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| author | pgww <pgww@lists.pglaf.org> | 2025-10-19 11:22:03 -0700 |
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CRÈS ET C<sup>ie</sup><br> +21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, 21</p> + +<p class="c xsmall">MCMXXVI</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<ul> +<li><b>Les Chasseurs d’Or</b> (traduit de l’anglais par MM. <span class="sc">Paul +Gruyer</span> et <span class="sc">Louis Postif</span>).</li> +<li><b>Les Nomades du Nord</b> (traduit par <span class="sc">Louis Postif</span>).</li> +<li><b>Kazan, chien-loup</b> (traduit de l’anglais par MM. <span class="sc">Paul +Gruyer</span> et <span class="sc">Louis Postif</span>).</li> +<li><b>Le Piège d’Or</b> (traduit de l’anglais par <span class="sc">Paul Gruyer</span> +et <span class="sc">Louis Postif</span>).</li> +<li><b>Bari, chien-loup</b> (traduit par <span class="sc">Léon Bocquet</span>).</li> +<li><b>Le Grizzly</b> (mis en français par <span class="sc">Midship</span>).</li> +</ul> +<p class="c"><span class="xsmall">EN PRÉPARATION</span> :</p> + +<ul> +<li><b>Le bout du fleuve</b> (mêmes traducteurs).</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em small">Tous droits de reproduction réservés pour tous pays, +y compris la Suède et la Norvège.</p> + +<p class="c small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1920 by</span> <i>L’Édition française illustrée</i>, Paris.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LES CŒURS +LES PLUS FAROUCHES</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="xsmall">LA PLUS TERRIBLE CHOSE DU MONDE</span></h2> + + +<p>A pointe Fullerton, à des milliers de milles en +droite ligne au nord des régions civilisées, le sergent +William Mac Veigh écrivait, un bout de crayon +entre les doigts, les derniers mots de son rapport +semestriel au commissaire de la police royale montée +du Nord-Ouest, à Régina. Il concluait :</p> + +<p>« J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai fait +tout le possible pour poursuivre Scottie Deane, le +meurtrier. Je n’ai pas abandonné l’espoir de le trouver, +mais je crois qu’il a quitté mon district et qu’il +est maintenant probablement quelque part dans la +zone de patrouille de Fort Churchill. Nous avons +battu le pays sur trois cents milles au sud, le long du +rivage de la Baie d’Hudson jusqu’à la Pointe des +Esquimaux et, au nord, jusqu’au canal Wagner. +En trois mois, nous avons effectué trois patrouilles +à l’ouest de la Baie, parcourant seize cents milles, +sans trouver notre homme ni trace de lui. Je vous +conseille respectueusement une étroite surveillance +de la part des patrouilles au sud des terres désertes. »</p> + +<p>— Voilà ! dit Mac Veigh tout haut, en redressant +avec un grognement de soulagement son dos arqué. +C’est fait.</p> + +<p>Sur son lit de camp, dans un coin de la petite +cabane fouettée par vent et pluie, qui représentait +la Loi, tout à l’extrémité de la terre, là-haut, le +soldat Pelletier souleva péniblement la tête de sa +couche de douleur et dit :</p> + +<p>— J’en suis joliment content, Mac ; maintenant, +peut-être que vous me donnerez un verre d’eau +pour combattre cet enrouement maudit qui m’empêche +à tout moment de parler, comme si la mort +était déjà près de moi.</p> + +<p>— Agité ? questionna Mac Veigh, étirant de nouveau +sa jeune et robuste charpente avec un soupir +de satisfaction. Que serait-ce si tu avais à écrire cela +deux fois par an ? Et il désigna du doigt son rapport.</p> + +<p>— Ce n’est pas plus long que les lettres que vous +écriviez à votre…</p> + +<p>Pelletier s’arrêta net. Il y eut un moment de +silence embarrassant. Puis le malade ajouta sans +détour et une main tendue :</p> + +<p>— Je vous demande pardon, Mac… C’est cette +fièvre. J’ai oublié un moment que… que vous deux… +aviez rompu.</p> + +<p>— C’est bon ! dit Mac Veigh, avec un tremblement +dans la voix, tandis qu’il s’en allait chercher +de l’eau.</p> + +<p>— Vois-tu, ajouta-t-il en revenant avec un petit +gobelet d’étain, le rapport c’est une autre affaire. +Quand on écrit au Grand Mogol en personne, ça vous +énerve. Et ça été une piètre année pour nous, Pelly. +Nous avons raté Scottie et laissé filer les agresseurs +du baleinier. Et… nom de Dieu ! j’oubliais de mentionner +les loups !</p> + +<p>— Ajoutez un post-scriptum, insinua Pelletier.</p> + +<p>— Un post-scriptum sur papier grand aigle ! +s’écria Mac Veigh, dévisageant d’un air incrédule +son compagnon. Pas n’est besoin de te tâter encore +le pouls, Pelly. La fièvre t’a repris ; tu n’as plus la +tête à toi.</p> + +<p>Il parlait gaîment, s’efforçant d’amener un sourire +sur le visage blême de l’autre. Pelletier se laissa +retomber en soupirant.</p> + +<p>— Non ! il n’est pas nécessaire de me tâter le +pouls, répéta-t-il. Ce n’est pas de la maladie, Mac… +pas de la maladie ordinaire. C’est au cerveau… voilà +où ça est… Pensez un peu… neuf mois qu’on est +monté ici et jamais un regard d’un visage de blanc, +sinon le vôtre ! Neuf mois sans entendre le son d’une +voix de femme ! Neuf mois simplement de ce monde +mort et gris, là, dehors, avec les lumières boréales +qui sifflent vers nous toutes les nuits, comme des +serpents, et les rocs noirs qui nous regardent comme +ils ont regardé depuis des millions de siècles. Il peut +y avoir de la magnificence là-dedans, mais c’est +tout ! Nous sommes des héros, très bien, mais nul +ne le sait que nous et les six cent quarante-neuf +autres hommes de la police montée. Mon Dieu ! que +donnerais-je pour voir un visage de jeune fille… pour +toucher, rien qu’une seconde, sa main ! Cela m’enlèverait +cette fièvre, car c’est la fièvre de la solitude, +Billy, une espèce de folie et qui fait éclater ma tête.</p> + +<p>— Bah ! bah ! fit Mac Veigh, en prenant la main +de son compagnon. Ressaisis-toi, Pelly ! pense à ce +qui vient. Encore quelques mois seulement de cette +vie et nous changerons. Et alors, pense dans quel +paradis tu vas entrer. Tu en jouiras plus que les autres +camarades, car ils n’auront jamais eu ce ciel-ci. Et je +vais te rapporter une lettre… de la petite fiancée…</p> + +<p>Le visage de Pelletier rayonna.</p> + +<p>— Dieu la bénisse ! s’écria-t-il. Il y aura des lettres +d’elle, une douzaine. Elle m’a attendu longtemps et +c’est une vraie petite « Tommy » au fond du cœur. +Vous avez mis ma lettre de côté ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Mac Veigh retourna à la petite table grossière et +ajouta encore quelques lignes à son rapport au commissaire +de la police royale, dans les termes suivants :</p> + +<p>« Pelletier est malade : des troubles bizarres au +cerveau. Parfois, j’ai eu peur de le voir devenir fou, +et je conseille, s’il vit, de le transférer dans le Sud au +plus tôt. Je pars pour Fort Churchill deux semaines +avant la date habituelle, afin de rapporter des +médicaments. Je désire aussi ajouter un mot à ce +que j’ai dit des loups dans mon dernier rapport.</p> + +<p>« Nous les avons vus fréquemment par bandes +de cinquante à un millier. L’automne dernier, une +bande a attaqué un vaste troupeau de caribous +migrateurs qui passaient à quinze milles de la Baie +et nous avons compté les débris de cent soixante +de ces bêtes, tuées sur un espace de moins de trois +milles. Mon opinion, c’est que les loups tuent au +moins cinq mille caribous par an dans ce district.</p> + +<p>« J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre obéissant +serviteur</p> + +<p class="sign"><span class="blk">« <span class="sc">William Mac Veigh</span>,<br> +« <i>Sergent, chef de détachement.</i> »</span></p> + +<p>Il plia le rapport, le plaça avec d’autres objets +précieux dans la pochette de caoutchouc imperméable +qu’il portait toujours dans son paquetage et +retourna auprès de Pelletier.</p> + +<p>— Je n’aime pas te laisser seul, Pelly, dit-il. Mais +je vais aller très vite… quatre cent cinquante milles +à travers les glaces et je ferai le trajet en dix jours +ou je crèverai. Puis dix jours pour revenir, peut-être +deux semaines, et tu auras les médicaments et +les lettres. Hurrah !</p> + +<p>— Hurrah ! s’écria Pelletier.</p> + +<p>Mac Veigh se retourna vers la muraille. Quelque +chose montait à sa gorge et l’étouffait, tandis qu’il +étreignait la main de Pelletier.</p> + +<p>— Mon Dieu ! Billy, est-ce le soleil ? s’écria tout à +coup ce dernier.</p> + +<p>Mac Veigh se retourna du côté de l’unique fenêtre +de la cabane. Le malade sauta en bas de son lit de +camp. Ensemble ils se tinrent un moment debout +à la fenêtre, regardant là-bas, au sud-est, où un faible +cercle d’or rougeâtre perçait le ciel de plomb.</p> + +<p>— C’est le soleil ! dit Mac Veigh comme on prononce +une prière.</p> + +<p>— La première fois en quatre mois ! soupira +Pelletier.</p> + +<p>Comme des affamés, tous deux regardaient par la +fenêtre. La lueur d’or languit quelques instants +et puis s’évanouit. Pelletier regagna son lit de +camp.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, quatre chiens, un +traîneau et un homme s’avançaient rapidement à +travers la mélancolie de silence et de mort du jour +arctique. Le sergent Mac Veigh faisait route pour +Fort Churchill, à plus de quatre cents milles en +deçà.</p> + +<p>C’est le plus solitaire voyage du monde, ce trajet +depuis la petite cabane isolée battue de vent à +Pointe Fullerton jusqu’au Fort Churchill. Cette +hutte n’avait qu’une rivale dans tous le pays septentrional, +l’autre hutte à l’île Herschel, à l’embouchure +de la Firth, où vingt et une croix de bois +marquent vingt et une tombes de blancs. Mais les +baleiniers vont à Herschel. Sauf par accident ou en +violation des lois, ils ne vont jamais dans le voisinage +de Fullerton. C’est à Fullerton que les +hommes meurent de la plus terrible chose au monde : +l’isolement. Dans la petite cabane, des hommes +étaient devenus fous.</p> + +<p>Une obscure vérité oppressait Mac Veigh tandis +qu’il guidait l’attelage à travers les glaces, vers le +Sud. Il avait peur pour Pelletier. Il priait que Pelletier +pût voir le soleil de temps en temps. Le deuxième +jour, il s’arrêta à une cache de poisson qu’il avait +faite, l’automne précédent, pour la nourriture des +chiens. Il s’arrêta à une seconde cache le cinquième +jour et passa la sixième nuit à un <i>igloo</i> d’Esquimaux +à la pointe de l’Esquimau Aveugle. Sur la fin du +neuvième jour, il parvint à Fort Churchill, avec une +moyenne de cinquante milles par jour à son actif.</p> + +<p>Les hommes arrivent de Fullerton plus près de +mourir que de vivre, quand ils courent le risque du +trajet en hiver ; le visage de Mac Veigh était gercé +des morsures du vent. Ses yeux étaient sanguinolents. +Il avait une attaque de lumbago. Il dormit +vingt-quatre heures dans un lit chaud sans broncher. +Quand il s’éveilla, il s’emporta contre l’officier commandant +le baraquement pour l’avoir laissé dormir +si longtemps ; il mangea trois repas en un seul et +expédia ses affaires en hâte.</p> + +<p>Son cœur bondit de joie lorsqu’il tira de son +courrier neuf lettres pour Pelletier, toutes écrites +de la même petite écriture de jeune fille. Il n’y en +avait aucune pour lui, aucune du genre de celles +que Pelletier recevait et l’isolement navré qu’il en +ressentit devint presque du malaise.</p> + +<p>Il sourit doucement comme s’il enfreignait une +consigne. Il ouvrit une des lettres de Pelletier, la +dernière écrite et, tranquillement, se mit à la lire. +Elle débordait de la délicate tendresse d’un amour +de jeune fille et des larmes vinrent à ses yeux rougis.</p> + +<p>Puis il s’assit pour y répondre. Il parla de Pelletier +à la jeune fille et lui avoua qu’il avait ouvert sa +dernière lettre.</p> + +<p>Ce qu’il lui dit surtout, c’est que ce serait une +agréable surprise pour un homme qui devenait +fou — mais il employa le mot neurasthénie au lieu +de folie — si elle venait à Churchill, au printemps +prochain, pour s’y marier. Il lui dit qu’il avait ouvert +sa lettre parce qu’il aimait Pelletier mieux que la +plupart des hommes n’aiment leurs frères. Puis il +recacheta la lettre, remit son courrier à l’inspecteur, +empaqueta ses médicaments et ses provisions et se +disposa à repartir.</p> + +<p>Le même jour arriva à Churchill un métis qui +avait chassé le renard blanc près de l’Esquimau +Aveugle et qui de temps à autre faisait office d’éclaireur +dans ce ressort. Il apportait la nouvelle qu’il +avait aperçu un blanc et une blanche à dix milles au +sud de la rivière Maguse. Le renseignement fit frissonner +Mac Veigh.</p> + +<p>— Je m’arrêterai au camp de l’Esquimau, dit-il +à l’intendant. Voilà qui vaut d’être éclairci, car je +n’ai jamais connu de femme blanche au nord du +soixantième degré dans ce pays. Ce pourrait être +Scottie Deane.</p> + +<p>— Ce n’est pas très vraisemblable, repartit l’intendant. +Scottie est grand, droit et fort. Coujag dit +que l’homme n’était pas plus haut que lui et marchait +comme un bossu. Mais s’il y a des blancs par +là, leur histoire mérite d’être connue.</p> + +<p>Le lendemain matin, Mac Veigh partit pour le +Nord. Il atteignit la demi-douzaine d’<i>igloos</i> qui composaient +le village d’Esquimaux, tard le troisième +jour. Bye-Bye, le chef, ne se montrant pas du tout +encourageant, Mac Veigh lui donna une livre de +<i>bacon</i> et, en retour de ce magnifique présent, Bye-Bye +déclara n’avoir vu aucun blanc.</p> + +<p>Mac Veigh lui donna une autre livre de bacon +et Bye-Bye ajouta qu’il n’avait entendu parler +d’aucun blanc. Il écouta avec le regard sans âme +d’un morse, tandis que Mac Veigh lui faisait comprendre +qu’il irait à l’intérieur de la contrée, le lendemain +matin, à la recherche d’un blanc qu’on lui +avait dit se trouver par là. Cette même nuit, pendant +une aveuglante bourrasque de neige, Bye-Bye +disparut du camp.</p> + +<p>Mac Veigh laissa ses chiens au repos dans le village +d’<i>igloos</i> et s’élança vers le Nord-Ouest, sur des +raquettes, dès l’aube de l’aurore arctique qui n’était +guère mieux que la nuit elle-même. Il projetait de +continuer dans cette direction jusqu’à ce qu’il +atteignît la steppe, puis de patrouiller dans un large +rayon qui le ramènerait au camp des Esquimaux la +nuit suivante.</p> + +<p>Pour commencer, il fut retardé par l’ouragan. Il +perdit les traces des raquettes de Bye-Bye à cent +mètres des igloos. Toute la journée il chercha dans +les endroits abrités les indices d’un campement ou +d’une piste. Dans l’après-midi le vent tomba, le ciel +s’éclaircit et, à la suite de ce calme, le froid devint si +intense que les arbres craquaient avec bruit comme +des coups de revolver.</p> + +<p>Mac Veigh s’arrêta pour dresser un feu de broussailles +et manger son souper à la lisière de la steppe, +juste comme la lueur glacée des étoiles commençait +à briller au-dessus de sa tête. Il faisait une nuit immaculée +et calme. La bordure des bois du Sud s’étendait +là-bas, derrière lui, et, au Nord, il n’y avait pas de +futaies sur au moins trois cents milles. Entre ces +deux limites, rien de vivant et, par conséquent, aucun +bruit. A l’Est, le <span lang="en" xml:lang="en">barren</span> s’enfonçait comme un doigt +immense, large de dix milles, que Mac Veigh devrait +traverser pour arriver à atteindre la contrée boisée +au delà.</p> + +<p>Et c’était au delà qu’il avait le plus grand espoir +de découvrir une piste. Quand il eut fini son souper, +il bourra sa pipe et s’assit à croupetons auprès de son +feu, regardant au lointain par delà la steppe. Puis, +on ne sait pour quel motif, il se sentit envahi d’une +étrange et bizarre émotion et regretta de ne pas +avoir emmené un de ses chiens fatigués pour lui +tenir compagnie.</p> + +<p>Il était accoutumé à la solitude ; il s’était moqué +des choses qui avaient rendu fous d’autres hommes. +Mais, ce soir, il lui semblait qu’il était environné +d’un mystère qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, +de quelque chose qui s’insinuait soudain au +tréfonds de son âme et qui précipitait les battements +de son cœur.</p> + +<p>Il pensa à Pelletier sur son lit de fièvre, à Scottie +Deane, puis à lui-même. Après tout, y avait-il beaucoup +à choisir entre leur sort, à eux trois ?</p> + +<p>Une vision surgit lentement devant lui du feu de +broussailles et il y vit l’image de Scottie, l’homme +réduit aux abois par l’homme et menant le grand +combat pour se garder d’être pendu par le cou jusqu’à +ce que la mort s’ensuivît ; puis il vit Pelletier +mourant d’une maladie née de la solitude et, derrière +ces deux-là, comme un pâle camée sortant une +seconde de l’obscurité, il vit se dessiner un visage. +Et c’était un visage de jeune fille et l’image s’en +évanouit sur-le-champ. Il avait espéré contre tout +espoir qu’elle lui aurait écrit de nouveau. Mais elle +l’avait abandonné.</p> + +<p>Il se redressa en ricanant, un peu de joie et un peu +de douleur aussi, tandis qu’il songeait au cœur loyal +qui attendait Pelletier. Il attacha ses raquettes et +s’élança à travers la steppe. Il avançait rapidement, +regardant d’un regard aigu, droit devant lui. La nuit +se faisait plus claire, les étoiles plus brillantes. Le +<i>zip, zip, zip</i> des pointes de ses raquettes était l’unique +bruit qu’il entendît, en dehors du premier son faible +et sifflant de l’aurore boréale dans le ciel du Nord +qui lui arrivait comme le glissement frissonnant des +meules d’acier d’un traîneau sur la neige durcie.</p> + +<p>Au lieu de bruits, la nuit autour de lui commençait +à s’emplir d’une vie spectrale. Son ombre lui faisait +signe et grimaçait devant lui ; les halliers rabougris +semblaient bouger. Ses yeux étaient vigilants et aux +aguets. A part soi, il se disait bien qu’il ne verrait +rien et pourtant un instinct insolite l’incitait à la +prudence. A intervalles réguliers, il s’arrêtait pour +écouter et flairer dans l’air une odeur de fumée. De +plus en plus, il devenait pareil à une bête de proie. +Il laissa le dernier buisson derrière lui. Devant lui +aucune ombre ne brisait désormais l’étendue de la +nuit étoilée. Des murmures sinistres arrivaient avec +le vent qui s’enflait du nord.</p> + +<p>Tout à coup, Mac Veigh s’arrêta et passa son +fusil au creux de son bras. Quelque chose qui n’était +pas le vent montait du profond de la nuit. Il souleva +de ses oreilles sa casquette de fourrure et écouta. +Il entendit de nouveau, faiblement, le chant glacial +des meules d’un traîneau.</p> + +<p>Le traîneau se rapprochait, venant de la steppe, +et Mac Veigh se prépara à la rencontre. Il enleva +ses grosses moufles de fourrure, les accrocha à son +ceinturon et les remplaça par des gants d’ordonnance +plus légers. Il examina son revolver pour voir +si le barillet n’était pas gelé. Puis, debout, silencieux, +il attendit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">BILLY RENCONTRE LA FEMME</span></h2> + + +<p>Du fond des ténèbres, un traîneau s’avançait lentement. +Il se dessina enfin en ombre indécise et Mac +Veigh comprit qu’il allait passer tout près de lui. Il +discerna, tout à tour, une silhouette humaine, trois +chiens et le toboggan. Il y avait quelque chose +d’effrayant dans le calme de ce fantôme de vie sortant +indistinct de la nuit.</p> + +<p>Mac Veigh ne pouvait plus entendre le traîneau, +bien qu’il fût à moins de cinquante pas de lui. La +silhouette à l’avant marchait à pas lents et la tête +baissée, et les chiens et le traîneau suivaient en ligne +spectrale. Le conducteur ni les bêtes ne soupçonnaient +la présence de Mac Veigh, silencieux et immobile +dans la nuit blême. Ils furent en face de lui +avant qu’il fît un mouvement.</p> + +<p>Alors, il s’avança rapidement en poussant un +grand holà ! Au bruit de sa voix répondit un cri +sourd, les chiens s’arrêtèrent dans leurs traits et la +silhouette courut à l’arrière du traîneau. Mac Veigh +saisit son revolver. En une demi-douzaine de vastes +enjambées, il atteignit le traîneau. Un visage pâle +le regardait dans la lumière frissonnante. Mac Veigh +regarda à son tour avec le plus profond ahurissement, +car les grands yeux noirs épouvantés qui le fixaient +et le visage pâle étaient les yeux et le visage d’une +femme.</p> + +<p>Pendant une seconde, il fut incapable de bouger ou +de parler. L’inconnue leva les mains et repoussa en +arrière son capuchon de fourrure, de sorte qu’il vit +luire ses cheveux dans la nuit d’étoiles.</p> + +<p>C’était une femme blanche. Soudain, il vit dans +son visage une expression qui le fit frémir et il baissa +les yeux sur l’objet à portée de sa main. C’était une +longue caisse grossière. Il se recula d’un pas.</p> + +<p>— Bon Dieu ! dit-il. Êtes-vous seule ?</p> + +<p>Elle inclina la tête et il entendit sa voix sangloter +presque :</p> + +<p>— Oui… toute seule !</p> + +<p>Il s’approcha vivement d’elle.</p> + +<p>— Je suis le sergent Mac Veigh, de la police royale +montée, dit-il doucement. Dites-moi : où allez-vous, +et comment se fait-il que vous êtes ici dans la steppe, +toute seule ?</p> + +<p>Son capuchon était retombé sur ses épaules et +elle releva la tête complètement vers Mac Veigh. +Les étoiles brillaient dans ses yeux. C’étaient des +yeux admirables et maintenant ils débordaient +de douleur. Et son visage parut admirable à Mac +Veigh qui n’avait pas vu visage de blanche depuis +près d’un an. Elle était jeune, si jeune que, dans +la pâle splendeur de la nuit, elle semblait presque +une jeune fille. Et dans ses yeux et sa bouche et +dans le retroussis de son menton, il y avait quelque +chose de si semblable à l’autre visage dont il avait +rêvé que Mac Veigh avança encore et prit ses deux +mains hésitantes dans les siennes et demanda de +nouveau :</p> + +<p>— Où allez-vous et pourquoi êtes-vous ici, toute +seule ?</p> + +<p>— Je vais là-bas, dit-elle, tournant la tête vers +la lisière des bois. Je vais avec lui, mon mari.</p> + +<p>Ses mots l’étouffaient et, dégageant tout à coup +ses mains, elle recula jusqu’au traîneau où elle resta +debout à l’affronter. Pendant un instant, elle eut une +lueur de défiance dans les yeux, comme si elle le +craignait et était résolue à combattre pour elle-même +et son mort. Les chiens se glissèrent à ses pieds et +Mac Veigh vit luire leurs crocs nus, à la clarté des +étoiles.</p> + +<p>— Il est mort voici trois jours, acheva-t-elle tranquillement, +et je le ramène vers ma tribu, là-bas, au +Petit Sceau.</p> + +<p>— Cela fait deux cents milles, observa Mac Veigh, +en la regardant comme si elle était folle. Vous mourrez +à la tâche.</p> + +<p>— J’ai voyagé pendant deux jours, répliqua la +jeune femme. Je continue.</p> + +<p>— Deux jours… à travers le <span lang="en" xml:lang="en">barren</span> !</p> + +<p>Mac Veigh regarda la caisse, lugubre et effrayante +dans le rayonnement spectral qui tombait sur elle. +Puis il regarda la jeune femme. Elle avait incliné la +tête sur sa poitrine et ses cheveux brillants retombaient +épars et en désordre. Il vit le pathétique +affaissement de ses épaules et comprit qu’elle pleurait.</p> + +<p>En ce moment, une ardeur émouvante submergea +chaque veine de son corps, et la magnificence de ce +qui était venu à lui du fond de la steppe le rendit +muet. Pour lui, cette femme était tout ce qu’il y +avait de beau et de bon. L’impitoyable isolement +de sa vie lui avait fait placer la femme tout près des +anges dans la hiérarchie des êtres et, devant lui, +maintenant, il voyait tout ce dont il avait rêvé en +amour et fidélité chez la femme et l’épouse.</p> + +<p>La frêle inconnue penchée devant lui bravait la +mort pour l’homme qu’elle avait aimé et qui n’était +plus. En un sens, Mac Veigh se disait qu’elle était +folle. Et cependant, sa folie était la folie de l’adoration +plus forte que la crainte, de la fidélité qui ne +considère ni la tempête, ni le froid, ni la faim. Et il +était plein du désir d’aller à elle, tandis qu’elle restait +là courbée et épuisée contre le cercueil, de la serrer +dans ses bras et de lui dire que d’avoir rêvé pour lui-même +un tel amour l’avait gardé vivant dans sa +solitude. Elle regardait, émue comme un enfant.</p> + +<p>— Venez, petite, dit-il. Nous irons là-bas. Je +veillerai à votre sécurité pendant votre route vers +le Petit Sceau. Vous ne pouvez aller seule. Vous n’arriveriez +jamais vivante chez vos gens. Mon Dieu ! si +j’étais…</p> + +<p>Il s’arrêta devant le regard épouvanté du visage +qu’elle levait sur lui.</p> + +<p>— Quoi ? demanda-t-elle.</p> + +<p>— Rien… seulement il est dur pour un homme de +mourir et de perdre une femme comme vous, dit +Mac Veigh. Là, laissez-moi vous installer sur la +caisse.</p> + +<p>— Les chiens ne pourront traîner ce fardeau, +objecta-t-elle. Je les ai aidés…</p> + +<p>— S’ils ne peuvent, je le puis, dit-il, en souriant.</p> + +<p>Et, d’un mouvement rapide, il la souleva de terre +et l’assit sur le traîneau. Il se débarrassa de son +paquetage et le plaça derrière elle ; ensuite, il lui +donna son fusil à tenir. La jeune femme le regarda +bien en face avec un visage contracté et plus blême, +pendant qu’elle déposait l’arme sur ses genoux.</p> + +<p>— Vous pouvez tirer sur moi, si je ne fais pas +bien mon service, dit Mac Veigh.</p> + +<p>Il s’efforçait de cacher la joie qui lui venait de la +compagnie d’une femme, mais cette joie tremblait +dans sa voix.</p> + +<p>Il s’arrêta tout à coup, l’oreille aux écoutes.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p> + +<p>— Je n’ai rien entendu, dit la jeune femme.</p> + +<p>Son visage était d’une pâleur de mort. Ses yeux +étaient sombres.</p> + +<p>Mac Veigh se retourna et, d’un mot, encouragea +les chiens.</p> + +<p>Il ramassa le bout de la corde de babiche avec +laquelle la femme les avait aidés à tirer leur fardeau +et il s’élança à travers la plaine désolée. La présence +d’un mort lui avait toujours été pénible, mais, cette +nuit-ci, il en allait autrement. Sa fatigue de la journée +était disparue et, malgré le poids qu’il tirait +après lui, il était envahi par un bizarre transport… +il se trouvait en présence d’une femme.</p> + +<p>De temps à autre, il détournait la tête pour la +regarder. Il pouvait la sentir derrière lui et l’accent +de sa voix sourde, quand elle parlait aux chiens, +lui semblait une musique. Il désirait chanter la chanson +sauvage par laquelle Pelletier et lui avaient +remonté leur courage dans la petite cabane, mais il +contint son désir et, au lieu de chanter, il se mit à +siffloter. Il se demandait comment la jeune femme +et les chiens avaient tiré le traîneau qui enfonçait +profondément dans la neige molle amoncelée et +exigeait toute sa vigueur à lui. De temps en temps +il s’arrêtait pour se reposer et, enfin, la jeune femme +sauta au bas du traîneau et vint à son côté.</p> + +<p>— Je vais marcher, dit-elle, le poids est trop +lourd.</p> + +<p>— La neige est molle, répondit Mac Veigh. Venez.</p> + +<p>Il lui tendit la main et, avec le même étrange +regard dans son visage blême, la jeune femme lui +tendit la sienne. Elle regarda derrière elle, inquiète, +du côté du cercueil, et Mac Veigh comprit. Il pressa +ses doigts menus un peu plus fort et l’attira plus +près de lui. La main dans la main, ils reprirent leur +route à travers l’immensité déserte et nue.</p> + +<p>Mac Veigh ne parlait pas, mais son sang courait +comme du feu dans ses veines. La petite main qu’il +tenait était tremblante et remuait anxieuse. Une ou +deux fois elle essaya de se dégager et il la tint plus +étroitement. Après quoi, elle demeura soumise dans +la sienne, chaude et frémissante. En baissant les +yeux, Mac Veigh pouvait apercevoir le profil de la +jeune femme.</p> + +<p>Une longue boucle de ses cheveux brillants s’était +échappée du capuchon et le vent léger la souleva, +de sorte qu’elle retomba sur le bras de Mac Veigh. +Comme un voleur, il la porta jusqu’à ses lèvres tandis +que l’inconnue regardait droit devant elle, tout +là-bas, où la ligne des futaies commençait à dessiner +un mince trait noir. Ses joues brûlaient, moitié de +honte, moitié de joie tumultueuse. Puis il redressa ses +épaules et secoua de son bras la mèche flottante.</p> + +<p>Trois quarts d’heure après, ils arrivaient au premier +bois. Il la tenait toujours par la main. Il la +tenait encore ainsi, la claire nuit stellaire tombant +sur eux, lorsqu’il leva de nouveau le menton, vigilant +et combatif, et demanda doucement.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’on a entendu ?</p> + +<p>— Rien, répondit la jeune femme. Je n’ai rien +entendu que le vent dans les arbres.</p> + +<p>Elle s’écarta de lui. Les chiens gémirent et se +glissèrent plus près de la caisse. A travers la steppe +passa un souffle de vent sourd et lamentable.</p> + +<p>— La tempête recommence, dit Billy. Ça doit +être le vent que j’ai entendu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br> +<span class="xsmall">« EN L’HONNEUR DU VIVANT »</span></h2> + + +<p>Pendant quelques instants, après avoir prononcé +ces paroles, Billy demeura silencieux, l’oreille tendue +à un bruit qui n’était pas la lamentation basse +du vent venu du <span lang="en" xml:lang="en">barren</span>. Il était certain d’avoir +bien entendu… quelque chose tout près, presque +à ses pieds et cependant c’était un bruit qu’il ne +pouvait ni situer ni définir. Il regarda la jeune +femme. Elle le considérait attentivement.</p> + +<p>— J’ai entendu, cette fois, dit-elle. C’est le vent. +Il m’a effrayée… Il a une voix si terrible parfois en +passant sur la plaine déserte. Il n’y a qu’un moment… +j’ai cru… que j’entendais… des pleurs d’enfant.</p> + +<p>Billy la vit porter la main à sa gorge et il y avait +tout ensemble de l’effroi et de la douleur dans ses +yeux qui n’avaient pas quitté les siens un instant. +Il comprit. Elle était quasiment sur le point de +céder au terrible épouvantement de la steppe. Il lui +sourit et lui parla avec la voix qu’il aurait prise +pour s’adresser à un petit enfant.</p> + +<p>— Vous êtes fatiguée, petite…?</p> + +<p>— Oui… Oui… je suis fatiguée.</p> + +<p>— Et vous avez faim et froid ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Alors, nous allons camper sous la futaie.</p> + +<p>Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils parvinssent +à un bouquet de sapins si touffu qu’il +formait un abri à la fois contre la neige et le vent, +avec un épais tapis d’aiguilles à leurs pieds. On ne +voyait plus les étoiles et, dans l’obscurité, Mac +Veigh se mit à siffloter gaiement. Il déboucla son +paquetage, étendit une de ses couvertures près de +la caisse et enroula l’autre autour des épaules de la +jeune femme.</p> + +<p>— Vous allez vous asseoir là, pendant que je vais +faire du feu, dit-il.</p> + +<p>Il amassa des aiguilles de pin sèches par-dessus +un précieux morceau d’écorce de bouleau et les +alluma. A la vive lueur de ce feu, il trouva d’autres +combustibles qu’il y ajouta jusqu’à ce que la +flambée s’élevât aussi haut que sa tête. La jeune +femme avait caché son visage et on eût dit qu’elle +était tombée de sommeil dans la chaleur du brasier. +Pendant une demi-heure, Mac Veigh ramassa du +bois jusqu’à ce qu’il en eut un grand tas à sa portée.</p> + +<p>Alors, il enleva avec un bâton une couche épaisse +de charbons brûlants et bientôt l’odeur du café et du +bacon frit fit se redresser sa compagne. Elle leva la +tête et rejeta la couverture dont il avait recouvert +ses épaules. Il faisait chaud là où elle était assise et +elle rabattit son capuchon, tandis que Mac Veigh lui +souriait en camarade par-dessus le feu. Sa chevelure +d’un brun roux retombait autour de ses épaules, +ondulante et brillante dans la gloire du foyer et, +durant quelques minutes, elle demeura avec ses +cheveux épars autour d’elle, les yeux fixés sur Mac +Veigh. Puis elle les rassembla entre ses doigts et +Billy l’observait pendant qu’elle les divisait en deux +bandeaux lustrés et les tressait en une large natte.</p> + +<p>— Le souper est prêt, dit-il. Voulez-vous manger +là ?</p> + +<p>Elle fit un signe d’assentiment et, pour la première +fois, elle lui sourit. Il apporta du bacon, du pain +et du café, ainsi que d’autres choses retirées de son +havresac et les déposa sur une couverture pliée +entre eux. Il s’assit en face d’elle, les jambes croisées. +Pour la première fois, il remarqua que ses yeux +étaient bleus et qu’une rougeur colorait ses joues. +Elle rougit plus fort comme il la regardait et elle lui +sourit de nouveau.</p> + +<p>Ce sourire, la langueur passagère de ses yeux +firent bondir le cœur de Mac Veigh et, perdant une +minute, il n’eut plus conscience du goût des aliments. +Il lui parla de son poste tout là-haut, à Pointe Fullerton, +et de Pelletier qui se mourait d’isolement.</p> + +<p>— Il y a longtemps que je n’avais vu une femme +comme vous, avoua-t-il. Et c’est comme le paradis ! +Vous ne pouvez savoir comme je suis esseulé ! Sa +voix tremblait. « Je voudrais que Pelletier pût vous +voir, rien qu’un moment », ajouta-t-il. « Cela lui +rendrait la vie. »</p> + +<p>Quelque chose dans le doux éclat de ses yeux +l’incitait à prononcer d’autres paroles.</p> + +<p>— Peut-être ne savez-vous pas ce que cela représente +de ne pas voir une femme blanche pendant… +pendant… tout ce laps de temps, continua-t-il. Vous +n’allez pas croire que je deviens fou, n’est-ce pas ? +Ou que je dis ou fais quelque chose qui n’est pas +bien ? J’essaie de me retenir, mais je sens que je +voudrais crier tellement je suis content. Si Pelletier +pouvait vous voir…</p> + +<p>Il mit tout à coup la main à sa poche et en retira +le précieux paquet de lettres.</p> + +<p>— Il a une maîtresse, là-bas au Sud… qui vous +ressemble précisément, dit-il. Ça vient d’elle. Si je +les rapporte à temps, elles le remettront sur pied. +Ce n’est pas de médicaments qu’il a besoin, mais +d’une femme, juste la voir, l’entendre et lui toucher +la main.</p> + +<p>Elle tendit le bras et prit les lettres ; à la clarté +du feu il vit que sa main tremblait.</p> + +<p>— Sont-ils mariés ? demanda-t-elle.</p> + +<p>— Non, mais sur le point de l’être, s’écria-t-il +triomphalement. C’est la plus belle créature du +monde après…</p> + +<p>Il s’arrêta et elle acheva pour lui :</p> + +<p>— Après une autre jeune fille… qui est votre amie.</p> + +<p>— Non, je n’allais pas dire ça. Vous n’allez pas +croire que je pense à mal, n’est-ce pas ? si je vous +le dis. J’allais dire : après… vous. Car vous êtes +sortie de la trombe glaciale comme un ange, pour +me donner un nouvel espoir. J’étais une sorte de +ruine quand vous êtes arrivée, si vous disparaissiez +désormais et si je ne devais plus vous revoir jamais, +je m’en irais user au loin le reste de mes jours et +rêver du passé enchanteur. Mon Dieu, savez-vous, +un homme doit venir où nous sommes pour savoir +que la vie n’est pas le soleil, ni la lune, ni les étoiles, +ni l’air qu’on respire. C’est une femme simplement, +une femme…</p> + +<p>Il remettait les lettres dans sa poche. La voix de +la jeune femme était limpide et douce. Pour Billy, +elle montait comme la plus délicieuse musique au-dessus +du crépitement du feu et du murmure du +vent au faîte des sapins.</p> + +<p>— Des hommes tels que vous… devraient avoir +une femme pour prendre soin d’eux, dit-elle… Il +était comme ça.</p> + +<p>— Vous voulez dire… Et ses yeux désignèrent +la longue caisse sombre.</p> + +<p>— Oui… il était comme ça.</p> + +<p>— Je comprends ce que vous ressentez, dit-il. Et +pendant un moment, il ne la regarda plus. « J’ai +passé par là… un tas de fois. Père et mère, et une +sœur. Ma mère est restée la dernière et je n’étais +pas beaucoup plus qu’un enfant, dix-huit ans, je +crois… Mais on dirait que c’est d’hier. Quand on +est là-haut et qu’on ne voit le soleil pendant des +mois, ni un visage de blanc pendant une année ou +davantage, cela rapproche toutes choses assez bien, +comme si elles n’étaient arrivées que voici peu de +temps.</p> + +<p>— Tous sont… morts ? interrogea-t-elle.</p> + +<p>— Tous, sauf une personne. Elle m’a écrit pendant +longtemps et je pensais qu’elle me gardait sa +foi. Pelly — c’est-à-dire Pelletier — pense que nous +avons eu un simple malentendu et qu’elle écrira de +nouveau. Je ne lui ai pas dit qu’elle m’avait quitté +pour épouser un autre camarade. Je n’avais pas à +lui faire penser des choses désagréables à propos de +sa maîtresse à lui. On est porté à ça, lorsqu’on meurt +quasiment de solitude.</p> + +<p>Les yeux de la jeune femme brillaient. Elle se +pencha un peu vers lui.</p> + +<p>— Vous devriez être content, dit-elle. Si elle vous +a abandonné… elle n’aurait pas été digne de vous… +plus tard. Ce n’était pas une femme sincère. Si elle +avait été sincère, son amour ne se serait pas refroidi +parce que vous étiez loin. Cela ne doit pas détruire +votre foi, parce que cette foi est belle.</p> + +<p>Il avait mis de nouveau une main dans sa poche +et il en retirait maintenant un menu paquet enveloppé +d’une peau de daim. Son visage était comme +celui d’un adolescent.</p> + +<p>— Il aurait pu en être ainsi… si je ne vous avais +pas rencontrée, dit-il. J’aimerais vous laisser savoir, +de toute manière, ce que vous avez fait pour moi. +Vous… et ceci.</p> + +<p>Il avait déplié la peau de daim et la lui tendait. +Elle renfermait les larges pétales bleus et le pédoncule +desséché d’une fleur bleue.</p> + +<p>— Une fleur bleue ! dit-elle.</p> + +<p>— Oui. Vous savez ce qu’elle signifie. Les Indiens +la nomment <i>I-O-Waka</i> ou quelque chose d’approchant, +parce qu’ils croient que c’est l’âme fleur de +l’être le plus pur et le plus beau au monde. Je l’ai +appelée : femme.</p> + +<p>Il se mit à rire. Et il y avait dans son rire une +sonorité joyeuse.</p> + +<p>— Vous allez me croire un peu fou, fit-il, mais +vous plairait-il que je vous parle un peu de cette +fleur bleue ?</p> + +<p>La jeune femme fit un signe d’assentiment. Un +léger frisson émut sa gorge que Billy ne vit point.</p> + +<p>— J’étais là-haut, sur le Grand Ours, dit-il et +pendant dix jours et dix nuits, je fus à camper — seul — forcé +de garder le lit à cause d’une cheville +foulée. C’était un endroit sauvage et triste, encaissé +par les hauteurs abruptes de la steppe, avec de noirs +sapins rabougris tout autour, et ces sapins étaient +hantés de hiboux qui me glaçaient le sang la nuit. +Le deuxième jour, je trouvai compagnie. Ce fut une +fleur bleue. Elle poussait auprès de ma tente aussi +haut que mes genoux et, durant la journée, je pris +l’habitude d’étendre au dehors ma couverture +auprès de cette plante, de me coucher là et de fumer. +Et la fleur bleue semblait se balancer sur sa frêle +tige, s’abaisser vers moi et me parler par une +mimique que je m’imaginais comprendre.</p> + +<p>« Parfois, elle était si comique et si animée que je +me mettais à rire : il me semblait qu’elle m’invitait +à danser. Et puis, d’autres fois, elle était +simplement belle et tranquille, avait l’air d’écouter +ce que disait la forêt… et, une fois ou deux, j’ai pensé +qu’elle pouvait être en prière. La solitude rend un +individu un peu fou, vous savez. Au coucher du +soleil, ma fleur bleue repliait toujours ses pétales et +s’endormait comme un petit enfant fatigué des jeux +de la journée. Et alors, je me sentais terriblement +seul.</p> + +<p>« Mais elle était toujours réveillée quand je me +traînais au dehors, le matin. Enfin arriva le moment +où je fus assez bien pour partir en permission. Le +neuvième soir, je regardai ma fleur bleue s’endormir +pour la dernière fois. Puis, je fis mon paquetage. +Le soleil était levé quand je partis le lendemain +matin, et, à quelque distance, je me retournai pour +regarder derrière moi. Je suppose que j’étais un peu +fou et faible pour un homme, mais j’avais comme +envie de pleurer. La fleur bleue m’avait appris beaucoup +de choses que je ne connaissais pas auparavant. +Cela me faisait réfléchir. Et lorsque je regardai derrière +moi, elle se trouvait dans un lac de lumière, me +faisant signe.</p> + +<p>« Il me sembla qu’elle m’appelait, qu’elle me rappelait… +et je courus à elle… et je la coupais au pied… +et elle ne m’a jamais quitté depuis cette heure-là. +Elle a été ma Bible et ma compagne et j’ai su qu’elle +était l’âme de l’être le plus pur et le plus beau au +monde : une femme. Sa voix hésita un peu. Je… je +peux être un peu bébête, mais cela me ferait plaisir +si vous l’acceptiez et la gardiez… toujours… à cause +de moi… »</p> + +<p>Il pouvait voir maintenant frémir les lèvres de +l’inconnue, tandis qu’il la regardait.</p> + +<p>— Oui, je vais la prendre, dit-elle. Je vais la +prendre et le garder… toujours.</p> + +<p>— Je l’avais conservée… pour une femme d’ailleurs, +dit-il. Drôle d’idée, n’est-ce pas ? Et je vous +ai raconté tout ça, alors que je désirais savoir ce qui +vous était arrivé et ce que vous allez faire quand +vous serez chez vos gens. Cela vous fait-il quelque +chose de me le dire ?</p> + +<p>— Il est mort, voilà tout, répliqua-t-elle. J’ai +promis de le ramener dans ma tribu. Et quand je +serai là, je ne sais pas… ce que je ferai.</p> + +<p>Elle soupira. Un sanglot étouffé s’arrêta sur ses +lèvres.</p> + +<p>— Vous ne savez pas… ce que vous allez faire ?</p> + +<p>La voix de Billy avait un son étrange, même pour +lui. Il se leva et baissa les yeux sur le visage tourné +vers lui, il serra les poings, le corps frémissant du +combat intérieur qu’il se livrait. Des mots vinrent +à ses lèvres qu’il refoula… des mots qui avaient +presque réussi à redire qu’elle était venue à lui, du +profond de la steppe, comme un ange ; que pendant +ce court espace de temps, depuis leur rencontre, il +avait vécu une vie entière et qu’il l’aimait comme +un homme n’avait jamais aimé une femme avant +lui. Les yeux bleus de la jeune femme le regardaient, +interrogateurs, tandis qu’il restait là, penché vers +elle.</p> + +<p>Et alors, il vit la chose que, pendant un moment, +il avait oubliée : la longue caisse grossière derrière +la jeune femme. Ses doigts s’enfoncèrent plus profondément +dans ses paumes et, en poussant un gros +soupir, il s’éloigna.</p> + +<p>A une centaine de pas de là, sous les sapins, il avait +trouvé un rocher tout recouvert de vigne pourpre. +Avec son couteau il en coupa une brassée et, quand +il revint dans la lueur du feu, le pampre brillait +comme une corbeille de fleurs rouges. La jeune +femme s’était levée et le regardait sans dire mot, +tandis qu’il éparpillait ce pampre sur le cercueil.</p> + +<p>Il se retourna vers elle et dit simplement :</p> + +<p>« En l’honneur du mort ! »</p> + +<p>Elle était pâle, mais ses yeux brillaient comme +des étoiles. Billy avança vers elle les mains tendues. +Mais tout à coup il s’arrêta et se mit à écouter. Au +bout d’un moment, il se retourna et demanda de +nouveau :</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’était ?</p> + +<p>— J’ai entendu les chiens et le vent, répondit-elle.</p> + +<p>— Il y a quelque chose de fêlé dans ma tête, je +pense, dit Mac Veigh. Cela m’avait l’air de…</p> + +<p>Il se passa une main sur le front et regarda les +chiens enfouis dans un profond sommeil à côté du +traîneau. La jeune femme ne vit pas le frisson qui le +secoua. Il se mit à rire gaîment et saisit sa cognée.</p> + +<p>— Maintenant, le campement ! annonça-t-il. Nous +aurons la tempête dans moins d’une heure.</p> + +<p>Sur la caisse, la jeune femme apporta une petite +tente et il la dressa près du feu, remplissant l’intérieur +de deux pieds épais de rameaux de cèdre et +de baumier. Sa propre tente de service en soie, il +l’installa en arrière dans les ombres plus denses de +la sapinière. Quand il eut fini, il regarda la jeune +femme d’un air interrogateur, puis il regarda le +cercueil.</p> + +<p>— S’il y a place, je voudrais l’avoir là avec moi, +dit-elle. Et tandis qu’elle se tenait debout devant +le feu, Mac Veigh tira la lourde caisse sous la tente. +Ensuite, il entassa du nouveau combustible sur la +flamme et il alla souhaiter bonne nuit à la jeune +femme. Son visage était blême et hagard maintenant, +mais elle lui sourit et pour Mac Veigh elle +était la plus merveilleuse créature du monde. En +son for intérieur, il lui semblait la connaître depuis +des ans et des ans ; il lui prit les mains, plongea son +regard jusqu’au fond de ses yeux bleus et lui dit +presque dans un murmure :</p> + +<p>— Voulez-vous me pardonner si je n’agis pas +comme il faut ? Vous ne pouvez savoir combien j’ai +été esseulé et comme je le suis encore… et ce que +cela veut dire pour moi de regarder encore un visage +de femme. Je ne veux pas vous blesser et je voudrais… +je voudrais (sa voix était un peu haletante)… je +voudrais lui rendre la vie si je le pouvais parce que +précisément je vous ai vue, que je vous connais et… +que je vous aime.</p> + +<p>Elle sursauta et poussa un âpre et prompt soupir +qui s’acheva presque en un cri étouffé.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, petite, continua-t-il. Je dois +être un peu fou. Je crois bien que je le suis. Mais je +mourrais pour vous et je vais voir à vous conduire +en sécurité près de vos gens et… et… je me demande… +je me demande si vous voudrez m’embrasser pour +me souhaiter bonne nuit.</p> + +<p>Ses yeux à elle n’avaient pas cessé de le regarder. +Ils étaient d’un bleu éblouissant à la lueur du feu. +Lentement, en le regardant toujours droit dans les +yeux, elle dégagea ses mains qu’il tenait encore, puis +elle les posa sur chacun de ses bras et leva son visage +vers lui. Avec respect, il se pencha et baisa ses lèvres.</p> + +<p>— Dieu vous garde ! murmura-t-il.</p> + +<p>Pendant des heures ensuite, il demeura assis auprès +du feu. Le vent monta plus violent à travers la +steppe, l’ouragan se déchaîna de nouveau du Nord ; +les sapins et les balsamiers se lamentaient au-dessus +de sa tête et il pouvait entendre les gémissements +de la trombe glacée traîner lugubrement à travers +les espaces dénudés. Mais ces bruits lui arrivaient +maintenant comme une sorte de nouvelle harmonie ; +son cœur palpitait et son âme débordait de joie, +tandis qu’il regardait la petite tente où dormait la +femme qu’il aimait.</p> + +<p>Il sentait encore la chaleur de ses lèvres, il +revoyait sans cesse l’attendrissement bleu qui avait +un instant passé dans ses yeux et il remerciait Dieu +de ce miraculeux bonheur qui lui était advenu. Car +la douceur des lèvres de la jeune femme et la douceur +encore plus grande de ses yeux bleus lui disaient ce +que la vie lui réservait désormais.</p> + +<p>A une journée de marche au Sud, il y avait un +camp d’Indiens. Il l’y mènerait, et il louerait des +coureurs pour porter à Pelletier médicaments et +lettres. Alors, lui, continuerait sa route avec la jeune +femme. Il se mit à sourire doucement et joyeusement +à l’idée des bonnes nouvelles qu’il rapporterait à +Pelletier un peu plus tard. Car le baiser brûlait ses +lèvres, les yeux bleus lui souriaient toujours du fond +de l’obscurité étoilée et il ne connaissait plus que +l’espoir.</p> + +<p>Il était tard, presque minuit, quand il s’alla coucher. +Avec la tempête qui se lamentait et tourbillonnait +autour de lui, il s’endormit et il était tard +quand il s’éveilla. La forêt était pleine d’un long +gémissement. Le feu était tombé. Derrière le feu, +le flanquet de la tente de la jeune femme était encore +rabattu et, sans bruit pour ne pas l’éveiller, il alimenta +de nouveau combustible les charbons à demi +consumés. Il regarda sa montre et s’aperçut qu’il +avait dormi tout près de sept heures. Ensuite, il +retourna à sa propre tente, afin d’y prendre le +nécessaire pour le déjeuner. A une douzaine de pas +de l’entrée, il s’arrêta, brusquement ahuri.</p> + +<p>Suspendu à sa tente comme une immense guirlande, +il y avait le pampre rouge qu’il avait coupé +le soir précédent et, au-dessus, griffonnés au charbon +sur la soie, se détachaient devant lui ces mots grossièrement +tracés :</p> + +<p>« En l’honneur du vivant ».</p> + +<p>En poussant un cri sourd, il courut vers l’autre +tente et alors, prompte comme la pensée, lui apparut +la signification de la couronne. La jeune femme +lui disait ce que ses paroles n’avaient pu exprimer. +Elle était sortie pendant la nuit tandis qu’il dormait +et avait suspendu la couronne pour qu’il la vît, au +matin.</p> + +<p>Le sang chanta chaud et joyeux dans ses veines +et avec quelque chose qui n’était pas un rire, mais +qui était un soupir triomphant de son âme elle-même, +il se redressa et sa main se porta, par une +vieille habitude, sur son étui à revolver. Il était vide.</p> + +<p>Il enleva ses couvertures, mais l’arme ne se trouvait +pas au milieu. Il regarda dans le coin où il avait +placé son fusil, le fusil aussi était disparu. Sa figure se +contracta et pâlit, tandis qu’il marchait lentement +de l’autre côté du feu jusqu’à la tente de la jeune +femme. L’oreille à l’ouverture, il écouta. Point de +bruit à l’intérieur. Ni bruit de mouvement ni de vie, +ni respiration de dormeur. Et comme quelqu’un qui +redoute de contempler un triste spectacle, il souleva +la portière. Le lit de baumier qu’il avait fait pour la +jeune femme était vide et, au travers, on avait tiré +la grande caisse grossière. Mac Veigh avança d’un +pas à l’intérieur. La caisse était ouverte… et vide. +Elle ne contenait qu’une brassée de rameaux de +balsamier brisés et tassés. En un instant la vérité +se fit jour avec toute sa force dans l’esprit de Mac +Veigh. Le cercueil avait renfermé de la vie et la +femme…</p> + +<p>Un objet à côté de la caisse attira son regard. +C’était un bout de papier plié attaché bien en vue. +Il l’enleva et retourna, chancelant, à la lueur du +jour. Un cri sourd et douloureux s’échappa de ses +lèvres en lisant ce que la jeune femme avait écrit +pour lui.</p> + +<p>« Que Dieu vous récompense d’avoir été bon pour +moi ! Pendant l’ouragan, nous sommes partis mon +mari et moi. Nous avions appris que vous étiez +à notre poursuite et nous avions aperçu votre feu +hors de la steppe. Mon mari avait fabriqué cette +caisse pour moi afin de me préserver du froid et de +la tempête. Lorsque nous vous avons vu, nous avons +interverti les rôles, et c’est ainsi que vous m’avez +rencontrée avec mon mort. Il aurait pu vous tuer… +une douzaine de fois. Mais vous avez été bon pour +moi et c’est pourquoi vous êtes vivant. Que Dieu +vous donne un jour une femme excellente qui vous +aime comme j’aime mon mari ! Il a tué un homme. +Mais tuer ce n’est pas toujours assassiner. Nous +avons pris vos armes et la tempête recouvrira notre +trace. Mais vous ne nous suivrez pas. Je le sais. Car +vous savez ce que cela veut dire : aimer une femme, +et vous savez également ce que vivre signifie pour +une femme, lorsqu’elle aime.</p> + +<p class="sign sc">« Isabelle Deane. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br> +<span class="xsmall">LES CHASSEURS D’HOMMES</span></h2> + + +<p>Comme quelqu’un éberlué par un soufflet, Billy +relut une fois encore les mots qu’Isabelle Deane avait +laissés pour lui. Il ne fit pas entendre un son de voix, +après ce premier cri qui s’était échappé de ses lèvres, +mais il resta là à regarder fixement les flammes pétillantes +du feu, jusqu’à ce qu’un brusque coup de +fouet du vent lui enlevât le billet des doigts et l’envoyât +rouler au loin dans une tourmente blanche +de neige menue.</p> + +<p>La perte du billet le tira de sa torpeur. Il se mit +à courir après le morceau de papier, puis il s’arrêta +et éclata de rire. C’était un rire bref, sans joie, un +de ces rires sous quoi un être fort dissimule son chagrin. +De nouveau, il retourna à la tente et regarda à +l’intérieur. Il releva le flanquet, afin que la lumière +pût pénétrer et qu’il pût voir dans la caisse. Quelques +heures plus tôt, ce cercueil avait caché Scottie +Deane, le meurtrier. Et, elle, c’était sa femme !</p> + +<p>Il revint auprès du feu et il aperçut de nouveau +le pampre rouge suspendu au-dessus de l’entrée de +sa tente et les mots qu’elle avait tracés du bout +d’un bâton consumé : « En l’honneur du vivant ! » +C’était lui que ces mots désignaient. Une sorte de +lourd sanglot oppressa sa gorge et une buée, qui ne +venait ni de la neige ni du vent, emplit ses yeux. +La jeune femme avait superbement lutté, et elle +était victorieuse. Et il lui revint soudain à l’esprit +que ce qu’elle avait dit dans son billet était exact +et que Scottie Deane aurait pu aisément le tuer.</p> + +<p>Ensuite, il se demanda pourquoi il ne l’avait point +fait. Deane courait fameux risque en lui laissant la +vie. Ils n’avaient sur lui qu’une avance de quelques +heures et leur trace pouvait ne pas être complètement +effacée par la tempête. Deane pourrait être +embarrassé dans sa fuite par la présence de sa femme. +Lui, Mac Veigh, pourrait encore les suivre et les +rejoindre. Ils avaient enlevé ses armes ; mais ce ne +serait pas la première fois que, sans armes, il aurait +poursuivi son homme.</p> + +<p>Promptement, une réaction s’opéra en lui. Il +courut de l’autre côté du feu dont il fit rapidement +le tour jusqu’à ce qu’il arrivât à la trace laissée par +le traîneau au départ. Elle était encore bien distincte. +Plus avant dans la forêt on pourrait la suivre +sans difficulté. Quelque chose voleta à ses pieds. +C’était le billet d’Isabelle Deane.</p> + +<p>Il le ramassa et de nouveau ses yeux tombèrent +sur ces derniers mots qu’elle avait écrits : « Mais +vous ne nous poursuivrez pas. Je le sais. Car vous +savez ce que cela veut dire : aimer une femme. Et +vous savez également ce que signifie vivre pour une +femme qui aime. »</p> + +<p>Voilà pourquoi Scottie Deane ne l’avait pas tué. +C’était à cause de la jeune femme… et elle avait +confiance en lui. Cette fois, il plia le billet et le mit +dans sa poche là où avait été la fleur bleue. Puis il +revint lentement près du feu.</p> + +<p>— Je vous ai dit que je lui rendrais la vie si je +le pouvais, murmura-t-il. Et je crois que je vais tenir +parole.</p> + +<p>Il retombait dans sa vieille habitude de soliloquer, +une habitude qui vient facilement à n’importe qui +dans les vastes solitudes. Et il se mit à rire, tandis +qu’il se tenait debout devant le feu et bourrait sa +pipe.</p> + +<p>— Si ce n’était pour elle ! ajouta-t-il en songeant +à Scottie Deane. Dieu ! si ce n’était pour elle !</p> + +<p>Il finit de bourrer sa pipe et l’alluma, le regard +perdu là-bas au profond de la forêt de sapins où +Scottie Deane et sa femme avaient fui. Toutes les +forces de police étaient sur pied en quête de Scottie +Deane. Pendant plus d’un an il avait été aussi +adroit à s’échapper que la petite hermine blanche +des bois. Il avait roulé les meilleurs hommes en +service et son nom était connu de tout le monde +dans la police royale, de Calgary à l’île Herschel.</p> + +<p>Sa tête était mise à prix et c’était la gloire assurée +pour qui le capturerait. Ceux qui rêvaient d’avancement +rêvaient aussi de Scottie Deane. Et tandis que +Billy songeait à cela, quelque chose surgit en lui +qui n’était pas l’instinct du chasseur d’hommes et +son sang s’embrasa d’un étrange sentiment de fraternité. +Scottie Deane était pour lui désormais plus +qu’un hors-la-loi, plus qu’un homme simplement. +Traqué comme un fauve, pourchassé de place en +place, il fallait qu’il fût mieux qu’un misérable pour +qu’une femme comme Isabelle ne l’eût point abandonné. +Mac Veigh se rappelait la douceur de sa voix, +la grâce de son visage, la tendresse de ses yeux et, +pour la première fois, la pensée lui vint qu’une telle +femme n’aurait pu aimer un homme qui n’aurait +pas été foncièrement bon.</p> + +<p>Et elle l’aimait. Une douleur lancinante s’empara +de Billy à cette certitude, douleur unie pourtant à +un frisson de joie. Sa loyauté à elle était un triomphe +même pour lui. Elle était venue à lui comme un ange +du fond de la tourmente et elle l’avait quitté comme +un ange. Il était content. Une réalité vivante et +palpitante s’était substituée dans son cœur à la +vision des rêves : une femme en chair et en os, qui +était aussi sincère et aussi belle que la fleur bleue +qu’il avait portée contre sa poitrine.</p> + +<p>En ce moment, il aurait aimé serrer la main de +Scottie Deane, parce qu’il était son mari et parce +qu’il était assez homme pour se faire aimer d’elle ! +Peut-être était-ce Deane qui avait suspendu la couronne +de pampre à sa tente et qui avait griffonné +les mots au charbon. Et Deane, bien sûr, connaissait +le billet que sa femme avait écrit. Le sentiment de +fraternité devenait de plus en plus fort en Billy, et +la pensée de leur confiance en lui l’emplissait d’un +étrange orgueil.</p> + +<p>Le feu baissait et il se retourna pour y ajouter +des broussailles. Ses yeux tombèrent sur la caisse +dans la tente et il la tira au dehors. Il fut sur le +point de la jeter dans les flammes, mais il se ravisa +et l’examina plus attentivement. De quels lointains +horizons venaient-ils, il se le demandait. Ils devaient +venir de par delà les terres désertes car Deane avait +façonné cette caisse afin de protéger Isabelle contre +les vents farouches de la steppe.</p> + +<p>Elle était construite d’un bois léger et dur taillé +à la hachette et les coins en étaient assujettis avec +une courroie babiche faite de peau de caribou, au +lieu de l’être avec des clous. Les branchages de balsamiers +qui avaient été mis à l’intérieur s’y trouvaient +encore et le cœur de Billy battit un peu plus +vite alors qu’il les enlevait. Ç’avait été le lit d’Isabelle. +Il pouvait voir, à l’endroit où le balsamier +était plus épais, la place où avait reposé sa tête. +Brusquement, en poussant un cri terrible, il lança +la caisse dans le feu.</p> + +<p>Il n’avait pas faim, mais il se fit un pot de café +et le but. Jusqu’alors, il n’avait pas remarqué que +l’ouragan devenait peu à peu plus furieux. La sapinière +touffue aux rameaux bas en brisait la violence. +Au delà de l’abri de la forêt, il pouvait entendre le +mugissement de la tempête, tandis qu’elle balayait +les maigres buissons et l’étendue déserte à l’orée de +la steppe. Cela ramena sa pensée une fois de plus +vers Pelletier.</p> + +<p>Dans l’excitation de la présence d’Isabelle, dans +la secousse et le désespoir qui avaient suivi sa fuite, +il avait le sentiment d’avoir un peu oublié Pelletier.</p> + +<p>Jusqu’au moment où il arriverait aux igloos des +Esquimaux, cela ferait deux journées perdues. Ces +deux journées pouvaient signifier bien des choses +pour son camarade malade. Il se leva, tâta dans sa +poche afin de constater que les lettres s’y trouvaient +bien, et se mit à faire son paquetage. A travers les +arbres lui arrivait maintenant un menu et blanc +grésil qui picotait sa peau. On aurait dit du sucre +granulé très fin.</p> + +<p>Une soudaine rafale de cette neige lui cingla les +yeux et, abandonnant tente et paquetage, il se +dirigea soucieux vers la pleine futaie et la brousse.</p> + +<p>A quelques centaines de mètres de son campement, +il fut contraint de baisser la tête sous les +giboulées de neige et de rabattre sur ses joues et +ses oreilles les larges oreillettes de sa casquette. Une +centaine de mètres encore, il s’arrêta, s’abrita derrière +un banskian noueux et rabougri. Il regarda +vers l’orée de la plaine. C’était un blanc et mouvant +chaos où ses yeux ne pouvaient voir au delà de la +portée d’une balle de pistolet. Les igloos des Esquimaux +étaient à vingt milles dans la steppe et le cœur +de Billy se serra. Il ne pourrait accomplir ce trajet.</p> + +<p>Nul homme n’aurait survécu au milieu de la tourmente +qui descendait en trombe du pôle arctique +et il retourna vers son campement. Billy s’était à +peine remis en marche qu’il tressaillit à un bruit +étrange qu’apportait le vent. Il fit face de nouveau +à l’assaut blanc, une main saisissant l’étui vide de +son revolver. Le bruit lui parvint de nouveau et, +cette fois, il l’identifia. C’était un cri, une voix +d’homme. Instantanément sa pensée se reporta sur +Deane et Isabelle. Quel miracle pouvait les ramener +vers lui ?</p> + +<p>Une ombre sortit de la tourmente tourbillonnante +de la tempête. Elle se décomposa aussitôt en parties +distinctes : un attelage de chiens, un traîneau, trois +hommes. Une minute encore et les chiens s’arrêtèrent +pêle-mêle en grognant à la vue de Billy. Billy +fit un pas en avant.</p> + +<p>Presque au même moment, il trouvait un revolver +braqué sur sa poitrine.</p> + +<p>— Rengaine ça, Bucky Smith ! s’écria-t-il. Si +tu cherches un homme tu as trouvé celui qu’il ne +fallait pas.</p> + +<p>L’autre s’approcha. Ses yeux étaient rouges et +fixes. Son pistolet s’abaissa, tandis qu’il arrivait à +un mètre de Billy.</p> + +<p>— Nom de Dieu ! c’est vous, c’est vous, Billy +Mac Veigh ! s’exclama-t-il.</p> + +<p>Son rire sonnait discordant et désagréable. Bucky +était un caporal du service et, quand Billy en avait +entendu parler la dernière fois, il était stationné à +<span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>. Pendant un an, les deux hommes +avaient fait partie de la même patrouille et il y avait +une vilaine histoire entre eux. Billy n’avait jamais +parlé de certaine affaire survenue à Norway, qui, +si elle eût été connue au Quartier Général, aurait +signifié pour Bucky un renvoi déshonorant du service. +Mais il avait provoqué Bucky en un duel loyal +et l’avait laissé sur le terrain à deux doigts de la +mort.</p> + +<p>La vieille haine flambait dans les yeux du caporal +tandis qu’il fixait Billy. Billy dédaigna ce regard +et donna une poignée de mains aux autres hommes. +L’un d’eux était un conducteur de la compagnie +de la Baie d’Hudson et l’autre, l’agent Walker, de +Churchill.</p> + +<p>— Nous pensions qu’on n’arriverait jamais vivants +à un abri, haleta Walker tandis qu’ils se serraient +les mains. Nous sommes à la poursuite de Scottie +Deane et nous n’allons pas perdre une minute. Nous +allons l’attraper d’ailleurs. Sa trace est si chaude +qu’on peut la sentir… Mon Dieu ! mais je suis pareil +à un buisson, fit-il.</p> + +<p>Les chiens, leur conducteur en tête, se disposaient +déjà à camper. Billy, tandis qu’ils suivaient, ricana +vers le caporal :</p> + +<p>— Quelle chance de me tenir, hein, Bucky, si +tu avais été seul ? fit-il d’un ton que Walker ne +pouvait entendre. Vois-tu, je n’ai pas oublié ta +menace.</p> + +<p>Il y avait une dureté métallique dans son rire. +Il savait que Bucky Smith était un gredin qui avait +la bonne fortune de ne jamais avoir été pris sur le +fait. En un éclair, il retourna, en pensée, à ce jour, +à Norway, où Rousseau, le demi-Français, était +venu à lui, de son lit de douleur, lui dire que Bucky +avait mis à mal sa jeune femme. Rousseau, qui aurait +dû rester couché, ayant la fièvre, mourut deux jours +plus tard.</p> + +<p>Billy entendait toujours l’insulte dans la voix de +Bucky, quand il l’avait acculé à l’accusation de +Rousseau, puis le combat qui s’en était suivi. La +pensée que cet homme était maintenant aux talons +d’Isabelle et de Deane le remplissait d’une sorte de +rage et, pendant que Walker prenait les devants, il +mit une main sur le bras du caporal :</p> + +<p>— J’ai pensé à toi dernièrement, Bucky, dit-il. +J’ai réfléchi beaucoup à cette affaire de là-bas, à +Norway, et je m’en suis voulu de ne pas avoir fait +mon rapport. Je suis sur le point de le faire… à +moins que tu ne changes de direction. Je suis moi-même +à la poursuite de Scottie Deane…</p> + +<p>Tout aussitôt, il se serait coupé la langue pour +avoir prononcé ces paroles. Un éclair de triomphe +brilla dans les yeux de Bucky.</p> + +<p>— Je pensais bien que nous avions raison, dit-il. +Nous venions de perdre la piste dans la tempête. +Content de vous avoir rencontré pour nous remettre +dans le bon chemin. Sont-ils à grande distance de +nous, lui et cette <i>squaw</i> qui voyage avec lui ?</p> + +<p>Les poings emmitouflés de Billy se serrèrent de +colère. Il ne répondit pas, mais s’en alla rapidement +rejoindre Walker. Et son cerveau combinait des +plans en hâte. Lorsqu’il arriva près du feu, il vit que +les chiens s’étaient déjà couchés dans leurs harnais +et qu’ils étaient exténués. Le visage de Walker +était congestionné, ses yeux boursouflés par les +piqûres de la neige.</p> + +<p>Le conducteur était à demi allongé hors de son +traîneau, les pieds au feu. D’un coup d’œil, Billy +eut la certitude que tous, bêtes et gens, avaient +supporté dans la tourmente un long et pénible +combat.</p> + +<p>Il regarda Bucky et, cette fois, il n’y avait plus ni +ressentiment ni menace dans sa voix quand il parla :</p> + +<p>— Camarades, vous avez eu un rude temps, dit-il. +Faites comme chez vous. Je ne suis pas surchargé +de victuailles, mais si vous voulez retirer de vos sacs +quelques-unes de vos rations, je les préparerai pendant +que vous dégelez.</p> + +<p>Bucky considérait curieusement les deux tentes.</p> + +<p>— Qui est avec vous ? demanda-t-il.</p> + +<p>Billy haussa les épaules. Sa voix fut presque +affable.</p> + +<p>— Je n’aime pas beaucoup te dire qui était avec +moi, Bucky, fit-il en riant. Je suis arrivé ici tard +la nuit dernière, à demi mort et j’ai trouvé un métis +campé là, sous cette tente de soie. C’était tout à fait +un copain, un fort chic compagnon. Un tout jeune +homme, d’ailleurs, presque un enfant. Quand je me +suis levé ce matin — Billy haussa de nouveau les +épaules et désigna du doigt son étui vide — tout +avait disparu : chiens, traîneau, tente supplémentaire, +même mon fusil et mon automatique. L’individu +n’était pas tout à fait méchant pourtant, car +il m’a laissé mes victuailles. C’était un drôle d’oiseau, +d’ailleurs. Regardez donc ça, il désigna la couronne +de pampre qui rendait devant sa tente. « En l’honneur +du vivant », lut-il à voix haute. Une manière +délicate de me rappeler qu’il aurait pu me casser la +caboche d’un coup de gourdin, s’il l’avait voulu.</p> + +<p>Il se rapprocha de Bucky et dit sur un ton enjoué :</p> + +<p>— J’espère que tu peux me battre cette fois, +Bucky. Scottie Deane est joliment en sécurité avec +moi, où qu’il se trouve. Je n’ai même pas une carabine.</p> + +<p>— Il doit avoir laissé sa trace, observa Bucky, +en le regardant du coin de l’œil avec malice.</p> + +<p>— Oui, par là.</p> + +<p>Alors que Bucky allait examiner ce qui restait +de la trace, Billy remerciait le ciel que Deane eût +placé Isabelle sur le traîneau avant de quitter le +campement. Il n’y avait rien qui trahît sa présence. +Walker avait déficelé leur équipement et Billy était +occupé à préparer à manger quand Bucky revint. +Il avait un rictus aux lèvres.</p> + +<p>— Saviez-vous que c’était facile ? dit-il. Je me +demande pourquoi il n’a pas emporté sa tente ? une +fort jolie tente ; pas vrai ?</p> + +<p>Il y entra. Une minute plus tard, il apparaissait +à l’ouverture et appelait Billy.</p> + +<p>— Regardez donc ! dit-il. Et sa voix tremblait +d’émotion. Ses yeux brillaient d’une joie mauvaise. +« Votre métis avait rudement de longs cheveux, +hé ! »</p> + +<p>Il désignait un éclat de bois sur l’un des pieux +minces de la tente. Le cœur de Billy sursauta.</p> + +<p>Une boucle de la longue chevelure dénouée +d’Isabelle s’était accrochée à cet éclat et une douzaine +de cheveux d’or brun étaient restés là pour +la trahir. Pendant un instant, il oublia que Smith +l’observait.</p> + +<p>Il revit Isabelle alors qu’elle pénétrait pour la +dernière fois dans la tente, sa superbe chevelure +répandue autour d’elle dans la gloire de la clarté +du feu, ses yeux encore emplis de tendre gratitude. +Une fois de plus il sentit la chaleur de ses lèvres, le +contact de sa main, le frisson de sa présence auprès +de lui. Peut-être ces émotions cachèrent-elles +quelque mouvement de méfiance ou quelque parole +qui, sans cela, l’auraient trahi. Le temps de les éprouver +il s’était ressaisi et se retournant vers son compagnon +en riant d’un rire forcé :</p> + +<p>— Ce sont parfaitement des cheveux de femme, +Bucky. Il m’a raconté des tas d’histoires gentilles à +propos d’une jeune fille restée chez lui. Ça devait +être vrai.</p> + +<p>Les regards des deux hommes se rencontrèrent +sans broncher. Il y avait du sarcasme aux lèvres +de Bucky, Billy souriait.</p> + +<p>— J’ai l’intention de suivre ce Français, quand +nous aurons pris un peu de repos, dit le caporal en +s’efforçant de déguiser un accent de nervosité et de +satisfaction dans sa voix. Il y a une femme qui +voyage avec Scottie Deane, n’est-ce pas ?… une +blanche… et il n’y en a qu’une autre au nord de +Churchill. Naturellement, vous désirez rentrer en +possession de votre équipement volé.</p> + +<p>— Tu parles, si je le désire ! s’écria Billy, dissimulant +l’effet que le coup droit de Bucky venait de lui +porter. Je ne suis pas autrement content à l’idée de +m’avouer dépouillé de la sorte. Le métis se sera +arrêté pour se mettre à couvert et il ne sera pas +difficile de suivre sa piste.</p> + +<p>Il vit que Bucky était un peu attrapé par son +acquiescement immédiat et, avant que l’autre eût +pu répondre, il se hâta de se joindre à Walker dans +l’organisation du déjeuner. Il prépara un gallon<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> +de thé, fit frire du bacon, apporta et fit griller son +gâteau d’avoine gelé. Il prépara une deuxième +bouillotte de thé tandis que les autres mangeaient +et étendit les couvertures dans sa propre tente. +Walker lui avait dit qu’ils avaient marché presque +toute la nuit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> 4 litres 500.</p> +</div> +<p>— Il vaudrait mieux dormir une heure ou deux +avant de continuer, engagea Billy.</p> + +<p>Le conducteur, qui s’appelait Conway, fut le premier +à accepter. Lorsqu’il eut fini de manger, Walker +le suivit sous la tente. Eux partis, Bucky regarda +durement Billy.</p> + +<p>— Quel est votre jeu ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Franc jeu, voilà tout, répliqua Billy en présentant +son tabac. Le métis m’a traité loyalement et m’a +fait plaisir, même s’il s’est payé par la suite. Je fais +de même.</p> + +<p>— Et qu’est-ce que vous espérez obtenir… +ensuite ?</p> + +<p>Les yeux de Billy clignèrent tandis qu’il fixait +l’autre, à son tour, d’un regard scrutateur.</p> + +<p>— Bucky, je ne te crois pas tout à fait sot, dit-il. +Tu as tout de même un peu de pudeur dans la peau, +n’est-ce pas ? Un homme peut aussi bien être en +prison que je suis ici sans fusil. J’espère que tu vas +m’en fournir un quand tu poursuivras le métis, toi +ou Walker. Il le fera, si tu ne veux pas. Va plutôt +avec les autres. Je vais veiller au feu.</p> + +<p>Bucky se leva d’un air maussade. Il avait encore +des doutes sur l’hospitalité de Billy, mais en même +temps il comprenait la force de l’argumentation de +Mac Veigh et l’importance du prix qu’il demandait.</p> + +<p>Il rejoignit Walker et Conway.</p> + +<p>Un quart d’heure plus tard, Billy s’approcha de +la tente et regarda à l’intérieur. Les trois hommes +étaient profondément endormis d’épuisement. La +manière d’agir de Billy changea aussitôt. Il avait +jeté son sac sur le côté de la tente pour faire plus de +place, et il y glissa rapidement une couverture de +réserve et ses provisions. Puis, il entra dans l’autre +tente. Une rougeur monta à ses joues et il sentit son +sang bouillonner.</p> + +<p>— Tu es peut-être un idiot, Billy Mac Veigh, +dit-il en souriant. Tu fais peut-être une sottise mais, +voilà, on va la faire !</p> + +<p>Doucement il détacha les longs fils de soie d’or +bruni du piquet de la tente. Il entortilla les cheveux +autour de ses doigts et en fit un anneau doux et +brillant. C’était tout ce qu’il posséderait jamais +d’Isabelle Deane et son cœur battit plus fort tandis +qu’il les pressait un instant contre son rude visage +battu par la tempête. Il les mit dans sa poche soigneusement +enveloppés dans le billet d’Isabelle et, +une fois encore, il retourna à la tente où dormaient +les trois hommes. Ils n’avaient pas bougé.</p> + +<p>L’étui à revolver de Walker était à portée de sa +main. Une minute il fut violemment tenté de le +prendre, d’enlever l’arme. Il s’éloigna. Il voulait +vaincre dans cette lutte avec Bucky aussi sûrement +qu’il avait vaincu dans l’autre et il voulait vaincre +sans fraude. Vivement il jeta son sac sur ses épaules +et suivit la trace laissée par Deane dans sa fuite. +Sur ses raquettes, il la suivit d’un long pas rapide. +A cent mètres du campement, il regarda derrière +lui un moment. Puis il se retourna et son visage était +fier et grave.</p> + +<p>— Si vous devez être pris, ce ne sera pas grâce +à l’équipement qui est là, monsieur Scottie Deane ! +se dit-il. C’est bien assez du vôtre, vraiment. Et +Billy Mac Veigh est homme à tenir le coup, n’aurait-il +pas de carabine !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br> +<span class="xsmall">BILLY SUIT ISABELLE</span></h2> + + +<p>Dès l’abord, Billy put se rendre compte de la +difficulté avec laquelle Deane et ses chiens avaient +avancé parmi les tas de neige molle amoncelés par +l’ouragan. Là où les arbres se raréfiaient, Deane +avait piétiné péniblement en tête et tiré avec l’attelage. +Une fois seulement, durant le premier mille, +Isabelle était descendue du traîneau et c’était à un +endroit où harnais, toboggan et attelage s’étaient +complètement enchevêtrés dans les fourches couvertes +de neige d’un arbre tombé.</p> + +<p>Le fait que Deane avait obligé sa femme d’aller +en traîneau ajoutait à la sympathie de Billy pour +l’homme. Il était probable qu’Isabelle n’avait pas +dormi du tout après sa rude épreuve dans la steppe, +mais qu’elle était restée éveillée, faisant des projets +avec son mari jusqu’à l’heure de leur fuite. Si Isabelle +avait été capable de voyager avec des raquettes, +Billy se disait que Deane aurait laissé les chiens +derrière car, dans la neige haute et molle, il aurait eu +moins rude trajet sans eux, et les empreintes de +raquettes auraient été effacées par la tempête depuis +plusieurs heures.</p> + +<p>Toujours est-il qu’il ne pouvait les manquer. +Il savait qu’il n’avait pas de temps à perdre, surtout +s’il voulait devancer Bucky et ses hommes. Le +méfiant caporal ne dormirait pas longtemps. Les +raquettes de Billy, tandis qu’il avait l’avantage +d’être relativement dispos, nivelaient et tassaient la +piste, et les autres, s’ils suivaient, seraient à même +de faire un mille ou deux de plus par heure.</p> + +<p>Que Bucky voulût suivre, cela ne faisait aucun +doute pour le moment. Le caporal était déjà à +demi convaincu que Scottie Deane était parti du +campement et que les cheveux qu’il avait trouvés +accrochés à l’éclat du piquet de la tente appartenaient +à la femme de l’<span lang="en" xml:lang="en">outlaw</span>. Et Scottie Deane +était une proie trop importante pour la laisser +échapper.</p> + +<p>Billy réfléchissait à la situation, en même temps +qu’il inclinait plus délibérément à la poursuite. Il +savait qu’il y avait deux choses seulement que +Bucky pouvait faire en la circonstance : ou il suivrait +avec Walker et le conducteur, ou il viendrait +seul. Si Walker et Conway l’accompagnaient, la +lutte pour capturer Scottie Deane serait loyale, et +l’homme qui mettrait le premier les menottes aux +poignets du hors-la-loi serait vainqueur. Mais si +Bucky laissait ses deux compagnons au campement +et arrivait seul…</p> + +<p>Cette pensée n’avait rien d’agréable. Mac Veigh +regrettait presque de ne pas avoir pris le fusil de +Walker. Si Bucky venait seul, il n’aurait qu’une +idée en tête : s’assurer de Scottie Deane en lui +réglant d’abord son compte à lui, Billy.</p> + +<p>Il était certain d’avoir apprécié l’individu à sa +juste valeur et qu’il n’hésiterait pas à satisfaire sa +vieille menace en lui mettant une balle dans le corps +à la première occasion favorable. La tempête cacherait +toute besogne malpropre qu’il pourrait accomplir +et sa récompense serait Scottie Deane… à moins +que Deane ne fût trop beau joueur pour lui.</p> + +<p>A la pensée de Scottie Deane, Billy se mit à rire +intérieurement. Jusqu’alors, il ne s’en était qu’à +peine préoccupé et, tout à coup, il lui apparut qu’il +y avait une part de comique aussi bien que de tragique +dans la situation. Il s’avoua gaîment que +pendant longtemps Deane s’était montré plus +habile que Bucky ou lui-même et que, somme toute, +il était celui qui avait encore le meilleur jeu en +mains, même à cette heure-là.</p> + +<p>Il était bien armé. Il était aussi adroit qu’un +renard et on ne le prendrait pas sans vert. Toutefois +cette pensée remplissait Billy de contentement +plutôt que de crainte. Deane serait plus qu’un égal +pour Bucky seul, s’il ne réussissait pas à battre le +caporal. Mais s’il le battait…</p> + +<p>Les lèvres de Billy se serrèrent farouchement +et il eut un éclair mauvais dans les yeux, tandis +qu’il tournait la tête par-dessus son épaule et regardait +derrière lui. Il ne le battrait pas seulement, mais +il capturerait Scottie Deane. Ce serait une lutte de +renard à renard et il l’emporterait ; personne ne +saurait jamais pourquoi il avait joué la partie comme +il avait combiné de la jouer. Bucky ne le saurait +jamais. Là-bas, au Quartier Général, on ne le saurait +jamais. Et pourtant, au tréfonds de son cœur, il +espérait et croyait qu’Isabelle devinerait et comprendrait.</p> + +<p>Pour sauver Deane, pour sauver Isabelle, il fallait +les défendre des mains de Bucky Smith et agir de +telle façon qu’il pût, lui Billy, en faire ses prisonniers. +Ce serait pour commencer une terrible épreuve. +Une image d’Isabelle surgit devant lui ; sa foi et sa +confiance anéanties, son visage blême et ravagé par +le chagrin et le désespoir, ses yeux bleus dardés sur +lui, haineux. Mais il sentait maintenant qu’il pourrait +supporter cela. Un moment, le dernier moment, +quand elle comprendrait et connaîtrait qu’il était +resté sincère, le dédommagerait de tout ce qu’il +aurait pu souffrir.</p> + +<p>Il chemina rapidement pendant une heure, puis +s’arrêta pour prendre sa direction à un endroit où +la piste, en partie recouverte, plongeait dans un +marais gelé. Là, Isabelle était descendue du traîneau +et avait suivi dans le sillage du toboggan. Par places, +où les sapins et les baumiers formaient une voûte +épaisse au-dessus de sa tête, Billy pouvait distinguer +les empreintes des mocassins de la jeune femme. +Deane avait guidé les chiens dans les ténèbres de la +tempête et, deux fois, Billy trouva des bouts d’allumettes +brûlées, là où le fugitif s’était arrêté pour +consulter sa boussole. Il avait fait route presque +plein ouest.</p> + +<p>A la pointe extrême du marais, la piste aboutissait +à un étang et Deane avait mené son attelage +droit au travers. Le gros de la tempête était maintenant +passé. Le vent avait lentement tourné au sud-est +et la neige grenue et dure avait fait place à une +chute de flocons plus épaisse et plus molle. Billy +frissonna à la pensée de ce que cet étang avait été +quelques heures auparavant, quand Deane et Isabelle +l’avaient traversé dans l’obscurité profonde de +la trombe glaciale qui l’avait balayé comme un cyclone.</p> + +<p>L’étang avait un demi-mille de traversée et, dès +cinquante mètres du bord, la piste était complètement +effacée. Billy ne perdit pas de temps à s’efforcer +d’en retrouver trace, mais il se dirigea directement +sur la ligne de futaie en face et obliqua sous le +couvert de la forêt de broussailles. Il retrouva facilement +la piste. Une demi-heure plus tard, il s’arrêta +encore. Sapins et baumiers croissaient touffus autour +de lui, brisant ce qui restait de vent. Là, Scottie +Deane s’était arrêté lui aussi pour faire du feu. +Auprès des cendres, il y avait un tas de rameaux de +baumiers sur lesquels Isabelle s’était reposée. Scottie +Deane avait fait bouillir un pot de thé et en avait +jeté les résidus sur la neige.</p> + +<p>Les corps chauds des chiens avaient creusé des +trous ronds dans la neige fondue et Billy s’imagina +que les fugitifs s’étaient reposés pendant une couple +d’heures. Ils avaient fait huit milles au milieu de la +tourmente, sans feu, et son cœur s’emplit de pitié +à la pensée d’Isabelle Deane et des souffrances dont +il était cause. Et, durant quelques instants, il éprouva +une véritable aversion pour ce qui l’amenait là… la +Loi.</p> + +<p>Plus d’une fois dans son service, il avait réfléchi que +les châtiments de la loi étaient disproportionnés aux +fautes. Isabelle avait souffert — et souffrait encore — bien +plus que si Deane avait été capturé une année +auparavant et pendu. Et Deane lui-même avait été +bien plus cruellement puni que s’il était mort, à être +témoin de la souffrance de la femme qui lui était +demeurée fidèle. Du cœur de Billy s’échappa un +cri étouffé de compassion pour ces malheureux, à +regarder le lit de baumiers et les débris noircis du +feu.</p> + +<p>Il souhaita leur rendre vie, liberté et bonheur, et +ses poings se crispèrent plus fort en songeant qu’il +était disposé à renoncer à tout, même à l’honneur, +pour la femme qu’il aimait.</p> + +<p>Un quart d’heure après avoir atteint le refuge +du campement, il était de nouveau en chasse. Son +sang circula un peu plus vif dans ses veines quand +il s’aperçut que la piste de Scottie Deane était maintenant +presque aussi droite que si elle avait été +tirée au cordeau et que le traîneau ne s’empêtrait +plus dans les arbres tombés et les buissons invisibles. +C’était la preuve qu’il faisait jour quand Deane et +Isabelle avaient quitté leur campement. Isabelle allait +maintenant à pied et leur traîneau avançait plus +vite. Billy hâta le pas et, franchies deux ou trois +clairières, il tomba dans un long sillage tortueux. La +trace était relativement récente et, au bout d’une +heure encore, il était sûr que les fugitifs ne pouvaient +être bien loin devant lui. Il les avait suivis à travers +un marais étroit et il avait escaladé le sommet d’une +hauteur escarpée, lorsqu’il s’arrêta. Isabelle avait +atteint la crête du coteau dénudé, épuisée.</p> + +<p>Pendant les vingt derniers mètres il pouvait voir +que Deane l’avait aidée ; ensuite elle s’était affalée +dans la neige et il avait placé une couverture sous +elle. Ils avaient bu du thé noirâtre et il s’en était +répandu un peu sur la neige. Il ne s’était pas encore +formé de glace. Instinctivement, Billy se glissa +derrière une roche et regarda à ses pieds dans la +vallée boisée. Au bout de quelques minutes, il se mit +à descendre.</p> + +<p>Il était presque parvenu au bas de la crête lorsqu’il +s’arrêta net, en étouffant un cri d’horreur. Il +avait atteint un endroit où le flanc de la hauteur +semblait s’être écroulé, faisant place à une paroi +à pic. En un éclair, il se rendit compte de ce qui +était arrivé. Deane et Isabelle étaient descendus +dans un amas de neige qui s’était effondré sous leur +poids, les précipitant sur les roches en dessous d’eux.</p> + +<p>Il ne resta que le temps de souffler et à ce moment, +de très loin derrière lui, lui parvint un bruit qui le +traversa d’un étrange frisson. C’était le hurlement +d’un chien. Bucky et ses hommes le talonnaient de +près et ils voyageaient avec l’attelage.</p> + +<p>Il obliqua un peu sur la gauche afin d’éviter +l’extrémité du traquenard et fonça témérairement +au beau milieu. Ce ne fut qu’après avoir vu par où +Scottie Deane et son attelage s’étaient tirés de +l’éboulement de neige qu’il put respirer de nouveau. +Il essuya la sueur froide de son visage lorsqu’il +aperçut les empreintes des mocassins d’Isabelle, à +l’endroit où Deane avait redressé le traîneau. Et +alors, pour la première fois, il remarqua plusieurs +petites taches rougeâtres dans la neige : Isabelle ou +Deane s’étaient blessés dans leur chute, légèrement +peut-être. A cent mètres de l’éboulement, le traîneau +s’était arrêté de nouveau et, à partir de là, c’était +Deane qui avait été voituré et Isabelle qui allait à +pied.</p> + +<p>Billy suivit dès lors avec plus de précautions ; +encore une centaine de mètres et il s’arrêta pour +flairer le vent. Devant lui, sapins et baumiers croissaient +drus et touffus et, de cet abri, il était certain +que quelque chose lui arrivait dans l’air. D’abord il +crut que c’était l’odeur des balsamiers. Bientôt il +reconnut que c’était celle de la fumée.</p> + +<p>La force de l’habitude lui fit porter pour la vingtième +fois la main à l’étui vide de son revolver. De +le savoir vide ajoutait à la circonspection avec +laquelle il s’approcha des sapins et des baumiers +touffus devant lui. Profitant d’un tas de buissons +bas chargés de neige, il coupa la piste à angle droit +et se mit à décrire un vaste détour. Il se dépêchait. +En moins d’une demi-heure ou trois quarts d’heure, +Bucky aurait atteint la crête. Et lui, quoi qu’il fît, il +devait l’avoir fait avant ce moment-là. Cinq minutes +après avoir quitté la piste, il aperçut enfin +de la fumée et commença à se diriger du côté du +feu.</p> + +<p>Le calme d’alentour l’oppressait. Il se rapprochait +de plus en plus, cependant il n’entendait aucun +bruit de voix, aucun bruit de chiens. Enfin, il parvint +à un endroit d’où il pouvait regarder, caché +par un jeune plant de sapins, et apercevoir le feu. +Il ne s’en trouvait pas à plus de trente pieds. Il +retint son souffle, au spectacle qu’il avait sous les +yeux. Sur une couverture étendue près du feu était +couché Scottie Deane, la tête appuyée à un havresac. +Nul indice d’Isabelle, ni du traîneau, ni des chiens. +Le cœur de Billy se mit à cogner dans sa poitrine, +tandis qu’il se relevait. Il ne s’attarda point à se +demander où Isabelle et les chiens étaient partis.</p> + +<p>Deane était seul et couché le dos tourné vers lui. +Le sort ne pouvait lui fournir occasion meilleure +et les pieds de Mac Veigh, chaussés de mocassins, +s’enfoncèrent vivement et doucement dans la neige. +Il était à moins de six pas de Scottie Deane avant +que le blessé l’entendît et ce dernier avait à peine +fait un mouvement qu’il se trouvait sur lui. Il fut +surpris de la facilité avec laquelle il empoigna Deane +et lui passa les menottes aux poignets. L’opération +n’était pas plutôt terminée qu’il comprit. Un lambeau +d’étoffe était noué autour de la tête de Deane et +teint de sang. Les bras et le corps de l’homme étaient +sans force. Il regarda Billy avec des yeux égarés, +puis, se rendant compte lentement de ce qui arrivait, +un gémissement sourd s’échappa de ses lèvres.</p> + +<p>En un instant, Billy fut à genoux à côté de lui. +Il avait vu Deane deux fois auparavant, par là, à +Churchill, mais c’était la première fois qu’il eût jamais +regardé de près son visage. Ce visage était usé par +les fatigues et la torture intérieure. Les joues +étalent hâves et les yeux d’acier gris levés vers +ceux de Billy étaient rougis par des semaines et des +mois de lutte contre la rafale. C’était le visage, non +point d’un criminel, mais d’un homme à moustache +blonde en qui Billy aurait eu confiance, d’un homme +sans peur et marqué de cette volonté bien affirmée +qui s’associe à l’honnêteté et à la franchise.</p> + +<p>Il poussa de nouveau un rude soupir et Billy +comprit parfaitement pourquoi cet homme ne +l’avait pas tué quand il en avait eu l’occasion. Deane +n’était pas de ceux qui attaquent dans l’ombre ou +par derrière. Il avait laissé la vie à Billy parce qu’il +croyait encore à l’humanité de l’homme et la pensée +d’avoir répondu à la confiance que Deane avait eue +en lui, en se précipitant sur Deane lorsqu’il était +étendu par terre et blessé, remplit Billy d’amertume +et de honte. Il serra une des mains de Deane dans +les siennes.</p> + +<p>— Je déteste de faire ça, mon vieux ! s’écria-t-il +vivement. C’est infernal de mettre les poucettes +à un éclopé. Mais je dois le faire… Je n’avais pas +l’intention de venir… Non ! Dieu m’en est témoin, +je n’en avais pas l’intention, si Bucky Smith et +deux autres n’avaient pas surpris ta piste au départ +de l’ancien campement. Ils t’auraient pris… c’est +certain. Et elle n’aurait pas été en sécurité avec eux. +Comprends-tu ? Elle n’aurait pas été en sécurité ! +Aussi je me suis mis en tête d’arriver le premier +et de t’arrêter moi-même.</p> + +<p>« Il faut que tu comprennes. Et tu saisis, je pense. +Tu dois avoir entendu, car j’ai cru que tu étais +sûrement mort dans la caisse, et j’en jure le ciel +que je pensais tout ce que j’ai dit alors. Je ne serais +pas venu. J’étais content que vous étiez partis tous +les deux. Mais ce Bucky est un lâche et un vaurien. +Et peut-être, si je m’assure de toi, pourrais-je +t’aider plus tard… Ils seront ici dans quelques minutes.</p> + +<p>Il parlait vite, sa voix frémissant de l’émotion +qui dictait ses paroles, et pas un instant Scottie +Deane ne détourna ses regards du visage de Billy. +Quand Billy se tut, il le regarda encore un moment, +jugeant de la vérité des mots qu’il venait d’entendre, +par ce qu’il lisait dans le regard de l’autre. Alors +Billy sentit que, pendant une minute, sa main serrait +plus fort la sienne.</p> + +<p>— Je suppose que vous agissez très honnêtement, +Mac Veigh, dit-il, et je suppose que cela devait arriver +tôt ou tard, d’ailleurs. Je ne suis pas désolé que +ce soit vous… et je sais que vous prendrez soin +d’elle.</p> + +<p>— Je le ferai… même s’il faut combattre… et +tuer !</p> + +<p>Billy avait dégagé sa main et serrait les poings. +Dans les yeux de Deane brilla un éclair soudain.</p> + +<p>— C’est ce que j’ai fait ! soupira-t-il, en serrant +lui aussi les poings énergiquement. J’ai tué… à +cause d’elle. C’était un lâche et un vaurien aussi. +Et vous auriez fait de même !</p> + +<p>Il regarda de nouveau Billy.</p> + +<p>— Je suis content que vous ayez dit ce que vous +feriez… quand j’étais dans le coffre, ajouta-t-il. +Si elle n’était pas aussi pure et aussi douce que les +étoiles, j’aurais agi autrement. Mais j’ai été intimement +persuadé que vous la traiteriez comme un +frère. Je n’ai pas eu confiance en beaucoup d’hommes. +Mais j’ai eu confiance en vous.</p> + +<p>Billy se pencha sur le blessé. Son visage était +pourpre et sa voix tremblait.</p> + +<p>— Dieu te bénisse pour cela, Scottie ! dit-il.</p> + +<p>Un bruit venu de la forêt fit se retourner les deux +hommes.</p> + +<p>— Elle a emmené les chiens et s’est un peu écartée +par là pour charger du bois, fit Deane. Elle revient.</p> + +<p>Billy s’était redressé, le visage tendu du côté +de la crête. Lui aussi avait perçu du bruit, un +autre bruit dans une autre direction. Il se mit à rire, +d’un rire sardonique, en se retournant vers Deane.</p> + +<p>— Et ils viennent aussi, Scottie ! répondit-il. Ils +escaladent la hauteur. Je vais prendre tes armes, +mon vieux ! Il est fort possible qu’il y ait lutte.</p> + +<p>Il glissa le revolver de Deane dans son étui à lui +et rapidement vida le barillet du fusil qui était +auprès.</p> + +<p>— Où sont mes armes ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Je les ai jetées, fit Deane. Ce sont là toutes les +armes de l’équipement.</p> + +<p>Et Billy attendait, cependant qu’Isabelle arrivait, +à travers la sapinière aux branches basses, avec +ses chiens.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br> +<span class="xsmall">LA FUITE</span></h2> + + +<p>Il y avait un sourire pour Deane aux lèvres d’Isabelle, +tandis qu’elle se dépêtrait parmi les sapineaux, +enfoncée jusqu’aux genoux dans la neige, +les chiens remorquant le traîneau à sa suite. Alors, +tout à coup, elle aperçut Mac Veigh et le sourire se +figea sur sa figure en un regard d’horreur. Elle +n’était point à vingt pas lorsqu’elle déboucha dans +la petite clairière, et Billy entendit le cri déchirant +sa poitrine. Elle s’arrêta et appuya les mains sur son +cœur.</p> + +<p>Deane s’était soulevé à demi, son visage blême +et émacié lui souriant d’un air encourageant. En +poussant un cri sauvage, Isabelle se précipita vers +lui et se laissa tomber à genoux à son côté, les mains +agrippant d’un geste farouche les menottes d’acier +aux poignets de son mari. Billy s’éloigna.</p> + +<p>Il pouvait l’entendre sangloter et il pouvait +entendre la voix sourde et consolante du blessé. Un +gémissement d’angoisse s’échappa des lèvres de +Mac Veigh et il serra les poings plus fort, redoutant +le terrible instant où il lui faudrait supporter le +regard de la femme qu’il aimait par-dessus tout au +monde.</p> + +<p>Ce fut sa voix qui le ramena auprès d’eux. Elle +s’était relevée et se tenait debout devant lui, pantelante +comme une bête aux abois. Et Billy lut sur son +visage ce qu’il avait redouté plus que l’aiguillon de +la mort. Ses yeux bleus n’étaient plus remplis de la +douceur ni de la foi de l’ange qui était venu à lui du +fond de la steppe. Ils étaient durs et effrayants ; ils +débordaient d’une telle démence qu’il crut qu’elle +allait se précipiter sur lui.</p> + +<p>Dans ces yeux-là, dans le frisson de sa gorge nue, +dans un sanglot qui secouait sa poitrine, il y avait +de la colère, du chagrin, et l’épouvante de quelqu’un +dont la confiance était devenue tout à coup la plus +mortelle des désillusions. Et Billy resta devant elle +sans prononcer un mot, le visage aussi froid et aussi +blême que la neige à ses pieds.</p> + +<p>— Alors vous… vous avez suivi… après… cela !</p> + +<p>Ce fut tout ce qu’elle dit et cependant sa voix, +le sens de ses mots étranglés le blessaient plus que +si elle l’avait frappé. Il n’y avait en eux rien de la +passion et des récriminations auxquelles il s’était +attendu. Proférés avec calme, presque avec douceur, +ils le perçaient jusqu’à l’âme. Il s’était proposé de +lui dire ce qu’il avait dit à Deane… davantage même. +Mais l’âpreté de la solitude l’avait rendu peu apte à +s’exprimer et, tandis que son cœur appelait des mots +à son aide, Isabelle se détourna et alla vers son mari. +Et alors se produisit ce à quoi il s’attendait.</p> + +<p>Au bas de la crête roula une avalanche de neige +parmi des aboiements de chiens. Billy enleva le +revolver de sa gaine et il était prêt lorsque Bucky +Smith, devançant ses hommes de quelques pas, +accourut au campement. A la vue de son adversaire +partagé entre la fureur et la déception, tout le vieux +sang-froid de Billy le reconquit.</p> + +<p>D’un bond Bucky fut au côté de Scottie Deane. +Il regarda les mains enchaînées de l’homme, puis +la femme qui les étreignait dans les siennes, ensuite +il courut à Billy.</p> + +<p>— Vous êtes un menteur et un hypocrite, haleta-t-il. +Vous aurez à répondre de tout cela au Quartier +Général. Je comprends maintenant pourquoi +vous les avez laissés partir. C’était elle ! Elle s’est +acquittée envers vous ; elle s’est acquittée à sa +manière… pour le rendre libre. Mais, désormais, elle +ne fera plus…</p> + +<p>A ces mots, Deane s’était redressé comme piqué +par un taon. Billy vit le pâle visage d’Isabelle. Le +sens des paroles de Bucky avait pénétré en elle aussi +vif qu’une traînée de poudre et, l’espace d’une +minute, ses regards se tournèrent vers lui.</p> + +<p>Bucky n’acheva pas sa phrase. Avant qu’il eût +pu ajouter un autre mot, Billy s’était précipité sur +le caporal. Il fonça du poing, une fois, deux fois, et +les coups qui s’abattaient envoyèrent Bucky s’écraser +contre le feu. Billy n’attendit point qu’il se remît +sur pieds. Un rouge éclair brilla devant ses yeux. Il +oublia la présence de Deane, de Walker et de +Conway. Son unique pensée était que le voyou qu’il +venait de terrasser avait lancé à Isabelle la plus +mortelle injure qu’un homme pût jeter à une femme +et, avant que Walker ou Conway eussent pu faire +un mouvement, il se ruait sur Bucky.</p> + +<p>Il ne sut pas pendant combien de temps ni combien +de fois il frappa ; mais lorsqu’enfin Conway +et Walker réussirent à l’emmener, Bucky était étendu +sur le dos dans la neige, le sang lui giclant par la +bouche et par le nez. Walker courut à lui. A bout +de souffle, Billy se retourna vers Isabelle et Deane. +Il sanglotait presque. Il n’essaya point de parler. +Mais il vit que ce qu’il avait redouté n’existait plus.</p> + +<p>Isabelle le regardait de nouveau et l’ancienne +confiance avait reparu dans ses yeux. Enfin, elle +comprenait !… Les poings ligotés de Deane étaient +crispés. La lueur de fraternité brilla dans ses yeux et, +alors qu’il y avait eu auparavant douleur et détresse +au cœur de Billy, il y sentait maintenant une flamme +de joie réconfortante : ils avaient encore confiance +en lui.</p> + +<p>Walker avait relevé Bucky ; il l’avait assis et il +étanchait le sang de sa figure lorsque Billy vint à +eux. La main du caporal fit un léger mouvement vers +son revolver. D’un coup sec, Billy l’écarta et s’empara +de l’arme.</p> + +<p>Puis il s’adressa à Walker.</p> + +<p>— Vous n’ignorez nullement que j’ai dans le service +le grade de sergent, n’est-ce pas Walker ? +demanda-t-il.</p> + +<p>Son ton n’était plus celui de la camaraderie. Il +avait l’accent de l’autorité, Walker fut prompt à +le comprendre.</p> + +<p>— Nullement, Monsieur.</p> + +<p>— Et vous êtes bien au courant de nos règlements +au sujet de l’insubordination et de l’outrage à un +officier en service ?</p> + +<p>Walker fit un signe d’affirmation.</p> + +<p>— Alors, comme officier supérieur, et au nom +de Sa Majesté le Roi, je mets en état d’arrestation +le caporal Bucky Smith et vous charge, sous la foi +du serment requis, de le mener sous votre garde +à Churchill, avec la lettre que je vous donnerai pour +l’officier qui s’y trouve en fonctions. Je déposerai +contre Smith un peu plus tard pour prouver qu’il +doit être cassé. Mettez-lui les menottes.</p> + +<p>Étonné par le brusque changement de la situation, +Walker obéit sans mot dire. Billy se tourna +vers Conway, le conducteur.</p> + +<p>— Deane est trop grièvement blessé pour voyager, +expliqua-t-il. Dressez votre tente pour lui et pour +sa femme auprès du feu. Vous pourrez prendre la +mienne en échange quand vous retournerez.</p> + +<p>Il alla à son bagage et prit un crayon et du +papier. Un quart d’heure plus tard, il remettait à +Walker la lettre dans laquelle il détaillait à l’officier +commandant à Churchill certaines choses qu’il savait +devoir retenir Bucky prisonnier jusqu’à ce qu’il vînt +témoigner contre lui. Pendant ce temps, Conway +avait dressé la tente et aidé Deane à y entrer. Isabelle +l’y avait rejoint.</p> + +<p>Billy s’entretint alors confidentiellement cinq +minutes avec Walker et lorsque le constable donna +ordre à Conway de tenir les chiens prêts pour le +trajet du retour, il avait dans les yeux une dureté +résolue en regardant Bucky. Pendant ces cinq +minutes, il avait appris l’histoire de Rousseau, le +jeune Français de <span lang="en" xml:lang="en">Norway-House</span>, là-bas, et de la +femme dont l’infidélité l’avait tué. En outre, il +détestait Smith comme tout le monde ! Billy était +sûr qu’il pouvait s’en remettre à lui.</p> + +<p>Tant que chiens et traîneau ne furent pas prêts, +Bucky n’avait pas dit un mot. La terrible raclée +qu’il avait reçue l’avait étourdi pendant quelques +minutes ; alors, il se leva sans attendre l’ordre de +Walker et s’avança, à grands pas, tout près de Billy. +Un regard de vengeance passait sur son visage +ensanglanté, ses yeux luisaient d’un éclat farouche, +mais sa voix était si sourde que Conway et Walker +n’en pouvaient entendre qu’un murmure. Ses paroles +n’étaient que pour Billy seul.</p> + +<p>— A cause de ceci, je te tuerai, Mac Veigh, dit-il. +Et, malgré son mépris pour cet homme, cette voix +sourde était telle que Billy sentit un frisson le traverser : +« Tu peux me faire casser, mais tu mourras +pour l’avoir fait. »</p> + +<p>Billy ne répondit pas et Bucky n’en attendait +point de riposte. Il partit en avant du traîneau avec +Conway à un pas derrière, Billy suivit avec Walker +jusqu’au pied de la crête.</p> + +<p>Là ils se serrèrent les mains et Billy resta debout +à les regarder jusqu’à ce qu’ils eurent dépassé le +sommet de la crête.</p> + +<p>Il retourna à pas lents vers le campement. Deane +était sorti de la tente, appuyé sur Isabelle. Ils l’attendaient +et sur le visage de Deane il revit l’expression +qu’il y avait remarquée après avoir abattu Bucky +Smith. Pendant un moment il n’osa lever les yeux +sur Isabelle. Elle s’aperçut de ce changement et ses +joues s’empourprèrent. Deane aurait tendu les mains, +mais elle les tenait étroitement dans les siennes.</p> + +<p>— Tu ferais mieux d’aller sous la tente et de rester +tranquille, conseilla Billy. Je n’ai pas encore eu le +temps de voir si tu es grièvement blessé.</p> + +<p>— Ce n’est pas grave, assura Deane. J’ai cogné +contre une roche en dégringolant au bas de la crête +et suis demeuré évanoui quelques minutes.</p> + +<p>Billy savait que les regards d’Isabelle étaient +fixés sur lui et il sentait presque leur muette supplique. +Il se mit à prendre du bois sur le traîneau +qu’elle avait chargé et à en jeter dans le feu. Il souhaitait +que Scottie et elle fussent demeurés sous la +tente un peu plus longtemps. Son visage s’enflamma +et son sang brûla comme flamme, en apercevant les +menottes d’acier aux poignets de Deane. A travers +la fumée, il voyait Isabelle étreignant toujours son +mari. Il pouvait voir une de ses petites mains agrippée +à la chaîne de fer. Brusquement, il se précipita +vers eux et les regarda, ne redoutant plus de rencontrer +les yeux d’Isabelle ou de Deane. Maintenant son +visage rayonnait d’une joie magnifique et il tendit à +demi les bras vers eux, tandis qu’il parlait comme +s’il eût voulu les presser tous deux contre lui en ce +moment de sacrifice et de renoncement, à l’aube +d’une vie nouvelle.</p> + +<p>— Vous savez, vous savez tous les deux pourquoi +j’ai fait ça, s’écria-t-il. Tu as entendu ce que je disais +là-bas, Deane, lorsque tu étais dans la caisse. Et +tout ce que j’ai dit était sincère. Elle est venue à moi +du milieu de la tempête comme un ange, et je penserai +à elle comme à un ange, toute ma vie. Je ne +sais pas grand’chose de Dieu… pas le Dieu qu’ils +servent ici-bas où l’on rend œil pour œil, dent pour +dent et où l’on tue parce que quelqu’un d’autre a +tué. Mais il y a quelque chose là-haut, dans l’immensité, +quelque chose qui fait qu’on pense et qui fait +qu’on a besoin de bien et honnêtement agir et elle a +tout ce que j’ai appris de Dieu dans ma petite Bible +à moi : la fleur bleue.</p> + +<p>Je lui ai donné la fleur bleue ; désormais, et pour +toujours, elle est ma Fleur bleue. Et je n’ai pas honte +de te le dire, Deane, parce que tu me l’as entendu +dire déjà et que tu sais que je ne pense pas cela d’un +cœur coupable. Cela me soutiendra de voir son +visage, d’entendre sa voix et de savoir qu’il existe +un amour tel que le vôtre, quand vous serez partis. +Car je vais te laisser partir Deane, mon vieux ! C’est +pourquoi je suis venu… pour te sauver des autres +et te rendre à elle. J’espère que tu comprends sans +doute, maintenant que je sens…</p> + +<p>Ses paroles l’étranglaient. Les yeux superbes +d’Isabelle pénétraient son âme ; il sonda jusqu’au +fond ces yeux-là et il y vit toute sa récompense. Il +fit un pas vers Deane. Sa clef cliqueta dans les +cadenas des menottes et, pendant qu’elles tombaient +dans la neige, les mains des deux hommes s’étreignirent. +Dans leurs rudes visages passa la plus rare +de toutes les choses : l’amour d’un homme pour un +autre homme.</p> + +<p>— Je suis content que tu le saches, dit Billy +doucement. Ce ne serait pas beau autrement, Scottie. +Je puis penser à elle maintenant, et cela ne sera ni +méprisable ni bas. Et si tu as jamais besoin d’aide, +quand tu seras dans l’Amérique du Sud, ou en +Afrique, n’importe où… je viendrai, sur un mot de +toi. Il vaudrait mieux aller dans l’Amérique du Sud. +C’est un endroit excellent. J’enverrai un rapport au +Quartier Général comme quoi tu es mort… de ta +chute. Ce sera mentir, mais la fleur bleue le ferait +et je le ferai, moi aussi. Parfois, n’est-ce pas ? l’ami +qui ment est le seul ami qui soit sincère… et elle l’a +fait cent fois, pour toi.</p> + +<p>— Et pour vous, murmura Isabelle.</p> + +<p>Elle tendit les mains, ses yeux bleus noyés de +larmes de bonheur et, pendant un moment, Billy +ayant pris une de ces mains la garda dans les siennes. +Il regardait au loin, tandis qu’elle parlait.</p> + +<p>— Dieu vous bénira à cause de cela… quelque +jour, dit-elle, et sa voix se brisa dans un sanglot. +Il vous apportera le bonheur, le bonheur dont vous +avez rêvé. Vous rencontrerez une fleur bleue, douce, +pure et loyale, et alors vous connaîtrez plus complètement +encore, si possible, ce que la vie signifie pour +moi, et avec lui.</p> + +<p>Elle se tut, sanglotant comme un enfant et, le +visage caché dans ses mains, elle retourna sous la +tente.</p> + +<p>— Dieu ! murmura Billy en poussant un profond +soupir.</p> + +<p>Il regards Deane dans les yeux et Deane lui sourit +d’un rare et précieux sourire.</p> + +<p>Pendant un quart d’heure ils s’entretinrent sans +témoin, puis Billy tira une bourse de sa poche.</p> + +<p>— Tu auras besoin d’argent, Scottie, dit-il. Il +ne faut pas perdre une minute pour quitter le pays. +Va à Vancouver. Voici trois cents dollars. Tu vas les +accepter ou je te tire dessus.</p> + +<p>Il mit vivement l’argent entre les mains de Deane, +tandis qu’Isabelle sortait de la tente. Ses yeux +étaient rouges, mais elle souriait et elle tenait +quelque chose à la main. Elle le montra aux deux +hommes. C’était la fleur bleue que Billy lui avait +donnée. Mais maintenant les pétales en étaient +séparés et elle en avait neuf au creux de la main.</p> + +<p>— Cela ne peut être pour un seul, dit-elle doucement. +Et le sourire s’évanouit sur ses lèvres. +« Il y a neuf pétales, trois pour chacun de nous. »</p> + +<p>Elle en donna trois à son mari, trois à Billy et, +durant un instant, les deux hommes considérèrent +ces pétales au creux de leurs rudes mains calleuses. +Puis Billy sortit le morceau de peau de daim où il +avait placé les cheveux d’Isabelle et y joignit les +pétales bleus. Deane avait tiré de sa poche une +enveloppe usée et Billy parla à voix basse à Scottie.</p> + +<p>— J’ai besoin d’être seul un moment, jusqu’à +l’heure du dîner. Veux-tu aller sous la tente avec elle ?</p> + +<p>Quand ils furent partis, Billy se dirigea vers +l’endroit où il avait abandonné son paquetage avant +de ramper jusqu’à Deane. Il ramassa son sac, l’assura +sur ses épaules et se mit en route. Il retournait d’un +pas rapide par l’ancienne piste et, cette fois, il avait +le cœur lourd d’une immense et affreuse solitude. +Quand il atteignit la crête, il essaya de siffloter, mais +ses lèvres semblaient scellées et il y avait dans sa +gorge quelque chose qui l’étouffait. Du haut de la +crête, il regarda à ses pieds. Un mince brouillard de +fumée s’élevait de la sapinière. Il sentit ses yeux se +mouiller et un sanglot étouffa dans ses pleurs contenus +le nom d’Isabelle. Alors, une fois de plus, il +retourna dans la solitude et la désolation de sa vie +passée.</p> + +<p>— J’arrive, Pelly, fit-il en riant d’un rire âpre +et forcé. Je n’ai pas été bien exact avec toi, mon +pauvre ami, mais je vais en mettre pour rattraper +le temps perdu !</p> + +<p>Le vent recommençait à se lamenter à la cime +des sapins. Mac Veigh en fut heureux. Cela annonçait +une tempête. Et une tempête recouvrirait toutes +les traces.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br> +<span class="xsmall">LA FOLIE DE PELLETIER</span></h2> + + +<p>Là-bas, à Pointe Fullerton, parmi l’ouragan et le +fracas des ténèbres polaires, Pelletier se débattait +jour après jour contre la fièvre, attendant Mac Veigh. +D’abord, il avait été rempli d’espoir. La première +lueur du soleil entrevue par l’étroite fenêtre, le matin +du départ de Billy pour Fort Churchill, était arrivée +juste à temps pour l’empêcher de perdre la tête. +Durant trois jours ensuite, il regarda par la fenêtre, +à la même heure, implorant presque une autre lueur +de paradis dans le ciel du Sud.</p> + +<p>Mais la tempête, parmi laquelle Isabelle s’était +dépêtrée en traversant la steppe, s’était amassée +au-dessus de sa tête et derrière lui jour après jour, +roulant, tourbillonnant et se lamentant dans le +mugissement des champs de glace crevassés, ramenant +une fois de plus la formidable obscurité de +mort de la nuit hyperboréenne qui l’avait presque +conduit à la folie. Il s’efforça de ne penser qu’à Billy, +au voyage de son loyal camarade vers le Sud et aux +précieuses lettres qu’il allait rapporter. Et Pelletier +dénombrait les jours en traçant des raies au crayon +sur la porte qui ouvrait sur la désolation grise et +pourpre de la mer polaire.</p> + +<p>A la fin, arriva l’heure où il perdit tout espoir. +Il crut qu’il allait mourir. Il compta les traits sur +la porte et en trouva seize. Seize jours exactement +que Billy était parti avec les chiens. Si tout avait +marché à souhait, il avait fait un tiers du chemin +pour revenir et, dans une semaine, il serait là.</p> + +<p>Le visage de Pelletier, amaigri et embrasé par la +fièvre, se détendit en un sourire languissant, tandis +qu’il recomptait les traits au crayon. Longtemps +avant la fin de cette semaine, il serait mort, pensait-il. +Médicaments et lettres arriveraient trop tard, +probablement quatre ou cinq jours trop tard. Immédiatement +sous le dernier trait, il tira une longue +ligne et, au bout, il ajouta d’une écriture biscornue, +presque illisible.</p> + +<p>« Cher Billy, je pense que voici arrivé mon dernier +jour. »</p> + +<p>Puis, il se traîna de la porte jusqu’à la fenêtre.</p> + +<p>Au dehors, il y avait ce qui le tuait : la solitude, +la désolation affolante, un monde sans vie qui s’étendait +des centaines de milles plus loin que l’horizon +où s’arrêtaient ses yeux. Au Nord et à l’Est, rien que +des glaces, des masses accumulées et des montagnes +bizarres de glaces, blanches d’abord, gris sombre +plus loin, puis pourpres et presque noires.</p> + +<p>Et maintenant arrivait jusqu’à lui le tonnerre +assourdi et sans répit des courants sous-marins +qui se frayaient leur route pour descendre de l’océan +Arctique, interrompu, de temps à autre, par un +rugissement épouvantable, comme si des forces +titaniques entaillaient, pareilles à un gigantesque +couteau, une des montagnes gelées. Pelletier avait +écouté ces bruits pendant cinq mois et, durant ces +cinq mois, il n’avait entendu d’autre voix que la +sienne, celle de Mac Veigh et le zézaiement d’un +Esquimau. Une seule fois en quatre mois, il avait +vu le soleil et c’était le matin du départ de Mac Veigh +pour le Sud. Aussi était-il devenu à moitié fou. +D’autres, avant lui, l’étaient devenus complètement.</p> + +<p>Par la fenêtre, ses yeux demeuraient fixés sur +les cinq croix de bois grossières qui indiquaient +leurs tombes. Au service de la police royale du +Nord-Ouest, on les appelait des héros. Et bientôt +lui aussi, l’agent Pelletier, on le compterait parmi +ceux-là.</p> + +<p>Mac Veigh enverrait le récit complet de son histoire, +tout là-bas, à elle, la fidèle petite amie, à des +milliers de milles au Sud et elle se souviendrait toujours +de lui, son héros, et de sa tombe solitaire à la +Pointe Fullerton, le poste le plus au nord des postes +avancés.</p> + +<p>Mais elle ne verrait jamais cette tombe. Elle ne +pourrait jamais y déposer de fleurs, comme elle +mettait des fleurs sur la tombe de sa mère à lui ; elle +ne connaîtrait jamais toute l’aventure, pas la moitié +de l’histoire : l’affreuse attente du son de sa voix, +du contact de ses mains, du regard de ses doux yeux +bleus, avant la fin… Ils devaient se marier en août, +quand son service dans la Royale serait fini. Elle +l’attendrait. Et en août ou en juillet, un mot lui +apprendrait qu’il était mort.</p> + +<p>Avec un bref sanglot, il se dirigea de la fenêtre +vers la table grossière qu’il avait poussée près de +son lit de camp et, pour la centième fois, il mit sous +ses yeux en fièvre et rougis une photographie. +C’était un portrait de jeune fille merveilleusement +belle pour Tom Pelletier, une jeune fille aux cheveux +châtains, avec des yeux qui avaient toujours +l’air de lui parler et de lui dire combien elle l’aimait. +Et, pour la centième fois, il retourna la photo et +relut les mots qu’elle avait écrits au dos :</p> + +<p>« Mon bien cher ami, rappelle-toi que je suis toujours +avec toi, que je pense toujours à toi, que je +prie toujours pour toi et que je sais, chéri, que tu +feras toujours ce que tu ferais si j’étais à ton côté. »</p> + +<p>— Bonté divine ! grommela Pelletier. Je ne peux +pas mourir. Je ne peux pas ! Il faut que je vive pour +la revoir.</p> + +<p>Il s’étendit sur son lit, épuisé. Du feu brûlait +de nouveau dans sa tête. Il délirait et il lui parlait +ou croyait lui parler. Mais ce n’était qu’un bégaiement +de sons incohérents qui fit que Kazan, le +chien Esquimau, le vieux chien borgne, releva sa +tête broussailleuse et renifla d’un air soupçonneux. +Kazan avait écouté bien des fois délirer Pelletier, +depuis que Mac Veigh l’avait laissé seul ; bientôt il +laissa retomber son museau entre ses pattes d’avant +et s’assoupit de nouveau.</p> + +<p>Longtemps après, il redressa encore une fois la +tête. Pelletier était calme. Mais le chien huma l’air, +courut à la porte, gémit doucement et appuya avec +vigueur son museau sur la main décharnée du +malade. Puis il s’assit sur son derrière, releva le +nez et, de sa gorge, monta ce cri de détresse lamentable, +profond et lugubre, que les chiens indiens +poussent devant les huttes où leur maître vient de +mourir. Ce bruit éveilla Pelletier ; il se redressa et +constata encore une fois que le feu et la douleur +avaient abandonné sa tête.</p> + +<p>— Kazan ! Kazan ! gémit-il faiblement. Ce n’est +pas l’heure… pas encore !</p> + +<p>Kazan s’était approché de la fenêtre qui regardait +à l’Ouest et restait là debout, les pattes d’avant +sur le rebord. Pelletier frémit.</p> + +<p>— Encore des loups ! fit-il, ou peut-être un renard. +Lui aussi avait pris l’habitude de soliloquer, qui +devient celle de tout homme qui vit dans l’extrême +Nord où sa propre voix est souvent l’unique bruit +qui rompt la mortelle monotonie du jour. Il se dirigea +vers la fenêtre tout en parlant et regarda au +dehors avec Kazan.</p> + +<p>Du côté de l’Ouest se déroulaient les étendues +sans vie, illimitées et vides, sans une roche, sans +un buisson et que surplombait un ciel qui rappelait +toujours à Pelletier un terrible dessin qu’il avait +vu un jour : <i>l’Enfer</i> de Gustave Doré. C’était un +ciel bas et tout d’une pièce, pareil à du granit +pourpre et bleu, qui menaçait toujours de s’effondrer +en une avalanche effrayante. Entre la terre +et ce ciel, il y avait le monde étroit et étouffé que +Mac Veigh avait nommé un jour « l’hospice d’aliénés +de Dieu ».</p> + +<p>A travers l’obscurité, l’œil unique de Kazan et +les yeux enfiévrés de Pelletier ne pouvaient voir +bien loin, mais à la fin l’homme aperçut une ombre +qui se mouvait lentement vers la cabane. D’abord il +crut que c’était un renard, puis un loup et, comme +elle apparaissait plus nettement, un caribou égaré. +Kazan poussa un gémissement. Les poils rêches de +son échine se dressèrent roides et menaçants. Pelletier +regardait de plus en plus attentivement, le +visage collé contre la vitre glacée de la fenêtre et, +tout à coup, il poussa un cri haletant d’émotion.</p> + +<p>C’était un homme qui s’avançait péniblement +vers la cabane ! Il était presque cassé en deux et il +chancelait en zigzaguant tandis qu’il marchait. +Pelletier se dirigea avec peine jusqu’à la porte, en +tira les verrous et l’ouvrit à demi. Vaincu par la +faiblesse, il tomba alors à la renverse sur l’extrémité +de son lit.</p> + +<p>Il lui sembla qu’un siècle s’écoulait avant d’entendre +des pas. Ils étaient lents et trébuchants et, +un moment après, un visage apparut à la porte. +C’était un visage effrayant, couvert de barbe, avec +des yeux sauvages et hagards, mais c’était un visage +de blanc. Pelletier s’était attendu à voir un Esquimau +et il se remit sur pied avec une énergie soudaine, +lorsque l’étranger entra.</p> + +<p>— A manger, camarade !… Pour l’amour de Dieu, +donnez-moi quelque chose à manger !</p> + +<p>L’inconnu s’affala comme une masse sur le sol et +il leva vers Pelletier la supplication muette d’une +bête affamée. Le premier mouvement de Pelletier +fut de prendre du whisky et l’autre le but à larges +gorgées. Alors il se releva avec effort et Pelletier +se laissa choir sur une chaise à côté de la table.</p> + +<p>— Je suis malade, dit-il. Le sergent Mac Veigh +est parti à Churchill et je crois que je suis bien mal +en point. Il faudra vous servir vous-même… Il y a +là de la viande et… du pain d’avoine.</p> + +<p>Le whisky avait ranimé le nouveau venu. Il fixa +Pelletier et, en le fixant, il ricana, de vilaines dents +jaunes pointant d’entre sa barbe hirsute. Ce regard +fut comme une lueur au cerveau de Pelletier. Pour +une raison qu’il n’aurait pu expliquer, il chercha son +revolver à l’endroit où il avait coutume de porter +son étui. Alors, il se souvint que son revolver d’ordonnance +se trouvait sous son oreiller.</p> + +<p>— De la fièvre ? dit le marin, car Pelletier savait +que c’était un marin.</p> + +<p>Il enleva son lourd pardessus et le jeta sur la +table. Alors il suivit les instructions de Pelletier +pour chercher des aliments et, pendant dix minutes, +dévora comme un affamé. Jusqu’à ce qu’il eût finit +et restât assis à table en face de lui, Pelletier ne dit +mot.</p> + +<p>— Qui êtes-vous ? et d’où venez-vous ? mon Dieu ! +demanda-t-il enfin.</p> + +<p>— Blake… je me nomme Jim Blake et je viens +de ce que j’ai appelé la Baie à l’igloo de Famine, +à trente milles là-haut, vers la côte. Il y a cinq mois +que j’ai été laissé à cent milles plus avant pour +garder une cache faite par le baleinier John B. +Sidney, et la cache a été emportée par un embâcle +de glaces. Alors nous sommes descendus vers le +Sud, chassant et mourant de faim… moi et la femme.</p> + +<p>— La femme ! s’écria Pelletier.</p> + +<p>— Une squaw esquimaude, dit Blake en sortant +une pipe noirâtre. Le capitaine l’avait achetée +pour me tenir compagnie… Il l’avait payée quatre +sacs de farine et un couteau à son mari, par là, à +l’île Wagner… Avez-vous du tabac ?</p> + +<p>Pelletier se leva pour prendre le tabac. Il fut +surpris de se trouver plus solide sur ses pieds et +que les mots de Blake eussent éclairci ses idées. +Ç’avait été leur grande préoccupation, à Mac Veigh +et à lui, de mettre un terme à cette traite immorale +des femmes et des jeunes filles des Esquimaux par +les blancs… et Blake venait déjà de s’avouer coupable. +L’idée d’agir, d’agir tout de suite, domina +momentanément sa faiblesse. Il revint avec le tabac +et se rassit.</p> + +<p>— Où est la femme ? interrogea-t-il.</p> + +<p>— Là-bas, à l’igloo, dit Blake en bourrant sa +pipe. Nous avons tué un morse, là-haut, et construit +une glacière. Il n’y a plus à manger, la femme est +probablement partie à l’heure qu’il est.</p> + +<p>Il se mit à rire d’un rire épais, en regardant Pelletier, +tout en allumant sa pipe.</p> + +<p>Ça semble bon de reprendre contact avec de la +graine d’homme blanc.</p> + +<p>— Est-ce que cette femme n’est pas morte ? +insista Pelletier.</p> + +<p>— Ça ne tardera guère, répliqua Blake. Elle +était si faible qu’elle ne pouvait marcher quand +je l’ai quittée. Mais ces sacrés Esquimaux ont la +vie dure… surtout les femmes !</p> + +<p>— Naturellement vous allez retourner la chercher !</p> + +<p>L’autre fixa un moment le visage empourpré de +Pelletier et éclata de rire comme s’il venait d’entendre +une bien bonne plaisanterie.</p> + +<p>— Jamais de la vie, mon garçon ! Je ne voudrais +pas refaire ces trente milles — et trente au retour — pour +toutes les femmes d’Esquimaux qu’il y a +là-bas à Wagner.</p> + +<p>Les yeux sanguinolents de Pelletier rougirent +plus fort, tandis qu’il se penchait au-dessus de la +table.</p> + +<p>— Allons donc ! dit-il, vous allez y retourner… tout +de suite ! Comprenez-vous ? vous allez y retourner !</p> + +<p>Tout à coup, il s’arrêta. Il fixa le pardessus de +Blake et, avec une vivacité qui étonna l’autre, il +l’atteignit et en enleva quelque chose. Un cri de +surprise s’échappa de ses lèvres. Entre ses doigts il +tenait un simple cheveu. Il avait presque un pied +de long et ce n’était pas un cheveu de femme esquimaude. +Il brillait comme de l’or sombre dans le jour +gris filtré par la fenêtre. Pelletier leva des yeux terriblement +accusateurs sur l’homme qui lui faisait +vis-à-vis.</p> + +<p>— Vous mentez ! dit-il. Ce n’est pas une Esquimaude.</p> + +<p>Blake s’était levé à demi, ses larges mains accrochées +au bout de la table, sa figure brutale penchée +en avant, son corps entier dans une attitude qui +rejeta Pelletier hors de sa portée. Il n’était que +temps. En poussant un juron, Blake bouscula la +table avec fracas et s’élança sur le malade.</p> + +<p>— Je vous tuerai, s’écria-t-il, je vous tuerai, +je vous mettrai où je l’ai mise et, quand votre léopard +reviendra, je…</p> + +<p>Sa main empoigna Pelletier à la gorge mais des +lèvres du malade un appel avait eu le temps de +sortir : « Kazan ! Kazan ! »</p> + +<p>Avec un grognement de loup, le vieux chien +borgne sauta sur Blake et tous trois s’écroulèrent +avec fracas sur le lit de camp. Un instant, l’attaque +de Kazan dégagea de la gorge de Pelletier une des +mains puissantes de Blake et, tandis que ce dernier +se retournait pour faire lâcher prise au chien, la +main de Pelletier tâtonnait sous son oreiller aplati. +Le visage de Blake était encore tourné vers le chien +quand il saisit son lourd revolver d’ordonnance et, +tandis que Blake meurtrissait Kazan de coups avec +un long couteau engainé qu’il avait tiré de sa ceinture, +Pelletier fit feu. L’étreinte de Blake se relâcha. +Sans un gémissement il s’affaissa sur le sol et Pelletier +se remit debout en chancelant. Les crocs de +Kazan étaient enfoncés dans une jambe du marin.</p> + +<p>— Voilà, garçon ! dit Pelletier en le repoussant. +Il était moins cinq !</p> + +<p>Il s’assit et regarda Blake. Il savait que l’homme +était mort. Kazan flairait la tête du marin, l’échine +roide. Alors un rayon de lumière traversa une minute +la fenêtre. Le soleil ! C’était la seconde fois que +Pelletier le voyait en quatre mois. Un cri de joie +monta du fond de son cœur. Mais il s’arrêta à mi-chemin. +Sur le plancher, tout près de Blake, quelque +chose brillait dans le rayon de flamme et Pelletier +fut à genoux en un clin d’œil…</p> + +<p>C’était le court cheveu doré qu’il avait enlevé +du pardessus du mort et, couvrant la boucle à demi, +il y avait le portrait de la fiancée qui était tombé +quand la table avait été renversée. La photo dans +une main et ce simple cheveu de femme entre ses +doigts dans l’autre, Pelletier se releva lentement +et se retourna vers la fenêtre. Le soleil avait disparu. +Mais sa venue avait mis en lui une vie nouvelle. Il +regarda joyeusement Kazan.</p> + +<p>— Cela veut dire quelque chose, mon vieux, fit-il +d’une voix sourde et émue, le soleil, le portrait et +ceci. Elle l’envoie, comprends-tu, mon vieux ? Elle +l’envoie. Il me semble que j’entends sa voix et elle +m’ordonne de partir : « Tom, dit-elle, vous ne seriez +pas un homme si vous ne partiez pas, même si vous +pensez que vous allez mourir en route. Vous pouvez +prendre pour elle de quoi manger », elle dit ça, mon +vieux ! « et vous pouvez tout aussi bien mourir dans +un igloo qu’ici. Vous pouvez laisser un mot pour +Billy et vous pouvez prendre pour elle assez de nourriture +pour durer jusqu’à ce qu’il arrive ; alors il la +ramènera ici et vous serez enterré là dehors avec les +autres, tout pareil ». Voilà ce qu’elle me dit, Kazan. +Aussi nous allons partir !</p> + +<p>Il regarda autour de lui d’un air un peu égaré.</p> + +<p>— Droit à la côte, là-haut, marmotta-t-il. Trente +milles. On peut faire ça, vieux !</p> + +<p>Il se mit à emplir un sac de victuailles. Au dehors, +près de la porte, il y avait un petit traîneau et, après +s’être engoncé dans ses vêtements de voyage, il +traîna le paquet jusqu’au traîneau ; derrière le +paquet, il accrocha un fagot de bois à brûler, une +lanterne, des couvertures et de l’huile. Après quoi, +il écrivit quelques lignes à Mac Veigh et épingla le +papier sur la porte. Puis il attela le vieux Kazan au +traîneau et partit, laissant le mort où il était tombé.</p> + +<p>— Voilà ce qu’elle entendait que nous fassions, +dit-il de nouveau à Kazan. Elle était sûre que nous +le ferions, Kazan, Dieu bénisse le cher petit cœur !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br> +<span class="xsmall">PETITE MYSTÈRE</span></h2> + + +<p>Pelletier suivit de tout près le rivage pris par les +glaces. Il voyageait lentement, montrant la route à +Kazan qui tendait tous les muscles de son vieux +corps pour tirer le traîneau. Pendant un moment +l’énervement de ce qui s’était passé donna à Pelletier +une vigueur qui bientôt commença à décliner. Mais +sa faiblesse ancienne ne le reconquit pas complètement. +Il s’aperçut que la plus sérieuse difficulté provenait +de ses yeux.</p> + +<p>Des semaines de fièvre avaient affaibli sa vue +au point que le monde autour de lui paraissait +neuf et étrange. Il ne pouvait voir qu’à quelques +centaines de pas devant lui et, au delà de cet horizon +restreint, tout devenait gris et noir. Assez bizarrement, +il fut frappé du côté comique de sa situation. +Il y avait quelque chose de risible dans ce fait que +Kazan était borgne et que lui-même était quasi +aveugle. Il se mit à rire à part soi et à parler au +chien.</p> + +<p>— Ça me fait penser au jeu de colin-maillard +qu’on avait coutume de jouer quand on était des +gosses, mon vieux, dit-il. Elle nouait son mouchoir +de poche sur mes yeux et puis je la poursuivais à +travers le vieux verger et lorsque je l’attrapais, +c’était une règle du jeu qu’elle devait me laisser +l’embrasser. Une fois j’ai été me heurter à un pommier.</p> + +<p>La pointe de sa raquette se prit dans un tas de +glaçons et l’envoya rouler le visage dans la neige. +Il se releva et continua :</p> + +<p>— Nous jouions à ce jeu que nous étions déjà +grands, mon vieux. La dernière fois qu’on a joué, +elle avait dix-sept ans. Elle avait les cheveux nattés +en une lourde tresse qui se défit complètement, +de sorte que lorsque je l’attrapai et que j’enlevai +mon bandeau je pouvais à peine apercevoir ses +yeux et sa bouche qui se moquait de moi. Et c’est +cette fois-là que je l’ai embrassée plus fort que +jamais et que je lui dis que j’allais construire un +foyer pour nous deux. Puis, je suis venu par ici.</p> + +<p>Il s’arrêta, se frotta les yeux et, durant une heure +ensuite, tandis qu’il avançait péniblement, il marmottait +des paroles que ni Kazan, ni aucun être +vivant n’aurait pu comprendre. Mais, bien que le +délire s’exprimât dans sa voix, l’étincelle de volonté +dans son cerveau restait saine et intacte. L’igloo et +la femme affamée que Blake avait abandonnée formaient +l’unique image vivante qu’il n’oubliait pas +un moment. Il devait trouver l’igloo et l’igloo était +près de la mer. Il ne pouvait ne pas le trouver, s’il +vivait assez pour parcourir trente milles. Il ne lui +venait pas à l’esprit que Blake pouvait avoir menti, +que l’igloo pouvait être plus loin qu’il n’avait dit +ou peut-être beaucoup plus près.</p> + +<p>Il était deux heures, lorsqu’il s’arrêta pour faire +du thé. Il s’imaginait qu’il avait couvert au moins +dix-huit milles ; en fait, il n’avait parcouru qu’un +peu plus de la moitié de cette distance. Il n’avait +pas faim et ne mangea rien, mais de bon cœur il +gava Kazan de viande. Le thé chaud renforcé +d’un peu de whisky, le ravigota sur le moment +mieux que n’aurait fait la nourriture.</p> + +<p>— Douze milles encore pour le moins, fit-il à +Kazan. Nous en viendrons à bout. Dieu merci, +nous en viendrons à bout !</p> + +<p>S’il avait eu de meilleurs yeux, il aurait aperçu +et reconnu l’énorme rocher recouvert de neige +nommé l’Esquimau Aveugle qui se trouvait tout +juste à neuf milles de la cabane. Quoi qu’il en soit, +il continua plein d’espoir. Il éprouvait maintenant +des douleurs aiguës dans la tête et ses jambes fléchissaient. +Le jour s’achevait un peu après deux heures +mais, en cette saison, il n’y avait pas grand changement +du jour à la nuit et Pelletier remarqua à peine +la différence. A la fin, l’image de l’igloo et de la femme +agonisante s’agita fiévreusement dans son cerveau. +Il y eut comme des trous sombres. L’étincelle de +volonté l’abandonnait peu à peu et finalement +Pelletier s’affala sur le traîneau.</p> + +<p>— En avant, Kazan ! cria-t-il d’une voix faible. +Dépêche-toi ! Va donc !</p> + +<p>Kazan, la gueule béante, tira de toutes ses forces +et la tête de Pelletier glissa sur le sac rempli de +provisions.</p> + +<p>Ce que Kazan entendit, ce fut un gémissement. +Il s’arrêta, regarda derrière lui et poussa une faible +plainte. Pendant un moment, il s’assit sur son derrière, +reniflant quelque chose qui lui arrivait dans +l’air. Puis, il se remit en marche, tirant le traîneau +un peu plus vite et toujours gémissant. Si Pelletier +n’avait pas été évanoui, il l’aurait poussé tout droit +devant lui, mais le vieux Kazan s’écartait de la mer. +Par deux fois, pendant les dix minutes qui suivirent, +il s’arrêta et prit le vent et, chaque fois, il modifia +légèrement la direction de sa course. Une demi-heure +plus tard, il arriva à un monticule blanc qui surgissait +de l’étendue désolée plane de la neige ; alors il +se réinstalla sur son derrière, leva sa tête broussailleuse +vers le ciel de la nuit profonde et, pour la +deuxième fois ce jour-là, il poussa le fatal, l’épouvantable +hurlement d’agonie.</p> + +<p>Cela réveilla Pelletier. Il se mit sur son séant, +se frotta les yeux, se leva et aperçut le monticule +à une douzaine de pas devant lui. Le sommeil avait +de nouveau calmé sa fièvre. Il comprit que c’était +un igloo. Il aperçut l’entrée et, saisissant sa lanterne, +il s’y dirigea en titubant. Il gaspilla une demi-douzaine +d’allumettes avant de pouvoir s’éclairer. +Puis il rampa à l’intérieur avec Kazan, toujours +attelé, sur ses talons.</p> + +<p>Une odeur nauséabonde de renfermé stagnait +dans la maison de neige. Nul bruit, nul mouvement. +La lanterne éclairait l’étroit intérieur et, sur le sol, +Pelletier discerna un tas de couvertures et une peau +d’ours. Pas un être vivant. D’instinct, il abaissa les +regards sur Kazan. La tête du chien était tendue +vers les couvertures, les oreilles dressées, les yeux +dardés farouchement. Un sourd et plaintif « groulement » +roulait dans sa gorge.</p> + +<p>Pelletier regarda de nouveau les couvertures et +s’avança lentement de ce côté. Il repoussa la peau +d’ours et trouva ce que Blake lui avait dit qu’il +trouverait : une femme. Pendant un moment il la considéra, +puis un cri sourd s’échappa de ses lèvres tandis +qu’il tombait à genoux. Blake n’avait pas menti, +car c’était une Esquimaude. Elle était morte. Elle +n’était pas morte de faim. Blake l’avait tuée !</p> + +<p>Pelletier se releva et regarda autour de lui. +Somme toute, ce cheveu doré, ce cheveu de femme +blanche signifiait-il quelque chose ? Qu’est-ce qu’il +y avait ? Il se rejeta vivement vers Kazan, ses nerfs +affaiblis agacés par un bruit et un mouvement qui +venaient du fond le plus éloigné et le plus obscur +de l’igloo. Kazan tirait sur ses traits, haletant et +gémissant, retenu en arrière par le traîneau calé +dans l’ouverture de la porte. Le bruit se fit entendre +de nouveau : un cri sanglotant, lamentable, humain.</p> + +<p>Sa lanterne en main, Pelletier se précipita vers +l’endroit d’où partait ce cri. Il y avait à terre un +autre tas de couvertures et, tandis qu’il regardait, +il vit le paquet remuer. Il ne lui fallut qu’un instant +pour tomber à genoux à côté, comme il s’était agenouillé +près de l’autre tas et, tandis qu’il enlevait +la couverture extérieure, humide et en partie gelée, +son cœur sursauta à l’étouffer.</p> + +<p>La clarté de la lanterne tombait d’aplomb sur +le visage blême et émacié et sur la tête dorée d’un +tout petit enfant. Une paire de grands yeux effrayés +était levée vers lui et, pendant qu’il s’agenouillait +là n’ayant plus le courage de faire un geste ou de +parler en présence de ce miracle, les yeux se refermèrent +et il entendit de nouveau l’appel lamentable, +l’appel de famine que Kazan avait d’abord +entendu, alors qu’ils approchaient l’igloo. Pelletier +enleva la couverture et prit l’enfant dans ses bras.</p> + +<p>— C’est une fille, une petite fille ! hurla-t-il +quasiment à Kazan. Vite, mon vieux, sors, sors !</p> + +<p>Il déposa l’enfant sur les autres couvertures et +entraîna Kazan en arrière. Il lui semblait tout à +coup posséder la force de deux hommes, tandis +qu’il arrachait ses propres couvertures et renversait +le contenu de son paquetage sur la neige.</p> + +<p>— Elle nous a envoyés, mon vieux ! cria-t-il, le +souffle entrecoupé de sanglots. Où est le lait ?… Et le +réchaud ?…</p> + +<p>Dix secondes encore et il rentrait dans l’igloo +avec une boîte de lait condensé, une casserole et une +lampe à alcool. Ses doigts tremblaient tellement +il avait du mal à allumer la mèche et, tandis qu’il +enlevait le couvercle de la boîte à l’aide de son couteau, +il vit les yeux de l’enfant s’ouvrir tout grands +un instant, puis se refermer.</p> + +<p>— Juste une minute… une demi-minute, supplia-t-il, +en versant la crème dans la casserole. +On a faim, hein ! petite ? On a faim ? On meurt de +faim ?</p> + +<p>Il tenait la casserole au-dessus de la flamme +bleue et considérait, épouvanté, le petit visage +blême auprès de lui. Sa maigreur et son calme +l’effrayaient. Il mit un doigt dans la crème et la +trouva chaude.</p> + +<p>— Une tasse, Kazan ! Pourquoi n’ai-je pas apporté +une tasse ?</p> + +<p>Il se précipita dehors de nouveau et revint avec +un gobelet. L’instant d’après, l’enfant était dans +ses bras et il lui versait de force quelques gouttes +de lait entre ses lèvres serrées. Et ses yeux s’ouvrirent +tout soudain. La vie semblait s’élancer dans +son petit corps et elle but avec avidité, une de ses +mains mignonnes agrippée au poignet de Pelletier.</p> + +<p>Le contact, le bruit, la sensation de vie contre +lui le firent frissonner. Il donna la moitié du contenu +de la casserole à l’enfant, ensuite il l’enveloppa +complètement et chaudement dans sa lourde +couverture d’ordonnance, de sorte qu’elle était +cachée tout entière, à l’exception de son visage et +de ses beaux cheveux d’or emmêlés. Il la tint un +moment tout près de la lanterne. L’enfant le regardait +maintenant de ses yeux grands ouverts et +ébahis, mais nullement effrayés.</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, chère petite âme ! s’écria +Pelletier de plus en plus étonné. Qui êtes-vous et +d’où venez-vous ? Vous n’avez pas plus de trois ans. +Où est votre maman ? Et votre papa ?</p> + +<p>Il la recoucha sur les couvertures.</p> + +<p>— Maintenant du feu, Kazan, dit-il.</p> + +<p>Il leva la lanterne au-dessus de sa tête et découvrit +l’étroite ouverture que Blake avait forée à +travers la paroi de neige et de glace pour l’échappement +de la fumée. Puis il sortit chercher du combustible, +dételant Kazan en passant. Et, quelques +minutes plus tard, une petite flamme légère de bois +de mélèze presque sans fumée éclairait vivement et +réchauffait l’intérieur de l’igloo. A sa grande surprise, +Pelletier trouva l’enfant endormie lorsqu’il +revint auprès d’elle. Il la déplaça doucement et +porta le cadavre de la petite Esquimaude à travers +le couloir et à cinquante pas de l’igloo. Ce ne fut +qu’au moment où il s’arrêta, qu’il s’émerveilla de la +vigueur qui lui était revenue. Il se détendit les bras +au-dessus de sa tête et aspira profondément l’air +froid. Il lui semblait que quelque chose s’était relâché +en dedans de lui, qu’un poids écrasant s’était détaché +de ses yeux. Kazan l’avait suivi et il abaissa son +regard sur le chien.</p> + +<p>— C’est fini, Kazan, s’écria-t-il d’une voix sourde, +encore incrédule. Je ne me sens plus malade du +tout. C’est elle…</p> + +<p>Il rentra dans l’igloo. La lanterne et la flambée +épandaient à l’intérieur une joyeuse clarté et il commençait +à y faire chaud. Il enleva sa lourde casaque, +traîna la peau d’ours devant le feu et s’assit dessus, +avec l’enfant dans les bras. Elle dormait toujours. +Comme un affamé, Pelletier regardait le petit +visage amaigri.</p> + +<p>Doucement ses doigts épais caressaient les boucles +dorées. Il sourit. Ses yeux brillèrent. Sa tête se +pencha un peu plus, encore un peu plus, lentement, +et comme craintive. Enfin ses lèvres touchèrent +les joues du bébé. Puis son rude visage boucané +par le vent, la tempête et le froid intense, se nicha +contre le menu visage de la nouvelle et mystérieuse +vie qu’il avait trouvée tout au bout du monde.</p> + +<p>Kazan écouta pendant un moment, accroupi +sur son arrière-train. Puis, il se roula en boule près +du feu et s’endormit. Et pendant longtemps Pelletier +se contenta de se dodeliner doucement, traversé +d’un frisson de bonheur, de minute en minute +plus profond et plus fort. Il sentait le léger battement +du cœur de la petite contre sa poitrine, il sentait sa +respiration contre sa joue. Une des menottes de +l’enfant l’avait agrippé par le pouce.</p> + +<p>Cent questions assaillaient maintenant son esprit. +Qui était ce mioche abandonné ? Qui étaient ses +père et mère et où étaient-ils ? Comment se trouvait-elle +avec la femme esquimaude et Blake ? Blake +n’était pas son père, l’Esquimaude n’était pas sa +mère. Quel drame l’avait amenée là ?</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, il éprouvait un sentiment de +joie à se dire qu’il ne pourrait jamais répondre à +ces questions. Elle lui appartenait. Il l’avait trouvée. +Personne ne viendrait jamais la lui reprendre. Sans +éveiller l’enfant, il mit une main dans la poche +intérieure de son gilet et en retira la photo de la +jeune fille au doux visage qui serait sa femme. Il +ne lui vint pas à la pensée qu’il pourrait mourir. +L’ancienne peur et l’ancienne faiblesse avaient +disparu. Il savait qu’il vivrait.</p> + +<p>— C’est toi, soupira-t-il doucement, c’est toi +qui as fait cela et je sais que tu seras contente quand +je te la ramènerai.</p> + +<p>Et à la petite fille endormie :</p> + +<p>— Et puisque vous n’avez pas de nom, je suppose, +je vais vous appeler Mystère… n’est-ce pas ? ma +petite Mystère.</p> + +<p>Quand il détacha ses yeux du portrait, les yeux +de Petite Mystère étaient ouverts et le regardaient. +Il posa la photo et se pencha vers la casserole de +lait qui chauffait devant le feu. L’enfant but aussi +avidement que la première fois, tandis que Pelletier +babillait aux oreilles du bébé des choses incohérentes. +Quand elle eut fini, il ramassa la photo, +poussé par une soudaine et folle inspiration qu’elle +pourrait comprendre :</p> + +<p>— Regardez, s’écria-t-il, jolie !</p> + +<p>A son grand étonnement et à sa grande joie, +Petite Mystère avança une main et mit le bout de +son doigt mignon sur la figure de la jeune fille. +Puis elle leva les regards vers les yeux de Pelletier.</p> + +<p>— Maman, balbutia-t-elle.</p> + +<p>Pelletier essaya de parler mais quelque chose le +prit à la gorge qui l’étrangla. Une flamme traversa +aussitôt son corps tout entier, la joie de ce seul +mot l’aveugla de larmes brûlantes. Lorsqu’il put +enfin parler, sa voix était brisée comme celle d’une +femme qui sanglote.</p> + +<p>— C’est cela, dit-il. Vous avez raison, petite. +C’est votre maman.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br> +<span class="xsmall">LE SECRET DU MORT</span></h2> + + +<p>Le huitième jour après la découverte de l’igloo +des Esquimaux par Pelletier, Billy Mac Veigh arriva, +par un matin grisâtre, avec ses chiens harassés, ses +lettres et ses médicaments. Il avait voyagé toute la +nuit précédente et ses pieds se traînaient pesamment. +Ce fut avec un sentiment d’appréhension qu’il aperçut +enfin les falaises sombres de Pointe Fullerton +surgir des glaciers. D’abord, il redoutait d’ouvrir la +porte de la cabane. Qu’allait-il trouver ? Pendant +ces dernières quarante-huit heures, il avait supputé +les chances de Pelletier et il y en avait deux contre +une qu’il dût trouver son camarade mort sur son +lit de camp.</p> + +<p>Sinon, si Pelletier était encore vivant, quelle +histoire raconterait-il au malade ? Car il savait bien +qu’il devrait se confier à quelqu’un et que Pelletier +garderait le secret. Et il comprendrait. Jour après +jour, tandis qu’il se hâtait vers le Nord, l’isolement +de Billy et son chagrin lui pesaient d’un poids de +plus en plus lourd. Il essayait d’écarter Isabelle de +ses pensées, mais en vain.</p> + +<p>Des centaines de fois, il revoyait devant lui son +visage et, chaque mille qui l’éloignait d’elle ne semblait +faire que rapprocher de lui son âme à elle +et qu’ajouter à l’étrange douleur de son cœur qui +montait de temps à autre à ses lèvres en soupirs sanglotants +qu’il pouvait à peine contenir. Et pourtant, +dans son chagrin et son désespoir, il ressentait de +plus en plus chaque jour une joie compensatrice.</p> + +<p>C’était la satisfaction de savoir qu’il avait rendu +vie et espoir à Isabelle et à son mari. Chaque jour, +il calculait leur progression sur la sienne. Du village +des Esquimaux, il avait envoyé un courrier à Fort +Churchill avec un long rapport pour l’officier de +service là-bas. Et dans ce rapport, il avait menti. +Il y déclarait que Scottie Deane était mort de la +blessure qu’il s’était faite dans l’éboulement de +neige. Pas un moment, il n’avait regretté ce mensonge. +Il avait promis également d’écrire à Churchill +pour témoigner contre Bucky Smith dès qu’il serait +revenu près de Pelletier et l’aurait remis sur pieds.</p> + +<p>Durant ce dernier jour, dès qu’il aperçut devant +lui les hautes falaises de Fullerton, il se demanda +ce qu’il dirait de tout cela à Pelletier s’il le retrouvait +vivant. Mentalement, il se répétait l’extraordinaire +aventure qui lui était advenue, cette nuit-là, +dans la steppe, les chiens arrivant parmi la neige, +les grands yeux sombres et épouvantés de la femme, +la longue caisse étroite placée sur le traîneau.</p> + +<p>Il dirait tout cela à Pelletier. Il dirait comment +il avait dressé un campement pour elle cette nuit-là +et comment, plus tard, il lui avait dit qu’il l’aimait +et lui avait demandé un baiser. Ensuite, la découverte +au matin, la tente déserte, la caisse vide, le +billet d’Isabelle et la révélation que la caisse avait +renfermé le corps vivant de l’homme à cause de +qui Pelletier et lui avaient patrouillé à travers des +milliers de milles dans ce pays désolé. Mais dirait-il +exactement ce qui s’était passé ensuite ?</p> + +<p>Il précipita ses pas harassés, tandis que les chiens +remontaient des glaciers de la baie au flanc de la +falaise et il regarda intensément devant lui. Les +chiens tiraient plus rudement comme si l’odeur +du logis emplissait leurs narines. Enfin, le toit de +la hutte apparut. Les yeux de Mac Veigh étaient, +dans leur impatience, comme ceux d’une bête.</p> + +<p>— Pelly, mon vieux, bégaya-t-il, Pelly !</p> + +<p>Il regarda plus fixement. Ensuite il parla à voix +basse aux chiens et s’arrêta. Il essuya la sueur de +son visage. Un profond soupir de soulagement +s’échappa de sa poitrine.</p> + +<p>Droit dans l’air, de la cheminée de la cabane, +s’élevait une épaisse colonne de fumée.</p> + +<p>Il se dirigea tranquillement vers la porte de la +hutte, s’étonnant que Pelletier ne l’eût pas aperçu +ou n’eût pas entendu les trois ou quatre jappements +brefs poussés par les chiens. Il dénoua ses +raquettes, ému de la surprise qu’il allait faire à son +camarade. Il avait la main au loquet de la porte, +lorsqu’il s’arrêta. Le sourire s’évanouit sur ses lèvres. +Un ahurissement subit se peignit sur sa face, tandis +qu’il se penchait près de la porte pour écouter, et +pendant un moment son cœur fut saisi d’une +frayeur terrible. Il était revenu trop tard, peut-être +un jour, deux jours trop tard. Pelletier était fou.</p> + +<p>Il l’entendait qui délirait à l’intérieur, emplissant +la cabane d’un rire qui traversa ses veines d’un +frisson d’horreur. Fou ! Un sanglot expira aux +lèvres de Mac Veigh et il leva les yeux au ciel. Et +alors le rire s’acheva en chanson. C’était la douce +chanson d’amour que Pelletier lui avait dit que, +là-bas, au Sud, la fiancée avait coutume de lui chanter +lorsqu’ils étaient seuls, dehors, sous les étoiles. +Tout à coup, le chant s’arrêta net et Mac Veigh +entendit un autre bruit. En poussant un cri, il +ouvrit la porte et s’élança dans la cabane.</p> + +<p>— Mon Dieu, Pelly, Pelly !…</p> + +<p>Pelletier était agenouillé au milieu de la hutte. +Mais ce ne fut pas l’air d’étonnement et de joie de +son visage que Billy surprit tout d’abord. Il fixa +des yeux ébahis sur le petit être aux cheveux dorés +qui était à terre devant lui. Il avait voyagé dur, +presque jour et nuit, et un instant il eut, comme +dans un éclair, l’impression que ce qu’il voyait +n’était pas réel. Avant qu’il pût faire un mouvement +ou prononcer un mot de plus, Pelletier s’était +relevé, tendant les mains, pleurant presque de contentement. +Il n’y avait plus nulle apparence de fièvre +ou de folie dans son visage. Et comme dans un rêve +Billy entendit qu’il disait :</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, Billy. Je suis heureux +de vous voir revenu, s’écria-t-il. Nous avons bien +attendu et regardé et il n’y a pas plus d’une minute +que nous étions encore à la fenêtre en train d’examiner +au télescope l’extrémité de la baie. Vous +deviez être caché par la falaise. Mon Dieu ! Il +n’y a pas bien longtemps, je pensais que j’allais +mourir… je pensais que j’étais seul au monde… +seul… seul ! Mais regardez, regardez, Billy. J’ai de +la famille !</p> + +<p>Petite Mystère s’était mise debout. Elle dévisageait +Billy avec étonnement, ses boucles dorées en +désordre autour de son joli minois et serrait dans +sa main mignonne deux ou trois vieilles lettres de +Pelletier. Puis elle sourit à Billy et lui tendit les +lettres. En un instant il avait lâché les mains de +Pelletier et l’avait prise dans ses bras.</p> + +<p>— J’ai des lettres pour toi dans ma poche, Pelly, +bégaya-t-il. Mais d’abord il faut me dire qui elle est +et où tu l’as eue.</p> + +<p>Brièvement, Pelletier raconta l’arrivée de Blake, +la lutte et la découverte de Petite Mystère.</p> + +<p>— Je serais mort sans elle, Billy, termina-t-il. +Elle m’a ramené à la vie. Mais j’ignore qui elle est +et d’où elle vient. Il n’y avait rien dans les poches +de Blake ou dans l’igloo pouvant me le dire. J’ai +enterré l’homme par là, dehors, pas profond, en +sorte que vous puissiez y regarder à votre retour.</p> + +<p>Il se jeta, tel un affamé sur la nourriture, avidement +sur les lettres que Mac Veigh sortait de sa +poche. Tandis qu’il lisait, Billy s’assit avec Petite +Mystère sur ses genoux. Elle riait et lui mettait +ses petites mains chaudes sur son rude visage. Ses +yeux étaient bleus comme ceux d’Isabelle et tout à +coup Billy pressa étroitement son visage contre +les boucles soyeuses de l’enfant et la tint si serrée +contre lui que, pendant un instant, elle eut peur. +Un moment après, Pelletier leva les yeux. Son +regard brillait. Sa figure amaigrie rayonnait de +joie.</p> + +<p>— Dieu bénisse la plus aimable petite fille du +monde, Billy, murmura-t-il tout remué. Elle me +dit qu’elle s’ennuie de moi. Elle dit de me presser, +de me dépêcher de revenir vers elle. Elle dit que si +je ne reviens pas bientôt, c’est elle qui viendra +jusqu’ici. Lisez Billy !</p> + +<p>Il considéra avec surprise le changement qu’il +aperçut sur le visage de Mac Veigh. Billy prit les +lettres machinalement et les déposa au bout du lit +près duquel il était assis.</p> + +<p>— Je les lirai tout à l’heure, fit-il d’une voix lente.</p> + +<p>Petite Mystère descendit de ses genoux et courut +à Pelletier. Billy regardait l’autre fixement.</p> + +<p>— Tu es certain de m’avoir tout raconté, Pelly ? +Il n’y avait rien dans ses poches ? Tu as bien cherché ?</p> + +<p>— Oui. Il n’y avait rien.</p> + +<p>— Mais, tu étais malade…</p> + +<p>— Et c’est pourquoi je l’ai enterré légèrement, +interrompit Pelletier. Il est tout près de la dernière +croix, juste sous la glace et la neige. Je désire que +vous regardiez vous-même.</p> + +<p>Billy se leva. Il reprit Petite Mystère dans ses +bras et examina de tout près sa figure. Il avait +dans les yeux un regard étrange. L’enfant lui sourit. +Mais il ne parut pas le remarquer. Puis il la rendit +à Pelletier.</p> + +<p>— Pelly, as-tu jamais, jamais regardé des yeux +de très près, demanda-t-il, des yeux bleus ?</p> + +<p>Pelletier le regarda étonné.</p> + +<p>— Ma Jeanne a des yeux bleus.</p> + +<p>— Et ont-ils de petits points bruns pareils à des +violettes des bois ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Ils sont bleus, simplement bleus, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et je suppose que la plupart des yeux bleus +sont simplement bleus, sans petites taches brunes ? +Ne crois-tu pas ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous racontez-là, mon Dieu ? +demanda Pelletier.</p> + +<p>— Je désirais simplement te faire remarquer +que ses yeux ont de petits points bruns, répliqua +Billy. Je n’en ai vu qu’une autre paire juste pareils. +Il se dirigea vers la porte.</p> + +<p>— Je vais m’occuper des chiens et de déterrer +Blake, ajouta-t-il. Je ne puis me reposer avant de +l’avoir vu.</p> + +<p>Pelletier mit Petite Mystère debout.</p> + +<p>— Je veillerai aux chiens, dit-il. Mais je ne désire +pas revoir Blake.</p> + +<p>Les deux hommes sortirent et tandis que Pelletier +menait les chiens à un abri derrière la cabane, +Billy se mit à travailler avec une hachette et une +bêche au tertre que son compagnon lui avait désigné. +Dix minutes plus tard, il atteignait Blake. Un énervement +qu’il avait essayé de cacher à Pelletier +dominait le sentiment d’horreur qu’il éprouvait +tandis qu’il tirait à lui le cadavre rigide et gelé de +l’homme. C’était un pénible spectacle que la vue du +trépassé avec son visage couvert d’une barbe rude +tourné vers le ciel, un rictus découvrant les dents +comme au jour de sa mort.</p> + +<p>Billy connaissait la plupart des hommes qui +étaient partis de Churchill vers le Nord, mais il +n’avait jamais vu Blake auparavant. Il était probable +que le défunt avait dit une partie de la vérité, +que c’était un matelot abandonné sur la côte extrême +par un baleinier. Il frémit, tandis qu’il se mettait +à fouiller les poches. Chaque minute augmenta +son désappointement. Il trouva peu de choses : +un couteau, deux clés, plusieurs pièces de monnaie, +un briquet et d’autres menus objets, mais ni lettres, +ni écrit d’aucune sorte et rien de ce qu’il avait espéré +trouver. Il n’y avait rien qui pût résoudre l’énigme +du miracle qui leur était arrivé. Il roula le mort dans +la tombe, le recouvrit et retourna à la cabane.</p> + +<p>Pelletier était à sa place ordinaire, accroupi sur +les mains et les genoux avec Petite Mystère à cheval +sur son dos. Il s’arrêta dans sa course folle à travers +le plancher de la hutte et regarda avec des yeux +interrogateurs. La petite fille tendit les bras et Mac +Veigh la fit sauter presque jusqu’au toit, puis il serra +la petite tête dorée étroitement contre sa figure +grisonnante. Pelletier se redressa et son visage prit +une expression grave, tandis que Billy le regardait +par-dessus les boucles emmêlées de l’enfant.</p> + +<p>— Je n’ai rien trouvé, absolument rien de quelque +intérêt, dit-il.</p> + +<p>Il déposa Petite Mystère sur l’un des lits de camp +et dévisagea son compagnon avec, dans les yeux, +un air embarrassé.</p> + +<p>— Je suis désolé que tu aies eu la fièvre le jour +de la rixe, Pelly, dit-il… Il doit avoir dit quelque +chose… quelque chose qui nous mettrait sur la voie.</p> + +<p>— Peut-être bien, Billy, répondit Pelletier, qui +regardait en frissonnant les quelques objets que +Mac Veigh avait placés sur la table. Mais il est +inutile de nous tourmenter davantage là-dessus. +Il n’y a pas de raison qu’elle ait de la famille aux +alentours, à six cents milles de tout Blanc qui pourrait +réclamer une gentille fille comme ça. Elle est à +moi. Je l’ai trouvée. Elle est à moi pour la garder.</p> + +<p>Il s’assit à table et Mac Veigh s’assit en face de +lui, regardant Pelletier en souriant.</p> + +<p>— Je sais que tu la désires… que tu la désires +vivement, Pelly, dit-il. Et je sais que la jeune fille +l’aimera. Mais elle a une famille quelque part… et +notre devoir est de la retrouver. Elle n’est pas +tombée d’un ballon, Pelly. Penses-tu que… le +mort… puisse être son père ?</p> + +<p>C’est la première fois qu’il posait cette question et +il remarqua le soudain frisson d’aversion de l’autre.</p> + +<p>— J’y ai pensé, Billy, mais cela n’est pas possible. +C’était une brute et, elle, c’est un ange. Billy, sa mère +doit avoir été belle et c’est ce qui me fait soupçonner, +craindre…</p> + +<p>Pelletier s’essuya le visage d’un air gêné et les +deux hommes se regardèrent dans les yeux. Mac +Veigh se pencha un peu plus, attendant la suite.</p> + +<p>— Je me suis représenté tout cela la nuit dernière, +étendu là éveillé sur mon lit, poursuivit Pelletier, +et comme au deuxième meilleur ami que j’aie sur +terre, je veux vous demander de ne pas aller plus +loin, Billy. Elle est à moi. Ma Jeanne, là-bas, l’aimera +comme une véritable mère et nous l’élèverons +honnêtement. Mais si vous continuez, Billy, vous +découvrirez quelque chose de désagréable, je… je +vous le jure.</p> + +<p>— Tu sais…</p> + +<p>— J’ai deviné, interrompit l’autre. Billy, parfois +une brute, une brute d’homme, a quelque chose en +soi qui attire les femmes et Blake était de ce genre. +Vous vous souvenez, voici deux ans de cela, qu’un +marin s’est enfui avec la femme d’un capitaine de +baleinier, là-haut, à la baie Narwhal.</p> + +<p>— Hé bien !…</p> + +<p>De nouveau les deux hommes s’entre-regardèrent +en silence. Mac Veigh se tourna lentement vers +l’enfant. Elle s’était endormie et il pouvait voir le +sombre éclat de ses boucles dorées éparpillées sur +l’oreiller de Pelletier.</p> + +<p>— Pauvre petite innocente ! murmura-t-il.</p> + +<p>— Je crois que cette femme était la mère de +Petite Mystère, Billy, continua Pelletier. Elle n’a +pu supporter d’abandonner son mioche quand elle +s’en alla avec Blake et elle l’emmena. Des femmes +font cela. Au bout d’un moment, elle mourut. Alors +Blake prit une femme d’Esquimaux. Vous savez le +reste. Il ne faut pas que Petite Mystère sache tout +cela, quand elle sera grande. Il vaut mieux pas. Elle +est trop jeune pour se souvenir, n’est-ce pas ? Elle ne +le saura jamais.</p> + +<p>— Je me souviens du bateau, dit Billy sans +détacher les yeux de Petite Mystère. C’était le <i>Sceau +d’Argent</i>. Le capitaine s’appelait Thomson.</p> + +<p>Il ne regardait point Pelletier, mais il pouvait +sentir que l’autre se raidissait. Il y eut un moment +de silence. Ensuite Pelletier parla d’une voix sourde +et bizarre.</p> + +<p>— Billy, vous n’allez pas aller à sa recherche +là-haut, n’est-ce pas ? Ce ne serait pas gentil pour +moi, ni pour la mioche. Ma Jeanne l’aimera bien et +peut-être, peut-être qu’un jour, votre gosse à vous +viendra l’épouser.</p> + +<p>Mac Veigh se leva. Pelletier ne vit pas l’air de +chagrin subit qui accabla son visage.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous en dites, Billy ?</p> + +<p>— Réfléchis-y bien, Pelly, répondit Billy d’une +voix entrecoupée, réfléchis. Je ne veux pas te blesser +et je sais que tu penses un tas de choses à son sujet. +Mais réfléchis ! Tu ne voudrais pas la voler à son +père, n’est-ce pas ? Et c’est tout ce qu’il lui reste de +la femme… Réfléchis comme il faut, Pelly… Je vais +me coucher et dormir une semaine.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X<br> +<span class="xsmall">AU MÉPRIS DE LA LOI</span></h2> + + +<p>Billy dormit toute la journée et toute la nuit +suivante et Pelletier ne l’éveilla pas. Il s’éveilla +spontanément de son long sommeil, une heure ou +deux avant l’aube du matin suivant et, pour la +première fois, il eut l’occasion de repasser en lui-même +tous les événements depuis son retour à +Pointe Fullerton.</p> + +<p>Sa première pensée fut pour Pelletier et Petite +Mystère. Il pouvait entendre la respiration profonde +de son camarade dans le lit en face du sien +et, de nouveau, il se demanda si Pelletier lui avait +tout raconté. Était-il possible que Blake n’eût +rien dit pour révéler l’identité de Petite Mystère, +que l’igloo et la morte n’eussent point livré leur +secret ? Il semblait inconcevable qu’il n’y eût point +quelque chose dans l’igloo pour aider à éclaircir le +mystère. Et cependant, après tout, il avait confiance +en Pelletier. Il savait qu’il ne lui cacherait +rien, mais il s’agissait de la possession de l’enfant. +Et sa pensée retourna vers Isabelle Deane.</p> + +<p>Ses yeux étaient bleus et ils avaient les mêmes +petits points bruns qu’il avait vus dans ceux de +Petite Mystère. C’étaient des yeux comme il y en a +peu et il avait remarqué leurs points bruns, parce +que cela ajoutait à leur charme et lui avait fait +penser aux violettes dont il avait parlé à Pelletier. +Est-il possible, se demandait-il à part lui, qu’il y +ait quelque rapport entre Isabelle et Petite Mystère ? +Il dut s’avouer que c’était à peine concevable. +Et pourtant il lui était impossible de chasser cette +pensée.</p> + +<p>Avant le réveil de Pelletier, il avait décidé de la +conduite qu’il comptait tenir. Il ne dirait rien, du +moins pendant un certain temps, de ce qui lui +était arrivé dans la steppe. Il ne parlerait ni de +sa rencontre avec Isabelle et son mari, ni de ce qui +s’en était suivi. Jusqu’à ce qu’il fût absolument +certain que Pelletier ne lui cachait rien, il ne lui +confierait pas le secret de sa propre déloyauté. Car, +il avait été un traître au regard de la loi. Il s’en +rendait compte. Il raconterait l’aventure avec sa +fausse conclusion avant le départ pour Churchill +où il déposerait contre Bucky Smith.</p> + +<p>Entre temps, il observerait Pelletier et attendrait +qu’il lui révélât ce qu’il pourrait lui avoir +caché. Il n’ignorait pas que si Pelletier déguisait +la vérité, il y était poussé par son adoration presque +insensée pour la petite fille qu’il avait trouvée +et qui l’avait sauvé de la folie et de la mort. Il sourit +dans l’ombre à penser que si Pelletier travaillait +pour arriver à ses fins — garder Petite Mystère — il +avait été guidé lui-même par des considérations +non moins égoïstes que les siennes en accordant la +vie à Isabelle Deane et à son mari. Sous ce rapport, +ils étaient égaux.</p> + +<p>Il était debout et avait préparé le déjeuner avant +le réveil de Pelletier. Petite Mystère dormait encore +et les deux hommes allaient et venaient doucement +sur leurs pieds chaussés de mocassins. Ce matin-là, +le soleil brilla avec éclat par-dessus les banquises du +Sud et Pelletier éveilla Petite Mystère pour qu’elle +le vît avant qu’il disparût. Mais ce jour-là, il ne descendit +aux ténèbres grises de l’horizon de neige que +presque une heure plus tard.</p> + +<p>Après le déjeuner, Pelletier relut ses lettres et +alors Billy les lut aussi. Dans l’une de ces lettres, +la jeune fille avait mis une boucle de ses beaux +cheveux et Pelletier la porta sans la moindre honte +à ses lèvres devant son camarade.</p> + +<p>— Elle dit qu’elle façonne la robe qu’elle mettra +quand nous nous marierons et que si je ne reviens +pas avant qu’elle ne soit plus à la mode, elle ne +m’épousera jamais, s’écria-t-il joyeusement. Regardez +donc à cette page-là, elle me dit tout ça. Vous +allez… vous allez faire en sorte d’être là, n’est-ce +pas, Billy ?</p> + +<p>— Si je peux, Pelly.</p> + +<p>— Si vous pouvez ! Je pensais que vous alliez +quitter le service en même temps que moi.</p> + +<p>— J’ai changé d’idée.</p> + +<p>— Et vous allez vous y recoller !</p> + +<p>— Peut-être pour trois ans encore.</p> + +<p>La vie de la cabane fut tout autre après cela. +Pelletier et Petite Mystère étaient heureux. Billy, +à chaque heure du jour, devait lutter pour vaincre +sa tristesse et son désespoir ; le soleil l’y aidait ; il +se levait chaque jour plus tôt et demeurait plus +longtemps au ciel. Bientôt sa chaleur commença +à amollir la neige sous les pas. Les immenses +champs de glace commencèrent à témoigner de +l’approche du printemps et l’air retentissait de plus +en plus des formidables échos des banquises fracassées.</p> + +<p>D’énormes icebergs se détachèrent des bords du +rivage et la mer parut alors s’ouvrir. Du pôle, là-bas, +les puissants courants arctiques se mirent à précipiter +le giroiement et le tumulte de leurs avalanches. +Mais il fallut un mois entier avant que +Billy fût certain que Pelletier était suffisamment +fort pour entreprendre le long trajet vers le Sud. +Même alors, il attendit une semaine encore.</p> + +<p>Tard, une après-midi, Billy sortit seul et se tint +debout sur la falaise, observant la ruée tonitruante +des glaciers hyperboréens dans le <span lang="en" xml:lang="en">Roes Welcome</span>. +Immobile à cinquante pas de la petite cabane, +battue par l’ouragan, qui représentait la loi à cet +avant-poste le plus isolé du continent américain, +il ressemblait à une statue de roc noir et gris avec +un monde noir et gris au-dessus de sa tête et tout +autour de lui, interrompu seulement dans sa terrible +monotonie d’une uniformité pareille à la mort par +l’obscurité plus profonde du ciel et l’obscurité +plus pâle et plus spectrale qui surplombait les +glaciers, le vent était encore âpre et la vue était +bornée par un horizon tout proche dont Billy avait +souvent pensé qu’il devait être la porte de l’enfer.</p> + +<p>Cette après-midi-là, son cœur était aussi pesant +que le jour. Sous ses pieds, la terre gelée tressaillait +du fracas répercuté des montagnes de glace qui +craquaient et s’effondraient. Ses oreilles s’emplissaient +d’un grondement sourd et continu, semblable +aux échos d’un tonnerre lointain, brisé de temps +à autre lorsqu’un iceberg s’écartelait avec un bruit +pareil à celui d’un canon de treize pouces. Il y avait +dans l’air de bizarres lamentations, d’étranges +sifflements et comme des cris de cœurs broyés. Deux +jours auparavant, Mac Veigh avait entendu le +tumulte de l’embâcle des glaces à dix milles à l’intérieur +où il était allé chasser le caribou.</p> + +<p>Mais maintenant il entendait à peine ces mugissements. +Il regardait vers les champs de bataille +des glaces, mais il ne les voyait pas. Ce n’était +point l’obscurité de mort, ni la grise monotonie +qui oppressaient son cœur, mais les bruits qui lui +arrivaient de temps à autre de la cabane : les +éclats de rire de Petite Mystère et de Pelletier. +Quelques jours encore et il les perdrait. Et après, +après, que lui resterait-il ? Un cri s’échappa de ses +lèvres et il se tordit les bras de détresse. Il serait +seul. Il n’y avait personne qui l’attendait là-bas, +dans ce monde où Pelletier allait partir, ni fiancée +pour venir à sa rencontre, ni père, ni mère, rien !</p> + +<p>Il éclata de rire dans sa douleur, tandis qu’il +bravait le vent froid descendu du pôle. La morsure +de ce vent ressemblait au spectre harcelant +de sa vie passée. Toute sa vie il n’avait connu que +les aiguillons de la douleur et de l’isolement. Alors, +tout à coup lui revinrent les paroles de Pelletier : +« Peut-être un jour aurez-vous un mioche ! » Un +torrent de feu flamba dans ses veines et, durant la +minute d’oubli et d’espoir qu’il charriait avec lui, +Billy tourna les yeux vers le Sud-Ouest et revit le +doux visage et les lèvres entr’ouvertes d’Isabelle +Deane.</p> + +<p>Il se secoua brusquement en riant d’un rire +étouffé et fit face aux mers de glaces entre-heurtées +et au Nord. Les ténèbres de la nuit avaient rapproché +l’horizon. Le vacarme et les coups de tonnerre +des banquises écroulées sortirent du chaos +pourpre qui devenait, au lointain, bleu et noir. +Pendant quelques minutes, Billy resta là debout +à écouter, à regarder dans le néant. L’éclatement +des glaciers, les lamentations incessantes de l’air +et la monotonie furieuse des courants gigantesques +avaient rendu fous d’autres hommes, mais exerçaient +sur lui leur fascination.</p> + +<p>Il savait ce qui allait arriver et il aurait pu quasiment +évaluer la puissance des mains invisibles de la +nature. Nul bruit n’était nouveau ni étrange pour +lui. Mais alors qu’il était là debout, s’éleva par-dessus +tous les autres tumultes un bruit qu’il n’avait +jamais entendu naguère. Ses oreilles se firent tout +à coup attentives et aux écoutes tandis qu’il se +tournait directement vers le Nord. Pendant une +bonne minute il écouta, puis il fit volte-face et +courut à la cabane.</p> + +<p>Pelletier avait allumé la lampe et, à sa clarté, +le visage de Billy apparut blême d’émotion.</p> + +<p>— Bon Dieu ! Pelly, viens ici, cria-t-il du +seuil.</p> + +<p>Tandis que Pelletier sortait, il le saisit par les +épaules.</p> + +<p>— Écoute, ordonna-t-il, écoute ça !</p> + +<p>— Des loups ! dit Pelletier.</p> + +<p>Le vent s’était levé et il tourbillonna par la porte +ouverte de la hutte, éveillant Petite Mystère qui se +dressa et poussa des cris d’effroi.</p> + +<p>— Non, ce ne sont pas des loups, s’écria Mac +Veigh, et sa voix était si altérée qu’on aurait cru +que c’était un autre qui parlait. « Je n’ai jamais +entendu des loups faire ce bruit-là. Écoute ! »</p> + +<p>Il étreignait le bras de Pelletier, tandis qu’un +nouveau coup de vent apportait des tréfonds de +la nuit l’étrange et terrible clameur. Elle se rapprochait +rapidement, explosion lamentable de voix +sauvages comme si une immense horde de loups +avait flairé la trace fraîche et sanglante d’une proie. +Mais en même temps il y avait un autre bruit et +plus terrifiant, un cri perçant et un glapissement +comme si des êtres à demi humains étaient lacérés +par des crocs de bêtes. Tandis que Pelletier et Mac +Veigh attendaient que quelque chose sortît du +mystère gris et noir de la nuit, ils perçurent un son +qui ressemblait au timbre lent d’un instrument qui +tenait de la cloche et du tambour.</p> + +<p>— Ce ne sont pas des loups ! cria Billy. Quoi que +ce soit, il y a des hommes avec cela. Vite, Pelly !… +dans la cabane avec nos chiens et le traîneau. Ce +sont des chiens qu’on entend… des chiens qui +hurlent parce qu’ils nous sentent et il y en a des +centaines. Où il y a des chiens, il y a des hommes, +mais qui peuvent-ils être ?</p> + +<p>Il tira le traîneau dans le cabane, pendant que +Pelletier détachait les colliers de l’abri. Quand il +fut à l’intérieur avec les chiens, Pelletier ferma la +porte au verrou et la barricada.</p> + +<p>Billy glissa un paquet entier de cartouches dans +son énorme fusil de chasse. Sa carabine était prête +sur la table et alors que Pelletier debout le regardait, +indécis, il prit sur son lit deux pistolets automatiques +et en donna un à son compagnon. Son +visage était blême et contracté.</p> + +<p>— Il vaut mieux être prêt, Pelly, dit-il tranquillement. +J’ai été longtemps dans ces parages +et je te le répète, il y a des chiens et des hommes. +As-tu entendu le tambour ? Il est fait d’un ventre +de phoque et il y a une clochette de chaque côté. +Ce sont des Esquimaux et il n’y a pas de village +d’Esquimaux à moins de deux cents milles de nous, +cet hiver. Ce sont des Esquimaux et ils ne sont pas +en chasse, à moins que ce soit contre nous.</p> + +<p>En un instant, Pelletier boucla le ceinturon de +son revolver et de sa cartouchière. Il fit une grimace +en regardant le damné petit automatique d’acier +bleu.</p> + +<p>— J’espère que vous ne vous êtes pas trompé +Billy, dit-il. Car ce sera la première chaude affaire +que nous aurons eue en un an !</p> + +<p>Rien de son enthousiasme ne transpira sur le +visage de Mac Veigh.</p> + +<p>— Les Esquimaux ne combattent jamais à moins +d’être furieux, Pelly, dit-il. Et tu sais ce que c’est +que des hommes furieux. Je ne puis deviner ce qui +les pousse au combat, à moins qu’ils ne veuillent nos +provisions. Mais s’ils…</p> + +<p>Il s’avança vers la porte, fusil en main.</p> + +<p>— Prépare-toi à me couvrir, Pelly. Je vais sortir, +ne tire pas sans m’entendre tirer !</p> + +<p>Il ouvrit la porte et fit un pas dehors. Le hurlement +avait cessé, mais au lieu de cela, on entendait +d’étranges aboiements et un sifflement que Billy +savait produit par les longs fouets des Esquimaux. +Il avança vers quelques silhouettes confuses qu’il +avait vu se détacher du mur de ténèbres, élevant +la voix en un long appel. Du seuil de la porte, +Pelletier le vit tout à coup disparaître au milieu +d’une masse de chiens et d’hommes et il épaula +à demi sa carabine. Mais il n’entendit pas Mac Veigh +tirer.</p> + +<p>Une vingtaine de traîneaux s’étaient rangés +autour de lui et les fouets d’une douzaine de petits +hommes bruns claquaient de façon insolente, tandis +que les chiens se couchaient sur le ventre dans la +neige. Les uns et les autres, hommes et chiens, +étaient fatigués et Billy comprit qu’ils avaient +fourni une longue et rude course. Toutefois, aussi +rapidement que les bêtes, les petits hommes se +rassemblèrent autour de lui, leurs yeux blancs et +noirs fixés sur lui, du fond de leurs figures rondes +et grasses et qui semblaient inexpressives.</p> + +<p>Il remarqua qu’ils étaient une cinquantaine et +qu’ils étaient tous armés : plusieurs de leur petit +harpon narval pareil à un javelot, quelques-uns +de lances et d’autres de fusils. Du cercle de ces +êtres étrangement vêtus et au visage horrible qui +l’entouraient, l’un d’eux se détacha et se mit à lui +parler en une langue qui ressemblait à un claquement +sec des jointures des os.</p> + +<p>— <i>Kogmollocks !</i> grommela Billy et il leva les +deux mains pour montrer qu’il ne comprenait pas. +Puis, il éleva la voix. <i>Nuna talmute</i>, cria-t-il. <i>Nuna +talmute… Nuna talmute.</i> N’y en a-t-il pas un parlant +ce jargon parmi vous ?</p> + +<p>Il s’adressait directement au chef qui le considéra +un moment en silence, puis tendit ses deux +bras courts vers la cabane éclairée.</p> + +<p>— Venez ! dit Billy. Il saisit le petit Esquimau +par un de ses bras épais et le conduisit hardiment +à travers le passage qui s’était ouvert pour +eux dans le cercle. La voix du chef fit entendre +quelques mots de commandement qui ressemblaient +aux jappements pressés et perçants d’un +chien, et six autres Esquimaux se glissèrent derrière +eux.</p> + +<p>— <i>Kogmollocks</i>, les petits diables au cœur le +plus noir du monde, lorsqu’il leur arrive de vendre +leur femme ou de combattre, dit Mac Veigh à Pelletier +en arrivant à la tête des sept petits hommes +noirs. Surveille la porte, Pelly, ils vont entrer.</p> + +<p>Il pénétra dans la cabane et les Esquimaux +suivirent. Du lit de camp de Pelletier, Petite Mystère +regardait les étranges visiteurs avec des yeux +soudain agrandis de surprise et de joie et, un +moment après, elle poussa le cri le plus bizarre que +Pelletier ou Billy lui eussent jamais entendu pousser. +A peine ce cri s’était-il échappé de ses lèvres, +que l’un des Esquimaux se précipitait vers elle. +Ses mains noirâtres étaient déjà sur elle, enlevant +l’enfant du lit, quand, en poussant un hurlement de +rage avertisseur, Pelletier bondit de la porte et +envoya l’audacieux rouler à la renverse parmi ses +compagnons. L’instant d’après les deux hommes +bravaient les sept Esquimaux, leurs automatiques +pointés vers eux.</p> + +<p>— Si tu fais feu, ne tire pas pour tuer, ordonna +Mac Veigh.</p> + +<p>Le chef désignait Petite Mystère, sa voix sauvage +surélevée jusqu’à n’être plus qu’un cri aigu. +Tout à coup, il se replia en arrière et leva sa javeline. +En même temps deux traits de feu jaillirent +des revolvers. La javeline glissa sur le sol et, en +jetant un cri strident, moitié de douleur et moitié +de commandement, le chef fit volte-face vers la +porte, un ruisseau de sang s’échappant de sa main +blessée. Les autres se précipitèrent devant lui et +Pelletier ferma et verrouilla la porte. Quand il se +retourna, Mac Veigh rapprochait et barricadait les +lourds battants des deux fenêtres. Du lit de Pelletier, +Petite Mystère regardait et riait.</p> + +<p>— C’est donc vous ? dit Billy en allant à elle et +en poussant un gros soupir. C’est vous qu’ils veulent, +hein ? Eh bien ! je me demande pourquoi ?</p> + +<p>Le visage de Pelletier était pourpre d’animation. +Il rechargeait son automatique. Il y avait presque +de l’allégresse dans ses yeux lorsqu’il rencontra le +regard interrogateur de Mac Veigh.</p> + +<p>Ils restèrent debout à écouter ; ils n’entendirent +que le fracas monotone des banquises en dérive, +plus la moindre rumeur des centaines d’hommes et +de chiens.</p> + +<p>— Nous leur avons donné une leçon, dit enfin +Pelletier en souriant avec la confiance d’un homme +qui était à demi indulgent pour les petits hommes +bruns.</p> + +<p>Billy désigna la porte.</p> + +<p>— Cette porte est à peu près le seul endroit +vulnérable à leurs balles, dit-il comme s’il n’avait +pas entendu. Écarte-toi de là ! Je ne crois pas que +leurs fusils soient assez puissants pour traverser +les poutres. Ton lit est hors de leur portée et en +sécurité.</p> + +<p>Il se dirigea vers Petite Mystère et son visage +morne se détendit en un sourire, tandis qu’elle +levait ses bras menus pour l’accueillir.</p> + +<p>— C’est donc vous, n’est-ce pas ? demanda-t-il +de nouveau, en prenant entre ses deux mains le +doux minois et les boucles soyeuses de l’enfant. +C’est vous qu’ils veulent avoir et ils vous veulent +à tout prix. Eh bien ! ils peuvent enlever les provisions +et ils peuvent m’enlever aussi, mais… Il releva +les yeux pour rencontrer ceux de Pelletier… Que +je meure s’ils réussissent à vous prendre ! acheva-t-il.</p> + +<p>Tout à coup un autre bruit déchira la nuit : la +détonation crépitante des coups de fusil. Ils pouvaient +entendre le heurt des balles contre la muraille +de bois de la cabane. L’une de ces balles traversa +la porte en sifflant, enlevant un éclat aussi large +qu’un bras d’homme et en même temps Mac Veigh +baissait la tête au passage du projectile. Il éclata +de rire. Pelletier avait déjà entendu ce rire. Il savait +ce qu’il signifiait. Il savait ce que la pâleur mortelle +du visage de Mac Veigh voulait dire. Ce n’était point +de la peur, mais quelque chose de plus terrible que +la peur. Lui, Pelletier, avait le sang à la face. Telle +est la différence des tempéraments.</p> + +<p>Mac Veigh se précipita soudain à travers la zone +dangereuse jusqu’au milieu de la cabane.</p> + +<p>— Si vous jouez à ce jeu, voilà ! s’écria-t-il. +Maintenant, nom de D… toi qui étais si désireux +de combattre, attention, allons-y !</p> + +<p>Il prononça ces derniers mots pour Pelletier. +Billy sacrait toujours quand il se mettait à l’ouvrage.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI<br> +<span class="xsmall">LA NUIT DE DANGER</span></h2> + + +<p>Du côté de la cabane qu’il occupait, Pelletier se +mit à arracher un coin étroit fiché entre deux +poutres. Quand les deux hommes ouvrirent les +lucarnes qui commandaient l’étendue vers la mer, +la fusillade avait cessé. Elle recommença presque +aussitôt, lueurs rouges et tristes montrant l’emplacement +des Esquimaux qui s’étaient reculés jusqu’à +la falaise dévalant vers la baie. Tandis que partait +le dernier des cinq coups de son fusil, Billy rejeta +son arme et se tourna vers Pelletier qui déjà rechargeait +la sienne.</p> + +<p>— Pelly, je ne voudrais pas être un oiseau de +mauvais augure, dit-il, mais voici la fin de la loi à +Pointe Fullerton, la fin pour toi et pour moi. +Regarde ça !</p> + +<p>Il leva le canon de son fusil vers l’une des poutres +au-dessus de sa tête. Pelletier put voir de frais +éclats de bois qui saillaient.</p> + +<p>— Ils ont quelques gros calibres, continua Billy +et ils sont cachés derrière le talus où ils sont à l’abri +de nos coups pour cent ans. Aussitôt qu’il fera jour +assez pour y voir, ils vont cribler ce point d’autant +de trous qu’un vieux fromage.</p> + +<p>Comme pour justifier ces mots, un seul coup +partit et une balle traversa un madrier, si près de +Pelletier que les éclats frappèrent son visage.</p> + +<p>— Je connais ces diablotins, Pelly, poursuivit +Mac Veigh. Si c’étaient des <i>Nuna talmutes</i>, on pourrait +les effrayer avec une fusée. Mais ce sont des +<i>Kogmollocks</i>. Ils ont tué les équipages d’une demi-douzaine +de baleiniers et je ne serais pas étonné +qu’ils aient pris le mioche de cette façon. Ils ne +nous laisseraient plus partir maintenant, même si +nous la rendions. Cela ne servirait à rien. Ils préfèrent +qu’on ne puisse les accuser d’avoir enfreint +la loi. Si nous sommes tués et la cabane incendiée, +qui ira raconter ce qui nous est arrivé ? Il n’y a +pour nous que deux solutions…</p> + +<p>Une nouvelle fusillade partit du remblai de neige +et une troisième balle explosa dans la cabane.</p> + +<p>— Deux solutions, continua Billy, tandis qu’il +voilait la lampe qui brûlait à peine. Nous pouvons +rester ici et mourir… ou fuir.</p> + +<p>— Fuir !</p> + +<p>C’était là un mot inconnu dans le service et, dans +la voix de Pelletier, il y avait tout ensemble de +l’ahurissement et du mépris.</p> + +<p>— Oui, fuir ! dit Billy tranquillement. Fuir pour +le salut du mioche.</p> + +<p>Il faisait presque noir dans la cabane et Pelletier +se rapprocha tout près de son compagnon.</p> + +<p>— Vous voulez dire…</p> + +<p>— Que c’est l’unique moyen de sauver la gosse. +Nous pouvons l’abandonner et alors combattre +jusqu’au bout. Mais cela signifie qu’elle retournera +avec les Esquimaux et que, peut-être, on ne la +retrouvera jamais plus.</p> + +<p>Les hommes et les chiens qui sont là sont fourbus. +Nous sommes dispos. Si nous pouvons quitter +la cabane, nous pouvons les semer aisément.</p> + +<p>— Alors, fuyons ! dit Pelletier.</p> + +<p>Il se dirigea vers Petite Mystère qui était assise +pétrifiée et muette et la prit dans ses bras, le dos +tourné à la balle éventuelle qui aurait pu traverser +la paroi.</p> + +<p>— Nous allons fuir, petit amour ! marmotta-t-il +en riant à demi dans les boucles de l’enfant.</p> + +<p>Billy commença à faire le paquetage. Pelletier +déposa Petite Mystère sur le lit et s’empressa de +harnacher les chiens, les plaçant tout contre la +muraille avec, en tête, le vieux Kazan borgne, +l’héroïque Kazan qui l’avait sauvé de Blake. Au +dehors la fusillade avait cessé. Il était évident que +les Esquimaux avaient décidé de ménager leurs +munitions jusqu’à l’aube.</p> + +<p>Un quart d’heure suffit à charger le traîneau et +tandis que Pelletier attelait aux brancards, Mac +Veigh emmitouflait Petite Mystère dans son épais +manteau de fourrure. Une manche s’était accrochée +et il la retourna découvrant la lisière blanche de la +doublure. Sur cette doublure il y avait quelque +chose qui le fit regarder de plus près et lorsque le +cri étrange qui s’étrangla sur ses lèvres fit tourner +vers lui les yeux de Pelletier, Billy fixait le visage +levé de Petite Mystère de l’air de quelqu’un qui a +une vision.</p> + +<p>— Ciel, bégaya-t-il, c’est… Il se ressaisit et la +câlina tout contre lui un moment avant de la porter +au traîneau. « C’est le plus brave petit mioche du +monde », acheva-t-il. Et Pelletier s’étonna du son +étrange de sa voix.</p> + +<p>Mac Veigh cacha l’enfant dans un lit fait de +couvertures et l’accrocha solidement avec une +courroie de babiche. Pelletier, prêt le premier, vit +sur la physionomie de Mac Veigh un air ardent et +passionné tandis qu’il demeurait les yeux rivés à +Petite Mystère.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il, Mac ? demanda-t-il. Est-ce que +vous craignez vraiment pour elle ?</p> + +<p>— Non, répondit Mac Veigh sans relever la tête. +Si tu es prêt, Pelly, ouvre la porte.</p> + +<p>Il se redressa et ramassa son fusil. Il ne ressemblait +plus du tout au vieux Mac Veigh. Mais les +chiens mordaient les traits, grognaient et Pelletier +n’avait plus le temps de poser des questions.</p> + +<p>— Je vais sortir d’abord, Billy, dit-il. Il faut +vous mettre en tête qu’ils surveillent étroitement +la cabane et qu’aussitôt que les chiens auront le +nez à l’air, ils vont commencer à aboyer et les +guider vers nous. Nous ne pouvons exposer la petite +au feu. Je vais donc retourner jusqu’à la pointe de +la falaise et leur donner de l’occupation tant que je +pourrai avec mon fusil.</p> + +<p>Ils s’acharneront sur moi, et ce sera le moment +d’ouvrir la porte et de détaler. Je vous rattraperai +en moins de cinq minutes.</p> + +<p>Il éteignit la lumière tout en parlant. Puis il +ouvrit la porte et se glissa dans les ténèbres, sans +un mot de protestation de Mac Veigh. A peine +était-il parti que ce dernier tombait à genoux à +côté de Petite Mystère et, dans l’obscurité profonde +de la cabane, il ensevelit son rude visage contre le +corps menu, doux et chaud.</p> + +<p>— C’est donc vous, n’est-ce pas ? s’écria-t-il +doucement. Ensuite il balbutia des choses que la +fillette aurait été incapable de comprendre.</p> + +<p>Soudain il se redressa, courut à la porte en excitant +d’un mot le vieil et fidèle Kazan, meneur du +traîneau.</p> + +<p>De là-bas, au pied de la crête neigeuse, arriva la +fusillade précipitée de Pelletier.</p> + +<p>Un instant Billy attendit, sa main sur le loquet +afin de donner aux Esquimaux aux aguets le temps +de tourner leur attention sur Pelletier.</p> + +<p>Il aurait pu peut-être compter jusqu’à cinquante +avant de lâcher bride à Kazan et les six chiens +tirèrent le traîneau dans la nuit. Avec une intelligence +qu’on aurait cru humaine, le vieux Kazan +courait tant qu’il pouvait à la suite de son maître +et l’attelage filait comme une flèche vers le Sud-Ouest +tout en poussant ce premier jappement aigu +qu’il est impossible d’empêcher, voire de discipliner, +chez une meute de chiens de trait.</p> + +<p>Tout en courant, Billy se retourna pour regarder +par-dessus son épaule. A une distance d’une centaine +de mètres, dans l’obscurité grise entre la +cabane et le remblai de neige, il aperçut trois +silhouettes qui se précipitaient comme des loups. +En un éclair, la signification de ce mouvement +insolite des Esquimaux se précisa en lui. Ils coupaient +à Pelletier la retraite vers la cabane et la +direction de sa fuite.</p> + +<p>— En avant, Kazan ! s’écria-t-il farouchement, +penché sur le vieux meneur. Hue ! hue ! mon vieux, +hue ! Et Kazan s’élança en une course insensée, +haletant et gémissant dans l’air vide.</p> + +<p>Billy s’arrêta et fit volte-face. Deux autres +ombres s’étaient jointes aux trois premières et il +ouvrit le feu. L’un des Esquimaux qui couraient +roula tête première en jetant un cri qui s’éleva +effrayant et à peine humain par-dessus le grincement +et le tumulte des banquises ; les quatre autres +s’aplatirent sur la neige afin d’éviter la grêle de +plombs qui passait en sifflant à deux doigts de leurs +têtes.</p> + +<p>Du remblai de neige partit une mitraille de +coups de fusil et une seule ombre s’élança comme +une flèche du côté de Mac Veigh. Il savait que +c’était Pelletier et en continuant de courir lentement +derrière Kazan et le traîneau, il remplit d’un +nouveau chargement de cartouches la chambre de +son fusil. Les ombres de la plaine s’étaient relevées +et l’automatique de Pelletier traça dans l’air un +trait de feu, cependant qu’il continuait de courir. +Il était à bout de souffle quand il arriva près de +Billy.</p> + +<p>— Kazan emmène l’enfant bien en avant, lui +cria ce dernier. Dieu garde ce vieux chenapan ! Je +crois que c’est un être humain.</p> + +<p>Ils repartirent en vitesse et la nuit profonde +engouffra bientôt toute apparence des Esquimaux. +Devant Billy et Pelletier le traîneau se précisa peu +à peu et, quand ils l’atteignirent, les deux hommes +accrochèrent leur fusil sous les courroies des couvertures. +Ainsi soulagés de leur fardeau, ils marchèrent +devant Kazan qu’ils excitaient.</p> + +<p>— Hue ! Hue ! pressait Billy.</p> + +<p>Il jeta alors un regard sur Pelletier qui se trouvait +en face de lui. Son camarade courait, un bras +dressé à l’angle convenable pour faciliter la respiration +et son endurance ; l’autre bras pendait +droit et inerte à son côté. Une frayeur subite saisit +Mac Veigh et, passant devant le chien de tête, il +se précipita près de Pelletier. Il ne dit pas un mot, +mais toucha le bras de l’autre.</p> + +<p>— Un de ces petits démons m’a blessé à l’aile, +haleta celui-ci. Ce n’est pas grave.</p> + +<p>Il respirait comme si cette brève course l’eût +déjà épuisé et, sans prononcer une parole, Billy +courut à la tête de Kazan et eut arrêté l’attelage, +en moins de vingt pas. La lame nue de son couteau +fendit de bas en haut la manche de Pelletier avant +que son camarade pût protester.</p> + +<p>Pelletier saignait et saignait abondamment. Son +visage était contracté de douleur. La balle avait +traversé le gras de l’avant-bras mais, par bonheur, +n’avait pas atteint l’artère principale. Avec la +promptitude adroite d’un chirurgien exercé par la +solitude, Billy referma la plaie et la maintint serrée +à l’aide de son mouchoir et de celui de Pelletier. +Puis, il poussa Pelletier vers le traîneau.</p> + +<p>— Il faut y monter, Pelly, dit-il. Si tu ne veux +pas, tu vas te fatiguer, c’est-à-dire entraîner notre +perte à tous. Là-bas, derrière eux, s’élevèrent les +aboiements et les hurlements des chiens.</p> + +<p>— Ils nous poursuivent avec les chiens, grommela +Pelletier. Je ne puis me faire traîner. Il faut +courir et combattre.</p> + +<p>— Tu vas monter sur le traîneau ou je te casse +la caboche ! ordonna Mac Veigh. Face à l’ennemi, +Pelly, et que le diable les emporte ! Tu as là trois +fusils ; tu peux faire le coup de feu pendant que +j’exciterai les chiens. Et tiens-toi devant elle, +ajouta-t-il, en désignant Petite Mystère, presque +complètement ensevelie sous les couvertures.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII<br> +<span class="xsmall">PETITE MYSTÈRE RETROUVE SON PÈRE</span></h2> + + +<p>Ayant décidé Pelletier à monter sur le traîneau, +Billy courut à la tête de l’attelage et les chiens +repartirent tirant leur fardeau plus pesant.</p> + +<p>— Maintenant, à la lisière de la forêt, cria-t-il +à Kazan. Ça fait cinquante milles, mon vieux ! et +il faut couvrir le trajet avant l’aube. Sinon…</p> + +<p>Il n’acheva point. Mais Kazan tira plus fort +comme s’il avait entendu et compris. Le traîneau +avait atteint déjà l’étendue illimitée de la steppe +et Mac Veigh sentit le vent frapper son visage. +Il soufflait du Nord-Ouest et par brusques rafales +chargées de neige. Au bout de quelques minutes, +Billy fut stupéfait de voir que le visage de Petite +Mystère en était tout recouvert.</p> + +<p>Pelletier était accroupi sur le traîneau, les pieds +engagés dans les courroies des couvertures. Sa +blessure et la sensation pénible d’aller à contresens +de la marche sur un traîneau cahotant lui +donnaient le vertige et il se demandait si ce qu’il +voyait ramper lentement hors de la nuit était le +résultat de son éblouissement ou une réalité. Nul +bruit derrière lui. Mais une tache plus sombre s’était +rapprochée de sa vue, parfois augmentant puis disparaissant +presque. Deux fois, il saisit son fusil. +Deux fois il l’abaissa, persuadé que la chose qu’il +voyait derrière lui n’était qu’une chimère créée +par son imagination. Il était possible que ceux qui +les poursuivaient eussent perdu leur trace dans les +ténèbres et, par conséquent, il se retint de tirer.</p> + +<p>Il fixait attentivement l’ombre, lorsque d’elle +jaillit un éclat de flamme et une balle passa en +sifflant près du traîneau, à un mètre sur la droite. +C’était un coup superbe ; il y avait là un tireur +adroit et Pelletier riposta si vivement que le bruit +du premier coup n’était pas encore éteint qu’un +second suivait. Cinq fois son revolver automatique +envoya ses plombs avant-coureurs aux profondeurs +de la nuit, et, au cinquième coup, un des +chiens des Esquimaux hurla un cri sauvage de +douleur.</p> + +<p>— Bravo ! cria Billy. Voilà un équipage hors de +question, Pelly. Nous pouvons les battre de vitesse.</p> + +<p>Il entendit le rapide heurt métallique des cartouches +nouvelles que Pelletier glissait dans le +barillet de son fusil. Mais en dehors de ce bruit, du +vent et des efforts de l’attelage, on ne percevait +rien d’autre. Un silence menaçant s’appesantit +derrière eux. Le fracas des banquises lointaines +décrut. La terre n’était plus secouée sous leurs +pieds par l’épouvantable éclatement des glaciers +entre-choqués. Au lieu de cela, le vent augmentait +et la neige fine s’épaississait. Billy ne se retourna +plus pour regarder derrière lui. Il fouillait l’immensité +devant lui et aussi loin qu’il pouvait voir à +droite et à gauche. Au bout d’une demi-heure les +chiens haletants se mirent au pas et Billy marcha +tout près du traîneau à côté de son camarade.</p> + +<p>— Ils y ont renoncé, grommela Pelletier faiblement. +J’en suis content, Mac, car j’ai… j’ai le +vertige. Il était maintenant étendu sur le traîneau, +la tête appuyée sur un tas de couvertures.</p> + +<p>— Tu sais comment chassent les loups, Pelly, +fit Mac Veigh, en croissant de lune, en demi-cercle, +n’est-ce pas ? qu’ils referment en avant sur la proie +qui s’enfuit. Eh bien ! c’est exactement ainsi que +chassent les Esquimaux et je me demande s’ils +n’essayent pas de prendre de l’avance sur nous, +par là et par là. Et il désigna le Nord et le Sud.</p> + +<p>— Ils ne peuvent pas, répliqua Pelletier, se soulevant +avec effort sur son coude. Leurs chiens sont +fourbus. Laissez-moi marcher, Mac, je peux…</p> + +<p>Il retomba à la renverse en poussant soudain un +cri étouffé.</p> + +<p>— Bon Dieu ! mais j’ai la tête qui tourne !</p> + +<p>Mac Veigh arrêta les chiens et, tandis qu’ils +s’affalaient sur le ventre, haletants et léchant la +neige, il s’agenouilla à côté de Pelletier. L’obscurité +cachait la frayeur qu’il portait dans ses yeux et sur +son visage. Sa voix était ferme et encourageante.</p> + +<p>— Il faut rester couché, Pelly, conseilla-t-il en +disposant les couvertures pour que le blessé pût se +reposer comme il faut. Tu es salement arrangé, et +il vaut mieux pour nous tous que tu ne fasses pas +un mouvement. Tu as raison en ce qui touche les +Esquimaux et leurs chiens. Ils sont fourbus et ils +ont renoncé à la chasse comme à une mauvaise +affaire. Aussi à quoi bon faire la bête ? Reste sur le +traîneau, Pelly. Essaye de dormir si tu peux, avec +Petite Mystère. Elle se croit dans un berceau.</p> + +<p>Il se releva et donna aux chiens le signal du +départ. Pendant longtemps il fut comme seul. Petite +Mystère dormait et Pelletier ne remuait plus.</p> + +<p>De temps à autre, il posait la main sur la tête de +Kazan et le vieux meneur fidèle gémissait doucement +à son toucher. Avec les autres chiens, c’était +différent. Ils donnaient des coups de dents sournois +et Billy se tenait à distance. Il continua sa route +pendant des heures, faisant stopper l’attelage de +temps à autre pour une halte de quelques minutes. +Il craquait chaque fois une allumette et regardait +Pelletier. Son camarade respirait péniblement et +ses yeux étaient clos. Une fois, longtemps après +minuit, il les ouvrit et regarda fixement la flamme +de l’allumette, puis le visage blême de Mac Veigh.</p> + +<p>— Ça va très bien, Billy, dit-il, laissez-moi marcher.</p> + +<p>Mac Veigh l’obligea doucement à se recoucher +et continua sa route.</p> + +<p>Il resta comme seul jusqu’aux premières lueurs +grisâtres et froides de l’aube. Alors, il s’arrêta, donnant +à chacun des chiens un poisson gelé et, avec le +bois qui était sur le traîneau, il fit un peu de feu.</p> + +<p>Il râcla de la neige pour préparer du thé et suspendit +la gamelle au-dessus de la flamme. Il faisait +frire du <i>bacon</i> et grillait des tranches de dur pain +d’avoine lorsque Pelletier s’éveilla et se mit sur son +séant. Billy ne le vit pas avant de s’être retourné.</p> + +<p>— Bonjour, Pelly, fit-il en essayant de sourire. +As-tu fait un bon somme ?</p> + +<p>Pelletier se déplaça en s’agrippant au rebord du +traîneau.</p> + +<p>— Je voudrais trouver un gourdin, grogna-t-il. +Je… je vous casserais la tête… Vous m’avez laissé +dormir !</p> + +<p>Il avança son bras valide et les deux hommes +se serrèrent la main. Deux ou trois fois, ils avaient +agi de même après les heures de danger. Ce n’était +point là une banale poignée de mains.</p> + +<p>Billy se releva. A un demi-mille plus loin, la +lisière de l’immense forêt vers laquelle ils avaient +tendu leur volonté se dégageait des brumes de +l’aube.</p> + +<p>— Si j’avais su ça, dit-il en la désignant du doigt, +nous aurions campé à l’abri. Cinquante milles, Pelly. +Ce n’est pas mal, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Derrière eux la steppe grise s’éclairait à la lueur +du jour naissant. Les deux hommes mangèrent +et burent du thé. Pendant ces quelques minutes, +ni l’un ni l’autre ne prêta attention ni à la forêt +ni à la steppe. Billy dévorait. Pelletier ne pouvait +apaiser sa soif. Puis leur attention fut attirée par +Petite Mystère qui s’éveilla en se plaignant du +poids des couvertures qui l’étouffaient. Billy la +dégagea et l’éleva pour lui montrer l’étonnant changement +survenu depuis la veille.</p> + +<p>C’est alors que Kazan cessa de lécher ses arêtes +de poisson pour pousser au ciel un hurlement +plaintif.</p> + +<p>Les deux hommes tournèrent les yeux vers la +forêt. A mi-chemin de l’orée, une ombre s’avançait +péniblement et lentement vers eux. C’était un +homme et Billy retint un cri de surprise.</p> + +<p>Mais Kazan s’était tourné face à la steppe grise +et hurla de nouveau longuement, menaçant. Les +autres chiens hurlèrent à leur tour et, lorsque Pelletier +et Mac Veigh suivirent la direction de ces +aboiements, ils demeurèrent un quart de minute +comme pétrifiés.</p> + +<p>A un mille de là, le <span lang="en" xml:lang="en">barren</span> se mouchetait d’une +douzaine de traîneaux qui avançaient rapidement +et d’une vingtaine d’hommes qui couraient. Somme +toute, leur dernière étape devait être à la lisière +de la forêt.</p> + +<p>En pareil cas, des hommes tels que Pelletier et +Mac Veigh ne perdent pas des instants précieux à +discuter leurs actes au préalable. Leurs opérations +cérébrales sont instantanées et corrélatives… et +ils agissent. Sans dire un mot Billy replaça Petite +Mystère dans son nid, sans même lui donner une +goutte de thé chaud et, pendant que les chiens se +redressaient dans leurs brancards, Pelletier lui tendit +son fusil.</p> + +<p>— Je l’ai réglé pour trois cent cinquante mètres, +dit-il. Nous n’avons pas besoin de dépenser nos +munitions avant qu’ils soient à cette distance.</p> + +<p>Ils partirent au trot, Pelletier courant, son bras +blessé inerte à son côté. Tout à coup, la silhouette +solitaire entre eux et la forêt disparut. Elle était +tombée à plat dans la neige et ne formait plus qu’un +point noir. Au bout d’une minute, elle se releva et +avança de nouveau. Pelletier et Billy la considéraient +tous deux, quand elle s’affaissa pour la deuxième +fois. Un ricanement s’échappa des lèvres de Mac +Veigh.</p> + +<p>— Pas de secours de ce côté ! dit-il. Qui que ce +soit, il est à demi mort.</p> + +<p>L’inconnu se releva pour la cinquième fois, et il +ne se traînait déjà plus que sur les mains et les +genoux quand le traîneau le dépassa. C’était un +blanc. Il était nu-tête. Son visage ressemblait à +la mort. Son cou était découvert au vent froid et, +au grand ahurissement des deux autres, il ne portait +sur sa chemise de flanelle brune aucun vêtement +plus épais. Ses yeux flambaient, hagards, entre le +buisson de sa barbe et de ses cheveux hirsutes et il +haletait comme quelqu’un qui a marché des milles +et des milles au lieu d’avoir fait un trajet de cent +mètres.</p> + +<p>Billy vit tout cela d’un coup d’œil, puis il poussa +un cri soudain d’incrédulité. Les yeux rougis de +l’homme étaient fixés sur lui. Chaque fibre de son +être, pour un instant, semblait avoir perdu la faculté +d’agir. Il ouvrit la bouche et les yeux démesurément +et Pelletier tressaillit comme s’il était cinglé +par les paroles qu’il entendit sortir de ses lèvres.</p> + +<p>— Deane, Scottie Deane !</p> + +<p>Pelletier poussa un cri d’étonnement. Il regarda +Mac Veigh, son chef. Il fit un mouvement involontaire +en avant, mais Billy le devança. Il avait jeté +son fusil et en un instant il était agenouillé auprès +de Deane, soutenant dans ses bras le corps émacié.</p> + +<p>— Bon Dieu ! qu’est-ce que cela veut dire, mon +vieux ? s’écria-t-il, oubliant Pelletier. Qu’est-ce qui +s’est passé ? Pourquoi es-tu revenu par ici ? Et où… +est-elle ?</p> + +<p>Il avait saisi la main de Deane. Il l’étreignait et +Deane, lisant jusqu’au fond de ses yeux, comprit +qu’il n’avait plus devant lui un représentant de +l’autorité mais un frère. Il ébaucha un sourire.</p> + +<p>— A la cabane… par là… à la corne du bois, +bégaya-t-il. Vous ai vu venir. Pensé que peut-être +alliez passer… et suis sorti. Je suis fichu, mourant.</p> + +<p>Il poussa un profond soupir et essaya de s’aider +tandis que Billy le relevait. Un petit cri plaintif +partit du traîneau. Sursautant, Deane tourna les +yeux du côté d’où venait ce cri.</p> + +<p>— Mon Dieu ! gémit-il.</p> + +<p>Il s’arracha aux mains de Billy et se précipita +à genoux à côté de Petite Mystère, sanglotant et +parlant comme un fou, tandis qu’il serrait dans +ses bras la fillette effrayée. Avec elle, il se remit +debout comme possédé d’une vigueur nouvelle.</p> + +<p>— Elle est à moi ! à moi, s’écria-t-il farouchement. +C’est pour elle que je suis revenu… J’allais la chercher… +où l’avez-vous trouvée ? Comment…</p> + +<p>Alors parvinrent de la plaine jusqu’à eux, en une +rumeur soudaine, les jappements sauvages des +chiens des Esquimaux. Deane entendit cette clameur +et se tourna ainsi que les autres dans la direction +du bruit. Les poursuivants n’étaient plus qu’à +un demi-mille, fonçant sur eux rapidement. Billy +comprit qu’il n’y avait pas une minute à perdre. +Comme dans un éclair, il se rendit compte que, +d’une manière ou d’une autre, Deane, Isabelle et +Petite Mystère étaient alliés avec cette horde vengeresse +et aussi rapidement qu’il lui fut possible, +il raconta à Deane ce qui était arrivé.</p> + +<p>L’assurance avait reparu dans les yeux de Deane +et il n’eut pas plutôt entendu ce récit qu’il courut +au-devant de la troupe des petits hommes bruns, +tenant Petite Mystère dans ses bras. Mac Veigh +et Pelletier purent l’entendre qui, de loin, les appelait. +Eux étaient à la lisière de la forêt quand Deane +arriva près des Esquimaux. Ils l’attendirent longtemps, +puis Deane et l’enfant revinrent sur un +traîneau tiré par les chiens des Esquimaux. Derrière +le traîneau marchait le chef qui avait été +blessé dans la cabane de Pointe Fullerton. Deane +était effondré, la tête à demi penchée sur la poitrine +et le chef et un autre Esquimau le soutenaient. +Il fit un signe vers la droite et à une centaine de +mètres plus loin, ils trouvèrent une hutte.</p> + +<p>Les vigoureux petits polaires le portèrent à +l’intérieur, tenant toujours Petite Mystère entre +ses bras et, d’un geste, il invita Billy à le suivre +seul. A l’intérieur de la cabane, ils le déposèrent +sur un lit bas et, au milieu d’un accès de toux +faible mais effrayant, il fit signe à Billy de s’asseoir +près de lui. Mac Veigh savait ce que signifiait cette +toux. Le malade avait subi un froid terrible et le +tissu de ses poumons avait éclaté. C’était la mort… +la plus redoutable mort du septentrion.</p> + +<p>Pendant quelques instants, Deane demeura +étendu, suffoqué, serrant une des mains de Billy. +Petite Mystère s’était glissée sur le sol et commençait +l’inspection de la cabane. Deane regarde +Billy en souriant.</p> + +<p>— Vous êtes une fois de plus revenu… juste à +temps, dit-il d’un ton plus ferme. Cela semble drôle, +n’est-ce pas, Billy ?</p> + +<p>Pour la première fois il prononçait le nom de +l’autre comme s’il l’avait connu toute la vie. Billy +l’enveloppa doucement dans une des couvertures +et, involontairement, ses yeux firent le tour de la +hutte, interrogateurs. Deane surprit ce regard.</p> + +<p>— Elle n’est pas venue, murmura-t-il. Je l’ai +laissée…</p> + +<p>Il s’arrêta, étranglé par une toux rauque qui +amena une tache pourpre à ses lèvres. Billy éprouva +un vrai chagrin.</p> + +<p>— Il faut rester tranquille, dit-il. Ne plus essayer +de parler, maintenant. Puis, je préparerai quelque +boisson chaude.</p> + +<p>Il allait s’éloigner, mais une des mains de Deane +le retint.</p> + +<p>— Non, pas avant que je vous aie parlé, Billy, +insista-t-il. Vous savez… vous comprenez. Je vais +mourir. Ça peut venir à toute minute maintenant +et j’ai à vous dire… bien des choses… Vous devez +savoir avant que je m’en aille… je ne serai pas +long… J’ai tué un homme, mais je… ne le regrette +pas. Il avait voulu l’outrager, elle, ma femme… +et vous… vous l’auriez tué de même… Vos gens +se sont mis à me traquer et, pour notre sécurité, +nous sommes partis, là-bas, au Nord, chez les +Esquimaux… et nous avons vécu là… longtemps. +Les Esquimaux… ils aiment la petite fille et ma +femme… surtout la petite Isabelle… Ils pensaient +que c’étaient des anges, en quelque sorte…</p> + +<p>« Ensuite, nous avons appris que vous alliez +venir me relancer là-haut… chez les Esquimaux. +Alors, nous sommes partis avec la caisse. La caisse +était pour elle… pour la préserver du froid terrible, +nous n’avons pas osé prendre l’enfant… et nous +l’avons laissée par là… Nous devions retourner +bientôt… quand vous auriez fini votre chasse. +Lorsque nous avons aperçu votre feu au bord de la +steppe, elle m’a fait me mettre dans la caisse. Et +c’est ainsi que vous nous avez rencontrés. Vous +savez la suite…</p> + +<p>« Vous pensiez que c’était un cercueil… et elle +vous a dit que j’étais mort. Vous avez été bon, si +bon pour elle… Et il faudra descendre là-bas où +elle est et y conduire la petite Isabelle… Nous +allions faire comme vous disiez et partir pour +l’Amérique du Sud, mais il nous fallait le bébé et +je suis revenu… J’aurais dû vous dire… Nous nous +en sommes rendu compte plus tard. Mais nous +avions peur de livrer ce secret, même à vous… »</p> + +<p>Il s’arrêta, oppressé et toussotant. Billy serrait +dans les siennes ses deux mains maigres et glacées. +Il ne trouvait pas un mot à dire. Il attendait, luttant +pour refouler le sanglot qui soulevait sa poitrine.</p> + +<p>— Vous étiez bon… bon, bon pour elle, répéta +Deane faiblement. Vous l’aimiez… et c’était naturel… +parce que vous pensiez que j’étais mort et +qu’elle était seule et avait besoin d’aide. Je suis +content que vous l’aimiez. Vous avez été bon… +et honnête et il faut quelqu’un comme vous pour +l’aimer et en prendre soin. Elle n’a personne que +moi… et la petite Isabelle. Je suis content… content… +d’avoir rencontré un homme comme vous.</p> + +<p>Il dégagea ses mains et prit entre ses paumes le visage +attentif de Billy, le regardant droit dans les yeux.</p> + +<p>— Et… et… je vous la donne, dit-il… C’est un +ange et elle est seule… elle a besoin de quelqu’un… +et vous… vous serez bon pour elle. Il faut aller la +retrouver, à la cabane de Pierre Croisset, sur le +Petit Castor. Et vous serez bon pour elle… bon +pour elle.</p> + +<p>— J’irai, dit Billy doucement. Et je jure ici à +genoux devant Dieu tout puissant que je ferai ce +que ferait un honnête homme.</p> + +<p>Le corps raidi de Deane se détendit et il retomba +sur ses couvertures avec un soupir de soulagement.</p> + +<p>— J’étais tourmenté à cause d’elle, reprit-il. +J’ai toujours cru en un Dieu, bien que j’aie tué un +homme, et Il vous a envoyé ici à temps.</p> + +<p>Un soudain éclair d’interrogation parut dans +ses yeux.</p> + +<p>— L’homme qui avait volé la petite Isabelle, +soupira-t-il, qui était-ce ?</p> + +<p>— Pelletier, l’homme qui est là dehors, l’a tué +lorsqu’il est venu dans la cabane, dit Billy. Il assure +qu’il se nommait Blake, Jim Blake.</p> + +<p>— Blake ! Blake ! Blake !</p> + +<p>De nouveau la voix de Deane s’éleva des confins +de la mort, comme un cri.</p> + +<p>— Blake, dites-vous ? un grand marin grossier +aux cheveux roux, à la barbe rousse, aux dents +jaunes comme un morse… Blake ! Blake !…</p> + +<p>Il retomba de nouveau en arrière avec un rire à +faire frémir, un rire de fou.</p> + +<p>— Alors… alors… on s’est complètement trompé, +ç’a été une ridicule erreur ! dit-il. Et ses yeux étaient +clos et ses paroles avaient l’air de sortir du fond +d’un rêve.</p> + +<p>Et Billy comprit que la fin était proche. Il se +pencha plus près pour recueillir les derniers mots +du mourant. Les mains de Deane étaient aussi froides +que des glaçons. Ses lèvres étaient décolorées. Et alors +il murmura :</p> + +<p>— Nous nous sommes battus… j’ai cru l’avoir +tué… et je l’ai jeté à la mer. Son vrai nom était +Samuelson. Vous le connaissez sous ce nom-là. +Mais on le nommait souvent Blake, Jim Blake… +Ainsi… ainsi… je suis… je ne suis pas un meurtrier +somme toute. Et lui… lui est revenu se venger… +et… voler… Petite Isabelle. Je… ne… suis pas… +un meurtrier… Vous… vous le lui direz… à elle… +Je ne l’ai pas tué en fait… Vous le lui direz… Et +vous serez bon… bon…</p> + +<p>Il sourit. Billy se pencha plus près encore.</p> + +<p>— De nouveau, je jure devant Dieu que je ferai +ce que ferait un honnête homme, répéta-t-il.</p> + +<p>Deane ne répondit pas. Il n’entendait plus. Le +sourire s’évanouit complètement de ses lèvres. +Et Billy comprit qu’en ce moment la mort avait +passé le seuil de la cabane. Avec un gémissement +d’angoisse, il laissa retomber la main raidie de +Deane.</p> + +<p>Petite Isabelle trottina à travers le plancher +jusqu’à lui. Elle riait. Et soudain Billy se retourna +et la prit dans ses bras. Et, accroupi là sur le sol +à côté de l’unique frère qu’il eût jamais connu, il +sanglota comme une femme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII<br> +<span class="xsmall">LES DEUX DIEUX</span></h2> + + +<p>Ce fut Petite Mystère qui arracha Mac Veigh à +son chagrin. Au bout d’un moment, il se releva avec +l’enfant dans ses bras et l’éloigna de la muraille, +tandis qu’il recouvrait le visage de Deane avec un +coin de couverture. Puis, il se dirigea vers la porte. +Les Esquimaux installaient leur campement. Pelletier +était assis sur le traîneau non loin de la cabane +et, à l’appel de Billy, il arriva.</p> + +<p>— Si ça ne t’ennuie pas, tu pourrais la conduire +à l’un des feux, un moment, dit Billy. Scottie est +mort. Tâche de le faire comprendre au chef.</p> + +<p>Il n’attendit point que Pelletier le questionnât, +mais poussa doucement la porte et retourna auprès +de Deane. Il ramena la couverture et considéra +longuement le paisible visage mangé de barbe.</p> + +<p>— Mon Dieu ! Et dire qu’elle t’attend, soupire +après toi et croit que tu vas revenir bientôt ! murmura-t-il, +toi et la gosse.</p> + +<p>Pieusement, il entreprit le devoir qui s’imposait +à lui. L’une après l’autre, il explora les poches de +Deane et en retira ce qu’il y trouva. Dans l’une, il +y avait un petit couteau, quelques cartouches et +une boîte d’allumettes. Il n’ignorait pas qu’Isabelle +ferait grand cas de ces riens et les conserverait +parce que son mari les avait portés ; il les mit +dans un mouchoir de poche avec d’autres objets +qu’il trouva.</p> + +<p>En tout dernier lieu, il trouva dans une poche +intérieure une enveloppe usée, à l’encre jaunie. Il +regarda par l’ouverture avant de la ranger sur le +petit tas et son cœur sursauta lorsqu’il vit les +pétales de la fleur bleue qu’Isabelle lui avait donnés. +Quand il eut fini, il croisa les mains de Deane sur sa +poitrine. Il nouait les coins du mouchoir quand la +porte s’ouvrit lentement derrière lui.</p> + +<p>Le petit chef noir entra. Il était suivi par quatre +autres Esquimaux. Tous avaient laissé leurs armes +dehors. Ils semblaient respirer à peine tandis qu’ils +se plaçaient sur un rang et regardaient Scottie +Deane. Nul signe d’émotion n’apparut sur leurs +visages inexpressifs, nul battement de paupières +ne modifia l’immobilité de leurs figures.</p> + +<p>D’un ton assourdi et caquetant, ils se mirent à +parler et il n’y avait aucune expression de douleur +dans leur voix. Cependant Billy comprenait maintenant +que dans les cœurs de ces petits hommes +bruns, Scottie Deane demeurait révéré comme un +dieu. Avant qu’il fût refroidi par la mort, ils étaient +venus chanter ses exploits et ses vertus aux esprits +invisibles qui attendaient et veillaient à son côté +jusqu’au début du jour nouveau.</p> + +<p>Pendant dix minutes la psalmodie continua. +Puis les cinq hommes firent demi-tour et sans un +mot, sans un regard à Billy, sortirent de la cabane. +Billy les suivit, se demandant si Deane les avait +persuadés que Pelletier et lui étaient de ses amis. +S’il ne l’avait pas fait, Mac Veigh redoutait de nouveaux +ennuis au sujet de la petite Isabelle. Il fut +content de trouver Pelletier en conversation avec +l’un des hommes.</p> + +<p>— J’ai trouvé ici un type avec qui je peux jargonner, +s’écria Pelletier. Je leur ai dit quels braves +amis nous sommes et je leur ai fait comprendre +l’histoire de Blake. Je leur ai serré les mains à tous, +trois ou quatre fois et nous sommes au mieux +ensemble. Il est préférable de composer un peu. +Ils n’aiment pas du tout l’idée de nous abandonner +la gosse, maintenant que Scottie est mort. Ils +demandent où est la femme.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, Mac Veigh et Pelletier +retournèrent à la cabane. Au bout de ce temps, +ils avaient la certitude que les Esquimaux ne les +ennuieraient plus et qu’ils s’attendaient à leur +laisser Isabelle. Le chef, toutefois, avait donné à +entendre à Billy qu’il se réservait le droit d’ensevelir +Deane.</p> + +<p>Billy sentait qu’il ne pouvait plus différer maintenant +de raconter à Pelletier un peu des aventures +qui lui étaient arrivées pendant son voyage à +Churchill. Il avait annoncé la mort de Deane comme +survenue des semaines auparavant des suites d’une +chute et lorsqu’il retournerait à Churchill il savait +qu’il faudrait persister dans ce récit. Si Pelletier ne +connaissait pas Isabelle, l’amour que Billy avait +pour elle et son mépris de la loi en leur rendant la +liberté, son camarade pourrait dire la vérité et le +perdre.</p> + +<p>Dans la cabane ils s’assirent devant la table. +Pelletier portait le bras en écharpe. Son visage +était tiré, effaré et noirci de poudre. Il prit son +revolver, le vida de ses cartouches et le donna à la +petite Isabelle pour jouer. Il s’était maîtrisé devant +les Esquimaux, mais ne faisait maintenant nul +effort pour cacher son abattement.</p> + +<p>— Je vais la perdre, dit-il, regardant Billy. Vous +allez l’emmener à sa mère ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Cela me peine. Vous ne pouvez savoir comme +cela me fait de la peine de la perdre, dit-il.</p> + +<p>Mac Veigh appuya ses bras croisés sur la table +et répondit vivement :</p> + +<p>— Si, je sais ce que c’est, Pelly. Je sais ce que +c’est qu’aimer quelqu’un et le perdre. Je sais. +Écoute.</p> + +<p>Brièvement, il raconta à Pelletier l’aventure de +la steppe, l’arrivée d’Isabelle, la mère, le baiser +qu’elle lui avait donné, puis la fuite et la poursuite, +la capture et ce dernier moment, lorsqu’il avait +enlevé les menottes des poignets de Deane. Une +fois qu’il eut commencé ce récit, il n’omit rien, +même le partage des pétales de la fleur bleue, ni la +boucle de cheveux d’Isabelle.</p> + +<p>Il tira les deux souvenirs de sa poche et les +montra à Pelletier et, au tremblement de sa voix, +une brume monta aux yeux de son compagnon. +Lorsqu’il eut fini, Pelletier tendit par-dessus la +table son bras valide et étreignit la main de l’autre.</p> + +<p>— Et ce qu’elle a dit de la fleur se vérifie, Billy, +murmura-t-il. Cela vous porte bonheur comme elle +l’a dit, car vous allez vers elle.</p> + +<p>Mac Veigh l’interrompit.</p> + +<p>— Non, cela ne se peut, dit-il doucement. Elle +l’aimait autant que la jeune fille qui est là-bas +t’aimera un jour, Pelly, et lorsque je lui dirai ce qui +est arrivé, son cœur se brisera. Cela ne peut me +donner le bonheur.</p> + +<p>Les heures de cette journée pesèrent d’un poids +de plomb pour Billy. Les deux hommes combinèrent +leurs plans. Un groupe d’Esquimaux consentait +à accompagner Pelletier jusqu’à la Pointe +de l’Esquimau, d’où il ferait route seul pour +Churchill. Billy se dirigerait vers le Sud jusqu’au +Petit Castor, à la recherche de la cabane de Croisset +et d’Isabelle. Il fut content quand le soir tomba. +Il était tard quand il s’en alla vers la porte, l’ouvrit +et regarda dehors.</p> + +<p>A l’orée de la forêt, il faisait noir, noir non seulement +des ténèbres de la nuit, mais de l’obscurité +concentrée des sapins et des baumiers et d’un ciel +si bas et si opaque qu’on aurait presque pu entendre +les bourrasques du vent au-dessus de la tête, comme +le sanglot sans fin des vagues sur le rivage de la mer. +Il faisait noir sauf dans le cirque étroit de la lumière +que traçaient les feux des Esquimaux et autour +desquels une cinquantaine de petits hommes bruns +étaient assis ou accroupis.</p> + +<p>Les maîtres du camp étaient tous éveillés, mais +deux fois autant de chiens épuisés et flapis gisaient +à terre, roulés en tas, aussi immobiles que des morts. +On sentait là un étrange silence ; une étrange et +surnaturelle obscurité qui n’était pas celle de la nuit +uniquement ; un silence interrompu seulement par +la plainte sourde du vent venu de la steppe ; le +frémissement de l’air au-dessus du faîte des arbres +et le pétillement des feux. Les Esquimaux ne remuaient +pas plus que des morts. Leurs yeux ronds +et sans vie étaient grands ouverts. Ils étaient assis +ou couchés, le dos tourné à la steppe, leur figure +vers l’obscurité toujours plus profonde de la forêt.</p> + +<p>A quelques pas plus loin brillait, comme une +étoile, la petite lumière à la fenêtre de la cabane. +Pendant deux heures les yeux de ceux qui entouraient +les feux demeurèrent vrillés sur cette +lumière. Et, par moment, se dressait là, parmi les +veilleurs au visage de pierre, le petit chef dont la +voix caquetante s’unissait, chaque fois, à la plainte +du vent, aux rafales du ciel bas et au crépitement +des feux. Mais nul autre bruit de voix, nul autre +mouvement. Lui seul bougeait et parlait, car tous +les mots caquetants qu’il articulait étaient un +discours — des paroles dites pour l’homme étendu +mort dans la cabane.</p> + +<p>Une douzaine de fois, Pelletier et Mac Veigh +avaient regardé vers les feux et ils regardaient +l’heure chaque fois. Cette fois-ci, Billy annonça :</p> + +<p>— Ils bougent, Pelly. Ils se lèvent et se mettent +en route.</p> + +<p>Il consulta de nouveau sa montre.</p> + +<p>— Ce sont d’excellents veilleurs. Il est minuit +un quart. Quand un chef ou un homme considérable +meurt, ils l’enterrent à la première heure du jour +suivant. Ils viennent chercher Deane.</p> + +<p>Il ouvrit la porte et s’avança parmi la nuit. +Pelletier le rejoignit. Les Esquimaux arrivaient +sans bruit et s’arrêtèrent en un groupe sombre à +vingt pas de la cabane. Cinq des petits hommes +vêtus de fourrure se détachèrent des autres et +pénétrèrent un à un dans la hutte, le chef à leur +tête. Tandis qu’ils se penchaient sur Deane, ils +se mirent à chanter une complainte basse qui éveilla +la petite Isabelle. Elle se mit sur son séant et +regarda, à moitié endormie, l’étrange scène. Billy alla +près d’elle et la serra étroitement dans ses bras. Elle +était rendormie quand il la reposa dans les couvertures. +Les Esquimaux étaient partis avec leur +fardeau. Il pouvait entendre la lente mélopée de la +tribu.</p> + +<p>— Je l’ai trouvée et j’ai cru qu’elle était à moi, +dit Pelletier à voix basse près de lui. Mais elle n’est +pas à moi, Billy. Elle est à vous.</p> + +<p>Mac Veigh l’interrompit, comme s’il n’avait pas +entendu.</p> + +<p>— Tu ferais mieux d’aller te coucher, Pelly, +conseilla-t-il. Ce bras a besoin de repos. Je vais +voir où ils l’ensevelissent.</p> + +<p>Il mit sa casquette et sa lourde capote et alla +jusqu’à la porte, puis il revint. Dans son équipement +il prit une hache et des clous.</p> + +<p>Le vent soufflait plus fort au-dessus de la steppe +et Mac Veigh n’entendait plus la mélopée sourde +des Esquimaux. Il avança du côté de leurs feux +qu’il trouva déserts d’hommes. Les chiens seuls +étaient restés dans leur sommeil semblable à la +mort. Ensuite, au lointain, vers la lisière du bois, +il aperçut une lueur.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, il était caché dans l’ombre +épaisse à quelques pas des Esquimaux. Ils avaient +creusé la fosse de bonne heure dans la soirée, là-bas +dans l’immense plaine de neige dégarnie d’arbres. Et +comme le feu qu’ils avaient allumé éclairait leurs +sombres visages ronds, Mac Veigh vit les cinq petits +hommes bruns, qui avaient emporté Scottie Deane, +penchés au-dessus de la tombe peu profonde qu’ils +avaient creusée dans la terre durcie. Scottie était +déjà disparu. La terre, la glace et les mousses gelées +tombaient sur lui et nul son ne sortait maintenant +des lèvres massives de ses sauvages fossoyeurs.</p> + +<p>En quelques minutes, la sinistre besogne était +terminée et, pareils à de légères ombres noires, les +indigènes retournèrent à leur campement. Un seul +resta là, assis, les jambes croisées, au chevet de la +tombe, sa longue lance derrière lui. C’était O-gluck-gluck, +le chef des Esquimaux, protégeant le défunt +contre les démons qui viennent pour enlever le corps +et l’âme pendant les premières heures de l’ensevelissement.</p> + +<p>Billy s’enfonça plus avant dans la forêt, jusqu’à +ce qu’il rencontrât un jeune plant svelte et droit +qu’il abattit d’une douzaine de coups de sa hachette.</p> + +<p>Il enleva l’écorce du bouleau ; ensuite il le coupa +au tiers de sa longueur et cloua l’autre partie en travers, +en manière de croix. Après quoi, il en effila +le bout et retourna vers la tombe, portant la croix +sur son épaule.</p> + +<p>Écorcée jusqu’à l’aubier, cette croix luisait à la +clarté du feu. Le veilleur la fixa un moment : ses +yeux mornes eurent une flamme plus sombre dans +la nuit, car il n’ignorait pas qu’après cela, deux +dieux et non pas un seul garderaient la tombe. Billy +enfonça profondément la croix et, à chaque coup de +hache qui tombait sur elle, le chef des Esquimaux, +reculait, reculait jusqu’à ce qu’il fût englouti par +l’obscurité.</p> + +<p>Quand Mac Veigh eut fini, il enleva sa casquette +mais ce ne fut pas pour prier.</p> + +<p>— Je suis triste, mon vieux, dit-il à celui qui +gisait sous la croix. Dieu sait que je suis triste. Je +voudrais que tu fusses vivant. Je voudrais te voir +retourner à ma place vers elle, avec le mioche. Mais +j’accomplirai ma promesse. Je le jure. Je ferai ce qui +est juste près d’elle.</p> + +<p>De la forêt, il regarda derrière lui. L’Esquimau +avait repris sa sombre garde. La croix se dessinait +d’une blancheur spectrale sur l’obscurité de la +steppe. Billy se retourna pour la dernière fois et +voilà qu’il fut comme rempli de l’accablement +d’une main de plomb, d’une chose qui était tout +ensemble épouvante et peur.</p> + +<p>Scottie Deane était mort, mort et enseveli et +pourtant il marchait avec lui maintenant et à son +côté. Billy sentait sa présence et cette présence +était comme un avertissement qui suscitait en lui +d’étranges pensées. Il retourna à la cabane et entra +doucement. Pelletier dormait. La petite Isabelle +respirait la pure innocence de l’enfance. Il se pencha, +baisa les boucles soyeuses et, pendant longtemps, +il demeura ainsi, une des douces frisettes entre les +doigts. Dans quelques années, pensait-il, elle serait +d’un or plus foncé et de la nuance des cheveux de la +femme qu’il aimait. Lentement, une paix immense +entrait dans son cœur.</p> + +<p>Après tout, il y avait mieux que de l’espoir +devant lui. Elle — Isabelle l’aînée — savait qu’il +l’aimait comme nul homme au monde ne pouvait +l’aimer. Il l’avait prouvé. Et, maintenant, il allait +partir vers elle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV<br> +<span class="xsmall">LE BONHOMME DE NEIGE</span></h2> + + +<p>Après son retour de la scène d’enterrement, Billy +se déshabilla, éteignit la lumière et se coucha. Il +s’endormit rapidement et son sommeil fut traversé +de nombreux rêves. Ils étaient d’abord plaisants et +joyeux : il revivait sa première rencontre avec la +jeune femme, il évoquait une fois de plus sa beauté, +sa pureté, sa foi et sa confiance en lui. Puis succédèrent +des visions plus troublées. Il s’éveilla deux +fois et chaque fois se mit sur son séant, traversé de +ce frisson de peur qui l’avait saisi près de la tombe.</p> + +<p>Une troisième fois il s’éveilla et craqua une +allumette pour consulter sa montre. Il était quatre +heures. Il était encore fatigué. Ses membres étaient +endoloris par le redoutable effort d’un trajet de +cinquante milles à travers la steppe et il ne pouvait +plus dormir. Quelque chose — il n’essayait pas de +se demander quoi — le pressait d’agir.</p> + +<p>Il se leva et s’habilla.</p> + +<p>Lorsque Pelletier s’éveilla deux heures plus tard, +le sac de Mac Veigh et le traîneau étaient prêts pour +partir vers le Sud. Tandis qu’ils déjeunaient, les +deux hommes achevèrent leurs projets. Quand +l’heure du départ arriva, Billy laissa son camarade +seul avec la petite Isabelle et sortit afin d’atteler +les chiens. Lorsqu’il revint, il y avait une rougeur +récente aux yeux de Pelletier et il tirait de sa pipe +de grosses bouffées de fumée afin de cacher son +visage. Mac Veigh pensa souvent à ce départ les +jours d’après. Pelletier demeura jusqu’au bout sur +le seuil et il y avait sur sa figure une expression que +Mac Veigh souhaitait n’avoir jamais vue.</p> + +<p>Dans son cœur à lui habitaient l’épouvante, la +peur et la chose à quoi il ne pouvait donner de nom.</p> + +<p>Pendant des heures, il ne réussit pas à secouer +la tristesse qui l’oppressait. Il courait à la tête du +vieux Kazan, le meneur, faisant route en plein Sud, +à la boussole. Lorsqu’il se retourna une troisième +fois pour veiller à la petite Isabelle, il trouva l’enfant +entassée au fond de ses couvertures et profondément +endormie. Elle ne s’éveilla point jusqu’à ce +qu’il s’arrêtât pour faire du thé, à midi. Il était +quatre heures quand il fit halte de nouveau pour +camper à l’abri d’un massif de hauts sapins. Isabelle +avait dormi la plus grande partie de la journée. +Elle était bien éveillée maintenant et sourit à Billy, +tandis qu’il la sortait de son nid.</p> + +<p>— Donnez-moi un baiser ! demanda-t-il.</p> + +<p>Isabelle obéit, posant ses deux menottes sur son +visage.</p> + +<p>— Vous êtes un… une petite pêche, s’écria-t-il. +On ne vous a pas entendue pleurnicher de toute la +journée. Et maintenant, on va faire du feu, un +grand feu.</p> + +<p>Il se mit à l’ouvrage, sifflotant pour la première +fois depuis le matin. Il dressa sa tente d’ordonnance, +coupa des branches de sapin et de baumier +jusqu’à ce qu’il y eût un pied épais à l’intérieur, +ensuite il ramassa du bois pendant une demi-heure. +Pendant ce temps, la nuit était venue et l’énorme +flambée faisait fondre la neige à trente pieds alentour. +Il avait enlevé à Isabelle l’épais manteau qui +l’emmaillotait et le joli minois de l’enfant brillait +tout rose dans la splendeur du feu.</p> + +<p>La lueur se jouait rouge et or parmi ses bouclettes +ébouriffées et, tandis qu’ils soupaient tous deux +sur la même couverture, Billy apercevait de plus en +plus en face de lui ce qu’il savait devoir trouver +dans la jeune femme. Quand ils eurent terminé, +Billy prit un petit peigne de poche et attira Isabelle +près de lui. Une à une, il lissa les boucles emmêlées, +son cœur battant de joie tandis que la soie des +cheveux s’assouplissait entre ses doigts. Une fois, +il avait senti le même contact léger des cheveux +de femme contre son visage. Ce n’avait été qu’une +caresse par hasard, mais il l’avait gardée comme un +trésor dans son souvenir.</p> + +<p>Il lui semblait la sentir de nouveau maintenant +et son frisson lui fit replacer la petite Isabelle plus +loin sur la couverture, tandis qu’il se levait.</p> + +<p>Il jeta du nouveau combustible sur le feu et alors +il s’aperçut que la chaleur avait amolli si bien la +neige qu’elle adhérait à ses pieds. Cette découverte +lui donna une inspiration. Une bouffée de chaleur +qui ne provenait pas du feu lui monta au visage et +il rassembla la neige amollie, la raclant en tas à +l’aide d’une de ses raquettes et, sous les yeux +surpris et joyeux d’Isabelle, il façonna un bonhomme +de neige presque aussi grand que lui.</p> + +<p>Il lui fit des bras, une tête et des yeux de charbon +de bois ; lorsqu’il fut terminé, il lui plaça au +sommet sa casquette et lui mit sa pipe à la bouche. +Petite Isabelle criait de joie et, tous deux se tenant +par la main, ils dansèrent en tournant tout autour, +absolument comme Billy et d’autres fillettes et +gamins avaient gambadé, il y avait des années et +des années. Et lorsqu’ils s’arrêtèrent, les yeux de +l’enfant pleuraient d’avoir tant ri et d’avoir eu +tant de plaisir, alors qu’un brouillard d’un autre +genre obscurcissait les yeux de Billy.</p> + +<p>C’était le bonhomme de neige qui lui remémorait +des années et des années d’espérances mortes. Elles +le submergeaient au point qu’on aurait cru que +la vie d’autrefois était la vie d’hier et l’attendait +maintenant tout juste au delà de l’orée de la sombre +forêt. Longtemps après qu’Isabelle se fut endormie +sous la tente, il demeura là assis à regarder le bonhomme +de neige et de plus en plus son cœur chantait +de joie, tellement il lui semblait qu’il allait +être contraint de se lever, de crier l’ardeur et l’espoir +qui l’emplissaient.</p> + +<p>Dans le bonhomme de neige qui fondait lentement +devant le feu, il y avait un cœur, une âme +et une voix. Il l’appelait, le pressait comme rien +jamais ne l’avait encore pressé de la sorte auparavant. +Il retournerait au vieux logis, là-bas, au pays +de Dieu, vers ses anciens compagnons de jeunesse, +qui étaient des hommes et des femmes aujourd’hui. +Il serait par eux bienvenu et serait bienvenue la +jeune femme. Car il l’y conduirait. Pour la première +fois, il s’imaginait qu’elle viendrait. Et, la main dans +la main, ils suivraient les empreintes des pas de sa +jeunesse à travers les prairies et sur les coteaux. Il +cueillerait pour elle des fleurs au lieu de la mère qui +n’était plus et il lui raconterait toutes les vieilles +histoires des jours d’autrefois.</p> + +<p>C’était le bonhomme de neige qui lui rappelait +des années et des années d’espoirs évanouis. C’était +le bonhomme de neige !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">CHAPITRE XV<br> +<span class="xsmall">LA MORT ROUGE ET ISABELLE</span></h2> + + +<p>Fort tard cette nuit-là, Billy demeura assis auprès +de son feu de campement devant le bonhomme de +neige. De singulières, de nouvelles pensées l’assaillaient, +et, entre autres, l’étonnement de n’avoir +jamais fabriqué jusqu’alors un bonhomme de neige. +Quand il se coucha, il rêva du bonhomme de neige +et de la petite Isabelle. Le rire et la joie de la fillette, +lorsqu’elle s’éveilla le lendemain matin et vit la +forme bizarre qu’avait prise le bonhomme en fondant +à la chaleur du feu, le remplirent de nouveau +des visions de bonheur de son jeune âge qui s’étaient +évoquées à ses yeux.</p> + +<p>En d’autres moments, il se serait dit qu’il déraisonnait. +Quand ils eurent déjeuné et qu’ils se furent +mis en route pour la journée, il riait et bavardait +avec bébé Isabelle et une douzaine de fois, durant +la matinée, il la prit dans ses bras pour suivre les +chiens.</p> + +<p>— Nous allons à la maison, prit-il soin de lui +dire et de lui répéter. Nous allons à la maison là-bas, +chez maman, <i>maman</i> !</p> + +<p>Il appuyait sur le mot ; chaque fois que la gentille +bouchette d’Isabelle prononçait le mot <i>maman</i> +après lui, son cœur bondissait de joie. Vers la fin +du jour, ce mot était devenu pour lui le plus doux +du monde. Il essaya de faire dire : <i>mère</i>, mais sa +petite amie le regardait d’un air ahuri et ne répétait +pas. Maman, maman, maman ! dit-il une +centaine de fois ce soir-là près du feu de campement +et, avant de porter l’enfant sous ses chaudes couvertures, +il lui dit quelque chose comme : « Maintenant +je vais me coucher et dormir. » Isabelle était +trop lasse et sommeillante pour y rien comprendre.</p> + +<p>Même après qu’elle fut profondément endormie +et que Billy fut assis solitaire à fumer sa pipe, il +murmura ce mot le plus doux qu’il y eût sur terre +selon lui, il prit la boucle de beaux cheveux et la +regarda jalousement à la lueur du feu. Vers la fin +du jour suivant, la petite Isabelle savait répéter +presque toute la prière que Billy avait apprise +de sa mère, il y avait des années, des années, des +années, si loin dans le passé que cette évocation +n’était plus celle d’une femme, mais d’un ange +irréel et merveilleux. Et le quatrième jour, à midi, +Isabelle zézayait la prière entière sans un mot +d’aide de Billy.</p> + +<p>Au matin du cinquième jour, Mac Veigh atteignit +le Castor gris et Isabelle devint grave à voir +le changement qui s’opérait en lui. Il ne l’amusait +plus, mais il pressait les chiens, ne cessant une +minute sa recherche vigilante d’un soupçon de fumée, +d’une piste ou d’un arbre repéré. Dans son cœur +commençait à croître une inquiétude qui semblait +l’étouffer.</p> + +<p>Dans ces dernières heures avant de voir Isabelle, +une inévitable réaction s’opérait en lui. Une mélancolie +l’accablait là où, peu auparavant, un heureux +pressentiment lui avait donné de l’espoir. Une +unique et terrible pensée chassait maintenant toutes +les autres : il apportait à Isabelle des nouvelles de +mort, de la mort de son mari. Et il savait que pour +Isabelle, Deane avait représenté tout ce que le +monde tenait de joie ou d’espoir — Deane et le +bébé.</p> + +<p>Il reçut comme un coup lorsqu’il arriva soudain +devant la cabane à l’orée de la petite clairière. Un +moment il hésita. Puis il prit Isabelle dans ses +bras et se dirigea vers la porte. Elle était légèrement +entr’ouverte et, après y avoir frappé du poing, +il la poussa cet entra.</p> + +<p>Personne dans la pièce où il se trouvait, mais +il y avait là un poêle et du feu. Au bout de la pièce, +il vit une deuxième porte et qui s’ouvrit lentement. +L’instant d’après, Isabelle était là, debout. +Billy ne l’avait jamais vue comme il la voyait maintenant, +la lumière d’une fenêtre tombant en plein +sur elle. Elle était vêtue d’une robe flottante et ses +cheveux tombaient en désordre sur ses épaules et +sa poitrine.</p> + +<p>Mac Veigh aurait voulu l’appeler par son nom ; +il s’était répété cent fois ce qu’il lui dirait d’abord +mais ce qu’il vit sur son visage l’immobilisa et le +retint silencieux, tandis que leurs regards se croisaient. +Les joues de la jeune femme étaient empourprées, +ses lèvres enflammées, d’un rouge anormal, +ses yeux luisaient d’un éclat étrange. Elle le regarda +d’abord et ses mains s’appuyèrent contre son cœur, +agrippant la masse de ses cheveux brillants. Ce ne +fut qu’après l’avoir regardé dans les yeux qu’elle +s’aperçut de ce qu’il portait dans les bras. Lorsqu’il +lui tendit l’enfant, elle se précipita avec le cri le plus +bizarre qu’il eût jamais entendu.</p> + +<p>— Mon bébé ! gémissait-elle, mon bébé, mon +bébé !</p> + +<p>Elle se recula et se laissa tomber sur une chaise, +près d’une table, tenant la petite Isabelle serrée +contre sa poitrine. Pendant un moment, Billy +n’entendit que ces mots dits d’une voix rauque, +sanglotante, tandis qu’elle pressait son visage +brûlant contre celui de l’enfant. Et il comprit qu’elle +était malade, que c’était la fièvre qui avait ainsi +enflammé ses joues. Il poussa un gros soupir et +s’approcha d’elle. Tremblant, il avança une main +et lui toucha l’épaule. Elle leva les yeux. Un peu du +merveilleux éclat d’autrefois y parut, l’éclat qu’il +y avait vu, quand, en remerciement, elle lui avait +donné ses lèvres à baiser.</p> + +<p>— Vous ? murmura-t-elle, vous l’avez ramenée…</p> + +<p>Elle prit sa main et la douceur de sa chevelure +dénouée la recouvrit. Il pouvait sentir palpiter +sa poitrine.</p> + +<p>— Oui, dit-il.</p> + +<p>Il y avait une interrogation dans le visage, les +yeux et sur les lèvres entr’ouvertes de la jeune +femme. Il continua, sa main à elle pressant la +sienne plus fort, au point qu’il pouvait sentir le +battement précipité de son cœur. Il n’avait jamais +pensé qu’il aurait pu raconter cette histoire en si +peu de mots qu’il le faisait maintenant, tandis que +de plus en plus brillaient les yeux d’Isabelle. Sa +respiration s’arrêta, quand il parla de la lutte +dans la cabane et de la mort de l’homme qui avait +volé Petite Mystère. Une centaine de mots l’amenèrent, +dans son récit, à la lisière de la forêt.</p> + +<p>Alors, il s’arrêta. Mais elle, son silence le questionnait +toujours. Elle l’attira plus près encore, +tellement qu’il pouvait sentir passer son souffle. +Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’interrogation +de ses yeux. Il essaya de trouver les mots à +dire mais, du fond de sa gorge, une sorte de sanglot +monta qui l’étouffait. Elle vit ses efforts.</p> + +<p>— Continuez, dit-elle doucement.</p> + +<p>— Et alors je vous l’ai ramenée, fit-il.</p> + +<p>— Vous l’avez rencontré, lui ?</p> + +<p>La question fut si soudaine qu’elle fit tressaillir +Mac Veigh et, en une minute, il se trahit.</p> + +<p>La petite Isabelle glissa par terre et Isabelle se +leva. Elle se rapprocha de lui, comme elle l’avait +fait, pendant cette admirable nuit au bord de la +steppe. Il y avait dans son regard la même prière, +tandis qu’elle lui posait les deux mains sur +les épaules et regardait jusqu’au fond de son +âme.</p> + +<p>Il pensait que ce serait plus facile. Mais c’était +terrible. Elle ne bougea point. Nul son ne sortit +de ses lèvres muettes, pendant qu’il disait sa rencontre +avec Deane et la maladie de son mari. Elle +devina ce qui allait suivre avant qu’il eût parlé. +Quand il prononça le mot mort, elle s’écarta de lui, +lentement. Elle ne pleura point. La seule preuve +qu’elle avait entendue fut la plainte sourde qu’elle +laissa échapper. Elle se couvrit le visage de ses mains +et demeura un moment à portée des bras de Billy +et, en cet instant, toute la force de son immense +amour submergea Mac Veigh de sa marée débordante.</p> + +<p>Il ouvrit les bras, désirant l’y blottir et la consoler +comme il aurait consolé un petit enfant. Et tel était +cet amour qu’il serait volontiers tombé mort aux +pieds de la jeune femme s’il avait pu lui rendre +l’homme qu’elle avait perdu. Elle releva la tête à +temps pour voir les bras tendus. Elle vit l’amour et +la supplication sur sa face et, dans ses yeux à elle, +apparut une flamme de colère.</p> + +<p>— Vous… <i>Vous</i> ! cria-t-elle en lui tournant le +dos. C’est vous qui l’avez tué ! Il n’avait rien fait +de mal que de me défendre et de me venger des +insultes d’une brute ! Il n’avait rien fait de mal. +Mais la loi — <i>votre</i> loi — vous a dépêché après lui +et vous l’avez traqué comme une bête, chassé de sa +maison, éloigné de moi et du bébé. Vous l’avez +pourchassé jusqu’à ce qu’il meure, par là-bas, tout +seul. Vous, vous l’avez tué !</p> + +<p>En poussant un cri soudain, elle se retourna, +saisit la petite Isabelle et s’enfuit vers l’autre porte. +Et tandis qu’elle disparaissait dans la chambre +d’où elle était sortie, Billy l’entendit lamenter les +terribles mots :</p> + +<p>— Vous… vous… <i>vous</i> !</p> + +<p>Comme un homme qui vient de recevoir un coup, +il se dirigea en chancelant vers la porte d’entrée. +Près de ses chiens et du traîneau, il trouva Pierre +Croisset et sa femme de sang français qui revenaient +de leur ligne de trappes. Il sut à peine quelle explication +il donna au métis qui l’aida à dresser sa tente. +Mais quand ce dernier le quitta pour rejoindre sa +femme dans la cabane, il dit :</p> + +<p>— Elle est malade, très malade. Et elle est plus +mal de jour en jour tellement, mon Dieu ! que ma +femme a peur.</p> + +<p>Billy coupa quelques branchages de balsamier +et étendit dessus ses couvertures, mais il ne prit +pas la peine de bâtir un feu. Quand le métis revint +lui dire que le souper était prêt, il lui répondit qu’il +n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il s’accroupit +sous les couvertures, muet et les yeux fixes, +négligeant même de donner leur pitance aux chiens. +Il était éveillé quand les étoiles parurent. Il était +éveillé quand la lune se leva. Il était encore éveillé +lorsque la lumière s’éteignit dans la cabane de Pierre. +Le bonhomme de neige avait disparu de ses rêves +et le foyer… et l’espoir. Il n’avait jamais souffert +comme il souffrait maintenant. Il était toujours +éveillé quand la lune monta, là-haut, au-dessus de +sa tête, disparut derrière la solitude à l’Ouest et que +l’obscurité fut complète. Vers l’aube il tomba dans +un sommeil agité et il fut tiré de ce sommeil par la +voix de Pierre.</p> + +<p>Lorsqu’il ouvrit les yeux, il faisait jour et le +métis était debout à l’entrée de sa tente. Son visage +était saisi d’épouvante. Sa voix ne fut plus pour ainsi +dire qu’un cri lorsqu’il vit que Mac Veigh était +éveillé et se levait.</p> + +<p>— Grand Dieu du ciel, hurla-t-il. C’est la peste, +m’sieur — la mort rouge… la petite vérole. Elle est +mourante.</p> + +<p>Mac Veigh s’était dressé, le saisissant par les bras.</p> + +<p>Il se mit à courir vers la cabane et Billy vit que +l’attelage du métis était harnaché et que la femme de +Pierre apportait couvertures et paquets. Il ne +s’attarda pas à les questionner, mais il entra en +hâte dans la cabane contaminée. De la chambre +de la jeune femme s’élevait une plainte assourdie ; +il s’y précipita et tomba à genoux auprès d’Isabelle. +Son visage était empourpré par la fièvre, à +demi caché sous la masse en désordre de ses cheveux. +Elle le reconnut et ses yeux sombres flambèrent +comme égarés.</p> + +<p>— Prenez le bébé, haleta-t-elle. Partez, mon +Dieu, partez avec elle !</p> + +<p>Infiniment tendre, il avança la main et écarta +les cheveux de son visage.</p> + +<p>— Vous êtes malade. Vous avez une vilaine +fièvre, dit-il doucement.</p> + +<p>— Oui, oui, c’est ça. Je ne pensais pas jusqu’à +hier soir, ce que cela pouvait être. Vous, vous +m’aimez. Alors emmenez-la. Prenez le bébé et +partez, partez, <i>partez</i> !</p> + +<p>Toute son ancienne énergie lui revenait déjà. Il +ne ressentait aucune crainte. Il se pencha pour +sourire à la jeune femme ; le contact de ses cheveux +lui fit bondir le cœur et remplit ses yeux +d’amour.</p> + +<p>— Je l’emmènerai d’ici, fit-il. Elle sera très +bien, Isabelle. Il prononça son nom presque sur +un ton de prière. « Elle sera à l’abri de la contagion. +Elle ne prendra pas la fièvre. »</p> + +<p>Il enleva l’enfant et la porta dans l’autre pièce, +Pierre Croisset et sa femme étaient sur le seuil. Ils +étaient vêtus en voyageurs, comme il les avait vus +revenir de la ligne de trappes, le soir précédent. Il +mit Isabelle par terre et courut à eux.</p> + +<p>— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda-t-il. +Vous n’allez point partir ! Vous ne pouvez partir ! +Il s’adressa presque farouchement à la femme :</p> + +<p>— Elle mourra, si vous ne restez pas pour la soigner. +Vous ne pouvez pas vous sauver ainsi !</p> + +<p>— C’est la peste, répondit Pierre d’un ton bourru. +Demeurer c’est mourir !</p> + +<p>— Vous allez rester ! répéta Billy, en s’adressant +encore à la femme de Croisset. Vous êtes la seule +femme, l’unique femme, à cent milles au moins. +Elle mourra sans vous. Vous resterez, dussé-je +vous lier ici.</p> + +<p>Avec l’agilité d’un chat, Pierre leva le manche de la +lourde cravache qu’il tenait en main et qui s’abattit, +avec un bruit à serrer le cœur, sur la tête de Billy.</p> + +<p>Comme il chancelait au milieu de la cabane, +tâtonnant à l’aveuglette une minute avant de +tomber, il entendit un cri étrange d’épouvante et, +sur le seuil de la porte du fond, il aperçut la silhouette +pâle d’Isabelle Deane. Puis il s’écroula +comme dans un gouffre de ténèbres.</p> + +<p>Ce fut le visage d’Isabelle qu’il vit d’abord lorsqu’il +sortit de cet abîme d’obscurité. Il savait que +c’était sa voix qui l’appelait avant d’ouvrir les yeux. +Il sentit le contact de ses mains et, lorsqu’il leva la +tête, sa chevelure dénouée, sa douce chevelure +frôlait sa poitrine.</p> + +<p>Il était étendu à la renverse, la nuque appuyée, +en sorte qu’il pouvait regarder la jeune femme en +pleine figure. Il fut terrifié.</p> + +<p>Il savait maintenant ce qu’elle lui avait dit, +alors qu’il gisait là par terre.</p> + +<p>— Il faut vous relever, il faut partir, gémissait-elle +Il faut emporter mon bébé loin d’ici. Et vous… +vous devez partir !</p> + +<p>Il se souleva à moitié, puis il se remit debout, +en chancelant un peu. Et il s’approcha d’elle avec, +dans les yeux, ce regard qu’elle lui avait vu la première +fois, dans la steppe, lorsqu’il lui avait dit +qu’il lui ferait traverser la forêt.</p> + +<p>— Non, je ne m’en irai pas, fit-il résolu et pourtant +avec la même douceur d’autrefois dans la +voix. Si je pars, vous mourrez. Aussi je vais rester.</p> + +<p>Elle le regarda interdite.</p> + +<p>— Vous ne pouvez pas, bégaya-t-elle enfin. Ne +voyez-vous pas. Ne comprenez-vous pas ?… Je suis +une femme et vous ne pouvez pas. Il faut l’emmener, +mon bébé… et aller chercher du secours.</p> + +<p>— Il n’y a pas de secours à avoir, dit Mac Veigh +calmement. Dans quelques heures vous serez sans +force. Je vais rester et… j’en fais serment… je vous +soignerai comme lui vous aurait soignée. Il me l’a +fait promettre, de veiller sur vous, de ne point vous +abandonner.</p> + +<p>Elle le regarda droit dans les yeux. Il vit sa +gorge frissonner, ses lèvres trembler. Elle se serait +évanouie s’il ne l’avait soutenue de son bras passé +autour d’elle.</p> + +<p>— Si un malheur arrive, murmura-t-elle à mots +entrecoupés, vous prendrez soin d’elle, de mon +bébé…</p> + +<p>— Oui, toujours.</p> + +<p>— Et si je… si je guéris…</p> + +<p>Sa tête chancelait comme prise de vertige et +s’inclina vers sa poitrine.</p> + +<p>— Si je guéris…</p> + +<p>— Oui, pressa-t-il, oui…</p> + +<p>— Si je…</p> + +<p>Il comprit sa lutte et sa défaite.</p> + +<p>— Oui, je sais. J’entends, s’écria-t-il vivement, +tandis qu’elle pesait davantage sur ses bras, si vous +guérissez, je m’en irai. Personne ne saura, personne +au monde. Et je serai bon pour vous, et je vous soignerai…</p> + +<p>Il se tut, repoussa en arrière ses longs cheveux +et la regarda bien en face. Puis, il la porta dans la +chambre du fond et lorsqu’il sortit la petite Isabelle +pleurait.</p> + +<p>— Pauvre petite gosse ! s’écria-t-il. Et il la prit +dans ses bras. « Pauvre mioche ! »</p> + +<p>L’enfant lui sourit à travers ses larmes et Billy +tout à coup s’assit au rebord de la table.</p> + +<p>— Vous avez été un excellent petit type depuis +le début, et vous allez continuer, ma chérie, dit-il, +en prenant le joli minois entre ses larges mains. On +va être sage, car nous allons avoir…</p> + +<p>Il se détourna et acheva à voix basse : « Nous +allons avoir un fichu moment à passer ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">CHAPITRE XVI<br> +<span class="xsmall">LA LOI HOMICIDE</span></h2> + + +<p>Assise sur la table, la petite Isabelle leva les yeux +vers Billy et éclata de rire, puis le rire s’acheva en +demi-gémissement et Billy s’aperçut que ses doigts +s’étaient crispés sur la petite épaule au point de lui +faire mal. Il tirailla les cheveux de l’enfant pour +ramener sa bonne humeur et la déposa par terre. +Ensuite il se dirigea vers la porte entrebâillée. Il +faisait calme dans la chambre obscure. Il écouta +pour saisir un soupir ou un sanglot et n’entendit +rien.</p> + +<p>Un rideau était tiré devant l’unique fenêtre et +il ne pouvait que voir à peine parmi l’ombre plus +dense là où Isabelle était étendue sur le lit. Son +cœur battit plus vite tandis que doucement il +appelait le nom d’Isabelle. On ne répondit pas. Il +regarda derrière lui. La petite Isabelle avait trouvé +quelque objet sur le plancher et jouait. De nouveau +il appela la mère et de nouveau il ne reçut +pas de réponse. Il fut saisi d’une sorte de terreur. +Il désirait s’avancer jusqu’à l’ombre opaque et +s’assurer que la malade respirait, mais une main +semblait le retenir. Alors, le transperçant comme +un coup de poignard, lui arrivèrent de nouveau +ces mots assourdis et plaintifs d’accusation :</p> + +<p>— C’est vous… c’est vous… c’est vous !</p> + +<p>Et dans ces mots, tout assourdis et gémissants +fussent-ils, il reconnut quelque chose de la folie de +Pelletier.</p> + +<p>C’était le délire. Il recula d’un pas et se passa +la main sur son front. Son front était humide, +mouillé de sueur froide. Il sentait une douleur +aiguë à l’endroit où il avait reçu le coup et un +éblouissement passager le fit chanceler. Alors, +d’un formidable effort, il se ressaisit et retourna +vers la petite fille. Et comme il traversait le seuil +pour porter l’enfant au dehors à l’air frais, les +paroles délirantes d’Isabelle le poursuivaient :</p> + +<p>— C’est vous… vous… vous !</p> + +<p>L’air froid lui fit du bien et il se précipita vers la +tente avec la petite Isabelle. Tandis qu’il l’y déposait +parmi les couvertures et les peaux d’ours, il se +rendit compte rapidement de la situation désespérée. +L’enfant ne pouvait rester dans la cabane et +pourtant elle ne serait pas à l’abri du danger sous +la tente, car il devrait, lui, passer la moitié de son +temps près de la mère. Un frisson le secoua en songeant +ce que cela voulait dire.</p> + +<p>Pour lui-même, il ne redoutait nullement la +maladie terrible qui avait frappé Isabelle. Il avait +couru le risque de contagion plusieurs fois auparavant +et était demeuré indemne, mais son âme +tremblait de peur à regarder les clairs yeux bleus +de la petite Isabelle et il caressait tendrement les +douces boucles encadrant sa figure. Si Croisset et +sa femme l’avaient seulement emmenée, elle !…</p> + +<p>En pensant à ces gens, il se redressa tout à coup.</p> + +<p>— Allons, mon petit, vous allez rester ici, déclara-t-il. +Compris ? Je vais rabattre et boutonner la portière +de la tente et vous n’allez pas pleurer. Que je +ne m’appelle plus Mac Veigh si je n’attrape pas ce +maudit métis, mort ou vif !</p> + +<p>Il boutonna le flanquet afin qu’Isabelle ne pût +s’évader et la laissa seule, tranquille et étonnée. +L’isolement ne lui était pas chose nouvelle. L’isolement +ne l’effrayait pas et, en écoutant l’oreille +appliquée contre la tente, Billy entendit bientôt +que la fillette jouait avec la brassée d’objets qu’il +avait rassemblés autour d’elle. Il se précipita vers +ses chiens qu’il attela au traîneau. Croisset et sa +femme n’avaient pas plus d’une demi-heure d’avance +sur lui… trois quarts d’heure au maximum. Il +ferait la plus belle randonnée de toute sa vie pendant +une heure ou deux, les rejoindrait et les ramènerait, +revolver braqué. S’il devait y avoir lutte, il +se battrait.</p> + +<p>A un endroit où la piste pénétrait dans la forêt, +il hésita, se demandant s’il n’irait pas plus vite en +laissant attelage et traîneau derrière lui. L’entrain +des chiens le décida. Ils flairaient l’odeur laissée +sur la neige par l’attelage rival et attendaient +impatiemment qu’on leur dît de continuer. Billy +fit claquer son fouet au-dessus de leur tête.</p> + +<p>— Vous désirez le combat, n’est-ce pas ? mes +enfants, s’écria-t-il. Moi aussi. Allons-y ! Hue !… +hue !…</p> + +<p>Billy se mit à genoux sur le traîneau pendant que +les chiens s’élançaient. Ils n’avaient pas besoin +d’être dirigés ; ils suivaient rapidement la trace +de Croisset. Cinq minutes plus tard, ils abordaient +un petit bois et débouchaient ensuite dans une +clairière étroite garnie de broussailles rabougries +à travers quoi coulait la rivière Castor. Là, la +neige était molle et abondante. Billy courut derrière +le traîneau, s’accrochant à la corde de remorque +pour empêcher le traîneau de le lâcher si les +chiens s’emballaient à l’improviste.</p> + +<p>Il se rendait compte que Croisset avait fait tous +ses efforts pour mettre bonne distance entre lui et +la cabane pestiférée. Il fut tout à coup frappé +par l’idée que quelque chose en plus que la peur +de la mort rouge hâtait leur fuite. Il était évident +que le métis était éperonné par la pensée de son +mauvais coup dans la cabane. Il croyait probablement +qu’il était un meurtrier et Billy sourit en +remarquant que Croisset avait fouetté ses chiens +pour les obliger à courir à travers les tas de neige +amoncelée. Il mit son attelage au pas, persuadé +que le métis avait perdu la tête et qu’il serait +fourbu lui et ses chiens en moins de quelques milles. +Il avait maintenant bon espoir de les atteindre +quelque part dans la plaine.</p> + +<p>Tandis qu’il pensait à cela, il ressentit de nouveau +une brusque et lancinante douleur à la nuque. +Cela ne dura qu’une minute mais, en ce moment, +la neige se brouilla devant ses yeux et il dut +étendre les bras pour se garder de tomber. La corde +avait échappé de ses mains, et quand l’éblouissement +fut passé, le traîneau était à vingt mètres en +avant. Il le rattrapa et s’y accrocha, haletant +comme s’il avait fourni une longue course. Il se +mit à rire en reprenant ses sens, et regarda par-dessus +les échines grises de ses chiens qui tiraient ferme, +mais du même coup le rire s’éteignit sur ses lèvres.</p> + +<p>On eût dit qu’une lame de couteau avait, d’une +seule poussée brûlante, couru de son cou à son +cerveau et il s’étala sur le visage en poussant un +cri de douleur. Somme toute, le coup de Croisset +avait fait son œuvre. Billy se rendit compte qu’il +faisait effort pour crier aux chiens de s’arrêter. +Pendant cinq minutes ils continuèrent indifférents +à la demi-douzaine de faibles commandements +qu’il leur jetait du fond du brouillard qui s’épaississait +autour de lui. Quand enfin il releva la tête et +que la plaine redevint blanche à ses yeux, les chiens +avaient fait halte. Ils étaient empêtrés dans leur +harnais et flairaient la neige.</p> + +<p>Billy se leva. L’obscurité et la douleur le quittèrent +aussi rapidement qu’elles étaient venues. Il vit +devant lui la piste de Croisset. Puis il regarda les +chiens. Ils s’agitaient presque à angle droit avec le +traîneau dont l’extrémité était enfoncée profondément +dans un tas de neige. En poussant un bref +commandement, il les cingla de la lanière de son +fouet et se dirigea à la tête du meneur. Les chiens +s’aplatirent sur le ventre en montrant les crocs.</p> + +<p>— Quoi diable !… commença-t-il et il s’arrêta.</p> + +<p>Il examina la neige. Partant directement de la +trace de Croisset, il y en avait une autre, une trace +de raquettes. Pendant un moment, il crut que +Croisset ou sa femme, pour une raison quelconque, +s’étaient un peu écartés de leur traîneau. Un examen +plus attentif lui démontra que sa supposition +était inexacte. Le métis et sa femme portaient tous +deux les longues et étroites raquettes de la brousse +et cette seconde piste était tracée par les larges raquettes +en forme de panier que chaussent les Indiens +et les trappeurs de la steppe. En outre la piste +était bien frayée. Qui que ce fut qui eût passé là +récemment, y avait passé plusieurs fois déjà et +Billy donna cours à sa joie par un cri contenu. Il +était dans un secteur de pièges.</p> + +<p>La cabane du trappeur ne pouvait être bien +éloignée et le trappeur lui-même avait passé par +là, il n’y avait pas longtemps. Mac Veigh examina +les deux pistes et découvrit un endroit où l’extrémité +émoussée et courbe d’une raquette avait +recouvert une empreinte laissée par Croisset. A +cette découverte, Billy se fit un porte-voix de ses +mains gantées et poussa le long et plaintif « hallo » +des forestiers. C’était un cri qui pouvait porter à un +mille. Deux fois, il le poussa et, à la seconde fois, +on répondit. Pas très loin. Et Billy répliqua par un +troisième appel encore plus fort. Comme un éclair, +il ressentit la terrible douleur à la tête et s’abattit +sur le traîneau.</p> + +<p>Cette fois, il fut tiré de son évanouissement par +les aboiements et les grognements des chiens et par +une voix d’homme. Lorsqu’il dégagea la tête de ses +bras, il aperçut quelqu’un auprès des chiens. Il +essaya de se lever et chancela sur ses pieds. Puis il +tomba à la renverse et l’obscurité l’enveloppa plus +épaisse encore que l’instant d’avant. Quand il +rouvrit les yeux, il était dans une cabane. Il avait +l’impression d’une bonne chaleur. Le premier bruit +qu’il entendit fut le pétillement du feu et une porte +de fourneau qu’on refermait. Et il entendit quelqu’un +qui disait :</p> + +<p>— Le diable m’emporte, si ce n’est pas Billy +Mac Veigh.</p> + +<p>Billy fixa le visage qui était penché sur lui. C’était +un visage de blanc couvert d’une courte barbe +rousse. La barbe était nouvelle, mais les yeux et la +voix il les aurait reconnus n’importe où. Pendant +deux ans, il avait, là-bas, mangé au mess avec +Rookie Mac Tabb, à Norway et à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>. +Mac Tabb avait quitté le service à cause d’une jambe +mauvaise.</p> + +<p>— Rookie, bégaya-t-il.</p> + +<p>Il se mit debout et les mains de Mac Tabb l’empoignèrent +aux épaules.</p> + +<p>— Le diable m’emporte, si ce n’est pas Mac +Veigh ! s’écria-t-il de nouveau, la surprise dans sa +voix et sur son visage. Joë vous a ramené il y a +cinq minutes et je ne vous avais pas bien regardé +jusqu’à maintenant. « Billy Mac Veigh !… Hé bien ! +Je suis… » Il s’arrêta pour regarder le front de Billy +où il y avait une tache de sang. « Blessé ? demanda-t-il +brusquement. Est-ce que c’est ce damné +métis ? »</p> + +<p>Billy lui étreignait déjà les mains. En face, tout +près du traîneau, encore agenouillé devant la porte +close, il aperçut le visage sombre d’un Indien tourné +de son côté.</p> + +<p>— C’est Croisset, dit-il. Il m’a frappé avec le +manche de son fouet, et ça m’a joué de drôles de +tours depuis lors. Avant qu’il m’en arrive un autre, +il faut que je vous conte pourquoi j’étais en route, +Rookie. Mon Dieu ! c’est une rude chance que je sois +tombé sur vous à temps, écoutez !</p> + +<p>Il fit rapidement à Mac Tabb le récit de la mort +de Scottie Deane, de la fuite de Croisset de la cabane +et de la situation là-bas.</p> + +<p>— Il n’y a pas une minute à perdre, conclut-il, +en serrant la main de Mac Tabb. Il y a, là-bas, +la gosse et sa mère et il faut que j’y retourne, +Rookie. Le reste est votre affaire. Il nous faut trouver +une femme, sinon bientôt…</p> + +<p>Il se leva et resta debout, regardant Mac Tabb +et l’autre fit un signe d’assentiment.</p> + +<p>— Je comprends, dit-il. Vous voilà dans un +bel embarras, Billy. Il y a deux cents milles d’ici +à la blanche la plus voisine là-bas, par delà le Brochet. +Vous ne trouveriez pas un Indien pour s’approcher +à plus d’un demi-mille d’une cabane atteinte +par l’épidémie et je doute qu’une blanche consente +à venir. Le seul moyen que j’aperçoive c’est d’envoyer +à Fort Churchill ou à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span> et d’obtenir +que les autorités expédient une infirmière. Cela +prendra deux semaines.</p> + +<p>Billy ébaucha un geste de désespoir. Joë, l’Indien, +avait écouté attentivement et déjà il se levait +tranquillement de son poste devant le fourneau.</p> + +<p>— Il y a un camp indien passé le lac La Flèche, +dit-il en regardant Billy. Je connais là une femme +qui n’a pas peur de la contagion.</p> + +<p>— Sûr comme le destin ! s’écria joyeusement +Mac Tabb. La mère de Joë est par là et je me +demande ce qu’elle ne ferait pas pour Joë. Cet +hiver, elle a accompli un trajet de cent cinquante +milles, toute seule, pour le venir voir. Elle viendra. +Va la chercher, Joë. Je me porte garant que Billy +Mac Veigh lui payera ses services cinq dollars par +jour à partir du moment de son départ. Il se tourna +vers Billy. « Comment va votre tête ? » demanda-t-il.</p> + +<p>— Mieux. C’est cette course qui m’a fatigué, +je pense.</p> + +<p>— Alors nous allons partir pour la cabane de +Croisset et je ramènerai le mioche.</p> + +<p>Ils laissèrent Joë préparer son voyage de trois +jours pour le Sud-Est et, hors de la cabane, Mac +Tabb exigea que Billy montât derrière les chiens. +Ils revinrent en arrière pour repérer la trace de +Croisset et, quand ils l’eurent retrouvée, Mac Tabb +partit d’un grand éclat de rire.</p> + +<p>— Je gagerais qu’ils courent comme les lapins, +dit-il. Que diable pensiez-vous faire si vous les aviez +rattrapés, Billy ? Ramener la femme en la traînant +par les cheveux ? Je suis content que vous ayez fait +la culbute comme ça. Vous auriez plus vite battu +un lynx que Croisset. Il vous aurait perforé de derrière +un tas de neige, aussi sûr que vous vous appelez +Mac Veigh.</p> + +<p>Billy se sentait allégé d’un immense fardeau et +se sentait un peu enclin à confier à son compagnon +un peu plus que ce qu’il avait dit au sujet d’Isabelle +et de lui-même. Cependant, il n’en fit rien. Tandis +que Mac Tabb avançait à grandes enjambées devant +lui et excitait les chiens, il supputait les chances +qu’avaient Joë et sa mère de revenir avant une +semaine. Pendant ce temps, il serait seul avec Isabelle +et, malgré l’horrible crainte qui n’avait jamais +quitté son cœur, il lui était impossible de ne point +éprouver un frisson de plaisir à cette pensée. Ce +seraient des jours d’agonie pour lui aussi bien que +pour elle, et pourtant il serait tout près, tout près +de la jeune femme qu’il aimait. Et la petite Isabelle +serait en sécurité à la cabane de Rookie. Si un +malheur arrivait…</p> + +<p>Ses mains s’agrippaient aux rebords du traîneau +à la pensée qui traversait son cerveau. C’était la +pensée de Pelletier. Si un malheur arrivait à Isabelle, +la petite fille serait à lui pour toujours, pour +toujours. Il chassa de lui cette pensée comme si +ç’avait été la peste elle-même. Isabelle vivrait. Il +lui conserverait la vie. Si elle mourait…</p> + +<p>Mac Tabb entendit le cri étouffé qui s’échappa +des lèvres de Billy. Il n’avait pu le refouler. Bon +Dieu ! si elle partait !… comme le monde serait +vide ! Ne plus la voir jamais, après ces jours de +terreur en perspective ! Mais si elle vivait, s’il savait +que le soleil brillait dans ses beaux cheveux, que +ses yeux bleus se levaient encore vers les étoiles : +et que dans ses tendres prières elle penserait quelquefois +à lui en même temps qu’à Deane, la vie +ne serait pas aussi solitaire pour lui.</p> + +<p>Mac Tabb était revenu à son côté.</p> + +<p>— Mal à la tête ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Un peu, mentit Billy. La route est plane devant +nous. Excitez les chiens.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, le traîneau faisait +halte devant la cabane de Croisset. Billy désigna +la tente.</p> + +<p>— La petite est là, dit-il. Allez faire sa connaissance, +Rookie. Je vais jeter un coup d’œil à +l’intérieur pour voir si tout va bien.</p> + +<p>Il entra sans bruit dans la cabane et ferma doucement +la porte derrière lui. La porte du fond +était comme il l’avait laissée, à moitié ouverte, et il +regarda dans la chambre avec un sauvage battement +de cœur. Il ne pouvait plus hésiter. Il fit un pas en +avant et prononça son nom :</p> + +<p>— Isabelle !</p> + +<p>Le lit remua et Billy fut surpris de la rapidité +avec laquelle Isabelle sauta par terre. Elle écarta +le lourd rideau de la fenêtre et se tint debout en +pleine lumière. Pendant un moment, Billy vit ses +yeux bleus remplis d’une flamme étrange tandis +qu’ils le fixaient. Un vif afflux de sang colorait les +joues de la jeune femme et il pouvait entendre +son souffle rauque sortir de ses lèvres entr’ouvertes. +Ses cheveux étaient encore épars et la couvraient +d’un voile brillant.</p> + +<p>— J’ai trouvé une cabane de trappeur, Isabelle, +et nous allons y conduire le bébé, continua-t-il. Elle +y sera en sécurité. Et nous avons envoyé chercher +du secours, une femme…</p> + +<p>Il s’arrêta muet d’horreur. Il vit plus complètement +la folie fébrile dans les yeux d’Isabelle. Elle laissa +retomber le rideau et ils furent dans l’obscurité. Et +les mots qu’il entendit murmurer étaient plus terribles +encore que la folie de son regard.</p> + +<p>— Vous ne la tuerez pas ! suppliait-elle. Vous ne +tuerez pas mon bébé ? Vous ne la tuerez pas !…</p> + +<p>Elle recula en chancelant vers le lit, répétant +et répétant ces mots. Ce ne fut que lorsqu’elle se +fut recouchée que Billy fit un mouvement. Tout le +sang de ses veines semblait s’être glacé. Il s’agenouilla +près d’Isabelle et ses mains plongèrent dans +la soie des cheveux, mais il n’en sentait plus le contact. +Il essayait de parler, mais les mots ne sortaient +plus de sa bouche. Et alors, tout à coup, Isabelle le +repoussa et il put voir l’éclair de ses yeux dans la +demi-obscurité. Pendant un moment elle parut lutter +contre le délire.</p> + +<p>— C’est vous, vous qui avez aidé à le tuer, +haleta-t-elle. C’est la loi… et vous êtes la loi. Elle +tue, tue, tue, et n’avoue jamais quand elle se trompe. +Il était innocent, mais vous et la loi l’avez traqué +jusqu’à sa mort. Vous êtes des assassins ! Vous +l’avez tué… Vous m’avez tuée… Et vous ne serez +jamais punis, jamais, jamais, parce que vous êtes +la loi et que la loi peut tuer, tuer, tuer !…</p> + +<p>Elle se rejeta en arrière en gémissant et Mac Veigh, +accroupi auprès d’elle, ses doigts ensevelis parmi ses +cheveux, ne trouva pas un mot à dire. Presque +aussitôt elle respira moins péniblement. Il sentait +son corps se détendre. Il se releva et se dirigea en +titubant vers l’autre pièce, fermant la porte derrière +lui. Même dans son délire, Isabelle avait dit vrai. +Pour toujours elle avait creusé entre eux un abîme +sombre. La loi avait tué Scottie Deane. Et lui +représentait la loi. Et pour la loi il n’y avait pas de +châtiment, même si elle enlevait la vie à un innocent.</p> + +<p>Il sortit. Mac Tabb était sous la tente. L’obscurité +du soir s’appesantissait sur un monde désolé. Au-dessus +de sa tête le ciel était bas et, tout à coup, en +poussant un grand cri, Billy leva les bras vers le ciel +et maudit cette loi qui ne pouvait être punie, la loi +qui avait tué Scottie Deane. Car lui, Mac Veigh, +était cette loi et Isabelle l’avait appelé assassin !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">CHAPITRE XVII<br> +<span class="xsmall">ISABELLE AFFRONTE L’ABIME</span></h2> + + +<p>Ce n’était plus le visage de Mac Veigh — le vieux +Mac Veigh — que Rookie Mac Tabb, l’ex-agent, +considérait quelques instants plus tard. Des journées +de maladie n’auraient pu appesantir sur lui +une main plus lourde que n’avaient fait ces quelques +minutes passées dans la chambre obscure de la +cabane. Son visage était blême et tiré. Des rides +amères se creusaient aux commissures des lèvres +et quelque chose d’étrange et de trouble habitait +dans ses yeux. Mac Tabb ne s’aperçut pas du changement +avant d’être dehors aux dernières lueurs du +jour, la petite Isabelle dans ses bras. Alors, il regarda +Billy attentivement.</p> + +<p>— Ce coup vous fait mal, dit-il. Vous semblez +malade. Peut-être ferais-je mieux de rester ici avec +vous, cette nuit ?</p> + +<p>— Non, il ne faut pas ! répliqua Billy, essayant +de cacher ce qu’il savait que l’autre voyait. Emportez +l’enfant à la cabane. Une nuit de sommeil et +je serai aussi alerte qu’un chat. Je vais vacciner le +bébé avant votre départ.</p> + +<p>Il rentra sous la tente et tira de son paquetage +la petite trousse en caoutchouc dans laquelle il +portait quelques médicaments et un rouleau de +coton aseptisé. Dans une petite fiole, il y avait +des pointes de vaccin. Il revint avec cette fiole et +le coton.</p> + +<p>— Tenez-la bien, dit-il, pendant qu’il retroussait +la manche de l’enfant. Je vais vous donner une +pointe supplémentaire et, si ceci ne prend pas dans +sept ou huit jours, vous recommencerez l’opération.</p> + +<p>Avec le bout de son canif, il se mit à inciser doucement +la peau rose et tendre de bébé Isabelle. +Il s’attendait à l’entendre pleurer. Mais elle n’avait +pas peur et ses grands yeux bleus suivaient ses +mouvements d’un air étonné.</p> + +<p>A la fin, cela commença à lui faire mal et ses +petites lèvres frémirent. Mais elle ne cria pas et, +comme des larmes embrumaient ses yeux, Billy +referma son canif et la prit dans ses bras, serrée +contre sa poitrine.</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, cher petit cœur ! s’écria-t-il +en plongeant sa figure dans les boucles soyeuses. +Vous avez beaucoup souffert, vous avez été gelée, +vous avez eu faim et on ne vous a jamais entendue +vous plaindre, depuis l’autre jour, là-haut, à Pointe +Fullerton. Petite chérie !…</p> + +<p>Mac Tabb l’entendit murmurer des paroles sans +suite et les petits bras d’Isabelle s’accrochèrent +plus étroitement encore au cou de Billy. Au bout +d’un moment, Billy la lui rendit et un peu de la +fatigue que Rookie avait vue sur le visage de Mac +Veigh était disparue.</p> + +<p>— Cela ne fera plus mal, dit-il en frottant le +vaccin à l’endroit rougi du bras. Il ne faut pas que +vous soyez malade, n’est-ce pas ? Et voilà qui vous +empêchera d’être malade. Là !…</p> + +<p>Il entoura le petit bras d’une bande de coton, +la noua et donna ce qui restait à Rookie. Puis il +reprit l’enfant dans ses bras, embrassa sa petite +figure chaude, ses bouclettes douces, après l’avoir +emmitouflée dans ses fourrures, la mit sur le traîneau.</p> + +<p>Rookie attelait les chiens lorsque, comme un +voleur, Billy coupa avec son canif une des boucles. +Isabelle se mit à rire gaîment lorsqu’elle vit la +boucle entre les doigts de Mac Veigh. Avant que Mac +Tabb se fût retourné, il avait glissé les cheveux dans +sa poche.</p> + +<p>— Je ne vais plus la voir bientôt, dit-il, faisant +effort pour contenir l’émotion de sa voix. C’est-à-dire +que je… je ne la verrai plus pour m’en occuper. +J’irai de temps en temps la regarder de la lisière +du bois. Vous l’apporterez dehors, Rookie, et il +ne faudra pas lui laisser savoir que je suis là. Elle +ne saurait pas ce que cela veut dire que je n’aille +point la voir.</p> + +<p>Il les suivit du regard tandis qu’ils disparaissaient +dans les ténèbres de la nuit et, quand ils furent +partis, un gémissement d’angoisse s’échappa de ses +lèvres. Car il savait que la petite Isabelle l’avait +quitté pour toujours. Il la reverrait de l’orée de la +forêt, mais il ne la tiendrait jamais plus dans ses +bras et il ne sentirait jamais plus ses tendres petits +bras autour de son cou, ni le doux frisson de ses +cheveux contre son visage. Longtemps avant que la +menace mortelle de contagion ait abandonné la +cabane et lui-même, il serait parti. Car c’était là +ce qu’Isabelle, la mère, avait exigé et, lui, serait +fidèle à sa promesse. Elle ne saurait jamais ce qui +s’était passé pendant les jours où elle délirait. Elle +ne le reverrait plus après cela. Il savait déjà comment +il s’en irait.</p> + +<p>Lorsque les secours arriveraient, il s’éloignerait +tranquillement, une nuit, et la vaste solitude l’engloutirait.</p> + +<p>Ses plans semblaient se dessiner sans qu’il y +pensât. Il s’en irait à Fort Churchill où il déposerait +contre Bucky Smith. Purs il quitterait le service. Le +terme de son engagement expirait dans un mois et il +ne rengagerait pas. « C’est la loi qui l’a tué… et vous +êtes la Loi. Elle tue, tue, tue… et elle ne revient +jamais sur ses erreurs, lorsqu’elle se trompe. » Sous +le ciel obscur, ces mots semblaient ne cesser jamais +à ses oreilles et, à chaque fois, ils augmentaient sa +haine des choses dont il avait fait partie pendant +des années.</p> + +<p>Il lui semblait entendre la voix accusatrice d’Isabelle +dans les soupirs étouffés du vent nocturne au +faîte des sapins et, parmi le calme du monde qui l’enveloppait, +les mots se poursuivaient dans son cerveau +jusqu’à paraître laisser après eux un sillage de feu.</p> + +<p>« Elle tue, tue, tue, et jamais ne revient sur ses +erreurs, quand elle s’est trompée. »</p> + +<p>Il grinça des dents, tandis qu’il se retournait +vers la cabane. Il se rappelait maintenant plus d’un +cas où la loi avait tué sans rémission. Cela faisait +partie du jeu de la chasse à l’homme. Mais il n’avait +jamais considéré cela du point de vue d’Isabelle +jusqu’au jour où elle lui en avait peint le tableau +par quelques paroles incohérentes d’accusation. +Le fait qu’il s’était battu pour Scottie Deane et +lui avait rendu la liberté n’excusait déjà plus Billy +à ses propres yeux.</p> + +<p>C’était surtout à cause de lui et de Pelletier que +Deane et Isabelle avaient été contraints de chercher +refuge chez les Esquimaux. De Fullerton, ils +avaient pisté et traqué Deane, comme ils auraient +traqué une bête. Il se voyait tel qu’Isabelle devait +le voir désormais : assassin de son mari. Il était +content, en retournant à la cabane, d’être arrivé +seulement le deuxième ou le troisième jour de la +fièvre. Il redoutait maintenant la guérison de la +malade plus que son délire.</p> + +<p>Il alluma une petite lampe dans la cabane et +écouta un moment à la porte du fond. Isabelle +était calme. Pour la première fois il examina la +hutte avec plus de soin. Croisset et sa femme l’avaient +abandonnée pleine de vivres. Il avait remarqué des +quartiers de venaison gelés suspendus au dehors et +il y découpa plusieurs tranches de viande. Il n’avait +pas faim, mais il mit la viande dans une marmite +qu’il plaça sur le fourneau afin d’avoir du bouillon +pour Isabelle.</p> + +<p>Il commença, tandis qu’il allait et venait, à +découvrir des indices de la présence d’Isabelle +dans la chambre. Pendue à une cheville de bois +fichée dans la paroi de planches, il vit une écharpe +qu’il savait lui appartenir. Sous l’écharpe il y avait +une paire de souliers à elle. Ensuite, il remarqua +que la table grossière de la cabane était recouverte +d’un fouillis d’objets auxquels il n’avait pas jusqu’alors +prêté attention. C’était des aiguilles et du +fil, des vêtements, une paire de mitaines et un bout +de ruban rouge qu’Isabelle avait porté au cou. +Retinrent aussi ses yeux deux paquets de vieilles +lettres nouées d’une faveur bleue et un troisième +tas défait et éparpillé.</p> + +<p>A la lueur de la lampe, il s’aperçut que toutes +les suscriptions des enveloppes étaient de la même +écriture. L’enveloppe du premier paquet était +libellée à M<sup>me</sup> Isabelle Deane, Prince Albert, +Saskatchewan ; la première enveloppe de l’autre +paquet à Miss Isabelle Rowland, Montréal, Canada. +Le cœur de Billy lui fit mal, tandis qu’il rassemblait +dans ses mains les lettres éparses et les plaçait +avec les autres sur un rayon au-dessus de la table. +Il comprit que c’était des lettres de Deane et que, +dans sa fièvre et sa solitude, Isabelle les relisait +lorsqu’il lui avait apporté la nouvelle de la mort +de son mari.</p> + +<p>Il était sur le point d’enlever les autres objets +de la table, quand, en déplaçant un vêtement, il +découvrit un journal plié et usé aux plis. C’était +une demi-page d’un quotidien de Montréal et sur +ce journal le portrait d’Isabelle Deane avait l’air +de le regarder. C’était une figure plus jeune, qui +semblait plutôt d’une fillette, mais qui, pour lui, +n’était pas à moitié aussi belle que la figure d’Isabelle +qui était venue à lui du fond de la steppe. +Ses doigts tremblèrent et sa respiration fut plus +précipitée, alors qu’il tenait le journal en bonne +lumière pour lire les quelques lignes sous la gravure.</p> + +<p>« Isabelle Rowland, une des dernières « filles du +Nord » de Montréal qui a sacrifié sa fortune par +amour pour un jeune ingénieur. »</p> + +<p>Malgré le sentiment de honte qui s’insinuait en +lui, à se permettre de pénétrer ainsi dans le passé +sacré d’Isabelle et du défunt, les yeux de Billy +parcoururent la date. Le journal était vieux de huit +ans. Et puis, il lut ce qui suivait. Durant ces quelques +minutes que les lignes sèches et froides de l’imprimé +lui révélèrent l’histoire d’Isabelle et de Deane, il +oublia qu’il se trouvait dans la cabane et qu’il pouvait +presque entendre respirer la jeune femme de qui +le merveilleux roman d’amour s’achevait maintenant +en tragédie.</p> + +<p>Il se vit avec Deane, ce jour-là — il y avait de +cela des années — lorsque pour la première fois il +leva les yeux sur Isabelle dans le vieux petit cimetière +aux morts inconnus et sauvage, à Sainte-Anne-de-Beaupré. +Il entendit tinter l’antique cloche de +l’église qui se trouve au flanc de la colline depuis +plus de deux cent cinquante ans et il put entendre +la voix de Deane racontant à Isabelle l’histoire de +cette cloche qui, aux jours d’autrefois, avait souvent +appelé les colons au combat contre les Indiens.</p> + +<p>Ensuite, comme il continuait sa lecture, il put +sentir le brusque frisson qui parcourut les veines +de Deane quand Isabelle lui avait dit qui elle était +et que Pierre Radison, un des grands propriétaires +du Nord, était son arrière-grand-père, qu’il avait +apporté ses offrandes à l’antique petite église, +qu’il s’était battu là, était mort près de là et que +son corps reposait quelque part parmi les morts +inconnus et les tombes sans nom.</p> + +<p>C’était une magnifique histoire et Mac Veigh +en découvrit plus entre les lignes qu’il n’y en avait +d’imprimé. Un jour il était allé à Sainte-Anne-de-Beaupré +voir le pèlerinage et les miracles et, là-bas, +avait rutilé devant lui la déclivité inondée de +soleil qui domine le large Saint-Laurent où Isabelle +et Deane s’étaient ensuite rencontrés et où +elle lui avait dit le rôle considérable que la vieille +cloche fêlée, l’ancienne église et le cimetière aux +morts anonymes avaient joué dans sa vie. Son +sang s’exaltait à lire ce qui avait suivi ce début +d’amour près du temple des pèlerins.</p> + +<p>Isabelle était orpheline, disait le journal. Son +oncle et tuteur était un maître de forge de vieille +race, la race qui avait fait partie de la contrée +déserte et de la Compagnie, depuis que les premiers +« Chevaliers d’aventures » avaient abordé là avec +le prince Rupert. Il habitait seul avec Isabelle dans +une vaste maison blanche au sommet de la colline, +une maison entourée par des murs de pierres et des +piquets de fer et d’où il considérait le monde avec +le froid dédain d’un seigneur féodal. Il devint l’ennemi +du jeune David Deane, dès l’instant qu’il en +entendit parler, beaucoup parce que ce dernier +n’était rien qu’un simple ingénieur des mines luttant +pour se faire sa position, mais surtout parce qu’il +était Américain et qu’il venait de par delà la frontière. +Les murs de pierres et les piquets de fer lui +faisaient obstacle. Les lourdes portes ne s’ouvraient +jamais devant lui. Alors s’était produite la brisure. +Isabelle, loyale dans son amour, était partie avec +Deane. L’histoire finissait là.</p> + +<p>Pendant quelques instants, Billy resta le journal +à la main, les caractères se brouillant devant ses +yeux. Il pouvait presque se représenter la vieille +maison d’Isabelle à Montréal. Elle s’élevait sur la +route escarpée et ombreuse qui escaladait le mont +Royal et où il avait un jour remarqué une file de +chevaux tirant des chariots de charbon dans la +rude montée.</p> + +<p>Il se rappela comme cette rue lui avait produit +une sorte de bizarre fascination, avec ses épaisses +murailles de pierres, ses vieilles maisons françaises +et cette atmosphère ancienne qui y persistait du +Montréal d’il y avait une centaine d’années. Douze +ans auparavant il était allé là-bas pour la première +fois et avait gravé son nom sur l’escalier de bois +menant au sommet de la montagne. Alors, Isabelle +était là aussi. Peut-être était-ce elle qu’il avait +entendue chanter derrière une de ces murailles.</p> + +<p>Il mit le journal avec les lettres, prenant note du +nom de l’oncle. Si un malheur arrivait, ce serait +son devoir peut-être de lui envoyer un mot. Et +puis, à la réflexion, il déchira en menus morceaux +la bande de papier sur laquelle il avait écrit le +nom. Henri Lecours avait rompu avec sa nièce. +Et, si elle venait à mourir, pourquoi lui, Billy Mac +Veigh, lui parlerait-il de la petite Isabelle ? Depuis +le terrible châtiment qu’Isabelle lui avait infligé +et à la loi, le mot « devoir » avait pour lui une tout +autre signification.</p> + +<p>Plusieurs fois, durant l’heure suivante, Billy +écouta à la porte. Ensuite il prépara un peu de thé, +des rôties et enleva le bouillon du fourneau. Il +alla dans la chambre, laissant tout par terre près du +feu pour les empêcher de refroidir. Il entendit +remuer Isabelle et, comme il s’approchait d’elle, +elle poussa un léger cri.</p> + +<p>— David, David, est-ce vous ? gémit-elle. Oh ! +David que je suis heureuse que vous soyez venu !</p> + +<p>Billy se pencha vers elle. Dans l’obscurité son +visage paraissait d’un gris cendreux, car, comme +un trait de feu dans la chambre sans lumière, la +vérité s’était fait jour en lui. L’émotion et la fièvre +avaient accompli leur œuvre et, dans son délire, +Isabelle croyait que c’était Deane, son mari. Dans +les ténèbres, Billy vit qu’elle lui tendait les bras.</p> + +<p>— David ! soupira-t-elle. Et il y avait dans sa +voix un tel amour et un tel contentement que Mac +Veigh frémit d’épouvante jusqu’au tréfonds de +l’âme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">CHAPITRE XVIII<br> +<span class="xsmall">L’ACCOMPLISSEMENT D’UNE PROMESSE</span></h2> + + +<p>Durant le silence qui suivit les mots murmurés +par Isabelle, s’offrit à Billy un moyen de résoudre la +crise à laquelle il assistait. La pensée de s’abandonner +à sa première impulsion et de prendre la place de +Deane pendant ces heures de fièvre d’Isabelle +l’emplit aussitôt d’une répulsion qui le fit s’éloigner +du lit, les poings tellement serrés que ses ongles +blessèrent ses paumes calleuses.</p> + +<p>— Non, non, ce n’est pas David, commença-t-il, +mais les mots expirèrent dans sa gorge.</p> + +<p>Lui dire cela, lui faire connaître la vérité — que +son mari était mort — pouvait la tuer maintenant. +L’espoir et la croyance qu’il était vivant et près +d’elle pourrait contribuer à la rendre à la vie. Plus +promptement qu’il n’aurait pu l’exprimer, la situation +lui apparut comme dans un éclair. Si Deane +était vivant et près d’elle, sa présence la sauverait. +Et si elle croyait que <i>lui</i> était Deane, il la sauverait. +En fin de compte, elle ne saurait jamais.</p> + +<p>Il se souvint que Pelletier avait oublié bien des +choses qui lui étaient arrivées pendant son délire. +Quant à Isabelle, lorsqu’elle s’éveillerait guérie, cela +ressemblerait à un rêve au pis aller. Quelques mots +de lui, dès lors, achèveraient de l’en convaincre. +S’il le fallait, il lui dirait qu’elle avait beaucoup +parlé de Deane pendant sa fièvre et qu’elle s’imaginait +qu’il était auprès d’elle. Elle ne soupçonnerait +point le rôle que lui, Mac Veigh, avait joué.</p> + +<p>Isabelle avait attendu une minute, mais maintenant +elle murmurait de nouveau comme si elle +était un peu effrayée du mutisme qu’il gardait :</p> + +<p>— David… David…</p> + +<p>Il se rapprocha vivement du lit et ses mains +rencontrèrent celles qui se tendaient vers lui. Elles +étaient brûlantes et sèches et les doigts d’Isabelle +s’enlacèrent aux siens presque farouchement et +attirèrent ses mains sur sa poitrine. Elle soupira +comme si elle allait reposer plus à l’aise maintenant +que ses mains la touchaient.</p> + +<p>— Je vous ai préparé un peu de bouillon, lui +dit-il, osant à peine parler. Voulez-vous en prendre +un peu, Isabelle ? Il le faut… et dormir.</p> + +<p>Il sentit la pression des mains de la jeune femme +et elle lui parla d’un ton si calme que, pendant un +instant, il crut vraiment qu’elle avait repris conscience.</p> + +<p>— Je n’aime pas l’obscurité, David. Je ne puis +vous voir. Et je désire relever mes cheveux. Voulez-vous +apporter de la lumière ?</p> + +<p>— Pas avant votre guérison, murmura-t-il, la +lumière vous ferait mal aux yeux. Je vais demeurer +avec vous… près de vous…</p> + +<p>Elle leva dans les ténèbres une de ses mains qui +lui caressa le front. Dans cet attouchement, il y +avait tout l’amour et toute la douceur qu’elle avait +témoignés à l’homme qui n’était plus et cette +caresse fit frissonner Billy au point qu’il lui sembla +que le tréfonds de son cœur allait éclater dans un +sanglot. Brusquement sa main quitta son visage +et il entendit Isabelle qui s’agitait.</p> + +<p>— Mes cheveux… David…</p> + +<p>Il avança une main qui toucha le doux nuage +de sa chevelure. Elle tombait en désordre autour +de sa figure et de son cou, et il souleva doucement +la malade, pendant qu’il retirait les lourdes tresses. +Il n’osait parler, tandis qu’il lissait les boucles +superbes et les nattait. Isabelle soupira, soulagée, +lorsqu’il eut fini.</p> + +<p>— Je vais maintenant apporter le bouillon, dit-il.</p> + +<p>Il se rendit dans l’autre chambre où la lampe +était allumée. Ce ne fut qu’en prenant la tasse de +bouillon qu’il remarqua que sa main tremblait. Un +peu du liquide se répandit sur le sol et il fit tomber +un morceau de pain grillé. Lui aussi passait au +creuset de la douleur, comme Isabelle Deane.</p> + +<p>Il retourna près d’elle et la souleva de façon que +sa tête s’appuyât contre son épaule et la tiédeur +des longs cheveux couvrit ses joues et son cou. +Obéissante, elle mangea une demi-douzaine de morceaux +de pain rôti qu’il avait trempés dans le +bouillon et but quelques gorgées de liquide. Elle +serait restée là ensuite, son visage tourné contre le +sien, mais Billy, voyant qu’elle allait s’y endormir, +la recoucha doucement sur l’oreiller.</p> + +<p>— Maintenant, il faut dormir, conseilla-t-il doucement. +Bonne nuit.</p> + +<p>— David !</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Vous… vous ne m’avez pas embrassée.</p> + +<p>Il y avait une plainte enfantine dans sa voix et +Billy, réprimant un sanglot, se pencha sur elle. Pendant +une minute, les bras d’Isabelle entourèrent son +cou. Il sentit le doux, le frémissant contact de ses +lèvres brûlantes, puis il recula et un « bonsoir, +David » le suivant jusqu’à la porte, il rentra dans la +première chambre. En poussant un sanglot entrecoupé, +il se laissa tomber sur le petit lit où Croisset +avait passé la dernière nuit.</p> + +<p>Il demeura une heure avant de soulever son +visage des couvertures. Cependant, il n’avait pas +dormi. Pendant cette heure et la demi-heure qui +l’avait précédée dans la chambre d’Isabelle, des +rides s’étaient creusées sur sa figure qui le vieillissaient. +Une fois, Isabelle l’avait embrassé et il +avait gardé ce baiser comme le plus précieux trésor +qu’il eût possédé de toute sa vie. Et ce soir, elle lui +avait donné plus qu’un baiser, car il y avait eu de +l’amour et non plus seulement de la reconnaissance +dans la chaleur de ses lèvres, dans la caresse de ses +mains et de ses bras, dans le frôlement de son +visage fiévreux contre le sien. Mais ils ne lui procuraient +pas le plaisir de ce baiser qu’Isabelle lui avait +donné dans la steppe.</p> + +<p>Accablé de douleur, il se leva et se dirigea vers +la porte. Malgré qu’il sût qu’il n’y avait pour lui +d’autre alternative, il se considérait aussi coupable +qu’un voleur. Profiter de pareille situation le remplissait +de dégoût pour lui-même et il aspirait après +l’heure où renaîtrait la conscience, bien qu’elle dût +ramener chagrin et désespoir qui s’égaraient maintenant +dans l’oubli de la fièvre.</p> + +<p>Il y a toujours dans les contrées du Nord, quelque +part, la trace sinistre de la mort rouge — la petite +vérole — et Billy connaissait bien le cours de la +maladie. Il croyait que la fièvre avait frappé Isabelle +trois ou quatre jours auparavant et qu’il y +aurait encore trois ou quatre jours pendant lesquels +la jeune femme aurait le délire. Puis viendrait la +réaction, Isabelle se réveillerait à la certitude que +son mari était mort et que lui, Billy, était demeuré +avec elle, seul, tout ce temps-là.</p> + +<p>Il écouta un moment à la porte. Isabelle reposait +tranquillement et il sortit de la cabane sans faire de +bruit. La nuit était devenue plus sombre et plus +dense. Pas une éclaircie dans les mornes ténèbres là-haut. +Le vent s’était levé du Nord-Est, tout juste +assez de vent pour faire se lamenter les cimes des +arbres et emplir d’un bruit inquiet l’horizon borné +qui enveloppait Billy. Il alla vers la tente où avait +été la petite Isabelle et il y avait dans l’air quelque +chose qui l’oppressait. Il regrettait d’avoir envoyé +tous les chiens avec Mac Tabb. Une immense solitude +l’accablait. C’était comme une main visqueuse +étouffant son cœur sous son étreinte et lui donnant +la nausée. Il se retourna et regarda la lumière de la +cabane. Isabelle était là et il avait cru que là où elle +était il ne serait jamais plus solitaire. Mais il savait +maintenant que s’était creusé entre eux un abîme +qu’une éternité ne pourrait combler. Il frissonna, +car en même temps que le vent nocturne il lui semblait +sentir de nouveau la présence de Scottie +Deane. Il serra les poings et plongea les yeux égarés +au puits des ténèbres.</p> + +<p>On eût dit qu’il avait entendu les « Cavaliers sauvages » +passer par là, haletant et chevauchant à +travers les cimes des sapins, les cavaliers sauvages +envoyés pour rassembler les âmes des morts. Deane +était avec lui, comme son fantôme avait été avec lui, +la nuit qu’il s’en retournait vers Pelletier après avoir +planté la croix sur la tombe de Scottie. Et pendant +quelques instants, le sentiment de cette obscure +présence parut alléger le fardeau étouffant qui pesait +sur son cœur. Il savait que Deane comprendrait et +sa présence le réconfortait. Il alla regarder dans la +tente, bien qu’il n’eût rien à y voir.</p> + +<p>Il retourna ensuite à la cabane. Le souvenir de +la tombe et de la croix de bouleau le ramena à la +pensée de son devoir à l’égard de la jeune femme. De +sa pochette de caoutchouc il tira un bloc-notes et +un crayon.</p> + +<p>Pendant plus d’une heure ensuite, il travailla +sans répit à la lueur vacillante de la lampe. Il savait +qu’Isabelle irait revoir Deane. Bientôt peut-être… +ou dans longtemps ; mais elle irait. Et pas à pas, il +traça sur une carte la route qui conduisait de la +petite cabane à la lisière de la steppe. Après quoi, +de sa large et rude écriture, il écrivit les sentiments +qui débordaient de son cœur.</p> + +<p>« Que Dieu vous ait toujours en sa garde ! Je voudrais +donner ma vie pour vous le rendre. Je ne veux +pas que sa tombe demeure ignorée. J’y retournerai +un jour et j’y planterai des fleurs bleues. Je suppose +que vous ne connaîtrez jamais ce que j’aurais voulu +faire pour vous le ramener et vous rendre heureuse. »</p> + +<p>Il savait qu’il n’avait point fait une promesse +qu’il ne pourrait tenir. Il retournerait à la tombe +solitaire à la lisière de la steppe. Un vague appel l’y +attirait maintenant, un appel qu’il ne pouvait comprendre +et qui venait du fond de sa tristesse. Il plia +le papier, l’enveloppa dans une feuille blanche et, à +l’extérieur, il écrivit le nom d’Isabelle Deane. Puis +il plaça le paquet avec les lettres sur la planchette +au-dessus de la table. Il était certain qu’elle dût le +trouver là.</p> + +<hr> + + +<p>Ce qui se passa durant la terrible semaine qui +suivit cette nuit-là, nul autre que Mac Veigh ne le +saurait jamais. Pour lui, ce furent sept jours de +lutte dont il garderait le souvenir jusqu’à la fin de +sa vie. Nuits sans sommeil et journées sans sommeil. +Lutte amère, presque sans repos, avec l’horrible +fantôme qui planait toujours dans la chambre du +fond. Lutte qui émaciait ses joues et creusait des +rides profondes sur son visage, lutte pendant laquelle +la voix d’Isabelle lui parlait tendrement et en s’excusant +pendant une heure, avec amertume pendant +l’heure suivante. Il sentit la caresse de ses mains. +Plus d’une fois elle l’attira vers le doux frémissement +de ses lèvres fiévreuses. Et puis, à des +moments plus terribles, elle l’accusa de pourchasser +à mort l’homme qui gisait sous la croix de +bouleau.</p> + +<p>Les trois jours de torture s’allongèrent en quatre +et le quatrième jusqu’au septième. Au plus intime +de son être, Mac Veigh souffrait, car il comprenait +la signification que tout cela prenait pour lui. Et le +troisième, le cinquième et le septième, il alla jusqu’à +la cabane de Mac Tabb ; Rookie sortit et +lui parla de loin, à l’aide d’un porte-voix d’écorce +de bouleau. Le septième jour, on n’avait pas encore +de nouvelles de Joë l’Indien ni de sa mère. Et ce +jour-là, pour la dernière fois, Billy joua son rôle de +Deane.</p> + +<p>Il entra dans la chambre d’Isabelle avec le bouillon, +des rôties et un bassin d’eau ; quand elle eut +mangé un peu, il la souleva et mit pour la soutenir +des couvertures derrière elle, afin de pouvoir peigner +et tresser ses magnifiques cheveux. Il faisait +plus clair dans la chambre, malgré le rideau qu’il +avait tiré étroitement. Au dehors, le soleil brillait +et sa lueur pâle traversait le rideau et éclairait les +somptueuses nattes qu’il brossait.</p> + +<p>Lorsqu’il eut fini, il recoucha doucement Isabelle +sur l’oreiller. Elle le regardait d’une façon singulière. +Alors d’un coup qui lui fit froid au plus secret de +l’âme, il lut ce qui était dans ses yeux : la guérison +et le retour à la conscience. Il vit brusquement +reparaître en eux l’ancienne frayeur, le vieux chagrin, +la renaissance de sa véritable personnalité ! Il +n’attendit pas de l’entendre parler, mais il se détourna +comme il avait fait cent fois déjà et quitta la chambre.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, il resta un moment debout +en silence, rassemblant son courage pour l’épreuve +qui approchait. La fin était venue pour lui. Il surmonta +sa faiblesse et, un instant après, se dirigea +vers la porte du fond. Mais cette fois-ci il n’entra +point, comme il faisait auparavant. Il frappa. +C’était la première fois. Et la voix d’Isabelle lui +cria d’entrer. Une douleur aiguë traversa soudain +le cœur de Billy lorsqu’il vit que la convalescente +s’était installée de manière à détourner de lui son +visage. Il se pencha sur elle et dit doucement :</p> + +<p>— Vous êtes mieux. Le danger est passé.</p> + +<p>— Je suis mieux, et… et… est-ce que c’est fini ? +l’entendit-il murmurer.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et… le bébé ?</p> + +<p>— Il se porte bien, oui.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. La chambre, +eût-on dit, frémissait. Puis Isabelle dit faiblement.</p> + +<p>— Vous étiez seul ?</p> + +<p>— Oui, seul, pendant sept jours.</p> + +<p>Elle tourna complètement sas yeux vers lui. Il +pouvait voir leur éclat dans le demi-jour. Il lui sembla +que leur regard descendait jusqu’aux arcanes de +son âme et qu’en ce moment Isabelle savait. Elle +savait qu’il avait assumé le rôle de David et, tout à +coup, elle détourna sa face avec un étrange sanglot, +un sanglot de honte. Il la sentit qui tremblait. Elle +semblait avoir peine à respirer et à rester ferme et il +entendit de nouveau les mots terribles :</p> + +<p>— Vous… vous… vous…</p> + +<p>— Oui, oui, je sais, je comprends, dit-il, et son +cœur lui faisait mal. Vous pouvez être tranquille +désormais. Je vous ai promis que si vous guérissiez +je partirais. Et je vais partir. Personne ne saura +jamais. Je vais partir.</p> + +<p>— Et vous ne reviendrez jamais plus ?</p> + +<p>Sa voix était terriblement calme et froide.</p> + +<p>— Jamais, dit-il. Je le jure.</p> + +<p>Elle s’écarta de lui au point qu’il ne pouvait déjà +plus distinguer d’elle que l’éclat de ses larges tresses +dans un rayon de lumière. Mais il pouvait entendre +son souffle sanglotant. Elle sut à peine quand il +quitta la chambre, tant il s’en alla doucement. Il +referma sur lui la porte et, cette fois, il mit le loquet. +La porte extérieure était ouverte et, tout à coup, il +entendit ce pourquoi il avait attendu et prêté +l’oreille : le bref et sec aboiement des chiens et une +voix d’homme.</p> + +<p>En trois bonds, il fut dehors. A mi-chemin, dans +l’étroite clairière, Joë l’Indien avait fait halte avec +l’attelage. Un coup d’œil vers le traîneau convainquit +Billy que la mère de Joë ne l’avait pas déçu. +Une petite vieille, maigriote et ratatinée, se dégageait +d’un tas de peaux d’ours, tandis qu’il courait +vers elle. De ses yeux enfoncés et vifs, elle le regardait +approcher, et ses mains étaient si décharnées +qu’elles ressemblaient à des serres. Mais, malgré +son aspect peu engageant, Billy l’aurait presque +embrassée à son arrivée.</p> + +<p>Elle s’appelait Maballa, avait dit Rookie, et elle +comprenait l’anglais qu’elle pouvait parler mieux +que son fils. Billy lui expliqua la disposition de la +cabane et, quand il eut terminé, elle prit un petit +paquet sur le traîneau, gloussa quelques mots à +Joë l’Indien et suivit Mac Veigh sans une seconde +d’hésitation.</p> + +<p>Qu’elle n’eût point peur de la contagion ajoutait +au soulagement de Billy. Aussitôt qu’elle fut débarrassée +de son capuchon et de sa lourde couverture, +elle entra sans crainte dans la chambre du fond et, +une minute après, Billy l’entendit qui parlait à Isabelle.</p> + +<p>Rassembler les quelques objets qui lui appartenaient +et les empaqueter lui prit quelques instants. +Puis il sortit et leva sa tente. Joë l’Indien était déjà +parti et il suivit sa trace. Une heure après, Mac +Tabb, averti par l’appel de Billy, apparaissait à la +porte de sa cabane. Il fit le tour de la hutte et prit +le vent jusqu’à ce qu’il fût à moins de cinquante +pas de Mac Veigh.</p> + +<p>Billy lui dit ce qu’il allait faire. Il allait partir à +Churchill ; il lui confiait Isabelle et le bébé. De Fort +Churchill, il enverrait une escorte pour ramener +la jeune femme et l’enfant vers le pays habité. Il +désirait des vêtements nouveaux, quelque chose du +moins qu’il pût mettre. Ceux qu’il portait, il serait +forcé de les brûler. Il suggéra qu’il pourrait mettre +un des complets de Joë, si ce dernier en avait de +rechange. Et Mac Tabb rentra dans la cabane pour +revenir, quelques instants plus tard, avec une brassée +de vêtements.</p> + +<p>— Voilà tout ce dont vous avez besoin, sauf une +chemise et des caleçons, dit Mac Tabb en déposant +le tout en tas sur la neige. Je vais attendre un peu +que vous vous soyez changé. Il vaut mieux brûler +ces vêtements-là tout de suite. Le vent pourrait +tourner et il ne faut pas que je sois pris dans les +bouffées de fumée.</p> + +<p>Il s’éloigna à distance rassurante pendant que +Billy ramassait les vêtements et entrait sous bois. +D’un bouleau il détacha un tas d’écorce et, au fur +et à mesure qu’il se déshabillait, il y jetait ses vieux +vêtements. Mac Tabb pouvait entendre le crépitement +et le craquement du feu, lorsque Billy reparut +vêtu du pantalon en peau de daim, numéro deux, de +Joë l’Indien, d’un paletot de fourrure usé et dépenaillé, +d’une casquette en peau d’anguille et d’une +paire de mocassins trop étroits pour lui.</p> + +<p>Pendant un quart d’heure, les deux hommes +bavardèrent, Mac Tabb se tenant toujours à cinquante +pas de la démarcation dangereuse. Puis il s’en +alla et ramena les chiens et le traîneau de Billy.</p> + +<p>— J’aurais aimé vous serrer les mains, Billy, +s’excusa-t-il, mais je pense qu’il vaut mieux pas. +Je ne suppose pas que nous osions sortir le mioche ?</p> + +<p>— Non, dit Billy. Au revoir, Mac. Je vous +reverrai plus tard. Allez seulement la chercher et +apportez-la jusqu’au seuil, voulez-vous ? Il ne faut +pas qu’elle sache que je suis ici et je la regarderai +de loin. Elle ne comprendrait pas, n’est-ce pas ? +si elle savait que je suis ici et que je ne suis pas venu +la voir.</p> + +<p>Il se dissimula parmi la sapinière, tandis que Mac +Tabb pénétrait dans la cabane. Peu après, ce dernier +reparaissait. Isabelle était dans ses bras et +Billy réprima un sanglot. Pendant une minute elle +tourna son visage vers lui et il put voir qu’elle +montrait du doigt la direction que Rookie lui avait +indiquée. Puis l’instant d’après le soleil illumina +la chevelure de l’enfant d’une flamme d’or, comme +Billy l’avait vu la première fois, en ce jour mémorable +à Fullerton. Il voulait lui crier un mot, au +moins un mot, mais ne sortit de sa bouche que +le sanglot qu’il s’efforçait de refouler.</p> + +<p>Il se tourna vers la forêt. Et cette fois il savait +qu’il s’en allait pour toujours.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">CHAPITRE XIX<br> +<span class="xsmall">UN PÈLERINAGE A LA STEPPE</span></h2> + + +<p>Le quatrième soir, après avoir quitté la cabane +atteinte par le fléau, Billy était campé sur la rivière +Loutre Boiteuse, à cent quatre-vingts milles de Fort +Churchill, là-bas, sur la baie d’Hudson. Il avait fini +son souper et fumait sa pipe.</p> + +<p>Il faisait une soirée merveilleusement claire, le +ciel flambant d’étoiles et de pleine lune. Plusieurs +fois Billy avait regardé la lune. C’était la lune que +les Indiens nomment la Lune sanglante, rouge +comme du sang, aux bords déchiquetés et comme +suintants. Dans la croyance indienne, elle signifiait +malheur à qui ne la gardait point derrière soi. +Pendant sept nuits consécutives, elle avait tracé +son sillage pourpre à travers les cieux pendant cette +terrible année d’épidémie où un quart de la population +forestière du Nord avait péri. Depuis lors, +elle était connue comme la Lune de la Peste.</p> + +<p>Billy n’avait vu la lune ainsi que deux fois auparavant. +Il n’était pas superstitieux mais, ce soir-là, +il était rempli d’une bizarre sensation de malaise. +Il se mit à rire d’un rire nerveux tandis qu’il fixait +les flammes pétillantes du bouleau et il se demanda +quelle nouvelle infortune pouvait bien lui être +réservée. Et puis, lentement, une douceur parut +venir vers lui du fond de la nuit admirable, comme +une main lénifiante, pour apaiser son cœur broyé +de douleur. Enfin, une fois de plus, il était dans +son domaine. Car les solitudes balayées par les +vents et les bois secoués avaient été sa demeure ; +plusieurs fois il s’était dit que la vie, loin d’eux, +lui serait impossible. Plus intensément que jamais +cette pensée le pénétrait cette nuit-là.</p> + +<p>Il faisait partie d’eux et eux faisaient partie de +lui. Et alors qu’il levait les yeux vers la lune rouge, +sa vue ne lui causait plus d’inquiétude, mais un +sentiment de joie singulière. Pendant une heure +il resta là assis, méditatif, et le feu s’éteignit. +Autour de lui le frémissement et le murmure de la +solitude l’enserraient de plus en plus. C’était son +monde ; il respira plus longuement et il écouta. +Solitaire et le cœur blessé, il sentit la vie, la sympathie +et l’amour de la nature s’insinuer en lui, +s’attrister de sa tristesse, le réchauffer de leur espoir, +l’assurer de nouveau de l’amitié de ces arbres, de +ces montagnes et de toute l’immensité vide qui l’environnait. +Cent fois, dans cette étrange illusion qui +naît de l’isolement dans l’extrême Nord, là-bas, il +avait donné vie et forme aux ombres étoilées qui +l’entouraient, aux ombres des hauts sapins, des +arbustes tordus, des roches et même des montagnes.</p> + +<p>Et maintenant ce n’était plus un jeu. A mesure +que chaque heure s’écoulait, cette nuit-ci, à +chaque jour et chaque nuit qui suivaient, ils devenaient +plus réels pour Mac Veigh. Les feux qu’il +allumait dans l’obscurité infinie lui représentaient +des scènes comme ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors. +Les arbres et les roches, les buissons +rabougris le réconfortaient de plus en plus dans la +solitude et lui donnaient l’illusion de la vie dans le +mouvement de va-et-vient de leurs ombres. Partout, +c’étaient les mêmes vieux amis fidèles, et sans +changement. L’ombre des sapins qui, cette nuit, lui +faisait signe à sa manière silencieuse était la même +que celle qui lui avait fait signe la nuit précédente +et des centaines de nuits auparavant ; les étoiles +étaient les mêmes, les vents qui chuchotaient au +faîte des arbres étaient les mêmes ; chaque chose +était comme elle était la veille et comme elle était il +y avait des années et des années. Il savait que dans +ces choses — et dans ces choses seulement — il posséderait +toujours Isabelle.</p> + +<p>Elle retournerait vers la civilisation et les scènes +changeantes de la vie, là-bas, feraient qu’elle oublierait +bientôt, sans doute. Mais dans son monde à +lui, il n’y avait pas de changement. Dans dix ans, il +pourrait reparcourir leur ancienne route et y trouver +encore des débris calcinés du feu de campement qu’il +avait allumé pour elle, cette nuit-là, hors de la steppe.</p> + +<p>La solitude garderait mémoire d’elle aussi longtemps +qu’il en ferait lui-même partie et, maintenant +qu’il approchait de Churchill, il savait qu’il +en ferait toujours partie.</p> + +<p>Trois semaines après avoir quitté la cabane de +Croisset, Billy arriva à Fort Churchill. Un mois +l’avait tellement changé que le facteur ne le reconnut +pas tout d’abord. L’inspecteur de service le +regarda deux fois et s’écria : « Mon Dieu ! c’est +vous, Mac Veigh ? »</p> + +<p>A Pelletier seul, qui l’attendait, Billy raconta +tout ce qui s’était passé là-bas, sur le Petit Castor. +Plusieurs lettres étaient arrivées pour lui à Churchill +et l’une d’elles l’informait qu’une mine d’argent +dans laquelle il avait des intérêts, du côté +de Cobalt, avait prospéré et que ses actions dans +la vente lui rapportaient aux alentours de dix mille +dollars.</p> + +<p>Il se servit de cette bonne fortune inattendue +comme excuse près de l’inspecteur, quand il refusa +de rengager. Une semaine après son retour à Churchill. +Bucky Smith était honteusement chassé du +service.</p> + +<p>Il y avait plusieurs personnes près d’eux, quand +Bucky, un sourire aux lèvres, vint à Billy et s’offrit +à lui serrer la main.</p> + +<p>— Je ne vous garde pas rancune, Billy, déclara-t-il +assez haut pour que les autres pussent entendre. +Seulement vous avez commis une grave erreur.</p> + +<p>Puis en quelques mots, pour les oreilles de Billy +seulement, il ajouta : « Souvenez-vous de ce que je +vous ai promis. Je vous tuerai à cause de ce que +vous avez fait, dussé-je vous poursuivre jusqu’au +bout du monde ! »</p> + +<p>Quelques jours après, Pelletier partit aux dernières +fontes des neiges afin d’essayer d’arriver à +<span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span> pendant que les transports en traîneau +étaient encore possibles.</p> + +<p>— J’espérais que vous viendriez avec moi, Billy, +suppliait-il pour la centième fois. Ma fiancée aurait +aimé vous voir venir et vous savez comme je le +désirais !</p> + +<p>Mais Billy ne se laissa point ébranler.</p> + +<p>— J’irai te voir un jour… quand vous aurez +un mioche, promit-il, en s’efforçant de rire, tandis +qu’il serrait pour la dernière fois la main de son vieux +camarade.</p> + +<p>Il demeura au poste encore trois jours après le +départ de Pelletier. Au matin du quatrième jour, +sac au dos et sans chiens, il partit vers le Nord-Ouest.</p> + +<p>— Je crois que je vais passer l’hiver prochain +à Fond du Lac, dit-il à l’inspecteur. S’il y avait +de la correspondance pour moi, vous pouvez l’envoyer +là-bas, si vous en trouvez l’occasion. Et si je +ne suis pas à Fond du Lac, on la retournera à Fort +Churchill.</p> + +<p>Il disait Fond du Lac, parce que la tombe de +Deane se trouvait entre Churchill et le vieux poste +de la Compagnie de la baie d’Hudson, par là-bas, +dans la région d’Athabasca. Les steppes étaient les +seuls endroits qui l’attiraient désormais, les seules +choses auxquelles il osât répondre. Il garderait la +promesse faite à Isabelle et visiterait la tombe de +Scottie. Du moins il s’efforça de penser qu’il accomplissait +une promesse. Mais au tréfonds de lui-même, +il y avait un sentiment intime qu’il n’aurait pu +expliquer.</p> + +<p>C’était comme si, parfois, un esprit l’accompagnait, +marchant à son côté et qui rôdait autour +de ses feux de campement la nuit ; lorsqu’il se laissait +aller à la bonne humeur, il sentait que c’était +dû à la présence de Deane. Il croyait à la robuste +amitié, mais il n’avait jamais cru à l’amour d’un +homme pour un homme. Il n’avait jamais pensé que +pareil sentiment pût exister, sauf peut-être de père +à fils. Pour lui, dans tous les châteaux irréels qu’il +avait bâtis et dans tous les rêves qu’il avait faits, +l’alpha et l’oméga de l’amour se limitaient à la +femme. Pour la première fois il comprenait ce que +cela voulait dire : aimer un homme, la mémoire +d’un homme.</p> + +<p>Quelque chose le retint de confier le secret de sa +mission à Churchill, même à Pelletier. Le soir avant +son départ, il avait caché en fraude une cognée +à la corne de la forêt et le second jour il en fit usage. +Il se rendit à un gros bouleau d’une seule venue, de +dix-huit pouces de diamètre, et il installa sa tente +à cinquante pas de là. Avant de se rouler dans ses +couvertures, cette nuit-là, il avait abattu l’arbre. +Le jour suivant il en équarrit le pied, et avant la +tombée du soir, le lendemain, il y avait taillé une +plaque épaisse de deux pouces, large d’un pied, +et longue de trois. Quand il reprit sa marche le lendemain +matin vers le Nord-Ouest, il abandonna sa +cognée derrière lui. La quatrième nuit, il travailla +avec son couteau de chasse et sa hachette de ceinture, +amincissant la planchette vers le bas, l’aplanissant +et l’égalisant. Il passa la cinquième nuit et la +sixième nuit à faire rougir au feu l’extrémité d’une +baguette de fer et à graver dans le bois, par ce moyen, +les trois premières lettres de l’épitaphe de Deane. +Un moment, il hésita, se demandant s’il inscrirait +Scottie comme prénom ou David. Il se décida pour +David.</p> + +<p>Il voyageait sans se presser, car pour lui le printemps +était la plus belle de toutes les saisons de la +solitude. Les neiges fondues chantaient entre les +coteaux et se précipitaient dans les vallons. Les +bourgeons des peupliers se gonflaient prêts à éclater +et les vignes-lierres étaient rouges comme du sang +dans la gloire de leur vie nouvelle.</p> + +<p>Dix-sept jours après avoir quitté Churchill, il +parvint à la bordure de l’immense steppe. Pendant +deux jours il obliqua à l’Ouest et, de bonne heure +dans la matinée du troisième jour, il parcourut +du regard la grise étendue, mouchetée de caribous +en course, que Pelletier, lui et la petite Isabelle +avaient traversée lorsqu’ils fuyaient les Esquimaux. +Il se rendit d’abord à la cabane où il entra. +Il était évident que personne n’y était venu depuis +qu’il l’avait quittée. Sur le lit de camp où Deane +était mort, il trouva une des mitaines de la petite +Isabelle. Il s’était demandé où elle l’avait perdue +et il en avait fait une autre de peau de lynx en se +rendant à la hutte de Croisset.</p> + +<p>Le petit lit qu’il avait installé pour l’enfant sur +le plancher était encore comme elle y avait dormi +la dernière fois et, sur le bout de couverture qui +avait servi d’oreiller, se voyait encore l’empreinte +de sa tête. Au mur pendait une paire de vieux pantalons +que Deane avait portés. Billy considérait +ces objets, immobile et silencieux, son paquet à ses +pieds. Il y avait dans la cabane une atmosphère +qui l’étouffait, l’angoissait, et il luttait pour maîtriser +cette ambiance, en sifflotant. Ses lèvres semblaient +inertes. Enfin, il sortit et se dirigea vers la +tombe.</p> + +<p>Les renards avaient passé par là et avaient un +peu fouillé autour de la croix de bois. A part quoi, +nul changement. Pendant le reste de l’avant midi, +Billy abattit un plant plus épais et en enfonça le +gros bout à trois pieds de profondeur dans la terre +à demi gelée, au chevet de la tombe. Puis, avec +de longues pointes qu’il avait apportées, il y cloua +la planchette. Il pensait que personne ne saurait +jamais ce que signifiaient les mots de l’épitaphe, +personne sinon lui et l’esprit de Scottie Deane. +De l’extrémité de la baguette rougie au feu, il avait +gravé dans le bois ceci :</p> + + +<p class="c"><span class="sc">David Deane</span><br> +Décédé le 27 Février 1908.<br> +Aimé par Isabelle et celui<br> +Qui voudrait pouvoir prendre<br> +Votre place et vous rendre<br> +à Elle.<br></p> + +<p class="offr">W. M. 15 Avril 1908.</p> + + +<p>Il ne s’arrêta point quand vint l’heure du dîner, +mais d’une crête située à quelques centaines de +mètres de là, il apporta des pierres et construisit +un monticule de quatre pieds de haut, tout autour +du jeune plant, afin que ni tempêtes mi bêtes sauvages +ne pussent l’abattre. Puis il se mit à chercher +dans les endroits les plus chauds et les plus ensoleillés +de la forêt où les sommités verdoyantes de la +vie végétale commençaient à se révéler. Il trouva des +perce-neiges, des silènes roses, de la vigne pourpre +et les déterra racine par racine ; enfin, en regardant +entre deux rocs, il découvrit la tige élancée d’une +fleur bleue. Il planta la vigne-lierre autour du tumulus +et la fleur bleue au chevet de la tombe.</p> + +<p>Midi était passé depuis longtemps quand retourna +à la cabane et, une fois de plus, il y fut accablé +par l’effrayante solitude qui s’en dégageait. +Il ne s’était pas imaginé cela. L’esprit de Deane +et son occulte présence lui avaient paru plus près +de lui à côté des feux de campement et parmi les +bois. Billy fit cuire de la viande sur le fourneau, +mais la flambée lui sembla bizarre et anormale +dans la chambre déserte.</p> + +<p>Même l’air qu’il y respirait était lourd, saturé +d’une oppression de mort et d’espoirs anéantis. Il +pouvait à peine avaler la nourriture qu’il venait +de préparer, bien qu’il n’eût rien mangé depuis le +matin. Quand il eut fini, il regarda sa montre. Elle +marquait quatre heures. Le soleil septentrional +s’était évanoui derrière les forêts lointaines, suivi +aussitôt par la lumière défaillante du rapide crépuscule. +Un moment, Billy resta sans bouger hors +de la cabane. Derrière lui, un hibou poussa son +hululement solitaire. Au-dessus de sa tête, un passereau +de buisson gazouilla. C’était justement +l’heure de la fin du jour et le commencement de +la nuit, lorsque la solitude retient son souffle et que +le calme s’étend.</p> + +<p>Billy croisa les bras et écouta. Hors du silence, +là-bas, et des ténèbres accrues, quelque chose l’appelait, +l’appelait loin de la cabane, loin de la tombe +et de la grise immensité de la steppe. Il retourna dans +la hutte et empaqueta ses affaires. Il prit la petite +moufle pour la conserver avec les autres trésors, +ensuite il sortit et ferma la porte derrière lui. Il +passa près de la tombe et, pour la dernière fois, +regarda l’endroit où Deane gisait inanimé.</p> + +<p>— Au revoir, mon vieux ! murmura-t-il, au +revoir !</p> + +<p>Le hibou hulula plus fort, tandis que Billy se +tournait vers l’Ouest. Ce cri le fit frissonner et il +pressa le pas dans le désert sans limite qui s’étendait +des centaines de milles entre lui et le poste de +Fond du Lac.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">CHAPITRE XX<br> +<span class="xsmall">LA LETTRE</span></h2> + + +<p>Des jours, des semaines et des mois d’un isolement +comme Billy n’en avait jamais connu de +pareil auparavant suivirent ce pèlerinage à la tombe +de Deane. C’était plus que de l’isolement. Il avait +connu l’isolement, le chagrin et le besoin d’être seul +parmi le chaos noir et silencieux de la nuit polaire ; +il en était presque devenu fou et il avait vu Pelletier +sur le point de mourir pour un rayon de soleil et un +bruit de voix.</p> + +<p>Mais cette fois-ci c’était autre chose. C’était une +morsure plus profonde, de jour en jour, de nuit en +nuit, dans son âme. Il avait cru que la pensée d’Isabelle +et son souvenir l’auraient rendu plus heureux, +même s’il ne devait plus jamais la revoir. Mais en +cela il s’était trompé. La solitude n’incite pas à +l’oubli. Chaque jour la voix de la jeune femme semblait +plus proche et plus réelle pour Billy ; elle faisait +de plus en plus partie de ses pensées et d’une +façon plus pressante. Il ne se passait pas une heure +de la journée qu’il ne se demandât où était Isabelle.</p> + +<p>Il espérait qu’elle et le bébé étaient retournées à +la vieille maison de Montréal où elle trouverait certainement +des amis pour veiller sur elle. Et pourtant, +il avait peur qu’elle fût demeurée dans la solitude, +que son amour pour Deane l’eût retenue là et +qu’elle eût trouvé un emploi de femme dans quelque +poste entre les terres supérieures et la steppe.</p> + +<p>Parfois un désir irrésistible le possédait de retourner +à la cabane de Mac Tabb et d’apprendre où elle +était partie. Mais il luttait contre ce désir, comme un +homme lutte contre la mort. Il savait qu’une fois +qu’il aurait cédé à la tentation de se rapprocher +d’elle de nouveau, il perdrait tout ce qu’il avait conquis +dans son combat intérieur pendant les journées +d’épidémie à la cabane de Croisset.</p> + +<p>De sorte que ses pieds l’emportaient sans répit +vers l’Ouest, alors que d’invisibles mains le retenaient +en arrière. Il n’alla pas directement à Fond +du Lac, mais passa presque trois semaines avec +un trappeur qu’il avait rencontré près de la rivière +Pipestone. On était en juin quand il parvint à Fond +du Lac. Il y demeura un mois. Il avait plus qu’à +demi escompté y passer l’hiver, mais le facteur du +poste se montra peu complaisant ; en outre, Billy +n’aimait pas le pays. Aussi, dès le début de juillet, +s’enfonça-t-il plus avant vers l’Ouest, dans la région +d’Athabasca ; il suivit le rivage nord du Grand Lac +et, deux mois plus tard, arriva à Fort Chipewyan, +près de l’embouchure de la rivière de l’Esclave.</p> + +<p>Il arriva à Chipewyan à un moment propice. +Un géologue du gouvernement et une mission de +géographes se disposaient justement à en partir +pour la <i>Terre inconnue</i> située entre le Grand Esclave +et le Grand Ours. Les trois hommes qui étaient +arrivés d’Ottawa pressèrent Billy de se joindre à +eux. Il profita de l’occasion et demeura avec eux +jusqu’à ce que la mission retournât à la rivière Mackenzie +par la route de Fort Providence, cinq mois +plus tard. Il resta à Fort Providence presque jusqu’à +la fin du printemps, puis descendit à Fort +Wrigley où il comptait plusieurs amis en service.</p> + +<p>Quinze mois de courses vagabondes avaient produit +leur effet sur lui. Il ne pouvait plus résister +à l’appel du trimardage qui le chassait d’un endroit +dans un autre. Et, de plus en plus irrésistible chez +lui, croissait le désir de retourner à l’ancienne région, +le long du rivage de la grande baie, là-bas, à l’Est. +Il avait en partie combiné de rejoindre les constructeurs +de voies ferrées du nouveau Transcontinental +dans les montagnes de la Colombie britannique ; +mais en août, au lieu de se trouver à Edmonton ou +à Tête Jaune Cache, il était à Prince Albert à trois +cent cinquante milles à l’Est.</p> + +<p>De cet endroit, il se dirigea vers le Nord, en compagnie +d’une caravane de gens qui se rendaient +dans la région du Lac La Rouge, et en octobre, +obliqua vers l’Ouest, tout seul, par les canaux du +Sissipuk et du Bois Brûlé, jusqu’à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>. Il +continua vers le Nord, après une semaine de repos, +et, le 18 décembre, la première des deux grandes +tempêtes qui firent de l’hiver 1909-1910 un des plus +tragiques dans l’histoire des peuplades septentrionales, +le surprit à trente milles de la Factorerie +d’York. Il lui fallut cinq jours pour parvenir au +poste, où il fut retenu pendant plusieurs semaines.</p> + +<p>Ce furent les premières de ces terribles semaines +de famine et de froid intense pendant lesquelles plus +de quinze cents personnes périrent dans la région +du Nord. Depuis les Terres désertes jusqu’au pied +des versants du Sud, la terre était couverte de quatre +à cinq pieds de neige et, de la mi-décembre à la fin +de janvier, la température ne s’éleva pas à plus de +quarante degrés sous zéro et descendit la plupart +du temps entre cinquante et soixante.</p> + +<p>De tous les points de la solitude, des nouvelles +de famine et de mort arrivaient au poste de la Compagnie. +On ne pouvait relever les lignes de pièges +à cause du froid intense. Élans, caribous et les bêtes +à fourrures elles-mêmes s’étaient ensevelis sous la +neige. Les Indiens et les Métis s’amenaient dans les +postes. Deux fois, à la Factorerie d’York, Billy vit +des mères apporter dans leurs bras leurs bébés +morts. Un jour, un trappeur blanc arriva, avec ses +chiens et son traîneau et, sur le traîneau, enveloppée +dans une peau d’ours, il y avait sa femme qui était +morte à cinquante milles, en arrière, dans les forêts.</p> + +<p>Pendant ces terribles semaines, Billy ne put s’empêcher +jour et nuit de penser à Isabelle et au bébé +d’Isabelle. Il s’effrayait à l’idée que, quelque part, +dans la solitude, elles souffraient comme souffraient +les autres. Il devint à ce point obsédé par cette +pensée qu’il fit, une nuit, un rêve effrayant. Dans ce +rêve, le visage de la petite Isabelle lui apparut avec +un masque pareil à celui de la mort, blême et froid +et amaigri par les privations.</p> + +<p>Cette vision le décida. Il partirait à Fort Churchill +et, si Mac Tabb n’était point là, il se rendrait à sa +cabane, par là-bas, du côté du Petit Castor et +apprendrait ce qu’il était advenu d’Isabelle et de la +petite fille. Quelques jours plus tard, vers le 27 janvier, +la température se releva brusquement et Billy +se prépara aussitôt à profiter du changement. Un +métis en route pour Churchill l’accompagnait et ils +partirent le matin suivant. Le 20 février, ils arrivaient +à Fort Churchill.</p> + +<p>Billy se rendit immédiatement au cantonnement +du détachement. Il y avait eu, en deux ans, plusieurs +mutations et il ne restait plus qu’un homme de +l’ancien corps pour lui serrer la main. Sa première +question fut au sujet de Mac Tabb et d’Isabelle +Deane. Ni l’un ni l’autre ne se trouvaient à Churchill +et n’y avaient été vus depuis l’arrivée du nouvel +officier de service.</p> + +<p>Mais il y avait du courrier pour Billy : trois lettres. +Il y en avait eu une demi-douzaine d’autres, mais on +les avait fait suivre à d’anciennes adresses quelque +part, là-bas, dans la solitude. Ces trois-là avaient été +retournées dernièrement de Fond du Lac. L’une +était de Pelletier, la quatrième qu’il avait écrite, +disait-il, sans recevoir de réponse. Le gosse était +arrivé : une fille, et il se demandait si Billy était +mort. La seconde lettre était de son associé de +Cobalt.</p> + +<p>La troisième, il la tourna et retourna plusieurs +fois avant de l’ouvrir. Elle n’avait pas beaucoup +l’air d’une lettre. Elle était usée, déchirée aux +coins, si salie et tannée d’eau que la suscription +en était presque illisible. Elle était allée à Fond +du Lac et, de là, avait suivi à Fort Chipewyan. Il +l’ouvrit et vit que l’écriture à l’intérieur était à +peine plus lisible que l’adresse de l’enveloppe. Les +derniers mots étaient tout à fait distincts et il poussa +un cri étouffé en reconnaissant que cela venait de +Rookie Mac Tabb.</p> + +<p>Billy s’approcha d’une fenêtre et s’efforça de +déchiffrer ce que Mac Tabb avait écrit. Par place, +quand l’eau n’avait pas effacé l’écriture, il pouvait +lire une ligne ou quelques mots. Presque tout était +disparu, sauf le dernier paragraphe et, lorsque Billy +y arriva et en lut les premiers mots, son cœur sembla +tout aussitôt mourir en lui et il ne pouvait plus y +voir. Mot à mot, il déchiffra ensuite ce qui restait et, +quand il eut fini, il tourna son visage pétrifié vers le +blanc tourbillon de l’ouragan qui faisait rage de +l’autre côté de la fenêtre, les lèvres sèches comme +s’il avait traversé une période de fièvre.</p> + +<p>Une partie de ce dernier paragraphe était illisible. +Mais il en restait assez pour lui faire savoir +ce qui s’était passé à la cabane du Petit Castor, +là-bas. Mac Tabb avait écrit :</p> + +<p>« Nous pensions qu’elle était guérie… Elle +retomba malade… Tout ce qu’on a pu, mais cela ne +faisait aucun bien… mourut juste cinq semaines +jour pour jour après votre départ. Nous l’avons +enterrée exactement derrière la cabane… Dieu… +ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer comme je +l’aimais, Billy… J’ai dû la rendre… »</p> + +<p>Il y avait encore une douzaine de lignes ensuite, +mais toutes détrempées et incompréhensibles.</p> + +<p>Billy froissa la lettre et le nouvel inspecteur se +demandait quelles mauvaises nouvelles cet homme +avait reçues, tandis qu’il sortait dans le chaos aveuglant +de la tempête.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">CHAPITRE XXI<br> +<span class="xsmall">L’ÉTINCELLE DE VIE</span></h2> + + +<p>Pendant dix minutes Billy s’enfonça aveuglément +dans la tourmente. Il savait à peine la direction qu’il +suivait, mais enfin il se retrouva sous le couvert de +la forêt à se répéter sans cesse le nom d’Isabelle.</p> + +<p>— Morte ! morte !… gémissait-il. Elle est morte !… +morte !…</p> + +<p>Ensuite, voici que fondit sur lui, refoulant plus +avant son premier chagrin, la pensée de la petite +Isabelle. Elle était encore avec Mac Tabb, là-bas, +à Petit-Castor. Dans le brouillard glacé de la tempête, +il relut ce qu’il pouvait déchiffrer de la lettre +de Rookie. Quelques mots du dernier paragraphe +le frappèrent d’une frayeur mortelle.</p> + +<p>« Dieu… ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer +comme je l’aimais, Billy… j’ai dû la rendre… » +Qu’est-ce que cela signifiait ? Qu’est-ce que Mac +Tabb lui avait dit dans cette partie de la lettre qui +était effacée ?</p> + +<p>La réaction se produisit tandis qu’il remettait +la lettre dans sa poche. Il revint rapidement sur ses +pas jusqu’au bureau de l’inspecteur.</p> + +<p>— Je vais descendre à Petit-Castor. Je vais partir +aujourd’hui même, dit-il. Y a-t-il ici, à Churchill, +quelqu’un que je puisse avoir pour m’accompagner ?</p> + +<p>Deux heures plus tard, Billy était sur le départ +avec un Indien pour compagnon de route. On ne +pouvait obtenir de chiens ni par promesse ni par +argent, et ils s’en allèrent en raquettes avec approvisionnement +de nourriture pour deux semaines, se +dirigeant au Sud-Ouest. Le reste du jour et le jour +suivant, ils voyagèrent sans quasiment se reposer. +Chaque heure qui s’écoulait ajoutait à la folle impatience +qu’avait Billy d’arriver à la cabane de Mac +Tabb.</p> + +<p>Au matin du second jour commença une de ces +deux terribles tempêtes qui balayèrent toute la +région septentrionale pendant cet hiver de famine +et de mort. Malgré les conseils de l’Indien d’installer +un campement fixe en attendant que la température +se relevât, Billy insista pour continuer la route. +La cinquième nuit, dans la région sauvage et inculte +à l’ouest d’Estawey, son Indien omit d’alimenter le +feu et, quand Billy examina son compagnon, il +s’aperçut qu’il était à demi mourant d’une étrange +maladie.</p> + +<p>Il disposa l’abri de baumier de l’Indien de +manière qu’il fût capable de résister à l’épreuve de +la neige et du vent, coupa du bois et attendit. La +température continua à s’abaisser et le froid devint +excessif. Chaque jour les provisions diminuaient +et, enfin, l’heure arriva où Billy vit qu’il allait se +trouver face à face avec le grand danger. Il s’éloignait +de plus en plus du camp à la recherche du +gibier ; même les passereaux de buissons et les pinsons +des neiges avaient disparu.</p> + +<p>Une fois il lui vint à l’idée qu’il pourrait emporter +ce qui restait des provisions et de saisir l’infime +chance qu’il avait encore de se sauver. Mais il ne +mit pas cette idée à exécution. Le douzième jour +l’Indien mourut. Ce fut une terrible journée. Il y +avait encore de la nourriture pour vingt-quatre +heures.</p> + +<p>Billy l’empaqueta ensemble avec ses couvertures +et quelques ustensiles de ferblanterie. Il se demandait +si l’Indien était mort de maladie contagieuse. +En tout cas, il songea à avertir les autres voyageurs +qui pourraient passer par là et, au-dessus de l’abri +de baumiers de son compagnon, il planta un jeune +arbuste au bout duquel il attacha une bande de +cotonnade rouge, le signe de la peste dans le Nord.</p> + +<p>Alors, il s’en alla parmi la neige épaisse et les +rafales sifflantes, sachant bien qu’il n’avait pas plus +d’une chance sur mille devant lui et que son unique +chance consistait à tourner le dos au vent.</p> + +<p>Au soir de cette première journée de lutte, Billy +dressa son campement à la corne d’un bois de +buissons qui n’était guère plus qu’un fourré. Il +avait remarqué que les futaies, les arbres et buissons +qu’il avait dépassés depuis midi étaient +dépouillés et morts du côté qui était tourné au Nord. +Il fit cuire et mangea ses dernières provisions le +jour suivant et continua sa route. Le petit bois se +changea en broussailles et la broussaille elle-même +en vastes étendues de neige que la tempête balayait +sans répit.</p> + +<p>Toute cette journée, il fut en quête de gibier, +d’un battement d’ailes dénonçant une vie d’oiseau ; +il mâcha de l’écorce d’arbre, et, dans l’après-midi, +une bouchée d’appât à renard qui lui enfla la gorge +au point qu’il pouvait à peine respirer. A la nuit, +il fit du thé, mais n’eut rien à se mettre sous la +dent. Sa faim était aiguë et douloureuse. Ce fut +de la torture le lendemain — le troisième jour — car +le progrès de la faim est rapide dans ces contrées +où déjà rien que les gens très bien portants ont besoin +de quatre ou cinq repas quotidiens.</p> + +<p>Il campa, bâtit un menu feu de broussailles à la +nuit tombante et s’endormit. Il faillit presque ne +pas s’éveiller le lendemain matin et quand il fut +chancelant sur ses pieds, qu’il sentit encore les +lanières de la tempête lui cingler le visage et qu’il +entendit la lamentation sifflante des rafales au-dessus +de la steppe, il n’ignora plus qu’enfin l’heure était +venue de comparaître face à face devant le Tout-Puissant.</p> + +<p>Par une raison bizarre, il ne s’effraya point de sa +situation. Il s’aperçut que, même aux endroits unis, +il pouvait à peine mouvoir ses raquettes, mais ceci +avait cessé de l’inquiéter comme il s’en était d’abord +inquiété. Il continua d’avancer, heure après heure, +de plus en plus faible. Au dedans de lui-même il y +avait encore de la vie ; il faisait ce raisonnement que, +si la mort devait venir, elle ne pourrait prendre +meilleur chemin. Elle promettait du moins d’être +sans souffrance, agréable même. La douleur aiguë +et lancinante de la faim, pareille à de petits couteaux +électriques qui le transperçaient, était finie +et il n’éprouvait plus la sensation de froid extrême. +Il avait l’impression qu’il pourrait s’étendre dans +la neige amoncelée et s’endormir paisiblement.</p> + +<p>Il savait ce que cela serait : un sommeil sans fin, +avec les renards polaires pour ronger ensuite ses +os ; aussi résistait-il à la tentation et s’obligeait-il +à marcher encore. La tempête se précipitait toujours +de la baie d’Hudson directement vers l’Ouest, +lançant ses éternelles giboulées d’une neige ronde et +dure comme de la grenaille de plomb ; de la neige +qui avait paru d’abord pénétrer sa chair, qui crissait +sous ses pieds comme si elle essayait de le faire +trébucher et qui s’amassait en remblais et en montagnes +sur sa route. S’il pouvait seulement rencontrer +un bois, un abri ! C’est ce vers quoi il tendait +maintenant son énergie.</p> + +<p>Lorsqu’il avait consulté sa montre la dernière +fois, il était neuf heures du matin. Maintenant il +était tard dans l’après-midi. Il pouvait aussi bien +être nuit. Depuis longtemps, l’ouragan avait à +moitié aveuglé Billy. Il ne pouvait voir à plus d’une +douzaine de pas devant lui. Mais la petite flamme de +vie qu’il portait en lui résistait toujours bravement. +C’était une héroïque étincelle de vie, une étincelle +qui s’obstinait, et dure à s’éteindre. Elle lui disait +que lorsqu’il arriverait à un abri, il pourrait au +moins le <i>sentir</i> et qu’il fallait lutter jusqu’au bout. +Le paquet à son dos n’avait plus de sens ni de poids +pour Billy. Il aurait pu faire un mille ou dix par +heure. Cela n’avait pas d’importance qu’il se hâtât, +cela n’aurait rien changé à sa situation présente.</p> + +<p>Beaucoup se seraient couchés parmi la neige et +seraient morts en paix, faisant les rêves agréables +qui viennent comme une sorte de récompense aux +infortunés qui périssent de faim et de froid. Mais +l’étincelle qui résistait ordonnait à Billy de mourir +debout, s’il devait mourir. Ce fut cette étincelle qui +le conduisit à la fin vers un simulacre de bois assez +touffu pour lui fournir un abri contre le vent et la +neige ; elle brûla alors un peu plus fort, sa flamme +monta plus haut et lui rendit une sorte de vue nouvelle.</p> + +<p>Et alors, pour la première fois, il constata qu’il +devait être nuit car une lueur brillait devant lui et +tout le reste était obscur. Sa première pensée fut +que c’était un feu de campement à des milles et à +des milles, au loin. Puis cette lueur se rapprocha, si +bien qu’il sut que c’était une lumière à la fenêtre +d’une cabane. Il se traîna de ce côté-là et, quand il +fut à la porte, il essaya d’appeler ; mais aucun son +ne sortait de ses lèvres tuméfiées. Il lui sembla passer +au moins une heure avant de pouvoir dégager ses +pieds de ses raquettes. Pais il tâtonna après un +loquet, poussa contre la porte et s’élança à l’intérieur +de la hutte.</p> + +<p>Ce qu’il vit ressemblait à un tableau qui se serait +brusquement révélé à la lueur d’un éclair. Dans la +cabane, il y avait quatre hommes. Deux étaient assis +à une table juste devant lui. L’un de ceux-là tenait +un cornet levé et avait tourné vers lui un visage +rude et barbu. L’autre était un tout jeune homme et, +en ce moment, Billy fut frappé de ce fait bizarre que +l’individu en question serrait dans ses mains une +boîte de conserve. Une troisième personne le dévisageait +de l’endroit où elle était en train de suivre le jeu +des deux autres.</p> + +<p>Lorsque Billy entra, l’homme retirait justement +de ses lèvres une bouteille à demi remplie. La quatrième +personne était assise au bord d’un lit de +camp avec un visage si blême et si amaigri qu’on +l’aurait prise pour un cadavre, n’eût été le regard +sombre de ses yeux caves. Billy respira l’odeur du +whisky ; il flaira de la nourriture. Il ne vit aucun +signe de bienvenue sur les visages tournés vers lui, +mais il avança quand même, marmottant des paroles +incohérentes. Et alors, l’étincelle, l’étincelle de vitalité +qui s’obstinait en lui s’éteignit subitement et il +s’écroula sur le plancher. Il entendit une voix qui +venait à lui apparemment de très, très loin et qui +disait :</p> + +<p>— Qui diable est-ce là ?</p> + +<p>Ensuite, après, lui sembla-t-il, un long temps, il +entendit la même voix qui disait.</p> + +<p>— Foutez-le dehors !</p> + +<p>Après quoi, il perdit connaissance. Mais en ce +dernier instant, entre la lumière et les ténèbres, il +éprouva un étrange frisson qui lui donna l’envie de +se remettre debout, car il lui semblait avoir reconnu +la voix brutale qui avait dit : « Foutez-le dehors ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">CHAPITRE XXII<br> +<span class="xsmall">FAMINE</span></h2> + + +<p>Longtemps avant de reprendre ses sens, Billy +savait qu’il n’était pas étendu dans la neige et qu’une +boisson chaude descendait dans sa gorge. Lorsqu’il +ouvrit les yeux, il n’y avait plus de lumière dans la +cabane. Il faisait jour. Mac Veigh se sentait bien, +mais il y avait quelque chose dans la cabane qui le +tirait de son repos. C’était l’odeur du bacon frit. Toute +sa fringale l’avait repris. La joie de vivre, de penser, +brillait dans son visage amaigri tandis qu’il se +redressait. Un autre visage, le visage barbu aux +yeux rougis, un visage presque bestial dans sa +farouche interrogation, se pencha sur lui.</p> + +<p>— Où est ta mangeaille, l’ami ?</p> + +<p>La question fit l’effet d’un coup de poignard. +Billy n’entendit pas le son de sa propre voix tandis +qu’il répondait :</p> + +<p>— Je n’en ai pas !</p> + +<p>La voix de l’homme barbu fut comme un rugissement, +tandis qu’il criait aux autres :</p> + +<p>— Il n’a pas de victuailles !</p> + +<p>En ce moment, Billy réprima le cri qui sortait +de ses lèvres. Il reconnaissait la voix maintenant +et l’homme aussi. C’était Bucky Smith ! Billy se souleva +à demi et retomba à la renverse. Bucky ne +l’avait pas reconnu. Sa barbe à lui également, ses +cheveux hirsutes et sa figure émaciée avaient empêché +qu’on le reconnût.</p> + +<p>— Hé bien, nous partagerons, Bucky, murmura +une voix faible. C’était celle de l’homme au visage +blême et maigre qui était assis au bord du lit la +nuit précédente.</p> + +<p>— Partage du diable ! grommela l’autre. C’est +votre faute, à toi et à Sweedy. Vous avez tort ! +Vous avez tort !</p> + +<p>Ces mots frappèrent d’horreur les oreilles de Billy. +La famine était dans la cabane. Il s’était échoué +parmi des bêtes, non parmi des hommes ! Il vit +l’individu au visage maigre se rasseoir de nouveau +au bord du lit de camp. Sans mot dire, il regarda +les autres pour voir qui était Sweedy. C’était le +jeune homme qui tenait la boîte de haricots. C’était +lui qui faisait griller du « bacon » sur le fourneau de +tôle.</p> + +<p>— Nous partagerons, Henry et moi, dit-il. Je +vous l’ai dit, la nuit dernière. Il regarda Billy : +« Content que vous alliez mieux, félicita-t-il. Vous +voyez, vous êtes tombé chez nous à un mauvais +moment. Nous sommes aux abois pour la mangeaille. +Nos deux Indiens sont partis en chasse voici une +semaine et ils ne sont pas revenus. Ils sont morts ou +filés et nous ne valons guère mieux que des mourants… +si la tempête ne s’apaise pas très bientôt. +Vous pouvez avoir un peu de notre nourriture à +Henry et à moi. »</p> + +<p>C’était une froide invitation et qui manquait +d’enthousiasme et de sympathie et Billy sentait +que même cet homme-là souhaitait qu’il fût mort +avant d’atteindre la cabane. Mais l’individu était +humain, du moins n’avait-il pas joint sa voix à celle +de l’autre qui avait désiré le rejeter au dehors. Il +s’efforça de lui exprimer sa reconnaissance et, en +même temps, de lui cacher sa faim.</p> + +<p>Il s’aperçut qu’il y avait trois minces tranches de +lard dans la poële à frire, et il se rendit compte qu’il +serait déplacé de révéler un appétit de crève-la-faim +devant pareille détresse. Bucky le regardait +bien en face, tandis qu’il se mettait debout et il +était certain maintenant que l’homme qu’il avait +fait chasser du service ne l’avait pas reconnu. Il +s’approcha de Sweedy.</p> + +<p>— Vous m’avez sauvé la vie, dit-il en lui tendant +la main. Voulez-vous me la serrer ?</p> + +<p>Sweedy lui donna une molle poignée de main.</p> + +<p>— C’est infernal ! fit-il à voix basse. Nous aurions +eu des haricots ce matin, si je n’avais pas joué aux +dés avec lui, la nuit dernière. Il désigna d’un signe +de tête Bucky en train d’ouvrir la boîte. « Il a gagné. »</p> + +<p>— Mon Dieu !… commença Billy.</p> + +<p>Il n’acheva point. Sweedy retourna le bacon et +ajouta :</p> + +<p>— Il m’a gagné un morceau de viande hier… +un quart de livre de bacon. Le jour d’avant, il avait +gagné à Henry sa dernière boîte de haricots. Il a sa +part sous sa couverture par là, et il jure qu’il tuera +le premier qui ira faire le singe près le son lit, de +sorte que vous feriez bien de faire attention. Thompson — Il +n’est pas encore levé — a choisi le whisky +pour lui. Vous feriez bien de vous défier de lui également. +Henry et moi nous partagerons avec vous.</p> + +<p>— Merci ! dit Billy. Ce seul mot lui faisait mal.</p> + +<p>Henry se leva du lit de camp, courbé et chancelant. +Il avait l’air d’un mourant et, pour la première +fois, Billy s’aperçut que ses cheveux étaient gris. +C’était un tout petit homme et ses mains décharnées +tremblaient tandis qu’il les tendait au-dessus du +fourneau et faisait un signe de tête à Mac Veigh. +Bucky avait enlevé le couvercle de sa boîte et s’approchait +de l’étuve avec une casserole d’eau, se +plaçant au côté de Billy sans le remarquer. Il traînait +après lui une odeur fétide, une odeur de fumée de +tabac et de whisky.</p> + +<p>Quand il eut mis l’eau sur le feu, il retourna vers +l’un des lits de camp et une demi-douzaine d’épithètes +grossières réveillèrent Thompson qui se leva +stupidement encore à demi ivre. Henry s’était installé +à la petite table et Sweedy l’y suivit avec le +« bacon ». Billy ne bougea point. Il oubliait sa faim. +Son pouls battait rapidement. Des sentiments l’envahissaient +qu’il n’avait jamais connus ou imaginés +auparavant. Était-il possible que ce fussent-là des +gens de son espèce ? Une sorte de folie leur avait-elle +enlevé tout instinct d’humanité ? Il vit les yeux +rougis de Thompson fixés sur lui ; il se détourna +pour éluder leur regard interrogateur et stupide. +Bucky renversait dans la casserole la boîte de haricots. +Derrière lui, la porte grinça et Billy entendit +le gémissement de l’ouragan. Il lui arrivait maintenant +comme une sorte de bruit amical.</p> + +<p>— Il vaut mieux vous mettre à l’œuvre, l’ami, +entendit-il Sweedy lui dire. Voici votre portion.</p> + +<p>Une des minces tranches de bacon et un biscuit +durci l’attendaient sur une petite assiette. Il mangea +aussi âprement que Sweedy et Henry et but une +tasse de thé chaud. En deux minutes le repas fut +achevé. Il était terriblement insuffisant. Les quelques +bouchées de nourriture excitèrent sa fringale +et il ne pouvait détacher les yeux de Bucky Smith +et de ses haricots. Bucky était le seul à paraître bien +nourri et le dégoût de Mac Veigh s’accrut quand +Henry se pencha vers lui et lui dit tout bas.</p> + +<p>— Il n’a pas eu mes haricots de franc jeu. J’avais +trois as et double deux et il a ramassé sur trois cinq +et deux six. Quand j’ai protesté, il m’a appelé menteur +et m’a battu. Ce sont mes haricots et ceux de +Sweedy.</p> + +<p>Tout en parlant, les yeux sanguinolents du petit +homme ressemblaient à ceux d’un meurtrier.</p> + +<p>Billy garda le silence. Il ne se souciait guère de +bavarder ou de poser des questions. Personne ne +lui demandait qui il était ni d’où il venait et il ne +se sentait nullement enclin à en savoir davantage +sur ces hommes qu’il avait rencontrés. Bucky avait +terminé, il s’essuya la bouche du revers de sa main +et regarda Billy.</p> + +<p>— Est-ce qu’on va venir avec moi chercher du +bois ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Voilà ! répondit Billy.</p> + +<p>Pour la première fois il s’examina. Il boitillait +et était extrêmement faible, mais apparemment sain +et sauf par ailleurs. Le froid excessif n’avait gelé +ni ses oreilles ni ses pieds. Il chaussa ses lourds +mocassins, endossa sa grosse capote, mit sa casquette +de fourrure et suivit Bucky vers la porte. +Un étrange malaise le dominait. Il était persuadé +que son vieil adversaire ne l’avait pas reconnu et +pourtant il comprenait qu’il pouvait être reconnu +d’une minute à l’autre. Si Bucky venait à le reconnaître +quand ils seraient dehors seuls…</p> + +<p>Il n’avait point peur, mais il frissonna. Il était trop +faible pour engager une lutte sérieuse. Il ne surprit +pas le regard mauvais que Bucky lança à Thompson. +Henry le remarqua et ses yeux étroits se firent plus +petits et plus sombres.</p> + +<p>Sur leurs raquettes, les deux hommes sortirent +parmi la bourrasque, Bucky portant une hache. Il +traversa la corne d’un maigre boqueteau et une +large clairière que la tempête balayait si farouchement +que leurs traces s’effaçaient derrière eux à +mesure qu’ils avançaient.</p> + +<p>Billy s’imaginait qu’ils avaient parcouru un quart +de mille, quand ils atteignirent la crête d’un ravin +tellement escarpé qu’il formait quasiment un précipice. +Pour la première fois Bucky toucha son compagnon. +Il le saisit par un bras et dans sa voix il y +avait un accent de triomphe inhumain et moqueur.</p> + +<p>— Vous pensiez que je ne vous reconnaissais pas, +hein, Billy ? demanda-t-il. Eh bien ! si ! et j’ai précisément +attendu pour vous avoir dehors, tout seul. +Billy, vous souvenez-vous de ma promesse ? J’ai +changé d’idée depuis lors. Je ne vais pas vous tuer. +C’est trop dangereux. Il est plus sage de vous laisser +mourir de votre belle mort, comme vous allez mourir +aujourd’hui ou cette nuit. Si vous revenez à la +cabane, je vous tire dessus.</p> + +<p>D’un mouvement si prompt que Billy n’eut pas +l’occasion d’y parer, Bucky l’envoya rouler, tête +première, au fond du ravin. La neige épaisse le préserva +dans sa chute interminable. Pendant quelques +instants, Billy resta étendu, étourdi. Puis il se releva +en titubant et leva les yeux. Bucky était parti. La +première pensée de Mac Veigh fut de retourner à la +cabane. Il pouvait aisément la retrouver et là +affronter Bucky devant les autres. Et pourtant il +ne bougea point.</p> + +<p>Il inclinait de moins en moins à retourner là-bas +et, après avoir un peu hésité, il décida de continuer +seul sa lutte pour la vie. Somme toute, sa situation +ne serait pas beaucoup plus désespérée que celle +des hommes qu’il avait laissés derrière lui à la +cabane. Il boutonna strictement sa capote, s’assura +que ses raquettes étaient toujours bien attachées et +regrimpa sur le flanc opposé du ravin.</p> + +<p>Le petit bois se réduisait à rien de nouveau et +Billy se jeta hardiment dans les fourrés bas. Tandis +qu’il marchait, il se demandait ce qui arriverait +à la cabane. Il pensait que, des quatre, Henry ne +survivrait pas et que Bucky s’en tirerait le plus +facilement de tous. Ce ne fut pas avant l’été suivant +que Mac Veigh apprit les actes de folie d’Henry et +la façon terrible dont il s’était vengé de Bucky en +lui plantant un couteau entre les côtes.</p> + +<p>Billy se trouvait déjà à même de calculer la somme +d’énergie renfermée dans une tranche de bacon et +un biscuit gelé. Ce n’était guère. Longtemps avant +midi sa faiblesse première l’avait repris. Il éprouvait +même une difficulté plus grande à traîner les pieds +dans la neige et il lui semblait maintenant que tout +désir l’avait abandonné et que même l’étincelle de +résistance s’était éteinte. Il résolut d’aller de l’avant +jusqu’à la tombée de la nuit.</p> + +<p>Alors, il s’arrêterait, allumerait du feu et s’endormirait +à la chaleur.</p> + +<p>Au cours de l’après-midi il sortit des broussailles +pour pénétrer dans une région plus sauvage. Sa progression +était plus lente, mais plus agréable, car +parfois il était abrité contre le vent. Une obscurité +plus épaisse et plus sombre que celle de la tempête +l’enveloppa lorsqu’il arriva à un endroit qui lui +parut être la limite de la région désolée. Le sol cédait +sous ses pas, et là-bas, au dessous de lui, dans un +ravin protégé du vent et de la neige, il aperçut les +cimes noires des sapins touffus. Il se mit à y descendre +en s’aidant des pieds et des mains. Ses yeux +étaient incapables de juger de la distance ou des +accidents de terrain et il glissa. Il glissa une douzaine +de fois pendant les cinq premières minutes +puis il arriva une fois où il ne put se raccrocher et il +roula, comme une masse, au bas de la pente de +neige.</p> + +<p>Il s’arrêta dans un épouvantable heurt et, pour +la première fois pendant sa chute, il aurait volontiers +hurlé de douleur. Mais la voix qu’il entendit +ne partait point de ses lèvres. C’était la voix d’une +autre personne, ensuite deux, trois, plusieurs voix, +lui sembla-t-il. Ses yeux éblouis discernèrent des +objets sombres qui s’agitaient dans la neige drue +autour de lui et, juste au delà de ces objets, il y avait +quatre ou cinq hauts tumuli de neige pareils à des +tentes disposées en cercle.</p> + +<p>Il savait ce que c’était. Il avait dégringolé au +beau milieu d’un camp d’Indiens. Dans sa joie, il +voulut crier quelques mots de sympathie, mais il +était sans voix. Alors, les silhouettes qui s’agitaient +le saisirent et on le transporta dans le cirque des +monticules de neige. La dernière chose dont il eut +conscience, ce fut que de la chaleur pénétrait ses +poumons.</p> + +<p>Ce fut un visage qu’il vit ensuite, tout d’abord +après cela, un visage qui semblait venir vers lui, +lentement, lentement, du fond de la nuit et s’approcher +de plus en plus près jusqu’à ce qu’il reconnût +une silhouette de jeune fille aux larges yeux +noirs extraordinairement brillants. Dans ces premiers +instants de conscience recouvrée, il vint à +Mac Veigh la fantastique pensée qu’il mourait et +que le visage entrevu faisait partie d’un rêve +agréable.</p> + +<p>S’il en était ainsi, du moins était-il tombé parmi +des amis. Ses yeux s’ouvrirent plus grands, il remua +et le visage se recula, mouvement qui provoqua le +retour à la vie. Il revint, d’un coup, à la réalité.</p> + +<p>Il revit en pensée tout ce qui lui était arrivé jusqu’au +moment où il avait dégringolé au bas de la +colline et dans le campement indien. Juste au-dessus +de lui, il aperçut le sommet en forme d’entonnoir +d’un large wigwam de bouleau et, à ses pieds, il vit, +dans la paroi de bouleau, une ouverture par laquelle +s’échappait un ruban bleu de fumée. Il était dans +un wigwam. Il y faisait chaud et il s’y trouvait bien. +En se demandant s’il était blessé, il remua. Bouger +lui fit pousser un cri aigu de douleur.</p> + +<p>C’était la première manifestation de vie véritable +qu’il eût donnée et aussitôt le visage se pencha +de nouveau sur lui. Il le discerna complètement +cette fois avec ses grands yeux sombres et ses joues +ovales encadrées de longues tresses de cheveux noirs. +Une main toucha son front, fraîche et douce, et une +demi-douzaine de mots harmonieux prononcés à +voix basse essayèrent de calmer Billy. La jeune fille +était une Crie. A sa voix, une Indienne accourut près +de la jeune fille, considéra Billy un moment puis +s’en alla jusqu’à la porte du wigwam parler, à voix +basse, à quelqu’un qui était au dehors.</p> + +<p>Quand elle revint, un homme la suivait. Il était +vieux et cassé, la figure amaigrie. Les os de ses +pommettes saillaient, tant la peau y adhérait étroitement. +Derrière lui arriva un homme plus jeune, +aussi droit qu’un jeune arbre, à la robuste carrure, +la tête façonnée comme un bronze sculpté. Cet +homme portait un poisson gelé qu’il tendit à la +femme. En le lui donnant, il lui dit en crie ces quelques +mots que Billy comprit :</p> + +<p>— <i>Voilà le dernier poisson !</i></p> + +<p>Pendant un moment, on eût dit qu’une main +redoutable broyait le cœur de Mac Veigh, et en +arrêtait presque les battements. Il vit la femme +prendre le poisson et, avec un couteau, le couper +en deux parties égales dont elle jeta l’une dans une +marmite d’eau bouillante suspendue au-dessus du +foyer de pierres construit sous l’ouverture du mur.</p> + +<p>Ils partageaient avec lui leur dernier poisson ! +Billy tenta de se lever. Le plus jeune des deux +hommes vint à lui et posa une peau d’ours derrière +ses épaules. Celui-ci avait rassemblé quelques mots +de patois des métis français et anglais.</p> + +<p>— Vous chercher, dit-il, vous blessé, vous faim. +Vous avoir à manger bientôt.</p> + +<p>Il désigna de la main la marmite d’eau bouillante. +Pas un muscle de son admirable figure ne +remua. Il y avait quelque chose de divin dans son +impassibilité, quelque chose de majestueux dans la +manière dont il se déplaçait et respirait. Il s’assit +en silence, pendant que la jeune fille apportait la +moitié du dernier poisson et il ne prononça pas une +parole tant que Billy eut fini de manger, ému à constater +qu’il prenait un peu de la vie de ces braves +gens. Et quand il parla, ce fut pour engager son hôte +à achever le poisson.</p> + +<p>Lorsque Billy eut dit quelques mots en crie à +l’Indien, celui-ci aussitôt lui tendit la main et son +visage rayonna, tandis que Billy la lui serrait. +L’homme s’appelait Mukoki, à ce qu’il dit, et il +raconta alors ce qui était arrivé. Ils avaient été +vingt-deux personnes au camp et maintenant ils +étaient quinze, sept étant morts : quatre hommes, +deux femmes et un enfant. Chaque jour, pendant +la grande tempête de neige, ces hommes étaient +partis à la recherche vaine de gibier et, à chacun +de ces derniers jours, l’un d’eux n’était pas revenu. +Quatre étaient morts ainsi. On avait mangé les +chiens. Plus de blé ni de poisson. Il ne restait qu’un +peu de farine et c’était pour les femmes et les +enfants. Les hommes n’avaient mangé, depuis cinq +jours, que des écorces et des racines et il semblait +qu’il n’y eût plus rien à espérer. C’était la mort que +de s’éloigner un peu du camp. Ce matin, deux +hommes étaient partis pour le poste le plus proche, +mais Mukoki avouait tranquillement qu’ils ne +reviendraient jamais.</p> + +<p>Cette nuit-là, le lendemain, la nuit terrible et +le terrible jour suivants s’écoulèrent des heures que +Billy n’oublierait jamais. Il s’était luxé sérieusement +une hanche dans sa chute et ne pouvait se +lever de son lit. Mukoki était souvent à son côté, la +figure plus tirée, les yeux moins brillants. Le second +jour, vers la fin de l’après-midi, leur arriva de l’un +des <i>tepees</i> une plainte sourde et lamentable, un gémissement +de douleur qui se mettait à l’unisson de la +tempête et semblait en faire partie. Un enfant était +mort et la mère le pleurait.</p> + +<p>Ce soir-là encore, un des chasseurs du camp ne +réussit pas à rentrer au crépuscule. Mais le lendemain +arrivèrent en même temps la fin de la tempête +et de la famine. Dès l’aube, le soleil se montra. Et +de bonne heure, dans la journée, un des chasseurs +accourut de la forêt, fou de joie. Il s’était aventuré +plus loin que les autres et avait trouvé un parc +d’élans. Il avait tué deux des bêtes et rapportait +de la viande pour un premier festin.</p> + +<p>Cette dernière grande tourmente de l’hiver de +1910 s’acheva à l’époque de la fonte des neiges et, +aussitôt que la température se mit à remonter, le +changement fut prompt. En moins d’une semaine +la neige s’amollit sous les pas. Deux jours plus tard, +Billy se leva pour la première fois en clopinant. +Puis dans l’intervalle d’un seul jour et d’une seule +nuit, la gloire du printemps septentrional éclata +sur la solitude. Le soleil se levait chaud et doré. Au +flanc des monts et dans les vallons, les eaux se précipitaient +en torrents écumeux et chantants.</p> + +<p>Les pampres rouges empourpraient les rocs nus. +Les hochequeues, les geais et les tourterelles des +bois voletaient autour du camp et l’air s’emplissait +des parfums épars de la vie neuve qui sortait de la +terre, des arbres et des broussailles.</p> + +<p>Avec la santé et la force qui lui revenaient, croissait +d’heure en heure, chez Billy, l’impatience d’arriver +à la cabane de Mac Tabb. Il serait parti avant +que sa hanche blessée le mît en état de voyager, si +Mukoki ne l’avait retenu.</p> + +<p>Enfin, le jour arriva où il dit adieu à ses amis +de la forêt et il s’élança vers le Sud.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23">CHAPITRE XXIII<br> +<span class="xsmall">LA MÈRE ET L’ENFANT</span></h2> + + +<p>Les longues journées et les longues nuits d’inaction +que Billy avait passées au camp indien lui +avaient fourni l’occasion de réfléchir plus tranquillement +au drame qui était survenu dans sa vie et, +ses forces renaissant, il s’était en partie dégagé du +gouffre de désespoir où il avait sombré.</p> + +<p>Deane était mort. Isabelle était morte. Mais le +bébé d’Isabelle vivait toujours et, dans l’espoir de +la retrouver et de la réclamer comme sienne, Billy +forgeait d’autres rêves des cendres de tout le bonheur +qui lui avait échappé.</p> + +<p>Il pensait qu’il rencontrerait Mac Tabb à la +cabane et qu’il y trouverait l’enfant. Il avait tellement +cru qu’Isabelle survivrait qu’il n’avait point +parlé à Mac Tabb de l’oncle qui l’avait chassée de la +vieille maison de Montréal. Il était content d’avoir +gardé devers lui ce secret, car il n’y avait nulle +chance dès lors que Rookie eût trouvé des parents +de la fillette et Mac Veigh résolut de ne point +abandonner la petite Isabelle. Il la garderait pour +lui.</p> + +<p>Il retournerait vers les régions civilisées, car il +lui faudrait y vivre dans l’intérêt de l’enfant. Il +fonderait pour elle un foyer avec un jardin, des +chiens, des oiseaux et des fleurs. Grâce au produit +de sa mine d’argent, il disposerait de quinze mille +dollars, et l’enfant ne connaîtrait jamais la pauvreté. +Il ferait son éducation, lui achèterait un piano et elle +ne manquerait ni de jolies toilettes, ni des objets qui +en feraient une lady. Ils seraient ensemble et inséparables +toujours. Et quand elle serait grande, il +priait, du fond de l’âme, qu’elle ressemblât à l’autre +Isabelle… sa mère.</p> + +<p>Son chagrin était immense. Il savait qu’il ne +parviendrait jamais à oublier ; que les vieux souvenirs +de la solitude et de la femme qu’il avait aimée +s’imposeraient à lui, des années après des années, +avec leur vieux chagrin. Mais ces pensées nouvelles +et ces plans d’avenir pour l’enfant rendaient sa douleur +moins poignante.</p> + +<p>Ce fut tard dans l’après-midi d’un jour ensoleillé +et plein de tiédeur printanière, qu’il arriva au Petit +Castor, à peu de distance de la cabane de Mac Tabb. +Il courut quasiment de là jusqu’à la clairière et le +soleil se couchait précisément derrière la forêt, à +l’Ouest, lorsqu’il s’arrêta à la lisière de la cavée et +aperçut la cabane. C’était de cet endroit qu’il avait +vu la petite Isabelle pour la dernière fois. Le buisson +derrière lequel il s’était dissimulé était à moins +de douze pas de là. Il le remarqua, ensuite il observa +des choses qui firent passer dans son cœur un frisson +glacial.</p> + +<p>Un sentier conduisait dans la forêt de l’endroit +où il se trouvait. Ce sentier était presque recouvert +déjà par un enchevêtrement de hautes herbes et de +plantes de l’année précédente. Rookie devait avoir +frayé un nouveau sentier, pensa-t-il.</p> + +<p>Puis, craintivement, il parcourut des yeux la +clairière et enfin regarda la cabane. Partout, un +air de désolation. Nulle fumée ne s’échappait de la +cheminée. La porte était close. Nulle apparence de +vie aux alentours. Nul bruit de chiens, ni éclat de +rire, ni son de voix pour rompre le mortel silence.</p> + +<p>Respirant à peine, Billy avança, le cœur de plus +en plus angoissé par la crainte qui l’étreignait. La +porte de la cabane n’était pas barricadée. Il l’ouvrit, +Rien à l’intérieur. Le vieux fourneau était brisé. +Les lits dégarnis n’avaient pas servi depuis des +mois, depuis deux ans peut-être. Comme Billy avançait +encore d’un pas dans la hutte, une hermine s’enfuit +devant lui. Il entendit, un moment après, le +cri aigu pareil à un cri de souris de sa nichée, sous le +plancher de sapin. Il retourna à la porte et resta +debout sur le seuil.</p> + +<p>— Mon Dieu ! gémit-il.</p> + +<p>Il regarda du côté de la cabane de Croisset où +Isabelle était morte. Avait-il quelque chance de +trouver par là ? Il se le demandait. Il ne restait que +peu d’espoir, mais il partit en hâte, en suivant le +vieux sentier. L’obscurité du soir tombait rapidement +autour de lui. Il faisait presque noir lorsqu’il +arriva à l’autre clairière. Et de nouveau il poussa un +cri d’angoisse. Ici, plus de cabane. Mac Tabb y avait +mis le feu après l’épidémie.</p> + +<p>A l’endroit où la hutte s’était élevée se dressait +maintenant un décombre noirci et calciné, déjà en +partie recouvert par la verdure de la solitude. Billy +serra les poings farouchement et s’éloigna, fouillant +du regard les alentours. Quelques pas plus loin, il +trouva ce que Mac Tabb lui avait dit qu’il trouverait : +un tertre et une croix de bois. Et alors, malgré +la force de volonté qu’il portait en lui, il se laissa +tomber sur la tombe d’Isabelle et un grand sanglot +le secoua.</p> + +<p>Quand il leva la tête, longtemps après, les étoiles +brillaient au ciel. Il faisait une nuit admirablement +calme et tout ce qu’il pouvait entendre c’était le +bouillonnement et la chanson des eaux printanières +du Petit Castor. Il se leva en silence et resta un +moment debout sur la tombe, aussi immobile qu’une +statue. Ensuite, il s’en alla par le vieux sentier qui +l’avait amené. A l’extrémité de la clairière, il se +retourna et murmura pour lui-même et pour <i>Elle</i>.</p> + +<p>— Je reviendrai, Isabelle, je reviendrai.</p> + +<p>A la cabane de Mac Tabb, il avait laissé son sac. +Il en passa les courroies à ses épaules et repartit +dans la direction du Sud. Il n’y avait plus pour lui +qu’une seule chance à tenter désormais. On connaissait +Mac Tabb au fort Le Pas. Il s’y ravitaillait et +y vendait ses fourrures. Quelqu’un pourrait savoir +où il était parti avec le bébé Isabelle.</p> + +<p>Ce ne fut qu’après s’être éloigné de plusieurs +milles de la scène de mort et de ses espoirs anéantis +qu’il étendit ses couvertures et se coucha pour la +nuit. Il était debout et avait déjeuné dès l’aube. Le +quatrième jour de marche, il arrivait au petit poste +extrême de la solitude — le terminus de la voie +ferrée — dans le Saskatchewan. En moins d’une +heure, il apprit que Rookie Mac Tabb n’était pas +venu au poste Le Pas depuis près de deux ans. Personne +ne l’avait vu accompagné d’un enfant.</p> + +<p>Cette même nuit, un convoi de construction partait +pour Etomamie, là-bas, sur la ligne principale, +et Billy ne perdit pas de temps à décider ce qu’il +ferait. Il irait à Montréal. Si la petite Isabelle n’était +pas là, elle était encore quelque part dans la région +sauvage avec Mac Tabb. Alors Billy y retournerait +et il trouverait, dût-il y consacrer sa vie.</p> + +<p>Des jours et des nuits de voyage suivirent et, +pendant ces jours et ces nuits, Mac Veigh souhaita +ne point trouver l’enfant à Montréal. Si par hasard +Mac Tabb avait découvert la famille de la fillette, +si Isabelle lui avait révélé son secret avant de mourir, +son dernier espoir en ce monde s’évanouissait. Il ne +s’attarda pas à chercher de nouveaux vêtements. +Cela aurait signifié manquer le train.</p> + +<p>Il portait encore son équipement de trappeur, y +compris sa casquette de fourrure. A mesure qu’il +avançait plus à l’Est, on commençait à le dévisager +avec curiosité. Il se fit raser la barbe par le conducteur +du train, mais ses cheveux étaient longs, ses +mocassins et ses chaussettes allemandes étaient en +guenilles et usées, il y avait des déchirures dans +sa casaque de caribou et sa chemise grossière en +flanelle de la baie d’Hudson. Les fatigues endurées +avaient creusé leurs rides sur son visage. Il y avait +quelque chose autour de lui, en dehors de son étrange +accoutrement, qui firent que les hommes le regardèrent +plus d’une fois. Les femmes, plus fines observatrices +que les hommes, soupçonnaient le grand chagrin +installé à l’arrière-plan de ses yeux. Comme il approchait +de Montréal, il se tint de plus en plus à l’écart +des autres voyageurs. Lorsqu’enfin le train s’en alla +stopper à la grande gare, au cœur de la cité, Billy +franchit les grilles et grimpa rapidement la côte vers +le mont Royal.</p> + +<p>Il pouvait être une heure après dîner et il n’avait +rien mangé depuis le matin. Mais il ne pensait pas +à sa faim. Vingt minutes plus tard, il était au bas de +la rue qu’Isabelle avait habitée. L’une après l’autre, +il dépassa les antiques maisons de briques et de +pierre cachées derrière leurs solides murailles. Nul +changement depuis des années qu’il était venu là. +A mi-chemin, entre la côte et le bas de la montagne, +il aperçut un vieux jardinier qui émondait du lierre +autour d’un ancien canon, au bord de l’avenue.</p> + +<p>Il s’arrêta et demanda :</p> + +<p>— Pouvez-vous m’indiquer où habite Henri Lecours ?</p> + +<p>Le vieux jardinier le dévisagea curieusement pendant +une minute et répondit :</p> + +<p>— Lecours ? Henri Lecours ? Voilà sa maison, là-haut, +derrière le mur de grès rouge… Est-ce la maison +que vous voulez voir ou Lecours ?</p> + +<p>— Les deux, fit Billy.</p> + +<p>— Henri Lecours est mort il y a trois ans, répliqua +le jardinier. Êtes-vous un de ses parents ?</p> + +<p>— Non ! non ! s’écria Billy, s’efforçant de garder +de la fermeté à sa voix, tandis qu’il questionnait +encore.</p> + +<p>— Y a-t-il là d’autres personnes ? Et qui est-ce ?</p> + +<p>Le vieillard secoua la tête.</p> + +<p>— Je ne sais pas trop… Il y a une petite fille, +quatre ou cinq ans, avec des cheveux blonds… Elle +jouait dans le jardin quand je suis passé tout à +l’heure… Je l’ai entendue avec le chien.</p> + +<p>Billy n’attendit pas d’en savoir davantage. Remerciant +son informateur, il gravit rapidement la +montée jusqu’au mur de grès rouge. Avant d’arriver +à la grille de fer rouillée, lui aussi entendit un rire +d’enfant et son cœur se mit à battre furieusement. +C’était juste de l’autre côté de la muraille. Dans sa +précipitation, il posa le bord de son pied chaussé +de mocassin entre deux pierres disjointes et se hissa +jusqu’à la crête. Il plongea le regard dans un vaste +jardin et, à une douzaine de pas, tout près d’un +massif touffu d’arbustes, il vit un enfant qui jouait +avec un toutou. Le soleil luisait sur les cheveux +dorés de la fillette. Billy entendit un joyeux éclat de +rire et puis, pendant une minute, le joli minois se +tourna vers lui.</p> + +<p>En ce moment, Billy oublia tout et, jetant un cri +de bonheur, il prit son élan et sauta de l’autre côté +de la muraille.</p> + +<p>— Isabelle, Isabelle, ma petite Isabelle.</p> + +<p>Il était près d’elle, à genoux. Il la tenait, comme +un affamé, dans ses bras et, l’espace d’une seconde, +l’enfant fut si effrayée qu’elle retint son souffle et le +regarda sans dire un mot.</p> + +<p>— Ne me reconnaissez-vous pas ? Ne me reconnaissez-vous +pas ? sanglotait-il. Petite Mystère, Isabelle !</p> + +<p>Il entendit du bruit, un cri étrange, étranglé, et +il leva les yeux. De derrière le massif était venue +une jeune femme et elle regardait Billy Mac Veigh, +le visage aussi pâle que la mort. Il se releva chancelant +et il crut qu’enfin il était devenu fou. Car +c’était Isabelle Deane qu’il voyait là et ses yeux +bleus le regardaient comme ils l’avaient regardé un +instant, cette nuit d’il y avait si longtemps, à la +lisière de la steppe.</p> + +<p>Il ne pouvait parler. Et alors, comme il reculait +d’un pas, en titubant, vers le mur, il tendit ses bras +en loques sans savoir au juste ce qu’il faisait et il +murmura son nom à elle, comme il l’avait murmuré +des centaines de fois, le soir, à côté de son feu de +campement solitaire. La faim, la misère, les semaines +de maladie et sa lutte presque surhumaine pour +atteindre la cabane de Mac Tabb et ensuite son +retour à la vie civilisée avaient dompté ses dernières +énergies. Pendant des jours il avait vécu sur les +réserves de force de ses nerfs qui l’abandonnaient +maintenant, le laissant hébété et chavirant. Il tenta +de surmonter la faiblesse qui semblait avoir consumé +la suprême parcelle de vigueur de son corps épuisé, +mais, en dépit de ses plus rudes efforts, le jardin +ensoleillé s’assombrit tout à coup à ses yeux.</p> + +<p>En cet instant, la vision devint une réalité et +comme il se retournait vers la muraille, Isabelle +Deane l’appela par son nom. L’instant d’après elle +était près de lui, le saisissant presque farouchement +par les bras et l’appelant encore et encore par son +nom. Faiblesse et étourdissement l’abandonnèrent +sur-le-champ, mais, en ce moment, il se rendit +compte qu’il devait partir, sauter par-dessus la +muraille.</p> + +<p>— Je ne serais pas venu… mais je… je vous +croyais morte, dit-il. On m’avait dit que vous étiez +morte… Je suis content, content, mais je ne serais +pas venu…</p> + +<p>Elle sentit peser une minute tout le poids de son +corps sur ses bras. Elle voyait ce que trahissait ce +visage : la misère, le chagrin, les stigmates du ravage +laissé par la fièvre.</p> + +<p>Et, pendant ces minutes-là, Billy ne voyait plus +l’admirable regard qui se révélait dans les yeux +d’Isabelle, il n’en voyait plus le merveilleux éclat.</p> + +<p>— C’est la mère de Joë l’Indien qui est morte, +l’entendit-il dire. Et depuis lors, nous avons attendu, +attendu, attendu, la petite Isabelle et moi. J’ai été +là-bas, sur la tombe de David et j’ai vu ce que +vous avez fait, ce que vous avez écrit au fer rouge +sur la croix. Un jour, je le savais, vous reviendriez +vers moi. Et nous vous attendions…</p> + +<p>Sa voix n’était qu’un murmure à peine, mais +Billy l’entendit et tout aussitôt son vertige cessa. +Il vit le soleil briller sur les beaux cheveux d’Isabelle +et le regard de ses yeux.</p> + +<p>— Je suis désolée, désolée, si désolée d’avoir parlé +comme je l’ai fait… d’avoir dit que vous l’aviez tué, +continuait-elle. Vous vous rappelez, j’ai dit que si je +guérissais…</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et vous avez cru que je voulais dire que si je +guérissais, vous deviez partir et vous l’avez promis… +et vous avez tenu votre promesse. Mais je ne pouvais +pas achever. Cela ne me semblait pas bien alors. +Je voulais vous dire, en outre, que j’étais désolée et +que… si je guérissais, vous pourriez revenir… un +jour… quelque part et puis…</p> + +<p>— Isabelle !</p> + +<p>— Et maintenant, vous pouvez me redire ce que +vous m’avez dit là-bas, au sortir de la steppe, il y a +si longtemps…</p> + +<p>— Isabelle ! Isabelle !</p> + +<p>— Vous comprenez, dit-elle doucement. Vous +comprenez… ce n’est pas possible tout de suite… +peut-être pas l’an prochain encore… Mais maintenant…</p> + +<p>Elle se rapprocha davantage.</p> + +<p>— Vous pouvez m’embrasser, dit-elle, et il faut +embrasser aussi la petite Isabelle. Il ne faut plus +partir bien loin ensuite… C’est si triste d’être seule, +si terriblement triste d’être seule avec ses pensées, +dans une ville. Et nous sommes heureuses que vous +soyez venu, si heureuses…</p> + +<p>Le murmure de sa voix se brisa en un sanglot. +Et tandis que Billy ouvrait tout grands ses bras en +loques et la serrait contre lui, il l’entendit soupirer +encore et encore :</p> + +<p>— Nous sommes heureuses, heureuses, heureuses +que vous soyez revenu près de nous.</p> + +<p>— Et est-ce que je puis rester ?</p> + +<p>Elle leva vers lui un regard illuminé pour l’accueillir.</p> + +<p>— Si vous me désirez toujours, murmura-t-elle, +vous pouvez rester.</p> + +<p>Enfin, il ne douta plus. Mais il ne pouvait prononcer +une parole. Il pencha son visage contre celui +d’Isabelle et, pendant un moment, ils restèrent ainsi, +tandis que du fond du jardin, là-bas, montait le +bruit joyeux d’un éclat de rire enfantin.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— La plus terrible chose du monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Billy rencontre la femme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">12</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— « En l’honneur du vivant »</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">19</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Les chasseurs d’homme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">33</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— Billy suit Isabelle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">47</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— La fuite</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">59</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— La folie de Pelletier</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">69</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— Petite Mystère</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">80</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— Le secret du mort</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">90</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap">— Au mépris de la loi</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">101</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— La nuit de danger</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— Petite Mystère retrouve son père</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="drap">— Les deux dieux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">134</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> +<td class="drap">— Le bonhomme de neige</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">143</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> +<td class="drap">— La mort rouge et Isabelle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">148</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> +<td class="drap">— La loi homicide</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">159</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> +<td class="drap">— Isabelle affronte l’abîme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> +<td class="drap">— L’accomplissement d’une promesse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> +<td class="drap">— Un pélerinage à la steppe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">192</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> +<td class="drap">— La lettre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">203</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> +<td class="drap">— L’étincelle de vie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">209</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> +<td class="drap">— Famine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">216</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td> +<td class="drap">— La mère et l’enfant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">229</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER LE</span> 23 <span class="xsmall">AVRIL<br> +MIL NEUF CENT VINGT-SIX PAR<br> +L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE<br> +POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET</span> C<sup>ie</sup></p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77086 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/77086-h/images/cover.jpg b/77086-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..65af965 --- /dev/null +++ b/77086-h/images/cover.jpg |
