calcutta. Notre capitaine ne
+hissa pas le pavillon de détresse; il était extrêmement contrarié d’être
+vu dans cette position par un de ses collègues. Cependant le capitaine
+de l’autre bateau ne lui en offrit pas moins ses services, mais on le
+remercia laconiquement et en termes secs et peu gracieux. Ce ne fut
+qu’après plusieurs heures d’efforts inouïs que nous réussîmes à nous
+dégager et à rentrer dans le courant du fleuve.</p>
+
+<p>Dans la journée nous touchâmes à <i>Radschmahal</i> (<i>Rajmahal</i><a id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>), grand
+village qu’on dit très-malsain à cause de ses épaisses forêts et des
+nombreux marécages dont il est entouré.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p>
+
+<p>C’est ici que s’élevait autrefois <i>Gur</i>, une des plus grandes villes de
+l’Inde, qui occupait un espace de vingt milles carrés et environ deux
+millions d’habitants. On trouve encore, suivant le rapport des voyageurs
+modernes, beaucoup de belles ruines, dont la plus remarquable est la
+mosquée d’or, édifice magnifique, incrusté de marbre, avec des portes
+célèbres par leurs grandes arches et la solidité de leurs murs.</p>
+
+<p>Comme il y avait ici par bonheur une station pour le charbon, on nous
+accorda quelques heures de liberté. Les jeunes gens en disposèrent pour
+faire une partie de chasse à laquelle on se sentait naturellement invité
+par de superbes forêts, les plus belles que j’eusse vues jusqu’alors
+dans l’Inde. On disait, il est vrai, qu’elles étaient très-peuplées de
+tigres, mais cela ne fit reculer personne. J’allai aussi de mon côté à
+la chasse, mais à une chasse d’une autre nature; je parcourus dans tous
+les sens les bois et les marais pour découvrir les ruines. Je les
+trouvai aussi, mais qu’il y en avait peu et combien elles étaient
+misérables! Les plus considérables étaient deux simples portes de ville
+construites en pierres de grès, et ornées de quelques jolies sculptures,
+mais dépourvues de hautes voûtes et de cintres. Je vis aussi un temple
+insignifiant flanqué aux quatre coins de tourelles, qui à certaines
+places était revêtu d’un mortier assez fin. Il y avait encore dans les
+alentours quelques ruines ou des fragments isolés d’édifices, de
+colonnes, etc., mais toutes les ruines réunies n’occupent pas une
+surface de deux milles carrés.</p>
+
+<p>Sur la lisière de la forêt, ou à quelques centaines de pas plus loin, on
+apercevait de nombreuses cabanes d’indigènes, où l’on arrivait par les
+plus jolis chemins, sous de sombres allées ombragées.</p>
+
+<p>A Bealeah, les habitants étaient très-fanatiques; ici les maris sont
+très-jaloux. A la fin de mon excursion, un des voyageurs était venu me
+joindre, et nous passions près<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> des habitations. Dès que les hommes
+aperçurent mon compagnon, ils crièrent aussitôt à leurs femmes de se
+réfugier dans les cabanes. Elles coururent aussi à droite et à gauche
+pour s’y rendre, mais elles s’arrêtèrent tranquillement sous la porte
+pour nous voir passer, et oublièrent tout à fait de se couvrir le
+visage.</p>
+
+<p>On trouve dans ces contrées des forêts entières de cocotiers. L’Inde est
+la véritable patrie de cet arbre, qui y arrive à plus de vingt-cinq
+mètres de hauteur, et qui porte des fruits dès la sixième année. Dans
+d’autres pays il n’atteint guère plus de quinze mètres, et ne porte des
+fruits que dans sa douzième ou quinzième année. Cet arbre est peut-être
+le plus utile qu’il y ait au monde; il fournit un gros fruit
+nourrissant, un lait délicieux, de grandes feuilles qui servent à
+couvrir et à enclore les cabanes, les câbles les plus forts, l’huile à
+brûler la plus pure, des nattes, des étoffes tissées, des matières
+colorantes, et même une boisson, le <i>surr</i>, appelé aussi <i>toddy</i>, ou
+l’eau-de-vie de palmier, que l’on obtient en faisant des entailles dans
+la couronne de l’arbre. Pendant tout un mois les Hindous grimpent matin
+et soir jusque sous la couronne du palmier, font quelques entailles dans
+le tronc, et attachent des pots dessous pour recueillir le suc qui en
+découle. Comme l’écorce de l’arbre est très-rugueuse, l’Indien trouve
+beaucoup de facilité à y grimper. Il passe un fort lacet autour du tronc
+de l’arbre et du milieu de son corps, et un second autour de ses pieds,
+qu’il appuie contre l’arbre; puis il s’élance en haut, en tirant la
+partie inférieure du lacet avec la main et avec la pointe de ses pieds.
+Je vis monter de cette manière aux arbres les plus élevés, avec une
+grande légèreté, en moins de deux minutes. Ils ont autour du corps une
+courroie à laquelle sont pendus un couteau et un ou deux pots.</p>
+
+<p>Le suc tiré de l’arbre est d’abord clair, doux et agréable; mais au bout
+de six à huit heures il devient blan<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span>châtre et prend un goût dur et
+âcre. En y ajoutant du riz, on peut en faire de l’arak très-fort. Un bon
+arbre fournit en vingt-quatre heures plus de deux pintes de ce suc; mais
+dans l’année où l’on extrait ce toddy, il ne porte pas de fruits.</p>
+
+<p><i>21 décembre.</i> A environ 70 milles au-dessous de Radschamahal, on passe
+près de trois rochers assez escarpés qui s’élèvent du sein du Gange. Le
+premier peut avoir 20 mètres de haut; celui du milieu, couvert de
+quelques buissons, sert de séjour à un faquir à qui des fidèles
+fournissent des vivres. Nous ne vîmes pas ce saint homme, car il
+commençait à faire nuit quand nous passâmes devant son rocher. Nous
+regrettâmes bien plus de ne pas avoir pu visiter le jardin botanique de
+<i>Bogulpore</i>, qui passe pour le plus beau de l’Inde, mais, comme à
+Bogulpore, on ne prenait pas de charbon, on ne s’y arrêta pas non plus.</p>
+
+<p>Le 22 décembre, nous passâmes près du merveilleux groupe de rochers
+<i>Junghera</i>, qui sort comme une île féerique des eaux du fleuve. Cet
+endroit a été vénéré autrefois comme le lieu le plus sacré du Gange. Des
+milliers de bateaux et de navires sillonnaient sans cesse le beau
+fleuve; pas un Hindou ne mourrait tranquillement s’il n’avait visité
+Junghera. Beaucoup de faquirs faisaient là leur métier, fortifiaient les
+pèlerins par des discours édifiants, et recevaient d’eux, en échange, de
+pieux dons. Aujourd’hui cet endroit a perdu son prestige, et le tribut
+qu’apportent les fidèles suffit à peine pour conserver la vie à deux ou
+trois faquirs.</p>
+
+<p>Le soir nous fîmes une halte près de <i>Monghyr</i><a id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, assez grande ville
+avec d’anciennes fortifications. Ce qui attire avant tout l’attention,
+c’est un cimetière surchargé de<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span> monuments d’un caractère tout
+particulier, et qui, si je n’en avais pas déjà vu de semblables à
+Calcutta, ne m’auraient certes pas semblé appartenir à une religion
+chrétienne. Il y avait des temples, des pyramides, d’énormes
+catafalques, des kiosques, etc., tous des constructions massives en
+briques. La grandeur de ce cimetière n’est nullement en rapport avec le
+petit nombre des Européens établis à Monghyr, mais c’est, dit-on,
+l’endroit le plus malsain de toute l’Inde; de sorte qu’un Européen qui y
+est envoyé pour plusieurs années prend d’ordinaire pour toujours congé
+de sa famille. A 5 milles de Monghyr il y a des sources chaudes,
+regardées comme sacrées par les indigènes.</p>
+
+<p>Nous avions déjà perdu de vue les <i>Radschamahal-hills</i>, à Bogulpore. Une
+immense plaine s’étendait de nouveau des deux côtés du fleuve.</p>
+
+<p><i>24 décembre.</i> <i>Patna</i><a id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, une des plus grandes et des plus anciennes
+villes du Bengale, ayant une population d’environ 300 000 âmes<a id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>, se
+compose d’une rue très-large et longue de 8 milles anglais, à laquelle
+viennent aboutir beaucoup de courtes ruelles. Je trouvai presque toutes
+les maisons en argile, excessivement petites et misérables. Sous les
+auvents on voit étalées des marchandises et des denrées de l’espèce la
+plus commune. La partie de la rue dans laquelle se trouvent la plupart
+de ces pauvres magasins porte le nom ambitieux de <i>bazar</i>. Il n’aurait
+pas été difficile de compter les quelques mai<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span>sons qui présentaient un
+caractère plus noble: elles étaient construites en briques et entourées
+de galeries et de colonnes élégantes sculptées en bois. C’était aussi
+dans ces maisons qu’on trouvait les magasins les plus beaux et les plus
+riches.</p>
+
+<p>Les temples des Hindous, les <i>gauths</i> (escaliers, colonnades,
+portiques), qui donnent sur le Gange, promettent, comme les mosquées des
+mahométans, toujours beaucoup de loin; mais c’est peu de chose quand on
+les examine de près. Je ne fus frappée que de quelques mausolées en
+forme de cloche, comme ceux de Ceylan. Ils étaient beaucoup plus grands
+que ces derniers, mais ne s’en distinguaient pas par l’architecture.
+Leur circonférence était de plus de 66 mètres, et leur hauteur de plus
+de 27. On pénètre dans l’intérieur par de simples portes très-basses. Au
+dehors, des escaliers étroits, formant un hémicycle, conduisent des deux
+côtés jusqu’au faîte. On n’ouvrit pas la porte, et il fallut nous
+contenter de l’assurance qu’il ne s’y trouvait rien autre chose qu’un
+sarcophage.</p>
+
+<p>Patna est un endroit extrêmement important pour le commerce de l’opium,
+qui enrichit beaucoup d’indigènes. Ils n’étalent pas d’ordinaire leur
+richesse dans leurs habits, et ne font parade d’aucun luxe extérieur. Il
+n’y a que deux costumes, celui de l’homme aisé, semblable à celui des
+Orientaux; et celui de l’indigent, composé d’un morceau d’étoffe passé
+autour des hanches.</p>
+
+<p>La principale rue de la ville est excessivement animée; on y voit aller
+et venir une grande quantité de voitures et de piétons. L’Hindou est,
+comme le Juif, ennemi si déclaré de la marche, que, plutôt que d’aller à
+pied, il se contente de la plus mauvaise place dans une misérable
+charrette.</p>
+
+<p>Le véhicule le plus ordinaire consiste en une charrette étroite sur deux
+roues, entourée de quatre pieux et de perches transversales. Ces perches
+sont garnies d’une<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span> étoffe en laine de couleur, et une espèce de
+baldaquin garantit contre le soleil. Dans cette charrette il n’y a, à
+proprement parler, place que pour deux personnes; mais j’en voyais
+souvent trois ou quatre pressées les unes contre les autres. Je songeais
+alors aux Italiens, qui savent si bien s’entasser dans les voitures,
+assis et debout, et ne laissent même pas les marchepieds libres. Ces
+charrettes s’appellent des <i>bailis</i>. Elles sont fermées de rideaux épais
+quand il y a des femmes dedans.</p>
+
+<p>Sur la foi de quelques descriptions de voyage, je comptais trouver dans
+les rues beaucoup de chameaux et d’éléphants; cependant je n’y vis que
+des bailis traînés par des bœufs, et quelques cavaliers; mais je
+n’aperçus ni chameaux ni éléphants.</p>
+
+<p>Vers le soir, nous nous rendîmes à <i>Deinapore</i>, éloignée de 8 milles de
+Patna<a id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>. Une route de poste bordée de beaux arbres y conduit à travers
+des champs fertiles.</p>
+
+<p>Deinapore, une des plus grandes stations militaires de l’Inde anglaise,
+a de vastes casernes qui, à elles seules, forment presque une ville.
+Deinapore n’est pas très-loin des casernes. Parmi les habitants, il y a
+beaucoup de mahométans, qui se distinguent des Hindous par leur activité
+et leur industrie. J’aperçus ici dans un <i>serai</i><a id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> situé en dehors de
+la ville, des éléphants; c’étaient les premiers que je voyais sur le
+continent de l’Inde; il y en avait huit superbes.</p>
+
+<p>Quand le soir, nous retournâmes à notre bateau, nous y trouvâmes autant
+de mouvement que dans un camp. Tous les articles imaginables y avaient
+été apportés et étalés. Parmi les marchands se distinguaient surtout
+les<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span> cordonniers dont les chaussures paraissaient belles et solidement
+établies et étaient excessivement bon marché. Une paire de bottes
+d’hommes, par exemple, coûtait une roupie et demie ou deux. Mais on en
+demandait toujours le double. Je vis à cette occasion comment les marins
+anglais faisaient le commerce avec les indigènes. Un des machinistes,
+ayant voulu acheter une paire de souliers, offrit le quart du prix
+exigé. Le vendeur n’accepta pas cette offre, et reprit sa marchandise.
+Mais le machiniste la lui arracha des mains, lui jeta quelques beis de
+plus que la somme offerte et retourna dans sa cabine. Le cordonnier
+courut après lui et réclama ses souliers. Mais on lui donna à la place
+quelques coups de poing en le menaçant de le faire partir immédiatement
+du bateau, s’il ne se tenait pas tranquille. Et le pauvre diable s’en
+retourna à ses marchandises.</p>
+
+<p>Le même soir, un jeune garçon hindou apporta une boîte pour un des
+voyageurs et réclama une bagatelle pour sa peine; mais on n’y fit pas
+attention. Le garçon ne s’en alla pas et renouvela sa demande à
+plusieurs reprises. Alors on le chassa, et, comme il tardait à s’en
+aller, on le rudoya. Par hasard le capitaine survint et demanda ce qu’il
+y avait. Le garçon raconta en sanglotant sa mésaventure. Le capitaine
+haussa les épaules et le petit malheureux fut expulsé du bateau.</p>
+
+<p>Que de traits de ce genre et d’autres bien plus déplorables n’ai-je pas
+vus! Si les peuples que nous appelons <i>barbares</i> et <i>païens</i>, nous
+haïssent et nous détestent, ils ont parfaitement raison. Partout où
+arrive l’Européen, il ne veut pas payer, mais seulement régner et
+commander, et d’ordinaire sa domination est bien plus vexatoire que
+celle des indigènes.</p>
+
+<p><i>26 décembre.</i> Les expositions des morts aux bords du Gange ne semblent
+pas être aussi fréquentes que le racontent beaucoup de voyageurs. Nous
+naviguions déjà depuis<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> quinze jours sur le fleuve, nous avions passé
+près de beaucoup de villes et d’endroits très-peuplés, et ce n’est
+qu’aujourd’hui que pareil spectacle s’offrit à ma vue. Le mourant était
+étendu tout près de l’eau; autour de lui étaient plusieurs hommes,
+probablement des parents, qui attendaient le moment où il expirerait.
+L’un puisa avec la main de l’eau ou de la vase dans le fleuve, et on en
+toucha le nez et la bouche du mourant. L’Hindou croit que s’il meurt la
+bouche pleine d’eau sacrée près du fleuve même, il ne peut manquer
+d’entrer au ciel. Les parents ou les amis restent auprès du mourant,
+jusqu’au coucher du soleil, ensuite ils rentrent et l’abandonnent à son
+sort; d’ordinaire il devient la proie d’un crocodile. Je ne vis non plus
+que très-rarement des cadavres flottant sur l’eau; dans tout le voyage
+je n’en aperçus pas plus de deux. La plupart des corps sont brûlés.</p>
+
+<p><i>27 décembre.</i> <i>Ghazipur</i> est un endroit considérable qui se fait déjà
+remarquer de loin par ses beaux <i>gauths</i>. On voit ici un joli monument,
+élevé à la mémoire du comte de Cornouailles, qui en 1790 vainquit
+Tippo-Saïb. Non loin de là est un grand haras qui, à ce qu’on dit,
+produit des chevaux d’une rare beauté. Mais ce qui distingue
+particulièrement Ghazipur, ce sont ses immenses champs de roses, et
+l’eau et l’huile de roses qu’on y fabrique. Cette huile se fait de la
+manière suivante:</p>
+
+<p>Sur quarante livres de roses avec leurs calices, on verse soixante
+livres d’eau et on distille sur un feu lent. On en tire trente livres
+d’eau de rose: celle-ci est jetée de nouveau sur quarante livres de
+roses fraîches, et on en distille tout au plus vingt livres d’eau qu’on
+expose ensuite à l’air frais pendant une nuit. Le lendemain on trouve
+l’huile figée sur la surface de l’eau et on l’enlève. De quatre-vingts
+livres de roses (200 000 fleurs) on tire tout au plus une once et demie
+d’huile. Une once de véritable huile de roses coûte à Ghazipur même
+quarante roupies.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span></p>
+
+<p>Le 28 décembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes enfin dans la
+ville sacrée de Bénarès. Nous jetâmes l’ancre à Radschgaht, où des
+<i>kullis</i> (<i>porteurs</i>) et des chameaux étaient tout prêts pour nous
+recevoir.</p>
+
+<p>Avant de dire adieu au Gange, je dois faire remarquer que dans tout le
+voyage qui est d’environ mille milles, je n’ai pas rencontré un seul
+endroit qui se distingue par une grande beauté ou par une vue
+pittoresque. Les rives sont plates ou bordées de berges hautes de 4 à 7
+mètres, et dans l’intérieur du pays des plaines de sable alternent avec
+des plantations ou des prés desséchés, ou de misérables jungles. On
+voit, il est vrai, des villes et des bourgades en grand nombre; mais à
+l’exception de quelques beaux édifices et de plusieurs gauths, ce ne
+sont que des amas de huttes et de baraques. Le fleuve lui-même est
+souvent divisé en plusieurs bras; quelquefois il est si large, qu’il
+ressemble plus à un lac qu’à une rivière et que l’œil peut à peine en
+distinguer les bords.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Bénarès est la ville sacrée de l’Inde. Elle est à l’Hindou ce que la
+Mecque est au mahométan et Rome au catholique. La croyance de l’Hindou à
+la sainteté de cette ville est si grande que, selon lui, tout homme, de
+quelque religion qu’il soit, jouit un jour de la félicité éternelle,
+s’il y a passé vingt-quatre heures. Un des plus beaux traits de la
+religion et du caractère de ce peuple est cette noble croyance qui
+confond le fanatisme religieux de bien des sectes chrétiennes.</p>
+
+<p>Le nombre des pèlerins s’élève tous les ans de trois à quatre cent
+mille, et leur séjour, leurs offrandes et leurs dons ont rendu Bénarès
+la ville la plus riche du pays.</p>
+
+<p>Il sera peut-être à propos de placer ici sur la religion de ce peuple
+intéressant, quelques observations que j’emprunte à Zimmermann:
+<i>Taschenbuch der Reisen (Journal des Voyages)</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span></p>
+
+<p>«Le fond de la religion hindoue est la croyance à un être premier et
+suprême, à l’immortalité de l’âme et à la récompense de la vertu. Leur
+idée de Dieu est si grande et si belle, leur morale, si pure et si
+sublime, qu’on n’en saurait trouver de pareille chez aucun peuple.</p>
+
+<p>«Leurs préceptes sont: d’adorer l’Être suprême, d’invoquer les dieux
+tutélaires, de se montrer bienveillants pour leurs semblables, d’avoir
+pitié des malheureux, de les soutenir, de supporter patiemment les
+peines de la vie, de ne pas mentir, de ne pas commettre d’adultère, de
+lire et d’écouter lire l’histoire divine, de parler peu, de jeûner, de
+prier et de se baigner aux heures déterminées. Ce sont les devoirs
+généraux auxquels les livres sacrés obligent tous les Indiens sans
+distinction de race ni de caste.</p>
+
+<p>«Leur véritable et unique dieu s’appelle <i>Brahm</i>, qu’il ne faut pas
+confondre avec Brahma, créé par lui. C’est la vraie lumière, qui est la
+même, éternelle et bienheureuse dans tous les temps et dans tous les
+lieux. Le mal est puni et le bien récompensé. De l’essence immortelle de
+<i>Brahm</i> est émanée la déesse <i>Bhavani</i>, c’est-à-dire la nature, et une
+légion de 1180 millions d’esprits. Parmi ces esprits il y a trois
+demi-dieux ou génies supérieurs: <i>Brahma</i>, <i>Vichnou</i> et <i>Chiva</i>, la
+trinité des Hindous, appelée chez eux <i>Trimurti</i>.</p>
+
+<p>«Longtemps la concorde et la félicité régnèrent entre les esprits. Mais
+ensuite éclata parmi eux une révolte, et plusieurs refusèrent d’obéir.
+Les rebelles furent précipités du haut des cieux dans l’abîme des
+ténèbres. Alors eut lieu la métempsycose: chaque être, chaque plante fut
+animé par un ange déchu. Cette croyance explique la bonté infinie des
+Hindous pour les animaux. Ils les considèrent comme leurs semblables et
+n’en veulent tuer aucun.</p>
+
+<p>«L’Hindou adore, avec le sentiment le plus pur et le plus religieux, le
+grand but de la nature, la procréation<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span> des corps organiques. Toutes les
+parties qui concourent à ce but sont sacrées à ses yeux et dignes de son
+respect; c’est la seule raison qui lui fait offrir un culte au <i>Lingam</i>.</p>
+
+<p>«On est tenté de croire que ce n’est qu’à la longue que tout ce qu’il y
+a d’extraordinaire dans cette religion mal comprise et faussée dans la
+bouche du peuple est descendu au rang de folle jonglerie.</p>
+
+<p>«Il suffira d’indiquer les attributs de quelques-unes des principales
+divinités des Hindous pour expliquer l’état actuel de leur religion.</p>
+
+<p>«<i>Brahma</i>, comme créateur du monde, est représenté avec quatre têtes
+d’homme et huit mains; dans une main il tient le Code; dans les autres
+il a différents emblèmes. Il n’est point adoré dans une pagode (temple);
+il a perdu cette prérogative par son orgueil, car il avait voulu
+pénétrer la nature de l’Être suprême. Cependant, après s’être repenti de
+sa folie, il obtint que les brahmanes, en son honneur, institueraient
+des fêtes solennelles appelées <i>Poutsché</i>.</p>
+
+<p>«<i>Vichnou</i>, comme conservateur de l’univers, est représenté sous vingt
+et une figures différentes: à moitié poisson, à moitié homme, comme
+tortue; à moitié lion, à moitié homme, Bouddha, nain, etc. La femme de
+Vichnou est adorée comme la déesse de la fécondité, de la richesse, de
+la beauté, etc. C’est en son honneur qu’on regarde la vache comme
+sacrée.</p>
+
+<p>«<i>Chiva</i> est le destructeur, le vengeur, le réformateur, le vainqueur de
+la mort. Aussi a-t-il un double caractère: il est bienfaisant ou
+redoutable, il récompense et il punit. Ordinairement on le représente
+sous des traits horribles, tout entouré d’éclairs, avec trois yeux, dont
+le plus grand est sur le front; en outre, il a huit bras, dont chacun
+tient quelque chose.</p>
+
+<p>«Quoique ces trois divinités soient hiérarchiquement aussi haut placées
+les unes que les autres, la religion des<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span> Hindous ne se divise
+réellement qu’en deux sectes, les adorateurs de Vichnou et ceux de
+Chiva. Brahma n’a pas de secte, à proprement parler, parce qu’il n’a ni
+temples ni pagodes; on pourrait cependant considérer toute la caste des
+prêtres, les brahmanes, comme attachés à son culte, puisqu’ils
+prétendent être sortis de sa tête.</p>
+
+<p>«Les adorateurs de Vichnou portent sur le front ou sur la poitrine,
+peint en rouge ou en jaune, le signe de la Jani. Les adorateurs de Chiva
+portent au front le signe du Lingam, ou d’un obélisque, ou d’un
+triangle, ou du soleil.</p>
+
+<p>«On admet trois cent trente-trois millions de divinités inférieures; ce
+sont les dieux des éléments, des phénomènes de la nature, des passions,
+des arts, des maladies, etc. On les représente sous différentes formes
+et avec toutes sortes d’attributs.</p>
+
+<p>«Il y a en outre des génies, de bons ou de mauvais démons. Le nombre des
+bons dépasse celui des mauvais de trois millions.</p>
+
+<p>«D’autres objets encore ont, aux yeux des Hindous, un caractère sacré,
+comme les fleuves, parmi lesquels le Gange occupe le premier rang; on le
+dit formé de la sueur de Chiva. L’eau du Gange jouit d’une si haute
+réputation, qu’on en fait un commerce considérable et qu’on la
+transporte à plusieurs milles dans l’intérieur du pays.</p>
+
+<p>«Parmi les animaux, les Hindous adorent surtout la vache, le bœuf,
+l’éléphant, le singe, l’aigle, le cygne, le paon et le serpent.</p>
+
+<p>«Parmi les plantes, le nénufar, le bananier et le manguier.</p>
+
+<p>«Les brahmanes ont une très-haute vénération pour une pierre, qui est,
+d’après Sonnerat, une corne d’Ammon pétrifiée en roche schisteuse.</p>
+
+<p>«Ce qui est excessivement remarquable, c’est qu’on ne trouve pas dans
+tout l’Hindoustan une seule image de l’Être suprême. Il leur paraît trop
+grand; toute la terre,<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span> disent-ils, est son temple, et ils l’adorent
+sous toutes les figures.</p>
+
+<p>«Les adorateurs de Chiva enterrent les morts, les autres sectes les
+brûlent ou les jettent dans le fleuve.»</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Celui qui ne connaît l’Inde que pour être allé à Calcutta, ne peut pas
+se faire une juste idée de ce pays. Calcutta a presque le caractère
+d’une ville européenne. Les palais et les équipages ressemblent à ceux
+de l’Europe. On y voit des promenades, des réunions, des bals, des
+concerts, qui peuvent presque rivaliser avec ceux de Paris et de
+Londres, et si on ne rencontrait pas dans la rue l’indigène au teint
+jaune foncé, et dans les maisons l’Hindou qui fait le service, on
+pourrait bien oublier qu’on se trouve dans une autre partie du monde.</p>
+
+<p>Il en est tout autrement de Bénarès. L’Européen s’y trouve isolé. Des
+coutumes et des usages étrangers lui rappellent à chaque pas qu’il n’est
+qu’un intrus toléré. Bénarès compte 300 000 habitants, parmi lesquels il
+y a à peine 150 Européens.</p>
+
+<p>La ville est belle, surtout vue du côté de l’eau, où l’on n’aperçoit pas
+ses défauts. De superbes escaliers en pierres colossales, conduisent du
+rivage aux maisons, aux palais et aux magnifiques portes de la ville.
+Dans la belle partie de la ville, ces escaliers forment une chaîne non
+interrompue de deux milles de longueur. Ils ont coûté des sommes
+énormes, et, avec les pierres employées à leur construction, on aurait
+pu bâtir une grande ville.</p>
+
+<p>Le beau quartier de Bénarès renferme beaucoup d’anciens palais de style
+mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades
+sont couvertes de superbes arabesques, de bas-reliefs et de sculptures;
+les divers étages sont ornés de belles colonnes, de piliers en saillie,
+de verandas, de balcons, de frises et de corniches. Les fenêtres seules
+ne me plurent pas; elles sont basses,<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> étroites, et rarement régulières.
+Tous les palais et toutes les maisons ont des toits très-larges ou
+inclinés; quelquefois ils n’ont que des terrasses.</p>
+
+<p>D’innombrables temples donnent une preuve de la richesse et du caractère
+religieux des habitants. Tout riche Hindou construit près de sa maison
+un temple, c’est-à-dire une tourelle qui souvent n’a guère plus de 6 ou
+7 mètres de haut.</p>
+
+<p>Le temple indien se compose d’une tour haute de 10 à 20 mètres, sans
+fenêtres, et avec une petite entrée. Il se présente très-bien et a l’air
+très-original, surtout vu de loin; car il est taillé avec beaucoup d’art
+et beaucoup de goût, ou bien richement chargé d’ornements extérieurs,
+tels que flèches, petites colonnes ou pyramides, feuilles, niches, etc.</p>
+
+<p>Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de ruines parmi ces belles
+constructions. Le Gange mine fréquemment le sol, et les palais et les
+temples se tassent ou s’écroulent tout à fait. Dans quelques endroits,
+on a construit sur leur emplacement de misérables bicoques qui forment
+un contraste choquant avec le bel aspect de ce qui les entoure; les
+ruines du moins ont encore leur beauté.</p>
+
+<p>Quand on arrive près du fleuve au lever du soleil, on voit un spectacle
+que l’on ne peut comparer à rien au monde. Le pieux Hindou y vient faire
+ses dévotions; il entre dans le Gange, se tourne du côté du soleil,
+s’asperge trois fois la tête avec l’eau qu’il a puisée dans le creux de
+sa main, et récite en même temps ses prières.</p>
+
+<p>Si l’on tient compte du chiffre élevé de la population de Bénarès, on ne
+me taxera pas d’exagération si j’évalue à environ cinquante mille le
+nombre des fidèles, non compris les pèlerins, qui viennent chaque jour
+prier dans le fleuve.</p>
+
+<p>Beaucoup de brahmanes sont assis dans de petits kiosques ou bien sur des
+blocs de pierre, sur les escaliers, tout près de l’eau, pour recevoir
+les dons des riches et des<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span> pèlerins, et pour leur donner en échange
+l’absolution de leurs péchés.</p>
+
+<p>Tout Hindou doit se baigner au moins une fois par jour, et cela le
+matin. S’il est très-dévot, et s’il en a le temps, il répète la même
+cérémonie le soir. Quant aux femmes, elles font leurs ablutions chez
+elles.</p>
+
+<p>Pendant le temps des fêtes, appelées <i>Mela</i>, où l’affluence des pèlerins
+à Bénarès est incalculable, les marches des escaliers peuvent à peine
+contenir la masse des fidèles, et le fleuve est comme tout semé de
+points noirs qui représentent les têtes des baigneurs.</p>
+
+<p>Il s’en faut de beaucoup que l’intérieur de la ville soit aussi beau que
+la partie qui s’étend le long du Gange. On y trouve encore une grande
+quantité de palais; mais ils n’ont ni beaux portails, ni colonnes, ni
+verandas, etc. Plusieurs de ces édifices sont revêtus d’un ciment fin,
+et d’autres sont couverts de misérables fresques.</p>
+
+<p>Les rues sont laides et sales pour la plupart, et il y a en a de si
+étroites, qu’on ne peut pas y passer en palanquin. Dans tous les coins,
+presque devant chaque maison, on retrouve l’emblème du dieu Chiva.</p>
+
+<p>Le plus beau temple de Bénarès est celui de <i>Visvisha</i>; ses deux tours
+sont unies l’une à l’autre par des colonnades, et les flèches sont
+revêtues de lames d’or. Le temple est entouré d’un mur; on nous permit
+de pénétrer dans l’avant-cour et d’aller jusqu’aux portes d’entrée.</p>
+
+<p>Nous aperçûmes à l’intérieur quelques emblèmes de Vichnou et de Chiva,
+couronnés de fleurs et couverts de riz, de froment et d’autres graines.
+Dans les péristyles on voyait de petits taureaux en métal ou en pierre,
+et des taureaux blancs vivants (j’en comptai huit) se promenaient
+librement. Ces derniers, regardés comme sacrés, peuvent circuler
+partout, et il ne leur est pas même interdit d’assouvir leur faim avec
+les fleurs et les fruits déposés comme offrandes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span></p>
+
+<p>Ces animaux sacrés ne se tiennent pas seulement dans les temples, mais
+se promènent aussi dans les rues. Tout le monde leur fait
+respectueusement place, et on leur jette quelquefois même à manger; mais
+on ne les laisse plus, comme autrefois, toucher aux grains exposés en
+vente. Un de ces taureaux sacrés vient-il à mourir, il est jeté dans le
+fleuve ou brûlé; il jouit à cet égard des mêmes honneurs que l’Hindou.</p>
+
+<p>Il y avait dans le temple des hommes et des femmes qui avaient apporté
+des fleurs avec lesquelles ils ornaient et couronnaient les emblèmes.
+Plusieurs mirent aussi une pièce d’argent parmi les fleurs. Ils jetèrent
+de l’eau du Gange sur ces emblèmes et sur ces bouquets, et répandirent
+dessus des graines de riz et d’autres plantes. Près du temple de
+Visvisha se trouvent les lieux les plus vénérés des Hindous de Bénarès,
+la <i>fontaine sacrée</i> et la <i>Mankarnika</i>, ou grand bassin d’eau.</p>
+
+<p>Voici ce qu’on raconte de la fontaine sacrée.</p>
+
+<p>Les Anglais, s’étant emparés de Bénarès, braquèrent un canon à l’entrée
+d’un temple pour détruire le dieu Mahadeo. Les brahmanes, exaspérés,
+cherchèrent à soulever le peuple, qui se porta en effet au temple en
+grandes masses. Les Anglais, pour prévenir la lutte, dirent aux Hindous:
+«Si votre dieu est plus fort que celui des chrétiens, le boulet ne lui
+fera aucun mal; mais, dans le cas contraire, il tombera à terre brisé.»
+Ce fut naturellement cette dernière chose qui arriva; mais les brahmanes
+ne se reconnurent pas pour vaincus, et ils déclarèrent qu’avant
+l’explosion du coup de canon ils avaient vu l’esprit de leur dieu
+quitter l’image de pierre et se jeter dans la fontaine voisine. Depuis
+ce temps la fontaine passe pour sacrée.</p>
+
+<p>La <i>Mankarnika</i> est un bassin profond, recouvert intérieurement de
+pierres; il a 20 mètres de large et autant de long. Des escaliers
+spacieux conduisent à l’eau des<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span> quatre côtés. On raconte ici une
+histoire analogue du dieu Chiva.</p>
+
+<p>Les deux dieux Mahadeo et Chiva résident encore aujourd’hui, l’un dans
+la fontaine et l’autre dans la Mankarnika. Tout pèlerin venant à Bénarès
+doit, à son arrivée, se baigner dans cet étang sacré et offrir un petit
+don aux brahmanes; il s’en trouve toujours là pour les recevoir. Les
+brahmanes ne se distinguent pas par leurs habits des gens de la classe
+aisée; ils ont seulement un teint plus clair, et plusieurs de ceux que
+j’ai vus avaient de très-nobles figures.</p>
+
+<p>A cinquante pas de cet étang, sur les bords du Gange, s’élève un temple
+de toute beauté, avec trois tours. Malheureusement le sol fléchit il y a
+quelques années; les tours se déjetèrent: l’une penche à gauche, l’autre
+à droite, et la troisième est presque enfoncée dans le Gange.</p>
+
+<p>Parmi les milliers de temples et de pagodes disséminés dans la ville,
+quelques-uns valent la peine d’être vus en passant; mais je ne
+conseillerais à personne de faire de grands détours pour les visiter.</p>
+
+<p>La place où l’on brûle les morts est également tout près de l’étang
+sacré. Quand nous y arrivâmes, on faisait justement griller quelques
+cadavres; car on ne peut pas appeler autrement la manière dont on les
+brûlait. Les bûchers étaient si petits, que les corps les dépassaient en
+tous sens.</p>
+
+<p>La mosquée d’<i>Aureng-Zeb</i> mérite surtout l’attention du voyageur. Elle
+est célèbre par ses deux minarets, qui ont 50 mètres de haut et passent
+pour les plus effilés qu’il y ait au monde. Ils ressemblent à deux
+aiguilles, et méritent certainement ce nom plutôt que les minarets de
+Cléopâtre, à Alexandrie. D’étroits escaliers tournants, pratiqués dans
+l’intérieur, conduisent jusqu’au faîte, où l’on a ménagé un petit rebord
+avec un garde-fou d’un pied de hauteur. Heureux celui qui n’est point
+sujet au vertige! il peut se placer sur la plate-forme et embrasser à
+vol d’oiseau l’océan<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span> des palais et des maisons entremêlés de temples et
+de pagodes! Le Gange aussi se déroule à ses pieds avec ses innombrables
+quais en escaliers. Par des jours très-purs et très-clairs, on doit même
+apercevoir à l’extrémité de l’horizon une chaîne de collines; mais,
+quoiqu’il fît beau et clair, je ne pus la découvrir.</p>
+
+<p>Une construction extrêmement remarquable et curieuse est l’observatoire
+élevé il y a plus de deux cents ans par Dscheising, sous le règne du
+spirituel empereur Akbar. On n’y trouve pas de longues-vues ni de
+télescopes ordinaires; tous les instruments ont été composés
+artificiellement au moyen de pierres de taille massives.</p>
+
+<p>Sur une terrasse élevée à laquelle conduisent des escaliers en pierre,
+on voit des tables orbiculaires, des arcs en forme de demi-cercle et de
+quart de cercle, etc., couverts de signes, de lignes et de caractères.
+Avec ces instruments les brahmanes ont fait et font encore aujourd’hui
+leurs observations astronomiques. Nous en trouvâmes plusieurs
+sérieusement occupés à faire des calculs et à rédiger des mémoires.</p>
+
+<p>Bénarès est en général le principal siége de l’érudition hindoue. Parmi
+les 6000 brahmanes qui y demeurent, il y en a beaucoup, dit-on, qui
+enseignent l’astronomie, le sanscrit et diverses sciences.</p>
+
+<p>Une autre curiosité de Bénarès sont les singes sacrés, établis
+particulièrement sur quelques manguiers énormes du faubourg <i>Durgakund</i>.</p>
+
+<p>Quand nous arrivâmes sous les arbres, ces animaux durent probablement se
+douter que c’était à cause d’eux que nous y étions venus, car ils
+s’approchèrent de nous sans la moindre crainte; mais quand le serviteur
+que nous avions envoyé chercher de la nourriture pour eux revint, les
+appela et les invita poliment à venir manger, c’était un plaisir de voir
+ces singes accourir, en sautant et en gambadant, des toits, des arbres,
+des maisons et des rues d’alentour. En un<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span> clin d’œil nous nous
+trouvâmes entourés de quelques centaines de singes qui se disputaient de
+la manière la plus plaisante les fruits et les grains qu’on venait de
+leur jeter. Le plus grand ou le plus âgé d’entre eux imposait son
+autorité à toute la bande; partout où il y avait rixe ou dispute, il
+arrivait, donnait des coups, montrait les dents et poussait des cris de
+colère. Aussitôt les combattants se séparaient et s’enfuyaient: c’était
+vraiment la société de singes la plus nombreuse et la plus amusante que
+j’eusse jamais vue. Ils avaient plus d’un demi-mètre de haut, et ils
+étaient d’un jaune sale.</p>
+
+<p>Un jour mon bon hôte, M. Luitpold<a id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>, me conduisit à <i>Sarnath</i> (à 5
+milles de Bénarès), où l’on trouve quelques ruines intéressantes, trois
+tours énormes et massives. Elles ne sont pas d’une hauteur considérable,
+et sont placées sur trois collines artificielles éloignées d’un mille
+l’une de l’autre. Ces collines et ces tours sont construites en grosses
+briques. La plus grande de ces tours est encore en ce moment revêtue en
+plusieurs endroits de dalles de pierre, sur lesquelles on découvre çà et
+là des traces de belles arabesques. Beaucoup de ces dalles sont étendues
+par terre au milieu de ruines. Sur les deux autres tours on ne trouve
+trace de rien de semblable. Chaque tour a une petite porte et ne
+contient qu’un seul appartement<a id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
+
+<p>Le gouvernement anglais a fait percer, dans chaque colline, une galerie
+conduisant jusqu’au-dessous de la tour, dans l’espoir de faire des
+découvertes qui jetteraient quelque lumière sur ces constructions; mais
+on n’a trouvé qu’une voûte souterraine entièrement vide.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span></p>
+
+<p>Près d’une de ces tours s’étend un lac artificiel où un canal amène
+l’eau du Gange.</p>
+
+<p>La tradition rapporte, au sujet des tours et du lac, une légende assez
+plaisante. Dans les temps les plus reculés, ces lieux étaient habités
+par trois frères géants qui firent élever ces constructions et creuser
+le lac. Tout ce travail s’acheva en un jour; mais il faut savoir qu’un
+jour de ce temps valait deux de nos années. Les géants étaient si grands
+(fait rendu très-vraisemblable par les petites dimensions des tours et
+des appartements) qu’ils pouvaient, d’une seule enjambée, passer d’une
+tour à l’autre. Ils avaient fait construire ces tours l’une près de
+l’autre parce qu’ils s’aimaient beaucoup et qu’ils tenaient à se voir à
+tout instant.</p>
+
+<p>Ce qui ne m’intéressa pas moins que ces tours et leur curieuse histoire,
+ce furent quelques plantations d’indigo établies dans le voisinage;
+c’étaient les premières que j’eusse occasion de voir.</p>
+
+<p>L’indigotier est un arbuste de 50 centimètres à 1 mètre de haut, à
+petites feuilles délicates d’un vert bleu. La récolte d’indigo se fait
+d’ordinaire au mois d’août: la plante est coupée assez près du tronc,
+liée en fascicules, et placée dans de grandes tonnes en bois. On
+recouvre l’indigo de planches chargées de grosses pierres, et on verse
+de l’eau par-dessus; au bout de seize heures, ou seulement de quelques
+jours, selon la nature de l’eau, ce mélange commence à fermenter: c’est
+là le moment critique de l’opération; car il faut que la fermentation ne
+soit ni trop longue ni trop courte. Quand l’eau prend une couleur vert
+foncé, on la fait couler dans d’autres cuves de bois, on y mêle de la
+chaux, et on l’agite avec des pelles de bois jusqu’à ce qu’on obtienne
+un précipité bleu. Puis on laisse déposer la masse et on fait écouler
+l’eau; la substance qui reste au fond, c’est-à-dire l’indigo, est mise
+dans des sacs de lin, à travers lesquels l’eau dégoutte entièrement.
+Dès<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span> que l’indigo est sec et durci, on le casse par morceaux et on
+l’emballe.</p>
+
+<p>Peu de temps avant mon départ, et grâce à l’entremise de mon compagnon,
+M. Lau, j’eus le plaisir d’être présentée au rajah de Bénarès. Il
+demeure dans la citadelle de <i>Ramnaghur</i>, située sur la rive gauche du
+Gange, au-dessus de la ville.</p>
+
+<p>Au bord du Gange nous attendait un bateau magnifiquement orné; sur la
+rive opposée, un palanquin. Bientôt nous nous trouvâmes à l’entrée du
+palais, dont le portail était haut et majestueux. J’espérais être
+surprise à l’intérieur par l’aspect de grands péristyles, de belles
+constructions; mais je ne vis que des cours irrégulières et de petits
+édifices sans symétrie, sans goût et sans luxe. Dans une des cours il y
+avait, au rez-de-chaussée, un simple péristyle qui servait de salle de
+réception. Il était encombré de meubles d’Europe, de lustres et de
+lampes; aux murs étaient pendus de misérables tableaux encadrés.</p>
+
+<p>La cour fourmillait de serviteurs qui nous regardaient avec une grande
+attention. En ce moment parut le prince, accompagné de son frère, de
+quelques personnes de sa suite et de quelques domestiques qui se
+distinguaient à peine des autres.</p>
+
+<p>Les deux princes étaient très-richement vêtus, ils avaient de longs
+pantalons, de longs vêtements de dessous avec de courtes robes
+par-dessus, le tout en satin brodé d’or. L’aîné, qui avait trente-cinq
+ans, portait une petite toque en soie, brodée d’or, avec une garniture
+de diamants; il avait aux doigts quelques grosses bagues en brillants;
+ses souliers en soie étaient surchargés de belles broderies d’or. Son
+frère, jeune homme de dix-neuf ans, qu’il avait adopté<a id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>,<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> portait un
+turban blanc avec une superbe agrafe de diamants et de perles; aux
+oreilles il avait de grands pendants de perles, et autour des poignets
+de riches et lourds bracelets. L’aîné des deux princes était un bel
+homme, dont la physionomie dénotait de la bonté et de l’esprit; le cadet
+me plut bien moins.</p>
+
+<p>A peine eûmes-nous pris place que l’on nous apporta de grands bassins
+d’argent avec des <i>narghilés</i> élégants, et que l’on nous invita à fumer.
+Nous refusâmes cette haute jouissance, et le prince fuma seul. Il ne
+tirait que quelques bouffées du même narghilé; un autre plus beau
+remplaçait toujours celui dont il venait de se servir.</p>
+
+<p>La conduite du prince fut pleine de noblesse et d’empressement. Il était
+seulement fâcheux que nous ne pussions nous entretenir qu’à l’aide d’un
+interprète. Il me fit demander si j’avais vu exécuter un <i>natch</i> (danse
+de fête). Sur ma réponse négative, il donna les ordres nécessaires pour
+me faire jouir de ce spectacle.</p>
+
+<p>Au bout d’une demi-heure parurent deux danseuses (<i>devedassi</i>) et trois
+musiciens. Les danseuses étaient vêtues en mousseline de couleur brodée
+d’or, portaient de larges pantalons en tissu de soie broché d’or, qui
+descendaient jusqu’à terre et qui couvraient leurs pieds non chaussés.
+L’un des musiciens frappait sur deux tambourins; les deux autres
+raclaient des instruments à quatre cordes, semblables à nos violons. Ils
+se tenaient derrière les danseuses, et jouaient sans aucune mélodie; les
+danseuses faisaient des mouvements très-vifs avec les bras, les mains et
+les doigts, mais moins avec les pieds. A ces derniers étaient attachés
+des grelots d’argent qu’elles faisaient résonner de temps à autre. Elles
+savaient prendre de belles poses, et se drapaient de la manière la plus
+gracieuse avec leurs robes de dessous. Cette représentation dura à peu
+près un quart d’heure, ensuite elles accompagnèrent la danse de chants;
+mais les deux syl<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span>phides poussèrent des cris si stridents, que je finis
+par trembler pour mes oreilles et pour mes nerfs.</p>
+
+<p>Pendant la représentation, on nous offrit des bonbons, des fruits et des
+sorbets. Quand la danse fut achevée, le prince me fit demander si je
+désirais voir son jardin, éloigné d’un mille du palais. Je fus assez
+indiscrète pour accepter encore cette proposition.</p>
+
+<p>Accompagnés du jeune prince, nous nous rendîmes devant la grande place
+du palais, où des éléphants bien parés nous attendaient. La monture
+favorite du prince aîné, d’une grosseur et d’une beauté rares, était
+préparée pour moi et pour M. Lau. Une housse écarlate avec houppes,
+franges et bordures d’or, couvrait presque toute la bête. Sur le large
+dos de l’éléphant on avait dressé un siége commode, que je comparerais à
+un phaéton sans roues. L’éléphant se coucha par terre; on appuya contre
+lui une large échelle, et M. Lau et moi nous nous assîmes sur cette
+masse énorme.</p>
+
+<p>Derrière nous était placé un serviteur chargé de tenir au-dessus de nos
+têtes un grand parasol. Le cornac était assis sur le cou de l’éléphant,
+et le piquait de temps en temps entre les oreilles avec une baguette de
+fer pointue.</p>
+
+<p>Le jeune prince, les hommes de sa suite et ses serviteurs, prirent place
+sur les autres éléphants. Quelques officiers à cheval se tenaient à nos
+côtés; deux soldats, le sabre nu, ouvraient la tête du cortége pour
+faire faire place, et plus d’une demi-douzaine de soldats, également le
+sabre nu, nous entouraient; quelques cavaliers fermaient la marche.</p>
+
+<p>Quoique le pas de l’éléphant produise des secousses aussi peu agréables
+que celui du chameau, cette partie vraiment indienne me causa cependant
+un plaisir infini.</p>
+
+<p>Arrivés au terme de notre course, le regard orgueilleux du prince parut
+nous demander si nous n’étions pas enchantés de la magnificence du
+jardin. Mais, hélas! notre<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span> enchantement ne fut que simulé, car le
+jardin était par trop simple pour mériter beaucoup d’éloges. Au fond se
+trouvait un palais d’été royal qui commençait à tomber en ruines.</p>
+
+<p>Au moment où nous allions quitter cette résidence, les jardiniers nous
+apportèrent de beaux bouquets de fleurs et des fruits délicieux, suivant
+la coutume établie dans toute l’Inde.</p>
+
+<p>En dehors du jardin, il y a un très-grand bassin d’eau revêtu de belles
+pierres de taille; de larges escaliers conduisent à l’étang, et aux
+coins sont de superbes kiosques avec des bas-reliefs assez bien
+sculptés.</p>
+
+<p>Le rajah de Bénarès reçoit du gouvernement anglais une pension annuelle
+d’un lac, c’est-à-dire de 100 000 roupies<a id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. Il retire pareille somme
+de ses terres, ce qui ne l’empêche pas d’être criblé de dettes. Les
+causes en sont: le grand luxe de toilette et de parures, le nombre des
+femmes, la quantité de domestiques, de chevaux, de chameaux,
+d’éléphants, etc. On me raconta que ce prince avait quarante femmes,
+environ mille serviteurs et soldats, cent chevaux, cinquante chameaux et
+vingt éléphants.</p>
+
+<p>Le lendemain, le rajah fit demander comment je m’étais trouvée de ma
+promenade, et m’envoya par la même occasion de la pâtisserie, des
+bonbons et les fruits les plus exquis, parmi lesquels il y avait du
+raisin et des pommes de grenade qui, dans cette saison, comptent parmi
+les raretés. On les fait venir de Caboul, éloigné de Bénarès d’environ
+700 milles.</p>
+
+<p>Pour terminer le récit de cette visite, j’ajouterai que depuis bien des
+années il n’est mort personne dans le palais habité par le rajah. Voici
+la raison qu’on en donne. Un des maîtres de ce palais demanda un jour à
+un brah<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span>mane ce que deviendrait l’âme de celui qui mourrait dans le
+palais. Le brahmane répondit qu’elle irait au ciel. Le rajah, ayant
+répété quatre-vingt-dix-neuf fois la même question, reçut toujours la
+même réponse. Mais à la centième fois, le brahmane perdit patience, et
+répondit qu’elle entrerait dans un âne. A partir de ce moment, chacun,
+depuis le prince jusqu’au dernier serviteur, fuit le palais dès qu’il se
+sent indisposé. Personne ne veut continuer après sa mort le rôle dans
+lequel il a peut-être débuté en maître pendant sa vie.</p>
+
+<p>J’eus à Bénarès deux occasions de voir parmi les faquirs (sorte de
+prêtres indiens) de prétendus martyrs, qui s’imposent les tourments les
+plus variés: ils se font enfoncer un crochet de fer dans la chair et
+hisser jusqu’à une hauteur de six à sept mètres; ils restent plusieurs
+heures en équilibre sur un seul pied, en tenant en même temps les bras
+tendus, ou bien ils portent de pesants fardeaux dans différentes
+postures, tournent sur eux-mêmes pendant des heures, se déchirent le
+corps, etc. Souvent ils se soumettent à des tourments si affreux, qu’ils
+succombent au bout de peu de temps. Ces martyrs sont encore assez
+vénérés par le peuple; cependant on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui.
+Un des deux que j’aperçus tenait au-dessus de sa tête une houe pesante,
+et avait adopté la posture courbée d’un ouvrier qui fend du bois. Je
+l’observai pendant plus d’un quart d’heure; il demeura dans la même
+attitude, aussi immobile que s’il eût été transformé en une statue de
+pierre. Il y avait probablement des années qu’il se livrait à cette
+occupation utile. L’autre tenait la pointe de son pied contre son nez.</p>
+
+<p>Une autre sorte de faquirs s’impose la pénitence de ne prendre que
+très-peu de nourriture, et seulement la plus dégoûtante: de la chair de
+bêtes mortes, des légumes à moitié pourris, des immondices de tout
+genre, même de<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span> la vase et de la terre; ils disent que ce qu’on
+introduit dans son estomac est chose indifférente.</p>
+
+<p>Les faquirs vont presque tout à fait nus, se couvrent tout le corps,
+sans en excepter le visage, de fiente de vache, et mettent ensuite de la
+cendre par-dessus. Ils peignent sur leur poitrine et sur leur front les
+emblèmes de Chiva et de Vichnou; ils teignent en brun rouge foncé leur
+chevelure hérissée. On ne peut guère rien voir de plus hideux et de plus
+dégoûtant que les membres de cette secte. Ils courent par toutes les
+rues, et prêchent sans cesse ce qui leur passe par la tête; mais ils
+sont bien loin de jouir de la même considération que les martyrs.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Un des messieurs dont j’avais fait la connaissance à Bénarès eut la
+bonté de me communiquer quelques observations sur les rapports du paysan
+avec le gouvernement. Le paysan n’a pas la propriété du sol; il n’est
+que fermier. Le sol appartient au gouvernement anglais, à la compagnie
+des Indes orientales, ou bien aux princes indigènes. Les terres sont
+affermées en gros; les principaux fermiers les démembrent en petites
+portions qu’ils cèdent au paysan. Le sort de ce dernier dépend tout à
+fait de la bonté ou de la dureté du fermier principal. C’est lui qui
+fixe le prix du fermage; il en réclame souvent le loyer dans un temps où
+la récolte n’est pas encore faite et où le paysan n’est pas en état de
+payer. Le pauvre homme se trouve alors forcé de vendre sa récolte sur
+pied et à moitié prix avant qu’elle soit mûre, et, d’ordinaire, le
+fermier s’arrange pour en devenir acquéreur au moyen d’un prête-nom. Le
+malheureux paysan garde à peine de quoi soutenir sa vie et celle de sa
+famille.</p>
+
+<p>Il y a bien des lois et des juges dans le pays, et, comme je l’entendais
+dire de toutes parts, les lois sont bonnes et les juges sont justes;
+mais la question est de savoir si le pauvre arrive toujours jusqu’au
+juge. Les districts sont<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span> grands; le paysan ne peut pas entreprendre un
+voyage de 70 à 80 milles, et quelquefois davantage. Lors même qu’il
+demeure dans le voisinage, il ne parvient pas toujours jusqu’au siége du
+juge. Les affaires sont si nombreuses, que le juge lui-même ne peut pas
+entrer dans tous les détails; d’ordinaire, il est le seul Européen qui
+fasse partie du tribunal. Ses assesseurs se composent d’Hindous ou de
+mahométans, dont le caractère (c’est triste à dire) s’avilit chaque jour
+de plus en plus dans le commerce des Européens. Aussi, quand le paysan
+approche du tribunal sans apporter un cadeau, il est ordinairement
+repoussé; sa requête ou sa plainte n’est pas admise ni même entendue. Et
+où le malheureux dépouillé par le fermier prendrait-il ce cadeau? Le
+paysan requiert donc rarement l’assistance du juge.</p>
+
+<p>Un Anglais (dont j’ai malheureusement oublié le nom), qui a visité
+l’Inde en savant observateur, a démontré qu’aujourd’hui les paysans sont
+soumis à de plus lourdes charges qu’autrefois sous leurs princes
+indigènes.</p>
+
+<p>J’arrivai à l’affligeante conviction que, sous le gouvernement libéral
+des Anglais, la position de l’esclave au Brésil est préférable à celle
+du paysan libre de l’Inde. L’esclave brésilien n’a point à s’occuper de
+ses besoins matériels, et on ne l’écrase jamais de travail; c’est
+l’intérêt du maître qui en souffrirait le plus, car l’esclave coûte 7 ou
+800 florins (750 à 2000 fr.). Aussi le propriétaire trouve-t-il son
+avantage à le bien traiter pour le conserver le plus longtemps possible.
+Certainement, il arrive aussi que quelques maîtres usent de tyrannie
+envers leurs esclaves, mais ces cas sont excessivement rares.</p>
+
+<p>Les environs de Bénarès sont le séjour de plusieurs missionnaires
+allemands et anglais qui viennent souvent à la ville pour y prêcher. Un
+de leurs établissements renferme même un petit village chrétien qui
+compte quelque vingt familles indiennes. Cependant la religion
+chrétienne ne se<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> propage pas beaucoup dans ce pays<a id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Je m’informai
+avec empressement auprès de chaque missionnaire du nombre des Hindous ou
+mahométans qu’il avait baptisés dans le cours de sa mission. La réponse
+ordinaire était: <i>Pas un</i>, ou, tout au plus: <i>Un seul</i>. Les quelques
+familles qui se sont fait baptiser datent de l’an 1831, époque où toute
+l’Inde était ravagée par le choléra, la fièvre typhoïde et la famine. La
+mortalité était effrayante, et beaucoup d’enfants restés orphelins
+erraient sans asile. Les missionnaires recueillirent ces malheureux et
+les élevèrent dans la religion chrétienne. On leur apprit divers
+métiers, on leur donna des demeures, on les maria, et on s’occupe encore
+aujourd’hui de leur entretien. Les descendants de ces familles sont
+constamment instruits et surveillés de près par les missionnaires. Mais
+malheureusement le nombre de ces néophytes n’augmente pas.</p>
+
+<p>J’assistai à quelques épreuves.</p>
+
+<p>Les garçons et les filles savaient assez bien lire, écrire, calculer,
+avaient des notions de géographie, d’histoire et de religion. Les filles
+faisaient de belles broderies; elles tricotaient et cousaient bien. Les
+garçons et les hommes confectionnaient des tapis, faisaient des travaux
+de menuiserie, reliaient, imprimaient, etc. Le directeur et le
+professeur de ce bel établissement est le missionnaire M. Luitpold. Sa
+femme a la direction des filles; tout est organisé et conduit avec
+beaucoup de sens et d’une manière très-ingénieuse. M. et Mme Luitpold
+s’intéressent à leurs élèves avec une véritable charité chrétienne. Mais
+que sont quelques gouttes d’eau dans l’immensité de l’Océan!</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Allahabad.&mdash;Caunipoor.&mdash;Agra.&mdash;Le mausolée du sultan
+Akbar.&mdash;Tajh-Mahal.&mdash;La ville en ruines de
+Fatipoor-Sikri.&mdash;Delhi.&mdash;La grand’rue.&mdash;Le palais de
+l’empereur.&mdash;Palais et mosquées.&mdash;La princesse Bigem.&mdash;L’ancien
+Delhi.&mdash;Ruines remarquables.&mdash;La station militaire anglaise.</p></div>
+
+<p>De Bénarès nous allâmes, M. Lau et moi, à Allahabad dans un dock de
+poste<a id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. La distance est de 76 milles, que l’on fait sans peine en
+douze ou treize heures. Dans la soirée du 7 janvier 1848, nous quittâmes
+la ville sacrée, et, dès le lendemain matin, nous nous trouvâmes dans le
+voisinage d’Allahabad, près d’un long pont de bateaux jeté sur le Gange.</p>
+
+<p>Après être sortis du <i>dock</i>, nous nous fîmes porter en palanquin à
+l’hôtel, éloigné d’un mille. En y arrivant, nous le trouvâmes tellement
+rempli d’officiers d’un régiment en marche, qu’on n’admit mon compagnon
+de voyage que sous la condition expresse qu’il se contenterait d’une
+petite place dans la salle à manger. Dans ces circonstances, il ne me
+resta d’autre ressource que de profiter d’une lettre de recommandation
+pour le docteur Angus.</p>
+
+<p>Mon arrivée ne mit pas moins ce bon vieux monsieur dans l’embarras; car
+sa maison aussi était déjà encombrée de voyageurs: mais sa sœur, Mme
+Spencer, m’offrit aussitôt, avec la plus grande amabilité, la moitié de
+sa propre chambre à coucher.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span></p>
+
+<p><i>Allahabad</i> a 25 000 habitants et est situé en partie sur le Jumna
+(Dschumna), en partie sur le Gange. La ville n’est ni grande ni belle,
+quoiqu’on la range parmi les cités saintes et qu’elle soit visitée par
+beaucoup de pèlerins. Les Européens habitent de beaux pavillons dans des
+jardins en dehors de la ville.</p>
+
+<p>Parmi les curiosités qu’elle présente, je mentionnerai particulièrement
+le fort avec le palais, construit sous le sultan Akbar. Il est situé au
+confluent du Jumna et du Gange.</p>
+
+<p>Les Anglais ont élevé de nouveaux ouvrages très-solides autour du fort
+qui, aujourd’hui, sert de principale place d’armes à l’Inde anglaise.</p>
+
+<p>Le palais est un édifice assez ordinaire, et l’intérieur ne se fait
+remarquer que par la disposition de quelques salons. Il y en a qui sont
+coupés par trois colonnades et qui forment trois rangées d’arcades. Dans
+d’autres, quelques marches conduisent à de petits appartements qui se
+trouvent dans le salon même et qui ressemblent à de grandes loges de
+théâtre.</p>
+
+<p>Aujourd’hui le palais est transformé en arsenal. Il renferme de quoi
+équiper 40 000 hommes, et il ne manque pas non plus de grosse
+artillerie. Dans une des cours il y a une colonne de métal de 12 mètres
+de haut, appelée <i>Feroze-Schachs-Laht</i>, qui est très-bien conservée,
+toute couverte de caractères, et au faîte de laquelle est un lion.</p>
+
+<p>Une autre curiosité du fort est un petit temple insignifiant,
+aujourd’hui assez dégradé, qui jouit d’une haute vénération parmi les
+Hindous; mais, à leur grand regret, ils ne peuvent pas le visiter,
+l’entrée du fort leur étant interdite. Un des officiers me raconta qu’un
+très-riche Hindou était venu récemment en pèlerinage à ce temple, et
+avait fait offrir au commandant du fort 20 000 roupies, s’il voulait lui
+permettre d’y faire ses dévotions. Le commandant ne put naturellement
+pas y consentir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span></p>
+
+<p>Le fort d’Allahabad a aussi sa légende. Quand le sultan Akbar en
+commença la construction, les murs s’écroulaient à mesure qu’on les
+élevait. Un oracle ayant déclaré que le fort ne s’achèverait pas
+heureusement si un homme ne se dévouait à la mort, il se présenta un
+individu du nom de Brog, qui exigea pour seul prix de son sacrifice que
+le fort et la ville porteraient son nom. Aussi les Indiens nomment-ils
+encore aujourd’hui plus souvent la ville <i>Brog</i> qu’<i>Allahabad</i>.</p>
+
+<p>On a consacré à la mémoire de cet homme héroïque un temple souterrain
+près du fort, où il a été enterré. Ce temple, visité tous les ans par
+beaucoup de pèlerins, est tout à fait sombre; on n’y pénètre qu’avec des
+flambeaux ou des torches. En somme, il ressemble à une grande belle
+cave, dont le plafond reposerait sur de simples piliers de pierre. Les
+murs sont remplis de niches, toutes occupées par des divinités ou par
+leurs emblèmes. On montre comme la plus grande curiosité un arbre
+dépouillé de ses feuilles, qui a poussé dans le temple et qui s’est
+frayé passage à travers la voûte.</p>
+
+<p>Je visitai encore un grand beau jardin dans lequel se trouvent quatre
+mausolées mahométans. Le plus grand renferme un sarcophage en marbre
+blanc, entouré de galeries en bois avec des incrustations en nacre aussi
+riches qu’élégantes. C’est là que repose le sultan Koshru, fils de
+Jehan-puira. Dans des sarcophages plus petits sont les enfants du
+sultan. Les murs sont peints de fleurs roides et d’arbres misérables,
+parmi lesquels se trouvent aussi des inscriptions.</p>
+
+<p>On voit sur un de ces murs un petit rideau que le guide écarta avec un
+profond respect pour me montrer l’empreinte de la paume d’une main
+colossale. Il me raconta qu’anciennement un arrière-arrière-neveu de
+Mahomet était venu en ce lieu pour y faire ses dévotions. Il était d’une
+taille et d’une corpulence extraordinaires; en se le<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span>vant, il s’appuya
+contre le mur, et y laissa l’empreinte de sa main sacrée.</p>
+
+<p>Ces quatre monuments datent, dit-on, de plus de deux cent cinquante ans;
+ils sont en grandes pierres de taille et richement décorés d’arabesques,
+de frises, de bas-reliefs, etc. Le tombeau de Koshru et l’empreinte de
+la main jouissent d’une haute vénération chez les mahométans.</p>
+
+<p>Le jardin me plut bien plus que les monuments, surtout à cause de ses
+énormes <i>tamarins</i>. Je croyais avoir vu, au Brésil, les plus grands
+qu’on pût trouver; mais la terre et peut-être aussi le climat de l’Inde
+semblent encore favoriser davantage cette espèce d’arbres. Ce n’est pas
+seulement dans le jardin que se rencontrent ces magnifiques
+échantillons, autour de la ville on voit de superbes allées de tamarins.
+On cite les tamarins d’Allahabad même dans des ouvrages de géographie.</p>
+
+<p>Contre le mur élevé qui entoure le jardin, on a adossé deux seraïs, qui
+se distinguent par de hauts et beaux portails, par leur grandeur et par
+leur tenue excellente. Il y régnait une très-grande animation; on voyait
+des hommes revêtus de toutes sortes de costumes, des chevaux, des bœufs,
+des chameaux, des éléphants et une grande quantité de marchandises
+emballées dans des caisses, des sacs et des ballots.</p>
+
+<p><i>10 janvier.</i> A trois heures de l’après-midi, nous quittâmes Allahabad,
+et, sauf quelques petites interruptions; nous continuâmes notre voyage
+jusqu’à Agra dans le dock de poste.</p>
+
+<p>La distance est d’environ 300 milles.</p>
+
+<p>Dans l’espace de vingt-deux heures, nous arrivâmes à <i>Caunipoor</i> (150
+milles), près du Gange, petite ville qui se distingue par ses
+établissements européens.</p>
+
+<p>Le voyage jusqu’à Caunipoor nous offrit peu de variété: nous traversâmes
+une plaine immense, richement plantée,<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span> et une route peu animée. A
+l’exception de quelques colonnes militaires, nous ne rencontrâmes aucun
+voyageur.</p>
+
+<p>Un passage de troupes dans l’Inde ressemble à une petite migration, et,
+quand on en a vu un, on peut facilement se faire une idée des colonnes
+innombrables des armées de la Perse ou des autres contrées de l’Asie. La
+plupart des soldats indigènes sont mariés; il en est de même des
+officiers, qui sont Européens. Aussi, quand un régiment se met en
+mouvement, il y a presque autant de femmes et d’enfants que de soldats.
+Les femmes et les enfants voyagent par deux ou par trois sur des
+chevaux, sur des bœufs, sur des charrettes, ou ils cheminent à pied,
+portant des paquets sur leur dos. Leurs bagages sont chargés sur des
+voitures, et ils conduisent devant eux leurs chèvres et leurs vaches.
+Les officiers suivent, avec leurs familles, à de petits intervalles,
+dans des voitures européennes, dans des palanquins ou à cheval. Leurs
+tentes, leurs meubles et leurs ustensiles, etc., sont portés par des
+chameaux ou des éléphants qui ferment ordinairement la marche. On dresse
+les camps des deux côtés de la route; d’un côté sont les hommes, de
+l’autre les animaux.</p>
+
+<p><i>Caunipoor</i> est une station militaire importante; on y voit beaucoup de
+belles casernes. Il s’y trouve également une société considérable de
+missionnaires. La ville renferme quelques belles écoles publiques,
+quelques beaux édifices particuliers et une église chrétienne en style
+gothique.</p>
+
+<p><i>12 janvier.</i> Vers midi, nous arrivâmes au petit village de <i>Beura</i>.
+Nous y trouvâmes un <i>bongolo</i>, c’est-à-dire une maisonnette avec deux ou
+quatre chambres à peine pourvues des meubles les plus simples et les
+plus nécessaires. Ces bongolos, situés le long des routes de poste,
+servent d’hôtels. Ils ont été fondés par le gouvernement. Une personne
+paye, pour une petite chambre, 1 roupie par jour; une famille, 2
+roupies. Qu’on reste vingt-quatre heures ou bien une demi-heure, le prix
+est le même dans la plupart<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span> de ces établissements; il n’y en a qu’un
+petit nombre où pour un court séjour on se contente de la moitié du
+prix. Dans chaque bongolo il y a un inspecteur indigène qui sert les
+voyageurs, fait la cuisine, etc. Le contrôle est exercé exactement au
+moyen d’un registre sur lequel tout voyageur est tenu de s’inscrire.
+Quand il n’y a pas de voyageurs dans un bongolo, on peut y rester tant
+qu’on veut; mais s’il en survient, il faut quitter la place au bout de
+vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Les villages situés le long de la route sont petits et ont l’air
+très-pauvres et très-misérables. Ils sont entourés de grands murs en
+terre, ce qui leur donne une apparence de fortifications.</p>
+
+<p>Le 13 janvier, après avoir voyagé en tout trois nuits et deux jours et
+demi, nous arrivâmes à Agra, l’ancienne résidence des grands mogols de
+l’Inde.</p>
+
+<p>Les faubourgs d’Agra ressemblent, par leur extérieur mesquin, aux
+misérables villages des environs: ce sont de hauts remparts de terre ou
+d’argile, entremêlés de petites huttes ou de baraques chétives et
+délabrées. Mais les choses prirent un autre aspect quand nous eûmes
+franchi une superbe porte; nous nous trouvâmes tout à coup devant une
+grande place ouverte entourée de murs, et de laquelle quatre hautes
+portes conduisaient à la ville, au fort et aux faubourgs.</p>
+
+<p>Agra, comme la plupart des villes de l’Inde, n’a pas d’hôtels. Un
+missionnaire me reçut amicalement et donna à son hospitalité un bien
+plus grand prix encore par la complaisance qu’il eut de me montrer les
+curiosités de la ville et des environs.</p>
+
+<p>Notre première visite fut consacrée au superbe mausolée du sultan Akbar,
+à Secundra (4 milles d’Agra).</p>
+
+<p>La porte par laquelle on pénètre dans le jardin est déjà un
+chef-d’œuvre. Je m’arrêtai longtemps devant elle avec admiration.
+L’imposante construction est placée sur<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span> une terrasse en pierres, à
+laquelle conduisent de larges escaliers. La porte est élevée et
+surmontée d’un dôme magnifique. Aux quatre coins il y a des minarets en
+marbre blanc à trois étages; malheureusement les parties supérieures
+sont déjà un peu dégradées. Au-dessus de la porte on voit encore les
+débris d’un mur en pierre sculptée à jour.</p>
+
+<p>Le mausolée est au milieu du jardin; il forme un carré de quatre étages
+qui va en se rétrécissant vers le haut comme une pyramide. Le premier
+aspect de ce monument n’est pas très-imposant, car on a encore trop
+présent à la mémoire la beauté de la porte d’entrée; mais l’admiration
+augmente à mesure que l’on entre dans les détails.</p>
+
+<p>Le premier étage est entouré de belles arcades; les pièces sont simples,
+les murs sont revêtus de ciment blanc brillant qui pourrait remplacer le
+marbre. Il s’y trouve quelques sarcophages.</p>
+
+<p>Le second étage se compose d’une grande terrasse qui recouvre la
+construction inférieure; au milieu s’élève un appartement ouvert et
+aéré, porté par des colonnes et surmonté d’une légère toiture. Beaucoup
+de petits kiosques, dans les coins et sur les côtés de la terrasse,
+donnent à l’ensemble un aspect un peu bizarre, mais plein de goût. Les
+jolies coupoles des kiosques doivent avoir été autrefois très-riches et
+très-brillantes; car aujourd’hui encore on voit sur plusieurs de beaux
+restes de peintures vernies et de filets de marbre blanc incrusté.</p>
+
+<p>Le troisième étage ressemble au second.</p>
+
+<p>Le quatrième et dernier est le plus beau; il est tout entier en marbre
+blanc: les autres ne sont qu’en grès rouge. De larges arcades couvertes,
+dont les grilles de marbre extérieures sont d’une beauté inimitable,
+forment un carré ouvert, au-dessus duquel s’étend la plus belle voûte,
+le ciel bleu. Ici se trouve le sarcophage qui renferme les ossements du
+sultan. Au-dessus des arcs des colonnades on a<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span> incrusté des maximes du
+Coran en caractères de marbre noir. Je crois que c’est le seul monument
+mahométan où le sarcophage se trouve sur le faîte de l’édifice, dans un
+espace non couvert.</p>
+
+<p>Le palais des sultans musulmans est dans la citadelle. Il passe pour une
+des principales constructions d’architecture mogole<a id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
+
+<p>Les fortifications ont une étendue de près de 2 milles et se composent
+d’une double et triple enceinte de murs; les murs extérieurs peuvent
+avoir 25 mètres de haut. L’intérieur est divisé en trois cours
+principales. La première était habitée par les gardes; la deuxième par
+les officiers et les hauts fonctionnaires; la troisième, placée du côté
+du Jumna, renferme les palais, les bains, les harems et quelques
+jardins. Dans cette cour tout est en marbre blanc. Les murs des chambres
+sont incrustés de mosaïques faites de pierres de prix, comme agates,
+onyx, jaspes, carnioles, lapis-lazuli; elles représentent des vases de
+fleurs, des oiseaux, des arabesques et d’autres figures. Deux pièces
+sans fenêtres sont exclusivement destinées à produire un grand effet par
+l’éclairage. Les murs, les plafonds voûtés, sont ornés de micaschiste
+qui forme d’étroites bordures argentées. Des cascades se précipitent
+par-dessus des murs de verre, derrière lesquels on peut placer des
+lumières, et des jets d’eau s’élèvent au milieu des appartements. Sans
+lumières même, tout étincelait et brillait d’un éclat extraordinaire;
+que ne devait-ce pas être quand d’innombrables lumières s’y reflétaient
+mille et mille fois. A la vue de ces splendeurs, on conçoit facilement
+les merveilleuses descriptions des Orientaux, et les contes des <i>Mille
+et une Nuits</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span></p>
+
+<p>De semblables palais, de semblables appartements, peuvent réellement
+passer pour de véritables féeries.</p>
+
+<p>A côté du palais il y a une petite mosquée également en marbre blanc et
+ornée avec le plus grand art d’arabesques, de bas-reliefs, etc.</p>
+
+<p>Avant de quitter le fort, on nous conduisit dans un profond souterrain,
+ancien théâtre des exécutions secrètes. Que de sang innocent doit y
+avoir été versé!</p>
+
+<p>La <i>Mosquée de Jumna</i>, que des juges compétents mettent au-dessus de la
+superbe mosquée de Soliman à Constantinople, se trouve en dehors du
+fort, près du Jumna, sur une haute terrasse en pierres. Elle a été
+construite par le sultan Akbar; elle est en grès rouge, et possède trois
+superbes coupoles. Dans les cintres on voit des restes de précieuses
+peintures bleu clair et bleu foncé, avec des filets d’or. Il est fâcheux
+que cette mosquée soit dans un tel état de délabrement; mais il faut
+espérer qu’elle n’y restera pas longtemps, car le gouvernement anglais a
+déjà fait commencer des restaurations.</p>
+
+<p>Nous retournâmes de la mosquée à la ville, qui est en grande partie
+entourée de décombres. La grande rue <i>Sander</i> est large et propre; au
+milieu elle est pavée de pierres de taille, et sur les côtés de briques.
+Aux deux extrémités de cette rue se trouvent de majestueuses portes de
+ville.</p>
+
+<p>Les maisons de la ville (de un à quatre étages), sont presque toutes en
+grès rouge, la plupart petites; mais plusieurs sont entourées de
+colonnes, de piliers et de galeries. Il y en a qui se distinguent par de
+beaux portails. Les rues adjacentes sont toutes étroites, tortueuses et
+laides. Les bazars sont peu considérables. Dans l’Inde, comme dans
+l’Orient, il faut chercher les belles marchandises dans l’intérieur des
+maisons. Jadis la population de cette ville montait à 800 000 âmes;
+aujourd’hui elle en a à peine 60 000.</p>
+
+<p>Tous les alentours sont remplis de ruines. Les personnes qui veulent
+faire bâtir n’ont que la peine de ramasser les<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span> matériaux. Bien des
+Européens habitent des maisons tombées en ruines, qu’avec peu de peine
+et peu de frais ils transformeraient en jolis palais.</p>
+
+<p>Agra est le principal siége de deux sociétés de missionnaires: une
+catholique et l’autre protestante. On instruit ici comme à Bénarès les
+descendants des enfants recueillis en 1831. On me montra une petite
+fille achetée dernièrement à une pauvre mère au prix de 2 roupies.</p>
+
+<p>A la tête de la mission catholique est placé un évêque. Le titulaire
+actuel, M. Porgi, a fait élever une église construite avec goût, ainsi
+qu’une belle maison. Nulle part je n’ai vu autant d’ordre, ni les
+indigènes aussi bien tenus qu’ici. Le dimanche, après les heures de
+prières, les catholiques se livrent à des divertissements convenables,
+tandis que les protestants, après avoir travaillé toute la semaine, sont
+tenus de prier le dimanche toute la journée, et ne peuvent se permettre
+d’autre distraction que de rester assis quelques heures, avec un
+maintien calme et grave, devant les portes de leurs maisons. Quand on
+passe un dimanche parmi de vrais protestants, on croirait réellement que
+le bon Dieu a refusé aux hommes jusqu’à la distraction la plus
+innocente.</p>
+
+<p>Ces deux sociétés de missionnaires ne vivent pas dans les meilleurs
+termes; elles se critiquent et se blâment l’une l’autre pour la moindre
+chose, ce qui n’est pas précisément d’un bon exemple pour les indigènes
+qui les entourent.</p>
+
+<p>Ma dernière visite fut pour le bijou si admiré d’Agra, je dirai même de
+toute l’Inde, le fameux <i>Taj-Mahal</i> (<i>Tatsch-Mahal</i>).</p>
+
+<p>J’avais lu dans un livre qu’il fallait visiter ce monument le dernier,
+parce qu’après l’avoir vu, on ne pouvait plus admirer les autres. Le
+capitaine Elliot dit: «Il est difficile de donner une description de ce
+monument. La construction est pleine de force et d’élégance.»</p>
+
+<p><i>Taj-Mahal</i> fut élevé par le sultan Jehoe (Dschehoe) à la<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span> mémoire de sa
+favorite, Muntaza-Zemani. La construction de ce monument a coûté,
+dit-on, 750 000 livres sterling. En réalité, cette construction a servi
+à immortaliser la mémoire du sultan plutôt que celle de la favorite, car
+tout homme, en voyant cet ouvrage, demandera involontairement le nom du
+puissant souverain à la voix duquel il a été élevé. Les noms des
+architectes ont été malheureusement perdus. Plusieurs attribuent ce
+monument à des maîtres italiens; mais quand on voit tant de
+chefs-d’œuvre de l’architecture mahométane, il faut nier qu’ils aient
+été construits par les Turcs, ou bien admettre que celui-ci aussi
+appartient au style mahométan.</p>
+
+<p>Le Taj-Mahal est placé au milieu d’un jardin, sur une terrasse en grès
+rouge haute de 4 mètres. C’est une sorte de mosquée de forme octogone,
+avec de hautes arcades voûtées; il est construit en marbre blanc, ainsi
+que les quatre minarets placés aux coins des terrasses. La principale
+coupole s’élève à une hauteur de plus de 85 mètres, et est entourée de
+quatre coupoles plus petites. L’extérieur de la mosquée est couvert de
+maximes du Coran gravées en caractères de marbre noir.</p>
+
+<p>Dans la pièce principale se trouvent deux sarcophages, dont l’un
+renferme les dépouilles mortelles de la favorite, l’autre celles du
+sultan. Les parties inférieures de cette pièce sont entourées, comme les
+deux sarcophages, de belles pierres en forme de mosaïque. Un morceau
+capital est la grille de marbre de 2 mètres de haut qui entoure les
+sarcophages; elle se compose de huit parties ou faces, qui sont toutes
+si finement et si délicatement travaillées à jour, qu’on les croirait
+faites en ivoire et au tour. Les jolies colonnes, les chambranles
+étroits, sont également incrustés, en haut et en bas, de belles pierres;
+on nous montra, entre autres, la <i>chrysolithe</i>, qui a absolument la
+couleur de l’or, pierre très-précieuse et qui l’est peut-être même plus
+que le lapis-lazuli.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span></p>
+
+<p>Deux portes d’entrée et deux mosquées, situées à peu de distance du
+Taj-Mahal, sont en grès rouge et en marbre blanc. Isolées, chacune
+d’elles passerait pour un chef-d’œuvre; mais elles se trouvent écrasées
+par le voisinage du Taj-Mahal, dont un voyageur dit à plein droit: «Il
+est trop pur, trop sacré, trop parfait, pour avoir pu être créé de main
+d’homme. Il faut que des anges l’aient descendu du ciel, et on devrait
+le mettre sous une cloche de verre, pour le garantir contre tout souffle
+et tout courant d’air.»</p>
+
+<p>Ce mausolée, qui date déjà de plus de deux cent cinquante ans, est aussi
+parfaitement conservé que si on venait de l’achever.</p>
+
+<p>Certains voyageurs prétendent que le Taj-Mahal, au clair de lune,
+produit un effet magique. Je le vis éclairé par la pleine lune; mais son
+aspect me transporta si peu que je regrettai, au contraire, d’avoir
+affaibli ma première impression. Sur les anciennes ruines ou sur les
+édifices gothiques, le reflet de la lune a quelque chose de féerique,
+mais il n’en est pas de même d’un monument tout en marbre blanc. A la
+lumière de la lune, le Taj-Mahal se fond en masses incertaines, et
+paraît en partie comme couvert d’une légère couche de neige.</p>
+
+<p>Le premier voyageur qui a formulé cette fausse opinion sur le Taj-Mahal,
+l’a probablement visité dans une compagnie par laquelle il était
+tellement charmé, qu’il trouvait tout surnaturel et céleste. D’autres
+depuis ont sans doute trouvé plus commode, au lieu de s’en assurer
+eux-mêmes, de reproduire de confiance ce qu’avaient affirmé leurs
+devanciers.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Une des plus intéressantes excursions de tout mon voyage, fut une course
+à la ville en ruines de <i>Fattipoor-Sikri</i>, éloignée d’Agra de 18 milles,
+et qui a une circonférence de 6 milles. Nous y allâmes en voiture, et
+nous y<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span> avions commandé des chevaux de relais pour pouvoir faire la
+partie en un seul jour.</p>
+
+<p>La route passe de temps en temps par d’immenses plaines couvertes de
+bruyères; dans l’une de ces plaines nous aperçûmes un petit troupeau
+d’antilopes; plus petites que les daims, elles sont, comme les gazelles,
+d’une grande légèreté et d’une délicatesse extraordinaire; elles ont le
+long du dos de petites raies d’un brun foncé; elles traversaient la
+route devant nous sans trop de crainte, en faisant par-dessus les fossés
+et les buissons des sauts de plus de 7 mètres, et il y avait dans tous
+leurs mouvements tant de grâce, qu’elles semblaient danser à travers les
+airs. Je ne rencontrai pas avec moins de plaisir deux paons sauvages. On
+éprouve un charme tout particulier à voir en liberté des animaux que
+nous sommes habitués en Europe à garder à titre de raretés comme les
+plantes exotiques, et que nous enfermons dans des cages ou dans
+d’étroits espaces.</p>
+
+<p>Le paon, dans son état naturel, est ici un peu plus grand que je ne l’ai
+vu en Europe; ses couleurs et l’éclat de son plumage me parurent aussi
+plus beaux et plus vifs.</p>
+
+<p>L’Indien a pour cet oiseau presque autant de vénération que pour la
+vache. Les paons, de leur côté, semblent comprendre le culte que l’on a
+pour eux; car on les voit, comme les hôtes domestiques des basses-cours,
+se promener tranquillement dans les villages ou bien se reposer à leur
+aise sur les toits des maisons. Dans quelques contrées, les Indiens ont
+tant de tendresse pour les paons, qu’un Européen s’exposerait aux plus
+mauvais traitements s’il avait le malheur de tirer sur un de ces
+oiseaux. Il y a quelques mois, deux soldats anglais périrent pour ne pas
+avoir respecté cette superstition de l’Hindoustan et pour avoir tué
+quelques paons. Les Indiens se précipitèrent avec fureur sur les
+meurtriers et les maltraitèrent si cruellement, qu’ils en moururent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span></p>
+
+<p><i>Fattipoor-Sikri</i> est situé sur une colline. Aussi voit-on de loin les
+murs du fort, les mosquées et d’autres édifices. Ces ruines commencent à
+quelque distance en dehors du rempart. Des deux côtés de la route il y a
+des restes de maisons ou d’appartements isolés, des fragments de belles
+colonnes, etc. Je vis avec beaucoup de peine les indigènes tailler
+plusieurs blocs et les façonner pour leur servir de matériaux.</p>
+
+<p>On entre par de belles portes dans le fort et dans la ville, au milieu
+d’éboulements et de ruines. Le tableau qui s’offre ici aux regards est
+bien plus saisissant que celui de Pompéï, près de Naples. A Pompéï, il
+est vrai, la destruction est bien complète aussi, mais c’est une
+destruction très-régulière. Les rues et les places ont l’air aussi
+propres que si elles n’avaient été désertées que la veille. Les maisons,
+les palais et les temples ont été débarrassés de leurs décombres; les
+ornières mêmes des voitures sont restées intactes. De plus, Pompéï est
+dans une plaine; on ne l’embrasse pas d’un seul coup d’œil, et elle n’a
+pas la moitié de l’étendue de Sikri. Les maisons sont plus petites; les
+palais sont moins nombreux, et ils offrent un caractère moins grandiose.
+A Sikri, un immense espace se déroule à vos yeux; partout il y a des
+édifices magnifiques, des mosquées et des kiosques, des palais, des
+colonnades et des arcades, en un mot tout ce que l’art peut produire. Et
+pas un seul morceau n’a échappé entier à la destruction du temps; tout
+est tombé en ruines. On peut à peine se défendre de l’idée d’un terrible
+tremblement de terre; et il n’y a guère que deux siècles que la ville
+était debout dans toute sa richesse et sa splendeur. Elle n’a pas été,
+il est vrai, couverte, comme Pompéï, d’une lave protectrice, mais
+exposée sans défense à tous les orages et à toutes les tempêtes. Ma
+douleur et ma surprise croissaient à chaque pas: spectacle à la fois
+déchirant et étonnant! quelle terrible destruction à côté d’une
+magnificence visible, d’une<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> réunion d’édifices grandioses, de superbes
+sculptures, de riches fragments de tout genre! Je vis des constructions
+dont l’intérieur et l’extérieur étaient littéralement si surchargés de
+sculptures qu’il ne restait pas la moindre place dépourvue d’ornements.
+La principale mosquée surpasse, pour la grandeur et pour l’architecture,
+la mosquée de Jumna, à Agra. La porte d’entrée qui conduit au vestibule
+passe pour la plus grande du monde; le cintre de la porte a 24 mètres de
+haut; la hauteur de tout le monument est de 47 mètres. Le péristyle de
+la mosquée est également des plus grands; sa longueur est de 145 mètres,
+sa largeur de 136. Il est entouré de belles arcades et de petites
+cellules. Ce péristyle était, dit-on, presque aussi sacré que la mosquée
+elle-même, parce qu’Akbar le Juste avait l’habitude d’y faire ses
+dévotions<a id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Après la mort de ce prince, la place où il priait fut
+marquée par une espèce d’autel en marbre blanc merveilleusement
+travaillé.</p>
+
+<p>La mosquée elle-même, construite dans le style de la mosquée de Jumna, a
+comme celle-ci trois grands dômes. L’intérieur est rempli de sarcophages
+dans lesquels reposent ou des parents ou des ministres favoris du sultan
+Akbar. On voit même d’autres tombeaux semblables dans une cour voisine.</p>
+
+<p>Le sultan Akbar passait chaque jour plusieurs heures dans la <i>salle de
+justice</i>, et donnait audience au dernier comme au premier de ses sujets.
+Une colonne, placée au milieu de la salle, et dont le haut représente
+une plate-forme, formait le divan de l’empereur. Cette colonne, dont le
+chapiteau est taillé de la manière la plus admi<span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span>rable, s’élargit vers le
+haut et est entourée d’une belle grille en pierre d’un pied de haut. Du
+dedans, quatre larges galeries et de petits ponts de pierre conduisent
+dans les pièces contiguës du palais.</p>
+
+<p>Les palais du sultan se distinguent moins par leur grandeur que par
+leurs sculptures, leurs colonnes, etc. Tous en sont décorés, on pourrait
+même dire surchargés.</p>
+
+<p>La célèbre <i>porte des éléphants</i> excita moins mon admiration. Sans doute
+sa voûte est très-élevée, mais elle n’est pas si haute que la porte
+d’entrée qui conduit à l’avant-cour de la mosquée; les deux éléphants de
+pierre placés sur le seuil, sont tellement dégradés, qu’on reconnaît à
+peine ce qu’ils représentent.</p>
+
+<p>Ce qui est mieux conservé, c’est la <i>tour des éléphants</i>, dont quelques
+descriptions disent qu’elle n’est composée que de dents d’éléphants, et
+même d’éléphants enlevés à l’ennemi par Akbar ou bien tués dans des
+chasses par ce sultan. Mais cela n’est pas; la tour, qui a 20 mètres de
+haut, est en pierre, et les dents y sont fixées depuis le haut jusqu’en
+bas comme de grandes épines. Akbar, dit-on, s’est souvent assis sur le
+faîte de cette tour pour tirer aux oiseaux.</p>
+
+<p>Tous les édifices, même l’énorme et long rempart, sont de grès rouge, et
+non pas, comme plusieurs le prétendent, de marbre rouge.</p>
+
+<p>Des centaines de petits perroquets verts ont établi leurs nids dans les
+fentes et les fissures des édifices.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Le 19 janvier, je quittai de nouveau, en société de M. Lau, la célèbre
+ville d’Agra, pour aller visiter une ville encore plus célèbre, celle de
+Delhi, à 122 milles d’Agra. On y va aussi par une excellente route de
+poste.</p>
+
+<p>La contrée entre Agra et Delhi est assez uniforme; nulle part on ne
+découvre la moindre colline; la terre cultivée<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span> alterne avec des
+bruyères et des sables, et les misérables villages ou villes que l’on
+trouve sur la route ne nous donnèrent pas la moindre envie d’interrompre
+notre voyage même pour quelques instants.</p>
+
+<p>Près de la petite ville de <i>Gassinager</i>, un long pont suspendu traverse
+le Jumna.</p>
+
+<p>Le 20 janvier, dans l’après-midi, nous arrivâmes à Delhi. Je trouvai
+dans M. le docteur Sprenger un compatriote aussi bon qu’aimable. M.
+Sprenger est né dans le Tyrol. Ses facultés supérieures et ses
+connaissances lui ont acquis une grande réputation non-seulement parmi
+les Anglais, mais aussi dans tout le monde savant. Il est directeur du
+collége de Delhi et a obtenu dernièrement une mission du gouvernement
+anglais pour aller à <i>Luknau</i> examiner la bibliothèque du roi indien, la
+mettre en ordre et publier les ouvrages les plus intéressants qu’elle
+renferme. Possédant parfaitement le sanscrit, le persan ancien et
+moderne, le turc, l’arabe et l’hindoustani, il a donné en anglais et en
+allemand des traductions de ces ouvrages; il a déjà enrichi la
+littérature de précieuses et spirituelles publications et il y joindra
+encore beaucoup de travaux dignes d’intérêt, car c’est un homme
+excessivement actif et qui n’a que trente-quatre ans.</p>
+
+<p>Quoique le départ de M. Sprenger pour Luknau fût très-prochain, il n’en
+eut pas moins l’extrême complaisance de vouloir bien me servir de
+cicérone.</p>
+
+<p>Nous commençâmes par la grande ville impériale de Delhi, sur laquelle
+étaient jadis fixés tous les regards non-seulement de l’Inde, mais aussi
+de presque toute l’Asie. Elle fut de son temps pour l’Inde ce qu’Athènes
+fut pour la Grèce et Rome pour l’Europe. Aujourd’hui, elle partage le
+sort des autres cités indiennes, et de toute son ancienne grandeur elle
+n’a gardé que son nom.</p>
+
+<p>Le Delhi existant s’appelle le <i>nouveau Delhi</i>, quoique la ville soit
+déjà bâtie depuis deux siècles: c’est la continua<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span>tion des anciennes
+villes qui ont été, à ce qu’on pense, au nombre de sept, et dont chacune
+s’appelait Delhi. Toutes les fois que les palais, les mosquées, les
+fortifications commençaient à se dégrader, on les laissait tomber en
+ruines, et on élevait de nouvelles constructions à côté des anciennes.
+De cette manière, les ruines s’entassèrent sur les ruines et occupèrent
+un espace qui a, dit-on, plus de 6 milles de largeur et 18 de longueur.
+Si une mince couche de terre ne couvrait pas déjà une grande partie de
+ces ruines, elles seraient certainement les plus étendues de l’univers.</p>
+
+<p>Le nouveau Delhi est situé sur le Jumna. D’après la géographie de
+Brückner, cette cité renferme une population de 500 000 âmes<a id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>, mais
+elle n’en a réellement pas beaucoup plus de 100 000, parmi lesquelles on
+compte une centaine d’Européens. Les rues sont larges et belles; je
+n’avais encore rien vu de pareil en ce genre dans aucune autre ville de
+l’Inde. La principale rue, <i>Tschandni-Tschauk</i>, ferait honneur à toutes
+les capitales d’Europe; elle a près de trois quarts de milles de long et
+est large de plus de 30 mètres; elle est coupée, dans toute sa longueur,
+par un canal étroit et sans eau à moitié comblé. Les maisons de cette
+rue ne se distinguent ni par la grandeur ni par la magnificence; elles
+n’ont tout au plus qu’un seul étage; au rez-de-chaussée, elles sont
+garnies de misérables auvents où sont exposées des marchandises de peu
+de prix.</p>
+
+<p>Je n’ai pas été assez heureuse pour voir les superbes magasins, les
+nombreuses pierres précieuses qui, au dire de beaucoup de voyageurs,
+jettent le soir un éclat incomparable à la lueur des lampes et des
+lumières! Les jolies maisons et les somptueux magasins se trouvent dans
+les<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span> rues adjacentes au bazar; les produits de l’art que j’y vis
+consistaient en objets d’or et d’argent, en étoffes d’or et en châles.
+Les objets d’or et d’argent sont faits par les indigènes avec tant de
+goût et d’art, qu’on aurait de la peine à trouver rien de plus beau à
+Paris. Les étoffes tissées d’or, les broderies d’or et de soie sur
+étoffes et les châles de cachemire sont de la dernière perfection. Les
+cachemires les plus fins coûtent ici 4000 roupies. Ce qui mérite encore
+plus d’admiration, c’est l’habileté des artisans, lorsqu’on voit avec
+quelles faibles ressources et avec quels outils ils savent produire tous
+ces chefs-d’œuvre.</p>
+
+<p>Il est fort agréable de se promener le soir dans les principales rues de
+Delhi. On y voit parfaitement la vie des grands et des riches de l’Inde.
+On ne trouve nulle part tant de princes et de grands seigneurs.
+Indépendamment de l’empereur pensionné et de ses parents, dont le nombre
+s’élève à plusieurs milliers, il y vit encore d’autres souverains et
+ministres destitués et pensionnés. Ils répandent beaucoup de vie dans la
+ville; ils aiment à se montrer en public, font souvent de grandes et de
+petites parties, se promènent (toujours sur des éléphants) dans les
+jardins voisins, ou le soir dans les rues. Pour les excursions de jour,
+les éléphants sont richement ornés de tapis et de belles étoffes, de
+tresses d’or et de houppes; les siéges, appelés <i>hauda</i>, sont même
+couverts de châles de cachemire; des baldaquins somptueusement décorés
+garantissent les cavaliers contre le soleil, ou bien des serviteurs
+tiennent au-dessus d’eux d’immenses parasols ouverts. Les princes et les
+grands personnages, très-richement habillés à l’orientale, sont assis
+par deux ou par quatre dans ces haudas.</p>
+
+<p>Ces cortéges présentent le plus bel aspect et sont encore plus nombreux
+et plus magnifiques que celui du rajah <span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span>de Bénarès que j’ai décrit. Un
+seul cortége se compose souvent d’une douzaine d’éléphants ou plus, de
+cinquante à soixante soldats à pied et à cheval, d’autant de
+domestiques, etc. Le soir on déploie moins de pompe; un éléphant et
+quelques serviteurs suffisent. Ils montent et descendent les rues, et
+jettent des œillades à des femmes d’une classe particulière, assises en
+grande toilette, la figure sans voile, à des croisées ou dans des
+galeries ouvertes. D’autres font cabrer de nobles coursiers arabes, dont
+l’élégant aspect est encore rehaussé par des housses brodées d’or, par
+des mors d’argent et des brides garnies d’argent. Entre ces cortéges
+marchent gravement des chameaux pesamment chargés, venant de contrées
+lointaines; il y a aussi beaucoup de bailis, attelés de superbes bisons
+blonds, dont se servent les gens moins riches ou les femmes dont nous
+avons parlé plus haut. Les bailis, comme leur attelage, sont recouverts
+de housses écarlates. Les cornes et la partie inférieure des pieds des
+bisons sont peintes de couleur brune; autour du cou ils ont un beau
+ruban auquel sont attachés des grelots ou des clochettes. Les plus
+jolies personnes regardent d’un air très-réservé du fond de ces bailis à
+moitié ouverts. Si on ne savait pas à quelle classe de femmes
+appartiennent ces jeunes filles non voilées, on ne reconnaîtrait pas à
+leurs manières l’état qu’elles exercent. Malheureusement ces créatures
+sont plus nombreuses dans l’Inde que dans tout autre pays; la cause
+principale en est une loi contre nature, un usage révoltant. Les filles
+sont ordinairement fiancées dès leur première année. Si le fiancé vient
+à mourir, l’enfant ou la jeune fille est considérée comme veuve, et, à
+ce titre, ne peut plus se marier. Ces jeunes filles deviennent alors
+d’ordinaire danseuses. Le veuvage est regardé comme un grand malheur; on
+croit que c’est la punition des femmes dont la conduite n’a pas été
+irréprochable dans une vie antérieure.</p>
+
+<p>L’Indien ne peut épouser qu’une fille de sa caste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span></p>
+
+<p>Au nombre de toutes les curiosités qu’on voit dans les rues, il faut
+encore ajouter les jongleurs, les prestidigitateurs, les dompteurs de
+serpents, qui courent partout et qui sont toujours entourés de curieux.</p>
+
+<p>Je vis des jongleurs faire des tours qui me parurent réellement
+inconcevables. Ils crachaient du feu accompagné de beaucoup de fumée;
+ils mélangeaient des poudres blanche, rouge, jaune et bleue, avalaient
+le mélange et crachaient ensuite chaque poudre séparément sans qu’elle
+fût mouillée; ils baissaient les yeux, et, lorsqu’ils les relevaient, la
+prunelle paraissait comme de l’or; puis ils inclinaient la tête, et,
+quand ils la relevaient, la prunelle avait repris sa couleur naturelle,
+mais les dents étaient en or. D’autres se faisaient une petite entaille
+dans la peau et tiraient de cette ouverture plusieurs aunes de fil de
+coton et de soie, et de petits rubans. Les dompteurs de serpents
+tenaient ces bêtes par la queue, et les faisaient tourner autour de
+leurs bras, de leur cou et de leur corps; ils touchaient à de grands
+scorpions et les faisaient passer sur leur main. Je vis aussi quelques
+combats entre de grands serpents et des ichneumons. Ce dernier animal,
+un peu plus grand qu’un furet, vit, comme on sait, de serpents et d’œufs
+de crocodiles; il sait prendre les serpents si habilement par la nuque,
+qu’ils succombent toujours; quant aux œufs des crocodiles, il les suce.</p>
+
+<p>A l’extrémité de la grande rue est le palais impérial, qui est regardé
+comme un des plus beaux édifices de l’Asie. Il occupe, avec ses
+dépendances, plus de deux milles carrés, et il est entouré d’un rempart
+de plus de 13 mètres de hauteur.</p>
+
+<p>A l’entrée principale, plusieurs portes qui se succèdent forment une
+belle perspective terminée par un joli portique. Ce portique est petit,
+en marbre blanc et incrusté de belles pierres; le plafond, qui forme une
+voûte, est en verre de Moscovie avec de petites étoiles peintes. Mais<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span>
+malheureusement il perdra bientôt tout son éclat, car la plus grande
+partie du verre est déjà tombée, et ce qui reste ne tardera pas à se
+détacher aussi. Au fond du portique est une porte de métal doré, ornée
+de beaux dessins gravés à l’eau-forte. C’est dans ce portique que
+l’ex-monarque a l’habitude de se montrer au peuple qui visite encore
+quelquefois le palais par curiosité ou par un ancien respect; c’est là
+aussi qu’il reçoit les visites des Européens.</p>
+
+<p>Les plus belles parties du palais impérial sont la superbe salle
+d’audience (le divan), admirée de tout le monde, et la mosquée. Le divan
+est au milieu d’une grande cour et forme un long carré; le plafond est
+supporté par trente colonnes; la salle est ouverte de tous côtés;
+quelques marches y conduisent, et elle est entourée d’une jolie galerie
+de marbre d’un mètre et demi de haut.</p>
+
+<p>Le Grand-Mogol actuel a si peu de goût, qu’il a fait couper ce divan en
+deux par une misérable cloison en bois. Une autre cloison semblable,
+dont je ne saisissais pas le but, se joint sur le devant aux deux côtés
+de la salle, et ainsi on peut dire qu’elle est tout à fait encadrée de
+planches. Il y a dans ce divan un magnifique trésor: le plus gros
+cristal du monde. C’est un bloc de plus d’un mètre de long<a id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>, de 75
+centimètres de large et de 30 centimètres d’épaisseur; il est
+très-transparent. Il servait aux empereurs de trône ou de siége dans le
+divan. Maintenant le cristal est caché derrière la gracieuse cloison,
+et, si je n’avais pas connu son existence par les livres et que je
+n’eusse pas demandé à le voir, on ne me l’aurait pas montré.</p>
+
+<p>La mosquée est petite, il est vrai; mais comme la salle de justice elle
+est en marbre blanc, avec de belles colonnes et des sculptures.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span></p>
+
+<p>A la mosquée se rattache immédiatement le jardin <i>Schalinar</i>. C’était
+autrefois l’un des plus beaux de l’Inde, mais aujourd’hui il est tout à
+fait dégradé.</p>
+
+<p>Dans les cours, il y avait beaucoup de saletés et d’immondices; les
+constructions ressemblaient presque à des ruines, et de misérables
+baraques s’appuyaient contre des murs à moitié tombés. Dans l’intérêt de
+la résidence impériale, il serait très-nécessaire de construire bientôt
+un nouveau Delhi; cependant, il règne partout beaucoup de mouvement.</p>
+
+<p>Dès mon entrée dans le palais, j’avais vu un groupe d’hommes assemblés
+dans une des cours. Une heure plus tard, comme nous terminions notre
+visite, ces mêmes hommes étaient encore réunis à la même place. Nous
+approchâmes pour voir ce qui fixait à ce point leur attention: c’étaient
+quelques douzaines de petits oiseaux apprivoisés posés sur des perchoirs
+et qui prenaient leur manger des mains des gardiens ou bien se le
+disputaient entre eux. Les spectateurs, nous assura-t-on, étaient
+presque tous des princes. Plusieurs étaient assis sur des chaises,
+d’autres se tenaient debout avec les gens de leur suite. Quand ils sont
+en négligé, les princes ne se distinguent que très-peu, par le costume,
+de leurs domestiques, sur lesquels ils ne l’emportent pas beaucoup non
+plus par l’instruction et les connaissances.</p>
+
+<p>L’empereur affectionne un divertissement qui ne vaut guère mieux que
+celui des oiseaux: ce sont ses soldats, composés de garçons de huit à
+quatorze ans. Ils portent de misérables uniformes qui, par la coupe et
+la couleur, ressemblent à ceux des Anglais; leurs exercices sont dirigés
+en partie par de vieux officiers, en partie par des enfants. Je
+plaignais de tout cœur la petite troupe, et j’avais de la peine à
+comprendre comment ces petits bonshommes pouvaient manier des armes et
+de lourdes bannières. D’ordinaire, le monarque s’assied chaque jour
+pendant quelques<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span> heures dans la petite salle de réception, et s’amuse
+aux manœuvres de ses jeunes guerriers. C’est dans ces moments qu’on a le
+plus de chance d’être présenté à Sa Majesté. Mais le vieux monarque, âgé
+de quatre-vingt-cinq ans, était justement indisposé, ce qui me priva du
+bonheur de le voir.</p>
+
+<p>L’empereur reçoit du gouvernement anglais une pension de 14 lacs ou 1
+million 400 000 roupies (plus de 3 millions de francs). Il a conservé,
+en outre, les revenus de plusieurs vastes domaines qui lui rapportent
+encore bien près de 2 millions. Cependant, toujours aux expédients, il
+n’est pas plus à son aise que le rajah de Bénarès. Avec ses revenus il
+doit pourvoir à l’entretien de plus de trois cents descendants de la
+famille impériale, d’une centaine de femmes et de plus de deux mille
+serviteurs. Qu’on ajoute à ces dépenses celles que nécessitent le
+service de ses écuries, une grande quantité de chevaux, de chameaux et
+d’éléphants, et on comprendra facilement que, malgré ses millions, il
+soit presque toujours dans une pénurie extrême.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> de chaque mois, le monarque reçoit sa pension, qui est portée
+au trésor sous la garde des soldats anglais, car autrement elle serait
+pillée en route par les créanciers du sultan. Aussi, pour augmenter ses
+ressources pécuniaires, a-t-il recours à toutes sortes de moyens fort
+ingénieux et assez lucratifs. Il vend des titres honorifiques, il met
+aux enchères des fonctions publiques; et les bons Indiens, pleins de
+respect pour Sa Majesté déchue, s’empressent à l’envi d’acquérir, avec
+quelques sacs de roupies, la gloire d’occuper une place près du
+magnanime empereur. Les uns achètent quelques signes de distinction,
+quelques hochets; d’autres, qui le croirait? des emplois et des charges
+d’officiers pour un de leurs enfants! Le commandant actuel des troupes
+impériales a été doté de son haut grade par ses généreux parents; il est
+à peine âgé de dix ans. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que le<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span>
+ministre des finances, chargé des recettes et des dépenses de
+l’empereur, non-seulement ne reçoit pas de traitement, mais encore paye
+tous les ans à son souverain 10 000 roupies pour avoir l’honneur de le
+servir. A quels chiffres ne doivent pas s’élever les détournements!</p>
+
+<p>Cet habile empereur se donne le plaisir d’avoir un journal, qui jouit du
+privilége d’être excessivement comique et du dernier ridicule. Cet
+honnête et véridique journal ne parle ni du régime constitutionnel, ni
+des événements politiques du monde; il se borne à relater les faits et
+gestes de la maison impériale, ses actes de munificence et, hélas! aussi
+ses misères. C’est ainsi que ce <i>Moniteur officiel</i> rapporta un matin le
+fait suivant:</p>
+
+<p>«La blanchisseuse du palais est venue réclamer à la sultane trois
+roupies qui lui étaient dues. La sultane a fait prier son impérial époux
+de lui donner cette somme. L’empereur l’a demandée à son trésorier, qui
+a répondu que, comme on était à la fin du mois, la caisse était
+entièrement vide; et la blanchisseuse a été renvoyée pour le payement de
+sa note au mois suivant.»</p>
+
+<p>Cet intéressant journal donne encore des nouvelles de ce genre: «Le
+prince C*** est venu voir à telle ou telle heure le prince D*** ou le
+prince F***; il a été reçu dans telle ou telle pièce, est resté tant et
+tant de temps. La conversation a roulé sur tel ou tel sujet, etc.»</p>
+
+<p>Parmi les autres palais de la ville, l’un des plus beaux est celui qui
+renferme le collége. Il est construit en style italien et vraiment
+majestueux; ses colonnes sont d’une rare élévation; le vestibule de
+l’escalier, les chambres et les salons, sont très-grands et très-hauts.
+Il y a derrière le palais un beau jardin, devant une grande cour, et un
+haut mur fortifié tout autour. Le docteur Sprenger, comme directeur du
+collége, a une habitation vraiment princière.</p>
+
+<p>Le palais de la princesse Bigem, d’un style moitié italien, moitié
+mogol, est assez grand et se distingue par ses salons<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span> d’une beauté
+vraiment remarquable. Un joli jardin, jusqu’ici assez bien entretenu,
+l’entoure de tous côtés.</p>
+
+<p>Du temps que Delhi n’était pas encore sous la domination anglaise, la
+princesse Bigem fit beaucoup de sensation par sa haute intelligence, son
+esprit entreprenant et sa bravoure. D’origine hindoue, elle fit, dans sa
+jeunesse, la connaissance d’un Allemand, nommé Sombar. Devenue amoureuse
+de lui, elle embrassa la religion chrétienne pour pouvoir l’épouser. M.
+Sombar leva quelques régiments d’indigènes, et, quand ils furent bien
+dressés et bien exercés, il les amena à l’empereur. Dans la suite, il
+sut si bien se mettre dans les bonnes grâces du souverain, que celui-ci
+le dota de grands biens et l’éleva au rang de prince. Sa femme lui prêta
+en toute occasion un concours énergique. Après la mort de son mari, elle
+fut nommée commandante des régiments, fonction qu’elle remplit
+honorablement pendant plusieurs années. Elle est morte, il n’y a pas
+longtemps, à l’âge de quatre-vingts ans.</p>
+
+<p>Je ne vis que deux des nombreuses mosquées du <i>nouveau Delhi</i>: la
+mosquée <i>Roshun-ud-Dawla</i> et la mosquée de <i>Jumna</i>.</p>
+
+<p>La première est dans la grande rue; ses flèches et ses coupoles sont
+couvertes d’une dorure massive. Elle est célèbre par la cruauté du shah
+Nadir. Lorsqu’il fit la conquête de Delhi, en 1739, ce souverain, homme
+remarquable, mais d’un caractère féroce, fit massacrer 100 000 des
+habitants, et assista, dit-on, à ce spectacle sanglant du haut d’une des
+tours de cette mosquée. La ville fut ensuite incendiée et pillée.</p>
+
+<p>La mosquée de Jumna, construite par le shah Djihan, est également
+considérée comme un chef-d’œuvre d’architecture mahométane. Elle s’élève
+sur une immense plate-forme à laquelle on monte par quarante marches, et
+domine d’une manière vraiment majestueuse la masse de maisons dont elle
+est entourée. Sa symétrie est surpre<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span>nante. Les trois dômes et les
+petites coupoles des minarets sont en marbre blanc; tout le reste,
+jusqu’aux grandes dalles du beau vestibule, est en grès rouge. Les
+ornements appliqués sur les murs de la mosquée sont également en marbre
+blanc.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de seraïs avec des portails d’une beauté merveilleuse.
+Les bains sont insignifiants.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Nous consacrâmes deux jours à la visite des monuments plus éloignés de
+l’ancien Delhi. La première halte fut faite à la <i>Purana kale</i>, monument
+encore très-bien conservé. Toutes les grandes et belles mosquées se
+ressemblent extraordinairement. Celle-ci se distingue par la grandeur,
+l’élégance, la richesse, par la beauté des sculptures et le goût des
+bas-reliefs. Trois hautes coupoles légèrement voûtées couvrent le
+principal édifice, des tourelles ornent les coins, deux hauts minarets
+s’élèvent sur les côtés. Les parties intérieures des dômes et de la
+porte d’entrée sont revêtues d’une argile vernie et peinte. Les couleurs
+ont beaucoup de fraîcheur et d’éclat. L’intérieur des mosquées est
+toujours vide. Une petite tribune pour l’orateur ou le chantre, quelques
+lustres et quelques lampes en font tout l’ornement.</p>
+
+<p>Le <i>mausolée</i> de l’empereur Humaione, construit tout à fait dans le
+style d’une mosquée, fut commencé par ce souverain lui-même. Mais il
+mourut avant qu’il fût fini. Son fils Akbar le fit achever.</p>
+
+<p>Le temple à haute coupole au milieu duquel s’élève le sarcophage est
+orné de quelques mosaïques en belles pierres. En guise de carreaux, les
+fenêtres sont garnies de grilles en pierres artistement travaillées.
+Dans des portiques contigus reposent, sous de simples sarcophages,
+plusieurs des femmes et des enfants de l’empereur Humaione.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_336">{336}</a></span></p>
+
+<p>Non loin de ce monument est le tombeau de <i>Nizam-uldin</i>, mahométan
+très-vénéré pour sa sainteté. Il se trouve dans une petite cour dont le
+sol est dallé en marbre blanc. Un revêtement carré, également en marbre,
+avec quatre jolies petites portes, entoure le beau sarcophage. Il est
+encore plus délicat et mieux travaillé que celui de <i>Tay-Mahal</i>; on
+comprend à peine comment il a été possible de produire un tel
+chef-d’œuvre. Les portes, les piliers, les arcades, sont surchargés des
+bas-reliefs les plus délicats; je n’en ai pas vu de plus achevés dans
+les plus belles villes d’Italie. Le marbre dont on s’est servi est
+parfait de blancheur et de pureté, et tout à fait digne du chef-d’œuvre.
+Plusieurs jolis monuments, tous en marbre blanc, entourent le
+sarcophage; mais, une fois qu’on a vu une œuvre pareille, on ne prête
+plus grande attention au reste.</p>
+
+<p>On vante beaucoup un grand bassin en pierre. Il est entouré de trois
+côtés de cellules, déjà très-dégradées. Le quatrième côté est ouvert et
+laisse passage à un escalier superbe, de plus de douze mètres de
+largeur; cet escalier conduit au bassin, qui a au moins dix-huit mètres
+de profondeur. Le pèlerin croirait avoir manqué le but de son
+pèlerinage, s’il n’y descendait pas dès son arrivée.</p>
+
+<p>Depuis les terrasses des cellules, on voit des plongeurs se précipiter
+au fond du bassin, pour aller chercher une petite pièce de monnaie qu’on
+y jette; il y en a de si agiles, qu’ils la saisissent avant qu’elle
+aille au fond. Nous jetâmes plus d’une pièce d’argent, et ils les
+rapportèrent toujours sans peine; mais j’ai peine à croire qu’ils les
+aient attrapées avant qu’elles touchassent le fond. Ils restèrent
+toujours assez longtemps sous l’eau, pour nous faire supposer,
+non-seulement qu’ils ramassaient la pièce au fond, mais que même ils la
+cherchaient. C’était sans doute une chose assez curieuse; mais quelle
+exagération de prétendre, comme le font quelques voyageurs, qu’on ne
+peut rien voir de semblable ailleurs!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_337">{337}</a></span></p>
+
+<p>Notre dernière visite, ce jour-là, fut consacrée au superbe monument du
+visir Safdar-Dschang, qui représente également une mosquée. Ce qui me
+frappa le plus, ce furent des incrustations de marbre blanc dans le grès
+rouge des quatre minarets; elles étaient si variées, si délicates, et
+exécutées avec tant de pureté, que le dessinateur le plus habile ne
+pourrait pas les tracer sur le papier d’une manière plus fine et plus
+exacte. C’est ce qu’on peut dire aussi du sarcophage du principal
+temple, qui est taillé d’un seul bloc de beau marbre blanc.</p>
+
+<p>Un jardin assez bien conservé, dessiné tout à fait à l’européenne,
+entoure le monument.</p>
+
+<p>A l’extrémité du jardin, en face du mausolée, s’élève un joli petit
+palais, appartenant en grande partie au roi de Luknau. Aujourd’hui il
+est entretenu par le peu d’Européens établis à Delhi. Il est garni de
+quelques meubles et sert à recevoir les voyageurs qui viennent visiter
+ces ruines.</p>
+
+<p>Nous y restâmes la nuit, et nous y trouvâmes, grâce à la bonne et
+excellente ménagère, Mme Sprenger, toutes les commodités imaginables. La
+première et la plus agréable, après notre longue course, fut une bonne
+table. Ces attentions sont doublement précieuses quand on songe aux
+peines qu’elles ont occasionnées; ainsi, quand on entreprend une partie
+comme la nôtre, il ne faut pas seulement s’occuper des vivres et du
+cuisinier, mais aussi songer à la vaisselle de cuisine et de table, à la
+literie, aux domestiques; en un mot, on doit se pourvoir de tout un
+petit ménage. Tout cela s’envoie à l’avance et ressemble à un
+déménagement.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous nous dirigeâmes vers <i>Kotab-Minar</i>, une des plus
+anciennes et des plus magnifiques constructions des Patans (c’est de ce
+peuple que les Afghans tirent leur origine). Le morceau le plus
+remarquable de ce monument est la <i>colonne du géant</i>, polygone de 27
+côtés ou<span class="pagenum"><a id="page_338">{338}</a></span> de bords à moitié arrondis, avec 5 étages ou galeries, qui ont
+18 mètres de diamètre à la base, et 75 mètres de hauteur. On y arrive
+par un escalier tournant de 386 marches. Cette construction, à ce qu’on
+prétend, date du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, et a été élevée par Kotab&mdash;ut-dun. La
+colonne est de grès rouge et il n’y a que la partie supérieure qui soit
+revêtue de marbre blanc; de merveilleuses sculptures tournent tout
+autour en larges bandes; elles sont exécutées avec tant de finesse et
+d’élégance, qu’elles ressemblent à de jolies dentelles. Toutes les
+descriptions qu’on pourrait faire d’un travail si délicat resteraient
+bien au-dessous de la réalité. La colonne est par bonheur aussi bien
+conservée que si elle avait à peine un siècle d’existence. La partie
+supérieure penche un peu en avant (on ignore si cette inclinaison est
+artificielle comme celle de la tour de Bologne); elle se termine par un
+toit en forme de terrasse, ce qui ne s’accorde pas bien avec le reste de
+la construction. On ne sait pas s’il y avait autrefois quelque chose
+au-dessus. Quand les Anglais firent la conquête de Delhi, la colonne
+était dans le même état qu’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Nous montâmes jusqu’à la pointe la plus élevée, et là s’offrit à nos
+yeux l’aspect surprenant de tout ce monde de ruines du <i>nouveau Delhi</i>,
+du Jumna et de ses immenses plaines. Dans les ruines des villes
+impériales, entassées successivement les unes sur les autres, on
+pourrait étudier l’histoire des peuples qui ont régné sur l’Hindoustan.</p>
+
+<p>C’était autrefois un spectacle grand et saisissant. Beaucoup d’endroits
+où jadis s’élevèrent des palais et des monuments superbes sont
+aujourd’hui en pleine culture; partout où l’on remue la terre, on
+rencontre des décombres et des ruines.</p>
+
+<p>En face de la tour ou de la colonne Kotab-Minar s’élève une semblable
+construction inachevée, dont la base est beaucoup plus étendue que celle
+de la construction<span class="pagenum"><a id="page_339">{339}</a></span> terminée. On présume que ces deux tours faisaient
+partie d’une superbe mosquée<a id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> dont il existe encore des cours, des
+portes, des colonnes et des murs.</p>
+
+<p>On reconnaît encore les débris de cette mosquée dans des sculptures
+très-délicates, dont les murs et les portes sont recouverts au dedans et
+au dehors. Les portes d’entrée sont d’une hauteur considérable. Les
+colonnes des cours sont d’origine bouddhiste; on y voit taillée en
+relief la cloche avec la longue chaîne.</p>
+
+<p>Dans le péristyle se trouve une colonne de métal semblable à celle
+d’Allahabad; seulement elle n’est point surmontée d’un lion, et sa
+hauteur ne dépasse pas 12 mètres. On l’appelle <i>Feroze-Shah-Lath</i>. Elle
+porte la trace de quelques dégradations attribuées aux Mogols, qui, lors
+de la conquête de Delhi, voulurent, dans leur rage d’extermination,
+abattre aussi cette colonne.</p>
+
+<p>Ils essayèrent de la renverser; mais elle était trop solide; et, malgré
+tous leurs efforts, ils ne réussirent même pas à détruire l’inscription
+qui s’y trouve.</p>
+
+<p>Les autres temples et monuments patans ou afghans qui sont encore
+disséminés parmi d’autres ruines, se ressemblent autant entre eux qu’ils
+diffèrent des constructions hindoues et mahométanes.</p>
+
+<p>Ces monuments se composent d’ordinaire d’un petit temple rond avec une
+coupole peu élevée, entouré d’arcades ouvertes appuyées sur des
+colonnes.</p>
+
+<p>Ici encore, près de Kotab-Minar, le voyageur trouve une demeure riante.
+Une ruine a été transformée en une habitation de trois chambres où l’on
+a disposé quelques meubles.</p>
+
+<p>En nous en retournant, nous visitâmes l’observatoire du célèbre
+astronome Jey-Singh. Quand on a vu l’obser<span class="pagenum"><a id="page_340">{340}</a></span>vatoire de Bénarès, il
+devient inutile de visiter celui-ci. Tous les deux ont été construits
+par le même maître et dans le même style; mais celui des Bénarès est
+encore parfaitement conservé, tandis que celui de Delhi est déjà presque
+tombé en ruines. Quelques voyageurs regardent ce monument comme une des
+plus grandes merveilles que l’on puisse voir.</p>
+
+<p>Près de l’observatoire est l’ancienne <i>madrissa</i> (école), grand édifice
+contenant beaucoup de petites pièces pour les maîtres et les élèves, des
+galeries et des salles ouvertes, où les maîtres donnaient leurs leçons,
+assis au milieu de leurs disciples. Cet édifice, assez délabré, est
+encore habité dans quelques parties par des particuliers.</p>
+
+<p>Tout contre la madrissa se trouve une jolie mosquée et un très-beau
+monument, tous deux en marbre blanc. Ce dernier fut élevé par
+Aurang-Zeb, en l’honneur de son vizir, Ghasy-al-dyn-Chan, fondateur de
+la madrissa. Le travail en est aussi parfait que celui de Nizam-ul-din,
+et semble être du même artiste.</p>
+
+<p>Le palais de <i>Feroze-Shah</i> touche au nouveau Delhi. Quoiqu’une partie
+soit en ruines, on reconnaît encore, dans quelques endroits, les traces
+du rempart, ainsi que plusieurs restes de constructions.</p>
+
+<p>Le péristyle de la mosquée a été déblayé il n’y a pas longtemps, grâce
+au zèle infatigable d’un homme fort estimé ici, le rédacteur de la
+gazette anglaise de Delhi, M. Kob. Il était tellement couvert de
+décombres et de pierres, qu’on eut beaucoup de peine à l’en débarrasser.
+Il est très-bien conservé.</p>
+
+<p>Dans ce palais se trouve la troisième colonne de marbre,
+<i>Feroze-Shah-Lath</i>; on voit par son inscription qu’elle existait déjà
+cent ans avant Jésus-Christ; elle peut donc être considérée comme un des
+plus anciens monuments de l’Inde. Elle fut apportée de Lahore à Delhi, à
+l’époque de la construction de ce palais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_341">{341}</a></span></p>
+
+<p>Le <i>Purana Killa</i>, ou l’ancien fort, le palais de <i>Babar</i>, est
+très-dégradé. On y voit des fragments de deux portails et de murs;
+l’élévation et la structure donnent une idée de la grandeur du palais.</p>
+
+<p>Les ruines de <i>Toglukabad</i> sont également dans un triste état de
+dégradation; aussi ne vaut-il guère la peine de faire une course de 7
+milles pour aller les voir.</p>
+
+<p>Les autres ruines, sans nombre, sont entièrement dégradées, ou bien ce
+sont des répétitions de celles que nous avons déjà décrites; mais de
+toute manière elles ne sauraient leur être comparées pour la grandeur,
+la beauté et la magnificence. Pour des savants, des archéologues et des
+historiens, elles peuvent être aussi d’un grand intérêt; mais pour moi,
+je l’avoue franchement, elles furent loin d’avoir un si grand prix.</p>
+
+<p>Il faut encore que je fasse mention de la station militaire anglaise
+située près du nouveau Delhi sur de basses collines. La conformation
+particulière du sol en rend la visite très-intéressante. On est
+transporté tout à coup dans un pays couvert de puissants blocs de grès
+rouge, entre lesquels se dressent de beaux arbres.</p>
+
+<p>Les ruines, d’ailleurs, ne manquent pas plus ici que dans tous les
+environs de Delhi.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_342">{342}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Les Tuggs ou égorgeurs.&mdash;Départ.&mdash;Le marché aux
+bestiaux.&mdash;Baratpoore.&mdash;Biana.&mdash;Fontaines et étangs.&mdash;Bonhomie des
+Indiens.&mdash;Plantations de pavots.&mdash;Les
+Suttis.&mdash;Notara.&mdash;Kottah.&mdash;Description de la ville.&mdash;Le château
+royal d’Armornevas.&mdash;Divertissements et danses; costumes.&mdash;La ville
+sainte de Kesho-Rae-Patun.</p></div>
+
+<p>J’avais, pour aller à Bombay, deux routes devant moi: l’une me
+conduisait par Simla aux montagnes avancées de l’Himalaya, l’autre aux
+célèbres temples d’<i>Adjunta</i> et d’<i>Élora</i>. J’aurais volontiers choisi la
+première et j’aurais poussé jusqu’à la chaîne principale de l’Himalaya,
+jusqu’à <i>Lahore</i> et à l’<i>Indus</i>; mais mes amis m’en détournèrent par la
+simple raison que toutes les montagnes étaient alors couvertes d’une
+neige épaisse, et qu’il me faudrait remettre mon voyage au moins de
+trois mois. Ne pouvant pas attendre si longtemps, je me décidai pour la
+seconde route.</p>
+
+<p>A Calcutta on m’avait généralement dissuadée de poursuivre mon voyage au
+delà de Delhi. Ces contrées, disait-on, n’étaient plus sous la
+domination anglaise, et leurs habitants étaient bien moins civilisés. On
+cherchait surtout, par d’effroyables récits, à me faire peur des
+<i>Tuggs</i>, ou égorgeurs.</p>
+
+<p>Les Tuggs forment une société à part; ils vivent de meurtre et de
+brigandage, et, comme les bandits italiens, sont prêts, si on les paye,
+à commettre tous les crimes. Cependant il ne leur est pas permis de
+répandre le sang, et c’est en les étranglant qu’ils font périr leurs
+victimes.<span class="pagenum"><a id="page_343">{343}</a></span> Mais en ce cas ils n’encourent pas de peine grave, et le
+meurtrier se purifie par un petit cadeau qu’il fait à son prêtre; tandis
+que, s’il répand seulement une goutte de sang, il tombe dans le plus
+profond mépris, il est banni de sa caste et abandonné même par ses
+compagnons.</p>
+
+<p>Beaucoup de voyageurs prétendent que les Tuggs appartiennent à une secte
+religieuse et qu’ils ne tuent pas par cupidité ou par vengeance, mais,
+suivant leurs idées, pour accomplir un acte méritoire.</p>
+
+<p>J’ai pris beaucoup d’informations, et partout on m’a dit que ce n’était
+pas une loi religieuse, mais la haine, la vengeance ou la cupidité qui
+les poussait à de tels crimes. Ces étrangleurs ont besoin pour leur
+épouvantable métier d’une adresse extraordinaire, et aussi d’une
+patience et d’une persévérance infatigables; ils poursuivent souvent
+leur victime durant un mois entier, et l’étranglent dans son sommeil; ou
+bien ils lui jettent par derrière, autour du cou, un mouchoir tordu ou
+une corde qu’ils tirent si brusquement et avec tant de force, que la
+mort est instantanée.</p>
+
+<p>A Delhi, on me donna des nouvelles plus consolantes; on m’assura qu’on
+m’avait fait de ces dangers une peinture exagérée, qu’il était
+généralement très-rare dans les Indes qu’on attaquât les voyageurs, et
+que le nombre des Tuggs avait considérablement diminué. D’ailleurs ils
+n’osent rien entreprendre contre les Européens, parce que le
+gouvernement anglais dirigerait contre les coupables les poursuites les
+plus sévères.</p>
+
+<p>J’étais ainsi assez rassurée sur les dangers; mais il fallait me
+préparer à des privations et à des fatigues sans nombre.</p>
+
+<p>Nous nous dirigeâmes d’abord vers Kottah (290 milles). On a le choix
+entre trois modes de transport: les palanquins, les chameaux ou les
+bailis à bœufs. D’aucune façon on ne va vite; il n’y a ni route de
+poste, ni relais; il<span class="pagenum"><a id="page_344">{344}</a></span> faut garder les mêmes hommes et les mêmes bêtes
+jusqu’à la fin du voyage, et on fait au plus 20 ou 22 milles par jour.
+Pour un palanquin il faut huit porteurs, sans compter ceux qui sont
+nécessaires pour le bagage: bien que chacun ne reçoive par mois que huit
+roupies sur lesquelles il pourvoit à son entretien, les frais s’élèvent
+encore assez haut, parce qu’il faut un grand nombre de serviteurs, et
+qu’on doit encore leur payer le retour. Avec des chameaux, le voyage
+revient également très-cher et est fort incommode. Je me décidai donc
+pour le mode de transport le moins coûteux: le chariot attelé de bœufs.</p>
+
+<p>Comme je faisais le voyage seule<a id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a> le docteur Sprenger fut assez
+aimable pour s’occuper de tout pour moi. Il dressa avec le <i>tschandrie</i>
+(voiturier), un contrat écrit en hindoustani, par lequel je devais lui
+payer immédiatement la moitié du prix de transport, quinze roupies, et
+il devait recevoir l’autre moitié à Kottah, où il était obligé de me
+conduire en quinze jours. Pour chaque jour de retard j’avais le droit de
+lui retenir trois roupies. Le docteur Sprenger me donna en outre un de
+ses plus fidèles <i>tscheprasse</i><a id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, et son excellente et chère femme me
+pourvut d’une bonne et chaude couverture, et de provisions de toute
+sorte, si bien que mon baili pouvait à peine tout contenir.</p>
+
+<p>Ce fut le cœur serré que je me séparai de mes excellents compatriotes.
+Dieu fasse que je ne meure pas sans les avoir revus!</p>
+
+<p>Le 30 janvier 1848, au matin, je quittai Delhi. Le premier jour nous
+fîmes peu de chemin, seulement neuf <i>coos</i><span class="pagenum"><a id="page_345">{345}</a></span> (18 milles) jusqu’à
+<i>Faridabad</i>; il fallait d’abord que nos bêtes se missent en train. Les
+six premiers coos m’offrirent quelques distractions, car il y avait des
+deux côtés de la route une multitude de ruines dont j’avais déjà visité
+un grand nombre avec mes amis quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>Cette nuit, comme toutes les suivantes, je la passai dans un seraï. Je
+n’avais ni tente ni palanquin, et il n’y a pas de bongolos sur cette
+route. Les seraïs des petits endroits ne sont pas, hélas! à comparer à
+ceux des grandes villes. Les cellules, faites de terre séchée au soleil,
+n’ont guère plus de 2 mètres de long et de large, et l’entrée étroite,
+haute de 2 mètres 30 centimètres, est sans porte; l’intérieur est vide.
+A mon étonnement je les trouvai toujours très-propres; on m’y apportait
+aussi partout une sorte de tréteau en bois revêtu d’un filet et de
+cordes, sur lequel je jetais ma couverture et qui me faisait une couche
+superbe. Le tscheprasse se plaçait devant l’entrée de ma cellule, comme
+les mamelouks de Napoléon; mais il y goûtait un sommeil bien plus
+profitable que le leur, car dès la première nuit il n’entendit rien d’un
+débat très-animé que je soutins avec un très-gros chien, attiré par mon
+panier aux provisions si bien rempli.</p>
+
+<p><i>31 janvier.</i> Vers midi, nous traversâmes la petite ville de
+<i>Balamgalam</i>, où se trouve une petite station militaire anglaise, une
+mosquée et un temple hindou tout nouvellement construit. Nous passâmes
+la nuit dans la petite ville de <i>Palwal</i>.</p>
+
+<p>Dans ce pays, les paons sont très-communs; je voyais tous les matins des
+douzaines de ces beaux oiseaux sur les arbres, dans les champs et même
+dans les villes, où ils viennent demander aux indigènes leur nourriture.</p>
+
+<p><i>1</i><sup>er</sup> <i>février</i>. Notre station de nuit fut aujourd’hui la petite
+ville de <i>Cossi</i>. Pendant les derniers coos nous avions été devancés par
+beaucoup d’indigènes empressés d’arriver à la ville, dans l’intérieur et
+au dehors de laquelle se tenait<span class="pagenum"><a id="page_346">{346}</a></span> un marché important. Ce marché offrait
+l’image de la plus grande confusion. Les animaux se tenaient de tous
+côtés au milieu d’un nombre infini de meules de blé et de foin; les
+marchands criaient et vantaient sans discontinuer leur marchandise; ils
+tiraient à droite et à gauche les acheteurs, usant moitié de persuasion,
+moitié de force, et ceux-ci ne faisaient pas moins de bruit. C’était un
+tumulte vraiment étourdissant. Je fus surtout étonnée de la quantité
+prodigieuse de cordonniers qui, au milieu des bottes de foin et de
+paille entassées, avaient dressé leur simple établi, une toute petite
+table chargée de poix, de fil et de cuir, et qui raccommodaient à l’envi
+la chaussure de leurs pratiques. Ici comme ailleurs je remarquai que
+l’indigène est loin d’être aussi paresseux qu’on veut bien le dire, et
+qu’il saisit, au contraire, toutes les occasions de gagner quelque
+monnaie.</p>
+
+<p>A l’entrée de la ville, je trouvai tous les seraïs combles; il me fallut
+traverser Cossi d’un bout à l’autre pour me loger à l’autre extrémité.
+La porte de la ville semblait promettre beaucoup; elle s’élançait
+fièrement dans les airs avec une voûte élevée: aussi j’espérais y voir
+des édifices proportionnés. Je trouvai.... de misérables cabanes en
+terre glaise et des rues si étroites, que les piétons étaient forcés de
+se ranger sous les portes des cabanes pour laisser passer notre
+attelage.</p>
+
+<p><i>2 février.</i> A quelques coos avant Matara, nous nous détournâmes de la
+route frayée qui conduit de Delhi à <i>Mutra</i>, ville encore placée sous la
+domination anglaise.</p>
+
+<p><i>Matara</i> est une jolie petite ville avec une charmante mosquée, de
+larges rues et des maisonnettes en maçonnerie, dont plusieurs même sont
+ornées de galeries, de piliers ou de sculptures de grès rouge.</p>
+
+<p>Le paysage ne varie pas; ce sont toujours de vastes plaines, où des
+bruyères succèdent aux champs de blé, des champs de blé aux bruyères
+brûlées par le soleil. Les<span class="pagenum"><a id="page_347">{347}</a></span> épis étaient déjà très-hauts, mais
+entremêlés de tant de fleurs jaunes, qu’on pouvait se demander si
+c’était du blé ou de l’ivraie qu’on avait semé.</p>
+
+<p>La culture du coton est très-considérable en ce pays. Le cotonnier de
+l’Inde n’a ni la couleur ni la grosseur de celui de l’Égypte, mais la
+bonté du coton ne dépend pas de la grosseur de l’arbuste, et c’est
+justement le coton de ce pays que l’on dit le plus fin et le plus beau.</p>
+
+<p>Dans ces immenses plaines, j’aperçus de temps en temps des maisonnettes
+élevées d’une manière artificielle sur des buttes de terre glaise, et
+hautes de deux à trois mètres. On n’y arrivait pas par des escaliers,
+mais on y montait par des échelles que l’on pouvait retirer la nuit.
+Autant que j’ai pu saisir le sens de quelques expressions de mon
+domestique, que je ne comprenais qu’à moitié, ce genre de construction
+sert à garantir des familles isolées contre les visites des tigres, qui
+se trouvent ici en grande quantité.</p>
+
+<p><i>3 février.</i> <i>Baratpoore.</i>&mdash;Nous passâmes par une contrée où l’on
+apercevait çà et là des buissons et des arbustes rabougris, phénomène
+rare dans ce pays peu boisé. Mon guide honora aussi ces chétifs halliers
+du nom ambitieux de jungles; je les aurais plutôt comparés aux
+broussailles et aux buissons nains et tremblants de l’Islande. A
+l’extrémité de ce canton couvert de maigres arbustes, tout le paysage
+prit un aspect extraordinaire; le sol se trouvait en beaucoup d’endroits
+déchiré et éboulé comme à la suite d’un tremblement de terre.</p>
+
+<p>Dans le seraï de Baratpoore, je fus bien près d’avoir peur. J’y
+rencontrai beaucoup d’indigènes, plusieurs soldats, et surtout quelques
+hommes à l’air féroce qui menaient avec eux des faucons dressés. N’étant
+plus sur le territoire qui relève de l’Angleterre, je me trouvais livrée
+à la merci de cette multitude; mais loin de m’insulter, tous me
+marquèrent beaucoup de politesse et de déférence, et<span class="pagenum"><a id="page_348">{348}</a></span> me firent le soir
+et le matin un salut (<i>salam</i>) très-amical, en portant la main du front
+à la poitrine. J’ai de la peine à croire que dans nos pays d’Europe des
+hommes de cette classe m’eussent témoigné les mêmes respects.</p>
+
+<p>Le 4 février, je saluai avec plaisir la petite ville de Biana, située au
+pied d’une basse chaîne de montagnes. Depuis longtemps je n’avais rien
+vu de semblable, et on ne saurait croire combien on se trouve heureux de
+rencontrer enfin un paysage où une succession de montagnes et de vallées
+charme la vue et rompt la monotonie. Avant d’arriver à Biana, nous
+passâmes près de vastes cimetières mahométans, ornés de beaucoup de
+petits temples, mais à moitié en ruines, et où l’on ne voyait presque
+plus de sarcophages. Biana a été jadis, dit-on, belle et florissante,
+mais aujourd’hui elle est dans un triste état. Aux portes de la ville,
+nous fûmes assaillis par une troupe de femmes dont chacune cherchait par
+des éloges étourdissants à nous faire choisir son seraï.</p>
+
+<p><i>5 février.</i> De l’autre côté de Biana, à deux pas de la porte, je vis
+deux beaux monuments, des temples ronds avec de hautes coupoles; les
+barreaux des fenêtres étaient en pierre et artistement ciselés.</p>
+
+<p>Les champs et les prés étaient bordés de lignes serrées de figuiers
+indiens, ce que je n’avais vu nulle part qu’en Syrie et en Sicile. Sur
+la droite de la route s’étendait une chaîne de montagnes, dont le point
+culminant était surmonté d’un fort. L’habitation du commandant, au lieu
+d’être protégée par les murs, s’élevait de beaucoup au-dessus d’eux;
+elle était entourée de jolies verandas, et sur la terrasse du principal
+corps de logis il y avait un beau pavillon reposant sur des colonnes.
+Les ouvrages avancés descendaient jusque dans la vallée. Devant nous
+s’étendait une grande plaine bornée de tous côtés de chaînes de
+collines.</p>
+
+<p>A peine eûmes-nous fait environ sept coos, que nous<span class="pagenum"><a id="page_349">{349}</a></span> rencontrâmes des
+monuments situés au milieu d’enceintes d’un genre tout particulier. Sur
+une petite place ombragée de beaux arbres, de nombreuses dalles de
+pierre de plus de deux mètres de haut et de plus d’un mètre de large
+formaient un mur rond au milieu duquel se trouvaient trois monuments de
+forme ronde, comme des dessus de cloches, en grandes pierres de taille;
+leur base pouvait être de 4 mètres, et leur hauteur de 2 mètres. Ils
+étaient fermés de toutes parts, et on ne pouvait y pénétrer.</p>
+
+<p>J’eus aussi occasion de voir le même jour une nouvelle espèce d’oiseaux,
+qui, par la forme et la grosseur, ressemblaient au <i>flamingo</i>; ils
+avaient de belles ailes; leur plumage reflétait le gris blanc le plus
+délicat, et leur tête était ornée de plumes pourpres.</p>
+
+<p>La ville de Hindon, passablement grande, nous abrita cette nuit. La
+seule chose qui me frappa ici, fut un palais dont les fenêtres étaient
+si petites, qu’elles paraissaient devoir servir plutôt à des poupées
+qu’à des hommes.</p>
+
+<p><i>6 février.</i> Au moment de quitter le seraï, trois hommes armés vinrent
+se planter devant mon baili, et malgré les cris de mes gens,
+m’empêchèrent de sortir. Enfin au milieu des clameurs, je compris qu’il
+s’agissait de quelques <i>bais</i><a id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a> que ces hommes réclamaient pour avoir
+passé la nuit devant la porte de ma chambre à coucher, et que mes gens
+refusaient de leur donner. Sans doute le seraï n’avait pas inspiré assez
+de confiance au <i>tscheprasso</i>, et il avait demandé la veille au <i>serdar</i>
+(juge) une garde de sûreté. Ces hommes pouvaient avoir dormi tout à leur
+aise dans quelque coin du vestibule et avoir rêvé qu’ils veillaient, car
+il est certain que pendant cette dangereuse nuit j’avais jeté plus d’une
+fois les yeux sur la cour, et jamais je n’avais découvert un de ces
+gardiens; mais que peut-on aussi demander pour quelques bais? Je
+m’em<span class="pagenum"><a id="page_350">{350}</a></span>pressai de leur faire le petit don auquel ils tenaient tant;
+aussitôt ils firent militairement demi-tour à gauche, et après force
+salam, ils me laissèrent continuer ma route. Si j’avais été disposée à
+avoir peur, il y a déjà plusieurs jours que la vue des indigènes aurait
+dû me remplir de transes continuelles. Car ils étaient tous, jusqu’aux
+bergers, armés de sabres, d’arcs et de flèches, de fusils avec mèches
+allumées, de gros gourdins ferrés et même de petits boucliers de fer
+laminé.</p>
+
+<p>Mais rien ne fut capable de me faire sortir de la tranquillité d’âme
+dont je jouissais: ignorant la langue du pays et n’ayant à côté de moi
+que mon vieux tscheprasso, je n’en avais pas moins la conviction intime
+que ma dernière heure n’était pas encore venue.</p>
+
+<p>Cependant je ne fus pas fâchée de passer en plein jour par les affreuses
+gorges et les profondes crevasses que nous eûmes à franchir pendant
+plusieurs coos.</p>
+
+<p>De ces gorges nous pénétrâmes dans une grande vallée, à l’entrée de
+laquelle se trouvait un fort bâti sur une montagne isolée. A deux coos
+plus loin nous rencontrâmes un petit groupe d’arbres au milieu desquels
+se trouvait une petite terrasse de pierre haute de 1 mètre 75 c., sur
+laquelle s’élevait la statue en pierre d’un cheval de grandeur
+naturelle. A côté on avait creusé un grand puits, espèce de citerne
+revêtue intérieurement de gros blocs de grès rouge, où l’on arrivait par
+trois escaliers.</p>
+
+<p>On trouve souvent dans l’Inde, surtout dans les contrées où comme ici on
+n’a pas de bonnes sources, des citernes de ce genre et de beaucoup plus
+grandes encore entourées de superbes manguiers et de tamariniers. Les
+Hindous et les Mahométans vivent dans cette belle croyance qu’ils
+s’assureront plus facilement la félicité future s’ils construisent des
+travaux d’utilité publique. Quand ce sont des Indiens qui ont établi ces
+réservoirs d’eau et planté ces groupes d’arbres, on voit d’ordinaire
+s’élever à côté<span class="pagenum"><a id="page_351">{351}</a></span> quelques emblèmes de leurs divinités taillées en
+pierre, ou bien des pierres peintes en rouge. Auprès de plusieurs puits
+et citernes se trouve posté un homme chargé d’aller chercher de l’eau ou
+d’en puiser pour le voyageur fatigué.</p>
+
+<p>Cette institution a son beau côté; mais d’autre part on se sent pénétré
+de dégoût quand on voit les voyageurs descendre dans ces réservoirs pour
+s’y laver et y faire leurs ablutions. A quoi cependant la soif ne nous
+réduit-elle pas! je fis comme tout le monde, je remplis ma cruche de
+cette eau.</p>
+
+<p><i>7 février.</i> <i>Duugerkamaluma</i>, petit endroit au pied d’une jolie
+montagne. Non loin de la station, nous eûmes encore un vrai désert
+d’Arabie à traverser; mais par bonheur il n’était pas d’une grande
+étendue.</p>
+
+<p>D’ailleurs les sables de l’Inde peuvent être cultivés; on n’a qu’à
+creuser à un ou deux mètres, et partout on trouve assez d’eau pour
+arroser les champs. Dans ce petit désert il y avait aussi quelques
+champs de froment d’une très-belle apparence.</p>
+
+<p>Cette après-midi, je crus un instant que je serais forcée de faire usage
+de mon pistolet pour terminer un différend. Mon voiturier demandait sans
+cesse que tout le monde lui fît place. Quand on ne l’écoutait pas il
+jurait et pestait. Nous rencontrâmes cinq ou six voituriers armés qui ne
+prirent pas garde aux cris de mon cocher: aussi celui-ci, plein de
+fureur, leva son fouet et menaça de les frapper.</p>
+
+<p>Si l’on en était venu à un combat, nous aurions eu certainement le
+dessous, malgré mon intervention; mais on s’en tint de part et d’autre à
+des injures, et les voituriers se rangèrent pour laisser passer mon
+cocher.</p>
+
+<p>J’ai remarqué, en général, que l’Indien n’épargne ni les cris ni les
+menaces, mais qu’il ne se porte jamais à des voies de fait. J’ai
+beaucoup fréquenté et observé le peuple, et j’ai souvent assisté à des
+querelles et à des disputes, mais jamais à des rixes. Quand une dispute
+se prolonge,<span class="pagenum"><a id="page_352">{352}</a></span> ils poussent le flegme jusqu’à s’asseoir pour la terminer.
+Les gamins même ne se chamaillent et ne se battent ni pour jouer ni tout
+de bon. Une seule fois, je vis deux garçons se quereller sérieusement.
+L’un d’eux s’oublia au point de donner un soufflet à l’autre; mais il le
+fit avec autant de ménagement que si le coup lui eût été destiné à
+lui-même. Le battu se frotta la joue avec la manche, et tout en resta
+là; d’autres garçons étaient restés spectateurs, mais aucun n’avait pris
+fait et cause pour l’un ou l’autre des deux champions. Cette douceur
+peut provenir en partie de ce que le peuple mange peu de viande, et que
+sa religion lui impose beaucoup de compassion pour les animaux; mais je
+crois qu’à ce sentiment se mêle aussi un peu de lâcheté. Je me suis
+laissé dire qu’on a beaucoup de peine à décider un Hindou à entrer sans
+lumière dans une chambre obscure. Un cheval ou un bœuf fait-il le
+moindre saut, le moindre écart, grands et petits se dispersent effrayés
+et en poussant des cris. Cependant des officiers anglais m’ont affirmé
+que les <i>cipayes</i> (soldats indigènes au service des Anglais) sont assez
+braves. Cette bravoure leur vient-elle avec l’habit ou bien par
+l’exemple des Anglais?</p>
+
+<p>Ces derniers jours, je vis beaucoup de plantations de pavots d’un aspect
+merveilleux; leurs feuilles sont grasses et luisantes, leurs fleurs
+larges et de diverses couleurs. On recueille l’opium d’une manière
+très-simple, mais en même temps très-pénible. On fait le soir plusieurs
+entailles aux têtes de pavot avant qu’elles soient arrivées à une pleine
+maturité. De ces entailles jaillit l’opium le plus pur; c’est un suc
+blanc et visqueux, qui s’épaissit aussitôt à l’air, et qui forme de
+petites bulbes. On les enlève le matin avec un couteau, et on les met
+dans des vases qui ont la forme de petits gâteaux. On obtient un opium
+d’une nature inférieure en pressant et en faisant cuire les têtes et les
+tiges de pavot.</p>
+
+<p>Dans plusieurs livres, entre autres aussi dans le <i>Journal<span class="pagenum"><a id="page_353">{353}</a></span> des
+voyages</i><a id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a> de Zimmermann, j’avais lu que le pavot atteignait, dans
+l’Inde et dans la Perse, une hauteur de 12 à 13 mètres; que la capsule
+avait la grosseur d’une tête d’enfant et renfermait près d’une mesure de
+semence; mais il n’en est rien. J’ai vu les plus belles plantations dans
+l’Inde et plus tard aussi dans la Perse, et nulle part je n’ai trouvé
+que les plants eussent plus d’un mètre ou d’un mètre et demi; la
+grosseur de la capsule pouvait tout au plus se comparer à un petit œuf
+de poule.</p>
+
+<p><i>8 février.</i> <i>Madopoor</i>, misérable village au pied de basses montagnes.
+Aujourd’hui encore nous passâmes par de terribles gorges et sur des
+crevasses qui, contrairement à celles que nous avions rencontrées la
+veille, n’étaient pas dans le voisinage de la montagne, mais au milieu
+de la plaine. En revanche, nous jouîmes de la vue de quelques palmiers,
+les premiers qu’il nous était donné de voir depuis Bénarès; mais ils ne
+portaient pas de fruits.</p>
+
+<p>Ce qui me surprit encore plus, ce fut de rencontrer, dans ces régions
+dépourvues d’arbres et de buissons, quelques tamariniers, bananiers ou
+manguiers, qui, plantés et cultivés avec le plus grand soin, venaient et
+réussissaient parfaitement. Leur prix est doublé par la certitude qu’on
+a de trouver sous ces arbres un puits ou une citerne.</p>
+
+<p><i>9 février.</i> <i>Indergur</i>, petite ville insignifiante. Nous approchâmes
+beaucoup de la basse chaîne de montagnes que nous avions déjà vue la
+veille; bientôt nous nous trouvâmes au milieu de vallées étroites, dont
+de hauts pans de roches semblaient défendre l’issue. Sur quelques-unes
+des cimes les plus élevées, il y avait de petits kiosques consacrés à la
+mémoire des <i>suttis</i>: c’est ainsi qu’on appelle les femmes qui se font
+brûler vives avec les corps de leurs maris. Au dire des Hindous, elles
+n’y sont point forcées;<span class="pagenum"><a id="page_354">{354}</a></span> mais quand elles ne le font pas, les parents
+les raillent et les méprisent; aussi la crainte de se voir repoussées de
+toute société les fait consentir à cet horrible sacrifice. Habillées et
+parées magnifiquement, étourdies et rendues à moitié folles par l’abus
+de l’opium, elles sont conduites au milieu de chants et de cris
+d’allégresse à l’endroit où le corps du mari, enveloppé de mousseline
+blanche, est placé sur le bûcher. Au moment où la victime se jette sur
+le cadavre, le bûcher est allumé de tous côtés. En même temps on entend
+résonner une musique bruyante. Tout le monde se met à crier et à chanter
+pour couvrir les gémissements de la pauvre femme. Après l’auto-da-fé,
+les ossements sont recueillis, mis dans une urne et enterrés sur quelque
+éminence au-dessous d’un petit monument. Il n’y a que les épouses des
+riches ou des gens distingués (et entre elles seulement l’épouse
+favorite) qui jouissent du bonheur d’être ainsi brûlées. Depuis la
+conquête de l’Hindoustan par les Anglais, ces scènes d’horreur sont
+défendues.</p>
+
+<p>Les montagnes alternaient avec les plaines, et vers le soir nous
+arrivâmes à des chaînes de montagnes encore plus belles. Nos regards
+furent charmés par la vue d’un petit fort tout découvert, placé sur la
+pente d’une montagne, et dont on distinguait parfaitement les mosquées,
+les casernes, les petits jardins, etc. C’est au pied de ce fort que se
+trouvait le seraï où nous allions passer la nuit.</p>
+
+<p><i>10 février.</i> <i>Notara.</i> Nous traversâmes longtemps des vallées étroites
+par des routes si pierreuses, que je pouvais à peine supporter les
+cahots de la voiture et que je pensais que le baili allait à tout
+instant se briser en mille morceaux. Tant que les rayons du soleil ne me
+tombèrent pas verticalement sur la tête, je marchai à pied; mais bientôt
+je fus forcée de me réfugier sous la toile qui couvrait le baili. Je
+m’enveloppai le front, et, me cramponnant aux deux coins de la
+charrette, je me résignai à<span class="pagenum"><a id="page_355">{355}</a></span> mon sort. Les jungles dont nous étions
+entourés n’étaient guère plus beaux que ceux de Baratpoor; mais ils me
+fournirent plus de distractions, car ils étaient animés par des singes
+sauvages. Ces animaux étaient assez grands, avaient le poil d’un jaune
+foncé, des figures noires et de longues queues très-peu velues. Les
+inquiétudes de la guenon, quand j’effarouchais ses petits, étaient
+extrêmement divertissantes. Aussitôt elle en prenait un sur son dos,
+l’autre s’accrochait par devant sur sa poitrine, et chargée de ce double
+fardeau, elle ne sautait pas seulement de branche en branche, mais
+d’arbre en arbre.</p>
+
+<p>Si j’avais été douée d’un peu plus d’imagination, j’aurais pris cette
+forêt pour un bois enchanté; car indépendamment des joyeuses troupes de
+singes, je vis encore beaucoup de choses curieuses. Les flancs et les
+débris de rochers sur la gauche de notre chemin avaient les formes les
+plus variées et les plus étranges: quelques-uns ressemblaient à des
+ruines de maisons ou de temple; d’autres à des arbres. Je distinguai
+entre toutes ces formes fantastiques une figure qui ressemblait
+tellement à une femme avec un petit enfant sur le bras, que l’on avait
+de la peine à se défendre de compassion en la voyant ainsi morne et sans
+vie!</p>
+
+<p>Plus loin était une grande porte imposante dont le caractère me causa
+une telle illusion, que je fus longtemps à chercher les ruines de la
+ville à laquelle elle semblait conduire.</p>
+
+<p>Près des jungles, adossée contre un puissant mur de rochers et défendue
+encore par des fortifications, est située la petite ville de <i>Lakari</i>.
+Un superbe étang, un grand puits avec un magnifique portique, des
+terrasses ornées de divinités hindoues, et des tombeaux mahométans sont
+disséminés tout autour dans un charmant désordre.</p>
+
+<p>Devant Notara, je trouvai quelques autels avec le taureau sacré taillé
+en grès rouge.</p>
+
+<p>Dans la ville même il y avait un joli monument, un<span class="pagenum"><a id="page_356">{356}</a></span> temple ouvert et à
+colonnes, sur une terrasse en pierres, entourée de beaux bas-reliefs
+représentant des éléphants et des cavaliers.</p>
+
+<p>Comme il n’y avait pas de seraï à Notara, je me trouvai forcée d’aller
+chercher un abri de rue en rue. Mais personne ne voulut recueillir la
+chrétienne; ce n’était pas par manque de bonté, mais à cause d’une
+superstition qui fait regarder comme souillée toute maison visitée par
+une personne d’une autre croyance. On étend même cette opinion à une
+foule d’autres objets.</p>
+
+<p>Je me trouvai réduite à passer la nuit dans une veranda ouverte.</p>
+
+<p>Dans la même ville, j’assistai à une scène qui dénote la bonté de ce
+peuple. Un âne estropié, soit de naissance, soit par accident, se
+traînant avec beaucoup d’efforts, mit plusieurs minutes à traverser la
+rue. Quelques hommes arrivant avec leurs bêtes de somme s’arrêtèrent et
+attendirent avec la plus grande patience, sans proférer le moindre cri
+et sans lever la main pour exciter la pauvre bête à presser le pas.
+Plusieurs habitants sortirent de leurs cabanes et lui jetèrent de la
+nourriture; chaque passant s’empressa de lui faire place. Cette
+délicatesse me toucha infiniment.</p>
+
+<p>Dans quelques grandes villes de l’Inde, il y a même des hôpitaux fondés
+pour des animaux vieux ou invalides; on les y soigne jusqu’à la fin de
+leur vie. Je vis deux de ces établissements, et j’y trouvai des bêtes à
+qui l’on aurait certainement rendu service en les tuant pour les
+délivrer des plus cruelles souffrances et d’infirmités incurables. Mais
+les Hindous ne tuent aucune bête.</p>
+
+<p><i>11 février.</i> Aujourd’hui, le treizième jour de mon voyage, j’arrivai à
+Kottah.</p>
+
+<p>Je fus très-contente de mon domestique et de mon voiturier, comme en
+général de tout le voyage. Les propriétaires des seraïs ne m’avaient pas
+demandé plus qu’aux indigènes, et ils avaient eu pour moi toutes les
+complai<span class="pagenum"><a id="page_357">{357}</a></span>sances qui pouvaient se concilier avec les sévères préceptes de
+leur religion. J’avais passé les nuits dans des cellules ouvertes de
+toutes parts, et quelquefois même sous la voûte du ciel, entourée des
+gens de la dernière classe, et je n’avais jamais été offensée ni par des
+paroles outrageantes, ni par des gestes menaçants. Jamais on ne m’enleva
+rien, et quand je donnais une bagatelle à un enfant<a id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>, un morceau de
+pain, du fromage ou quelque chose de semblable, les parents cherchaient
+aussitôt à me témoigner leur reconnaissance en me faisant d’autres dons
+et en me rendant toute espèce de petits services. Ah! si les Européens
+savaient combien il est facile de s’attacher par de bons procédés ces
+hommes si doux, véritables enfants de la nature! Mais malheureusement
+ils veulent régner par la violence, et ils traitent ce pauvre peuple
+avec mépris et avec dureté.</p>
+
+<p><i>Kottah</i> est la capitale du royaume de <i>Radschpatan</i>. Ici, comme dans
+toutes les provinces auxquelles le gouvernement a laissé des princes
+indigènes, se trouve un fonctionnaire anglais qui porte le titre de
+<i>résident</i>. On pourrait vraiment l’appeler le <i>roi</i> ou du moins le
+<i>gouverneur du roi</i>; car le roi nominal ne peut rien faire sans son
+consentement. Ce pauvre prince n’a pas même le droit de franchir les
+frontières de ses États sans l’autorisation du résident.</p>
+
+<p>Les grandes forteresses du pays ont des garnisons anglaises, et sur
+différents points on a établi de petites stations militaires.</p>
+
+<p>Cette surveillance est, sous certains rapports, utile, sous d’autres
+très-nuisible au peuple. S’il est sévèrement interdit aux veuves de se
+brûler<a id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, si l’on a aboli ces supplices cruels qui consistaient à
+faire écraser les condamnés<span class="pagenum"><a id="page_358">{358}</a></span> par des éléphants ou à les attacher à la
+queue d’un éléphant pour être traînés jusqu’à la mort, en échange les
+impôts ont augmenté singulièrement, et le roi est obligé de payer un
+tribut considérable pour acheter le droit de gouverner d’après la
+volonté du résident. Ce tribut, il le prend naturellement dans la bourse
+du peuple. Le roi de Radschpatan paye, tous les ans 3 lacks (300 000
+roupies) au gouvernement anglais.</p>
+
+<p>Le résident de Kottah, le capitaine Burdon, était un ami intime du
+docteur Sprenger qui l’avait prévenu de mon arrivée. Malheureusement il
+avait été forcé de faire une tournée d’inspection dans les diverses
+stations militaires; mais avant de partir, il avait pris toutes les
+mesures pour ma réception, et il avait prié le docteur Rolland<a id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a> de
+veiller à ce que tous ses ordres fussent exécutés. On poussa la
+prévenance jusqu’à envoyer au-devant de moi à la dernière station de
+nuit, des journaux, des livres et des domestiques; mais ils ne me
+trouvèrent pas, car, pour les deux dernières stations, mon voiturier
+s’était détourné de la grande route afin de prendre un chemin plus
+court.</p>
+
+<p>Je descendis dans le beau bongolo du résident. Toute la maison était
+vide. Mme Burdon avait accompagné son mari avec ses enfants, comme cela
+se fait ordinairement aux Indes, où le changement d’air fréquent est
+regardé comme nécessaire à l’Européen. La maison, les domestiques et les
+cipayes, le palanquin et l’équipage du capitaine en un mot, tout était à
+ma disposition, et pour compléter mon bonheur, le docteur Rolland eut la
+bonté de me servir de guide dans toutes mes excursions.</p>
+
+<p><i>12 février.</i> Dès que le roi <i>Ram-Singh</i> fut instruit de mon arrivée, il
+m’envoya de grands paniers remplis de fruits et de douceurs, et en même
+temps, ce qui me causa bien plus de plaisir, son éléphant favori bien
+paré avec un<span class="pagenum"><a id="page_359">{359}</a></span> officier à cheval et quelques soldats. Bientôt je me
+trouvai assise avec le docteur Rolland sur la haute <i>hauda</i><a id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>, et je
+me rendis à la ville voisine.</p>
+
+<p><i>Kottah</i> compte environ 30 000 habitants, et est situé près du fleuve
+Tschumbal, dans une vaste plaine parsemée de rochers, à plus de 433
+mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville, qui se présente bien,
+est entourée de solides ouvrages de fortification, sur lesquels on a
+placé 50 canons.</p>
+
+<p>Les alentours les plus proches sont couverts de rochers, stériles et
+déserts. L’intérieur de la ville est divisé par trois portes en trois
+parties. La première est habitée par la classe pauvre et a l’air
+très-misérable. Les deux autres, où demeurent les marchands et les gens
+aisés, offrent un aspect infiniment supérieur. La grande rue, quoique
+tortueuse et pierreuse, est cependant assez large pour que l’on puisse
+passer sans difficulté à côté des voitures et des bêtes de somme.</p>
+
+<p>La construction des maisons est excessivement originale. Déjà à Bénarès
+la petitesse des croisées m’avait frappée; ici elles sont si étroites et
+si basses, que c’est à peine si l’on peut y passer la tête; la plupart
+ont au lieu de vitres des barreaux de fer délicatement travaillés.
+Beaucoup de maisons ont de grands balcons, d’autres aux premiers étages
+de grandes galeries qui reposent sur des colonnes et occupent toute la
+façade de la maison; beaucoup de ces galeries sont divisées par des
+cloisons en grands et petits salons ouverts; aux deux coins se trouvent
+de jolis pavillons, et au fond des portes conduisent dans l’intérieur de
+la maison.</p>
+
+<p>C’est dans ces galeries surtout que se traitent les affaires et que se
+font les ventes; elles sont aussi le rendez-vous de gens oisifs qui,
+accroupis sur des nattes et des tapis, fument leur huka et s’amusent à
+voir passer la foule.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_360">{360}</a></span></p>
+
+<p>Dans d’autres maisons, les murs extérieurs étaient couverts de peintures
+à fresque représentant de terribles géants, des tigres, des lions deux
+ou trois fois grands comme nature, qui montraient la langue en faisant
+d’affreuses grimaces, ou bien des divinités, des fleurs, des arabesques,
+etc., tout cela jeté pêle-mêle sans goût et sans esprit, dessiné
+pitoyablement et souvent barbouillé des couleurs les plus grotesques.</p>
+
+<p>Mais ce qui fait le plus bel ornement de la ville, ce sont les nombreux
+temples hindous, qui s’élèvent tous sur des terrasses de pierres et qui
+sont infiniment plus hauts, plus étendus et plus beaux que ceux de
+Bénarès, à l’exception du <i>Visvishas</i>. Les temples sont ici construits
+au milieu de portiques ouverts et à arcades, ornés de plusieurs tours
+carrées et surmontés de coupoles de 7 à 13 mètres de haut. Au milieu se
+trouve le sanctuaire, petite pièce soigneusement fermée. La porte qui y
+donne entrée est couverte de belles sculptures ainsi que les colonnes et
+les frises; les tours carrées sont aussi bien travaillées que celles de
+Bénarès. Sous les portiques, il y a de vilaines idoles et des emblèmes
+dont plusieurs sont peints d’un rouge clair. Les parties latérales des
+terrasses sont ornées d’arabesques, d’éléphants et de chevaux taillés en
+bas-relief.</p>
+
+<p>Le palais du roi est situé à l’extrémité de la troisième partie de la
+ville et forme une ville dans la ville, ou pour mieux dire une citadelle
+dans la forteresse, puisqu’elle est entourée d’énormes murs fortifiés,
+non-seulement contre l’extérieur, mais aussi contre la ville. Il y a
+beaucoup de grands et de petits édifices dans l’enceinte de ces murs;
+mais, en dehors de leurs belles galeries, ils n’offrent rien de
+remarquable.</p>
+
+<p>Si le résident avait été à Kottah, j’aurais été présentée à la cour;
+mais en son absence l’étiquette s’opposait à ce que je visse le roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_361">{361}</a></span></p>
+
+<p>De la ville nous nous rendîmes à <i>Armornevas</i>, un des petits châteaux de
+plaisance du roi. Le chemin était excessivement mauvais, rempli de
+masses de rochers et de grosses pierres. Aussi je ne pouvais assez
+admirer l’habileté de notre éléphant, qui savait trouver une place pour
+ses pieds massifs et trotter avec autant de vitesse que s’il avait suivi
+la plus belle route.</p>
+
+<p>Quand j’exprimai à M. Rolland ma surprise de ce que le roi, qui allait
+si souvent à son château, ne faisait pas ouvrir une route praticable, il
+me répondit que c’était un principe chez tous les souverains de l’Inde
+de ne pas établir de voies de communication, parce que, à leur avis, des
+routes frayées facilitaient trop à l’ennemi les moyens de pénétrer dans
+le pays.</p>
+
+<p>Le château est petit et insignifiant. Il est situé près du fleuve
+Tschumbal, qui s’est pratiqué dans les rochers un lit excessivement
+profond.</p>
+
+<p>Des gorges et des groupes de rochers pittoresques longent les bords du
+fleuve.</p>
+
+<p>Le jardin du château est tellement rempli d’orangers, de citronniers et
+d’autres arbres, qu’il n’y aurait pas la moindre place pour le plus
+petit parterre de fleurs ou la plus petite pelouse de gazon. On trouve
+très-peu de fleurs dans les jardins indiens, et elles sont toujours à
+l’entrée. Les allées sont des chaussées en maçonnerie élevées de trois
+quarts de mètre, le sol étant toujours boueux et humide à cause de
+l’arrosement fréquent. La plupart des jardins que je vis par la suite
+ressemblaient à celui-ci.</p>
+
+<p>Le roi s’amuse ici fréquemment à de petits combats d’animaux.</p>
+
+<p>Un peu en amont du fleuve, on a établi sur de basses collines des
+tourelles qui servent à la chasse aux tigres. Ces animaux, traqués de
+toutes parts, sont amenés peu à peu vers l’eau et toujours resserrés de
+plus en plus jusqu’à ce qu’ils se trouvent à portée de fusil des
+tourelles. Le roi<span class="pagenum"><a id="page_362">{362}</a></span> avec sa société est assis en toute sûreté sur le
+plateau de la tourelle, et fait bravement feu sur les bêtes.</p>
+
+<p>Près du château, on venait d’achever la construction d’un petit temple
+de bois, où il ne manquait plus que la chose essentielle, l’aimable
+idole elle-même. Grâce à cette heureuse circonstance, nous pûmes
+pénétrer dans le sanctuaire. Il était composé d’un petit kiosque de
+marbre placé au milieu du portique. Le temple et les colonnes étaient
+barbouillés d’assez mauvaises peintures à couleurs extrêmement
+tranchantes. Il est singulier que les Hindous et les mahométans ne se
+soient jamais appliqués à la peinture; car aucun de ces peuples ne nous
+a donné de bons tableaux ni de bons dessins, tandis qu’ils ont fait des
+choses remarquables en architecture, en bas-reliefs et en mosaïques.</p>
+
+<p>D’Armornevas nous nous dirigeâmes vers la petite île de <i>Cotrikatalan</i>,
+située près de la ville, dans un petit lac. Ici l’on voit également un
+tout petit château avec un petit jardin, mais qui se présentent
+infiniment mieux du rivage que de près.</p>
+
+<p>Nous terminâmes notre course en visitant un superbe bois de tamariniers
+et de manguiers, à l’ombre desquels se trouvent conservées dans de beaux
+monuments les cendres de plusieurs souverains. Ces monuments se
+composent de temples ouverts auxquels conduisent de larges escaliers de
+dix à douze marches. Ces escaliers sont décorés de chaque côté
+d’éléphants de pierre. Quelques-uns des temples sont ornés de belles
+sculptures.</p>
+
+<p>La soirée fut remplie par toutes sortes de divertissements.</p>
+
+<p>Le bon docteur voulut me faire connaître les divers tours de force des
+Hindous, dont cependant la plupart n’étaient pas neufs. C’est ainsi
+qu’un jongleur exhiba devant nous sa petite troupe de singes, dont les
+tours ne manquèrent pas de nous faire beaucoup rire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_363">{363}</a></span></p>
+
+<p>Un autre se passa autour du corps les serpents les plus venimeux<a id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a> et
+laissa ramper de grands scorpions sur ses bras et sur ses jambes.</p>
+
+<p>A la fin parurent quatre danseuses élégantes vêtues de mousseline brodée
+d’or et d’argent et surchargées de parures. Toutes les parties du corps,
+les oreilles, le front, le cou, la poitrine, les cuisses, les mains, les
+bras, les pieds, étaient couverts d’or, d’argent et de pierreries; les
+doigts de pieds même en étaient ornés, et du nez pendait jusque
+par-dessus la bouche un grand cercle avec trois pierres précieuses. Deux
+danseuses entrèrent d’abord en scène; elles exécutèrent les mêmes
+figures que j’avais déjà vu exécuter à Bénarès; seulement elles les
+faisaient bien plus vite et tournaient de toutes manières les doigts,
+les mains et les bras. Certes on aurait pu dire d’elles à juste titre
+qu’elles dansaient avec les bras et non avec les pieds. Elles dansèrent
+dix minutes sans chanter, puis elles se mirent à pousser des cris aigus
+et discordants; leurs mouvements devinrent peu à peu plus rapides et
+plus désordonnés, jusqu’à ce qu’au bout d’une demi-heure la voix et la
+force leur manquèrent. Épuisées, elles abandonnèrent la place à leurs
+sœurs, qui répétèrent la même scène.</p>
+
+<p>Le docteur Rolland m’assura qu’elles représentaient une histoire
+d’amour, où toutes les vertus comme la douceur, la fidélité et la
+confiance, et toutes les passions comme la haine, la vengeance et le
+désespoir avaient un rôle. Les musiciens, placés tout près des
+danseuses, suivaient chacun de leurs mouvements.</p>
+
+<p>Tout l’espace employé est à peine de 3<sup>m</sup>,30 de long, et 2<sup>m</sup>,60 de
+large. Les bons Hindous s’amusent des heures<span class="pagenum"><a id="page_364">{364}</a></span> entières à ces scènes sans
+goût dont ils ne peuvent se lasser.</p>
+
+<p>Je me souviens d’avoir lu dans des livres que les danseuses indiennes
+étaient bien plus gracieuses que celles de l’Europe, que leur chant
+était très-mélodieux et leur pantomime délicate et émouvante. Je
+voudrais bien savoir si les auteurs de pareils livres ont été vraiment
+aux Indes. Je ne trouvai pas moins exagérées les descriptions d’autres
+voyageurs qui prétendent qu’on ne peut rien voir de plus immoral que les
+danses indiennes. Je me permettrai à mon tour de demander s’ils ont vu
+la <i>sammaquecca</i> et la <i>refolosa</i> à Valparaiso, s’ils ont vu les dames
+de Taïti ou bien nos danseuses en tricots couleur de chair?</p>
+
+<p>Le costume des femmes à Radschpatan et dans quelques contrées de
+Bundelkund diffère beaucoup de celui des autres pays de l’Inde. Elles
+portent de longues robes de couleur à larges plis, des corsets
+très-serrés et si courts qu’ils couvrent à peine la poitrine, et elles
+mettent par-dessus un mouchoir blanc ou bleu dont elles enveloppent le
+buste, la tête et la figure, et dont elles laissent pendre une partie
+par devant, en guise de tablier. Les jeunes filles, qui n’ont pas
+toujours la tête enveloppée, ressemblent presque dans ce costume à nos
+paysannes. Elles sont, comme les danseuses, surchargées de parures;
+quand elles ne peuvent pas les avoir en or ou en argent, elles se
+contentent d’un métal quelconque. Elles portent aussi autour des mains,
+des bras et des pieds des cercles en corne, en os ou en perles de verre.
+Elles ont aux pieds des grelots, de sorte qu’on les entend venir de
+soixante pas. Les doigts de pieds sont couverts de larges et pesants
+anneaux, et du nez jusqu’au menton elles laissent pendre des anneaux
+qu’à chaque repas elles sont obligées de relever au-dessus du nez.</p>
+
+<p>Je plains ces pauvres créatures, qui ont avec leur parure une fameuse
+charge à porter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_365">{365}</a></span></p>
+
+<p>Dès leur enfance les Hindous se teignent en noir les sourcils et les
+paupières; souvent aussi ils se peignent sur les sourcils des raies bleu
+foncé de la largeur du doigt et des taches sur le front.</p>
+
+<p>Les adultes se couvrent la poitrine, le front, le nez ou les tempes de
+couleurs rouges, blanches ou jaunes, selon qu’ils sont plus
+particulièrement attachés à telle ou telle divinité. Plusieurs portent
+des amulettes et de petites images suspendues au cou par des cordons.
+Aussi je les prenais d’abord pour des catholiques et je me réjouissais
+déjà des brillants succès des missionnaires. Mais m’étant approchée un
+jour d’un Hindou pour mieux examiner l’image, que vis-je? Vous croyez
+peut-être une gracieuse madone, une petite tête d’ange aux blondes
+boucles, un Antoine de Padoue en extase? Hélas non. Je vis les figures
+grimaçantes du dieu Chiva aux huit bras; de Vichnou à la tête de bœuf,
+et de la déesse Kalli à la longue langue. Les amulettes renfermaient
+très-probablement un peu des cendres d’un de leurs martyrs brûlés, ou un
+clou, un petit morceau de peau, le cheveu d’un saint, l’éclat de l’os
+d’un animal sacré, etc.</p>
+
+<p><i>13 février.</i> Aujourd’hui le docteur Rolland me conduisit à la petite
+ville de <i>Kesho-Rde-Patum</i>, une des plus saintes de <i>Bunda</i> et de
+<i>Radschpaton</i>, située sur la rive opposée du Tschumbal, à 6 milles de
+Kottah. Beaucoup de pèlerins viennent s’y baigner, car ils regardent
+l’eau, dans cet endroit, comme excessivement sacrée. On ne peut pas leur
+en vouloir de cette croyance, quand on songe combien il y a de chrétiens
+qui donnent la préférence à l’image de la sainte Vierge de Marie Zell,
+d’Einsiedeln ou de Lorette, bien que toutes les autres images
+représentent exactement la même Vierge.</p>
+
+<p>De beaux escaliers de pierre conduisent au fleuve, et dans de jolis
+kiosques on voit assis des brahmanes qui prennent de l’argent aux
+fidèles en l’honneur des dieux.<span class="pagenum"><a id="page_366">{366}</a></span> Sur un des escaliers était une
+très-grosse tortue; elle pouvait s’y chauffer au soleil tout à son aise;
+personne ne songeait à la prendre; elle venait du fleuve sacré: c’était
+peut-être le dieu Vichnou en personne<a id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Le long du fleuve il y a
+beaucoup d’autels de pierre avec de petits taureaux et autres emblèmes,
+également taillés en pierre.</p>
+
+<p>La ville elle-même est petite et misérable; mais le temple est grand et
+beau.</p>
+
+<p>On poussa ici la tolérance jusqu’à nous accorder l’entrée de tout le
+temple, ouvert de tous côtés et formant un octogone. Dans la partie
+supérieure, il est entouré de galeries dont une partie est destinée aux
+femmes, l’autre aux musiciens. Le sanctuaire est au fond du temple; cinq
+cloches étaient pendues devant; on les frappe quand des femmes entrent
+dans le temple; elles résonnèrent aussi à mon entrée. Ensuite on ouvrit
+la porte couverte de rideaux, et on nous accorda la vue de tout
+l’intérieur.</p>
+
+<p>Nous vîmes là une petite compagnie d’idoles en pierre. Le peuple, qui
+nous avait suivi avec curiosité, fit entendre de légers murmures quand
+on ouvrit le sanctuaire. Je me retournai avec un peu d’émotion, croyant
+que c’était à nous qu’on en voulait, et je me préparais déjà aux plus
+grandes avanies, quand je reconnus que c’étaient des prières qu’ils
+récitaient à voix basse et dans une posture pleine de respect. Un des
+brahmanes chasse avec un grand balai les mouches assez hardies pour se
+poser sur les figures spirituelles des dieux.</p>
+
+<p>Plusieurs chapelles contiguës au temple s’ouvrirent toutes devant nous;
+elles renfermaient des pierres ou des images peintes en rouge. Dans le
+péristyle, sous un petit toit, on voyait un saint en pierre qui était
+très-bien vêtu et qui avait même une casquette sur la tête.</p>
+
+<p>Sur la rive opposée du fleuve s’élève une petite colline,<span class="pagenum"><a id="page_367">{367}</a></span> sur laquelle
+repose un grand taureau taillé assez massivement en pierre. Cette
+colline s’appelle <i>la montagne sacrée</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine Burdon a élevé, dans le voisinage de la montagne sacrée,
+une maison construite avec beaucoup de goût, qu’il habite quelquefois
+avec sa famille. J’y vis une belle collection d’oiseaux empaillés que le
+résident lui-même a apportée de l’Himalaya. J’admirai surtout les
+faisans, dont quelques-uns jetaient un véritable éclat semblable à celui
+du métal; il y avait des sujets non moins beaux parmi les coqs de
+bruyère.</p>
+
+<p>Après avoir tout vu, je priai le docteur de me procurer, pour le
+lendemain, une occasion d’aller à <i>Indor</i> (180 milles). Il me surprit
+très-agréablement en m’apprenant que le roi l’avait chargé de me donner
+autant de chameaux qu’il m’en faudrait, ainsi que deux cipayes à cheval
+pour escorte. Je demandai deux chameaux, l’un pour moi et mon petit
+bagage, l’autre pour le chamelier et le domestique que me donna le
+docteur Rolland.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_368">{368}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Les voyages à dos de chameau dans les Indes.&mdash;Rencontre de la
+famille Burdon.&mdash;Les femmes du peuple aux
+Indes.&mdash;Oudjein-Indor.&mdash;Le capitaine Hamilton.&mdash;Présentation à la
+cour.&mdash;Fabrication de la glace.&mdash;Le temple de rochers
+d’Adjunta.&mdash;Chasse au tigre.&mdash;Le temple de rochers d’Élora.&mdash;Le
+fort Dowlutabad.</p></div>
+
+<p><i>14 février.</i> Les chameaux avaient été demandés pour cinq heures du
+matin, mais ils n’arrivèrent qu’à midi et accompagnés chacun d’un
+conducteur. Quand les chameliers aperçurent mon petit coffre (qui
+pouvait peser 25 livres), ils furent tout interdits, ils ne savaient
+qu’en faire. J’eus beau leur expliquer comment on emballait en Égypte,
+et leur dire que j’avais toujours gardé mon petit paquet avec moi sur ma
+monture, ils avaient d’autres habitudes et ne voulaient pas s’en
+écarter.</p>
+
+<p>Le voyage à dos de chameau est toujours désagréable et fatigant, et les
+secousses de l’animal causent à beaucoup de voyageurs la même
+indisposition que les roulis d’un vaisseau; mais, aux Indes, il devient
+presque insupportable, tant on sait mal s’arranger. Chaque chameau a son
+conducteur qui est assis sur le devant et occupe la bonne place, tandis
+que le voyageur trouve à peine un petit coin sur la croupe.</p>
+
+<p>Le docteur Rolland me conseilla de me résigner pour le moment à mon
+sort: le lendemain, je trouverais le capitaine Burdon qui me procurerait
+facilement un transport plus commode. Je suivis son conseil; je fis
+porter mon paquet et je montai avec résignation sur mon chameau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_369">{369}</a></span></p>
+
+<p>Nous traversâmes de vastes plaines où l’on remarquait principalement des
+plantations de lin considérables; nous longeâmes un bel étang près
+duquel était situé un joli palais, et nous atteignîmes vers le soir le
+village de <i>Moasa</i>, où nous passâmes la nuit.</p>
+
+<p>Dans les pays placés sous l’autorité des princes indigènes, il n’y a ni
+postes, ni routes; mais dans toutes les villes, dans tous les villages
+sont établis des hommes chargés de montrer le chemin aux voyageurs et de
+porter leurs effets; on leur donne pour cela une bagatelle. Les
+personnes accompagnées d’une garde ou d’un tscherprasso du roi ou du
+gouverneur (<i>aunil</i>) ne payent rien. Les autres donnent de 1 à 4 bais
+par tête, suivant la distance.</p>
+
+<p>A mon arrivée à Moasa, tout le monde accourut pour me servir: je
+voyageais avec les gens du roi; et dans cette contrée, une figure
+d’Européenne devenait déjà une rareté. On m’apporta du bois, du lait et
+des œufs. Ma table était partout servie avec la même frugalité; j’étais
+heureuse quand j’avais du riz cuit dans du lait ou quelques œufs: pour
+l’ordinaire, je n’avais que du riz, de l’eau et du sel. Un vase de cuir
+pour l’eau, une petite poële, une poignée de sel et un peu de riz et de
+pain était tout ce que j’emportais avec moi.</p>
+
+<p><i>15 février.</i> J’arrivai tard dans la soirée à <i>Nurankura</i>, petit endroit
+entouré de basses montagnes. Je trouvai là les tentes du capitaine
+Burdon, une servante et un domestique. Comme j’étais extrêmement
+fatiguée, je me retirai aussitôt dans une des tentes pour me livrer au
+repos. A peine m’étais-je étendue sur un divan, que la servante entra,
+et, sans me demander si j’y consentais, se mit à me frictionner dans
+tous les sens. Je voulais l’en empêcher, mais elle m’expliqua que quand
+on était aussi fatiguée, c’était une très-bonne chose, me pressa
+fortement le corps de haut en bas pendant un quart d’heure, et le
+résultat fut véritablement très-favorable: je me trouvai très-allégée,<span class="pagenum"><a id="page_370">{370}</a></span>
+très-fortifiée; ces frictions sont en grand usage aux Indes, comme dans
+tout l’Orient, surtout après le bain. Les Européens se soumettent
+volontiers aussi à cette opération.</p>
+
+<p>La servante m’expliqua, moitié par signes, moitié par paroles, qu’on
+m’avait déjà attendue le matin, et qu’on m’avait préparé un palanquin
+dans lequel je pourrais dormir aussi bien que sous la tente. J’y
+consentis, et je repris mon voyage à onze heures de la nuit. Je
+n’ignorais pas que la contrée était infestée de tigres, mais plusieurs
+porteurs de torches nous accompagnaient et les tigres sont ennemis jurés
+du feu: je pouvais donc reprendre tranquillement mon sommeil interrompu.</p>
+
+<p>A trois heures du matin on me fit arrêter auprès d’une seconde tente
+préparée pour me recevoir, et où je trouvai toutes les commodités.</p>
+
+<p><i>16 février.</i> Ce matin, je fis la connaissance de l’aimable famille
+Burdon. Les deux époux vivent au milieu de sept enfants qu’ils élèvent
+en grande partie eux-mêmes, heureux et contents, quoique réduits à peu
+près à eux seuls, puisque, excepté le docteur Rolland, aucun Européen
+n’habite Kottah. Ils ne reçoivent que très-rarement la visite
+d’officiers en passage, et depuis quatre ans, j’étais la première
+Européenne que Mme Burdon voyait.</p>
+
+<p>Je passai très-agréablement la journée au milieu de cette famille. Je ne
+fus pas peu étonnée de retrouver ici tout le confortable que peuvent
+seules offrir les maisons les mieux ordonnées; et, à cette occasion, je
+vais raconter en quelques mots la manière dont les officiers et les
+employés anglais voyagent dans les Indes.</p>
+
+<p>Avant tout, ils ont des tentes assez grandes pour contenir de deux à
+quatre chambres; j’en vis qui valaient plus de 800 roupies. Ils
+emportent les meubles qu’ils peuvent y mettre, depuis le tapis de pied
+jusqu’à l’élégant divan, et presque tous les instruments de cuisine et
+de ménage. Ils ont en outre un nombre infini de domes<span class="pagenum"><a id="page_371">{371}</a></span>tiques, dont
+chacun a son emploi qu’il connaît parfaitement.</p>
+
+<p>A trois heures du matin, après avoir passé la nuit dans leur lit, les
+maîtres s’étendent ou s’asseoient sur leur palanquin, ou montent à
+cheval pour descendre au bout de quatre ou cinq heures (ils ne font
+jamais plus de quatre coos par jour) dans une tente toute dressée, où
+ils prennent le déjeuner fumant. Ils retrouvent là toutes les commodités
+de leur intérieur, se livrent à leurs occupations ordinaires, font leurs
+repas accoutumés, sont en un mot, tout à fait chez eux.</p>
+
+<p>Le cuisinier se met toujours en route la nuit. Dès qu’on a quitté les
+tentes, on les ploie, on les emporte promptement et on les dresse avec
+la même rapidité; car on ne manque ni de mains ni de bêtes de somme.</p>
+
+<p>Dans les pays les plus civilisés de l’Europe, on ne voyage pas avec
+autant de luxe et de commodité qu’aux Indes.</p>
+
+<p>Le soir, il me fallut encore partir. Le bon M. Burdon voulait me donner
+son palanquin avec ses porteurs jusqu’à Indor; mais les malheureux me
+faisaient trop pitié. J’affirmai donc que je ne trouvais pas le voyage
+sur des chameaux désagréable, que je le préférais même au palanquin à
+cause de la vue. Je pris cependant pour mon petit coffre un troisième
+chameau, et je laissai ici les cipayes.</p>
+
+<p>Nous fîmes ce soir encore 4 coos jusqu’à la petite ville de <i>Patan</i>.</p>
+
+<p><i>17 février.</i> Ce matin seulement je vis que Patan était situé sur une
+chaîne de collines pittoresques et offrait quelques temples assez beaux,
+avec des portiques ouverts où se trouvaient des statues de pierre, de
+grandeur naturelle. Les arabesques et les figures des statues étaient en
+relief et bien faites. Dans les vallées que nous traversâmes, il y avait
+beaucoup de pierres, comme du basalte et du quartz magnifiquement
+cristallisés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_372">{372}</a></span></p>
+
+<p>Vers le soir, nous atteignîmes <i>Batschbachar</i>, petite ville misérable.</p>
+
+<p><i>18 février.</i> <i>Runitscha</i> est un peu plus grand et un peu plus beau. Il
+me fallut établir mon gîte au milieu du bazar, sous une veranda ouverte:
+il n’y a pas de serais sur cette route. La moitié de la population de la
+ville se rassembla aussitôt autour de moi et examina avec une grande
+attention tout ce que je faisais. Je leur donnai l’occasion d’étudier
+l’aspect d’une Européenne en colère, car j’étais très-irritée contre mes
+gens et je les tançais vertement, malgré mon peu de connaissance de la
+langue. En effet, ils laissaient les chameaux aller si lentement, que,
+bien que nous fussions en marche depuis le grand matin jusqu’à une heure
+assez avancée de la soirée, nous ne faisions pas plus de dix à onze
+coos, comme une voiture de bœufs. Je leur dis que cela ne devait plus
+arriver, et du reste cela n’arriva plus. Je dois à cette occasion
+contredire tous ceux qui prétendent que le chameau fait en moyenne
+quarante coos par jour, et que, même quand il va lentement, ses pas sont
+aussi écartés. J’observe tout très-exactement et je juge ensuite d’après
+mon expérience sans me laisser induire en erreur par mes lectures. Avant
+d’entreprendre un voyage, je note non-seulement les grandes distances,
+mais aussi l’éloignement des points intermédiaires; je combine, à l’aide
+d’amis expérimentés, mon plan de route de station en station, et je suis
+ainsi en état de tenir tête à mon guide, qui ne peut plus me dire que
+nous avons parcouru, par exemple, vingt ou trente coos, quand nous n’en
+avons fait que la moitié. Je pus observer en outre, dans le trajet de
+Delhi à Kottah, que je fis dans une voiture à bœufs, le train de
+plusieurs chameaux avec lesquels je me rencontrais tous les soirs aux
+mêmes stations. Il est vrai que j’avais des bœufs excellents et que les
+chameaux étaient très-ordinaires. Mais je ne fis cependant pas dans ce
+voyage-ci, avec de<span class="pagenum"><a id="page_373">{373}</a></span> bons chameaux, plus de quinze ou seize coos par
+jour, et depuis quatre heures du matin jusqu’à six heures du soir, sauf
+deux heures de sieste, j’étais continuellement en marche. Un chameau qui
+fait en un jour quarante coos est une exception, et il aurait de la
+peine à recommencer le second et le troisième jour.</p>
+
+<p><i>19 février.</i> Ranera, endroit peu considérable.</p>
+
+<p>L’on m’assigna ici une étable de vaches comme chambre à coucher. Elle
+était très-bien tenue: néanmoins je préférai dormir en plein air devant
+l’écurie.</p>
+
+<p>Jusqu’à une heure avancée de la nuit, il y eut beaucoup d’animation dans
+l’endroit: des convois d’hommes, surtout de femmes et d’enfants,
+s’avançaient au son du tam-tam, qu’ils accompagnaient d’un chant
+désagréable et plaintif. Ils allaient ainsi à un arbre quelconque, sous
+lequel était élevée une statue de leur divinité.</p>
+
+<p>Nous eûmes beaucoup de basses chaînes de collines à gravir. Le sol non
+cultivé était partout brûlé par les ardeurs du soleil<a id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>: en revanche,
+les plantations de pavots, de lin, de céréales, de coton, brillaient
+d’une manière luxuriante. Partout des rigoles étaient pratiquées dans
+les champs, et les paysans étaient occupés avec leurs attelages de bœufs
+à tirer de l’eau des puits et des rivières. Je ne vis pas de femmes
+occupées à ces travaux. J’eus occasion dans mes nombreux voyages de
+remarquer que le sort des femmes de la classe pauvre aux Indes, en
+Orient, et chez la plupart des peuples sauvages, n’est pas aussi dur
+qu’on le croit ordinairement. Les hommes font tous les gros travaux et
+mettent même la main à ceux des femmes. Ainsi, par exemple, dans les
+villes habitées par les Européens, ce sont les hommes qui lavent et
+repassent le linge: la femme ne peut prendre que très-rarement part<span class="pagenum"><a id="page_374">{374}</a></span> aux
+travaux publics; elle porte le bois, l’eau, et jamais de fardeau pesant,
+si ce n’est pour sa maison à elle. On voit bien des femmes dans les
+champs à l’époque de la moisson, mais là encore elles ne s’occupent que
+de l’ouvrage le plus facile. Si l’on rencontre des convois où il y ait
+des bœufs ou des chevaux, les femmes et les enfants sont assis dessus;
+les hommes marchent à côté, et souvent encore ils sont chargés de
+fardeaux. S’il n’y a pas de bêtes de somme dans le convoi, ce sont eux
+qui portent les enfants et les fardeaux. Je ne vis jamais non plus
+d’homme maltraiter sa femme ou son enfant. Je souhaiterais de grand cœur
+que les femmes de la classe pauvre dans nos pays fussent seulement
+traitées par leurs maris moitié aussi doucement que dans tous les autres
+pays du monde.</p>
+
+<p><i>20 février.</i> Oudjein sur la Serpa, une des villes de l’Inde les plus
+anciennes et les mieux bâties, est la capitale du royaume de <i>Sindhia</i>,
+et a une population de plus de 100 000 âmes.</p>
+
+<p>La construction de cette ville est tout à fait particulière: les façades
+des maisons, qui sont à un étage, sont en bois et percées dans le haut
+de grandes fenêtres régulières, fermées, au lieu de vitres, par des
+solives. Les appartements sont tous très-hauts et très-aérés. Du sol au
+toit il n’y a aucun plancher intermédiaire. Les parois extérieures et
+les poutres de la maison sont peintes avec de la couleur à l’huile brun
+foncé; cette ville a l’air sombre au delà de toute idée.</p>
+
+<p>Deux maisons se distinguaient des autres par leur grandeur et la beauté
+non commune de leurs sculptures en bois. Elles avaient deux étages et
+étaient ornées avec beaucoup de goût de galeries, de statues, de frises,
+de niches et autres choses semblables. Autant que je pus le comprendre
+par les réponses que l’on fit à mes questions et par le nombre des
+domestiques et des soldats qui se pres<span class="pagenum"><a id="page_375">{375}</a></span>saient autour de ces édifices,
+c’étaient les palais de l’aumil et de la reine veuve Madhadji-Sindhia.</p>
+
+<p>Nous traversâmes toute la ville: les rues étaient larges, les bazars
+très-vastes et tellement remplis, qu’il nous fallait souvent nous
+arrêter; c’était absolument un grand marché. Jamais je ne vis aux Indes,
+dans les circonstances de ce genre, dans les grandes fêtes et dans les
+grandes réunions de peuple, d’hommes ivres, quoiqu’il n’y manque pas de
+boissons enivrantes: ici les hommes sont sobres et tempérants, même
+<i>sans sociétés de tempérance</i>.</p>
+
+<p>En dehors de la ville je trouvai une veranda ouverte où j’établis mon
+gîte pour la nuit.</p>
+
+<p>Je fus témoin d’une scène douloureuse, résultat des fausses idées
+religieuses des Hindous, d’ailleurs si compatissants. Un vieillard
+gisait non loin de la veranda, étendu sur le sol, sans donner signe de
+vie; quelques passants s’arrêtaient, le considéraient et continuaient
+leur chemin; personne ne l’interrogeait ni ne l’aidait. Le vieillard
+était tombé de faiblesse à cette place et n’avait pas pu dire à quelle
+caste il appartenait. Je pris du courage et m’approchai, je soulevai son
+mouchoir de tête qui était détaché et lui couvrait une partie du visage:
+deux yeux ternes me regardaient fixement; je tâtai le corps; il était
+roide et froid. Mon secours venait trop tard.</p>
+
+<p>Le lendemain, le cadavre était encore à la même place; on me dit qu’on
+attendait que des parents vinssent le chercher, et que sans cela on le
+ferait enlever par les parias.</p>
+
+<p><i>21 février.</i> Dans l’après-midi, j’atteignis Indor, la capitale du
+royaume d’<i>Holkar</i>. Comme j’approchais du quartier des Européens, je les
+trouvai justement occupés à une promenade en voiture. L’équipage du
+résident, M. Hamilton, pour qui j’avais des lettres, se distinguait
+entre tous les autres par son luxe. Quatre beaux chevaux étaient attelés
+à un landau ouvert, et quatre domestiques en costume oriental couraient
+à côté de la voiture.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_376">{376}</a></span></p>
+
+<p>A peine ces messieurs eurent-ils aperçu ma troupe qu’ils firent arrêter
+et envoyèrent un domestique au-devant de moi; sans doute ils voulaient
+savoir immédiatement par quel hasard une Européenne isolée s’était
+égarée dans le pays. Mon domestique, qui avait déjà dans les mains les
+lettres adressées à M. Hamilton, s’empressa de les lui porter. M.
+Hamilton les parcourut rapidement, descendit aussitôt, vint à moi et me
+reçut très-cordialement. Mes méchants habits déteints par le soleil ne
+le choquèrent point, et il ne prit pas mauvaise opinion de moi parce que
+j’arrivais sans beaucoup de bagages et sans grande suite.</p>
+
+<p>Il me conduisit lui-même au bongolo destiné aux étrangers, et demeura
+avec moi jusqu’à ce qu’il eût vu que les domestiques avaient pourvu
+convenablement à tout ce dont je pouvais avoir besoin. Puis, après
+m’avoir encore présenté un domestique destiné uniquement à mon usage, et
+avoir mis une garde devant le bongolo que j’habitais seule, il prit
+congé de moi en me promettant de me faire chercher dans une heure pour
+le repas. De semblables attentions me rappellent toujours le souvenir de
+l’aimable ministre autrichien de Rio-de-Janeiro.</p>
+
+<p>Le palais du résident, éloigné à peine de quelques centaines pas du
+bongolo, est une remarquable construction de vrai style italien. De
+longs escaliers conduisent du dehors dans les portiques, qui, par leur
+grandeur et leurs belles voûtes, se distinguent de tous ceux que j’avais
+vus jusqu’ici. Les salles, les appartements et la disposition
+intérieure, répondaient à la haute idée que faisait naître la vue de
+l’extérieur.</p>
+
+<p>C’était justement un dimanche, et j’eus le plaisir de trouver toute la
+société européenne d’Indor réunie chez le résident. Elle se composait de
+trois familles.</p>
+
+<p>Le luxe qui m’entourait, la somptuosité du repas, me causaient un
+étonnement qui s’accrut encore quand un orchestre complet et exercé
+exécuta de belles ouvertures,<span class="pagenum"><a id="page_377">{377}</a></span> et, à mon intention, des mélodies bien
+connues de ma patrie. A table, M. Hamilton me présenta le maître de
+chapelle, Tyrolien du nom de Næher. Dans l’espace de quatre années, ce
+digne homme avait créé sa chapelle, qui se composait de jeunes
+indigènes.</p>
+
+<p>On me pria d’assister le lendemain matin à une opération à l’éther, la
+première qu’un médecin européen tentât ici. On devait enlever à un
+indigène une grande excroissance de chair qu’il avait sur la nuque.
+Malheureusement la chose n’alla pas comme on l’espérait; le patient
+revint à lui dès la première entaille et commença à crier d’une manière
+horrible. Je quittai promptement l’appartement, le malheureux me faisait
+trop de pitié. L’opération réussit, il est vrai, mais la souffrance ne
+fut pas épargnée au malade.</p>
+
+<p>Pendant le déjeuner, M. Hamilton me proposa d’échanger mon logement du
+bongolo contre un appartement dans son palais, parce qu’il devait me
+sembler pénible de me déplacer pour chaque repas. Il m’abandonna
+l’appartement de sa femme, qu’il avait perdue, et affecta en même temps
+une servante à mon service.</p>
+
+<p>Ce n’était qu’après le <i>tiffen</i> (déjeuner à la fourchette) que je devais
+visiter la ville et être présentée à la cour.</p>
+
+<p>J’employai le temps qui me restait à faire une visite à M. et Mme Næher.
+Mme Næher, également Allemande, fut émue jusqu’aux larmes lorsqu’elle me
+vit; depuis quinze ans elle n’avait pas parlé à une Allemande.</p>
+
+<p>La ville d’Indor compte 25 000 habitants. Elle n’est pas fortifiée; les
+maisons sont construites comme celles d’Oudjein.</p>
+
+<p>Le palais royal est situé au centre de la ville et forme un carré. Le
+milieu de la façade monte en forme de pyramide à une hauteur de six
+étages. Une porte d’entrée excessivement élevée, très-belle, flanquée de
+deux tours rondes et saillantes, conduit dans le vestibule. Les murs<span class="pagenum"><a id="page_378">{378}</a></span>
+extérieurs du palais sont entièrement couverts de fresques représentant,
+pour la plupart, des chevaux et des éléphants qui font assez bien de
+loin. L’intérieur est partagé en plusieurs cours. Dans la première, au
+rez-de-chaussée d’un grand corps de logis, se trouve un salon bordé
+d’une double colonnade en bois. C’est ici que se tient le <i>durwar</i>
+(conseil des ministres). Au premier étage du même corps de logis, une
+magnifique salle ouverte sert d’habitation à des taureaux sacrés.</p>
+
+<p>En face de cette salle est la pièce de réception. Des corridors sombres,
+qu’on est obligé d’éclairer en plein jour, conduisent aux appartements
+du roi. Dans presque tous les palais de l’Hindoustan, les abords sont,
+dit-on, aussi sombres: on veut les cacher aux étrangers, ou du moins
+leur en rendre l’entrée plus difficile.</p>
+
+<p>Dans la salle de réception, était assise la reine Jeswont-Rao-Holcar,
+veuve âgée et sans enfants, et à côté d’elle son fils adoptif le prince
+Hury-Rao-Holcar, jeune homme de quatorze ans, aux traits pleins de
+douceur, aux yeux expressifs.</p>
+
+<p>Elle nous fit asseoir à ses côtés, sur des coussins rangés par terre. Le
+jeune prince parlait un mauvais anglais; les questions qu’il m’adressa
+prouvaient qu’il était assez versé dans la géographie. Son
+<i>mundschi</i><a id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a> est indigène, et, dit-on, un homme d’esprit et de
+savoir. Je ne pus m’empêcher à la fin de l’audience de lui faire mon
+compliment sur l’éducation accomplie du prince.</p>
+
+<p>Le costume de la reine et du prince était en mousseline de Dakka. Le
+prince avait quelques pierres précieuses et quelques perles à son
+turban, sur sa poitrine et sur ses bras. La reine tenait son visage
+découvert, quoique M. Hamilton fût présent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_379">{379}</a></span></p>
+
+<p>Tous les appartements, tous les corridors, étaient remplis de serviteurs
+qui, sans la moindre cérémonie, venaient aussi dans la salle d’audience
+pour pouvoir nous considérer de plus près: nous étions dans une
+véritable presse.</p>
+
+<p>On nous offrit des sucreries et des fruits, on nous arrosa d’eau de
+rose, et on répandit même un peu d’huile de rose sur nos mouchoirs. Au
+bout d’un certain temps, on apporta deux noix d’arec et une feuille de
+bétel sur un plat d’argent que la reine nous tendit elle-même: on
+indique ainsi que l’audience est terminée, et avant cela on ne doit pas
+s’éloigner. Au moment où nous allions nous lever, on nous suspendit de
+grandes guirlandes de jasmin autour du cou; on m’attacha en outre de
+petites guirlandes aux poignets. On nous envoya aussi des fruits et des
+sucreries à la maison.</p>
+
+<p>La reine avait donné l’ordre au <i>mundschi</i> de nous faire voir tout le
+palais. Il n’est pas très-grand et les appartements, sans excepter la
+salle d’audience, sont très-simples et presque sans meubles; mais dans
+toutes les pièces il y avait par terre des coussins couverts de
+mousseline blanche.</p>
+
+<p>Pendant que nous étions sur la terrasse de la maison, nous vîmes le
+prince sortir à cheval. Deux domestiques conduisaient son cheval et une
+grande escorte l’entourait. Plusieurs employés l’accompagnaient sur des
+éléphants, et des cavaliers fermaient la marche. Ces derniers avaient de
+larges culottes blanches, de petits cafetans bleus, et de beaux bonnets
+ronds qui leur donnaient très-bonne mine. Le peuple fit entendre, à la
+vue du prince, un faible murmure; c’était, disait-on, l’expression de sa
+joie.</p>
+
+<p>Le mundschi eut encore la bonté de me montrer comment se fabriquait la
+glace. Les mois les plus favorables sont ceux de décembre et de janvier;
+cependant, en février, les nuits et surtout les heures de la matinée qui
+précèdent le lever du soleil sont encore assez froides pour<span class="pagenum"><a id="page_380">{380}</a></span> qu’une
+petite masse d’eau se couvre d’une légère couche de glace. A cette fin,
+l’on creuse dans un sol riche en salpêtre<a id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a> de petits trous peu
+profonds, où l’on place de petites assiettes plates de terre cuite
+poreuse remplies d’eau; ou, si le sol ne renferme pas de salpêtre, on
+couvre les plus hautes terrasses de la maison avec de la paille, et l’on
+place les assiettes dessus. Les croûtes de glace obtenues ainsi sont
+brisées en petits morceaux, arrosées d’un peu d’eau et placées dans les
+glacières, qui sont également couvertes de paille. Cette fabrication de
+la glace commence déjà à Bénarès.</p>
+
+<p>M. Hamilton eut la bonté de s’occuper de la continuation de mon voyage.
+J’aurais pu avoir une seconde fois les chameaux du roi; mais je préférai
+une charrette à bœufs, parce que la perte de temps n’est pas
+considérable, et que la fatigue est moindre. M. Hamilton fit lui-même le
+marché avec le voiturier, partagea les stations d’Indor à <i>Aurang-Abad</i>
+(230 milles anglais), me donna un bon serviteur et un cipaye, me munit
+de lettres, et me demanda même si j’avais assez d’argent. Et, tout cela,
+l’excellent homme le fit avec une telle amabilité que je ne savais
+véritablement ce que je devais le plus admirer de ses complaisances ou
+de sa manière d’offrir. Non-seulement à Indor, mais partout où on le
+connaissait, j’entendis toujours prononcer son nom avec le plus grand
+respect.</p>
+
+<p>Le 23 février à midi, je quittai Indor pour aller jusqu’au petit village
+de <i>Simarola</i> (5 coos). Le chemin passait à travers de beaux bois de
+palmiers et un pays richement planté. A Simarola, je trouvai une jolie
+tente commodément disposée, que M. Hamilton avait envoyée à l’avance
+pour me surprendre encore par une bonne station de nuit. Je le remerciai
+bien sincèrement par devers moi de cette aimable prévenance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_381">{381}</a></span></p>
+
+<p><i>24 février.</i> Au sortir de Simarola, la contrée devenait vraiment
+pittoresque. Un col étroit, à peine assez large en certains endroits
+pour livrer passage, conduisait par une pente roide<a id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a> dans de petites
+vallées aux flancs desquelles s’amoncelaient de belles collines
+couvertes de bois verdoyants: je remarquai surtout deux espèces
+d’arbres, dont l’une portait des fleurs jaunes et l’autre des fleurs
+rouges. Toutes deux, par un phénomène singulier, manquaient complétement
+de feuilles.</p>
+
+<p>Déjà depuis Kottah, comme le sol est trop pierreux, les convois de
+chameaux devenaient plus rares; à leur place on voyait des convois de
+bœufs.</p>
+
+<p>J’en rencontrai aujourd’hui qui étaient d’une longueur incroyable. Je
+n’exagère rien en disant que j’ai vu des convois de plusieurs milliers
+de bœufs transportant sur leur dos des grains, de la laine, etc. Je ne
+puis comprendre d’où l’on tire la nourriture pour tant d’animaux; on
+n’aperçoit nulle part de prairies, et, si l’on excepte les plantations,
+le sol est brûlé ou couvert tout au plus d’un gazon sec et maigre
+(l’herbe des jungles), où je ne vis jamais aucun animal brouter.</p>
+
+<p>Les femmes et les enfants, dans les villages où passent de tels convois,
+déploient une activité incroyable: ils se munissent de corbeilles,
+suivent le convoi à une grande distance, et ramassent la fiente des
+animaux; ils en font des briquettes qu’ils sèchent au soleil et qu’ils
+emploient pour allumer le feu.</p>
+
+<p>La soirée était avancée lorsque nous entrâmes, au milieu d’éclairs et de
+coups de tonnerre, dans le petit village de <i>Burwai</i>, qui est situé sur
+le <i>Nurbuda</i>. Il y avait, disait-on, un bongolo public dans l’endroit;
+mais l’obscurité nous empêcha de le trouver, et je me contentai de
+l’auvent d’une maison.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_382">{382}</a></span></p>
+
+<p><i>25 février.</i> Ce matin il nous fallut passer le Nurbuda en canot; cette
+opération, y compris les préparatifs, nous prit deux heures.</p>
+
+<p><i>26 février.</i> <i>Rostampoor.</i> Entre Simarola et Rostampoor, le pays est
+stérile et très-peu peuplé. Nous faisions plusieurs coos sans voir le
+plus petit village.</p>
+
+<p><i>27 février.</i> J’eus aujourd’hui le spectacle agréable d’une nature
+brillante et de belles montagnes. Sur une hauteur isolée trônait le
+vieux et respectable fort <i>Assergur</i>, d’où s’élevaient tristement deux
+minarets à moitié dégradés. Vers le soir nous traversâmes beaucoup de
+ruines; on y remarquait encore une belle mosquée dont le portique, les
+minarets et les murs latéraux étaient debout. A ce monde de ruines
+touchait la ville très-animée de <i>Berhampoor</i>, qui compte encore 60 000
+habitants, mais qui autrefois était, dit-on, beaucoup plus peuplée.</p>
+
+<p>Berhampoor est la résidence d’un aumil et d’un officier anglais chargé
+de le surveiller. Pour arriver au bongolo de ce dernier, il nous fallut
+traverser toute la ville, passer le fleuve <i>Taptai</i>, qui est assez
+profond, gravir et descendre des montagnes par des chemins effrayants,
+si bien que nous arrivâmes tard dans la nuit. Le capitaine Hennessi
+était à souper avec sa famille: on me reçut avec une véritable
+cordialité, et, quoique épuisée et violemment cahotée, je pris cependant
+place au joyeux repas et m’entretins avec cette aimable famille jusqu’à
+une heure très-avancée de la nuit.</p>
+
+<p><i>28 février.</i> Malheureusement il fallut me remettre en route aujourd’hui
+dès midi. Entre <i>Berhampoor</i> et <i>Itschapoor</i> se trouvaient les
+plantations les plus magnifiques et les plus variées; il y avait du blé,
+du lin, du coton, des cannes à sucre, des pavots, des <i>dahls</i><a id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>,
+etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_383">{383}</a></span></p>
+
+<p>Le soleil commençait déjà à devenir gênant (34° Réaumur); je me trouvais
+continuellement en route depuis quatre heures du matin jusqu’à cinq ou
+six heures du soir, et ce n’était que rarement qu’on faisait une petite
+halte sous un arbre, près d’un cours d’eau. On ne pouvait pas songer à
+voyager la nuit, car les déserts et les jungles s’étendaient souvent au
+loin et étaient infestés de tigres, dont nous constatâmes la présence
+dès le lendemain; en outre mes gens ne connaissaient pas le chemin.</p>
+
+<p>L’étape d’aujourd’hui était une des plus longues; nous nous mîmes donc
+en route à trois heures du matin. Le chemin passait par d’horribles
+solitudes et de maigres jungles. Nous avions avancé quelque temps
+tranquillement: tout à coup les chevaux s’arrêtèrent comme fixés au sol,
+et se mirent à trembler: leur crainte se communiqua aussitôt aux gens,
+qui s’écrièrent avec effroi: <i>Bach! bach!</i> c’est-à-dire: «Tigre! tigre!»
+Je leur ordonnai de crier, de faire du bruit pour écarter les animaux
+féroces, s’il y en avait véritablement dans le voisinage; je fis
+arracher et allumer de l’herbe des jungles, et entretenir constamment le
+feu. Je n’entendis cependant aucun hurlement et, à part la frayeur des
+animaux et de mes gens, je ne remarquai aucun autre signe du voisinage
+redouté. Néanmoins nous attendîmes cette fois le lever du soleil avec
+impatience, après quoi nous continuâmes notre route. Plus tard nous
+apprîmes que dans cette contrée les tigres enlèvent presque chaque nuit
+un bœuf, un cheval ou une chèvre. Une pauvre femme, qui s’était attardée
+à ramasser l’herbe des jungles, avait, dit-on, été dévorée il y avait
+peu de jours. Tous les villages étaient entourés de hauts remparts de
+pierre et de terre: si c’était par crainte des bêtes féroces ou pour une
+autre cause, c’est ce que je n’ai pas pu savoir avec certitude. Ces
+villages fortifiés se succédaient jusqu’à Aurang-Abad, sur une étendue
+de 150 milles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_384">{384}</a></span></p>
+
+<p><i>1</i><sup>er</sup> <i>mars</i>.<i>Bodur</i>, village peu considérable; aussi, pendant le
+long chemin d’<i>Indor</i> à <i>Aurung-Abad</i>, il n’y a pas de bongolos avec
+chambres, et on rencontre très-rarement un bongolo ouvert, consistant en
+une pièce avec trois murs en bois, au-dessus desquels s’étend un toit. A
+Bodur, nous trouvâmes un de ces derniers bongolos. Il était déjà occupé
+par plusieurs soldats indiens, mais ils se serrèrent sans que nous le
+leur eussions demandé et m’abandonnèrent la moitié de ce logement
+aérien. Ils se tinrent toute la nuit tranquilles, et ne me causèrent pas
+la moindre contrariété.</p>
+
+<p><i>2 mars.</i> <i>Furdapoor</i>, petit village au pied de belles montagnes. Comme
+les pauvres bœufs commençaient à être fatigués du voyage, le voiturier
+avait soin de les frictionner tous les soirs.</p>
+
+<p><i>3 mars.</i> <i>Adjunta.</i> Avant d’arriver à Adjunta, nous passâmes devant un
+horrible défilé de montagnes, très-facile à défendre. Le chemin était
+très-étroit et si mauvais que les pauvres bêtes pouvaient à peine
+avancer avec la charrette vide. Au sommet du défilé, ce chemin étroit
+était barré par une grande porte du fort, alors ouverte parce qu’on
+était en paix. Des deux côtés les abîmes et les hauteurs étaient rendus
+inaccessibles par de grandes et fortes murailles.</p>
+
+<p>Les vues devenaient à chaque pas plus ravissantes: c’étaient, de chaque
+côté, des vallées et des gorges romantiques, des blocs et des pans de
+rocher pittoresques; d’immenses vallées se dessinaient derrière les
+montagnes, tandis que sur le devant les regards s’étendaient librement à
+travers une vaste plaine, à l’entrée de laquelle était le fort Adjunta.
+Nous y arrivâmes à huit heures du matin.</p>
+
+<p>A Adjunta résidait le capitaine Gill, pour qui j’avais des lettres de
+recommandation de M. Hamilton. Quand, après plusieurs salutations, je
+lui témoignai le désir de visiter les célèbres temples de rochers
+d’Adjunta, il m’exprima le regret de ne pas avoir reçu une lettre de moi
+vingt-quatre heures plus tôt: «Cela m’aurait, dit-il, épargné quelques
+milles, puisque les temples étaient plus près<span class="pagenum"><a id="page_385">{385}</a></span> de <i>Furdapoor</i> que
+d’Adjunta.» Que faire? Je tenais absolument à voir ces temples. N’ayant
+que peu de temps à perdre, je me décidai aussitôt à retourner sur mes
+pas. Je ne pris que peu de nourriture, et, montant un cheval de l’écurie
+du capitaine, je franchis dans une bonne heure le défilé des montagnes.</p>
+
+<p>La route qui mène aux temples passe à droite par des vallées sauvages et
+désertes, dont le silence de mort n’est troublé ni par le chant d’un
+oiseau, ni par le souffle d’un être animé. Cette profonde solitude
+contribua puissamment à augmenter l’attente des merveilles que je me
+promettais.</p>
+
+<p>Les temples, au nombre de vingt-sept, sont taillés dans des pans de
+rochers élevés à pic, à moitié circulaires. Le long de quelques murs de
+rochers s’élèvent deux étages ou temples l’un sur l’autre; on y arrive
+par des marches pratiquées dans le roc, mais qui sont si étroites et si
+dégradées que souvent on sait à peine où poser le pied. Au-dessous de
+soi on aperçoit de profonds abîmes, dans lesquels vient s’engloutir un
+torrent rapide. Au-dessus on voit encore les flancs des rochers
+glissants s’élever de plus de 100 mètres. La plupart des temples forment
+des carrés, à l’intérieur desquels on arrive par des arcades et de beaux
+portails, qui, appuyés sur des colonnes, semblent porter des montagnes
+massives de rochers. Ces temples s’appellent <i>vihara</i>. Dans les plus
+grands je comptai 28 colonnes, et 8 dans les plus petits. D’un côté,
+souvent des deux côtés des murs des temples, il y a des cellules sombres
+et petites, où demeuraient sans doute les prêtres. Au fond, dans une
+grande cellule élevée, se trouve le sanctuaire. On y voit des figures
+gigantesques dans toutes les postures; quelques-unes ont plus de 6
+mètres de haut et touchent presque au plafond, qui peut avoir à peu près
+8 mètres d’élévation. Les murs des temples et des verandas sont couverts
+de divinités et de statues<span class="pagenum"><a id="page_386">{386}</a></span> de bons et de mauvais génies. Dans un de ces
+temples, on a représenté toute une guerre de géants. Les figures sont
+toutes plus grandes que nature, et ces statues, ainsi que les colonnes,
+les verandas et les portails, tout est taillé dans le roc. Les
+sculptures et les bas-reliefs qui ornent à profusion les colonnes, les
+chapiteaux, les frises, les portes, et même les plafonds, sont du goût
+le plus pur et d’une beauté extraordinaire; on ne peut rien voir de plus
+admirable. La variété des dessins et des sujets est inépuisable. Il
+paraît incroyable que des hommes aient pu produire ces chefs-d’œuvre et
+en même temps ces constructions gigantesques. Aussi les brahmanes les
+attribuent à des êtres surnaturels, et prétendent que l’époque de leur
+création ne peut être indiquée.</p>
+
+<p>Sur les murs, sur les plafonds et sur les colonnes, on trouve aussi des
+restes de peintures, dont les couleurs sont encore plus brillantes et
+plus fraîches que celles de beaucoup de productions modernes.</p>
+
+<p>Les temples de la seconde espèce ont une forme ovale et de hauts
+portails majestueux qui conduisent dans l’intérieur; ils s’appellent
+<i>chaitya</i>. Le plus grand de ces temples a de chaque côté une rangée de
+19 colonnes; le plus petit en compte 8. Ici on ne trouve point de
+verandas, point de cellules de prêtres, et pas de sanctuaires. On voit
+seulement à l’extrémité du temple un haut monument qui se termine en
+coupole. Sur un de ces monuments, le dieu Bouddha est taillé debout. Sur
+les murs des grands temples on a sculpté dans le roc des figures
+colossales, parmi lesquelles se trouve un Bouddha endormi de 7 mètres de
+longueur.</p>
+
+<p>Après avoir passé des heures entières à grimper et à pénétrer partout,
+et après avoir examiné chaque temple en détail, on me ramena dans l’un
+d’eux, et tout à coup une petite table, richement chargée de mets et de
+boissons, m’invita à réparer mes forces. Le capitaine Gill avait eu la<span class="pagenum"><a id="page_387">{387}</a></span>
+complaisance d’envoyer dans ce désert tout ce qui constitue un excellent
+tiffen, sans oublier une table et des chaises. Ainsi rafraîchie et
+fortifiée, je ne trouvai pas le retour pénible.</p>
+
+<p>La maison habitée par le capitaine Gill, à Adjunta, occupe une position
+remarquable: un petit jardin riant, orné de fleurs et de berceaux,
+entoure le devant que domine une belle plaine, tandis que le derrière
+est sur le bord d’un abîme vraiment effroyable, le regard, pris de
+vertige, se perd dans les flancs de rochers escarpés, dans des gorges et
+des crevasses béantes.</p>
+
+<p>Quand le capitaine Gill apprit que je me proposais de visiter le célèbre
+fort Dowlutabad, il me dit que personne n’y entrait sans une permission
+du commandant d’Aurang-Abad. Mais, pour m’épargner le détour (le fort se
+trouve avant Aurang-Abad), il me proposa d’y dépêcher aussitôt un
+courrier, et de me faire porter une carte d’entrée à <i>Elora</i>. Le
+courrier eut à faire un chemin de 140 milles; 70 pour aller et autant
+pour revenir. Je trouvai toutes ces complaisances d’autant plus
+gracieuses, qu’elles étaient adressées par des Anglais à une Allemande
+qui n’avait pas de position élevée dans le monde.</p>
+
+<p><i>4 mars.</i> A quatre heures du matin, le bon capitaine me tint encore
+compagnie tandis que je prenais mon café; une demi-heure plus tard
+j’étais dans mon baili, et le même jour je me rendis au petit village de
+<i>Bongeloda</i>.</p>
+
+<p><i>5 mars.</i> <i>Roja</i>, une des plus anciennes villes de l’Inde, offre un
+sombre et triste aspect. Les maisons sont d’un étage et construites en
+grosses pierres de taille, mais entièrement noircies par le temps; les
+fenêtres et les portes sont rares, et pratiquées d’une manière
+irrégulière.</p>
+
+<p>En dehors de la petite ville, il y a un joli bongolo avec deux chambres;
+mais, comme j’appris qu’il était occupé par des Européens, je ne m’y
+rendis pas, et je préférai établir mon gîte de nuit sous l’auvent d’une
+maison.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_388">{388}</a></span></p>
+
+<p>Depuis Adjunta jusqu’à Roja, la contrée est unie et plate; on y remarque
+de belles plantations, entre des bruyères brûlées et des jungles. Près
+de <i>Pulmary</i>, le pays était parfaitement cultivé.</p>
+
+<p><i>6 mars.</i> De grand matin je montai à cheval pour visiter les temples non
+moins célèbres d’Elora (à 2 milles de Roja). Mais, comme dit le proverbe
+si souvent vérifié: «L’homme propose et Dieu dispose;» au lieu des
+temples, je vis une chasse au tigre.</p>
+
+<p>A peine avais-je dépassé la porte de la ville, que je vis arriver du
+bongolo plusieurs Européens assis sur des éléphants. Nous nous arrêtâmes
+de part et d’autre, et la conversation s’étant engagée, je sus que ces
+messieurs étaient à la poursuite d’un tigre dont on leur avait désigné
+le repaire. Je fus invitée à prendre part à cette chasse, si elle ne
+m’effrayait pas trop. Cette invitation me fit beaucoup de plaisir, et je
+me trouvai bientôt placée sur un des éléphants, dans une grande boîte
+haute de 60 centimètres, où se trouvaient déjà deux messieurs et un
+indigène. L’office de celui-ci était de charger les armes. On me
+présenta un grand couteau pour me défendre, dans le cas où la bête
+féroce bondirait trop haut et atteindrait le bord de la boîte.</p>
+
+<p>Ainsi armés, nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines; au bout de
+quelques heures, nous approchions du repaire redoutable, quand soudain
+notre domestique cria tout bas: <i>Bach! bach!</i> et montra du doigt un
+buisson voisin. Des yeux ardents brillaient dans le taillis; mais à
+peine les eus-je aperçus que déjà j’entendis plusieurs détonations.
+Bientôt la bête, frappée par plusieurs balles, se précipita sur nous
+pleine de rage. Elle fit de si épouvantables bonds que je me figurais à
+tout instant qu’elle allait atteindre la boîte et choisir parmi nous une
+victime.</p>
+
+<p>Le spectacle était horrible à voir, et ma crainte augmenta encore quand
+j’aperçus un autre tigre. Je me montrai cependant si courageuse,
+qu’aucun de ces messieurs ne<span class="pagenum"><a id="page_389">{389}</a></span> se douta le moins du monde de ce qui se
+passait en moi. Les coups de feu se succédèrent sans interruption; les
+éléphants défendirent très-habilement leurs trompes en les levant en
+l’air ou en les repliant. Après une lutte ardente d’une demi-heure, nous
+restâmes vainqueurs, et les tigres tués furent triomphalement dépouillés
+de leurs belles peaux. Les messieurs eurent la bonté de m’en offrir une,
+mais je ne l’acceptai pas, ne pouvant pas différer mon voyage jusqu’à ce
+qu’elle fût mise en état, c’est-à-dire suffisamment séchée; on loua mon
+intrépidité et on ajouta qu’une telle chasse était dangereuse quand
+l’éléphant n’était pas complétement bien dressé: il fallait qu’il n’eût
+pas la moindre peur du tigre et qu’il ne bougeât pas même de place, car
+s’il s’enfuyait, on était lancé hors de la boîte par les branches et les
+rameaux des arbres, ou bien on y restait suspendu, et, dans ce cas, on
+devenait infailliblement la proie de la bête féroce.</p>
+
+<p>Il était trop tard pour faire la visite des temples. Mais j’y allai dès
+le lendemain.</p>
+
+<p>Les temples d’Elora sont situés sur un sol laminaire qui se rencontre
+très-fréquemment dans l’Inde. Le principal temple, <i>Kylas</i>, est le plus
+remarquable de tous les édifices de ce genre taillés en pierre; il
+surpasse en grandeur et en beauté les meilleurs ouvrages de l’Inde; on
+prétend qu’il dispute la palme aux plus merveilleuses constructions de
+l’ancienne Égypte.</p>
+
+<p>Le Kylas est un temple coniforme de 40 mètres de haut et de 200 mètres
+de circonférence. Pour construire ce chef-d’œuvre, on détacha du rocher
+un bloc colossal, et on le sépara de la masse par une galerie de 80
+mètres de long et de 33 mètres de large. L’intérieur du temple se
+compose d’une voûte principale (longue de 22 mètres et large de plus de
+18 mètres) et de quelques voûtes secondaires, toutes garnies de
+sculptures et d’idoles colossales. Mais la vraie magnificence consiste
+dans les riches et belles sculptures<span class="pagenum"><a id="page_390">{390}</a></span> du dehors, dans les arabesques
+travaillées artistement et dans les flèches, les créneaux et les niches
+taillés dans la tour. Ce temple repose sur le dos d’éléphants et de
+tigres innombrables, placés à côté l’un de l’autre dans l’attitude du
+repos. Devant la principale montée, à laquelle conduisent plusieurs
+escaliers, se trouvent deux éléphants de grandeur plus que naturelle.
+Tout, comme nous l’avons déjà dit, est taillé d’un seul morceau. Le pan
+de rocher dont on a détaché ce bloc gigantesque l’entoure de trois côtés
+à une distance de 33 mètres et forme d’immenses parois perpendiculaires,
+dans lesquelles on a taillé, comme à Adjunta, d’énormes colonnades, de
+grands et de petits temples élevés d’un à trois étages les uns sur les
+autres. Le principal temple (un <i>vichara</i>) s’appelle Rameswur, et
+surpasse encore un peu en grandeur le vichara d’Adjunta: sa largeur est
+de 33 mètres, sa profondeur de 34 mètres, et sa hauteur jusqu’au plafond
+est de 8 mètres; porté par 48 colonnes et 22 pilastres, il est surchargé
+de sculptures, de bas-reliefs et de dieux gigantesques, parmi lesquels
+le principal groupe représente les noces du dieu Rama et de la déesse
+Seeta. Un second vichara, presque aussi beau, s’appelle Laoka. Sa
+principale figure est celle de Chiva.</p>
+
+<p>Non loin de là, dans d’autres rochers sont encore beaucoup de temples;
+mais ils sont beaucoup plus simples, leurs portails peu remarquables,
+leurs colonnes unies: ils ne peuvent pas être comparés à ceux d’Adjunta.
+Ces travaux auraient été impossibles, si le rocher était formé de granit
+ou de pierre primitive; mais malheureusement je ne pus pas déterminer la
+nature de la pierre; j’examinai seulement les morceaux dégagés çà et là:
+ils se brisaient très-facilement. L’admiration qu’inspirent ces œuvres
+gigantesques n’en est pas moins vive, et on les considérera toujours
+comme des monuments incomparables de l’habileté de l’homme.</p>
+
+<p>Malheureusement le temple Kylas a déjà été un peu mal<span class="pagenum"><a id="page_391">{391}</a></span>traité par le
+temps et les intempéries des saisons. Il est fâcheux que ce monument, le
+seul de son espèce, soit condamné à tomber peu à peu en ruines.</p>
+
+<p>Vers les onze heures du matin, j’étais de retour à Roja, et je continuai
+aussitôt mon voyage au célèbre fort Dowlutabad; mon billet d’entrée
+m’était en effet parvenu à Roja.</p>
+
+<p>La distance n’est que de 4 coos; mais on a à franchir, par d’horribles
+routes, un défilé pareil à celui d’Adjunta. Le fort, un des plus anciens
+et des mieux défendus de l’Inde, est regardé comme une des plus grandes
+curiosités en son genre, non-seulement du pays de Dekan, mais de toute
+l’Inde. Il présente un aspect surprenant et est situé sur un cône de
+rocher élevé de 200 mètres, qui, à la suite d’une révolution de la
+nature, semble avoir été séparé des autres montagnes; il s’élève isolé
+au milieu d’une belle plaine.</p>
+
+<p>L’étendue de ce rocher est d’environ un mille. Il est escarpé de tous
+côtés jusqu’à une hauteur de plus de 43 mètres, et 10 mètres descendent
+aussi perpendiculairement au fond du fossé d’eau qui l’environne, ce qui
+lui donne plus de 53 mètres d’escarpement, et le rend par conséquent
+inaccessible; on n’y gravit par aucun sentier. J’étais donc extrêmement
+curieuse de savoir comment nous arriverions au sommet. Tout à coup il
+s’ouvrit dans le rocher même une porte de fer tout à fait basse, que
+l’on n’aperçoit qu’en temps de paix, puisqu’on peut faire monter l’eau
+du fossé à plus de 30 centimètres au-dessus de cette porte. On alluma
+des torches, et on me mena avec précaution par des corridors bas et
+étroits qui décrivaient des courbes infinies; les entrailles du rocher,
+même dans ces corridors, se trouvaient fermées dans beaucoup d’endroits
+par des portes de fer massives. Ce ne fut qu’après avoir gravi à
+l’intérieur presque tout l’escarpement, que nous revîmes le jour; des
+sentiers et des degrés étroits, défendus par de forts ou<span class="pagenum"><a id="page_392">{392}</a></span>vrages,
+conduisaient de là jusqu’au point le plus élevé. Le sommet, qui a 47
+mètres de diamètre, est assez plat; il est entièrement miné, et disposé
+de manière à ce qu’en le remplissant de feu on puisse le rendre
+incandescent. On avait braqué sur le point culminant un canon ayant près
+de 8 mètres de long.</p>
+
+<p>Au pied de ce fort s’étendent des ruines nombreuses qui proviennent,
+dit-on, d’une ville très-considérable. Il n’en reste plus aujourd’hui
+que trois ou quatre enceintes de murs qu’il faut passer pour arriver
+jusqu’à la pointe du rocher lui-même.</p>
+
+<p>Dans la même plaine, mais déjà près de la chaîne de montagnes, s’élève,
+sur une montagne isolée, un fort infiniment plus grand, mais bien moins
+défendu que Dowlutabad.</p>
+
+<p>Tous ces forts et tous ces travaux de défense datent, comme je l’appris
+ici, des temps anciens, où l’Hindoustan appartenait à de nombreux
+princes qui étaient continuellement en guerre. Les habitants des villes
+et des villages ne sortaient qu’armés et après avoir posté des
+sentinelles pour se garantir contre des surprises subites; la nuit, ils
+ramenaient leurs troupeaux dans l’intérieur des murs, et vivaient
+toujours sur le pied de guerre. A la suite de ces luttes éternelles, il
+se forma aussi des hordes de brigands à cheval, de dix à douze mille
+hommes qui n’affamaient que trop souvent les habitants des petites
+villes, les soumettaient et détruisaient entièrement leurs semailles.
+Pour s’affranchir du joug de ces barbares, les villes étaient réduites à
+conclure des traités avec eux, et à se racheter au moyen de tributs
+annuels.</p>
+
+<p>Depuis que les Anglais ont fait la conquête de l’Inde, la tranquillité
+et la paix sont rétablies partout; les remparts sont démantelés et ne
+sont plus réparés; les habitants sortent encore souvent armés, mais
+plutôt par habitude que par nécessité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_393">{393}</a></span></p>
+
+<p>De Dowlutabad, j’avais 4 coos pour aller à Aurang-Abad. J’étais déjà, il
+est vrai, très-fatiguée; car j’avais visité les temples, fait 5 coos par
+le défilé de la montagne, et j’étais montée au fort pendant la plus
+grande chaleur; mais je me consolai avec la perspective de la nuit que
+je passerais, non pas dans une veranda ouverte, mais dans une maison
+bien close et dans un bon lit. Je m’assis dans mon baili, en
+recommandant au voiturier de presser le plus possible la marche lente et
+pesante de ses bœufs.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_394">{394}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XV.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Aurang-Abad.&mdash;Puna.&mdash;Les mariages aux Indes orientales.&mdash;Le
+voiturier fou.&mdash;Bombay.&mdash;Les Parsis adorateurs du feu.&mdash;Funérailles
+des Indiens.&mdash;L’île Éléphanta.&mdash;L’île Salsette.</p></div>
+
+<p>Le 7 mars, à une heure bien avancée de la soirée, j’arrivai à
+Aurang-Abad. Le capitaine Steward, qui habitait en dehors de la ville,
+m’accueillit avec autant d’amabilité que ses prédécesseurs.</p>
+
+<p><i>8 mars.</i> Le capitaine Steward et sa femme m’accompagnèrent à la ville
+pour me montrer les curiosités, qui se composent d’un monument et d’un
+étang sacré. Aurang-Abad, capitale du Dekan, compte 60 000 habitants, et
+est en partie en ruines.</p>
+
+<p>Le monument, situé à très-peu de distance de la ville, a été fondé il y
+a plus de deux siècles par le sultan Aurung-zeb-Alemgir, en mémoire de
+sa fille. On l’appelle le <i>petit Tadsch</i>; il est sans doute beau, mais
+il ne mérite nullement d’être comparé avec le grand Tadsch d’Agra.</p>
+
+<p>Il se compose d’une mosquée, d’une haute coupole et de quatre minarets.
+Au dehors, l’édifice est revêtu en bas, sur tout le tour, d’une bordure
+de marbre blanc d’un mètre et demi de haut. Le reste est couvert d’un
+ciment fin et blanc dans lequel on a sculpté de jolies fleurs et des
+arabesques. Les portes d’entrée sont recouvertes de métal sur lequel on
+a également gravé à l’eau-forte des arabesques et des fleurs.
+Malheureusement le monument est déjà très-endommagé, et un des minarets
+est à moitié enseveli dans les décombres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_395">{395}</a></span></p>
+
+<p>Dans la mosquée, on voit un simple sarcophage, entouré d’une petite
+balustrade à jour en marbre. Tous deux n’ont de commun avec celui du
+grand Tadsch que le marbre blanc; mais pour la richesse et le travail
+ils lui sont tellement inférieurs, que je ne pus m’expliquer comment il
+avait pu venir à l’idée de qui que ce soit de faire une aussi incroyable
+comparaison.</p>
+
+<p>Près de la mosquée il y a un joli portique de marbre, et tout autour un
+jardin mal entretenu.</p>
+
+<p>Le roi actuel voulait faire enlever le marbre de ce monument pour
+l’employer à une construction dans laquelle reposeraient un jour ses
+dépouilles! Il en demanda la permission au gouvernement anglais. Il lui
+fut répondu qu’on ne s’y opposait pas, mais qu’il devait songer, d’un
+autre côté, que, s’il respectait si peu les monuments de ses ancêtres,
+le sien pourrait bien avoir le même sort. Cette réponse l’engagea à
+renoncer à son projet.</p>
+
+<p>L’étang sacré (regardé comme tel par les mahométans) est un grand bassin
+revêtu d’une maçonnerie de grosses pierres de taille. Il est rempli de
+gros brochets, auxquels il n’est pas permis de toucher; on a même
+préposé à leur garde un homme, chargé de les nourrir. Aussi les brochets
+sont si apprivoisés et si familiers, qu’ils mangent dans votre main des
+raves, du pain et autres choses semblables. Les temps de pluie coûtent
+la vie à beaucoup de ces bêtes; sans cette heureuse circonstance,
+l’étang contiendrait déjà depuis longtemps plus de poissons que d’eau.
+Aussi, depuis l’arrivée des Anglais, les gardiens ne se piquent plus,
+dit-on, de trop de conscience, et font passer souvent pour de l’argent
+comptant le poisson de l’étang dans les cuisines anglaises.</p>
+
+<p>Après une agréable journée, je dis un adieu cordial à mes aimables
+hôtes, et je continuai mon voyage vers <i>Puna</i> (136 milles) dans une
+autre baili.</p>
+
+<p><i>9 mars.</i> <i>Toka.</i> Les routes commencèrent à devenir meil<span class="pagenum"><a id="page_396">{396}</a></span>leures, et on
+trouvait de nouveau des bongolos en payant la taxe usitée.</p>
+
+<p><i>10 mars.</i> <i>Emanpoor</i>, petit endroit sur le sommet d’une chaîne de
+collines. C’est ici que je trouvai le plus beau bongolo de toute la
+route de Bénarès à Bombay.</p>
+
+<p><i>11 mars.</i> Nous traversâmes des contrées désertes, des collines et des
+montagnes nues. Les arbres majestueux qu’on rencontrait de temps en
+temps, avec des fontaines et des autels, avaient déjà disparu près
+d’Aurang-Abad.</p>
+
+<p>Vers midi, nous passâmes près de la ville très-animée d’<i>Ahmednugger</i>,
+non loin de laquelle se trouve une grande station militaire anglaise.</p>
+
+<p><i>12 mars.</i> Le bongolo de <i>Serur</i> était trop près, celui de Candapoor
+trop éloigné; j’établis donc mon gîte dans un petit village, sous une
+veranda.</p>
+
+<p><i>13 mars.</i> A Candapoor, il y a quelques jolis temples hindous et
+plusieurs petits monuments mahométans. Dans le voisinage de Lony, il y a
+aussi une grande station militaire anglaise. J’y trouvai un obélisque
+élevé en mémoire d’une bataille que 1200 Anglais gagnèrent contre 20 000
+indigènes.</p>
+
+<p><i>14 mars.</i> <i>Puna.</i> Dans cet endroit, j’eus une peine infinie à trouver
+M. Brown, à qui j’avais été recommandée par M. Hamilton. Les Européens
+demeurent partout en dehors des villes, la plupart à de très-grandes
+distances les uns des autres, et ici pour mon malheur j’en rencontrai
+plusieurs qui n’étaient pas des plus polis et qui ne daignèrent pas me
+donner des renseignements. Quant à M. Brown, il m’accueillit aussi bien
+que je pouvais le désirer.</p>
+
+<p>La première chose qu’il me demanda fut s’il ne m’était arrivé aucun
+accident fâcheux dans mon voyage. Il me raconta qu’il n’y avait pas
+longtemps qu’un officier avait été dévalisé entre <i>Suppa</i> et <i>Puna</i>, et
+qu’on l’avait même assassiné, parce qu’il avait voulu se défendre.
+«Mais, ajouta-t-il, ces cas sont excessivement rares.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_397">{397}</a></span></p>
+
+<p>J’étais arrivée vers midi. Après le dîner, M. Brown me conduisit en
+voiture à la ville qui appartient à la Compagnie des Indes. Elle compte
+15 000 habitants et est située au confluent de la Mutta et de la Mulla,
+au-dessus desquelles passent de beaux ponts. Les rues sont larges et
+bien tenues; les maisons, comme celles d’Oudjein, ont des façades en
+bois. Quelques-unes étaient toutes couvertes de peintures; elles
+appartiennent pour la plupart à des faquirs, dont la ville fourmille.</p>
+
+<p>C’était justement le mois que les Hindous regardent comme le plus
+propice pour les mariages. Aussi rencontrâmes-nous dans les rues
+plusieurs cortéges joyeux. Le fiancé est enveloppé d’un manteau de
+pourpre, son turban, orné d’oripeaux brillants, de tresses, de rubans et
+de houppes, ressemble de loin à une riche couronne; les rubans et les
+houppes lui couvrent presque toute la figure. Il est à cheval; les
+parents, les amis et les conviés l’entourent à pied. Arrivé devant la
+maison de la fiancée, dont les portes et les fenêtres sont
+hermétiquement fermées, il se met tranquillement et en silence sur le
+seuil. C’est là que viennent aussi se ranger les parentes et les amies
+de la fiancée, sans cependant beaucoup parler avec le fiancé ou avec les
+autres hommes. La scène ne change pas avant la nuit. Alors le fiancé
+s’éloigne sans rien dire avec ses amis; soudain un baili tout couvert
+s’arrête devant la porte, les amies se glissent dans la maison, amènent
+la fiancée entièrement voilée, la poussent dans le baili et le suivent
+aux sons mélodieux du tam-tam. Le cortége de la fiancée ne se forme
+qu’un quart d’heure après que le fiancé s’est mis en route. Les femmes
+la conduisent dans la maison de son époux, mais elles la quittent
+bientôt. La musique bruyante va toujours son train jusque fort avant
+dans la nuit. Mais ce sont seulement les noces des classes pauvres qui
+se font de cette manière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_398">{398}</a></span></p>
+
+<p>De Puna à Pannwell (70 milles anglais), il y a une route de poste, et on
+peut voyager en dock; mais de Pannwell à Bombay on voyage par eau. Je
+m’en tins au baili, qui coûte moins cher, et M. Brown eut la
+complaisance de m’en procurer un; il me donna même un domestique pour la
+route.</p>
+
+<p>Le 15 mars je continuai mon voyage, et j’arrivai le même jour à
+<i>Woodgown</i>, petit village dont le bongolo, le plus sale que j’aie vu,
+n’avait même pas de lit.</p>
+
+<p><i>16 mars.</i> <i>Cumpully.</i> Le paysage de Woodgown à Cumpully est le plus
+beau que j’aie jamais admiré dans l’Inde. Ce qui me charma le plus, ce
+fut une montagne qui se trouve à quelques milles de <i>Kundalla</i>. On est
+au milieu d’une grande chaîne qui forme les groupes les plus variés; les
+cimes s’entassent les unes sur les autres et se surpassent en beautés
+fantastiques. Il y a ici d’énormes terrasses de pierres, des cônes
+aplatis, des chapiteaux de pointes et de créneaux; là on croit voir des
+ruines et des fortifications, ou une large voûte étendue sur un
+majestueux édifice, ou bien une tour gigantesque en style gothique. La
+montagne de <i>Funnel</i>, qui a la forme d’une cheminée, présente l’aspect
+le plus étrange. De l’autre côté, on découvre une vaste plaine, et à son
+extrémité la surface de la mer si longtemps désirée. Une grande partie
+des montagnes est couverte de superbes et vertes forêts; je fus si
+transportée de la richesse des beautés de la nature, que, pour la
+première fois, je fus contente de mon attelage de bœufs cheminant avec
+la plus grande lenteur.</p>
+
+<p>Entre <i>Woodgown</i> et <i>Kundalla</i>, on rencontre un petit endroit, <i>Karly</i>,
+également renommé à cause de ses temples de rochers, éloignés de deux
+milles. Je ne les visitai pas, car on m’avait assuré qu’ils n’étaient
+pas moitié si intéressants que ceux d’<i>Adjunta</i> et d’<i>Élora</i>.</p>
+
+<p>Kundalla occupe le plateau d’une montagne. On y trouve plusieurs jolies
+maisons de campagne où des familles eu<span class="pagenum"><a id="page_399">{399}</a></span>ropéennes de la présidence de
+Bombay viennent passer le temps des chaleurs.</p>
+
+<p>Dans le pays de Dekan, ainsi que dans celui de Bombay, je trouvai les
+indigènes moins beaux que dans le Bengale et dans l’Hindoustan. Leurs
+traits étaient beaucoup plus communs, et annonçaient moins de bonté et
+de franchise.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, nous rencontrions encore de très-grands convois
+de bœufs. Plusieurs des conducteurs menaient avec eux leurs familles.
+Les femmes étaient toutes sales et toutes déguenillées, mais surchargées
+de parures de toute espèce. Sur tout le corps pendaient des galons de
+laine de couleur et des houppes; leurs bras étaient couverts de
+bracelets de métal, d’or et de perles de verre; aux oreilles,
+indépendamment des pendants, étaient attachées de grosses houppes de
+laine, et les pieds étaient chargés de chaînes et d’anneaux pesants.
+Ainsi parée et surchargée, la belle était assise sur le dos d’un bœuf ou
+bien trottait à côté des bêtes.</p>
+
+<p><i>17 mars.</i> Depuis l’attaque du nègre brésilien, je n’avais pas éprouvé
+une peur comparable à celle que je ressentis aujourd’hui. Dès le
+commencement du voyage, mon voiturier m’avait semblé un peu singulier,
+ou plutôt fou: tantôt il querellait ses bœufs, tantôt il les caressait,
+tantôt il apostrophait les passants, tantôt il se tournait de mon côté
+et me regardait fixement pendant quelques minutes. Mais, comme j’avais
+un domestique qui marchait toujours à côté du baili, je n’y fis pas
+grande attention. Ce matin mon domestique avait, à mon insu, pris les
+devants pour aller à la station voisine. Je me trouvai donc seule avec
+le voiturier détraqué sur une route passablement solitaire. Au bout de
+quelque temps, il descendit de voiture et marcha derrière, tout contre
+le baili. Les bailis ne sont couverts de nattes de paille que sur les
+côtés, et restent ouverts devant et derrière. J’aurais donc pu voir ce
+qu’il faisait, mais je ne voulus pas me re<span class="pagenum"><a id="page_400">{400}</a></span>tourner, pour ne pas lui
+donner l’idée que je le croyais capable de quelque mauvaise intention.
+Je ne tournais qu’insensiblement ma tête de côté pour pouvoir l’observer
+un peu. Bientôt il revint sur le devant, prit sur le baili, à mon grand
+effroi, la cognée que tout voiturier porte avec lui, et se remit de
+nouveau à marcher par derrière. Je commençai alors à croire qu’il
+méditait quelque mauvais coup; mais, comme je ne pouvais songer à lui
+échapper, je ne devais pas faire voir la moindre crainte. Tout doucement
+et sans rien dire j’attirai à moi mon manteau et je le roulai pour
+garantir au moins ma tête, s’il brandissait par hasard contre moi sa
+cognée.</p>
+
+<p>Il me laissa quelque temps dans cette pénible position; puis il revint
+prendre sa place et me regarda d’une manière effrayante. Enfin il
+redescendit et recommença plusieurs fois le même jeu. Ce ne fut qu’au
+bout d’une heure, qui me parut interminable, qu’il mit sa cognée de
+côté, resta assis sur la voiture, et se contenta de me regarder de temps
+en temps fixement. Une autre heure plus tard, nous arrivâmes à la
+station, où je rejoignis mon domestique, à qui je défendis de me quitter
+désormais.</p>
+
+<p>Les villages que nous traversâmes aujourd’hui étaient des plus
+misérables; les cabanes étaient composées de murs de jonc ou de roseau
+recouverts de feuilles de palmier; il y en avait qui manquaient même de
+façade. Ces villages sont généralement habités par des Mahrattes, tribu
+assez puissante jadis dans l’Inde, et notamment dans la presqu’île en
+deçà du Gange. Chassés au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle par les Mogols et les
+Hindous, les Mahrattes se réfugièrent dans les montagnes qui s’étendent
+de Surate à Goa. La plus grande partie de ce peuple fut forcée de se
+soumettre aux Anglais au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Parmi les princes mahrattes,
+Scindiah passe pour être le seul qui maintient encore un peu son
+indépendance. Les autres reçoivent des pensions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_401">{401}</a></span></p>
+
+<p>Les Mahrattes sont sectateurs de Brahma. Ils ont une forte complexion.
+Leur teint passe du noir sale au brun clair; les traits de leur
+physionomie sont laids et rusés. Endurcis contre toutes les fatigues,
+ils ne vivent pour ainsi dire que de riz et d’eau, et leur caractère
+est, dit-on, cruel, astucieux et féroce. Avant d’aller au combat, ils
+s’enivrent en buvant de l’opium, ou en fumant du chanvre sauvage en
+guise de tabac.</p>
+
+<p>L’après-midi, j’arrivai au petit endroit nommé <i>Pannwell</i>. Vers le soir
+on s’embarque sur le fleuve Pannwell, on entre en mer, et on débarque
+vers le matin à Bombay.</p>
+
+<p>J’avais fait heureusement en sept semaines le long et pénible voyage de
+Delhi à Pannwell. Si je réussis dans cette entreprise au delà de mes
+espérances, je le dois en grande partie aux bontés des administrateurs
+anglais, qui secondèrent de leur mieux une pauvre Allemande inconnue;
+aussi leur générosité ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je les en
+remercie encore une fois du fond de mon cœur, et la meilleure preuve que
+je puisse leur donner de ma reconnaissance, c’est de proclamer tout haut
+combien il serait à désirer que mes compatriotes, les consuls et les
+ambassadeurs d’Autriche, leur ressemblassent.</p>
+
+<p>Je descendis à <i>Bombay</i> dans la maison de campagne du consul de
+Hambourg, M. Wattenbach. Je m’étais flattée de l’espoir que je
+réclamerais son hospitalité pour peu de jours seulement et que je
+pourrais continuer au plus tôt mon voyage, et profiter encore des
+<i>moussons</i><a id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> dans le trajet du golfe d’Arabie et du golfe Persique.
+Mais les jours se changèrent en semaines; car la saison favorable était
+déjà passée, et c’était chose fort difficile que de trouver alors une
+occasion de m’embarquer.</p>
+
+<p>M. Wattenbach me rendit le séjour de Bombay <span class="pagenum"><a id="page_402">{402}</a></span>très-agréable; il me montra
+même toutes les curiosités, et m’accompagna dans une excursion à
+Éléphanta et à Salsette.</p>
+
+<p>Bombay est situé dans une petite île extrêmement jolie, séparée du
+continent par un tout petit bras de mer; sa superficie est de près de
+cinq milles carrés, habités par 250 000 âmes. Bombay est le chef-lieu de
+l’Inde occidentale, et, comme son port est le meilleur et le plus sûr de
+toute cette côte, c’est le principal entrepôt des marchandises de
+l’Inde, de la Malaisie, de la Perse, de l’Arabie et de l’Abyssinie. Pour
+le commerce, Bombay ne le cède qu’à Calcutta; on y entend toutes les
+langues du monde civilisé et on en voit les costumes et les diverses
+mœurs.</p>
+
+<p>C’est de la pointe de <i>Malabar</i> qu’on a la plus belle vue de l’île et de
+la ville de Bombay, comme aussi des îles voisines de Salsette,
+d’Éléphanta, de Kolabeh, de Caranjah et du continent. Les grands
+environs se composent surtout de basses collines couvertes de beaux
+cocotiers et de dattiers; on voit aussi, dans la plaine qui entoure la
+ville, beaucoup de ces bois dont on a fait des jardins en les séparant
+par des murs. Les indigènes aiment à établir leurs habitations à l’ombre
+touffue des arbres, tandis que les Européens cherchent au contraire
+l’air et la lumière. Les villas de ces derniers sont jolies et commodes,
+mais elles ne peuvent, ni pour la grandeur ni pour la magnificence, se
+comparer à celles de Calcutta. La ville est située dans une plaine, le
+long du rivage de la mer.</p>
+
+<p>Il faut chercher la vie active et remuante des riches négociants
+indigènes et européens dans la partie fortifiée, dans le fort, qui forme
+un grand carré. Ici on trouve dans des magasins et des entrepôts
+spacieux des marchandises de toutes les parties du monde. Les rues sont
+jolies; la grande place, appelée <i>the Green</i>, est superbe. Parmi les
+édifices, la halle de la ville, dont la grande salle n’a point de
+pareille, l’église anglaise, le palais du gouverneur et la Monnaie, se
+distinguent par leur architecture.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_403">{403}</a></span></p>
+
+<p>La ville ouverte et la ville noire<a id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a> se rattachent au fort et sont
+infiniment plus grandes. Dans la ville ouverte, les rues sont
+très-régulières et très-larges; je n’ai rien vu de semblable dans aucune
+autre ville de l’Inde, et on les arrose souvent. Beaucoup de maisons
+étaient ornées de colonnes de bois artistement ciselées, de chapiteaux
+et de galeries. La visite du bazar est très-curieuse, non pas à cause
+des riches marchandises qui y sont étalées, comme le prétendent beaucoup
+de voyageurs (car on n’en voit pas plus que dans d’autres bazars; on n’y
+trouve même pas les belles boiseries en mosaïque dans lesquelles Bombay
+excelle), mais à cause des types différents qui affluent ici plus que
+partout ailleurs. Les trois quarts se composent, il est vrai, d’Hindous;
+mais le reste offre un mélange varié de mahométans, de Perses,
+d’adorateurs du feu, de Mahrattes, de Juifs, d’Arabes, de Bédouins, de
+nègres, de descendants de Portugais, de quelques centaines d’Européens,
+et même de quelques Chinois et Hottentots. Il faut quelque temps pour
+distinguer ces diverses races au costume et à la physionomie.</p>
+
+<p>De toutes les tribus fixées à Bombay, les plus riches sont les
+adorateurs du feu, appelés aussi <i>Guèbres</i> ou <i>Parsis</i>. Chassés de la
+Perse, il y a environ douze cents ans, ils s’établirent le long de la
+côte occidentale de l’Inde. Comme ils sont extrêmement laborieux et
+industrieux, très-instruits et très-bienfaisants, on ne voit chez eux ni
+pauvres ni mendiants, et tous semblent être à leur aise. Les belles
+maisons habitées par les Européens appartiennent pour la plupart aux
+Parsis; ce sont eux qui possèdent les plus vastes domaines. On les voit
+se promener dans de superbes équipages, et ils sont entourés de nombreux
+domestiques. Un des plus riches, Jamseitze Jee<span class="pagenum"><a id="page_404">{404}</a></span>jebhoy, a fait construire
+de ses propres deniers un bel hôpital en style gothique, où il
+entretient des médecins européens et où il reçoit des malades de toutes
+les religions. Nommé chevalier par le gouvernement anglais, cet homme
+généreux est certainement le premier Hindou à qui l’on ait accordé une
+telle distinction.</p>
+
+<p>Puisque je parle des adorateurs du feu, je vais dire tout de suite tout
+ce que je sais de ces hommes, pour l’avoir vu moi-même, ou pour l’avoir
+entendu raconter par un des plus éclairés et des plus distingués, M.
+Manuckjee-Cursetjée.</p>
+
+<p>Les adorateurs du feu croient à un seul être suprême. Ils rendent un
+culte aux quatre éléments, surtout au feu et au soleil, parce qu’ils se
+les représentent comme émanations de l’être suprême. Ils tâchent
+d’assister tous les matins au lever du soleil; il sortent des maisons,
+souvent même de la ville, pour saluer cet astre de leurs prières.
+Indépendamment des éléments, les vaches leur sont encore sacrées.</p>
+
+<p>Peu de temps après mon arrivée, j’allai un matin me promener sur les
+esplanades, dans l’intention d’y voir, suivant les relations que j’avais
+lues, cette masse de Parsis (on n’en compte en tout que 6000 dans toute
+l’île de Bombay) qui s’y assemblent pour attendre le premier rayon du
+soleil, et qui, lors de son apparition, se prosternent comme à un signal
+donné et poussent de grands cris de joie. Je vis bien plusieurs Parsis,
+mais non pas en groupes; par-ci par-là, il y en avait qui se tenaient
+isolés, lisaient des yeux dans un livre, ou bien récitaient tout bas
+quelque prière. Ils n’arrivèrent pas non plus tous à la fois; il en vint
+encore plusieurs à neuf heures.</p>
+
+<p>Il en fut de même des cadavres qui, à ce qu’on m’avait dit, devaient
+être livrés sur les toits aux bêtes de proie. Je n’en vis pas un seul. A
+Calcutta, un M. V..., revenu depuis peu de Bombay, m’avait assuré en
+avoir vu plusieurs. Je<span class="pagenum"><a id="page_405">{405}</a></span> ne pouvais me figurer que le gouvernement
+anglais autorisât une coutume aussi barbare et aussi contraire à la
+salubrité publique; mais jusqu’à la preuve du contraire il fallut bien
+ajouter foi à ce récit: aussi, quand j’eus fait la connaissance de M.
+Manuckjee, la première question que je lui adressai fut pour lui
+demander comment les Parsis enterraient leurs morts. Il me conduisit à
+une colline en dehors de la ville, et me montra un mur de 8 mètres de
+haut qui renfermait un espace d’environ 20 mètres de circonférence. Dans
+cette enceinte, disait-il, on a élevé une grande bière partagée en trois
+compartiments, et à côté, on a creusé une grande fosse. Les corps sont
+placés sur la bière, les hommes dans le premier compartiment, les femmes
+dans le second et les enfants dans le troisième. Attachés avec des liens
+de fer ils sont, d’après les principes de leur religion, abandonnés à
+l’action de l’air. Les oiseaux de proie, qui résident toujours par
+grandes bandes dans ces endroits, se précipitent avidement sur les corps
+et dévorent en peu de temps la chair et la peau; les ossements sont
+recueillis et jetés dans la fosse. Quand elle est pleine, on abandonne
+ce lieu de sépulture et on en établit un nouveau.</p>
+
+<p>Quelques riches Parsis ont des sépultures particulières, au-dessus
+desquelles ils font tendre des treillages de fil de fer, pour empêcher
+les morts de leur famille d’être déchirés par les oiseaux de proie.</p>
+
+<p>Personne, à l’exception des prêtres qui portent le corps dans les lieux
+de sépulture, ne peut y pénétrer. On en ferme même la porte en toute
+hâte; car y jeter seulement un regard serait déjà un crime. Les prêtres,
+ou plutôt les porteurs, sont considérés comme si impurs, qu’exclus du
+reste de la société, ils constituent une caste à part. Celui qui a le
+malheur de toucher en passant un tel homme, est obligé de détruire
+aussitôt ses habits et d’aller se baigner.</p>
+
+<p>Les Parsis ne sont pas moins scrupuleux pour admettre<span class="pagenum"><a id="page_406">{406}</a></span> les étrangers
+dans leurs temples; à moins de partager leurs croyances, on ne peut les
+visiter, ni même les examiner à l’extérieur. Ces temples, que je ne pus
+voir ici qu’au dehors, sont très-petits, simples, et n’attirent pas
+l’attention par une architecture particulière. La ronde galerie est
+entourée d’un vestibule ceint d’un mur. On ne peut approcher que
+jusqu’au passage qui conduit du mur au vestibule. Le plus beau temple de
+Bombay est un édifice très-insignifiant<a id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>. A cette occasion, il me
+faut encore contredire les voyageurs, qui font les plus pompeuses
+descriptions des beaux temples des adorateurs du feu.</p>
+
+<p>Selon l’assurance que m’en a donnée M. Manuckjee, le feu brûle dans une
+espèce de vase de fer, dans un temple ou un appartement tout à fait vide
+et dépourvu de tout ornement. Les Parsis prétendent que le feu qui brûle
+dans le principal temple, et qui, à ce qu’ils disent, a servi à allumer
+tous les autres, provient de celui que leur prophète Zoroastre a allumé
+en Perse il y a quatre mille ans. Quand ils furent chassés de Perse, ils
+emportèrent ce feu sacré: on ne l’entretient pas seulement à l’aide de
+bois à brûler ordinaire; mais on y mêle aussi des bois précieux, tels
+que le bois de sandal, le bois de rose et autres.</p>
+
+<p>Les prêtres sont appelés <i>mages</i>; il y en a un assez grand nombre
+d’attachés à chaque temple. Pour le costume, ils ne se distinguent des
+autres Parsis que par un turban blanc. Il leur est permis de se marier.</p>
+
+<p>Les femmes visitent ordinairement les temples à d’autres heures que les
+hommes. Il ne leur est pas précisément défendu d’y aller avec eux; mais
+elles ne le font jamais, et ne s’y rendent d’ailleurs que très-rarement.</p>
+
+<p>Un pieux Parsi doit prier chaque jour quatre fois, et chaque fois
+pendant une heure; mais pour cela il n’a pas<span class="pagenum"><a id="page_407">{407}</a></span> besoin de visiter le
+temple: il contemple le feu, la terre ou l’eau, ou bien il regarde en
+l’air. Celui à qui quatre heures de prières chaque jour paraissent trop
+longues s’entend avec les prêtres; ils sont bons et humains comme les
+prêtres d’autres religions, et dispensent volontiers de ces graves
+soucis les malades et les affligés, en échange de dons charitables.</p>
+
+<p>Les Parsis aiment à faire leurs prières le matin en face du soleil,
+qu’ils adorent surtout comme le feu le plus grand et le plus sacré. Le
+culte du feu est poussé chez eux au point qu’ils n’exercent pas les
+métiers dans lesquels le feu est indispensable, qu’ils ne font aucun
+usage d’armes à feu, et qu’ils n’éteignent pas de lumière. Quant au feu
+de la cuisine, ils le laissent s’éteindre tout seul. Bien des voyageurs
+prétendent même qu’ils n’arrêtent pas les incendies. Mais il n’en est
+pas ainsi; on m’assura que, dans un grand incendie qui éclata il y a
+quelques années à Bombay, on avait vu plusieurs Parsis occupés à
+éteindre le feu.</p>
+
+<p>M. Manuckjee eut la bonté de m’inviter à venir chez lui pour que
+j’apprisse à connaître la vie de famille des Parsis, et il m’introduisit
+aussi chez plusieurs de ses amis.</p>
+
+<p>Je trouvai les chambres disposées à l’européenne, munies de chaises, de
+tables, de canapés, de lits, de tableaux, de glaces, etc. Le costume des
+femmes différait peu de celui des riches Hindoues. Seulement il était
+plus décent; car il ne se composait pas de mousseline transparente, mais
+d’étoffes de soie; de plus, elles portaient des pantalons. Ces étoffes
+de soie étaient richement brodées d’or, luxe qui s’étendait jusqu’aux
+enfants de trois ans. Ceux qui étaient au-dessous de cet âge, ainsi que
+les nouveau-nés, étaient enveloppés dans de simples étoffes de soie. Les
+enfants portaient tous de petits bonnets brodés d’or et d’argent. Une
+femme parse ne peut pas plus que la femme hindoue se passer de parures
+d’or, de perles et de pierreries. Elles en portent déjà beaucoup chez
+elles; mais dans les visites,<span class="pagenum"><a id="page_408">{408}</a></span> dans les cérémonies et les solennités, la
+parure d’une dame riche dépasse souvent la valeur de cent mille roupies.
+Des enfants de sept à huit mois portent déjà des bagues et des bracelets
+avec pierres fines ou perles.</p>
+
+<p>Le costume des hommes consiste en un large pantalon, en une chemise et
+un long cafetan. Leurs chemises et leurs pantalons sont souvent en soie
+blanche, les cafetans en percale blanche. Le turban diffère beaucoup de
+celui des mahométans: c’est un bonnet en coton de 25 à 30 centimètres de
+haut, recouvert d’une étoffe de couleur ou de toile cirée.</p>
+
+<p>Les hommes et les femmes portent à la ceinture, par-dessus la chemise,
+un cordon noué en double qu’ils détachent pendant la prière et qu’ils
+tiennent à la main; autrement, ce cordon doit toujours rester autour du
+corps. Sur ce point, la loi est si sévère, que celui qui ne le porterait
+pas serait exclu de la communauté. Aucun traité, aucune affaire n’est
+valable si le cordon n’y figure pas. On l’attache autour du corps des
+enfants arrivés à l’âge de neuf ans. Avant cette cérémonie, ils ne font
+pas partie de la communauté. Jusque-là, il leur est même permis de
+manger des mets préparés par des chrétiens, et les petites filles
+peuvent accompagner leurs pères dans des endroits publics. Mais, en se
+revêtant du cordon, tout change; le fils mange à la table de son père;
+les filles restent chez elles, etc.</p>
+
+<p>Une autre pièce religieuse est la chemise; elle doit avoir une certaine
+longueur et une certaine largeur, se composer de neuf coutures, et être
+croisée d’une manière particulière sur la poitrine.</p>
+
+<p>Le Parsi ne peut prendre qu’une femme. Cependant si, dans un intervalle
+de neuf ans, elle ne lui donne pas d’enfants ou ne lui donne que des
+filles, il peut, de concert avec sa femme, se séparer d’elle et
+contracter une nouvelle alliance; mais il faut qu’il prenne soin de sa
+première<span class="pagenum"><a id="page_409">{409}</a></span> femme. Celle-ci peut également se remarier. D’après ses idées
+religieuses, le Parsi ne peut compter sur une vraie félicité dans
+l’autre vie qu’autant qu’il a eu, en ce monde, une femme et un fils.</p>
+
+<p>Les Parsis ne sont pas divisés en castes.</p>
+
+<p>Dans le cours du temps, les Parsis ont adopté plusieurs coutumes des
+Hindous. C’est ainsi que les femmes ne peuvent pas se montrer dans des
+endroits publics; elles vivent dans la maison, séparées des hommes,
+mangent seules, et sont généralement regardées et traitées plutôt comme
+des choses que comme des personnes. Les filles sont promises dès
+l’enfance, et mariées à l’âge de quatorze ans. Mais le fiancé vient-il à
+mourir, les parents peuvent se mettre en quête d’un autre gendre. Chez
+les Parsis, c’est également une honte pour un père de ne pas trouver de
+maris pour ses filles.</p>
+
+<p>Mais chez elles, les femmes des Parsis jouissent de beaucoup plus de
+liberté que les pauvres Hindoues. Elles peuvent rester assises sans
+voile aux fenêtres qui donnent sur la rue; elles peuvent même assister,
+la figure découverte, à une visite faite par un homme à leur mari;
+cependant cela arrive rarement.</p>
+
+<p>Les Parsis se distinguent facilement de tous les autres Asiatiques par
+leur physionomie, surtout par leur teint, qui est plus blanc. Leurs
+traits sont assez réguliers, cependant un peu forts, et les mâchoires un
+peu larges. Je ne les trouvai pas aussi beaux que les mahométans et les
+Hindous.</p>
+
+<p>M. Manuckjee fait une exception parmi ses compatriotes. Il est sans
+doute le premier qui ait visité Paris, Londres, et une grande partie de
+l’Italie. Les coutumes et les mœurs européennes lui plurent tellement,
+qu’à son retour il essaya d’introduire quelques réformes parmi ses
+coreligionnaires; mais il n’en fut pas seulement pour ses peines, on
+l’accusa de ne pas savoir ce qu’il voulait, et<span class="pagenum"><a id="page_410">{410}</a></span> beaucoup de personnes
+lui retirèrent leur amitié et leur estime.</p>
+
+<p>Dans son intérieur, il permit à sa famille de prendre une allure plus
+libre. Mais, à vrai dire, il ne put pas trop s’affranchir du joug de
+l’habitude, à moins de vouloir se brouiller complétement avec sa secte.
+Il fait élever ses filles à l’européenne; l’aînée joue un peu du piano,
+elle coud et elle brode. Elle m’écrivit assez gentiment sur un album un
+petit morceau en anglais. Le père ne l’a pas non plus promise: il désire
+que le goût de sa fille puisse s’accorder avec son propre choix. On me
+disait qu’elle aurait de la peine à trouver un mari, parce qu’elle avait
+reçu une éducation trop européenne; qu’elle avait déjà quatorze ans, et
+que le père n’avait pas encore de fiancé pour elle.</p>
+
+<p>Quand je fis ma première visite à M. Manuckjee, la mère et les filles
+étaient assises dans la salle de réception, et étaient occupées
+d’ouvrages à la main. J’assistai à leur repas, faveur qu’un Parsi
+orthodoxe ne m’aurait pas accordée. Mais il ne me fut pas permis de
+m’asseoir à leur table. On me mit d’abord un couvert séparément, et je
+dînai seule. On me servit plusieurs mets qui, à peu de choses près,
+étaient préparés à l’européenne. Tous, à l’exception du maître de la
+maison, me regardaient manger avec un couteau et une fourchette. Les
+domestiques eux-mêmes furent attirés par ce spectacle; quand j’eus
+satisfait mon appétit en présence du public, et suivant les règles de
+l’art, on nettoya la table et tout autour aussi soigneusement que si
+j’avais été pestiférée. Ensuite, on apporta des pains plats, que l’on
+posa en guise d’assiettes sur la table, qui n’avait point de nappe, et
+six ou sept petits plats avec les mêmes mets qu’on m’avait offerts. La
+famille se lava les mains et la figure, et le père prononça une courte
+prière. Tous, à l’exception du plus jeune des enfants, qui ne comptait
+que six ans, s’assirent à table, et mirent la<span class="pagenum"><a id="page_411">{411}</a></span> main droite dans les
+différents plats. Ils déchiquetaient la viande des os de poulet et de
+mouton, détachaient le poisson par morceaux des arêtes, les passaient
+ensuite dans les diverses sauces et les faisaient passer si habilement
+dans la bouche, que la lèvre n’était pas touchée par la main. Celui à
+qui cela arriverait par mégarde doit se lever aussitôt et se laver de
+nouveau la main, ou bien il faut qu’il prenne devant lui le plat dans
+lequel il met la main sans l’avoir lavée, et il ne peut plus toucher à
+aucun autre mets. Pendant tout le repas, la main gauche reste
+complétement en repos.</p>
+
+<p>Cette manière de manger paraît, il est vrai, très-peu appétissante;
+mais, au fond, elle n’a rien de choquant; la main est lavée et ne touche
+à rien en dehors des mets. Lorsqu’on veut boire, on ne porte pas le vase
+aux lèvres; mais on se verse très-artistement la boisson dans la bouche
+largement ouverte. Avant que les enfants aient acquis cette adresse à
+manger et à boire, il ne leur est pas permis de prendre part aux repas
+des grandes personnes, quand même ils porteraient le cordon sacré autour
+du corps.</p>
+
+<p>Ce qu’on boit le plus communément à Bombay, c’est le <i>soud</i>, appelé
+aussi <i>toddy</i>, espèce de boisson spiritueuse et légère que l’on tire des
+cocotiers et des dattiers. Les droits prélevés sur ces arbres sont
+très-élevés; car on les compte un à un, comme en Égypte, et on les
+impose séparément. Un arbre qui n’est destiné qu’à porter des fruits
+paye un quart de roupie ou une demi-roupie, tandis que le cocotier, dont
+on fait le toddy, paye trois quarts de roupie et même une roupie. Ici
+les indigènes ne montent pas aux palmiers au moyen de cordes à nœuds,
+mais à l’aide d’entailles dans lesquelles ils posent les pieds.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Bombay, il mourut dans le voisinage de M.
+Wattenbach une vieille Hindoue, dont la mort me fournit l’occasion de
+voir des funérailles indiennes. Déjà, quand elle fut sur le point de
+mourir, les fem<span class="pagenum"><a id="page_412">{412}</a></span>mes qui l’entouraient élevèrent de temps en temps
+d’horribles cris, qu’elles continuèrent par intervalles, quand elle eut
+cessé de vivre. Peu à peu on vit arriver de petits groupes de six à huit
+femmes, qui se mirent également à hurler, dès qu’elles aperçurent la
+maison mortuaire. Elles entrèrent toutes dans la maison, tandis que les
+hommes, qui étaient venus en grand nombre, s’assirent tranquillement au
+dehors. Au bout de quelques heures, la morte fut enveloppée dans un drap
+blanc, posée sur une bière ouverte, et portée par des hommes affectés à
+ce service à l’endroit où le corps devait être brûlé. Un d’entre eux
+tenait un vase rempli de charbons et un morceau de bois enflammé pour
+allumer le bûcher avec le feu de la maison mortuaire.</p>
+
+<p>Les femmes restèrent assemblées devant la maison, et formèrent un cercle
+étroit dont le milieu fut occupé par une pleureuse à gages. Cette femme
+se mit à entonner un chant lugubre de plusieurs strophes; à la fin de
+chacune d’elles, toutes les autres femmes reprenaient en chœur, en se
+frappant la poitrine en mesure de la main droite, et en inclinant la
+tête jusqu’à terre. Elles faisaient ces mouvements aussi vite et d’une
+manière aussi uniforme que si on les avait fait marcher à la baguette
+comme des marionnettes.</p>
+
+<p>Après un quart d’heure, il se fit une courte pause. Puis on entonna un
+autre chant, pendant lequel les femmes se frappèrent la poitrine des
+deux poings, avec une telle violence que l’on pouvait entendre au loin
+les coups qu’elles se donnaient. Après chaque coup, elles élevaient
+leurs mains bien haut, et inclinaient la tête bien bas, tout cela d’une
+manière cadencée et prompte. Cette représentation fut encore plus
+comique que la première. Après s’être démenées ainsi longuement, elles
+s’assirent en cercle, burent du toddy et fumèrent du tabac.</p>
+
+<p>Le lendemain, les femmes et les hommes répétèrent la<span class="pagenum"><a id="page_413">{413}</a></span> visite. Les
+derniers n’entrèrent pas non plus, cette fois, dans la maison; ils
+firent du feu et préparèrent un simple repas. Toutes les fois
+qu’arrivait un groupe de femmes, un des hommes approchait de la porte
+pour l’annoncer. Aussitôt la femme qui menait le deuil sortait de la
+maison pour recevoir les nouvelles venues. Elle se jetait à terre devant
+elles avec tant de véhémence, que je croyais qu’elle ne se relèverait
+plus. Les survenantes se frappaient une fois la poitrine avec le poing,
+et portaient ensuite les mains à la tête. La personne qui conduisait le
+deuil se levait dans l’intervalle, se jetait impétueusement au cou de
+chacune des femmes, passait son mouchoir autour de la tête de sa
+consolatrice, et se mettait à hurler avec elle à l’envi. Tous ces
+mouvements se faisaient également très-vite, et une douzaine
+d’embrassements étaient expédiés en un clin d’œil. Après cette réception
+touchante, les femmes entraient dans la maison et continuaient à hurler
+de temps en temps. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’un silence
+complet s’établit, et un repas mit fin à toute la cérémonie. Les femmes
+mangèrent dans la maison, les hommes en plein air.</p>
+
+<p>Les funérailles et les noces coûtent toujours beaucoup d’argent aux
+Hindous. Les funérailles que je viens de décrire étaient celles d’une
+femme de la classe pauvre. Cependant il fallut, pendant deux jours,
+prodiguer le toddy et fournir le repas à un grand nombre de convives.
+Ajoutez à cela le bûcher, qui coûte encore assez cher, lors même qu’il
+n’est que de bois ordinaire. Chez les riches, qui brûlent dans ces
+occasions les bois les plus précieux, un bûcher revient souvent à plus
+de mille roupies.</p>
+
+<p>Un jour, je rencontrai le cortége funèbre d’un enfant hindou. Étendu sur
+un coussin, il était couvert d’un drap blanc, jonché de fleurs belles et
+fraîches. Un homme le portait sur ses deux bras avec précaution, comme
+s’il dormait. Il n’y avait que des hommes dans le cortége.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_414">{414}</a></span></p>
+
+<p>Les Hindous n’ont pas de dimanches ni de jours fériés fixes dans la
+semaine; mais ils ont des fêtes périodiques qui durent plusieurs jours.
+J’en vis célébrer une le 11 avril, le <i>Warusche-Parupu</i> ou fête du
+nouvel an. Ce fut une espèce de farce de carnaval, dont le principal
+divertissement consiste à s’asperger et à se barbouiller les uns les
+autres de couleurs jaune, brune et rouge, et à se peindre les joues et
+le front des mêmes couleurs. Le tam-tam bruyant ou quelques violons
+ouvrent le cortége; ensuite viennent des groupes plus ou moins nombreux,
+et tout ce monde se porte d’une maison à l’autre, en riant et en
+chantant. Quelques-uns trouvèrent bien en cette occasion le toddy un peu
+trop à leur goût, mais cependant pas au point de perdre la tête et de
+dépasser les bornes de la décence. Les femmes ne prennent pas part à ces
+processions publiques<a id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>; mais le soir hommes et femmes s’assemblent
+dans les maisons, et dans ces réunions, dit-on, on ne respecte pas
+toujours assez la décence.</p>
+
+<p>Les fêtes des martyrs ne sont plus célébrées avec beaucoup de pompe:
+leur temps est passé. Je n’en vis aucune; mais je fus assez heureuse
+pour voir un martyr qui faisait courir beaucoup de monde. Ce saint homme
+avait tenu vingt-trois ans, sans changer de place, un bras tourné en
+l’air et la paume de la main assez ouverte pour qu’un pot de fleurs pût
+y rester. Les vingt-trois ans étaient écoulés, et le pot de fleurs fut
+enlevé. Mais la main et le bras ne purent plus changer de position, car
+les muscles s’étaient contractés; le bras était amaigri, presque
+décharné, et dégoûtant à voir.</p>
+
+<p>L’île <i>Éléphanta</i> est à six ou huit milles marins de Bombay. M.
+Wattenbach eut la complaisance de m’y conduire. Je trouvai d’assez
+hautes montagnes que nous ne gravîmes<span class="pagenum"><a id="page_415">{415}</a></span> pas. Nous nous contentâmes de
+visiter les temples situés tout près du point du débarquement.</p>
+
+<p>Le principal temple ressemble aux grands <i>Viharas</i> d’Adjunta, à cela
+près que des deux côtés il est séparé du rocher, et qu’il n’y tient que
+par le haut, par le bas et par le derrière. Dans le sanctuaire se trouve
+un buste colossal à trois têtes. Plusieurs croient qu’il représente la
+<i>Trimurti</i>, c’est-à-dire la trinité hindoue. Une des têtes regarde en
+face; l’autre de profil, à gauche; la troisième de profil, à droite. Le
+buste, y compris la coiffure, a plus de deux mètres et demi. Le long des
+murs et dans les niches, il y a beaucoup de statues et de figures
+colossales, et parfois des scènes entières de la théogonie hindoue. Ce
+qu’il y a de remarquable dans les figures de femmes, c’est qu’elles ont
+toutes la hanche gauche en dehors et la hanche droite en dedans. Les
+colonnes sont massives et cannelées. Je ne vis nulle part de reliefs. Le
+temple semble être consacré à Chiva.</p>
+
+<p>Près de ce temple, il y en a un autre plus petit, dont les murs sont
+également couverts de divinités. Tous deux ont beaucoup souffert. En
+faisant la conquête de l’île de Bombay, les Portugais, emportés par un
+noble zèle pour leur religion, n’eurent rien de plus pressé que de
+braquer le canon et de détruire les abominables temples des païens, ce
+qui leur fut bien plus facile que de convertir les peuples idolâtres.
+Plusieurs colonnes sont tout à fait en ruines; presque toutes sont plus
+ou moins endommagées; le sol est couvert de décombres. Aucun des dieux
+et des personnages de leur suite n’a échappé entièrement à ce
+vandalisme.</p>
+
+<p>De la façade du grand temple on a une magnifique vue, au delà de la mer,
+du côté de la ville et des jolies collines qui l’environnent. Nous
+restâmes ici toute une journée qui se passa très-agréablement. Les
+heures brûlantes du jour, nous les employâmes à lire à l’ombre des
+temples.<span class="pagenum"><a id="page_416">{416}</a></span> M. Wattenbach avait envoyé d’avance plusieurs serviteurs,
+parmi lesquels se trouvait un cuisinier; il avait fait transporter aussi
+des tables, des chaises, de la vaisselle, des livres et des journaux. A
+mon avis, c’était déjà beaucoup de luxe; mais qu’auraient dit mes bonnes
+compatriotes, si elles avaient vu la famille anglaise avec laquelle nous
+nous rencontrâmes ici par hasard? Cette famille traînait à sa suite des
+lits de repos et des fauteuils, d’énormes tapis, une tente et beaucoup
+d’autres objets. Voilà ce qu’on peut appeler une simple partie de
+campagne.</p>
+
+<p><i>Salsette</i> (appelée aussi l’île aux Tigres) est reliée à Bombay par une
+courte digue artificielle. La distance, depuis le fort de la ville
+jusqu’au petit village derrière lequel sont situés les temples, est de
+dix-huit milles, que nous fîmes en trois heures, au moyen de chevaux de
+relais. La route était excellente et unie, aussi la voiture roula-t-elle
+comme sur une aire à battre le grain.</p>
+
+<p>Les beautés naturelles de cette île surpassent de beaucoup celles de
+Bombay. Ce ne sont pas des collines qu’on trouve ici, mais de superbes
+chaînes de montagnes, couvertes de bois touffus, du milieu desquels
+s’élèvent encore çà et là des pans de rochers tout nus. Les vallées sont
+plantées de beaux champs de blé et de verts palmiers élancés.</p>
+
+<p>L’île ne semble pas très-peuplée. Je ne vis que peu de villages et une
+seule petite ville, habitée par des Mahrattes, aussi misérables et aussi
+sales que ceux de Kundulla.</p>
+
+<p>Du petit village où nous quittâmes la voiture, nous eûmes encore trois
+milles à faire pour arriver aux temples.</p>
+
+<p>Le principal temple est le seul qui soit construit dans le style d’un
+<i>chaitya</i>; mais il est entouré d’un péristyle excessivement élevé, aux
+deux extrémités duquel on voit, dans des niches, des divinités de sept
+mètres de haut. Sur la droite de ce temple se trouve un autre temple
+contigu, qui renferme quelques cellules de prêtres, des emblèmes<span class="pagenum"><a id="page_417">{417}</a></span> de
+divinités et des reliefs. Indépendamment de ces deux temples, il y en a
+encore un grand nombre de bien plus petits, creusés dans les rochers, et
+qui se prolongent des deux côtés des temples principaux. On en porte le
+nombre à cent.</p>
+
+<p>Tous, à l’exception du principal temple, sont des viharas; mais la
+plupart ne sont pas plus grands que des cellules et n’ont rien qui les
+fasse remarquer.</p>
+
+<p>Les temples d’Éléphanta et de Salsette sont bien inférieurs à ceux
+d’Adjunta et d’Élora pour la grandeur, la magnificence et
+l’architecture, et ne sont vraiment de quelque intérêt que pour ceux qui
+n’ont pas vu ces derniers.</p>
+
+<p>On dit que l’on visite peu les temples pratiqués dans les rochers de
+Salsette, parce qu’on y est exposé à beaucoup de dangers. La contrée est
+infestée non-seulement par des tigres, mais aussi par une quantité
+prodigieuse d’abeilles sauvages, qui bourdonnent sans cesse autour des
+temples et empêchent d’y pénétrer. On doit en outre y rencontrer partout
+des brigands, connus sous le nom de <i>bheels</i><a id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. Nous fûmes assez
+heureux pour n’éprouver aucun de ces malheurs. Plus tard, je poussai
+même l’audace jusqu’à entreprendre seule quelques courses au milieu des
+rochers. La vue superficielle d’un temple ne m’ayant pas suffi, je
+profitai de la sieste de mes compagnons pour grimper secrètement, de
+rocher en rocher, jusqu’aux monuments les plus élevés et les plus
+reculés. Dans un de ces temples, je trouvai la peau et les cornes d’une
+chèvre dévorée, spectacle qui ne laissa pas de faire quelque impression
+sur moi. Mais comptant sur la sauvagerie bien connue des tigres, qui en
+plein jour fuient plutôt l’homme qu’ils n’osent l’aborder, je continuai
+bravement mes explorations.</p>
+
+<p>Nous n’eûmes, comme je viens de le dire, aucun danger à courir. Il n’en
+fut pas de même de deux voyageurs<span class="pagenum"><a id="page_418">{418}</a></span> qui, quelques jours plus tard,
+faillirent, non pas être dévorés par les tigres, mais périr sous les
+piqûres des abeilles. L’un d’eux eut l’imprudence de frapper à une
+ouverture du rocher: il en sortit soudain un énorme essaim d’abeilles,
+et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que les deux infortunés
+parvinrent à leur échapper, la tête, la figure et les mains abîmées.
+Cette aventure fut publiée par les journaux pour prémunir d’autres
+voyageurs.</p>
+
+<p>Le climat de Bombay est plus sain que celui de Calcutta, et, quoique
+Bombay soit situé à cinq degrés plus au sud, la chaleur y est plus
+supportable, grâce à de constantes brises de mer. On y est tourmenté par
+les moustiques comme dans tous les autres pays de la zone torride. Un
+soir il se glissa même une scolopendre aux mille pieds dans ma chambre à
+coucher, mais je fus assez heureuse pour m’en apercevoir à temps.</p>
+
+<p>J’étais déjà décidée à me servir d’une barque arabe qui devait partir le
+2 avril pour <i>Bassora</i>, quand M. Wattenbach vint me prévenir que le 10
+un petit vapeur allait faire le premier voyage de Bassora. J’en fus
+enchantée; mais j’étais loin de m’imaginer qu’il en serait de ce vapeur
+comme des voiliers, dont le départ est remis de jour en jour. Ce ne fut
+que le 23 avril que nous sortîmes du port de Bombay.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_419">{419}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Départ de Bombay.&mdash;La petite vérole se
+déclare.&mdash;Mascate.&mdash;Bandr-Abas.&mdash;Les Persans.&mdash;Le détroit de
+Kishm.&mdash;Bushire.&mdash;Le Schatel-Arab.&mdash;Bassora.&mdash;Le Tigre.&mdash;Tribus des
+Bédouins.&mdash;Ctésiphon et Séleucie.&mdash;Arrivée à Bagdad.</p></div>
+
+<p>Le vapeur du nom de <i>S. Ch. Forbes</i>, de la force de quarante chevaux,
+commandé par le capitaine Lichtfield, n’avait que deux cabines, une
+petite et une grande. L’une avait déjà été louée depuis longtemps par un
+Anglais, M. Ross. L’autre fut envahie par quelques Persans riches, avec
+leurs femmes et leurs enfants. Il fallut donc me contenter d’une place
+sur le pont. Cependant je dînais à la table du capitaine qui, pendant
+toute la traversée, me combla de soins et de prévenances.</p>
+
+<p>Le petit bateau était, dans toute la force du terme, surchargé de monde.
+L’équipage seul se composait de quarante-cinq hommes; ajoutez à cela
+cent vingt-quatre passagers, la plupart Persans, mahométans et Arabes;
+car M. Ross et moi nous étions les seuls Européens. Quand toute cette
+masse d’individus fut réunie, il n’y eut pas sur le pont la plus petite
+place vide. Pour aller d’un endroit à l’autre, il fallait grimper
+par-dessus des caisses et des coffres sans nombre, et prendre toutes les
+précautions imaginables pour ne pas marcher sur la tête ou sur les pieds
+des passagers.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances critiques, j’ai l’habitude d’embrasser d’un coup
+d’œil tout le terrain, pour me mettre à l’abri de la cohue et pour
+tâcher de découvrir un asile<span class="pagenum"><a id="page_420">{420}</a></span> auquel personne ne songe. Je trouvai ce
+que je cherchais, et je fus plus heureuse que tous les passagers, et
+même que M. Ross; car la chaleur et les insectes l’empêchaient de dormir
+dans sa petite cabine. Mon choix s’était arrêté sur la place qui se
+trouve au-dessous de la table à manger du capitaine, fixée sur le pont
+d’arrière. Je m’installai, j’y étendis mon manteau et j’y fus assez
+bien, sans avoir à craindre que l’on me marchât sur les mains et sur les
+pieds, ou même sur la tête.</p>
+
+<p>En quittant Bombay j’avais été un peu indisposée; aussi le second jour
+de la traversée je fus prise d’un petit accès de fièvre bilieuse.
+Pendant cinq jours j’eus à lutter contre le mal; je sortais avec peine
+de mon asile avant les repas, pour céder la place aux pieds de la
+société. Je ne pris pas de médicament (je n’en porte jamais avec moi),
+et j’abandonnai le soin de ma guérison à la Providence et à ma forte
+constitution.</p>
+
+<p>Un mal bien plus dangereux que le mien éclata le troisième jour de notre
+voyage. Dans la grande cabine la petite vérole exerçait ses ravages.
+Dix-huit femmes et sept enfants y étaient entassés et étaient assurément
+moins libres que les esclaves sur les vaisseaux négriers; l’air y était
+empesté, et il leur était impossible de pénétrer sur le pont encombré
+d’hommes. Nous autres passagers du pont, nous tremblions que l’air vicié
+ne se répandît par les écoutilles ouvertes sur tout le navire. Les
+enfants étaient déjà atteints de la petite vérole avant de s’embarquer,
+mais personne n’avait pu s’en douter, car les femmes furent amenées à
+bord bien tard dans la soirée, couvertes de voiles épais et enveloppées
+de grands draps, sous lesquels elles portaient les enfants. Ce ne fut
+que le troisième jour, quand un des enfants vint à mourir, que nous
+apprîmes le danger dont nous étions entourés.</p>
+
+<p>L’enfant, enveloppé dans un drap blanc, et attaché sur une petite
+planche chargée de quelques morceaux de char<span class="pagenum"><a id="page_421">{421}</a></span>bon de bois ou de pierres,
+fut descendu dans l’eau par la planche à bascule. Les flots
+l’engloutirent aussitôt, et il disparut à nos yeux.</p>
+
+<p>J’ignore si quelques parents ou quelque personne affectueuse assista à
+ces tristes obsèques, mais je ne vis couler aucune larme. La pauvre mère
+dévorait sans doute son chagrin dans le silence; il lui était défendu
+d’accompagner son pauvre enfant au dernier moment. Ainsi le voulait la
+coutume.</p>
+
+<p>Il y eut encore deux cas de mort. Les autres malades guérirent, et
+heureusement l’épidémie s’en tint là.</p>
+
+<p><i>30 avril.</i> Aujourd’hui nous approchâmes beaucoup de la côte d’Arabie,
+et nous vîmes une chaîne de montagnes nues, qui n’était rien moins que
+belle.</p>
+
+<p>Le lendemain 31 avril, nous aperçûmes, sur plusieurs beaux groupes de
+rochers, de petits donjons et des points fortifiés; enfin nous
+découvrîmes un grand fort sur une haute montagne, à l’entrée d’une baie.</p>
+
+<p>Nous jetâmes l’ancre devant la ville de <i>Mascate</i>, située à l’extrémité
+de la baie. Cette ville, soumise à un prince arabe, est très-fortifiée
+et entourée de plusieurs rangées de rochers de formes étranges,
+également couronnés de tours et de forts. Le plus grand d’entre eux
+rappelle de tristes souvenirs. Il y avait là un ancien couvent de moines
+portugais; il fut attaqué une nuit par les Arabes, qui massacrèrent tous
+les moines. Cet événement eut lieu il y a à peu près deux cents ans.</p>
+
+<p>Les maisons de la ville sont en pierre; elles ont de petites fenêtres et
+des terrasses en guise de toits. Deux soi-disant palais, dont un est
+habité par la mère du prince régnant, l’autre par le scheik
+(gouverneur), ne se distinguent des autres maisons que par une plus
+vaste circonférence. Plusieurs rues sont si étroites qu’il ne peut y
+passer que deux personnes de front. Le bazar, disposé à la turque, se
+compose de galeries couvertes, sous lesquelles<span class="pagenum"><a id="page_422">{422}</a></span> les marchands se
+tiennent assis, les jambes croisées, devant leurs misérables
+marchandises.</p>
+
+<p>La chaleur est très-étouffante dans la vallée de rochers où Mascate est
+encaissée (au soleil 41 degrés Réaumur); la lumière du soleil y est
+très-dangereuse pour les yeux, parce qu’elle n’est pas adoucie par la
+moindre verdure. Quelque loin que l’on porte la vue, on ne découvre
+nulle part ni arbre, ni buisson, ni le moindre brin d’herbe. Aussi tous
+ceux à qui leurs moyens le permettent tant soit peu, s’empressent, après
+avoir terminé leurs affaires, d’aller respirer le frais dans les villes
+situées le long de la mer. On ne trouve point ici d’Européens, le climat
+leur étant mortel.</p>
+
+<p>Sur le revers de Mascate se trouve une longue vallée de rochers, dans
+laquelle on rencontre un village renfermant plusieurs tombes, et (chose
+merveilleuse!) un petit jardin avec six palmiers, un figuier et un
+grenadier. Ce village est plus grand et plus peuplé que Mascate; car il
+compte 6000 habitants, tandis que la ville n’en renferme que 4000. On ne
+peut se faire une idée de la misère, de la saleté et de la puanteur qui
+règnent dans ce village; les cabanes, qui semblent superposées l’une sur
+l’autre, sont très-petites, et seulement faites de roseaux et de
+feuilles de palmier. Toutes les immondices sont jetées devant les
+portes. Il faut beaucoup de résignation pour traverser un village de ce
+genre, et je suis étonnée que la peste ou d’autres épidémies n’y
+sévissent pas sans cesse. Les ophthalmies et la cécité y sont d’ailleurs
+des accidents très-fréquents.</p>
+
+<p>De cette vallée<a id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> j’entrai dans une autre qui contient la plus grande
+curiosité de Mascate: c’est un assez grand jardin qui, avec ses
+palmiers, ses dattiers, ses fleurs, ses<span class="pagenum"><a id="page_423">{423}</a></span> plantes et ses légumes, offre
+réellement l’image d’une oasis dans le désert. Cette végétation est due
+en grande partie à une irrigation infatigable. Le jardin appartient à un
+prince arabe. Mon guide me semblait être très-fier de cette merveille;
+il me demanda s’il y avait d’aussi beaux jardins dans mon pays.</p>
+
+<p>Les femmes de Mascate portent une espèce de masque en étoffe bleue
+retenu par des agrafes ou des fils de fer, et qui ne touche pas la
+figure. Ce masque est coupé entre le front et le nez, de sorte que l’on
+voit quelque chose de plus que les yeux. Elles ne mettent ce masque que
+quand elles s’éloignent de la maison; chez elles et devant leurs
+cabanes, elles ont la figure découverte. Toutes les femmes que j’eus
+occasion de voir étaient laides; les hommes n’avaient pas non plus les
+traits délicats et fiers que l’on trouve si souvent chez les Arabes.
+Beaucoup de nègres servent ici comme esclaves.</p>
+
+<p>J’avais fait mes excursions durant la plus grande chaleur (41 degrés
+Réaumur au soleil), et encore un peu épuisée de ma maladie, quoique je
+ne m’en fusse pas ressentie le moins du monde.</p>
+
+<p>On m’avait prévenue à différentes reprises et on m’avait assuré que les
+rayons ardents des pays chauds étaient très-nuisibles aux Européens qui
+n’y étaient pas habitués, qu’on y gagnait souvent des fièvres et des
+coups de soleil. Mais si j’avais écouté tous ces avis, j’aurais fini par
+ne rien voir. Je ne me laissai pas dérouter: je sortais par la pluie et
+par le soleil, comme cela se présentait; aussi je vis toujours plus de
+choses que mes compagnons de voyage.</p>
+
+<p>Le 2 mai, de grand matin, nous mîmes de nouveau sous voile.</p>
+
+<p>Le 3 mai nous entrâmes dans le golfe Persique, et nous longeâmes d’assez
+près l’île d’Ormus. Les montagnes de cette île se distinguent par leurs
+teintes miroitantes. Beaucoup d’endroits scintillaient comme s’ils
+avaient été cou<span class="pagenum"><a id="page_424">{424}</a></span>verts de neige. Les montagnes contiennent beaucoup de
+sel, et tous les ans il vient de nombreux bateaux d’Arabie et de Perse
+pour en emporter des cargaisons.</p>
+
+<p>Le soir, nous arrivâmes à la petite ville de <i>Bandr-Abas</i>, où nous
+jetâmes l’ancre.</p>
+
+<p><i>4 mai.</i> Bandr-Abas est située près de basses collines de sables et de
+rochers, séparées de montagnes plus hautes par une plaine étroite. Ici
+encore tout est sec et stérile; dans la plaine seulement on voit
+quelques petits groupes de palmiers.</p>
+
+<p>Je regardais d’un œil de convoitise la côte de la Perse, dont j’aurais
+tant aimé à fouler le sol. Mais le capitaine me dissuada de mon projet
+de pénétrer dans ce pays avec mes vêtements européens. Il me fit
+remarquer que les Persans n’étaient pas aussi bons que les Hindous, et
+que, dans ces contrées reculées, l’apparition d’une Européenne était un
+événement si extraordinaire qu’on pourrait me recevoir à coups de
+pierres.</p>
+
+<p>Par bonheur il se trouva sur le bateau un jeune homme à moitié Anglais,
+à moitié Persan (son père, un Anglais, avait épousé une Arménienne de
+Téhéran), qui parlait également bien les deux langues. Je le priai de
+m’emmener avec lui à terre; ce qu’il s’empressa de faire avec la plus
+grande amabilité.</p>
+
+<p>Il me conduisit au bazar et me fit traverser plusieurs petites rues: le
+peuple accourut, il est vrai, de tous côtés, me regarda tout ébahi, mais
+ne montra pas la moindre velléité de me maltraiter.</p>
+
+<p>Les maisons sont petites et construites dans le goût oriental. On y voit
+peu de fenêtres, elles sont très-petites et ont des terrasses au lieu de
+toits. Les rues sont étroites, sales et comme mortes; il n’y avait que
+le bazar qui fût animé. Les boulangers cuisaient ici le pain de la
+manière la plus simple, en présence même des chalands: ils pétrissent un
+peu de farine avec de l’eau dans une écuelle<span class="pagenum"><a id="page_425">{425}</a></span> de bois; ensuite ils
+divisent la pâte en petits morceaux, qu’ils pressent et allongent de
+manière à les rendre minces et plats; puis ils passent dessus de l’eau
+salée et les collent dans l’intérieur d’un tuyau rond. Ce tuyau est en
+terre cuite; il a environ 45 centimètres de diamètre et 50 de long; il
+est enfoncé à moitié dans la terre, et on a pratiqué dans le bas un
+courant d’air. Des charbons de bois brûlent dans l’intérieur du tuyau, à
+l’extrémité inférieure. Ces morceaux de pâte sont cuits en même temps
+des deux côtés, le dessous par le tuyau ardent, le dessus par le feu de
+charbon. Je me fis donner une demi-douzaine de ces sortes de galettes
+qui, mangées chaudes, ont assez bon goût.</p>
+
+<p>On peut facilement distinguer les Persans et les Arabes, que l’on voit
+encore en grand nombre; ils sont plus grands et plus forts, ils ont la
+peau plus blanche, les traits grossiers et assez expressifs, et un air
+très-sauvage et très-féroce. Leur costume ressemble à celui des
+mahométans. Beaucoup portent des turbans, d’autres des bonnets coniques
+en peau d’astracan noire, de 50 à 75 centimètres de haut.</p>
+
+<p>On m’a raconté un si beau trait de reconnaissance de M. William Heborth,
+qui m’accompagna jusqu’à Bandr-Abas, que je ne puis m’empêcher de le
+redire à mes lectrices. Arrivé de Perse à Bombay, à l’âge de seize ans,
+il fut parfaitement accueilli par un ami de son père, qui non-seulement
+l’assista de son mieux, mais, grâce à son crédit, lui fit obtenir une
+bonne place. Marié et père de quatre enfants, ce généreux protecteur eut
+le malheur de faire un jour une chute de cheval, dont les suites
+funestes lui coûtèrent la vie. N’écoutant alors que la voix de son noble
+cœur pour s’acquitter envers son ancien bienfaiteur, il épousa la veuve,
+qui, beaucoup plus âgée que lui et sans fortune, était chargée de quatre
+enfants.</p>
+
+<p>A Bandr-Abas, nous prîmes un pilote côtier pour passer le détroit de
+<i>Kishm</i>. A midi, nous nous embarquâmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_426">{426}</a></span></p>
+
+<p>Le passage du détroit de Kishm est sans danger pour les vapeurs, mais
+les navires à voiles l’évitent; car l’espace entre la terre ferme et
+l’île de Kishm étant souvent très-étroit, ils pourraient facilement être
+jetés sur la côte par des vents contraires.</p>
+
+<p>L’île forme une vaste plaine, partout garnie de petits bosquets maigres
+et rabougris. Beaucoup de personnes de la côte voisine viennent y
+chercher du bois.</p>
+
+<p>Le capitaine m’avait fait des récits pompeux de la beauté de cette
+traversée, de la fertilité de l’île, des passages si étroits que les
+cimes des palmiers de l’île et de la côte se touchaient.</p>
+
+<p>Il faut croire que depuis le dernier voyage du bon capitaine, un
+phénomène bien étrange avait eu lieu. Ces superbes palmiers élancés
+étaient transformés en méchants arbustes peu feuillus, et, aux endroits
+les plus resserrés, la terre ferme et l’île étaient au moins à un
+demi-mille de distance l’une de l’autre. Ce qui est étrange, c’est que
+M. Ross raconta plus tard la même chose; il ajouta plus de foi au récit
+du capitaine qu’à ses propres yeux.</p>
+
+<p>A un des endroits les plus resserrés du détroit se trouve le beau fort
+de <i>Lufth</i>. C’est là qu’était encore, il y a quinze ans, le siége
+principal des pirates persans. A la suite d’un combat naval entre les
+Anglais et les pirates, plus de 800 de ces derniers furent tués, un
+grand nombre fut fait prisonnier, et toute la bande détruite. Depuis ce
+temps, la sûreté du pays n’a plus été troublée.</p>
+
+<p>Le 5 mai, nous sortîmes du détroit, et, trois jours après, nous jetâmes
+l’ancre à Bushire.</p>
+
+<p>Dans le golfe Persique, nous rencontrâmes passablement d’algues et de
+mollusques. Ces derniers, d’un blanc laiteux, avaient beaucoup de
+filaments et la forme d’agarics; d’autres, d’une couleur rose, étaient
+marqués de petites taches jaunes. On trouvait aussi bon nombre de
+serpents marins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_427">{427}</a></span></p>
+
+<p><i>8 mai.</i> La ville de Bushire est dans une plaine, à 6 milles de la
+chaîne de montagnes, dont la cime la plus élevée, appelée <i>Hormutsch</i>
+par les Persans, et <i>Halalu</i> par les Anglais, a plus de 1700 mètres.</p>
+
+<p>La ville compte 15 000 habitants; son port est le meilleur de la Perse,
+mais il a l’air très-sale.</p>
+
+<p>Les maisons sont si serrées et si rapprochées, qu’on peut facilement
+passer de l’une à l’autre en enjambant, et qu’il ne faut pas beaucoup
+d’adresse pour s’enfuir par-dessus les toits. En effet, les terrasses
+sont bordées par des murs qui n’ont pas plus de 30 à 70 centimètres. Sur
+plusieurs maisons, on voit des tuyaux de cheminée carrés de plus de 5 à
+6 mètres, que l’on peut ouvrir en haut et sur les côtés; ils servent à
+intercepter le vent et à répandre la fraîcheur dans les appartements.</p>
+
+<p>Les femmes se voilent tellement le visage, que je ne sais pas comment
+elles font pour trouver leur chemin; les plus petites filles imitent
+déjà cette coutume. Elles portent des anneaux aux narines, aux bras et
+aux pieds, moins cependant que les femmes hindoues. Les hommes sont tous
+armés, même chez eux, de poignards ou de couteaux; dans la rue, ils sont
+en outre munis de pistolets.</p>
+
+<p>Nous restâmes deux jours à Bushire, où je fus parfaitement bien traitée
+chez le résident, le colonel Hennelt.</p>
+
+<p>J’aurais bien voulu quitter le bateau à Bushire pour aller visiter les
+ruines de <i>Persépolis</i> et pour continuer mon voyage par terre jusqu’à
+<i>Schiras</i>, <i>Ispahan</i>, <i>Téhéran</i>, etc.; mais de grands troubles avaient
+éclaté dans ces districts, infestés en outre par de nombreuses hordes de
+brigands. Je fus forcée de changer mon plan et de me rendre
+provisoirement à <i>Bagdad</i>.</p>
+
+<p>Le 10 mai, dans l’après-midi, nous quittâmes Bushire. Le 11, j’eus le
+bonheur de voir un des plus célèbres fleuves du monde, le <i>Schatel
+Arab</i>, le fleuve des Arabes, formé de la jonction de l’Euphrate, du
+Tigre et du Kau<span class="pagenum"><a id="page_428">{428}</a></span>run, et dont l’embouchure ressemble à un bras de mer. Le
+Schatel Arab conserve son nom jusqu’au delta du Tigre et de l’Euphrate.</p>
+
+<p><i>12 mai.</i> En quittant la mer, nous dîmes aussi adieu aux montagnes; des
+deux côtés du fleuve, nous avions devant nous des plaines immenses
+couvertes de bois de dattiers.</p>
+
+<p>A vingt milles au-dessous de Bassora, nous entrâmes dans le Kaurun pour
+déposer quelques passagers près de la petite ville de <i>Mahamlbah</i>,
+située tout à l’entrée du fleuve. Nous revînmes aussitôt sur nos pas, et
+le capitaine déploya beaucoup d’habileté pour faire tourner le bateau
+dans un espace très-restreint. Dans notre inexpérience de l’art
+nautique, cette manœuvre nous inspira quelques craintes. A chaque
+instant, nous croyions que l’avant ou l’arrière allait donner contre la
+côte; mais la manœuvre réussit au delà de nos espérances. Toute la
+population de Mahambrah était assemblée sur le rivage; elle n’avait pas
+encore vu de vapeur, et prit le plus grand intérêt à cette audacieuse
+entreprise.</p>
+
+<p>La ville de Mahambrah a essuyé, il y a six ans, une terrible
+catastrophe.</p>
+
+<p>Placée alors sous la souveraineté turque, elle fut attaquée et pillée
+par les Persans. Presque tous les habitants, au nombre de cinq mille,
+périrent à cette occasion. Depuis ce temps, Mahambrah appartient aux
+Persans.</p>
+
+<p>Vers midi, nous arrivâmes devant Bassora<a id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p>
+
+<p>On ne découvre, depuis le fleuve, que quelques fortifications et de
+grands bois de dattiers. La ville est placée derrière ces bois, à un
+mille et demi dans l’intérieur du pays.</p>
+
+<p>La traversée de Bombay à Bassora, à cause des moussons défavorables,
+avait duré dix-huit jours, et avait été<span class="pagenum"><a id="page_429">{429}</a></span> un des plus pénibles voyages
+que j’eusse faits jusqu’alors. Toujours sur le pont et au milieu d’une
+foule compacte de passagers, par une chaleur qui à midi, même à l’ombre
+de la tente, s’élevait jusqu’à trente degrés, je ne pus changer qu’une
+seule fois, à Bushire, de linge et de vêtements. Cet état est d’autant
+plus affreux qu’on ne peut pas se débarrasser de la vermine dont on est
+gratifié par ses voisins. Aussi il me tardait de retremper mes forces
+épuisées dans un bain de propreté.</p>
+
+<p>Bassora, une des grandes villes de la Mésopotamie, n’a parmi ses
+habitants qu’un seul Européen. J’avais une lettre pour l’agent anglais,
+M. Barseige, Arménien de naissance, dont, faute d’hôtel, je fus forcée
+de réclamer l’hospitalité pour quelques jours. Le capitaine Lichtfield
+lui présenta ma lettre et lui fit part de ma requête, que l’aimable
+Arménien eut la politesse de refuser tout net. Le bon capitaine mit
+alors son bateau à ma disposition, ce qui m’assura au moins un asile
+pour les premiers moments.</p>
+
+<p>Je trouvai beaucoup d’amusement à voir débarquer les femmes persanes:
+elles auraient été des beautés de premier ordre, des princesses du harem
+du Sultan, qu’on n’aurait pas pu prendre plus de précautions pour les
+soustraire aux regards indiscrets des passagers et des hommes de
+l’équipage.</p>
+
+<p>Grâce à mon sexe, on ne me traita pas avec la même rigueur, et je pus
+voir furtivement les dix-huit femmes renfermées dans la cabine; mais
+j’affirme qu’il n’y en avait pas une seule que l’on pût appeler belle.
+Les maris se placèrent sur deux rangs, depuis l’escalier de la cabine
+jusqu’à celui du bateau, et, déployant en l’air de grands mouchoirs, ils
+formèrent des murs mobiles et nullement transparents. Les femmes
+sortirent peu à peu de la cabine; elles étaient tellement couvertes de
+mouchoirs, qu’il fallut les guider comme des aveugles. Elles se
+blottirent entre les mouchoirs tendus et attendirent qu’elles<span class="pagenum"><a id="page_430">{430}</a></span> fussent
+toutes réunies: alors toute la troupe, c’est-à-dire le mur avec les
+belles qu’il protégeait, se mit en mouvement et avança pas à pas.
+C’était vraiment pitié de voir ces malheureuses descendre l’escalier
+étroit pour entrer dans le bateau bien couvert qui les attendait. A
+chaque instant l’une ou l’autre trébuchait et manquait de tomber. Leur
+débarquement prit une grande heure.</p>
+
+<p><i>13 mai.</i> Le capitaine vint me prévenir qu’un missionnaire allemand se
+trouvait par hasard à Bassora, et qu’ayant plusieurs chambres, il
+pourrait peut-être m’en céder une. Je me rendis aussitôt chez ce
+missionnaire, qui, en effet, eut la complaisance de m’accorder une
+chambre où il y avait même un foyer. Je ne pus me défendre d’une
+certaine émotion en prenant congé du bon capitaine, dont je n’oublierai
+jamais l’amabilité et la complaisance. C’était réellement un excellent
+homme, et cependant les pauvres matelots, la plupart hindous et nègres,
+étaient traités sur son bateau plus mal que partout ailleurs. C’était le
+fait des deux pilotes, qui accompagnaient presque chaque parole de coups
+de poing et de bourrades. A Mascate, trois de ces malheureux matelots
+s’enfuirent.</p>
+
+<p>L’Européen chrétien est au-dessus de l’Hindou païen et du musulman pour
+les connaissances et les lumières; mais que ne lui ressemble-t-il un peu
+pour la bonté et la bienveillance!</p>
+
+<p>On attendait à Bassora sous peu de jours un petit vapeur de guerre
+anglais qui, pendant neuf mois de l’année, fait le service des lettres
+et des paquets entre Bassora et Bagdad, et dont le capitaine est assez
+bon pour emmener les passagers européens qui, par extraordinaire,
+s’égarent dans ce pays<a id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_431">{431}</a></span></p>
+
+<p>Le peu de jours que je passai à Bassora, je les employai à visiter les
+restes de son ancienne splendeur.</p>
+
+<p>La ville de Bassora, appelée aussi Bassra, fut fondée en 656, sous le
+calife Omar. Après avoir passé alternativement de la domination des
+Turcs sous celle des Persans, elle a fini par rester au pouvoir des
+Turcs.</p>
+
+<p>On ne découvre plus aucune trace des belles mosquées et des
+caravansérais d’autrefois. Les murs de la forteresse sont peu solides et
+à moitié délabrés; les maisons sont petites et d’un aspect mesquin, les
+rues tortueuses, étroites et sales; le bazar se compose de galeries
+couvertes, et, chose étonnante, on n’y voit que de misérables boutiques
+et pas un seul beau magasin: cependant Bassora est la principale place
+de commerce et l’entrepôt des marchandises de l’Inde destinées pour la
+Turquie.</p>
+
+<p>Dans le bazar il y a beaucoup de cafés et quelques caravansérais
+passables.</p>
+
+<p>Une grande place, qui ne se distingue pas précisément par la propreté,
+sert pendant le jour comme marché au blé, et le soir on trouve devant un
+grand café plusieurs centaines d’étrangers qui prennent du café et qui
+fument leur narguileh.</p>
+
+<p>Bassora présente beaucoup de ruines modernes qui datent de 1832, époque
+à laquelle la peste enleva presque la moitié de ses habitants. On
+traverse bien des rues, bien des places où l’on ne rencontre que des
+maisons abandonnées ou à moitié écroulées. Dans tous les lieux où, il y
+a à peine vingt ans, l’homme actif déployait son industrie, on ne voit
+aujourd’hui que décombres et ruines, et des buissons et des palmiers
+poussent entre les murs renversés.</p>
+
+<p>La situation de Bassora ne passe pas pour être saine; la plaine
+d’alentour est d’un côté coupée par des fossés innombrables qui, remplis
+à moitié de vase et d’immondices, répandent des émanations
+pestilentielles, et<span class="pagenum"><a id="page_432">{432}</a></span> occupée de l’autre côté par des bois de dattiers
+qui empêchent tout courant d’air. La chaleur y est si grande, que dans
+presque toutes les maisons on trouve un appartement pratiqué un ou deux
+mètres plus bas que la rue, et n’ayant de petites fenêtres que dans le
+haut des cintres. C’est dans ces appartements qu’on se tient pendant la
+journée.</p>
+
+<p>La plus grande partie de la population se compose d’Arabes; le reste
+consiste en Persans, en Turcs et en Arméniens.</p>
+
+<p>Les Européens, comme nous l’avons dit, manquent complétement. On me
+conseilla, pour mes excursions, de m’envelopper dans un grand mouchoir
+et de mettre un voile. Je me conformai au premier avis, mais je ne pus
+endurer le voile dans cette grande chaleur. J’allai la figure
+découverte, et quant au mouchoir (<i>isar</i>), je le portais si
+maladroitement, que mes habits européens se laissaient voir par tous les
+bouts. Cependant personne ne m’insulta.</p>
+
+<p>Le 16 mai arriva le vapeur <i>Nitocris</i>. Il était petit, de la force de 40
+chevaux, mais très-propre et très-gentil. Le capitaine, M. Johns, se
+déclara tout disposé à m’emmener, et le premier officier, M. Holland,
+m’abandonna même sa cabine. On ne me fit rien payer pour la traversée ni
+pour la nourriture.</p>
+
+<p>Sans cette bonne fortune, le voyage de Bassora à Bagdad aurait été des
+plus pénibles et des plus désagréables. En bateau, la traversée dure de
+quarante à cinquante jours, la distance étant de 500 milles, et le
+bateau étant presque toujours traîné par des hommes. Par terre, la
+distance n’est que de 390 milles; mais la route traverse des déserts
+infestés par des hordes de brigands et des tribus de Bédouins nomades,
+dont il faut acheter chèrement la protection.</p>
+
+<p><i>17 mai.</i> A onze heures du matin nous levâmes l’ancre<span class="pagenum"><a id="page_433">{433}</a></span> et nous
+profitâmes de la marée, qui se fait sentir depuis l’embouchure jusqu’à
+120 milles en amont du fleuve.</p>
+
+<p>Dans l’après-midi nous arrivâmes à l’extrémité de <i>Korne</i>, appelé aussi
+le Delta (45 milles de Bassora). C’est ici que l’Euphrate et le Tigre
+mêlent leurs eaux. Les deux fleuves sont également grands, également
+rapides; et, comme on ne sut probablement pas auquel des deux on
+laisserait son nom, on l’enleva à chacun des deux, et on les appela
+Schatel.</p>
+
+<p>Ce qui donne à cet endroit plus d’importance encore, ce sont les
+assertions de beaucoup d’écrivains qui prétendent démontrer, par des
+preuves irrécusables, que le paradis terrestre était là. S’il en est
+ainsi, notre bon père Adam, après avoir été chassé de ce lieu de
+délices, a fait une fameuse course pour arriver sur le pic qui porte son
+nom, à Ceylan.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans le Tigre; pendant trois milles, nous jouîmes du
+spectacle des beaux bois de dattiers que nous n’avions jamais perdus de
+vue depuis l’embouchure du Schatel Arab jusqu’à Korne. Voilà qu’ils
+disparurent tout à coup; mais, des deux côtés, on apercevait une belle
+et riche verdure, et de superbes champs de blé alternaient avec de
+larges pelouses couvertes en partie de buissons ou d’arbustes touffus.
+Mais cette fertilité ne règne pas à plus de quelques milles dans
+l’intérieur du pays. Si l’on s’éloigne du fleuve, on ne trouve qu’un
+désert.</p>
+
+<p>Dans plusieurs endroits, nous vîmes de grandes tribus de Bédouins qui
+avaient dressé leurs tentes sur de longues files, d’ordinaire tout au
+bord du rivage. Quelques-unes de ces hordes avaient des tentes assez
+grandes, tout à fait couvertes; d’autres, au contraire, n’avaient étendu
+sur quelques pieux qu’une natte de paille, un drap ou quelques peaux qui
+préservaient à peine les têtes de ces malheureux contre les rayons
+ardents du soleil. En hiver, où le froid est souvent assez intense pour
+qu’il gèle, ils ont les<span class="pagenum"><a id="page_434">{434}</a></span> mêmes demeures et les mêmes vêtements qu’en
+été. C’est aussi dans ce temps que la mortalité est la plus grande chez
+eux. Ces hommes ont l’air de vrais sauvages, et ne sont vêtus que de
+couvertures d’un brun foncé. Les hommes en tiennent un morceau entre les
+jambes, et en roulent un autre autour du corps. Les femmes s’en
+enveloppent entièrement; les enfants vont souvent tout nus jusqu’à l’âge
+de douze ans. Leur teint est d’un brun très-foncé, leur figure un peu
+tatouée; hommes et femmes tressent leurs cheveux en quatre nattes qui
+descendent jusqu’aux tempes, puis vont retomber par derrière. Les armes
+des hommes se composent de gros gourdins; les femmes aiment beaucoup à
+se parer de perles de verre, de coquillages et de lambeaux de couleur;
+de grands anneaux leur traversent les narines.</p>
+
+<p>Ces Arabes sont tous divisés en tribus, et placés sous la suzeraineté de
+la Porte, à laquelle ils payent une redevance. Mais ils n’obéissent
+qu’aux scheiks (juges ou chefs) de leur choix; plusieurs de ces chefs
+réunissent jusqu’à quarante ou cinquante mille tentes sous leur sceptre.
+Les tribus agricoles ne quittent pas l’établissement où elles se sont
+fixées; quant à celles qui élèvent des troupeaux, elles mènent une vie
+nomade.</p>
+
+<p>A moitié route de Bassora à Bagdad, on aperçoit la grande et haute
+chaîne de montagnes de <i>Louran</i>; quand le ciel est pur, on voit, dit-on,
+leurs pics de plus de trois mille mètres, couverts d’une neige
+éternelle.</p>
+
+<p>On approche du vaste théâtre des exploits de Cambyse, de Cyrus,
+d’Alexandre et d’autres conquérants. Chaque place de ce sol est riche en
+souvenirs historiques. Les contrées sont toujours les mêmes; mais que
+sont devenues leurs cités et leurs puissants empires? Des monceaux de
+terre qui recouvrent des décombres, des murs délabrés sont les restes
+des cités les plus superbes, et là où il y avait autrefois de grands
+États florissants, on voit aujour<span class="pagenum"><a id="page_435">{435}</a></span>d’hui des déserts et des steppes que
+traversent des hordes rapaces.</p>
+
+<p>Les Arabes agriculteurs sont eux-mêmes exposés aux agressions de leurs
+compatriotes, surtout à l’époque de la moisson. Pour se préserver autant
+que possible de ces rapines, ils transportent leur récolte dans de
+petits endroits fortifiés, dont je vis un grand nombre entre Bassora et
+Bagdad.</p>
+
+<p>Pendant notre voyage, nous prîmes plusieurs fois du bois, et nous pûmes
+alors approcher sans crainte des habitants, tenus en respect par notre
+équipage imposant et bien armé. M’étant un jour laissé entraîner dans le
+fond d’un taillis par de beaux insectes, je me trouvai aussitôt entourée
+par une bande de femmes et d’enfants; je jugeai plus sage de retourner
+près de l’équipage, non pas que j’eusse peur de ces braves gens, mais
+ils me prenaient les mains, touchaient mes habits, voulaient mettre mon
+chapeau de paille, et ces familiarités ne m’étaient pas précisément
+agréables, à cause de leur extrême saleté. Les enfants avaient l’air
+excessivement mal tenus: plusieurs étaient couverts de boutons et de
+petits ulcères; tous, grands et petits, avaient toujours les mains
+fourrées dans leurs cheveux.</p>
+
+<p>Aux endroits où nous relâchions, on nous apportait d’ordinaire des
+moutons et du <i>gi</i> (beurre), qu’on vendait très-bon marché. Un mouton
+coûtait tout au plus cinq krans<a id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>. Ces moutons étaient très-gros et
+très-gras, avaient une laine longue et épaisse, et une grosse queue
+d’environ 35 centimètres de long et 20 de large. Je n’avais jamais vu
+sur aucun bateau une nourriture comparable à celle de notre équipage. Ce
+qui me plut encore davantage, ce furent les bons procédés du capitaine
+envers<span class="pagenum"><a id="page_436">{436}</a></span> les indigènes, assimilés en tout aux matelots anglais. Je ne
+trouvai nulle part ailleurs plus d’ordre et plus de propreté, ce qui
+prouve qu’on n’a pas toujours besoin de recourir aux coups et aux
+bourrades, comme on me l’avait assuré si souvent.</p>
+
+<p>Dans les endroits couverts d’herbes et de buissons, nous vîmes plusieurs
+bandes de sangliers. Il n’y manque pas non plus de lions, qui descendent
+surtout des montagnes pendant les grands froids, et qui enlèvent des
+vaches et des moutons. Il est très-rare qu’ils s’attaquent à l’homme. Je
+fus assez heureuse pour voir deux lions, mais à une si grande distance,
+que je n’ose affirmer qu’ils surpassent en grandeur et en beauté ceux
+des ménageries d’Europe. Parmi les oiseaux, les pélicans furent assez
+aimables pour venir nous faire leur cour par troupes.</p>
+
+<p><i>21 mai.</i> Ce jour-là, nous vîmes les ruines du palais Khuszew Anushirwan
+à Ctésiphon.</p>
+
+<p><i>Ctésiphon</i>, d’abord capitale de l’empire parthe, puis du nouvel empire
+perse, fut détruite au <small>VII</small><sup>e</sup> siècle par les Arabes. Presque en face
+d’elle, sur la rive droite du Tigre, était <i>Séleucie</i>, une des plus
+célèbres villes de la Babylonie, qui, du temps de sa splendeur, avait
+600 000 habitants, la plupart Grecs, et une constitution libre et
+indépendante.</p>
+
+<p>On aperçoit d’abord les ruines de Ctésiphon de face, puis par derrière,
+car le fleuve décrit une grande courbe, et se replie sur lui-même de
+plusieurs milles. Comme j’ai fait depuis une excursion de Bagdad à
+Ctésiphon, j’aurai l’occasion plus tard d’en donner une description.</p>
+
+<p>L’ancienne ville des califes apparaît de loin, merveilleusement grande
+et belle; mais malheureusement elle perd beaucoup de son importance
+quand on la voit de près. Les minarets et les coupoles, revêtus de
+briques de couleur, jettent un vif éclat aux rayons du soleil. Les
+palais, les portes de la ville, les fortifications, bordent à perte de
+vue<span class="pagenum"><a id="page_437">{437}</a></span> les rives du Tigre aux teintes jaunes, et des jardins plantés de
+dattiers et d’autres arbres fruitiers couvrent l’immense plaine.</p>
+
+<p>A peine avions-nous jeté l’ancre, qu’une masse d’indigènes vinrent
+entourer le bateau. Ils se servent de singuliers bâtiments, qui
+ressemblent à des corbeilles rondes tressées de fortes feuilles de
+palmiers, et revêtues d’asphalte. On les appelle <i>guffers</i>; leur
+diamètre est de deux mètres, et leur hauteur d’un mètre. On y est en
+toute sûreté, ils ne chavirent jamais et ils n’ont pas besoin de
+beaucoup d’eau. Leur invention remonte à des temps très-reculés.</p>
+
+<p>J’avais une lettre pour le résident anglais, M. Rawlinson; mais M.
+Holland, le premier officier du vaisseau, m’ayant offert sa maison, je
+la préférai, parce que M. Holland était marié, tandis que M. Rawlinson
+ne l’était pas. Je trouvai dans Mme Holland, née à Bagdad, une femme
+très-jolie et très-aimable qui, âgée de vingt-trois ans, avait quatre
+enfants dont l’aîné avait huit ans.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_438">{438}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Bagdad.&mdash;Principaux édifices.&mdash;Climat.&mdash;Fête donnée par le résident
+anglais.&mdash;Le harem du pacha de Bagdad.&mdash;Excursion aux ruines de
+Ctésiphon.&mdash;Le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza. Excursion aux
+ruines de Babylone.&mdash;Départ de Bagdad.</p></div>
+
+<p><i>Bagdad</i>, capitale de l’Assyrie et de la Babylonie, fut fondée au
+<small>VIII</small><sup>e</sup> siècle, sous le calife Abou-Giafar-Almansour. Un siècle plus
+tard, sous le règne de Haroun-Al-Radschid, le meilleur et le plus
+éclairé de tous les califes, la ville atteignit son plus haut degré de
+splendeur, mais cent ans après elle fut détruite par les Turcs. Prise
+par les Persans au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, elle demeura constamment une occasion
+de discorde entre les Turcs et les Persans, et, bien qu’incorporée à
+l’empire ottoman au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, le schah Nadir chercha encore, au
+<small>XVIII</small><sup>e</sup>, à l’enlever aux Turcs.</p>
+
+<p>La population actuelle comprend environ 60 000 âmes: on compte à peu
+près 45 000 Turcs; le reste se compose de juifs, de Persans,
+d’Arméniens, d’Arabes, etc. Il n’y a guère plus de cinquante à soixante
+Européens. La ville occupe les deux rives du Tigre, mais c’est
+principalement sur la rive orientale qu’elle se développe. Elle est
+entourée de murailles fortifiées en briques, interrompues par de
+nombreuses tours; mais les murailles et les tours sont faibles et
+lézardées, et les canons dont elles sont munies ne sont pas en très-bon
+état.</p>
+
+<p>Je dus me procurer avant tout un <i>isar</i> (grande toile pour envelopper
+tout le corps), un petit bonnet (<i>finer</i>), avec un<span class="pagenum"><a id="page_439">{439}</a></span> mouchoir (<i>baschlo</i>)
+qui, roulé et entrelacé autour du finer, forme une espèce de turban.
+Quant au bouclier roide et épais, tissé de crin, qui couvre le visage,
+je ne m’en servis pas, parce qu’on étouffe presque dessous. On ne peut
+pas se figurer de costume plus incommode pour les femmes que celui qu’on
+porte dans ce pays. L’isar ramasse la poussière du sol, et il faut une
+certaine adresse pour le tenir de manière à ce que tout le corps reste
+enveloppé. Je plaignais beaucoup les pauvres femmes, souvent forcées de
+porter encore un enfant ou un paquet, ou bien d’aller laver le linge à
+la rivière. Elles n’en revenaient jamais sans être trempées. Les plus
+petites filles même sont vêtues ainsi quand elles sortent.</p>
+
+<p>Grâce à mon costume oriental, et même sans me couvrir le visage, je pus
+circuler librement partout. Je commençai par visiter la ville, qui
+n’offre plus rien de curieux, tous les anciens édifices du temps des
+califes ayant disparu. Les maisons, construites en briques cuites et en
+briques crues, n’ont qu’un étage. Les murs de derrière donnent tous sur
+les rues; il est rare de voir un balcon avec de petites fenêtres
+étroitement grillées. Il n’y a que les maisons dont les façades ont vue
+sur le Tigre qui soient exceptées de la règle commune: elles ont des
+fenêtres régulières et sont quelquefois très-jolies. Quant aux rues,
+elles ne sont pas très-larges, mais en revanche elles sont pleines de
+boue et de poussière. Le pont de bateaux jeté sur le Tigre, dont la
+largeur est ici de 230 mètres, est le plus misérable que j’aie jamais
+vu. Les bazars sont très-vastes. L’ancien bazar, reste des premières
+constructions de Bagdad, offre encore des traces de beaux piliers et de
+belles arabesques, et le kan Osman se distingue par un beau portail et
+par de hautes voûtes en forme de coupole. Les principaux passages sont
+si larges qu’un cavalier et deux piétons peuvent aller de front. Les
+marchands et les artisans sont ici, comme dans tout l’Orient, répartis
+dans<span class="pagenum"><a id="page_440">{440}</a></span> des rues ou des passages. Les beaux magasins se trouvent dans les
+maisons particulières ou dans les kans des bazars. De méchants cafés se
+rencontrent partout en grand nombre.</p>
+
+<p>Le palais du pacha, vaste édifice sans goût et sans magnificence, n’est
+imposant que de loin. Les mosquées sont assez rares, et, à part des
+incrustations de carreaux de briques, elles n’offrent rien de
+remarquable.</p>
+
+<p>Pour pouvoir embrasser Bagdad d’un seul coup d’œil, je montai avec
+beaucoup de peine sur la plate-forme extérieure d’une des coupoles du
+kan Osman, et je fus réellement surprise de l’étendue et de la jolie
+position de la ville. On a beau parcourir dans tous les sens les rues
+étroites et uniformes d’une ville orientale, on ne peut jamais s’en
+faire une idée, car une rue ressemble à l’autre, et toutes ensemble
+offrent l’image des corridors d’une prison. Mais, du point élevé où
+j’étais postée, je dominais toute la ville avec ses maisons
+innombrables, dont une grande partie sont situées au milieu de jolis
+jardins; je voyais à mes pieds des milliers de terrasses, et surtout le
+beau fleuve qui dans cette cité, longue de plus de cinq milles, roule
+ses eaux à travers de sombres bois de palmiers et d’arbres fruitiers.</p>
+
+<p>Toutes les maisons, comme je l’ai déjà fait remarquer, sont bâties en
+tuiles, dont la plupart, dit-on, ont été apportées par l’Euphrate des
+ruines de Babylone. En considérant de plus près les fortifications, on y
+retrouve encore des traces des premières constructions. Les tuiles dont
+on s’est servi pour les élever ont près de 70 centimètres, et
+ressemblent à de belles dalles en pierre.</p>
+
+<p>Les maisons, plus jolies à l’intérieur qu’au dehors, ont des cours
+propres et pavées, beaucoup de fenêtres, etc. Les chambres sont grandes
+et hautes, mais elles ne sont pas meublées si magnifiquement qu’à Damas.
+Pendant l’été, il fait si chaud à Bagdad qu’on change de domicile<span class="pagenum"><a id="page_441">{441}</a></span> trois
+fois par jour. Le matin, on se tient dans les chambres ordinaires; vers
+neuf heures, on se réfugie dans les appartements souterrains, appelés
+<i>sardabs</i>, qui, à l’instar des caves, sont souvent à cinq ou sept mètres
+sous terre, et on y passe toute la journée. Au coucher du soleil, on se
+rend aux terrasses pour y recevoir des visites, y causer, y prendre du
+thé, et on y reste jusqu’au milieu de la nuit. C’est là le moment le
+plus agréable; les soirées sont fraîches et on se sent renaître.
+Beaucoup de personnes prétendent que la nuit la lune jette plus d’éclat
+que chez nous, mais je n’ai pas trouvé cela. On dort sur les terrasses,
+sous des moustiquaires qui enveloppent tout le lit. Pendant le jour, la
+chaleur monte dans les chambres jusqu’à 30 degrés, au soleil elle va de
+40 à 44; dans les sardabs, elle dépasse rarement 25 degrés. En hiver,
+les soirées, les nuits et les matinées sont si froides qu’on fait du feu
+dans les cheminées.</p>
+
+<p>Le climat de ce pays est regardé comme très-sain, même par les
+Européens. Cependant il y règne une maladie qui serait un grand sujet
+d’épouvante pour nos jeunes personnes, et qui ne frappe pas seulement
+l’indigène, mais tout étranger qui passe quelques mois à Bagdad: c’est
+un affreux bouton que l’on appelle la <i>marque de dattes</i> ou la <i>bosse
+d’Alep</i>.</p>
+
+<p>Ce bouton, d’abord de la grosseur d’une tête d’épingle, prend peu à peu
+l’étendue d’un clou, et laisse de profondes cicatrices. D’ordinaire il
+paraît à la figure. Sur cent visages, on n’en trouve peut-être pas un
+seul qui soit exempt de ces vilaines marques. Lorsqu’on n’en a qu’une,
+on peut s’estimer fort heureux; ordinairement, on n’en a pas moins de
+deux ou même trois. Les autres parties du corps n’en sont pas non plus
+exemptes. Ces ulcères se montrent généralement quand les dattes
+commencent à mûrir, et ils ne grossissent que l’année d’ensuite, vers la
+même époque. On a cette maladie une fois dans sa vie;<span class="pagenum"><a id="page_442">{442}</a></span> les enfants en
+sont pour la plupart atteints. On ne fait rien pour combattre ce mal,
+l’expérience ayant prouvé qu’il n’y a pas de remède pour le guérir. Les
+Européens ont essayé, mais sans succès, de s’en préserver par
+l’inoculation.</p>
+
+<p>Ce mal se retrouve dans quelques contrées le long du Tigre. A quelques
+milles du fleuve, on n’en rencontre plus la moindre trace. On devrait en
+induire qu’il provient de l’évaporation de l’eau ou de la vase qu’elle
+dépose. Cependant le premier fait ne semble pas fondé; car le fléau
+épargne tout le personnel de l’équipage du vapeur anglais, qui reste
+toujours sur le bateau, tandis qu’il frappe tous les Européens qui
+habitent à terre. Un de ces derniers fut atteint de quarante ulcères, et
+il souffrit, dit-on, le martyre. Le consul français, forcé de séjourner
+à Bagdad plusieurs années, n’y amena pas sa femme, pour ne pas l’exposer
+à ce désagrément inévitable. Je ne restai que peu de semaines en ce
+pays, et il me vint également à la main un petit ulcère, qui finit aussi
+par devenir gros comme un écu, mais il ne pénétra pas bien avant dans
+les chairs et ne laissa pas de cicatrice. Je triomphais déjà d’en avoir
+été quitte à si bon marché. Mais hélas! il ne devait pas en être ainsi.
+Six mois plus tard, déjà de retour en Europe, ce mal me prit avec tant
+de force que, couverte de treize de ces boutons, j’en restai marquée
+plus de huit mois.</p>
+
+<p>Le 24 mai, je fus invitée par le résident anglais, M. Rawlinson, à une
+grande fête qu’il donna pour célébrer l’anniversaire de la naissance de
+la reine Victoria. Au dîner, il n’y eut que des Européens; mais à la
+soirée, on admit toutes les notabilités du monde chrétien, tels que
+Grecs, Arméniens, etc. La fête eut lieu sur les belles terrasses de la
+maison. On s’y promenait sur des tapis moelleux; on s’asseyait, on se
+reposait sur des divans élastiques; les terrasses, la cour et le jardin
+étaient éclairés a<span class="pagenum"><a id="page_443">{443}</a></span> <i>giorno</i>. Les rafraîchissements les plus délicats
+circulaient sans cesse, et l’Européen ne pouvait guère s’apercevoir
+qu’il était si éloigné de sa patrie. Ce qui produisit moins d’illusion,
+ce furent deux orchestres, dont l’un exécutait des morceaux européens,
+l’autre des airs nationaux. Des feux d’artifices, avec des ballons
+lumineux et des flammes de Bengale, servirent encore d’amusement. Un
+banquet splendide termina la fête.</p>
+
+<p>Parmi les femmes et les jeunes filles, il y avait quelques beautés
+remarquables; mais toutes avaient des yeux séduisants qu’aucun jeune
+homme n’aurait pu regarder impunément. L’art de teindre les cils et les
+paupières y est sans doute pour beaucoup. Tout cil qui dépasse la ligne
+régulière est arraché avec soin, et remplacé artistement par le pinceau.
+C’est ainsi qu’on produit la plus belle forme arquée, et, en teignant
+encore les paupières, on augmente infiniment la beauté et l’éclat de
+l’œil. La plus humble servante recherche tout aussi soigneusement que la
+plus grande dame ces embellissements factices.</p>
+
+<p>Les femmes étaient vêtues à la manière turco-grecque. Elles portaient de
+larges pantalons de soie, attachés autour de la cheville, et par-dessus
+des cafetans brodés d’or, dont les manches, serrées contre les coudes,
+étaient fendues ensuite et retombaient des deux côtés des bras, couverts
+par les manches de soie de la chemise. Au milieu étaient fixées des
+ceintures roides, larges comme la main, ornées sur le devant de boutons
+énormes, et sur les côtés de boutons plus petits en or émaillé et
+ciselé. Des perles montées, des pierres fines et des anneaux d’or
+brillaient à leurs bras, à leur cou et sur leur poitrine. Sur la tête
+elles portaient un joli petit turban, enlacé de chaînes ou de dentelles
+d’or. Beaucoup de minces tresses de cheveux se glissaient parmi ces
+dentelles et descendaient jusqu’aux hanches. Malheureusement plusieurs
+de ces belles avaient le mauvais goût de teindre leurs cheveux avec de
+l’orpin,<span class="pagenum"><a id="page_444">{444}</a></span> ce qui leur faisait perdre leur brillante couleur noire et les
+changeait en une chevelure terne, d’un rouge foncé.</p>
+
+<p>Quelque joli que fût ce cercle de femmes, il finissait par être monotone
+à voir; car le silence et l’immobilité régnaient parmi ce sexe, qu’on
+accuse d’ordinaire de trop de loquacité, et aucune de ces aimables
+figures n’exprimait le moindre sentiment ni la moindre émotion; il leur
+manquait l’esprit et l’instruction, le charme de la vie. Les filles
+indigènes n’apprennent rien; elles passent pour très-instruites quand
+elles savent lire la langue de leur pays, l’arménien ou l’arabe, et, en
+ce cas, on ne leur met entre les mains que des livres religieux.</p>
+
+<p>Je trouvai plus d’animation lors d’une visite que je fis quelques jours
+plus tard au harem du pacha. Le rire, le babil et le badinage ne
+discontinuèrent pas un instant. Aussi en fus-je étourdie. On s’attendait
+à ma visite, et les femmes, au nombre de quinze, étaient magnifiquement
+vêtues de la manière que je viens de décrire, si ce n’est que les
+cafetans étaient plus courts et les turbans ornés de plumes d’autruche.</p>
+
+<p>Je ne trouvai parmi ces dames aucune beauté remarquable; à part de beaux
+yeux qu’elles avaient toutes, leurs traits manquaient de noblesse et
+d’expression.</p>
+
+<p>Le harem d’été où l’on me reçut était un joli édifice, bâti dans le goût
+le plus moderne, à l’européenne, avec de hautes et de belles fenêtres.
+Placé au milieu d’un petit potager, il était entouré d’un jardin
+fruitier plus grand.</p>
+
+<p>Après plus d’une heure passée dans cette bruyante société, on servit des
+mets sur une table, et on mit des chaises tout à l’entour. La première
+femme ou la favorite passa la première, se mit à table et n’attendit
+même pas que nous fussions assises, mais porta immédiatement ses mains
+aux différents plats, et réunit en un tas les morceaux qu’elle aimait le
+mieux. Je fus aussi obligée de me servir de ma main pour manger, car il
+n’y avait ni couteau ni<span class="pagenum"><a id="page_445">{445}</a></span> fourchette dans toute la maison; ce ne fut que
+vers la fin du repas qu’on m’apporta une grande cuiller d’or à thé.</p>
+
+<p>La table était chargée de viandes succulentes, de pilaus apprêtés de
+différentes manières, et d’une quantité de sucreries et de fruits. Tous
+ces mets étaient excellents, et il y en avait un surtout qui ressemblait
+à s’y méprendre à nos beignets.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes mangé, les dames qui n’avaient pas trouvé place d’abord
+se mirent à table. A côté d’elles vinrent s’asseoir quelques-unes des
+premières servantes; après elles arrivèrent les dernières esclaves,
+parmi lesquelles il y avait quelques vilaines négresses. Celles-ci se
+mirent aussi à table et mangèrent ce qu’on leur avait laissé.</p>
+
+<p>Après le repas, on servit du café noir dans de petites tasses, et on
+apporta des narguilehs. Les petites tasses étaient placées dans des
+gobelets d’or, richement ornés de perles et de turquoises.</p>
+
+<p>Les femmes du pacha ne se distinguent de leurs suivantes et de leurs
+esclaves que par le costume et la toilette; elles ne diffèrent nullement
+entre elles par les manières. Les servantes s’asseyaient sans façon sur
+les divans, se mêlaient familièrement à la conversation, fumaient et
+prenaient du café avec nous. Les esclaves et les serviteurs sont traités
+avec bien plus de bonté et plus d’indulgence que dans les maisons
+européennes.</p>
+
+<p>Les Turcs seuls ont des esclaves.</p>
+
+<p>Autant on est rigide, dans tous les endroits publics, sur l’observation
+des mœurs et des convenances, autant on se montre relâché à cet égard
+dans les harems et dans les bains. Pendant qu’une partie des femmes
+était occupée à fumer et à prendre du café, je me glissai inaperçue dans
+quelques pièces voisines. Au bout de quelques minutes, j’en avais assez
+vu pour ressentir la plus vive pitié et la plus profonde horreur pour
+ces pauvres créatures, qui par<span class="pagenum"><a id="page_446">{446}</a></span> l’oisiveté, par le manque de
+connaissance et par l’absence de toute morale, se dégradent au point de
+profaner le nom de l’humanité.</p>
+
+<p>Je ne fus pas moins attristée par la visite d’un bain public de femmes.
+Là on voyait pêle-mêle des enfants, de jeunes filles, des femmes et des
+matrones; les unes se faisaient laver et teindre les mains, les pieds,
+les ongles, les sourcils, les cheveux, etc. D’autres se faisaient
+arroser et parfumer d’huiles et d’essences odorantes. Au milieu de tout
+cela folâtrait la jeunesse, et, ce qu’il y avait de pis, une grande
+partie de la société se figurait sans doute être dans le paradis, du
+temps où il n’avait pas encore été question de la pomme d’Ève. Les
+propos et les discours tenus dans ces bains répondent, dit-on, à la
+conduite, ce qui se conçoit du reste parfaitement. Pauvre jeunesse, où
+puiserais-tu le sentiment de la décence et de la pudeur, si tu assistes
+dès la plus tendre enfance à ces scènes et à ces conversations?</p>
+
+<p>En fait de curiosités, je vis encore le monument funéraire de la reine
+Zobiedé, épouse favorite du calife Haroun al Radschid. Ce monument est
+intéressant, en ce qu’il diffère beaucoup des constructions ordinaires
+des mahométans. Au lieu de belles coupoles et de beaux minarets, une
+tour d’une très-faible hauteur s’élève sur un petit édifice octogone;
+cette tour ressemble beaucoup à celles que l’on voit au-dessus des
+temples ou pagodes des Hindous. Dans l’intérieur se trouvent trois
+simples tombeaux en maçonnerie; dans l’un repose la reine, dans les
+autres sont déposés les membres de la famille royale. Tout l’édifice est
+construit en tuiles, et fut jadis, à en juger par quelques traces, voûté
+de beau ciment, incrusté de briques de couleur et orné d’arabesques.</p>
+
+<p>Tous ces monuments sont sacrés pour le musulman; aussi vient-il souvent
+de loin y faire ses dévotions. Un bonheur auquel il aspire tout aussi
+ardemment, c’est<span class="pagenum"><a id="page_447">{447}</a></span> d’acquérir, dans le voisinage, une tombe qu’il puisse
+montrer avec orgueil à ses parents et à ses amis. Aussi tout autour on
+voyait de grandes places couvertes de sépultures.</p>
+
+<p>En revenant de ce mausolée, je fis un petit détour pour voir le quartier
+de la ville ravagé et tombé en ruines à la suite de la dernière peste.</p>
+
+<p>M. Swoboda, un Hongrois, me peignit l’horrible état dans lequel se
+trouvait alors Bagdad. Après s’être pourvu suffisamment de vivres, il
+s’était cloîtré entièrement avec sa famille et une domestique, et ne
+recevait du dehors que de l’eau fraîche. Il avait calfeutré avec soin
+les portes et les fenêtres, et n’avait permis à personne de monter sur
+la terrasse, ni même de respirer l’air du dehors.</p>
+
+<p>Grâce à ces précautions hygiéniques, il échappa au terrible fléau avec
+sa famille et sa domestique, tandis que, dans les maisons voisines, des
+familles entières périrent. Comme on ne pouvait pas enterrer tous les
+morts, on laissa les corps se corrompre à l’endroit même où ils étaient
+tombés.</p>
+
+<p>Quand l’épidémie eut disparu, les Arabes du désert vinrent s’abattre sur
+ce malheureux quartier pour voler et piller. Ils pénétrèrent sans peine
+dans les maisons vides et triomphèrent facilement des malheureux
+habitants qui avaient survécu. M. Swoboda aussi se vit obligé de se
+racheter en payant un tribut à ces oiseaux de proie.</p>
+
+<p>J’eus hâte de m’éloigner de ces tristes lieux, et je me dirigeai avec
+plaisir vers les jardins riants qu’on trouve à chaque pas à Bagdad et
+dans les alentours.</p>
+
+<p>Cependant ces jardins ne sont pas dessinés et plantés avec art; ce sont
+simplement des bois épais d’arbres fruitiers de toute espèce, tels que
+dattiers, pruniers, abricotiers, pêchers, figuiers, mûriers, etc.,
+entourés d’un mur en tuiles; il n’y règne ni ordre ni propreté; on n’y
+voit ni pelouses ni parterres de fleurs, ni même des chemins
+régu<span class="pagenum"><a id="page_448">{448}</a></span>lièrement tracés; mais on y rencontre beaucoup de canaux, car il
+faut remplacer la pluie et la rosée par des irrigations artificielles.</p>
+
+<p>&#160; </p>
+
+<p>Je fis de Bagdad deux grandes excursions, une aux ruines de <i>Ctésiphon</i>,
+une autre à celles de <i>Babylone</i>. Les unes sont à 18 milles et les
+autres à 60 milles de Bagdad.</p>
+
+<p>Pour ces deux excursions, M. Rawlinson me donna de bons chevaux arabes
+et un serviteur de confiance.</p>
+
+<p>A moins de passer la nuit dans le désert, il fallait faire la course de
+Ctésiphon, aller et retour, dans un jour, c’est-à-dire depuis le lever
+jusqu’au coucher du soleil: car à Bagdad, comme dans toutes les villes
+turques, les portes sont fermées après le coucher du soleil, et on remet
+les clefs au commandant de la ville. On les ouvre avec le lever du
+soleil.</p>
+
+<p>L’aimable Mme Holland voulut me charger d’abondantes provisions; mais en
+voyage j’ai pour règle de renoncer à toute espèce de superflu. Quand
+j’ai l’assurance de trouver des hommes aux lieux où je me rends, je
+n’emporte pas de vivres, car je puis manger ce que mangent mes
+semblables. Si leur nourriture n’est pas de mon goût, c’est que je n’ai
+pas beaucoup d’appétit; et alors je jeûne jusqu’à ce que la faim me
+fasse tout trouver bon. Je n’emportai que ma gourde en cuir, qui me fut
+également inutile, car nous approchâmes souvent des canaux du Tigre, et
+nous passâmes même près de ce fleuve, quoique la plus grande partie de
+la route traversât le désert.</p>
+
+<p>A moitié route, nous franchîmes le fleuve <i>Dhyalah</i> dans un grand
+bateau.</p>
+
+<p>De l’autre côté du fleuve, habitent, dans des trous maçonnés, quelques
+familles qui vivent du fermage de la traversée. J’eus le bonheur de
+trouver pour me restaurer du pain et du petit-lait. On commence déjà à
+découvrir les<span class="pagenum"><a id="page_449">{449}</a></span> ruines de Ctésiphon, quoiqu’elles soient encore éloignées
+de neuf milles. En trois heures et demie, nous avions parcouru toute la
+distance de Bagdad jusqu’aux ruines.</p>
+
+<p>Ctésiphon s’était élevée jadis au rang des plus puissantes villes qui
+avoisinent le Tigre; elle venait après Babylone et Séleucie. En été, les
+souverains persans demeuraient à <i>Ecbatania</i>, en hiver à <i>Ctésiphon</i>.
+Cependant les ruines que je venais visiter se composent plutôt de
+quelques fragments du palais du schah Chosroès. On voit encore le
+portail à voûte colossale avec la porte, une partie de la principale
+façade et quelques parois latérales; tout cela est encore si solide, que
+les voyageurs pourront jouir pendant plusieurs siècles de ces débris
+imposants. Le cintre de la porte <i>Touk-Kosra</i> est le plus élevé de tous
+les portiques connus. Il a 30 mètres, c’est-à-dire cinq de plus que la
+principale porte de <i>Fattipore Sikri</i>, que beaucoup de voyageurs citent
+comme la plus élevée. Le mur, au-dessus de la voûte, a encore plus de 5
+mètres.</p>
+
+<p>Sur la façade du palais, on a taillé, de haut en bas, de petites niches
+avec des arcs, des colonnes et des lignes, etc. Le tout paraissait
+revêtu d’un fin ciment, dans lequel sont incrustées en cuivre, par-ci
+par-là, de charmantes arabesques.</p>
+
+<p>Vis-à-vis de ces ruines, sur la rive occidentale du Tigre, on voit
+quelques restes des murs de Séleucie, première capitale de la Syrie,
+sous la dynastie macédonienne des Séleucides.</p>
+
+<p>Sur les deux rives, on aperçoit tout autour, dans de vastes étendues
+circulaires, de petits tertres où l’on trouve, à une faible profondeur,
+des tuiles et des décombres.</p>
+
+<p>Non loin des ruines du palais, s’élève une simple mosquée qui renferme
+le tombeau de Selaman Pak, adoré comme un saint, parce qu’il fut l’ami
+de Mahomet. On ne poussa pas la tolérance jusqu’à me laisser pénétrer
+dans cette mosquée; il fallut me contenter d’un coup d’œil fur<span class="pagenum"><a id="page_450">{450}</a></span>tif à
+travers la porte ouverte. Tout ce que je pus distinguer, ce fut un
+tombeau en tuiles entouré d’un treillage de bois peint en vert.</p>
+
+<p>Déjà, en arrivant aux ruines, j’avais aperçu beaucoup de tentes sur le
+bord du Tigre. Ma curiosité m’engagea à les examiner. J’y trouvai tout
+comme chez les Arabes du désert, si ce n’est que les hommes me
+paraissaient moins sauvages et moins barbares. J’aurais passé au milieu
+d’eux sans crainte bien des jours et bien des nuits. Cela provenait
+peut-être aussi de ce qu’à force de les voir je m’étais faite à leurs
+manières.</p>
+
+<p>Mais une visite bien plus agréable m’était réservée. Pendant que je
+demeurais encore chez ces sales Arabes, arriva un Persan; il me montra
+quelques jolies tentes dressées à peu de distance, et me fit un discours
+auquel je ne compris rien. Mon interprète m’apprit qu’un prince persan
+demeurait sous ces tentes, et qu’il me faisait prier par cet envoyé de
+venir le voir. J’acceptai cette invitation avec beaucoup de plaisir, et
+je fus reçue très-gracieusement par le prince, appelé
+Il-Hany-Aly-Culy-Mirza.</p>
+
+<p>C’était un beau jeune homme, qui prétendait savoir le français, mais il
+n’en savait pas long; car toute sa science se bornait à ces mots: «Vous
+parlez français?» Heureusement, un des hommes de sa suite parlait un peu
+mieux l’anglais, de sorte que nous pûmes causer ensemble tant bien que
+mal.</p>
+
+<p>L’interprète me dit que le prince habitait ordinairement Bagdad, mais
+que la chaleur insupportable l’avait engagé à établir sa résidence
+pendant quelque temps en plein air. Il était assis, sous une simple
+tente ouverte, sur un divan peu élevé, et sa suite était étendue sur des
+tapis. A ma grande surprise, il eut assez d’usage du monde pour m’offrir
+une place à côté de lui sur le divan. Notre conversation s’anima bientôt
+singulièrement, et son étonnement augmenta à chaque mot, quand je lui
+parlai de mes voyages. Pendant<span class="pagenum"><a id="page_451">{451}</a></span> notre conversation, on me présenta un
+narguileh d’une beauté rare. Il était en émail d’or azuré, garni de
+perles, de turquoises et de pierres précieuses. Je tirai quelques
+bouffées par politesse; on servit aussi du café et du thé, et à la fin
+le prince m’invita à dîner. Une nappe blanche fut étendue par terre, et
+on mit dessus de grands pains plats en guise d’assiettes. Pour moi seule
+on fit une exception: on me donna une assiette et un couvert. On servit
+beaucoup de viandes, entre autres tout un agneau avec la tête, qui
+n’avait pas précisément l’air très-appétissant, plusieurs pilaus et un
+grand poisson frit. Dans les intervalles laissés par les plats, on avait
+mis des écuelles remplies de lait caillé épais et délayé, et des pots de
+sorbets. Dans chaque écuelle, il y avait une grande cuiller. Un
+domestique découpa l’agneau avec un couteau et avec la main. Il
+distribua les portions aux convives en posant la part de chacun sur son
+assiette de pain. On mangeait de la main droite. La plupart
+déchiquetaient la viande ou le poisson, passaient les morceaux dans un
+des pilaus, puis pétrissaient le tout en une boule qu’ils se fourraient
+dans la bouche. Plusieurs mangeaient les viandes grasses sans pilau; ils
+essuyaient sur leur pain, après chaque bouchée, la graisse qui leur
+coulait des doigts. Tout en mangeant, ils buvaient souvent du lait ou
+prenaient des sorbets, en se servant tous de la même cuiller. A la fin
+du repas, quoique le Prophète défende sévèrement l’usage du vin, le
+prince en fit apporter. C’était, à ce qu’il prétendait, à cause de moi.
+Il m’en versa un petit verre et en but lui-même deux, l’un à ma santé,
+l’autre à celle de sa famille.</p>
+
+<p>Quand je lui racontai que je me proposais d’aller en Perse, c’est-à-dire
+à Téhéran, il m’offrit d’écrire une lettre à sa mère, qui, étant à la
+cour, pourrait m’y faire introduire. En effet, il écrivit aussitôt sur
+ses genoux, à défaut de table, imprima son sceau sur la lettre, me la
+donna, et<span class="pagenum"><a id="page_452">{452}</a></span> me pria en même temps, en souriant, de ne pas dire à sa mère
+qu’il avait bu du vin.</p>
+
+<p>Après le dîner, je demandai au prince s’il me serait permis de faire une
+visite à sa femme, car j’avais appris qu’il avait emmené avec lui une de
+ses femmes. Ma demande ayant été agréée, on me conduisit aussitôt dans
+un édifice voisin, qui, autrefois, avait servi de petite mosquée.</p>
+
+<p>Je fus reçue dans un appartement frais et voûté, par une des plus belles
+jeunes femmes que j’eusse jamais vues dans un harem. Elle était de
+taille moyenne; tout dans sa personne avait les proportions les plus
+régulières, ses traits étaient nobles et d’une forme vraiment antique;
+elle me regarda mélancoliquement de ses grands yeux, car la malheureuse
+enfant n’avait pas la moindre société, à part une vieille servante et
+une jeune gazelle.</p>
+
+<p>Son teint, il est vrai un peu artificiel, était d’une blancheur
+éblouissante; un incarnat délicat se reflétait sur ses joues; seulement
+ses sourcils me semblaient avoir été gâtés à force d’art. Ils étaient
+couverts d’une raie bleue foncée, large d’un pouce, qui, formant deux
+arcs unis, s’étendait d’une tempe à l’autre et donnait à sa figure un
+air sombre et peu naturel. Ses cheveux n’étaient pas teints, mais ses
+mains et ses bras étaient un peu tatoués. Elle me dit qu’on lui avait
+fait subir cette vilaine opération dès son enfance; car c’est une
+coutume souvent observée par les mahométans.</p>
+
+<p>Le costume de cette belle était le même que celui des femmes du harem.
+Seulement, au lieu du petit turban, elle avait passé délicatement autour
+de sa tête un mouchoir de mousseline blanche, qu’elle pouvait en même
+temps ramener sur sa figure, en guise de voile.</p>
+
+<p>Notre conversation ne fut pas précisément très-animée, l’interprète
+n’ayant pas pu me suivre dans ce sanctuaire. Réduites à nous regarder
+l’une l’autre, il fallut nous contenter du langage des signes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_453">{453}</a></span></p>
+
+<p>Quand je fus retournée auprès du prince, je lui témoignai mon
+ravissement de la rare beauté de sa jeune épouse, et je lui demandai
+quel pays avait donné le jour à cette charmante houri. Il me dit qu’elle
+était du nord de la Perse, et m’assura en même temps que ses autres
+femmes (il en avait quatre à Bagdad, et quatre à Téhéran auprès de sa
+mère), la surpassaient encore en attraits.</p>
+
+<p>Au moment où je me disposais à prendre congé du prince pour retourner
+chez moi, il me proposa de rester encore un peu pour entendre la musique
+persane.</p>
+
+<p>Bientôt parurent deux <i>minstrels</i> (ménestrels), dont l’un avait une
+espèce de mandoline à cinq cordes; l’autre était un chanteur. Le
+musicien fit un assez joli prélude, joua des mélodies persanes et
+européennes, et sut tirer un grand parti de son instrument. Le chanteur,
+d’une voix de fausset, fit des roulades et des trilles infinis.
+Malheureusement, sa voix n’était ni pure ni formée. Cependant, je
+n’entendis guère de fausses notes, et tous deux gardèrent bien la
+mesure. Les airs et les chants avaient assez d’étendue, de variété, de
+mélodie. Il y avait longtemps que je n’avais rien entendu de pareil.</p>
+
+<p>Avant le coucher du soleil, j’étais revenue à Bagdad sans être trop
+fatiguée de mon voyage de trente-six milles à cheval, de mes courses à
+pied, et de la chaleur qui était épouvantable. Deux jours plus tard, le
+30 mai, à cinq heures de l’après-midi, je partis pour les ruines de la
+ville de Babylone.</p>
+
+<p>Le district dans lequel sont situées ces ruines s’appelle <i>Irak Arabi</i>;
+il comprend l’ancienne <i>Babylonie</i> et la <i>Chaldée</i>.</p>
+
+<p>Dans la soirée, je fis encore 20 milles jusqu’au kan <i>Assad</i>. Les
+palmiers et les arbres fruitiers devenaient toujours plus rares; peu à
+peu, toute trace de culture s’effaça, et je me trouvai en plein désert,
+n’apercevant plus rien de ce qui réjouit et repose la vue. On ne
+découvrait de loin en loin que quelques rares herbes basses, à peine<span class="pagenum"><a id="page_454">{454}</a></span>
+suffisantes pour le sobre chameau. Elles disparurent même complétement,
+peu de milles avant Assad, et, de cet endroit jusqu’à Hilla, le désert
+se montra sans interruption dans sa nudité aussi triste que monotone.</p>
+
+<p>Nous passâmes près de l’emplacement où s’élevait jadis la ville de
+<i>Borosippa</i>, et où doit encore se trouver un pilier du palais de
+Nourhivan. Mais je ne le découvris nulle part, quoique tout le désert se
+déroulât devant moi et qu’un beau coucher de soleil répandît assez de
+lumière. Je me contentai donc d’en voir l’emplacement, et je me rappelai
+en même temps avec transport que c’était à cet endroit qu’on avait
+conseillé à Alexandre le Grand de ne plus retourner à Babylone.</p>
+
+<p>Au lieu du pilier, je vis les vestiges d’un grand canal et de plusieurs
+petits canaux. Le grand canal joint l’Euphrate au Tigre, et tous
+servaient autrefois à arroser le pays, mais aujourd’hui ils sont presque
+entièrement dégradés.</p>
+
+<p><i>31 mai.</i> Jamais je n’avais vu tant de chameaux que ce jour-là. J’en
+comptai près de sept à huit mille. Comme la plupart marchaient presque à
+vide, et ne portaient qu’un petit nombre de tentes, avec quelques femmes
+et quelques enfants, je présume que c’était sans doute une tribu qui
+émigrait vers de nouvelles places fertiles. Dans cette quantité de
+chameaux, je n’en distinguai que peu qui, par leur blancheur, pussent
+être comparés à la neige. Les chameaux blancs sont très-estimés par les
+Arabes, qui les vénèrent en quelque sorte comme des êtres supérieurs. A
+l’extrémité de l’horizon, ces animaux aux jambes hautes et effilées me
+faisaient l’effet de groupes de petits arbres; aussi je les considérai
+d’abord comme tels, et j’éprouvais une agréable surprise de rencontrer
+quelque trace de végétation dans ce désert immense: mais la forêt, à
+l’instar de celle de Macbeth dans Shakspeare, s’avança vers nous, les
+troncs prirent la forme de pieds, et les cimes des arbres devinrent des
+corps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_455">{455}</a></span></p>
+
+<p>J’eus aussi occasion de voir une espèce d’oiseaux qui m’était
+complétement inconnue. Ils ressemblaient par leur couleur et leur forme
+aux petits perroquets verts, appelés <i>peroquitos</i>; seulement leurs becs
+étaient un peu moins gros et moins recourbés. Ils se tenaient, comme des
+souris, dans de petits trous pratiqués dans la terre. Je les vis par
+bandes dans deux endroits du désert, et justement dans les parties les
+plus stériles, où l’on ne découvrait nulle part la moindre trace de
+végétation.</p>
+
+<p>Vers les dix heures du matin, nous nous arrêtâmes, mais pour deux heures
+seulement, dans le kan <i>Nasri</i>, parce que je voulais absolument coucher
+à Hilla. La chaleur monta à plus de 45 degrés. Mais ce qu’il y eut
+encore de plus insupportable, ce fut un vent brûlant qui nous accompagna
+sans cesse, et qui nous chassa dans la figure des tourbillons de sable
+chaud. Nous passâmes souvent, comme la veille, près de canaux à moitié
+ensevelis dans les sables.</p>
+
+<p>Les kans de cette route sont les plus beaux et les plus sûrs que j’aie
+jamais rencontrés. Ils ressemblent au dehors à de petits forts; un haut
+portail donne accès dans une vaste cour, entourée de toutes parts de
+larges et belles galeries dont les murs épais sont bâtis de briques.
+Dans ces galeries, on voit rangées les unes contre les autres des niches
+dont chacune est assez grande pour recevoir trois ou quatre personnes.
+Devant les niches, mais également sous les galeries, il y a des places
+pour le bétail. On a élevé en outre dans la cour une terrasse haute de
+près de deux mètres, où l’on dort dans les nuits brûlantes. Il y a
+également beaucoup d’anneaux et de pieux pour attacher les animaux, afin
+qu’ils puissent aussi passer la nuit en plein air.</p>
+
+<p>Ces kans sont destinés à recevoir de grandes caravanes: ils peuvent
+contenir près de cinq cents voyageurs avec les bêtes de somme et les
+bagages, et sont construits<span class="pagenum"><a id="page_456">{456}</a></span> par le gouvernement, et plus souvent encore
+par des gens riches qui croient s’assurer une place dans le ciel. Chaque
+kan est gardé par dix ou douze soldats. La porte est fermée le soir. Le
+voyageur n’a rien à payer pour le temps qu’il passe dans ces
+caravansérais.</p>
+
+<p>En dehors du kan, et quelquefois même dans son enceinte, sont établies
+des familles arabes qui font le métier d’hôteliers, et qui fournissent
+aux voyageurs du lait de chamelle, du pain, du café noir, et parfois
+même de la viande de chameau ou de chèvre. Je trouvai le lait de
+chamelle un peu épais, mais la chair me parut si bonne que je la pris
+pour de la vache, et que je fus très-surprise quand mon guide me
+détrompa.</p>
+
+<p>Quand des voyageurs sont pourvus d’un <i>firman</i> (lettre de
+recommandation) d’un pacha, un ou plusieurs soldats à cheval (dans les
+kans, tous les soldats ont des chevaux) les accompagnent dans les
+endroits dangereux, et, pendant les temps de tourmente, d’un kan à
+l’autre, sans la moindre rétribution. Comme j’étais munie d’un de ces
+firmans, je me fis escorter pendant la nuit.</p>
+
+<p>Nous approchâmes assez tôt dans l’après-midi de Hilla, qui occupe
+aujourd’hui une partie de l’ancien emplacement de Babylone. De beaux
+bois de dattiers nous annoncèrent de loin la contrée habitée, mais nous
+masquèrent la vue de la ville.</p>
+
+<p>A quatre milles de Hilla, nous nous détournâmes de la route, en prenant
+à droite, et nous arrivâmes bientôt au milieu de masses énormes, contre
+des montagnes formées de décombres, de murs et de monceaux de briques.
+Les Arabes appellent ces ruines <i>Mujellibé</i>. La plus grande de ces
+montagnes de briques et de décombres a une circonférence de plus de 700
+mètres, et une hauteur de 47 mètres.</p>
+
+<p>Babylone fut, comme on sait, une des plus grandes villes du monde. Les
+opinions sont partagées sur son fon<span class="pagenum"><a id="page_457">{457}</a></span>dateur. Les uns croient que c’est
+Ninus, d’autres Bélus, enfin il y en a qui disent que c’est Sémiramis.
+On raconte que, pour la construction de cette ville (fondée environ deux
+mille ans avant J.-C.), on convoqua deux millions d’hommes et tous les
+architectes et artistes de l’immense empire assyrien. On prétend que les
+murs d’enceinte avaient cinquante mètres de haut et près de sept mètres
+de large. Deux cent cinquante tours défendaient la ville, cent portes de
+bronze la fermaient, et elle avait une circonférence de près de 60
+milles. L’Euphrate la divisait en deux parties. Sur chaque rive
+s’élevait un superbe palais. Un magnifique pont unissait les deux rives,
+et, du temps de la reine Sémiramis, on pratiqua même un tunnel sous le
+fleuve. Mais les plus grandes curiosités étaient le <i>temple de Bélus</i> et
+les <i>jardins suspendus</i>. Trois figures colossales en or massif,
+représentant des divinités, ornaient la tour du temple. On attribue la
+création des jardins suspendus, une des merveilles du monde, à
+Nabuchodonosor, qui voulait satisfaire un désir de son épouse Amytis.</p>
+
+<p>Six cent trente ans avant J.-C., l’empire babylonien avait atteint le
+plus haut degré de sa splendeur. A cette époque, il fut conquis par les
+Chaldéens. Plus tard, il passa alternativement sous la domination des
+Persans, des Ottomans, des Tartares et d’autres peuples, jusqu’à ce
+qu’enfin il resta, depuis 1637 après J.-C., au pouvoir des Turcs.</p>
+
+<p>Xerxès fit détruire le temple de Bélus ou de Baal. Alexandre voulut le
+faire restaurer; mais, comme il aurait fallu employer au moins dix mille
+hommes pendant deux mois (d’autres disent deux ans), seulement pour
+déblayer les décombres, il abandonna ce projet.</p>
+
+<p>Des deux palais, l’un passe pour avoir été une citadelle, l’autre la
+résidence des rois. Malheureusement, les restes de ces constructions
+sont tellement dégradés, qu’ils ne permettent même pas à l’archéologue
+d’établir des induc<span class="pagenum"><a id="page_458">{458}</a></span>tions plausibles; cependant on présume que les
+ruines de Mujellibé proviennent de la citadelle. A un mille de là, on
+arrive à un monceau de ruines aussi grand, nommé <i>El-Kasr</i>. C’est là que
+se trouvait selon les uns le temple de <i>Baal</i>, selon d’autres le palais
+du roi. On voit encore des fragments massifs de murs et de piliers, et
+dans un enfoncement un lion en granit d’une forme si colossale, que de
+loin je le pris pour un éléphant. Il est en très-mauvais état, et, à en
+juger par ce qui reste, il ne semble pas avoir été l’œuvre d’un grand
+artiste.</p>
+
+<p>Le mortier est d’une dureté remarquable. Les briques se briseraient
+plutôt que de s’en détacher. Elles sont toutes ou jaunâtres ou
+rougeâtres; elles ont près de 35 centimètres de long, presque autant de
+large, et 8 centimètres d’épaisseur.</p>
+
+<p>Il y a dans les ruines d’El-Kasr un seul arbre délaissé, de la famille
+des conifères, tout à fait inconnus dans cette contrée; les Arabes
+l’appellent <i>athalè</i>, et le regardent comme un arbre sacré. Près du
+Bushire on en trouve, dit-on, plusieurs échantillons, et ils portent le
+nom de <i>gaz</i> ou de <i>guz</i>.</p>
+
+<p>Quelques écrivains racontent sur cet arbre les choses les plus
+extraordinaires; ils affirment qu’il date du temps des jardins
+suspendus, et prétendent avoir entendu dans ses branches des sons
+plaintifs et mélancoliques, quand le vent l’agite avec violence.
+Certainement, tout est possible à Dieu; mais qu’un arbre rabougri, qui a
+à peine six mètres de haut, et dont le misérable tronc a tout au plus
+vingt-cinq centimètres de diamètre, soit âgé de trois mille ans, voilà
+ce qui me paraît par trop invraisemblable.</p>
+
+<p>Le pays autour de Babylone était jadis si florissant et si fertile qu’on
+l’appelait le paradis de la Chaldée. Mais cette fertilité disparut aussi
+avec ses monuments.</p>
+
+<p>Après avoir tout visité avec soin, je me rendis encore jusqu’à Hilla, au
+delà de l’Euphrate. On traverse le fleuve,<span class="pagenum"><a id="page_459">{459}</a></span> qui a ici 143 mètres de
+large, sur un immense pont de quarante-six bateaux. On a posé, d’un
+bateau à l’autre, des planches et des canots qui à chaque pas se
+balancent de haut en bas; il n’y a pas de garde-fou sur les côtés, et
+l’espace est si étroit que deux cavaliers trouvent à peine assez de
+place pour passer à côté l’un de l’autre. Les vues, le long du fleuve,
+sont charmantes, la végétation y est encore belle, et quelques mosquées
+et de jolis édifices donnent de la vie à cette contrée florissante.</p>
+
+<p>A Hilla, un riche Arabe me donna l’hospitalité. Comme le soleil penchait
+déjà vers son déclin, on m’assigna au lieu d’une chambre une magnifique
+terrasse. On m’envoya pour souper un excellent pilau, de l’agneau rôti
+et des légumes à l’étuvée, et pour boisson de l’eau et du lait caillé.</p>
+
+<p>Ici les terrasses n’étaient point entourées d’un haut mur, circonstance
+dont je fus enchantée, car elle me permit d’observer la vie et la
+conduite de mes voisins.</p>
+
+<p>Dans les cours, je voyais les femmes occupées à cuire du pain,
+absolument de la même manière que celles de Bandr-Abas. En attendant les
+hommes et les enfants étendirent des nattes de paille sur les terrasses
+et apportèrent des plats chargés de pilau, de légumes ou d’autres mets.
+Quand les pains furent cuits, on se disposa à manger. Les femmes
+s’assirent à côté des hommes, et je croyais déjà les Arabes de ce pays
+assez avancés en civilisation pour accorder une place à table à mon
+sexe. Mais, hélas! les pauvres femmes, au lieu de porter les mains aux
+plats, saisirent des éventails de paille pour éloigner les mouches
+importunes de la tête de leurs maîtres et seigneurs. Sans doute elles
+prirent leur repas plus tard dans l’intérieur de la maison, car je ne
+les vis manger ni dans la cour ni sur la terrasse. Enfin tout le monde
+vint se livrer au repos sur la terrasse; hommes et femmes
+s’enveloppèrent dans des couvertures jusque par-dessus la tête, et
+personne ne quitta la moindre pièce de son costume.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_460">{460}</a></span></p>
+
+<p><i>1</i><sup>er</sup> <i>juin</i>. J’avais commandé pour ce matin deux chevaux frais et
+deux Arabes comme escorte pour me rendre avec quelque sûreté aux ruines
+du <i>Birs-Nimrod</i>. Ces ruines sont à six milles dans le désert ou dans la
+plaine de Schinar, près de l’Euphrate, sur une colline en briques, haute
+de 88 mètres; elles consistent dans un pan de mur long de neuf mètres,
+et ayant d’un côté dix, et de l’autre douze mètres de hauteur. La
+plupart des briques sont couvertes d’inscriptions. A côté de ce mur sont
+plusieurs gros blocs noirs que l’on prendrait d’abord pour de la lave;
+mais, en y regardant de plus près, on reconnaît que ce sont aussi des
+débris de murs. On suppose que la foudre seule a pu produire une telle
+métamorphose.</p>
+
+<p>On n’est pas non plus d’accord sur ces ruines. Quelques-uns les font
+remonter à la construction de la tour de <i>Babel</i>, d’autres à celle du
+temple de Baal.</p>
+
+<p>De la pointe de la colline, on a une vue très-étendue sur le désert, sur
+la ville de Hilla avec ses charmants jardins de palmiers, et sur des
+monceaux innombrables de décombres et de briques. Il y a près de ces
+ruines un oratoire mahométan insignifiant; il se trouve, dit-on, à la
+même place où, suivant l’<i>Ancien Testament</i>, on jeta dans un brasier
+ardent les trois jeunes gens qui ne voulaient pas adorer les idoles.</p>
+
+<p>Dans l’après-midi, j’étais de retour à Hilla. Je visitai la ville, qui
+doit avoir plus de 26 000 habitants, et je la trouvai bâtie comme toutes
+les autres cités orientales. Devant la porte de Kerbela, on voit la
+petite mosquée <i>Esshems</i>, qui renferme les dépouilles mortelles du
+prophète Josué. Elle ressemble tout à fait au monument funéraire de la
+reine Zobéide, près de Bagdad.</p>
+
+<p>Vers le soir, la famille de mon aimable hôte me fit une visite avec
+d’autres femmes et d’autres enfants. Un sentiment naturel des
+convenances les avait empêchés de venir me voir le jour de mon arrivée,
+car ils me savaient fa<span class="pagenum"><a id="page_461">{461}</a></span>tiguée de ma longue course à cheval. Aujourd’hui
+encore je leur aurais fait grâce de leur visite, car les Arabes, riches
+ou pauvres, ont peu d’idée de la propreté. Pour me donner des marques de
+leur amitié, ils voulaient me mettre sur les bras ou sur les genoux les
+petits enfants tout barbouillés; je ne savais réellement comment faire
+pour me soustraire à ces gracieusetés. Beaucoup de ces enfants étaient
+couverts de boutons d’Alep, d’autres avaient de vilaines maladies d’yeux
+ou de peau. Quand les femmes et les enfants m’eurent quittée, mon hôte
+vint à son tour me voir. Lui, au moins, était proprement vêtu et montra
+plus de tact et plus d’usage du monde.</p>
+
+<p>Le <i>2 juin</i>, je quittai la ville de Hilla au coucher du soleil, et
+j’allai à cheval d’une seule traite jusqu’au kan de <i>Scandaria</i> (16
+milles). Après m’y être arrêtée quelques heures, je fis encore seize
+milles jusqu’à <i>Bir-Yanus</i>. A une heure du matin, je me remis en route,
+accompagnée d’un soldat. A peine fûmes-nous à quatre ou cinq milles du
+kan que nous entendîmes un bruit extrêmement suspect. Nous nous
+arrêtâmes, et le domestique m’engagea à me tenir tout à fait tranquille,
+pour que l’on ne s’aperçût pas de notre présence. Le soldat descendit de
+cheval et se glissa plutôt qu’il ne marcha dans le sable, jusqu’à
+l’endroit dangereux, pour reconnaître les êtres. Je me sentais si
+fatiguée que, bien que seule au milieu des ténèbres de la nuit et dans
+un affreux désert, je m’endormis sur mon cheval, et ne m’éveillai qu’au
+retour du soldat qui, avec des cris de joie, vint nous apprendre que ce
+n’étaient pas des brigands qu’il avait rencontrés, mais bien un scheik
+allant à Bagdad avec sa suite.</p>
+
+<p>Nous éperonnâmes nos chevaux et nous courûmes bride abattue jusqu’à ce
+que nous eûmes rejoint le cortége. Le scheik me salua en passant sa main
+par-dessus la tête, et la ramenant à sa poitrine, et me tendit son arme
+en signe d’amitié: c’était une massue avec un bouton en fer, qui,<span class="pagenum"><a id="page_462">{462}</a></span> ornée
+de pointes très-nombreuses, ressemblait parfaitement à une soi-disant
+étoile du matin. Cette arme ne peut être portée que par un scheik.</p>
+
+<p>Jusqu’au lever du soleil, je restai dans la société du scheik; mais
+ensuite je lançai mon cheval au galop, et dès huit heures du matin je me
+retrouvais dans ma chambre à Badgad, après avoir fait en trois jours et
+demi une course de 132 milles à cheval, et beaucoup de chemin à pied de
+côté et d’autre. On compte de Bagdad à Hilla 60 milles, et de Hilla à
+Birs-Nimrod, 6 milles.</p>
+
+<p>Comme j’avais tout vu à Bagdad et dans ses environs, je voulais
+continuer mon voyage pour aller à Ispahan. Mais le prince persan
+Il-Hany-Aly-Culy-Mirza m’envoya un messager pour me prévenir qu’il avait
+reçu de très-mauvaises nouvelles de son pays, que le gouverneur
+d’Ispahan avait été assassiné, et que tout le pays était en révolte. Ne
+pouvant donc pas songer à entrer de ce côté en Perse, je pris la
+résolution d’aller d’abord à Mossoul et, une fois là, de prendre conseil
+des circonstances.</p>
+
+<p>Avant de quitter Bagdad, je dois encore rappeler que j’avais eu dans le
+commencement bien peur des scorpions, parce que j’avais entendu dire et
+lu dans beaucoup de relations qu’il y en avait une grande quantité dans
+ce pays; mais, ni dans les sardabs ni sur les terrasses, je n’en vis
+jamais paraître, et, pendant un mois que je restai à Bagdad, on n’en
+trouva qu’un seul dans la cour. Je relate exprès ce fait, peu important
+en lui-même, pour mettre mes lecteurs en garde contre les récits et les
+rapports exagérés de beaucoup de voyageurs.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_463">{463}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Voyage en caravane à travers le désert.&mdash;Arrivée à
+Mossoul.&mdash;Curiosités.&mdash;Excursion aux ruines de Ninive et au village
+de Nebijunis.&mdash;Seconde excursion aux ruines de Ninive;
+Tal-Nimrod.&mdash;Les chevaux arabes.&mdash;Départ de Mossoul.</p></div>
+
+<p>Pour faire sûrement et sans grands frais le voyage de Bagdad à Mossoul,
+il faut se réunir à une caravane. Je priai M. Swoboda de m’indiquer un
+chef de caravane sûr. On voulut me dissuader de me hasarder seule parmi
+des Arabes, et on m’engagea à emmener au moins un domestique; mais, avec
+mes ressources bornées, cette dépense aurait été trop forte pour moi.
+D’ailleurs je connaissais déjà assez bien les Arabes, et je savais par
+expérience qu’on pouvait se fier à eux.</p>
+
+<p>Le 14 juin, une caravane devait se mettre en route; mais les chefs de
+caravane, comme les capitaines de vaisseau, retardent toujours le départ
+de quelques jours. Aussi, au lieu de partir le 14, nous ne partîmes que
+le 17.</p>
+
+<p>La distance de Bagdad à Mossoul est de 300 milles, que l’on fait en
+douze ou quinze jours. On voyage à cheval ou sur des mulets, et de nuit
+pendant les grandes chaleurs.</p>
+
+<p>J’avais loué une mule qui, pour la somme modique de quinze krans, ou
+environ quinze francs, devait me transporter moi et mon bagage, il est
+vrai on ne peut plus exigu, à cent lieues de distance, sans que j’eusse
+à m’occuper de la nourriture de la mule ni de rien autre chose.</p>
+
+<p>A cinq heures du soir, tous les voyageurs devaient être réunis dans le
+caravansérai, devant la porte de la ville.<span class="pagenum"><a id="page_464">{464}</a></span> M. Swoboda m’y accompagna,
+me recommanda encore particulièrement au chef de la caravane et lui
+promit en mon nom un bon <i>barschisch</i> (pourboire), si pendant le voyage
+il prenait bien soin de moi.</p>
+
+<p>J’allais donc entreprendre, à travers des déserts et des steppes, un
+pénible trajet de quinze jours, et, privée de toutes les commodités de
+la vie, affronter mille périls.</p>
+
+<p>Voyageant comme le plus pauvre Arabe, je devais me résigner à être rôtie
+le jour par le soleil, à me coucher la nuit sur le sol brûlant, me
+contenter pour toute nourriture de pain, d’un peu d’eau, et m’estimer
+heureuse de pouvoir y ajouter quelques concombres et une poignée de
+dattes.</p>
+
+<p>Je m’étais fait, à Bagdad, un petit vocabulaire de mots arabes pour être
+au moins en état de demander les choses les plus indispensables. Mais je
+parlais plus facilement par signes, et, grâce à ce moyen et à quelques
+mots que j’avais appris, je me tirai partout admirablement bien
+d’affaire. Même dans la suite je m’habituai tellement au langage des
+signes que, dans les endroits où je pouvais me servir d’une langue qui
+m’était familière, j’étais obligée de surveiller mes mains pour ne pas
+les laisser se mêler de la conversation.</p>
+
+<p>Pendant que je prenais congé de M. Swoboda, on avait déjà mis mon bagage
+et un panier rempli de pain et d’autres petites choses dans deux sacs
+que l’on pendit aux flancs de ma mule. Mon manteau et mon coussin me
+servirent de siége, et tout allait au mieux; il ne restait plus qu’une
+difficulté, c’était de grimper sur ma monture, car je n’avais pas
+d’étriers.</p>
+
+<p>Notre caravane était peu nombreuse. Elle ne se composait que de
+vingt-six bêtes, dont la plupart portaient des marchandises, et de douze
+Arabes, dont cinq marchaient à pied. Un cheval ou une mule porte, selon
+la nature des routes, de deux quintaux à trois quintaux et demi.</p>
+
+<p>Nous partîmes à six heures du soir. A quelques milles<span class="pagenum"><a id="page_465">{465}</a></span> de la ville,
+plusieurs voyageurs (c’étaient pour la plupart des marchands amenant des
+bêtes chargées) vinrent grossir notre caravane. Peu à peu le nombre des
+bêtes s’éleva jusqu’à soixante; mais il variait chaque soir, car
+toujours il restait quelques voyageurs en route ou bien il en venait
+d’autres. Souvent nous avions dans notre caravane des gens sans aveu
+dont j’avais plus peur que des brigands. Il arrive même quelquefois,
+dit-on, que des voleurs se joignent à une caravane pour exercer leur
+métier à l’occasion.</p>
+
+<p>D’ailleurs je ne compterais jamais trop sur la protection des caravanes,
+puisque les personnes qui en font partie sont ordinairement des
+marchands, des pèlerins, qui n’ont peut-être jamais tiré une épée du
+fourreau ni lâché un coup de fusil. Une poignée de brigands bien armés
+viendrait, j’en suis sûre, facilement à bout d’une caravane composée de
+plus de cent hommes.</p>
+
+<p>La première nuit nous fîmes dix milles, jusqu’à <i>Jengitsché</i>. La contrée
+était plate et stérile, sans champs cultivés, privée de cabanes et
+d’habitants. A quelques milles de Bagdad, il n’y avait plus la moindre
+trace de culture. Ce ne fut qu’à Jengitsché que nous vîmes des chaumes
+et des palmiers, qui prouvaient que l’activité de l’homme sait partout
+obtenir quelque chose de la nature.</p>
+
+<p>Les voyages des caravanes sont très-fatigants; on marche, il est vrai,
+toujours au pas, mais sans discontinuer, pendant neuf ou douze heures.
+Par conséquent point de sommeil pendant la nuit, et le jour on reste
+étendu en plein air; mais la grande chaleur et parfois aussi les mouches
+et les moustiques empêchent de goûter le repos dont on a besoin.</p>
+
+<p><i>18 juin.</i> Nous trouvâmes à Jengitsché un kan, mais qui était bien loin
+de valoir pour la beauté et la propreté ceux que j’avais vus sur la
+route de Babylone; ce qu’il y avait de mieux, c’était sa position sur le
+Tigre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_466">{466}</a></span></p>
+
+<p>Le kan était entouré d’un petit village. Poussée par la faim, je le
+parcourus en entier, et, en allant d’une cabane à l’autre, je fus assez
+heureuse pour me procurer un peu de lait et trois œufs; je mis aussitôt
+les œufs dans la cendre chaude, et, ramassant le tout, je remplis d’eau
+du Tigre ma gourde de cuir et je retournai fièrement au kan. Je mangeai
+sur-le-champ les œufs; quant au lait, je le réservai pour le soir. Ce
+repas, qu’il m’avait fallu conquérir avec tant de peine, me parut certes
+meilleur et plus savoureux que la table la plus somptueuse à un palais
+blasé!</p>
+
+<p>En visitant le village, je reconnus, à beaucoup de maisons et de cabanes
+tombées en ruines, qu’il devait avoir été grand jadis. Ici encore la
+dernière peste avait enlevé la majeure partie des habitants. Il n’y
+restait plus qu’un petit nombre de familles réduites à la plus grande
+misère.</p>
+
+<p>Je vis ici une nouvelle manière de faire le beurre. On versait la crème
+ou le lait dans une outre en cuir et on secouait jusqu’à ce que le lait
+se coagulât; on obtenait ainsi un beurre blanc comme la neige et que
+j’aurais pris pour du saindoux, si je ne l’avais pas vu faire en ma
+présence; pour le conserver, on le mettait dans une autre outre remplie
+d’eau.</p>
+
+<p>Ce soir, nous ne nous mîmes en route qu’à dix heures, mais nous ne
+quittâmes nos montures qu’à <i>Uesi</i>, après un trajet continu de onze
+heures.</p>
+
+<p>La contrée était moins stérile que de Bagdad à Jengitsché. Nous ne vîmes
+pas de petits villages sur la route, mais des aboiements de chiens et de
+petits groupes de palmiers nous firent supposer que les habitations ne
+devaient pas être bien loin. Au lever du soleil, une basse chaîne de
+montagnes nous réjouit la vue, et de petites chaînes de collines
+venaient de temps à autre interrompre la monotonie de la plaine.</p>
+
+<p><i>19 juin.</i> La veille, je n’avais pas été très-contente du<span class="pagenum"><a id="page_467">{467}</a></span> kan de
+Jengitsché; aujourd’hui, j’aurais été enchantée d’en trouver un bien
+plus mauvais encore pour être au moins un peu garantie des impitoyables
+rayons du soleil. Mais, à défaut d’autre abri, nous campâmes sur des
+chaumes, loin de toute demeure d’homme. Le conducteur de la caravane,
+pour me procurer un peu d’ombre, mit bien une petite couverture sur deux
+petits pieux enfoncés dans la terre; mais la place était si petite et la
+tente artificielle si faible, que j’étais obligée de me tenir assise
+sans bouger, pour ne pas la faire crouler par le moindre mouvement.
+Combien j’enviais les <i>missionnaires</i> et les <i>naturalistes</i> qui
+entreprennent leurs pénibles voyages avec des chevaux de somme, des
+tentes, des provisions et des domestiques!</p>
+
+<p>Enfin, plus tard, quand la chaleur montant toujours dépassa quarante
+degrés, je n’eus pour me rafraîchir que de l’eau tiède, du pain dur
+qu’il me fallut tremper dans de l’eau pour le rendre mangeable, et un
+concombre sans sel et sans vinaigre. Mais le courage et la persévérance
+ne m’abandonnèrent jamais, et je ne me repentis pas un seul instant de
+m’être exposée à ces privations et à ces fatigues.</p>
+
+<p>A huit heures du soir nous partîmes, et à quatre heures du matin nous
+fîmes halte à <i>Deli-Abas</i>. Nous avions toujours longé la basse chaîne de
+montagnes. A Deli-Abas nous passâmes le fleuve Hassel sur un pont
+maçonné.</p>
+
+<p><i>20 juin.</i> Ici nous trouvâmes bien un kan; mais il était dans un tel
+état de dégradation qu’il nous fallut camper dehors, car dans ces ruines
+les serpents et les scorpions sont à craindre. Dans le voisinage du kan
+il y avait quelques douzaines de tentes arabes dégoûtantes de saleté.
+Dans l’espoir de trouver autre chose que du pain, des concombres, ou de
+vieilles dattes à moitié gâtées, je triomphai du dégoût que j’éprouvais,
+et je pénétrai dans plusieurs de ces misérables habitations de toile.
+Les Arabes m’offrirent du pain et du petit-lait. Ils avaient en outre
+des poules qui, accompagnées de leurs petits, se promenaient dans<span class="pagenum"><a id="page_468">{468}</a></span> les
+tentes et cherchaient avidement quelques grains. J’aurais bien voulu
+acheter un poulet, mais, ne me sentant pas d’humeur à le tuer et à
+l’apprêter moi-même, je me contentai de mon frugal repas.</p>
+
+<p>Dans ces contrées poussaient des fleurs (le fenouil sauvage) qui me
+rappelèrent ma chère patrie. Chez moi je n’avais pas seulement daigné
+les regarder; ici leur vue me causa beaucoup de plaisir. Je ne rougis
+même pas d’avouer qu’en les apercevant mes yeux s’humectèrent, je me
+penchai sur elles et je les saluai comme des amies bien-aimées.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes en route dès cinq heures du soir, car nous avions à
+parcourir la station la plus dangereuse de notre voyage, et nous
+désirions achever le trajet avant qu’il fît tout à fait nuit.
+L’éternelle plaine sablonneuse changea en quelque sorte de caractère. De
+durs cailloux sous les pieds de nos mules, des couches et des collines
+de roches alternaient avec de petites éminences de terre. Beaucoup de
+ces couches étaient creusées par l’eau, d’autres amenées et superposées
+par alluvion. Si cette étendue n’avait été que de 150 à 200 mètres, je
+l’aurais prise nécessairement pour un ancien lit de fleuve; mais, vu son
+immensité, elle me faisait plutôt l’effet d’une contrée désertée par la
+mer. Dans plusieurs endroits, on voyait des substances salées, dont les
+douces teintes cristallisées brillaient encore au milieu des ombres
+éclairées par le soleil couchant.</p>
+
+<p>Cette contrée, qui a plus de cinq milles d’étendue, est dangereuse,
+parce que les collines et les rochers offrent d’excellentes embuscades
+aux brigands. Nos conducteurs étaient constamment à exciter nos pauvres
+bêtes. On les lançait à travers les rochers et les collines avec plus de
+rapidité que dans les plaines les plus unies. Sortis heureusement de ce
+pays avant qu’il fût entièrement enveloppé des voiles de la nuit, nous
+continuâmes ensuite notre voyage plus tranquillement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_469">{469}</a></span></p>
+
+<p><i>21 juin.</i> Vers une heure du matin nous longeâmes la petite ville de
+<i>Karatappa</i>, dont nous n’aperçûmes que les murs. A un mille au delà,
+nous campâmes encore sur des chaumes. Ici se terminèrent les plaines et
+les déserts immenses, qui firent place à un pays mieux cultivé et
+entrecoupé souvent de collines.</p>
+
+<p>Le 22 juin nous fîmes halte dans le voisinage de la petite ville de
+<i>Kuferi</i>.</p>
+
+<p>Il n’y a rien à dire de toutes les petites villes turques; comme elles
+sont aussi misérables les unes que les autres, on est content quand on
+peut se dispenser d’y entrer. Les rues sont sales, les maisons
+construites en terre glaise ou en briques non cuites. Les temples sont
+insignifiants; on ne trouve dans les bazars que de misérables boutiques
+remplies d’objets communs; les habitants, d’une saleté repoussante, ont
+le teint assez basané. Les femmes, déjà peu favorisées par la nature,
+s’enlaidissent encore à plaisir en se teignant les cheveux et les ongles
+avec de l’orpin, et en se tatouant les bras et les mains. A l’âge de
+vingt-cinq ans, elles paraissent déjà tout à fait fanées.</p>
+
+<p>Le 23 juin, nous nous reposâmes toute la journée non loin de la petite
+ville de <i>Dus</i>.</p>
+
+<p>Dans ce petit trou je fus frappée des entrées basses des maisons; elles
+avaient à peine un mètre de haut, de sorte que les habitants étaient
+presque forcés de ramper pour pénétrer chez eux.</p>
+
+<p>Le 24 juin, nous stationnâmes près de la petite ville de <i>Doug</i>.</p>
+
+<p>Je vis ici un monument qui ressemblait à celui de la reine Zobéide à
+Bagdad. Je ne pus savoir quel grand ou saint homme y était enseveli.</p>
+
+<p><i>25 juin.</i> A quatre heures du matin nous arrivâmes dans le pays de notre
+conducteur de caravanes, petit village situé à un mille de la petite
+ville de <i>Kerkou</i>. La maisonnette se trouvait avec plusieurs autres dans
+une grande<span class="pagenum"><a id="page_470">{470}</a></span> cour sale, qui était entourée d’un mur et n’avait qu’une
+seule entrée. Cette cour ressemblait à un véritable camp; tous les
+habitants y dormaient pêle-mêle avec des mules, des chevaux et des ânes.
+Nos bêtes allèrent tout d’abord trouver leurs poteaux, et passèrent si
+près des gens endormis que je tremblai presque pour leur sûreté; mais
+ces bêtes sont circonspectes, et, comme les hommes le savent, ils ne
+bougent pas le moins du monde.</p>
+
+<p>Mon Arabe était absent depuis trois semaines, et ne revenait chez lui
+que pour peu de temps; cependant, à part une bonne vieille, personne ne
+se leva pour le saluer, et même entre lui et cette vieille, que je pris
+pour sa mère, il n’y eut pas un mot affectueux d’échangé. Elle ne fit
+qu’aller et venir sans aider à quoi que ce fût, et elle aurait pu rester
+couchée aussi bien que les autres.</p>
+
+<p>La maison de l’Arabe se composait d’une seule pièce, grande et haute,
+divisée en trois parties par deux cloisons intermédiaires qui ne se
+prolongeaient pas tout à fait jusqu’au mur de devant. Chacune de ces
+divisions avait près de dix mètres de long sur trois mètres de large, et
+servait à loger une famille. La lumière pénétrait par la porte d’entrée
+commune et par deux trous pratiqués en haut, sur le devant. On m’assigna
+dans une de ces cloisons une petite place pour y demeurer pendant le
+jour.</p>
+
+<p>Je m’attachai avant tout à me mettre au courant des rapports de famille.</p>
+
+<p>Je voulus deviner les degrés de parenté. Ce fut d’abord assez difficile,
+car il n’y eut d’expansion affectueuse que pour les tout petits enfants.
+Ils semblaient être un bien commun à tous. Enfin je finis par découvrir
+qu’il y avait dans la maison trois familles parentes entre elles: le
+grand-père, un fils et une fille mariés.</p>
+
+<p>Le chef de la maison, un fort beau vieillard de soixante ans, était le
+père de mon conducteur. Je le savais déjà, le vieillard ayant fait
+partie de notre caravane. Le père, ter<span class="pagenum"><a id="page_471">{471}</a></span>rible ergoteur, se disputait à
+propos de la moindre bagatelle; le fils contredisait rarement et avec
+calme, et faisait toujours ce que demandait le père.</p>
+
+<p>Les bêtes de la caravane appartenaient à tous deux en commun, et étaient
+conduites par eux, par un petit-fils de quinze ans et par quelques
+valets.</p>
+
+<p>Arrivé à la maison, le vieux père s’inquiéta peu des mules, se contenta
+de donner des ordres et alla se livrer au repos. Il jouait parfaitement
+le rôle de patriarche.</p>
+
+<p>Au premier abord, le caractère de l’Arabe semble froid et réservé: je ne
+vis ni le mari ni la femme, ni le père ni la fille, échanger entre eux
+une parole amicale. Ils ne disaient absolument que ce qui était
+indispensable. Mais ils témoignaient plus d’affection aux enfants.
+Ceux-ci pouvaient crier et faire du tapage tant qu’ils voulaient, on ne
+leur faisait pas le moindre mal, on ne les grondait seulement pas et on
+leur passait toutes les sottises. Mais, dès que l’enfant est grand, il
+doit à son tour supporter les caprices des parents, ce qu’il fait avec
+patience et avec respect.</p>
+
+<p>A ma grande surprise, j’entendis ici les enfants appeler leur mère
+<i>mama</i> ou <i>nana</i>, le père <i>baba</i>, et la grand’mère <i>été</i> ou <i>éti</i>.</p>
+
+<p>Les femmes restaient oisives toute la sainte journée; le soir seulement
+elles se mettaient à cuire du pain.</p>
+
+<p>Je trouvai leur costume très-mal disposé et fort incommode. Les manches
+des chemises étaient si larges qu’il y avait entre elles et le bras
+presque un demi-mètre de distance; celles du cafetan étaient plus larges
+encore. Pour faire la moindre chose il leur fallait rouler leurs manches
+autour de leurs bras ou bien les nouer sur leur dos; mais, comme elles
+se défaisaient à tout instant, le travail était continuellement
+interrompu. En outre, les bonnes gens ne regardaient pas trop à la
+propreté, et se servaient de leurs manches aussi bien pour se moucher<span class="pagenum"><a id="page_472">{472}</a></span>
+que pour essuyer les cuillers et la vaisselle. Leur coiffure n’était pas
+moins bizarre; ils enveloppent leur tête d’un grand mouchoir ployé en
+deux, par-dessus lequel ils en passent deux autres; puis ils jettent un
+quatrième mouchoir sur cet étrange bandeau.</p>
+
+<p>Nous passâmes malheureusement deux jours dans ce triste endroit. Le
+premier jour, j’eus beaucoup à souffrir. Les femmes de tout le voisinage
+accoururent pour contempler l’étrangère. Elles commencèrent par examiner
+et toucher mes vêtements, puis elles voulurent m’enlever mon turban de
+dessus ma tête. Enfin, harcelée et excédée de ces importunités, je ne
+pus me débarrasser d’elles que par un acte d’autorité. J’en saisis une
+vivement par le bras et, lui faisant faire un demi-tour sur elle-même,
+je la mis si vite à la porte qu’elle se trouva dehors avant qu’elle eût
+eu le temps de se reconnaître. Je fis comprendre aux autres que pareille
+chose les attendait. Elles me crurent sans doute plus forte que je ne
+l’étais, car elles battirent en retraite.</p>
+
+<p>Je traçai ensuite un cercle autour de ma place et je leur défendis de le
+franchir; elles obéirent également sans répliquer.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu’à faire entendre raison à la femme de mon
+conducteur. Elle m’assiégeait toute la journée et me tourmentait sans
+cesse pour lui donner quelques-uns de mes effets. Je lui fis cadeau de
+quelques bagatelles, car j’avais avec moi si peu de chose que, si je
+l’avais écoutée, elle aurait fini par ne me rien laisser. Par bonheur,
+son mari étant rentré, je l’appelai pour me plaindre de sa femme, et je
+feignis de vouloir quitter sa maison et de chercher un refuge ailleurs,
+car je savais parfaitement que l’Arabe regarde le départ d’un hôte comme
+un grand déshonneur. Aussitôt il se mit à gronder bien fort sa femme,
+qui depuis ne m’obséda plus. En tout lieu et en tout temps je suis
+parvenue à faire respecter ma volonté: tant<span class="pagenum"><a id="page_473">{473}</a></span> il est vrai que l’énergie
+et le sang-froid imposent aux hommes, qu’ils s’appellent Arabes,
+Persans, Bédouins ou autrement.</p>
+
+<p>Vers le soir je vis, à ma grande joie, mettre sur le feu une marmite qui
+contenait de la viande de mouton. Depuis huit jours je n’avais vécu que
+de pain, de concombres et de quelques dattes; aussi je sentais un désir
+et un besoin extrêmes de me réconforter d’un mets chaud, solide et
+nourrissant. Mais mon appétit commença à diminuer singulièrement quand
+je vis la manière dont on préparait le ragoût. La bonne vieille (la mère
+de mon conducteur) mit tremper dans un pot rempli d’eau quelques
+poignées de petits grains rouges avec une quantité prodigieuse
+d’oignons. Au bout d’une demi-heure, elle fourra ses mains sales dans le
+pot, mêla et pressa le tout, prit successivement les grains par petites
+portions dans sa bouche, les mâcha et les recracha dans le pot; puis
+elle saisit un chiffon sale, fit passer la sauce et la versa par-dessus
+la viande de la marmite.</p>
+
+<p>Je m’étais bien proposé de ne pas toucher à ce ragoût; mais quand il fut
+fait et que je sentis l’agréable odeur qu’il répandait, mon appétit se
+réveilla avec une telle force que je ne pus tenir à ma première
+résolution; je me rappelai d’ailleurs que j’avais déjà mangé bien des
+choses qui n’avaient pas été préparées avec plus de propreté. Ce qu’il y
+avait seulement de fâcheux pour le repas présent, c’est que tout s’était
+passé sous mes yeux.</p>
+
+<p>La soupe avait une couleur bleu foncé et un goût aigre assez prononcé,
+ce qui tenait aux grains qu’on y avait mis; mais elle me fit beaucoup de
+bien, et me ranima et me fortifia au point que je perdis jusqu’au
+souvenir de mes fatigues.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, j’espérais qu’on nous servirait avant le départ un
+repas aussi friand que celui de la veille; mais l’Arabe ne vit pas d’une
+manière aussi prodigue. Il<span class="pagenum"><a id="page_474">{474}</a></span> fallut nous contenter de quelques concombres
+sans sel, sans vinaigre et sans huile.</p>
+
+<p><i>26 juin.</i> A neuf heures du soir nous quittâmes le petit village et
+dépassâmes Kerkou. Au lever du soleil nous montâmes une petite colline,
+sur le sommet de laquelle nous attendait un aspect imposant: une chaîne
+de montagnes haute et majestueuse s’étendait à perte de vue le long
+d’une immense vallée, et formait la ligne de démarcation entre le
+Kourdistan et la Mésopotamie.</p>
+
+<p>Dans cette vallée se trouvaient les plus belles fleurs: des clochettes,
+des roses trémières, des immortelles et de superbes plantes acanthacées.
+Parmi ces dernières, je remarquai surtout une espèce que l’on rencontre
+souvent chez nous, mais qui n’y devient pas aussi belle, c’est
+l’<i>échinops</i>. Leurs calices, épis ou boules, sont de la grosseur du
+poing et remplis de fleurs bleues très-délicates. Çà et là on voit pour
+ainsi dire des champs couverts de ces plantes. Le paysan les coupe et
+les brûle pour remplacer le bois, qui est ici un article de luxe,
+puisqu’on ne trouve d’arbres nulle part.</p>
+
+<p>Nous vîmes aussi quelques bandes de gazelles qui, gaies et alertes,
+passèrent en sautant à côté de nous.</p>
+
+<p>Le 27 juin, nous campâmes dans le voisinage de la misérable petite ville
+d’<i>Attum-Kobri</i>. Avant d’y arriver, nous passâmes sur deux anciens ponts
+romains le petit fleuve <i>Sab</i> (appelé par les indigènes <i>Attum-Su</i>, eau
+d’or). Je vis plusieurs ponts semblables en Syrie. Ils sont bien
+conservés et pourront encore longtemps témoigner de l’ancienne
+domination des Romains. Leurs arches, excessivement larges et élevées,
+reposent sur de puissants piliers, et toute la construction est faite en
+grosses pierres de taille; seulement, la montée et la descente sont si
+roides que les bêtes sont obligées de grimper comme des chats.</p>
+
+<p>Le 28 juin, nous arrivâmes à la petite ville d’<i>Erbil</i>, ap<span class="pagenum"><a id="page_475">{475}</a></span>pelée
+autrefois <i>Arbèle</i><a id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, où, à mon grand déplaisir, nous restâmes
+jusqu’au lendemain soir. Cette petite ville est fortifiée et située sur
+une colline isolée au milieu de la vallée. Heureusement nous campâmes
+près de quelques maisons du faubourg, au pied de la colline. Je trouvai
+une hutte occupée par quelques personnes en compagnie de deux ânes et de
+plusieurs poules. La propriétaire, femme arabe d’un extérieur dégoûtant,
+me céda une petite place en échange d’une faible rétribution, et ainsi
+je me trouvai au moins garantie contre les rayons brûlants du soleil.
+Voilà à quoi se bornèrent toutes mes aises. Comme cette hutte était,
+comparativement aux autres, un vrai palais, tous les voisins s’y
+tenaient constamment. Depuis le grand matin jusqu’à la nuit, où l’on
+allait s’établir sur les terrasses ou bien par terre devant la
+maisonnette, il y avait toujours chambrée complète. Les uns venaient
+pour causer; d’autres apportaient même de la farine et pétrissaient leur
+pain au milieu du cercle, pour ne rien perdre de la conversation. Au
+fond de la pièce, on baignait les enfants et on faisait la chasse à leur
+vermine. Au milieu du tintamarre général, les ânes se mettaient à braire
+et les poules salissaient tout. Les désagréments d’une telle société
+sont bien certainement pires que la faim et la soif.</p>
+
+<p>A la louange de ces bonnes gens, je dois dire qu’ils se conduisirent
+envers moi d’une manière extrêmement convenable, quoique ce fût un
+va-et-vient constant, non-seulement de femmes, mais aussi d’hommes de la
+classe la plus basse et la plus pauvre du peuple. Les femmes même me
+laissèrent ici en repos.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_476">{476}</a></span></p>
+
+<p>Le soir, avant notre départ, on fit cuire de la viande de mouton dans un
+chaudron où l’on avait trempé du linge sale. On ôta le linge, mais on ne
+nettoya pas le chaudron, et on prépara la soupe à la viande absolument
+comme dans la maison de notre conducteur.</p>
+
+<p>Le 30 juin, nous fîmes halte dans le petit village de <i>Sab</i>. Nous
+passâmes le grand Sab sur des bateaux d’une espèce particulière, dont
+l’invention remonte certainement à la plus haute antiquité. Ils
+s’appellent <i>rafft</i> et se composent d’outres en cuir gonflées, attachées
+ensemble au moyen de quelques perches sur lesquelles on pose des
+planches, des joncs et des roseaux. Dans notre rafft entraient
+vingt-huit outres; il avait plus de deux mètres de large, était presque
+aussi long, et portait trois charges de chevaux et une demi-douzaine
+d’hommes. Comme notre caravane comptait trente-deux bêtes chargées, nous
+mîmes une demi-journée à les passer. Les bêtes étaient attachées quatre
+ou cinq ensemble et traînées à la longe par un homme assis à
+califourchon sur une outre gonflée. Aux animaux plus faibles, tels que
+les ânes, on attachait sur le dos une outre à moitié gonflée.</p>
+
+<p>La nuit du 30 juin au 1<sup>er</sup> juillet, la dernière de notre voyage, fut
+une des plus pénibles; nous fîmes une marche de onze heures. A moitié
+route, nous arrivâmes à la rivière <i>Hasar</i>, appelée <i>Gaumil</i> par les
+Grecs, et célèbre par le passage d’Alexandre le Grand. La rivière étant
+large, mais peu profonde, nous la traversâmes sur nos montures. Nous
+longeâmes toujours, à peu près à la même distance, la chaîne de
+montagnes; çà et là seulement s’élevaient quelques caps ou quelques
+collines basses toutes nues. Ce qui frappe dans cette partie de la
+Mésopotamie, c’est l’absence d’arbres; pendant les cinq derniers jours
+je n’en vis pas un seul. On conçoit donc facilement qu’on trouve dans ce
+pays beaucoup de gens qui n’en ont jamais vu. Il y a des étendues de
+vingt à trente milles où<span class="pagenum"><a id="page_477">{477}</a></span> il ne pousse pas le moindre arbuste. Il est
+encore heureux que du moins l’eau n’y manque pas. On rencontre chaque
+jour une ou deux fois des rivières plus ou moins grandes.</p>
+
+<p>Ce n’est que dans les cinq derniers milles qu’on aperçoit la ville de
+<i>Mossoul</i>. Elle est située au milieu d’une très-grande vallée, sur une
+colline peu élevée, sur la droite du Tigre, qui est déjà ici beaucoup
+plus étroit que près de Bagdad.</p>
+
+<p>A sept heures du matin nous arrivâmes à Mossoul.</p>
+
+<p>J’étais parfaitement allègre: cependant quinze jours s’étaient passés
+depuis que je n’avais rien pris de chaud, si ce n’est deux fois la soupe
+au mouton couleur d’encre, à Kerkou et à Erbil, et, sans parler des
+chaleurs épouvantables, des longues traites à dos de mule et d’autres
+fatigues, j’avais été forcée de garder sur moi nuit et jour les mêmes
+vêtements; je n’avais pas même pu changer de linge.</p>
+
+<p>Je descendis d’abord dans le caravansérai, et je me fis conduire ensuite
+chez le vice-consul anglais, M. Rassam, qui, déjà instruit de mon
+arrivée par une lettre du résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson,
+m’avait fait préparer une petite chambre.</p>
+
+<p>Je commençai par visiter la ville, dont les curiosités n’offrent rien de
+bien remarquable. Elle est entourée de fortifications et compte environ
+25 000 habitants, parmi lesquels se trouvent à peine une douzaine
+d’Européens. Les bazars sont vastes, mais ne brillent nullement par leur
+beauté. Entre ces bazars se trouvent beaucoup de cafés et quelques kans;
+les entrées des maisons sont toutes étroites, basses, et munies de
+fortes portes!</p>
+
+<p>Cette disposition rappelle les temps passés, où l’on n’était jamais à
+l’abri de surprises hostiles. Dans l’intérieur on voit de superbes
+cours, de hautes chambres carrées avec de belles entrées et des fenêtres
+au vaste cintre. Les chambranles des portes et des croisées, les
+escaliers et les murs des pièces du rez-de-chaussée, sont générale<span class="pagenum"><a id="page_478">{478}</a></span>ment
+faits d’un marbre qui, sans être très-fin et très-brillant, est
+cependant plus beau à voir que de la brique. Une riche carrière de
+marbre se trouve tout auprès des portes de la ville.</p>
+
+<p>A Mossoul, on passe également les heures brûlantes de la journée dans
+les sardabs. La plus grande chaleur règne au mois de juillet, où souvent
+le <i>samoun</i> brûlant du désert voisin souffle sur la ville. Pendant mon
+court séjour à Mossoul, il y mourut subitement beaucoup de monde. On
+attribua cette mortalité extraordinaire à la recrudescence de la
+chaleur. Les sardabs mêmes ne préservent pas contre les miasmes
+continuels, car la chaleur y atteint jusqu’à 29 degrés.</p>
+
+<p>La gent volatile est aussi excessivement incommodée de cette
+température. Les poules et les oiseaux ouvrent leurs becs tout larges,
+et tiennent leurs ailes aussi éloignées que possible de leur corps. Les
+hommes sont affectés de maux d’yeux; mais les boutons d’Alep sont plus
+rares à Mossoul qu’à Bagdad, et les étrangers n’en subissent pas la
+fatale influence.</p>
+
+<p>Tout en souffrant beaucoup de la chaleur, je me trouvai parfaitement
+bien, surtout sous le rapport de l’appétit. Je crois que j’aurais pu
+manger à toute heure du jour; cela tenait sans doute à la diète
+rigoureuse que j’avais observée malgré moi pendant mon trajet dans le
+désert.</p>
+
+<p>Ce qu’il y a de plus curieux à voir à Mossoul, c’est le palais du pacha,
+situé à un demi-mille de la ville. Il se compose de plusieurs édifices
+avec leurs jardins, et il est entouré de beaux murs par-dessus lesquels
+la vue peut s’étendre, parce que le palais est plus bas que la ville. Il
+se présente bien de loin, mais il perd à être regardé de près. Dans les
+jardins, il y a quelques beaux groupes d’arbres dont on apprécie
+d’autant plus le charme que ce sont les seuls qu’on trouve au loin à la
+ronde.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Mossoul, il passa par hasard<span class="pagenum"><a id="page_479">{479}</a></span> beaucoup de troupes
+turques. Le pacha alla au-devant d’elles à cheval et fit ensuite son
+entrée dans la ville en tête des fantassins. Pour la cavalerie, elle
+resta hors de Mossoul et campa le long du Tigre. Je trouvai ces troupes
+infiniment mieux équipées et plus exercées que celles que j’avais vues à
+Constantinople en 1842. Elles avaient des culottes blanches, des vestes
+de drap bleu avec des parements rouges, de bons souliers, etc.</p>
+
+<p>Dès que je fus tant soit peu reposée des fatigues de mon voyage, je
+priai mon aimable hôte de me donner un domestique pour me conduire aux
+ruines de Ninive. Mais, au lieu d’être réduite à un domestique, j’y
+allai en compagnie d’une sœur de Mme Rassam et d’un certain M. Ross.
+Nous visitâmes un matin les ruines voisines, sur la rive opposée du
+Tigre, près du petit village de <i>Nebi-Junus</i>, en face de la ville, et un
+autre jour, les ruines plus éloignées, situées en aval, à 18 milles, et
+appelées <i>Tel-Nemrod</i>.</p>
+
+<p>Au dire de Strabon, Ninive était encore plus grande que Babylone. Elle
+passe pour avoir été la plus grande ville du monde. Il fallait trois
+journées entières pour en faire le tour. Les remparts, défendus par
+quinze cents tours, avaient plus de trente mètres de haut, et trois
+voitures pouvaient y passer de front. Le roi assyrien Ninus fonda
+Ninive, environ 2200 ans avant Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, tout est couvert de terre; seulement, quand le laboureur
+trace des sillons dans les champs, il rencontre de temps à autre des
+fragments d’une brique, quelquefois même d’un marbre. Des chaînes de
+collines plus ou moins élevées, qui dominent l’immense plaine sur la
+rive gauche du Tigre, et dont on n’aperçoit pas la fin, couvrent, on
+peut l’assurer avec certitude, les restes de cette ville.</p>
+
+<p>En 1846, la Société du musée britannique envoya un savant distingué, M.
+Layard, à Mossoul, pour y faire des fouilles. C’était la première
+tentative qu’on eût jamais faite, et elle réussit on ne peut mieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_480">{480}</a></span></p>
+
+<p>On creusa près de <i>Nebi-Junus</i> plusieurs conduits dans les collines, et
+on rencontra bientôt de grands et superbes appartements; les murs
+étaient revêtus d’épais carreaux de marbre, dans lesquels on avait
+taillé des reliefs de haut en bas. On y voyait des rois avec leur
+couronne et leurs insignes, des divinités avec de grandes ailes, des
+guerriers avec leurs armes et leurs boucliers, des prises de villes, des
+marches triomphales, des cortéges de chasse, etc. Malheureusement, il
+manquait aux dessins la justesse du coup d’œil et des proportions, la
+noblesse des formes et la perspective. Les collines qui couronnaient les
+forts étaient à peine trois fois aussi hautes que les assaillants. Les
+champs touchaient aux nuages, on distinguait à peine les arbres des
+nénufars, et les têtes des hommes et des animaux étaient toutes faites
+sur le même modèle, et toutes de profil<a id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>. Sur beaucoup de murs, on
+trouvait ces signes ou caractères qui forment l’écriture dite
+cunéiforme, et que l’on ne rencontre que sur les monuments persans et
+babyloniens.</p>
+
+<p>De tous les salons et appartements découverts à cette époque, il n’y en
+avait qu’un seul dont les murs, au lieu d’être incrustés de marbre,
+étaient revêtus de ciment fin. Mais, malgré les plus grands soins, il
+fut impossible de les conserver. Exposé à l’air, le ciment se fendit,
+éclata et se détacha. A la suite du terrible incendie qui mit toute la
+ville en cendres et en ruines, le marbre a été en partie calciné,
+dégradé. A mesure qu’on déterre les briques, elles se cassent en
+morceaux et se pulvérisent. Tant de beaux appartements, tant de marbres
+couverts de peintures et d’inscriptions, ont conduit à la conviction que
+ce sont là les ruines d’une ancienne demeure royale.</p>
+
+<p>Beaucoup de marbres, ornés de reliefs et de caractères<span class="pagenum"><a id="page_481">{481}</a></span> cunéiformes, ont
+été détachés avec soin des murs, et envoyés en Angleterre. Pendant mon
+séjour à Bassora, je vis près du Tigre toute une cargaison de ces
+antiquités, parmi lesquelles se trouvait même un sphinx.</p>
+
+<p>Au retour, nous visitâmes le village de <i>Nebi-Junus</i>, situé près des
+ruines, sur une petite éminence. Il n’est curieux que par une petite
+mosquée qui renferme les cendres du prophète Jonas, et où des milliers
+de fidèles se rendent tous les ans en pèlerinage.</p>
+
+<p>Dans cette excursion, nous passâmes par beaucoup de champs où l’on était
+occupé à séparer le blé de la paille, par un procédé tout particulier.
+On se servait pour cela d’une machine composée de deux cuves en bois,
+entre lesquelles on avait pratiqué un cylindre avec huit ou douze longs
+couteaux ou couperets, larges et émoussés. La machine ressemblait à un
+petit traîneau de paysan, et deux chevaux ou deux bœufs la tournaient
+sur des bottes de blé, défaites et étalées, jusqu’à ce que tout fût
+réduit en paille hachée. Cette paille était ensuite jetée en l’air par
+pelletées, pour que le vent la séparât des grains.</p>
+
+<p>Nous terminâmes cette excursion par la visite des sources sulfureuses
+qui se trouvent presque au pied des murs de Mossoul. Ces eaux minérales
+ne sont pas chaudes; cependant elles semblent renfermer beaucoup de
+soufre, car on le sent de loin. Elles jaillissent dans des bassins
+formés par la nature, qu’on a entourés de murs de près de trois mètres
+de hauteur. Tout le monde peut s’y baigner, sans bourse délier; car ici,
+on n’est pas aussi économe ni aussi avare qu’en Europe des dons de la
+nature. Certaines heures sont conservées aux femmes, d’autres aux
+hommes.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous allâmes à cheval jusqu’à la mosquée Elkosch, située
+près de la ville, et où Sem, fils de Noé, a trouvé une sépulture. On ne
+nous permit pas de pénétrer dans ce sanctuaire, ce qui ne fut sans doute
+pas une grande perte pour nous, car tous ces monuments se ressemblent<span class="pagenum"><a id="page_482">{482}</a></span>
+et ne se distinguent les uns des autres ni par la structure ni par
+l’ornementation intérieure.</p>
+
+<p>Les fouilles de Ninive sont faites sur une plus grande échelle près de
+<i>Tel-Nemrod</i>, contrée où les buttes sont plus nombreuses et plus
+serrées. Tel-Nemrod est situé à dix-huit milles au-dessous de Mossoul.</p>
+
+<p>Un soir, nous nous mîmes dans un rafft artistement fait, et nous
+descendîmes au clair de lune, le long des rives peu attrayantes du
+Tigre. Au bout de sept heures, environ à une heure du matin, nous
+abordâmes près d’un misérable village qui porte le nom orgueilleux de
+<i>Nemrod</i>. Nous éveillâmes quelques-uns des habitants, tous couchés
+devant leurs cabanes; nous fîmes allumer du feu, et nous campâmes
+jusqu’à l’aube du jour, sur quelques tapis que nous avions apportés avec
+nous.</p>
+
+<p>Au petit jour, nous montâmes à cheval (on trouve des chevaux dans tous
+les villages), et nous nous rendîmes à l’endroit où se faisaient les
+fouilles, à un mille du village. Nous vîmes beaucoup de buttes
+découvertes, mais non pas comme à Herculanum, près de Naples, des
+maisons, des rues, des places entières, et même la moitié d’une ville.
+Ici, on n’a mis au jour que des salons isolés, ou tout au plus trois ou
+quatre pièces contiguës, dont les murs extérieurs ne sont pas même
+dégagés de la terre, et où l’on ne voit ni fenêtres ni portes.</p>
+
+<p>Les objets découverts ressemblent tout à fait à ceux que l’on rencontre
+dans le voisinage de Mossoul, seulement on les trouve en plus grande
+quantité. Je vis, en outre, quelques divinités et quelques sphinx
+taillés en pierre. Les premières représentaient des animaux à tête
+humaine; elles étaient à peu près de la grosseur d’un éléphant. On avait
+trouvé quatre de ces statues, mais deux étaient extrêmement endommagées.
+Les autres, sans être en très-bon état, étaient cependant assez bien
+conservées pour que l’on pût s’apercevoir qu’à l’époque où elles ont
+été<span class="pagenum"><a id="page_483">{483}</a></span> faites, la sculpture n’était pas encore arrivée à un haut degré de
+perfection. Les sphinx étaient petits, et avaient malheureusement encore
+plus souffert que les taureaux divins.</p>
+
+<p>Peu de temps avant mon arrivée, un obélisque peu élevé, un petit sphinx
+bien conservé, ainsi que d’autres objets, avaient été envoyés en
+Angleterre.</p>
+
+<p>Les fouilles commencées près de Tel-Nemrod ont été interrompues depuis
+un an, et M. Layard a été rappelé à Londres. Dans la suite, on ordonna
+même de combler les places découvertes, parce que les Arabes nomades
+commençaient à tout endommager. Quand nous arrivâmes à Tel-Nemrod, on
+avait déjà exécuté en partie cet ordre, mais bien des endroits restaient
+encore à découvert.</p>
+
+<p>Près de Nebi-Junus, on continue toujours les fouilles, auxquelles est
+affectée une somme annuelle de cent livres sterling.</p>
+
+<p>Le résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson, s’est familiarisé d’une
+manière toute particulière avec l’étude de l’écriture cunéiforme. Il la
+déchiffre parfaitement, et on lui doit beaucoup de traductions.</p>
+
+<p>Nous revînmes à Mossoul en cinq heures et demie. On ne saurait se faire
+une idée de ce que peuvent supporter les chevaux arabes. On ne leur
+accorda à Mossoul qu’un quart-d’heure de repos, on ne leur donna que de
+l’eau, et pendant la plus grande chaleur du jour, ils furent obligés de
+faire le trajet de retour (18 milles).</p>
+
+<p>M. Ross me raconta que cela n’était rien comparativement aux courses
+qu’on fait faire aux chevaux de poste. Les stations que ces pauvres
+bêtes ont à parcourir sont éloignées de douze à dix-huit lieues (chaque
+lieue est évaluée à quatre milles anglais). On peut voyager de cette
+manière en poste de Mossoul, par Tokat, jusqu’à Constantinople. Les
+meilleurs chevaux arabes se trouvent autour de Bagdad et de Mossoul.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_484">{484}</a></span></p>
+
+<p>Un chargé d’affaires de la reine d’Espagne venait justement d’acheter
+douze superbes chevaux de race (huit juments et quatre étalons), dont le
+plus cher revenait sur les lieux à cent cinquante livres sterling. Ils
+étaient placés dans l’écurie de M. Rassam. Leurs belles têtes à longue
+et mince encolure, leurs corps sveltes et leurs pieds délicats, auraient
+enthousiasmé tout amateur de chevaux.</p>
+
+<p>Enfin, à Mossoul, je pouvais, sinon sans grands dangers, du moins avec
+l’espoir de mener à fin mon entreprise, songer à faire le voyage de
+Perse si ardemment désiré. Je cherchai une caravane allant à Tauris.
+Malheureusement je n’en trouvai aucune qui s’y rendît directement. Il
+fallut donc me résigner à des haltes forcées et à de longs détours, ce
+qui était d’autant plus fâcheux que je ne devais, à ce qu’on me disait,
+rencontrer aucun Européen pendant tout le trajet.</p>
+
+<p>Ces considérations ne me firent point reculer. M. Rassam fit prix en mon
+nom pour le trajet de Mossoul à Ravandus, et me donna une lettre de
+recommandation pour un des naturels du pays. Je me fis un petit
+vocabulaire de mots arabes et persans, et le 8 juillet, avant le coucher
+du soleil, je quittai l’aimable famille Rassam.</p>
+
+<p>Au moment de partir, je ne pus me défendre d’une certaine inquiétude, et
+je n’osai guère me flatter d’un heureux succès. Aussi, j’envoyai de
+Mossoul en Europe mes papiers et mes notes, afin que, si l’on me
+dévalisait et me tuait, le journal de mon voyage parvînt du moins à mes
+fils<a id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_485">{485}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Voyage en caravane à Ravandus.&mdash;Arrivée et séjour à Ravandus.&mdash;Une
+famille kourde.&mdash;Suite du voyage, Sanh-Bulak, Oromia.&mdash;Les
+missionnaires américains.&mdash;Kutschié.&mdash;Trois brigands
+magnanimes.&mdash;Les kans persans et les bongolos anglais.&mdash;Arrivée à
+Tauris.</p></div>
+
+<p>Le 8 juillet 1848, sur le soir, le conducteur de la caravane vint me
+chercher. Il avait l’air si peu recommandable que je me serais à peine
+risquée à faire un mille en sa compagnie, si l’on ne m’avait pas assuré
+que c’était un homme très-connu sur la place. Il avait pour costume des
+haillons en lambeaux, et tout à fait la mine d’un brigand. Ali, tel
+était son nom, me dit que les gens et les bagages étaient partis en
+avant, et qu’ils campaient dans le kan à Nebi-Junus pour y passer la
+nuit. On devait se mettre en route avant le lever du soleil. Je trouvai
+trois hommes avec quelques bêtes de somme. Les hommes (des Kourdes)
+n’avaient pas meilleure mine qu’Ali, si bien que je ne pouvais pas me
+promettre grand’chose de bon de leur compagnie. Je m’établis pour la
+nuit dans une cour sale du kan, mais j’avais un peu peur, et je ne
+dormis pas beaucoup.</p>
+
+<p>Le matin, je vis avec beaucoup d’étonnement qu’on ne faisait aucun
+préparatif de départ. J’en demandai la raison à Ali, et je reçus pour
+réponse que tous les voyageurs n’étaient pas réunis, qu’aussitôt qu’ils
+arriveraient on partirait immédiatement. Espérant que ce délai ne serait
+pas long, je n’osai pas quitter mon misérable gîte pour re<span class="pagenum"><a id="page_486">{486}</a></span>tourner à
+Mossoul, dont je n’étais éloignée que d’un mille. Mais tout le jour se
+passa à attendre, et les bonnes gens n’arrivèrent que le soir. Ils
+étaient cinq, parmi lesquels un qui semblait riche, car il avait avec
+lui deux domestiques et revenait d’un pèlerinage. Enfin, à dix heures du
+soir, on partit. Après une marche de quatre heures, nous traversâmes
+quelques chaînes de collines qui forment la ligne de démarcation entre
+la Mésopotamie et le Kourdistan, nous passâmes par plusieurs bourgades,
+et, le 10 juillet au matin, nous arrivâmes à <i>Secani</i>. Ali ne fit point
+halte dans le village même, qui est situé près de la jolie rivière de
+Kasir, mais de l’autre côté de la rivière, sur une colline, près de
+quelques huttes abandonnées et à moitié tombées en ruine. Je courus
+aussitôt à une des moins délabrées pour m’y assurer une bonne place, et
+j’en trouvai heureusement une où le soleil ne pénétrait pas par le toit,
+bien qu’il fût troué comme un crible. Le bon pèlerin, entré
+immédiatement après en boitant, voulut m’en disputer la possession; mais
+je jetai aussitôt mon manteau par terre et m’étendis dessus sans bouger
+de place, sachant fort bien que le musulman n’use jamais de violence
+envers une femme, pas même envers une chrétienne. En effet, ce que
+j’avais pensé arriva. Il abandonna la place et s’en alla en grommelant.
+Un des marchands en usa tout autrement à mon égard. S’étant aperçu que
+je n’avais pour toute nourriture que du pain sec, tandis que lui, il
+mangeait des concombres et des melons sucrés, il me donna un concombre
+et un melon, et ne voulut pas recevoir d’argent. Le pèlerin fit un repas
+aussi frugal que le marchand; cependant il n’aurait eu qu’à envoyer un
+des domestiques au village pour faire chercher de la volaille, des œufs,
+etc. La tempérance de ces gens est vraiment étonnante!</p>
+
+<p>A six heures du soir, nous nous remîmes en route, et pendant les trois
+premières heures nous montâmes sans<span class="pagenum"><a id="page_487">{487}</a></span> cesse. Le sol était stérile et
+couvert de pierres éboulées, qui, toutes pleines de trous, ressemblaient
+à une ancienne lave durcie.</p>
+
+<p>Vers les onze heures du matin, nous entrâmes dans une grande et belle
+vallée, où la pleine lune reflétait sa brillante lumière. Nous voulûmes
+faire halte en cet endroit, et ne pas continuer de voyager la nuit, car
+notre caravane était peu nombreuse, et le Kourdistan est très-mal famé.
+Nous passions par des chaumes, tout près de tas de blé amoncelés les uns
+sur les autres. Tout à coup, une demi-douzaine d’hommes vigoureux, armés
+de gros bâtons, s’élancèrent de derrière ces tas de blé comme d’une
+embuscade. Ils saisirent nos chevaux par la bride, et, brandissant leurs
+bâtons, nous apostrophèrent d’une manière terrible. J’étais fermement
+convaincue que nous étions tombés entre les mains d’une bande de
+brigands, et je me félicitais de l’heureuse idée que j’avais eue de
+laisser à Mossoul les richesses que j’avais recueillies à Babylone et à
+Ninive. Mes autres effets pouvaient facilement se remplacer. Cependant
+un des nôtres venait de sauter de cheval, avait saisi un des hommes au
+collet, et, le mettant en joue avec un pistolet chargé, menaçait de
+faire feu. Cet acte de vigueur eut un excellent effet. Les brigands
+abandonnèrent aussitôt l’offensive, se mirent à causer avec nous d’une
+manière amicale, et nous indiquèrent même un bon campement; pour ce
+service, ils réclamèrent un petit <i>buksish</i> (pourboire) qu’on ne leur
+refusa pas. On fit une collecte générale; mais, comme j’étais une femme,
+on me fit la galanterie de ne me rien demander.</p>
+
+<p>Nous passâmes ici les heures de la nuit, mais non pas sans être sur nos
+gardes, car on ne se fiait pas à la paix jurée.</p>
+
+<p><i>11 juillet.</i> A quatre heures, nous nous remîmes en route et, après une
+course de six heures sur nos montures, nous arrivâmes au petit village
+de <i>Selik</i>. Nous traversâmes plu<span class="pagenum"><a id="page_488">{488}</a></span>sieurs villages d’un misérable aspect.
+Le plus léger coup de vent aurait suffi pour renverser les huttes,
+construites de jonc et de paille. Le costume du peuple se rapproche de
+celui de l’Orient; tous étaient bien pauvrement et salement vêtus, on
+peut même dire déguenillés.</p>
+
+<p>Près de Selik, nous eûmes la surprise de voir quelques figuiers et un
+autre arbre d’une espèce plus grande. Dans ce pays, les arbres sont
+regardés comme des objets de curiosité. Les montagnes qui nous
+entouraient étaient nues et pelées, et, dans les vallées, on ne voyait
+pousser que quelques artichauts sauvages, ou des plantes acanthiacées et
+des immortelles.</p>
+
+<p>Le noble pèlerin se permit de vouloir m’assigner ma place sous le grand
+arbre où campait le gros de la caravane. Je ne daignai pas lui faire de
+réponse, et j’allai m’établir sous un des figuiers. Ali, qui valait
+beaucoup mieux que sa figure, m’apporta un pot de petit-lait. Aussi ce
+jour mérite d’être rangé au nombre des meilleurs.</p>
+
+<p>Plusieurs femmes du village vinrent me voir et me demandèrent de
+l’argent; mais je n’en donnai à aucune; car je savais par expérience
+qu’en donnant à l’une d’elles, on était assailli par toutes les autres.
+Un jour, j’eus le malheur de donner ma bague à une petite fille;
+aussitôt je me trouvai obsédée, non-seulement par toutes les petites
+filles, mais aussi par leurs mères et leurs aïeules. J’eus toutes les
+peines du monde à les empêcher de visiter mes poches de force. Depuis ce
+temps, je fus plus circonspecte. Une des femmes de Selik, ayant vu sa
+demande repoussée, donna à sa voix suppliante un son si menaçant, que je
+fus enchantée de ne pas me trouver seule avec elle.</p>
+
+<p>A quatre heures de l’après-midi, nous quittâmes Selik. Le pèlerin se
+sépara de nous, et la caravane se trouva réduite à cinq hommes. Au bout
+d’une heure et demie, nous arrivâmes à une éminence d’où nous eûmes la
+vue d’une vaste campagne accidentée et bien cultivée. Le sol du
+Kour<span class="pagenum"><a id="page_489">{489}</a></span>distan est infiniment supérieur à celui de la Mésopotamie. Aussi,
+le pays est-il beaucoup plus peuplé, et on rencontre souvent des
+villages sur la route.</p>
+
+<p>Bien avant la nuit tombante, nous arrivâmes à une vallée qui se
+distinguait par de fraîches rizières, de beaux buissons, du jonc et de
+verts roseaux. Un gai ruisseau coulait à côté de nous; la chaleur ayant
+fait place aux ombres du soir, il ne nous restait rien à désirer pour le
+moment. Mais notre joie ne dura pas longtemps. Un des marchands se
+sentit tout à coup saisi d’une si violente indisposition, qu’il fallut
+nous arrêter sur la route. Il tomba presque de sa mule, s’affaissa
+aussitôt sur lui-même et ne bougea plus. On le couvrit de tapis, mais on
+ne put rien faire de plus pour lui, car on n’avait ni médicaments ni
+quoi que ce fût pour le soulager. Heureusement, il s’assoupit et finit
+par s’endormir après une couple d’heures. Nous nous blottîmes par terre
+et nous suivîmes son exemple.</p>
+
+<p><i>12 juillet.</i> Notre malade avait recouvré la santé. Cela nous fut
+doublement agréable; car nous avions à traverser des routes
+excessivement montueuses et pierreuses. Il nous fallut, au lieu de
+suivre les vallées, les côtoyer en gravissant et descendant sans cesse
+des côtes escarpées, car le fond était entièrement occupé par un fleuve
+au cours irrégulier, le Badin, qui tournait comme un serpent, et formait
+de nombreuses sinuosités. Dans la vallée fleurissaient des grenadiers et
+des oléandres; des vignes sauvages grimpaient contre des arbres et des
+buissons, et des mélèzes croissaient sur les pentes des collines.</p>
+
+<p>Après une course de six heures, fatigante et même périlleuse, nous
+parvînmes à un passage du fleuve Badin; mais notre rafft était si petit
+qu’il ne put transporter à la fois que deux personnes et peu de bagages.
+Aussi mîmes-nous quatre heures pour traverser le fleuve. Non loin de cet
+endroit, nous passâmes la nuit à <i>Vakani</i>.</p>
+
+<p><i>13 juillet.</i> Toute la journée, nous eûmes encore de mau<span class="pagenum"><a id="page_490">{490}</a></span>vais chemins.
+Il nous fallut gravir un formidable col de montagnes. On ne voyait de
+tous côtés que pierres et rochers; mais, à ma grande surprise, je
+remarquai que dans beaucoup d’endroits les pierres avaient été enlevées,
+et que le moindre coin de terre avait été utilisé. Par-ci par-là il y
+avait aussi de petits chênes rabougris. Toute cette contrée me rappelait
+le sol montagneux de Trieste.</p>
+
+<p>Quoiqu’il n’y eût pas de villages le long du chemin, le pays ne devait
+cependant pas en manquer; car sur beaucoup de hauteurs, surtout celles
+qui étaient ombragées de chênes, je trouvai de grands emplacements
+disposés pour des sépultures. Dans tout le Kourdistan, on établit les
+cimetières sur des points très-élevés.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, nous ne fîmes pas plus de sept heures de marche, et nous
+nous arrêtâmes dans une vallée excessivement pittoresque, appelée
+<i>Halifan</i>: elle est entourée de hautes et belles montagnes, qui, d’un
+côté, s’abaissent insensiblement, tandis que de l’autre elles s’élèvent
+d’une manière roide et escarpée. Tout était en fleurs dans la vallée; le
+chaume alternait avec des tapis de verdure, des plantations de riz et de
+tabac. Le village, adossé au pied d’une colline riante, était entouré de
+peupliers, et un torrent impétueux d’eau claire comme le cristal, après
+s’être frayé de force un passage dans un profond ravin, coulait
+paisiblement dans la délicieuse vallée. Vers le soir, on voyait rentrer
+de nombreux troupeaux de vaches, de brebis et de chèvres, qui le jour
+paissaient sur les coteaux et sur les pentes des montagnes.</p>
+
+<p>Nous allâmes camper loin du village. Je ne pus rien trouver à manger
+avec mon pain sec, et je n’eus d’autre couche que la dure motte de terre
+sur le chaume. Cependant, cette soirée compte parmi les plus belles de
+ma vie; car le paysage qui m’entourait me dédommagea amplement de toutes
+mes privations.</p>
+
+<p><i>14 juillet.</i> Ali ne nous accorda que la moitié de la nuit.<span class="pagenum"><a id="page_491">{491}</a></span> Dès les
+deux heures du matin, il nous fallut remonter à cheval. A quelques
+centaines de pas de notre dernier gîte, nous entrâmes dans un défilé de
+montagnes imposant. Les flancs élevés s’ouvraient pour livrer passage au
+torrent et à un sentier étroit. Heureusement, la lune brillait du plus
+vif éclat; autrement, il aurait été presque impossible aux bêtes les
+plus exercées de gravir ce chemin étroit et périlleux, entre les pierres
+roulées et les masses de rochers éboulés. Nos montures grimpèrent comme
+des chamois sur les rebords aigus des flancs escarpés, et, d’un pas sûr,
+nous firent passer près d’horribles abîmes, où le torrent se précipitait
+de rocher en rocher avec un fracas épouvantable. Cette scène au milieu
+de la nuit faisait frissonner et avait quelque chose de si saisissant,
+que mes grossiers compagnons de voyage se turent involontairement. Nous
+avançâmes sans proférer un seul mot, et ce silence de mort n’était
+interrompu que par les pas retentissants de nos bêtes, et le bruit de
+quelques pierres qui se détachaient sous leurs pieds et roulaient dans
+l’abîme.</p>
+
+<p>Nous pouvions avoir marché ainsi plus d’une heure, quand tout à coup la
+lune se voila, de gros nuages de pluie s’amoncelèrent au-dessus de nos
+têtes, et bientôt nous fûmes enveloppés de ténèbres si épaisses, qu’à
+peine pouvions-nous voir à quelques pas devant nous. Le guide qui
+marchait à notre côté battait à tout instant le briquet, pour éclairer
+tant soit peu le sentier à l’aide des étincelles jaillissantes. Mais
+cela ne nous fut pas d’un grand secours. Les bêtes commencèrent à
+trébucher et à glisser. Obligés de nous arrêter, nous restâmes, l’un
+derrière l’autre, immobiles et comme transformés soudain en pierres par
+un coup de baguette.</p>
+
+<p>Avec l’aurore, nous revînmes à la vie, et nous pressâmes gaiement le pas
+de nos bêtes.</p>
+
+<p>De toutes parts, dans un assez vaste rayon formant un superbe
+amphithéâtre, ce n’étaient que pics et collines d’une<span class="pagenum"><a id="page_492">{492}</a></span> beauté
+ravissante. Des deux côtés de la route se dressaient, à de grandes
+hauteurs, les flancs de rochers escarpés; devant et derrière nous, des
+montagnes s’entassaient les unes au-dessus des autres, et au fond, la
+perspective de ce tableau pittoresque était formée par un colosse
+gigantesque tout couronné de neige. Ce défilé s’appelle <i>Ali-Bag</i>. Nous
+montâmes sans discontinuer pendant trois heures et demie.</p>
+
+<p>En approchant du plateau, nous aperçûmes à plusieurs endroits de petites
+taches de sang; nous n’y fîmes d’abord que peu d’attention, car un
+cheval ou un mulet pouvait s’être blessé contre une pierre et avoir
+laissé ces traces. Mais bientôt nous arrivâmes à une place tout à fait
+couverte de grosses taches. A cette vue, saisis d’une grande terreur,
+nous cherchâmes à nous expliquer la cause de cette traînée de sang; en
+plongeant nos regards dans le fond, nous découvrîmes deux cadavres. L’un
+était accroché à cent pieds de la pente inclinée du pan de rocher;
+l’autre avait roulé plus bas, et était à moitié caché par une saillie du
+roc. Nous nous empressâmes de nous soustraire par la fuite à ce hideux
+spectacle, que je ne pus, de plusieurs jours, effacer de ma mémoire.</p>
+
+<p>Sur le plateau, toutes les pierres étaient percées de trous, comme si
+d’autres pierres y étaient renfermées; mais en descendant, nous n’eûmes
+plus occasion d’observer ce phénomène.</p>
+
+<p>Dans la vallée, de l’autre côté du plateau, il y avait des ceps de
+vigne, mais qui, faute d’appuis, ne s’élevaient pas beaucoup au-dessus
+de terre.</p>
+
+<p>Notre route continuait toujours au milieu des montagnes. Nous
+descendions souvent dans des vallées, mais nous gravissions aussi plus
+d’une hauteur. Enfin nous arrivâmes à un petit plateau qui s’abaissait
+des deux côtés. Sur ce plateau était un petit village composé de huttes
+de feuillage, et on voyait des fortifications sur les cimes de deux
+montagnes voisines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_493">{493}</a></span></p>
+
+<p>Mes compagnons de voyage restèrent dans cet endroit; mais Ali
+m’accompagna encore pendant une demi-heure jusqu’à la petite ville de
+<i>Ravandus</i>, qu’on n’aperçoit de ce côté que quand on y a déjà presque
+pénétré.</p>
+
+<p>On est frappé de la vue de cette ville, qui, sans être plus belle que
+d’autres villes turques, se distingue par sa position toute
+particulière. Placée sur un cône à pic isolé, et entourée de montagnes,
+ses maisons sont construites en forme de terrasses les unes au-dessus
+des autres, et ont des toits plats recouverts de terre bien foulée, qui
+les font ressembler à des rues ou à des places étroites. Elles servent
+aussi en partie de rues aux rangées de maisons supérieures, et souvent
+on a de la peine à distinguer les rues des toits. Sur beaucoup de
+terrasses, on a pratiqué des cloisons de feuillage derrière lesquelles
+couchent les habitants. Le bas de la colline est entouré d’un mur
+d’enceinte fortifié.</p>
+
+<p>Quand j’aperçus ce nid d’aigle, je n’éprouvai pas une grande
+satisfaction; je craignais que ce ne fût une mauvaise étape, et
+malheureusement chaque pas que je fis en avant ne me confirma que trop
+dans cette pensée. En effet, Ravandus était une des plus misérables
+villes que j’eusse jamais rencontrées. Ali me conduisit par un triste
+bazar dans une petite cour sale que je pris pour une écurie, mais qui
+n’était rien moins que le kan; et enfin, quand je fus descendue de
+cheval, il me mena dans un sombre taudis, où le marchand à qui j’étais
+recommandée était assis par terre. Ce marchand, nommé Mansar, le premier
+négociant de Ravandus, resta tout un quart d’heure à lire le billet de
+quelques lignes que je lui apportais, et finit par me saluer en répétant
+à plusieurs reprises: <i>Salem!</i> ce qui veut dire: Sois le bienvenu!</p>
+
+<p>Il pressentait sans doute, le digne homme, que je devais encore être à
+jeun, car il eut l’humanité de faire servir sans retard un déjeuner
+composé de pain, de mauvais<span class="pagenum"><a id="page_494">{494}</a></span> fromage de lait de brebis et de melons. On
+mangeait toutes ces choses à la fois. Ma faim s’accommoda parfaitement
+de cette méthode. Aussi je mangeai sans désemparer; mais je fus loin de
+m’acquitter aussi bien de la conversation. Mon hôte ne savait aucune
+langue de l’Europe, et moi j’ignorais les langues de l’Asie. Réduite au
+langage des signes, je m’efforçai de lui expliquer de mon mieux que je
+désirais partir le plus tôt possible. Il me promit de faire tout ce qui
+était en son pouvoir, et m’assura que pendant mon séjour à Ravandus il
+prendrait soin de moi, que n’étant pas marié il ne pouvait me recevoir
+chez lui, mais qu’il me logerait dans la maison d’un de ses parents.</p>
+
+<p>En effet, après le déjeuner il me conduisit dans une maison qui
+ressemblait à celle de l’Arabe de Kerkou, si ce n’est que la cour était
+très-petite et remplie d’immondices. Sous la porte cochère et sur de
+sales couvertures étaient accroupies quatre femmes dégoûtantes,
+couvertes à moitié de haillons et jouant avec de petits enfants. Je fus
+obligée de me blottir à côté d’elles, et, m’examinant des pieds jusqu’à
+la tête, elles me soumirent à des investigations d’une excessive
+curiosité. Je supportai tout cela pendant quelque temps; mais enfin, à
+bout de patience, je m’échappai de cette attrayante compagnie pour
+chercher un endroit de refuge, et pour réparer un peu le désordre de ma
+toilette. Il y avait déjà six jours que je n’avais quitté mes vêtements,
+et cela par une chaleur beaucoup plus étouffante que celle que j’avais
+endurée sous la ligne. Je découvris une pièce sale et sombre qui,
+indépendamment du dégoût qu’elle me causait, me faisait craindre d’y
+trouver des insectes et principalement des scorpions, que je redoutais
+par-dessus tout. J’avais lu dans plusieurs relations que leur nombre
+était infini dans ces régions brûlantes, et je m’étais d’abord figuré
+que partout il devait y en avoir. Peu à peu mes craintes diminuèrent,
+car je n’en rencontrai pas dans les endroits les plus sales,<span class="pagenum"><a id="page_495">{495}</a></span> dans les
+ruines, dans les cours et les sardabs. En somme, je ne vis dans tout ce
+long voyage que deux scorpions; mais j’eus beaucoup à souffrir de la
+vermine, qu’on ne parvient à détruire qu’en brûlant les habits et le
+linge.</p>
+
+<p>A peine eus-je pris possession de mon misérable réduit, que les femmes
+vinrent m’y pourchasser. Elles furent suivies d’une ribambelle d’enfants
+et de plusieurs voisines qui avaient entendu parler de l’arrivée d’une
+<i>Inglesi</i><a id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>. Je me trouvai encore plus mal que sous la porte cochère.</p>
+
+<p>Enfin, une des femmes eut l’heureuse idée de m’offrir un bain,
+proposition que j’acceptai avec une grande joie. On prépara de l’eau
+chaude et on me fit signe de venir. J’entrai dans l’étable aux brebis,
+qui n’avait pas été nettoyée depuis des années, ou peut-être même depuis
+qu’elle avait été faite. On mit à côté l’une de l’autre deux pierres sur
+lesquelles je devais me placer, pour être inondée d’eau en présence de
+toute la compagnie, qui me suivait comme mon ombre. Je signifiai à tout
+ce monde de sortir, en déclarant que je saurais bien me rendre ce
+service à moi-même. Enfin, les voilà partis; mais par malheur l’étable
+n’avait pas de porte, et je restai exposée aux regards de cette foule
+indiscrète. Aussi me fallut-il renoncer au plaisir que je m’étais promis
+de me nettoyer et de me rafraîchir: car, comme on pense, je ne pus me
+résigner à me baigner en public.</p>
+
+<p>Je passai quatre jours parmi ces gens, les jours dans un trou sombre,
+les soirées et les nuits sur la terrasse. Je fus contrainte, comme mon
+hôtesse, de rester toujours blottie par terre; quand j’avais quelque
+chose à écrire, mes genoux me servaient de table. Tous les jours on
+disait: «Il partira demain une caravane.» Hélas! ce n’était que pour me
+faire prendre patience; on voyait combien j’étais en<span class="pagenum"><a id="page_496">{496}</a></span>nuyée et
+tourmentée. Les femmes rôdaient toute la journée autour de moi; quand
+elles cessaient de dormir ou de bavarder, elles se disputaient avec les
+enfants. Elles aimaient mieux courir en haillons sales que de
+raccommoder et de laver leurs effets. Les enfants tyrannisaient
+singulièrement leurs parents, que pourtant ils ne battaient pas; mais
+quand ils voulaient quelque chose et qu’on ne le leur donnait pas, ils
+se roulaient par terre, frappaient autour d’eux des mains et des pieds,
+criaient et hurlaient jusqu’à ce qu’on les eût contentés.</p>
+
+<p>On ne faisait pas de repas réguliers pendant le jour; mais, en échange,
+les femmes et les enfants étaient sans cesse à grignoter, à se bourrer
+de pain, de concombres, de melons et de petit-lait. Le soir on se
+baignait; tout le monde se lavait les mains, la figure et les pieds,
+cérémonie qu’on répétait trois ou quatre fois avant la prière. Mais on
+manquait de dévotion réelle; au milieu de la prière on jasait à droite
+et à gauche! A parler vrai, n’en est-il pas de même chez nous?</p>
+
+<p>Quelque grossiers que fussent les défauts de ces malheureux, je les
+trouvai cependant très-bons et très-débonnaires. Ils ne se fâchaient pas
+lorsqu’on les reprenait, ils sentaient leurs défauts et me donnaient
+toujours raison quand je leur disais et leur expliquais quelque chose.
+Ainsi la petite Ascha, enfant de sept ans, était très-mal élevée. Quand
+on lui refusait ce qu’elle demandait, elle se jetait aussitôt par terre,
+criait d’une manière affreuse, se roulait dans la boue et dans l’ordure,
+et touchait de ses mains sales le pain, le melon et tout ce qui lui
+tombait sous la main. J’essayai de lui faire comprendre combien une
+pareille conduite était choquante, et j’y réussis au delà de mon
+attente. Pour la corriger de ses méchancetés, je me mis à gesticuler
+comme elle. L’enfant me regarda avec la plus grande surprise. Je lui
+demandai si cela lui semblait beau. Elle comprit ce qu’il y avait de
+vilain dans<span class="pagenum"><a id="page_497">{497}</a></span> cette manière d’agir, et de ce moment je n’eus plus guère
+besoin de la singer. Je l’habituai également à la propreté. Quand elle
+s’était lavée avec beaucoup de soin, elle accourait gaiement me montrer
+sa figure et ses petites mains. Aussi s’attacha-t-elle tellement à moi
+dans ces quelques jours, qu’elle ne me quittait presque plus et qu’elle
+cherchait par tous les moyens à m’être agréable.</p>
+
+<p>J’eus autant de succès auprès des femmes. Après leur avoir montré leurs
+robes déchirées, j’allai chercher une aiguille et du fil, et je leur
+appris à les raccommoder. Elles goûtèrent ma leçon, et bientôt il y eut
+une petite école de couture organisée autour de moi.</p>
+
+<p>Que de bien on pourrait faire dans ce pays si on en savait la langue, et
+si on avait la ferme volonté de répandre l’instruction parmi ces
+infortunés! Il ne faudrait pas seulement s’occuper des enfants, mais
+aussi des parents! Quel beau champ s’ouvrirait aux missionnaires s’ils
+pouvaient se résoudre à vivre parmi ces hommes et à tenter de triompher
+de leurs défauts par la charité et la patience! Mais, au lieu de
+pénétrer eux-mêmes dans l’intérieur des familles de ce malheureux
+peuple, ils lui consacrent tout au plus quelques heures de la journée et
+font venir leurs disciples chez eux.</p>
+
+<p>Les femmes et les filles, dans les pays de l’Asie, ne reçoivent pas
+d’instruction; celles qui habitent les villes s’occupent peu ou pas du
+tout, et sont presque toute la journée abandonnées à elles-mêmes. Les
+hommes vont, avec le lever du soleil, au bazar où ils ont leurs
+boutiques ou leurs ateliers; quant aux garçons déjà grands, ils vont à
+l’école ou bien ils accompagnent leurs pères, et ce n’est qu’au coucher
+du soleil que tout le monde rentre. A ce moment, il faut que le mari
+trouve les tapis étendus sur la terrasse, le repas préparé, le narguileh
+allumé. Il joue alors un peu avec les enfants, qui doivent s’éloigner
+avec leurs mères pendant le repas. Les femmes ont plus de li<span class="pagenum"><a id="page_498">{498}</a></span>berté et de
+distractions dans les villages, où elles prennent d’ordinaire une part
+active aux affaires de la maison. On dit, dans ce pays comme chez nous,
+que le peuple des campagnes a plus de moralité que celui des villes.</p>
+
+<p>Le costume des Kourdes riches est celui des Orientaux; mais celui des
+gens du peuple en diffère un peu. Les hommes portent de larges pantalons
+de toile, et par-dessus, une chemise qui descend jusqu’aux hanches, et
+qu’une ceinture retient au milieu. Souvent ils passent encore par-dessus
+la chemise une veste sans manches, faite d’une étoffe de coton brun
+grossier, coupée en bandes larges comme la main, et réunies entre elles
+par de larges coutures. D’autres portent, au lieu de pantalons blancs,
+un pantalon bleu d’une extrême laideur, qui n’est proprement qu’un vaste
+sac informe avec deux trous pour passer les pieds. La chaussure se
+compose, ou de très-grands souliers d’une laine blanche et grossière
+ornée de trois houppes, ou de bottes courtes très-larges, en cuir rouge
+ou jaune, qui ne montent pas plus haut que la cheville et qui sont
+garnies de grands fers d’un pouce de hauteur. Pour coiffure ils ont un
+turban.</p>
+
+<p>Les femmes portent de longs et larges pantalons blancs, des chemises
+bleues qui descendent souvent à cinquante centimètres sur les jambes, et
+que l’on retrousse au moyen d’une ceinture. Par derrière, un grand châle
+bleu les couvre depuis la nuque jusqu’aux mollets. Elles portent, comme
+les hommes, des bottes garnies de fers. Elles roulent autour de leur
+tête des mouchoirs noirs en forme de turbans, ou bien elles portent des
+turbans rouges dont le fond très-large est couvert d’un cercle de
+monnaies d’argent. Autour de ce turban, elles roulent un petit mouchoir
+de soie de couleur, et par-dessus, elles mettent une guirlande de
+courtes franges de soie noire. Cette guirlande ressemble à une belle et
+riche fourrure, et elle est posée de manière à former un riche diadème
+et à laisser le front<span class="pagenum"><a id="page_499">{499}</a></span> dégagé. Les cheveux tombent par-dessus les
+épaules en beaucoup de minces tresses, et du turban descend par derrière
+une grosse chaîne d’argent. Il est difficile de trouver une coiffure qui
+aille mieux.</p>
+
+<p>Les femmes et les filles vont la figure découverte, et j’ai vu à
+Ravandus plusieurs belles jeunes filles d’une noble physionomie. Leur
+teint est un peu brun, les cils et les sourcils sont teints avec de
+l’orpin en noir et les cheveux en brun rouge. Parmi le bas peuple, on
+voit encore par-ci par-là de petits anneaux passés dans les narines.</p>
+
+<p>M. Mansur me fit donner une très-bonne nourriture. Le matin, on me
+servait du petit-lait, du pain et des concombres, quelquefois même des
+dattes rôties au beurre, que je ne trouvais pas très-bonnes au goût. Le
+soir, on me donnait du mouton au riz ou bien une macédoine de riz,
+d’orge, de maïs, de concombres, d’oignons et de hachis. Comme je me
+portais bien et que j’avais bon appétit, tout cela me parut excellent.
+L’eau et le petit-lait se prennent très-froids, car on y jette toujours
+un morceau de glace. La glace ne se trouve pas seulement en grande
+quantité dans les villes, mais aussi dans le plus petit village. Elle
+vient de la montagne voisine. Les habitants en mangent souvent de gros
+morceaux avec délice.</p>
+
+<p>Tout en reconnaissant la peine que se donnaient M. Mansur et ses parents
+pour me rendre mon séjour à Ravandus, sinon très-agréable (comme ils le
+croyaient), du moins supportable, je n’en fus pas moins agréablement
+surprise quand Ali vint un matin m’apprendre qu’il avait trouvé à faire
+un petit transport pour <i>Sauh-Bulak</i> (à 70 milles), endroit qui se
+trouvait sur ma route. Le même soir je me rendis dans le caravansérai,
+et le lendemain, 18 juillet, avant le coucher du soleil, on se mit en
+route.</p>
+
+<p>M. Mansur fut jusqu’à la fin très-hospitalier avec moi; non-seulement il
+me donna une lettre pour un Persan établi à Sauh-Bulak, mais il me
+pourvut aussi pour le<span class="pagenum"><a id="page_500">{500}</a></span> voyage de pain, de quelques melons et concombres,
+et d’un sac de lait aigre. Ce lait me fit beaucoup de bien, et je le
+recommanderai à tout voyageur comme très-rafraîchissant.</p>
+
+<p>On met du lait aigre dans un petit sac de toile épaisse; la partie
+aqueuse passe à travers; quant à la substance caillée, on peut la sortir
+avec une cuiller et la délayer à volonté. Pendant les chaleurs le lait
+se transforme en fromage le quatrième ou cinquième jour, mais il ne
+cesse pas d’être bon à manger, et, dans un intervalle de quatre ou cinq
+jours, on passe d’ordinaire dans des endroits où l’on peut renouveler
+ses provisions.</p>
+
+<p>Le premier jour, nous suivîmes continuellement d’étroites vallées entre
+de hautes montagnes. Les chemins étaient très-mauvais, et il nous fallut
+souvent gravir des sommets assez élevés pour passer d’une vallée dans
+l’autre. Le terrain, bien que pierreux, était cultivé autant que
+possible. Nous nous arrêtâmes à Tschomarichen.</p>
+
+<p><i>19 juillet.</i> Nous eûmes le même chemin et le même paysage que la
+veille; seulement les montées étaient encore plus rudes. Nous arrivâmes
+presque à la hauteur de la première région de neige. Vers le soir nous
+entrâmes à Reid, misérable trou avec une citadelle moitié tombée en
+ruine. A peine eut-on dressé notre camp que nous vîmes paraître une
+demi-douzaine de soldats bien armés, sous la conduite d’un officier. Ils
+parlèrent quelque temps à Ali; enfin l’officier se présenta devant moi,
+prit place à mes côtés, et me montrant un papier écrit me fit plusieurs
+signes. Je compris bientôt que j’étais sur le sol persan et qu’on
+voulait voir mon passe-port; mais, comme je ne voulais pas le sortir de
+mon petit coffre en présence de toute la commune assemblée autour de
+moi, je me servis également du langage des signes pour déclarer que je
+ne comprenais pas. Je m’en tins là, ce que voyant l’officier il
+n’insista plus et se contenta de dire à Ali: «Que puis-je<span class="pagenum"><a id="page_501">{501}</a></span> faire d’elle?
+elle ne me comprend pas; qu’elle continue sa route<a id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.» Je voudrais
+bien savoir dans quel État de l’Europe on m’aurait traitée avec tant de
+douceur.</p>
+
+<p>Presque dans chaque village j’étais immédiatement entourée d’une grande
+partie du peuple. Aussi on peut se figurer quelle foule cette scène
+avait attirée. Ce fut, je l’avoue, un des plus grands ennuis de mon
+voyage, d’être constamment le point de mire de la multitude. Quelquefois
+je finissais par perdre patience quand, obsédée par les femmes et les
+enfants, je ne savais comment les empêcher de me toucher la tête et les
+vêtements; quoique je fusse tout à fait seule avec eux, je n’en prenais
+pas moins ma cravache, et je leur distribuais de petits coups; cela me
+réussissait toujours. Les bonnes gens se retiraient tout à fait, ou du
+moins à une distance respectueuse. Ici seulement, un garçon de seize ans
+parut vouloir se venger de mon audace. J’étais allée, comme j’avais
+toujours l’habitude de le faire, à la rivière pour remplir ma gourde en
+cuir, pour me laver la figure et les mains et pour prendre un bain de
+pieds; le garçon se glissa après moi, ramassa une pierre et fit mine de
+me la jeter. Je devais bien me garder de montrer la moindre crainte;
+aussi je descendis tranquillement dans l’eau; la pierre fut lancée,
+mais, à la manière dont elle le fut, je reconnus facilement que c’était
+plutôt pour m’effrayer que pour m’atteindre; elle tomba à terre assez
+loin de moi. Après deux essais aussi inoffensifs, mon agresseur
+abandonna la partie, sans doute parce qu’il s’aperçut que je ne me
+laissais point intimider.</p>
+
+<p><i>20 juillet.</i> A peine fûmes-nous sortis de Reid, qu’il nous fallut
+encore gravir une assez haute montagne par des chemins mauvais et
+dangereux; puis nous continuâmes la route sur de vastes plateaux. Les
+hautes montagnes se<span class="pagenum"><a id="page_502">{502}</a></span> reculaient davantage; sur le devant, les collines
+étaient couvertes d’herbes minces et menues, mais les arbres y étaient
+très-rares. Nous rencontrâmes beaucoup de chèvres et de brebis; les
+dernières étaient très-grosses, avaient de fortes queues, et une laine
+épaisse qu’on dit excessivement bonne et fine.</p>
+
+<p>La crainte que m’avait inspirée ce voyage n’était pas tout à fait sans
+fondement, car il ne se passa guère de jour qui fût exempt
+d’inquiétudes. Aujourd’hui il arriva encore un événement dont je fus
+passablement effrayée. Notre caravane était composée de six hommes et de
+quarante bêtes de somme. Nous avancions tranquillement, quand nous vîmes
+arriver une douzaine de cavaliers au galop, dont sept, armés jusqu’aux
+dents, avaient des lances, des sabres, des poignards, des couteaux, des
+pistolets et de petits boucliers. Tous étaient habillés comme les gens
+du peuple, à l’exception des turbans, autour desquels ils avaient
+enroulé de simples châles persans. Je les pris pour des brigands; ils
+nous arrêtèrent, nous enveloppèrent de tous côtés, ils nous demandèrent
+d’où nous venions, où nous allions et quelles marchandises nous
+portions. Quand nous leur eûmes donné tous ces renseignements, ils nous
+laissèrent tranquillement passer. Je ne pus d’abord pas m’expliquer ce
+que cela voulait dire; mais comme nous fûmes encore arrêtés plusieurs
+fois de la même manière, dans le cours de la journée, j’en conclus que
+ce devaient être des militaires chargés de ce service. Nous passâmes la
+nuit à <i>Coromaduda</i>.</p>
+
+<p><i>21 juillet.</i> Mêmes routes et mêmes paysages que la veille. Aujourd’hui
+encore nous fûmes arrêtés par une troupe de soldats: mais cette fois-ci
+l’affaire parut prendre une tournure assez critique. Il faut croire
+qu’Ali avait faussé la vérité dans ses indications. On s’empara de ses
+deux bêtes de somme, et, après avoir jeté leur charge à terre, le chef
+des soldats les fit emmener.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_503">{503}</a></span></p>
+
+<p>Le pauvre Ali, désespéré, fit les plus grandes supplications, et, me
+désignant comme propriétaire de tous les objets, il conjura le chef
+d’avoir pitié d’une pauvre femme inoffensive. Le chef s’adressa alors à
+moi et me demanda si Ali avait dit vrai. Je ne jugeai pas à propos
+d’assumer une telle responsabilité, et, faisant encore semblant de ne
+rien comprendre, je feignis beaucoup de consternation et de tristesse.
+Ali se mit même à pleurer; en effet, notre position aurait été des plus
+affreuses: car, sans mules, qu’aurions-nous fait des marchandises, dans
+ces contrées désertes? Enfin le chef se laissa fléchir, envoya chercher
+les bêtes et nous les rendit.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes tard dans la soirée à la petite ville de <i>Sauh-Bulak</i>.
+Comme elle n’était pas fortifiée, nous pûmes encore y pénétrer; mais
+déjà tous les kans et les bazars étaient fermés, et ce n’est qu’avec
+beaucoup de peine qu’on put décider l’hôte d’un kan à nous ouvrir et à
+nous recevoir. Le kan était très-joli et très-spacieux. Il y avait au
+milieu un bassin d’eau; tout autour se trouvaient de petites boutiques
+et quelques niches pour y coucher. La plupart des étrangers, tous
+hommes, dormaient déjà; il n’y en avait plus que quelques-uns de levés,
+et ils étaient occupés à faire leurs prières. Aussi peut-on se figurer
+leur étonnement, quand ils virent arriver une femme seule avec un guide.
+Il était trop tard pour pouvoir remettre ma lettre le jour même. Me
+résignant à mon sort, je m’installai à côté de mon modeste bagage,
+persuadée qu’il me faudrait passer la nuit ainsi; mais un Persan
+s’approcha de moi, m’assigna une niche pour m’y coucher, y porta mon
+bagage et vint même, au bout de quelque temps, m’offrir de l’eau et un
+peu de pain. L’humanité de cet homme paraîtra doublement grande, si l’on
+songe combien les mahométans haïssent les chrétiens. Que Dieu l’en
+récompense, car j’avais réellement besoin de me restaurer et de me
+reposer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_504">{504}</a></span></p>
+
+<p><i>22 juillet.</i> Quand j’eus remis ma lettre au marchand persan à qui elle
+était adressée, il s’empressa de me conduire chez une famille
+chrétienne, et promit de veiller à ce que je pusse continuer mon voyage
+sans retard. Notre conversation se fit également plus par signes que par
+paroles.</p>
+
+<p>Dans cette petite ville, il y a près de vingt familles chrétiennes,
+placées sous la sauvegarde d’un missionnaire français, et qui possèdent
+une assez jolie petite église. Je me croyais déjà sauvée, et je me
+faisais une fête de pouvoir enfin parler avec le missionnaire une langue
+qui m’était familière, quand j’appris, à mon grand déplaisir, que le bon
+prêtre était absent. Je me trouvai de cette manière aussi mal qu’à
+Ravandus, car les personnes chez qui je demeurais ne parlaient que le
+persan.</p>
+
+<p>Mon hôte, charpentier de son état, avait une femme, six enfants et un
+apprenti. Tous demeuraient dans la même pièce; ils m’abandonnèrent avec
+plaisir un petit coin. Toute la famille eut pour moi les plus grandes
+bontés; ils partageaient avec moi fidèlement la nourriture qu’ils
+avaient à leur disposition; et, quand j’achetais des fruits, des œufs,
+ou quelque chose de semblable, et que je leur en offrais, ils en
+acceptaient toujours avec la plus grande discrétion. Ce n’était pas avec
+moi seule qu’ils en agissaient ainsi; ils ne laissaient jamais passer un
+pauvre devant leur porte sans lui donner quelque chose. Cependant la
+vie, chez cette famille, fut pour moi une véritable vie d’enfer; car la
+mère, femme sotte et acariâtre, criait toute la journée, et battait sans
+cesse ses enfants, âgés de quatre à seize ans. Il ne se passait pas dix
+minutes qu’elle ne les tirât par les cheveux, et qu’elle ne leur
+distribuât des coups de poing ou de pied. Les enfants ne craignaient pas
+de les lui rendre avec usure et se chamaillaient encore entre eux; de
+sorte que je n’avais pas un instant de repos dans mon petit coin, et que
+souvent même je cou<span class="pagenum"><a id="page_505">{505}</a></span>rais risque d’avoir ma part de ces horions; car ils
+se crachaient à la figure et se jetaient de gros morceaux de bois à la
+tête. Quelquefois le fils aîné serrait le cou de sa mère au point de lui
+ôter la respiration, et manquait de l’étrangler. J’essayais bien de
+rétablir la paix, mais je n’y réussissais que très-rarement; car je ne
+possédais malheureusement pas assez leur langue pour leur faire
+comprendre l’horreur de leur conduite.</p>
+
+<p>L’ordre et la paix renaissaient seulement le soir, au retour du père;
+car il ne souffrait pas qu’on se querellât, et bien moins encore qu’on
+se battît en sa présence.</p>
+
+<p>Jamais, dans aucun coin de la terre, parmi les classes les plus pauvres
+et les plus infimes des peuples appelés païens ou infidèles, je n’avais
+vu une chose aussi monstrueuse, que des enfants levant la main sur leurs
+parents. Aussi, en quittant Sauh-Bulak, je laissai un billet pour le
+missionnaire, par lequel je lui fis connaître les défauts de cette
+famille, et l’engageai à la moraliser par de sages instructions. Car
+certes, prier et jeûner, lire la Bible et fréquenter l’église, ce n’est
+pas là seulement ce qui fait la religion.</p>
+
+<p>Le séjour de Sauh-Bulak me devint beaucoup plus insupportable que celui
+de Ravandus. Aussi je tourmentais continuellement le marchand persan
+pour qu’il me fît partir sans retard, quand même j’aurais quelques
+dangers à courir dans mon voyage. Il secoua la tête et me déclara qu’il
+ne partait pas de caravane, et que si je voulais m’en aller seule, je
+pouvais m’attendre à être fusillée, ou à avoir la tête tranchée.</p>
+
+<p>Je patientai cinq jours; mais ne pouvant pas y tenir plus longtemps, je
+priai le marchand de me louer un cheval et un guide, fermement décidée
+que j’étais d’aller, coûte que coûte, à mes risques et périls, au moins
+jusqu’à <i>Oromia</i> (50 milles). Là, j’étais sûre de trouver des
+missionnaires américains, et je n’avais plus à m’inquiéter de la
+continuation de mon voyage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_506">{506}</a></span></p>
+
+<p>Le lendemain, le marchand vint me présenter comme guide un homme d’un
+extérieur farouche. A cause du danger qu’il y avait à voyager sans
+caravane, il me fallut payer un prix quatre fois plus élevé. Mais mon
+désir invincible de quitter ma triste résidence me fit accéder à tout.
+Les conventions furent arrêtées, et ce guide s’engagea à partir le jour
+suivant, et à me conduire à Oromia en trois journées. Je payai d’avance
+la moitié du prix convenu; l’autre moitié devait être soldée seulement à
+Oromia, afin qu’il me fût possible d’en retenir une partie, si mon guide
+ne tenait pas ses promesses.</p>
+
+<p>Quand l’affaire fut terminée, j’en éprouvai à la fois de la joie et de
+la crainte. Pour me distraire un peu de mes appréhensions, je visitai
+les bazars, et j’allai me promener en dehors de la ville.</p>
+
+<p>Sauh-Bulak est située dans une petite vallée dépourvue d’arbres, près
+d’une chaîne de montagnes. On me laissa circuler partout, quoique je
+n’eusse jeté autour de moi que mon <i>isar</i>. Ici, les bazars sont moins
+mesquins que ceux de Ravandus. Le kan est gai et grand; mais en échange,
+le bas peuple avait quelque chose de repoussant. Grands et d’une forte
+complexion, avec des traits accentués que défigure une certaine
+expression de férocité et de cruauté, tous me semblaient des brigands et
+des assassins.</p>
+
+<p>Le soir, j’armai mes pistolets, toute décidée à défendre chèrement ma
+vie.</p>
+
+<p><i>28 juillet.</i> Au lieu de quitter Sauh-Bulak avec le lever du soleil,
+nous ne partîmes guère que vers midi. J’avançais avec mon guide par des
+routes désertes, entre des collines privées de feuillage; toutes les
+fois que nous faisions quelque rencontre, je m’effrayais
+involontairement. Mais, grâce au ciel, il ne nous arriva pas la moindre
+aventure. Nous eûmes à combattre, mais seulement contre d’énormes
+essaims de sauterelles qui, en différents endroits, s’élevaient dans les
+airs comme de grosses nuées.<span class="pagenum"><a id="page_507">{507}</a></span> Longues de deux ou trois pouces, elles
+avaient de grandes ailes rouges ou bleues. Aussi toutes les plantes et
+toutes les herbes de cette contrée en étaient rongées. On prétend que
+les indigènes prennent ces sauterelles, les sèchent et les mangent; mais
+je n’ai pas eu occasion de m’en assurer.</p>
+
+<p>Après une course à cheval de sept heures, nous arrivâmes à une grande
+vallée fertile et habitée. Cette journée parut se terminer heureusement;
+car nous étions dans le voisinage d’hommes, et nous passions de temps en
+temps près de villages. Dans les champs, je voyais travailler par-ci
+par-là des paysans, dont l’aspect me divertit beaucoup; ils étaient
+affublés de hauts bonnets qui contrastaient de la manière la plus
+plaisante avec le reste de leur misérable costume.</p>
+
+<p>Nous passâmes la nuit dans cette vallée, près du petit village de
+<i>Mohamer-Jur</i>. Si je n’avais pas été trop paresseuse, j’aurais pu me
+préparer un excellent repas de tortues. J’en vis un grand nombre le long
+de la route, près de petits ruisseaux, et même dans les champs. Il ne
+tenait qu’à moi de les ramasser; mais ensuite chercher du bois, faire du
+feu, et puis les cuire.... Non, je préférai manger tranquillement et
+sans fatigue un petit morceau de pain assaisonné de concombre.</p>
+
+<p><i>29 juillet.</i> Ce matin, nous allâmes en trois heures au village de
+<i>Mohamed Schar</i>. Je ne fus pas peu surprise de voir mon guide se
+disposer à faire une halte. Je le pressai de continuer le voyage; mais
+il me déclara qu’il ne pourrait pas aller plus loin sans s’adjoindre à
+une caravane, parce que nous avions à passer l’endroit le plus dangereux
+de toute la route. En même temps, il me montra une vingtaine de chevaux
+qui broutaient dans le chemin, et chercha à me faire comprendre qu’une
+caravane arriverait de ce même côté. Toute la journée se passa sans que
+cette caravane parût. Je pris mon guide pour un fourbe, et j’étais
+exaspérée au dernier point quand, le soir, il m’arrangea mon<span class="pagenum"><a id="page_508">{508}</a></span> manteau
+pour dormir. C’était le moment de rassembler toute ma force morale, et
+de montrer à cet homme que je ne me laisserais pas traiter comme une
+enfant, et que je ne resterais pas tant qu’il lui plairait à l’étape
+qu’il avait choisie. Malheureusement, je ne connaissais pas assez la
+langue pour le gronder sérieusement. Je ramassai mon manteau, et le lui
+jetant devant les pieds, je déclarai que je ne lui payerais pas le reste
+de ce que je lui devais, s’il ne me conduisait pas à Oromia le
+lendemain, troisième jour de notre voyage. Puis, lui tournant le dos, ce
+qui est une des plus grandes injures qu’on puisse faire à un Persan, je
+m’assis par terre, la tête appuyée dans mes mains, et je me laissai
+aller à une grande tristesse.</p>
+
+<p>Qu’allais-je devenir si mon guide m’abandonnait, ou bien s’il s’avisait
+d’attendre que le hasard amenât une caravane de ce côté?</p>
+
+<p>Pendant mon altercation avec lui, quelques femmes du village étaient
+survenues. Elles venaient m’offrir du lait et un mets chaud. Elles
+s’assirent à côté de moi et me demandèrent pourquoi j’étais si en
+colère. Je leur expliquai l’affaire de mon mieux; elles entrèrent dans
+mes idées et me donnèrent raison. Elles accablèrent de reproches mon
+guide, leur compatriote, et cherchèrent à me consoler, moi qui n’étais
+qu’une étrangère pour elles. Elles ne s’éloignèrent pas de mes côtés, et
+me pressèrent avec tant d’instances de ne pas dédaigner la nourriture
+qu’elles m’apportaient, que je me fis violence pour en manger un peu.
+C’était une soupe faite avec de l’eau, du beurre et des œufs. Malgré la
+contrariété que j’avais éprouvée, je la trouvai très-bonne. Je voulais
+faire accepter une bagatelle à ces âmes compatissantes, mais elles
+refusèrent, et parurent enchantées de me voir un peu plus tranquillisée
+et plus consolée.</p>
+
+<p><i>30 juillet.</i> Enfin, à une heure du matin, mon guide se décida à partir.
+Il mit mes bagages sur mon cheval et m’en<span class="pagenum"><a id="page_509">{509}</a></span>gagea à monter dessus. Ce fut
+à mon tour d’être ébahie, car on ne découvrait nulle part la moindre
+trace de caravane. Mon guide songeait-il à prendre sa revanche et
+voulait-il se venger de moi? Pourquoi traversait-il par la nuit et les
+brouillards une contrée qu’il avait évitée en plein jour? Je savais trop
+peu le persan pour pouvoir tirer cette question tout à fait à clair, et,
+si je ne voulais pas moi-même donner lieu à des récriminations et
+autoriser en quelque sorte de nouvelles défaites, il fallait partir;
+aussi je partis.</p>
+
+<p>Pleine d’anxiété, je grimpai sur ma monture et j’ordonnai à mon guide,
+qui voulait se tenir derrière moi, de passer devant; car je n’avais
+aucune envie d’être attaquée par derrière. Ferme sur mes arçons, ma main
+reposait toujours sur le pistolet. Je prêtai l’oreille au moindre bruit,
+j’observai tous les mouvements de mon guide; quelquefois même l’ombre de
+mon cheval me fit peur: cependant je ne revins pas sur mes pas.</p>
+
+<p>Après avoir couru à franc étrier pendant à peu près une demi-heure, nous
+joignîmes effectivement une grande caravane, défendue en outre par une
+douzaine de paysans bien armés. Ainsi, l’endroit était vraiment
+considéré comme très-dangereux, et mon guide semblait avoir été informé
+du passage de la caravane. Rien ne m’étonna plus dans cette circonstance
+que la routine de ces gens. Habitués qu’ils sont à voyager la nuit
+pendant les chaleurs, ils passent aussi de nuit dans les endroits les
+plus périlleux, tandis que le jour on courrait bien moins de risques.</p>
+
+<p>Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au lac Oromia qui,
+depuis, demeura toujours à notre droite. A gauche, nous eûmes, pendant
+plusieurs milles, des collines, des gorges et des montagnes désertes.
+C’était là l’endroit dangereux. Au jour, nous entrâmes dans une belle
+vallée fertile, remplie d’hommes et de villages, dont la vue m’inspira
+le courage de quitter la caravane et de prendre les devants pour aller
+plus vite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_510">{510}</a></span></p>
+
+<p>Le lac, qui donne son nom à la ville, a plus de soixante milles de long,
+et, dans quelques endroits, plus de trente milles de large. On dirait
+qu’il s’étend jusqu’au pied de hautes montagnes; mais il en est encore
+réellement séparé par de vastes plaines. Son eau renferme tant de sel
+que ni les poissons, ni les coquillages ne peuvent y demeurer. C’est une
+autre mer Morte. L’homme, dit-on, n’y va pas au fond.</p>
+
+<p>Sur le rivage, de grandes étendues de terrain sont couvertes d’épaisses
+croûtes de sel blanc, de sorte qu’on n’a d’autre peine que de le
+ramasser.</p>
+
+<p>Quelle que soit la beauté du lac et de ses environs, il n’offre pas un
+spectacle bien attrayant, car aucun bateau ne vient animer cette vaste
+surface.</p>
+
+<p>Depuis que j’avais quitté les déserts sablonneux de Bagdad, je n’avais
+plus rencontré de chameaux; aussi je croyais que je n’en verrais plus,
+car mon chemin me conduisait vers le nord. Je ne fus donc pas peu
+surprise d’en rencontrer plusieurs troupeaux. Plus tard j’appris que ces
+animaux servaient, aux Kourdes comme aux Arabes, à porter des fardeaux.
+Cela prouve que les chameaux peuvent supporter un climat plus froid, car
+en hiver les vallées se couvrent d’une couche de neige de plusieurs
+pieds d’épaisseur. Dans ces contrées, ils sont d’une structure plus
+forte qu’ailleurs; leurs pieds sont plus gros, leurs poils un peu plus
+épais et plus longs; ils ont le cou plus court et moins élancé, et leur
+couleur est bien plus foncée. Je ne vis nulle part des chameaux brun
+clair.</p>
+
+<p>Indépendamment des bêtes de somme, les Kourdes se servent encore, pour
+rentrer les moissons, de voitures très-simples, mais grossières et
+pesantes. Le train et les panneaux de la voiture sont faits de troncs
+d’arbres longs et minces, serrés les uns contre les autres; des troncs
+plus courts tiennent lieu d’essieus, et des disques de planches épaisses
+forment les roues. Chaque voiture n’en a ordinairement que deux; ces
+véhicules sont attelés de quatre<span class="pagenum"><a id="page_511">{511}</a></span> bœufs; chaque couple a un conducteur
+qui, assis d’une manière très-curieuse sur le timon entre son attelage,
+lui tourne le dos.</p>
+
+<p>A une heure avancée du soir, après une course de plus de seize heures à
+cheval, j’arrivai heureusement à Oromia. Je n’avais de lettre de
+recommandation pour aucun des missionnaires; d’ailleurs, à l’exception
+de M. Wright, ils étaient tous absents. Ils demeuraient avec femmes et
+enfants à la campagne, à quelques milles de la ville. Mais M. Wright
+m’accueillit avec une véritable affection chrétienne, et, après beaucoup
+de jours de peine et de tristesse, je goûtai doublement le calme et le
+plaisir que je trouvai dans sa famille.</p>
+
+<p>Dès la première soirée, je ris de tout cœur quand M. Wright me raconta
+de quelle manière le domestique m’avait annoncée. Dans mon ignorance de
+la langue persane, je me contentai de lui indiquer de la main
+l’escalier. Il comprit ce signe, alla trouver son maître, et lui dit
+qu’il y avait en bas une femme qui ne parlait aucune langue. Cependant,
+dans l’intervalle, j’avais demandé un verre d’eau en anglais à un autre
+domestique. Celui-ci monta l’escalier en toute hâte, non pas, comme je
+pensais, pour remplir mon désir, mais pour dire à son maître que je
+parlais anglais.</p>
+
+<p>M. Wright ayant prévenu les missionnaires de mon arrivée, ils eurent la
+complaisance de venir tous de la campagne à la ville pour me faire
+visite. Ils m’invitèrent aussi à passer quelques jours dans leur société
+à la campagne; mais je n’acceptai leur aimable invitation que pour un
+jour, parce que j’avais déjà perdu beaucoup de temps en route. Ces
+messieurs, tout en me dissuadant de continuer seule ma route, convinrent
+que j’avais fait la partie la plus dangereuse du voyage, et me
+recommandèrent seulement d’emmener quelques paysans armés pour traverser
+les montagnes près de <i>Kutschié</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_512">{512}</a></span></p>
+
+<p>M. Wright eût la bonté de me procurer un guide aussi brave que sûr. Je
+payai le double du prix pour aller à Tauris en quatre jours au lieu de
+six. Pour faire accroire au guide que j’étais une pauvre pèlerine, je
+donnai à M. Wright la moitié du prix stipulé, et je le priai de payer à
+ma place et de dire au guide que l’autre moitié lui serait remise par le
+consul anglais, M. Stevens.</p>
+
+<p>Je profitai autant que possible de la journée que je passai à Oromia. Le
+matin, je visitai la ville, et plus tard, j’allai avec Mme Wright chez
+quelques familles riches et pauvres, pour les voir dans leur intérieur.</p>
+
+<p>Oromia compte près de 22 000 habitants; elle est entourée de remparts,
+mais n’est pas fermée, car on peut y entrer à toute heure de la nuit.
+Elle est bâtie comme toutes les villes turques, si ce n’est que les rues
+sont assez larges et tenues proprement. Devant la ville, il y a beaucoup
+de grands jardins fruitiers et potagers, entourés de hauts murs; de
+jolies habitations s’élèvent au milieu des jardins.</p>
+
+<p>Les femmes ne sortent que voilées. Elles se couvrent la tête et la
+poitrine d’un mouchoir blanc; à la place des yeux se trouve un réseau
+serré et impénétrable.</p>
+
+<p>Dans la classe pauvre, trois ou quatre familles habitent sous le même
+toit. Elles n’ont que quelques nattes de paille, des couvertures, des
+coussins et quelques ustensiles de cuisine, sans oublier une grande
+huche en bois renfermant la provision de farine qui constitue leur plus
+grande richesse. Ici, comme partout où l’on cultive du blé, le pain est
+la principale nourriture du pauvre. On le cuit deux fois par jour, le
+matin et le soir.</p>
+
+<p>Beaucoup de ces maisonnettes avaient de très-jolies cours plantées de
+fleurs, de vignes et d’arbustes, qui leur donnaient l’air de jardins.</p>
+
+<p>Les habitations des riches sont hautes, aérées et spacieuses; les salles
+de réception sont percées de nombreuses<span class="pagenum"><a id="page_513">{513}</a></span> croisées et garnies de tapis.
+Je ne voyais nulle part de divans; on se couche sur des tapis. Comme
+nous faisions nos visites sans avoir été annoncées, nous trouvâmes les
+femmes vêtues de simples robes d’indienne faites à la mode du pays.</p>
+
+<p>Dans l’après-midi, je me rendis, à cheval, en compagnie de MM. les
+missionnaires, à leur grande résidence d’été, située à six milles de la
+ville, sur de basses collines.</p>
+
+<p>La vallée que nous traversâmes est très-grande et excessivement fertile
+et pittoresque. Quoi qu’elle soit à plus de 1300 mètres au-dessus du
+niveau de la mer, on y trouve le coton, le ricin, le vin, le tabac et
+toutes les productions de l’Allemagne méridionale. Le ricin ne s’élève
+pas, il est vrai, à beaucoup plus d’un mètre, et le cotonnier n’a guère
+plus de 35 centimètres, mais ils sont assez productifs. Plusieurs
+villages sont à moitié cachés par des bois d’arbres fruitiers. J’arrivai
+dans ce pays au beau moment. C’était la saison des abricots, des pêches,
+des pommes, des raisins et autres fruits de ma patrie, dont j’avais été
+privée depuis longtemps.</p>
+
+<p>De la maison de la compagnie des missionnaires, on a une vue admirable
+sur toute l’immense vallée, sur la ville, sur la basse chaîne des
+collines et sur les montagnes. La maison elle-même est grande et réunit
+toutes les commodités de la vie. Aussi je ne me croyais pas sous le toit
+de simples disciples de Jésus-Christ, mais dans la demeure de riches
+particuliers. Il y avait là quatre femmes et toute une ribambelle
+d’enfants plus ou moins grands. Je passai dans cette campagne quelques
+heures bien agréables, et je regrettai de tout cœur d’être déjà forcée,
+à neuf heures du soir, de prendre congé de cette aimable colonie.</p>
+
+<p>On me présenta aussi quelques filles des indigènes, qu’instruisent les
+femmes des missionnaires. Elles parlaient<span class="pagenum"><a id="page_514">{514}</a></span> et écrivaient un peu
+l’anglais, et étaient surtout bien versées dans la géographie.</p>
+
+<p>A cette occasion, je ne puis m’empêcher de dire quelques mots sur les
+missionnaires, dont j’avais été souvent à même d’observer la vie et la
+sphère d’activité dans le cours de mon voyage. Ceux que je vis en Perse,
+en Chine et dans l’Inde, y vivaient tout autrement que je ne me l’étais
+figuré. J’avais cru que les missionnaires étaient, sinon tout à fait des
+martyrs, du moins des hommes pleins d’abnégation, qui, animés du désir
+ardent de convertir les païens, oubliaient, comme leur divin maître, les
+besoins et les jouissances de la vie, n’existaient que pour le peuple,
+habitaient et mangeaient avec lui, etc. Hélas! c’étaient là des idées
+que j’avais puisées dans des livres; mais en réalité, il en était tout
+autrement.</p>
+
+<p>Ils vivent comme des gens aisés; leurs habitations sont
+très-confortables et pourvues des meubles les plus somptueux. Ils
+reposent sur des divans moelleux, tandis que leurs femmes font les
+honneurs du thé et que les enfants ne se refusent ni gâteaux ni
+friandises. La vie des missionnaires est plus agréable et plus heureuse
+que celle du plus grand nombre des hommes attachés à d’autres
+professions. Loin de se donner beaucoup de mal, ils en prennent à leur
+aise; ils touchent exactement leurs appointements, quels que soient les
+événements politiques qui surgissent dans le monde.</p>
+
+<p>Dans les endroits habités par plusieurs missionnaires, il y a, trois ou
+quatre fois par semaine, des <i>meetings</i> où l’on est censé s’occuper
+d’affaires religieuses; mais ces meetings ne sont au fond que des
+réunions où les dames et les enfants paraissent en grande toilette. Chez
+un des missionnaires, le meeting a lieu à l’heure du déjeuner; chez
+l’autre, à celle du dîner, et chez un troisième dans la soirée, pour
+prendre le thé. On voit plusieurs équipages et beaucoup de domestiques
+groupés dans la cour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_515">{515}</a></span></p>
+
+<p>On y traite aussi un peu d’affaires. Les messieurs quittent d’ordinaire
+le cercle pendant une demi-heure; mais ils passent presque tout le temps
+au salon.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que de cette manière les missionnaires parviennent à
+gagner facilement la confiance du peuple. Le costume étranger,
+l’élégance d’une vie recherchée, font trop sentir au pauvre la ligne de
+démarcation qui existe entre lui et le prêtre, et lui inspirent plutôt
+de la crainte et de la réserve que de l’amour et de la confiance. Il
+n’ose pas de sitôt lever le regard jusqu’à l’homme qui se distingue tant
+de lui par son rang et sa fortune, et on a fort à faire avant qu’il
+triomphe de cette crainte naturelle. Les missionnaires disent qu’ils
+sont forcés de s’entourer de cette pompe pour imposer et se faire
+respecter; mais je crois qu’on inspire du respect par une noble
+conduite, et que l’on doit chercher à gagner l’homme par la vertu, et
+non par l’éclat extérieur.</p>
+
+<p>Beaucoup d’entre les missionnaires croient avoir rendu des services
+extraordinaires, quand ils ont prêché dans la langue du pays, et qu’ils
+ont répandu des écrits religieux dans les villes et dans les villages.
+Ils font les rapports les plus enthousiastes sur la quantité prodigieuse
+d’hommes accourus pour entendre leurs sermons et pour recevoir leurs
+brochures. A en juger par ces descriptions, qui ne s’imaginerait qu’au
+moins la moitié des auditeurs se soient convertis au christianisme? Mais
+des prêtres chinois, indiens et persans, n’auraient-ils pas également la
+même affluence, s’ils prêchaient en France et en Angleterre dans la
+langue du pays, et s’ils se montraient en outre dans leur costume
+national? Partout ils seraient suivis de la foule empressée à recevoir
+les livres et brochures distribués gratuitement, quand même elle ne
+saurait pas les lire?</p>
+
+<p>Partout où je me suis informée des succès obtenus par les missionnaires,
+on m’a assuré que le baptême d’un indigène était une des choses les plus
+rares. Ainsi, les quel<span class="pagenum"><a id="page_516">{516}</a></span>ques chrétiens de l’Inde, qui forment par-ci
+par-là de petits villages de vingt à trente familles, doivent leur
+origine à de pauvres orphelins recueillis et élevés par les
+missionnaires, mais auxquels on est obligé de procurer de l’ouvrage, et
+qu’il faut toujours surveiller pour qu’ils ne retombent pas dans leur
+idolâtrie.</p>
+
+<p>Les prédications et les brochures ne suffisent pas pour les idées
+religieuses intelligibles et pour faire abandonner des croyances
+erronées que l’enfant a sucées avec le lait de sa mère. Il faudrait que
+les missionnaires vécussent au milieu du peuple, qu’ils travaillassent
+avec lui, partageassent ses peines et ses joies, et qu’après se l’être
+attaché par une vie modeste et exemplaire, ils lui fissent comprendre
+peu à peu le christianisme par une instruction appropriée à son
+intelligence. Le missionnaire ne devrait pas non plus se marier avec une
+Européenne, et cela par les raisons suivantes: la jeune Européenne qui
+se fait missionnaire n’embrasse souvent cet état que pour trouver un
+établissement le plus tôt possible. Quand elle a quelques enfants,
+qu’elle devient faible et maladive, elle ne peut plus s’occuper de son
+état, et elle a besoin de changer d’air, souvent même de faire un voyage
+en Europe. Ses enfants, délicats et chétifs, doivent également y être
+transportés au plus tard dans leur septième année. Le père les conduit
+quelquefois dans sa patrie et profite souvent même de ce prétexte pour
+revoir l’Europe. Si ce voyage ne peut pas s’exécuter tout de suite, il
+en fait un autre moins long, ou il se rend dans quelque contrée plus
+fraîche, située dans la montagne, ou bien il emmène femme et enfants à
+une <i>mela</i><a id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. Il est bon de savoir que ces voyages ne se font pas
+d’une manière si simple que je faisais le mien. Le missionnaire aime ses
+aises et s’entoure de beaucoup de commodités:<span class="pagenum"><a id="page_517">{517}</a></span> il a des palanquins
+portés par des hommes, des chevaux de somme ou des chameaux chargés de
+tentes, de lits, de vaisselle de cuisine et de table, des domestiques et
+des bonnes en nombre suffisant. Et qui paye tout cela? Souvent de
+pauvres âmes fidèles de l’Europe et de l’Amérique du Nord, qui se
+privent du strict nécessaire pour que leur obole soit ainsi dépensée
+dans des régions lointaines.</p>
+
+<p>Si les missionnaires étaient mariés à des femmes indigènes, la plus
+grande partie de ces inconvénients n’existeraient pas; il y aurait peu
+de femmes malades, les enfants seraient forts et bien portants, et on
+n’aurait pas besoin de les transporter en Europe. Pour instruire ces
+enfants, on pourrait fonder, dans diverses localités, des écoles
+nationales, mais surtout y déployer moins de luxe que dans celles de
+Calcutta.</p>
+
+<p>J’espère qu’on n’interprétera pas mal ce que je viens de dire. J’ai une
+grande estime pour les missionnaires, et tous ceux que j’ai connus
+étaient des hommes excellents et de bons pères de famille. Il y a parmi
+eux beaucoup de savants à qui l’on doit des notions précieuses sur
+l’histoire, la géographie et la statistique de ces pays. Mais si, par
+ces travaux, ils remplissent le véritable but de leur institution, c’est
+là un autre point à examiner. La vocation d’un missionnaire est, je
+crois, tout autre que celle d’un savant. Moi, pour mon compte personnel,
+je n’ai eu qu’à me louer de MM. les missionnaires; partout ils m’ont
+comblée de bontés et de prévenances. Je crois réellement que ce qui est
+surtout cause que j’ai été frappée de leur manière de vivre, c’est que
+le nom de <i>missionnaire</i> me rappelait involontairement les hommes pieux
+qui, privés de toute assistance et n’ayant pour tout bien que leur bâton
+de pèlerin, quittaient jadis leur patrie pour répandre au loin la
+religion chrétienne.</p>
+
+<p>Avant de dire adieu à Oromia, je dois encore rappeler<span class="pagenum"><a id="page_518">{518}</a></span> que cet endroit
+passe pour le lieu de naissance de Zoroastre, qui, à ce qu’on prétend,
+vécut 5500 ans avant Jésus-Christ, et de qui descendent les guèbres ou
+adorateurs du feu.</p>
+
+<p>Le <i>1</i><sup>er</sup> <i>août</i>, je fis dix lieues à cheval pour me rendre à
+<i>Kutschié</i>, village situé près du lac Oromia, que nous ne vîmes que peu
+ce jour-là, quoique nous fussions toujours dans son voisinage. Nous
+passâmes par de grandes vallées fertiles, qui auraient offert un aspect
+charmant, si elles n’avaient pas été situées entre des collines et des
+montagnes nues et désertes.</p>
+
+<p>Pendant tout le voyage, non-seulement de Mossoul, mais de Bagdad jusqu’à
+Kutschié, je n’avais pas eu une journée aussi belle que celle
+d’aujourd’hui. Mon guide était un homme d’une bonté incomparable, aux
+petits soins pour moi; il me conduisit à Kutschié dans une maison de
+paysans, chez d’excellentes gens. On posa aussitôt un beau tapis sur une
+petite terrasse, on m’apporta un bassin rempli d’eau pour me laver, et,
+sur une coupe en laque, de grosses mûres noires pour me rafraîchir. Plus
+tard, on me donna une bonne soupe grasse avec un peu de viande, du lait
+aigre et d’excellent pain, le tout servi sur de la vaisselle
+très-propre. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c’est que ces
+braves gens, après avoir placé les mets devant moi, s’en allaient
+tranquillement sans me regarder la bouche béante comme une bête
+curieuse. Quand je voulus payer mes aimables hôtes, ils n’acceptèrent
+absolument rien. Le lendemain seulement, j’eus l’occasion de les
+récompenser de ce qu’ils avaient fait pour moi. J’emmenai avec moi deux
+hommes de la famille, pour m’accompagner au delà des montagnes, et je
+leur donnai le double de ce que l’on donne habituellement. Ils me
+remercièrent avec une vive reconnaissance, me souhaitèrent un heureux
+voyage et me comblèrent de bénédictions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_519">{519}</a></span></p>
+
+<p><i>2 août.</i> Le passage dangereux des montagnes désertes et mal famées dura
+près de trois heures. Mes deux hommes m’auraient, il est vrai, peu
+protégée contre une bande de brigands; mais, grâce à eux, le voyage me
+parut moins effrayant que si j’avais été seule avec mon vieux guide.
+Nous rencontrâmes plusieurs grandes caravanes, mais elles retournaient
+toutes à Oromia.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes passé les montagnes, les deux hommes nous quittèrent.
+Nous descendîmes dans d’immenses vallées qui semblaient tout à fait
+oubliées par la nature et abandonnées par les hommes. A mon avis, nous
+n’étions pas encore hors de danger. Et en effet, comme nous passions
+dans une de ces vallées désertes, près de trois huttes délabrées,
+plusieurs hommes s’élancèrent sur nous, arrêtèrent nos chevaux, et se
+mirent aussitôt à examiner mon bagage.</p>
+
+<p>Je m’attendais à recevoir l’ordre de descendre de cheval, et je me
+croyais déjà dépouillée de mon petit avoir. Ils entrèrent en pourparlers
+avec mon guide; celui-ci leur débita le conte que je faisais à chacun,
+que j’étais une pauvre pèlerine, et que les consuls ou missionnaires
+anglais payaient partout mes frais de voyage. Mon costume, mon peu de
+bagage, mon isolement, s’accordaient parfaitement avec ce récit. Ils
+ajoutèrent foi à ses paroles, à mes regards muets et suppliants, et me
+laissèrent passer. Ils me demandèrent même si je voulais de l’eau (car
+on en manque dans ces vallées). J’acceptai leur offre, et nous nous
+quittâmes bons amis. Cependant, je craignis un instant qu’ils ne se
+repentissent de leur générosité, et qu’ils ne se missent de nouveau à
+notre poursuite.</p>
+
+<p>Nous nous rapprochâmes encore aujourd’hui du lac, et nous suivîmes
+longtemps ses bords. Après une course à cheval de quatorze heures, nous
+descendîmes dans un kan, près du petit endroit <i>Schech-Vali</i>.</p>
+
+<p><i>3 août.</i> Je me sentis alors débarrassée du sentiment<span class="pagenum"><a id="page_520">{520}</a></span> importun de la
+crainte. Nous parcourions des vallées riantes et habitées. Partout, nous
+voyions des hommes travailler dans les champs, rentrer du blé, des
+troupeaux paître dans les prairies, etc.</p>
+
+<p>Pendant les heures brûlantes du jour, nous restâmes à <i>Dise-Halil</i>,
+petite ville assez considérable, dont les rues sont très-propres. Un
+petit ruisseau argenté parcourt la principale rue, et les cours des
+maisons ressemblent à des jardins. Ici encore, je vis en dehors de la
+ville beaucoup de grands jardins entourés de hauts murs.</p>
+
+<p>A en juger par le nombre des kans, cette ville doit être très-souvent
+visitée par des caravanes; dans la seule petite rue que nous
+traversâmes, j’en comptai plus d’une demi-douzaine. Étant descendue dans
+un de ces kans, je fus surprise du confort que j’y trouvai. Les écuries
+étaient couvertes; les gîtes pour les conducteurs étaient de jolies
+terrasses maçonnées, et les chambres des voyageurs, quoique dépourvues
+de meubles, étaient tenues très-proprement, et avaient même des
+cheminées. Les kans sont ouverts à tout le monde; on n’y paye rien; on
+donne tout au plus une bagatelle à l’inspecteur, qui s’acquitte de
+toutes les commissions des voyageurs.</p>
+
+<p>En fait d’hospitalité, les Persans, les Turcs, et en général tous les
+peuples mis au ban de la civilisation, ont des idées beaucoup plus
+larges et plus généreuses que nous autres Européens. Ainsi, dans l’Inde,
+où les Anglais ont établi des bongolos, il faut payer une roupie par
+chambre pour une nuit, et même pour une heure. Mais on n’a nullement
+songé aux conducteurs ni aux bêtes; on les laisse s’arranger comme ils
+veulent, et camper en plein air. Les voyageurs qui ne sont pas
+chrétiens, ou ne sont pas admis dans les bongolos, ou bien ne peuvent se
+servir des chambres qu’autant qu’il ne s’y trouve pas de chrétien; s’il
+en arrive un au milieu de la nuit, le pauvre infidèle est tenu, sans
+miséricorde, de lui céder la place. Cette noble huma<span class="pagenum"><a id="page_521">{521}</a></span>nité s’étend même
+aux bongolos ouverts, et composés seulement d’un toit et de trois
+cloisons de bois. Dans les pays des infidèles, au contraire, le premier
+arrivant occupe la place, qu’il soit chrétien, Turc ou Arabe. Je ne
+doute même pas que, quand les places sont déjà occupées par des
+infidèles, et qu’il arrive un chrétien, ils ne se serrent entre eux pour
+lui procurer un asile.</p>
+
+<p>Dans l’après-midi nous allâmes encore jusqu’à <i>Ale-Schach</i>, endroit
+considérable avec un beau kan.</p>
+
+<p>Nous y trouvâmes trois voyageurs qui faisaient également route pour
+Tauris. Mon guide se joignit à ces étrangers et convint avec eux de
+partir la nuit même. Je n’étais pas très-rassurée ni très-contente de
+cette société. Ces hommes étaient armés jusqu’aux dents et avaient l’air
+très-féroce. J’aurais préféré partir sans eux, seulement à la pointe du
+jour; mais mon guide m’assura que c’étaient de braves gens, et, me fiant
+plus à ma bonne étoile qu’à ses paroles, je montai à cheval une heure
+après minuit.</p>
+
+<p><i>4 août.</i> Bientôt mes craintes se dissipèrent, car nous rencontrâmes
+souvent de petites compagnies de trois à quatre personnes qui ne se
+seraient certes pas aventurées au milieu de la nuit, si la route avait
+été dangereuse. Il y eut quelquefois aussi de grandes caravanes de
+plusieurs centaines de chameaux, qui nous barrèrent souvent la route, de
+manière à nous forcer d’attendre une demi-heure pour les laisser passer.</p>
+
+<p>Vers midi, nous arrivâmes dans une vallée où je voyais se dérouler
+devant nous une grande ville; mais elle avait l’air si peu imposant,
+qu’au premier abord je ne songeai même pas à en demander le nom. Plus
+nous en approchions, plus elle me parut délabrée. Les murs étaient à
+moitié démantelés, les rues et les places obstruées de décombres;
+beaucoup de maisons étaient en ruines. On aurait dit que l’ennemi ou la
+peste avaient exercé là leur ravage. Enfin,<span class="pagenum"><a id="page_522">{522}</a></span> ayant demandé le nom de la
+ville, je crus avoir mal entendu quand on me dit que c’était <i>Tauris</i>.</p>
+
+<p>Mon guide me conduisit à la maison du consul anglais, M. Stevens, qui, à
+ce que j’appris avec grand effroi, ne demeurait pas à Tauris même, mais
+à dix milles de là à la campagne. Cependant un domestique me dit qu’il
+allait chercher le docteur Casolani, avec qui je pourrais parler
+anglais. Au bout de quelques instants, je vis accourir un monsieur, dont
+les premières questions furent les suivantes: «Comment êtes-vous venue
+<i>seule</i> dans ce pays? Vous a-t-on dépouillée? Avez-vous été séparée de
+votre société et vous êtes-vous seule échappée?»</p>
+
+<p>Mais quand je lui eus présenté mon passe-port et que je lui eus donné
+les renseignements demandés, il eut de la peine à me croire; il
+regardait comme une chose fabuleuse qu’une femme seule, ignorant la
+langue du pays, eût pu parvenir à se frayer un chemin dans ces contrées
+et parmi ces peuples. Aussi je ne pus pas assez remercier Dieu de la
+protection manifeste qu’il m’avait accordée dans ce voyage. Je me
+sentais si gaie et si contente, qu’il me semblait que la vie m’eût été
+donnée une seconde fois.</p>
+
+<p>Le docteur Casolani m’assigna quelques chambres dans la maison de M.
+Stevens, et me dit qu’il enverrait immédiatement un messager au consul,
+et qu’en attendant je lui demandasse tout ce dont je pourrais avoir
+besoin.</p>
+
+<p>Quand je lui témoignai combien j’étais surprise du misérable aspect et
+des vilains abords de Tauris, qui était pourtant la seconde ville du
+pays, il me dit que du côté par où j’étais venue on ne voyait pas bien
+la ville, et que la partie que j’avais parcourue n’appartenait pas à
+Tauris; ce n’était qu’un vieux faubourg presque abandonné.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_523">{523}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Description de la ville de Tauris.&mdash;Le bazar.&mdash;Le temps de
+jeûne.&mdash;Behmen-Mirza.&mdash;Anecdotes sur le gouvernement
+persan.&mdash;Présentation au vice-roi et à sa femme.&mdash;Les femmes de
+Behmen-Mirza.&mdash;Visite chez une dame persane.&mdash;Le
+peuple.&mdash;Persécution des chrétiens et des juifs.&mdash;Départ.</p></div>
+
+<p><i>Tauris</i> (ou <i>Tebris</i>) est la capitale de la province <i>Aderbeidschan</i>,
+et la résidence de l’héritier présomptif du trône de Perse, qui a le
+titre de vice-roi. Située dans une vallée privée d’arbres, près des
+fleuves Ratscha et Atschi, cette ville, plus belle que Téhéran et
+Ispahan, compte 160 000 habitants, renferme beaucoup de tisseranderies
+et de fabriques de soie, et est regardée comme une des principales
+échelles de l’Asie.</p>
+
+<p>Les rues, assez larges, sont d’ordinaire tenues proprement. Dans chaque
+rue il y a des canaux souterrains où l’on a pratiqué partout des
+ouvertures pour puiser de l’eau.</p>
+
+<p>Quant aux maisons, tout ce qu’on en voit, comme dans les autres villes
+de l’Orient, ce sont des murs élevés sans fenêtres et avec de basses
+entrées. La façade donne toujours sur la cour plantée de fleurs et de
+petits arbres, à laquelle se rattache d’ordinaire un joli jardin. Les
+salles de réception sont grandes et hautes, et munies de rangées de
+fenêtres qui forment de vraies cloisons vitrées. Les salons sont moins
+bien ornés; d’ordinaire on n’y voit que quelques tapis et on n’y
+rencontre que rarement des objets de luxe et des meubles d’Europe.</p>
+
+<p>En fait de belles mosquées, de palais et de tombeaux<span class="pagenum"><a id="page_524">{524}</a></span> anciens ou
+modernes, il n’y a que la mosquée du schah Ali, déjà à moitié dégradée,
+mais qui ne souffre aucune comparaison avec les mosquées de l’Inde.</p>
+
+<p>Le nouveau bazar est très-beau. Ses galeries et ses passages, hauts,
+larges et couverts, me rappelèrent le bazar de Constantinople. Seulement
+il a l’air plus frais, plus riant, car il est de construction plus
+récente. Les boutiques des marchands y sont également un peu plus
+grandes, et les marchandises, quoique moins riches et moins somptueuses
+que ne le prétendent bien des voyageurs, mais étalées avec plus de goût,
+se voient mieux, surtout les tapis, les fruits et les légumes. Les
+cuisines des traiteurs étaient aussi fort séduisantes, et les mets
+semblaient si appétissants et répandaient une si bonne odeur, qu’on se
+serait mis avec plaisir à table pour y dîner. Mais ce qui n’offrait rien
+d’attrayant, c’était la partie consacrée aux cordonniers. On n’y avait
+exposé que la chaussure la plus simple, tandis que l’on voit à
+Constantinople, derrière des armoires vitrées, des pantoufles et des
+souliers d’un grand prix, richement brodés d’or, et même garnis de
+perles et de pierres précieuses.</p>
+
+<p>J’étais arrivée à Tauris dans un temps peu favorable, dans le mois de
+jeûne. Pendant ce mois, on ne mange rien depuis le lever jusqu’au
+coucher du soleil, personne ne sort de chez soi, il n’y a pas de
+soirées, on ne fait et on ne reçoit aucune visite; on est toujours en
+prière. Les Persans observent si strictement ces commandements de leur
+religion, que plus d’un malade en est la victime; car pendant ces
+jours-là ils ne veulent prendre ni médicaments, ni potions, ni la
+moindre nourriture. Une seule bouchée leur ferait perdre, à ce qu’ils
+croient, la félicité qu’ils attendent de l’observation du jeûne.
+Quelques personnes éclairées s’affranchissent de ces prescriptions en
+cas de maladie; mais il faut alors que le médecin envoie au prêtre une
+déclaration écrite dans laquelle il expose<span class="pagenum"><a id="page_525">{525}</a></span> qu’il y a nécessité de
+prendre des médicaments, des potions, etc. Quand le prêtre appose son
+cachet à ce document, l’indulgence est accordée. J’ignore si les
+mahométans ont emprunté ces indulgences aux chrétiens, ou bien si les
+chrétiens les ont empruntées aux mahométans. Ce qui est certain, c’est
+que les jeunes filles sont tenues d’observer le jeûne dès l’âge de dix
+ans, tandis que les garçons ne commencent que dans la quinzième année.</p>
+
+<p>Malgré la sévérité du jeûne, j’eus, grâce aux grandes relations et aux
+grandes complaisances du docteur Casolani, le bonheur d’être introduite
+dans plusieurs des premières familles persanes et même à la cour.</p>
+
+<p>Six mois encore avant mon arrivée en Perse, il n’y avait pas à Tauris de
+vice-roi, mais seulement un satrape ou gouverneur. A cette époque, le
+schah régnant, Nesr-I-Din<a id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, éleva la province Aderbeidschan en
+vice-royaume, et décréta que le fils aîné du souverain, l’héritier du
+trône, résiderait toujours à Tauris comme vice-roi, jusqu’à son
+élévation au trône.</p>
+
+<p>Le dernier gouverneur de Tauris, Behmen Mirza<a id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>, le frère du schah,
+était un homme très-sensé et très-juste. En peu d’années il mit la
+province Aderbeidschan dans un état florissant, et rétablit partout
+l’ordre et la sécurité. Ses succès excitèrent bientôt l’envie du premier
+ministre, Haggi-Mirza-Agassi, qui pressa le schah de destituer son
+frère, en lui faisant accroire que celui-ci entrait trop avant dans les
+bonnes grâces du peuple et pourrait bien, à la fin, se faire proclamer
+schah de Perse.</p>
+
+<p>Le schah resta longtemps sourd à ces suggestions, car il aimait
+sincèrement son frère; mais le ministre n’eut pas de cesse qu’il n’eût
+fait prévaloir sa volonté. Behmen-Mirza,<span class="pagenum"><a id="page_526">{526}</a></span> instruit de tout ce qui se
+passait à la cour, se rendit à Tauris pour se justifier devant le schah.
+Celui-ci l’assura de son appui et de sa satisfaction, et lui dit
+franchement qu’il pouvait rester à sa place si le ministre y consentait;
+il n’avait qu’à faire en sorte de lui plaire.</p>
+
+<p>Mais Behmen Mirza apprit par ses amis que le ministre avait conçu contre
+lui une haine implacable; on lui disait qu’il courait le danger d’avoir
+les yeux crevés ou même d’être tué. On l’engagea à ne pas perdre de
+temps et à se soustraire par la fuite au cruel destin dont il était
+menacé. Il suivit ce conseil, se rendit en toute hâte à Tauris, et,
+après avoir réuni ses richesses, il se réfugia avec toute sa famille sur
+le territoire russe voisin. Quand il y fut arrivé, il s’adressa par
+écrit à l’empereur de Russie, et lui demanda sa protection, que celui-ci
+lui accorda de la manière la plus généreuse. Le czar écrivit au schah de
+Perse pour lui signifier que le prince n’était plus sujet persan, et que
+toute poursuite contre lui ou sa famille devait cesser; il lui fit
+assigner pour résidence un joli palais près de Tiflis, lui envoya des
+cadeaux précieux, et lui donna encore, à ce qu’on m’assura, une pension
+de 20 000 ducats par an.</p>
+
+<p>Cette petite histoire prouve que le ministre Haggi-Mirza-Agassi domine
+entièrement le schah, qui a fini par le considérer comme un saint,
+l’adorer comme un prophète, et exécuter aveuglément tous ses ordres
+comme des oracles. Un jour le ministre, voulant faire passer une mesure
+très-importante, raconta au schah, en venant lui présenter ses hommages
+le matin, que la nuit il s’était éveillé et qu’il avait senti son corps
+s’élever en l’air. Enfin, en montant toujours, il était arrivé jusqu’au
+ciel, où il avait vu le père du roi, à qui il avait dû donner une idée
+du gouvernement de son fils. Heureux d’apprendre que la conduite du
+prince régnant était exemplaire, le feu roi lui faisait conseiller de
+continuer toujours de même; mais le schah,<span class="pagenum"><a id="page_527">{527}</a></span> enchanté, car il avait
+beaucoup aimé son père, ne cessait de faire de nouvelles questions; et
+l’habile ministre finissait par lui déclarer que le défunt monarque
+désirait que l’on fît ou que l’on ne fît pas telle ou telle chose.
+Naturellement, le bon fils s’empressait d’accomplir les désirs de son
+père; car il ne doutait pas un instant de la véracité de son ministre.</p>
+
+<p>On dit que le schah est un peu colère, et, quand ses accès le prennent,
+il ordonne l’exécution immédiate d’un coupable quelconque<a id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>. Mais le
+ministre a assez le sentiment de la justice pour chercher à empêcher la
+mort de ceux qu’il ne craint pas. Il a donc donné l’ordre, quand pareil
+cas se présente, de l’envoyer chercher aussitôt et de différer les
+apprêts de l’exécution jusqu’à son arrivée. Il paraît alors comme par
+hasard et demande ce qui se passe. Le schah, ne se possédant pas de
+fureur, raconte qu’il fait exécuter un criminel. Le ministre l’approuve
+sans réserve, et s’approche de la fenêtre comme pour consulter le ciel,
+les nuages et le soleil. Tout à coup, il s’écrie qu’il vaudrait mieux
+remettre l’exécution au lendemain; les nuages, le soleil ou le ciel
+étant en ce moment contraires, il pourrait facilement en résulter un
+malheur pour le prince. Cependant la colère du roi est à moitié passée,
+il agrée l’avis du ministre; le condamné est emmené, et d’ordinaire
+rendu à la liberté. Le lendemain, toute l’affaire est oubliée.</p>
+
+<p>Voici encore une histoire intéressante. Le schah, ayant un jour conçu
+une grande haine contre un de ses gouverneurs, l’appelle à la cour pour
+le faire étrangler. Le ministre, qui était l’ami du gouverneur, s’y prit
+de la manière suivante pour lui sauver la vie. Il dit au schah:
+«Seigneur, je viens vous dire adieu, car je pars pour la<span class="pagenum"><a id="page_528">{528}</a></span> Mecque.» Le
+schah, très-effrayé d’être privé si longtemps de son favori (le voyage
+de la Mecque dure au moins un an), lui demande, tout consterné, la cause
+de ce voyage. «Tu sais, Seigneur, que je n’ai pas d’enfants et que j’ai
+adopté le gouverneur que tu veux faire exécuter. Je perds mon fils et je
+veux aller en chercher un autre à la Mecque.» Aussitôt le schah lui
+répond qu’il n’en savait rien; mais que, puisqu’il en est ainsi, il ne
+veut pas faire exécuter le gouverneur, mais, au contraire, le laisser en
+place.</p>
+
+<p>Le schah aime passionnément sa mère. Quand elle venait le voir, il se
+levait toujours et se tenait tout le temps debout pendant qu’elle était
+assise. Le ministre, très-irrité de ces grandes marques de respect,
+s’écria: «Tu es le roi, il faut que ta mère se tienne debout devant
+toi!» Enfin, à force d’insister, il l’emporta. Mais quand la mère vient
+dans un moment où le ministre n’est pas présent, le fils lui témoigne
+les mêmes marques de respect. Il ordonne alors sévèrement à ses gens de
+n’en rien dire au ministre.</p>
+
+<p>Ces histoires, et plusieurs autres encore, me furent racontées par une
+personne digne de toute confiance. Elles peuvent servir à donner une
+faible idée du mode de gouvernement des Persans.</p>
+
+<p>Ma présentation à la cour du vice-roi Vali-Ahd eut lieu quelques jours
+après mon arrivée. Je fus appelée une après-midi, avec le docteur
+Casolani, dans un des pavillons d’été du prince. La villa était située
+dans un petit jardin, lequel se trouvait dans un autre plus grand; ils
+étaient entourés tous deux de très-hautes murailles. A l’exception de
+prés, d’arbres fruitiers et de chemins poudreux, il n’y avait, dans le
+premier jardin, rien de remarquable que beaucoup de tentes remplies de
+soldats. Ceux-ci avaient le costume persan ordinaire, si ce n’est que
+l’officier de service avait ceint un glaive, et que le soldat de faction
+portait un fusil sur ses épaules. Ils ne se montrent en uniforme que<span class="pagenum"><a id="page_529">{529}</a></span>
+dans très-peu d’occasions, et alors ils ressemblent un peu aux
+militaires européens.</p>
+
+<p>A l’entrée du jardin, nous fûmes reçus par plusieurs eunuques. Ils nous
+conduisirent à une maison d’un étage, de peu d’apparence, située à
+l’extrémité de parterres de fleurs. Je n’aurais jamais cherché dans
+cette maison la résidence d’un héritier présomptif du trône de Perse, et
+cependant, c’était bien là qu’il habitait. A l’entrée étroite de la
+petite maison il y avait deux escaliers, dont l’un conduisait à la salle
+de réception du vice-roi, et l’autre à celle de sa femme. Le docteur fut
+introduit dans la première salle; quelques femmes esclaves me menèrent
+auprès de la vice-reine. Arrivée en haut de l’escalier, je quittai mes
+souliers et j’entrai dans une petite pièce fort gaie dont les parois
+étaient presque entièrement formées de hautes croisées. La vice-reine,
+âgée de quinze ans, était assise sur un simple fauteuil; non loin d’elle
+se tenait debout une matrone, la duègne du harem, et on m’avait préparé
+un fauteuil en face de la princesse.</p>
+
+<p>J’eus le bonheur d’être reçue avec la plus grande distinction, car le
+docteur Casolani m’avait fait passer pour auteur, et avait ajouté que je
+publierais les aventures de mon voyage. Comme la princesse avait demandé
+si je ferais mention d’elle, et qu’on lui avait répondu que oui, elle
+résolut de se montrer dans sa plus belle toilette, pour me donner une
+idée du riche et superbe costume de son pays.</p>
+
+<p>La jeune princesse avait un pantalon en étoffe de soie épaisse tellement
+plissé qu’il était roide et empesé comme nos anciennes jupes à paniers.
+Ces pantalons ont de vingt à vingt-cinq aunes de large et descendent
+jusqu’aux chevilles. Le buste, jusqu’aux hanches, était revêtu d’un
+corsage, mais qui n’était pas serré au corps, et auquel tenaient encore
+des rabats ou des basques de 15 centimètres de long. Les manches,
+longues, étroites et couvrant le bras,<span class="pagenum"><a id="page_530">{530}</a></span> étaient bordées de garnitures
+larges comme la main, et pouvaient se croiser. Cet ajustement
+ressemblait aux corsages du temps des paniers. Le corset était d’une
+étoffe de soie épaisse et brodée artistement et avec beaucoup de goût en
+soie de couleur tout autour des bordures; on voyait une chemisette
+courte en soie blanche. La princesse avait roulé autour de sa tête un
+mouchoir de crêpe blanc à trois angles, qui faisait le tour du visage et
+était attaché sous le menton; par derrière, il descendait jusqu’aux
+épaules. Ce mouchoir était également très-bien brodé en or et en soie de
+couleur. Elle était parée de pierres fines et de perles d’une pureté et
+d’une grosseur rares, mais qui faisaient peu d’effet, car elles
+n’étaient pas montées en or, mais simplement traversées d’un fil d’or.
+Ce fil était attaché au haut du mouchoir de tête et se prolongeait
+jusque sous le menton.</p>
+
+<p>Elle avait des gants de soie noire à jour par-dessus lesquels elle
+portait plusieurs bagues; autour des poignets, de riches bracelets de
+perles et de pierres fines. Elle était chaussée de bas de soie blancs.</p>
+
+<p>La princesse n’était pas précisément une beauté de premier ordre; ses
+pommettes étaient trop prononcées et trop saillantes; mais, à tout
+prendre, c’était une bien aimable personne; elle avait de grands beaux
+yeux pleins d’intelligence, une jolie figure et quinze ans.</p>
+
+<p>Son visage était très-délicat et peint en blanc et en rouge. Ses
+paupières et ses cils étaient bordés de raies bleues, qui, selon moi, la
+défiguraient plutôt qu’elles ne l’embellissaient. Sur le devant, au
+sommet de la tête, on découvrait une partie de sa brillante chevelure
+noire.</p>
+
+<p>Notre conversation consistait en signes. Le docteur Casolani, qui parle
+très-bien le persan, ne pouvait pas, ce jour-là, passer le seuil sacré,
+car la princesse m’avait reçue en grande toilette, et par conséquent
+sans voile. Pendant cette muette conversation, j’eus le loisir
+d’examiner<span class="pagenum"><a id="page_531">{531}</a></span> la vue qu’on avait des croisées et d’admirer la situation de
+la ville. Je m’aperçus alors de la grandeur et de l’étendue de Tauris et
+de la quantité de ses jardins. Mais ces derniers font tout son ornement,
+car elle ne brille pas par la beauté de ses constructions, et la grande
+vallée dans laquelle elle est située est aussi nue que les montagnes qui
+l’entourent, et n’offre aucun charme. La princesse parut enchantée de la
+surprise que je témoignai en voyant la grandeur de la ville et tant de
+délicieux jardins.</p>
+
+<p>Vers la fin de l’audience, on apporta beaucoup de fruits et de sucreries
+sur de grandes assiettes. Je fus la seule à en manger, car les autres
+étaient forcés de jeûner.</p>
+
+<p>De l’appartement de la princesse on me conduisit à celui de son époux,
+le vice-roi; le jeune prince me reçut assis sur un fauteuil au balcon
+d’une fenêtre. Grâce au titre d’auteur dont on m’avait gratifiée
+bénévolement, on avait aussi disposé pour moi un fauteuil. Les murs de
+la grande salle étaient lambrissés de boiseries et ornés de glaces, de
+dorures, de têtes et de fleurs peintes à l’huile. Au milieu se
+trouvaient deux grandes couchettes vides.</p>
+
+<p>Le prince était habillé à l’européenne; il portait un pantalon blanc de
+drap fin, bordé de larges tresses d’or, un habit bleu foncé, dont le
+collet, les parements et les rebords étaient richement brodés d’or; des
+gants et des bas de soie blancs. Il avait sur la tête un bonnet fourré
+de près d’un mètre de haut. Cependant, ce n’est pas là le costume qu’il
+porte habituellement. En fait de modes, il change, dit-on, plus souvent
+que sa femme, et, selon son caprice, tantôt il revêt le costume persan,
+tantôt il s’enveloppe de châles de cachemire.</p>
+
+<p>Je lui aurais donné au moins vingt-deux ans. Il a le teint d’un jaune
+pâle; il n’a l’air ni bon ni spirituel, il ne regarde personne en face,
+et son œil méchant évite toujours celui de son interlocuteur. Je
+plaignais au fond du cœur tout ce qui est soumis à son pouvoir. Pour
+mon<span class="pagenum"><a id="page_532">{532}</a></span> compte, j’aimerais mieux être la femme d’un pauvre paysan que
+d’avoir le titre de sa première épouse.</p>
+
+<p>Le prince m’adressa beaucoup de questions, que me traduisit le docteur
+Casolani, placé à quelques pas de nous. Ses demandes n’avaient rien de
+distingué et étaient des lieux communs sur mes voyages.</p>
+
+<p>Le prince sait lire et écrire dans sa langue, et a aussi, dit-on,
+quelques notions d’histoire et de géographie. Il reçoit quelques
+journaux et écrits périodiques européens, dont l’interprète est chargé
+de faire quelques extraits. On prétend qu’au sujet des dernières grandes
+révolutions d’Europe<a id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, il dit que les souverains de l’Occident
+devaient être très-bons, mais aussi très-niais, pour se laisser chasser
+si facilement du trône. Il pense que les choses auraient marché tout
+autrement, si les monarques d’Europe avaient eu recours à des moyens
+efficaces, et s’ils avaient fait étrangler ou décapiter les rebelles. Il
+surpasse de beaucoup son père en cruauté, et malheureusement il n’a pas
+de ministre pour borner le cours de ses vengeances. Sa conduite est
+celle d’un enfant. A peine a-t-il donné un ordre qu’il le révoque un
+instant après. Et, au fait, que peut-on attendre d’un tout jeune homme
+qui n’a presque pas reçu d’éducation, et qui, marié à quinze ans, se
+trouve à dix-sept ans maître absolu d’une grande province avec un revenu
+d’un million de <i>tomans</i><a id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, et dispose de tous les moyens pour
+satisfaire ses goûts sensuels?</p>
+
+<p>Le prince n’a jusqu’ici qu’une seule femme légitime; mais il pourrait en
+avoir jusqu’à quatre; cependant il ne manque pas de belles amies, car
+telle est la coutume en Perse que, si le roi ou l’héritier présomptif
+apprend qu’un<span class="pagenum"><a id="page_533">{533}</a></span> de ses sujets a une fille, une sœur ou une cousine d’une
+grande beauté, il l’envoie chercher. Les parents sont enchantés de cet
+honneur insigne; car, si la jeune fille est réellement belle, elle est
+certaine, quoi qu’il arrive, d’être bien établie. Si, au bout de quelque
+temps, elle ne plaît plus au roi ou au prince, il la marie à un ministre
+ou à quelque autre grand personnage. Quand elle a un enfant, elle est
+considérée comme femme légitime et reste toujours à la cour. Mais une
+famille est bien humiliée et bien affligée quand la jeune fille déplaît
+au souverain à la première vue. Elle est aussitôt renvoyée à ses
+parents; sa réputation de beauté est perdue, et elle ne peut pas de
+sitôt prétendre à un bon parti.</p>
+
+<p>La vice-reine est déjà mère, mais malheureusement d’une fille; jusqu’ici
+elle est toujours la première épouse du prince, parce qu’il n’a pas
+encore de garçon d’aucune autre femme; mais celle qui a le bonheur de
+lui donner le premier garçon prend de droit la place de la première
+épouse et est respectée comme la mère de l’héritier présomptif. Grâce à
+cette coutume, les pauvres enfants se trouvent souvent exposés à être
+empoisonnés ou assassinés; car la femme qui a un enfant excite l’envie
+de toutes celles qui n’en ont pas, et cette envie s’accroît
+naturellement quand cet enfant est un garçon. Lorsque la princesse
+suivit son mari à Tauris, elle laissa sa fille sous la protection du
+grand-père, le schah de Perse, pour la préserver des persécutions de ses
+rivales.</p>
+
+<p>Quand le vice-roi sort à cheval, quelques centaines de soldats ouvrent
+la marche; ces soldats sont suivis de domestiques armés de grosses
+cannes, qui crient au peuple de s’incliner devant le puissant souverain.
+Des employés, des soldats et des domestiques entourent le prince, et le
+cortége est encore fermé par des soldats. Le prince seul est à cheval,
+tous les autres sont à pied.</p>
+
+<p>Les femmes du prince peuvent aussi parfois sortir à<span class="pagenum"><a id="page_534">{534}</a></span> cheval, mais il
+faut qu’elles soient bien voilées et entourées d’eunuques, dont
+plusieurs courent en avant pour annoncer au peuple que les femmes du
+prince approchent. Aussitôt tout le monde doit s’éloigner du chemin où
+elles vont passer, et chacun se réfugie dans les maisons et les petites
+rues voisines.</p>
+
+<p>Le docteur Casolani ayant appris aux femmes du prince Behmen, exilé, que
+je comptais aller à Tiflis, elles me firent prier de venir les visiter,
+afin que je pusse dire au prince que je les avais vues et que je les
+avais laissées bien portantes. Il fut permis au docteur de m’accompagner
+jusque dans la salle de réception. Comme ami et comme médecin du prince,
+qui n’était pas trop fanatique, l’accès auprès de ces dames lui fut
+accordé.</p>
+
+<p>Cette visite n’offrit rien de très-remarquable. La maison était simple
+comme le jardin; les femmes s’étaient enveloppées dans de grands châles
+à cause de la présence du docteur. Plusieurs d’entre elles, en lui
+parlant, se cachaient même une partie du visage. Par le fait elles
+étaient jeunes, mais toutes paraissaient plus vieilles qu’elles ne
+l’étaient réellement. J’aurais donné au moins trente ans à la plus
+jeune, qui n’en avait que vingt-deux. On me présenta aussi une beauté
+brune, un peu massive, de seize ans, qui, achetée depuis peu à
+Constantinople, était venue grossir le harem du prince. Les femmes
+paraissaient traiter leur rivale avec bonté, et elles me dirent d’un ton
+bien cordial qu’elles se donnaient beaucoup de peine pour lui apprendre
+le persan.</p>
+
+<p>Il y avait parmi les enfants une petite fille de six ans d’une extrême
+beauté, dont le charmant visage n’était pas encore défiguré par du rouge
+et du blanc, ni par des sourcils peints, comme ceux de tous les autres
+enfants; elle était vêtue tout à fait comme les femmes, et je vis que le
+costume persan était réellement, comme on me l’avait dit, un peu
+indécent. A chaque mouvement un peu vif, le corset<span class="pagenum"><a id="page_535">{535}</a></span> s’ouvrait, et la
+chemisette de soie ou de gaze qui couvrait à peine la poitrine montait
+tellement qu’on voyait à peu près tout le corps jusqu’aux hanches. Je
+remarquai la même chose chez les servantes occupées à préparer le thé ou
+livrées à d’autres soins de ménage.</p>
+
+<p>Une visite beaucoup plus intéressante fut celle que je rendis à
+Haggi-Chefa-Hanoum, une des femmes les plus distinguées et les plus
+éclairées de Tauris. Dès qu’on entrait dans la cour et dans le vestibule
+de la maison, on s’apercevait bien qu’il y régnait un grand esprit
+d’ordre. Nulle part, en Orient, je n’avais trouvé tant de propreté et
+tant de goût. J’aurais pris la cour pour le jardin, si je n’avais pas vu
+plus tard le véritable jardin depuis les fenêtres de la salle de
+réception. Les jardins de ce pays sont sans doute bien inférieurs aux
+nôtres, mais ils sont magnifiques comparativement à ceux de Bagdad. On y
+voit des fleurs, des allées de vigne et des berceaux; entre les arbres
+fruitiers on aperçoit des bassins riants et de superbes gazons.</p>
+
+<p>La salle de réception était très-grande et très-haute; le devant et le
+fond (dont l’un donnait sur la cour, l’autre sur le jardin) étaient
+composés de fenêtres dont les carreaux, divisés en tout petits hexagones
+ou octogones, étaient enfermés dans de petits cadres de bois dorés. Il y
+avait aussi quelques dorures aux montants de la porte. Le parquet était
+couvert de tapis à la place où était assise la dame de la maison. Un
+autre tapis précieux était étendu sur le premier. En Perse on n’a pas de
+divans, mais seulement de gros coussins ronds contre lesquels on
+s’appuie.</p>
+
+<p>Ma visite ayant été annoncée, je trouvai une grande réunion de dames et
+de jeunes filles, attirées sans doute par la curiosité de voir une
+Européenne. Leur costume était d’un grand prix, comme celui de la
+princesse; seulement la parure était moins distinguée. Il y avait parmi
+elles plusieurs beautés, mais elles aussi avaient des fronts<span class="pagenum"><a id="page_536">{536}</a></span> trop
+larges et des pommettes saillantes. Ce que les Persanes ont de plus
+beau, ce sont les yeux, qui brillent autant par la grandeur que par la
+beauté de la forme et la vivacité de l’expression. On pense bien que la
+peau et les cils de ces dames ne manquaient pas d’être peints.</p>
+
+<p>Ce cercle de dames était le plus agréable et le plus poli que j’eusse eu
+occasion de voir dans les maisons orientales; je pus causer en français
+avec la maîtresse de la maison par l’intermédiaire de son fils, âgé de
+dix-huit ans, qui avait reçu une excellente éducation à Constantinople.
+Non-seulement ce jeune homme, mais aussi sa mère et les autres dames
+étaient instruites et avaient beaucoup lu. Aussi le docteur Casolani
+m’assura que les jeunes filles des familles riches savent presque toutes
+lire et écrire. Elles l’emportent à cet égard de beaucoup sur les femmes
+turques. La maîtresse de la maison, son fils et moi, nous étions assis
+sur des chaises; les autres se tenaient accroupis autour de nous sur les
+tapis. Une table, la première que je voyais dans une maison persane, fut
+couverte d’une belle étoffe et chargée des fruits, des friandises et des
+sorbets les plus exquis. Ces derniers, ainsi que les sucreries, avaient
+été préparés par la maîtresse elle-même; il y avait là des amandes
+sucrées, des fruits confits, qui n’étaient pas seulement
+très-appétissants à l’œil, mais excellents au goût.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Tauris, les melons et les pêches se trouvaient en
+pleine maturité. Ces fruits étaient si parfaits, qu’on voyait bien que
+la Perse est leur véritable patrie. Les melons ont souvent une chair
+plutôt blanche ou verte que jaune; on peut la manger jusqu’à l’extrémité
+de la fine écorce, et, si quelque chose pouvait surpasser la douceur du
+sucre, ce seraient ces melons. Les pêches aussi sont excessivement
+juteuses, douces et parfumées.</p>
+
+<p>Avant de quitter Tauris, il faut encore que je dise quelques mots du
+peuple. Le teint de l’homme du peuple est<span class="pagenum"><a id="page_537">{537}</a></span> peut-être un peu plus que
+basané; dans la classe supérieure, chez les deux sexes, le teint blanc
+prédomine. Tous ont les yeux et les cheveux noirs; forts et hauts de
+stature, ils ont les traits, et surtout le nez, très-prononcés, et
+quelque chose de sauvage dans le regard. Les femmes des basses classes
+ne sortent jamais sans être scrupuleusement voilées. Les hommes un peu
+élégants portent en ville un surtout très-long en drap foncé, avec des
+manches tailladées qui descendent jusqu’à terre. Au milieu du corps ils
+ont une ceinture ou un châle; leur tête est couverte d’un bonnet fourré
+de peau de mouton noir et pointu. Les femmes de la classe ouvrière ne
+semblent pas très-malheureuses; dans mes voyages, je n’en vis que peu
+travailler aux champs, et je remarquai aussi à la ville que tous les
+travaux pénibles étaient faits par les hommes.</p>
+
+<p>A Tauris, comme du reste dans toute la Perse, les juifs, les Turcs et
+les chrétiens sont détestés. Il y a environ trois mois, les juifs et les
+chrétiens se trouvèrent exposés aux plus grands dangers. Des bandes de
+populace ameutée, s’étant mises à parcourir les quartiers qu’ils
+habitaient, avaient commencé à piller, à détruire les maisons, à menacer
+de mort les pauvres habitants, et même à exécuter contre quelques-uns
+leurs menaces. Mais heureusement le gouverneur de la ville fut prévenu
+aussitôt de ces scènes d’horreur. En homme brave et résolu, il ne se
+donna pas même le temps de mettre un cafetan, mais, vêtu comme il était
+chez lui, il se précipita au milieu de la multitude égarée et parvint à
+la disperser par l’énergie de ses paroles.</p>
+
+<p>Déjà, dès mon arrivée à Tauris, j’avais témoigné le désir de continuer
+mon voyage par <i>Natschivan</i> et <i>Érivan</i> jusqu’à <i>Tiflis</i>. Au
+commencement, on me donna peu d’espoir; car, me disait-on, depuis les
+derniers événements politiques de l’Europe, le gouvernement russe
+défendait aussi sévèrement que la Chine l’entrée de son empire à tout
+étranger.<span class="pagenum"><a id="page_538">{538}</a></span> Mais M. Stevens me promit d’user en ma faveur de toute son
+influence sur le consul russe M. Anitschkow. En effet, grâce à sa
+puissante intercession, grâce aussi à mon sexe et à mon âge, on daigna
+faire une exception pour moi. Le consul russe ne m’accorda pas seulement
+la permission si ardemment désirée: il me donna en outre plusieurs
+bonnes recommandations pour Natschivan, Érivan et Tiflis.</p>
+
+<p>On me conseilla de faire la route de Tauris à Natschivan (155 verstes,
+dont sept font un mille géographique) sur des bidets de poste, et
+d’emmener avec moi un domestique. Je suivis ce conseil, et je partis le
+11 août, à neuf heures du matin. Plusieurs messieurs, dont j’avais fait
+la connaissance à Tauris, m’accompagnèrent jusqu’à quelques verstes hors
+de la ville, et, sur les bords d’une belle petite rivière, nous prîmes
+ensemble un déjeuner froid avant de nous séparer. Puis je continuai ma
+route, seule, il est vrai, mais pleine de confiance. N’allais-je pas
+dans des pays chrétiens, placés sous le sceptre d’un monarque qui savait
+faire régner l’ordre et la justice dans son empire?</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_539">{539}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Sophia.&mdash;Marand, en Perse.&mdash;Frontière russe.&mdash;Natschivan.&mdash;Voyage
+en caravane.&mdash;Nuit passée en prison.&mdash;Continuation de mon
+voyage.&mdash;Érivan.&mdash;Poste russe.&mdash;Les Tartares.&mdash;Arrivée et séjour à
+Tiflis.&mdash;Continuation de mon voyage.&mdash;Kutaïs.&mdash;Marand, en
+Géorgie.&mdash;Traversée sur le Ribon.&mdash;Redout-Kalé.</p></div>
+
+<p><i>11 août.</i> Les stations entre Tauris et Natschivan sont à des distances
+très-inégales; mais une des plus longues est la première, celle de
+Sophia, qui nous demanda six heures de marche.</p>
+
+<p>Comme il était déjà trois heures quand nous arrivâmes à Sophia, on ne
+voulut pas me laisser aller plus loin ce jour-là. On me montra le soleil
+pour m’indiquer qu’il était trop tard, et on chercha à m’inspirer la
+crainte d’être attaquée, pillée et même assassinée par les brigands.
+Mais de pareilles insinuations ne m’effrayaient jamais, et après avoir
+découvert, non sans beaucoup de peine, qu’il ne fallait que quatre
+heures pour arriver à la station prochaine, je résolus de continuer mon
+voyage, et, au grand dépit de mon domestique, que j’avais loué jusqu’à
+Natschivan, j’ordonnai de seller d’autres chevaux.</p>
+
+<p>Presque au sortir de Sophia, nous entrâmes dans des vallées rocheuses,
+étroites et désertes, que mon guide me dit être très-dangereuses, et où
+je n’aurais pas aimé à passer pendant la nuit. Mais en ce moment le
+soleil brillait de tout son éclat; aussi, en pressant le pas de mon
+cheval, je ne pouvais assez admirer les teintes de couleurs variées
+répandues sur les groupes pittoresques des masses<span class="pagenum"><a id="page_540">{540}</a></span> de rochers. Les uns
+jetaient un reflet vert pâle, d’autres étaient comme enveloppés d’un
+voile à moitié transparent. Enfin plusieurs de ces rochers se
+terminaient en pointes dentelées et bizarres, et, vus de loin,
+ressemblaient à de beaux groupes d’arbres. Il y avait tant à voir, que
+je n’avais réellement pas le temps de songer à la peur.</p>
+
+<p>A moitié route, nous rencontrâmes un joli petit village situé dans une
+vallée; puis nous gravîmes une montagne escarpée, sur la cime de
+laquelle je fus longtemps retenue par la vue surprenante d’une grande
+chaîne de montagnes.</p>
+
+<p>Ce ne fut que vers les huit heures que nous arrivâmes à la station de
+<i>Marand</i>, mais sains et saufs et sans avoir perdu nos bagages.</p>
+
+<p>Marand, riant et joli endroit qui s’étend dans une fertile vallée, fut
+la dernière ville persane par laquelle je passai. Les rues y sont larges
+et propres; les murs qui entourent les maisons et les jardins sont bien
+conservés, et on y trouve de petites places avec de belles fontaines
+bordées d’arbres.</p>
+
+<p>Mais ce qui me plut moins que la ville, ce fut mon gîte de nuit. Il me
+fallut partager la cour avec les chevaux de poste. Mon souper se composa
+de quelques œufs frits, brûlés et trop salés.</p>
+
+<p><i>12 août.</i> Aujourd’hui, nous poussâmes jusqu’à <i>Arax</i>, étape frontière
+de la Russie. De Marand à Arax, il n’y a qu’une station, mais elle nous
+prit onze heures. Nous suivîmes le cours d’un petit ruisseau qui
+serpentait à travers des gorges et des vallées désertes. Nous ne
+rencontrâmes même pas le moindre hameau sur notre route, et, à
+l’exception de quelques petits moulins et des ruines d’une mosquée, je
+ne vis plus d’édifice dans l’empire persan. En général, la Perse est peu
+peuplée, ce qui tient au manque d’eau; car il n’y a pas de pays au monde
+qui ait plus de montagnes et moins de rivières. Aussi, l’air y est
+très-sec et très-chaud.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_541">{541}</a></span></p>
+
+<p>La vallée dans laquelle Arax est situé est grande et très-pittoresque,
+grâce à la forme étrange des rochers. Tout au fond de la vallée, on voit
+poindre une haute chaîne de montagnes, parmi lesquelles se distingue
+l’Ararat, qui a plus de 5000 mètres, et dans la vallée même s’élèvent
+des masses de rochers isolés et escarpés, semblables à des pans de mur
+et à des tours. Le rocher le plus considérable, ayant la forme d’un cône
+pointu d’au moins 3 ou 400 mètres de haut, est <i>Ilan-Nidag</i> (mont du
+Serpent).</p>
+
+<p>Non loin de la chaîne avancée des montagnes, coule le fleuve Arax ou
+Araxes. Il sépare l’Arménie de la Médie. Son cours est excessivement
+rapide et ses vagues s’élèvent à une grande hauteur. Il sert de limite
+entre le territoire persan et la Russie. Nous passâmes ce fleuve en
+bateau. Sur la rive opposée, il y a quelques maisonnettes où l’on arrête
+le voyageur et où il doit prouver qu’il n’est ni brigand, ni assassin,
+et surtout qu’il n’est pas de la classe dangereuse des révolutionnaires.
+En outre on vous soumet encore pour quelque temps à la quarantaine, si
+la peste ou le choléra exercent justement leurs ravages en Perse.</p>
+
+<p>Une lettre du consul russe de Tauris au premier fonctionnaire d’Arax me
+valut une réception très-polie. Grâce à l’absence de peste et de
+choléra, je n’eus point de quarantaine à faire; mais à peine me
+trouvais-je sur le sol russe que l’on commença, de la manière la plus
+effrontée, à me demander des pourboires. Le fonctionnaire avait parmi
+ses gens un cosaque qui prétendait savoir l’allemand. On me le dépêcha
+pour s’informer de mes désirs, mais mon coquin savait autant l’allemand
+que moi le chinois, c’est-à-dire trois ou quatre mots. Je lui signifiai
+que je n’avais pas besoin de lui; cela ne l’empêcha pas de tendre
+aussitôt la main et de réclamer un pourboire.</p>
+
+<p><i>13 août.</i> De grand matin je quittai Arax, accompagnée d’un inspecteur
+de douane, et je fis à cheval trente-cinq<span class="pagenum"><a id="page_542">{542}</a></span> verstes jusqu’à la petite
+ville de <i>Natschivan</i>, située dans une des grandes vallées qu’entoure la
+haute chaîne de l’Ararat. Cette vallée est fertile; mais, comme tout le
+pays d’alentour, elle n’est pas riche en arbres.</p>
+
+<p>Nulle part je n’eus jamais autant de peine qu’ici à me loger. J’avais
+deux lettres, l’une pour un médecin allemand, l’autre pour le
+gouverneur. Je ne voulus pas me rendre chez ce dernier en costume de
+village (car j’étais maintenant parmi des hommes civilisés, qui ont
+l’habitude de juger leurs semblables d’après l’habit). Comme il n’y
+avait pas d’hôtel à Natschivan, je comptais demander l’hospitalité au
+docteur. Je donnai à lire l’adresse de la lettre, écrite dans la langue
+du pays, à beaucoup de gens, en les priant de m’indiquer la maison; mais
+tout le monde secouait la tête et me laissait poursuivre mon chemin.
+J’arrivai ainsi à la douane, où l’on s’empara aussitôt de mon bagage,
+tandis qu’on me conduisait chez l’inspecteur. Celui-ci parlait un peu
+l’allemand, mais il ne fit non plus aucune attention à ma demande. Il
+m’intima l’ordre de me rendre au bureau de la douane et d’ouvrir mon
+petit coffre.</p>
+
+<p>La femme et la sœur de l’inspecteur m’accompagnèrent. Je fus
+très-étonnée de cette politesse; mais je reconnus bientôt qu’un autre
+motif avait fait agir ces dames: elles voulaient savoir ce que je
+portais avec moi. Elles se firent donner des chaises, prirent place
+devant mon petit coffre, et à peine l’eus-je ouvert, que six mains
+(celles des deux dames et d’un employé de la douane) se mirent à
+fouiller dans mes effets. Une douzaine de petits papiers qui
+renfermaient des monnaies, des feuilles séchées et autres objets
+recueillis à Babylone et à Ninive, furent aussitôt ouverts et jetés çà
+et là. On sortit jusqu’au moindre petit bonnet, et il était aisé de voir
+qu’il en coûtait beaucoup à la femme de M. l’inspecteur de lâcher les
+rubans qu’elle tenait dans ses mains. Je finissais par croire que ce
+n’était qu’à présent que j’étais tombée entre les mains de sauvages.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_543">{543}</a></span></p>
+
+<p>Après qu’on eut examiné suffisamment le coffre, ce fut le tour d’une
+petite caisse qui renfermait mon plus grand trésor, une petite tête en
+relief de Ninive<a id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. On prit un gros maillet de bois pour enlever le
+couvercle d’une caisse qui n’avait qu’un pied de long. Je trouvai cela
+un peu trop fort, et me jetant en travers de la caisse, je m’opposai à
+ce vandalisme. Heureusement il arriva encore une troisième dame, une
+Allemande<a id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>. Je m’empressai de lui dire ce qu’il y avait dans la
+caisse, en ajoutant que je ne me refusais pas à la laisser ouvrir;
+seulement je demandais qu’on y allât avec précaution et qu’on se servît
+d’une pince et de tenailles. Mais, le croira-t-on, on n’avait pas même
+ces instruments au bureau de la douane où il se présente tous les jours
+des cas semblables. Cependant j’obtins, non sans peine, que l’on brisât
+avec précaution le couvercle en trois morceaux. Quelque excitée que je
+fusse, je ne pus m’empêcher de rire des sottes figures que firent les
+deux dames de la maison et M. l’inspecteur de la douane, quand ils
+aperçurent les fragments de tuiles et la tête un peu endommagée. Ils ne
+pouvaient pas concevoir qu’on traînât avec soi de pareilles vétilles.</p>
+
+<p>La dame allemande, Mme Henriette Alexandwer, m’engagea à prendre chez
+elle une tasse de café, et, quand elle apprit dans quel embarras j’étais
+pour me loger, elle m’assigna aussitôt une chambre dans sa maison.</p>
+
+<p>Le lendemain je fis une visite au gouverneur, qui m’accueillit avec
+beaucoup de politesse et me combla de prévenances. Il me fallut aller
+demeurer immédiatement chez lui. Il me fit avoir un passe-port et tous
+les visas dont<span class="pagenum"><a id="page_544">{544}</a></span> depuis mon entrée dans l’empire chrétien j’avais déjà eu
+besoin plus de six fois, et il négocia pour moi avec un Tartare dont la
+caravane allait à Tiflis. Avec la bonne dame Alexandwer je visitai la
+ville à moitié délabrée et le tombeau de Noé.</p>
+
+<p>Natschivan, au dire des Persans, fut une des plus grandes et des plus
+belles villes d’Arménie; des écrivains arméniens prétendent même que Noé
+en a été le fondateur. La ville actuelle est tout à fait construite dans
+le style oriental; seulement un petit nombre de maisons modernes ont des
+fenêtres et des portes qui donnent sur la rue. La plupart du temps la
+façade est sur les petits jardins. Le costume du peuple ressemble encore
+passablement à celui des Persans; il n’y a que les fonctionnaires, les
+marchands et quelques particuliers qui soient habillés à l’européenne.</p>
+
+<p>Du monument de Noé il ne reste plus qu’une pièce voûtée. Il n’existe
+plus de trace du dôme dont il semble avoir été recouvert autrefois, car
+les quelques ruines qui ont échappé à la destruction ne permettent de
+rien affirmer. Dans l’intérieur on ne voit ni sarcophage ni tombe; dans
+le milieu seulement se trouve un pilier en maçonnerie sur lequel repose
+le plafond. Tout le monument est entouré d’un mur peu élevé. Il est
+visité non-seulement par des pèlerins chrétiens, mais aussi par beaucoup
+de mahométans. Tous ces gens ont une singulière croyance: si la pierre
+qu’ils appuient contre le mur y reste collée, ils s’imaginent que la
+chose à laquelle ils ont pensé en le faisant est nécessairement vraie ou
+bien doit se réaliser, tandis que c’est l’inverse dans le cas contraire.
+Ce fait s’explique tout bonnement de la manière suivante: le ciment ou
+la chaux est toujours un peu humide; si l’on relève un peu la pierre
+plate en l’appuyant contre le ciment, elle s’y attache; mais si on
+l’appuie tout droit, elle tombe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_545">{545}</a></span></p>
+
+<p>Non loin du tombeau de Noé, il y a un très-beau monument;
+malheureusement je ne pus savoir à quelle époque il appartenait et qui
+en était l’auteur. Il a la forme d’une haute tour dodécagone, dont les
+parois sont recouvertes de haut en bas des figures mathématiques les
+plus ingénieuses, triangles, hexagones, et à quelques endroits elles
+sont incrustées d’une argile bleue vernie. L’ensemble est entouré d’un
+mur qui forme une petite cour d’enceinte; à la porte d’entrée il y a de
+petites tours à moitié délabrées, qui ressemblent à des minarets.</p>
+
+<p><i>17 août.</i> Aujourd’hui je fus très-mal à mon aise, ce qui me causa
+d’autant plus de déplaisir que la caravane partait le soir. Il y avait
+déjà plusieurs jours que je ne pouvais rien prendre, et je ressentais un
+très-grand accablement. Cependant je quittai mon lit de repos et je
+montai sur un cheval de caravane, pensant que le changement d’air me
+guérirait plus promptement.</p>
+
+<p>Par bonheur nous ne fîmes qu’un petit trajet, nous nous arrêtâmes non
+loin des portes de la ville, et nous y passâmes la nuit et toute la
+journée du lendemain.</p>
+
+<p>Ce ne fut que le soir du 18 août que nous continuâmes notre route. La
+caravane ne transportait que des marchandises; les conducteurs étaient
+des Tartares. On fait d’ordinaire le voyage de Natschivan à Tiflis (500
+verstes) en douze ou quinze jours; mais, à en juger par le commencement,
+je devais bien m’attendre à y mettre six semaines, car la première nuit
+nous fîmes à peine une lieue et la nuit d’ensuite nous ne fîmes guère
+plus de quatre lieues. A pied, j’aurais fait plus de chemin.</p>
+
+<p><i>19 août.</i> La position n’était vraiment pas supportable. Toute la
+journée nous restâmes étendus sur des champs de chaume déserts et
+exposés aux rayons du soleil le plus ardent. A neuf heures du soir
+seulement, nous montâmes à cheval, et quatre heures plus tard, à une
+heure après minuit, on fit halte de nouveau. La seule chose<span class="pagenum"><a id="page_546">{546}</a></span> qui fût
+bonne dans notre caravane, c’était la nourriture. Les Tartares ne vivent
+pas d’une manière aussi frugale que les Arabes; tous les soirs on
+servait un excellent pilau fait avec de la bonne graisse et souvent même
+on y mettait du raisin sec ou des pruneaux. En outre on venait nous
+vendre des pastèques et des melons. Ces vendeurs, en grande partie des
+Tartares, choisissaient toujours un bon petit morceau qu’ils m’offraient
+sans jamais vouloir accepter d’argent.</p>
+
+<p>Nous traversions toujours de grandes vallées fertiles autour du pied de
+l’Ararat. Aujourd’hui je vis cette majestueuse montagne d’assez près et
+dans toute sa magnificence. Je m’en étais déjà éloignée de quelques
+milles. Sa grandeur la fait paraître comme isolée et séparée de toutes
+les autres montagnes; mais elle se relie par de hautes collines à la
+chaîne du Taurus; sa plus haute cime est fendue, de sorte qu’il se forme
+une petite plaine entre les deux pointes, et c’est en ce lieu qu’après
+le déluge l’arche de Noé doit s’être engravée. Il y a des gens qui
+prétendent qu’on l’y trouverait encore, si l’on pouvait seulement
+déblayer la neige sous laquelle elle est ensevelie.</p>
+
+<p>Dans les géographies modernes, la hauteur de l’Ararat est évaluée à près
+de 6000 mètres, tandis que dans les géographies anciennes on ne lui en
+donne pas même 4000. Les Persans et les Arméniens appellent le mont
+Ararat Macis. Les écrivains grecs le prennent pour une partie du Taurus.
+L’Ararat est tout à fait désert, et sa cime est couverte d’une neige qui
+ne fond jamais; au pied de cette montagne est le couvent <i>Arakilvank</i>, à
+l’endroit où Noé doit avoir établi sa première demeure.</p>
+
+<p>Le <i>20 août</i>, nous campâmes près du petit village de Gadis. Beaucoup de
+commentateurs de l’Écriture sainte placent le paradis en Arménie. En
+tout cas, l’Arménie est le théâtre des événements les plus célèbres. Il
+n’a été livré nulle part autant de batailles que dans ce pays, puisque<span class="pagenum"><a id="page_547">{547}</a></span>
+tous les grands conquérants de l’Asie réduisirent successivement cette
+contrée sous leur domination.</p>
+
+<p><i>21 août.</i> Nous restâmes toujours dans le voisinage de l’Ararat; nous
+passions de temps à autre près des colonies russes et allemandes. Dans
+ces dernières, les maisons ressemblaient tout à fait à celles des
+villages allemands des montagnes. Le chemin était toujours très-raboteux
+et très-pierreux, et je comprends à peine comment il est praticable pour
+la poste.</p>
+
+<p>Aujourd’hui il m’arriva une aventure très-désagréable.</p>
+
+<p>La caravane fit halte près de la station de Sidin, à environ cinquante
+pas de la route de la poste. Vers les huit heures du soir, j’allai me
+promener jusqu’à la grande route; au moment où je me disposais à revenir
+sur mes pas, j’entendis le son des clochettes des chevaux de poste, je
+m’arrêtai pour voir les voyageurs. Il y avait dans la charrette ouverte
+un monsieur, et à côté de lui un Cosaque armé. Quand la voiture fut
+passée, je me retournai tranquillement; mais à ma grande surprise elle
+s’arrêta, et presque au même instant je me sentis saisie fortement par
+le bras. C’était le Cosaque qui cherchait à m’entraîner vers la voiture.
+Je m’efforçai de me débarrasser de lui, et de la main dont je pouvais
+disposer je montrai la caravane en criant que j’en faisais partie. Il me
+ferma aussitôt la bouche de son autre main et me jeta sur la voiture, où
+le monsieur m’empoigna et me retint de force. Le Cosaque sauta
+rapidement sur la voiture et le cocher lança les chevaux à fond de
+train. Tout cela se fit avec une si grande rapidité que je ne sus
+réellement pas où j’en étais. Les hommes me retenaient par les bras, et
+on ne me rendit la liberté d’user de la parole que quand nous fûmes
+assez loin pour que mes cris ne fussent plus entendus.</p>
+
+<p>Par bonheur je n’eus pas peur. Je me figurai aussitôt que ces deux
+aimables Russes devaient dans leur zèle m’avoir<span class="pagenum"><a id="page_548">{548}</a></span> prise pour une personne
+très-dangereuse, et avoir cru faire une capture très-importante. Quand
+on me permit de parler, ce fut pour répondre aux questions judicieuses
+que l’on m’adressait sur mon nom et ma patrie. Je savais assez de russe
+pour pouvoir donner les renseignements demandés; mais, au lieu de se
+contenter de mes réponses, ils me demandèrent mon passe-port; je leur
+dis qu’ils n’avaient qu’à envoyer chercher mon coffre, et qu’alors
+j’éclaircirais parfaitement ma position.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin à la station de poste, où l’on me conduisit dans
+une chambre. Le Cosaque se tint avec son arme près la porte ouverte pour
+me garder à vue, et le monsieur, que je prenais, à ses parements de
+velours vert foncé, pour un employé impérial, demeura quelque temps dans
+la chambre. Au bout d’une demi-heure, le maître de poste, ou je ne sais
+quel autre personnage, vint m’examiner et entendre le récit du grand
+exploit, que lui firent en riant mes deux bourreaux.</p>
+
+<p>Souffrant faim et soif, surveillée sévèrement, il me fallut passer la
+nuit sur un banc de bois, sans avoir ni drap ni manteau pour me couvrir.
+On ne me donna ni un morceau de pain ni une couverture; et pour peu que
+je fisse mine de me lever de mon banc pour me promener en long et en
+large dans la chambre, le Cosaque arrivait aussitôt, me saisissait par
+le bras et me ramenait à mon banc en m’enjoignant expressément de me
+tenir tranquille.</p>
+
+<p>Vers le matin on apporta mes effets, je montrai mes papiers, et on me
+rendit la liberté. Mais au lieu de me faire des excuses des procédés
+sauvages dont on avait usé à mon égard, on se moqua encore de moi, et,
+quand je descendis dans la cour, tout le monde me montra au doigt et
+partagea les rires de mes geôliers.</p>
+
+<p>Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, pareille chose ne
+m’est pas arrivée chez vous! J’ai traversé paisiblement vos pays! Avec
+quelle indulgence ne me<span class="pagenum"><a id="page_549">{549}</a></span> traita-t-on pas sur les frontières de la Perse,
+quand je feignais de ne pas comprendre qu’on me demandait mon
+passe-port! Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant d’obstacles et
+que j’essuierais tant d’avanies sur cette terre chrétienne?</p>
+
+<p>Le <i>22 août</i> je rejoignis la caravane, où l’on me reçut avec la plus
+vive cordialité.</p>
+
+<p><i>23 août.</i> La contrée reste à peu près toujours la même. D’une grande
+vallée on en découvre une autre. Ces vallées sont moins cultivées que
+celles de la Perse; cependant j’en vis une d’une assez belle culture, où
+les villageois avaient même planté des arbres devant leurs cabanes.</p>
+
+<p><i>24 août.</i> <i>Station d’Érivan.</i> Je fus heureuse d’être arrivée dans cette
+ville, car j’espérais y rencontrer quelques compatriotes et trouver par
+leur entremise une occasion pour arriver plus promptement à Tiflis.
+J’étais fermement résolue à quitter la caravane, car elle ne faisait pas
+plus de quatre lieues par jour.</p>
+
+<p>J’avais deux lettres de recommandation, une pour le médecin de la ville,
+M. Müller, l’autre pour le gouverneur. Celui-ci était à la campagne.
+Mais le docteur Müller m’accueillit avec tant de bonté que j’eusse eu de
+la peine à trouver ailleurs une meilleure hospitalité.</p>
+
+<p><i>Érivan</i><a id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>, sur le Zengui, capitale de l’Arménie, compte en<span class="pagenum"><a id="page_550">{550}</a></span>viron 17
+000 habitants. Située sur des coteaux dans une grande plaine, et bornée
+de tous côtés de montagnes, elle est entourée de quelques murs
+fortifiés. Quoique l’architecture commence déjà à dominer dans cette
+ville, elle ne brille ni par la beauté ni par la propreté. Ce qui
+m’amusa le plus, ce fut de me promener dans les bazars, non pas à cause
+des marchandises, qui n’offraient absolument rien de remarquable, mais à
+cause des costumes variés et en grande partie étrangers qui m’étaient
+inconnus.</p>
+
+<p>J’y voyais des Tartares, des Cosaques, des Tcherkesses ou Circassiens,
+des Géorgiens, des Mingréliens, des Turcomans, des Arméniens, etc.
+C’étaient, pour la plupart, de beaux hommes forts, à la physionomie
+belle et expressive, surtout les Tartares et les Circassiens.</p>
+
+<p>Leur costume ressemblait en partie à celui des Persans; le costume
+tartare ne se distinguait de celui des Persans du peuple que par les
+dentelles dont les bottes étaient garnies et par un bonnet beaucoup plus
+bas. La dentelle de la botte a souvent près de 10 centimètres de long,
+et elle est repliée en dedans à l’extrémité. Le bonnet est également
+pointu et en fourrure noire, mais de moitié plus bas.</p>
+
+<p>Quant aux femmes de toutes ces diverses tribus, on n’en voit que peu
+dans les rues; elles sont toutes enveloppées depuis les pieds jusqu’à la
+tête, mais elles ne voilent pas leur figure.</p>
+
+<p>Les Russes et les Cosaques ont les traits stupides des Calmouks; leur
+conduite répond parfaitement à leur physionomie. Je n’ai jamais vu de
+peuple plus cupide, plus grossier et en même temps plus servile. Quand
+je demandais quelque chose, ou bien l’on ne me répondait pas, ou bien on
+me faisait une réponse brutale, ou encore on me riait au nez et on me
+laissait là. Cette barbarie ne m’aurait peut-être pas tant frappée, si
+j’étais venue d’Europe.</p>
+
+<p>Déjà à Natschivan j’avais eu l’idée de voyager par la poste; mais on
+m’en avait dissuadée, en m’assurant que,<span class="pagenum"><a id="page_551">{551}</a></span> voyageant seule, je ne
+pourrais jamais me tirer d’affaire avec les aimables employés de la
+poste russe. Cependant, malgré tout, je résolus fermement à Érivan
+d’user de ce moyen de transport, et je priai M. le docteur Müller de
+m’aplanir les difficultés. Dans l’empire russe, pour avoir le droit de
+prendre des chevaux de poste, il faut se faire délivrer une permission
+(<i>padroschna</i>), acte politique important, que l’on ne peut obtenir que
+dans une ville, où se tiennent différentes administrations et divers
+bureaux; car pour se la procurer il ne faut pas faire moins de six
+courses: 1º chez le receveur de la cour des comptes; 2º à la police
+(naturellement avec son passe-port et son permis de séjour); 3º chez le
+commandant; 4º de nouveau à la police; 5º derechef chez le receveur, et
+6º en dernier lieu, encore à la police. Dans la padroschna il faut
+indiquer exactement jusqu’où l’on veut aller; car le maître de poste ne
+pourrait pas vous laisser faire une verste au delà de la station
+indiquée. Ensuite il faut payer pour chaque cheval et par chaque verste
+un <i>demi-kopeck</i> (environ deux centimes et demi). Cela ne semble pas
+beaucoup au premier abord, mais cette taxe ne laisse pas d’être
+considérable, quand on pense qu’il faut sept verstes pour un mille
+géographique, et que l’on ne voyage jamais avec moins de trois chevaux.</p>
+
+<p>Le <i>26 août</i> à quatre heures du matin, la voiture de poste devait être
+devant la maison, mais six heures sonnèrent et rien ne parut. Si M.
+Müller n’avait pas eu la bonté d’aller lui-même à la poste, je n’aurais
+eu ma voiture que le soir. Enfin je partis à sept heures. J’eus ainsi un
+avant-goût de la rapidité avec laquelle je devais espérer d’être menée.
+On voyageait, il est vrai, très-vite; mais celui qui n’a pas un corps de
+fer ou une voiture à ressort bien rembourrée ne sera pas trop charmé de
+cette rapidité: on aimerait certainement mieux aller plus lentement sur
+ces vilaines routes raboteuses.</p>
+
+<p>La voiture de poste, pour laquelle on paye dix kopecks<span class="pagenum"><a id="page_552">{552}</a></span> par station,
+n’est autre chose qu’une très-courte charrette de bois découverte à
+quatre roues. Au lieu d’un siége on y met un peu de foin, et il reste
+juste assez de place pour un petit coffre sur lequel s’assied le
+postillon. Ces charrettes vous secouent d’une manière épouvantable;
+notez qu’il ne s’y trouve aucun appui, de sorte qu’il faut bien faire
+attention de ne pas être lancé dehors. L’attelage est composé de trois
+chevaux placés à côté l’un de l’autre; au-dessus de celui du milieu
+passe un arc-boutant en bois, auquel sont attachées deux ou trois
+clochettes qui font toujours un vacarme infernal. Qu’on joigne à cela le
+craquement de la voiture, les cris du cocher sans cesse occupé à exciter
+et à fouetter ses pauvres bêtes, et on comprendra facilement que
+l’équipage arrive souvent à la station sans le voyageur. Les
+gémissements de ce malheureux ne frappent point l’oreille du cocher. La
+répartition des stations est très-inégale, elles varient de quatorze à
+trente verstes.</p>
+
+<p>Entre la deuxième et la troisième station, je traversai un terrain peu
+étendu où je trouvai une espèce de lave qui ressemblait parfaitement à
+la belle lave luisante et vitreuse d’Islande (agate noire appelé aussi
+<i>obsidian</i>), et que l’on prétend ne devoir se trouver que dans ce pays.
+La troisième station se trouve dans un village nouvellement établi qui
+s’étend le long du lac Liman.</p>
+
+<p><i>27 août.</i> Aujourd’hui, j’éprouvai de nouveau combien il est agréable de
+voyager par la poste russe. La veille au soir j’avais tout commandé et
+réglé d’avance; cependant, le lendemain, il me fallut éveiller moi-même
+l’employé de la poste, me mettre à la recherche du postillon, et être
+toujours sur les talons de l’un et de l’autre pour pouvoir partir. A la
+troisième station, on me fit attendre quatre heures les chevaux; à la
+quatrième, on ne m’en donna pas du tout; il fallut forcément y passer la
+nuit, quoique je n’eusse fait que quarante-cinq verstes dans toute la
+journée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_553">{553}</a></span></p>
+
+<p>A partir de Delischan, la contrée change de caractère: les vallées se
+resserrent de manière à former des gorges étroites, et parfois les
+montagnes ne s’écartent que juste pour faire place à de petits villages
+et à quelques propriétés. Les masses de rochers aussi disparaissent peu
+à peu, et des bois touffus couvrent les hauteurs.</p>
+
+<p>Près de Pipis, la dernière station de ma journée, s’élevaient tout
+contre la route des masses et des débris superbes de roches, dont
+quelques-unes avaient presque la forme de magnifiques colonnes.</p>
+
+<p><i>28 août.</i> J’eus des tracasseries continuelles avec les gens de la
+poste. Il n’est rien que je déteste autant que les querelles et les
+mauvais traitements; mais je crois que j’aurais été assez tentée de
+bâtonner ces gens pour leur faire entendre raison; car on ne peut pas se
+faire une idée de leur apathie, de leur flegme et de leur barbarie. On
+trouve les employés et les valets presque à toute heure du jour ou ivres
+ou couchés. Dans cet état, ils font ce qu’ils veulent, ne bougent pas de
+place et se moquent encore du pauvre voyageur. Ce n’est qu’à force de
+cris et de tapage qu’on finit par en décider un à sortir la charrette,
+un autre à la graisser, un troisième à donner à manger aux chevaux,
+qu’il faut souvent encore ferrer. Ensuite les rênes, le harnais, ne sont
+pas en ordre; il faut les attacher, les raccommoder: il en est ainsi
+d’une foule d’autres choses, qui se font toutes avec la plus grande
+lenteur. Si plus tard, dans les villes, je me plaignais de ces
+misérables stations de poste, on me répondait que ces pays ne se
+trouvaient que depuis trop peu de temps sous la domination russe, que la
+ville impériale était trop éloignée, et qu’une femme voyageant seule
+devait s’estimer heureuse de s’en tirer encore si bien.</p>
+
+<p>A ces beaux raisonnements, je ne pouvais rien opposer, si ce n’est que
+dans les plus nouvelles possessions transmarines des Anglais, encore
+bien plus éloignées de la<span class="pagenum"><a id="page_554">{554}</a></span> métropole, tout était parfaitement disposé et
+organisé, et qu’on expédiait aussi vite une femme sans domestique qu’un
+gentleman; car on trouve l’argent et les droits de la plus simple
+voyageuse aussi concluants que ceux d’un grand seigneur.</p>
+
+<p>Il en est tout autrement dans une station de poste russe. Quand arrive
+un fonctionnaire ou un officier, tous courent, s’empressent à l’envi et
+font force courbettes, car on craint les coups et les châtiments. Les
+officiers et les employés appartiennent, en Russie, à la classe
+privilégiée, et se permettent une foule d’actes arbitraires. Quand ils
+ne voyagent pas pour affaires de service, ils ne devraient pas, si l’on
+suivait l’ordonnance, avoir plus de droits que tout autre particulier.
+Mais, au lieu de prêcher d’exemple et de montrer à la multitude que tout
+le monde est soumis aux lois et aux règlements, ce sont eux justement
+qui les foulent aux pieds. Ils envoient en avant un domestique ou prient
+un de leurs amis qui voyage d’annoncer aux stations qu’ils arriveront
+tel ou tel jour, et qu’il leur faudra huit ou douze chevaux. Si dans
+l’intervalle il survient quelque empêchement, une invitation à une
+chasse ou à un dîner, ou bien s’il prend à madame une migraine ou des
+vapeurs, monsieur remet simplement son voyage d’un ou de deux jours. Les
+chevaux sont toujours tenus prêts, et le maître de poste n’ose pas en
+disposer en faveur de simples particuliers<a id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
+
+<p>Il peut donc arriver qu’on vous retienne un ou deux jours à la même
+station, et qu’avec la poste russe, qui vous conduit si vite, on
+n’avance pas plus qu’avec une caravane. Je mis bien des fois toute une
+journée à faire une station. Aussi je frissonnais toujours à la vue d’un
+uni<span class="pagenum"><a id="page_555">{555}</a></span>forme, car je devais m’attendre à ce qu’on ne me donnât pas de
+chevaux.</p>
+
+<p>A chaque relais de poste, il y a une ou deux salles pour les voyageurs
+et un Cosaque marié qui avec sa femme sert les étrangers et leur fait la
+cuisine. On ne paye rien pour la chambre, elle appartient de droit au
+premier arrivant. Le personnel chargé du service est aussi complaisant
+que les hommes préposés à l’écurie, et on a souvent de la peine à se
+procurer, à force d’argent, la moindre chose, soit quelques œufs, soit
+un peu de lait.</p>
+
+<p>Si dans mon voyage en Perse j’avais couru de vrais périls, mon trajet à
+travers la Russie asiatique m’avait révoltée à tel point que je préfère,
+sans contredit, le premier.</p>
+
+<p>A partir de <i>Pipis</i>, la beauté du paysage diminue à vue d’œil, les
+vallées s’élargissent, les montagnes s’abaissent, et les unes et les
+autres sont souvent nues et dépouillées d’arbres.</p>
+
+<p>Je rencontrai aujourd’hui plusieurs troupes nomades de Tartares. Ces
+gens étaient assis sur des bœufs et sur des chevaux qui portaient en
+outre leurs tentes et leurs ustensiles. Venaient ensuite des troupeaux
+de vaches et de brebis. Les femmes tartares sont vêtues d’une manière à
+la fois très-riche et très-déguenillée.</p>
+
+<p>Leur costume se compose presque toujours d’étoffe de soie ponceau brodée
+souvent de fils d’or. Elles portent de larges pantalons, un cafetan long
+et un autre cafetan plus court par-dessus; sur la tête elles ont une
+espèce de ruche faite d’écorce d’arbre, avec un tissu rouge, chargée de
+morceaux de fer-blanc, de coraux et de petites monnaies. Depuis la
+poitrine jusqu’à la ceinture, leurs robes sont également garnies de
+boutons, de clochettes, d’anneaux et autres objets semblables; de
+l’épaule descend un cordon auquel est attachée une amulette; elles ont
+de petits anneaux passés dans les narines. Elles s’enveloppent, il est<span class="pagenum"><a id="page_556">{556}</a></span>
+vrai, de grands châles, mais elles laissent leur figure découverte.</p>
+
+<p>Leur mobilier se compose de tentes, de jolis tapis, de chaudrons en fer
+et de cuvettes en cuir, etc. Les Tartares suivent pour la plupart la
+religion mahométane.</p>
+
+<p>Les Tartares qui ne mènent pas une vie nomade ont de singulières
+habitations que l’on pourrait appeler de grandes taupières. Leurs
+villages sont en grande partie bâtis sur des coteaux et des collines, où
+ils creusent des trous de la grandeur de chambres spacieuses. La lumière
+n’y pénètre que par l’entrée ou la sortie. Celle-ci, plus large que
+haute, est garantie par un grand appentis de planches qui repose sur des
+poutres ou des troncs d’arbres. Rien n’est plus bizarre à voir qu’un
+pareil village, composé seulement d’appentis et n’ayant ni fenêtres ni
+portes, ni murs ni parois.</p>
+
+<p>Les Tartares domiciliés dans les plaines y élèvent de grands tertres,
+construisent leur hutte en pierres ou en bois et la comblent de terre
+qu’ils affermissent de manière à ce qu’on ne découvre pas la moindre
+trace de leur demeure. Il n’y a que peu d’années encore qu’on voyait,
+dit-on, à Tiflis plusieurs de ces demeures souterraines.</p>
+
+<p><i>29 août.</i> J’avais encore une station de vingt-quatre verstes à faire
+pour arriver à Tiflis. Le chemin était comme partout, plein de trous,
+d’ornières et de pierres, et j’étais obligée de bien me serrer le front
+avec un mouchoir pour pouvoir supporter les cahots, ce qui ne m’empêcha
+pas d’avoir chaque jour de grands maux de tête. Mais ce ne fut
+qu’aujourd’hui que j’appris à bien connaître les désagréments de ma
+voiture. Non-seulement il avait plu toute la nuit, mais il continua
+toujours à pleuvoir. Les roues jetèrent tant de boue sur la charrette
+que je me trouvai bientôt enfoncée comme dans un bourbier; j’en avais la
+tête couverte, et ma figure même ne fut pas épargnée. De petites
+planches placées au-dessus des roues<span class="pagenum"><a id="page_557">{557}</a></span> auraient suffi pour remédier à ce
+mal; mais qui s’occupe dans ce pays de la commodité du voyageur?</p>
+
+<p>On ne découvre Tiflis qu’à la deuxième moitié de la station. L’aspect de
+cette ville me surprit beaucoup; elle est, sauf quelques clochers, bâtie
+dans le style européen, et depuis Valparaiso je n’avais pas vu une ville
+semblable aux villes d’Europe. Tiflis compte 50 000 habitants, elle est
+la capitale de la Géorgie<a id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>, et n’est pas située bien loin des
+montagnes.</p>
+
+<p>Beaucoup de maisons sont construites sur des collines, sur des rochers
+hauts et escarpés, ou bien adossées à des pans de rocher. De
+quelques-unes des collines, on a une vue magnifique sur la ville et sur
+la vallée. Cette dernière, au moment où j’y arrivai, ne paraissait pas
+très-jolie, parce que la rentrée de la moisson lui avait enlevé tout
+l’ornement des couleurs: elle ne brille pas non plus par l’abondance des
+jardins et des bosquets; en revanche, le Kour (appelé plus souvent
+Cyrus) coupe par ses beaux circuits la vallée et la ville, et, dans le
+lointain, brillent les sommets neigeux du Caucase. Une forte citadelle,
+<i>Naraklea</i>, est assise sur des rochers escarpés, juste devant la ville.</p>
+
+<p>Les maisons sont grandes, pleines de goût, ornées de façades et de
+colonnes, et couvertes de tôle ou de tuiles. La place Erivanski est
+très-belle. Entre les édifices publics, on distingue surtout le palais
+du gouverneur, le séminaire grec et arménien et plusieurs casernes. Le
+grand théâtre, au milieu de la place Erivanski, n’était pas encore
+terminé. On voit que la vieille ville doit<span class="pagenum"><a id="page_558">{558}</a></span> céder la place à la
+nouvelle. Partout des maisons sont démolies et on en construit de
+nouvelles; bientôt on ne connaîtra plus que par tradition les rues
+étroites, et il ne reste déjà de l’ancienne construction orientale que
+les maisons grecques et arméniennes. Les églises sont, pour le luxe et
+la grandeur, bien inférieures aux autres édifices; les tours sont
+basses, rondes et, la plupart du temps, couvertes de plaques vertes
+d’argile vernies. La plus ancienne église catholique s’élève sur un haut
+rocher dans la citadelle; elle sert uniquement de prison.</p>
+
+<p>Les bazars et les kans n’offrent rien de remarquable; d’ailleurs, il y a
+ici, comme dans les villes d’Europe, des boutiques et des magasins.
+Plusieurs ponts larges sont jetés sur le Kour. La ville possède beaucoup
+de sources sulfureuses chaudes d’où elle tire son nom: <i>Tiflis</i> ou
+<i>Tbilissi</i> signifie ville chaude. Malheureusement la plupart des bains
+sont en mauvais état. De petites coupoles avec fenêtres couvrent les
+bâtiments où jaillissent les eaux. Le réservoir, les planchers et les
+murs sont revêtus en partie de grandes dalles de pierre; quant au
+marbre, l’on n’en voit pas beaucoup. Il y a des bains particuliers et
+des bains publics; l’accès des édifices où s’assemblent les femmes est
+interdit aux hommes. Cependant l’on est loin d’être aussi sévère ici
+qu’en Orient. Le monsieur qui eut la bonté de m’accompagner dans un de
+ces bains put sans obstacle parcourir les antichambres, qui n’étaient
+cependant séparées des bains que par une simple cloison de planches.</p>
+
+<p>Non loin des bains se trouve le jardin botanique, qui a été établi à
+grands frais sur la pente d’une montagne. Les terrasses devraient être
+coupées artistement, soutenues par de la maçonnerie et comblées avec de
+la terre. Pourquoi avait-on choisi une place si défavorable? je pouvais
+si peu me l’expliquer, que je remarquai peu de plantes rares et ne vis
+partout que des ceps de vigne. Je croyais me promener dans un vignoble.
+La plus grande curiosité<span class="pagenum"><a id="page_559">{559}</a></span> de ce jardin, ce sont deux ceps de vigne dont
+les troncs ont chacun un pied de diamètre. Ils sont tellement prolongés
+en berceaux et en allées, qu’on peut faire à leur ombre de jolies
+promenades. On tire de ces deux ceps plus de mille bouteilles de vin par
+an.</p>
+
+<p>Sur une des terrasses les plus élevées, on a pratiqué dans le rocher une
+vaste et haute grotte dont toute la partie de devant est ouverte et
+forme une grande galerie voûtée. Dans les belles soirées d’été, on y
+donne des concerts, on y danse, on y joue la comédie.</p>
+
+<p>Les dimanches et les jours de fête, le joli jardin du gouverneur est
+ouvert au public. On y trouve des balançoires, des jeux de bagues et
+deux orchestres. La musique militaire, exécutée par des soldats russes,
+ne valait pas celle que j’avais entendu exécuter à Rio-de-Janeiro par
+les noirs.</p>
+
+<p>Quand je visitai l’église arménienne, le corps d’un jeune homme y était
+justement exposé. Il se trouvait dans un riche cercueil ouvert, revêtu
+de velours rouge et bordé de franges d’or. On avait jeté des fleurs sur
+le cadavre, qui était orné d’une espèce de guirlande et recouvert d’une
+fine gaze blanche. Les prêtres, dans leur superbe costume,
+accomplissaient les cérémonies funèbres, qui ressemblaient beaucoup à
+celles du culte catholique. La pauvre mère, à côté de laquelle le hasard
+m’avait fait agenouiller, se mit à sangloter tout haut, lorsqu’on se
+disposa à emporter les dépouilles mortelles de son fils bien-aimé. Moi
+aussi je ne pus me défendre de verser des larmes; je ne pleurai pas la
+mort du jeune homme, mais la profonde douleur de la mère accablée.</p>
+
+<p>Je quittai cette scène de deuil pour visiter quelques familles
+grousiniennes et arméniennes. On me reçut dans des pièces spacieuses,
+mais dont la disposition intérieure était des plus simples. Le long des
+murs, il y avait des bahuts de bois couverts de peintures et ornés en
+partie de tapis. C’est sur ces bahuts que s’asseyent, man<span class="pagenum"><a id="page_560">{560}</a></span>gent et
+boivent ces bonnes gens. Les femmes portent aussi un simple costume
+grec.</p>
+
+<p>Dans les rues, on voit si souvent des costumes européens et asiatiques à
+côté l’un de l’autre, que la vue des uns ne frappe pas plus que celle
+des autres. Le costume le plus nouveau pour moi fut celui des
+Circassiens. Il se compose d’un large pantalon, d’une robe courte et
+plissée, avec une écharpe étroite et des poches de côté pouvant contenir
+de six à dix cartouches, de bottines bien justes à pointe recourbée et
+d’un petit bonnet fourré et serré. Les robes des gens aisés sont en drap
+bleu foncé très-fin et les bords garnis de franges d’or ou d’argent.</p>
+
+<p>Les Circassiens se distinguent entre tous les peuples du Caucase par
+leur beauté. Les hommes, grands de taille, ont une physionomie
+très-régulière et beaucoup de souplesse dans leurs mouvements. Les
+femmes ont des formes délicates, la peau blanche, les cheveux foncés,
+les traits réguliers, la taille élancée et beaucoup de gorge. Dans les
+harems turcs, elles passent pour les plus grandes beautés. Je dois
+avouer que dans ceux de la Perse j’ai vu parmi les femmes persanes
+beaucoup plus de beautés que dans les harems turcs, lors même qu’ils
+étaient peuplés de Circassiennes.</p>
+
+<p>Les femmes asiatiques qu’on rencontre ici dans les rues s’enveloppent de
+grands châles blancs; quelques-unes se cachent la bouche; peu d’entre
+elles se couvrent tout le visage.</p>
+
+<p>Je ne puis pas dire grand’chose de la vie domestique des employés et des
+officiers russes. Cependant j’avais des lettres pour le directeur de la
+chancellerie, M. de Lille, et pour le gouverneur, M. de Yermaloff. Mais
+je n’eus guère le don de plaire à ces deux messieurs; sans doute ils
+furent formalisés de la manière franche et libre dont j’exprimai mon
+opinion sur le mauvais système de poste et sur les routes détestables du
+pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_561">{561}</a></span></p>
+
+<p>Je leur avais raconté mon arrestation avec quelques commentaires, et,
+pour mettre le comble à leur indignation, j’avais eu le malheur
+d’ajouter que ce court voyage sur le territoire russe m’avait
+complétement dégoûtée de mon ancien projet d’aller par le Caucase à
+Moscou et à Saint-Pétersbourg, et que je désirais prendre le chemin le
+plus court pour passer le plus tôt possible la frontière russe.</p>
+
+<p>Si j’avais été un homme, ce langage hardi aurait bien pu me valoir un
+séjour plus ou moins long en Sibérie.</p>
+
+<p>M. de Lille me recevait néanmoins toujours avec politesse, quand je
+venais le voir au sujet de mon passe-port; mais le gouverneur ne me
+montra même pas assez d’égards pour prendre le temps de le signer.</p>
+
+<p>Après m’avoir remise d’un jour à l’autre, il plut à ce haut dignitaire
+d’aller passer deux jours à la campagne. Le jour de son retour se
+trouvant être un dimanche, on ne put songer à lui imposer un si grand
+travail; de sorte que je n’eus mon passe-port que le sixième jour.</p>
+
+<p>Si, munie de lettres pour de hauts personnages, j’étais traitée ainsi, à
+quoi ne devaient pas être exposés de pauvres malheureux privés de tout
+appui!... Aussi j’appris qu’on les faisait souvent attendre deux ou
+trois semaines.</p>
+
+<p>Le gouverneur général, le prince Woronzoff, n’était malheureusement pas
+à Tiflis. Je regrettais d’autant plus son absence qu’on me l’avait
+généralement dépeint comme un homme très-éclairé, plein de justice et
+d’humanité.</p>
+
+<p>Ce qui m’amusa bien plus que mes courses chez le gouverneur russe, ce
+fut ma visite chez le prince persan Behmen-Mirza, à qui j’apportais des
+lettres et des nouvelles de sa famille restée à Tebris. Quoique le
+prince fût malade, il ne m’en reçut pas moins. On m’introduisit dans une
+grande salle, véritable hôpital, car il y avait là sur des tapis et des
+coussins huit malades, le prince, quatre<span class="pagenum"><a id="page_562">{562}</a></span> de ses enfants et trois
+femmes. Tous avaient la fièvre. Le prince est un homme de trente-cinq
+ans, d’une extrême beauté. Il a l’air fort, sa figure ouverte exprime
+l’esprit et la bonté. Il parlait de sa patrie avec un profond chagrin;
+un sourire affectueux et douloureux se peignait sur ses traits quand je
+faisais mention de ses beaux enfants<a id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a> et que je racontais avec
+quelle facilité et quelle sûreté j’avais parcouru les provinces placées
+naguère encore sous sa domination.</p>
+
+<p>La connaissance la plus intéressante et en même temps la plus utile pour
+moi fut celle d’un Allemand, M. Salzmann, qui joint à une science
+approfondie de l’économie politique et de l’horticulture une extrême
+bonté de cœur. Il s’intéresse à tous les hommes, et particulièrement à
+ses compatriotes; aussi, partout où je prononçais son nom, on me parlait
+de lui avec la plus haute estime. Il a même été décoré par le
+gouvernement russe, quoiqu’il ne soit pas à son service.</p>
+
+<p>M. Salzmann a construit une très-belle maison pourvue de toutes les
+commodités pour recevoir chez lui des voyageurs; il possède en outre, à
+dix verstes de la ville, un grand verger près duquel se trouvent des
+sources de naphte<a id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Quand il apprit que je désirais les voir, il
+m’invita aussitôt à y faire une partie avec lui. Ces sources sont
+situées tout près de Kour. On y a creusé des fosses carrées d’environ 25
+toises de profondeur, et on y puise le naphte dans de grands baquets de
+bois. Cependant ce naphte est de l’espèce la plus commune, il est d’un
+brun foncé et plus épais que de l’huile. On en fait de l’asphalte, de la
+graisse pour les voitures, etc. Le fin naphte blanc, dont on peut se<span class="pagenum"><a id="page_563">{563}</a></span>
+servir en guise de lumière et de feu, se trouve près de la mer
+Caspienne.</p>
+
+<p>Il vaut encore la peine de faire une promenade à la chapelle de David,
+située sur une colline aux portes de la ville. On y voit, indépendamment
+des environs, qui sont superbes, un beau monument, élevé à la mémoire de
+l’ambassadeur russe Gribojetof, assassiné en Perse à l’occasion d’une
+insurrection. Au pied d’une croix artistement fondue en métal, est
+prosternée l’épouse éplorée qui la tient étroitement embrassée.</p>
+
+<p>Lundi, 5 septembre, à onze heures du matin, je reçus mon passe-port. Une
+heure après je commandai ma voiture. M. Salzmann me conseilla d’aller
+encore visiter quelques colons allemands établis dans un rayon de 10 à
+20 verstes autour de Tiflis; il s’offrit gracieusement de m’accompagner
+dans cette excursion; mais je n’en eus pas grande envie, d’autant plus
+que j’avais entendu dire qu’en général ces colons étaient déjà
+très-dégénérés, et que la paresse, la tromperie, la saleté, l’ivresse,
+ne régnaient pas moins chez eux que dans les colonies russes.</p>
+
+<p>A trois heures de l’après-midi, je quittai Tiflis. Il y a tout près de
+la ville, sur la route, une croix en métal avec l’œil de Dieu, sur un
+piédestal en granit taillé, et entouré d’une balustrade de fer. Une
+inscription annonce que le 12 octobre 1837 Sa Majesté Impériale a versé
+en ce lieu, mais qu’elle a eu l’insigne bonheur de ne se faire aucun
+mal. «Élevé par les sujets reconnaissants.» Cet accident semble donc
+avoir été un des événements les plus importants de la vie du grand
+monarque, puisqu’on a voulu en perpétuer le souvenir par un monument. Il
+est certain que ce monument n’a pas été élevé sans l’assentiment de
+l’empereur. Je ne saurais dire encore qui mérite plus d’admiration ou du
+peuple qui l’a élevé, ou du monarque qui l’a permis.</p>
+
+<p>Mon trajet pour ce jour-là se réduisit à une seule sta<span class="pagenum"><a id="page_564">{564}</a></span>tion; mais elle
+fut si longue que je n’y arrivai que le soir. Je ne pouvais songer à
+continuer mon voyage, car les routes, non-seulement ici, mais dans
+presque toutes les provinces, sont si peu sûres qu’on ne peut voyager le
+soir ou la nuit sans une escorte de Cosaques dont on trouve à chaque
+station une petite escouade affectée à ce service.</p>
+
+<p>Les environs offraient assez de variété; de jolies collines enfermaient
+de riantes vallées, et sur les cimes de plusieurs montagnes on voyait
+des ruines de forts et de citadelles. Dans ces contrées, comme dans
+l’ancien empire allemand, il fut aussi un temps où les seigneurs se
+faisaient la guerre l’un à l’autre et où personne n’était sûr ni de ses
+biens ni de sa vie. Les seigneurs demeuraient dans des châteaux
+fortifiés placés sur des collines ou des montagnes, portaient des armes
+et des cuirasses, et, quand l’ennemi faisait des invasions dans le pays,
+les sujets se réfugiaient dans les châteaux forts. Il y a encore
+aujourd’hui à ce qu’on prétend, des gens qui portent des cottes de
+mailles de fer ou de fil de laiton, et des casques en guise de bonnets.
+Cependant je ne vis rien de tout cela.</p>
+
+<p>Le fleuve Kour ne nous abandonna pas. Non loin de la station on passe
+sur un beau pont assez long, mais si mal placé qu’on fait pour y arriver
+un détour de toute une verste.</p>
+
+<p><i>6 septembre.</i> La route devient toujours plus romantique. Des bosquets
+et des bois couvrent les collines et les vallées, et dans les campagnes
+le blé turc à haute tige déploie sa riche végétation. Il ne manque pas
+non plus de vieux forts et de châteaux. Vers le soir, après avoir fait
+avec beaucoup de peine quatre stations, j’arrivai à la petite ville de
+<i>Gory</i>, dont la situation est des plus ravissantes. Entourée au loin,
+comme d’un amphithéâtre, de montagnes boisées, elle se trouve cernée de
+près par de jolis groupes de coteaux. Presque du sein de la masse des
+maisons,<span class="pagenum"><a id="page_565">{565}</a></span> s’élève une colline dont la cime est couronnée d’une belle
+citadelle. La ville possède quelques jolies églises, quelques édifices
+particuliers, des casernes et un bel hôpital. Ici les villes et les
+bourgs perdent déjà tout à fait leur caractère oriental.</p>
+
+<p>Quand il fait clair, on voit constamment le Caucase, dont les trois
+chaînes, entre la mer Caspienne et la mer Noire, forment les frontières
+naturelles de l’Asie et de l’Europe. Ses plus hautes cimes sont
+l’Elberous et le Karbeck, qui, suivant une géographie moderne, ont 5600
+et 4800 mètres d’élévation. Ces montagnes étaient toutes couvertes de
+neige.</p>
+
+<p><i>7 septembre.</i> Aujourd’hui j’allai en une seule étape jusqu’à <i>Suram</i>;
+on ne put pas m’expédier au delà, car douze chevaux avaient été
+commandés pour un officier revenant des eaux avec sa femme, une dame de
+compagnie et leur suite.</p>
+
+<p>Suram est située dans une vallée fertile, au milieu de laquelle s’élève
+un beau rocher avec les ruines d’un vieux château.</p>
+
+<p>Pour chasser ma mauvaise humeur, je fis une promenade à ce vieux
+château. Quoiqu’il fût déjà passablement délabré, on voyait cependant
+par les grandes voûtes, les pans de murs imposants échappés à la
+destruction, que les nobles chevaliers devaient avoir eu là une superbe
+résidence.</p>
+
+<p>En revenant par des prés et des champs, rien ne m’étonna plus que le
+riche attelage des charrues. La terre était friable et sans pierres, et
+douze ou quatorze bœufs traînaient la charrue dans une plaine
+magnifique.</p>
+
+<p><i>8 septembre.</i> Les montagnes se resserrent, la nature devient toujours
+plus belle; des plantes grimpantes, du houblon et des vignes sauvages,
+montent jusqu’au faîte des arbres, et au-dessous les buissons sont si
+forts et si épais, que cette végétation me rappela un peu celle du
+Brésil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_566">{566}</a></span></p>
+
+<p>La troisième station conduisait en grande partie le long du fleuve
+Mirabka par une vallée resserrée. La route entre le fleuve et les pans
+de rocher était si étroite, que dans beaucoup d’endroits il n’y avait de
+la place que pour une voiture. Souvent il nous fallut nous arrêter
+pendant dix et même vingt minutes pour laisser passer des charrettes
+chargées de bois, dont nous rencontrâmes une grande quantité. Et voilà
+ce qu’on appelle une route de poste!</p>
+
+<p>La Géorgie est déjà rangée depuis près de cinquante ans sous la
+domination russe, et il n’y a que peu de temps qu’on y construit par-ci
+par-là quelques chaussées. Si l’on revenait une cinquantaine d’années
+plus tard dans le pays, on les trouverait peut-être ou achevées ou
+abandonnées. On n’y manque pas seulement de routes, mais aussi de ponts.
+On passe dans de misérables bacs les rivières profondes, telles que la
+Mirabka. Celles qui ont moins de profondeur, on les passe en voiture.
+Pendant les grandes pluies, la fonte des neiges dans les montagnes, les
+rivières grossissent à tel point, que le voyageur est obligé d’attendre
+des journées entières ou d’exposer sa vie. Quelle énorme différence
+entre les colonies de la Russie et celles de l’Angleterre!</p>
+
+<p>Le soir j’arrivai tard, toute trempée et couverte de boue, à la station
+qui se trouve à deux verstes de <i>Kutaïs</i>. Il est assez singulier que les
+maisons de poste soient d’ordinaire à une ou deux verstes des bourgs ou
+des villes; on se trouve ainsi dans la nécessité de chercher une
+occasion de transport particulier quand on a des commissions pour ces
+endroits.</p>
+
+<p><i>9 septembre.</i> Kutaïs, avec ses dix mille habitants, est situé dans un
+vrai parc naturel; tout le tour de la ville est verdoyant et présente
+une riche végétation. Parmi les maisons riches et élégantes, les
+clochers et les casernes, peints en vert, font assez bon effet. La
+rivière assez con<span class="pagenum"><a id="page_567">{567}</a></span>sidérable de Ribon<a id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a> sépare la ville de la grande
+citadelle, assise d’une manière très-pittoresque sur une colline
+très-riante.</p>
+
+<p>Le costume du peuple est aussi varié qu’à Tiflis. La coiffure du paysan
+mingrélien est vraiment des plus comiques: il porte une plaque ronde de
+feutre noir en forme d’assiette, qu’il attache avec un cordon sous le
+menton. Les femmes portent souvent une coiffe tartare, appelée <i>shauba</i>,
+par-dessus laquelle elles mettent un voile, mais elles le rejettent en
+arrière de manière à ce que toute la figure reste découverte. Les hommes
+se couvrent le matin, et quand il pleut, de grands collets noirs de
+mouton ou de feutre (<i>burki</i>), qui leur descendent jusqu’aux genoux.</p>
+
+<p>Je ferai remarquer, à cette occasion, qu’il ne faut pas chercher les
+célèbres beautés géorgiennes parmi le bas peuple, qu’en somme je ne
+trouvai pas très-attrayant.</p>
+
+<p>Ce qui est curieux, ce sont les voitures dont se servent les paysans: le
+devant repose sur des barres ou des claies, le derrière sur deux poulies
+de bois massives.</p>
+
+<p>Faute de chevaux, il me fallut m’arrêter à Kutaïs; je ne pus continuer
+mon voyage qu’à deux heures de l’après-midi. J’avais deux stations à
+faire pour arriver au petit endroit qu’on appelle <i>Marand</i>, situé près
+de la rivière Ribon. On y décharge la charrette de poste contre un
+bateau pour se rendre à <i>Redutkale</i>, au bord de la mer Noire.</p>
+
+<p>La première station passe en grande partie par de belles contrées
+boisées; la deuxième offre de vastes perspectives sur les champs et les
+prés. Les maisons et les buttes sont entièrement cachées par les
+bosquets et les arbres. Nous<span class="pagenum"><a id="page_568">{568}</a></span> rencontrâmes beaucoup de paysans qui,
+quand ils n’allaient vendre à la ville que des poulets, des œufs ou des
+fruits, étaient toujours à cheval. Comme ils ne manquent pas d’herbe ni
+de pâturages, ils ont naturellement beaucoup de chevaux et un grand
+nombre de bêtes à cornes.</p>
+
+<p>Faute d’un hôtel à Marand, je descendis chez un Cosaque. Ces gens, qui
+vivent ici en même temps comme colons, ont de jolies petites maisons de
+deux ou trois chambres, et une pièce de terre qui leur tient lieu à la
+fois de champ et de jardin.</p>
+
+<p>Quelques-uns d’entre eux logent des voyageurs et savent fort bien se
+faire payer le peu de choses mauvaises qu’ils leur fournissent. Pour un
+méchant petit cabinet tout sale et sans lit, je payais 20 kopoks argent
+(environ vingt sous). On me demanda autant pour un tout petit poulet; je
+n’obtins rien de plus, car les Cosaques sont trop paresseux pour faire
+une course hors de la maison. Quand j’avais besoin de pain, de lait ou
+de quelque autre chose qui ne se trouvait pas au logis, il me fallait
+aller le chercher; c’était tout au plus s’ils se dérangeaient pour un
+employé ou un officier.</p>
+
+<p>J’avais quitté Tiflis le 5 septembre, à trois heures de l’après-midi, et
+je n’arrivai à Marand que le 9 septembre au soir; j’avais donc mis cinq
+jours pour faire 274 verstes (39 milles allemands ou 78 lieues de
+France). Voilà ce qu’on peut appeler une fameuse poste!</p>
+
+<p>Le 11 septembre au matin, un bateau partit enfin pour <i>Redutkale</i> (80
+verstes). Il faisait mauvais temps, et la nuit, ou par un vent fort, le
+Ribon, qui d’ailleurs est un beau fleuve, n’est pas praticable à cause
+des pieux ou des troncs d’arbres qui se trouvent à fleur d’eau. Le
+paysage est toujours plantureux et ravissant. Le fleuve coule entre des
+contrées boisées et des champs de maïs et de millet, et l’œil, se
+promenant par-dessus les collines et les montagnes, poursuit au loin les
+têtes gigantesques du Caucase. On découvre ses<span class="pagenum"><a id="page_569">{569}</a></span> formes fantastiques, ses
+pics, ses cimes, ses plateaux enfoncés, ses coupoles fendues, tantôt à
+droite, tantôt devant, tantôt derrière, suivant les sinuosités toujours
+changeantes du cours d’eau. Souvent nous faisions une halte et nous
+débarquions; mais tous couraient à l’envi aux arbres; c’était à qui
+cueillerait le raisin et les figues, qu’on trouvait partout en grande
+quantité. Mais le raisin était sûr comme du vinaigre, les figues étaient
+petites et dures. J’en trouvai une seule mûre; mais je la jetai après
+l’avoir goûtée. Les figuiers étaient plus gros que tous ceux que j’avais
+vus en Italie et en Sicile; je crois que tout le suc reste dans le bois
+et dans les feuilles. Il se peut que la grande hauteur des ceps de vigne
+soit cause que les raisins se trouvent petits et de mauvais goût. On
+pourrait sans doute remédier à cela avec un peu de culture.</p>
+
+<p><i>Le 12 septembre</i>, nous n’allâmes pas loin; il s’était élevé une petite
+brise, et, comme nous étions déjà à l’entrée de la mer Noire, il nous
+fallut rester à l’ancre.</p>
+
+<p><i>13 septembre.</i> Le vent étant tombé, nous pûmes sans crainte nous
+confier à la mer, sur laquelle nous fûmes ballottés pendant quelques
+heures pour passer du principal bras du Ribon dans le bras secondaire
+auprès duquel est situé <i>Redutkale</i>. Il y a bien un canal qui conduit de
+l’un à l’autre; mais, comme il est fort ensablé, il n’est navigable que
+lors des hautes marées.</p>
+
+<p>A Redutkale, je logeai également chez un Cosaque qui, en bon
+spéculateur, avait trois petits cabinets qu’il louait aux étrangers.</p>
+
+<p>D’après le calendrier russe, nous étions au 31 août. On attendait le
+1<sup>er</sup> septembre le bateau à vapeur, qui repart après deux heures de
+relâche. Je courus donc aussitôt chez le commandant de la ville pour
+faire viser mon passe-port et pour demander une place sur le bateau.
+Deux fois par mois, le 1<sup>er</sup> et le 15, des vapeurs de la couronne vont
+de Redutkale par Kertch jusqu’à Odessa (des occa<span class="pagenum"><a id="page_570">{570}</a></span>sions sur des voiliers
+sont extrêmement rares); ils longent toujours la côte; touchent à
+dix-huit stations (forts et places de guerre), font les transports
+militaires de tout genre, et prennent gratuitement tous les voyageurs.
+Le passager ne paye rien ni pour lui ni pour son bagage, mais il est
+obligé de se contenter d’une place sur le pont. Il n’y a que peu de
+cabines affectées au personnel de l’équipage et à des officiers
+supérieurs qui vont souvent d’une station à l’autre. Il n’y a pas de
+places payantes.</p>
+
+<p>Le commandant expédia aussitôt mon passe-port et ma carte de passage. A
+cette occasion, je ne puis m’empêcher de faire observer que le
+gouvernement russe est encore bien plus paperassier que le gouvernement
+autrichien, qui jusqu’ici m’avait semblé ne pas avoir son pareil. Au
+lieu d’un simple visa, on remplit toute une pancarte dont on prit
+ensuite copie sur copie, ce qui demanda plus d’une demi-heure.</p>
+
+<p>Le bateau n’arriva que le 5 septembre (du calendrier russe). Rien n’est
+plus ennuyeux que d’attendre une occasion d’une heure à l’autre, surtout
+lorsqu’il faut être aussitôt prêt à partir. Tous les matins
+j’empaquetais mes effets; je n’osais pas faire cuire un morceau de
+viande ou un poulet, car je craignais que l’on ne vînt m’appeler d’un
+moment à l’autre. Ce n’était que vers le soir que je n’avais plus rien à
+craindre et que je pouvais aller me promener un peu.</p>
+
+<p>A en juger d’après ce que j’ai vu des environs de Redutkale, et en
+général de la Mingrélie, le pays est parsemé de collines et de
+montagnes, et entrecoupé de grandes vallées et de vastes plaines. Comme
+les forêts abondent, l’air est très-humide et malsain, et il pleut
+très-souvent au lever du soleil; il monte des vapeurs si épaisses
+qu’elles planent comme des brouillards impénétrables à plus d’un mètre
+et demi au-dessus de la terre. Ces vapeurs engendrent beaucoup de
+maladies, surtout<span class="pagenum"><a id="page_571">{571}</a></span> des fièvres et des hydropisies. Notez qu’au lieu de
+construire leurs habitations et leurs huttes sur de grandes places
+aérées et éclairées par le soleil, ces bonnes gens ont soin de les
+planter dans les bosquets et sous le feuillage des gros arbres. On passe
+souvent près de villages, et on n’aperçoit que rarement par-ci, par-là,
+une maisonnette. Les indigènes, d’une indolence et d’une paresse sans
+nom, ont le teint jaune pâle, ils sont maigres, et bien peu arrivent à
+l’âge de soixante ans. Le climat est encore plus pernicieux pour les
+étrangers.</p>
+
+<p>Cependant, je crois que des colons laborieux et des agronomes habiles
+pourraient faire d’excellentes affaires dans la Mingrélie. On n’y manque
+certes pas de sol et de terrain; car plus des trois quarts des terres
+restent incultes. En éclaircissant les forêts, en desséchant les
+marécages, on rendrait le climat plus doux et moins funeste à ses
+habitants. Sans être cultivé, le sol est déjà d’une fertilité
+extraordinaire. Combien n’augmenterait-elle pas encore si on savait s’y
+prendre! Partout on voit une herbe grasse mêlée aux meilleures plantes
+et au trèfle sauvage. Les fruits viennent sans culture; les vignes
+grimpent jusqu’aux cimes les plus élevées des arbres. Du temps des
+pluies, la terre est si trempée que l’on ne se sert que de charrues, de
+houes et de pioches de bois. Ce que l’on cultive le plus, c’est le blé
+de Turquie, et une espèce de millet appelé <i>gom</i>. Quant au vin, les
+habitants le font par un procédé extrêmement simple. Ils creusent le
+tronc d’un arbre, y foulent le raisin avec les pieds, et versent le jus
+dans des terrines qu’ils enfouissent dans la terre.</p>
+
+<p>Le caractère des Mingréliens passe généralement pour mauvais, et on les
+considère comme des voleurs et des brigands, chez lesquels les meurtres
+ne sont pas rares. Ils s’enlèvent les femmes les uns aux autres et sont
+très-adonnés à la boisson. Le père habitue les enfants au vol, et les
+mères à l’impudicité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_572">{572}</a></span></p>
+
+<p>La Colchide ou Mingrélie est située à l’extrémité de la mer Noire, et au
+nord, près du mont Caucase. Les peuples voisins étaient jadis connus
+sous le nom de <i>Huns</i> et d’<i>Alanes</i>. On place l’ancien pays des Amazones
+entre le Caucase et la mer Caspienne.</p>
+
+<p>Redutkale peut bien avoir 1500 habitants. Ils sont si paresseux et si
+ennemis de la moindre peine, que, dans les cinq jours que je passai dans
+cette ville, je ne pus, ni avec de l’argent ni avec de bonnes paroles,
+me procurer du raisin et des figues. J’allai tous les jours au bazar et
+jamais je n’en trouvai à acheter. Le peuple est trop fainéant pour aller
+en chercher dans le bois voisin. Il ne travaille que quand il y est
+poussé par la plus grande nécessité, et alors il se fait payer d’une
+manière exorbitante. Des œufs, du lait et du pain me coûtèrent autant
+qu’à Vienne, sinon plus cher. C’est ici qu’on peut dire que tout en
+vivant au milieu de l’abondance on meurt presque de faim.</p>
+
+<p>Ce qui me déplut singulièrement dans ce peuple, ce furent ses pratiques
+religieuses<a id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a> auxquelles il se livre d’une façon toute machinale. A
+toute occasion il fait le signe de la croix, qu’il mette un morceau dans
+sa bouche, qu’il boive, qu’il passe d’une chambre à l’autre ou qu’il
+s’habille. La main n’est occupée qu’à cela. Mais cela devient
+intolérable quand ces bonnes gens passent devant une église. Alors ils
+s’arrêtent, font une demi-douzaine de génuflexions et des signes de
+croix sans fin. Quand ils sont en voiture, ils arrêtent pour se livrer
+tranquillement à toutes leurs simagrées. Comme je me trouvais à
+Redutkale, un vaisseau était sur le point de mettre à la voile. On alla
+chercher un prêtre qui appela la bénédiction céleste sur tout le navire
+en général et sur chaque petit coin en particulier. Il pénétra dans
+chaque<span class="pagenum"><a id="page_573">{573}</a></span> cabine, dans tous les coins et recoins, et termina en bénissant
+les matelots, qui en échange se moquèrent de lui.</p>
+
+<p>Cela me confirma dans mon opinion, que la véritable religion se trouve
+le moins là où on en fait un vain et fastueux étalage!</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_574">{574}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Départ de Redutkale.&mdash;Une attaque de choléra.&mdash;Anapka.&mdash;Le vaisseau
+suspect.&mdash;Kertch.&mdash;Le musée.&mdash;Tumuli.&mdash;Continuation de mon
+voyage.&mdash;Theodosia (Caffa).&mdash;Jalta.&mdash;Le château du prince
+Woronzoff.&mdash;La citadelle de Sébastopol.&mdash;Odessa.</p></div>
+
+<p>Le 17 septembre (nouveau style), à neuf heures du matin, le navire
+arriva, et une heure plus tard j’étais déjà assise sur le pont: c’était
+<i>le Maladetz</i>, de la force de 140 chevaux; il avait pour capitaine le
+commandant Zorin.</p>
+
+<p>La distance de Redutkale à Kertch est en ligne droite de 360 milles
+marins; mais pour nous, qui restâmes toujours le long de la côte, elle
+s’éleva jusqu’à 500.</p>
+
+<p>Le Caucase, les collines et les parties avancées de la chaîne, une riche
+et splendide nature, nous demeurèrent fidèles pendant la première
+journée. Au fond d’une vallée charmante nous trouvâmes un petit endroit,
+<i>Gallansur</i>, notre première station, où nous ne nous arrêtâmes que peu
+de temps.</p>
+
+<p>Vers les six heures du soir, nous atteignîmes la petite ville fortifiée
+de <i>Sahun</i>, qui est située en partie sur la côte, en partie sur une
+large colline. C’est ici que je vis pour la première fois des Cosaques
+en grand uniforme; tous ceux que j’avais vus jusqu’alors étaient
+très-mal habillés et n’avaient absolument rien de militaire; ils étaient
+affublés de pantalons de grosse toile et de longs et vilains habits qui
+leur tombaient jusque sur les talons: mais ceux-ci portaient des
+jaquettes collantes avec des gibernes disposées chacune pour huit
+cartouches, de larges<span class="pagenum"><a id="page_575">{575}</a></span> pantalons à grands plis et des bonnets de drap
+bleu foncé garnis de fourrure. Ils nous amenèrent dans un bateau à rames
+un officier d’état-major de Sahun.</p>
+
+<p><i>18 septembre.</i> Nous restâmes tout le jour à Sahun. Les bateaux à
+charbon, par une inconcevable négligence, n’étaient nullement prêts: ils
+chargeaient encore quand nous étions déjà depuis longtemps à l’ancre, et
+ce ne fut que vers les six heures du soir que notre provision fut
+complétée. Nous gagnâmes aussitôt le large.</p>
+
+<p><i>19 septembre.</i> Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup de vent et de
+pluie. Je demandai la permission de me placer sur l’escalier de la
+cabine. On me l’accorda presque en secouant les épaules, mais quelques
+minutes après le commandant envoya l’ordre de me mettre à couvert. Je
+fus très-étonnée et très-réjouie de cette galanterie, mais je fus
+bientôt détrompée quand on me conduisit dans la cabine des matelots.
+Tous sentaient horriblement l’eau-de-vie, dont quelques-uns avaient bu
+avec excès. Je me hâtai de remonter sur le pont, où, malgré la furie des
+éléments déchaînés, je me sentais beaucoup mieux que parmi ces chrétiens
+orthodoxes si bien élevés!</p>
+
+<p>Dans le cours de la journée nous nous arrêtâmes à <i>Bambour</i>, à
+<i>Pizunta</i>, à <i>Gagri</i>, à <i>Adlar</i> et dans d’autres endroits. A Bambour, je
+remarquai d’admirables groupes de rochers.</p>
+
+<p><i>20 septembre.</i> La chaîne du Caucase avait disparu, et les forêts
+épaisses avaient fait place à d’immenses étendues vides. L’orage, le
+vent et la pluie ne nous quittaient toujours pas.</p>
+
+<p>Le machiniste du navire, un Anglais, M. Platts, avait été par hasard
+informé de mes voyages (sans doute par mon passe-port, que j’avais dû
+remettre en entrant dans le vaisseau); il se présenta devant moi et
+m’offrit pendant le jour sa cabine; il s’entremit aussi pour moi auprès
+d’un des officiers, et réussit à m’obtenir une petite cabine, qui<span class="pagenum"><a id="page_576">{576}</a></span>
+touchait, il est vrai, à la cabine des matelots, mais qui en était
+séparée par une porte. Je suis très-reconnaissante à ces deux messieurs
+de leur bonté, qui était d’autant plus grande, qu’on me donnait, quoique
+étrangère, la préférence sur les officiers russes, dont il y avait au
+moins une demi-douzaine campés sur le pont.</p>
+
+<p>A <i>Sissassé</i>, nous fîmes une longue halte. C’est une des stations
+principales, une belle forteresse sur une colline. Tout autour il y a de
+belles maisons en bois.</p>
+
+<p><i>21 septembre.</i> La nuit fut terrible; un des matelots, qui le 20 encore
+était plein de vie et de santé, et mangeait de fort bon appétit, fut
+tout à coup atteint du choléra; les cris de douleur du malheureux me
+déchiraient le cœur, et je m’enfuis sur le pont, mais la pluie et le
+froid n’étaient pas moins terribles. Je n’avais rien que mon manteau,
+qui fut bientôt traversé; mes dents claquaient, je frissonnais de tout
+mon corps, et je n’eus d’autre ressource que de redescendre dans la
+cabine, de me boucher les oreilles et de rester dans le voisinage du
+moribond. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, au bout de huit
+heures le malheureux n’était plus qu’un cadavre. Le matin, à la première
+station, à Bschada, on débarqua le corps. On l’enveloppa dans un paquet
+de toile à voile, et on cacha cet événement aux passagers. La cabine fut
+lavée soigneusement avec du vinaigre, et aucun nouveau cas ne se
+présenta.</p>
+
+<p>Je ne fus nullement étonnée qu’il se déclarât des maladies à bord;
+seulement je me serais figuré que les pauvres soldats devaient en être
+atteints, étant jour et nuit sur le pont, n’ayant pour nourriture que du
+pain noir tout sec. Combien en ai-je vu, à moitié transis de froid et
+trempés jusqu’aux os, grignoter un petit morceau de pain! Et combien
+cette misère est plus grande encore pendant la mauvaise saison, sans
+manteaux et sans couvertures! Le voyage de Redutkale à Kertch exige
+souvent une<span class="pagenum"><a id="page_577">{577}</a></span> vingtaine de jours, car la mer est si agitée que l’on ne
+peut approcher des stations et qu’on reste quelquefois des journées
+entières avant d’y toucher. Si un pauvre soldat est forcé de faire toute
+la traversée en hiver, on peut regarder comme un miracle qu’il arrive
+vivant au lieu de sa destination. Mais, d’après le système russe, la vie
+d’un simple soldat n’entre pas en ligne de compte! Les matelots sont
+traités un peu mieux, mais pas encore trop bien. On leur donne du pain
+et de l’eau-de-vie, une très-petite portion de viande, et deux fois par
+jour une soupe à la choucroute, nommée <i>bartsch</i>.</p>
+
+<p>Sur le pont, le nombre des officiers, de leurs femmes et des soldats,
+augmenta à chaque nouvelle station; en échange, on ne débarquait que peu
+de monde.</p>
+
+<p>Bientôt le pont se trouva tellement encombré de caisses, de coffres, de
+boîtes et de meubles de toute espèce, qu’on avait toutes les peines du
+monde à trouver une toute petite place au milieu de tous ces effets
+amoncelés. Jamais je ne vis une telle cargaison sur un vaisseau.</p>
+
+<p>Par le beau temps, ce mouvement et cette agitation continue offrent
+beaucoup de distractions; il y avait toujours quelque nouveau spectacle;
+tout le monde était gai et content, et semblait ne former qu’une seule
+famille. Mais quand par malheur il arrivait tout à coup une forte ondée
+ou qu’une vague indiscrète venait visiter le pont, c’étaient alors des
+cris et des gémissements de toutes parts! Aussitôt on savait ce que
+renfermait chaque caisse, chaque coffre. L’un criait: «Comment garantir
+mes pains de sucre?» Un autre disait: «Ah! ma farine, elle ne vaudra
+plus rien!» Une pauvre femme se plaignait de ce que ses chapeaux étaient
+pleins de taches; une autre se lamentait de ce que l’uniforme de son
+mari allait être gâté, etc.</p>
+
+<p>A quelques petites stations nous avions pris des soldats malades pour
+les transporter à l’hôpital de Kertch. On me dit que c’était plutôt par
+mesure de sûreté que<span class="pagenum"><a id="page_578">{578}</a></span> pour leur donner des soins, car ces soins ils les
+auraient trouvés dans les diverses stations; mais tous les petits
+endroits, depuis Redutkale jusqu’à Anapka, sont encore souvent infestés
+par des Tartares circassiens, qui sortent inopinément des montagnes pour
+se livrer au pillage et au meurtre. Il n’y a pas longtemps, dit-on,
+qu’ils ont même tiré des coups de canon sur un vapeur de la couronne.
+Les Circassiens<a id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a> aiment les Russes comme les Chinois aiment les
+Anglais.</p>
+
+<p>Les pauvres malades furent aussi installés sur le pont; on ne prit pas
+d’autre soin d’eux que d’étendre une toile à voiles pour les garantir du
+vent de deux côtés. Mais, quand il pleuvait fort, l’eau pénétrait
+par-dessous de toutes parts, et les malheureux se trouvaient à moitié
+trempés.</p>
+
+<p><i>22 septembre.</i> Aujourd’hui nous vîmes la ville et la forteresse
+<i>Nova-Russiska</i> qui renferme quelques jolies maisons particulières, des
+hôpitaux, des casernes et une belle église. La ville et la forteresse
+sont situées sur des collines, et n’ont été fondées que depuis dix ans.</p>
+
+<p>Le soir, nous arrivâmes à <i>Anapka</i>, place enlevée aux Turcs en 1829. Ici
+finissent les jolies montagnes et les collines boisées; elles sont
+remplacées par les steppes assez tristes de la Crimée.</p>
+
+<p>J’eus ce jour-là occasion d’admirer la vigilance et la pénétration de
+notre commandant. Un voilier était tranquillement à l’ancre dans une
+petite baie. Dès que le commandant l’aperçut, il fit aussitôt suspendre
+la marche et mettre un bateau à la mer. Il dépêcha un officier vers le
+voilier pour voir ce qu’il faisait là. Jusqu’ici tout cela était<span class="pagenum"><a id="page_579">{579}</a></span> assez
+naturel; car, en Russie, où l’on voudrait pouvoir envoyer <i>une mouche
+étrangère</i> au delà des frontières, il était tout simple qu’on désirât
+savoir ce que voulait un vaisseau. Mais voici le plaisant de l’affaire.
+L’officier approcha du voilier, mais il n’y monta pas et ne se fit
+montrer aucun des papiers; il se contenta de demander de loin au
+capitaine ce qu’il faisait là. Le capitaine répondit que des vents
+contraires l’avaient forcé de jeter l’ancre en cet endroit, et qu’il
+n’attendait qu’un bon vent pour aller à telle ou telle station. Cette
+réponse satisfit complétement l’officier et le commandant. Cela me
+semblait absolument la même chose que de demander à quelqu’un s’il est
+un honnête homme ou un fripon, et de croire à son honnêteté dès qu’il
+lui plaît de l’affirmer.</p>
+
+<p><i>23 septembre.</i> Nous eûmes encore une vilaine nuit à passer. Rien que de
+la pluie et des ouragans! Que je plaignais ces pauvres malades, et même
+ceux qui se portaient bien, d’être exposés à ce temps affreux!</p>
+
+<p>Vers midi, nous arrivâmes à Kertch. De la mer on domine très-bien la
+ville, qui s’étend en demi-cercle sur le rivage et s’élève un peu sur le
+monticule de Mithridate, auquel elle est adossée. En haut de la colline
+est le musée, construit dans le goût d’un temple grec et entouré tout
+autour de colonnes. La cime de la montagne est formée par de beaux
+groupes de rochers, entre lesquels se trouvent quelques petits
+obélisques et des monuments appartenant à l’ancien cimetière. Les
+alentours présentent l’aspect d’une steppe avec des buttes artificielles
+couvertes de tombeaux qui datent des temps les plus reculés. A
+l’exception du Mithridate, on ne voit aucune autre colline ou montagne.</p>
+
+<p>La ville de <i>Kertch</i> est située en partie à l’endroit où se trouvait
+l’ancien <i>Panticapée</i><a id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Aujourd’hui elle fait partie<span class="pagenum"><a id="page_580">{580}</a></span> de la province
+de Tauride; elle est fortifiée, elle a un bon port et fait un commerce
+assez considérable. La population est d’environ 12 000 âmes. La ville
+renferme beaucoup de belles maisons toutes modernes, les rues sont
+larges et pourvues de trottoirs. Sur les deux places, l’ancienne et la
+nouvelle, il y a beaucoup d’animation les dimanches et les jours de
+fête. Il s’y tient un marché de tous les articles imaginables, mais
+surtout de vivres. Ce qui me surprit, ce fut la rudesse et la brutalité
+extraordinaires du bas peuple. Je n’entendais de toutes parts que crier,
+pester et jurer. Je fus aussi très-étonnée de voir des dromadaires
+attelés à plusieurs charrettes.</p>
+
+<p>De superbes marches de pierre et des chemins sinueux conduisent au
+Mithridate, seule promenade des habitants de la ville. Ce monticule doit
+avoir servi autrefois de sépulture; car, partout où l’eau a emporté la
+terre, on trouve de tout petits sarcophages étroits, composés de quatre
+dalles de pierre. La vue d’en haut<a id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>, il est vrai, n’est masquée par
+rien, mais elle est sans attrait; de trois côtés une steppe dépouillée
+d’arbres et de verdure, dont la monotonie n’est interrompue que par
+d’innombrables <i>tumuli</i>. Du quatrième côté on aperçoit la mer. Cette vue
+est partout très-belle, d’autant plus que la mer se marie à la mer, et
+que l’on découvre deux grandes nappes d’eau, la mer Noire et la mer
+d’Azow. On voit dans la rade un assez grand nombre de vaisseaux, mais
+pas les quatre ou six cents que j’avais espéré y trouver d’après les
+rapports des journaux.</p>
+
+<p>En revenant, je visitai le musée, composé d’une seule salle. Il renferme
+bien quelques curiosités extraites des monuments tumulaires, mais les
+plus belles choses trouvées<span class="pagenum"><a id="page_581">{581}</a></span> dans les fouilles ont été transportées à
+Saint-Pétersbourg. Les restes de sculptures, de bas-reliefs, de
+sarcophages et d’épitaphes, sont très-endommagés. Tout ce qui existe
+encore, en fait de statues, dénote un grand art. La pièce la plus
+curieuse de ce musée est un sarcophage en marbre blanc. Quoique
+détérioré, il offre encore de magnifiques reliefs, surtout la figure
+d’un ange tenant réunies au-dessus de sa tête deux guirlandes de fruits
+et de feuilles. Sur le couvercle du sarcophage reposent deux figures
+couchées. Les têtes manquent; mais tout le reste, les corps, leur
+position, la draperie des robes de dessus, est exécuté avec la plus rare
+perfection.</p>
+
+<p>Un autre sarcophage de bois atteste un grand talent dans l’art de
+tourner et de ciseler.</p>
+
+<p>Une collection de pots de terre, de cruches et de petites lampes, me
+rappela beaucoup celle du musée de Naples.</p>
+
+<p>Les pots sont cuits et peints en brun; ils ont absolument la forme de
+ceux qu’on a déterrés à Herculanum et à Pompéi. Les cruches ont deux
+anses et sont si pointues par le bas qu’elles ne se tiennent debout que
+quand elles sont appuyées. Cette forme de vases est encore aujourd’hui
+usitée en Perse. En fait de verrerie, je ne vis, à part quelques objets
+insignifiants, que de petits flacons formés uniquement d’un long cou. Il
+y avait aussi des bracelets en or, des bagues et des colliers un peu
+massifs. Les objets les plus délicats étaient de petites feuilles
+carrées soigneusement ciselées, que l’on attachait à la tête ou à la
+poitrine, et enfin des couronnes composées de guirlandes de feuilles de
+laurier. En objets de cuivre, je vis des chaudrons et des chaînes; en
+plâtre, on avait de vilaines figures grotesques et différents ornements
+que l’on appliquait sans doute à l’extérieur des maisons.</p>
+
+<p>Parmi les monnaies, j’en trouvai quelques-unes d’un coin extrêmement
+remarquable.</p>
+
+<p>Il ne me restait plus qu’à visiter les <i>tumuli</i>. Je cherchai<span class="pagenum"><a id="page_582">{582}</a></span> longtemps
+en vain un guide; mais, comme il ne vient que rarement des étrangers
+dans ce pays, on n’y rencontre pas de cicérone régulier. Dans mon
+embarras, je crus ne pouvoir mieux faire que de m’adresser au
+vice-consul d’Autriche, M. Nicolaï. Non-seulement il se montra tout
+disposé à contenter mon désir, mais il eut même la complaisance de
+m’accompagner.</p>
+
+<p>Les temples sont des monuments d’une espèce toute particulière: ils se
+composent d’une galerie d’environ 20 mètres de long, 5 de large et 8 de
+haut, et d’une toute petite chambre placée au bout de la galerie. Les
+murs du monument s’élèvent obliquement comme le toit d’une maison, et se
+touchent tellement en haut qu’il reste à peine un pied d’intervalle. Ils
+sont construits en dalles de pierre, longues et très-épaisses, et
+superposées les unes sur les autres, de manière que la rangée de dessus
+dépasse toujours celle de dessous de six à sept pouces. A l’ouverture
+supérieure, large d’un pied, il y a également des dalles de pierres
+massives. Quand on regarde de loin l’entrée, les murs semblent couchés.
+Le cabinet est un carré oblong au-dessus duquel s’étend un petit plafond
+voûté; il est construit absolument comme le corridor. Une fois le
+sarcophage déposé dans la chambre du fond, tout le monument était comblé
+de terre.</p>
+
+<p>Le beau sarcophage de marbre placé au musée a été extrait d’un tombeau
+qui se trouve près des bâtiments de la Quarantaine; on dit que c’est
+celui du roi Bentik.</p>
+
+<p>La plupart des monuments avaient déjà été ouverts par les Turcs; ceux
+qui restent encore sont ouverts par le gouvernement russe. On a trouvé
+beaucoup de corps couverts de bijoux et de couronnes de feuilles d’or
+comme on en voit au musée. On trouve souvent aussi des monnaies.</p>
+
+<p>Le 26 septembre était un jour de grande fête pour les Russes: ils
+célébraient la découverte de la croix de Jésus-<span class="pagenum"><a id="page_583">{583}</a></span>Christ. Le peuple
+apporta à l’église, comme offrandes, du pain, de la pâtisserie, des
+fruits, etc. Toutes ces offrandes furent entassées dans un coin de
+l’église. A la fin du service religieux, le prêtre les bénit, en donna
+quelques faibles parcelles aux mendiants qui l’assiégeaient, et fit
+mettre le reste dans des paniers qu’on transporta dans sa demeure. Dans
+l’après-midi, la population se rendit presque tout entière au cimetière.
+Les gens du peuple y portèrent aussi des provisions de bouche; mais,
+après avoir été également bénies par le prêtre, elles furent mangées
+avec beaucoup de satisfaction par chacun de ceux à qui elles
+appartenaient.</p>
+
+<p>Je ne vis que peu de monde habillé à la russe. Le véritable costume du
+peuple se compose de longs cafetans de drap bleu; les hommes portent des
+chapeaux bas de feutre avec de larges rebords, et leurs cheveux sont
+taillés tout ronds; quant aux femmes, elles se mettent de petits
+mouchoirs de soie autour de la tête.</p>
+
+<p>Avant de quitter Kertch, il me faut encore rappeler qu’il y a dans le
+voisinage des sources de naphte que je ne visitai pas, parce que,
+d’après la description que l’on m’en fit, elles ressemblent tout à fait
+à celles de Tiflis.</p>
+
+<p>Le point le plus rapproché pour continuer mon voyage était Odessa.
+J’avais le choix entre deux routes, celle de terre et celle de mer. La
+première offre, dit-on, des parties très-belles et très-intéressantes;
+mais je préférai sans hésiter la dernière, car je n’avais pas le moindre
+goût pour la poste russe, et je désirais en outre sortir le plus tôt
+possible de l’empire de Russie.</p>
+
+<p>Le 27 septembre, à huit heures du matin, j’allai à bord du vapeur russe
+<i>Dargo</i>, de la force de 100 chevaux. La distance d’Odessa à
+Constantinople est de 360 milles marins. Le bateau était beau, propre,
+et extrêmement bien tenu. Les prix étaient excessivement modérés (je
+payais pour une place de secondes 13 roubles d’argent, environ 52
+francs).<span class="pagenum"><a id="page_584">{584}</a></span> La seule chose qui ne me plut pas dans les bateaux russes,
+c’est la trop grande faveur accordée à l’économe, qui, à ce qu’on me
+disait, avait à payer une remise à qui de droit. Tous les voyageurs,
+sans exception, sont forcés de prendre chez lui leur nourriture; cela
+est souvent très-dur pour les pauvres passagers du pont, qui, pour le
+payer, se trouvent réduits à tirer de leur poche les derniers kopecks
+qui leur restent.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes de bonne heure dans l’après-dînée à <i>Feodosia</i> (<i>Caffa</i>),
+autrefois la ville la plus grande et la plus importante de la Crimée: on
+l’appelait une seconde Constantinople. Elle était arrivée au plus haut
+degré de splendeur à la fin du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, sous la domination des
+Génois. Sa population dépassait alors 200 000 âmes. Aujourd’hui, réduite
+au rang d’une petite ville de cercle, elle n’a plus que 5000 habitants.</p>
+
+<p>Il reste encore du temps des Génois des murs de citadelle et des tours à
+moitié délabrées, ainsi qu’une belle mosquée que les Russes ont
+transformée en une église chrétienne.</p>
+
+<p>Feodosia est située près d’un grand golfe de la mer Noire, sur la pente
+de collines toutes nues. On ne découvre, en fait de verdure, que
+quelques jolis jardins.</p>
+
+<p><i>28 septembre.</i> Ce matin, nous fîmes une halte près de Jalta, un tout
+petit endroit de 500 âmes, qui possède une église extrêmement jolie,
+fondée par le prince Woronzoff. Construite en style vraiment gothique,
+cette église est placée en dehors du village, sur un coteau riant.</p>
+
+<p>Le paysage est charmant, et de belles montagnes et des collines, partie
+couvertes de jolis bois, partie s’élevant en superbes masses de rocher,
+s’étendent jusqu’au bord de la mer.</p>
+
+<p>Le bateau à vapeur s’arrêta vingt-quatre heures à Jalta. Je profitai de
+cette relâche pour faire une excursion à <i>Alupka</i>, un des domaines du
+prince Woronzoff, célèbre par<span class="pagenum"><a id="page_585">{585}</a></span> un château que l’on regarde comme une des
+curiosités de la Crimée. Pour y aller on traverse de basses collines
+tout contre la mer, puis un parc ravissant, créé par la nature, mais que
+la main ingénieuse de l’homme s’est plu à embellir. Entre les bosquets
+et les bois, entre les vignes et les jardins, sur des places
+découvertes, sur des collines et des coteaux, on aperçoit les châteaux
+et les villas les plus jolis de la noblesse russe. L’ensemble offre un
+aspect si riant et si attrayant que l’on s’imagine qu’ici doivent
+nécessairement habiter la joie, la concorde et le bonheur.</p>
+
+<p>La première villa qui attire les regards est celle du comte Léon
+Potocki. La maison est construite avec beaucoup de goût; dans le jardin
+on a déployé beaucoup d’art et de luxe; la situation est superbe et
+offre une vaste perspective sur la mer et les environs. Il y a non loin
+du bord de la mer un autre édifice grandiose, mais qui frappe plus par
+ses vastes dimensions que par sa beauté. Il ressemble à une maison
+carrée ordinaire à plusieurs étages; c’est une maison de campagne de
+l’impératrice, une résidence pour la saison des bains, mais jusqu’ici
+elle n’est pas encore venue à ce château, nommé <i>Oriander</i>. La charmante
+villa du prince Mirzewsky offre un aspect bien plus beau que ce palais.
+Elle est située sur une colline, au milieu d’un superbe parc, d’où l’on
+a une vue magnifique des montagnes et de la mer. La principale façade de
+l’édifice est de style gothique.</p>
+
+<p>La villa du prince Gallitzin est tout à fait gothique. Les fenêtres, qui
+montent en pointe, et deux tours dont une est même ornée d’une croix,
+lui donnent l’air d’une église, et on cherche involontairement la ville
+dont doit dépendre cette belle résidence.</p>
+
+<p>Elle est située pour ainsi dire au terme de la belle et riche nature de
+ce pays. Peu à peu les arbres se transforment en arbustes rabougris et
+en buissons, le beau tapis de verdure se change en un sol pierreux; au
+fond s’élèvent des<span class="pagenum"><a id="page_586">{586}</a></span> rochers escarpés au pied desquels sont amoncelés des
+débris détachés de leurs flancs.</p>
+
+<p>On voit bien encore quelques jolies propriétés; mais, créées par l’art,
+elles manquent complétement du charme de la nature.</p>
+
+<p>Après avoir fait environ treize verstes, le chemin tourne autour d’une
+des collines pierreuses, et l’on découvre le château du prince Woronzoff
+dans toute son étendue. Ce palais offre un aspect bien moins imposant
+que je ne me l’étais figuré. Il est bâti en pierres de taille qui ont la
+même couleur que les rochers et les montagnes dont il est entouré. Si
+quelque jour un grand parc vient l’envelopper, le palais ressortira
+davantage et on saisira mieux le caractère grandiose de son
+architecture. On y trouve bien déjà une belle plantation, mais encore
+trop jeune et peu étendue. Le jardinier en chef, un Allemand, M. Kebach,
+est dans sa partie un maître et un artiste consommé; il a su dompter la
+nature stérile et déserte, au point qu’elle ne produit pas seulement des
+fleurs et des arbres ordinaires, mais qu’elle se pare même des plus
+belles plantes exotiques.</p>
+
+<p>Le château est bâti en style gothique mauresque, avec des tours et des
+tourelles, des flèches et des aiguilles, des murs crénelés, comme on en
+trouve dans les anciennes constructions du même genre qui se sont bien
+conservées. La principale façade est tournée du côté de la mer. Deux
+lions en marbre de Carrare, dans l’attitude du repos, que l’on doit au
+ciseau d’un excellent artiste, sont placés en haut des vastes degrés qui
+conduisent du château jusqu’au rivage de la mer.</p>
+
+<p>La disposition intérieure du palais rappelle les contes des <i>Mille et
+une Nuits</i>. On y voit réunis les étoffes les plus précieuses, les bois
+les plus recherchés, les chefs-d’œuvre et les merveilles de l’art de
+toutes les parties du monde. On y admire des appartements somptueux en
+style oriental, dans le goût chinois, persan et européen, et surtout<span class="pagenum"><a id="page_587">{587}</a></span> un
+pavillon unique dans son genre renfermant non-seulement les fleurs les
+plus belles et les plus rares, mais aussi les arbres les plus élevés,
+entre autres des palmiers avec leurs riches cimes touffues. Des touffes
+de feuillage entrelacées couvrent les murs, et des fleurs poussent de
+toute part. Les plus doux parfums embaument l’air; des divans moelleux
+se trouvent à moitié cachés sous les festons de verdure. Tout, en un
+mot, est combiné de manière à produire l’effet le plus magique sur les
+sens.</p>
+
+<p>Le propriétaire de ce palais féerique, le prince Woronzoff, était
+malheureusement absent; il assistait à une fête donnée dans un château
+voisin. J’avais des lettres pour lui, et j’aurais bien voulu faire sa
+connaissance, car je l’avais entendu citer par tout le monde, riches et
+pauvres, comme l’homme le plus charitable, le plus juste et le plus
+généreux. On m’engagea même à rester jusqu’à son retour, mais il
+m’aurait fallu attendre huit jours l’arrivée du prochain vapeur, et mon
+temps était trop limité.</p>
+
+<p>Non loin du château est un village tartare comme il s’en trouve beaucoup
+dans la Crimée. Ils se distinguent par leurs toits en terrasse toute
+plate où les habitants se tiennent plus volontiers que dans l’intérieur
+de leurs cabanes. Comme le climat est doux et beau, ils travaillent
+toute la journée sur le toit, et ils y couchent la nuit. Les hommes ne
+se distinguent pas beaucoup du paysan russe pour le costume; les femmes
+s’habillent en quelque sorte à l’orientale, mais ne se couvrent pas la
+figure.</p>
+
+<p>Nulle part ailleurs je ne vis des vignobles aussi bien plantés et aussi
+bien tenus. Le raisin est très-doux et savoureux, le vin est bon et
+léger, et souvent on en fait du champagne, imitation à laquelle il se
+prête sans trop de peine. Dans les vignobles du prince Woronzoff, il y
+a, dit-on, plus de cent espèces différentes de plants de vignes.</p>
+
+<p>A mon retour à Jalta, il me fallut rester encore plus de<span class="pagenum"><a id="page_588">{588}</a></span> deux heures à
+l’hôtel, parce que les messieurs avec qui je devais aller à bord
+n’avaient pas encore fini de boire. Enfin, quand on se disposa à partir,
+un officier du vapeur était si ivre qu’il ne pouvait pas se tenir sur
+ses jambes. Deux messieurs, aidés de l’hôtelier, le traînèrent jusqu’au
+rivage. Nous y trouvâmes bien la yole du vapeur; mais les matelots
+refusèrent de nous passer, car ils attendaient le capitaine. On loua
+donc un bateau pour lequel il y avait 20 kopecks d’argent à payer. Ces
+messieurs savaient que je ne parlais pas le russe; mais ils ignoraient
+que je le comprenais un peu. J’entendis parfaitement que l’un dit à
+demi-voix à l’autre: «Je n’ai pas de monnaie sur moi, laissons payer
+cette femme.» Ensuite, il s’adressa à moi et me dit en français: «La
+part que vous avez à payer est de 20 kopecks d’argent.» Cependant
+c’étaient des messieurs qui prétendaient être instruits et bien élevés.</p>
+
+<p><i>29 septembre.</i> Nous nous arrêtâmes près de la belle forteresse de
+Sébastopol. Les fortifications sont en partie à l’entrée du port, en
+partie dans le port même. Construites en pierres massives et abondamment
+pourvues de tours et de forts extérieurs, elles défendent l’entrée du
+port sur plusieurs points. Le port, entouré presque de tous côtés de
+collines, est un des plus sûrs et des plus commodes du monde
+entier<a id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>. Il peut recevoir la flotte la plus considérable, et il est
+si profond que les plus grands vaisseaux de guerre peuvent jeter l’ancre
+le long des quais. Des écluses, des docks d’un caractère vraiment
+grandiose, y ont été disposés avec une magnificence dont rien
+n’approche. Pendant mon séjour, on y travaillait encore et on employait
+des milliers de bras pour achever ces œuvres gigantesques. On me montra
+parmi les ouvriers beaucoup de gen<span class="pagenum"><a id="page_589">{589}</a></span>tilshommes polonais qui, faits
+prisonniers lors de la dernière tentative d’affranchissement en 1831,
+avaient été envoyés à Sébastopol.</p>
+
+<p>Les fortifications et les casernes sont si grandes qu’elles peuvent
+contenir près de 30 000 hommes.</p>
+
+<p>La ville, fondée depuis peu, est située sur une chaîne de collines nue
+et déserte. Parmi les édifices publics, l’église grecque est celui qui
+frappe le plus l’attention, car elle est tout isolée sur une colline et
+construite dans le style d’un temple grec. La bibliothèque est placée à
+l’endroit le plus élevé. (Ce serait une bonne allégorie, si, en la
+construisant, c’est à dessein qu’on l’a placée si haut.) Il faut encore
+signaler un beau portique près de l’édifice du <i>Club</i>, auprès duquel on
+a construit un escalier en pierre qui conduit au rivage de la mer, et
+qui permet, quand on débarque, de monter facilement à la ville. Un
+monument gothique, élevé à la mémoire du capitaine Cozar qui se couvrit
+de gloire à la bataille de Navarin et y trouva la mort, n’excite pas
+moins la curiosité de l’étranger. Ce monument est, comme l’église, isolé
+sur une colline.</p>
+
+<p>Les rues, comme dans toutes les villes russes nouvellement bâties, sont
+larges et propres.</p>
+
+<p><i>30 septembre.</i> Nous arrivâmes à Odessa de grand matin. La ville se
+présente bien du côté de la mer. Comme elle est placée sur un point
+élevé, on embrasse d’un seul coup d’œil beaucoup d’édifices vraiment
+remarquables. De ce nombre sont surtout le palais du prince Woronzoff,
+la Bourse, les édifices du gouvernement, de la Quarantaine, plusieurs
+grandes casernes et beaucoup de superbes maisons particulières. Quoique
+les environs soient plats et déserts, une foule de jardins et d’allées
+donnent à la ville un air riant. Dans le port, je vis une véritable
+forêt de mâts, et encore ce n’est pas là que se trouve la plus grande
+partie des vaisseaux. Ils sont plutôt à l’ancre dans le port de la
+Quarantaine. La plupart viennent du côté de la<span class="pagenum"><a id="page_590">{590}</a></span> Turquie, et pour les
+pays turcs il y a toujours une quarantaine de quinze jours, qu’il y ait
+ou non une maladie épidémique.</p>
+
+<p>Odessa, capitale du gouvernement de Cherson, est, par sa position sur la
+mer Noire et aux embouchures du Dniestre et du Dniepre, une des places
+de commerce les plus importantes de la Russie méridionale. La ville, qui
+compte 80 000 habitants, fut fondée en 1794 et déclarée port franc en
+1817. Une belle citadelle domine tout le port.</p>
+
+<p>Le développement rapide et l’état florissant d’Odessa sont dus en grande
+partie au duc de Richelieu, qui, après avoir comme émigré français pris
+part à plusieurs campagnes contre son pays, alla en Russie et fut nommé
+en 1803 gouverneur général de la province de Cherson. Il garda ce poste
+jusqu’en 1814; dans ce laps de temps, il éleva la ville, qui à son
+arrivée comptait à peine 3000 âmes, au rang qu’elle occupe aujourd’hui.
+Une des plus belles rues porte son nom, et, en son honneur, on a donné à
+quelques places les noms de plusieurs places de Paris.</p>
+
+<p>Je ne restai que deux jours à Odessa; le troisième, je me rendis à
+Constantinople sur le bateau à vapeur. J’eus le temps de parcourir
+Odessa et ses environs dans tous les sens. La plus belle partie est
+située du côté de la mer; le boulevard surtout, avec ses superbes
+allées, offre une charmante promenade. La statue de bronze et en pied du
+duc de Richelieu est un de ses plus beaux ornements. De larges escaliers
+en pierre conduisent du boulevard jusqu’au bord de la mer, et dans le
+fond on voit se grouper de magnifiques palais et de vastes édifices. Les
+plus remarquables sont le palais du gouvernement, l’hôtel de
+Saint-Pétersbourg et le palais du prince Woronzoff, qui est construit
+dans le style italien et auquel vient se joindre un petit jardin. Du
+côté opposé du boulevard est la Bourse, également de style italien, et
+entourée d’un jardin. Non loin de là se trouve l’Académie des
+beaux-arts, édifice assez médiocre,<span class="pagenum"><a id="page_591">{591}</a></span> d’un seul étage. Le théâtre, orné
+d’un beau portique, promet beaucoup au dehors, mais produit bien peu
+d’effet à l’intérieur. Il est attenant au Palais-Royal, composé d’un
+joli jardin, autour duquel sont placés de grands et beaux magasins, où
+l’on trouve les plus riches marchandises. Les étalages sont
+très-surchargés, mais disposés avec beaucoup moins de goût qu’à Vienne
+ou à Hambourg.</p>
+
+<p>Parmi les églises, la cathédrale russe est celle qui se distingue le
+plus. Elle a une nef surmontée d’une voûte très-élevée et d’une belle
+coupole. La nef repose sur de fortes colonnes revêtues d’un plâtre blanc
+et brillant qui ressemble à du marbre. L’église est ornée de tableaux,
+de lustres et de flambeaux qui sont riches, mais sans goût. Ce fut la
+première église où je trouvai des poêles, et vraiment on aurait été
+presque tenté de s’en servir, tant la différence de température, malgré
+le peu de distance, se faisait sentir entre Odessa et Jalta.</p>
+
+<p>Une autre église russe se trouve sur le nouveau bazar. Elle a une grande
+coupole entourée de quatre autres plus petites, et paraît très-belle au
+dehors; mais au dedans elle est petite et extrêmement simple.</p>
+
+<p>L’église catholique, qui n’était pas encore entièrement achevée, peut,
+pour l’architecture, entrer hardiment en parallèle avec la cathédrale
+russe.</p>
+
+<p>Toutes les rues sont larges, belles et régulières. Aussi n’a-t-on pas
+beaucoup de peine à s’orienter. On remarque de grandes et belles maisons
+dans toutes les rues et même dans les parties les plus reculées de la
+ville.</p>
+
+<p>Dans l’intérieur de la ville est le jardin dit <i>de la Couronne</i>, qui,
+sans être des plus grands et des plus beaux, offre cependant quelques
+distractions; tous les dimanches et les jours de fête, les promeneurs y
+affluent. Un excellent orchestre y joue, en été, sous une tente, et en
+hiver dans un simple pavillon.</p>
+
+<p>Le jardin botanique, situé à trois verstes de la ville, est<span class="pagenum"><a id="page_592">{592}</a></span> pauvre en
+plantes exotiques et très-négligé. Chaque pas qu’on y fait donne du
+regret. L’automne, que je retrouvais pour la première fois après
+quelques années, fit sur moi une impression vraiment affligeante.
+J’aurais presque envié ceux qui habitent les pays chauds, quoique la
+chaleur fasse aussi beaucoup souffrir.</p>
+
+<p>A Odessa, on se tire assez bien d’affaire quand on parle l’allemand;
+presque tout le monde le comprend, à l’exception du bas peuple.</p>
+
+<p>Pour ce qui est du passe-port, on rencontre autant de difficultés pour
+sortir de l’empire russe que pour y entrer. Il faut changer celui que
+l’on a pris en arrivant et payer chaque fois deux roubles d’argent. En
+outre, le nom du voyageur est inséré trois fois dans la <i>Gazette</i>, afin
+que, s’il a contracté des dettes, les créanciers soient prévenus de son
+départ. Ces insertions font perdre au moins huit jours et souvent quinze
+jours ou trois semaines; mais quand quelqu’un répond du voyageur, il n’a
+pas besoin d’attendre les insertions.</p>
+
+<p>Le consul autrichien, M. Gutcutbal, voulut bien répondre de moi, ce qui
+me permit, dès le 2 octobre, de dire adieu à l’empire russe. Je ne crois
+pas avoir besoin d’affirmer à mes lecteurs que cet adieu ne me coûta pas
+beaucoup.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/deco.png" width="100" height="35" alt=""></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_593">{593}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a></h2>
+
+<div class="blockquott">
+<p>Constantinople.&mdash;Changements opérés dans cette ville.&mdash;Deux
+incendies.&mdash;Voyage en Grèce.&mdash;La quarantaine à Égine.&mdash;Un jour à
+Athènes.&mdash;Calamachi.&mdash;L’isthme.&mdash;Patras.&mdash;Corfou.</p></div>
+
+<p>Il y a peu de chose à dire du voyage d’Odessa à Constantinople. On reste
+presque toujours en pleine mer et on n’aborde nulle part. La distance
+est de 360 milles marins.</p>
+
+<p>Le bateau, d’une force de 260 chevaux, appartenait au gouvernement
+russe, et s’appelait <i>Odessa</i>; il était beau et extrêmement bien tenu.</p>
+
+<p>Pour ne pas me rendre trop pénibles les adieux de mes chers amis les
+Russes, un d’eux eut la bonté de ne pas me traiter avec trop de
+galanterie à la fin de mon voyage. Comme la dernière nuit il faisait
+très-chaud, je m’étais sauvée de la sombre cabine pour respirer le frais
+sur le pont; je m’établis non loin du gouvernail, et, enveloppée dans
+mon manteau, je ne tardai pas à m’endormir. Voilà qu’arrive soudain un
+des matelots, qui, me donnant un coup de pied, m’ordonna de quitter la
+place que j’occupais; touchée de cet aimable procédé, je remerciai mon
+interlocuteur avec une profonde émotion, et, après l’avoir prié de me
+laisser en repos, je continuai mon somme.</p>
+
+<p>Il y avait parmi les voyageurs six matelots anglais qui, après avoir
+conduit un nouveau bateau à Odessa, retournaient dans leur pays. Je leur
+parlai quelquefois, ce qui me mit tout à fait bien avec eux. Quand ils
+s’aperçurent que j’étais réduite à ma seule compagnie, ils me
+deman<span class="pagenum"><a id="page_594">{594}</a></span>dèrent si je savais assez de turc pour pouvoir m’entendre avec les
+bateliers et les porteurs. Sur ma réponse négative, ils me proposèrent
+de se charger de tout pour moi si je voulais aborder avec eux. Je
+m’empressai d’accepter leur offre.</p>
+
+<p>Quand nous approchâmes de la terre, un douanier vint en bateau visiter
+nos bagages. Pour en finir plus vite, je lui glissai quelque argent dans
+la main. En arrivant au rivage je voulus payer la traversée; mais les
+matelots ne le souffrirent pas. Ils me dirent que j’avais payé le
+douanier pour eux tous, que c’était donc à eux de payer les frais du
+bateau. Je m’aperçus qu’en insistant davantage je ne ferais que les
+offenser. Ils arrêtèrent encore un porteur pour moi, et puis nous nous
+quittâmes bons amis.</p>
+
+<p>Combien cette conduite de simples matelots anglais différait de celle
+des trois messieurs russes de Jalta!</p>
+
+<p>J’ai déjà décrit, dans mon <i>Voyage en Terre-Sainte</i><a id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>, l’entrée du
+Bosphore et les curiosités de Constantinople. Je me fis conduire
+aussitôt chez la bonne Mme Balbiani; mais, à mon grand regret, elle
+n’était plus à Constantinople: elle avait renoncé à tenir un hôtel. On
+me recommanda l’hôtel des <i>Quatre-Nations</i>, tenu par Mme Prust. C’était
+une Française assez bavarde qui était toute la journée à louer sa
+maison, ses domestiques et sa cuisine, éloges qui n’obtenaient guère
+l’assentiment des voyageurs. Elle prenait quarante piastres par jour
+(environ 10 francs) et portait encore en compte une assez bonne somme
+pour les pourboires et autres menus frais.</p>
+
+<p>Depuis ma dernière visite à Constantinople on avait jeté un joli pont
+sur la Corne d’or; le beau palais de l’ambassade russe était achevé, et
+les Orientales me parurent moins voilées que lors de mon premier voyage.
+Beaucoup<span class="pagenum"><a id="page_595">{595}</a></span> d’entre elles portaient des voiles si minces et si
+transparents que l’on découvrait à peu près tous les traits de leur
+visage. D’autres ne se couvraient que le front et le menton, et
+découvraient leurs yeux, leur nez et leurs joues.</p>
+
+<p>Le faubourg de Péra était dans un bien triste état. On y voyait partout
+les traces des ravages exercés par le feu. Pendant les trois jours que
+j’y passai, il y eut encore deux incendies que l’on qualifia de
+<i>petits</i>, parce que le premier ne mit en cendre que cent trente
+boutiques, et le second trente. On est habitué à voir les incendies
+dévorer des milliers de maisons.</p>
+
+<p>La première fois, le feu éclata le soir, comme nous étions encore à
+table. Un des convives me proposa de m’accompagner sur le théâtre de
+l’incendie, en me disant que, si je n’avais pas encore vu un tel
+spectacle, il m’intéresserait certainement. C’était assez loin de notre
+maison; mais à peine eûmes-nous fait cent pas que nous nous trouvâmes
+déjà au milieu d’une grande foule de gens qui portaient tous des
+lanternes en papier<a id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, ce qui répandait une grande clarté dans les
+rues. Tout le monde criait et courait pêle-mêle avec la plus vive
+agitation; les habitants ouvraient leurs fenêtres, demandaient aux
+passants s’il y avait un danger sérieux et regardaient avec effroi et
+avec angoisse le reflet des flammes sur le ciel. Au milieu de ce
+brouhaha général retentissaient les cris: <i>guarda, guarda</i> (gare, gare!)
+des hommes qui portaient sur leurs épaules de petites pompes à
+incendies<a id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a> et des outres pleines d’eau, renversant tous ceux qui ne
+s’écartaient pas promptement. Des soldats à cheval, des fantassins et
+des gardes<span class="pagenum"><a id="page_596">{596}</a></span> venaient par derrière, des pachas arrivaient avec leur suite
+pour exciter les gens à porter du secours et à éteindre le feu.</p>
+
+<p>Malheureusement tous ces efforts sont inutiles. Le feu trouve un aliment
+rapide dans les maisons de bois peintes à l’huile, embrase avec une
+activité incroyable des rues entières, et rien ne l’arrête que des
+jardins ou des places vides. Souvent un incendie consume plusieurs
+milliers de maisons. Les malheureux habitants ont à peine le temps de se
+sauver eux-mêmes. Ceux qui sont plus éloignés du théâtre de l’incendie
+ramassent au plus vite leurs effets les plus précieux pour être prêts à
+fuir. On conçoit facilement que dans ces occasions les voleurs ne sont
+pas rares, et souvent, après avoir sauvé avec beaucoup de peine leur
+faible avoir, les pauvres incendiés se le voient de nouveau enlevé au
+milieu de la foule et de la bagarre.</p>
+
+<p>L’autre incendie éclata la nuit d’ensuite. Tout était déjà enseveli dans
+le sommeil; les gardiens chargés de veiller au feu parcoururent les
+rues, frappèrent avec leurs cannes garnies de fer aux portes des
+maisons, et éveillèrent tout le monde par leurs cris. Je m’élançai tout
+alarmée hors de mon lit, je courus à la fenêtre, et je vis le ciel
+légèrement teint de rouge du côté où s’était déclaré l’incendie. Au bout
+de quelques heures, le bruit cessa et la teinte rouge se dissipa. Dans
+les derniers temps, on a enfin commencé à construire des maisons de
+pierre, non-seulement à Péra, mais aussi à Constantinople.</p>
+
+<p>Le 27 octobre, à six heures du soir, je quittai la capitale de l’empire
+ottoman sur le vapeur français <i>la Salamandre</i>, de la force de 100
+chevaux.</p>
+
+<p>Comme je raconte dans mon <i>Voyage en Terre-Sainte</i> le trajet de
+Constantinople à Smyrne par l’Archipel grec, je parlerai tout de suite
+de la Grèce.</p>
+
+<p>On m’avait dit à Constantinople que la quarantaine dans<span class="pagenum"><a id="page_597">{597}</a></span> le Pirée (à six
+milles anglais d’Athènes) ne durait que quatre jours, l’état sanitaire
+en Turquie étant des plus satisfaisants. Mais, sur le vapeur, on
+m’apprit que la quarantaine avait lieu dans l’île d’Égine (à seize
+milles du Pirée) et durait douze jours, non pas à cause de la peste,
+mais à cause du choléra. Pour la peste, la quarantaine est de vingt et
+un jours.</p>
+
+<p>Le 10 octobre, nous aperçûmes le continent de l’ancienne Grèce.</p>
+
+<p>En longeant la côte, nous vîmes sur la haute plate-forme d’un rocher
+douze grandes colonnes, restes d’un temple de Minerve. Bientôt nous
+approchâmes de la colline sur laquelle est située la superbe
+<i>Acropolis</i>. Mes regards restèrent longtemps attachés à tout ce que je
+pouvais apercevoir. Les grandes figures des héros de l’histoire grecque
+passèrent devant mes yeux, et je brûlais du désir de fouler un sol qui
+depuis mon enfance m’avait paru, après Rome et Jérusalem, le plus
+curieux et le plus intéressant de tous les pays. Avec quel empressement
+je cherchais à découvrir l’Athènes moderne! N’était-elle pas à la même
+place où se trouvait jadis l’ancienne Athènes de célèbre mémoire?
+Malheureusement je ne la vis pas: une colline nous la cachait. Nous
+entrâmes dans le Pirée, où s’est élevée également une nouvelle ville.
+Après nous y être arrêtés juste le temps nécessaire pour remettre les
+dépêches, nous partîmes pour Égine.</p>
+
+<p>Il faisait tout à fait nuit quand nous y arrivâmes. On mit aussitôt une
+chaloupe à la mer, et on nous conduisit au quai de la Quarantaine.</p>
+
+<p>Il n’y avait dans cet établissement ni porteurs ni employés pour nous
+venir en aide. Nous fûmes forcés de traîner nous-mêmes nos caisses et
+nos coffres jusqu’à la Quarantaine, où l’on nous assigna de petites
+chambres toutes nues. Il n’y eut pas même moyen d’avoir de la lumière;
+par bonheur j’avais sur moi une bougie; je la cou<span class="pagenum"><a id="page_598">{598}</a></span>pai en plusieurs
+petits morceaux, et je tirai ainsi d’embarras mes compagnons de voyage.</p>
+
+<p>Le lendemain, je m’informai des arrangements d’intérieur. La vie à la
+Quarantaine était très-mauvaise et très-chère. Une toute petite chambre,
+sans le moindre meuble, coûte trois drachmes<a id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a> par jour; pour la
+nourriture, on en donne cinq; si l’on mange à la carte, une toute petite
+portion se paye de soixante à soixante-dix leptas; le service,
+c’est-à-dire la surveillance du gardien, coûte deux drachmes par jour;
+pour l’eau, on réclame chaque jour quinze leptas; la visite du médecin
+coûte une drachme en entrant, et autant au sortir de la Quarantaine.
+Pour ce prix, le médecin fait ranger à la fois tout le monde devant lui,
+et examine l’état de santé de toute la société.</p>
+
+<p>Une quantité de choses accessoires se payaient en proportion. Il fallait
+louer chaque meuble à part. Je ne comprends pas que le gouvernement
+donne si peu de soins à des établissements institués pour préserver la
+santé publique, et où l’homme privé de fortune ne peut pas se dispenser
+de faire séjour. Le pauvre y subit bien plus de privations que chez lui;
+il ne peut rien prendre de chaud, car l’hôtelier, n’étant pas soumis à
+des prix fixes, demande cinq ou six fois la valeur de l’objet de
+consommation.</p>
+
+<p>On assigna une seule chambre à plusieurs ouvriers et à une jeune
+domestique arrivés par le bateau. Pendant ces douze jours, tous ces gens
+ne prirent rien de chaud et ne vécurent que de pain, de fromage et de
+figues. La jeune fille me supplia, au bout de quelques jours, de vouloir
+bien la recueillir dans ma chambre, parce que les ouvriers ne se
+conduisaient pas d’une manière convenable vis-à-vis d’elle.</p>
+
+<p>Quelle aurait été la position de la pauvre fille si, par ha<span class="pagenum"><a id="page_599">{599}</a></span>sard, il n’y
+avait pas eu de femme parmi les voyageurs, ou bien que je ne l’eusse pas
+recueillie!</p>
+
+<p>Ces dispositions sont-elles dignes d’établissements publics? Ne
+devrait-on pas mettre plusieurs pièces à la disposition des pauvres, aux
+frais du gouvernement? Ne devrait-on pas, à un prix raisonnable, fournir
+à l’homme peu aisé, au moins une fois par jour, un simple repas chaud?
+Le pauvre n’est-il pas déjà assez malheureux de se voir pendant si
+longtemps frustré des moyens de gagner sa vie? Faut-il encore lui
+laisser enlever d’une manière si abominable ce qu’il a eu tant de peine
+à gagner?</p>
+
+<p>Le second jour, on ouvrit la cour et on nous permit de nous promener
+dans un enclos de cent cinquante pas sur le bord de la mer. La vue y
+était superbe; nous avions devant nous les Cyclades, de petites îles
+montagneuses, la plupart inhabitables, et dont quelques-unes sont
+boisées. Il faut croire que, anciennement unies au continent, ces îles
+en ont été séparées par quelque grande révolution de la nature.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, on élargit encore un peu notre cage; on nous permit
+d’aller, sous la surveillance d’un gardien, jusqu’à la colline nue qui
+se rattache à la Quarantaine.</p>
+
+<p>Sur cette colline, il y avait des restes d’un temple, des fragments d’un
+mur et une colonne très-endommagée. Cette dernière se composait d’un
+morceau de pierre; elle était cannelée et devait, à en juger d’après ses
+autres dimensions, avoir été très-haute. Ces ruines provenaient, dit-on,
+d’un très-beau temple de Jupiter.</p>
+
+<p><i>21 octobre.</i> Aujourd’hui l’heure de la liberté sonna pour nous. Dès la
+veille au soir nous avions commandé une petite barque qui devait le
+lendemain nous transporter de bonne heure à Athènes. Mais mes compagnons
+de captivité voulurent d’abord célébrer dans un hôtel leur liberté
+recouvrée. Cela nous mena jusqu’à onze heures. Je profitai de cet
+intervalle pour visiter un peu la ville et les<span class="pagenum"><a id="page_600">{600}</a></span> environs. La ville est
+très-petite et ne compte guère de monuments somptueux. Les seuls
+souvenirs des temps passés que je découvrisse par-ci par-là, ce furent
+quelques fragments de parquets incrustés de pierres de couleur en forme
+de mosaïque. D’après le peu que je pus voir, l’île d’Égine me parut tout
+à fait nue et déserte, et on a de la peine à se figurer qu’elle ait
+jamais été florissante par l’art et le commerce.</p>
+
+<p>Égine, île de deux milles carrés, formait autrefois un État particulier,
+et doit son nom, à ce qu’on prétend, à une fille d’Europe appelée Égine.
+C’est dans cette île que l’on frappa la première monnaie grecque.</p>
+
+<p>Notre traversée jusqu’au Pirée fut très-longue. Il n’y eut pas le
+moindre petit vent, les marins furent forcés de recourir aux rames, et
+ce fut seulement vers les huit heures du soir que nous touchâmes au but
+désiré. Notre première visite fut pour le poste sanitaire, qui se mit à
+étudier nos certificats de quarantaine avec une lenteur conforme à leur
+importance. Car, malheureusement, il n’y avait parmi nous personne qui
+pût accélérer cette étude en sacrifiant quelques drachmes.</p>
+
+<p>Nous ne pûmes non plus nous dispenser de nous rendre à la police. Mais
+les bureaux étant déjà fermés, il fallut forcément prolonger notre
+séjour au Pirée. J’entrai dans un grand café de belle apparence pour y
+trouver un gîte, car ici les cafés tiennent en même temps lieu d’hôtels.
+On me conduisit dans une chambre où la moitié des carreaux de fenêtre
+étaient cassés. Le domestique prétendit qu’en fermant les volets on ne
+s’apercevrait pas de cet inconvénient. Du reste, la chambre n’avait pas
+trop mauvaise mine. Mais à peine eus-je pris possession du lit, que
+certains insectes incommodes me forcèrent à l’abandonner au plus vite.
+M’étant réfugiée sur le canapé, il me fallut encore le déserter par la
+même raison. Enfin, en désespoir de cause, je me blottis sur une chaise
+où je ne<span class="pagenum"><a id="page_601">{601}</a></span> passai pas précisément la nuit de la manière la plus agréable.</p>
+
+<p>Déjà, à Égine, j’avais entendu parler de la grande malpropreté des
+hôtels du Pirée, et on m’avait conseillé d’éviter d’y passer la nuit.
+Mais, ne pouvant pas quitter la ville sans l’autorisation de la police,
+il fallut bien nous résigner et faire de nécessité vertu!</p>
+
+<p><i>22 octobre.</i> Du port du Pirée jusqu’à Athènes, il y a treize stades ou
+seize milles anglais. La route passe par des collines nues et des
+plantations d’oliviers. On a toujours en vue l’Acropolis. La ville
+d’Athènes n’apparaît que plus tard.</p>
+
+<p>Je m’étais proposée de rester huit jours à Athènes pour visiter
+tranquillement et avec loisir tous les monuments et les endroits
+remarquables de la ville. Mais à peine fus-je descendue de voiture, que
+j’appris qu’une révolution venait d’éclater à Vienne.</p>
+
+<p>J’avais été informée, à Bombay, de la révolution de Paris du 24 février;
+à Bagdad, de celle du mois de mars dans ma patrie; à Tunis, à Tiflis et
+dans d’autres villes, j’eus connaissance des autres événements
+politiques. Jamais aucune nouvelle ne me surprit autant que celle de
+Vienne. C’était à ne pas y croire.... Mes bons, mes paisibles
+Autrichiens.... renverser le gouvernement! Quel réveil après une si
+longue léthargie!...</p>
+
+<p>J’avais regardé tout cela comme une fable, et je n’avais pas voulu
+ajouter foi aux récits de M. le résident à Bagdad. Aussi ne m’étais-je
+rendue qu’à l’évidence, en lisant les relations authentiques des
+journaux.</p>
+
+<p>Les événements du mois de mars m’avaient enchantée et enthousiasmée au
+point que j’étais fière d’être Autrichienne. Mais le mois de mai me
+désenchanta; quant au 6 octobre, il me remplit de douleur et de
+tristesse! Aucune révolution politique n’avait si bien commencé. Elle
+aurait été sans pareille dans l’histoire, si l’on avait con<span class="pagenum"><a id="page_602">{602}</a></span>tinué à
+suivre les idées qui avaient triomphé au mois de mars! Et il fallait que
+tout cela eût une si triste fin!... Ah! la catastrophe du 6 octobre
+m’affligea tellement, que je n’eus plus d’intérêt pour rien. D’ailleurs,
+tous les miens étaient à Vienne, et j’étais sans nouvelles de ma
+famille. Je serais partie immédiatement si j’avais trouvé une occasion.
+Mais il me fallut attendre jusqu’au lendemain, car il ne partait point
+de vapeur auparavant. Je pris aussitôt mes mesures pour m’embarquer, et
+en attendant je louai un cicerone pour parcourir les endroits les plus
+intéressants de la ville, plutôt en vue de me distraire que par intérêt
+pour les curiosités que j’allais visiter.</p>
+
+<p>Le sort s’était cruellement joué de moi. Pendant douze jours j’avais
+subi patiemment la quarantaine d’Égine, dans l’espoir d’examiner ensuite
+tout à mon aise le sol classique de la Grèce; et à peine m’y
+trouvais-je, que le sol brûlait sous mes pieds et que je ne pouvais
+rester en place.</p>
+
+<p>Athènes, la capitale de l’ancienne Attique, doit avoir été fondée, de
+1390 à 1400 avant Jésus-Christ, par Cécrops, et sans doute reçut alors
+le nom de <i>Cecropia</i>, qui depuis ne fut conservé qu’au fort. Sous
+Érichthonius, elle prit le nom d’<i>Athènes</i>. La ville primitive était
+située sur une colline de rochers au milieu d’une plaine qui, dans la
+suite, se couvrit d’édifices. La partie supérieure s’appelait
+<i>Acropolis</i>, la partie inférieure <i>Catapolis</i>.</p>
+
+<p>Aujourd’hui il ne reste plus qu’une partie de la citadelle, la célèbre
+Acropolis, sur la montagne où se groupent les plus grandes merveilles
+d’Athènes. Le principal ornement de la ville est le temple de Minerve,
+ou le Parthénon, qui, bien que tout en ruines, excite encore aujourd’hui
+l’admiration du monde. Ce monument avait plus de 70 mètres de long, 32
+de large et 24 de haut. C’est ici que se trouvait la statue de la
+Minerve de Phidias. Ce chef-d’œuvre de sculpture était en ivoire et en
+or. Il avait 15 mètres de haut, et pesait, dit-on, plus de 1000
+kilogrammes. L’entrée<span class="pagenum"><a id="page_603">{603}</a></span> du temple était formée par les propylées, dont on
+retrouve encore cinquante-cinq colonnes, avec des fragments de blocs de
+marbre énormes qui reposent sur elles, et font partie des arcades et des
+plafonds.</p>
+
+<p>Ce temple, détruit par les Perses, fut reconstruit d’une manière plus
+magnifique par Périclès, vers l’an 440 avant Jésus-Christ.</p>
+
+<p>On voit quelques beaux débris des temples de Minerve et de Neptune. On
+peut encore juger de la circonférence de l’amphithéâtre; mais il ne
+reste plus que peu de chose du théâtre de Bacchus.</p>
+
+<p>En dehors de l’Acropolis se trouvent le temple de Thésée et celui de
+Jupiter Olympien, l’un au nord, l’autre au sud. Le premier est en style
+dorien et entouré de trente-six belles colonnes; sur les métopes on voit
+représentés dans de superbes reliefs les exploits de Thésée. A
+l’intérieur le temple est rempli de belles sculptures, d’épitaphes et
+autres travaux en pierre, et qui, pour la plupart, proviennent d’autres
+temples, et ont été simplement réunis en cet endroit. Hors du temple il
+y a plusieurs siéges en marbre que l’on a apportés ici de l’Aréopage
+voisin, l’ancien lieu de réunion des patriciens. De l’Aréopage on ne
+voit plus qu’un appartement taillé dans une colline rocheuse, où l’on
+arrive par des marches également pratiquées dans le roc.</p>
+
+<p>Il reste encore assez des fondements du temple de Jupiter Olympien pour
+qu’on puisse se faire une idée de son étendue. On a également conservé
+seize superbes colonnes de près de 20 mètres de haut. Ce temple, achevé
+par Hadrien, surpasse, dit-on, en beauté et en magnificence tous les
+autres édifices d’Athènes. Son extérieur était orné par cent vingt
+colonnes cannelées de 2 mètres de diamètre, et de plus de 16 mètres de
+haut. La statue de Jupiter, en or et en ivoire, est due, comme celle de
+Minerve, au ciseau du célèbre Phidias. Tous les temples et<span class="pagenum"><a id="page_604">{604}</a></span> les édifices
+importants avaient été construits du marbre blanc le plus pur.</p>
+
+<p>Non loin de l’Aréopage est le <i>Pnyx</i> où le peuple libre d’Athènes
+s’assemblait pour délibérer. Il n’en reste plus que la tribune taillée
+dans le roc et les siéges des écrivains.</p>
+
+<p>Quelles sensations n’éprouve-t-on pas, quand on songe quels hommes ont
+parlé jadis à cette place!</p>
+
+<p>Je contemplai avec douleur la grotte voisine de cet endroit où Socrate
+captif but la ciguë.</p>
+
+<p>Au-dessus de cette mémorable grotte, s’élève un simple monument consacré
+à la mémoire de Philopapos.</p>
+
+<p>Les Turcs ont entouré l’Acropolis d’un large mur pour la construction
+duquel ils ont malheureusement employé beaucoup de débris et de
+fragments de colonnes des plus beaux temples.</p>
+
+<p>Dans la nouvelle Athènes, on ne voit plus en fait d’antiquités que la
+<i>tour des Vents</i>, appelée par d’autres <i>la lanterne de Diogène</i>; c’est
+un tout petit temple de forme octogone, couvert de belles sculptures. Il
+faut mentionner aussi le monument de Lysicrate, qui se compose d’un
+piédestal, de quelques colonnes et d’une coupole d’ordre corinthien.</p>
+
+<p>La petite église <i>Maria maggiore</i> passe pour avoir été construite par
+les Vénitiens l’an 700 de Jésus-Christ. Ce qu’elle a de plus curieux,
+c’est d’être la plus ancienne église chrétienne d’Athènes.</p>
+
+<p>Sur l’Acropolis, on jouit aussi d’une superbe vue des environs. On y
+voit le mont Hymette, le Pentelicon, du côté d’Éleusis, de Marathon, de
+Phylæ et de Dekelca, le port, la mer et le cours de l’Ilissos.</p>
+
+<p>Athènes renferme un grand nombre de maisons, mais dont la plupart sont
+petites et insignifiantes. Mais les belles maisons de campagne,
+entourées de jolis jardins, offrent un aspect très-riant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_605">{605}</a></span></p>
+
+<p>Le petit observatoire placé sur <i>la montagne des Nymphes</i> fut élevé aux
+frais du baron Sina, banquier de Vienne, et Grec de naissance.</p>
+
+<p>Le palais du roi, nouvellement construit, est en marbre d’une blancheur
+éclatante et forme un grand carré. Des deux côtés, il y a des degrés qui
+occupent une grande partie de la largeur de l’aile conduisant sous un
+péristyle, espèce de vestibule étroit qui repose sur des colonnes. Un
+des perrons est destiné aux ministres, aux ambassadeurs; l’autre à la
+famille royale. Indépendamment de ces deux péristyles, l’édifice est
+tout-à-fait sans goût et manque de tout ornement. Les fenêtres ont la
+forme d’un carré oblong, et les hauts et grands murs ont l’air si nu, si
+lisse et si uni, que le brillant du marbre ne produit pas le moindre
+effet; il faut en être tout près pour reconnaître quels superbes
+matériaux ont été employés à la construction de ce palais.</p>
+
+<p>Je fus fâchée de l’avoir vu, surtout en face de l’<i>Acropolis</i>, sur un
+sol aussi fameux par ses trésors artistiques que par les héros qu’il a
+produits.</p>
+
+<p>Un jardin assez joli, d’une plantation toute nouvelle, entoure le palais
+devant lequel se trouvent quelques palmiers apportés de Syrie, mais qui
+n’ont pas de fruits. Tous les autres alentours sont nus et
+stériles<a id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p>
+
+<p>Non-seulement pour ce palais, mais aussi pour les temples et les autres
+monuments de l’Acropolis, le marbre avait été extrait des carrières de
+la montagne voisine. Cette montagne, qu’on nomme Pentelicon, est si
+riche en marbre, qu’on pourrait encore en construire des villes
+entières.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_606">{606}</a></span></p>
+
+<p>C’était justement un dimanche, et il faisait un temps superbe: deux
+circonstances qui me valurent le plaisir de voir tout le monde élégant
+d’Athènes et même la cour à la promenade publique. Cette promenade se
+compose d’une simple allée au bout de laquelle a été élevé un pavillon
+de bois. Elle n’est embellie ni par des gazons, ni par des parterres de
+fleurs. Tous les dimanches, la musique militaire y joue de 5 à 6 heures
+du soir. Le roi y vient à cheval ou en voiture avec la reine pour se
+montrer au peuple. Cette fois, il arriva dans une voiture ouverte,
+attelée de quatre chevaux, et s’arrêta pour entendre quelques-uns des
+morceaux que l’on exécutait. Il était en costume grec, tandis que la
+reine portait une simple toilette française.</p>
+
+<p>Le costume grec, ou plutôt albanais, est un des plus beaux que l’on
+puisse voir. Les hommes portent des robes à larges plis (<i>fustanella</i> de
+20 à 25 aunes de large) en percale blanche, qui descendent de la hanche
+aux genoux; des guêtres (<i>zaruchi</i>) qui vont depuis les genoux jusqu’aux
+pieds, et des souliers qui sont d’ordinaire en maroquin rouge. Un petit
+gilet ou corset étroit en étoffe de soie de couleur, sans manches, est
+collé contre une chemise de soie; par-dessus cette chemise, les Grecs
+mettent un spencer également étroit, en drap fin, rouge, ou bleu, ou
+brun, retenu dans le bas par quelques boutons ou bien au moyen d’une
+bande étroite, tandis qu’il s’ouvre en haut. Les manches du spencer sont
+fendues et flottent librement, ou bien elles sont retenues légèrement
+autour du poignet à l’aide de quelques agrafes. Le collet de la chemise
+est un peu retroussé. Le corset et le spencer sont brodés et ornés avec
+goût de brandebourgs, de bouffettes, de boucles et de boutons en or, en
+argent ou en soie, selon la fortune de chaque individu. L’étoffe, la
+couleur et les ornements des zaruchi s’accordent avec le spencer et le
+corset. Dans la ceinture se trouve quelquefois un poignard<span class="pagenum"><a id="page_607">{607}</a></span> avec deux
+pistolets. La coiffure consiste en une calotte rouge ornée d’un gland de
+soie bleue.</p>
+
+<p>Les femmes, autant que j’en ai pu juger, ne portent plus guère le
+costume grec, qui, en tout cas, a beaucoup perdu de son cachet primitif.
+La principale partie du costume se compose d’une robe à la française,
+échancrée sur la poitrine; elles ont en outre un petit spencer serré,
+également échancré, et dont les manches sont larges et un peu plus
+courtes que celles de la robe. Les bords de la robe et du spencer sont
+garnis sur le devant de larges franges d’or. Les femmes et les jeunes
+filles portent sur la tête de toutes petites toques garnies de crêpe ou
+de mousseline de couleur rose ou autre, brodée en or, en argent ou en
+soie.</p>
+
+<p><i>24 octobre.</i> Je partis d’Athènes sur un petit vapeur, <i>le Baron
+Kübeck</i>, de la force de 70 chevaux, et j’allai jusqu’à <i>Calamachi</i> (24
+milles marins). Ici, on quitte le bateau pour traverser par terre
+l’isthme, large de 3 milles. A <i>Lutrachi</i>, on monte sur un autre bateau.</p>
+
+<p>Pendant la traversée pour aller à Calamachi, qui n’est que de quelques
+heures, on voit la petite ville de Mégare sur une colline nue.</p>
+
+<p>Rien n’est plus désagréable en voyage que de changer de mode de
+transport, surtout lorsqu’on se trouve bien et que l’on ne peut que
+perdre au change. Nous nous trouvions justement dans cette position. M.
+Leitenburg était le plus aimable et le plus prévenant de tous les
+capitaines à qui j’ai eu affaire dans mes voyages; aussi, moi et tous
+les autres passagers, nous le quittâmes à regret ainsi que son bateau.
+Il eut encore pour nous les plus grandes complaisances à Calamachi où
+nous restâmes deux jours, parce que l’arrivée du bateau sur lequel nous
+devions continuer notre route fut retardé jusqu’au 25 par des vents
+contraires.</p>
+
+<p>Calamachi offre peu d’agréments; les quelques maisons qu’on trouve dans
+ce petit endroit n’ont été construites que<span class="pagenum"><a id="page_608">{608}</a></span> depuis l’établissement d’un
+bateau à vapeur dans ces parages, et les montagnes passablement hautes
+contre lesquelles Calamachi est adossé sont pour la plupart stériles ou
+bien seulement couvertes de maigres buissons.</p>
+
+<p>Nous fîmes des promenades sur l’isthme et nous gravîmes des coteaux d’où
+l’on voit d’un côté le golfe de Lépante et de l’autre la mer Égée.
+Devant nous se présenta le puissant mont Acrocorinthe, dominant toutes
+les autres montagnes qui l’environnent. Sur ses sommets brillent des
+murailles assez bien conservées que l’on appelle les restes du fort
+Acrocorinthe et dont les Turcs tirèrent parti dans la dernière guerre.</p>
+
+<p>Corinthe, jadis si célèbre dans le monde, cette cité qui a donné son nom
+au luxe voluptueux, à des palais, et à un ordre d’architecture, est
+descendue au rang d’une petite ville ou bourgade d’environ 1000
+habitants, qui s’étend au pied de la montagne, entre des champs et des
+vignobles. Aujourd’hui elle doit toute la célébrité dont elle jouit à
+une espèce de raisin sec que l’on appelle raisin de Corinthe.</p>
+
+<p>Jamais ville ne posséda autant de statues précieuses de bronze et de
+marbre. C’est dans l’isthme fermé par un col étroit, en pente douce, et
+qui en grande partie était ombragé de bois de pins épais où s’élevait un
+superbe temple de Neptune, que se célébraient jadis les jeux athéniens,
+si renommés dans l’antiquité.</p>
+
+<p>Combien un pays, un peuple, peuvent déchoir! Le peuple grec, jadis le
+premier du monde, est aujourd’hui descendu presque au plus bas degré de
+l’échelle! On m’avait dit généralement qu’en Grèce, je ne pouvais ni
+risquer de me confier seule à un guide, ni courir le pays sans crainte,
+comme je l’avais fait ailleurs. On me conseilla même à Calamachi de ne
+pas trop m’éloigner du port et de retourner au bateau avant la chute du
+jour.</p>
+
+<p><i>26 octobre.</i> Nous ne partîmes de <i>Lutrachi</i> que vers midi, sur le
+bateau <i>Hellenos</i>, de la force de 120 chevaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_609">{609}</a></span></p>
+
+<p>Le soir, nous jetâmes pendant quelques heures l’ancre près de
+<i>Vostizza</i>, l’ancien <i>Égion</i>, aujourd’hui petit endroit insignifiant,
+situé au pied d’une montagne.</p>
+
+<p><i>27 octobre.</i> <i>Patras.</i> Les portions de la Grèce que j’avais parcourues
+jusqu’ici n’étaient ni très riches en beautés naturelles, ni bien
+cultivées ni très-peuplées. Ici je trouvai au moins des plaines et des
+collines couvertes de prés, de champs et de vignobles. Lépante était
+autrefois une grande cité commerçante; avant la révolution grecque de
+1821, elle comptait près de 20 000 habitants, dont le nombre se trouve
+aujourd’hui réduit à 2000. Patras est défendu par trois forts, dont l’un
+placé sur une colline derrière la ville, et les deux autres à l’entrée
+du port. La ville n’est ni grande ni belle, les rues sont étroites et
+sales. Je lui préférai de beaucoup ses hautes montagnes rocheuses dont
+on peut suivre la chaîne au loin, et parmi lesquelles se détache surtout
+la <i>Sciada</i> aux trois cols.</p>
+
+<p>Séduite par la beauté et la grosseur des raisins de Patras, j’en
+achetai; mais je les trouvai si durs que je n’aurais pas osé les offrir
+à un mousse, aussi je les jetai dans la mer.</p>
+
+<p><i>28 octobre.</i> Corfou, la plus grande des îles Ioniennes (neuf milles
+carrés), qui appartenaient autrefois à la Grèce, et qui sont situées à
+l’entrée de la mer Adriatique, Corfou, l’ancienne Corcyre, est depuis
+1818 sous la domination anglaise.</p>
+
+<p>La ville de Corfou est située dans une contrée plus belle et plus
+fertile que Patras; elle est aussi beaucoup plus grande, car elle a près
+de 18 000 habitants. Deux blocs de rochers romantiques, placés isolément
+et ceints de fortifications imposantes, se rattachent à la ville. Sur
+l’un de ces rochers s’élèvent le télégraphe et le phare, tous deux
+entourés de fossés artificiels par-dessus lesquels on a jeté des
+ponts-levis. Les alentours de la ville, comme l’île entière, abondent en
+beaux bois d’oliviers et d’orangers.</p>
+
+<p>La ville a de belles maisons et de jolies rues, mais on y<span class="pagenum"><a id="page_610">{610}</a></span> trouve aussi
+des ruelles excessivement tortueuses et très-malpropres. A l’entrée de
+Corfou se trouve une grande halle en pierre couverte, où d’un côté les
+bouchers, de l’autre les pêcheurs étalent leurs denrées. Sur la place
+publique, devant la halle, on voit entassés les légumes les plus exquis
+et les fruits les plus appétissants. Le théâtre est assez joli au
+dehors; à en juger par les images en pierre dont il est décoré, il doit
+avoir servi autrefois d’église. La place principale de la ville, dont un
+côté a vue sur la mer, est belle et grande, et ornée de plusieurs allées
+qui se croisent dans tous les sens. C’est sur cette place qu’est le
+palais du gouverneur anglais; cet édifice est assez joli et d’un style
+gréco-italien. L’église de Spiridion, très-célèbre et très-visitée, est
+petite, mais renferme beaucoup de tableaux à l’huile, dont plusieurs
+sont de l’ancienne école italienne.</p>
+
+<p>Au fond de cette église, dans une petite chapelle toute sombre, repose
+dans un sarcophage d’argent le corps de saint Spiridion, qui jouit d’une
+haute vénération chez les Ioniens. Cette petite chapelle est toujours
+remplie de fidèles qui impriment les baisers les plus ardents sur la
+froide pierre.</p>
+
+<p>Le 29 octobre nous découvrîmes les basses montagnes de la Dalmatie, et
+le 30 octobre, à la pointe du jour, j’entrai à Trieste, d’où je partis
+le lendemain pour Vienne par la malle-poste. Il me fallut passer
+quelques jours aux portes de la ville dans les plus grandes inquiétudes;
+car, prise d’assaut le 31 octobre, elle ne fut pas ouverte avant le 4
+novembre.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’après avoir retrouvé toute ma famille saine et sauve, que,
+dans ma joie expansive, je me sentis la force d’adresser mes actions de
+grâces à la Providence, qui, dans tous les dangers et au milieu de
+toutes les peines, m’avait toujours préservée et m’avait fait échapper à
+tous les périls d’une manière miraculeuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_611">{611}</a></span></p>
+
+<p>Je me reportais aussi alors en pensée avec attendrissement vers tous
+ceux qui s’étaient intéressés à moi avec tant de bonté et tant de
+dévouement, et dont le secours m’avait si puissamment aidée à triompher
+des plus grandes difficultés.</p>
+
+<p>Quant à mes lecteurs, je les supplie de juger avec indulgence une
+relation qui dépeint en termes simples ce que j’ai vu et éprouvé, et
+dont toute l’ambition se borne à être vraie et fidèle.</p>
+
+<p class="fint">FIN.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_612">{612}</a><br>&#160;
+
+<a id="page_613">{613}</a></span></p>
+
+<hr>
+
+<h2><a id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES.</a></h2>
+
+<table class="matieres">
+<tr><td><span class="smcap">Notice sur Mme Ida Pfeiffer</span></td><td class="rt"><a href="#page_i"> <small>I</small></a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Dédicace</span></td><td class="rt"><a href="#page_ix"><small>IX</small></a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Avant-propos de l’auteur</span></td><td class="rt"><a href="#page_xi"><small>XI</small></a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Je quitte Vienne.--Séjour à Hambourg.--Bateaux à vapeur et
+vaisseaux à voiles.--Départ.--Cuxhaven.--La Manche.--Les
+poissons volants.--La physolide.--Constellations.--Passage de la
+ligne.--Les Vamperos.--Forte brise et tempête.--Le cap Frio.--Entrée
+dans le port de Rio-de-Janeiro.</td><td class="rt"><a href="#page_1">1</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Arrivée à Rio-de-Janeiro.--Description de la ville.--Les noirs et
+leurs rapports avec les blancs.--Arts et sciences.--Fêtes religieuses.--Baptême
+de la princesse impériale.--Fêtes dans les casernes.--Climat
+et végétation.--Mœurs et coutumes.--Quelques mots aux
+émigrants.--Renseignements statistiques sur le Brésil.</td><td class="rt"><a href="#page_25">25</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Environs de Rio-de-Janeiro.</td><td class="rt"><a href="#page_50">50</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Voyage dans l’intérieur du Brésil.--Les petites villes de Morroqueimado
+(Novo Friburgo) et d’Aldea da Pedro.--Plantations des Européens.--Bois
+incendiés.--Forêts vierges.--Dernier établissement des
+blancs.--Visite aux Indiens, appelés aussi Puris ou Rabocles.--Retour
+à Rio-de-Janeiro.</td><td class="rt"><a href="#page_64">64</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Départ de Rio-de-Janeiro.--Santos et Santo-Paulo.--Circumnavigation
+du cap Horn.--Arrivée à Valparaiso.</td><td class="rt"><a href="#page_92">92</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Aspect de Valparaiso.--Édifices publics.--Quelques mots sur les
+coutumes et les usages du peuple.--La gargote de Polanka.--Le
+petit ange (<i>angelito</i>).--Le chemin de fer.--Mines d’or et
+d’argent.</td><td class="rt"><a href="#page_110">110</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Départ de Valparaiso.--Taïti.--Coutumes et usages du peuple.--Fête
+et bal à l’occasion de la fête de Louis-Philippe.--Excursions.--Un
+repas à Taïti.--Le lac <i>Vaihiria</i>.--Le défilé de <i>Autaua</i>
+et le diadème.--Départ.--Arrivée en Chine.</td><td class="rt"><a href="#page_123">123</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Macao.--Hong-Kong.--Victoria.--Promenade en jonque chinoise.--Le
+Si-Kiang, appelé aussi fleuve du Tigre.--Whampoa.--Canton
+ou Ruangtscheu-fu.--Vie des Européens.--Les Chinois.--Coutumes
+et usages.--Criminels et pirates.--Assassinat de M. Vauchée.--Promenades
+et excursions.</td><td class="rt"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Arrivée à Hong-Kong.--Le vapeur anglais.--Singapore.--Plantations.--Partie
+de chasse dans les jungles.--Funérailles chinoises.--Fête
+aux lanternes.--Température et climat.</td><td class="rt"><a href="#page_204">204</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Départ de Singapore.--L’île de Pinang.--Ceylan.--Pointe-de-Galle.--Excursion
+dans l’intérieur.--Colombo.--Candy.--Le
+temple de Dagoha.--Chasse aux éléphants.--Retour à Colombo
+et à Pointe-de-Galle.--Départ.</td><td class="rt"><a href="#page_226">226</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Départ de Ceylan.--Madras et Calcutta.--Vie des Européens.--Les
+Hindous.--Curiosités de la ville.--Visite à un nabab.--Fêtes
+religieuses des Hindous.--Maisons mortuaires; emplacements où
+l’on brûle les cadavres.--Noces mahométanes et européennes.</td><td class="rt"><a href="#page_246">246</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Départ de Calcutta.--Le Gange.--Rajmahal.--Gor.--Junghera.--Monghyr.--Patna.--Deinapoor.--Gasipour.--Bénarès.--Religion
+des Hindous.--Description de Bénarès.--Palais et temples.--Les
+places sacrées.--Les singes sacrés.--Les ruines de
+Sarnath.--Plantation d’indigo.--Visite au rajah de Bénarès.--Martyrs
+et faquirs.--Le paysan indien.--L’établissement des missions.</td><td class="rt"><a href="#page_276">276</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Allahabad.--Caunipoor.--Agra.--Le mausolée du sultan Akbar.--Tajh-Mahal.--La
+ville en ruines de Fatipoor-Sikri.--Delhi.--La
+grand’rue.--Le palais de l’empereur.--Palais et mosquées.--La
+princesse Bigem.--L’ancien Delhi.--Ruines remarquables.--La
+station militaire anglaise.</td><td class="rt"><a href="#page_309">309</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Les Tuggs ou égorgeurs.--Départ.--Le marché aux bestiaux.--Baratpoore.--Biana.--Fontaines
+et étangs.--Bonhomie des Indiens.--Plantations
+de pavots.--Les Suttis.--Notara.--Kottah.--Description
+de la ville.--Le château royal d’Armornevas.--Divertissements
+et danses; costumes.--La ville sainte de Kesho-Rae-Patun.</td><td class="rt"><a href="#page_342">342</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Les voyages à dos de chameau dans les Indes.--Rencontre de la
+famille Burdon.--Les femmes du peuple aux Indes.--Oudjein-Indor.--Le
+capitaine Hamilton.--Présentation à la cour.--Fabrication
+de la glace.--Le temple de rochers d’Adjunta.--Chasse
+au tigre.--Le temple de rochers d’Élora.--Le fort Dowlutabad.</td><td class="rt"><a href="#page_368">368</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Aurang-Abad.--Puna.--Les mariages aux Indes orientales.--Le
+voiturier fou.--Bombay.--Les Parsis adorateurs du feu.--Funérailles
+des Indiens.--L’île Éléphanta.--L’île Salsette.</td><td class="rt"><a href="#page_394">394</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Départ de Bombay.--La petite vérole se déclare.--Mascate.--Bandr-Abas.--Les
+Persans.--Le détroit de Kishm.--Bushire.--Le
+Schatel-Arab.--Bassora.--Le Tigre.--Tribus de Bédouins.--Ctésiphon
+et Séleucie.--Arrivée à Bagdad.</td><td class="rt"><a href="#page_419">419</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Bagdad.--Principaux édifices.--Climat.--Fête donnée par le
+résident anglais.--Le harem du pacha de Bagdad.--Excursion aux
+ruines de Ctésiphon.--Le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza.--Excursion
+aux ruines de Babylone.--Départ de Bagdad.</td><td class="rt"><a href="#page_438">438</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Voyage en caravane à travers le désert.--Arrivée à Mossoul.--Curiosités.--Excursion
+aux ruines de Ninive et au village de
+Nebijunis.--Seconde excursion aux ruines de Ninive; Tel-Nimrod.--Les
+chevaux arabes.--Départ de Mossoul.</td><td class="rt"><a href="#page_463">463</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Voyage en caravane à Ravandus.--Arrivée et séjour à Ravandus.--Une
+famille kourde.--Suite du voyage, Sauh-Bulak, Oromia.--Les
+missionnaires américains.--Kutschié.--Trois brigands
+magnanimes.--Les kans persans et les bongolos anglais.--Arrivée
+à Tauris.</td><td class="rt"><a href="#page_485">485</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Description de la ville de Tauris.--Le bazar.--Le temps de jeûne.--Behmen-Mirza.--Anecdotes
+sur le gouvernement persan.--Présentation
+au vice-roi et à sa femme.--Les femmes de Behmen-Mirza.--Visite
+chez une dame persane.--Le peuple.--Persécution
+des chrétiens et des juifs.--Départ.</td><td class="rt"><a href="#page_523">523</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Sophia.--Marand, en Perse.--Frontière russe.--Natschivan.--Voyage
+en caravane.--Nuit passée en prison.--Continuation de
+mon voyage.--Érivan.--La poste russe.--Les Tartares.--Arrivée
+et séjour à Tiflis.--Continuation de mon voyage.--Kutaïs.--Marand,
+en Géorgie.--Traversée sur le Ribon.--Redutkale.</td><td class="rt"><a href="#page_539">539</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Départ de Redutkale.--Une attaque de choléra.--Anapka.--Le
+vaisseau suspect.--Kertsch.--Le musée.--Tumuli.--Continuation
+de mon voyage.--Theodosia (Caffa).--Jalta.--Le château
+du prince Woronzoff.--La citadelle de Sébastopol.--Odessa.</td><td class="rt"><a href="#page_574">574</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2"><a href="#CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a></th></tr>
+
+<tr><td class="pdd">Constantinople.--Changements opérés dans cette ville.--Deux incendies.--Voyage
+en Grèce.--La quarantaine à Égine.--Un jour
+à Athènes.--Calamachi.--L’isthme.--Patras.--Corfou.</td><td class="rt"><a href="#page_593">593</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">FIN DE LA TABLE.</p>
+
+<hr>
+<p class="c">
+Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,<br>
+rue de Vaugirard, 9, près de l’Odéon.<br>
+</p>
+
+<div class="footnotes"><h2><a id="NOTES"></a>NOTES:</h2>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Nous avons emprunté à des documents réunis par M. Vapereau
+pour le <i>Dictionnaire des Contemporains</i>, dont l’impression s’exécute en
+ce moment, un grand nombre des détails de cette notice. D’autres nous
+ont été fournis par MM. Malte-Brun, Marmier, et par l’article que M.
+Depping a donné sur Mme Pfeiffer, dans la <i>Revue de Paris</i>. (Numéro du
+1<sup>er</sup> septembre 1856.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Elle a publié la relation de ce voyage sons le litre:
+<i>Reise einer Wienerin in das heilige Land</i> (Voyage d’une Viennoise dans
+la Terre-Sainte). Vienne, 1844; 2 vol., 4<sup>e</sup> édition, 1856.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Reise nach dem scandinavischen Norden und der Jnsel Island
+im Iahr 1845</i> (Voyage au nord de la Scandinavie et en Islande, dans le
+cours de l’année 1845). Pesth, 1846; 2 vol., 2<sup>e</sup> édition, 1855.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Frauenfahrt um die Welt</i> (Voyage d’une femme autour du
+monde), Vienne 1850, 3 vol.&mdash;C’est la relation de ce voyage que nous
+donnons dans ce volume.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le mille anglais vaut 1 kilomètre 609 mètres.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Sur mer comme sur les fleuves, je compte toujours par
+milles marins, dont 4 répondent à 1 mille géographique; ce dernier égale
+1852 mètres de France. Il faut donc un peu plus de deux milles marins
+pour faire un kilomètre.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le dollar vaut 5 fr. en monnaie de France.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ce n’est pas un obélisque, mais une colonne surmontée de la
+statue de l’Empereur. (<i>Note du traducteur</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Je compte toujours par degrés Réaumur, et à l’ombre.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Les tropiques s’étendent à 23 degrés au sud et au nord de
+la ligne.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> On donne le nom de <i>porte-haubans</i> à une galerie
+extérieure où viennent s’amarrer les cordages qui partent du sommet des
+mâts.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Le <i>sextant</i> est un instrument de mathématiques au moyen
+duquel on mesure les degrés de longitude et de latitude où on se trouve,
+et aussi le temps. Il sert à régler les montres. On ne peut mesurer les
+degrés de latitude qu’à midi et quand le soleil paraît: le soleil est,
+en effet, absolument indispensable pour l’opération, puisque c’est
+d’après l’ombre qu’il projette sur les nombres marqués qu’on fait le
+calcul. Les degrés de longitude, au contraire, peuvent se mesurer avant
+et après midi, car le soleil n’est pas nécessaire pour cela.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Pour faire fondre le goudron qui se trouve dans les fentes
+du vaisseau, il n’est pas besoin d’une chaleur très-considérable; je
+l’ai vu, dès 22 degrés, au soleil, s’amollir et se boursoufler.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Le livre de loch</i> est le journal du vaisseau. Toutes les
+quatre heures on y consigne exactement le vent que l’on a, le nombre des
+milles que l’on a parcourus, et autres détails semblables, en un mot
+tout ce qui est arrivé. C’est ce livre qui sert de pièce justificative
+au capitaine auprès de l’armateur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Il y a plusieurs années, un matelot a essayé de gravir le
+<i>Pain de sucre</i>: il a bien réussi à y monter, mais on ne l’en a pas vu
+redescendre. Probablement il aura glissé et sera tombé dans la mer.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Quelques jours après son arrivée, la respectable famille
+Lallemand la prit chez elle.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Un <i>milreis</i> vaut en monnaie autrichienne 1 florin 7
+kreutzers, et en monnaie française 2 fr. 38 c.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le pied anglais n’a que 304 millimètres; 6 pieds anglais
+ne font donc que 1<sup>m</sup>,80, c’est-à-dire un peu plus de 5 pieds 7
+pouces.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> La princesse était déjà née depuis trois mois.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Dans toutes les fêtes religieuses, on tire des pétards et
+de petits feux d’artifice, soit devant l’église même, soit à peu de
+distance; et, ce qu’il y a de plus comique, cela se fait toujours en
+plein jour.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Ils sont payés en proportion de leur service. Le prix
+habituel pour une servante ordinaire est, par mois, de 5 à 6 milreis,
+pour un cuisinier de 12, pour une nourrice de 20 à 22, pour un artisan
+adroit de 25 à 35.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> C’est-à-dire 2 fr. 38 c. en monnaie française. Un florin
+d’Autriche vaut 2 fr. 35 c.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Par une <i>truppa</i>, on entend dix mulets conduits par un
+nègre; ordinairement plusieurs <i>truppas</i> se réunissent; il se forme
+souvent ainsi des convois de 100 à 200 mulets. On sait que dans le
+Brésil tous les transports se font à dos de mulet.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Le <i>laso</i> est une corde terminée par un nœud coulant. Les
+indigènes de l’Amérique du Sud savent s’en servir avec une incroyable
+adresse; c’est avec le laso qu’ils prennent les animaux sauvages.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Dans le récit de cette excursion, qui parut à Vienne, en
+septembre 1847, pendant que j’étais encore en voyage, dans les
+<i>Sonntags-blætter</i> (feuilles de dimanche) de M. A. Frankl, je ne dis
+rien de ma blessure, pour ne pas inquiéter mes amis et mes parents.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Cette herbe d’Afrique, qui vient très-haute en forme de
+jonc, est plantée dans tout le Brésil, où l’herbe ne pousse pas
+d’elle-même.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La <i>carna secca</i> est, dans tout le Brésil, la principale
+nourriture des blancs et des noirs; elle vient de Buenos-Ayres, et se
+compose de viande de bœuf, coupée en tranches longues, plates et larges,
+salées et séchées à l’air.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> On n’entend pas seulement par <i>blancs</i> les Européens
+nouvellement émigrés, mais aussi les Portugais établis dans le pays
+depuis quelques siècles.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Cette plante salutaire est très-abondante au Brésil.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Dans l’hémisphère austral, les saisons sont opposées à
+celles de l’hémisphère boréal; ainsi, tandis que l’hiver règne d’un côté
+de l’équateur, de l’autre on est en plein été.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> On entend par ville continentale une ville située dans le
+cœur du pays, loin de la mer.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Par nègres marrons on entend les nègres qui se sont
+échappés de chez leurs maîtres. Ils s’associent ordinairement par bandes
+et se retirent dans les forêts vierges, mais ils osent souvent aussi en
+sortir pour voler et piller; et plus d’un meurtre ensanglante leurs
+excursions.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Le <i>Rio-Plato</i> est un des plus grands fleuves du Brésil.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> D’autres capitaines me dirent que la traversée du détroit
+de Magellan n’était possible que pour des vaisseaux de guerre, parce que
+cette traversée exigeait une grande quantité de matelots. Chaque soir il
+faut mettre à l’ancre, et, à cause de la fréquence des coups de vent,
+les matelots doivent être constamment prêts à carguer ou à arriser les
+voiles.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Le thermomètre descendit le jour à 6 ou 7 degrés, la nuit
+à 1 ou 2 degrés au dessous de zéro.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Oiseaux aquatiques, de la famille des longipennes ou
+grands-voiliers. Leur taille énorme les a fait appeler par les matelots
+<i>moutons du Cap</i> ou <i>vaisseaux de guerre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Un réal est la huitième partie d’un écu d’Espagne; il vaut
+en monnaie d’Autriche 15 kreutzers et demi, ou environ 63 centimes de
+France.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Les Chiliens descendent des Espagnols, comme les
+Brésiliens des Portugais.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Espèce de bananes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> La piastre vaut 5 francs 9 centimes de notre monnaie, et
+le réal 63 centimes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> La <i>legua</i> vaut donc un peu plus de 6 kilomètres.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Tous les Indiens sont chrétiens, de la religion
+protestante, mais seulement, je crois, de nom.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Pieds anglais. Voy. page 35, la note.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> L’éléphantiasis, à Taïti, envahit ordinairement les pieds,
+et monte jusqu’aux cuisses. Ces parties enflent et se remplissent
+d’écailles et de brûlures, de manière qu’on pourrait réellement les
+prendre pour des pieds d’éléphants.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Je ne cite exprès le nom d’aucun de ces messieurs, et je
+crois par là mériter leur reconnaissance.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Taïti ne produit jusqu’ici aucun article d’exportation;
+c’est pourquoi on n’y prend que du lest. L’île est importante pour les
+Français comme station.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Le champan</i> est un bateau plus petit qu’une jonque.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Les prix, dans les hôtels de Macao, de Victoria et de
+Canton, sont de 4 à 6 dollars par jour.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Charles Gützloff est né à Pyritz, en Poméranie, le 8
+juillet 1803. Dès son enfance il montra une grande piété et un rare
+talent. Ses parents lui firent apprendre le métier de passementier. Il
+s’y appliqua beaucoup, mais sans pouvoir s’y attacher. En 1821, il eut
+l’occasion de présenter au roi de Prusse une pièce de vers dans laquelle
+il exprimait ses sentiments et ses désirs; ce monarque, y ayant trouvé
+d’heureuses dispositions, ouvrit au jeune Gützloff une carrière plus en
+harmonie avec ses goûts. En 1827, il vint comme missionnaire à Batavia.
+Plus tard il alla à Bintang, où il étudia le chinois avec un zèle
+extraordinaire; au bout de deux ans, il le parlait déjà assez couramment
+pour pouvoir prêcher dans cette langue. En 1831, il se rendit à Macao, y
+établit des écoles pour les jeunes gens, et commença une traduction de
+la Bible en chinois. Il fonda, avec Morisson, une société pour la
+propagation des connaissances utiles en Chine, et publia en langue
+chinoise un magasin mensuel dont le but était d’inspirer aux Chinois le
+goût de l’histoire, de la géographie et de la littérature. Dans les
+années 1823 et 1833 il pénétra jusqu’à la province de <i>So-Kien</i>.
+</p>
+<p>
+Les voyages de Gützloff ont conduit à des observations curieuses sur les
+divers dialectes de la Chine, et ont été aussi d’une grande utilité sous
+d’autres rapports, surtout pour la critique des derniers ouvrages
+publiés sur ce pays.
+</p>
+<p>
+Il faut reconnaître son rare talent, louer sa fermeté persévérante dans
+l’exécution de ses projets, et admirer son zèle pour la science, comme
+sa foi courageuse.
+</p>
+<p>
+Voy. <i>Conversations Lexicon der Gegenwart</i> (Dictionnaire de la
+conversation de notre temps.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Tous les grands bâtiments portent peintes à la proue de
+grandes prunelles qui, dans la pensée les Chinois, les aident à trouver
+leur chemin.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Elle n’arrive qu’une fois par mois.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Assaisonnement d’un goût très-fort, composé de gingembre,
+de poivre rouge, d’ail et d’oignon. Ces ingrédients sont écrasés sur une
+table de pierre au moyen d’un cylindre de pierre, et réduits en une pâte
+très-fine. On en fait ensuite une sauce que l’on mange avec le riz.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Quand ils copient un tableau, ils le divisent en carrés,
+comme nos peintres.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Le picoul d’opium tout préparé revient à 600 dollars.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> On s’attendait chaque jour à un soulèvement; le peuple
+menaçait pour le 12 ou 13 août, au plus tard, d’une révolution dans
+laquelle périraient tous les Européens. Qu’on se figure ma position;
+j’étais toute seule, abandonnée à moi-même, et je n’étais entourée que
+de Chinois.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Un des nouveaux ports ouverts aux Anglais en 1842.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Son costume se composait d’un large surplis qui descendait
+jusqu’aux genoux, et avait de larges manches flottantes. Le surplis
+était en brocart de couleurs transparentes et de dessins bizarres;
+dessous on voyait une culotte en soie. Sur la poitrine il portait, comme
+insignes de sa dignité, deux oiseaux, avec un collier de belles
+pierreries. Les bottines, en étoffe de soie noire, se terminaient en
+avant en pointes recourbées. Il avait pour coiffure un chapeau de
+velours de forme conique, avec un bouton doré.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Il faut savoir que le porc est en Chine un animal
+particulièrement sacré, pas assez cependant pour qu’on ne le mange pas
+avec beaucoup d’appétit. Les porcs profanes sont petits, ont les jambes
+très-courtes, le poil gris, et sont munis d’un long groin.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> La ville a près de 9 milles anglais de circonférence. Un
+vice-roi y fait sa résidence; elle se divise en deux parties, la ville
+tartare et la ville chinoise, séparées par des murs. On évalue la
+population de la ville à 400 000 âmes; celle des bateaux et des
+champans, à 60 000; celle des plus proches environs, à 200 000. Le
+nombre des Européens établis dans la ville est d’environ deux cents.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Le blanc est chez les Chinois la couleur de deuil.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> En hiver, les côtés ouverts des salons sont fermés par des
+nattes de bambou.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le bouton que l’on attache au chapeau a autant de prix
+chez les Chinois que chez nous les décorations.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Les dames chinoises du grand monde vivent d’une manière
+plus retirée que les femmes de l’Orient. Elles ne se visitent entre
+elles que très-rarement, et seulement dans des litières ou des barques
+bien fermées. Elles n’ont ni bains, ni jardins publics où elles puissent
+se réunir.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Les feuilles de cette récolte sont cueillies avec la plus
+grande précaution par des enfants et des jeunes gens qui, avec des
+gants, détachent délicatement les petites feuilles une à une.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a>
+</p>
+
+<table>
+<tr><td>De Hong-Kong à Singapore,</td><td>1<sup>re</sup> classe,</td><td class="rt">173</td><td class="c">dollars.</td></tr>
+<tr><td>&mdash; &#160; &#160; &#160; &mdash;</td><td>2<sup>e</sup> classe,</td><td class="rt">117</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+Distance: 1100 lieues marines.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Le <i>steward</i> a le rang de sous-officier; il est chargé de
+tout ce qui concerne la nourriture.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Ce sont des <i>packet-boats</i> qui vont une fois par mois de
+Canton à Calcutta, et qui dans ce trajet touchent à Singapore.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> On n’y élève point de chevaux, et on demande toujours à
+l’étranger ceux dont on a besoin.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> La compagnie des Indes orientales, à qui appartient cette
+île, y a un gouverneur et des troupes anglaises.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> On regarde universellement la mangouste comme le fruit le
+plus délicat du monde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Un d’entre eux, passager de première classe, avait été
+relégué parmi nous, parce que, à ce qu’on prétendait, il avait l’esprit
+un peu à l’envers, et qu’il ne savait pas toujours ce qu’il disait ou
+faisait. Comme les personnes des premières savent toujours exactement ce
+qu’elles font, le pauvre homme était pour elles un sujet de scandale, et
+un ordre du capitaine le fit descendre au milieu de nous. Mais je dois
+faire remarquer qu’on n’en garda pas moins le prix payé pour la première
+classe.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> J’évalue les distances par terre en milles anglais, dont
+quatre à peu près font un mille allemand, ou 7 kilomètres 408 mètres.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Une roupie vaut 58 kreutzers de monnaie de convention,
+environ 2 fr. 38 c.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Six florins, 42 kreutzers, plus de 16 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> La foule était souvent si grande, que cinq files de
+voitures allaient et venaient de front.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Il parlait assez bien l’anglais.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> La mousseline la plus fine et la plus précieuse se
+fabrique dans la province de Daïca; aussi le mètre coûte-t-il de 2
+roupies à 2 roupies et demie.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> L’<i>hurgila</i>, espèce de cigogne, mange des cadavres et se
+trouve fréquemment le long des fleuves de l’Inde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> C’est-à-dire enlever les bouées auxquelles les ancres sont
+attachées, ce qui entraîne naturellement la perte de ces dernières.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Le nombre des prisonniers était alors de 782.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Radschmahal</i> était au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle la capitale du
+Bengale.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Monghyr</i> est appelé le <i>Birmingham</i> de l’Inde à cause de
+ses nombreuses fabriques d’acier et d’armes, et ses coutelleries. Sa
+population est de près de 30 000 âmes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Patna</i>, capitale de la province <i>Bechar</i>, fut autrefois
+très-célèbre par ses nombreux temples de Bouddha. C’est dans le
+voisinage de Patna qu’était antérieurement la ville la plus renommée de
+l’Inde: <i>Parlibothra</i>. Patna renferme beaucoup de manufactures de coton
+et quelques fabriques d’opium.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Dans tous les pays indiens, mahométans, et on pourrait
+dire dans tous les pays non chrétiens, il est excessivement difficile
+d’indiquer le nombre exact des habitants d’une ville, car il n’est rien
+que le peuple déteste autant que ce genre de recensement.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Je me fis débarquer à Patna avec deux voyageurs, et vers
+le soir je me rendis en voiture à Deinapore, où notre vapeur jeta
+l’ancre pour la nuit.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Les <i>serais</i> sont de grands et beaux hôtels avec de petits
+hangars et de petites chambres, ouverts aux voyageurs de toutes les
+nations.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> M. Luitpold, Allemand de naissance, me reçut d’une manière
+très-gracieuse. Lui et sa charmante femme eurent pour moi les
+prévenances les plus aimables; je leur en suis très-reconnaissante.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Beaucoup de personnes prennent ces tours pour des temples
+consacrés à Bouddha. Leur hauteur est de près de 25 mètres, et leur
+circonférence de 50 mètres.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Lorsqu’un Hindou n’a pas de fils, il adopte un de ses
+parents, pour avoir, lors de ses funérailles, quelqu’un qui remplisse
+envers lui les devoirs d’un fils.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Un <i>lac</i> vaut, au pair, 253 238 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> L’horreur des Indiens pour les Européens provient en
+grande partie de ce que ces derniers ne respectent pas les vaches,
+mangent du bœuf, boivent de l’eau-de-vie, crachent dans les maisons et
+même dans les temples, et se lavent la bouche avec les doigts. Ils
+appellent les Européens <i>Parangi</i>. C’est ce mépris qui rend aussi la
+religion chrétienne odieuse aux Hindous.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Le <i>dock</i> est un palanquin commode pour deux personnes,
+placé sur deux roues et traîné par deux chevaux.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Plusieurs villes indiennes des temps modernes ont été
+fondées par les Mogols ou tellement transformées par eux, qu’elles ont
+perdu tout à fait leur caractère primitif. L’Inde fut conquise dès le
+<small>X</small><sup>e</sup> siècle par les Mogols.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Akbar, le plus excellent prince de son temps,
+non-seulement dans l’Inde mais aussi dans toute l’Asie, naquit en 1542,
+et monta sur le trône à l’âge de quatorze ans. Sa bonté et sa justice
+exemplaires ainsi que sa haute intelligence l’ont fait aimer et presque
+adorer comme une divinité.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Au temps de sa plus grande splendeur Delhi avait 2
+millions d’habitants.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Quelques écrivains donnent même à ce cristal une longueur
+de plus de 8 mètres.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Si ces deux tours faisaient partie d’une même mosquée,
+pourquoi leurs proportions étaient-elles si différentes?</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> M. Lau me quitta ici pour retourner à Calcutta.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Les <i>tscheprasse</i> sont les domestiques de l’administration
+anglaise; ils portent des écharpes rouges, et sur l’épaule une plaque de
+métal sur laquelle est gravé le nom de la ville à laquelle ils
+appartiennent. Tous les hauts fonctionnaires anglais ont à leur service
+un ou plusieurs de ces gens. Le peuple les considère bien plus que des
+serviteurs ordinaires.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Un bais vaut un kreutzer ou trois centimes et demi.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Taschenbuch der Reisen.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Ordinairement les enfants sont regardés comme impurs
+jusqu’à l’âge de neuf ans, et ne sont, par conséquent, pas tenus
+d’observer les préceptes de leur religion.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Depuis 1843 il n’y a plus eu de femme brûlée dans toute
+l’Inde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Dans chaque résidence il y a un médecin anglais.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Siége installé sur le dos de l’éléphant.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> On dit que la dent creuse dans laquelle se trouve la
+glande à venin, a été arrachée au serpent, ce qui empêche que sa morsure
+n’ait des suites funestes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Le dieu Vichnou est aussi représenté sous la forme d’une
+tortue.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Quoiqu’on ne fût qu’au commencement du printemps, la
+chaleur montait déjà pendant le jour à 28 ou 30 degrés Réaumur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> On appelle <i>mundschi</i> le précepteur, le secrétaire ou
+l’interprète du roi.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> On sait que le salpêtre produit une température
+très-froide.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Indor est située à 600 mètres au-dessus du niveau de la
+mer.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Le <i>dahl</i> est une espèce de pois dont la tige a plus d’un
+mètre de haut.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> C’est ainsi que s’appellent certains vents réguliers et
+périodiques de la mer des Indes, qui soufflent six mois de l’est à
+l’ouest, et les autres six mois du côté opposé.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> La <i>ville noire</i> est cette partie de la cité qu’habite la
+classe pauvre. On conçoit facilement que ce n’est pas là qu’on doit
+aller chercher la beauté et la propreté.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Cependant c’est à Bombay que se trouve le principal siége
+des adorateurs du feu.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Dans aucune fête publique on ne voit paraître les femmes,
+si ce n’est celles qui ont abjuré toute pudeur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> On prétend que les dangers sont les mêmes à Adjunta et à
+Élora.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Des vallées, ou plutôt des gorges de rochers encaissées,
+se rattachant les unes aux autres, sans qu’on se doute le moins du monde
+de leur existence; il faut toujours gravir des rochers de trente à cent
+mètres de haut pour arriver d’une vallée à l’autre.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Les distances sont: de Bombay à Mascate, 848 milles
+environ; de Mascate à Bushire, 567; de Bushire, jusqu’à l’embouchure du
+Sohatel Arab, 130; et de là à Bassora, 90.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Dans les trois mois les plus chauds de l’année (juin,
+juillet et août), le bateau ne marche pas.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Un <i>kran</i> vaut à peu près un demi-florin ou 1 franc 20
+centimes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Alexandre le Grand, venant d’Égypte, traversa l’an 331 le
+désert de la Syrie, l’Euphrate et le Tigre, et rencontra près du village
+de <i>Gaugamela</i>, non loin de la ville d’Arbèle (l’Erbil moderne), la
+formidable armée de Darius, forte d’un million d’hommes. Il remporta une
+victoire brillante, et on peut dire que l’empire persan succomba dans
+cette journée. Il gagna ensuite la Perse par la Babylonie et Suse.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Cependant les traits de la figure étaient tracés avec
+justesse et avec noblesse, et décelaient beaucoup plus d’art que tous
+les autres dessins.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Mes notes sur mon voyage par l’Hindoustan jusqu’à Mossoul
+errèrent plus de dix-huit mois de pays en pays avant de revenir entre
+mes mains. Aussi les avais-je déjà crues perdues. C’est ce qui explique
+le long retard apporté à la publication de mon <i>Voyage autour du
+monde</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Dans tous les pays où pénètre rarement un Européen, on
+donne le nom d’<i>Inglesi</i> (Anglais) à tous ceux qu’on y voit; car de
+l’Europe on ne connaît que l’Angleterre.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> J’avais déjà saisi, depuis mon voyage de Mossoul, assez
+de mots de la langue persane pour comprendre un peu ce qu’il disait.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> On appelle <i>mela</i> les fêtes religieuses de l’Inde, où
+s’assemblent des milliers d’hommes. Les missionnaires s’y rendent
+quelquefois de plusieurs centaines de milles pour prêcher le peuple.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Ce schah mourut deux mois après mon départ de Tauris.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Quand le mot Mirza est placé derrière le nom propre, il y
+a le nom <i>prince</i>; mais quand il est devant le nom, c’est un synonyme de
+<i>monsieur</i>, un titre qu’on donne à tout le monde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Ces exécutions avaient souvent lieu en présence du schah.
+Ordinairement il faisait étrangler ceux qui avaient encouru sa colère.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Le 24 février 1848, la république en France; le 15 mars,
+la constitution en Autriche, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Le <i>toman</i>, monnaie de compte de la Perse, vaut de
+quarante-quatre à quarante-cinq francs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Je n’avais reçu ce coffre qu’après avoir envoyé mes
+effets de Mossoul, ce qui m’avait forcée de l’emporter moi-même sur le
+territoire russe.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> On trouve partout beaucoup d’Allemands, d’abord des
+employés de cette nation; et ensuite, le czar a plusieurs provinces dans
+lesquelles la langue allemande domine.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Selon la tradition, la contrée d’Érivan fut, de toutes
+les régions de la terre, la première habitée. Noé y demeura avec sa
+famille avant et après le déluge. C’est également ici qu’on veut
+retrouver l’emplacement du paradis terrestre. Érivan, appelé autrefois
+Terva, fut la capitale de l’Arménie. Non loin d’Érivan se trouve le plus
+grand sanctuaire des chrétiens de l’Arménie, le couvent <i>Ecs-Miazim</i>.
+L’intérieur de l’église est simple, les colonnes, assemblage de masses
+de pierre ont plus de 24 mètres de haut. Dans la sacristie il y avait
+autrefois, dit-on, deux clous avec lesquels le Christ avait été attaché
+à la croix, de plus la lance qui avait servi à lui percer le flanc, et
+enfin sa robe non cousue. Le centre de l’église occupe, à ce qu’on
+prétend, la place où Noé, après sa délivrance, construisit un autel et
+offrit des sacrifices à Dieu. Indépendamment de ces richesses, l’église
+possède encore une quantité prodigieuse de reliques précieuses.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Cela est poussé à un tel point que les chevaux seraient
+attelés, le voyageur serait monté en voiture pour partir, s’il arrivait
+en ce moment un officier ou un employé, on détèlerait, et on laisserait
+là le voyageur pour servir l’homme du gouvernement.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> La Géorgie s’appelait chez les anciens Ibésre. Autrefois
+ce pays s’étendait de Tauris et d’Erzeroum jusqu’à Tanaïs, et était
+nommé Albanie. C’est une contrée toute montagneuse. Le fleuve Kour,
+appelé aussi Cyrus, la traverse. C’est sur ce fleuve que le fameux
+conquérant de la Perse, Cyrus, fut exposé dans son enfance. Tiflis était
+jadis une des plus belles villes de la Perse.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Je me gardai bien de lui parler de ses femmes; toute
+conversation à ce sujet est regardée comme une offense chez les
+Musulmans.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> On appelle <i>naphte</i> l’huile minérale qui jaillit du sein
+de la terre, souvent mêlée avec de l’eau.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> La rivière <i>Ribon</i>, appelée aussi <i>Rione</i>, est considérée
+comme une des quatre rivières du Paradis, et était connue sous le nom de
+<i>Pison</i>. On regardait anciennement aussi son eau comme sacrée; de
+nombreux troncs d’arbres la rendent impraticable pour de grands
+vaisseaux.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Le peuple suit le rite grec.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Les Circassiens sont si féroces et si belliqueux, que
+personne n’ose pénétrer dans l’intérieur de leur pays. On sait peu de
+chose sur leurs mœurs, leurs coutumes, leur religion et leur manière de
+vivre. Ils ont pour voisins les Abkas, qui habitent le pays situé entre
+la Mingrélie et la Circassie, le long de la côte, et qui sont également
+féroces et rapaces.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> C’est à <i>Panticapée</i> que vécut Mithridate le Grand. La
+côte auprès de Kertch s’appelle encore aujourd’hui le <i>Siége de
+Mithridate</i>. A l’occasion des fouilles faites depuis 1832, on y trouva
+beaucoup d’urnes et d’objets ayant servi aux sacrifices, des
+inscriptions grecques, de belles figures et de beaux groupes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Il a environ 135 mètres de hauteur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Aujourd’hui tout le monde connaît le mémorable siége de
+Sébastopol et la prise de cette forteresse, regardée jusqu’en 1855 comme
+imprenable. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Vienne, 1843.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Constantinople n’est pas éclairé le soir; aussi celui qui
+sort sans lanterne est arrêté comme suspect et conduit au poste le plus
+voisin.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Comme les rues de Constantinople sont étroites,
+tortueuses et remplies de trous et d’ornières, il faut se contenter de
+petites pompes portées par quatre hommes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Une drachme contient 100 leptas et vaut 88 centimes. Un
+<i>ottonio</i> (pièce d’or) contient 20 drachmes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> A Athènes, où j’arrivai environ un mois plus tard qu’à
+Odessa, le soleil était encore aussi ardent que chez nous au mois de
+juillet. La nature avait grand besoin de fraîcheur et de pluie, et les
+feuilles se fanaient presque par suite de la chaleur, tandis qu’à Odessa
+elles étaient déjà mortes de froid.</p></div></div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77239 ***</div>
+</body>
+</html>
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