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diff --git a/77239-0.txt b/77239-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1d06c7e --- /dev/null +++ b/77239-0.txt @@ -0,0 +1,20631 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77239 *** + + + + + VOYAGE + + D’UNE FEMME + + AUTOUR DU MONDE + + + + + TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE + Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation + rue de Vaugirard, 9 + + + + + VOYAGE + + D’UNE FEMME + + AUTOUR DU MONDE + + PAR + + M^{ME} IDA PFEIFFER + + Membre honoraire + des Sociétés de géographie de Paris et de Berlin + et des Sociétés de zoologie de Berlin et d’Amsterdam + + TRADUIT DE L’ALLEMAND + + AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR + + PAR W. DE SUCKAU + + + PARIS + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^{ie} + RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14 + + 1858 + + + + + NOTICE + + SUR MADAME IDA PFEIFFER + + NÉE REYER[1]. + + +Mme Ida Pfeiffer est, à coup sûr, la plus étonnante et la plus intrépide +voyageuse qui ait jamais existé. Née en 1795 à Vienne (Autriche), elle +se maria vers 1820 et passa dans cette ville la plus grande partie de sa +vie, livrée aux soins domestiques et à l’éducation de ses deux fils; +mais elle était possédée d’une violente passion de voyager qui, dans son +esprit, se confondait avec la noble ambition d’ajouter quelque chose par +ses efforts personnels à la somme des connaissances humaines. + +Dans un âge où le repos devient une nécessité, Mme Ida Pfeiffer a quitté +ses foyers pour parcourir le monde. Si l’on trouve chez elle tous les +traits caractéristiques de la ménagère allemande, ces qualités pâlissent +devant l’éclat de hautes qualités beaucoup plus rares chez ses +compatriotes, une curiosité ardente, un courage inébranlable, un +sang-froid intrépide et une volonté de fer. Quand Mme Pfeiffer a dit: +«J’irai là, je verrai telle chose,» les rochers ont beau dresser leurs +pics, les précipices ouvrir leurs gouffres béants, rien, pas même la +menace d’une mort presque certaine, ne la fait reculer, et, grâce à sa +persévérance inouïe et à son étoile, elle sait toujours se frayer un +chemin pour parvenir à son but! + +Dès l’âge le plus tendre, nous dit M. Depping, Mme Pfeiffer a été piquée +de la tarentule. Enfant, elle s’échappait, pour voir les chaises de +poste; elle enviait le sort du postillon et le suivait des yeux jusqu’à +ce qu’il eût disparu dans un nuage de poussière. L’horizon de la jeune +fille s’agrandit bientôt, car les relations de voyages qu’elle lisait, +ou plutôt qu’elle dévorait, lui avaient montré l’Océan, des vaisseaux +flottants, et le monde dont ils faisaient le tour. La vue des montagnes +qui se perdaient dans le lointain lui arrachait des larmes; c’est elle +qui le dit dans la préface d’un de ses ouvrages. Femme, son plus grand +bonheur était d’accompagner son mari dans de longues excursions. Restée +seule après la mort de M. Pfeiffer et l’établissement de ses enfants, +elle n’eut plus d’autre pensée que de transformer en réalité les rêves +de toute sa vie. Elle pouvait disposer d’une petite somme, fruit de +vingt années d’économie, et nous la voyons, en 1842, à l’âge de +quarante-sept ans, commencer le cours de ses longs voyages. + +«Née à la fin du dernier siècle, dit-elle, je pouvais voyager _seule_.» + +Elle partit pour la Terre-Sainte dans un véritable ravissement. Sans +guide, elle traversa les deux Turquies, la Palestine et l’Égypte[2]. «Et +voyez, ajoute-t-elle: j’en suis revenue.» + +Mais ce ne fut pas pour longtemps. Des plages brûlantes de la Syrie, +elle passa par une transition assez brusque dans les régions glacées du +Nord, visita la Suède, la Norvége, la Laponie et même l’Islande, pays +sur lesquels elle a publié de curieux détails[3]. + +«Les voyages en Islande, dit Mme Pfeiffer, sont beaucoup plus pénibles +qu’en Orient. Je supportais plus aisément la chaleur excessive de la +Syrie que ces affreux ouragans accompagnés de vent et de pluie, que +l’âpreté de l’air et la rigueur du froid qui glaçait cette île.» + +Mais ces deux excursions au nord et au midi n’étaient que des parties de +plaisir, comparées au long voyage que Mme Pfeiffer allait entreprendre. +Petite de taille, mais douée d’une complexion robuste, d’une force +morale à toute épreuve, elle quitta Vienne le 1^{er} mai 1846 pour faire +son premier voyage autour du monde. + +Partie de Hambourg sur un navire danois qui se rendait directement au +Brésil, elle aborde à Rio-de-Janeiro, dont elle décrit la rade sans +pareille; puis elle franchit le cap Horn, touche à Valparaiso, et fait +voile vers Canton en relâchant à Taïti. La Chine n’est pour elle qu’une +étape sur la route de Ceylan, de Madras, de Calcutta; mais le luxe et +les mœurs de l’Angleterre, qu’elle retrouve dans ces cités opulentes, +ont peu de séductions pour Mme Pfeiffer. Elle s’embarque sur un bateau à +vapeur qui la conduit par le Gange à Bénarès, l’Athènes de l’Inde, d’où +elle gagne Delhi, l’ancienne capitale de l’empire mongol. De là, une +charrette à bœufs la conduit à Bombay, sur les côtes de la mer d’Arabie, +qui forme le golfe Persique. Mme Pfeiffer, bien entendu, pénétrera dans +le golfe, remontera le Tigre, et visitera Bagdad, la ville des califes; +une mule se chargera de la transporter de Bagdad à Mossoul, au milieu +des ruines de l’ancienne Ninive. + +De Mossoul à Tauris, la seconde ville de Perse, il n’y a qu’un pas, +trois ou quatre cents lieues. Mme Pfeiffer fut reçue très-gracieusement +à Tauris, par le vice-roi, héritier du trône de Perse; mais il n’en fut +pas de même aux frontières de l’empire russe, où elle se réjouissait de +retrouver une terre civilisée. Elle avait compté sans les bureaux de +douanes, sans les stations de poste, sans les formalités infinies du +passe-port. Aussi s’écrie-t-elle dans son désespoir: + +«Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, j’ai traversé +paisiblement vos contrées. Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant +d’obstacles sur cette terre chrétienne?» + +Quoi qu’il en soit, Mme Pfeiffer entrait saine et sauve à Vienne, dans +le cours de 1848. L’intéressant récit de ses aventures parut deux ans +plus tard[4]. + +Mais il restait encore à Mme Pfeiffer bien des contrées à voir, sans +parler de l’Afrique intérieure, où, faute d’argent, elle dut renoncer à +pénétrer. + +Elle se remit en route avec une somme de deux mille cinq cents francs +que lui avait accordée le gouvernement autrichien à titre de récompense. +Partie de Londres en 1851 (au mois de mai), elle s’aventura seule à pied +au centre de Bornéo, visita Java et Sumatra, passa quelque temps au +milieu de la tribu cannibale des Battaks, et trouva, aux îles Moluques, +un passage gratuit pour la Californie. Elle ne tarda pas à fuir cet +abominable pays de l’or, comme elle dit, et alla débarquer au Pérou. Là, +naturellement attirée par la chaîne des Andes, elle fit l’ascension des +pics toujours neigeux du Chimborazo et du Cotopaxi. Quelques mois après, +elle parcourait à loisir les principaux États de l’Union américaine, et +débarquait à Londres vers la fin de 1854. C’est de la relation de ce +second voyage, publiée à Vienne en 1856, que nous avons donné la +traduction sous le titre: Mon second voyage autour du monde (_Meine +zweite Weltreise_). + +En 1856, au mois de juillet, Mme Ida Pfeiffer a visité Paris, où la +Société de géographie l’a reçue parmi ses membres et lui a décerné une +médaille d’honneur. C’était un nouveau stimulant pour l’infatigable +voyageuse, qui devait entreprendre la plus dangereuse de ses +expéditions, doubler encore une fois le Cap et visiter l’île de +Madagascar, où on lui avait cependant dit qu’il régnait des fièvres +mortelles. + +Il n’a fallu rien moins que le bruit d’une expédition du gouvernement +français contre l’île de Madagascar et les plus pressantes supplications +des membres de la Société de géographie de Paris (MM. Alfred Maury et V. +A. Malte-Brun), qu’elle fréquentait pendant son séjour dans cette ville, +pour la faire renoncer à son voyage à Madagascar. + +Mme Ida Pfeiffer, après avoir quitté Paris dans les premiers jours du +mois d’août, se rendit d’abord à Londres, où elle fut présentée à la +Société royale de géographie. De Londres elle s’embarqua pour la +Hollande, où elle ne resta que peu de jours. Le 31 août, elle quittait +Rotterdam sur le bateau _Zalt_ _Bommel_, qui faisait route pour Java. +C’est ici que s’arrêtent nos dernières nouvelles sur cette célèbre +voyageuse. + +Le récit des voyages de Mme Pfeiffer est empreint des nobles sentiments +qui distinguent cette femme honorable à tous égards. Son style est +simple et naturel. Elle raconte sans emphase ce qu’elle a vu, et, loin +d’imiter beaucoup de voyageurs qui laissent le champ libre à leur +imagination trop brillante, elle ne prend pour guide que la vérité, et +retrace fidèlement ses impressions sans jamais charger les couleurs de +ses tableaux. Aussi les suffrages du monde savant et lettré ne lui +ont-ils pas manqué, et nous citerons comme l’un des plus précieux la +lettre suivante de M. Alexandre de Humboldt: + + Je prie ardemment tous ceux qui, en différentes régions de la + terre, ont conservé quelque souvenir de mon nom et de la + bienveillance pour mes travaux, d’accueillir avec un vif intérêt et + d’aider de leurs conseils le porteur de ces lignes, + +MADAME IDA PFEIFFER, + + célèbre non-seulement par la noble et courageuse confiance qui l’a + conduite, au milieu de tant de dangers et de privations, deux fois + autour du globe, mais surtout par l’aimable simplicité et la + modestie qui règne dans ses ouvrages, par la rectitude et la + philanthropie de ses jugements, par l’indépendance et la + délicatesse de ses sentiments. Jouissant de la confiance et de + l’amitié de cette dame respectable, j’admire et je blâme à la fois + cette force de caractère qu’elle a déployée partout où l’appelle, + je devrais dire où l’entraîne son invincible goût d’exploration de + la nature et des mœurs dans les différentes races humaines. + Voyageur le plus chargé d’années, j’ai désiré donner à Mme Ida + Pfeiffer ce faible témoignage de ma haute et respectueuse estime. + + Potsdam, au château de la ville, le 8 juin 1856. + +_Signé_: ALEXANDRE DE HUMBOLDT. + +A ces paroles si bien senties du doyen des savants de l’Europe, nous +ajouterons seulement quelques lignes d’une lettre adressée par Mme +Pfeiffer à un de ses amis. Elles serviront à rectifier l’idée qu’on +s’est faite à tort de son caractère viril: + +«Je souris, dit-elle, en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que +par mes voyages, s’imaginent que je dois ressembler plus à un homme qu’à +une femme. Combien ils me jugent mal! Vous qui me connaissez, vous savez +bien que ceux qui s’attendent à me voir avec six pieds de haut, des +manières hardies, et le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une +femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui +n’ont jamais mis le pied hors de leur village!» + +Tous ceux qui ont eu l’avantage de voir Mme Pfeiffer confirmeront le +témoignage qu’elle se rend à elle-même; ceux qui ne la connaissent point +se convaincront qu’elle a dit vrai, en lisant ses voyages. Malgré ses +fortes études et son caractère héroïque, Mme Pfeiffer a conservé toutes +les qualités aimables et gracieuses de son sexe, et ses récits et les +réflexions qui les accompagnent sont empreints de toutes les +délicatesses d’une âme douce et bonne. + +C’est le perpétuel contraste d’une femme bien élevée avec les situations +les plus difficiles et les scènes les plus étranges de la vie sauvage, +qui a si vivement intéressé le monde entier à la vie aventureuse de Mme +Pfeiffer. La publication de ses premiers voyages lui a fait obtenir plus +tard le libre passage sur les navires de plusieurs compagnies, et +partout elle a trouvé le plus généreux accueil et excité la plus vive +sympathie. + +Les ouvrages de Mme Pfeiffer sont déjà traduits en anglais depuis +plusieurs années, et la traduction que nous donnons aujourd’hui de ses +voyages autour du monde ne sera pas, nous l’espérons, moins bien +accueillie en France, que la traduction anglaise ne l’a été chez nos +voisins. + +[Illustration] + + + + +DISTANCES DES VOYAGES PAR EAU. + + Milles marins. +De Hambourg à Rio-de-Janeiro 8500 +De Rio-de-Janeiro à Santos 400 +De Santos à Valparaiso 6500 +De Valparaiso à Taïti 5000 +De Taïti à Macao 5060 +De Macao à Hong-Kong 60 +De Hong-Kong à Canton 90 +De Hong-Kong à Singapore 1100 +De Singapore à Ceylan 1500 +De Ceylan à Calcutta 1200 +De Calcutta à Bénarès (sur le Gange) 1085 +De Bombay à Mascate 848 +De Mascate à Bouchire 567 +De Bouchire jusqu’à l’embouchure du Tigre 130 +De l’embouchure du Tigre jusqu’à Bagdad (sur le Tigre) 590 +De Redutkalé, le long de la côte, jusqu’à Odessa 860 +D’Odessa à Constantinople 370 +De Constantinople à Trieste 1150 + + +DISTANCES DES VOYAGES PAR TERRE. + + Milles anglais[5]. +De Pointe-de-Galle à Colombo 72 +De Colombo à Kandy 72 +De Bénarès à Allahabad 76 +De Allahabad à Agra 300 +De Agra à Delhi 122 +De Delhi à Kottah 330 +De Kottah à Indor 180 +De Kottah à Aurang-Abad 240 +De Aurang-Abad à Panwell 248 +De Bagdad à Babylone 60 +De Bagdad à Mossoul 300 +De Mossoul à Sauh-Bedak 120 +De Sauh-Bedak à Tauris 140 +De Tauris à Tiflis 376 +De Tiflis à Marand 156 + +[Illustration] + + + + +A + +MA CHÈRE COUSINE + +ANTONIE DE REYER + +NÉE EDELMANN + +ET A + +M. J. G. SCHWARZ + +CONSUL DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE, ETC., ETC. + + +TÉMOIGNAGE + +DE MON AMITIÉ ET DE MA HAUTE ESTIME + +IDA PFEIFFER + + + + +AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR. + + +C’est bien à tort que dans plusieurs journaux et plusieurs écrits on m’a +donné le nom de _touriste_; car, si on prend ce nom dans son acception +ordinaire, je suis loin de le mériter. D’une part, il me manque l’esprit +et le talent nécessaires pour écrire d’une manière amusante, et d’autre +part mes connaissances ne sont pas assez étendues pour que je puisse +exprimer mes opinions d’une manière compétente sur tous les pays que +j’ai visités. + +Je ne sais que raconter sans art et sans ornement ce qui m’est arrivé, +ce que j’ai vu; et, quand je veux porter un jugement, je ne puis le +faire que du simple point de vue de mes appréciations personnelles. + +Il est peut-être des personnes qui croient que la vanité seule m’a +poussée à entreprendre un aussi long voyage. Je n’ai rien à leur +répondre: je les engagerai seulement à faire ce que j’ai fait; elles se +convaincront alors que, pour s’exposer de gaieté de cœur à de telles +privations et à de tels dangers, il faut être animé d’une véritable +passion pour les voyages et avoir un désir invincible de s’instruire et +d’explorer des pays jusqu’ici peu connus. + +De même que le peintre tient à reproduire une image, et le poëte à +rendre ses pensées, de même je tiens à voir le monde. Si les voyages ont +été le rêve de ma jeunesse, le souvenir de ce que j’ai vu fera le charme +de ma vieillesse. + + Le public ayant accueilli avec bonté et bienveillance mon _Voyage + dans la Terre-Sainte_, ainsi que mon _Voyage en Islande et dans la + Scandinavie_, cette faveur m’a inspiré le courage de lui présenter + aujourd’hui la relation d’un voyage de plus long cours. + + Je serai heureuse si le récit de mes aventures peut causer à mes + honorables lecteurs seulement une faible partie du plaisir infini + qu’elles m’ont fait éprouver. + +Vienne, le 16 mars 1856. + +[Illustration] + + + + +VOYAGE + +D’UNE FEMME + +AUTOUR DU MONDE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Je quitte Vienne.--Séjour à Hambourg.--Bateaux à vapeur et + vaisseaux à voiles.--Départ.--Cuxhaven.--La Manche.--Les poissons + volants.--La physolide.--Constellations.--Passage de la ligne.--Les + Vamperos.--Forte brise et tempête.--Le cap Frio.--Entrée dans le + port de Rio-de-Janeiro. + + +Le 1^{er} mai 1846 je quittai Vienne, et, après quelques excursions à +Prague, à Dresde et à Leipzig, j’allai à _Hambourg_ avec l’intention de +m’y embarquer pour le Brésil. A Prague j’eus le bonheur de rencontrer le +comte Berchthold, qui m’avait accompagnée dans une partie de mes voyages +en Orient. Il me témoigna le désir de faire avec moi le voyage du +Brésil. Je lui promis de l’attendre à Hambourg. + +Je fis une seconde rencontre intéressante sur le bateau à vapeur, entre +Prague et Dresde, celle de la veuve du professeur Mikan, qui en 1817, à +l’occasion du mariage de la princesse d’Autriche Léopoldine avec dom +Pedro I^{er}, avait suivi son mari au Brésil, et avait fait plus tard un +voyage scientifique avec lui dans l’intérieur du pays. + +J’avais déjà souvent entendu parler de cette dame, qui était alors +assez âgée, et grande fut ma joie de faire sa connaissance. Avec une +amabilité pleine de grâce, elle me communiqua les observations qu’elle +avait faites, et me donna pour mon voyage des conseils dont j’appréciai +plus tard l’utilité. + +Le 12 mai j’arrivai à Hambourg, et le 13 j’aurais eu l’occasion de +m’embarquer sur un brick magnifique et très-fin voilier, qui de plus +s’appelait _Ida_ comme moi. Mon cœur se serra quand je vis partir ce +beau bâtiment; j’étais obligée de rester, puisque j’avais promis à mon +compagnon de voyage de l’attendre. Semaines sur semaines se passèrent, +et la présence seule de mes parents put abréger pour moi le temps de +l’attente. Enfin au milieu de juin le comte de Berchthold arriva, et +bientôt après nous trouvâmes un vaisseau, un brick danois appelé +_Caroline_, et commandé par le capitaine Bock, qui mettait à la voile +pour Rio-de-Janeiro. + +J’avais devant moi une longue traversée, qui ne pouvait durer moins de +deux mois et qui peut-être en prendrait trois ou quatre. Heureusement +j’avais déjà fait dans mes précédents voyages des traversées assez +longues sur des bâtiments à voiles, et j’étais familiarisée avec leur +organisation, qui diffère entièrement de celle des bateaux à vapeur. + +Sur un bateau à vapeur, on rencontre à la fois le luxe et la commodité; +le trajet se fait rapidement par tous les temps, et le voyageur trouve +une nourriture fraîche et excellente, une large cajute et une société +agréable. + +Il en est tout autrement sur les vaisseaux à voiles, qui, à l’exception +des grands bâtiments de transport des Indes orientales, sont rarement +disposés pour recevoir des voyageurs. On regarde les marchandises comme +la chose principale, et les passagers ne sont qu’un accessoire +embarrassant qui augmente le personnel du navire; aussi a-t-on pour eux +généralement peu d’égards. Le capitaine est le seul qui s’intéresse à +eux, parce qu’il reçoit le tiers, et souvent même la moitié du prix du +passage. + +L’espace est d’ordinaire si restreint qu’on peut à peine se retourner +dans les cabines, et que dans la _coje_, où l’on passe la nuit, on ne +peut pas se tenir debout. En outre, le roulis du vaisseau à voiles est +beaucoup plus fort que celui du bateau à vapeur. Quelques personnes +trouvent que le tangage toujours régulier de ce dernier, et la mauvaise +odeur de l’huile et du charbon, sont insupportables. Je ne suis pas de +cet avis: sans doute c’est une chose désagréable; mais on peut s’y faire +bien plus facilement qu’à tous les inconvénients d’un bateau à voiles. + +Ici, tout est abandonné au bon plaisir du capitaine. Il est maître +absolu et décide de tout. La nourriture dépend aussi de sa libéralité: +elle n’est pas ordinairement tout à fait mauvaise; mais, lors même +qu’elle est bonne, elle ne vaut jamais celle des bateaux à vapeur. + +L’ordinaire se compose de thé, de café sans lait, de lard, de +petit-salé, de soupes aux pois et aux choux, d’herbes, de pommes de +terre, de boulettes de pâte durcies, de morue et de biscuit; c’est par +exception qu’on a quelquefois du jambon, des œufs, du poisson, des +crêpes ou des poulets maigres. Sur les petits navires, on ne fait cuire +de pain que très-rarement. + +Pour avoir une nourriture plus agréable, on fait bien, surtout dans un +voyage de long cours, de se munir de quelques provisions particulières. +Les plus convenables sont des tablettes de bouillon et du biscuit plus +délicat, que l’on conserve dans des boîtes d’étain, pour les préserver +de l’humidité et des fourmis. De plus, il sera bon d’emporter une +certaine quantité d’œufs: seulement on est obligé, si l’on va dans le +Sud, de les plonger dans de l’eau de chaux, ou de les emballer dans de +la poudre de charbon; enfin, du riz, des pommes de terre, du sucre, du +beurre, et tous les ingrédients nécessaires pour une soupe au vin et une +salade de pommes de terre. La soupe au vin est très-fortifiante, et la +salade aux pommes de terre très-rafraîchissante. J’engage fortement les +personnes qui voyagent avec des enfants à prendre une chèvre avec elles. + +Quant au vin, il ne faut pas oublier de demander au capitaine s’il est +compris dans le prix du passage; sans cela, on serait obligé de le lui +acheter très-cher. + +Il faut se pourvoir aussi d’autres choses que de comestibles, et, avant +tout, d’un matelas, d’un oreiller et de couvertures, car on ne trouve +ordinairement qu’une coje vide. On peut acheter ces objets bon marché +dans tous les ports de mer. On fait bien aussi d’avoir du linge de +couleur; comme c’est un matelot qui est chargé du blanchissage, on +conçoit sans peine que le linge ne soit pas toujours rendu en très-bon +état. + +Quand les matelots sont occupés à hisser les voiles, il faut prendre +bien garde à soi pour ne pas être blessé par la chute d’un cordage. + +Cependant tous ces désagréments ne sont encore rien: le moment le plus +ennuyeux est celui où l’on touche au terme du voyage. Le vaisseau est +comme une maîtresse pour le capitaine. En mer, il lui permet un négligé +commode: mais il faut qu’il soit nettoyé et paré pour faire son entrée +dans le port. Il ne doit paraître sur lui aucune trace du long trajet, +de la tempête, de la chaleur brûlante du soleil. Alors commence un bruit +de marteaux, de rabots et de scies, à ne plus s’entendre; on répare +toutes les fentes, tous les éclats enlevés et toutes les avaries, et +enfin on repeint tout le bâtiment à l’huile. Ce qu’il y a de plus +affreux, ce sont les coups de marteau qui résonnent continuellement +quand on bouche les jours du pont et qu’on les remplit de goudron. C’est +presque à ne pas y tenir. + +Mais je n’insisterai pas là-dessus davantage. Ce que je viens de dire ne +peut servir qu’à préparer ceux qui n’ont pas encore voyagé sur mer aux +désagréments qu’ils auront à subir. Les personnes qui habitent les ports +de mer, n’ont pas besoin de ces avertissements, car ce sont choses dont +elles entendent parler tous les jours. + +Il n’en est pas de même de nous autres, pauvres habitants de l’intérieur +des terres; nous savons souvent à peine quel aspect a un voilier ou un +vapeur, et bien moins encore comment on y vit. Je parle par expérience, +et je ne sais que trop ce que j’ai souffert dans mon premier voyage, où +n’étant prévenue de rien, je n’avais emporté qu’un peu de linge et +quelques vêtements. + +Le 28 juin donc, au soir, nous nous embarquâmes, et le 29 avant l’aurore +on leva les ancres. Le voyage ne commença pas d’une manière bien +encourageante: nous n’avions qu’un vent très-faible, ou pour mieux dire +presque pas de vent; le moindre piéton eût été un rapide coureur à côté +de nous. Nous mîmes sept heures à faire les 8 milles[6] qui séparent +Hambourg de _Blankenese_. + +Mais heureusement nous n’eûmes pas trop à souffrir de cette lenteur; car +nous aperçûmes encore longtemps le magnifique port de Hambourg, et quand +enfin nous le perdîmes de vue, nous jouîmes constamment du spectacle +aussi varié qu’intéressant qu’offrent les côtes du Holstein et les +belles maisons de campagne des riches négociants de Hambourg, situées +sur des collines ravissantes, et entourées des plus jolis jardins. +Autant la rive du Holstein est belle, autant la rive gauche du Hanovre +est unie et monotone. L’Elbe a déjà dans plusieurs endroits une largeur +de 3 et 4 milles. + +Au-dessous de Blankenese, les matelots font provision d’eau de l’Elbe; +cette eau, sale et trouble en apparence, a, dit-on, la propriété de se +garder pendant des années sans se corrompre. + +Nous n’arrivâmes à Glückstadt, qui est à 32 milles de Hambourg, que le +30 au matin. Le vent tomba tout à fait, le flux devint le plus fort, et +nous reculâmes. Le capitaine fit jeter les ancres, et profita de ce +calme inattendu pour faire attacher les coffres et les bagages dessus et +dessous le pont. A nous autres oisifs, il fut permis d’aller à terre et +de visiter la petite ville, où nous ne trouvâmes du reste rien de +remarquable. + +Les passagers étaient au nombre de huit; les quatre places de la cajute +étaient, outre le comte B.... et moi, occupées encore par deux jeunes +gens, qui espéraient faire plus rapidement fortune au Brésil qu’en +Europe. Le prix d’une place de cajute était de 100 dollars[7], et celui +d’une place de l’entre-pont, de 50 dollars. + +A l’entre-pont se trouvaient, outre deux bourgeois estimables, une +matrone âgée qui se rendait à l’appel de son fils unique établi au +Brésil, et une autre dame dont le mari exerçait depuis six ans le métier +de tailleur à Rio-de-Janeiro. On fait vite connaissance à bord, et l’on +se réunit le plus que l’on peut pour rendre supportable la monotonie +d’une longue traversée. + +Le 1^{er} juillet, par un vent assez violent, nous mîmes de nouveau à la +voile. Nous fîmes quelques milles, mais nous fûmes bientôt obligés de +jeter l’ancre encore une fois. L’Elbe était devenu déjà si large qu’on +pouvait à peine en apercevoir les rives. La force des vagues donna le +mal de mer à quelques passagers. Le 2 juillet, nous essayâmes encore de +lever l’ancre, mais avec aussi peu de succès que la veille. Dans la +soirée, nous aperçûmes quelques dauphins ou marsouins, et plusieurs +mouettes. C’était un signe du voisinage de la mer. + +Beaucoup de vaisseaux passèrent rapidement à côté de nous. Ah! ils +pouvaient profiter de la tempête et du vent qui enflait leurs voiles et +les poussait vers la ville voisine. Nous ne fûmes pas jaloux de leur +bonheur, et peut-être est-ce à ce sentiment chrétien que nous devons de +n’être arrivés le 3 juillet qu’à Kuxhaven, à 64 milles de Hambourg. + +Le 4 juillet il fit une belle et magnifique journée pour les gens qui +pouvaient rester tranquillement à terre: mais elle fut très-mauvaise +pour les marins, car il ne faisait pas le plus petit vent. Pour faire +cesser nos plaintes, le capitaine nous vanta la beauté de la ville et +nous fit descendre à terre. Nous visitâmes l’établissement de bains et +le phare, nous allâmes même jusqu’à un endroit nommé le _bosquet_, où +nous devions trouver, nous avait-on dit, beaucoup de fraises. Après +avoir couru une bonne heure à travers champs par une chaleur ardente, +nous trouvâmes bien le bosquet; mais au lieu de fraises, nous ne +rencontrâmes que des grenouilles et des vipères. + +Nous entrâmes alors dans le bosquet, où nous vîmes une vingtaine de +tentes dressées: un aubergiste affairé vint au-devant de nous, et, en +nous servant quelques bols de mauvais lait, il nous raconta qu’il se +tenait tous les ans dans ce bosquet un marché qui durait trois semaines, +ou pour mieux dire trois dimanches, car les autres jours les tentes +étaient fermées. L’hôtesse vint à son tour en sautillant et nous engagea +d’une façon aimable à revenir le dimanche suivant. Elle nous promettait +beaucoup de plaisir: nous qui étions les plus âgés, nous nous amuserions +aux tours étonnants des danseurs de corde et des escamoteurs, et les +jeunes gens trouveraient de jolies demoiselles pour danser. + +Nous parûmes enchantés de cette invitation, à laquelle nous promîmes +bien de ne pas manquer, et nous allâmes encore voir Ritzebüttel, où nous +admirâmes un petit château et un parc en miniature. + +_5 juillet._ Rien de si changeant que le temps: hier nous jouissions +d’un beau soleil; aujourd’hui nous sommes enveloppés d’un brouillard +épais et sombre. Cependant le mauvais temps d’aujourd’hui nous fut plus +agréable que le beau temps de la veille: il s’éleva un peu de vent, et à +neuf heures du matin nous entendîmes hisser les ancres. + +Nos jeunes gens furent obligés de renoncer à la partie du _bosquet_, et +de ne plus songer à danser avec de jolies filles qu’à leur arrivée dans +le Nouveau-Monde: car nous ne devions plus débarquer sur aucun rivage +d’Europe. + +Le passage de l’Elbe dans la mer du Nord est presque insensible. L’Elbe, +en effet, n’a qu’un seul bras, et à son embouchure sa largeur est de 8 à +10 milles. Il forme comme une petite mer, et ses eaux ont déjà une +couleur verte. Aussi fûmes-nous très-surpris quand le capitaine nous +cria joyeusement: «Nous voilà enfin sortis du fleuve.» Nous croyions +déjà être en mer depuis longtemps. + +A midi nous aperçûmes l’île d’_Helgoland_ (île anglaise), qui s’élève +au-dessus des flots d’une façon véritablement magique. C’est un rocher +nu et colossal, et, si je n’avais pas lu dans les géographies les plus +nouvelles qu’elle a une population de 2500 âmes, je l’aurais cru +entièrement inhabitée. De trois côtés les flancs du rocher s’élèvent +tellement à pic au-dessus de la mer, qu’on ne peut pas y aborder. + +Nous passâmes à une assez grande distance et nous ne pûmes distinguer +que l’église, le phare et ce qu’on appelle le _Moine_: c’est un rocher +isolé et perpendiculaire, qui est séparé de la masse principale et +laisse entre elle et lui une bande brillante qui ressemble à un étroit +canal. + +Les habitants sont très-pauvres. Leurs seules ressources sont la pêche +et les baigneurs, dont il vient chaque année un grand nombre, parce que +les bains d’Helgoland produisent, dit-on, beaucoup d’effet, à cause de +la force des lames. Malheureusement on craint que l’établissement n’ait +plus une longue existence; chaque année la mer empiète sur l’île; des +masses considérables de rochers se détachent sans cesse, et Helgoland +pourra bien un jour ou l’autre être englouti tout entier. + +Du 5 au 10 juillet, nous eûmes constamment un vent froid et violent; la +mer était forte et le roulis insupportable. Nous autres _crabes de +terre_, comme les marins appellent dédaigneusement les habitants du +continent, nous avions tous le mal de mer. Nous n’arrivâmes au canal +d’Angleterre, appelé aussi canal de la Manche (à 360 milles de +Cuxhaven), que dans la nuit du 10 au 11. + +Nous attendions avec impatience le lever du soleil: il devait nous +montrer deux des plus puissants royaumes de l’Europe. Par bonheur, nous +eûmes une belle et pure journée; les deux pays se montraient si voisins +et si magnifiques, qu’on se sentait porté à les croire habités par un +même peuple. Sur la côte d’Angleterre, nous vîmes le North-Foreland, le +grand château de Sandowe et la ville de Deal. Deal est située au-dessous +de falaises de craie de plusieurs milles de long et de près de 50 mètres +de haut. Plus loin nous aperçûmes le South-Foreland, et enfin l’antique +fort de Douvres, fièrement assis sur une hauteur et dominant au loin la +campagne. La ville du même nom est située sur le bord de la mer. + +En face de Douvres, car c’est là que le canal a le moins de largeur, +nous vîmes sur la côte de France le cap Grisnez, où Napoléon fit +construire un petit belvédère pour pouvoir, du moins à ce qu’on dit, +apercevoir l’Angleterre; plus loin nous vîmes l’obélisque[8] que +Napoléon fit construire en souvenir du camp de Boulogne, mais qui ne +fut terminé que sous Louis-Philippe. + +Pendant la nuit, le vent, qui nous avait été toujours contraire, nous +força de croiser dans les environs de Douvres. Au milieu des profondes +ténèbres qui couvraient la terre et la mer, ces parages étaient rendus +dangereux par le voisinage de la côte et par la grande quantité de +vaisseaux qui sillonnaient le canal en tous sens. Pour éviter tout +accident, on plaça une lanterne sur le mât de misaine; de temps en temps +on alluma une torche qu’on tenait élevée au-dessus du pont; plusieurs +fois aussi on sonna la cloche du navire: toutes précautions +très-effrayantes pour quelqu’un qui n’est pas encore habitué aux voyages +sur mer. + +Nous demeurâmes quinze jours dans ce canal, qui n’a que 360 milles: +souvent nous restions deux ou trois jours comme cloués à la même place; +souvent nous étions obligés de louvoyer des journées entières pour +avancer de quelques milles. Dans le voisinage de _Start_, nous essuyâmes +une violente tempête. Pendant la nuit je fus appelée subitement sur le +pont. Je craignais déjà qu’il ne fût arrivé quelque malheur. Je passai +une robe à la hâte et je montai rapidement. J’eus alors le surprenant +spectacle d’une mer en flammes: le remous formait un si vaste rayon de +feu qu’on aurait pu lire à sa clarté; les lames ressemblaient à des +torrents de lave brûlante, et chaque vague en s’élevant lançait des +étincelles. Des bandes de poissons nageaient au milieu de cette +admirable clarté, et tout, alentour, brillait du plus vif éclat. + +Cet embrasement de la mer est un phénomène rare, qui ne se produit guère +qu’après des tempêtes continues et violentes. Le capitaine me dit qu’il +n’avait pas encore vu les lames projeter autant de lumière. Je +n’oublierai jamais cet aspect. Nous eûmes un jour, après un orage, un +spectacle presque aussi beau: c’était le reflet que les nuages éclairés +par le soleil envoyaient sur la surface de la mer. Ils présentaient une +variété de couleurs resplendissantes qui surpassait encore celles de +l’arc-en-ciel. + +Nous pûmes contempler à loisir _Eddystower_, le plus beau phare de +l’Europe, en vue duquel nous croisâmes pendant deux jours. La hauteur, +la hardiesse et la solidité de sa construction sont vraiment étonnantes, +mais plus étonnante encore est sa position sur un récif; éloigné de 4 +milles de la côte, il paraît sortir de la mer. + +Nous passâmes souvent si près de la côte de _Cornouailles_, que nous +pouvions examiner de près chaque village, et distinguer même les hommes +dans les rues et dans les champs: le pays est accidenté, fertile, et +paraît bien cultivé. + +Tout le temps que nous restâmes dans la Manche, la température fut +froide et rude; le thermomètre monta rarement à plus de 15 degrés[9]. + +Enfin, le _24 juillet_, nous arrivâmes à l’extrémité du détroit, et nous +entrâmes en pleine mer. Le vent était assez bon; mais le 2 août, à la +hauteur de Gibraltar, nous eûmes un calme plat qui dura vingt-quatre +heures. Le capitaine jeta dans l’eau des morceaux de faïence blanche et +de grands os, pour nous faire remarquer la belle couleur verte que +prennent ces objets quand ils descendent lentement au fond de la mer; +naturellement on ne peut constater ce phénomène que par un calme +complet. + +Le soir nous vîmes dans la mer beaucoup de mollusques phosphorescents, +qui avaient l’air d’étoiles flottantes grosses comme le poing; le jour +nous en voyions aussi beaucoup sous l’eau. D’un rouge foncé, ils +ressemblaient pour la forme à un champignon: quelques-uns avaient la +tige très-épaisse et un peu échancrée dans le bas; d’autres, au +contraire, avaient au lieu de tige de nombreux filaments. + +_4 août._ Cette journée fut la première qui s’annonçât avec la chaleur +du Midi, mais il ne lui manqua pas moins, comme aux jours qui lui +succédèrent, ce ciel pur et bleu foncé, qui forme au-dessus de la +Méditerranée une voûte si belle. Cependant nous fûmes un peu dédommagés +par les levers et les couchers du soleil, qui étaient souvent +accompagnés des réunions de nuages les plus extraordinaires et des +teintes les plus variées. + +Arrivés à la hauteur du Maroc, nous eûmes le bonheur de voir une grande +quantité de bonitons. Tout l’équipage se mit aussitôt en mouvement, et +de tous côtés on jeta des hameçons à la mer: malheureusement un seul se +laissa prendre à nos amorces; il mordit, et sa confiance nous procura un +plat frais, avantage dont nous étions privés depuis si longtemps. + +Le _5 août_ nous revîmes la terre, que nous avions perdue de vue depuis +douze jours: nous aperçûmes au lever du soleil la petite île de +Porto-Santo, assemblage de montagnes pointues, dont la forme atteste +l’origine volcanique. A quelques milles de cette petite île s’élève, +comme un avant-poste, le beau rocher _Falcon_. + +Le même jour nous passâmes devant _Madère_ (à 20 milles de Porto-Santo), +mais malheureusement à une telle distance, que nous découvrîmes à peine +la grande chaîne de montagnes dont l’île est traversée. Non loin de +Madère se trouvent les îles montueuses de Deserta, qui font déjà partie +de l’Afrique. + +Nous rencontrâmes près de ces îles un vaisseau qui allait sous le vent, +à courtes voiles, d’où notre capitaine conclut que c’était un croiseur à +la piste des pirates. + +Le _6 août_ nous vîmes pour la première fois des poissons volants; mais +ils étaient si loin de nous qu’on pouvait à peine les distinguer. + +Le _7 août_ nous amena dans le voisinage des îles _Canaries_; mais par +malheur elles étaient enveloppées d’un brouillard si épais qu’elles +restèrent invisibles pour nous. + +Nous commencions à être poussés par les vents alizés qui soufflent de +l’est et que tous les marins désirent. Dans la nuit du _9_ au _10 août_, +nous entrâmes dans les tropiques[10]. Nous nous attendions de jour en +jour à avoir une chaleur plus forte et un ciel plus pur: nous n’eûmes ni +l’un ni l’autre. L’atmosphère était sombre et brumeuse, et le ciel au +moins aussi nuageux qu’il l’est dans notre froid pays un jour de +novembre. Tous les soirs, les nuages s’amoncelaient au-dessus de nos +têtes en couches si épaisses que nous nous attendions toujours à les +voir éclater; ce n’était ordinairement qu’à minuit que le ciel +s’éclaircissait et nous laissait admirer les belles et brillantes +constellations du Sud. + +Le capitaine nous dit qu’il faisait le voyage du Brésil pour la +quatorzième fois, qu’il avait toujours trouvé la chaleur +très-supportable, et qu’il n’avait jamais vu le ciel autrement que +couvert du manteau le plus sombre. Cela tient aux exhalaisons humides et +malsaines de la côte de Guinée, dont la mauvaise influence se fait +sentir à d’énormes distances, car nous en étions au moins à 300 milles. + +Dans les tropiques, le passage du jour à la nuit est déjà très-rapide; +trente-cinq ou quarante minutes après le coucher du soleil, il règne une +profonde obscurité. La différence entre la longueur du jour et de la +nuit diminue de plus en plus à mesure qu’on approche de la ligne. Sous +la ligne même, le jour et la nuit sont d’égale durée. + +Le _14_ et le _15 août_, nous naviguâmes parallèlement aux îles du cap +Vert. Nous en étions à peine éloignés de 20 milles, mais l’atmosphère +était trop sombre pour nous permettre de les apercevoir. + +Nous fûmes, dès ce moment, souvent distraits par la vue de petites +bandes de poissons volants; ils s’élevaient quelquefois si près du pont +que nous pouvions les considérer tout à notre aise. Ils ont à peu près +la grosseur et la couleur des harengs; mais leurs nageoires latérales +sont plus longues et plus larges, et ils peuvent les ouvrir et les +fermer comme de petites ailes. Ils s’élèvent de trois à quatre mètres +au-dessus de l’eau, et font souvent en volant un trajet de trente mètres +environ, puis ils plongent sous l’eau pour reparaître quelque temps +après; c’est surtout lorsqu’ils sont poursuivis par des bonitons ou +d’autres ennemis, qu’on leur voit prendre leur vol. A une certaine +distance du vaisseau, on serait tenté de les prendre pour de gracieux +habitants de l’air. Nous vîmes très-souvent des bonitons s’élancer +contre les poissons ailés au moment où ils allaient s’élever au-dessus +de l’eau; mais alors on apercevait rarement autre chose que leur tête. + +Il est très-difficile d’attraper un de ces poissons volants, car ils ne +se laissent prendre ni dans les filets ni à la ligne; quelquefois +seulement, pendant la nuit, le vent en pousse quelques-uns sur le pont +ou dans les porte-haubans[11], où on les trouve morts le lendemain +matin, parce que dans les endroits secs ils n’ont pas la force de +s’enlever. C’est ainsi que je pus avoir quelques individus. + +Aujourd’hui _15 août_, nous eûmes un spectacle très-intéressant: nous +nous trouvâmes juste à midi au zénith du soleil, dont les rayons +tombaient si perpendiculairement qu’aucun objet ne donnait la moindre +ombre. Nous mîmes au soleil des livres, des chaises, nous nous y +plaçâmes nous-mêmes, et nous prîmes infiniment de plaisir à considérer +cet effet extraordinaire. Grâces soit rendues à l’heureux hasard qui +nous conduisit au bon moment au bon endroit! si nous nous étions trouvés +à la même heure un degré plus près ou un degré plus loin, nous +n’aurions rien vu de pareil. Notre position était 14 degrés, 6 minutes +de latitude (un degré a soixante minutes, et la minute égale juste un +mille marin). Il nous fallut renoncer à faire usage du sextant[12], +jusqu’à ce que nous nous fussions éloignés de quelques degrés du zénith. + +_17 août._ Des bandes entières de _sauteurs_ (poissons de 1 mètre à +4^{m},50 de long, de l’espèce du dauphin) tournaient autour du vaisseau. +On se hâta de préparer un harpon, et on envoya un matelot sur le beaupré +pour en harponner un, mais, soit qu’il n’eût pas de bonheur, soit qu’il +ne fût pas habitué à se servir du harpon, il manqua son coup. Ce qu’il y +eut d’extraordinaire, ce fut que les sauteurs disparurent comme par un +coup de baguette et ne se rencontrèrent plus de plusieurs jours: on eût +dit qu’ils s’étaient donné le mot les uns aux autres, et qu’ils +s’étaient prévenus du danger qui les menaçait. + +Nous vîmes plus souvent un autre habitant de la mer, le beau mollusque +_physolide_, appelé en termes de marine _voilier portugais_. Il vient +nager à la surface de la mer avec sa longue crête, qu’il peut lever ou +baisser à volonté, comme une véritable voile. J’aurais bien voulu avoir +un de ces mollusques; mais on ne pouvait les prendre qu’avec un filet, +et non-seulement je n’en avais pas, mais je n’avais ni fil ni navette +pour m’en faire un sur-le-champ. Heureusement la nécessité rend +ingénieux: je me fis une navette avec un morceau de bois, je tournai +autour un fil grossier, et au bout de quelques heures j’avais un filet. +Bientôt aussi un physolide était pris et placé dans un vase plein d’eau +de mer: le corps de ce petit animal a environ dix-huit centimètres de +longueur et cinq de hauteur; la crête s’étend sur toute la longueur du +dos. Au milieu, à l’endroit où elle est le plus haute, elle a près de +quatre centimètres. La crête et le corps sont transparents et ont une +légère teinte rose. Au-dessous du corps, qui est violet, se trouvent +attachés beaucoup de filaments ou de bras de la même couleur. + +Je pendis mon physolide en dehors du vaisseau, à l’arrière, pour le +faire sécher. Quelques-uns des filaments descendaient jusqu’à la mer, +c’est-à-dire qu’ils avaient une longueur de plus de trois mètres et +demi; mais la plupart se détachèrent. La crête resta dressée jusqu’à la +mort et le corps parfaitement étendu; mais la belle teinte rose se +changea en blanc. + +_18 août._ Aujourd’hui nous eûmes un violent orage qui rafraîchit l’air +et nous fit beaucoup de plaisir. Au onzième degré de latitude +septentrionale, comme entre le deuxième et le cinquième, il y a de +fréquents changements dans l’air et dans la température. Ainsi, le matin +du 20, il s’éleva un vent violent qui souleva des vagues hautes comme +des maisons, et dura jusqu’au soir, où il fut suivi d’une pluie +tropicale, que l’on appellerait chez nous une pluie torrentielle. Le +pont fut en un instant changé en un lac; à cette pluie succéda un calme +si absolu que le gouvernail même n’avait plus d’action. + +Cette pluie me coûta une nuit; car, lorsque je voulus prendre possession +de ma coje, je trouvai toute la literie traversée, et il me fallut +chercher un refuge sur un banc de bois. + +Le _27 août_ nous sortîmes de ces latitudes si funestes pour nous, et +nous fûmes poussés dès lors par le vent alizé du sud-ouest, qui nous fit +avancer avec rapidité. + +Nous étions très-près de la ligne, et nous aurions désiré, comme +d’autres passagers, voir les constellations si vantées du Sud. + +J’avais surtout beaucoup entendu parler de la _Croix du Sud_. Comme je +ne pouvais la distinguer moi-même au milieu des étoiles, je priai notre +capitaine de me la montrer. Il prétendait n’en avoir jamais entendu +parler, et le premier pilote nous en dit autant; le second pilote +seulement crut qu’elle ne lui était pas tout à fait inconnue. Avec son +aide nous trouvâmes, à la vérité, dans le firmament, quatre étoiles qui +formaient à peu près une croix légèrement penchée; mais elles n’avaient +rien de particulier et nous laissèrent assez froids. En revanche, nous +en vîmes de magnifiques: Orion, Jupiter et Vénus; cette dernière +brillait d’un si vif éclat que sa lumière traçait sur les flots un beau +sillon argenté. + +Je ne remarquai pas non plus les nombreuses et grandes étoiles filantes +que l’on m’avait annoncées. Il en tombait plus, il est vrai, que dans +les pays froids, mais cela n’arrivait pas encore bien souvent; et, pour +ce qui est de leur grosseur, je n’en vis qu’une plus remarquable que les +nôtres: elle paraissait avoir trois fois la grosseur d’une étoile +ordinaire. + +Depuis quelques jours nous remarquions aussi les _petits nuages de +Magellan et du Cap_, et ce qu’on appelle le _nuage noir_. Les premiers +sont brillants, et, comme la voie lactée, ils sont formés par un nombre +infini de petites étoiles qu’on ne peut pas distinguer à l’œil nu; le +dernier paraît noir, parce que, à cet endroit du firmament, il n’y a, +dit-on, aucune étoile. + +Tous ces signes attirèrent notre attention sur le moment le plus +intéressant du voyage, le passage de la ligne. + +Le _29 août_, à 10 heures du soir, nous saluâmes l’hémisphère du Sud! Un +sentiment d’orgueil s’empara presque de tout le monde, surtout des +personnes qui passaient la ligne pour la première fois. Nous nous +secouâmes chaleureusement les mains et nous nous félicitâmes comme si +nous avions fait un acte héroïque. Un des passagers avait apporté pour +cette cérémonie quelques bouteilles de champagne. Les bouchons sautèrent +gaiement en l’air, et un toast joyeux fut porté au nouvel hémisphère. + +Parmi les gens de l’équipage il n’y eut aucune cérémonie; l’usage n’en +est resté que sur un petit nombre de vaisseaux, à cause du désordre et +de l’ivresse qu’amenaient presque toujours ces sortes de fêtes. Nos +matelots ne voulurent pas cependant faire entièrement grâce à notre +mousse, qui passait la ligne pour la première fois, et il fut baptisé +rudement avec quelques seaux d’eau. + +Longtemps déjà avant d’arriver à la ligne, nous parlions, entre +passagers, de tous les maux et de toutes les souffrances que nous +aurions à supporter sous l’équateur. Chacun avait lu ou entendu raconter +quelque chose d’effrayant, et le communiquait aux autres. L’un +s’attendait à des douleurs de tête ou à des crampes d’estomac; un second +voyait les matelots tomber de lassitude; un troisième craignait une +chaleur accablante, qui non-seulement ferait fondre le goudron[13], mais +dessécherait entièrement le vaisseau, au point qu’on ne pourrait +empêcher l’embrasement qu’en arrosant continuellement; un quatrième +voyait, de son côté, toutes les provisions se gâter, et nous tous près +de mourir de faim. + +Pour ce qui me concernait, je m’étais réjouie longtemps d’avance des +récits tragiques que je pourrais faire à mes chers lecteurs: je les +voyais verser des larmes sur nos souffrances; il me semblait déjà que +j’étais une demi-martyre. Hélas! je m’étais amèrement trompée. Nous +restâmes tous bien portants; aucun des matelots ne tomba d’épuisement; +le vaisseau ne brûla pas et les vivres ne se gâtèrent point: ils +restèrent aussi mauvais qu’auparavant. + +_3 septembre._ Du deuxième au huitième degré de latitude au sud de la +ligne, les vents sont irréguliers et souvent très-violents. Nous venions +précisément de passer le huitième degré, et cela sans apercevoir la +terre, ce qui mit notre capitaine de la meilleure humeur du monde. Il +nous déclara que, si la terre avait été visible, il nous aurait fallu +reculer jusqu’à la ligne, à cause du courant qui est très-violent près +du rivage; pour ne s’exposer à aucun danger, il faut s’en maintenir +toujours à une certaine distance. + +_7 septembre._ Entre le dixième et le vingtième degré, il règne encore +des vents tout particuliers. On les appelle _vamperos_, et ils forcent +le marin d’être toujours sur ses gardes, car ils fondent subitement sur +vous et souvent avec une incroyable furie. Cette nuit, nous fûmes +assaillis d’un de ces vents, mais heureusement ce ne fut pas un des plus +violents. Au bout de quelques heures tout était fini; seulement la mer +resta longtemps avant de s’apaiser. + +Le _9_ et le _11 septembre_, nous eûmes encore à essuyer des bourrasques +de peu de durée; mais les plus fortes arrivèrent le 12 et le 13 +septembre. Le capitaine appela le premier coup de vent _une forte +brise_; le second, il le porta déjà sur son _livre de loch_[14] comme un +ouragan. La forte brise nous coûta une voile, l’ouragan nous en enleva +deux. La mer fut constamment si houleuse que nous avions la plus grande +peine à manger: d’une main on était obligé de tenir son assiette et de +se cramponner à la table, tandis que de l’autre on portait à +grand’peine les morceaux à sa bouche. Pendant la nuit, je fus obligée de +m’envelopper, de m’empaqueter dans mon manteau et dans mes autres +vêtements pour préserver mon corps des meurtrissures. + +Le matin du 13, j’étais montée sur le pont avec le jour; le pilote me +conduisit près du parapet, et m’invita à pencher la tête en dehors et à +aspirer l’air: j’aspirai la plus délicieuse odeur de fleurs. Surprise, +je regardai tout autour de moi, m’attendant à apercevoir la terre; mais +elle était encore bien loin, et ce n’était que la tempête qui nous avait +apporté ce délicieux parfum. Ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est +qu’il n’y avait pas la moindre trace de cette odeur dans l’intérieur du +vaisseau. + +La mer elle-même était couverte de nombreux cadavres de pauvres +papillons et de phalènes que l’ouragan avait entraînés dans la mer. Sur +un des câbles du vaisseau reposaient deux charmants petits oiseaux +encore épuisés de leur longue course. + +Pour nous, qui, pendant deux mois et demi, n’avions vu que le ciel et +l’eau, tous ces phénomènes étaient très-intéressants, et nous soupirions +ardemment après le cap Frio, dont nous n’étions plus bien loin. Mais +l’horizon s’était couvert de brume, et le soleil n’avait pas la force de +percer le voile de nuages qui le cachait à nos yeux. Nous comptions sur +le lendemain; mais il éclata pendant la nuit une nouvelle tempête qui +dura jusqu’à deux heures du matin. Le vaisseau dut se réfugier au loin +en pleine mer, et nous nous trouvâmes encore heureux de regagner ce +jour-là la longitude et la latitude que nous occupions la veille au +soir. + +Aujourd’hui encore, _14 septembre_, le soleil ne réussit que rarement à +percer les sombres nuages; il fit si froid que le thermomètre ne montait +qu’à 14 degrés. Dans l’après-midi nous eûmes le bonheur d’apercevoir les +contours du cap Frio (éloigné de 60 milles de Rio-de-Janeiro), mais +seulement pendant quelques heures, car une nouvelle tempête nous força à +reprendre encore la haute mer. + +Le _15 septembre_ la terre fut et resta continuellement cachée à nos +regards; seulement quelques mouettes et quelques goëlands du cap Frio en +trahissaient le voisinage, et nous procuraient quelques distractions. +Ils nageaient tout contre les flancs du vaisseau, et dévoraient +avidement tous les morceaux de viande et de pain que nous leur jetions. +Les matelots se mirent à pêcher avec des hameçons et ils eurent le +bonheur d’en prendre quelques-uns. Ils les placèrent sur le pont et je +vis, à mon grand étonnement, qu’ils pouvaient à peine s’élever au-dessus +du sol. Quand nous les touchions, ils se traînaient à grand’peine +quelques pas plus loin, tandis que de la surface de l’eau ils +s’élevaient avec une très-grande rapidité et pouvaient voler très-haut. + +Un des passagers voulait en tuer un pour l’empailler; mais les matelots +s’y opposèrent: dans leurs idées superstitieuses, la mort d’un oiseau +tué à bord est suivie d’un calme plat de longue durée. Nous cédâmes à +leur désir et nous rendîmes les oiseaux à leur double élément. + +Ce fut pour nous une nouvelle preuve que la superstition est encore bien +enracinée chez les marins. Dans la suite j’en eus beaucoup d’autres +exemples. Ainsi un capitaine voyait avec peine qu’à bord les passagers +jouassent aux cartes ou à d’autres jeux; un autre ne voulait pas qu’on +écrivît le dimanche, etc. Pendant les calmes plats on jetait souvent à +la mer des tonnes vides ou des morceaux de bois, sans doute en manière +de sacrifice aux dieux des vents. + +Le _16 septembre_, dès le matin, nous eûmes enfin le bonheur +d’apercevoir les montagnes situées devant Rio-de-Janeiro; parmi elles +nous découvrîmes aussitôt le _Pain de sucre_. A 2 heures de +l’après-midi, nous entrâmes dans la baie et dans le port de Rio. + +Tout à l’entrée de cette baie, on remarque plusieurs collines coniques, +qui, enchaînées les unes aux autres à leur base, se détachent ensuite et +s’élèvent isolément au-dessus de la mer, comme le _Pain de sucre_. Elles +sont presque inaccessibles[15]. + +Ces _montagnes de mer_, comme je serais tentée de les appeler, +présentent les points de vue les plus variés: à travers leurs déchirures +on aperçoit tantôt des gorges magnifiques, tantôt une partie ravissante +de la ville, tantôt encore la haute mer, et tantôt la baie. Dans la baie +elle-même, à l’extrémité de laquelle se trouve la ville, s’élèvent des +masses de rochers qui servent de base aux fortifications. Sur le sommet +de quelques-unes des montagnes ou des collines sont situés des chapelles +et des forts. Il faut passer tout près d’un des plus grands forts, celui +de _Santa-Cruz_, pour se mettre en règle vis-à-vis des autorités. + +A droite de ce fort s’étend la belle chaîne de montagnes du +_Serados-Orgôas_, qui, avec d’autres collines ou montagnes, forme la +ceinture d’une baie magnifique sur les bords de laquelle est assise la +petite ville de _Praya-Grande_, ainsi que des villages et des hameaux +isolés. + +A l’extrémité de la baie principale s’étend Rio-de-Janeiro, entouré par +une chaîne de montagnes de moyenne hauteur dans laquelle on remarque le +_Corcovado_, qui a 650 mètres; derrière cette chaîne se dresse, du côté +de la terre, la _montagne des Orgues_, ainsi nommée à cause de +nombreuses pointes gigantesques rangées en ligne comme des tuyaux +d’orgue; la plus haute de ces pointes a 1500 mètres. + +Une partie de la ville est, comme nous l’avons remarqué plus haut, +cachée par la _montagne du Télégraphe_ et par plusieurs collines sur +lesquelles sont perchés, outre le télégraphe, un couvent de capucins et +quelques autres habitations. On n’aperçoit de la ville que quelques +pâtés de maisons, des places, le grand hôpital, les cloîtres +_Sainte-Lucie_ et _Moro do Castella_, le couvent _Santo Bento_, la belle +église _Santa Candelaria_ et quelques portions d’un aqueduc +véritablement grandiose. Tout contre la mer s’étend le jardin public +(_passeo publico_), qui se fait remarquer par ses beaux palmiers, ainsi +que par une jolie galerie en pierre terminée par deux pavillons. A +gauche, sur des hauteurs, s’élèvent des chapelles et des cloîtres +isolés, tels que _Santa Gloria_, _Santa Theresia_, et autres, autour +desquels viennent se grouper _Praya Flaminge_ et _Botafogo_, grands +villages ornés de belles villas, de maisons élégantes et de riants +jardins, qui vont se perdre dans le voisinage du Pain de sucre et +terminent ce magnifique panorama. Si vous examinez encore les nombreux +vaisseaux mouillés en partie dans les bassins de la ville, en partie +dans les diverses baies; la richesse d’une végétation luxuriante; le +caractère vraiment original de tout l’ensemble, vous aurez un tableau +dont ma plume ne saurait décrire le charme. + +Rarement on a le bonheur de jouir dès son arrivée d’un coup d’œil aussi +beau et aussi vaste que celui qu’il me fut donné d’admirer: les +brouillards, les nuages ou une atmosphère humide, cachent souvent +diverses parties et détruisent par là le merveilleux effet de +l’ensemble. + +Dans ce cas, je conseillerais à toute personne qui veut rester quelque +temps à Rio-de-Janeiro, d’aller en bateau jusqu’à Santa Cruz, par un +jour clair, pour se procurer ce magnifique spectacle. + +Il commençait presque à faire nuit quand nous arrivâmes à l’ancrage. Il +nous avait fallu d’abord nous arrêter à Santa Cruz et répondre aux +questions des autorités, puis attendre la visite de l’officier chargé de +recevoir les passe-ports et les lettres cachetées, puis celle du +médecin qui vint s’assurer que nous n’apportions pas la peste ou la +fièvre jaune; enfin arriva un second officier auquel on remit les +caisses et les paquets, et qui nous assigna la place où nous devions +jeter l’ancre. + +Comme il était trop tard pour nous débarquer, le capitaine alla seul à +terre. Nous autres nous restâmes sur le pont et nous contemplâmes +longtemps encore le superbe panorama jusqu’à ce que la nuit couvrît de +ses ombres épaisses et la mer et la terre. + +Nous allâmes tous gaiement nous coucher: nous avions atteint, sans trop +de traverses, le but si ardemment désiré de notre long voyage. Seulement +une cruelle nouvelle attendait la femme du tailleur. Le bon capitaine la +lui laissait encore ignorer, pour qu’elle pût goûter tranquillement le +repos de la nuit. Quand le tailleur avait été positivement informé que +sa femme était en route pour le rejoindre, il était parti avec une +négresse, sans rien laisser que des dettes. + +La pauvre femme avait abandonné une position assurée (elle était +blanchisseuse de dentelles et de robes); elle avait sacrifié ses +économies pour payer le voyage, et maintenant elle se trouvait sans +secours dans un pays étranger[16]. + + * * * * * + +De Hambourg à Rio-de-Janeiro il y a environ 7500 milles marins. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE II. + + Arrivée à Rio-de-Janeiro.--Description de la ville.--Les noirs et + leurs rapports avec les blancs.--Arts et sciences.--Fêtes + religieuses.--Baptême de la princesse impériale.--Fêtes dans les + casernes.--Climat et végétation.--Mœurs et coutumes.--Quelques mots + aux émigrants.--Renseignements statistiques sur le Brésil. + + +Je restai plus de deux mois à Rio-de-Janeiro; mais dans ces deux mois je +ne comprends pas le temps consacré par moi à des excursions plus ou +moins longues dans l’intérieur du pays. Comme je ne veux pas fatiguer +mes lecteurs par des récits détaillés de tous les accidents +insignifiants de chaque jour, je me bornerai à leur donner un aperçu +général des principales curiosités de la ville, des mœurs et coutumes de +ses habitants, en un mot de tout ce que j’ai eu l’occasion de voir +pendant mon séjour. Ce n’est qu’après avoir raconté mes excursions sous +forme d’appendice que je reprendrai la suite de mon journal. + +Ce fut le 17 septembre au matin, qu’après deux mois et demi environ de +traversée, je remis le pied sur la terre ferme. Le capitaine nous +accompagna lui-même, après avoir bien recommandé à chacun en particulier +de ne pas chercher à faire rien entrer par contrebande, et surtout pas +de lettres cachetées. Nulle part, nous disait-il, les douaniers +n’étaient aussi rigoureux ni les amendes aussi fortes. + +Quand nous aperçûmes le vaisseau de garde, nous eûmes presque peur, et +nous pensions qu’on allait nous fouiller de la tête aux pieds. Le +capitaine ayant demandé la permission d’aller avec nous à terre, on la +lui accorda aussitôt, et tout fut fini par là. Tant que nous restâmes +sur le vaisseau, et que nous ne fîmes qu’aller à la ville et revenir, +nous ne fûmes jamais soumis à aucune visite: seulement, lorsque nous +prenions avec nous des caisses et des coffres, il nous fallait aller à +la douane, où la visite est très-rigoureuse et où les droits sur les +marchandises, livres ou autres objets, sont très-élevés. + +Nous descendîmes sur la _praya dos Mineiros_, place sale, dégoûtante, +peuplée de quelques noirs aussi sales et aussi dégoûtants, qui s’étaient +accroupis sur le sol, et vendaient des fruits et des friandises dont ils +faisaient l’éloge à grands cris. De là nous allâmes directement dans la +Grand’rue (_rua Dircita_), qui n’a d’autre beauté que sa largeur. Elle +contient plusieurs monuments publics, entre autres, la douane, la poste, +la Bourse, le corps de garde, qui n’offrent rien de particulier, et on +ne les remarquerait même pas sans la foule qui stationne toujours à la +porte. + +Au bout de cette rue se trouve le palais de l’empereur, grande +construction fort ordinaire, sans aucune prétention de goût ni +d’architecture. La place, qui s’étend devant le palais (_largo do +Paco_), décorée d’une fontaine fort simple, est très-sale et sert la +nuit de dortoir à beaucoup de pauvres et à des nègres libres, qui le +matin font sans gêne leur toilette devant tout le monde. Une partie du +terrain est entourée de murs et sert de marché au poisson, aux fruits, +aux légumes et à la volaille. + +Parmi les autres rues, les plus remarquables sont la _rua Misericorda_ +et la _rua Ouvidor_. C’est dans cette dernière que sont les plus riches +et les plus grands magasins: il ne faut néanmoins pas s’attendre à y +trouver les étalages de nos villes d’Europe. On n’y voit non plus rien +de remarquablement beau ni de bien précieux. La seule chose qui me fit +vraiment plaisir, ce furent les magasins où étaient étalées des fleurs +artificielles de toute beauté, habilement faites avec des plumes +d’oiseau, des écailles de poisson et des ailes d’insecte. + +Parmi les places, la plus belle est le _largo do Rocio_, la plus grande +le _largo Santa-Anna_. La première est en général assez proprement +tenue; on y voit l’Opéra, le palais du gouvernement, la police et +d’autres constructions. C’est de là que partent la plupart des omnibus +qui parcourent la ville dans toutes les directions. + +La seconde se distingue entre toutes par sa saleté; lorsque j’y allai +pour la première fois, j’y vis des cadavres de chiens et de chats, et +même un mulet déjà en putréfaction. Une fontaine est le seul ornement de +cette place, et peut-être aimerais-je encore mieux ne pas l’y voir: car, +comme l’eau douce est très-rare à Rio-de-Janeiro, la noble corporation +des blanchisseuses établit son quartier général auprès des fontaines, +surtout quand il y a de la place à côté pour sécher le linge. On y +blanchit donc, on y étend du linge, on y crie, on y fait du bruit; aussi +le voyageur n’a-t-il rien de plus pressé que de s’éloigner. + +Les églises n’offrent rien de curieux au dedans ni à l’extérieur. Celles +qui font le plus d’effet sont l’église et le cloître _Santo Bento_ et +l’église _Candelaria_, qui de loin ont assez bonne mine. + +La seule construction véritablement belle et imposante est l’aqueduc, +qui, dans certains endroits, ressemble tout à fait à un ouvrage romain. + +Les maisons sont construites à l’européenne, mais petites et mesquines; +la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée et un étage: un second étage est +une chose rare. On ne trouve pas non plus ici, comme dans les autres +pays chauds, des terrasses et des verandas ornées d’élégantes +balustrades et de belles fleurs. On voit suspendus aux murs de petits +balcons sans goût, et des volets de bois massifs ferment les fenêtres +pour empêcher le moindre rayon du soleil de pénétrer dans les +appartements. On est dans une obscurité presque complète, ce qui +d’ailleurs est assez indifférent aux dames brésiliennes, car elles ne se +fatiguent pas les yeux à lire ou à travailler. + +La ville n’a donc, ni dans ses places, ni dans ses rues, ni dans ses +monuments, rien de remarquable à offrir aux étrangers. On ne rencontre +que des créatures repoussantes, des nègres et des négresses avec de +vilains nez aplatis, de grosses lèvres et des cheveux courts et crépus. +En outre ils sont presque toujours à moitié nus, et n’ont que de +misérables haillons; quelques-uns sont habillés à l’européenne avec les +vieux habits râpés de leurs maîtres. Pour quatre ou cinq noirs on +rencontre un mulâtre, et par-ci par-là seulement on voit apparaître un +blanc. + +Cet aspect est rendu plus horrible encore par les nombreuses infirmités +qui attristent le regard à chaque pas: la plus commune est +l’éléphantiasis, qui dégénère souvent en affreux pied-bot; il y a aussi +beaucoup d’aveugles. La laideur générale s’étend jusqu’aux chiens et aux +chats, qui parcourent les rues en grand nombre; ils sont pour la plupart +pelés ou couverts de plaies et de gale. + +Je voudrais pouvoir transporter ici les voyageurs qui se plaignent des +rues de Constantinople, et qui disent que l’intérieur de cette ville +détruit l’effet de l’extérieur. Il est vrai que l’intérieur de +Constantinople est aussi très-sale, que ses petites maisons, ses rues +étroites, ses chemins tortueux, ses chiens dégoûtants, ne présentent pas +au voyageur un spectacle très-pittoresque; mais bientôt il voit de +magnifiques constructions du temps des Maures et des Romains, de +superbes mosquées, de majestueux palais; il traverse des cimetières +immenses et des bois de cyprès qui le font rêver. Il se range pour +laisser passer un pacha ou un grand-prêtre monté sur un magnifique +coursier, et entouré d’une brillante escorte; il rencontre des Turcs +drapés dans leurs beaux costumes, des femmes turques dont les yeux de +feu brillent à travers leur voile; il voit des Persans avec leurs hauts +bonnets; des Arabes à la noble physionomie; des derviches coiffés de +calottes de fou et vêtus de robes de femme plissées; et de temps en +temps des voitures couvertes de peintures et de dorures, et traînées par +des bœufs magnifiquement harnachés. Ce sont là des spectacles qui +dédommagent amplement des choses désagréables qu’on aperçoit çà et là. +Dans l’intérieur de Rio-de-Janeiro, au contraire, il n’y a rien qui +puisse vous charmer et vous dédommager: on n’a devant les yeux que des +objets repoussants. + +Ce ne fut qu’après avoir passé quelques semaines ici que je pus +m’habituer un peu à la vue des noirs et des mulâtres; je trouvai même +parmi les jeunes négresses quelques jolis visages, et, parmi les +Brésiliennes et les Portugaises de couleur un peu foncée, des figures +pleines d’expression; le don de la beauté semble plus rare chez les +hommes. + +L’animation des rues est loin d’être aussi grande qu’on pourrait le +supposer d’après les descriptions qu’on en a faites; elle ne peut pas se +comparer à celle des rues de Naples et de Messine. Ceux qui font le plus +de bruit, ce sont les portefaix nègres, et surtout ceux d’entre eux qui +chargent les sacs de café sur les vaisseaux: un chant monotone leur sert +à marcher en mesure et à régler leur pas. Ce chant est fort laid, mais +il a l’avantage d’avertir le piéton et de lui laisser le temps de se +garer. + +Au Brésil, tous les travaux sales et pénibles de la maison ou du dehors +sont faits par les noirs, qui représentent en général ici le bas peuple. +Beaucoup, cependant, apprennent des métiers, et plusieurs excellent dans +leur art au point de pouvoir être comparés aux plus habiles Européens. +Je vis dans les ateliers les plus distingués des noirs occupés à +confectionner des habits, des souliers, des ouvrages de tapisserie, des +broderies d’or et d’argent; et plus d’une négresse assez bien habillée +travailler aux toilettes de femme les plus élégantes et aux broderies +les plus délicates. Je croyais souvent rêver en voyant ces pauvres +créatures, que je m’étais figurées comme des sauvages libres et vivant +dans leurs forêts natales, occupées dans des boutiques et dans des +chambres à des travaux qui demandent tant de soins. Et cependant cela ne +semble pas leur être aussi pénible qu’on pourrait le croire; elles se +mettaient toujours gaiement et avec plaisir à leur travail. + +Dans les classes qu’on appelle d’ordinaire éclairées, il y a des gens +qui, après tant de preuves d’adresse et d’intelligence données par les +noirs, les mettent encore si au-dessous des blancs qu’ils les +considèrent à peine comme une transition entre le singe et l’homme. +J’admets volontiers que, sous le rapport de l’instruction, ils +n’approchent pas des blancs; seulement il ne faut pas, je crois, en +chercher la cause dans leur manque d’intelligence, mais dans le manque +complet d’éducation. Il n’y a pas d’école établie pour eux; ils ne +reçoivent aucune instruction; en un mot, on ne fait rien pour développer +leurs facultés intellectuelles. On les maintient à dessein dans une +sorte d’enfance, suivant le vieil usage des États despotiques, car le +réveil de ce peuple opprimé pourrait être terrible. + +Les noirs sont quatre fois plus nombreux que les blancs, et, le jour où +ils viendraient à comprendre quelle force met en leurs mains cette +supériorité numérique, la population blanche pourrait bien prendre la +place qui est occupée aujourd’hui par les malheureux noirs. + +Mais je m’égare dans des hypothèses et des considérations qui sont +exclusivement du domaine des hommes compétents; une femme est peu +capable de juger ces hautes questions: elles ne sont pas à sa portée. +Après tout, je n’ai voulu qu’énoncer simplement mes idées sur ce sujet. + +Quoique, au Brésil, le nombre des esclaves soit très-considérable, on +n’y trouve cependant nulle part un marché d’esclaves. La loi défend +d’en introduire, mais chaque année on en introduit et on en vend +plusieurs milliers par des voies soi-disant secrètes, que tout le monde +connaît et dont tout le monde profite. Des vaisseaux anglais croisent +continuellement, il est vrai, sur les côtes de l’Afrique et du Brésil; +mais quand un vaisseau d’esclaves leur tombe entre les mains, les +pauvres noirs sont aussi peu libres que s’ils étaient arrivés au Brésil. +On les transporte dans les colonies anglaises, où ils devraient être +libres au bout de dix ans; mais avant ce terme les possesseurs les font +presque tous mourir sur le papier, et les pauvres esclaves... restent +esclaves. Cependant, je le répète, je ne sais rien là-dessus que par +ouï-dire. + +Du reste, le sort des esclaves n’est pas si mauvais que se l’imaginent +beaucoup d’Européens. Au Brésil, ils sont en général assez bien traités; +on ne les écrase pas de travail: ils ont une nourriture bonne et saine, +et les punitions ne sont ni trop fréquentes ni trop rigoureuses. La +désertion seule est sévèrement punie: on commence par rouer de coups les +nègres marrons qu’on reprend, puis on leur met aux pieds et au cou des +fers qu’ils sont obligés de porter assez longtemps. Un autre genre de +punition consiste à appliquer sur le visage du condamné un masque de +fer-blanc, attaché derrière la tête au moyen d’un cadenas. On inflige +ordinairement cette punition aux ivrognes et à ceux qui mangent de la +terre et de la chaux. Pendant mon long séjour au Brésil, je ne vis qu’un +seul nègre se promener avec un masque de ce genre. J’oserais presque +prétendre que le sort de ces esclaves est, en somme, moins cruel que +celui des paysans russes, polonais ou égyptiens, qui n’ont pas le nom +d’esclaves. + +A ma grande satisfaction, je fus un jour priée par un nègre de lui +servir de marraine; mais dans cette cérémonie il ne s’agissait ni de +baptême, ni de confirmation. Lors-qu’un esclave s’est rendu coupable +d’un délit qui l’expose à un châtiment, il cherche ordinairement à se +réfugier auprès d’un ami de son maître, et le prie d’écrire un mot pour +obtenir la remise de sa peine. Celui qui donne une lettre semblable +reçoit le titre de parrain, et ce serait lui faire une grave injure que +de repousser sa requête. Je fus assez heureuse pour soustraire de cette +manière un esclave à la punition qui l’attendait. + + * * * * * + +Rio-de-Janeiro est assez bien éclairée, ainsi que ses faubourgs dans un +rayon assez considérable; c’est une mesure qui a été prise à cause du +grand nombre des noirs. Passé neuf heures du soir, les noirs ne doivent +plus se montrer dans les rues sans avoir un billet de leur maître, +constatant qu’ils sortent par son ordre; quand on en trouve un qui n’est +pas muni de ce billet, on le mène aussitôt à la maison de correction, où +on lui rase la tête et où on le garde jusqu’à ce que son maître vienne +le racheter moyennant quatre ou cinq milreis[17]. Grâce à cette +disposition, on peut circuler avec assez de sécurité dans les rues à +toute heure de la nuit. + +Un des plus grands inconvénients de Rio-de-Janeiro est le manque complet +d’égouts. Par les fortes pluies, les rues deviennent de véritables +torrents que l’on ne peut passer à pied: on est obligé pour les +traverser de se faire porter par des nègres. Ordinairement alors toutes +relations cessent, les rues sont désertes: on ne se rend à aucune +invitation; on n’acquitte même pas les lettres de change. On hésite à +prendre une voiture, car les tarifs sont si ridicules que l’on paye pour +la moindre course comme pour une journée entière. Dans un cas comme dans +l’autre, on donne toujours six _milreis_. Les voitures sont à moitié +couvertes, à deux places, et attelées de deux mulets, sur l’un desquels +est monté le conducteur. Les voitures à l’anglaise avec des chevaux sont +très-rares. + +Pour ce qui est des arts et des sciences, je ne dirai que quelques mots +de l’_Académie des arts plastiques_, du _Musée_, du _théâtre_, etc. A +l’Académie des arts plastiques, on voit un peu de tout, ou, à proprement +parler, on ne voit rien. Il y a quelques statues, quelques bustes, +presque tous en plâtre, quelques plans d’architecture, des dessins, et +une collection d’anciens tableaux à l’huile. Je croyais véritablement +qu’on avait fait le triage d’une galerie particulière et qu’on en avait +mis le rebut à l’Académie. La plupart des tableaux à l’huile sont si +endommagés qu’on reconnaît à peine le sujet qu’ils peuvent représenter, +ce qui, du reste, n’est pas un grand malheur. Leur âge vénérable est +leur seul mérite. Les copies des élèves font avec eux le contraste le +plus frappant. Si dans les anciens tableaux les couleurs sont effacées, +elles ont dans les copies un éclat exagéré: toutes les nuances, rouge, +jaune, vert, etc., s’y montrent dans toute leur crudité; elles n’y sont +jamais mélangées, ni adoucies, ni fondues les unes avec les autres. Je +me demande encore aujourd’hui si les bons élèves avaient l’intention de +fonder une nouvelle école pour le coloris, ou s’ils voulaient réparer +dans leurs copies ce que le temps avait gâté dans les originaux! + +Parmi les élèves, il y avait autant de noirs et de mulâtres que de +blancs; en somme, ils étaient peu nombreux. + +La musique est peut-être moins bien partagée encore, surtout pour le +piano et le chant. Dans toutes les familles on entend les filles jouer +et chanter, mais les bonnes gens n’ont aucune idée de la cadence, de la +justesse, de l’ensemble et de la mesure; aussi a-t-on souvent de la +peine à reconnaître les morceaux les plus faciles et les plus mélodieux. +La musique d’église s’exécute un peu mieux; néanmoins, celle de la +chapelle de la cour laisse encore beaucoup à désirer. Ce qui mérite la +préférence, c’est encore la musique militaire, exécutée surtout par les +nègres et les mulâtres. + +Le théâtre de l’Opéra n’offre à l’extérieur rien de beau ni de +remarquable, et l’on est tout étonné à l’intérieur de voir une salle +grande et magnifique, et une scène large et profonde. La salle peut +contenir environ deux mille personnes. Il y a quatre étages de loges +spacieuses, avec des balustrades formées de barreaux de fer travaillés +avec art; l’ensemble est d’un goût parfait. Les hommes seuls sont admis +au parterre. Je vis représenter _Lucrèce Borgia_ par une troupe +italienne assez bonne; les décorations et les costumes n’étaient pas +trop mal non plus. + +Si dans ma visite au théâtre je fus agréablement surprise, le contraire +arriva dans celle que je rendis au Musée. Je m’attendais, dans un pays +aussi richement doué par la nature, à trouver de grandes et riches +collections; je parcourus de nombreuses et vastes salles qui pourront +être remplies un jour, mais qui étaient encore assez vides. Ce que je +vis de plus intéressant et de véritablement beau, ce fut la collection +des oiseaux; celle des minéraux est incomplète, et celle des quadrupèdes +et des insectes est au-dessous de toute critique. Ce qui excita le plus +ma curiosité, ce furent quatre têtes de sauvages parfaitement +conservées: deux appartenaient à la race malaise et deux à celle de la +Nouvelle-Zélande; je ne pouvais surtout me lasser de considérer ces +dernières, qui étaient entièrement tatouées, couvertes des dessins les +plus beaux et les plus artistement faits, et aussi bien conservées que +si la vie venait seulement de les quitter. + +Pendant le temps de mon séjour à Rio-de-Janeiro, les salons du Musée +étaient en réparation, et l’on parlait aussi d’une organisation +nouvelle. Les collections n’étaient donc pas visibles, et ce ne fut que +grâce à la bonté de M. le directeur Riedl que je pus les visiter. Il me +servit lui-même de cicerone, et regretta avec moi que, dans un pays où +il serait si facile de former un riche musée, on s’en occupât si peu. + +Je visitai aussi l’atelier du sculpteur Petrich, originaire de Dresde, +qui avait été appelé de Rome à la cour de Rio-de-Janeiro, pour faire une +statue de l’empereur en marbre de Carrare. L’empereur est représenté +debout, en grandeur naturelle, avec tous les insignes de sa dignité, le +manteau d’hermine rejeté sur les épaules. La tête est d’une ressemblance +frappante, et la statue entière a été tirée de la pierre avec une grande +habileté. Je crois que ce monument était destiné à un édifice public. + + * * * * * + +J’eus le bonheur, pendant mon séjour à Rio-de-Janeiro, de voir célébrer +plusieurs fêtes. + +La première eut lieu le 21 septembre, dans l’église de _Santa-Cruz_, où +l’on fête le patron du pays. Dès le matin, plusieurs centaines de +soldats s’étaient rangés devant l’église, et une musique habilement +dirigée exécutait des morceaux pleins de gaieté. Entre dix et onze +heures commencèrent à entrer les officiers et les employés, par ordre +hiérarchique, à ce que l’on me dit, en commençant par les officiers +inférieurs. Au fur et à mesure qu’ils entraient dans l’église, on leur +mettait un mantelet de soie rouge foncé, qui couvrait tout leur +uniforme. Chaque fois qu’il se présentait un officier supérieur, tous +les militaires déjà placés se levaient et allaient au-devant du nouvel +arrivant, jusqu’à la porte de l’église, puis le conduisaient +respectueusement à son siége. Enfin, l’empereur arriva avec +l’impératrice. L’empereur est très-jeune (il n’avait pas encore vingt et +un ans accomplis), mais c’est un homme de six pieds[18], excessivement +fort. Il descend de la dynastie lorraine des Habsbourg. L’impératrice, +princesse napolitaine, est petite et mince, et fait un singulier +contraste avec les formes athlétiques de son mari. + +Aussitôt après l’entrée de la cour commença la grand’messe, que tout le +monde entendit avec un grand recueillement. Quand elle fut finie, le +couple impérial, en traversant l’église pour se rendre à sa voiture, +tendit ses mains à baiser à la foule empressée. On n’admit pas seulement +à cette faveur les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires, +mais indistinctement tous ceux qui se présentaient. + +La seconde fête, bien plus brillante que la première, eut lieu le 19 +octobre. C’était la fête de l’empereur: elle fut célébrée à la chapelle +de la cour par une grand’messe. Cette chapelle se trouve près du palais +impérial, avec lequel elle communique par une galerie couverte. A la +grand’messe assistèrent, outre les membres de la famille impériale, +l’état-major et les hauts fonctionnaires, mais en grand uniforme, sans +ces manteaux de soie si disgracieux. Les lanciers de la garde formaient +la haie. On ne saurait se faire une idée de la quantité et de la +richesse des broderies d’or, des épaulettes, des ordres entourés de +pierreries, etc., et j’ai peine à croire qu’on voie rien de semblable +dans aucune cour d’Europe. + +Pendant la grand’messe, les ambassadeurs des puissances étrangères, +ainsi que les seigneurs et les dames de la cour, se réunirent au palais, +où il y eut, après le retour de l’empereur, un baisement de mains +général. Les ambassadeurs, cependant, n’y prirent point part, et se +contentèrent de faire de simples salutations. + +On pouvait très-facilement voir de la place cette _édifiante_ cérémonie, +car les fenêtres sont très-basses, et elles étaient grandes ouvertes. + +Sur les vaisseaux impériaux et sur quelques autres, on tire +continuellement le canon pendant ces fêtes. + +Le 2 novembre, jour des Morts, je vis encore des fêtes d’un autre genre, +fêtes toutes religieuses. Ce jour-là, jeunes et vieux vont d’une église +à l’autre prier pour les morts. + +Une singulière coutume établie au Brésil, c’est que tous les morts ne +sont pas enterrés dans les cimetières; mais quelques-uns, moyennant une +rétribution particulière, sont enterrés dans l’église même. A cet effet, +on a construit dans chaque église des caveaux dont les côtés contiennent +des catacombes en pierre. On jette de la chaux sur le mort déposé dans +ces catacombes, et, au bout de huit ou dix mois, la chair est consumée. +On retire alors les os, on les nettoie en les faisant bouillir, et on +les place dans une urne, sur laquelle on met le nom du défunt, le jour +de sa naissance, etc. Ces urnes sont placées dans les corridors, ou +emportées par les parents dans leurs maisons. + +Le jour des Morts, les murs des caveaux sont tendus d’étoffes noires, +avec des franges d’or et d’autres ornements. Les urnes sont placées sur +des tables élevées, richement ornées de fleurs et de rubans, et +éclairées par des candélabres et des lustres chargés de centaines de +bougies. Depuis les premières heures du matin jusqu’à midi, la foule +afflue; les femmes et les jeunes filles viennent prier pour leurs +parents morts, et les jeunes gens sont aussi curieux que chez nous, en +Europe, de voir les jeunes filles prier. + +Femmes et jeunes filles vont ce jour-là vêtues de noir, et portent +souvent, au grand déplaisir des jeunes gens, un voile noir qui leur +couvre la tête et la figure. D’ailleurs, on ne peut aller à aucune fête +d’église avec un chapeau. + +La plus brillante de toutes les fêtes que je vis ici fut le _baptême de +la princesse impériale_. Cette cérémonie eut lieu le 15 novembre, dans +la chapelle de la cour, qui, pour cette circonstance, avait été réunie +au palais par une galerie découverte. + +Vers trois heures de l’après-midi, une grande quantité de soldats vint +se ranger sur la place du château. Les gardes se partagèrent dans les +galeries et dans l’église. La musique joua de belles mélodies, parmi +lesquelles revenait souvent l’hymne national, composé, dit-on, par le +dernier empereur, Pierre I^{er}. Les équipages vinrent l’un après +l’autre déposer devant le palais des messieurs et des dames richement +parés. + +A quatre heures, le cortége commença à sortir du palais. En tête +marchait la musique de la cour, habillée de velours rouge. Suivaient +trois hérauts, dans l’ancien costume espagnol, avec des chapeaux à +plumes magnifiquement ornés, et des vêtements de velours noir. Plus loin +venaient les juges, les magistrats de tous les tribunaux, les +chambellans, les médecins de la cour, les sénateurs, les députés, les +généraux, les ecclésiastiques, les conseillers d’État et les +secrétaires. A la fin de ce long cortége paraissait le majordome de la +petite princesse, qui la portait dans ses bras sur un coussin magnifique +de velours blanc, avec de larges bordures d’or. Immédiatement après lui +venaient l’empereur et la nourrice, entourés des principaux seigneurs et +des premières dames de la cour. Lorsque l’empereur entra sous l’arc de +triomphe de la galerie, devant le portique de l’église, il prit lui-même +sa petite fille sur ses bras, et la présenta au peuple: coutume qui me +plut infiniment, et que je trouvai très-convenable. + +L’impératrice[19], avec ses dames, était déjà arrivée dans l’église par +les galeries intérieures, et la cérémonie commença sans retard. Le +baptême fut annoncé à toute la ville par des coups de canon, par des +feux de peloton et des pétards[20]. A la fin de la cérémonie, qui dura +plus d’une heure, le cortége repartit dans le même ordre, et le peuple +fut admis à visiter la chapelle. La curiosité m’y entraîna aussi, et je +dois dire que je fus ravie de la magnificence et du goût avec lesquels +elle était décorée. De magnifiques étoffes de soie et de velours, ornées +de franges d’or, étaient tendues sur les murs, et de riches tapis +couvraient le sol. Au milieu de la nef, sur de grandes tables, étaient +exposées les pièces principales du trésor de l’église: il y avait des +burettes d’or et d’argent, des plats immenses, des patènes, des ciboires +ornés de riches ciselures en relief et en creux. De superbes vases de +cristal renfermaient les plus belles fleurs, et des candélabres massifs +portaient une quantité innombrable de bougies. Sur une table séparée, +près du maître autel, on voyait les vases magnifiques et les objets qui +avaient servi au baptême; et dans une chapelle de côté était le berceau +de la princesse, couvert de satin blanc et garni de franges d’or. + +Le soir on illumina la ville, ou, pour mieux dire, les monuments +publics. En effet, on n’invite pas les particuliers à illuminer leurs +maisons, et ceux qui veulent illuminer se contentent de placer quelques +lanternes aux fenêtres qui donnent sur la rue. Cela s’explique +facilement, quand on songe que ces illuminations durent de six à huit +jours. En revanche, les édifices publics sont garnis, de haut en bas, de +lampes qui forment une véritable mer de feu. + +Je trouvai uniques dans leur genre et véritablement ravissantes les +fêtes qui furent données plusieurs soirs de suite à l’occasion du +baptême dans les différentes casernes; l’empereur même y parut quelques +instants. De toutes les fêtes que je vis à Rio, celles-là seules ne +furent pas accompagnées de cérémonies religieuses. Elles avaient pour +acteurs les soldats eux-mêmes, parmi lesquels on avait choisi les plus +beaux, les plus adroits et les plus exercés à la danse et aux +évolutions. La plus splendide de ces fêtes eut lieu dans la caserne _Rua +Barbone_. Dans la grande cour on avait établi une galerie +demi-circulaire disposée avec beaucoup de goût, au milieu de laquelle +s’élevait un petit temple avec les bustes de l’empereur et de +l’impératrice. La galerie était destinée aux dames élégantes de la haute +société, qui arrivèrent parées comme pour le bal le plus brillant: à +l’entrée de la cour elles furent reçues par les officiers et conduites à +leurs places. Devant la galerie s’étendait la scène, des deux côtés de +laquelle on avait placé plusieurs rangées de bancs pour les dames d’un +rang moins élevé: derrière les bancs se tenaient les messieurs. + +A huit heures, l’orchestre commença à se faire entendre, et, peu après, +on donna le signal de la représentation. Les soldats parurent sous +divers costumes, en Écossais, en Polonais, en Espagnols, etc.; il ne +manquait pas non plus de danseuses figurées naturellement aussi par de +simples soldats. Ce qui m’étonna le plus, ce fut que le costume et les +manières de ces prétendues danseuses étaient d’une extrême décence. Je +m’étais préparée au moins à quelques excentricités, et je ne m’attendais +pas en tout cas à un spectacle fort agréable. Je fus véritablement +surprise de la correction de la danse et des évolutions, comme de +l’ensemble parfait avec lequel toute la représentation fut conduite. + +La dernière fête à laquelle j’assistai eut lieu le 2 décembre, jour +anniversaire de la naissance de l’empereur. Après la grand’messe, les +dignitaires vinrent de nouveau faire leur cour, et il y eut un baisement +de mains général. Ensuite l’empereur et l’impératrice se mirent à une +fenêtre du palais, et la troupe défila devant eux, musique en tête. Il +serait difficile de trouver ailleurs des troupes plus richement vêtues +qu’ici: le simple soldat pourrait facilement passer pour un lieutenant, +ou tout au moins pour un sous-officier. Il est seulement fâcheux que la +tenue, la taille et la couleur ne soient pas très-bien en rapport avec +la magnificence de l’habillement: l’on voit un petit gamin de quatorze +ans à côté d’un homme grand et fort, un noir à côté d’un blanc. + +Les cadres de l’armée sont remplis par l’enrôlement forcé, et la durée +du service est de quatre à six ans. + +J’avais beaucoup entendu parler en Europe, j’avais lu beaucoup de +descriptions de la beauté et de la richesse de la nature au Brésil, de +son ciel toujours pur et riant, des charmes merveilleux de son printemps +continuel. + +Il est vrai que la végétation est peut-être plus riche et plus abondante +ici qu’en aucun pays du monde, et que, quand on veut voir la nature dans +toute sa fécondité et dans une activité constante, c’est au Brésil qu’il +faut aller. Cependant que l’on se garde de croire que tout soit beau, et +qu’il n’y ait rien qui puisse affaiblir les premières impressions. + +On regarde d’abord avec joie cette verdure continuelle, cette parure +constante du printemps, mais on finit par convenir qu’avec le temps tout +cela perd de son charme. On désirerait un peu d’hiver: le réveil de la +nature, la floraison nouvelle des plantes, le retour des parfums +embaumés du printemps font d’autant plus de plaisir qu’on en a été privé +quelques mois. + +Je trouvai l’air et le climat extrêmement lourds et désagréables, et la +chaleur accablante, quoiqu’à cette époque de l’année elle ne dépassât +guère 24 degrés à l’ombre. Dans les grandes chaleurs, de la fin de +décembre au mois de mai, le thermomètre à l’ombre marque plus de 30 +degrés et au soleil plus de 40. Je supportais bien plus facilement en +Égypte une chaleur plus forte: ce qu’il faut peut-être attribuer à ce +que le climat de l’Égypte est sec, tandis qu’il règne au Brésil une +extrême humidité. Les nuages et les brouillards sont à l’ordre du jour; +les montagnes, les hauteurs, quelquefois des districts entiers, sont +plongés dans une obscurité profonde, et l’atmosphère est toute chargée +de brouillards humides. + +Au mois de novembre, je tombai dans un malaise continu: je me sentais, +surtout dans la ville, oppressée, fatiguée, épuisée, et je ne dus ma +guérison qu’à la bonté et à l’amitié de M. Geiger, secrétaire du +consulat d’Autriche, et de sa femme, qui m’emmenèrent avec eux à la +campagne et m’entourèrent de soins. Je n’attribuais ma maladie qu’à +cette humidité de l’air à laquelle je n’étais pas habituée. + +La saison la plus agréable de l’année est l’hiver; il dure du mois de +juin au mois d’octobre, et, avec une température de 14 à 18 degrés, il +est presque toujours sec et serein. C’est aussi l’époque qu’on choisit +pour voyager. L’été, il y a aussi souvent, dit-on, de violents orages; +pendant mon séjour au Brésil, je n’en comptai que trois vraiment +considérables, dont chacun dura une heure et demie. Les éclairs se +succédaient sans interruption et formaient sur presque toute la ligne de +l’horizon une mer de feu: en revanche le tonnerre n’était pas très-fort. + +Les jours purs, sans nuages, du 16 septembre au 9 décembre, furent si +rares que j’aurais pu les compter, et je ne comprends pas comment tant +de voyageurs peuvent représenter le ciel du Brésil comme un ciel +toujours beau, serein et bleu: ils ont sans doute visité ce pays à une +autre époque de l’année que moi. + +On n’a pas non plus ici de longues soirées et de beaux crépuscules: +aussitôt le coucher du soleil, tout le monde se hâte de rentrer, car les +ténèbres et l’humidité surviennent immédiatement. + +Le soleil, dans le fort de l’été, se couche à six heures trois quarts, +le reste de l’année à six heures; la nuit arrive vingt ou trente minutes +après. + +Un autre désagrément, ce sont les moustiques, les fourmis, les barates, +les tiques, etc. Je passai plusieurs nuits sur mon séant, tourmentée et +torturée par les piqûres d’insectes. C’est à peine si on peut mettre les +provisions à l’abri des barates et des fourmis. Ces dernières se +montrent souvent en troupes innombrables et passent sur tout ce qu’elles +rencontrent. Pendant mon séjour à la campagne chez M. Geiger, il vint un +jour une bande de fourmis de ce genre, qui traversa une partie de la +maison. Il était véritablement intéressant de voir comme elles suivaient +une ligne régulière sans se laisser détourner par aucun objet. Mme +Geiger me raconta qu’une nuit elle avait été réveillée par une +démangeaison terrible. Elle s’était jetée précipitamment à bas de son +lit, qu’une bande de fourmis était en train de traverser. A cela, il n’y +a rien à faire, et il faut attendre patiemment que le cortége ait fini +de défiler, ce qui dure souvent de quatre à six heures. On garantit les +provisions de diverses manières: on met sous les pieds des tables et des +armoires de petites écuelles remplies d’eau. On serre les habits et le +linge dans des boîtes de fer-blanc hermétiquement fermées, pour les +soustraire non-seulement aux fourmis, mais aussi aux barates et à +l’humidité. + +On est surtout tourmenté par les tiques, qui s’attachent aux doigts de +pieds. Dès qu’on y sent une démangeaison, il faut regarder aussitôt, et +si l’on aperçoit un petit point noir entouré d’un cercle blanc, le +premier est l’insecte et le second son sac à œufs qu’il a introduit dans +la chair. On soulève alors la peau avec une aiguille, jusqu’à ce que le +cercle blanc soit visible, puis on enlève le tout et l’on met dans la +plaie un peu de tabac à priser. Mais le plus sûr est d’avoir recours à +un noir, car ils s’acquittent de cette opération avec une extrême +habileté. + +Enfin, si l’on considère les productions du Brésil, il lui manque +plusieurs articles importants. Il a bien le sucre et le café, mais il +n’a ni blé, ni pommes de terre, ni aucun de nos excellents fruits. Le +manioc, que l’on broie dans des mortiers, tient la place du pain, mais +il n’est ni aussi substantiel ni aussi nourrissant. Diverses plantes à +tubercules assez doux au goût ne sont pas comparables à nos pommes de +terre, et parmi les fruits il n’y a de bons que les oranges, les bananes +et les mangoustes. L’ananas si vanté n’a ni grand arome ni grand goût: +j’en ai mangé d’infiniment plus savoureux qui étaient venus dans des +serres d’Europe. Les autres fruits ne sont pas dignes d’être nommés. +Enfin deux aliments essentiels, le lait et la viande, laissent beaucoup +à désirer: le premier est très-aqueux, le second très-sec. + +En somme, soit que l’on s’en tienne à l’ensemble, soit que l’on entre +dans le détail et que l’on compare les avantages et les inconvénients, +la balance penchera d’abord vers le Brésil, mais ensuite elle inclinera +infailliblement vers l’Europe. Pour le voyageur, le Brésil est peut-être +le pays le plus intéressant du monde. Mais comme séjour ordinaire je +n’hésite pas à dire que je choisirais assurément l’Europe. + +Les mœurs et les coutumes du Brésil ne me sont pas assez familières pour +me permettre de porter un jugement précis, et je suis obligée de me +borner à quelques renseignements. En somme, elles semblent se distinguer +peu de celles des Européens; car les possesseurs actuels du pays +viennent du Portugal, et l’on pourrait nommer avec raison les Brésiliens +des Européens transportés en Amérique. Que dans ce transport quelques +habitudes se soient perdues et qu’il en soit né de nouvelles, cela est +bien naturel. La qualité distinctive des Européens devenus Américains +est une soif de l’or qui tourne à la frénésie, et qui de l’Européen +pusillanime fait souvent un héros: car il faut véritablement de +l’héroïsme pour demeurer seul dans une plantation au milieu de plusieurs +centaines d’esclaves, loin de tout secours et avec la perspective d’être +perdu sans ressource à la première révolte. + +Cet amour extraordinaire du gain n’est pas propre exclusivement aux +hommes; il se trouve aussi chez les femmes, et il y a ici une coutume +très-répandue qui le favorise beaucoup: c’est que le mari, au lieu de +donner à sa femme ce qu’on appelle des épingles, lui achète, suivant ses +moyens, un ou plusieurs esclaves mâles ou femelles, dont elle peut +disposer à son gré. La femme fait ordinairement apprendre à ses esclaves +à faire la cuisine, à coudre et à broder, ou même à exercer des métiers, +et elle les loue ensuite au jour, à la semaine ou au mois[21], à des +gens qui n’ont pas d’esclaves; ou bien elle les autorise à blanchir dans +sa propre maison le linge de personnes étrangères, ou encore elle leur +fait exécuter d’élégants travaux et de fines broderies qu’elle les +envoie ensuite vendre dehors. L’argent qu’elle en retire ainsi est +ordinairement consacré à sa toilette et à ses menus plaisirs. + +Chez les gens d’affaires et les artisans, si la femme aide son mari dans +ses travaux, ce n’est que moyennant un salaire. + +En général, au Brésil, les mœurs sont peu satisfaisantes. La corruption +qui y règne peut en grande partie être imputée à la première éducation +des enfants, qui est entièrement abandonnée aux soins des nègres. Ce +sont des négresses qui leur servent de nourrices, de gouvernantes et de +surveillantes, et j’ai vu souvent de petites filles de huit à dix ans +que de jeunes nègres accompagnaient à l’école ou partout ailleurs. La +sensualité des noirs est trop connue pour que ce seul fait ne suffise +pas à expliquer une corruption générale et très-précoce. Nulle part je +n’ai vu autant d’enfants au visage pâle et usé que dans les rues de +Rio-de-Janeiro. Une seconde cause d’immoralité est assurément le manque +de religion. Le Brésil est profondément catholique; sous ce rapport, +l’Espagne et l’Italie peuvent peut-être seules lui être comparées. +Presque tous les jours il y a des processions, des prières, des fêtes +religieuses; mais tout cela n’est qu’un divertissement, et les principes +religieux manquent entièrement. + +C’est à ces deux causes qu’il faut aussi attribuer la fréquence des +meurtres; au Brésil, on tue moins pour voler que par haine et par +vengeance. Le meurtrier commet le crime lui-même ou le fait commettre à +vil prix par un de ses esclaves. Si le coupable est riche, il ne doit +pas s’inquiéter beaucoup d’être découvert; car l’or ici, m’a-t-on dit, +peut tout arranger. Je vis à Rio-de-Janeiro quelques hommes qu’on +assurait avoir commis ou fait commettre, non pas un meurtre, mais +plusieurs; et non-seulement ils étaient en liberté, mais ils étaient +reçus dans toutes les sociétés. + + * * * * * + +En finissant, qu’il me soit permis d’adresser quelques mots à ceux de +mes compatriotes qui veulent quitter leur pays pour aller chercher +fortune sur les côtes lointaines du Brésil; quelques mots seulement que +je voudrais voir répandre le plus possible. + +Il y a en Europe des gens qui ne sont guère meilleurs que les négriers +africains; ils parlent sans cesse à tous les malheureux de la richesse +de l’Amérique, de la beauté des pays lointains, de la fertilité du sol +et du manque de travailleurs. Mais ont-ils le moindre souci de voir +s’améliorer le sort des malheureux? Non; ils ont des vaisseaux, ils +veulent les fréter, et ils prennent à leurs pauvres victimes les +derniers restes de leur petit avoir. + +Pendant mon séjour ici, il arriva quelques vaisseaux chargés de ces +malheureux émigrants, que le gouvernement n’avait pas appelés et +auxquels il ne donna aucun secours. Ils n’avaient pas d’argent; ils ne +pouvaient pas acheter de terres, ni se présenter comme travailleurs dans +des plantations: car personne ici ne prend à son service des Européens, +que le travail tuerait bientôt sous un climat auquel ils ne sont pas +habitués. Les infortunés ne savaient donc que résoudre et qu’espérer; +ils commencèrent par aller mendier de tous côtés dans la ville, et à la +fin se résignèrent aux positions les plus misérables. Il en est +autrement de ceux qui sont appelés par le gouvernement du Brésil pour +cultiver le sol dans les colonies: ils reçoivent un lot de terrain +boisé, des vivres et aussi d’autres secours; mais, s’ils viennent sans +argent, leur sort n’est guère plus digne d’envie: le besoin, la faim et +la maladie emportent la plupart d’entre eux, et un petit nombre +seulement arrivent, après des fatigues sans relâche, et grâce à une +santé de fer, à se faire une existence meilleure que celle qu’ils +avaient dans leur patrie. Les artisans seuls trouvent vite à s’établir +et parviennent à une position aisée: mais cela aussi pourrait changer +bientôt, car il arrive chaque année à Rio beaucoup d’artisans, et chaque +jour les nègres deviennent plus habiles dans les métiers de toute sorte. + +Avant de quitter sa patrie, on devrait chercher à s’éclairer, réfléchir +longtemps et mûrement, et ne pas se laisser entraîner par des espérances +trompeuses. La déception est d’autant plus terrible qu’elle arrive quand +on ne peut plus remédier au mal, et que le malheureux succombe au besoin +et à la misère. + + +RENSEIGNEMENTS STATISTIQUES SUR LE BRÉSIL. + +La superficie du Brésil est de 130 000 milles carrés. Sa population est +de 6 millions d’habitants, sur lesquels on compte à peu près 900 000 +blancs; le reste est un mélange de nègres, de mulâtres, de métis et +d’habitants primitifs ou Indiens. On compte environ 3 millions +d’esclaves nègres et 500 000 Indiens, parmi lesquels figurent les +sauvages les plus barbares, tels que les Botocudes. + +La ville principale et la capitale est Rio-de-Janeiro, qui a 215 000 +habitants, 50 églises et chapelles, 5 couvents, une université, un port +excellent et un marché très-vaste. + +Le Brésil est un empire constitutionnel, avec deux chambres, le sénat et +la chambre des représentants. Jusqu’en 1822, le pays a été gouverné par +un vice-roi envoyé du Portugal. C’est en cette qualité que le prince +royal du Portugal, dom Pedro, après une révolte, déclara le Brésil +empire indépendant avec un gouvernement représentatif: il se fit +proclamer lui-même empereur, sous le nom de dom Pedro I^{er}. En 1831, +il abdiqua en faveur de son fils, l’empereur actuel, dom Pedro II. + +La religion dominante est la religion catholique; la langue la plus +répandue est le portugais. + +Au Brésil, le pays de l’or et des pierres précieuses, on n’emploie pour +les échanges ordinaires que le papier et le cuivre. L’or et l’argent +sont conservés en lingots ou expédiés à l’étranger. + +L’unité monétaire est le reis, dont 1 mille (1 milreis) vaut environ 1 +florin 7 kreutzers[22]. Cependant, en fait de monnaies de cuivre, il y +a: + +Le demi-vingt et un, valant 10 reis, + +Le vingt et un, valant 20 reis, + +Le double vingt et un, valant 40 reis. + +Le patah vaut 320 reis, le crusado 400 reis. + +Le plus petit billet de banque est d’un milreis. + +Le mille brésilien, appelé _legua_, est un peu plus court que le mille +géographique: 18 leguas font 15 milles géographiques. + + * * * * * + +Le prix d’un passe-port est considérable: il s’élève à 16 milreis. + + * * * * * + +La distance de Hambourg à Rio-de-Janeiro peut s’évaluer à 8 ou 9000 +milles marins. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE III. + +ENVIRONS DE RIO-DE-JANEIRO. + +I. Cascade de Teschuka.--Boa Vista.--Le jardin botanique et ses +environs. + + +Cette promenade est une des plus intéressantes; mais on est obligé d’y +consacrer deux jours, car le jardin botanique à lui seul demande déjà +plusieurs heures. + +Le comte Berchthold et moi nous allâmes en omnibus jusqu’à Andaracky, à +une legua, et nous continuâmes la route à pied, à travers des parties +boisées et de petites collines. D’élégantes maisons de campagne sont +situées à peu de distance sur les collines et sur la route. + +Après avoir fait encore une legua, nous arrivâmes par un sentier à une +petite cascade qui n’est ni haute ni abondante; c’est pourtant la plus +importante des environs de Rio-de-Janeiro. Nous retournâmes sur la +grand’route, et, au bout d’une demi-heure, nous atteignîmes une petite +éminence d’où l’on apercevait une vallée d’un aspect original. Une +partie ressemblait à un véritable chaos, l’autre à un jardin fleuri. La +première était remplie de blocs de granit, parmi lesquels se dressaient +d’énormes colosses, tandis qu’à d’autres places de grands quartiers de +rocher s’étageaient les uns au-dessus des autres; de l’autre côté, on +voyait les plus magnifiques arbres fruitiers au milieu d’une luxuriante +verdure. Cette vallée pittoresque est entourée de trois côtés par de +belles montagnes; le quatrième côté est ouvert et donne une libre vue +sur la mer. + +Nous trouvâmes dans cette vallée une petite _venda_, où nous réparâmes +nos forces avec un peu de pain et de vin; puis nous nous remîmes en +route vers la grande cascade. Nous trouvâmes la grande moins remarquable +que la petite. Un tout petit ruisseau descendait sur une paroi de rocher +large, mais peu inclinée, et tombait en plusieurs filets dans la vallée. + +Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes au _Porto Massalu_. Des +troncs d’arbres creusés, placés dans la baie devant quelques huttes, +nous annonçaient que les habitants étaient des pêcheurs. Nous louâmes un +de ces jolis bateaux pour traverser l’étroite baie. Ce fut tout au plus +l’affaire d’un quart d’heure; mais, en notre qualité d’étrangers, on +nous fit payer deux milreis. + +Il nous fallut ensuite tantôt traverser des plaines de sable, tantôt +gravir et descendre de mauvais chemins de montagnes. Nous fîmes bien +encore de cette manière fatigante trois leguas, et nous arrivâmes à la +pointe d’une montagne qui s’élève comme un mur de séparation entre deux +grandes vallées. Cette pointe s’appelle la _Boa Vista_ (la belle vue) et +à bon droit; car on aperçoit de son sommet les deux vallées avec les +montagnes et les chaînes de collines qui les traversent. On voit encore +d’autres montagnes élevées, notamment le _Corcovado_ et les _Deux +Frères_; plus loin, la capitale, les maisons de campagne et les villages +environnants, les baies et la pleine mer. + +Nous quittâmes à regret ce beau point de vue; mais, ne sachant pas +quelle distance nous avions à parcourir pour trouver un gîte, nous +étions forcés de nous hâter. On ne voit sur ces routes solitaires que +des nègres avec qui une rencontre de nuit ne serait pas précisément +très-désirable. Nous descendîmes dans la vallée, résolus de passer la +nuit dans la première hôtellerie venue. + +Nous fûmes plus heureux qu’on ne l’est d’ordinaire dans ces occasions: +nous trouvâmes non-seulement un excellent hôtel avec des chambres +propres et de beaux meubles, mais une compagnie qui nous amusa beaucoup. +Une famille de mulâtres attira surtout mon attention. La femme, beauté +assez massive, d’une trentaine d’années, était parée comme ne le serait +pas chez nous une femme du plus mauvais goût: elle portait tous ses +bijoux sur elle. Partout où elle avait pu mettre des diamants et de +l’or, elle n’y avait pas manqué. Une robe de soie épaisse et un châle +magnifique couvraient son corps brun foncé, et un petit chapeau de soie +blanche, mignon et coquet, était comiquement placé sur son énorme tête. +Le mari et les cinq enfants faisaient un digne pendant à leur épouse et +mère. Il n’y avait pas jusqu’à la bonne d’enfant, une négresse pur sang, +qui ne fût surchargée d’ornements. Elle avait à un bras cinq bracelets +et six à l’autre: c’étaient des bracelets en pierre, en perles et en +coraux; mais, autant qu’il me sembla, ils n’étaient pas de la plus belle +qualité. + +Quand la famille partit, il arriva deux landaus attelés de quatre +chevaux, dans lesquels monsieur, madame, les enfants et la bonne, +montèrent avec une dignité également majestueuse. + +Je regardais encore les voitures, qui se dirigeaient avec une grande +rapidité vers la ville, quand un cavalier nous aborda en nous saluant +gracieusement: c’était notre ami M. Geiger. Quand il apprit que nous +voulions passer la nuit dans cet endroit, il nous engagea à +l’accompagner à la propriété de son beau-père, située dans le voisinage. + +Nous y fîmes connaissance d’un digne vieillard de soixante-dix ans, qui +était encore directeur de la Société d’architecture et des arts +plastiques. Nous admirâmes son beau jardin et sa coquette habitation, +construite dans le style italien et avec beaucoup de goût. + +Le lendemain, de grand matin, j’allai avec le comte Berchthold au jardin +botanique, que nous avions un très-grand désir de visiter: nous +espérions y voir des arbres et des fleurs de tous les pays dans leur +plus grande beauté; mais nous fûmes bien désenchantés. Le jardin est +encore trop nouvellement planté: aucun arbre n’a atteint son +développement; il n’y a pas un grand choix de fleurs et de plantes, et +le peu qui s’y trouve ne porte pas d’étiquettes qui apprennent les noms +aux curieux. Pour nous, ce qui nous intéressa le plus ce furent les +calebassiers, dont les fruits pèsent de dix à vingt-cinq livres et +contiennent une grande quantité de graines que mangent non-seulement les +singes, mais encore les hommes. Il y avait, en outre, des girofliers, +des camphriers, des cacaoyers, des cannelliers, des arbres à thé, etc. +Nous vîmes aussi des palmiers d’une espèce toute particulière. La partie +inférieure du tronc, jusqu’à une hauteur de deux ou trois pieds environ, +était brune, lisse, et avait la forme de cuves; la tige qui en partait +était vert clair, également lisse et brillante comme si on l’avait +vernie. Ils n’étaient pas très-élevés, et la couronne de feuilles se +trouvait, comme dans les autres palmiers, à l’extrémité de l’arbre. +Malheureusement, nous ne pûmes pas en savoir le nom, et dans le cours de +mon voyage je n’en vis pas un seul de la même espèce. + +Nous ne quittâmes le jardin que dans l’après-midi; nous fîmes une legua +jusqu’à Botafogo, et là nous prîmes l’omnibus pour retourner à la ville. + + +II. Excursion au mont Corcovado, 675 mètres au-dessus du niveau de la +mer. + +M. Geiger nous avait invités, le comte Berchthold, M. Rister (un +Viennois) et moi, à faire une excursion au mont Corcovado. + +Le 1^{er} novembre, époque où souvent chez nous il vente et il pleut, +tandis qu’ici le soleil est brillant et chaud et le ciel sans nuages, +nous partîmes de bonne heure. + +Le bel aqueduc nous guida vers la source, où nous arrivâmes au bout +d’une heure et demie de marche. De hautes forêts nous abritèrent sous +leur feuillage épais, si bien que la grande chaleur qui, dans le courant +du jour, s’éleva à 38 degrés (au soleil), ne nous gêna pas trop. + +Nous nous arrêtâmes à la source, et, sur un signe de M. Geiger, parut un +nègre athlétique, chargé d’une grande corbeille pleine de provisions. La +collation fut vite apprêtée: on étendit par terre une nappe blanche, et +l’on plaça dessus les plats et les bouteilles. La gaieté et le rire +assaisonnèrent le repas, et, fortifiés de corps et d’esprit, nous +continuâmes notre course. + +Le dernier cône de la montagne nous offrit quelques difficultés: il nous +fallut monter à pic sur les rochers nus et brûlés par le soleil. En +revanche, nous vîmes se dérouler devant nos yeux un panorama comme, +assurément, le monde en offre peu. Tout ce que j’avais vu à mon entrée +dans la baie se développait devant nous, plus découvert, plus étendu, et +on en saisissait mieux le détail; on dominait d’un côté toute la ville, +toutes les collines qui la couvrent à moitié, la grande baie qui s’étend +jusqu’à la montagne des Orgues, et de l’autre côté la romantique vallée +où se trouvent le jardin botanique et beaucoup de belles propriétés. Si +vous allez à Rio-de-Janeiro, je vous recommande, n’eussiez-vous que +quelques jours à y rester, de faire cette excursion, car on peut +embrasser d’un seul coup d’œil toutes les richesses dont la nature a +doté les environs de cette ville avec tant de prodigalité. On voit ici +des forêts vierges qui, si elles ne sont pas aussi épaisses et aussi +belles que celles qu’on trouve dans l’intérieur du pays, offrent +néanmoins une force de végétation remarquable. On y voit des mimoses et +des fougères d’une grandeur gigantesque, des palmiers, des caféiers +venus sans culture, des orchidées, des plantes parasites et grimpantes, +des fleurs et des arbrisseaux sans nombre; on y voit aussi les oiseaux +aux couleurs les plus variées, les plus grands papillons, les plus +brillants insectes, voltiger et sauter de fleur en fleur, de branche en +branche. Un effet véritablement admirable est produit, dans l’obscurité +de la nuit, par des milliers de vers luisants qui montent jusqu’à la +cime des plus hauts arbres, et qui brillent, au milieu du feuillage et +de la verdure, comme autant d’étoiles. + +On m’avait dit que l’ascension de cette montagne était très-difficile, +mais je ne trouvai pas qu’il en fût ainsi; en effet, on arrive +très-facilement au sommet en trois heures et demie, et encore les trois +quarts de la route peuvent se faire à cheval. + + +III. Châteaux de la famille impériale. + +La véritable résidence de la famille impériale est le château +_Christovao_, qui est situé à une demi-heure de la ville. L’empereur y +passe presque toute l’année, et c’est même là que se traitent toutes les +affaires politiques. + +Ce château est petit, et ne se distingue ni par l’élégance ni par +l’architecture; son seul mérite est sa position. Il s’élève sur une +colline, et domine la montagne de l’Orgue et une des baies. Le parc est +insignifiant et descend, de terrasses en terrasses, jusque dans la +vallée. Un plus grand jardin, servant à la fois de pépinière et de +jardin des plantes, y est joint: tous deux sont intéressants au plus +haut degré pour des Européens. On y trouve une grande quantité de +plantes que l’on ne voit pas chez nous, ou que l’on ne voit dans nos +serres qu’avec des proportions naines. M. Riedl, directeur des deux +jardins, eut la complaisance de me conduire lui-même partout, en +attirant principalement mon attention sur les plantations de thé et de +bambous. + +Un autre jardin impérial se trouve à _Ponte de Caschu_, à une legua de +la ville. Dans ce jardin il y a trois manguiers remarquables par leur +âge et leur grosseur. Leurs branches couvrent une circonférence de plus +de 25 mètres. Ils ne portent plus de fruits. + +Parmi les promenades des environs, il faut encore signaler la montagne +du Télégraphe, le jardin public (_Jardin publico_), la _praya do +Flamingo_, les cloîtres Santa Gloria et Santa Theresa, etc. + + +IV. Excursion à la colonie allemande nouvellement établie à +Pétropolis.--Tentative de meurtre d’un nègre marron. + +On me parla tant à Rio-de-Janeiro du rapide accroissement de Pétropolis, +colonie nouvellement fondée par des Allemands dans les environs, de la +beauté du pays où elle est située, des forêts vierges que traverse une +partie de la route, que je ne pus résister au désir d’y faire une +excursion. Mon compagnon de voyage, le comte Berchtold, était de la +partie. Nous prîmes, le 26 septembre, deux places dans une des barques +qui vont journellement au _Porto d’Estrella_, éloigné de 20 à 22 milles +marins, et d’où on continue la route par terre. Nous traversâmes une +baie qui se fait remarquer par ses vues vraiment pittoresques, et qui me +rappela plusieurs fois bien vivement les lacs de la Suède, à l’aspect si +particulier. Elle est bornée de collines ravissantes et couverte de +petites îles et de groupes d’îles qui tantôt sont couvertes de palmiers, +d’autres arbres et de buissons si serrés qu’elles semblent presque +impénétrables, tantôt sortent isolément de la mer comme des roches +colossales, et s’élèvent comme des tours les unes au-dessus des autres. +Ce qu’il y a de remarquable dans ces dernières, ce sont leurs formes +arrondies, qui semblent avoir été travaillées au ciseau. + +Notre barque était conduite par quatre nègres, et commandée par un +blanc. Au commencement nous allâmes à la voile, et les marins +profitèrent de cet instant favorable pour prendre leur repas, qui se +composait d’une portion de farine de manioc, de poissons séchés, de +millet (_blé turc_) rôti, d’oranges, de cocos, et d’autres noix plus +petites; il y avait même du pain blanc, ce qui est un objet de luxe pour +les noirs. J’eus un plaisir infini à voir ces hommes aussi bien traités. +Au bout de deux heures, le vent cessa, et les matelots furent obligés de +recourir aux rames. Je trouvai la manœuvre de la rame très-incommode. Le +matelot était obligé chaque fois de monter sur un banc placé devant lui, +et de se jeter en arrière avec beaucoup de force pour relever la rame. +Au bout de deux autres heures, nous quittâmes la mer et nous entrâmes à +gauche dans le fleuve _Geromerim_, à l’embouchure duquel se trouve un +hôtel où l’on s’arrêta une demi-heure. Je vis ici un phare assez +singulier: c’était simplement une lanterne suspendue aux rochers. Au +moment où la contrée perdait sa beauté pour le touriste, elle commençait +seulement à devenir, pour le botaniste, magnifique et admirable: car les +plus belles plantes aquatiques, entre autres la _nymphæa_, la _ponteder_ +et le _cypripède_, s’étalaient dans l’eau et sur les bords du fleuve. +Les deux premières s’élançaient autour des arbres voisins et grimpaient +jusqu’à leur cime, et le _cypripède_ montait à une hauteur de 2 mètres à +2 mètres et demi. Les bords du fleuve sont plats, bordés de buissons peu +élevés et de petits bois; le fond est formé par des chaînes de collines; +les petites maisons que l’on aperçoit çà et là sont bâties en pierre et +couvertes de tuiles, mais elles n’en paraissent pas moins assez +misérables. + +Nous restâmes sept heures sur le fleuve, et nous atteignîmes sans +encombre _Porto d’Estrella_, qui ne manque pas d’importance, puisqu’il +sert d’entrepôt aux marchandises qui viennent de l’intérieur du pays, et +qui de là sont expédiées, par eau, à la capitale du Brésil. Il s’y +trouve deux jolis hôtels et un bâtiment semblable à un caravanséraï +turc, avec un immense toit en verre appuyé sur de forts piliers en +maçonnerie. Le premier était destiné aux marchandises, et le second aux +âniers, que nous vîmes agréablement campés et préparant leur repas du +soir autour d’un feu qui pétillait gaiement. Quelque agrément que nous +offrît cette sorte de gîte de nuit, nous préférâmes aller à l’hôtel de +l’_Étoile_, où les chambres et les lits bien propres, et les mets +parfaitement assaisonnés, nous plurent encore davantage. + +_27 septembre._ De Porto d’Estrella à Pétropolis il y a encore sept +leguas. Ordinairement on fait ce trajet sur des mulets, que l’on paye 4 +milreis par tête. Mais à Rio-de-Janeiro on nous avait dépeint ce chemin +comme une belle promenade à travers de magnifiques forêts, +très-fréquentée, très-sûre, formant la principale route de jonction avec +Minas Gueras; nous nous décidâmes donc à faire la route à pied, d’autant +plus que le comte désirait herboriser, et moi ramasser des insectes. Les +deux premières leguas traversaient une large vallée, couverte en grande +partie de buissons épais et de jeunes bois, et entourée de hautes +montagnes. Les ananas sauvages se présentaient assez bien sur le bord du +sentier; ils n’étaient pas encore tout à fait mûrs et brillaient d’une +couleur rosée; malheureusement ils sont loin d’être aussi savoureux au +goût qu’ils sont beaux à la vue, et on ne les cueille que rarement. Ce +qui me fit beaucoup de plaisir, ce furent les colibris; j’en vis +plusieurs de la plus petite espèce. On ne peut véritablement rien +imaginer de plus délicat et de plus gracieux que ce petit oiseau. Il va +chercher sa nourriture dans le calice des fleurs, et tourne autour +d’elles en voltigeant comme le papillon, avec lequel on peut facilement +le confondre dans son vol rapide. Rarement on le voit se poser sur les +branches. + +Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes à la _serra_ (c’est le +nom que les Brésiliens donnent au sommet de toutes les montagnes qu’il +faut franchir; celle que nous avions devant nous a 900 mètres de haut). +Une large route pavée mène, à travers des forêts vierges, à la cime de +la montagne. Je m’étais toujours figuré que dans une forêt vierge les +arbres devaient avoir des troncs d’une grosseur et d’une hauteur +extraordinaires: ce ne fut pas ce que je trouvai ici; probablement la +végétation est trop forte, et les troncs principaux sont étouffés par la +masse des petits arbres, des lianes et des plantes grimpantes. Ces deux +dernières espèces sont si nombreuses et couvrent tellement les arbres, +que souvent on en aperçoit à peine les feuilles: ce n’est pas pour en +voir les troncs. Un botaniste, M. Schleierer, nous assura avoir trouvé +une fois sur un arbre des lianes et des plantes grimpantes de six +espèces différentes. + +Nous fîmes une riche récolte de fleurs, de plantes et d’insectes, et +nous parcourûmes gaiement notre chemin, charmés par les forêts +magnifiques et par les vues non moins ravissantes qui s’ouvraient devant +nous, au delà de la montagne et de la vallée, jusqu’à la mer avec ses +baies, et jusqu’à la capitale du Brésil. + +De nombreuses _truppas_[23] conduites par des nègres, ainsi que des +piétons isolés que nous rencontrions à chaque instant, nous ôtèrent +toute crainte, si bien que nous ne fûmes nullement effrayés de voir un +nègre nous suivre constamment. Mais, quand nous nous trouvâmes seuls +dans un endroit un peu écarté, il s’élança subitement, en tenant d’une +main un long couteau, et de l’autre un _laso_[24]; il se jeta sur nous +et nous donna à entendre, plus par gestes que par paroles, qu’il voulait +nous entraîner et nous tuer dans la forêt. + +Nous ne portions pas d’armes avec nous, puisqu’on nous avait représenté +ce pays comme tout à fait sans danger, et nous n’avions pour nous +défendre que nos parasols. Je possédais un couteau de poche, que je +tirai à l’instant, et je l’ouvris, fermement décidée à vendre chèrement +ma vie. Nous évitâmes les coups autant que nous le pouvions avec nos +ombrelles: mais les ombrelles ne tinrent pas longtemps; de plus, le +nègre parvint à saisir la mienne; en essayant de me l’arracher, il la +cassa et il ne me resta dans la main qu’un bout du manche; pendant ce +combat, le couteau avait échappé des mains du nègre et roulé à quelque +pas: je me précipitai promptement dessus, et je croyais déjà le saisir, +quand lui, plus rapide que moi, me repoussa de la main et du pied et +s’empara de nouveau de son arme: il la brandit furieux au-dessus de ma +tête et me fit deux blessures, dont l’une assez profonde, au haut du +bras gauche[25]: je me regardais comme perdue, et le désespoir seul me +donna le courage de faire aussi usage de mon couteau. Je portai un coup +dans la poitrine du nègre; il l’évita et je le blessai profondément à la +main. Le comte sauta sur lui et le saisit par derrière, tandis que je me +hâtais de me relever. Tout cela s’était passé dans l’espace de quelques +instants; la blessure qu’il avait reçue avait rendu le nègre furieux, il +grinçait des dents comme un animal féroce et brandissait son couteau +avec une rapidité terrible. Bientôt le comte reçut aussi une blessure +qui lui déchira toute la main, et nous étions perdus si Dieu ne nous +avait envoyé du secours. Nous entendîmes des pas de chevaux sur le pavé, +et immédiatement le nègre nous laissa et se sauva dans la forêt. +L’instant d’après, deux cavaliers parurent au coin de la route; nous +nous empressâmes d’aller au-devant deux: nos blessures saignantes et nos +parasols déchirés eurent bientôt expliqué notre situation. Ils nous +demandèrent quelle direction le fugitif avait prise, s’élancèrent à bas +de leurs chevaux et cherchèrent à le rattraper; mais leur peine aurait +été inutile, s’il n’était venu deux nègres qui leur prêtèrent secours et +saisirent bien vite le fugitif. On le lia et, comme il ne voulait pas +marcher, on l’accabla de tant de coups, surtout à la tête, que je +craignais qu’on ne brisât le crâne du pauvre diable. Mais il ne changea +pas de contenance et demeura comme attaché au sol. Il fallut que les +deux nègres l’enlevassent; alors il se mit à mordre autour de lui avec +une rage de bête féroce. On le porta ainsi jusqu’à la maison la plus +proche. Nous suivîmes nos sauveurs, le comte et moi, et, après avoir +fait panser nos blessures, nous continuâmes notre voyage non sans +quelque crainte, surtout quand nous rencontrions un ou plusieurs nègres, +mais sans nouvel accident, et toujours avec la même admiration pour les +beautés du paysage. + +La colonie de Pétropolis est située au milieu d’une forêt vierge, à 833 +mètres au-dessus de la mer. Il n’y a guère plus de quatorze mois qu’elle +a été fondée, et son but principal est de cultiver pour les besoins de +la capitale différentes espèces de fruits et de légumes d’Europe, qui +dans les pays tropicaux ne viennent qu’à une hauteur considérable. Une +petite rangée de maisons formait déjà une rue, et sur une place +défrichée se dressait la charpente d’une plus grande construction: +c’était une maison de plaisance de l’empereur; mais cette résidence ne +pouvait avoir que difficilement un aspect impérial, car les portes +d’entrée, basses et étroites, faisaient un étrange contraste avec les +larges et grandes fenêtres. C’est autour du château que se formera la +ville. Cependant il y a beaucoup de huttes isolées, plus loin, dans +l’intérieur de la forêt. Une partie des colons, comme les ouvriers, les +petits marchands, occupaient de petites constructions dans le voisinage +du château; les agriculteurs étaient établis sur des emplacements plus +considérables, mais qui n’avaient pas cependant plus de deux ou trois +arpents. Quelle misère ne faut-il pas que ces braves gens aient +soufferte dans leur patrie pour aller chercher quelques arpents de terre +dans un autre hémisphère! + +Nous retrouvâmes ici avec son fils notre bonne petite vieille, qui avait +fait avec nous le voyage d’Allemagne à Rio-de-Janeiro. La joie de +pouvoir travailler à côté de son cher enfant l’avait rajeunie. Son fils +fut notre guide; il nous conduisit partout dans la nouvelle colonie. +Elle est établie dans des gorges larges; les montagnes qui l’entourent +sont tellement à pic, que lorsqu’elles auront été déboisées et +transformées en jardins, la terre végétale sera facilement entraînée par +les fortes pluies. + +A une legua de la colonie, il y a une cascade qui se précipite dans un +gouffre naturel. Elle est plus remarquable par les belles montagnes où +elle est enfermée, par la sainte obscurité des forêts vierges qui +l’entourent, que par la hauteur ou l’abondance de la chute. + +_29 septembre._ Malgré notre accident, nous revînmes à Porto d’Estrella +à pied; nous montâmes dans une barque, et nous naviguâmes par une belle +nuit vers Rio-de-Janeiro, où nous arrivâmes heureusement le matin. +Partout, à Pétropolis comme dans la capitale, on s’étonna beaucoup de +l’attaque à laquelle nous avions été exposés, et sans nos blessures on +n’aurait pas voulu y croire. On prétendait que le drôle était ivre ou +fou. Ce n’est que plus tard que nous sûmes le véritable motif qui +l’avait poussé. Son maître l’avait châtié peu auparavant pour quelque +délit quand il nous rencontra dans la forêt, et il crut sans doute qu’il +s’offrait à lui une occasion de satisfaire impunément sa fureur contre +les blancs. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IV. + + Voyage dans l’intérieur du Brésil.--Les petites villes de + Morroqueimado (Novo Friburgo) et d’Aldea da Pedro.--Plantations des + Européens.--Bois incendiés.--Forêts vierges.--Dernier établissement + des blancs.--Visite aux Indiens, appelés aussi Puris ou + Rabocles.--Retour à Rio-de-Janeiro. + + +J’entrepris encore ce voyage en compagnie du comte Berchtold, après être +convenue avec lui que nous pénétrerions dans l’intérieur du pays et que +nous ferions une visite aux aborigènes du Brésil. + +_2 octobre._ Le matin nous quittâmes Rio-de-Janeiro pour nous rendre sur +un vapeur au port de _Sampajo_, éloigné de 24 milles marins. Ce port, +situé à l’embouchure du fleuve _Maccacou_, n’a qu’un seul hôtel et deux +ou trois petites maisons. Nous y louâmes des mulets pour aller à la +ville de _Morroqueimado_, éloignée de 20 leguas. + +A cette occasion, je dois faire remarquer qu’au Brésil on a l’habitude +de louer des mulets sans guide, ce qui est une marque de grande +confiance donnée aux voyageurs. Quand on est arrivé au lieu de sa +destination, on remet les bêtes à un endroit désigné par le loueur. +Cependant, comme nous ne connaissions pas le chemin, nous préférâmes +emmener un guide. Nous eûmes d’autant moins à nous repentir de cette +précaution, que nous trouvâmes en beaucoup d’endroits le chemin +intercepté par des barrières de bois qu’il fallait toujours ouvrir et +fermer après soi. + +Arrivés à deux heures à _Porto Sampajo_, nous résolûmes de pousser 4 +leguas plus loin, et d’aller jusqu’à _Ponte de Pinheiro_. Le chemin, +dans presque toute sa longueur, passait par des vallées couvertes de +buissons ou de broussailles et entourées de basses montagnes. En somme, +tout ce pays offrait un aspect très-sauvage, et on ne voyait que par-ci +par-là quelques maigres pâturages et quelques misérables cabanes. + +La petite ville de _Ponte de Cairas_, où nous passâmes, ne renferme que +quelques magasins, quelques vendas, plusieurs maisonnettes, une petite +église et une pharmacie. La principale place avait l’air d’un pacage. +Ponte de Pinheiro est un peu plus grand. Nous y trouvâmes un très-bon +gîte et un excellent souper composé d’un poulet au riz, de pain blanc, +de farine de manioc et de vin du Portugal; on nous donna de bons lits, +mais aussi notre dépense s’éleva, avec le déjeuner, à 4 milreis. + +_3 octobre._ Nous ne pûmes partir qu’à sept heures du matin. Ici, comme +partout ailleurs dans ce pays, on a beaucoup de peine à se mettre en +route de bonne heure. + +Pendant toute la journée le paysage demeura ce que nous l’avions vu la +veille; mais nous commencions à nous approcher des montagnes plus +élevées. Le chemin était généralement assez bon, mais les ponts jetés +sur les ruisseaux et sur les flaques d’eau étaient détestables; aussi +nous estimions-nous toujours très-heureux de les franchir sans accident. +Après avoir mis à peu près trois heures pour faire deux leguas, nous +arrivâmes à la grande _fazinda_ (plantation) de sucre de Collegio, qui +ressemble parfaitement à une terre seigneuriale. A une habitation +spacieuse est jointe une chapelle; les fermes et métairies sont placées +autour, et toute la propriété est enceinte d’un mur élevé. + +A une grande distance, les plaines et les coteaux étaient plantés de +cannes à sucre; mais malheureusement nous ne pûmes pas voir faire le +sucre, car les cannes n’étaient pas encore mûres. + +Au Brésil, la richesse d’un possesseur de plantations est évaluée +d’après le nombre des esclaves. Il y avait dans cette plantation huit +cents esclaves, ce qui constituait une fortune considérable, puisque +chaque esclave mâle coûte de 6 à 700 milreis. + +_Santa-Anna_ est un endroit peu considérable, qui ne consiste qu’en +quelques maisons, une petite église et une pharmacie. On trouve toujours +une pharmacie, là même où il n’y a qu’un groupe de douze à quinze +maisonnettes. Un hôtelier nommé Gebhart nous écorcha sans pitié en nous +faisant payer 3 milreis pour une omelette, une bouteille de vin et un +peu de mil donné à nos mulets. + +Nous allâmes ce jour-là seulement jusqu’à _Mendoza_ (3 leguas), qui est +encore plus insignifiant que _Santa Anna_. Une mercerie et une venda +furent les seules habitations que nous rencontrâmes le long de la route; +mais nous finîmes par découvrir dans le fond du paysage une fazinda de +manioc. Nous la visitâmes, et le maître de la plantation eut la +complaisance de nous offrir du café noir, comme c’est l’usage au Brésil, +et de nous faire voir tout son établissement. + +Le manioc est un arbuste à tige tortue, haut de 2 à 3 mètres, noueux, +tendre, cassant, à feuilles palmées, à fleurs rougeâtres qui +s’épanouissent en bouquets aux mois de juillet et d’août; son fruit +capsulaire a trois coques, et les graines sont luisantes, d’un gris +blanchâtre. La partie la plus importante de cet arbuste est sa racine +tuberculeuse, qui pèse de deux à trois livres et remplace le blé dans +tout le Brésil. + +La racine, ratissée et lavée, est râpée à l’aide d’une meule couverte +d’aspérités, qu’on fait tourner par des nègres jusqu’à ce qu’elle soit +entièrement en poudre. La masse est alors placée dans une corbeille, +fortement lavée et ensuite complétement écrasée avec le pressoir; enfin, +on étend la farine sur de grandes plaques de fer où on la fait sécher +doucement à une chaleur modérée. Elle ressemble alors tout à fait à de +la farine grossière et se consomme en guise de pain, ou mouillée ou +sèche. + +Dans le premier cas, on apprête la fécule avec de l’eau chaude et on en +fait une sorte de bouillie; dans le second, on la sert dans de petits +paniers, et chaque convive en prend autant qu’il en veut pour en +répandre sur les mets. + +_4 octobre._ Les montagnes se resserrent de plus en plus et les bois +deviennent plus épais et plus touffus. Ce qui est d’une beauté au-dessus +de toute description, ce sont les plantes grimpantes qui ne couvrent pas +seulement tout le sol, mais qui s’enlacent si bien aux arbres que leurs +belles fleurs pendent aux branches les plus élevées et semblent une +floraison merveilleuse des arbres eux-mêmes; il y a aussi des plantes +dont les touffes de feuilles jaunes et rouges ressemblent aux plus +belles fleurs; on en voit d’autres dont les grandes feuilles blanches +brillent comme de l’argent au milieu d’une mer de verdure. On pourrait +vraiment appeler ces bois les jardins gigantesques du monde. Les +palmiers ont presque entièrement disparu. + +Nous fûmes bientôt arrivés au pied de la montagne que nous avions à +franchir. Nous atteignîmes quelquefois des points si élevés et si +découverts, qu’en jetant nos regards en arrière nous apercevions jusqu’à +la capitale. Nous trouvâmes une venda sur le sommet de la montagne +(_Alta da Serra_, à 4 leguas de Mendoza). De ce point il y a encore 4 +leguas jusqu’à _Morroqueimada_. Nous fîmes ce chemin très-lentement, car +il fallait toujours monter et descendre. Nous étions presque toujours +entourés de tous côtés de superbes forêts, et quelques petites +plantations de _cabi_[26] ou de millet nous rappelaient rarement le +voisinage des hommes. Nous n’aperçûmes la petite ville qu’après avoir +passé la dernière colline et qu’en nous trouvant pour ainsi dire en +face d’elle. La ville est encaissée dans un grand bassin de montagnes +très-pittoresques, à environ 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer. +Comme le jour baissait, nous fûmes bien aises d’arriver à notre gîte +avant la nuit. Nous trouvâmes un asile à côté de la ville, chez un +Allemand du nom de Lindenroth, qui nous traita bien et ne nous fit pas +payer cher, car il ne nous prit qu’un milreis par personne pour le +logement et pour trois bons repas. + +_5 octobre._ La petite ville de _Novo Friburgo_ ou de _Morroqueimada_, +fondée il y a environ une vingtaine d’années par des Allemands et des +colons de la Suisse française, ne compte pas encore cent maisons en +briques. Une grande partie de ces maisons forme une rue excessivement +large, et les autres sont disséminées tout autour. + +Déjà, à Rio-de-Janeiro, nous avions beaucoup parlé de MM. Beske et +Freese. Nous nous étions bien promis de ne pas manquer de leur faire une +visite. + +M. Beske est naturaliste, et vit à Novo Friburgo avec sa femme, qui est +presque aussi instruite que lui. Nous eûmes avec eux plusieurs +conversations intéressantes; ils nous montrèrent des collections +curieuses de quadrupèdes, d’oiseaux, de serpents, d’insectes; et parmi +ces derniers, nous trouvâmes des échantillons plus remarquables qu’au +musée de Rio-de-Janeiro. + +M. Beske, sans cesse chargé de nombreuses commandes d’objets d’histoire +naturelle, fait des envois fréquents en Europe. + +M. Freese, chef et propriétaire d’une institution de garçons, n’a pas +voulu établir sa maison dans la ville même; il a cherché un emplacement +moins exposé aux rayons ardents du soleil. + +Il fut assez aimable pour nous faire visiter son établissement dans les +moindres détails. Comme nous étions allés le voir dans la soirée, les +leçons étaient toutes finies; mais il nous présenta ses élèves, leur +fit faire quelques exercices de gymnastique et leur proposa plusieurs +questions d’histoire, de géographie, d’arithmétique, auxquelles ils +répondirent avec beaucoup de sagacité et de justesse. Son institution +compte soixante places, qui étaient toutes occupées, quoique le prix de +la pension soit de mille milreis par an. + +_6 octobre._ Nous avions eu l’intention de ne nous arrêter qu’un seul +jour à Novo Friburgo, et de continuer aussitôt après notre voyage. Mais, +malheureusement, la blessure que le comte avait reçue à la main, dans +notre excursion à Petropolis, avait empiré, par suite des grandes +chaleurs; l’inflammation s’y était mise, et il ne pouvait plus penser à +continuer le voyage. Pour moi, je fus plus heureuse: comme mes blessures +se trouvaient au bras, je pouvais les préserver et les soigner; +d’ailleurs elles étaient en voie de guérison, ne me causaient aucune +gêne, et n’offraient aucun danger. + +Il ne me restait d’autre alternative que de voyager seule ou de renoncer +à la partie la plus intéressante du voyage, la visite chez les Indiens! +Il me fut impossible de me résoudre à ce dernier sacrifice. Aussi je +m’informai si l’on pouvait entreprendre ce voyage avec quelque sécurité. +Comme on m’assura que j’en pouvais courir la chance sans risquer +beaucoup, et que M. Lindenroth me procura en outre un guide sûr, je me +mis en route sans crainte, armée d’un pistolet à deux coups. + +Nous marchâmes d’abord entre les montagnes, et nous descendîmes ensuite +dans une région plus chaude. + +Les vallées étaient pour la plupart étroites, et l’uniformité des +contrées boisées se trouvait souvent coupée par des plantations; mais +toutes ces plantations n’étaient pas belles à voir. Le plus grand nombre +étaient tellement remplies de mauvaises herbes, que souvent l’on ne +distinguait pas les plantes, surtout quand elles étaient encore jeunes +et petites. Il n’y a que les plantations de sucre et de café qui soient +entretenues avec beaucoup de soin. + +Les caféiers s’élèvent par rangées sur des collines assez peu inclinées: +ils atteignent une hauteur de 1^{m},80 à 3^{m},60; ils commencent à +porter des graines dès la seconde année, au plus tard dès la troisième, +et ils en portent pendant dix ans. Les feuilles du caféier sont +oblongues, pointues, et ondulées aux bords; ses fleurs sont blanches; sa +baie a la forme d’une cornouille, qui est d’un vert brillant, puis d’un +rouge vermeil, et qui prend enfin une teinte brune tirant sur le noir. +Tant que le grain est rouge, sa cosse extérieure est encore tendre, mais +elle finit par durcir complétement et par offrir l’aspect d’une capsule +ligneuse. Comme on trouve en même temps sur les arbrisseaux des fleurs +et des graines tout à fait mûres, on recueille des fruits presque toute +l’année. Quant à la récolte, elle se fait de deux manières: ou l’on +cueille les graines, ou bien on étale de grandes nattes sous les +arbrisseaux, et on les secoue en suite. Le premier mode est de beaucoup +le plus pénible, mais il est infiniment supérieur à l’autre. + +Un nouveau spectacle, qui se présenta pour la première fois à ma vue, +fut l’embrasement d’un bois; on a souvent recours à ce procédé exécutif +pour défricher la terre. Jusqu’ici je n’avais vu que de loin des nuages +de fumée s’élever en l’air, et je désirais vivement m’approcher le plus +possible d’un pareil incendie. Mon désir devait se réaliser le même +jour; car mon chemin me conduisit entre ce bois en flammes et un terrain +couvert de buissons auxquels on avait mis le feu. + +L’espace qui séparait le bois de ce terrain n’était guère que de +cinquante pas, et était tout à fait enveloppé de fumée. On entendait le +pétillement du feu, et on voyait monter, au milieu des nuages de fumée, +de fortes colonnes de flammes. De temps en temps éclataient des bruits +semblables à des coups de canon, qui annonçaient la chute des grands +arbres. + +Quand mon guide approcha à cheval de ce foyer enflammé, j’eus un moment +de peur; mais ma crainte ne fut pas de longue durée, car je réfléchis +qu’il n’exposerait pas sa vie à la légère, et qu’il devait savoir par +expérience comment on traversait ces endroits. + +Il y avait à l’entrée de ce passage deux nègres chargés d’enseigner au +voyageur la route qu’il avait à suivre, et de lui recommander la plus +grande hâte. Mon guide me traduisit ces indications, et éperonna son +cheval; je suivis son exemple, et nous nous jetâmes bride abattue dans +la gorge fumante. Des cendres brûlantes volaient autour de nous, et la +vapeur étouffante de la fumée nous oppressait encore plus que la chaleur +produite par la flamme. Le souffle parut manquer à nos bêtes, et nous +eûmes beaucoup de peine à les maintenir au galop. Heureusement l’espace +à parcourir n’était que de cinq à six cents pas, et nous le traversâmes +sans accident. + +Un tel embrasement ne prend jamais une trop grande extension au Brésil, +parce que la végétation est trop fraîche et résiste à l’action de la +flamme. Il faut mettre le feu à plusieurs endroits, encore s’éteint-il +souvent; aussi trouve-t-on des places entièrement intactes au milieu de +la forêt incendiée. Bientôt après avoir passé cet endroit dangereux, +nous arrivâmes à de superbes rochers, dont les flancs, presque +perpendiculaires, pouvaient avoir de 200 à 250 mètres de hauteur. + +Beaucoup de pans de rocher détachés gisaient le long du chemin et +formaient de jolis groupes. + +Je fus bien étonnée d’apprendre de mon guide que nous approchions du +gîte où nous devions passer la nuit. Nous avions fait à peine 5 leguas; +mais, à l’entendre, l’autre venda où nous aurions pu passer la nuit +était trop éloignée. Dans la suite, je reconnus bien qu’il songeait +simplement à prolonger un voyage qui ne lui rapportait pas mal +d’argent, puisqu’il recevait chaque jour 4 milreis, sans compter sa +nourriture et celle des deux mulets. + +Nous passâmes donc la nuit chez M. Molass, dans une venda isolée, au +milieu d’une forêt épaisse. + +Pendant tout le jour, nous avions beaucoup souffert de la chaleur. Le +thermomètre marquait au soleil 39 degrés. + +Ce qui doit surprendre le plus un étranger dans la vie des colons et des +habitants du Brésil, c’est le contraste assez étrange qu’offrent, d’une +part la crainte, et de l’autre le courage. Ainsi, chaque personne qu’on +rencontre dans la rue est armée de pistolets et de longs couteaux, comme +si le pays était infesté de brigands et d’assassins. Mais les +possesseurs de plantations demeurent, sans rien appréhender, au milieu +d’une masse d’esclaves, et le voyageur passe la nuit sans crainte, au +milieu de bois impénétrables, dans des vendas isolées qui n’ont ni +barreaux aux fenêtres, ni portes solides et munies de serrures. Le +logement des propriétaires se trouve, en outre, à une grande distance +des pièces destinées aux étrangers; quant aux gens de la maison, tous +esclaves, on ne pourrait guère attendre d’eux quelque secours, car ils +demeurent dans quelque coin de l’écurie ou de la grange. + +Dans les premiers temps, j’avais peur de passer la nuit seule dans une +chambre mal fermée, entourée d’une forêt sombre et sauvage, éloignée de +tout secours; mais, comme on m’assura partout que l’attaque d’une maison +était une chose inouïe, je congédiai la crainte comme une compagne +inutile, et je dormis depuis parfaitement tranquille, sans que rien vînt +troubler mon repos. + +En Europe, je ne connais que peu de pays où je voudrais traverser des +forêts épaisses en compagnie d’un seul guide, et rester la nuit dans des +maisonnettes aussi sombres et aussi isolées. + +Le _7 octobre_, nous ne fîmes également qu’une petite journée de 5 +leguas, jusqu’à la petite ville de _Canto-Gallo_. Le pays ne changea pas +d’aspect: ce furent toujours des vallées étroites sans aucune vue, et +des montagnes couvertes de bois dont on n’apercevait pas la fin. Si +quelques faziendas éparses ou quelques incendies dans les bois ne vous +rappelaient la présence de l’homme, on pourrait s’imaginer qu’on foule +une partie encore inexplorée du Brésil. + +La monotonie de ce voyage ne fut interrompue que par un simple hasard +qui nous détourna un peu de notre route. Pour retrouver notre chemin, il +nous fallut traverser des voies non frayées dans le bois, tâche dont +aucun Européen ne saurait se faire une idée. Nous descendîmes de nos +montures; notre guide coupa à droite et à gauche les branches d’arbres +qui pendaient jusqu’à terre, et fendit le réseau serré des plantes +grimpantes. Tantôt nous étions obligés de grimper par-dessus des troncs +brisés, ou de nous frayer un passage au milieu des souches; tantôt nous +enfoncions jusqu’aux genoux dans d’innombrables plantes grimpantes. Je +doutai plus d’une fois de la possibilité de sortir de ce labyrinthe, et +aujourd’hui encore j’ai de la peine à comprendre comment nous pûmes nous +tirer de ce dédale de plantes. + +La petite ville de _Canto-Gallo_, située dans une vallée étroite, compte +à peine quatre-vingts maisons. La venda est dans un endroit isolé d’où +l’on n’aperçoit pas la ville. Ici, la température est aussi chaude que +celle de Rio-de-Janeiro. + +A mon retour d’une petite promenade à la ville, je m’assis dans la +venda, à côté de mon hôtesse, pour voir de plus près l’organisation d’un +intérieur brésilien. Mais la bonne hôtesse ne s’occupait guère du ménage +et de la cuisine. C’était l’affaire du mari, comme en Italie. Une +négresse et deux négrillons s’occupaient de la broche et des fourneaux. +A la cuisine, tout se faisait d’une manière excessivement simple. On +écrasait le sel au moyen d’une bouteille; on en faisait autant pour les +pommes de terre, qu’on pressait ensuite dans la poêle avec une assiette +pour leur donner la forme d’un gâteau. Un morceau de bois pointu servait +de fourchette, etc. Pour chaque mets, il y avait un grand feu allumé. + +Tous les blancs prenaient place à la table, sur laquelle on servait en +même temps tous les mets: c’étaient du bœuf rôti froid, des fèves avec +de la _carna secca_ cuite[27], des pommes de terre, du riz, de la farine +de manioc et des racines de manioc cuites. Tout le monde se servait à sa +guise et prenait ce qu’il voulait. Le repas se terminait par du café +noir. Quant aux esclaves, on leur donnait des fèves, de la _carna secca_ +et de la farine de manioc. + +_8 octobre._ Le but de notre voyage d’aujourd’hui fut la fazienda de +_Boa-Esperanza_, éloignée de 6 leguas. A une legua de Canto-Gallo, nous +rencontrâmes une petite cascade, après laquelle nous traversâmes les +plus superbes forêts vierges que j’aie jamais vues. On y passait par un +sentier étroit tracé le long d’un petit ruisseau. Des palmiers, avec +leurs couronnes majestueuses, s’élevaient fièrement au-dessus des autres +arbres, dont l’épais feuillage formait au-dessous d’elles de magnifiques +bosquets. Des orchidées poussaient en abondance sur les branches et les +rameaux autour desquels elles s’enlaçaient, et formaient des murs de +fleurs qui brillaient des couleurs les plus resplendissantes et +embaumaient l’air de leurs parfums. De légers colibris gazouillaient çà +et là. Le cotinga aux belles couleurs variées s’élevait timidement; des +perroquets se berçaient sur les branches, et beaucoup d’autres beaux +oiseaux, que je ne connaissais que pour les avoir vus dans des musées, +animaient ce bois enchanté. Il me semblait que j’étais dans le parc +d’une fée, et à tout instant je croyais voir paraître des sylphes et des +nymphes. + +J’étais au comble du bonheur, et je me trouvais amplement dédommagée des +fatigues de mon voyage. Une seule pensée vint jeter une ombre sur ce +tableau plein de vie et de lumière: le faible mortel ose entrer en lutte +avec cette nature gigantesque pour l’assouplir à sa volonté. Bientôt +peut-être ce calme profond et sacré sera troublé par la hache +retentissante de hardis et avides colons, épuisant toute leur industrie +pour satisfaire aux besoins croissants de la vie. + +En fait d’animaux dangereux, je ne vis que quelques serpents d’un vert +foncé et longs d’un mètre et demi à deux mètres; une once tuée, qu’on +avait dépouillée de sa peau; un lézard d’un mètre de long, qui traversa +la route avec inquiétude. Quant aux singes, je n’en aperçus nulle part. +Ils semblent se cacher avec plus de soin encore, dans ces bois où le pas +de l’homme ne vient pas troubler leurs sauts et leurs ébats. + +Sur toute la route de Canto-Gallo, jusqu’au petit village de +_Santa-Ritta_ (4 leguas), nous ne rencontrâmes que quelques plantations +de café qui nous prouvèrent que le pays n’est pas entièrement désert. + +Près de Santa-Ritta, dans la rivière du même nom, il y a quelques +lavages d’or, et, non loin de là, on trouve aussi des diamants. Depuis +que le gouvernement impérial a renoncé au monopole des fouilles, chacun +est libre de chercher des diamants; cependant on y met d’ordinaire le +plus grand mystère possible. + +Personne ne veut avouer quel est l’objet de ses recherches, parce qu’on +désire frustrer l’État de la part qui lui revient légalement. Les +pierres précieuses, amenées en certains endroits, après de fortes +ondées, parmi les terres, les sables et les pierres, sont déterrées et +recueillies avec le plus grand soin. + +A Canto-Gallo, j’avais trouvé pour la dernière fois un asile dans une +venda. A partir de ce moment je me trouvai réduite à l’hospitalité des +maîtres de faziendas. Quand on arrive à une fazienda où l’on veut rester +à dîner ou bien passer la nuit, il est d’usage de s’arrêter devant la +cour et de faire demander par un domestique la permission d’entrer. Ce +n’est qu’après avoir obtenu cette autorisation, presque toujours +accordée, qu’on descend de son mulet et qu’on pénètre dans la cour. + +Je fus reçue de la manière la plus cordiale dans la fazienda de +_Boa-Esperanza_, et, comme j’arrivais justement à l’heure du dîner +(entre trois et quatre heures de l’après-midi), on mit aussitôt deux +couverts pour moi et mon domestique. Les mets étaient nombreux et assez +bien préparés à l’européenne. + +Dans chaque venda, ainsi que dans chaque fazienda, on s’étonnait +toujours excessivement de voir arriver une femme seule avec un +domestique. + +La première question qu’on m’adressait était si je n’avais pas peur de +traverser seule les forêts. On prenait partout mon guide à part pour +s’informer du but de mon voyage. Comme je recueillais beaucoup de fleurs +et que je faisais souvent la chasse aux insectes, on me croyait +naturaliste, et on présumait que je voyageais dans l’intérêt de la +science. + +Après le dîner, la bonne et aimable ménagère me proposa de visiter les +plantations de café, les magasins et autres parties curieuses de la +fazienda. J’acceptai avec empressement cette proposition, qui me +fournissait le moyen de voir le café passer par les diverses phases de +sa préparation. + +J’ai déjà raconté la manière de recueillir le café. Après cette +opération, on l’étale sur de grandes aires en terre battue, entourées +de petits murs en maçonnerie d’un pied à peine. Ces murs ont de petites +chantepleures, pour qu’en cas de pluie l’eau puisse s’écouler. C’est sur +ces aires que le café est séché à un soleil brûlant. On le verse ensuite +dans de grands mortiers de pierre; dix ou vingt de ces mortiers sont +établis sous des chevrons, d’où des marteaux de bois viennent frapper +les grains, détachent facilement la cosse. Ces marteaux sont mus par la +force de l’eau. La masse écossée passe ensuite dans des boîtes de bois +fixées au milieu d’une longue table; aux deux extrémités de ces boîtes +sont pratiquées de petites ouvertures par lesquelles le grain tombe +lentement avec la balle. + +A la table sont assis des nègres qui détachent le grain de la balle et +le mettent ensuite dans des chaudrons de cuivre plats chauffés +légèrement. On le tourne souvent et on l’y laisse jusqu’à ce qu’il soit +parfaitement séché. Ce dernier travail exige quelques soins, puisque la +couleur du café dépend du degré de la chaleur; si on le sèche trop vite, +il prend bientôt, au lieu de la teinte verte qu’il doit avoir, une +couleur jaunâtre. + +En général la culture du café n’est pas pénible, et sa récolte ne donne +pas autant de mal que chez nous la récolte du blé. Le nègre reste debout +pour cueillir les grains de café, et il est garanti de la grande chaleur +du soleil par l’arbrisseau lui-même. Le seul danger qu’il puisse courir, +c’est d’être mordu par des serpents venimeux, accident qui est +heureusement très-rare. + +Mais en revanche les travaux dans une plantation de sucre passent pour +être excessivement pénibles, surtout l’arrachement des mauvaises herbes +et la taille des cannes à sucre. Je n’ai pas encore assisté à une +récolte de sucre; peut-être cela m’arrivera-t-il dans le cours de mes +voyages. + +Le travail finit au coucher du soleil. On compte ensuite les nègres +rangés devant la maison du maître. Après une courte prière on leur +donne le souper, qui se compose de fèves cuites au lard, de _carna +secca_ et de farine de manioc. Au lever du soleil ils se réunissent, on +les compte de nouveau, et après la prière et le déjeuner ils se mettent +à l’ouvrage. + +Je remarquai dans cette plantation, comme dans d’autres faziendas, +vendas et maisons particulières, qu’on ne traite pas les esclaves aussi +durement que nous le croyons d’ordinaire en Europe. Bien loin d’être +écrasés de travail, ils n’en prennent qu’à leur aise et sont bien +nourris. Leurs enfants servent de compagnons aux enfants de leurs +maîtres et se chamaillent avec eux comme avec leurs égaux. Il arrive +sans doute que des esclaves sont parfois maltraités et châtiés sans +l’avoir mérité; mais ces injustices n’ont-elles pas lieu aussi en +Europe? + +Je suis certainement une grande ennemie de l’esclavage, et je saluerais +son abolition avec une joie inexprimable. Mais je n’en répète pas moins +que l’esclave nègre placé sous l’égide de la loi jouit d’un meilleur +sort que le fellah libre d’Égypte et que beaucoup de paysans d’Europe, +qui gémissent encore sous le poids de corvées. Ce qui semble surtout +contribuer à rendre le sort d’un esclave préférable à celui d’un paysan +corvéable, c’est que l’achat et l’entretien du premier sont dispendieux, +tandis qu’on ne débourse rien pour le dernier. + +La disposition des maisons des maîtres dans les faziendas est +extrêmement simple. Les fenêtres n’ont pas de vitres, et sont fermées la +nuit par des volets de bois. Souvent le toit sert de couverture commune +à toutes les chambres, qui ne sont séparées l’une de l’autre que par des +cloisons, de sorte qu’on entend distinctement la moindre parole de son +voisin et le bruit de la respiration des dormeurs. Les meubles sont +très-simples aussi; ils se composent d’une grande table à manger, de +divans de paille tressée et de quelques chaises. Les habits pendent +ordinairement aux murs; le linge seul se met dans des coffres de laiton +pour le garantir contre les piqûres des fourmis et des barates. + +Les enfants, même ceux des gens riches, courent souvent dans la campagne +sans souliers et sans bas. Avant de les coucher, on examine s’il ne +s’est pas logé de tiques dans leurs petits pieds, et, s’il s’en trouve, +les plus âgés des enfants noirs les leur retirent au moyen d’une +épingle. + +_9 octobre._ De grand matin, je pris congé de mes aimables hôtes; +l’excellente hôtesse me donna à emporter un poulet rôti, de la farine de +manioc et du fromage, et ainsi bien munie de provisions, je continuai +mon voyage. + +La station voisine, _Aldea do Pedro_, située sur les bords du +_Parahyby_, était éloignée de 4 leguas. On passe par de superbes forêts, +et à moitié route on arrive au fleuve Parahyby, un des plus grands du +Brésil, qui se distingue en outre par l’aspect tout à fait original de +son lit. Il est parsemé d’écueils et de rochers innombrables, qui +ressortaient alors d’autant mieux que l’eau était très-basse; partout on +voyait s’élever de petites îles couvertes d’arbrisseaux ou de buissons, +qui lui donnaient un charme magique. Par les temps de pluie, la plupart +des rochers et des écueils sont couverts d’eau, et le fleuve lui-même +paraît alors plus grand et plus majestueux; mais il n’est navigable que +pour les bateaux et pour les petits radeaux. + +Quand on suit les bords du fleuve, le paysage change; sur le devant, les +hauteurs se transforment en monticules, en coteaux, les montagnes +reculent, et, plus on approche d’Aldea do Pedro, plus la vallée +s’élargit et s’étend. Ce n’est que dans le fond que s’élèvent de nouveau +de belles montagnes, parmi lesquelles on en voit une isolée, assez haute +et un peu nue. Ce fut celle-là que m’indiqua mon guide; il fallait la +franchir, disait-il, pour pénétrer chez les _pouris_, qui habitaient de +l’autre côté. + +J’arrivai vers midi à Aldea do Pedro, petit village avec une église en +briques, qui pouvait contenir deux cents habitants. J’avais eu +l’intention de continuer le même jour mon voyage jusque chez les pouris; +mais mon guide avait une douleur au genou, qui ne lui permit pas d’aller +plus loin. Il ne me resta d’autre ressource que de descendre chez le +curé, qui s’empressa de me donner l’hospitalité. Son habitation, assez +commode, était contre l’église. + +_10 octobre._ Le mal de mon guide ayant empiré, l’ecclésiastique +m’offrit son nègre pour le remplacer. J’acceptai cette proposition avec +reconnaissance, mais malgré cela je ne partis qu’à une heure de +l’après-midi. Je n’en fus pas précisément fâchée; car, comme c’était +dimanche, j’espérais voir beaucoup de gens de la campagne affluer à la +messe. Mais il n’en fut rien. Bien qu’il fît un temps magnifique, il ne +vint guère plus de trente personnes. Les hommes étaient tout à fait +habillés à l’européenne; les femmes portaient de longs manteaux à +collets et avaient autour de la tête des mouchoirs blancs, dont une +partie leur couvrait aussi la figure, mais qu’elles relevèrent à +l’église. Les hommes comme les femmes allaient pieds nus. + +Le hasard me fournit l’occasion d’assister à un enterrement et à un +baptême. + +Avant que la messe commençât, je vis un bateau traverser le Parahyby; à +son arrivée au rivage, on en sortit un hamac dans lequel se trouvait le +mort. On le plaça dans un cercueil ouvert, et on l’exposa dans une +maison proche du cimetière. Le corps était recouvert d’un voile blanc, +qui laissait passer les pieds et la moitié de la tête. Celle-ci était +ornée d’une coiffe pointue faite d’étoffe noire brillante. + +Avant la messe mortuaire, on célébra le baptême. Le néophyte, jeune +nègre de quinze ans, se tenait avec sa mère à la porte de l’église. +Quand le prêtre entra pour dire la messe, il lui imprima le sceau du +chrétien en passant, sans la moindre cérémonie, d’une manière peu +édifiante, et même sans témoins. Aussi cette scène rapide ne parut pas +faire plus d’effet sur le pauvre jeune homme qu’elle n’en aurait fait à +un nouveau-né. Je crois que ni lui ni sa mère n’avaient idée de +l’importance de cet acte. + +Le prêtre dit ensuite rapidement la messe et bénit le mort, qui, soit +dit en passant, appartenait à une famille assez aisée, et à qui, par +cette raison, on fit des obsèques convenables. Mais quand on voulut le +déposer dans la tombe, elle se trouva trop courte et trop étroite. On +poussa, on pressa le cercueil dans tous les sens, de sorte que je +m’attendais à le voir s’ouvrir, et le mort rouler sur le sol. Mais tous +les efforts furent inutiles. Après plusieurs tentatives infructueuses, +il fallut mettre le cercueil de côté et agrandir la fosse, ce qui ne se +fit pas sans grommeler et sans proférer plus d’un juron. + +Enfin, toutes ces tristes cérémonies étant finies, je retournai chez +moi, et, après avoir fait un bon déjeuner à la fourchette en compagnie +du prêtre, je me mis en route avec mon guide noir. Nous traversâmes à +cheval une longue vallée bordée de deux superbes forêts, et nous +passâmes deux fleuves, le Parahyby et le Pimba, dans des troncs d’arbres +creusés. Il fallut payer un milreis pour chacun de ces misérables +passages, qui offraient en outre de grands dangers, moins à cause du +courant et de la petitesse de la barque qu’à cause de nos montures, qui, +tenues par le licou, nageaient à côté du bateau et souvent en +approchaient si près, que je craignais de le voir chavirer. + +Après avoir fait 3 leguas, nous arrivâmes au dernier établissement des +blancs[28]. Sur une place découverte, conquise avec peine sur la forêt +primitive, s’élevait une assez grande maison en bois, entourée de +quelques misérables chaumières. La maison servait de demeure aux +blancs, tandis que les huttes abritaient leurs esclaves. Grâce à une +lettre d’introduction que m’avait donnée le curé, je fus parfaitement +bien reçue. Tout dans cet établissement était organisé de manière à me +faire croire que je me trouvais déjà au milieu des sauvages. + +La maison était précédée d’un grand vestibule qui conduisait dans quatre +pièces, dont chacune était habitée par une famille blanche. Toutes ces +pièces n’avaient pour mobilier que quelques hamacs et quelques nattes de +paille. Les blancs étaient accroupis à terre et jouaient avec les +enfants ou s’aidaient mutuellement à se débarrasser de la vermine dont +ils étaient couverts. La cuisine touchait à la maison et ressemblait à +une vaste grange ouverte de tous côtés. Dans l’âtre, qui en occupait +presque toute la longueur, il y avait beaucoup de feux allumés. +Au-dessus de ces feux étaient suspendus de petits chaudrons, et sur les +côtés on avait fixé des tourne-broches pour faire rôtir des viandes qui +cuisaient moins par le feu que par la fumée. La cuisine était remplie de +monde; on y voyait des blancs, des pouris et des nègres, des métis de +blancs et de pouris ou de pouris et de nègres; véritables échantillons +des mélanges les plus divers de ces trois principales races. + +La cour fourmillait de poules, de canards et d’oies aux belles couleurs; +j’y aperçus aussi trois gros porcs et des chiens affreux. Sous des +cocotiers et des tamarins chargés de superbes fruits, des blancs et des +hommes de couleur étaient assis isolément ou par groupes, occupés la +plupart à assouvir leur faim. Les uns avaient devant eux des pots cassés +ou des citrouilles dans lesquelles ils pétrissaient à pleines mains des +fèves cuites et de la farine de manioc; et, quoique cela fît une pâtée +peu appétissante, ils la mangeaient avec beaucoup d’avidité. D’autres se +nourrissaient de viande qu’ils dépeçaient à l’aide de leurs doigts et +qu’ils se fourraient dans la bouche avec des poignées de farine de +manioc. Les enfants avaient aussi devant eux leurs citrouilles, mais ils +étaient forcés de défendre bravement leurs provisions, car tantôt une +poule, tantôt un chien leur enlevait quelque morceau, ou bien c’était un +petit cochon de lait qui arrivait en chancelant et qui grognait de +plaisir quand il n’avait pas fait une course inutile. + +Pendant que je poursuivais le cours de mes observations, des cris joyeux +partirent tout à coup en dehors de la cour. Je me dirigeai aussitôt du +côté d’où ils venaient, et je vis deux garçons traînant par une corde +d’écorce un grand serpent d’un noir foncé, qui avait certainement plus +de 2 mètres de long. Ce serpent était déjà mort. Autant que je pus +comprendre ce que l’on me disait, sa morsure est si dangereuse, +qu’aussitôt après avoir été mordu on enfle et on meurt. + +Ces renseignements ne laissèrent pas de m’inspirer quelque inquiétude. +Du moins je ne voulus pas me hasarder le soir dans les bois, où il +m’aurait peut-être fallu passer la nuit sous quelque arbre, et je remis +au lendemain la visite que je comptais faire aux Indiens. Les bonnes +gens s’imaginèrent que j’avais peur des sauvages et ne cessèrent de +m’assurer que c’étaient des hommes inoffensifs, dont je n’avais +absolument rien à craindre. Comme toute ma connaissance du portugais se +réduisait à peu de mots, j’eus quelque peine à me faire comprendre, et +ce ne fut qu’à l’aide de gestes et quelquefois de dessins que je parvins +à leur expliquer la véritable cause de ma peur. + +Je passai donc la nuit chez ces blancs à moitié sauvages, qui me +témoignèrent constamment le plus grand respect et me comblèrent de +prévenances. Sur ma demande, on m’étendit dans la cour une natte de +paille en guise de lit. Pour souper on me servit un poulet rôti, du riz, +des œufs durs, et pour dessert on me donna des oranges et des gousses de +tamarin; ces dernières renferment une pulpe brune, dont la saveur acide +est assez agréable. Les femmes se groupèrent autour de moi, et peu à peu +je finis par m’entendre avec elles le mieux du monde. + +Je leur montrai les fleurs et les insectes de tout genre que j’avais +recueillis pendant la journée. Cela me fit regarder sans doute par elles +comme une personne très-savante, à laquelle elles attribuèrent aussi des +connaissances en médecine. Elles me demandèrent des conseils pour +différentes maladies, douleurs d’oreilles, éruptions de peau, accidents +scrofuleux chez les enfants, etc. J’ordonnai des bains tièdes, des +ablutions, des frictions d’huile et de savon. Veuille le ciel que mes +ordonnances aient réellement soulagé leurs maux! + +Le 11 octobre je partis, accompagnée d’une négresse et d’un pouri, pour +aller dans les forêts faire une visite aux Indiens. Nous eûmes souvent +beaucoup de peine à nous frayer un chemin à travers les taillis; mais +quelquefois aussi nous tombions sur de petits sentiers étroits par +lesquels nous avancions un peu plus facilement. Au bout d’environ huit +heures de marche, nous rencontrâmes quelques pouris qui nous +conduisirent à peu de distance dans leurs cabanes. J’y trouvai la plus +grande indigence et la plus complète misère. + +Dans mes différents voyages, j’avais déjà eu le spectacle d’une pauvreté +extrême, mais nulle part je ne l’avais vue aussi affreuse. + +Sur un petit espace, au-dessous d’arbres élevés, se trouvaient cinq +huttes, ou plutôt des toits de feuillage d’environ 5 mètres et demi de +long et 3 mètres et demi de large. Quatre perches enfoncées dans la +terre et une autre perche en travers formaient la charpente; quant au +toit, c’étaient de grandes feuilles de palmier à travers lesquelles la +pluie pouvait passer aisément. De trois côtés, ce berceau était tout à +fait ouvert. Dans l’intérieur, il y avait deux ou trois hamacs, et par +terre on voyait briller dans les cendres un peu de feu où l’on faisait +rôtir quelques racines, des épis de maïs et des bananes. Dans un petit +coin, sous le toit, se trouvait entassée une petite provision de ces +vivres; quelques citrouilles étaient répandues çà et là: elles servent, +comme on sait, aux sauvages, de plats, de pots et de cruches. Des arcs +et des flèches, leurs seules armes, étaient appuyées contre le mur au +fond de la hutte. + +Je trouvai les Indiens encore plus laids que les nègres. Ils ont le +teint couleur bronze clair; ils sont bouffis, trapus et de grandeur +moyenne. Ils ont des figures larges un peu épatées, des cheveux noirs +comme du charbon et qui leur tombent épais et roides sur le visage. Les +femmes tressent une partie de leur chevelure en nattes et la rattachent +par derrière; elles laissent négligemment retomber le reste. Leur front +est large et bas; ils ont le nez un peu écrasé, les yeux petits et peu +fendus, presque semblables à ceux des Chinois, la bouche très-grande et +les lèvres assez grosses. Pour faire mieux ressortir ces diverses +beautés, il y a sur leur figure une forte empreinte de bêtise, exprimée +surtout par leur bouche toujours ouverte. + +La plupart, tant hommes que femmes, étaient tatoués en rouge ou en bleu, +mais seulement autour de la bouche en forme de moustaches. Hommes et +femmes fument avec passion; ils aiment l’eau-de-vie par-dessus toute +chose. Leur habillement se compose de quelques haillons attachés autour +des hanches. + +J’avais déjà recueilli, à Novo-Friburgo, sur ces pouris, quelques +détails assez intéressants que je reproduis ici sommairement. + +Le nombre des Indiens encore existants au Brésil ne s’élève guère à plus +de 500 000, qui, disséminés dans le cœur du pays, vivent au fond des +bois. + +Il ne s’établit jamais plus de six à sept familles dans le même endroit, +et elles le quittent dès qu’elles ont mangé les fruits et les racines +qui s’y trouvent, et tué le gibier d’alentour. Beaucoup de ces Indiens +ont été baptisés. Pour un peu d’eau-de-vie et de tabac ils sont tout +disposés à se soumettre à cette cérémonie, et ils regrettent seulement +qu’elle ne puisse pas se répéter plus souvent, d’autant plus qu’elle se +fait d’une manière très-rapide. Le prêtre croit que c’est assez pour +gagner une âme au ciel, et il ne s’occupe plus de l’instruction ni des +mœurs des néophytes. Dès lors, ils portent bien le nom de chrétiens ou +de _sauvages apprivoisés_, mais ils n’en vivent pas moins en païens et +selon leurs anciennes mœurs. + +C’est ainsi qu’ils contractent des mariages pour un temps indéterminé, +qu’ils choisissent des caciques ou des chefs parmi les hommes les plus +grands et les plus forts, et qu’ils observent _avant_ comme _après_ le +baptême leurs anciennes coutumes pour les mariages et les décès, etc. + +Leur langue est excessivement pauvre. Ils ne savent, dit-on, compter que +jusqu’à deux, et ils se trouvent réduits à répéter toujours les chiffres +_un_ et _deux_ quand ils veulent exprimer un plus grand nombre. Le même +mot _jour_ leur sert à désigner _aujourd’hui_, _demain_ et _hier_. +Aussi, pour en déterminer chaque fois le sens exact, ils le complètent +par des signes. Ainsi ils désignent _aujourd’hui_ en se tâtant la tête +ou bien en levant la main en l’air; _demain_ en étendant le doigt devant +eux, et _hier_ en montrant derrière eux. + +Les pouris ont l’odorat excessivement développé et possèdent, dit-on, un +talent tout particulier pour découvrir les nègres échappés. Ils sentent +la trace du fugitif aux feuilles des arbres, et, si le nègre ne +rencontre pas de fleuve où il puisse marcher ou nager pendant quelque +temps, il est très-rare qu’il échappe à la poursuite de l’Indien envoyé +à sa recherche. On emploie aussi ces sauvages à des travaux pénibles: +pour abattre du bois, pour cultiver le maïs et le manioc, etc.; car ils +sont laborieux et on ne les paye qu’avec un peu de tabac, d’eau-de-vie, +ou quelque étoffe de couleur. Mais il ne faut pas songer à se saisir +d’eux de force. Ce sont des hommes libres, qui ne viennent chercher du +travail que quand ils sont à moitié morts de faim. + +Je visitai toutes les huttes de ces sauvages, et, comme mes compagnons +me proclamaient partout une femme d’une grande instruction, je fus +encore consultée par tous les malades. + +Dans une des cabanes, je trouvai une vieille femme qui gémissait courbée +dans un hamac. Quand je m’approchai d’elle, on la découvrit, et je vis +que son sein était complètement rongé par un cancer. La pauvre femme ne +semblait avoir aucune idée d’un pansement ni d’aucun remède pour adoucir +ses souffrances. Je lui conseillai de nettoyer souvent la plaie avec une +décoction de mauve[29], et d’y appliquer en outre des feuilles de mauve. +Je désire que ce remède si simple ait servi au moins à rendre ses +douleurs moins aiguës. + +Ce terrible mal semble être assez fréquent chez les pouris; car je vis +plusieurs femmes qui avaient des concrétions pierreuses aux seins ou +bien qui y avaient de petits ulcères. + +Après avoir tout examiné dans les huttes, j’allai avec quelques-uns des +sauvages faire la chasse aux perroquets et aux singes. Nous n’eûmes pas +beaucoup de peine à trouver ces deux espèces d’animaux, et j’eus +occasion d’admirer l’habileté avec laquelle ces gens maniaient leurs +arcs. Ils tiraient les oiseaux au vol et les manquaient rarement. Après +avoir tué trois perroquets et un singe, nous retournâmes aux huttes. + +Ces bonnes gens m’offrirent la meilleure de leurs cabanes, et +m’invitèrent à passer la nuit chez eux. J’acceptai leur offre avec +plaisir, car je me sentais un peu fatiguée de ma course forcée, ainsi +que de la chaleur et de la chasse. D’ailleurs, le jour commençait à +baisser, et je n’aurais plus eu le temps d’arriver dans la soirée à +l’établissement des blancs. J’étalai donc mon manteau par terre, je pris +un morceau de bois en guise d’oreiller, et je m’assis préalablement sur +ma superbe couche. Mes hôtes préparèrent le singe et les perroquets; ils +les enfilèrent dans des broches de bois et les firent rôtir. Pour +augmenter la bonne chère, ils mirent encore dans les cendres quelques +épis de maïs et quelques tubercules. Ils apportèrent ensuite de grandes +feuilles d’arbre fraîches, dépecèrent le singe avec leurs mains, en +mirent une bonne partie sur des feuilles, avec un perroquet, du maïs et +des tubercules, et placèrent le tout devant moi. J’avais un appétit +extraordinaire, car depuis le matin je n’avais rien pris. Je commençai +donc par le rôti de singe, que je trouvai délicieux; il s’en fallait de +beaucoup que la chair du perroquet fût aussi délicate et aussi +savoureuse. + +Après le repas, je priai les Indiens de vouloir bien m’exécuter une de +leurs danses, et ils s’empressèrent d’accéder à mes désirs. Comme il +faisait déjà nuit, ils apportèrent beaucoup de bois, construisirent une +espèce de bûcher et y mirent le feu. Les hommes formèrent un cercle tout +autour et se mirent à danser. Ils jetaient leurs corps en arrière, de +tous côtés, d’une manière gauche et massive, tout en remuant la tête en +avant. Après cela les femmes approchèrent, mais se tinrent toujours un +peu en arrière du cercle des hommes et exécutèrent les mêmes mouvements +grotesques. Les hommes poussaient des cris épouvantables qui devaient +représenter un chant, en faisant des grimaces et des contorsions +horribles. Un des sauvages se tenait à côté des danseurs et jouait d’une +espèce d’instrument fait d’une nervure de feuille de chou palmiste et +long d’environ 75 centimètres; on y avait pratiqué un trou qui le +traversait, et on avait relevé six fibres du tube qui étaient maintenues +en l’air des deux côtés par un petit chevalet. On jouait de cet +instrument comme d’une guitare, avec les doigts; il avait des sons +étouffés, désagréables et rauques. + +Les Indiens appelèrent cette première danse une danse de paix ou de +joie. Les hommes seuls en exécutèrent une autre bien plus sauvage. Après +s’être armés d’arcs, de flèches et de gros bâtons, ils formèrent encore +un cercle; mais leurs mouvements furent bien plus vifs et plus violents +que dans la première danse; ils frappaient autour d’eux avec leurs +bâtons d’une manière effroyable. Puis ils se dispersèrent brusquement, +tendirent les arcs, y mirent les flèches et simulèrent une décharge sur +les ennemis en fuite. Ils poussèrent en même temps des cris perçants qui +retentirent dans toute la forêt; saisie d’épouvante, je me levai en +sursaut, car je me croyais réellement entourée d’ennemis et tombée en +leur pouvoir, sans espoir de salut et de délivrance. Aussi je fus +enchantée que cette affreuse danse de victoire fût bientôt finie. + +Enfin, comme j’allais me livrer au repos et que peu à peu le silence +s’établissait autour de moi, une autre angoisse s’empara de mon esprit. +Je tremblais en songeant à la quantité de bêtes féroces, aux terribles +serpents qui pouvaient se trouver autour de nous, et en pensant à +l’endroit ouvert et sans défense où je devais passer la nuit. Longtemps +la crainte me tint éveillée, et souvent je crus entendre du bruit dans +les feuilles, comme si une des bêtes redoutées se fût frayé un chemin +pour arriver à moi. Mais enfin le corps épuisé de fatigue réclama ses +droits; j’appuyai ma tête sur le bloc de bois, et je me consolai en +pensant que le danger n’était pas si grand que veulent le faire croire +tant de voyageurs; car autrement les sauvages ne vivraient pas dans des +cabanes ouvertes sans prendre les moindres précautions. + +Le 12 octobre au matin je pris congé des sauvages et je leur fis cadeau +de différents objets de parure en bronze; ils en furent si ravis, +qu’ils m’offrirent tout ce qu’ils possédaient. J’emportai comme souvenir +de cette visite un arc et deux flèches; et après avoir, à mon retour, +distribué des cadeaux semblables aux habitants de la maison en bois, je +montai sur mon mulet et j’arrivai le même soir assez tard à Aldea do +Pedro. + +Le 13 octobre au matin je fis mes adieux à l’ecclésiastique qui s’était +montré si complaisant envers moi, et je me mis en route avec mon ancien +domestique. Je retournai à Novo-Friburgo par le même chemin que j’avais +suivi en venant, et je n’employai que trois jours au lieu de quatre. Je +trouvai le comte de Berchtold tout à fait remis. Aussi, nous résolûmes, +avant de rentrer à Rio-de-Janiero, de faire encore une excursion à une +belle cascade éloignée d’environ 3 leguas de Novo-Friburgo. Mais ayant +appris par hasard que le baptême de la princesse Isabelle devait avoir +lieu le 19 octobre, et ne voulant pas manquer cette fête intéressante, +nous préférâmes retourner immédiatement à Rio-de-Janeiro. Nous prîmes la +même route que nous avions déjà suivie pour venir, jusqu’à environ une +legua avant _Ponto de Pinheiro_. Là, nous nous détournâmes de notre +chemin pour aller à _Porto de Praja_. Cette tournée était par terre de 8 +leguas plus longue, et elle se fait par mer d’autant plus vite, que de +Porto de Praja on va à Rio-de-Janeiro en une demi-heure par le bateau à +vapeur. + +Le pays de Pinheiro était en grande partie triste et ennuyeux, un +véritable désert dont la monotonie n’était interrompue que rarement par +des bois chétifs ou de basses collines. Nous ne jouîmes de nouveau du +beau spectacle des hautes montagnes qu’en approchant de la capitale. + +Il me faut encore rappeler une erreur plaisante de M. Beske, de +Novo-Friburgo, que nous eûmes d’abord de la peine à nous expliquer, mais +qui nous fit beaucoup rire plus tard, quand nous l’eûmes comprise. M. +Beske nous avait recommandé un guide qu’il nous avait dépeint comme un +véritable comptoir de renseignements; il devait pouvoir répondre d’une +manière parfaite à toutes nos questions sur les arbres, les plantes, les +contrées, etc. Nous nous estimions fort heureux d’avoir rencontré un tel +phénix; aussi n’eûmes-nous rien de plus pressé que de mettre à chaque +instant son savoir à l’épreuve; mais il ne sut nous renseigner sur rien. +Lui demandions-nous le nom d’une rivière, elle était à ses yeux trop +petite pour avoir un nom; les arbres étaient trop insignifiants, les +plantes trop communes. Cette ignorance nous parut par trop forte; aussi, +ayant voulu avoir le mot de l’énigme, nous apprîmes que M. Beske n’avait +pas voulu parler de l’homme qui nous servait de guide, mais du frère de +celui-ci, qui malheureusement était mort depuis six mois, circonstance +que M. Beske devait avoir oubliée. + +Le 18 octobre au soir, nous arrivâmes heureusement à Rio-de-Janeiro. +Nous nous informâmes aussitôt de la fête du baptême, et nous apprîmes +qu’on ne célébrait, le lendemain 19, que la fête de l’empereur; nous +nous étions pressés inutilement de revenir, nous aurions eu tout le +loisir de contempler la belle chute d’eau des environs de Novo-Friburgo. + +J’avais fait pendant cette excursion: + +De Rio-de-Janeiro à Sampajo 8 leguas. +De Sampajo à Novo-Friburgo 20 +De Novo-Friburgo chez les Indiens 28 + ----------- + En tout 56 leguas. + +Pour revenir, nous ne fîmes qu’un détour de 2 leguas. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V. + +Départ de Rio-de-Janeiro--Santos et Santo-Paulo.--Circumnavigation du +cap Horn.--Arrivée à Valparaiso. + + +Quand j’arrêtai ma place sur le beau bateau anglais _John Renwick_, +commandé par le capitaine Bell, au prix de 25 livres sterling, ce +dernier me promit d’être prêt à s’embarquer au plus tard le 25 novembre, +et de n’entrer dans aucun port intermédiaire, mais de faire directement +voile pour Valparaiso. Je crus à la première assertion, parce qu’il +m’avait assuré que chaque jour de retard lui coûtait sept guinées. +J’ajoutai foi à la seconde promesse, parce que j’aime à croire tous les +hommes, même les capitaines de vaisseau. + +Je fus trompée sur les deux points; car ce ne fut que le 8 décembre que +je fus prévenue de me rendre le soir à bord, et le capitaine m’apprit +qu’il s’arrêterait à Santos pour se munir de vivres; car, disait-il, les +provisions y étaient bien moins chères qu’à Rio-de-Janeiro. Il devait +aussi, par la même occasion, débarquer une cargaison de charbon de terre +et prendre du sucre en échange; mais il me cacha cette dernière +circonstance jusqu’à son arrivée à Santos même. Il m’assura toutefois +que tout cela ne lui prendrait pas plus de trois à quatre jours. + +Je pris congé de mes amis, et je me rendis le soir à bord, où +m’accompagnèrent le comte Berchthold et MM. Geiger et Rister. + +Le 9 décembre de grand matin on leva l’ancre; mais le vent fut si peu +favorable, qu’il nous fallut louvoyer toute la journée pour entrer en +pleine mer. + +Le 10 seulement nous perdîmes la terre de vue. + +Indépendamment de moi, il y avait encore sur le vaisseau huit passagers: +cinq Français, un Belge et deux Milanais. Je pouvais considérer ces deux +derniers presque comme mes compatriotes; aussi nous nous liâmes bientôt. + +Les deux Italiens doublaient le cap Horn pour la seconde fois de cette +année. Leur premier trajet n’avait pas été heureux; ils étaient arrivés +au cap pendant la saison d’hiver, qui dure, dans ces froides régions du +Sud, depuis le mois d’avril jusque vers le mois de novembre[30]. Ils +n’avaient pas pu doubler le cap; toujours repoussés par de violents +coups de vent et par des tempêtes, pendant quinze jours d’une longueur +mortelle, ils avaient lutté en vain sans avancer d’un pas. L’équipage +perdit alors courage et prétendit qu’il valait mieux retourner et +attendre des vents plus favorables; mais le capitaine ne partagea pas +cette opinion, et sut enflammer le courage de ses gens à tel point, +qu’ils tentèrent une nouvelle lutte contre les éléments: ce fut la +dernière. La même nuit, une lame épouvantable passa par-dessus le +vaisseau, détruisit tout ce qui se trouvait sur le pont, et entraîna le +capitaine et six matelots au fond de la mer. L’eau pénétra par flots +dans les cajutes et chassa tout le monde hors des lits. Il fallut couper +le grand mât; le parapet du vaisseau, les chaloupes, la barre du +gouvernail, tout fut entraîné par l’eau. Les pilotes virèrent de bord; +et, après un long et pénible voyage, ils parvinrent à rentrer dans le +port de Rio-de-Janeiro avec leur vaisseau à moitié désemparé. + +Ce récit n’était pas pour nous de bon augure; mais la belle saison et la +bonté de notre vaisseau nous ôtèrent toute crainte. En effet, notre +navire était excellent sous tous les rapports; il avait de grandes et +belles cabines, un capitaine extrêmement complaisant, et la nourriture +aurait pu satisfaire l’homme du goût le plus délicat. Tous les jours on +nous servait des poulets rôtis ou à la daube, des canards ou des oies, +de la viande fraîche de mouton ou de porc, des mets aux œufs, des +plumpuddings et des pâtés; outre cela, des hors-d’œuvre, du jambon, du +riz, des pommes de terre, des légumes, et pour dessert des fruits secs, +des noix, des amandes, du fromage, etc. On ne manqua pas non plus un +seul jour de pain frais ni de bon vin. Nous reconnûmes tous que nous +n’avions encore été traités aussi bien sur aucun voilier; aussi +pouvions-nous, sous ce rapport, affronter gaiement le voyage. + +Dès le 12 décembre, nous vîmes les montagnes de Santos, et à neuf heures +du soir nous arrivâmes à une baie que le capitaine prit pour celle de +Santos. On alluma des torches à différentes reprises, et on les tint +très-haut au-dessus du bord pour appeler un pilote côtier, mais il n’en +parut aucun; nous nous vîmes forcés de jeter l’ancre à tout hasard à +l’entrée de la baie. + +Le 13 décembre, au matin, un pilote arriva à bord et nous surprit en +nous déclarant que nous étions à l’ancre dans une fausse baie. Nous en +sortîmes avec beaucoup de peine, pour entrer vers midi seulement dans la +baie de Santos. Nous y aperçûmes tout d’abord un joli petit château que +nous prîmes pour un des édifices avancés de la ville, et nous fûmes +enchantés d’avoir atteint si tôt notre première destination. Mais en +approchant, nous ne vîmes point de ville, et nous apprîmes que le +château était un petit fort et que Santos était situé sur une seconde +baie communiquant avec celle-ci par un étroit bras de mer. +Malheureusement le vent était tombé; il nous fallut rester toute la +journée à l’ancre, et le 14 décembre seulement, vers le milieu du jour, +une légère brise nous permit de pénétrer dans le port de la ville. + +Santos est dans une position ravissante, à l’entrée d’une grande vallée. +De jolies collines ornées de chapelles et de maisons isolées s’élèvent +des deux côtés, et d’assez grandes montagnes formant un vaste hémicycle +autour de la vallée se rattachent à ces collines; au premier plan se +trouve une île charmante. + +A peine fûmes-nous arrivés à Santos que le capitaine nous annonça que +nous y resterions au moins cinq jours. Les deux Milanais, un des +Français et moi, nous résolûmes de profiter de ce délai pour faire une +excursion à Santo Polo et pour voir cette ville continentale[31], la +plus grande du Brésil, éloignée de 10 leguas de Santos. Nous louâmes le +même soir des mulets à raison de 5 milreis chacun, et nous nous mîmes en +route. + +Le 15 décembre, de grand matin, nous nous armâmes de doubles pistolets +chargés à balles, car on nous avait fait grand’peur des nègres +marrons[32], dont une centaine environ, à ce qu’on nous disait, +demeuraient dans les montagnes, et, ajoutait-on, leur audace était si +grande, qu’ils étendaient leurs courses jusque dans le voisinage de +Santos. + +Les deux premières leguas conduisaient, à travers la vallée, vers la +haute montagne que nous avions à franchir. La route était très-bonne et +plus fréquentée que toutes celles que j’avais parcourues jusqu’alors +dans le Brésil. On a jeté sur les rivières de _Vicente_ et de _Cubatao_ +de jolis ponts de bois dont un est même couvert; aussi est-on forcé de +payer un péage assez élevé. + +Dans une des auberges ou _vendas_ placées au pied des montagnes, nous +mangeâmes une bonne omelette; nous fîmes provision de cannes à sucre, +dont le suc offre un excellent rafraîchissement dans la grande chaleur, +et ensuite nous nous mîmes à gravir la Serra, haute de 1000 mètres +environ. Le chemin était épouvantable, escarpé, rempli de fondrières, de +crevasses et de bourbiers dans lesquels nos pauvres bêtes enfonçaient +souvent jusqu’au-dessus des genoux. Il nous fallut longer des gorges et +des précipices au fond desquels on entendait retentir le fracas des +torrents, mais sans les apercevoir jamais, car ils étaient couverts +d’épais buissons. Notre chemin nous conduisit aussi à travers des forêts +primitives; mais elles étaient loin d’être aussi épaisses et aussi +belles que celles que j’avais traversées dans mon voyage chez les +pouris. Les palmiers y manquaient presque entièrement, et ceux que nous +rencontrâmes, en petit nombre, rappelèrent à notre souvenir, par leur +tige frêle et par leur maigre couronne, des régions plus froides. + +Nous eûmes de la Serra une vue extraordinaire: toute la vallée avec ses +bois et ses campagnes s’étalait devant nous jusqu’aux baies; les petites +huttes disséminées çà et là disparaissaient à nos yeux; nous découvrions +seulement, tout à fait dans le lointain, une partie de la ville et les +mâts de quelques vaisseaux. + +Bientôt une courbure du chemin nous déroba ce tableau charmant. Nous +quittâmes la Serra, et nous entrâmes dans un pays de collines boisées, +coupé çà et là de vastes champs de verdure couverts de basses +broussailles et de nombreuses taupinières hautes de deux pieds. + +Entre Santos et Santo Paulo, à mi-route, se trouve _Rio-Grande_, dont +les maisons sont tellement éloignées l’une de l’autre, comme c’est la +mode au Brésil, qu’elles ne semblent pas faire partie du même endroit. +C’est à Rio-Grande que demeure le propriétaire des mulets dont on se +sert pour ce voyage, et c’est là qu’on le paye. Si l’on tient à +continuer le voyage immédiatement, on échange les mulets fatigués contre +d’autres tout frais. Mais si l’on préfère s’arrêter pour dîner ou pour +passer la nuit, on trouve une bonne nourriture et des chambres fort +propres pour lesquelles il n’y a rien à payer, car tout cela est compris +dans les cinq milreis. + +Nous nous fîmes servir promptement quelque chose à manger, et nous nous +empressâmes de partir pour faire la seconde partie du chemin avant le +coucher du soleil. Plus on approche de la ville, plus on voit la plaine +s’élargir. La beauté du paysage diminue beaucoup, et je vis là pour la +première fois depuis mon départ d’Europe des champs et des collines de +sable. La ville elle-même, située sur une colline, se présente assez +bien; elle compte environ 22 000 habitants; c’est une place importante +pour le commerce intérieur du pays. Cependant elle n’a pas un hôtel ni +même une simple auberge où les étrangers puissent trouver à se loger. + +Quand nous demandâmes une auberge, on nous désigna, après beaucoup de +questions, un Allemand et un Français, en nous faisant observer que tous +les deux recevaient des étrangers par complaisance. Nous commençâmes par +l’Allemand; mais celui-ci nous renvoya tout simplement en nous disant +qu’il n’avait plus de place. De chez l’Allemand nous nous rendîmes chez +le Français, qui nous adressa à un Portugais, et, quand nous arrivâmes +chez le Portugais, il nous fit la même réponse que l’Allemand. + +Nous nous trouvâmes alors dans le plus grand embarras; notre pénible +voyage avait tellement fatigué le Français, qu’il ne pouvait presque +plus se tenir en selle. + +Dans cette situation critique, je me souvins de la lettre de +recommandation que M. Geiger, de Rio-de-Janeiro, m’avait donnée pour un +Allemand établi à Santo Paulo, M. Loskiel. J’avais eu d’abord +l’intention de ne remettre la lettre que le lendemain; mais, comme +nécessité ne connaît pas de loi, j’allai le trouver dans la soirée même. + +Il eut la bonté de s’intéresser vivement à nous. Il me garda chez lui +ainsi qu’un de mes compagnons d’infortune; quant aux deux autres, il les +logea chez son voisin et il nous invita tous à dîner. Nous apprîmes +alors que personne à Santo Paulo, pas même un aubergiste, ne recevrait +un étranger sans une lettre de recommandation. Il est heureux pour les +voyageurs que cette singulière coutume ne règne pas partout. + +_16 décembre._ Après nous être reposés parfaitement de nos fatigues de +la veille, nous résolûmes d’examiner les curiosités de la ville. Quand +nous consultâmes à cet égard notre aimable hôte, il haussa les épaules +et nous dit qu’il n’en connaissait aucune, à moins que nous ne +voulussions considérer comme telle le jardin botanique. + +Nous sortîmes donc après le déjeuner pour voir d’abord la ville, et nous +y trouvâmes plus de jolies maisons bâties que n’en possède, +comparativement à sa grandeur, Rio-de-Janeiro. Mais les constructions y +manquaient également de goût et de style. Les rues sont assez larges, +mais excessivement désertes, et le silence général qui règne dans toute +la ville n’est interrompu que par le bruit incessant des charrettes de +paysans. Ces charrettes reposent sur deux roues, ou pour mieux dire sur +deux poulies de bois qui souvent ne sont pas même retenues par un cercle +de fer. Les essieux, également en bois, ne sont jamais graissés, ce qui +produit une musique infernale. + +Le climat de Santo Paulo est très-chaud, et une mode assez étrange s’est +établie dans le pays. Tous les hommes, à l’exception des esclaves, +portent de grands manteaux de drap qu’ils rejettent par-dessus l’épaule; +je vis même beaucoup de femmes enveloppées de larges collets de drap. + +Santo Paulo possède une université; mais les étudiants qui viennent de +la campagne ou des villages ont le désagrément de ne trouver personne +qui veuille les recevoir. Ils sont forcés de louer des logements, de les +meubler et d’avoir un ménage à eux. + +Nous visitâmes encore quelques églises qui n’ont rien de curieux, ni à +l’intérieur ni au dehors. Nous terminâmes par le jardin botanique, qui, +à l’exception d’une plantation de thé, n’offrait également rien +d’intéressant. + +Tout cela ne nous demanda que peu d’heures, et nous aurions pu +facilement reprendre le lendemain le chemin de Santos. Mais le Français, +que sa trop grande fatigue avait empêché de nous accompagner dans notre +promenade, nous pria de retarder notre départ d’une demi-journée, et de +vouloir bien passer la nuit à _Rio-Grande_. Nous nous rendîmes +volontiers à son désir, et nous nous mîmes en route dans l’après-midi du +17 décembre, après avoir remercié cordialement M. Loskiel de l’aimable +hospitalité qu’il avait bien voulu nous accorder. + +A Rio-Grande, nous trouvâmes un excellent souper, des chambres +très-commodes, et le lendemain matin un bon déjeuner. + +Le 18 décembre, nous arrivâmes heureusement à midi à Santos, et le +Français nous avoua alors que le voyage (de 10 leguas) de Santo Paulo +l’avait tellement épuisé, qu’il craignait d’en faire une maladie. +Cependant il reprit ses forces au bout de quelques jours; mais il nous +assura qu’il ne ferait pas de sitôt une excursion dans notre société. + +Notre première question au capitaine fut: «Quand mettra-t-on à la +voile?» Il nous répondit très-poliment qu’il partirait aussitôt qu’il +aurait déchargé deux cents tonnes de charbon de terre, et embarqué une +cargaison de six mille sacs de sucre. C’est ainsi que nous restâmes à +Santos trois semaines qui me parurent une éternité. + +La seule distraction des hommes, pendant ce temps, fut la chasse; pour +moi, je n’en eus pas d’autre que de me promener et de prendre des +insectes. + +Nous fêtâmes encore à Santos le jour de l’an de 1847. Enfin le 2 janvier +nous fûmes assez heureux pour dire adieu à la ville. Mais nous n’allâmes +pas loin, car dès la première baie le vent nous abandonna et ne se leva +plus qu’après minuit. C’était justement un dimanche, et, comme ce +jour-là un véritable Anglais ne met pas à la voile, nous restâmes toute +la journée du 3 janvier à l’ancre, et nous suivîmes avec des regards +douloureux deux vaisseaux, dont les capitaines, malgré la sainteté du +jour, profitèrent d’une légère brise et passèrent gaiement devant nous. + +Le même soir, il entra dans la baie un vaisseau que notre capitaine +déclara être un négrier. Ce vaisseau se tint aussi éloigné que possible +du fort et jeta l’ancre à l’extrémité de la baie. Comme il faisait un +très-beau clair de lune, nous nous promenâmes encore fort tard sur le +pont, et nous vîmes, en effet, de petits canots chargés de nègres +approcher de la côte. Un officier du fort alla, il est vrai, visiter le +vaisseau suspect; mais les explications du capitaine lui parurent sans +doute satisfaisantes, car il quitta bientôt après le négrier, et le +débarquement des esclaves continua très-tranquillement toute la nuit +sans que rien vînt y mettre obstacle. + +Quand nous passâmes, le 4 janvier au matin, près de ce vaisseau, nous +vîmes encore beaucoup de ces malheureux sur le pont. Notre capitaine +demanda au négrier combien d’esclaves il avait eus à bord, et nous +apprîmes avec surprise que le nombre s’était élevé à six cent +soixante-dix. + +On a déjà assez parlé et assez écrit sur cette traite affreuse. Tout le +monde l’abhorre comme une tache honteuse pour le genre humain; cependant +elle continue toujours d’exister. + +Cette journée se présenta en général à nous sous de fort tristes +auspices; car à peine avions-nous perdu de vue le négrier, que nous +faillîmes avoir à notre bord un suicide. + +Le _steward_ (maître d’hôtel) du vaisseau, jeune mulâtre, avait la +mauvaise habitude de faire un trop grand usage de boissons fortes. Le +capitaine l’avait menacé plusieurs fois, mais sans résultat, des +châtiments les plus sévères. Ce matin, il était tellement ivre, que les +matelots furent forcés de le porter dans un coin de l’avant du vaisseau, +pour qu’il se dégrisât au grand air. Mais tout à coup le malheureux se +leva, grimpa sur le beaupré et se précipita dans la mer. Heureusement il +y avait presque calme plat; la mer était tout à fait paisible et on +pouvait espérer le sauver. Il reparut bientôt contre les haubans du +vaisseau, et aussitôt on lui jeta des cordages de tous côtés. L’amour de +la vie se réveilla en lui et lui fit saisir involontairement les cordes; +mais il n’eut pas assez de force pour s’y cramponner; il se laissa +retomber. Ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts que les braves matelots +parvinrent à le soustraire à la mort. A peine revenu à lui-même, il +voulut de nouveau se jeter à la mer, en criant qu’il était las de vivre. +Comme il se démenait en véritable forcené et qu’on ne pouvait pas venir +à bout de lui, le capitaine lui fit lier les mains et les pieds et le +fit enchaîner au mât. Le lendemain il fut destitué de sa charge et +adjoint comme aide au nouveau maître d’hôtel nommé à sa place. + +_5 janvier._ Calme presque constant. Notre cuisinier prit un poisson +long d’un mètre et remarquable par ses couleurs changeantes. En sortant +de l’eau il est jaune comme de l’or, couleur qui lui vaut son nom de +_dorade_. Mais au bout d’une ou deux minutes, le jaune éclatant se +change en un bleu azur, et, après qu’il est mort, son ventre reprend une +nuance jaune clair et son dos une teinte brun vert. On le range parmi +les poissons de la meilleure espèce, mais je trouvai sa chair un peu +sèche. + +Le 9 janvier, nous nous trouvâmes au milieu du fleuve de _Rio-Grande_. +Le soir, nous nous attendions à une violente tempête. Le capitaine +courait à chaque instant au baromètre et faisait prendre toutes les +mesures de précaution. Bientôt des nuages noirs s’amoncelèrent au-dessus +de nous, et le vent augmenta tellement, que le capitaine fit fermer avec +soin toutes les écoutilles et ordonna à l’équipage de se tenir prêt à +carguer les voiles au premier commandement. A huit heures la tempête +éclata. Des éclairs sillonnaient sans cesse l’horizon dans tous les sens +et éclairaient la manœuvre des matelots. Les roulements du tonnerre +étouffaient la voix du capitaine, et les flots écumants se précipitaient +avec une extrême violence par-dessus le pont, comme s’ils voulaient tout +emporter et tout engloutir. Si l’on n’avait pas tendu le long du pont +supérieur des cordages auxquels les matelots pouvaient se tenir, ils +auraient été indubitablement entraînés par ces masses d’eau. + +C’est vraiment une chose unique qu’une pareille tempête. On se trouve +seul sur l’immensité de l’Océan, loin de tout secours humain, et on sent +plus que jamais qu’on est tout entier dans la main de Dieu. Si, dans un +moment aussi redoutable et aussi sublime, on ne croit pas à Dieu, c’est +qu’on a l’esprit frappé à jamais d’aveuglement. Une sérénité calme +remplissait mon âme à la vue de ces grands phénomènes de la nature; je +me faisais souvent attacher près du gouvernail, je laissais passer les +terribles vagues par-dessus moi pour bien me repaître de ce spectacle, +et je n’éprouvais aucune crainte, mais j’étais pleine de confiance et de +résignation. + +Au bout de quatre heures, la tempête avait cessé de sévir et elle fit +place à un calme complet. + +Le 10 janvier nous aperçûmes quelques grandes tortues de mer et une +baleine. Cette dernière était encore jeune et avait environ 12 mètres de +long. + +_11 janvier._ Nous étions au milieu du _Rio-Plato_[33], et nous +trouvâmes la température déjà assez rafraîchie. + +Jusqu’ici nous n’avions pas encore rencontré de varech ni de mollusques. +Cette nuit seulement, nous vîmes pour la première fois, au fond de la +mer, des mollusques qui brillaient comme des étoiles. + +Dans ces régions, la constellation de la Croix du Sud jette un éclat de +plus en plus brillant, mais pas aussi merveilleux que l’ont dit bien des +voyageurs dans leurs descriptions. Les étoiles, au nombre de quatre, et +qui ont à peu près cette forme _{*}^* _{*}^*, sont, il est vrai, grandes +et brillantes; mais elles ne nous inspirèrent pas plus d’enthousiasme +que les autres constellations. En général, beaucoup de voyageurs mettent +une grande exagération dans leurs récits; ils dépeignent des choses +qu’ils n’ont pas vues eux-mêmes et qu’ils ne connaissent que par +ouï-dire, ou bien, s’ils les ont vues, ils les décrivent avec trop +d’imagination. + +_16 janvier._ Sous le 37^{e} degré de latitude, nous arrivâmes à un +courant rapide qui allait du sud au nord, et qu’une ligne jaune +traversait par le milieu. Le capitaine pensa que cette ligne jaune +provenait d’une bande de petits poissons. Je me fis monter de l’eau dans +une tonne, et j’y trouvai en effet une grande quantité de petites bêtes +vivantes, mais qui, à mon avis, appartenaient à l’espèce des mollusques, +et non pas à celle des poissons. Tous ces êtres avaient environ 7 ou 8 +centimètres de long et étaient transparents comme les bulles d’eau les +plus fines; sur le devant, ils avaient des points blancs et jaune clair, +et en dessous quelques tentacules. + +Dans la nuit du 20 au 21 janvier, nous fûmes assaillis par une +très-forte tempête; notre grand mât en fut tellement endommagé, que le +capitaine prit la résolution d’entrer le plus tôt possible dans un port +afin de le remplacer. Pour le moment, il se contenta de le maintenir +avec des cordages, des chaînes et des crampons de fer. + +Sous le 43^{e} degré de latitude, nous rencontrâmes les premiers +varechs. La chaleur commençait à diminuer sensiblement; nous avions +souvent à peine de 12 à 14 degrés. + +_23 janvier._ La Patagonie est si près de nous, que nous distinguons +facilement les contours du pays. + +_26 janvier._ Nous longeons constamment la côte. Sous le 50^{e} degré de +latitude, nous voyons les montagnes de craie de la Patagonie. Nous +passons près des îles Falkland, qui s’étendent du 51^{e} au 52^{e} +degré, mais sans les apercevoir, car nous nous tenions le plus près +possible du continent, pour ne pas dépasser le détroit de Magellan. + +Le capitaine étudiait depuis plusieurs jours un livre anglais qui, selon +lui, prouvait clairement que la traversée par le détroit de Magellan +était moins dangereuse et beaucoup plus courte que la circumnavigation +du cap Horn. Je lui demandai comment il se faisait que les autres +navigateurs n’eussent aucune connaissance de ce livre important, et +pourquoi tous les vaisseaux allant à l’ouest de l’Amérique tournaient le +cap Horn. Il ne sut rien me répondre, si ce n’est que ce livre était +trop cher, et que c’était pour cela que personne ne l’achetait[34]. + +J’accueillis avec plaisir cette pensée hardie du capitaine. Je voyais +déjà des Patagons de six pieds de haut naviguer vers nous dans leurs +barques, j’échangeais déjà des rubans et des mouchoirs de couleur pour +des coquillages, des plantes, des parures et des armes. Ce qui mettait +le comble à ma joie, on devait aborder à _Famine_ (port de Patagonie) +pour réparer la partie supérieure de notre grand mât. Combien je rendais +secrètement grâce à la tempête d’avoir mis notre vaisseau en ce triste +état! + +Mais je ne fus que trop tôt arrachée à ces beaux rêves et à ces belles +espérances. Le 27 janvier, on prit la longitude et la latitude, et on +trouva que le détroit de Magellan était déjà à vingt-sept minutes ou +vingt-sept milles marins derrière nous. Cependant, comme il faisait un +calme plat, le capitaine promit, s’il se levait un vent favorable, +d’essayer de rentrer dans le détroit. + +Je ne crus plus à la réalisation de ce projet, et j’eus raison. Une +brise à peine sensible s’éleva vers midi, et le capitaine, rayonnant de +joie, la déclara très-favorable pour tourner le cap Horn. S’il avait +sérieusement voulu traverser le détroit de Magellan, il n’aurait eu qu’à +croiser quelques heures, car bientôt après le vent changea et souffla +justement du côté du canal. + +_29 janvier._ Nous restâmes toujours si près de la Terre de feu, qu’à +l’œil nu nous distinguions chaque buisson. Au bout d’une heure nous +aurions pu aborder, et cela n’aurait en rien retardé notre voyage, +puisqu’à chaque instant le vent tombait et nous forçait de nous arrêter; +mais le capitaine ne le permit pas, car d’un moment à l’autre le vent +pouvait se lever. + +Les bords paraissaient assez escarpés, mais peu élevés: sur le devant, +de maigres prés alternaient avec des plaines de sable; dans le fond, on +voyait des chaînes de collines boisées, et au delà, des montagnes +couvertes de neige. En somme, le pays me parut beaucoup plus habitable +que l’Islande, que j’avais visitée dix-huit mois auparavant. La chaleur +doit aussi y être plus forte, puisque le thermomètre marquait de dix à +douze degrés en pleine mer. + +Je vis trois espèces de varech ou goëmon, mais je ne pus m’en procurer +qu’un seul échantillon. Il ressemblait assez à celui que j’avais vu +sous le 44^{e} degré de latitude. La seconde espèce en différait aussi +fort peu; la troisième seule avait des feuilles en pointe qui, réunies +toujours plusieurs ensemble, formaient des éventails de quelques pieds +de hauteur et de largeur. + +Le 30 janvier, nous approchâmes tout contre les îles Staatenland. Elles +sont situées entre le 56^{e} et le 57^{e} degrés de latitude, se +composent de hautes montagnes toutes nues, et sont séparées de la Terre +de feu par un détroit large de sept milles et à peu près aussi long, +nommé _le Maire_. + +Le capitaine nous raconta, à la manière des marins, qu’un jour, en +passant par ce détroit, son vaisseau, entraîné par un fort courant, +s’était mis à danser et avait bien tourné mille fois, je dis _mille_ +fois, sur lui-même. Les récits du capitaine avaient, il est vrai, perdu +beaucoup de leur créance à mes yeux; cependant je ne détournai pas les +yeux d’un brick de Hambourg qui passait par hasard à côté de nous: je +voulais absolument le voir danser; mais ni lui ni notre vaisseau ne me +fit ce plaisir. Aucun des deux bâtiments ne daigna tourner une seule +fois, et la seule chose curieuse, ce fut de voir le détroit agité et +écumant tandis qu’à ses deux extrémités, la mer s’étendait devant nous +dans une paisible majesté. En une heure nous eûmes franchi le détroit, +et je pris la liberté de demander au capitaine pourquoi notre vaisseau +n’avait pas dansé. Il me répondit que cela tenait à ce que le vent et le +courant nous avaient favorisés. Peut-être, s’il en avait été autrement, +aurait-il tourné quelques fois sur lui-même, mais certainement il +n’aurait pas fait mille tours. + +Du reste, c’était là le nombre favori de notre bon capitaine. C’est +ainsi qu’un monsieur de notre société lui demandant quels étaient les +premiers hôtels de Londres, il répondit aussitôt qu’il était impossible +d’en savoir les noms, puisqu’il y avait plus de mille hôtels de premier +ordre. + +De l’avis des navigateurs, c’est au détroit le Maire que commence le +trajet dangereux autour du cap Horn, et il ne finit que sur la côte +occidentale d’Amérique, à la hauteur du détroit de Magellan. Nous fûmes +accueillis immédiatement à l’entrée par deux coups de vent excessivement +violents, dont chacun dura environ une demi-heure, et qui venaient des +gorges de glace de la Terre de feu; ils nous déchirèrent deux voiles et +brisèrent la grande vergue de misaine, et cependant les matelots étaient +lestes et nombreux. On ne compte que soixante milles depuis la sortie du +détroit le Maire jusqu’à l’extrémité du cap, et nous mîmes trois jours à +faire ce trajet. + +Ce n’est que le 3 février que nous fûmes assez heureux pour atteindre la +pointe méridionale de l’Amérique, si redoutée par tous les marins. Des +montagnes nues et pointues, dont une ressemble à un cratère éteint, +terminent cette chaîne imposante, et un superbe groupe de roches noires +et colossales (peut-être en basalte), aux formes et aux figures les plus +diverses, s’élève devant ces montagnes et n’en est séparé que par un +bras de mer très-étroit. La pointe culminante du cap Horn a 180 mètres +de haut. C’est à cet endroit que, suivant la géographie, l’océan +Atlantique change de nom et prend celui d’_océan Pacifique_. Mais les +marins ne lui donnent ce nom qu’à la hauteur du détroit de Magellan, +parce que jusqu’à cet endroit la mer est toujours houleuse. Nous en +fîmes nous aussi l’expérience. De violentes tempêtes nous poussèrent +jusqu’au 60^{e} degré de latitude et brisèrent le mât de perroquet, +qu’il avait fallu hisser malgré la mer agitée; le roulis du vaisseau fut +si fort, que souvent il nous fut impossible de dîner à table; nous +étions forcés de nous accroupir par terre et de maintenir notre assiette +avec la main. Par une de ces belles journées, le garçon tomba sur moi +avec sa cafetière et m’arrosa du contenu, qui était bouillant; par +bonheur il n’y en eut qu’une faible partie répandue sur mes mains, et +le mal ne fut pas bien grand. + +Enfin, après avoir lutté pendant quinze jours contre les flots et les +tempêtes, contre la pluie et le froid[35], nous arrivâmes à la hauteur +du détroit de Magellan, sur la côte occidentale, laissant ainsi derrière +nous la partie la plus dangereuse du voyage. + +Pendant ces quinze jours nous ne vîmes que très-rarement des baleines et +des _albatros_[36]; quant aux montagnes de glace flottante, nous n’en +aperçûmes pas du tout. + +Sur la foi de son nom, nous comptions naviguer paisiblement sur l’océan +Pacifique. En effet, tout alla bien pendant trois jours; mais, dans la +nuit du 19 au 20 février, nous fûmes assaillis par une tempête tout à +fait digne de la mer Atlantique. Elle dura près de vingt-quatre heures +et nous enleva quatre voiles. Le plus grand mal provint de vagues +terribles, qui passèrent avec tant de violence par-dessus le vaisseau, +qu’elles arrachèrent une planche du pont supérieur, et que l’eau pénétra +dans la cargaison de sucre. Le pont fut en quelque sorte changé en lac; +il fallut ouvrir les grandes écoutilles sur les côtés, pour faire +écouler l’eau plus vite; le vaisseau lui-même faisait par heure près de +deux pouces d’eau. On ne put pas allumer de feu; aussi nous +trouvâmes-nous réduits au pain, au fromage et au jambon cru, aliments +que nous portions à notre bouche avec beaucoup de peine, en nous tenant +accroupis sur le plancher. + +Le dernier petit baril d’huile à brûler devint aussi la proie de cette +tempête. Il fut arraché par le vent et mis en pièces. Le capitaine +craignant de manquer d’huile pour éclairer la boussole jusqu’à +Valparaiso, toutes les lampes du vaisseau furent remplacées par des +bougies, et le petit reste d’huile fut réservé exclusivement pour la +boussole. Malgré tous ces désagréments, nous ne perdîmes pas courage, et +même, pendant la tempête, nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant +les postures comiques de ceux qui essayaient de se lever. Le reste de la +traversée jusqu’à Valparaiso se passa tranquillement, mais d’une manière +peu agréable. Notre capitaine tenait à faire une entrée brillante à +Valparaiso, pour persuader aux bonnes gens de l’endroit que les flots et +la tempête étaient impuissants contre son beau navire. Aussi le fit-il +peindre à l’huile de haut en bas, sans en excepter les portes étroites +des cabines. Le charpentier ne bouleversa pas seulement tout au-dessus +de nos têtes, mais pour notre malheur il força même nos cabines et +remplit tous nos effets de copeaux et de poussière. Il n’y eut plus pour +les pauvres passagers sur tout le vaisseau une seule petite place sèche +et tranquille. Quelque poli qu’eût été le capitaine Bell pendant toute +la traversée, ses procédés des cinq ou six derniers jours ne laissèrent +pas de nous indisposer beaucoup. Mais il n’y avait rien à dire ni à +faire; car un capitaine est maître absolu sur son vaisseau; il ne +reconnaît aucune constitution et n’admet aucun tempérament à son pouvoir +despotique. + +Nous entrâmes dans le port de Valparaiso le 2 mars 1847, à six heures du +matin. + + + + +CHAPITRE VI. + + Aspect de Valparaiso.--Édifices publics.--Quelques mots sur les + coutumes et les usages du peuple.--La gargote de Polanka.--Le petit + ange (_angelito_).--Le chemin de fer.--Mines d’or et d’argent. + + +L’aspect de Valparaiso est triste et uniforme. La ville s’étend en deux +longues rues au pied de collines inhospitalières qui ressemblent à +d’énormes monceaux de sable, mais qui ne sont réellement que des masses +de rochers couvertes de minces couches de terre et de sable. Plusieurs +de ces collines sont surmontées de maisons; sur une éminence est le +cimetière, qui, joint aux clochers en bois construits dans le goût +espagnol, pare au moins un peu cette vue aussi triste que monotone. Je +ne fus pas moins désagréablement surprise de l’aspect désert du port que +du misérable quai de débarquement: une haute jetée en bois, longue +d’environ 30 mètres se prolonge jusque dans la mer. On y monte par des +escaliers roides et étroits appuyés contre le mur. C’était toujours un +triste spectacle que de voir une dame gravir ou descendre ces escaliers. +Pour les personnes tant soit peu infirmes ou maladroites, il faut les +descendre à l’aide d’une corde. + +Les deux principales rues sont assez larges et animées de cavalcades +continuelles. Les habitants du Chili naissent tous cavaliers, et ils ont +de si beaux chevaux, que l’on s’arrête souvent pour les regarder et +qu’on ne peut assez admirer leur noble et fière allure et les belles +proportions de leur corps. + +Les étriers ont une forme singulière: ils consistent en grands et +lourds morceaux de bois, avec une échancrure dans laquelle le cavalier +met la pointe du pied. Les molettes des éperons sont aussi d’une +dimension surprenante et ont près de 10 centimètres de diamètre. + +Les maisons sont bâties dans le style de l’Europe, avec des toits +italiens tout plats. Les anciennes constructions n’ont qu’un +rez-de-chaussée et sont petites et vilaines; mais la plupart des maisons +modernes ont un premier étage et sont jolies et spacieuses. L’intérieur +est ordinairement disposé avec beaucoup de goût. En montant au premier +par de larges escaliers, on arrive à un vestibule haut et aéré, sur +lequel donnent de grandes portes vitrées qui conduisent aux salles de +réception et aux autres appartements. Ce ne sont pas seulement les +Européens établis à Valparaiso, mais aussi les indigènes, qui se font +honneur de leur salle de réception, dont la décoration coûte souvent des +sommes considérables. Tout le parquet est couvert de tapis moelleux, les +murs sont revêtus de riches tentures. On fait venir d’Europe les glaces +et les meubles les plus précieux, et sur les tables on voit étalés de +magnifiques albums renfermant des gravures d’un grand prix. Des +cheminées élégantes me firent voir que les hivers de Valparaiso ne sont +pas aussi doux que voulaient me le faire croire plusieurs de ses +habitants. + +Quant aux édifices publics, le Théâtre et la Bourse sont les plus beaux. +La salle de spectacle est très-bien distribuée; elle renferme un +parterre spacieux avec deux rangs de loges. Le théâtre est +très-fréquenté des habitants de la ville, mais moins pour l’opéra +italien que comme rendez-vous de la bonne société. Les dames y vont en +grande toilette; on se fait réciproquement des visites dans les loges, +qui sont toutes très-grandes et admirablement décorées de tapis, de +glaces, de canapés et de fauteuils. + +La Bourse a une assez grande salle fort gaie avec de jolies pièces à +l’entour. De la salle on jouit d’une jolie vue sur une partie de la +ville et sur la mer. La maison du _Cercle allemand_ renferme de beaux +salons avec de grandes salles de jeu et de lecture. + +Dans les églises je ne trouvai de bien que les clochers, composés de +deux ou trois tours octogones superposées et supportées chacune par huit +colonnes. Ces tours sont en bois ainsi que les autels et les colonnes de +la nef. Ces édifices religieux ont généralement un air assez nu et assez +pauvre, ce qui tient surtout à l’absence de siéges. Les hommes restent +debout; les femmes apportent de petits tapis, les étalent devant elles +et s’agenouillent ou s’assoient dessus; les dames riches font porter ces +tapis par leurs servantes. La cathédrale s’appelle _la Matriza_. + +Les promenades de Valparaiso ne sont pas très-agréables, car la plupart +des routes de voitures et des chemins de piétons sont couverts de près +d’un pied de sable, qui au moindre vent se soulève en tourbillons et en +grands nuages de poussière. Souvent, à dix heures du matin, moment où se +lève d’ordinaire la brise de la mer, toute la ville est enveloppée de +ces nuages. Aussi beaucoup d’habitants, m’a-t-on dit, meurent de +maladies de poitrine et de phthisie pulmonaire. Les endroits les plus +fréquentés sont _Polanka_ et le _phare_. La vue que l’on a du phare est +excessivement belle; par un temps tout à fait clair, on découvre les +cimes couvertes de neige des chaînes avancées des Andes. + +Les rues sont, comme je l’ai déjà dit, assez animées, et on y voit sans +cesse se croiser dans tous les sens des omnibus (_tivola_) et des +cabriolets (_berlogen_), dans lesquels on peut aller pour un réal[37] +d’un bout de la ville à l’autre. On voit aussi beaucoup d’ânes, employés +surtout à porter de l’eau ou des provisions. + +Je trouvai le bas peuple d’une extrême laideur. Les indigènes ont le +teint cuivré ou brun jaune, les cheveux noirs et épais, les traits +extrêmement disgracieux et une physionomie si désavantageuse, que tout +phrénologiste les déclarerait aussitôt brigands ou voleurs. Le capitaine +Bell avait, il est vrai, parlé souvent de l’extrême honnêteté des gens +de ce pays, et nous avait assuré, avec son exagération ordinaire, que +l’on pouvait laisser une bourse pleine d’or dans la rue et que l’on +serait sûr de la retrouver le lendemain à la même place. Malgré tout, +j’avoue que j’aurais eu peur de rencontrer ces honnêtes gens en _plein +jour_, dans des endroits isolés, avec de l’or _dans ma poche_. + +Dans la suite, j’eus l’occasion de me convaincre de la fausseté de +l’opinion du capitaine, en voyant dans beaucoup d’endroits des +prisonniers enchaînés et employés aux constructions publiques, au +balayage des rues, etc. Aussi les fenêtres et les portes sont munies de +barreaux et de poutres comme on n’en rencontre dans presque aucune ville +d’Europe. La nuit, il y a dans toutes les rues, sur toutes les collines +habitées, des postes d’agents de police qui s’appellent sans cesse comme +les avant-postes en temps de guerre. En outre, la police à cheval +parcourt la ville dans tous les sens, et les personnes qui rentrent +seules du théâtre ou d’une soirée se font souvent accompagner par ces +gendarmes. Les vols avec effraction et à main armée sont punis de mort. + +Toutes ces mesures ne me semblent pas trop parler en faveur de la grande +honnêteté du peuple! + +A cette occasion, je ne puis m’empêcher de mentionner une petite scène +dont j’ai été témoin, puisqu’elle se passait sous mes fenêtres. Un petit +garçon portait sur une planche plusieurs assiettes et plusieurs plats; +par malheur, la planche lui échappa des mains, et la vaisselle se brisa +à ses pieds. Dans le premier moment le pauvre garçon fut si interdit, +qu’il resta comme une statue à contempler la vaisselle brisée; puis il +se mit à pleurer amèrement. Les passants s’arrêtèrent et le regardèrent; +mais personne ne prit part à son malheur: on se borna à rire, et chacun +poursuivit son chemin. Dans d’autres endroits on aurait certainement +fait aussitôt une collecte, ou du moins on aurait plaint ou consolé le +pauvre enfant, et certes personne n’aurait songé à rire de son malheur. +Ce n’est sans doute qu’un événement de peu d’importance, mais c’est +justement dans ces bagatelles que l’on apprend à connaître le caractère +des hommes. + +Pendant mon séjour à Valparaiso, il se passa, du reste, une autre +histoire d’un autre genre, vraiment épouvantable. + +Je l’ai déjà fait remarquer, l’usage ici, comme dans plusieurs pays +d’Europe, est d’employer les malfaiteurs à des travaux publics. Un de +ces malheureux chercha à gagner le gardien pour qu’il l’aidât à fuir; et +le gardien s’engagea, moyennant une once (17 écus d’Espagne), à lui +fournir l’occasion de se sauver. Comme les prisonniers sont visités +chaque jour, matin et soir, par leurs parents et leurs amis, et qu’ils +peuvent aussi en recevoir des provisions, sa femme lui apporta un jour +l’once qu’il s’empressa de remettre au gardien. Celui-ci prit si bien +ses mesures que, le lendemain, le malfaiteur ne fut pas, suivant +l’habitude, accouplé à la même chaîne avec un autre compagnon. Il fut +ainsi maître d’aller seul, et par conséquent il pouvait se sauver plus +facilement, d’autant plus que l’endroit où il devait travailler était +assez isolé. + +Le plan avait été habilement conçu; mais, soit que le gardien se fût +ravisé, soit préméditation de sa part, il tira sur le fugitif et +l’étendit mort à ses pieds. + +On ne trouve que très-rarement des descendants des indigènes[38] restés +purs de tout mélange. Ils me parurent assez semblables aux pouris du +Brésil, si ce n’est qu’ils n’avaient pas les yeux si petits ni si mal +fendus. Il n’y a pas d’esclaves au Chili. + +Le costume des chrétiens est tout à fait à l’européenne, surtout celui +des femmes. Les hommes portent seulement, au lieu d’un habit, le +_poncho_, composé de deux bandes de drap ou de mérinos, dont chacune a +un mètre de large et deux mètres de long. On les coud ensemble, et on ne +laisse au milieu qu’une ouverture pour passer la tête. Tout le vêtement +descend jusqu’aux hanches, et a à peu près la forme d’un collet de +manteau carré. On porte ces _ponchos_ de toutes les couleurs: verts, +bleus, ponceau, etc. Ils font très-bien, surtout quand ils sont ornés +(comme le sont ceux des gens riches) de broderies en soie. + +Les femmes portent toujours, dans la rue, une grande écharpe, et à +l’église elles la tirent sur leur tête. + +J’étais venue au Chili avec l’intention d’y rester quelques semaines, +pour pouvoir faire également une excursion à _Santiago_, la capitale, et +ce n’est qu’ensuite que je voulais continuer mon voyage pour la Chine. + +A Rio-de-Janeiro, on m’avait assuré qu’il partait tous les mois de +Valparaiso des vaisseaux pour la Chine; mais malheureusement il n’en +était pas ainsi. J’appris à Valparaiso que l’on y trouvait très-rarement +des occasions pour passer en Chine, mais qu’il y avait précisément un +vaisseau prêt à partir pour ce pays dans cinq ou six jours. Tout le +monde me conseilla de ne pas laisser échapper cette bonne fortune, et de +renoncer plutôt à la visite de Santiago. Après une longue réflexion, je +m’y décidai à contre-cœur; et, pour couper court à de plus longues +hésitations, j’allai sans retard chez le capitaine, qui, pour une somme +de 200 écus d’Espagne, se déclara tout disposé à m’emmener. Je conclus +le marché, et, n’ayant plus à disposer que de cinq jours, je me proposai +de les employer à visiter avec soin Valparaiso et ses environs. Ce temps +aurait bien suffi pour aller voir Santiago rapidement, car cette ville +n’est éloignée que de 32 leguas de Valparaiso; mais cette excursion +aurait entraîné de très-grandes dépenses, puisqu’il n’y a pas de voiture +publique qui aille à Santiago, et qu’on est obligé de louer une voiture +particulière. D’ailleurs, j’aurais regretté de n’avoir que des +impressions fugitives de ces deux villes. + +Je me contentai de Valparaiso. Je montai souvent sur les collines +d’alentour; je visitai les huttes des basses classes, je fis exécuter +devant moi les danses nationales, etc. Je voulus du moins tout voir dans +cette ville. + +Sur quelques-unes des collines, particulièrement sur la _Serra-Allegri_, +il y a des villas très-élégantes au milieu de jardins bien dessinés, +avec de belles petites fenêtres donnant sur la mer. L’aspect du pays est +moins attrayant, car il s’élève derrière ces collines des chaînes de +montagnes laides et nues, qui masquent toute autre vue. + +Les huttes des pauvres gens sont horriblement mal construites; la +plupart, faites avec de la terre glaise et du bois, menacent ruine. + +C’est à peine si j’osais y pénétrer; je me figurais que l’intérieur +devait répondre à l’extérieur, et je ne fus pas peu surprise de trouver +non-seulement des lits, des tables et des chaises en bon état, mais +aussi de jolis autels domestiques ornés de fleurs. Les habitants non +plus n’étaient pas trop mal habillés, et le linge suspendu devant +plusieurs de ces baraques me parut plus beau que celui que j’avais vu +devant les fenêtres de maisons élégantes, dans les rues les plus +vivantes des villes de Sicile. + +On peut aussi apprendre à bien connaître la vie et les mœurs du peuple +quand on parcourt les environs de _Polanka_ les dimanches et les jours +de fête, et qu’on y visite les guinguettes. + +Je veux introduire mes lecteurs dans une de ces guinguettes. Dans un +coin on voit briller un bon feu entouré de beaucoup de pots, parmi +lesquels on aperçoit un grand nombre de broches garnies de bœuf et de +porc. Tout bout, cuit et rôtit, et promet un bon repas. Des tréteaux de +bois, sur lesquels est posée une planche longue et large, se trouvent au +milieu de la pièce, et sont couverts d’un drap dont il serait, je crois, +difficile de dire la couleur primitive. + +C’est autour de cette table que se rangent les convives. Pendant le +repas, on voit régner les anciennes coutumes patriarcales, à cette +distinction près que non-seulement _tous les convives_ mangent à la même +gamelle, mais que _tous les mets_ sont servis dans le même plat. Les +fèves et le riz, les pommes de terre et le rôti de bœuf, _les pommes de +paradis_[39] et les oignons, se trouvent paisiblement côte à côte, et +sont mangés de grand appétit et dans le plus profond silence. + +A la fin du repas, le broc fait le tour de la table et passe de main en +main; quelquefois il est rempli de vin, et souvent d’eau. + +Le soir on danse aussi beaucoup dans ces endroits au son de la guitare; +mais par malheur on était en carême, époque où tous les divertissements +publics sont interdits. Cependant ces bonnes gens ne sont pas si +scrupuleux, et pour quelques réaux ils furent bien vite prêts à me +donner, dans une pièce de derrière, une représentation de leurs danses +nationales, la _Samaquecca_ et la _Refolosa_; mais j’en eus bientôt +assez: les mouvements et les gestes des danseurs dépassaient toutes les +bornes de l’indécence, et je plaignais seulement la jeunesse, dont la +délicatesse naturelle est étouffée en naissant par la vue de ces danses. + +Ce qui ne me déplut pas moins, ce fut la singulière coutume en vertu de +laquelle la mort d’un petit enfant est célébrée par les parents comme +une fête de joie. Ils appellent l’enfant décédé un _angelito_ (petit +ange), et le parent de toutes les manières. + +On ne lui ferme pas les yeux, mais on les lui ouvre, au contraire, le +plus possible; on lui teint les joues en rouge, on le revêt de ses plus +beaux habits, en le couvrant de fleurs, et on le place sur un petit +siége, dans une espèce de niche également ornée de fleurs. Les autres +parents et voisins viennent ensuite féliciter le père et la mère d’avoir +un tel petit ange. La première nuit, les parents et les amis exécutent +les danses les plus désordonnées devant l’_angelito_, et on se livre aux +festins les plus joyeux. + +Dans les campagnes il arrive souvent, dit-on, que le père et la mère +portent le petit cercueil au cimetière, tandis que les parents, une +bouteille d’eau-de-vie à la main, suivent en poussant des cris +d’allégresse. + +Un marchand de Valparaiso me raconta que deux de ses amis, employés +depuis peu du gouvernement, avaient eu à juger une singulière plainte. +Un fossoyeur, chargé de porter un _angelito_ au cimetière, entra, chemin +faisant, dans un cabaret, pour y prendre à la hâte un petit verre; le +cabaretier lui demanda ce qu’il portait sous son poncho, et ayant appris +que c’était un angelito, il pria le fossoyeur de le lui céder pour deux +réaux; celui-ci y ayant consenti, le cabaretier dressa aussitôt, dans la +salle des buveurs, une petite niche de fleurs, y mit le petit ange +acheté, et prévint ses voisins. Tous accoururent, regardèrent le cher +angelito, et burent et festinèrent en son honneur; mais les parents en +furent bientôt informés: ils coururent aussitôt au cabaret, enlevèrent +leur enfant, et allèrent porter plainte contre le cabaretier auprès du +juge. Celui-ci, en les entendant, put à peine s’empêcher de rire, et +arrangea l’affaire à l’amiable, le code n’ayant pas prévu un délit de ce +genre. + +La manière dont les malades sont portés à l’hôpital est encore des plus +étranges. On les place sur des chaises à bras en bois très-simples, +avec une corde par devant pour les empêcher de tomber, et une autre en +dessous sur laquelle ils posent les pieds. C’est affreux à voir, surtout +quand le malade est déjà trop faible pour pouvoir se tenir assis droit. + +Je ne fus pas peu surprise d’entendre parler à Valparaiso (où il n’y a +ni directeur de poste, ni communications régulières) de l’établissement +d’un chemin de fer qui doit être continué jusqu’à Santiago. Une +compagnie anglaise s’est chargée de cette entreprise, et les plans ont +déjà été levés. Comme le pays est très-montueux, il faudrait faire de +longs détours pour gagner les plaines; cela entraînerait de très-grands +frais qui ne se trouvent nullement en rapport avec l’état actuel du +commerce et le nombre restreint des voyageurs. Il y a aujourd’hui à +peine quelques voitures en circulation, et quand il vient par hasard dix +ou quinze voyageurs de Santiago à Valparaiso, toute la ville en parle +comme d’une chose extraordinaire. Aussi croit-on que les entrepreneurs +du chemin de fer n’ont vu dans la construction projetée qu’un prétexte +pour pouvoir aller chercher, sans opposition, de l’or et de l’argent de +tous côtés. + +Celui qui découvre une mine jouit d’une très-grande protection; on lui +accorde un droit de propriété absolue, et il n’a d’autre formalité à +remplir que de déclarer sa prise de possession au gouvernement. Cela va +si loin, que si quelqu’un prétend d’une manière plus ou moins plausible +qu’on pourrait trouver une mine ici ou là, fût-ce sous une maison ou +sous une église, on l’autorise à faire abattre l’une ou l’autre, pourvu +qu’il soit en état d’indemniser. + +Il y a environ quinze ans, un ânier découvrit une mine d’argent par le +plus grand des hasards. Il conduisait plusieurs ânes au delà de la +montagne; un d’entre eux se sauva un beau matin. L’ânier ayant voulu +ramasser une pierre pour la jeter après la bête, il trébucha et tomba +par terre. La pierre lui échappa des mains et roula en bas de la +montagne. Il arracha brusquement une autre pierre de la terre, et il +allait la lancer, lorsqu’elle le frappa par son aspect extraordinaire; +il la regarda d’un peu plus près, et il y découvrit de riches veines +d’argent pur. Il garda précieusement la pierre, marqua l’endroit pour +pouvoir le retrouver, retourna chez lui avec ses ânes, et communiqua +aussitôt l’importante découverte à un mineur de ses amis. Tous deux se +rendirent sans retard à l’endroit marqué; le mineur l’examina avec soin, +et il y reconnut une mine d’argent très-productive. Pour l’exploiter, il +ne leur manquait plus qu’un capital; mais ils le trouvèrent en +s’associant le maître du mineur, et, au bout de quelques années, tous +les trois étaient devenus très-riches. + + * * * * * + +Les six jours étant passés, le capitaine me fit dire que le lendemain je +devais venir à bord avec mes effets, car il comptait mettre à la voile +dans la soirée. Mais le même jour, au matin, mon mauvais génie amena un +vaisseau de guerre français en destination d’_Otahiti_. Je ne songeais +aucunement que ce vaisseau pût déranger en rien mes projets, et je me +rendis tranquillement au lieu de l’embarquement. Mais le capitaine vint +au-devant de moi et me raconta une longue histoire où il était question +de sa demi-cargaison, du capitaine français, de la commission qu’il +avait de pourvoir de vivres la garnison française à Otahiti, etc. Bref, +la fin de tout cela fut un retard de cinq jours. + +Dans mon dépit, j’allai voir le consul de Sardaigne, M. Bayerbach, et je +lui fis part de mes contrariétés. Ce bon monsieur me consola de son +mieux, et, apprenant que je demeurais déjà à bord, il me pressa de venir +occuper une chambre de sa villa dans la _Serra-Allegri_. En outre, il +m’introduisit dans plusieurs maisons où je passai des moments bien +agréables, et où j’eus occasion de voir quelques belles collections +d’insectes et de coquillages. + +Au bout des cinq jours, le départ se trouva encore remis; et, quoique +j’aie passé ainsi réellement quinze jours au Chili, je n’ai pourtant +rien vu que Valparaiso et ses plus proches environs. Comme Valparaiso +est au sud de la ligne et que les saisons de l’hémisphère méridional, +comme on sait, sont opposées à celles de l’hémisphère septentrional, +nous étions ici en automne. Je trouvai (au 34^{e} degré de latitude) +presque les mêmes espèces de fruits et de légumes qu’en Allemagne, +particulièrement des raisins et des melons. Les pommes et les poires +étaient moins bonnes; mais c’étaient les mêmes espèces que chez nous. + +Pour finir, je joindrai à ces détails le prix de quelques objets. + +Une chambre tant soit peu convenable, dans une maison particulière, +coûte 4 ou 5 réaux par jour; la table d’hôte se paye une piastre (5 +francs 9 centimes); une bouteille de vin d’Espagne revient également à +une piastre. Mais l’article le plus dispendieux, c’est le linge (ce qui +provient du grand manque d’eau). Pour chaque pièce grande ou petite, on +exige un réal. Pour le passe-port, on paye 8 écus d’Espagne. + + +NOTICE STATISTIQUE SUR LE CHILI. + +La république du Chili a une superficie de 6000 lieues carrées, et une +population d’environ 1 500 000 habitants, dont 125 000 créoles, autant +de métis et de mulâtres, quelques milliers de nègres; le reste se +compose d’Indiens indigènes et des descendants des Espagnols émigrés. + +Avant de proclamer son indépendance et de se constituer en république, +le Chili était une _capitainerie_ générale d’Espagne. La langue +dominante est l’espagnol; la religion de la plus grande partie des +habitants est la religion catholique. La capitale du pays, _Santiago_, a +66 000 habitants et renferme beaucoup d’édifices et d’établissements +publics. _Valparaiso_, avec ses 50 000 habitants, offre le plus grand +port et la place de commerce la plus importante du Chili; elle est aussi +l’une des plus considérables de l’océan Pacifique. Le Chili produit une +très-grande quantité de bœufs, parmi lesquels il y en a beaucoup de +sauvages; d’excellents chevaux, du vin, du tabac, des olives, du lin, du +froment et tous les fruits de la zone tempérée; de plus, du cuivre, de +l’or, de l’argent, du fer, du plomb et d’autres métaux. + + +_Monnaies et mesures milliaires._ + +Les monnaies d’or sont les onces, les demi-onces et les quarts d’once. + +Les monnaies d’argent sont: les _piastres_, nommées _pesos_ ou _gros +écus_; les _réaux_, les _medios_ et les _quadrillos_. + +Les monnaies de cuivre sont les _centavos_. + +Une once contient 17 piastres; une piastre, 8 réaux, 1 réal, 2 medios ou +4 _quadrillos_, et 1 _quadrillo_, 4 _centavos_. + +Une piastre vaut 2 florins et 5 kreutzers d’Autriche[40]. + + * * * * * + +18 _leguas_ font 15 milles allemands ou 111 kilomètres de France[41]. + + + + +CHAPITRE VII. + + Départ de Valparaiso.--Taïti.--Coutumes et usages du peuple.--Fête + et bal à l’occasion de la fête de Louis-Philippe.--Excursions.--Un + repas de Taïti.--Le lac _Vaihiria_.--Le défilé de _Fautaua_ et le + diadème.--Départ.--Arrivée en Chine. + + +Le 17 mars, le capitaine van Wyk Jurianse me fit prévenir que son +vaisseau était prêt à mettre à la voile et qu’il devait entrer en mer le +lendemain. + +Cette nouvelle m’arriva fort mal à propos, car depuis deux jours je +souffrais d’une diarrhée continuelle, mal qui peut devenir bien +dangereux sur un vaisseau où l’on n’a ni bouillon ni nourriture légère, +et où l’on est bien plus exposé aux changements de température que sur +terre. Mais je ne voulais pas manquer l’occasion, assez rare, d’aller en +Chine, ni perdre non plus 200 dollars que j’avais déjà payés pour la +traversée. J’allai donc à bord pleine de confiance en ma bonne étoile, +qui jusqu’ici ne m’avait jamais abandonnée dans mes voyages. + +Les premiers jours, je cherchai à combattre mon mal par une diète +rigoureuse, et je m’abstins presque de toute nourriture. Tout fut +inutile. Enfin, j’eus l’heureuse idée de faire usage de bains de mer +froids. Je les prenais dans une tonne, et je demeurais un quart d’heure +dans l’eau: dès le second bain, je sentis une grande amélioration dans +mon état; après le sixième, je me trouvai guérie. Si je parle de ce mal, +auquel j’étais très-exposée dans les pays chauds, c’est seulement pour +indiquer à mes lecteurs que les meilleurs moyens pour en triompher sont +les bains de mer ou des boissons rafraîchissantes, comme le babeurre, le +lait caillé, les sorbets, l’orangeade, etc. + +Le vaisseau sur lequel je fis cette traversée était un beau bâtiment +hollandais, du nom de _Lootpuit_. La propreté y était très-grande et la +nourriture généralement assez bonne, à l’exception de quelques mets +hollandais et des oignons, dont on abusait. Ils jouaient un grand rôle +dans tous les mets, et je ne pouvais point m’y faire; mais par bonheur +une grande partie de ce noble produit se gâta dans le cours du voyage. + +Le capitaine était un homme poli et aimable, et les matelots aussi +étaient bons et complaisants. En général, je n’ai pas trouvé sur les +vaisseaux que j’ai été à même de voir, les marins aussi grossiers qu’on +les entend souvent peindre par les voyageurs. Ils n’ont sans doute pas +des manières élégantes et un parfait bon ton, et ils n’ont pas non plus +d’attentions ni de prévenances très-grandes pour le voyageur, mais on +trouve chez la plupart une bonté naturelle et de la cordialité. + +Au bout de trois jours, le 21 mars, nous vîmes l’île de Saint-Félix, et +le lendemain Sancto Ambrosio. Tous les deux se composent de masses de +roches nues et inhospitalières et abritent tout au plus quelques +mouettes. + +Nous entrâmes alors dans les régions tropicales; mais la chaleur, +tempérée par les vents alisés, ne nous incommoda que dans la cajute. + +Pendant près d’un mois, nous naviguâmes de la manière la plus monotone, +sans tempête ni orage, avec la vue uniforme du ciel et de l’eau. Enfin, +le 19 avril, nous arrivâmes à l’archipel des _basses îles_. Cet +archipel, qui s’étend du 36^{e} au 14^{e} degré de longitude, est +très-dangereux pour les marins, parce que la plupart des îles s’élèvent +à peine de quelques pieds au-dessus de la surface de la mer. Pour +découvrir au milieu d’elles l’île de David Clark, dont nous n’étions +éloignés que de douze milles, le capitaine fut forcé de monter dans la +hune. + +Dans la nuit du 21 au 22 avril, nous eûmes des coups de tonnerre +accompagnés d’une tempête subite et violente, que notre capitaine appela +une _bourrasque de tonnerre_. Pendant cette tempête, nous vîmes à +différentes reprises, au haut du mât de perroquet, le feu Saint-Elme. Ce +feu se compose de petites flammes électriques qui voltigent autour des +pointes les plus élevées et qui s’éteignent ensuite au bout de deux ou +trois minutes. + +La nuit du 22 au 23 avril fut une nuit de périls, au dire même du +capitaine. Nous eûmes à doubler plusieurs des _îles basses_ par un temps +sombre et pluvieux, qui nous cachait entièrement la lumière de la lune. +Vers minuit, un vent épouvantable rendit notre position encore plus +fâcheuse. Le vent et des éclairs continus nous firent craindre une forte +bourrasque; mais nous vîmes poindre le jour sans avoir éprouvé le +moindre accident, et nous échappâmes heureusement à la tempête et aux +îles. + +Dans le cours de la journée, nous passâmes près des îles des oiseaux, et +deux jours plus tard, dès le 25 avril, nous vîmes déjà une des îles de +la Société, _Maithia_. + +Le lendemain, le trente-neuvième jour de notre voyage, nous nous +trouvâmes en vue de l’île Taïti et de celle qui lui fait face, l’île +_Emao_, appelée aussi _Moreo_. L’entrée du port de Taïti, _Papeïti_ est +extrêmement dangereuse; des récifs de coraux l’entourent comme un +rempart, des flots mugissants s’y brisent de toutes parts, et il ne +reste qu’un espace fort étroit. Un pilote vint au-devant de nous, et, +quoique le vent fût si contraire qu’il fallut changer les voiles à tout +instant, nous entrâmes cependant sains et saufs dans le port. Quand nous +fûmes débarqués, on nous félicita cordialement; on avait suivi nos +efforts avec beaucoup d’inquiétude, et, à la dernière manœuvre du +vaisseau, on avait eu très-grand’peur de le voir donner contre un banc +de corail. Ce malheur était arrivé à un vaisseau de guerre français qui +était ici depuis plusieurs mois à l’ancre, et qu’on était en train de +radouber. + +L’ancre n’avait pas encore été jetée que nous nous trouvâmes entourés +d’une demi-douzaine de pirogues remplies d’Indiens qui grimpèrent de +toutes parts sur le pont pour nous offrir des fruits et des coquillages; +mais ils ne les cédaient pas comme autrefois (ces temps fortunés sont +passés) pour des chiffons rouges ou des perles de verre. Aujourd’hui ils +demandaient de l’argent, et ils étaient aussi cupides et aussi adroits +que les Européens les plus civilisés. J’offris à un des Indiens un petit +anneau de bronze; il le prit, le flaira, secoua la tête et me donna à +entendre qu’il n’était pas en or. Il remarqua une bague à mon doigt, me +prit la main, et flaira également cette bague, en faisant une joyeuse +grimace; il voulait me faire entendre que je devais la lui donner. J’ai +eu encore plus d’une occasion de remarquer que ces insulaires savent +distinguer à l’odeur l’or pur de l’or faux. + +L’île de Taïti, placée il y a plusieurs années sous la protection de +l’Angleterre, jouit aujourd’hui de celle de la France. Elle a été +longtemps un sujet de discorde pour les deux nations, jusqu’au mois de +novembre 1846, où la paix fut enfin conclue. La reine Pomaré, qui +s’était réfugiée dans une autre île, était revenue à Papeïti depuis cinq +semaines. Elle habite ici une maisonnette de quatre pièces, et mange +tous les jours avec sa famille chez le gouverneur. Le gouvernement +français lui fait construire une jolie maison, et lui donne par an une +pension de 25 000 francs. Elle ne peut recevoir aucune visite d’étranger +sans l’autorisation du gouvernement français; mais cette autorisation +s’accorde très-facilement. Papeïti était rempli de troupes françaises, +et plusieurs vaisseaux de guerre se trouvaient dans le port. La ville +renferme trois ou quatre cents habitants, et se compose d’une rangée de +petites maisons de bois, placées le long du port et séparées l’une de +l’autre par de petits jardins. Il y a dans le fond une belle forêt où +sont encore disséminées plusieurs huttes. + +Les principaux édifices sont: la maison du gouverneur, les magasins +français, la boulangerie militaire, la caserne et la maison de la reine, +qui n’était pas encore entièrement terminée. On construisait en outre +beaucoup de petites maisons composées, la plupart, d’une seule pièce, +pour remédier le plus tôt possible au manque de demeures: car, du temps +de mon séjour à Taïti, des officiers supérieurs même étaient obligés de +se contenter des plus misérables cabanes indiennes. Je cherchai en vain +une petite chambre à louer, et j’allai de cabane en cabane; mais tout +était occupé. Il fallut enfin me contenter d’un _petit coin_ dans une +hutte. Je trouvai ce réduit chez un charpentier dont la chambre +contenait déjà quatre locataires. On m’assigna, derrière la porte, une +petite place qui avait juste 2 mètres de long et 1 mètre 20 centimètres +de large. Le sol n’était pas planchéié; les murs n’étaient que des +palissades. Pour un lit et une chaise, il n’en était pas question, et +cependant il me fallut payer ce réduit un florin trente kreutzers par +semaine. + +La demeure ou la hutte d’un Indien consiste en un toit de feuilles de +palmier, appuyé sur quelques pieux, ou bien elle est formée de murs en +palissades. Chaque hutte n’a qu’une pièce, longue de 17 à 16 mètres, +large de 3 à 9, et abrite souvent plusieurs familles. Il n’y a à +l’intérieur que des nattes de paille tressées, des couvertures, des +caisses en bois et quelques tabourets; mais ces derniers sont déjà des +objets de luxe. Les Indiens n’ont pas besoin de vases pour cuire leur +nourriture; ils ne connaissent ni soupes ni sauces, et ils font rôtir +leurs mets entre des pierres rougies au feu. Tous leurs besoins se +réduisent à un couteau et à une écuelle de coco pour puiser de l’eau. + +Devant les huttes ou sur le rivage se trouvent leurs pirogues (troncs +d’arbres creusés) qui sont si étroites, si plates et si petites, qu’on +ne peut les empêcher de chavirer qu’en fixant à un des côtés, en haut et +en bas, des perches d’environ 2 mètres de long, qui, réunies par une +traverse, maintiennent l’équilibre. Cependant, si on ne monte pas avec +beaucoup de précaution dans un pareil canot, il se renverse +très-facilement, et, un jour que j’arrivai à notre vaisseau dans une +pirogue, notre capitaine en fut très-effrayé, me gronda même dans sa +bonhomie, et me conjura de ne plus m’exposer à un tel danger. + +Depuis l’établissement des missionnaires à Taïti, il y a une +cinquantaine d’années, le costume des Indiens est assez convenable, +surtout dans le voisinage de Papeïti. Les hommes et les femmes portent +une espèce de tablier en étoffe de couleur, nommé _pareo_, qu’ils se +passent autour des hanches. Le _pareo_ des femmes descend jusqu’aux +chevilles, celui des hommes leur va jusqu’aux cuisses. Les hommes +mettent par-dessus une courte chemise de couleur, et souvent aussi un +large pantalon. Les femmes ont une espèce de longue blouse plissée. Les +deux sexes portent des fleurs dans le lobule de l’oreille, qui est percé +de trous assez larges pour y passer facilement toute espèce de tige. Les +Indiennes, jeunes et vieilles, se parent en outre de guirlandes de +feuilles et de fleurs, qu’elles font avec beaucoup d’adresse et +d’élégance. Souvent les hommes en portent aussi. + +Dans les occasions solennelles, ils jettent encore par-dessus leur +costume ordinaire un vêtement nommé _tiputa_, dont ils font eux-mêmes +l’étoffe avec l’écorce du cocotier et de l’arbre à pain. Quand l’écorce +est encore tendre, on la frappe avec des pierres jusqu’à ce qu’elle +devienne mince comme du papier, et ensuite on la peint en jaune et en +brun. + +Un dimanche, j’allai à la maison en bois qui sert d’oratoire, pour voir +le peuple assemblé[42]. En entrant dans le temple, tout le monde ôta ses +fleurs pour s’en parer de nouveau en sortant. Quelques Indiennes avaient +des blouses en satin noir et des chapeaux européens d’un goût antique. +On ne pouvait guère rien voir de plus laid que ces grosses têtes et ces +lourds visages sous ces chapeaux. + +Tout le temps qu’on chanta les psaumes, le peuple se montra assez +attentif, et beaucoup d’Indiens joignirent assez bien leurs voix à +celles des chantres; mais, pendant le sermon du ministre, ils ne +montrèrent point le moindre recueillement: les enfants étaient à jouer, +à badiner et à manger; les grandes personnes causaient ou dormaient; et +quoiqu’on m’eût assuré que beaucoup d’indigènes savent lire et même +écrire, je ne vis que deux vieillards faire usage de leurs bibles. + +Le peuple appartient à une race excessivement forte et vigoureuse. Il +n’est pas rare de voir des hommes de six pieds[43]. Les femmes sont +aussi très-grandes, mais trop fortes et massives. Les traits des hommes +sont plus jolis que ceux des femmes. Ils ont de très-belles dents et de +beaux yeux noirs; mais généralement une grande bouche, de grosses lèvres +et un vilain nez. On écrase un peu aux nouveau-nés le cartilage du nez, +ce qui l’aplatit et le rend gros et épaté. Cette mode semble surtout +être en grande faveur chez les femmes, car c’est chez elles que l’on +trouve les plus vilains nez. Leurs cheveux sont noirs comme du charbon +et abondants, mais gros et rudes; les hommes et les femmes les portent +d’ordinaire en une ou deux tresses. Ils ont le teint cuivré et sont tous +tatoués, généralement depuis les hanches jusqu’à la moitié des cuisses. +Cet ornement se trouve rarement sur les mains, sur les pieds ou sur +d’autres parties du corps. Les dessins sont en forme d’arabesques, +très-réguliers et tracés avec beaucoup de goût. On est fort étonné de +trouver ici une race d’hommes aussi forte, quand on sait la vie déréglée +et immorale qu’ils mènent. De petites filles de sept à huit ans ont +leurs amoureux de douze à treize ans, et les parents en sont enchantés. +Plus elles ont d’amants, plus les jeunes filles s’en font gloire. Tant +qu’une fille n’est pas mariée, elle vit d’une manière tout à fait +dissolue, et, même mariées, les femmes ne passent pas pour être des +épouses fidèles. + +J’eus plusieurs fois occasion d’assister à leurs danses. Ce sont les +plus indécentes que j’aie jamais vues. Et cependant il n’est pas un +peintre qui ne m’eût envié une pareille scène. Qu’on se figure un bois +de palmiers et d’autres arbres gigantesques de la zone torride; et +au-dessous des huttes de palmier ouvertes, et une troupe d’Indiens +assemblés pour jouir à leur manière de la beauté de la soirée. Ils +forment devant une des huttes un cercle, au milieu duquel sont assis +deux Indiens aux formes herculéennes et à moitié nus, qui frappent avec +force et en cadence sur de petits tambourins. Cinq autres colosses +semblables sont assis devant eux et font les gestes les plus terribles +et les plus violents avec le haut de leur corps et particulièrement avec +les bras, les mains et les doigts, dont ils font mouvoir toutes les +articulations isolément avec la plus grande adresse. Ils me semblaient +chercher à exprimer qu’ils chassent l’ennemi, qu’ils se moquent de sa +lâcheté et se réjouissent de la victoire remportée sur lui. Ils poussent +en même temps des cris discordants et font les grimaces les plus +épouvantables. Les hommes commencent par se démener seuls sur la scène +comme des furieux; mais bientôt deux femmes sortent du rang des +spectateurs et se mettent à danser et à s’agiter comme des possédées. +Plus leurs mouvements sont désordonnés et indécents, plus les +applaudissements, dit-on, éclatent avec frénésie. Toute la +représentation dure environ deux minutes; après une pause qui n’est +guère plus longue, ils recommencent de plus belle. Un tel divertissement +dure souvent plusieurs heures. Les jeunes gens prennent rarement part à +ces danses. C’est une grande question de savoir si l’influence de la +civilisation française mettra un frein à l’immoralité des Indiens! +D’après ce que j’ai pu observer par moi-même et ce que j’ai appris de +gens bien informés, il paraît qu’on ne doit guère en espérer beaucoup +pour le moment! Au contraire, les indigènes apprennent à se créer une +foule de besoins qui éveillent en eux la soif de l’or. Comme ils sont +excessivement paresseux et qu’ils ont horreur du travail, les charmes +des femmes leur servent à gagner de l’argent. Les parents, les frères et +même les maris amènent aux étrangers leurs filles, leurs sœurs et leurs +femmes. Celles-ci y consentent sans peine, car elles se procurent ainsi +de la toilette pour elles-mêmes et de l’argent pour leur famille. La +maison d’un officier est le rendez-vous naturel de plusieurs belles +indigènes qui y vont à toute heure. Même en dehors de la maison, elles +n’ont pas plus de scrupules et suivent le premier venu; il n’est +personne qui puisse se soustraire à leur compagnie. Mon âge me permet de +parler d’un tel sujet, et je dois avouer franchement que, quoique j’aie +bien couru le monde et que j’aie beaucoup vu, je n’ai encore jamais +rencontré une manière d’agir aussi éhontée. + +Je ne mentionnerai ici qu’une petite scène qui se passa un jour devant +ma cabane, et qui peut servir de preuve à mon assertion. + +Quatre lourdes Grâces étaient accroupies par terre dans des postures +plus ou moins élégantes, et fumaient du tabac. Un officier vint à +passer, et ayant aperçu ce groupe séduisant, il se dirigea vers lui à +pas précipités et prit une des belles par l’épaule. Il lui parla d’abord +avec douceur; mais, à mesure que sa colère augmentait, ses paroles se +transformèrent en injures. Cependant ni les prières, ni les menaces ne +firent aucune impression sur cette fière beauté; elle garda +tranquillement sa posture, et continua à fumer sans accorder un mot ni +un regard à son céladon transporté de fureur. L’amant fort irrité +s’oublia au point d’arracher les boucles d’or des oreilles de la jeune +fille, et de la menacer de lui reprendre toute la parure dont il lui +avait fait cadeau. Mais rien ne réussit à faire sortir la belle +indolente de son apathie, et le brave officier se vit à la fin obligé +d’abandonner la place. + +Aux discours qu’il tint, moitié en français moitié dans la langue du +pays, je reconnus que cette fille lui avait coûté, dans l’espace de +trois mois, près de quatre cents francs, dépensés pour elle en toilette +et en bijoux. Comme elle avait obtenu de lui tout ce qu’elle désirait, +elle l’abandonna sans le moindre scrupule. + +J’ai entendu souvent louer la bonté et l’attachement de ces Indiens; +mais je ne puis souscrire d’une manière absolue à ces éloges. Je ne +contesterai pas tout à fait leur bonté; ils invitent facilement +l’étranger à partager leur repas, ils tuent même, en son honneur, un +cochon de lait, partagent avec lui leur couche, etc. Mais toutes ces +choses ne leur coûtent pas beaucoup, et si on leur offre de l’argent en +échange, ils le prennent avec beaucoup d’avidité, sans dire un seul mot +de remercîment. Pour un sentiment et un attachement véritables, je ne +les en crois pas trop capables. Je ne vis chez eux que de la sensualité, +et aucune passion noble et élevée. Dans le cours de mes voyages dans +cette île, j’aurai occasion de revenir souvent sur ce sujet. + +Le 1^{er} mai, je fus témoin d’une scène très-intéressante. On célébra +la fête du roi des Français, Louis-Philippe, et le gouverneur, M. Bruat, +s’efforça d’amuser le peuple de Taïti. Dans la matinée, les matelots +français exécutèrent une joute sur l’eau. Plusieurs bateaux, montés par +d’excellents rameurs, entrèrent en mer. Il y avait à l’avant de chaque +bateau une espèce d’escalier ou d’échelle où se trouvait un combattant +armé d’une perche. Les bateaux s’étant rapprochés l’un de l’autre, les +jouteurs essayèrent chacun de faire tomber son adversaire dans la mer. + +On avait aussi élevé un mât de cocagne, au sommet duquel se balançaient +des chemises de couleur, des rubans et d’autres bagatelles offerts à +ceux qui seraient les plus agiles à y grimper. A midi, on traita les +chefs et les principaux personnages du peuple. Sur la prairie, devant la +maison du gouverneur, on avait entassé dans beaucoup d’endroits des +vivres, de la viande salée, du lard, du pain, des porcs rôtis, des +fruits et d’autres objets. Mais au lieu d’un repas pris sur place, comme +on aurait dû s’y attendre, les chefs divisèrent tout en portions, et +chacun emporta sa part chez soi. Le soir, il y eut feu d’artifice et +bal. + +Rien ne me parut plus amusant que ce bal. On y voyait les contrastes les +plus tranchés entre l’art et la nature, une Française élégante à côté +d’une Indienne cuivrée, un officier d’état-major en brillant uniforme à +côté d’un insulaire à moitié nu. Beaucoup d’indigènes portaient, il est +vrai, ce soir-là, de larges pantalons blancs avec une chemise, mais +d’autres n’avaient pour tout vêtement que le pareo et une courte +chemise. Il y avait surtout un des chefs affligé d’une +éléphantiasis[44], qui était affreux dans ce costume. + +A ce bal, je vis la reine Pomaré pour la première fois. C’est une femme +de trente-six ans, grande et forte, mais encore assez bien conservée. +(Je trouvai qu’en général la beauté des femmes passe ici moins vite que +dans d’autres pays chauds.) Elle n’est pas mal de figure, et a une rare +expression de bonté peinte autour de la bouche et du menton. Elle +portait une robe, ou plutôt une espèce de blouse en satin bleu de ciel, +garnie d’un double rang de blondes noires. Elle avait aux oreilles de +grandes fleurs de jasmin, et dans les cheveux une guirlande de fleurs; +elle tenait fort élégamment à la main un beau mouchoir en batiste brodé +et garni de larges dentelles. Pour ce soir elle avait emprisonné ses +pieds dans des bas et des souliers, car ordinairement elle va pieds nus. +Tout son costume était un cadeau du roi de France. + +Le mari de la reine, plus jeune qu’elle, est le plus bel homme de Taïti. +Les Français l’appellent en riant le _prince Albert de Taïti_, +non-seulement à cause de sa beauté, mais aussi parce que, comme le +prince Albert en Angleterre, il n’a pas le titre de roi, mais le nom +d’_époux de la reine_. Il avait un uniforme de général français qui lui +allait très-bien, d’autant plus qu’il savait le porter; seulement il ne +fallait pas regarder ses pieds, qui étaient très-vilains et +très-massifs. + +Indépendamment de ces deux grands personnages, il y avait encore dans la +société une tête couronnée, le roi Otoume, possesseur d’une des îles +voisines. Celui-ci avait l’air très-comique; il portait par-dessus une +culotte courte blanche et très-large, un habit d’indienne jaune de +soufre, qui n’avait certainement pas été fait par un artiste parisien, +car il ressemblait à une carte de mauvais échantillon. Ce roi allait +pieds nus. + +Les dames de compagnie de la reine, au nombre de quatre, femmes et +filles des chefs, avaient toutes des blouses de mousseline blanche. +Elles portaient aussi des fleurs dans les lobules de leurs oreilles et +des guirlandes dans leurs cheveux. A ma grande surprise, je trouvai +leurs manières et leur tenue généralement très-convenables. Trois des +jeunes dames dansèrent même le quadrille français avec des officiers +sans manquer les figures. Seulement j’avais toujours peur pour leurs +pieds: car, à l’exception du couple royal, personne ne portait ni bas ni +souliers. Quelques vieilles femmes se montrèrent en chapeaux à la mode +de l’Europe. De jeunes femmes avaient amené leurs enfants, jusqu’aux +plus petits, auxquels, pour les faire taire, elles donnèrent le sein +devant tout le monde. Avant que l’on se mît à table, la reine se retira +dans une pièce à côté pour fumer quelques cigares; pendant ce temps, son +mari s’amusa à jouer au billard. + +A table, je me trouvai assise entre le _prince Albert de Taïti_ et le +roi _Otoume à l’habit jaune serin_. Tous deux étaient déjà assez avancés +dans la civilisation européenne pour avoir pour moi à table les petites +attentions ordinaires, comme de remplir mon verre d’eau ou de vin, ou de +me présenter les mets, etc. On voyait qu’ils cherchaient à apprendre +autant que possible les usages de l’Europe. Néanmoins, quelques-uns des +convives sortirent de temps à autre de leur rôle: c’est ainsi qu’au +dessert la reine demanda une seconde assiette qu’elle remplit de +friandises, et elle les fit mettre de côté pour les emporter chez elle. +Il fallut veiller à ce qu’on ne fêtât pas trop le vin de Champagne; mais +la conversation demeura en général jusqu’à la fin très-gaie et +très-convenable. + +Dans la suite, je dînai encore plusieurs fois chez le gouverneur, en +société de la famille royale. La reine s’y montra avec son costume +national, ainsi que son époux; tous deux étaient pieds nus. L’héritier +présomptif de la couronne, garçon de neuf ans, est fiancé à la fille +d’un roi voisin. La fiancée, de quelques années plus âgée que le prince, +vit à la cour de la reine Pomaré, et est instruite dans la religion +chrétienne, dans les langues taïtienne et anglaise. + +L’habitation de la reine est très-simple. Jusqu’à ce que la maison en +pierre que le gouvernement français fait élever soit terminée, la reine +Pomaré habite une maisonnette en bois composée de quatre pièces meublées +en grande partie à l’européenne. + +Comme la paix était conclue à Taïti, on pouvait parcourir toute l’île +sans obstacle. Mon capitaine m’ayant laissée maîtresse de quinze jours, +je désirai disposer d’une partie de ce temps pour faire des excursions +dans l’île. Je crus pouvoir me joindre à un des officiers chargés de +temps à autre par le gouverneur de visiter l’île; mais je ne fus pas peu +surprise de voir qu’on alléguait chaque fois des raisons particulières +pour m’empêcher de faire partie du voyage. Je ne pouvais aucunement me +rendre compte de ce manque de complaisance, jusqu’à ce qu’enfin un des +officiers m’expliqua lui-même cette énigme: chacun de ces messieurs +voyageait avec sa concubine. + +M. ***[45] qui me confia ce secret, m’offrit de me mener jusqu’à +_Papara_, où il demeurait; mais lui-même ne voyageait pas sans une +compagne, ce qui ne l’empêchait pas d’être accompagné par Tati, le +principal chef de l’île, avec sa famille. Ce dernier était venu à Taïti +pour assister aux fêtes du 1^{er} mai. + +Le 4 mai, nous nous embarquâmes dans un bateau pour nous rendre à +_Papara_, le long de la côte (36 milles marins). Je trouvai dans le chef +un vieillard très-gai, de près de quatre-vingt-dix ans, qui se rappelait +encore très-bien la seconde descente du célèbre navigateur Cook. Son +père, disait-il, alors premier chef, avait contracté une alliance avec +Cook, et, comme c’était encore alors l’usage à Taïti, avait changé de +nom avec lui. + +Le gouvernement français fait à Tati une pension annuelle de six mille +francs, reversible après sa mort sur son fils aîné. + +Il avait avec lui sa jeune femme et cinq de ses filles; la première +était âgée de vingt-trois ans; les derniers avaient de douze à dix-huit +ans. Les enfants étaient issus d’autres mariages; quant à la femme, +c’était sa cinquième épouse. + +Comme nous n’avions quitté Papeïti que vers midi, que le soleil se +couchait peu de temps après six heures, et que le trajet entre les +nombreux écueils est excessivement dangereux, nous abordâmes à _Paya_ +(22 milles marins), où régnait un sixième fils de Tati. + +L’île est coupée de tous côtés par de belles montagnes, dont la cime la +plus élevée, l’_Orœna_, a plus de 2000 mètres de haut. Au milieu de +l’île, les montagnes se séparent, et de leur sein surgit un rocher tout +à fait singulier. Il a la forme d’un diadème garni de plusieurs pointes, +ce qui lui a fait donner le nom de _Diadème_. Toutes ces montagnes sont +entourées d’une ceinture de quatre à six cents pas de large, qui est +habitée et produit dans de belles forêts les fruits les plus délicieux. +Nulle part je ne mangeai d’oranges, de goyaves ni de fruits de l’arbre à +pain aussi bons qu’ici. Quant à la noix de coco, on en use avec tant de +prodigalité, qu’on ne boit d’ordinaire que l’eau douce qu’elle renferme, +et qu’on jette le noyau avec l’écorce. Dans les montagnes et dans les +gorges, il y a aussi une grande quantité de _pisangs_ (espèce de grandes +bananes ou fehis), mais qu’on ne mange d’ordinaire que rôtis. Les huttes +des indigènes sont disséminées sur les bords de la mer; il est rare d’en +voir une douzaine réunies. + +Le fruit du _jaquier_ ou arbre à pain, d’un goût exquis, a à peu près la +forme d’un melon d’eau et pèse de quatre à six livres. L’écorce est +verte, un peu rude et mince. Les Indiens la raclent et l’enlèvent avec +des coquillages aigus; ils fendent le fruit par la moitié et le font +griller entre deux pierres rougies au feu. Il est d’un goût fin et +délicat, et ressemble tellement au pain, qu’il le remplace facilement. + +Les îles de la mer du Sud ou de la mer Pacifique sont la véritable +patrie de ce fruit; on le trouve aussi, il est vrai, dans d’autres +régions tropicales, mais il y diffère entièrement de celui de l’île de +_Paya_. Au Brésil, par exemple, où on le nomme calebasse, il est +jaunâtre, pèse de vingt à trente livres, et est rempli de pepins que +l’on retire et que l’on mange quand le fruit est rôti. Le goût de ces +pepins ressemble à celui des châtaignes. + +La mangue, fruit semblable à une prune, est de la grosseur du poing. La +peau et la chair sont jaunes. Elle a un goût de térébenthine, mais elle +le perd à mesure qu’elle mûrit. Ce fruit est un des meilleurs; il est +charnu, juteux et très-savoureux; il a au milieu un large noyau oblong. +Les jaquiers et les manguiers poussent très-haut et ont un feuillage +très-étendu. Les feuilles des jaquiers, ou artocarpes, ont un mètre de +long, un demi-mètre de large, et sont très-déchiquetées. Les feuilles +des manguiers ne sont pas beaucoup plus grandes que celles de nos +pommiers. + +Avant d’arriver à Paya, nous passâmes près de quelques endroits +intéressants, comme _Foar_, petit fort français situé sur une colline. A +_Taipari_, il faut passer entre deux brisants dangereux, que l’on +appelle _l’Entrée du diable_. Les vagues y montaient, en sifflant, aussi +haut que des remparts. Dans la plaine de _Punavia_, il y a un grand fort +flanqué de plusieurs tours construites sur des collines voisines. Le +paysage y est charmant. Les montagnes s’ouvrent, et on peut suivre au +loin les sinuosités d’une gorge pittoresque, dans le fond de laquelle +s’élève la haute et noire cime d’_Olofena_. + +Ce qui ne m’occupa pas moins que la belle nature, ce fut le fond de la +mer. Notre bateau passa par-dessus d’innombrables bas-fonds, dans +lesquels l’eau était transparente comme le cristal, de manière que l’on +pouvait voir la plus petite pierre. Il s’y trouvait des groupes et des +réunions de coraux et de madrépores colorés, d’une beauté sans égale: +on aurait pu dire qu’on apercevait au fond de l’eau des vergers et des +parterres de fées. Je vis des fleurs et des feuilles gigantesques, des +champignons et des légumes de tout genre, dessiner mille arabesques au +milieu de petits groupes de rochers teints de vives couleurs. +D’admirables et étranges coquillages y étaient attachés ou se trouvaient +à côté sur le sable, et de petits poissons, aux nuances les plus +variées, glissaient au milieu comme des papillons et des colibris. Ces +poissons délicats avaient à peine 10 centimètres de long, et offraient +une variété de couleurs que je n’avais encore jamais vues. Plusieurs +brillaient du bleu de ciel le plus pur, d’autres étaient d’un jaune +clair, et d’autres d’un gris ou d’un brun presque transparent, etc. + +Quand nous fûmes arrivés à Paya, à six heures du soir, le jeune Tati fit +tuer, en l’honneur de son père, un petit cochon de dix-huit à vingt +livres, et le fit préparer à la mode taïtienne. On alluma un grand feu +dans une fosse sèche où il y avait beaucoup de pierres. On apporta +ensuite une grande quantité de fruits de l’arbre à pain (_majoré_), qui +avaient été pelés, et qu’on fendit en deux à l’aide d’une hache en bois +très-tranchante. Quand le feu eut cessé de brûler, et que les pierres +furent suffisamment échauffées, on y posa le cochon et les fruits, on +remit par-dessus quelques-unes des pierres échauffées, et on couvrit le +tout de branches vertes, de feuilles sèches et de terre. + +Pendant que les mets grillaient entre les pierres, on prépara la table. +On étendit par terre une natte de paille, et on la couvrit de grandes +feuilles. On plaça devant chaque hôte une écuelle de coco remplie à +moitié de _miti_, boisson assez aigre que l’on tire du cocotier. + +Au bout d’une heure et demie, on déterra les mets. Si le cochon ne fut +pas découpé suivant les règles de l’art et d’une manière +très-appétissante, on y procéda, du moins, avec la rapidité de l’éclair: +un couteau et la main dépecèrent la bête en autant de parties qu’il y +avait de convives. On présenta ensuite à chacun sa part, avec la moitié +d’un fruit de l’arbre à pain, sur une grande feuille. Il n’y eut +personne à notre table que l’officier, sa bonne amie, le vieux Tati, sa +femme et moi; car il est contraire à la coutume du pays que l’amphitryon +mange avec son hôte, ou les enfants avec leurs parents. Sauf cette +cérémonie, je ne vis point la moindre preuve d’amour ou d’attachement +entre le père et le fils. C’est ainsi que le père, nonagénaire et +affligé d’une toux violente, fut forcé de passer la nuit sous une tente +légère, tandis que le fils dormait dans une hutte bien close. + +Le 5 mai, nous quittâmes _Taipari_ l’estomac vide. Le vieux Tati voulait +nous régaler dans une de ses possessions, éloignée de deux lieues. + +Quand nous y fûmes arrivés, et pendant que l’on chauffait les pierres +pour notre repas, plusieurs des indigènes vinrent des huttes voisines +pour profiter de la cuisson générale. Ils apportaient avec eux des +poissons, du porc, des fruits de l’arbre à pain, des pisangs, etc. Les +poissons et la viande étaient enveloppés dans de grandes feuilles. +Indépendamment des fruits de l’arbre à pain et des poissons, on nous +servit une tortue de mer qui pesait peut-être plus de vingt livres. Nous +prîmes notre repas dans une cabane, où affluèrent bientôt tous les +voisins, qui, se plaçant à quelque distance de nos hautes personnes, et +en différents groupes, se mirent à manger les mets apportés. Chacun +avait devant soi une coupe de coco pleine de _miti_, dans laquelle il +jetait chaque morceau, pour le repêcher ensuite avec la main; puis il +buvait le reste à la fin du repas. On avait placé devant nous des noix +de coco fraîchement cueillies et percées, dont chacune contenait +certainement plus d’une mesure d’eau aussi pure qu’agréable au goût. +C’est à tort qu’on donne chez nous à cette eau le nom de _lait_: elle ne +s’épaissit et ne devient blanche comme du lait que quand la noix est +déjà tout à fait vieille, et dans cet état on n’y touche plus ici. + +Nous quittâmes Tati et sa famille pour continuer notre course à pied +jusqu’à _Papara_ (une lieue). La route était charmante et conduisait, en +grande partie, par des bois épais d’arbres fruitiers; seulement, il ne +fallait pas avoir peur de l’eau, car bien des fois nous dûmes passer à +gué des rivières et des ruisseaux. + +M. *** possédait à Papara quelques terres avec une maisonnette en bois, +de quatre chambres. Il eut la complaisance de me donner l’hospitalité +chez lui. + +Nous apprîmes ici la mort d’un des fils de Tati, qui en avait eu vingt +et un. Le fils était déjà mort depuis trois jours, et on n’attendait +plus que le père pour les funérailles. Je m’étais, il est vrai, proposé +de faire une excursion au lac _Vaihiria_, mais je remis cette partie +pour assister aux cérémonies funèbres, qui devaient avoir lieu +incessamment. + +Le lendemain (6 mai) je visitai la hutte mortuaire. M. *** me donna un +mouchoir neuf pour en faire hommage au mort, usage que le peuple taïtien +a transporté de son ancienne croyance dans le christianisme. Ces cadeaux +doivent tranquilliser l’âme du défunt. Le corps était dans un cercueil +étroit, sur une bière basse, couverte ainsi que lui d’un drap blanc. On +avait étendu devant la bière deux nattes de paille; sur l’une se +trouvaient les habits du mort, sa coupe, son couteau, etc., tandis que +sur l’autre on avait étalé les cadeaux funèbres: ces derniers formaient +un tas de chemises, de pareos, de morceaux d’étoffes, etc. Tout cela +était neuf et joli, et aurait suffi pour garnir une petite mercerie. + +Le vieux Tati vint bientôt après dans la hutte mortuaire, mais il n’y +demeura que quelques instants, et en sortit aussitôt pour prendre +l’air, car le corps sentait déjà très-mauvais. Il s’assit sous un arbre +et se mit à causer avec les voisins, comme s’il n’était rien arrivé. +Dans la hutte étaient assises les parentes et les voisines, qui +s’entretenaient tranquillement, tout en mangeant ou en fumant. Je fus +obligée de me faire montrer l’épouse, les enfants et les parents du +mort; car à les voir je ne m’en serais pas doutée. Au bout de quelque +temps la belle-mère et l’épouse se levèrent, se jetèrent sur le +cercueil, et hurlèrent pendant une demi-heure; mais on voyait bien que +ces cris forcés ne venaient pas du cœur. Toutes les deux retournèrent +ensuite à leur place, l’air riant et l’œil sec, et parurent reprendre la +conversation au point où elles l’avaient laissée. On brûla la pirogue du +mort sur le rivage. + +J’en avais assez vu, et je rentrai afin de faire quelques préparatifs +pour la partie qui devait avoir lieu le lendemain sur le lac. La +distance est de dix-huit milles anglais; aussi on y va et on en revient +commodément dans l’espace de deux jours; un guide n’en eut pas moins le +front de nous demander la somme exorbitante de dix dollars: cependant, +grâce à l’intervention du vieux Tati, j’en trouvai un pour trois +dollars. + +Les promenades à pied dans Taïti sont excessivement incommodes; car dans +cette île, qui abonde en eau, il faut souvent traverser des plaines de +sable et des rivières. Mon costume était tout à fait approprié à ces +courses; je portais de gros souliers d’homme, pas de bas, un pantalon et +une blouse que je retroussais jusqu’aux hanches. Équipée de la sorte, +j’entrepris, le 7 mai, un petit voyage, sous la conduite de mon guide. +Pendant le premier tiers de la route, nous longeâmes la côte, et je +comptai à peu près trente-deux ruisseaux qu’il fallut traverser. Ensuite +nous pénétrâmes, par des gorges, dans l’intérieur de l’île, après être +entrés d’abord dans une hutte indienne pour y demander quelques +rafraîchissements; on s’empressa de nous offrir quelques fruits à pain +et d’autres petits fruits; mais on ne se fit pas prier pour accepter un +petit cadeau. + +Dans l’intérieur de l’île, les arbres fruitiers furent bientôt remplacés +par le pisang, le _tarro_ et l’_oputu_ (_maranta_), arbrisseau d’environ +3 mètres. Ce dernier poussait partout en si grande quantité, que nous +eûmes souvent beaucoup de peine à nous frayer un passage. Le _tarro_, +qu’on plante, atteint une hauteur de près d’un mètre; il a de belles et +grandes feuilles, et des fruits tuberculeux semblables aux pommes de +terre, qu’on fait rôtir, mais qui n’ont pas très-bon goût. Le pisang ou +bananier est un joli arbuste haut de 4 à 6 mètres, avec des feuilles +semblables à celles du palmier. Sa tige a souvent 20 centimètres de +diamètre; elle n’est pas ligneuse, mais creuse, et se casse +très-facilement. Le bananier appartient proprement à la famille des +herbacées, et pousse extrêmement vite. Dans la première année il a +atteint sa hauteur; dans la seconde il porte des fruits, après quoi il +meurt. Il se propage par des rejetons qui s’élèvent d’ordinaire à côté +de l’ancien tronc. + +Il nous fallut traverser soixante-deux fois un torrent assez large, qui +se précipite dans le ravin sur un lit très-pierreux, rapide en beaucoup +d’endroits, et qui, par suite d’une forte pluie, avait souvent plus d’un +mètre de profondeur; aux endroits difficiles, l’Indien me tenait d’une +main, et, nageant de l’autre, il me tirait après lui. L’eau m’allait +souvent jusqu’aux hanches, et il n’y avait pas moyen de se sécher. Le +sentier devint aussi toujours plus pénible et plus dangereux. Il fallait +grimper par-dessus des rochers et des pierres que recouvraient tellement +des feuilles de l’_oputu_, qu’on ne savait jamais où placer le pied avec +sûreté. Je me déchirai bien des fois les mains et les pieds, et je +tombai souvent à terre en voulant me retenir au tronc perfide d’un +pisang qui se brisait entre mes mains; c’était une excursion vraiment +périlleuse, qui n’a encore été exécutée que par un petit nombre +d’officiers, et qui ne sera probablement jamais entreprise par d’autres +femmes. + +Le ravin se resserrait tellement en deux endroits, qu’en dehors du lit +du fleuve il ne restait plus d’espace vide. Pendant la guerre avec les +Français, les Indiens avaient élevé dans ces endroits des murs de pierre +hauts de près de 2 mètres, pour se défendre contre l’ennemi s’il les +avait attaqués de ce côté. + +Au bout de huit heures nous avions fait les dix-huit milles et gravi une +hauteur de 6000 mètres. Nous n’aperçûmes le lac, placé dans un petit +enfoncement, que quand nous fûmes sur ses bords. Il peut avoir tout au +plus 270 mètres de diamètre. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est le +paysage qui l’entoure. Il est tellement resserré dans une ceinture de +hautes et vertes montagnes à pic, qu’il n’y a pas place pour le plus +étroit sentier. On pourrait prendre le lit du lac pour un cratère éteint +qui s’est rempli d’eau. Cette conjecture se trouve fortifiée par les +grandes masses de basalte qui figurent sur le devant. Le lac est +poissonneux et renferme une espèce de poisson toute particulière. On dit +qu’il a un canal d’écoulement souterrain, mais jusqu’ici il n’a pas +encore été découvert. + +Quand on veut traverser le lac, il faut le faire à la nage, ou bien se +servir d’un singulier esquif que les Indiens fabriquent dans l’espace de +quelques minutes. Curieuse de tenter une expédition de ce genre, je +donnai à entendre à mon guide que je voulais passer le lac. Aussitôt il +arracha quelques troncs de pisangs (_fehi_), les attacha les unes aux +autres au moyen de longues tiges d’herbes flexibles, posa des feuilles +dessus, les poussa dans l’eau et m’engagea à prendre possession de ce +fragment de canot. Je ne fus pas sans éprouver une certaine anxiété; +mais j’aurais eu honte de la faire voir. Je me mis dans cet esquif +extraordinaire, et mon guide, qui me suivit en nageant, le poussa devant +lui. J’allai et je revins sans accident; mais à dire vrai, pendant tout +le trajet, je ne me sentis pas très à mon aise. L’esquif était petit, il +était plus au-dessous qu’au-dessus de l’eau; on ne pouvait se cramponner +nulle part, et on pouvait craindre à tout instant de tomber par-dessus +le bord. Je ne conseillerais point à qui n’est pas nageur de tenter une +telle traversée. + +Après avoir contemplé longuement la mer et ses environs, nous revînmes +par le même sentier, à quelques centaines de pas, jusqu’à un endroit où +nous trouvâmes un toit de feuillage. Mon guide y alluma aussitôt un feu +pétillant à la manière indienne. Il tailla en pointe très-fine un petit +morceau de bois, et pratiqua dans un autre une rainure étroite et peu +profonde, sur laquelle il frotta avec le bois pointu jusqu’à ce que les +fils fins, qui s’en détachaient, commençassent à fumer. Il avait eu soin +de préparer auparavant de l’herbe et des feuilles sèches, il y jeta les +fils fumants, puis il prit le paquet dans sa main et l’agita plusieurs +fois en l’air jusqu’à ce qu’il fût enflammé. Toute l’opération dura à +peine deux minutes. + +Pour notre souper, il cueillit quelques pisangs et les mit sur le feu. +Je me servis aussi de notre feu pour sécher mes habits, en me mettant +tout contre et en me retournant souvent. A moitié trempée et fatiguée, +j’allai, bientôt après mon maigre souper, chercher une couche sur le +feuillage sec. + +Il est heureux que, dans ces contrées sauvages et désertes, on n’ait à +craindre ni les hommes ni les animaux; les uns sont excessivement calmes +et paisibles, et, à part quelques sangliers, les autres ne sont +nullement dangereux. L’île est à cet égard si privilégiée, qu’elle ne +renferme ni insectes ni reptiles venimeux ou nuisibles. On y trouve tout +au plus des rats et quelques scorpions, et ces derniers sont si petits +et si inoffensifs, qu’on peut les prendre dans la main. Je ne fus +incommodée ici que des moustiques, ces hôtes si désagréables de toutes +les régions méridionales. + +_8 mai._ La nuit il commença à pleuvoir beaucoup, et, vers le matin, il +n’y eut point à espérer que le temps se remît. Au contraire, les +brouillards devinrent de plus en plus noirs, et, se précipitant de +toutes parts comme de mauvais génies, ils se répandirent en torrents sur +la malheureuse contrée. Néanmoins nous n’avions d’autre parti à prendre +que d’affronter hardiment la mauvaise humeur du dieu qui fait la pluie +et de nous remettre en route; au bout d’une demi-heure, j’étais +ruisselante, et je pus alors marcher tranquillement, sûre que je ne +pouvais pas être mouillée davantage. + +A mon retour à Papara, j’appris que le fils de Tati n’était pas encore +enterré. Les obsèques eurent lieu le lendemain. Le prêtre prononça un +petit discours devant la tombe, et après avoir descendu le cercueil on +jeta dans la fosse les nattes, le chapeau de paille ainsi que les habits +du mort et quelques-uns des cadeaux. Les parents présents à la cérémonie +se montrèrent aussi indifférents que moi. + +Le cimetière est tout près de quelques _muraï_. On donne ce nom à de +petits carrés d’un mètre, anciennes sépultures des Indiens. On plaçait +les morts sur des tréteaux, où ils restaient jusqu’à ce que la chair fût +détachée des ossements, qu’on rassemblait alors et qu’on enterrait dans +quelque endroit solitaire. + +Le même soir je vis prendre des poissons d’une manière très-curieuse. +Deux enfants entrèrent dans la mer; l’un était armé d’un bâton, l’autre +de copeaux enflammés. Celui qui tenait le bâton faisait sortir les +poissons de dessous les pierres et les frappait ensuite pendant que +l’autre l’éclairait. Cependant la chasse fut très-maigre. La pêche au +filet est plus pratiquée et plus fructueuse. + +Presque chaque jour M. *** recevait des visites d’autres officiers en +tournée et de leurs amies. Je n’ai pas besoin de dire que la décence +n’était pas toujours respectée scrupuleusement. Ne voulant pas par ma +présence déranger ces messieurs dans leurs conversations intéressantes +et spirituelles, je préférais m’établir avec mon livre dans la chambre +des domestiques, qui sans doute riaient et plaisantaient aussi, mais +dont les plaisanteries au moins ne vous forçaient pas à rougir. + +Il était très-comique d’entendre M. *** vanter la fidélité, +l’attachement et la reconnaissance de son Indienne. S’il avait pu voir +la conduite de sa belle pendant les heures de son absence! Je ne pus +m’empêcher d’exprimer un jour à un de ces messieurs ma surprise de voir +ces créatures cupides et rapaces traitées avec les soins les plus +empressés et les plus assidus, comblées de présents, prévenues dans +leurs moindres désirs en même temps qu’on excusait et qu’on supportait +leurs défauts les plus grossiers. Il me répondit que sans ces attentions +et ces cadeaux on serait bientôt abandonné de ces dames, et que les +soins les plus tendres ne les attachaient même que fort peu de temps. + +D’après tout ce que j’ai vu, je suis obligée de maintenir l’opinion que +j’ai énoncée plus haut, c’est que le peuple de Taïti est incapable de +sentiments plus nobles et qu’il ne vit absolument que pour jouir. La +nature l’y aide merveilleusement, car il n’a pas besoin de gagner son +pain à la sueur de son front. L’île surabonde en excellents fruits, en +tubercules, en porcs, etc. Les bonnes gens n’ont absolument rien à faire +qu’à cueillir les fruits et qu’à tuer les porcs. C’est pourquoi on a +tant de peine à trouver chez eux des domestiques et des ouvriers. Le +moindre journalier ne se loue pas à moins d’un dollar par jour. Pour +douze pièces à blanchir on paye également un dollar, et il faut, en +outre, fournir le savon. Je voulais emmener un Indien dans mes +excursions: il me demanda par jour un dollar et demi. + +Je revins de Papara à Papeïti dans la société d’un officier et de sa +maîtresse. Nous fîmes les 36 milles à pied en un seul jour. Sur notre +chemin, nous passâmes devant la hutte de la mère de la jeune fille qui +nous accompagnait. Nous nous y arrêtâmes et on nous régala d’un mets +délicieux, composé d’une pâte de jaquier, de mangues et de bananes qu’on +fait rôtir sur des pierres ardentes et qu’on mange toute chaude avec du +jus d’orange. + +En partant, l’officier donna à la jeune fille un dollar pour le remettre +à sa mère. L’une prit l’argent avec autant d’indifférence que s’il +n’avait pas eu le moindre prix, l’autre le reçut de la même manière, et +toutes deux sans remercier ni témoigner la moindre satisfaction. + +Nous trouvâmes par-ci par-là quelques parties de route bien établies, +qui avaient été faites par les condamnés. Quand un Indien a commis un +crime, il n’est point jeté dans les fers, mais condamné à construire ou +à réparer une portion de route déterminée; et cela se fait avec tant +d’exactitude qu’on n’a aucun besoin d’inspecteurs. Ce genre de punition, +introduit sous le roi Pomaré I^{er}, est une invention des Indiens, et +les Européens n’ont eu qu’à continuer ce système. + +A Punavia nous descendîmes au fort, nous nous fortifiâmes à la manière +des soldats, avec du pain, du lard et du vin, et à 7 heures du soir nous +arrivâmes heureusement chez nous. + +Indépendamment de Papara, je visitai encore la _pointe de Vénus_, petite +langue de terre où Cook observa le passage de Vénus par le soleil. On +voit encore la pierre sur laquelle on avait fixé les instruments pour +faire cette observation. Chemin faisant, je passai devant la tombe ou le +muraï du roi Pomaré I^{er}. Cette tombe consiste en une petite place +entourée de pierres et surmontée d’un toit de palmiers. Il s’y trouvait +encore quelques restes à moitié pourris d’étoffes et de vêtements. Mais +une de mes excursions les plus intéressantes fut celle de _Fautaua_ et +du _Diadème_. Fautaua est un point que les Indiens avaient cru +imprenable, et où cependant ils furent entièrement vaincus par les +Français. Le gouverneur, M. Bruat, eut la bonté de me prêter ses chevaux +pour faire cette partie et de me donner pour compagnon un sous-officier +qui avait assisté lui-même au combat, et qui sut m’expliquer toutes les +positions des Français et des Indiens. + +Pendant plus de deux heures la route nous conduisit à travers +d’horribles gorges, des forêts épaisses et des torrents rapides. Les +gorges se transformaient souvent en vrais défilés resserrés entre des +montagnes escarpées et inaccessibles, où une poignée de braves aurait +pu, comme jadis aux Thermopyles, repousser des armées entières. L’entrée +de Fautaua est aussi considérée comme la véritable clef de l’île. Pour +s’en rendre maître il fallait gravir un des bords les plus escarpés de +la montagne, et avancer ainsi sur la côte étroite afin de prendre +l’ennemi par derrière. M. Bruat ayant fait demander des volontaires pour +l’exécution de cette entreprise périlleuse, il s’en présenta plus qu’il +n’était nécessaire. On choisit parmi eux soixante-deux hommes qui ne +gardèrent de leurs vêtements que leurs souliers et des caleçons, et +n’emportèrent que leurs armes et leurs cartouches. + +Après avoir grimpé avec beaucoup de périls pendant douze heures, ils +arrivèrent, au moyen de cordes et en s’aidant de pointes de fer et de +baïonnettes, sur une des cimes, où ils apparurent d’une manière si +inattendue aux Indiens, que ceux-ci découragés jetèrent leurs armes et +se rendirent. Ils pensaient que des hommes ne pouvaient pas pénétrer +jusque-là; ce devaient donc être des esprits contre lesquels la défense +était impossible. + +Aujourd’hui on a construit un petit fort à Fautaua et on a placé un +corps de garde sur une des cimes les plus élevées. On arrive à ce +dernier par un sentier, le long d’une arête de montagne étroite qui +plonge des deux côtés sur des abîmes sans fond. Des personnes sujettes +au vertige n’arrivent que difficilement à la crête, ou plutôt n’y +arrivent pas du tout, et elles y perdent beaucoup, car on a d’en haut +une vue magnifique. On domine des vallées, des gorges et des montagnes +sans nombre (parmi les dernières je mentionnerai surtout le colossal et +romantique rocher _le Diadème_), d’épaisses forêts de palmiers et +d’autres arbres gigantesques; et, au delà, le vaste Océan dont les flots +viennent se briser sans cesse contre les écueils et les récifs, et qui +se confond à l’horizon avec le ciel azuré. + +Il y a, à peu de distance du fort, une chute d’eau qui tombe par-dessus +une muraille perpendiculaire dans une gorge étroite; malheureusement des +rochers et des collines qui avancent masquent l’extrémité de la chute, +et la masse d’eau est peu considérable; car autrement la hauteur de la +chute dépassant certainement 130 mètres, cette cascade mériterait d’être +rangée parmi les plus remarquables. + +Le chemin du fort au _Diadème_ est excessivement pénible et nous demanda +trois heures entières. Mais la vue y est encore plus belle, car on +aperçoit la mer des deux côtés au delà de l’île. + +Ce fut ma dernière excursion dans cette belle île. Le lendemain, 17 mai, +il me fallut aller à bord. La cargaison avait été déchargée et le lest +embarqué. On est obligé d’apporter d’Europe tout ce dont les troupes +françaises ont besoin, comme farine, viande salée, pommes de terre, +légumes et vin; car l’île ne fournit aucun de ces articles[46]. + +Je ne quittai qu’à regret cette île ravissante, et la pensée seule que +j’allais directement au plus étrange pays, la Chine, ne put adoucir pour +moi ce départ. + +_Le 17 mai_ au matin nous sortîmes du port de Papeïti avec le vent le +plus favorable; nous nous éloignâmes vite et heureusement de tous les +récifs de coraux qui entourent l’île, et au bout de sept heures nous +eûmes perdu de vue la côte. Vers le soir, nous aperçûmes les montagnes +de l’île _Huaheme_, devant laquelle nous passâmes pendant la nuit. + +Les premiers jours de notre voyage furent très-agréables. Avec la brise +toujours favorable, nous jouîmes de la compagnie du beau brick belge _le +Rubens_, sorti du port en même temps que nous. Nous ne nous trouvâmes +que rarement assez près de ce brick pour pouvoir tenir des conversations +suivies avec ses passagers; mais celui qui connaît tant soit peu les +longs voyages sur mer et leur extrême monotonie, peut comprendre le +plaisir et la joie qu’on éprouve à savoir une société d’hommes près de +soi. + +Nous poursuivîmes la même route jusqu’aux Philippines; mais +malheureusement, dès le matin du troisième jour, notre compagnon +disparut sans qu’il nous fût possible de savoir qui de deux avait +dépassé l’autre. Nous nous trouvâmes seuls au milieu de l’immense et +monotone solitude de l’Océan. + +_Le 23 mai_ nous approchâmes beaucoup de l’île _Penrhyn_. Un grand +nombre de ses habitants, des Indiens à moitié nus, voulurent nous +honorer d’une visite. Ils s’avançaient dans six canots et faisaient +force de rames vers notre vaisseau. Cependant nous voguions si vite, que +nous les eûmes bientôt laissés derrière nous. Plusieurs de nos matelots +prétendirent que ces insulaires faisaient encore partie des vrais +sauvages, et que nous pouvions réellement nous féliciter d’avoir échappé +à leur visite. Le capitaine parut partager cette opinion, et je restai +la seule à regretter de ne pas avoir vu ces Indiens de plus près. + +_28 mai._ Depuis quelques jours nous avions le plaisir de recevoir +parfois d’assez fortes ondées, phénomène extraordinaire pour la saison, +puisqu’il n’y a de pluies que dans les trois premiers mois de l’année, +et que pendant tous les autres le ciel est d’ordinaire pur et sans +nuages. Cette exception nous fut d’autant plus agréable que nous nous +trouvions sous la ligne, et que sans cela nous aurions certainement +souffert davantage de la chaleur. C’est ainsi que le thermomètre +n’indiquait à l’ombre que 22 degrés, et 29 au soleil. + +Nous passâmes l’équateur à midi par le 168^{e} degré de longitude, et +nous nous retrouvâmes dans l’hémisphère septentrional. + +On tua et on mangea un petit cochon d’Otahiti en l’honneur de l’heureux +passage de la ligne, et nous saluâmes l’hémisphère de notre patrie avec +du véritable vin du Rhin. + +Le 4 juin, et sous le 8^{e} degré de latitude, nous aperçûmes de nouveau +pour la première fois la belle étoile polaire. + +Le 17 juin, nous approchions tellement de _Saypan_, une des plus grandes +îles Ladrones, que nous en pûmes distinguer parfaitement les montagnes. +Les îles Ladrones et les îles Mariannes sont situées entre le 13^{e} et +le 21^{e} degré de latitude et le 145^{e} et 146^{e} degré de longitude +de l’hémisphère oriental. + +Le 1^{er} juillet, nous aperçûmes de nouveau la terre, c’est-à-dire la +côte de _Lucovia_ ou de _Luzon_, la plus grande des Philippines, située +entre le 18^{e} et le 19^{e} degré de latitude et entre le 125^{e} et le +119^{e} degré de longitude. + +Le port de _Manilla_ se trouve sur la côte méridionale de l’île du même +nom. + +Le même jour, nous passâmes près de l’île de _Babuan_ et près de +plusieurs autres masses de rochers isolés, qui s’élevaient comme des +tours du sein de la mer. Quatre de ces rochers étaient placés assez près +l’un de l’autre et formaient un groupe pittoresque; plus tard, nous en +aperçûmes encore deux autres. + +Dans la nuit du 2 juillet, nous atteignîmes la pointe occidentale de +_Luzon_, et nous entrâmes ensuite dans la dangereuse mer de Chine. +J’étais enchantée de dire enfin adieu à l’océan Pacifique; car un voyage +sur cette mer est certainement fort ennuyeux. On ne rencontre que +très-rarement un autre navire, et l’eau est d’ordinaire si calme, qu’on +croit naviguer sur une rivière. Souvent, je me levais en sursaut de mon +bureau, et me croyais assise dans une petite chambre à la campagne, +illusion d’autant plus naturelle que nous avions à bord trois chevaux, +un chien, quelques porcs, des poules, des oies et des serins de Canarie. +Tout cela hennissait, aboyait, grognait, caquetait et chantait comme +dans une métairie. + +_6 juillet._ Pendant les premiers jours, notre voyage sur la mer de +Chine ne ressembla pas mal à celui de l’océan Pacifique. Nous avancions +lentement et paisiblement. Ce n’est que ce jour-là que nous découvrîmes +la côte de Chine, et, le soir, nous n’étions plus qu’à 28 milles de +_Macao_. J’attendis le lendemain avec une assez grande impatience. +J’étais sûre maintenant de fouler bientôt le sol de Chine, si ardemment +désiré; je voyais déjà en idée les mandarins avec leurs grands bonnets, +et les Chinoises avec leurs petits pieds, lorsque le vent tourna tout à +coup au milieu de la nuit, et, le 7 juillet, nous nous trouvâmes rejetés +à 100 milles en arrière. Pour comble de malheur, le baromètre tomba si +bas que nous redoutions déjà un typhon. On appelle ainsi des ouragans +excessivement dangereux, qui sévissent fréquemment pendant les mois de +juillet, d’août et de septembre. Un nuage noir rouge foncé d’un côté et +de l’autre à moitié blanc, se montre ordinairement à l’horizon comme un +fatal précurseur: puis surviennent des ondées épouvantables, mêlées de +tonnerres et d’éclairs, et les vents les plus violents, déchaînés de +tous côtés, soulèvent des vagues hautes comme des tours. On fit à bord +tous les préparatifs nécessaires pour recevoir le dangereux ennemi. Mais +nous en fûmes quittes pour la peur; ou l’ouragan n’éclata pas, ou bien +il éclata à une très-grande distance; nous n’essuyâmes qu’une petite +tempête d’assez courte durée. + +Le 8 juillet, nous arrivâmes de nouveau dans le voisinage de _Macao_, +dans le détroit de la _Lema_, et nous passâmes ensuite continuellement +par des baies semées de brisants et de groupes d’îles qui offraient les +vues les plus belles et les plus variées. + +Le 9 juillet, nous jetâmes l’ancre dans la rade de Macao. La ville +appartient aux Portugais, et a 20 000 habitants. Elle est dans une +position ravissante, sur le bord de la mer, entourée de jolies chaînes +de collines et de montagnes. On remarque particulièrement le palais du +gouverneur portugais, le couvent catholique de _Guia_, les +fortifications, et quelques jolis édifices situés pêle-mêle sur de +belles collines dans un désordre pittoresque. + +Indépendamment d’un petit nombre de vaisseaux européens, il y avait en +rade plusieurs jonques (grands bateaux chinois), et beaucoup de petits +canots conduits par des Chinois couraient autour de notre navire. + + * * * * * + +L’île de Taïti a 72 milles anglais de circonférence. + +La religion du pays est la religion anglicane. + +La langue est le taïtien. + +La population indigène est de 8 à 9000 âmes. + +On se sert pour monnaie de dollars américains et espagnols, appelés +aussi piastres, et d’argent français. + +La piastre vaut 5 francs ou 8 réaux. + +La distance de _Valparaiso_ à _Taïti_ est d’environ 5000 lieues marines; +de _Taïti_ à _Macao_, à peu près autant. + +De _Macao_ à _Hong-Kong_ il y a 60 lieues marines; de _Hong-Kong_ à +_Canton_, 90 lieues marines. + + + + +CHAPITRE VIII. + + Macao.--Hong-Kong.--Victoria.--Promenade en jonque chinoise.--Le + Si-Kiang, appelé aussi fleuve du Tigre.--Whampoa.--Canton ou + Ruangtscheu-fu.--Vie des Européens.--Les Chinois.--Coutumes et + usages.--Criminels et pirates.--Assassinat de M. + Vauchée.--Promenades et excursions. + + +Il y a un an, je ne me serais pas imaginé que je grossirais le nombre +des Européens qui connaissent ce curieux pays, non-seulement par les +livres, mais pour l’avoir visité. Je ne songeais pas alors qu’au lieu +des Chinois peints que j’avais vus en Europe je verrais des Chinois en +chair et en os, avec leurs têtes rasées, leurs longues queues et leurs +vilains petits yeux obliques. + +A peine eûmes-nous jeté l’ancre, que plusieurs Chinois grimpèrent sur le +pont de notre vaisseau, pendant que d’autres étalaient sur leurs barques +une quantité d’objets, de fruits et de pâtisseries, les rangeant avec +beaucoup d’ordre et formant un vrai marché tout autour de nous. +Quelques-uns même vantaient leur marchandise en mauvais anglais; mais en +somme ils ne firent pas de brillantes affaires; car notre équipage se +borna à acheter quelques cigares et quelques fruits. + +Le capitaine Jurianse loua un bateau, et nous mîmes aussitôt pied à +terre. Pour avoir le droit de débarquer, il fallut payer au mandarin un +demi-écu d’Espagne par personne. Cet abus, à ce que j’appris, ne tarda +pas à être aboli. + +Nous traversâmes une grande partie de la ville pour gagner une des +maisons de commerce portugaises. Les Européens, hommes et femmes, +peuvent circuler ici librement, sans courir comme dans d’autres villes +chinoises, le risque d’être lapidés. Dans les rues qui n’étaient +habitées que par des Chinois, il y avait un grand mouvement. On voyait +des groupes d’hommes assis dans la rue qui jouaient aux dominos, et dans +les boutiques, des serruriers, des menuisiers, des cordonniers et autres +artisans; on travaillait, on causait, on jouait ou l’on dînait. Je ne +vis que peu de femmes; encore appartenaient-elles au bas peuple. Rien ne +m’amusa ni ne m’étonna plus que la manière dont mangent les Chinois; ils +se servent de deux petits bâtons, à l’aide desquels ils portent les mets +à la bouche d’une façon très-adroite et très-délicate. Pour le riz, qui +se détache et se brise, les bâtons ne feraient pas aisément leur office; +ils approchent donc le vase rempli de riz tout contre leur bouche grande +ouverte, et y font entrer de larges portions au moyen de leurs petits +bâtons; mais d’ordinaire une partie retombe dans le vase d’une manière +peu appétissante. Pour les mets liquides, ils se servent de cuillers +rondes en porcelaine. + +La construction des maisons n’offre rien de particulier: la façade donne +d’ordinaire sur la cour ou sur le jardin. Je visitai entre autres la +grotte dans laquelle le célèbre écrivain portugais Camoëns a composé, +dit-on, ses _Lusiades_. Pour avoir fait le poëme satyrique _Disperates +no India_, il fut exilé, en 1556, à Macao, où il passa plusieurs années, +jusqu’à l’époque où on le rappela dans sa patrie. La grotte est située +non loin de la ville, sur une hauteur ravissante. + +Comme il n’y avait point de commerce à faire, le capitaine résolut de se +remettre en mer le lendemain. Il m’offrit de m’emmener avec lui +gratuitement à Hong-Kong; je n’avais payé le passage que jusqu’à Macao. +Son invitation me fut d’autant plus agréable, que je n’avais aucune +lettre de recommandation pour Macao, et que d’ailleurs les occasions +d’aller à Hong-Kong étaient excessivement rares. L’eau du chenal étant +très-basse, notre vaisseau était resté à l’ancre loin de la terre, dans +les parages exposés aux courses des pirates, qui sont ici très-nombreux +et très-hardis. On prit donc pour la nuit toutes les précautions +nécessaires, et on doubla les sentinelles. + +En 1842, les pirates attaquèrent un brick dans la rade de Macao, le +pillèrent et tuèrent l’équipage. Le capitaine était resté à terre; +l’équipage s’était livré sans crainte au sommeil, sous la garde d’une +seule sentinelle. Il arriva un _champan_[47]: le chef de cette +embarcation remit un billet à l’homme de garde en lui disant qu’il +venait de la part du capitaine. Pendant que le matelot s’approchait de +la lanterne pour lire le billet, le pirate lui asséna un violent coup +sur la tête et le terrassa sans lui laisser le temps de prononcer une +parole. Les hommes cachés dans le champan escaladèrent le navire de tous +côtés, et se rendirent facilement maîtres des matelots endormis. + +Le 10 juillet au matin, après avoir passé la nuit sans accident, nous +nous embarquâmes pour Hong-Kong, sous la conduite d’un pilote côtier. La +traversée est de 60 milles marins, et elle offre beaucoup de variété et +d’intérêt, car on longe sans cesse des baies, des récifs et de jolis +groupes d’îles. + +Après la guerre de 1842, les Chinois cédèrent l’île de Hong-Kong aux +Anglais, qui y fondèrent le port de _Victoria_, aujourd’hui orné de +nombreux édifices et de beaux palais en pierre de taille. + +Mais les Européens, dont le nombre ne s’élève qu’à quelques centaines, +ne sont pas très-contents; car le commerce n’est pas de moitié aussi +productif qu’on l’avait espéré d’abord. Le gouvernement anglais donne +gratuitement des terrains aux marchands, à la seule condition d’y bâtir +des maisons. Beaucoup ont élevé de magnifiques constructions, qu’ils +céderaient aujourd’hui à moitié prix; d’autres abandonneraient +volontiers leur terrain, avec les fondations déjà établies, sans +demander le moindre dédommagement. + +Je me proposais de ne rester que peu de jours à Victoria, car je +désirais arriver le plus tôt possible à Canton. + +Après tant d’honnêtetés dont il m’avait déjà comblée, le capitaine +Jurianse voulut encore me donner le logement et la nourriture sur son +vaisseau pendant son séjour à Victoria, ce qui me fit faire chaque jour +une économie de quatre à six dollars[48]. + +Le bateau qu’il avait loué fut aussi toujours à ma disposition. A cette +occasion je dois rappeler que je n’ai nulle part bu de l’eau aussi bonne +et aussi fraîche que sur son navire; ce qui prouve que même avec la +chaleur tropicale l’eau peut se garder longtemps sans se corrompre. Il +n’est besoin que de propreté et de soin; mais ces qualités ne se +trouvent à ce degré que chez les Hollandais. Plût au ciel que tous les +capitaines voulussent, au moins à cet égard, les prendre pour modèles! +C’est vraiment une dure nécessité que d’être réduit à boire une eau +trouble et qui sent mauvais. Malheureusement tous les voiliers sur +lesquels je fis une traversée de plusieurs mois m’offrirent ce +désagrément. + +La situation de Victoria n’est pas des plus agréables, car elle est +environnée de montagnes toutes nues. La ville même a un cachet européen, +et si l’on ne voyait pas, dans les rues et dans les boutiques, des +porteurs, des ouvriers et de petits marchands chinois, on croirait à +peine qu’on se trouve en Chine. Je fus surprise de ne pas rencontrer de +femmes indigènes dans les rues. On aurait pu penser qu’une Européenne +courrait quelque danger à se montrer en public; mais je dois avouer que +je n’eus jamais à essuyer la moindre offense de la part des Chinois; ils +ne m’importunèrent même pas par leur curiosité. + +A Victoria, j’eus le plaisir de faire la connaissance de M. Gützloff, +qui a acquis une assez grande célébrité[49]. + +J’y trouvai encore quatre autres missionnaires. Ils étudiaient le +chinois, s’habillaient et se faisaient raser la tête comme les +indigènes, et portaient des queues à la chinoise. Aucune langue n’est +aussi difficile à lire et à écrire que le chinois. L’écriture se +compose, dit-on, de plus de mille lettres, et la langue ne renferme que +des monosyllabes. On écrit avec des pinceaux trempés dans de l’encre de +Chine, de droite à gauche, sur toute la longueur du papier! + +Dès les premiers jours, je trouvai une occasion d’aller à Canton dans +une petite jonque chinoise. M. Pustau, marchand de Victoria, qui +s’était vivement intéressé à moi, m’engagea, il est vrai, à ne pas me +confier aveuglément aux gens du pays. Il me conseilla de louer une +barque à moi ou bien de prendre une place sur le bateau à vapeur; mais +cela dépassait mes faibles ressources; car une place sur le vapeur, ou +la location d’une barque, m’aurait coûté douze dollars, tandis que mon +passage dans la jonque ne me revenait qu’à trois dollars. J’avoue, en +outre, que la physionomie et les manières des Chinois ne m’inspiraient +pas la moindre crainte. Je pris sur moi mes pistolets, et, le soir du 12 +juillet, je me rendis tranquillement à bord. + +Une forte pluie et la nuit tombante m’obligèrent bientôt à me réfugier +dans l’intérieur du bateau; pour passer le temps, je me mis à observer +mes compagnons de voyage. + +La compagnie, sans être choisie, se conduisit très-décemment, de sorte +que je pus rester tranquillement au milieu d’elle. Quelques-uns jouaient +aux dominos, tandis que d’autres tiraient des sons épouvantables d’une +mandoline à trois cordes. On fumait, on causait et on prenait du thé +sans sucre dans de toutes petites tasses. On ne manqua pas de m’offrir +de tous côtés de ce nectar! Les Chinois, riches ou pauvres, ne boivent +ni eau pure, ni spiritueux, mais toujours du thé faible et sans sucre. + +Il était tard quand je me retirai dans ma cabine, dont le plafond +n’était pas hermétiquement fermé et laissait pénétrer la pluie. A peine +le capitaine s’en fut-il aperçu, qu’il m’assigna une autre place. Je me +trouvai en compagnie de deux Chinoises tout occupées à fumer du tabac: +leurs pipes n’étaient pas plus grandes que des dés à coudre, et après +trois ou quatre bouffées elles étaient obligées de les bourrer de +nouveau. + +Mes voisines, s’étant aperçues que je n’avais pas de petit tabouret pour +reposer ma tête, m’en offrirent un, et insistèrent tellement que je dus +l’accepter. Les Chinois se servent, en guise d’oreiller, de petits +tabourets de bambou ou de cartons très-forts, qui ont de dix à trente +centimètres de long, et environ vingt de haut; ils sont bombés à la +partie supérieure, mais non rembourrés. + +_13 juillet._ Quand je me rendis de grand matin sur le pont pour voir +l’entrée de la _bocca_ du _Si-Kiang_ ou du _Tigre_, nous nous trouvions +déjà si avant dans le fleuve, qu’on ne découvrait plus son embouchure. +Je la vis cependant à mon retour de Canton, à Hong-Kong. + +Le Si-Kiang, un des plus grands fleuves de la Chine, qui, à peu de +distance encore de l’endroit où il se jette dans la mer, a près de huit +milles de large, se trouve à son embouchure tellement resserré par des +montagnes et des rochers, qu’il perd la moitié de sa largeur. + +La contrée est belle, et quelques fortifications assises sur les cimes +des montagnes lui donnent un aspect romantique. + +Près de _Hoo-mun_, appelé aussi _Whampoa_, le fleuve se divise en +plusieurs bras; celui qui conduit à Canton s’appelle le _fleuve aux +Perles_. Whampoa, endroit de peu d’importance, mérite d’être mentionné, +parce que les nombreux bas-fonds du fleuve aux Perles obligent tous les +grands vaisseaux d’y jeter l’ancre. + +Le long des rives s’étendent d’immenses plantations de riz bordées de +bananiers et d’arbres fruitiers. Ces derniers forment souvent de jolies +allées; mais on les plante moins pour l’ornement que par nécessité. +Comme le riz a besoin d’un terrain très-humide, on plante les arbres +entre les rizières pour soutenir le sol, qui sans cela serait entraîné à +force d’être arrosé. De jolies maisons de campagne d’un style vraiment +chinois, avec des toits échancrés, pointus et dentelés, couvertes de +tuiles et de briques de couleur, sont placées sous des groupes d’arbres +aux ombrages épais; des pagodes de constructions diverses (appelées +_tas_), de trois à neuf étages, s’élèvent sur de petites collines près +des villages, et attirent de loin l’attention. + +De nombreuses fortifications, mais qui ressemblent plutôt à de grandes +maisons sans toitures, défendent le fleuve en amont. + +A plusieurs milles avant Canton, on voit une suite de bourgades +composées toutes de méchantes baraques, qui sont en grande partie +établies dans le fleuve même, sur de hauts pilotis, et entourées +d’innombrables barques également habitées. + +Plus on approche de Canton, plus le mouvement de la navigation, plus le +nombre des vaisseaux et des bateaux servant d’habitation augmente. On +voit des bâtiments des formes les plus étranges, des jonques à l’arrière +desquelles s’élève comme une maison à deux étages avec de hautes +fenêtres, des galeries et un toit. Ces navires sont souvent d’une +grandeur surprenante, et chargent jusqu’à mille tonnes. Plus loin on +aperçoit des vaisseaux de guerre chinois d’une construction plate, large +et longue, armés de vingt à trente canons; des _bateaux de mandarin_ +qui, avec leurs portes et leurs croisées peintes[50], avec leurs +galeries ciselées et leurs pavillons en soie, ressemblent aux plus +jolies maisons. Ceux qui méritent le plus d’attention sont les superbes +_bateaux à fleurs_, dont les galeries supérieures sont ornées de +guirlandes et d’arabesques. Des portes et des fenêtres de style gothique +conduisent dans l’intérieur, composé d’un grand salon et de quelques +cabinets. Des glaces, des tapis de soie ornent les murs; des lustres de +verre, des lanternes en papier de couleur, entre lesquels se balancent +de petites corbeilles remplies des fleurs les plus fraîches, complètent +cet aspect enchanteur. + +Ces bateaux à fleurs restent toujours à l’ancre, et servent aux Chinois, +jour et nuit, de lieux de divertissement. On y exécute des comédies, des +danses et des jongleries, auxquelles n’assistent pas les femmes de +bonne compagnie. L’accès n’en est pas précisément interdit aux +Européens; mais, avec la disposition actuelle des esprits, ils courent +plus ou moins le risque d’être injuriés ou maltraités. + +Qu’on se représente, à côté de ces singuliers bateaux, des milliers de +petits canots ou champans qui sont à l’ancre ou qui croisent dans tous +les sens, des pêcheurs qui jettent de tous côtés leurs filets, des +enfants et des jeunes gens qui se baignent et nagent. Souvent on +détourne les regards avec inquiétude, quand on voit sur de petits +bateaux étroits des gamins jouer et se chamailler; à tout instant on se +figure qu’un de ces petits bonshommes va tomber par-dessus le bord. Les +parents prudents attachent au dos de leurs enfants âgés de moins de six +ans des citrouilles creuses ou des vessies de bœuf remplies d’air, pour +qu’en tombant dans l’eau ils n’aillent pas si vite au fond. + +Les diverses occupations des indigènes, cette vie active et agitée, +offrent les tableaux les plus variés; on ne peut s’en faire une idée +exacte si on n’en a été soi-même témoin. + +Depuis peu d’années il est permis aux femmes européennes d’entrer et de +demeurer dans les factoreries de Canton. Je quittai donc le bateau sans +crainte; mais je devais d’abord aviser aux moyens de trouver la maison +de M. Agassiz, à laquelle j’étais adressée. Comme je ne savais pas +encore un mot de chinois, il me fallut m’expliquer par signes. Je donnai +à entendre à mon capitaine que je n’avais pas d’argent sur moi, et que, +s’il voulait être payé, il devait me conduire à la factorerie. Il ne +tarda pas à me comprendre, et s’empressa d’acquiescer à ma demande. Les +Européens que je rencontrai à la factorerie m’indiquèrent la maison, et +bientôt je me trouvai hors d’embarras. + +Quand M. Agassiz me vit arriver et apprit que j’étais venue à pied du +vaisseau à sa maison, il fut très-surpris, et eut de la peine à croire +que j’eusse pu faire ce trajet sans encombre et sans insulte. Ce n’est +qu’alors que je me rendis compte du danger auquel je m’étais exposée +comme femme, en courant seule avec un guide dans les rues de Canton. +Pareille chose ne s’était pas encore vue dans la ville, et M. Agassiz +m’assura que je devais regarder comme un bonheur insigne de ne pas avoir +été outragée grossièrement, et même lapidée par le peuple. + +Dans un cas semblable, mon guide aurait pris la fuite, et m’aurait +abandonnée à mon mauvais sort. + +J’avais bien remarqué, en allant du vaisseau à la factorerie, que tout +le monde me suivait des yeux et criait après moi en me montrant au +doigt, que jeunes et vieux sortaient des boutiques, et que peu à peu il +se formait même autour de moi une espèce d’escorte. Que me restait-il +autre chose à faire que de ne pas me laisser intimider, et de payer +d’audace? J’avançai bravement, et on ne me fit rien, sans doute parce +que je ne montrai aucune crainte. + +J’avais formé le projet de ne pas rester longtemps à Canton; car, depuis +la dernière guerre avec les Anglais, les Européens peuvent y paraître +moins que jamais. On porte encore aux femmes une plus grande haine, +parce qu’il a été annoncé, dans les prophéties chinoises, que le +Céleste-Empire sera conquis un jour par une femme. Aussi je n’espérais +pas voir grand’chose à Canton, et je me proposais de continuer mon +voyage vers le nord de la Chine, jusqu’au port de _Tschang-hai_, où il +devait être plus facile de trouver accès auprès du peuple et de la +noblesse. + +Par bonheur je fis la connaissance d’un Allemand, M. de Carlowitz, qui +avait déjà passé quelques années à Canton. Il me témoigna de l’intérêt, +et m’offrit même de me servir de cicerone, à condition que je m’armerais +de patience jusqu’à ce que la poste d’Europe, qu’on attendait sous +peu[51], fût arrivée. + +En ce moment, les esprits des marchands sont tellement agités et +préoccupés qu’ils n’ont pas le temps de songer à autre chose qu’à leur +correspondance. Il me fallut donc attendre non-seulement l’arrivée du +vapeur, mais aussi son départ, ce qui demanda huit jours. Grâce à M. +Agassiz je ne m’ennuyai point; reçue chez lui de la manière la plus +cordiale et la plus affectueuse, j’eus en outre occasion de faire +connaissance avec le genre de vie des Européens établis à Canton. + +Peu d’Européens amènent leurs familles en Chine, et surtout à Canton, où +les femmes et les enfants vivent à peu près comme en prison, et ne +peuvent guère sortir que dans une litière bien fermée. D’ailleurs toute +est si cher dans ce pays, que comparativement on vit encore à bon marché +à Londres. On n’a pas un appartement quelque peu convenable, de six +chambres avec cuisine, à moins de sept ou huit cents dollars par an. On +donne à un domestique de quatre à huit dollars par mois; une servante se +paye souvent de neuf à dix dollars, car les Chinoises ne veulent servir +les Européens qu’à des prix exorbitants. Avec cela il règne dans ce pays +la singulière coutume d’affecter à chaque genre d’occupation une +personne particulière, ce qui nécessite un grand nombre de domestiques. + +Une famille composée de quatre personnes exige au moins de dix à douze +domestiques, et quelquefois plus. Chaque membre de la famille a d’abord +un domestique attaché exclusivement à son service. Puis il faut un +cuisinier, quelques bonnes d’enfants et plusieurs _cooli_ employés aux +travaux plus communs, tels que le nettoyage des chambres, le transport +du bois et de l’eau. Malgré un personnel si nombreux, on est souvent +très-mal servi; car si l’un ou l’autre de ces gens sort et qu’on ait +besoin de son service, il faut attendre qu’il soit rentré: aucun +domestique ne voudrait faire l’ouvrage de son camarade. + +Toute la maison est sous la direction d’une espèce d’intendant nommé +_comprador_. Il est chargé de l’argenterie, des meubles, du linge; il +reçoit et nourrit les domestiques, s’occupe de tout ce qu’il leur faut +et répond de leur fidélité; mais il retient aussi à chacun sur ses gages +deux dollars par mois. Il fait les achats, les comptes de cuisine, en un +mot toutes les dépenses, et indique à la fin de chaque mois le total, +sans trop entrer dans les détails. + +Outre la direction de la maison, le comprador est chargé de tenir la +caisse de la maison de commerce. Il passe par ses mains des centaines de +mille dollars, et, s’il se glisse de fausses pièces, il en est +responsable. Pour les payements et pour les recettes, il a ses commis à +lui, qui vérifient chaque pièce avec une rapidité incroyable. Ils +prennent une poignée de monnaies, les lancent en l’air chacune +séparément avec le pouce et le doigt du milieu, écoutent le son et +regardent en même temps le revers de la pièce qui retombe dans le creux +de la main. Des milliers de pièces sont ainsi comptées dans l’espace de +quelques heures. Cet examen est indispensable à cause de la quantité de +faux dollars que fabriquent les Chinois. Pour prouver que les pièces +sont bonnes, on imprime sur chacune le cachet de la maison, ce qui finit +par les aplatir et les élargir, et par les séparer en plusieurs +morceaux. Mais les morceaux ne perdent rien de leur valeur, car la somme +se détermine au poids. Indépendamment des dollars, on se sert encore +d’argent pur non monnayé en petites barres; on en coupe des morceaux +plus ou moins gros, selon que la somme est plus ou moins forte. + +La caisse se trouve au rez-de-chaussée, dans la chambre du comprador, et +l’Européen n’a point à s’occuper d’argent: aussi n’en porte-t-il jamais +sur lui. + +Le comprador ne touche pas de traitement, mais il a un intérêt dans +chaque affaire; pour les comptes de la maison, il sait les faire sans y +perdre. D’ailleurs, on prend en général, des hommes de confiance; ils +versent une caution entre les mains des mandarins, qui ensuite +répondent d’eux. + +Voici quelle est à peu près la vie des Européens établis à Canton. Après +s’être levé et avoir bu une tasse de thé dans sa chambre, on prend un +bain froid. A neuf heures vient le déjeuner, qui se compose de poissons +frits ou de côtelettes, de rôti froid, d’œufs, de beurre, de pain et de +thé. Chacun va alors à ses affaires jusqu’à l’heure du dîner, qui a lieu +ordinairement à quatre heures. On mange de la soupe à la tortue, du +curri[52] et du riz, du rôti, des ragoûts et des pâtes. Tous les mets, à +l’exception du _curri_ et du riz, sont préparés à l’anglaise par des +cuisiniers chinois. Le dessert se compose de fromage et de fruits, tels +que _ananas_, _long-yen_, _mangues_ et _lit-chi_. Les Chinois prétendent +que ce dernier fruit est le meilleur qui existe. Il est de la grosseur +d’une noix, a une peau brun rouge un peu chagrinée, une pulpe blanche et +délicate et un noyau noir. Le _long-yen_, un peu plus petit que le +_lit-chi_, a aussi une chair blanche et délicate, mais un peu aqueuse. +Je ne trouvai pas ces deux fruits extrêmement bons. Les ananas ne me +parurent ni aussi savoureux ni aussi parfumés que ceux qui viennent dans +les serres d’Europe; seulement ils sont beaucoup plus gros que les +nôtres. + +On boit à Canton du vin de Portugal et de la bière anglaise. Avec chaque +boisson on vous offre de la glace cassée en petits morceaux et +enveloppée d’un linge. + +La glace est un article assez dispendieux, car on l’apporte de +l’Amérique du Nord. Le soir, on prend du thé. + +Pendant le repas, une grande _punka_ répand de l’air et de la fraîcheur +sur toute la société. La _punka_ est un cadre d’environ trois mètres de +long et d’un mètre de haut, couvert de percale blanche et suspendu par +de forts cordons au plafond de la chambre. Un autre cordon passe, comme +la corde d’une cloche, à travers le mur de la chambre, et va dans une +pièce voisine ou au rez-de-chaussée, où un domestique le tire d’une +manière régulière, et maintient ainsi le cadre dans un mouvement léger +et constant qui donne le courant d’air le plus agréable. + +La vie pour les Européens est, comme on voit, très-chère en Chine. +L’entretien annuel d’une maison européenne monte, pour le moins, à 30 +000 fr. (6000 dollars), somme considérable quand on songe combien on a +peu de chose pour cet argent. On n’a ni chevaux, ni voitures, ni +réunions, ni spectacles, ni rien de semblable. Le seul plaisir de +beaucoup de personnes est d’avoir un bateau dont la location coûte 7 +dollars par mois, ou bien de se promener le soir dans un petit jardin +que les Européens établis à Canton ont fait planter comme lieu +d’agrément. Il se trouve en face de la factorerie, et est entouré de +murs de trois côtés; le quatrième est borné par le fleuve aux Perles. + +Les Chinois, au contraire, vivent à très-bon marché. Un homme peut +parfaitement se tirer d’affaires avec 60 _cashs_ par jour (1200 cashs +font un dollar); aussi le salaire de l’ouvrier est très-minime. C’est +ainsi qu’on peut louer un bateau pour toute la journée au prix d’un +demi-dollar, et cet argent sert souvent à nourrir toute une famille de +six à neuf personnes. Il est vrai que les Chinois ne sont pas +très-difficiles sur le choix de leurs aliments. Ils mangent des chiens, +des chats, des souris, des rats, des intestins d’oiseaux, du sang de +toute espèce d’animal, et même, à ce qu’on m’a assuré, des chenilles, +des vers de terre et des bêtes mortes. Leur principale nourriture est le +riz, qui ne leur sert pas seulement comme plat, mais qui leur tient +aussi lieu de pain. Il est très-bon marché; le picoul (100 livres de +Vienne ou 125 de Hambourg, ou 56 kilogrammes) coûte de un dollar trois +quarts à deux dollars et demi. + +Les vêtements des deux sexes, pour le peuple, se composent de larges +pantalons et de longues tuniques, et se distinguent par une saleté +extraordinaire. Le Chinois est l’ennemi des bains et des ablutions; il +ne porte pas de chemise, et il garde le même pantalon jusqu’à ce qu’il +lui tombe du corps. Les tuniques des hommes leur descendent +jusqu’au-dessus du genou, et celles des femmes un peu plus bas. Elles +sont faites de nankin ou de soie, de couleur bleu foncé, brune ou noire. +Pendant l’hiver ils mettent par-dessus leur vêtement un habit d’été +qu’ils serrent contre celui de dessous à l’aide de ceintures; mais dans +les grandes chaleurs ils le laissent flotter légèrement autour du corps. + +Les hommes ont la tête rasée, à l’exception d’une petite partie de +l’occiput, où les cheveux sont entretenus avec beaucoup de soin et +tressés en queue. Plus la queue d’un Chinois est épaisse, plus il en +tire vanité. Aussi y mêle-t-on de faux cheveux et des rubans noirs, et +une queue descend-elle quelquefois jusqu’à la cheville. Pendant le +travail, le Chinois roule cette queue autour de son cou; mais en entrant +dans une chambre il la détache, parce que ce serait blesser les +convenances et la politesse que de se présenter avec la queue +retroussée. + +Les femmes gardent leur chevelure tout entière; elles la relèvent toute +en arrière, elles la tressent et l’attachent avec beaucoup d’art sur le +sommet de la tête; ces soins leur demandent beaucoup de temps, mais une +fois qu’elles sont coiffées c’est pour toute une semaine. Les hommes et +les femmes ne mettent rien sur leur tête, ou bien ils portent des +chapeaux de bambou très-mince, qui ont souvent près d’un mètre de large; +ces chapeaux les garantissent du soleil et de la pluie; ils sont +excessivement légers et imperméables. + +Leur chaussure se compose de bas cousus et de souliers d’étoffes de soie +ou de coton noir; la semelle des souliers, haute de plus de trois +centimètres, est faite de carton épais ou de bandes de feutre plusieurs +fois repliées l’une sur l’autre. Les pauvres ne portent pas de +chaussure. + +Les maisons du peuple sont de misérables barraques construites en tuiles +ou en bois. L’ameublement est extrêmement pauvre: une méchante table, +quelques chaises, deux ou trois nattes de bambou, de petits escabeaux +pour la tête, de vieilles couvertures, composent tout le mobilier. +Cependant les pots de fleurs ne manquent nulle part. + +La manière la plus économique de se loger, c’est d’avoir un bateau à +soi. L’homme va travailler à la campagne, et, pendant ce temps, la femme +cherche à contribuer à l’entretien de la famille en conduisant en bateau +des promeneurs ou des voyageurs. Une moitié du bateau appartient à la +famille, l’autre au locataire, et, quoique l’espace soit excessivement +restreint (car les bateaux ont à peine 8 mètres de long), il y règne +pourtant la plus grande propreté et le plus grand ordre. Chaque matin +tout est lavé et nettoyé. On sait tirer parti du plus petit coin de la +manière la plus ingénieuse; il y a même place pour un autel domestique +en miniature. Pendant le jour on cuit et on lave. Bien que les enfants +ne manquent pas, le voyageur n’en est nullement importuné; aucun +spectacle désagréable ne s’offre à sa vue, et il n’entend que +très-rarement la voie criarde d’un des marmots. Pendant que la mère +tient la rame, elle porte son plus jeune enfant sur le dos. Les plus +grands ont aussi quelquefois un de leurs frères attaché sur leurs +épaules, et ils sautent et grimpent sans s’inquiéter le moins du monde +du dépôt qui leur est confié. Souvent je voyais avec douleur la petite +tête nue d’un tout jeune enfant ballotter de tous côtés pendant que le +frère aîné sautait d’un endroit à l’autre, ou bien le front nu de la +pauvre créature recevait tellement en plein les rayons du soleil, que +c’était à peine s’il pouvait ouvrir les yeux. Certes! on ne saurait se +faire une idée de la misère d’une famille chinoise renfermée dans son +bateau. + +On accuse les Chinois de tuer beaucoup d’enfants nouveau-nés ou chétifs +et malingres. Ils les étouffent, dit-on, dès leur naissance et les +jettent à l’eau, ou bien ils les exposent dans les rues, ce qui est +encore plus affreux, car il y a beaucoup de cochons et de chiens errants +qui se jettent avec voracité sur la proie qui leur est offerte. C’est +surtout le sort des filles; pour les garçons, toute famille s’estime +heureuse d’en avoir, parce que c’est un devoir pour eux de nourrir leurs +parents dans la vieillesse. Le fils aîné même, quand son père vient à +mourir, est obligé de le remplacer et de prendre soin de ses autres +frères et sœurs, qui, en échange, lui doivent le plus grand respect et +une obéissance sans bornes. On tient rigoureusement à l’exécution de ces +lois, et celui qui les transgresse est puni de mort. + +Les Chinois regardent comme un honneur d’être grand-père, et, pour se +parer de cet avantage, celui qui en est favorisé porte des moustaches. +Ces moustaches, grises et peu fournies, se remarquent d’autant plus que +les jeunes gens n’en ont pas, et que le plus souvent même ils n’ont pas +de barbe. + +Quant aux mœurs et aux coutumes des Chinois, je ne puis en dire que fort +peu de chose; car pour un étranger il est difficile et presque +impossible de les connaître. Je cherchai à les observer le plus +possible; je me mêlai au peuple dans toutes les occasions qui se +présentèrent, et je notai fidèlement tout ce que j’avais pu remarquer. + +Un matin, en sortant, je rencontrai plus de cinquante criminels tous +emprisonnés dans leur carcan (_can-gue_), qu’on promenait par les rues. +Ce carcan se compose de deux gros morceaux de bois qui s’emboîtent l’un +dans l’autre et qui ont deux ou trois ouvertures à travers lesquelles +on fait passer au délinquant, selon la gravité du délit, la tête avec +une main, ou avec les deux mains. Le poids du carcan est de 25 à 50 +kilogrammes; il pèse si lourdement sur les épaules du pauvre diable, +qu’il ne peut pas porter lui-même la nourriture à sa bouche, et qu’il +est obligé d’attendre qu’une âme compâtissante veuille bien le faire +manger. La durée de cette punition varie de quelques jours à plusieurs +mois. Dans ce dernier cas, le coupable succombe presque toujours. + +Un autre châtiment consiste à infliger des coups avec un bambou; si ces +coups sont donnés sur les parties délicates du corps, la victime, dès le +quinzième, est à jamais soustraite aux souffrances de cette vie. +D’autres punitions, dont la cruauté ne le cède en rien à celles de +l’inquisition chrétienne, sont: d’écorcher tout vif, d’écraser les +membres, de couper les tendons des pieds, etc. A côté de ces supplices, +la peine de mort est réellement un châtiment fort doux. Le coupable est +étranglé ou décapité; mais on m’assura que, dans des circonstances +particulières et tout exceptionnelles, on sciait le criminel ou bien on +le laissait mourir de faim. Dans le premier cas, la victime est pressée +entre deux planches et sciée de haut en bas; dans le second, le condamné +est enterré jusqu’à la tête, et on le laisse ainsi mourir de faim, ou +bien on lui met le joug de bois autour de la tête, et on lui donne de +jour en jour moins de nourriture, jusqu’à ce qu’à la fin on ne lui donne +plus que quelques grains de riz. Malgré la cruauté de ces supplices, on +trouve, à ce qu’on dit, des gens qui, pour de l’argent, consentent à +subir pour d’autres toutes les peines, y compris même celle de la mort. + +Dans le courant de l’année 1846, à Canton, on a coupé la tête à 4000 +hommes. Il faut dire que ce chiffre représente les criminels de deux +provinces qui, réunies, comptent dix-neuf millions d’habitants; mais ce +n’en est pas moins un nombre d’exécutions prodigieux. Cela tient-il à +ce que les crimes sont très-fréquents, ou bien à ce que l’on prodigue +les condamnations à mort, ou à ces deux faits réunis? C’est ce que je ne +saurais dire. + +J’arrivai par hasard tout près de la place des exécutions, et je vis, à +mon grand effroi, toute une rangée de têtes encore sanglantes exposées +sur de hautes perches. Les parents peuvent enlever et enterrer les corps +des suppliciés. + +Il y a en Chine diverses religions: la plus répandue est le bouddhisme, +plein de superstition et d’idolâtrie; il a surtout des adhérents dans le +bas peuple. La religion la plus naturelle et la plus sensée est celle de +Confucius, ou _Kong-fou-tsee_, qui est, dit-on, celle de la cour, des +fonctionnaires, des savants et des hommes éclairés. + +La population se compose de beaucoup de races très-diverses dont je ne +puis malheureusement pas retracer les types, n’ayant fait qu’un trop +court séjour en Chine. Les Chinois que j’ai vus à Canton, à Hong-Kong et +à Macao, sont de grandeur moyenne. Leur teint varie selon le genre de +leurs occupations: le paysan, le portefaix sont assez basanés; l’homme +riche et la dame de condition sont blancs. Ils ont la tête de forme +conique, et la figure triangulaire; leurs sourcils sont placés +très-hauts et presque en ligne droite; leurs yeux obliques sont étroits, +fendus un peu de travers et très-écartés l’un de l’autre; la racine du +nez est très-large; ils ont une grande bouche, et la lèvre supérieure +fait saillie sur l’inférieure. Je trouvai que beaucoup d’entre eux +avaient les doigts des mains très-longs et très-maigres; les riches +seuls (les hommes aussi bien que les femmes) laissent pousser les ongles +extraordinairement longs pour prouver qu’ils n’ont pas besoin, comme les +gens des basses classes, de gagner leur vie par le travail des mains. +D’ordinaire ces ongles aristocratiques ont un centimètre et demi de +long. Je ne vis qu’un seul homme qui eût des ongles de trois +centimètres, et encore seulement à la main gauche. De cette main il ne +pouvait ramasser un objet plat qu’en appliquant dessus sa main tout +entière et en prenant l’objet entre les doigts. + +Les femmes riches ont généralement des dispositions à devenir +très-grasses, ce qui passe pour une beauté, non-seulement chez les +femmes, mais aussi chez les hommes. + +Quoique j’eusse beaucoup entendu parler des petits pieds des Chinoises, +la vue ne m’en surprit pas moins au plus haut degré. Grâce aux bons +offices de la femme d’un missionnaire, Mme Balt, je parvins à voir un de +ces petits pieds à nu. Les quatre doigts étaient recourbés et pressés si +fortement sous la plante du pied, qu’ils semblaient ne faire qu’un avec +elle. Quant à l’orteil, on lui laissait prendre tout son développement. +Le devant du pied était si serré avec de forts et larges rubans, qu’au +lieu de s’étendre et de s’allonger, il remontait et se fondait avec l’os +du pied; à la place de la cheville on voyait une grosse masse de chair, +semblable à un moignon, qui se joignait à la jambe. Le dessous du pied +avait à peine douze centimètres de long et quatre de large. Le pied est +toujours enveloppé de linge blanc ou de soie, enlacé de rubans de soie, +et renfermés dans de petits souliers à très-hauts talons. + +A ma grande surprise, ces créatures mutilées, pour marcher comme des +canes, n’en trottaient pas moins presque aussi vite que les femmes +d’Europe aux larges pieds; elles montaient et descendaient même les +escaliers sans le secours d’un bâton. + +Nulle Chinoise n’échappe à cet embellissement, si ce n’est parmi les +filles de la classe la plus indigente, c’est-à-dire celles qui habitent +dans les bateaux. Dans les grandes familles, toutes les filles partagent +cette distinction, tandis que dans les familles d’un rang moins élevé, +on la réserve ordinairement à la fille aînée. + +Le mérite d’une fiancée se règle sur la petitesse de ses pieds. + +On ne pratique pas cette mutilation sur l’enfant au moment de sa +naissance, mais on attend qu’elle ait accompli sa première année, +quelquefois même qu’elle soit arrivée à l’âge de trois ans. Après +l’opération, on ne fait pas entrer le pied de force, comme on l’a +prétendu, dans un soulier de fer, mais on le serre bien solidement au +moyen de larges rubans. + +La polygamie est permise aux Chinois par leur religion; mais à cet égard +ils sont bien au-dessous des mahométans. Les gens les plus riches ont +rarement plus de six à douze femmes, tandis que les pauvres se +contentent d’une seule. + +Je visitai à Canton, autant que possible, les ateliers de différents +artistes; je m’attachai surtout aux premiers peintres, et j’avoue que je +fus frappée du vif éclat de leurs couleurs. On l’attribue surtout au +papier de riz, sur lequel ils peignent, et qui est d’une finesse et +d’une blancheur extraordinaires. + +Les peintures sur toile ou sur ivoire diffèrent peu de celles de nos +artistes européens sous le rapport des couleurs; mais elles s’en +distinguent extrêmement par la composition et la perspective, pour +lesquelles les Chinois en sont encore aux éléments. Ce que je dis là est +surtout vrai pour la perspective. Les figures ou les objets du second +plan rivalisent pour la grandeur et le coloris avec ceux du premier, et +les fleuves et les mers occupent souvent la place des nuages. Mais, en +échange, ils savent parfaitement copier[53] et même faire des portraits. +J’en ai vu qui étaient si bien dessinés, si ressemblants et si +admirablement peints, que d’excellents artistes européens auraient pu +sans honte signer ces ouvrages. + +Les Chinois sont d’une habileté extraordinaire pour les ciselures sur +ivoire, sur écaille et sur bois. On trouve surtout parmi les objets +d’art en laque noire, avec des dessins d’or à plat ou en relief, des +chefs-d’œuvre qui feraient honneur aux plus beaux cabinets de curiosités +d’Europe. J’ai vu de petites tables à ouvrage de dames qui valaient +jusqu’à 600 dollars. Rien n’égale aussi la beauté des corbeilles et des +tapis qu’ils tressent avec du bambou. + +Ils réussissent beaucoup moins dans les travaux en or et en argent, qui +sont généralement massifs et sans goût. Mais dans la fabrication de la +porcelaine, ils ont acquis une grande réputation. Leurs produits se +distinguent autant par la grandeur que par la transparence. Sans doute +j’ai vu chez eux des vases et autres ustensiles de plus d’un mètre de +haut qui n’étaient ni légers, ni transparents; mais les tasses et les +autres petits objets se faisaient remarquer par une finesse et une +transparence qui ne pouvaient se comparer qu’au verre. Les couleurs des +peintures sont très-vives, mais les dessins sont mauvais et roides. + +Les Chinois sont inimitables dans la confection des étoffes de soie et +des écharpes dites _crêpes de Chine_. Ces dernières sont bien +préférables à celles de France et d’Angleterre, pour le goût, la beauté +et l’épaisseur du tissu. + +La musique est un art si peu avancé en Chine, que l’on pourrait presque +mettre les bons Chinois au même rang que les peuples sauvages. Ils ne +manquent pas d’instruments, mais ils ne savent pas s’en servir. Ils ont +des violons, des guitares, des luths (tous montés de cordes ou de fils +de fer), des tympanons, des instruments à vent, des timbales, des +tambours et des cymbales; mais ils n’entendent rien à la composition, ni +à la mélodie, ni à l’exécution; ils grattent, raclent et frappent sur +leurs instruments de manière à produire un véritable sabbat. Dans mes +courses sur le fleuve aux Perles, j’eus plusieurs fois occasion +d’entendre ces délicieuses cacophonies sur les bateaux de mandarins et +les bateaux de fleurs. + +Pour l’art de tromper, les Chinois s’y entendent beaucoup mieux, et ils +sont surtout habiles à attraper les Européens. Ils n’y mettent aucun +point d’honneur. Quand leur fourberie se découvre, ils disent tout au +plus: «Il a été plus habile et plus adroit que moi.» + +On me racontait qu’avant de mettre en vente des animaux vivants, tels +que veaux, porcs, etc., dont le prix se règle sur le poids, ils les +forcent d’avaler des pierres ou de grandes quantités d’eau. Ils savent +aussi gonfler et parer la chair des volailles tuées, pour les faire +paraître bien fraîches et bien grasses. + +Mais ce n’est pas seulement le bas peuple qui se distingue par la +méchanceté et la fourberie; on trouve ces belles qualités même dans les +premiers fonctionnaires de l’État. Personne n’ignore qu’il n’y a nulle +part plus de pirates que dans les eaux de la Chine, et plus +particulièrement dans les parages de Canton; cependant on ne fait rien +pour les châtier ou pour en purger la mer, parce que les mandarins ne +regardent pas comme au-dessous de leur dignité d’entretenir avec eux des +rapports secrets. + +Ainsi, le commerce d’opium est défendu, et cependant la contrebande en +fait entrer tous les ans une telle quantité, que les produits de cette +importation surpassent, dit-on, ceux de l’exportation du blé[54]. Les +marchands s’entendent avec les employés et les mandarins; on stipule une +somme pour chaque picoul, et souvent le mandarin lui-même introduit des +cargaisons entières sous le couvert de son pavillon. + +On prétend qu’il y a, dans une des îles voisines de Hong-Kong, de vastes +ateliers de fausse monnaie qui fonctionnent sans entrave et au su de +tout le monde, en payant un tribut aux employés et aux mandarins. Il n’y +a pas longtemps, quelques vaisseaux de corsaires, s’étant trop approchés +de Canton, furent jetés à la côte; l’équipage périt et le chef fut fait +prisonnier. La société des pirates somma par écrit le gouvernement de +lui rendre la liberté, avec menace, en cas de refus, de mettre tout à +feu et à sang. + +Tout le monde fut convaincu que la lettre était accompagnée d’une somme +d’argent; car, peu de temps après, le bruit se répandit que le coupable +s’était échappé. + +Je fus témoin, pendant mon séjour à Canton, d’un fait qui me causa une +grande angoisse et qui démontre suffisamment l’impuissance ou la +faiblesse du gouvernement en Chine. + +Le 8 août, M. Agassiz était parti avec un ami pour Whampoa, et il avait +témoigné l’intention de revenir dans la soirée. Je restai seule à la +maison avec les serviteurs chinois. M. Agassiz ne revint pas; enfin dans +la nuit, vers une heure, j’entendis tout à coup de grands cris et on +frappa avec violence à la porte de la maison. Je crus d’abord que +c’était M. Agassiz, et je m’étonnais déjà de cette rentrée bruyante, +quand je m’aperçus que le tapage n’avait pas lieu dans notre maison, +mais dans celle d’en face. Pareille erreur est très-facile, car les +maisons sont tout à côté l’une de l’autre, et les fenêtres restent +ouvertes nuit et jour. J’entendais crier: «Levez-vous, habillez-vous!» +et en même temps: «C’est terrible! c’est épouvantable! Dieu! où cela +est-il arrivé?» Je m’élançai hors du lit, et je passai une robe en toute +hâte, avec l’idée qu’il devait avoir éclaté quelque part ou un incendie +ou une révolte[55]. + +Ayant aperçu un monsieur près d’une fenêtre, je l’appelai et le priai de +me dire ce qui était arrivé de si effroyable. Il me raconta rapidement +qu’on venait de recevoir à l’instant même la nouvelle que deux de ses +amis, qui voulaient aller à Hong-Kong (Whampoa est sur la route), +avaient été attaqués par des pirates, que l’un avait été assassiné et +l’autre blessé. + +Il s’éloigna immédiatement, avant que j’eusse le temps de lui demander +le nom de la victime, et je passai toute la nuit avec la crainte que cet +attentat n’eût été commis contre M. Agassiz. + +Par bonheur il n’en avait rien été, car M. Agassiz fut de retour le +matin à cinq heures. + +J’appris alors que ce malheur était arrivé à un Suisse nommé Vauchée, +qui avait passé avec nous bien des soirées. Je l’avais encore vu le jour +de son départ chez notre voisin, où l’on s’était beaucoup amusé et où +l’on avait chanté les plus beaux quatuors jusqu’à huit heures du soir. A +neuf heures il était monté en bateau, et il était parti à dix; un quart +d’heure après, son embarcation fut enveloppée de mille champans et +autres bateaux, et il trouva sa triste fin. + +M. Vauchée avait eu l’intention de se rendre à Hong-Kong, et de s’y +embarquer sur un plus grand navire pour aller à _Tschang-Haï_[56]. Il +portait avec lui des montres suisses, pour une valeur de 40 000 francs; +il racontait même à ses amis avec quel soin il les avait emballées, sans +que ses domestiques en eussent rien vu. Mais il paraît qu’il n’en avait +pas été tout à fait ainsi; et, comme les pirates ont des espions parmi +les serviteurs de toutes les maisons, ils ne furent que trop bien +informés de tout. + +Pendant mon séjour à Canton, la maison d’un Européen fut détruite par le +peuple, parce qu’elle avait été bâtie sur un terrain qui, à la vérité, +n’était pas interdit aux Européens, mais qui jusque-là était resté +inhabité. + +Il se passait rarement un jour sans qu’on entendît parler de crimes ou +d’actes de violence. Aussi vivait-on dans une anxiété continuelle, +surtout depuis que courait le bruit d’une révolution imminente qui +devait coûter la vie à tous les Européens. Beaucoup de marchands se +tenaient prêts à fuir au premier moment, et dans la plupart des +comptoirs on avait rangé dans l’ordre le plus parfait des mousquets, des +pistolets et des sabres. Par bonheur, l’époque fixée pour le soulèvement +se passa sans que le peuple exécutât ses menaces. + +Les Chinois sont excessivement lâches. Ils parlent très-haut quand ils +sont sûrs de ne courir aucun danger, par exemple quand il s’agit de +lapider ou de tuer quelques personnes isolées; mais s’ils peuvent +s’attendre à rencontrer une ferme résistance, vous pouvez être certain +qu’ils se garderont bien d’attaquer. J’ai la conviction qu’une douzaine +de bons soldats européens mettraient aisément en fuite cent Chinois. + +Je n’ai pas encore rencontré de peuple plus lâche, plus faux et en même +temps plus cruel. Une preuve, entre autres, de ce que j’avance, c’est +que leur plus grand plaisir est de tourmenter les animaux. + +Malgré les dispositions hostiles du peuple, je me hasardai à faire +plusieurs courses. M. de Carlowitz, avec une bonté et une patience +rares, voulut bien m’accompagner partout et s’exposer même plusieurs +fois. Il ne perdit pas son sang-froid quand le peuple nous suivait, +éclatant en injures contre l’audace de l’Européenne qui osait se montrer +en public. Grâce à son intervention, je vis plus que jamais femme +n’avait vu en Chine. Notre première excursion fut consacrée à la visite +du célèbre temple de _Honan_, qui passe pour un des plus beaux de la +Chine. + +Le temple, avec ses vastes dépendances et ses grands jardins, est +entouré d’un mur élevé. On entre d’abord dans un vestibule spacieux, au +bout duquel se trouve un portail colossal qui conduit dans les cours +intérieures. On voit au-dessous de l’arc de ce portail deux dieux de la +guerre, chacun de 5 mètres et demi de haut, dans une attitude menaçante +et avec des figures effroyables. Ils sont là pour interdire l’entrée aux +mauvais génies. Un second portail colossal, sous lequel sont rangés les +quatre rois célestes, conduit dans la dernière cour, où se trouve le +principal temple. L’intérieur de ce temple a 30 mètres de long et autant +de large. Le plafond plat, auquel sont attachés une quantité de lustres +de verre, de lampes, de fleurs artificielles et de rubans, repose sur +plusieurs rangées de colonnes de bois. Beaucoup de statues, d’autels, de +vases à fleurs, d’encensoirs, de candélabres, de flambeaux et d’autres +ornements, rappellent involontairement la décoration d’une église +catholique. + +Sur le devant il y a trois autels, derrière lesquels se trouvent trois +statues qui représentent le dieu Bouddha sous les trois figures du +passé, du présent et de l’avenir. Ces statues sont assises et de +grandeur colossale. + +Quand nous visitâmes le temple, on y célébrait justement une espèce de +service en l’honneur d’une des épouses défuntes d’un mandarin. A l’autel +de droite et à l’autel de gauche étaient les prêtres, dont les robes et +même les cérémonies ressemblaient à celles des prêtres catholiques. A +l’autel du milieu, le mandarin priait dévotement pendant que deux +serviteurs lui donnaient de l’air avec de grands éventails[57]. Il +baisait très-souvent la terre; chaque fois qu’il se prosternait ainsi, +on lui présentait trois cierges; il les élevait d’abord en l’air et les +tendait ensuite à un prêtre qui les plaçait devant une des statues de +Bouddha, mais sans les allumer. La chapelle se composait de trois +musiciens, dont un grattait sur un instrument à cordes, pendant que le +second frappait sur une boule de métal et que le troisième jouait de la +flûte. + +Indépendamment de ce principal temple, il y a encore différents petits +temples et des portiques ornés de statues de dieux. On rend ici un culte +particulier aux vingt-quatre dieux de la miséricorde et à _Kwanfootse_, +demi-dieu de la guerre. Plusieurs de ces dieux ont quatre, six et +jusqu’à huit bras. Toutes les divinités, sans en excepter Bouddha, sont +de bois, et la plupart peintes de couleurs éclatantes. + +Dans le temple de la Miséricorde, nous faillîmes avoir une aventure +désagréable. Un prêtre ou bonze nous présenta de petits cierges pour les +allumer et les consacrer à sa divinité. M. de Carlowitz et moi, nous +tenions déjà les cierges à la main et nous étions sur le point de lui +faire ce plaisir, quand un missionnaire américain qui nous accompagnait +nous les arracha des mains avec colère et les rendit au prêtre en criant +à l’idolâtrie. Le prêtre prit l’affaire très au sérieux, barra aussitôt +la sortie et appela ses collègues qui, débouchant de différents côtés, +fondirent sur nous en poussant des cris et des imprécations. Ce ne fut +qu’avec beaucoup de peine que nous parvînmes à nous frayer un passage et +à nous soustraire au danger par la fuite. + +Après cette fâcheuse aventure, notre guide nous conduisit dans la +demeure des porcs sacrés[58]. Un beau portique en pierre leur est +assigné pour habitation; cependant, malgré tous les soins qu’on leur +donne, ces singuliers saints répandent une odeur si abominable, qu’on +ne peut approcher d’eux sans se boucher le nez. Ils sont soignés et +nourris jusqu’à ce qu’une mort naturelle les appelle à une meilleure +vie. + +En ce moment le portique ne renfermait qu’un seul couple de ces fortunés +animaux; il est rare que leur nombre dépasse trois couples. + +Ce qui me plut bien autrement que cette demeure sacrée, ce fut le +logement d’un bonze qui y était attenant. Quoiqu’il ne se composât que +d’une chambre ou d’un cabinet à coucher, tout y était commode et +élégant. Les murs de la chambre étaient ornés de boiseries; les meubles, +antiques et d’un riche travail. Contre le mur du fond il y avait un +autel, et le sol était couvert de grandes dalles. + +Nous y trouvâmes un fumeur d’opium. Étendu par terre sur une natte, il +avait à côté de lui une tasse remplie de thé, quelques fruits, une +petite lampe, et plusieurs pipes dont les fourneaux étaient plus petits +que des dés à coudre. Il aspirait dans une de ces pipes la fumée +enivrante. On prétend qu’il y a en Chine des fumeurs d’opium qui peuvent +en consommer par jour de 20 à 30 grammes. Comme à notre entrée il +n’était pas encore entièrement privé de ses sens, il se leva +paisiblement, mit la pipe de côté et se traîna jusqu’à une chaise. Ses +yeux étaient fixes et une pâleur mortelle couvrait sa figure. C’était un +spectacle fort triste et bien digne de pitié. + +Pour terminer, on nous conduisit encore dans le jardin où l’on brûle les +bonzes après leur mort, ce qui est une distinction particulière, car les +autres personnes sont seulement enterrées. Un mausolée fort simple, qui +a peut-être 9 mètres de tour, et quelques petits monuments, sont tout ce +qu’on y voit. Ni l’un ni les autres ne sont jolis; ce n’est que de la +maçonnerie. Dans le premier on garde les ossements des bonzes qui ont +été brûlés; sous les derniers on a enterré de riches Chinois dont les +héritiers ont payé fort cher pour obtenir à leurs parents une aussi +honorable sépulture. Non loin de là est une petite tour de 2 mètres et +demi de large et de 6 mètres de haut. Dans l’intérieur est un petit +enfoncement où l’on allume du feu. Au-dessus de cet enfoncement est le +fauteuil sur lequel on attache le bonze mort, revêtu de son costume +sacerdotal. On met tout autour du bois et des fagots secs, qu’on allume +en ayant soin de fermer la porte. Au bout d’une heure on rouvre la +porte, on disperse les cendres autour de la tour et on garde les +ossements jusqu’au jour où l’on ouvre le mausolée, ce qui n’a lieu +qu’une fois par an. + +Une curiosité de ce jardin est le beau nénufar _nympha nelumbo_, dont la +véritable patrie est la Chine. Les Chinois aiment tellement cette fleur, +que pour elle ils établissent des étangs dans tous leurs jardins. La +fleur peut avoir 15 centimètres de diamètre; elle est d’ordinaire +blanche, et très-rarement d’un rouge pâle. Ses graines ressemblent par +la grosseur et le goût à la noisette; les racines cuites ont, à ce qu’on +prétend, le goût d’artichauts. + +Dans le temple de Honan vivent plus de cent bonzes qui, dans leur +costume domestique, ne se distinguent en rien des Chinois du peuple; on +ne les reconnaît qu’à leur tête toute rasée. Ni les bonzes ni les autres +prêtres ne jouissent de l’estime publique. + +Notre seconde excursion fut consacrée à la pagode de _Half-Way_, ainsi +appelée par les Anglais parce qu’elle se trouve à moitié route entre +Canton et Whampoa. Nous nous y rendîmes par le fleuve aux Perles. La +pagode se trouve sur une petite eminence, près d’un village, au milieu +d’immenses rizières. On compte neuf étages superposés, et elle a environ +55 mètres de haut. Sa circonférence n’est pas très-grande, et sa +construction est assez uniforme jusqu’au faîte, ce qui lui donne +l’aspect d’une tour. Anciennement cette pagode était au nombre des plus +célèbres de la Chine; mais il y a déjà longtemps qu’on ne s’en sert +plus. L’intérieur était vide; on n’y voyait ni statues ni ornements, et +aucun plafond intermédiaire n’empêchait le regard de s’élever jusqu’au +faîte de l’édifice. Il y avait en dehors, autour de chaque étage, des +galeries étroites sans balustrade, où l’on arrivait par des escaliers +roides et difficiles. Ces galeries extérieures font un très-bel effet; +elles sont artistement faites en tuiles de couleur et ornées de dalles +marbrées. Les pointes des tuiles, tournées obliquement au dehors, sont +superposées par rangées les unes au-dessus des autres, de manière que +chaque pointe s’élève de près de 9 centimètres au-dessus de l’autre. De +loin cela ressemble à un travail à jour; la richesse des couleurs et la +finesse des tuiles ferait prendre toute la masse pour de la porcelaine. +Pendant que nous visitions la pagode, tout le village s’était assemblé +autour de nous, et, comme ces bonnes gens se montrèrent très-calmes, +cela nous engagea à visiter aussi leurs demeures. C’étaient de petites +maisons, ou plutôt des huttes faites de briques, et qui, à part les +toits plats, n’offraient rien de particulier. Au-dessus de la petite +chambre, il n’y avait pas de plafond; on voyait jusqu’au toit de la +maison; le parquet était simplement de la terre pilée, et les cloisons +se composaient en partie de nattes de bambou. On y apercevait peu de +meubles, et tout y était très-sale. Vers le milieu du village, il y +avait de fort petits temples, et devant le principal dieu brûlaient +quelques petites lampes à lumière douteuse. + +Ce qui m’étonna le plus, ce fut la quantité prodigieuse de bêtes à +plumes qu’on voyait au dedans des huttes et au dehors. On était +littéralement obligé de prendre garde pour ne pas écraser une jeune +couvée. On fait éclore ici les œufs comme en Égypte, au moyen d’une +chaleur artificielle. + +A notre retour du village à la pagode, nous vîmes aborder deux champans +d’où sortirent un grand nombre d’hommes bruns, à moitié nus et la +plupart armés. Ils traversèrent précipitamment les champs de riz et +marchèrent droit à nous. Nous les prîmes pour des pirates et nous fûmes +un instant tourmentés de la crainte de ce qui allait arriver. Si +c’étaient réellement des pirates, c’en était fait de nous; car à cette +distance de Canton, et entourés seulement de Chinois qui leur auraient +encore prêté main-forte, il leur aurait été doublement facile de venir à +bout de nous. Il n’y avait donc pas moyen de prendre la fuite. Cependant +ces gens approchaient toujours. Enfin, quand nous nous trouvâmes en +présence les uns des autres, le chef s’annonça à nous comme le capitaine +d’un vaisseau de guerre de Siam. Il nous raconta en mauvais anglais +qu’il n’était arrivé que depuis peu, et qu’il avait amené le gouverneur +de _Bangkok_, qui s’en allait par terre jusqu’à _Péking_. Notre angoisse +se dissipa insensiblement et nous acceptâmes même l’aimable invitation +du capitaine d’aller à notre tour visiter son vaisseau. Il vint prendre +place dans notre bateau, nous conduisit lui-même jusqu’à son vaisseau et +nous fit tout voir. Cependant l’aspect n’en était pas des plus +séduisants. L’équipage avait l’air grossier et sauvage, et tous étaient +habillés aussi salement et aussi misérablement les uns que les autres, +de sorte qu’on avait de la peine à distinguer les officiers des +matelots. Le vaisseau était armé de douze canons et monté par +soixante-huit hommes. + +Le capitaine nous régala de vin de Portugal et de bière anglaise. Nous +ne rentrâmes chez nous que tard dans la soirée. + +La plus longue excursion que l’on puisse faire hors de Canton s’étend +jusqu’à 20 milles en amont du fleuve aux Perles. M. Agassiz eut la bonté +de me procurer le plaisir de cette promenade. Il loua une belle barque, +nous munit de provisions de toute sorte et pria un missionnaire, qui +avait déjà fait souvent cette course, de m’accompagner, ainsi que M. de +Carlowitz. La société d’un missionnaire est, même en Chine, l’escorte la +plus sûre pour un voyageur. Ces messieurs parlent la langue du pays et +se familiarisent peu à peu avec les indigènes; ils parcourent sans +obstacle les environs de leur résidence. Une semaine environ avant notre +partie, quelques jeunes gens en avaient tenté une pareille; mais, à +moitié route, plusieurs coups de feu tirés d’une des forteresses situées +le long du fleuve les avaient forcés de rebrousser chemin. Quand nous +approchâmes de cette forteresse, nos bateliers ne voulurent pas aller +plus loin, et nous fûmes presque obligés d’employer la force. On fit +bien aussi feu sur nous; mais heureusement nous avions déjà dépassé la +forteresse. Nous échappâmes au danger et nous continuâmes notre course +sans autre accident; nous abordâmes même à plusieurs villages, nous +visitâmes la _pagode seigneuriale_, et nous examinâmes tout avec +beaucoup de soin. Ce paysage était ravissant et offrait de grandes +plaines couvertes de plantations de riz, de sucre et de thé. On y voyait +de beaux groupes d’arbres, de jolies collines, et dans le lointain on +apercevait des montagnes plus élevées. Sur la pente des collines se +trouvaient beaucoup de tombeaux que l’on reconnaissait à des pierres +isolées et placées tout debout. + +La _pagode seigneuriale_ est à trois étages, recouverte d’un toit en +pointe, et se distingue par des sculptures extérieures. Elle n’a point +de galerie au dehors; mais, autour de chaque étage, une triple guirlande +de feuilles forme comme une ceinture. Au premier et au second étage, +auxquels conduisent des escaliers excessivement étroits, se trouvent de +petits autels avec des idoles ciselées. On ne nous laissa pas monter au +troisième, sous prétexte qu’il n’y avait rien à voir. + +Les villages que nous visitâmes ressemblaient plus ou moins à celui que +nous avions vu près de la pagode du _Half-Way_. + +Dans cette course, j’eus occasion d’observer la manière dont les +missionnaires écoulent leurs livres religieux. Le missionnaire qui avait +eu la complaisance de venir avec nous profita de cette circonstance pour +répandre dans le peuple quelques bonnes semences. Il avait emballé cinq +cents brochures, et, toutes les fois qu’un bateau approchait du nôtre, +ce qui arrivait très-souvent, il se penchait autant que possible en +avant, levait en l’air une demi-douzaine de ces livres, criait et +faisait des signes pour engager les personnes de l’autre bateau à venir +recevoir gratuitement, ces précieuses brochures. Quand elles ne venaient +pas, nous allions les trouver, et le missionnaire les comblait de ses +dons, tout en se réjouissant d’avance des merveilleux résultats qu’ils +devaient infailliblement produire. + +C’était bien autre chose encore quand nous arrivions à un village. Le +domestique avait alors des charges de ces livres à traîner. En un +instant nous étions entourés de curieux, et tous les livres étaient +distribués. + +Tout Chinois prenait ce qu’on lui offrait, car cela ne coûtait rien. +S’il ne savait pas lire (ces livres étaient écrits en chinois), cela lui +fournissait au moins du papier. Notre missionnaire retourna chez lui +ravi de joie; il avait placé ses cinq cents exemplaires. Quel superbe +rapport à faire pour la société des missionnaires, et quel brillant +article pour la gazette ecclésiastique! + +Cette excursion le long du fleuve aux Perles fut faite trois mois après +par six jeunes Anglais. Eux aussi s’arrêtèrent à un des villages et se +mêlèrent aux gens de la campagne. Mais malheureusement ils périrent +victimes du fanatisme des Chinois et furent tous massacrés de la manière +la plus cruelle. + +En fait de grandes excursions, il ne me restait plus qu’à faire le tour +des murs de la ville de Canton proprement dite[59]. Ce désir fut aussi +bientôt réalisé, car le bon missionnaire s’offrit à nous accompagner, M. +de Carlowitz et moi, et à nous protéger, mais à la condition expresse +que je me travestirais en homme. Jusqu’ici aucune femme n’avait +entrepris cette tournée; aussi je ne devais pas, disait-il, me risquer +sous les habits de mon sexe. Je pris donc des habits masculins, et nous +nous mîmes un jour en route de grand matin. + +Nous traversâmes longtemps des ruelles étroites, pavées de larges +pierres. A chaque maison nous voyions dans quelques niches de petits +autels d’un demi-mètre de haut, devant lesquels, comme il ne faisait pas +encore tout à fait jour, les lampes de nuit continuaient à brûler. On +use inutilement une quantité d’huile prodigieuse pour se conformer à cet +usage religieux. Peu à peu on ouvrit les magasins, qui ressemblent à de +jolies halles dont les devantures ont été enlevées. Les marchandises +sont étalées en partie dans des montres ouvertes, en partie sur des +tables, derrière lesquelles les Chinois sont assis et travaillent. D’un +coin du magasin, un escalier étroit conduit à l’étage supérieur, où se +trouve l’appartement du marchand. + +Ici comme dans les villes turques, tous ceux qui exercent la même +profession sont tenus de s’établir dans la même rue; dans telle rue on +ne voit que des cristaux, dans telle autre que des étoffes de soie, et +ainsi de suite. Dans les rues habitées par les médecins, on trouve aussi +toutes les pharmacies, parce que les médecins s’occupent, en dehors de +leurs visites, de préparer les médicaments. Il y a aussi des rues +spéciales assignées aux diverses provisions; les étalages y sont rangés +d’ordinaire avec beaucoup d’ordre et de goût. Entre les maisons, il +s’élève plusieurs petits temples, mais dont le style ne diffère pas du +tout des autres édifices. Aussi il n’y a que le rez-de-chaussée qui soit +habité par les dieux; ce sont de simples mortels qui occupent les étages +supérieurs. + +Je remarquai un mouvement extraordinaire dans les rues, surtout dans +celles où se tenait le marché aux provisions. Les femmes et les filles +des basses classes allaient comme celles d’Europe faire leurs emplettes. +Elles étaient toutes sans voile, et beaucoup d’entre elles marchaient +comme des canes, à cause de l’usage si répandu de mutiler les pieds. La +foule est augmentée considérablement par une quantité inouïe de +portefaix qui courent de tous côtés, les épaules chargées de grands +paniers pleins de provisions. Tantôt ils vantent leur marchandise à +haute voix, tantôt ils demandent à grands cris qu’on leur livre passage. +Quelquefois les litières des gens riches et des personnes de distinction +encombrent toute la longueur d’une rue et arrêtent les flots du peuple +affairé. Mais ce qu’il y a de plus affreux, ce sont les porteurs +innombrables qui enlèvent dans de grands baquets certains objets d’une +odeur peu agréable, et qu’on rencontre à chaque pas et dans chaque rue. + +Il faut qu’on sache qu’il n’y a peut-être pas de peuple au monde qui, +pour l’activité et l’industrie, puisse être comparé au Chinois, et qui +utilise avec autant de soin le moindre coin de terre. Comme ils n’ont +que peu de bétail, et par conséquent peu de fumier, ils cherchent à +remplacer le fumier par un autre engrais, ce qui explique la grande +attention qu’ils ont de ne perdre les excréments d’aucun être vivant. + +Toutes ces petites rues sont construites tout contre les murs de la +ville, de sorte que nous avions déjà fait le tour d’une partie du mur +d’enceinte avant de l’avoir remarqué. Des portes d’entrée +insignifiantes, qu’on ferme le soir, conduisent dans l’intérieur de la +ville, interdite à tout étranger de la manière la plus sévère. + +Il est souvent arrivé à des matelots ou à d’autres étrangers, d’entrer +sans s’en douter dans la ville par une de ces portes, et de ne +s’apercevoir de leur méprise que lorsqu’on commençait à leur jeter des +pierres. + +Après avoir fait au moins 2 milles à travers un dédale de petites rues, +nous arrivâmes enfin dans les champs. Ici nous eûmes une vue complète +des murs de la ville, et du haut d’une petite colline, située près du +mur d’enceinte, nous découvrîmes une assez grande partie de la ville +elle-même. Le mur d’enceinte a environ 20 mètres de haut, et est presque +partout tellement couvert d’herbes, de plantes grimpantes et de +broussailles, qu’il ressemble à une superbe haie vive. La ville apparaît +comme un chaos de petites maisons, entre lesquelles s’élèvent quelques +arbres isolés. Nos regards ne furent attirés ni par de belles rues et de +belles places, ni par des édifices, des temples ou des pagodes +remarquables: une seule pagode de cinq étages nous rappela +l’architecture chinoise. + +Notre chemin nous conduisit au milieu de collines fertiles, à travers +des prés et des champs bien entretenus. Beaucoup de collines servent de +cimetières et sont couvertes de petits tertres, contre lesquels sont +appuyées des dalles de pierre hautes de deux pieds ou bien des pierres +non taillées; plusieurs de ces pierres tumulaires portaient des +inscriptions. Parmi ces tombes se trouvaient aussi des caveaux de +famille creusés dans les collines et entourés d’une enceinte de murs peu +élevés, en forme de fer à cheval. Les entrées des tombes étaient +également murées. + +Mais les Chinois n’enterrent pas tous leurs morts. Ils pratiquent encore +un autre genre de sépulture. Ils placent les corps dans de petites +chambres en maçonnerie, composées de deux murs surmontés d’un toit, et +dont les deux autres côtés sont ouverts. On y dépose, sur des bancs de +bois de plus de 60 centimètres de haut, des cercueils dont le nombre +n’excède pas trois ou quatre. Ces cercueils sont faits de troncs +d’arbres creusés. + +Les endroits que nous traversâmes étaient tous très-vivants, mais +offraient les apparences de la saleté et de la misère. En passant dans +plusieurs ruelles et sur plusieurs places, il nous fallut nous boucher +le nez, et souvent nous aurions pu aussi fermer les yeux pour ne pas +apercevoir des malades d’un aspect dégoûtant, dont le corps était +couvert de boutons et d’ulcères. + +Je vis partout beaucoup de volailles et de porcs, mais je n’aperçus que +trois chevaux et une femelle de buffle d’une race toute particulière. + +Nous touchions presque au terme de notre course quand nous rencontrâmes +un cortége; une misérable musique nous annonça un spectacle +extraordinaire. Mais à peine eûmes-nous le temps de voir défiler le +cortége, qui courait comme s’il était en fuite. En tête marchaient les +musiciens; venaient ensuite quelques Chinois, puis deux litières vides, +avec leurs porteurs; enfin un tronc d’arbre creusé, qui représentait le +cercueil, était porté au haut d’une perche. Quelques prêtres et des gens +du peuple fermaient la marche. + +Le principal prêtre avait une espèce de marotte blanche[60] à trois +pointes, et les gens qui suivaient (parmi lesquels il n’y avait pas de +femmes) portaient chacun un chiffon blanc autour du bras ou bien autour +de la tête. + + * * * * * + +Je fus assez heureuse pour voir quelques palais d’été et quelques +jardins appartenant à des personnes d’un rang élevé. + +Je distinguai surtout celui du mandarin Hauquau. La maison, assez grande +quoiqu’elle n’ait qu’un étage, a de larges et superbes terrasses. Les +fenêtres donnent sur l’intérieur, et la toiture ressemble à celle des +maisons européennes, sauf qu’elle est plus plate. Quant aux toits +échancrés avec des flèches et des créneaux, avec des clochettes +incrustées de briques et de tuiles de couleur, on ne les voit que sur +les temples, les pavillons et les kiosques, mais non sur les grands +édifices. A la porte on avait peint deux divinités qui, à ce que pensent +les Chinois, interdisent l’entrée aux mauvais génies. + +L’avant-corps de bâtiment se composait de plusieurs salles de réception, +ouvertes[61] au rez-de-chaussée, de plain-pied avec de jolis parterres; +au premier, de grandes terrasses ornées de fleurs offraient des vues +ravissantes sur le fleuve si animé, sur une riche campagne et sur les +masses de maisons groupées autour des murs de Canton. + +De gentils petits cabinets entouraient les salons, dont ils n’étaient +séparés que par des cloisons transparentes, qui représentaient souvent +les tableaux les plus exquis. Parmi ces cloisons se distinguent surtout +celles de bambou, qui sont minces et légères comme des voiles, et +couvertes de fleurs peintes, ou de sentences écrites avec la plus grande +délicatesse. + +Le long des murs il y avait une quantité prodigieuse de chaises et +beaucoup de canapés; ce qui faisait présumer que les Chinois ont aussi +l’habitude des grandes réceptions. On y voyait une foule de chaises à +bras, taillées artistement dans un seul morceau de bois; d’autres dont +les siéges étaient formés de belles plaques de marbre; enfin, d’autres +encore en terre cuite ou en porcelaine. En fait de meubles européens, +nous trouvâmes de belles glaces, des pendules, des vases, des dessus de +table en mosaïque de Florence ou en marbre de couleur. Il y avait +surtout une quantité extraordinaire de lustres et de lanternes suspendus +aux plafonds: ils étaient en verre, en corne transparente, en gaze ou en +papier de couleur, et ornés de perles de verre, de franges et de +houppes. Les murs étaient aussi garnis de lampes. Quand ces appartements +sont entièrement éclairés, ils doivent offrir un aspect vraiment +magique. + +Comme nous avions été assez heureux pour atteindre cette maison sans +avoir été lapidés, cela nous encouragea à visiter aussi les grands et +beaux jardins de M. Hauquau, situés à environ trois quarts de mille de +la maison, près d’un canal alimenté par le fleuve aux Perles; mais à +peine étions-nous entrés dans ce canal, que nos bateliers voulurent +retourner. Ils venaient d’apercevoir un bateau de mandarin, avec tous +ses pavillons hissés, ce qui indiquait que le mandarin était à bord. Ils +n’osaient pas croiser un mandarin avec des Européens à leur bord, et +craignaient d’être lapidés avec nous par le peuple. Mais, sans avoir +égard à leurs remontrances, nous poussâmes tout contre l’embarcation du +mandarin, puis nous débarquâmes et nous continuâmes notre promenade à +pied. Bientôt nous eûmes à nos trousses une foule nombreuse; on commença +à lâcher contre nous des enfants pour exciter notre colère. Mais nous +nous armâmes de patience, et nous arrivâmes heureusement au jardin, dont +les portes furent aussitôt fermées derrière nous. + +Le jardin était en parfait état, mais arrangé sans le moindre goût. On +voyait partout des pavillons d’été, des kiosques, des ponts, et toutes +les allées et tous les ronds étaient bordés de grands et de petits pots +dans lesquels venaient toute espèce de fleurs et d’arbres fruitiers +rabougris. + +Les Chinois excellent dans l’art de rapetisser les arbres, ou plutôt +d’empêcher leur croissance. On en voit qui arrivent à peine à un mètre +de haut. On aime beaucoup ces arbres nains, et dans les jardins on les +préfère aux arbres les plus beaux, à ceux qui donnent le plus d’ombrage. +On ne saurait dire qu’il y ait du goût dans ces allées lilliputiennes, +mais il est curieux de voir ces courtes tiges chargées des plus beaux +fruits. + +A côté de ces joujoux nous trouvâmes aussi des arbres taillés de manière +à représenter des figures de tout genre, des vaisseaux, des oiseaux, des +poissons, des pagodes, etc. Dans les têtes des animaux il y avait des +œufs, peints, sur le devant, d’étoiles noires destinées à représenter +des yeux. + +Il y avait aussi des roches isolées ou des groupes de rochers richement +garnis de petits pots de fleurs, de petites figures et de petits +animaux. Ces derniers pouvaient se transposer à volonté, et former ainsi +les groupes les plus variés, ce qui fait, dit-on, le passe-temps favori +des dames chinoises. Un autre amusement non moins goûté des messieurs +que des dames, c’est d’élever des cerfs-volants: ils restent assis des +heures entières à suivre des yeux ces monstres en papier. Dans tous les +jardins des riches Chinois, il y a de vastes pelouses réservées pour ce +jeu. + +On voyait aussi beaucoup de pièces d’eau et d’étangs, mais nulle part +des jets d’eau. + +Comme tout nous avait jusqu’alors réussi, M. de Carlowitz me proposa de +visiter encore le jardin du mandarin Puntingqua. Cette visite +m’intéressa d’autant plus que le mandarin faisait construire dans son +jardin un bateau à vapeur par un Chinois qui avait séjourné treize ans +dans l’Amérique du Nord, et y avait fait ses études. + +La construction était déjà assez avancée pour que le bateau pût être +lancé dans quelques semaines. Le constructeur nous montra son ouvrage +avec une grande satisfaction, et il ne put dissimuler le plaisir que +lui causèrent nos éloges. + +Il était aussi très-fier de savoir l’anglais, car M. de Carlowitz lui +ayant adressé la parole en chinois, il lui répondit en anglais, et nous +pria de continuer à lui parler dans cette langue. Le bateau ne nous +parut pas avoir l’élégance qui distingue les œuvres chinoises; la +machine nous parut aussi beaucoup trop grande pour ce vapeur en +miniature. Ni mon compagnon ni moi n’aurions eu le courage de monter à +bord le jour où l’on devait essayer l’embarcation. + +Le mandarin qui faisait construire ce bateau s’était rendu à Péking pour +y demander, comme récompense, un bouton[62]; car c’était sous sa +direction que le premier bateau à vapeur allait être lancé en Chine. +Quant au constructeur, il devra sans doute se contenter de la conscience +de son talent. + +Du chantier nous allâmes au jardin, qui est très-grand, mais extrêmement +négligé. On n’y voyait ni allées, ni arbres fruitiers, ni rochers, ni +statues, mais une quantité innombrable de pavillons, de ponts, de +galeries, de petits temples et de pagodes. + +La maison du mandarin se composait d’un grand salon et de beaucoup de +petites pièces. Les murs étaient ornés de broderies au dedans et au +dehors, et le toit entouré de flèches et de créneaux. + +Dans le grand salon, on donne de temps à autre des comédies et d’autres +divertissements pour les femmes, dont les plaisirs semblent se +concentrer dans leurs maisons et leurs jardins[63]; aussi les derniers +ne peuvent être visités par les étrangers que pendant l’absence des +dames. + +Dans le jardin du mandarin Puntingqua, on entretenait des paons, des +faisans argentés, des canards et des daims. + +Il y avait dans un coin un petit taillis de bambous qui renfermait +quelques tombeaux de famille. Non loin de là s’élevait un petit tertre +avec une tablette en bois, sur laquelle était inscrit un long poëme en +l’honneur du serpent favori du mandarin, enterré en ce lieu. + +Après avoir tout examiné à notre aise, nous retournâmes chez nous sans +être attaqués par personne. + +Je ne fus pas aussi heureuse quelques jours plus tard, en visitant une +fabrique de thé. Le propriétaire de la fabrique me conduisit lui-même +dans son établissement, composé de grandes et hautes salles, où il y +avait près de six cents ouvriers, y compris les enfants et les femmes. +Mon entrée produisit un mouvement général parmi les ouvriers: jeunes et +vieux quittèrent leur travail; les grands levèrent les petits en l’air +et me montrèrent au doigt. Bientôt ils se pressèrent autour de moi et +poussèrent des cris si effroyables, que je commençai presque à avoir +peur. Le fabricant et un des surveillants employèrent tous leurs efforts +à m’ouvrir un passage au milieu de cette foule en révolte, et, me +faisant un rempart de leur corps, m’engagèrent à voir tout rapidement et +à quitter aussitôt la maison. Je ne pus donc faire qu’un examen +surperficiel. + +Les feuilles de thé sont mises pendant quelque temps dans l’eau +bouillante, puis on les place dans des poêles de fer enfoncées +obliquement dans le mur; on les grille ensuite à une faible chaleur, en +les retournant sans cesse avec la main. Quand elles commencent à se +rider, on les étend sur de grandes planches, et on roule chaque feuille +séparément. Ce travail se fait si vite, qu’il faut être excessivement +attentif pour voir comment on ne prend réellement qu’une seule petite +feuille. Toute la masse retourne ensuite dans la poêle. Le thé qu’on +appelle _noir_ est grillé plus longtemps, et le _thé vert_ est teint +souvent avec du bleu de Prusse, dont on ajoute une très-faible quantité +lors du second grillage. Enfin, on jette de nouveau le thé sur les +planches pour l’examiner encore de près, et on roule une seconde fois +les feuilles qui ne sont pas encore tout à fait fermées. + +Avant que je quittasse la maison du fabricant, celui-ci me conduisit +dans son appartement, où il me régala d’une tasse de thé comme les +Chinois riches ont l’habitude de le prendre. On met quelques feuilles de +thé dans une tasse de porcelaine fine, on verse dessus de l’eau +bouillante, et on couvre ensuite la tasse d’un couvercle qui la ferme +hermétiquement. Après avoir laissé infuser quelques minutes, on boit le +thé chaud sur les feuilles. + +Les Chinois ne mettent dans le thé ni sucre, ni rhum, ni lait; ils +disent que l’arome du thé se perd si on y ajoute la moindre chose, ou +même si on le remue. Pour moi, j’obtins de mettre un peu de sucre dans +ma tasse. + +L’arbre à thé n’avait tout au plus que deux mètres de haut dans les +plantations que je visitai aux environs de Canton. On ne le laisse pas +pousser plus haut et on le taille de temps en temps. On l’exploite de la +troisième à la huitième année; après cela on le coupe pour qu’il pousse +de nouveau, ou bien on l’arrache entièrement. On peut faire dans l’année +trois récoltes, la première au mois de mars, la deuxième au mois +d’avril; la troisième commence en mai et dure pendant deux mois. Les +feuilles de la première récolte sont si fines et si délicates, qu’elles +ont véritablement l’apparence de fleurs, et c’est de là que vient sans +doute l’erreur qui fait prendre le _thé-fleurs_ ou le _thé impérial_, +non pas pour les feuilles, mais pour les fleurs de l’arbre à thé[64]. +Cette première récolte est si fatale à l’arbuste, qu’en général on ne la +fait pas. + +On me disait que le thé des environs de Canton était le plus mauvais, et +que le meilleur thé venait des provinces situées un peu plus au nord. + +Les fabricants de thé de Canton s’entendent aussi, dit-on, à donner +l’aspect d’un thé excellent à celui qui a déjà servi, ou bien aux +feuilles gâtées par la pluie. Ils sèchent et grillent les feuilles, les +teignent en jaune avec de la curcumine pulvérisée, ou en vert clair avec +du bleu de Prusse, et les roulent très-serrées. + +Le prix du thé envoyé en Europe varie, par picoul (cent livres +d’Autriche, ou cinquante-six kilogrammes de France), de 15 à 60 dollars. + +Le thé à 60 dollars trouve peu de débit, et arrive la plupart du temps +seulement en Angleterre. + +Le _thé impérial_ ne figure pas du tout dans le commerce. + +Il me faut encore parler d’un spectacle que je vis un soir par hasard +sur le fleuve aux Perles: c’était, comme je l’appris plus tard, une fête +d’actions de grâces offerte par les propriétaires de deux jonques qui +avaient fait un voyage assez long sur mer sans être dépouillés par des +pirates ni assaillis par le dangereux ouragan nommé _typhon_ +(_taifoon_). + +Deux grands bateaux de fleurs, magnifiquement éclairés, descendaient +lentement le fleuve; trois rangées de lanternes entouraient le bord des +bateaux et formaient de véritables galeries de feu; toutes les chambres +étaient ornées de lustres et de lampes; sur l’avant on voyait de grands +feux; des pétards lancés de moment en moment éclataient avec beaucoup de +bruit, mais ne montaient que de quelques mètres. On avait planté sur le +premier bateau une grande perche illuminée de lampes en papier de +couleur, et qui formaient une belle pyramide. + +En tête de ces deux corps lumineux marchaient, au son d’une musique +bruyante, deux bateaux éclairés de torches nombreuses. Ces colonnes de +feu avançaient lentement à travers les ténèbres de la nuit, et avaient +vraiment quelque chose de féerique. De temps en temps elles +s’arrêtaient, et aussitôt on voyait s’élever dans les petits bateaux de +grands feux entretenus avec du papier consacré et parfumé. + +Ce papier, qu’on est obligé d’acheter aux prêtres, se brûle à toute +occasion, et souvent même avant et après chaque prière; il forme la plus +grande partie des revenus des prêtres. + + * * * * * + +Je faisais quelquefois des promenades avec M. de Carlowitz dans les rues +situées près de la factorerie. Je trouvais beaucoup de plaisir à +contempler toutes les belles marchandises, et d’autant plus qu’on en +avait ici tout le loisir, les magasins n’étant pas aussi fréquentés que +ceux que j’avais eu occasion de voir en faisant le tour des murs de +Canton. Ces magasins ayant, comme chez nous, des portes et des fenêtres, +nous pûmes y entrer, ce qui nous préserva des importunités du peuple. Je +trouvai aussi les rues un peu plus larges, bien pavées, et couvertes de +nattes ou de planches pour adoucir l’ardeur des rayons du soleil. + +Autour de la factorerie, surtout à _Fousch-an_, l’endroit où se trouvent +le plus de fabriques, on peut faire beaucoup de courses en bateau, car +les rues y sont partout coupées, comme à Venise, par des canaux. Mais ce +côté de Canton n’est pas le plus beau, parce que tous les magasins sont +établis le long des canaux, et que tous les ouvriers des fabriques y +demeurent dans de misérables baraques qui, bâties en partie sur des +pilotis vermoulus, avancent beaucoup sur les canaux. + +Nous eûmes un jour un spectacle horrible en passant de l’un des canaux +dans le fleuve aux Perles. Il faut croire qu’un nègre mort sur un des +vaisseaux venait d’être jeté à l’eau, car le corps tout nu flottait à la +surface. Chaque bateau le repoussait aussi loin que possible, et, pour +notre malheur, il vint aussi tout près de nous. + + * * * * * + +J’avais passé en tout à Canton plus de cinq semaines, du 13 juillet au +20 août. Ce temps est le plus chaud de l’année, et la température fut +réellement insupportable. Dans les chambres, nous eûmes près de 27 +degrés et demi; à l’air et à l’ombre, jusqu’à 30 degrés. + +Pour se préserver de cette chaleur accablante, on a ici, indépendamment +des _punkas_ établis dans les chambres, une manière toute particulière +de garantir les portes, les fenêtres, et même les toits et les murs des +maisons. Ce sont des claies de bambou qui forment comme des auvents +devant les portes et les fenêtres; ou bien comme un second toit +au-dessus du véritable, dans les endroits où sont les ateliers; ou bien +enfin une couverture complète placée à trois mètres de distance des murs +de la maison, pourvue d’entrées, de fenêtres et de toit, et qui +enveloppe toute l’habitation. + +Pour retourner à Hong-Kong, je pris encore une jonque chinoise; mais je +fus moins tranquille cette fois-ci que la première: j’avais encore +présente à la mémoire la triste fin de M. Vauchée; aussi j’eus la +précaution d’emballer mes effets et mon linge en présence de mes +domestiques, afin de leur faire comprendre que des pirates perdraient +leur peine s’ils se dérangeaient le moins du monde pour moi. + +Le 20 août, à sept heures du soir, je dis adieu à Canton et à mes amis, +et à neuf heures je voguais de nouveau sur le puissant et célèbre fleuve +aux Perles, le _Sikiang_. + + * * * * * + +Les données sur la géographie et la statistique de la Chine varient +tellement entre elles, et les difficultés d’en vérifier l’exactitude +sont si grandes, qu’on ne peut guère s’arrêter qu’à certaines +indications fondées sur plus ou moins de vraisemblance. L’étendue de la +Chine, y compris les pays tributaires, serait d’environ 180 000 milles +carrés, et sa population, que l’on a beaucoup exagérée, d’environ 400 +millions d’âmes. Le climat de la Chine est en général chaud; les hivers +y sont secs et les étés pluvieux. Le sol, qui est extrêmement fertile, +donne tous les produits des régions tropicales, principalement le thé, +le riz, la canne à sucre, le coton, le bambou, le tabac, le poivre, le +bétel, etc. On cultive dans les provinces méridionales le palmier, le +mûrier, le cocotier, le cannelier, le cèdre, l’érable. La Chine possède +de riches mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre, de plomb, de mercure, +de houille et de sel; des carrières d’ardoise, de marbre, de cristal, +etc. Les habitants sont _Mandchous_ (conquérants de l’empire, dont la +famille régnante est issue), _Sifanes_, _Lolos_ et _Mieose_. + +La religion de l’État est celle de Confucius (_Confutsé_), mais beaucoup +de Chinois professent la religion de Lao et le bouddhisme: l’empereur +est attaché à cette dernière, comme descendant des Mandchous. + +La Chine est une monarchie héréditaire dans la famille des Taï-Thing, +dont le chef ou empereur exerce un pouvoir absolu, et s’appelle le +maître du Céleste-Empire. + +La capitale, Péking, compte, dit-on, près de deux millions d’habitants; +en outre, il y a encore beaucoup de villes très-peuplées, parmi +lesquelles _Hong-Tscheu_, _Canton_ et _Nanking_ occupent le premier +rang. + +Le commerce est très-considérable, et l’industrie très-active chez les +Chinois. + +Un des événements les plus importants dans l’histoire de la Chine, et +dont l’origine est naturellement très-obscure, est la guerre avec +l’Angleterre, commencée en 1840, et qui se termina, au bout de deux ans, +à l’avantage de cette dernière puissance. Les succès des Anglais +obligèrent la Chine à renoncer en partie au système d’exclusion qu’elle +avait suivi pendant des milliers d’années, et à ouvrir aux Européens +plusieurs de ses ports. Ces concessions ont amené une plus grande +liberté du commerce, des relations plus suivies avec les Chinois, et le +temps n’est peut-être pas trop éloigné où la civilisation victorieuse de +l’Occident parviendra peu à peu à pénétrer dans les vastes districts de +cet immense empire. + + +Monnaies. + +1200 _cashs_ font une piastre espagnole, ou 5 fr. 43 c. de France. + +Un _tacl_ fait 1409 cashs. + +Une _mace_ fait 141 cashs. + +10 _candarini_ font une mace. + +En dehors des cashs, aucune des monnaies que je viens de citer n’a +d’existence réelle; ce sont des monnaies de compte. Les cashs sont +percés d’un trou au milieu; on les enfile par cinquantaines ou par +centaines à des fils de bambou. + +La Chine n’a pas de monnaies frappées d’or ou d’argent, ni de papier +ayant une valeur légale. Les payements se font en piastres espagnoles ou +en dollars américains, ou bien en or et en argent non monnayé. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IX. + + Arrivée à Hong-Kong.--Le vapeur + anglais.--Singapore.--Plantations.--Partie de chasse dans les + jungles.--Funérailles chinoises.--Fête aux lanternes.--Température + et climat. + + +Notre traversée de Canton à Hong-Kong fut heureuse, mais très-lente à +cause des vents qui nous furent toujours contraires. La première nuit, +nous fûmes réveillés par quelques coups de feu, qui sans doute n’étaient +pas à notre adresse, car nous ne fûmes pas inquiétés davantage. + +Les Chinois que j’avais pour compagnons de voyage se conduisirent encore +cette fois envers moi d’une manière très-convenable et très-gracieuse; +et si j’avais pu lire dans l’avenir, j’aurais volontiers renoncé au +vapeur anglais et continué mon voyage dans une jonque. Malheureusement +il n’en fut pas ainsi, et il fallut me résoudre à profiter du bateau à +vapeur anglais _Péking_, de la force de quatre cent cinquante chevaux, +commandé par le capitaine Fronson, qui va tous les mois à Calcutta. + +Comme le prix des places est excessivement élevé[65], on me conseilla de +prendre la troisième classe et de louer la cabine d’un machiniste ou +d’un sous-officier. Enchantée de ce conseil, je m’empressai de le mettre +à exécution. Qu’on se figure ma surprise quand on me refusa un billet de +troisième classe. On me fit remarquer que la société y était trop mal +composée, que la lune était très-fatale aux passagers de troisième +classe, obligés de dormir sur le pont, etc. J’eus beau objecter que je +savais bien ce que je faisais et ce que je voulais, tout fut inutile. +Pour pouvoir partir, je me vis obligée de prendre la seconde classe. +Cela me donna, comme on pense, une singulière idée du libre arbitre chez +les Anglais. + +Le 25 août, à une heure après midi, je me rendis à bord. + +En arrivant au vaisseau, je ne trouvai pas de domestique pour les +passagers de seconde classe, et je dus m’adresser à un matelot pour +faire porter mes bagages dans la cajute. Celle-ci n’avait nullement +l’air _confortable_. Les meubles y étaient de la dernière simplicité, la +table pleine de taches et de saletés, et le désordre très-grand. Je +regardai la cabine où il me faudrait coucher, et je ne trouvai qu’une +seule pièce, commune aux hommes et aux femmes. Cependant on me dit de +m’adresser à un des préposés, qui m’assignerait, sans nul doute, une +autre place pour la nuit. Je ne manquai pas de le faire, et j’obtins, en +effet, une jolie petite cabine. + +Le _steward_[66] eut la complaisance de me proposer de prendre mes repas +avec sa femme. Je n’acceptai point; je ne voulais pas, en payant si +cher, tout avoir par grâce. D’ailleurs, c’était le premier vapeur +anglais sur lequel je naviguais, et j’étais désireuse de voir comment +les passagers de seconde classe étaient traités. Notre société à table +ne se composait pas seulement des passagers, qui n’étaient que trois, +sans me compter, mais aussi des cuisiniers et des domestiques des +premières, du boucher, enfin de tous les gens du bateau qui voulaient +bien se contenter de notre ordinaire. Avec cela, on ne regardait pas du +tout à la toilette: l’un arrivait sans habit ou sans jaquette; le +boucher oubliait d’ordinaire de mettre des souliers et des bas. Il +fallait, certes, avoir un appétit robuste pour pouvoir manger en +pareille compagnie. + +La nourriture était digne, sans doute, des gens de l’équipage anglais et +de leur costume, mais elle n’était nullement convenable pour les +passagers, dont chacun payait 13 dollars par jour. + +La nappe était remplie de taches, et, en guise de serviettes, chaque +convive pouvait prendre son mouchoir de poche. Les manches des couteaux +et des fourchettes étaient en corne blanche ou noire; les couteaux +étaient ébréchés, les pointes des fourchettes cassées. Le premier jour, +on ne nous donna pas du tout de cuillers; le second jour, il en parut +une seule qui, pendant tout le temps que dura le voyage, ne fut +accompagnée d’aucune autre. En fait de verres, il y en avait deux de +l’espèce la plus commune qui passaient de bouche en bouche. Comme femme, +j’eus, par une distinction spéciale, au lieu de verre une vieille tasse +à thé dont l’anse était cassée. + +Le cuisinier en chef, qui faisait les honneurs de la table, excusait le +désordre en disant que, cette fois-ci, le garçon manquait. Mais cette +excuse me sembla par trop naïve: car, quand je paye, je paye pour ce +qu’on me donne en réalité, et non pas pour ce que je pourrais peut-être +avoir une autre fois. + +La nourriture était, comme je l’ai dit, très-mauvaise. On nous envoyait, +à nous pauvres malheureux, les reliefs de la table des premières. Deux +ou trois mets étaient souvent placés côte à côte sur le même plat, même +quand il n’y avait pas entre eux le moindre rapport. On s’en inquiétait +peu, et on ne se souciait pas davantage que les mets arrivassent chauds +ou froids sur la table. + +Un jour que nous prenions le thé, le cuisinier en chef, dans un accès de +bonne humeur, nous dit: «Je me donne toutes les peines du monde pour +vous bien nourrir; j’espère que vous ne manquez de rien.» Deux des +convives, qui étaient Anglais, répondirent: _O yes, that’s true_ (Oh +oui, c’est vrai). Le troisième, un Portugais, n’avait pas compris le +discours pathétique du cuisinier: moi, Allemande, je n’avais point de +patriotisme anglais, et j’aurais répondu différemment si je n’avais pas +été femme et si cela avait pu améliorer quelque chose. + +L’éclairage se composait d’une petite chandelle, qui souvent était usée +dès huit heures. On était alors forcé ou de rester dans l’obscurité ou +d’aller se coucher. + +Le matin, la cajute servait encore de boutique de barbier; l’après-midi, +de chambre à coucher, où les cuisiniers et les serviteurs, épuisés de +fatigue, venaient s’étendre sur les bancs. + +Pour compléter ce confort, un des officiers du vaisseau mit encore dans +notre cajute deux jeunes chiens qui hurlaient toujours; il n’avait pas +osé les mettre dans celle des matelots, sachant bien qu’on les aurait +jetés sans façon à la porte. + +On croira peut-être mon récit exagéré, d’autant plus que l’on s’imagine +trouver toujours chez les Anglais un ordre et une commodité admirables; +mais j’affirme que je n’ai dit que la plus exacte vérité: j’ajouterai +même que, bien que j’aie déjà beaucoup voyagé en bateau à vapeur, et que +j’aie toujours pris des places de seconde classe, je n’ai jamais payé un +prix si exorbitant et n’ai été traitée nulle part d’une manière aussi +misérable et aussi révoltante. Jamais de la vie on ne m’a escroqué mon +argent avec tant d’impudeur. La seule chose qui me fit plaisir fut la +conduite des officiers, qui étaient tous très-polis et +très-complaisants. + +Ce que je ne pouvais me lasser d’admirer, c’était la patience inouïe +avec laquelle mes compagnons de voyage supportaient tout. Je voudrais +bien savoir ce que diraient les Anglais, qui ont toujours à la bouche +les mots de _confort et de confortable_, si on les traitait ainsi sur +un bateau appartenant à une autre nation! + + * * * * * + +Les premiers jours de notre traversée, nous naviguâmes toujours en +pleine mer; ce ne fut que le 28 août, au soir, que nous aperçûmes la +côte montagneuse de la Cochinchine. Nous la longeâmes pendant toute la +journée du 29. Mais, à l’exception de chaînes de montagnes richement +boisées, nous ne vîmes rien, ni habitants ni habitations; le soir +seulement, quelques feux, qu’on aurait pu prendre pour des phares, nous +montrèrent que la contrée n’était pas tout à fait déserte. + +Pendant tout le cours du jour suivant, nous n’aperçûmes qu’un seul grand +rocher isolé, appelé le _Soulier_. Il me fit l’effet de ressembler +parfaitement à la tête d’un chien de berger. + +Le 2 septembre, nous approchâmes de Malacca. On aperçoit le long de la +côte des montagnes boisées, assez hautes, qui renferment, à ce qu’on +dit, beaucoup de tigres, et qui rendent les voyages dans cette +presqu’île très-dangereux. + +Le 3 septembre, nous atteignîmes le port de Singapore, mais si tard dans +la nuit, qu’il ne nous fut pas possible de débarquer. + +Le lendemain, je me rendis à la maison de commerce de Behn-Mayer, pour +laquelle j’avais des lettres. Depuis mon départ de Hambourg, Mme Behn +était la première dame allemande que je rencontrais. Je ne saurais +peindre la joie que j’éprouvai de trouver enfin, après une si longue +privation, à qui parler tout à mon aise dans ma langue natale. Mme Behn +ne me permit pas de descendre dans un hôtel; il me fallut aller demeurer +chez cette aimable famille. + +Je me proposais de ne rester que peu de temps à Singapore, et de +m’embarquer ensuite pour Calcutta sur un voilier, ayant pris un trop +profond dégoût pour les vapeurs anglais. On m’avait assuré qu’il ne se +passait presque pas de semaine sans qu’il se présentât une bonne +occasion. Mais j’attendis en vain d’une semaine à l’autre; et je fus +enfin forcée de recourir encore à un de ces confortables vapeurs[67]. + +Les Européens mènent à Singapore à peu près la même vie qu’à Canton, à +cette différence près, que la résidence de la famille est à la campagne, +et que le mari seul va tous les jours à la ville. Il faut dans chaque +famille beaucoup de domestiques, et la maîtresse de la maison ne peut +guère avoir la haute main sur les affaires du ménage, parce qu’elles +sont d’ordinaire abandonnées entièrement au premier serviteur. + +Les domestiques sont Chinois, à l’exception des _seis_ (cochers ou +palefreniers), qui sont du Bengale. Tous les printemps il arrive des +cargaisons entières d’enfants chinois, âgés de dix à quinze ans, qui +viennent chercher du service. D’ordinaire ils sont si pauvres, qu’ils ne +peuvent payer la traversée; dans ce cas le capitaine les emmène pour son +compte, et reçoit en échange le salaire de la première année de service, +qui lui est payé d’avance par le maître. Ces garçons vivent +très-économiquement, et, quand ils ont gagné quelque argent, ils +retournent dans leur patrie. Quelques-uns cependant s’établissent pour +toujours comme artisans à Singapore. + +L’île de Singapore a une population de 55 000 habitants, parmi lesquels +on compte 40 000 Chinois, 10 000 Malais, c’est-à-dire indigènes, et 150 +Européens. Le nombre des femmes est, dit-on, très-restreint, car il +n’arrive de la Chine et de l’Inde que des hommes et des enfants. + +La ville de Singapore, en y comprenant ses environs, renferme plus de +20 000 âmes. Les rues sont larges et aérées, mais les maisons ne sont +guère belles, elles n’ont qu’un étage, et les toits posent presque sur +les fenêtres, ce qui donne à la construction un air tout écrasé. A cause +de la température toujours très-chaude, il n’y a point de vitres aux +fenêtres, mais seulement des jalousies. + +Ici, comme à Canton, chaque article de commerce a sinon toute une rue, +au moins sa partie de rue à lui. La halle à la viande et aux légumes est +très-belle et haute comme un temple. + +Comme il y a dans l’île de Singapore tant de nations diverses, on voit +aussi différents temples, mais il n’y a guère que celui des Chinois qui +mérite d’être visité. Il a la forme d’une maison ordinaire, mais le toit +est orné à la manière chinoise: seulement il est trop surchargé. On y +voit des flèches et des créneaux, des roues et des arcs sans nombre, +formés de tuiles, de briques ou de porcelaine de couleur, et ornés à +profusion de fleurs, d’arabesques, de dragons et d’autres monstres. +Au-dessus de l’entrée principale, on a taillé de petits bas-reliefs en +pierre, et les sculptures en bois, richement dorées, ne manquent non +plus ni dans l’intérieur ni à l’extérieur du temple. + +On avait placé sur l’autel de la déesse de la Miséricorde quelques +rafraîchissements composés de fruits et de pâtisseries de toute espèce, +avec une toute petite portion de riz cuit. Ces mets sont renouvelés tous +les soirs. Ce que laisse la déesse échoit aux bonzes. Sur le même autel +il y a deux petits morceaux de bois sculpté, de forme ovale et élégante. +Les Chinois les jettent en l’air, et, quand ils tombent sur le côté +intérieur, c’est signe de malheur, tandis que dans le cas contraire +c’est un présage de bonheur. Mais les bonnes gens les jettent +d’ordinaire jusqu’à ce qu’ils tombent conformément à leurs désirs. + +Une autre manière de consulter le sort est de mettre plusieurs bâtons +fort minces dans une coupe et de la secouer jusqu’à ce qu’il en tombe +un. Chacun de ces bâtons porte un chiffre qui désigne un passage d’un +des livres de morale. Le peuple visitait bien plus ce temple que celui +de Canton. Les petits morceaux de bois et les petits bâtons semblent +être l’objet même du culte; car ce n’était guère qu’autour de ces bâtons +qu’on voyait se presser la foule. + +Dans l’intérieur de la ville, il n’y a rien autre chose à voir; mais +l’aspect des environs, ou pour mieux dire de toute la petite île, est +ravissant. La situation de Singapore n’offre, il est vrai, rien de +grandiose ni d’imposant, parce qu’elle est privée de belles montagnes, +qui sont le principal ornement d’un site (le point le plus élevé, sur +lequel se trouvent la maison du gouverneur et le télégraphe maritime, +n’a pas 70 mètres); mais la fraîche et luxuriante verdure, les maisons +riantes des Européens, situées dans de beaux jardins, les grandes +plantations des épices les plus précieuses, les jolis palmiers arecs +dont les tiges excessivement minces s’élèvent à une hauteur de plus de +30 mètres, et se terminent en une couronne épaisse et frangée qui se +distingue de toutes les autres espèces de palmiers par l’éclat de son +feuillage, enfin les jungles (bois vierges), forment dans le fond le +paysage le plus gracieux, et l’on en apprécie encore bien plus le charme +quand on vient comme moi de cette prison de Canton, ou bien des +alentours déserts de la ville de Victoria. + +Toute l’île est coupée par de belles grandes routes, dont les plus +fréquentées serpentent le long de la côte. On y voit de jolis équipages, +des chevaux de la Nouvelle-Hollande, de Java et même d’Angleterre[68]. +Indépendamment des belles voitures d’Europe, on s’y sert aussi de +palanquins fabriqués à Singapore, qui sont entièrement couverts et +fermés de tous côtés par des jalousies. Ordinairement on n’y attelle +qu’un seul cheval, et le cocher, ainsi que le serviteur, courent à côté +de la voiture. Je ne pus dissimuler le déplaisir que me causait cette +coutume barbare. On me dit qu’on avait voulu l’abolir, mais que les +serviteurs avaient demandé eux-mêmes à courir à côté de la voiture +plutôt que d’y être assis ou debout. Ils se pendent au cheval ou à la +voiture, et se laissent traîner. + +Il se passait rarement un jour sans que nous fissions une promenade en +voiture. Deux fois par semaine, nous entendions sur l’esplanade, tout +près de la mer, une superbe musique militaire[69]. C’était là que venait +se réunir le beau monde, à pied, à cheval ou en voiture. On voyait des +files de carrosses, et tout autour une foule de jeunes gens à cheval et +à pied. On se serait presque cru transporté au milieu de l’Europe. Mais +je trouvais beaucoup plus de plaisir à visiter des plantations ou autres +établissements de ce genre, qu’à revoir ici la vie de l’Europe. + +J’allai fréquemment respirer les parfums des plantations de noix de +muscade et de clous de girofle. Le muscadier est couvert d’un feuillage +épais du haut en bas, et a la grosseur d’un bel abricotier. Sa feuille +est luisante, on la dirait vernie. Le fruit ressemble tout à fait à un +brugnon de grosseur moyenne. Quand il est mûr, il s’ouvre de lui-même, +et l’on voit une graine ronde de la grosseur d’une noix enveloppée d’une +membrane à jour d’un beau rouge foncé; cette membrane est ce qu’on nomme +la _fleur de muscade_ ou le _macis_. On la sépare avec soin de la noix +et on la fait sécher à l’ombre, en ayant soin de l’arroser plusieurs +fois avec de l’eau de mer; autrement sa couleur rouge, au lieu de se +changer en jaune, deviendrait noire. On fait sécher également la noix, +puis on la fume et on la plonge à différentes reprises dans de l’eau de +mer mêlée à une légère dissolution de chaux, pour l’empêcher de rancir. + +On trouve aussi à Singapore des muscadiers sauvages qui viennent sans +culture. + +Un picoul de muscades cultivées coûte 60 dollars. + +Un picoul de fleurs de muscade 200 + +Un picoul de muscades sauvages 6 + +Le giroflier est un peu plus petit que le muscadier, et il n’a pas le +feuillage aussi vert, ni les feuilles aussi grasses. Les clous de +girofle sont les boutons des fleurs non encore ouvertes. On les cueille +dans cet état, on les dessèche d’abord à la fumée, et puis on les met +quelque temps au soleil. + +Une autre épice est la noix d’arec, qui vient sous la couronne du +palmier du même nom, en grappes de dix à vingt baies. Le fruit est un +peu plus gros que la noix de muscade. Son enveloppe extérieure est d’un +jaune d’or si luisant, qu’elle a l’air des noix dorées que l’on attache +aux arbres de Noël. Son amande ressemble, pour la couleur, à la muscade; +seulement elle n’est pas enveloppée d’une arille. On la sèche à l’ombre. + +C’est cette noix, jointe à la feuille de bétel et à de la chaux de +coquillages brûlés, que mâchent les Chinois et les indigènes. Ils +enduisent une feuille de bétel d’un peu de chaux, y ajoutent un petit +morceau de noix d’arec, et en forment un petit paquet qu’ils se mettent +dans la bouche. En y joignant des feuilles de tabac, cela rend la salive +rouge de sang, et cela donne une telle couleur à la bouche qu’on croit +voir un petit enfer, surtout quand, suivant un usage assez ordinaire +chez les Chinois, les dents sont limées et teintes en noir. La première +fois que ce spectacle me fut offert, je fus très-effrayée, car je me +figurais que le pauvre homme s’était blessé et qu’il avait la bouche +pleine de sang. + +Un autre jour, j’allai visiter une fabrique de sagou. Le sagou non +préparé vient de l’île voisine de Boromée: c’est la moelle d’une espèce +de palmier court et à gros tronc. Pour la retirer, on abat l’arbre dans +sa septième année; on fend le tronc dans toute la longueur; on recueille +la moelle qui s’y trouve en grande abondance, et, après en avoir ôté les +filaments, on la passe dans des formes et on la sèche au soleil ou au +feu. En sortant des formes, cette moelle a encore une teinte un peu +jaunâtre. Dans les fabriques, on la réduit en fécule de la manière +suivante: on laisse la moelle ou la farine tremper dans l’eau pendant +plusieurs jours, jusqu’à ce qu’elle devienne d’un beau blanc; puis on la +sèche encore une fois à l’air ou au feu, on l’écrase au moyen d’un +morceau de bois rond, et on la fait passer par un tamis. Cette farine +fine et blanchâtre est mise dans un linge qui a été humecté d’abord +d’une manière toute particulière: l’ouvrier prend de l’eau dans sa +bouche et la répand en pluie fine sur le linge. Cependant la farine +ainsi mouillée est secouée fortement par deux ouvriers, jusqu’à ce +qu’elle prenne la forme de grumeaux qu’on sèche lentement sur le feu +dans de grands chaudrons plats, en remuant sans cesse. Enfin, on la fait +encore une fois passer par un tamis un peu plus large, où s’arrêtent les +plus gros grains. + +L’édifice dans lequel on faisait ce travail était un grand hangar sans +murs, dont le toit reposait sur des troncs d’arbres. + +Grâce à la complaisance de M. Behn-Mayer, je trouvai l’occasion de faire +une partie très-intéressante dans les jungles. Ces messieurs, au nombre +de quatre, étaient munis de fusils à balles, car ils se proposaient de +suivre la piste d’un tigre. On devait, en outre, s’attendre à rencontrer +des ours, des sangliers ou de gros serpents. Nous allâmes en voiture +jusqu’au fleuve _Gallon_, où deux barques avaient été disposées pour +nous; avant d’y monter, nous visitâmes encore une raffinerie de sucre, +située sur le fleuve. + +Les cannes étaient rangées en tas devant la raffinerie; mais on n’en +avait taillé que juste ce qu’on pouvait en raffiner dans une journée, +car la grande chaleur fait aigrir très-promptement le suc. On passe la +canne entre des cylindres en métal; la pression extrait tout le suc, qui +coule dans de grands chaudrons où on le cuit et le clarifie. Pour le +sécher entièrement, on le met dans des vases de terre. Les bâtiments de +cette raffinerie ressemblaient à ceux de la fabrique de sagou. + +Après cette visite, nous prîmes place dans les bateaux et nous +naviguâmes en remontant le fleuve. Bientôt nous approchâmes des jungles, +et le trajet devint plus pénible à chaque coup de rame: il y avait dans +l’eau ou au-dessus de l’eau beaucoup de troncs d’arbres renversés. Il +nous fallut souvent quitter nos bateaux et les pousser par-dessus ces +troncs, souvent nous coucher à plat ventre dans le bateau pour passer +au-dessous des troncs qui, comme des ponts, s’inclinaient sur le fleuve. +Des buissons et des ronces avec leurs épines et leurs aiguillons se +penchaient de tous côtés au-dessus de nous; quelquefois même d’énormes +feuilles essayaient de nous barrer le passage. Ces feuilles +appartiennent à une espèce de palmier appelé _mungkuang_; elles ont +douze centimètres de large près de la tige, et plus de trois mètres et +demi de long: comme le fleuve n’avait guère que trois mètres de large, +elles allaient jusqu’à la rive opposée. Cependant au milieu de toutes +les beautés de la nature on ne sentait pas trop ces inconvénients, qui +ne faisaient que relever le charme de l’ensemble. La forêt était épaisse +et riche en bois taillis, en plantes grimpantes, en palmiers, en +fougères arborescentes, dont quelques-unes avaient près de cinq mètres +de haut et offraient contre les rayons ardents du soleil autant +d’ombrage que les palmiers et les autres arbres. + +Ma joie augmenta quand je vis dans les cimes les plus élevées des arbres +sauter quelques singes de branche en branche, et que j’en entendis +plusieurs crier tout près de moi. J’aperçus pour la première fois ces +animaux dans l’état de nature, et je fus enchantée qu’aucun de nos +chasseurs ne réussît à atteindre un de ces petits fripons; mais en +échange on tua quelques écureuils et quelques superbes _loris_, espèce +de petits perroquets dont le plumage brille des plus belles couleurs. +Mais bientôt un objet plus intéressant fixa notre attention: nous +aperçûmes entre les branches d’un arbre un long corps noir, et en +regardant de plus près nous reconnûmes un grand serpent. Enroulé sur +lui-même comme une grosse pelote, il guettait sans doute sa proie. Nous +osâmes avancer assez près de lui, il demeura immobile, nous regardant +fixement avec ses yeux flamboyants, sans se douter combien sa mort était +imminente. On tira sur lui et on le blessa au côté. Furieux, et avec la +rapidité d’un trait, il s’élança du haut de l’arbre, mais en restant +pendu à la branche avec sa queue; il s’allongeait et cherchait à nous +atteindre de sa langue. Mais sa rage fut impuissante, car nous eûmes +soin de nous tenir à une distance convenable. Plusieurs coups de feu +ayant achevé de le tuer, nous nous arrêtâmes sous la branche à laquelle +il était pendu. Un de nos bateliers, Malais de nation, fit un petit +lacet d’herbe forte et tenace, l’attacha à un bâton, le jeta autour du +cou du serpent, et l’attira ainsi dans le bateau. Il nous dit encore que +nous trouverions certainement dans le voisinage un autre serpent, parce +que ces reptiles se tiennent toujours par couples non loin l’un de +l’autre. En effet, les messieurs du second bateau avaient également +trouvé et tué un autre serpent sur les branches d’un gros arbre. Ces +serpents étaient d’un vert foncé, avec de belles taches jaunes, et +avaient plus de trois mètres et demi de long; on me dit qu’ils +appartenaient à l’espèce des boas. + +Après avoir mis quatre heures à faire 8 milles, nous quittâmes les +bateaux et nous prîmes un sentier étroit qui nous conduisit bientôt à +quelques endroits défrichés, couverts de jolies plantations de poivre et +de gambir. + +Le poivrier est un arbrisseau dont la tige, mince et articulée, rampe à +terre, mais qui avec des appuis s’élève à cinq ou six mètres de hauteur. + +Les fruits sont disposés en grappe. Ils sont d’abord rouges, puis verts, +et enfin d’un brun noir. Cet arbrisseau commence à produire dès la +seconde année. + +Le poivre blanc n’est point un produit de la nature, mais une création +de l’art. On plonge le poivre noir plusieurs fois dans l’eau de mer. +Cela lui fait perdre sa couleur et le blanchit. Le picoul de poivre +blanc coûte 6 dollars, tandis que le poivre noir ne coûte que 3 dollars +le picoul. + +Le gambir, arbuste grimpant, atteint tout au plus 2 mètres et demi. On +ne se sert que des feuilles, qu’on détache et qu’on fait cuire dans de +grands chaudrons. Il en sort une gomme épaisse qu’on fait couler dans de +larges vases en bois; elle est ensuite séchée au soleil, puis coupée en +morceaux de 7 ou 8 centimètres de long et emballée. Le gambir est assez +utile pour les tanneurs; aussi en importe-t-on souvent en Europe. Les +plants de gambir et de poivre sont toujours placés à côté l’un de +l’autre, car on fume les poivriers avec les feuilles cuites du gambir. + +Quoique la culture des plantations, comme en général tous les travaux, +soit confiée, à Singapore, à des hommes libres, on m’assura cependant +que cela revenait moins cher qu’en employant des esclaves. La +main-d’œuvre est à très-bas prix; on donne à un ouvrier ordinaire 3 +dollars par mois, sans le nourrir ni l’habiller; ce faible salaire +suffit à ces gens pour entretenir leur famille. Ils demeurent dans des +cabanes de feuillage qu’ils se construisent eux-mêmes; leur nourriture +consiste en petits poissons, en tubercules et en légumes. Leur +habillement ne leur coûte pas non plus grand’chose; car ils sont loin de +la ville, et, dans les plantations, les enfants vont tout à fait nus, +et les hommes ne portent d’autre vêtement qu’un petit tablier large +comme la main, qu’ils se passent entre les jambes. Il n’y a que les +femmes qui soient vêtues complétement. + +Ces plantations, où nous arrivâmes vers dix heures, étaient cultivées +par des Chinois. A côté de leurs cabanes de feuillage ils avaient élevé +un petit temple de bois. C’est là qu’ils nous reçurent. Aussitôt l’autel +fut proprement garni de quelques provisions que nous devions à la +sollicitude prévenante de la bonne ménagère, Mme Behn; mais au lieu de +les offrir comme les Chinois à leurs dieux, nous, pauvres pécheurs, nous +nous jetâmes dessus et nous les mangeâmes avec avidité. + +Après que notre appétit fut assouvi, on dépouilla le serpent et on fit +cadeau de la chair aux Chinois. Ils donnèrent à entendre qu’ils ne +toucheraient pas à ce reptile, ce dont je fus très-étonnée, car les +Chinois mangent tout. Mais je ne fus pas longtemps à me convaincre +qu’ils avaient voulu nous donner le change: au retour de notre partie de +chasse, au bout de quelques heures, je visitai les cabanes des Chinois +et je les trouvai réunis dans une d’entre elles, et assis autour d’un +grand plat de morceaux de chair rôtie qui avaient tout à fait la forme +ronde du serpent. Nos hommes voulurent le dérober aussitôt à mes +regards, mais je ne leur en laissai pas le temps; je leur donnai quelque +argent, et je les priai de me laisser goûter de ce mets. Je trouvai la +chair exquise, très-tendre et même plus délicate que du poulet. + +Mais cet intermède m’a fait oublier de parler de notre partie de chasse. +J’y reviens. Nous avions demandé aux ouvriers s’ils ne pourraient pas +nous mettre sur la piste d’un tigre. Ils nous dépeignirent un endroit de +la forêt où il y avait peu de jours qu’un hôte semblable devait s’être +établi. + +Nous nous mîmes aussitôt en route. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine +que nous nous frayâmes un chemin dans la forêt: il fallut grimper +constamment par-dessus des troncs d’arbres renversés, nous glisser au +milieu des buissons et des ronces, et traverser des marécages; mais au +moins nous avancions, tandis que, dans les forêts vierges du Brésil, on +n’aurait pas même pu concevoir l’idée d’une telle entreprise. Sans doute +il y avait ici également des plantes grimpantes et des orchidées, mais +elles n’y étaient pas en si grande quantité qu’au Brésil, et les arbres +n’y étaient pas non plus si serrés les uns contre les autres. Nous en +rencontrâmes de magnifiques, qui avaient plus de 30 mètres de haut. Ce +qui m’intéressa le plus, ce furent les ébéniers et les arbres de +_colim_. Le bois des premiers est d’une double espèce. On distingue la +partie extérieure (l’_aubier_), qui est d’un jaune brunâtre, et la +partie intérieure, qui est beaucoup plus dure et qui a une couleur +noire. C’est elle qui fournit le véritable bois d’ébène. + +L’arbre de _colim_ répand une odeur alliacée excessivement forte, par +laquelle il se fait reconnaître à quelque distance. Le fruit a également +un goût d’ail; les indigènes le mangent, mais l’Européen ne peut en +supporter ni le goût ni l’odeur. Je ne fis que toucher à un morceau +d’écorce fraîche, et le lendemain ma main en conservait encore l’odeur. + +Nous battîmes plusieurs heures la forêt sans rencontrer le tigre que +nous cherchions. On crut un moment avoir découvert son repaire, mais on +reconnut bientôt qu’on s’était trompé. Un de nos chasseurs prétendit +aussi avoir entendu le cri d’un ours; mais il faut croire que ce cri ne +fut pas bien fort, car personne autre de la société ne l’entendit, +quoique nous fussions toujours ensemble. + +Nous rentrâmes sans gibier, mais enchantés de notre superbe excursion. + +Quoique Singapore soit une petite île, et malgré tous les efforts faits +et tous les encouragements donnés pour la destruction des tigres, on +n’est pas encore parvenu à les exterminer. Le gouvernement donne pour +chaque tigre tué une récompense de 50 dollars, et la société des +négociants de Singapore en donne autant. La belle peau reste, en outre, +à l’heureux chasseur, et la chair même lui produit un bénéfice, puisque +les Chinois l’achètent pour la manger. Mais les tigres viennent, à la +nage, de l’île voisine de Malacca, qui n’est séparée de Singapore que +par un canal très-étroit; aussi ne pourra-t-on jamais les exterminer +entièrement. + +On trouve à Singapore une grande variété de fruits. Un des meilleurs est +la _mangouste_, que l’on ne rencontre qu’ici et à Java. Elle a la +grosseur d’une pomme moyenne; sa peau a plus d’une ligne d’épaisseur, +elle est d’un brun foncé au dehors, et en dedans d’un rouge éclatant; +elle renferme un fruit blanc qui se divise en quatre ou cinq tranches; +elle fond presque dans la bouche et a un goût excessivement délicat. + +L’_ananas_ est ici beaucoup plus juteux, plus doux et plus grand qu’à +Canton; j’en vis plusieurs qui pouvaient bien peser près de 2 +kilogrammes. Il y a des champs entiers qui en sont plantés. Au moment de +leur maturité, on en a trois ou quatre cents pour un dollar. On les +mange souvent avec du sel. + +Un autre fruit nommé _sauersop_, et qui pèse aussi plusieurs livres, est +vert en dehors et renferme une chair blanchâtre ou d’un jaune très-pâle, +qui a le goût de la fraise et qu’on mange également avec du sucre et du +vin. + +Le _gumaloh_ est un fruit à côtes; il a la couleur d’une orange d’un +jaune pâle, mais le goût moins doux, et il n’est pas si juteux. +Cependant il y a beaucoup de personnes qui le préfèrent à l’orange; il +est au moins cinq fois aussi gros. + +Mais le fruit qui, du moins à mon avis[70], mérite la palme, est le +_custod apple_; il est vert et couvert de petites écailles. La chair, +dans laquelle se trouvent des pepins noirs, est très-blanche, molle +comme du beurre et d’un goût incomparable. On mange ce fruit avec de +petites cuillers. + +Quelques jours avant mon départ de Singapore, j’eus l’occasion +d’assister aux funérailles d’un Chinois aisé. Le cortége passa devant +notre maison, et, malgré une chaleur de 36 degrés, je m’y joignis et je +l’accompagnai jusqu’au lieu de la sépulture, qui était à une lieue de +distance. Auprès de la tombe, la cérémonie dura deux heures, mais je ne +quittai pas la place: j’étais trop vivement intéressée. + +La marche était ouverte par un prêtre à côté duquel s’avançait un +Chinois avec une lanterne de 2 pieds de haut, couverte de cambrésine +blanche. Venaient ensuite deux musiciens, dont l’un exécutait de temps à +autre des roulements sur un tambour; le second frappait sur des +cymbales. Ensuite paraissait le cercueil: au-dessus de la partie +supérieure, à l’endroit où était la tête du mort, un esclave tenait un +grand parasol ouvert. A côté marchait le fils aîné ou le descendant mâle +le plus proche, les cheveux dénoués, et portant un petit drapeau blanc. +Les parents étaient en grand deuil, c’est-à-dire tout habillés de blanc; +les hommes portaient même des bonnets blancs sur la tête, et les femmes +étaient tellement couvertes de mouchoirs blancs, qu’on ne voyait pas +leur visage. Les autres personnes qui suivaient le cercueil en +différents groupes portaient toutes une bandelette blanche de cambrésine +autour de la tête, du corps ou du bras. Lorsqu’on s’aperçut que +j’accompagnais le cortége, un homme qui était muni de beaucoup de ces +bandelettes s’approcha de moi et m’en tendit une: je la mis autour de +mon bras. + +Le cercueil, formé d’un tronc d’arbre massif, était couvert d’un drap +foncé; quelques guirlandes de fleurs y étaient attachées, et du riz, +placé dans un mouchoir, était posé dessus. Vingt-quatre hommes portaient +ce pesant fardeau sur des perches énormes. On changeait souvent les +porteurs avec beaucoup de bruit: tantôt ils riaient, tantôt ils se +disputaient. Dans le reste du public il ne régnait ni tristesse ni +recueillement. On causait, on fumait, on mangeait, et quelques hommes +portaient dans des seaux du thé froid pour rafraîchir ceux qui avaient +soif. Le fils seul s’abstenait de toute distraction et ne prenait part à +rien: il marchait, selon la coutume, à côté du cercueil, dans une +affliction profonde. + +Lorsque le convoi arriva à la rue qui conduisait au lieu de repos, le +fils se jeta à terre, se couvrit le visage et poussa de violents +gémissements. Quelque temps après, il se releva et marcha en chancelant +derrière le cercueil: deux hommes furent obligés de le conduire; il +semblait profondément affecté et très-souffrant. Plus tard, à la vérité, +j’appris que cette tenue est la plupart du temps feinte, parce que la +coutume exige que celui qui conduit le deuil soit brisé et malade de +douleur, ou du moins paraisse l’être. + +Quand on fut arrivé près de la tombe, creusée à plus de 2 mètres de +profondeur sur la pente d’une colline, les porteurs ôtèrent le drap, les +fleurs et le riz, jetèrent beaucoup de papier d’or et d’argent dans la +tombe, et y descendirent le cercueil qui, je le remarquai alors, était +bien façonné, verni et fermé hermétiquement. Tout cela demanda bien une +demi-heure. Les parents se prosternèrent d’abord à terre, puis +s’enveloppèrent la figure et poussèrent d’horribles lamentations. Mais +comme cette cérémonie leur parut par trop longue, ils s’assirent en +cercle autour de la tombe, se firent donner leurs petits paniers remplis +de bétel, de chaux et de noix d’arec, et se mirent à mâcher +tranquillement. + +Quand le cercueil eut été descendu, un des Chinois se plaça au haut de +la tombe, ouvrit le petit paquet de riz et mit dessus une espèce de +boussole. On lui donna une corde qu’il fit passer par-dessus le milieu +de la boussole et qu’il tira à droite et à gauche jusqu’à ce qu’elle fût +arrivée sur la même ligne que l’aiguille. Une autre corde, à laquelle +était attaché un plomb, fut rapprochée de la première et descendue dans +la tombe. Suivant la position de cette corde, on poussa le cercueil de +côté et d’autre, jusqu’à ce que le milieu se trouvât dans la même +direction que l’aiguille. Ce travail demanda au moins un quart d’heure. + +Le cercueil fut ensuite recouvert de plusieurs grandes feuilles de +papier blanc, et le Chinois qui avait pris les dimensions prononça un +petit discours, pendant lequel les enfants du mort se prosternèrent +devant la tombe. Après ce discours, l’orateur jeta quelques poignées de +grains de riz sur le cercueil, et en lança jusqu’à la place où se +tenaient les enfants. Ceux-ci relevèrent les coins de leurs robes pour +attraper autant de grains que possible; mais comme ils n’en recevaient +que très-peu, l’orateur leur en donna encore deux ou trois pincées. Ils +les nouèrent avec soin dans les coins de leurs robes, et les +emportèrent. + +La tombe fut enfin recouverte de terre, pendant que les parents +poussaient d’affreux gémissements; mais, autant que je pus le remarquer, +tous les yeux restèrent secs. + +Après cette cérémonie, on mit en deux rangées sur la tombe des poulets, +des canards cuits, du porc, des fruits, de la pâtisserie et une douzaine +de tasses remplies de thé, avec la théière. On alluma six cierges peints +et on les enfonça dans la terre à côté des mets; puis on fit brûler une +grande quantité de papier d’or et d’argent. + +Le fils aîné s’approcha de nouveau de la tombe, se prosterna plusieurs +fois en touchant la terre de son front. On lui présenta, tout allumés, +six petits cierges de papier parfumé. Après les avoir élevés en l’air à +plusieurs reprises, il les rendit. On les planta également en terre. Les +parents firent à leur tour la même cérémonie. + +Pendant tout ce temps, le prêtre s’était tenu, sans se mêler de rien, +loin de la tombe, assis à l’ombre d’un énorme parasol. Il approcha en ce +moment, fit une courte prière, sonna plusieurs fois avec une clochette, +et son service se trouva achevé. On enleva les mets, on versa le thé sur +la tombe, et le cortége rentra gaiement au son de la musique, qui avait +aussi joué plusieurs fois près de la tombe. Les mets furent, me dit-on, +distribués aux pauvres. + +Le lendemain, je vis la célèbre fête chinoise des lanternes. A toutes +les maisons, aux coins des toits, à des pieux élevés, on avait attaché +des lanternes de gaze et de papier de couleur, ornées de la manière la +plus élégante, et peintes de figures de dieux, de guerriers et +d’animaux. Dans les cours et dans les jardins des maisons, ou, à leur +défaut, dans les rues devant les maisons, on avait étalé sur de grandes +tables des pyramides de mets et de fruits au milieu de fleurs, de +lumières et de lampes. Le peuple circula jusqu’à minuit dans les rues, +les cours et les jardins. Ce n’est qu’à ce moment que les pyramides de +provisions furent attaquées par les propriétaires et par leurs parents. + +Cette fête me plut assez, et je n’admirai rien tant que la réserve et la +modération du peuple. Il examina toutes les provisions avec des yeux de +connaisseur, mais personne ne toucha la moindre chose. + +Singapore est à cinquante-huit minutes (milles marins) au nord de la +ligne, sur le 104^{e} degré de longitude est. Comparativement à d’autres +régions situées plus au sud, le climat est très-agréable. Pendant mon +séjour, du 3 septembre au 8 octobre, la chaleur dépassa rarement dans +les appartements 23 degrés, et au soleil 38; elle fut d’autant plus +supportable, que tous les matins il y avait d’agréables brises de mer. +La température change peu dans le cours de l’année, ce qui tient au +voisinage de la ligne. Le lever et le coucher du soleil ont toujours +lieu à six heures; et immédiatement il fait grand jour ou nuit profonde. +Le crépuscule dure à peine dix minutes. + +En terminant, je dois faire observer que Singapore sera bientôt le point +central de l’Inde pour les bateaux à vapeur. Les vaisseaux de Hong-Kong, +de Ceylan, de Madras, de Calcutta, y arrivent régulièrement tous les +mois; il vient également un vapeur de guerre hollandais de Batavia, et +prochainement des vapeurs allant à _Manille_ et à _Sydney_ toucheront à +Singapore. + + + + +CHAPITRE X. + + Départ de Singapore.--L’île de + Pinang.--Ceylan.--Pointe-de-Galle.--Excursion dans + l’intérieur.--Colombo.--Candy.--Le temple de Dagoha.--Chasse aux + éléphants.--Retour à Colombo et à Pointe-de-Galle.--Départ. + + +Je voyageai de nouveau sur un vapeur anglais, le _Braganza_, de la force +de trois cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Boz, qui, le +7 octobre, avait quitté Singapore pour se rendre à Ceylan. La distance +entre ces deux points est de 1500 milles marins. + +Je n’étais guère mieux dans ce vaisseau que dans l’autre navire anglais. +Nous étions quatre passagers[71]. Nous prenions nos repas seuls, et nous +avions pour nous servir un mulâtre, mais qui était malheureusement +affecté de l’éléphantiasis, maladie dont l’aspect ne contribuait pas +précisément à augmenter l’appétit. + +Nous naviguâmes par le détroit de Malacca, qui sépare Sumatra de la +presqu’île de Malacca, et, le 7 et le 8 octobre, nous ne perdîmes pas la +terre de vue. La côte de Malacca présente des collines qui se +transforment en une belle chaîne de montagnes dans l’intérieur du pays. +Sur le côté gauche, plusieurs îles montagneuses dérobèrent entièrement +Sumatra à nos regards. + +Il y avait plus à voir dans notre vaisseau qu’autour de nous. L’équipage +était composé de soixante-dix-neuf personnes, parmi lesquelles se +trouvaient des Chinois, des Malais, des Cingalais, des Bengalais, des +Hindous et des Européens. + +Dans les repas, les hommes du même pays se tenaient ordinairement +ensemble. Ils avaient tous devant eux d’énormes plats de riz et de +petites écuelles avec du curri; quelques petits morceaux de poisson +séché leur tenaient lieu de pain. Ils versaient le curri sur le riz, le +pétrissaient avec leurs mains, et en formaient de petites boules qu’ils +se fourraient dans la bouche avec un petit morceau de poisson. +D’ordinaire, la moitié retombait dans le plat. + +Les costumes de ces hommes étaient extrêmement simples; beaucoup +n’avaient sur le corps que de courts pantalons. Un sale turban leur +couvrait la tête, ou, à défaut de cette coiffure, un chiffon de couleur +ou une vieille casquette de matelot. Les Malais avaient de longues +écharpes roulées autour du corps et rejetées par-dessus l’épaule. + +Les Chinois ne s’écartaient en rien du costume et du genre de vie de +leur pays; il n’y avait que les domestiques de couleur des officiers du +vaisseau qui fussent parfois habillés avec beaucoup de goût et +d’élégance. Ils portaient des pantalons blancs, de larges robes de +dessus blanches avec des écharpes blanches, des vestes en soie de +couleur, et de petites culottes blanches brodées ou de beaux turbans. + +La manière dont on traitait tous ces hommes de couleur ne me parut +nullement conforme à la charité chrétienne. On ne leur épargnait jamais +les paroles dures, les bourrades ni les coups de pied; jusqu’au dernier +mousse européen se permettait vis-à-vis d’eux les injures les plus +grossières et les plus mauvaises plaisanteries. Pauvres créatures! +comment est-il possible que ces malheureux aient de l’amour et du +respect pour les chrétiens! + +Le 9 octobre, nous abordâmes à l’île de _Pinang_. La ville du même nom +est sur un plateau étroit formé par une petite langue de terre. Non loin +de la ville, s’élèvent de jolies montagnes qui donnent un charmant +aspect à cette petite île. + +On me laissa maîtresse de disposer de cinq heures: je les employai à +parcourir en palanquin la ville et les alentours. Tout ce que je vis +ressemblait un peu à ce que j’avais vu à Singapore. La ville elle-même +n’est pas jolie; mais les villas, toutes situées dans de superbes +jardins, sont charmantes. L’île est aussi traversée d’un grand nombre de +routes. + +D’une des montagnes voisines on a, dit-on, une magnifique vue de Pisang, +d’une partie de Malacca et de la mer. Sur la route, on rencontre aussi +une chute d’eau; mais, malheureusement, quelques heures ne suffisaient +pas pour tout voir. + +La plus grande partie de la population de cette île se compose de +Chinois. Les métiers et le commerce de détail sont presque exclusivement +entre leurs mains. + +Le 11 octobre, nous vîmes la petite île de _Pulo Rondo_, appartenant à +Sumatra. Nous traversâmes ensuite le golfe du Bengale en droite ligne de +l’est à l’ouest, et nous n’aperçûmes plus la terre jusqu’à Ceylan. + +Le 17 octobre, dans l’après-midi, nous approchâmes de la côte de Ceylan. +Je portais sur ce pays des regards avides; car Ceylan est dépeint comme +un Éden, comme un paradis; on prétend même qu’Adam, le père du genre +humain, après avoir été chassé du paradis, y établit son domicile, et +l’on en donne pour preuve que plusieurs endroits de l’île portent son +nom, comme _le pic d’Adam_, _le pont d’Adam_, etc. + +J’aspirais l’air avec une grande avidité; j’espérais, comme d’autres +voyageurs, respirer les parfums embaumés des plus riches plantations +d’épices. + +L’île sortait des flots dans sa beauté merveilleuse, et les grandes +montagnes qui traversent Ceylan en tout sens se déroulaient à mes +regards dans toute leur magnificence. Les cimes les plus élevées étaient +encore éclairées par les rayons du soleil couchant, tandis que les bois +de cocotiers, les collines et les plaines, étaient enveloppés d’une +profonde obscurité. + +Mais les brises parfumées firent défaut, et l’on continua à ne sentir, +sur notre vaisseau, que le goudron, le charbon de terre, la fumée et +l’huile. + +Vers les neuf heures du soir, nous nous trouvâmes en vue de +_Pointe-de-Galle_. Comme l’entrée de ce port est très-dangereuse, nous +passâmes tranquillement la nuit en rade. Le lendemain, deux pilotes +côtiers nous firent entrer heureusement par le chenal étroit et profond. + +A peine débarqués, nous fûmes assaillis par des troupes de vendeurs qui +nous offrirent des pierres fines taillées, des perles et de petits +objets d’écaille et d’ivoire. + +Un connaisseur pourrait peut-être faire ici de bonnes affaires; mais je +conseillerai au profane de ne pas se laisser éblouir par la grosseur et +l’éclat des pierres et des perles; car les indigènes, me disait-on, +avaient déjà appris des Européens l’art de réaliser avec des objets sans +valeur de riches bénéfices. + +La position de Pointe-de-Galle est extrêmement agréable. Sur le devant +s’élèvent de beaux groupes de rochers, et, au fond, de superbes bois de +palmiers entourent la petite ville, défendue par quelques +fortifications. Les maisons sont jolies, basses, et souvent ombragées +par les arbres, qui forment des allées dans plusieurs rues. + +Pointe-de-Galle est le point de réunion des vapeurs de Chine, de Bombay, +de Calcutta et de Suez. Les voyageurs venant de Calcutta, de Bombay et +de Suez, n’y restent tout au plus que de douze à vingt-quatre heures, +tandis que ceux qui vont de Chine à Calcutta sont obligés d’attendre dix +ou quinze jours le vapeur qui doit les transporter plus loin. Je fus +enchantée de ce prolongement de séjour: cela me laissa le temps de +visiter Candy. + +Pour aller de Pointe-de-Galle à Colombo, on a d’abord le _mail_ (poste +anglaise royale), qui part tous les jours, et une voiture particulière +trois fois par semaine. Le trajet est de soixante-treize milles anglais, +et se fait en dix heures. Une place dans le mail coûte deux livres +sterling et demie; dans la voiture particulière, elle ne coûte que douze +schellings; mais mon temps limité me força de prendre le mail. La route +est superbe; pas le moindre monticule ni la moindre petite pierre +n’arrêtent le galop des chevaux, et on relaye tous les huit milles. + +La plus grande partie du chemin longeait la mer sous des bois de +cocotiers, et il y avait sur la route plus de monde et d’habitations que +je n’en avais jamais vu même en Europe; les villages se touchaient, et +on rencontrait, dans l’intervalle, tant de chaumières isolées, qu’on ne +restait pas une minute sans en voir. Nous aperçûmes aussi de petites +villes, mais il n’y eut que _Calturi_ qui me plut, avec ses jolies +maisons habitées par des Européens. Tout à côté, sur une colline +rocailleuse, près de la mer, s’élevait une petite citadelle. + +Le long de la route, il y avait, sous de petits toits de palmiers, de +grands vases de terre remplis d’eau, et à côté des coupes en coco. Une +disposition non moins utile, ce sont de petits hangars en pierre, +ouverts sur les côtés, couverts d’un toit et garnis de bancs. Beaucoup +de voyageurs y passent la nuit. + +La vue des flots d’hommes qui vont et viennent, et des voitures qui +roulent sans cesse, fait paraître ce voyage très-court. + +On pouvait étudier là toutes les races dont se compose la population de +Ceylan. La majeure partie est formée par les habitants proprement dits: +les Cingalais. En outre, on trouve des Indiens, des mahométans, des +Malais, des Malabares, des juifs, des Maures, et même des Hottentots. +Parmi les individus appartenant aux trois premières races, je vis +beaucoup d’hommes d’une physionomie agréable. Les enfants et les jeunes +gens cingalais surtout se distinguent par leur beauté. Ils ont les +traits si fins et si délicats, et sont si sveltes et si bien faits, +qu’on pourrait facilement se tromper et les prendre pour des filles. Ce +qui contribue beaucoup à produire cette erreur, c’est la manière dont +ils disposent leurs cheveux. Ils n’ont pas de coiffure et les réunissent +par derrière en un gros nœud qu’ils attachent avec un peigne, dont +l’écaille, plate et large, a 10 centimètres de haut. Cette manière de +relever les cheveux ne sied pas trop aux hommes. Les mahométans et les +juifs ont les traits un peu plus prononcés. Ces derniers ressemblent un +peu aux Arabes; ils ont comme eux l’air noble. On distingue facilement +les mahométans et les juifs à leur tête rasée et à leur longue barbe; +ils portent de petites calottes blanches ou des turbans. Beaucoup +d’Indiens mettent comme eux des turbans; mais la plupart se contentent +de simples mouchoirs qu’ils roulent autour de la tête. C’est aussi la +coutume des Malabares et des Malais. Les Hottentots laissent leurs +cheveux noirs flotter en désordre sur le devant de la tête et sur la +moitié de la nuque. + +Les mahométans et les juifs sont les seuls qui s’inquiètent un peu de +leur costume. Les autres vont nus, sauf une petite ceinture ou un +lambeau large comme la main qu’ils se passent entre les jambes. Ceux qui +s’habillent portent de courts pantalons et une sorte de jaquette. Quant +aux femmes, je n’en vis qu’un petit nombre, et toujours près de leurs +cabanes: il semble qu’elles sortent moins de chez elles ici que partout +ailleurs. Leur costume était aussi très-simple: un tablier autour des +hanches, une petite jaquette qui laissait le buste nu plutôt qu’elle ne +le couvrait, et un lambeau sur la tête, c’était tout leur habillement. +Beaucoup d’entre elles étaient enveloppées dans de grands mouchoirs peu +serrés. Les bords des oreilles, ainsi que les lobules, étaient percés et +ornés de boucles. Elles portaient aux pieds, aux bras et au cou, des +chaînes et des bracelets d’argent ou d’autre métal, et à un des doigts +du pied elles avaient un très-grand anneau massif. + +Dans un pays où les femmes ont si peu le droit de se montrer en public, +on devrait croire qu’elles sont toujours sévèrement voilées. Il s’en +faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Plusieurs avaient oublié leurs +jaquettes et leurs mouchoirs de tête. Cet oubli semblait surtout être +habituel aux vieilles femmes, qui dans cette nudité ne laissaient pas +d’offrir une vue assez repoussante. Parmi les femmes plus jeunes, il y +avait plus d’une figure belle et expressive; mais il ne fallait pas non +plus les voir sans jaquette, car leur gorge leur descendait jusqu’aux +hanches. + +Le teint des habitants varie entre le brun clair et le brun foncé, le +rouge foncé et le rouge cuivré. Les Hottentots sont noirs, mais ils +n’ont pas le teint brillant des nègres. + +Ce qui est remarquable, c’est la peur qu’ont tous ces gens à moitié nus +de la pluie et des endroits mouillés. Le hasard voulut qu’il tombât un +peu d’eau; aussitôt je les vis sauter comme des acrobates par-dessus les +petites flaques d’eau et courir à toutes jambes chercher un abri dans +les huttes et les maisons. Ceux qui étaient forcés de continuer leur +route tenaient au-dessus de leurs têtes, en guise de parapluies, des +feuilles du palmier éventail (_corypha umbraculifera_) appelé aussi +_talibot_. Ces feuilles ont près d’un mètre et demi de diamètre et se +déploient facilement comme des éventails. Une de ces feuilles colossales +suffit pour garantir deux personnes contre la pluie. + +Ce que les indigènes craignent bien moins que la pluie, ce sont les +rayons brûlants du soleil. On prétend qu’il n’est point dangereux pour +eux, parce qu’ils ont le crâne protégé par une peau et une graisse +épaisses. + +Je trouvai dans ce pays des voitures d’une espèce toute particulière: +c’étaient des charrettes en bois à deux roues, recouvertes de toits de +palmier qui dépassaient la voiture de plus d’un mètre par devant et par +derrière. Ces espèces d’auvents préservent le cocher contre la pluie et +le soleil, de quelque côté qu’ils viennent. Les bœufs, toujours +accouplés par deux, étaient attelés à une telle distance, que le cocher +pouvait marcher très-commodément entre eux et la voiture. + +Je profitai de la demi-heure consacrée au déjeuner pour aller sur le +bord de la mer, où je vis sur des écueils dangereux, contre lesquels les +flots venaient se briser avec fureur, plusieurs hommes très-occupés. Les +uns détachaient des coquillages des rochers au moyen de grandes perches; +d’autres se précipitaient au fond de la mer pour les y aller chercher. +Je pensais que les coquilles devaient renfermer des perles, et que des +hommes ne s’exposeraient pas à tant de dangers pour ne prendre que des +huîtres; cependant ils ne cherchaient pas autre chose. J’appris, à la +vérité, plus tard, que la pêche aux perles se fait de la même manière, +mais sur la côte occidentale de Ceylan, et seulement aux mois de février +et de mars. + +Les bateaux dont se servaient ces gens étaient de deux espèces: les +grands, faits de planches jointes avec des fibres de coco, étaient +très-larges et contenaient près de quarante personnes; les petits +ressemblaient à ceux que j’avais vus à Taïti; seulement, ils me +paraissaient encore offrir plus de péril. Un tronc d’arbre peu profond +et excessivement étroit en formait le fond; les flancs étaient rehaussés +à l’aide de planches et d’une sorte de treillage. Le bateau s’élevait à +peine d’un mètre au-dessus de l’eau, et la largeur n’était pas de +trente centimètres. Il y avait une planchette pour s’asseoir, et on +était forcé de croiser les jambes, faute de place pour les étendre. + +La plus grande partie de la route traversait, comme je l’ai dit, des +bois de cocotiers, où le sol était très-sablonneux et entièrement +débarrassé de plantes grimpantes et de buissons; mais partout où il y +avait des taillis le terrain était gras, et les troncs et le sol +couverts de lianes et de plantes grimpantes. Toutefois, on y voyait peu +d’orchidées. + +Nous traversâmes quatre fleuves: le _Tindureh_, le _Bentook_, le +_Cattura_ et le _Pandura_; nous en passâmes deux en bateau, les deux +autres sur de beaux ponts en bois. A 10 milles[72] de _Colombo_ +commençaient les plantations de cannelle. C’est aussi de ce côté de +Colombo que sont situées toutes les villas des Européens; très-simples +de structure, elles sont ombragées de cocotiers et entourées de murs. + +A trois heures de l’après-midi, notre voiture entra dans la ville en +passant sur deux ponts-levis et par deux portes de citadelle. La +position de Colombo est bien plus agréable que celle de Pointe-de-Galle, +car on y est plus près des belles montagnes. + +Je ne demeurai que la nuit à Colombo. Dès le lendemain, je continuai ma +route en poste pour la ville de Candy, éloignée de 72 milles. + +On partit le 20 octobre à cinq heures. Colombo est une ville +très-étendue. Nous traversâmes de larges et longues rues, bordées de +jolies maisons et entourées de verandas et de colonnades. Ce qui +produisit sur moi un effet désagréable, ce fut de voir tous les hommes +étendus sous ces vérandas ou péristyles, et couverts de draps blancs. +D’abord je crus que c’étaient des morts; mais le nombre m’en ayant paru +énorme, je finis par reconnaître que ce n’étaient que des dormeurs. +D’ailleurs plus d’un se mit à remuer et à écarter le drap blanc que +j’avais pris pour un linceul. Sur ma demande, j’appris que les indigènes +trouvent plus de plaisir à dormir devant les maisons que dedans. + +On franchit sur un long pont de bateaux le fleuve de _Calanyganga_, qui +est assez considérable. Le chemin s’éloigne toujours de plus en plus de +la mer, et le paysage change aussi bientôt d’aspect. De belles +plantations de riz s’étendent sur de grandes plaines dont la grasse +verdure me rappelait nos pièces de froment quand elles commencent à +pousser au printemps. Les forêts se composent d’arbres feuillus, et les +palmiers deviennent plus rares; il ne s’en présente qu’un petit nombre +par-ci par-là au milieu des autres arbres qu’ils dépassent comme des +géants et qu’ils couvrent de leurs larges ombrages. Rien n’était plus +beau que de voir les lianes s’attaquer aussi aux palmiers, grimper +autour de leur longue tige et monter jusqu’à leur couronne. + +Après avoir fait environ 16 milles dans la plaine, nous vîmes poindre +les hauteurs, les collines, et bientôt nous nous trouvâmes enveloppés de +toutes parts de pics et de cimes. Au pied de chaque montagne il y avait +des chevaux de relais tout prêts, qui nous transportaient rapidement au +delà des hauteurs. + +Ces 72 milles, malgré les 600 mètres que nous eûmes à gravir jusqu’à +Candy, se firent dans l’espace de onze heures. + +Plus nous approchions du pays de Candy, plus les tableaux montueux et +pittoresques changeaient d’aspect et de nature. Tantôt les montagnes se +resserraient autour de nous, tantôt les cimes semblaient s’entasser les +unes sur les autres et rivaliser de beauté et de hauteur. Les pics +étaient couverts d’une riche végétation jusqu’à 1000 mètres d’élévation; +plus haut, il n’y avait que le rocher nu. + +Ce qui ne m’intéressa pas moins que le paysage, ce furent les singuliers +attelages que nous rencontrions de temps à autre. Ceylan est, comme on +sait, riche en éléphants; on les prend en grand nombre et on les emploie +à toutes sortes de travaux. Ils étaient attelés par deux ou trois devant +de grandes voitures, et conduisaient des pavés pour la réparation des +routes. + +A quatre milles de Candy, nous arrivâmes au fleuve de _Mahavilaganga_, +au-dessus duquel est jeté un superbe pont d’une seule arche. Le pont et +le faîtage sont faits du précieux bois de satin (_satin wood_). A ce +pont se rattache la légende suivante: + +Les indigènes, vaincus par les Anglais, ne renoncèrent pas à l’espoir de +recouvrer leur liberté; car un de leurs oracles avait prédit qu’il +serait aussi impossible de réunir par un chemin les deux rives de +Mahavilaganga, que d’établir chez eux, d’une manière durable, une +domination étrangère. Ils commencèrent par sourire en voyant +entreprendre la construction du pont, et pensèrent qu’elle ne réussirait +jamais. Aujourd’hui ils ne songent plus à secouer le joug. + +Non loin du pont se trouve un jardin botanique que j’allai visiter le +lendemain. Je fus surprise du bel ordre qui y régnait, ainsi que de +l’abondance des fleurs, des plantes et des arbustes. + +En face de ce jardin est une des plus grandes plantations de sucre du +pays. Dans les environs il y a plusieurs plantations de café. + +Selon moi, la position de Candy est des plus ravissantes. Cependant +beaucoup de personnes disent que les montagnes sont trop rapprochées, et +que Candy est comme encaissée dans une gorge. Mais, quoi qu’il en soit, +cette gorge est charmante, d’autant plus qu’elle offre la végétation la +plus riche. + +Quant à la ville, elle est petite et vilaine; on ne voit rien qu’un +assemblage de petites boutiques où l’on vend au détail, et devant +lesquelles courent sans cesse les indigènes. Les quelques maisons des +Européens, les établissements d’affaires et les casernes, sont situés en +dehors de la ville, sur de petites collines. De grands bassins +remplissent une partie de la vallée: créés par la main de l’homme, ils +sont entourés de murs sculptés à jour, et ombragés par des allées de +superbes tulipiers. + +Auprès d’un de ces étangs artificiels se trouve le célèbre temple de +Dagoha, consacré à Bouddha. Il est construit en style hindou-mauresque, +et enrichi de beaucoup d’ornements. + +A la descente de voiture, un des voyageurs me recommanda un bon hôtel et +eut la complaisance d’appeler un indigène et de lui expliquer à quel +endroit il devait me conduire. Quand j’arrivai à l’hôtel, on regretta +infiniment de ne plus avoir de chambre à me donner. Je priai ces bonnes +gens d’indiquer à mon guide un autre hôtel, ce qu’ils firent avec +obligeance. Mon guide m’emmena alors hors de la ville, m’indiqua une +colline voisine et m’affirma que l’hôtel devait se trouver derrière. Je +crus à ses protestations, d’autant plus que je voyais que toutes les +maisons étaient à une grande distance l’une de l’autre. Mais quand +j’arrivai à la colline, je vis, au lieu d’une maison, une contrée assez +déserte et une forêt. Je voulus rebrousser chemin; mais mon homme, sans +faire attention à moi, marchait à grands pas vers le bois. Je lui +enlevai ma valise des épaules, et je ne bougeai pas de place. Il +essayait de me la reprendre, lorsque par bonheur j’aperçus, non loin de +là, deux soldats anglais que j’appelai à mon secours. Quand mon fripon +vit approcher ce renfort, il s’enfuit à toutes jambes. Je racontai mon +aventure aux soldats; ils me félicitèrent d’avoir pu sauver mon bagage, +et me menèrent à la caserne, d’où l’un des officiers eut la +complaisance de me faire conduire à un autre hôtel. + +Ma première visite fut pour le temple _Dagoha_, qui renferme une +précieuse relique, une des dents de Bouddha. Le temple, avec ses +dépendances, est entouré de murs. + +Le principal temple ne présentait qu’une étendue très-restreinte, et le +sanctuaire dans lequel se trouve la dent de Bouddha est une petite pièce +ayant à peine sept mètres de large. Il y règne une profonde obscurité, +car elle n’a pas de fenêtres, et devant la porte intérieure il y a un +rideau pour intercepter la lumière. Les parois et le plafond sont +revêtus de tapis de soie, mais qui n’ont d’autre mérite que celui de +l’antiquité. Ils étaient, il est vrai, brodés de franges d’or, mais ils +ne semblaient pas avoir jamais été bien riches, et j’avais de la peine à +me figurer qu’ils eussent produit l’effet éclatant dont parlent +plusieurs voyageurs. La moitié de la pièce est occupée par une grande +table, espèce d’autel incrusté de plaques d’argent et garni sur les +bords de pierres précieuses. Au-dessus de cette table, il y a une sorte +de tabernacle en forme de cloche, qui a un mètre de large à sa base, et +autant de hauteur. Il est en argent recouvert d’une épaisse dorure, et +est orné de beaucoup de pierres précieuses. Dans le milieu se trouve un +paon formé de semblables pierres; mais ces grosses pierres ne font pas +un très-bel effet, car elles sont enchâssées lourdement et sans grâce. + +Sous le grand tabernacle, il s’en trouve six plus petits qu’on dit en or +pur, et dont le dernier renferme la dent de la toute-puissante divinité. +Le tabernacle extérieur est fermé par trois serrures; et deux clefs sont +à la garde du gouverneur anglais, la troisième entre les mains du grand +prêtre; mais le gouvernement vient de restituer aux indigènes, avec de +grandes solennités, les deux clefs dont il avait le dépôt, et qui, +aujourd’hui, se trouvent entre les mains d’un des rajahs ou princes de +l’île. + +Pour voir la relique, il faut être un souverain ou un puissant de la +terre; les autres mortels doivent se contenter des paroles du prêtre +qui, pour une petite rétribution, a la complaissance d’en décrire la +grosseur et la beauté. Sa blancheur, dit-on, éclipse l’éclat de +l’ivoire. Sa forme surpasse tout objet semblable jusqu’ici connu, et sa +grosseur répond à celle d’une forte dent de bœuf. + +Une foule de fidèles viennent tous les ans en pèlerinage offrir leurs +adorations à cette dent divine. + +La foi sauve! N’y a-t-il pas, parmi les diverses sectes chrétiennes, des +fidèles qui croient des choses pour lesquelles il ne faut pas une foi +moins robuste? C’est ainsi que je me rappelle avoir assisté, dans ma +jeunesse, à une fête qui se célèbre encore aujourd’hui à _Calvaria_, +lieu de pèlerinage en Gallicie. + +Un grand nombre de pèlerins y viennent chercher de petits éclats de bois +de la croix de notre Sauveur. Les prêtres fabriquaient des croix en +cire, sur lesquelles, comme ils le faisaient croire au bon peuple, ils +collaient de petits éclats de la vraie croix du Christ. Ces petites +croix, enveloppées dans du papier, étaient rangées dans des corbeilles +pour être distribuées, c’est-à-dire vendues. Chaque paysan en achetait +au moins trois, l’une pour sa chaumière, l’autre pour son écurie, et la +troisième pour sa grange. Ce qu’il y avait de plus étrange dans cet +usage, c’est que ce marché recommençait tous les ans; au bout de +l’année, les anciennes croix avaient perdu leur vertu. + +Mais revenons à Candy. Dans un second temple qui se rattache au +sanctuaire, on voit deux statues colossales et assises du dieu Bouddha. +On les dit toutes deux de l’or le plus fin et creuses en dedans. Devant +ces deux figures est placée une quantité innombrable de petits Bouddhas +en cristal, en verre, en argent, en cuivre et en autres matières. + +Dans le péristyle se trouvent encore plusieurs statues de dieux en +pierre, avec d’autres fragments, mais qui sont tous d’un travail assez +grossier. Au milieu, est un petit monument en simple maçonnerie, +ressemblant à une cloche renversée; il renferme, dit-on, le tombeau d’un +brahmane. Sur les murs extérieurs du principal temple, on voit de +misérables fresques qui représentent les châtiments de la vie future. +Elles montrent des hommes qu’on grille, qu’on déchire avec des tenailles +ardentes, qu’on fait rôtir, ou à qui on fait avaler du feu. On en voit +d’autres serrés et écrasés entre des rochers; enfin il y en a à qui l’on +arrache des lambeaux de chair; mais chez les bouddhistes, c’est toujours +le feu qui semble jouer le principal rôle dans les punitions de l’autre +vie. + +Les portes du principal temple sont en métal, et les montants en ivoire. +Sur les unes, on a sculpté de magnifiques arabesques, des fleurs et des +ornements en ronde-bosse; sur les autres, on a incrusté les figures les +plus variées. La principale entrée est ornée de quatre dents d’éléphant, +les plus grosses qu’on ait jamais trouvées. + +Dans la cour, sont les tentes des prêtres. Ceux-ci ont toujours la tête +nue et entièrement rasée. Leur costume se compose d’habits jaune clair +qui couvrent à peu près tout le corps. Autrefois, ce temple était +desservi par cinq cents prêtres; aujourd’hui, la divinité est obligée de +se contenter d’une cinquantaine de ministres. + +Les dévotions des bouddhistes consistent particulièrement en offrandes +de fleurs et d’argent. Tous les matins et tous les soirs on exécute +devant la porte du temple une horrible musique, appelée _tam-tam_, avec +des tambours et des fifres qui retentissent au loin. Bientôt après, on +voit affluer de toutes parts des gens portant dans des paniers les plus +belles fleurs. Les prêtres en parent les autels avec une élégance +parfaite et un goût inimitable. + +Indépendamment de ce temple, il y en a encore quelques autres à Candy, +dont un seul, cependant, mérite d’être mentionné. Il est situé au pied +d’une colline de rochers, dans laquelle on a taillé une statue haute de +douze mètres. Un joli petit temple en forme de dôme s’élève au-dessus. +La divinité est peinte des couleurs les plus bariolées. Les murs du +temple, revêtus d’un beau ciment rouge, sont divisés en plusieurs +champs, où le dieu Bouddha paraît partout _al fresco_. Cependant on y +trouve aussi quelques figures d’une autre divinité appelée Vichnou. +C’est surtout sur le mur méridional du temple que les couleurs ont +conservé le plus de beauté et le plus de fraîcheur. + +Il s’y trouve également un tombeau semblable à celui du temple de +Dagoha; seulement, au lieu d’être enfermé dans le temple, il est en +plein air, sous l’ombrage d’arbres séculaires. + +A côté des temples, il y a souvent des écoles où les prêtres remplissent +les fonctions d’instituteurs. Près de celui-ci, nous trouvâmes une +douzaine de garçons (car on ne permet pas aux filles de fréquenter les +écoles) occupés à écrire. Les modèles étaient parfaitement bien tracés +sur des feuilles de palmier au moyen d’un crayon. Les enfants écrivaient +de même sur des feuilles de palmier. + +Une promenade à la grande vallée coupée par le _Mahavilagonga_ offre +beaucoup de charme. Cette vallée est parsemée de nombreuses collines +ondulées, dont plusieurs sont divisées en terrasses régulières et +plantées de riz ou de café. La nature est ici jeune et pleine de séve, +et récompense largement l’activité du planteur. Le paysage est ombragé +par des bois épais de palmiers et d’autres arbres. Au fond du tableau, +on aperçoit de hautes montagnes revêtues d’une brillante verdure +veloutée, ou des rochers gigantesques, nus et sombres, d’un aspect +sauvage et romantique. + +J’eus occasion de voir plusieurs des plus hautes montagnes de Ceylan, +qui ont près de 3000 mètres de hauteur. Mais, malheureusement, je ne vis +pas la plus célèbre, le _pic d’Adam_. Ce pic, haut de 2175 mètres, est, +dit-on, si escarpé au sommet, que, pour en rendre l’ascension possible, +il a fallu tailler de petites marches dans le roc et établir une rampe +de fer. Mais celui qui est assez hardi pour gravir ce pic est amplement +dédommagé de sa peine. Sur le plateau, on trouve l’empreinte délicate +d’un _petit pied_ de près de _deux mètres_ de long. Les mahométans +attribuent ce signe surnaturel à notre robuste père Adam, tandis que les +bouddhistes en font honneur à leur Bouddha aux grosses dents. Les deux +peuples s’y rendent tous les ans en pèlerinage par milliers pour y faire +leurs dévotions. + +A Candy, on voit encore le palais de l’ancien roi ou empereur de Ceylan. +Mais ce bel édifice a si peu de caractère, qu’on le prendrait pour une +construction européenne. Il se compose d’un rez-de-chaussée un peu +élevé, avec de grandes croisées et de beaux péristyles qui reposent sur +des colonnes. La seule chose remarquable qu’il y ait dans l’intérieur +est une grande salle dont les murs sont ornés de quelques bas-reliefs, +d’un travail lourd et grossier, représentant des animaux. Depuis que le +souverain indigène de Ceylan a été rendu au repos de la vie privée par +les insatiables Anglais, c’est leur résident ou gouverneur qui habite ce +palais. + +Si j’étais arrivée quinze jours plus tôt, j’aurais pu assister à une +chasse aux éléphants, ou, pour mieux dire, à la capture d’un de ces +énormes quadrupèdes. On cherche à cet effet à découvrir, sur les bords +d’un fleuve, l’endroit où ces animaux ont l’habitude d’aller s’abreuver. +On a soin alors d’entourer de pieux un grand espace, auquel on arrive +par des sentiers entre-croisés et entourés de fortes palissades. Un +éléphant dressé et attaché au milieu de cet espace attire par ses cris +les malheureuses bêtes altérées, qui pénètrent sans méfiance dans ce +labyrinthe d’où elles ne peuvent plus sortir; car les traqueurs sont +derrière elles, qui par leurs cris les épouvantent et les forcent +d’entrer dans ce grand enclos. Les éléphants qui se distinguent par leur +grosseur sont pris vivants; on les laisse un peu jeûner, ce qui les rend +si dociles, qu’ils se laissent tranquillement jeter un lacet autour du +cou et suivent sans résistance l’éléphant apprivoisé. Les autres sont +tués ou rendus à la liberté, selon qu’ils ont ou non de belles défenses. + +Les préparatifs d’une chasse à l’éléphant durent souvent plusieurs +semaines; car il faut non-seulement entourer la place de palissades, +mais beaucoup de traqueurs sont encore forcés d’aller chercher bien loin +les éléphants pour les amener insensiblement au bord de l’eau. + +Quelquefois aussi on chasse simplement l’éléphant au fusil; mais cela +est dangereux, car l’éléphant, comme on sait, ne peut être blessé +facilement qu’à un seul endroit, au milieu du crâne. Si on l’atteint là, +on abat l’énorme masse du premier coup; mais aussi, quand le pauvre +chasseur manque son ennemi, c’en est fait de lui, il est foulé aux pieds +de la bête furieuse et broyé par elle. Hors ce cas, l’éléphant est +très-pacifique et n’attaque jamais l’homme. + +Les Européens dressent les éléphants à traîner et à porter des fardeaux +(un éléphant porte jusqu’à quarante quintaux); les indigènes les +entretiennent plutôt par luxe ou pour s’en servir comme monture. + +Au bout de trois jours, je quittai Candy et je retournai à Colombo: il +m’y fallut rester toute une journée, parce que c’était dimanche, et que +ce jour-là il ne part pas de mail. + +Je profitai de cette journée pour visiter la ville. Elle est défendue +par un beau fort, elle occupe une vaste étendue, elle a de belles et +larges rues et de jolies maisons d’un étage, entourées de verandas et de +colonnades. La population est évaluée à 80 000 habitants, parmi +lesquels, sans y comprendre les militaires, il y a environ cent +Européens et descendants de Portugais établis là depuis des siècles. +Leur teint est aussi brun que celui des indigènes. + +Le lendemain, j’assistai à l’office catholique. L’église était remplie +de soldats irlandais et de Portugais. Les Portugaises sont +très-richement vêtues; elles portent des robes plissées et de courtes +jaquettes en étoffes de soie, des pendants d’oreilles de perles et de +pierres fines, et autour du cou, des bras et même des pieds, des chaînes +d’or et d’argent. + +Dans l’après-midi, j’allai visiter quelques plantations de cannelle; car +ces établissements sont en grand nombre autour de Colombo. Le cannellier +est planté par rangées; il n’atteint guère plus de trois mètres, et +porte des fleurs blanches qui sont sans odeur. En écrasant le fruit, qui +est plus petit qu’un gland, et en le faisant bouillir, on en tire de +l’huile qui surnage sur le liquide. On mêle cette huile à celle du coco +et on s’en sert pour l’éclairage. + +La récolte de la cannelle a lieu deux fois par an: l’une, la plus +considérable, se fait du mois d’avril au mois de juillet; l’autre, la +moins importante, dure depuis le mois de novembre jusqu’au mois de +janvier. On détache l’écorce des branches les plus minces à l’aide d’un +couteau, puis on la sèche au soleil, ce qui lui donne une couleur +jaunâtre ou brune. La cannelle la plus fine est d’un jaune clair, et +tout au plus de l’épaisseur d’une carte à jouer. + +L’huile fine de cannelle, employée comme médicament, se tire de la +cannelle même. On la verse dans un vase de bois rempli d’eau, et on l’y +laisse reposer pendant huit ou dix jours. On passe ensuite la masse dans +un alambic, et on la distille à petit feu. Sur l’eau qu’on obtient, il +s’amasse au bout de quelque temps de l’huile que l’on enlève avec le +plus grand soin. + +Parmi les animaux de Ceylan, je remarquai, indépendamment des éléphants, +les corbeaux, qu’on trouve en grande quantité et apprivoisés. Dans la +moindre petite ville, et dans le plus petit village, on rencontre des +bandes innombrables de ces oiseaux qui viennent jusqu’aux portes et aux +fenêtres des maisons, et cassent tout avec leurs becs. Les corbeaux sont +à Ceylan ce que les chiens sont en Turquie; ils dévorent toutes les +immondices. + +Les bêtes à cornes sont un peu petites et ont entre les omoplates des +bosses de chair qui sont regardées comme un morceau très friand. + +A Colombo et à Pointe-de-Galle, on voit aussi beaucoup de grands buffles +blancs qui appartiennent au gouvernement anglais et qu’on amène du +Bengale. On les emploie comme bêtes de trait pour transporter de gros +fardeaux. + +Parmi les fruits, l’ananas se fait remarquer par sa grosseur et son goût +tout particulier. + +Le climat me parut assez tempéré, surtout dans le pays élevé de Candy, +où, à force de pluie, le froid se fit presque sentir. Le soir et le +matin, le thermomètre descendait à 13 degrés; à midi, au soleil, il +montait tout au plus à 21 degrés. A Colombo et à Pointe-de-Galle, il +faisait beau, et la température était plus élevée de 7 degrés. + +Le 26 octobre, je revins de Pointe-de-Galle, et le lendemain je voguai +de nouveau sur un vapeur anglais vers l’Inde. + +La grandeur de l’île de Ceylan est de 1800 milles carrés, le nombre des +habitants s’élève à 980 000. + +La capitale, Colombo, a 80 000 habitants. + +La religion des indigènes est le bouddhisme. + +Les monnaies qui ont cours dans le pays sont les monnaies anglaises. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI. + + Départ de Ceylan.--Madras et Calcutta.--Vie des Européens.--Les + Hindous.--Curiosités de la ville.--Visite à un nabab.--Fêtes + religieuses des Hindous.--Maisons mortuaires; emplacements où l’on + brûle les cadavres.--Noces mahométanes et européennes. + + +Le 27 octobre, à midi, je me rendis à bord du vapeur _Bentink_, de la +force de 500 chevaux. On ne leva les ancres que vers le soir. + +Il y avait parmi les passagers un prince indien, nommé Shadathan, qui +avait été fait prisonnier par les Anglais pour avoir rompu la paix +conclue avec eux. Il était traité conformément à son rang; on lui avait +laissé ses deux suivants, son secrétaire (_mundschi_), ainsi que six de +ses serviteurs. Tous étaient vêtus à l’orientale; mais, au lieu de +turbans, ils portaient des bonnets hauts et ronds en carton roide, +recouverts d’une étoffe d’or ou d’argent. Ils avaient d’abondantes +boucles de cheveux noirs et de la barbe. + +Les suivants du prince mangeaient avec les domestiques. On étalait un +tapis sur le pont et on y mettait deux grands plats: sur l’un, il y +avait des poulets cuits; sur l’autre, du _pilau_. Ils mangeaient avec +les mains. + +_28 octobre._ Nous eûmes toujours en vue une belle ligne foncée de la +chaîne de montagnes de Ceylan, et par moments nous aperçûmes quelques +rochers gigantesques qui sortaient du sein de la mer. + +Le 29 octobre, nous ne vîmes pas la terre; quelques baleines trahirent +leur présence en faisant jaillir autour d’elles une pluie de rosée. Le +bruit de notre vapeur fit aussi lever de fortes bandes de poissons +volants. + +Le 30 octobre, au matin, nous fûmes surpris par la vue du continent de +l’Inde. Bientôt nous approchâmes tellement de la côte, que nous pûmes +distinguer les bords, qui n’étaient pas des plus ravissants: ils étaient +plats et couverts en partie de sable jaune; de basses chaînes de +collines se montraient au fond. + +A une heure de l’après-midi, nous jetâmes l’ancre à une distance de cinq +milles marins de la ville de Madras, dont l’ancrage est extrêmement +dangereux. La mer y est si violente, qu’à aucune époque de l’année on ne +peut en approcher avec un grand navire. Il se passe souvent des semaines +avant que les barques mêmes puissent y aborder. Aussi les navires ne +s’arrêtent que peu de temps à Madras; et on n’en voit guère plus de cinq +ou six à l’ancre. De grands bateaux, armés de dix ou douze rameurs, +viennent en toute hâte prendre les passagers, les lettres et les +marchandises. + +Le bateau à vapeur s’arrête à Madras huit heures, pendant lesquelles on +peut visiter la ville. Cependant, comme les vents changent souvent à +l’improviste, on court quelquefois risque de ne pas pouvoir retourner au +bateau. Me fiant à la bonne étoile qui m’avait toujours favorisée dans +mes voyages, je me joignis aux passagers qui débarquèrent. Mais à peine +à moitié route, ma curiosité se trouva punie. Il survint une pluie +épouvantable et nous fûmes trempés jusqu’aux os avant d’avoir pu mettre +pied à terre. Nous nous réfugiâmes dans le premier café que nous +rencontrâmes sur le rivage. La pluie devint tropicale, et il nous fut +impossible de quitter notre retraite. A peine l’averse eut-elle cessé, +qu’il fallut retourner au bateau, car on ne savait pas, nous disait-on, +ce qui pouvait encore arriver. + +Un confiseur de Madras, en habile spéculateur, était venu avec le +premier bateau à bord de notre vapeur, et il vendit avec de grands +bénéfices toutes les glaces et pâtisseries qu’il avait apportées. + +Enfin le ciel irrité eut pitié de nous; il s’éclaircit par un beau +soleil couchant, et nous vîmes le long du rivage les habitations des +Européens qui ressemblaient à de véritables palais. D’un style moitié +grec, moitié italien, elles sont ou dans la ville ou près du golfe, au +milieu de superbes jardins. + +Au moment où nous allions lever l’ancre, plusieurs indigènes, montés sur +de petits canots, vinrent nous offrir des fruits, des poissons et autres +petites choses. Leurs esquifs se composaient de quatre petits troncs +d’arbres, attachés entre eux avec de légers cordons faits de fibres de +coco. Un long morceau de bois leur servait de rame. Les vagues passaient +avec tant de force par-dessus ces frêles embarcations, qu’on croyait à +tout instant voir s’engloutir le bateau et ceux qui le montaient. + +Ces bonnes gens se montraient presque dans l’état de nature; la tête +seule était l’objet de tous leurs soins: ils la couvraient de toute +espèce de chiffons, de turbans, de petits bonnets de drap ou de paille, +ou bien de chapeaux très-hauts et pointus. Les plus aisés parmi eux, +tels que les bateliers qui amenaient les passagers et apportaient les +lettres, étaient quelquefois mis avec assez de goût; ils portaient de +jolies jaquettes blanches et avaient autour du corps de grands mouchoirs +blancs, bordés, comme les jaquettes, de lisérés bleus. Ils avaient la +tête couverte de coiffes blanches bien serrées, dont un bout descendait +jusqu’à l’épaule. Cette coiffe était aussi garnie de lisérés bleus. + +La couleur des indigènes est bronze foncé ou brun de café. + +Assez tard dans la soirée il vint encore à bord une femme indigène avec +deux enfants. Elle avait payé une place de seconde classe, et on lui +assigna une sombre petite cabine non loin des premières; par malheur, le +plus jeune de ses enfants toussait très-fort, ce qui troubla le sommeil +d’une riche Anglaise qui avait également un petit garçon avec elle. La +tendresse exagérée que cette dame portait à son fils lui fit sans doute +croire que cette toux pouvait être contagieuse. Aussi le lendemain +n’eut-elle rien de plus pressé que de prier le commandant de reléguer +sur le pont la pauvre mère avec ses enfants. Cet homme généreux et +compatissant n’hésita pas un instant à lui donner cette satisfaction. Ni +la dame ni le capitaine ne s’inquiétèrent de savoir si cette malheureuse +avait une chaude couverture pour garantir son enfant malade contre la +pluie qui tombait souvent avec beaucoup d’intensité. + +Si l’enfant de l’Anglaise était tombé malade et qu’elle eût été jetée +elle-même dehors au milieu de la nuit et des brouillards, elle eût pu se +rendre compte de la douceur de ce traitement! C’est presque à rougir de +faire partie d’une classe d’hommes qui est surpassée en humanité et en +bonté naturelle par des malheureux qu’on appelle sauvages et païens. +Jamais un sauvage n’aurait chassé une mère avec un enfant malade; il +aurait, au contraire, pris soin de tous les deux. Il n’y a que les +Européens, élevés dans la religion chrétienne, qui s’arrogent le droit +de disposer des hommes de couleur selon leur caprice et leur bon +plaisir. + +Le 1^{er} et le 2 novembre, nous vîmes de temps en temps la terre ferme +ou de petits îlots plats et sablonneux, sans le moindre caractère. Dix +ou douze vaisseaux, parmi lesquels se trouvaient les plus grands +voiliers des Indes, naviguaient en droite ligne vers l’opulente +Calcutta. + +Le 3 novembre au matin, la mer avait déjà perdu sa belle couleur et pris +celle des eaux jaunes et sales du Gange. Vers le soir, nous approchâmes +des embouchures de ce fleuve gigantesque. Quelques milles avant d’y +entrer, l’eau a déjà un goût douceâtre. Je remplis un verre des flots +sacrés du Gange, et je le vidai à la santé de tous ceux que j’aimais et +que j’avais laissés dans ma patrie. + +A cinq heures du soir, nous jetâmes l’ancre à _Kadscheri_, à l’entrée +du Gange. Il était trop tard pour aller jusqu’à Calcutta, encore +éloignée de 60 milles marins. A l’endroit où nous nous trouvions, le +fleuve avait plusieurs milles de largeur, de sorte qu’on ne voyait que +d’un seul côté la bordure sombre du rivage. + +Le 4 novembre au matin, nous entrâmes dans l’_Hugly_, une des sept +bouches du Gange. Des plaines immenses s’étendaient à perte de vue sur +les deux rives du fleuve. Des champs de riz alternaient avec des +plantations de sucre. Partout on voyait des palmiers, des bambous et des +massifs d’arbres. Jusque sur les bords du fleuve, la végétation était +d’une grande richesse; il manquait seulement des hommes et des villages. +Ce n’est qu’à une distance de 25 milles de Calcutta que nous aperçûmes +de loin en loin quelques misérables villages et que nous vîmes remuer +des hommes à moitié nus. Les cabanes étaient faites avec de la terre +glaise, des bambous ou des branches de palmier, et couvertes de tuiles, +de paille de riz ou de feuilles de palmier. Les grands bateaux des +indigènes me parurent assez curieux et tout à fait différents de ceux +que j’avais vus à Madras. La proue, presque plate au bout, ne s’élevait +guère au-dessus de l’eau que de 12 à 15 centimètres, tandis que la poupe +avait plus de 2 mètres de haut. + +A 15 milles de Calcutta se présenta le premier édifice ayant l’apparence +d’un palais: c’était une filature de coton, à laquelle était attenante +une riante habitation! Dès lors nous découvrîmes des deux côtés de +l’Hugly beaucoup de palais, tous construits en style gréco-italien et +ornés de colonnes, de portiques et de terrasses. Mais malheureusement +nous voguions trop vite et nous ne pûmes que saisir rapidement +l’ensemble du tableau. + +Beaucoup de grands vaisseaux passèrent devant nous ou naviguèrent à nos +côtés. Des vapeurs montaient et descendaient en remorquant des navires. +Le mouvement devenait toujours plus sensible, tout prenait de plus en +plus un cachet étranger, et l’on devinait sans peine que l’on approchait +d’une riche capitale de l’Asie. + +Nous jetâmes l’ancre près de Gardenrich, à 4 milles de Calcutta. + +Rien ne me fut plus difficile que de trouver à me caser dans ce port, +parce qu’il ne m’était pas toujours possible de faire comprendre par +signes aux indigènes où ils devaient me conduire. Un des mécaniciens de +notre vaisseau eut la complaisance de me transporter au rivage, d’y +louer pour moi un palanquin et de désigner aux porteurs l’endroit où ils +auraient à me déposer. + +Un sentiment très-désagréable s’empara de moi quand je me trouvai pour +la première fois en palanquin; car il me semblait par trop déshonorant +pour les hommes de les employer comme des animaux. + +Les palanquins ont près de 2 mètres de long et 1 mètre de haut, et sont +munis de portes à coulisses et de jalousies, de matelas et de coussins, +de sorte qu’on y est couché comme dans un lit. Quatre porteurs suffisent +pour la ville, huit pour les excursions plus longues. Ils se relayent +sans cesse, et courent si vite, qu’ils font quatre milles en une heure +et même en trois quarts d’heure. Comme tous ces palanquins sont peints +extérieurement en noir, il me semblait voir porter des mourants à +l’hôpital ou des morts au cimetière. + +Ce qui me frappa surtout sur la route de la ville, ce furent, le long de +l’Hugly, les superbes colonnades (_gauths_) avec de larges escaliers +descendant jusqu’au fleuve. Près de ces gauths, il y a beaucoup de +barques dont on se sert pour passer le fleuve ou pour faire des parties +de plaisir. + +Les plus beaux palais de la ville sont situés dans de grands jardins, et +bientôt mes porteurs se dirigèrent aussi vers un joli jardin, et me +déposèrent sous un beau portail. C’est là que demeurait la famille +Heilgers, pour laquelle j’avais des lettres de recommandation. +L’aimable jeune dame me salua comme une demi-compatriote (elle était du +nord, moi du sud de l’Allemagne), et m’accueillit de la manière la plus +cordiale. Avec une véritable munificence indienne, on me donna pour +logement un salon de réception, une chambre à coucher, une salle de bain +et un cabinet de toilette. + +Mon arrivée à Calcutta coïncida avec une des époques les plus funestes +pour cette ville. Trois années de stérilité venaient de désoler presque +toute l’Europe, et avaient amené une crise commerciale qui menaçait de +ruiner Calcutta. Tous les vaisseaux apportaient d’Europe des nouvelles +de grandes faillites qui entraînaient la chute des plus riches maisons +de la ville. Aucun négociant n’osait plus dire: «Je possède quelque +chose.» Le premier paquebot pouvait le réduire à la mendicité. La plus +vive inquiétude s’était emparée de toutes les familles. + +Les pertes faites en Angleterre et à Calcutta montaient déjà à 30 +millions de livres sterling, et le désastre était encore loin de toucher +à son terme. + +Ces catastrophes frappent bien plus les hommes habitués, comme on l’est +dans ce pays, à une aisance extraordinaire et au luxe le plus effréné. +Chez nous on ne se fait pas d’idée du train de maison d’un Européen aux +Indes. Chaque famille habite à elle seule un palais dont la location se +paye, par mois, 200 roupies[73], et même davantage. Elle occupe, en +outre, de vingt à trente domestiques, savoir: deux cuisiniers, un +marmiton, deux porteurs d’eau, quatre domestiques pour la table, quatre +hommes de peine chargés de nettoyer les appartements, un lampiste et une +demi-douzaine de _seis_ (garçons d’écurie). On entretient au moins six +chevaux (il faut un homme pour chaque cheval), deux cochers, deux +jardiniers, une bonne et un domestique pour chaque enfant, une femme de +chambre pour la dame de la maison, une fille pour servir les bonnes, +deux tailleurs pour le service de la maison, deux hommes pour tirer les +_punkas_, et un concierge. Les gages s’élèvent de 4 à 11 roupies par +mois. On ne nourrit pas les domestiques, dont un petit nombre seulement +couche à la maison: la nourriture et le logement sont compris dans les +gages. La plupart des domestiques sont mariés et vont chez eux prendre +leurs repas et coucher. En fait de vêtements, on leur donne tout au plus +les turbans et les ceintures. Ils sont tenus de se fournir eux-mêmes le +reste et de se blanchir. + +Malgré le nombreux domestique, le linge des maîtres n’est point lavé à +la maison. On paye, pour cent pièces à blanchir, 3 roupies. Il est +extraordinaire de voir combien on change de linge. Tout se porte blanc, +et on change d’ordinaire deux fois par jour d’habillement. + +La nourriture n’est pas chère; mais ce qui coûte beaucoup, ce sont les +chevaux, les voitures, les meubles et les habits. Les trois derniers +articles viennent d’Europe; les chevaux sont amenés d’Europe, de la +Nouvelle-Hollande, ou de Java. + +J’ai visité des maisons européennes où l’on avait de soixante à +soixante-dix domestiques, et où l’on entretenait de quinze à vingt +chevaux. + +A mon avis, les Européens ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes des +dépenses exorbitantes qu’entraîne ce luxe de domestiques. Ayant vu les +rajahs et les riches du pays entourés d’une multitude de fainéants, ils +n’ont voulu le céder en rien aux Asiatiques. Peu à peu le luxe est +devenu une habitude, et aujourd’hui il serait difficile de changer les +abus introduits. + +On me disait en outre qu’il ne pourrait pas en être autrement tant que +les Hindous seront divisés en castes. + +L’Indien qui fait les chambres ne servirait à aucun prix à table; la +bonne d’enfant regarde comme bien au-dessous d’elle de nettoyer +elle-même la baignoire du petit. Il peut y avoir beaucoup de vrai dans +tout cela, mais chaque famille n’est pas en état d’entretenir vingt, +trente domestiques et plus! Déjà, en Chine et à Singapore, j’avais été +frappée de la quantité des serviteurs, dont le nombre est ici au moins +double ou triple. + +Les Hindous sont, comme on sait, divisés en quatre castes: brahmanes, +katris, bhises ou banians et soudras. Ils proviennent tous du dieu +Brahma: la première caste est sortie de sa bouche; la deuxième, de ses +épaules; la troisième, de son corps et de ses cuisses; la quatrième, de +ses pieds. C’est dans la première caste que l’on choisit les hauts +fonctionnaires, les prêtres et les instituteurs du peuple. Eux seuls ont +le droit de lire les livres sacrés, et ils jouissent de la plus haute +considération. Quand ils commettent un crime, ils sont moins sévèrement +punis que ceux des autres castes. La seconde caste fournit les +fonctionnaires inférieurs et les guerriers; la troisième, les +commerçants, les artisans et les paysans; enfin, la quatrième, les +serviteurs des trois premières castes. Cependant les Hindous de toutes +les castes servent quand la pauvreté leur en fait une nécessité; +seulement, il y a dans leur service des lignes de démarcation +rigoureuses, car les castes supérieures ne peuvent se livrer qu’aux +fonctions les plus nobles. + +Il est impossible de passer d’une caste dans une autre, ou de contracter +mariage dans une caste autre que la sienne. Quand un Hindou s’éloigne de +sa patrie, ou accepte la moindre nourriture d’un paria, il est rejeté de +sa caste comme indigne, jusqu’à ce qu’il se soit réhabilité à grands +frais. + +Indépendamment des quatre castes, il y a encore une classe composée des +_parias_. Ce sont les plus malheureux des hommes, car ils sont tellement +méprisés et abhorrés de toutes les castes que personne n’entretient avec +eux le moindre commerce. Quand un Hindou touche involontairement, en +passant, un paria, il se croit souillé, et doit aussitôt se baigner pour +se purifier. Il est défendu aux parias de visiter les temples, et tout +le monde fuit leur contact. Pauvres au delà de toute expression, ils +demeurent dans les plus misérables huttes, se nourrissent de toute +espèce d’immondices, et même de bêtes mortes; ils vont presque nus, ou +tout au plus couverts de quelques haillons. Ils sont condamnés aux +travaux les plus durs et les plus rebutants. + +Les quatre castes se subdivisent en une quantité de sectes, dont +soixante-dix peuvent manger de la viande, mais dont dix-huit doivent +s’en abstenir. La religion défend expressément aux Hindous de verser le +sang, et de manger de la viande; mais ces soixante-dix sectes sont +exceptées de cette loi, et dans quelques fêtes religieuses on sacrifie +aussi des animaux; mais il est absolument défendu d’immoler une vache. +La principale nourriture des Hindous consiste en riz, fruits, poissons +et légumes. Ils sont extrêmement sobres, ne font que deux repas +très-simples par jour, l’un le matin, l’autre le soir. Leur boisson +ordinaire est de l’eau ou du lait; quelquefois ils prennent du vin de +coco. + +Les Hindous sont d’une taille moyenne, élancée, et d’une complexion +délicate. Leur physionomie est agréable et porte le cachet de la bonté. +Ils ont la figure ovale, le nez éminent et fin; leurs lèvres ne sont pas +grosses; leurs yeux sont beaux et doux, leurs cheveux lisses et noirs. +Leur teint varie selon les pays, du brun foncé au brun clair: dans les +hautes classes, on trouve même des individus presque blancs, surtout +parmi les femmes. + +Il y a dans l’Inde beaucoup de mahométans qui, étant très-habiles et +très-actifs, ont entre les mains une grande partie du commerce et +presque tous les métiers. Ils aiment aussi beaucoup à entrer au service +des Européens. + +Les hommes se livrent également aux travaux que nous sommes habitués à +voir exécuter par les femmes. Ils font de la broderie en laine blanche, +en soie de couleur et en or, et des coiffures de dames; ils lavent et +repassent; ils raccommodent le linge et font même le service de bonnes +d’enfants. On trouve aussi dans le Bengale quelques Chinois, qui +exercent presque tous le métier de cordonniers. + +Calcutta, capitale du Bengale, est située sur l’Hugly, si large et si +profond en cet endroit, que les plus grands vaisseaux de guerre et les +grands paquebots des Indes peuvent jeter l’ancre devant la ville. La +population est de près de 600 000 habitants, parmi lesquels, en +exceptant toutefois les troupes anglaises, ne figurent guère plus de +2000 Européens et Américains. La ville est divisée en plusieurs parties: +la ville commerçante, la ville noire, et le quartier européen. La ville +commerçante et la ville noire sont laides; les rues sont étroites et +tortueuses, surchargées de vilaines maisons et de misérables huttes, +entre lesquelles se trouvent les magasins, les comptoirs de commerce, et +quelquefois des palais isolés. De petits canaux en maçonnerie traversent +toutes les rues, car il faut beaucoup d’eau aux Hindous pour leurs +fréquentes ablutions de chaque jour. Dans la ville commerçante et dans +la ville noire, les rues sont tellement encombrées de monde que, quand +un équipage y passe, les domestiques descendent de voiture, courent +devant, et crient aux masses amoncelées de faire place, ou bien les +dispersent de force. + +Mais, aussi laids sont les deux quartiers dont nous venons de parler, +aussi beau est le quartier européen, que l’on appelle souvent aussi la +_ville des palais_, nom mérité en grande partie. Seulement il faut +savoir qu’ici, comme à Venise, toute maison un peu plus grande que les +autres est appelée palais. La plupart de ces palais sont placés dans des +jardins entourés de hautes murailles. Il est rare que plusieurs +édifices se touchent; aussi y a-t-il peu de places imposantes et peu de +belles rues. + +Si l’on excepte celui du gouverneur, aucun de ces palais ne peut +rivaliser avec les grands palais de Rome, de Florence et de Venise, pour +le style d’architecture, pour l’éclat et pour la magnificence. + +La plupart ne se distinguent des maisons ordinaires que par un joli +portail avec des colonnes, et par des toits en terrasse. + +A l’intérieur, les pièces sont très-grandes et très-hautes; les +escaliers, dont la cage est très-simple, sont en marbre gris ou en bois. +On ne voit nulle part de belles statues ni de sculptures dans +l’intérieur ou au dehors des palais. + +Le palais du gouverneur, comme nous l’avons déjà dit, a, intérieurement, +l’air d’un superbe édifice, qui ferait l’ornement de la plus grande +ville. Il est construit en forme de fer à cheval, et au milieu s’élève +un dôme magnifique. Le portail, comme les ailes, repose sur un grand +nombre de colonnes. L’intérieur est disposé de la manière la plus +maladroite: ainsi il faut monter un escalier pour aller de la salle de +danse à la salle à manger. Dans ces deux salles, il y a sur les côtés +deux rangées de colonnes. Le parquet de la salle à manger est en marbre +d’Agra. Les colonnes et les murs sont revêtus d’un ciment blanc, qui a +l’éclat du marbre. Les appartements ne valent pas la peine d’être vus; +ils offrent tout au plus l’occasion d’admirer l’incapacité de +l’architecte, qui, avec tant d’espace, a produit si peu de chose. + +D’autres constructions curieuses sont: le _Townhall_, l’_hôpital_, le +_musée_, le _monument d’Ochterlony_, la _monnaie_, la _cathédrale +anglaise_, etc. + +Le _Townhall_ est une œuvre grande, haute et belle, et qui renferme +quelques monuments en marbre blanc, consacrés à la mémoire d’hommes +distingués des temps modernes. Il s’y fait des réunions de toute +espèce; on y traite les grandes affaires et les grandes entreprises, et +on y donne des concerts, des bals et des banquets. + +L’_hôpital_, composé de plusieurs petites maisons entourées de prés, est +ceint de murs. Les malades sont partagés de manière que les hommes +habitent une maison, les femmes et les enfants une autre, et les fous +une troisième. Je trouvai les salles spacieuses, aérées et très-bien +tenues; cet hôpital n’est affecté qu’aux chrétiens. + +L’hôpital pour les indigènes est construit sur le même plan; seulement +il est beaucoup plus petit. Les malades sont reçus gratuitement, et on +fournit encore des médicaments à beaucoup de malades du dehors. + +Le _musée_, quoique sa fondation ne remonte qu’à 1836, est assez riche, +surtout en quadrupèdes et en squelettes. Quant aux insectes, il n’y en a +qu’un petit nombre, et la plupart sont en mauvais état. Dans une des +salles, on voit un superbe modèle en ivoire du célèbre Tatsch, d’Agra. +Tout autour, on remarque plusieurs sculptures et plusieurs bas-reliefs. +Les figures me parurent très-massives. L’architecture est infiniment +supérieure. Le musée est ouvert tous les jours. J’y allai plusieurs +fois, et j’y vis toujours avec surprise des indigènes qui contemplaient +tout avec beaucoup de soin et d’attention. + +Le _monument d’Ochterlony_ est une simple colonne en maçonnerie de plus +de cinquante mètres de haut, placée, au milieu d’une vaste prairie vide, +comme un point d’exclamation. Elle a été élevée en mémoire du général +Ochterlony, qui s’est acquis une grande réputation comme capitaine et +comme homme d’État. Celui qui ne craint pas de monter deux cent +vingt-deux marches est récompensé par une vue étendue sur la ville, le +fleuve et les environs; mais, malheureusement, ces derniers sont +très-monotones, et ne se composent que d’une immense plaine bornée par +l’horizon. + +Non loin de cette colonne est une charmante mosquée dont les tourelles +et les coupoles innombrables sont ornées de boules de métal doré qui +brillent et étincellent comme les étoiles du firmament. + +La mosquée est précédée d’un joli péristyle. Pour pénétrer dans la +mosquée, on est obligé de quitter sa chaussure. Je me conformai à cette +loi, mais je ne fus pas dédommagée de ma soumission, car je ne vis rien +qu’une petite salle vide, dont le plafond reposait sur quelques colonnes +en maçonnerie. Des lampes de verre étaient suspendues au plafond et +attachées aux murs, et le parquet était incrusté de marbre gris d’Agra. +Ce marbre est très-commun à Calcutta, car il y est transporté d’Agra par +le Gange. + +La _monnaie_ se présente très-bien. Elle est en pur style grec, sauf +qu’elle n’est pas entourée de colonnes de tous côtés. La disposition des +ateliers est, dit-on, remarquable, et on prétend que l’Europe n’a rien +de comparable en ce genre. Je ne puis pas porter de jugement à cet +égard; je me permettrai seulement de faire observer que tout ce que je +vis me parut extrêmement ingénieux et parfaitement bien disposé. Le +métal amolli par la chaleur est laminé au moyen de cylindres, puis les +lames sont coupées en bandes et monnayées. Les salles où se font ces +travaux sont grandes, hautes et aérées. Presque tout est mis en +mouvement par la vapeur. + +Parmi les églises chrétiennes, la _cathédrale anglaise_ est la plus +belle. Elle est en style gothique, et sa grande tour domine une +demi-douzaine de tourelles. Indépendamment de cette église, il y en a +encore quelques autres qui ont aussi des tours gothiques. Toutes les +églises sont très-simples à l’intérieur, à l’exception de la basilique +arménienne, dans laquelle le dessus de l’autel est surchargé de tableaux +à cadres d’or. + +Le fameux _trou noir_, dans lequel le rajah Suraja Dowla, lors de la +prise de Calcutta en 1756, fit jeter et mourir de faim cent cinquante +des principaux prisonniers, est aujourd’hui transformé en magasin. A +l’entrée est un obélisque d’environ vingt mètres de haut, sur lequel on +a inscrit les noms des victimes. + +Le _jardin botanique_ est situé à 5 milles de la ville. Il fut fondé en +1743, sous la direction de lord Kyd, mais il ressemble plutôt à un parc +naturel, car il ne contient que peu de fleurs et de plantes, et, au +contraire, beaucoup d’arbres et de massifs épars dans un charmant +désordre sur d’immenses pelouses. Un joli monument, surmonté du buste du +fondateur, perpétue sa mémoire. Ce qu’il y a de plus curieux dans ce +jardin, ce sont deux bananiers. Ils appartiennent à l’espèce des +figuiers, et atteignent une hauteur de plus de 12 mètres. Les fruits +sont tout petits, ronds et d’un rouge foncé; on les brûle et ils +fournissent de l’huile. Quand le tronc est arrivé à peu près à une +hauteur de 5 mètres, beaucoup de ses branches s’étendent de tous côtés +dans une direction horizontale, et au bas de ces branches poussent des +racines ou réseaux filandreux qui tombent perpendiculairement à terre et +finissent par pénétrer dans le sol. Quand ces nouvelles tiges sont +devenues fortes, elles poussent des rameaux comme le tronc principal, et +cela continue toujours ainsi. On conçoit facilement qu’un seul tronc +forme à la fin tout un bois, où des milliers d’hommes trouvent de frais +ombrages. Ces arbres sont sacrés pour les Hindous. Ils élèvent sous +leurs branches des autels au dieu Rama, et le Bramine y réunit ses +disciples pour recevoir ses leçons. Le plus âgé des deux décrit déjà, +avec sa famille, un cercle de plus de 200 mètres; le principal tronc a +plus de 16 mètres de circonférence. + +Au jardin botanique se rattache le _collège épiscopal_, où l’on élève +des indigènes pour en faire des missionnaires. Après le palais du +gouverneur, c’est le plus bel édifice de Calcutta. Il se compose de +deux grands corps de logis et de trois ailes latérales en style +gothique. Une chapelle extrêmement jolie se trouve dans un des corps de +logis du milieu. La bibliothèque, placée dans un salon magnifique, +renferme les œuvres des meilleurs auteurs; elle est à la disposition de +la jeunesse studieuse, dont le zèle ne semble pas répondre à la +généreuse intention des fondateurs: car, quand je tirai d’un des rayons +un gros in-folio, je le laissai immédiatement échapper de mes mains et +je m’enfuis de l’autre côté de la salle, un essaim d’abeilles s’étant +précipité sur moi du fond du rayon. + +Les salles à manger, les appartements, sont décorés avec tant d’élégance +et de richesse qu’on croirait cet établissement destiné aux fils des +familles anglaises les plus opulentes, habitués au confort dès leur plus +tendre jeunesse, et chargés de le répandre dans toutes les parties du +monde, et non pas _aux ouvriers de la vigne du Seigneur_. + +Je regardai ce magnifique établissement avec une affliction d’autant +plus grande, qu’il était fondé pour des indigènes. Ceux-ci sont obligés +de désapprendre d’abord leur vie simple pour s’habituer à tant d’aises +et d’abondance; puis ils doivent s’aventurer dans les déserts et les +forêts pour chercher à convertir des païens et des barbares. + +Parmi les curiosités de Calcutta, il faut aussi compter le jardin du +grand juge, M. Laurent Peel. Il est également intéressant pour le +botaniste et pour l’ami de la nature, et bien plus riche en fleurs, +plantes et arbustes rares, que le jardin botanique. + +Le parc, dessiné sur un plan grandiose et avec beaucoup de goût, les +beaux gazons émaillés et bordés de fleurs et de plantes, les étangs +clairs comme du cristal, les allées touffues avec des bosquets et des +arbres gigantesques, forment un véritable paradis au milieu duquel +s’élève le superbe palais de l’heureux propriétaire. + +En face de ce parc, dans le grand village d’_Alifaughur_, se trouve une +bien modeste maisonnette, séjour de la bienfaisance. Elle est habitée +par un indigène qui a étudié la médecine, et elle renferme une petite +pharmacie. Le médecin et la pharmacie sont gratuitement à la disposition +des habitants du village. Cette belle fondation est due à lady Julie +Cameron, femme du membre du conseil législatif des Indes, Charles Henry +Cameron. + +J’eus le plaisir de faire la connaissance de cette dame, et je la +trouvai sous tous les rapports une des personnes les plus distinguées de +son sexe. Partout où il s’agit d’une bonne œuvre, on la voit toujours en +avant. Dans les années 1846 et 1847, elle fit des collectes pour +l’Irlande, désolée par une grande disette. Elle écrivit à cet effet dans +les provinces les plus reculées de l’Inde, engagea tout Anglais à +apporter son obole, et réunit la somme considérable de 80 000 roupies. + +Lady Cameron s’est fait aussi un nom dans les lettres: elle a traduit +avec beaucoup de goût la célèbre ballade de Bürger, _Lenore_. + +En outre, elle est l’épouse et la mère la plus tendre; elle ne vit que +dans sa famille et s’occupe peu du monde, ce qui fait que les gens qui +ne la connaissent pas la traitent d’originale. Il serait à désirer qu’il +y eût beaucoup de femmes originales comme elle! + +Je n’avais pas de lettre pour cette aimable dame; mais ayant entendu +parler par hasard de mes voyages, elle fut la première à me rechercher. +En général, je trouvai dans ce pays une franche hospitalité; je fus +accueillie dans les meilleurs cercles avec prévenance et cordialité, et +chacun s’empressait de me rendre service. + +Cela me rappelle involontairement le ministre autrichien à +Rio-de-Janeiro, comte Rehberg, qui croyait me faire beaucoup d’honneur +en m’invitant à un simple dîner dans sa villa. Il me fallait acheter +cette faveur insigne par une course à pied d’une heure, exposée à un +soleil brûlant, ou bien payer six milreis pour une voiture[74]. A +Calcutta, on me faisait toujours prendre en voiture. Je pourrais encore +raconter bien des choses sur ce comte Rehberg, dont toutes les manières +me donnaient à entendre qu’il était fort maladroit de ma part de ne pas +être issue d’une famille opulente et aristocratique. Il en fut tout +autrement du ministre M. Cameron, et du ministre de justice, M. Peel, +qui m’honorèrent pour moi-même, sans s’inquiéter de mes ancêtres. + +Chez M. Peel, il y eut pendant mon séjour à Calcutta une grande fête à +l’occasion de son jour de naissance. J’y fus également invitée; mais, +faute de toilette de bal, je déclinai l’honneur qu’on me faisait. On +n’admit pas mes excuses, et, avec ma simple robe de mousseline de +couleur, je me trouvai à côté de lady Cameron, dans une société où +toutes les dames étaient vêtues de satin et de velours, et surchargées +de dentelles et de parures. Cependant personne ne rougit de moi; au +contraire, c’était à qui me parlerait et me témoignerait la plus haute +estime. + +Une promenade extrêmement intéressante pour l’étranger est celle de la +_Grève_, appelée aussi _Maytown_. Cette promenade est bornée d’un côté +par l’_Hugly_, de l’autre par de beaux prés, à l’extrémité desquels se +trouve la superbe rue de _Chaudrini_. Les palais y succèdent à des +palais; aussi cette rue est-elle regardée comme la plus belle de +Calcutta. On a en outre de là la vue du palais du gouverneur, de la +cathédrale, du monument d’Ochterlony, des beaux réservoirs d’eau établis +sur les prés, du fort William, qui forme un superbe pentagone et est +entouré d’ouvrages extérieurs considérables, etc. + +Tous les soirs, avant le coucher du soleil, le beau monde de Calcutta +afflue sur la Grève. L’Européen fier de son argent, l’orgueilleux +nabab, le rajah déchu, s’y promènent dans de magnifiques voitures +européennes[75], traînant à leur suite beaucoup de domestiques habillés +à l’orientale, placés derrière la voiture ou courant à côté. Les rajahs +et les nababs sont vêtus d’habits de soie brodés en or, sur lesquels ils +jettent les châles les plus précieux de l’Inde. Dans les prés on voit +galoper des dames et des messieurs montés sur de beaux coursiers +anglais, et à côté d’eux marchent des légions d’indigènes qui rentrent +de leur travail en riant et en plaisantant. Sur l’Hugly on voit aussi +beaucoup de mouvement; les plus grands navires des Indes sont là à +l’ancre; les uns déchargent leur cargaison, les autres appareillent, et +beaucoup de bateaux vont et viennent sans cesse. + +On m’avait dit que le peuple souffrait beaucoup de l’éléphantiasis, et +qu’on rencontrait un grand nombre de ces malheureux avec des pieds +horriblement enflés; mais il n’en est pas ainsi: je n’en vis pas à +Calcutta, en cinq semaines, autant que j’en avais vu en un seul jour à +Rio-de-Janeiro. + +Un jour, je visitai un riche nabab. On estimait la fortune de la +famille, composée de trois frères, à 150 000 livres sterling. + +Le maître du logis me reçut à la porte de la maison et me conduisit dans +la salle de réception. Il était enveloppé d’un grand morceau de +mousseline bien blanche, sur laquelle il avait jeté un superbe châle des +Indes qui, venant en aide à la mousseline transparente, couvrait +décemment le corps depuis les hanches jusqu’aux pieds. Une partie du +châle était drapée d’une manière très-pittoresque sur une des épaules. + +La salle de réception était arrangée à l’européenne. Un grand et bel +orgue était placé dans un des coins; dans un autre; on voyait une +bibliothèque remplie des ouvrages des principaux poëtes et philosophes +anglais. Mais je crus remarquer que ces livres étaient là plutôt pour +les yeux que pour être lus; car les volumes de Byron étaient placés à +l’envers, et les _Nuits de Young_ y étaient fourrées pêle-mêle. Quelques +gravures et quelques tableaux qui, dans la pensée du bon nabab, devaient +orner les murs, valaient moins que les cadres qui les entouraient. + +Le nabab fit venir ses fils et me présenta deux jolis garçons, dont l’un +avait sept ans et l’autre quatre. Quoique ce fût contraire à l’usage, je +demandai des nouvelles de sa femme et de ses filles. Selon l’opinion des +Hindous, notre pauvre sexe occupe une si humble place dans la société, +que c’est presque leur faire insulte de s’informer des femmes. Cependant +le nabab, en considération de ce que j’étais Européenne, ne prit pas +trop mal ma question, et fit venir aussitôt ses filles. La plus jeune, +une charmante enfant de six mois, avait la peau presque blanche, et de +grands beaux yeux dont l’éclat était encore rehaussé par des cercles +d’un bleu noir peints tout autour. La figure de l’aînée, âgée de neuf +ans, était commune et grossière. Le père[76] me la présenta comme +fiancée et m’invita à la noce, qui devait avoir lieu dans six semaines. + +Je fus tellement étonnée de ce mariage précoce, que je m’écriai qu’il +parlait sans doute des _fiançailles_ et non pas des _noces_; mais il +m’assura que la jeune fille allait s’unir pour tout de bon à son mari, +et être remise entre ses mains. + +Comme je lui demandais si la jeune fille aimait son fiancé, il me +répondit que les jeunes gens ne se voyaient pour la première fois qu’à +la célébration des noces. + +Le nabab me raconta en outre que chez son peuple chaque père se met le +plus tôt possible en quête d’un gendre; car, disait-il, il faut que +toutes les filles se marient, et plus elles se marient jeunes, plus +c’est honorable pour elles. Une fille non mariée est un déshonneur pour +son père, et semble lui reprocher son manque d’affection. Quand il a +trouvé un gendre à son goût, il dépeint à sa femme les qualités +physiques et intellectuelles du prétendant, l’état de sa fortune, etc. +Il faut que la femme se contente de cette description; car elle ne voit +son gendre ni comme fiancé, ni comme mari de sa fille. Le gendre n’est +jamais considéré comme membre de la famille de la fiancée, qui, une fois +mariée, passe tout à fait dans celle de son mari. + +La jeune femme a le droit de voir les parents mâles de son mari et de +leur parler; elle peut même se montrer sans voile aux domestiques de sa +maison; mais, quand elle veut visiter sa mère, il faut qu’elle se fasse +porter dans un palanquin hermétiquement fermé. + +Je vis aussi la femme du nabab et une de ses belles-sœurs. + +La première avait vingt-cinq ans et était très-corpulente; la dernière, +âgée de quinze ans, était élancée et jolie de figure. On m’en expliqua +bientôt la cause. Les filles hindoues, quoique mariées excessivement +jeunes, ne deviennent guère mères avant l’âge de quatorze ans, et +gardent ordinairement jusque-là leur taille de demoiselle. Après leurs +premières couches, elles restent enfermées dans leur chambre de six +semaines à deux mois, ne prennent aucun exercice et se nourrissent +abondamment des mets les plus succulents et de toute espèce de +friandises. En général cette nourriture leur profite. Il faut savoir que +les Indiens, comme les mahométans, n’aiment que les femmes corpulentes. +Dans le bas peuple, je ne trouvai pas de pareilles beautés. + +Les deux femmes n’étaient pas précisément vêtues de la manière la plus +décente. De grands morceaux de mousseline bleue et blanche, brodée d’or +et bordée de tresses d’or larges comme la main, leur enveloppaient tout +le corps, y compris la tête. Mais ce mince tissu[77] était trop +transparent, et il dessinait par trop les contours du corps. Quand elles +remuaient les bras, la mousseline s’ouvrait si bien, que non-seulement +le bras était mis à nu, mais aussi une partie de la gorge et le reste du +corps. Elles apportent plus de soin à se couvrir les cheveux; elles +cherchaient toujours à ramener la mousseline par-dessus leur tête. Tant +qu’elles sont filles, elles peuvent aller sans coiffure. + +Elles portaient sur elles tant d’or, de perles et de pierres précieuses, +qu’elles en avaient véritablement leur charge. De grosses perles, mêlées +à des pierres fines perforées, leur couvraient le cou et la poitrine; +toutes ces parures étaient entremêlées de lourdes chaînes d’or et de +monnaies d’or enchâssées. L’oreille, entièrement percée (je comptai au +bout de l’oreille et dans le lobule douze trous), était si chargée de +ces ornements, qu’on la découvrait à peine. On ne voyait que de l’or, +des perles et des pierres précieuses. A chaque bras elles portaient huit +ou dix lourds bracelets, dont le principal joyau, enchâssé d’or massif, +avait dix centimètres de large et était entouré de six rangées de petits +brillants. On me le mit entre les mains; il pesait bien une demi-livre. +De lourdes chaînes d’or faisaient trois fois le tour de leurs cuisses. +Elles avaient aussi aux chevilles des pieds des anneaux et des chaînes +d’or, et les pieds eux-mêmes étaient peints d’orpiment d’un brun rouge. + +Les femmes apportèrent leurs écrins et me montrèrent encore beaucoup +d’autres objets précieux. Il faut que l’Hindou dépense énormément +d’argent pour la parure, pour la mousseline de Daïca brodée en or et en +argent; car les femmes riches rivalisent entre elles de luxe. + +Les deux femmes étaient en grande toilette; comme elles avaient compté +sur ma visite, elles voulaient se montrer à moi dans tous les atours de +leur pays. + +Le nabab me conduisit aussi dans les appartements intérieurs, dont les +fenêtres donnaient sur la cour. Dans quelques pièces on avait étendu par +terre des tapis et des coussins, car en général l’Hindou n’aime pas les +siéges et les lits; dans d’autres, il y avait quelques meubles +européens, tels que tables, chaises, armoires, et même des lits. + +On me montra, avec une joie toute particulière, une boîte vitrée qui +renfermait des poupées, des voitures, de petits chevaux, et autres +jouets qui amusaient singulièrement les enfants et les femmes: cependant +ces dernières jouent aux cartes avec plus de passion. + +Aucune femme ne peut entrer dans les chambres qui donnent sur la rue, +car elle pourrait être aperçue par un homme des croisées vis-à-vis. La +jeune fiancée mettait encore sa liberté à profit: elle sauta rapidement +devant nous à la fenêtre ouverte, pour jeter un regard sur les rues +animées. + +Les femmes des Hindous riches ou des castes supérieures sont aussi +enchaînées à leurs demeures que les Chinoises. Le seul plaisir que +l’époux rigide accorde de temps en temps à son épouse est de se faire +porter dans un palanquin bien fermé chez une amie ou une parente. Ce +n’est que pendant le peu de temps qu’elles sont filles que les femmes +jouissent d’un peu plus de liberté. + +Un Hindou peut prendre plusieurs femmes, mais il use très-rarement de ce +droit. + +Les parents du mari habitent, autant que possible, dans la même maison +que lui. Chaque famille a cependant son ménage particulier. Les garçons +déjà assez grands peuvent manger avec leur père; il est défendu aux +femmes, aux filles et aux petits enfants d’assister aux repas des +hommes. + +Hommes et femmes aiment beaucoup le tabac; ils le fument dans un jonc +appelé _huka_. + +Vers la fin de la visite on m’offrit beaucoup de bonbons, de fruits, de +raisins secs, etc. Les bonbons se composaient en grande partie de sucre, +d’amandes et de graisse, mais ils n’avaient pas trop bon goût, parce que +la graisse y dominait. + +Avant de quitter la maison, j’examinai encore au rez-de-chaussée la +salle dans laquelle on célèbre tous les ans la cérémonie religieuse +connue sous le nom de _natsch_. Cette fête, la plus grande chez les +Hindous, tombe au commencement du mois d’octobre et dure quinze jours. +Pendant ce temps, ni le riche ni le pauvre ne se livrent à aucun +travail. Le maître ferme sa boutique et son magasin, le serviteur +fournit des remplaçants qu’il trouve d’ordinaire parmi les mahométans; +puis le temps se passe, sinon à jeûner et à prier, du moins à ne rien +faire. + +Le nabab me raconta que pour cette fête son salon était richement orné +et qu’on y plaçait la déesse _Durga_, aux dix bras. Elle est faite en +argile ou en bois, peinte des couleurs les plus brillantes et surchargée +d’oripeaux en or ou en argent, de fleurs et de rubans, souvent même de +riches parures. Dans le salon, dans la cour, à l’extérieur de la maison, +brillent, entre des vases et des guirlandes de fleurs, des milliers de +lumières et de lampes. On sacrifie à Durga de nombreuses victimes; +toutefois on ne les tue pas en sa présence, mais dans quelque coin de la +maison. Des prêtres servent la déesse, et des danseuses déploient leur +talent devant elle au son d’une musique bruyante (_tam-tam_). Les +prêtres et les danseuses se payent très-cher. En fait de danseuses, +l’Inde a comme l’Europe ses Essler et ses Taglioni, qui reçoivent comme +leurs émules des sommes considérables. Pendant mon séjour à Calcutta, +une célèbre danseuse persane ne voulait danser dans aucune soirée à +moins de cinq cents roupies. Des masses de visiteurs, parmi lesquels se +trouvent aussi beaucoup d’Européens, vont de temple en temple. Aux hôtes +les plus distingués on offre des sucreries et des fruits. + +Le dernier jour de la fête, la déesse est portée à l’Hugly en grande +pompe et au son de la musique. On la dépose dans un bateau, on la +conduit au milieu du fleuve et on la précipite dans l’eau, pendant que +retentissent les cris d’allégresse du peuple, qui se tient sur le +rivage. A une époque plus reculée, la parure était livrée aux flots avec +la déesse, mais les prêtres ne manquaient pas de la repêcher la nuit. + +Aujourd’hui on remplace, le dernier jour de la fête, la vraie parure par +de faux diamants, ou bien l’amphitryon s’arrange pour la mettre de côté +pendant la traversée; mais il faut que cela se fasse avec beaucoup +d’adresse, afin que le peuple ne s’en aperçoive pas. + +Un _natsch_ revient souvent à plusieurs milliers de roupies: c’est une +des plus fortes dépenses des gens riches. + +Les noces coûtent aussi, dit-on, des sommes considérables. Les prêtres +de Brahma, ou brahmanes, font des observations astrologiques, pour +calculer le jour le plus heureux et même l’heure la plus propice. +Ordinairement la noce est encore remise, au dernier moment, de quelques +heures, parce que le prêtre, après de nouveaux calculs, a trouvé une +heure plus favorable. Naturellement une telle découverte se paye de +nouveau au poids de l’or. + +Des fêtes en l’honneur de Kally, la déesse aux quatre bras, ont lieu +plusieurs fois dans l’année, et particulièrement dans le village de +_Kallighat_, près de Calcutta. + +Pendant mon séjour dans cette dernière ville, il y eut deux de ces +fêtes. On vit alors presque devant chaque hutte une quantité de petites +idoles d’argile peintes de la manière la plus baroque et qui +représentaient les figures les plus horribles; elles étaient destinées à +être vendues. La déesse Kally, de grandeur naturelle, tirait la langue +de toute sa longueur hors de sa bouche béante; elle était devant les +cabanes ou à l’intérieur, richement couronnée de guirlandes de fleurs. +Le temple de la déesse Kally est un misérable édifice, ou, pour mieux +dire, un sombre trou dont le petit toit en forme de coupole est surmonté +de quelques tourelles. La statue qui se trouvait dans ce temple se +distinguait surtout par une tête énorme et par une langue excessivement +longue. Sa figure était peinte en rouge cramoisi, en jaune et en bleu de +ciel. Il ne me fut pas permis d’entrer dans ce trou divin, car les +femmes ne sont pas jugées dignes de pénétrer dans un sanctuaire aussi +auguste que le temple de Kally. Je regardai à la porte avec les femmes +hindoues, ce qui me suffit complétement. + +Les maisons mortuaires et les bûchers où l’on brûle les morts offrent +des tableaux émouvants et épouvantables. Les maisons mortuaires sont +placées sur les bords de l’Hugly, près de la ville. En face se trouve le +marché au bois. Celle que je visitai était petite et ne renfermait +qu’une salle avec quatre couchettes nues. Les mourants sont portés en ce +lieu par leurs parents et déposés sur une de ces couchettes; quand elles +sont occupées, on les met par terre ou, en cas de besoin, on les expose +devant la maison aux rayons d’un soleil brûlant. Je trouvai cinq +mourants dans la maison et deux en dehors. Ces derniers étaient tout à +fait enveloppés dans des paillasses ou des couvertures de laine; je +croyais qu’ils étaient déjà morts; mais quand j’en fis la remarque on +écarta les couvertures, et je reconnus que les malheureux remuaient +encore. Je m’imagine qu’ils doivent étouffer là-dessous. Dans la maison +mortuaire il y avait une vieille femme toute cassée, étendue par terre +dans le râle de la mort. Les quatre couchettes étaient toutes occupées. +Je ne remarquai point qu’on eût mis de la vase du Gange dans la bouche +et dans le nez des mourants; c’est peut-être la coutume dans d’autres +contrées. Les parents étaient assis autour des moribonds; ils +attendaient en silence et tranquillement qu’ils rendissent le dernier +soupir. Comme je demandai si on ne leur donnait rien, on me répondit +que, s’ils ne mouraient pas tout de suite, on leur donnait de temps en +temps une gorgée d’eau du Gange, mais toujours moins et à de plus longs +intervalles, puisque une fois apportés à la maison mortuaire ils +devaient absolument mourir. + +Dès qu’ils sont morts, souvent quand ils ont eu à peine le temps de +refroidir, on les porte aux bûchers, qui ne sont séparés de la +grand’route que par un mur. + +Je vis là un mort et un mourant étendus par terre, et sur six bûchers +six cadavres; les flammes qui les consumaient montaient en hautes +colonnes. Des oiseaux plus gros que des dindons, appelés ici +_philosophes_[78], de petits vautours et des corbeaux, étaient perchés +en grande quantité autour des bûchers, sur les toits et les arbres +voisins, et attendaient avidement pour se repaître des cadavres à moitié +brûlés. Je frissonnai; j’avais hâte de m’éloigner, et je fus longtemps +sans pouvoir effacer de ma mémoire l’impression de cet affreux +spectacle. + +Ces funérailles coûtent souvent aux gens riches plus de mille roupies; +car on emploie les espèces de bois les plus chères, telles que les bois +de sandal, le bois de rose, etc. En outre, il faut encore pour les +cérémonies funèbres un brahmane, des pleureuses et de la musique. + +Après que le corps a été brûlé, on recueille les ossements qu’on met +dans un vase et qu’on enterre, ou bien qu’on plonge dans le Gange ou +dans quelque autre fleuve sacré. + +Pour les pauvres gens on ne fait pas toutes ces cérémonies. On brûle +leurs corps tout simplement sur du bois ou de la fiente de vache, et +s’ils sont trop pauvres pour pouvoir acheter du combustible, on attache +une pierre au cadavre et on le jette dans le fleuve. + +J’ajouterai ici une petite anecdote que j’ai entendue raconter par une +personne digne de foi. Elle fera voir à quelles cruautés peuvent souvent +conduire de fausses idées religieuses. + +M. N*** était un jour en voyage non loin du Gange, il avait avec lui +quelques serviteurs et un chien. Tout à coup ce chien disparut. Après +l’avoir appelé en vain et pendant longtemps, on le trouva enfin sur le +bord du Gange près d’un corps humain qu’il léchait constamment. M. N*** +approcha et trouva un homme exposé pour mourir et qui avait encore +quelque souffle de vie. Il appela ses gens, fit enlever la vase et la +boue de la figure de ce malheureux, ordonna de l’envelopper d’une +couverture de laine et lui prodigua tous les soins possibles. Au bout de +peu de jours le pauvre homme fut entièrement rétabli. Quand M. N*** +voulut le congédier, cet infortuné le pria instamment de n’en rien +faire, parce qu’il avait perdu sa caste, qu’aucun de ses parents ne le +reconnaîtrait plus, en un mot qu’il était rayé du nombre des vivants. M. +N*** le garda à son service et cet homme jouit encore de la meilleure +santé, quoique cette aventure remonte déjà à plusieurs années. + +Les Hindous eux-mêmes avouent que par la manière dont on agit avec les +mourants il se commet plus d’un homicide; mais leur religion dit qu’une +fois que le médecin a déclaré qu’il n’y a plus d’espoir, il faut que le +malade meure. + +Quant aux coutumes et aux usages des Hindous, je n’ai pas été à même +d’en connaître d’autres que ceux que j’ai déjà décrits; mais j’eus +occasion de voir quelques cérémonies relatives aux noces des mahométans. +Le jour des noces le lit nuptial bien paré est porté au son de la +musique à la demeure du fiancé. Assez tard dans la soirée la fiancée y +arrive aussi dans un palanquin bien fermé, accompagnée de musiciens, de +torches et d’une grande suite. Plusieurs parents portent des pyramides, +et le superbe feu connu sous le nom de feu de Bengale ne saurait manquer +en cette occasion. + +Quand le cortége arrive à la maison du marié, les deux époux y entrent +seuls; la suite reste devant la porte, fait de la musique, crie et +chante quelquefois jusqu’au lendemain. + +J’ai souvent entendu dire aux Européens qu’ils trouvaient cette +cérémonie du lit nuptial très-indécente; mais comme dit le proverbe: +Nous voyons un fétu dans l’œil de notre prochain, nous ne voyons pas la +poutre dans le nôtre. De même je trouvai que les mariages entre les +Européens établis dans le Bengale se font d’une manière bien plus +inconvenante. Chez les Anglais, le jour de la bénédiction nuptiale, qui +n’a lieu que vers le soir, le fiancé ne peut voir la fiancée qu’à +l’autel. Manquer à cette loi serait une grave infraction aux +convenances. Dans le cas où les deux fiancées auraient quelque chose à +se dire, il faut qu’ils aient recours à la plume. Mais à peine la +bénédiction du prêtre est-elle prononcée, que les nouveaux mariés sont +emballés dans une voiture et envoyés pendant huit jours dans un hôtel +aux alentours de la ville. On choisit d’ordinaire pour cela l’hôtel de +_Barrakpore_ ou quelque maison à _Gardenrich_. Quand toutes les places +de ces maisons sont louées, ce qui arrive assez souvent puisque presque +tous les mariages se font dans les mois de novembre ou de décembre, on +loue des bateaux avec une ou deux petites cabines, et les nouveaux +mariés sont condamnés à passer les premiers huit jours tout à fait +éloignés de leurs familles. + +Il est également défendu aux parents d’approcher pendant ce temps de +leurs enfants. + +Je crois que la délicatesse d’une jeune fille doit souffrir cruellement +de ces mœurs grossières. Combien la pauvre créature doit rougir quand +elle entre dans les endroits destinés à cet emprisonnement, et combien +doit-elle être blessée de chaque regard, de chaque sourire des +aubergistes, des garçons ou des bateliers! + +Les bons Allemands, qui trouvent malheureusement beau tout ce qui ne +vient pas de chez eux, imitent très-consciencieusement cette coutume +étrange. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XII. + + Départ de Calcutta.--Le + Gange.--Rajmahal.--Gor.--Junghera.--Monghyr.--Patna.--Deinapore. + --Gasipour.--Bénarès.--Religion + des Hindous.--Description de Bénarès.--Palais et temples.--Les + places sacrées.--Les singes sacrés.--Les ruines de + Sarnath.--Plantation d’indigo.--Visite au rajah de + Bénarès.--Martyrs et faquirs.--Le paysan indien.--L’établissement + des missions. + + +Le 10 décembre, après un séjour de cinq semaines, je quittai Calcutta +pour me rendre à Bénarès. On peut faire le voyage par terre ou par eau +sur le Gange. Par terre la distance est de 470 milles anglais; par eau +pendant la saison des pluies elle est de 685, et par le temps sec de 400 +milles en plus, parce qu’on est obligé de faire des détours +extraordinaires pour passer de l’Hugly par les Sunderbunds dans le +Gange. + +Le voyage par terre se fait dans des palanquins de poste, portés par des +hommes, dont on change comme de chevaux tous les quatre ou six milles. +On voyage jour et nuit, et à chaque station on trouve les porteurs tout +prêts, car une lettre d’avis annonce le voyageur un ou deux jours à +l’avance. La nuit un porte-flambeau se joint encore au cortége, pour +chasser les bêtes fauves par l’éclat de la flamme. Les frais de voyage +sont environ de 200 roupies pour une personne. Le transport des bagages +se paye à part. + +On peut faire le voyage par eau dans des bateaux à vapeur qui partent +presque toutes les semaines pour Allahabad (115 milles par Bénarès). Le +trajet dure de quatorze à vingt jours; car à cause de nombreux bancs de +sable on ne peut voyager que de jour, et cependant on a souvent le +malheur de s’engraver, surtout quand les eaux sont basses. Le prix +jusqu’à Bénarès est pour les premières places de 257 roupies, et pour +les secondes, de 216 roupies. La nourriture seule, sans la boisson, se +paye trois roupies par jour. + +Comme on m’avait beaucoup vanté les belles rives du Gange, les villes +considérables qui se trouvent sur ses bords, je choisis le voyage par +eau. + +On annonçait pour le 8 décembre le départ du vapeur _le Général +Macleod_, de la force de 140 chevaux, sous le commandement du capitaine +Kellar; arrivée à bord j’appris que le départ était retardé de +vingt-quatre heures. A mon grand déplaisir le délai fut doublé, et nous +ne partîmes que le 10 à onze heures du matin. Nous descendîmes le fleuve +jusqu’à _Katscherie_. Le lendemain nous entrâmes près de _Mudpointe_ +dans les Sunderbunds, et nous naviguâmes dans ces eaux jusqu’à _Culna_. +De là nous profitâmes du _Gurie_, affluent considérable du Gange, qui se +jette dans ce grand fleuve au-dessous de _Rumpurbolea_. Les premiers +jours du voyage furent excessivement monotones; nous ne vîmes ni villes +ni villages; les bords restèrent toujours plats, et de toutes parts le +pays était couvert de hauts buissons épais, que les Anglais appellent +_jungles_, c’est-à-dire _forêt vierge_. Mais je ne pouvais reconnaître +là une forêt vierge, car ce nom me représente une forêt de grands beaux +arbres. + +La nuit nous entendions quelquefois rugir des tigres; ils sont assez +répandus dans ces contrées et attaquent même quelquefois des indigènes +isolés qui s’attardent à ramasser du bois. On nous montra un lambeau +d’habit attaché à un buisson, pour rappeler qu’à cette place un indigène +avait été déchiré par un de ces animaux. Mais les tigres ne sont pas les +seuls ennemis de l’homme. Le Gange en renferme d’autres très-dangereux, +les voraces crocodiles. On les voit souvent se chauffer au soleil par +bandes de six ou huit, sur les bords marécageux ou sur des bancs de +sable. Ils ont de 2 à 5 mètres de long. A l’approche de notre bruyant +vapeur, ils s’enfonçaient en toute hâte sous les flots jaunes et sales +du fleuve. + +Les canaux des Sunderbunds et du Gurie sont si étroits, que si l’on +vient à rencontrer un vaisseau, on n’évite qu’avec peine un abordage, et +ils forment souvent des bassins larges de plusieurs milles; quoiqu’on ne +navigue que pendant le jour, à cause des bancs de sable et des +bas-fonds, il n’en arrive pas moins des accidents assez fréquents et +assez graves. Nous aussi nous n’en fûmes pas entièrement exempts. Dans +un des canaux étroits il fallut arrêter notre vapeur pour en laisser +passer un autre. A cette occasion un des deux bateaux que nous +remorquions vint se heurter si fort contre notre vapeur, que la paroi +d’une cabine fut enfoncée, mais heureusement personne ne fut blessé. + +Dans un autre canal deux bateaux d’indigènes étaient à l’ancre. Ces +bonnes gens, ne nous ayant aperçus qu’un peu tard, n’avaient pas encore +eu le temps de lever l’ancre, quand nous arrivâmes sur eux avec fracas. +Le capitaine n’arrêta point, car il comptait encore pouvoir passer, mais +en virant trop brusquement de bord, il avait si violemment heurté les +buissons, que quelques jalousies de bois des fenêtres des cabines y +restèrent pendues comme des trophées. + +Exaspéré de cette mésaventure, il dépêcha aussitôt une barque et fit +couper les câbles des ancres de ces malheureux indigènes[79]. Cet acte +était encore bien digne d’un Européen! + +Près de Culna (à 308 milles de la mer) nous entrâmes dans un affluent +du Gange, le Gurie qui se jette au-dessous de Rumpurbolea dans le +fleuve. Ici les jungles s’éloignent et de belles plantations de riz, de +colza et autres viennent prendre leur place. Il y avait un assez grand +nombre de villages; seulement les huttes, composées en grande partie de +paille ou de feuilles de palmier, étaient petites et misérables. Notre +vapeur attirait les habitants; ils quittaient les huttes et les champs, +et des cris d’allégresse nous suivaient partout. + +Le 15 décembre au soir, nous donnâmes pour la première fois contre un +banc de sable, et nous eûmes quelque peine à nous remettre à flot. + +_16 décembre._ Dès la veille nous étions entrés dans le Gange. +Aujourd’hui nous arrêtâmes tard dans la soirée près du petit village de +_Commercolly_. Les habitants nous apportèrent des provisions de toute +espèce, et nous pûmes ainsi nous mettre au courant des prix. Un beau +mouton coûtait quatre roupies; une douzaine et demie de jeunes poulets, +une roupie; un poisson du poids de plusieurs livres, un _annas_ (quatre +kreutzers, environ quatorze centimes); huit œufs, un annas; vingt +oranges, deux annas; une livre de pain blanc, trois _beis_ (trois +kreutzers ou dix centimes). Et malgré ces bas prix le capitaine prenait +toujours trois roupies pour la nourriture des passagers. Si encore elle +avait été bonne! Quelques passagers achetèrent des œufs, du pain frais +et des oranges, et le capitaine ne rougit pas de faire figurer à sa +table, passablement chère, les articles achetés par les voyageurs. + +_18 décembre._ _Bealeah_, endroit considérable où se trouvent de +nombreuses prisons destinées à garder des criminels amenés de tous +côtés.[80] Il faut croire que les prisonniers indiens ne cherchent pas à +s’échapper comme nos Européens, car ils étaient légèrement enchaînés, et +circulaient sans gardes, isolément ou plusieurs ensemble dans les +alentours. Ils sont convenablement vêtus, et on les emploie à des +travaux peu pénibles. Ils travaillent la plupart dans une fabrique de +papier. + +Dans cet endroit les habitants paraissent être des plus fanatiques. Je +me promenais dans la petite ville avec un voyageur, M. Lau, et nous nous +disposions à prendre une ruelle dans laquelle s’élevait un temple +hindou, quand ces malheureux s’aperçurent de notre intention; ils +poussèrent des cris épouvantables et se ruèrent si vivement sur nous, +que nous jugeâmes prudent de modérer notre curiosité et de rebrousser +chemin. + +_19 décembre._ Aujourd’hui se montrèrent de basses chaînes de montagnes, +les _Rajmahal-hills_, les premières depuis Madras. Le soir nous étions +échoués sur un banc de sable. Nous passâmes la nuit assez +tranquillement, mais le matin tout fut employé pour nous mettre à flot. +Les bateaux à remorquer furent détachés, les machines furent chauffées +le plus possible, les matelots travaillèrent sans relâche, et vers midi +nous étions encore aussi engravés que la veille au soir. En ce moment +approcha un vapeur allant d’Allahabed à Calcutta. Notre capitaine ne +hissa pas le pavillon de détresse; il était extrêmement contrarié d’être +vu dans cette position par un de ses collègues. Cependant le capitaine +de l’autre bateau ne lui en offrit pas moins ses services, mais on le +remercia laconiquement et en termes secs et peu gracieux. Ce ne fut +qu’après plusieurs heures d’efforts inouïs que nous réussîmes à nous +dégager et à rentrer dans le courant du fleuve. + +Dans la journée nous touchâmes à _Radschmahal_ (_Rajmahal_[81]), grand +village qu’on dit très-malsain à cause de ses épaisses forêts et des +nombreux marécages dont il est entouré. + +C’est ici que s’élevait autrefois _Gur_, une des plus grandes villes de +l’Inde, qui occupait un espace de vingt milles carrés et environ deux +millions d’habitants. On trouve encore, suivant le rapport des voyageurs +modernes, beaucoup de belles ruines, dont la plus remarquable est la +mosquée d’or, édifice magnifique, incrusté de marbre, avec des portes +célèbres par leurs grandes arches et la solidité de leurs murs. + +Comme il y avait ici par bonheur une station pour le charbon, on nous +accorda quelques heures de liberté. Les jeunes gens en disposèrent pour +faire une partie de chasse à laquelle on se sentait naturellement invité +par de superbes forêts, les plus belles que j’eusse vues jusqu’alors +dans l’Inde. On disait, il est vrai, qu’elles étaient très-peuplées de +tigres, mais cela ne fit reculer personne. J’allai aussi de mon côté à +la chasse, mais à une chasse d’une autre nature; je parcourus dans tous +les sens les bois et les marais pour découvrir les ruines. Je les +trouvai aussi, mais qu’il y en avait peu et combien elles étaient +misérables! Les plus considérables étaient deux simples portes de ville +construites en pierres de grès, et ornées de quelques jolies sculptures, +mais dépourvues de hautes voûtes et de cintres. Je vis aussi un temple +insignifiant flanqué aux quatre coins de tourelles, qui à certaines +places était revêtu d’un mortier assez fin. Il y avait encore dans les +alentours quelques ruines ou des fragments isolés d’édifices, de +colonnes, etc., mais toutes les ruines réunies n’occupent pas une +surface de deux milles carrés. + +Sur la lisière de la forêt, ou à quelques centaines de pas plus loin, on +apercevait de nombreuses cabanes d’indigènes, où l’on arrivait par les +plus jolis chemins, sous de sombres allées ombragées. + +A Bealeah, les habitants étaient très-fanatiques; ici les maris sont +très-jaloux. A la fin de mon excursion, un des voyageurs était venu me +joindre, et nous passions près des habitations. Dès que les hommes +aperçurent mon compagnon, ils crièrent aussitôt à leurs femmes de se +réfugier dans les cabanes. Elles coururent aussi à droite et à gauche +pour s’y rendre, mais elles s’arrêtèrent tranquillement sous la porte +pour nous voir passer, et oublièrent tout à fait de se couvrir le +visage. + +On trouve dans ces contrées des forêts entières de cocotiers. L’Inde est +la véritable patrie de cet arbre, qui y arrive à plus de vingt-cinq +mètres de hauteur, et qui porte des fruits dès la sixième année. Dans +d’autres pays il n’atteint guère plus de quinze mètres, et ne porte des +fruits que dans sa douzième ou quinzième année. Cet arbre est peut-être +le plus utile qu’il y ait au monde; il fournit un gros fruit +nourrissant, un lait délicieux, de grandes feuilles qui servent à +couvrir et à enclore les cabanes, les câbles les plus forts, l’huile à +brûler la plus pure, des nattes, des étoffes tissées, des matières +colorantes, et même une boisson, le _surr_, appelé aussi _toddy_, ou +l’eau-de-vie de palmier, que l’on obtient en faisant des entailles dans +la couronne de l’arbre. Pendant tout un mois les Hindous grimpent matin +et soir jusque sous la couronne du palmier, font quelques entailles dans +le tronc, et attachent des pots dessous pour recueillir le suc qui en +découle. Comme l’écorce de l’arbre est très-rugueuse, l’Indien trouve +beaucoup de facilité à y grimper. Il passe un fort lacet autour du tronc +de l’arbre et du milieu de son corps, et un second autour de ses pieds, +qu’il appuie contre l’arbre; puis il s’élance en haut, en tirant la +partie inférieure du lacet avec la main et avec la pointe de ses pieds. +Je vis monter de cette manière aux arbres les plus élevés, avec une +grande légèreté, en moins de deux minutes. Ils ont autour du corps une +courroie à laquelle sont pendus un couteau et un ou deux pots. + +Le suc tiré de l’arbre est d’abord clair, doux et agréable; mais au bout +de six à huit heures il devient blanchâtre et prend un goût dur et +âcre. En y ajoutant du riz, on peut en faire de l’arak très-fort. Un bon +arbre fournit en vingt-quatre heures plus de deux pintes de ce suc; mais +dans l’année où l’on extrait ce toddy, il ne porte pas de fruits. + +_21 décembre._ A environ 70 milles au-dessous de Radschamahal, on passe +près de trois rochers assez escarpés qui s’élèvent du sein du Gange. Le +premier peut avoir 20 mètres de haut; celui du milieu, couvert de +quelques buissons, sert de séjour à un faquir à qui des fidèles +fournissent des vivres. Nous ne vîmes pas ce saint homme, car il +commençait à faire nuit quand nous passâmes devant son rocher. Nous +regrettâmes bien plus de ne pas avoir pu visiter le jardin botanique de +_Bogulpore_, qui passe pour le plus beau de l’Inde, mais, comme à +Bogulpore, on ne prenait pas de charbon, on ne s’y arrêta pas non plus. + +Le 22 décembre, nous passâmes près du merveilleux groupe de rochers +_Junghera_, qui sort comme une île féerique des eaux du fleuve. Cet +endroit a été vénéré autrefois comme le lieu le plus sacré du Gange. Des +milliers de bateaux et de navires sillonnaient sans cesse le beau +fleuve; pas un Hindou ne mourrait tranquillement s’il n’avait visité +Junghera. Beaucoup de faquirs faisaient là leur métier, fortifiaient les +pèlerins par des discours édifiants, et recevaient d’eux, en échange, de +pieux dons. Aujourd’hui cet endroit a perdu son prestige, et le tribut +qu’apportent les fidèles suffit à peine pour conserver la vie à deux ou +trois faquirs. + +Le soir nous fîmes une halte près de _Monghyr_[82], assez grande ville +avec d’anciennes fortifications. Ce qui attire avant tout l’attention, +c’est un cimetière surchargé de monuments d’un caractère tout +particulier, et qui, si je n’en avais pas déjà vu de semblables à +Calcutta, ne m’auraient certes pas semblé appartenir à une religion +chrétienne. Il y avait des temples, des pyramides, d’énormes +catafalques, des kiosques, etc., tous des constructions massives en +briques. La grandeur de ce cimetière n’est nullement en rapport avec le +petit nombre des Européens établis à Monghyr, mais c’est, dit-on, +l’endroit le plus malsain de toute l’Inde; de sorte qu’un Européen qui y +est envoyé pour plusieurs années prend d’ordinaire pour toujours congé +de sa famille. A 5 milles de Monghyr il y a des sources chaudes, +regardées comme sacrées par les indigènes. + +Nous avions déjà perdu de vue les _Radschamahal-hills_, à Bogulpore. Une +immense plaine s’étendait de nouveau des deux côtés du fleuve. + +_24 décembre._ _Patna_[83], une des plus grandes et des plus anciennes +villes du Bengale, ayant une population d’environ 300 000 âmes[84], se +compose d’une rue très-large et longue de 8 milles anglais, à laquelle +viennent aboutir beaucoup de courtes ruelles. Je trouvai presque toutes +les maisons en argile, excessivement petites et misérables. Sous les +auvents on voit étalées des marchandises et des denrées de l’espèce la +plus commune. La partie de la rue dans laquelle se trouvent la plupart +de ces pauvres magasins porte le nom ambitieux de _bazar_. Il n’aurait +pas été difficile de compter les quelques maisons qui présentaient un +caractère plus noble: elles étaient construites en briques et entourées +de galeries et de colonnes élégantes sculptées en bois. C’était aussi +dans ces maisons qu’on trouvait les magasins les plus beaux et les plus +riches. + +Les temples des Hindous, les _gauths_ (escaliers, colonnades, +portiques), qui donnent sur le Gange, promettent, comme les mosquées des +mahométans, toujours beaucoup de loin; mais c’est peu de chose quand on +les examine de près. Je ne fus frappée que de quelques mausolées en +forme de cloche, comme ceux de Ceylan. Ils étaient beaucoup plus grands +que ces derniers, mais ne s’en distinguaient pas par l’architecture. +Leur circonférence était de plus de 66 mètres, et leur hauteur de plus +de 27. On pénètre dans l’intérieur par de simples portes très-basses. Au +dehors, des escaliers étroits, formant un hémicycle, conduisent des deux +côtés jusqu’au faîte. On n’ouvrit pas la porte, et il fallut nous +contenter de l’assurance qu’il ne s’y trouvait rien autre chose qu’un +sarcophage. + +Patna est un endroit extrêmement important pour le commerce de l’opium, +qui enrichit beaucoup d’indigènes. Ils n’étalent pas d’ordinaire leur +richesse dans leurs habits, et ne font parade d’aucun luxe extérieur. Il +n’y a que deux costumes, celui de l’homme aisé, semblable à celui des +Orientaux; et celui de l’indigent, composé d’un morceau d’étoffe passé +autour des hanches. + +La principale rue de la ville est excessivement animée; on y voit aller +et venir une grande quantité de voitures et de piétons. L’Hindou est, +comme le Juif, ennemi si déclaré de la marche, que, plutôt que d’aller à +pied, il se contente de la plus mauvaise place dans une misérable +charrette. + +Le véhicule le plus ordinaire consiste en une charrette étroite sur deux +roues, entourée de quatre pieux et de perches transversales. Ces perches +sont garnies d’une étoffe en laine de couleur, et une espèce de +baldaquin garantit contre le soleil. Dans cette charrette il n’y a, à +proprement parler, place que pour deux personnes; mais j’en voyais +souvent trois ou quatre pressées les unes contre les autres. Je songeais +alors aux Italiens, qui savent si bien s’entasser dans les voitures, +assis et debout, et ne laissent même pas les marchepieds libres. Ces +charrettes s’appellent des _bailis_. Elles sont fermées de rideaux épais +quand il y a des femmes dedans. + +Sur la foi de quelques descriptions de voyage, je comptais trouver dans +les rues beaucoup de chameaux et d’éléphants; cependant je n’y vis que +des bailis traînés par des bœufs, et quelques cavaliers; mais je +n’aperçus ni chameaux ni éléphants. + +Vers le soir, nous nous rendîmes à _Deinapore_, éloignée de 8 milles de +Patna[85]. Une route de poste bordée de beaux arbres y conduit à travers +des champs fertiles. + +Deinapore, une des plus grandes stations militaires de l’Inde anglaise, +a de vastes casernes qui, à elles seules, forment presque une ville. +Deinapore n’est pas très-loin des casernes. Parmi les habitants, il y a +beaucoup de mahométans, qui se distinguent des Hindous par leur activité +et leur industrie. J’aperçus ici dans un _serai_[86] situé en dehors de +la ville, des éléphants; c’étaient les premiers que je voyais sur le +continent de l’Inde; il y en avait huit superbes. + +Quand le soir, nous retournâmes à notre bateau, nous y trouvâmes autant +de mouvement que dans un camp. Tous les articles imaginables y avaient +été apportés et étalés. Parmi les marchands se distinguaient surtout +les cordonniers dont les chaussures paraissaient belles et solidement +établies et étaient excessivement bon marché. Une paire de bottes +d’hommes, par exemple, coûtait une roupie et demie ou deux. Mais on en +demandait toujours le double. Je vis à cette occasion comment les marins +anglais faisaient le commerce avec les indigènes. Un des machinistes, +ayant voulu acheter une paire de souliers, offrit le quart du prix +exigé. Le vendeur n’accepta pas cette offre, et reprit sa marchandise. +Mais le machiniste la lui arracha des mains, lui jeta quelques beis de +plus que la somme offerte et retourna dans sa cabine. Le cordonnier +courut après lui et réclama ses souliers. Mais on lui donna à la place +quelques coups de poing en le menaçant de le faire partir immédiatement +du bateau, s’il ne se tenait pas tranquille. Et le pauvre diable s’en +retourna à ses marchandises. + +Le même soir, un jeune garçon hindou apporta une boîte pour un des +voyageurs et réclama une bagatelle pour sa peine; mais on n’y fit pas +attention. Le garçon ne s’en alla pas et renouvela sa demande à +plusieurs reprises. Alors on le chassa, et, comme il tardait à s’en +aller, on le rudoya. Par hasard le capitaine survint et demanda ce qu’il +y avait. Le garçon raconta en sanglotant sa mésaventure. Le capitaine +haussa les épaules et le petit malheureux fut expulsé du bateau. + +Que de traits de ce genre et d’autres bien plus déplorables n’ai-je pas +vus! Si les peuples que nous appelons _barbares_ et _païens_, nous +haïssent et nous détestent, ils ont parfaitement raison. Partout où +arrive l’Européen, il ne veut pas payer, mais seulement régner et +commander, et d’ordinaire sa domination est bien plus vexatoire que +celle des indigènes. + +_26 décembre._ Les expositions des morts aux bords du Gange ne semblent +pas être aussi fréquentes que le racontent beaucoup de voyageurs. Nous +naviguions déjà depuis quinze jours sur le fleuve, nous avions passé +près de beaucoup de villes et d’endroits très-peuplés, et ce n’est +qu’aujourd’hui que pareil spectacle s’offrit à ma vue. Le mourant était +étendu tout près de l’eau; autour de lui étaient plusieurs hommes, +probablement des parents, qui attendaient le moment où il expirerait. +L’un puisa avec la main de l’eau ou de la vase dans le fleuve, et on en +toucha le nez et la bouche du mourant. L’Hindou croit que s’il meurt la +bouche pleine d’eau sacrée près du fleuve même, il ne peut manquer +d’entrer au ciel. Les parents ou les amis restent auprès du mourant, +jusqu’au coucher du soleil, ensuite ils rentrent et l’abandonnent à son +sort; d’ordinaire il devient la proie d’un crocodile. Je ne vis non plus +que très-rarement des cadavres flottant sur l’eau; dans tout le voyage +je n’en aperçus pas plus de deux. La plupart des corps sont brûlés. + +_27 décembre._ _Ghazipur_ est un endroit considérable qui se fait déjà +remarquer de loin par ses beaux _gauths_. On voit ici un joli monument, +élevé à la mémoire du comte de Cornouailles, qui en 1790 vainquit +Tippo-Saïb. Non loin de là est un grand haras qui, à ce qu’on dit, +produit des chevaux d’une rare beauté. Mais ce qui distingue +particulièrement Ghazipur, ce sont ses immenses champs de roses, et +l’eau et l’huile de roses qu’on y fabrique. Cette huile se fait de la +manière suivante: + +Sur quarante livres de roses avec leurs calices, on verse soixante +livres d’eau et on distille sur un feu lent. On en tire trente livres +d’eau de rose: celle-ci est jetée de nouveau sur quarante livres de +roses fraîches, et on en distille tout au plus vingt livres d’eau qu’on +expose ensuite à l’air frais pendant une nuit. Le lendemain on trouve +l’huile figée sur la surface de l’eau et on l’enlève. De quatre-vingts +livres de roses (200 000 fleurs) on tire tout au plus une once et demie +d’huile. Une once de véritable huile de roses coûte à Ghazipur même +quarante roupies. + +Le 28 décembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes enfin dans la +ville sacrée de Bénarès. Nous jetâmes l’ancre à Radschgaht, où des +_kullis_ (_porteurs_) et des chameaux étaient tout prêts pour nous +recevoir. + +Avant de dire adieu au Gange, je dois faire remarquer que dans tout le +voyage qui est d’environ mille milles, je n’ai pas rencontré un seul +endroit qui se distingue par une grande beauté ou par une vue +pittoresque. Les rives sont plates ou bordées de berges hautes de 4 à 7 +mètres, et dans l’intérieur du pays des plaines de sable alternent avec +des plantations ou des prés desséchés, ou de misérables jungles. On +voit, il est vrai, des villes et des bourgades en grand nombre; mais à +l’exception de quelques beaux édifices et de plusieurs gauths, ce ne +sont que des amas de huttes et de baraques. Le fleuve lui-même est +souvent divisé en plusieurs bras; quelquefois il est si large, qu’il +ressemble plus à un lac qu’à une rivière et que l’œil peut à peine en +distinguer les bords. + + * * * * * + +Bénarès est la ville sacrée de l’Inde. Elle est à l’Hindou ce que la +Mecque est au mahométan et Rome au catholique. La croyance de l’Hindou à +la sainteté de cette ville est si grande que, selon lui, tout homme, de +quelque religion qu’il soit, jouit un jour de la félicité éternelle, +s’il y a passé vingt-quatre heures. Un des plus beaux traits de la +religion et du caractère de ce peuple est cette noble croyance qui +confond le fanatisme religieux de bien des sectes chrétiennes. + +Le nombre des pèlerins s’élève tous les ans de trois à quatre cent +mille, et leur séjour, leurs offrandes et leurs dons ont rendu Bénarès +la ville la plus riche du pays. + +Il sera peut-être à propos de placer ici sur la religion de ce peuple +intéressant, quelques observations que j’emprunte à Zimmermann: +_Taschenbuch der Reisen (Journal des Voyages)_. + +«Le fond de la religion hindoue est la croyance à un être premier et +suprême, à l’immortalité de l’âme et à la récompense de la vertu. Leur +idée de Dieu est si grande et si belle, leur morale, si pure et si +sublime, qu’on n’en saurait trouver de pareille chez aucun peuple. + +«Leurs préceptes sont: d’adorer l’Être suprême, d’invoquer les dieux +tutélaires, de se montrer bienveillants pour leurs semblables, d’avoir +pitié des malheureux, de les soutenir, de supporter patiemment les +peines de la vie, de ne pas mentir, de ne pas commettre d’adultère, de +lire et d’écouter lire l’histoire divine, de parler peu, de jeûner, de +prier et de se baigner aux heures déterminées. Ce sont les devoirs +généraux auxquels les livres sacrés obligent tous les Indiens sans +distinction de race ni de caste. + +«Leur véritable et unique dieu s’appelle _Brahm_, qu’il ne faut pas +confondre avec Brahma, créé par lui. C’est la vraie lumière, qui est la +même, éternelle et bienheureuse dans tous les temps et dans tous les +lieux. Le mal est puni et le bien récompensé. De l’essence immortelle de +_Brahm_ est émanée la déesse _Bhavani_, c’est-à-dire la nature, et une +légion de 1180 millions d’esprits. Parmi ces esprits il y a trois +demi-dieux ou génies supérieurs: _Brahma_, _Vichnou_ et _Chiva_, la +trinité des Hindous, appelée chez eux _Trimurti_. + +«Longtemps la concorde et la félicité régnèrent entre les esprits. Mais +ensuite éclata parmi eux une révolte, et plusieurs refusèrent d’obéir. +Les rebelles furent précipités du haut des cieux dans l’abîme des +ténèbres. Alors eut lieu la métempsycose: chaque être, chaque plante fut +animé par un ange déchu. Cette croyance explique la bonté infinie des +Hindous pour les animaux. Ils les considèrent comme leurs semblables et +n’en veulent tuer aucun. + +«L’Hindou adore, avec le sentiment le plus pur et le plus religieux, le +grand but de la nature, la procréation des corps organiques. Toutes les +parties qui concourent à ce but sont sacrées à ses yeux et dignes de son +respect; c’est la seule raison qui lui fait offrir un culte au _Lingam_. + +«On est tenté de croire que ce n’est qu’à la longue que tout ce qu’il y +a d’extraordinaire dans cette religion mal comprise et faussée dans la +bouche du peuple est descendu au rang de folle jonglerie. + +«Il suffira d’indiquer les attributs de quelques-unes des principales +divinités des Hindous pour expliquer l’état actuel de leur religion. + +«_Brahma_, comme créateur du monde, est représenté avec quatre têtes +d’homme et huit mains; dans une main il tient le Code; dans les autres +il a différents emblèmes. Il n’est point adoré dans une pagode (temple); +il a perdu cette prérogative par son orgueil, car il avait voulu +pénétrer la nature de l’Être suprême. Cependant, après s’être repenti de +sa folie, il obtint que les brahmanes, en son honneur, institueraient +des fêtes solennelles appelées _Poutsché_. + +«_Vichnou_, comme conservateur de l’univers, est représenté sous vingt +et une figures différentes: à moitié poisson, à moitié homme, comme +tortue; à moitié lion, à moitié homme, Bouddha, nain, etc. La femme de +Vichnou est adorée comme la déesse de la fécondité, de la richesse, de +la beauté, etc. C’est en son honneur qu’on regarde la vache comme +sacrée. + +«_Chiva_ est le destructeur, le vengeur, le réformateur, le vainqueur de +la mort. Aussi a-t-il un double caractère: il est bienfaisant ou +redoutable, il récompense et il punit. Ordinairement on le représente +sous des traits horribles, tout entouré d’éclairs, avec trois yeux, dont +le plus grand est sur le front; en outre, il a huit bras, dont chacun +tient quelque chose. + +«Quoique ces trois divinités soient hiérarchiquement aussi haut placées +les unes que les autres, la religion des Hindous ne se divise +réellement qu’en deux sectes, les adorateurs de Vichnou et ceux de +Chiva. Brahma n’a pas de secte, à proprement parler, parce qu’il n’a ni +temples ni pagodes; on pourrait cependant considérer toute la caste des +prêtres, les brahmanes, comme attachés à son culte, puisqu’ils +prétendent être sortis de sa tête. + +«Les adorateurs de Vichnou portent sur le front ou sur la poitrine, +peint en rouge ou en jaune, le signe de la Jani. Les adorateurs de Chiva +portent au front le signe du Lingam, ou d’un obélisque, ou d’un +triangle, ou du soleil. + +«On admet trois cent trente-trois millions de divinités inférieures; ce +sont les dieux des éléments, des phénomènes de la nature, des passions, +des arts, des maladies, etc. On les représente sous différentes formes +et avec toutes sortes d’attributs. + +«Il y a en outre des génies, de bons ou de mauvais démons. Le nombre des +bons dépasse celui des mauvais de trois millions. + +«D’autres objets encore ont, aux yeux des Hindous, un caractère sacré, +comme les fleuves, parmi lesquels le Gange occupe le premier rang; on le +dit formé de la sueur de Chiva. L’eau du Gange jouit d’une si haute +réputation, qu’on en fait un commerce considérable et qu’on la +transporte à plusieurs milles dans l’intérieur du pays. + +«Parmi les animaux, les Hindous adorent surtout la vache, le bœuf, +l’éléphant, le singe, l’aigle, le cygne, le paon et le serpent. + +«Parmi les plantes, le nénufar, le bananier et le manguier. + +«Les brahmanes ont une très-haute vénération pour une pierre, qui est, +d’après Sonnerat, une corne d’Ammon pétrifiée en roche schisteuse. + +«Ce qui est excessivement remarquable, c’est qu’on ne trouve pas dans +tout l’Hindoustan une seule image de l’Être suprême. Il leur paraît trop +grand; toute la terre, disent-ils, est son temple, et ils l’adorent +sous toutes les figures. + +«Les adorateurs de Chiva enterrent les morts, les autres sectes les +brûlent ou les jettent dans le fleuve.» + + * * * * * + +Celui qui ne connaît l’Inde que pour être allé à Calcutta, ne peut pas +se faire une juste idée de ce pays. Calcutta a presque le caractère +d’une ville européenne. Les palais et les équipages ressemblent à ceux +de l’Europe. On y voit des promenades, des réunions, des bals, des +concerts, qui peuvent presque rivaliser avec ceux de Paris et de +Londres, et si on ne rencontrait pas dans la rue l’indigène au teint +jaune foncé, et dans les maisons l’Hindou qui fait le service, on +pourrait bien oublier qu’on se trouve dans une autre partie du monde. + +Il en est tout autrement de Bénarès. L’Européen s’y trouve isolé. Des +coutumes et des usages étrangers lui rappellent à chaque pas qu’il n’est +qu’un intrus toléré. Bénarès compte 300 000 habitants, parmi lesquels il +y a à peine 150 Européens. + +La ville est belle, surtout vue du côté de l’eau, où l’on n’aperçoit pas +ses défauts. De superbes escaliers en pierres colossales, conduisent du +rivage aux maisons, aux palais et aux magnifiques portes de la ville. +Dans la belle partie de la ville, ces escaliers forment une chaîne non +interrompue de deux milles de longueur. Ils ont coûté des sommes +énormes, et, avec les pierres employées à leur construction, on aurait +pu bâtir une grande ville. + +Le beau quartier de Bénarès renferme beaucoup d’anciens palais de style +mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades +sont couvertes de superbes arabesques, de bas-reliefs et de sculptures; +les divers étages sont ornés de belles colonnes, de piliers en saillie, +de verandas, de balcons, de frises et de corniches. Les fenêtres seules +ne me plurent pas; elles sont basses, étroites, et rarement régulières. +Tous les palais et toutes les maisons ont des toits très-larges ou +inclinés; quelquefois ils n’ont que des terrasses. + +D’innombrables temples donnent une preuve de la richesse et du caractère +religieux des habitants. Tout riche Hindou construit près de sa maison +un temple, c’est-à-dire une tourelle qui souvent n’a guère plus de 6 ou +7 mètres de haut. + +Le temple indien se compose d’une tour haute de 10 à 20 mètres, sans +fenêtres, et avec une petite entrée. Il se présente très-bien et a l’air +très-original, surtout vu de loin; car il est taillé avec beaucoup d’art +et beaucoup de goût, ou bien richement chargé d’ornements extérieurs, +tels que flèches, petites colonnes ou pyramides, feuilles, niches, etc. + +Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de ruines parmi ces belles +constructions. Le Gange mine fréquemment le sol, et les palais et les +temples se tassent ou s’écroulent tout à fait. Dans quelques endroits, +on a construit sur leur emplacement de misérables bicoques qui forment +un contraste choquant avec le bel aspect de ce qui les entoure; les +ruines du moins ont encore leur beauté. + +Quand on arrive près du fleuve au lever du soleil, on voit un spectacle +que l’on ne peut comparer à rien au monde. Le pieux Hindou y vient faire +ses dévotions; il entre dans le Gange, se tourne du côté du soleil, +s’asperge trois fois la tête avec l’eau qu’il a puisée dans le creux de +sa main, et récite en même temps ses prières. + +Si l’on tient compte du chiffre élevé de la population de Bénarès, on ne +me taxera pas d’exagération si j’évalue à environ cinquante mille le +nombre des fidèles, non compris les pèlerins, qui viennent chaque jour +prier dans le fleuve. + +Beaucoup de brahmanes sont assis dans de petits kiosques ou bien sur des +blocs de pierre, sur les escaliers, tout près de l’eau, pour recevoir +les dons des riches et des pèlerins, et pour leur donner en échange +l’absolution de leurs péchés. + +Tout Hindou doit se baigner au moins une fois par jour, et cela le +matin. S’il est très-dévot, et s’il en a le temps, il répète la même +cérémonie le soir. Quant aux femmes, elles font leurs ablutions chez +elles. + +Pendant le temps des fêtes, appelées _Mela_, où l’affluence des pèlerins +à Bénarès est incalculable, les marches des escaliers peuvent à peine +contenir la masse des fidèles, et le fleuve est comme tout semé de +points noirs qui représentent les têtes des baigneurs. + +Il s’en faut de beaucoup que l’intérieur de la ville soit aussi beau que +la partie qui s’étend le long du Gange. On y trouve encore une grande +quantité de palais; mais ils n’ont ni beaux portails, ni colonnes, ni +verandas, etc. Plusieurs de ces édifices sont revêtus d’un ciment fin, +et d’autres sont couverts de misérables fresques. + +Les rues sont laides et sales pour la plupart, et il y a en a de si +étroites, qu’on ne peut pas y passer en palanquin. Dans tous les coins, +presque devant chaque maison, on retrouve l’emblème du dieu Chiva. + +Le plus beau temple de Bénarès est celui de _Visvisha_; ses deux tours +sont unies l’une à l’autre par des colonnades, et les flèches sont +revêtues de lames d’or. Le temple est entouré d’un mur; on nous permit +de pénétrer dans l’avant-cour et d’aller jusqu’aux portes d’entrée. + +Nous aperçûmes à l’intérieur quelques emblèmes de Vichnou et de Chiva, +couronnés de fleurs et couverts de riz, de froment et d’autres graines. +Dans les péristyles on voyait de petits taureaux en métal ou en pierre, +et des taureaux blancs vivants (j’en comptai huit) se promenaient +librement. Ces derniers, regardés comme sacrés, peuvent circuler +partout, et il ne leur est pas même interdit d’assouvir leur faim avec +les fleurs et les fruits déposés comme offrandes. + +Ces animaux sacrés ne se tiennent pas seulement dans les temples, mais +se promènent aussi dans les rues. Tout le monde leur fait +respectueusement place, et on leur jette quelquefois même à manger; mais +on ne les laisse plus, comme autrefois, toucher aux grains exposés en +vente. Un de ces taureaux sacrés vient-il à mourir, il est jeté dans le +fleuve ou brûlé; il jouit à cet égard des mêmes honneurs que l’Hindou. + +Il y avait dans le temple des hommes et des femmes qui avaient apporté +des fleurs avec lesquelles ils ornaient et couronnaient les emblèmes. +Plusieurs mirent aussi une pièce d’argent parmi les fleurs. Ils jetèrent +de l’eau du Gange sur ces emblèmes et sur ces bouquets, et répandirent +dessus des graines de riz et d’autres plantes. Près du temple de +Visvisha se trouvent les lieux les plus vénérés des Hindous de Bénarès, +la _fontaine sacrée_ et la _Mankarnika_, ou grand bassin d’eau. + +Voici ce qu’on raconte de la fontaine sacrée. + +Les Anglais, s’étant emparés de Bénarès, braquèrent un canon à l’entrée +d’un temple pour détruire le dieu Mahadeo. Les brahmanes, exaspérés, +cherchèrent à soulever le peuple, qui se porta en effet au temple en +grandes masses. Les Anglais, pour prévenir la lutte, dirent aux Hindous: +«Si votre dieu est plus fort que celui des chrétiens, le boulet ne lui +fera aucun mal; mais, dans le cas contraire, il tombera à terre brisé.» +Ce fut naturellement cette dernière chose qui arriva; mais les brahmanes +ne se reconnurent pas pour vaincus, et ils déclarèrent qu’avant +l’explosion du coup de canon ils avaient vu l’esprit de leur dieu +quitter l’image de pierre et se jeter dans la fontaine voisine. Depuis +ce temps la fontaine passe pour sacrée. + +La _Mankarnika_ est un bassin profond, recouvert intérieurement de +pierres; il a 20 mètres de large et autant de long. Des escaliers +spacieux conduisent à l’eau des quatre côtés. On raconte ici une +histoire analogue du dieu Chiva. + +Les deux dieux Mahadeo et Chiva résident encore aujourd’hui, l’un dans +la fontaine et l’autre dans la Mankarnika. Tout pèlerin venant à Bénarès +doit, à son arrivée, se baigner dans cet étang sacré et offrir un petit +don aux brahmanes; il s’en trouve toujours là pour les recevoir. Les +brahmanes ne se distinguent pas par leurs habits des gens de la classe +aisée; ils ont seulement un teint plus clair, et plusieurs de ceux que +j’ai vus avaient de très-nobles figures. + +A cinquante pas de cet étang, sur les bords du Gange, s’élève un temple +de toute beauté, avec trois tours. Malheureusement le sol fléchit il y a +quelques années; les tours se déjetèrent: l’une penche à gauche, l’autre +à droite, et la troisième est presque enfoncée dans le Gange. + +Parmi les milliers de temples et de pagodes disséminés dans la ville, +quelques-uns valent la peine d’être vus en passant; mais je ne +conseillerais à personne de faire de grands détours pour les visiter. + +La place où l’on brûle les morts est également tout près de l’étang +sacré. Quand nous y arrivâmes, on faisait justement griller quelques +cadavres; car on ne peut pas appeler autrement la manière dont on les +brûlait. Les bûchers étaient si petits, que les corps les dépassaient en +tous sens. + +La mosquée d’_Aureng-Zeb_ mérite surtout l’attention du voyageur. Elle +est célèbre par ses deux minarets, qui ont 50 mètres de haut et passent +pour les plus effilés qu’il y ait au monde. Ils ressemblent à deux +aiguilles, et méritent certainement ce nom plutôt que les minarets de +Cléopâtre, à Alexandrie. D’étroits escaliers tournants, pratiqués dans +l’intérieur, conduisent jusqu’au faîte, où l’on a ménagé un petit rebord +avec un garde-fou d’un pied de hauteur. Heureux celui qui n’est point +sujet au vertige! il peut se placer sur la plate-forme et embrasser à +vol d’oiseau l’océan des palais et des maisons entremêlés de temples et +de pagodes! Le Gange aussi se déroule à ses pieds avec ses innombrables +quais en escaliers. Par des jours très-purs et très-clairs, on doit même +apercevoir à l’extrémité de l’horizon une chaîne de collines; mais, +quoiqu’il fît beau et clair, je ne pus la découvrir. + +Une construction extrêmement remarquable et curieuse est l’observatoire +élevé il y a plus de deux cents ans par Dscheising, sous le règne du +spirituel empereur Akbar. On n’y trouve pas de longues-vues ni de +télescopes ordinaires; tous les instruments ont été composés +artificiellement au moyen de pierres de taille massives. + +Sur une terrasse élevée à laquelle conduisent des escaliers en pierre, +on voit des tables orbiculaires, des arcs en forme de demi-cercle et de +quart de cercle, etc., couverts de signes, de lignes et de caractères. +Avec ces instruments les brahmanes ont fait et font encore aujourd’hui +leurs observations astronomiques. Nous en trouvâmes plusieurs +sérieusement occupés à faire des calculs et à rédiger des mémoires. + +Bénarès est en général le principal siége de l’érudition hindoue. Parmi +les 6000 brahmanes qui y demeurent, il y en a beaucoup, dit-on, qui +enseignent l’astronomie, le sanscrit et diverses sciences. + +Une autre curiosité de Bénarès sont les singes sacrés, établis +particulièrement sur quelques manguiers énormes du faubourg _Durgakund_. + +Quand nous arrivâmes sous les arbres, ces animaux durent probablement se +douter que c’était à cause d’eux que nous y étions venus, car ils +s’approchèrent de nous sans la moindre crainte; mais quand le serviteur +que nous avions envoyé chercher de la nourriture pour eux revint, les +appela et les invita poliment à venir manger, c’était un plaisir de voir +ces singes accourir, en sautant et en gambadant, des toits, des arbres, +des maisons et des rues d’alentour. En un clin d’œil nous nous +trouvâmes entourés de quelques centaines de singes qui se disputaient de +la manière la plus plaisante les fruits et les grains qu’on venait de +leur jeter. Le plus grand ou le plus âgé d’entre eux imposait son +autorité à toute la bande; partout où il y avait rixe ou dispute, il +arrivait, donnait des coups, montrait les dents et poussait des cris de +colère. Aussitôt les combattants se séparaient et s’enfuyaient: c’était +vraiment la société de singes la plus nombreuse et la plus amusante que +j’eusse jamais vue. Ils avaient plus d’un demi-mètre de haut, et ils +étaient d’un jaune sale. + +Un jour mon bon hôte, M. Luitpold[87], me conduisit à _Sarnath_ (à 5 +milles de Bénarès), où l’on trouve quelques ruines intéressantes, trois +tours énormes et massives. Elles ne sont pas d’une hauteur considérable, +et sont placées sur trois collines artificielles éloignées d’un mille +l’une de l’autre. Ces collines et ces tours sont construites en grosses +briques. La plus grande de ces tours est encore en ce moment revêtue en +plusieurs endroits de dalles de pierre, sur lesquelles on découvre çà et +là des traces de belles arabesques. Beaucoup de ces dalles sont étendues +par terre au milieu de ruines. Sur les deux autres tours on ne trouve +trace de rien de semblable. Chaque tour a une petite porte et ne +contient qu’un seul appartement[88]. + +Le gouvernement anglais a fait percer, dans chaque colline, une galerie +conduisant jusqu’au-dessous de la tour, dans l’espoir de faire des +découvertes qui jetteraient quelque lumière sur ces constructions; mais +on n’a trouvé qu’une voûte souterraine entièrement vide. + +Près d’une de ces tours s’étend un lac artificiel où un canal amène +l’eau du Gange. + +La tradition rapporte, au sujet des tours et du lac, une légende assez +plaisante. Dans les temps les plus reculés, ces lieux étaient habités +par trois frères géants qui firent élever ces constructions et creuser +le lac. Tout ce travail s’acheva en un jour; mais il faut savoir qu’un +jour de ce temps valait deux de nos années. Les géants étaient si grands +(fait rendu très-vraisemblable par les petites dimensions des tours et +des appartements) qu’ils pouvaient, d’une seule enjambée, passer d’une +tour à l’autre. Ils avaient fait construire ces tours l’une près de +l’autre parce qu’ils s’aimaient beaucoup et qu’ils tenaient à se voir à +tout instant. + +Ce qui ne m’intéressa pas moins que ces tours et leur curieuse histoire, +ce furent quelques plantations d’indigo établies dans le voisinage; +c’étaient les premières que j’eusse occasion de voir. + +L’indigotier est un arbuste de 50 centimètres à 1 mètre de haut, à +petites feuilles délicates d’un vert bleu. La récolte d’indigo se fait +d’ordinaire au mois d’août: la plante est coupée assez près du tronc, +liée en fascicules, et placée dans de grandes tonnes en bois. On +recouvre l’indigo de planches chargées de grosses pierres, et on verse +de l’eau par-dessus; au bout de seize heures, ou seulement de quelques +jours, selon la nature de l’eau, ce mélange commence à fermenter: c’est +là le moment critique de l’opération; car il faut que la fermentation ne +soit ni trop longue ni trop courte. Quand l’eau prend une couleur vert +foncé, on la fait couler dans d’autres cuves de bois, on y mêle de la +chaux, et on l’agite avec des pelles de bois jusqu’à ce qu’on obtienne +un précipité bleu. Puis on laisse déposer la masse et on fait écouler +l’eau; la substance qui reste au fond, c’est-à-dire l’indigo, est mise +dans des sacs de lin, à travers lesquels l’eau dégoutte entièrement. +Dès que l’indigo est sec et durci, on le casse par morceaux et on +l’emballe. + +Peu de temps avant mon départ, et grâce à l’entremise de mon compagnon, +M. Lau, j’eus le plaisir d’être présentée au rajah de Bénarès. Il +demeure dans la citadelle de _Ramnaghur_, située sur la rive gauche du +Gange, au-dessus de la ville. + +Au bord du Gange nous attendait un bateau magnifiquement orné; sur la +rive opposée, un palanquin. Bientôt nous nous trouvâmes à l’entrée du +palais, dont le portail était haut et majestueux. J’espérais être +surprise à l’intérieur par l’aspect de grands péristyles, de belles +constructions; mais je ne vis que des cours irrégulières et de petits +édifices sans symétrie, sans goût et sans luxe. Dans une des cours il y +avait, au rez-de-chaussée, un simple péristyle qui servait de salle de +réception. Il était encombré de meubles d’Europe, de lustres et de +lampes; aux murs étaient pendus de misérables tableaux encadrés. + +La cour fourmillait de serviteurs qui nous regardaient avec une grande +attention. En ce moment parut le prince, accompagné de son frère, de +quelques personnes de sa suite et de quelques domestiques qui se +distinguaient à peine des autres. + +Les deux princes étaient très-richement vêtus, ils avaient de longs +pantalons, de longs vêtements de dessous avec de courtes robes +par-dessus, le tout en satin brodé d’or. L’aîné, qui avait trente-cinq +ans, portait une petite toque en soie, brodée d’or, avec une garniture +de diamants; il avait aux doigts quelques grosses bagues en brillants; +ses souliers en soie étaient surchargés de belles broderies d’or. Son +frère, jeune homme de dix-neuf ans, qu’il avait adopté[89], portait un +turban blanc avec une superbe agrafe de diamants et de perles; aux +oreilles il avait de grands pendants de perles, et autour des poignets +de riches et lourds bracelets. L’aîné des deux princes était un bel +homme, dont la physionomie dénotait de la bonté et de l’esprit; le cadet +me plut bien moins. + +A peine eûmes-nous pris place que l’on nous apporta de grands bassins +d’argent avec des _narghilés_ élégants, et que l’on nous invita à fumer. +Nous refusâmes cette haute jouissance, et le prince fuma seul. Il ne +tirait que quelques bouffées du même narghilé; un autre plus beau +remplaçait toujours celui dont il venait de se servir. + +La conduite du prince fut pleine de noblesse et d’empressement. Il était +seulement fâcheux que nous ne pussions nous entretenir qu’à l’aide d’un +interprète. Il me fit demander si j’avais vu exécuter un _natch_ (danse +de fête). Sur ma réponse négative, il donna les ordres nécessaires pour +me faire jouir de ce spectacle. + +Au bout d’une demi-heure parurent deux danseuses (_devedassi_) et trois +musiciens. Les danseuses étaient vêtues en mousseline de couleur brodée +d’or, portaient de larges pantalons en tissu de soie broché d’or, qui +descendaient jusqu’à terre et qui couvraient leurs pieds non chaussés. +L’un des musiciens frappait sur deux tambourins; les deux autres +raclaient des instruments à quatre cordes, semblables à nos violons. Ils +se tenaient derrière les danseuses, et jouaient sans aucune mélodie; les +danseuses faisaient des mouvements très-vifs avec les bras, les mains et +les doigts, mais moins avec les pieds. A ces derniers étaient attachés +des grelots d’argent qu’elles faisaient résonner de temps à autre. Elles +savaient prendre de belles poses, et se drapaient de la manière la plus +gracieuse avec leurs robes de dessous. Cette représentation dura à peu +près un quart d’heure, ensuite elles accompagnèrent la danse de chants; +mais les deux sylphides poussèrent des cris si stridents, que je finis +par trembler pour mes oreilles et pour mes nerfs. + +Pendant la représentation, on nous offrit des bonbons, des fruits et des +sorbets. Quand la danse fut achevée, le prince me fit demander si je +désirais voir son jardin, éloigné d’un mille du palais. Je fus assez +indiscrète pour accepter encore cette proposition. + +Accompagnés du jeune prince, nous nous rendîmes devant la grande place +du palais, où des éléphants bien parés nous attendaient. La monture +favorite du prince aîné, d’une grosseur et d’une beauté rares, était +préparée pour moi et pour M. Lau. Une housse écarlate avec houppes, +franges et bordures d’or, couvrait presque toute la bête. Sur le large +dos de l’éléphant on avait dressé un siége commode, que je comparerais à +un phaéton sans roues. L’éléphant se coucha par terre; on appuya contre +lui une large échelle, et M. Lau et moi nous nous assîmes sur cette +masse énorme. + +Derrière nous était placé un serviteur chargé de tenir au-dessus de nos +têtes un grand parasol. Le cornac était assis sur le cou de l’éléphant, +et le piquait de temps en temps entre les oreilles avec une baguette de +fer pointue. + +Le jeune prince, les hommes de sa suite et ses serviteurs, prirent place +sur les autres éléphants. Quelques officiers à cheval se tenaient à nos +côtés; deux soldats, le sabre nu, ouvraient la tête du cortége pour +faire faire place, et plus d’une demi-douzaine de soldats, également le +sabre nu, nous entouraient; quelques cavaliers fermaient la marche. + +Quoique le pas de l’éléphant produise des secousses aussi peu agréables +que celui du chameau, cette partie vraiment indienne me causa cependant +un plaisir infini. + +Arrivés au terme de notre course, le regard orgueilleux du prince parut +nous demander si nous n’étions pas enchantés de la magnificence du +jardin. Mais, hélas! notre enchantement ne fut que simulé, car le +jardin était par trop simple pour mériter beaucoup d’éloges. Au fond se +trouvait un palais d’été royal qui commençait à tomber en ruines. + +Au moment où nous allions quitter cette résidence, les jardiniers nous +apportèrent de beaux bouquets de fleurs et des fruits délicieux, suivant +la coutume établie dans toute l’Inde. + +En dehors du jardin, il y a un très-grand bassin d’eau revêtu de belles +pierres de taille; de larges escaliers conduisent à l’étang, et aux +coins sont de superbes kiosques avec des bas-reliefs assez bien +sculptés. + +Le rajah de Bénarès reçoit du gouvernement anglais une pension annuelle +d’un lac, c’est-à-dire de 100 000 roupies[90]. Il retire pareille somme +de ses terres, ce qui ne l’empêche pas d’être criblé de dettes. Les +causes en sont: le grand luxe de toilette et de parures, le nombre des +femmes, la quantité de domestiques, de chevaux, de chameaux, +d’éléphants, etc. On me raconta que ce prince avait quarante femmes, +environ mille serviteurs et soldats, cent chevaux, cinquante chameaux et +vingt éléphants. + +Le lendemain, le rajah fit demander comment je m’étais trouvée de ma +promenade, et m’envoya par la même occasion de la pâtisserie, des +bonbons et les fruits les plus exquis, parmi lesquels il y avait du +raisin et des pommes de grenade qui, dans cette saison, comptent parmi +les raretés. On les fait venir de Caboul, éloigné de Bénarès d’environ +700 milles. + +Pour terminer le récit de cette visite, j’ajouterai que depuis bien des +années il n’est mort personne dans le palais habité par le rajah. Voici +la raison qu’on en donne. Un des maîtres de ce palais demanda un jour à +un brahmane ce que deviendrait l’âme de celui qui mourrait dans le +palais. Le brahmane répondit qu’elle irait au ciel. Le rajah, ayant +répété quatre-vingt-dix-neuf fois la même question, reçut toujours la +même réponse. Mais à la centième fois, le brahmane perdit patience, et +répondit qu’elle entrerait dans un âne. A partir de ce moment, chacun, +depuis le prince jusqu’au dernier serviteur, fuit le palais dès qu’il se +sent indisposé. Personne ne veut continuer après sa mort le rôle dans +lequel il a peut-être débuté en maître pendant sa vie. + +J’eus à Bénarès deux occasions de voir parmi les faquirs (sorte de +prêtres indiens) de prétendus martyrs, qui s’imposent les tourments les +plus variés: ils se font enfoncer un crochet de fer dans la chair et +hisser jusqu’à une hauteur de six à sept mètres; ils restent plusieurs +heures en équilibre sur un seul pied, en tenant en même temps les bras +tendus, ou bien ils portent de pesants fardeaux dans différentes +postures, tournent sur eux-mêmes pendant des heures, se déchirent le +corps, etc. Souvent ils se soumettent à des tourments si affreux, qu’ils +succombent au bout de peu de temps. Ces martyrs sont encore assez +vénérés par le peuple; cependant on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui. +Un des deux que j’aperçus tenait au-dessus de sa tête une houe pesante, +et avait adopté la posture courbée d’un ouvrier qui fend du bois. Je +l’observai pendant plus d’un quart d’heure; il demeura dans la même +attitude, aussi immobile que s’il eût été transformé en une statue de +pierre. Il y avait probablement des années qu’il se livrait à cette +occupation utile. L’autre tenait la pointe de son pied contre son nez. + +Une autre sorte de faquirs s’impose la pénitence de ne prendre que +très-peu de nourriture, et seulement la plus dégoûtante: de la chair de +bêtes mortes, des légumes à moitié pourris, des immondices de tout +genre, même de la vase et de la terre; ils disent que ce qu’on +introduit dans son estomac est chose indifférente. + +Les faquirs vont presque tout à fait nus, se couvrent tout le corps, +sans en excepter le visage, de fiente de vache, et mettent ensuite de la +cendre par-dessus. Ils peignent sur leur poitrine et sur leur front les +emblèmes de Chiva et de Vichnou; ils teignent en brun rouge foncé leur +chevelure hérissée. On ne peut guère rien voir de plus hideux et de plus +dégoûtant que les membres de cette secte. Ils courent par toutes les +rues, et prêchent sans cesse ce qui leur passe par la tête; mais ils +sont bien loin de jouir de la même considération que les martyrs. + + * * * * * + +Un des messieurs dont j’avais fait la connaissance à Bénarès eut la +bonté de me communiquer quelques observations sur les rapports du paysan +avec le gouvernement. Le paysan n’a pas la propriété du sol; il n’est +que fermier. Le sol appartient au gouvernement anglais, à la compagnie +des Indes orientales, ou bien aux princes indigènes. Les terres sont +affermées en gros; les principaux fermiers les démembrent en petites +portions qu’ils cèdent au paysan. Le sort de ce dernier dépend tout à +fait de la bonté ou de la dureté du fermier principal. C’est lui qui +fixe le prix du fermage; il en réclame souvent le loyer dans un temps où +la récolte n’est pas encore faite et où le paysan n’est pas en état de +payer. Le pauvre homme se trouve alors forcé de vendre sa récolte sur +pied et à moitié prix avant qu’elle soit mûre, et, d’ordinaire, le +fermier s’arrange pour en devenir acquéreur au moyen d’un prête-nom. Le +malheureux paysan garde à peine de quoi soutenir sa vie et celle de sa +famille. + +Il y a bien des lois et des juges dans le pays, et, comme je l’entendais +dire de toutes parts, les lois sont bonnes et les juges sont justes; +mais la question est de savoir si le pauvre arrive toujours jusqu’au +juge. Les districts sont grands; le paysan ne peut pas entreprendre un +voyage de 70 à 80 milles, et quelquefois davantage. Lors même qu’il +demeure dans le voisinage, il ne parvient pas toujours jusqu’au siége du +juge. Les affaires sont si nombreuses, que le juge lui-même ne peut pas +entrer dans tous les détails; d’ordinaire, il est le seul Européen qui +fasse partie du tribunal. Ses assesseurs se composent d’Hindous ou de +mahométans, dont le caractère (c’est triste à dire) s’avilit chaque jour +de plus en plus dans le commerce des Européens. Aussi, quand le paysan +approche du tribunal sans apporter un cadeau, il est ordinairement +repoussé; sa requête ou sa plainte n’est pas admise ni même entendue. Et +où le malheureux dépouillé par le fermier prendrait-il ce cadeau? Le +paysan requiert donc rarement l’assistance du juge. + +Un Anglais (dont j’ai malheureusement oublié le nom), qui a visité +l’Inde en savant observateur, a démontré qu’aujourd’hui les paysans sont +soumis à de plus lourdes charges qu’autrefois sous leurs princes +indigènes. + +J’arrivai à l’affligeante conviction que, sous le gouvernement libéral +des Anglais, la position de l’esclave au Brésil est préférable à celle +du paysan libre de l’Inde. L’esclave brésilien n’a point à s’occuper de +ses besoins matériels, et on ne l’écrase jamais de travail; c’est +l’intérêt du maître qui en souffrirait le plus, car l’esclave coûte 7 ou +800 florins (750 à 2000 fr.). Aussi le propriétaire trouve-t-il son +avantage à le bien traiter pour le conserver le plus longtemps possible. +Certainement, il arrive aussi que quelques maîtres usent de tyrannie +envers leurs esclaves, mais ces cas sont excessivement rares. + +Les environs de Bénarès sont le séjour de plusieurs missionnaires +allemands et anglais qui viennent souvent à la ville pour y prêcher. Un +de leurs établissements renferme même un petit village chrétien qui +compte quelque vingt familles indiennes. Cependant la religion +chrétienne ne se propage pas beaucoup dans ce pays[91]. Je m’informai +avec empressement auprès de chaque missionnaire du nombre des Hindous ou +mahométans qu’il avait baptisés dans le cours de sa mission. La réponse +ordinaire était: _Pas un_, ou, tout au plus: _Un seul_. Les quelques +familles qui se sont fait baptiser datent de l’an 1831, époque où toute +l’Inde était ravagée par le choléra, la fièvre typhoïde et la famine. La +mortalité était effrayante, et beaucoup d’enfants restés orphelins +erraient sans asile. Les missionnaires recueillirent ces malheureux et +les élevèrent dans la religion chrétienne. On leur apprit divers +métiers, on leur donna des demeures, on les maria, et on s’occupe encore +aujourd’hui de leur entretien. Les descendants de ces familles sont +constamment instruits et surveillés de près par les missionnaires. Mais +malheureusement le nombre de ces néophytes n’augmente pas. + +J’assistai à quelques épreuves. + +Les garçons et les filles savaient assez bien lire, écrire, calculer, +avaient des notions de géographie, d’histoire et de religion. Les filles +faisaient de belles broderies; elles tricotaient et cousaient bien. Les +garçons et les hommes confectionnaient des tapis, faisaient des travaux +de menuiserie, reliaient, imprimaient, etc. Le directeur et le +professeur de ce bel établissement est le missionnaire M. Luitpold. Sa +femme a la direction des filles; tout est organisé et conduit avec +beaucoup de sens et d’une manière très-ingénieuse. M. et Mme Luitpold +s’intéressent à leurs élèves avec une véritable charité chrétienne. Mais +que sont quelques gouttes d’eau dans l’immensité de l’Océan! + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIII. + + Allahabad.--Caunipoor.--Agra.--Le mausolée du sultan + Akbar.--Tajh-Mahal.--La ville en ruines de + Fatipoor-Sikri.--Delhi.--La grand’rue.--Le palais de + l’empereur.--Palais et mosquées.--La princesse Bigem.--L’ancien + Delhi.--Ruines remarquables.--La station militaire anglaise. + + +De Bénarès nous allâmes, M. Lau et moi, à Allahabad dans un dock de +poste[92]. La distance est de 76 milles, que l’on fait sans peine en +douze ou treize heures. Dans la soirée du 7 janvier 1848, nous quittâmes +la ville sacrée, et, dès le lendemain matin, nous nous trouvâmes dans le +voisinage d’Allahabad, près d’un long pont de bateaux jeté sur le Gange. + +Après être sortis du _dock_, nous nous fîmes porter en palanquin à +l’hôtel, éloigné d’un mille. En y arrivant, nous le trouvâmes tellement +rempli d’officiers d’un régiment en marche, qu’on n’admit mon compagnon +de voyage que sous la condition expresse qu’il se contenterait d’une +petite place dans la salle à manger. Dans ces circonstances, il ne me +resta d’autre ressource que de profiter d’une lettre de recommandation +pour le docteur Angus. + +Mon arrivée ne mit pas moins ce bon vieux monsieur dans l’embarras; car +sa maison aussi était déjà encombrée de voyageurs: mais sa sœur, Mme +Spencer, m’offrit aussitôt, avec la plus grande amabilité, la moitié de +sa propre chambre à coucher. + +_Allahabad_ a 25 000 habitants et est situé en partie sur le Jumna +(Dschumna), en partie sur le Gange. La ville n’est ni grande ni belle, +quoiqu’on la range parmi les cités saintes et qu’elle soit visitée par +beaucoup de pèlerins. Les Européens habitent de beaux pavillons dans des +jardins en dehors de la ville. + +Parmi les curiosités qu’elle présente, je mentionnerai particulièrement +le fort avec le palais, construit sous le sultan Akbar. Il est situé au +confluent du Jumna et du Gange. + +Les Anglais ont élevé de nouveaux ouvrages très-solides autour du fort +qui, aujourd’hui, sert de principale place d’armes à l’Inde anglaise. + +Le palais est un édifice assez ordinaire, et l’intérieur ne se fait +remarquer que par la disposition de quelques salons. Il y en a qui sont +coupés par trois colonnades et qui forment trois rangées d’arcades. Dans +d’autres, quelques marches conduisent à de petits appartements qui se +trouvent dans le salon même et qui ressemblent à de grandes loges de +théâtre. + +Aujourd’hui le palais est transformé en arsenal. Il renferme de quoi +équiper 40 000 hommes, et il ne manque pas non plus de grosse +artillerie. Dans une des cours il y a une colonne de métal de 12 mètres +de haut, appelée _Feroze-Schachs-Laht_, qui est très-bien conservée, +toute couverte de caractères, et au faîte de laquelle est un lion. + +Une autre curiosité du fort est un petit temple insignifiant, +aujourd’hui assez dégradé, qui jouit d’une haute vénération parmi les +Hindous; mais, à leur grand regret, ils ne peuvent pas le visiter, +l’entrée du fort leur étant interdite. Un des officiers me raconta qu’un +très-riche Hindou était venu récemment en pèlerinage à ce temple, et +avait fait offrir au commandant du fort 20 000 roupies, s’il voulait lui +permettre d’y faire ses dévotions. Le commandant ne put naturellement +pas y consentir. + +Le fort d’Allahabad a aussi sa légende. Quand le sultan Akbar en +commença la construction, les murs s’écroulaient à mesure qu’on les +élevait. Un oracle ayant déclaré que le fort ne s’achèverait pas +heureusement si un homme ne se dévouait à la mort, il se présenta un +individu du nom de Brog, qui exigea pour seul prix de son sacrifice que +le fort et la ville porteraient son nom. Aussi les Indiens nomment-ils +encore aujourd’hui plus souvent la ville _Brog_ qu’_Allahabad_. + +On a consacré à la mémoire de cet homme héroïque un temple souterrain +près du fort, où il a été enterré. Ce temple, visité tous les ans par +beaucoup de pèlerins, est tout à fait sombre; on n’y pénètre qu’avec des +flambeaux ou des torches. En somme, il ressemble à une grande belle +cave, dont le plafond reposerait sur de simples piliers de pierre. Les +murs sont remplis de niches, toutes occupées par des divinités ou par +leurs emblèmes. On montre comme la plus grande curiosité un arbre +dépouillé de ses feuilles, qui a poussé dans le temple et qui s’est +frayé passage à travers la voûte. + +Je visitai encore un grand beau jardin dans lequel se trouvent quatre +mausolées mahométans. Le plus grand renferme un sarcophage en marbre +blanc, entouré de galeries en bois avec des incrustations en nacre aussi +riches qu’élégantes. C’est là que repose le sultan Koshru, fils de +Jehan-puira. Dans des sarcophages plus petits sont les enfants du +sultan. Les murs sont peints de fleurs roides et d’arbres misérables, +parmi lesquels se trouvent aussi des inscriptions. + +On voit sur un de ces murs un petit rideau que le guide écarta avec un +profond respect pour me montrer l’empreinte de la paume d’une main +colossale. Il me raconta qu’anciennement un arrière-arrière-neveu de +Mahomet était venu en ce lieu pour y faire ses dévotions. Il était d’une +taille et d’une corpulence extraordinaires; en se levant, il s’appuya +contre le mur, et y laissa l’empreinte de sa main sacrée. + +Ces quatre monuments datent, dit-on, de plus de deux cent cinquante ans; +ils sont en grandes pierres de taille et richement décorés d’arabesques, +de frises, de bas-reliefs, etc. Le tombeau de Koshru et l’empreinte de +la main jouissent d’une haute vénération chez les mahométans. + +Le jardin me plut bien plus que les monuments, surtout à cause de ses +énormes _tamarins_. Je croyais avoir vu, au Brésil, les plus grands +qu’on pût trouver; mais la terre et peut-être aussi le climat de l’Inde +semblent encore favoriser davantage cette espèce d’arbres. Ce n’est pas +seulement dans le jardin que se rencontrent ces magnifiques +échantillons, autour de la ville on voit de superbes allées de tamarins. +On cite les tamarins d’Allahabad même dans des ouvrages de géographie. + +Contre le mur élevé qui entoure le jardin, on a adossé deux seraïs, qui +se distinguent par de hauts et beaux portails, par leur grandeur et par +leur tenue excellente. Il y régnait une très-grande animation; on voyait +des hommes revêtus de toutes sortes de costumes, des chevaux, des bœufs, +des chameaux, des éléphants et une grande quantité de marchandises +emballées dans des caisses, des sacs et des ballots. + +_10 janvier._ A trois heures de l’après-midi, nous quittâmes Allahabad, +et, sauf quelques petites interruptions; nous continuâmes notre voyage +jusqu’à Agra dans le dock de poste. + +La distance est d’environ 300 milles. + +Dans l’espace de vingt-deux heures, nous arrivâmes à _Caunipoor_ (150 +milles), près du Gange, petite ville qui se distingue par ses +établissements européens. + +Le voyage jusqu’à Caunipoor nous offrit peu de variété: nous traversâmes +une plaine immense, richement plantée, et une route peu animée. A +l’exception de quelques colonnes militaires, nous ne rencontrâmes aucun +voyageur. + +Un passage de troupes dans l’Inde ressemble à une petite migration, et, +quand on en a vu un, on peut facilement se faire une idée des colonnes +innombrables des armées de la Perse ou des autres contrées de l’Asie. La +plupart des soldats indigènes sont mariés; il en est de même des +officiers, qui sont Européens. Aussi, quand un régiment se met en +mouvement, il y a presque autant de femmes et d’enfants que de soldats. +Les femmes et les enfants voyagent par deux ou par trois sur des +chevaux, sur des bœufs, sur des charrettes, ou ils cheminent à pied, +portant des paquets sur leur dos. Leurs bagages sont chargés sur des +voitures, et ils conduisent devant eux leurs chèvres et leurs vaches. +Les officiers suivent, avec leurs familles, à de petits intervalles, +dans des voitures européennes, dans des palanquins ou à cheval. Leurs +tentes, leurs meubles et leurs ustensiles, etc., sont portés par des +chameaux ou des éléphants qui ferment ordinairement la marche. On dresse +les camps des deux côtés de la route; d’un côté sont les hommes, de +l’autre les animaux. + +_Caunipoor_ est une station militaire importante; on y voit beaucoup de +belles casernes. Il s’y trouve également une société considérable de +missionnaires. La ville renferme quelques belles écoles publiques, +quelques beaux édifices particuliers et une église chrétienne en style +gothique. + +_12 janvier._ Vers midi, nous arrivâmes au petit village de _Beura_. +Nous y trouvâmes un _bongolo_, c’est-à-dire une maisonnette avec deux ou +quatre chambres à peine pourvues des meubles les plus simples et les +plus nécessaires. Ces bongolos, situés le long des routes de poste, +servent d’hôtels. Ils ont été fondés par le gouvernement. Une personne +paye, pour une petite chambre, 1 roupie par jour; une famille, 2 +roupies. Qu’on reste vingt-quatre heures ou bien une demi-heure, le prix +est le même dans la plupart de ces établissements; il n’y en a qu’un +petit nombre où pour un court séjour on se contente de la moitié du +prix. Dans chaque bongolo il y a un inspecteur indigène qui sert les +voyageurs, fait la cuisine, etc. Le contrôle est exercé exactement au +moyen d’un registre sur lequel tout voyageur est tenu de s’inscrire. +Quand il n’y a pas de voyageurs dans un bongolo, on peut y rester tant +qu’on veut; mais s’il en survient, il faut quitter la place au bout de +vingt-quatre heures. + +Les villages situés le long de la route sont petits et ont l’air +très-pauvres et très-misérables. Ils sont entourés de grands murs en +terre, ce qui leur donne une apparence de fortifications. + +Le 13 janvier, après avoir voyagé en tout trois nuits et deux jours et +demi, nous arrivâmes à Agra, l’ancienne résidence des grands mogols de +l’Inde. + +Les faubourgs d’Agra ressemblent, par leur extérieur mesquin, aux +misérables villages des environs: ce sont de hauts remparts de terre ou +d’argile, entremêlés de petites huttes ou de baraques chétives et +délabrées. Mais les choses prirent un autre aspect quand nous eûmes +franchi une superbe porte; nous nous trouvâmes tout à coup devant une +grande place ouverte entourée de murs, et de laquelle quatre hautes +portes conduisaient à la ville, au fort et aux faubourgs. + +Agra, comme la plupart des villes de l’Inde, n’a pas d’hôtels. Un +missionnaire me reçut amicalement et donna à son hospitalité un bien +plus grand prix encore par la complaisance qu’il eut de me montrer les +curiosités de la ville et des environs. + +Notre première visite fut consacrée au superbe mausolée du sultan Akbar, +à Secundra (4 milles d’Agra). + +La porte par laquelle on pénètre dans le jardin est déjà un +chef-d’œuvre. Je m’arrêtai longtemps devant elle avec admiration. +L’imposante construction est placée sur une terrasse en pierres, à +laquelle conduisent de larges escaliers. La porte est élevée et +surmontée d’un dôme magnifique. Aux quatre coins il y a des minarets en +marbre blanc à trois étages; malheureusement les parties supérieures +sont déjà un peu dégradées. Au-dessus de la porte on voit encore les +débris d’un mur en pierre sculptée à jour. + +Le mausolée est au milieu du jardin; il forme un carré de quatre étages +qui va en se rétrécissant vers le haut comme une pyramide. Le premier +aspect de ce monument n’est pas très-imposant, car on a encore trop +présent à la mémoire la beauté de la porte d’entrée; mais l’admiration +augmente à mesure que l’on entre dans les détails. + +Le premier étage est entouré de belles arcades; les pièces sont simples, +les murs sont revêtus de ciment blanc brillant qui pourrait remplacer le +marbre. Il s’y trouve quelques sarcophages. + +Le second étage se compose d’une grande terrasse qui recouvre la +construction inférieure; au milieu s’élève un appartement ouvert et +aéré, porté par des colonnes et surmonté d’une légère toiture. Beaucoup +de petits kiosques, dans les coins et sur les côtés de la terrasse, +donnent à l’ensemble un aspect un peu bizarre, mais plein de goût. Les +jolies coupoles des kiosques doivent avoir été autrefois très-riches et +très-brillantes; car aujourd’hui encore on voit sur plusieurs de beaux +restes de peintures vernies et de filets de marbre blanc incrusté. + +Le troisième étage ressemble au second. + +Le quatrième et dernier est le plus beau; il est tout entier en marbre +blanc: les autres ne sont qu’en grès rouge. De larges arcades couvertes, +dont les grilles de marbre extérieures sont d’une beauté inimitable, +forment un carré ouvert, au-dessus duquel s’étend la plus belle voûte, +le ciel bleu. Ici se trouve le sarcophage qui renferme les ossements du +sultan. Au-dessus des arcs des colonnades on a incrusté des maximes du +Coran en caractères de marbre noir. Je crois que c’est le seul monument +mahométan où le sarcophage se trouve sur le faîte de l’édifice, dans un +espace non couvert. + +Le palais des sultans musulmans est dans la citadelle. Il passe pour une +des principales constructions d’architecture mogole[93]. + +Les fortifications ont une étendue de près de 2 milles et se composent +d’une double et triple enceinte de murs; les murs extérieurs peuvent +avoir 25 mètres de haut. L’intérieur est divisé en trois cours +principales. La première était habitée par les gardes; la deuxième par +les officiers et les hauts fonctionnaires; la troisième, placée du côté +du Jumna, renferme les palais, les bains, les harems et quelques +jardins. Dans cette cour tout est en marbre blanc. Les murs des chambres +sont incrustés de mosaïques faites de pierres de prix, comme agates, +onyx, jaspes, carnioles, lapis-lazuli; elles représentent des vases de +fleurs, des oiseaux, des arabesques et d’autres figures. Deux pièces +sans fenêtres sont exclusivement destinées à produire un grand effet par +l’éclairage. Les murs, les plafonds voûtés, sont ornés de micaschiste +qui forme d’étroites bordures argentées. Des cascades se précipitent +par-dessus des murs de verre, derrière lesquels on peut placer des +lumières, et des jets d’eau s’élèvent au milieu des appartements. Sans +lumières même, tout étincelait et brillait d’un éclat extraordinaire; +que ne devait-ce pas être quand d’innombrables lumières s’y reflétaient +mille et mille fois. A la vue de ces splendeurs, on conçoit facilement +les merveilleuses descriptions des Orientaux, et les contes des _Mille +et une Nuits_. + +De semblables palais, de semblables appartements, peuvent réellement +passer pour de véritables féeries. + +A côté du palais il y a une petite mosquée également en marbre blanc et +ornée avec le plus grand art d’arabesques, de bas-reliefs, etc. + +Avant de quitter le fort, on nous conduisit dans un profond souterrain, +ancien théâtre des exécutions secrètes. Que de sang innocent doit y +avoir été versé! + +La _Mosquée de Jumna_, que des juges compétents mettent au-dessus de la +superbe mosquée de Soliman à Constantinople, se trouve en dehors du +fort, près du Jumna, sur une haute terrasse en pierres. Elle a été +construite par le sultan Akbar; elle est en grès rouge, et possède trois +superbes coupoles. Dans les cintres on voit des restes de précieuses +peintures bleu clair et bleu foncé, avec des filets d’or. Il est fâcheux +que cette mosquée soit dans un tel état de délabrement; mais il faut +espérer qu’elle n’y restera pas longtemps, car le gouvernement anglais a +déjà fait commencer des restaurations. + +Nous retournâmes de la mosquée à la ville, qui est en grande partie +entourée de décombres. La grande rue _Sander_ est large et propre; au +milieu elle est pavée de pierres de taille, et sur les côtés de briques. +Aux deux extrémités de cette rue se trouvent de majestueuses portes de +ville. + +Les maisons de la ville (de un à quatre étages), sont presque toutes en +grès rouge, la plupart petites; mais plusieurs sont entourées de +colonnes, de piliers et de galeries. Il y en a qui se distinguent par de +beaux portails. Les rues adjacentes sont toutes étroites, tortueuses et +laides. Les bazars sont peu considérables. Dans l’Inde, comme dans +l’Orient, il faut chercher les belles marchandises dans l’intérieur des +maisons. Jadis la population de cette ville montait à 800 000 âmes; +aujourd’hui elle en a à peine 60 000. + +Tous les alentours sont remplis de ruines. Les personnes qui veulent +faire bâtir n’ont que la peine de ramasser les matériaux. Bien des +Européens habitent des maisons tombées en ruines, qu’avec peu de peine +et peu de frais ils transformeraient en jolis palais. + +Agra est le principal siége de deux sociétés de missionnaires: une +catholique et l’autre protestante. On instruit ici comme à Bénarès les +descendants des enfants recueillis en 1831. On me montra une petite +fille achetée dernièrement à une pauvre mère au prix de 2 roupies. + +A la tête de la mission catholique est placé un évêque. Le titulaire +actuel, M. Porgi, a fait élever une église construite avec goût, ainsi +qu’une belle maison. Nulle part je n’ai vu autant d’ordre, ni les +indigènes aussi bien tenus qu’ici. Le dimanche, après les heures de +prières, les catholiques se livrent à des divertissements convenables, +tandis que les protestants, après avoir travaillé toute la semaine, sont +tenus de prier le dimanche toute la journée, et ne peuvent se permettre +d’autre distraction que de rester assis quelques heures, avec un +maintien calme et grave, devant les portes de leurs maisons. Quand on +passe un dimanche parmi de vrais protestants, on croirait réellement que +le bon Dieu a refusé aux hommes jusqu’à la distraction la plus +innocente. + +Ces deux sociétés de missionnaires ne vivent pas dans les meilleurs +termes; elles se critiquent et se blâment l’une l’autre pour la moindre +chose, ce qui n’est pas précisément d’un bon exemple pour les indigènes +qui les entourent. + +Ma dernière visite fut pour le bijou si admiré d’Agra, je dirai même de +toute l’Inde, le fameux _Taj-Mahal_ (_Tatsch-Mahal_). + +J’avais lu dans un livre qu’il fallait visiter ce monument le dernier, +parce qu’après l’avoir vu, on ne pouvait plus admirer les autres. Le +capitaine Elliot dit: «Il est difficile de donner une description de ce +monument. La construction est pleine de force et d’élégance.» + +_Taj-Mahal_ fut élevé par le sultan Jehoe (Dschehoe) à la mémoire de sa +favorite, Muntaza-Zemani. La construction de ce monument a coûté, +dit-on, 750 000 livres sterling. En réalité, cette construction a servi +à immortaliser la mémoire du sultan plutôt que celle de la favorite, car +tout homme, en voyant cet ouvrage, demandera involontairement le nom du +puissant souverain à la voix duquel il a été élevé. Les noms des +architectes ont été malheureusement perdus. Plusieurs attribuent ce +monument à des maîtres italiens; mais quand on voit tant de +chefs-d’œuvre de l’architecture mahométane, il faut nier qu’ils aient +été construits par les Turcs, ou bien admettre que celui-ci aussi +appartient au style mahométan. + +Le Taj-Mahal est placé au milieu d’un jardin, sur une terrasse en grès +rouge haute de 4 mètres. C’est une sorte de mosquée de forme octogone, +avec de hautes arcades voûtées; il est construit en marbre blanc, ainsi +que les quatre minarets placés aux coins des terrasses. La principale +coupole s’élève à une hauteur de plus de 85 mètres, et est entourée de +quatre coupoles plus petites. L’extérieur de la mosquée est couvert de +maximes du Coran gravées en caractères de marbre noir. + +Dans la pièce principale se trouvent deux sarcophages, dont l’un +renferme les dépouilles mortelles de la favorite, l’autre celles du +sultan. Les parties inférieures de cette pièce sont entourées, comme les +deux sarcophages, de belles pierres en forme de mosaïque. Un morceau +capital est la grille de marbre de 2 mètres de haut qui entoure les +sarcophages; elle se compose de huit parties ou faces, qui sont toutes +si finement et si délicatement travaillées à jour, qu’on les croirait +faites en ivoire et au tour. Les jolies colonnes, les chambranles +étroits, sont également incrustés, en haut et en bas, de belles pierres; +on nous montra, entre autres, la _chrysolithe_, qui a absolument la +couleur de l’or, pierre très-précieuse et qui l’est peut-être même plus +que le lapis-lazuli. + +Deux portes d’entrée et deux mosquées, situées à peu de distance du +Taj-Mahal, sont en grès rouge et en marbre blanc. Isolées, chacune +d’elles passerait pour un chef-d’œuvre; mais elles se trouvent écrasées +par le voisinage du Taj-Mahal, dont un voyageur dit à plein droit: «Il +est trop pur, trop sacré, trop parfait, pour avoir pu être créé de main +d’homme. Il faut que des anges l’aient descendu du ciel, et on devrait +le mettre sous une cloche de verre, pour le garantir contre tout souffle +et tout courant d’air.» + +Ce mausolée, qui date déjà de plus de deux cent cinquante ans, est aussi +parfaitement conservé que si on venait de l’achever. + +Certains voyageurs prétendent que le Taj-Mahal, au clair de lune, +produit un effet magique. Je le vis éclairé par la pleine lune; mais son +aspect me transporta si peu que je regrettai, au contraire, d’avoir +affaibli ma première impression. Sur les anciennes ruines ou sur les +édifices gothiques, le reflet de la lune a quelque chose de féerique, +mais il n’en est pas de même d’un monument tout en marbre blanc. A la +lumière de la lune, le Taj-Mahal se fond en masses incertaines, et +paraît en partie comme couvert d’une légère couche de neige. + +Le premier voyageur qui a formulé cette fausse opinion sur le Taj-Mahal, +l’a probablement visité dans une compagnie par laquelle il était +tellement charmé, qu’il trouvait tout surnaturel et céleste. D’autres +depuis ont sans doute trouvé plus commode, au lieu de s’en assurer +eux-mêmes, de reproduire de confiance ce qu’avaient affirmé leurs +devanciers. + + * * * * * + +Une des plus intéressantes excursions de tout mon voyage, fut une course +à la ville en ruines de _Fattipoor-Sikri_, éloignée d’Agra de 18 milles, +et qui a une circonférence de 6 milles. Nous y allâmes en voiture, et +nous y avions commandé des chevaux de relais pour pouvoir faire la +partie en un seul jour. + +La route passe de temps en temps par d’immenses plaines couvertes de +bruyères; dans l’une de ces plaines nous aperçûmes un petit troupeau +d’antilopes; plus petites que les daims, elles sont, comme les gazelles, +d’une grande légèreté et d’une délicatesse extraordinaire; elles ont le +long du dos de petites raies d’un brun foncé; elles traversaient la +route devant nous sans trop de crainte, en faisant par-dessus les fossés +et les buissons des sauts de plus de 7 mètres, et il y avait dans tous +leurs mouvements tant de grâce, qu’elles semblaient danser à travers les +airs. Je ne rencontrai pas avec moins de plaisir deux paons sauvages. On +éprouve un charme tout particulier à voir en liberté des animaux que +nous sommes habitués en Europe à garder à titre de raretés comme les +plantes exotiques, et que nous enfermons dans des cages ou dans +d’étroits espaces. + +Le paon, dans son état naturel, est ici un peu plus grand que je ne l’ai +vu en Europe; ses couleurs et l’éclat de son plumage me parurent aussi +plus beaux et plus vifs. + +L’Indien a pour cet oiseau presque autant de vénération que pour la +vache. Les paons, de leur côté, semblent comprendre le culte que l’on a +pour eux; car on les voit, comme les hôtes domestiques des basses-cours, +se promener tranquillement dans les villages ou bien se reposer à leur +aise sur les toits des maisons. Dans quelques contrées, les Indiens ont +tant de tendresse pour les paons, qu’un Européen s’exposerait aux plus +mauvais traitements s’il avait le malheur de tirer sur un de ces +oiseaux. Il y a quelques mois, deux soldats anglais périrent pour ne pas +avoir respecté cette superstition de l’Hindoustan et pour avoir tué +quelques paons. Les Indiens se précipitèrent avec fureur sur les +meurtriers et les maltraitèrent si cruellement, qu’ils en moururent. + +_Fattipoor-Sikri_ est situé sur une colline. Aussi voit-on de loin les +murs du fort, les mosquées et d’autres édifices. Ces ruines commencent à +quelque distance en dehors du rempart. Des deux côtés de la route il y a +des restes de maisons ou d’appartements isolés, des fragments de belles +colonnes, etc. Je vis avec beaucoup de peine les indigènes tailler +plusieurs blocs et les façonner pour leur servir de matériaux. + +On entre par de belles portes dans le fort et dans la ville, au milieu +d’éboulements et de ruines. Le tableau qui s’offre ici aux regards est +bien plus saisissant que celui de Pompéï, près de Naples. A Pompéï, il +est vrai, la destruction est bien complète aussi, mais c’est une +destruction très-régulière. Les rues et les places ont l’air aussi +propres que si elles n’avaient été désertées que la veille. Les maisons, +les palais et les temples ont été débarrassés de leurs décombres; les +ornières mêmes des voitures sont restées intactes. De plus, Pompéï est +dans une plaine; on ne l’embrasse pas d’un seul coup d’œil, et elle n’a +pas la moitié de l’étendue de Sikri. Les maisons sont plus petites; les +palais sont moins nombreux, et ils offrent un caractère moins grandiose. +A Sikri, un immense espace se déroule à vos yeux; partout il y a des +édifices magnifiques, des mosquées et des kiosques, des palais, des +colonnades et des arcades, en un mot tout ce que l’art peut produire. Et +pas un seul morceau n’a échappé entier à la destruction du temps; tout +est tombé en ruines. On peut à peine se défendre de l’idée d’un terrible +tremblement de terre; et il n’y a guère que deux siècles que la ville +était debout dans toute sa richesse et sa splendeur. Elle n’a pas été, +il est vrai, couverte, comme Pompéï, d’une lave protectrice, mais +exposée sans défense à tous les orages et à toutes les tempêtes. Ma +douleur et ma surprise croissaient à chaque pas: spectacle à la fois +déchirant et étonnant! quelle terrible destruction à côté d’une +magnificence visible, d’une réunion d’édifices grandioses, de superbes +sculptures, de riches fragments de tout genre! Je vis des constructions +dont l’intérieur et l’extérieur étaient littéralement si surchargés de +sculptures qu’il ne restait pas la moindre place dépourvue d’ornements. +La principale mosquée surpasse, pour la grandeur et pour l’architecture, +la mosquée de Jumna, à Agra. La porte d’entrée qui conduit au vestibule +passe pour la plus grande du monde; le cintre de la porte a 24 mètres de +haut; la hauteur de tout le monument est de 47 mètres. Le péristyle de +la mosquée est également des plus grands; sa longueur est de 145 mètres, +sa largeur de 136. Il est entouré de belles arcades et de petites +cellules. Ce péristyle était, dit-on, presque aussi sacré que la mosquée +elle-même, parce qu’Akbar le Juste avait l’habitude d’y faire ses +dévotions[94]. Après la mort de ce prince, la place où il priait fut +marquée par une espèce d’autel en marbre blanc merveilleusement +travaillé. + +La mosquée elle-même, construite dans le style de la mosquée de Jumna, a +comme celle-ci trois grands dômes. L’intérieur est rempli de sarcophages +dans lesquels reposent ou des parents ou des ministres favoris du sultan +Akbar. On voit même d’autres tombeaux semblables dans une cour voisine. + +Le sultan Akbar passait chaque jour plusieurs heures dans la _salle de +justice_, et donnait audience au dernier comme au premier de ses sujets. +Une colonne, placée au milieu de la salle, et dont le haut représente +une plate-forme, formait le divan de l’empereur. Cette colonne, dont le +chapiteau est taillé de la manière la plus admirable, s’élargit vers le +haut et est entourée d’une belle grille en pierre d’un pied de haut. Du +dedans, quatre larges galeries et de petits ponts de pierre conduisent +dans les pièces contiguës du palais. + +Les palais du sultan se distinguent moins par leur grandeur que par +leurs sculptures, leurs colonnes, etc. Tous en sont décorés, on pourrait +même dire surchargés. + +La célèbre _porte des éléphants_ excita moins mon admiration. Sans doute +sa voûte est très-élevée, mais elle n’est pas si haute que la porte +d’entrée qui conduit à l’avant-cour de la mosquée; les deux éléphants de +pierre placés sur le seuil, sont tellement dégradés, qu’on reconnaît à +peine ce qu’ils représentent. + +Ce qui est mieux conservé, c’est la _tour des éléphants_, dont quelques +descriptions disent qu’elle n’est composée que de dents d’éléphants, et +même d’éléphants enlevés à l’ennemi par Akbar ou bien tués dans des +chasses par ce sultan. Mais cela n’est pas; la tour, qui a 20 mètres de +haut, est en pierre, et les dents y sont fixées depuis le haut jusqu’en +bas comme de grandes épines. Akbar, dit-on, s’est souvent assis sur le +faîte de cette tour pour tirer aux oiseaux. + +Tous les édifices, même l’énorme et long rempart, sont de grès rouge, et +non pas, comme plusieurs le prétendent, de marbre rouge. + +Des centaines de petits perroquets verts ont établi leurs nids dans les +fentes et les fissures des édifices. + + * * * * * + +Le 19 janvier, je quittai de nouveau, en société de M. Lau, la célèbre +ville d’Agra, pour aller visiter une ville encore plus célèbre, celle de +Delhi, à 122 milles d’Agra. On y va aussi par une excellente route de +poste. + +La contrée entre Agra et Delhi est assez uniforme; nulle part on ne +découvre la moindre colline; la terre cultivée alterne avec des +bruyères et des sables, et les misérables villages ou villes que l’on +trouve sur la route ne nous donnèrent pas la moindre envie d’interrompre +notre voyage même pour quelques instants. + +Près de la petite ville de _Gassinager_, un long pont suspendu traverse +le Jumna. + +Le 20 janvier, dans l’après-midi, nous arrivâmes à Delhi. Je trouvai +dans M. le docteur Sprenger un compatriote aussi bon qu’aimable. M. +Sprenger est né dans le Tyrol. Ses facultés supérieures et ses +connaissances lui ont acquis une grande réputation non-seulement parmi +les Anglais, mais aussi dans tout le monde savant. Il est directeur du +collége de Delhi et a obtenu dernièrement une mission du gouvernement +anglais pour aller à _Luknau_ examiner la bibliothèque du roi indien, la +mettre en ordre et publier les ouvrages les plus intéressants qu’elle +renferme. Possédant parfaitement le sanscrit, le persan ancien et +moderne, le turc, l’arabe et l’hindoustani, il a donné en anglais et en +allemand des traductions de ces ouvrages; il a déjà enrichi la +littérature de précieuses et spirituelles publications et il y joindra +encore beaucoup de travaux dignes d’intérêt, car c’est un homme +excessivement actif et qui n’a que trente-quatre ans. + +Quoique le départ de M. Sprenger pour Luknau fût très-prochain, il n’en +eut pas moins l’extrême complaisance de vouloir bien me servir de +cicérone. + +Nous commençâmes par la grande ville impériale de Delhi, sur laquelle +étaient jadis fixés tous les regards non-seulement de l’Inde, mais aussi +de presque toute l’Asie. Elle fut de son temps pour l’Inde ce qu’Athènes +fut pour la Grèce et Rome pour l’Europe. Aujourd’hui, elle partage le +sort des autres cités indiennes, et de toute son ancienne grandeur elle +n’a gardé que son nom. + +Le Delhi existant s’appelle le _nouveau Delhi_, quoique la ville soit +déjà bâtie depuis deux siècles: c’est la continuation des anciennes +villes qui ont été, à ce qu’on pense, au nombre de sept, et dont chacune +s’appelait Delhi. Toutes les fois que les palais, les mosquées, les +fortifications commençaient à se dégrader, on les laissait tomber en +ruines, et on élevait de nouvelles constructions à côté des anciennes. +De cette manière, les ruines s’entassèrent sur les ruines et occupèrent +un espace qui a, dit-on, plus de 6 milles de largeur et 18 de longueur. +Si une mince couche de terre ne couvrait pas déjà une grande partie de +ces ruines, elles seraient certainement les plus étendues de l’univers. + +Le nouveau Delhi est situé sur le Jumna. D’après la géographie de +Brückner, cette cité renferme une population de 500 000 âmes[95], mais +elle n’en a réellement pas beaucoup plus de 100 000, parmi lesquelles on +compte une centaine d’Européens. Les rues sont larges et belles; je +n’avais encore rien vu de pareil en ce genre dans aucune autre ville de +l’Inde. La principale rue, _Tschandni-Tschauk_, ferait honneur à toutes +les capitales d’Europe; elle a près de trois quarts de milles de long et +est large de plus de 30 mètres; elle est coupée, dans toute sa longueur, +par un canal étroit et sans eau à moitié comblé. Les maisons de cette +rue ne se distinguent ni par la grandeur ni par la magnificence; elles +n’ont tout au plus qu’un seul étage; au rez-de-chaussée, elles sont +garnies de misérables auvents où sont exposées des marchandises de peu +de prix. + +Je n’ai pas été assez heureuse pour voir les superbes magasins, les +nombreuses pierres précieuses qui, au dire de beaucoup de voyageurs, +jettent le soir un éclat incomparable à la lueur des lampes et des +lumières! Les jolies maisons et les somptueux magasins se trouvent dans +les rues adjacentes au bazar; les produits de l’art que j’y vis +consistaient en objets d’or et d’argent, en étoffes d’or et en châles. +Les objets d’or et d’argent sont faits par les indigènes avec tant de +goût et d’art, qu’on aurait de la peine à trouver rien de plus beau à +Paris. Les étoffes tissées d’or, les broderies d’or et de soie sur +étoffes et les châles de cachemire sont de la dernière perfection. Les +cachemires les plus fins coûtent ici 4000 roupies. Ce qui mérite encore +plus d’admiration, c’est l’habileté des artisans, lorsqu’on voit avec +quelles faibles ressources et avec quels outils ils savent produire tous +ces chefs-d’œuvre. + +Il est fort agréable de se promener le soir dans les principales rues de +Delhi. On y voit parfaitement la vie des grands et des riches de l’Inde. +On ne trouve nulle part tant de princes et de grands seigneurs. +Indépendamment de l’empereur pensionné et de ses parents, dont le nombre +s’élève à plusieurs milliers, il y vit encore d’autres souverains et +ministres destitués et pensionnés. Ils répandent beaucoup de vie dans la +ville; ils aiment à se montrer en public, font souvent de grandes et de +petites parties, se promènent (toujours sur des éléphants) dans les +jardins voisins, ou le soir dans les rues. Pour les excursions de jour, +les éléphants sont richement ornés de tapis et de belles étoffes, de +tresses d’or et de houppes; les siéges, appelés _hauda_, sont même +couverts de châles de cachemire; des baldaquins somptueusement décorés +garantissent les cavaliers contre le soleil, ou bien des serviteurs +tiennent au-dessus d’eux d’immenses parasols ouverts. Les princes et les +grands personnages, très-richement habillés à l’orientale, sont assis +par deux ou par quatre dans ces haudas. + +Ces cortéges présentent le plus bel aspect et sont encore plus nombreux +et plus magnifiques que celui du rajah de Bénarès que j’ai décrit. Un +seul cortége se compose souvent d’une douzaine d’éléphants ou plus, de +cinquante à soixante soldats à pied et à cheval, d’autant de +domestiques, etc. Le soir on déploie moins de pompe; un éléphant et +quelques serviteurs suffisent. Ils montent et descendent les rues, et +jettent des œillades à des femmes d’une classe particulière, assises en +grande toilette, la figure sans voile, à des croisées ou dans des +galeries ouvertes. D’autres font cabrer de nobles coursiers arabes, dont +l’élégant aspect est encore rehaussé par des housses brodées d’or, par +des mors d’argent et des brides garnies d’argent. Entre ces cortéges +marchent gravement des chameaux pesamment chargés, venant de contrées +lointaines; il y a aussi beaucoup de bailis, attelés de superbes bisons +blonds, dont se servent les gens moins riches ou les femmes dont nous +avons parlé plus haut. Les bailis, comme leur attelage, sont recouverts +de housses écarlates. Les cornes et la partie inférieure des pieds des +bisons sont peintes de couleur brune; autour du cou ils ont un beau +ruban auquel sont attachés des grelots ou des clochettes. Les plus +jolies personnes regardent d’un air très-réservé du fond de ces bailis à +moitié ouverts. Si on ne savait pas à quelle classe de femmes +appartiennent ces jeunes filles non voilées, on ne reconnaîtrait pas à +leurs manières l’état qu’elles exercent. Malheureusement ces créatures +sont plus nombreuses dans l’Inde que dans tout autre pays; la cause +principale en est une loi contre nature, un usage révoltant. Les filles +sont ordinairement fiancées dès leur première année. Si le fiancé vient +à mourir, l’enfant ou la jeune fille est considérée comme veuve, et, à +ce titre, ne peut plus se marier. Ces jeunes filles deviennent alors +d’ordinaire danseuses. Le veuvage est regardé comme un grand malheur; on +croit que c’est la punition des femmes dont la conduite n’a pas été +irréprochable dans une vie antérieure. + +L’Indien ne peut épouser qu’une fille de sa caste. + +Au nombre de toutes les curiosités qu’on voit dans les rues, il faut +encore ajouter les jongleurs, les prestidigitateurs, les dompteurs de +serpents, qui courent partout et qui sont toujours entourés de curieux. + +Je vis des jongleurs faire des tours qui me parurent réellement +inconcevables. Ils crachaient du feu accompagné de beaucoup de fumée; +ils mélangeaient des poudres blanche, rouge, jaune et bleue, avalaient +le mélange et crachaient ensuite chaque poudre séparément sans qu’elle +fût mouillée; ils baissaient les yeux, et, lorsqu’ils les relevaient, la +prunelle paraissait comme de l’or; puis ils inclinaient la tête, et, +quand ils la relevaient, la prunelle avait repris sa couleur naturelle, +mais les dents étaient en or. D’autres se faisaient une petite entaille +dans la peau et tiraient de cette ouverture plusieurs aunes de fil de +coton et de soie, et de petits rubans. Les dompteurs de serpents +tenaient ces bêtes par la queue, et les faisaient tourner autour de +leurs bras, de leur cou et de leur corps; ils touchaient à de grands +scorpions et les faisaient passer sur leur main. Je vis aussi quelques +combats entre de grands serpents et des ichneumons. Ce dernier animal, +un peu plus grand qu’un furet, vit, comme on sait, de serpents et d’œufs +de crocodiles; il sait prendre les serpents si habilement par la nuque, +qu’ils succombent toujours; quant aux œufs des crocodiles, il les suce. + +A l’extrémité de la grande rue est le palais impérial, qui est regardé +comme un des plus beaux édifices de l’Asie. Il occupe, avec ses +dépendances, plus de deux milles carrés, et il est entouré d’un rempart +de plus de 13 mètres de hauteur. + +A l’entrée principale, plusieurs portes qui se succèdent forment une +belle perspective terminée par un joli portique. Ce portique est petit, +en marbre blanc et incrusté de belles pierres; le plafond, qui forme une +voûte, est en verre de Moscovie avec de petites étoiles peintes. Mais +malheureusement il perdra bientôt tout son éclat, car la plus grande +partie du verre est déjà tombée, et ce qui reste ne tardera pas à se +détacher aussi. Au fond du portique est une porte de métal doré, ornée +de beaux dessins gravés à l’eau-forte. C’est dans ce portique que +l’ex-monarque a l’habitude de se montrer au peuple qui visite encore +quelquefois le palais par curiosité ou par un ancien respect; c’est là +aussi qu’il reçoit les visites des Européens. + +Les plus belles parties du palais impérial sont la superbe salle +d’audience (le divan), admirée de tout le monde, et la mosquée. Le divan +est au milieu d’une grande cour et forme un long carré; le plafond est +supporté par trente colonnes; la salle est ouverte de tous côtés; +quelques marches y conduisent, et elle est entourée d’une jolie galerie +de marbre d’un mètre et demi de haut. + +Le Grand-Mogol actuel a si peu de goût, qu’il a fait couper ce divan en +deux par une misérable cloison en bois. Une autre cloison semblable, +dont je ne saisissais pas le but, se joint sur le devant aux deux côtés +de la salle, et ainsi on peut dire qu’elle est tout à fait encadrée de +planches. Il y a dans ce divan un magnifique trésor: le plus gros +cristal du monde. C’est un bloc de plus d’un mètre de long[96], de 75 +centimètres de large et de 30 centimètres d’épaisseur; il est +très-transparent. Il servait aux empereurs de trône ou de siége dans le +divan. Maintenant le cristal est caché derrière la gracieuse cloison, +et, si je n’avais pas connu son existence par les livres et que je +n’eusse pas demandé à le voir, on ne me l’aurait pas montré. + +La mosquée est petite, il est vrai; mais comme la salle de justice elle +est en marbre blanc, avec de belles colonnes et des sculptures. + +A la mosquée se rattache immédiatement le jardin _Schalinar_. C’était +autrefois l’un des plus beaux de l’Inde, mais aujourd’hui il est tout à +fait dégradé. + +Dans les cours, il y avait beaucoup de saletés et d’immondices; les +constructions ressemblaient presque à des ruines, et de misérables +baraques s’appuyaient contre des murs à moitié tombés. Dans l’intérêt de +la résidence impériale, il serait très-nécessaire de construire bientôt +un nouveau Delhi; cependant, il règne partout beaucoup de mouvement. + +Dès mon entrée dans le palais, j’avais vu un groupe d’hommes assemblés +dans une des cours. Une heure plus tard, comme nous terminions notre +visite, ces mêmes hommes étaient encore réunis à la même place. Nous +approchâmes pour voir ce qui fixait à ce point leur attention: c’étaient +quelques douzaines de petits oiseaux apprivoisés posés sur des perchoirs +et qui prenaient leur manger des mains des gardiens ou bien se le +disputaient entre eux. Les spectateurs, nous assura-t-on, étaient +presque tous des princes. Plusieurs étaient assis sur des chaises, +d’autres se tenaient debout avec les gens de leur suite. Quand ils sont +en négligé, les princes ne se distinguent que très-peu, par le costume, +de leurs domestiques, sur lesquels ils ne l’emportent pas beaucoup non +plus par l’instruction et les connaissances. + +L’empereur affectionne un divertissement qui ne vaut guère mieux que +celui des oiseaux: ce sont ses soldats, composés de garçons de huit à +quatorze ans. Ils portent de misérables uniformes qui, par la coupe et +la couleur, ressemblent à ceux des Anglais; leurs exercices sont dirigés +en partie par de vieux officiers, en partie par des enfants. Je +plaignais de tout cœur la petite troupe, et j’avais de la peine à +comprendre comment ces petits bonshommes pouvaient manier des armes et +de lourdes bannières. D’ordinaire, le monarque s’assied chaque jour +pendant quelques heures dans la petite salle de réception, et s’amuse +aux manœuvres de ses jeunes guerriers. C’est dans ces moments qu’on a le +plus de chance d’être présenté à Sa Majesté. Mais le vieux monarque, âgé +de quatre-vingt-cinq ans, était justement indisposé, ce qui me priva du +bonheur de le voir. + +L’empereur reçoit du gouvernement anglais une pension de 14 lacs ou 1 +million 400 000 roupies (plus de 3 millions de francs). Il a conservé, +en outre, les revenus de plusieurs vastes domaines qui lui rapportent +encore bien près de 2 millions. Cependant, toujours aux expédients, il +n’est pas plus à son aise que le rajah de Bénarès. Avec ses revenus il +doit pourvoir à l’entretien de plus de trois cents descendants de la +famille impériale, d’une centaine de femmes et de plus de deux mille +serviteurs. Qu’on ajoute à ces dépenses celles que nécessitent le +service de ses écuries, une grande quantité de chevaux, de chameaux et +d’éléphants, et on comprendra facilement que, malgré ses millions, il +soit presque toujours dans une pénurie extrême. + +Le 1^{er} de chaque mois, le monarque reçoit sa pension, qui est portée +au trésor sous la garde des soldats anglais, car autrement elle serait +pillée en route par les créanciers du sultan. Aussi, pour augmenter ses +ressources pécuniaires, a-t-il recours à toutes sortes de moyens fort +ingénieux et assez lucratifs. Il vend des titres honorifiques, il met +aux enchères des fonctions publiques; et les bons Indiens, pleins de +respect pour Sa Majesté déchue, s’empressent à l’envi d’acquérir, avec +quelques sacs de roupies, la gloire d’occuper une place près du +magnanime empereur. Les uns achètent quelques signes de distinction, +quelques hochets; d’autres, qui le croirait? des emplois et des charges +d’officiers pour un de leurs enfants! Le commandant actuel des troupes +impériales a été doté de son haut grade par ses généreux parents; il est +à peine âgé de dix ans. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que le +ministre des finances, chargé des recettes et des dépenses de +l’empereur, non-seulement ne reçoit pas de traitement, mais encore paye +tous les ans à son souverain 10 000 roupies pour avoir l’honneur de le +servir. A quels chiffres ne doivent pas s’élever les détournements! + +Cet habile empereur se donne le plaisir d’avoir un journal, qui jouit du +privilége d’être excessivement comique et du dernier ridicule. Cet +honnête et véridique journal ne parle ni du régime constitutionnel, ni +des événements politiques du monde; il se borne à relater les faits et +gestes de la maison impériale, ses actes de munificence et, hélas! aussi +ses misères. C’est ainsi que ce _Moniteur officiel_ rapporta un matin le +fait suivant: + +«La blanchisseuse du palais est venue réclamer à la sultane trois +roupies qui lui étaient dues. La sultane a fait prier son impérial époux +de lui donner cette somme. L’empereur l’a demandée à son trésorier, qui +a répondu que, comme on était à la fin du mois, la caisse était +entièrement vide; et la blanchisseuse a été renvoyée pour le payement de +sa note au mois suivant.» + +Cet intéressant journal donne encore des nouvelles de ce genre: «Le +prince C*** est venu voir à telle ou telle heure le prince D*** ou le +prince F***; il a été reçu dans telle ou telle pièce, est resté tant et +tant de temps. La conversation a roulé sur tel ou tel sujet, etc.» + +Parmi les autres palais de la ville, l’un des plus beaux est celui qui +renferme le collége. Il est construit en style italien et vraiment +majestueux; ses colonnes sont d’une rare élévation; le vestibule de +l’escalier, les chambres et les salons, sont très-grands et très-hauts. +Il y a derrière le palais un beau jardin, devant une grande cour, et un +haut mur fortifié tout autour. Le docteur Sprenger, comme directeur du +collége, a une habitation vraiment princière. + +Le palais de la princesse Bigem, d’un style moitié italien, moitié +mogol, est assez grand et se distingue par ses salons d’une beauté +vraiment remarquable. Un joli jardin, jusqu’ici assez bien entretenu, +l’entoure de tous côtés. + +Du temps que Delhi n’était pas encore sous la domination anglaise, la +princesse Bigem fit beaucoup de sensation par sa haute intelligence, son +esprit entreprenant et sa bravoure. D’origine hindoue, elle fit, dans sa +jeunesse, la connaissance d’un Allemand, nommé Sombar. Devenue amoureuse +de lui, elle embrassa la religion chrétienne pour pouvoir l’épouser. M. +Sombar leva quelques régiments d’indigènes, et, quand ils furent bien +dressés et bien exercés, il les amena à l’empereur. Dans la suite, il +sut si bien se mettre dans les bonnes grâces du souverain, que celui-ci +le dota de grands biens et l’éleva au rang de prince. Sa femme lui prêta +en toute occasion un concours énergique. Après la mort de son mari, elle +fut nommée commandante des régiments, fonction qu’elle remplit +honorablement pendant plusieurs années. Elle est morte, il n’y a pas +longtemps, à l’âge de quatre-vingts ans. + +Je ne vis que deux des nombreuses mosquées du _nouveau Delhi_: la +mosquée _Roshun-ud-Dawla_ et la mosquée de _Jumna_. + +La première est dans la grande rue; ses flèches et ses coupoles sont +couvertes d’une dorure massive. Elle est célèbre par la cruauté du shah +Nadir. Lorsqu’il fit la conquête de Delhi, en 1739, ce souverain, homme +remarquable, mais d’un caractère féroce, fit massacrer 100 000 des +habitants, et assista, dit-on, à ce spectacle sanglant du haut d’une des +tours de cette mosquée. La ville fut ensuite incendiée et pillée. + +La mosquée de Jumna, construite par le shah Djihan, est également +considérée comme un chef-d’œuvre d’architecture mahométane. Elle s’élève +sur une immense plate-forme à laquelle on monte par quarante marches, et +domine d’une manière vraiment majestueuse la masse de maisons dont elle +est entourée. Sa symétrie est surprenante. Les trois dômes et les +petites coupoles des minarets sont en marbre blanc; tout le reste, +jusqu’aux grandes dalles du beau vestibule, est en grès rouge. Les +ornements appliqués sur les murs de la mosquée sont également en marbre +blanc. + +Il y a beaucoup de seraïs avec des portails d’une beauté merveilleuse. +Les bains sont insignifiants. + + * * * * * + +Nous consacrâmes deux jours à la visite des monuments plus éloignés de +l’ancien Delhi. La première halte fut faite à la _Purana kale_, monument +encore très-bien conservé. Toutes les grandes et belles mosquées se +ressemblent extraordinairement. Celle-ci se distingue par la grandeur, +l’élégance, la richesse, par la beauté des sculptures et le goût des +bas-reliefs. Trois hautes coupoles légèrement voûtées couvrent le +principal édifice, des tourelles ornent les coins, deux hauts minarets +s’élèvent sur les côtés. Les parties intérieures des dômes et de la +porte d’entrée sont revêtues d’une argile vernie et peinte. Les couleurs +ont beaucoup de fraîcheur et d’éclat. L’intérieur des mosquées est +toujours vide. Une petite tribune pour l’orateur ou le chantre, quelques +lustres et quelques lampes en font tout l’ornement. + +Le _mausolée_ de l’empereur Humaione, construit tout à fait dans le +style d’une mosquée, fut commencé par ce souverain lui-même. Mais il +mourut avant qu’il fût fini. Son fils Akbar le fit achever. + +Le temple à haute coupole au milieu duquel s’élève le sarcophage est +orné de quelques mosaïques en belles pierres. En guise de carreaux, les +fenêtres sont garnies de grilles en pierres artistement travaillées. +Dans des portiques contigus reposent, sous de simples sarcophages, +plusieurs des femmes et des enfants de l’empereur Humaione. + +Non loin de ce monument est le tombeau de _Nizam-uldin_, mahométan +très-vénéré pour sa sainteté. Il se trouve dans une petite cour dont le +sol est dallé en marbre blanc. Un revêtement carré, également en marbre, +avec quatre jolies petites portes, entoure le beau sarcophage. Il est +encore plus délicat et mieux travaillé que celui de _Tay-Mahal_; on +comprend à peine comment il a été possible de produire un tel +chef-d’œuvre. Les portes, les piliers, les arcades, sont surchargés des +bas-reliefs les plus délicats; je n’en ai pas vu de plus achevés dans +les plus belles villes d’Italie. Le marbre dont on s’est servi est +parfait de blancheur et de pureté, et tout à fait digne du chef-d’œuvre. +Plusieurs jolis monuments, tous en marbre blanc, entourent le +sarcophage; mais, une fois qu’on a vu une œuvre pareille, on ne prête +plus grande attention au reste. + +On vante beaucoup un grand bassin en pierre. Il est entouré de trois +côtés de cellules, déjà très-dégradées. Le quatrième côté est ouvert et +laisse passage à un escalier superbe, de plus de douze mètres de +largeur; cet escalier conduit au bassin, qui a au moins dix-huit mètres +de profondeur. Le pèlerin croirait avoir manqué le but de son +pèlerinage, s’il n’y descendait pas dès son arrivée. + +Depuis les terrasses des cellules, on voit des plongeurs se précipiter +au fond du bassin, pour aller chercher une petite pièce de monnaie qu’on +y jette; il y en a de si agiles, qu’ils la saisissent avant qu’elle +aille au fond. Nous jetâmes plus d’une pièce d’argent, et ils les +rapportèrent toujours sans peine; mais j’ai peine à croire qu’ils les +aient attrapées avant qu’elles touchassent le fond. Ils restèrent +toujours assez longtemps sous l’eau, pour nous faire supposer, +non-seulement qu’ils ramassaient la pièce au fond, mais que même ils la +cherchaient. C’était sans doute une chose assez curieuse; mais quelle +exagération de prétendre, comme le font quelques voyageurs, qu’on ne +peut rien voir de semblable ailleurs! + +Notre dernière visite, ce jour-là, fut consacrée au superbe monument du +visir Safdar-Dschang, qui représente également une mosquée. Ce qui me +frappa le plus, ce furent des incrustations de marbre blanc dans le grès +rouge des quatre minarets; elles étaient si variées, si délicates, et +exécutées avec tant de pureté, que le dessinateur le plus habile ne +pourrait pas les tracer sur le papier d’une manière plus fine et plus +exacte. C’est ce qu’on peut dire aussi du sarcophage du principal +temple, qui est taillé d’un seul bloc de beau marbre blanc. + +Un jardin assez bien conservé, dessiné tout à fait à l’européenne, +entoure le monument. + +A l’extrémité du jardin, en face du mausolée, s’élève un joli petit +palais, appartenant en grande partie au roi de Luknau. Aujourd’hui il +est entretenu par le peu d’Européens établis à Delhi. Il est garni de +quelques meubles et sert à recevoir les voyageurs qui viennent visiter +ces ruines. + +Nous y restâmes la nuit, et nous y trouvâmes, grâce à la bonne et +excellente ménagère, Mme Sprenger, toutes les commodités imaginables. La +première et la plus agréable, après notre longue course, fut une bonne +table. Ces attentions sont doublement précieuses quand on songe aux +peines qu’elles ont occasionnées; ainsi, quand on entreprend une partie +comme la nôtre, il ne faut pas seulement s’occuper des vivres et du +cuisinier, mais aussi songer à la vaisselle de cuisine et de table, à la +literie, aux domestiques; en un mot, on doit se pourvoir de tout un +petit ménage. Tout cela s’envoie à l’avance et ressemble à un +déménagement. + +Le lendemain, nous nous dirigeâmes vers _Kotab-Minar_, une des plus +anciennes et des plus magnifiques constructions des Patans (c’est de ce +peuple que les Afghans tirent leur origine). Le morceau le plus +remarquable de ce monument est la _colonne du géant_, polygone de 27 +côtés ou de bords à moitié arrondis, avec 5 étages ou galeries, qui ont +18 mètres de diamètre à la base, et 75 mètres de hauteur. On y arrive +par un escalier tournant de 386 marches. Cette construction, à ce qu’on +prétend, date du XIII^{e} siècle, et a été élevée par Kotab--ut-dun. La +colonne est de grès rouge et il n’y a que la partie supérieure qui soit +revêtue de marbre blanc; de merveilleuses sculptures tournent tout +autour en larges bandes; elles sont exécutées avec tant de finesse et +d’élégance, qu’elles ressemblent à de jolies dentelles. Toutes les +descriptions qu’on pourrait faire d’un travail si délicat resteraient +bien au-dessous de la réalité. La colonne est par bonheur aussi bien +conservée que si elle avait à peine un siècle d’existence. La partie +supérieure penche un peu en avant (on ignore si cette inclinaison est +artificielle comme celle de la tour de Bologne); elle se termine par un +toit en forme de terrasse, ce qui ne s’accorde pas bien avec le reste de +la construction. On ne sait pas s’il y avait autrefois quelque chose +au-dessus. Quand les Anglais firent la conquête de Delhi, la colonne +était dans le même état qu’aujourd’hui. + +Nous montâmes jusqu’à la pointe la plus élevée, et là s’offrit à nos +yeux l’aspect surprenant de tout ce monde de ruines du _nouveau Delhi_, +du Jumna et de ses immenses plaines. Dans les ruines des villes +impériales, entassées successivement les unes sur les autres, on +pourrait étudier l’histoire des peuples qui ont régné sur l’Hindoustan. + +C’était autrefois un spectacle grand et saisissant. Beaucoup d’endroits +où jadis s’élevèrent des palais et des monuments superbes sont +aujourd’hui en pleine culture; partout où l’on remue la terre, on +rencontre des décombres et des ruines. + +En face de la tour ou de la colonne Kotab-Minar s’élève une semblable +construction inachevée, dont la base est beaucoup plus étendue que celle +de la construction terminée. On présume que ces deux tours faisaient +partie d’une superbe mosquée[97] dont il existe encore des cours, des +portes, des colonnes et des murs. + +On reconnaît encore les débris de cette mosquée dans des sculptures +très-délicates, dont les murs et les portes sont recouverts au dedans et +au dehors. Les portes d’entrée sont d’une hauteur considérable. Les +colonnes des cours sont d’origine bouddhiste; on y voit taillée en +relief la cloche avec la longue chaîne. + +Dans le péristyle se trouve une colonne de métal semblable à celle +d’Allahabad; seulement elle n’est point surmontée d’un lion, et sa +hauteur ne dépasse pas 12 mètres. On l’appelle _Feroze-Shah-Lath_. Elle +porte la trace de quelques dégradations attribuées aux Mogols, qui, lors +de la conquête de Delhi, voulurent, dans leur rage d’extermination, +abattre aussi cette colonne. + +Ils essayèrent de la renverser; mais elle était trop solide; et, malgré +tous leurs efforts, ils ne réussirent même pas à détruire l’inscription +qui s’y trouve. + +Les autres temples et monuments patans ou afghans qui sont encore +disséminés parmi d’autres ruines, se ressemblent autant entre eux qu’ils +diffèrent des constructions hindoues et mahométanes. + +Ces monuments se composent d’ordinaire d’un petit temple rond avec une +coupole peu élevée, entouré d’arcades ouvertes appuyées sur des +colonnes. + +Ici encore, près de Kotab-Minar, le voyageur trouve une demeure riante. +Une ruine a été transformée en une habitation de trois chambres où l’on +a disposé quelques meubles. + +En nous en retournant, nous visitâmes l’observatoire du célèbre +astronome Jey-Singh. Quand on a vu l’observatoire de Bénarès, il +devient inutile de visiter celui-ci. Tous les deux ont été construits +par le même maître et dans le même style; mais celui des Bénarès est +encore parfaitement conservé, tandis que celui de Delhi est déjà presque +tombé en ruines. Quelques voyageurs regardent ce monument comme une des +plus grandes merveilles que l’on puisse voir. + +Près de l’observatoire est l’ancienne _madrissa_ (école), grand édifice +contenant beaucoup de petites pièces pour les maîtres et les élèves, des +galeries et des salles ouvertes, où les maîtres donnaient leurs leçons, +assis au milieu de leurs disciples. Cet édifice, assez délabré, est +encore habité dans quelques parties par des particuliers. + +Tout contre la madrissa se trouve une jolie mosquée et un très-beau +monument, tous deux en marbre blanc. Ce dernier fut élevé par +Aurang-Zeb, en l’honneur de son vizir, Ghasy-al-dyn-Chan, fondateur de +la madrissa. Le travail en est aussi parfait que celui de Nizam-ul-din, +et semble être du même artiste. + +Le palais de _Feroze-Shah_ touche au nouveau Delhi. Quoiqu’une partie +soit en ruines, on reconnaît encore, dans quelques endroits, les traces +du rempart, ainsi que plusieurs restes de constructions. + +Le péristyle de la mosquée a été déblayé il n’y a pas longtemps, grâce +au zèle infatigable d’un homme fort estimé ici, le rédacteur de la +gazette anglaise de Delhi, M. Kob. Il était tellement couvert de +décombres et de pierres, qu’on eut beaucoup de peine à l’en débarrasser. +Il est très-bien conservé. + +Dans ce palais se trouve la troisième colonne de marbre, +_Feroze-Shah-Lath_; on voit par son inscription qu’elle existait déjà +cent ans avant Jésus-Christ; elle peut donc être considérée comme un des +plus anciens monuments de l’Inde. Elle fut apportée de Lahore à Delhi, à +l’époque de la construction de ce palais. + +Le _Purana Killa_, ou l’ancien fort, le palais de _Babar_, est +très-dégradé. On y voit des fragments de deux portails et de murs; +l’élévation et la structure donnent une idée de la grandeur du palais. + +Les ruines de _Toglukabad_ sont également dans un triste état de +dégradation; aussi ne vaut-il guère la peine de faire une course de 7 +milles pour aller les voir. + +Les autres ruines, sans nombre, sont entièrement dégradées, ou bien ce +sont des répétitions de celles que nous avons déjà décrites; mais de +toute manière elles ne sauraient leur être comparées pour la grandeur, +la beauté et la magnificence. Pour des savants, des archéologues et des +historiens, elles peuvent être aussi d’un grand intérêt; mais pour moi, +je l’avoue franchement, elles furent loin d’avoir un si grand prix. + +Il faut encore que je fasse mention de la station militaire anglaise +située près du nouveau Delhi sur de basses collines. La conformation +particulière du sol en rend la visite très-intéressante. On est +transporté tout à coup dans un pays couvert de puissants blocs de grès +rouge, entre lesquels se dressent de beaux arbres. + +Les ruines, d’ailleurs, ne manquent pas plus ici que dans tous les +environs de Delhi. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIV. + + Les Tuggs ou égorgeurs.--Départ.--Le marché aux + bestiaux.--Baratpoore.--Biana.--Fontaines et étangs.--Bonhomie des + Indiens.--Plantations de pavots.--Les + Suttis.--Notara.--Kottah.--Description de la ville.--Le château + royal d’Armornevas.--Divertissements et danses; costumes.--La ville + sainte de Kesho-Rae-Patun. + + +J’avais, pour aller à Bombay, deux routes devant moi: l’une me +conduisait par Simla aux montagnes avancées de l’Himalaya, l’autre aux +célèbres temples d’_Adjunta_ et d’_Élora_. J’aurais volontiers choisi la +première et j’aurais poussé jusqu’à la chaîne principale de l’Himalaya, +jusqu’à _Lahore_ et à l’_Indus_; mais mes amis m’en détournèrent par la +simple raison que toutes les montagnes étaient alors couvertes d’une +neige épaisse, et qu’il me faudrait remettre mon voyage au moins de +trois mois. Ne pouvant pas attendre si longtemps, je me décidai pour la +seconde route. + +A Calcutta on m’avait généralement dissuadée de poursuivre mon voyage au +delà de Delhi. Ces contrées, disait-on, n’étaient plus sous la +domination anglaise, et leurs habitants étaient bien moins civilisés. On +cherchait surtout, par d’effroyables récits, à me faire peur des +_Tuggs_, ou égorgeurs. + +Les Tuggs forment une société à part; ils vivent de meurtre et de +brigandage, et, comme les bandits italiens, sont prêts, si on les paye, +à commettre tous les crimes. Cependant il ne leur est pas permis de +répandre le sang, et c’est en les étranglant qu’ils font périr leurs +victimes. Mais en ce cas ils n’encourent pas de peine grave, et le +meurtrier se purifie par un petit cadeau qu’il fait à son prêtre; tandis +que, s’il répand seulement une goutte de sang, il tombe dans le plus +profond mépris, il est banni de sa caste et abandonné même par ses +compagnons. + +Beaucoup de voyageurs prétendent que les Tuggs appartiennent à une secte +religieuse et qu’ils ne tuent pas par cupidité ou par vengeance, mais, +suivant leurs idées, pour accomplir un acte méritoire. + +J’ai pris beaucoup d’informations, et partout on m’a dit que ce n’était +pas une loi religieuse, mais la haine, la vengeance ou la cupidité qui +les poussait à de tels crimes. Ces étrangleurs ont besoin pour leur +épouvantable métier d’une adresse extraordinaire, et aussi d’une +patience et d’une persévérance infatigables; ils poursuivent souvent +leur victime durant un mois entier, et l’étranglent dans son sommeil; ou +bien ils lui jettent par derrière, autour du cou, un mouchoir tordu ou +une corde qu’ils tirent si brusquement et avec tant de force, que la +mort est instantanée. + +A Delhi, on me donna des nouvelles plus consolantes; on m’assura qu’on +m’avait fait de ces dangers une peinture exagérée, qu’il était +généralement très-rare dans les Indes qu’on attaquât les voyageurs, et +que le nombre des Tuggs avait considérablement diminué. D’ailleurs ils +n’osent rien entreprendre contre les Européens, parce que le +gouvernement anglais dirigerait contre les coupables les poursuites les +plus sévères. + +J’étais ainsi assez rassurée sur les dangers; mais il fallait me +préparer à des privations et à des fatigues sans nombre. + +Nous nous dirigeâmes d’abord vers Kottah (290 milles). On a le choix +entre trois modes de transport: les palanquins, les chameaux ou les +bailis à bœufs. D’aucune façon on ne va vite; il n’y a ni route de +poste, ni relais; il faut garder les mêmes hommes et les mêmes bêtes +jusqu’à la fin du voyage, et on fait au plus 20 ou 22 milles par jour. +Pour un palanquin il faut huit porteurs, sans compter ceux qui sont +nécessaires pour le bagage: bien que chacun ne reçoive par mois que huit +roupies sur lesquelles il pourvoit à son entretien, les frais s’élèvent +encore assez haut, parce qu’il faut un grand nombre de serviteurs, et +qu’on doit encore leur payer le retour. Avec des chameaux, le voyage +revient également très-cher et est fort incommode. Je me décidai donc +pour le mode de transport le moins coûteux: le chariot attelé de bœufs. + +Comme je faisais le voyage seule[98] le docteur Sprenger fut assez +aimable pour s’occuper de tout pour moi. Il dressa avec le _tschandrie_ +(voiturier), un contrat écrit en hindoustani, par lequel je devais lui +payer immédiatement la moitié du prix de transport, quinze roupies, et +il devait recevoir l’autre moitié à Kottah, où il était obligé de me +conduire en quinze jours. Pour chaque jour de retard j’avais le droit de +lui retenir trois roupies. Le docteur Sprenger me donna en outre un de +ses plus fidèles _tscheprasse_[99], et son excellente et chère femme me +pourvut d’une bonne et chaude couverture, et de provisions de toute +sorte, si bien que mon baili pouvait à peine tout contenir. + +Ce fut le cœur serré que je me séparai de mes excellents compatriotes. +Dieu fasse que je ne meure pas sans les avoir revus! + +Le 30 janvier 1848, au matin, je quittai Delhi. Le premier jour nous +fîmes peu de chemin, seulement neuf _coos_ (18 milles) jusqu’à +_Faridabad_; il fallait d’abord que nos bêtes se missent en train. Les +six premiers coos m’offrirent quelques distractions, car il y avait des +deux côtés de la route une multitude de ruines dont j’avais déjà visité +un grand nombre avec mes amis quelques jours auparavant. + +Cette nuit, comme toutes les suivantes, je la passai dans un seraï. Je +n’avais ni tente ni palanquin, et il n’y a pas de bongolos sur cette +route. Les seraïs des petits endroits ne sont pas, hélas! à comparer à +ceux des grandes villes. Les cellules, faites de terre séchée au soleil, +n’ont guère plus de 2 mètres de long et de large, et l’entrée étroite, +haute de 2 mètres 30 centimètres, est sans porte; l’intérieur est vide. +A mon étonnement je les trouvai toujours très-propres; on m’y apportait +aussi partout une sorte de tréteau en bois revêtu d’un filet et de +cordes, sur lequel je jetais ma couverture et qui me faisait une couche +superbe. Le tscheprasse se plaçait devant l’entrée de ma cellule, comme +les mamelouks de Napoléon; mais il y goûtait un sommeil bien plus +profitable que le leur, car dès la première nuit il n’entendit rien d’un +débat très-animé que je soutins avec un très-gros chien, attiré par mon +panier aux provisions si bien rempli. + +_31 janvier._ Vers midi, nous traversâmes la petite ville de +_Balamgalam_, où se trouve une petite station militaire anglaise, une +mosquée et un temple hindou tout nouvellement construit. Nous passâmes +la nuit dans la petite ville de _Palwal_. + +Dans ce pays, les paons sont très-communs; je voyais tous les matins des +douzaines de ces beaux oiseaux sur les arbres, dans les champs et même +dans les villes, où ils viennent demander aux indigènes leur nourriture. + +_1_^{er} _février_. Notre station de nuit fut aujourd’hui la petite +ville de _Cossi_. Pendant les derniers coos nous avions été devancés par +beaucoup d’indigènes empressés d’arriver à la ville, dans l’intérieur et +au dehors de laquelle se tenait un marché important. Ce marché offrait +l’image de la plus grande confusion. Les animaux se tenaient de tous +côtés au milieu d’un nombre infini de meules de blé et de foin; les +marchands criaient et vantaient sans discontinuer leur marchandise; ils +tiraient à droite et à gauche les acheteurs, usant moitié de persuasion, +moitié de force, et ceux-ci ne faisaient pas moins de bruit. C’était un +tumulte vraiment étourdissant. Je fus surtout étonnée de la quantité +prodigieuse de cordonniers qui, au milieu des bottes de foin et de +paille entassées, avaient dressé leur simple établi, une toute petite +table chargée de poix, de fil et de cuir, et qui raccommodaient à l’envi +la chaussure de leurs pratiques. Ici comme ailleurs je remarquai que +l’indigène est loin d’être aussi paresseux qu’on veut bien le dire, et +qu’il saisit, au contraire, toutes les occasions de gagner quelque +monnaie. + +A l’entrée de la ville, je trouvai tous les seraïs combles; il me fallut +traverser Cossi d’un bout à l’autre pour me loger à l’autre extrémité. +La porte de la ville semblait promettre beaucoup; elle s’élançait +fièrement dans les airs avec une voûte élevée: aussi j’espérais y voir +des édifices proportionnés. Je trouvai.... de misérables cabanes en +terre glaise et des rues si étroites, que les piétons étaient forcés de +se ranger sous les portes des cabanes pour laisser passer notre +attelage. + +_2 février._ A quelques coos avant Matara, nous nous détournâmes de la +route frayée qui conduit de Delhi à _Mutra_, ville encore placée sous la +domination anglaise. + +_Matara_ est une jolie petite ville avec une charmante mosquée, de +larges rues et des maisonnettes en maçonnerie, dont plusieurs même sont +ornées de galeries, de piliers ou de sculptures de grès rouge. + +Le paysage ne varie pas; ce sont toujours de vastes plaines, où des +bruyères succèdent aux champs de blé, des champs de blé aux bruyères +brûlées par le soleil. Les épis étaient déjà très-hauts, mais +entremêlés de tant de fleurs jaunes, qu’on pouvait se demander si +c’était du blé ou de l’ivraie qu’on avait semé. + +La culture du coton est très-considérable en ce pays. Le cotonnier de +l’Inde n’a ni la couleur ni la grosseur de celui de l’Égypte, mais la +bonté du coton ne dépend pas de la grosseur de l’arbuste, et c’est +justement le coton de ce pays que l’on dit le plus fin et le plus beau. + +Dans ces immenses plaines, j’aperçus de temps en temps des maisonnettes +élevées d’une manière artificielle sur des buttes de terre glaise, et +hautes de deux à trois mètres. On n’y arrivait pas par des escaliers, +mais on y montait par des échelles que l’on pouvait retirer la nuit. +Autant que j’ai pu saisir le sens de quelques expressions de mon +domestique, que je ne comprenais qu’à moitié, ce genre de construction +sert à garantir des familles isolées contre les visites des tigres, qui +se trouvent ici en grande quantité. + +_3 février._ _Baratpoore._--Nous passâmes par une contrée où l’on +apercevait çà et là des buissons et des arbustes rabougris, phénomène +rare dans ce pays peu boisé. Mon guide honora aussi ces chétifs halliers +du nom ambitieux de jungles; je les aurais plutôt comparés aux +broussailles et aux buissons nains et tremblants de l’Islande. A +l’extrémité de ce canton couvert de maigres arbustes, tout le paysage +prit un aspect extraordinaire; le sol se trouvait en beaucoup d’endroits +déchiré et éboulé comme à la suite d’un tremblement de terre. + +Dans le seraï de Baratpoore, je fus bien près d’avoir peur. J’y +rencontrai beaucoup d’indigènes, plusieurs soldats, et surtout quelques +hommes à l’air féroce qui menaient avec eux des faucons dressés. N’étant +plus sur le territoire qui relève de l’Angleterre, je me trouvais livrée +à la merci de cette multitude; mais loin de m’insulter, tous me +marquèrent beaucoup de politesse et de déférence, et me firent le soir +et le matin un salut (_salam_) très-amical, en portant la main du front +à la poitrine. J’ai de la peine à croire que dans nos pays d’Europe des +hommes de cette classe m’eussent témoigné les mêmes respects. + +Le 4 février, je saluai avec plaisir la petite ville de Biana, située au +pied d’une basse chaîne de montagnes. Depuis longtemps je n’avais rien +vu de semblable, et on ne saurait croire combien on se trouve heureux de +rencontrer enfin un paysage où une succession de montagnes et de vallées +charme la vue et rompt la monotonie. Avant d’arriver à Biana, nous +passâmes près de vastes cimetières mahométans, ornés de beaucoup de +petits temples, mais à moitié en ruines, et où l’on ne voyait presque +plus de sarcophages. Biana a été jadis, dit-on, belle et florissante, +mais aujourd’hui elle est dans un triste état. Aux portes de la ville, +nous fûmes assaillis par une troupe de femmes dont chacune cherchait par +des éloges étourdissants à nous faire choisir son seraï. + +_5 février._ De l’autre côté de Biana, à deux pas de la porte, je vis +deux beaux monuments, des temples ronds avec de hautes coupoles; les +barreaux des fenêtres étaient en pierre et artistement ciselés. + +Les champs et les prés étaient bordés de lignes serrées de figuiers +indiens, ce que je n’avais vu nulle part qu’en Syrie et en Sicile. Sur +la droite de la route s’étendait une chaîne de montagnes, dont le point +culminant était surmonté d’un fort. L’habitation du commandant, au lieu +d’être protégée par les murs, s’élevait de beaucoup au-dessus d’eux; +elle était entourée de jolies verandas, et sur la terrasse du principal +corps de logis il y avait un beau pavillon reposant sur des colonnes. +Les ouvrages avancés descendaient jusque dans la vallée. Devant nous +s’étendait une grande plaine bornée de tous côtés de chaînes de +collines. + +A peine eûmes-nous fait environ sept coos, que nous rencontrâmes des +monuments situés au milieu d’enceintes d’un genre tout particulier. Sur +une petite place ombragée de beaux arbres, de nombreuses dalles de +pierre de plus de deux mètres de haut et de plus d’un mètre de large +formaient un mur rond au milieu duquel se trouvaient trois monuments de +forme ronde, comme des dessus de cloches, en grandes pierres de taille; +leur base pouvait être de 4 mètres, et leur hauteur de 2 mètres. Ils +étaient fermés de toutes parts, et on ne pouvait y pénétrer. + +J’eus aussi occasion de voir le même jour une nouvelle espèce d’oiseaux, +qui, par la forme et la grosseur, ressemblaient au _flamingo_; ils +avaient de belles ailes; leur plumage reflétait le gris blanc le plus +délicat, et leur tête était ornée de plumes pourpres. + +La ville de Hindon, passablement grande, nous abrita cette nuit. La +seule chose qui me frappa ici, fut un palais dont les fenêtres étaient +si petites, qu’elles paraissaient devoir servir plutôt à des poupées +qu’à des hommes. + +_6 février._ Au moment de quitter le seraï, trois hommes armés vinrent +se planter devant mon baili, et malgré les cris de mes gens, +m’empêchèrent de sortir. Enfin au milieu des clameurs, je compris qu’il +s’agissait de quelques _bais_[100] que ces hommes réclamaient pour avoir +passé la nuit devant la porte de ma chambre à coucher, et que mes gens +refusaient de leur donner. Sans doute le seraï n’avait pas inspiré assez +de confiance au _tscheprasso_, et il avait demandé la veille au _serdar_ +(juge) une garde de sûreté. Ces hommes pouvaient avoir dormi tout à leur +aise dans quelque coin du vestibule et avoir rêvé qu’ils veillaient, car +il est certain que pendant cette dangereuse nuit j’avais jeté plus d’une +fois les yeux sur la cour, et jamais je n’avais découvert un de ces +gardiens; mais que peut-on aussi demander pour quelques bais? Je +m’empressai de leur faire le petit don auquel ils tenaient tant; +aussitôt ils firent militairement demi-tour à gauche, et après force +salam, ils me laissèrent continuer ma route. Si j’avais été disposée à +avoir peur, il y a déjà plusieurs jours que la vue des indigènes aurait +dû me remplir de transes continuelles. Car ils étaient tous, jusqu’aux +bergers, armés de sabres, d’arcs et de flèches, de fusils avec mèches +allumées, de gros gourdins ferrés et même de petits boucliers de fer +laminé. + +Mais rien ne fut capable de me faire sortir de la tranquillité d’âme +dont je jouissais: ignorant la langue du pays et n’ayant à côté de moi +que mon vieux tscheprasso, je n’en avais pas moins la conviction intime +que ma dernière heure n’était pas encore venue. + +Cependant je ne fus pas fâchée de passer en plein jour par les affreuses +gorges et les profondes crevasses que nous eûmes à franchir pendant +plusieurs coos. + +De ces gorges nous pénétrâmes dans une grande vallée, à l’entrée de +laquelle se trouvait un fort bâti sur une montagne isolée. A deux coos +plus loin nous rencontrâmes un petit groupe d’arbres au milieu desquels +se trouvait une petite terrasse de pierre haute de 1 mètre 75 c., sur +laquelle s’élevait la statue en pierre d’un cheval de grandeur +naturelle. A côté on avait creusé un grand puits, espèce de citerne +revêtue intérieurement de gros blocs de grès rouge, où l’on arrivait par +trois escaliers. + +On trouve souvent dans l’Inde, surtout dans les contrées où comme ici on +n’a pas de bonnes sources, des citernes de ce genre et de beaucoup plus +grandes encore entourées de superbes manguiers et de tamariniers. Les +Hindous et les Mahométans vivent dans cette belle croyance qu’ils +s’assureront plus facilement la félicité future s’ils construisent des +travaux d’utilité publique. Quand ce sont des Indiens qui ont établi ces +réservoirs d’eau et planté ces groupes d’arbres, on voit d’ordinaire +s’élever à côté quelques emblèmes de leurs divinités taillées en +pierre, ou bien des pierres peintes en rouge. Auprès de plusieurs puits +et citernes se trouve posté un homme chargé d’aller chercher de l’eau ou +d’en puiser pour le voyageur fatigué. + +Cette institution a son beau côté; mais d’autre part on se sent pénétré +de dégoût quand on voit les voyageurs descendre dans ces réservoirs pour +s’y laver et y faire leurs ablutions. A quoi cependant la soif ne nous +réduit-elle pas! je fis comme tout le monde, je remplis ma cruche de +cette eau. + +_7 février._ _Duugerkamaluma_, petit endroit au pied d’une jolie +montagne. Non loin de la station, nous eûmes encore un vrai désert +d’Arabie à traverser; mais par bonheur il n’était pas d’une grande +étendue. + +D’ailleurs les sables de l’Inde peuvent être cultivés; on n’a qu’à +creuser à un ou deux mètres, et partout on trouve assez d’eau pour +arroser les champs. Dans ce petit désert il y avait aussi quelques +champs de froment d’une très-belle apparence. + +Cette après-midi, je crus un instant que je serais forcée de faire usage +de mon pistolet pour terminer un différend. Mon voiturier demandait sans +cesse que tout le monde lui fît place. Quand on ne l’écoutait pas il +jurait et pestait. Nous rencontrâmes cinq ou six voituriers armés qui ne +prirent pas garde aux cris de mon cocher: aussi celui-ci, plein de +fureur, leva son fouet et menaça de les frapper. + +Si l’on en était venu à un combat, nous aurions eu certainement le +dessous, malgré mon intervention; mais on s’en tint de part et d’autre à +des injures, et les voituriers se rangèrent pour laisser passer mon +cocher. + +J’ai remarqué, en général, que l’Indien n’épargne ni les cris ni les +menaces, mais qu’il ne se porte jamais à des voies de fait. J’ai +beaucoup fréquenté et observé le peuple, et j’ai souvent assisté à des +querelles et à des disputes, mais jamais à des rixes. Quand une dispute +se prolonge, ils poussent le flegme jusqu’à s’asseoir pour la terminer. +Les gamins même ne se chamaillent et ne se battent ni pour jouer ni tout +de bon. Une seule fois, je vis deux garçons se quereller sérieusement. +L’un d’eux s’oublia au point de donner un soufflet à l’autre; mais il le +fit avec autant de ménagement que si le coup lui eût été destiné à +lui-même. Le battu se frotta la joue avec la manche, et tout en resta +là; d’autres garçons étaient restés spectateurs, mais aucun n’avait pris +fait et cause pour l’un ou l’autre des deux champions. Cette douceur +peut provenir en partie de ce que le peuple mange peu de viande, et que +sa religion lui impose beaucoup de compassion pour les animaux; mais je +crois qu’à ce sentiment se mêle aussi un peu de lâcheté. Je me suis +laissé dire qu’on a beaucoup de peine à décider un Hindou à entrer sans +lumière dans une chambre obscure. Un cheval ou un bœuf fait-il le +moindre saut, le moindre écart, grands et petits se dispersent effrayés +et en poussant des cris. Cependant des officiers anglais m’ont affirmé +que les _cipayes_ (soldats indigènes au service des Anglais) sont assez +braves. Cette bravoure leur vient-elle avec l’habit ou bien par +l’exemple des Anglais? + +Ces derniers jours, je vis beaucoup de plantations de pavots d’un aspect +merveilleux; leurs feuilles sont grasses et luisantes, leurs fleurs +larges et de diverses couleurs. On recueille l’opium d’une manière +très-simple, mais en même temps très-pénible. On fait le soir plusieurs +entailles aux têtes de pavot avant qu’elles soient arrivées à une pleine +maturité. De ces entailles jaillit l’opium le plus pur; c’est un suc +blanc et visqueux, qui s’épaissit aussitôt à l’air, et qui forme de +petites bulbes. On les enlève le matin avec un couteau, et on les met +dans des vases qui ont la forme de petits gâteaux. On obtient un opium +d’une nature inférieure en pressant et en faisant cuire les têtes et les +tiges de pavot. + +Dans plusieurs livres, entre autres aussi dans le _Journal des +voyages_[101] de Zimmermann, j’avais lu que le pavot atteignait, dans +l’Inde et dans la Perse, une hauteur de 12 à 13 mètres; que la capsule +avait la grosseur d’une tête d’enfant et renfermait près d’une mesure de +semence; mais il n’en est rien. J’ai vu les plus belles plantations dans +l’Inde et plus tard aussi dans la Perse, et nulle part je n’ai trouvé +que les plants eussent plus d’un mètre ou d’un mètre et demi; la +grosseur de la capsule pouvait tout au plus se comparer à un petit œuf +de poule. + +_8 février._ _Madopoor_, misérable village au pied de basses montagnes. +Aujourd’hui encore nous passâmes par de terribles gorges et sur des +crevasses qui, contrairement à celles que nous avions rencontrées la +veille, n’étaient pas dans le voisinage de la montagne, mais au milieu +de la plaine. En revanche, nous jouîmes de la vue de quelques palmiers, +les premiers qu’il nous était donné de voir depuis Bénarès; mais ils ne +portaient pas de fruits. + +Ce qui me surprit encore plus, ce fut de rencontrer, dans ces régions +dépourvues d’arbres et de buissons, quelques tamariniers, bananiers ou +manguiers, qui, plantés et cultivés avec le plus grand soin, venaient et +réussissaient parfaitement. Leur prix est doublé par la certitude qu’on +a de trouver sous ces arbres un puits ou une citerne. + +_9 février._ _Indergur_, petite ville insignifiante. Nous approchâmes +beaucoup de la basse chaîne de montagnes que nous avions déjà vue la +veille; bientôt nous nous trouvâmes au milieu de vallées étroites, dont +de hauts pans de roches semblaient défendre l’issue. Sur quelques-unes +des cimes les plus élevées, il y avait de petits kiosques consacrés à la +mémoire des _suttis_: c’est ainsi qu’on appelle les femmes qui se font +brûler vives avec les corps de leurs maris. Au dire des Hindous, elles +n’y sont point forcées; mais quand elles ne le font pas, les parents +les raillent et les méprisent; aussi la crainte de se voir repoussées de +toute société les fait consentir à cet horrible sacrifice. Habillées et +parées magnifiquement, étourdies et rendues à moitié folles par l’abus +de l’opium, elles sont conduites au milieu de chants et de cris +d’allégresse à l’endroit où le corps du mari, enveloppé de mousseline +blanche, est placé sur le bûcher. Au moment où la victime se jette sur +le cadavre, le bûcher est allumé de tous côtés. En même temps on entend +résonner une musique bruyante. Tout le monde se met à crier et à chanter +pour couvrir les gémissements de la pauvre femme. Après l’auto-da-fé, +les ossements sont recueillis, mis dans une urne et enterrés sur quelque +éminence au-dessous d’un petit monument. Il n’y a que les épouses des +riches ou des gens distingués (et entre elles seulement l’épouse +favorite) qui jouissent du bonheur d’être ainsi brûlées. Depuis la +conquête de l’Hindoustan par les Anglais, ces scènes d’horreur sont +défendues. + +Les montagnes alternaient avec les plaines, et vers le soir nous +arrivâmes à des chaînes de montagnes encore plus belles. Nos regards +furent charmés par la vue d’un petit fort tout découvert, placé sur la +pente d’une montagne, et dont on distinguait parfaitement les mosquées, +les casernes, les petits jardins, etc. C’est au pied de ce fort que se +trouvait le seraï où nous allions passer la nuit. + +_10 février._ _Notara._ Nous traversâmes longtemps des vallées étroites +par des routes si pierreuses, que je pouvais à peine supporter les +cahots de la voiture et que je pensais que le baili allait à tout +instant se briser en mille morceaux. Tant que les rayons du soleil ne me +tombèrent pas verticalement sur la tête, je marchai à pied; mais bientôt +je fus forcée de me réfugier sous la toile qui couvrait le baili. Je +m’enveloppai le front, et, me cramponnant aux deux coins de la +charrette, je me résignai à mon sort. Les jungles dont nous étions +entourés n’étaient guère plus beaux que ceux de Baratpoor; mais ils me +fournirent plus de distractions, car ils étaient animés par des singes +sauvages. Ces animaux étaient assez grands, avaient le poil d’un jaune +foncé, des figures noires et de longues queues très-peu velues. Les +inquiétudes de la guenon, quand j’effarouchais ses petits, étaient +extrêmement divertissantes. Aussitôt elle en prenait un sur son dos, +l’autre s’accrochait par devant sur sa poitrine, et chargée de ce double +fardeau, elle ne sautait pas seulement de branche en branche, mais +d’arbre en arbre. + +Si j’avais été douée d’un peu plus d’imagination, j’aurais pris cette +forêt pour un bois enchanté; car indépendamment des joyeuses troupes de +singes, je vis encore beaucoup de choses curieuses. Les flancs et les +débris de rochers sur la gauche de notre chemin avaient les formes les +plus variées et les plus étranges: quelques-uns ressemblaient à des +ruines de maisons ou de temple; d’autres à des arbres. Je distinguai +entre toutes ces formes fantastiques une figure qui ressemblait +tellement à une femme avec un petit enfant sur le bras, que l’on avait +de la peine à se défendre de compassion en la voyant ainsi morne et sans +vie! + +Plus loin était une grande porte imposante dont le caractère me causa +une telle illusion, que je fus longtemps à chercher les ruines de la +ville à laquelle elle semblait conduire. + +Près des jungles, adossée contre un puissant mur de rochers et défendue +encore par des fortifications, est située la petite ville de _Lakari_. +Un superbe étang, un grand puits avec un magnifique portique, des +terrasses ornées de divinités hindoues, et des tombeaux mahométans sont +disséminés tout autour dans un charmant désordre. + +Devant Notara, je trouvai quelques autels avec le taureau sacré taillé +en grès rouge. + +Dans la ville même il y avait un joli monument, un temple ouvert et à +colonnes, sur une terrasse en pierres, entourée de beaux bas-reliefs +représentant des éléphants et des cavaliers. + +Comme il n’y avait pas de seraï à Notara, je me trouvai forcée d’aller +chercher un abri de rue en rue. Mais personne ne voulut recueillir la +chrétienne; ce n’était pas par manque de bonté, mais à cause d’une +superstition qui fait regarder comme souillée toute maison visitée par +une personne d’une autre croyance. On étend même cette opinion à une +foule d’autres objets. + +Je me trouvai réduite à passer la nuit dans une veranda ouverte. + +Dans la même ville, j’assistai à une scène qui dénote la bonté de ce +peuple. Un âne estropié, soit de naissance, soit par accident, se +traînant avec beaucoup d’efforts, mit plusieurs minutes à traverser la +rue. Quelques hommes arrivant avec leurs bêtes de somme s’arrêtèrent et +attendirent avec la plus grande patience, sans proférer le moindre cri +et sans lever la main pour exciter la pauvre bête à presser le pas. +Plusieurs habitants sortirent de leurs cabanes et lui jetèrent de la +nourriture; chaque passant s’empressa de lui faire place. Cette +délicatesse me toucha infiniment. + +Dans quelques grandes villes de l’Inde, il y a même des hôpitaux fondés +pour des animaux vieux ou invalides; on les y soigne jusqu’à la fin de +leur vie. Je vis deux de ces établissements, et j’y trouvai des bêtes à +qui l’on aurait certainement rendu service en les tuant pour les +délivrer des plus cruelles souffrances et d’infirmités incurables. Mais +les Hindous ne tuent aucune bête. + +_11 février._ Aujourd’hui, le treizième jour de mon voyage, j’arrivai à +Kottah. + +Je fus très-contente de mon domestique et de mon voiturier, comme en +général de tout le voyage. Les propriétaires des seraïs ne m’avaient pas +demandé plus qu’aux indigènes, et ils avaient eu pour moi toutes les +complaisances qui pouvaient se concilier avec les sévères préceptes de +leur religion. J’avais passé les nuits dans des cellules ouvertes de +toutes parts, et quelquefois même sous la voûte du ciel, entourée des +gens de la dernière classe, et je n’avais jamais été offensée ni par des +paroles outrageantes, ni par des gestes menaçants. Jamais on ne m’enleva +rien, et quand je donnais une bagatelle à un enfant[102], un morceau de +pain, du fromage ou quelque chose de semblable, les parents cherchaient +aussitôt à me témoigner leur reconnaissance en me faisant d’autres dons +et en me rendant toute espèce de petits services. Ah! si les Européens +savaient combien il est facile de s’attacher par de bons procédés ces +hommes si doux, véritables enfants de la nature! Mais malheureusement +ils veulent régner par la violence, et ils traitent ce pauvre peuple +avec mépris et avec dureté. + +_Kottah_ est la capitale du royaume de _Radschpatan_. Ici, comme dans +toutes les provinces auxquelles le gouvernement a laissé des princes +indigènes, se trouve un fonctionnaire anglais qui porte le titre de +_résident_. On pourrait vraiment l’appeler le _roi_ ou du moins le +_gouverneur du roi_; car le roi nominal ne peut rien faire sans son +consentement. Ce pauvre prince n’a pas même le droit de franchir les +frontières de ses États sans l’autorisation du résident. + +Les grandes forteresses du pays ont des garnisons anglaises, et sur +différents points on a établi de petites stations militaires. + +Cette surveillance est, sous certains rapports, utile, sous d’autres +très-nuisible au peuple. S’il est sévèrement interdit aux veuves de se +brûler[103], si l’on a aboli ces supplices cruels qui consistaient à +faire écraser les condamnés par des éléphants ou à les attacher à la +queue d’un éléphant pour être traînés jusqu’à la mort, en échange les +impôts ont augmenté singulièrement, et le roi est obligé de payer un +tribut considérable pour acheter le droit de gouverner d’après la +volonté du résident. Ce tribut, il le prend naturellement dans la bourse +du peuple. Le roi de Radschpatan paye, tous les ans 3 lacks (300 000 +roupies) au gouvernement anglais. + +Le résident de Kottah, le capitaine Burdon, était un ami intime du +docteur Sprenger qui l’avait prévenu de mon arrivée. Malheureusement il +avait été forcé de faire une tournée d’inspection dans les diverses +stations militaires; mais avant de partir, il avait pris toutes les +mesures pour ma réception, et il avait prié le docteur Rolland[104] de +veiller à ce que tous ses ordres fussent exécutés. On poussa la +prévenance jusqu’à envoyer au-devant de moi à la dernière station de +nuit, des journaux, des livres et des domestiques; mais ils ne me +trouvèrent pas, car, pour les deux dernières stations, mon voiturier +s’était détourné de la grande route afin de prendre un chemin plus +court. + +Je descendis dans le beau bongolo du résident. Toute la maison était +vide. Mme Burdon avait accompagné son mari avec ses enfants, comme cela +se fait ordinairement aux Indes, où le changement d’air fréquent est +regardé comme nécessaire à l’Européen. La maison, les domestiques et les +cipayes, le palanquin et l’équipage du capitaine en un mot, tout était à +ma disposition, et pour compléter mon bonheur, le docteur Rolland eut la +bonté de me servir de guide dans toutes mes excursions. + +_12 février._ Dès que le roi _Ram-Singh_ fut instruit de mon arrivée, il +m’envoya de grands paniers remplis de fruits et de douceurs, et en même +temps, ce qui me causa bien plus de plaisir, son éléphant favori bien +paré avec un officier à cheval et quelques soldats. Bientôt je me +trouvai assise avec le docteur Rolland sur la haute _hauda_[105], et je +me rendis à la ville voisine. + +_Kottah_ compte environ 30 000 habitants, et est situé près du fleuve +Tschumbal, dans une vaste plaine parsemée de rochers, à plus de 433 +mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville, qui se présente bien, +est entourée de solides ouvrages de fortification, sur lesquels on a +placé 50 canons. + +Les alentours les plus proches sont couverts de rochers, stériles et +déserts. L’intérieur de la ville est divisé par trois portes en trois +parties. La première est habitée par la classe pauvre et a l’air +très-misérable. Les deux autres, où demeurent les marchands et les gens +aisés, offrent un aspect infiniment supérieur. La grande rue, quoique +tortueuse et pierreuse, est cependant assez large pour que l’on puisse +passer sans difficulté à côté des voitures et des bêtes de somme. + +La construction des maisons est excessivement originale. Déjà à Bénarès +la petitesse des croisées m’avait frappée; ici elles sont si étroites et +si basses, que c’est à peine si l’on peut y passer la tête; la plupart +ont au lieu de vitres des barreaux de fer délicatement travaillés. +Beaucoup de maisons ont de grands balcons, d’autres aux premiers étages +de grandes galeries qui reposent sur des colonnes et occupent toute la +façade de la maison; beaucoup de ces galeries sont divisées par des +cloisons en grands et petits salons ouverts; aux deux coins se trouvent +de jolis pavillons, et au fond des portes conduisent dans l’intérieur de +la maison. + +C’est dans ces galeries surtout que se traitent les affaires et que se +font les ventes; elles sont aussi le rendez-vous de gens oisifs qui, +accroupis sur des nattes et des tapis, fument leur huka et s’amusent à +voir passer la foule. + +Dans d’autres maisons, les murs extérieurs étaient couverts de peintures +à fresque représentant de terribles géants, des tigres, des lions deux +ou trois fois grands comme nature, qui montraient la langue en faisant +d’affreuses grimaces, ou bien des divinités, des fleurs, des arabesques, +etc., tout cela jeté pêle-mêle sans goût et sans esprit, dessiné +pitoyablement et souvent barbouillé des couleurs les plus grotesques. + +Mais ce qui fait le plus bel ornement de la ville, ce sont les nombreux +temples hindous, qui s’élèvent tous sur des terrasses de pierres et qui +sont infiniment plus hauts, plus étendus et plus beaux que ceux de +Bénarès, à l’exception du _Visvishas_. Les temples sont ici construits +au milieu de portiques ouverts et à arcades, ornés de plusieurs tours +carrées et surmontés de coupoles de 7 à 13 mètres de haut. Au milieu se +trouve le sanctuaire, petite pièce soigneusement fermée. La porte qui y +donne entrée est couverte de belles sculptures ainsi que les colonnes et +les frises; les tours carrées sont aussi bien travaillées que celles de +Bénarès. Sous les portiques, il y a de vilaines idoles et des emblèmes +dont plusieurs sont peints d’un rouge clair. Les parties latérales des +terrasses sont ornées d’arabesques, d’éléphants et de chevaux taillés en +bas-relief. + +Le palais du roi est situé à l’extrémité de la troisième partie de la +ville et forme une ville dans la ville, ou pour mieux dire une citadelle +dans la forteresse, puisqu’elle est entourée d’énormes murs fortifiés, +non-seulement contre l’extérieur, mais aussi contre la ville. Il y a +beaucoup de grands et de petits édifices dans l’enceinte de ces murs; +mais, en dehors de leurs belles galeries, ils n’offrent rien de +remarquable. + +Si le résident avait été à Kottah, j’aurais été présentée à la cour; +mais en son absence l’étiquette s’opposait à ce que je visse le roi. + +De la ville nous nous rendîmes à _Armornevas_, un des petits châteaux de +plaisance du roi. Le chemin était excessivement mauvais, rempli de +masses de rochers et de grosses pierres. Aussi je ne pouvais assez +admirer l’habileté de notre éléphant, qui savait trouver une place pour +ses pieds massifs et trotter avec autant de vitesse que s’il avait suivi +la plus belle route. + +Quand j’exprimai à M. Rolland ma surprise de ce que le roi, qui allait +si souvent à son château, ne faisait pas ouvrir une route praticable, il +me répondit que c’était un principe chez tous les souverains de l’Inde +de ne pas établir de voies de communication, parce que, à leur avis, des +routes frayées facilitaient trop à l’ennemi les moyens de pénétrer dans +le pays. + +Le château est petit et insignifiant. Il est situé près du fleuve +Tschumbal, qui s’est pratiqué dans les rochers un lit excessivement +profond. + +Des gorges et des groupes de rochers pittoresques longent les bords du +fleuve. + +Le jardin du château est tellement rempli d’orangers, de citronniers et +d’autres arbres, qu’il n’y aurait pas la moindre place pour le plus +petit parterre de fleurs ou la plus petite pelouse de gazon. On trouve +très-peu de fleurs dans les jardins indiens, et elles sont toujours à +l’entrée. Les allées sont des chaussées en maçonnerie élevées de trois +quarts de mètre, le sol étant toujours boueux et humide à cause de +l’arrosement fréquent. La plupart des jardins que je vis par la suite +ressemblaient à celui-ci. + +Le roi s’amuse ici fréquemment à de petits combats d’animaux. + +Un peu en amont du fleuve, on a établi sur de basses collines des +tourelles qui servent à la chasse aux tigres. Ces animaux, traqués de +toutes parts, sont amenés peu à peu vers l’eau et toujours resserrés de +plus en plus jusqu’à ce qu’ils se trouvent à portée de fusil des +tourelles. Le roi avec sa société est assis en toute sûreté sur le +plateau de la tourelle, et fait bravement feu sur les bêtes. + +Près du château, on venait d’achever la construction d’un petit temple +de bois, où il ne manquait plus que la chose essentielle, l’aimable +idole elle-même. Grâce à cette heureuse circonstance, nous pûmes +pénétrer dans le sanctuaire. Il était composé d’un petit kiosque de +marbre placé au milieu du portique. Le temple et les colonnes étaient +barbouillés d’assez mauvaises peintures à couleurs extrêmement +tranchantes. Il est singulier que les Hindous et les mahométans ne se +soient jamais appliqués à la peinture; car aucun de ces peuples ne nous +a donné de bons tableaux ni de bons dessins, tandis qu’ils ont fait des +choses remarquables en architecture, en bas-reliefs et en mosaïques. + +D’Armornevas nous nous dirigeâmes vers la petite île de _Cotrikatalan_, +située près de la ville, dans un petit lac. Ici l’on voit également un +tout petit château avec un petit jardin, mais qui se présentent +infiniment mieux du rivage que de près. + +Nous terminâmes notre course en visitant un superbe bois de tamariniers +et de manguiers, à l’ombre desquels se trouvent conservées dans de beaux +monuments les cendres de plusieurs souverains. Ces monuments se +composent de temples ouverts auxquels conduisent de larges escaliers de +dix à douze marches. Ces escaliers sont décorés de chaque côté +d’éléphants de pierre. Quelques-uns des temples sont ornés de belles +sculptures. + +La soirée fut remplie par toutes sortes de divertissements. + +Le bon docteur voulut me faire connaître les divers tours de force des +Hindous, dont cependant la plupart n’étaient pas neufs. C’est ainsi +qu’un jongleur exhiba devant nous sa petite troupe de singes, dont les +tours ne manquèrent pas de nous faire beaucoup rire. + +Un autre se passa autour du corps les serpents les plus venimeux[106] et +laissa ramper de grands scorpions sur ses bras et sur ses jambes. + +A la fin parurent quatre danseuses élégantes vêtues de mousseline brodée +d’or et d’argent et surchargées de parures. Toutes les parties du corps, +les oreilles, le front, le cou, la poitrine, les cuisses, les mains, les +bras, les pieds, étaient couverts d’or, d’argent et de pierreries; les +doigts de pieds même en étaient ornés, et du nez pendait jusque +par-dessus la bouche un grand cercle avec trois pierres précieuses. Deux +danseuses entrèrent d’abord en scène; elles exécutèrent les mêmes +figures que j’avais déjà vu exécuter à Bénarès; seulement elles les +faisaient bien plus vite et tournaient de toutes manières les doigts, +les mains et les bras. Certes on aurait pu dire d’elles à juste titre +qu’elles dansaient avec les bras et non avec les pieds. Elles dansèrent +dix minutes sans chanter, puis elles se mirent à pousser des cris aigus +et discordants; leurs mouvements devinrent peu à peu plus rapides et +plus désordonnés, jusqu’à ce qu’au bout d’une demi-heure la voix et la +force leur manquèrent. Épuisées, elles abandonnèrent la place à leurs +sœurs, qui répétèrent la même scène. + +Le docteur Rolland m’assura qu’elles représentaient une histoire +d’amour, où toutes les vertus comme la douceur, la fidélité et la +confiance, et toutes les passions comme la haine, la vengeance et le +désespoir avaient un rôle. Les musiciens, placés tout près des +danseuses, suivaient chacun de leurs mouvements. + +Tout l’espace employé est à peine de 3^{m},30 de long, et 2^{m},60 de +large. Les bons Hindous s’amusent des heures entières à ces scènes sans +goût dont ils ne peuvent se lasser. + +Je me souviens d’avoir lu dans des livres que les danseuses indiennes +étaient bien plus gracieuses que celles de l’Europe, que leur chant +était très-mélodieux et leur pantomime délicate et émouvante. Je +voudrais bien savoir si les auteurs de pareils livres ont été vraiment +aux Indes. Je ne trouvai pas moins exagérées les descriptions d’autres +voyageurs qui prétendent qu’on ne peut rien voir de plus immoral que les +danses indiennes. Je me permettrai à mon tour de demander s’ils ont vu +la _sammaquecca_ et la _refolosa_ à Valparaiso, s’ils ont vu les dames +de Taïti ou bien nos danseuses en tricots couleur de chair? + +Le costume des femmes à Radschpatan et dans quelques contrées de +Bundelkund diffère beaucoup de celui des autres pays de l’Inde. Elles +portent de longues robes de couleur à larges plis, des corsets +très-serrés et si courts qu’ils couvrent à peine la poitrine, et elles +mettent par-dessus un mouchoir blanc ou bleu dont elles enveloppent le +buste, la tête et la figure, et dont elles laissent pendre une partie +par devant, en guise de tablier. Les jeunes filles, qui n’ont pas +toujours la tête enveloppée, ressemblent presque dans ce costume à nos +paysannes. Elles sont, comme les danseuses, surchargées de parures; +quand elles ne peuvent pas les avoir en or ou en argent, elles se +contentent d’un métal quelconque. Elles portent aussi autour des mains, +des bras et des pieds des cercles en corne, en os ou en perles de verre. +Elles ont aux pieds des grelots, de sorte qu’on les entend venir de +soixante pas. Les doigts de pieds sont couverts de larges et pesants +anneaux, et du nez jusqu’au menton elles laissent pendre des anneaux +qu’à chaque repas elles sont obligées de relever au-dessus du nez. + +Je plains ces pauvres créatures, qui ont avec leur parure une fameuse +charge à porter. + +Dès leur enfance les Hindous se teignent en noir les sourcils et les +paupières; souvent aussi ils se peignent sur les sourcils des raies bleu +foncé de la largeur du doigt et des taches sur le front. + +Les adultes se couvrent la poitrine, le front, le nez ou les tempes de +couleurs rouges, blanches ou jaunes, selon qu’ils sont plus +particulièrement attachés à telle ou telle divinité. Plusieurs portent +des amulettes et de petites images suspendues au cou par des cordons. +Aussi je les prenais d’abord pour des catholiques et je me réjouissais +déjà des brillants succès des missionnaires. Mais m’étant approchée un +jour d’un Hindou pour mieux examiner l’image, que vis-je? Vous croyez +peut-être une gracieuse madone, une petite tête d’ange aux blondes +boucles, un Antoine de Padoue en extase? Hélas non. Je vis les figures +grimaçantes du dieu Chiva aux huit bras; de Vichnou à la tête de bœuf, +et de la déesse Kalli à la longue langue. Les amulettes renfermaient +très-probablement un peu des cendres d’un de leurs martyrs brûlés, ou un +clou, un petit morceau de peau, le cheveu d’un saint, l’éclat de l’os +d’un animal sacré, etc. + +_13 février._ Aujourd’hui le docteur Rolland me conduisit à la petite +ville de _Kesho-Rde-Patum_, une des plus saintes de _Bunda_ et de +_Radschpaton_, située sur la rive opposée du Tschumbal, à 6 milles de +Kottah. Beaucoup de pèlerins viennent s’y baigner, car ils regardent +l’eau, dans cet endroit, comme excessivement sacrée. On ne peut pas leur +en vouloir de cette croyance, quand on songe combien il y a de chrétiens +qui donnent la préférence à l’image de la sainte Vierge de Marie Zell, +d’Einsiedeln ou de Lorette, bien que toutes les autres images +représentent exactement la même Vierge. + +De beaux escaliers de pierre conduisent au fleuve, et dans de jolis +kiosques on voit assis des brahmanes qui prennent de l’argent aux +fidèles en l’honneur des dieux. Sur un des escaliers était une +très-grosse tortue; elle pouvait s’y chauffer au soleil tout à son aise; +personne ne songeait à la prendre; elle venait du fleuve sacré: c’était +peut-être le dieu Vichnou en personne[107]. Le long du fleuve il y a +beaucoup d’autels de pierre avec de petits taureaux et autres emblèmes, +également taillés en pierre. + +La ville elle-même est petite et misérable; mais le temple est grand et +beau. + +On poussa ici la tolérance jusqu’à nous accorder l’entrée de tout le +temple, ouvert de tous côtés et formant un octogone. Dans la partie +supérieure, il est entouré de galeries dont une partie est destinée aux +femmes, l’autre aux musiciens. Le sanctuaire est au fond du temple; cinq +cloches étaient pendues devant; on les frappe quand des femmes entrent +dans le temple; elles résonnèrent aussi à mon entrée. Ensuite on ouvrit +la porte couverte de rideaux, et on nous accorda la vue de tout +l’intérieur. + +Nous vîmes là une petite compagnie d’idoles en pierre. Le peuple, qui +nous avait suivi avec curiosité, fit entendre de légers murmures quand +on ouvrit le sanctuaire. Je me retournai avec un peu d’émotion, croyant +que c’était à nous qu’on en voulait, et je me préparais déjà aux plus +grandes avanies, quand je reconnus que c’étaient des prières qu’ils +récitaient à voix basse et dans une posture pleine de respect. Un des +brahmanes chasse avec un grand balai les mouches assez hardies pour se +poser sur les figures spirituelles des dieux. + +Plusieurs chapelles contiguës au temple s’ouvrirent toutes devant nous; +elles renfermaient des pierres ou des images peintes en rouge. Dans le +péristyle, sous un petit toit, on voyait un saint en pierre qui était +très-bien vêtu et qui avait même une casquette sur la tête. + +Sur la rive opposée du fleuve s’élève une petite colline, sur laquelle +repose un grand taureau taillé assez massivement en pierre. Cette +colline s’appelle _la montagne sacrée_. + +Le capitaine Burdon a élevé, dans le voisinage de la montagne sacrée, +une maison construite avec beaucoup de goût, qu’il habite quelquefois +avec sa famille. J’y vis une belle collection d’oiseaux empaillés que le +résident lui-même a apportée de l’Himalaya. J’admirai surtout les +faisans, dont quelques-uns jetaient un véritable éclat semblable à celui +du métal; il y avait des sujets non moins beaux parmi les coqs de +bruyère. + +Après avoir tout vu, je priai le docteur de me procurer, pour le +lendemain, une occasion d’aller à _Indor_ (180 milles). Il me surprit +très-agréablement en m’apprenant que le roi l’avait chargé de me donner +autant de chameaux qu’il m’en faudrait, ainsi que deux cipayes à cheval +pour escorte. Je demandai deux chameaux, l’un pour moi et mon petit +bagage, l’autre pour le chamelier et le domestique que me donna le +docteur Rolland. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIV. + + Les voyages à dos de chameau dans les Indes.--Rencontre de la + famille Burdon.--Les femmes du peuple aux + Indes.--Oudjein-Indor.--Le capitaine Hamilton.--Présentation à la + cour.--Fabrication de la glace.--Le temple de rochers + d’Adjunta.--Chasse au tigre.--Le temple de rochers d’Élora.--Le + fort Dowlutabad. + + +_14 février._ Les chameaux avaient été demandés pour cinq heures du +matin, mais ils n’arrivèrent qu’à midi et accompagnés chacun d’un +conducteur. Quand les chameliers aperçurent mon petit coffre (qui +pouvait peser 25 livres), ils furent tout interdits, ils ne savaient +qu’en faire. J’eus beau leur expliquer comment on emballait en Égypte, +et leur dire que j’avais toujours gardé mon petit paquet avec moi sur ma +monture, ils avaient d’autres habitudes et ne voulaient pas s’en +écarter. + +Le voyage à dos de chameau est toujours désagréable et fatigant, et les +secousses de l’animal causent à beaucoup de voyageurs la même +indisposition que les roulis d’un vaisseau; mais, aux Indes, il devient +presque insupportable, tant on sait mal s’arranger. Chaque chameau a son +conducteur qui est assis sur le devant et occupe la bonne place, tandis +que le voyageur trouve à peine un petit coin sur la croupe. + +Le docteur Rolland me conseilla de me résigner pour le moment à mon +sort: le lendemain, je trouverais le capitaine Burdon qui me procurerait +facilement un transport plus commode. Je suivis son conseil; je fis +porter mon paquet et je montai avec résignation sur mon chameau. + +Nous traversâmes de vastes plaines où l’on remarquait principalement des +plantations de lin considérables; nous longeâmes un bel étang près +duquel était situé un joli palais, et nous atteignîmes vers le soir le +village de _Moasa_, où nous passâmes la nuit. + +Dans les pays placés sous l’autorité des princes indigènes, il n’y a ni +postes, ni routes; mais dans toutes les villes, dans tous les villages +sont établis des hommes chargés de montrer le chemin aux voyageurs et de +porter leurs effets; on leur donne pour cela une bagatelle. Les +personnes accompagnées d’une garde ou d’un tscherprasso du roi ou du +gouverneur (_aunil_) ne payent rien. Les autres donnent de 1 à 4 bais +par tête, suivant la distance. + +A mon arrivée à Moasa, tout le monde accourut pour me servir: je +voyageais avec les gens du roi; et dans cette contrée, une figure +d’Européenne devenait déjà une rareté. On m’apporta du bois, du lait et +des œufs. Ma table était partout servie avec la même frugalité; j’étais +heureuse quand j’avais du riz cuit dans du lait ou quelques œufs: pour +l’ordinaire, je n’avais que du riz, de l’eau et du sel. Un vase de cuir +pour l’eau, une petite poële, une poignée de sel et un peu de riz et de +pain était tout ce que j’emportais avec moi. + +_15 février._ J’arrivai tard dans la soirée à _Nurankura_, petit endroit +entouré de basses montagnes. Je trouvai là les tentes du capitaine +Burdon, une servante et un domestique. Comme j’étais extrêmement +fatiguée, je me retirai aussitôt dans une des tentes pour me livrer au +repos. A peine m’étais-je étendue sur un divan, que la servante entra, +et, sans me demander si j’y consentais, se mit à me frictionner dans +tous les sens. Je voulais l’en empêcher, mais elle m’expliqua que quand +on était aussi fatiguée, c’était une très-bonne chose, me pressa +fortement le corps de haut en bas pendant un quart d’heure, et le +résultat fut véritablement très-favorable: je me trouvai très-allégée, +très-fortifiée; ces frictions sont en grand usage aux Indes, comme dans +tout l’Orient, surtout après le bain. Les Européens se soumettent +volontiers aussi à cette opération. + +La servante m’expliqua, moitié par signes, moitié par paroles, qu’on +m’avait déjà attendue le matin, et qu’on m’avait préparé un palanquin +dans lequel je pourrais dormir aussi bien que sous la tente. J’y +consentis, et je repris mon voyage à onze heures de la nuit. Je +n’ignorais pas que la contrée était infestée de tigres, mais plusieurs +porteurs de torches nous accompagnaient et les tigres sont ennemis jurés +du feu: je pouvais donc reprendre tranquillement mon sommeil interrompu. + +A trois heures du matin on me fit arrêter auprès d’une seconde tente +préparée pour me recevoir, et où je trouvai toutes les commodités. + +_16 février._ Ce matin, je fis la connaissance de l’aimable famille +Burdon. Les deux époux vivent au milieu de sept enfants qu’ils élèvent +en grande partie eux-mêmes, heureux et contents, quoique réduits à peu +près à eux seuls, puisque, excepté le docteur Rolland, aucun Européen +n’habite Kottah. Ils ne reçoivent que très-rarement la visite +d’officiers en passage, et depuis quatre ans, j’étais la première +Européenne que Mme Burdon voyait. + +Je passai très-agréablement la journée au milieu de cette famille. Je ne +fus pas peu étonnée de retrouver ici tout le confortable que peuvent +seules offrir les maisons les mieux ordonnées; et, à cette occasion, je +vais raconter en quelques mots la manière dont les officiers et les +employés anglais voyagent dans les Indes. + +Avant tout, ils ont des tentes assez grandes pour contenir de deux à +quatre chambres; j’en vis qui valaient plus de 800 roupies. Ils +emportent les meubles qu’ils peuvent y mettre, depuis le tapis de pied +jusqu’à l’élégant divan, et presque tous les instruments de cuisine et +de ménage. Ils ont en outre un nombre infini de domestiques, dont +chacun a son emploi qu’il connaît parfaitement. + +A trois heures du matin, après avoir passé la nuit dans leur lit, les +maîtres s’étendent ou s’asseoient sur leur palanquin, ou montent à +cheval pour descendre au bout de quatre ou cinq heures (ils ne font +jamais plus de quatre coos par jour) dans une tente toute dressée, où +ils prennent le déjeuner fumant. Ils retrouvent là toutes les commodités +de leur intérieur, se livrent à leurs occupations ordinaires, font leurs +repas accoutumés, sont en un mot, tout à fait chez eux. + +Le cuisinier se met toujours en route la nuit. Dès qu’on a quitté les +tentes, on les ploie, on les emporte promptement et on les dresse avec +la même rapidité; car on ne manque ni de mains ni de bêtes de somme. + +Dans les pays les plus civilisés de l’Europe, on ne voyage pas avec +autant de luxe et de commodité qu’aux Indes. + +Le soir, il me fallut encore partir. Le bon M. Burdon voulait me donner +son palanquin avec ses porteurs jusqu’à Indor; mais les malheureux me +faisaient trop pitié. J’affirmai donc que je ne trouvais pas le voyage +sur des chameaux désagréable, que je le préférais même au palanquin à +cause de la vue. Je pris cependant pour mon petit coffre un troisième +chameau, et je laissai ici les cipayes. + +Nous fîmes ce soir encore 4 coos jusqu’à la petite ville de _Patan_. + +_17 février._ Ce matin seulement je vis que Patan était situé sur une +chaîne de collines pittoresques et offrait quelques temples assez beaux, +avec des portiques ouverts où se trouvaient des statues de pierre, de +grandeur naturelle. Les arabesques et les figures des statues étaient en +relief et bien faites. Dans les vallées que nous traversâmes, il y avait +beaucoup de pierres, comme du basalte et du quartz magnifiquement +cristallisés. + +Vers le soir, nous atteignîmes _Batschbachar_, petite ville misérable. + +_18 février._ _Runitscha_ est un peu plus grand et un peu plus beau. Il +me fallut établir mon gîte au milieu du bazar, sous une veranda ouverte: +il n’y a pas de serais sur cette route. La moitié de la population de la +ville se rassembla aussitôt autour de moi et examina avec une grande +attention tout ce que je faisais. Je leur donnai l’occasion d’étudier +l’aspect d’une Européenne en colère, car j’étais très-irritée contre mes +gens et je les tançais vertement, malgré mon peu de connaissance de la +langue. En effet, ils laissaient les chameaux aller si lentement, que, +bien que nous fussions en marche depuis le grand matin jusqu’à une heure +assez avancée de la soirée, nous ne faisions pas plus de dix à onze +coos, comme une voiture de bœufs. Je leur dis que cela ne devait plus +arriver, et du reste cela n’arriva plus. Je dois à cette occasion +contredire tous ceux qui prétendent que le chameau fait en moyenne +quarante coos par jour, et que, même quand il va lentement, ses pas sont +aussi écartés. J’observe tout très-exactement et je juge ensuite d’après +mon expérience sans me laisser induire en erreur par mes lectures. Avant +d’entreprendre un voyage, je note non-seulement les grandes distances, +mais aussi l’éloignement des points intermédiaires; je combine, à l’aide +d’amis expérimentés, mon plan de route de station en station, et je suis +ainsi en état de tenir tête à mon guide, qui ne peut plus me dire que +nous avons parcouru, par exemple, vingt ou trente coos, quand nous n’en +avons fait que la moitié. Je pus observer en outre, dans le trajet de +Delhi à Kottah, que je fis dans une voiture à bœufs, le train de +plusieurs chameaux avec lesquels je me rencontrais tous les soirs aux +mêmes stations. Il est vrai que j’avais des bœufs excellents et que les +chameaux étaient très-ordinaires. Mais je ne fis cependant pas dans ce +voyage-ci, avec de bons chameaux, plus de quinze ou seize coos par +jour, et depuis quatre heures du matin jusqu’à six heures du soir, sauf +deux heures de sieste, j’étais continuellement en marche. Un chameau qui +fait en un jour quarante coos est une exception, et il aurait de la +peine à recommencer le second et le troisième jour. + +_19 février._ Ranera, endroit peu considérable. + +L’on m’assigna ici une étable de vaches comme chambre à coucher. Elle +était très-bien tenue: néanmoins je préférai dormir en plein air devant +l’écurie. + +Jusqu’à une heure avancée de la nuit, il y eut beaucoup d’animation dans +l’endroit: des convois d’hommes, surtout de femmes et d’enfants, +s’avançaient au son du tam-tam, qu’ils accompagnaient d’un chant +désagréable et plaintif. Ils allaient ainsi à un arbre quelconque, sous +lequel était élevée une statue de leur divinité. + +Nous eûmes beaucoup de basses chaînes de collines à gravir. Le sol non +cultivé était partout brûlé par les ardeurs du soleil[108]: en revanche, +les plantations de pavots, de lin, de céréales, de coton, brillaient +d’une manière luxuriante. Partout des rigoles étaient pratiquées dans +les champs, et les paysans étaient occupés avec leurs attelages de bœufs +à tirer de l’eau des puits et des rivières. Je ne vis pas de femmes +occupées à ces travaux. J’eus occasion dans mes nombreux voyages de +remarquer que le sort des femmes de la classe pauvre aux Indes, en +Orient, et chez la plupart des peuples sauvages, n’est pas aussi dur +qu’on le croit ordinairement. Les hommes font tous les gros travaux et +mettent même la main à ceux des femmes. Ainsi, par exemple, dans les +villes habitées par les Européens, ce sont les hommes qui lavent et +repassent le linge: la femme ne peut prendre que très-rarement part aux +travaux publics; elle porte le bois, l’eau, et jamais de fardeau pesant, +si ce n’est pour sa maison à elle. On voit bien des femmes dans les +champs à l’époque de la moisson, mais là encore elles ne s’occupent que +de l’ouvrage le plus facile. Si l’on rencontre des convois où il y ait +des bœufs ou des chevaux, les femmes et les enfants sont assis dessus; +les hommes marchent à côté, et souvent encore ils sont chargés de +fardeaux. S’il n’y a pas de bêtes de somme dans le convoi, ce sont eux +qui portent les enfants et les fardeaux. Je ne vis jamais non plus +d’homme maltraiter sa femme ou son enfant. Je souhaiterais de grand cœur +que les femmes de la classe pauvre dans nos pays fussent seulement +traitées par leurs maris moitié aussi doucement que dans tous les autres +pays du monde. + +_20 février._ Oudjein sur la Serpa, une des villes de l’Inde les plus +anciennes et les mieux bâties, est la capitale du royaume de _Sindhia_, +et a une population de plus de 100 000 âmes. + +La construction de cette ville est tout à fait particulière: les façades +des maisons, qui sont à un étage, sont en bois et percées dans le haut +de grandes fenêtres régulières, fermées, au lieu de vitres, par des +solives. Les appartements sont tous très-hauts et très-aérés. Du sol au +toit il n’y a aucun plancher intermédiaire. Les parois extérieures et +les poutres de la maison sont peintes avec de la couleur à l’huile brun +foncé; cette ville a l’air sombre au delà de toute idée. + +Deux maisons se distinguaient des autres par leur grandeur et la beauté +non commune de leurs sculptures en bois. Elles avaient deux étages et +étaient ornées avec beaucoup de goût de galeries, de statues, de frises, +de niches et autres choses semblables. Autant que je pus le comprendre +par les réponses que l’on fit à mes questions et par le nombre des +domestiques et des soldats qui se pressaient autour de ces édifices, +c’étaient les palais de l’aumil et de la reine veuve Madhadji-Sindhia. + +Nous traversâmes toute la ville: les rues étaient larges, les bazars +très-vastes et tellement remplis, qu’il nous fallait souvent nous +arrêter; c’était absolument un grand marché. Jamais je ne vis aux Indes, +dans les circonstances de ce genre, dans les grandes fêtes et dans les +grandes réunions de peuple, d’hommes ivres, quoiqu’il n’y manque pas de +boissons enivrantes: ici les hommes sont sobres et tempérants, même +_sans sociétés de tempérance_. + +En dehors de la ville je trouvai une veranda ouverte où j’établis mon +gîte pour la nuit. + +Je fus témoin d’une scène douloureuse, résultat des fausses idées +religieuses des Hindous, d’ailleurs si compatissants. Un vieillard +gisait non loin de la veranda, étendu sur le sol, sans donner signe de +vie; quelques passants s’arrêtaient, le considéraient et continuaient +leur chemin; personne ne l’interrogeait ni ne l’aidait. Le vieillard +était tombé de faiblesse à cette place et n’avait pas pu dire à quelle +caste il appartenait. Je pris du courage et m’approchai, je soulevai son +mouchoir de tête qui était détaché et lui couvrait une partie du visage: +deux yeux ternes me regardaient fixement; je tâtai le corps; il était +roide et froid. Mon secours venait trop tard. + +Le lendemain, le cadavre était encore à la même place; on me dit qu’on +attendait que des parents vinssent le chercher, et que sans cela on le +ferait enlever par les parias. + +_21 février._ Dans l’après-midi, j’atteignis Indor, la capitale du +royaume d’_Holkar_. Comme j’approchais du quartier des Européens, je les +trouvai justement occupés à une promenade en voiture. L’équipage du +résident, M. Hamilton, pour qui j’avais des lettres, se distinguait +entre tous les autres par son luxe. Quatre beaux chevaux étaient attelés +à un landau ouvert, et quatre domestiques en costume oriental couraient +à côté de la voiture. + +A peine ces messieurs eurent-ils aperçu ma troupe qu’ils firent arrêter +et envoyèrent un domestique au-devant de moi; sans doute ils voulaient +savoir immédiatement par quel hasard une Européenne isolée s’était +égarée dans le pays. Mon domestique, qui avait déjà dans les mains les +lettres adressées à M. Hamilton, s’empressa de les lui porter. M. +Hamilton les parcourut rapidement, descendit aussitôt, vint à moi et me +reçut très-cordialement. Mes méchants habits déteints par le soleil ne +le choquèrent point, et il ne prit pas mauvaise opinion de moi parce que +j’arrivais sans beaucoup de bagages et sans grande suite. + +Il me conduisit lui-même au bongolo destiné aux étrangers, et demeura +avec moi jusqu’à ce qu’il eût vu que les domestiques avaient pourvu +convenablement à tout ce dont je pouvais avoir besoin. Puis, après +m’avoir encore présenté un domestique destiné uniquement à mon usage, et +avoir mis une garde devant le bongolo que j’habitais seule, il prit +congé de moi en me promettant de me faire chercher dans une heure pour +le repas. De semblables attentions me rappellent toujours le souvenir de +l’aimable ministre autrichien de Rio-de-Janeiro. + +Le palais du résident, éloigné à peine de quelques centaines pas du +bongolo, est une remarquable construction de vrai style italien. De +longs escaliers conduisent du dehors dans les portiques, qui, par leur +grandeur et leurs belles voûtes, se distinguent de tous ceux que j’avais +vus jusqu’ici. Les salles, les appartements et la disposition +intérieure, répondaient à la haute idée que faisait naître la vue de +l’extérieur. + +C’était justement un dimanche, et j’eus le plaisir de trouver toute la +société européenne d’Indor réunie chez le résident. Elle se composait de +trois familles. + +Le luxe qui m’entourait, la somptuosité du repas, me causaient un +étonnement qui s’accrut encore quand un orchestre complet et exercé +exécuta de belles ouvertures, et, à mon intention, des mélodies bien +connues de ma patrie. A table, M. Hamilton me présenta le maître de +chapelle, Tyrolien du nom de Næher. Dans l’espace de quatre années, ce +digne homme avait créé sa chapelle, qui se composait de jeunes +indigènes. + +On me pria d’assister le lendemain matin à une opération à l’éther, la +première qu’un médecin européen tentât ici. On devait enlever à un +indigène une grande excroissance de chair qu’il avait sur la nuque. +Malheureusement la chose n’alla pas comme on l’espérait; le patient +revint à lui dès la première entaille et commença à crier d’une manière +horrible. Je quittai promptement l’appartement, le malheureux me faisait +trop de pitié. L’opération réussit, il est vrai, mais la souffrance ne +fut pas épargnée au malade. + +Pendant le déjeuner, M. Hamilton me proposa d’échanger mon logement du +bongolo contre un appartement dans son palais, parce qu’il devait me +sembler pénible de me déplacer pour chaque repas. Il m’abandonna +l’appartement de sa femme, qu’il avait perdue, et affecta en même temps +une servante à mon service. + +Ce n’était qu’après le _tiffen_ (déjeuner à la fourchette) que je devais +visiter la ville et être présentée à la cour. + +J’employai le temps qui me restait à faire une visite à M. et Mme Næher. +Mme Næher, également Allemande, fut émue jusqu’aux larmes lorsqu’elle me +vit; depuis quinze ans elle n’avait pas parlé à une Allemande. + +La ville d’Indor compte 25 000 habitants. Elle n’est pas fortifiée; les +maisons sont construites comme celles d’Oudjein. + +Le palais royal est situé au centre de la ville et forme un carré. Le +milieu de la façade monte en forme de pyramide à une hauteur de six +étages. Une porte d’entrée excessivement élevée, très-belle, flanquée de +deux tours rondes et saillantes, conduit dans le vestibule. Les murs +extérieurs du palais sont entièrement couverts de fresques représentant, +pour la plupart, des chevaux et des éléphants qui font assez bien de +loin. L’intérieur est partagé en plusieurs cours. Dans la première, au +rez-de-chaussée d’un grand corps de logis, se trouve un salon bordé +d’une double colonnade en bois. C’est ici que se tient le _durwar_ +(conseil des ministres). Au premier étage du même corps de logis, une +magnifique salle ouverte sert d’habitation à des taureaux sacrés. + +En face de cette salle est la pièce de réception. Des corridors sombres, +qu’on est obligé d’éclairer en plein jour, conduisent aux appartements +du roi. Dans presque tous les palais de l’Hindoustan, les abords sont, +dit-on, aussi sombres: on veut les cacher aux étrangers, ou du moins +leur en rendre l’entrée plus difficile. + +Dans la salle de réception, était assise la reine Jeswont-Rao-Holcar, +veuve âgée et sans enfants, et à côté d’elle son fils adoptif le prince +Hury-Rao-Holcar, jeune homme de quatorze ans, aux traits pleins de +douceur, aux yeux expressifs. + +Elle nous fit asseoir à ses côtés, sur des coussins rangés par terre. Le +jeune prince parlait un mauvais anglais; les questions qu’il m’adressa +prouvaient qu’il était assez versé dans la géographie. Son +_mundschi_[109] est indigène, et, dit-on, un homme d’esprit et de +savoir. Je ne pus m’empêcher à la fin de l’audience de lui faire mon +compliment sur l’éducation accomplie du prince. + +Le costume de la reine et du prince était en mousseline de Dakka. Le +prince avait quelques pierres précieuses et quelques perles à son +turban, sur sa poitrine et sur ses bras. La reine tenait son visage +découvert, quoique M. Hamilton fût présent. + +Tous les appartements, tous les corridors, étaient remplis de serviteurs +qui, sans la moindre cérémonie, venaient aussi dans la salle d’audience +pour pouvoir nous considérer de plus près: nous étions dans une +véritable presse. + +On nous offrit des sucreries et des fruits, on nous arrosa d’eau de +rose, et on répandit même un peu d’huile de rose sur nos mouchoirs. Au +bout d’un certain temps, on apporta deux noix d’arec et une feuille de +bétel sur un plat d’argent que la reine nous tendit elle-même: on +indique ainsi que l’audience est terminée, et avant cela on ne doit pas +s’éloigner. Au moment où nous allions nous lever, on nous suspendit de +grandes guirlandes de jasmin autour du cou; on m’attacha en outre de +petites guirlandes aux poignets. On nous envoya aussi des fruits et des +sucreries à la maison. + +La reine avait donné l’ordre au _mundschi_ de nous faire voir tout le +palais. Il n’est pas très-grand et les appartements, sans excepter la +salle d’audience, sont très-simples et presque sans meubles; mais dans +toutes les pièces il y avait par terre des coussins couverts de +mousseline blanche. + +Pendant que nous étions sur la terrasse de la maison, nous vîmes le +prince sortir à cheval. Deux domestiques conduisaient son cheval et une +grande escorte l’entourait. Plusieurs employés l’accompagnaient sur des +éléphants, et des cavaliers fermaient la marche. Ces derniers avaient de +larges culottes blanches, de petits cafetans bleus, et de beaux bonnets +ronds qui leur donnaient très-bonne mine. Le peuple fit entendre, à la +vue du prince, un faible murmure; c’était, disait-on, l’expression de sa +joie. + +Le mundschi eut encore la bonté de me montrer comment se fabriquait la +glace. Les mois les plus favorables sont ceux de décembre et de janvier; +cependant, en février, les nuits et surtout les heures de la matinée qui +précèdent le lever du soleil sont encore assez froides pour qu’une +petite masse d’eau se couvre d’une légère couche de glace. A cette fin, +l’on creuse dans un sol riche en salpêtre[110] de petits trous peu +profonds, où l’on place de petites assiettes plates de terre cuite +poreuse remplies d’eau; ou, si le sol ne renferme pas de salpêtre, on +couvre les plus hautes terrasses de la maison avec de la paille, et l’on +place les assiettes dessus. Les croûtes de glace obtenues ainsi sont +brisées en petits morceaux, arrosées d’un peu d’eau et placées dans les +glacières, qui sont également couvertes de paille. Cette fabrication de +la glace commence déjà à Bénarès. + +M. Hamilton eut la bonté de s’occuper de la continuation de mon voyage. +J’aurais pu avoir une seconde fois les chameaux du roi; mais je préférai +une charrette à bœufs, parce que la perte de temps n’est pas +considérable, et que la fatigue est moindre. M. Hamilton fit lui-même le +marché avec le voiturier, partagea les stations d’Indor à _Aurang-Abad_ +(230 milles anglais), me donna un bon serviteur et un cipaye, me munit +de lettres, et me demanda même si j’avais assez d’argent. Et, tout cela, +l’excellent homme le fit avec une telle amabilité que je ne savais +véritablement ce que je devais le plus admirer de ses complaisances ou +de sa manière d’offrir. Non-seulement à Indor, mais partout où on le +connaissait, j’entendis toujours prononcer son nom avec le plus grand +respect. + +Le 23 février à midi, je quittai Indor pour aller jusqu’au petit village +de _Simarola_ (5 coos). Le chemin passait à travers de beaux bois de +palmiers et un pays richement planté. A Simarola, je trouvai une jolie +tente commodément disposée, que M. Hamilton avait envoyée à l’avance +pour me surprendre encore par une bonne station de nuit. Je le remerciai +bien sincèrement par devers moi de cette aimable prévenance. + +_24 février._ Au sortir de Simarola, la contrée devenait vraiment +pittoresque. Un col étroit, à peine assez large en certains endroits +pour livrer passage, conduisait par une pente roide[111] dans de petites +vallées aux flancs desquelles s’amoncelaient de belles collines +couvertes de bois verdoyants: je remarquai surtout deux espèces +d’arbres, dont l’une portait des fleurs jaunes et l’autre des fleurs +rouges. Toutes deux, par un phénomène singulier, manquaient complétement +de feuilles. + +Déjà depuis Kottah, comme le sol est trop pierreux, les convois de +chameaux devenaient plus rares; à leur place on voyait des convois de +bœufs. + +J’en rencontrai aujourd’hui qui étaient d’une longueur incroyable. Je +n’exagère rien en disant que j’ai vu des convois de plusieurs milliers +de bœufs transportant sur leur dos des grains, de la laine, etc. Je ne +puis comprendre d’où l’on tire la nourriture pour tant d’animaux; on +n’aperçoit nulle part de prairies, et, si l’on excepte les plantations, +le sol est brûlé ou couvert tout au plus d’un gazon sec et maigre +(l’herbe des jungles), où je ne vis jamais aucun animal brouter. + +Les femmes et les enfants, dans les villages où passent de tels convois, +déploient une activité incroyable: ils se munissent de corbeilles, +suivent le convoi à une grande distance, et ramassent la fiente des +animaux; ils en font des briquettes qu’ils sèchent au soleil et qu’ils +emploient pour allumer le feu. + +La soirée était avancée lorsque nous entrâmes, au milieu d’éclairs et de +coups de tonnerre, dans le petit village de _Burwai_, qui est situé sur +le _Nurbuda_. Il y avait, disait-on, un bongolo public dans l’endroit; +mais l’obscurité nous empêcha de le trouver, et je me contentai de +l’auvent d’une maison. + +_25 février._ Ce matin il nous fallut passer le Nurbuda en canot; cette +opération, y compris les préparatifs, nous prit deux heures. + +_26 février._ _Rostampoor._ Entre Simarola et Rostampoor, le pays est +stérile et très-peu peuplé. Nous faisions plusieurs coos sans voir le +plus petit village. + +_27 février._ J’eus aujourd’hui le spectacle agréable d’une nature +brillante et de belles montagnes. Sur une hauteur isolée trônait le +vieux et respectable fort _Assergur_, d’où s’élevaient tristement deux +minarets à moitié dégradés. Vers le soir nous traversâmes beaucoup de +ruines; on y remarquait encore une belle mosquée dont le portique, les +minarets et les murs latéraux étaient debout. A ce monde de ruines +touchait la ville très-animée de _Berhampoor_, qui compte encore 60 000 +habitants, mais qui autrefois était, dit-on, beaucoup plus peuplée. + +Berhampoor est la résidence d’un aumil et d’un officier anglais chargé +de le surveiller. Pour arriver au bongolo de ce dernier, il nous fallut +traverser toute la ville, passer le fleuve _Taptai_, qui est assez +profond, gravir et descendre des montagnes par des chemins effrayants, +si bien que nous arrivâmes tard dans la nuit. Le capitaine Hennessi +était à souper avec sa famille: on me reçut avec une véritable +cordialité, et, quoique épuisée et violemment cahotée, je pris cependant +place au joyeux repas et m’entretins avec cette aimable famille jusqu’à +une heure très-avancée de la nuit. + +_28 février._ Malheureusement il fallut me remettre en route aujourd’hui +dès midi. Entre _Berhampoor_ et _Itschapoor_ se trouvaient les +plantations les plus magnifiques et les plus variées; il y avait du blé, +du lin, du coton, des cannes à sucre, des pavots, des _dahls_[112], +etc. + +Le soleil commençait déjà à devenir gênant (34° Réaumur); je me trouvais +continuellement en route depuis quatre heures du matin jusqu’à cinq ou +six heures du soir, et ce n’était que rarement qu’on faisait une petite +halte sous un arbre, près d’un cours d’eau. On ne pouvait pas songer à +voyager la nuit, car les déserts et les jungles s’étendaient souvent au +loin et étaient infestés de tigres, dont nous constatâmes la présence +dès le lendemain; en outre mes gens ne connaissaient pas le chemin. + +L’étape d’aujourd’hui était une des plus longues; nous nous mîmes donc +en route à trois heures du matin. Le chemin passait par d’horribles +solitudes et de maigres jungles. Nous avions avancé quelque temps +tranquillement: tout à coup les chevaux s’arrêtèrent comme fixés au sol, +et se mirent à trembler: leur crainte se communiqua aussitôt aux gens, +qui s’écrièrent avec effroi: _Bach! bach!_ c’est-à-dire: «Tigre! tigre!» +Je leur ordonnai de crier, de faire du bruit pour écarter les animaux +féroces, s’il y en avait véritablement dans le voisinage; je fis +arracher et allumer de l’herbe des jungles, et entretenir constamment le +feu. Je n’entendis cependant aucun hurlement et, à part la frayeur des +animaux et de mes gens, je ne remarquai aucun autre signe du voisinage +redouté. Néanmoins nous attendîmes cette fois le lever du soleil avec +impatience, après quoi nous continuâmes notre route. Plus tard nous +apprîmes que dans cette contrée les tigres enlèvent presque chaque nuit +un bœuf, un cheval ou une chèvre. Une pauvre femme, qui s’était attardée +à ramasser l’herbe des jungles, avait, dit-on, été dévorée il y avait +peu de jours. Tous les villages étaient entourés de hauts remparts de +pierre et de terre: si c’était par crainte des bêtes féroces ou pour une +autre cause, c’est ce que je n’ai pas pu savoir avec certitude. Ces +villages fortifiés se succédaient jusqu’à Aurang-Abad, sur une étendue +de 150 milles. + +_1_^{er} _mars_._Bodur_, village peu considérable; aussi, pendant le +long chemin d’_Indor_ à _Aurung-Abad_, il n’y a pas de bongolos avec +chambres, et on rencontre très-rarement un bongolo ouvert, consistant en +une pièce avec trois murs en bois, au-dessus desquels s’étend un toit. A +Bodur, nous trouvâmes un de ces derniers bongolos. Il était déjà occupé +par plusieurs soldats indiens, mais ils se serrèrent sans que nous le +leur eussions demandé et m’abandonnèrent la moitié de ce logement +aérien. Ils se tinrent toute la nuit tranquilles, et ne me causèrent pas +la moindre contrariété. + +_2 mars._ _Furdapoor_, petit village au pied de belles montagnes. Comme +les pauvres bœufs commençaient à être fatigués du voyage, le voiturier +avait soin de les frictionner tous les soirs. + +_3 mars._ _Adjunta._ Avant d’arriver à Adjunta, nous passâmes devant un +horrible défilé de montagnes, très-facile à défendre. Le chemin était +très-étroit et si mauvais que les pauvres bêtes pouvaient à peine +avancer avec la charrette vide. Au sommet du défilé, ce chemin étroit +était barré par une grande porte du fort, alors ouverte parce qu’on +était en paix. Des deux côtés les abîmes et les hauteurs étaient rendus +inaccessibles par de grandes et fortes murailles. + +Les vues devenaient à chaque pas plus ravissantes: c’étaient, de chaque +côté, des vallées et des gorges romantiques, des blocs et des pans de +rocher pittoresques; d’immenses vallées se dessinaient derrière les +montagnes, tandis que sur le devant les regards s’étendaient librement à +travers une vaste plaine, à l’entrée de laquelle était le fort Adjunta. +Nous y arrivâmes à huit heures du matin. + +A Adjunta résidait le capitaine Gill, pour qui j’avais des lettres de +recommandation de M. Hamilton. Quand, après plusieurs salutations, je +lui témoignai le désir de visiter les célèbres temples de rochers +d’Adjunta, il m’exprima le regret de ne pas avoir reçu une lettre de moi +vingt-quatre heures plus tôt: «Cela m’aurait, dit-il, épargné quelques +milles, puisque les temples étaient plus près de _Furdapoor_ que +d’Adjunta.» Que faire? Je tenais absolument à voir ces temples. N’ayant +que peu de temps à perdre, je me décidai aussitôt à retourner sur mes +pas. Je ne pris que peu de nourriture, et, montant un cheval de l’écurie +du capitaine, je franchis dans une bonne heure le défilé des montagnes. + +La route qui mène aux temples passe à droite par des vallées sauvages et +désertes, dont le silence de mort n’est troublé ni par le chant d’un +oiseau, ni par le souffle d’un être animé. Cette profonde solitude +contribua puissamment à augmenter l’attente des merveilles que je me +promettais. + +Les temples, au nombre de vingt-sept, sont taillés dans des pans de +rochers élevés à pic, à moitié circulaires. Le long de quelques murs de +rochers s’élèvent deux étages ou temples l’un sur l’autre; on y arrive +par des marches pratiquées dans le roc, mais qui sont si étroites et si +dégradées que souvent on sait à peine où poser le pied. Au-dessous de +soi on aperçoit de profonds abîmes, dans lesquels vient s’engloutir un +torrent rapide. Au-dessus on voit encore les flancs des rochers +glissants s’élever de plus de 100 mètres. La plupart des temples forment +des carrés, à l’intérieur desquels on arrive par des arcades et de beaux +portails, qui, appuyés sur des colonnes, semblent porter des montagnes +massives de rochers. Ces temples s’appellent _vihara_. Dans les plus +grands je comptai 28 colonnes, et 8 dans les plus petits. D’un côté, +souvent des deux côtés des murs des temples, il y a des cellules sombres +et petites, où demeuraient sans doute les prêtres. Au fond, dans une +grande cellule élevée, se trouve le sanctuaire. On y voit des figures +gigantesques dans toutes les postures; quelques-unes ont plus de 6 +mètres de haut et touchent presque au plafond, qui peut avoir à peu près +8 mètres d’élévation. Les murs des temples et des verandas sont couverts +de divinités et de statues de bons et de mauvais génies. Dans un de ces +temples, on a représenté toute une guerre de géants. Les figures sont +toutes plus grandes que nature, et ces statues, ainsi que les colonnes, +les verandas et les portails, tout est taillé dans le roc. Les +sculptures et les bas-reliefs qui ornent à profusion les colonnes, les +chapiteaux, les frises, les portes, et même les plafonds, sont du goût +le plus pur et d’une beauté extraordinaire; on ne peut rien voir de plus +admirable. La variété des dessins et des sujets est inépuisable. Il +paraît incroyable que des hommes aient pu produire ces chefs-d’œuvre et +en même temps ces constructions gigantesques. Aussi les brahmanes les +attribuent à des êtres surnaturels, et prétendent que l’époque de leur +création ne peut être indiquée. + +Sur les murs, sur les plafonds et sur les colonnes, on trouve aussi des +restes de peintures, dont les couleurs sont encore plus brillantes et +plus fraîches que celles de beaucoup de productions modernes. + +Les temples de la seconde espèce ont une forme ovale et de hauts +portails majestueux qui conduisent dans l’intérieur; ils s’appellent +_chaitya_. Le plus grand de ces temples a de chaque côté une rangée de +19 colonnes; le plus petit en compte 8. Ici on ne trouve point de +verandas, point de cellules de prêtres, et pas de sanctuaires. On voit +seulement à l’extrémité du temple un haut monument qui se termine en +coupole. Sur un de ces monuments, le dieu Bouddha est taillé debout. Sur +les murs des grands temples on a sculpté dans le roc des figures +colossales, parmi lesquelles se trouve un Bouddha endormi de 7 mètres de +longueur. + +Après avoir passé des heures entières à grimper et à pénétrer partout, +et après avoir examiné chaque temple en détail, on me ramena dans l’un +d’eux, et tout à coup une petite table, richement chargée de mets et de +boissons, m’invita à réparer mes forces. Le capitaine Gill avait eu la +complaisance d’envoyer dans ce désert tout ce qui constitue un excellent +tiffen, sans oublier une table et des chaises. Ainsi rafraîchie et +fortifiée, je ne trouvai pas le retour pénible. + +La maison habitée par le capitaine Gill, à Adjunta, occupe une position +remarquable: un petit jardin riant, orné de fleurs et de berceaux, +entoure le devant que domine une belle plaine, tandis que le derrière +est sur le bord d’un abîme vraiment effroyable, le regard, pris de +vertige, se perd dans les flancs de rochers escarpés, dans des gorges et +des crevasses béantes. + +Quand le capitaine Gill apprit que je me proposais de visiter le célèbre +fort Dowlutabad, il me dit que personne n’y entrait sans une permission +du commandant d’Aurang-Abad. Mais, pour m’épargner le détour (le fort se +trouve avant Aurang-Abad), il me proposa d’y dépêcher aussitôt un +courrier, et de me faire porter une carte d’entrée à _Elora_. Le +courrier eut à faire un chemin de 140 milles; 70 pour aller et autant +pour revenir. Je trouvai toutes ces complaisances d’autant plus +gracieuses, qu’elles étaient adressées par des Anglais à une Allemande +qui n’avait pas de position élevée dans le monde. + +_4 mars._ A quatre heures du matin, le bon capitaine me tint encore +compagnie tandis que je prenais mon café; une demi-heure plus tard +j’étais dans mon baili, et le même jour je me rendis au petit village de +_Bongeloda_. + +_5 mars._ _Roja_, une des plus anciennes villes de l’Inde, offre un +sombre et triste aspect. Les maisons sont d’un étage et construites en +grosses pierres de taille, mais entièrement noircies par le temps; les +fenêtres et les portes sont rares, et pratiquées d’une manière +irrégulière. + +En dehors de la petite ville, il y a un joli bongolo avec deux chambres; +mais, comme j’appris qu’il était occupé par des Européens, je ne m’y +rendis pas, et je préférai établir mon gîte de nuit sous l’auvent d’une +maison. + +Depuis Adjunta jusqu’à Roja, la contrée est unie et plate; on y remarque +de belles plantations, entre des bruyères brûlées et des jungles. Près +de _Pulmary_, le pays était parfaitement cultivé. + +_6 mars._ De grand matin je montai à cheval pour visiter les temples non +moins célèbres d’Elora (à 2 milles de Roja). Mais, comme dit le proverbe +si souvent vérifié: «L’homme propose et Dieu dispose;» au lieu des +temples, je vis une chasse au tigre. + +A peine avais-je dépassé la porte de la ville, que je vis arriver du +bongolo plusieurs Européens assis sur des éléphants. Nous nous arrêtâmes +de part et d’autre, et la conversation s’étant engagée, je sus que ces +messieurs étaient à la poursuite d’un tigre dont on leur avait désigné +le repaire. Je fus invitée à prendre part à cette chasse, si elle ne +m’effrayait pas trop. Cette invitation me fit beaucoup de plaisir, et je +me trouvai bientôt placée sur un des éléphants, dans une grande boîte +haute de 60 centimètres, où se trouvaient déjà deux messieurs et un +indigène. L’office de celui-ci était de charger les armes. On me +présenta un grand couteau pour me défendre, dans le cas où la bête +féroce bondirait trop haut et atteindrait le bord de la boîte. + +Ainsi armés, nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines; au bout de +quelques heures, nous approchions du repaire redoutable, quand soudain +notre domestique cria tout bas: _Bach! bach!_ et montra du doigt un +buisson voisin. Des yeux ardents brillaient dans le taillis; mais à +peine les eus-je aperçus que déjà j’entendis plusieurs détonations. +Bientôt la bête, frappée par plusieurs balles, se précipita sur nous +pleine de rage. Elle fit de si épouvantables bonds que je me figurais à +tout instant qu’elle allait atteindre la boîte et choisir parmi nous une +victime. + +Le spectacle était horrible à voir, et ma crainte augmenta encore quand +j’aperçus un autre tigre. Je me montrai cependant si courageuse, +qu’aucun de ces messieurs ne se douta le moins du monde de ce qui se +passait en moi. Les coups de feu se succédèrent sans interruption; les +éléphants défendirent très-habilement leurs trompes en les levant en +l’air ou en les repliant. Après une lutte ardente d’une demi-heure, nous +restâmes vainqueurs, et les tigres tués furent triomphalement dépouillés +de leurs belles peaux. Les messieurs eurent la bonté de m’en offrir une, +mais je ne l’acceptai pas, ne pouvant pas différer mon voyage jusqu’à ce +qu’elle fût mise en état, c’est-à-dire suffisamment séchée; on loua mon +intrépidité et on ajouta qu’une telle chasse était dangereuse quand +l’éléphant n’était pas complétement bien dressé: il fallait qu’il n’eût +pas la moindre peur du tigre et qu’il ne bougeât pas même de place, car +s’il s’enfuyait, on était lancé hors de la boîte par les branches et les +rameaux des arbres, ou bien on y restait suspendu, et, dans ce cas, on +devenait infailliblement la proie de la bête féroce. + +Il était trop tard pour faire la visite des temples. Mais j’y allai dès +le lendemain. + +Les temples d’Elora sont situés sur un sol laminaire qui se rencontre +très-fréquemment dans l’Inde. Le principal temple, _Kylas_, est le plus +remarquable de tous les édifices de ce genre taillés en pierre; il +surpasse en grandeur et en beauté les meilleurs ouvrages de l’Inde; on +prétend qu’il dispute la palme aux plus merveilleuses constructions de +l’ancienne Égypte. + +Le Kylas est un temple coniforme de 40 mètres de haut et de 200 mètres +de circonférence. Pour construire ce chef-d’œuvre, on détacha du rocher +un bloc colossal, et on le sépara de la masse par une galerie de 80 +mètres de long et de 33 mètres de large. L’intérieur du temple se +compose d’une voûte principale (longue de 22 mètres et large de plus de +18 mètres) et de quelques voûtes secondaires, toutes garnies de +sculptures et d’idoles colossales. Mais la vraie magnificence consiste +dans les riches et belles sculptures du dehors, dans les arabesques +travaillées artistement et dans les flèches, les créneaux et les niches +taillés dans la tour. Ce temple repose sur le dos d’éléphants et de +tigres innombrables, placés à côté l’un de l’autre dans l’attitude du +repos. Devant la principale montée, à laquelle conduisent plusieurs +escaliers, se trouvent deux éléphants de grandeur plus que naturelle. +Tout, comme nous l’avons déjà dit, est taillé d’un seul morceau. Le pan +de rocher dont on a détaché ce bloc gigantesque l’entoure de trois côtés +à une distance de 33 mètres et forme d’immenses parois perpendiculaires, +dans lesquelles on a taillé, comme à Adjunta, d’énormes colonnades, de +grands et de petits temples élevés d’un à trois étages les uns sur les +autres. Le principal temple (un _vichara_) s’appelle Rameswur, et +surpasse encore un peu en grandeur le vichara d’Adjunta: sa largeur est +de 33 mètres, sa profondeur de 34 mètres, et sa hauteur jusqu’au plafond +est de 8 mètres; porté par 48 colonnes et 22 pilastres, il est surchargé +de sculptures, de bas-reliefs et de dieux gigantesques, parmi lesquels +le principal groupe représente les noces du dieu Rama et de la déesse +Seeta. Un second vichara, presque aussi beau, s’appelle Laoka. Sa +principale figure est celle de Chiva. + +Non loin de là, dans d’autres rochers sont encore beaucoup de temples; +mais ils sont beaucoup plus simples, leurs portails peu remarquables, +leurs colonnes unies: ils ne peuvent pas être comparés à ceux d’Adjunta. +Ces travaux auraient été impossibles, si le rocher était formé de granit +ou de pierre primitive; mais malheureusement je ne pus pas déterminer la +nature de la pierre; j’examinai seulement les morceaux dégagés çà et là: +ils se brisaient très-facilement. L’admiration qu’inspirent ces œuvres +gigantesques n’en est pas moins vive, et on les considérera toujours +comme des monuments incomparables de l’habileté de l’homme. + +Malheureusement le temple Kylas a déjà été un peu maltraité par le +temps et les intempéries des saisons. Il est fâcheux que ce monument, le +seul de son espèce, soit condamné à tomber peu à peu en ruines. + +Vers les onze heures du matin, j’étais de retour à Roja, et je continuai +aussitôt mon voyage au célèbre fort Dowlutabad; mon billet d’entrée +m’était en effet parvenu à Roja. + +La distance n’est que de 4 coos; mais on a à franchir, par d’horribles +routes, un défilé pareil à celui d’Adjunta. Le fort, un des plus anciens +et des mieux défendus de l’Inde, est regardé comme une des plus grandes +curiosités en son genre, non-seulement du pays de Dekan, mais de toute +l’Inde. Il présente un aspect surprenant et est situé sur un cône de +rocher élevé de 200 mètres, qui, à la suite d’une révolution de la +nature, semble avoir été séparé des autres montagnes; il s’élève isolé +au milieu d’une belle plaine. + +L’étendue de ce rocher est d’environ un mille. Il est escarpé de tous +côtés jusqu’à une hauteur de plus de 43 mètres, et 10 mètres descendent +aussi perpendiculairement au fond du fossé d’eau qui l’environne, ce qui +lui donne plus de 53 mètres d’escarpement, et le rend par conséquent +inaccessible; on n’y gravit par aucun sentier. J’étais donc extrêmement +curieuse de savoir comment nous arriverions au sommet. Tout à coup il +s’ouvrit dans le rocher même une porte de fer tout à fait basse, que +l’on n’aperçoit qu’en temps de paix, puisqu’on peut faire monter l’eau +du fossé à plus de 30 centimètres au-dessus de cette porte. On alluma +des torches, et on me mena avec précaution par des corridors bas et +étroits qui décrivaient des courbes infinies; les entrailles du rocher, +même dans ces corridors, se trouvaient fermées dans beaucoup d’endroits +par des portes de fer massives. Ce ne fut qu’après avoir gravi à +l’intérieur presque tout l’escarpement, que nous revîmes le jour; des +sentiers et des degrés étroits, défendus par de forts ouvrages, +conduisaient de là jusqu’au point le plus élevé. Le sommet, qui a 47 +mètres de diamètre, est assez plat; il est entièrement miné, et disposé +de manière à ce qu’en le remplissant de feu on puisse le rendre +incandescent. On avait braqué sur le point culminant un canon ayant près +de 8 mètres de long. + +Au pied de ce fort s’étendent des ruines nombreuses qui proviennent, +dit-on, d’une ville très-considérable. Il n’en reste plus aujourd’hui +que trois ou quatre enceintes de murs qu’il faut passer pour arriver +jusqu’à la pointe du rocher lui-même. + +Dans la même plaine, mais déjà près de la chaîne de montagnes, s’élève, +sur une montagne isolée, un fort infiniment plus grand, mais bien moins +défendu que Dowlutabad. + +Tous ces forts et tous ces travaux de défense datent, comme je l’appris +ici, des temps anciens, où l’Hindoustan appartenait à de nombreux +princes qui étaient continuellement en guerre. Les habitants des villes +et des villages ne sortaient qu’armés et après avoir posté des +sentinelles pour se garantir contre des surprises subites; la nuit, ils +ramenaient leurs troupeaux dans l’intérieur des murs, et vivaient +toujours sur le pied de guerre. A la suite de ces luttes éternelles, il +se forma aussi des hordes de brigands à cheval, de dix à douze mille +hommes qui n’affamaient que trop souvent les habitants des petites +villes, les soumettaient et détruisaient entièrement leurs semailles. +Pour s’affranchir du joug de ces barbares, les villes étaient réduites à +conclure des traités avec eux, et à se racheter au moyen de tributs +annuels. + +Depuis que les Anglais ont fait la conquête de l’Inde, la tranquillité +et la paix sont rétablies partout; les remparts sont démantelés et ne +sont plus réparés; les habitants sortent encore souvent armés, mais +plutôt par habitude que par nécessité. + +De Dowlutabad, j’avais 4 coos pour aller à Aurang-Abad. J’étais déjà, il +est vrai, très-fatiguée; car j’avais visité les temples, fait 5 coos par +le défilé de la montagne, et j’étais montée au fort pendant la plus +grande chaleur; mais je me consolai avec la perspective de la nuit que +je passerais, non pas dans une veranda ouverte, mais dans une maison +bien close et dans un bon lit. Je m’assis dans mon baili, en +recommandant au voiturier de presser le plus possible la marche lente et +pesante de ses bœufs. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XV. + + Aurang-Abad.--Puna.--Les mariages aux Indes orientales.--Le + voiturier fou.--Bombay.--Les Parsis adorateurs du feu.--Funérailles + des Indiens.--L’île Éléphanta.--L’île Salsette. + + +Le 7 mars, à une heure bien avancée de la soirée, j’arrivai à +Aurang-Abad. Le capitaine Steward, qui habitait en dehors de la ville, +m’accueillit avec autant d’amabilité que ses prédécesseurs. + +_8 mars._ Le capitaine Steward et sa femme m’accompagnèrent à la ville +pour me montrer les curiosités, qui se composent d’un monument et d’un +étang sacré. Aurang-Abad, capitale du Dekan, compte 60 000 habitants, et +est en partie en ruines. + +Le monument, situé à très-peu de distance de la ville, a été fondé il y +a plus de deux siècles par le sultan Aurung-zeb-Alemgir, en mémoire de +sa fille. On l’appelle le _petit Tadsch_; il est sans doute beau, mais +il ne mérite nullement d’être comparé avec le grand Tadsch d’Agra. + +Il se compose d’une mosquée, d’une haute coupole et de quatre minarets. +Au dehors, l’édifice est revêtu en bas, sur tout le tour, d’une bordure +de marbre blanc d’un mètre et demi de haut. Le reste est couvert d’un +ciment fin et blanc dans lequel on a sculpté de jolies fleurs et des +arabesques. Les portes d’entrée sont recouvertes de métal sur lequel on +a également gravé à l’eau-forte des arabesques et des fleurs. +Malheureusement le monument est déjà très-endommagé, et un des minarets +est à moitié enseveli dans les décombres. + +Dans la mosquée, on voit un simple sarcophage, entouré d’une petite +balustrade à jour en marbre. Tous deux n’ont de commun avec celui du +grand Tadsch que le marbre blanc; mais pour la richesse et le travail +ils lui sont tellement inférieurs, que je ne pus m’expliquer comment il +avait pu venir à l’idée de qui que ce soit de faire une aussi incroyable +comparaison. + +Près de la mosquée il y a un joli portique de marbre, et tout autour un +jardin mal entretenu. + +Le roi actuel voulait faire enlever le marbre de ce monument pour +l’employer à une construction dans laquelle reposeraient un jour ses +dépouilles! Il en demanda la permission au gouvernement anglais. Il lui +fut répondu qu’on ne s’y opposait pas, mais qu’il devait songer, d’un +autre côté, que, s’il respectait si peu les monuments de ses ancêtres, +le sien pourrait bien avoir le même sort. Cette réponse l’engagea à +renoncer à son projet. + +L’étang sacré (regardé comme tel par les mahométans) est un grand bassin +revêtu d’une maçonnerie de grosses pierres de taille. Il est rempli de +gros brochets, auxquels il n’est pas permis de toucher; on a même +préposé à leur garde un homme, chargé de les nourrir. Aussi les brochets +sont si apprivoisés et si familiers, qu’ils mangent dans votre main des +raves, du pain et autres choses semblables. Les temps de pluie coûtent +la vie à beaucoup de ces bêtes; sans cette heureuse circonstance, +l’étang contiendrait déjà depuis longtemps plus de poissons que d’eau. +Aussi, depuis l’arrivée des Anglais, les gardiens ne se piquent plus, +dit-on, de trop de conscience, et font passer souvent pour de l’argent +comptant le poisson de l’étang dans les cuisines anglaises. + +Après une agréable journée, je dis un adieu cordial à mes aimables +hôtes, et je continuai mon voyage vers _Puna_ (136 milles) dans une +autre baili. + +_9 mars._ _Toka._ Les routes commencèrent à devenir meilleures, et on +trouvait de nouveau des bongolos en payant la taxe usitée. + +_10 mars._ _Emanpoor_, petit endroit sur le sommet d’une chaîne de +collines. C’est ici que je trouvai le plus beau bongolo de toute la +route de Bénarès à Bombay. + +_11 mars._ Nous traversâmes des contrées désertes, des collines et des +montagnes nues. Les arbres majestueux qu’on rencontrait de temps en +temps, avec des fontaines et des autels, avaient déjà disparu près +d’Aurang-Abad. + +Vers midi, nous passâmes près de la ville très-animée d’_Ahmednugger_, +non loin de laquelle se trouve une grande station militaire anglaise. + +_12 mars._ Le bongolo de _Serur_ était trop près, celui de Candapoor +trop éloigné; j’établis donc mon gîte dans un petit village, sous une +veranda. + +_13 mars._ A Candapoor, il y a quelques jolis temples hindous et +plusieurs petits monuments mahométans. Dans le voisinage de Lony, il y a +aussi une grande station militaire anglaise. J’y trouvai un obélisque +élevé en mémoire d’une bataille que 1200 Anglais gagnèrent contre 20 000 +indigènes. + +_14 mars._ _Puna._ Dans cet endroit, j’eus une peine infinie à trouver +M. Brown, à qui j’avais été recommandée par M. Hamilton. Les Européens +demeurent partout en dehors des villes, la plupart à de très-grandes +distances les uns des autres, et ici pour mon malheur j’en rencontrai +plusieurs qui n’étaient pas des plus polis et qui ne daignèrent pas me +donner des renseignements. Quant à M. Brown, il m’accueillit aussi bien +que je pouvais le désirer. + +La première chose qu’il me demanda fut s’il ne m’était arrivé aucun +accident fâcheux dans mon voyage. Il me raconta qu’il n’y avait pas +longtemps qu’un officier avait été dévalisé entre _Suppa_ et _Puna_, et +qu’on l’avait même assassiné, parce qu’il avait voulu se défendre. +«Mais, ajouta-t-il, ces cas sont excessivement rares.» + +J’étais arrivée vers midi. Après le dîner, M. Brown me conduisit en +voiture à la ville qui appartient à la Compagnie des Indes. Elle compte +15 000 habitants et est située au confluent de la Mutta et de la Mulla, +au-dessus desquelles passent de beaux ponts. Les rues sont larges et +bien tenues; les maisons, comme celles d’Oudjein, ont des façades en +bois. Quelques-unes étaient toutes couvertes de peintures; elles +appartiennent pour la plupart à des faquirs, dont la ville fourmille. + +C’était justement le mois que les Hindous regardent comme le plus +propice pour les mariages. Aussi rencontrâmes-nous dans les rues +plusieurs cortéges joyeux. Le fiancé est enveloppé d’un manteau de +pourpre, son turban, orné d’oripeaux brillants, de tresses, de rubans et +de houppes, ressemble de loin à une riche couronne; les rubans et les +houppes lui couvrent presque toute la figure. Il est à cheval; les +parents, les amis et les conviés l’entourent à pied. Arrivé devant la +maison de la fiancée, dont les portes et les fenêtres sont +hermétiquement fermées, il se met tranquillement et en silence sur le +seuil. C’est là que viennent aussi se ranger les parentes et les amies +de la fiancée, sans cependant beaucoup parler avec le fiancé ou avec les +autres hommes. La scène ne change pas avant la nuit. Alors le fiancé +s’éloigne sans rien dire avec ses amis; soudain un baili tout couvert +s’arrête devant la porte, les amies se glissent dans la maison, amènent +la fiancée entièrement voilée, la poussent dans le baili et le suivent +aux sons mélodieux du tam-tam. Le cortége de la fiancée ne se forme +qu’un quart d’heure après que le fiancé s’est mis en route. Les femmes +la conduisent dans la maison de son époux, mais elles la quittent +bientôt. La musique bruyante va toujours son train jusque fort avant +dans la nuit. Mais ce sont seulement les noces des classes pauvres qui +se font de cette manière. + +De Puna à Pannwell (70 milles anglais), il y a une route de poste, et on +peut voyager en dock; mais de Pannwell à Bombay on voyage par eau. Je +m’en tins au baili, qui coûte moins cher, et M. Brown eut la +complaisance de m’en procurer un; il me donna même un domestique pour la +route. + +Le 15 mars je continuai mon voyage, et j’arrivai le même jour à +_Woodgown_, petit village dont le bongolo, le plus sale que j’aie vu, +n’avait même pas de lit. + +_16 mars._ _Cumpully._ Le paysage de Woodgown à Cumpully est le plus +beau que j’aie jamais admiré dans l’Inde. Ce qui me charma le plus, ce +fut une montagne qui se trouve à quelques milles de _Kundalla_. On est +au milieu d’une grande chaîne qui forme les groupes les plus variés; les +cimes s’entassent les unes sur les autres et se surpassent en beautés +fantastiques. Il y a ici d’énormes terrasses de pierres, des cônes +aplatis, des chapiteaux de pointes et de créneaux; là on croit voir des +ruines et des fortifications, ou une large voûte étendue sur un +majestueux édifice, ou bien une tour gigantesque en style gothique. La +montagne de _Funnel_, qui a la forme d’une cheminée, présente l’aspect +le plus étrange. De l’autre côté, on découvre une vaste plaine, et à son +extrémité la surface de la mer si longtemps désirée. Une grande partie +des montagnes est couverte de superbes et vertes forêts; je fus si +transportée de la richesse des beautés de la nature, que, pour la +première fois, je fus contente de mon attelage de bœufs cheminant avec +la plus grande lenteur. + +Entre _Woodgown_ et _Kundalla_, on rencontre un petit endroit, _Karly_, +également renommé à cause de ses temples de rochers, éloignés de deux +milles. Je ne les visitai pas, car on m’avait assuré qu’ils n’étaient +pas moitié si intéressants que ceux d’_Adjunta_ et d’_Élora_. + +Kundalla occupe le plateau d’une montagne. On y trouve plusieurs jolies +maisons de campagne où des familles européennes de la présidence de +Bombay viennent passer le temps des chaleurs. + +Dans le pays de Dekan, ainsi que dans celui de Bombay, je trouvai les +indigènes moins beaux que dans le Bengale et dans l’Hindoustan. Leurs +traits étaient beaucoup plus communs, et annonçaient moins de bonté et +de franchise. + +Depuis quelques jours, nous rencontrions encore de très-grands convois +de bœufs. Plusieurs des conducteurs menaient avec eux leurs familles. +Les femmes étaient toutes sales et toutes déguenillées, mais surchargées +de parures de toute espèce. Sur tout le corps pendaient des galons de +laine de couleur et des houppes; leurs bras étaient couverts de +bracelets de métal, d’or et de perles de verre; aux oreilles, +indépendamment des pendants, étaient attachées de grosses houppes de +laine, et les pieds étaient chargés de chaînes et d’anneaux pesants. +Ainsi parée et surchargée, la belle était assise sur le dos d’un bœuf ou +bien trottait à côté des bêtes. + +_17 mars._ Depuis l’attaque du nègre brésilien, je n’avais pas éprouvé +une peur comparable à celle que je ressentis aujourd’hui. Dès le +commencement du voyage, mon voiturier m’avait semblé un peu singulier, +ou plutôt fou: tantôt il querellait ses bœufs, tantôt il les caressait, +tantôt il apostrophait les passants, tantôt il se tournait de mon côté +et me regardait fixement pendant quelques minutes. Mais, comme j’avais +un domestique qui marchait toujours à côté du baili, je n’y fis pas +grande attention. Ce matin mon domestique avait, à mon insu, pris les +devants pour aller à la station voisine. Je me trouvai donc seule avec +le voiturier détraqué sur une route passablement solitaire. Au bout de +quelque temps, il descendit de voiture et marcha derrière, tout contre +le baili. Les bailis ne sont couverts de nattes de paille que sur les +côtés, et restent ouverts devant et derrière. J’aurais donc pu voir ce +qu’il faisait, mais je ne voulus pas me retourner, pour ne pas lui +donner l’idée que je le croyais capable de quelque mauvaise intention. +Je ne tournais qu’insensiblement ma tête de côté pour pouvoir l’observer +un peu. Bientôt il revint sur le devant, prit sur le baili, à mon grand +effroi, la cognée que tout voiturier porte avec lui, et se remit de +nouveau à marcher par derrière. Je commençai alors à croire qu’il +méditait quelque mauvais coup; mais, comme je ne pouvais songer à lui +échapper, je ne devais pas faire voir la moindre crainte. Tout doucement +et sans rien dire j’attirai à moi mon manteau et je le roulai pour +garantir au moins ma tête, s’il brandissait par hasard contre moi sa +cognée. + +Il me laissa quelque temps dans cette pénible position; puis il revint +prendre sa place et me regarda d’une manière effrayante. Enfin il +redescendit et recommença plusieurs fois le même jeu. Ce ne fut qu’au +bout d’une heure, qui me parut interminable, qu’il mit sa cognée de +côté, resta assis sur la voiture, et se contenta de me regarder de temps +en temps fixement. Une autre heure plus tard, nous arrivâmes à la +station, où je rejoignis mon domestique, à qui je défendis de me quitter +désormais. + +Les villages que nous traversâmes aujourd’hui étaient des plus +misérables; les cabanes étaient composées de murs de jonc ou de roseau +recouverts de feuilles de palmier; il y en avait qui manquaient même de +façade. Ces villages sont généralement habités par des Mahrattes, tribu +assez puissante jadis dans l’Inde, et notamment dans la presqu’île en +deçà du Gange. Chassés au XVIII^{e} siècle par les Mogols et les +Hindous, les Mahrattes se réfugièrent dans les montagnes qui s’étendent +de Surate à Goa. La plus grande partie de ce peuple fut forcée de se +soumettre aux Anglais au XIX^{e} siècle. Parmi les princes mahrattes, +Scindiah passe pour être le seul qui maintient encore un peu son +indépendance. Les autres reçoivent des pensions. + +Les Mahrattes sont sectateurs de Brahma. Ils ont une forte complexion. +Leur teint passe du noir sale au brun clair; les traits de leur +physionomie sont laids et rusés. Endurcis contre toutes les fatigues, +ils ne vivent pour ainsi dire que de riz et d’eau, et leur caractère +est, dit-on, cruel, astucieux et féroce. Avant d’aller au combat, ils +s’enivrent en buvant de l’opium, ou en fumant du chanvre sauvage en +guise de tabac. + +L’après-midi, j’arrivai au petit endroit nommé _Pannwell_. Vers le soir +on s’embarque sur le fleuve Pannwell, on entre en mer, et on débarque +vers le matin à Bombay. + +J’avais fait heureusement en sept semaines le long et pénible voyage de +Delhi à Pannwell. Si je réussis dans cette entreprise au delà de mes +espérances, je le dois en grande partie aux bontés des administrateurs +anglais, qui secondèrent de leur mieux une pauvre Allemande inconnue; +aussi leur générosité ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je les en +remercie encore une fois du fond de mon cœur, et la meilleure preuve que +je puisse leur donner de ma reconnaissance, c’est de proclamer tout haut +combien il serait à désirer que mes compatriotes, les consuls et les +ambassadeurs d’Autriche, leur ressemblassent. + +Je descendis à _Bombay_ dans la maison de campagne du consul de +Hambourg, M. Wattenbach. Je m’étais flattée de l’espoir que je +réclamerais son hospitalité pour peu de jours seulement et que je +pourrais continuer au plus tôt mon voyage, et profiter encore des +_moussons_[113] dans le trajet du golfe d’Arabie et du golfe Persique. +Mais les jours se changèrent en semaines; car la saison favorable était +déjà passée, et c’était chose fort difficile que de trouver alors une +occasion de m’embarquer. + +M. Wattenbach me rendit le séjour de Bombay très-agréable; il me montra +même toutes les curiosités, et m’accompagna dans une excursion à +Éléphanta et à Salsette. + +Bombay est situé dans une petite île extrêmement jolie, séparée du +continent par un tout petit bras de mer; sa superficie est de près de +cinq milles carrés, habités par 250 000 âmes. Bombay est le chef-lieu de +l’Inde occidentale, et, comme son port est le meilleur et le plus sûr de +toute cette côte, c’est le principal entrepôt des marchandises de +l’Inde, de la Malaisie, de la Perse, de l’Arabie et de l’Abyssinie. Pour +le commerce, Bombay ne le cède qu’à Calcutta; on y entend toutes les +langues du monde civilisé et on en voit les costumes et les diverses +mœurs. + +C’est de la pointe de _Malabar_ qu’on a la plus belle vue de l’île et de +la ville de Bombay, comme aussi des îles voisines de Salsette, +d’Éléphanta, de Kolabeh, de Caranjah et du continent. Les grands +environs se composent surtout de basses collines couvertes de beaux +cocotiers et de dattiers; on voit aussi, dans la plaine qui entoure la +ville, beaucoup de ces bois dont on a fait des jardins en les séparant +par des murs. Les indigènes aiment à établir leurs habitations à l’ombre +touffue des arbres, tandis que les Européens cherchent au contraire +l’air et la lumière. Les villas de ces derniers sont jolies et commodes, +mais elles ne peuvent, ni pour la grandeur ni pour la magnificence, se +comparer à celles de Calcutta. La ville est située dans une plaine, le +long du rivage de la mer. + +Il faut chercher la vie active et remuante des riches négociants +indigènes et européens dans la partie fortifiée, dans le fort, qui forme +un grand carré. Ici on trouve dans des magasins et des entrepôts +spacieux des marchandises de toutes les parties du monde. Les rues sont +jolies; la grande place, appelée _the Green_, est superbe. Parmi les +édifices, la halle de la ville, dont la grande salle n’a point de +pareille, l’église anglaise, le palais du gouverneur et la Monnaie, se +distinguent par leur architecture. + +La ville ouverte et la ville noire[114] se rattachent au fort et sont +infiniment plus grandes. Dans la ville ouverte, les rues sont +très-régulières et très-larges; je n’ai rien vu de semblable dans aucune +autre ville de l’Inde, et on les arrose souvent. Beaucoup de maisons +étaient ornées de colonnes de bois artistement ciselées, de chapiteaux +et de galeries. La visite du bazar est très-curieuse, non pas à cause +des riches marchandises qui y sont étalées, comme le prétendent beaucoup +de voyageurs (car on n’en voit pas plus que dans d’autres bazars; on n’y +trouve même pas les belles boiseries en mosaïque dans lesquelles Bombay +excelle), mais à cause des types différents qui affluent ici plus que +partout ailleurs. Les trois quarts se composent, il est vrai, d’Hindous; +mais le reste offre un mélange varié de mahométans, de Perses, +d’adorateurs du feu, de Mahrattes, de Juifs, d’Arabes, de Bédouins, de +nègres, de descendants de Portugais, de quelques centaines d’Européens, +et même de quelques Chinois et Hottentots. Il faut quelque temps pour +distinguer ces diverses races au costume et à la physionomie. + +De toutes les tribus fixées à Bombay, les plus riches sont les +adorateurs du feu, appelés aussi _Guèbres_ ou _Parsis_. Chassés de la +Perse, il y a environ douze cents ans, ils s’établirent le long de la +côte occidentale de l’Inde. Comme ils sont extrêmement laborieux et +industrieux, très-instruits et très-bienfaisants, on ne voit chez eux ni +pauvres ni mendiants, et tous semblent être à leur aise. Les belles +maisons habitées par les Européens appartiennent pour la plupart aux +Parsis; ce sont eux qui possèdent les plus vastes domaines. On les voit +se promener dans de superbes équipages, et ils sont entourés de nombreux +domestiques. Un des plus riches, Jamseitze Jeejebhoy, a fait construire +de ses propres deniers un bel hôpital en style gothique, où il +entretient des médecins européens et où il reçoit des malades de toutes +les religions. Nommé chevalier par le gouvernement anglais, cet homme +généreux est certainement le premier Hindou à qui l’on ait accordé une +telle distinction. + +Puisque je parle des adorateurs du feu, je vais dire tout de suite tout +ce que je sais de ces hommes, pour l’avoir vu moi-même, ou pour l’avoir +entendu raconter par un des plus éclairés et des plus distingués, M. +Manuckjee-Cursetjée. + +Les adorateurs du feu croient à un seul être suprême. Ils rendent un +culte aux quatre éléments, surtout au feu et au soleil, parce qu’ils se +les représentent comme émanations de l’être suprême. Ils tâchent +d’assister tous les matins au lever du soleil; il sortent des maisons, +souvent même de la ville, pour saluer cet astre de leurs prières. +Indépendamment des éléments, les vaches leur sont encore sacrées. + +Peu de temps après mon arrivée, j’allai un matin me promener sur les +esplanades, dans l’intention d’y voir, suivant les relations que j’avais +lues, cette masse de Parsis (on n’en compte en tout que 6000 dans toute +l’île de Bombay) qui s’y assemblent pour attendre le premier rayon du +soleil, et qui, lors de son apparition, se prosternent comme à un signal +donné et poussent de grands cris de joie. Je vis bien plusieurs Parsis, +mais non pas en groupes; par-ci par-là, il y en avait qui se tenaient +isolés, lisaient des yeux dans un livre, ou bien récitaient tout bas +quelque prière. Ils n’arrivèrent pas non plus tous à la fois; il en vint +encore plusieurs à neuf heures. + +Il en fut de même des cadavres qui, à ce qu’on m’avait dit, devaient +être livrés sur les toits aux bêtes de proie. Je n’en vis pas un seul. A +Calcutta, un M. V..., revenu depuis peu de Bombay, m’avait assuré en +avoir vu plusieurs. Je ne pouvais me figurer que le gouvernement +anglais autorisât une coutume aussi barbare et aussi contraire à la +salubrité publique; mais jusqu’à la preuve du contraire il fallut bien +ajouter foi à ce récit: aussi, quand j’eus fait la connaissance de M. +Manuckjee, la première question que je lui adressai fut pour lui +demander comment les Parsis enterraient leurs morts. Il me conduisit à +une colline en dehors de la ville, et me montra un mur de 8 mètres de +haut qui renfermait un espace d’environ 20 mètres de circonférence. Dans +cette enceinte, disait-il, on a élevé une grande bière partagée en trois +compartiments, et à côté, on a creusé une grande fosse. Les corps sont +placés sur la bière, les hommes dans le premier compartiment, les femmes +dans le second et les enfants dans le troisième. Attachés avec des liens +de fer ils sont, d’après les principes de leur religion, abandonnés à +l’action de l’air. Les oiseaux de proie, qui résident toujours par +grandes bandes dans ces endroits, se précipitent avidement sur les corps +et dévorent en peu de temps la chair et la peau; les ossements sont +recueillis et jetés dans la fosse. Quand elle est pleine, on abandonne +ce lieu de sépulture et on en établit un nouveau. + +Quelques riches Parsis ont des sépultures particulières, au-dessus +desquelles ils font tendre des treillages de fil de fer, pour empêcher +les morts de leur famille d’être déchirés par les oiseaux de proie. + +Personne, à l’exception des prêtres qui portent le corps dans les lieux +de sépulture, ne peut y pénétrer. On en ferme même la porte en toute +hâte; car y jeter seulement un regard serait déjà un crime. Les prêtres, +ou plutôt les porteurs, sont considérés comme si impurs, qu’exclus du +reste de la société, ils constituent une caste à part. Celui qui a le +malheur de toucher en passant un tel homme, est obligé de détruire +aussitôt ses habits et d’aller se baigner. + +Les Parsis ne sont pas moins scrupuleux pour admettre les étrangers +dans leurs temples; à moins de partager leurs croyances, on ne peut les +visiter, ni même les examiner à l’extérieur. Ces temples, que je ne pus +voir ici qu’au dehors, sont très-petits, simples, et n’attirent pas +l’attention par une architecture particulière. La ronde galerie est +entourée d’un vestibule ceint d’un mur. On ne peut approcher que +jusqu’au passage qui conduit du mur au vestibule. Le plus beau temple de +Bombay est un édifice très-insignifiant[115]. A cette occasion, il me +faut encore contredire les voyageurs, qui font les plus pompeuses +descriptions des beaux temples des adorateurs du feu. + +Selon l’assurance que m’en a donnée M. Manuckjee, le feu brûle dans une +espèce de vase de fer, dans un temple ou un appartement tout à fait vide +et dépourvu de tout ornement. Les Parsis prétendent que le feu qui brûle +dans le principal temple, et qui, à ce qu’ils disent, a servi à allumer +tous les autres, provient de celui que leur prophète Zoroastre a allumé +en Perse il y a quatre mille ans. Quand ils furent chassés de Perse, ils +emportèrent ce feu sacré: on ne l’entretient pas seulement à l’aide de +bois à brûler ordinaire; mais on y mêle aussi des bois précieux, tels +que le bois de sandal, le bois de rose et autres. + +Les prêtres sont appelés _mages_; il y en a un assez grand nombre +d’attachés à chaque temple. Pour le costume, ils ne se distinguent des +autres Parsis que par un turban blanc. Il leur est permis de se marier. + +Les femmes visitent ordinairement les temples à d’autres heures que les +hommes. Il ne leur est pas précisément défendu d’y aller avec eux; mais +elles ne le font jamais, et ne s’y rendent d’ailleurs que très-rarement. + +Un pieux Parsi doit prier chaque jour quatre fois, et chaque fois +pendant une heure; mais pour cela il n’a pas besoin de visiter le +temple: il contemple le feu, la terre ou l’eau, ou bien il regarde en +l’air. Celui à qui quatre heures de prières chaque jour paraissent trop +longues s’entend avec les prêtres; ils sont bons et humains comme les +prêtres d’autres religions, et dispensent volontiers de ces graves +soucis les malades et les affligés, en échange de dons charitables. + +Les Parsis aiment à faire leurs prières le matin en face du soleil, +qu’ils adorent surtout comme le feu le plus grand et le plus sacré. Le +culte du feu est poussé chez eux au point qu’ils n’exercent pas les +métiers dans lesquels le feu est indispensable, qu’ils ne font aucun +usage d’armes à feu, et qu’ils n’éteignent pas de lumière. Quant au feu +de la cuisine, ils le laissent s’éteindre tout seul. Bien des voyageurs +prétendent même qu’ils n’arrêtent pas les incendies. Mais il n’en est +pas ainsi; on m’assura que, dans un grand incendie qui éclata il y a +quelques années à Bombay, on avait vu plusieurs Parsis occupés à +éteindre le feu. + +M. Manuckjee eut la bonté de m’inviter à venir chez lui pour que +j’apprisse à connaître la vie de famille des Parsis, et il m’introduisit +aussi chez plusieurs de ses amis. + +Je trouvai les chambres disposées à l’européenne, munies de chaises, de +tables, de canapés, de lits, de tableaux, de glaces, etc. Le costume des +femmes différait peu de celui des riches Hindoues. Seulement il était +plus décent; car il ne se composait pas de mousseline transparente, mais +d’étoffes de soie; de plus, elles portaient des pantalons. Ces étoffes +de soie étaient richement brodées d’or, luxe qui s’étendait jusqu’aux +enfants de trois ans. Ceux qui étaient au-dessous de cet âge, ainsi que +les nouveau-nés, étaient enveloppés dans de simples étoffes de soie. Les +enfants portaient tous de petits bonnets brodés d’or et d’argent. Une +femme parse ne peut pas plus que la femme hindoue se passer de parures +d’or, de perles et de pierreries. Elles en portent déjà beaucoup chez +elles; mais dans les visites, dans les cérémonies et les solennités, la +parure d’une dame riche dépasse souvent la valeur de cent mille roupies. +Des enfants de sept à huit mois portent déjà des bagues et des bracelets +avec pierres fines ou perles. + +Le costume des hommes consiste en un large pantalon, en une chemise et +un long cafetan. Leurs chemises et leurs pantalons sont souvent en soie +blanche, les cafetans en percale blanche. Le turban diffère beaucoup de +celui des mahométans: c’est un bonnet en coton de 25 à 30 centimètres de +haut, recouvert d’une étoffe de couleur ou de toile cirée. + +Les hommes et les femmes portent à la ceinture, par-dessus la chemise, +un cordon noué en double qu’ils détachent pendant la prière et qu’ils +tiennent à la main; autrement, ce cordon doit toujours rester autour du +corps. Sur ce point, la loi est si sévère, que celui qui ne le porterait +pas serait exclu de la communauté. Aucun traité, aucune affaire n’est +valable si le cordon n’y figure pas. On l’attache autour du corps des +enfants arrivés à l’âge de neuf ans. Avant cette cérémonie, ils ne font +pas partie de la communauté. Jusque-là, il leur est même permis de +manger des mets préparés par des chrétiens, et les petites filles +peuvent accompagner leurs pères dans des endroits publics. Mais, en se +revêtant du cordon, tout change; le fils mange à la table de son père; +les filles restent chez elles, etc. + +Une autre pièce religieuse est la chemise; elle doit avoir une certaine +longueur et une certaine largeur, se composer de neuf coutures, et être +croisée d’une manière particulière sur la poitrine. + +Le Parsi ne peut prendre qu’une femme. Cependant si, dans un intervalle +de neuf ans, elle ne lui donne pas d’enfants ou ne lui donne que des +filles, il peut, de concert avec sa femme, se séparer d’elle et +contracter une nouvelle alliance; mais il faut qu’il prenne soin de sa +première femme. Celle-ci peut également se remarier. D’après ses idées +religieuses, le Parsi ne peut compter sur une vraie félicité dans +l’autre vie qu’autant qu’il a eu, en ce monde, une femme et un fils. + +Les Parsis ne sont pas divisés en castes. + +Dans le cours du temps, les Parsis ont adopté plusieurs coutumes des +Hindous. C’est ainsi que les femmes ne peuvent pas se montrer dans des +endroits publics; elles vivent dans la maison, séparées des hommes, +mangent seules, et sont généralement regardées et traitées plutôt comme +des choses que comme des personnes. Les filles sont promises dès +l’enfance, et mariées à l’âge de quatorze ans. Mais le fiancé vient-il à +mourir, les parents peuvent se mettre en quête d’un autre gendre. Chez +les Parsis, c’est également une honte pour un père de ne pas trouver de +maris pour ses filles. + +Mais chez elles, les femmes des Parsis jouissent de beaucoup plus de +liberté que les pauvres Hindoues. Elles peuvent rester assises sans +voile aux fenêtres qui donnent sur la rue; elles peuvent même assister, +la figure découverte, à une visite faite par un homme à leur mari; +cependant cela arrive rarement. + +Les Parsis se distinguent facilement de tous les autres Asiatiques par +leur physionomie, surtout par leur teint, qui est plus blanc. Leurs +traits sont assez réguliers, cependant un peu forts, et les mâchoires un +peu larges. Je ne les trouvai pas aussi beaux que les mahométans et les +Hindous. + +M. Manuckjee fait une exception parmi ses compatriotes. Il est sans +doute le premier qui ait visité Paris, Londres, et une grande partie de +l’Italie. Les coutumes et les mœurs européennes lui plurent tellement, +qu’à son retour il essaya d’introduire quelques réformes parmi ses +coreligionnaires; mais il n’en fut pas seulement pour ses peines, on +l’accusa de ne pas savoir ce qu’il voulait, et beaucoup de personnes +lui retirèrent leur amitié et leur estime. + +Dans son intérieur, il permit à sa famille de prendre une allure plus +libre. Mais, à vrai dire, il ne put pas trop s’affranchir du joug de +l’habitude, à moins de vouloir se brouiller complétement avec sa secte. +Il fait élever ses filles à l’européenne; l’aînée joue un peu du piano, +elle coud et elle brode. Elle m’écrivit assez gentiment sur un album un +petit morceau en anglais. Le père ne l’a pas non plus promise: il désire +que le goût de sa fille puisse s’accorder avec son propre choix. On me +disait qu’elle aurait de la peine à trouver un mari, parce qu’elle avait +reçu une éducation trop européenne; qu’elle avait déjà quatorze ans, et +que le père n’avait pas encore de fiancé pour elle. + +Quand je fis ma première visite à M. Manuckjee, la mère et les filles +étaient assises dans la salle de réception, et étaient occupées +d’ouvrages à la main. J’assistai à leur repas, faveur qu’un Parsi +orthodoxe ne m’aurait pas accordée. Mais il ne me fut pas permis de +m’asseoir à leur table. On me mit d’abord un couvert séparément, et je +dînai seule. On me servit plusieurs mets qui, à peu de choses près, +étaient préparés à l’européenne. Tous, à l’exception du maître de la +maison, me regardaient manger avec un couteau et une fourchette. Les +domestiques eux-mêmes furent attirés par ce spectacle; quand j’eus +satisfait mon appétit en présence du public, et suivant les règles de +l’art, on nettoya la table et tout autour aussi soigneusement que si +j’avais été pestiférée. Ensuite, on apporta des pains plats, que l’on +posa en guise d’assiettes sur la table, qui n’avait point de nappe, et +six ou sept petits plats avec les mêmes mets qu’on m’avait offerts. La +famille se lava les mains et la figure, et le père prononça une courte +prière. Tous, à l’exception du plus jeune des enfants, qui ne comptait +que six ans, s’assirent à table, et mirent la main droite dans les +différents plats. Ils déchiquetaient la viande des os de poulet et de +mouton, détachaient le poisson par morceaux des arêtes, les passaient +ensuite dans les diverses sauces et les faisaient passer si habilement +dans la bouche, que la lèvre n’était pas touchée par la main. Celui à +qui cela arriverait par mégarde doit se lever aussitôt et se laver de +nouveau la main, ou bien il faut qu’il prenne devant lui le plat dans +lequel il met la main sans l’avoir lavée, et il ne peut plus toucher à +aucun autre mets. Pendant tout le repas, la main gauche reste +complétement en repos. + +Cette manière de manger paraît, il est vrai, très-peu appétissante; +mais, au fond, elle n’a rien de choquant; la main est lavée et ne touche +à rien en dehors des mets. Lorsqu’on veut boire, on ne porte pas le vase +aux lèvres; mais on se verse très-artistement la boisson dans la bouche +largement ouverte. Avant que les enfants aient acquis cette adresse à +manger et à boire, il ne leur est pas permis de prendre part aux repas +des grandes personnes, quand même ils porteraient le cordon sacré autour +du corps. + +Ce qu’on boit le plus communément à Bombay, c’est le _soud_, appelé +aussi _toddy_, espèce de boisson spiritueuse et légère que l’on tire des +cocotiers et des dattiers. Les droits prélevés sur ces arbres sont +très-élevés; car on les compte un à un, comme en Égypte, et on les +impose séparément. Un arbre qui n’est destiné qu’à porter des fruits +paye un quart de roupie ou une demi-roupie, tandis que le cocotier, dont +on fait le toddy, paye trois quarts de roupie et même une roupie. Ici +les indigènes ne montent pas aux palmiers au moyen de cordes à nœuds, +mais à l’aide d’entailles dans lesquelles ils posent les pieds. + +Pendant mon séjour à Bombay, il mourut dans le voisinage de M. +Wattenbach une vieille Hindoue, dont la mort me fournit l’occasion de +voir des funérailles indiennes. Déjà, quand elle fut sur le point de +mourir, les femmes qui l’entouraient élevèrent de temps en temps +d’horribles cris, qu’elles continuèrent par intervalles, quand elle eut +cessé de vivre. Peu à peu on vit arriver de petits groupes de six à huit +femmes, qui se mirent également à hurler, dès qu’elles aperçurent la +maison mortuaire. Elles entrèrent toutes dans la maison, tandis que les +hommes, qui étaient venus en grand nombre, s’assirent tranquillement au +dehors. Au bout de quelques heures, la morte fut enveloppée dans un drap +blanc, posée sur une bière ouverte, et portée par des hommes affectés à +ce service à l’endroit où le corps devait être brûlé. Un d’entre eux +tenait un vase rempli de charbons et un morceau de bois enflammé pour +allumer le bûcher avec le feu de la maison mortuaire. + +Les femmes restèrent assemblées devant la maison, et formèrent un cercle +étroit dont le milieu fut occupé par une pleureuse à gages. Cette femme +se mit à entonner un chant lugubre de plusieurs strophes; à la fin de +chacune d’elles, toutes les autres femmes reprenaient en chœur, en se +frappant la poitrine en mesure de la main droite, et en inclinant la +tête jusqu’à terre. Elles faisaient ces mouvements aussi vite et d’une +manière aussi uniforme que si on les avait fait marcher à la baguette +comme des marionnettes. + +Après un quart d’heure, il se fit une courte pause. Puis on entonna un +autre chant, pendant lequel les femmes se frappèrent la poitrine des +deux poings, avec une telle violence que l’on pouvait entendre au loin +les coups qu’elles se donnaient. Après chaque coup, elles élevaient +leurs mains bien haut, et inclinaient la tête bien bas, tout cela d’une +manière cadencée et prompte. Cette représentation fut encore plus +comique que la première. Après s’être démenées ainsi longuement, elles +s’assirent en cercle, burent du toddy et fumèrent du tabac. + +Le lendemain, les femmes et les hommes répétèrent la visite. Les +derniers n’entrèrent pas non plus, cette fois, dans la maison; ils +firent du feu et préparèrent un simple repas. Toutes les fois +qu’arrivait un groupe de femmes, un des hommes approchait de la porte +pour l’annoncer. Aussitôt la femme qui menait le deuil sortait de la +maison pour recevoir les nouvelles venues. Elle se jetait à terre devant +elles avec tant de véhémence, que je croyais qu’elle ne se relèverait +plus. Les survenantes se frappaient une fois la poitrine avec le poing, +et portaient ensuite les mains à la tête. La personne qui conduisait le +deuil se levait dans l’intervalle, se jetait impétueusement au cou de +chacune des femmes, passait son mouchoir autour de la tête de sa +consolatrice, et se mettait à hurler avec elle à l’envi. Tous ces +mouvements se faisaient également très-vite, et une douzaine +d’embrassements étaient expédiés en un clin d’œil. Après cette réception +touchante, les femmes entraient dans la maison et continuaient à hurler +de temps en temps. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’un silence +complet s’établit, et un repas mit fin à toute la cérémonie. Les femmes +mangèrent dans la maison, les hommes en plein air. + +Les funérailles et les noces coûtent toujours beaucoup d’argent aux +Hindous. Les funérailles que je viens de décrire étaient celles d’une +femme de la classe pauvre. Cependant il fallut, pendant deux jours, +prodiguer le toddy et fournir le repas à un grand nombre de convives. +Ajoutez à cela le bûcher, qui coûte encore assez cher, lors même qu’il +n’est que de bois ordinaire. Chez les riches, qui brûlent dans ces +occasions les bois les plus précieux, un bûcher revient souvent à plus +de mille roupies. + +Un jour, je rencontrai le cortége funèbre d’un enfant hindou. Étendu sur +un coussin, il était couvert d’un drap blanc, jonché de fleurs belles et +fraîches. Un homme le portait sur ses deux bras avec précaution, comme +s’il dormait. Il n’y avait que des hommes dans le cortége. + +Les Hindous n’ont pas de dimanches ni de jours fériés fixes dans la +semaine; mais ils ont des fêtes périodiques qui durent plusieurs jours. +J’en vis célébrer une le 11 avril, le _Warusche-Parupu_ ou fête du +nouvel an. Ce fut une espèce de farce de carnaval, dont le principal +divertissement consiste à s’asperger et à se barbouiller les uns les +autres de couleurs jaune, brune et rouge, et à se peindre les joues et +le front des mêmes couleurs. Le tam-tam bruyant ou quelques violons +ouvrent le cortége; ensuite viennent des groupes plus ou moins nombreux, +et tout ce monde se porte d’une maison à l’autre, en riant et en +chantant. Quelques-uns trouvèrent bien en cette occasion le toddy un peu +trop à leur goût, mais cependant pas au point de perdre la tête et de +dépasser les bornes de la décence. Les femmes ne prennent pas part à ces +processions publiques[116]; mais le soir hommes et femmes s’assemblent +dans les maisons, et dans ces réunions, dit-on, on ne respecte pas +toujours assez la décence. + +Les fêtes des martyrs ne sont plus célébrées avec beaucoup de pompe: +leur temps est passé. Je n’en vis aucune; mais je fus assez heureuse +pour voir un martyr qui faisait courir beaucoup de monde. Ce saint homme +avait tenu vingt-trois ans, sans changer de place, un bras tourné en +l’air et la paume de la main assez ouverte pour qu’un pot de fleurs pût +y rester. Les vingt-trois ans étaient écoulés, et le pot de fleurs fut +enlevé. Mais la main et le bras ne purent plus changer de position, car +les muscles s’étaient contractés; le bras était amaigri, presque +décharné, et dégoûtant à voir. + +L’île _Éléphanta_ est à six ou huit milles marins de Bombay. M. +Wattenbach eut la complaisance de m’y conduire. Je trouvai d’assez +hautes montagnes que nous ne gravîmes pas. Nous nous contentâmes de +visiter les temples situés tout près du point du débarquement. + +Le principal temple ressemble aux grands _Viharas_ d’Adjunta, à cela +près que des deux côtés il est séparé du rocher, et qu’il n’y tient que +par le haut, par le bas et par le derrière. Dans le sanctuaire se trouve +un buste colossal à trois têtes. Plusieurs croient qu’il représente la +_Trimurti_, c’est-à-dire la trinité hindoue. Une des têtes regarde en +face; l’autre de profil, à gauche; la troisième de profil, à droite. Le +buste, y compris la coiffure, a plus de deux mètres et demi. Le long des +murs et dans les niches, il y a beaucoup de statues et de figures +colossales, et parfois des scènes entières de la théogonie hindoue. Ce +qu’il y a de remarquable dans les figures de femmes, c’est qu’elles ont +toutes la hanche gauche en dehors et la hanche droite en dedans. Les +colonnes sont massives et cannelées. Je ne vis nulle part de reliefs. Le +temple semble être consacré à Chiva. + +Près de ce temple, il y en a un autre plus petit, dont les murs sont +également couverts de divinités. Tous deux ont beaucoup souffert. En +faisant la conquête de l’île de Bombay, les Portugais, emportés par un +noble zèle pour leur religion, n’eurent rien de plus pressé que de +braquer le canon et de détruire les abominables temples des païens, ce +qui leur fut bien plus facile que de convertir les peuples idolâtres. +Plusieurs colonnes sont tout à fait en ruines; presque toutes sont plus +ou moins endommagées; le sol est couvert de décombres. Aucun des dieux +et des personnages de leur suite n’a échappé entièrement à ce +vandalisme. + +De la façade du grand temple on a une magnifique vue, au delà de la mer, +du côté de la ville et des jolies collines qui l’environnent. Nous +restâmes ici toute une journée qui se passa très-agréablement. Les +heures brûlantes du jour, nous les employâmes à lire à l’ombre des +temples. M. Wattenbach avait envoyé d’avance plusieurs serviteurs, +parmi lesquels se trouvait un cuisinier; il avait fait transporter aussi +des tables, des chaises, de la vaisselle, des livres et des journaux. A +mon avis, c’était déjà beaucoup de luxe; mais qu’auraient dit mes bonnes +compatriotes, si elles avaient vu la famille anglaise avec laquelle nous +nous rencontrâmes ici par hasard? Cette famille traînait à sa suite des +lits de repos et des fauteuils, d’énormes tapis, une tente et beaucoup +d’autres objets. Voilà ce qu’on peut appeler une simple partie de +campagne. + +_Salsette_ (appelée aussi l’île aux Tigres) est reliée à Bombay par une +courte digue artificielle. La distance, depuis le fort de la ville +jusqu’au petit village derrière lequel sont situés les temples, est de +dix-huit milles, que nous fîmes en trois heures, au moyen de chevaux de +relais. La route était excellente et unie, aussi la voiture roula-t-elle +comme sur une aire à battre le grain. + +Les beautés naturelles de cette île surpassent de beaucoup celles de +Bombay. Ce ne sont pas des collines qu’on trouve ici, mais de superbes +chaînes de montagnes, couvertes de bois touffus, du milieu desquels +s’élèvent encore çà et là des pans de rochers tout nus. Les vallées sont +plantées de beaux champs de blé et de verts palmiers élancés. + +L’île ne semble pas très-peuplée. Je ne vis que peu de villages et une +seule petite ville, habitée par des Mahrattes, aussi misérables et aussi +sales que ceux de Kundulla. + +Du petit village où nous quittâmes la voiture, nous eûmes encore trois +milles à faire pour arriver aux temples. + +Le principal temple est le seul qui soit construit dans le style d’un +_chaitya_; mais il est entouré d’un péristyle excessivement élevé, aux +deux extrémités duquel on voit, dans des niches, des divinités de sept +mètres de haut. Sur la droite de ce temple se trouve un autre temple +contigu, qui renferme quelques cellules de prêtres, des emblèmes de +divinités et des reliefs. Indépendamment de ces deux temples, il y en a +encore un grand nombre de bien plus petits, creusés dans les rochers, et +qui se prolongent des deux côtés des temples principaux. On en porte le +nombre à cent. + +Tous, à l’exception du principal temple, sont des viharas; mais la +plupart ne sont pas plus grands que des cellules et n’ont rien qui les +fasse remarquer. + +Les temples d’Éléphanta et de Salsette sont bien inférieurs à ceux +d’Adjunta et d’Élora pour la grandeur, la magnificence et +l’architecture, et ne sont vraiment de quelque intérêt que pour ceux qui +n’ont pas vu ces derniers. + +On dit que l’on visite peu les temples pratiqués dans les rochers de +Salsette, parce qu’on y est exposé à beaucoup de dangers. La contrée est +infestée non-seulement par des tigres, mais aussi par une quantité +prodigieuse d’abeilles sauvages, qui bourdonnent sans cesse autour des +temples et empêchent d’y pénétrer. On doit en outre y rencontrer partout +des brigands, connus sous le nom de _bheels_[117]. Nous fûmes assez +heureux pour n’éprouver aucun de ces malheurs. Plus tard, je poussai +même l’audace jusqu’à entreprendre seule quelques courses au milieu des +rochers. La vue superficielle d’un temple ne m’ayant pas suffi, je +profitai de la sieste de mes compagnons pour grimper secrètement, de +rocher en rocher, jusqu’aux monuments les plus élevés et les plus +reculés. Dans un de ces temples, je trouvai la peau et les cornes d’une +chèvre dévorée, spectacle qui ne laissa pas de faire quelque impression +sur moi. Mais comptant sur la sauvagerie bien connue des tigres, qui en +plein jour fuient plutôt l’homme qu’ils n’osent l’aborder, je continuai +bravement mes explorations. + +Nous n’eûmes, comme je viens de le dire, aucun danger à courir. Il n’en +fut pas de même de deux voyageurs qui, quelques jours plus tard, +faillirent, non pas être dévorés par les tigres, mais périr sous les +piqûres des abeilles. L’un d’eux eut l’imprudence de frapper à une +ouverture du rocher: il en sortit soudain un énorme essaim d’abeilles, +et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que les deux infortunés +parvinrent à leur échapper, la tête, la figure et les mains abîmées. +Cette aventure fut publiée par les journaux pour prémunir d’autres +voyageurs. + +Le climat de Bombay est plus sain que celui de Calcutta, et, quoique +Bombay soit situé à cinq degrés plus au sud, la chaleur y est plus +supportable, grâce à de constantes brises de mer. On y est tourmenté par +les moustiques comme dans tous les autres pays de la zone torride. Un +soir il se glissa même une scolopendre aux mille pieds dans ma chambre à +coucher, mais je fus assez heureuse pour m’en apercevoir à temps. + +J’étais déjà décidée à me servir d’une barque arabe qui devait partir le +2 avril pour _Bassora_, quand M. Wattenbach vint me prévenir que le 10 +un petit vapeur allait faire le premier voyage de Bassora. J’en fus +enchantée; mais j’étais loin de m’imaginer qu’il en serait de ce vapeur +comme des voiliers, dont le départ est remis de jour en jour. Ce ne fut +que le 23 avril que nous sortîmes du port de Bombay. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVII. + + Départ de Bombay.--La petite vérole se + déclare.--Mascate.--Bandr-Abas.--Les Persans.--Le détroit de + Kishm.--Bushire.--Le Schatel-Arab.--Bassora.--Le Tigre.--Tribus des + Bédouins.--Ctésiphon et Séleucie.--Arrivée à Bagdad. + + +Le vapeur du nom de _S. Ch. Forbes_, de la force de quarante chevaux, +commandé par le capitaine Lichtfield, n’avait que deux cabines, une +petite et une grande. L’une avait déjà été louée depuis longtemps par un +Anglais, M. Ross. L’autre fut envahie par quelques Persans riches, avec +leurs femmes et leurs enfants. Il fallut donc me contenter d’une place +sur le pont. Cependant je dînais à la table du capitaine qui, pendant +toute la traversée, me combla de soins et de prévenances. + +Le petit bateau était, dans toute la force du terme, surchargé de monde. +L’équipage seul se composait de quarante-cinq hommes; ajoutez à cela +cent vingt-quatre passagers, la plupart Persans, mahométans et Arabes; +car M. Ross et moi nous étions les seuls Européens. Quand toute cette +masse d’individus fut réunie, il n’y eut pas sur le pont la plus petite +place vide. Pour aller d’un endroit à l’autre, il fallait grimper +par-dessus des caisses et des coffres sans nombre, et prendre toutes les +précautions imaginables pour ne pas marcher sur la tête ou sur les pieds +des passagers. + +Dans ces circonstances critiques, j’ai l’habitude d’embrasser d’un coup +d’œil tout le terrain, pour me mettre à l’abri de la cohue et pour +tâcher de découvrir un asile auquel personne ne songe. Je trouvai ce +que je cherchais, et je fus plus heureuse que tous les passagers, et +même que M. Ross; car la chaleur et les insectes l’empêchaient de dormir +dans sa petite cabine. Mon choix s’était arrêté sur la place qui se +trouve au-dessous de la table à manger du capitaine, fixée sur le pont +d’arrière. Je m’installai, j’y étendis mon manteau et j’y fus assez +bien, sans avoir à craindre que l’on me marchât sur les mains et sur les +pieds, ou même sur la tête. + +En quittant Bombay j’avais été un peu indisposée; aussi le second jour +de la traversée je fus prise d’un petit accès de fièvre bilieuse. +Pendant cinq jours j’eus à lutter contre le mal; je sortais avec peine +de mon asile avant les repas, pour céder la place aux pieds de la +société. Je ne pris pas de médicament (je n’en porte jamais avec moi), +et j’abandonnai le soin de ma guérison à la Providence et à ma forte +constitution. + +Un mal bien plus dangereux que le mien éclata le troisième jour de notre +voyage. Dans la grande cabine la petite vérole exerçait ses ravages. +Dix-huit femmes et sept enfants y étaient entassés et étaient assurément +moins libres que les esclaves sur les vaisseaux négriers; l’air y était +empesté, et il leur était impossible de pénétrer sur le pont encombré +d’hommes. Nous autres passagers du pont, nous tremblions que l’air vicié +ne se répandît par les écoutilles ouvertes sur tout le navire. Les +enfants étaient déjà atteints de la petite vérole avant de s’embarquer, +mais personne n’avait pu s’en douter, car les femmes furent amenées à +bord bien tard dans la soirée, couvertes de voiles épais et enveloppées +de grands draps, sous lesquels elles portaient les enfants. Ce ne fut +que le troisième jour, quand un des enfants vint à mourir, que nous +apprîmes le danger dont nous étions entourés. + +L’enfant, enveloppé dans un drap blanc, et attaché sur une petite +planche chargée de quelques morceaux de charbon de bois ou de pierres, +fut descendu dans l’eau par la planche à bascule. Les flots +l’engloutirent aussitôt, et il disparut à nos yeux. + +J’ignore si quelques parents ou quelque personne affectueuse assista à +ces tristes obsèques, mais je ne vis couler aucune larme. La pauvre mère +dévorait sans doute son chagrin dans le silence; il lui était défendu +d’accompagner son pauvre enfant au dernier moment. Ainsi le voulait la +coutume. + +Il y eut encore deux cas de mort. Les autres malades guérirent, et +heureusement l’épidémie s’en tint là. + +_30 avril._ Aujourd’hui nous approchâmes beaucoup de la côte d’Arabie, +et nous vîmes une chaîne de montagnes nues, qui n’était rien moins que +belle. + +Le lendemain 31 avril, nous aperçûmes, sur plusieurs beaux groupes de +rochers, de petits donjons et des points fortifiés; enfin nous +découvrîmes un grand fort sur une haute montagne, à l’entrée d’une baie. + +Nous jetâmes l’ancre devant la ville de _Mascate_, située à l’extrémité +de la baie. Cette ville, soumise à un prince arabe, est très-fortifiée +et entourée de plusieurs rangées de rochers de formes étranges, +également couronnés de tours et de forts. Le plus grand d’entre eux +rappelle de tristes souvenirs. Il y avait là un ancien couvent de moines +portugais; il fut attaqué une nuit par les Arabes, qui massacrèrent tous +les moines. Cet événement eut lieu il y a à peu près deux cents ans. + +Les maisons de la ville sont en pierre; elles ont de petites fenêtres et +des terrasses en guise de toits. Deux soi-disant palais, dont un est +habité par la mère du prince régnant, l’autre par le scheik +(gouverneur), ne se distinguent des autres maisons que par une plus +vaste circonférence. Plusieurs rues sont si étroites qu’il ne peut y +passer que deux personnes de front. Le bazar, disposé à la turque, se +compose de galeries couvertes, sous lesquelles les marchands se +tiennent assis, les jambes croisées, devant leurs misérables +marchandises. + +La chaleur est très-étouffante dans la vallée de rochers où Mascate est +encaissée (au soleil 41 degrés Réaumur); la lumière du soleil y est +très-dangereuse pour les yeux, parce qu’elle n’est pas adoucie par la +moindre verdure. Quelque loin que l’on porte la vue, on ne découvre +nulle part ni arbre, ni buisson, ni le moindre brin d’herbe. Aussi tous +ceux à qui leurs moyens le permettent tant soit peu, s’empressent, après +avoir terminé leurs affaires, d’aller respirer le frais dans les villes +situées le long de la mer. On ne trouve point ici d’Européens, le climat +leur étant mortel. + +Sur le revers de Mascate se trouve une longue vallée de rochers, dans +laquelle on rencontre un village renfermant plusieurs tombes, et (chose +merveilleuse!) un petit jardin avec six palmiers, un figuier et un +grenadier. Ce village est plus grand et plus peuplé que Mascate; car il +compte 6000 habitants, tandis que la ville n’en renferme que 4000. On ne +peut se faire une idée de la misère, de la saleté et de la puanteur qui +règnent dans ce village; les cabanes, qui semblent superposées l’une sur +l’autre, sont très-petites, et seulement faites de roseaux et de +feuilles de palmier. Toutes les immondices sont jetées devant les +portes. Il faut beaucoup de résignation pour traverser un village de ce +genre, et je suis étonnée que la peste ou d’autres épidémies n’y +sévissent pas sans cesse. Les ophthalmies et la cécité y sont d’ailleurs +des accidents très-fréquents. + +De cette vallée[118] j’entrai dans une autre qui contient la plus grande +curiosité de Mascate: c’est un assez grand jardin qui, avec ses +palmiers, ses dattiers, ses fleurs, ses plantes et ses légumes, offre +réellement l’image d’une oasis dans le désert. Cette végétation est due +en grande partie à une irrigation infatigable. Le jardin appartient à un +prince arabe. Mon guide me semblait être très-fier de cette merveille; +il me demanda s’il y avait d’aussi beaux jardins dans mon pays. + +Les femmes de Mascate portent une espèce de masque en étoffe bleue +retenu par des agrafes ou des fils de fer, et qui ne touche pas la +figure. Ce masque est coupé entre le front et le nez, de sorte que l’on +voit quelque chose de plus que les yeux. Elles ne mettent ce masque que +quand elles s’éloignent de la maison; chez elles et devant leurs +cabanes, elles ont la figure découverte. Toutes les femmes que j’eus +occasion de voir étaient laides; les hommes n’avaient pas non plus les +traits délicats et fiers que l’on trouve si souvent chez les Arabes. +Beaucoup de nègres servent ici comme esclaves. + +J’avais fait mes excursions durant la plus grande chaleur (41 degrés +Réaumur au soleil), et encore un peu épuisée de ma maladie, quoique je +ne m’en fusse pas ressentie le moins du monde. + +On m’avait prévenue à différentes reprises et on m’avait assuré que les +rayons ardents des pays chauds étaient très-nuisibles aux Européens qui +n’y étaient pas habitués, qu’on y gagnait souvent des fièvres et des +coups de soleil. Mais si j’avais écouté tous ces avis, j’aurais fini par +ne rien voir. Je ne me laissai pas dérouter: je sortais par la pluie et +par le soleil, comme cela se présentait; aussi je vis toujours plus de +choses que mes compagnons de voyage. + +Le 2 mai, de grand matin, nous mîmes de nouveau sous voile. + +Le 3 mai nous entrâmes dans le golfe Persique, et nous longeâmes d’assez +près l’île d’Ormus. Les montagnes de cette île se distinguent par leurs +teintes miroitantes. Beaucoup d’endroits scintillaient comme s’ils +avaient été couverts de neige. Les montagnes contiennent beaucoup de +sel, et tous les ans il vient de nombreux bateaux d’Arabie et de Perse +pour en emporter des cargaisons. + +Le soir, nous arrivâmes à la petite ville de _Bandr-Abas_, où nous +jetâmes l’ancre. + +_4 mai._ Bandr-Abas est située près de basses collines de sables et de +rochers, séparées de montagnes plus hautes par une plaine étroite. Ici +encore tout est sec et stérile; dans la plaine seulement on voit +quelques petits groupes de palmiers. + +Je regardais d’un œil de convoitise la côte de la Perse, dont j’aurais +tant aimé à fouler le sol. Mais le capitaine me dissuada de mon projet +de pénétrer dans ce pays avec mes vêtements européens. Il me fit +remarquer que les Persans n’étaient pas aussi bons que les Hindous, et +que, dans ces contrées reculées, l’apparition d’une Européenne était un +événement si extraordinaire qu’on pourrait me recevoir à coups de +pierres. + +Par bonheur il se trouva sur le bateau un jeune homme à moitié Anglais, +à moitié Persan (son père, un Anglais, avait épousé une Arménienne de +Téhéran), qui parlait également bien les deux langues. Je le priai de +m’emmener avec lui à terre; ce qu’il s’empressa de faire avec la plus +grande amabilité. + +Il me conduisit au bazar et me fit traverser plusieurs petites rues: le +peuple accourut, il est vrai, de tous côtés, me regarda tout ébahi, mais +ne montra pas la moindre velléité de me maltraiter. + +Les maisons sont petites et construites dans le goût oriental. On y voit +peu de fenêtres, elles sont très-petites et ont des terrasses au lieu de +toits. Les rues sont étroites, sales et comme mortes; il n’y avait que +le bazar qui fût animé. Les boulangers cuisaient ici le pain de la +manière la plus simple, en présence même des chalands: ils pétrissent un +peu de farine avec de l’eau dans une écuelle de bois; ensuite ils +divisent la pâte en petits morceaux, qu’ils pressent et allongent de +manière à les rendre minces et plats; puis ils passent dessus de l’eau +salée et les collent dans l’intérieur d’un tuyau rond. Ce tuyau est en +terre cuite; il a environ 45 centimètres de diamètre et 50 de long; il +est enfoncé à moitié dans la terre, et on a pratiqué dans le bas un +courant d’air. Des charbons de bois brûlent dans l’intérieur du tuyau, à +l’extrémité inférieure. Ces morceaux de pâte sont cuits en même temps +des deux côtés, le dessous par le tuyau ardent, le dessus par le feu de +charbon. Je me fis donner une demi-douzaine de ces sortes de galettes +qui, mangées chaudes, ont assez bon goût. + +On peut facilement distinguer les Persans et les Arabes, que l’on voit +encore en grand nombre; ils sont plus grands et plus forts, ils ont la +peau plus blanche, les traits grossiers et assez expressifs, et un air +très-sauvage et très-féroce. Leur costume ressemble à celui des +mahométans. Beaucoup portent des turbans, d’autres des bonnets coniques +en peau d’astracan noire, de 50 à 75 centimètres de haut. + +On m’a raconté un si beau trait de reconnaissance de M. William Heborth, +qui m’accompagna jusqu’à Bandr-Abas, que je ne puis m’empêcher de le +redire à mes lectrices. Arrivé de Perse à Bombay, à l’âge de seize ans, +il fut parfaitement accueilli par un ami de son père, qui non-seulement +l’assista de son mieux, mais, grâce à son crédit, lui fit obtenir une +bonne place. Marié et père de quatre enfants, ce généreux protecteur eut +le malheur de faire un jour une chute de cheval, dont les suites +funestes lui coûtèrent la vie. N’écoutant alors que la voix de son noble +cœur pour s’acquitter envers son ancien bienfaiteur, il épousa la veuve, +qui, beaucoup plus âgée que lui et sans fortune, était chargée de quatre +enfants. + +A Bandr-Abas, nous prîmes un pilote côtier pour passer le détroit de +_Kishm_. A midi, nous nous embarquâmes. + +Le passage du détroit de Kishm est sans danger pour les vapeurs, mais +les navires à voiles l’évitent; car l’espace entre la terre ferme et +l’île de Kishm étant souvent très-étroit, ils pourraient facilement être +jetés sur la côte par des vents contraires. + +L’île forme une vaste plaine, partout garnie de petits bosquets maigres +et rabougris. Beaucoup de personnes de la côte voisine viennent y +chercher du bois. + +Le capitaine m’avait fait des récits pompeux de la beauté de cette +traversée, de la fertilité de l’île, des passages si étroits que les +cimes des palmiers de l’île et de la côte se touchaient. + +Il faut croire que depuis le dernier voyage du bon capitaine, un +phénomène bien étrange avait eu lieu. Ces superbes palmiers élancés +étaient transformés en méchants arbustes peu feuillus, et, aux endroits +les plus resserrés, la terre ferme et l’île étaient au moins à un +demi-mille de distance l’une de l’autre. Ce qui est étrange, c’est que +M. Ross raconta plus tard la même chose; il ajouta plus de foi au récit +du capitaine qu’à ses propres yeux. + +A un des endroits les plus resserrés du détroit se trouve le beau fort +de _Lufth_. C’est là qu’était encore, il y a quinze ans, le siége +principal des pirates persans. A la suite d’un combat naval entre les +Anglais et les pirates, plus de 800 de ces derniers furent tués, un +grand nombre fut fait prisonnier, et toute la bande détruite. Depuis ce +temps, la sûreté du pays n’a plus été troublée. + +Le 5 mai, nous sortîmes du détroit, et, trois jours après, nous jetâmes +l’ancre à Bushire. + +Dans le golfe Persique, nous rencontrâmes passablement d’algues et de +mollusques. Ces derniers, d’un blanc laiteux, avaient beaucoup de +filaments et la forme d’agarics; d’autres, d’une couleur rose, étaient +marqués de petites taches jaunes. On trouvait aussi bon nombre de +serpents marins. + +_8 mai._ La ville de Bushire est dans une plaine, à 6 milles de la +chaîne de montagnes, dont la cime la plus élevée, appelée _Hormutsch_ +par les Persans, et _Halalu_ par les Anglais, a plus de 1700 mètres. + +La ville compte 15 000 habitants; son port est le meilleur de la Perse, +mais il a l’air très-sale. + +Les maisons sont si serrées et si rapprochées, qu’on peut facilement +passer de l’une à l’autre en enjambant, et qu’il ne faut pas beaucoup +d’adresse pour s’enfuir par-dessus les toits. En effet, les terrasses +sont bordées par des murs qui n’ont pas plus de 30 à 70 centimètres. Sur +plusieurs maisons, on voit des tuyaux de cheminée carrés de plus de 5 à +6 mètres, que l’on peut ouvrir en haut et sur les côtés; ils servent à +intercepter le vent et à répandre la fraîcheur dans les appartements. + +Les femmes se voilent tellement le visage, que je ne sais pas comment +elles font pour trouver leur chemin; les plus petites filles imitent +déjà cette coutume. Elles portent des anneaux aux narines, aux bras et +aux pieds, moins cependant que les femmes hindoues. Les hommes sont tous +armés, même chez eux, de poignards ou de couteaux; dans la rue, ils sont +en outre munis de pistolets. + +Nous restâmes deux jours à Bushire, où je fus parfaitement bien traitée +chez le résident, le colonel Hennelt. + +J’aurais bien voulu quitter le bateau à Bushire pour aller visiter les +ruines de _Persépolis_ et pour continuer mon voyage par terre jusqu’à +_Schiras_, _Ispahan_, _Téhéran_, etc.; mais de grands troubles avaient +éclaté dans ces districts, infestés en outre par de nombreuses hordes de +brigands. Je fus forcée de changer mon plan et de me rendre +provisoirement à _Bagdad_. + +Le 10 mai, dans l’après-midi, nous quittâmes Bushire. Le 11, j’eus le +bonheur de voir un des plus célèbres fleuves du monde, le _Schatel +Arab_, le fleuve des Arabes, formé de la jonction de l’Euphrate, du +Tigre et du Kaurun, et dont l’embouchure ressemble à un bras de mer. Le +Schatel Arab conserve son nom jusqu’au delta du Tigre et de l’Euphrate. + +_12 mai._ En quittant la mer, nous dîmes aussi adieu aux montagnes; des +deux côtés du fleuve, nous avions devant nous des plaines immenses +couvertes de bois de dattiers. + +A vingt milles au-dessous de Bassora, nous entrâmes dans le Kaurun pour +déposer quelques passagers près de la petite ville de _Mahamlbah_, +située tout à l’entrée du fleuve. Nous revînmes aussitôt sur nos pas, et +le capitaine déploya beaucoup d’habileté pour faire tourner le bateau +dans un espace très-restreint. Dans notre inexpérience de l’art +nautique, cette manœuvre nous inspira quelques craintes. A chaque +instant, nous croyions que l’avant ou l’arrière allait donner contre la +côte; mais la manœuvre réussit au delà de nos espérances. Toute la +population de Mahambrah était assemblée sur le rivage; elle n’avait pas +encore vu de vapeur, et prit le plus grand intérêt à cette audacieuse +entreprise. + +La ville de Mahambrah a essuyé, il y a six ans, une terrible +catastrophe. + +Placée alors sous la souveraineté turque, elle fut attaquée et pillée +par les Persans. Presque tous les habitants, au nombre de cinq mille, +périrent à cette occasion. Depuis ce temps, Mahambrah appartient aux +Persans. + +Vers midi, nous arrivâmes devant Bassora[119]. + +On ne découvre, depuis le fleuve, que quelques fortifications et de +grands bois de dattiers. La ville est placée derrière ces bois, à un +mille et demi dans l’intérieur du pays. + +La traversée de Bombay à Bassora, à cause des moussons défavorables, +avait duré dix-huit jours, et avait été un des plus pénibles voyages +que j’eusse faits jusqu’alors. Toujours sur le pont et au milieu d’une +foule compacte de passagers, par une chaleur qui à midi, même à l’ombre +de la tente, s’élevait jusqu’à trente degrés, je ne pus changer qu’une +seule fois, à Bushire, de linge et de vêtements. Cet état est d’autant +plus affreux qu’on ne peut pas se débarrasser de la vermine dont on est +gratifié par ses voisins. Aussi il me tardait de retremper mes forces +épuisées dans un bain de propreté. + +Bassora, une des grandes villes de la Mésopotamie, n’a parmi ses +habitants qu’un seul Européen. J’avais une lettre pour l’agent anglais, +M. Barseige, Arménien de naissance, dont, faute d’hôtel, je fus forcée +de réclamer l’hospitalité pour quelques jours. Le capitaine Lichtfield +lui présenta ma lettre et lui fit part de ma requête, que l’aimable +Arménien eut la politesse de refuser tout net. Le bon capitaine mit +alors son bateau à ma disposition, ce qui m’assura au moins un asile +pour les premiers moments. + +Je trouvai beaucoup d’amusement à voir débarquer les femmes persanes: +elles auraient été des beautés de premier ordre, des princesses du harem +du Sultan, qu’on n’aurait pas pu prendre plus de précautions pour les +soustraire aux regards indiscrets des passagers et des hommes de +l’équipage. + +Grâce à mon sexe, on ne me traita pas avec la même rigueur, et je pus +voir furtivement les dix-huit femmes renfermées dans la cabine; mais +j’affirme qu’il n’y en avait pas une seule que l’on pût appeler belle. +Les maris se placèrent sur deux rangs, depuis l’escalier de la cabine +jusqu’à celui du bateau, et, déployant en l’air de grands mouchoirs, ils +formèrent des murs mobiles et nullement transparents. Les femmes +sortirent peu à peu de la cabine; elles étaient tellement couvertes de +mouchoirs, qu’il fallut les guider comme des aveugles. Elles se +blottirent entre les mouchoirs tendus et attendirent qu’elles fussent +toutes réunies: alors toute la troupe, c’est-à-dire le mur avec les +belles qu’il protégeait, se mit en mouvement et avança pas à pas. +C’était vraiment pitié de voir ces malheureuses descendre l’escalier +étroit pour entrer dans le bateau bien couvert qui les attendait. A +chaque instant l’une ou l’autre trébuchait et manquait de tomber. Leur +débarquement prit une grande heure. + +_13 mai._ Le capitaine vint me prévenir qu’un missionnaire allemand se +trouvait par hasard à Bassora, et qu’ayant plusieurs chambres, il +pourrait peut-être m’en céder une. Je me rendis aussitôt chez ce +missionnaire, qui, en effet, eut la complaisance de m’accorder une +chambre où il y avait même un foyer. Je ne pus me défendre d’une +certaine émotion en prenant congé du bon capitaine, dont je n’oublierai +jamais l’amabilité et la complaisance. C’était réellement un excellent +homme, et cependant les pauvres matelots, la plupart hindous et nègres, +étaient traités sur son bateau plus mal que partout ailleurs. C’était le +fait des deux pilotes, qui accompagnaient presque chaque parole de coups +de poing et de bourrades. A Mascate, trois de ces malheureux matelots +s’enfuirent. + +L’Européen chrétien est au-dessus de l’Hindou païen et du musulman pour +les connaissances et les lumières; mais que ne lui ressemble-t-il un peu +pour la bonté et la bienveillance! + +On attendait à Bassora sous peu de jours un petit vapeur de guerre +anglais qui, pendant neuf mois de l’année, fait le service des lettres +et des paquets entre Bassora et Bagdad, et dont le capitaine est assez +bon pour emmener les passagers européens qui, par extraordinaire, +s’égarent dans ce pays[120]. + +Le peu de jours que je passai à Bassora, je les employai à visiter les +restes de son ancienne splendeur. + +La ville de Bassora, appelée aussi Bassra, fut fondée en 656, sous le +calife Omar. Après avoir passé alternativement de la domination des +Turcs sous celle des Persans, elle a fini par rester au pouvoir des +Turcs. + +On ne découvre plus aucune trace des belles mosquées et des +caravansérais d’autrefois. Les murs de la forteresse sont peu solides et +à moitié délabrés; les maisons sont petites et d’un aspect mesquin, les +rues tortueuses, étroites et sales; le bazar se compose de galeries +couvertes, et, chose étonnante, on n’y voit que de misérables boutiques +et pas un seul beau magasin: cependant Bassora est la principale place +de commerce et l’entrepôt des marchandises de l’Inde destinées pour la +Turquie. + +Dans le bazar il y a beaucoup de cafés et quelques caravansérais +passables. + +Une grande place, qui ne se distingue pas précisément par la propreté, +sert pendant le jour comme marché au blé, et le soir on trouve devant un +grand café plusieurs centaines d’étrangers qui prennent du café et qui +fument leur narguileh. + +Bassora présente beaucoup de ruines modernes qui datent de 1832, époque +à laquelle la peste enleva presque la moitié de ses habitants. On +traverse bien des rues, bien des places où l’on ne rencontre que des +maisons abandonnées ou à moitié écroulées. Dans tous les lieux où, il y +a à peine vingt ans, l’homme actif déployait son industrie, on ne voit +aujourd’hui que décombres et ruines, et des buissons et des palmiers +poussent entre les murs renversés. + +La situation de Bassora ne passe pas pour être saine; la plaine +d’alentour est d’un côté coupée par des fossés innombrables qui, remplis +à moitié de vase et d’immondices, répandent des émanations +pestilentielles, et occupée de l’autre côté par des bois de dattiers +qui empêchent tout courant d’air. La chaleur y est si grande, que dans +presque toutes les maisons on trouve un appartement pratiqué un ou deux +mètres plus bas que la rue, et n’ayant de petites fenêtres que dans le +haut des cintres. C’est dans ces appartements qu’on se tient pendant la +journée. + +La plus grande partie de la population se compose d’Arabes; le reste +consiste en Persans, en Turcs et en Arméniens. + +Les Européens, comme nous l’avons dit, manquent complétement. On me +conseilla, pour mes excursions, de m’envelopper dans un grand mouchoir +et de mettre un voile. Je me conformai au premier avis, mais je ne pus +endurer le voile dans cette grande chaleur. J’allai la figure +découverte, et quant au mouchoir (_isar_), je le portais si +maladroitement, que mes habits européens se laissaient voir par tous les +bouts. Cependant personne ne m’insulta. + +Le 16 mai arriva le vapeur _Nitocris_. Il était petit, de la force de 40 +chevaux, mais très-propre et très-gentil. Le capitaine, M. Johns, se +déclara tout disposé à m’emmener, et le premier officier, M. Holland, +m’abandonna même sa cabine. On ne me fit rien payer pour la traversée ni +pour la nourriture. + +Sans cette bonne fortune, le voyage de Bassora à Bagdad aurait été des +plus pénibles et des plus désagréables. En bateau, la traversée dure de +quarante à cinquante jours, la distance étant de 500 milles, et le +bateau étant presque toujours traîné par des hommes. Par terre, la +distance n’est que de 390 milles; mais la route traverse des déserts +infestés par des hordes de brigands et des tribus de Bédouins nomades, +dont il faut acheter chèrement la protection. + +_17 mai._ A onze heures du matin nous levâmes l’ancre et nous +profitâmes de la marée, qui se fait sentir depuis l’embouchure jusqu’à +120 milles en amont du fleuve. + +Dans l’après-midi nous arrivâmes à l’extrémité de _Korne_, appelé aussi +le Delta (45 milles de Bassora). C’est ici que l’Euphrate et le Tigre +mêlent leurs eaux. Les deux fleuves sont également grands, également +rapides; et, comme on ne sut probablement pas auquel des deux on +laisserait son nom, on l’enleva à chacun des deux, et on les appela +Schatel. + +Ce qui donne à cet endroit plus d’importance encore, ce sont les +assertions de beaucoup d’écrivains qui prétendent démontrer, par des +preuves irrécusables, que le paradis terrestre était là. S’il en est +ainsi, notre bon père Adam, après avoir été chassé de ce lieu de +délices, a fait une fameuse course pour arriver sur le pic qui porte son +nom, à Ceylan. + +Nous entrâmes dans le Tigre; pendant trois milles, nous jouîmes du +spectacle des beaux bois de dattiers que nous n’avions jamais perdus de +vue depuis l’embouchure du Schatel Arab jusqu’à Korne. Voilà qu’ils +disparurent tout à coup; mais, des deux côtés, on apercevait une belle +et riche verdure, et de superbes champs de blé alternaient avec de +larges pelouses couvertes en partie de buissons ou d’arbustes touffus. +Mais cette fertilité ne règne pas à plus de quelques milles dans +l’intérieur du pays. Si l’on s’éloigne du fleuve, on ne trouve qu’un +désert. + +Dans plusieurs endroits, nous vîmes de grandes tribus de Bédouins qui +avaient dressé leurs tentes sur de longues files, d’ordinaire tout au +bord du rivage. Quelques-unes de ces hordes avaient des tentes assez +grandes, tout à fait couvertes; d’autres, au contraire, n’avaient étendu +sur quelques pieux qu’une natte de paille, un drap ou quelques peaux qui +préservaient à peine les têtes de ces malheureux contre les rayons +ardents du soleil. En hiver, où le froid est souvent assez intense pour +qu’il gèle, ils ont les mêmes demeures et les mêmes vêtements qu’en +été. C’est aussi dans ce temps que la mortalité est la plus grande chez +eux. Ces hommes ont l’air de vrais sauvages, et ne sont vêtus que de +couvertures d’un brun foncé. Les hommes en tiennent un morceau entre les +jambes, et en roulent un autre autour du corps. Les femmes s’en +enveloppent entièrement; les enfants vont souvent tout nus jusqu’à l’âge +de douze ans. Leur teint est d’un brun très-foncé, leur figure un peu +tatouée; hommes et femmes tressent leurs cheveux en quatre nattes qui +descendent jusqu’aux tempes, puis vont retomber par derrière. Les armes +des hommes se composent de gros gourdins; les femmes aiment beaucoup à +se parer de perles de verre, de coquillages et de lambeaux de couleur; +de grands anneaux leur traversent les narines. + +Ces Arabes sont tous divisés en tribus, et placés sous la suzeraineté de +la Porte, à laquelle ils payent une redevance. Mais ils n’obéissent +qu’aux scheiks (juges ou chefs) de leur choix; plusieurs de ces chefs +réunissent jusqu’à quarante ou cinquante mille tentes sous leur sceptre. +Les tribus agricoles ne quittent pas l’établissement où elles se sont +fixées; quant à celles qui élèvent des troupeaux, elles mènent une vie +nomade. + +A moitié route de Bassora à Bagdad, on aperçoit la grande et haute +chaîne de montagnes de _Louran_; quand le ciel est pur, on voit, dit-on, +leurs pics de plus de trois mille mètres, couverts d’une neige +éternelle. + +On approche du vaste théâtre des exploits de Cambyse, de Cyrus, +d’Alexandre et d’autres conquérants. Chaque place de ce sol est riche en +souvenirs historiques. Les contrées sont toujours les mêmes; mais que +sont devenues leurs cités et leurs puissants empires? Des monceaux de +terre qui recouvrent des décombres, des murs délabrés sont les restes +des cités les plus superbes, et là où il y avait autrefois de grands +États florissants, on voit aujourd’hui des déserts et des steppes que +traversent des hordes rapaces. + +Les Arabes agriculteurs sont eux-mêmes exposés aux agressions de leurs +compatriotes, surtout à l’époque de la moisson. Pour se préserver autant +que possible de ces rapines, ils transportent leur récolte dans de +petits endroits fortifiés, dont je vis un grand nombre entre Bassora et +Bagdad. + +Pendant notre voyage, nous prîmes plusieurs fois du bois, et nous pûmes +alors approcher sans crainte des habitants, tenus en respect par notre +équipage imposant et bien armé. M’étant un jour laissé entraîner dans le +fond d’un taillis par de beaux insectes, je me trouvai aussitôt entourée +par une bande de femmes et d’enfants; je jugeai plus sage de retourner +près de l’équipage, non pas que j’eusse peur de ces braves gens, mais +ils me prenaient les mains, touchaient mes habits, voulaient mettre mon +chapeau de paille, et ces familiarités ne m’étaient pas précisément +agréables, à cause de leur extrême saleté. Les enfants avaient l’air +excessivement mal tenus: plusieurs étaient couverts de boutons et de +petits ulcères; tous, grands et petits, avaient toujours les mains +fourrées dans leurs cheveux. + +Aux endroits où nous relâchions, on nous apportait d’ordinaire des +moutons et du _gi_ (beurre), qu’on vendait très-bon marché. Un mouton +coûtait tout au plus cinq krans[121]. Ces moutons étaient très-gros et +très-gras, avaient une laine longue et épaisse, et une grosse queue +d’environ 35 centimètres de long et 20 de large. Je n’avais jamais vu +sur aucun bateau une nourriture comparable à celle de notre équipage. Ce +qui me plut encore davantage, ce furent les bons procédés du capitaine +envers les indigènes, assimilés en tout aux matelots anglais. Je ne +trouvai nulle part ailleurs plus d’ordre et plus de propreté, ce qui +prouve qu’on n’a pas toujours besoin de recourir aux coups et aux +bourrades, comme on me l’avait assuré si souvent. + +Dans les endroits couverts d’herbes et de buissons, nous vîmes plusieurs +bandes de sangliers. Il n’y manque pas non plus de lions, qui descendent +surtout des montagnes pendant les grands froids, et qui enlèvent des +vaches et des moutons. Il est très-rare qu’ils s’attaquent à l’homme. Je +fus assez heureuse pour voir deux lions, mais à une si grande distance, +que je n’ose affirmer qu’ils surpassent en grandeur et en beauté ceux +des ménageries d’Europe. Parmi les oiseaux, les pélicans furent assez +aimables pour venir nous faire leur cour par troupes. + +_21 mai._ Ce jour-là, nous vîmes les ruines du palais Khuszew Anushirwan +à Ctésiphon. + +_Ctésiphon_, d’abord capitale de l’empire parthe, puis du nouvel empire +perse, fut détruite au VII^{e} siècle par les Arabes. Presque en face +d’elle, sur la rive droite du Tigre, était _Séleucie_, une des plus +célèbres villes de la Babylonie, qui, du temps de sa splendeur, avait +600 000 habitants, la plupart Grecs, et une constitution libre et +indépendante. + +On aperçoit d’abord les ruines de Ctésiphon de face, puis par derrière, +car le fleuve décrit une grande courbe, et se replie sur lui-même de +plusieurs milles. Comme j’ai fait depuis une excursion de Bagdad à +Ctésiphon, j’aurai l’occasion plus tard d’en donner une description. + +L’ancienne ville des califes apparaît de loin, merveilleusement grande +et belle; mais malheureusement elle perd beaucoup de son importance +quand on la voit de près. Les minarets et les coupoles, revêtus de +briques de couleur, jettent un vif éclat aux rayons du soleil. Les +palais, les portes de la ville, les fortifications, bordent à perte de +vue les rives du Tigre aux teintes jaunes, et des jardins plantés de +dattiers et d’autres arbres fruitiers couvrent l’immense plaine. + +A peine avions-nous jeté l’ancre, qu’une masse d’indigènes vinrent +entourer le bateau. Ils se servent de singuliers bâtiments, qui +ressemblent à des corbeilles rondes tressées de fortes feuilles de +palmiers, et revêtues d’asphalte. On les appelle _guffers_; leur +diamètre est de deux mètres, et leur hauteur d’un mètre. On y est en +toute sûreté, ils ne chavirent jamais et ils n’ont pas besoin de +beaucoup d’eau. Leur invention remonte à des temps très-reculés. + +J’avais une lettre pour le résident anglais, M. Rawlinson; mais M. +Holland, le premier officier du vaisseau, m’ayant offert sa maison, je +la préférai, parce que M. Holland était marié, tandis que M. Rawlinson +ne l’était pas. Je trouvai dans Mme Holland, née à Bagdad, une femme +très-jolie et très-aimable qui, âgée de vingt-trois ans, avait quatre +enfants dont l’aîné avait huit ans. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVIII. + + Bagdad.--Principaux édifices.--Climat.--Fête donnée par le résident + anglais.--Le harem du pacha de Bagdad.--Excursion aux ruines de + Ctésiphon.--Le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza. Excursion aux + ruines de Babylone.--Départ de Bagdad. + + +_Bagdad_, capitale de l’Assyrie et de la Babylonie, fut fondée au +VIII^{e} siècle, sous le calife Abou-Giafar-Almansour. Un siècle plus +tard, sous le règne de Haroun-Al-Radschid, le meilleur et le plus +éclairé de tous les califes, la ville atteignit son plus haut degré de +splendeur, mais cent ans après elle fut détruite par les Turcs. Prise +par les Persans au XVI^{e} siècle, elle demeura constamment une occasion +de discorde entre les Turcs et les Persans, et, bien qu’incorporée à +l’empire ottoman au XVII^{e} siècle, le schah Nadir chercha encore, au +XVIII^{e}, à l’enlever aux Turcs. + +La population actuelle comprend environ 60 000 âmes: on compte à peu +près 45 000 Turcs; le reste se compose de juifs, de Persans, +d’Arméniens, d’Arabes, etc. Il n’y a guère plus de cinquante à soixante +Européens. La ville occupe les deux rives du Tigre, mais c’est +principalement sur la rive orientale qu’elle se développe. Elle est +entourée de murailles fortifiées en briques, interrompues par de +nombreuses tours; mais les murailles et les tours sont faibles et +lézardées, et les canons dont elles sont munies ne sont pas en très-bon +état. + +Je dus me procurer avant tout un _isar_ (grande toile pour envelopper +tout le corps), un petit bonnet (_finer_), avec un mouchoir (_baschlo_) +qui, roulé et entrelacé autour du finer, forme une espèce de turban. +Quant au bouclier roide et épais, tissé de crin, qui couvre le visage, +je ne m’en servis pas, parce qu’on étouffe presque dessous. On ne peut +pas se figurer de costume plus incommode pour les femmes que celui qu’on +porte dans ce pays. L’isar ramasse la poussière du sol, et il faut une +certaine adresse pour le tenir de manière à ce que tout le corps reste +enveloppé. Je plaignais beaucoup les pauvres femmes, souvent forcées de +porter encore un enfant ou un paquet, ou bien d’aller laver le linge à +la rivière. Elles n’en revenaient jamais sans être trempées. Les plus +petites filles même sont vêtues ainsi quand elles sortent. + +Grâce à mon costume oriental, et même sans me couvrir le visage, je pus +circuler librement partout. Je commençai par visiter la ville, qui +n’offre plus rien de curieux, tous les anciens édifices du temps des +califes ayant disparu. Les maisons, construites en briques cuites et en +briques crues, n’ont qu’un étage. Les murs de derrière donnent tous sur +les rues; il est rare de voir un balcon avec de petites fenêtres +étroitement grillées. Il n’y a que les maisons dont les façades ont vue +sur le Tigre qui soient exceptées de la règle commune: elles ont des +fenêtres régulières et sont quelquefois très-jolies. Quant aux rues, +elles ne sont pas très-larges, mais en revanche elles sont pleines de +boue et de poussière. Le pont de bateaux jeté sur le Tigre, dont la +largeur est ici de 230 mètres, est le plus misérable que j’aie jamais +vu. Les bazars sont très-vastes. L’ancien bazar, reste des premières +constructions de Bagdad, offre encore des traces de beaux piliers et de +belles arabesques, et le kan Osman se distingue par un beau portail et +par de hautes voûtes en forme de coupole. Les principaux passages sont +si larges qu’un cavalier et deux piétons peuvent aller de front. Les +marchands et les artisans sont ici, comme dans tout l’Orient, répartis +dans des rues ou des passages. Les beaux magasins se trouvent dans les +maisons particulières ou dans les kans des bazars. De méchants cafés se +rencontrent partout en grand nombre. + +Le palais du pacha, vaste édifice sans goût et sans magnificence, n’est +imposant que de loin. Les mosquées sont assez rares, et, à part des +incrustations de carreaux de briques, elles n’offrent rien de +remarquable. + +Pour pouvoir embrasser Bagdad d’un seul coup d’œil, je montai avec +beaucoup de peine sur la plate-forme extérieure d’une des coupoles du +kan Osman, et je fus réellement surprise de l’étendue et de la jolie +position de la ville. On a beau parcourir dans tous les sens les rues +étroites et uniformes d’une ville orientale, on ne peut jamais s’en +faire une idée, car une rue ressemble à l’autre, et toutes ensemble +offrent l’image des corridors d’une prison. Mais, du point élevé où +j’étais postée, je dominais toute la ville avec ses maisons +innombrables, dont une grande partie sont situées au milieu de jolis +jardins; je voyais à mes pieds des milliers de terrasses, et surtout le +beau fleuve qui dans cette cité, longue de plus de cinq milles, roule +ses eaux à travers de sombres bois de palmiers et d’arbres fruitiers. + +Toutes les maisons, comme je l’ai déjà fait remarquer, sont bâties en +tuiles, dont la plupart, dit-on, ont été apportées par l’Euphrate des +ruines de Babylone. En considérant de plus près les fortifications, on y +retrouve encore des traces des premières constructions. Les tuiles dont +on s’est servi pour les élever ont près de 70 centimètres, et +ressemblent à de belles dalles en pierre. + +Les maisons, plus jolies à l’intérieur qu’au dehors, ont des cours +propres et pavées, beaucoup de fenêtres, etc. Les chambres sont grandes +et hautes, mais elles ne sont pas meublées si magnifiquement qu’à Damas. +Pendant l’été, il fait si chaud à Bagdad qu’on change de domicile trois +fois par jour. Le matin, on se tient dans les chambres ordinaires; vers +neuf heures, on se réfugie dans les appartements souterrains, appelés +_sardabs_, qui, à l’instar des caves, sont souvent à cinq ou sept mètres +sous terre, et on y passe toute la journée. Au coucher du soleil, on se +rend aux terrasses pour y recevoir des visites, y causer, y prendre du +thé, et on y reste jusqu’au milieu de la nuit. C’est là le moment le +plus agréable; les soirées sont fraîches et on se sent renaître. +Beaucoup de personnes prétendent que la nuit la lune jette plus d’éclat +que chez nous, mais je n’ai pas trouvé cela. On dort sur les terrasses, +sous des moustiquaires qui enveloppent tout le lit. Pendant le jour, la +chaleur monte dans les chambres jusqu’à 30 degrés, au soleil elle va de +40 à 44; dans les sardabs, elle dépasse rarement 25 degrés. En hiver, +les soirées, les nuits et les matinées sont si froides qu’on fait du feu +dans les cheminées. + +Le climat de ce pays est regardé comme très-sain, même par les +Européens. Cependant il y règne une maladie qui serait un grand sujet +d’épouvante pour nos jeunes personnes, et qui ne frappe pas seulement +l’indigène, mais tout étranger qui passe quelques mois à Bagdad: c’est +un affreux bouton que l’on appelle la _marque de dattes_ ou la _bosse +d’Alep_. + +Ce bouton, d’abord de la grosseur d’une tête d’épingle, prend peu à peu +l’étendue d’un clou, et laisse de profondes cicatrices. D’ordinaire il +paraît à la figure. Sur cent visages, on n’en trouve peut-être pas un +seul qui soit exempt de ces vilaines marques. Lorsqu’on n’en a qu’une, +on peut s’estimer fort heureux; ordinairement, on n’en a pas moins de +deux ou même trois. Les autres parties du corps n’en sont pas non plus +exemptes. Ces ulcères se montrent généralement quand les dattes +commencent à mûrir, et ils ne grossissent que l’année d’ensuite, vers la +même époque. On a cette maladie une fois dans sa vie; les enfants en +sont pour la plupart atteints. On ne fait rien pour combattre ce mal, +l’expérience ayant prouvé qu’il n’y a pas de remède pour le guérir. Les +Européens ont essayé, mais sans succès, de s’en préserver par +l’inoculation. + +Ce mal se retrouve dans quelques contrées le long du Tigre. A quelques +milles du fleuve, on n’en rencontre plus la moindre trace. On devrait en +induire qu’il provient de l’évaporation de l’eau ou de la vase qu’elle +dépose. Cependant le premier fait ne semble pas fondé; car le fléau +épargne tout le personnel de l’équipage du vapeur anglais, qui reste +toujours sur le bateau, tandis qu’il frappe tous les Européens qui +habitent à terre. Un de ces derniers fut atteint de quarante ulcères, et +il souffrit, dit-on, le martyre. Le consul français, forcé de séjourner +à Bagdad plusieurs années, n’y amena pas sa femme, pour ne pas l’exposer +à ce désagrément inévitable. Je ne restai que peu de semaines en ce +pays, et il me vint également à la main un petit ulcère, qui finit aussi +par devenir gros comme un écu, mais il ne pénétra pas bien avant dans +les chairs et ne laissa pas de cicatrice. Je triomphais déjà d’en avoir +été quitte à si bon marché. Mais hélas! il ne devait pas en être ainsi. +Six mois plus tard, déjà de retour en Europe, ce mal me prit avec tant +de force que, couverte de treize de ces boutons, j’en restai marquée +plus de huit mois. + +Le 24 mai, je fus invitée par le résident anglais, M. Rawlinson, à une +grande fête qu’il donna pour célébrer l’anniversaire de la naissance de +la reine Victoria. Au dîner, il n’y eut que des Européens; mais à la +soirée, on admit toutes les notabilités du monde chrétien, tels que +Grecs, Arméniens, etc. La fête eut lieu sur les belles terrasses de la +maison. On s’y promenait sur des tapis moelleux; on s’asseyait, on se +reposait sur des divans élastiques; les terrasses, la cour et le jardin +étaient éclairés a _giorno_. Les rafraîchissements les plus délicats +circulaient sans cesse, et l’Européen ne pouvait guère s’apercevoir +qu’il était si éloigné de sa patrie. Ce qui produisit moins d’illusion, +ce furent deux orchestres, dont l’un exécutait des morceaux européens, +l’autre des airs nationaux. Des feux d’artifices, avec des ballons +lumineux et des flammes de Bengale, servirent encore d’amusement. Un +banquet splendide termina la fête. + +Parmi les femmes et les jeunes filles, il y avait quelques beautés +remarquables; mais toutes avaient des yeux séduisants qu’aucun jeune +homme n’aurait pu regarder impunément. L’art de teindre les cils et les +paupières y est sans doute pour beaucoup. Tout cil qui dépasse la ligne +régulière est arraché avec soin, et remplacé artistement par le pinceau. +C’est ainsi qu’on produit la plus belle forme arquée, et, en teignant +encore les paupières, on augmente infiniment la beauté et l’éclat de +l’œil. La plus humble servante recherche tout aussi soigneusement que la +plus grande dame ces embellissements factices. + +Les femmes étaient vêtues à la manière turco-grecque. Elles portaient de +larges pantalons de soie, attachés autour de la cheville, et par-dessus +des cafetans brodés d’or, dont les manches, serrées contre les coudes, +étaient fendues ensuite et retombaient des deux côtés des bras, couverts +par les manches de soie de la chemise. Au milieu étaient fixées des +ceintures roides, larges comme la main, ornées sur le devant de boutons +énormes, et sur les côtés de boutons plus petits en or émaillé et +ciselé. Des perles montées, des pierres fines et des anneaux d’or +brillaient à leurs bras, à leur cou et sur leur poitrine. Sur la tête +elles portaient un joli petit turban, enlacé de chaînes ou de dentelles +d’or. Beaucoup de minces tresses de cheveux se glissaient parmi ces +dentelles et descendaient jusqu’aux hanches. Malheureusement plusieurs +de ces belles avaient le mauvais goût de teindre leurs cheveux avec de +l’orpin, ce qui leur faisait perdre leur brillante couleur noire et les +changeait en une chevelure terne, d’un rouge foncé. + +Quelque joli que fût ce cercle de femmes, il finissait par être monotone +à voir; car le silence et l’immobilité régnaient parmi ce sexe, qu’on +accuse d’ordinaire de trop de loquacité, et aucune de ces aimables +figures n’exprimait le moindre sentiment ni la moindre émotion; il leur +manquait l’esprit et l’instruction, le charme de la vie. Les filles +indigènes n’apprennent rien; elles passent pour très-instruites quand +elles savent lire la langue de leur pays, l’arménien ou l’arabe, et, en +ce cas, on ne leur met entre les mains que des livres religieux. + +Je trouvai plus d’animation lors d’une visite que je fis quelques jours +plus tard au harem du pacha. Le rire, le babil et le badinage ne +discontinuèrent pas un instant. Aussi en fus-je étourdie. On s’attendait +à ma visite, et les femmes, au nombre de quinze, étaient magnifiquement +vêtues de la manière que je viens de décrire, si ce n’est que les +cafetans étaient plus courts et les turbans ornés de plumes d’autruche. + +Je ne trouvai parmi ces dames aucune beauté remarquable; à part de beaux +yeux qu’elles avaient toutes, leurs traits manquaient de noblesse et +d’expression. + +Le harem d’été où l’on me reçut était un joli édifice, bâti dans le goût +le plus moderne, à l’européenne, avec de hautes et de belles fenêtres. +Placé au milieu d’un petit potager, il était entouré d’un jardin +fruitier plus grand. + +Après plus d’une heure passée dans cette bruyante société, on servit des +mets sur une table, et on mit des chaises tout à l’entour. La première +femme ou la favorite passa la première, se mit à table et n’attendit +même pas que nous fussions assises, mais porta immédiatement ses mains +aux différents plats, et réunit en un tas les morceaux qu’elle aimait le +mieux. Je fus aussi obligée de me servir de ma main pour manger, car il +n’y avait ni couteau ni fourchette dans toute la maison; ce ne fut que +vers la fin du repas qu’on m’apporta une grande cuiller d’or à thé. + +La table était chargée de viandes succulentes, de pilaus apprêtés de +différentes manières, et d’une quantité de sucreries et de fruits. Tous +ces mets étaient excellents, et il y en avait un surtout qui ressemblait +à s’y méprendre à nos beignets. + +Quand nous eûmes mangé, les dames qui n’avaient pas trouvé place d’abord +se mirent à table. A côté d’elles vinrent s’asseoir quelques-unes des +premières servantes; après elles arrivèrent les dernières esclaves, +parmi lesquelles il y avait quelques vilaines négresses. Celles-ci se +mirent aussi à table et mangèrent ce qu’on leur avait laissé. + +Après le repas, on servit du café noir dans de petites tasses, et on +apporta des narguilehs. Les petites tasses étaient placées dans des +gobelets d’or, richement ornés de perles et de turquoises. + +Les femmes du pacha ne se distinguent de leurs suivantes et de leurs +esclaves que par le costume et la toilette; elles ne diffèrent nullement +entre elles par les manières. Les servantes s’asseyaient sans façon sur +les divans, se mêlaient familièrement à la conversation, fumaient et +prenaient du café avec nous. Les esclaves et les serviteurs sont traités +avec bien plus de bonté et plus d’indulgence que dans les maisons +européennes. + +Les Turcs seuls ont des esclaves. + +Autant on est rigide, dans tous les endroits publics, sur l’observation +des mœurs et des convenances, autant on se montre relâché à cet égard +dans les harems et dans les bains. Pendant qu’une partie des femmes +était occupée à fumer et à prendre du café, je me glissai inaperçue dans +quelques pièces voisines. Au bout de quelques minutes, j’en avais assez +vu pour ressentir la plus vive pitié et la plus profonde horreur pour +ces pauvres créatures, qui par l’oisiveté, par le manque de +connaissance et par l’absence de toute morale, se dégradent au point de +profaner le nom de l’humanité. + +Je ne fus pas moins attristée par la visite d’un bain public de femmes. +Là on voyait pêle-mêle des enfants, de jeunes filles, des femmes et des +matrones; les unes se faisaient laver et teindre les mains, les pieds, +les ongles, les sourcils, les cheveux, etc. D’autres se faisaient +arroser et parfumer d’huiles et d’essences odorantes. Au milieu de tout +cela folâtrait la jeunesse, et, ce qu’il y avait de pis, une grande +partie de la société se figurait sans doute être dans le paradis, du +temps où il n’avait pas encore été question de la pomme d’Ève. Les +propos et les discours tenus dans ces bains répondent, dit-on, à la +conduite, ce qui se conçoit du reste parfaitement. Pauvre jeunesse, où +puiserais-tu le sentiment de la décence et de la pudeur, si tu assistes +dès la plus tendre enfance à ces scènes et à ces conversations? + +En fait de curiosités, je vis encore le monument funéraire de la reine +Zobiedé, épouse favorite du calife Haroun al Radschid. Ce monument est +intéressant, en ce qu’il diffère beaucoup des constructions ordinaires +des mahométans. Au lieu de belles coupoles et de beaux minarets, une +tour d’une très-faible hauteur s’élève sur un petit édifice octogone; +cette tour ressemble beaucoup à celles que l’on voit au-dessus des +temples ou pagodes des Hindous. Dans l’intérieur se trouvent trois +simples tombeaux en maçonnerie; dans l’un repose la reine, dans les +autres sont déposés les membres de la famille royale. Tout l’édifice est +construit en tuiles, et fut jadis, à en juger par quelques traces, voûté +de beau ciment, incrusté de briques de couleur et orné d’arabesques. + +Tous ces monuments sont sacrés pour le musulman; aussi vient-il souvent +de loin y faire ses dévotions. Un bonheur auquel il aspire tout aussi +ardemment, c’est d’acquérir, dans le voisinage, une tombe qu’il puisse +montrer avec orgueil à ses parents et à ses amis. Aussi tout autour on +voyait de grandes places couvertes de sépultures. + +En revenant de ce mausolée, je fis un petit détour pour voir le quartier +de la ville ravagé et tombé en ruines à la suite de la dernière peste. + +M. Swoboda, un Hongrois, me peignit l’horrible état dans lequel se +trouvait alors Bagdad. Après s’être pourvu suffisamment de vivres, il +s’était cloîtré entièrement avec sa famille et une domestique, et ne +recevait du dehors que de l’eau fraîche. Il avait calfeutré avec soin +les portes et les fenêtres, et n’avait permis à personne de monter sur +la terrasse, ni même de respirer l’air du dehors. + +Grâce à ces précautions hygiéniques, il échappa au terrible fléau avec +sa famille et sa domestique, tandis que, dans les maisons voisines, des +familles entières périrent. Comme on ne pouvait pas enterrer tous les +morts, on laissa les corps se corrompre à l’endroit même où ils étaient +tombés. + +Quand l’épidémie eut disparu, les Arabes du désert vinrent s’abattre sur +ce malheureux quartier pour voler et piller. Ils pénétrèrent sans peine +dans les maisons vides et triomphèrent facilement des malheureux +habitants qui avaient survécu. M. Swoboda aussi se vit obligé de se +racheter en payant un tribut à ces oiseaux de proie. + +J’eus hâte de m’éloigner de ces tristes lieux, et je me dirigeai avec +plaisir vers les jardins riants qu’on trouve à chaque pas à Bagdad et +dans les alentours. + +Cependant ces jardins ne sont pas dessinés et plantés avec art; ce sont +simplement des bois épais d’arbres fruitiers de toute espèce, tels que +dattiers, pruniers, abricotiers, pêchers, figuiers, mûriers, etc., +entourés d’un mur en tuiles; il n’y règne ni ordre ni propreté; on n’y +voit ni pelouses ni parterres de fleurs, ni même des chemins +régulièrement tracés; mais on y rencontre beaucoup de canaux, car il +faut remplacer la pluie et la rosée par des irrigations artificielles. + + * * * * * + +Je fis de Bagdad deux grandes excursions, une aux ruines de _Ctésiphon_, +une autre à celles de _Babylone_. Les unes sont à 18 milles et les +autres à 60 milles de Bagdad. + +Pour ces deux excursions, M. Rawlinson me donna de bons chevaux arabes +et un serviteur de confiance. + +A moins de passer la nuit dans le désert, il fallait faire la course de +Ctésiphon, aller et retour, dans un jour, c’est-à-dire depuis le lever +jusqu’au coucher du soleil: car à Bagdad, comme dans toutes les villes +turques, les portes sont fermées après le coucher du soleil, et on remet +les clefs au commandant de la ville. On les ouvre avec le lever du +soleil. + +L’aimable Mme Holland voulut me charger d’abondantes provisions; mais en +voyage j’ai pour règle de renoncer à toute espèce de superflu. Quand +j’ai l’assurance de trouver des hommes aux lieux où je me rends, je +n’emporte pas de vivres, car je puis manger ce que mangent mes +semblables. Si leur nourriture n’est pas de mon goût, c’est que je n’ai +pas beaucoup d’appétit; et alors je jeûne jusqu’à ce que la faim me +fasse tout trouver bon. Je n’emportai que ma gourde en cuir, qui me fut +également inutile, car nous approchâmes souvent des canaux du Tigre, et +nous passâmes même près de ce fleuve, quoique la plus grande partie de +la route traversât le désert. + +A moitié route, nous franchîmes le fleuve _Dhyalah_ dans un grand +bateau. + +De l’autre côté du fleuve, habitent, dans des trous maçonnés, quelques +familles qui vivent du fermage de la traversée. J’eus le bonheur de +trouver pour me restaurer du pain et du petit-lait. On commence déjà à +découvrir les ruines de Ctésiphon, quoiqu’elles soient encore éloignées +de neuf milles. En trois heures et demie, nous avions parcouru toute la +distance de Bagdad jusqu’aux ruines. + +Ctésiphon s’était élevée jadis au rang des plus puissantes villes qui +avoisinent le Tigre; elle venait après Babylone et Séleucie. En été, les +souverains persans demeuraient à _Ecbatania_, en hiver à _Ctésiphon_. +Cependant les ruines que je venais visiter se composent plutôt de +quelques fragments du palais du schah Chosroès. On voit encore le +portail à voûte colossale avec la porte, une partie de la principale +façade et quelques parois latérales; tout cela est encore si solide, que +les voyageurs pourront jouir pendant plusieurs siècles de ces débris +imposants. Le cintre de la porte _Touk-Kosra_ est le plus élevé de tous +les portiques connus. Il a 30 mètres, c’est-à-dire cinq de plus que la +principale porte de _Fattipore Sikri_, que beaucoup de voyageurs citent +comme la plus élevée. Le mur, au-dessus de la voûte, a encore plus de 5 +mètres. + +Sur la façade du palais, on a taillé, de haut en bas, de petites niches +avec des arcs, des colonnes et des lignes, etc. Le tout paraissait +revêtu d’un fin ciment, dans lequel sont incrustées en cuivre, par-ci +par-là, de charmantes arabesques. + +Vis-à-vis de ces ruines, sur la rive occidentale du Tigre, on voit +quelques restes des murs de Séleucie, première capitale de la Syrie, +sous la dynastie macédonienne des Séleucides. + +Sur les deux rives, on aperçoit tout autour, dans de vastes étendues +circulaires, de petits tertres où l’on trouve, à une faible profondeur, +des tuiles et des décombres. + +Non loin des ruines du palais, s’élève une simple mosquée qui renferme +le tombeau de Selaman Pak, adoré comme un saint, parce qu’il fut l’ami +de Mahomet. On ne poussa pas la tolérance jusqu’à me laisser pénétrer +dans cette mosquée; il fallut me contenter d’un coup d’œil furtif à +travers la porte ouverte. Tout ce que je pus distinguer, ce fut un +tombeau en tuiles entouré d’un treillage de bois peint en vert. + +Déjà, en arrivant aux ruines, j’avais aperçu beaucoup de tentes sur le +bord du Tigre. Ma curiosité m’engagea à les examiner. J’y trouvai tout +comme chez les Arabes du désert, si ce n’est que les hommes me +paraissaient moins sauvages et moins barbares. J’aurais passé au milieu +d’eux sans crainte bien des jours et bien des nuits. Cela provenait +peut-être aussi de ce qu’à force de les voir je m’étais faite à leurs +manières. + +Mais une visite bien plus agréable m’était réservée. Pendant que je +demeurais encore chez ces sales Arabes, arriva un Persan; il me montra +quelques jolies tentes dressées à peu de distance, et me fit un discours +auquel je ne compris rien. Mon interprète m’apprit qu’un prince persan +demeurait sous ces tentes, et qu’il me faisait prier par cet envoyé de +venir le voir. J’acceptai cette invitation avec beaucoup de plaisir, et +je fus reçue très-gracieusement par le prince, appelé +Il-Hany-Aly-Culy-Mirza. + +C’était un beau jeune homme, qui prétendait savoir le français, mais il +n’en savait pas long; car toute sa science se bornait à ces mots: «Vous +parlez français?» Heureusement, un des hommes de sa suite parlait un peu +mieux l’anglais, de sorte que nous pûmes causer ensemble tant bien que +mal. + +L’interprète me dit que le prince habitait ordinairement Bagdad, mais +que la chaleur insupportable l’avait engagé à établir sa résidence +pendant quelque temps en plein air. Il était assis, sous une simple +tente ouverte, sur un divan peu élevé, et sa suite était étendue sur des +tapis. A ma grande surprise, il eut assez d’usage du monde pour m’offrir +une place à côté de lui sur le divan. Notre conversation s’anima bientôt +singulièrement, et son étonnement augmenta à chaque mot, quand je lui +parlai de mes voyages. Pendant notre conversation, on me présenta un +narguileh d’une beauté rare. Il était en émail d’or azuré, garni de +perles, de turquoises et de pierres précieuses. Je tirai quelques +bouffées par politesse; on servit aussi du café et du thé, et à la fin +le prince m’invita à dîner. Une nappe blanche fut étendue par terre, et +on mit dessus de grands pains plats en guise d’assiettes. Pour moi seule +on fit une exception: on me donna une assiette et un couvert. On servit +beaucoup de viandes, entre autres tout un agneau avec la tête, qui +n’avait pas précisément l’air très-appétissant, plusieurs pilaus et un +grand poisson frit. Dans les intervalles laissés par les plats, on avait +mis des écuelles remplies de lait caillé épais et délayé, et des pots de +sorbets. Dans chaque écuelle, il y avait une grande cuiller. Un +domestique découpa l’agneau avec un couteau et avec la main. Il +distribua les portions aux convives en posant la part de chacun sur son +assiette de pain. On mangeait de la main droite. La plupart +déchiquetaient la viande ou le poisson, passaient les morceaux dans un +des pilaus, puis pétrissaient le tout en une boule qu’ils se fourraient +dans la bouche. Plusieurs mangeaient les viandes grasses sans pilau; ils +essuyaient sur leur pain, après chaque bouchée, la graisse qui leur +coulait des doigts. Tout en mangeant, ils buvaient souvent du lait ou +prenaient des sorbets, en se servant tous de la même cuiller. A la fin +du repas, quoique le Prophète défende sévèrement l’usage du vin, le +prince en fit apporter. C’était, à ce qu’il prétendait, à cause de moi. +Il m’en versa un petit verre et en but lui-même deux, l’un à ma santé, +l’autre à celle de sa famille. + +Quand je lui racontai que je me proposais d’aller en Perse, c’est-à-dire +à Téhéran, il m’offrit d’écrire une lettre à sa mère, qui, étant à la +cour, pourrait m’y faire introduire. En effet, il écrivit aussitôt sur +ses genoux, à défaut de table, imprima son sceau sur la lettre, me la +donna, et me pria en même temps, en souriant, de ne pas dire à sa mère +qu’il avait bu du vin. + +Après le dîner, je demandai au prince s’il me serait permis de faire une +visite à sa femme, car j’avais appris qu’il avait emmené avec lui une de +ses femmes. Ma demande ayant été agréée, on me conduisit aussitôt dans +un édifice voisin, qui, autrefois, avait servi de petite mosquée. + +Je fus reçue dans un appartement frais et voûté, par une des plus belles +jeunes femmes que j’eusse jamais vues dans un harem. Elle était de +taille moyenne; tout dans sa personne avait les proportions les plus +régulières, ses traits étaient nobles et d’une forme vraiment antique; +elle me regarda mélancoliquement de ses grands yeux, car la malheureuse +enfant n’avait pas la moindre société, à part une vieille servante et +une jeune gazelle. + +Son teint, il est vrai un peu artificiel, était d’une blancheur +éblouissante; un incarnat délicat se reflétait sur ses joues; seulement +ses sourcils me semblaient avoir été gâtés à force d’art. Ils étaient +couverts d’une raie bleue foncée, large d’un pouce, qui, formant deux +arcs unis, s’étendait d’une tempe à l’autre et donnait à sa figure un +air sombre et peu naturel. Ses cheveux n’étaient pas teints, mais ses +mains et ses bras étaient un peu tatoués. Elle me dit qu’on lui avait +fait subir cette vilaine opération dès son enfance; car c’est une +coutume souvent observée par les mahométans. + +Le costume de cette belle était le même que celui des femmes du harem. +Seulement, au lieu du petit turban, elle avait passé délicatement autour +de sa tête un mouchoir de mousseline blanche, qu’elle pouvait en même +temps ramener sur sa figure, en guise de voile. + +Notre conversation ne fut pas précisément très-animée, l’interprète +n’ayant pas pu me suivre dans ce sanctuaire. Réduites à nous regarder +l’une l’autre, il fallut nous contenter du langage des signes. + +Quand je fus retournée auprès du prince, je lui témoignai mon +ravissement de la rare beauté de sa jeune épouse, et je lui demandai +quel pays avait donné le jour à cette charmante houri. Il me dit qu’elle +était du nord de la Perse, et m’assura en même temps que ses autres +femmes (il en avait quatre à Bagdad, et quatre à Téhéran auprès de sa +mère), la surpassaient encore en attraits. + +Au moment où je me disposais à prendre congé du prince pour retourner +chez moi, il me proposa de rester encore un peu pour entendre la musique +persane. + +Bientôt parurent deux _minstrels_ (ménestrels), dont l’un avait une +espèce de mandoline à cinq cordes; l’autre était un chanteur. Le +musicien fit un assez joli prélude, joua des mélodies persanes et +européennes, et sut tirer un grand parti de son instrument. Le chanteur, +d’une voix de fausset, fit des roulades et des trilles infinis. +Malheureusement, sa voix n’était ni pure ni formée. Cependant, je +n’entendis guère de fausses notes, et tous deux gardèrent bien la +mesure. Les airs et les chants avaient assez d’étendue, de variété, de +mélodie. Il y avait longtemps que je n’avais rien entendu de pareil. + +Avant le coucher du soleil, j’étais revenue à Bagdad sans être trop +fatiguée de mon voyage de trente-six milles à cheval, de mes courses à +pied, et de la chaleur qui était épouvantable. Deux jours plus tard, le +30 mai, à cinq heures de l’après-midi, je partis pour les ruines de la +ville de Babylone. + +Le district dans lequel sont situées ces ruines s’appelle _Irak Arabi_; +il comprend l’ancienne _Babylonie_ et la _Chaldée_. + +Dans la soirée, je fis encore 20 milles jusqu’au kan _Assad_. Les +palmiers et les arbres fruitiers devenaient toujours plus rares; peu à +peu, toute trace de culture s’effaça, et je me trouvai en plein désert, +n’apercevant plus rien de ce qui réjouit et repose la vue. On ne +découvrait de loin en loin que quelques rares herbes basses, à peine +suffisantes pour le sobre chameau. Elles disparurent même complétement, +peu de milles avant Assad, et, de cet endroit jusqu’à Hilla, le désert +se montra sans interruption dans sa nudité aussi triste que monotone. + +Nous passâmes près de l’emplacement où s’élevait jadis la ville de +_Borosippa_, et où doit encore se trouver un pilier du palais de +Nourhivan. Mais je ne le découvris nulle part, quoique tout le désert se +déroulât devant moi et qu’un beau coucher de soleil répandît assez de +lumière. Je me contentai donc d’en voir l’emplacement, et je me rappelai +en même temps avec transport que c’était à cet endroit qu’on avait +conseillé à Alexandre le Grand de ne plus retourner à Babylone. + +Au lieu du pilier, je vis les vestiges d’un grand canal et de plusieurs +petits canaux. Le grand canal joint l’Euphrate au Tigre, et tous +servaient autrefois à arroser le pays, mais aujourd’hui ils sont presque +entièrement dégradés. + +_31 mai._ Jamais je n’avais vu tant de chameaux que ce jour-là. J’en +comptai près de sept à huit mille. Comme la plupart marchaient presque à +vide, et ne portaient qu’un petit nombre de tentes, avec quelques femmes +et quelques enfants, je présume que c’était sans doute une tribu qui +émigrait vers de nouvelles places fertiles. Dans cette quantité de +chameaux, je n’en distinguai que peu qui, par leur blancheur, pussent +être comparés à la neige. Les chameaux blancs sont très-estimés par les +Arabes, qui les vénèrent en quelque sorte comme des êtres supérieurs. A +l’extrémité de l’horizon, ces animaux aux jambes hautes et effilées me +faisaient l’effet de groupes de petits arbres; aussi je les considérai +d’abord comme tels, et j’éprouvais une agréable surprise de rencontrer +quelque trace de végétation dans ce désert immense: mais la forêt, à +l’instar de celle de Macbeth dans Shakspeare, s’avança vers nous, les +troncs prirent la forme de pieds, et les cimes des arbres devinrent des +corps. + +J’eus aussi occasion de voir une espèce d’oiseaux qui m’était +complétement inconnue. Ils ressemblaient par leur couleur et leur forme +aux petits perroquets verts, appelés _peroquitos_; seulement leurs becs +étaient un peu moins gros et moins recourbés. Ils se tenaient, comme des +souris, dans de petits trous pratiqués dans la terre. Je les vis par +bandes dans deux endroits du désert, et justement dans les parties les +plus stériles, où l’on ne découvrait nulle part la moindre trace de +végétation. + +Vers les dix heures du matin, nous nous arrêtâmes, mais pour deux heures +seulement, dans le kan _Nasri_, parce que je voulais absolument coucher +à Hilla. La chaleur monta à plus de 45 degrés. Mais ce qu’il y eut +encore de plus insupportable, ce fut un vent brûlant qui nous accompagna +sans cesse, et qui nous chassa dans la figure des tourbillons de sable +chaud. Nous passâmes souvent, comme la veille, près de canaux à moitié +ensevelis dans les sables. + +Les kans de cette route sont les plus beaux et les plus sûrs que j’aie +jamais rencontrés. Ils ressemblent au dehors à de petits forts; un haut +portail donne accès dans une vaste cour, entourée de toutes parts de +larges et belles galeries dont les murs épais sont bâtis de briques. +Dans ces galeries, on voit rangées les unes contre les autres des niches +dont chacune est assez grande pour recevoir trois ou quatre personnes. +Devant les niches, mais également sous les galeries, il y a des places +pour le bétail. On a élevé en outre dans la cour une terrasse haute de +près de deux mètres, où l’on dort dans les nuits brûlantes. Il y a +également beaucoup d’anneaux et de pieux pour attacher les animaux, afin +qu’ils puissent aussi passer la nuit en plein air. + +Ces kans sont destinés à recevoir de grandes caravanes: ils peuvent +contenir près de cinq cents voyageurs avec les bêtes de somme et les +bagages, et sont construits par le gouvernement, et plus souvent encore +par des gens riches qui croient s’assurer une place dans le ciel. Chaque +kan est gardé par dix ou douze soldats. La porte est fermée le soir. Le +voyageur n’a rien à payer pour le temps qu’il passe dans ces +caravansérais. + +En dehors du kan, et quelquefois même dans son enceinte, sont établies +des familles arabes qui font le métier d’hôteliers, et qui fournissent +aux voyageurs du lait de chamelle, du pain, du café noir, et parfois +même de la viande de chameau ou de chèvre. Je trouvai le lait de +chamelle un peu épais, mais la chair me parut si bonne que je la pris +pour de la vache, et que je fus très-surprise quand mon guide me +détrompa. + +Quand des voyageurs sont pourvus d’un _firman_ (lettre de +recommandation) d’un pacha, un ou plusieurs soldats à cheval (dans les +kans, tous les soldats ont des chevaux) les accompagnent dans les +endroits dangereux, et, pendant les temps de tourmente, d’un kan à +l’autre, sans la moindre rétribution. Comme j’étais munie d’un de ces +firmans, je me fis escorter pendant la nuit. + +Nous approchâmes assez tôt dans l’après-midi de Hilla, qui occupe +aujourd’hui une partie de l’ancien emplacement de Babylone. De beaux +bois de dattiers nous annoncèrent de loin la contrée habitée, mais nous +masquèrent la vue de la ville. + +A quatre milles de Hilla, nous nous détournâmes de la route, en prenant +à droite, et nous arrivâmes bientôt au milieu de masses énormes, contre +des montagnes formées de décombres, de murs et de monceaux de briques. +Les Arabes appellent ces ruines _Mujellibé_. La plus grande de ces +montagnes de briques et de décombres a une circonférence de plus de 700 +mètres, et une hauteur de 47 mètres. + +Babylone fut, comme on sait, une des plus grandes villes du monde. Les +opinions sont partagées sur son fondateur. Les uns croient que c’est +Ninus, d’autres Bélus, enfin il y en a qui disent que c’est Sémiramis. +On raconte que, pour la construction de cette ville (fondée environ deux +mille ans avant J.-C.), on convoqua deux millions d’hommes et tous les +architectes et artistes de l’immense empire assyrien. On prétend que les +murs d’enceinte avaient cinquante mètres de haut et près de sept mètres +de large. Deux cent cinquante tours défendaient la ville, cent portes de +bronze la fermaient, et elle avait une circonférence de près de 60 +milles. L’Euphrate la divisait en deux parties. Sur chaque rive +s’élevait un superbe palais. Un magnifique pont unissait les deux rives, +et, du temps de la reine Sémiramis, on pratiqua même un tunnel sous le +fleuve. Mais les plus grandes curiosités étaient le _temple de Bélus_ et +les _jardins suspendus_. Trois figures colossales en or massif, +représentant des divinités, ornaient la tour du temple. On attribue la +création des jardins suspendus, une des merveilles du monde, à +Nabuchodonosor, qui voulait satisfaire un désir de son épouse Amytis. + +Six cent trente ans avant J.-C., l’empire babylonien avait atteint le +plus haut degré de sa splendeur. A cette époque, il fut conquis par les +Chaldéens. Plus tard, il passa alternativement sous la domination des +Persans, des Ottomans, des Tartares et d’autres peuples, jusqu’à ce +qu’enfin il resta, depuis 1637 après J.-C., au pouvoir des Turcs. + +Xerxès fit détruire le temple de Bélus ou de Baal. Alexandre voulut le +faire restaurer; mais, comme il aurait fallu employer au moins dix mille +hommes pendant deux mois (d’autres disent deux ans), seulement pour +déblayer les décombres, il abandonna ce projet. + +Des deux palais, l’un passe pour avoir été une citadelle, l’autre la +résidence des rois. Malheureusement, les restes de ces constructions +sont tellement dégradés, qu’ils ne permettent même pas à l’archéologue +d’établir des inductions plausibles; cependant on présume que les +ruines de Mujellibé proviennent de la citadelle. A un mille de là, on +arrive à un monceau de ruines aussi grand, nommé _El-Kasr_. C’est là que +se trouvait selon les uns le temple de _Baal_, selon d’autres le palais +du roi. On voit encore des fragments massifs de murs et de piliers, et +dans un enfoncement un lion en granit d’une forme si colossale, que de +loin je le pris pour un éléphant. Il est en très-mauvais état, et, à en +juger par ce qui reste, il ne semble pas avoir été l’œuvre d’un grand +artiste. + +Le mortier est d’une dureté remarquable. Les briques se briseraient +plutôt que de s’en détacher. Elles sont toutes ou jaunâtres ou +rougeâtres; elles ont près de 35 centimètres de long, presque autant de +large, et 8 centimètres d’épaisseur. + +Il y a dans les ruines d’El-Kasr un seul arbre délaissé, de la famille +des conifères, tout à fait inconnus dans cette contrée; les Arabes +l’appellent _athalè_, et le regardent comme un arbre sacré. Près du +Bushire on en trouve, dit-on, plusieurs échantillons, et ils portent le +nom de _gaz_ ou de _guz_. + +Quelques écrivains racontent sur cet arbre les choses les plus +extraordinaires; ils affirment qu’il date du temps des jardins +suspendus, et prétendent avoir entendu dans ses branches des sons +plaintifs et mélancoliques, quand le vent l’agite avec violence. +Certainement, tout est possible à Dieu; mais qu’un arbre rabougri, qui a +à peine six mètres de haut, et dont le misérable tronc a tout au plus +vingt-cinq centimètres de diamètre, soit âgé de trois mille ans, voilà +ce qui me paraît par trop invraisemblable. + +Le pays autour de Babylone était jadis si florissant et si fertile qu’on +l’appelait le paradis de la Chaldée. Mais cette fertilité disparut aussi +avec ses monuments. + +Après avoir tout visité avec soin, je me rendis encore jusqu’à Hilla, au +delà de l’Euphrate. On traverse le fleuve, qui a ici 143 mètres de +large, sur un immense pont de quarante-six bateaux. On a posé, d’un +bateau à l’autre, des planches et des canots qui à chaque pas se +balancent de haut en bas; il n’y a pas de garde-fou sur les côtés, et +l’espace est si étroit que deux cavaliers trouvent à peine assez de +place pour passer à côté l’un de l’autre. Les vues, le long du fleuve, +sont charmantes, la végétation y est encore belle, et quelques mosquées +et de jolis édifices donnent de la vie à cette contrée florissante. + +A Hilla, un riche Arabe me donna l’hospitalité. Comme le soleil penchait +déjà vers son déclin, on m’assigna au lieu d’une chambre une magnifique +terrasse. On m’envoya pour souper un excellent pilau, de l’agneau rôti +et des légumes à l’étuvée, et pour boisson de l’eau et du lait caillé. + +Ici les terrasses n’étaient point entourées d’un haut mur, circonstance +dont je fus enchantée, car elle me permit d’observer la vie et la +conduite de mes voisins. + +Dans les cours, je voyais les femmes occupées à cuire du pain, +absolument de la même manière que celles de Bandr-Abas. En attendant les +hommes et les enfants étendirent des nattes de paille sur les terrasses +et apportèrent des plats chargés de pilau, de légumes ou d’autres mets. +Quand les pains furent cuits, on se disposa à manger. Les femmes +s’assirent à côté des hommes, et je croyais déjà les Arabes de ce pays +assez avancés en civilisation pour accorder une place à table à mon +sexe. Mais, hélas! les pauvres femmes, au lieu de porter les mains aux +plats, saisirent des éventails de paille pour éloigner les mouches +importunes de la tête de leurs maîtres et seigneurs. Sans doute elles +prirent leur repas plus tard dans l’intérieur de la maison, car je ne +les vis manger ni dans la cour ni sur la terrasse. Enfin tout le monde +vint se livrer au repos sur la terrasse; hommes et femmes +s’enveloppèrent dans des couvertures jusque par-dessus la tête, et +personne ne quitta la moindre pièce de son costume. + +_1_^{er} _juin_. J’avais commandé pour ce matin deux chevaux frais et +deux Arabes comme escorte pour me rendre avec quelque sûreté aux ruines +du _Birs-Nimrod_. Ces ruines sont à six milles dans le désert ou dans la +plaine de Schinar, près de l’Euphrate, sur une colline en briques, haute +de 88 mètres; elles consistent dans un pan de mur long de neuf mètres, +et ayant d’un côté dix, et de l’autre douze mètres de hauteur. La +plupart des briques sont couvertes d’inscriptions. A côté de ce mur sont +plusieurs gros blocs noirs que l’on prendrait d’abord pour de la lave; +mais, en y regardant de plus près, on reconnaît que ce sont aussi des +débris de murs. On suppose que la foudre seule a pu produire une telle +métamorphose. + +On n’est pas non plus d’accord sur ces ruines. Quelques-uns les font +remonter à la construction de la tour de _Babel_, d’autres à celle du +temple de Baal. + +De la pointe de la colline, on a une vue très-étendue sur le désert, sur +la ville de Hilla avec ses charmants jardins de palmiers, et sur des +monceaux innombrables de décombres et de briques. Il y a près de ces +ruines un oratoire mahométan insignifiant; il se trouve, dit-on, à la +même place où, suivant l’_Ancien Testament_, on jeta dans un brasier +ardent les trois jeunes gens qui ne voulaient pas adorer les idoles. + +Dans l’après-midi, j’étais de retour à Hilla. Je visitai la ville, qui +doit avoir plus de 26 000 habitants, et je la trouvai bâtie comme toutes +les autres cités orientales. Devant la porte de Kerbela, on voit la +petite mosquée _Esshems_, qui renferme les dépouilles mortelles du +prophète Josué. Elle ressemble tout à fait au monument funéraire de la +reine Zobéide, près de Bagdad. + +Vers le soir, la famille de mon aimable hôte me fit une visite avec +d’autres femmes et d’autres enfants. Un sentiment naturel des +convenances les avait empêchés de venir me voir le jour de mon arrivée, +car ils me savaient fatiguée de ma longue course à cheval. Aujourd’hui +encore je leur aurais fait grâce de leur visite, car les Arabes, riches +ou pauvres, ont peu d’idée de la propreté. Pour me donner des marques de +leur amitié, ils voulaient me mettre sur les bras ou sur les genoux les +petits enfants tout barbouillés; je ne savais réellement comment faire +pour me soustraire à ces gracieusetés. Beaucoup de ces enfants étaient +couverts de boutons d’Alep, d’autres avaient de vilaines maladies d’yeux +ou de peau. Quand les femmes et les enfants m’eurent quittée, mon hôte +vint à son tour me voir. Lui, au moins, était proprement vêtu et montra +plus de tact et plus d’usage du monde. + +Le _2 juin_, je quittai la ville de Hilla au coucher du soleil, et +j’allai à cheval d’une seule traite jusqu’au kan de _Scandaria_ (16 +milles). Après m’y être arrêtée quelques heures, je fis encore seize +milles jusqu’à _Bir-Yanus_. A une heure du matin, je me remis en route, +accompagnée d’un soldat. A peine fûmes-nous à quatre ou cinq milles du +kan que nous entendîmes un bruit extrêmement suspect. Nous nous +arrêtâmes, et le domestique m’engagea à me tenir tout à fait tranquille, +pour que l’on ne s’aperçût pas de notre présence. Le soldat descendit de +cheval et se glissa plutôt qu’il ne marcha dans le sable, jusqu’à +l’endroit dangereux, pour reconnaître les êtres. Je me sentais si +fatiguée que, bien que seule au milieu des ténèbres de la nuit et dans +un affreux désert, je m’endormis sur mon cheval, et ne m’éveillai qu’au +retour du soldat qui, avec des cris de joie, vint nous apprendre que ce +n’étaient pas des brigands qu’il avait rencontrés, mais bien un scheik +allant à Bagdad avec sa suite. + +Nous éperonnâmes nos chevaux et nous courûmes bride abattue jusqu’à ce +que nous eûmes rejoint le cortége. Le scheik me salua en passant sa main +par-dessus la tête, et la ramenant à sa poitrine, et me tendit son arme +en signe d’amitié: c’était une massue avec un bouton en fer, qui, ornée +de pointes très-nombreuses, ressemblait parfaitement à une soi-disant +étoile du matin. Cette arme ne peut être portée que par un scheik. + +Jusqu’au lever du soleil, je restai dans la société du scheik; mais +ensuite je lançai mon cheval au galop, et dès huit heures du matin je me +retrouvais dans ma chambre à Badgad, après avoir fait en trois jours et +demi une course de 132 milles à cheval, et beaucoup de chemin à pied de +côté et d’autre. On compte de Bagdad à Hilla 60 milles, et de Hilla à +Birs-Nimrod, 6 milles. + +Comme j’avais tout vu à Bagdad et dans ses environs, je voulais +continuer mon voyage pour aller à Ispahan. Mais le prince persan +Il-Hany-Aly-Culy-Mirza m’envoya un messager pour me prévenir qu’il avait +reçu de très-mauvaises nouvelles de son pays, que le gouverneur +d’Ispahan avait été assassiné, et que tout le pays était en révolte. Ne +pouvant donc pas songer à entrer de ce côté en Perse, je pris la +résolution d’aller d’abord à Mossoul et, une fois là, de prendre conseil +des circonstances. + +Avant de quitter Bagdad, je dois encore rappeler que j’avais eu dans le +commencement bien peur des scorpions, parce que j’avais entendu dire et +lu dans beaucoup de relations qu’il y en avait une grande quantité dans +ce pays; mais, ni dans les sardabs ni sur les terrasses, je n’en vis +jamais paraître, et, pendant un mois que je restai à Bagdad, on n’en +trouva qu’un seul dans la cour. Je relate exprès ce fait, peu important +en lui-même, pour mettre mes lecteurs en garde contre les récits et les +rapports exagérés de beaucoup de voyageurs. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIX. + + Voyage en caravane à travers le désert.--Arrivée à + Mossoul.--Curiosités.--Excursion aux ruines de Ninive et au village + de Nebijunis.--Seconde excursion aux ruines de Ninive; + Tal-Nimrod.--Les chevaux arabes.--Départ de Mossoul. + + +Pour faire sûrement et sans grands frais le voyage de Bagdad à Mossoul, +il faut se réunir à une caravane. Je priai M. Swoboda de m’indiquer un +chef de caravane sûr. On voulut me dissuader de me hasarder seule parmi +des Arabes, et on m’engagea à emmener au moins un domestique; mais, avec +mes ressources bornées, cette dépense aurait été trop forte pour moi. +D’ailleurs je connaissais déjà assez bien les Arabes, et je savais par +expérience qu’on pouvait se fier à eux. + +Le 14 juin, une caravane devait se mettre en route; mais les chefs de +caravane, comme les capitaines de vaisseau, retardent toujours le départ +de quelques jours. Aussi, au lieu de partir le 14, nous ne partîmes que +le 17. + +La distance de Bagdad à Mossoul est de 300 milles, que l’on fait en +douze ou quinze jours. On voyage à cheval ou sur des mulets, et de nuit +pendant les grandes chaleurs. + +J’avais loué une mule qui, pour la somme modique de quinze krans, ou +environ quinze francs, devait me transporter moi et mon bagage, il est +vrai on ne peut plus exigu, à cent lieues de distance, sans que j’eusse +à m’occuper de la nourriture de la mule ni de rien autre chose. + +A cinq heures du soir, tous les voyageurs devaient être réunis dans le +caravansérai, devant la porte de la ville. M. Swoboda m’y accompagna, +me recommanda encore particulièrement au chef de la caravane et lui +promit en mon nom un bon _barschisch_ (pourboire), si pendant le voyage +il prenait bien soin de moi. + +J’allais donc entreprendre, à travers des déserts et des steppes, un +pénible trajet de quinze jours, et, privée de toutes les commodités de +la vie, affronter mille périls. + +Voyageant comme le plus pauvre Arabe, je devais me résigner à être rôtie +le jour par le soleil, à me coucher la nuit sur le sol brûlant, me +contenter pour toute nourriture de pain, d’un peu d’eau, et m’estimer +heureuse de pouvoir y ajouter quelques concombres et une poignée de +dattes. + +Je m’étais fait, à Bagdad, un petit vocabulaire de mots arabes pour être +au moins en état de demander les choses les plus indispensables. Mais je +parlais plus facilement par signes, et, grâce à ce moyen et à quelques +mots que j’avais appris, je me tirai partout admirablement bien +d’affaire. Même dans la suite je m’habituai tellement au langage des +signes que, dans les endroits où je pouvais me servir d’une langue qui +m’était familière, j’étais obligée de surveiller mes mains pour ne pas +les laisser se mêler de la conversation. + +Pendant que je prenais congé de M. Swoboda, on avait déjà mis mon bagage +et un panier rempli de pain et d’autres petites choses dans deux sacs +que l’on pendit aux flancs de ma mule. Mon manteau et mon coussin me +servirent de siége, et tout allait au mieux; il ne restait plus qu’une +difficulté, c’était de grimper sur ma monture, car je n’avais pas +d’étriers. + +Notre caravane était peu nombreuse. Elle ne se composait que de +vingt-six bêtes, dont la plupart portaient des marchandises, et de douze +Arabes, dont cinq marchaient à pied. Un cheval ou une mule porte, selon +la nature des routes, de deux quintaux à trois quintaux et demi. + +Nous partîmes à six heures du soir. A quelques milles de la ville, +plusieurs voyageurs (c’étaient pour la plupart des marchands amenant des +bêtes chargées) vinrent grossir notre caravane. Peu à peu le nombre des +bêtes s’éleva jusqu’à soixante; mais il variait chaque soir, car +toujours il restait quelques voyageurs en route ou bien il en venait +d’autres. Souvent nous avions dans notre caravane des gens sans aveu +dont j’avais plus peur que des brigands. Il arrive même quelquefois, +dit-on, que des voleurs se joignent à une caravane pour exercer leur +métier à l’occasion. + +D’ailleurs je ne compterais jamais trop sur la protection des caravanes, +puisque les personnes qui en font partie sont ordinairement des +marchands, des pèlerins, qui n’ont peut-être jamais tiré une épée du +fourreau ni lâché un coup de fusil. Une poignée de brigands bien armés +viendrait, j’en suis sûre, facilement à bout d’une caravane composée de +plus de cent hommes. + +La première nuit nous fîmes dix milles, jusqu’à _Jengitsché_. La contrée +était plate et stérile, sans champs cultivés, privée de cabanes et +d’habitants. A quelques milles de Bagdad, il n’y avait plus la moindre +trace de culture. Ce ne fut qu’à Jengitsché que nous vîmes des chaumes +et des palmiers, qui prouvaient que l’activité de l’homme sait partout +obtenir quelque chose de la nature. + +Les voyages des caravanes sont très-fatigants; on marche, il est vrai, +toujours au pas, mais sans discontinuer, pendant neuf ou douze heures. +Par conséquent point de sommeil pendant la nuit, et le jour on reste +étendu en plein air; mais la grande chaleur et parfois aussi les mouches +et les moustiques empêchent de goûter le repos dont on a besoin. + +_18 juin._ Nous trouvâmes à Jengitsché un kan, mais qui était bien loin +de valoir pour la beauté et la propreté ceux que j’avais vus sur la +route de Babylone; ce qu’il y avait de mieux, c’était sa position sur le +Tigre. + +Le kan était entouré d’un petit village. Poussée par la faim, je le +parcourus en entier, et, en allant d’une cabane à l’autre, je fus assez +heureuse pour me procurer un peu de lait et trois œufs; je mis aussitôt +les œufs dans la cendre chaude, et, ramassant le tout, je remplis d’eau +du Tigre ma gourde de cuir et je retournai fièrement au kan. Je mangeai +sur-le-champ les œufs; quant au lait, je le réservai pour le soir. Ce +repas, qu’il m’avait fallu conquérir avec tant de peine, me parut certes +meilleur et plus savoureux que la table la plus somptueuse à un palais +blasé! + +En visitant le village, je reconnus, à beaucoup de maisons et de cabanes +tombées en ruines, qu’il devait avoir été grand jadis. Ici encore la +dernière peste avait enlevé la majeure partie des habitants. Il n’y +restait plus qu’un petit nombre de familles réduites à la plus grande +misère. + +Je vis ici une nouvelle manière de faire le beurre. On versait la crème +ou le lait dans une outre en cuir et on secouait jusqu’à ce que le lait +se coagulât; on obtenait ainsi un beurre blanc comme la neige et que +j’aurais pris pour du saindoux, si je ne l’avais pas vu faire en ma +présence; pour le conserver, on le mettait dans une autre outre remplie +d’eau. + +Ce soir, nous ne nous mîmes en route qu’à dix heures, mais nous ne +quittâmes nos montures qu’à _Uesi_, après un trajet continu de onze +heures. + +La contrée était moins stérile que de Bagdad à Jengitsché. Nous ne vîmes +pas de petits villages sur la route, mais des aboiements de chiens et de +petits groupes de palmiers nous firent supposer que les habitations ne +devaient pas être bien loin. Au lever du soleil, une basse chaîne de +montagnes nous réjouit la vue, et de petites chaînes de collines +venaient de temps à autre interrompre la monotonie de la plaine. + +_19 juin._ La veille, je n’avais pas été très-contente du kan de +Jengitsché; aujourd’hui, j’aurais été enchantée d’en trouver un bien +plus mauvais encore pour être au moins un peu garantie des impitoyables +rayons du soleil. Mais, à défaut d’autre abri, nous campâmes sur des +chaumes, loin de toute demeure d’homme. Le conducteur de la caravane, +pour me procurer un peu d’ombre, mit bien une petite couverture sur deux +petits pieux enfoncés dans la terre; mais la place était si petite et la +tente artificielle si faible, que j’étais obligée de me tenir assise +sans bouger, pour ne pas la faire crouler par le moindre mouvement. +Combien j’enviais les _missionnaires_ et les _naturalistes_ qui +entreprennent leurs pénibles voyages avec des chevaux de somme, des +tentes, des provisions et des domestiques! + +Enfin, plus tard, quand la chaleur montant toujours dépassa quarante +degrés, je n’eus pour me rafraîchir que de l’eau tiède, du pain dur +qu’il me fallut tremper dans de l’eau pour le rendre mangeable, et un +concombre sans sel et sans vinaigre. Mais le courage et la persévérance +ne m’abandonnèrent jamais, et je ne me repentis pas un seul instant de +m’être exposée à ces privations et à ces fatigues. + +A huit heures du soir nous partîmes, et à quatre heures du matin nous +fîmes halte à _Deli-Abas_. Nous avions toujours longé la basse chaîne de +montagnes. A Deli-Abas nous passâmes le fleuve Hassel sur un pont +maçonné. + +_20 juin._ Ici nous trouvâmes bien un kan; mais il était dans un tel +état de dégradation qu’il nous fallut camper dehors, car dans ces ruines +les serpents et les scorpions sont à craindre. Dans le voisinage du kan +il y avait quelques douzaines de tentes arabes dégoûtantes de saleté. +Dans l’espoir de trouver autre chose que du pain, des concombres, ou de +vieilles dattes à moitié gâtées, je triomphai du dégoût que j’éprouvais, +et je pénétrai dans plusieurs de ces misérables habitations de toile. +Les Arabes m’offrirent du pain et du petit-lait. Ils avaient en outre +des poules qui, accompagnées de leurs petits, se promenaient dans les +tentes et cherchaient avidement quelques grains. J’aurais bien voulu +acheter un poulet, mais, ne me sentant pas d’humeur à le tuer et à +l’apprêter moi-même, je me contentai de mon frugal repas. + +Dans ces contrées poussaient des fleurs (le fenouil sauvage) qui me +rappelèrent ma chère patrie. Chez moi je n’avais pas seulement daigné +les regarder; ici leur vue me causa beaucoup de plaisir. Je ne rougis +même pas d’avouer qu’en les apercevant mes yeux s’humectèrent, je me +penchai sur elles et je les saluai comme des amies bien-aimées. + +Nous nous mîmes en route dès cinq heures du soir, car nous avions à +parcourir la station la plus dangereuse de notre voyage, et nous +désirions achever le trajet avant qu’il fît tout à fait nuit. +L’éternelle plaine sablonneuse changea en quelque sorte de caractère. De +durs cailloux sous les pieds de nos mules, des couches et des collines +de roches alternaient avec de petites éminences de terre. Beaucoup de +ces couches étaient creusées par l’eau, d’autres amenées et superposées +par alluvion. Si cette étendue n’avait été que de 150 à 200 mètres, je +l’aurais prise nécessairement pour un ancien lit de fleuve; mais, vu son +immensité, elle me faisait plutôt l’effet d’une contrée désertée par la +mer. Dans plusieurs endroits, on voyait des substances salées, dont les +douces teintes cristallisées brillaient encore au milieu des ombres +éclairées par le soleil couchant. + +Cette contrée, qui a plus de cinq milles d’étendue, est dangereuse, +parce que les collines et les rochers offrent d’excellentes embuscades +aux brigands. Nos conducteurs étaient constamment à exciter nos pauvres +bêtes. On les lançait à travers les rochers et les collines avec plus de +rapidité que dans les plaines les plus unies. Sortis heureusement de ce +pays avant qu’il fût entièrement enveloppé des voiles de la nuit, nous +continuâmes ensuite notre voyage plus tranquillement. + +_21 juin._ Vers une heure du matin nous longeâmes la petite ville de +_Karatappa_, dont nous n’aperçûmes que les murs. A un mille au delà, +nous campâmes encore sur des chaumes. Ici se terminèrent les plaines et +les déserts immenses, qui firent place à un pays mieux cultivé et +entrecoupé souvent de collines. + +Le 22 juin nous fîmes halte dans le voisinage de la petite ville de +_Kuferi_. + +Il n’y a rien à dire de toutes les petites villes turques; comme elles +sont aussi misérables les unes que les autres, on est content quand on +peut se dispenser d’y entrer. Les rues sont sales, les maisons +construites en terre glaise ou en briques non cuites. Les temples sont +insignifiants; on ne trouve dans les bazars que de misérables boutiques +remplies d’objets communs; les habitants, d’une saleté repoussante, ont +le teint assez basané. Les femmes, déjà peu favorisées par la nature, +s’enlaidissent encore à plaisir en se teignant les cheveux et les ongles +avec de l’orpin, et en se tatouant les bras et les mains. A l’âge de +vingt-cinq ans, elles paraissent déjà tout à fait fanées. + +Le 23 juin, nous nous reposâmes toute la journée non loin de la petite +ville de _Dus_. + +Dans ce petit trou je fus frappée des entrées basses des maisons; elles +avaient à peine un mètre de haut, de sorte que les habitants étaient +presque forcés de ramper pour pénétrer chez eux. + +Le 24 juin, nous stationnâmes près de la petite ville de _Doug_. + +Je vis ici un monument qui ressemblait à celui de la reine Zobéide à +Bagdad. Je ne pus savoir quel grand ou saint homme y était enseveli. + +_25 juin._ A quatre heures du matin nous arrivâmes dans le pays de notre +conducteur de caravanes, petit village situé à un mille de la petite +ville de _Kerkou_. La maisonnette se trouvait avec plusieurs autres dans +une grande cour sale, qui était entourée d’un mur et n’avait qu’une +seule entrée. Cette cour ressemblait à un véritable camp; tous les +habitants y dormaient pêle-mêle avec des mules, des chevaux et des ânes. +Nos bêtes allèrent tout d’abord trouver leurs poteaux, et passèrent si +près des gens endormis que je tremblai presque pour leur sûreté; mais +ces bêtes sont circonspectes, et, comme les hommes le savent, ils ne +bougent pas le moins du monde. + +Mon Arabe était absent depuis trois semaines, et ne revenait chez lui +que pour peu de temps; cependant, à part une bonne vieille, personne ne +se leva pour le saluer, et même entre lui et cette vieille, que je pris +pour sa mère, il n’y eut pas un mot affectueux d’échangé. Elle ne fit +qu’aller et venir sans aider à quoi que ce fût, et elle aurait pu rester +couchée aussi bien que les autres. + +La maison de l’Arabe se composait d’une seule pièce, grande et haute, +divisée en trois parties par deux cloisons intermédiaires qui ne se +prolongeaient pas tout à fait jusqu’au mur de devant. Chacune de ces +divisions avait près de dix mètres de long sur trois mètres de large, et +servait à loger une famille. La lumière pénétrait par la porte d’entrée +commune et par deux trous pratiqués en haut, sur le devant. On m’assigna +dans une de ces cloisons une petite place pour y demeurer pendant le +jour. + +Je m’attachai avant tout à me mettre au courant des rapports de famille. + +Je voulus deviner les degrés de parenté. Ce fut d’abord assez difficile, +car il n’y eut d’expansion affectueuse que pour les tout petits enfants. +Ils semblaient être un bien commun à tous. Enfin je finis par découvrir +qu’il y avait dans la maison trois familles parentes entre elles: le +grand-père, un fils et une fille mariés. + +Le chef de la maison, un fort beau vieillard de soixante ans, était le +père de mon conducteur. Je le savais déjà, le vieillard ayant fait +partie de notre caravane. Le père, terrible ergoteur, se disputait à +propos de la moindre bagatelle; le fils contredisait rarement et avec +calme, et faisait toujours ce que demandait le père. + +Les bêtes de la caravane appartenaient à tous deux en commun, et étaient +conduites par eux, par un petit-fils de quinze ans et par quelques +valets. + +Arrivé à la maison, le vieux père s’inquiéta peu des mules, se contenta +de donner des ordres et alla se livrer au repos. Il jouait parfaitement +le rôle de patriarche. + +Au premier abord, le caractère de l’Arabe semble froid et réservé: je ne +vis ni le mari ni la femme, ni le père ni la fille, échanger entre eux +une parole amicale. Ils ne disaient absolument que ce qui était +indispensable. Mais ils témoignaient plus d’affection aux enfants. +Ceux-ci pouvaient crier et faire du tapage tant qu’ils voulaient, on ne +leur faisait pas le moindre mal, on ne les grondait seulement pas et on +leur passait toutes les sottises. Mais, dès que l’enfant est grand, il +doit à son tour supporter les caprices des parents, ce qu’il fait avec +patience et avec respect. + +A ma grande surprise, j’entendis ici les enfants appeler leur mère +_mama_ ou _nana_, le père _baba_, et la grand’mère _été_ ou _éti_. + +Les femmes restaient oisives toute la sainte journée; le soir seulement +elles se mettaient à cuire du pain. + +Je trouvai leur costume très-mal disposé et fort incommode. Les manches +des chemises étaient si larges qu’il y avait entre elles et le bras +presque un demi-mètre de distance; celles du cafetan étaient plus larges +encore. Pour faire la moindre chose il leur fallait rouler leurs manches +autour de leurs bras ou bien les nouer sur leur dos; mais, comme elles +se défaisaient à tout instant, le travail était continuellement +interrompu. En outre, les bonnes gens ne regardaient pas trop à la +propreté, et se servaient de leurs manches aussi bien pour se moucher +que pour essuyer les cuillers et la vaisselle. Leur coiffure n’était pas +moins bizarre; ils enveloppent leur tête d’un grand mouchoir ployé en +deux, par-dessus lequel ils en passent deux autres; puis ils jettent un +quatrième mouchoir sur cet étrange bandeau. + +Nous passâmes malheureusement deux jours dans ce triste endroit. Le +premier jour, j’eus beaucoup à souffrir. Les femmes de tout le voisinage +accoururent pour contempler l’étrangère. Elles commencèrent par examiner +et toucher mes vêtements, puis elles voulurent m’enlever mon turban de +dessus ma tête. Enfin, harcelée et excédée de ces importunités, je ne +pus me débarrasser d’elles que par un acte d’autorité. J’en saisis une +vivement par le bras et, lui faisant faire un demi-tour sur elle-même, +je la mis si vite à la porte qu’elle se trouva dehors avant qu’elle eût +eu le temps de se reconnaître. Je fis comprendre aux autres que pareille +chose les attendait. Elles me crurent sans doute plus forte que je ne +l’étais, car elles battirent en retraite. + +Je traçai ensuite un cercle autour de ma place et je leur défendis de le +franchir; elles obéirent également sans répliquer. + +Il ne restait plus qu’à faire entendre raison à la femme de mon +conducteur. Elle m’assiégeait toute la journée et me tourmentait sans +cesse pour lui donner quelques-uns de mes effets. Je lui fis cadeau de +quelques bagatelles, car j’avais avec moi si peu de chose que, si je +l’avais écoutée, elle aurait fini par ne me rien laisser. Par bonheur, +son mari étant rentré, je l’appelai pour me plaindre de sa femme, et je +feignis de vouloir quitter sa maison et de chercher un refuge ailleurs, +car je savais parfaitement que l’Arabe regarde le départ d’un hôte comme +un grand déshonneur. Aussitôt il se mit à gronder bien fort sa femme, +qui depuis ne m’obséda plus. En tout lieu et en tout temps je suis +parvenue à faire respecter ma volonté: tant il est vrai que l’énergie +et le sang-froid imposent aux hommes, qu’ils s’appellent Arabes, +Persans, Bédouins ou autrement. + +Vers le soir je vis, à ma grande joie, mettre sur le feu une marmite qui +contenait de la viande de mouton. Depuis huit jours je n’avais vécu que +de pain, de concombres et de quelques dattes; aussi je sentais un désir +et un besoin extrêmes de me réconforter d’un mets chaud, solide et +nourrissant. Mais mon appétit commença à diminuer singulièrement quand +je vis la manière dont on préparait le ragoût. La bonne vieille (la mère +de mon conducteur) mit tremper dans un pot rempli d’eau quelques +poignées de petits grains rouges avec une quantité prodigieuse +d’oignons. Au bout d’une demi-heure, elle fourra ses mains sales dans le +pot, mêla et pressa le tout, prit successivement les grains par petites +portions dans sa bouche, les mâcha et les recracha dans le pot; puis +elle saisit un chiffon sale, fit passer la sauce et la versa par-dessus +la viande de la marmite. + +Je m’étais bien proposé de ne pas toucher à ce ragoût; mais quand il fut +fait et que je sentis l’agréable odeur qu’il répandait, mon appétit se +réveilla avec une telle force que je ne pus tenir à ma première +résolution; je me rappelai d’ailleurs que j’avais déjà mangé bien des +choses qui n’avaient pas été préparées avec plus de propreté. Ce qu’il y +avait seulement de fâcheux pour le repas présent, c’est que tout s’était +passé sous mes yeux. + +La soupe avait une couleur bleu foncé et un goût aigre assez prononcé, +ce qui tenait aux grains qu’on y avait mis; mais elle me fit beaucoup de +bien, et me ranima et me fortifia au point que je perdis jusqu’au +souvenir de mes fatigues. + +Le lendemain soir, j’espérais qu’on nous servirait avant le départ un +repas aussi friand que celui de la veille; mais l’Arabe ne vit pas d’une +manière aussi prodigue. Il fallut nous contenter de quelques concombres +sans sel, sans vinaigre et sans huile. + +_26 juin._ A neuf heures du soir nous quittâmes le petit village et +dépassâmes Kerkou. Au lever du soleil nous montâmes une petite colline, +sur le sommet de laquelle nous attendait un aspect imposant: une chaîne +de montagnes haute et majestueuse s’étendait à perte de vue le long +d’une immense vallée, et formait la ligne de démarcation entre le +Kourdistan et la Mésopotamie. + +Dans cette vallée se trouvaient les plus belles fleurs: des clochettes, +des roses trémières, des immortelles et de superbes plantes acanthacées. +Parmi ces dernières, je remarquai surtout une espèce que l’on rencontre +souvent chez nous, mais qui n’y devient pas aussi belle, c’est +l’_échinops_. Leurs calices, épis ou boules, sont de la grosseur du +poing et remplis de fleurs bleues très-délicates. Çà et là on voit pour +ainsi dire des champs couverts de ces plantes. Le paysan les coupe et +les brûle pour remplacer le bois, qui est ici un article de luxe, +puisqu’on ne trouve d’arbres nulle part. + +Nous vîmes aussi quelques bandes de gazelles qui, gaies et alertes, +passèrent en sautant à côté de nous. + +Le 27 juin, nous campâmes dans le voisinage de la misérable petite ville +d’_Attum-Kobri_. Avant d’y arriver, nous passâmes sur deux anciens ponts +romains le petit fleuve _Sab_ (appelé par les indigènes _Attum-Su_, eau +d’or). Je vis plusieurs ponts semblables en Syrie. Ils sont bien +conservés et pourront encore longtemps témoigner de l’ancienne +domination des Romains. Leurs arches, excessivement larges et élevées, +reposent sur de puissants piliers, et toute la construction est faite en +grosses pierres de taille; seulement, la montée et la descente sont si +roides que les bêtes sont obligées de grimper comme des chats. + +Le 28 juin, nous arrivâmes à la petite ville d’_Erbil_, appelée +autrefois _Arbèle_[122], où, à mon grand déplaisir, nous restâmes +jusqu’au lendemain soir. Cette petite ville est fortifiée et située sur +une colline isolée au milieu de la vallée. Heureusement nous campâmes +près de quelques maisons du faubourg, au pied de la colline. Je trouvai +une hutte occupée par quelques personnes en compagnie de deux ânes et de +plusieurs poules. La propriétaire, femme arabe d’un extérieur dégoûtant, +me céda une petite place en échange d’une faible rétribution, et ainsi +je me trouvai au moins garantie contre les rayons brûlants du soleil. +Voilà à quoi se bornèrent toutes mes aises. Comme cette hutte était, +comparativement aux autres, un vrai palais, tous les voisins s’y +tenaient constamment. Depuis le grand matin jusqu’à la nuit, où l’on +allait s’établir sur les terrasses ou bien par terre devant la +maisonnette, il y avait toujours chambrée complète. Les uns venaient +pour causer; d’autres apportaient même de la farine et pétrissaient leur +pain au milieu du cercle, pour ne rien perdre de la conversation. Au +fond de la pièce, on baignait les enfants et on faisait la chasse à leur +vermine. Au milieu du tintamarre général, les ânes se mettaient à braire +et les poules salissaient tout. Les désagréments d’une telle société +sont bien certainement pires que la faim et la soif. + +A la louange de ces bonnes gens, je dois dire qu’ils se conduisirent +envers moi d’une manière extrêmement convenable, quoique ce fût un +va-et-vient constant, non-seulement de femmes, mais aussi d’hommes de la +classe la plus basse et la plus pauvre du peuple. Les femmes même me +laissèrent ici en repos. + +Le soir, avant notre départ, on fit cuire de la viande de mouton dans un +chaudron où l’on avait trempé du linge sale. On ôta le linge, mais on ne +nettoya pas le chaudron, et on prépara la soupe à la viande absolument +comme dans la maison de notre conducteur. + +Le 30 juin, nous fîmes halte dans le petit village de _Sab_. Nous +passâmes le grand Sab sur des bateaux d’une espèce particulière, dont +l’invention remonte certainement à la plus haute antiquité. Ils +s’appellent _rafft_ et se composent d’outres en cuir gonflées, attachées +ensemble au moyen de quelques perches sur lesquelles on pose des +planches, des joncs et des roseaux. Dans notre rafft entraient +vingt-huit outres; il avait plus de deux mètres de large, était presque +aussi long, et portait trois charges de chevaux et une demi-douzaine +d’hommes. Comme notre caravane comptait trente-deux bêtes chargées, nous +mîmes une demi-journée à les passer. Les bêtes étaient attachées quatre +ou cinq ensemble et traînées à la longe par un homme assis à +califourchon sur une outre gonflée. Aux animaux plus faibles, tels que +les ânes, on attachait sur le dos une outre à moitié gonflée. + +La nuit du 30 juin au 1^{er} juillet, la dernière de notre voyage, fut +une des plus pénibles; nous fîmes une marche de onze heures. A moitié +route, nous arrivâmes à la rivière _Hasar_, appelée _Gaumil_ par les +Grecs, et célèbre par le passage d’Alexandre le Grand. La rivière étant +large, mais peu profonde, nous la traversâmes sur nos montures. Nous +longeâmes toujours, à peu près à la même distance, la chaîne de +montagnes; çà et là seulement s’élevaient quelques caps ou quelques +collines basses toutes nues. Ce qui frappe dans cette partie de la +Mésopotamie, c’est l’absence d’arbres; pendant les cinq derniers jours +je n’en vis pas un seul. On conçoit donc facilement qu’on trouve dans ce +pays beaucoup de gens qui n’en ont jamais vu. Il y a des étendues de +vingt à trente milles où il ne pousse pas le moindre arbuste. Il est +encore heureux que du moins l’eau n’y manque pas. On rencontre chaque +jour une ou deux fois des rivières plus ou moins grandes. + +Ce n’est que dans les cinq derniers milles qu’on aperçoit la ville de +_Mossoul_. Elle est située au milieu d’une très-grande vallée, sur une +colline peu élevée, sur la droite du Tigre, qui est déjà ici beaucoup +plus étroit que près de Bagdad. + +A sept heures du matin nous arrivâmes à Mossoul. + +J’étais parfaitement allègre: cependant quinze jours s’étaient passés +depuis que je n’avais rien pris de chaud, si ce n’est deux fois la soupe +au mouton couleur d’encre, à Kerkou et à Erbil, et, sans parler des +chaleurs épouvantables, des longues traites à dos de mule et d’autres +fatigues, j’avais été forcée de garder sur moi nuit et jour les mêmes +vêtements; je n’avais pas même pu changer de linge. + +Je descendis d’abord dans le caravansérai, et je me fis conduire ensuite +chez le vice-consul anglais, M. Rassam, qui, déjà instruit de mon +arrivée par une lettre du résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson, +m’avait fait préparer une petite chambre. + +Je commençai par visiter la ville, dont les curiosités n’offrent rien de +bien remarquable. Elle est entourée de fortifications et compte environ +25 000 habitants, parmi lesquels se trouvent à peine une douzaine +d’Européens. Les bazars sont vastes, mais ne brillent nullement par leur +beauté. Entre ces bazars se trouvent beaucoup de cafés et quelques kans; +les entrées des maisons sont toutes étroites, basses, et munies de +fortes portes! + +Cette disposition rappelle les temps passés, où l’on n’était jamais à +l’abri de surprises hostiles. Dans l’intérieur on voit de superbes +cours, de hautes chambres carrées avec de belles entrées et des fenêtres +au vaste cintre. Les chambranles des portes et des croisées, les +escaliers et les murs des pièces du rez-de-chaussée, sont généralement +faits d’un marbre qui, sans être très-fin et très-brillant, est +cependant plus beau à voir que de la brique. Une riche carrière de +marbre se trouve tout auprès des portes de la ville. + +A Mossoul, on passe également les heures brûlantes de la journée dans +les sardabs. La plus grande chaleur règne au mois de juillet, où souvent +le _samoun_ brûlant du désert voisin souffle sur la ville. Pendant mon +court séjour à Mossoul, il y mourut subitement beaucoup de monde. On +attribua cette mortalité extraordinaire à la recrudescence de la +chaleur. Les sardabs mêmes ne préservent pas contre les miasmes +continuels, car la chaleur y atteint jusqu’à 29 degrés. + +La gent volatile est aussi excessivement incommodée de cette +température. Les poules et les oiseaux ouvrent leurs becs tout larges, +et tiennent leurs ailes aussi éloignées que possible de leur corps. Les +hommes sont affectés de maux d’yeux; mais les boutons d’Alep sont plus +rares à Mossoul qu’à Bagdad, et les étrangers n’en subissent pas la +fatale influence. + +Tout en souffrant beaucoup de la chaleur, je me trouvai parfaitement +bien, surtout sous le rapport de l’appétit. Je crois que j’aurais pu +manger à toute heure du jour; cela tenait sans doute à la diète +rigoureuse que j’avais observée malgré moi pendant mon trajet dans le +désert. + +Ce qu’il y a de plus curieux à voir à Mossoul, c’est le palais du pacha, +situé à un demi-mille de la ville. Il se compose de plusieurs édifices +avec leurs jardins, et il est entouré de beaux murs par-dessus lesquels +la vue peut s’étendre, parce que le palais est plus bas que la ville. Il +se présente bien de loin, mais il perd à être regardé de près. Dans les +jardins, il y a quelques beaux groupes d’arbres dont on apprécie +d’autant plus le charme que ce sont les seuls qu’on trouve au loin à la +ronde. + +Pendant mon séjour à Mossoul, il passa par hasard beaucoup de troupes +turques. Le pacha alla au-devant d’elles à cheval et fit ensuite son +entrée dans la ville en tête des fantassins. Pour la cavalerie, elle +resta hors de Mossoul et campa le long du Tigre. Je trouvai ces troupes +infiniment mieux équipées et plus exercées que celles que j’avais vues à +Constantinople en 1842. Elles avaient des culottes blanches, des vestes +de drap bleu avec des parements rouges, de bons souliers, etc. + +Dès que je fus tant soit peu reposée des fatigues de mon voyage, je +priai mon aimable hôte de me donner un domestique pour me conduire aux +ruines de Ninive. Mais, au lieu d’être réduite à un domestique, j’y +allai en compagnie d’une sœur de Mme Rassam et d’un certain M. Ross. +Nous visitâmes un matin les ruines voisines, sur la rive opposée du +Tigre, près du petit village de _Nebi-Junus_, en face de la ville, et un +autre jour, les ruines plus éloignées, situées en aval, à 18 milles, et +appelées _Tel-Nemrod_. + +Au dire de Strabon, Ninive était encore plus grande que Babylone. Elle +passe pour avoir été la plus grande ville du monde. Il fallait trois +journées entières pour en faire le tour. Les remparts, défendus par +quinze cents tours, avaient plus de trente mètres de haut, et trois +voitures pouvaient y passer de front. Le roi assyrien Ninus fonda +Ninive, environ 2200 ans avant Jésus-Christ. + +Aujourd’hui, tout est couvert de terre; seulement, quand le laboureur +trace des sillons dans les champs, il rencontre de temps à autre des +fragments d’une brique, quelquefois même d’un marbre. Des chaînes de +collines plus ou moins élevées, qui dominent l’immense plaine sur la +rive gauche du Tigre, et dont on n’aperçoit pas la fin, couvrent, on +peut l’assurer avec certitude, les restes de cette ville. + +En 1846, la Société du musée britannique envoya un savant distingué, M. +Layard, à Mossoul, pour y faire des fouilles. C’était la première +tentative qu’on eût jamais faite, et elle réussit on ne peut mieux. + +On creusa près de _Nebi-Junus_ plusieurs conduits dans les collines, et +on rencontra bientôt de grands et superbes appartements; les murs +étaient revêtus d’épais carreaux de marbre, dans lesquels on avait +taillé des reliefs de haut en bas. On y voyait des rois avec leur +couronne et leurs insignes, des divinités avec de grandes ailes, des +guerriers avec leurs armes et leurs boucliers, des prises de villes, des +marches triomphales, des cortéges de chasse, etc. Malheureusement, il +manquait aux dessins la justesse du coup d’œil et des proportions, la +noblesse des formes et la perspective. Les collines qui couronnaient les +forts étaient à peine trois fois aussi hautes que les assaillants. Les +champs touchaient aux nuages, on distinguait à peine les arbres des +nénufars, et les têtes des hommes et des animaux étaient toutes faites +sur le même modèle, et toutes de profil[123]. Sur beaucoup de murs, on +trouvait ces signes ou caractères qui forment l’écriture dite +cunéiforme, et que l’on ne rencontre que sur les monuments persans et +babyloniens. + +De tous les salons et appartements découverts à cette époque, il n’y en +avait qu’un seul dont les murs, au lieu d’être incrustés de marbre, +étaient revêtus de ciment fin. Mais, malgré les plus grands soins, il +fut impossible de les conserver. Exposé à l’air, le ciment se fendit, +éclata et se détacha. A la suite du terrible incendie qui mit toute la +ville en cendres et en ruines, le marbre a été en partie calciné, +dégradé. A mesure qu’on déterre les briques, elles se cassent en +morceaux et se pulvérisent. Tant de beaux appartements, tant de marbres +couverts de peintures et d’inscriptions, ont conduit à la conviction que +ce sont là les ruines d’une ancienne demeure royale. + +Beaucoup de marbres, ornés de reliefs et de caractères cunéiformes, ont +été détachés avec soin des murs, et envoyés en Angleterre. Pendant mon +séjour à Bassora, je vis près du Tigre toute une cargaison de ces +antiquités, parmi lesquelles se trouvait même un sphinx. + +Au retour, nous visitâmes le village de _Nebi-Junus_, situé près des +ruines, sur une petite éminence. Il n’est curieux que par une petite +mosquée qui renferme les cendres du prophète Jonas, et où des milliers +de fidèles se rendent tous les ans en pèlerinage. + +Dans cette excursion, nous passâmes par beaucoup de champs où l’on était +occupé à séparer le blé de la paille, par un procédé tout particulier. +On se servait pour cela d’une machine composée de deux cuves en bois, +entre lesquelles on avait pratiqué un cylindre avec huit ou douze longs +couteaux ou couperets, larges et émoussés. La machine ressemblait à un +petit traîneau de paysan, et deux chevaux ou deux bœufs la tournaient +sur des bottes de blé, défaites et étalées, jusqu’à ce que tout fût +réduit en paille hachée. Cette paille était ensuite jetée en l’air par +pelletées, pour que le vent la séparât des grains. + +Nous terminâmes cette excursion par la visite des sources sulfureuses +qui se trouvent presque au pied des murs de Mossoul. Ces eaux minérales +ne sont pas chaudes; cependant elles semblent renfermer beaucoup de +soufre, car on le sent de loin. Elles jaillissent dans des bassins +formés par la nature, qu’on a entourés de murs de près de trois mètres +de hauteur. Tout le monde peut s’y baigner, sans bourse délier; car ici, +on n’est pas aussi économe ni aussi avare qu’en Europe des dons de la +nature. Certaines heures sont conservées aux femmes, d’autres aux +hommes. + +Le lendemain, nous allâmes à cheval jusqu’à la mosquée Elkosch, située +près de la ville, et où Sem, fils de Noé, a trouvé une sépulture. On ne +nous permit pas de pénétrer dans ce sanctuaire, ce qui ne fut sans doute +pas une grande perte pour nous, car tous ces monuments se ressemblent +et ne se distinguent les uns des autres ni par la structure ni par +l’ornementation intérieure. + +Les fouilles de Ninive sont faites sur une plus grande échelle près de +_Tel-Nemrod_, contrée où les buttes sont plus nombreuses et plus +serrées. Tel-Nemrod est situé à dix-huit milles au-dessous de Mossoul. + +Un soir, nous nous mîmes dans un rafft artistement fait, et nous +descendîmes au clair de lune, le long des rives peu attrayantes du +Tigre. Au bout de sept heures, environ à une heure du matin, nous +abordâmes près d’un misérable village qui porte le nom orgueilleux de +_Nemrod_. Nous éveillâmes quelques-uns des habitants, tous couchés +devant leurs cabanes; nous fîmes allumer du feu, et nous campâmes +jusqu’à l’aube du jour, sur quelques tapis que nous avions apportés avec +nous. + +Au petit jour, nous montâmes à cheval (on trouve des chevaux dans tous +les villages), et nous nous rendîmes à l’endroit où se faisaient les +fouilles, à un mille du village. Nous vîmes beaucoup de buttes +découvertes, mais non pas comme à Herculanum, près de Naples, des +maisons, des rues, des places entières, et même la moitié d’une ville. +Ici, on n’a mis au jour que des salons isolés, ou tout au plus trois ou +quatre pièces contiguës, dont les murs extérieurs ne sont pas même +dégagés de la terre, et où l’on ne voit ni fenêtres ni portes. + +Les objets découverts ressemblent tout à fait à ceux que l’on rencontre +dans le voisinage de Mossoul, seulement on les trouve en plus grande +quantité. Je vis, en outre, quelques divinités et quelques sphinx +taillés en pierre. Les premières représentaient des animaux à tête +humaine; elles étaient à peu près de la grosseur d’un éléphant. On avait +trouvé quatre de ces statues, mais deux étaient extrêmement endommagées. +Les autres, sans être en très-bon état, étaient cependant assez bien +conservées pour que l’on pût s’apercevoir qu’à l’époque où elles ont +été faites, la sculpture n’était pas encore arrivée à un haut degré de +perfection. Les sphinx étaient petits, et avaient malheureusement encore +plus souffert que les taureaux divins. + +Peu de temps avant mon arrivée, un obélisque peu élevé, un petit sphinx +bien conservé, ainsi que d’autres objets, avaient été envoyés en +Angleterre. + +Les fouilles commencées près de Tel-Nemrod ont été interrompues depuis +un an, et M. Layard a été rappelé à Londres. Dans la suite, on ordonna +même de combler les places découvertes, parce que les Arabes nomades +commençaient à tout endommager. Quand nous arrivâmes à Tel-Nemrod, on +avait déjà exécuté en partie cet ordre, mais bien des endroits restaient +encore à découvert. + +Près de Nebi-Junus, on continue toujours les fouilles, auxquelles est +affectée une somme annuelle de cent livres sterling. + +Le résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson, s’est familiarisé d’une +manière toute particulière avec l’étude de l’écriture cunéiforme. Il la +déchiffre parfaitement, et on lui doit beaucoup de traductions. + +Nous revînmes à Mossoul en cinq heures et demie. On ne saurait se faire +une idée de ce que peuvent supporter les chevaux arabes. On ne leur +accorda à Mossoul qu’un quart-d’heure de repos, on ne leur donna que de +l’eau, et pendant la plus grande chaleur du jour, ils furent obligés de +faire le trajet de retour (18 milles). + +M. Ross me raconta que cela n’était rien comparativement aux courses +qu’on fait faire aux chevaux de poste. Les stations que ces pauvres +bêtes ont à parcourir sont éloignées de douze à dix-huit lieues (chaque +lieue est évaluée à quatre milles anglais). On peut voyager de cette +manière en poste de Mossoul, par Tokat, jusqu’à Constantinople. Les +meilleurs chevaux arabes se trouvent autour de Bagdad et de Mossoul. + +Un chargé d’affaires de la reine d’Espagne venait justement d’acheter +douze superbes chevaux de race (huit juments et quatre étalons), dont le +plus cher revenait sur les lieux à cent cinquante livres sterling. Ils +étaient placés dans l’écurie de M. Rassam. Leurs belles têtes à longue +et mince encolure, leurs corps sveltes et leurs pieds délicats, auraient +enthousiasmé tout amateur de chevaux. + +Enfin, à Mossoul, je pouvais, sinon sans grands dangers, du moins avec +l’espoir de mener à fin mon entreprise, songer à faire le voyage de +Perse si ardemment désiré. Je cherchai une caravane allant à Tauris. +Malheureusement je n’en trouvai aucune qui s’y rendît directement. Il +fallut donc me résigner à des haltes forcées et à de longs détours, ce +qui était d’autant plus fâcheux que je ne devais, à ce qu’on me disait, +rencontrer aucun Européen pendant tout le trajet. + +Ces considérations ne me firent point reculer. M. Rassam fit prix en mon +nom pour le trajet de Mossoul à Ravandus, et me donna une lettre de +recommandation pour un des naturels du pays. Je me fis un petit +vocabulaire de mots arabes et persans, et le 8 juillet, avant le coucher +du soleil, je quittai l’aimable famille Rassam. + +Au moment de partir, je ne pus me défendre d’une certaine inquiétude, et +je n’osai guère me flatter d’un heureux succès. Aussi, j’envoyai de +Mossoul en Europe mes papiers et mes notes, afin que, si l’on me +dévalisait et me tuait, le journal de mon voyage parvînt du moins à mes +fils[124]. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XX. + + Voyage en caravane à Ravandus.--Arrivée et séjour à Ravandus.--Une + famille kourde.--Suite du voyage, Sanh-Bulak, Oromia.--Les + missionnaires américains.--Kutschié.--Trois brigands + magnanimes.--Les kans persans et les bongolos anglais.--Arrivée à + Tauris. + + +Le 8 juillet 1848, sur le soir, le conducteur de la caravane vint me +chercher. Il avait l’air si peu recommandable que je me serais à peine +risquée à faire un mille en sa compagnie, si l’on ne m’avait pas assuré +que c’était un homme très-connu sur la place. Il avait pour costume des +haillons en lambeaux, et tout à fait la mine d’un brigand. Ali, tel +était son nom, me dit que les gens et les bagages étaient partis en +avant, et qu’ils campaient dans le kan à Nebi-Junus pour y passer la +nuit. On devait se mettre en route avant le lever du soleil. Je trouvai +trois hommes avec quelques bêtes de somme. Les hommes (des Kourdes) +n’avaient pas meilleure mine qu’Ali, si bien que je ne pouvais pas me +promettre grand’chose de bon de leur compagnie. Je m’établis pour la +nuit dans une cour sale du kan, mais j’avais un peu peur, et je ne +dormis pas beaucoup. + +Le matin, je vis avec beaucoup d’étonnement qu’on ne faisait aucun +préparatif de départ. J’en demandai la raison à Ali, et je reçus pour +réponse que tous les voyageurs n’étaient pas réunis, qu’aussitôt qu’ils +arriveraient on partirait immédiatement. Espérant que ce délai ne serait +pas long, je n’osai pas quitter mon misérable gîte pour retourner à +Mossoul, dont je n’étais éloignée que d’un mille. Mais tout le jour se +passa à attendre, et les bonnes gens n’arrivèrent que le soir. Ils +étaient cinq, parmi lesquels un qui semblait riche, car il avait avec +lui deux domestiques et revenait d’un pèlerinage. Enfin, à dix heures du +soir, on partit. Après une marche de quatre heures, nous traversâmes +quelques chaînes de collines qui forment la ligne de démarcation entre +la Mésopotamie et le Kourdistan, nous passâmes par plusieurs bourgades, +et, le 10 juillet au matin, nous arrivâmes à _Secani_. Ali ne fit point +halte dans le village même, qui est situé près de la jolie rivière de +Kasir, mais de l’autre côté de la rivière, sur une colline, près de +quelques huttes abandonnées et à moitié tombées en ruine. Je courus +aussitôt à une des moins délabrées pour m’y assurer une bonne place, et +j’en trouvai heureusement une où le soleil ne pénétrait pas par le toit, +bien qu’il fût troué comme un crible. Le bon pèlerin, entré +immédiatement après en boitant, voulut m’en disputer la possession; mais +je jetai aussitôt mon manteau par terre et m’étendis dessus sans bouger +de place, sachant fort bien que le musulman n’use jamais de violence +envers une femme, pas même envers une chrétienne. En effet, ce que +j’avais pensé arriva. Il abandonna la place et s’en alla en grommelant. +Un des marchands en usa tout autrement à mon égard. S’étant aperçu que +je n’avais pour toute nourriture que du pain sec, tandis que lui, il +mangeait des concombres et des melons sucrés, il me donna un concombre +et un melon, et ne voulut pas recevoir d’argent. Le pèlerin fit un repas +aussi frugal que le marchand; cependant il n’aurait eu qu’à envoyer un +des domestiques au village pour faire chercher de la volaille, des œufs, +etc. La tempérance de ces gens est vraiment étonnante! + +A six heures du soir, nous nous remîmes en route, et pendant les trois +premières heures nous montâmes sans cesse. Le sol était stérile et +couvert de pierres éboulées, qui, toutes pleines de trous, ressemblaient +à une ancienne lave durcie. + +Vers les onze heures du matin, nous entrâmes dans une grande et belle +vallée, où la pleine lune reflétait sa brillante lumière. Nous voulûmes +faire halte en cet endroit, et ne pas continuer de voyager la nuit, car +notre caravane était peu nombreuse, et le Kourdistan est très-mal famé. +Nous passions par des chaumes, tout près de tas de blé amoncelés les uns +sur les autres. Tout à coup, une demi-douzaine d’hommes vigoureux, armés +de gros bâtons, s’élancèrent de derrière ces tas de blé comme d’une +embuscade. Ils saisirent nos chevaux par la bride, et, brandissant leurs +bâtons, nous apostrophèrent d’une manière terrible. J’étais fermement +convaincue que nous étions tombés entre les mains d’une bande de +brigands, et je me félicitais de l’heureuse idée que j’avais eue de +laisser à Mossoul les richesses que j’avais recueillies à Babylone et à +Ninive. Mes autres effets pouvaient facilement se remplacer. Cependant +un des nôtres venait de sauter de cheval, avait saisi un des hommes au +collet, et, le mettant en joue avec un pistolet chargé, menaçait de +faire feu. Cet acte de vigueur eut un excellent effet. Les brigands +abandonnèrent aussitôt l’offensive, se mirent à causer avec nous d’une +manière amicale, et nous indiquèrent même un bon campement; pour ce +service, ils réclamèrent un petit _buksish_ (pourboire) qu’on ne leur +refusa pas. On fit une collecte générale; mais, comme j’étais une femme, +on me fit la galanterie de ne me rien demander. + +Nous passâmes ici les heures de la nuit, mais non pas sans être sur nos +gardes, car on ne se fiait pas à la paix jurée. + +_11 juillet._ A quatre heures, nous nous remîmes en route et, après une +course de six heures sur nos montures, nous arrivâmes au petit village +de _Selik_. Nous traversâmes plusieurs villages d’un misérable aspect. +Le plus léger coup de vent aurait suffi pour renverser les huttes, +construites de jonc et de paille. Le costume du peuple se rapproche de +celui de l’Orient; tous étaient bien pauvrement et salement vêtus, on +peut même dire déguenillés. + +Près de Selik, nous eûmes la surprise de voir quelques figuiers et un +autre arbre d’une espèce plus grande. Dans ce pays, les arbres sont +regardés comme des objets de curiosité. Les montagnes qui nous +entouraient étaient nues et pelées, et, dans les vallées, on ne voyait +pousser que quelques artichauts sauvages, ou des plantes acanthiacées et +des immortelles. + +Le noble pèlerin se permit de vouloir m’assigner ma place sous le grand +arbre où campait le gros de la caravane. Je ne daignai pas lui faire de +réponse, et j’allai m’établir sous un des figuiers. Ali, qui valait +beaucoup mieux que sa figure, m’apporta un pot de petit-lait. Aussi ce +jour mérite d’être rangé au nombre des meilleurs. + +Plusieurs femmes du village vinrent me voir et me demandèrent de +l’argent; mais je n’en donnai à aucune; car je savais par expérience +qu’en donnant à l’une d’elles, on était assailli par toutes les autres. +Un jour, j’eus le malheur de donner ma bague à une petite fille; +aussitôt je me trouvai obsédée, non-seulement par toutes les petites +filles, mais aussi par leurs mères et leurs aïeules. J’eus toutes les +peines du monde à les empêcher de visiter mes poches de force. Depuis ce +temps, je fus plus circonspecte. Une des femmes de Selik, ayant vu sa +demande repoussée, donna à sa voix suppliante un son si menaçant, que je +fus enchantée de ne pas me trouver seule avec elle. + +A quatre heures de l’après-midi, nous quittâmes Selik. Le pèlerin se +sépara de nous, et la caravane se trouva réduite à cinq hommes. Au bout +d’une heure et demie, nous arrivâmes à une éminence d’où nous eûmes la +vue d’une vaste campagne accidentée et bien cultivée. Le sol du +Kourdistan est infiniment supérieur à celui de la Mésopotamie. Aussi, +le pays est-il beaucoup plus peuplé, et on rencontre souvent des +villages sur la route. + +Bien avant la nuit tombante, nous arrivâmes à une vallée qui se +distinguait par de fraîches rizières, de beaux buissons, du jonc et de +verts roseaux. Un gai ruisseau coulait à côté de nous; la chaleur ayant +fait place aux ombres du soir, il ne nous restait rien à désirer pour le +moment. Mais notre joie ne dura pas longtemps. Un des marchands se +sentit tout à coup saisi d’une si violente indisposition, qu’il fallut +nous arrêter sur la route. Il tomba presque de sa mule, s’affaissa +aussitôt sur lui-même et ne bougea plus. On le couvrit de tapis, mais on +ne put rien faire de plus pour lui, car on n’avait ni médicaments ni +quoi que ce fût pour le soulager. Heureusement, il s’assoupit et finit +par s’endormir après une couple d’heures. Nous nous blottîmes par terre +et nous suivîmes son exemple. + +_12 juillet._ Notre malade avait recouvré la santé. Cela nous fut +doublement agréable; car nous avions à traverser des routes +excessivement montueuses et pierreuses. Il nous fallut, au lieu de +suivre les vallées, les côtoyer en gravissant et descendant sans cesse +des côtes escarpées, car le fond était entièrement occupé par un fleuve +au cours irrégulier, le Badin, qui tournait comme un serpent, et formait +de nombreuses sinuosités. Dans la vallée fleurissaient des grenadiers et +des oléandres; des vignes sauvages grimpaient contre des arbres et des +buissons, et des mélèzes croissaient sur les pentes des collines. + +Après une course de six heures, fatigante et même périlleuse, nous +parvînmes à un passage du fleuve Badin; mais notre rafft était si petit +qu’il ne put transporter à la fois que deux personnes et peu de bagages. +Aussi mîmes-nous quatre heures pour traverser le fleuve. Non loin de cet +endroit, nous passâmes la nuit à _Vakani_. + +_13 juillet._ Toute la journée, nous eûmes encore de mauvais chemins. +Il nous fallut gravir un formidable col de montagnes. On ne voyait de +tous côtés que pierres et rochers; mais, à ma grande surprise, je +remarquai que dans beaucoup d’endroits les pierres avaient été enlevées, +et que le moindre coin de terre avait été utilisé. Par-ci par-là il y +avait aussi de petits chênes rabougris. Toute cette contrée me rappelait +le sol montagneux de Trieste. + +Quoiqu’il n’y eût pas de villages le long du chemin, le pays ne devait +cependant pas en manquer; car sur beaucoup de hauteurs, surtout celles +qui étaient ombragées de chênes, je trouvai de grands emplacements +disposés pour des sépultures. Dans tout le Kourdistan, on établit les +cimetières sur des points très-élevés. + +Aujourd’hui, nous ne fîmes pas plus de sept heures de marche, et nous +nous arrêtâmes dans une vallée excessivement pittoresque, appelée +_Halifan_: elle est entourée de hautes et belles montagnes, qui, d’un +côté, s’abaissent insensiblement, tandis que de l’autre elles s’élèvent +d’une manière roide et escarpée. Tout était en fleurs dans la vallée; le +chaume alternait avec des tapis de verdure, des plantations de riz et de +tabac. Le village, adossé au pied d’une colline riante, était entouré de +peupliers, et un torrent impétueux d’eau claire comme le cristal, après +s’être frayé de force un passage dans un profond ravin, coulait +paisiblement dans la délicieuse vallée. Vers le soir, on voyait rentrer +de nombreux troupeaux de vaches, de brebis et de chèvres, qui le jour +paissaient sur les coteaux et sur les pentes des montagnes. + +Nous allâmes camper loin du village. Je ne pus rien trouver à manger +avec mon pain sec, et je n’eus d’autre couche que la dure motte de terre +sur le chaume. Cependant, cette soirée compte parmi les plus belles de +ma vie; car le paysage qui m’entourait me dédommagea amplement de toutes +mes privations. + +_14 juillet._ Ali ne nous accorda que la moitié de la nuit. Dès les +deux heures du matin, il nous fallut remonter à cheval. A quelques +centaines de pas de notre dernier gîte, nous entrâmes dans un défilé de +montagnes imposant. Les flancs élevés s’ouvraient pour livrer passage au +torrent et à un sentier étroit. Heureusement, la lune brillait du plus +vif éclat; autrement, il aurait été presque impossible aux bêtes les +plus exercées de gravir ce chemin étroit et périlleux, entre les pierres +roulées et les masses de rochers éboulés. Nos montures grimpèrent comme +des chamois sur les rebords aigus des flancs escarpés, et, d’un pas sûr, +nous firent passer près d’horribles abîmes, où le torrent se précipitait +de rocher en rocher avec un fracas épouvantable. Cette scène au milieu +de la nuit faisait frissonner et avait quelque chose de si saisissant, +que mes grossiers compagnons de voyage se turent involontairement. Nous +avançâmes sans proférer un seul mot, et ce silence de mort n’était +interrompu que par les pas retentissants de nos bêtes, et le bruit de +quelques pierres qui se détachaient sous leurs pieds et roulaient dans +l’abîme. + +Nous pouvions avoir marché ainsi plus d’une heure, quand tout à coup la +lune se voila, de gros nuages de pluie s’amoncelèrent au-dessus de nos +têtes, et bientôt nous fûmes enveloppés de ténèbres si épaisses, qu’à +peine pouvions-nous voir à quelques pas devant nous. Le guide qui +marchait à notre côté battait à tout instant le briquet, pour éclairer +tant soit peu le sentier à l’aide des étincelles jaillissantes. Mais +cela ne nous fut pas d’un grand secours. Les bêtes commencèrent à +trébucher et à glisser. Obligés de nous arrêter, nous restâmes, l’un +derrière l’autre, immobiles et comme transformés soudain en pierres par +un coup de baguette. + +Avec l’aurore, nous revînmes à la vie, et nous pressâmes gaiement le pas +de nos bêtes. + +De toutes parts, dans un assez vaste rayon formant un superbe +amphithéâtre, ce n’étaient que pics et collines d’une beauté +ravissante. Des deux côtés de la route se dressaient, à de grandes +hauteurs, les flancs de rochers escarpés; devant et derrière nous, des +montagnes s’entassaient les unes au-dessus des autres, et au fond, la +perspective de ce tableau pittoresque était formée par un colosse +gigantesque tout couronné de neige. Ce défilé s’appelle _Ali-Bag_. Nous +montâmes sans discontinuer pendant trois heures et demie. + +En approchant du plateau, nous aperçûmes à plusieurs endroits de petites +taches de sang; nous n’y fîmes d’abord que peu d’attention, car un +cheval ou un mulet pouvait s’être blessé contre une pierre et avoir +laissé ces traces. Mais bientôt nous arrivâmes à une place tout à fait +couverte de grosses taches. A cette vue, saisis d’une grande terreur, +nous cherchâmes à nous expliquer la cause de cette traînée de sang; en +plongeant nos regards dans le fond, nous découvrîmes deux cadavres. L’un +était accroché à cent pieds de la pente inclinée du pan de rocher; +l’autre avait roulé plus bas, et était à moitié caché par une saillie du +roc. Nous nous empressâmes de nous soustraire par la fuite à ce hideux +spectacle, que je ne pus, de plusieurs jours, effacer de ma mémoire. + +Sur le plateau, toutes les pierres étaient percées de trous, comme si +d’autres pierres y étaient renfermées; mais en descendant, nous n’eûmes +plus occasion d’observer ce phénomène. + +Dans la vallée, de l’autre côté du plateau, il y avait des ceps de +vigne, mais qui, faute d’appuis, ne s’élevaient pas beaucoup au-dessus +de terre. + +Notre route continuait toujours au milieu des montagnes. Nous +descendions souvent dans des vallées, mais nous gravissions aussi plus +d’une hauteur. Enfin nous arrivâmes à un petit plateau qui s’abaissait +des deux côtés. Sur ce plateau était un petit village composé de huttes +de feuillage, et on voyait des fortifications sur les cimes de deux +montagnes voisines. + +Mes compagnons de voyage restèrent dans cet endroit; mais Ali +m’accompagna encore pendant une demi-heure jusqu’à la petite ville de +_Ravandus_, qu’on n’aperçoit de ce côté que quand on y a déjà presque +pénétré. + +On est frappé de la vue de cette ville, qui, sans être plus belle que +d’autres villes turques, se distingue par sa position toute +particulière. Placée sur un cône à pic isolé, et entourée de montagnes, +ses maisons sont construites en forme de terrasses les unes au-dessus +des autres, et ont des toits plats recouverts de terre bien foulée, qui +les font ressembler à des rues ou à des places étroites. Elles servent +aussi en partie de rues aux rangées de maisons supérieures, et souvent +on a de la peine à distinguer les rues des toits. Sur beaucoup de +terrasses, on a pratiqué des cloisons de feuillage derrière lesquelles +couchent les habitants. Le bas de la colline est entouré d’un mur +d’enceinte fortifié. + +Quand j’aperçus ce nid d’aigle, je n’éprouvai pas une grande +satisfaction; je craignais que ce ne fût une mauvaise étape, et +malheureusement chaque pas que je fis en avant ne me confirma que trop +dans cette pensée. En effet, Ravandus était une des plus misérables +villes que j’eusse jamais rencontrées. Ali me conduisit par un triste +bazar dans une petite cour sale que je pris pour une écurie, mais qui +n’était rien moins que le kan; et enfin, quand je fus descendue de +cheval, il me mena dans un sombre taudis, où le marchand à qui j’étais +recommandée était assis par terre. Ce marchand, nommé Mansar, le premier +négociant de Ravandus, resta tout un quart d’heure à lire le billet de +quelques lignes que je lui apportais, et finit par me saluer en répétant +à plusieurs reprises: _Salem!_ ce qui veut dire: Sois le bienvenu! + +Il pressentait sans doute, le digne homme, que je devais encore être à +jeun, car il eut l’humanité de faire servir sans retard un déjeuner +composé de pain, de mauvais fromage de lait de brebis et de melons. On +mangeait toutes ces choses à la fois. Ma faim s’accommoda parfaitement +de cette méthode. Aussi je mangeai sans désemparer; mais je fus loin de +m’acquitter aussi bien de la conversation. Mon hôte ne savait aucune +langue de l’Europe, et moi j’ignorais les langues de l’Asie. Réduite au +langage des signes, je m’efforçai de lui expliquer de mon mieux que je +désirais partir le plus tôt possible. Il me promit de faire tout ce qui +était en son pouvoir, et m’assura que pendant mon séjour à Ravandus il +prendrait soin de moi, que n’étant pas marié il ne pouvait me recevoir +chez lui, mais qu’il me logerait dans la maison d’un de ses parents. + +En effet, après le déjeuner il me conduisit dans une maison qui +ressemblait à celle de l’Arabe de Kerkou, si ce n’est que la cour était +très-petite et remplie d’immondices. Sous la porte cochère et sur de +sales couvertures étaient accroupies quatre femmes dégoûtantes, +couvertes à moitié de haillons et jouant avec de petits enfants. Je fus +obligée de me blottir à côté d’elles, et, m’examinant des pieds jusqu’à +la tête, elles me soumirent à des investigations d’une excessive +curiosité. Je supportai tout cela pendant quelque temps; mais enfin, à +bout de patience, je m’échappai de cette attrayante compagnie pour +chercher un endroit de refuge, et pour réparer un peu le désordre de ma +toilette. Il y avait déjà six jours que je n’avais quitté mes vêtements, +et cela par une chaleur beaucoup plus étouffante que celle que j’avais +endurée sous la ligne. Je découvris une pièce sale et sombre qui, +indépendamment du dégoût qu’elle me causait, me faisait craindre d’y +trouver des insectes et principalement des scorpions, que je redoutais +par-dessus tout. J’avais lu dans plusieurs relations que leur nombre +était infini dans ces régions brûlantes, et je m’étais d’abord figuré +que partout il devait y en avoir. Peu à peu mes craintes diminuèrent, +car je n’en rencontrai pas dans les endroits les plus sales, dans les +ruines, dans les cours et les sardabs. En somme, je ne vis dans tout ce +long voyage que deux scorpions; mais j’eus beaucoup à souffrir de la +vermine, qu’on ne parvient à détruire qu’en brûlant les habits et le +linge. + +A peine eus-je pris possession de mon misérable réduit, que les femmes +vinrent m’y pourchasser. Elles furent suivies d’une ribambelle d’enfants +et de plusieurs voisines qui avaient entendu parler de l’arrivée d’une +_Inglesi_[125]. Je me trouvai encore plus mal que sous la porte cochère. + +Enfin, une des femmes eut l’heureuse idée de m’offrir un bain, +proposition que j’acceptai avec une grande joie. On prépara de l’eau +chaude et on me fit signe de venir. J’entrai dans l’étable aux brebis, +qui n’avait pas été nettoyée depuis des années, ou peut-être même depuis +qu’elle avait été faite. On mit à côté l’une de l’autre deux pierres sur +lesquelles je devais me placer, pour être inondée d’eau en présence de +toute la compagnie, qui me suivait comme mon ombre. Je signifiai à tout +ce monde de sortir, en déclarant que je saurais bien me rendre ce +service à moi-même. Enfin, les voilà partis; mais par malheur l’étable +n’avait pas de porte, et je restai exposée aux regards de cette foule +indiscrète. Aussi me fallut-il renoncer au plaisir que je m’étais promis +de me nettoyer et de me rafraîchir: car, comme on pense, je ne pus me +résigner à me baigner en public. + +Je passai quatre jours parmi ces gens, les jours dans un trou sombre, +les soirées et les nuits sur la terrasse. Je fus contrainte, comme mon +hôtesse, de rester toujours blottie par terre; quand j’avais quelque +chose à écrire, mes genoux me servaient de table. Tous les jours on +disait: «Il partira demain une caravane.» Hélas! ce n’était que pour me +faire prendre patience; on voyait combien j’étais ennuyée et +tourmentée. Les femmes rôdaient toute la journée autour de moi; quand +elles cessaient de dormir ou de bavarder, elles se disputaient avec les +enfants. Elles aimaient mieux courir en haillons sales que de +raccommoder et de laver leurs effets. Les enfants tyrannisaient +singulièrement leurs parents, que pourtant ils ne battaient pas; mais +quand ils voulaient quelque chose et qu’on ne le leur donnait pas, ils +se roulaient par terre, frappaient autour d’eux des mains et des pieds, +criaient et hurlaient jusqu’à ce qu’on les eût contentés. + +On ne faisait pas de repas réguliers pendant le jour; mais, en échange, +les femmes et les enfants étaient sans cesse à grignoter, à se bourrer +de pain, de concombres, de melons et de petit-lait. Le soir on se +baignait; tout le monde se lavait les mains, la figure et les pieds, +cérémonie qu’on répétait trois ou quatre fois avant la prière. Mais on +manquait de dévotion réelle; au milieu de la prière on jasait à droite +et à gauche! A parler vrai, n’en est-il pas de même chez nous? + +Quelque grossiers que fussent les défauts de ces malheureux, je les +trouvai cependant très-bons et très-débonnaires. Ils ne se fâchaient pas +lorsqu’on les reprenait, ils sentaient leurs défauts et me donnaient +toujours raison quand je leur disais et leur expliquais quelque chose. +Ainsi la petite Ascha, enfant de sept ans, était très-mal élevée. Quand +on lui refusait ce qu’elle demandait, elle se jetait aussitôt par terre, +criait d’une manière affreuse, se roulait dans la boue et dans l’ordure, +et touchait de ses mains sales le pain, le melon et tout ce qui lui +tombait sous la main. J’essayai de lui faire comprendre combien une +pareille conduite était choquante, et j’y réussis au delà de mon +attente. Pour la corriger de ses méchancetés, je me mis à gesticuler +comme elle. L’enfant me regarda avec la plus grande surprise. Je lui +demandai si cela lui semblait beau. Elle comprit ce qu’il y avait de +vilain dans cette manière d’agir, et de ce moment je n’eus plus guère +besoin de la singer. Je l’habituai également à la propreté. Quand elle +s’était lavée avec beaucoup de soin, elle accourait gaiement me montrer +sa figure et ses petites mains. Aussi s’attacha-t-elle tellement à moi +dans ces quelques jours, qu’elle ne me quittait presque plus et qu’elle +cherchait par tous les moyens à m’être agréable. + +J’eus autant de succès auprès des femmes. Après leur avoir montré leurs +robes déchirées, j’allai chercher une aiguille et du fil, et je leur +appris à les raccommoder. Elles goûtèrent ma leçon, et bientôt il y eut +une petite école de couture organisée autour de moi. + +Que de bien on pourrait faire dans ce pays si on en savait la langue, et +si on avait la ferme volonté de répandre l’instruction parmi ces +infortunés! Il ne faudrait pas seulement s’occuper des enfants, mais +aussi des parents! Quel beau champ s’ouvrirait aux missionnaires s’ils +pouvaient se résoudre à vivre parmi ces hommes et à tenter de triompher +de leurs défauts par la charité et la patience! Mais, au lieu de +pénétrer eux-mêmes dans l’intérieur des familles de ce malheureux +peuple, ils lui consacrent tout au plus quelques heures de la journée et +font venir leurs disciples chez eux. + +Les femmes et les filles, dans les pays de l’Asie, ne reçoivent pas +d’instruction; celles qui habitent les villes s’occupent peu ou pas du +tout, et sont presque toute la journée abandonnées à elles-mêmes. Les +hommes vont, avec le lever du soleil, au bazar où ils ont leurs +boutiques ou leurs ateliers; quant aux garçons déjà grands, ils vont à +l’école ou bien ils accompagnent leurs pères, et ce n’est qu’au coucher +du soleil que tout le monde rentre. A ce moment, il faut que le mari +trouve les tapis étendus sur la terrasse, le repas préparé, le narguileh +allumé. Il joue alors un peu avec les enfants, qui doivent s’éloigner +avec leurs mères pendant le repas. Les femmes ont plus de liberté et de +distractions dans les villages, où elles prennent d’ordinaire une part +active aux affaires de la maison. On dit, dans ce pays comme chez nous, +que le peuple des campagnes a plus de moralité que celui des villes. + +Le costume des Kourdes riches est celui des Orientaux; mais celui des +gens du peuple en diffère un peu. Les hommes portent de larges pantalons +de toile, et par-dessus, une chemise qui descend jusqu’aux hanches, et +qu’une ceinture retient au milieu. Souvent ils passent encore par-dessus +la chemise une veste sans manches, faite d’une étoffe de coton brun +grossier, coupée en bandes larges comme la main, et réunies entre elles +par de larges coutures. D’autres portent, au lieu de pantalons blancs, +un pantalon bleu d’une extrême laideur, qui n’est proprement qu’un vaste +sac informe avec deux trous pour passer les pieds. La chaussure se +compose, ou de très-grands souliers d’une laine blanche et grossière +ornée de trois houppes, ou de bottes courtes très-larges, en cuir rouge +ou jaune, qui ne montent pas plus haut que la cheville et qui sont +garnies de grands fers d’un pouce de hauteur. Pour coiffure ils ont un +turban. + +Les femmes portent de longs et larges pantalons blancs, des chemises +bleues qui descendent souvent à cinquante centimètres sur les jambes, et +que l’on retrousse au moyen d’une ceinture. Par derrière, un grand châle +bleu les couvre depuis la nuque jusqu’aux mollets. Elles portent, comme +les hommes, des bottes garnies de fers. Elles roulent autour de leur +tête des mouchoirs noirs en forme de turbans, ou bien elles portent des +turbans rouges dont le fond très-large est couvert d’un cercle de +monnaies d’argent. Autour de ce turban, elles roulent un petit mouchoir +de soie de couleur, et par-dessus, elles mettent une guirlande de +courtes franges de soie noire. Cette guirlande ressemble à une belle et +riche fourrure, et elle est posée de manière à former un riche diadème +et à laisser le front dégagé. Les cheveux tombent par-dessus les +épaules en beaucoup de minces tresses, et du turban descend par derrière +une grosse chaîne d’argent. Il est difficile de trouver une coiffure qui +aille mieux. + +Les femmes et les filles vont la figure découverte, et j’ai vu à +Ravandus plusieurs belles jeunes filles d’une noble physionomie. Leur +teint est un peu brun, les cils et les sourcils sont teints avec de +l’orpin en noir et les cheveux en brun rouge. Parmi le bas peuple, on +voit encore par-ci par-là de petits anneaux passés dans les narines. + +M. Mansur me fit donner une très-bonne nourriture. Le matin, on me +servait du petit-lait, du pain et des concombres, quelquefois même des +dattes rôties au beurre, que je ne trouvais pas très-bonnes au goût. Le +soir, on me donnait du mouton au riz ou bien une macédoine de riz, +d’orge, de maïs, de concombres, d’oignons et de hachis. Comme je me +portais bien et que j’avais bon appétit, tout cela me parut excellent. +L’eau et le petit-lait se prennent très-froids, car on y jette toujours +un morceau de glace. La glace ne se trouve pas seulement en grande +quantité dans les villes, mais aussi dans le plus petit village. Elle +vient de la montagne voisine. Les habitants en mangent souvent de gros +morceaux avec délice. + +Tout en reconnaissant la peine que se donnaient M. Mansur et ses parents +pour me rendre mon séjour à Ravandus, sinon très-agréable (comme ils le +croyaient), du moins supportable, je n’en fus pas moins agréablement +surprise quand Ali vint un matin m’apprendre qu’il avait trouvé à faire +un petit transport pour _Sauh-Bulak_ (à 70 milles), endroit qui se +trouvait sur ma route. Le même soir je me rendis dans le caravansérai, +et le lendemain, 18 juillet, avant le coucher du soleil, on se mit en +route. + +M. Mansur fut jusqu’à la fin très-hospitalier avec moi; non-seulement il +me donna une lettre pour un Persan établi à Sauh-Bulak, mais il me +pourvut aussi pour le voyage de pain, de quelques melons et concombres, +et d’un sac de lait aigre. Ce lait me fit beaucoup de bien, et je le +recommanderai à tout voyageur comme très-rafraîchissant. + +On met du lait aigre dans un petit sac de toile épaisse; la partie +aqueuse passe à travers; quant à la substance caillée, on peut la sortir +avec une cuiller et la délayer à volonté. Pendant les chaleurs le lait +se transforme en fromage le quatrième ou cinquième jour, mais il ne +cesse pas d’être bon à manger, et, dans un intervalle de quatre ou cinq +jours, on passe d’ordinaire dans des endroits où l’on peut renouveler +ses provisions. + +Le premier jour, nous suivîmes continuellement d’étroites vallées entre +de hautes montagnes. Les chemins étaient très-mauvais, et il nous fallut +souvent gravir des sommets assez élevés pour passer d’une vallée dans +l’autre. Le terrain, bien que pierreux, était cultivé autant que +possible. Nous nous arrêtâmes à Tschomarichen. + +_19 juillet._ Nous eûmes le même chemin et le même paysage que la +veille; seulement les montées étaient encore plus rudes. Nous arrivâmes +presque à la hauteur de la première région de neige. Vers le soir nous +entrâmes à Reid, misérable trou avec une citadelle moitié tombée en +ruine. A peine eut-on dressé notre camp que nous vîmes paraître une +demi-douzaine de soldats bien armés, sous la conduite d’un officier. Ils +parlèrent quelque temps à Ali; enfin l’officier se présenta devant moi, +prit place à mes côtés, et me montrant un papier écrit me fit plusieurs +signes. Je compris bientôt que j’étais sur le sol persan et qu’on +voulait voir mon passe-port; mais, comme je ne voulais pas le sortir de +mon petit coffre en présence de toute la commune assemblée autour de +moi, je me servis également du langage des signes pour déclarer que je +ne comprenais pas. Je m’en tins là, ce que voyant l’officier il +n’insista plus et se contenta de dire à Ali: «Que puis-je faire d’elle? +elle ne me comprend pas; qu’elle continue sa route[126].» Je voudrais +bien savoir dans quel État de l’Europe on m’aurait traitée avec tant de +douceur. + +Presque dans chaque village j’étais immédiatement entourée d’une grande +partie du peuple. Aussi on peut se figurer quelle foule cette scène +avait attirée. Ce fut, je l’avoue, un des plus grands ennuis de mon +voyage, d’être constamment le point de mire de la multitude. Quelquefois +je finissais par perdre patience quand, obsédée par les femmes et les +enfants, je ne savais comment les empêcher de me toucher la tête et les +vêtements; quoique je fusse tout à fait seule avec eux, je n’en prenais +pas moins ma cravache, et je leur distribuais de petits coups; cela me +réussissait toujours. Les bonnes gens se retiraient tout à fait, ou du +moins à une distance respectueuse. Ici seulement, un garçon de seize ans +parut vouloir se venger de mon audace. J’étais allée, comme j’avais +toujours l’habitude de le faire, à la rivière pour remplir ma gourde en +cuir, pour me laver la figure et les mains et pour prendre un bain de +pieds; le garçon se glissa après moi, ramassa une pierre et fit mine de +me la jeter. Je devais bien me garder de montrer la moindre crainte; +aussi je descendis tranquillement dans l’eau; la pierre fut lancée, +mais, à la manière dont elle le fut, je reconnus facilement que c’était +plutôt pour m’effrayer que pour m’atteindre; elle tomba à terre assez +loin de moi. Après deux essais aussi inoffensifs, mon agresseur +abandonna la partie, sans doute parce qu’il s’aperçut que je ne me +laissais point intimider. + +_20 juillet._ A peine fûmes-nous sortis de Reid, qu’il nous fallut +encore gravir une assez haute montagne par des chemins mauvais et +dangereux; puis nous continuâmes la route sur de vastes plateaux. Les +hautes montagnes se reculaient davantage; sur le devant, les collines +étaient couvertes d’herbes minces et menues, mais les arbres y étaient +très-rares. Nous rencontrâmes beaucoup de chèvres et de brebis; les +dernières étaient très-grosses, avaient de fortes queues, et une laine +épaisse qu’on dit excessivement bonne et fine. + +La crainte que m’avait inspirée ce voyage n’était pas tout à fait sans +fondement, car il ne se passa guère de jour qui fût exempt +d’inquiétudes. Aujourd’hui il arriva encore un événement dont je fus +passablement effrayée. Notre caravane était composée de six hommes et de +quarante bêtes de somme. Nous avancions tranquillement, quand nous vîmes +arriver une douzaine de cavaliers au galop, dont sept, armés jusqu’aux +dents, avaient des lances, des sabres, des poignards, des couteaux, des +pistolets et de petits boucliers. Tous étaient habillés comme les gens +du peuple, à l’exception des turbans, autour desquels ils avaient +enroulé de simples châles persans. Je les pris pour des brigands; ils +nous arrêtèrent, nous enveloppèrent de tous côtés, ils nous demandèrent +d’où nous venions, où nous allions et quelles marchandises nous +portions. Quand nous leur eûmes donné tous ces renseignements, ils nous +laissèrent tranquillement passer. Je ne pus d’abord pas m’expliquer ce +que cela voulait dire; mais comme nous fûmes encore arrêtés plusieurs +fois de la même manière, dans le cours de la journée, j’en conclus que +ce devaient être des militaires chargés de ce service. Nous passâmes la +nuit à _Coromaduda_. + +_21 juillet._ Mêmes routes et mêmes paysages que la veille. Aujourd’hui +encore nous fûmes arrêtés par une troupe de soldats: mais cette fois-ci +l’affaire parut prendre une tournure assez critique. Il faut croire +qu’Ali avait faussé la vérité dans ses indications. On s’empara de ses +deux bêtes de somme, et, après avoir jeté leur charge à terre, le chef +des soldats les fit emmener. + +Le pauvre Ali, désespéré, fit les plus grandes supplications, et, me +désignant comme propriétaire de tous les objets, il conjura le chef +d’avoir pitié d’une pauvre femme inoffensive. Le chef s’adressa alors à +moi et me demanda si Ali avait dit vrai. Je ne jugeai pas à propos +d’assumer une telle responsabilité, et, faisant encore semblant de ne +rien comprendre, je feignis beaucoup de consternation et de tristesse. +Ali se mit même à pleurer; en effet, notre position aurait été des plus +affreuses: car, sans mules, qu’aurions-nous fait des marchandises, dans +ces contrées désertes? Enfin le chef se laissa fléchir, envoya chercher +les bêtes et nous les rendit. + +Nous arrivâmes tard dans la soirée à la petite ville de _Sauh-Bulak_. +Comme elle n’était pas fortifiée, nous pûmes encore y pénétrer; mais +déjà tous les kans et les bazars étaient fermés, et ce n’est qu’avec +beaucoup de peine qu’on put décider l’hôte d’un kan à nous ouvrir et à +nous recevoir. Le kan était très-joli et très-spacieux. Il y avait au +milieu un bassin d’eau; tout autour se trouvaient de petites boutiques +et quelques niches pour y coucher. La plupart des étrangers, tous +hommes, dormaient déjà; il n’y en avait plus que quelques-uns de levés, +et ils étaient occupés à faire leurs prières. Aussi peut-on se figurer +leur étonnement, quand ils virent arriver une femme seule avec un guide. +Il était trop tard pour pouvoir remettre ma lettre le jour même. Me +résignant à mon sort, je m’installai à côté de mon modeste bagage, +persuadée qu’il me faudrait passer la nuit ainsi; mais un Persan +s’approcha de moi, m’assigna une niche pour m’y coucher, y porta mon +bagage et vint même, au bout de quelque temps, m’offrir de l’eau et un +peu de pain. L’humanité de cet homme paraîtra doublement grande, si l’on +songe combien les mahométans haïssent les chrétiens. Que Dieu l’en +récompense, car j’avais réellement besoin de me restaurer et de me +reposer. + +_22 juillet._ Quand j’eus remis ma lettre au marchand persan à qui elle +était adressée, il s’empressa de me conduire chez une famille +chrétienne, et promit de veiller à ce que je pusse continuer mon voyage +sans retard. Notre conversation se fit également plus par signes que par +paroles. + +Dans cette petite ville, il y a près de vingt familles chrétiennes, +placées sous la sauvegarde d’un missionnaire français, et qui possèdent +une assez jolie petite église. Je me croyais déjà sauvée, et je me +faisais une fête de pouvoir enfin parler avec le missionnaire une langue +qui m’était familière, quand j’appris, à mon grand déplaisir, que le bon +prêtre était absent. Je me trouvai de cette manière aussi mal qu’à +Ravandus, car les personnes chez qui je demeurais ne parlaient que le +persan. + +Mon hôte, charpentier de son état, avait une femme, six enfants et un +apprenti. Tous demeuraient dans la même pièce; ils m’abandonnèrent avec +plaisir un petit coin. Toute la famille eut pour moi les plus grandes +bontés; ils partageaient avec moi fidèlement la nourriture qu’ils +avaient à leur disposition; et, quand j’achetais des fruits, des œufs, +ou quelque chose de semblable, et que je leur en offrais, ils en +acceptaient toujours avec la plus grande discrétion. Ce n’était pas avec +moi seule qu’ils en agissaient ainsi; ils ne laissaient jamais passer un +pauvre devant leur porte sans lui donner quelque chose. Cependant la +vie, chez cette famille, fut pour moi une véritable vie d’enfer; car la +mère, femme sotte et acariâtre, criait toute la journée, et battait sans +cesse ses enfants, âgés de quatre à seize ans. Il ne se passait pas dix +minutes qu’elle ne les tirât par les cheveux, et qu’elle ne leur +distribuât des coups de poing ou de pied. Les enfants ne craignaient pas +de les lui rendre avec usure et se chamaillaient encore entre eux; de +sorte que je n’avais pas un instant de repos dans mon petit coin, et que +souvent même je courais risque d’avoir ma part de ces horions; car ils +se crachaient à la figure et se jetaient de gros morceaux de bois à la +tête. Quelquefois le fils aîné serrait le cou de sa mère au point de lui +ôter la respiration, et manquait de l’étrangler. J’essayais bien de +rétablir la paix, mais je n’y réussissais que très-rarement; car je ne +possédais malheureusement pas assez leur langue pour leur faire +comprendre l’horreur de leur conduite. + +L’ordre et la paix renaissaient seulement le soir, au retour du père; +car il ne souffrait pas qu’on se querellât, et bien moins encore qu’on +se battît en sa présence. + +Jamais, dans aucun coin de la terre, parmi les classes les plus pauvres +et les plus infimes des peuples appelés païens ou infidèles, je n’avais +vu une chose aussi monstrueuse, que des enfants levant la main sur leurs +parents. Aussi, en quittant Sauh-Bulak, je laissai un billet pour le +missionnaire, par lequel je lui fis connaître les défauts de cette +famille, et l’engageai à la moraliser par de sages instructions. Car +certes, prier et jeûner, lire la Bible et fréquenter l’église, ce n’est +pas là seulement ce qui fait la religion. + +Le séjour de Sauh-Bulak me devint beaucoup plus insupportable que celui +de Ravandus. Aussi je tourmentais continuellement le marchand persan +pour qu’il me fît partir sans retard, quand même j’aurais quelques +dangers à courir dans mon voyage. Il secoua la tête et me déclara qu’il +ne partait pas de caravane, et que si je voulais m’en aller seule, je +pouvais m’attendre à être fusillée, ou à avoir la tête tranchée. + +Je patientai cinq jours; mais ne pouvant pas y tenir plus longtemps, je +priai le marchand de me louer un cheval et un guide, fermement décidée +que j’étais d’aller, coûte que coûte, à mes risques et périls, au moins +jusqu’à _Oromia_ (50 milles). Là, j’étais sûre de trouver des +missionnaires américains, et je n’avais plus à m’inquiéter de la +continuation de mon voyage. + +Le lendemain, le marchand vint me présenter comme guide un homme d’un +extérieur farouche. A cause du danger qu’il y avait à voyager sans +caravane, il me fallut payer un prix quatre fois plus élevé. Mais mon +désir invincible de quitter ma triste résidence me fit accéder à tout. +Les conventions furent arrêtées, et ce guide s’engagea à partir le jour +suivant, et à me conduire à Oromia en trois journées. Je payai d’avance +la moitié du prix convenu; l’autre moitié devait être soldée seulement à +Oromia, afin qu’il me fût possible d’en retenir une partie, si mon guide +ne tenait pas ses promesses. + +Quand l’affaire fut terminée, j’en éprouvai à la fois de la joie et de +la crainte. Pour me distraire un peu de mes appréhensions, je visitai +les bazars, et j’allai me promener en dehors de la ville. + +Sauh-Bulak est située dans une petite vallée dépourvue d’arbres, près +d’une chaîne de montagnes. On me laissa circuler partout, quoique je +n’eusse jeté autour de moi que mon _isar_. Ici, les bazars sont moins +mesquins que ceux de Ravandus. Le kan est gai et grand; mais en échange, +le bas peuple avait quelque chose de repoussant. Grands et d’une forte +complexion, avec des traits accentués que défigure une certaine +expression de férocité et de cruauté, tous me semblaient des brigands et +des assassins. + +Le soir, j’armai mes pistolets, toute décidée à défendre chèrement ma +vie. + +_28 juillet._ Au lieu de quitter Sauh-Bulak avec le lever du soleil, +nous ne partîmes guère que vers midi. J’avançais avec mon guide par des +routes désertes, entre des collines privées de feuillage; toutes les +fois que nous faisions quelque rencontre, je m’effrayais +involontairement. Mais, grâce au ciel, il ne nous arriva pas la moindre +aventure. Nous eûmes à combattre, mais seulement contre d’énormes +essaims de sauterelles qui, en différents endroits, s’élevaient dans les +airs comme de grosses nuées. Longues de deux ou trois pouces, elles +avaient de grandes ailes rouges ou bleues. Aussi toutes les plantes et +toutes les herbes de cette contrée en étaient rongées. On prétend que +les indigènes prennent ces sauterelles, les sèchent et les mangent; mais +je n’ai pas eu occasion de m’en assurer. + +Après une course à cheval de sept heures, nous arrivâmes à une grande +vallée fertile et habitée. Cette journée parut se terminer heureusement; +car nous étions dans le voisinage d’hommes, et nous passions de temps en +temps près de villages. Dans les champs, je voyais travailler par-ci +par-là des paysans, dont l’aspect me divertit beaucoup; ils étaient +affublés de hauts bonnets qui contrastaient de la manière la plus +plaisante avec le reste de leur misérable costume. + +Nous passâmes la nuit dans cette vallée, près du petit village de +_Mohamer-Jur_. Si je n’avais pas été trop paresseuse, j’aurais pu me +préparer un excellent repas de tortues. J’en vis un grand nombre le long +de la route, près de petits ruisseaux, et même dans les champs. Il ne +tenait qu’à moi de les ramasser; mais ensuite chercher du bois, faire du +feu, et puis les cuire.... Non, je préférai manger tranquillement et +sans fatigue un petit morceau de pain assaisonné de concombre. + +_29 juillet._ Ce matin, nous allâmes en trois heures au village de +_Mohamed Schar_. Je ne fus pas peu surprise de voir mon guide se +disposer à faire une halte. Je le pressai de continuer le voyage; mais +il me déclara qu’il ne pourrait pas aller plus loin sans s’adjoindre à +une caravane, parce que nous avions à passer l’endroit le plus dangereux +de toute la route. En même temps, il me montra une vingtaine de chevaux +qui broutaient dans le chemin, et chercha à me faire comprendre qu’une +caravane arriverait de ce même côté. Toute la journée se passa sans que +cette caravane parût. Je pris mon guide pour un fourbe, et j’étais +exaspérée au dernier point quand, le soir, il m’arrangea mon manteau +pour dormir. C’était le moment de rassembler toute ma force morale, et +de montrer à cet homme que je ne me laisserais pas traiter comme une +enfant, et que je ne resterais pas tant qu’il lui plairait à l’étape +qu’il avait choisie. Malheureusement, je ne connaissais pas assez la +langue pour le gronder sérieusement. Je ramassai mon manteau, et le lui +jetant devant les pieds, je déclarai que je ne lui payerais pas le reste +de ce que je lui devais, s’il ne me conduisait pas à Oromia le +lendemain, troisième jour de notre voyage. Puis, lui tournant le dos, ce +qui est une des plus grandes injures qu’on puisse faire à un Persan, je +m’assis par terre, la tête appuyée dans mes mains, et je me laissai +aller à une grande tristesse. + +Qu’allais-je devenir si mon guide m’abandonnait, ou bien s’il s’avisait +d’attendre que le hasard amenât une caravane de ce côté? + +Pendant mon altercation avec lui, quelques femmes du village étaient +survenues. Elles venaient m’offrir du lait et un mets chaud. Elles +s’assirent à côté de moi et me demandèrent pourquoi j’étais si en +colère. Je leur expliquai l’affaire de mon mieux; elles entrèrent dans +mes idées et me donnèrent raison. Elles accablèrent de reproches mon +guide, leur compatriote, et cherchèrent à me consoler, moi qui n’étais +qu’une étrangère pour elles. Elles ne s’éloignèrent pas de mes côtés, et +me pressèrent avec tant d’instances de ne pas dédaigner la nourriture +qu’elles m’apportaient, que je me fis violence pour en manger un peu. +C’était une soupe faite avec de l’eau, du beurre et des œufs. Malgré la +contrariété que j’avais éprouvée, je la trouvai très-bonne. Je voulais +faire accepter une bagatelle à ces âmes compatissantes, mais elles +refusèrent, et parurent enchantées de me voir un peu plus tranquillisée +et plus consolée. + +_30 juillet._ Enfin, à une heure du matin, mon guide se décida à partir. +Il mit mes bagages sur mon cheval et m’engagea à monter dessus. Ce fut +à mon tour d’être ébahie, car on ne découvrait nulle part la moindre +trace de caravane. Mon guide songeait-il à prendre sa revanche et +voulait-il se venger de moi? Pourquoi traversait-il par la nuit et les +brouillards une contrée qu’il avait évitée en plein jour? Je savais trop +peu le persan pour pouvoir tirer cette question tout à fait à clair, et, +si je ne voulais pas moi-même donner lieu à des récriminations et +autoriser en quelque sorte de nouvelles défaites, il fallait partir; +aussi je partis. + +Pleine d’anxiété, je grimpai sur ma monture et j’ordonnai à mon guide, +qui voulait se tenir derrière moi, de passer devant; car je n’avais +aucune envie d’être attaquée par derrière. Ferme sur mes arçons, ma main +reposait toujours sur le pistolet. Je prêtai l’oreille au moindre bruit, +j’observai tous les mouvements de mon guide; quelquefois même l’ombre de +mon cheval me fit peur: cependant je ne revins pas sur mes pas. + +Après avoir couru à franc étrier pendant à peu près une demi-heure, nous +joignîmes effectivement une grande caravane, défendue en outre par une +douzaine de paysans bien armés. Ainsi, l’endroit était vraiment +considéré comme très-dangereux, et mon guide semblait avoir été informé +du passage de la caravane. Rien ne m’étonna plus dans cette circonstance +que la routine de ces gens. Habitués qu’ils sont à voyager la nuit +pendant les chaleurs, ils passent aussi de nuit dans les endroits les +plus périlleux, tandis que le jour on courrait bien moins de risques. + +Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au lac Oromia qui, +depuis, demeura toujours à notre droite. A gauche, nous eûmes, pendant +plusieurs milles, des collines, des gorges et des montagnes désertes. +C’était là l’endroit dangereux. Au jour, nous entrâmes dans une belle +vallée fertile, remplie d’hommes et de villages, dont la vue m’inspira +le courage de quitter la caravane et de prendre les devants pour aller +plus vite. + +Le lac, qui donne son nom à la ville, a plus de soixante milles de long, +et, dans quelques endroits, plus de trente milles de large. On dirait +qu’il s’étend jusqu’au pied de hautes montagnes; mais il en est encore +réellement séparé par de vastes plaines. Son eau renferme tant de sel +que ni les poissons, ni les coquillages ne peuvent y demeurer. C’est une +autre mer Morte. L’homme, dit-on, n’y va pas au fond. + +Sur le rivage, de grandes étendues de terrain sont couvertes d’épaisses +croûtes de sel blanc, de sorte qu’on n’a d’autre peine que de le +ramasser. + +Quelle que soit la beauté du lac et de ses environs, il n’offre pas un +spectacle bien attrayant, car aucun bateau ne vient animer cette vaste +surface. + +Depuis que j’avais quitté les déserts sablonneux de Bagdad, je n’avais +plus rencontré de chameaux; aussi je croyais que je n’en verrais plus, +car mon chemin me conduisait vers le nord. Je ne fus donc pas peu +surprise d’en rencontrer plusieurs troupeaux. Plus tard j’appris que ces +animaux servaient, aux Kourdes comme aux Arabes, à porter des fardeaux. +Cela prouve que les chameaux peuvent supporter un climat plus froid, car +en hiver les vallées se couvrent d’une couche de neige de plusieurs +pieds d’épaisseur. Dans ces contrées, ils sont d’une structure plus +forte qu’ailleurs; leurs pieds sont plus gros, leurs poils un peu plus +épais et plus longs; ils ont le cou plus court et moins élancé, et leur +couleur est bien plus foncée. Je ne vis nulle part des chameaux brun +clair. + +Indépendamment des bêtes de somme, les Kourdes se servent encore, pour +rentrer les moissons, de voitures très-simples, mais grossières et +pesantes. Le train et les panneaux de la voiture sont faits de troncs +d’arbres longs et minces, serrés les uns contre les autres; des troncs +plus courts tiennent lieu d’essieus, et des disques de planches épaisses +forment les roues. Chaque voiture n’en a ordinairement que deux; ces +véhicules sont attelés de quatre bœufs; chaque couple a un conducteur +qui, assis d’une manière très-curieuse sur le timon entre son attelage, +lui tourne le dos. + +A une heure avancée du soir, après une course de plus de seize heures à +cheval, j’arrivai heureusement à Oromia. Je n’avais de lettre de +recommandation pour aucun des missionnaires; d’ailleurs, à l’exception +de M. Wright, ils étaient tous absents. Ils demeuraient avec femmes et +enfants à la campagne, à quelques milles de la ville. Mais M. Wright +m’accueillit avec une véritable affection chrétienne, et, après beaucoup +de jours de peine et de tristesse, je goûtai doublement le calme et le +plaisir que je trouvai dans sa famille. + +Dès la première soirée, je ris de tout cœur quand M. Wright me raconta +de quelle manière le domestique m’avait annoncée. Dans mon ignorance de +la langue persane, je me contentai de lui indiquer de la main +l’escalier. Il comprit ce signe, alla trouver son maître, et lui dit +qu’il y avait en bas une femme qui ne parlait aucune langue. Cependant, +dans l’intervalle, j’avais demandé un verre d’eau en anglais à un autre +domestique. Celui-ci monta l’escalier en toute hâte, non pas, comme je +pensais, pour remplir mon désir, mais pour dire à son maître que je +parlais anglais. + +M. Wright ayant prévenu les missionnaires de mon arrivée, ils eurent la +complaisance de venir tous de la campagne à la ville pour me faire +visite. Ils m’invitèrent aussi à passer quelques jours dans leur société +à la campagne; mais je n’acceptai leur aimable invitation que pour un +jour, parce que j’avais déjà perdu beaucoup de temps en route. Ces +messieurs, tout en me dissuadant de continuer seule ma route, convinrent +que j’avais fait la partie la plus dangereuse du voyage, et me +recommandèrent seulement d’emmener quelques paysans armés pour traverser +les montagnes près de _Kutschié_. + +M. Wright eût la bonté de me procurer un guide aussi brave que sûr. Je +payai le double du prix pour aller à Tauris en quatre jours au lieu de +six. Pour faire accroire au guide que j’étais une pauvre pèlerine, je +donnai à M. Wright la moitié du prix stipulé, et je le priai de payer à +ma place et de dire au guide que l’autre moitié lui serait remise par le +consul anglais, M. Stevens. + +Je profitai autant que possible de la journée que je passai à Oromia. Le +matin, je visitai la ville, et plus tard, j’allai avec Mme Wright chez +quelques familles riches et pauvres, pour les voir dans leur intérieur. + +Oromia compte près de 22 000 habitants; elle est entourée de remparts, +mais n’est pas fermée, car on peut y entrer à toute heure de la nuit. +Elle est bâtie comme toutes les villes turques, si ce n’est que les rues +sont assez larges et tenues proprement. Devant la ville, il y a beaucoup +de grands jardins fruitiers et potagers, entourés de hauts murs; de +jolies habitations s’élèvent au milieu des jardins. + +Les femmes ne sortent que voilées. Elles se couvrent la tête et la +poitrine d’un mouchoir blanc; à la place des yeux se trouve un réseau +serré et impénétrable. + +Dans la classe pauvre, trois ou quatre familles habitent sous le même +toit. Elles n’ont que quelques nattes de paille, des couvertures, des +coussins et quelques ustensiles de cuisine, sans oublier une grande +huche en bois renfermant la provision de farine qui constitue leur plus +grande richesse. Ici, comme partout où l’on cultive du blé, le pain est +la principale nourriture du pauvre. On le cuit deux fois par jour, le +matin et le soir. + +Beaucoup de ces maisonnettes avaient de très-jolies cours plantées de +fleurs, de vignes et d’arbustes, qui leur donnaient l’air de jardins. + +Les habitations des riches sont hautes, aérées et spacieuses; les salles +de réception sont percées de nombreuses croisées et garnies de tapis. +Je ne voyais nulle part de divans; on se couche sur des tapis. Comme +nous faisions nos visites sans avoir été annoncées, nous trouvâmes les +femmes vêtues de simples robes d’indienne faites à la mode du pays. + +Dans l’après-midi, je me rendis, à cheval, en compagnie de MM. les +missionnaires, à leur grande résidence d’été, située à six milles de la +ville, sur de basses collines. + +La vallée que nous traversâmes est très-grande et excessivement fertile +et pittoresque. Quoi qu’elle soit à plus de 1300 mètres au-dessus du +niveau de la mer, on y trouve le coton, le ricin, le vin, le tabac et +toutes les productions de l’Allemagne méridionale. Le ricin ne s’élève +pas, il est vrai, à beaucoup plus d’un mètre, et le cotonnier n’a guère +plus de 35 centimètres, mais ils sont assez productifs. Plusieurs +villages sont à moitié cachés par des bois d’arbres fruitiers. J’arrivai +dans ce pays au beau moment. C’était la saison des abricots, des pêches, +des pommes, des raisins et autres fruits de ma patrie, dont j’avais été +privée depuis longtemps. + +De la maison de la compagnie des missionnaires, on a une vue admirable +sur toute l’immense vallée, sur la ville, sur la basse chaîne des +collines et sur les montagnes. La maison elle-même est grande et réunit +toutes les commodités de la vie. Aussi je ne me croyais pas sous le toit +de simples disciples de Jésus-Christ, mais dans la demeure de riches +particuliers. Il y avait là quatre femmes et toute une ribambelle +d’enfants plus ou moins grands. Je passai dans cette campagne quelques +heures bien agréables, et je regrettai de tout cœur d’être déjà forcée, +à neuf heures du soir, de prendre congé de cette aimable colonie. + +On me présenta aussi quelques filles des indigènes, qu’instruisent les +femmes des missionnaires. Elles parlaient et écrivaient un peu +l’anglais, et étaient surtout bien versées dans la géographie. + +A cette occasion, je ne puis m’empêcher de dire quelques mots sur les +missionnaires, dont j’avais été souvent à même d’observer la vie et la +sphère d’activité dans le cours de mon voyage. Ceux que je vis en Perse, +en Chine et dans l’Inde, y vivaient tout autrement que je ne me l’étais +figuré. J’avais cru que les missionnaires étaient, sinon tout à fait des +martyrs, du moins des hommes pleins d’abnégation, qui, animés du désir +ardent de convertir les païens, oubliaient, comme leur divin maître, les +besoins et les jouissances de la vie, n’existaient que pour le peuple, +habitaient et mangeaient avec lui, etc. Hélas! c’étaient là des idées +que j’avais puisées dans des livres; mais en réalité, il en était tout +autrement. + +Ils vivent comme des gens aisés; leurs habitations sont +très-confortables et pourvues des meubles les plus somptueux. Ils +reposent sur des divans moelleux, tandis que leurs femmes font les +honneurs du thé et que les enfants ne se refusent ni gâteaux ni +friandises. La vie des missionnaires est plus agréable et plus heureuse +que celle du plus grand nombre des hommes attachés à d’autres +professions. Loin de se donner beaucoup de mal, ils en prennent à leur +aise; ils touchent exactement leurs appointements, quels que soient les +événements politiques qui surgissent dans le monde. + +Dans les endroits habités par plusieurs missionnaires, il y a, trois ou +quatre fois par semaine, des _meetings_ où l’on est censé s’occuper +d’affaires religieuses; mais ces meetings ne sont au fond que des +réunions où les dames et les enfants paraissent en grande toilette. Chez +un des missionnaires, le meeting a lieu à l’heure du déjeuner; chez +l’autre, à celle du dîner, et chez un troisième dans la soirée, pour +prendre le thé. On voit plusieurs équipages et beaucoup de domestiques +groupés dans la cour. + +On y traite aussi un peu d’affaires. Les messieurs quittent d’ordinaire +le cercle pendant une demi-heure; mais ils passent presque tout le temps +au salon. + +Je ne crois pas que de cette manière les missionnaires parviennent à +gagner facilement la confiance du peuple. Le costume étranger, +l’élégance d’une vie recherchée, font trop sentir au pauvre la ligne de +démarcation qui existe entre lui et le prêtre, et lui inspirent plutôt +de la crainte et de la réserve que de l’amour et de la confiance. Il +n’ose pas de sitôt lever le regard jusqu’à l’homme qui se distingue tant +de lui par son rang et sa fortune, et on a fort à faire avant qu’il +triomphe de cette crainte naturelle. Les missionnaires disent qu’ils +sont forcés de s’entourer de cette pompe pour imposer et se faire +respecter; mais je crois qu’on inspire du respect par une noble +conduite, et que l’on doit chercher à gagner l’homme par la vertu, et +non par l’éclat extérieur. + +Beaucoup d’entre les missionnaires croient avoir rendu des services +extraordinaires, quand ils ont prêché dans la langue du pays, et qu’ils +ont répandu des écrits religieux dans les villes et dans les villages. +Ils font les rapports les plus enthousiastes sur la quantité prodigieuse +d’hommes accourus pour entendre leurs sermons et pour recevoir leurs +brochures. A en juger par ces descriptions, qui ne s’imaginerait qu’au +moins la moitié des auditeurs se soient convertis au christianisme? Mais +des prêtres chinois, indiens et persans, n’auraient-ils pas également la +même affluence, s’ils prêchaient en France et en Angleterre dans la +langue du pays, et s’ils se montraient en outre dans leur costume +national? Partout ils seraient suivis de la foule empressée à recevoir +les livres et brochures distribués gratuitement, quand même elle ne +saurait pas les lire? + +Partout où je me suis informée des succès obtenus par les missionnaires, +on m’a assuré que le baptême d’un indigène était une des choses les plus +rares. Ainsi, les quelques chrétiens de l’Inde, qui forment par-ci +par-là de petits villages de vingt à trente familles, doivent leur +origine à de pauvres orphelins recueillis et élevés par les +missionnaires, mais auxquels on est obligé de procurer de l’ouvrage, et +qu’il faut toujours surveiller pour qu’ils ne retombent pas dans leur +idolâtrie. + +Les prédications et les brochures ne suffisent pas pour les idées +religieuses intelligibles et pour faire abandonner des croyances +erronées que l’enfant a sucées avec le lait de sa mère. Il faudrait que +les missionnaires vécussent au milieu du peuple, qu’ils travaillassent +avec lui, partageassent ses peines et ses joies, et qu’après se l’être +attaché par une vie modeste et exemplaire, ils lui fissent comprendre +peu à peu le christianisme par une instruction appropriée à son +intelligence. Le missionnaire ne devrait pas non plus se marier avec une +Européenne, et cela par les raisons suivantes: la jeune Européenne qui +se fait missionnaire n’embrasse souvent cet état que pour trouver un +établissement le plus tôt possible. Quand elle a quelques enfants, +qu’elle devient faible et maladive, elle ne peut plus s’occuper de son +état, et elle a besoin de changer d’air, souvent même de faire un voyage +en Europe. Ses enfants, délicats et chétifs, doivent également y être +transportés au plus tard dans leur septième année. Le père les conduit +quelquefois dans sa patrie et profite souvent même de ce prétexte pour +revoir l’Europe. Si ce voyage ne peut pas s’exécuter tout de suite, il +en fait un autre moins long, ou il se rend dans quelque contrée plus +fraîche, située dans la montagne, ou bien il emmène femme et enfants à +une _mela_[127]. Il est bon de savoir que ces voyages ne se font pas +d’une manière si simple que je faisais le mien. Le missionnaire aime ses +aises et s’entoure de beaucoup de commodités: il a des palanquins +portés par des hommes, des chevaux de somme ou des chameaux chargés de +tentes, de lits, de vaisselle de cuisine et de table, des domestiques et +des bonnes en nombre suffisant. Et qui paye tout cela? Souvent de +pauvres âmes fidèles de l’Europe et de l’Amérique du Nord, qui se +privent du strict nécessaire pour que leur obole soit ainsi dépensée +dans des régions lointaines. + +Si les missionnaires étaient mariés à des femmes indigènes, la plus +grande partie de ces inconvénients n’existeraient pas; il y aurait peu +de femmes malades, les enfants seraient forts et bien portants, et on +n’aurait pas besoin de les transporter en Europe. Pour instruire ces +enfants, on pourrait fonder, dans diverses localités, des écoles +nationales, mais surtout y déployer moins de luxe que dans celles de +Calcutta. + +J’espère qu’on n’interprétera pas mal ce que je viens de dire. J’ai une +grande estime pour les missionnaires, et tous ceux que j’ai connus +étaient des hommes excellents et de bons pères de famille. Il y a parmi +eux beaucoup de savants à qui l’on doit des notions précieuses sur +l’histoire, la géographie et la statistique de ces pays. Mais si, par +ces travaux, ils remplissent le véritable but de leur institution, c’est +là un autre point à examiner. La vocation d’un missionnaire est, je +crois, tout autre que celle d’un savant. Moi, pour mon compte personnel, +je n’ai eu qu’à me louer de MM. les missionnaires; partout ils m’ont +comblée de bontés et de prévenances. Je crois réellement que ce qui est +surtout cause que j’ai été frappée de leur manière de vivre, c’est que +le nom de _missionnaire_ me rappelait involontairement les hommes pieux +qui, privés de toute assistance et n’ayant pour tout bien que leur bâton +de pèlerin, quittaient jadis leur patrie pour répandre au loin la +religion chrétienne. + +Avant de dire adieu à Oromia, je dois encore rappeler que cet endroit +passe pour le lieu de naissance de Zoroastre, qui, à ce qu’on prétend, +vécut 5500 ans avant Jésus-Christ, et de qui descendent les guèbres ou +adorateurs du feu. + +Le _1_^{er} _août_, je fis dix lieues à cheval pour me rendre à +_Kutschié_, village situé près du lac Oromia, que nous ne vîmes que peu +ce jour-là, quoique nous fussions toujours dans son voisinage. Nous +passâmes par de grandes vallées fertiles, qui auraient offert un aspect +charmant, si elles n’avaient pas été situées entre des collines et des +montagnes nues et désertes. + +Pendant tout le voyage, non-seulement de Mossoul, mais de Bagdad jusqu’à +Kutschié, je n’avais pas eu une journée aussi belle que celle +d’aujourd’hui. Mon guide était un homme d’une bonté incomparable, aux +petits soins pour moi; il me conduisit à Kutschié dans une maison de +paysans, chez d’excellentes gens. On posa aussitôt un beau tapis sur une +petite terrasse, on m’apporta un bassin rempli d’eau pour me laver, et, +sur une coupe en laque, de grosses mûres noires pour me rafraîchir. Plus +tard, on me donna une bonne soupe grasse avec un peu de viande, du lait +aigre et d’excellent pain, le tout servi sur de la vaisselle +très-propre. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c’est que ces +braves gens, après avoir placé les mets devant moi, s’en allaient +tranquillement sans me regarder la bouche béante comme une bête +curieuse. Quand je voulus payer mes aimables hôtes, ils n’acceptèrent +absolument rien. Le lendemain seulement, j’eus l’occasion de les +récompenser de ce qu’ils avaient fait pour moi. J’emmenai avec moi deux +hommes de la famille, pour m’accompagner au delà des montagnes, et je +leur donnai le double de ce que l’on donne habituellement. Ils me +remercièrent avec une vive reconnaissance, me souhaitèrent un heureux +voyage et me comblèrent de bénédictions. + +_2 août._ Le passage dangereux des montagnes désertes et mal famées dura +près de trois heures. Mes deux hommes m’auraient, il est vrai, peu +protégée contre une bande de brigands; mais, grâce à eux, le voyage me +parut moins effrayant que si j’avais été seule avec mon vieux guide. +Nous rencontrâmes plusieurs grandes caravanes, mais elles retournaient +toutes à Oromia. + +Quand nous eûmes passé les montagnes, les deux hommes nous quittèrent. +Nous descendîmes dans d’immenses vallées qui semblaient tout à fait +oubliées par la nature et abandonnées par les hommes. A mon avis, nous +n’étions pas encore hors de danger. Et en effet, comme nous passions +dans une de ces vallées désertes, près de trois huttes délabrées, +plusieurs hommes s’élancèrent sur nous, arrêtèrent nos chevaux, et se +mirent aussitôt à examiner mon bagage. + +Je m’attendais à recevoir l’ordre de descendre de cheval, et je me +croyais déjà dépouillée de mon petit avoir. Ils entrèrent en pourparlers +avec mon guide; celui-ci leur débita le conte que je faisais à chacun, +que j’étais une pauvre pèlerine, et que les consuls ou missionnaires +anglais payaient partout mes frais de voyage. Mon costume, mon peu de +bagage, mon isolement, s’accordaient parfaitement avec ce récit. Ils +ajoutèrent foi à ses paroles, à mes regards muets et suppliants, et me +laissèrent passer. Ils me demandèrent même si je voulais de l’eau (car +on en manque dans ces vallées). J’acceptai leur offre, et nous nous +quittâmes bons amis. Cependant, je craignis un instant qu’ils ne se +repentissent de leur générosité, et qu’ils ne se missent de nouveau à +notre poursuite. + +Nous nous rapprochâmes encore aujourd’hui du lac, et nous suivîmes +longtemps ses bords. Après une course à cheval de quatorze heures, nous +descendîmes dans un kan, près du petit endroit _Schech-Vali_. + +_3 août._ Je me sentis alors débarrassée du sentiment importun de la +crainte. Nous parcourions des vallées riantes et habitées. Partout, nous +voyions des hommes travailler dans les champs, rentrer du blé, des +troupeaux paître dans les prairies, etc. + +Pendant les heures brûlantes du jour, nous restâmes à _Dise-Halil_, +petite ville assez considérable, dont les rues sont très-propres. Un +petit ruisseau argenté parcourt la principale rue, et les cours des +maisons ressemblent à des jardins. Ici encore, je vis en dehors de la +ville beaucoup de grands jardins entourés de hauts murs. + +A en juger par le nombre des kans, cette ville doit être très-souvent +visitée par des caravanes; dans la seule petite rue que nous +traversâmes, j’en comptai plus d’une demi-douzaine. Étant descendue dans +un de ces kans, je fus surprise du confort que j’y trouvai. Les écuries +étaient couvertes; les gîtes pour les conducteurs étaient de jolies +terrasses maçonnées, et les chambres des voyageurs, quoique dépourvues +de meubles, étaient tenues très-proprement, et avaient même des +cheminées. Les kans sont ouverts à tout le monde; on n’y paye rien; on +donne tout au plus une bagatelle à l’inspecteur, qui s’acquitte de +toutes les commissions des voyageurs. + +En fait d’hospitalité, les Persans, les Turcs, et en général tous les +peuples mis au ban de la civilisation, ont des idées beaucoup plus +larges et plus généreuses que nous autres Européens. Ainsi, dans l’Inde, +où les Anglais ont établi des bongolos, il faut payer une roupie par +chambre pour une nuit, et même pour une heure. Mais on n’a nullement +songé aux conducteurs ni aux bêtes; on les laisse s’arranger comme ils +veulent, et camper en plein air. Les voyageurs qui ne sont pas +chrétiens, ou ne sont pas admis dans les bongolos, ou bien ne peuvent se +servir des chambres qu’autant qu’il ne s’y trouve pas de chrétien; s’il +en arrive un au milieu de la nuit, le pauvre infidèle est tenu, sans +miséricorde, de lui céder la place. Cette noble humanité s’étend même +aux bongolos ouverts, et composés seulement d’un toit et de trois +cloisons de bois. Dans les pays des infidèles, au contraire, le premier +arrivant occupe la place, qu’il soit chrétien, Turc ou Arabe. Je ne +doute même pas que, quand les places sont déjà occupées par des +infidèles, et qu’il arrive un chrétien, ils ne se serrent entre eux pour +lui procurer un asile. + +Dans l’après-midi nous allâmes encore jusqu’à _Ale-Schach_, endroit +considérable avec un beau kan. + +Nous y trouvâmes trois voyageurs qui faisaient également route pour +Tauris. Mon guide se joignit à ces étrangers et convint avec eux de +partir la nuit même. Je n’étais pas très-rassurée ni très-contente de +cette société. Ces hommes étaient armés jusqu’aux dents et avaient l’air +très-féroce. J’aurais préféré partir sans eux, seulement à la pointe du +jour; mais mon guide m’assura que c’étaient de braves gens, et, me fiant +plus à ma bonne étoile qu’à ses paroles, je montai à cheval une heure +après minuit. + +_4 août._ Bientôt mes craintes se dissipèrent, car nous rencontrâmes +souvent de petites compagnies de trois à quatre personnes qui ne se +seraient certes pas aventurées au milieu de la nuit, si la route avait +été dangereuse. Il y eut quelquefois aussi de grandes caravanes de +plusieurs centaines de chameaux, qui nous barrèrent souvent la route, de +manière à nous forcer d’attendre une demi-heure pour les laisser passer. + +Vers midi, nous arrivâmes dans une vallée où je voyais se dérouler +devant nous une grande ville; mais elle avait l’air si peu imposant, +qu’au premier abord je ne songeai même pas à en demander le nom. Plus +nous en approchions, plus elle me parut délabrée. Les murs étaient à +moitié démantelés, les rues et les places obstruées de décombres; +beaucoup de maisons étaient en ruines. On aurait dit que l’ennemi ou la +peste avaient exercé là leur ravage. Enfin, ayant demandé le nom de la +ville, je crus avoir mal entendu quand on me dit que c’était _Tauris_. + +Mon guide me conduisit à la maison du consul anglais, M. Stevens, qui, à +ce que j’appris avec grand effroi, ne demeurait pas à Tauris même, mais +à dix milles de là à la campagne. Cependant un domestique me dit qu’il +allait chercher le docteur Casolani, avec qui je pourrais parler +anglais. Au bout de quelques instants, je vis accourir un monsieur, dont +les premières questions furent les suivantes: «Comment êtes-vous venue +_seule_ dans ce pays? Vous a-t-on dépouillée? Avez-vous été séparée de +votre société et vous êtes-vous seule échappée?» + +Mais quand je lui eus présenté mon passe-port et que je lui eus donné +les renseignements demandés, il eut de la peine à me croire; il +regardait comme une chose fabuleuse qu’une femme seule, ignorant la +langue du pays, eût pu parvenir à se frayer un chemin dans ces contrées +et parmi ces peuples. Aussi je ne pus pas assez remercier Dieu de la +protection manifeste qu’il m’avait accordée dans ce voyage. Je me +sentais si gaie et si contente, qu’il me semblait que la vie m’eût été +donnée une seconde fois. + +Le docteur Casolani m’assigna quelques chambres dans la maison de M. +Stevens, et me dit qu’il enverrait immédiatement un messager au consul, +et qu’en attendant je lui demandasse tout ce dont je pourrais avoir +besoin. + +Quand je lui témoignai combien j’étais surprise du misérable aspect et +des vilains abords de Tauris, qui était pourtant la seconde ville du +pays, il me dit que du côté par où j’étais venue on ne voyait pas bien +la ville, et que la partie que j’avais parcourue n’appartenait pas à +Tauris; ce n’était qu’un vieux faubourg presque abandonné. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XXI. + + Description de la ville de Tauris.--Le bazar.--Le temps de + jeûne.--Behmen-Mirza.--Anecdotes sur le gouvernement + persan.--Présentation au vice-roi et à sa femme.--Les femmes de + Behmen-Mirza.--Visite chez une dame persane.--Le + peuple.--Persécution des chrétiens et des juifs.--Départ. + + +_Tauris_ (ou _Tebris_) est la capitale de la province _Aderbeidschan_, +et la résidence de l’héritier présomptif du trône de Perse, qui a le +titre de vice-roi. Située dans une vallée privée d’arbres, près des +fleuves Ratscha et Atschi, cette ville, plus belle que Téhéran et +Ispahan, compte 160 000 habitants, renferme beaucoup de tisseranderies +et de fabriques de soie, et est regardée comme une des principales +échelles de l’Asie. + +Les rues, assez larges, sont d’ordinaire tenues proprement. Dans chaque +rue il y a des canaux souterrains où l’on a pratiqué partout des +ouvertures pour puiser de l’eau. + +Quant aux maisons, tout ce qu’on en voit, comme dans les autres villes +de l’Orient, ce sont des murs élevés sans fenêtres et avec de basses +entrées. La façade donne toujours sur la cour plantée de fleurs et de +petits arbres, à laquelle se rattache d’ordinaire un joli jardin. Les +salles de réception sont grandes et hautes, et munies de rangées de +fenêtres qui forment de vraies cloisons vitrées. Les salons sont moins +bien ornés; d’ordinaire on n’y voit que quelques tapis et on n’y +rencontre que rarement des objets de luxe et des meubles d’Europe. + +En fait de belles mosquées, de palais et de tombeaux anciens ou +modernes, il n’y a que la mosquée du schah Ali, déjà à moitié dégradée, +mais qui ne souffre aucune comparaison avec les mosquées de l’Inde. + +Le nouveau bazar est très-beau. Ses galeries et ses passages, hauts, +larges et couverts, me rappelèrent le bazar de Constantinople. Seulement +il a l’air plus frais, plus riant, car il est de construction plus +récente. Les boutiques des marchands y sont également un peu plus +grandes, et les marchandises, quoique moins riches et moins somptueuses +que ne le prétendent bien des voyageurs, mais étalées avec plus de goût, +se voient mieux, surtout les tapis, les fruits et les légumes. Les +cuisines des traiteurs étaient aussi fort séduisantes, et les mets +semblaient si appétissants et répandaient une si bonne odeur, qu’on se +serait mis avec plaisir à table pour y dîner. Mais ce qui n’offrait rien +d’attrayant, c’était la partie consacrée aux cordonniers. On n’y avait +exposé que la chaussure la plus simple, tandis que l’on voit à +Constantinople, derrière des armoires vitrées, des pantoufles et des +souliers d’un grand prix, richement brodés d’or, et même garnis de +perles et de pierres précieuses. + +J’étais arrivée à Tauris dans un temps peu favorable, dans le mois de +jeûne. Pendant ce mois, on ne mange rien depuis le lever jusqu’au +coucher du soleil, personne ne sort de chez soi, il n’y a pas de +soirées, on ne fait et on ne reçoit aucune visite; on est toujours en +prière. Les Persans observent si strictement ces commandements de leur +religion, que plus d’un malade en est la victime; car pendant ces +jours-là ils ne veulent prendre ni médicaments, ni potions, ni la +moindre nourriture. Une seule bouchée leur ferait perdre, à ce qu’ils +croient, la félicité qu’ils attendent de l’observation du jeûne. +Quelques personnes éclairées s’affranchissent de ces prescriptions en +cas de maladie; mais il faut alors que le médecin envoie au prêtre une +déclaration écrite dans laquelle il expose qu’il y a nécessité de +prendre des médicaments, des potions, etc. Quand le prêtre appose son +cachet à ce document, l’indulgence est accordée. J’ignore si les +mahométans ont emprunté ces indulgences aux chrétiens, ou bien si les +chrétiens les ont empruntées aux mahométans. Ce qui est certain, c’est +que les jeunes filles sont tenues d’observer le jeûne dès l’âge de dix +ans, tandis que les garçons ne commencent que dans la quinzième année. + +Malgré la sévérité du jeûne, j’eus, grâce aux grandes relations et aux +grandes complaisances du docteur Casolani, le bonheur d’être introduite +dans plusieurs des premières familles persanes et même à la cour. + +Six mois encore avant mon arrivée en Perse, il n’y avait pas à Tauris de +vice-roi, mais seulement un satrape ou gouverneur. A cette époque, le +schah régnant, Nesr-I-Din[128], éleva la province Aderbeidschan en +vice-royaume, et décréta que le fils aîné du souverain, l’héritier du +trône, résiderait toujours à Tauris comme vice-roi, jusqu’à son +élévation au trône. + +Le dernier gouverneur de Tauris, Behmen Mirza[129], le frère du schah, +était un homme très-sensé et très-juste. En peu d’années il mit la +province Aderbeidschan dans un état florissant, et rétablit partout +l’ordre et la sécurité. Ses succès excitèrent bientôt l’envie du premier +ministre, Haggi-Mirza-Agassi, qui pressa le schah de destituer son +frère, en lui faisant accroire que celui-ci entrait trop avant dans les +bonnes grâces du peuple et pourrait bien, à la fin, se faire proclamer +schah de Perse. + +Le schah resta longtemps sourd à ces suggestions, car il aimait +sincèrement son frère; mais le ministre n’eut pas de cesse qu’il n’eût +fait prévaloir sa volonté. Behmen-Mirza, instruit de tout ce qui se +passait à la cour, se rendit à Tauris pour se justifier devant le schah. +Celui-ci l’assura de son appui et de sa satisfaction, et lui dit +franchement qu’il pouvait rester à sa place si le ministre y consentait; +il n’avait qu’à faire en sorte de lui plaire. + +Mais Behmen Mirza apprit par ses amis que le ministre avait conçu contre +lui une haine implacable; on lui disait qu’il courait le danger d’avoir +les yeux crevés ou même d’être tué. On l’engagea à ne pas perdre de +temps et à se soustraire par la fuite au cruel destin dont il était +menacé. Il suivit ce conseil, se rendit en toute hâte à Tauris, et, +après avoir réuni ses richesses, il se réfugia avec toute sa famille sur +le territoire russe voisin. Quand il y fut arrivé, il s’adressa par +écrit à l’empereur de Russie, et lui demanda sa protection, que celui-ci +lui accorda de la manière la plus généreuse. Le czar écrivit au schah de +Perse pour lui signifier que le prince n’était plus sujet persan, et que +toute poursuite contre lui ou sa famille devait cesser; il lui fit +assigner pour résidence un joli palais près de Tiflis, lui envoya des +cadeaux précieux, et lui donna encore, à ce qu’on m’assura, une pension +de 20 000 ducats par an. + +Cette petite histoire prouve que le ministre Haggi-Mirza-Agassi domine +entièrement le schah, qui a fini par le considérer comme un saint, +l’adorer comme un prophète, et exécuter aveuglément tous ses ordres +comme des oracles. Un jour le ministre, voulant faire passer une mesure +très-importante, raconta au schah, en venant lui présenter ses hommages +le matin, que la nuit il s’était éveillé et qu’il avait senti son corps +s’élever en l’air. Enfin, en montant toujours, il était arrivé jusqu’au +ciel, où il avait vu le père du roi, à qui il avait dû donner une idée +du gouvernement de son fils. Heureux d’apprendre que la conduite du +prince régnant était exemplaire, le feu roi lui faisait conseiller de +continuer toujours de même; mais le schah, enchanté, car il avait +beaucoup aimé son père, ne cessait de faire de nouvelles questions; et +l’habile ministre finissait par lui déclarer que le défunt monarque +désirait que l’on fît ou que l’on ne fît pas telle ou telle chose. +Naturellement, le bon fils s’empressait d’accomplir les désirs de son +père; car il ne doutait pas un instant de la véracité de son ministre. + +On dit que le schah est un peu colère, et, quand ses accès le prennent, +il ordonne l’exécution immédiate d’un coupable quelconque[130]. Mais le +ministre a assez le sentiment de la justice pour chercher à empêcher la +mort de ceux qu’il ne craint pas. Il a donc donné l’ordre, quand pareil +cas se présente, de l’envoyer chercher aussitôt et de différer les +apprêts de l’exécution jusqu’à son arrivée. Il paraît alors comme par +hasard et demande ce qui se passe. Le schah, ne se possédant pas de +fureur, raconte qu’il fait exécuter un criminel. Le ministre l’approuve +sans réserve, et s’approche de la fenêtre comme pour consulter le ciel, +les nuages et le soleil. Tout à coup, il s’écrie qu’il vaudrait mieux +remettre l’exécution au lendemain; les nuages, le soleil ou le ciel +étant en ce moment contraires, il pourrait facilement en résulter un +malheur pour le prince. Cependant la colère du roi est à moitié passée, +il agrée l’avis du ministre; le condamné est emmené, et d’ordinaire +rendu à la liberté. Le lendemain, toute l’affaire est oubliée. + +Voici encore une histoire intéressante. Le schah, ayant un jour conçu +une grande haine contre un de ses gouverneurs, l’appelle à la cour pour +le faire étrangler. Le ministre, qui était l’ami du gouverneur, s’y prit +de la manière suivante pour lui sauver la vie. Il dit au schah: +«Seigneur, je viens vous dire adieu, car je pars pour la Mecque.» Le +schah, très-effrayé d’être privé si longtemps de son favori (le voyage +de la Mecque dure au moins un an), lui demande, tout consterné, la cause +de ce voyage. «Tu sais, Seigneur, que je n’ai pas d’enfants et que j’ai +adopté le gouverneur que tu veux faire exécuter. Je perds mon fils et je +veux aller en chercher un autre à la Mecque.» Aussitôt le schah lui +répond qu’il n’en savait rien; mais que, puisqu’il en est ainsi, il ne +veut pas faire exécuter le gouverneur, mais, au contraire, le laisser en +place. + +Le schah aime passionnément sa mère. Quand elle venait le voir, il se +levait toujours et se tenait tout le temps debout pendant qu’elle était +assise. Le ministre, très-irrité de ces grandes marques de respect, +s’écria: «Tu es le roi, il faut que ta mère se tienne debout devant +toi!» Enfin, à force d’insister, il l’emporta. Mais quand la mère vient +dans un moment où le ministre n’est pas présent, le fils lui témoigne +les mêmes marques de respect. Il ordonne alors sévèrement à ses gens de +n’en rien dire au ministre. + +Ces histoires, et plusieurs autres encore, me furent racontées par une +personne digne de toute confiance. Elles peuvent servir à donner une +faible idée du mode de gouvernement des Persans. + +Ma présentation à la cour du vice-roi Vali-Ahd eut lieu quelques jours +après mon arrivée. Je fus appelée une après-midi, avec le docteur +Casolani, dans un des pavillons d’été du prince. La villa était située +dans un petit jardin, lequel se trouvait dans un autre plus grand; ils +étaient entourés tous deux de très-hautes murailles. A l’exception de +prés, d’arbres fruitiers et de chemins poudreux, il n’y avait, dans le +premier jardin, rien de remarquable que beaucoup de tentes remplies de +soldats. Ceux-ci avaient le costume persan ordinaire, si ce n’est que +l’officier de service avait ceint un glaive, et que le soldat de faction +portait un fusil sur ses épaules. Ils ne se montrent en uniforme que +dans très-peu d’occasions, et alors ils ressemblent un peu aux +militaires européens. + +A l’entrée du jardin, nous fûmes reçus par plusieurs eunuques. Ils nous +conduisirent à une maison d’un étage, de peu d’apparence, située à +l’extrémité de parterres de fleurs. Je n’aurais jamais cherché dans +cette maison la résidence d’un héritier présomptif du trône de Perse, et +cependant, c’était bien là qu’il habitait. A l’entrée étroite de la +petite maison il y avait deux escaliers, dont l’un conduisait à la salle +de réception du vice-roi, et l’autre à celle de sa femme. Le docteur fut +introduit dans la première salle; quelques femmes esclaves me menèrent +auprès de la vice-reine. Arrivée en haut de l’escalier, je quittai mes +souliers et j’entrai dans une petite pièce fort gaie dont les parois +étaient presque entièrement formées de hautes croisées. La vice-reine, +âgée de quinze ans, était assise sur un simple fauteuil; non loin d’elle +se tenait debout une matrone, la duègne du harem, et on m’avait préparé +un fauteuil en face de la princesse. + +J’eus le bonheur d’être reçue avec la plus grande distinction, car le +docteur Casolani m’avait fait passer pour auteur, et avait ajouté que je +publierais les aventures de mon voyage. Comme la princesse avait demandé +si je ferais mention d’elle, et qu’on lui avait répondu que oui, elle +résolut de se montrer dans sa plus belle toilette, pour me donner une +idée du riche et superbe costume de son pays. + +La jeune princesse avait un pantalon en étoffe de soie épaisse tellement +plissé qu’il était roide et empesé comme nos anciennes jupes à paniers. +Ces pantalons ont de vingt à vingt-cinq aunes de large et descendent +jusqu’aux chevilles. Le buste, jusqu’aux hanches, était revêtu d’un +corsage, mais qui n’était pas serré au corps, et auquel tenaient encore +des rabats ou des basques de 15 centimètres de long. Les manches, +longues, étroites et couvrant le bras, étaient bordées de garnitures +larges comme la main, et pouvaient se croiser. Cet ajustement +ressemblait aux corsages du temps des paniers. Le corset était d’une +étoffe de soie épaisse et brodée artistement et avec beaucoup de goût en +soie de couleur tout autour des bordures; on voyait une chemisette +courte en soie blanche. La princesse avait roulé autour de sa tête un +mouchoir de crêpe blanc à trois angles, qui faisait le tour du visage et +était attaché sous le menton; par derrière, il descendait jusqu’aux +épaules. Ce mouchoir était également très-bien brodé en or et en soie de +couleur. Elle était parée de pierres fines et de perles d’une pureté et +d’une grosseur rares, mais qui faisaient peu d’effet, car elles +n’étaient pas montées en or, mais simplement traversées d’un fil d’or. +Ce fil était attaché au haut du mouchoir de tête et se prolongeait +jusque sous le menton. + +Elle avait des gants de soie noire à jour par-dessus lesquels elle +portait plusieurs bagues; autour des poignets, de riches bracelets de +perles et de pierres fines. Elle était chaussée de bas de soie blancs. + +La princesse n’était pas précisément une beauté de premier ordre; ses +pommettes étaient trop prononcées et trop saillantes; mais, à tout +prendre, c’était une bien aimable personne; elle avait de grands beaux +yeux pleins d’intelligence, une jolie figure et quinze ans. + +Son visage était très-délicat et peint en blanc et en rouge. Ses +paupières et ses cils étaient bordés de raies bleues, qui, selon moi, la +défiguraient plutôt qu’elles ne l’embellissaient. Sur le devant, au +sommet de la tête, on découvrait une partie de sa brillante chevelure +noire. + +Notre conversation consistait en signes. Le docteur Casolani, qui parle +très-bien le persan, ne pouvait pas, ce jour-là, passer le seuil sacré, +car la princesse m’avait reçue en grande toilette, et par conséquent +sans voile. Pendant cette muette conversation, j’eus le loisir +d’examiner la vue qu’on avait des croisées et d’admirer la situation de +la ville. Je m’aperçus alors de la grandeur et de l’étendue de Tauris et +de la quantité de ses jardins. Mais ces derniers font tout son ornement, +car elle ne brille pas par la beauté de ses constructions, et la grande +vallée dans laquelle elle est située est aussi nue que les montagnes qui +l’entourent, et n’offre aucun charme. La princesse parut enchantée de la +surprise que je témoignai en voyant la grandeur de la ville et tant de +délicieux jardins. + +Vers la fin de l’audience, on apporta beaucoup de fruits et de sucreries +sur de grandes assiettes. Je fus la seule à en manger, car les autres +étaient forcés de jeûner. + +De l’appartement de la princesse on me conduisit à celui de son époux, +le vice-roi; le jeune prince me reçut assis sur un fauteuil au balcon +d’une fenêtre. Grâce au titre d’auteur dont on m’avait gratifiée +bénévolement, on avait aussi disposé pour moi un fauteuil. Les murs de +la grande salle étaient lambrissés de boiseries et ornés de glaces, de +dorures, de têtes et de fleurs peintes à l’huile. Au milieu se +trouvaient deux grandes couchettes vides. + +Le prince était habillé à l’européenne; il portait un pantalon blanc de +drap fin, bordé de larges tresses d’or, un habit bleu foncé, dont le +collet, les parements et les rebords étaient richement brodés d’or; des +gants et des bas de soie blancs. Il avait sur la tête un bonnet fourré +de près d’un mètre de haut. Cependant, ce n’est pas là le costume qu’il +porte habituellement. En fait de modes, il change, dit-on, plus souvent +que sa femme, et, selon son caprice, tantôt il revêt le costume persan, +tantôt il s’enveloppe de châles de cachemire. + +Je lui aurais donné au moins vingt-deux ans. Il a le teint d’un jaune +pâle; il n’a l’air ni bon ni spirituel, il ne regarde personne en face, +et son œil méchant évite toujours celui de son interlocuteur. Je +plaignais au fond du cœur tout ce qui est soumis à son pouvoir. Pour +mon compte, j’aimerais mieux être la femme d’un pauvre paysan que +d’avoir le titre de sa première épouse. + +Le prince m’adressa beaucoup de questions, que me traduisit le docteur +Casolani, placé à quelques pas de nous. Ses demandes n’avaient rien de +distingué et étaient des lieux communs sur mes voyages. + +Le prince sait lire et écrire dans sa langue, et a aussi, dit-on, +quelques notions d’histoire et de géographie. Il reçoit quelques +journaux et écrits périodiques européens, dont l’interprète est chargé +de faire quelques extraits. On prétend qu’au sujet des dernières grandes +révolutions d’Europe[131], il dit que les souverains de l’Occident +devaient être très-bons, mais aussi très-niais, pour se laisser chasser +si facilement du trône. Il pense que les choses auraient marché tout +autrement, si les monarques d’Europe avaient eu recours à des moyens +efficaces, et s’ils avaient fait étrangler ou décapiter les rebelles. Il +surpasse de beaucoup son père en cruauté, et malheureusement il n’a pas +de ministre pour borner le cours de ses vengeances. Sa conduite est +celle d’un enfant. A peine a-t-il donné un ordre qu’il le révoque un +instant après. Et, au fait, que peut-on attendre d’un tout jeune homme +qui n’a presque pas reçu d’éducation, et qui, marié à quinze ans, se +trouve à dix-sept ans maître absolu d’une grande province avec un revenu +d’un million de _tomans_[132], et dispose de tous les moyens pour +satisfaire ses goûts sensuels? + +Le prince n’a jusqu’ici qu’une seule femme légitime; mais il pourrait en +avoir jusqu’à quatre; cependant il ne manque pas de belles amies, car +telle est la coutume en Perse que, si le roi ou l’héritier présomptif +apprend qu’un de ses sujets a une fille, une sœur ou une cousine d’une +grande beauté, il l’envoie chercher. Les parents sont enchantés de cet +honneur insigne; car, si la jeune fille est réellement belle, elle est +certaine, quoi qu’il arrive, d’être bien établie. Si, au bout de quelque +temps, elle ne plaît plus au roi ou au prince, il la marie à un ministre +ou à quelque autre grand personnage. Quand elle a un enfant, elle est +considérée comme femme légitime et reste toujours à la cour. Mais une +famille est bien humiliée et bien affligée quand la jeune fille déplaît +au souverain à la première vue. Elle est aussitôt renvoyée à ses +parents; sa réputation de beauté est perdue, et elle ne peut pas de +sitôt prétendre à un bon parti. + +La vice-reine est déjà mère, mais malheureusement d’une fille; jusqu’ici +elle est toujours la première épouse du prince, parce qu’il n’a pas +encore de garçon d’aucune autre femme; mais celle qui a le bonheur de +lui donner le premier garçon prend de droit la place de la première +épouse et est respectée comme la mère de l’héritier présomptif. Grâce à +cette coutume, les pauvres enfants se trouvent souvent exposés à être +empoisonnés ou assassinés; car la femme qui a un enfant excite l’envie +de toutes celles qui n’en ont pas, et cette envie s’accroît +naturellement quand cet enfant est un garçon. Lorsque la princesse +suivit son mari à Tauris, elle laissa sa fille sous la protection du +grand-père, le schah de Perse, pour la préserver des persécutions de ses +rivales. + +Quand le vice-roi sort à cheval, quelques centaines de soldats ouvrent +la marche; ces soldats sont suivis de domestiques armés de grosses +cannes, qui crient au peuple de s’incliner devant le puissant souverain. +Des employés, des soldats et des domestiques entourent le prince, et le +cortége est encore fermé par des soldats. Le prince seul est à cheval, +tous les autres sont à pied. + +Les femmes du prince peuvent aussi parfois sortir à cheval, mais il +faut qu’elles soient bien voilées et entourées d’eunuques, dont +plusieurs courent en avant pour annoncer au peuple que les femmes du +prince approchent. Aussitôt tout le monde doit s’éloigner du chemin où +elles vont passer, et chacun se réfugie dans les maisons et les petites +rues voisines. + +Le docteur Casolani ayant appris aux femmes du prince Behmen, exilé, que +je comptais aller à Tiflis, elles me firent prier de venir les visiter, +afin que je pusse dire au prince que je les avais vues et que je les +avais laissées bien portantes. Il fut permis au docteur de m’accompagner +jusque dans la salle de réception. Comme ami et comme médecin du prince, +qui n’était pas trop fanatique, l’accès auprès de ces dames lui fut +accordé. + +Cette visite n’offrit rien de très-remarquable. La maison était simple +comme le jardin; les femmes s’étaient enveloppées dans de grands châles +à cause de la présence du docteur. Plusieurs d’entre elles, en lui +parlant, se cachaient même une partie du visage. Par le fait elles +étaient jeunes, mais toutes paraissaient plus vieilles qu’elles ne +l’étaient réellement. J’aurais donné au moins trente ans à la plus +jeune, qui n’en avait que vingt-deux. On me présenta aussi une beauté +brune, un peu massive, de seize ans, qui, achetée depuis peu à +Constantinople, était venue grossir le harem du prince. Les femmes +paraissaient traiter leur rivale avec bonté, et elles me dirent d’un ton +bien cordial qu’elles se donnaient beaucoup de peine pour lui apprendre +le persan. + +Il y avait parmi les enfants une petite fille de six ans d’une extrême +beauté, dont le charmant visage n’était pas encore défiguré par du rouge +et du blanc, ni par des sourcils peints, comme ceux de tous les autres +enfants; elle était vêtue tout à fait comme les femmes, et je vis que le +costume persan était réellement, comme on me l’avait dit, un peu +indécent. A chaque mouvement un peu vif, le corset s’ouvrait, et la +chemisette de soie ou de gaze qui couvrait à peine la poitrine montait +tellement qu’on voyait à peu près tout le corps jusqu’aux hanches. Je +remarquai la même chose chez les servantes occupées à préparer le thé ou +livrées à d’autres soins de ménage. + +Une visite beaucoup plus intéressante fut celle que je rendis à +Haggi-Chefa-Hanoum, une des femmes les plus distinguées et les plus +éclairées de Tauris. Dès qu’on entrait dans la cour et dans le vestibule +de la maison, on s’apercevait bien qu’il y régnait un grand esprit +d’ordre. Nulle part, en Orient, je n’avais trouvé tant de propreté et +tant de goût. J’aurais pris la cour pour le jardin, si je n’avais pas vu +plus tard le véritable jardin depuis les fenêtres de la salle de +réception. Les jardins de ce pays sont sans doute bien inférieurs aux +nôtres, mais ils sont magnifiques comparativement à ceux de Bagdad. On y +voit des fleurs, des allées de vigne et des berceaux; entre les arbres +fruitiers on aperçoit des bassins riants et de superbes gazons. + +La salle de réception était très-grande et très-haute; le devant et le +fond (dont l’un donnait sur la cour, l’autre sur le jardin) étaient +composés de fenêtres dont les carreaux, divisés en tout petits hexagones +ou octogones, étaient enfermés dans de petits cadres de bois dorés. Il y +avait aussi quelques dorures aux montants de la porte. Le parquet était +couvert de tapis à la place où était assise la dame de la maison. Un +autre tapis précieux était étendu sur le premier. En Perse on n’a pas de +divans, mais seulement de gros coussins ronds contre lesquels on +s’appuie. + +Ma visite ayant été annoncée, je trouvai une grande réunion de dames et +de jeunes filles, attirées sans doute par la curiosité de voir une +Européenne. Leur costume était d’un grand prix, comme celui de la +princesse; seulement la parure était moins distinguée. Il y avait parmi +elles plusieurs beautés, mais elles aussi avaient des fronts trop +larges et des pommettes saillantes. Ce que les Persanes ont de plus +beau, ce sont les yeux, qui brillent autant par la grandeur que par la +beauté de la forme et la vivacité de l’expression. On pense bien que la +peau et les cils de ces dames ne manquaient pas d’être peints. + +Ce cercle de dames était le plus agréable et le plus poli que j’eusse eu +occasion de voir dans les maisons orientales; je pus causer en français +avec la maîtresse de la maison par l’intermédiaire de son fils, âgé de +dix-huit ans, qui avait reçu une excellente éducation à Constantinople. +Non-seulement ce jeune homme, mais aussi sa mère et les autres dames +étaient instruites et avaient beaucoup lu. Aussi le docteur Casolani +m’assura que les jeunes filles des familles riches savent presque toutes +lire et écrire. Elles l’emportent à cet égard de beaucoup sur les femmes +turques. La maîtresse de la maison, son fils et moi, nous étions assis +sur des chaises; les autres se tenaient accroupis autour de nous sur les +tapis. Une table, la première que je voyais dans une maison persane, fut +couverte d’une belle étoffe et chargée des fruits, des friandises et des +sorbets les plus exquis. Ces derniers, ainsi que les sucreries, avaient +été préparés par la maîtresse elle-même; il y avait là des amandes +sucrées, des fruits confits, qui n’étaient pas seulement +très-appétissants à l’œil, mais excellents au goût. + +Pendant mon séjour à Tauris, les melons et les pêches se trouvaient en +pleine maturité. Ces fruits étaient si parfaits, qu’on voyait bien que +la Perse est leur véritable patrie. Les melons ont souvent une chair +plutôt blanche ou verte que jaune; on peut la manger jusqu’à l’extrémité +de la fine écorce, et, si quelque chose pouvait surpasser la douceur du +sucre, ce seraient ces melons. Les pêches aussi sont excessivement +juteuses, douces et parfumées. + +Avant de quitter Tauris, il faut encore que je dise quelques mots du +peuple. Le teint de l’homme du peuple est peut-être un peu plus que +basané; dans la classe supérieure, chez les deux sexes, le teint blanc +prédomine. Tous ont les yeux et les cheveux noirs; forts et hauts de +stature, ils ont les traits, et surtout le nez, très-prononcés, et +quelque chose de sauvage dans le regard. Les femmes des basses classes +ne sortent jamais sans être scrupuleusement voilées. Les hommes un peu +élégants portent en ville un surtout très-long en drap foncé, avec des +manches tailladées qui descendent jusqu’à terre. Au milieu du corps ils +ont une ceinture ou un châle; leur tête est couverte d’un bonnet fourré +de peau de mouton noir et pointu. Les femmes de la classe ouvrière ne +semblent pas très-malheureuses; dans mes voyages, je n’en vis que peu +travailler aux champs, et je remarquai aussi à la ville que tous les +travaux pénibles étaient faits par les hommes. + +A Tauris, comme du reste dans toute la Perse, les juifs, les Turcs et +les chrétiens sont détestés. Il y a environ trois mois, les juifs et les +chrétiens se trouvèrent exposés aux plus grands dangers. Des bandes de +populace ameutée, s’étant mises à parcourir les quartiers qu’ils +habitaient, avaient commencé à piller, à détruire les maisons, à menacer +de mort les pauvres habitants, et même à exécuter contre quelques-uns +leurs menaces. Mais heureusement le gouverneur de la ville fut prévenu +aussitôt de ces scènes d’horreur. En homme brave et résolu, il ne se +donna pas même le temps de mettre un cafetan, mais, vêtu comme il était +chez lui, il se précipita au milieu de la multitude égarée et parvint à +la disperser par l’énergie de ses paroles. + +Déjà, dès mon arrivée à Tauris, j’avais témoigné le désir de continuer +mon voyage par _Natschivan_ et _Érivan_ jusqu’à _Tiflis_. Au +commencement, on me donna peu d’espoir; car, me disait-on, depuis les +derniers événements politiques de l’Europe, le gouvernement russe +défendait aussi sévèrement que la Chine l’entrée de son empire à tout +étranger. Mais M. Stevens me promit d’user en ma faveur de toute son +influence sur le consul russe M. Anitschkow. En effet, grâce à sa +puissante intercession, grâce aussi à mon sexe et à mon âge, on daigna +faire une exception pour moi. Le consul russe ne m’accorda pas seulement +la permission si ardemment désirée: il me donna en outre plusieurs +bonnes recommandations pour Natschivan, Érivan et Tiflis. + +On me conseilla de faire la route de Tauris à Natschivan (155 verstes, +dont sept font un mille géographique) sur des bidets de poste, et +d’emmener avec moi un domestique. Je suivis ce conseil, et je partis le +11 août, à neuf heures du matin. Plusieurs messieurs, dont j’avais fait +la connaissance à Tauris, m’accompagnèrent jusqu’à quelques verstes hors +de la ville, et, sur les bords d’une belle petite rivière, nous prîmes +ensemble un déjeuner froid avant de nous séparer. Puis je continuai ma +route, seule, il est vrai, mais pleine de confiance. N’allais-je pas +dans des pays chrétiens, placés sous le sceptre d’un monarque qui savait +faire régner l’ordre et la justice dans son empire? + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XXII. + + Sophia.--Marand, en Perse.--Frontière russe.--Natschivan.--Voyage + en caravane.--Nuit passée en prison.--Continuation de mon + voyage.--Érivan.--Poste russe.--Les Tartares.--Arrivée et séjour à + Tiflis.--Continuation de mon voyage.--Kutaïs.--Marand, en + Géorgie.--Traversée sur le Ribon.--Redout-Kalé. + + +_11 août._ Les stations entre Tauris et Natschivan sont à des distances +très-inégales; mais une des plus longues est la première, celle de +Sophia, qui nous demanda six heures de marche. + +Comme il était déjà trois heures quand nous arrivâmes à Sophia, on ne +voulut pas me laisser aller plus loin ce jour-là. On me montra le soleil +pour m’indiquer qu’il était trop tard, et on chercha à m’inspirer la +crainte d’être attaquée, pillée et même assassinée par les brigands. +Mais de pareilles insinuations ne m’effrayaient jamais, et après avoir +découvert, non sans beaucoup de peine, qu’il ne fallait que quatre +heures pour arriver à la station prochaine, je résolus de continuer mon +voyage, et, au grand dépit de mon domestique, que j’avais loué jusqu’à +Natschivan, j’ordonnai de seller d’autres chevaux. + +Presque au sortir de Sophia, nous entrâmes dans des vallées rocheuses, +étroites et désertes, que mon guide me dit être très-dangereuses, et où +je n’aurais pas aimé à passer pendant la nuit. Mais en ce moment le +soleil brillait de tout son éclat; aussi, en pressant le pas de mon +cheval, je ne pouvais assez admirer les teintes de couleurs variées +répandues sur les groupes pittoresques des masses de rochers. Les uns +jetaient un reflet vert pâle, d’autres étaient comme enveloppés d’un +voile à moitié transparent. Enfin plusieurs de ces rochers se +terminaient en pointes dentelées et bizarres, et, vus de loin, +ressemblaient à de beaux groupes d’arbres. Il y avait tant à voir, que +je n’avais réellement pas le temps de songer à la peur. + +A moitié route, nous rencontrâmes un joli petit village situé dans une +vallée; puis nous gravîmes une montagne escarpée, sur la cime de +laquelle je fus longtemps retenue par la vue surprenante d’une grande +chaîne de montagnes. + +Ce ne fut que vers les huit heures que nous arrivâmes à la station de +_Marand_, mais sains et saufs et sans avoir perdu nos bagages. + +Marand, riant et joli endroit qui s’étend dans une fertile vallée, fut +la dernière ville persane par laquelle je passai. Les rues y sont larges +et propres; les murs qui entourent les maisons et les jardins sont bien +conservés, et on y trouve de petites places avec de belles fontaines +bordées d’arbres. + +Mais ce qui me plut moins que la ville, ce fut mon gîte de nuit. Il me +fallut partager la cour avec les chevaux de poste. Mon souper se composa +de quelques œufs frits, brûlés et trop salés. + +_12 août._ Aujourd’hui, nous poussâmes jusqu’à _Arax_, étape frontière +de la Russie. De Marand à Arax, il n’y a qu’une station, mais elle nous +prit onze heures. Nous suivîmes le cours d’un petit ruisseau qui +serpentait à travers des gorges et des vallées désertes. Nous ne +rencontrâmes même pas le moindre hameau sur notre route, et, à +l’exception de quelques petits moulins et des ruines d’une mosquée, je +ne vis plus d’édifice dans l’empire persan. En général, la Perse est peu +peuplée, ce qui tient au manque d’eau; car il n’y a pas de pays au monde +qui ait plus de montagnes et moins de rivières. Aussi, l’air y est +très-sec et très-chaud. + +La vallée dans laquelle Arax est situé est grande et très-pittoresque, +grâce à la forme étrange des rochers. Tout au fond de la vallée, on voit +poindre une haute chaîne de montagnes, parmi lesquelles se distingue +l’Ararat, qui a plus de 5000 mètres, et dans la vallée même s’élèvent +des masses de rochers isolés et escarpés, semblables à des pans de mur +et à des tours. Le rocher le plus considérable, ayant la forme d’un cône +pointu d’au moins 3 ou 400 mètres de haut, est _Ilan-Nidag_ (mont du +Serpent). + +Non loin de la chaîne avancée des montagnes, coule le fleuve Arax ou +Araxes. Il sépare l’Arménie de la Médie. Son cours est excessivement +rapide et ses vagues s’élèvent à une grande hauteur. Il sert de limite +entre le territoire persan et la Russie. Nous passâmes ce fleuve en +bateau. Sur la rive opposée, il y a quelques maisonnettes où l’on arrête +le voyageur et où il doit prouver qu’il n’est ni brigand, ni assassin, +et surtout qu’il n’est pas de la classe dangereuse des révolutionnaires. +En outre on vous soumet encore pour quelque temps à la quarantaine, si +la peste ou le choléra exercent justement leurs ravages en Perse. + +Une lettre du consul russe de Tauris au premier fonctionnaire d’Arax me +valut une réception très-polie. Grâce à l’absence de peste et de +choléra, je n’eus point de quarantaine à faire; mais à peine me +trouvais-je sur le sol russe que l’on commença, de la manière la plus +effrontée, à me demander des pourboires. Le fonctionnaire avait parmi +ses gens un cosaque qui prétendait savoir l’allemand. On me le dépêcha +pour s’informer de mes désirs, mais mon coquin savait autant l’allemand +que moi le chinois, c’est-à-dire trois ou quatre mots. Je lui signifiai +que je n’avais pas besoin de lui; cela ne l’empêcha pas de tendre +aussitôt la main et de réclamer un pourboire. + +_13 août._ De grand matin je quittai Arax, accompagnée d’un inspecteur +de douane, et je fis à cheval trente-cinq verstes jusqu’à la petite +ville de _Natschivan_, située dans une des grandes vallées qu’entoure la +haute chaîne de l’Ararat. Cette vallée est fertile; mais, comme tout le +pays d’alentour, elle n’est pas riche en arbres. + +Nulle part je n’eus jamais autant de peine qu’ici à me loger. J’avais +deux lettres, l’une pour un médecin allemand, l’autre pour le +gouverneur. Je ne voulus pas me rendre chez ce dernier en costume de +village (car j’étais maintenant parmi des hommes civilisés, qui ont +l’habitude de juger leurs semblables d’après l’habit). Comme il n’y +avait pas d’hôtel à Natschivan, je comptais demander l’hospitalité au +docteur. Je donnai à lire l’adresse de la lettre, écrite dans la langue +du pays, à beaucoup de gens, en les priant de m’indiquer la maison; mais +tout le monde secouait la tête et me laissait poursuivre mon chemin. +J’arrivai ainsi à la douane, où l’on s’empara aussitôt de mon bagage, +tandis qu’on me conduisait chez l’inspecteur. Celui-ci parlait un peu +l’allemand, mais il ne fit non plus aucune attention à ma demande. Il +m’intima l’ordre de me rendre au bureau de la douane et d’ouvrir mon +petit coffre. + +La femme et la sœur de l’inspecteur m’accompagnèrent. Je fus +très-étonnée de cette politesse; mais je reconnus bientôt qu’un autre +motif avait fait agir ces dames: elles voulaient savoir ce que je +portais avec moi. Elles se firent donner des chaises, prirent place +devant mon petit coffre, et à peine l’eus-je ouvert, que six mains +(celles des deux dames et d’un employé de la douane) se mirent à +fouiller dans mes effets. Une douzaine de petits papiers qui +renfermaient des monnaies, des feuilles séchées et autres objets +recueillis à Babylone et à Ninive, furent aussitôt ouverts et jetés çà +et là. On sortit jusqu’au moindre petit bonnet, et il était aisé de voir +qu’il en coûtait beaucoup à la femme de M. l’inspecteur de lâcher les +rubans qu’elle tenait dans ses mains. Je finissais par croire que ce +n’était qu’à présent que j’étais tombée entre les mains de sauvages. + +Après qu’on eut examiné suffisamment le coffre, ce fut le tour d’une +petite caisse qui renfermait mon plus grand trésor, une petite tête en +relief de Ninive[133]. On prit un gros maillet de bois pour enlever le +couvercle d’une caisse qui n’avait qu’un pied de long. Je trouvai cela +un peu trop fort, et me jetant en travers de la caisse, je m’opposai à +ce vandalisme. Heureusement il arriva encore une troisième dame, une +Allemande[134]. Je m’empressai de lui dire ce qu’il y avait dans la +caisse, en ajoutant que je ne me refusais pas à la laisser ouvrir; +seulement je demandais qu’on y allât avec précaution et qu’on se servît +d’une pince et de tenailles. Mais, le croira-t-on, on n’avait pas même +ces instruments au bureau de la douane où il se présente tous les jours +des cas semblables. Cependant j’obtins, non sans peine, que l’on brisât +avec précaution le couvercle en trois morceaux. Quelque excitée que je +fusse, je ne pus m’empêcher de rire des sottes figures que firent les +deux dames de la maison et M. l’inspecteur de la douane, quand ils +aperçurent les fragments de tuiles et la tête un peu endommagée. Ils ne +pouvaient pas concevoir qu’on traînât avec soi de pareilles vétilles. + +La dame allemande, Mme Henriette Alexandwer, m’engagea à prendre chez +elle une tasse de café, et, quand elle apprit dans quel embarras j’étais +pour me loger, elle m’assigna aussitôt une chambre dans sa maison. + +Le lendemain je fis une visite au gouverneur, qui m’accueillit avec +beaucoup de politesse et me combla de prévenances. Il me fallut aller +demeurer immédiatement chez lui. Il me fit avoir un passe-port et tous +les visas dont depuis mon entrée dans l’empire chrétien j’avais déjà eu +besoin plus de six fois, et il négocia pour moi avec un Tartare dont la +caravane allait à Tiflis. Avec la bonne dame Alexandwer je visitai la +ville à moitié délabrée et le tombeau de Noé. + +Natschivan, au dire des Persans, fut une des plus grandes et des plus +belles villes d’Arménie; des écrivains arméniens prétendent même que Noé +en a été le fondateur. La ville actuelle est tout à fait construite dans +le style oriental; seulement un petit nombre de maisons modernes ont des +fenêtres et des portes qui donnent sur la rue. La plupart du temps la +façade est sur les petits jardins. Le costume du peuple ressemble encore +passablement à celui des Persans; il n’y a que les fonctionnaires, les +marchands et quelques particuliers qui soient habillés à l’européenne. + +Du monument de Noé il ne reste plus qu’une pièce voûtée. Il n’existe +plus de trace du dôme dont il semble avoir été recouvert autrefois, car +les quelques ruines qui ont échappé à la destruction ne permettent de +rien affirmer. Dans l’intérieur on ne voit ni sarcophage ni tombe; dans +le milieu seulement se trouve un pilier en maçonnerie sur lequel repose +le plafond. Tout le monument est entouré d’un mur peu élevé. Il est +visité non-seulement par des pèlerins chrétiens, mais aussi par beaucoup +de mahométans. Tous ces gens ont une singulière croyance: si la pierre +qu’ils appuient contre le mur y reste collée, ils s’imaginent que la +chose à laquelle ils ont pensé en le faisant est nécessairement vraie ou +bien doit se réaliser, tandis que c’est l’inverse dans le cas contraire. +Ce fait s’explique tout bonnement de la manière suivante: le ciment ou +la chaux est toujours un peu humide; si l’on relève un peu la pierre +plate en l’appuyant contre le ciment, elle s’y attache; mais si on +l’appuie tout droit, elle tombe. + +Non loin du tombeau de Noé, il y a un très-beau monument; +malheureusement je ne pus savoir à quelle époque il appartenait et qui +en était l’auteur. Il a la forme d’une haute tour dodécagone, dont les +parois sont recouvertes de haut en bas des figures mathématiques les +plus ingénieuses, triangles, hexagones, et à quelques endroits elles +sont incrustées d’une argile bleue vernie. L’ensemble est entouré d’un +mur qui forme une petite cour d’enceinte; à la porte d’entrée il y a de +petites tours à moitié délabrées, qui ressemblent à des minarets. + +_17 août._ Aujourd’hui je fus très-mal à mon aise, ce qui me causa +d’autant plus de déplaisir que la caravane partait le soir. Il y avait +déjà plusieurs jours que je ne pouvais rien prendre, et je ressentais un +très-grand accablement. Cependant je quittai mon lit de repos et je +montai sur un cheval de caravane, pensant que le changement d’air me +guérirait plus promptement. + +Par bonheur nous ne fîmes qu’un petit trajet, nous nous arrêtâmes non +loin des portes de la ville, et nous y passâmes la nuit et toute la +journée du lendemain. + +Ce ne fut que le soir du 18 août que nous continuâmes notre route. La +caravane ne transportait que des marchandises; les conducteurs étaient +des Tartares. On fait d’ordinaire le voyage de Natschivan à Tiflis (500 +verstes) en douze ou quinze jours; mais, à en juger par le commencement, +je devais bien m’attendre à y mettre six semaines, car la première nuit +nous fîmes à peine une lieue et la nuit d’ensuite nous ne fîmes guère +plus de quatre lieues. A pied, j’aurais fait plus de chemin. + +_19 août._ La position n’était vraiment pas supportable. Toute la +journée nous restâmes étendus sur des champs de chaume déserts et +exposés aux rayons du soleil le plus ardent. A neuf heures du soir +seulement, nous montâmes à cheval, et quatre heures plus tard, à une +heure après minuit, on fit halte de nouveau. La seule chose qui fût +bonne dans notre caravane, c’était la nourriture. Les Tartares ne vivent +pas d’une manière aussi frugale que les Arabes; tous les soirs on +servait un excellent pilau fait avec de la bonne graisse et souvent même +on y mettait du raisin sec ou des pruneaux. En outre on venait nous +vendre des pastèques et des melons. Ces vendeurs, en grande partie des +Tartares, choisissaient toujours un bon petit morceau qu’ils m’offraient +sans jamais vouloir accepter d’argent. + +Nous traversions toujours de grandes vallées fertiles autour du pied de +l’Ararat. Aujourd’hui je vis cette majestueuse montagne d’assez près et +dans toute sa magnificence. Je m’en étais déjà éloignée de quelques +milles. Sa grandeur la fait paraître comme isolée et séparée de toutes +les autres montagnes; mais elle se relie par de hautes collines à la +chaîne du Taurus; sa plus haute cime est fendue, de sorte qu’il se forme +une petite plaine entre les deux pointes, et c’est en ce lieu qu’après +le déluge l’arche de Noé doit s’être engravée. Il y a des gens qui +prétendent qu’on l’y trouverait encore, si l’on pouvait seulement +déblayer la neige sous laquelle elle est ensevelie. + +Dans les géographies modernes, la hauteur de l’Ararat est évaluée à près +de 6000 mètres, tandis que dans les géographies anciennes on ne lui en +donne pas même 4000. Les Persans et les Arméniens appellent le mont +Ararat Macis. Les écrivains grecs le prennent pour une partie du Taurus. +L’Ararat est tout à fait désert, et sa cime est couverte d’une neige qui +ne fond jamais; au pied de cette montagne est le couvent _Arakilvank_, à +l’endroit où Noé doit avoir établi sa première demeure. + +Le _20 août_, nous campâmes près du petit village de Gadis. Beaucoup de +commentateurs de l’Écriture sainte placent le paradis en Arménie. En +tout cas, l’Arménie est le théâtre des événements les plus célèbres. Il +n’a été livré nulle part autant de batailles que dans ce pays, puisque +tous les grands conquérants de l’Asie réduisirent successivement cette +contrée sous leur domination. + +_21 août._ Nous restâmes toujours dans le voisinage de l’Ararat; nous +passions de temps à autre près des colonies russes et allemandes. Dans +ces dernières, les maisons ressemblaient tout à fait à celles des +villages allemands des montagnes. Le chemin était toujours très-raboteux +et très-pierreux, et je comprends à peine comment il est praticable pour +la poste. + +Aujourd’hui il m’arriva une aventure très-désagréable. + +La caravane fit halte près de la station de Sidin, à environ cinquante +pas de la route de la poste. Vers les huit heures du soir, j’allai me +promener jusqu’à la grande route; au moment où je me disposais à revenir +sur mes pas, j’entendis le son des clochettes des chevaux de poste, je +m’arrêtai pour voir les voyageurs. Il y avait dans la charrette ouverte +un monsieur, et à côté de lui un Cosaque armé. Quand la voiture fut +passée, je me retournai tranquillement; mais à ma grande surprise elle +s’arrêta, et presque au même instant je me sentis saisie fortement par +le bras. C’était le Cosaque qui cherchait à m’entraîner vers la voiture. +Je m’efforçai de me débarrasser de lui, et de la main dont je pouvais +disposer je montrai la caravane en criant que j’en faisais partie. Il me +ferma aussitôt la bouche de son autre main et me jeta sur la voiture, où +le monsieur m’empoigna et me retint de force. Le Cosaque sauta +rapidement sur la voiture et le cocher lança les chevaux à fond de +train. Tout cela se fit avec une si grande rapidité que je ne sus +réellement pas où j’en étais. Les hommes me retenaient par les bras, et +on ne me rendit la liberté d’user de la parole que quand nous fûmes +assez loin pour que mes cris ne fussent plus entendus. + +Par bonheur je n’eus pas peur. Je me figurai aussitôt que ces deux +aimables Russes devaient dans leur zèle m’avoir prise pour une personne +très-dangereuse, et avoir cru faire une capture très-importante. Quand +on me permit de parler, ce fut pour répondre aux questions judicieuses +que l’on m’adressait sur mon nom et ma patrie. Je savais assez de russe +pour pouvoir donner les renseignements demandés; mais, au lieu de se +contenter de mes réponses, ils me demandèrent mon passe-port; je leur +dis qu’ils n’avaient qu’à envoyer chercher mon coffre, et qu’alors +j’éclaircirais parfaitement ma position. + +Nous arrivâmes enfin à la station de poste, où l’on me conduisit dans +une chambre. Le Cosaque se tint avec son arme près la porte ouverte pour +me garder à vue, et le monsieur, que je prenais, à ses parements de +velours vert foncé, pour un employé impérial, demeura quelque temps dans +la chambre. Au bout d’une demi-heure, le maître de poste, ou je ne sais +quel autre personnage, vint m’examiner et entendre le récit du grand +exploit, que lui firent en riant mes deux bourreaux. + +Souffrant faim et soif, surveillée sévèrement, il me fallut passer la +nuit sur un banc de bois, sans avoir ni drap ni manteau pour me couvrir. +On ne me donna ni un morceau de pain ni une couverture; et pour peu que +je fisse mine de me lever de mon banc pour me promener en long et en +large dans la chambre, le Cosaque arrivait aussitôt, me saisissait par +le bras et me ramenait à mon banc en m’enjoignant expressément de me +tenir tranquille. + +Vers le matin on apporta mes effets, je montrai mes papiers, et on me +rendit la liberté. Mais au lieu de me faire des excuses des procédés +sauvages dont on avait usé à mon égard, on se moqua encore de moi, et, +quand je descendis dans la cour, tout le monde me montra au doigt et +partagea les rires de mes geôliers. + +Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, pareille chose ne +m’est pas arrivée chez vous! J’ai traversé paisiblement vos pays! Avec +quelle indulgence ne me traita-t-on pas sur les frontières de la Perse, +quand je feignais de ne pas comprendre qu’on me demandait mon +passe-port! Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant d’obstacles et +que j’essuierais tant d’avanies sur cette terre chrétienne? + +Le _22 août_ je rejoignis la caravane, où l’on me reçut avec la plus +vive cordialité. + +_23 août._ La contrée reste à peu près toujours la même. D’une grande +vallée on en découvre une autre. Ces vallées sont moins cultivées que +celles de la Perse; cependant j’en vis une d’une assez belle culture, où +les villageois avaient même planté des arbres devant leurs cabanes. + +_24 août._ _Station d’Érivan._ Je fus heureuse d’être arrivée dans cette +ville, car j’espérais y rencontrer quelques compatriotes et trouver par +leur entremise une occasion pour arriver plus promptement à Tiflis. +J’étais fermement résolue à quitter la caravane, car elle ne faisait pas +plus de quatre lieues par jour. + +J’avais deux lettres de recommandation, une pour le médecin de la ville, +M. Müller, l’autre pour le gouverneur. Celui-ci était à la campagne. +Mais le docteur Müller m’accueillit avec tant de bonté que j’eusse eu de +la peine à trouver ailleurs une meilleure hospitalité. + +_Érivan_[135], sur le Zengui, capitale de l’Arménie, compte environ 17 +000 habitants. Située sur des coteaux dans une grande plaine, et bornée +de tous côtés de montagnes, elle est entourée de quelques murs +fortifiés. Quoique l’architecture commence déjà à dominer dans cette +ville, elle ne brille ni par la beauté ni par la propreté. Ce qui +m’amusa le plus, ce fut de me promener dans les bazars, non pas à cause +des marchandises, qui n’offraient absolument rien de remarquable, mais à +cause des costumes variés et en grande partie étrangers qui m’étaient +inconnus. + +J’y voyais des Tartares, des Cosaques, des Tcherkesses ou Circassiens, +des Géorgiens, des Mingréliens, des Turcomans, des Arméniens, etc. +C’étaient, pour la plupart, de beaux hommes forts, à la physionomie +belle et expressive, surtout les Tartares et les Circassiens. + +Leur costume ressemblait en partie à celui des Persans; le costume +tartare ne se distinguait de celui des Persans du peuple que par les +dentelles dont les bottes étaient garnies et par un bonnet beaucoup plus +bas. La dentelle de la botte a souvent près de 10 centimètres de long, +et elle est repliée en dedans à l’extrémité. Le bonnet est également +pointu et en fourrure noire, mais de moitié plus bas. + +Quant aux femmes de toutes ces diverses tribus, on n’en voit que peu +dans les rues; elles sont toutes enveloppées depuis les pieds jusqu’à la +tête, mais elles ne voilent pas leur figure. + +Les Russes et les Cosaques ont les traits stupides des Calmouks; leur +conduite répond parfaitement à leur physionomie. Je n’ai jamais vu de +peuple plus cupide, plus grossier et en même temps plus servile. Quand +je demandais quelque chose, ou bien l’on ne me répondait pas, ou bien on +me faisait une réponse brutale, ou encore on me riait au nez et on me +laissait là. Cette barbarie ne m’aurait peut-être pas tant frappée, si +j’étais venue d’Europe. + +Déjà à Natschivan j’avais eu l’idée de voyager par la poste; mais on +m’en avait dissuadée, en m’assurant que, voyageant seule, je ne +pourrais jamais me tirer d’affaire avec les aimables employés de la +poste russe. Cependant, malgré tout, je résolus fermement à Érivan +d’user de ce moyen de transport, et je priai M. le docteur Müller de +m’aplanir les difficultés. Dans l’empire russe, pour avoir le droit de +prendre des chevaux de poste, il faut se faire délivrer une permission +(_padroschna_), acte politique important, que l’on ne peut obtenir que +dans une ville, où se tiennent différentes administrations et divers +bureaux; car pour se la procurer il ne faut pas faire moins de six +courses: 1º chez le receveur de la cour des comptes; 2º à la police +(naturellement avec son passe-port et son permis de séjour); 3º chez le +commandant; 4º de nouveau à la police; 5º derechef chez le receveur, et +6º en dernier lieu, encore à la police. Dans la padroschna il faut +indiquer exactement jusqu’où l’on veut aller; car le maître de poste ne +pourrait pas vous laisser faire une verste au delà de la station +indiquée. Ensuite il faut payer pour chaque cheval et par chaque verste +un _demi-kopeck_ (environ deux centimes et demi). Cela ne semble pas +beaucoup au premier abord, mais cette taxe ne laisse pas d’être +considérable, quand on pense qu’il faut sept verstes pour un mille +géographique, et que l’on ne voyage jamais avec moins de trois chevaux. + +Le _26 août_ à quatre heures du matin, la voiture de poste devait être +devant la maison, mais six heures sonnèrent et rien ne parut. Si M. +Müller n’avait pas eu la bonté d’aller lui-même à la poste, je n’aurais +eu ma voiture que le soir. Enfin je partis à sept heures. J’eus ainsi un +avant-goût de la rapidité avec laquelle je devais espérer d’être menée. +On voyageait, il est vrai, très-vite; mais celui qui n’a pas un corps de +fer ou une voiture à ressort bien rembourrée ne sera pas trop charmé de +cette rapidité: on aimerait certainement mieux aller plus lentement sur +ces vilaines routes raboteuses. + +La voiture de poste, pour laquelle on paye dix kopecks par station, +n’est autre chose qu’une très-courte charrette de bois découverte à +quatre roues. Au lieu d’un siége on y met un peu de foin, et il reste +juste assez de place pour un petit coffre sur lequel s’assied le +postillon. Ces charrettes vous secouent d’une manière épouvantable; +notez qu’il ne s’y trouve aucun appui, de sorte qu’il faut bien faire +attention de ne pas être lancé dehors. L’attelage est composé de trois +chevaux placés à côté l’un de l’autre; au-dessus de celui du milieu +passe un arc-boutant en bois, auquel sont attachées deux ou trois +clochettes qui font toujours un vacarme infernal. Qu’on joigne à cela le +craquement de la voiture, les cris du cocher sans cesse occupé à exciter +et à fouetter ses pauvres bêtes, et on comprendra facilement que +l’équipage arrive souvent à la station sans le voyageur. Les +gémissements de ce malheureux ne frappent point l’oreille du cocher. La +répartition des stations est très-inégale, elles varient de quatorze à +trente verstes. + +Entre la deuxième et la troisième station, je traversai un terrain peu +étendu où je trouvai une espèce de lave qui ressemblait parfaitement à +la belle lave luisante et vitreuse d’Islande (agate noire appelé aussi +_obsidian_), et que l’on prétend ne devoir se trouver que dans ce pays. +La troisième station se trouve dans un village nouvellement établi qui +s’étend le long du lac Liman. + +_27 août._ Aujourd’hui, j’éprouvai de nouveau combien il est agréable de +voyager par la poste russe. La veille au soir j’avais tout commandé et +réglé d’avance; cependant, le lendemain, il me fallut éveiller moi-même +l’employé de la poste, me mettre à la recherche du postillon, et être +toujours sur les talons de l’un et de l’autre pour pouvoir partir. A la +troisième station, on me fit attendre quatre heures les chevaux; à la +quatrième, on ne m’en donna pas du tout; il fallut forcément y passer la +nuit, quoique je n’eusse fait que quarante-cinq verstes dans toute la +journée. + +A partir de Delischan, la contrée change de caractère: les vallées se +resserrent de manière à former des gorges étroites, et parfois les +montagnes ne s’écartent que juste pour faire place à de petits villages +et à quelques propriétés. Les masses de rochers aussi disparaissent peu +à peu, et des bois touffus couvrent les hauteurs. + +Près de Pipis, la dernière station de ma journée, s’élevaient tout +contre la route des masses et des débris superbes de roches, dont +quelques-unes avaient presque la forme de magnifiques colonnes. + +_28 août._ J’eus des tracasseries continuelles avec les gens de la +poste. Il n’est rien que je déteste autant que les querelles et les +mauvais traitements; mais je crois que j’aurais été assez tentée de +bâtonner ces gens pour leur faire entendre raison; car on ne peut pas se +faire une idée de leur apathie, de leur flegme et de leur barbarie. On +trouve les employés et les valets presque à toute heure du jour ou ivres +ou couchés. Dans cet état, ils font ce qu’ils veulent, ne bougent pas de +place et se moquent encore du pauvre voyageur. Ce n’est qu’à force de +cris et de tapage qu’on finit par en décider un à sortir la charrette, +un autre à la graisser, un troisième à donner à manger aux chevaux, +qu’il faut souvent encore ferrer. Ensuite les rênes, le harnais, ne sont +pas en ordre; il faut les attacher, les raccommoder: il en est ainsi +d’une foule d’autres choses, qui se font toutes avec la plus grande +lenteur. Si plus tard, dans les villes, je me plaignais de ces +misérables stations de poste, on me répondait que ces pays ne se +trouvaient que depuis trop peu de temps sous la domination russe, que la +ville impériale était trop éloignée, et qu’une femme voyageant seule +devait s’estimer heureuse de s’en tirer encore si bien. + +A ces beaux raisonnements, je ne pouvais rien opposer, si ce n’est que +dans les plus nouvelles possessions transmarines des Anglais, encore +bien plus éloignées de la métropole, tout était parfaitement disposé et +organisé, et qu’on expédiait aussi vite une femme sans domestique qu’un +gentleman; car on trouve l’argent et les droits de la plus simple +voyageuse aussi concluants que ceux d’un grand seigneur. + +Il en est tout autrement dans une station de poste russe. Quand arrive +un fonctionnaire ou un officier, tous courent, s’empressent à l’envi et +font force courbettes, car on craint les coups et les châtiments. Les +officiers et les employés appartiennent, en Russie, à la classe +privilégiée, et se permettent une foule d’actes arbitraires. Quand ils +ne voyagent pas pour affaires de service, ils ne devraient pas, si l’on +suivait l’ordonnance, avoir plus de droits que tout autre particulier. +Mais, au lieu de prêcher d’exemple et de montrer à la multitude que tout +le monde est soumis aux lois et aux règlements, ce sont eux justement +qui les foulent aux pieds. Ils envoient en avant un domestique ou prient +un de leurs amis qui voyage d’annoncer aux stations qu’ils arriveront +tel ou tel jour, et qu’il leur faudra huit ou douze chevaux. Si dans +l’intervalle il survient quelque empêchement, une invitation à une +chasse ou à un dîner, ou bien s’il prend à madame une migraine ou des +vapeurs, monsieur remet simplement son voyage d’un ou de deux jours. Les +chevaux sont toujours tenus prêts, et le maître de poste n’ose pas en +disposer en faveur de simples particuliers[136]. + +Il peut donc arriver qu’on vous retienne un ou deux jours à la même +station, et qu’avec la poste russe, qui vous conduit si vite, on +n’avance pas plus qu’avec une caravane. Je mis bien des fois toute une +journée à faire une station. Aussi je frissonnais toujours à la vue d’un +uniforme, car je devais m’attendre à ce qu’on ne me donnât pas de +chevaux. + +A chaque relais de poste, il y a une ou deux salles pour les voyageurs +et un Cosaque marié qui avec sa femme sert les étrangers et leur fait la +cuisine. On ne paye rien pour la chambre, elle appartient de droit au +premier arrivant. Le personnel chargé du service est aussi complaisant +que les hommes préposés à l’écurie, et on a souvent de la peine à se +procurer, à force d’argent, la moindre chose, soit quelques œufs, soit +un peu de lait. + +Si dans mon voyage en Perse j’avais couru de vrais périls, mon trajet à +travers la Russie asiatique m’avait révoltée à tel point que je préfère, +sans contredit, le premier. + +A partir de _Pipis_, la beauté du paysage diminue à vue d’œil, les +vallées s’élargissent, les montagnes s’abaissent, et les unes et les +autres sont souvent nues et dépouillées d’arbres. + +Je rencontrai aujourd’hui plusieurs troupes nomades de Tartares. Ces +gens étaient assis sur des bœufs et sur des chevaux qui portaient en +outre leurs tentes et leurs ustensiles. Venaient ensuite des troupeaux +de vaches et de brebis. Les femmes tartares sont vêtues d’une manière à +la fois très-riche et très-déguenillée. + +Leur costume se compose presque toujours d’étoffe de soie ponceau brodée +souvent de fils d’or. Elles portent de larges pantalons, un cafetan long +et un autre cafetan plus court par-dessus; sur la tête elles ont une +espèce de ruche faite d’écorce d’arbre, avec un tissu rouge, chargée de +morceaux de fer-blanc, de coraux et de petites monnaies. Depuis la +poitrine jusqu’à la ceinture, leurs robes sont également garnies de +boutons, de clochettes, d’anneaux et autres objets semblables; de +l’épaule descend un cordon auquel est attachée une amulette; elles ont +de petits anneaux passés dans les narines. Elles s’enveloppent, il est +vrai, de grands châles, mais elles laissent leur figure découverte. + +Leur mobilier se compose de tentes, de jolis tapis, de chaudrons en fer +et de cuvettes en cuir, etc. Les Tartares suivent pour la plupart la +religion mahométane. + +Les Tartares qui ne mènent pas une vie nomade ont de singulières +habitations que l’on pourrait appeler de grandes taupières. Leurs +villages sont en grande partie bâtis sur des coteaux et des collines, où +ils creusent des trous de la grandeur de chambres spacieuses. La lumière +n’y pénètre que par l’entrée ou la sortie. Celle-ci, plus large que +haute, est garantie par un grand appentis de planches qui repose sur des +poutres ou des troncs d’arbres. Rien n’est plus bizarre à voir qu’un +pareil village, composé seulement d’appentis et n’ayant ni fenêtres ni +portes, ni murs ni parois. + +Les Tartares domiciliés dans les plaines y élèvent de grands tertres, +construisent leur hutte en pierres ou en bois et la comblent de terre +qu’ils affermissent de manière à ce qu’on ne découvre pas la moindre +trace de leur demeure. Il n’y a que peu d’années encore qu’on voyait, +dit-on, à Tiflis plusieurs de ces demeures souterraines. + +_29 août._ J’avais encore une station de vingt-quatre verstes à faire +pour arriver à Tiflis. Le chemin était comme partout, plein de trous, +d’ornières et de pierres, et j’étais obligée de bien me serrer le front +avec un mouchoir pour pouvoir supporter les cahots, ce qui ne m’empêcha +pas d’avoir chaque jour de grands maux de tête. Mais ce ne fut +qu’aujourd’hui que j’appris à bien connaître les désagréments de ma +voiture. Non-seulement il avait plu toute la nuit, mais il continua +toujours à pleuvoir. Les roues jetèrent tant de boue sur la charrette +que je me trouvai bientôt enfoncée comme dans un bourbier; j’en avais la +tête couverte, et ma figure même ne fut pas épargnée. De petites +planches placées au-dessus des roues auraient suffi pour remédier à ce +mal; mais qui s’occupe dans ce pays de la commodité du voyageur? + +On ne découvre Tiflis qu’à la deuxième moitié de la station. L’aspect de +cette ville me surprit beaucoup; elle est, sauf quelques clochers, bâtie +dans le style européen, et depuis Valparaiso je n’avais pas vu une ville +semblable aux villes d’Europe. Tiflis compte 50 000 habitants, elle est +la capitale de la Géorgie[137], et n’est pas située bien loin des +montagnes. + +Beaucoup de maisons sont construites sur des collines, sur des rochers +hauts et escarpés, ou bien adossées à des pans de rocher. De +quelques-unes des collines, on a une vue magnifique sur la ville et sur +la vallée. Cette dernière, au moment où j’y arrivai, ne paraissait pas +très-jolie, parce que la rentrée de la moisson lui avait enlevé tout +l’ornement des couleurs: elle ne brille pas non plus par l’abondance des +jardins et des bosquets; en revanche, le Kour (appelé plus souvent +Cyrus) coupe par ses beaux circuits la vallée et la ville, et, dans le +lointain, brillent les sommets neigeux du Caucase. Une forte citadelle, +_Naraklea_, est assise sur des rochers escarpés, juste devant la ville. + +Les maisons sont grandes, pleines de goût, ornées de façades et de +colonnes, et couvertes de tôle ou de tuiles. La place Erivanski est +très-belle. Entre les édifices publics, on distingue surtout le palais +du gouverneur, le séminaire grec et arménien et plusieurs casernes. Le +grand théâtre, au milieu de la place Erivanski, n’était pas encore +terminé. On voit que la vieille ville doit céder la place à la +nouvelle. Partout des maisons sont démolies et on en construit de +nouvelles; bientôt on ne connaîtra plus que par tradition les rues +étroites, et il ne reste déjà de l’ancienne construction orientale que +les maisons grecques et arméniennes. Les églises sont, pour le luxe et +la grandeur, bien inférieures aux autres édifices; les tours sont +basses, rondes et, la plupart du temps, couvertes de plaques vertes +d’argile vernies. La plus ancienne église catholique s’élève sur un haut +rocher dans la citadelle; elle sert uniquement de prison. + +Les bazars et les kans n’offrent rien de remarquable; d’ailleurs, il y a +ici, comme dans les villes d’Europe, des boutiques et des magasins. +Plusieurs ponts larges sont jetés sur le Kour. La ville possède beaucoup +de sources sulfureuses chaudes d’où elle tire son nom: _Tiflis_ ou +_Tbilissi_ signifie ville chaude. Malheureusement la plupart des bains +sont en mauvais état. De petites coupoles avec fenêtres couvrent les +bâtiments où jaillissent les eaux. Le réservoir, les planchers et les +murs sont revêtus en partie de grandes dalles de pierre; quant au +marbre, l’on n’en voit pas beaucoup. Il y a des bains particuliers et +des bains publics; l’accès des édifices où s’assemblent les femmes est +interdit aux hommes. Cependant l’on est loin d’être aussi sévère ici +qu’en Orient. Le monsieur qui eut la bonté de m’accompagner dans un de +ces bains put sans obstacle parcourir les antichambres, qui n’étaient +cependant séparées des bains que par une simple cloison de planches. + +Non loin des bains se trouve le jardin botanique, qui a été établi à +grands frais sur la pente d’une montagne. Les terrasses devraient être +coupées artistement, soutenues par de la maçonnerie et comblées avec de +la terre. Pourquoi avait-on choisi une place si défavorable? je pouvais +si peu me l’expliquer, que je remarquai peu de plantes rares et ne vis +partout que des ceps de vigne. Je croyais me promener dans un vignoble. +La plus grande curiosité de ce jardin, ce sont deux ceps de vigne dont +les troncs ont chacun un pied de diamètre. Ils sont tellement prolongés +en berceaux et en allées, qu’on peut faire à leur ombre de jolies +promenades. On tire de ces deux ceps plus de mille bouteilles de vin par +an. + +Sur une des terrasses les plus élevées, on a pratiqué dans le rocher une +vaste et haute grotte dont toute la partie de devant est ouverte et +forme une grande galerie voûtée. Dans les belles soirées d’été, on y +donne des concerts, on y danse, on y joue la comédie. + +Les dimanches et les jours de fête, le joli jardin du gouverneur est +ouvert au public. On y trouve des balançoires, des jeux de bagues et +deux orchestres. La musique militaire, exécutée par des soldats russes, +ne valait pas celle que j’avais entendu exécuter à Rio-de-Janeiro par +les noirs. + +Quand je visitai l’église arménienne, le corps d’un jeune homme y était +justement exposé. Il se trouvait dans un riche cercueil ouvert, revêtu +de velours rouge et bordé de franges d’or. On avait jeté des fleurs sur +le cadavre, qui était orné d’une espèce de guirlande et recouvert d’une +fine gaze blanche. Les prêtres, dans leur superbe costume, +accomplissaient les cérémonies funèbres, qui ressemblaient beaucoup à +celles du culte catholique. La pauvre mère, à côté de laquelle le hasard +m’avait fait agenouiller, se mit à sangloter tout haut, lorsqu’on se +disposa à emporter les dépouilles mortelles de son fils bien-aimé. Moi +aussi je ne pus me défendre de verser des larmes; je ne pleurai pas la +mort du jeune homme, mais la profonde douleur de la mère accablée. + +Je quittai cette scène de deuil pour visiter quelques familles +grousiniennes et arméniennes. On me reçut dans des pièces spacieuses, +mais dont la disposition intérieure était des plus simples. Le long des +murs, il y avait des bahuts de bois couverts de peintures et ornés en +partie de tapis. C’est sur ces bahuts que s’asseyent, mangent et +boivent ces bonnes gens. Les femmes portent aussi un simple costume +grec. + +Dans les rues, on voit si souvent des costumes européens et asiatiques à +côté l’un de l’autre, que la vue des uns ne frappe pas plus que celle +des autres. Le costume le plus nouveau pour moi fut celui des +Circassiens. Il se compose d’un large pantalon, d’une robe courte et +plissée, avec une écharpe étroite et des poches de côté pouvant contenir +de six à dix cartouches, de bottines bien justes à pointe recourbée et +d’un petit bonnet fourré et serré. Les robes des gens aisés sont en drap +bleu foncé très-fin et les bords garnis de franges d’or ou d’argent. + +Les Circassiens se distinguent entre tous les peuples du Caucase par +leur beauté. Les hommes, grands de taille, ont une physionomie +très-régulière et beaucoup de souplesse dans leurs mouvements. Les +femmes ont des formes délicates, la peau blanche, les cheveux foncés, +les traits réguliers, la taille élancée et beaucoup de gorge. Dans les +harems turcs, elles passent pour les plus grandes beautés. Je dois +avouer que dans ceux de la Perse j’ai vu parmi les femmes persanes +beaucoup plus de beautés que dans les harems turcs, lors même qu’ils +étaient peuplés de Circassiennes. + +Les femmes asiatiques qu’on rencontre ici dans les rues s’enveloppent de +grands châles blancs; quelques-unes se cachent la bouche; peu d’entre +elles se couvrent tout le visage. + +Je ne puis pas dire grand’chose de la vie domestique des employés et des +officiers russes. Cependant j’avais des lettres pour le directeur de la +chancellerie, M. de Lille, et pour le gouverneur, M. de Yermaloff. Mais +je n’eus guère le don de plaire à ces deux messieurs; sans doute ils +furent formalisés de la manière franche et libre dont j’exprimai mon +opinion sur le mauvais système de poste et sur les routes détestables du +pays. + +Je leur avais raconté mon arrestation avec quelques commentaires, et, +pour mettre le comble à leur indignation, j’avais eu le malheur +d’ajouter que ce court voyage sur le territoire russe m’avait +complétement dégoûtée de mon ancien projet d’aller par le Caucase à +Moscou et à Saint-Pétersbourg, et que je désirais prendre le chemin le +plus court pour passer le plus tôt possible la frontière russe. + +Si j’avais été un homme, ce langage hardi aurait bien pu me valoir un +séjour plus ou moins long en Sibérie. + +M. de Lille me recevait néanmoins toujours avec politesse, quand je +venais le voir au sujet de mon passe-port; mais le gouverneur ne me +montra même pas assez d’égards pour prendre le temps de le signer. + +Après m’avoir remise d’un jour à l’autre, il plut à ce haut dignitaire +d’aller passer deux jours à la campagne. Le jour de son retour se +trouvant être un dimanche, on ne put songer à lui imposer un si grand +travail; de sorte que je n’eus mon passe-port que le sixième jour. + +Si, munie de lettres pour de hauts personnages, j’étais traitée ainsi, à +quoi ne devaient pas être exposés de pauvres malheureux privés de tout +appui!... Aussi j’appris qu’on les faisait souvent attendre deux ou +trois semaines. + +Le gouverneur général, le prince Woronzoff, n’était malheureusement pas +à Tiflis. Je regrettais d’autant plus son absence qu’on me l’avait +généralement dépeint comme un homme très-éclairé, plein de justice et +d’humanité. + +Ce qui m’amusa bien plus que mes courses chez le gouverneur russe, ce +fut ma visite chez le prince persan Behmen-Mirza, à qui j’apportais des +lettres et des nouvelles de sa famille restée à Tebris. Quoique le +prince fût malade, il ne m’en reçut pas moins. On m’introduisit dans une +grande salle, véritable hôpital, car il y avait là sur des tapis et des +coussins huit malades, le prince, quatre de ses enfants et trois +femmes. Tous avaient la fièvre. Le prince est un homme de trente-cinq +ans, d’une extrême beauté. Il a l’air fort, sa figure ouverte exprime +l’esprit et la bonté. Il parlait de sa patrie avec un profond chagrin; +un sourire affectueux et douloureux se peignait sur ses traits quand je +faisais mention de ses beaux enfants[138] et que je racontais avec +quelle facilité et quelle sûreté j’avais parcouru les provinces placées +naguère encore sous sa domination. + +La connaissance la plus intéressante et en même temps la plus utile pour +moi fut celle d’un Allemand, M. Salzmann, qui joint à une science +approfondie de l’économie politique et de l’horticulture une extrême +bonté de cœur. Il s’intéresse à tous les hommes, et particulièrement à +ses compatriotes; aussi, partout où je prononçais son nom, on me parlait +de lui avec la plus haute estime. Il a même été décoré par le +gouvernement russe, quoiqu’il ne soit pas à son service. + +M. Salzmann a construit une très-belle maison pourvue de toutes les +commodités pour recevoir chez lui des voyageurs; il possède en outre, à +dix verstes de la ville, un grand verger près duquel se trouvent des +sources de naphte[139]. Quand il apprit que je désirais les voir, il +m’invita aussitôt à y faire une partie avec lui. Ces sources sont +situées tout près de Kour. On y a creusé des fosses carrées d’environ 25 +toises de profondeur, et on y puise le naphte dans de grands baquets de +bois. Cependant ce naphte est de l’espèce la plus commune, il est d’un +brun foncé et plus épais que de l’huile. On en fait de l’asphalte, de la +graisse pour les voitures, etc. Le fin naphte blanc, dont on peut se +servir en guise de lumière et de feu, se trouve près de la mer +Caspienne. + +Il vaut encore la peine de faire une promenade à la chapelle de David, +située sur une colline aux portes de la ville. On y voit, indépendamment +des environs, qui sont superbes, un beau monument, élevé à la mémoire de +l’ambassadeur russe Gribojetof, assassiné en Perse à l’occasion d’une +insurrection. Au pied d’une croix artistement fondue en métal, est +prosternée l’épouse éplorée qui la tient étroitement embrassée. + +Lundi, 5 septembre, à onze heures du matin, je reçus mon passe-port. Une +heure après je commandai ma voiture. M. Salzmann me conseilla d’aller +encore visiter quelques colons allemands établis dans un rayon de 10 à +20 verstes autour de Tiflis; il s’offrit gracieusement de m’accompagner +dans cette excursion; mais je n’en eus pas grande envie, d’autant plus +que j’avais entendu dire qu’en général ces colons étaient déjà +très-dégénérés, et que la paresse, la tromperie, la saleté, l’ivresse, +ne régnaient pas moins chez eux que dans les colonies russes. + +A trois heures de l’après-midi, je quittai Tiflis. Il y a tout près de +la ville, sur la route, une croix en métal avec l’œil de Dieu, sur un +piédestal en granit taillé, et entouré d’une balustrade de fer. Une +inscription annonce que le 12 octobre 1837 Sa Majesté Impériale a versé +en ce lieu, mais qu’elle a eu l’insigne bonheur de ne se faire aucun +mal. «Élevé par les sujets reconnaissants.» Cet accident semble donc +avoir été un des événements les plus importants de la vie du grand +monarque, puisqu’on a voulu en perpétuer le souvenir par un monument. Il +est certain que ce monument n’a pas été élevé sans l’assentiment de +l’empereur. Je ne saurais dire encore qui mérite plus d’admiration ou du +peuple qui l’a élevé, ou du monarque qui l’a permis. + +Mon trajet pour ce jour-là se réduisit à une seule station; mais elle +fut si longue que je n’y arrivai que le soir. Je ne pouvais songer à +continuer mon voyage, car les routes, non-seulement ici, mais dans +presque toutes les provinces, sont si peu sûres qu’on ne peut voyager le +soir ou la nuit sans une escorte de Cosaques dont on trouve à chaque +station une petite escouade affectée à ce service. + +Les environs offraient assez de variété; de jolies collines enfermaient +de riantes vallées, et sur les cimes de plusieurs montagnes on voyait +des ruines de forts et de citadelles. Dans ces contrées, comme dans +l’ancien empire allemand, il fut aussi un temps où les seigneurs se +faisaient la guerre l’un à l’autre et où personne n’était sûr ni de ses +biens ni de sa vie. Les seigneurs demeuraient dans des châteaux +fortifiés placés sur des collines ou des montagnes, portaient des armes +et des cuirasses, et, quand l’ennemi faisait des invasions dans le pays, +les sujets se réfugiaient dans les châteaux forts. Il y a encore +aujourd’hui à ce qu’on prétend, des gens qui portent des cottes de +mailles de fer ou de fil de laiton, et des casques en guise de bonnets. +Cependant je ne vis rien de tout cela. + +Le fleuve Kour ne nous abandonna pas. Non loin de la station on passe +sur un beau pont assez long, mais si mal placé qu’on fait pour y arriver +un détour de toute une verste. + +_6 septembre._ La route devient toujours plus romantique. Des bosquets +et des bois couvrent les collines et les vallées, et dans les campagnes +le blé turc à haute tige déploie sa riche végétation. Il ne manque pas +non plus de vieux forts et de châteaux. Vers le soir, après avoir fait +avec beaucoup de peine quatre stations, j’arrivai à la petite ville de +_Gory_, dont la situation est des plus ravissantes. Entourée au loin, +comme d’un amphithéâtre, de montagnes boisées, elle se trouve cernée de +près par de jolis groupes de coteaux. Presque du sein de la masse des +maisons, s’élève une colline dont la cime est couronnée d’une belle +citadelle. La ville possède quelques jolies églises, quelques édifices +particuliers, des casernes et un bel hôpital. Ici les villes et les +bourgs perdent déjà tout à fait leur caractère oriental. + +Quand il fait clair, on voit constamment le Caucase, dont les trois +chaînes, entre la mer Caspienne et la mer Noire, forment les frontières +naturelles de l’Asie et de l’Europe. Ses plus hautes cimes sont +l’Elberous et le Karbeck, qui, suivant une géographie moderne, ont 5600 +et 4800 mètres d’élévation. Ces montagnes étaient toutes couvertes de +neige. + +_7 septembre._ Aujourd’hui j’allai en une seule étape jusqu’à _Suram_; +on ne put pas m’expédier au delà, car douze chevaux avaient été +commandés pour un officier revenant des eaux avec sa femme, une dame de +compagnie et leur suite. + +Suram est située dans une vallée fertile, au milieu de laquelle s’élève +un beau rocher avec les ruines d’un vieux château. + +Pour chasser ma mauvaise humeur, je fis une promenade à ce vieux +château. Quoiqu’il fût déjà passablement délabré, on voyait cependant +par les grandes voûtes, les pans de murs imposants échappés à la +destruction, que les nobles chevaliers devaient avoir eu là une superbe +résidence. + +En revenant par des prés et des champs, rien ne m’étonna plus que le +riche attelage des charrues. La terre était friable et sans pierres, et +douze ou quatorze bœufs traînaient la charrue dans une plaine +magnifique. + +_8 septembre._ Les montagnes se resserrent, la nature devient toujours +plus belle; des plantes grimpantes, du houblon et des vignes sauvages, +montent jusqu’au faîte des arbres, et au-dessous les buissons sont si +forts et si épais, que cette végétation me rappela un peu celle du +Brésil. + +La troisième station conduisait en grande partie le long du fleuve +Mirabka par une vallée resserrée. La route entre le fleuve et les pans +de rocher était si étroite, que dans beaucoup d’endroits il n’y avait de +la place que pour une voiture. Souvent il nous fallut nous arrêter +pendant dix et même vingt minutes pour laisser passer des charrettes +chargées de bois, dont nous rencontrâmes une grande quantité. Et voilà +ce qu’on appelle une route de poste! + +La Géorgie est déjà rangée depuis près de cinquante ans sous la +domination russe, et il n’y a que peu de temps qu’on y construit par-ci +par-là quelques chaussées. Si l’on revenait une cinquantaine d’années +plus tard dans le pays, on les trouverait peut-être ou achevées ou +abandonnées. On n’y manque pas seulement de routes, mais aussi de ponts. +On passe dans de misérables bacs les rivières profondes, telles que la +Mirabka. Celles qui ont moins de profondeur, on les passe en voiture. +Pendant les grandes pluies, la fonte des neiges dans les montagnes, les +rivières grossissent à tel point, que le voyageur est obligé d’attendre +des journées entières ou d’exposer sa vie. Quelle énorme différence +entre les colonies de la Russie et celles de l’Angleterre! + +Le soir j’arrivai tard, toute trempée et couverte de boue, à la station +qui se trouve à deux verstes de _Kutaïs_. Il est assez singulier que les +maisons de poste soient d’ordinaire à une ou deux verstes des bourgs ou +des villes; on se trouve ainsi dans la nécessité de chercher une +occasion de transport particulier quand on a des commissions pour ces +endroits. + +_9 septembre._ Kutaïs, avec ses dix mille habitants, est situé dans un +vrai parc naturel; tout le tour de la ville est verdoyant et présente +une riche végétation. Parmi les maisons riches et élégantes, les +clochers et les casernes, peints en vert, font assez bon effet. La +rivière assez considérable de Ribon[140] sépare la ville de la grande +citadelle, assise d’une manière très-pittoresque sur une colline +très-riante. + +Le costume du peuple est aussi varié qu’à Tiflis. La coiffure du paysan +mingrélien est vraiment des plus comiques: il porte une plaque ronde de +feutre noir en forme d’assiette, qu’il attache avec un cordon sous le +menton. Les femmes portent souvent une coiffe tartare, appelée _shauba_, +par-dessus laquelle elles mettent un voile, mais elles le rejettent en +arrière de manière à ce que toute la figure reste découverte. Les hommes +se couvrent le matin, et quand il pleut, de grands collets noirs de +mouton ou de feutre (_burki_), qui leur descendent jusqu’aux genoux. + +Je ferai remarquer, à cette occasion, qu’il ne faut pas chercher les +célèbres beautés géorgiennes parmi le bas peuple, qu’en somme je ne +trouvai pas très-attrayant. + +Ce qui est curieux, ce sont les voitures dont se servent les paysans: le +devant repose sur des barres ou des claies, le derrière sur deux poulies +de bois massives. + +Faute de chevaux, il me fallut m’arrêter à Kutaïs; je ne pus continuer +mon voyage qu’à deux heures de l’après-midi. J’avais deux stations à +faire pour arriver au petit endroit qu’on appelle _Marand_, situé près +de la rivière Ribon. On y décharge la charrette de poste contre un +bateau pour se rendre à _Redutkale_, au bord de la mer Noire. + +La première station passe en grande partie par de belles contrées +boisées; la deuxième offre de vastes perspectives sur les champs et les +prés. Les maisons et les buttes sont entièrement cachées par les +bosquets et les arbres. Nous rencontrâmes beaucoup de paysans qui, +quand ils n’allaient vendre à la ville que des poulets, des œufs ou des +fruits, étaient toujours à cheval. Comme ils ne manquent pas d’herbe ni +de pâturages, ils ont naturellement beaucoup de chevaux et un grand +nombre de bêtes à cornes. + +Faute d’un hôtel à Marand, je descendis chez un Cosaque. Ces gens, qui +vivent ici en même temps comme colons, ont de jolies petites maisons de +deux ou trois chambres, et une pièce de terre qui leur tient lieu à la +fois de champ et de jardin. + +Quelques-uns d’entre eux logent des voyageurs et savent fort bien se +faire payer le peu de choses mauvaises qu’ils leur fournissent. Pour un +méchant petit cabinet tout sale et sans lit, je payais 20 kopoks argent +(environ vingt sous). On me demanda autant pour un tout petit poulet; je +n’obtins rien de plus, car les Cosaques sont trop paresseux pour faire +une course hors de la maison. Quand j’avais besoin de pain, de lait ou +de quelque autre chose qui ne se trouvait pas au logis, il me fallait +aller le chercher; c’était tout au plus s’ils se dérangeaient pour un +employé ou un officier. + +J’avais quitté Tiflis le 5 septembre, à trois heures de l’après-midi, et +je n’arrivai à Marand que le 9 septembre au soir; j’avais donc mis cinq +jours pour faire 274 verstes (39 milles allemands ou 78 lieues de +France). Voilà ce qu’on peut appeler une fameuse poste! + +Le 11 septembre au matin, un bateau partit enfin pour _Redutkale_ (80 +verstes). Il faisait mauvais temps, et la nuit, ou par un vent fort, le +Ribon, qui d’ailleurs est un beau fleuve, n’est pas praticable à cause +des pieux ou des troncs d’arbres qui se trouvent à fleur d’eau. Le +paysage est toujours plantureux et ravissant. Le fleuve coule entre des +contrées boisées et des champs de maïs et de millet, et l’œil, se +promenant par-dessus les collines et les montagnes, poursuit au loin les +têtes gigantesques du Caucase. On découvre ses formes fantastiques, ses +pics, ses cimes, ses plateaux enfoncés, ses coupoles fendues, tantôt à +droite, tantôt devant, tantôt derrière, suivant les sinuosités toujours +changeantes du cours d’eau. Souvent nous faisions une halte et nous +débarquions; mais tous couraient à l’envi aux arbres; c’était à qui +cueillerait le raisin et les figues, qu’on trouvait partout en grande +quantité. Mais le raisin était sûr comme du vinaigre, les figues étaient +petites et dures. J’en trouvai une seule mûre; mais je la jetai après +l’avoir goûtée. Les figuiers étaient plus gros que tous ceux que j’avais +vus en Italie et en Sicile; je crois que tout le suc reste dans le bois +et dans les feuilles. Il se peut que la grande hauteur des ceps de vigne +soit cause que les raisins se trouvent petits et de mauvais goût. On +pourrait sans doute remédier à cela avec un peu de culture. + +_Le 12 septembre_, nous n’allâmes pas loin; il s’était élevé une petite +brise, et, comme nous étions déjà à l’entrée de la mer Noire, il nous +fallut rester à l’ancre. + +_13 septembre._ Le vent étant tombé, nous pûmes sans crainte nous +confier à la mer, sur laquelle nous fûmes ballottés pendant quelques +heures pour passer du principal bras du Ribon dans le bras secondaire +auprès duquel est situé _Redutkale_. Il y a bien un canal qui conduit de +l’un à l’autre; mais, comme il est fort ensablé, il n’est navigable que +lors des hautes marées. + +A Redutkale, je logeai également chez un Cosaque qui, en bon +spéculateur, avait trois petits cabinets qu’il louait aux étrangers. + +D’après le calendrier russe, nous étions au 31 août. On attendait le +1^{er} septembre le bateau à vapeur, qui repart après deux heures de +relâche. Je courus donc aussitôt chez le commandant de la ville pour +faire viser mon passe-port et pour demander une place sur le bateau. +Deux fois par mois, le 1^{er} et le 15, des vapeurs de la couronne vont +de Redutkale par Kertch jusqu’à Odessa (des occasions sur des voiliers +sont extrêmement rares); ils longent toujours la côte; touchent à +dix-huit stations (forts et places de guerre), font les transports +militaires de tout genre, et prennent gratuitement tous les voyageurs. +Le passager ne paye rien ni pour lui ni pour son bagage, mais il est +obligé de se contenter d’une place sur le pont. Il n’y a que peu de +cabines affectées au personnel de l’équipage et à des officiers +supérieurs qui vont souvent d’une station à l’autre. Il n’y a pas de +places payantes. + +Le commandant expédia aussitôt mon passe-port et ma carte de passage. A +cette occasion, je ne puis m’empêcher de faire observer que le +gouvernement russe est encore bien plus paperassier que le gouvernement +autrichien, qui jusqu’ici m’avait semblé ne pas avoir son pareil. Au +lieu d’un simple visa, on remplit toute une pancarte dont on prit +ensuite copie sur copie, ce qui demanda plus d’une demi-heure. + +Le bateau n’arriva que le 5 septembre (du calendrier russe). Rien n’est +plus ennuyeux que d’attendre une occasion d’une heure à l’autre, surtout +lorsqu’il faut être aussitôt prêt à partir. Tous les matins +j’empaquetais mes effets; je n’osais pas faire cuire un morceau de +viande ou un poulet, car je craignais que l’on ne vînt m’appeler d’un +moment à l’autre. Ce n’était que vers le soir que je n’avais plus rien à +craindre et que je pouvais aller me promener un peu. + +A en juger d’après ce que j’ai vu des environs de Redutkale, et en +général de la Mingrélie, le pays est parsemé de collines et de +montagnes, et entrecoupé de grandes vallées et de vastes plaines. Comme +les forêts abondent, l’air est très-humide et malsain, et il pleut +très-souvent au lever du soleil; il monte des vapeurs si épaisses +qu’elles planent comme des brouillards impénétrables à plus d’un mètre +et demi au-dessus de la terre. Ces vapeurs engendrent beaucoup de +maladies, surtout des fièvres et des hydropisies. Notez qu’au lieu de +construire leurs habitations et leurs huttes sur de grandes places +aérées et éclairées par le soleil, ces bonnes gens ont soin de les +planter dans les bosquets et sous le feuillage des gros arbres. On passe +souvent près de villages, et on n’aperçoit que rarement par-ci, par-là, +une maisonnette. Les indigènes, d’une indolence et d’une paresse sans +nom, ont le teint jaune pâle, ils sont maigres, et bien peu arrivent à +l’âge de soixante ans. Le climat est encore plus pernicieux pour les +étrangers. + +Cependant, je crois que des colons laborieux et des agronomes habiles +pourraient faire d’excellentes affaires dans la Mingrélie. On n’y manque +certes pas de sol et de terrain; car plus des trois quarts des terres +restent incultes. En éclaircissant les forêts, en desséchant les +marécages, on rendrait le climat plus doux et moins funeste à ses +habitants. Sans être cultivé, le sol est déjà d’une fertilité +extraordinaire. Combien n’augmenterait-elle pas encore si on savait s’y +prendre! Partout on voit une herbe grasse mêlée aux meilleures plantes +et au trèfle sauvage. Les fruits viennent sans culture; les vignes +grimpent jusqu’aux cimes les plus élevées des arbres. Du temps des +pluies, la terre est si trempée que l’on ne se sert que de charrues, de +houes et de pioches de bois. Ce que l’on cultive le plus, c’est le blé +de Turquie, et une espèce de millet appelé _gom_. Quant au vin, les +habitants le font par un procédé extrêmement simple. Ils creusent le +tronc d’un arbre, y foulent le raisin avec les pieds, et versent le jus +dans des terrines qu’ils enfouissent dans la terre. + +Le caractère des Mingréliens passe généralement pour mauvais, et on les +considère comme des voleurs et des brigands, chez lesquels les meurtres +ne sont pas rares. Ils s’enlèvent les femmes les uns aux autres et sont +très-adonnés à la boisson. Le père habitue les enfants au vol, et les +mères à l’impudicité. + +La Colchide ou Mingrélie est située à l’extrémité de la mer Noire, et au +nord, près du mont Caucase. Les peuples voisins étaient jadis connus +sous le nom de _Huns_ et d’_Alanes_. On place l’ancien pays des Amazones +entre le Caucase et la mer Caspienne. + +Redutkale peut bien avoir 1500 habitants. Ils sont si paresseux et si +ennemis de la moindre peine, que, dans les cinq jours que je passai dans +cette ville, je ne pus, ni avec de l’argent ni avec de bonnes paroles, +me procurer du raisin et des figues. J’allai tous les jours au bazar et +jamais je n’en trouvai à acheter. Le peuple est trop fainéant pour aller +en chercher dans le bois voisin. Il ne travaille que quand il y est +poussé par la plus grande nécessité, et alors il se fait payer d’une +manière exorbitante. Des œufs, du lait et du pain me coûtèrent autant +qu’à Vienne, sinon plus cher. C’est ici qu’on peut dire que tout en +vivant au milieu de l’abondance on meurt presque de faim. + +Ce qui me déplut singulièrement dans ce peuple, ce furent ses pratiques +religieuses[141] auxquelles il se livre d’une façon toute machinale. A +toute occasion il fait le signe de la croix, qu’il mette un morceau dans +sa bouche, qu’il boive, qu’il passe d’une chambre à l’autre ou qu’il +s’habille. La main n’est occupée qu’à cela. Mais cela devient +intolérable quand ces bonnes gens passent devant une église. Alors ils +s’arrêtent, font une demi-douzaine de génuflexions et des signes de +croix sans fin. Quand ils sont en voiture, ils arrêtent pour se livrer +tranquillement à toutes leurs simagrées. Comme je me trouvais à +Redutkale, un vaisseau était sur le point de mettre à la voile. On alla +chercher un prêtre qui appela la bénédiction céleste sur tout le navire +en général et sur chaque petit coin en particulier. Il pénétra dans +chaque cabine, dans tous les coins et recoins, et termina en bénissant +les matelots, qui en échange se moquèrent de lui. + +Cela me confirma dans mon opinion, que la véritable religion se trouve +le moins là où on en fait un vain et fastueux étalage! + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XXIII. + + Départ de Redutkale.--Une attaque de choléra.--Anapka.--Le vaisseau + suspect.--Kertch.--Le musée.--Tumuli.--Continuation de mon + voyage.--Theodosia (Caffa).--Jalta.--Le château du prince + Woronzoff.--La citadelle de Sébastopol.--Odessa. + + +Le 17 septembre (nouveau style), à neuf heures du matin, le navire +arriva, et une heure plus tard j’étais déjà assise sur le pont: c’était +_le Maladetz_, de la force de 140 chevaux; il avait pour capitaine le +commandant Zorin. + +La distance de Redutkale à Kertch est en ligne droite de 360 milles +marins; mais pour nous, qui restâmes toujours le long de la côte, elle +s’éleva jusqu’à 500. + +Le Caucase, les collines et les parties avancées de la chaîne, une riche +et splendide nature, nous demeurèrent fidèles pendant la première +journée. Au fond d’une vallée charmante nous trouvâmes un petit endroit, +_Gallansur_, notre première station, où nous ne nous arrêtâmes que peu +de temps. + +Vers les six heures du soir, nous atteignîmes la petite ville fortifiée +de _Sahun_, qui est située en partie sur la côte, en partie sur une +large colline. C’est ici que je vis pour la première fois des Cosaques +en grand uniforme; tous ceux que j’avais vus jusqu’alors étaient +très-mal habillés et n’avaient absolument rien de militaire; ils étaient +affublés de pantalons de grosse toile et de longs et vilains habits qui +leur tombaient jusque sur les talons: mais ceux-ci portaient des +jaquettes collantes avec des gibernes disposées chacune pour huit +cartouches, de larges pantalons à grands plis et des bonnets de drap +bleu foncé garnis de fourrure. Ils nous amenèrent dans un bateau à rames +un officier d’état-major de Sahun. + +_18 septembre._ Nous restâmes tout le jour à Sahun. Les bateaux à +charbon, par une inconcevable négligence, n’étaient nullement prêts: ils +chargeaient encore quand nous étions déjà depuis longtemps à l’ancre, et +ce ne fut que vers les six heures du soir que notre provision fut +complétée. Nous gagnâmes aussitôt le large. + +_19 septembre._ Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup de vent et de +pluie. Je demandai la permission de me placer sur l’escalier de la +cabine. On me l’accorda presque en secouant les épaules, mais quelques +minutes après le commandant envoya l’ordre de me mettre à couvert. Je +fus très-étonnée et très-réjouie de cette galanterie, mais je fus +bientôt détrompée quand on me conduisit dans la cabine des matelots. +Tous sentaient horriblement l’eau-de-vie, dont quelques-uns avaient bu +avec excès. Je me hâtai de remonter sur le pont, où, malgré la furie des +éléments déchaînés, je me sentais beaucoup mieux que parmi ces chrétiens +orthodoxes si bien élevés! + +Dans le cours de la journée nous nous arrêtâmes à _Bambour_, à +_Pizunta_, à _Gagri_, à _Adlar_ et dans d’autres endroits. A Bambour, je +remarquai d’admirables groupes de rochers. + +_20 septembre._ La chaîne du Caucase avait disparu, et les forêts +épaisses avaient fait place à d’immenses étendues vides. L’orage, le +vent et la pluie ne nous quittaient toujours pas. + +Le machiniste du navire, un Anglais, M. Platts, avait été par hasard +informé de mes voyages (sans doute par mon passe-port, que j’avais dû +remettre en entrant dans le vaisseau); il se présenta devant moi et +m’offrit pendant le jour sa cabine; il s’entremit aussi pour moi auprès +d’un des officiers, et réussit à m’obtenir une petite cabine, qui +touchait, il est vrai, à la cabine des matelots, mais qui en était +séparée par une porte. Je suis très-reconnaissante à ces deux messieurs +de leur bonté, qui était d’autant plus grande, qu’on me donnait, quoique +étrangère, la préférence sur les officiers russes, dont il y avait au +moins une demi-douzaine campés sur le pont. + +A _Sissassé_, nous fîmes une longue halte. C’est une des stations +principales, une belle forteresse sur une colline. Tout autour il y a de +belles maisons en bois. + +_21 septembre._ La nuit fut terrible; un des matelots, qui le 20 encore +était plein de vie et de santé, et mangeait de fort bon appétit, fut +tout à coup atteint du choléra; les cris de douleur du malheureux me +déchiraient le cœur, et je m’enfuis sur le pont, mais la pluie et le +froid n’étaient pas moins terribles. Je n’avais rien que mon manteau, +qui fut bientôt traversé; mes dents claquaient, je frissonnais de tout +mon corps, et je n’eus d’autre ressource que de redescendre dans la +cabine, de me boucher les oreilles et de rester dans le voisinage du +moribond. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, au bout de huit +heures le malheureux n’était plus qu’un cadavre. Le matin, à la première +station, à Bschada, on débarqua le corps. On l’enveloppa dans un paquet +de toile à voile, et on cacha cet événement aux passagers. La cabine fut +lavée soigneusement avec du vinaigre, et aucun nouveau cas ne se +présenta. + +Je ne fus nullement étonnée qu’il se déclarât des maladies à bord; +seulement je me serais figuré que les pauvres soldats devaient en être +atteints, étant jour et nuit sur le pont, n’ayant pour nourriture que du +pain noir tout sec. Combien en ai-je vu, à moitié transis de froid et +trempés jusqu’aux os, grignoter un petit morceau de pain! Et combien +cette misère est plus grande encore pendant la mauvaise saison, sans +manteaux et sans couvertures! Le voyage de Redutkale à Kertch exige +souvent une vingtaine de jours, car la mer est si agitée que l’on ne +peut approcher des stations et qu’on reste quelquefois des journées +entières avant d’y toucher. Si un pauvre soldat est forcé de faire toute +la traversée en hiver, on peut regarder comme un miracle qu’il arrive +vivant au lieu de sa destination. Mais, d’après le système russe, la vie +d’un simple soldat n’entre pas en ligne de compte! Les matelots sont +traités un peu mieux, mais pas encore trop bien. On leur donne du pain +et de l’eau-de-vie, une très-petite portion de viande, et deux fois par +jour une soupe à la choucroute, nommée _bartsch_. + +Sur le pont, le nombre des officiers, de leurs femmes et des soldats, +augmenta à chaque nouvelle station; en échange, on ne débarquait que peu +de monde. + +Bientôt le pont se trouva tellement encombré de caisses, de coffres, de +boîtes et de meubles de toute espèce, qu’on avait toutes les peines du +monde à trouver une toute petite place au milieu de tous ces effets +amoncelés. Jamais je ne vis une telle cargaison sur un vaisseau. + +Par le beau temps, ce mouvement et cette agitation continue offrent +beaucoup de distractions; il y avait toujours quelque nouveau spectacle; +tout le monde était gai et content, et semblait ne former qu’une seule +famille. Mais quand par malheur il arrivait tout à coup une forte ondée +ou qu’une vague indiscrète venait visiter le pont, c’étaient alors des +cris et des gémissements de toutes parts! Aussitôt on savait ce que +renfermait chaque caisse, chaque coffre. L’un criait: «Comment garantir +mes pains de sucre?» Un autre disait: «Ah! ma farine, elle ne vaudra +plus rien!» Une pauvre femme se plaignait de ce que ses chapeaux étaient +pleins de taches; une autre se lamentait de ce que l’uniforme de son +mari allait être gâté, etc. + +A quelques petites stations nous avions pris des soldats malades pour +les transporter à l’hôpital de Kertch. On me dit que c’était plutôt par +mesure de sûreté que pour leur donner des soins, car ces soins ils les +auraient trouvés dans les diverses stations; mais tous les petits +endroits, depuis Redutkale jusqu’à Anapka, sont encore souvent infestés +par des Tartares circassiens, qui sortent inopinément des montagnes pour +se livrer au pillage et au meurtre. Il n’y a pas longtemps, dit-on, +qu’ils ont même tiré des coups de canon sur un vapeur de la couronne. +Les Circassiens[142] aiment les Russes comme les Chinois aiment les +Anglais. + +Les pauvres malades furent aussi installés sur le pont; on ne prit pas +d’autre soin d’eux que d’étendre une toile à voiles pour les garantir du +vent de deux côtés. Mais, quand il pleuvait fort, l’eau pénétrait +par-dessous de toutes parts, et les malheureux se trouvaient à moitié +trempés. + +_22 septembre._ Aujourd’hui nous vîmes la ville et la forteresse +_Nova-Russiska_ qui renferme quelques jolies maisons particulières, des +hôpitaux, des casernes et une belle église. La ville et la forteresse +sont situées sur des collines, et n’ont été fondées que depuis dix ans. + +Le soir, nous arrivâmes à _Anapka_, place enlevée aux Turcs en 1829. Ici +finissent les jolies montagnes et les collines boisées; elles sont +remplacées par les steppes assez tristes de la Crimée. + +J’eus ce jour-là occasion d’admirer la vigilance et la pénétration de +notre commandant. Un voilier était tranquillement à l’ancre dans une +petite baie. Dès que le commandant l’aperçut, il fit aussitôt suspendre +la marche et mettre un bateau à la mer. Il dépêcha un officier vers le +voilier pour voir ce qu’il faisait là. Jusqu’ici tout cela était assez +naturel; car, en Russie, où l’on voudrait pouvoir envoyer _une mouche +étrangère_ au delà des frontières, il était tout simple qu’on désirât +savoir ce que voulait un vaisseau. Mais voici le plaisant de l’affaire. +L’officier approcha du voilier, mais il n’y monta pas et ne se fit +montrer aucun des papiers; il se contenta de demander de loin au +capitaine ce qu’il faisait là. Le capitaine répondit que des vents +contraires l’avaient forcé de jeter l’ancre en cet endroit, et qu’il +n’attendait qu’un bon vent pour aller à telle ou telle station. Cette +réponse satisfit complétement l’officier et le commandant. Cela me +semblait absolument la même chose que de demander à quelqu’un s’il est +un honnête homme ou un fripon, et de croire à son honnêteté dès qu’il +lui plaît de l’affirmer. + +_23 septembre._ Nous eûmes encore une vilaine nuit à passer. Rien que de +la pluie et des ouragans! Que je plaignais ces pauvres malades, et même +ceux qui se portaient bien, d’être exposés à ce temps affreux! + +Vers midi, nous arrivâmes à Kertch. De la mer on domine très-bien la +ville, qui s’étend en demi-cercle sur le rivage et s’élève un peu sur le +monticule de Mithridate, auquel elle est adossée. En haut de la colline +est le musée, construit dans le goût d’un temple grec et entouré tout +autour de colonnes. La cime de la montagne est formée par de beaux +groupes de rochers, entre lesquels se trouvent quelques petits +obélisques et des monuments appartenant à l’ancien cimetière. Les +alentours présentent l’aspect d’une steppe avec des buttes artificielles +couvertes de tombeaux qui datent des temps les plus reculés. A +l’exception du Mithridate, on ne voit aucune autre colline ou montagne. + +La ville de _Kertch_ est située en partie à l’endroit où se trouvait +l’ancien _Panticapée_[143]. Aujourd’hui elle fait partie de la province +de Tauride; elle est fortifiée, elle a un bon port et fait un commerce +assez considérable. La population est d’environ 12 000 âmes. La ville +renferme beaucoup de belles maisons toutes modernes, les rues sont +larges et pourvues de trottoirs. Sur les deux places, l’ancienne et la +nouvelle, il y a beaucoup d’animation les dimanches et les jours de +fête. Il s’y tient un marché de tous les articles imaginables, mais +surtout de vivres. Ce qui me surprit, ce fut la rudesse et la brutalité +extraordinaires du bas peuple. Je n’entendais de toutes parts que crier, +pester et jurer. Je fus aussi très-étonnée de voir des dromadaires +attelés à plusieurs charrettes. + +De superbes marches de pierre et des chemins sinueux conduisent au +Mithridate, seule promenade des habitants de la ville. Ce monticule doit +avoir servi autrefois de sépulture; car, partout où l’eau a emporté la +terre, on trouve de tout petits sarcophages étroits, composés de quatre +dalles de pierre. La vue d’en haut[144], il est vrai, n’est masquée par +rien, mais elle est sans attrait; de trois côtés une steppe dépouillée +d’arbres et de verdure, dont la monotonie n’est interrompue que par +d’innombrables _tumuli_. Du quatrième côté on aperçoit la mer. Cette vue +est partout très-belle, d’autant plus que la mer se marie à la mer, et +que l’on découvre deux grandes nappes d’eau, la mer Noire et la mer +d’Azow. On voit dans la rade un assez grand nombre de vaisseaux, mais +pas les quatre ou six cents que j’avais espéré y trouver d’après les +rapports des journaux. + +En revenant, je visitai le musée, composé d’une seule salle. Il renferme +bien quelques curiosités extraites des monuments tumulaires, mais les +plus belles choses trouvées dans les fouilles ont été transportées à +Saint-Pétersbourg. Les restes de sculptures, de bas-reliefs, de +sarcophages et d’épitaphes, sont très-endommagés. Tout ce qui existe +encore, en fait de statues, dénote un grand art. La pièce la plus +curieuse de ce musée est un sarcophage en marbre blanc. Quoique +détérioré, il offre encore de magnifiques reliefs, surtout la figure +d’un ange tenant réunies au-dessus de sa tête deux guirlandes de fruits +et de feuilles. Sur le couvercle du sarcophage reposent deux figures +couchées. Les têtes manquent; mais tout le reste, les corps, leur +position, la draperie des robes de dessus, est exécuté avec la plus rare +perfection. + +Un autre sarcophage de bois atteste un grand talent dans l’art de +tourner et de ciseler. + +Une collection de pots de terre, de cruches et de petites lampes, me +rappela beaucoup celle du musée de Naples. + +Les pots sont cuits et peints en brun; ils ont absolument la forme de +ceux qu’on a déterrés à Herculanum et à Pompéi. Les cruches ont deux +anses et sont si pointues par le bas qu’elles ne se tiennent debout que +quand elles sont appuyées. Cette forme de vases est encore aujourd’hui +usitée en Perse. En fait de verrerie, je ne vis, à part quelques objets +insignifiants, que de petits flacons formés uniquement d’un long cou. Il +y avait aussi des bracelets en or, des bagues et des colliers un peu +massifs. Les objets les plus délicats étaient de petites feuilles +carrées soigneusement ciselées, que l’on attachait à la tête ou à la +poitrine, et enfin des couronnes composées de guirlandes de feuilles de +laurier. En objets de cuivre, je vis des chaudrons et des chaînes; en +plâtre, on avait de vilaines figures grotesques et différents ornements +que l’on appliquait sans doute à l’extérieur des maisons. + +Parmi les monnaies, j’en trouvai quelques-unes d’un coin extrêmement +remarquable. + +Il ne me restait plus qu’à visiter les _tumuli_. Je cherchai longtemps +en vain un guide; mais, comme il ne vient que rarement des étrangers +dans ce pays, on n’y rencontre pas de cicérone régulier. Dans mon +embarras, je crus ne pouvoir mieux faire que de m’adresser au +vice-consul d’Autriche, M. Nicolaï. Non-seulement il se montra tout +disposé à contenter mon désir, mais il eut même la complaisance de +m’accompagner. + +Les temples sont des monuments d’une espèce toute particulière: ils se +composent d’une galerie d’environ 20 mètres de long, 5 de large et 8 de +haut, et d’une toute petite chambre placée au bout de la galerie. Les +murs du monument s’élèvent obliquement comme le toit d’une maison, et se +touchent tellement en haut qu’il reste à peine un pied d’intervalle. Ils +sont construits en dalles de pierre, longues et très-épaisses, et +superposées les unes sur les autres, de manière que la rangée de dessus +dépasse toujours celle de dessous de six à sept pouces. A l’ouverture +supérieure, large d’un pied, il y a également des dalles de pierres +massives. Quand on regarde de loin l’entrée, les murs semblent couchés. +Le cabinet est un carré oblong au-dessus duquel s’étend un petit plafond +voûté; il est construit absolument comme le corridor. Une fois le +sarcophage déposé dans la chambre du fond, tout le monument était comblé +de terre. + +Le beau sarcophage de marbre placé au musée a été extrait d’un tombeau +qui se trouve près des bâtiments de la Quarantaine; on dit que c’est +celui du roi Bentik. + +La plupart des monuments avaient déjà été ouverts par les Turcs; ceux +qui restent encore sont ouverts par le gouvernement russe. On a trouvé +beaucoup de corps couverts de bijoux et de couronnes de feuilles d’or +comme on en voit au musée. On trouve souvent aussi des monnaies. + +Le 26 septembre était un jour de grande fête pour les Russes: ils +célébraient la découverte de la croix de Jésus-Christ. Le peuple +apporta à l’église, comme offrandes, du pain, de la pâtisserie, des +fruits, etc. Toutes ces offrandes furent entassées dans un coin de +l’église. A la fin du service religieux, le prêtre les bénit, en donna +quelques faibles parcelles aux mendiants qui l’assiégeaient, et fit +mettre le reste dans des paniers qu’on transporta dans sa demeure. Dans +l’après-midi, la population se rendit presque tout entière au cimetière. +Les gens du peuple y portèrent aussi des provisions de bouche; mais, +après avoir été également bénies par le prêtre, elles furent mangées +avec beaucoup de satisfaction par chacun de ceux à qui elles +appartenaient. + +Je ne vis que peu de monde habillé à la russe. Le véritable costume du +peuple se compose de longs cafetans de drap bleu; les hommes portent des +chapeaux bas de feutre avec de larges rebords, et leurs cheveux sont +taillés tout ronds; quant aux femmes, elles se mettent de petits +mouchoirs de soie autour de la tête. + +Avant de quitter Kertch, il me faut encore rappeler qu’il y a dans le +voisinage des sources de naphte que je ne visitai pas, parce que, +d’après la description que l’on m’en fit, elles ressemblent tout à fait +à celles de Tiflis. + +Le point le plus rapproché pour continuer mon voyage était Odessa. +J’avais le choix entre deux routes, celle de terre et celle de mer. La +première offre, dit-on, des parties très-belles et très-intéressantes; +mais je préférai sans hésiter la dernière, car je n’avais pas le moindre +goût pour la poste russe, et je désirais en outre sortir le plus tôt +possible de l’empire de Russie. + +Le 27 septembre, à huit heures du matin, j’allai à bord du vapeur russe +_Dargo_, de la force de 100 chevaux. La distance d’Odessa à +Constantinople est de 360 milles marins. Le bateau était beau, propre, +et extrêmement bien tenu. Les prix étaient excessivement modérés (je +payais pour une place de secondes 13 roubles d’argent, environ 52 +francs). La seule chose qui ne me plut pas dans les bateaux russes, +c’est la trop grande faveur accordée à l’économe, qui, à ce qu’on me +disait, avait à payer une remise à qui de droit. Tous les voyageurs, +sans exception, sont forcés de prendre chez lui leur nourriture; cela +est souvent très-dur pour les pauvres passagers du pont, qui, pour le +payer, se trouvent réduits à tirer de leur poche les derniers kopecks +qui leur restent. + +Nous arrivâmes de bonne heure dans l’après-dînée à _Feodosia_ (_Caffa_), +autrefois la ville la plus grande et la plus importante de la Crimée: on +l’appelait une seconde Constantinople. Elle était arrivée au plus haut +degré de splendeur à la fin du XV^{e} siècle, sous la domination des +Génois. Sa population dépassait alors 200 000 âmes. Aujourd’hui, réduite +au rang d’une petite ville de cercle, elle n’a plus que 5000 habitants. + +Il reste encore du temps des Génois des murs de citadelle et des tours à +moitié délabrées, ainsi qu’une belle mosquée que les Russes ont +transformée en une église chrétienne. + +Feodosia est située près d’un grand golfe de la mer Noire, sur la pente +de collines toutes nues. On ne découvre, en fait de verdure, que +quelques jolis jardins. + +_28 septembre._ Ce matin, nous fîmes une halte près de Jalta, un tout +petit endroit de 500 âmes, qui possède une église extrêmement jolie, +fondée par le prince Woronzoff. Construite en style vraiment gothique, +cette église est placée en dehors du village, sur un coteau riant. + +Le paysage est charmant, et de belles montagnes et des collines, partie +couvertes de jolis bois, partie s’élevant en superbes masses de rocher, +s’étendent jusqu’au bord de la mer. + +Le bateau à vapeur s’arrêta vingt-quatre heures à Jalta. Je profitai de +cette relâche pour faire une excursion à _Alupka_, un des domaines du +prince Woronzoff, célèbre par un château que l’on regarde comme une des +curiosités de la Crimée. Pour y aller on traverse de basses collines +tout contre la mer, puis un parc ravissant, créé par la nature, mais que +la main ingénieuse de l’homme s’est plu à embellir. Entre les bosquets +et les bois, entre les vignes et les jardins, sur des places +découvertes, sur des collines et des coteaux, on aperçoit les châteaux +et les villas les plus jolis de la noblesse russe. L’ensemble offre un +aspect si riant et si attrayant que l’on s’imagine qu’ici doivent +nécessairement habiter la joie, la concorde et le bonheur. + +La première villa qui attire les regards est celle du comte Léon +Potocki. La maison est construite avec beaucoup de goût; dans le jardin +on a déployé beaucoup d’art et de luxe; la situation est superbe et +offre une vaste perspective sur la mer et les environs. Il y a non loin +du bord de la mer un autre édifice grandiose, mais qui frappe plus par +ses vastes dimensions que par sa beauté. Il ressemble à une maison +carrée ordinaire à plusieurs étages; c’est une maison de campagne de +l’impératrice, une résidence pour la saison des bains, mais jusqu’ici +elle n’est pas encore venue à ce château, nommé _Oriander_. La charmante +villa du prince Mirzewsky offre un aspect bien plus beau que ce palais. +Elle est située sur une colline, au milieu d’un superbe parc, d’où l’on +a une vue magnifique des montagnes et de la mer. La principale façade de +l’édifice est de style gothique. + +La villa du prince Gallitzin est tout à fait gothique. Les fenêtres, qui +montent en pointe, et deux tours dont une est même ornée d’une croix, +lui donnent l’air d’une église, et on cherche involontairement la ville +dont doit dépendre cette belle résidence. + +Elle est située pour ainsi dire au terme de la belle et riche nature de +ce pays. Peu à peu les arbres se transforment en arbustes rabougris et +en buissons, le beau tapis de verdure se change en un sol pierreux; au +fond s’élèvent des rochers escarpés au pied desquels sont amoncelés des +débris détachés de leurs flancs. + +On voit bien encore quelques jolies propriétés; mais, créées par l’art, +elles manquent complétement du charme de la nature. + +Après avoir fait environ treize verstes, le chemin tourne autour d’une +des collines pierreuses, et l’on découvre le château du prince Woronzoff +dans toute son étendue. Ce palais offre un aspect bien moins imposant +que je ne me l’étais figuré. Il est bâti en pierres de taille qui ont la +même couleur que les rochers et les montagnes dont il est entouré. Si +quelque jour un grand parc vient l’envelopper, le palais ressortira +davantage et on saisira mieux le caractère grandiose de son +architecture. On y trouve bien déjà une belle plantation, mais encore +trop jeune et peu étendue. Le jardinier en chef, un Allemand, M. Kebach, +est dans sa partie un maître et un artiste consommé; il a su dompter la +nature stérile et déserte, au point qu’elle ne produit pas seulement des +fleurs et des arbres ordinaires, mais qu’elle se pare même des plus +belles plantes exotiques. + +Le château est bâti en style gothique mauresque, avec des tours et des +tourelles, des flèches et des aiguilles, des murs crénelés, comme on en +trouve dans les anciennes constructions du même genre qui se sont bien +conservées. La principale façade est tournée du côté de la mer. Deux +lions en marbre de Carrare, dans l’attitude du repos, que l’on doit au +ciseau d’un excellent artiste, sont placés en haut des vastes degrés qui +conduisent du château jusqu’au rivage de la mer. + +La disposition intérieure du palais rappelle les contes des _Mille et +une Nuits_. On y voit réunis les étoffes les plus précieuses, les bois +les plus recherchés, les chefs-d’œuvre et les merveilles de l’art de +toutes les parties du monde. On y admire des appartements somptueux en +style oriental, dans le goût chinois, persan et européen, et surtout un +pavillon unique dans son genre renfermant non-seulement les fleurs les +plus belles et les plus rares, mais aussi les arbres les plus élevés, +entre autres des palmiers avec leurs riches cimes touffues. Des touffes +de feuillage entrelacées couvrent les murs, et des fleurs poussent de +toute part. Les plus doux parfums embaument l’air; des divans moelleux +se trouvent à moitié cachés sous les festons de verdure. Tout, en un +mot, est combiné de manière à produire l’effet le plus magique sur les +sens. + +Le propriétaire de ce palais féerique, le prince Woronzoff, était +malheureusement absent; il assistait à une fête donnée dans un château +voisin. J’avais des lettres pour lui, et j’aurais bien voulu faire sa +connaissance, car je l’avais entendu citer par tout le monde, riches et +pauvres, comme l’homme le plus charitable, le plus juste et le plus +généreux. On m’engagea même à rester jusqu’à son retour, mais il +m’aurait fallu attendre huit jours l’arrivée du prochain vapeur, et mon +temps était trop limité. + +Non loin du château est un village tartare comme il s’en trouve beaucoup +dans la Crimée. Ils se distinguent par leurs toits en terrasse toute +plate où les habitants se tiennent plus volontiers que dans l’intérieur +de leurs cabanes. Comme le climat est doux et beau, ils travaillent +toute la journée sur le toit, et ils y couchent la nuit. Les hommes ne +se distinguent pas beaucoup du paysan russe pour le costume; les femmes +s’habillent en quelque sorte à l’orientale, mais ne se couvrent pas la +figure. + +Nulle part ailleurs je ne vis des vignobles aussi bien plantés et aussi +bien tenus. Le raisin est très-doux et savoureux, le vin est bon et +léger, et souvent on en fait du champagne, imitation à laquelle il se +prête sans trop de peine. Dans les vignobles du prince Woronzoff, il y +a, dit-on, plus de cent espèces différentes de plants de vignes. + +A mon retour à Jalta, il me fallut rester encore plus de deux heures à +l’hôtel, parce que les messieurs avec qui je devais aller à bord +n’avaient pas encore fini de boire. Enfin, quand on se disposa à partir, +un officier du vapeur était si ivre qu’il ne pouvait pas se tenir sur +ses jambes. Deux messieurs, aidés de l’hôtelier, le traînèrent jusqu’au +rivage. Nous y trouvâmes bien la yole du vapeur; mais les matelots +refusèrent de nous passer, car ils attendaient le capitaine. On loua +donc un bateau pour lequel il y avait 20 kopecks d’argent à payer. Ces +messieurs savaient que je ne parlais pas le russe; mais ils ignoraient +que je le comprenais un peu. J’entendis parfaitement que l’un dit à +demi-voix à l’autre: «Je n’ai pas de monnaie sur moi, laissons payer +cette femme.» Ensuite, il s’adressa à moi et me dit en français: «La +part que vous avez à payer est de 20 kopecks d’argent.» Cependant +c’étaient des messieurs qui prétendaient être instruits et bien élevés. + +_29 septembre._ Nous nous arrêtâmes près de la belle forteresse de +Sébastopol. Les fortifications sont en partie à l’entrée du port, en +partie dans le port même. Construites en pierres massives et abondamment +pourvues de tours et de forts extérieurs, elles défendent l’entrée du +port sur plusieurs points. Le port, entouré presque de tous côtés de +collines, est un des plus sûrs et des plus commodes du monde +entier[145]. Il peut recevoir la flotte la plus considérable, et il est +si profond que les plus grands vaisseaux de guerre peuvent jeter l’ancre +le long des quais. Des écluses, des docks d’un caractère vraiment +grandiose, y ont été disposés avec une magnificence dont rien +n’approche. Pendant mon séjour, on y travaillait encore et on employait +des milliers de bras pour achever ces œuvres gigantesques. On me montra +parmi les ouvriers beaucoup de gentilshommes polonais qui, faits +prisonniers lors de la dernière tentative d’affranchissement en 1831, +avaient été envoyés à Sébastopol. + +Les fortifications et les casernes sont si grandes qu’elles peuvent +contenir près de 30 000 hommes. + +La ville, fondée depuis peu, est située sur une chaîne de collines nue +et déserte. Parmi les édifices publics, l’église grecque est celui qui +frappe le plus l’attention, car elle est tout isolée sur une colline et +construite dans le style d’un temple grec. La bibliothèque est placée à +l’endroit le plus élevé. (Ce serait une bonne allégorie, si, en la +construisant, c’est à dessein qu’on l’a placée si haut.) Il faut encore +signaler un beau portique près de l’édifice du _Club_, auprès duquel on +a construit un escalier en pierre qui conduit au rivage de la mer, et +qui permet, quand on débarque, de monter facilement à la ville. Un +monument gothique, élevé à la mémoire du capitaine Cozar qui se couvrit +de gloire à la bataille de Navarin et y trouva la mort, n’excite pas +moins la curiosité de l’étranger. Ce monument est, comme l’église, isolé +sur une colline. + +Les rues, comme dans toutes les villes russes nouvellement bâties, sont +larges et propres. + +_30 septembre._ Nous arrivâmes à Odessa de grand matin. La ville se +présente bien du côté de la mer. Comme elle est placée sur un point +élevé, on embrasse d’un seul coup d’œil beaucoup d’édifices vraiment +remarquables. De ce nombre sont surtout le palais du prince Woronzoff, +la Bourse, les édifices du gouvernement, de la Quarantaine, plusieurs +grandes casernes et beaucoup de superbes maisons particulières. Quoique +les environs soient plats et déserts, une foule de jardins et d’allées +donnent à la ville un air riant. Dans le port, je vis une véritable +forêt de mâts, et encore ce n’est pas là que se trouve la plus grande +partie des vaisseaux. Ils sont plutôt à l’ancre dans le port de la +Quarantaine. La plupart viennent du côté de la Turquie, et pour les +pays turcs il y a toujours une quarantaine de quinze jours, qu’il y ait +ou non une maladie épidémique. + +Odessa, capitale du gouvernement de Cherson, est, par sa position sur la +mer Noire et aux embouchures du Dniestre et du Dniepre, une des places +de commerce les plus importantes de la Russie méridionale. La ville, qui +compte 80 000 habitants, fut fondée en 1794 et déclarée port franc en +1817. Une belle citadelle domine tout le port. + +Le développement rapide et l’état florissant d’Odessa sont dus en grande +partie au duc de Richelieu, qui, après avoir comme émigré français pris +part à plusieurs campagnes contre son pays, alla en Russie et fut nommé +en 1803 gouverneur général de la province de Cherson. Il garda ce poste +jusqu’en 1814; dans ce laps de temps, il éleva la ville, qui à son +arrivée comptait à peine 3000 âmes, au rang qu’elle occupe aujourd’hui. +Une des plus belles rues porte son nom, et, en son honneur, on a donné à +quelques places les noms de plusieurs places de Paris. + +Je ne restai que deux jours à Odessa; le troisième, je me rendis à +Constantinople sur le bateau à vapeur. J’eus le temps de parcourir +Odessa et ses environs dans tous les sens. La plus belle partie est +située du côté de la mer; le boulevard surtout, avec ses superbes +allées, offre une charmante promenade. La statue de bronze et en pied du +duc de Richelieu est un de ses plus beaux ornements. De larges escaliers +en pierre conduisent du boulevard jusqu’au bord de la mer, et dans le +fond on voit se grouper de magnifiques palais et de vastes édifices. Les +plus remarquables sont le palais du gouvernement, l’hôtel de +Saint-Pétersbourg et le palais du prince Woronzoff, qui est construit +dans le style italien et auquel vient se joindre un petit jardin. Du +côté opposé du boulevard est la Bourse, également de style italien, et +entourée d’un jardin. Non loin de là se trouve l’Académie des +beaux-arts, édifice assez médiocre, d’un seul étage. Le théâtre, orné +d’un beau portique, promet beaucoup au dehors, mais produit bien peu +d’effet à l’intérieur. Il est attenant au Palais-Royal, composé d’un +joli jardin, autour duquel sont placés de grands et beaux magasins, où +l’on trouve les plus riches marchandises. Les étalages sont +très-surchargés, mais disposés avec beaucoup moins de goût qu’à Vienne +ou à Hambourg. + +Parmi les églises, la cathédrale russe est celle qui se distingue le +plus. Elle a une nef surmontée d’une voûte très-élevée et d’une belle +coupole. La nef repose sur de fortes colonnes revêtues d’un plâtre blanc +et brillant qui ressemble à du marbre. L’église est ornée de tableaux, +de lustres et de flambeaux qui sont riches, mais sans goût. Ce fut la +première église où je trouvai des poêles, et vraiment on aurait été +presque tenté de s’en servir, tant la différence de température, malgré +le peu de distance, se faisait sentir entre Odessa et Jalta. + +Une autre église russe se trouve sur le nouveau bazar. Elle a une grande +coupole entourée de quatre autres plus petites, et paraît très-belle au +dehors; mais au dedans elle est petite et extrêmement simple. + +L’église catholique, qui n’était pas encore entièrement achevée, peut, +pour l’architecture, entrer hardiment en parallèle avec la cathédrale +russe. + +Toutes les rues sont larges, belles et régulières. Aussi n’a-t-on pas +beaucoup de peine à s’orienter. On remarque de grandes et belles maisons +dans toutes les rues et même dans les parties les plus reculées de la +ville. + +Dans l’intérieur de la ville est le jardin dit _de la Couronne_, qui, +sans être des plus grands et des plus beaux, offre cependant quelques +distractions; tous les dimanches et les jours de fête, les promeneurs y +affluent. Un excellent orchestre y joue, en été, sous une tente, et en +hiver dans un simple pavillon. + +Le jardin botanique, situé à trois verstes de la ville, est pauvre en +plantes exotiques et très-négligé. Chaque pas qu’on y fait donne du +regret. L’automne, que je retrouvais pour la première fois après +quelques années, fit sur moi une impression vraiment affligeante. +J’aurais presque envié ceux qui habitent les pays chauds, quoique la +chaleur fasse aussi beaucoup souffrir. + +A Odessa, on se tire assez bien d’affaire quand on parle l’allemand; +presque tout le monde le comprend, à l’exception du bas peuple. + +Pour ce qui est du passe-port, on rencontre autant de difficultés pour +sortir de l’empire russe que pour y entrer. Il faut changer celui que +l’on a pris en arrivant et payer chaque fois deux roubles d’argent. En +outre, le nom du voyageur est inséré trois fois dans la _Gazette_, afin +que, s’il a contracté des dettes, les créanciers soient prévenus de son +départ. Ces insertions font perdre au moins huit jours et souvent quinze +jours ou trois semaines; mais quand quelqu’un répond du voyageur, il n’a +pas besoin d’attendre les insertions. + +Le consul autrichien, M. Gutcutbal, voulut bien répondre de moi, ce qui +me permit, dès le 2 octobre, de dire adieu à l’empire russe. Je ne crois +pas avoir besoin d’affirmer à mes lecteurs que cet adieu ne me coûta pas +beaucoup. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XXIV. + + Constantinople.--Changements opérés dans cette ville.--Deux + incendies.--Voyage en Grèce.--La quarantaine à Égine.--Un jour à + Athènes.--Calamachi.--L’isthme.--Patras.--Corfou. + + +Il y a peu de chose à dire du voyage d’Odessa à Constantinople. On reste +presque toujours en pleine mer et on n’aborde nulle part. La distance +est de 360 milles marins. + +Le bateau, d’une force de 260 chevaux, appartenait au gouvernement +russe, et s’appelait _Odessa_; il était beau et extrêmement bien tenu. + +Pour ne pas me rendre trop pénibles les adieux de mes chers amis les +Russes, un d’eux eut la bonté de ne pas me traiter avec trop de +galanterie à la fin de mon voyage. Comme la dernière nuit il faisait +très-chaud, je m’étais sauvée de la sombre cabine pour respirer le frais +sur le pont; je m’établis non loin du gouvernail, et, enveloppée dans +mon manteau, je ne tardai pas à m’endormir. Voilà qu’arrive soudain un +des matelots, qui, me donnant un coup de pied, m’ordonna de quitter la +place que j’occupais; touchée de cet aimable procédé, je remerciai mon +interlocuteur avec une profonde émotion, et, après l’avoir prié de me +laisser en repos, je continuai mon somme. + +Il y avait parmi les voyageurs six matelots anglais qui, après avoir +conduit un nouveau bateau à Odessa, retournaient dans leur pays. Je leur +parlai quelquefois, ce qui me mit tout à fait bien avec eux. Quand ils +s’aperçurent que j’étais réduite à ma seule compagnie, ils me +demandèrent si je savais assez de turc pour pouvoir m’entendre avec les +bateliers et les porteurs. Sur ma réponse négative, ils me proposèrent +de se charger de tout pour moi si je voulais aborder avec eux. Je +m’empressai d’accepter leur offre. + +Quand nous approchâmes de la terre, un douanier vint en bateau visiter +nos bagages. Pour en finir plus vite, je lui glissai quelque argent dans +la main. En arrivant au rivage je voulus payer la traversée; mais les +matelots ne le souffrirent pas. Ils me dirent que j’avais payé le +douanier pour eux tous, que c’était donc à eux de payer les frais du +bateau. Je m’aperçus qu’en insistant davantage je ne ferais que les +offenser. Ils arrêtèrent encore un porteur pour moi, et puis nous nous +quittâmes bons amis. + +Combien cette conduite de simples matelots anglais différait de celle +des trois messieurs russes de Jalta! + +J’ai déjà décrit, dans mon _Voyage en Terre-Sainte_[146], l’entrée du +Bosphore et les curiosités de Constantinople. Je me fis conduire +aussitôt chez la bonne Mme Balbiani; mais, à mon grand regret, elle +n’était plus à Constantinople: elle avait renoncé à tenir un hôtel. On +me recommanda l’hôtel des _Quatre-Nations_, tenu par Mme Prust. C’était +une Française assez bavarde qui était toute la journée à louer sa +maison, ses domestiques et sa cuisine, éloges qui n’obtenaient guère +l’assentiment des voyageurs. Elle prenait quarante piastres par jour +(environ 10 francs) et portait encore en compte une assez bonne somme +pour les pourboires et autres menus frais. + +Depuis ma dernière visite à Constantinople on avait jeté un joli pont +sur la Corne d’or; le beau palais de l’ambassade russe était achevé, et +les Orientales me parurent moins voilées que lors de mon premier voyage. +Beaucoup d’entre elles portaient des voiles si minces et si +transparents que l’on découvrait à peu près tous les traits de leur +visage. D’autres ne se couvraient que le front et le menton, et +découvraient leurs yeux, leur nez et leurs joues. + +Le faubourg de Péra était dans un bien triste état. On y voyait partout +les traces des ravages exercés par le feu. Pendant les trois jours que +j’y passai, il y eut encore deux incendies que l’on qualifia de +_petits_, parce que le premier ne mit en cendre que cent trente +boutiques, et le second trente. On est habitué à voir les incendies +dévorer des milliers de maisons. + +La première fois, le feu éclata le soir, comme nous étions encore à +table. Un des convives me proposa de m’accompagner sur le théâtre de +l’incendie, en me disant que, si je n’avais pas encore vu un tel +spectacle, il m’intéresserait certainement. C’était assez loin de notre +maison; mais à peine eûmes-nous fait cent pas que nous nous trouvâmes +déjà au milieu d’une grande foule de gens qui portaient tous des +lanternes en papier[147], ce qui répandait une grande clarté dans les +rues. Tout le monde criait et courait pêle-mêle avec la plus vive +agitation; les habitants ouvraient leurs fenêtres, demandaient aux +passants s’il y avait un danger sérieux et regardaient avec effroi et +avec angoisse le reflet des flammes sur le ciel. Au milieu de ce +brouhaha général retentissaient les cris: _guarda, guarda_ (gare, gare!) +des hommes qui portaient sur leurs épaules de petites pompes à +incendies[148] et des outres pleines d’eau, renversant tous ceux qui ne +s’écartaient pas promptement. Des soldats à cheval, des fantassins et +des gardes venaient par derrière, des pachas arrivaient avec leur suite +pour exciter les gens à porter du secours et à éteindre le feu. + +Malheureusement tous ces efforts sont inutiles. Le feu trouve un aliment +rapide dans les maisons de bois peintes à l’huile, embrase avec une +activité incroyable des rues entières, et rien ne l’arrête que des +jardins ou des places vides. Souvent un incendie consume plusieurs +milliers de maisons. Les malheureux habitants ont à peine le temps de se +sauver eux-mêmes. Ceux qui sont plus éloignés du théâtre de l’incendie +ramassent au plus vite leurs effets les plus précieux pour être prêts à +fuir. On conçoit facilement que dans ces occasions les voleurs ne sont +pas rares, et souvent, après avoir sauvé avec beaucoup de peine leur +faible avoir, les pauvres incendiés se le voient de nouveau enlevé au +milieu de la foule et de la bagarre. + +L’autre incendie éclata la nuit d’ensuite. Tout était déjà enseveli dans +le sommeil; les gardiens chargés de veiller au feu parcoururent les +rues, frappèrent avec leurs cannes garnies de fer aux portes des +maisons, et éveillèrent tout le monde par leurs cris. Je m’élançai tout +alarmée hors de mon lit, je courus à la fenêtre, et je vis le ciel +légèrement teint de rouge du côté où s’était déclaré l’incendie. Au bout +de quelques heures, le bruit cessa et la teinte rouge se dissipa. Dans +les derniers temps, on a enfin commencé à construire des maisons de +pierre, non-seulement à Péra, mais aussi à Constantinople. + +Le 27 octobre, à six heures du soir, je quittai la capitale de l’empire +ottoman sur le vapeur français _la Salamandre_, de la force de 100 +chevaux. + +Comme je raconte dans mon _Voyage en Terre-Sainte_ le trajet de +Constantinople à Smyrne par l’Archipel grec, je parlerai tout de suite +de la Grèce. + +On m’avait dit à Constantinople que la quarantaine dans le Pirée (à six +milles anglais d’Athènes) ne durait que quatre jours, l’état sanitaire +en Turquie étant des plus satisfaisants. Mais, sur le vapeur, on +m’apprit que la quarantaine avait lieu dans l’île d’Égine (à seize +milles du Pirée) et durait douze jours, non pas à cause de la peste, +mais à cause du choléra. Pour la peste, la quarantaine est de vingt et +un jours. + +Le 10 octobre, nous aperçûmes le continent de l’ancienne Grèce. + +En longeant la côte, nous vîmes sur la haute plate-forme d’un rocher +douze grandes colonnes, restes d’un temple de Minerve. Bientôt nous +approchâmes de la colline sur laquelle est située la superbe +_Acropolis_. Mes regards restèrent longtemps attachés à tout ce que je +pouvais apercevoir. Les grandes figures des héros de l’histoire grecque +passèrent devant mes yeux, et je brûlais du désir de fouler un sol qui +depuis mon enfance m’avait paru, après Rome et Jérusalem, le plus +curieux et le plus intéressant de tous les pays. Avec quel empressement +je cherchais à découvrir l’Athènes moderne! N’était-elle pas à la même +place où se trouvait jadis l’ancienne Athènes de célèbre mémoire? +Malheureusement je ne la vis pas: une colline nous la cachait. Nous +entrâmes dans le Pirée, où s’est élevée également une nouvelle ville. +Après nous y être arrêtés juste le temps nécessaire pour remettre les +dépêches, nous partîmes pour Égine. + +Il faisait tout à fait nuit quand nous y arrivâmes. On mit aussitôt une +chaloupe à la mer, et on nous conduisit au quai de la Quarantaine. + +Il n’y avait dans cet établissement ni porteurs ni employés pour nous +venir en aide. Nous fûmes forcés de traîner nous-mêmes nos caisses et +nos coffres jusqu’à la Quarantaine, où l’on nous assigna de petites +chambres toutes nues. Il n’y eut pas même moyen d’avoir de la lumière; +par bonheur j’avais sur moi une bougie; je la coupai en plusieurs +petits morceaux, et je tirai ainsi d’embarras mes compagnons de voyage. + +Le lendemain, je m’informai des arrangements d’intérieur. La vie à la +Quarantaine était très-mauvaise et très-chère. Une toute petite chambre, +sans le moindre meuble, coûte trois drachmes[149] par jour; pour la +nourriture, on en donne cinq; si l’on mange à la carte, une toute petite +portion se paye de soixante à soixante-dix leptas; le service, +c’est-à-dire la surveillance du gardien, coûte deux drachmes par jour; +pour l’eau, on réclame chaque jour quinze leptas; la visite du médecin +coûte une drachme en entrant, et autant au sortir de la Quarantaine. +Pour ce prix, le médecin fait ranger à la fois tout le monde devant lui, +et examine l’état de santé de toute la société. + +Une quantité de choses accessoires se payaient en proportion. Il fallait +louer chaque meuble à part. Je ne comprends pas que le gouvernement +donne si peu de soins à des établissements institués pour préserver la +santé publique, et où l’homme privé de fortune ne peut pas se dispenser +de faire séjour. Le pauvre y subit bien plus de privations que chez lui; +il ne peut rien prendre de chaud, car l’hôtelier, n’étant pas soumis à +des prix fixes, demande cinq ou six fois la valeur de l’objet de +consommation. + +On assigna une seule chambre à plusieurs ouvriers et à une jeune +domestique arrivés par le bateau. Pendant ces douze jours, tous ces gens +ne prirent rien de chaud et ne vécurent que de pain, de fromage et de +figues. La jeune fille me supplia, au bout de quelques jours, de vouloir +bien la recueillir dans ma chambre, parce que les ouvriers ne se +conduisaient pas d’une manière convenable vis-à-vis d’elle. + +Quelle aurait été la position de la pauvre fille si, par hasard, il n’y +avait pas eu de femme parmi les voyageurs, ou bien que je ne l’eusse pas +recueillie! + +Ces dispositions sont-elles dignes d’établissements publics? Ne +devrait-on pas mettre plusieurs pièces à la disposition des pauvres, aux +frais du gouvernement? Ne devrait-on pas, à un prix raisonnable, fournir +à l’homme peu aisé, au moins une fois par jour, un simple repas chaud? +Le pauvre n’est-il pas déjà assez malheureux de se voir pendant si +longtemps frustré des moyens de gagner sa vie? Faut-il encore lui +laisser enlever d’une manière si abominable ce qu’il a eu tant de peine +à gagner? + +Le second jour, on ouvrit la cour et on nous permit de nous promener +dans un enclos de cent cinquante pas sur le bord de la mer. La vue y +était superbe; nous avions devant nous les Cyclades, de petites îles +montagneuses, la plupart inhabitables, et dont quelques-unes sont +boisées. Il faut croire que, anciennement unies au continent, ces îles +en ont été séparées par quelque grande révolution de la nature. + +Le quatrième jour, on élargit encore un peu notre cage; on nous permit +d’aller, sous la surveillance d’un gardien, jusqu’à la colline nue qui +se rattache à la Quarantaine. + +Sur cette colline, il y avait des restes d’un temple, des fragments d’un +mur et une colonne très-endommagée. Cette dernière se composait d’un +morceau de pierre; elle était cannelée et devait, à en juger d’après ses +autres dimensions, avoir été très-haute. Ces ruines provenaient, dit-on, +d’un très-beau temple de Jupiter. + +_21 octobre._ Aujourd’hui l’heure de la liberté sonna pour nous. Dès la +veille au soir nous avions commandé une petite barque qui devait le +lendemain nous transporter de bonne heure à Athènes. Mais mes compagnons +de captivité voulurent d’abord célébrer dans un hôtel leur liberté +recouvrée. Cela nous mena jusqu’à onze heures. Je profitai de cet +intervalle pour visiter un peu la ville et les environs. La ville est +très-petite et ne compte guère de monuments somptueux. Les seuls +souvenirs des temps passés que je découvrisse par-ci par-là, ce furent +quelques fragments de parquets incrustés de pierres de couleur en forme +de mosaïque. D’après le peu que je pus voir, l’île d’Égine me parut tout +à fait nue et déserte, et on a de la peine à se figurer qu’elle ait +jamais été florissante par l’art et le commerce. + +Égine, île de deux milles carrés, formait autrefois un État particulier, +et doit son nom, à ce qu’on prétend, à une fille d’Europe appelée Égine. +C’est dans cette île que l’on frappa la première monnaie grecque. + +Notre traversée jusqu’au Pirée fut très-longue. Il n’y eut pas le +moindre petit vent, les marins furent forcés de recourir aux rames, et +ce fut seulement vers les huit heures du soir que nous touchâmes au but +désiré. Notre première visite fut pour le poste sanitaire, qui se mit à +étudier nos certificats de quarantaine avec une lenteur conforme à leur +importance. Car, malheureusement, il n’y avait parmi nous personne qui +pût accélérer cette étude en sacrifiant quelques drachmes. + +Nous ne pûmes non plus nous dispenser de nous rendre à la police. Mais +les bureaux étant déjà fermés, il fallut forcément prolonger notre +séjour au Pirée. J’entrai dans un grand café de belle apparence pour y +trouver un gîte, car ici les cafés tiennent en même temps lieu d’hôtels. +On me conduisit dans une chambre où la moitié des carreaux de fenêtre +étaient cassés. Le domestique prétendit qu’en fermant les volets on ne +s’apercevrait pas de cet inconvénient. Du reste, la chambre n’avait pas +trop mauvaise mine. Mais à peine eus-je pris possession du lit, que +certains insectes incommodes me forcèrent à l’abandonner au plus vite. +M’étant réfugiée sur le canapé, il me fallut encore le déserter par la +même raison. Enfin, en désespoir de cause, je me blottis sur une chaise +où je ne passai pas précisément la nuit de la manière la plus agréable. + +Déjà, à Égine, j’avais entendu parler de la grande malpropreté des +hôtels du Pirée, et on m’avait conseillé d’éviter d’y passer la nuit. +Mais, ne pouvant pas quitter la ville sans l’autorisation de la police, +il fallut bien nous résigner et faire de nécessité vertu! + +_22 octobre._ Du port du Pirée jusqu’à Athènes, il y a treize stades ou +seize milles anglais. La route passe par des collines nues et des +plantations d’oliviers. On a toujours en vue l’Acropolis. La ville +d’Athènes n’apparaît que plus tard. + +Je m’étais proposée de rester huit jours à Athènes pour visiter +tranquillement et avec loisir tous les monuments et les endroits +remarquables de la ville. Mais à peine fus-je descendue de voiture, que +j’appris qu’une révolution venait d’éclater à Vienne. + +J’avais été informée, à Bombay, de la révolution de Paris du 24 février; +à Bagdad, de celle du mois de mars dans ma patrie; à Tunis, à Tiflis et +dans d’autres villes, j’eus connaissance des autres événements +politiques. Jamais aucune nouvelle ne me surprit autant que celle de +Vienne. C’était à ne pas y croire.... Mes bons, mes paisibles +Autrichiens.... renverser le gouvernement! Quel réveil après une si +longue léthargie!... + +J’avais regardé tout cela comme une fable, et je n’avais pas voulu +ajouter foi aux récits de M. le résident à Bagdad. Aussi ne m’étais-je +rendue qu’à l’évidence, en lisant les relations authentiques des +journaux. + +Les événements du mois de mars m’avaient enchantée et enthousiasmée au +point que j’étais fière d’être Autrichienne. Mais le mois de mai me +désenchanta; quant au 6 octobre, il me remplit de douleur et de +tristesse! Aucune révolution politique n’avait si bien commencé. Elle +aurait été sans pareille dans l’histoire, si l’on avait continué à +suivre les idées qui avaient triomphé au mois de mars! Et il fallait que +tout cela eût une si triste fin!... Ah! la catastrophe du 6 octobre +m’affligea tellement, que je n’eus plus d’intérêt pour rien. D’ailleurs, +tous les miens étaient à Vienne, et j’étais sans nouvelles de ma +famille. Je serais partie immédiatement si j’avais trouvé une occasion. +Mais il me fallut attendre jusqu’au lendemain, car il ne partait point +de vapeur auparavant. Je pris aussitôt mes mesures pour m’embarquer, et +en attendant je louai un cicerone pour parcourir les endroits les plus +intéressants de la ville, plutôt en vue de me distraire que par intérêt +pour les curiosités que j’allais visiter. + +Le sort s’était cruellement joué de moi. Pendant douze jours j’avais +subi patiemment la quarantaine d’Égine, dans l’espoir d’examiner ensuite +tout à mon aise le sol classique de la Grèce; et à peine m’y +trouvais-je, que le sol brûlait sous mes pieds et que je ne pouvais +rester en place. + +Athènes, la capitale de l’ancienne Attique, doit avoir été fondée, de +1390 à 1400 avant Jésus-Christ, par Cécrops, et sans doute reçut alors +le nom de _Cecropia_, qui depuis ne fut conservé qu’au fort. Sous +Érichthonius, elle prit le nom d’_Athènes_. La ville primitive était +située sur une colline de rochers au milieu d’une plaine qui, dans la +suite, se couvrit d’édifices. La partie supérieure s’appelait +_Acropolis_, la partie inférieure _Catapolis_. + +Aujourd’hui il ne reste plus qu’une partie de la citadelle, la célèbre +Acropolis, sur la montagne où se groupent les plus grandes merveilles +d’Athènes. Le principal ornement de la ville est le temple de Minerve, +ou le Parthénon, qui, bien que tout en ruines, excite encore aujourd’hui +l’admiration du monde. Ce monument avait plus de 70 mètres de long, 32 +de large et 24 de haut. C’est ici que se trouvait la statue de la +Minerve de Phidias. Ce chef-d’œuvre de sculpture était en ivoire et en +or. Il avait 15 mètres de haut, et pesait, dit-on, plus de 1000 +kilogrammes. L’entrée du temple était formée par les propylées, dont on +retrouve encore cinquante-cinq colonnes, avec des fragments de blocs de +marbre énormes qui reposent sur elles, et font partie des arcades et des +plafonds. + +Ce temple, détruit par les Perses, fut reconstruit d’une manière plus +magnifique par Périclès, vers l’an 440 avant Jésus-Christ. + +On voit quelques beaux débris des temples de Minerve et de Neptune. On +peut encore juger de la circonférence de l’amphithéâtre; mais il ne +reste plus que peu de chose du théâtre de Bacchus. + +En dehors de l’Acropolis se trouvent le temple de Thésée et celui de +Jupiter Olympien, l’un au nord, l’autre au sud. Le premier est en style +dorien et entouré de trente-six belles colonnes; sur les métopes on voit +représentés dans de superbes reliefs les exploits de Thésée. A +l’intérieur le temple est rempli de belles sculptures, d’épitaphes et +autres travaux en pierre, et qui, pour la plupart, proviennent d’autres +temples, et ont été simplement réunis en cet endroit. Hors du temple il +y a plusieurs siéges en marbre que l’on a apportés ici de l’Aréopage +voisin, l’ancien lieu de réunion des patriciens. De l’Aréopage on ne +voit plus qu’un appartement taillé dans une colline rocheuse, où l’on +arrive par des marches également pratiquées dans le roc. + +Il reste encore assez des fondements du temple de Jupiter Olympien pour +qu’on puisse se faire une idée de son étendue. On a également conservé +seize superbes colonnes de près de 20 mètres de haut. Ce temple, achevé +par Hadrien, surpasse, dit-on, en beauté et en magnificence tous les +autres édifices d’Athènes. Son extérieur était orné par cent vingt +colonnes cannelées de 2 mètres de diamètre, et de plus de 16 mètres de +haut. La statue de Jupiter, en or et en ivoire, est due, comme celle de +Minerve, au ciseau du célèbre Phidias. Tous les temples et les édifices +importants avaient été construits du marbre blanc le plus pur. + +Non loin de l’Aréopage est le _Pnyx_ où le peuple libre d’Athènes +s’assemblait pour délibérer. Il n’en reste plus que la tribune taillée +dans le roc et les siéges des écrivains. + +Quelles sensations n’éprouve-t-on pas, quand on songe quels hommes ont +parlé jadis à cette place! + +Je contemplai avec douleur la grotte voisine de cet endroit où Socrate +captif but la ciguë. + +Au-dessus de cette mémorable grotte, s’élève un simple monument consacré +à la mémoire de Philopapos. + +Les Turcs ont entouré l’Acropolis d’un large mur pour la construction +duquel ils ont malheureusement employé beaucoup de débris et de +fragments de colonnes des plus beaux temples. + +Dans la nouvelle Athènes, on ne voit plus en fait d’antiquités que la +_tour des Vents_, appelée par d’autres _la lanterne de Diogène_; c’est +un tout petit temple de forme octogone, couvert de belles sculptures. Il +faut mentionner aussi le monument de Lysicrate, qui se compose d’un +piédestal, de quelques colonnes et d’une coupole d’ordre corinthien. + +La petite église _Maria maggiore_ passe pour avoir été construite par +les Vénitiens l’an 700 de Jésus-Christ. Ce qu’elle a de plus curieux, +c’est d’être la plus ancienne église chrétienne d’Athènes. + +Sur l’Acropolis, on jouit aussi d’une superbe vue des environs. On y +voit le mont Hymette, le Pentelicon, du côté d’Éleusis, de Marathon, de +Phylæ et de Dekelca, le port, la mer et le cours de l’Ilissos. + +Athènes renferme un grand nombre de maisons, mais dont la plupart sont +petites et insignifiantes. Mais les belles maisons de campagne, +entourées de jolis jardins, offrent un aspect très-riant. + +Le petit observatoire placé sur _la montagne des Nymphes_ fut élevé aux +frais du baron Sina, banquier de Vienne, et Grec de naissance. + +Le palais du roi, nouvellement construit, est en marbre d’une blancheur +éclatante et forme un grand carré. Des deux côtés, il y a des degrés qui +occupent une grande partie de la largeur de l’aile conduisant sous un +péristyle, espèce de vestibule étroit qui repose sur des colonnes. Un +des perrons est destiné aux ministres, aux ambassadeurs; l’autre à la +famille royale. Indépendamment de ces deux péristyles, l’édifice est +tout-à-fait sans goût et manque de tout ornement. Les fenêtres ont la +forme d’un carré oblong, et les hauts et grands murs ont l’air si nu, si +lisse et si uni, que le brillant du marbre ne produit pas le moindre +effet; il faut en être tout près pour reconnaître quels superbes +matériaux ont été employés à la construction de ce palais. + +Je fus fâchée de l’avoir vu, surtout en face de l’_Acropolis_, sur un +sol aussi fameux par ses trésors artistiques que par les héros qu’il a +produits. + +Un jardin assez joli, d’une plantation toute nouvelle, entoure le palais +devant lequel se trouvent quelques palmiers apportés de Syrie, mais qui +n’ont pas de fruits. Tous les autres alentours sont nus et +stériles[150]. + +Non-seulement pour ce palais, mais aussi pour les temples et les autres +monuments de l’Acropolis, le marbre avait été extrait des carrières de +la montagne voisine. Cette montagne, qu’on nomme Pentelicon, est si +riche en marbre, qu’on pourrait encore en construire des villes +entières. + +C’était justement un dimanche, et il faisait un temps superbe: deux +circonstances qui me valurent le plaisir de voir tout le monde élégant +d’Athènes et même la cour à la promenade publique. Cette promenade se +compose d’une simple allée au bout de laquelle a été élevé un pavillon +de bois. Elle n’est embellie ni par des gazons, ni par des parterres de +fleurs. Tous les dimanches, la musique militaire y joue de 5 à 6 heures +du soir. Le roi y vient à cheval ou en voiture avec la reine pour se +montrer au peuple. Cette fois, il arriva dans une voiture ouverte, +attelée de quatre chevaux, et s’arrêta pour entendre quelques-uns des +morceaux que l’on exécutait. Il était en costume grec, tandis que la +reine portait une simple toilette française. + +Le costume grec, ou plutôt albanais, est un des plus beaux que l’on +puisse voir. Les hommes portent des robes à larges plis (_fustanella_ de +20 à 25 aunes de large) en percale blanche, qui descendent de la hanche +aux genoux; des guêtres (_zaruchi_) qui vont depuis les genoux jusqu’aux +pieds, et des souliers qui sont d’ordinaire en maroquin rouge. Un petit +gilet ou corset étroit en étoffe de soie de couleur, sans manches, est +collé contre une chemise de soie; par-dessus cette chemise, les Grecs +mettent un spencer également étroit, en drap fin, rouge, ou bleu, ou +brun, retenu dans le bas par quelques boutons ou bien au moyen d’une +bande étroite, tandis qu’il s’ouvre en haut. Les manches du spencer sont +fendues et flottent librement, ou bien elles sont retenues légèrement +autour du poignet à l’aide de quelques agrafes. Le collet de la chemise +est un peu retroussé. Le corset et le spencer sont brodés et ornés avec +goût de brandebourgs, de bouffettes, de boucles et de boutons en or, en +argent ou en soie, selon la fortune de chaque individu. L’étoffe, la +couleur et les ornements des zaruchi s’accordent avec le spencer et le +corset. Dans la ceinture se trouve quelquefois un poignard avec deux +pistolets. La coiffure consiste en une calotte rouge ornée d’un gland de +soie bleue. + +Les femmes, autant que j’en ai pu juger, ne portent plus guère le +costume grec, qui, en tout cas, a beaucoup perdu de son cachet primitif. +La principale partie du costume se compose d’une robe à la française, +échancrée sur la poitrine; elles ont en outre un petit spencer serré, +également échancré, et dont les manches sont larges et un peu plus +courtes que celles de la robe. Les bords de la robe et du spencer sont +garnis sur le devant de larges franges d’or. Les femmes et les jeunes +filles portent sur la tête de toutes petites toques garnies de crêpe ou +de mousseline de couleur rose ou autre, brodée en or, en argent ou en +soie. + +_24 octobre._ Je partis d’Athènes sur un petit vapeur, _le Baron +Kübeck_, de la force de 70 chevaux, et j’allai jusqu’à _Calamachi_ (24 +milles marins). Ici, on quitte le bateau pour traverser par terre +l’isthme, large de 3 milles. A _Lutrachi_, on monte sur un autre bateau. + +Pendant la traversée pour aller à Calamachi, qui n’est que de quelques +heures, on voit la petite ville de Mégare sur une colline nue. + +Rien n’est plus désagréable en voyage que de changer de mode de +transport, surtout lorsqu’on se trouve bien et que l’on ne peut que +perdre au change. Nous nous trouvions justement dans cette position. M. +Leitenburg était le plus aimable et le plus prévenant de tous les +capitaines à qui j’ai eu affaire dans mes voyages; aussi, moi et tous +les autres passagers, nous le quittâmes à regret ainsi que son bateau. +Il eut encore pour nous les plus grandes complaisances à Calamachi où +nous restâmes deux jours, parce que l’arrivée du bateau sur lequel nous +devions continuer notre route fut retardé jusqu’au 25 par des vents +contraires. + +Calamachi offre peu d’agréments; les quelques maisons qu’on trouve dans +ce petit endroit n’ont été construites que depuis l’établissement d’un +bateau à vapeur dans ces parages, et les montagnes passablement hautes +contre lesquelles Calamachi est adossé sont pour la plupart stériles ou +bien seulement couvertes de maigres buissons. + +Nous fîmes des promenades sur l’isthme et nous gravîmes des coteaux d’où +l’on voit d’un côté le golfe de Lépante et de l’autre la mer Égée. +Devant nous se présenta le puissant mont Acrocorinthe, dominant toutes +les autres montagnes qui l’environnent. Sur ses sommets brillent des +murailles assez bien conservées que l’on appelle les restes du fort +Acrocorinthe et dont les Turcs tirèrent parti dans la dernière guerre. + +Corinthe, jadis si célèbre dans le monde, cette cité qui a donné son nom +au luxe voluptueux, à des palais, et à un ordre d’architecture, est +descendue au rang d’une petite ville ou bourgade d’environ 1000 +habitants, qui s’étend au pied de la montagne, entre des champs et des +vignobles. Aujourd’hui elle doit toute la célébrité dont elle jouit à +une espèce de raisin sec que l’on appelle raisin de Corinthe. + +Jamais ville ne posséda autant de statues précieuses de bronze et de +marbre. C’est dans l’isthme fermé par un col étroit, en pente douce, et +qui en grande partie était ombragé de bois de pins épais où s’élevait un +superbe temple de Neptune, que se célébraient jadis les jeux athéniens, +si renommés dans l’antiquité. + +Combien un pays, un peuple, peuvent déchoir! Le peuple grec, jadis le +premier du monde, est aujourd’hui descendu presque au plus bas degré de +l’échelle! On m’avait dit généralement qu’en Grèce, je ne pouvais ni +risquer de me confier seule à un guide, ni courir le pays sans crainte, +comme je l’avais fait ailleurs. On me conseilla même à Calamachi de ne +pas trop m’éloigner du port et de retourner au bateau avant la chute du +jour. + +_26 octobre._ Nous ne partîmes de _Lutrachi_ que vers midi, sur le +bateau _Hellenos_, de la force de 120 chevaux. + +Le soir, nous jetâmes pendant quelques heures l’ancre près de +_Vostizza_, l’ancien _Égion_, aujourd’hui petit endroit insignifiant, +situé au pied d’une montagne. + +_27 octobre._ _Patras._ Les portions de la Grèce que j’avais parcourues +jusqu’ici n’étaient ni très riches en beautés naturelles, ni bien +cultivées ni très-peuplées. Ici je trouvai au moins des plaines et des +collines couvertes de prés, de champs et de vignobles. Lépante était +autrefois une grande cité commerçante; avant la révolution grecque de +1821, elle comptait près de 20 000 habitants, dont le nombre se trouve +aujourd’hui réduit à 2000. Patras est défendu par trois forts, dont l’un +placé sur une colline derrière la ville, et les deux autres à l’entrée +du port. La ville n’est ni grande ni belle, les rues sont étroites et +sales. Je lui préférai de beaucoup ses hautes montagnes rocheuses dont +on peut suivre la chaîne au loin, et parmi lesquelles se détache surtout +la _Sciada_ aux trois cols. + +Séduite par la beauté et la grosseur des raisins de Patras, j’en +achetai; mais je les trouvai si durs que je n’aurais pas osé les offrir +à un mousse, aussi je les jetai dans la mer. + +_28 octobre._ Corfou, la plus grande des îles Ioniennes (neuf milles +carrés), qui appartenaient autrefois à la Grèce, et qui sont situées à +l’entrée de la mer Adriatique, Corfou, l’ancienne Corcyre, est depuis +1818 sous la domination anglaise. + +La ville de Corfou est située dans une contrée plus belle et plus +fertile que Patras; elle est aussi beaucoup plus grande, car elle a près +de 18 000 habitants. Deux blocs de rochers romantiques, placés isolément +et ceints de fortifications imposantes, se rattachent à la ville. Sur +l’un de ces rochers s’élèvent le télégraphe et le phare, tous deux +entourés de fossés artificiels par-dessus lesquels on a jeté des +ponts-levis. Les alentours de la ville, comme l’île entière, abondent en +beaux bois d’oliviers et d’orangers. + +La ville a de belles maisons et de jolies rues, mais on y trouve aussi +des ruelles excessivement tortueuses et très-malpropres. A l’entrée de +Corfou se trouve une grande halle en pierre couverte, où d’un côté les +bouchers, de l’autre les pêcheurs étalent leurs denrées. Sur la place +publique, devant la halle, on voit entassés les légumes les plus exquis +et les fruits les plus appétissants. Le théâtre est assez joli au +dehors; à en juger par les images en pierre dont il est décoré, il doit +avoir servi autrefois d’église. La place principale de la ville, dont un +côté a vue sur la mer, est belle et grande, et ornée de plusieurs allées +qui se croisent dans tous les sens. C’est sur cette place qu’est le +palais du gouverneur anglais; cet édifice est assez joli et d’un style +gréco-italien. L’église de Spiridion, très-célèbre et très-visitée, est +petite, mais renferme beaucoup de tableaux à l’huile, dont plusieurs +sont de l’ancienne école italienne. + +Au fond de cette église, dans une petite chapelle toute sombre, repose +dans un sarcophage d’argent le corps de saint Spiridion, qui jouit d’une +haute vénération chez les Ioniens. Cette petite chapelle est toujours +remplie de fidèles qui impriment les baisers les plus ardents sur la +froide pierre. + +Le 29 octobre nous découvrîmes les basses montagnes de la Dalmatie, et +le 30 octobre, à la pointe du jour, j’entrai à Trieste, d’où je partis +le lendemain pour Vienne par la malle-poste. Il me fallut passer +quelques jours aux portes de la ville dans les plus grandes inquiétudes; +car, prise d’assaut le 31 octobre, elle ne fut pas ouverte avant le 4 +novembre. + +Ce ne fut qu’après avoir retrouvé toute ma famille saine et sauve, que, +dans ma joie expansive, je me sentis la force d’adresser mes actions de +grâces à la Providence, qui, dans tous les dangers et au milieu de +toutes les peines, m’avait toujours préservée et m’avait fait échapper à +tous les périls d’une manière miraculeuse. + +Je me reportais aussi alors en pensée avec attendrissement vers tous +ceux qui s’étaient intéressés à moi avec tant de bonté et tant de +dévouement, et dont le secours m’avait si puissamment aidée à triompher +des plus grandes difficultés. + +Quant à mes lecteurs, je les supplie de juger avec indulgence une +relation qui dépeint en termes simples ce que j’ai vu et éprouvé, et +dont toute l’ambition se borne à être vraie et fidèle. + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +NOTICE SUR MME IDA PFEIFFER I + +DÉDICACE IX + +AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR XI + + +CHAPITRE PREMIER. + +Je quitte Vienne.--Séjour à Hambourg.--Bateaux à vapeur et +vaisseaux à voiles.--Départ.--Cuxhaven.--La Manche.--Les +poissons volants.--La physolide.--Constellations.--Passage de la +ligne.--Les Vamperos.--Forte brise et tempête.--Le cap Frio.--Entrée +dans le port de Rio-de-Janeiro. 1 + + +CHAPITRE II. + +Arrivée à Rio-de-Janeiro.--Description de la ville.--Les noirs et +leurs rapports avec les blancs.--Arts et sciences.--Fêtes +religieuses.--Baptême +de la princesse impériale.--Fêtes dans les casernes.--Climat +et végétation.--Mœurs et coutumes.--Quelques mots aux +émigrants.--Renseignements statistiques sur le Brésil. 25 + + +CHAPITRE III. + +Environs de Rio-de-Janeiro. 50 + + +CHAPITRE IV. + +Voyage dans l’intérieur du Brésil.--Les petites villes de Morroqueimado +(Novo Friburgo) et d’Aldea da Pedro.--Plantations des Européens.--Bois +incendiés.--Forêts vierges.--Dernier établissement des +blancs.--Visite aux Indiens, appelés aussi Puris ou Rabocles.--Retour +à Rio-de-Janeiro. 64 + + +CHAPITRE V. + +Départ de Rio-de-Janeiro.--Santos et Santo-Paulo.--Circumnavigation +du cap Horn.--Arrivée à Valparaiso. 92 + + +CHAPITRE VI. + +Aspect de Valparaiso.--Édifices publics.--Quelques mots sur les +coutumes et les usages du peuple.--La gargote de Polanka.--Le +petit ange (_angelito_).--Le chemin de fer.--Mines d’or et +d’argent. 110 + + +CHAPITRE VII. + +Départ de Valparaiso.--Taïti.--Coutumes et usages du peuple.--Fête +et bal à l’occasion de la fête de Louis-Philippe.--Excursions.--Un +repas à Taïti.--Le lac _Vaihiria_.--Le défilé de _Autaua_ +et le diadème.--Départ.--Arrivée en Chine. 123 + + +CHAPITRE VIII. + +Macao.--Hong-Kong.--Victoria.--Promenade en jonque chinoise.--Le +Si-Kiang, appelé aussi fleuve du Tigre.--Whampoa.--Canton +ou Ruangtscheu-fu.--Vie des Européens.--Les Chinois.--Coutumes +et usages.--Criminels et pirates.--Assassinat de M. Vauchée.--Promenades +et excursions. 155 + + +CHAPITRE IX. + +Arrivée à Hong-Kong.--Le vapeur anglais.--Singapore.--Plantations.--Partie +de chasse dans les jungles.--Funérailles chinoises.--Fête +aux lanternes.--Température et climat. 204 + + +CHAPITRE X. + +Départ de Singapore.--L’île de Pinang.--Ceylan. +--Pointe-de-Galle.--Excursion +dans l’intérieur.--Colombo.--Candy.--Le +temple de Dagoha.--Chasse aux éléphants.--Retour à Colombo +et à Pointe-de-Galle.--Départ. 226 + + +CHAPITRE XI. + +Départ de Ceylan.--Madras et Calcutta.--Vie des Européens.--Les +Hindous.--Curiosités de la ville.--Visite à un nabab.--Fêtes +religieuses des Hindous.--Maisons mortuaires; emplacements où +l’on brûle les cadavres.--Noces mahométanes et européennes. 246 + + +CHAPITRE XII. + +Départ de Calcutta.--Le Gange.--Rajmahal.--Gor. +--Junghera.--Monghyr.--Patna. +--Deinapoor.--Gasipour.--Bénarès.--Religion +des Hindous.--Description de Bénarès.--Palais et temples.--Les +places sacrées.--Les singes sacrés.--Les ruines de +Sarnath.--Plantation d’indigo.--Visite au rajah de Bénarès.--Martyrs +et faquirs.--Le paysan indien.--L’établissement des missions. 276 + + +CHAPITRE XIII. + +Allahabad.--Caunipoor.--Agra.--Le mausolée du sultan +Akbar.--Tajh-Mahal.--La +ville en ruines de Fatipoor-Sikri.--Delhi.--La +grand’rue.--Le palais de l’empereur.--Palais et mosquées.--La +princesse Bigem.--L’ancien Delhi.--Ruines remarquables.--La +station militaire anglaise. 309 + + +CHAPITRE XIV. + +Les Tuggs ou égorgeurs.--Départ.--Le marché aux bestiaux. +--Baratpoore.--Biana.--Fontaines +et étangs.--Bonhomie des Indiens.--Plantations +de pavots.--Les Suttis.--Notara.--Kottah.--Description +de la ville.--Le château royal d’Armornevas.--Divertissements +et danses; costumes.--La ville sainte de Kesho-Rae-Patun. 342 + + +CHAPITRE XV. + +Les voyages à dos de chameau dans les Indes.--Rencontre de la +famille Burdon.--Les femmes du peuple aux Indes.--Oudjein-Indor.--Le +capitaine Hamilton.--Présentation à la cour.--Fabrication +de la glace.--Le temple de rochers d’Adjunta.--Chasse +au tigre.--Le temple de rochers d’Élora.--Le fort Dowlutabad. 368 + + +CHAPITRE XVI. + +Aurang-Abad.--Puna.--Les mariages aux Indes orientales.--Le +voiturier fou.--Bombay.--Les Parsis adorateurs du feu.--Funérailles +des Indiens.--L’île Éléphanta.--L’île Salsette. 394 + + +CHAPITRE XVII. + +Départ de Bombay.--La petite vérole se déclare. +--Mascate.--Bandr-Abas.--Les +Persans.--Le détroit de Kishm.--Bushire.--Le +Schatel-Arab.--Bassora.--Le Tigre.--Tribus de Bédouins.--Ctésiphon +et Séleucie.--Arrivée à Bagdad. 419 + + +CHAPITRE XVIII. + +Bagdad.--Principaux édifices.--Climat.--Fête donnée par le +résident anglais.--Le harem du pacha de Bagdad.--Excursion aux +ruines de Ctésiphon.--Le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza.--Excursion +aux ruines de Babylone.--Départ de Bagdad. 438 + + +CHAPITRE XIX. + +Voyage en caravane à travers le désert.--Arrivée à +Mossoul.--Curiosités.--Excursion +aux ruines de Ninive et au village de +Nebijunis.--Seconde excursion aux ruines de Ninive; Tel-Nimrod.--Les +chevaux arabes.--Départ de Mossoul. 463 + + +CHAPITRE XX. + +Voyage en caravane à Ravandus.--Arrivée et séjour à Ravandus.--Une +famille kourde.--Suite du voyage, Sauh-Bulak, Oromia.--Les +missionnaires américains.--Kutschié.--Trois brigands +magnanimes.--Les kans persans et les bongolos anglais.--Arrivée +à Tauris. 485 + + +CHAPITRE XXI. + +Description de la ville de Tauris.--Le bazar.--Le +temps de jeûne.--Behmen-Mirza.--Anecdotes +sur le gouvernement persan.--Présentation +au vice-roi et à sa femme.--Les femmes de Behmen-Mirza.--Visite +chez une dame persane.--Le peuple.--Persécution +des chrétiens et des juifs.--Départ. 523 + + +CHAPITRE XXII. + +Sophia.--Marand, en Perse.--Frontière russe.--Natschivan.--Voyage +en caravane.--Nuit passée en prison.--Continuation de +mon voyage.--Érivan.--La poste russe.--Les Tartares.--Arrivée +et séjour à Tiflis.--Continuation de mon voyage.--Kutaïs.--Marand, +en Géorgie.--Traversée sur le Ribon.--Redutkale. 539 + + +CHAPITRE XXIII. + +Départ de Redutkale.--Une attaque de choléra.--Anapka.--Le +vaisseau suspect.--Kertsch.--Le musée.--Tumuli.--Continuation +de mon voyage.--Theodosia (Caffa).--Jalta.--Le château +du prince Woronzoff.--La citadelle de Sébastopol.--Odessa. 574 + + +CHAPITRE XXIV. + +Constantinople.--Changements opérés dans cette +ville.--Deux incendies.--Voyage +en Grèce.--La quarantaine à Égine.--Un jour +à Athènes.--Calamachi.--L’isthme.--Patras.--Corfou. 593 + + +FIN DE LA TABLE. + + +Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, +rue de Vaugirard, 9, près de l’Odéon. + + +FOOTNOTES: + +[1] Nous avons emprunté à des documents réunis par M. Vapereau pour +le _Dictionnaire des Contemporains_, dont l’impression s’exécute en +ce moment, un grand nombre des détails de cette notice. D’autres nous +ont été fournis par MM. Malte-Brun, Marmier, et par l’article que M. +Depping a donné sur Mme Pfeiffer, dans la _Revue de Paris_. (Numéro du +1^{er} septembre 1856.) + +[2] Elle a publié la relation de ce voyage sons le litre: _Reise +einer Wienerin in das heilige Land_ (Voyage d’une Viennoise dans la +Terre-Sainte). Vienne, 1844; 2 vol., 4^{e} édition, 1856. + +[3] _Reise nach dem scandinavischen Norden und der Jnsel Island im Iahr +1845_ (Voyage au nord de la Scandinavie et en Islande, dans le cours de +l’année 1845). Pesth, 1846; 2 vol., 2^{e} édition, 1855. + +[4] _Frauenfahrt um die Welt_ (Voyage d’une femme autour du monde), +Vienne 1850, 3 vol.--C’est la relation de ce voyage que nous donnons +dans ce volume. + +[5] Le mille anglais vaut 1 kilomètre 609 mètres. + +[6] Sur mer comme sur les fleuves, je compte toujours par milles +marins, dont 4 répondent à 1 mille géographique; ce dernier égale 1852 +mètres de France. Il faut donc un peu plus de deux milles marins pour +faire un kilomètre. + +[7] Le dollar vaut 5 fr. en monnaie de France. + +[8] Ce n’est pas un obélisque, mais une colonne surmontée de la statue +de l’Empereur. (_Note du traducteur_). + +[9] Je compte toujours par degrés Réaumur, et à l’ombre. + +[10] Les tropiques s’étendent à 23 degrés au sud et au nord de la ligne. + +[11] On donne le nom de _porte-haubans_ à une galerie extérieure où +viennent s’amarrer les cordages qui partent du sommet des mâts. + +[12] Le _sextant_ est un instrument de mathématiques au moyen duquel +on mesure les degrés de longitude et de latitude où on se trouve, et +aussi le temps. Il sert à régler les montres. On ne peut mesurer les +degrés de latitude qu’à midi et quand le soleil paraît: le soleil est, +en effet, absolument indispensable pour l’opération, puisque c’est +d’après l’ombre qu’il projette sur les nombres marqués qu’on fait le +calcul. Les degrés de longitude, au contraire, peuvent se mesurer avant +et après midi, car le soleil n’est pas nécessaire pour cela. + +[13] Pour faire fondre le goudron qui se trouve dans les fentes du +vaisseau, il n’est pas besoin d’une chaleur très-considérable; je l’ai +vu, dès 22 degrés, au soleil, s’amollir et se boursoufler. + +[14] _Le livre de loch_ est le journal du vaisseau. Toutes les quatre +heures on y consigne exactement le vent que l’on a, le nombre des +milles que l’on a parcourus, et autres détails semblables, en un mot +tout ce qui est arrivé. C’est ce livre qui sert de pièce justificative +au capitaine auprès de l’armateur. + +[15] Il y a plusieurs années, un matelot a essayé de gravir le _Pain +de sucre_: il a bien réussi à y monter, mais on ne l’en a pas vu +redescendre. Probablement il aura glissé et sera tombé dans la mer. + +[16] Quelques jours après son arrivée, la respectable famille Lallemand +la prit chez elle. + +[17] Un _milreis_ vaut en monnaie autrichienne 1 florin 7 kreutzers, et +en monnaie française 2 fr. 38 c. + +[18] Le pied anglais n’a que 304 millimètres; 6 pieds anglais ne font +donc que 1^{m},80, c’est-à-dire un peu plus de 5 pieds 7 pouces. + +[19] La princesse était déjà née depuis trois mois. + +[20] Dans toutes les fêtes religieuses, on tire des pétards et de +petits feux d’artifice, soit devant l’église même, soit à peu de +distance; et, ce qu’il y a de plus comique, cela se fait toujours en +plein jour. + +[21] Ils sont payés en proportion de leur service. Le prix habituel +pour une servante ordinaire est, par mois, de 5 à 6 milreis, pour un +cuisinier de 12, pour une nourrice de 20 à 22, pour un artisan adroit +de 25 à 35. + +[22] C’est-à-dire 2 fr. 38 c. en monnaie française. Un florin +d’Autriche vaut 2 fr. 35 c. + +[23] Par une _truppa_, on entend dix mulets conduits par un nègre; +ordinairement plusieurs _truppas_ se réunissent; il se forme souvent +ainsi des convois de 100 à 200 mulets. On sait que dans le Brésil tous +les transports se font à dos de mulet. + +[24] Le _laso_ est une corde terminée par un nœud coulant. Les +indigènes de l’Amérique du Sud savent s’en servir avec une incroyable +adresse; c’est avec le laso qu’ils prennent les animaux sauvages. + +[25] Dans le récit de cette excursion, qui parut à Vienne, en septembre +1847, pendant que j’étais encore en voyage, dans les _Sonntags-blætter_ +(feuilles de dimanche) de M. A. Frankl, je ne dis rien de ma blessure, +pour ne pas inquiéter mes amis et mes parents. + +[26] Cette herbe d’Afrique, qui vient très-haute en forme de jonc, est +plantée dans tout le Brésil, où l’herbe ne pousse pas d’elle-même. + +[27] La _carna secca_ est, dans tout le Brésil, la principale +nourriture des blancs et des noirs; elle vient de Buenos-Ayres, et +se compose de viande de bœuf, coupée en tranches longues, plates et +larges, salées et séchées à l’air. + +[28] On n’entend pas seulement par _blancs_ les Européens nouvellement +émigrés, mais aussi les Portugais établis dans le pays depuis quelques +siècles. + +[29] Cette plante salutaire est très-abondante au Brésil. + +[30] Dans l’hémisphère austral, les saisons sont opposées à celles +de l’hémisphère boréal; ainsi, tandis que l’hiver règne d’un côté de +l’équateur, de l’autre on est en plein été. + +[31] On entend par ville continentale une ville située dans le cœur du +pays, loin de la mer. + +[32] Par nègres marrons on entend les nègres qui se sont échappés de +chez leurs maîtres. Ils s’associent ordinairement par bandes et se +retirent dans les forêts vierges, mais ils osent souvent aussi en +sortir pour voler et piller; et plus d’un meurtre ensanglante leurs +excursions. + +[33] Le _Rio-Plato_ est un des plus grands fleuves du Brésil. + +[34] D’autres capitaines me dirent que la traversée du détroit de +Magellan n’était possible que pour des vaisseaux de guerre, parce +que cette traversée exigeait une grande quantité de matelots. Chaque +soir il faut mettre à l’ancre, et, à cause de la fréquence des coups +de vent, les matelots doivent être constamment prêts à carguer ou à +arriser les voiles. + +[35] Le thermomètre descendit le jour à 6 ou 7 degrés, la nuit à 1 ou 2 +degrés au dessous de zéro. + +[36] Oiseaux aquatiques, de la famille des longipennes ou +grands-voiliers. Leur taille énorme les a fait appeler par les matelots +_moutons du Cap_ ou _vaisseaux de guerre_. + +[37] Un réal est la huitième partie d’un écu d’Espagne; il vaut en +monnaie d’Autriche 15 kreutzers et demi, ou environ 63 centimes de +France. + +[38] Les Chiliens descendent des Espagnols, comme les Brésiliens des +Portugais. + +[39] Espèce de bananes. + +[40] La piastre vaut 5 francs 9 centimes de notre monnaie, et le réal +63 centimes. + +[41] La _legua_ vaut donc un peu plus de 6 kilomètres. + +[42] Tous les Indiens sont chrétiens, de la religion protestante, mais +seulement, je crois, de nom. + +[43] Pieds anglais. Voy. page 35, la note. + +[44] L’éléphantiasis, à Taïti, envahit ordinairement les pieds, +et monte jusqu’aux cuisses. Ces parties enflent et se remplissent +d’écailles et de brûlures, de manière qu’on pourrait réellement les +prendre pour des pieds d’éléphants. + +[45] Je ne cite exprès le nom d’aucun de ces messieurs, et je crois par +là mériter leur reconnaissance. + +[46] Taïti ne produit jusqu’ici aucun article d’exportation; c’est +pourquoi on n’y prend que du lest. L’île est importante pour les +Français comme station. + +[47] _Le champan_ est un bateau plus petit qu’une jonque. + +[48] Les prix, dans les hôtels de Macao, de Victoria et de Canton, sont +de 4 à 6 dollars par jour. + +[49] Charles Gützloff est né à Pyritz, en Poméranie, le 8 juillet +1803. Dès son enfance il montra une grande piété et un rare talent. +Ses parents lui firent apprendre le métier de passementier. Il s’y +appliqua beaucoup, mais sans pouvoir s’y attacher. En 1821, il eut +l’occasion de présenter au roi de Prusse une pièce de vers dans +laquelle il exprimait ses sentiments et ses désirs; ce monarque, y +ayant trouvé d’heureuses dispositions, ouvrit au jeune Gützloff une +carrière plus en harmonie avec ses goûts. En 1827, il vint comme +missionnaire à Batavia. Plus tard il alla à Bintang, où il étudia +le chinois avec un zèle extraordinaire; au bout de deux ans, il le +parlait déjà assez couramment pour pouvoir prêcher dans cette langue. +En 1831, il se rendit à Macao, y établit des écoles pour les jeunes +gens, et commença une traduction de la Bible en chinois. Il fonda, avec +Morisson, une société pour la propagation des connaissances utiles en +Chine, et publia en langue chinoise un magasin mensuel dont le but +était d’inspirer aux Chinois le goût de l’histoire, de la géographie et +de la littérature. Dans les années 1823 et 1833 il pénétra jusqu’à la +province de _So-Kien_. + +Les voyages de Gützloff ont conduit à des observations curieuses sur +les divers dialectes de la Chine, et ont été aussi d’une grande utilité +sous d’autres rapports, surtout pour la critique des derniers ouvrages +publiés sur ce pays. + +Il faut reconnaître son rare talent, louer sa fermeté persévérante dans +l’exécution de ses projets, et admirer son zèle pour la science, comme +sa foi courageuse. + +Voy. _Conversations Lexicon der Gegenwart_ (Dictionnaire de la +conversation de notre temps.) + +[50] Tous les grands bâtiments portent peintes à la proue de grandes +prunelles qui, dans la pensée les Chinois, les aident à trouver leur +chemin. + +[51] Elle n’arrive qu’une fois par mois. + +[52] Assaisonnement d’un goût très-fort, composé de gingembre, de +poivre rouge, d’ail et d’oignon. Ces ingrédients sont écrasés sur une +table de pierre au moyen d’un cylindre de pierre, et réduits en une +pâte très-fine. On en fait ensuite une sauce que l’on mange avec le riz. + +[53] Quand ils copient un tableau, ils le divisent en carrés, comme nos +peintres. + +[54] Le picoul d’opium tout préparé revient à 600 dollars. + +[55] On s’attendait chaque jour à un soulèvement; le peuple menaçait +pour le 12 ou 13 août, au plus tard, d’une révolution dans laquelle +périraient tous les Européens. Qu’on se figure ma position; j’étais +toute seule, abandonnée à moi-même, et je n’étais entourée que de +Chinois. + +[56] Un des nouveaux ports ouverts aux Anglais en 1842. + +[57] Son costume se composait d’un large surplis qui descendait +jusqu’aux genoux, et avait de larges manches flottantes. Le surplis +était en brocart de couleurs transparentes et de dessins bizarres; +dessous on voyait une culotte en soie. Sur la poitrine il portait, +comme insignes de sa dignité, deux oiseaux, avec un collier de belles +pierreries. Les bottines, en étoffe de soie noire, se terminaient en +avant en pointes recourbées. Il avait pour coiffure un chapeau de +velours de forme conique, avec un bouton doré. + +[58] Il faut savoir que le porc est en Chine un animal particulièrement +sacré, pas assez cependant pour qu’on ne le mange pas avec beaucoup +d’appétit. Les porcs profanes sont petits, ont les jambes très-courtes, +le poil gris, et sont munis d’un long groin. + +[59] La ville a près de 9 milles anglais de circonférence. Un vice-roi +y fait sa résidence; elle se divise en deux parties, la ville tartare +et la ville chinoise, séparées par des murs. On évalue la population de +la ville à 400 000 âmes; celle des bateaux et des champans, à 60 000; +celle des plus proches environs, à 200 000. Le nombre des Européens +établis dans la ville est d’environ deux cents. + +[60] Le blanc est chez les Chinois la couleur de deuil. + +[61] En hiver, les côtés ouverts des salons sont fermés par des nattes +de bambou. + +[62] Le bouton que l’on attache au chapeau a autant de prix chez les +Chinois que chez nous les décorations. + +[63] Les dames chinoises du grand monde vivent d’une manière plus +retirée que les femmes de l’Orient. Elles ne se visitent entre elles +que très-rarement, et seulement dans des litières ou des barques bien +fermées. Elles n’ont ni bains, ni jardins publics où elles puissent se +réunir. + +[64] Les feuilles de cette récolte sont cueillies avec la plus grande +précaution par des enfants et des jeunes gens qui, avec des gants, +détachent délicatement les petites feuilles une à une. + +[65] + + De Hong-Kong à Singapore, 1^{re} classe, 173 dollars. + -- -- 2^{e} classe, 117 -- + +Distance: 1100 lieues marines. + +[66] Le _steward_ a le rang de sous-officier; il est chargé de tout ce +qui concerne la nourriture. + +[67] Ce sont des _packet-boats_ qui vont une fois par mois de Canton à +Calcutta, et qui dans ce trajet touchent à Singapore. + +[68] On n’y élève point de chevaux, et on demande toujours à l’étranger +ceux dont on a besoin. + +[69] La compagnie des Indes orientales, à qui appartient cette île, y a +un gouverneur et des troupes anglaises. + +[70] On regarde universellement la mangouste comme le fruit le plus +délicat du monde. + +[71] Un d’entre eux, passager de première classe, avait été relégué +parmi nous, parce que, à ce qu’on prétendait, il avait l’esprit un peu +à l’envers, et qu’il ne savait pas toujours ce qu’il disait ou faisait. +Comme les personnes des premières savent toujours exactement ce +qu’elles font, le pauvre homme était pour elles un sujet de scandale, +et un ordre du capitaine le fit descendre au milieu de nous. Mais je +dois faire remarquer qu’on n’en garda pas moins le prix payé pour la +première classe. + +[72] J’évalue les distances par terre en milles anglais, dont quatre à +peu près font un mille allemand, ou 7 kilomètres 408 mètres. + +[73] Une roupie vaut 58 kreutzers de monnaie de convention, environ 2 +fr. 38 c. + +[74] Six florins, 42 kreutzers, plus de 16 francs. + +[75] La foule était souvent si grande, que cinq files de voitures +allaient et venaient de front. + +[76] Il parlait assez bien l’anglais. + +[77] La mousseline la plus fine et la plus précieuse se fabrique dans +la province de Daïca; aussi le mètre coûte-t-il de 2 roupies à 2 +roupies et demie. + +[78] L’_hurgila_, espèce de cigogne, mange des cadavres et se trouve +fréquemment le long des fleuves de l’Inde. + +[79] C’est-à-dire enlever les bouées auxquelles les ancres sont +attachées, ce qui entraîne naturellement la perte de ces dernières. + +[80] Le nombre des prisonniers était alors de 782. + +[81] _Radschmahal_ était au XVII^{e} siècle la capitale du Bengale. + +[82] _Monghyr_ est appelé le _Birmingham_ de l’Inde à cause de ses +nombreuses fabriques d’acier et d’armes, et ses coutelleries. Sa +population est de près de 30 000 âmes. + +[83] _Patna_, capitale de la province _Bechar_, fut autrefois +très-célèbre par ses nombreux temples de Bouddha. C’est dans le +voisinage de Patna qu’était antérieurement la ville la plus renommée de +l’Inde: _Parlibothra_. Patna renferme beaucoup de manufactures de coton +et quelques fabriques d’opium. + +[84] Dans tous les pays indiens, mahométans, et on pourrait dire dans +tous les pays non chrétiens, il est excessivement difficile d’indiquer +le nombre exact des habitants d’une ville, car il n’est rien que le +peuple déteste autant que ce genre de recensement. + +[85] Je me fis débarquer à Patna avec deux voyageurs, et vers le soir +je me rendis en voiture à Deinapore, où notre vapeur jeta l’ancre pour +la nuit. + +[86] Les _serais_ sont de grands et beaux hôtels avec de petits hangars +et de petites chambres, ouverts aux voyageurs de toutes les nations. + +[87] M. Luitpold, Allemand de naissance, me reçut d’une manière +très-gracieuse. Lui et sa charmante femme eurent pour moi les +prévenances les plus aimables; je leur en suis très-reconnaissante. + +[88] Beaucoup de personnes prennent ces tours pour des temples +consacrés à Bouddha. Leur hauteur est de près de 25 mètres, et leur +circonférence de 50 mètres. + +[89] Lorsqu’un Hindou n’a pas de fils, il adopte un de ses parents, +pour avoir, lors de ses funérailles, quelqu’un qui remplisse envers lui +les devoirs d’un fils. + +[90] Un _lac_ vaut, au pair, 253 238 francs. + +[91] L’horreur des Indiens pour les Européens provient en grande +partie de ce que ces derniers ne respectent pas les vaches, mangent du +bœuf, boivent de l’eau-de-vie, crachent dans les maisons et même dans +les temples, et se lavent la bouche avec les doigts. Ils appellent +les Européens _Parangi_. C’est ce mépris qui rend aussi la religion +chrétienne odieuse aux Hindous. + +[92] Le _dock_ est un palanquin commode pour deux personnes, placé sur +deux roues et traîné par deux chevaux. + +[93] Plusieurs villes indiennes des temps modernes ont été fondées par +les Mogols ou tellement transformées par eux, qu’elles ont perdu tout à +fait leur caractère primitif. L’Inde fut conquise dès le X^{e} siècle +par les Mogols. + +[94] Akbar, le plus excellent prince de son temps, non-seulement dans +l’Inde mais aussi dans toute l’Asie, naquit en 1542, et monta sur le +trône à l’âge de quatorze ans. Sa bonté et sa justice exemplaires ainsi +que sa haute intelligence l’ont fait aimer et presque adorer comme une +divinité. + +[95] Au temps de sa plus grande splendeur Delhi avait 2 millions +d’habitants. + +[96] Quelques écrivains donnent même à ce cristal une longueur de plus +de 8 mètres. + +[97] Si ces deux tours faisaient partie d’une même mosquée, pourquoi +leurs proportions étaient-elles si différentes? + +[98] M. Lau me quitta ici pour retourner à Calcutta. + +[99] Les _tscheprasse_ sont les domestiques de l’administration +anglaise; ils portent des écharpes rouges, et sur l’épaule une plaque +de métal sur laquelle est gravé le nom de la ville à laquelle ils +appartiennent. Tous les hauts fonctionnaires anglais ont à leur service +un ou plusieurs de ces gens. Le peuple les considère bien plus que des +serviteurs ordinaires. + +[100] Un bais vaut un kreutzer ou trois centimes et demi. + +[101] _Taschenbuch der Reisen._ + +[102] Ordinairement les enfants sont regardés comme impurs jusqu’à +l’âge de neuf ans, et ne sont, par conséquent, pas tenus d’observer les +préceptes de leur religion. + +[103] Depuis 1843 il n’y a plus eu de femme brûlée dans toute l’Inde. + +[104] Dans chaque résidence il y a un médecin anglais. + +[105] Siége installé sur le dos de l’éléphant. + +[106] On dit que la dent creuse dans laquelle se trouve la glande à +venin, a été arrachée au serpent, ce qui empêche que sa morsure n’ait +des suites funestes. + +[107] Le dieu Vichnou est aussi représenté sous la forme d’une tortue. + +[108] Quoiqu’on ne fût qu’au commencement du printemps, la chaleur +montait déjà pendant le jour à 28 ou 30 degrés Réaumur. + +[109] On appelle _mundschi_ le précepteur, le secrétaire ou +l’interprète du roi. + +[110] On sait que le salpêtre produit une température très-froide. + +[111] Indor est située à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. + +[112] Le _dahl_ est une espèce de pois dont la tige a plus d’un mètre +de haut. + +[113] C’est ainsi que s’appellent certains vents réguliers et +périodiques de la mer des Indes, qui soufflent six mois de l’est à +l’ouest, et les autres six mois du côté opposé. + +[114] La _ville noire_ est cette partie de la cité qu’habite la classe +pauvre. On conçoit facilement que ce n’est pas là qu’on doit aller +chercher la beauté et la propreté. + +[115] Cependant c’est à Bombay que se trouve le principal siége des +adorateurs du feu. + +[116] Dans aucune fête publique on ne voit paraître les femmes, si ce +n’est celles qui ont abjuré toute pudeur. + +[117] On prétend que les dangers sont les mêmes à Adjunta et à Élora. + +[118] Des vallées, ou plutôt des gorges de rochers encaissées, se +rattachant les unes aux autres, sans qu’on se doute le moins du monde +de leur existence; il faut toujours gravir des rochers de trente à cent +mètres de haut pour arriver d’une vallée à l’autre. + +[119] Les distances sont: de Bombay à Mascate, 848 milles environ; de +Mascate à Bushire, 567; de Bushire, jusqu’à l’embouchure du Sohatel +Arab, 130; et de là à Bassora, 90. + +[120] Dans les trois mois les plus chauds de l’année (juin, juillet et +août), le bateau ne marche pas. + +[121] Un _kran_ vaut à peu près un demi-florin ou 1 franc 20 centimes. + +[122] Alexandre le Grand, venant d’Égypte, traversa l’an 331 le désert +de la Syrie, l’Euphrate et le Tigre, et rencontra près du village +de _Gaugamela_, non loin de la ville d’Arbèle (l’Erbil moderne), la +formidable armée de Darius, forte d’un million d’hommes. Il remporta +une victoire brillante, et on peut dire que l’empire persan succomba +dans cette journée. Il gagna ensuite la Perse par la Babylonie et Suse. + +[123] Cependant les traits de la figure étaient tracés avec justesse et +avec noblesse, et décelaient beaucoup plus d’art que tous les autres +dessins. + +[124] Mes notes sur mon voyage par l’Hindoustan jusqu’à Mossoul +errèrent plus de dix-huit mois de pays en pays avant de revenir entre +mes mains. Aussi les avais-je déjà crues perdues. C’est ce qui explique +le long retard apporté à la publication de mon _Voyage autour du monde_. + +[125] Dans tous les pays où pénètre rarement un Européen, on donne le +nom d’_Inglesi_ (Anglais) à tous ceux qu’on y voit; car de l’Europe on +ne connaît que l’Angleterre. + +[126] J’avais déjà saisi, depuis mon voyage de Mossoul, assez de mots +de la langue persane pour comprendre un peu ce qu’il disait. + +[127] On appelle _mela_ les fêtes religieuses de l’Inde, où +s’assemblent des milliers d’hommes. Les missionnaires s’y rendent +quelquefois de plusieurs centaines de milles pour prêcher le peuple. + +[128] Ce schah mourut deux mois après mon départ de Tauris. + +[129] Quand le mot Mirza est placé derrière le nom propre, il y a le +nom _prince_; mais quand il est devant le nom, c’est un synonyme de +_monsieur_, un titre qu’on donne à tout le monde. + +[130] Ces exécutions avaient souvent lieu en présence du schah. +Ordinairement il faisait étrangler ceux qui avaient encouru sa colère. + +[131] Le 24 février 1848, la république en France; le 15 mars, la +constitution en Autriche, etc. + +[132] Le _toman_, monnaie de compte de la Perse, vaut de +quarante-quatre à quarante-cinq francs. + +[133] Je n’avais reçu ce coffre qu’après avoir envoyé mes effets de +Mossoul, ce qui m’avait forcée de l’emporter moi-même sur le territoire +russe. + +[134] On trouve partout beaucoup d’Allemands, d’abord des employés de +cette nation; et ensuite, le czar a plusieurs provinces dans lesquelles +la langue allemande domine. + +[135] Selon la tradition, la contrée d’Érivan fut, de toutes les +régions de la terre, la première habitée. Noé y demeura avec sa famille +avant et après le déluge. C’est également ici qu’on veut retrouver +l’emplacement du paradis terrestre. Érivan, appelé autrefois Terva, +fut la capitale de l’Arménie. Non loin d’Érivan se trouve le plus +grand sanctuaire des chrétiens de l’Arménie, le couvent _Ecs-Miazim_. +L’intérieur de l’église est simple, les colonnes, assemblage de masses +de pierre ont plus de 24 mètres de haut. Dans la sacristie il y avait +autrefois, dit-on, deux clous avec lesquels le Christ avait été attaché +à la croix, de plus la lance qui avait servi à lui percer le flanc, +et enfin sa robe non cousue. Le centre de l’église occupe, à ce qu’on +prétend, la place où Noé, après sa délivrance, construisit un autel et +offrit des sacrifices à Dieu. Indépendamment de ces richesses, l’église +possède encore une quantité prodigieuse de reliques précieuses. + +[136] Cela est poussé à un tel point que les chevaux seraient attelés, +le voyageur serait monté en voiture pour partir, s’il arrivait en ce +moment un officier ou un employé, on détèlerait, et on laisserait là le +voyageur pour servir l’homme du gouvernement. + +[137] La Géorgie s’appelait chez les anciens Ibésre. Autrefois ce pays +s’étendait de Tauris et d’Erzeroum jusqu’à Tanaïs, et était nommé +Albanie. C’est une contrée toute montagneuse. Le fleuve Kour, appelé +aussi Cyrus, la traverse. C’est sur ce fleuve que le fameux conquérant +de la Perse, Cyrus, fut exposé dans son enfance. Tiflis était jadis une +des plus belles villes de la Perse. + +[138] Je me gardai bien de lui parler de ses femmes; toute conversation +à ce sujet est regardée comme une offense chez les Musulmans. + +[139] On appelle _naphte_ l’huile minérale qui jaillit du sein de la +terre, souvent mêlée avec de l’eau. + +[140] La rivière _Ribon_, appelée aussi _Rione_, est considérée comme +une des quatre rivières du Paradis, et était connue sous le nom de +_Pison_. On regardait anciennement aussi son eau comme sacrée; de +nombreux troncs d’arbres la rendent impraticable pour de grands +vaisseaux. + +[141] Le peuple suit le rite grec. + +[142] Les Circassiens sont si féroces et si belliqueux, que personne +n’ose pénétrer dans l’intérieur de leur pays. On sait peu de chose sur +leurs mœurs, leurs coutumes, leur religion et leur manière de vivre. +Ils ont pour voisins les Abkas, qui habitent le pays situé entre la +Mingrélie et la Circassie, le long de la côte, et qui sont également +féroces et rapaces. + +[143] C’est à _Panticapée_ que vécut Mithridate le Grand. La côte +auprès de Kertch s’appelle encore aujourd’hui le _Siége de Mithridate_. +A l’occasion des fouilles faites depuis 1832, on y trouva beaucoup +d’urnes et d’objets ayant servi aux sacrifices, des inscriptions +grecques, de belles figures et de beaux groupes. + +[144] Il a environ 135 mètres de hauteur. + +[145] Aujourd’hui tout le monde connaît le mémorable siége de +Sébastopol et la prise de cette forteresse, regardée jusqu’en 1855 +comme imprenable. (_Note du traducteur._) + +[146] Vienne, 1843. + +[147] Constantinople n’est pas éclairé le soir; aussi celui qui sort +sans lanterne est arrêté comme suspect et conduit au poste le plus +voisin. + +[148] Comme les rues de Constantinople sont étroites, tortueuses et +remplies de trous et d’ornières, il faut se contenter de petites pompes +portées par quatre hommes. + +[149] Une drachme contient 100 leptas et vaut 88 centimes. Un _ottonio_ +(pièce d’or) contient 20 drachmes. + +[150] A Athènes, où j’arrivai environ un mois plus tard qu’à Odessa, +le soleil était encore aussi ardent que chez nous au mois de juillet. +La nature avait grand besoin de fraîcheur et de pluie, et les feuilles +se fanaient presque par suite de la chaleur, tandis qu’à Odessa elles +étaient déjà mortes de froid. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77239 *** |
