summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/77086-h
diff options
context:
space:
mode:
authorpgww <pgww@lists.pglaf.org>2025-10-19 11:22:03 -0700
committerpgww <pgww@lists.pglaf.org>2025-10-19 11:22:03 -0700
commitd59ec97bb3e98985bf8dd7b2815cdca39fa18f2b (patch)
treec3d033812c1d8e145fe6f20dd0d8ddda0f4cece5 /77086-h
Update for 77086HEADmain
Diffstat (limited to '77086-h')
-rw-r--r--77086-h/77086-h.htm8807
-rw-r--r--77086-h/images/cover.jpgbin0 -> 167360 bytes
2 files changed, 8807 insertions, 0 deletions
diff --git a/77086-h/77086-h.htm b/77086-h/77086-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..0861356
--- /dev/null
+++ b/77086-h/77086-h.htm
@@ -0,0 +1,8807 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Les c[oe]urs les plus farouches | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.xlarge {font-size: 150%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; }
+
+.offr { margin: 1em 5% 1em 40%; text-align: center; text-indent: 0; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
+ text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em;
+}
+.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
+.footnote .label { }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77086 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JAMES-OLIVER CURWOOD</p>
+
+<h1><span class="large">LES CŒURS</span><br>
+LES PLUS FAROUCHES</h1>
+
+<p class="c small">TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET</p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C<sup>ie</sup><br>
+21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, 21</p>
+
+<p class="c xsmall">MCMXXVI</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<ul>
+<li><b>Les Chasseurs d’Or</b> (traduit de l’anglais par MM. <span class="sc">Paul
+Gruyer</span> et <span class="sc">Louis Postif</span>).</li>
+<li><b>Les Nomades du Nord</b> (traduit par <span class="sc">Louis Postif</span>).</li>
+<li><b>Kazan, chien-loup</b> (traduit de l’anglais par MM. <span class="sc">Paul
+Gruyer</span> et <span class="sc">Louis Postif</span>).</li>
+<li><b>Le Piège d’Or</b> (traduit de l’anglais par <span class="sc">Paul Gruyer</span>
+et <span class="sc">Louis Postif</span>).</li>
+<li><b>Bari, chien-loup</b> (traduit par <span class="sc">Léon Bocquet</span>).</li>
+<li><b>Le Grizzly</b> (mis en français par <span class="sc">Midship</span>).</li>
+</ul>
+<p class="c"><span class="xsmall">EN PRÉPARATION</span> :</p>
+
+<ul>
+<li><b>Le bout du fleuve</b> (mêmes traducteurs).</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em small">Tous droits de reproduction réservés pour tous pays,
+y compris la Suède et la Norvège.</p>
+
+<p class="c small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1920 by</span> <i>L’Édition française illustrée</i>, Paris.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LES CŒURS
+LES PLUS FAROUCHES</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="xsmall">LA PLUS TERRIBLE CHOSE DU MONDE</span></h2>
+
+
+<p>A pointe Fullerton, à des milliers de milles en
+droite ligne au nord des régions civilisées, le sergent
+William Mac Veigh écrivait, un bout de crayon
+entre les doigts, les derniers mots de son rapport
+semestriel au commissaire de la police royale montée
+du Nord-Ouest, à Régina. Il concluait :</p>
+
+<p>« J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai fait
+tout le possible pour poursuivre Scottie Deane, le
+meurtrier. Je n’ai pas abandonné l’espoir de le trouver,
+mais je crois qu’il a quitté mon district et qu’il
+est maintenant probablement quelque part dans la
+zone de patrouille de Fort Churchill. Nous avons
+battu le pays sur trois cents milles au sud, le long du
+rivage de la Baie d’Hudson jusqu’à la Pointe des
+Esquimaux et, au nord, jusqu’au canal Wagner.
+En trois mois, nous avons effectué trois patrouilles
+à l’ouest de la Baie, parcourant seize cents milles,
+sans trouver notre homme ni trace de lui. Je vous
+conseille respectueusement une étroite surveillance
+de la part des patrouilles au sud des terres désertes. »</p>
+
+<p>— Voilà ! dit Mac Veigh tout haut, en redressant
+avec un grognement de soulagement son dos arqué.
+C’est fait.</p>
+
+<p>Sur son lit de camp, dans un coin de la petite
+cabane fouettée par vent et pluie, qui représentait
+la Loi, tout à l’extrémité de la terre, là-haut, le
+soldat Pelletier souleva péniblement la tête de sa
+couche de douleur et dit :</p>
+
+<p>— J’en suis joliment content, Mac ; maintenant,
+peut-être que vous me donnerez un verre d’eau
+pour combattre cet enrouement maudit qui m’empêche
+à tout moment de parler, comme si la mort
+était déjà près de moi.</p>
+
+<p>— Agité ? questionna Mac Veigh, étirant de nouveau
+sa jeune et robuste charpente avec un soupir
+de satisfaction. Que serait-ce si tu avais à écrire cela
+deux fois par an ? Et il désigna du doigt son rapport.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas plus long que les lettres que vous
+écriviez à votre…</p>
+
+<p>Pelletier s’arrêta net. Il y eut un moment de
+silence embarrassant. Puis le malade ajouta sans
+détour et une main tendue :</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, Mac… C’est cette
+fièvre. J’ai oublié un moment que… que vous deux…
+aviez rompu.</p>
+
+<p>— C’est bon ! dit Mac Veigh, avec un tremblement
+dans la voix, tandis qu’il s’en allait chercher
+de l’eau.</p>
+
+<p>— Vois-tu, ajouta-t-il en revenant avec un petit
+gobelet d’étain, le rapport c’est une autre affaire.
+Quand on écrit au Grand Mogol en personne, ça vous
+énerve. Et ça été une piètre année pour nous, Pelly.
+Nous avons raté Scottie et laissé filer les agresseurs
+du baleinier. Et… nom de Dieu ! j’oubliais de mentionner
+les loups !</p>
+
+<p>— Ajoutez un post-scriptum, insinua Pelletier.</p>
+
+<p>— Un post-scriptum sur papier grand aigle !
+s’écria Mac Veigh, dévisageant d’un air incrédule
+son compagnon. Pas n’est besoin de te tâter encore
+le pouls, Pelly. La fièvre t’a repris ; tu n’as plus la
+tête à toi.</p>
+
+<p>Il parlait gaîment, s’efforçant d’amener un sourire
+sur le visage blême de l’autre. Pelletier se laissa
+retomber en soupirant.</p>
+
+<p>— Non ! il n’est pas nécessaire de me tâter le
+pouls, répéta-t-il. Ce n’est pas de la maladie, Mac…
+pas de la maladie ordinaire. C’est au cerveau… voilà
+où ça est… Pensez un peu… neuf mois qu’on est
+monté ici et jamais un regard d’un visage de blanc,
+sinon le vôtre ! Neuf mois sans entendre le son d’une
+voix de femme ! Neuf mois simplement de ce monde
+mort et gris, là, dehors, avec les lumières boréales
+qui sifflent vers nous toutes les nuits, comme des
+serpents, et les rocs noirs qui nous regardent comme
+ils ont regardé depuis des millions de siècles. Il peut
+y avoir de la magnificence là-dedans, mais c’est
+tout ! Nous sommes des héros, très bien, mais nul
+ne le sait que nous et les six cent quarante-neuf
+autres hommes de la police montée. Mon Dieu ! que
+donnerais-je pour voir un visage de jeune fille… pour
+toucher, rien qu’une seconde, sa main ! Cela m’enlèverait
+cette fièvre, car c’est la fièvre de la solitude,
+Billy, une espèce de folie et qui fait éclater ma tête.</p>
+
+<p>— Bah ! bah ! fit Mac Veigh, en prenant la main
+de son compagnon. Ressaisis-toi, Pelly ! pense à ce
+qui vient. Encore quelques mois seulement de cette
+vie et nous changerons. Et alors, pense dans quel
+paradis tu vas entrer. Tu en jouiras plus que les autres
+camarades, car ils n’auront jamais eu ce ciel-ci. Et je
+vais te rapporter une lettre… de la petite fiancée…</p>
+
+<p>Le visage de Pelletier rayonna.</p>
+
+<p>— Dieu la bénisse ! s’écria-t-il. Il y aura des lettres
+d’elle, une douzaine. Elle m’a attendu longtemps et
+c’est une vraie petite « Tommy » au fond du cœur.
+Vous avez mis ma lettre de côté ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Mac Veigh retourna à la petite table grossière et
+ajouta encore quelques lignes à son rapport au commissaire
+de la police royale, dans les termes suivants :</p>
+
+<p>« Pelletier est malade : des troubles bizarres au
+cerveau. Parfois, j’ai eu peur de le voir devenir fou,
+et je conseille, s’il vit, de le transférer dans le Sud au
+plus tôt. Je pars pour Fort Churchill deux semaines
+avant la date habituelle, afin de rapporter des
+médicaments. Je désire aussi ajouter un mot à ce
+que j’ai dit des loups dans mon dernier rapport.</p>
+
+<p>« Nous les avons vus fréquemment par bandes
+de cinquante à un millier. L’automne dernier, une
+bande a attaqué un vaste troupeau de caribous
+migrateurs qui passaient à quinze milles de la Baie
+et nous avons compté les débris de cent soixante
+de ces bêtes, tuées sur un espace de moins de trois
+milles. Mon opinion, c’est que les loups tuent au
+moins cinq mille caribous par an dans ce district.</p>
+
+<p>« J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre obéissant
+serviteur</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">« <span class="sc">William Mac Veigh</span>,<br>
+« <i>Sergent, chef de détachement.</i> »</span></p>
+
+<p>Il plia le rapport, le plaça avec d’autres objets
+précieux dans la pochette de caoutchouc imperméable
+qu’il portait toujours dans son paquetage et
+retourna auprès de Pelletier.</p>
+
+<p>— Je n’aime pas te laisser seul, Pelly, dit-il. Mais
+je vais aller très vite… quatre cent cinquante milles
+à travers les glaces et je ferai le trajet en dix jours
+ou je crèverai. Puis dix jours pour revenir, peut-être
+deux semaines, et tu auras les médicaments et
+les lettres. Hurrah !</p>
+
+<p>— Hurrah ! s’écria Pelletier.</p>
+
+<p>Mac Veigh se retourna vers la muraille. Quelque
+chose montait à sa gorge et l’étouffait, tandis qu’il
+étreignait la main de Pelletier.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Billy, est-ce le soleil ? s’écria tout à
+coup ce dernier.</p>
+
+<p>Mac Veigh se retourna du côté de l’unique fenêtre
+de la cabane. Le malade sauta en bas de son lit de
+camp. Ensemble ils se tinrent un moment debout
+à la fenêtre, regardant là-bas, au sud-est, où un faible
+cercle d’or rougeâtre perçait le ciel de plomb.</p>
+
+<p>— C’est le soleil ! dit Mac Veigh comme on prononce
+une prière.</p>
+
+<p>— La première fois en quatre mois ! soupira
+Pelletier.</p>
+
+<p>Comme des affamés, tous deux regardaient par la
+fenêtre. La lueur d’or languit quelques instants
+et puis s’évanouit. Pelletier regagna son lit de
+camp.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, quatre chiens, un
+traîneau et un homme s’avançaient rapidement à
+travers la mélancolie de silence et de mort du jour
+arctique. Le sergent Mac Veigh faisait route pour
+Fort Churchill, à plus de quatre cents milles en
+deçà.</p>
+
+<p>C’est le plus solitaire voyage du monde, ce trajet
+depuis la petite cabane isolée battue de vent à
+Pointe Fullerton jusqu’au Fort Churchill. Cette
+hutte n’avait qu’une rivale dans tous le pays septentrional,
+l’autre hutte à l’île Herschel, à l’embouchure
+de la Firth, où vingt et une croix de bois
+marquent vingt et une tombes de blancs. Mais les
+baleiniers vont à Herschel. Sauf par accident ou en
+violation des lois, ils ne vont jamais dans le voisinage
+de Fullerton. C’est à Fullerton que les
+hommes meurent de la plus terrible chose au monde :
+l’isolement. Dans la petite cabane, des hommes
+étaient devenus fous.</p>
+
+<p>Une obscure vérité oppressait Mac Veigh tandis
+qu’il guidait l’attelage à travers les glaces, vers le
+Sud. Il avait peur pour Pelletier. Il priait que Pelletier
+pût voir le soleil de temps en temps. Le deuxième
+jour, il s’arrêta à une cache de poisson qu’il avait
+faite, l’automne précédent, pour la nourriture des
+chiens. Il s’arrêta à une seconde cache le cinquième
+jour et passa la sixième nuit à un <i>igloo</i> d’Esquimaux
+à la pointe de l’Esquimau Aveugle. Sur la fin du
+neuvième jour, il parvint à Fort Churchill, avec une
+moyenne de cinquante milles par jour à son actif.</p>
+
+<p>Les hommes arrivent de Fullerton plus près de
+mourir que de vivre, quand ils courent le risque du
+trajet en hiver ; le visage de Mac Veigh était gercé
+des morsures du vent. Ses yeux étaient sanguinolents.
+Il avait une attaque de lumbago. Il dormit
+vingt-quatre heures dans un lit chaud sans broncher.
+Quand il s’éveilla, il s’emporta contre l’officier commandant
+le baraquement pour l’avoir laissé dormir
+si longtemps ; il mangea trois repas en un seul et
+expédia ses affaires en hâte.</p>
+
+<p>Son cœur bondit de joie lorsqu’il tira de son
+courrier neuf lettres pour Pelletier, toutes écrites
+de la même petite écriture de jeune fille. Il n’y en
+avait aucune pour lui, aucune du genre de celles
+que Pelletier recevait et l’isolement navré qu’il en
+ressentit devint presque du malaise.</p>
+
+<p>Il sourit doucement comme s’il enfreignait une
+consigne. Il ouvrit une des lettres de Pelletier, la
+dernière écrite et, tranquillement, se mit à la lire.
+Elle débordait de la délicate tendresse d’un amour
+de jeune fille et des larmes vinrent à ses yeux rougis.</p>
+
+<p>Puis il s’assit pour y répondre. Il parla de Pelletier
+à la jeune fille et lui avoua qu’il avait ouvert sa
+dernière lettre.</p>
+
+<p>Ce qu’il lui dit surtout, c’est que ce serait une
+agréable surprise pour un homme qui devenait
+fou — mais il employa le mot neurasthénie au lieu
+de folie — si elle venait à Churchill, au printemps
+prochain, pour s’y marier. Il lui dit qu’il avait ouvert
+sa lettre parce qu’il aimait Pelletier mieux que la
+plupart des hommes n’aiment leurs frères. Puis il
+recacheta la lettre, remit son courrier à l’inspecteur,
+empaqueta ses médicaments et ses provisions et se
+disposa à repartir.</p>
+
+<p>Le même jour arriva à Churchill un métis qui
+avait chassé le renard blanc près de l’Esquimau
+Aveugle et qui de temps à autre faisait office d’éclaireur
+dans ce ressort. Il apportait la nouvelle qu’il
+avait aperçu un blanc et une blanche à dix milles au
+sud de la rivière Maguse. Le renseignement fit frissonner
+Mac Veigh.</p>
+
+<p>— Je m’arrêterai au camp de l’Esquimau, dit-il
+à l’intendant. Voilà qui vaut d’être éclairci, car je
+n’ai jamais connu de femme blanche au nord du
+soixantième degré dans ce pays. Ce pourrait être
+Scottie Deane.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas très vraisemblable, repartit l’intendant.
+Scottie est grand, droit et fort. Coujag dit
+que l’homme n’était pas plus haut que lui et marchait
+comme un bossu. Mais s’il y a des blancs par
+là, leur histoire mérite d’être connue.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Mac Veigh partit pour le
+Nord. Il atteignit la demi-douzaine d’<i>igloos</i> qui composaient
+le village d’Esquimaux, tard le troisième
+jour. Bye-Bye, le chef, ne se montrant pas du tout
+encourageant, Mac Veigh lui donna une livre de
+<i>bacon</i> et, en retour de ce magnifique présent, Bye-Bye
+déclara n’avoir vu aucun blanc.</p>
+
+<p>Mac Veigh lui donna une autre livre de bacon
+et Bye-Bye ajouta qu’il n’avait entendu parler
+d’aucun blanc. Il écouta avec le regard sans âme
+d’un morse, tandis que Mac Veigh lui faisait comprendre
+qu’il irait à l’intérieur de la contrée, le lendemain
+matin, à la recherche d’un blanc qu’on lui
+avait dit se trouver par là. Cette même nuit, pendant
+une aveuglante bourrasque de neige, Bye-Bye
+disparut du camp.</p>
+
+<p>Mac Veigh laissa ses chiens au repos dans le village
+d’<i>igloos</i> et s’élança vers le Nord-Ouest, sur des
+raquettes, dès l’aube de l’aurore arctique qui n’était
+guère mieux que la nuit elle-même. Il projetait de
+continuer dans cette direction jusqu’à ce qu’il
+atteignît la steppe, puis de patrouiller dans un large
+rayon qui le ramènerait au camp des Esquimaux la
+nuit suivante.</p>
+
+<p>Pour commencer, il fut retardé par l’ouragan. Il
+perdit les traces des raquettes de Bye-Bye à cent
+mètres des igloos. Toute la journée il chercha dans
+les endroits abrités les indices d’un campement ou
+d’une piste. Dans l’après-midi le vent tomba, le ciel
+s’éclaircit et, à la suite de ce calme, le froid devint si
+intense que les arbres craquaient avec bruit comme
+des coups de revolver.</p>
+
+<p>Mac Veigh s’arrêta pour dresser un feu de broussailles
+et manger son souper à la lisière de la steppe,
+juste comme la lueur glacée des étoiles commençait
+à briller au-dessus de sa tête. Il faisait une nuit immaculée
+et calme. La bordure des bois du Sud s’étendait
+là-bas, derrière lui, et, au Nord, il n’y avait pas de
+futaies sur au moins trois cents milles. Entre ces
+deux limites, rien de vivant et, par conséquent, aucun
+bruit. A l’Est, le <span lang="en" xml:lang="en">barren</span> s’enfonçait comme un doigt
+immense, large de dix milles, que Mac Veigh devrait
+traverser pour arriver à atteindre la contrée boisée
+au delà.</p>
+
+<p>Et c’était au delà qu’il avait le plus grand espoir
+de découvrir une piste. Quand il eut fini son souper,
+il bourra sa pipe et s’assit à croupetons auprès de son
+feu, regardant au lointain par delà la steppe. Puis,
+on ne sait pour quel motif, il se sentit envahi d’une
+étrange et bizarre émotion et regretta de ne pas
+avoir emmené un de ses chiens fatigués pour lui
+tenir compagnie.</p>
+
+<p>Il était accoutumé à la solitude ; il s’était moqué
+des choses qui avaient rendu fous d’autres hommes.
+Mais, ce soir, il lui semblait qu’il était environné
+d’un mystère qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant,
+de quelque chose qui s’insinuait soudain au
+tréfonds de son âme et qui précipitait les battements
+de son cœur.</p>
+
+<p>Il pensa à Pelletier sur son lit de fièvre, à Scottie
+Deane, puis à lui-même. Après tout, y avait-il beaucoup
+à choisir entre leur sort, à eux trois ?</p>
+
+<p>Une vision surgit lentement devant lui du feu de
+broussailles et il y vit l’image de Scottie, l’homme
+réduit aux abois par l’homme et menant le grand
+combat pour se garder d’être pendu par le cou jusqu’à
+ce que la mort s’ensuivît ; puis il vit Pelletier
+mourant d’une maladie née de la solitude et, derrière
+ces deux-là, comme un pâle camée sortant une
+seconde de l’obscurité, il vit se dessiner un visage.
+Et c’était un visage de jeune fille et l’image s’en
+évanouit sur-le-champ. Il avait espéré contre tout
+espoir qu’elle lui aurait écrit de nouveau. Mais elle
+l’avait abandonné.</p>
+
+<p>Il se redressa en ricanant, un peu de joie et un peu
+de douleur aussi, tandis qu’il songeait au cœur loyal
+qui attendait Pelletier. Il attacha ses raquettes et
+s’élança à travers la steppe. Il avançait rapidement,
+regardant d’un regard aigu, droit devant lui. La nuit
+se faisait plus claire, les étoiles plus brillantes. Le
+<i>zip, zip, zip</i> des pointes de ses raquettes était l’unique
+bruit qu’il entendît, en dehors du premier son faible
+et sifflant de l’aurore boréale dans le ciel du Nord
+qui lui arrivait comme le glissement frissonnant des
+meules d’acier d’un traîneau sur la neige durcie.</p>
+
+<p>Au lieu de bruits, la nuit autour de lui commençait
+à s’emplir d’une vie spectrale. Son ombre lui faisait
+signe et grimaçait devant lui ; les halliers rabougris
+semblaient bouger. Ses yeux étaient vigilants et aux
+aguets. A part soi, il se disait bien qu’il ne verrait
+rien et pourtant un instinct insolite l’incitait à la
+prudence. A intervalles réguliers, il s’arrêtait pour
+écouter et flairer dans l’air une odeur de fumée. De
+plus en plus, il devenait pareil à une bête de proie.
+Il laissa le dernier buisson derrière lui. Devant lui
+aucune ombre ne brisait désormais l’étendue de la
+nuit étoilée. Des murmures sinistres arrivaient avec
+le vent qui s’enflait du nord.</p>
+
+<p>Tout à coup, Mac Veigh s’arrêta et passa son
+fusil au creux de son bras. Quelque chose qui n’était
+pas le vent montait du profond de la nuit. Il souleva
+de ses oreilles sa casquette de fourrure et écouta.
+Il entendit de nouveau, faiblement, le chant glacial
+des meules d’un traîneau.</p>
+
+<p>Le traîneau se rapprochait, venant de la steppe,
+et Mac Veigh se prépara à la rencontre. Il enleva
+ses grosses moufles de fourrure, les accrocha à son
+ceinturon et les remplaça par des gants d’ordonnance
+plus légers. Il examina son revolver pour voir
+si le barillet n’était pas gelé. Puis, debout, silencieux,
+il attendit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br>
+<span class="xsmall">BILLY RENCONTRE LA FEMME</span></h2>
+
+
+<p>Du fond des ténèbres, un traîneau s’avançait lentement.
+Il se dessina enfin en ombre indécise et Mac
+Veigh comprit qu’il allait passer tout près de lui. Il
+discerna, tout à tour, une silhouette humaine, trois
+chiens et le toboggan. Il y avait quelque chose
+d’effrayant dans le calme de ce fantôme de vie sortant
+indistinct de la nuit.</p>
+
+<p>Mac Veigh ne pouvait plus entendre le traîneau,
+bien qu’il fût à moins de cinquante pas de lui. La
+silhouette à l’avant marchait à pas lents et la tête
+baissée, et les chiens et le traîneau suivaient en ligne
+spectrale. Le conducteur ni les bêtes ne soupçonnaient
+la présence de Mac Veigh, silencieux et immobile
+dans la nuit blême. Ils furent en face de lui
+avant qu’il fît un mouvement.</p>
+
+<p>Alors, il s’avança rapidement en poussant un
+grand holà ! Au bruit de sa voix répondit un cri
+sourd, les chiens s’arrêtèrent dans leurs traits et la
+silhouette courut à l’arrière du traîneau. Mac Veigh
+saisit son revolver. En une demi-douzaine de vastes
+enjambées, il atteignit le traîneau. Un visage pâle
+le regardait dans la lumière frissonnante. Mac Veigh
+regarda à son tour avec le plus profond ahurissement,
+car les grands yeux noirs épouvantés qui le fixaient
+et le visage pâle étaient les yeux et le visage d’une
+femme.</p>
+
+<p>Pendant une seconde, il fut incapable de bouger ou
+de parler. L’inconnue leva les mains et repoussa en
+arrière son capuchon de fourrure, de sorte qu’il vit
+luire ses cheveux dans la nuit d’étoiles.</p>
+
+<p>C’était une femme blanche. Soudain, il vit dans
+son visage une expression qui le fit frémir et il baissa
+les yeux sur l’objet à portée de sa main. C’était une
+longue caisse grossière. Il se recula d’un pas.</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! dit-il. Êtes-vous seule ?</p>
+
+<p>Elle inclina la tête et il entendit sa voix sangloter
+presque :</p>
+
+<p>— Oui… toute seule !</p>
+
+<p>Il s’approcha vivement d’elle.</p>
+
+<p>— Je suis le sergent Mac Veigh, de la police royale
+montée, dit-il doucement. Dites-moi : où allez-vous,
+et comment se fait-il que vous êtes ici dans la steppe,
+toute seule ?</p>
+
+<p>Son capuchon était retombé sur ses épaules et
+elle releva la tête complètement vers Mac Veigh.
+Les étoiles brillaient dans ses yeux. C’étaient des
+yeux admirables et maintenant ils débordaient
+de douleur. Et son visage parut admirable à Mac
+Veigh qui n’avait pas vu visage de blanche depuis
+près d’un an. Elle était jeune, si jeune que, dans
+la pâle splendeur de la nuit, elle semblait presque
+une jeune fille. Et dans ses yeux et sa bouche et
+dans le retroussis de son menton, il y avait quelque
+chose de si semblable à l’autre visage dont il avait
+rêvé que Mac Veigh avança encore et prit ses deux
+mains hésitantes dans les siennes et demanda de
+nouveau :</p>
+
+<p>— Où allez-vous et pourquoi êtes-vous ici, toute
+seule ?</p>
+
+<p>— Je vais là-bas, dit-elle, tournant la tête vers
+la lisière des bois. Je vais avec lui, mon mari.</p>
+
+<p>Ses mots l’étouffaient et, dégageant tout à coup
+ses mains, elle recula jusqu’au traîneau où elle resta
+debout à l’affronter. Pendant un instant, elle eut une
+lueur de défiance dans les yeux, comme si elle le
+craignait et était résolue à combattre pour elle-même
+et son mort. Les chiens se glissèrent à ses pieds et
+Mac Veigh vit luire leurs crocs nus, à la clarté des
+étoiles.</p>
+
+<p>— Il est mort voici trois jours, acheva-t-elle tranquillement,
+et je le ramène vers ma tribu, là-bas, au
+Petit Sceau.</p>
+
+<p>— Cela fait deux cents milles, observa Mac Veigh,
+en la regardant comme si elle était folle. Vous mourrez
+à la tâche.</p>
+
+<p>— J’ai voyagé pendant deux jours, répliqua la
+jeune femme. Je continue.</p>
+
+<p>— Deux jours… à travers le <span lang="en" xml:lang="en">barren</span> !</p>
+
+<p>Mac Veigh regarda la caisse, lugubre et effrayante
+dans le rayonnement spectral qui tombait sur elle.
+Puis il regarda la jeune femme. Elle avait incliné la
+tête sur sa poitrine et ses cheveux brillants retombaient
+épars et en désordre. Il vit le pathétique
+affaissement de ses épaules et comprit qu’elle pleurait.</p>
+
+<p>En ce moment, une ardeur émouvante submergea
+chaque veine de son corps, et la magnificence de ce
+qui était venu à lui du fond de la steppe le rendit
+muet. Pour lui, cette femme était tout ce qu’il y
+avait de beau et de bon. L’impitoyable isolement
+de sa vie lui avait fait placer la femme tout près des
+anges dans la hiérarchie des êtres et, devant lui,
+maintenant, il voyait tout ce dont il avait rêvé en
+amour et fidélité chez la femme et l’épouse.</p>
+
+<p>La frêle inconnue penchée devant lui bravait la
+mort pour l’homme qu’elle avait aimé et qui n’était
+plus. En un sens, Mac Veigh se disait qu’elle était
+folle. Et cependant, sa folie était la folie de l’adoration
+plus forte que la crainte, de la fidélité qui ne
+considère ni la tempête, ni le froid, ni la faim. Et il
+était plein du désir d’aller à elle, tandis qu’elle restait
+là courbée et épuisée contre le cercueil, de la serrer
+dans ses bras et de lui dire que d’avoir rêvé pour lui-même
+un tel amour l’avait gardé vivant dans sa
+solitude. Elle regardait, émue comme un enfant.</p>
+
+<p>— Venez, petite, dit-il. Nous irons là-bas. Je
+veillerai à votre sécurité pendant votre route vers
+le Petit Sceau. Vous ne pouvez aller seule. Vous n’arriveriez
+jamais vivante chez vos gens. Mon Dieu ! si
+j’étais…</p>
+
+<p>Il s’arrêta devant le regard épouvanté du visage
+qu’elle levait sur lui.</p>
+
+<p>— Quoi ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Rien… seulement il est dur pour un homme de
+mourir et de perdre une femme comme vous, dit
+Mac Veigh. Là, laissez-moi vous installer sur la
+caisse.</p>
+
+<p>— Les chiens ne pourront traîner ce fardeau,
+objecta-t-elle. Je les ai aidés…</p>
+
+<p>— S’ils ne peuvent, je le puis, dit-il, en souriant.</p>
+
+<p>Et, d’un mouvement rapide, il la souleva de terre
+et l’assit sur le traîneau. Il se débarrassa de son
+paquetage et le plaça derrière elle ; ensuite, il lui
+donna son fusil à tenir. La jeune femme le regarda
+bien en face avec un visage contracté et plus blême,
+pendant qu’elle déposait l’arme sur ses genoux.</p>
+
+<p>— Vous pouvez tirer sur moi, si je ne fais pas
+bien mon service, dit Mac Veigh.</p>
+
+<p>Il s’efforçait de cacher la joie qui lui venait de la
+compagnie d’une femme, mais cette joie tremblait
+dans sa voix.</p>
+
+<p>Il s’arrêta tout à coup, l’oreille aux écoutes.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p>
+
+<p>— Je n’ai rien entendu, dit la jeune femme.</p>
+
+<p>Son visage était d’une pâleur de mort. Ses yeux
+étaient sombres.</p>
+
+<p>Mac Veigh se retourna et, d’un mot, encouragea
+les chiens.</p>
+
+<p>Il ramassa le bout de la corde de babiche avec
+laquelle la femme les avait aidés à tirer leur fardeau
+et il s’élança à travers la plaine désolée. La présence
+d’un mort lui avait toujours été pénible, mais, cette
+nuit-ci, il en allait autrement. Sa fatigue de la journée
+était disparue et, malgré le poids qu’il tirait
+après lui, il était envahi par un bizarre transport…
+il se trouvait en présence d’une femme.</p>
+
+<p>De temps à autre, il détournait la tête pour la
+regarder. Il pouvait la sentir derrière lui et l’accent
+de sa voix sourde, quand elle parlait aux chiens,
+lui semblait une musique. Il désirait chanter la chanson
+sauvage par laquelle Pelletier et lui avaient
+remonté leur courage dans la petite cabane, mais il
+contint son désir et, au lieu de chanter, il se mit à
+siffloter. Il se demandait comment la jeune femme
+et les chiens avaient tiré le traîneau qui enfonçait
+profondément dans la neige molle amoncelée et
+exigeait toute sa vigueur à lui. De temps en temps
+il s’arrêtait pour se reposer et, enfin, la jeune femme
+sauta au bas du traîneau et vint à son côté.</p>
+
+<p>— Je vais marcher, dit-elle, le poids est trop
+lourd.</p>
+
+<p>— La neige est molle, répondit Mac Veigh. Venez.</p>
+
+<p>Il lui tendit la main et, avec le même étrange
+regard dans son visage blême, la jeune femme lui
+tendit la sienne. Elle regarda derrière elle, inquiète,
+du côté du cercueil, et Mac Veigh comprit. Il pressa
+ses doigts menus un peu plus fort et l’attira plus
+près de lui. La main dans la main, ils reprirent leur
+route à travers l’immensité déserte et nue.</p>
+
+<p>Mac Veigh ne parlait pas, mais son sang courait
+comme du feu dans ses veines. La petite main qu’il
+tenait était tremblante et remuait anxieuse. Une ou
+deux fois elle essaya de se dégager et il la tint plus
+étroitement. Après quoi, elle demeura soumise dans
+la sienne, chaude et frémissante. En baissant les
+yeux, Mac Veigh pouvait apercevoir le profil de la
+jeune femme.</p>
+
+<p>Une longue boucle de ses cheveux brillants s’était
+échappée du capuchon et le vent léger la souleva,
+de sorte qu’elle retomba sur le bras de Mac Veigh.
+Comme un voleur, il la porta jusqu’à ses lèvres tandis
+que l’inconnue regardait droit devant elle, tout
+là-bas, où la ligne des futaies commençait à dessiner
+un mince trait noir. Ses joues brûlaient, moitié de
+honte, moitié de joie tumultueuse. Puis il redressa ses
+épaules et secoua de son bras la mèche flottante.</p>
+
+<p>Trois quarts d’heure après, ils arrivaient au premier
+bois. Il la tenait toujours par la main. Il la
+tenait encore ainsi, la claire nuit stellaire tombant
+sur eux, lorsqu’il leva de nouveau le menton, vigilant
+et combatif, et demanda doucement.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’on a entendu ?</p>
+
+<p>— Rien, répondit la jeune femme. Je n’ai rien
+entendu que le vent dans les arbres.</p>
+
+<p>Elle s’écarta de lui. Les chiens gémirent et se
+glissèrent plus près de la caisse. A travers la steppe
+passa un souffle de vent sourd et lamentable.</p>
+
+<p>— La tempête recommence, dit Billy. Ça doit
+être le vent que j’ai entendu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br>
+<span class="xsmall">« EN L’HONNEUR DU VIVANT »</span></h2>
+
+
+<p>Pendant quelques instants, après avoir prononcé
+ces paroles, Billy demeura silencieux, l’oreille tendue
+à un bruit qui n’était pas la lamentation basse
+du vent venu du <span lang="en" xml:lang="en">barren</span>. Il était certain d’avoir
+bien entendu… quelque chose tout près, presque
+à ses pieds et cependant c’était un bruit qu’il ne
+pouvait ni situer ni définir. Il regarda la jeune
+femme. Elle le considérait attentivement.</p>
+
+<p>— J’ai entendu, cette fois, dit-elle. C’est le vent.
+Il m’a effrayée… Il a une voix si terrible parfois en
+passant sur la plaine déserte. Il n’y a qu’un moment…
+j’ai cru… que j’entendais… des pleurs d’enfant.</p>
+
+<p>Billy la vit porter la main à sa gorge et il y avait
+tout ensemble de l’effroi et de la douleur dans ses
+yeux qui n’avaient pas quitté les siens un instant.
+Il comprit. Elle était quasiment sur le point de
+céder au terrible épouvantement de la steppe. Il lui
+sourit et lui parla avec la voix qu’il aurait prise
+pour s’adresser à un petit enfant.</p>
+
+<p>— Vous êtes fatiguée, petite…?</p>
+
+<p>— Oui… Oui… je suis fatiguée.</p>
+
+<p>— Et vous avez faim et froid ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Alors, nous allons camper sous la futaie.</p>
+
+<p>Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils parvinssent
+à un bouquet de sapins si touffu qu’il
+formait un abri à la fois contre la neige et le vent,
+avec un épais tapis d’aiguilles à leurs pieds. On ne
+voyait plus les étoiles et, dans l’obscurité, Mac
+Veigh se mit à siffloter gaiement. Il déboucla son
+paquetage, étendit une de ses couvertures près de
+la caisse et enroula l’autre autour des épaules de la
+jeune femme.</p>
+
+<p>— Vous allez vous asseoir là, pendant que je vais
+faire du feu, dit-il.</p>
+
+<p>Il amassa des aiguilles de pin sèches par-dessus
+un précieux morceau d’écorce de bouleau et les
+alluma. A la vive lueur de ce feu, il trouva d’autres
+combustibles qu’il y ajouta jusqu’à ce que la
+flambée s’élevât aussi haut que sa tête. La jeune
+femme avait caché son visage et on eût dit qu’elle
+était tombée de sommeil dans la chaleur du brasier.
+Pendant une demi-heure, Mac Veigh ramassa du
+bois jusqu’à ce qu’il en eut un grand tas à sa portée.</p>
+
+<p>Alors, il enleva avec un bâton une couche épaisse
+de charbons brûlants et bientôt l’odeur du café et du
+bacon frit fit se redresser sa compagne. Elle leva la
+tête et rejeta la couverture dont il avait recouvert
+ses épaules. Il faisait chaud là où elle était assise et
+elle rabattit son capuchon, tandis que Mac Veigh lui
+souriait en camarade par-dessus le feu. Sa chevelure
+d’un brun roux retombait autour de ses épaules,
+ondulante et brillante dans la gloire du foyer et,
+durant quelques minutes, elle demeura avec ses
+cheveux épars autour d’elle, les yeux fixés sur Mac
+Veigh. Puis elle les rassembla entre ses doigts et
+Billy l’observait pendant qu’elle les divisait en deux
+bandeaux lustrés et les tressait en une large natte.</p>
+
+<p>— Le souper est prêt, dit-il. Voulez-vous manger
+là ?</p>
+
+<p>Elle fit un signe d’assentiment et, pour la première
+fois, elle lui sourit. Il apporta du bacon, du pain
+et du café, ainsi que d’autres choses retirées de son
+havresac et les déposa sur une couverture pliée
+entre eux. Il s’assit en face d’elle, les jambes croisées.
+Pour la première fois, il remarqua que ses yeux
+étaient bleus et qu’une rougeur colorait ses joues.
+Elle rougit plus fort comme il la regardait et elle lui
+sourit de nouveau.</p>
+
+<p>Ce sourire, la langueur passagère de ses yeux
+firent bondir le cœur de Mac Veigh et, perdant une
+minute, il n’eut plus conscience du goût des aliments.
+Il lui parla de son poste tout là-haut, à Pointe Fullerton,
+et de Pelletier qui se mourait d’isolement.</p>
+
+<p>— Il y a longtemps que je n’avais vu une femme
+comme vous, avoua-t-il. Et c’est comme le paradis !
+Vous ne pouvez savoir comme je suis esseulé ! Sa
+voix tremblait. « Je voudrais que Pelletier pût vous
+voir, rien qu’un moment », ajouta-t-il. « Cela lui
+rendrait la vie. »</p>
+
+<p>Quelque chose dans le doux éclat de ses yeux
+l’incitait à prononcer d’autres paroles.</p>
+
+<p>— Peut-être ne savez-vous pas ce que cela représente
+de ne pas voir une femme blanche pendant…
+pendant… tout ce laps de temps, continua-t-il. Vous
+n’allez pas croire que je deviens fou, n’est-ce pas ?
+Ou que je dis ou fais quelque chose qui n’est pas
+bien ? J’essaie de me retenir, mais je sens que je
+voudrais crier tellement je suis content. Si Pelletier
+pouvait vous voir…</p>
+
+<p>Il mit tout à coup la main à sa poche et en retira
+le précieux paquet de lettres.</p>
+
+<p>— Il a une maîtresse, là-bas au Sud… qui vous
+ressemble précisément, dit-il. Ça vient d’elle. Si je
+les rapporte à temps, elles le remettront sur pied.
+Ce n’est pas de médicaments qu’il a besoin, mais
+d’une femme, juste la voir, l’entendre et lui toucher
+la main.</p>
+
+<p>Elle tendit le bras et prit les lettres ; à la clarté
+du feu il vit que sa main tremblait.</p>
+
+<p>— Sont-ils mariés ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Non, mais sur le point de l’être, s’écria-t-il
+triomphalement. C’est la plus belle créature du
+monde après…</p>
+
+<p>Il s’arrêta et elle acheva pour lui :</p>
+
+<p>— Après une autre jeune fille… qui est votre amie.</p>
+
+<p>— Non, je n’allais pas dire ça. Vous n’allez pas
+croire que je pense à mal, n’est-ce pas ? si je vous
+le dis. J’allais dire : après… vous. Car vous êtes
+sortie de la trombe glaciale comme un ange, pour
+me donner un nouvel espoir. J’étais une sorte de
+ruine quand vous êtes arrivée, si vous disparaissiez
+désormais et si je ne devais plus vous revoir jamais,
+je m’en irais user au loin le reste de mes jours et
+rêver du passé enchanteur. Mon Dieu, savez-vous,
+un homme doit venir où nous sommes pour savoir
+que la vie n’est pas le soleil, ni la lune, ni les étoiles,
+ni l’air qu’on respire. C’est une femme simplement,
+une femme…</p>
+
+<p>Il remettait les lettres dans sa poche. La voix de
+la jeune femme était limpide et douce. Pour Billy,
+elle montait comme la plus délicieuse musique au-dessus
+du crépitement du feu et du murmure du
+vent au faîte des sapins.</p>
+
+<p>— Des hommes tels que vous… devraient avoir
+une femme pour prendre soin d’eux, dit-elle… Il
+était comme ça.</p>
+
+<p>— Vous voulez dire… Et ses yeux désignèrent
+la longue caisse sombre.</p>
+
+<p>— Oui… il était comme ça.</p>
+
+<p>— Je comprends ce que vous ressentez, dit-il. Et
+pendant un moment, il ne la regarda plus. « J’ai
+passé par là… un tas de fois. Père et mère, et une
+sœur. Ma mère est restée la dernière et je n’étais
+pas beaucoup plus qu’un enfant, dix-huit ans, je
+crois… Mais on dirait que c’est d’hier. Quand on
+est là-haut et qu’on ne voit le soleil pendant des
+mois, ni un visage de blanc pendant une année ou
+davantage, cela rapproche toutes choses assez bien,
+comme si elles n’étaient arrivées que voici peu de
+temps.</p>
+
+<p>— Tous sont… morts ? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>— Tous, sauf une personne. Elle m’a écrit pendant
+longtemps et je pensais qu’elle me gardait sa
+foi. Pelly — c’est-à-dire Pelletier — pense que nous
+avons eu un simple malentendu et qu’elle écrira de
+nouveau. Je ne lui ai pas dit qu’elle m’avait quitté
+pour épouser un autre camarade. Je n’avais pas à
+lui faire penser des choses désagréables à propos de
+sa maîtresse à lui. On est porté à ça, lorsqu’on meurt
+quasiment de solitude.</p>
+
+<p>Les yeux de la jeune femme brillaient. Elle se
+pencha un peu vers lui.</p>
+
+<p>— Vous devriez être content, dit-elle. Si elle vous
+a abandonné… elle n’aurait pas été digne de vous…
+plus tard. Ce n’était pas une femme sincère. Si elle
+avait été sincère, son amour ne se serait pas refroidi
+parce que vous étiez loin. Cela ne doit pas détruire
+votre foi, parce que cette foi est belle.</p>
+
+<p>Il avait mis de nouveau une main dans sa poche
+et il en retirait maintenant un menu paquet enveloppé
+d’une peau de daim. Son visage était comme
+celui d’un adolescent.</p>
+
+<p>— Il aurait pu en être ainsi… si je ne vous avais
+pas rencontrée, dit-il. J’aimerais vous laisser savoir,
+de toute manière, ce que vous avez fait pour moi.
+Vous… et ceci.</p>
+
+<p>Il avait déplié la peau de daim et la lui tendait.
+Elle renfermait les larges pétales bleus et le pédoncule
+desséché d’une fleur bleue.</p>
+
+<p>— Une fleur bleue ! dit-elle.</p>
+
+<p>— Oui. Vous savez ce qu’elle signifie. Les Indiens
+la nomment <i>I-O-Waka</i> ou quelque chose d’approchant,
+parce qu’ils croient que c’est l’âme fleur de
+l’être le plus pur et le plus beau au monde. Je l’ai
+appelée : femme.</p>
+
+<p>Il se mit à rire. Et il y avait dans son rire une
+sonorité joyeuse.</p>
+
+<p>— Vous allez me croire un peu fou, fit-il, mais
+vous plairait-il que je vous parle un peu de cette
+fleur bleue ?</p>
+
+<p>La jeune femme fit un signe d’assentiment. Un
+léger frisson émut sa gorge que Billy ne vit point.</p>
+
+<p>— J’étais là-haut, sur le Grand Ours, dit-il et
+pendant dix jours et dix nuits, je fus à camper — seul — forcé
+de garder le lit à cause d’une cheville
+foulée. C’était un endroit sauvage et triste, encaissé
+par les hauteurs abruptes de la steppe, avec de noirs
+sapins rabougris tout autour, et ces sapins étaient
+hantés de hiboux qui me glaçaient le sang la nuit.
+Le deuxième jour, je trouvai compagnie. Ce fut une
+fleur bleue. Elle poussait auprès de ma tente aussi
+haut que mes genoux et, durant la journée, je pris
+l’habitude d’étendre au dehors ma couverture
+auprès de cette plante, de me coucher là et de fumer.
+Et la fleur bleue semblait se balancer sur sa frêle
+tige, s’abaisser vers moi et me parler par une
+mimique que je m’imaginais comprendre.</p>
+
+<p>« Parfois, elle était si comique et si animée que je
+me mettais à rire : il me semblait qu’elle m’invitait
+à danser. Et puis, d’autres fois, elle était
+simplement belle et tranquille, avait l’air d’écouter
+ce que disait la forêt… et, une fois ou deux, j’ai pensé
+qu’elle pouvait être en prière. La solitude rend un
+individu un peu fou, vous savez. Au coucher du
+soleil, ma fleur bleue repliait toujours ses pétales et
+s’endormait comme un petit enfant fatigué des jeux
+de la journée. Et alors, je me sentais terriblement
+seul.</p>
+
+<p>« Mais elle était toujours réveillée quand je me
+traînais au dehors, le matin. Enfin arriva le moment
+où je fus assez bien pour partir en permission. Le
+neuvième soir, je regardai ma fleur bleue s’endormir
+pour la dernière fois. Puis, je fis mon paquetage.
+Le soleil était levé quand je partis le lendemain
+matin, et, à quelque distance, je me retournai pour
+regarder derrière moi. Je suppose que j’étais un peu
+fou et faible pour un homme, mais j’avais comme
+envie de pleurer. La fleur bleue m’avait appris beaucoup
+de choses que je ne connaissais pas auparavant.
+Cela me faisait réfléchir. Et lorsque je regardai derrière
+moi, elle se trouvait dans un lac de lumière, me
+faisant signe.</p>
+
+<p>« Il me sembla qu’elle m’appelait, qu’elle me rappelait…
+et je courus à elle… et je la coupais au pied…
+et elle ne m’a jamais quitté depuis cette heure-là.
+Elle a été ma Bible et ma compagne et j’ai su qu’elle
+était l’âme de l’être le plus pur et le plus beau au
+monde : une femme. Sa voix hésita un peu. Je… je
+peux être un peu bébête, mais cela me ferait plaisir
+si vous l’acceptiez et la gardiez… toujours… à cause
+de moi… »</p>
+
+<p>Il pouvait voir maintenant frémir les lèvres de
+l’inconnue, tandis qu’il la regardait.</p>
+
+<p>— Oui, je vais la prendre, dit-elle. Je vais la
+prendre et le garder… toujours.</p>
+
+<p>— Je l’avais conservée… pour une femme d’ailleurs,
+dit-il. Drôle d’idée, n’est-ce pas ? Et je vous
+ai raconté tout ça, alors que je désirais savoir ce qui
+vous était arrivé et ce que vous allez faire quand
+vous serez chez vos gens. Cela vous fait-il quelque
+chose de me le dire ?</p>
+
+<p>— Il est mort, voilà tout, répliqua-t-elle. J’ai
+promis de le ramener dans ma tribu. Et quand je
+serai là, je ne sais pas… ce que je ferai.</p>
+
+<p>Elle soupira. Un sanglot étouffé s’arrêta sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>— Vous ne savez pas… ce que vous allez faire ?</p>
+
+<p>La voix de Billy avait un son étrange, même pour
+lui. Il se leva et baissa les yeux sur le visage tourné
+vers lui, il serra les poings, le corps frémissant du
+combat intérieur qu’il se livrait. Des mots vinrent
+à ses lèvres qu’il refoula… des mots qui avaient
+presque réussi à redire qu’elle était venue à lui, du
+profond de la steppe, comme un ange ; que pendant
+ce court espace de temps, depuis leur rencontre, il
+avait vécu une vie entière et qu’il l’aimait comme
+un homme n’avait jamais aimé une femme avant
+lui. Les yeux bleus de la jeune femme le regardaient,
+interrogateurs, tandis qu’il restait là, penché vers
+elle.</p>
+
+<p>Et alors, il vit la chose que, pendant un moment,
+il avait oubliée : la longue caisse grossière derrière
+la jeune femme. Ses doigts s’enfoncèrent plus profondément
+dans ses paumes et, en poussant un gros
+soupir, il s’éloigna.</p>
+
+<p>A une centaine de pas de là, sous les sapins, il avait
+trouvé un rocher tout recouvert de vigne pourpre.
+Avec son couteau il en coupa une brassée et, quand
+il revint dans la lueur du feu, le pampre brillait
+comme une corbeille de fleurs rouges. La jeune
+femme s’était levée et le regardait sans dire mot,
+tandis qu’il éparpillait ce pampre sur le cercueil.</p>
+
+<p>Il se retourna vers elle et dit simplement :</p>
+
+<p>« En l’honneur du mort ! »</p>
+
+<p>Elle était pâle, mais ses yeux brillaient comme
+des étoiles. Billy avança vers elle les mains tendues.
+Mais tout à coup il s’arrêta et se mit à écouter. Au
+bout d’un moment, il se retourna et demanda de
+nouveau :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’était ?</p>
+
+<p>— J’ai entendu les chiens et le vent, répondit-elle.</p>
+
+<p>— Il y a quelque chose de fêlé dans ma tête, je
+pense, dit Mac Veigh. Cela m’avait l’air de…</p>
+
+<p>Il se passa une main sur le front et regarda les
+chiens enfouis dans un profond sommeil à côté du
+traîneau. La jeune femme ne vit pas le frisson qui le
+secoua. Il se mit à rire gaîment et saisit sa cognée.</p>
+
+<p>— Maintenant, le campement ! annonça-t-il. Nous
+aurons la tempête dans moins d’une heure.</p>
+
+<p>Sur la caisse, la jeune femme apporta une petite
+tente et il la dressa près du feu, remplissant l’intérieur
+de deux pieds épais de rameaux de cèdre et
+de baumier. Sa propre tente de service en soie, il
+l’installa en arrière dans les ombres plus denses de
+la sapinière. Quand il eut fini, il regarda la jeune
+femme d’un air interrogateur, puis il regarda le
+cercueil.</p>
+
+<p>— S’il y a place, je voudrais l’avoir là avec moi,
+dit-elle. Et tandis qu’elle se tenait debout devant
+le feu, Mac Veigh tira la lourde caisse sous la tente.
+Ensuite, il entassa du nouveau combustible sur la
+flamme et il alla souhaiter bonne nuit à la jeune
+femme. Son visage était blême et hagard maintenant,
+mais elle lui sourit et pour Mac Veigh elle
+était la plus merveilleuse créature du monde. En
+son for intérieur, il lui semblait la connaître depuis
+des ans et des ans ; il lui prit les mains, plongea son
+regard jusqu’au fond de ses yeux bleus et lui dit
+presque dans un murmure :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me pardonner si je n’agis pas
+comme il faut ? Vous ne pouvez savoir combien j’ai
+été esseulé et comme je le suis encore… et ce que
+cela veut dire pour moi de regarder encore un visage
+de femme. Je ne veux pas vous blesser et je voudrais…
+je voudrais (sa voix était un peu haletante)… je
+voudrais lui rendre la vie si je le pouvais parce que
+précisément je vous ai vue, que je vous connais et…
+que je vous aime.</p>
+
+<p>Elle sursauta et poussa un âpre et prompt soupir
+qui s’acheva presque en un cri étouffé.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, petite, continua-t-il. Je dois
+être un peu fou. Je crois bien que je le suis. Mais je
+mourrais pour vous et je vais voir à vous conduire
+en sécurité près de vos gens et… et… je me demande…
+je me demande si vous voudrez m’embrasser pour
+me souhaiter bonne nuit.</p>
+
+<p>Ses yeux à elle n’avaient pas cessé de le regarder.
+Ils étaient d’un bleu éblouissant à la lueur du feu.
+Lentement, en le regardant toujours droit dans les
+yeux, elle dégagea ses mains qu’il tenait encore, puis
+elle les posa sur chacun de ses bras et leva son visage
+vers lui. Avec respect, il se pencha et baisa ses lèvres.</p>
+
+<p>— Dieu vous garde ! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Pendant des heures ensuite, il demeura assis auprès
+du feu. Le vent monta plus violent à travers la
+steppe, l’ouragan se déchaîna de nouveau du Nord ;
+les sapins et les balsamiers se lamentaient au-dessus
+de sa tête et il pouvait entendre les gémissements
+de la trombe glacée traîner lugubrement à travers
+les espaces dénudés. Mais ces bruits lui arrivaient
+maintenant comme une sorte de nouvelle harmonie ;
+son cœur palpitait et son âme débordait de joie,
+tandis qu’il regardait la petite tente où dormait la
+femme qu’il aimait.</p>
+
+<p>Il sentait encore la chaleur de ses lèvres, il
+revoyait sans cesse l’attendrissement bleu qui avait
+un instant passé dans ses yeux et il remerciait Dieu
+de ce miraculeux bonheur qui lui était advenu. Car
+la douceur des lèvres de la jeune femme et la douceur
+encore plus grande de ses yeux bleus lui disaient ce
+que la vie lui réservait désormais.</p>
+
+<p>A une journée de marche au Sud, il y avait un
+camp d’Indiens. Il l’y mènerait, et il louerait des
+coureurs pour porter à Pelletier médicaments et
+lettres. Alors, lui, continuerait sa route avec la jeune
+femme. Il se mit à sourire doucement et joyeusement
+à l’idée des bonnes nouvelles qu’il rapporterait à
+Pelletier un peu plus tard. Car le baiser brûlait ses
+lèvres, les yeux bleus lui souriaient toujours du fond
+de l’obscurité étoilée et il ne connaissait plus que
+l’espoir.</p>
+
+<p>Il était tard, presque minuit, quand il s’alla coucher.
+Avec la tempête qui se lamentait et tourbillonnait
+autour de lui, il s’endormit et il était tard
+quand il s’éveilla. La forêt était pleine d’un long
+gémissement. Le feu était tombé. Derrière le feu,
+le flanquet de la tente de la jeune femme était encore
+rabattu et, sans bruit pour ne pas l’éveiller, il alimenta
+de nouveau combustible les charbons à demi
+consumés. Il regarda sa montre et s’aperçut qu’il
+avait dormi tout près de sept heures. Ensuite, il
+retourna à sa propre tente, afin d’y prendre le
+nécessaire pour le déjeuner. A une douzaine de pas
+de l’entrée, il s’arrêta, brusquement ahuri.</p>
+
+<p>Suspendu à sa tente comme une immense guirlande,
+il y avait le pampre rouge qu’il avait coupé
+le soir précédent et, au-dessus, griffonnés au charbon
+sur la soie, se détachaient devant lui ces mots grossièrement
+tracés :</p>
+
+<p>« En l’honneur du vivant ».</p>
+
+<p>En poussant un cri sourd, il courut vers l’autre
+tente et alors, prompte comme la pensée, lui apparut
+la signification de la couronne. La jeune femme
+lui disait ce que ses paroles n’avaient pu exprimer.
+Elle était sortie pendant la nuit tandis qu’il dormait
+et avait suspendu la couronne pour qu’il la vît, au
+matin.</p>
+
+<p>Le sang chanta chaud et joyeux dans ses veines
+et avec quelque chose qui n’était pas un rire, mais
+qui était un soupir triomphant de son âme elle-même,
+il se redressa et sa main se porta, par une
+vieille habitude, sur son étui à revolver. Il était vide.</p>
+
+<p>Il enleva ses couvertures, mais l’arme ne se trouvait
+pas au milieu. Il regarda dans le coin où il avait
+placé son fusil, le fusil aussi était disparu. Sa figure se
+contracta et pâlit, tandis qu’il marchait lentement
+de l’autre côté du feu jusqu’à la tente de la jeune
+femme. L’oreille à l’ouverture, il écouta. Point de
+bruit à l’intérieur. Ni bruit de mouvement ni de vie,
+ni respiration de dormeur. Et comme quelqu’un qui
+redoute de contempler un triste spectacle, il souleva
+la portière. Le lit de baumier qu’il avait fait pour la
+jeune femme était vide et, au travers, on avait tiré
+la grande caisse grossière. Mac Veigh avança d’un
+pas à l’intérieur. La caisse était ouverte… et vide.
+Elle ne contenait qu’une brassée de rameaux de
+balsamier brisés et tassés. En un instant la vérité
+se fit jour avec toute sa force dans l’esprit de Mac
+Veigh. Le cercueil avait renfermé de la vie et la
+femme…</p>
+
+<p>Un objet à côté de la caisse attira son regard.
+C’était un bout de papier plié attaché bien en vue.
+Il l’enleva et retourna, chancelant, à la lueur du
+jour. Un cri sourd et douloureux s’échappa de ses
+lèvres en lisant ce que la jeune femme avait écrit
+pour lui.</p>
+
+<p>« Que Dieu vous récompense d’avoir été bon pour
+moi ! Pendant l’ouragan, nous sommes partis mon
+mari et moi. Nous avions appris que vous étiez
+à notre poursuite et nous avions aperçu votre feu
+hors de la steppe. Mon mari avait fabriqué cette
+caisse pour moi afin de me préserver du froid et de
+la tempête. Lorsque nous vous avons vu, nous avons
+interverti les rôles, et c’est ainsi que vous m’avez
+rencontrée avec mon mort. Il aurait pu vous tuer…
+une douzaine de fois. Mais vous avez été bon pour
+moi et c’est pourquoi vous êtes vivant. Que Dieu
+vous donne un jour une femme excellente qui vous
+aime comme j’aime mon mari ! Il a tué un homme.
+Mais tuer ce n’est pas toujours assassiner. Nous
+avons pris vos armes et la tempête recouvrira notre
+trace. Mais vous ne nous suivrez pas. Je le sais. Car
+vous savez ce que cela veut dire : aimer une femme,
+et vous savez également ce que vivre signifie pour
+une femme, lorsqu’elle aime.</p>
+
+<p class="sign sc">« Isabelle Deane. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br>
+<span class="xsmall">LES CHASSEURS D’HOMMES</span></h2>
+
+
+<p>Comme quelqu’un éberlué par un soufflet, Billy
+relut une fois encore les mots qu’Isabelle Deane avait
+laissés pour lui. Il ne fit pas entendre un son de voix,
+après ce premier cri qui s’était échappé de ses lèvres,
+mais il resta là à regarder fixement les flammes pétillantes
+du feu, jusqu’à ce qu’un brusque coup de
+fouet du vent lui enlevât le billet des doigts et l’envoyât
+rouler au loin dans une tourmente blanche
+de neige menue.</p>
+
+<p>La perte du billet le tira de sa torpeur. Il se mit
+à courir après le morceau de papier, puis il s’arrêta
+et éclata de rire. C’était un rire bref, sans joie, un
+de ces rires sous quoi un être fort dissimule son chagrin.
+De nouveau, il retourna à la tente et regarda à
+l’intérieur. Il releva le flanquet, afin que la lumière
+pût pénétrer et qu’il pût voir dans la caisse. Quelques
+heures plus tôt, ce cercueil avait caché Scottie
+Deane, le meurtrier. Et, elle, c’était sa femme !</p>
+
+<p>Il revint auprès du feu et il aperçut de nouveau
+le pampre rouge suspendu au-dessus de l’entrée de
+sa tente et les mots qu’elle avait tracés du bout
+d’un bâton consumé : « En l’honneur du vivant ! »
+C’était lui que ces mots désignaient. Une sorte de
+lourd sanglot oppressa sa gorge et une buée, qui ne
+venait ni de la neige ni du vent, emplit ses yeux.
+La jeune femme avait superbement lutté, et elle
+était victorieuse. Et il lui revint soudain à l’esprit
+que ce qu’elle avait dit dans son billet était exact
+et que Scottie Deane aurait pu aisément le tuer.</p>
+
+<p>Ensuite, il se demanda pourquoi il ne l’avait point
+fait. Deane courait fameux risque en lui laissant la
+vie. Ils n’avaient sur lui qu’une avance de quelques
+heures et leur trace pouvait ne pas être complètement
+effacée par la tempête. Deane pourrait être
+embarrassé dans sa fuite par la présence de sa femme.
+Lui, Mac Veigh, pourrait encore les suivre et les
+rejoindre. Ils avaient enlevé ses armes ; mais ce ne
+serait pas la première fois que, sans armes, il aurait
+poursuivi son homme.</p>
+
+<p>Promptement, une réaction s’opéra en lui. Il
+courut de l’autre côté du feu dont il fit rapidement
+le tour jusqu’à ce qu’il arrivât à la trace laissée par
+le traîneau au départ. Elle était encore bien distincte.
+Plus avant dans la forêt on pourrait la suivre
+sans difficulté. Quelque chose voleta à ses pieds.
+C’était le billet d’Isabelle Deane.</p>
+
+<p>Il le ramassa et de nouveau ses yeux tombèrent
+sur ces derniers mots qu’elle avait écrits : « Mais
+vous ne nous poursuivrez pas. Je le sais. Car vous
+savez ce que cela veut dire : aimer une femme. Et
+vous savez également ce que signifie vivre pour une
+femme qui aime. »</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Scottie Deane ne l’avait pas tué.
+C’était à cause de la jeune femme… et elle avait
+confiance en lui. Cette fois, il plia le billet et le mit
+dans sa poche là où avait été la fleur bleue. Puis il
+revint lentement près du feu.</p>
+
+<p>— Je vous ai dit que je lui rendrais la vie si je
+le pouvais, murmura-t-il. Et je crois que je vais tenir
+parole.</p>
+
+<p>Il retombait dans sa vieille habitude de soliloquer,
+une habitude qui vient facilement à n’importe qui
+dans les vastes solitudes. Et il se mit à rire, tandis
+qu’il se tenait debout devant le feu et bourrait sa
+pipe.</p>
+
+<p>— Si ce n’était pour elle ! ajouta-t-il en songeant
+à Scottie Deane. Dieu ! si ce n’était pour elle !</p>
+
+<p>Il finit de bourrer sa pipe et l’alluma, le regard
+perdu là-bas au profond de la forêt de sapins où
+Scottie Deane et sa femme avaient fui. Toutes les
+forces de police étaient sur pied en quête de Scottie
+Deane. Pendant plus d’un an il avait été aussi
+adroit à s’échapper que la petite hermine blanche
+des bois. Il avait roulé les meilleurs hommes en
+service et son nom était connu de tout le monde
+dans la police royale, de Calgary à l’île Herschel.</p>
+
+<p>Sa tête était mise à prix et c’était la gloire assurée
+pour qui le capturerait. Ceux qui rêvaient d’avancement
+rêvaient aussi de Scottie Deane. Et tandis que
+Billy songeait à cela, quelque chose surgit en lui
+qui n’était pas l’instinct du chasseur d’hommes et
+son sang s’embrasa d’un étrange sentiment de fraternité.
+Scottie Deane était pour lui désormais plus
+qu’un hors-la-loi, plus qu’un homme simplement.
+Traqué comme un fauve, pourchassé de place en
+place, il fallait qu’il fût mieux qu’un misérable pour
+qu’une femme comme Isabelle ne l’eût point abandonné.
+Mac Veigh se rappelait la douceur de sa voix,
+la grâce de son visage, la tendresse de ses yeux et,
+pour la première fois, la pensée lui vint qu’une telle
+femme n’aurait pu aimer un homme qui n’aurait
+pas été foncièrement bon.</p>
+
+<p>Et elle l’aimait. Une douleur lancinante s’empara
+de Billy à cette certitude, douleur unie pourtant à
+un frisson de joie. Sa loyauté à elle était un triomphe
+même pour lui. Elle était venue à lui comme un ange
+du fond de la tourmente et elle l’avait quitté comme
+un ange. Il était content. Une réalité vivante et
+palpitante s’était substituée dans son cœur à la
+vision des rêves : une femme en chair et en os, qui
+était aussi sincère et aussi belle que la fleur bleue
+qu’il avait portée contre sa poitrine.</p>
+
+<p>En ce moment, il aurait aimé serrer la main de
+Scottie Deane, parce qu’il était son mari et parce
+qu’il était assez homme pour se faire aimer d’elle !
+Peut-être était-ce Deane qui avait suspendu la couronne
+de pampre à sa tente et qui avait griffonné
+les mots au charbon. Et Deane, bien sûr, connaissait
+le billet que sa femme avait écrit. Le sentiment de
+fraternité devenait de plus en plus fort en Billy, et
+la pensée de leur confiance en lui l’emplissait d’un
+étrange orgueil.</p>
+
+<p>Le feu baissait et il se retourna pour y ajouter
+des broussailles. Ses yeux tombèrent sur la caisse
+dans la tente et il la tira au dehors. Il fut sur le
+point de la jeter dans les flammes, mais il se ravisa
+et l’examina plus attentivement. De quels lointains
+horizons venaient-ils, il se le demandait. Ils devaient
+venir de par delà les terres désertes car Deane avait
+façonné cette caisse afin de protéger Isabelle contre
+les vents farouches de la steppe.</p>
+
+<p>Elle était construite d’un bois léger et dur taillé
+à la hachette et les coins en étaient assujettis avec
+une courroie babiche faite de peau de caribou, au
+lieu de l’être avec des clous. Les branchages de balsamiers
+qui avaient été mis à l’intérieur s’y trouvaient
+encore et le cœur de Billy battit un peu plus
+vite alors qu’il les enlevait. Ç’avait été le lit d’Isabelle.
+Il pouvait voir, à l’endroit où le balsamier
+était plus épais, la place où avait reposé sa tête.
+Brusquement, en poussant un cri terrible, il lança
+la caisse dans le feu.</p>
+
+<p>Il n’avait pas faim, mais il se fit un pot de café
+et le but. Jusqu’alors, il n’avait pas remarqué que
+l’ouragan devenait peu à peu plus furieux. La sapinière
+touffue aux rameaux bas en brisait la violence.
+Au delà de l’abri de la forêt, il pouvait entendre le
+mugissement de la tempête, tandis qu’elle balayait
+les maigres buissons et l’étendue déserte à l’orée de
+la steppe. Cela ramena sa pensée une fois de plus
+vers Pelletier.</p>
+
+<p>Dans l’excitation de la présence d’Isabelle, dans
+la secousse et le désespoir qui avaient suivi sa fuite,
+il avait le sentiment d’avoir un peu oublié Pelletier.</p>
+
+<p>Jusqu’au moment où il arriverait aux igloos des
+Esquimaux, cela ferait deux journées perdues. Ces
+deux journées pouvaient signifier bien des choses
+pour son camarade malade. Il se leva, tâta dans sa
+poche afin de constater que les lettres s’y trouvaient
+bien, et se mit à faire son paquetage. A travers les
+arbres lui arrivait maintenant un menu et blanc
+grésil qui picotait sa peau. On aurait dit du sucre
+granulé très fin.</p>
+
+<p>Une soudaine rafale de cette neige lui cingla les
+yeux et, abandonnant tente et paquetage, il se
+dirigea soucieux vers la pleine futaie et la brousse.</p>
+
+<p>A quelques centaines de mètres de son campement,
+il fut contraint de baisser la tête sous les
+giboulées de neige et de rabattre sur ses joues et
+ses oreilles les larges oreillettes de sa casquette. Une
+centaine de mètres encore, il s’arrêta, s’abrita derrière
+un banskian noueux et rabougri. Il regarda
+vers l’orée de la plaine. C’était un blanc et mouvant
+chaos où ses yeux ne pouvaient voir au delà de la
+portée d’une balle de pistolet. Les igloos des Esquimaux
+étaient à vingt milles dans la steppe et le cœur
+de Billy se serra. Il ne pourrait accomplir ce trajet.</p>
+
+<p>Nul homme n’aurait survécu au milieu de la tourmente
+qui descendait en trombe du pôle arctique
+et il retourna vers son campement. Billy s’était à
+peine remis en marche qu’il tressaillit à un bruit
+étrange qu’apportait le vent. Il fit face de nouveau
+à l’assaut blanc, une main saisissant l’étui vide de
+son revolver. Le bruit lui parvint de nouveau et,
+cette fois, il l’identifia. C’était un cri, une voix
+d’homme. Instantanément sa pensée se reporta sur
+Deane et Isabelle. Quel miracle pouvait les ramener
+vers lui ?</p>
+
+<p>Une ombre sortit de la tourmente tourbillonnante
+de la tempête. Elle se décomposa aussitôt en parties
+distinctes : un attelage de chiens, un traîneau, trois
+hommes. Une minute encore et les chiens s’arrêtèrent
+pêle-mêle en grognant à la vue de Billy. Billy
+fit un pas en avant.</p>
+
+<p>Presque au même moment, il trouvait un revolver
+braqué sur sa poitrine.</p>
+
+<p>— Rengaine ça, Bucky Smith ! s’écria-t-il. Si
+tu cherches un homme tu as trouvé celui qu’il ne
+fallait pas.</p>
+
+<p>L’autre s’approcha. Ses yeux étaient rouges et
+fixes. Son pistolet s’abaissa, tandis qu’il arrivait à
+un mètre de Billy.</p>
+
+<p>— Nom de Dieu ! c’est vous, c’est vous, Billy
+Mac Veigh ! s’exclama-t-il.</p>
+
+<p>Son rire sonnait discordant et désagréable. Bucky
+était un caporal du service et, quand Billy en avait
+entendu parler la dernière fois, il était stationné à
+<span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>. Pendant un an, les deux hommes
+avaient fait partie de la même patrouille et il y avait
+une vilaine histoire entre eux. Billy n’avait jamais
+parlé de certaine affaire survenue à Norway, qui,
+si elle eût été connue au Quartier Général, aurait
+signifié pour Bucky un renvoi déshonorant du service.
+Mais il avait provoqué Bucky en un duel loyal
+et l’avait laissé sur le terrain à deux doigts de la
+mort.</p>
+
+<p>La vieille haine flambait dans les yeux du caporal
+tandis qu’il fixait Billy. Billy dédaigna ce regard
+et donna une poignée de mains aux autres hommes.
+L’un d’eux était un conducteur de la compagnie
+de la Baie d’Hudson et l’autre, l’agent Walker, de
+Churchill.</p>
+
+<p>— Nous pensions qu’on n’arriverait jamais vivants
+à un abri, haleta Walker tandis qu’ils se serraient
+les mains. Nous sommes à la poursuite de Scottie
+Deane et nous n’allons pas perdre une minute. Nous
+allons l’attraper d’ailleurs. Sa trace est si chaude
+qu’on peut la sentir… Mon Dieu ! mais je suis pareil
+à un buisson, fit-il.</p>
+
+<p>Les chiens, leur conducteur en tête, se disposaient
+déjà à camper. Billy, tandis qu’ils suivaient, ricana
+vers le caporal :</p>
+
+<p>— Quelle chance de me tenir, hein, Bucky, si
+tu avais été seul ? fit-il d’un ton que Walker ne
+pouvait entendre. Vois-tu, je n’ai pas oublié ta
+menace.</p>
+
+<p>Il y avait une dureté métallique dans son rire.
+Il savait que Bucky Smith était un gredin qui avait
+la bonne fortune de ne jamais avoir été pris sur le
+fait. En un éclair, il retourna, en pensée, à ce jour,
+à Norway, où Rousseau, le demi-Français, était
+venu à lui, de son lit de douleur, lui dire que Bucky
+avait mis à mal sa jeune femme. Rousseau, qui aurait
+dû rester couché, ayant la fièvre, mourut deux jours
+plus tard.</p>
+
+<p>Billy entendait toujours l’insulte dans la voix de
+Bucky, quand il l’avait acculé à l’accusation de
+Rousseau, puis le combat qui s’en était suivi. La
+pensée que cet homme était maintenant aux talons
+d’Isabelle et de Deane le remplissait d’une sorte de
+rage et, pendant que Walker prenait les devants, il
+mit une main sur le bras du caporal :</p>
+
+<p>— J’ai pensé à toi dernièrement, Bucky, dit-il.
+J’ai réfléchi beaucoup à cette affaire de là-bas, à
+Norway, et je m’en suis voulu de ne pas avoir fait
+mon rapport. Je suis sur le point de le faire… à
+moins que tu ne changes de direction. Je suis moi-même
+à la poursuite de Scottie Deane…</p>
+
+<p>Tout aussitôt, il se serait coupé la langue pour
+avoir prononcé ces paroles. Un éclair de triomphe
+brilla dans les yeux de Bucky.</p>
+
+<p>— Je pensais bien que nous avions raison, dit-il.
+Nous venions de perdre la piste dans la tempête.
+Content de vous avoir rencontré pour nous remettre
+dans le bon chemin. Sont-ils à grande distance de
+nous, lui et cette <i>squaw</i> qui voyage avec lui ?</p>
+
+<p>Les poings emmitouflés de Billy se serrèrent de
+colère. Il ne répondit pas, mais s’en alla rapidement
+rejoindre Walker. Et son cerveau combinait des
+plans en hâte. Lorsqu’il arriva près du feu, il vit que
+les chiens s’étaient déjà couchés dans leurs harnais
+et qu’ils étaient exténués. Le visage de Walker
+était congestionné, ses yeux boursouflés par les
+piqûres de la neige.</p>
+
+<p>Le conducteur était à demi allongé hors de son
+traîneau, les pieds au feu. D’un coup d’œil, Billy
+eut la certitude que tous, bêtes et gens, avaient
+supporté dans la tourmente un long et pénible
+combat.</p>
+
+<p>Il regarda Bucky et, cette fois, il n’y avait plus ni
+ressentiment ni menace dans sa voix quand il parla :</p>
+
+<p>— Camarades, vous avez eu un rude temps, dit-il.
+Faites comme chez vous. Je ne suis pas surchargé
+de victuailles, mais si vous voulez retirer de vos sacs
+quelques-unes de vos rations, je les préparerai pendant
+que vous dégelez.</p>
+
+<p>Bucky considérait curieusement les deux tentes.</p>
+
+<p>— Qui est avec vous ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Billy haussa les épaules. Sa voix fut presque
+affable.</p>
+
+<p>— Je n’aime pas beaucoup te dire qui était avec
+moi, Bucky, fit-il en riant. Je suis arrivé ici tard
+la nuit dernière, à demi mort et j’ai trouvé un métis
+campé là, sous cette tente de soie. C’était tout à fait
+un copain, un fort chic compagnon. Un tout jeune
+homme, d’ailleurs, presque un enfant. Quand je me
+suis levé ce matin — Billy haussa de nouveau les
+épaules et désigna du doigt son étui vide — tout
+avait disparu : chiens, traîneau, tente supplémentaire,
+même mon fusil et mon automatique. L’individu
+n’était pas tout à fait méchant pourtant, car
+il m’a laissé mes victuailles. C’était un drôle d’oiseau,
+d’ailleurs. Regardez donc ça, il désigna la couronne
+de pampre qui rendait devant sa tente. « En l’honneur
+du vivant », lut-il à voix haute. Une manière
+délicate de me rappeler qu’il aurait pu me casser la
+caboche d’un coup de gourdin, s’il l’avait voulu.</p>
+
+<p>Il se rapprocha de Bucky et dit sur un ton enjoué :</p>
+
+<p>— J’espère que tu peux me battre cette fois,
+Bucky. Scottie Deane est joliment en sécurité avec
+moi, où qu’il se trouve. Je n’ai même pas une carabine.</p>
+
+<p>— Il doit avoir laissé sa trace, observa Bucky,
+en le regardant du coin de l’œil avec malice.</p>
+
+<p>— Oui, par là.</p>
+
+<p>Alors que Bucky allait examiner ce qui restait
+de la trace, Billy remerciait le ciel que Deane eût
+placé Isabelle sur le traîneau avant de quitter le
+campement. Il n’y avait rien qui trahît sa présence.
+Walker avait déficelé leur équipement et Billy était
+occupé à préparer à manger quand Bucky revint.
+Il avait un rictus aux lèvres.</p>
+
+<p>— Saviez-vous que c’était facile ? dit-il. Je me
+demande pourquoi il n’a pas emporté sa tente ? une
+fort jolie tente ; pas vrai ?</p>
+
+<p>Il y entra. Une minute plus tard, il apparaissait
+à l’ouverture et appelait Billy.</p>
+
+<p>— Regardez donc ! dit-il. Et sa voix tremblait
+d’émotion. Ses yeux brillaient d’une joie mauvaise.
+« Votre métis avait rudement de longs cheveux,
+hé ! »</p>
+
+<p>Il désignait un éclat de bois sur l’un des pieux
+minces de la tente. Le cœur de Billy sursauta.</p>
+
+<p>Une boucle de la longue chevelure dénouée
+d’Isabelle s’était accrochée à cet éclat et une douzaine
+de cheveux d’or brun étaient restés là pour
+la trahir. Pendant un instant, il oublia que Smith
+l’observait.</p>
+
+<p>Il revit Isabelle alors qu’elle pénétrait pour la
+dernière fois dans la tente, sa superbe chevelure
+répandue autour d’elle dans la gloire de la clarté
+du feu, ses yeux encore emplis de tendre gratitude.
+Une fois de plus il sentit la chaleur de ses lèvres, le
+contact de sa main, le frisson de sa présence auprès
+de lui. Peut-être ces émotions cachèrent-elles
+quelque mouvement de méfiance ou quelque parole
+qui, sans cela, l’auraient trahi. Le temps de les éprouver
+il s’était ressaisi et se retournant vers son compagnon
+en riant d’un rire forcé :</p>
+
+<p>— Ce sont parfaitement des cheveux de femme,
+Bucky. Il m’a raconté des tas d’histoires gentilles à
+propos d’une jeune fille restée chez lui. Ça devait
+être vrai.</p>
+
+<p>Les regards des deux hommes se rencontrèrent
+sans broncher. Il y avait du sarcasme aux lèvres
+de Bucky, Billy souriait.</p>
+
+<p>— J’ai l’intention de suivre ce Français, quand
+nous aurons pris un peu de repos, dit le caporal en
+s’efforçant de déguiser un accent de nervosité et de
+satisfaction dans sa voix. Il y a une femme qui
+voyage avec Scottie Deane, n’est-ce pas ?… une
+blanche… et il n’y en a qu’une autre au nord de
+Churchill. Naturellement, vous désirez rentrer en
+possession de votre équipement volé.</p>
+
+<p>— Tu parles, si je le désire ! s’écria Billy, dissimulant
+l’effet que le coup droit de Bucky venait de lui
+porter. Je ne suis pas autrement content à l’idée de
+m’avouer dépouillé de la sorte. Le métis se sera
+arrêté pour se mettre à couvert et il ne sera pas
+difficile de suivre sa piste.</p>
+
+<p>Il vit que Bucky était un peu attrapé par son
+acquiescement immédiat et, avant que l’autre eût
+pu répondre, il se hâta de se joindre à Walker dans
+l’organisation du déjeuner. Il prépara un gallon<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
+de thé, fit frire du bacon, apporta et fit griller son
+gâteau d’avoine gelé. Il prépara une deuxième
+bouillotte de thé tandis que les autres mangeaient
+et étendit les couvertures dans sa propre tente.
+Walker lui avait dit qu’ils avaient marché presque
+toute la nuit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> 4 litres 500.</p>
+</div>
+<p>— Il vaudrait mieux dormir une heure ou deux
+avant de continuer, engagea Billy.</p>
+
+<p>Le conducteur, qui s’appelait Conway, fut le premier
+à accepter. Lorsqu’il eut fini de manger, Walker
+le suivit sous la tente. Eux partis, Bucky regarda
+durement Billy.</p>
+
+<p>— Quel est votre jeu ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Franc jeu, voilà tout, répliqua Billy en présentant
+son tabac. Le métis m’a traité loyalement et m’a
+fait plaisir, même s’il s’est payé par la suite. Je fais
+de même.</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce que vous espérez obtenir…
+ensuite ?</p>
+
+<p>Les yeux de Billy clignèrent tandis qu’il fixait
+l’autre, à son tour, d’un regard scrutateur.</p>
+
+<p>— Bucky, je ne te crois pas tout à fait sot, dit-il.
+Tu as tout de même un peu de pudeur dans la peau,
+n’est-ce pas ? Un homme peut aussi bien être en
+prison que je suis ici sans fusil. J’espère que tu vas
+m’en fournir un quand tu poursuivras le métis, toi
+ou Walker. Il le fera, si tu ne veux pas. Va plutôt
+avec les autres. Je vais veiller au feu.</p>
+
+<p>Bucky se leva d’un air maussade. Il avait encore
+des doutes sur l’hospitalité de Billy, mais en même
+temps il comprenait la force de l’argumentation de
+Mac Veigh et l’importance du prix qu’il demandait.</p>
+
+<p>Il rejoignit Walker et Conway.</p>
+
+<p>Un quart d’heure plus tard, Billy s’approcha de
+la tente et regarda à l’intérieur. Les trois hommes
+étaient profondément endormis d’épuisement. La
+manière d’agir de Billy changea aussitôt. Il avait
+jeté son sac sur le côté de la tente pour faire plus de
+place, et il y glissa rapidement une couverture de
+réserve et ses provisions. Puis, il entra dans l’autre
+tente. Une rougeur monta à ses joues et il sentit son
+sang bouillonner.</p>
+
+<p>— Tu es peut-être un idiot, Billy Mac Veigh,
+dit-il en souriant. Tu fais peut-être une sottise mais,
+voilà, on va la faire !</p>
+
+<p>Doucement il détacha les longs fils de soie d’or
+bruni du piquet de la tente. Il entortilla les cheveux
+autour de ses doigts et en fit un anneau doux et
+brillant. C’était tout ce qu’il posséderait jamais
+d’Isabelle Deane et son cœur battit plus fort tandis
+qu’il les pressait un instant contre son rude visage
+battu par la tempête. Il les mit dans sa poche soigneusement
+enveloppés dans le billet d’Isabelle et,
+une fois encore, il retourna à la tente où dormaient
+les trois hommes. Ils n’avaient pas bougé.</p>
+
+<p>L’étui à revolver de Walker était à portée de sa
+main. Une minute il fut violemment tenté de le
+prendre, d’enlever l’arme. Il s’éloigna. Il voulait
+vaincre dans cette lutte avec Bucky aussi sûrement
+qu’il avait vaincu dans l’autre et il voulait vaincre
+sans fraude. Vivement il jeta son sac sur ses épaules
+et suivit la trace laissée par Deane dans sa fuite.
+Sur ses raquettes, il la suivit d’un long pas rapide.
+A cent mètres du campement, il regarda derrière
+lui un moment. Puis il se retourna et son visage était
+fier et grave.</p>
+
+<p>— Si vous devez être pris, ce ne sera pas grâce
+à l’équipement qui est là, monsieur Scottie Deane !
+se dit-il. C’est bien assez du vôtre, vraiment. Et
+Billy Mac Veigh est homme à tenir le coup, n’aurait-il
+pas de carabine !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br>
+<span class="xsmall">BILLY SUIT ISABELLE</span></h2>
+
+
+<p>Dès l’abord, Billy put se rendre compte de la
+difficulté avec laquelle Deane et ses chiens avaient
+avancé parmi les tas de neige molle amoncelés par
+l’ouragan. Là où les arbres se raréfiaient, Deane
+avait piétiné péniblement en tête et tiré avec l’attelage.
+Une fois seulement, durant le premier mille,
+Isabelle était descendue du traîneau et c’était à un
+endroit où harnais, toboggan et attelage s’étaient
+complètement enchevêtrés dans les fourches couvertes
+de neige d’un arbre tombé.</p>
+
+<p>Le fait que Deane avait obligé sa femme d’aller
+en traîneau ajoutait à la sympathie de Billy pour
+l’homme. Il était probable qu’Isabelle n’avait pas
+dormi du tout après sa rude épreuve dans la steppe,
+mais qu’elle était restée éveillée, faisant des projets
+avec son mari jusqu’à l’heure de leur fuite. Si Isabelle
+avait été capable de voyager avec des raquettes,
+Billy se disait que Deane aurait laissé les chiens
+derrière car, dans la neige haute et molle, il aurait eu
+moins rude trajet sans eux, et les empreintes de
+raquettes auraient été effacées par la tempête depuis
+plusieurs heures.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu’il ne pouvait les manquer.
+Il savait qu’il n’avait pas de temps à perdre, surtout
+s’il voulait devancer Bucky et ses hommes. Le
+méfiant caporal ne dormirait pas longtemps. Les
+raquettes de Billy, tandis qu’il avait l’avantage
+d’être relativement dispos, nivelaient et tassaient la
+piste, et les autres, s’ils suivaient, seraient à même
+de faire un mille ou deux de plus par heure.</p>
+
+<p>Que Bucky voulût suivre, cela ne faisait aucun
+doute pour le moment. Le caporal était déjà à
+demi convaincu que Scottie Deane était parti du
+campement et que les cheveux qu’il avait trouvés
+accrochés à l’éclat du piquet de la tente appartenaient
+à la femme de l’<span lang="en" xml:lang="en">outlaw</span>. Et Scottie Deane
+était une proie trop importante pour la laisser
+échapper.</p>
+
+<p>Billy réfléchissait à la situation, en même temps
+qu’il inclinait plus délibérément à la poursuite. Il
+savait qu’il y avait deux choses seulement que
+Bucky pouvait faire en la circonstance : ou il suivrait
+avec Walker et le conducteur, ou il viendrait
+seul. Si Walker et Conway l’accompagnaient, la
+lutte pour capturer Scottie Deane serait loyale, et
+l’homme qui mettrait le premier les menottes aux
+poignets du hors-la-loi serait vainqueur. Mais si
+Bucky laissait ses deux compagnons au campement
+et arrivait seul…</p>
+
+<p>Cette pensée n’avait rien d’agréable. Mac Veigh
+regrettait presque de ne pas avoir pris le fusil de
+Walker. Si Bucky venait seul, il n’aurait qu’une
+idée en tête : s’assurer de Scottie Deane en lui
+réglant d’abord son compte à lui, Billy.</p>
+
+<p>Il était certain d’avoir apprécié l’individu à sa
+juste valeur et qu’il n’hésiterait pas à satisfaire sa
+vieille menace en lui mettant une balle dans le corps
+à la première occasion favorable. La tempête cacherait
+toute besogne malpropre qu’il pourrait accomplir
+et sa récompense serait Scottie Deane… à moins
+que Deane ne fût trop beau joueur pour lui.</p>
+
+<p>A la pensée de Scottie Deane, Billy se mit à rire
+intérieurement. Jusqu’alors, il ne s’en était qu’à
+peine préoccupé et, tout à coup, il lui apparut qu’il
+y avait une part de comique aussi bien que de tragique
+dans la situation. Il s’avoua gaîment que
+pendant longtemps Deane s’était montré plus
+habile que Bucky ou lui-même et que, somme toute,
+il était celui qui avait encore le meilleur jeu en
+mains, même à cette heure-là.</p>
+
+<p>Il était bien armé. Il était aussi adroit qu’un
+renard et on ne le prendrait pas sans vert. Toutefois
+cette pensée remplissait Billy de contentement
+plutôt que de crainte. Deane serait plus qu’un égal
+pour Bucky seul, s’il ne réussissait pas à battre le
+caporal. Mais s’il le battait…</p>
+
+<p>Les lèvres de Billy se serrèrent farouchement
+et il eut un éclair mauvais dans les yeux, tandis
+qu’il tournait la tête par-dessus son épaule et regardait
+derrière lui. Il ne le battrait pas seulement, mais
+il capturerait Scottie Deane. Ce serait une lutte de
+renard à renard et il l’emporterait ; personne ne
+saurait jamais pourquoi il avait joué la partie comme
+il avait combiné de la jouer. Bucky ne le saurait
+jamais. Là-bas, au Quartier Général, on ne le saurait
+jamais. Et pourtant, au tréfonds de son cœur, il
+espérait et croyait qu’Isabelle devinerait et comprendrait.</p>
+
+<p>Pour sauver Deane, pour sauver Isabelle, il fallait
+les défendre des mains de Bucky Smith et agir de
+telle façon qu’il pût, lui Billy, en faire ses prisonniers.
+Ce serait pour commencer une terrible épreuve.
+Une image d’Isabelle surgit devant lui ; sa foi et sa
+confiance anéanties, son visage blême et ravagé par
+le chagrin et le désespoir, ses yeux bleus dardés sur
+lui, haineux. Mais il sentait maintenant qu’il pourrait
+supporter cela. Un moment, le dernier moment,
+quand elle comprendrait et connaîtrait qu’il était
+resté sincère, le dédommagerait de tout ce qu’il
+aurait pu souffrir.</p>
+
+<p>Il chemina rapidement pendant une heure, puis
+s’arrêta pour prendre sa direction à un endroit où
+la piste, en partie recouverte, plongeait dans un
+marais gelé. Là, Isabelle était descendue du traîneau
+et avait suivi dans le sillage du toboggan. Par places,
+où les sapins et les baumiers formaient une voûte
+épaisse au-dessus de sa tête, Billy pouvait distinguer
+les empreintes des mocassins de la jeune femme.
+Deane avait guidé les chiens dans les ténèbres de la
+tempête et, deux fois, Billy trouva des bouts d’allumettes
+brûlées, là où le fugitif s’était arrêté pour
+consulter sa boussole. Il avait fait route presque
+plein ouest.</p>
+
+<p>A la pointe extrême du marais, la piste aboutissait
+à un étang et Deane avait mené son attelage
+droit au travers. Le gros de la tempête était maintenant
+passé. Le vent avait lentement tourné au sud-est
+et la neige grenue et dure avait fait place à une
+chute de flocons plus épaisse et plus molle. Billy
+frissonna à la pensée de ce que cet étang avait été
+quelques heures auparavant, quand Deane et Isabelle
+l’avaient traversé dans l’obscurité profonde de
+la trombe glaciale qui l’avait balayé comme un cyclone.</p>
+
+<p>L’étang avait un demi-mille de traversée et, dès
+cinquante mètres du bord, la piste était complètement
+effacée. Billy ne perdit pas de temps à s’efforcer
+d’en retrouver trace, mais il se dirigea directement
+sur la ligne de futaie en face et obliqua sous le
+couvert de la forêt de broussailles. Il retrouva facilement
+la piste. Une demi-heure plus tard, il s’arrêta
+encore. Sapins et baumiers croissaient touffus autour
+de lui, brisant ce qui restait de vent. Là, Scottie
+Deane s’était arrêté lui aussi pour faire du feu.
+Auprès des cendres, il y avait un tas de rameaux de
+baumiers sur lesquels Isabelle s’était reposée. Scottie
+Deane avait fait bouillir un pot de thé et en avait
+jeté les résidus sur la neige.</p>
+
+<p>Les corps chauds des chiens avaient creusé des
+trous ronds dans la neige fondue et Billy s’imagina
+que les fugitifs s’étaient reposés pendant une couple
+d’heures. Ils avaient fait huit milles au milieu de la
+tourmente, sans feu, et son cœur s’emplit de pitié
+à la pensée d’Isabelle Deane et des souffrances dont
+il était cause. Et, durant quelques instants, il éprouva
+une véritable aversion pour ce qui l’amenait là… la
+Loi.</p>
+
+<p>Plus d’une fois dans son service, il avait réfléchi que
+les châtiments de la loi étaient disproportionnés aux
+fautes. Isabelle avait souffert — et souffrait encore — bien
+plus que si Deane avait été capturé une année
+auparavant et pendu. Et Deane lui-même avait été
+bien plus cruellement puni que s’il était mort, à être
+témoin de la souffrance de la femme qui lui était
+demeurée fidèle. Du cœur de Billy s’échappa un
+cri étouffé de compassion pour ces malheureux, à
+regarder le lit de baumiers et les débris noircis du
+feu.</p>
+
+<p>Il souhaita leur rendre vie, liberté et bonheur, et
+ses poings se crispèrent plus fort en songeant qu’il
+était disposé à renoncer à tout, même à l’honneur,
+pour la femme qu’il aimait.</p>
+
+<p>Un quart d’heure après avoir atteint le refuge
+du campement, il était de nouveau en chasse. Son
+sang circula un peu plus vif dans ses veines quand
+il s’aperçut que la piste de Scottie Deane était maintenant
+presque aussi droite que si elle avait été
+tirée au cordeau et que le traîneau ne s’empêtrait
+plus dans les arbres tombés et les buissons invisibles.
+C’était la preuve qu’il faisait jour quand Deane et
+Isabelle avaient quitté leur campement. Isabelle allait
+maintenant à pied et leur traîneau avançait plus
+vite. Billy hâta le pas et, franchies deux ou trois
+clairières, il tomba dans un long sillage tortueux. La
+trace était relativement récente et, au bout d’une
+heure encore, il était sûr que les fugitifs ne pouvaient
+être bien loin devant lui. Il les avait suivis à travers
+un marais étroit et il avait escaladé le sommet d’une
+hauteur escarpée, lorsqu’il s’arrêta. Isabelle avait
+atteint la crête du coteau dénudé, épuisée.</p>
+
+<p>Pendant les vingt derniers mètres il pouvait voir
+que Deane l’avait aidée ; ensuite elle s’était affalée
+dans la neige et il avait placé une couverture sous
+elle. Ils avaient bu du thé noirâtre et il s’en était
+répandu un peu sur la neige. Il ne s’était pas encore
+formé de glace. Instinctivement, Billy se glissa
+derrière une roche et regarda à ses pieds dans la
+vallée boisée. Au bout de quelques minutes, il se mit
+à descendre.</p>
+
+<p>Il était presque parvenu au bas de la crête lorsqu’il
+s’arrêta net, en étouffant un cri d’horreur. Il
+avait atteint un endroit où le flanc de la hauteur
+semblait s’être écroulé, faisant place à une paroi
+à pic. En un éclair, il se rendit compte de ce qui
+était arrivé. Deane et Isabelle étaient descendus
+dans un amas de neige qui s’était effondré sous leur
+poids, les précipitant sur les roches en dessous d’eux.</p>
+
+<p>Il ne resta que le temps de souffler et à ce moment,
+de très loin derrière lui, lui parvint un bruit qui le
+traversa d’un étrange frisson. C’était le hurlement
+d’un chien. Bucky et ses hommes le talonnaient de
+près et ils voyageaient avec l’attelage.</p>
+
+<p>Il obliqua un peu sur la gauche afin d’éviter
+l’extrémité du traquenard et fonça témérairement
+au beau milieu. Ce ne fut qu’après avoir vu par où
+Scottie Deane et son attelage s’étaient tirés de
+l’éboulement de neige qu’il put respirer de nouveau.
+Il essuya la sueur froide de son visage lorsqu’il
+aperçut les empreintes des mocassins d’Isabelle, à
+l’endroit où Deane avait redressé le traîneau. Et
+alors, pour la première fois, il remarqua plusieurs
+petites taches rougeâtres dans la neige : Isabelle ou
+Deane s’étaient blessés dans leur chute, légèrement
+peut-être. A cent mètres de l’éboulement, le traîneau
+s’était arrêté de nouveau et, à partir de là, c’était
+Deane qui avait été voituré et Isabelle qui allait à
+pied.</p>
+
+<p>Billy suivit dès lors avec plus de précautions ;
+encore une centaine de mètres et il s’arrêta pour
+flairer le vent. Devant lui, sapins et baumiers croissaient
+drus et touffus et, de cet abri, il était certain
+que quelque chose lui arrivait dans l’air. D’abord il
+crut que c’était l’odeur des balsamiers. Bientôt il
+reconnut que c’était celle de la fumée.</p>
+
+<p>La force de l’habitude lui fit porter pour la vingtième
+fois la main à l’étui vide de son revolver. De
+le savoir vide ajoutait à la circonspection avec
+laquelle il s’approcha des sapins et des baumiers
+touffus devant lui. Profitant d’un tas de buissons
+bas chargés de neige, il coupa la piste à angle droit
+et se mit à décrire un vaste détour. Il se dépêchait.
+En moins d’une demi-heure ou trois quarts d’heure,
+Bucky aurait atteint la crête. Et lui, quoi qu’il fît, il
+devait l’avoir fait avant ce moment-là. Cinq minutes
+après avoir quitté la piste, il aperçut enfin
+de la fumée et commença à se diriger du côté du
+feu.</p>
+
+<p>Le calme d’alentour l’oppressait. Il se rapprochait
+de plus en plus, cependant il n’entendait aucun
+bruit de voix, aucun bruit de chiens. Enfin, il parvint
+à un endroit d’où il pouvait regarder, caché
+par un jeune plant de sapins, et apercevoir le feu.
+Il ne s’en trouvait pas à plus de trente pieds. Il
+retint son souffle, au spectacle qu’il avait sous les
+yeux. Sur une couverture étendue près du feu était
+couché Scottie Deane, la tête appuyée à un havresac.
+Nul indice d’Isabelle, ni du traîneau, ni des chiens.
+Le cœur de Billy se mit à cogner dans sa poitrine,
+tandis qu’il se relevait. Il ne s’attarda point à se
+demander où Isabelle et les chiens étaient partis.</p>
+
+<p>Deane était seul et couché le dos tourné vers lui.
+Le sort ne pouvait lui fournir occasion meilleure
+et les pieds de Mac Veigh, chaussés de mocassins,
+s’enfoncèrent vivement et doucement dans la neige.
+Il était à moins de six pas de Scottie Deane avant
+que le blessé l’entendît et ce dernier avait à peine
+fait un mouvement qu’il se trouvait sur lui. Il fut
+surpris de la facilité avec laquelle il empoigna Deane
+et lui passa les menottes aux poignets. L’opération
+n’était pas plutôt terminée qu’il comprit. Un lambeau
+d’étoffe était noué autour de la tête de Deane et
+teint de sang. Les bras et le corps de l’homme étaient
+sans force. Il regarda Billy avec des yeux égarés,
+puis, se rendant compte lentement de ce qui arrivait,
+un gémissement sourd s’échappa de ses lèvres.</p>
+
+<p>En un instant, Billy fut à genoux à côté de lui.
+Il avait vu Deane deux fois auparavant, par là, à
+Churchill, mais c’était la première fois qu’il eût jamais
+regardé de près son visage. Ce visage était usé par
+les fatigues et la torture intérieure. Les joues
+étalent hâves et les yeux d’acier gris levés vers
+ceux de Billy étaient rougis par des semaines et des
+mois de lutte contre la rafale. C’était le visage, non
+point d’un criminel, mais d’un homme à moustache
+blonde en qui Billy aurait eu confiance, d’un homme
+sans peur et marqué de cette volonté bien affirmée
+qui s’associe à l’honnêteté et à la franchise.</p>
+
+<p>Il poussa de nouveau un rude soupir et Billy
+comprit parfaitement pourquoi cet homme ne
+l’avait pas tué quand il en avait eu l’occasion. Deane
+n’était pas de ceux qui attaquent dans l’ombre ou
+par derrière. Il avait laissé la vie à Billy parce qu’il
+croyait encore à l’humanité de l’homme et la pensée
+d’avoir répondu à la confiance que Deane avait eue
+en lui, en se précipitant sur Deane lorsqu’il était
+étendu par terre et blessé, remplit Billy d’amertume
+et de honte. Il serra une des mains de Deane dans
+les siennes.</p>
+
+<p>— Je déteste de faire ça, mon vieux ! s’écria-t-il
+vivement. C’est infernal de mettre les poucettes
+à un éclopé. Mais je dois le faire… Je n’avais pas
+l’intention de venir… Non ! Dieu m’en est témoin,
+je n’en avais pas l’intention, si Bucky Smith et
+deux autres n’avaient pas surpris ta piste au départ
+de l’ancien campement. Ils t’auraient pris… c’est
+certain. Et elle n’aurait pas été en sécurité avec eux.
+Comprends-tu ? Elle n’aurait pas été en sécurité !
+Aussi je me suis mis en tête d’arriver le premier
+et de t’arrêter moi-même.</p>
+
+<p>« Il faut que tu comprennes. Et tu saisis, je pense.
+Tu dois avoir entendu, car j’ai cru que tu étais
+sûrement mort dans la caisse, et j’en jure le ciel
+que je pensais tout ce que j’ai dit alors. Je ne serais
+pas venu. J’étais content que vous étiez partis tous
+les deux. Mais ce Bucky est un lâche et un vaurien.
+Et peut-être, si je m’assure de toi, pourrais-je
+t’aider plus tard… Ils seront ici dans quelques minutes.</p>
+
+<p>Il parlait vite, sa voix frémissant de l’émotion
+qui dictait ses paroles, et pas un instant Scottie
+Deane ne détourna ses regards du visage de Billy.
+Quand Billy se tut, il le regarda encore un moment,
+jugeant de la vérité des mots qu’il venait d’entendre,
+par ce qu’il lisait dans le regard de l’autre. Alors
+Billy sentit que, pendant une minute, sa main serrait
+plus fort la sienne.</p>
+
+<p>— Je suppose que vous agissez très honnêtement,
+Mac Veigh, dit-il, et je suppose que cela devait arriver
+tôt ou tard, d’ailleurs. Je ne suis pas désolé que
+ce soit vous… et je sais que vous prendrez soin
+d’elle.</p>
+
+<p>— Je le ferai… même s’il faut combattre… et
+tuer !</p>
+
+<p>Billy avait dégagé sa main et serrait les poings.
+Dans les yeux de Deane brilla un éclair soudain.</p>
+
+<p>— C’est ce que j’ai fait ! soupira-t-il, en serrant
+lui aussi les poings énergiquement. J’ai tué… à
+cause d’elle. C’était un lâche et un vaurien aussi.
+Et vous auriez fait de même !</p>
+
+<p>Il regarda de nouveau Billy.</p>
+
+<p>— Je suis content que vous ayez dit ce que vous
+feriez… quand j’étais dans le coffre, ajouta-t-il.
+Si elle n’était pas aussi pure et aussi douce que les
+étoiles, j’aurais agi autrement. Mais j’ai été intimement
+persuadé que vous la traiteriez comme un
+frère. Je n’ai pas eu confiance en beaucoup d’hommes.
+Mais j’ai eu confiance en vous.</p>
+
+<p>Billy se pencha sur le blessé. Son visage était
+pourpre et sa voix tremblait.</p>
+
+<p>— Dieu te bénisse pour cela, Scottie ! dit-il.</p>
+
+<p>Un bruit venu de la forêt fit se retourner les deux
+hommes.</p>
+
+<p>— Elle a emmené les chiens et s’est un peu écartée
+par là pour charger du bois, fit Deane. Elle revient.</p>
+
+<p>Billy s’était redressé, le visage tendu du côté
+de la crête. Lui aussi avait perçu du bruit, un
+autre bruit dans une autre direction. Il se mit à rire,
+d’un rire sardonique, en se retournant vers Deane.</p>
+
+<p>— Et ils viennent aussi, Scottie ! répondit-il. Ils
+escaladent la hauteur. Je vais prendre tes armes,
+mon vieux ! Il est fort possible qu’il y ait lutte.</p>
+
+<p>Il glissa le revolver de Deane dans son étui à lui
+et rapidement vida le barillet du fusil qui était
+auprès.</p>
+
+<p>— Où sont mes armes ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Je les ai jetées, fit Deane. Ce sont là toutes les
+armes de l’équipement.</p>
+
+<p>Et Billy attendait, cependant qu’Isabelle arrivait,
+à travers la sapinière aux branches basses, avec
+ses chiens.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br>
+<span class="xsmall">LA FUITE</span></h2>
+
+
+<p>Il y avait un sourire pour Deane aux lèvres d’Isabelle,
+tandis qu’elle se dépêtrait parmi les sapineaux,
+enfoncée jusqu’aux genoux dans la neige,
+les chiens remorquant le traîneau à sa suite. Alors,
+tout à coup, elle aperçut Mac Veigh et le sourire se
+figea sur sa figure en un regard d’horreur. Elle
+n’était point à vingt pas lorsqu’elle déboucha dans
+la petite clairière, et Billy entendit le cri déchirant
+sa poitrine. Elle s’arrêta et appuya les mains sur son
+cœur.</p>
+
+<p>Deane s’était soulevé à demi, son visage blême
+et émacié lui souriant d’un air encourageant. En
+poussant un cri sauvage, Isabelle se précipita vers
+lui et se laissa tomber à genoux à son côté, les mains
+agrippant d’un geste farouche les menottes d’acier
+aux poignets de son mari. Billy s’éloigna.</p>
+
+<p>Il pouvait l’entendre sangloter et il pouvait
+entendre la voix sourde et consolante du blessé. Un
+gémissement d’angoisse s’échappa des lèvres de
+Mac Veigh et il serra les poings plus fort, redoutant
+le terrible instant où il lui faudrait supporter le
+regard de la femme qu’il aimait par-dessus tout au
+monde.</p>
+
+<p>Ce fut sa voix qui le ramena auprès d’eux. Elle
+s’était relevée et se tenait debout devant lui, pantelante
+comme une bête aux abois. Et Billy lut sur son
+visage ce qu’il avait redouté plus que l’aiguillon de
+la mort. Ses yeux bleus n’étaient plus remplis de la
+douceur ni de la foi de l’ange qui était venu à lui du
+fond de la steppe. Ils étaient durs et effrayants ; ils
+débordaient d’une telle démence qu’il crut qu’elle
+allait se précipiter sur lui.</p>
+
+<p>Dans ces yeux-là, dans le frisson de sa gorge nue,
+dans un sanglot qui secouait sa poitrine, il y avait
+de la colère, du chagrin, et l’épouvante de quelqu’un
+dont la confiance était devenue tout à coup la plus
+mortelle des désillusions. Et Billy resta devant elle
+sans prononcer un mot, le visage aussi froid et aussi
+blême que la neige à ses pieds.</p>
+
+<p>— Alors vous… vous avez suivi… après… cela !</p>
+
+<p>Ce fut tout ce qu’elle dit et cependant sa voix,
+le sens de ses mots étranglés le blessaient plus que
+si elle l’avait frappé. Il n’y avait en eux rien de la
+passion et des récriminations auxquelles il s’était
+attendu. Proférés avec calme, presque avec douceur,
+ils le perçaient jusqu’à l’âme. Il s’était proposé de
+lui dire ce qu’il avait dit à Deane… davantage même.
+Mais l’âpreté de la solitude l’avait rendu peu apte à
+s’exprimer et, tandis que son cœur appelait des mots
+à son aide, Isabelle se détourna et alla vers son mari.
+Et alors se produisit ce à quoi il s’attendait.</p>
+
+<p>Au bas de la crête roula une avalanche de neige
+parmi des aboiements de chiens. Billy enleva le
+revolver de sa gaine et il était prêt lorsque Bucky
+Smith, devançant ses hommes de quelques pas,
+accourut au campement. A la vue de son adversaire
+partagé entre la fureur et la déception, tout le vieux
+sang-froid de Billy le reconquit.</p>
+
+<p>D’un bond Bucky fut au côté de Scottie Deane.
+Il regarda les mains enchaînées de l’homme, puis
+la femme qui les étreignait dans les siennes, ensuite
+il courut à Billy.</p>
+
+<p>— Vous êtes un menteur et un hypocrite, haleta-t-il.
+Vous aurez à répondre de tout cela au Quartier
+Général. Je comprends maintenant pourquoi
+vous les avez laissés partir. C’était elle ! Elle s’est
+acquittée envers vous ; elle s’est acquittée à sa
+manière… pour le rendre libre. Mais, désormais, elle
+ne fera plus…</p>
+
+<p>A ces mots, Deane s’était redressé comme piqué
+par un taon. Billy vit le pâle visage d’Isabelle. Le
+sens des paroles de Bucky avait pénétré en elle aussi
+vif qu’une traînée de poudre et, l’espace d’une
+minute, ses regards se tournèrent vers lui.</p>
+
+<p>Bucky n’acheva pas sa phrase. Avant qu’il eût
+pu ajouter un autre mot, Billy s’était précipité sur
+le caporal. Il fonça du poing, une fois, deux fois, et
+les coups qui s’abattaient envoyèrent Bucky s’écraser
+contre le feu. Billy n’attendit point qu’il se remît
+sur pieds. Un rouge éclair brilla devant ses yeux. Il
+oublia la présence de Deane, de Walker et de
+Conway. Son unique pensée était que le voyou qu’il
+venait de terrasser avait lancé à Isabelle la plus
+mortelle injure qu’un homme pût jeter à une femme
+et, avant que Walker ou Conway eussent pu faire
+un mouvement, il se ruait sur Bucky.</p>
+
+<p>Il ne sut pas pendant combien de temps ni combien
+de fois il frappa ; mais lorsqu’enfin Conway
+et Walker réussirent à l’emmener, Bucky était étendu
+sur le dos dans la neige, le sang lui giclant par la
+bouche et par le nez. Walker courut à lui. A bout
+de souffle, Billy se retourna vers Isabelle et Deane.
+Il sanglotait presque. Il n’essaya point de parler.
+Mais il vit que ce qu’il avait redouté n’existait plus.</p>
+
+<p>Isabelle le regardait de nouveau et l’ancienne
+confiance avait reparu dans ses yeux. Enfin, elle
+comprenait !… Les poings ligotés de Deane étaient
+crispés. La lueur de fraternité brilla dans ses yeux et,
+alors qu’il y avait eu auparavant douleur et détresse
+au cœur de Billy, il y sentait maintenant une flamme
+de joie réconfortante : ils avaient encore confiance
+en lui.</p>
+
+<p>Walker avait relevé Bucky ; il l’avait assis et il
+étanchait le sang de sa figure lorsque Billy vint à
+eux. La main du caporal fit un léger mouvement vers
+son revolver. D’un coup sec, Billy l’écarta et s’empara
+de l’arme.</p>
+
+<p>Puis il s’adressa à Walker.</p>
+
+<p>— Vous n’ignorez nullement que j’ai dans le service
+le grade de sergent, n’est-ce pas Walker ?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>Son ton n’était plus celui de la camaraderie. Il
+avait l’accent de l’autorité, Walker fut prompt à
+le comprendre.</p>
+
+<p>— Nullement, Monsieur.</p>
+
+<p>— Et vous êtes bien au courant de nos règlements
+au sujet de l’insubordination et de l’outrage à un
+officier en service ?</p>
+
+<p>Walker fit un signe d’affirmation.</p>
+
+<p>— Alors, comme officier supérieur, et au nom
+de Sa Majesté le Roi, je mets en état d’arrestation
+le caporal Bucky Smith et vous charge, sous la foi
+du serment requis, de le mener sous votre garde
+à Churchill, avec la lettre que je vous donnerai pour
+l’officier qui s’y trouve en fonctions. Je déposerai
+contre Smith un peu plus tard pour prouver qu’il
+doit être cassé. Mettez-lui les menottes.</p>
+
+<p>Étonné par le brusque changement de la situation,
+Walker obéit sans mot dire. Billy se tourna
+vers Conway, le conducteur.</p>
+
+<p>— Deane est trop grièvement blessé pour voyager,
+expliqua-t-il. Dressez votre tente pour lui et pour
+sa femme auprès du feu. Vous pourrez prendre la
+mienne en échange quand vous retournerez.</p>
+
+<p>Il alla à son bagage et prit un crayon et du
+papier. Un quart d’heure plus tard, il remettait à
+Walker la lettre dans laquelle il détaillait à l’officier
+commandant à Churchill certaines choses qu’il savait
+devoir retenir Bucky prisonnier jusqu’à ce qu’il vînt
+témoigner contre lui. Pendant ce temps, Conway
+avait dressé la tente et aidé Deane à y entrer. Isabelle
+l’y avait rejoint.</p>
+
+<p>Billy s’entretint alors confidentiellement cinq
+minutes avec Walker et lorsque le constable donna
+ordre à Conway de tenir les chiens prêts pour le
+trajet du retour, il avait dans les yeux une dureté
+résolue en regardant Bucky. Pendant ces cinq
+minutes, il avait appris l’histoire de Rousseau, le
+jeune Français de <span lang="en" xml:lang="en">Norway-House</span>, là-bas, et de la
+femme dont l’infidélité l’avait tué. En outre, il
+détestait Smith comme tout le monde ! Billy était
+sûr qu’il pouvait s’en remettre à lui.</p>
+
+<p>Tant que chiens et traîneau ne furent pas prêts,
+Bucky n’avait pas dit un mot. La terrible raclée
+qu’il avait reçue l’avait étourdi pendant quelques
+minutes ; alors, il se leva sans attendre l’ordre de
+Walker et s’avança, à grands pas, tout près de Billy.
+Un regard de vengeance passait sur son visage
+ensanglanté, ses yeux luisaient d’un éclat farouche,
+mais sa voix était si sourde que Conway et Walker
+n’en pouvaient entendre qu’un murmure. Ses paroles
+n’étaient que pour Billy seul.</p>
+
+<p>— A cause de ceci, je te tuerai, Mac Veigh, dit-il.
+Et, malgré son mépris pour cet homme, cette voix
+sourde était telle que Billy sentit un frisson le traverser :
+« Tu peux me faire casser, mais tu mourras
+pour l’avoir fait. »</p>
+
+<p>Billy ne répondit pas et Bucky n’en attendait
+point de riposte. Il partit en avant du traîneau avec
+Conway à un pas derrière, Billy suivit avec Walker
+jusqu’au pied de la crête.</p>
+
+<p>Là ils se serrèrent les mains et Billy resta debout
+à les regarder jusqu’à ce qu’ils eurent dépassé le
+sommet de la crête.</p>
+
+<p>Il retourna à pas lents vers le campement. Deane
+était sorti de la tente, appuyé sur Isabelle. Ils l’attendaient
+et sur le visage de Deane il revit l’expression
+qu’il y avait remarquée après avoir abattu Bucky
+Smith. Pendant un moment il n’osa lever les yeux
+sur Isabelle. Elle s’aperçut de ce changement et ses
+joues s’empourprèrent. Deane aurait tendu les mains,
+mais elle les tenait étroitement dans les siennes.</p>
+
+<p>— Tu ferais mieux d’aller sous la tente et de rester
+tranquille, conseilla Billy. Je n’ai pas encore eu le
+temps de voir si tu es grièvement blessé.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas grave, assura Deane. J’ai cogné
+contre une roche en dégringolant au bas de la crête
+et suis demeuré évanoui quelques minutes.</p>
+
+<p>Billy savait que les regards d’Isabelle étaient
+fixés sur lui et il sentait presque leur muette supplique.
+Il se mit à prendre du bois sur le traîneau
+qu’elle avait chargé et à en jeter dans le feu. Il souhaitait
+que Scottie et elle fussent demeurés sous la
+tente un peu plus longtemps. Son visage s’enflamma
+et son sang brûla comme flamme, en apercevant les
+menottes d’acier aux poignets de Deane. A travers
+la fumée, il voyait Isabelle étreignant toujours son
+mari. Il pouvait voir une de ses petites mains agrippée
+à la chaîne de fer. Brusquement, il se précipita
+vers eux et les regarda, ne redoutant plus de rencontrer
+les yeux d’Isabelle ou de Deane. Maintenant son
+visage rayonnait d’une joie magnifique et il tendit à
+demi les bras vers eux, tandis qu’il parlait comme
+s’il eût voulu les presser tous deux contre lui en ce
+moment de sacrifice et de renoncement, à l’aube
+d’une vie nouvelle.</p>
+
+<p>— Vous savez, vous savez tous les deux pourquoi
+j’ai fait ça, s’écria-t-il. Tu as entendu ce que je disais
+là-bas, Deane, lorsque tu étais dans la caisse. Et
+tout ce que j’ai dit était sincère. Elle est venue à moi
+du milieu de la tempête comme un ange, et je penserai
+à elle comme à un ange, toute ma vie. Je ne
+sais pas grand’chose de Dieu… pas le Dieu qu’ils
+servent ici-bas où l’on rend œil pour œil, dent pour
+dent et où l’on tue parce que quelqu’un d’autre a
+tué. Mais il y a quelque chose là-haut, dans l’immensité,
+quelque chose qui fait qu’on pense et qui fait
+qu’on a besoin de bien et honnêtement agir et elle a
+tout ce que j’ai appris de Dieu dans ma petite Bible
+à moi : la fleur bleue.</p>
+
+<p>Je lui ai donné la fleur bleue ; désormais, et pour
+toujours, elle est ma Fleur bleue. Et je n’ai pas honte
+de te le dire, Deane, parce que tu me l’as entendu
+dire déjà et que tu sais que je ne pense pas cela d’un
+cœur coupable. Cela me soutiendra de voir son
+visage, d’entendre sa voix et de savoir qu’il existe
+un amour tel que le vôtre, quand vous serez partis.
+Car je vais te laisser partir Deane, mon vieux ! C’est
+pourquoi je suis venu… pour te sauver des autres
+et te rendre à elle. J’espère que tu comprends sans
+doute, maintenant que je sens…</p>
+
+<p>Ses paroles l’étranglaient. Les yeux superbes
+d’Isabelle pénétraient son âme ; il sonda jusqu’au
+fond ces yeux-là et il y vit toute sa récompense. Il
+fit un pas vers Deane. Sa clef cliqueta dans les
+cadenas des menottes et, pendant qu’elles tombaient
+dans la neige, les mains des deux hommes s’étreignirent.
+Dans leurs rudes visages passa la plus rare
+de toutes les choses : l’amour d’un homme pour un
+autre homme.</p>
+
+<p>— Je suis content que tu le saches, dit Billy
+doucement. Ce ne serait pas beau autrement, Scottie.
+Je puis penser à elle maintenant, et cela ne sera ni
+méprisable ni bas. Et si tu as jamais besoin d’aide,
+quand tu seras dans l’Amérique du Sud, ou en
+Afrique, n’importe où… je viendrai, sur un mot de
+toi. Il vaudrait mieux aller dans l’Amérique du Sud.
+C’est un endroit excellent. J’enverrai un rapport au
+Quartier Général comme quoi tu es mort… de ta
+chute. Ce sera mentir, mais la fleur bleue le ferait
+et je le ferai, moi aussi. Parfois, n’est-ce pas ? l’ami
+qui ment est le seul ami qui soit sincère… et elle l’a
+fait cent fois, pour toi.</p>
+
+<p>— Et pour vous, murmura Isabelle.</p>
+
+<p>Elle tendit les mains, ses yeux bleus noyés de
+larmes de bonheur et, pendant un moment, Billy
+ayant pris une de ces mains la garda dans les siennes.
+Il regardait au loin, tandis qu’elle parlait.</p>
+
+<p>— Dieu vous bénira à cause de cela… quelque
+jour, dit-elle, et sa voix se brisa dans un sanglot.
+Il vous apportera le bonheur, le bonheur dont vous
+avez rêvé. Vous rencontrerez une fleur bleue, douce,
+pure et loyale, et alors vous connaîtrez plus complètement
+encore, si possible, ce que la vie signifie pour
+moi, et avec lui.</p>
+
+<p>Elle se tut, sanglotant comme un enfant et, le
+visage caché dans ses mains, elle retourna sous la
+tente.</p>
+
+<p>— Dieu ! murmura Billy en poussant un profond
+soupir.</p>
+
+<p>Il regards Deane dans les yeux et Deane lui sourit
+d’un rare et précieux sourire.</p>
+
+<p>Pendant un quart d’heure ils s’entretinrent sans
+témoin, puis Billy tira une bourse de sa poche.</p>
+
+<p>— Tu auras besoin d’argent, Scottie, dit-il. Il
+ne faut pas perdre une minute pour quitter le pays.
+Va à Vancouver. Voici trois cents dollars. Tu vas les
+accepter ou je te tire dessus.</p>
+
+<p>Il mit vivement l’argent entre les mains de Deane,
+tandis qu’Isabelle sortait de la tente. Ses yeux
+étaient rouges, mais elle souriait et elle tenait
+quelque chose à la main. Elle le montra aux deux
+hommes. C’était la fleur bleue que Billy lui avait
+donnée. Mais maintenant les pétales en étaient
+séparés et elle en avait neuf au creux de la main.</p>
+
+<p>— Cela ne peut être pour un seul, dit-elle doucement.
+Et le sourire s’évanouit sur ses lèvres.
+« Il y a neuf pétales, trois pour chacun de nous. »</p>
+
+<p>Elle en donna trois à son mari, trois à Billy et,
+durant un instant, les deux hommes considérèrent
+ces pétales au creux de leurs rudes mains calleuses.
+Puis Billy sortit le morceau de peau de daim où il
+avait placé les cheveux d’Isabelle et y joignit les
+pétales bleus. Deane avait tiré de sa poche une
+enveloppe usée et Billy parla à voix basse à Scottie.</p>
+
+<p>— J’ai besoin d’être seul un moment, jusqu’à
+l’heure du dîner. Veux-tu aller sous la tente avec elle ?</p>
+
+<p>Quand ils furent partis, Billy se dirigea vers
+l’endroit où il avait abandonné son paquetage avant
+de ramper jusqu’à Deane. Il ramassa son sac, l’assura
+sur ses épaules et se mit en route. Il retournait d’un
+pas rapide par l’ancienne piste et, cette fois, il avait
+le cœur lourd d’une immense et affreuse solitude.
+Quand il atteignit la crête, il essaya de siffloter, mais
+ses lèvres semblaient scellées et il y avait dans sa
+gorge quelque chose qui l’étouffait. Du haut de la
+crête, il regarda à ses pieds. Un mince brouillard de
+fumée s’élevait de la sapinière. Il sentit ses yeux se
+mouiller et un sanglot étouffa dans ses pleurs contenus
+le nom d’Isabelle. Alors, une fois de plus, il
+retourna dans la solitude et la désolation de sa vie
+passée.</p>
+
+<p>— J’arrive, Pelly, fit-il en riant d’un rire âpre
+et forcé. Je n’ai pas été bien exact avec toi, mon
+pauvre ami, mais je vais en mettre pour rattraper
+le temps perdu !</p>
+
+<p>Le vent recommençait à se lamenter à la cime
+des sapins. Mac Veigh en fut heureux. Cela annonçait
+une tempête. Et une tempête recouvrirait toutes
+les traces.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br>
+<span class="xsmall">LA FOLIE DE PELLETIER</span></h2>
+
+
+<p>Là-bas, à Pointe Fullerton, parmi l’ouragan et le
+fracas des ténèbres polaires, Pelletier se débattait
+jour après jour contre la fièvre, attendant Mac Veigh.
+D’abord, il avait été rempli d’espoir. La première
+lueur du soleil entrevue par l’étroite fenêtre, le matin
+du départ de Billy pour Fort Churchill, était arrivée
+juste à temps pour l’empêcher de perdre la tête.
+Durant trois jours ensuite, il regarda par la fenêtre,
+à la même heure, implorant presque une autre lueur
+de paradis dans le ciel du Sud.</p>
+
+<p>Mais la tempête, parmi laquelle Isabelle s’était
+dépêtrée en traversant la steppe, s’était amassée
+au-dessus de sa tête et derrière lui jour après jour,
+roulant, tourbillonnant et se lamentant dans le
+mugissement des champs de glace crevassés, ramenant
+une fois de plus la formidable obscurité de
+mort de la nuit hyperboréenne qui l’avait presque
+conduit à la folie. Il s’efforça de ne penser qu’à Billy,
+au voyage de son loyal camarade vers le Sud et aux
+précieuses lettres qu’il allait rapporter. Et Pelletier
+dénombrait les jours en traçant des raies au crayon
+sur la porte qui ouvrait sur la désolation grise et
+pourpre de la mer polaire.</p>
+
+<p>A la fin, arriva l’heure où il perdit tout espoir.
+Il crut qu’il allait mourir. Il compta les traits sur
+la porte et en trouva seize. Seize jours exactement
+que Billy était parti avec les chiens. Si tout avait
+marché à souhait, il avait fait un tiers du chemin
+pour revenir et, dans une semaine, il serait là.</p>
+
+<p>Le visage de Pelletier, amaigri et embrasé par la
+fièvre, se détendit en un sourire languissant, tandis
+qu’il recomptait les traits au crayon. Longtemps
+avant la fin de cette semaine, il serait mort, pensait-il.
+Médicaments et lettres arriveraient trop tard,
+probablement quatre ou cinq jours trop tard. Immédiatement
+sous le dernier trait, il tira une longue
+ligne et, au bout, il ajouta d’une écriture biscornue,
+presque illisible.</p>
+
+<p>« Cher Billy, je pense que voici arrivé mon dernier
+jour. »</p>
+
+<p>Puis, il se traîna de la porte jusqu’à la fenêtre.</p>
+
+<p>Au dehors, il y avait ce qui le tuait : la solitude,
+la désolation affolante, un monde sans vie qui s’étendait
+des centaines de milles plus loin que l’horizon
+où s’arrêtaient ses yeux. Au Nord et à l’Est, rien que
+des glaces, des masses accumulées et des montagnes
+bizarres de glaces, blanches d’abord, gris sombre
+plus loin, puis pourpres et presque noires.</p>
+
+<p>Et maintenant arrivait jusqu’à lui le tonnerre
+assourdi et sans répit des courants sous-marins
+qui se frayaient leur route pour descendre de l’océan
+Arctique, interrompu, de temps à autre, par un
+rugissement épouvantable, comme si des forces
+titaniques entaillaient, pareilles à un gigantesque
+couteau, une des montagnes gelées. Pelletier avait
+écouté ces bruits pendant cinq mois et, durant ces
+cinq mois, il n’avait entendu d’autre voix que la
+sienne, celle de Mac Veigh et le zézaiement d’un
+Esquimau. Une seule fois en quatre mois, il avait
+vu le soleil et c’était le matin du départ de Mac Veigh
+pour le Sud. Aussi était-il devenu à moitié fou.
+D’autres, avant lui, l’étaient devenus complètement.</p>
+
+<p>Par la fenêtre, ses yeux demeuraient fixés sur
+les cinq croix de bois grossières qui indiquaient
+leurs tombes. Au service de la police royale du
+Nord-Ouest, on les appelait des héros. Et bientôt
+lui aussi, l’agent Pelletier, on le compterait parmi
+ceux-là.</p>
+
+<p>Mac Veigh enverrait le récit complet de son histoire,
+tout là-bas, à elle, la fidèle petite amie, à des
+milliers de milles au Sud et elle se souviendrait toujours
+de lui, son héros, et de sa tombe solitaire à la
+Pointe Fullerton, le poste le plus au nord des postes
+avancés.</p>
+
+<p>Mais elle ne verrait jamais cette tombe. Elle ne
+pourrait jamais y déposer de fleurs, comme elle
+mettait des fleurs sur la tombe de sa mère à lui ; elle
+ne connaîtrait jamais toute l’aventure, pas la moitié
+de l’histoire : l’affreuse attente du son de sa voix,
+du contact de ses mains, du regard de ses doux yeux
+bleus, avant la fin… Ils devaient se marier en août,
+quand son service dans la Royale serait fini. Elle
+l’attendrait. Et en août ou en juillet, un mot lui
+apprendrait qu’il était mort.</p>
+
+<p>Avec un bref sanglot, il se dirigea de la fenêtre
+vers la table grossière qu’il avait poussée près de
+son lit de camp et, pour la centième fois, il mit sous
+ses yeux en fièvre et rougis une photographie.
+C’était un portrait de jeune fille merveilleusement
+belle pour Tom Pelletier, une jeune fille aux cheveux
+châtains, avec des yeux qui avaient toujours
+l’air de lui parler et de lui dire combien elle l’aimait.
+Et, pour la centième fois, il retourna la photo et
+relut les mots qu’elle avait écrits au dos :</p>
+
+<p>« Mon bien cher ami, rappelle-toi que je suis toujours
+avec toi, que je pense toujours à toi, que je
+prie toujours pour toi et que je sais, chéri, que tu
+feras toujours ce que tu ferais si j’étais à ton côté. »</p>
+
+<p>— Bonté divine ! grommela Pelletier. Je ne peux
+pas mourir. Je ne peux pas ! Il faut que je vive pour
+la revoir.</p>
+
+<p>Il s’étendit sur son lit, épuisé. Du feu brûlait
+de nouveau dans sa tête. Il délirait et il lui parlait
+ou croyait lui parler. Mais ce n’était qu’un bégaiement
+de sons incohérents qui fit que Kazan, le
+chien Esquimau, le vieux chien borgne, releva sa
+tête broussailleuse et renifla d’un air soupçonneux.
+Kazan avait écouté bien des fois délirer Pelletier,
+depuis que Mac Veigh l’avait laissé seul ; bientôt il
+laissa retomber son museau entre ses pattes d’avant
+et s’assoupit de nouveau.</p>
+
+<p>Longtemps après, il redressa encore une fois la
+tête. Pelletier était calme. Mais le chien huma l’air,
+courut à la porte, gémit doucement et appuya avec
+vigueur son museau sur la main décharnée du
+malade. Puis il s’assit sur son derrière, releva le
+nez et, de sa gorge, monta ce cri de détresse lamentable,
+profond et lugubre, que les chiens indiens
+poussent devant les huttes où leur maître vient de
+mourir. Ce bruit éveilla Pelletier ; il se redressa et
+constata encore une fois que le feu et la douleur
+avaient abandonné sa tête.</p>
+
+<p>— Kazan ! Kazan ! gémit-il faiblement. Ce n’est
+pas l’heure… pas encore !</p>
+
+<p>Kazan s’était approché de la fenêtre qui regardait
+à l’Ouest et restait là debout, les pattes d’avant
+sur le rebord. Pelletier frémit.</p>
+
+<p>— Encore des loups ! fit-il, ou peut-être un renard.
+Lui aussi avait pris l’habitude de soliloquer, qui
+devient celle de tout homme qui vit dans l’extrême
+Nord où sa propre voix est souvent l’unique bruit
+qui rompt la mortelle monotonie du jour. Il se dirigea
+vers la fenêtre tout en parlant et regarda au
+dehors avec Kazan.</p>
+
+<p>Du côté de l’Ouest se déroulaient les étendues
+sans vie, illimitées et vides, sans une roche, sans
+un buisson et que surplombait un ciel qui rappelait
+toujours à Pelletier un terrible dessin qu’il avait
+vu un jour : <i>l’Enfer</i> de Gustave Doré. C’était un
+ciel bas et tout d’une pièce, pareil à du granit
+pourpre et bleu, qui menaçait toujours de s’effondrer
+en une avalanche effrayante. Entre la terre
+et ce ciel, il y avait le monde étroit et étouffé que
+Mac Veigh avait nommé un jour « l’hospice d’aliénés
+de Dieu ».</p>
+
+<p>A travers l’obscurité, l’œil unique de Kazan et
+les yeux enfiévrés de Pelletier ne pouvaient voir
+bien loin, mais à la fin l’homme aperçut une ombre
+qui se mouvait lentement vers la cabane. D’abord il
+crut que c’était un renard, puis un loup et, comme
+elle apparaissait plus nettement, un caribou égaré.
+Kazan poussa un gémissement. Les poils rêches de
+son échine se dressèrent roides et menaçants. Pelletier
+regardait de plus en plus attentivement, le
+visage collé contre la vitre glacée de la fenêtre et,
+tout à coup, il poussa un cri haletant d’émotion.</p>
+
+<p>C’était un homme qui s’avançait péniblement
+vers la cabane ! Il était presque cassé en deux et il
+chancelait en zigzaguant tandis qu’il marchait.
+Pelletier se dirigea avec peine jusqu’à la porte, en
+tira les verrous et l’ouvrit à demi. Vaincu par la
+faiblesse, il tomba alors à la renverse sur l’extrémité
+de son lit.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu’un siècle s’écoulait avant d’entendre
+des pas. Ils étaient lents et trébuchants et,
+un moment après, un visage apparut à la porte.
+C’était un visage effrayant, couvert de barbe, avec
+des yeux sauvages et hagards, mais c’était un visage
+de blanc. Pelletier s’était attendu à voir un Esquimau
+et il se remit sur pied avec une énergie soudaine,
+lorsque l’étranger entra.</p>
+
+<p>— A manger, camarade !… Pour l’amour de Dieu,
+donnez-moi quelque chose à manger !</p>
+
+<p>L’inconnu s’affala comme une masse sur le sol et
+il leva vers Pelletier la supplication muette d’une
+bête affamée. Le premier mouvement de Pelletier
+fut de prendre du whisky et l’autre le but à larges
+gorgées. Alors il se releva avec effort et Pelletier
+se laissa choir sur une chaise à côté de la table.</p>
+
+<p>— Je suis malade, dit-il. Le sergent Mac Veigh
+est parti à Churchill et je crois que je suis bien mal
+en point. Il faudra vous servir vous-même… Il y a
+là de la viande et… du pain d’avoine.</p>
+
+<p>Le whisky avait ranimé le nouveau venu. Il fixa
+Pelletier et, en le fixant, il ricana, de vilaines dents
+jaunes pointant d’entre sa barbe hirsute. Ce regard
+fut comme une lueur au cerveau de Pelletier. Pour
+une raison qu’il n’aurait pu expliquer, il chercha son
+revolver à l’endroit où il avait coutume de porter
+son étui. Alors, il se souvint que son revolver d’ordonnance
+se trouvait sous son oreiller.</p>
+
+<p>— De la fièvre ? dit le marin, car Pelletier savait
+que c’était un marin.</p>
+
+<p>Il enleva son lourd pardessus et le jeta sur la
+table. Alors il suivit les instructions de Pelletier
+pour chercher des aliments et, pendant dix minutes,
+dévora comme un affamé. Jusqu’à ce qu’il eût finit
+et restât assis à table en face de lui, Pelletier ne dit
+mot.</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous ? et d’où venez-vous ? mon Dieu !
+demanda-t-il enfin.</p>
+
+<p>— Blake… je me nomme Jim Blake et je viens
+de ce que j’ai appelé la Baie à l’igloo de Famine,
+à trente milles là-haut, vers la côte. Il y a cinq mois
+que j’ai été laissé à cent milles plus avant pour
+garder une cache faite par le baleinier John B.
+Sidney, et la cache a été emportée par un embâcle
+de glaces. Alors nous sommes descendus vers le
+Sud, chassant et mourant de faim… moi et la femme.</p>
+
+<p>— La femme ! s’écria Pelletier.</p>
+
+<p>— Une squaw esquimaude, dit Blake en sortant
+une pipe noirâtre. Le capitaine l’avait achetée
+pour me tenir compagnie… Il l’avait payée quatre
+sacs de farine et un couteau à son mari, par là, à
+l’île Wagner… Avez-vous du tabac ?</p>
+
+<p>Pelletier se leva pour prendre le tabac. Il fut
+surpris de se trouver plus solide sur ses pieds et
+que les mots de Blake eussent éclairci ses idées.
+Ç’avait été leur grande préoccupation, à Mac Veigh
+et à lui, de mettre un terme à cette traite immorale
+des femmes et des jeunes filles des Esquimaux par
+les blancs… et Blake venait déjà de s’avouer coupable.
+L’idée d’agir, d’agir tout de suite, domina
+momentanément sa faiblesse. Il revint avec le tabac
+et se rassit.</p>
+
+<p>— Où est la femme ? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>— Là-bas, à l’igloo, dit Blake en bourrant sa
+pipe. Nous avons tué un morse, là-haut, et construit
+une glacière. Il n’y a plus à manger, la femme est
+probablement partie à l’heure qu’il est.</p>
+
+<p>Il se mit à rire d’un rire épais, en regardant Pelletier,
+tout en allumant sa pipe.</p>
+
+<p>Ça semble bon de reprendre contact avec de la
+graine d’homme blanc.</p>
+
+<p>— Est-ce que cette femme n’est pas morte ?
+insista Pelletier.</p>
+
+<p>— Ça ne tardera guère, répliqua Blake. Elle
+était si faible qu’elle ne pouvait marcher quand
+je l’ai quittée. Mais ces sacrés Esquimaux ont la
+vie dure… surtout les femmes !</p>
+
+<p>— Naturellement vous allez retourner la chercher !</p>
+
+<p>L’autre fixa un moment le visage empourpré de
+Pelletier et éclata de rire comme s’il venait d’entendre
+une bien bonne plaisanterie.</p>
+
+<p>— Jamais de la vie, mon garçon ! Je ne voudrais
+pas refaire ces trente milles — et trente au retour — pour
+toutes les femmes d’Esquimaux qu’il y a
+là-bas à Wagner.</p>
+
+<p>Les yeux sanguinolents de Pelletier rougirent
+plus fort, tandis qu’il se penchait au-dessus de la
+table.</p>
+
+<p>— Allons donc ! dit-il, vous allez y retourner… tout
+de suite ! Comprenez-vous ? vous allez y retourner !</p>
+
+<p>Tout à coup, il s’arrêta. Il fixa le pardessus de
+Blake et, avec une vivacité qui étonna l’autre, il
+l’atteignit et en enleva quelque chose. Un cri de
+surprise s’échappa de ses lèvres. Entre ses doigts il
+tenait un simple cheveu. Il avait presque un pied
+de long et ce n’était pas un cheveu de femme esquimaude.
+Il brillait comme de l’or sombre dans le jour
+gris filtré par la fenêtre. Pelletier leva des yeux terriblement
+accusateurs sur l’homme qui lui faisait
+vis-à-vis.</p>
+
+<p>— Vous mentez ! dit-il. Ce n’est pas une Esquimaude.</p>
+
+<p>Blake s’était levé à demi, ses larges mains accrochées
+au bout de la table, sa figure brutale penchée
+en avant, son corps entier dans une attitude qui
+rejeta Pelletier hors de sa portée. Il n’était que
+temps. En poussant un juron, Blake bouscula la
+table avec fracas et s’élança sur le malade.</p>
+
+<p>— Je vous tuerai, s’écria-t-il, je vous tuerai,
+je vous mettrai où je l’ai mise et, quand votre léopard
+reviendra, je…</p>
+
+<p>Sa main empoigna Pelletier à la gorge mais des
+lèvres du malade un appel avait eu le temps de
+sortir : « Kazan ! Kazan ! »</p>
+
+<p>Avec un grognement de loup, le vieux chien
+borgne sauta sur Blake et tous trois s’écroulèrent
+avec fracas sur le lit de camp. Un instant, l’attaque
+de Kazan dégagea de la gorge de Pelletier une des
+mains puissantes de Blake et, tandis que ce dernier
+se retournait pour faire lâcher prise au chien, la
+main de Pelletier tâtonnait sous son oreiller aplati.
+Le visage de Blake était encore tourné vers le chien
+quand il saisit son lourd revolver d’ordonnance et,
+tandis que Blake meurtrissait Kazan de coups avec
+un long couteau engainé qu’il avait tiré de sa ceinture,
+Pelletier fit feu. L’étreinte de Blake se relâcha.
+Sans un gémissement il s’affaissa sur le sol et Pelletier
+se remit debout en chancelant. Les crocs de
+Kazan étaient enfoncés dans une jambe du marin.</p>
+
+<p>— Voilà, garçon ! dit Pelletier en le repoussant.
+Il était moins cinq !</p>
+
+<p>Il s’assit et regarda Blake. Il savait que l’homme
+était mort. Kazan flairait la tête du marin, l’échine
+roide. Alors un rayon de lumière traversa une minute
+la fenêtre. Le soleil ! C’était la seconde fois que
+Pelletier le voyait en quatre mois. Un cri de joie
+monta du fond de son cœur. Mais il s’arrêta à mi-chemin.
+Sur le plancher, tout près de Blake, quelque
+chose brillait dans le rayon de flamme et Pelletier
+fut à genoux en un clin d’œil…</p>
+
+<p>C’était le court cheveu doré qu’il avait enlevé
+du pardessus du mort et, couvrant la boucle à demi,
+il y avait le portrait de la fiancée qui était tombé
+quand la table avait été renversée. La photo dans
+une main et ce simple cheveu de femme entre ses
+doigts dans l’autre, Pelletier se releva lentement
+et se retourna vers la fenêtre. Le soleil avait disparu.
+Mais sa venue avait mis en lui une vie nouvelle. Il
+regarda joyeusement Kazan.</p>
+
+<p>— Cela veut dire quelque chose, mon vieux, fit-il
+d’une voix sourde et émue, le soleil, le portrait et
+ceci. Elle l’envoie, comprends-tu, mon vieux ? Elle
+l’envoie. Il me semble que j’entends sa voix et elle
+m’ordonne de partir : « Tom, dit-elle, vous ne seriez
+pas un homme si vous ne partiez pas, même si vous
+pensez que vous allez mourir en route. Vous pouvez
+prendre pour elle de quoi manger », elle dit ça, mon
+vieux ! « et vous pouvez tout aussi bien mourir dans
+un igloo qu’ici. Vous pouvez laisser un mot pour
+Billy et vous pouvez prendre pour elle assez de nourriture
+pour durer jusqu’à ce qu’il arrive ; alors il la
+ramènera ici et vous serez enterré là dehors avec les
+autres, tout pareil ». Voilà ce qu’elle me dit, Kazan.
+Aussi nous allons partir !</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui d’un air un peu égaré.</p>
+
+<p>— Droit à la côte, là-haut, marmotta-t-il. Trente
+milles. On peut faire ça, vieux !</p>
+
+<p>Il se mit à emplir un sac de victuailles. Au dehors,
+près de la porte, il y avait un petit traîneau et, après
+s’être engoncé dans ses vêtements de voyage, il
+traîna le paquet jusqu’au traîneau ; derrière le
+paquet, il accrocha un fagot de bois à brûler, une
+lanterne, des couvertures et de l’huile. Après quoi,
+il écrivit quelques lignes à Mac Veigh et épingla le
+papier sur la porte. Puis il attela le vieux Kazan au
+traîneau et partit, laissant le mort où il était tombé.</p>
+
+<p>— Voilà ce qu’elle entendait que nous fassions,
+dit-il de nouveau à Kazan. Elle était sûre que nous
+le ferions, Kazan, Dieu bénisse le cher petit cœur !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="xsmall">PETITE MYSTÈRE</span></h2>
+
+
+<p>Pelletier suivit de tout près le rivage pris par les
+glaces. Il voyageait lentement, montrant la route à
+Kazan qui tendait tous les muscles de son vieux
+corps pour tirer le traîneau. Pendant un moment
+l’énervement de ce qui s’était passé donna à Pelletier
+une vigueur qui bientôt commença à décliner. Mais
+sa faiblesse ancienne ne le reconquit pas complètement.
+Il s’aperçut que la plus sérieuse difficulté provenait
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Des semaines de fièvre avaient affaibli sa vue
+au point que le monde autour de lui paraissait
+neuf et étrange. Il ne pouvait voir qu’à quelques
+centaines de pas devant lui et, au delà de cet horizon
+restreint, tout devenait gris et noir. Assez bizarrement,
+il fut frappé du côté comique de sa situation.
+Il y avait quelque chose de risible dans ce fait que
+Kazan était borgne et que lui-même était quasi
+aveugle. Il se mit à rire à part soi et à parler au
+chien.</p>
+
+<p>— Ça me fait penser au jeu de colin-maillard
+qu’on avait coutume de jouer quand on était des
+gosses, mon vieux, dit-il. Elle nouait son mouchoir
+de poche sur mes yeux et puis je la poursuivais à
+travers le vieux verger et lorsque je l’attrapais,
+c’était une règle du jeu qu’elle devait me laisser
+l’embrasser. Une fois j’ai été me heurter à un pommier.</p>
+
+<p>La pointe de sa raquette se prit dans un tas de
+glaçons et l’envoya rouler le visage dans la neige.
+Il se releva et continua :</p>
+
+<p>— Nous jouions à ce jeu que nous étions déjà
+grands, mon vieux. La dernière fois qu’on a joué,
+elle avait dix-sept ans. Elle avait les cheveux nattés
+en une lourde tresse qui se défit complètement,
+de sorte que lorsque je l’attrapai et que j’enlevai
+mon bandeau je pouvais à peine apercevoir ses
+yeux et sa bouche qui se moquait de moi. Et c’est
+cette fois-là que je l’ai embrassée plus fort que
+jamais et que je lui dis que j’allais construire un
+foyer pour nous deux. Puis, je suis venu par ici.</p>
+
+<p>Il s’arrêta, se frotta les yeux et, durant une heure
+ensuite, tandis qu’il avançait péniblement, il marmottait
+des paroles que ni Kazan, ni aucun être
+vivant n’aurait pu comprendre. Mais, bien que le
+délire s’exprimât dans sa voix, l’étincelle de volonté
+dans son cerveau restait saine et intacte. L’igloo et
+la femme affamée que Blake avait abandonnée formaient
+l’unique image vivante qu’il n’oubliait pas
+un moment. Il devait trouver l’igloo et l’igloo était
+près de la mer. Il ne pouvait ne pas le trouver, s’il
+vivait assez pour parcourir trente milles. Il ne lui
+venait pas à l’esprit que Blake pouvait avoir menti,
+que l’igloo pouvait être plus loin qu’il n’avait dit
+ou peut-être beaucoup plus près.</p>
+
+<p>Il était deux heures, lorsqu’il s’arrêta pour faire
+du thé. Il s’imaginait qu’il avait couvert au moins
+dix-huit milles ; en fait, il n’avait parcouru qu’un
+peu plus de la moitié de cette distance. Il n’avait
+pas faim et ne mangea rien, mais de bon cœur il
+gava Kazan de viande. Le thé chaud renforcé
+d’un peu de whisky, le ravigota sur le moment
+mieux que n’aurait fait la nourriture.</p>
+
+<p>— Douze milles encore pour le moins, fit-il à
+Kazan. Nous en viendrons à bout. Dieu merci,
+nous en viendrons à bout !</p>
+
+<p>S’il avait eu de meilleurs yeux, il aurait aperçu
+et reconnu l’énorme rocher recouvert de neige
+nommé l’Esquimau Aveugle qui se trouvait tout
+juste à neuf milles de la cabane. Quoi qu’il en soit,
+il continua plein d’espoir. Il éprouvait maintenant
+des douleurs aiguës dans la tête et ses jambes fléchissaient.
+Le jour s’achevait un peu après deux heures
+mais, en cette saison, il n’y avait pas grand changement
+du jour à la nuit et Pelletier remarqua à peine
+la différence. A la fin, l’image de l’igloo et de la femme
+agonisante s’agita fiévreusement dans son cerveau.
+Il y eut comme des trous sombres. L’étincelle de
+volonté l’abandonnait peu à peu et finalement
+Pelletier s’affala sur le traîneau.</p>
+
+<p>— En avant, Kazan ! cria-t-il d’une voix faible.
+Dépêche-toi ! Va donc !</p>
+
+<p>Kazan, la gueule béante, tira de toutes ses forces
+et la tête de Pelletier glissa sur le sac rempli de
+provisions.</p>
+
+<p>Ce que Kazan entendit, ce fut un gémissement.
+Il s’arrêta, regarda derrière lui et poussa une faible
+plainte. Pendant un moment, il s’assit sur son derrière,
+reniflant quelque chose qui lui arrivait dans
+l’air. Puis, il se remit en marche, tirant le traîneau
+un peu plus vite et toujours gémissant. Si Pelletier
+n’avait pas été évanoui, il l’aurait poussé tout droit
+devant lui, mais le vieux Kazan s’écartait de la mer.
+Par deux fois, pendant les dix minutes qui suivirent,
+il s’arrêta et prit le vent et, chaque fois, il modifia
+légèrement la direction de sa course. Une demi-heure
+plus tard, il arriva à un monticule blanc qui surgissait
+de l’étendue désolée plane de la neige ; alors il
+se réinstalla sur son derrière, leva sa tête broussailleuse
+vers le ciel de la nuit profonde et, pour la
+deuxième fois ce jour-là, il poussa le fatal, l’épouvantable
+hurlement d’agonie.</p>
+
+<p>Cela réveilla Pelletier. Il se mit sur son séant,
+se frotta les yeux, se leva et aperçut le monticule
+à une douzaine de pas devant lui. Le sommeil avait
+de nouveau calmé sa fièvre. Il comprit que c’était
+un igloo. Il aperçut l’entrée et, saisissant sa lanterne,
+il s’y dirigea en titubant. Il gaspilla une demi-douzaine
+d’allumettes avant de pouvoir s’éclairer.
+Puis il rampa à l’intérieur avec Kazan, toujours
+attelé, sur ses talons.</p>
+
+<p>Une odeur nauséabonde de renfermé stagnait
+dans la maison de neige. Nul bruit, nul mouvement.
+La lanterne éclairait l’étroit intérieur et, sur le sol,
+Pelletier discerna un tas de couvertures et une peau
+d’ours. Pas un être vivant. D’instinct, il abaissa les
+regards sur Kazan. La tête du chien était tendue
+vers les couvertures, les oreilles dressées, les yeux
+dardés farouchement. Un sourd et plaintif « groulement »
+roulait dans sa gorge.</p>
+
+<p>Pelletier regarda de nouveau les couvertures et
+s’avança lentement de ce côté. Il repoussa la peau
+d’ours et trouva ce que Blake lui avait dit qu’il
+trouverait : une femme. Pendant un moment il la considéra,
+puis un cri sourd s’échappa de ses lèvres tandis
+qu’il tombait à genoux. Blake n’avait pas menti,
+car c’était une Esquimaude. Elle était morte. Elle
+n’était pas morte de faim. Blake l’avait tuée !</p>
+
+<p>Pelletier se releva et regarda autour de lui.
+Somme toute, ce cheveu doré, ce cheveu de femme
+blanche signifiait-il quelque chose ? Qu’est-ce qu’il
+y avait ? Il se rejeta vivement vers Kazan, ses nerfs
+affaiblis agacés par un bruit et un mouvement qui
+venaient du fond le plus éloigné et le plus obscur
+de l’igloo. Kazan tirait sur ses traits, haletant et
+gémissant, retenu en arrière par le traîneau calé
+dans l’ouverture de la porte. Le bruit se fit entendre
+de nouveau : un cri sanglotant, lamentable, humain.</p>
+
+<p>Sa lanterne en main, Pelletier se précipita vers
+l’endroit d’où partait ce cri. Il y avait à terre un
+autre tas de couvertures et, tandis qu’il regardait,
+il vit le paquet remuer. Il ne lui fallut qu’un instant
+pour tomber à genoux à côté, comme il s’était agenouillé
+près de l’autre tas et, tandis qu’il enlevait
+la couverture extérieure, humide et en partie gelée,
+son cœur sursauta à l’étouffer.</p>
+
+<p>La clarté de la lanterne tombait d’aplomb sur
+le visage blême et émacié et sur la tête dorée d’un
+tout petit enfant. Une paire de grands yeux effrayés
+était levée vers lui et, pendant qu’il s’agenouillait
+là n’ayant plus le courage de faire un geste ou de
+parler en présence de ce miracle, les yeux se refermèrent
+et il entendit de nouveau l’appel lamentable,
+l’appel de famine que Kazan avait d’abord
+entendu, alors qu’ils approchaient l’igloo. Pelletier
+enleva la couverture et prit l’enfant dans ses bras.</p>
+
+<p>— C’est une fille, une petite fille ! hurla-t-il
+quasiment à Kazan. Vite, mon vieux, sors, sors !</p>
+
+<p>Il déposa l’enfant sur les autres couvertures et
+entraîna Kazan en arrière. Il lui semblait tout à
+coup posséder la force de deux hommes, tandis
+qu’il arrachait ses propres couvertures et renversait
+le contenu de son paquetage sur la neige.</p>
+
+<p>— Elle nous a envoyés, mon vieux ! cria-t-il, le
+souffle entrecoupé de sanglots. Où est le lait ?… Et le
+réchaud ?…</p>
+
+<p>Dix secondes encore et il rentrait dans l’igloo
+avec une boîte de lait condensé, une casserole et une
+lampe à alcool. Ses doigts tremblaient tellement
+il avait du mal à allumer la mèche et, tandis qu’il
+enlevait le couvercle de la boîte à l’aide de son couteau,
+il vit les yeux de l’enfant s’ouvrir tout grands
+un instant, puis se refermer.</p>
+
+<p>— Juste une minute… une demi-minute, supplia-t-il,
+en versant la crème dans la casserole.
+On a faim, hein ! petite ? On a faim ? On meurt de
+faim ?</p>
+
+<p>Il tenait la casserole au-dessus de la flamme
+bleue et considérait, épouvanté, le petit visage
+blême auprès de lui. Sa maigreur et son calme
+l’effrayaient. Il mit un doigt dans la crème et la
+trouva chaude.</p>
+
+<p>— Une tasse, Kazan ! Pourquoi n’ai-je pas apporté
+une tasse ?</p>
+
+<p>Il se précipita dehors de nouveau et revint avec
+un gobelet. L’instant d’après, l’enfant était dans
+ses bras et il lui versait de force quelques gouttes
+de lait entre ses lèvres serrées. Et ses yeux s’ouvrirent
+tout soudain. La vie semblait s’élancer dans
+son petit corps et elle but avec avidité, une de ses
+mains mignonnes agrippée au poignet de Pelletier.</p>
+
+<p>Le contact, le bruit, la sensation de vie contre
+lui le firent frissonner. Il donna la moitié du contenu
+de la casserole à l’enfant, ensuite il l’enveloppa
+complètement et chaudement dans sa lourde
+couverture d’ordonnance, de sorte qu’elle était
+cachée tout entière, à l’exception de son visage et
+de ses beaux cheveux d’or emmêlés. Il la tint un
+moment tout près de la lanterne. L’enfant le regardait
+maintenant de ses yeux grands ouverts et
+ébahis, mais nullement effrayés.</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse, chère petite âme ! s’écria
+Pelletier de plus en plus étonné. Qui êtes-vous et
+d’où venez-vous ? Vous n’avez pas plus de trois ans.
+Où est votre maman ? Et votre papa ?</p>
+
+<p>Il la recoucha sur les couvertures.</p>
+
+<p>— Maintenant du feu, Kazan, dit-il.</p>
+
+<p>Il leva la lanterne au-dessus de sa tête et découvrit
+l’étroite ouverture que Blake avait forée à
+travers la paroi de neige et de glace pour l’échappement
+de la fumée. Puis il sortit chercher du combustible,
+dételant Kazan en passant. Et, quelques
+minutes plus tard, une petite flamme légère de bois
+de mélèze presque sans fumée éclairait vivement et
+réchauffait l’intérieur de l’igloo. A sa grande surprise,
+Pelletier trouva l’enfant endormie lorsqu’il
+revint auprès d’elle. Il la déplaça doucement et
+porta le cadavre de la petite Esquimaude à travers
+le couloir et à cinquante pas de l’igloo. Ce ne fut
+qu’au moment où il s’arrêta, qu’il s’émerveilla de la
+vigueur qui lui était revenue. Il se détendit les bras
+au-dessus de sa tête et aspira profondément l’air
+froid. Il lui semblait que quelque chose s’était relâché
+en dedans de lui, qu’un poids écrasant s’était détaché
+de ses yeux. Kazan l’avait suivi et il abaissa son
+regard sur le chien.</p>
+
+<p>— C’est fini, Kazan, s’écria-t-il d’une voix sourde,
+encore incrédule. Je ne me sens plus malade du
+tout. C’est elle…</p>
+
+<p>Il rentra dans l’igloo. La lanterne et la flambée
+épandaient à l’intérieur une joyeuse clarté et il commençait
+à y faire chaud. Il enleva sa lourde casaque,
+traîna la peau d’ours devant le feu et s’assit dessus,
+avec l’enfant dans les bras. Elle dormait toujours.
+Comme un affamé, Pelletier regardait le petit
+visage amaigri.</p>
+
+<p>Doucement ses doigts épais caressaient les boucles
+dorées. Il sourit. Ses yeux brillèrent. Sa tête se
+pencha un peu plus, encore un peu plus, lentement,
+et comme craintive. Enfin ses lèvres touchèrent
+les joues du bébé. Puis son rude visage boucané
+par le vent, la tempête et le froid intense, se nicha
+contre le menu visage de la nouvelle et mystérieuse
+vie qu’il avait trouvée tout au bout du monde.</p>
+
+<p>Kazan écouta pendant un moment, accroupi
+sur son arrière-train. Puis, il se roula en boule près
+du feu et s’endormit. Et pendant longtemps Pelletier
+se contenta de se dodeliner doucement, traversé
+d’un frisson de bonheur, de minute en minute
+plus profond et plus fort. Il sentait le léger battement
+du cœur de la petite contre sa poitrine, il sentait sa
+respiration contre sa joue. Une des menottes de
+l’enfant l’avait agrippé par le pouce.</p>
+
+<p>Cent questions assaillaient maintenant son esprit.
+Qui était ce mioche abandonné ? Qui étaient ses
+père et mère et où étaient-ils ? Comment se trouvait-elle
+avec la femme esquimaude et Blake ? Blake
+n’était pas son père, l’Esquimaude n’était pas sa
+mère. Quel drame l’avait amenée là ?</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, il éprouvait un sentiment de
+joie à se dire qu’il ne pourrait jamais répondre à
+ces questions. Elle lui appartenait. Il l’avait trouvée.
+Personne ne viendrait jamais la lui reprendre. Sans
+éveiller l’enfant, il mit une main dans la poche
+intérieure de son gilet et en retira la photo de la
+jeune fille au doux visage qui serait sa femme. Il
+ne lui vint pas à la pensée qu’il pourrait mourir.
+L’ancienne peur et l’ancienne faiblesse avaient
+disparu. Il savait qu’il vivrait.</p>
+
+<p>— C’est toi, soupira-t-il doucement, c’est toi
+qui as fait cela et je sais que tu seras contente quand
+je te la ramènerai.</p>
+
+<p>Et à la petite fille endormie :</p>
+
+<p>— Et puisque vous n’avez pas de nom, je suppose,
+je vais vous appeler Mystère… n’est-ce pas ? ma
+petite Mystère.</p>
+
+<p>Quand il détacha ses yeux du portrait, les yeux
+de Petite Mystère étaient ouverts et le regardaient.
+Il posa la photo et se pencha vers la casserole de
+lait qui chauffait devant le feu. L’enfant but aussi
+avidement que la première fois, tandis que Pelletier
+babillait aux oreilles du bébé des choses incohérentes.
+Quand elle eut fini, il ramassa la photo,
+poussé par une soudaine et folle inspiration qu’elle
+pourrait comprendre :</p>
+
+<p>— Regardez, s’écria-t-il, jolie !</p>
+
+<p>A son grand étonnement et à sa grande joie,
+Petite Mystère avança une main et mit le bout de
+son doigt mignon sur la figure de la jeune fille.
+Puis elle leva les regards vers les yeux de Pelletier.</p>
+
+<p>— Maman, balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Pelletier essaya de parler mais quelque chose le
+prit à la gorge qui l’étrangla. Une flamme traversa
+aussitôt son corps tout entier, la joie de ce seul
+mot l’aveugla de larmes brûlantes. Lorsqu’il put
+enfin parler, sa voix était brisée comme celle d’une
+femme qui sanglote.</p>
+
+<p>— C’est cela, dit-il. Vous avez raison, petite.
+C’est votre maman.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br>
+<span class="xsmall">LE SECRET DU MORT</span></h2>
+
+
+<p>Le huitième jour après la découverte de l’igloo
+des Esquimaux par Pelletier, Billy Mac Veigh arriva,
+par un matin grisâtre, avec ses chiens harassés, ses
+lettres et ses médicaments. Il avait voyagé toute la
+nuit précédente et ses pieds se traînaient pesamment.
+Ce fut avec un sentiment d’appréhension qu’il aperçut
+enfin les falaises sombres de Pointe Fullerton
+surgir des glaciers. D’abord, il redoutait d’ouvrir la
+porte de la cabane. Qu’allait-il trouver ? Pendant
+ces dernières quarante-huit heures, il avait supputé
+les chances de Pelletier et il y en avait deux contre
+une qu’il dût trouver son camarade mort sur son
+lit de camp.</p>
+
+<p>Sinon, si Pelletier était encore vivant, quelle
+histoire raconterait-il au malade ? Car il savait bien
+qu’il devrait se confier à quelqu’un et que Pelletier
+garderait le secret. Et il comprendrait. Jour après
+jour, tandis qu’il se hâtait vers le Nord, l’isolement
+de Billy et son chagrin lui pesaient d’un poids de
+plus en plus lourd. Il essayait d’écarter Isabelle de
+ses pensées, mais en vain.</p>
+
+<p>Des centaines de fois, il revoyait devant lui son
+visage et, chaque mille qui l’éloignait d’elle ne semblait
+faire que rapprocher de lui son âme à elle
+et qu’ajouter à l’étrange douleur de son cœur qui
+montait de temps à autre à ses lèvres en soupirs sanglotants
+qu’il pouvait à peine contenir. Et pourtant,
+dans son chagrin et son désespoir, il ressentait de
+plus en plus chaque jour une joie compensatrice.</p>
+
+<p>C’était la satisfaction de savoir qu’il avait rendu
+vie et espoir à Isabelle et à son mari. Chaque jour,
+il calculait leur progression sur la sienne. Du village
+des Esquimaux, il avait envoyé un courrier à Fort
+Churchill avec un long rapport pour l’officier de
+service là-bas. Et dans ce rapport, il avait menti.
+Il y déclarait que Scottie Deane était mort de la
+blessure qu’il s’était faite dans l’éboulement de
+neige. Pas un moment, il n’avait regretté ce mensonge.
+Il avait promis également d’écrire à Churchill
+pour témoigner contre Bucky Smith dès qu’il serait
+revenu près de Pelletier et l’aurait remis sur pieds.</p>
+
+<p>Durant ce dernier jour, dès qu’il aperçut devant
+lui les hautes falaises de Fullerton, il se demanda
+ce qu’il dirait de tout cela à Pelletier s’il le retrouvait
+vivant. Mentalement, il se répétait l’extraordinaire
+aventure qui lui était advenue, cette nuit-là,
+dans la steppe, les chiens arrivant parmi la neige,
+les grands yeux sombres et épouvantés de la femme,
+la longue caisse étroite placée sur le traîneau.</p>
+
+<p>Il dirait tout cela à Pelletier. Il dirait comment
+il avait dressé un campement pour elle cette nuit-là
+et comment, plus tard, il lui avait dit qu’il l’aimait
+et lui avait demandé un baiser. Ensuite, la découverte
+au matin, la tente déserte, la caisse vide, le
+billet d’Isabelle et la révélation que la caisse avait
+renfermé le corps vivant de l’homme à cause de
+qui Pelletier et lui avaient patrouillé à travers des
+milliers de milles dans ce pays désolé. Mais dirait-il
+exactement ce qui s’était passé ensuite ?</p>
+
+<p>Il précipita ses pas harassés, tandis que les chiens
+remontaient des glaciers de la baie au flanc de la
+falaise et il regarda intensément devant lui. Les
+chiens tiraient plus rudement comme si l’odeur
+du logis emplissait leurs narines. Enfin, le toit de
+la hutte apparut. Les yeux de Mac Veigh étaient,
+dans leur impatience, comme ceux d’une bête.</p>
+
+<p>— Pelly, mon vieux, bégaya-t-il, Pelly !</p>
+
+<p>Il regarda plus fixement. Ensuite il parla à voix
+basse aux chiens et s’arrêta. Il essuya la sueur de
+son visage. Un profond soupir de soulagement
+s’échappa de sa poitrine.</p>
+
+<p>Droit dans l’air, de la cheminée de la cabane,
+s’élevait une épaisse colonne de fumée.</p>
+
+<p>Il se dirigea tranquillement vers la porte de la
+hutte, s’étonnant que Pelletier ne l’eût pas aperçu
+ou n’eût pas entendu les trois ou quatre jappements
+brefs poussés par les chiens. Il dénoua ses
+raquettes, ému de la surprise qu’il allait faire à son
+camarade. Il avait la main au loquet de la porte,
+lorsqu’il s’arrêta. Le sourire s’évanouit sur ses lèvres.
+Un ahurissement subit se peignit sur sa face, tandis
+qu’il se penchait près de la porte pour écouter, et
+pendant un moment son cœur fut saisi d’une
+frayeur terrible. Il était revenu trop tard, peut-être
+un jour, deux jours trop tard. Pelletier était fou.</p>
+
+<p>Il l’entendait qui délirait à l’intérieur, emplissant
+la cabane d’un rire qui traversa ses veines d’un
+frisson d’horreur. Fou ! Un sanglot expira aux
+lèvres de Mac Veigh et il leva les yeux au ciel. Et
+alors le rire s’acheva en chanson. C’était la douce
+chanson d’amour que Pelletier lui avait dit que,
+là-bas, au Sud, la fiancée avait coutume de lui chanter
+lorsqu’ils étaient seuls, dehors, sous les étoiles.
+Tout à coup, le chant s’arrêta net et Mac Veigh
+entendit un autre bruit. En poussant un cri, il
+ouvrit la porte et s’élança dans la cabane.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, Pelly, Pelly !…</p>
+
+<p>Pelletier était agenouillé au milieu de la hutte.
+Mais ce ne fut pas l’air d’étonnement et de joie de
+son visage que Billy surprit tout d’abord. Il fixa
+des yeux ébahis sur le petit être aux cheveux dorés
+qui était à terre devant lui. Il avait voyagé dur,
+presque jour et nuit, et un instant il eut, comme
+dans un éclair, l’impression que ce qu’il voyait
+n’était pas réel. Avant qu’il pût faire un mouvement
+ou prononcer un mot de plus, Pelletier s’était
+relevé, tendant les mains, pleurant presque de contentement.
+Il n’y avait plus nulle apparence de fièvre
+ou de folie dans son visage. Et comme dans un rêve
+Billy entendit qu’il disait :</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse, Billy. Je suis heureux
+de vous voir revenu, s’écria-t-il. Nous avons bien
+attendu et regardé et il n’y a pas plus d’une minute
+que nous étions encore à la fenêtre en train d’examiner
+au télescope l’extrémité de la baie. Vous
+deviez être caché par la falaise. Mon Dieu ! Il
+n’y a pas bien longtemps, je pensais que j’allais
+mourir… je pensais que j’étais seul au monde…
+seul… seul ! Mais regardez, regardez, Billy. J’ai de
+la famille !</p>
+
+<p>Petite Mystère s’était mise debout. Elle dévisageait
+Billy avec étonnement, ses boucles dorées en
+désordre autour de son joli minois et serrait dans
+sa main mignonne deux ou trois vieilles lettres de
+Pelletier. Puis elle sourit à Billy et lui tendit les
+lettres. En un instant il avait lâché les mains de
+Pelletier et l’avait prise dans ses bras.</p>
+
+<p>— J’ai des lettres pour toi dans ma poche, Pelly,
+bégaya-t-il. Mais d’abord il faut me dire qui elle est
+et où tu l’as eue.</p>
+
+<p>Brièvement, Pelletier raconta l’arrivée de Blake,
+la lutte et la découverte de Petite Mystère.</p>
+
+<p>— Je serais mort sans elle, Billy, termina-t-il.
+Elle m’a ramené à la vie. Mais j’ignore qui elle est
+et d’où elle vient. Il n’y avait rien dans les poches
+de Blake ou dans l’igloo pouvant me le dire. J’ai
+enterré l’homme par là, dehors, pas profond, en
+sorte que vous puissiez y regarder à votre retour.</p>
+
+<p>Il se jeta, tel un affamé sur la nourriture, avidement
+sur les lettres que Mac Veigh sortait de sa
+poche. Tandis qu’il lisait, Billy s’assit avec Petite
+Mystère sur ses genoux. Elle riait et lui mettait
+ses petites mains chaudes sur son rude visage. Ses
+yeux étaient bleus comme ceux d’Isabelle et tout à
+coup Billy pressa étroitement son visage contre
+les boucles soyeuses de l’enfant et la tint si serrée
+contre lui que, pendant un instant, elle eut peur.
+Un moment après, Pelletier leva les yeux. Son
+regard brillait. Sa figure amaigrie rayonnait de
+joie.</p>
+
+<p>— Dieu bénisse la plus aimable petite fille du
+monde, Billy, murmura-t-il tout remué. Elle me
+dit qu’elle s’ennuie de moi. Elle dit de me presser,
+de me dépêcher de revenir vers elle. Elle dit que si
+je ne reviens pas bientôt, c’est elle qui viendra
+jusqu’ici. Lisez Billy !</p>
+
+<p>Il considéra avec surprise le changement qu’il
+aperçut sur le visage de Mac Veigh. Billy prit les
+lettres machinalement et les déposa au bout du lit
+près duquel il était assis.</p>
+
+<p>— Je les lirai tout à l’heure, fit-il d’une voix lente.</p>
+
+<p>Petite Mystère descendit de ses genoux et courut
+à Pelletier. Billy regardait l’autre fixement.</p>
+
+<p>— Tu es certain de m’avoir tout raconté, Pelly ?
+Il n’y avait rien dans ses poches ? Tu as bien cherché ?</p>
+
+<p>— Oui. Il n’y avait rien.</p>
+
+<p>— Mais, tu étais malade…</p>
+
+<p>— Et c’est pourquoi je l’ai enterré légèrement,
+interrompit Pelletier. Il est tout près de la dernière
+croix, juste sous la glace et la neige. Je désire que
+vous regardiez vous-même.</p>
+
+<p>Billy se leva. Il reprit Petite Mystère dans ses
+bras et examina de tout près sa figure. Il avait
+dans les yeux un regard étrange. L’enfant lui sourit.
+Mais il ne parut pas le remarquer. Puis il la rendit
+à Pelletier.</p>
+
+<p>— Pelly, as-tu jamais, jamais regardé des yeux
+de très près, demanda-t-il, des yeux bleus ?</p>
+
+<p>Pelletier le regarda étonné.</p>
+
+<p>— Ma Jeanne a des yeux bleus.</p>
+
+<p>— Et ont-ils de petits points bruns pareils à des
+violettes des bois ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Ils sont bleus, simplement bleus, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et je suppose que la plupart des yeux bleus
+sont simplement bleus, sans petites taches brunes ?
+Ne crois-tu pas ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous racontez-là, mon Dieu ?
+demanda Pelletier.</p>
+
+<p>— Je désirais simplement te faire remarquer
+que ses yeux ont de petits points bruns, répliqua
+Billy. Je n’en ai vu qu’une autre paire juste pareils.
+Il se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>— Je vais m’occuper des chiens et de déterrer
+Blake, ajouta-t-il. Je ne puis me reposer avant de
+l’avoir vu.</p>
+
+<p>Pelletier mit Petite Mystère debout.</p>
+
+<p>— Je veillerai aux chiens, dit-il. Mais je ne désire
+pas revoir Blake.</p>
+
+<p>Les deux hommes sortirent et tandis que Pelletier
+menait les chiens à un abri derrière la cabane,
+Billy se mit à travailler avec une hachette et une
+bêche au tertre que son compagnon lui avait désigné.
+Dix minutes plus tard, il atteignait Blake. Un énervement
+qu’il avait essayé de cacher à Pelletier
+dominait le sentiment d’horreur qu’il éprouvait
+tandis qu’il tirait à lui le cadavre rigide et gelé de
+l’homme. C’était un pénible spectacle que la vue du
+trépassé avec son visage couvert d’une barbe rude
+tourné vers le ciel, un rictus découvrant les dents
+comme au jour de sa mort.</p>
+
+<p>Billy connaissait la plupart des hommes qui
+étaient partis de Churchill vers le Nord, mais il
+n’avait jamais vu Blake auparavant. Il était probable
+que le défunt avait dit une partie de la vérité,
+que c’était un matelot abandonné sur la côte extrême
+par un baleinier. Il frémit, tandis qu’il se mettait
+à fouiller les poches. Chaque minute augmenta
+son désappointement. Il trouva peu de choses :
+un couteau, deux clés, plusieurs pièces de monnaie,
+un briquet et d’autres menus objets, mais ni lettres,
+ni écrit d’aucune sorte et rien de ce qu’il avait espéré
+trouver. Il n’y avait rien qui pût résoudre l’énigme
+du miracle qui leur était arrivé. Il roula le mort dans
+la tombe, le recouvrit et retourna à la cabane.</p>
+
+<p>Pelletier était à sa place ordinaire, accroupi sur
+les mains et les genoux avec Petite Mystère à cheval
+sur son dos. Il s’arrêta dans sa course folle à travers
+le plancher de la hutte et regarda avec des yeux
+interrogateurs. La petite fille tendit les bras et Mac
+Veigh la fit sauter presque jusqu’au toit, puis il serra
+la petite tête dorée étroitement contre sa figure
+grisonnante. Pelletier se redressa et son visage prit
+une expression grave, tandis que Billy le regardait
+par-dessus les boucles emmêlées de l’enfant.</p>
+
+<p>— Je n’ai rien trouvé, absolument rien de quelque
+intérêt, dit-il.</p>
+
+<p>Il déposa Petite Mystère sur l’un des lits de camp
+et dévisagea son compagnon avec, dans les yeux,
+un air embarrassé.</p>
+
+<p>— Je suis désolé que tu aies eu la fièvre le jour
+de la rixe, Pelly, dit-il… Il doit avoir dit quelque
+chose… quelque chose qui nous mettrait sur la voie.</p>
+
+<p>— Peut-être bien, Billy, répondit Pelletier, qui
+regardait en frissonnant les quelques objets que
+Mac Veigh avait placés sur la table. Mais il est
+inutile de nous tourmenter davantage là-dessus.
+Il n’y a pas de raison qu’elle ait de la famille aux
+alentours, à six cents milles de tout Blanc qui pourrait
+réclamer une gentille fille comme ça. Elle est à
+moi. Je l’ai trouvée. Elle est à moi pour la garder.</p>
+
+<p>Il s’assit à table et Mac Veigh s’assit en face de
+lui, regardant Pelletier en souriant.</p>
+
+<p>— Je sais que tu la désires… que tu la désires
+vivement, Pelly, dit-il. Et je sais que la jeune fille
+l’aimera. Mais elle a une famille quelque part… et
+notre devoir est de la retrouver. Elle n’est pas
+tombée d’un ballon, Pelly. Penses-tu que… le
+mort… puisse être son père ?</p>
+
+<p>C’est la première fois qu’il posait cette question et
+il remarqua le soudain frisson d’aversion de l’autre.</p>
+
+<p>— J’y ai pensé, Billy, mais cela n’est pas possible.
+C’était une brute et, elle, c’est un ange. Billy, sa mère
+doit avoir été belle et c’est ce qui me fait soupçonner,
+craindre…</p>
+
+<p>Pelletier s’essuya le visage d’un air gêné et les
+deux hommes se regardèrent dans les yeux. Mac
+Veigh se pencha un peu plus, attendant la suite.</p>
+
+<p>— Je me suis représenté tout cela la nuit dernière,
+étendu là éveillé sur mon lit, poursuivit Pelletier,
+et comme au deuxième meilleur ami que j’aie sur
+terre, je veux vous demander de ne pas aller plus
+loin, Billy. Elle est à moi. Ma Jeanne, là-bas, l’aimera
+comme une véritable mère et nous l’élèverons
+honnêtement. Mais si vous continuez, Billy, vous
+découvrirez quelque chose de désagréable, je… je
+vous le jure.</p>
+
+<p>— Tu sais…</p>
+
+<p>— J’ai deviné, interrompit l’autre. Billy, parfois
+une brute, une brute d’homme, a quelque chose en
+soi qui attire les femmes et Blake était de ce genre.
+Vous vous souvenez, voici deux ans de cela, qu’un
+marin s’est enfui avec la femme d’un capitaine de
+baleinier, là-haut, à la baie Narwhal.</p>
+
+<p>— Hé bien !…</p>
+
+<p>De nouveau les deux hommes s’entre-regardèrent
+en silence. Mac Veigh se tourna lentement vers
+l’enfant. Elle s’était endormie et il pouvait voir le
+sombre éclat de ses boucles dorées éparpillées sur
+l’oreiller de Pelletier.</p>
+
+<p>— Pauvre petite innocente ! murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Je crois que cette femme était la mère de
+Petite Mystère, Billy, continua Pelletier. Elle n’a
+pu supporter d’abandonner son mioche quand elle
+s’en alla avec Blake et elle l’emmena. Des femmes
+font cela. Au bout d’un moment, elle mourut. Alors
+Blake prit une femme d’Esquimaux. Vous savez le
+reste. Il ne faut pas que Petite Mystère sache tout
+cela, quand elle sera grande. Il vaut mieux pas. Elle
+est trop jeune pour se souvenir, n’est-ce pas ? Elle ne
+le saura jamais.</p>
+
+<p>— Je me souviens du bateau, dit Billy sans
+détacher les yeux de Petite Mystère. C’était le <i>Sceau
+d’Argent</i>. Le capitaine s’appelait Thomson.</p>
+
+<p>Il ne regardait point Pelletier, mais il pouvait
+sentir que l’autre se raidissait. Il y eut un moment
+de silence. Ensuite Pelletier parla d’une voix sourde
+et bizarre.</p>
+
+<p>— Billy, vous n’allez pas aller à sa recherche
+là-haut, n’est-ce pas ? Ce ne serait pas gentil pour
+moi, ni pour la mioche. Ma Jeanne l’aimera bien et
+peut-être, peut-être qu’un jour, votre gosse à vous
+viendra l’épouser.</p>
+
+<p>Mac Veigh se leva. Pelletier ne vit pas l’air de
+chagrin subit qui accabla son visage.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous en dites, Billy ?</p>
+
+<p>— Réfléchis-y bien, Pelly, répondit Billy d’une
+voix entrecoupée, réfléchis. Je ne veux pas te blesser
+et je sais que tu penses un tas de choses à son sujet.
+Mais réfléchis ! Tu ne voudrais pas la voler à son
+père, n’est-ce pas ? Et c’est tout ce qu’il lui reste de
+la femme… Réfléchis comme il faut, Pelly… Je vais
+me coucher et dormir une semaine.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X<br>
+<span class="xsmall">AU MÉPRIS DE LA LOI</span></h2>
+
+
+<p>Billy dormit toute la journée et toute la nuit
+suivante et Pelletier ne l’éveilla pas. Il s’éveilla
+spontanément de son long sommeil, une heure ou
+deux avant l’aube du matin suivant et, pour la
+première fois, il eut l’occasion de repasser en lui-même
+tous les événements depuis son retour à
+Pointe Fullerton.</p>
+
+<p>Sa première pensée fut pour Pelletier et Petite
+Mystère. Il pouvait entendre la respiration profonde
+de son camarade dans le lit en face du sien
+et, de nouveau, il se demanda si Pelletier lui avait
+tout raconté. Était-il possible que Blake n’eût
+rien dit pour révéler l’identité de Petite Mystère,
+que l’igloo et la morte n’eussent point livré leur
+secret ? Il semblait inconcevable qu’il n’y eût point
+quelque chose dans l’igloo pour aider à éclaircir le
+mystère. Et cependant, après tout, il avait confiance
+en Pelletier. Il savait qu’il ne lui cacherait
+rien, mais il s’agissait de la possession de l’enfant.
+Et sa pensée retourna vers Isabelle Deane.</p>
+
+<p>Ses yeux étaient bleus et ils avaient les mêmes
+petits points bruns qu’il avait vus dans ceux de
+Petite Mystère. C’étaient des yeux comme il y en a
+peu et il avait remarqué leurs points bruns, parce
+que cela ajoutait à leur charme et lui avait fait
+penser aux violettes dont il avait parlé à Pelletier.
+Est-il possible, se demandait-il à part lui, qu’il y
+ait quelque rapport entre Isabelle et Petite Mystère ?
+Il dut s’avouer que c’était à peine concevable.
+Et pourtant il lui était impossible de chasser cette
+pensée.</p>
+
+<p>Avant le réveil de Pelletier, il avait décidé de la
+conduite qu’il comptait tenir. Il ne dirait rien, du
+moins pendant un certain temps, de ce qui lui
+était arrivé dans la steppe. Il ne parlerait ni de
+sa rencontre avec Isabelle et son mari, ni de ce qui
+s’en était suivi. Jusqu’à ce qu’il fût absolument
+certain que Pelletier ne lui cachait rien, il ne lui
+confierait pas le secret de sa propre déloyauté. Car,
+il avait été un traître au regard de la loi. Il s’en
+rendait compte. Il raconterait l’aventure avec sa
+fausse conclusion avant le départ pour Churchill
+où il déposerait contre Bucky Smith.</p>
+
+<p>Entre temps, il observerait Pelletier et attendrait
+qu’il lui révélât ce qu’il pourrait lui avoir
+caché. Il n’ignorait pas que si Pelletier déguisait
+la vérité, il y était poussé par son adoration presque
+insensée pour la petite fille qu’il avait trouvée
+et qui l’avait sauvé de la folie et de la mort. Il sourit
+dans l’ombre à penser que si Pelletier travaillait
+pour arriver à ses fins — garder Petite Mystère — il
+avait été guidé lui-même par des considérations
+non moins égoïstes que les siennes en accordant la
+vie à Isabelle Deane et à son mari. Sous ce rapport,
+ils étaient égaux.</p>
+
+<p>Il était debout et avait préparé le déjeuner avant
+le réveil de Pelletier. Petite Mystère dormait encore
+et les deux hommes allaient et venaient doucement
+sur leurs pieds chaussés de mocassins. Ce matin-là,
+le soleil brilla avec éclat par-dessus les banquises du
+Sud et Pelletier éveilla Petite Mystère pour qu’elle
+le vît avant qu’il disparût. Mais ce jour-là, il ne descendit
+aux ténèbres grises de l’horizon de neige que
+presque une heure plus tard.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, Pelletier relut ses lettres et
+alors Billy les lut aussi. Dans l’une de ces lettres,
+la jeune fille avait mis une boucle de ses beaux
+cheveux et Pelletier la porta sans la moindre honte
+à ses lèvres devant son camarade.</p>
+
+<p>— Elle dit qu’elle façonne la robe qu’elle mettra
+quand nous nous marierons et que si je ne reviens
+pas avant qu’elle ne soit plus à la mode, elle ne
+m’épousera jamais, s’écria-t-il joyeusement. Regardez
+donc à cette page-là, elle me dit tout ça. Vous
+allez… vous allez faire en sorte d’être là, n’est-ce
+pas, Billy ?</p>
+
+<p>— Si je peux, Pelly.</p>
+
+<p>— Si vous pouvez ! Je pensais que vous alliez
+quitter le service en même temps que moi.</p>
+
+<p>— J’ai changé d’idée.</p>
+
+<p>— Et vous allez vous y recoller !</p>
+
+<p>— Peut-être pour trois ans encore.</p>
+
+<p>La vie de la cabane fut tout autre après cela.
+Pelletier et Petite Mystère étaient heureux. Billy,
+à chaque heure du jour, devait lutter pour vaincre
+sa tristesse et son désespoir ; le soleil l’y aidait ; il
+se levait chaque jour plus tôt et demeurait plus
+longtemps au ciel. Bientôt sa chaleur commença
+à amollir la neige sous les pas. Les immenses
+champs de glace commencèrent à témoigner de
+l’approche du printemps et l’air retentissait de plus
+en plus des formidables échos des banquises fracassées.</p>
+
+<p>D’énormes icebergs se détachèrent des bords du
+rivage et la mer parut alors s’ouvrir. Du pôle, là-bas,
+les puissants courants arctiques se mirent à précipiter
+le giroiement et le tumulte de leurs avalanches.
+Mais il fallut un mois entier avant que
+Billy fût certain que Pelletier était suffisamment
+fort pour entreprendre le long trajet vers le Sud.
+Même alors, il attendit une semaine encore.</p>
+
+<p>Tard, une après-midi, Billy sortit seul et se tint
+debout sur la falaise, observant la ruée tonitruante
+des glaciers hyperboréens dans le <span lang="en" xml:lang="en">Roes Welcome</span>.
+Immobile à cinquante pas de la petite cabane,
+battue par l’ouragan, qui représentait la loi à cet
+avant-poste le plus isolé du continent américain,
+il ressemblait à une statue de roc noir et gris avec
+un monde noir et gris au-dessus de sa tête et tout
+autour de lui, interrompu seulement dans sa terrible
+monotonie d’une uniformité pareille à la mort par
+l’obscurité plus profonde du ciel et l’obscurité
+plus pâle et plus spectrale qui surplombait les
+glaciers, le vent était encore âpre et la vue était
+bornée par un horizon tout proche dont Billy avait
+souvent pensé qu’il devait être la porte de l’enfer.</p>
+
+<p>Cette après-midi-là, son cœur était aussi pesant
+que le jour. Sous ses pieds, la terre gelée tressaillait
+du fracas répercuté des montagnes de glace qui
+craquaient et s’effondraient. Ses oreilles s’emplissaient
+d’un grondement sourd et continu, semblable
+aux échos d’un tonnerre lointain, brisé de temps
+à autre lorsqu’un iceberg s’écartelait avec un bruit
+pareil à celui d’un canon de treize pouces. Il y avait
+dans l’air de bizarres lamentations, d’étranges
+sifflements et comme des cris de cœurs broyés. Deux
+jours auparavant, Mac Veigh avait entendu le
+tumulte de l’embâcle des glaces à dix milles à l’intérieur
+où il était allé chasser le caribou.</p>
+
+<p>Mais maintenant il entendait à peine ces mugissements.
+Il regardait vers les champs de bataille
+des glaces, mais il ne les voyait pas. Ce n’était
+point l’obscurité de mort, ni la grise monotonie
+qui oppressaient son cœur, mais les bruits qui lui
+arrivaient de temps à autre de la cabane : les
+éclats de rire de Petite Mystère et de Pelletier.
+Quelques jours encore et il les perdrait. Et après,
+après, que lui resterait-il ? Un cri s’échappa de ses
+lèvres et il se tordit les bras de détresse. Il serait
+seul. Il n’y avait personne qui l’attendait là-bas,
+dans ce monde où Pelletier allait partir, ni fiancée
+pour venir à sa rencontre, ni père, ni mère, rien !</p>
+
+<p>Il éclata de rire dans sa douleur, tandis qu’il
+bravait le vent froid descendu du pôle. La morsure
+de ce vent ressemblait au spectre harcelant
+de sa vie passée. Toute sa vie il n’avait connu que
+les aiguillons de la douleur et de l’isolement. Alors,
+tout à coup lui revinrent les paroles de Pelletier :
+« Peut-être un jour aurez-vous un mioche ! » Un
+torrent de feu flamba dans ses veines et, durant la
+minute d’oubli et d’espoir qu’il charriait avec lui,
+Billy tourna les yeux vers le Sud-Ouest et revit le
+doux visage et les lèvres entr’ouvertes d’Isabelle
+Deane.</p>
+
+<p>Il se secoua brusquement en riant d’un rire
+étouffé et fit face aux mers de glaces entre-heurtées
+et au Nord. Les ténèbres de la nuit avaient rapproché
+l’horizon. Le vacarme et les coups de tonnerre
+des banquises écroulées sortirent du chaos
+pourpre qui devenait, au lointain, bleu et noir.
+Pendant quelques minutes, Billy resta là debout
+à écouter, à regarder dans le néant. L’éclatement
+des glaciers, les lamentations incessantes de l’air
+et la monotonie furieuse des courants gigantesques
+avaient rendu fous d’autres hommes, mais exerçaient
+sur lui leur fascination.</p>
+
+<p>Il savait ce qui allait arriver et il aurait pu quasiment
+évaluer la puissance des mains invisibles de la
+nature. Nul bruit n’était nouveau ni étrange pour
+lui. Mais alors qu’il était là debout, s’éleva par-dessus
+tous les autres tumultes un bruit qu’il n’avait
+jamais entendu naguère. Ses oreilles se firent tout
+à coup attentives et aux écoutes tandis qu’il se
+tournait directement vers le Nord. Pendant une
+bonne minute il écouta, puis il fit volte-face et
+courut à la cabane.</p>
+
+<p>Pelletier avait allumé la lampe et, à sa clarté,
+le visage de Billy apparut blême d’émotion.</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! Pelly, viens ici, cria-t-il du
+seuil.</p>
+
+<p>Tandis que Pelletier sortait, il le saisit par les
+épaules.</p>
+
+<p>— Écoute, ordonna-t-il, écoute ça !</p>
+
+<p>— Des loups ! dit Pelletier.</p>
+
+<p>Le vent s’était levé et il tourbillonna par la porte
+ouverte de la hutte, éveillant Petite Mystère qui se
+dressa et poussa des cris d’effroi.</p>
+
+<p>— Non, ce ne sont pas des loups, s’écria Mac
+Veigh, et sa voix était si altérée qu’on aurait cru
+que c’était un autre qui parlait. « Je n’ai jamais
+entendu des loups faire ce bruit-là. Écoute ! »</p>
+
+<p>Il étreignait le bras de Pelletier, tandis qu’un
+nouveau coup de vent apportait des tréfonds de
+la nuit l’étrange et terrible clameur. Elle se rapprochait
+rapidement, explosion lamentable de voix
+sauvages comme si une immense horde de loups
+avait flairé la trace fraîche et sanglante d’une proie.
+Mais en même temps il y avait un autre bruit et
+plus terrifiant, un cri perçant et un glapissement
+comme si des êtres à demi humains étaient lacérés
+par des crocs de bêtes. Tandis que Pelletier et Mac
+Veigh attendaient que quelque chose sortît du
+mystère gris et noir de la nuit, ils perçurent un son
+qui ressemblait au timbre lent d’un instrument qui
+tenait de la cloche et du tambour.</p>
+
+<p>— Ce ne sont pas des loups ! cria Billy. Quoi que
+ce soit, il y a des hommes avec cela. Vite, Pelly !…
+dans la cabane avec nos chiens et le traîneau. Ce
+sont des chiens qu’on entend… des chiens qui
+hurlent parce qu’ils nous sentent et il y en a des
+centaines. Où il y a des chiens, il y a des hommes,
+mais qui peuvent-ils être ?</p>
+
+<p>Il tira le traîneau dans le cabane, pendant que
+Pelletier détachait les colliers de l’abri. Quand il
+fut à l’intérieur avec les chiens, Pelletier ferma la
+porte au verrou et la barricada.</p>
+
+<p>Billy glissa un paquet entier de cartouches dans
+son énorme fusil de chasse. Sa carabine était prête
+sur la table et alors que Pelletier debout le regardait,
+indécis, il prit sur son lit deux pistolets automatiques
+et en donna un à son compagnon. Son
+visage était blême et contracté.</p>
+
+<p>— Il vaut mieux être prêt, Pelly, dit-il tranquillement.
+J’ai été longtemps dans ces parages
+et je te le répète, il y a des chiens et des hommes.
+As-tu entendu le tambour ? Il est fait d’un ventre
+de phoque et il y a une clochette de chaque côté.
+Ce sont des Esquimaux et il n’y a pas de village
+d’Esquimaux à moins de deux cents milles de nous,
+cet hiver. Ce sont des Esquimaux et ils ne sont pas
+en chasse, à moins que ce soit contre nous.</p>
+
+<p>En un instant, Pelletier boucla le ceinturon de
+son revolver et de sa cartouchière. Il fit une grimace
+en regardant le damné petit automatique d’acier
+bleu.</p>
+
+<p>— J’espère que vous ne vous êtes pas trompé
+Billy, dit-il. Car ce sera la première chaude affaire
+que nous aurons eue en un an !</p>
+
+<p>Rien de son enthousiasme ne transpira sur le
+visage de Mac Veigh.</p>
+
+<p>— Les Esquimaux ne combattent jamais à moins
+d’être furieux, Pelly, dit-il. Et tu sais ce que c’est
+que des hommes furieux. Je ne puis deviner ce qui
+les pousse au combat, à moins qu’ils ne veuillent nos
+provisions. Mais s’ils…</p>
+
+<p>Il s’avança vers la porte, fusil en main.</p>
+
+<p>— Prépare-toi à me couvrir, Pelly. Je vais sortir,
+ne tire pas sans m’entendre tirer !</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte et fit un pas dehors. Le hurlement
+avait cessé, mais au lieu de cela, on entendait
+d’étranges aboiements et un sifflement que Billy
+savait produit par les longs fouets des Esquimaux.
+Il avança vers quelques silhouettes confuses qu’il
+avait vu se détacher du mur de ténèbres, élevant
+la voix en un long appel. Du seuil de la porte,
+Pelletier le vit tout à coup disparaître au milieu
+d’une masse de chiens et d’hommes et il épaula
+à demi sa carabine. Mais il n’entendit pas Mac Veigh
+tirer.</p>
+
+<p>Une vingtaine de traîneaux s’étaient rangés
+autour de lui et les fouets d’une douzaine de petits
+hommes bruns claquaient de façon insolente, tandis
+que les chiens se couchaient sur le ventre dans la
+neige. Les uns et les autres, hommes et chiens,
+étaient fatigués et Billy comprit qu’ils avaient
+fourni une longue et rude course. Toutefois, aussi
+rapidement que les bêtes, les petits hommes se
+rassemblèrent autour de lui, leurs yeux blancs et
+noirs fixés sur lui, du fond de leurs figures rondes
+et grasses et qui semblaient inexpressives.</p>
+
+<p>Il remarqua qu’ils étaient une cinquantaine et
+qu’ils étaient tous armés : plusieurs de leur petit
+harpon narval pareil à un javelot, quelques-uns
+de lances et d’autres de fusils. Du cercle de ces
+êtres étrangement vêtus et au visage horrible qui
+l’entouraient, l’un d’eux se détacha et se mit à lui
+parler en une langue qui ressemblait à un claquement
+sec des jointures des os.</p>
+
+<p>— <i>Kogmollocks !</i> grommela Billy et il leva les
+deux mains pour montrer qu’il ne comprenait pas.
+Puis, il éleva la voix. <i>Nuna talmute</i>, cria-t-il. <i>Nuna
+talmute… Nuna talmute.</i> N’y en a-t-il pas un parlant
+ce jargon parmi vous ?</p>
+
+<p>Il s’adressait directement au chef qui le considéra
+un moment en silence, puis tendit ses deux
+bras courts vers la cabane éclairée.</p>
+
+<p>— Venez ! dit Billy. Il saisit le petit Esquimau
+par un de ses bras épais et le conduisit hardiment
+à travers le passage qui s’était ouvert pour
+eux dans le cercle. La voix du chef fit entendre
+quelques mots de commandement qui ressemblaient
+aux jappements pressés et perçants d’un
+chien, et six autres Esquimaux se glissèrent derrière
+eux.</p>
+
+<p>— <i>Kogmollocks</i>, les petits diables au cœur le
+plus noir du monde, lorsqu’il leur arrive de vendre
+leur femme ou de combattre, dit Mac Veigh à Pelletier
+en arrivant à la tête des sept petits hommes
+noirs. Surveille la porte, Pelly, ils vont entrer.</p>
+
+<p>Il pénétra dans la cabane et les Esquimaux
+suivirent. Du lit de camp de Pelletier, Petite Mystère
+regardait les étranges visiteurs avec des yeux
+soudain agrandis de surprise et de joie et, un
+moment après, elle poussa le cri le plus bizarre que
+Pelletier ou Billy lui eussent jamais entendu pousser.
+A peine ce cri s’était-il échappé de ses lèvres,
+que l’un des Esquimaux se précipitait vers elle.
+Ses mains noirâtres étaient déjà sur elle, enlevant
+l’enfant du lit, quand, en poussant un hurlement de
+rage avertisseur, Pelletier bondit de la porte et
+envoya l’audacieux rouler à la renverse parmi ses
+compagnons. L’instant d’après les deux hommes
+bravaient les sept Esquimaux, leurs automatiques
+pointés vers eux.</p>
+
+<p>— Si tu fais feu, ne tire pas pour tuer, ordonna
+Mac Veigh.</p>
+
+<p>Le chef désignait Petite Mystère, sa voix sauvage
+surélevée jusqu’à n’être plus qu’un cri aigu.
+Tout à coup, il se replia en arrière et leva sa javeline.
+En même temps deux traits de feu jaillirent
+des revolvers. La javeline glissa sur le sol et, en
+jetant un cri strident, moitié de douleur et moitié
+de commandement, le chef fit volte-face vers la
+porte, un ruisseau de sang s’échappant de sa main
+blessée. Les autres se précipitèrent devant lui et
+Pelletier ferma et verrouilla la porte. Quand il se
+retourna, Mac Veigh rapprochait et barricadait les
+lourds battants des deux fenêtres. Du lit de Pelletier,
+Petite Mystère regardait et riait.</p>
+
+<p>— C’est donc vous ? dit Billy en allant à elle et
+en poussant un gros soupir. C’est vous qu’ils veulent,
+hein ? Eh bien ! je me demande pourquoi ?</p>
+
+<p>Le visage de Pelletier était pourpre d’animation.
+Il rechargeait son automatique. Il y avait presque
+de l’allégresse dans ses yeux lorsqu’il rencontra le
+regard interrogateur de Mac Veigh.</p>
+
+<p>Ils restèrent debout à écouter ; ils n’entendirent
+que le fracas monotone des banquises en dérive,
+plus la moindre rumeur des centaines d’hommes et
+de chiens.</p>
+
+<p>— Nous leur avons donné une leçon, dit enfin
+Pelletier en souriant avec la confiance d’un homme
+qui était à demi indulgent pour les petits hommes
+bruns.</p>
+
+<p>Billy désigna la porte.</p>
+
+<p>— Cette porte est à peu près le seul endroit
+vulnérable à leurs balles, dit-il comme s’il n’avait
+pas entendu. Écarte-toi de là ! Je ne crois pas que
+leurs fusils soient assez puissants pour traverser
+les poutres. Ton lit est hors de leur portée et en
+sécurité.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers Petite Mystère et son visage
+morne se détendit en un sourire, tandis qu’elle
+levait ses bras menus pour l’accueillir.</p>
+
+<p>— C’est donc vous, n’est-ce pas ? demanda-t-il
+de nouveau, en prenant entre ses deux mains le
+doux minois et les boucles soyeuses de l’enfant.
+C’est vous qu’ils veulent avoir et ils vous veulent
+à tout prix. Eh bien ! ils peuvent enlever les provisions
+et ils peuvent m’enlever aussi, mais… Il releva
+les yeux pour rencontrer ceux de Pelletier… Que
+je meure s’ils réussissent à vous prendre ! acheva-t-il.</p>
+
+<p>Tout à coup un autre bruit déchira la nuit : la
+détonation crépitante des coups de fusil. Ils pouvaient
+entendre le heurt des balles contre la muraille
+de bois de la cabane. L’une de ces balles traversa
+la porte en sifflant, enlevant un éclat aussi large
+qu’un bras d’homme et en même temps Mac Veigh
+baissait la tête au passage du projectile. Il éclata
+de rire. Pelletier avait déjà entendu ce rire. Il savait
+ce qu’il signifiait. Il savait ce que la pâleur mortelle
+du visage de Mac Veigh voulait dire. Ce n’était point
+de la peur, mais quelque chose de plus terrible que
+la peur. Lui, Pelletier, avait le sang à la face. Telle
+est la différence des tempéraments.</p>
+
+<p>Mac Veigh se précipita soudain à travers la zone
+dangereuse jusqu’au milieu de la cabane.</p>
+
+<p>— Si vous jouez à ce jeu, voilà ! s’écria-t-il.
+Maintenant, nom de D… toi qui étais si désireux
+de combattre, attention, allons-y !</p>
+
+<p>Il prononça ces derniers mots pour Pelletier.
+Billy sacrait toujours quand il se mettait à l’ouvrage.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI<br>
+<span class="xsmall">LA NUIT DE DANGER</span></h2>
+
+
+<p>Du côté de la cabane qu’il occupait, Pelletier se
+mit à arracher un coin étroit fiché entre deux
+poutres. Quand les deux hommes ouvrirent les
+lucarnes qui commandaient l’étendue vers la mer,
+la fusillade avait cessé. Elle recommença presque
+aussitôt, lueurs rouges et tristes montrant l’emplacement
+des Esquimaux qui s’étaient reculés jusqu’à
+la falaise dévalant vers la baie. Tandis que partait
+le dernier des cinq coups de son fusil, Billy rejeta
+son arme et se tourna vers Pelletier qui déjà rechargeait
+la sienne.</p>
+
+<p>— Pelly, je ne voudrais pas être un oiseau de
+mauvais augure, dit-il, mais voici la fin de la loi à
+Pointe Fullerton, la fin pour toi et pour moi.
+Regarde ça !</p>
+
+<p>Il leva le canon de son fusil vers l’une des poutres
+au-dessus de sa tête. Pelletier put voir de frais
+éclats de bois qui saillaient.</p>
+
+<p>— Ils ont quelques gros calibres, continua Billy
+et ils sont cachés derrière le talus où ils sont à l’abri
+de nos coups pour cent ans. Aussitôt qu’il fera jour
+assez pour y voir, ils vont cribler ce point d’autant
+de trous qu’un vieux fromage.</p>
+
+<p>Comme pour justifier ces mots, un seul coup
+partit et une balle traversa un madrier, si près de
+Pelletier que les éclats frappèrent son visage.</p>
+
+<p>— Je connais ces diablotins, Pelly, poursuivit
+Mac Veigh. Si c’étaient des <i>Nuna talmutes</i>, on pourrait
+les effrayer avec une fusée. Mais ce sont des
+<i>Kogmollocks</i>. Ils ont tué les équipages d’une demi-douzaine
+de baleiniers et je ne serais pas étonné
+qu’ils aient pris le mioche de cette façon. Ils ne
+nous laisseraient plus partir maintenant, même si
+nous la rendions. Cela ne servirait à rien. Ils préfèrent
+qu’on ne puisse les accuser d’avoir enfreint
+la loi. Si nous sommes tués et la cabane incendiée,
+qui ira raconter ce qui nous est arrivé ? Il n’y a
+pour nous que deux solutions…</p>
+
+<p>Une nouvelle fusillade partit du remblai de neige
+et une troisième balle explosa dans la cabane.</p>
+
+<p>— Deux solutions, continua Billy, tandis qu’il
+voilait la lampe qui brûlait à peine. Nous pouvons
+rester ici et mourir… ou fuir.</p>
+
+<p>— Fuir !</p>
+
+<p>C’était là un mot inconnu dans le service et, dans
+la voix de Pelletier, il y avait tout ensemble de
+l’ahurissement et du mépris.</p>
+
+<p>— Oui, fuir ! dit Billy tranquillement. Fuir pour
+le salut du mioche.</p>
+
+<p>Il faisait presque noir dans la cabane et Pelletier
+se rapprocha tout près de son compagnon.</p>
+
+<p>— Vous voulez dire…</p>
+
+<p>— Que c’est l’unique moyen de sauver la gosse.
+Nous pouvons l’abandonner et alors combattre
+jusqu’au bout. Mais cela signifie qu’elle retournera
+avec les Esquimaux et que, peut-être, on ne la
+retrouvera jamais plus.</p>
+
+<p>Les hommes et les chiens qui sont là sont fourbus.
+Nous sommes dispos. Si nous pouvons quitter
+la cabane, nous pouvons les semer aisément.</p>
+
+<p>— Alors, fuyons ! dit Pelletier.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers Petite Mystère qui était assise
+pétrifiée et muette et la prit dans ses bras, le dos
+tourné à la balle éventuelle qui aurait pu traverser
+la paroi.</p>
+
+<p>— Nous allons fuir, petit amour ! marmotta-t-il
+en riant à demi dans les boucles de l’enfant.</p>
+
+<p>Billy commença à faire le paquetage. Pelletier
+déposa Petite Mystère sur le lit et s’empressa de
+harnacher les chiens, les plaçant tout contre la
+muraille avec, en tête, le vieux Kazan borgne,
+l’héroïque Kazan qui l’avait sauvé de Blake. Au
+dehors la fusillade avait cessé. Il était évident que
+les Esquimaux avaient décidé de ménager leurs
+munitions jusqu’à l’aube.</p>
+
+<p>Un quart d’heure suffit à charger le traîneau et
+tandis que Pelletier attelait aux brancards, Mac
+Veigh emmitouflait Petite Mystère dans son épais
+manteau de fourrure. Une manche s’était accrochée
+et il la retourna découvrant la lisière blanche de la
+doublure. Sur cette doublure il y avait quelque
+chose qui le fit regarder de plus près et lorsque le
+cri étrange qui s’étrangla sur ses lèvres fit tourner
+vers lui les yeux de Pelletier, Billy fixait le visage
+levé de Petite Mystère de l’air de quelqu’un qui a
+une vision.</p>
+
+<p>— Ciel, bégaya-t-il, c’est… Il se ressaisit et la
+câlina tout contre lui un moment avant de la porter
+au traîneau. « C’est le plus brave petit mioche du
+monde », acheva-t-il. Et Pelletier s’étonna du son
+étrange de sa voix.</p>
+
+<p>Mac Veigh cacha l’enfant dans un lit fait de
+couvertures et l’accrocha solidement avec une
+courroie de babiche. Pelletier, prêt le premier, vit
+sur la physionomie de Mac Veigh un air ardent et
+passionné tandis qu’il demeurait les yeux rivés à
+Petite Mystère.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, Mac ? demanda-t-il. Est-ce que
+vous craignez vraiment pour elle ?</p>
+
+<p>— Non, répondit Mac Veigh sans relever la tête.
+Si tu es prêt, Pelly, ouvre la porte.</p>
+
+<p>Il se redressa et ramassa son fusil. Il ne ressemblait
+plus du tout au vieux Mac Veigh. Mais les
+chiens mordaient les traits, grognaient et Pelletier
+n’avait plus le temps de poser des questions.</p>
+
+<p>— Je vais sortir d’abord, Billy, dit-il. Il faut
+vous mettre en tête qu’ils surveillent étroitement
+la cabane et qu’aussitôt que les chiens auront le
+nez à l’air, ils vont commencer à aboyer et les
+guider vers nous. Nous ne pouvons exposer la petite
+au feu. Je vais donc retourner jusqu’à la pointe de
+la falaise et leur donner de l’occupation tant que je
+pourrai avec mon fusil.</p>
+
+<p>Ils s’acharneront sur moi, et ce sera le moment
+d’ouvrir la porte et de détaler. Je vous rattraperai
+en moins de cinq minutes.</p>
+
+<p>Il éteignit la lumière tout en parlant. Puis il
+ouvrit la porte et se glissa dans les ténèbres, sans
+un mot de protestation de Mac Veigh. A peine
+était-il parti que ce dernier tombait à genoux à
+côté de Petite Mystère et, dans l’obscurité profonde
+de la cabane, il ensevelit son rude visage contre le
+corps menu, doux et chaud.</p>
+
+<p>— C’est donc vous, n’est-ce pas ? s’écria-t-il
+doucement. Ensuite il balbutia des choses que la
+fillette aurait été incapable de comprendre.</p>
+
+<p>Soudain il se redressa, courut à la porte en excitant
+d’un mot le vieil et fidèle Kazan, meneur du
+traîneau.</p>
+
+<p>De là-bas, au pied de la crête neigeuse, arriva la
+fusillade précipitée de Pelletier.</p>
+
+<p>Un instant Billy attendit, sa main sur le loquet
+afin de donner aux Esquimaux aux aguets le temps
+de tourner leur attention sur Pelletier.</p>
+
+<p>Il aurait pu peut-être compter jusqu’à cinquante
+avant de lâcher bride à Kazan et les six chiens
+tirèrent le traîneau dans la nuit. Avec une intelligence
+qu’on aurait cru humaine, le vieux Kazan
+courait tant qu’il pouvait à la suite de son maître
+et l’attelage filait comme une flèche vers le Sud-Ouest
+tout en poussant ce premier jappement aigu
+qu’il est impossible d’empêcher, voire de discipliner,
+chez une meute de chiens de trait.</p>
+
+<p>Tout en courant, Billy se retourna pour regarder
+par-dessus son épaule. A une distance d’une centaine
+de mètres, dans l’obscurité grise entre la
+cabane et le remblai de neige, il aperçut trois
+silhouettes qui se précipitaient comme des loups.
+En un éclair, la signification de ce mouvement
+insolite des Esquimaux se précisa en lui. Ils coupaient
+à Pelletier la retraite vers la cabane et la
+direction de sa fuite.</p>
+
+<p>— En avant, Kazan ! s’écria-t-il farouchement,
+penché sur le vieux meneur. Hue ! hue ! mon vieux,
+hue ! Et Kazan s’élança en une course insensée,
+haletant et gémissant dans l’air vide.</p>
+
+<p>Billy s’arrêta et fit volte-face. Deux autres
+ombres s’étaient jointes aux trois premières et il
+ouvrit le feu. L’un des Esquimaux qui couraient
+roula tête première en jetant un cri qui s’éleva
+effrayant et à peine humain par-dessus le grincement
+et le tumulte des banquises ; les quatre autres
+s’aplatirent sur la neige afin d’éviter la grêle de
+plombs qui passait en sifflant à deux doigts de leurs
+têtes.</p>
+
+<p>Du remblai de neige partit une mitraille de
+coups de fusil et une seule ombre s’élança comme
+une flèche du côté de Mac Veigh. Il savait que
+c’était Pelletier et en continuant de courir lentement
+derrière Kazan et le traîneau, il remplit d’un
+nouveau chargement de cartouches la chambre de
+son fusil. Les ombres de la plaine s’étaient relevées
+et l’automatique de Pelletier traça dans l’air un
+trait de feu, cependant qu’il continuait de courir.
+Il était à bout de souffle quand il arriva près de
+Billy.</p>
+
+<p>— Kazan emmène l’enfant bien en avant, lui
+cria ce dernier. Dieu garde ce vieux chenapan ! Je
+crois que c’est un être humain.</p>
+
+<p>Ils repartirent en vitesse et la nuit profonde
+engouffra bientôt toute apparence des Esquimaux.
+Devant Billy et Pelletier le traîneau se précisa peu
+à peu et, quand ils l’atteignirent, les deux hommes
+accrochèrent leur fusil sous les courroies des couvertures.
+Ainsi soulagés de leur fardeau, ils marchèrent
+devant Kazan qu’ils excitaient.</p>
+
+<p>— Hue ! Hue ! pressait Billy.</p>
+
+<p>Il jeta alors un regard sur Pelletier qui se trouvait
+en face de lui. Son camarade courait, un bras
+dressé à l’angle convenable pour faciliter la respiration
+et son endurance ; l’autre bras pendait
+droit et inerte à son côté. Une frayeur subite saisit
+Mac Veigh et, passant devant le chien de tête, il
+se précipita près de Pelletier. Il ne dit pas un mot,
+mais toucha le bras de l’autre.</p>
+
+<p>— Un de ces petits démons m’a blessé à l’aile,
+haleta celui-ci. Ce n’est pas grave.</p>
+
+<p>Il respirait comme si cette brève course l’eût
+déjà épuisé et, sans prononcer une parole, Billy
+courut à la tête de Kazan et eut arrêté l’attelage,
+en moins de vingt pas. La lame nue de son couteau
+fendit de bas en haut la manche de Pelletier avant
+que son camarade pût protester.</p>
+
+<p>Pelletier saignait et saignait abondamment. Son
+visage était contracté de douleur. La balle avait
+traversé le gras de l’avant-bras mais, par bonheur,
+n’avait pas atteint l’artère principale. Avec la
+promptitude adroite d’un chirurgien exercé par la
+solitude, Billy referma la plaie et la maintint serrée
+à l’aide de son mouchoir et de celui de Pelletier.
+Puis, il poussa Pelletier vers le traîneau.</p>
+
+<p>— Il faut y monter, Pelly, dit-il. Si tu ne veux
+pas, tu vas te fatiguer, c’est-à-dire entraîner notre
+perte à tous. Là-bas, derrière eux, s’élevèrent les
+aboiements et les hurlements des chiens.</p>
+
+<p>— Ils nous poursuivent avec les chiens, grommela
+Pelletier. Je ne puis me faire traîner. Il faut
+courir et combattre.</p>
+
+<p>— Tu vas monter sur le traîneau ou je te casse
+la caboche ! ordonna Mac Veigh. Face à l’ennemi,
+Pelly, et que le diable les emporte ! Tu as là trois
+fusils ; tu peux faire le coup de feu pendant que
+j’exciterai les chiens. Et tiens-toi devant elle,
+ajouta-t-il, en désignant Petite Mystère, presque
+complètement ensevelie sous les couvertures.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII<br>
+<span class="xsmall">PETITE MYSTÈRE RETROUVE SON PÈRE</span></h2>
+
+
+<p>Ayant décidé Pelletier à monter sur le traîneau,
+Billy courut à la tête de l’attelage et les chiens
+repartirent tirant leur fardeau plus pesant.</p>
+
+<p>— Maintenant, à la lisière de la forêt, cria-t-il
+à Kazan. Ça fait cinquante milles, mon vieux ! et
+il faut couvrir le trajet avant l’aube. Sinon…</p>
+
+<p>Il n’acheva point. Mais Kazan tira plus fort
+comme s’il avait entendu et compris. Le traîneau
+avait atteint déjà l’étendue illimitée de la steppe
+et Mac Veigh sentit le vent frapper son visage.
+Il soufflait du Nord-Ouest et par brusques rafales
+chargées de neige. Au bout de quelques minutes,
+Billy fut stupéfait de voir que le visage de Petite
+Mystère en était tout recouvert.</p>
+
+<p>Pelletier était accroupi sur le traîneau, les pieds
+engagés dans les courroies des couvertures. Sa
+blessure et la sensation pénible d’aller à contresens
+de la marche sur un traîneau cahotant lui
+donnaient le vertige et il se demandait si ce qu’il
+voyait ramper lentement hors de la nuit était le
+résultat de son éblouissement ou une réalité. Nul
+bruit derrière lui. Mais une tache plus sombre s’était
+rapprochée de sa vue, parfois augmentant puis disparaissant
+presque. Deux fois, il saisit son fusil.
+Deux fois il l’abaissa, persuadé que la chose qu’il
+voyait derrière lui n’était qu’une chimère créée
+par son imagination. Il était possible que ceux qui
+les poursuivaient eussent perdu leur trace dans les
+ténèbres et, par conséquent, il se retint de tirer.</p>
+
+<p>Il fixait attentivement l’ombre, lorsque d’elle
+jaillit un éclat de flamme et une balle passa en
+sifflant près du traîneau, à un mètre sur la droite.
+C’était un coup superbe ; il y avait là un tireur
+adroit et Pelletier riposta si vivement que le bruit
+du premier coup n’était pas encore éteint qu’un
+second suivait. Cinq fois son revolver automatique
+envoya ses plombs avant-coureurs aux profondeurs
+de la nuit, et, au cinquième coup, un des
+chiens des Esquimaux hurla un cri sauvage de
+douleur.</p>
+
+<p>— Bravo ! cria Billy. Voilà un équipage hors de
+question, Pelly. Nous pouvons les battre de vitesse.</p>
+
+<p>Il entendit le rapide heurt métallique des cartouches
+nouvelles que Pelletier glissait dans le
+barillet de son fusil. Mais en dehors de ce bruit, du
+vent et des efforts de l’attelage, on ne percevait
+rien d’autre. Un silence menaçant s’appesantit
+derrière eux. Le fracas des banquises lointaines
+décrut. La terre n’était plus secouée sous leurs
+pieds par l’épouvantable éclatement des glaciers
+entre-choqués. Au lieu de cela, le vent augmentait
+et la neige fine s’épaississait. Billy ne se retourna
+plus pour regarder derrière lui. Il fouillait l’immensité
+devant lui et aussi loin qu’il pouvait voir à
+droite et à gauche. Au bout d’une demi-heure les
+chiens haletants se mirent au pas et Billy marcha
+tout près du traîneau à côté de son camarade.</p>
+
+<p>— Ils y ont renoncé, grommela Pelletier faiblement.
+J’en suis content, Mac, car j’ai… j’ai le
+vertige. Il était maintenant étendu sur le traîneau,
+la tête appuyée sur un tas de couvertures.</p>
+
+<p>— Tu sais comment chassent les loups, Pelly,
+fit Mac Veigh, en croissant de lune, en demi-cercle,
+n’est-ce pas ? qu’ils referment en avant sur la proie
+qui s’enfuit. Eh bien ! c’est exactement ainsi que
+chassent les Esquimaux et je me demande s’ils
+n’essayent pas de prendre de l’avance sur nous,
+par là et par là. Et il désigna le Nord et le Sud.</p>
+
+<p>— Ils ne peuvent pas, répliqua Pelletier, se soulevant
+avec effort sur son coude. Leurs chiens sont
+fourbus. Laissez-moi marcher, Mac, je peux…</p>
+
+<p>Il retomba à la renverse en poussant soudain un
+cri étouffé.</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! mais j’ai la tête qui tourne !</p>
+
+<p>Mac Veigh arrêta les chiens et, tandis qu’ils
+s’affalaient sur le ventre, haletants et léchant la
+neige, il s’agenouilla à côté de Pelletier. L’obscurité
+cachait la frayeur qu’il portait dans ses yeux et sur
+son visage. Sa voix était ferme et encourageante.</p>
+
+<p>— Il faut rester couché, Pelly, conseilla-t-il en
+disposant les couvertures pour que le blessé pût se
+reposer comme il faut. Tu es salement arrangé, et
+il vaut mieux pour nous tous que tu ne fasses pas
+un mouvement. Tu as raison en ce qui touche les
+Esquimaux et leurs chiens. Ils sont fourbus et ils
+ont renoncé à la chasse comme à une mauvaise
+affaire. Aussi à quoi bon faire la bête ? Reste sur le
+traîneau, Pelly. Essaye de dormir si tu peux, avec
+Petite Mystère. Elle se croit dans un berceau.</p>
+
+<p>Il se releva et donna aux chiens le signal du
+départ. Pendant longtemps il fut comme seul. Petite
+Mystère dormait et Pelletier ne remuait plus.</p>
+
+<p>De temps à autre, il posait la main sur la tête de
+Kazan et le vieux meneur fidèle gémissait doucement
+à son toucher. Avec les autres chiens, c’était
+différent. Ils donnaient des coups de dents sournois
+et Billy se tenait à distance. Il continua sa route
+pendant des heures, faisant stopper l’attelage de
+temps à autre pour une halte de quelques minutes.
+Il craquait chaque fois une allumette et regardait
+Pelletier. Son camarade respirait péniblement et
+ses yeux étaient clos. Une fois, longtemps après
+minuit, il les ouvrit et regarda fixement la flamme
+de l’allumette, puis le visage blême de Mac Veigh.</p>
+
+<p>— Ça va très bien, Billy, dit-il, laissez-moi marcher.</p>
+
+<p>Mac Veigh l’obligea doucement à se recoucher
+et continua sa route.</p>
+
+<p>Il resta comme seul jusqu’aux premières lueurs
+grisâtres et froides de l’aube. Alors, il s’arrêta, donnant
+à chacun des chiens un poisson gelé et, avec le
+bois qui était sur le traîneau, il fit un peu de feu.</p>
+
+<p>Il râcla de la neige pour préparer du thé et suspendit
+la gamelle au-dessus de la flamme. Il faisait
+frire du <i>bacon</i> et grillait des tranches de dur pain
+d’avoine lorsque Pelletier s’éveilla et se mit sur son
+séant. Billy ne le vit pas avant de s’être retourné.</p>
+
+<p>— Bonjour, Pelly, fit-il en essayant de sourire.
+As-tu fait un bon somme ?</p>
+
+<p>Pelletier se déplaça en s’agrippant au rebord du
+traîneau.</p>
+
+<p>— Je voudrais trouver un gourdin, grogna-t-il.
+Je… je vous casserais la tête… Vous m’avez laissé
+dormir !</p>
+
+<p>Il avança son bras valide et les deux hommes
+se serrèrent la main. Deux ou trois fois, ils avaient
+agi de même après les heures de danger. Ce n’était
+point là une banale poignée de mains.</p>
+
+<p>Billy se releva. A un demi-mille plus loin, la
+lisière de l’immense forêt vers laquelle ils avaient
+tendu leur volonté se dégageait des brumes de
+l’aube.</p>
+
+<p>— Si j’avais su ça, dit-il en la désignant du doigt,
+nous aurions campé à l’abri. Cinquante milles, Pelly.
+Ce n’est pas mal, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Derrière eux la steppe grise s’éclairait à la lueur
+du jour naissant. Les deux hommes mangèrent
+et burent du thé. Pendant ces quelques minutes,
+ni l’un ni l’autre ne prêta attention ni à la forêt
+ni à la steppe. Billy dévorait. Pelletier ne pouvait
+apaiser sa soif. Puis leur attention fut attirée par
+Petite Mystère qui s’éveilla en se plaignant du
+poids des couvertures qui l’étouffaient. Billy la
+dégagea et l’éleva pour lui montrer l’étonnant changement
+survenu depuis la veille.</p>
+
+<p>C’est alors que Kazan cessa de lécher ses arêtes
+de poisson pour pousser au ciel un hurlement
+plaintif.</p>
+
+<p>Les deux hommes tournèrent les yeux vers la
+forêt. A mi-chemin de l’orée, une ombre s’avançait
+péniblement et lentement vers eux. C’était un
+homme et Billy retint un cri de surprise.</p>
+
+<p>Mais Kazan s’était tourné face à la steppe grise
+et hurla de nouveau longuement, menaçant. Les
+autres chiens hurlèrent à leur tour et, lorsque Pelletier
+et Mac Veigh suivirent la direction de ces
+aboiements, ils demeurèrent un quart de minute
+comme pétrifiés.</p>
+
+<p>A un mille de là, le <span lang="en" xml:lang="en">barren</span> se mouchetait d’une
+douzaine de traîneaux qui avançaient rapidement
+et d’une vingtaine d’hommes qui couraient. Somme
+toute, leur dernière étape devait être à la lisière
+de la forêt.</p>
+
+<p>En pareil cas, des hommes tels que Pelletier et
+Mac Veigh ne perdent pas des instants précieux à
+discuter leurs actes au préalable. Leurs opérations
+cérébrales sont instantanées et corrélatives… et
+ils agissent. Sans dire un mot Billy replaça Petite
+Mystère dans son nid, sans même lui donner une
+goutte de thé chaud et, pendant que les chiens se
+redressaient dans leurs brancards, Pelletier lui tendit
+son fusil.</p>
+
+<p>— Je l’ai réglé pour trois cent cinquante mètres,
+dit-il. Nous n’avons pas besoin de dépenser nos
+munitions avant qu’ils soient à cette distance.</p>
+
+<p>Ils partirent au trot, Pelletier courant, son bras
+blessé inerte à son côté. Tout à coup, la silhouette
+solitaire entre eux et la forêt disparut. Elle était
+tombée à plat dans la neige et ne formait plus qu’un
+point noir. Au bout d’une minute, elle se releva et
+avança de nouveau. Pelletier et Billy la considéraient
+tous deux, quand elle s’affaissa pour la deuxième
+fois. Un ricanement s’échappa des lèvres de Mac
+Veigh.</p>
+
+<p>— Pas de secours de ce côté ! dit-il. Qui que ce
+soit, il est à demi mort.</p>
+
+<p>L’inconnu se releva pour la cinquième fois, et il
+ne se traînait déjà plus que sur les mains et les
+genoux quand le traîneau le dépassa. C’était un
+blanc. Il était nu-tête. Son visage ressemblait à
+la mort. Son cou était découvert au vent froid et,
+au grand ahurissement des deux autres, il ne portait
+sur sa chemise de flanelle brune aucun vêtement
+plus épais. Ses yeux flambaient, hagards, entre le
+buisson de sa barbe et de ses cheveux hirsutes et il
+haletait comme quelqu’un qui a marché des milles
+et des milles au lieu d’avoir fait un trajet de cent
+mètres.</p>
+
+<p>Billy vit tout cela d’un coup d’œil, puis il poussa
+un cri soudain d’incrédulité. Les yeux rougis de
+l’homme étaient fixés sur lui. Chaque fibre de son
+être, pour un instant, semblait avoir perdu la faculté
+d’agir. Il ouvrit la bouche et les yeux démesurément
+et Pelletier tressaillit comme s’il était cinglé
+par les paroles qu’il entendit sortir de ses lèvres.</p>
+
+<p>— Deane, Scottie Deane !</p>
+
+<p>Pelletier poussa un cri d’étonnement. Il regarda
+Mac Veigh, son chef. Il fit un mouvement involontaire
+en avant, mais Billy le devança. Il avait jeté
+son fusil et en un instant il était agenouillé auprès
+de Deane, soutenant dans ses bras le corps émacié.</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! qu’est-ce que cela veut dire, mon
+vieux ? s’écria-t-il, oubliant Pelletier. Qu’est-ce qui
+s’est passé ? Pourquoi es-tu revenu par ici ? Et où…
+est-elle ?</p>
+
+<p>Il avait saisi la main de Deane. Il l’étreignait et
+Deane, lisant jusqu’au fond de ses yeux, comprit
+qu’il n’avait plus devant lui un représentant de
+l’autorité mais un frère. Il ébaucha un sourire.</p>
+
+<p>— A la cabane… par là… à la corne du bois,
+bégaya-t-il. Vous ai vu venir. Pensé que peut-être
+alliez passer… et suis sorti. Je suis fichu, mourant.</p>
+
+<p>Il poussa un profond soupir et essaya de s’aider
+tandis que Billy le relevait. Un petit cri plaintif
+partit du traîneau. Sursautant, Deane tourna les
+yeux du côté d’où venait ce cri.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! gémit-il.</p>
+
+<p>Il s’arracha aux mains de Billy et se précipita
+à genoux à côté de Petite Mystère, sanglotant et
+parlant comme un fou, tandis qu’il serrait dans
+ses bras la fillette effrayée. Avec elle, il se remit
+debout comme possédé d’une vigueur nouvelle.</p>
+
+<p>— Elle est à moi ! à moi, s’écria-t-il farouchement.
+C’est pour elle que je suis revenu… J’allais la chercher…
+où l’avez-vous trouvée ? Comment…</p>
+
+<p>Alors parvinrent de la plaine jusqu’à eux, en une
+rumeur soudaine, les jappements sauvages des
+chiens des Esquimaux. Deane entendit cette clameur
+et se tourna ainsi que les autres dans la direction
+du bruit. Les poursuivants n’étaient plus qu’à
+un demi-mille, fonçant sur eux rapidement. Billy
+comprit qu’il n’y avait pas une minute à perdre.
+Comme dans un éclair, il se rendit compte que,
+d’une manière ou d’une autre, Deane, Isabelle et
+Petite Mystère étaient alliés avec cette horde vengeresse
+et aussi rapidement qu’il lui fut possible,
+il raconta à Deane ce qui était arrivé.</p>
+
+<p>L’assurance avait reparu dans les yeux de Deane
+et il n’eut pas plutôt entendu ce récit qu’il courut
+au-devant de la troupe des petits hommes bruns,
+tenant Petite Mystère dans ses bras. Mac Veigh
+et Pelletier purent l’entendre qui, de loin, les appelait.
+Eux étaient à la lisière de la forêt quand Deane
+arriva près des Esquimaux. Ils l’attendirent longtemps,
+puis Deane et l’enfant revinrent sur un
+traîneau tiré par les chiens des Esquimaux. Derrière
+le traîneau marchait le chef qui avait été
+blessé dans la cabane de Pointe Fullerton. Deane
+était effondré, la tête à demi penchée sur la poitrine
+et le chef et un autre Esquimau le soutenaient.
+Il fit un signe vers la droite et à une centaine de
+mètres plus loin, ils trouvèrent une hutte.</p>
+
+<p>Les vigoureux petits polaires le portèrent à
+l’intérieur, tenant toujours Petite Mystère entre
+ses bras et, d’un geste, il invita Billy à le suivre
+seul. A l’intérieur de la cabane, ils le déposèrent
+sur un lit bas et, au milieu d’un accès de toux
+faible mais effrayant, il fit signe à Billy de s’asseoir
+près de lui. Mac Veigh savait ce que signifiait cette
+toux. Le malade avait subi un froid terrible et le
+tissu de ses poumons avait éclaté. C’était la mort…
+la plus redoutable mort du septentrion.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, Deane demeura
+étendu, suffoqué, serrant une des mains de Billy.
+Petite Mystère s’était glissée sur le sol et commençait
+l’inspection de la cabane. Deane regarde
+Billy en souriant.</p>
+
+<p>— Vous êtes une fois de plus revenu… juste à
+temps, dit-il d’un ton plus ferme. Cela semble drôle,
+n’est-ce pas, Billy ?</p>
+
+<p>Pour la première fois il prononçait le nom de
+l’autre comme s’il l’avait connu toute la vie. Billy
+l’enveloppa doucement dans une des couvertures
+et, involontairement, ses yeux firent le tour de la
+hutte, interrogateurs. Deane surprit ce regard.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas venue, murmura-t-il. Je l’ai
+laissée…</p>
+
+<p>Il s’arrêta, étranglé par une toux rauque qui
+amena une tache pourpre à ses lèvres. Billy éprouva
+un vrai chagrin.</p>
+
+<p>— Il faut rester tranquille, dit-il. Ne plus essayer
+de parler, maintenant. Puis, je préparerai quelque
+boisson chaude.</p>
+
+<p>Il allait s’éloigner, mais une des mains de Deane
+le retint.</p>
+
+<p>— Non, pas avant que je vous aie parlé, Billy,
+insista-t-il. Vous savez… vous comprenez. Je vais
+mourir. Ça peut venir à toute minute maintenant
+et j’ai à vous dire… bien des choses… Vous devez
+savoir avant que je m’en aille… je ne serai pas
+long… J’ai tué un homme, mais je… ne le regrette
+pas. Il avait voulu l’outrager, elle, ma femme…
+et vous… vous l’auriez tué de même… Vos gens
+se sont mis à me traquer et, pour notre sécurité,
+nous sommes partis, là-bas, au Nord, chez les
+Esquimaux… et nous avons vécu là… longtemps.
+Les Esquimaux… ils aiment la petite fille et ma
+femme… surtout la petite Isabelle… Ils pensaient
+que c’étaient des anges, en quelque sorte…</p>
+
+<p>« Ensuite, nous avons appris que vous alliez
+venir me relancer là-haut… chez les Esquimaux.
+Alors, nous sommes partis avec la caisse. La caisse
+était pour elle… pour la préserver du froid terrible,
+nous n’avons pas osé prendre l’enfant… et nous
+l’avons laissée par là… Nous devions retourner
+bientôt… quand vous auriez fini votre chasse.
+Lorsque nous avons aperçu votre feu au bord de la
+steppe, elle m’a fait me mettre dans la caisse. Et
+c’est ainsi que vous nous avez rencontrés. Vous
+savez la suite…</p>
+
+<p>« Vous pensiez que c’était un cercueil… et elle
+vous a dit que j’étais mort. Vous avez été bon, si
+bon pour elle… Et il faudra descendre là-bas où
+elle est et y conduire la petite Isabelle… Nous
+allions faire comme vous disiez et partir pour
+l’Amérique du Sud, mais il nous fallait le bébé et
+je suis revenu… J’aurais dû vous dire… Nous nous
+en sommes rendu compte plus tard. Mais nous
+avions peur de livrer ce secret, même à vous… »</p>
+
+<p>Il s’arrêta, oppressé et toussotant. Billy serrait
+dans les siennes ses deux mains maigres et glacées.
+Il ne trouvait pas un mot à dire. Il attendait, luttant
+pour refouler le sanglot qui soulevait sa poitrine.</p>
+
+<p>— Vous étiez bon… bon, bon pour elle, répéta
+Deane faiblement. Vous l’aimiez… et c’était naturel…
+parce que vous pensiez que j’étais mort et
+qu’elle était seule et avait besoin d’aide. Je suis
+content que vous l’aimiez. Vous avez été bon…
+et honnête et il faut quelqu’un comme vous pour
+l’aimer et en prendre soin. Elle n’a personne que
+moi… et la petite Isabelle. Je suis content… content…
+d’avoir rencontré un homme comme vous.</p>
+
+<p>Il dégagea ses mains et prit entre ses paumes le visage
+attentif de Billy, le regardant droit dans les yeux.</p>
+
+<p>— Et… et… je vous la donne, dit-il… C’est un
+ange et elle est seule… elle a besoin de quelqu’un…
+et vous… vous serez bon pour elle. Il faut aller la
+retrouver, à la cabane de Pierre Croisset, sur le
+Petit Castor. Et vous serez bon pour elle… bon
+pour elle.</p>
+
+<p>— J’irai, dit Billy doucement. Et je jure ici à
+genoux devant Dieu tout puissant que je ferai ce
+que ferait un honnête homme.</p>
+
+<p>Le corps raidi de Deane se détendit et il retomba
+sur ses couvertures avec un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>— J’étais tourmenté à cause d’elle, reprit-il.
+J’ai toujours cru en un Dieu, bien que j’aie tué un
+homme, et Il vous a envoyé ici à temps.</p>
+
+<p>Un soudain éclair d’interrogation parut dans
+ses yeux.</p>
+
+<p>— L’homme qui avait volé la petite Isabelle,
+soupira-t-il, qui était-ce ?</p>
+
+<p>— Pelletier, l’homme qui est là dehors, l’a tué
+lorsqu’il est venu dans la cabane, dit Billy. Il assure
+qu’il se nommait Blake, Jim Blake.</p>
+
+<p>— Blake ! Blake ! Blake !</p>
+
+<p>De nouveau la voix de Deane s’éleva des confins
+de la mort, comme un cri.</p>
+
+<p>— Blake, dites-vous ? un grand marin grossier
+aux cheveux roux, à la barbe rousse, aux dents
+jaunes comme un morse… Blake ! Blake !…</p>
+
+<p>Il retomba de nouveau en arrière avec un rire à
+faire frémir, un rire de fou.</p>
+
+<p>— Alors… alors… on s’est complètement trompé,
+ç’a été une ridicule erreur ! dit-il. Et ses yeux étaient
+clos et ses paroles avaient l’air de sortir du fond
+d’un rêve.</p>
+
+<p>Et Billy comprit que la fin était proche. Il se
+pencha plus près pour recueillir les derniers mots
+du mourant. Les mains de Deane étaient aussi froides
+que des glaçons. Ses lèvres étaient décolorées. Et alors
+il murmura :</p>
+
+<p>— Nous nous sommes battus… j’ai cru l’avoir
+tué… et je l’ai jeté à la mer. Son vrai nom était
+Samuelson. Vous le connaissez sous ce nom-là.
+Mais on le nommait souvent Blake, Jim Blake…
+Ainsi… ainsi… je suis… je ne suis pas un meurtrier
+somme toute. Et lui… lui est revenu se venger…
+et… voler… Petite Isabelle. Je… ne… suis pas…
+un meurtrier… Vous… vous le lui direz… à elle…
+Je ne l’ai pas tué en fait… Vous le lui direz… Et
+vous serez bon… bon…</p>
+
+<p>Il sourit. Billy se pencha plus près encore.</p>
+
+<p>— De nouveau, je jure devant Dieu que je ferai
+ce que ferait un honnête homme, répéta-t-il.</p>
+
+<p>Deane ne répondit pas. Il n’entendait plus. Le
+sourire s’évanouit complètement de ses lèvres.
+Et Billy comprit qu’en ce moment la mort avait
+passé le seuil de la cabane. Avec un gémissement
+d’angoisse, il laissa retomber la main raidie de
+Deane.</p>
+
+<p>Petite Isabelle trottina à travers le plancher
+jusqu’à lui. Elle riait. Et soudain Billy se retourna
+et la prit dans ses bras. Et, accroupi là sur le sol
+à côté de l’unique frère qu’il eût jamais connu, il
+sanglota comme une femme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII<br>
+<span class="xsmall">LES DEUX DIEUX</span></h2>
+
+
+<p>Ce fut Petite Mystère qui arracha Mac Veigh à
+son chagrin. Au bout d’un moment, il se releva avec
+l’enfant dans ses bras et l’éloigna de la muraille,
+tandis qu’il recouvrait le visage de Deane avec un
+coin de couverture. Puis, il se dirigea vers la porte.
+Les Esquimaux installaient leur campement. Pelletier
+était assis sur le traîneau non loin de la cabane
+et, à l’appel de Billy, il arriva.</p>
+
+<p>— Si ça ne t’ennuie pas, tu pourrais la conduire
+à l’un des feux, un moment, dit Billy. Scottie est
+mort. Tâche de le faire comprendre au chef.</p>
+
+<p>Il n’attendit point que Pelletier le questionnât,
+mais poussa doucement la porte et retourna auprès
+de Deane. Il ramena la couverture et considéra
+longuement le paisible visage mangé de barbe.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Et dire qu’elle t’attend, soupire
+après toi et croit que tu vas revenir bientôt ! murmura-t-il,
+toi et la gosse.</p>
+
+<p>Pieusement, il entreprit le devoir qui s’imposait
+à lui. L’une après l’autre, il explora les poches de
+Deane et en retira ce qu’il y trouva. Dans l’une, il
+y avait un petit couteau, quelques cartouches et
+une boîte d’allumettes. Il n’ignorait pas qu’Isabelle
+ferait grand cas de ces riens et les conserverait
+parce que son mari les avait portés ; il les mit
+dans un mouchoir de poche avec d’autres objets
+qu’il trouva.</p>
+
+<p>En tout dernier lieu, il trouva dans une poche
+intérieure une enveloppe usée, à l’encre jaunie. Il
+regarda par l’ouverture avant de la ranger sur le
+petit tas et son cœur sursauta lorsqu’il vit les
+pétales de la fleur bleue qu’Isabelle lui avait donnés.
+Quand il eut fini, il croisa les mains de Deane sur sa
+poitrine. Il nouait les coins du mouchoir quand la
+porte s’ouvrit lentement derrière lui.</p>
+
+<p>Le petit chef noir entra. Il était suivi par quatre
+autres Esquimaux. Tous avaient laissé leurs armes
+dehors. Ils semblaient respirer à peine tandis qu’ils
+se plaçaient sur un rang et regardaient Scottie
+Deane. Nul signe d’émotion n’apparut sur leurs
+visages inexpressifs, nul battement de paupières
+ne modifia l’immobilité de leurs figures.</p>
+
+<p>D’un ton assourdi et caquetant, ils se mirent à
+parler et il n’y avait aucune expression de douleur
+dans leur voix. Cependant Billy comprenait maintenant
+que dans les cœurs de ces petits hommes
+bruns, Scottie Deane demeurait révéré comme un
+dieu. Avant qu’il fût refroidi par la mort, ils étaient
+venus chanter ses exploits et ses vertus aux esprits
+invisibles qui attendaient et veillaient à son côté
+jusqu’au début du jour nouveau.</p>
+
+<p>Pendant dix minutes la psalmodie continua.
+Puis les cinq hommes firent demi-tour et sans un
+mot, sans un regard à Billy, sortirent de la cabane.
+Billy les suivit, se demandant si Deane les avait
+persuadés que Pelletier et lui étaient de ses amis.
+S’il ne l’avait pas fait, Mac Veigh redoutait de nouveaux
+ennuis au sujet de la petite Isabelle. Il fut
+content de trouver Pelletier en conversation avec
+l’un des hommes.</p>
+
+<p>— J’ai trouvé ici un type avec qui je peux jargonner,
+s’écria Pelletier. Je leur ai dit quels braves
+amis nous sommes et je leur ai fait comprendre
+l’histoire de Blake. Je leur ai serré les mains à tous,
+trois ou quatre fois et nous sommes au mieux
+ensemble. Il est préférable de composer un peu.
+Ils n’aiment pas du tout l’idée de nous abandonner
+la gosse, maintenant que Scottie est mort. Ils
+demandent où est la femme.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, Mac Veigh et Pelletier
+retournèrent à la cabane. Au bout de ce temps,
+ils avaient la certitude que les Esquimaux ne les
+ennuieraient plus et qu’ils s’attendaient à leur
+laisser Isabelle. Le chef, toutefois, avait donné à
+entendre à Billy qu’il se réservait le droit d’ensevelir
+Deane.</p>
+
+<p>Billy sentait qu’il ne pouvait plus différer maintenant
+de raconter à Pelletier un peu des aventures
+qui lui étaient arrivées pendant son voyage à
+Churchill. Il avait annoncé la mort de Deane comme
+survenue des semaines auparavant des suites d’une
+chute et lorsqu’il retournerait à Churchill il savait
+qu’il faudrait persister dans ce récit. Si Pelletier ne
+connaissait pas Isabelle, l’amour que Billy avait
+pour elle et son mépris de la loi en leur rendant la
+liberté, son camarade pourrait dire la vérité et le
+perdre.</p>
+
+<p>Dans la cabane ils s’assirent devant la table.
+Pelletier portait le bras en écharpe. Son visage
+était tiré, effaré et noirci de poudre. Il prit son
+revolver, le vida de ses cartouches et le donna à la
+petite Isabelle pour jouer. Il s’était maîtrisé devant
+les Esquimaux, mais ne faisait maintenant nul
+effort pour cacher son abattement.</p>
+
+<p>— Je vais la perdre, dit-il, regardant Billy. Vous
+allez l’emmener à sa mère ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Cela me peine. Vous ne pouvez savoir comme
+cela me fait de la peine de la perdre, dit-il.</p>
+
+<p>Mac Veigh appuya ses bras croisés sur la table
+et répondit vivement :</p>
+
+<p>— Si, je sais ce que c’est, Pelly. Je sais ce que
+c’est qu’aimer quelqu’un et le perdre. Je sais.
+Écoute.</p>
+
+<p>Brièvement, il raconta à Pelletier l’aventure de
+la steppe, l’arrivée d’Isabelle, la mère, le baiser
+qu’elle lui avait donné, puis la fuite et la poursuite,
+la capture et ce dernier moment, lorsqu’il avait
+enlevé les menottes des poignets de Deane. Une
+fois qu’il eut commencé ce récit, il n’omit rien,
+même le partage des pétales de la fleur bleue, ni la
+boucle de cheveux d’Isabelle.</p>
+
+<p>Il tira les deux souvenirs de sa poche et les
+montra à Pelletier et, au tremblement de sa voix,
+une brume monta aux yeux de son compagnon.
+Lorsqu’il eut fini, Pelletier tendit par-dessus la
+table son bras valide et étreignit la main de l’autre.</p>
+
+<p>— Et ce qu’elle a dit de la fleur se vérifie, Billy,
+murmura-t-il. Cela vous porte bonheur comme elle
+l’a dit, car vous allez vers elle.</p>
+
+<p>Mac Veigh l’interrompit.</p>
+
+<p>— Non, cela ne se peut, dit-il doucement. Elle
+l’aimait autant que la jeune fille qui est là-bas
+t’aimera un jour, Pelly, et lorsque je lui dirai ce qui
+est arrivé, son cœur se brisera. Cela ne peut me
+donner le bonheur.</p>
+
+<p>Les heures de cette journée pesèrent d’un poids
+de plomb pour Billy. Les deux hommes combinèrent
+leurs plans. Un groupe d’Esquimaux consentait
+à accompagner Pelletier jusqu’à la Pointe
+de l’Esquimau, d’où il ferait route seul pour
+Churchill. Billy se dirigerait vers le Sud jusqu’au
+Petit Castor, à la recherche de la cabane de Croisset
+et d’Isabelle. Il fut content quand le soir tomba.
+Il était tard quand il s’en alla vers la porte, l’ouvrit
+et regarda dehors.</p>
+
+<p>A l’orée de la forêt, il faisait noir, noir non seulement
+des ténèbres de la nuit, mais de l’obscurité
+concentrée des sapins et des baumiers et d’un ciel
+si bas et si opaque qu’on aurait presque pu entendre
+les bourrasques du vent au-dessus de la tête, comme
+le sanglot sans fin des vagues sur le rivage de la mer.
+Il faisait noir sauf dans le cirque étroit de la lumière
+que traçaient les feux des Esquimaux et autour
+desquels une cinquantaine de petits hommes bruns
+étaient assis ou accroupis.</p>
+
+<p>Les maîtres du camp étaient tous éveillés, mais
+deux fois autant de chiens épuisés et flapis gisaient
+à terre, roulés en tas, aussi immobiles que des morts.
+On sentait là un étrange silence ; une étrange et
+surnaturelle obscurité qui n’était pas celle de la nuit
+uniquement ; un silence interrompu seulement par
+la plainte sourde du vent venu de la steppe ; le
+frémissement de l’air au-dessus du faîte des arbres
+et le pétillement des feux. Les Esquimaux ne remuaient
+pas plus que des morts. Leurs yeux ronds
+et sans vie étaient grands ouverts. Ils étaient assis
+ou couchés, le dos tourné à la steppe, leur figure
+vers l’obscurité toujours plus profonde de la forêt.</p>
+
+<p>A quelques pas plus loin brillait, comme une
+étoile, la petite lumière à la fenêtre de la cabane.
+Pendant deux heures les yeux de ceux qui entouraient
+les feux demeurèrent vrillés sur cette
+lumière. Et, par moment, se dressait là, parmi les
+veilleurs au visage de pierre, le petit chef dont la
+voix caquetante s’unissait, chaque fois, à la plainte
+du vent, aux rafales du ciel bas et au crépitement
+des feux. Mais nul autre bruit de voix, nul autre
+mouvement. Lui seul bougeait et parlait, car tous
+les mots caquetants qu’il articulait étaient un
+discours — des paroles dites pour l’homme étendu
+mort dans la cabane.</p>
+
+<p>Une douzaine de fois, Pelletier et Mac Veigh
+avaient regardé vers les feux et ils regardaient
+l’heure chaque fois. Cette fois-ci, Billy annonça :</p>
+
+<p>— Ils bougent, Pelly. Ils se lèvent et se mettent
+en route.</p>
+
+<p>Il consulta de nouveau sa montre.</p>
+
+<p>— Ce sont d’excellents veilleurs. Il est minuit
+un quart. Quand un chef ou un homme considérable
+meurt, ils l’enterrent à la première heure du jour
+suivant. Ils viennent chercher Deane.</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte et s’avança parmi la nuit.
+Pelletier le rejoignit. Les Esquimaux arrivaient
+sans bruit et s’arrêtèrent en un groupe sombre à
+vingt pas de la cabane. Cinq des petits hommes
+vêtus de fourrure se détachèrent des autres et
+pénétrèrent un à un dans la hutte, le chef à leur
+tête. Tandis qu’ils se penchaient sur Deane, ils
+se mirent à chanter une complainte basse qui éveilla
+la petite Isabelle. Elle se mit sur son séant et
+regarda, à moitié endormie, l’étrange scène. Billy alla
+près d’elle et la serra étroitement dans ses bras. Elle
+était rendormie quand il la reposa dans les couvertures.
+Les Esquimaux étaient partis avec leur
+fardeau. Il pouvait entendre la lente mélopée de la
+tribu.</p>
+
+<p>— Je l’ai trouvée et j’ai cru qu’elle était à moi,
+dit Pelletier à voix basse près de lui. Mais elle n’est
+pas à moi, Billy. Elle est à vous.</p>
+
+<p>Mac Veigh l’interrompit, comme s’il n’avait pas
+entendu.</p>
+
+<p>— Tu ferais mieux d’aller te coucher, Pelly,
+conseilla-t-il. Ce bras a besoin de repos. Je vais
+voir où ils l’ensevelissent.</p>
+
+<p>Il mit sa casquette et sa lourde capote et alla
+jusqu’à la porte, puis il revint. Dans son équipement
+il prit une hache et des clous.</p>
+
+<p>Le vent soufflait plus fort au-dessus de la steppe
+et Mac Veigh n’entendait plus la mélopée sourde
+des Esquimaux. Il avança du côté de leurs feux
+qu’il trouva déserts d’hommes. Les chiens seuls
+étaient restés dans leur sommeil semblable à la
+mort. Ensuite, au lointain, vers la lisière du bois,
+il aperçut une lueur.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, il était caché dans l’ombre
+épaisse à quelques pas des Esquimaux. Ils avaient
+creusé la fosse de bonne heure dans la soirée, là-bas
+dans l’immense plaine de neige dégarnie d’arbres. Et
+comme le feu qu’ils avaient allumé éclairait leurs
+sombres visages ronds, Mac Veigh vit les cinq petits
+hommes bruns, qui avaient emporté Scottie Deane,
+penchés au-dessus de la tombe peu profonde qu’ils
+avaient creusée dans la terre durcie. Scottie était
+déjà disparu. La terre, la glace et les mousses gelées
+tombaient sur lui et nul son ne sortait maintenant
+des lèvres massives de ses sauvages fossoyeurs.</p>
+
+<p>En quelques minutes, la sinistre besogne était
+terminée et, pareils à de légères ombres noires, les
+indigènes retournèrent à leur campement. Un seul
+resta là, assis, les jambes croisées, au chevet de la
+tombe, sa longue lance derrière lui. C’était O-gluck-gluck,
+le chef des Esquimaux, protégeant le défunt
+contre les démons qui viennent pour enlever le corps
+et l’âme pendant les premières heures de l’ensevelissement.</p>
+
+<p>Billy s’enfonça plus avant dans la forêt, jusqu’à
+ce qu’il rencontrât un jeune plant svelte et droit
+qu’il abattit d’une douzaine de coups de sa hachette.</p>
+
+<p>Il enleva l’écorce du bouleau ; ensuite il le coupa
+au tiers de sa longueur et cloua l’autre partie en travers,
+en manière de croix. Après quoi, il en effila
+le bout et retourna vers la tombe, portant la croix
+sur son épaule.</p>
+
+<p>Écorcée jusqu’à l’aubier, cette croix luisait à la
+clarté du feu. Le veilleur la fixa un moment : ses
+yeux mornes eurent une flamme plus sombre dans
+la nuit, car il n’ignorait pas qu’après cela, deux
+dieux et non pas un seul garderaient la tombe. Billy
+enfonça profondément la croix et, à chaque coup de
+hache qui tombait sur elle, le chef des Esquimaux,
+reculait, reculait jusqu’à ce qu’il fût englouti par
+l’obscurité.</p>
+
+<p>Quand Mac Veigh eut fini, il enleva sa casquette
+mais ce ne fut pas pour prier.</p>
+
+<p>— Je suis triste, mon vieux, dit-il à celui qui
+gisait sous la croix. Dieu sait que je suis triste. Je
+voudrais que tu fusses vivant. Je voudrais te voir
+retourner à ma place vers elle, avec le mioche. Mais
+j’accomplirai ma promesse. Je le jure. Je ferai ce qui
+est juste près d’elle.</p>
+
+<p>De la forêt, il regarda derrière lui. L’Esquimau
+avait repris sa sombre garde. La croix se dessinait
+d’une blancheur spectrale sur l’obscurité de la
+steppe. Billy se retourna pour la dernière fois et
+voilà qu’il fut comme rempli de l’accablement
+d’une main de plomb, d’une chose qui était tout
+ensemble épouvante et peur.</p>
+
+<p>Scottie Deane était mort, mort et enseveli et
+pourtant il marchait avec lui maintenant et à son
+côté. Billy sentait sa présence et cette présence
+était comme un avertissement qui suscitait en lui
+d’étranges pensées. Il retourna à la cabane et entra
+doucement. Pelletier dormait. La petite Isabelle
+respirait la pure innocence de l’enfance. Il se pencha,
+baisa les boucles soyeuses et, pendant longtemps,
+il demeura ainsi, une des douces frisettes entre les
+doigts. Dans quelques années, pensait-il, elle serait
+d’un or plus foncé et de la nuance des cheveux de la
+femme qu’il aimait. Lentement, une paix immense
+entrait dans son cœur.</p>
+
+<p>Après tout, il y avait mieux que de l’espoir
+devant lui. Elle — Isabelle l’aînée — savait qu’il
+l’aimait comme nul homme au monde ne pouvait
+l’aimer. Il l’avait prouvé. Et, maintenant, il allait
+partir vers elle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV<br>
+<span class="xsmall">LE BONHOMME DE NEIGE</span></h2>
+
+
+<p>Après son retour de la scène d’enterrement, Billy
+se déshabilla, éteignit la lumière et se coucha. Il
+s’endormit rapidement et son sommeil fut traversé
+de nombreux rêves. Ils étaient d’abord plaisants et
+joyeux : il revivait sa première rencontre avec la
+jeune femme, il évoquait une fois de plus sa beauté,
+sa pureté, sa foi et sa confiance en lui. Puis succédèrent
+des visions plus troublées. Il s’éveilla deux
+fois et chaque fois se mit sur son séant, traversé de
+ce frisson de peur qui l’avait saisi près de la tombe.</p>
+
+<p>Une troisième fois il s’éveilla et craqua une
+allumette pour consulter sa montre. Il était quatre
+heures. Il était encore fatigué. Ses membres étaient
+endoloris par le redoutable effort d’un trajet de
+cinquante milles à travers la steppe et il ne pouvait
+plus dormir. Quelque chose — il n’essayait pas de
+se demander quoi — le pressait d’agir.</p>
+
+<p>Il se leva et s’habilla.</p>
+
+<p>Lorsque Pelletier s’éveilla deux heures plus tard,
+le sac de Mac Veigh et le traîneau étaient prêts pour
+partir vers le Sud. Tandis qu’ils déjeunaient, les
+deux hommes achevèrent leurs projets. Quand
+l’heure du départ arriva, Billy laissa son camarade
+seul avec la petite Isabelle et sortit afin d’atteler
+les chiens. Lorsqu’il revint, il y avait une rougeur
+récente aux yeux de Pelletier et il tirait de sa pipe
+de grosses bouffées de fumée afin de cacher son
+visage. Mac Veigh pensa souvent à ce départ les
+jours d’après. Pelletier demeura jusqu’au bout sur
+le seuil et il y avait sur sa figure une expression que
+Mac Veigh souhaitait n’avoir jamais vue.</p>
+
+<p>Dans son cœur à lui habitaient l’épouvante, la
+peur et la chose à quoi il ne pouvait donner de nom.</p>
+
+<p>Pendant des heures, il ne réussit pas à secouer
+la tristesse qui l’oppressait. Il courait à la tête du
+vieux Kazan, le meneur, faisant route en plein Sud,
+à la boussole. Lorsqu’il se retourna une troisième
+fois pour veiller à la petite Isabelle, il trouva l’enfant
+entassée au fond de ses couvertures et profondément
+endormie. Elle ne s’éveilla point jusqu’à ce
+qu’il s’arrêtât pour faire du thé, à midi. Il était
+quatre heures quand il fit halte de nouveau pour
+camper à l’abri d’un massif de hauts sapins. Isabelle
+avait dormi la plus grande partie de la journée.
+Elle était bien éveillée maintenant et sourit à Billy,
+tandis qu’il la sortait de son nid.</p>
+
+<p>— Donnez-moi un baiser ! demanda-t-il.</p>
+
+<p>Isabelle obéit, posant ses deux menottes sur son
+visage.</p>
+
+<p>— Vous êtes un… une petite pêche, s’écria-t-il.
+On ne vous a pas entendue pleurnicher de toute la
+journée. Et maintenant, on va faire du feu, un
+grand feu.</p>
+
+<p>Il se mit à l’ouvrage, sifflotant pour la première
+fois depuis le matin. Il dressa sa tente d’ordonnance,
+coupa des branches de sapin et de baumier
+jusqu’à ce qu’il y eût un pied épais à l’intérieur,
+ensuite il ramassa du bois pendant une demi-heure.
+Pendant ce temps, la nuit était venue et l’énorme
+flambée faisait fondre la neige à trente pieds alentour.
+Il avait enlevé à Isabelle l’épais manteau qui
+l’emmaillotait et le joli minois de l’enfant brillait
+tout rose dans la splendeur du feu.</p>
+
+<p>La lueur se jouait rouge et or parmi ses bouclettes
+ébouriffées et, tandis qu’ils soupaient tous deux
+sur la même couverture, Billy apercevait de plus en
+plus en face de lui ce qu’il savait devoir trouver
+dans la jeune femme. Quand ils eurent terminé,
+Billy prit un petit peigne de poche et attira Isabelle
+près de lui. Une à une, il lissa les boucles emmêlées,
+son cœur battant de joie tandis que la soie des
+cheveux s’assouplissait entre ses doigts. Une fois,
+il avait senti le même contact léger des cheveux
+de femme contre son visage. Ce n’avait été qu’une
+caresse par hasard, mais il l’avait gardée comme un
+trésor dans son souvenir.</p>
+
+<p>Il lui semblait la sentir de nouveau maintenant
+et son frisson lui fit replacer la petite Isabelle plus
+loin sur la couverture, tandis qu’il se levait.</p>
+
+<p>Il jeta du nouveau combustible sur le feu et alors
+il s’aperçut que la chaleur avait amolli si bien la
+neige qu’elle adhérait à ses pieds. Cette découverte
+lui donna une inspiration. Une bouffée de chaleur
+qui ne provenait pas du feu lui monta au visage et
+il rassembla la neige amollie, la raclant en tas à
+l’aide d’une de ses raquettes et, sous les yeux
+surpris et joyeux d’Isabelle, il façonna un bonhomme
+de neige presque aussi grand que lui.</p>
+
+<p>Il lui fit des bras, une tête et des yeux de charbon
+de bois ; lorsqu’il fut terminé, il lui plaça au
+sommet sa casquette et lui mit sa pipe à la bouche.
+Petite Isabelle criait de joie et, tous deux se tenant
+par la main, ils dansèrent en tournant tout autour,
+absolument comme Billy et d’autres fillettes et
+gamins avaient gambadé, il y avait des années et
+des années. Et lorsqu’ils s’arrêtèrent, les yeux de
+l’enfant pleuraient d’avoir tant ri et d’avoir eu
+tant de plaisir, alors qu’un brouillard d’un autre
+genre obscurcissait les yeux de Billy.</p>
+
+<p>C’était le bonhomme de neige qui lui remémorait
+des années et des années d’espérances mortes. Elles
+le submergeaient au point qu’on aurait cru que
+la vie d’autrefois était la vie d’hier et l’attendait
+maintenant tout juste au delà de l’orée de la sombre
+forêt. Longtemps après qu’Isabelle se fut endormie
+sous la tente, il demeura là assis à regarder le bonhomme
+de neige et de plus en plus son cœur chantait
+de joie, tellement il lui semblait qu’il allait
+être contraint de se lever, de crier l’ardeur et l’espoir
+qui l’emplissaient.</p>
+
+<p>Dans le bonhomme de neige qui fondait lentement
+devant le feu, il y avait un cœur, une âme
+et une voix. Il l’appelait, le pressait comme rien
+jamais ne l’avait encore pressé de la sorte auparavant.
+Il retournerait au vieux logis, là-bas, au pays
+de Dieu, vers ses anciens compagnons de jeunesse,
+qui étaient des hommes et des femmes aujourd’hui.
+Il serait par eux bienvenu et serait bienvenue la
+jeune femme. Car il l’y conduirait. Pour la première
+fois, il s’imaginait qu’elle viendrait. Et, la main dans
+la main, ils suivraient les empreintes des pas de sa
+jeunesse à travers les prairies et sur les coteaux. Il
+cueillerait pour elle des fleurs au lieu de la mère qui
+n’était plus et il lui raconterait toutes les vieilles
+histoires des jours d’autrefois.</p>
+
+<p>C’était le bonhomme de neige qui lui rappelait
+des années et des années d’espoirs évanouis. C’était
+le bonhomme de neige !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">CHAPITRE XV<br>
+<span class="xsmall">LA MORT ROUGE ET ISABELLE</span></h2>
+
+
+<p>Fort tard cette nuit-là, Billy demeura assis auprès
+de son feu de campement devant le bonhomme de
+neige. De singulières, de nouvelles pensées l’assaillaient,
+et, entre autres, l’étonnement de n’avoir
+jamais fabriqué jusqu’alors un bonhomme de neige.
+Quand il se coucha, il rêva du bonhomme de neige
+et de la petite Isabelle. Le rire et la joie de la fillette,
+lorsqu’elle s’éveilla le lendemain matin et vit la
+forme bizarre qu’avait prise le bonhomme en fondant
+à la chaleur du feu, le remplirent de nouveau
+des visions de bonheur de son jeune âge qui s’étaient
+évoquées à ses yeux.</p>
+
+<p>En d’autres moments, il se serait dit qu’il déraisonnait.
+Quand ils eurent déjeuné et qu’ils se furent
+mis en route pour la journée, il riait et bavardait
+avec bébé Isabelle et une douzaine de fois, durant
+la matinée, il la prit dans ses bras pour suivre les
+chiens.</p>
+
+<p>— Nous allons à la maison, prit-il soin de lui
+dire et de lui répéter. Nous allons à la maison là-bas,
+chez maman, <i>maman</i> !</p>
+
+<p>Il appuyait sur le mot ; chaque fois que la gentille
+bouchette d’Isabelle prononçait le mot <i>maman</i>
+après lui, son cœur bondissait de joie. Vers la fin
+du jour, ce mot était devenu pour lui le plus doux
+du monde. Il essaya de faire dire : <i>mère</i>, mais sa
+petite amie le regardait d’un air ahuri et ne répétait
+pas. Maman, maman, maman ! dit-il une
+centaine de fois ce soir-là près du feu de campement
+et, avant de porter l’enfant sous ses chaudes couvertures,
+il lui dit quelque chose comme : « Maintenant
+je vais me coucher et dormir. » Isabelle était
+trop lasse et sommeillante pour y rien comprendre.</p>
+
+<p>Même après qu’elle fut profondément endormie
+et que Billy fut assis solitaire à fumer sa pipe, il
+murmura ce mot le plus doux qu’il y eût sur terre
+selon lui, il prit la boucle de beaux cheveux et la
+regarda jalousement à la lueur du feu. Vers la fin
+du jour suivant, la petite Isabelle savait répéter
+presque toute la prière que Billy avait apprise
+de sa mère, il y avait des années, des années, des
+années, si loin dans le passé que cette évocation
+n’était plus celle d’une femme, mais d’un ange
+irréel et merveilleux. Et le quatrième jour, à midi,
+Isabelle zézayait la prière entière sans un mot
+d’aide de Billy.</p>
+
+<p>Au matin du cinquième jour, Mac Veigh atteignit
+le Castor gris et Isabelle devint grave à voir
+le changement qui s’opérait en lui. Il ne l’amusait
+plus, mais il pressait les chiens, ne cessant une
+minute sa recherche vigilante d’un soupçon de fumée,
+d’une piste ou d’un arbre repéré. Dans son cœur
+commençait à croître une inquiétude qui semblait
+l’étouffer.</p>
+
+<p>Dans ces dernières heures avant de voir Isabelle,
+une inévitable réaction s’opérait en lui. Une mélancolie
+l’accablait là où, peu auparavant, un heureux
+pressentiment lui avait donné de l’espoir. Une
+unique et terrible pensée chassait maintenant toutes
+les autres : il apportait à Isabelle des nouvelles de
+mort, de la mort de son mari. Et il savait que pour
+Isabelle, Deane avait représenté tout ce que le
+monde tenait de joie ou d’espoir — Deane et le
+bébé.</p>
+
+<p>Il reçut comme un coup lorsqu’il arriva soudain
+devant la cabane à l’orée de la petite clairière. Un
+moment il hésita. Puis il prit Isabelle dans ses
+bras et se dirigea vers la porte. Elle était légèrement
+entr’ouverte et, après y avoir frappé du poing,
+il la poussa cet entra.</p>
+
+<p>Personne dans la pièce où il se trouvait, mais
+il y avait là un poêle et du feu. Au bout de la pièce,
+il vit une deuxième porte et qui s’ouvrit lentement.
+L’instant d’après, Isabelle était là, debout.
+Billy ne l’avait jamais vue comme il la voyait maintenant,
+la lumière d’une fenêtre tombant en plein
+sur elle. Elle était vêtue d’une robe flottante et ses
+cheveux tombaient en désordre sur ses épaules et
+sa poitrine.</p>
+
+<p>Mac Veigh aurait voulu l’appeler par son nom ;
+il s’était répété cent fois ce qu’il lui dirait d’abord
+mais ce qu’il vit sur son visage l’immobilisa et le
+retint silencieux, tandis que leurs regards se croisaient.
+Les joues de la jeune femme étaient empourprées,
+ses lèvres enflammées, d’un rouge anormal,
+ses yeux luisaient d’un éclat étrange. Elle le regarda
+d’abord et ses mains s’appuyèrent contre son cœur,
+agrippant la masse de ses cheveux brillants. Ce ne
+fut qu’après l’avoir regardé dans les yeux qu’elle
+s’aperçut de ce qu’il portait dans les bras. Lorsqu’il
+lui tendit l’enfant, elle se précipita avec le cri le plus
+bizarre qu’il eût jamais entendu.</p>
+
+<p>— Mon bébé ! gémissait-elle, mon bébé, mon
+bébé !</p>
+
+<p>Elle se recula et se laissa tomber sur une chaise,
+près d’une table, tenant la petite Isabelle serrée
+contre sa poitrine. Pendant un moment, Billy
+n’entendit que ces mots dits d’une voix rauque,
+sanglotante, tandis qu’elle pressait son visage
+brûlant contre celui de l’enfant. Et il comprit qu’elle
+était malade, que c’était la fièvre qui avait ainsi
+enflammé ses joues. Il poussa un gros soupir et
+s’approcha d’elle. Tremblant, il avança une main
+et lui toucha l’épaule. Elle leva les yeux. Un peu du
+merveilleux éclat d’autrefois y parut, l’éclat qu’il
+y avait vu, quand, en remerciement, elle lui avait
+donné ses lèvres à baiser.</p>
+
+<p>— Vous ? murmura-t-elle, vous l’avez ramenée…</p>
+
+<p>Elle prit sa main et la douceur de sa chevelure
+dénouée la recouvrit. Il pouvait sentir palpiter
+sa poitrine.</p>
+
+<p>— Oui, dit-il.</p>
+
+<p>Il y avait une interrogation dans le visage, les
+yeux et sur les lèvres entr’ouvertes de la jeune
+femme. Il continua, sa main à elle pressant la
+sienne plus fort, au point qu’il pouvait sentir le
+battement précipité de son cœur. Il n’avait jamais
+pensé qu’il aurait pu raconter cette histoire en si
+peu de mots qu’il le faisait maintenant, tandis que
+de plus en plus brillaient les yeux d’Isabelle. Sa
+respiration s’arrêta, quand il parla de la lutte
+dans la cabane et de la mort de l’homme qui avait
+volé Petite Mystère. Une centaine de mots l’amenèrent,
+dans son récit, à la lisière de la forêt.</p>
+
+<p>Alors, il s’arrêta. Mais elle, son silence le questionnait
+toujours. Elle l’attira plus près encore,
+tellement qu’il pouvait sentir passer son souffle.
+Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’interrogation
+de ses yeux. Il essaya de trouver les mots à
+dire mais, du fond de sa gorge, une sorte de sanglot
+monta qui l’étouffait. Elle vit ses efforts.</p>
+
+<p>— Continuez, dit-elle doucement.</p>
+
+<p>— Et alors je vous l’ai ramenée, fit-il.</p>
+
+<p>— Vous l’avez rencontré, lui ?</p>
+
+<p>La question fut si soudaine qu’elle fit tressaillir
+Mac Veigh et, en une minute, il se trahit.</p>
+
+<p>La petite Isabelle glissa par terre et Isabelle se
+leva. Elle se rapprocha de lui, comme elle l’avait
+fait, pendant cette admirable nuit au bord de la
+steppe. Il y avait dans son regard la même prière,
+tandis qu’elle lui posait les deux mains sur
+les épaules et regardait jusqu’au fond de son
+âme.</p>
+
+<p>Il pensait que ce serait plus facile. Mais c’était
+terrible. Elle ne bougea point. Nul son ne sortit
+de ses lèvres muettes, pendant qu’il disait sa rencontre
+avec Deane et la maladie de son mari. Elle
+devina ce qui allait suivre avant qu’il eût parlé.
+Quand il prononça le mot mort, elle s’écarta de lui,
+lentement. Elle ne pleura point. La seule preuve
+qu’elle avait entendue fut la plainte sourde qu’elle
+laissa échapper. Elle se couvrit le visage de ses mains
+et demeura un moment à portée des bras de Billy
+et, en cet instant, toute la force de son immense
+amour submergea Mac Veigh de sa marée débordante.</p>
+
+<p>Il ouvrit les bras, désirant l’y blottir et la consoler
+comme il aurait consolé un petit enfant. Et tel était
+cet amour qu’il serait volontiers tombé mort aux
+pieds de la jeune femme s’il avait pu lui rendre
+l’homme qu’elle avait perdu. Elle releva la tête à
+temps pour voir les bras tendus. Elle vit l’amour et
+la supplication sur sa face et, dans ses yeux à elle,
+apparut une flamme de colère.</p>
+
+<p>— Vous… <i>Vous</i> ! cria-t-elle en lui tournant le
+dos. C’est vous qui l’avez tué ! Il n’avait rien fait
+de mal que de me défendre et de me venger des
+insultes d’une brute ! Il n’avait rien fait de mal.
+Mais la loi — <i>votre</i> loi — vous a dépêché après lui
+et vous l’avez traqué comme une bête, chassé de sa
+maison, éloigné de moi et du bébé. Vous l’avez
+pourchassé jusqu’à ce qu’il meure, par là-bas, tout
+seul. Vous, vous l’avez tué !</p>
+
+<p>En poussant un cri soudain, elle se retourna,
+saisit la petite Isabelle et s’enfuit vers l’autre porte.
+Et tandis qu’elle disparaissait dans la chambre
+d’où elle était sortie, Billy l’entendit lamenter les
+terribles mots :</p>
+
+<p>— Vous… vous… <i>vous</i> !</p>
+
+<p>Comme un homme qui vient de recevoir un coup,
+il se dirigea en chancelant vers la porte d’entrée.
+Près de ses chiens et du traîneau, il trouva Pierre
+Croisset et sa femme de sang français qui revenaient
+de leur ligne de trappes. Il sut à peine quelle explication
+il donna au métis qui l’aida à dresser sa tente.
+Mais quand ce dernier le quitta pour rejoindre sa
+femme dans la cabane, il dit :</p>
+
+<p>— Elle est malade, très malade. Et elle est plus
+mal de jour en jour tellement, mon Dieu ! que ma
+femme a peur.</p>
+
+<p>Billy coupa quelques branchages de balsamier
+et étendit dessus ses couvertures, mais il ne prit
+pas la peine de bâtir un feu. Quand le métis revint
+lui dire que le souper était prêt, il lui répondit qu’il
+n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il s’accroupit
+sous les couvertures, muet et les yeux fixes,
+négligeant même de donner leur pitance aux chiens.
+Il était éveillé quand les étoiles parurent. Il était
+éveillé quand la lune se leva. Il était encore éveillé
+lorsque la lumière s’éteignit dans la cabane de Pierre.
+Le bonhomme de neige avait disparu de ses rêves
+et le foyer… et l’espoir. Il n’avait jamais souffert
+comme il souffrait maintenant. Il était toujours
+éveillé quand la lune monta, là-haut, au-dessus de
+sa tête, disparut derrière la solitude à l’Ouest et que
+l’obscurité fut complète. Vers l’aube il tomba dans
+un sommeil agité et il fut tiré de ce sommeil par la
+voix de Pierre.</p>
+
+<p>Lorsqu’il ouvrit les yeux, il faisait jour et le
+métis était debout à l’entrée de sa tente. Son visage
+était saisi d’épouvante. Sa voix ne fut plus pour ainsi
+dire qu’un cri lorsqu’il vit que Mac Veigh était
+éveillé et se levait.</p>
+
+<p>— Grand Dieu du ciel, hurla-t-il. C’est la peste,
+m’sieur — la mort rouge… la petite vérole. Elle est
+mourante.</p>
+
+<p>Mac Veigh s’était dressé, le saisissant par les bras.</p>
+
+<p>Il se mit à courir vers la cabane et Billy vit que
+l’attelage du métis était harnaché et que la femme de
+Pierre apportait couvertures et paquets. Il ne
+s’attarda pas à les questionner, mais il entra en
+hâte dans la cabane contaminée. De la chambre
+de la jeune femme s’élevait une plainte assourdie ;
+il s’y précipita et tomba à genoux auprès d’Isabelle.
+Son visage était empourpré par la fièvre, à
+demi caché sous la masse en désordre de ses cheveux.
+Elle le reconnut et ses yeux sombres flambèrent
+comme égarés.</p>
+
+<p>— Prenez le bébé, haleta-t-elle. Partez, mon
+Dieu, partez avec elle !</p>
+
+<p>Infiniment tendre, il avança la main et écarta
+les cheveux de son visage.</p>
+
+<p>— Vous êtes malade. Vous avez une vilaine
+fièvre, dit-il doucement.</p>
+
+<p>— Oui, oui, c’est ça. Je ne pensais pas jusqu’à
+hier soir, ce que cela pouvait être. Vous, vous
+m’aimez. Alors emmenez-la. Prenez le bébé et
+partez, partez, <i>partez</i> !</p>
+
+<p>Toute son ancienne énergie lui revenait déjà. Il
+ne ressentait aucune crainte. Il se pencha pour
+sourire à la jeune femme ; le contact de ses cheveux
+lui fit bondir le cœur et remplit ses yeux
+d’amour.</p>
+
+<p>— Je l’emmènerai d’ici, fit-il. Elle sera très
+bien, Isabelle. Il prononça son nom presque sur
+un ton de prière. « Elle sera à l’abri de la contagion.
+Elle ne prendra pas la fièvre. »</p>
+
+<p>Il enleva l’enfant et la porta dans l’autre pièce,
+Pierre Croisset et sa femme étaient sur le seuil. Ils
+étaient vêtus en voyageurs, comme il les avait vus
+revenir de la ligne de trappes, le soir précédent. Il
+mit Isabelle par terre et courut à eux.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda-t-il.
+Vous n’allez point partir ! Vous ne pouvez partir !
+Il s’adressa presque farouchement à la femme :</p>
+
+<p>— Elle mourra, si vous ne restez pas pour la soigner.
+Vous ne pouvez pas vous sauver ainsi !</p>
+
+<p>— C’est la peste, répondit Pierre d’un ton bourru.
+Demeurer c’est mourir !</p>
+
+<p>— Vous allez rester ! répéta Billy, en s’adressant
+encore à la femme de Croisset. Vous êtes la seule
+femme, l’unique femme, à cent milles au moins.
+Elle mourra sans vous. Vous resterez, dussé-je
+vous lier ici.</p>
+
+<p>Avec l’agilité d’un chat, Pierre leva le manche de la
+lourde cravache qu’il tenait en main et qui s’abattit,
+avec un bruit à serrer le cœur, sur la tête de Billy.</p>
+
+<p>Comme il chancelait au milieu de la cabane,
+tâtonnant à l’aveuglette une minute avant de
+tomber, il entendit un cri étrange d’épouvante et,
+sur le seuil de la porte du fond, il aperçut la silhouette
+pâle d’Isabelle Deane. Puis il s’écroula
+comme dans un gouffre de ténèbres.</p>
+
+<p>Ce fut le visage d’Isabelle qu’il vit d’abord lorsqu’il
+sortit de cet abîme d’obscurité. Il savait que
+c’était sa voix qui l’appelait avant d’ouvrir les yeux.
+Il sentit le contact de ses mains et, lorsqu’il leva la
+tête, sa chevelure dénouée, sa douce chevelure
+frôlait sa poitrine.</p>
+
+<p>Il était étendu à la renverse, la nuque appuyée,
+en sorte qu’il pouvait regarder la jeune femme en
+pleine figure. Il fut terrifié.</p>
+
+<p>Il savait maintenant ce qu’elle lui avait dit,
+alors qu’il gisait là par terre.</p>
+
+<p>— Il faut vous relever, il faut partir, gémissait-elle
+Il faut emporter mon bébé loin d’ici. Et vous…
+vous devez partir !</p>
+
+<p>Il se souleva à moitié, puis il se remit debout,
+en chancelant un peu. Et il s’approcha d’elle avec,
+dans les yeux, ce regard qu’elle lui avait vu la première
+fois, dans la steppe, lorsqu’il lui avait dit
+qu’il lui ferait traverser la forêt.</p>
+
+<p>— Non, je ne m’en irai pas, fit-il résolu et pourtant
+avec la même douceur d’autrefois dans la
+voix. Si je pars, vous mourrez. Aussi je vais rester.</p>
+
+<p>Elle le regarda interdite.</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez pas, bégaya-t-elle enfin. Ne
+voyez-vous pas. Ne comprenez-vous pas ?… Je suis
+une femme et vous ne pouvez pas. Il faut l’emmener,
+mon bébé… et aller chercher du secours.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de secours à avoir, dit Mac Veigh
+calmement. Dans quelques heures vous serez sans
+force. Je vais rester et… j’en fais serment… je vous
+soignerai comme lui vous aurait soignée. Il me l’a
+fait promettre, de veiller sur vous, de ne point vous
+abandonner.</p>
+
+<p>Elle le regarda droit dans les yeux. Il vit sa
+gorge frissonner, ses lèvres trembler. Elle se serait
+évanouie s’il ne l’avait soutenue de son bras passé
+autour d’elle.</p>
+
+<p>— Si un malheur arrive, murmura-t-elle à mots
+entrecoupés, vous prendrez soin d’elle, de mon
+bébé…</p>
+
+<p>— Oui, toujours.</p>
+
+<p>— Et si je… si je guéris…</p>
+
+<p>Sa tête chancelait comme prise de vertige et
+s’inclina vers sa poitrine.</p>
+
+<p>— Si je guéris…</p>
+
+<p>— Oui, pressa-t-il, oui…</p>
+
+<p>— Si je…</p>
+
+<p>Il comprit sa lutte et sa défaite.</p>
+
+<p>— Oui, je sais. J’entends, s’écria-t-il vivement,
+tandis qu’elle pesait davantage sur ses bras, si vous
+guérissez, je m’en irai. Personne ne saura, personne
+au monde. Et je serai bon pour vous, et je vous soignerai…</p>
+
+<p>Il se tut, repoussa en arrière ses longs cheveux
+et la regarda bien en face. Puis, il la porta dans la
+chambre du fond et lorsqu’il sortit la petite Isabelle
+pleurait.</p>
+
+<p>— Pauvre petite gosse ! s’écria-t-il. Et il la prit
+dans ses bras. « Pauvre mioche ! »</p>
+
+<p>L’enfant lui sourit à travers ses larmes et Billy
+tout à coup s’assit au rebord de la table.</p>
+
+<p>— Vous avez été un excellent petit type depuis
+le début, et vous allez continuer, ma chérie, dit-il,
+en prenant le joli minois entre ses larges mains. On
+va être sage, car nous allons avoir…</p>
+
+<p>Il se détourna et acheva à voix basse : « Nous
+allons avoir un fichu moment à passer ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">CHAPITRE XVI<br>
+<span class="xsmall">LA LOI HOMICIDE</span></h2>
+
+
+<p>Assise sur la table, la petite Isabelle leva les yeux
+vers Billy et éclata de rire, puis le rire s’acheva en
+demi-gémissement et Billy s’aperçut que ses doigts
+s’étaient crispés sur la petite épaule au point de lui
+faire mal. Il tirailla les cheveux de l’enfant pour
+ramener sa bonne humeur et la déposa par terre.
+Ensuite il se dirigea vers la porte entrebâillée. Il
+faisait calme dans la chambre obscure. Il écouta
+pour saisir un soupir ou un sanglot et n’entendit
+rien.</p>
+
+<p>Un rideau était tiré devant l’unique fenêtre et
+il ne pouvait que voir à peine parmi l’ombre plus
+dense là où Isabelle était étendue sur le lit. Son
+cœur battit plus vite tandis que doucement il
+appelait le nom d’Isabelle. On ne répondit pas. Il
+regarda derrière lui. La petite Isabelle avait trouvé
+quelque objet sur le plancher et jouait. De nouveau
+il appela la mère et de nouveau il ne reçut
+pas de réponse. Il fut saisi d’une sorte de terreur.
+Il désirait s’avancer jusqu’à l’ombre opaque et
+s’assurer que la malade respirait, mais une main
+semblait le retenir. Alors, le transperçant comme
+un coup de poignard, lui arrivèrent de nouveau
+ces mots assourdis et plaintifs d’accusation :</p>
+
+<p>— C’est vous… c’est vous… c’est vous !</p>
+
+<p>Et dans ces mots, tout assourdis et gémissants
+fussent-ils, il reconnut quelque chose de la folie de
+Pelletier.</p>
+
+<p>C’était le délire. Il recula d’un pas et se passa
+la main sur son front. Son front était humide,
+mouillé de sueur froide. Il sentait une douleur
+aiguë à l’endroit où il avait reçu le coup et un
+éblouissement passager le fit chanceler. Alors,
+d’un formidable effort, il se ressaisit et retourna
+vers la petite fille. Et comme il traversait le seuil
+pour porter l’enfant au dehors à l’air frais, les
+paroles délirantes d’Isabelle le poursuivaient :</p>
+
+<p>— C’est vous… vous… vous !</p>
+
+<p>L’air froid lui fit du bien et il se précipita vers la
+tente avec la petite Isabelle. Tandis qu’il l’y déposait
+parmi les couvertures et les peaux d’ours, il se
+rendit compte rapidement de la situation désespérée.
+L’enfant ne pouvait rester dans la cabane et
+pourtant elle ne serait pas à l’abri du danger sous
+la tente, car il devrait, lui, passer la moitié de son
+temps près de la mère. Un frisson le secoua en songeant
+ce que cela voulait dire.</p>
+
+<p>Pour lui-même, il ne redoutait nullement la
+maladie terrible qui avait frappé Isabelle. Il avait
+couru le risque de contagion plusieurs fois auparavant
+et était demeuré indemne, mais son âme
+tremblait de peur à regarder les clairs yeux bleus
+de la petite Isabelle et il caressait tendrement les
+douces boucles encadrant sa figure. Si Croisset et
+sa femme l’avaient seulement emmenée, elle !…</p>
+
+<p>En pensant à ces gens, il se redressa tout à coup.</p>
+
+<p>— Allons, mon petit, vous allez rester ici, déclara-t-il.
+Compris ? Je vais rabattre et boutonner la portière
+de la tente et vous n’allez pas pleurer. Que je
+ne m’appelle plus Mac Veigh si je n’attrape pas ce
+maudit métis, mort ou vif !</p>
+
+<p>Il boutonna le flanquet afin qu’Isabelle ne pût
+s’évader et la laissa seule, tranquille et étonnée.
+L’isolement ne lui était pas chose nouvelle. L’isolement
+ne l’effrayait pas et, en écoutant l’oreille
+appliquée contre la tente, Billy entendit bientôt
+que la fillette jouait avec la brassée d’objets qu’il
+avait rassemblés autour d’elle. Il se précipita vers
+ses chiens qu’il attela au traîneau. Croisset et sa
+femme n’avaient pas plus d’une demi-heure d’avance
+sur lui… trois quarts d’heure au maximum. Il
+ferait la plus belle randonnée de toute sa vie pendant
+une heure ou deux, les rejoindrait et les ramènerait,
+revolver braqué. S’il devait y avoir lutte, il
+se battrait.</p>
+
+<p>A un endroit où la piste pénétrait dans la forêt,
+il hésita, se demandant s’il n’irait pas plus vite en
+laissant attelage et traîneau derrière lui. L’entrain
+des chiens le décida. Ils flairaient l’odeur laissée
+sur la neige par l’attelage rival et attendaient
+impatiemment qu’on leur dît de continuer. Billy
+fit claquer son fouet au-dessus de leur tête.</p>
+
+<p>— Vous désirez le combat, n’est-ce pas ? mes
+enfants, s’écria-t-il. Moi aussi. Allons-y ! Hue !…
+hue !…</p>
+
+<p>Billy se mit à genoux sur le traîneau pendant que
+les chiens s’élançaient. Ils n’avaient pas besoin
+d’être dirigés ; ils suivaient rapidement la trace
+de Croisset. Cinq minutes plus tard, ils abordaient
+un petit bois et débouchaient ensuite dans une
+clairière étroite garnie de broussailles rabougries
+à travers quoi coulait la rivière Castor. Là, la
+neige était molle et abondante. Billy courut derrière
+le traîneau, s’accrochant à la corde de remorque
+pour empêcher le traîneau de le lâcher si les
+chiens s’emballaient à l’improviste.</p>
+
+<p>Il se rendait compte que Croisset avait fait tous
+ses efforts pour mettre bonne distance entre lui et
+la cabane pestiférée. Il fut tout à coup frappé
+par l’idée que quelque chose en plus que la peur
+de la mort rouge hâtait leur fuite. Il était évident
+que le métis était éperonné par la pensée de son
+mauvais coup dans la cabane. Il croyait probablement
+qu’il était un meurtrier et Billy sourit en
+remarquant que Croisset avait fouetté ses chiens
+pour les obliger à courir à travers les tas de neige
+amoncelée. Il mit son attelage au pas, persuadé
+que le métis avait perdu la tête et qu’il serait
+fourbu lui et ses chiens en moins de quelques milles.
+Il avait maintenant bon espoir de les atteindre
+quelque part dans la plaine.</p>
+
+<p>Tandis qu’il pensait à cela, il ressentit de nouveau
+une brusque et lancinante douleur à la nuque.
+Cela ne dura qu’une minute mais, en ce moment,
+la neige se brouilla devant ses yeux et il dut
+étendre les bras pour se garder de tomber. La corde
+avait échappé de ses mains, et quand l’éblouissement
+fut passé, le traîneau était à vingt mètres en
+avant. Il le rattrapa et s’y accrocha, haletant
+comme s’il avait fourni une longue course. Il se
+mit à rire en reprenant ses sens, et regarda par-dessus
+les échines grises de ses chiens qui tiraient ferme,
+mais du même coup le rire s’éteignit sur ses lèvres.</p>
+
+<p>On eût dit qu’une lame de couteau avait, d’une
+seule poussée brûlante, couru de son cou à son
+cerveau et il s’étala sur le visage en poussant un
+cri de douleur. Somme toute, le coup de Croisset
+avait fait son œuvre. Billy se rendit compte qu’il
+faisait effort pour crier aux chiens de s’arrêter.
+Pendant cinq minutes ils continuèrent indifférents
+à la demi-douzaine de faibles commandements
+qu’il leur jetait du fond du brouillard qui s’épaississait
+autour de lui. Quand enfin il releva la tête et
+que la plaine redevint blanche à ses yeux, les chiens
+avaient fait halte. Ils étaient empêtrés dans leur
+harnais et flairaient la neige.</p>
+
+<p>Billy se leva. L’obscurité et la douleur le quittèrent
+aussi rapidement qu’elles étaient venues. Il vit
+devant lui la piste de Croisset. Puis il regarda les
+chiens. Ils s’agitaient presque à angle droit avec le
+traîneau dont l’extrémité était enfoncée profondément
+dans un tas de neige. En poussant un bref
+commandement, il les cingla de la lanière de son
+fouet et se dirigea à la tête du meneur. Les chiens
+s’aplatirent sur le ventre en montrant les crocs.</p>
+
+<p>— Quoi diable !… commença-t-il et il s’arrêta.</p>
+
+<p>Il examina la neige. Partant directement de la
+trace de Croisset, il y en avait une autre, une trace
+de raquettes. Pendant un moment, il crut que
+Croisset ou sa femme, pour une raison quelconque,
+s’étaient un peu écartés de leur traîneau. Un examen
+plus attentif lui démontra que sa supposition
+était inexacte. Le métis et sa femme portaient tous
+deux les longues et étroites raquettes de la brousse
+et cette seconde piste était tracée par les larges raquettes
+en forme de panier que chaussent les Indiens
+et les trappeurs de la steppe. En outre la piste
+était bien frayée. Qui que ce fut qui eût passé là
+récemment, y avait passé plusieurs fois déjà et
+Billy donna cours à sa joie par un cri contenu. Il
+était dans un secteur de pièges.</p>
+
+<p>La cabane du trappeur ne pouvait être bien
+éloignée et le trappeur lui-même avait passé par
+là, il n’y avait pas longtemps. Mac Veigh examina
+les deux pistes et découvrit un endroit où l’extrémité
+émoussée et courbe d’une raquette avait
+recouvert une empreinte laissée par Croisset. A
+cette découverte, Billy se fit un porte-voix de ses
+mains gantées et poussa le long et plaintif « hallo »
+des forestiers. C’était un cri qui pouvait porter à un
+mille. Deux fois, il le poussa et, à la seconde fois,
+on répondit. Pas très loin. Et Billy répliqua par un
+troisième appel encore plus fort. Comme un éclair,
+il ressentit la terrible douleur à la tête et s’abattit
+sur le traîneau.</p>
+
+<p>Cette fois, il fut tiré de son évanouissement par
+les aboiements et les grognements des chiens et par
+une voix d’homme. Lorsqu’il dégagea la tête de ses
+bras, il aperçut quelqu’un auprès des chiens. Il
+essaya de se lever et chancela sur ses pieds. Puis il
+tomba à la renverse et l’obscurité l’enveloppa plus
+épaisse encore que l’instant d’avant. Quand il
+rouvrit les yeux, il était dans une cabane. Il avait
+l’impression d’une bonne chaleur. Le premier bruit
+qu’il entendit fut le pétillement du feu et une porte
+de fourneau qu’on refermait. Et il entendit quelqu’un
+qui disait :</p>
+
+<p>— Le diable m’emporte, si ce n’est pas Billy
+Mac Veigh.</p>
+
+<p>Billy fixa le visage qui était penché sur lui. C’était
+un visage de blanc couvert d’une courte barbe
+rousse. La barbe était nouvelle, mais les yeux et la
+voix il les aurait reconnus n’importe où. Pendant
+deux ans, il avait, là-bas, mangé au mess avec
+Rookie Mac Tabb, à Norway et à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>.
+Mac Tabb avait quitté le service à cause d’une jambe
+mauvaise.</p>
+
+<p>— Rookie, bégaya-t-il.</p>
+
+<p>Il se mit debout et les mains de Mac Tabb l’empoignèrent
+aux épaules.</p>
+
+<p>— Le diable m’emporte, si ce n’est pas Mac
+Veigh ! s’écria-t-il de nouveau, la surprise dans sa
+voix et sur son visage. Joë vous a ramené il y a
+cinq minutes et je ne vous avais pas bien regardé
+jusqu’à maintenant. « Billy Mac Veigh !… Hé bien !
+Je suis… » Il s’arrêta pour regarder le front de Billy
+où il y avait une tache de sang. « Blessé ? demanda-t-il
+brusquement. Est-ce que c’est ce damné
+métis ? »</p>
+
+<p>Billy lui étreignait déjà les mains. En face, tout
+près du traîneau, encore agenouillé devant la porte
+close, il aperçut le visage sombre d’un Indien tourné
+de son côté.</p>
+
+<p>— C’est Croisset, dit-il. Il m’a frappé avec le
+manche de son fouet, et ça m’a joué de drôles de
+tours depuis lors. Avant qu’il m’en arrive un autre,
+il faut que je vous conte pourquoi j’étais en route,
+Rookie. Mon Dieu ! c’est une rude chance que je sois
+tombé sur vous à temps, écoutez !</p>
+
+<p>Il fit rapidement à Mac Tabb le récit de la mort
+de Scottie Deane, de la fuite de Croisset de la cabane
+et de la situation là-bas.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas une minute à perdre, conclut-il,
+en serrant la main de Mac Tabb. Il y a, là-bas,
+la gosse et sa mère et il faut que j’y retourne,
+Rookie. Le reste est votre affaire. Il nous faut trouver
+une femme, sinon bientôt…</p>
+
+<p>Il se leva et resta debout, regardant Mac Tabb
+et l’autre fit un signe d’assentiment.</p>
+
+<p>— Je comprends, dit-il. Vous voilà dans un
+bel embarras, Billy. Il y a deux cents milles d’ici
+à la blanche la plus voisine là-bas, par delà le Brochet.
+Vous ne trouveriez pas un Indien pour s’approcher
+à plus d’un demi-mille d’une cabane atteinte
+par l’épidémie et je doute qu’une blanche consente
+à venir. Le seul moyen que j’aperçoive c’est d’envoyer
+à Fort Churchill ou à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span> et d’obtenir
+que les autorités expédient une infirmière. Cela
+prendra deux semaines.</p>
+
+<p>Billy ébaucha un geste de désespoir. Joë, l’Indien,
+avait écouté attentivement et déjà il se levait
+tranquillement de son poste devant le fourneau.</p>
+
+<p>— Il y a un camp indien passé le lac La Flèche,
+dit-il en regardant Billy. Je connais là une femme
+qui n’a pas peur de la contagion.</p>
+
+<p>— Sûr comme le destin ! s’écria joyeusement
+Mac Tabb. La mère de Joë est par là et je me
+demande ce qu’elle ne ferait pas pour Joë. Cet
+hiver, elle a accompli un trajet de cent cinquante
+milles, toute seule, pour le venir voir. Elle viendra.
+Va la chercher, Joë. Je me porte garant que Billy
+Mac Veigh lui payera ses services cinq dollars par
+jour à partir du moment de son départ. Il se tourna
+vers Billy. « Comment va votre tête ? » demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Mieux. C’est cette course qui m’a fatigué,
+je pense.</p>
+
+<p>— Alors nous allons partir pour la cabane de
+Croisset et je ramènerai le mioche.</p>
+
+<p>Ils laissèrent Joë préparer son voyage de trois
+jours pour le Sud-Est et, hors de la cabane, Mac
+Tabb exigea que Billy montât derrière les chiens.
+Ils revinrent en arrière pour repérer la trace de
+Croisset et, quand ils l’eurent retrouvée, Mac Tabb
+partit d’un grand éclat de rire.</p>
+
+<p>— Je gagerais qu’ils courent comme les lapins,
+dit-il. Que diable pensiez-vous faire si vous les aviez
+rattrapés, Billy ? Ramener la femme en la traînant
+par les cheveux ? Je suis content que vous ayez fait
+la culbute comme ça. Vous auriez plus vite battu
+un lynx que Croisset. Il vous aurait perforé de derrière
+un tas de neige, aussi sûr que vous vous appelez
+Mac Veigh.</p>
+
+<p>Billy se sentait allégé d’un immense fardeau et
+se sentait un peu enclin à confier à son compagnon
+un peu plus que ce qu’il avait dit au sujet d’Isabelle
+et de lui-même. Cependant, il n’en fit rien. Tandis
+que Mac Tabb avançait à grandes enjambées devant
+lui et excitait les chiens, il supputait les chances
+qu’avaient Joë et sa mère de revenir avant une
+semaine. Pendant ce temps, il serait seul avec Isabelle
+et, malgré l’horrible crainte qui n’avait jamais
+quitté son cœur, il lui était impossible de ne point
+éprouver un frisson de plaisir à cette pensée. Ce
+seraient des jours d’agonie pour lui aussi bien que
+pour elle, et pourtant il serait tout près, tout près
+de la jeune femme qu’il aimait. Et la petite Isabelle
+serait en sécurité à la cabane de Rookie. Si un
+malheur arrivait…</p>
+
+<p>Ses mains s’agrippaient aux rebords du traîneau
+à la pensée qui traversait son cerveau. C’était la
+pensée de Pelletier. Si un malheur arrivait à Isabelle,
+la petite fille serait à lui pour toujours, pour
+toujours. Il chassa de lui cette pensée comme si
+ç’avait été la peste elle-même. Isabelle vivrait. Il
+lui conserverait la vie. Si elle mourait…</p>
+
+<p>Mac Tabb entendit le cri étouffé qui s’échappa
+des lèvres de Billy. Il n’avait pu le refouler. Bon
+Dieu ! si elle partait !… comme le monde serait
+vide ! Ne plus la voir jamais, après ces jours de
+terreur en perspective ! Mais si elle vivait, s’il savait
+que le soleil brillait dans ses beaux cheveux, que
+ses yeux bleus se levaient encore vers les étoiles :
+et que dans ses tendres prières elle penserait quelquefois
+à lui en même temps qu’à Deane, la vie
+ne serait pas aussi solitaire pour lui.</p>
+
+<p>Mac Tabb était revenu à son côté.</p>
+
+<p>— Mal à la tête ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Un peu, mentit Billy. La route est plane devant
+nous. Excitez les chiens.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, le traîneau faisait
+halte devant la cabane de Croisset. Billy désigna
+la tente.</p>
+
+<p>— La petite est là, dit-il. Allez faire sa connaissance,
+Rookie. Je vais jeter un coup d’œil à
+l’intérieur pour voir si tout va bien.</p>
+
+<p>Il entra sans bruit dans la cabane et ferma doucement
+la porte derrière lui. La porte du fond
+était comme il l’avait laissée, à moitié ouverte, et il
+regarda dans la chambre avec un sauvage battement
+de cœur. Il ne pouvait plus hésiter. Il fit un pas en
+avant et prononça son nom :</p>
+
+<p>— Isabelle !</p>
+
+<p>Le lit remua et Billy fut surpris de la rapidité
+avec laquelle Isabelle sauta par terre. Elle écarta
+le lourd rideau de la fenêtre et se tint debout en
+pleine lumière. Pendant un moment, Billy vit ses
+yeux bleus remplis d’une flamme étrange tandis
+qu’ils le fixaient. Un vif afflux de sang colorait les
+joues de la jeune femme et il pouvait entendre
+son souffle rauque sortir de ses lèvres entr’ouvertes.
+Ses cheveux étaient encore épars et la couvraient
+d’un voile brillant.</p>
+
+<p>— J’ai trouvé une cabane de trappeur, Isabelle,
+et nous allons y conduire le bébé, continua-t-il. Elle
+y sera en sécurité. Et nous avons envoyé chercher
+du secours, une femme…</p>
+
+<p>Il s’arrêta muet d’horreur. Il vit plus complètement
+la folie fébrile dans les yeux d’Isabelle. Elle laissa
+retomber le rideau et ils furent dans l’obscurité. Et
+les mots qu’il entendit murmurer étaient plus terribles
+encore que la folie de son regard.</p>
+
+<p>— Vous ne la tuerez pas ! suppliait-elle. Vous ne
+tuerez pas mon bébé ? Vous ne la tuerez pas !…</p>
+
+<p>Elle recula en chancelant vers le lit, répétant
+et répétant ces mots. Ce ne fut que lorsqu’elle se
+fut recouchée que Billy fit un mouvement. Tout le
+sang de ses veines semblait s’être glacé. Il s’agenouilla
+près d’Isabelle et ses mains plongèrent dans
+la soie des cheveux, mais il n’en sentait plus le contact.
+Il essayait de parler, mais les mots ne sortaient
+plus de sa bouche. Et alors, tout à coup, Isabelle le
+repoussa et il put voir l’éclair de ses yeux dans la
+demi-obscurité. Pendant un moment elle parut lutter
+contre le délire.</p>
+
+<p>— C’est vous, vous qui avez aidé à le tuer,
+haleta-t-elle. C’est la loi… et vous êtes la loi. Elle
+tue, tue, tue, et n’avoue jamais quand elle se trompe.
+Il était innocent, mais vous et la loi l’avez traqué
+jusqu’à sa mort. Vous êtes des assassins ! Vous
+l’avez tué… Vous m’avez tuée… Et vous ne serez
+jamais punis, jamais, jamais, parce que vous êtes
+la loi et que la loi peut tuer, tuer, tuer !…</p>
+
+<p>Elle se rejeta en arrière en gémissant et Mac Veigh,
+accroupi auprès d’elle, ses doigts ensevelis parmi ses
+cheveux, ne trouva pas un mot à dire. Presque
+aussitôt elle respira moins péniblement. Il sentait
+son corps se détendre. Il se releva et se dirigea en
+titubant vers l’autre pièce, fermant la porte derrière
+lui. Même dans son délire, Isabelle avait dit vrai.
+Pour toujours elle avait creusé entre eux un abîme
+sombre. La loi avait tué Scottie Deane. Et lui
+représentait la loi. Et pour la loi il n’y avait pas de
+châtiment, même si elle enlevait la vie à un innocent.</p>
+
+<p>Il sortit. Mac Tabb était sous la tente. L’obscurité
+du soir s’appesantissait sur un monde désolé. Au-dessus
+de sa tête le ciel était bas et, tout à coup, en
+poussant un grand cri, Billy leva les bras vers le ciel
+et maudit cette loi qui ne pouvait être punie, la loi
+qui avait tué Scottie Deane. Car lui, Mac Veigh,
+était cette loi et Isabelle l’avait appelé assassin !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">CHAPITRE XVII<br>
+<span class="xsmall">ISABELLE AFFRONTE L’ABIME</span></h2>
+
+
+<p>Ce n’était plus le visage de Mac Veigh — le vieux
+Mac Veigh — que Rookie Mac Tabb, l’ex-agent,
+considérait quelques instants plus tard. Des journées
+de maladie n’auraient pu appesantir sur lui
+une main plus lourde que n’avaient fait ces quelques
+minutes passées dans la chambre obscure de la
+cabane. Son visage était blême et tiré. Des rides
+amères se creusaient aux commissures des lèvres
+et quelque chose d’étrange et de trouble habitait
+dans ses yeux. Mac Tabb ne s’aperçut pas du changement
+avant d’être dehors aux dernières lueurs du
+jour, la petite Isabelle dans ses bras. Alors, il regarda
+Billy attentivement.</p>
+
+<p>— Ce coup vous fait mal, dit-il. Vous semblez
+malade. Peut-être ferais-je mieux de rester ici avec
+vous, cette nuit ?</p>
+
+<p>— Non, il ne faut pas ! répliqua Billy, essayant
+de cacher ce qu’il savait que l’autre voyait. Emportez
+l’enfant à la cabane. Une nuit de sommeil et
+je serai aussi alerte qu’un chat. Je vais vacciner le
+bébé avant votre départ.</p>
+
+<p>Il rentra sous la tente et tira de son paquetage
+la petite trousse en caoutchouc dans laquelle il
+portait quelques médicaments et un rouleau de
+coton aseptisé. Dans une petite fiole, il y avait
+des pointes de vaccin. Il revint avec cette fiole et
+le coton.</p>
+
+<p>— Tenez-la bien, dit-il, pendant qu’il retroussait
+la manche de l’enfant. Je vais vous donner une
+pointe supplémentaire et, si ceci ne prend pas dans
+sept ou huit jours, vous recommencerez l’opération.</p>
+
+<p>Avec le bout de son canif, il se mit à inciser doucement
+la peau rose et tendre de bébé Isabelle.
+Il s’attendait à l’entendre pleurer. Mais elle n’avait
+pas peur et ses grands yeux bleus suivaient ses
+mouvements d’un air étonné.</p>
+
+<p>A la fin, cela commença à lui faire mal et ses
+petites lèvres frémirent. Mais elle ne cria pas et,
+comme des larmes embrumaient ses yeux, Billy
+referma son canif et la prit dans ses bras, serrée
+contre sa poitrine.</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse, cher petit cœur ! s’écria-t-il
+en plongeant sa figure dans les boucles soyeuses.
+Vous avez beaucoup souffert, vous avez été gelée,
+vous avez eu faim et on ne vous a jamais entendue
+vous plaindre, depuis l’autre jour, là-haut, à Pointe
+Fullerton. Petite chérie !…</p>
+
+<p>Mac Tabb l’entendit murmurer des paroles sans
+suite et les petits bras d’Isabelle s’accrochèrent
+plus étroitement encore au cou de Billy. Au bout
+d’un moment, Billy la lui rendit et un peu de la
+fatigue que Rookie avait vue sur le visage de Mac
+Veigh était disparue.</p>
+
+<p>— Cela ne fera plus mal, dit-il en frottant le
+vaccin à l’endroit rougi du bras. Il ne faut pas que
+vous soyez malade, n’est-ce pas ? Et voilà qui vous
+empêchera d’être malade. Là !…</p>
+
+<p>Il entoura le petit bras d’une bande de coton,
+la noua et donna ce qui restait à Rookie. Puis il
+reprit l’enfant dans ses bras, embrassa sa petite
+figure chaude, ses bouclettes douces, après l’avoir
+emmitouflée dans ses fourrures, la mit sur le traîneau.</p>
+
+<p>Rookie attelait les chiens lorsque, comme un
+voleur, Billy coupa avec son canif une des boucles.
+Isabelle se mit à rire gaîment lorsqu’elle vit la
+boucle entre les doigts de Mac Veigh. Avant que Mac
+Tabb se fût retourné, il avait glissé les cheveux dans
+sa poche.</p>
+
+<p>— Je ne vais plus la voir bientôt, dit-il, faisant
+effort pour contenir l’émotion de sa voix. C’est-à-dire
+que je… je ne la verrai plus pour m’en occuper.
+J’irai de temps en temps la regarder de la lisière
+du bois. Vous l’apporterez dehors, Rookie, et il
+ne faudra pas lui laisser savoir que je suis là. Elle
+ne saurait pas ce que cela veut dire que je n’aille
+point la voir.</p>
+
+<p>Il les suivit du regard tandis qu’ils disparaissaient
+dans les ténèbres de la nuit et, quand ils furent
+partis, un gémissement d’angoisse s’échappa de ses
+lèvres. Car il savait que la petite Isabelle l’avait
+quitté pour toujours. Il la reverrait de l’orée de la
+forêt, mais il ne la tiendrait jamais plus dans ses
+bras et il ne sentirait jamais plus ses tendres petits
+bras autour de son cou, ni le doux frisson de ses
+cheveux contre son visage. Longtemps avant que la
+menace mortelle de contagion ait abandonné la
+cabane et lui-même, il serait parti. Car c’était là
+ce qu’Isabelle, la mère, avait exigé et, lui, serait
+fidèle à sa promesse. Elle ne saurait jamais ce qui
+s’était passé pendant les jours où elle délirait. Elle
+ne le reverrait plus après cela. Il savait déjà comment
+il s’en irait.</p>
+
+<p>Lorsque les secours arriveraient, il s’éloignerait
+tranquillement, une nuit, et la vaste solitude l’engloutirait.</p>
+
+<p>Ses plans semblaient se dessiner sans qu’il y
+pensât. Il s’en irait à Fort Churchill où il déposerait
+contre Bucky Smith. Purs il quitterait le service. Le
+terme de son engagement expirait dans un mois et il
+ne rengagerait pas. « C’est la loi qui l’a tué… et vous
+êtes la Loi. Elle tue, tue, tue… et elle ne revient
+jamais sur ses erreurs, lorsqu’elle se trompe. » Sous
+le ciel obscur, ces mots semblaient ne cesser jamais
+à ses oreilles et, à chaque fois, ils augmentaient sa
+haine des choses dont il avait fait partie pendant
+des années.</p>
+
+<p>Il lui semblait entendre la voix accusatrice d’Isabelle
+dans les soupirs étouffés du vent nocturne au
+faîte des sapins et, parmi le calme du monde qui l’enveloppait,
+les mots se poursuivaient dans son cerveau
+jusqu’à paraître laisser après eux un sillage de feu.</p>
+
+<p>« Elle tue, tue, tue, et jamais ne revient sur ses
+erreurs, quand elle s’est trompée. »</p>
+
+<p>Il grinça des dents, tandis qu’il se retournait
+vers la cabane. Il se rappelait maintenant plus d’un
+cas où la loi avait tué sans rémission. Cela faisait
+partie du jeu de la chasse à l’homme. Mais il n’avait
+jamais considéré cela du point de vue d’Isabelle
+jusqu’au jour où elle lui en avait peint le tableau
+par quelques paroles incohérentes d’accusation.
+Le fait qu’il s’était battu pour Scottie Deane et
+lui avait rendu la liberté n’excusait déjà plus Billy
+à ses propres yeux.</p>
+
+<p>C’était surtout à cause de lui et de Pelletier que
+Deane et Isabelle avaient été contraints de chercher
+refuge chez les Esquimaux. De Fullerton, ils
+avaient pisté et traqué Deane, comme ils auraient
+traqué une bête. Il se voyait tel qu’Isabelle devait
+le voir désormais : assassin de son mari. Il était
+content, en retournant à la cabane, d’être arrivé
+seulement le deuxième ou le troisième jour de la
+fièvre. Il redoutait maintenant la guérison de la
+malade plus que son délire.</p>
+
+<p>Il alluma une petite lampe dans la cabane et
+écouta un moment à la porte du fond. Isabelle
+était calme. Pour la première fois il examina la
+hutte avec plus de soin. Croisset et sa femme l’avaient
+abandonnée pleine de vivres. Il avait remarqué des
+quartiers de venaison gelés suspendus au dehors et
+il y découpa plusieurs tranches de viande. Il n’avait
+pas faim, mais il mit la viande dans une marmite
+qu’il plaça sur le fourneau afin d’avoir du bouillon
+pour Isabelle.</p>
+
+<p>Il commença, tandis qu’il allait et venait, à
+découvrir des indices de la présence d’Isabelle
+dans la chambre. Pendue à une cheville de bois
+fichée dans la paroi de planches, il vit une écharpe
+qu’il savait lui appartenir. Sous l’écharpe il y avait
+une paire de souliers à elle. Ensuite, il remarqua
+que la table grossière de la cabane était recouverte
+d’un fouillis d’objets auxquels il n’avait pas jusqu’alors
+prêté attention. C’était des aiguilles et du
+fil, des vêtements, une paire de mitaines et un bout
+de ruban rouge qu’Isabelle avait porté au cou.
+Retinrent aussi ses yeux deux paquets de vieilles
+lettres nouées d’une faveur bleue et un troisième
+tas défait et éparpillé.</p>
+
+<p>A la lueur de la lampe, il s’aperçut que toutes
+les suscriptions des enveloppes étaient de la même
+écriture. L’enveloppe du premier paquet était
+libellée à M<sup>me</sup> Isabelle Deane, Prince Albert,
+Saskatchewan ; la première enveloppe de l’autre
+paquet à Miss Isabelle Rowland, Montréal, Canada.
+Le cœur de Billy lui fit mal, tandis qu’il rassemblait
+dans ses mains les lettres éparses et les plaçait
+avec les autres sur un rayon au-dessus de la table.
+Il comprit que c’était des lettres de Deane et que,
+dans sa fièvre et sa solitude, Isabelle les relisait
+lorsqu’il lui avait apporté la nouvelle de la mort
+de son mari.</p>
+
+<p>Il était sur le point d’enlever les autres objets
+de la table, quand, en déplaçant un vêtement, il
+découvrit un journal plié et usé aux plis. C’était
+une demi-page d’un quotidien de Montréal et sur
+ce journal le portrait d’Isabelle Deane avait l’air
+de le regarder. C’était une figure plus jeune, qui
+semblait plutôt d’une fillette, mais qui, pour lui,
+n’était pas à moitié aussi belle que la figure d’Isabelle
+qui était venue à lui du fond de la steppe.
+Ses doigts tremblèrent et sa respiration fut plus
+précipitée, alors qu’il tenait le journal en bonne
+lumière pour lire les quelques lignes sous la gravure.</p>
+
+<p>« Isabelle Rowland, une des dernières « filles du
+Nord » de Montréal qui a sacrifié sa fortune par
+amour pour un jeune ingénieur. »</p>
+
+<p>Malgré le sentiment de honte qui s’insinuait en
+lui, à se permettre de pénétrer ainsi dans le passé
+sacré d’Isabelle et du défunt, les yeux de Billy
+parcoururent la date. Le journal était vieux de huit
+ans. Et puis, il lut ce qui suivait. Durant ces quelques
+minutes que les lignes sèches et froides de l’imprimé
+lui révélèrent l’histoire d’Isabelle et de Deane, il
+oublia qu’il se trouvait dans la cabane et qu’il pouvait
+presque entendre respirer la jeune femme de qui
+le merveilleux roman d’amour s’achevait maintenant
+en tragédie.</p>
+
+<p>Il se vit avec Deane, ce jour-là — il y avait de
+cela des années — lorsque pour la première fois il
+leva les yeux sur Isabelle dans le vieux petit cimetière
+aux morts inconnus et sauvage, à Sainte-Anne-de-Beaupré.
+Il entendit tinter l’antique cloche de
+l’église qui se trouve au flanc de la colline depuis
+plus de deux cent cinquante ans et il put entendre
+la voix de Deane racontant à Isabelle l’histoire de
+cette cloche qui, aux jours d’autrefois, avait souvent
+appelé les colons au combat contre les Indiens.</p>
+
+<p>Ensuite, comme il continuait sa lecture, il put
+sentir le brusque frisson qui parcourut les veines
+de Deane quand Isabelle lui avait dit qui elle était
+et que Pierre Radison, un des grands propriétaires
+du Nord, était son arrière-grand-père, qu’il avait
+apporté ses offrandes à l’antique petite église,
+qu’il s’était battu là, était mort près de là et que
+son corps reposait quelque part parmi les morts
+inconnus et les tombes sans nom.</p>
+
+<p>C’était une magnifique histoire et Mac Veigh
+en découvrit plus entre les lignes qu’il n’y en avait
+d’imprimé. Un jour il était allé à Sainte-Anne-de-Beaupré
+voir le pèlerinage et les miracles et, là-bas,
+avait rutilé devant lui la déclivité inondée de
+soleil qui domine le large Saint-Laurent où Isabelle
+et Deane s’étaient ensuite rencontrés et où
+elle lui avait dit le rôle considérable que la vieille
+cloche fêlée, l’ancienne église et le cimetière aux
+morts anonymes avaient joué dans sa vie. Son
+sang s’exaltait à lire ce qui avait suivi ce début
+d’amour près du temple des pèlerins.</p>
+
+<p>Isabelle était orpheline, disait le journal. Son
+oncle et tuteur était un maître de forge de vieille
+race, la race qui avait fait partie de la contrée
+déserte et de la Compagnie, depuis que les premiers
+« Chevaliers d’aventures » avaient abordé là avec
+le prince Rupert. Il habitait seul avec Isabelle dans
+une vaste maison blanche au sommet de la colline,
+une maison entourée par des murs de pierres et des
+piquets de fer et d’où il considérait le monde avec
+le froid dédain d’un seigneur féodal. Il devint l’ennemi
+du jeune David Deane, dès l’instant qu’il en
+entendit parler, beaucoup parce que ce dernier
+n’était rien qu’un simple ingénieur des mines luttant
+pour se faire sa position, mais surtout parce qu’il
+était Américain et qu’il venait de par delà la frontière.
+Les murs de pierres et les piquets de fer lui
+faisaient obstacle. Les lourdes portes ne s’ouvraient
+jamais devant lui. Alors s’était produite la brisure.
+Isabelle, loyale dans son amour, était partie avec
+Deane. L’histoire finissait là.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, Billy resta le journal
+à la main, les caractères se brouillant devant ses
+yeux. Il pouvait presque se représenter la vieille
+maison d’Isabelle à Montréal. Elle s’élevait sur la
+route escarpée et ombreuse qui escaladait le mont
+Royal et où il avait un jour remarqué une file de
+chevaux tirant des chariots de charbon dans la
+rude montée.</p>
+
+<p>Il se rappela comme cette rue lui avait produit
+une sorte de bizarre fascination, avec ses épaisses
+murailles de pierres, ses vieilles maisons françaises
+et cette atmosphère ancienne qui y persistait du
+Montréal d’il y avait une centaine d’années. Douze
+ans auparavant il était allé là-bas pour la première
+fois et avait gravé son nom sur l’escalier de bois
+menant au sommet de la montagne. Alors, Isabelle
+était là aussi. Peut-être était-ce elle qu’il avait
+entendue chanter derrière une de ces murailles.</p>
+
+<p>Il mit le journal avec les lettres, prenant note du
+nom de l’oncle. Si un malheur arrivait, ce serait
+son devoir peut-être de lui envoyer un mot. Et
+puis, à la réflexion, il déchira en menus morceaux
+la bande de papier sur laquelle il avait écrit le
+nom. Henri Lecours avait rompu avec sa nièce.
+Et, si elle venait à mourir, pourquoi lui, Billy Mac
+Veigh, lui parlerait-il de la petite Isabelle ? Depuis
+le terrible châtiment qu’Isabelle lui avait infligé
+et à la loi, le mot « devoir » avait pour lui une tout
+autre signification.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, durant l’heure suivante, Billy
+écouta à la porte. Ensuite il prépara un peu de thé,
+des rôties et enleva le bouillon du fourneau. Il
+alla dans la chambre, laissant tout par terre près du
+feu pour les empêcher de refroidir. Il entendit
+remuer Isabelle et, comme il s’approchait d’elle,
+elle poussa un léger cri.</p>
+
+<p>— David, David, est-ce vous ? gémit-elle. Oh !
+David que je suis heureuse que vous soyez venu !</p>
+
+<p>Billy se pencha vers elle. Dans l’obscurité son
+visage paraissait d’un gris cendreux, car, comme
+un trait de feu dans la chambre sans lumière, la
+vérité s’était fait jour en lui. L’émotion et la fièvre
+avaient accompli leur œuvre et, dans son délire,
+Isabelle croyait que c’était Deane, son mari. Dans
+les ténèbres, Billy vit qu’elle lui tendait les bras.</p>
+
+<p>— David ! soupira-t-elle. Et il y avait dans sa
+voix un tel amour et un tel contentement que Mac
+Veigh frémit d’épouvante jusqu’au tréfonds de
+l’âme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">CHAPITRE XVIII<br>
+<span class="xsmall">L’ACCOMPLISSEMENT D’UNE PROMESSE</span></h2>
+
+
+<p>Durant le silence qui suivit les mots murmurés
+par Isabelle, s’offrit à Billy un moyen de résoudre la
+crise à laquelle il assistait. La pensée de s’abandonner
+à sa première impulsion et de prendre la place de
+Deane pendant ces heures de fièvre d’Isabelle
+l’emplit aussitôt d’une répulsion qui le fit s’éloigner
+du lit, les poings tellement serrés que ses ongles
+blessèrent ses paumes calleuses.</p>
+
+<p>— Non, non, ce n’est pas David, commença-t-il,
+mais les mots expirèrent dans sa gorge.</p>
+
+<p>Lui dire cela, lui faire connaître la vérité — que
+son mari était mort — pouvait la tuer maintenant.
+L’espoir et la croyance qu’il était vivant et près
+d’elle pourrait contribuer à la rendre à la vie. Plus
+promptement qu’il n’aurait pu l’exprimer, la situation
+lui apparut comme dans un éclair. Si Deane
+était vivant et près d’elle, sa présence la sauverait.
+Et si elle croyait que <i>lui</i> était Deane, il la sauverait.
+En fin de compte, elle ne saurait jamais.</p>
+
+<p>Il se souvint que Pelletier avait oublié bien des
+choses qui lui étaient arrivées pendant son délire.
+Quant à Isabelle, lorsqu’elle s’éveillerait guérie, cela
+ressemblerait à un rêve au pis aller. Quelques mots
+de lui, dès lors, achèveraient de l’en convaincre.
+S’il le fallait, il lui dirait qu’elle avait beaucoup
+parlé de Deane pendant sa fièvre et qu’elle s’imaginait
+qu’il était auprès d’elle. Elle ne soupçonnerait
+point le rôle que lui, Mac Veigh, avait joué.</p>
+
+<p>Isabelle avait attendu une minute, mais maintenant
+elle murmurait de nouveau comme si elle
+était un peu effrayée du mutisme qu’il gardait :</p>
+
+<p>— David… David…</p>
+
+<p>Il se rapprocha vivement du lit et ses mains
+rencontrèrent celles qui se tendaient vers lui. Elles
+étaient brûlantes et sèches et les doigts d’Isabelle
+s’enlacèrent aux siens presque farouchement et
+attirèrent ses mains sur sa poitrine. Elle soupira
+comme si elle allait reposer plus à l’aise maintenant
+que ses mains la touchaient.</p>
+
+<p>— Je vous ai préparé un peu de bouillon, lui
+dit-il, osant à peine parler. Voulez-vous en prendre
+un peu, Isabelle ? Il le faut… et dormir.</p>
+
+<p>Il sentit la pression des mains de la jeune femme
+et elle lui parla d’un ton si calme que, pendant un
+instant, il crut vraiment qu’elle avait repris conscience.</p>
+
+<p>— Je n’aime pas l’obscurité, David. Je ne puis
+vous voir. Et je désire relever mes cheveux. Voulez-vous
+apporter de la lumière ?</p>
+
+<p>— Pas avant votre guérison, murmura-t-il, la
+lumière vous ferait mal aux yeux. Je vais demeurer
+avec vous… près de vous…</p>
+
+<p>Elle leva dans les ténèbres une de ses mains qui
+lui caressa le front. Dans cet attouchement, il y
+avait tout l’amour et toute la douceur qu’elle avait
+témoignés à l’homme qui n’était plus et cette
+caresse fit frissonner Billy au point qu’il lui sembla
+que le tréfonds de son cœur allait éclater dans un
+sanglot. Brusquement sa main quitta son visage
+et il entendit Isabelle qui s’agitait.</p>
+
+<p>— Mes cheveux… David…</p>
+
+<p>Il avança une main qui toucha le doux nuage
+de sa chevelure. Elle tombait en désordre autour
+de sa figure et de son cou, et il souleva doucement
+la malade, pendant qu’il retirait les lourdes tresses.
+Il n’osait parler, tandis qu’il lissait les boucles
+superbes et les nattait. Isabelle soupira, soulagée,
+lorsqu’il eut fini.</p>
+
+<p>— Je vais maintenant apporter le bouillon, dit-il.</p>
+
+<p>Il se rendit dans l’autre chambre où la lampe
+était allumée. Ce ne fut qu’en prenant la tasse de
+bouillon qu’il remarqua que sa main tremblait. Un
+peu du liquide se répandit sur le sol et il fit tomber
+un morceau de pain grillé. Lui aussi passait au
+creuset de la douleur, comme Isabelle Deane.</p>
+
+<p>Il retourna près d’elle et la souleva de façon que
+sa tête s’appuyât contre son épaule et la tiédeur
+des longs cheveux couvrit ses joues et son cou.
+Obéissante, elle mangea une demi-douzaine de morceaux
+de pain rôti qu’il avait trempés dans le
+bouillon et but quelques gorgées de liquide. Elle
+serait restée là ensuite, son visage tourné contre le
+sien, mais Billy, voyant qu’elle allait s’y endormir,
+la recoucha doucement sur l’oreiller.</p>
+
+<p>— Maintenant, il faut dormir, conseilla-t-il doucement.
+Bonne nuit.</p>
+
+<p>— David !</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous… vous ne m’avez pas embrassée.</p>
+
+<p>Il y avait une plainte enfantine dans sa voix et
+Billy, réprimant un sanglot, se pencha sur elle. Pendant
+une minute, les bras d’Isabelle entourèrent son
+cou. Il sentit le doux, le frémissant contact de ses
+lèvres brûlantes, puis il recula et un « bonsoir,
+David » le suivant jusqu’à la porte, il rentra dans la
+première chambre. En poussant un sanglot entrecoupé,
+il se laissa tomber sur le petit lit où Croisset
+avait passé la dernière nuit.</p>
+
+<p>Il demeura une heure avant de soulever son
+visage des couvertures. Cependant, il n’avait pas
+dormi. Pendant cette heure et la demi-heure qui
+l’avait précédée dans la chambre d’Isabelle, des
+rides s’étaient creusées sur sa figure qui le vieillissaient.
+Une fois, Isabelle l’avait embrassé et il
+avait gardé ce baiser comme le plus précieux trésor
+qu’il eût possédé de toute sa vie. Et ce soir, elle lui
+avait donné plus qu’un baiser, car il y avait eu de
+l’amour et non plus seulement de la reconnaissance
+dans la chaleur de ses lèvres, dans la caresse de ses
+mains et de ses bras, dans le frôlement de son
+visage fiévreux contre le sien. Mais ils ne lui procuraient
+pas le plaisir de ce baiser qu’Isabelle lui avait
+donné dans la steppe.</p>
+
+<p>Accablé de douleur, il se leva et se dirigea vers
+la porte. Malgré qu’il sût qu’il n’y avait pour lui
+d’autre alternative, il se considérait aussi coupable
+qu’un voleur. Profiter de pareille situation le remplissait
+de dégoût pour lui-même et il aspirait après
+l’heure où renaîtrait la conscience, bien qu’elle dût
+ramener chagrin et désespoir qui s’égaraient maintenant
+dans l’oubli de la fièvre.</p>
+
+<p>Il y a toujours dans les contrées du Nord, quelque
+part, la trace sinistre de la mort rouge — la petite
+vérole — et Billy connaissait bien le cours de la
+maladie. Il croyait que la fièvre avait frappé Isabelle
+trois ou quatre jours auparavant et qu’il y
+aurait encore trois ou quatre jours pendant lesquels
+la jeune femme aurait le délire. Puis viendrait la
+réaction, Isabelle se réveillerait à la certitude que
+son mari était mort et que lui, Billy, était demeuré
+avec elle, seul, tout ce temps-là.</p>
+
+<p>Il écouta un moment à la porte. Isabelle reposait
+tranquillement et il sortit de la cabane sans faire de
+bruit. La nuit était devenue plus sombre et plus
+dense. Pas une éclaircie dans les mornes ténèbres là-haut.
+Le vent s’était levé du Nord-Est, tout juste
+assez de vent pour faire se lamenter les cimes des
+arbres et emplir d’un bruit inquiet l’horizon borné
+qui enveloppait Billy. Il alla vers la tente où avait
+été la petite Isabelle et il y avait dans l’air quelque
+chose qui l’oppressait. Il regrettait d’avoir envoyé
+tous les chiens avec Mac Tabb. Une immense solitude
+l’accablait. C’était comme une main visqueuse
+étouffant son cœur sous son étreinte et lui donnant
+la nausée. Il se retourna et regarda la lumière de la
+cabane. Isabelle était là et il avait cru que là où elle
+était il ne serait jamais plus solitaire. Mais il savait
+maintenant que s’était creusé entre eux un abîme
+qu’une éternité ne pourrait combler. Il frissonna,
+car en même temps que le vent nocturne il lui semblait
+sentir de nouveau la présence de Scottie
+Deane. Il serra les poings et plongea les yeux égarés
+au puits des ténèbres.</p>
+
+<p>On eût dit qu’il avait entendu les « Cavaliers sauvages »
+passer par là, haletant et chevauchant à
+travers les cimes des sapins, les cavaliers sauvages
+envoyés pour rassembler les âmes des morts. Deane
+était avec lui, comme son fantôme avait été avec lui,
+la nuit qu’il s’en retournait vers Pelletier après avoir
+planté la croix sur la tombe de Scottie. Et pendant
+quelques instants, le sentiment de cette obscure
+présence parut alléger le fardeau étouffant qui pesait
+sur son cœur. Il savait que Deane comprendrait et
+sa présence le réconfortait. Il alla regarder dans la
+tente, bien qu’il n’eût rien à y voir.</p>
+
+<p>Il retourna ensuite à la cabane. Le souvenir de
+la tombe et de la croix de bouleau le ramena à la
+pensée de son devoir à l’égard de la jeune femme. De
+sa pochette de caoutchouc il tira un bloc-notes et
+un crayon.</p>
+
+<p>Pendant plus d’une heure ensuite, il travailla
+sans répit à la lueur vacillante de la lampe. Il savait
+qu’Isabelle irait revoir Deane. Bientôt peut-être…
+ou dans longtemps ; mais elle irait. Et pas à pas, il
+traça sur une carte la route qui conduisait de la
+petite cabane à la lisière de la steppe. Après quoi,
+de sa large et rude écriture, il écrivit les sentiments
+qui débordaient de son cœur.</p>
+
+<p>« Que Dieu vous ait toujours en sa garde ! Je voudrais
+donner ma vie pour vous le rendre. Je ne veux
+pas que sa tombe demeure ignorée. J’y retournerai
+un jour et j’y planterai des fleurs bleues. Je suppose
+que vous ne connaîtrez jamais ce que j’aurais voulu
+faire pour vous le ramener et vous rendre heureuse. »</p>
+
+<p>Il savait qu’il n’avait point fait une promesse
+qu’il ne pourrait tenir. Il retournerait à la tombe
+solitaire à la lisière de la steppe. Un vague appel l’y
+attirait maintenant, un appel qu’il ne pouvait comprendre
+et qui venait du fond de sa tristesse. Il plia
+le papier, l’enveloppa dans une feuille blanche et, à
+l’extérieur, il écrivit le nom d’Isabelle Deane. Puis
+il plaça le paquet avec les lettres sur la planchette
+au-dessus de la table. Il était certain qu’elle dût le
+trouver là.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce qui se passa durant la terrible semaine qui
+suivit cette nuit-là, nul autre que Mac Veigh ne le
+saurait jamais. Pour lui, ce furent sept jours de
+lutte dont il garderait le souvenir jusqu’à la fin de
+sa vie. Nuits sans sommeil et journées sans sommeil.
+Lutte amère, presque sans repos, avec l’horrible
+fantôme qui planait toujours dans la chambre du
+fond. Lutte qui émaciait ses joues et creusait des
+rides profondes sur son visage, lutte pendant laquelle
+la voix d’Isabelle lui parlait tendrement et en s’excusant
+pendant une heure, avec amertume pendant
+l’heure suivante. Il sentit la caresse de ses mains.
+Plus d’une fois elle l’attira vers le doux frémissement
+de ses lèvres fiévreuses. Et puis, à des
+moments plus terribles, elle l’accusa de pourchasser
+à mort l’homme qui gisait sous la croix de
+bouleau.</p>
+
+<p>Les trois jours de torture s’allongèrent en quatre
+et le quatrième jusqu’au septième. Au plus intime
+de son être, Mac Veigh souffrait, car il comprenait
+la signification que tout cela prenait pour lui. Et le
+troisième, le cinquième et le septième, il alla jusqu’à
+la cabane de Mac Tabb ; Rookie sortit et
+lui parla de loin, à l’aide d’un porte-voix d’écorce
+de bouleau. Le septième jour, on n’avait pas encore
+de nouvelles de Joë l’Indien ni de sa mère. Et ce
+jour-là, pour la dernière fois, Billy joua son rôle de
+Deane.</p>
+
+<p>Il entra dans la chambre d’Isabelle avec le bouillon,
+des rôties et un bassin d’eau ; quand elle eut
+mangé un peu, il la souleva et mit pour la soutenir
+des couvertures derrière elle, afin de pouvoir peigner
+et tresser ses magnifiques cheveux. Il faisait
+plus clair dans la chambre, malgré le rideau qu’il
+avait tiré étroitement. Au dehors, le soleil brillait
+et sa lueur pâle traversait le rideau et éclairait les
+somptueuses nattes qu’il brossait.</p>
+
+<p>Lorsqu’il eut fini, il recoucha doucement Isabelle
+sur l’oreiller. Elle le regardait d’une façon singulière.
+Alors d’un coup qui lui fit froid au plus secret de
+l’âme, il lut ce qui était dans ses yeux : la guérison
+et le retour à la conscience. Il vit brusquement
+reparaître en eux l’ancienne frayeur, le vieux chagrin,
+la renaissance de sa véritable personnalité ! Il
+n’attendit pas de l’entendre parler, mais il se détourna
+comme il avait fait cent fois déjà et quitta la chambre.</p>
+
+<p>Dans la pièce voisine, il resta un moment debout
+en silence, rassemblant son courage pour l’épreuve
+qui approchait. La fin était venue pour lui. Il surmonta
+sa faiblesse et, un instant après, se dirigea
+vers la porte du fond. Mais cette fois-ci il n’entra
+point, comme il faisait auparavant. Il frappa.
+C’était la première fois. Et la voix d’Isabelle lui
+cria d’entrer. Une douleur aiguë traversa soudain
+le cœur de Billy lorsqu’il vit que la convalescente
+s’était installée de manière à détourner de lui son
+visage. Il se pencha sur elle et dit doucement :</p>
+
+<p>— Vous êtes mieux. Le danger est passé.</p>
+
+<p>— Je suis mieux, et… et… est-ce que c’est fini ?
+l’entendit-il murmurer.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et… le bébé ?</p>
+
+<p>— Il se porte bien, oui.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. La chambre,
+eût-on dit, frémissait. Puis Isabelle dit faiblement.</p>
+
+<p>— Vous étiez seul ?</p>
+
+<p>— Oui, seul, pendant sept jours.</p>
+
+<p>Elle tourna complètement sas yeux vers lui. Il
+pouvait voir leur éclat dans le demi-jour. Il lui sembla
+que leur regard descendait jusqu’aux arcanes de
+son âme et qu’en ce moment Isabelle savait. Elle
+savait qu’il avait assumé le rôle de David et, tout à
+coup, elle détourna sa face avec un étrange sanglot,
+un sanglot de honte. Il la sentit qui tremblait. Elle
+semblait avoir peine à respirer et à rester ferme et il
+entendit de nouveau les mots terribles :</p>
+
+<p>— Vous… vous… vous…</p>
+
+<p>— Oui, oui, je sais, je comprends, dit-il, et son
+cœur lui faisait mal. Vous pouvez être tranquille
+désormais. Je vous ai promis que si vous guérissiez
+je partirais. Et je vais partir. Personne ne saura
+jamais. Je vais partir.</p>
+
+<p>— Et vous ne reviendrez jamais plus ?</p>
+
+<p>Sa voix était terriblement calme et froide.</p>
+
+<p>— Jamais, dit-il. Je le jure.</p>
+
+<p>Elle s’écarta de lui au point qu’il ne pouvait déjà
+plus distinguer d’elle que l’éclat de ses larges tresses
+dans un rayon de lumière. Mais il pouvait entendre
+son souffle sanglotant. Elle sut à peine quand il
+quitta la chambre, tant il s’en alla doucement. Il
+referma sur lui la porte et, cette fois, il mit le loquet.
+La porte extérieure était ouverte et, tout à coup, il
+entendit ce pourquoi il avait attendu et prêté
+l’oreille : le bref et sec aboiement des chiens et une
+voix d’homme.</p>
+
+<p>En trois bonds, il fut dehors. A mi-chemin, dans
+l’étroite clairière, Joë l’Indien avait fait halte avec
+l’attelage. Un coup d’œil vers le traîneau convainquit
+Billy que la mère de Joë ne l’avait pas déçu.
+Une petite vieille, maigriote et ratatinée, se dégageait
+d’un tas de peaux d’ours, tandis qu’il courait
+vers elle. De ses yeux enfoncés et vifs, elle le regardait
+approcher, et ses mains étaient si décharnées
+qu’elles ressemblaient à des serres. Mais, malgré
+son aspect peu engageant, Billy l’aurait presque
+embrassée à son arrivée.</p>
+
+<p>Elle s’appelait Maballa, avait dit Rookie, et elle
+comprenait l’anglais qu’elle pouvait parler mieux
+que son fils. Billy lui expliqua la disposition de la
+cabane et, quand il eut terminé, elle prit un petit
+paquet sur le traîneau, gloussa quelques mots à
+Joë l’Indien et suivit Mac Veigh sans une seconde
+d’hésitation.</p>
+
+<p>Qu’elle n’eût point peur de la contagion ajoutait
+au soulagement de Billy. Aussitôt qu’elle fut débarrassée
+de son capuchon et de sa lourde couverture,
+elle entra sans crainte dans la chambre du fond et,
+une minute après, Billy l’entendit qui parlait à Isabelle.</p>
+
+<p>Rassembler les quelques objets qui lui appartenaient
+et les empaqueter lui prit quelques instants.
+Puis il sortit et leva sa tente. Joë l’Indien était déjà
+parti et il suivit sa trace. Une heure après, Mac
+Tabb, averti par l’appel de Billy, apparaissait à la
+porte de sa cabane. Il fit le tour de la hutte et prit
+le vent jusqu’à ce qu’il fût à moins de cinquante
+pas de Mac Veigh.</p>
+
+<p>Billy lui dit ce qu’il allait faire. Il allait partir à
+Churchill ; il lui confiait Isabelle et le bébé. De Fort
+Churchill, il enverrait une escorte pour ramener
+la jeune femme et l’enfant vers le pays habité. Il
+désirait des vêtements nouveaux, quelque chose du
+moins qu’il pût mettre. Ceux qu’il portait, il serait
+forcé de les brûler. Il suggéra qu’il pourrait mettre
+un des complets de Joë, si ce dernier en avait de
+rechange. Et Mac Tabb rentra dans la cabane pour
+revenir, quelques instants plus tard, avec une brassée
+de vêtements.</p>
+
+<p>— Voilà tout ce dont vous avez besoin, sauf une
+chemise et des caleçons, dit Mac Tabb en déposant
+le tout en tas sur la neige. Je vais attendre un peu
+que vous vous soyez changé. Il vaut mieux brûler
+ces vêtements-là tout de suite. Le vent pourrait
+tourner et il ne faut pas que je sois pris dans les
+bouffées de fumée.</p>
+
+<p>Il s’éloigna à distance rassurante pendant que
+Billy ramassait les vêtements et entrait sous bois.
+D’un bouleau il détacha un tas d’écorce et, au fur
+et à mesure qu’il se déshabillait, il y jetait ses vieux
+vêtements. Mac Tabb pouvait entendre le crépitement
+et le craquement du feu, lorsque Billy reparut
+vêtu du pantalon en peau de daim, numéro deux, de
+Joë l’Indien, d’un paletot de fourrure usé et dépenaillé,
+d’une casquette en peau d’anguille et d’une
+paire de mocassins trop étroits pour lui.</p>
+
+<p>Pendant un quart d’heure, les deux hommes
+bavardèrent, Mac Tabb se tenant toujours à cinquante
+pas de la démarcation dangereuse. Puis il s’en
+alla et ramena les chiens et le traîneau de Billy.</p>
+
+<p>— J’aurais aimé vous serrer les mains, Billy,
+s’excusa-t-il, mais je pense qu’il vaut mieux pas.
+Je ne suppose pas que nous osions sortir le mioche ?</p>
+
+<p>— Non, dit Billy. Au revoir, Mac. Je vous
+reverrai plus tard. Allez seulement la chercher et
+apportez-la jusqu’au seuil, voulez-vous ? Il ne faut
+pas qu’elle sache que je suis ici et je la regarderai
+de loin. Elle ne comprendrait pas, n’est-ce pas ?
+si elle savait que je suis ici et que je ne suis pas venu
+la voir.</p>
+
+<p>Il se dissimula parmi la sapinière, tandis que Mac
+Tabb pénétrait dans la cabane. Peu après, ce dernier
+reparaissait. Isabelle était dans ses bras et
+Billy réprima un sanglot. Pendant une minute elle
+tourna son visage vers lui et il put voir qu’elle
+montrait du doigt la direction que Rookie lui avait
+indiquée. Puis l’instant d’après le soleil illumina
+la chevelure de l’enfant d’une flamme d’or, comme
+Billy l’avait vu la première fois, en ce jour mémorable
+à Fullerton. Il voulait lui crier un mot, au
+moins un mot, mais ne sortit de sa bouche que
+le sanglot qu’il s’efforçait de refouler.</p>
+
+<p>Il se tourna vers la forêt. Et cette fois il savait
+qu’il s’en allait pour toujours.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">CHAPITRE XIX<br>
+<span class="xsmall">UN PÈLERINAGE A LA STEPPE</span></h2>
+
+
+<p>Le quatrième soir, après avoir quitté la cabane
+atteinte par le fléau, Billy était campé sur la rivière
+Loutre Boiteuse, à cent quatre-vingts milles de Fort
+Churchill, là-bas, sur la baie d’Hudson. Il avait fini
+son souper et fumait sa pipe.</p>
+
+<p>Il faisait une soirée merveilleusement claire, le
+ciel flambant d’étoiles et de pleine lune. Plusieurs
+fois Billy avait regardé la lune. C’était la lune que
+les Indiens nomment la Lune sanglante, rouge
+comme du sang, aux bords déchiquetés et comme
+suintants. Dans la croyance indienne, elle signifiait
+malheur à qui ne la gardait point derrière soi.
+Pendant sept nuits consécutives, elle avait tracé
+son sillage pourpre à travers les cieux pendant cette
+terrible année d’épidémie où un quart de la population
+forestière du Nord avait péri. Depuis lors,
+elle était connue comme la Lune de la Peste.</p>
+
+<p>Billy n’avait vu la lune ainsi que deux fois auparavant.
+Il n’était pas superstitieux mais, ce soir-là,
+il était rempli d’une bizarre sensation de malaise.
+Il se mit à rire d’un rire nerveux tandis qu’il fixait
+les flammes pétillantes du bouleau et il se demanda
+quelle nouvelle infortune pouvait bien lui être
+réservée. Et puis, lentement, une douceur parut
+venir vers lui du fond de la nuit admirable, comme
+une main lénifiante, pour apaiser son cœur broyé
+de douleur. Enfin, une fois de plus, il était dans
+son domaine. Car les solitudes balayées par les
+vents et les bois secoués avaient été sa demeure ;
+plusieurs fois il s’était dit que la vie, loin d’eux,
+lui serait impossible. Plus intensément que jamais
+cette pensée le pénétrait cette nuit-là.</p>
+
+<p>Il faisait partie d’eux et eux faisaient partie de
+lui. Et alors qu’il levait les yeux vers la lune rouge,
+sa vue ne lui causait plus d’inquiétude, mais un
+sentiment de joie singulière. Pendant une heure
+il resta là assis, méditatif, et le feu s’éteignit.
+Autour de lui le frémissement et le murmure de la
+solitude l’enserraient de plus en plus. C’était son
+monde ; il respira plus longuement et il écouta.
+Solitaire et le cœur blessé, il sentit la vie, la sympathie
+et l’amour de la nature s’insinuer en lui,
+s’attrister de sa tristesse, le réchauffer de leur espoir,
+l’assurer de nouveau de l’amitié de ces arbres, de
+ces montagnes et de toute l’immensité vide qui l’environnait.
+Cent fois, dans cette étrange illusion qui
+naît de l’isolement dans l’extrême Nord, là-bas, il
+avait donné vie et forme aux ombres étoilées qui
+l’entouraient, aux ombres des hauts sapins, des
+arbustes tordus, des roches et même des montagnes.</p>
+
+<p>Et maintenant ce n’était plus un jeu. A mesure
+que chaque heure s’écoulait, cette nuit-ci, à
+chaque jour et chaque nuit qui suivaient, ils devenaient
+plus réels pour Mac Veigh. Les feux qu’il
+allumait dans l’obscurité infinie lui représentaient
+des scènes comme ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors.
+Les arbres et les roches, les buissons
+rabougris le réconfortaient de plus en plus dans la
+solitude et lui donnaient l’illusion de la vie dans le
+mouvement de va-et-vient de leurs ombres. Partout,
+c’étaient les mêmes vieux amis fidèles, et sans
+changement. L’ombre des sapins qui, cette nuit, lui
+faisait signe à sa manière silencieuse était la même
+que celle qui lui avait fait signe la nuit précédente
+et des centaines de nuits auparavant ; les étoiles
+étaient les mêmes, les vents qui chuchotaient au
+faîte des arbres étaient les mêmes ; chaque chose
+était comme elle était la veille et comme elle était il
+y avait des années et des années. Il savait que dans
+ces choses — et dans ces choses seulement — il posséderait
+toujours Isabelle.</p>
+
+<p>Elle retournerait vers la civilisation et les scènes
+changeantes de la vie, là-bas, feraient qu’elle oublierait
+bientôt, sans doute. Mais dans son monde à
+lui, il n’y avait pas de changement. Dans dix ans, il
+pourrait reparcourir leur ancienne route et y trouver
+encore des débris calcinés du feu de campement qu’il
+avait allumé pour elle, cette nuit-là, hors de la steppe.</p>
+
+<p>La solitude garderait mémoire d’elle aussi longtemps
+qu’il en ferait lui-même partie et, maintenant
+qu’il approchait de Churchill, il savait qu’il
+en ferait toujours partie.</p>
+
+<p>Trois semaines après avoir quitté la cabane de
+Croisset, Billy arriva à Fort Churchill. Un mois
+l’avait tellement changé que le facteur ne le reconnut
+pas tout d’abord. L’inspecteur de service le
+regarda deux fois et s’écria : « Mon Dieu ! c’est
+vous, Mac Veigh ? »</p>
+
+<p>A Pelletier seul, qui l’attendait, Billy raconta
+tout ce qui s’était passé là-bas, sur le Petit Castor.
+Plusieurs lettres étaient arrivées pour lui à Churchill
+et l’une d’elles l’informait qu’une mine d’argent
+dans laquelle il avait des intérêts, du côté
+de Cobalt, avait prospéré et que ses actions dans
+la vente lui rapportaient aux alentours de dix mille
+dollars.</p>
+
+<p>Il se servit de cette bonne fortune inattendue
+comme excuse près de l’inspecteur, quand il refusa
+de rengager. Une semaine après son retour à Churchill.
+Bucky Smith était honteusement chassé du
+service.</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs personnes près d’eux, quand
+Bucky, un sourire aux lèvres, vint à Billy et s’offrit
+à lui serrer la main.</p>
+
+<p>— Je ne vous garde pas rancune, Billy, déclara-t-il
+assez haut pour que les autres pussent entendre.
+Seulement vous avez commis une grave erreur.</p>
+
+<p>Puis en quelques mots, pour les oreilles de Billy
+seulement, il ajouta : « Souvenez-vous de ce que je
+vous ai promis. Je vous tuerai à cause de ce que
+vous avez fait, dussé-je vous poursuivre jusqu’au
+bout du monde ! »</p>
+
+<p>Quelques jours après, Pelletier partit aux dernières
+fontes des neiges afin d’essayer d’arriver à
+<span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span> pendant que les transports en traîneau
+étaient encore possibles.</p>
+
+<p>— J’espérais que vous viendriez avec moi, Billy,
+suppliait-il pour la centième fois. Ma fiancée aurait
+aimé vous voir venir et vous savez comme je le
+désirais !</p>
+
+<p>Mais Billy ne se laissa point ébranler.</p>
+
+<p>— J’irai te voir un jour… quand vous aurez
+un mioche, promit-il, en s’efforçant de rire, tandis
+qu’il serrait pour la dernière fois la main de son vieux
+camarade.</p>
+
+<p>Il demeura au poste encore trois jours après le
+départ de Pelletier. Au matin du quatrième jour,
+sac au dos et sans chiens, il partit vers le Nord-Ouest.</p>
+
+<p>— Je crois que je vais passer l’hiver prochain
+à Fond du Lac, dit-il à l’inspecteur. S’il y avait
+de la correspondance pour moi, vous pouvez l’envoyer
+là-bas, si vous en trouvez l’occasion. Et si je
+ne suis pas à Fond du Lac, on la retournera à Fort
+Churchill.</p>
+
+<p>Il disait Fond du Lac, parce que la tombe de
+Deane se trouvait entre Churchill et le vieux poste
+de la Compagnie de la baie d’Hudson, par là-bas,
+dans la région d’Athabasca. Les steppes étaient les
+seuls endroits qui l’attiraient désormais, les seules
+choses auxquelles il osât répondre. Il garderait la
+promesse faite à Isabelle et visiterait la tombe de
+Scottie. Du moins il s’efforça de penser qu’il accomplissait
+une promesse. Mais au tréfonds de lui-même,
+il y avait un sentiment intime qu’il n’aurait pu
+expliquer.</p>
+
+<p>C’était comme si, parfois, un esprit l’accompagnait,
+marchant à son côté et qui rôdait autour
+de ses feux de campement la nuit ; lorsqu’il se laissait
+aller à la bonne humeur, il sentait que c’était
+dû à la présence de Deane. Il croyait à la robuste
+amitié, mais il n’avait jamais cru à l’amour d’un
+homme pour un homme. Il n’avait jamais pensé que
+pareil sentiment pût exister, sauf peut-être de père
+à fils. Pour lui, dans tous les châteaux irréels qu’il
+avait bâtis et dans tous les rêves qu’il avait faits,
+l’alpha et l’oméga de l’amour se limitaient à la
+femme. Pour la première fois il comprenait ce que
+cela voulait dire : aimer un homme, la mémoire
+d’un homme.</p>
+
+<p>Quelque chose le retint de confier le secret de sa
+mission à Churchill, même à Pelletier. Le soir avant
+son départ, il avait caché en fraude une cognée
+à la corne de la forêt et le second jour il en fit usage.
+Il se rendit à un gros bouleau d’une seule venue, de
+dix-huit pouces de diamètre, et il installa sa tente
+à cinquante pas de là. Avant de se rouler dans ses
+couvertures, cette nuit-là, il avait abattu l’arbre.
+Le jour suivant il en équarrit le pied, et avant la
+tombée du soir, le lendemain, il y avait taillé une
+plaque épaisse de deux pouces, large d’un pied,
+et longue de trois. Quand il reprit sa marche le lendemain
+matin vers le Nord-Ouest, il abandonna sa
+cognée derrière lui. La quatrième nuit, il travailla
+avec son couteau de chasse et sa hachette de ceinture,
+amincissant la planchette vers le bas, l’aplanissant
+et l’égalisant. Il passa la cinquième nuit et la
+sixième nuit à faire rougir au feu l’extrémité d’une
+baguette de fer et à graver dans le bois, par ce moyen,
+les trois premières lettres de l’épitaphe de Deane.
+Un moment, il hésita, se demandant s’il inscrirait
+Scottie comme prénom ou David. Il se décida pour
+David.</p>
+
+<p>Il voyageait sans se presser, car pour lui le printemps
+était la plus belle de toutes les saisons de la
+solitude. Les neiges fondues chantaient entre les
+coteaux et se précipitaient dans les vallons. Les
+bourgeons des peupliers se gonflaient prêts à éclater
+et les vignes-lierres étaient rouges comme du sang
+dans la gloire de leur vie nouvelle.</p>
+
+<p>Dix-sept jours après avoir quitté Churchill, il
+parvint à la bordure de l’immense steppe. Pendant
+deux jours il obliqua à l’Ouest et, de bonne heure
+dans la matinée du troisième jour, il parcourut
+du regard la grise étendue, mouchetée de caribous
+en course, que Pelletier, lui et la petite Isabelle
+avaient traversée lorsqu’ils fuyaient les Esquimaux.
+Il se rendit d’abord à la cabane où il entra.
+Il était évident que personne n’y était venu depuis
+qu’il l’avait quittée. Sur le lit de camp où Deane
+était mort, il trouva une des mitaines de la petite
+Isabelle. Il s’était demandé où elle l’avait perdue
+et il en avait fait une autre de peau de lynx en se
+rendant à la hutte de Croisset.</p>
+
+<p>Le petit lit qu’il avait installé pour l’enfant sur
+le plancher était encore comme elle y avait dormi
+la dernière fois et, sur le bout de couverture qui
+avait servi d’oreiller, se voyait encore l’empreinte
+de sa tête. Au mur pendait une paire de vieux pantalons
+que Deane avait portés. Billy considérait
+ces objets, immobile et silencieux, son paquet à ses
+pieds. Il y avait dans la cabane une atmosphère
+qui l’étouffait, l’angoissait, et il luttait pour maîtriser
+cette ambiance, en sifflotant. Ses lèvres semblaient
+inertes. Enfin, il sortit et se dirigea vers la
+tombe.</p>
+
+<p>Les renards avaient passé par là et avaient un
+peu fouillé autour de la croix de bois. A part quoi,
+nul changement. Pendant le reste de l’avant midi,
+Billy abattit un plant plus épais et en enfonça le
+gros bout à trois pieds de profondeur dans la terre
+à demi gelée, au chevet de la tombe. Puis, avec
+de longues pointes qu’il avait apportées, il y cloua
+la planchette. Il pensait que personne ne saurait
+jamais ce que signifiaient les mots de l’épitaphe,
+personne sinon lui et l’esprit de Scottie Deane.
+De l’extrémité de la baguette rougie au feu, il avait
+gravé dans le bois ceci :</p>
+
+
+<p class="c"><span class="sc">David Deane</span><br>
+Décédé le 27 Février 1908.<br>
+Aimé par Isabelle et celui<br>
+Qui voudrait pouvoir prendre<br>
+Votre place et vous rendre<br>
+à Elle.<br></p>
+
+<p class="offr">W. M. 15 Avril 1908.</p>
+
+
+<p>Il ne s’arrêta point quand vint l’heure du dîner,
+mais d’une crête située à quelques centaines de
+mètres de là, il apporta des pierres et construisit
+un monticule de quatre pieds de haut, tout autour
+du jeune plant, afin que ni tempêtes mi bêtes sauvages
+ne pussent l’abattre. Puis il se mit à chercher
+dans les endroits les plus chauds et les plus ensoleillés
+de la forêt où les sommités verdoyantes de la
+vie végétale commençaient à se révéler. Il trouva des
+perce-neiges, des silènes roses, de la vigne pourpre
+et les déterra racine par racine ; enfin, en regardant
+entre deux rocs, il découvrit la tige élancée d’une
+fleur bleue. Il planta la vigne-lierre autour du tumulus
+et la fleur bleue au chevet de la tombe.</p>
+
+<p>Midi était passé depuis longtemps quand retourna
+à la cabane et, une fois de plus, il y fut accablé
+par l’effrayante solitude qui s’en dégageait.
+Il ne s’était pas imaginé cela. L’esprit de Deane
+et son occulte présence lui avaient paru plus près
+de lui à côté des feux de campement et parmi les
+bois. Billy fit cuire de la viande sur le fourneau,
+mais la flambée lui sembla bizarre et anormale
+dans la chambre déserte.</p>
+
+<p>Même l’air qu’il y respirait était lourd, saturé
+d’une oppression de mort et d’espoirs anéantis. Il
+pouvait à peine avaler la nourriture qu’il venait
+de préparer, bien qu’il n’eût rien mangé depuis le
+matin. Quand il eut fini, il regarda sa montre. Elle
+marquait quatre heures. Le soleil septentrional
+s’était évanoui derrière les forêts lointaines, suivi
+aussitôt par la lumière défaillante du rapide crépuscule.
+Un moment, Billy resta sans bouger hors
+de la cabane. Derrière lui, un hibou poussa son
+hululement solitaire. Au-dessus de sa tête, un passereau
+de buisson gazouilla. C’était justement
+l’heure de la fin du jour et le commencement de
+la nuit, lorsque la solitude retient son souffle et que
+le calme s’étend.</p>
+
+<p>Billy croisa les bras et écouta. Hors du silence,
+là-bas, et des ténèbres accrues, quelque chose l’appelait,
+l’appelait loin de la cabane, loin de la tombe
+et de la grise immensité de la steppe. Il retourna dans
+la hutte et empaqueta ses affaires. Il prit la petite
+moufle pour la conserver avec les autres trésors,
+ensuite il sortit et ferma la porte derrière lui. Il
+passa près de la tombe et, pour la dernière fois,
+regarda l’endroit où Deane gisait inanimé.</p>
+
+<p>— Au revoir, mon vieux ! murmura-t-il, au
+revoir !</p>
+
+<p>Le hibou hulula plus fort, tandis que Billy se
+tournait vers l’Ouest. Ce cri le fit frissonner et il
+pressa le pas dans le désert sans limite qui s’étendait
+des centaines de milles entre lui et le poste de
+Fond du Lac.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">CHAPITRE XX<br>
+<span class="xsmall">LA LETTRE</span></h2>
+
+
+<p>Des jours, des semaines et des mois d’un isolement
+comme Billy n’en avait jamais connu de
+pareil auparavant suivirent ce pèlerinage à la tombe
+de Deane. C’était plus que de l’isolement. Il avait
+connu l’isolement, le chagrin et le besoin d’être seul
+parmi le chaos noir et silencieux de la nuit polaire ;
+il en était presque devenu fou et il avait vu Pelletier
+sur le point de mourir pour un rayon de soleil et un
+bruit de voix.</p>
+
+<p>Mais cette fois-ci c’était autre chose. C’était une
+morsure plus profonde, de jour en jour, de nuit en
+nuit, dans son âme. Il avait cru que la pensée d’Isabelle
+et son souvenir l’auraient rendu plus heureux,
+même s’il ne devait plus jamais la revoir. Mais en
+cela il s’était trompé. La solitude n’incite pas à
+l’oubli. Chaque jour la voix de la jeune femme semblait
+plus proche et plus réelle pour Billy ; elle faisait
+de plus en plus partie de ses pensées et d’une
+façon plus pressante. Il ne se passait pas une heure
+de la journée qu’il ne se demandât où était Isabelle.</p>
+
+<p>Il espérait qu’elle et le bébé étaient retournées à
+la vieille maison de Montréal où elle trouverait certainement
+des amis pour veiller sur elle. Et pourtant,
+il avait peur qu’elle fût demeurée dans la solitude,
+que son amour pour Deane l’eût retenue là et
+qu’elle eût trouvé un emploi de femme dans quelque
+poste entre les terres supérieures et la steppe.</p>
+
+<p>Parfois un désir irrésistible le possédait de retourner
+à la cabane de Mac Tabb et d’apprendre où elle
+était partie. Mais il luttait contre ce désir, comme un
+homme lutte contre la mort. Il savait qu’une fois
+qu’il aurait cédé à la tentation de se rapprocher
+d’elle de nouveau, il perdrait tout ce qu’il avait conquis
+dans son combat intérieur pendant les journées
+d’épidémie à la cabane de Croisset.</p>
+
+<p>De sorte que ses pieds l’emportaient sans répit
+vers l’Ouest, alors que d’invisibles mains le retenaient
+en arrière. Il n’alla pas directement à Fond
+du Lac, mais passa presque trois semaines avec
+un trappeur qu’il avait rencontré près de la rivière
+Pipestone. On était en juin quand il parvint à Fond
+du Lac. Il y demeura un mois. Il avait plus qu’à
+demi escompté y passer l’hiver, mais le facteur du
+poste se montra peu complaisant ; en outre, Billy
+n’aimait pas le pays. Aussi, dès le début de juillet,
+s’enfonça-t-il plus avant vers l’Ouest, dans la région
+d’Athabasca ; il suivit le rivage nord du Grand Lac
+et, deux mois plus tard, arriva à Fort Chipewyan,
+près de l’embouchure de la rivière de l’Esclave.</p>
+
+<p>Il arriva à Chipewyan à un moment propice.
+Un géologue du gouvernement et une mission de
+géographes se disposaient justement à en partir
+pour la <i>Terre inconnue</i> située entre le Grand Esclave
+et le Grand Ours. Les trois hommes qui étaient
+arrivés d’Ottawa pressèrent Billy de se joindre à
+eux. Il profita de l’occasion et demeura avec eux
+jusqu’à ce que la mission retournât à la rivière Mackenzie
+par la route de Fort Providence, cinq mois
+plus tard. Il resta à Fort Providence presque jusqu’à
+la fin du printemps, puis descendit à Fort
+Wrigley où il comptait plusieurs amis en service.</p>
+
+<p>Quinze mois de courses vagabondes avaient produit
+leur effet sur lui. Il ne pouvait plus résister
+à l’appel du trimardage qui le chassait d’un endroit
+dans un autre. Et, de plus en plus irrésistible chez
+lui, croissait le désir de retourner à l’ancienne région,
+le long du rivage de la grande baie, là-bas, à l’Est.
+Il avait en partie combiné de rejoindre les constructeurs
+de voies ferrées du nouveau Transcontinental
+dans les montagnes de la Colombie britannique ;
+mais en août, au lieu de se trouver à Edmonton ou
+à Tête Jaune Cache, il était à Prince Albert à trois
+cent cinquante milles à l’Est.</p>
+
+<p>De cet endroit, il se dirigea vers le Nord, en compagnie
+d’une caravane de gens qui se rendaient
+dans la région du Lac La Rouge, et en octobre,
+obliqua vers l’Ouest, tout seul, par les canaux du
+Sissipuk et du Bois Brûlé, jusqu’à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>. Il
+continua vers le Nord, après une semaine de repos,
+et, le 18 décembre, la première des deux grandes
+tempêtes qui firent de l’hiver 1909-1910 un des plus
+tragiques dans l’histoire des peuplades septentrionales,
+le surprit à trente milles de la Factorerie
+d’York. Il lui fallut cinq jours pour parvenir au
+poste, où il fut retenu pendant plusieurs semaines.</p>
+
+<p>Ce furent les premières de ces terribles semaines
+de famine et de froid intense pendant lesquelles plus
+de quinze cents personnes périrent dans la région
+du Nord. Depuis les Terres désertes jusqu’au pied
+des versants du Sud, la terre était couverte de quatre
+à cinq pieds de neige et, de la mi-décembre à la fin
+de janvier, la température ne s’éleva pas à plus de
+quarante degrés sous zéro et descendit la plupart
+du temps entre cinquante et soixante.</p>
+
+<p>De tous les points de la solitude, des nouvelles
+de famine et de mort arrivaient au poste de la Compagnie.
+On ne pouvait relever les lignes de pièges
+à cause du froid intense. Élans, caribous et les bêtes
+à fourrures elles-mêmes s’étaient ensevelis sous la
+neige. Les Indiens et les Métis s’amenaient dans les
+postes. Deux fois, à la Factorerie d’York, Billy vit
+des mères apporter dans leurs bras leurs bébés
+morts. Un jour, un trappeur blanc arriva, avec ses
+chiens et son traîneau et, sur le traîneau, enveloppée
+dans une peau d’ours, il y avait sa femme qui était
+morte à cinquante milles, en arrière, dans les forêts.</p>
+
+<p>Pendant ces terribles semaines, Billy ne put s’empêcher
+jour et nuit de penser à Isabelle et au bébé
+d’Isabelle. Il s’effrayait à l’idée que, quelque part,
+dans la solitude, elles souffraient comme souffraient
+les autres. Il devint à ce point obsédé par cette
+pensée qu’il fit, une nuit, un rêve effrayant. Dans ce
+rêve, le visage de la petite Isabelle lui apparut avec
+un masque pareil à celui de la mort, blême et froid
+et amaigri par les privations.</p>
+
+<p>Cette vision le décida. Il partirait à Fort Churchill
+et, si Mac Tabb n’était point là, il se rendrait à sa
+cabane, par là-bas, du côté du Petit Castor et
+apprendrait ce qu’il était advenu d’Isabelle et de la
+petite fille. Quelques jours plus tard, vers le 27 janvier,
+la température se releva brusquement et Billy
+se prépara aussitôt à profiter du changement. Un
+métis en route pour Churchill l’accompagnait et ils
+partirent le matin suivant. Le 20 février, ils arrivaient
+à Fort Churchill.</p>
+
+<p>Billy se rendit immédiatement au cantonnement
+du détachement. Il y avait eu, en deux ans, plusieurs
+mutations et il ne restait plus qu’un homme de
+l’ancien corps pour lui serrer la main. Sa première
+question fut au sujet de Mac Tabb et d’Isabelle
+Deane. Ni l’un ni l’autre ne se trouvaient à Churchill
+et n’y avaient été vus depuis l’arrivée du nouvel
+officier de service.</p>
+
+<p>Mais il y avait du courrier pour Billy : trois lettres.
+Il y en avait eu une demi-douzaine d’autres, mais on
+les avait fait suivre à d’anciennes adresses quelque
+part, là-bas, dans la solitude. Ces trois-là avaient été
+retournées dernièrement de Fond du Lac. L’une
+était de Pelletier, la quatrième qu’il avait écrite,
+disait-il, sans recevoir de réponse. Le gosse était
+arrivé : une fille, et il se demandait si Billy était
+mort. La seconde lettre était de son associé de
+Cobalt.</p>
+
+<p>La troisième, il la tourna et retourna plusieurs
+fois avant de l’ouvrir. Elle n’avait pas beaucoup
+l’air d’une lettre. Elle était usée, déchirée aux
+coins, si salie et tannée d’eau que la suscription
+en était presque illisible. Elle était allée à Fond
+du Lac et, de là, avait suivi à Fort Chipewyan. Il
+l’ouvrit et vit que l’écriture à l’intérieur était à
+peine plus lisible que l’adresse de l’enveloppe. Les
+derniers mots étaient tout à fait distincts et il poussa
+un cri étouffé en reconnaissant que cela venait de
+Rookie Mac Tabb.</p>
+
+<p>Billy s’approcha d’une fenêtre et s’efforça de
+déchiffrer ce que Mac Tabb avait écrit. Par place,
+quand l’eau n’avait pas effacé l’écriture, il pouvait
+lire une ligne ou quelques mots. Presque tout était
+disparu, sauf le dernier paragraphe et, lorsque Billy
+y arriva et en lut les premiers mots, son cœur sembla
+tout aussitôt mourir en lui et il ne pouvait plus y
+voir. Mot à mot, il déchiffra ensuite ce qui restait et,
+quand il eut fini, il tourna son visage pétrifié vers le
+blanc tourbillon de l’ouragan qui faisait rage de
+l’autre côté de la fenêtre, les lèvres sèches comme
+s’il avait traversé une période de fièvre.</p>
+
+<p>Une partie de ce dernier paragraphe était illisible.
+Mais il en restait assez pour lui faire savoir
+ce qui s’était passé à la cabane du Petit Castor,
+là-bas. Mac Tabb avait écrit :</p>
+
+<p>« Nous pensions qu’elle était guérie… Elle
+retomba malade… Tout ce qu’on a pu, mais cela ne
+faisait aucun bien… mourut juste cinq semaines
+jour pour jour après votre départ. Nous l’avons
+enterrée exactement derrière la cabane… Dieu…
+ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer comme je
+l’aimais, Billy… J’ai dû la rendre… »</p>
+
+<p>Il y avait encore une douzaine de lignes ensuite,
+mais toutes détrempées et incompréhensibles.</p>
+
+<p>Billy froissa la lettre et le nouvel inspecteur se
+demandait quelles mauvaises nouvelles cet homme
+avait reçues, tandis qu’il sortait dans le chaos aveuglant
+de la tempête.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">CHAPITRE XXI<br>
+<span class="xsmall">L’ÉTINCELLE DE VIE</span></h2>
+
+
+<p>Pendant dix minutes Billy s’enfonça aveuglément
+dans la tourmente. Il savait à peine la direction qu’il
+suivait, mais enfin il se retrouva sous le couvert de
+la forêt à se répéter sans cesse le nom d’Isabelle.</p>
+
+<p>— Morte ! morte !… gémissait-il. Elle est morte !…
+morte !…</p>
+
+<p>Ensuite, voici que fondit sur lui, refoulant plus
+avant son premier chagrin, la pensée de la petite
+Isabelle. Elle était encore avec Mac Tabb, là-bas,
+à Petit-Castor. Dans le brouillard glacé de la tempête,
+il relut ce qu’il pouvait déchiffrer de la lettre
+de Rookie. Quelques mots du dernier paragraphe
+le frappèrent d’une frayeur mortelle.</p>
+
+<p>« Dieu… ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer
+comme je l’aimais, Billy… j’ai dû la rendre… »
+Qu’est-ce que cela signifiait ? Qu’est-ce que Mac
+Tabb lui avait dit dans cette partie de la lettre qui
+était effacée ?</p>
+
+<p>La réaction se produisit tandis qu’il remettait
+la lettre dans sa poche. Il revint rapidement sur ses
+pas jusqu’au bureau de l’inspecteur.</p>
+
+<p>— Je vais descendre à Petit-Castor. Je vais partir
+aujourd’hui même, dit-il. Y a-t-il ici, à Churchill,
+quelqu’un que je puisse avoir pour m’accompagner ?</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, Billy était sur le départ
+avec un Indien pour compagnon de route. On ne
+pouvait obtenir de chiens ni par promesse ni par
+argent, et ils s’en allèrent en raquettes avec approvisionnement
+de nourriture pour deux semaines, se
+dirigeant au Sud-Ouest. Le reste du jour et le jour
+suivant, ils voyagèrent sans quasiment se reposer.
+Chaque heure qui s’écoulait ajoutait à la folle impatience
+qu’avait Billy d’arriver à la cabane de Mac
+Tabb.</p>
+
+<p>Au matin du second jour commença une de ces
+deux terribles tempêtes qui balayèrent toute la
+région septentrionale pendant cet hiver de famine
+et de mort. Malgré les conseils de l’Indien d’installer
+un campement fixe en attendant que la température
+se relevât, Billy insista pour continuer la route.
+La cinquième nuit, dans la région sauvage et inculte
+à l’ouest d’Estawey, son Indien omit d’alimenter le
+feu et, quand Billy examina son compagnon, il
+s’aperçut qu’il était à demi mourant d’une étrange
+maladie.</p>
+
+<p>Il disposa l’abri de baumier de l’Indien de
+manière qu’il fût capable de résister à l’épreuve de
+la neige et du vent, coupa du bois et attendit. La
+température continua à s’abaisser et le froid devint
+excessif. Chaque jour les provisions diminuaient
+et, enfin, l’heure arriva où Billy vit qu’il allait se
+trouver face à face avec le grand danger. Il s’éloignait
+de plus en plus du camp à la recherche du
+gibier ; même les passereaux de buissons et les pinsons
+des neiges avaient disparu.</p>
+
+<p>Une fois il lui vint à l’idée qu’il pourrait emporter
+ce qui restait des provisions et de saisir l’infime
+chance qu’il avait encore de se sauver. Mais il ne
+mit pas cette idée à exécution. Le douzième jour
+l’Indien mourut. Ce fut une terrible journée. Il y
+avait encore de la nourriture pour vingt-quatre
+heures.</p>
+
+<p>Billy l’empaqueta ensemble avec ses couvertures
+et quelques ustensiles de ferblanterie. Il se demandait
+si l’Indien était mort de maladie contagieuse.
+En tout cas, il songea à avertir les autres voyageurs
+qui pourraient passer par là et, au-dessus de l’abri
+de baumiers de son compagnon, il planta un jeune
+arbuste au bout duquel il attacha une bande de
+cotonnade rouge, le signe de la peste dans le Nord.</p>
+
+<p>Alors, il s’en alla parmi la neige épaisse et les
+rafales sifflantes, sachant bien qu’il n’avait pas plus
+d’une chance sur mille devant lui et que son unique
+chance consistait à tourner le dos au vent.</p>
+
+<p>Au soir de cette première journée de lutte, Billy
+dressa son campement à la corne d’un bois de
+buissons qui n’était guère plus qu’un fourré. Il
+avait remarqué que les futaies, les arbres et buissons
+qu’il avait dépassés depuis midi étaient
+dépouillés et morts du côté qui était tourné au Nord.
+Il fit cuire et mangea ses dernières provisions le
+jour suivant et continua sa route. Le petit bois se
+changea en broussailles et la broussaille elle-même
+en vastes étendues de neige que la tempête balayait
+sans répit.</p>
+
+<p>Toute cette journée, il fut en quête de gibier,
+d’un battement d’ailes dénonçant une vie d’oiseau ;
+il mâcha de l’écorce d’arbre, et, dans l’après-midi,
+une bouchée d’appât à renard qui lui enfla la gorge
+au point qu’il pouvait à peine respirer. A la nuit,
+il fit du thé, mais n’eut rien à se mettre sous la
+dent. Sa faim était aiguë et douloureuse. Ce fut
+de la torture le lendemain — le troisième jour — car
+le progrès de la faim est rapide dans ces contrées
+où déjà rien que les gens très bien portants ont besoin
+de quatre ou cinq repas quotidiens.</p>
+
+<p>Il campa, bâtit un menu feu de broussailles à la
+nuit tombante et s’endormit. Il faillit presque ne
+pas s’éveiller le lendemain matin et quand il fut
+chancelant sur ses pieds, qu’il sentit encore les
+lanières de la tempête lui cingler le visage et qu’il
+entendit la lamentation sifflante des rafales au-dessus
+de la steppe, il n’ignora plus qu’enfin l’heure était
+venue de comparaître face à face devant le Tout-Puissant.</p>
+
+<p>Par une raison bizarre, il ne s’effraya point de sa
+situation. Il s’aperçut que, même aux endroits unis,
+il pouvait à peine mouvoir ses raquettes, mais ceci
+avait cessé de l’inquiéter comme il s’en était d’abord
+inquiété. Il continua d’avancer, heure après heure,
+de plus en plus faible. Au dedans de lui-même il y
+avait encore de la vie ; il faisait ce raisonnement que,
+si la mort devait venir, elle ne pourrait prendre
+meilleur chemin. Elle promettait du moins d’être
+sans souffrance, agréable même. La douleur aiguë
+et lancinante de la faim, pareille à de petits couteaux
+électriques qui le transperçaient, était finie
+et il n’éprouvait plus la sensation de froid extrême.
+Il avait l’impression qu’il pourrait s’étendre dans
+la neige amoncelée et s’endormir paisiblement.</p>
+
+<p>Il savait ce que cela serait : un sommeil sans fin,
+avec les renards polaires pour ronger ensuite ses
+os ; aussi résistait-il à la tentation et s’obligeait-il
+à marcher encore. La tempête se précipitait toujours
+de la baie d’Hudson directement vers l’Ouest,
+lançant ses éternelles giboulées d’une neige ronde et
+dure comme de la grenaille de plomb ; de la neige
+qui avait paru d’abord pénétrer sa chair, qui crissait
+sous ses pieds comme si elle essayait de le faire
+trébucher et qui s’amassait en remblais et en montagnes
+sur sa route. S’il pouvait seulement rencontrer
+un bois, un abri ! C’est ce vers quoi il tendait
+maintenant son énergie.</p>
+
+<p>Lorsqu’il avait consulté sa montre la dernière
+fois, il était neuf heures du matin. Maintenant il
+était tard dans l’après-midi. Il pouvait aussi bien
+être nuit. Depuis longtemps, l’ouragan avait à
+moitié aveuglé Billy. Il ne pouvait voir à plus d’une
+douzaine de pas devant lui. Mais la petite flamme de
+vie qu’il portait en lui résistait toujours bravement.
+C’était une héroïque étincelle de vie, une étincelle
+qui s’obstinait, et dure à s’éteindre. Elle lui disait
+que lorsqu’il arriverait à un abri, il pourrait au
+moins le <i>sentir</i> et qu’il fallait lutter jusqu’au bout.
+Le paquet à son dos n’avait plus de sens ni de poids
+pour Billy. Il aurait pu faire un mille ou dix par
+heure. Cela n’avait pas d’importance qu’il se hâtât,
+cela n’aurait rien changé à sa situation présente.</p>
+
+<p>Beaucoup se seraient couchés parmi la neige et
+seraient morts en paix, faisant les rêves agréables
+qui viennent comme une sorte de récompense aux
+infortunés qui périssent de faim et de froid. Mais
+l’étincelle qui résistait ordonnait à Billy de mourir
+debout, s’il devait mourir. Ce fut cette étincelle qui
+le conduisit à la fin vers un simulacre de bois assez
+touffu pour lui fournir un abri contre le vent et la
+neige ; elle brûla alors un peu plus fort, sa flamme
+monta plus haut et lui rendit une sorte de vue nouvelle.</p>
+
+<p>Et alors, pour la première fois, il constata qu’il
+devait être nuit car une lueur brillait devant lui et
+tout le reste était obscur. Sa première pensée fut
+que c’était un feu de campement à des milles et à
+des milles, au loin. Puis cette lueur se rapprocha, si
+bien qu’il sut que c’était une lumière à la fenêtre
+d’une cabane. Il se traîna de ce côté-là et, quand il
+fut à la porte, il essaya d’appeler ; mais aucun son
+ne sortait de ses lèvres tuméfiées. Il lui sembla passer
+au moins une heure avant de pouvoir dégager ses
+pieds de ses raquettes. Pais il tâtonna après un
+loquet, poussa contre la porte et s’élança à l’intérieur
+de la hutte.</p>
+
+<p>Ce qu’il vit ressemblait à un tableau qui se serait
+brusquement révélé à la lueur d’un éclair. Dans la
+cabane, il y avait quatre hommes. Deux étaient assis
+à une table juste devant lui. L’un de ceux-là tenait
+un cornet levé et avait tourné vers lui un visage
+rude et barbu. L’autre était un tout jeune homme et,
+en ce moment, Billy fut frappé de ce fait bizarre que
+l’individu en question serrait dans ses mains une
+boîte de conserve. Une troisième personne le dévisageait
+de l’endroit où elle était en train de suivre le jeu
+des deux autres.</p>
+
+<p>Lorsque Billy entra, l’homme retirait justement
+de ses lèvres une bouteille à demi remplie. La quatrième
+personne était assise au bord d’un lit de
+camp avec un visage si blême et si amaigri qu’on
+l’aurait prise pour un cadavre, n’eût été le regard
+sombre de ses yeux caves. Billy respira l’odeur du
+whisky ; il flaira de la nourriture. Il ne vit aucun
+signe de bienvenue sur les visages tournés vers lui,
+mais il avança quand même, marmottant des paroles
+incohérentes. Et alors, l’étincelle, l’étincelle de vitalité
+qui s’obstinait en lui s’éteignit subitement et il
+s’écroula sur le plancher. Il entendit une voix qui
+venait à lui apparemment de très, très loin et qui
+disait :</p>
+
+<p>— Qui diable est-ce là ?</p>
+
+<p>Ensuite, après, lui sembla-t-il, un long temps, il
+entendit la même voix qui disait.</p>
+
+<p>— Foutez-le dehors !</p>
+
+<p>Après quoi, il perdit connaissance. Mais en ce
+dernier instant, entre la lumière et les ténèbres, il
+éprouva un étrange frisson qui lui donna l’envie de
+se remettre debout, car il lui semblait avoir reconnu
+la voix brutale qui avait dit : « Foutez-le dehors ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">CHAPITRE XXII<br>
+<span class="xsmall">FAMINE</span></h2>
+
+
+<p>Longtemps avant de reprendre ses sens, Billy
+savait qu’il n’était pas étendu dans la neige et qu’une
+boisson chaude descendait dans sa gorge. Lorsqu’il
+ouvrit les yeux, il n’y avait plus de lumière dans la
+cabane. Il faisait jour. Mac Veigh se sentait bien,
+mais il y avait quelque chose dans la cabane qui le
+tirait de son repos. C’était l’odeur du bacon frit. Toute
+sa fringale l’avait repris. La joie de vivre, de penser,
+brillait dans son visage amaigri tandis qu’il se
+redressait. Un autre visage, le visage barbu aux
+yeux rougis, un visage presque bestial dans sa
+farouche interrogation, se pencha sur lui.</p>
+
+<p>— Où est ta mangeaille, l’ami ?</p>
+
+<p>La question fit l’effet d’un coup de poignard.
+Billy n’entendit pas le son de sa propre voix tandis
+qu’il répondait :</p>
+
+<p>— Je n’en ai pas !</p>
+
+<p>La voix de l’homme barbu fut comme un rugissement,
+tandis qu’il criait aux autres :</p>
+
+<p>— Il n’a pas de victuailles !</p>
+
+<p>En ce moment, Billy réprima le cri qui sortait
+de ses lèvres. Il reconnaissait la voix maintenant
+et l’homme aussi. C’était Bucky Smith ! Billy se souleva
+à demi et retomba à la renverse. Bucky ne
+l’avait pas reconnu. Sa barbe à lui également, ses
+cheveux hirsutes et sa figure émaciée avaient empêché
+qu’on le reconnût.</p>
+
+<p>— Hé bien, nous partagerons, Bucky, murmura
+une voix faible. C’était celle de l’homme au visage
+blême et maigre qui était assis au bord du lit la
+nuit précédente.</p>
+
+<p>— Partage du diable ! grommela l’autre. C’est
+votre faute, à toi et à Sweedy. Vous avez tort !
+Vous avez tort !</p>
+
+<p>Ces mots frappèrent d’horreur les oreilles de Billy.
+La famine était dans la cabane. Il s’était échoué
+parmi des bêtes, non parmi des hommes ! Il vit
+l’individu au visage maigre se rasseoir de nouveau
+au bord du lit de camp. Sans mot dire, il regarda
+les autres pour voir qui était Sweedy. C’était le
+jeune homme qui tenait la boîte de haricots. C’était
+lui qui faisait griller du « bacon » sur le fourneau de
+tôle.</p>
+
+<p>— Nous partagerons, Henry et moi, dit-il. Je
+vous l’ai dit, la nuit dernière. Il regarda Billy :
+« Content que vous alliez mieux, félicita-t-il. Vous
+voyez, vous êtes tombé chez nous à un mauvais
+moment. Nous sommes aux abois pour la mangeaille.
+Nos deux Indiens sont partis en chasse voici une
+semaine et ils ne sont pas revenus. Ils sont morts ou
+filés et nous ne valons guère mieux que des mourants…
+si la tempête ne s’apaise pas très bientôt.
+Vous pouvez avoir un peu de notre nourriture à
+Henry et à moi. »</p>
+
+<p>C’était une froide invitation et qui manquait
+d’enthousiasme et de sympathie et Billy sentait
+que même cet homme-là souhaitait qu’il fût mort
+avant d’atteindre la cabane. Mais l’individu était
+humain, du moins n’avait-il pas joint sa voix à celle
+de l’autre qui avait désiré le rejeter au dehors. Il
+s’efforça de lui exprimer sa reconnaissance et, en
+même temps, de lui cacher sa faim.</p>
+
+<p>Il s’aperçut qu’il y avait trois minces tranches de
+lard dans la poële à frire, et il se rendit compte qu’il
+serait déplacé de révéler un appétit de crève-la-faim
+devant pareille détresse. Bucky le regardait
+bien en face, tandis qu’il se mettait debout et il
+était certain maintenant que l’homme qu’il avait
+fait chasser du service ne l’avait pas reconnu. Il
+s’approcha de Sweedy.</p>
+
+<p>— Vous m’avez sauvé la vie, dit-il en lui tendant
+la main. Voulez-vous me la serrer ?</p>
+
+<p>Sweedy lui donna une molle poignée de main.</p>
+
+<p>— C’est infernal ! fit-il à voix basse. Nous aurions
+eu des haricots ce matin, si je n’avais pas joué aux
+dés avec lui, la nuit dernière. Il désigna d’un signe
+de tête Bucky en train d’ouvrir la boîte. « Il a gagné. »</p>
+
+<p>— Mon Dieu !… commença Billy.</p>
+
+<p>Il n’acheva point. Sweedy retourna le bacon et
+ajouta :</p>
+
+<p>— Il m’a gagné un morceau de viande hier…
+un quart de livre de bacon. Le jour d’avant, il avait
+gagné à Henry sa dernière boîte de haricots. Il a sa
+part sous sa couverture par là, et il jure qu’il tuera
+le premier qui ira faire le singe près le son lit, de
+sorte que vous feriez bien de faire attention. Thompson — Il
+n’est pas encore levé — a choisi le whisky
+pour lui. Vous feriez bien de vous défier de lui également.
+Henry et moi nous partagerons avec vous.</p>
+
+<p>— Merci ! dit Billy. Ce seul mot lui faisait mal.</p>
+
+<p>Henry se leva du lit de camp, courbé et chancelant.
+Il avait l’air d’un mourant et, pour la première
+fois, Billy s’aperçut que ses cheveux étaient gris.
+C’était un tout petit homme et ses mains décharnées
+tremblaient tandis qu’il les tendait au-dessus du
+fourneau et faisait un signe de tête à Mac Veigh.
+Bucky avait enlevé le couvercle de sa boîte et s’approchait
+de l’étuve avec une casserole d’eau, se
+plaçant au côté de Billy sans le remarquer. Il traînait
+après lui une odeur fétide, une odeur de fumée de
+tabac et de whisky.</p>
+
+<p>Quand il eut mis l’eau sur le feu, il retourna vers
+l’un des lits de camp et une demi-douzaine d’épithètes
+grossières réveillèrent Thompson qui se leva
+stupidement encore à demi ivre. Henry s’était installé
+à la petite table et Sweedy l’y suivit avec le
+« bacon ». Billy ne bougea point. Il oubliait sa faim.
+Son pouls battait rapidement. Des sentiments l’envahissaient
+qu’il n’avait jamais connus ou imaginés
+auparavant. Était-il possible que ce fussent-là des
+gens de son espèce ? Une sorte de folie leur avait-elle
+enlevé tout instinct d’humanité ? Il vit les yeux
+rougis de Thompson fixés sur lui ; il se détourna
+pour éluder leur regard interrogateur et stupide.
+Bucky renversait dans la casserole la boîte de haricots.
+Derrière lui, la porte grinça et Billy entendit
+le gémissement de l’ouragan. Il lui arrivait maintenant
+comme une sorte de bruit amical.</p>
+
+<p>— Il vaut mieux vous mettre à l’œuvre, l’ami,
+entendit-il Sweedy lui dire. Voici votre portion.</p>
+
+<p>Une des minces tranches de bacon et un biscuit
+durci l’attendaient sur une petite assiette. Il mangea
+aussi âprement que Sweedy et Henry et but une
+tasse de thé chaud. En deux minutes le repas fut
+achevé. Il était terriblement insuffisant. Les quelques
+bouchées de nourriture excitèrent sa fringale
+et il ne pouvait détacher les yeux de Bucky Smith
+et de ses haricots. Bucky était le seul à paraître bien
+nourri et le dégoût de Mac Veigh s’accrut quand
+Henry se pencha vers lui et lui dit tout bas.</p>
+
+<p>— Il n’a pas eu mes haricots de franc jeu. J’avais
+trois as et double deux et il a ramassé sur trois cinq
+et deux six. Quand j’ai protesté, il m’a appelé menteur
+et m’a battu. Ce sont mes haricots et ceux de
+Sweedy.</p>
+
+<p>Tout en parlant, les yeux sanguinolents du petit
+homme ressemblaient à ceux d’un meurtrier.</p>
+
+<p>Billy garda le silence. Il ne se souciait guère de
+bavarder ou de poser des questions. Personne ne
+lui demandait qui il était ni d’où il venait et il ne
+se sentait nullement enclin à en savoir davantage
+sur ces hommes qu’il avait rencontrés. Bucky avait
+terminé, il s’essuya la bouche du revers de sa main
+et regarda Billy.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’on va venir avec moi chercher du
+bois ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Voilà ! répondit Billy.</p>
+
+<p>Pour la première fois il s’examina. Il boitillait
+et était extrêmement faible, mais apparemment sain
+et sauf par ailleurs. Le froid excessif n’avait gelé
+ni ses oreilles ni ses pieds. Il chaussa ses lourds
+mocassins, endossa sa grosse capote, mit sa casquette
+de fourrure et suivit Bucky vers la porte.
+Un étrange malaise le dominait. Il était persuadé
+que son vieil adversaire ne l’avait pas reconnu et
+pourtant il comprenait qu’il pouvait être reconnu
+d’une minute à l’autre. Si Bucky venait à le reconnaître
+quand ils seraient dehors seuls…</p>
+
+<p>Il n’avait point peur, mais il frissonna. Il était trop
+faible pour engager une lutte sérieuse. Il ne surprit
+pas le regard mauvais que Bucky lança à Thompson.
+Henry le remarqua et ses yeux étroits se firent plus
+petits et plus sombres.</p>
+
+<p>Sur leurs raquettes, les deux hommes sortirent
+parmi la bourrasque, Bucky portant une hache. Il
+traversa la corne d’un maigre boqueteau et une
+large clairière que la tempête balayait si farouchement
+que leurs traces s’effaçaient derrière eux à
+mesure qu’ils avançaient.</p>
+
+<p>Billy s’imaginait qu’ils avaient parcouru un quart
+de mille, quand ils atteignirent la crête d’un ravin
+tellement escarpé qu’il formait quasiment un précipice.
+Pour la première fois Bucky toucha son compagnon.
+Il le saisit par un bras et dans sa voix il y
+avait un accent de triomphe inhumain et moqueur.</p>
+
+<p>— Vous pensiez que je ne vous reconnaissais pas,
+hein, Billy ? demanda-t-il. Eh bien ! si ! et j’ai précisément
+attendu pour vous avoir dehors, tout seul.
+Billy, vous souvenez-vous de ma promesse ? J’ai
+changé d’idée depuis lors. Je ne vais pas vous tuer.
+C’est trop dangereux. Il est plus sage de vous laisser
+mourir de votre belle mort, comme vous allez mourir
+aujourd’hui ou cette nuit. Si vous revenez à la
+cabane, je vous tire dessus.</p>
+
+<p>D’un mouvement si prompt que Billy n’eut pas
+l’occasion d’y parer, Bucky l’envoya rouler, tête
+première, au fond du ravin. La neige épaisse le préserva
+dans sa chute interminable. Pendant quelques
+instants, Billy resta étendu, étourdi. Puis il se releva
+en titubant et leva les yeux. Bucky était parti. La
+première pensée de Mac Veigh fut de retourner à la
+cabane. Il pouvait aisément la retrouver et là
+affronter Bucky devant les autres. Et pourtant il
+ne bougea point.</p>
+
+<p>Il inclinait de moins en moins à retourner là-bas
+et, après avoir un peu hésité, il décida de continuer
+seul sa lutte pour la vie. Somme toute, sa situation
+ne serait pas beaucoup plus désespérée que celle
+des hommes qu’il avait laissés derrière lui à la
+cabane. Il boutonna strictement sa capote, s’assura
+que ses raquettes étaient toujours bien attachées et
+regrimpa sur le flanc opposé du ravin.</p>
+
+<p>Le petit bois se réduisait à rien de nouveau et
+Billy se jeta hardiment dans les fourrés bas. Tandis
+qu’il marchait, il se demandait ce qui arriverait
+à la cabane. Il pensait que, des quatre, Henry ne
+survivrait pas et que Bucky s’en tirerait le plus
+facilement de tous. Ce ne fut pas avant l’été suivant
+que Mac Veigh apprit les actes de folie d’Henry et
+la façon terrible dont il s’était vengé de Bucky en
+lui plantant un couteau entre les côtes.</p>
+
+<p>Billy se trouvait déjà à même de calculer la somme
+d’énergie renfermée dans une tranche de bacon et
+un biscuit gelé. Ce n’était guère. Longtemps avant
+midi sa faiblesse première l’avait repris. Il éprouvait
+même une difficulté plus grande à traîner les pieds
+dans la neige et il lui semblait maintenant que tout
+désir l’avait abandonné et que même l’étincelle de
+résistance s’était éteinte. Il résolut d’aller de l’avant
+jusqu’à la tombée de la nuit.</p>
+
+<p>Alors, il s’arrêterait, allumerait du feu et s’endormirait
+à la chaleur.</p>
+
+<p>Au cours de l’après-midi il sortit des broussailles
+pour pénétrer dans une région plus sauvage. Sa progression
+était plus lente, mais plus agréable, car
+parfois il était abrité contre le vent. Une obscurité
+plus épaisse et plus sombre que celle de la tempête
+l’enveloppa lorsqu’il arriva à un endroit qui lui
+parut être la limite de la région désolée. Le sol cédait
+sous ses pas, et là-bas, au dessous de lui, dans un
+ravin protégé du vent et de la neige, il aperçut les
+cimes noires des sapins touffus. Il se mit à y descendre
+en s’aidant des pieds et des mains. Ses yeux
+étaient incapables de juger de la distance ou des
+accidents de terrain et il glissa. Il glissa une douzaine
+de fois pendant les cinq premières minutes
+puis il arriva une fois où il ne put se raccrocher et il
+roula, comme une masse, au bas de la pente de
+neige.</p>
+
+<p>Il s’arrêta dans un épouvantable heurt et, pour
+la première fois pendant sa chute, il aurait volontiers
+hurlé de douleur. Mais la voix qu’il entendit
+ne partait point de ses lèvres. C’était la voix d’une
+autre personne, ensuite deux, trois, plusieurs voix,
+lui sembla-t-il. Ses yeux éblouis discernèrent des
+objets sombres qui s’agitaient dans la neige drue
+autour de lui et, juste au delà de ces objets, il y avait
+quatre ou cinq hauts tumuli de neige pareils à des
+tentes disposées en cercle.</p>
+
+<p>Il savait ce que c’était. Il avait dégringolé au
+beau milieu d’un camp d’Indiens. Dans sa joie, il
+voulut crier quelques mots de sympathie, mais il
+était sans voix. Alors, les silhouettes qui s’agitaient
+le saisirent et on le transporta dans le cirque des
+monticules de neige. La dernière chose dont il eut
+conscience, ce fut que de la chaleur pénétrait ses
+poumons.</p>
+
+<p>Ce fut un visage qu’il vit ensuite, tout d’abord
+après cela, un visage qui semblait venir vers lui,
+lentement, lentement, du fond de la nuit et s’approcher
+de plus en plus près jusqu’à ce qu’il reconnût
+une silhouette de jeune fille aux larges yeux
+noirs extraordinairement brillants. Dans ces premiers
+instants de conscience recouvrée, il vint à
+Mac Veigh la fantastique pensée qu’il mourait et
+que le visage entrevu faisait partie d’un rêve
+agréable.</p>
+
+<p>S’il en était ainsi, du moins était-il tombé parmi
+des amis. Ses yeux s’ouvrirent plus grands, il remua
+et le visage se recula, mouvement qui provoqua le
+retour à la vie. Il revint, d’un coup, à la réalité.</p>
+
+<p>Il revit en pensée tout ce qui lui était arrivé jusqu’au
+moment où il avait dégringolé au bas de la
+colline et dans le campement indien. Juste au-dessus
+de lui, il aperçut le sommet en forme d’entonnoir
+d’un large wigwam de bouleau et, à ses pieds, il vit,
+dans la paroi de bouleau, une ouverture par laquelle
+s’échappait un ruban bleu de fumée. Il était dans
+un wigwam. Il y faisait chaud et il s’y trouvait bien.
+En se demandant s’il était blessé, il remua. Bouger
+lui fit pousser un cri aigu de douleur.</p>
+
+<p>C’était la première manifestation de vie véritable
+qu’il eût donnée et aussitôt le visage se pencha
+de nouveau sur lui. Il le discerna complètement
+cette fois avec ses grands yeux sombres et ses joues
+ovales encadrées de longues tresses de cheveux noirs.
+Une main toucha son front, fraîche et douce, et une
+demi-douzaine de mots harmonieux prononcés à
+voix basse essayèrent de calmer Billy. La jeune fille
+était une Crie. A sa voix, une Indienne accourut près
+de la jeune fille, considéra Billy un moment puis
+s’en alla jusqu’à la porte du wigwam parler, à voix
+basse, à quelqu’un qui était au dehors.</p>
+
+<p>Quand elle revint, un homme la suivait. Il était
+vieux et cassé, la figure amaigrie. Les os de ses
+pommettes saillaient, tant la peau y adhérait étroitement.
+Derrière lui arriva un homme plus jeune,
+aussi droit qu’un jeune arbre, à la robuste carrure,
+la tête façonnée comme un bronze sculpté. Cet
+homme portait un poisson gelé qu’il tendit à la
+femme. En le lui donnant, il lui dit en crie ces quelques
+mots que Billy comprit :</p>
+
+<p>— <i>Voilà le dernier poisson !</i></p>
+
+<p>Pendant un moment, on eût dit qu’une main
+redoutable broyait le cœur de Mac Veigh, et en
+arrêtait presque les battements. Il vit la femme
+prendre le poisson et, avec un couteau, le couper
+en deux parties égales dont elle jeta l’une dans une
+marmite d’eau bouillante suspendue au-dessus du
+foyer de pierres construit sous l’ouverture du mur.</p>
+
+<p>Ils partageaient avec lui leur dernier poisson !
+Billy tenta de se lever. Le plus jeune des deux
+hommes vint à lui et posa une peau d’ours derrière
+ses épaules. Celui-ci avait rassemblé quelques mots
+de patois des métis français et anglais.</p>
+
+<p>— Vous chercher, dit-il, vous blessé, vous faim.
+Vous avoir à manger bientôt.</p>
+
+<p>Il désigna de la main la marmite d’eau bouillante.
+Pas un muscle de son admirable figure ne
+remua. Il y avait quelque chose de divin dans son
+impassibilité, quelque chose de majestueux dans la
+manière dont il se déplaçait et respirait. Il s’assit
+en silence, pendant que la jeune fille apportait la
+moitié du dernier poisson et il ne prononça pas une
+parole tant que Billy eut fini de manger, ému à constater
+qu’il prenait un peu de la vie de ces braves
+gens. Et quand il parla, ce fut pour engager son hôte
+à achever le poisson.</p>
+
+<p>Lorsque Billy eut dit quelques mots en crie à
+l’Indien, celui-ci aussitôt lui tendit la main et son
+visage rayonna, tandis que Billy la lui serrait.
+L’homme s’appelait Mukoki, à ce qu’il dit, et il
+raconta alors ce qui était arrivé. Ils avaient été
+vingt-deux personnes au camp et maintenant ils
+étaient quinze, sept étant morts : quatre hommes,
+deux femmes et un enfant. Chaque jour, pendant
+la grande tempête de neige, ces hommes étaient
+partis à la recherche vaine de gibier et, à chacun
+de ces derniers jours, l’un d’eux n’était pas revenu.
+Quatre étaient morts ainsi. On avait mangé les
+chiens. Plus de blé ni de poisson. Il ne restait qu’un
+peu de farine et c’était pour les femmes et les
+enfants. Les hommes n’avaient mangé, depuis cinq
+jours, que des écorces et des racines et il semblait
+qu’il n’y eût plus rien à espérer. C’était la mort que
+de s’éloigner un peu du camp. Ce matin, deux
+hommes étaient partis pour le poste le plus proche,
+mais Mukoki avouait tranquillement qu’ils ne
+reviendraient jamais.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, le lendemain, la nuit terrible et
+le terrible jour suivants s’écoulèrent des heures que
+Billy n’oublierait jamais. Il s’était luxé sérieusement
+une hanche dans sa chute et ne pouvait se
+lever de son lit. Mukoki était souvent à son côté, la
+figure plus tirée, les yeux moins brillants. Le second
+jour, vers la fin de l’après-midi, leur arriva de l’un
+des <i>tepees</i> une plainte sourde et lamentable, un gémissement
+de douleur qui se mettait à l’unisson de la
+tempête et semblait en faire partie. Un enfant était
+mort et la mère le pleurait.</p>
+
+<p>Ce soir-là encore, un des chasseurs du camp ne
+réussit pas à rentrer au crépuscule. Mais le lendemain
+arrivèrent en même temps la fin de la tempête
+et de la famine. Dès l’aube, le soleil se montra. Et
+de bonne heure, dans la journée, un des chasseurs
+accourut de la forêt, fou de joie. Il s’était aventuré
+plus loin que les autres et avait trouvé un parc
+d’élans. Il avait tué deux des bêtes et rapportait
+de la viande pour un premier festin.</p>
+
+<p>Cette dernière grande tourmente de l’hiver de
+1910 s’acheva à l’époque de la fonte des neiges et,
+aussitôt que la température se mit à remonter, le
+changement fut prompt. En moins d’une semaine
+la neige s’amollit sous les pas. Deux jours plus tard,
+Billy se leva pour la première fois en clopinant.
+Puis dans l’intervalle d’un seul jour et d’une seule
+nuit, la gloire du printemps septentrional éclata
+sur la solitude. Le soleil se levait chaud et doré. Au
+flanc des monts et dans les vallons, les eaux se précipitaient
+en torrents écumeux et chantants.</p>
+
+<p>Les pampres rouges empourpraient les rocs nus.
+Les hochequeues, les geais et les tourterelles des
+bois voletaient autour du camp et l’air s’emplissait
+des parfums épars de la vie neuve qui sortait de la
+terre, des arbres et des broussailles.</p>
+
+<p>Avec la santé et la force qui lui revenaient, croissait
+d’heure en heure, chez Billy, l’impatience d’arriver
+à la cabane de Mac Tabb. Il serait parti avant
+que sa hanche blessée le mît en état de voyager, si
+Mukoki ne l’avait retenu.</p>
+
+<p>Enfin, le jour arriva où il dit adieu à ses amis
+de la forêt et il s’élança vers le Sud.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23">CHAPITRE XXIII<br>
+<span class="xsmall">LA MÈRE ET L’ENFANT</span></h2>
+
+
+<p>Les longues journées et les longues nuits d’inaction
+que Billy avait passées au camp indien lui
+avaient fourni l’occasion de réfléchir plus tranquillement
+au drame qui était survenu dans sa vie et,
+ses forces renaissant, il s’était en partie dégagé du
+gouffre de désespoir où il avait sombré.</p>
+
+<p>Deane était mort. Isabelle était morte. Mais le
+bébé d’Isabelle vivait toujours et, dans l’espoir de
+la retrouver et de la réclamer comme sienne, Billy
+forgeait d’autres rêves des cendres de tout le bonheur
+qui lui avait échappé.</p>
+
+<p>Il pensait qu’il rencontrerait Mac Tabb à la
+cabane et qu’il y trouverait l’enfant. Il avait tellement
+cru qu’Isabelle survivrait qu’il n’avait point
+parlé à Mac Tabb de l’oncle qui l’avait chassée de la
+vieille maison de Montréal. Il était content d’avoir
+gardé devers lui ce secret, car il n’y avait nulle
+chance dès lors que Rookie eût trouvé des parents
+de la fillette et Mac Veigh résolut de ne point
+abandonner la petite Isabelle. Il la garderait pour
+lui.</p>
+
+<p>Il retournerait vers les régions civilisées, car il
+lui faudrait y vivre dans l’intérêt de l’enfant. Il
+fonderait pour elle un foyer avec un jardin, des
+chiens, des oiseaux et des fleurs. Grâce au produit
+de sa mine d’argent, il disposerait de quinze mille
+dollars, et l’enfant ne connaîtrait jamais la pauvreté.
+Il ferait son éducation, lui achèterait un piano et elle
+ne manquerait ni de jolies toilettes, ni des objets qui
+en feraient une lady. Ils seraient ensemble et inséparables
+toujours. Et quand elle serait grande, il
+priait, du fond de l’âme, qu’elle ressemblât à l’autre
+Isabelle… sa mère.</p>
+
+<p>Son chagrin était immense. Il savait qu’il ne
+parviendrait jamais à oublier ; que les vieux souvenirs
+de la solitude et de la femme qu’il avait aimée
+s’imposeraient à lui, des années après des années,
+avec leur vieux chagrin. Mais ces pensées nouvelles
+et ces plans d’avenir pour l’enfant rendaient sa douleur
+moins poignante.</p>
+
+<p>Ce fut tard dans l’après-midi d’un jour ensoleillé
+et plein de tiédeur printanière, qu’il arriva au Petit
+Castor, à peu de distance de la cabane de Mac Tabb.
+Il courut quasiment de là jusqu’à la clairière et le
+soleil se couchait précisément derrière la forêt, à
+l’Ouest, lorsqu’il s’arrêta à la lisière de la cavée et
+aperçut la cabane. C’était de cet endroit qu’il avait
+vu la petite Isabelle pour la dernière fois. Le buisson
+derrière lequel il s’était dissimulé était à moins
+de douze pas de là. Il le remarqua, ensuite il observa
+des choses qui firent passer dans son cœur un frisson
+glacial.</p>
+
+<p>Un sentier conduisait dans la forêt de l’endroit
+où il se trouvait. Ce sentier était presque recouvert
+déjà par un enchevêtrement de hautes herbes et de
+plantes de l’année précédente. Rookie devait avoir
+frayé un nouveau sentier, pensa-t-il.</p>
+
+<p>Puis, craintivement, il parcourut des yeux la
+clairière et enfin regarda la cabane. Partout, un
+air de désolation. Nulle fumée ne s’échappait de la
+cheminée. La porte était close. Nulle apparence de
+vie aux alentours. Nul bruit de chiens, ni éclat de
+rire, ni son de voix pour rompre le mortel silence.</p>
+
+<p>Respirant à peine, Billy avança, le cœur de plus
+en plus angoissé par la crainte qui l’étreignait. La
+porte de la cabane n’était pas barricadée. Il l’ouvrit,
+Rien à l’intérieur. Le vieux fourneau était brisé.
+Les lits dégarnis n’avaient pas servi depuis des
+mois, depuis deux ans peut-être. Comme Billy avançait
+encore d’un pas dans la hutte, une hermine s’enfuit
+devant lui. Il entendit, un moment après, le
+cri aigu pareil à un cri de souris de sa nichée, sous le
+plancher de sapin. Il retourna à la porte et resta
+debout sur le seuil.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! gémit-il.</p>
+
+<p>Il regarda du côté de la cabane de Croisset où
+Isabelle était morte. Avait-il quelque chance de
+trouver par là ? Il se le demandait. Il ne restait que
+peu d’espoir, mais il partit en hâte, en suivant le
+vieux sentier. L’obscurité du soir tombait rapidement
+autour de lui. Il faisait presque noir lorsqu’il
+arriva à l’autre clairière. Et de nouveau il poussa un
+cri d’angoisse. Ici, plus de cabane. Mac Tabb y avait
+mis le feu après l’épidémie.</p>
+
+<p>A l’endroit où la hutte s’était élevée se dressait
+maintenant un décombre noirci et calciné, déjà en
+partie recouvert par la verdure de la solitude. Billy
+serra les poings farouchement et s’éloigna, fouillant
+du regard les alentours. Quelques pas plus loin, il
+trouva ce que Mac Tabb lui avait dit qu’il trouverait :
+un tertre et une croix de bois. Et alors, malgré
+la force de volonté qu’il portait en lui, il se laissa
+tomber sur la tombe d’Isabelle et un grand sanglot
+le secoua.</p>
+
+<p>Quand il leva la tête, longtemps après, les étoiles
+brillaient au ciel. Il faisait une nuit admirablement
+calme et tout ce qu’il pouvait entendre c’était le
+bouillonnement et la chanson des eaux printanières
+du Petit Castor. Il se leva en silence et resta un
+moment debout sur la tombe, aussi immobile qu’une
+statue. Ensuite, il s’en alla par le vieux sentier qui
+l’avait amené. A l’extrémité de la clairière, il se
+retourna et murmura pour lui-même et pour <i>Elle</i>.</p>
+
+<p>— Je reviendrai, Isabelle, je reviendrai.</p>
+
+<p>A la cabane de Mac Tabb, il avait laissé son sac.
+Il en passa les courroies à ses épaules et repartit
+dans la direction du Sud. Il n’y avait plus pour lui
+qu’une seule chance à tenter désormais. On connaissait
+Mac Tabb au fort Le Pas. Il s’y ravitaillait et
+y vendait ses fourrures. Quelqu’un pourrait savoir
+où il était parti avec le bébé Isabelle.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’après s’être éloigné de plusieurs
+milles de la scène de mort et de ses espoirs anéantis
+qu’il étendit ses couvertures et se coucha pour la
+nuit. Il était debout et avait déjeuné dès l’aube. Le
+quatrième jour de marche, il arrivait au petit poste
+extrême de la solitude — le terminus de la voie
+ferrée — dans le Saskatchewan. En moins d’une
+heure, il apprit que Rookie Mac Tabb n’était pas
+venu au poste Le Pas depuis près de deux ans. Personne
+ne l’avait vu accompagné d’un enfant.</p>
+
+<p>Cette même nuit, un convoi de construction partait
+pour Etomamie, là-bas, sur la ligne principale,
+et Billy ne perdit pas de temps à décider ce qu’il
+ferait. Il irait à Montréal. Si la petite Isabelle n’était
+pas là, elle était encore quelque part dans la région
+sauvage avec Mac Tabb. Alors Billy y retournerait
+et il trouverait, dût-il y consacrer sa vie.</p>
+
+<p>Des jours et des nuits de voyage suivirent et,
+pendant ces jours et ces nuits, Mac Veigh souhaita
+ne point trouver l’enfant à Montréal. Si par hasard
+Mac Tabb avait découvert la famille de la fillette,
+si Isabelle lui avait révélé son secret avant de mourir,
+son dernier espoir en ce monde s’évanouissait. Il ne
+s’attarda pas à chercher de nouveaux vêtements.
+Cela aurait signifié manquer le train.</p>
+
+<p>Il portait encore son équipement de trappeur, y
+compris sa casquette de fourrure. A mesure qu’il
+avançait plus à l’Est, on commençait à le dévisager
+avec curiosité. Il se fit raser la barbe par le conducteur
+du train, mais ses cheveux étaient longs, ses
+mocassins et ses chaussettes allemandes étaient en
+guenilles et usées, il y avait des déchirures dans
+sa casaque de caribou et sa chemise grossière en
+flanelle de la baie d’Hudson. Les fatigues endurées
+avaient creusé leurs rides sur son visage. Il y avait
+quelque chose autour de lui, en dehors de son étrange
+accoutrement, qui firent que les hommes le regardèrent
+plus d’une fois. Les femmes, plus fines observatrices
+que les hommes, soupçonnaient le grand chagrin
+installé à l’arrière-plan de ses yeux. Comme il approchait
+de Montréal, il se tint de plus en plus à l’écart
+des autres voyageurs. Lorsqu’enfin le train s’en alla
+stopper à la grande gare, au cœur de la cité, Billy
+franchit les grilles et grimpa rapidement la côte vers
+le mont Royal.</p>
+
+<p>Il pouvait être une heure après dîner et il n’avait
+rien mangé depuis le matin. Mais il ne pensait pas
+à sa faim. Vingt minutes plus tard, il était au bas de
+la rue qu’Isabelle avait habitée. L’une après l’autre,
+il dépassa les antiques maisons de briques et de
+pierre cachées derrière leurs solides murailles. Nul
+changement depuis des années qu’il était venu là.
+A mi-chemin, entre la côte et le bas de la montagne,
+il aperçut un vieux jardinier qui émondait du lierre
+autour d’un ancien canon, au bord de l’avenue.</p>
+
+<p>Il s’arrêta et demanda :</p>
+
+<p>— Pouvez-vous m’indiquer où habite Henri Lecours ?</p>
+
+<p>Le vieux jardinier le dévisagea curieusement pendant
+une minute et répondit :</p>
+
+<p>— Lecours ? Henri Lecours ? Voilà sa maison, là-haut,
+derrière le mur de grès rouge… Est-ce la maison
+que vous voulez voir ou Lecours ?</p>
+
+<p>— Les deux, fit Billy.</p>
+
+<p>— Henri Lecours est mort il y a trois ans, répliqua
+le jardinier. Êtes-vous un de ses parents ?</p>
+
+<p>— Non ! non ! s’écria Billy, s’efforçant de garder
+de la fermeté à sa voix, tandis qu’il questionnait
+encore.</p>
+
+<p>— Y a-t-il là d’autres personnes ? Et qui est-ce ?</p>
+
+<p>Le vieillard secoua la tête.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas trop… Il y a une petite fille,
+quatre ou cinq ans, avec des cheveux blonds… Elle
+jouait dans le jardin quand je suis passé tout à
+l’heure… Je l’ai entendue avec le chien.</p>
+
+<p>Billy n’attendit pas d’en savoir davantage. Remerciant
+son informateur, il gravit rapidement la
+montée jusqu’au mur de grès rouge. Avant d’arriver
+à la grille de fer rouillée, lui aussi entendit un rire
+d’enfant et son cœur se mit à battre furieusement.
+C’était juste de l’autre côté de la muraille. Dans sa
+précipitation, il posa le bord de son pied chaussé
+de mocassin entre deux pierres disjointes et se hissa
+jusqu’à la crête. Il plongea le regard dans un vaste
+jardin et, à une douzaine de pas, tout près d’un
+massif touffu d’arbustes, il vit un enfant qui jouait
+avec un toutou. Le soleil luisait sur les cheveux
+dorés de la fillette. Billy entendit un joyeux éclat de
+rire et puis, pendant une minute, le joli minois se
+tourna vers lui.</p>
+
+<p>En ce moment, Billy oublia tout et, jetant un cri
+de bonheur, il prit son élan et sauta de l’autre côté
+de la muraille.</p>
+
+<p>— Isabelle, Isabelle, ma petite Isabelle.</p>
+
+<p>Il était près d’elle, à genoux. Il la tenait, comme
+un affamé, dans ses bras et, l’espace d’une seconde,
+l’enfant fut si effrayée qu’elle retint son souffle et le
+regarda sans dire un mot.</p>
+
+<p>— Ne me reconnaissez-vous pas ? Ne me reconnaissez-vous
+pas ? sanglotait-il. Petite Mystère, Isabelle !</p>
+
+<p>Il entendit du bruit, un cri étrange, étranglé, et
+il leva les yeux. De derrière le massif était venue
+une jeune femme et elle regardait Billy Mac Veigh,
+le visage aussi pâle que la mort. Il se releva chancelant
+et il crut qu’enfin il était devenu fou. Car
+c’était Isabelle Deane qu’il voyait là et ses yeux
+bleus le regardaient comme ils l’avaient regardé un
+instant, cette nuit d’il y avait si longtemps, à la
+lisière de la steppe.</p>
+
+<p>Il ne pouvait parler. Et alors, comme il reculait
+d’un pas, en titubant, vers le mur, il tendit ses bras
+en loques sans savoir au juste ce qu’il faisait et il
+murmura son nom à elle, comme il l’avait murmuré
+des centaines de fois, le soir, à côté de son feu de
+campement solitaire. La faim, la misère, les semaines
+de maladie et sa lutte presque surhumaine pour
+atteindre la cabane de Mac Tabb et ensuite son
+retour à la vie civilisée avaient dompté ses dernières
+énergies. Pendant des jours il avait vécu sur les
+réserves de force de ses nerfs qui l’abandonnaient
+maintenant, le laissant hébété et chavirant. Il tenta
+de surmonter la faiblesse qui semblait avoir consumé
+la suprême parcelle de vigueur de son corps épuisé,
+mais, en dépit de ses plus rudes efforts, le jardin
+ensoleillé s’assombrit tout à coup à ses yeux.</p>
+
+<p>En cet instant, la vision devint une réalité et
+comme il se retournait vers la muraille, Isabelle
+Deane l’appela par son nom. L’instant d’après elle
+était près de lui, le saisissant presque farouchement
+par les bras et l’appelant encore et encore par son
+nom. Faiblesse et étourdissement l’abandonnèrent
+sur-le-champ, mais, en ce moment, il se rendit
+compte qu’il devait partir, sauter par-dessus la
+muraille.</p>
+
+<p>— Je ne serais pas venu… mais je… je vous
+croyais morte, dit-il. On m’avait dit que vous étiez
+morte… Je suis content, content, mais je ne serais
+pas venu…</p>
+
+<p>Elle sentit peser une minute tout le poids de son
+corps sur ses bras. Elle voyait ce que trahissait ce
+visage : la misère, le chagrin, les stigmates du ravage
+laissé par la fièvre.</p>
+
+<p>Et, pendant ces minutes-là, Billy ne voyait plus
+l’admirable regard qui se révélait dans les yeux
+d’Isabelle, il n’en voyait plus le merveilleux éclat.</p>
+
+<p>— C’est la mère de Joë l’Indien qui est morte,
+l’entendit-il dire. Et depuis lors, nous avons attendu,
+attendu, attendu, la petite Isabelle et moi. J’ai été
+là-bas, sur la tombe de David et j’ai vu ce que
+vous avez fait, ce que vous avez écrit au fer rouge
+sur la croix. Un jour, je le savais, vous reviendriez
+vers moi. Et nous vous attendions…</p>
+
+<p>Sa voix n’était qu’un murmure à peine, mais
+Billy l’entendit et tout aussitôt son vertige cessa.
+Il vit le soleil briller sur les beaux cheveux d’Isabelle
+et le regard de ses yeux.</p>
+
+<p>— Je suis désolée, désolée, si désolée d’avoir parlé
+comme je l’ai fait… d’avoir dit que vous l’aviez tué,
+continuait-elle. Vous vous rappelez, j’ai dit que si je
+guérissais…</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et vous avez cru que je voulais dire que si je
+guérissais, vous deviez partir et vous l’avez promis…
+et vous avez tenu votre promesse. Mais je ne pouvais
+pas achever. Cela ne me semblait pas bien alors.
+Je voulais vous dire, en outre, que j’étais désolée et
+que… si je guérissais, vous pourriez revenir… un
+jour… quelque part et puis…</p>
+
+<p>— Isabelle !</p>
+
+<p>— Et maintenant, vous pouvez me redire ce que
+vous m’avez dit là-bas, au sortir de la steppe, il y a
+si longtemps…</p>
+
+<p>— Isabelle ! Isabelle !</p>
+
+<p>— Vous comprenez, dit-elle doucement. Vous
+comprenez… ce n’est pas possible tout de suite…
+peut-être pas l’an prochain encore… Mais maintenant…</p>
+
+<p>Elle se rapprocha davantage.</p>
+
+<p>— Vous pouvez m’embrasser, dit-elle, et il faut
+embrasser aussi la petite Isabelle. Il ne faut plus
+partir bien loin ensuite… C’est si triste d’être seule,
+si terriblement triste d’être seule avec ses pensées,
+dans une ville. Et nous sommes heureuses que vous
+soyez venu, si heureuses…</p>
+
+<p>Le murmure de sa voix se brisa en un sanglot.
+Et tandis que Billy ouvrait tout grands ses bras en
+loques et la serrait contre lui, il l’entendit soupirer
+encore et encore :</p>
+
+<p>— Nous sommes heureuses, heureuses, heureuses
+que vous soyez revenu près de nous.</p>
+
+<p>— Et est-ce que je puis rester ?</p>
+
+<p>Elle leva vers lui un regard illuminé pour l’accueillir.</p>
+
+<p>— Si vous me désirez toujours, murmura-t-elle,
+vous pouvez rester.</p>
+
+<p>Enfin, il ne douta plus. Mais il ne pouvait prononcer
+une parole. Il pencha son visage contre celui
+d’Isabelle et, pendant un moment, ils restèrent ainsi,
+tandis que du fond du jardin, là-bas, montait le
+bruit joyeux d’un éclat de rire enfantin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— La plus terrible chose du monde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Billy rencontre la femme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">12</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— « En l’honneur du vivant »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">19</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Les chasseurs d’homme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">33</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— Billy suit Isabelle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">47</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— La fuite</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">59</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">— La folie de Pelletier</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">69</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">— Petite Mystère</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">80</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">— Le secret du mort</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">90</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">— Au mépris de la loi</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">101</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">— La nuit de danger</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">113</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">— Petite Mystère retrouve son père</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">121</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">— Les deux dieux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">134</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
+<td class="drap">— Le bonhomme de neige</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">143</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
+<td class="drap">— La mort rouge et Isabelle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">148</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
+<td class="drap">— La loi homicide</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">159</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
+<td class="drap">— Isabelle affronte l’abîme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
+<td class="drap">— L’accomplissement d’une promesse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
+<td class="drap">— Un pélerinage à la steppe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">192</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
+<td class="drap">— La lettre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">203</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
+<td class="drap">— L’étincelle de vie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">209</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td>
+<td class="drap">— Famine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">216</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td>
+<td class="drap">— La mère et l’enfant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">229</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER LE</span> 23 <span class="xsmall">AVRIL<br>
+MIL NEUF CENT VINGT-SIX PAR<br>
+L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE<br>
+POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET</span> C<sup>ie</sup></p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77086 ***</div>
+</body>
+</html>
+
diff --git a/77086-h/images/cover.jpg b/77086-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..65af965
--- /dev/null
+++ b/77086-h/images/cover.jpg
Binary files differ