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+ <title>En marge des marées | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77053 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em">JOSEPH CONRAD</p>
+
+<h1>EN MARGE<br>
+DES MARÉES</h1>
+
+<p class="c">TRADUCTION DE G. JEAN-AUBRY</p>
+
+<p class="c small">ÉDITION ORIGINALE</p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+ÉDITIONS DE LA<br>
+NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br>
+3, RUE DE GRENELLE. 1921</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</p>
+
+<p class="c">ŒUVRES COMPLÈTES DE JOSEPH CONRAD<br>
+<span class="xsmall">TRADUITES SOUS LA DIRECTION DE ANDRÉ GIDE</span></p>
+
+<p class="c xsmall i">PAR</p>
+
+
+<p class="cc xsmall">G. JEAN-AUBRY<br>
+MARC CHADOURNE<br>
+G. D’HARCOURT<br>
+HENRI HOPPENOT<br>
+ANDRÉE JOUVE<br>
+PHILIPPE NEEL<br>
+ISABELLE RIVIÈRE<br>
+ANDRÉ RUYTERS<br>
+GENEVIÈVE SÉLIGMANN-LUI</p>
+
+
+
+<p class="c xsmall i">PARUS</p>
+
+
+<p class="c">LE TYPHON<br>
+<span class="xsmall">TRADUCTION DE ANDRÉ GIDE</span></p>
+
+<p class="c">LA FOLIE-ALMAYER<br>
+<span class="xsmall">TRADUCTION DE GENEVIÈVE SÉLIGMANN-LUI</span></p>
+
+<p class="c">SOUS LES YEUX D’OCCIDENT<br>
+<span class="xsmall">TRADUCTION DE PHILIPPE NEEL</span></p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="narrow top4em small noindent">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS
+SPÉCIALES, 108 EXEMPLAIRES DE LUXE SUR PAPIER
+VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 8 EXEMPLAIRES
+HORS COMMERCE, MARQUÉS DE A A H,
+100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE
+LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE
+I A C, ET 840 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR
+FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS
+COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800 EXEMPLAIRES
+RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS
+DE 1 A 800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS
+COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830, CE TIRAGE
+CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT
+L’ÉDITION ORIGINALE.</p>
+
+<p class="c small">EXEMPLAIRE</p>
+
+
+<p class="c gap small">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
+RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA
+RUSSIE. <span lang="en" xml:lang="en">COPYRIGHT BY</span> LIBRAIRIE GALLIMARD. 1921.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c i">A<br>
+Monsieur ERNST BECKMAN<br>
+en souvenir de Londres<br>
+et de Littlehampton,<br>
+respectueux hommage du traducteur<br>
+G. J.-A.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">NOTE DU TRADUCTEUR</h2>
+
+
+<p>L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui la traduction a paru originalement
+sous le titre de <i lang="en" xml:lang="en">Within the Tides</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> titre dont la version française
+la plus approchée eût été peut-être <i>Entre flot et jusant</i>. C’est d’accord
+avec M. Joseph Conrad que nous avons décidé d’adopter le titre très
+légèrement différent de <i>En marge des marées</i> qui répond également aux
+intentions de l’Auteur ; si la mer en effet apparaît bien dans les contes
+que réunit ce volume, elle n’en forme pas, comme dans d’autres ouvrages
+de l’écrivain, le lieu principal et le lien essentiel, elle ne fait ici figure
+que de comparse, présente, familière et indispensable, mais, cette fois, à
+l’arrière-plan du drame.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Within the Tides</i>,
+<span lang="en" xml:lang="en">tales by Joseph Conrad</span>, J. M. Dent et <span lang="en" xml:lang="en">Sons Ltd. London</span>,
+1915.</p>
+</div>
+<p>Nous ajouterons que nous avons eu la rare fortune de pouvoir soumettre
+à l’Auteur, qui possède une connaissance assurée de notre langue,
+cette traduction pour laquelle sa bienveillance s’est étendue jusqu’à en
+revoir avec nous toutes les pages.</p>
+
+<p>On ne s’étonnera donc point que nous tenions à marquer ici à l’Auteur,
+auquel nous lient une vive admiration et une très affectueuse amitié,
+notre particulière reconnaissance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">NOTE DE L’AUTEUR<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></h2>
+
+
+<p>Les contes réunis dans ce livre ont soulevé, lors de leur publication,
+deux remarques en manière de commentaires et une accusation critique
+nettement caractérisée. L’un des comptes-rendus remarqua que
+je me complaisais à parler de gens qui vont à la mer, ou qui vivent sur
+des îles solitaires, et complètement libérés des entraves habituelles au
+monde civilisé ; et cela, disait-on, parce que de tels personnages me
+permettaient de donner libre cours à une imagination qui ne se trouve
+ainsi liée que par les lois naturelles, et les plus universelles d’entre
+les conventions humaines. Cette remarque contient, à vrai dire,
+une part de vérité. C’est seulement dans l’idée d’un choix délibéré
+qu’elle manque son but. Je n’ai, en aucune façon, recherché une liberté
+d’imagination particulière, ni un jeu plus libre de la fantaisie dans le
+choix que j’ai fait de mes personnages ou de mes sujets. La nature de
+mes connaissances, des suggestions et des idées où mes créations ont
+trouvé leur origine a dépendu directement des conditions même de ma
+vie active. Elle a dépendu de contacts, et même de très légers contacts,
+plutôt que d’une réelle expérience, parce que, en fait, ma vie est loin
+d’avoir été une vie d’aventures. Même aujourd’hui, quand ma pensée
+se reporte vers mon passé avec un certain regret (Qui pourrait ne pas
+regretter sa jeunesse ?) et une indubitable affection, sa couleur emprunte
+la sobre nuance d’un labeur assez rude et d’obligations exigeantes,
+toutes choses qui, par elles-mêmes, n’entraînent guère une sensation
+de romantisme. Si ces choses exercent rétrospectivement une vive
+attraction sur moi, c’est, il me semble, que le sentiment romantique de
+la réalité était une faculté innée en moi, une faculté qui peut bien être
+en soi une malédiction, mais qui, disciplinée par le sentiment de la
+responsabilité personnelle et par la reconnaissance de ces rudes faits
+de la vie que nous partageons avec le reste de l’humanité, ne devient
+plus qu’un point de vue duquel les ombres même de la vie apparaissent
+colorées d’un rayonnement intérieur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cette “Note de l’Auteur”, encore inédite en anglais, a été écrite à l’intention
+du présent ouvrage pour la collection des Œuvres Complètes de l’écrivain : “<i lang="en" xml:lang="en">The
+Works of Joseph Conrad</i>” (William Heinemann, <span lang="en" xml:lang="en">London</span>, 1921), collection actuellement
+en cours de publication.</p>
+</div>
+<p>Un semblable romantisme n’est point un péché. La vérité ne lui fait
+pas tort. Ce romantisme essaie seulement de faire bon cœur contre
+mauvaise fortune, si mauvaise que celle-ci puisse être : et dans cette
+malechance même il sait découvrir une certaine beauté.</p>
+
+<p>J’entends ici le romantisme considéré du point de vue de la vie et
+non pas du point de vue de la littérature d’imagination, ce romantisme,
+qui, à ses débuts, s’associait uniquement à des sujets du Moyen-Age,
+ou, tout au moins, à des sujets puisés dans un passé reculé. Mes
+sujets n’ont rien de moyen-âgeux : et j’ai sur eux quelque droit, car mon
+passé est bien à moi. Si leur cours se déroule hors de la large voie de la
+vie sociale organisée, c’est peut-être dû à ce que j’ai moi-même, en
+quelque sorte, rompu avec elle de bonne heure et obéi à une impulsion
+qui devait m’être assez naturelle pour avoir pu me soutenir à
+travers tous risques de désillusion. Toutefois cette origine de mon
+œuvre littéraire est loin d’avoir donné plus libre carrière à mon imagination.
+Tout au contraire, le simple fait d’avoir à traiter des sujets
+éloignés du cours ordinaire de l’expérience quotidienne m’a mis dans
+l’obligation de demeurer encore plus scrupuleusement fidèle à la vérité
+de mes propres sensations. Le problème consistait à rendre vraisemblables
+des sujets inaccoutumés. Pour cela j’ai dû créer pour eux, reproduire
+pour eux, étendre autour d’eux, l’atmosphère même de leur
+réalité. Ce fut là la tâche la plus difficile de toutes et la plus importante,
+et qui avait pour but de rendre avec conscience cette vérité dans la
+pensée comme dans les faits, qui a toujours été mon but.</p>
+
+<p>La seconde des remarques auxquelles j’ai fait allusion plus haut
+consistait à faire observer que, dans ce volume, le tout était plus grand
+que les parties. J’en laisse juges mes lecteurs, me contentant de remarquer
+que s’il en est vraiment ainsi, il me faut le prendre pour un
+hommage rendu à ma personnalité, puisque ces contes qui semblent
+implicitement se tenir si bien ensemble qu’on a cru devoir les considérer
+en bloc et les juger comme le produit de la même disposition
+d’esprit, ont été écrits à différentes époques, sous des influences diverses,
+et avec l’intention déterminée de tenter plusieurs façons de raconter
+une histoire. Les idées et les suggestions de ces contes me sont venues
+à différents moments et dans des parties du globe fort distantes les unes
+des autres. Ce livre a été l’objet de critiques de diverse nature, en
+général des plus justifiables, mais qui, en deux ou trois occasions,
+m’ont grandement surpris. Entre autres une accusation de faux réalisme
+portée contre le conte du début, <i>le Planteur de Malata</i>. Je l’aurais
+jugée assez sérieuse, si je n’avais découvert, en lisant plus avant, que le
+distingué critique ne m’accusait, somme toute, que d’avoir cherché à
+éluder une heureuse conclusion, simplement par une sorte de lâcheté
+morale, par peur d’être pris pour un esprit superficiellement sentimental.
+Où (et de quelle sorte) y a-t-il dans <i>le Planteur de Malata</i> un
+seul germe de bonheur qu’on eût pu faire fructifier à la fin ? je me
+perds à le chercher. Une critique de ce genre me paraît méconnaître
+tout le propos et le sens même d’un ouvrage dont l’intention première
+était principalement d’ordre esthétique : un essai de description et de
+narration autour d’une situation psychologique donnée.</p>
+
+<p>Plus sérieuse était la critique que me fit de vive voix un vieil ami que
+j’apprécie fort et dont l’opinion était que, dans la scène auprès du
+rocher (scène qui, du point de vue psychologique, est décisive), ni
+Felicia Moorsom, ni Geoffrey Renouard ne trouvent ce qu’il conviendrait
+qu’ils se dissent. Je ne discutai pas ce point-là sur le moment,
+d’autant plus qu’à dire vrai je ne me sentais pas moi-même entièrement
+satisfait de la scène. En relisant ce dialogue, plus tard, en vue de cette
+édition, j’en suis venu à conclure que ce qu’il y a de vrai dans la critique
+de mon ami, c’est que les personnages sont un peu trop explicites à
+l’endroit de leur émotion, et qu’ils détruisent ainsi, dans une certaine
+mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leurs personnalités. Je le
+regrette vivement car je considère <i>le Planteur de Malata</i> comme la
+presque réalisation de la tentative que j’avais entreprise de faire une
+chose très difficile, et que j’eusse aimé avoir accomplie aussi parfaitement
+qu’il m’était possible. Toutefois, si l’on considère le diapason et
+la tonalité de tout ce conte, il est bien difficile d’imaginer ce que ces
+deux personnages auraient pu trouver d’autre à se dire, à ce moment
+précis, à cet endroit particulier de la surface du globe. Dans la disposition
+d’esprit où ils se trouvent tous les deux, et étant donné l’état
+exceptionnel de leurs sentiments, ils auraient pu dire n’importe quoi.</p>
+
+<p>N’importe quoi ! L’éminent critique qui m’a accusé d’un faux
+réalisme né de ma timidité se trompe entièrement. Je voudrais lui
+demander ce qu’il imagine qu’une étreinte, en quelque sorte, pour toute
+la vie, de Felicia Moorsom et de Geoffrey Renouard aurait bien pu
+être ? Eût-elle même pu exister ? Eût-elle été vraisemblable ? Non !
+je n’ai rien éludé par timidité ni par paresse. Et peut-être même qu’une
+légère défiance à l’égard de mes propres forces n’eut pas été déplacée
+en cette affaire. Elle m’a fait défaut ; je ressemble à Geoffrey Renouard
+en ce que je ne puis, une fois engagé dans une aventure, supporter
+l’idée d’y renoncer. Le moment était venu pour ces deux êtres de se
+découvrir l’un à l’autre. Ils <i>devaient</i> le faire. Rendre le moment décisif
+d’un sentiment avec les seuls termes du langage humain est vraiment
+une impossible tâche. Les mots écrits n’en constituent qu’une sorte de
+traduction. Et, si cette traduction, par manque d’habileté ou par un
+extrême désir de bien faire, en arrive à être trop littérale, les personnages
+en proie au travail de la passion quelle qu’elle soit, au lieu de se révéler
+eux-mêmes, ce qui serait de l’art, en arrivent à se trahir, ce qui n’est
+ni de l’art ni de la vie. Pas même de la vérité ; en tout cas pas toute la
+vérité, car c’est la vérité privée de toutes ces réserves, de toutes ces distinctions
+nécessaires et sympathiques qui lui donnent sa véritable
+forme, ses justes proportions, son semblant de rapport humain.</p>
+
+<p>Oui, la tâche qui consiste à traduire les passions avec des paroles, on
+peut vraiment déclarer qu’elle est « trop difficile ». Mon impénitence
+habituelle me rend néanmoins heureux d’avoir tenté ce conte avec
+tous ses dessous, toutes ses complications, y compris la scène auprès
+du rocher gris qui couronne la hauteur de Malata. Toutefois je ne suis
+pas satisfait du résultat d’une façon assez excessive pour ne pas excuser
+un patient lecteur qui s’en montrerait déçu.</p>
+
+<p>Je ne me suis point réservé de place pour parler des trois autres
+contes ; car je ne crois pas qu’ils réclament de commentaires détaillés.
+Chacun d’eux a une couleur particulière, et j’ai essayé délibérément de
+donner à chacun d’eux un ton spécial et une différente construction
+de phrases. L’on m’a demandé dans un compte rendu relatif à l’<i>Auberge
+des deux Sorcières</i>, si j’avais jamais rencontré un conte intitulé
+<i lang="en" xml:lang="en">A very strange bed</i>, qui fut publié dans <i lang="en" xml:lang="en">Household Words</i>, en 1852 ou 53.
+Je n’ai jamais vu un seul numéro de <i lang="en" xml:lang="en">Household Words</i> de cette période.
+Un lit de ce genre fut découvert dans une auberge, sur la route de
+Rome à Naples, vers la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Où j’en ai trouvé l’indication,
+je ne saurais le dire à présent, je suis certain toutefois que ce n’est
+pas un conte. Ce lit est le seul <i>fait</i> que contienne l’<i>Auberge des deux
+Sorcières</i>. Les deux autres contes en renferment de plus nombreux,
+suggérés par mon expérience personnelle.</p>
+
+<p class="ugap">1920</p>
+
+<p class="sign">J. C.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LE PLANTEUR DE MALATA</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Deux hommes causaient dans le cabinet du rédacteur en chef du
+journal le plus important d’une grande ville coloniale. Tous deux
+étaient jeunes. Le plus gros des deux, blond, d’aspect plus citadin,
+était le rédacteur en chef et le co-propriétaire du journal.</p>
+
+<p>L’autre s’appelait Renouard. On pouvait voir clairement sur son
+beau visage bronzé que quelque chose le préoccupait. C’était un
+homme maigre, tout à la fois nonchalant et actif.</p>
+
+<p>Le journaliste reprit :</p>
+
+<p>— Il paraît que vous avez dîné hier soir chez le vieux Dunster ?</p>
+
+<p>Il employait le mot « vieux » non pas dans le sens affectueux qu’on
+y attache en parlant d’amis intimes, mais par simple constatation de
+la réalité. Le Dunster en question était vieux, en effet. Ç’avait été l’un
+des hommes politiques les plus considérables de la colonie : il s’était
+retiré des affaires publiques après un voyage en Europe et un long
+séjour en Angleterre, pendant lequel il avait eu une bonne presse. La
+colonie en était fière.</p>
+
+<p>— Oui, j’y ai dîné, dit Renouard. Le jeune Dunster m’a invité
+juste au moment où je sortais de son bureau. On eût dit une soudaine
+inspiration, et cependant je ne puis me défendre d’y soupçonner une
+arrière-pensée. Il a beaucoup insisté. Il m’a assuré que son oncle serait
+enchanté de me voir, ma nomination à la concession de Malata ayant
+été, lui avait dit récemment celui-ci, l’un des derniers actes de sa vie
+politique.</p>
+
+<p>— C’est très touchant. Le vieux « sentimentalise » de temps à autre
+sur le passé.</p>
+
+<p>— Je ne sais vraiment pas ce qui m’a fait accepter, continua Renouard.
+La sentimentalité n’est pas mon fort. D’ailleurs, quoique le
+vieux Dunster ait été assez aimable à mon égard, il ne m’a même pas
+demandé ce que devenait mon exploitation de plantes à soie ; il en a
+probablement oublié l’existence. Je dois dire qu’il y avait chez lui
+beaucoup plus de monde que je ne m’y attendais : c’était vraiment un
+grand dîner.</p>
+
+<p>— J’y étais invité, reprit le journaliste, mais je n’ai pu m’y rendre.
+Quand êtes-vous donc arrivé de Malata ?</p>
+
+<p>— Hier matin, à l’aube. J’ai fait jeter l’ancre à l’extrémité de <span lang="en" xml:lang="en">Garden-Point</span>,
+dans la baie. Je suis arrivé dans le bureau du jeune Dunster avant
+qu’il eût fini de dépouiller son courrier. L’avez-vous jamais vu lire ses
+lettres ? Je l’ai aperçu par la porte entre-bâillée. Il tient les feuilles à
+deux mains, remonte les épaules jusqu’à ses vilaines oreilles et rapproche
+son long nez de ses grosses lèvres comme une pompe aspirante.
+Un vrai monstre commercial enfin !</p>
+
+<p>— Ici on ne le considère pas comme un monstre, répliqua le journaliste
+en examinant attentivement son interlocuteur.</p>
+
+<p>— C’est sans doute que vous êtes habitué à sa figure, comme à beaucoup
+d’autres. Je ne sais pourquoi, lorsque je viens en ville, l’aspect
+des gens dans la rue me frappe si vivement. Ils semblent terriblement
+expressifs.</p>
+
+<p>— Et peu agréables ?</p>
+
+<p>— Non, pas toujours. L’effet est souvent frappant sans être absolument
+net… Je sais, vous croyez que c’est le résultat de mon existence
+solitaire.</p>
+
+<p>— Assurément oui, je le crois. C’est très démoralisant. Vous ne
+voyez personne autour de vous pendant des mois. Vous menez une
+existence tout à fait malsaine.</p>
+
+<p>L’autre eut à peine un sourire et murmura qu’en effet il s’était bien
+passé onze mois depuis son dernier séjour en ville.</p>
+
+<p>— Vous voyez, insista le rédacteur en chef. La solitude agit comme
+un poison. Alors vous découvrez sur les visages des indices mystérieux
+et pénétrants dont un homme bien portant ne se préoccupe pas. Voilà
+où vous en êtes !</p>
+
+<p>Geoffrey Renouard se garda bien de dire au journaliste que les
+indices de son visage, un visage d’ami pourtant, l’ennuyaient au moins
+autant que beaucoup d’autres. Il notait ces petits ravages que l’âge
+imprime chaque jour sur une apparence humaine. Tout cela l’émouvait
+et l’inquiétait, comme le signe d’un horrible travail intérieur, terriblement
+visible pour un œil comme le sien, accoutumé à la solitude de
+Malata, où il s’était établi après cinq ans d’explorations et d’aventures.</p>
+
+<p>— C’est un fait que lorsque je suis chez moi, à Malata, je ne vois
+vraiment personne. Je ne fais pas attention aux « boys » de la plantation.</p>
+
+<p>— Nous, ici, nous ne faisons pas attention aux gens dans les rues.
+Voilà qui est raisonnable !</p>
+
+<p>Le visiteur ne répondit rien, afin d’éviter une discussion. Ce qu’il
+était venu chercher au bureau de la rédaction, ce n’était pas de la
+controverse, mais un renseignement. Il hésitait à aborder son sujet.
+La vie solitaire donne à l’homme une réserve à l’égard de tout commérage,
+surtout dans ses rapports avec les gens pour qui médire de son
+prochain est l’emploi le plus habituel de la langue.</p>
+
+<p>— Vous êtes très occupé ? dit-il.</p>
+
+<p>Le rédacteur, qui était en train de marquer au crayon rouge une
+grande bande de papier imprimé, jeta son crayon en disant :</p>
+
+<p>— Non, j’ai fini. Carnet mondain ! Ce bureau-ci est un endroit où
+l’on sait tout sur tout le monde, sur ceux qui comptent et ceux même
+qui ne comptent pas. Il passe ici des gens bizarres, des vagabonds de
+toutes sortes, de l’intérieur, du Pacifique. Mais à propos, l’autre jour,
+la dernière fois que vous étiez ici, vous avez ramassé un de ces pauvres
+diables pour en faire votre assistant, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— J’ai pris un assistant uniquement pour faire cesser vos sermons sur
+le danger de la solitude, répondit rapidement Renouard. Et le journaliste
+se mit à rire devant cette intonation un peu rancunière. Si peu
+bruyant que fût son rire, sa personne replète en était secouée. Il était
+parfaitement persuadé que son jeune ami s’était rangé à son avis sans
+croire tout à fait à sa sagesse ou à sa sagacité. C’était pourtant lui qui
+avait, des premiers, aidé Renouard dans ses desseins d’exploitation :
+cinq années d’aventures scientifiques, de travaux, de dangers et de
+ténacité, le tout conduit avec une rare valeur, et qu’un gouvernement
+économe avait si modestement récompensé par la concession
+de l’île de Malata.</p>
+
+<p>Encore cette récompense n’avait-elle été due qu’à l’éloquence du
+journaliste, par la parole et par la plume : il disposait d’une certaine
+influence dans la ville. Incertain du degré d’affection que Renouard
+pouvait avoir pour lui, il n’éprouvait pas lui-même une grande sympathie
+pour certains côtés de cette nature qu’il ne pouvait démêler. Pourtant
+il sentait confusément que c’était là sa personnalité véritable, — et
+peut-être absurde. Ainsi, par exemple, dans le cas de cet assistant,
+Renouard s’était incliné devant les arguments de son ami et protecteur,
+arguments contre l’influence malsaine de la solitude, arguments en
+faveur d’un compagnon, fût-il même querelleur. Très bien. Il s’était
+montré docile et même aimable en cette circonstance. Mais ensuite
+qu’avait-il fait ? Au lieu de prendre conseil de son ami, d’un homme
+qui précisément connaissait la foule de gens sans emploi qui traîne sur
+le pavé de la ville, voilà que cet extraordinaire Renouard, tout à coup
+et presque en cachette, ramasse quelqu’un, Dieu sait qui, et s’embarque
+dare-dare avec lui pour Malata. Cette façon d’agir à son égard était
+aventureuse et sournoise. C’était là son genre. Aussi le journaliste,
+qui n’avait pas trouvé la chose à son goût, continua de rire, puis s’arrêtant
+soudain :</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! oui, à propos de votre assistant…</p>
+
+<p>— Eh bien, quoi ? dit Renouard après un silence, tandis que son
+visage prenait un air d’ennui.</p>
+
+<p>— N’avez-vous rien à m’en dire ?</p>
+
+<p>— Rien, si ce n’est… Et l’expression butée qu’avaient prise le visage
+et la voix de Renouard s’effaça, tandis qu’il semblait hésiter un moment ;
+puis changeant d’idée : « Non, dit-il, rien du tout. »</p>
+
+<p>— Vous ne l’avez pas ramené avec vous, par hasard, pour le changer
+d’air.</p>
+
+<p>Le planteur de Malata regarda fixement son ami, puis secouant la
+tête il murmura négligemment :</p>
+
+<p>— Je pense qu’il est très bien où il est… Mais j’aimerais bien que
+vous me disiez pourquoi le jeune Dunster a tant insisté pour m’avoir
+à dîner chez son oncle hier soir. Tout le monde sait combien je suis peu
+mondain.</p>
+
+<p>Le rédacteur se récria devant tant de modestie. Son ami ignorait-il
+qu’il était leur seul et unique explorateur, l’homme qui expérimentait
+la plante à soie…</p>
+
+<p>— Cela ne me dit toujours pas pourquoi j’ai été invité hier soir. Car
+jamais le jeune Dunster n’a songé à me faire cette politesse auparavant.</p>
+
+<p>— Notre brave Willie ne fait jamais rien sans raison, c’est vrai.</p>
+
+<p>— Et chez son oncle surtout…</p>
+
+<p>— Il y habite.</p>
+
+<p>— C’est vrai, mais il aurait pu m’inviter ailleurs. Le plus curieux
+est qu’il m’a bien paru que l’oncle n’avait rien de particulier à me dire.
+Il m’a souri aimablement deux ou trois fois, et c’est tout. C’était un
+grand dîner, environ seize personnes.</p>
+
+<p>Le rédacteur, après avoir dit qu’il regrettait de n’avoir pu y aller,
+voulut savoir si les gens étaient intéressants.</p>
+
+<p>Renouard regretta que son ami n’eût pas été là. Lui dont l’affaire
+ou du moins la profession, était de savoir tout ce qui se passait sur cette
+partie du globe, il aurait probablement pu lui dire qui étaient, parmi
+les invités, certains nouveaux venus. Le jeune Dunster (Willie), orné
+d’un énorme plastron de chemise et sa peau blanche luisant désagréablement
+entre ses rares cheveux noirs ramenés par mèches sur le sommet
+de sa tête, s’était précipité sur lui et l’avait présenté à ces personnes,
+comme il l’eût fait d’un chien savant ou d’un enfant prodige. Décidément,
+il détestait Willie : encore un de ces gros individus accaparants.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Renouard semblait n’avoir plus rien à dire, lorsque
+tout à coup il aborda le vrai motif de sa visite au bureau de la
+rédaction.</p>
+
+<p>— Ils m’ont eu l’air de gens qui sont sous l’effet d’un enchantement.</p>
+
+<p>Le rédacteur jeta vers son ami un regard approbateur. Que cela fût
+ou non la conséquence de sa vie solitaire, c’était en tous cas une nouvelle
+preuve de sa faculté de pénétrer les physionomies.</p>
+
+<p>— Vous avez omis de me les nommer ; mais je puis essayer de les
+deviner, peut-être ? Vous voulez parler du professeur Moorsom, de
+sa fille et de sa sœur, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Renouard approuva :</p>
+
+<p>— Oui, une dame à cheveux blancs.</p>
+
+<p>Mais par son silence et son regard fuyant il était facile de comprendre
+que ce n’était pas la dame à cheveux blancs qui l’avait
+intéressé.</p>
+
+<p>— Ma foi, dit-il en reprenant son maintien habituel, il m’a semblé
+que je n’étais invité là que pour servir d’interlocuteur à cette jeune
+fille.</p>
+
+<p>Il ne dissimula pas qu’il avait été vivement frappé par l’aspect de
+celle-ci. Personne n’aurait pu échapper à cette impression. Elle différait
+complètement de toutes les personnes présentes, et cela ne tenait
+pas uniquement à ce que sa robe venait de Londres.</p>
+
+<p>Lui, ne l’avait pas conduite à table ; c’était Willie. Ce n’était qu’après,
+sur la terrasse…</p>
+
+<p>La soirée était délicieusement calme. Il s’était assis à l’écart, seul,
+avec le désir d’être ailleurs, à bord de sa goélette, de préférence, et
+débarrassé de ce harnachement mondain. Il n’avait pas, en tout, échangé
+quarante paroles avec les autres convives. Tout à coup il l’avait
+vue, de loin, venir seule, vers lui, le long de la terrasse faiblement
+éclairée.</p>
+
+<p>Elle était grande et souple et portait avec noblesse une tête couronnée
+d’une chevelure luxuriante, et à laquelle Renouard trouva un
+caractère particulier, quelque chose d’un peu païen.</p>
+
+<p>Il avait été sur le point de se lever, mais l’approche résolue de la
+jeune fille l’avait fait rester à sa place. Il ne l’avait pas beaucoup regardée
+au cours de la soirée. Il n’avait pas cette liberté de regard que donnent
+l’habitude de la société et la fréquentation des étrangers ; ce n’était pas
+à vrai dire de la timidité, mais seulement la réserve d’un homme inhabile
+aux manœuvres de cette curiosité négligente qui sait tout voir sans y
+paraître.</p>
+
+<p>Tout ce qu’avait retenu son premier regard scrutateur, immédiatement
+abaissé, ç’avait été l’impression des cheveux d’un roux splendide
+et de deux yeux très noirs. L’effet en avait été troublant, mais furtif ;
+il l’avait presque oublié, lorsque tout à coup il la vit venir sur la terrasse,
+dans le rythme ondulant de toute sa personne, lente et empressée
+tout à la fois, comme si elle se contraignait. La lumière d’une fenêtre
+ouverte l’éclaira au passage, et la masse illuminée de ses cheveux relevés
+apparut soudain incandescente, ciselée et fluide, évoquant à l’esprit
+l’image d’un casque de cuivre poli, ou les lignes mouvantes d’un métal
+en fusion. A cette vue une admiration étonnée s’était emparée de
+Renouard ; mais il n’en souffla mot à son ami le rédacteur. Il ne lui
+confia pas non plus comment cette approche avait fait surgir en son
+esprit l’image de la grâce, de l’amour infini, et ce sens d’inépuisable joie
+que contient la beauté. Non, ce dont il fit part au rédacteur ce ne furent
+pas ses émotions, mais de simples faits énoncés d’une voix lente et en
+termes ordinaires.</p>
+
+<p>— Cette jeune fille vint s’asseoir près de moi. Elle me dit : « Êtes-vous
+Français, Monsieur Renouard ? »</p>
+
+<p>Il avait respiré une bouffée d’un parfum subtil dont il ne parla pas
+non plus : d’un parfum qu’il ne connaissait pas. La voix était grave et
+distincte. Les épaules et les bras nus brillaient d’une splendeur extraordinaire
+et, lorsqu’elle avait avancé la tête dans la lumière, il avait pu
+voir l’admirable ligne de son visage, le nez fin et droit aux narines
+mobiles, et le coup de pinceau exquis de ses lèvres rouges sur cet ovale
+sans couleur. L’expression des yeux se noyait dans un jeu d’ombres
+mystérieuses de jais et d’argent, sous les reflets de cuivre et d’or rouge
+de la chevelure. On eût dit un être fait d’ivoire et de métaux précieux
+transmués en un tissu vivant.</p>
+
+<p>— Je lui ai dit que ma famille vivait au Canada et que j’avais été
+élevé en Angleterre, avant de venir ici. Je ne puis comprendre quel
+intérêt elle a pu prendre à mon histoire.</p>
+
+<p>— Et vous vous en plaignez ?</p>
+
+<p>Le ton du journaliste sembla froisser légèrement le planteur de
+Malata.</p>
+
+<p>— Non, dit-il d’une voix étouffée et presque maussade. Puis, après
+un court silence, il reprit :</p>
+
+<p>— Étrange. Je lui ai raconté comment j’étais parti courir le monde
+à dix-neuf ans, presque au sortir de l’école. Il paraîtrait que son frère
+m’avait précédé de deux ans dans le même collège. Elle a voulu savoir
+ce que j’ai fait d’abord en arrivant ici ; quels emplois on pouvait y
+trouver, où l’on pouvait aller, ce qui pouvait vous arriver. Comme si
+je pouvais dire ou prédire, d’après mon expérience, la destinée des gens
+qui viennent ici avec cent projets divers et pour cent raisons différentes…,
+ou même sans autre raison que l’amour du changement, qui
+vont, viennent et disparaissent. Incroyable. On aurait dit qu’elle voulut
+m’entendre raconter leurs histoires : je lui ai dit que la plupart ne
+valaient pas la peine d’être racontées.</p>
+
+<p>L’éminent journaliste, la tête appuyée sur son poing gauche et le
+coude sur la table, écoutait avec une grave attention, mais ne paraissait
+pas aussi surpris que Renouard semblait s’y attendre ; aussi ce dernier
+demanda-t-il brusquement :</p>
+
+<p>— Vous savez quelque chose ?</p>
+
+<p>L’homme universel hocha la tête et dit :</p>
+
+<p>— Oui, oui, mais allez toujours.</p>
+
+<p>— C’est tout. Je ne sais rien de plus. Je me suis vu engagé dans le
+récit détaillé de mes propres aventures, au début de ma carrière. Il est
+impossible qu’elle ait pu y trouver un intérêt quelconque. Vraiment
+c’est tout à fait extraordinaire. Ces gens ont quelque chose en tête. Nous
+étions assis dans la lumière de la fenêtre, et le père rodait sur la terrasse,
+les mains derrière le dos, la tête basse. La dame à cheveux blancs
+est venue deux fois à la fenêtre de la salle à manger, j’en suis certain.
+Les autres convives commençaient à prendre congé, et cependant nous
+restions assis là. Cette famille est probablement descendue chez les
+Dunster. C’est la vieille Madame Dunster qui a mis fin à la situation.
+Le père et la tante tournaient aux alentours comme s’ils n’osaient pas
+s’approcher de cette fille. Tout d’un coup elle s’est levée, m’a serré la
+main et m’a dit qu’elle comptait bien me revoir.</p>
+
+<p>Tout en parlant, Renouard revoyait le balancement de son corps
+plein de force et de charme, il sentait la pression de sa main, il entendait
+encore les derniers accents de ce grave murmure jaillissant de cette
+gorge si blanche dans la lumière de la fenêtre et il se rappelait les
+rayons noirs de ses yeux résolus, glissant sur son visage au moment où
+elle lui avait tourné le dos. Il revoyait tout, et pourtant ce n’était pas
+vraiment avec plaisir. C’était plutôt émouvant comme s’il s’était
+découvert une nouvelle faculté. Il y a des facultés dont on se passerait
+bien volontiers, comme par exemple celle de voir à travers un mur de
+pierre, ou de se rappeler une personne avec cette netteté surnaturelle.
+Et que penser de ces parents qui l’entouraient avec cet air d’anxieuse
+sollicitude ? Ces figures du monde civilisé ne cessaient de se dresser
+devant lui. Ces êtres s’interposaient si fortement entre lui et la réalité
+du monde extérieur qu’il s’était senti poussé vers le bureau de son ami.
+Il espérait qu’un renseignement banal viendrait chasser de sa pensée
+les fantômes de ce dîner inattendu. A vrai dire, la personne qualifiée
+qu’il aurait dû voir était le jeune Dunster, mais il ne pouvait absolument
+pas souffrir Willie Dunster.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le rédacteur avait changé d’attitude, et faisant
+maintenant face à sa table de travail, il souriait légèrement, d’un air
+entendu.</p>
+
+<p>— Une fille étonnante, hein ?</p>
+
+<p>L’incongruité de ce terme aurait suffi à faire bondir de sa chaise
+n’importe qui. Étonnante ! cette jeune fille, étonnante ! Étonn… Mais
+Renouard contint ses sentiments. Son ami n’était pas un homme à qui
+faire des confidences, et, somme toute, ce genre de conversation était
+bien ce qu’il était venu entendre. Comme il avait néanmoins fait un
+geste, il se rencogna et dit avec une indifférence parfaitement feinte
+qu’elle était, en effet, très…, surtout parmi cette collection de personnes
+mal fagotées. Il n’y avait pas là une femme de moins de quarante ans.</p>
+
+<p>— Est-ce ainsi qu’on parle de la crème de notre société, du « dessus
+du panier », comme on dit en France, s’écria le journaliste en feignant
+l’indignation. Savez-vous que vous ne ménagez guère vos expressions ?</p>
+
+<p>— Je m’exprime très peu, déclara Renouard d’un ton sérieux.</p>
+
+<p>— Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes un garçon qui ne
+pèse pas ses paroles. Avec moi, naturellement, cela n’a pas d’importance ;
+mais, vous ne saurez jamais…</p>
+
+<p>— Ce qui m’a surtout frappé, interrompit Renouard, c’est que ce
+soit moi qu’elle ait choisi pour une aussi longue conversation.</p>
+
+<p>— C’est peut-être que vous étiez l’homme le plus remarquable de
+la soirée.</p>
+
+<p>Renouard secoua la tête :</p>
+
+<p>— Vous avez manqué votre effet, mon cher, il faudra essayer autre
+chose, dit-il avec calme.</p>
+
+<p>— Vous ne me croyez pas ? Ah ! modeste personnage ! C’est bon !
+Mais laissez-moi vous assurer qu’en temps ordinaire j’aurais eu raison.
+Vous êtes suffisamment remarquable pour cela. Mais aussi vous me
+faites l’effet d’un garçon assez perspicace. Eh ! bien, les circonstances
+sont extraordinaires. Pardieu ! elles le sont.</p>
+
+<p>Il se mit à rêver. Au bout d’un moment, le planteur de Malata laissa
+tomber négligemment :</p>
+
+<p>— Et vous les connaissez ?</p>
+
+<p>— Et je les connais, répliqua l’universel journaliste, du ton le plus
+simple, car l’occasion était trop particulière pour faire montre de sa
+vanité professionnelle ; cette vanité si familière à Renouard qu’il
+s’étonna de n’en pas avoir le spectacle et qu’il appréhenda là-dessous
+de fâcheuses nouvelles.</p>
+
+<p>— Vous avez rencontré ces personnes ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Non, je devais les rencontrer hier soir, mais je me suis vu forcé
+d’écrire le matin à Willie pour m’excuser. C’est alors qu’il a eu la lumineuse
+idée de vous inviter à ma place, en supposant que vous pourriez
+être utile. Willie est parfois stupide ; il est évident que vous êtes le
+dernier à pouvoir servir à quoi que ce soit dans cette histoire.</p>
+
+<p>— Comment se fait-il que je m’y trouve mêlé, quelle qu’elle puisse
+être ?</p>
+
+<p>Et ici une sourde irritation altéra légèrement la voix de Renouard :</p>
+
+<p>— Je ne suis arrivé que d’hier matin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Son ami le journaliste se tourna carrément vers lui :</p>
+
+<p>— Willie m’avait demandé conseil, et du moment qu’il vous a mêlé
+à cette histoire, je puis bien vous dire de quoi il s’agit. Je vais essayer
+d’être aussi bref que possible. Mais, naturellement, tout ceci entre
+nous.</p>
+
+<p>Il s’arrêta. Renouard, qui sentait s’accroître son malaise, fit un signe
+d’assentiment, et l’autre ne perdit pas de temps en préambule :</p>
+
+<p>— Le professeur Moorsom…, physicien et philosophe…, une belle
+tête à cheveux blancs (à en juger par les photographies), beaucoup de
+cerveau aussi dans cette tête…, tous ces fameux livres…, pour sûr, même
+Renouard avait dû en entendre parler…</p>
+
+<p>Renouard grommela que ce genre de lecture n’était pas son fort, et
+son ami s’empressa d’ajouter que ce n’était pas le sien non plus, sauf
+par obligation professionnelle, pour la page littéraire de ce journal qui
+était à la fois sa propriété et l’orgueil de sa vie ; le seul journal littéraire
+des Antipodes ne pouvait vraiment pas ignorer le philosophe à la mode.
+Non pas que qui que ce fût aux Antipodes eût jamais lu une ligne du
+professeur Moorsom, mais tout le monde, femmes, enfants, débardeurs,
+et cochers de fiacre, en avait entendu parler. La seule personne, à part
+lui, qui, dans ces parages, eût lu les œuvres du philosophe, était le vieux
+Dunster qui, à une certaine époque même, se disait moorsomien (ou
+moorsomite), et cela bien avant que le philosophe eût atteint la notoriété
+dont il jouissait maintenant, bien avant qu’il fût devenu « un personnage »
+à tous égards…, socialement aussi…, tout à fait la coqueluche
+de la haute société.</p>
+
+<p>Renouard écoutait attentivement, tout en dissimulant du mieux qu’il
+pouvait son attention.</p>
+
+<p>— Un charlatan, enfin ? murmura-t-il négligemment.</p>
+
+<p>— Non, je ne pense pas. Je ne veux pas dire cela. Je ne serais cependant
+pas surpris qu’il eût écrit la plupart de ses œuvres pour se moquer
+du monde. D’ailleurs, rappelez-vous bien ceci, il n’y a vraiment que
+dans le journalisme que l’on puisse trouver des écrits complètement
+sincères ; croyez-moi.</p>
+
+<p>Ce disant, le rédacteur s’arrêta un moment, en jetant un regard perçant
+sur son interlocuteur jusqu’à ce que celui-ci eût murmuré un
+accidentel « oh ! sans doute ». Il se mit alors à expliquer que le vieux
+Dunster, pendant sa tournée en Europe, avait été à Londres le « lion »
+de la saison, à l’époque où il était descendu chez les Moorsom. Il
+entendait par là le père et la fille, car le philosophe était déjà veuf depuis
+pas mal d’années.</p>
+
+<p>— Elle n’a pas l’air très jeune fille, murmura Renouard.</p>
+
+<p>L’autre acquiesça :</p>
+
+<p>— Cela n’a rien d’étonnant, étant donné qu’elle a tenu le rôle de
+maîtresse de maison à Londres avec des gens de la haute depuis le
+moment où elle a eu les cheveux relevés… Je ne m’attends pas du tout,
+d’ailleurs, continua-t-il, lorsque j’aurai l’honneur de lui être présenté,
+à trouver en elle la prime fleur de la jeunesse. Ces gens sont descendus
+chez les Dunster incognito, comme des princes du sang. Personne ne
+s’y laisse prendre, mais enfin ils aiment mieux cela. Et même, pour
+obliger le vieux Dunster, nous n’avons pas, dans le journal, fait mention
+de leur présence. Mais on mettra votre arrivée parmi nos célébrités
+locales.</p>
+
+<p>— Juste ciel !</p>
+
+<p>— Parfaitement. M. G. Renouard, l’explorateur, dont l’indomptable
+énergie, etc…, qui travaille actuellement à la prospérité de notre pays
+dans sa plantation de Malata… A propos, comment va la plante à soie ?
+Ça marche ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Avez-vous rapporté de la fibre ?</p>
+
+<p>— Une pleine goélette.</p>
+
+<p>— Je vois cela, vous pensez la faire transporter dans les usines d’essai
+de Liverpool, hein ? Les gros capitalistes, là-bas, sont très intéressés,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— En effet.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, puis le journaliste ajouta lentement :</p>
+
+<p>— Vous serez un homme très riche, un de ces jours.</p>
+
+<p>Le visage de Renouard ne trahit aucun sentiment à l’annonce de
+cette prophétie assurée ; il ne dit rien jusqu’à ce que son ami eût repris,
+d’un ton méditatif :</p>
+
+<p>— Vous devriez intéresser le professeur Moorsom à cette affaire,
+puisque Willie vous a présenté.</p>
+
+<p>— Comment, un philosophe !</p>
+
+<p>— Je ne crois pas qu’il soit ennemi de gagner un peu d’argent, et
+il doit savoir assez bien s’y prendre (ici la voix du journaliste se teinta
+de respect), il a su gagner une fortune avec sa philosophie.</p>
+
+<p>Renouard leva les yeux, réprima un violent désir de sortir brusquement,
+mais quitta lentement son fauteuil :</p>
+
+<p>— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée, dit-il ; d’ailleurs, de
+toute façon, je dois le revoir.</p>
+
+<p>Il se demanda s’il avait réussi à atténuer le trouble de sa voix, si son
+intonation avait été assez détachée, car il était en proie à une vive
+émotion qui n’avait rien à voir avec l’aspect commercial de la question.
+Il arpentait la pièce comme pour s’en aller, quand il entendit un léger
+rire : il se retourna soudain, les sourcils froncés ; mais ce n’était pas de
+lui que riait le rédacteur, il riait en regardant vaguement le mur qui lui
+faisait face : c’était évidemment le préambule d’un discours que Renouard,
+revenu à lui, attendit sans mot dire, mais non sans une singulière
+inquiétude.</p>
+
+<p>— Non, vous ne devineriez jamais ; personne ne devinerait jamais ce
+que cherchent ces gens-là. Quand Willie est venu me raconter cette
+histoire, les yeux lui en sortaient de la tête.</p>
+
+<p>— Comme toujours, d’ailleurs, remarqua Renouard avec un mouvement
+de dégoût. Il est stupide.</p>
+
+<p>— Il était ahuri, et je le fus aussi, après qu’il m’eut raconté la chose.
+C’est une chasse, mon cher. Et ce qu’on cherche, c’est un homme. Et
+Willie, au cœur tendre a embrassé cette cause.</p>
+
+<p>Renouard répéta : « Un homme ?… » Puis il se rassit brusquement
+rien en apparence que pour écarquiller les yeux.</p>
+
+<p>— Willie est venu vous emprunter une lanterne ? demanda-t-il
+sarcastiquement, en se levant de nouveau sans raison apparente.</p>
+
+<p>— Quelle lanterne ? s’écria le rédacteur abasourdi, dont le visage
+s’assombrit d’une expression soupçonneuse. Renouard, vous faites
+toujours des allusions à des choses que je ne saisis pas. Si vous étiez
+dans la politique, moi, en tant que journaliste, je ne me fierais à vous
+qu’autant que je vous verrais agir, mais pas davantage. Vous êtes pourri
+de sophismes. Mais écoutez ; l’homme en question est celui qui a été
+pendant un an le fiancé de Miss Moorsom. Ce ne peut être n’importe
+qui, en tout cas ; mais il ne semble pas avoir été bien avisé, c’est dur
+pour cette jeune fille.</p>
+
+<p>Il parlait avec sentiment et l’on sentait que ce qui allait suivre était
+une affaire qui lui tenait au cœur. Mais, en homme qui connaît son
+monde, il marqua un étonnement amusé : un jeune homme d’excellente
+famille, allant partout, et pas n’importe qui, un garçon qui avait un
+pied dans les deux M.</p>
+
+<p>Renouard, qui arpentait la pièce, se retourna :</p>
+
+<p>— Que diable est-ce là ? demanda-t-il à voix basse.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, quoi ? le Monde et la Monnaie, c’est ainsi que je les
+appelle, pour aller plus vite. Vous avez les trois R au bas de l’échelle
+sociale et les deux M en haut, vous comprenez ?</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! Elle est bonne, ah ! ah !</p>
+
+<p>Et Renouard se mit à rire d’un air égaré.</p>
+
+<p>— Et vous progressez des unes aux autres, par ces temps de démocratie,
+continua le journaliste avec une imperturbable suffisance. C’est-à-dire
+si vous êtes suffisamment malin. Le seul danger, c’est de l’être
+trop. Et je crois que c’est ce qui sera arrivé à ce garçon. Un beau jour
+il s’est trouvé mêlé à un vilain gâchis, un vilain gâchis financier. Willie
+vous comprenez, n’est pas entré dans les détails avec moi. On ne lui
+en a, du reste, pas donné beaucoup. Mais vous savez, là, une sale
+affaire, quelque chose qui relève de la cour d’assises. Il était innocent,
+cela va sans dire. Mais il a tout de même dû disparaître.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! (Renouard se reprit à rire brusquement, le regard fixe,
+comme auparavant), il y a donc un autre M dans l’histoire ?</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ? demanda vivement le journaliste, comme si
+on eût voulu empiéter sur sa découverte.</p>
+
+<p>— Je veux dire « maboul ».</p>
+
+<p>— Mais non, pas du tout, pas du tout.</p>
+
+<p>— Bon, appelez-le seulement un malfaiteur. Que diable voulez-vous
+que cela me fasse ?</p>
+
+<p>— Mais attendez donc. Vous n’avez pas encore entendu la fin de
+l’histoire !</p>
+
+<p>Renouard, qui avait déjà son chapeau sur la tête, se rassit avec le
+sourire de dédain d’un homme qui a découvert la morale d’une histoire.
+Le journaliste virevoltait sur sa chaise tournante. Enfin, d’un ton
+plein d’onction :</p>
+
+<p>— Disons, un imprudent. Bien souvent l’argent est aussi délicat à
+manier que la poudre. On ne saurait prendre trop de précautions à
+l’égard des gens qui travaillent avec vous. En tout cas il y eut un krach
+fantastique, une affaire sensationnelle, et ses amis intimes ne le virent
+plus. Avant de disparaître, toutefois, il alla voir Miss Moorsom. Ne
+trouvez-vous pas que ce seul fait démontre son innocence ? Ce qui
+s’est dit alors entre eux, personne ne le sait, à moins que la jeune fille
+n’en ait fait confidence à son père. Il n’y avait pas grand-chose à dire.
+Il n’y avait pas non plus grand chose à faire, si ce n’est de le laisser s’en
+aller, n’est-ce pas ? car l’histoire s’étalait dans tous les journaux. Le
+mieux, c’était de l’oublier, et aussi le plus facile. Pardonner aurait été
+plus difficile, pour une jeune fille de son genre et de son monde, mêlée
+à une pareille affaire. Je veux dire une jeune fille ordinaire. Or le pauvre
+diable ne demandait pas mieux que d’être oublié, seulement il trouva
+moins facile d’y contribuer. Il écrivit de temps à autre. Il n’écrivit pas
+à ses amis. Il n’avait pas de parents proches. Le professeur avait été
+son tuteur. Non, le pauvre diable écrivit de temps en temps à un ancien
+serviteur de son père, à la campagne, en lui défendant absolument de
+dévoiler l’endroit de sa retraite. Mais le vieil imbécile ne trouva rien
+de mieux que de s’en aller rôder aux abords de la maison des Moorsom,
+en ville ; peut-être mit-il dans la confidence la femme de chambre de
+Miss Moorsom et écrivit-il à « Monsieur Arthur » que la demoiselle
+allait bien et semblait heureuse, ou quelque chose d’aussi réjouissant.
+Je veux bien que le jeune homme consentait à ce qu’on l’oubliât, mais
+je ne crois pas que ce genre de nouvelles l’enchantait. Qu’en dites-vous ?</p>
+
+<p>Renouard, les jambes allongées et la tête penchée sur la poitrine, ne
+répondit rien. Un sentiment qui n’était pas à proprement parler de la
+curiosité, mais plutôt une sorte de vague angoisse assez désagréable,
+comme le symptôme d’une maladie mystérieuse, l’empêchait de se
+lever et de s’en aller.</p>
+
+<p>— Il devait avoir évidemment des sentiments mélangés, affirma le
+rédacteur. Bien des garçons, par ici, reçoivent des nouvelles de chez
+eux avec des sentiments mélangés. Mais je me demande quels seront
+ses sentiments quand il saura ce que je vais vous dire, nous sommes
+sûrs qu’il n’en sait rien encore. Voilà six mois, un employé de la Cité,
+un simple employé de banque, se trouva arrêté à la suite d’une affaire
+de détournement ou quelque chose d’approchant. Se voyant sous le
+coup d’une sérieuse condamnation, il jugea bon de soulager sa conscience
+d’une vieille histoire de titres contrefaits ou supprimés qui
+prouva, clair comme le jour, l’honorabilité de notre gentilhomme ruiné.
+L’escroc était bien placé pour savoir à quoi s’en tenir, puisqu’il avait
+été employé dans la fameuse affaire, avant le krach. On ne put plus
+avoir de doute sur l’innocence du jeune homme ; mais où diable était-il,
+le jeune homme innocent, c’est ce qu’on ne savait pas. Nouvelle affaire
+sensationnelle dans le monde. Miss Moorsom déclara : « Il va venir me
+redemander et je l’épouserai. » Seulement, il ne revint pas. Entre nous,
+à l’exception de Miss Moorsom, personne ne désirait bien vivement
+son retour. Mais elle avait l’habitude de n’en faire qu’à sa tête. Elle
+perdit patience et déclara que, si elle savait où se trouvait le jeune
+homme, elle irait le chercher. Tout ce que l’on put tirer du vieux serviteur
+fut que la dernière lettre qu’il avait reçue portait le timbre de
+notre belle ville et que c’était la seule adresse qu’il eût jamais connue de
+« Monsieur Arthur ». Et voilà. A dire vrai, le vieux serviteur était à
+l’article de la mort, emporté par une maladie de cœur ; Miss Moorsom
+ne put le voir ; elle alla à la campagne pour apprendre elle-même ce
+qu’elle pourrait du vieillard, mais il était si mal qu’elle dut rester en
+bas, tandis que la femme du moribond était montée près de lui ; celle-ci
+redescendit avec les détails que je viens de vous dire. Il était dans un
+état qui ne permettait pas de lui poser d’autres questions ; d’ailleurs
+il passa dans la nuit et ne laissa rien derrière lui qui pût mettre sur une
+trace quelconque.</p>
+
+<p>Notre ami Willie me laissa entendre qu’il y avait eu des jours orageux
+dans la maison du professeur. Enfin les voilà ici. Il me semble que
+Miss Moorsom n’est pas de l’espèce des jeunes filles que l’on peut laisser
+galoper en liberté à travers le monde. C’est égal, je trouve cela plutôt
+« chic » de sa part mais je comprends que le professeur ait eu besoin de
+toute sa philosophie dans la circonstance. C’est maintenant son unique
+enfant, et brillante. Dieu sait combien Willie en bredouillait, positivement,
+quand il a voulu me la décrire, et j’ai vu, dès votre entrée, qu’elle
+vous avait fait aussi une impression peu ordinaire.</p>
+
+<p>Renouard, d’un geste irrité, rabattit son chapeau sur ses yeux. Le
+journaliste ajouta qu’assurément ni Renouard ni Willie n’avaient été
+habitués de rencontrer des jeunes filles d’une aussi remarquable supériorité.
+Quand Willie avait été à Londres autrefois faire son apprentissage,
+il n’avait guère fréquenté qu’un monde de pensions de famille ;
+cela se voyait, du reste. Quant à lui-même, dans les beaux jours où il
+marchait sur le glorieux pavé de <span lang="en" xml:lang="en">Fleet-street</span>, il n’avait pas de relations
+et ne se souciait pas d’en avoir avec le grand monde. A cette époque
+rien ne l’intéressait que la politique parlementaire et les discours de la
+Chambre des Communes.</p>
+
+<p>Le journaliste fit à ce passé récent l’hommage d’un sourire attendri,
+tout chargé de souvenirs, et revint à son idée que, pour une jeune fille du
+monde, elle avait eu un beau geste. Cependant le professeur pouvait
+ne pas en être ravi. Car enfin ce garçon, tout blanc comme linge qu’il
+fût, n’en était pas moins complètement dénué des biens de ce monde.
+Et il y a des malchances, si imméritées qu’elles soient, qui vous gâchent
+la carrière d’un homme à tout jamais. Cependant il était difficile d’opposer
+un refus catégorique à un aussi noble élan, sans parler du grand
+amour qui était à la base. Ah ! l’Amour ! Et puis la jeune fille était de
+taille à partir seule : elle en avait l’âge, le courage, l’argent nécessaire.
+Moorsom avait dû conclure qu’il était vraiment plus paternel, plus
+prudent aussi et plus sûr, à tous égards, de se laisser entraîner dans
+cette chasse. La tante les accompagna pour les mêmes raisons, et l’on
+donna comme prétexte un banal voyage autour du monde.</p>
+
+<p>Renouard s’était levé, et restait debout, le cœur battant, étrangement
+agité par cette histoire, dépouillée pourtant de tout éclat par la nature
+parfaitement prosaïque du narrateur. Le journaliste ajouta : « On m’a
+demandé d’aider à la recherche. »</p>
+
+<p>Là-dessus Renouard marmotta quelque chose comme une formule
+d’excuse à propos d’un rendez-vous pris, et il sortit. La netteté foncière
+de son esprit ne pouvait le défendre d’une sensation de jalousie croissante.
+Il pensait qu’évidemment ce n’était pas un homme de ce genre-là
+qui pouvait être digne du fidèle attachement d’une semblable jeune fille.
+Mais il avait assez vécu pour savoir que les actes, les vues et les idées
+d’un homme ne sont pas nécessairement à la hauteur de son caractère ;
+et pénétré d’une émotion délicate, par égard pour cette splendide créature,
+il s’efforça d’imaginer un homme pourvu d’une rare supériorité
+morale, de dons extérieurs et d’une extraordinaire séduction. Ce fut
+en vain. Au sortir de longs mois de solitude et plusieurs jours passés
+en mer, la beauté de la jeune fille se présentait à lui, invincible dans sa
+splendeur, à moins que ce ne fût par sa propre faiblesse. Il était plus
+aisé de croire à une telle faiblesse que de supposer à cet homme des
+qualités susceptibles de le rendre digne d’elle. Plus aisé, et moins
+humiliant. La faiblesse peut être généreuse, et chez une pareille
+femme elle ne pouvait être que généreuse, tandis que de l’imaginer
+subjuguée par quelqu’un de commun, cela c’était intolérable.</p>
+
+<p>La force même de l’impression physique qu’il avait reçue de Miss
+Moorsom (de semblables impressions sont les sources véritables des
+mouvements les plus profonds de notre âme) lui rendait cette idée
+inconcevable. Le prince charmant n’a jamais vécu hors des contes de
+fée ; il ne vit pas dans le domaine du Monde et de la Monnaie et au
+surplus en y trébuchant. De la générosité, c’était assurément cela. Oui,
+c’était sa générosité. Mais cette générosité était à la fois royale dans sa
+splendeur et presque absurde dans sa prodigalité, ou peut-être divine.</p>
+
+<p>Le soir, à bord de sa goélette, assis sur le bastingage, les bras croisés
+et les yeux fixés sur le pont, le planteur se laissa environner par la nuit,
+plongé dans une méditation sur le mécanisme des sentiments et les
+sources de la passion. Et tout le temps il lui sembla que la jeune fille
+était réellement présente. Son impression avait été si pénétrante qu’au
+milieu de la nuit, réveillé en sursaut, les yeux hagards dans l’obscurité
+de sa cabine, il n’évoqua pas l’image de la jeune fille, mais il en respira
+le discret parfum ; et il aurait pu jurer qu’il avait été réveillé par le
+léger froissement de sa robe. Il se redressa quelque temps dans la nuit,
+en proie non pas à de l’agitation, mais au contraire à une sorte d’oppression
+née du sentiment qu’il venait de lui arriver quelque chose qui
+ne pourrait plus s’effacer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Il vint flâner, l’après-midi, dans le bureau du rédacteur, traînant
+avec une feinte nonchalance le poids de cet irrémédiable dont il s’était
+senti accablé pendant la nuit, ce sentiment d’une chose qu’il ne pouvait
+plus empêcher.</p>
+
+<p>Son ami lui annonça aussitôt, d’un ton protecteur, qu’il avait fait,
+la veille au soir, la connaissance de la famille Moorsom, chez les Dunster.
+Dîner très simple, il n’y avait personne, ce qui valait mieux pour
+l’affaire en question.</p>
+
+<p>— Mais dites-moi donc…</p>
+
+<p>Renouard, les mains crispées au dossier d’une chaise, fixa sur son
+ami un regard vague.</p>
+
+<p>— Sapristi, mais c’est une fille étonnante, s’écria le journaliste…
+Pourquoi diable allez-vous vous asseoir sur cette chaise qui n’est pas
+du tout confortable ?</p>
+
+<p>— Je n’allais pas m’y asseoir.</p>
+
+<p>Et Renouard alla lentement à la fenêtre, satisfait d’avoir pu trouver
+assez d’empire sur lui-même pour lâcher immédiatement la chaise
+plutôt que de la soulever et d’en assommer le rédacteur.</p>
+
+<p>— Willie n’a pas cessé de la contempler, des larmes plein les gros
+yeux. Vous auriez dû le voir s’incliner sentimentalement vers elle tout
+le temps du dîner.</p>
+
+<p>— Assez, dit Renouard d’un ton si angoissé que son ami se retourna,
+mais ne put lui voir que le dos.</p>
+
+<p>— Vous poussez vraiment trop loin votre antipathie pour le jeune
+Dunster, c’est positivement morbide, dit-il doucement. Tout le monde
+ne peut pas être beau après trente ans… J’ai pu parler un peu avec le
+professeur, de vous surtout. Il m’a paru très intéressé par vos tentatives ;
+cela le distrait un peu du sujet principal. Miss Moorsom n’a pas
+semblé fâchée que je vous aie mis dans la confidence. Notre ami Willie
+m’a également approuvé. Le vieux Dunster, avec sa longue barbe
+blanche, avait l’air de donner sa bénédiction. Tout ce monde semblait
+avoir une haute opinion de vous, simplement parce que je leur ai dit
+que vous aviez mené toutes sortes d’existences avant de venir vous fixer
+sur cette plantation. Ils voudraient avoir votre opinion. Quelle occupation,
+à votre avis, M. Arthur a-t-il bien pu trouver ici ?</p>
+
+<p>— Quelque chose de facile, grommela Renouard sans desserrer les
+dents.</p>
+
+<p>— Sportsman, athlète ? Ne soyez pas trop dur pour ce pauvre
+diable. Peut-être galope-t-il par des pâturages, peut-être conduit-il
+des troupeaux ou chemine-t-il en cherchant un emploi quelque part
+au diable, peut-être prospecte-t-il en ce moment dans le désert.</p>
+
+<p>— Ou bien couché ivre-mort devant une auberge, sur la grand route.
+La journée est assez avancée pour cela.</p>
+
+<p>Machinalement le rédacteur leva les yeux ; la pendule marquait
+cinq heures moins le quart :</p>
+
+<p>— Il est tard, en effet, mais ce n’est pas une raison pour que notre
+homme en soit là. Peut-être navigue-t-il dans le Pacifique occidental,
+peut-être même sur une goélette de boucanier. Quoique je ne voie
+pas bien à quel titre. Pourtant…</p>
+
+<p>— Peut-être passe-t-il en ce moment sous cette fenêtre.</p>
+
+<p>— Pas lui…, mais j’aimerais bien que vous sortiez un peu de cette
+fenêtre pour qu’on puisse au moins vous voir la figure. Je déteste parler
+à quelqu’un qui me tourne le dos. Vous êtes là à grommeler tout seul
+comme un ermite sur une grève. Je vais vous dire ce qu’il y a, Geoffrey.
+Eh ! bien, vous n’aimez pas l’humanité.</p>
+
+<p>— Je ne gagne pas non plus ma vie à parler des affaires de l’humanité,
+répliqua Renouard.</p>
+
+<p>Il vint cependant s’asseoir docilement dans un fauteuil.</p>
+
+<p>— Qui vous prouve que votre homme ne se promène pas en ce moment
+dans cette rue ? demanda-t-il. Ce n’est pas plus invraisemblable
+que n’importe laquelle de vos hypothèses.</p>
+
+<p>Radouci par la docilité de Renouard, le journaliste l’examina un
+instant.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, je vais vous dire pourquoi. Sachez donc que nous nous
+sommes mis en campagne. Nous avons télégraphié son signalement
+à tous les postes de police, dans tout le pays. Et qui plus est, nous
+sommes maintenant certains qu’il n’est pas venu en ville depuis au
+moins trois mois. Quant à dire si son absence a été plus longue, cela,
+pour le moment, nous ne le pouvons pas.</p>
+
+<p>— C’est très curieux.</p>
+
+<p>— C’est très simple. Miss Moorsom lui a écrit ici, poste restante,
+aussitôt après qu’elle eut essayé de voir le vieux serviteur. Eh ! bien,
+la lettre est toujours là en souffrance. Personne n’est venu la réclamer.
+Donc cette ville n’est pas la résidence du jeune homme. Personnellement
+je ne l’ai jamais pensé. Mais il ne peut manquer d’y venir un jour ou
+l’autre. Et c’est précisément notre principal espoir, qu’il doive venir un
+jour en ville, tôt ou tard. N’oubliez pas qu’il ignore la mort du vieux
+serviteur. Il viendra chercher ses lettres. Et alors il trouvera une note
+récente de Miss Moorsom.</p>
+
+<p>Renouard, silencieux, pensait que tout cela était assez vraisemblable.
+L’air de lassitude qui assombrissait ses traits énergiques et bronzés,
+ainsi que son regard rêveur, montrait assez le profond ennui que lui
+causait cette conversation. Le journaliste n’y voulut voir que la preuve
+plus évidente encore de son immoral détachement à l’égard de l’humanité,
+et l’effet de cette solitude malsaine qui lui avait, en fin de compte,
+desséché le cœur. Tout cela s’accordait à sa théorie habituelle. Il
+déclara que, tant qu’un homme n’a pas cessé de donner de ses nouvelles,
+il n’y a pas lieu de le considérer comme perdu. C’était grâce à ce principe
+qu’on avait pu retrouver mainte et mainte fois des criminels en
+fuite. Puis, changeant soudain de sujet, il demanda à Renouard s’il y
+avait longtemps qu’il avait eu des nouvelles des siens et s’ils étaient en
+bonne santé.</p>
+
+<p>— Oui, merci.</p>
+
+<p>Cela fut dit d’un ton brusque qui interdisait toute familiarité. Il
+n’aimait pas qu’on lui parlât de sa famille pour laquelle il avait une
+affection profonde et pleine de remords. Il y avait des années qu’il
+n’avait vu un seul de ses parents, dont il différait complètement. Dès le
+matin de son arrivée, il était allé au bureau Dunster et là, dans les casiers
+dont l’un portait l’indication « Malata », il avait trouvé un petit tas
+d’enveloppes ; quelques-unes lui étaient adressées personnellement ;
+l’une était pour son assistant : le tout aux bons soins de Dunster et C<sup>o</sup>.
+Quand l’occasion se présentait, la maison Dunster faisait suivre ces
+lettres, soit par un garde-côtes en croisière, soit par un navire de commerce.
+Pendant les quatre derniers mois, l’occasion ne s’était pas présentée
+une seule fois.</p>
+
+<p>— Vous comptez rester ici quelque temps ? demanda le journaliste,
+après un assez long silence.</p>
+
+<p>Renouard répondit négligemment qu’il ne voyait vraiment pas de
+raison pour prolonger indéfiniment son séjour en ville.</p>
+
+<p>— Mais votre santé, votre santé morale, mon cher ! reprit le journaliste.
+Ne serait-ce que pour vous accoutumer à voir des visages dans
+la rue, sans qu’ils vous frappent à ce point, pour devenir un peu plus
+sociable. Je pense que vous pouvez bien avoir confiance en votre assistant
+pour vos affaires. Il y a aussi le mulâtre, le Portugais : il sait ce
+qu’il y a à faire. A propos, demanda le journaliste en regardant fixement
+son ami, quel est donc son nom ?</p>
+
+<p>— De qui ?</p>
+
+<p>— De votre assistant, que vous avez ramassé derrière mon dos ?</p>
+
+<p>Renouard eut un mouvement d’impatience :</p>
+
+<p>— Je l’ai rencontré un soir, par hasard, et j’ai pensé qu’il pourrait
+faire l’affaire aussi bien qu’un autre. Il venait de l’intérieur et ne semblait
+pas se plaire en ville. Il m’a dit que son nom était Walter. Je ne
+lui ai pas demandé de preuve, vous savez.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas idée que cela marche avec vous.</p>
+
+<p>— Qui vous fait croire cela ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, quelque chose dans vos manières, quand vous en
+parlez.</p>
+
+<p>— Mes manières ? Vraiment ! Je ne trouve pas que ce soit un grand
+sujet de conversation, voilà tout. Pourquoi ne pas parler d’autre chose ?</p>
+
+<p>— Bien sûr, vous n’admettrez pas vous être trompé. Ce n’est pas
+votre genre. Mais j’ai dans l’idée que c’est ainsi.</p>
+
+<p>Renouard se leva pour partir, puis, hésitant, regarda le journaliste
+assis dans son fauteuil.</p>
+
+<p>— Bizarre, tout cela, dit-il avec le plus grand sérieux, et il se dirigeait
+vers la porte, quand la voix du rédacteur l’arrêta.</p>
+
+<p>— Savez-vous ce qu’on dit de vous ? Qu’il vous est impossible de
+vous entendre avec quelqu’un que vous ne puissiez pas maltraiter.
+Avouez tout de même qu’il y a quelque chose de vrai dans ce propos.</p>
+
+<p>— Non, dit Renouard. Vous avez mis cela dans votre journal ?</p>
+
+<p>— Non. Je n’en étais pas tout à fait sûr. Mais, par contre, ce que je
+dirai, ce dont je suis certain ; je crois que, quand vous vous êtes attelé
+à une besogne, vous ne comptez pour rien votre vie ni celle des autres.
+Cela, ce sera imprimé un de ces jours.</p>
+
+<p>— Comme notice nécrologique, alors ? dit Renouard d’un ton négligent.</p>
+
+<p>— Assurément, un jour où l’autre.</p>
+
+<p>— Vous vous croyez donc immortel ?</p>
+
+<p>— Non, mon cher, mais la voix de la presse est éternelle, et il lui
+sera donné de dire que tel était le secret de vos succès dans des entreprises
+où des gens, qui valaient mieux que vous, si je puis ainsi dire,
+avaient maintes fois échoué.</p>
+
+<p>— Succès ! murmura Renouard en tirant violemment la porte du
+bureau, sur laquelle les mots : « Bureau de rédaction » semblaient le
+regarder comme une rangée d’yeux blancs, pendant qu’il descendait
+l’escalier de ce temple de la publicité.</p>
+
+<p>Renouard ne douta pas que toutes les ressources de la presse eussent
+été mises au service de l’amour et employées à découvrir l’homme aimé.
+Il ne souhaitait pas la mort de cet homme. Il y a en nous un fond de
+solidarité humaine qui ne cède qu’à des provocations répétées ; et cet
+homme ne lui avait rien fait. Mais avant que Renouard eût quitté la
+maison du vieux Dunster, au cours de la visite qu’il fit cet après-midi
+même, il s’était découvert le désir de voir cette recherche demeurer
+infructueuse. Pourtant il ne se flattait pas de la voir échouer. Il lui
+sembla que le seul parti à prendre ici-bas, pour lui comme pour tout
+le monde, c’était la résignation. Et il ne pouvait s’empêcher de constater
+que le professeur Moorsom lui-même en était arrivé à la même conclusion.</p>
+
+<p>Le philosophe s’était montré tout à fait aimable à son égard. C’était
+un homme d’apparence frêle, de taille moyenne ; il laissait voir un visage
+pensif sous ses cheveux blancs abondants et ondés, des yeux sombres
+et voilés, des sourcils droits et un regard concentré qui, en se posant
+sur vous, semblait rêver encore à quelque livre, sourdre des limbes de
+la méditation. Renouard devina en lui un homme que la constante
+habitude de l’analyse et de l’observation avait rendu aimable et indulgent,
+inapte à l’action et plus sensible aux pensées qu’aux faits mêmes
+de la vie… Avec cela, du ressort, de l’ironie, sans la moindre trace
+d’amertume d’ailleurs, et des manières si simples qu’elles vous mettaient
+aussitôt à l’aise. Il avait eu avec lui une longue conversation sur cette
+terrasse d’où l’on découvrait la ville et le port.</p>
+
+<p>La splendide immobilité de cette baie qui s’étendait sous ses yeux,
+avec ses éperons gris et ses dentelures étincelantes, aida Renouard à
+reprendre cette possession de soi qu’il avait senti lui échapper en arrivant
+sur cette terrasse où il avait éprouvé la plus forte émotion de sa
+vie, où il avait été assis tout près de Miss Moorsom, le cœur en feu, les
+oreilles bourdonnantes, l’esprit en désordre. C’était là ce jardin où il
+s’était senti entouré de ce rayonnant sortilège. Il s’y retrouvait maintenant
+assis avec le professeur et parlant d’elle. Non loin d’eux, le patriarcal
+Dunster, dans un fauteuil d’osier, se penchait en avant, bénin et un
+peu sourd, la main en cornet à son oreille, avec cette innocente avidité
+de la vieillesse qui se rappelle les ardeurs de la vie.</p>
+
+<p>En proie à une sorte d’appréhension, Renouard attendait la venue de
+la jeune fille. Et ce sentiment ressemblait à celui d’un homme qui craint
+le désenchantement bien plutôt que le sortilège.</p>
+
+<p>Il s’était effrayé à tort. Dès qu’il la vit venir de loin, à l’autre extrémité
+de la terrasse, un frisson le prit jusqu’à la racine des cheveux.
+A son approche, le pouvoir de la parole, un moment, lui manqua.</p>
+
+<p>Sa tante et Madame Dunster l’accompagnaient. Tout le monde
+s’assit ; un cercle se forma dans lequel Renouard se sentit accueilli
+avec cordialité ; et l’on parla naturellement de la grande recherche qui
+occupait tous les esprits. On attendait de lui la plus grande discrétion,
+mais il n’était plus question d’apporter des réticences sur l’objet même
+du voyage. On ne pouvait parler que des voies et moyens et des dispositions
+à prendre.</p>
+
+<p>Renouard retrouva toute sa maîtrise de soi, en fixant obstinément son
+regard à terre, ce qui lui donnait un air de tristesse pensive. Il parvint
+à conserver à sa voix un ton grave et à mesurer ses paroles à propos du
+grand sujet en question. Il prit un soin extrême de choisir ses mots
+pour leur conserver une apparence raisonnable, sans leur donner cependant
+un sens décourageant. Car il ne voulait pas que cette recherche
+fût abandonnée, puisqu’alors il la verrait s’éloigner, avec ses deux
+protecteurs à tête blanche, là-bas, à l’autre bout du monde.</p>
+
+<p>On lui demanda de revenir, de venir souvent, de prendre part aux
+conciliabules de tous ces gens passionnés par cette entreprise sentimentale
+d’un manifeste amour. En serrant la main de Miss Moorsom,
+il leva les yeux, il aurait voulu pouvoir dire quelque chose, mais la voix
+lui manqua ; il se sentit les lèvres scellées. Elle lui rendit son serrement
+de main, et comme il la quittait, il la vit regarder vaguement au loin,
+écoutant, semblait-il, une voix familière, cependant qu’un faible sourire
+effleurait ses lèvres : un sourire qui, sûrement, ne s’adressait pas
+à lui, et qui était le reflet d’une profonde et impénétrable pensée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Il retourna à bord de la goélette qui se dressait toute blanche et
+comme suspendue dans l’atmosphère crépusculaire et le rayonnement
+cendré du vaste port. Il contraignit ses idées à être aussi sobres, aussi
+raisonnables, aussi mesurées que l’avaient été ses paroles, dans la crainte
+d’une véritable débâcle morale. A l’approche de la nuit, il appréhendait
+l’insomnie et l’infinie tension de cet effort épuisant. Il fallait l’envisager
+pourtant. Il s’étendit, dans l’obscurité, en soupirant longuement. Il se
+vit, tout à coup, portant une petite lampe bizarre, reflété au grand miroir
+d’une chambre, dans un palais abandonné. Dans cette saisissante
+image de soi-même il reconnut quelqu’un qu’il lui fallait suivre : le
+guide effrayé de son rêve. Il franchit des galeries sans fin, une succession
+de salles immenses, d’innombrables portes. Il s’égarait tout à fait, puis
+soudain retrouvait sa route. Les pièces succédaient aux pièces. A la fin,
+la lampe s’éteignit et il trébucha contre un objet qui lui parut froid et
+lourd à porter. La pâle lueur de l’aube lui découvrit que c’était la tête
+d’une statue. Les cheveux de marbre imitaient la ligne hardie d’un
+casque et, sur les lèvres, le ciseau du sculpteur avait laissé un sourire
+énigmatique. Cette tête ressemblait à Miss Moorsom. Tandis qu’il la
+regardait fixement, la tête devint légère entre ses doigts, diminua peu
+à peu et tombant en morceaux se réduisit à une poignée de poussière
+que dispersa le souffle d’un vent si froid que Renouard s’éveilla en
+sursaut, pris d’un frisson de désespoir, et sauta vivement hors de sa
+couchette. Il faisait jour réellement. Il s’assit à la table de sa cabine et,
+se prenant la tête entre les mains, resta longtemps immobile.</p>
+
+<p>Il se mit, avec calme, à analyser son rêve. La lampe qu’il avait vue
+se rapportait évidemment à la recherche d’un homme, mais en y
+réfléchissant, il se rappela que l’image vue dans le miroir n’était pas
+celle du véritable Renouard, mais de quelqu’un d’autre, dont il ne
+pouvait se rappeler le visage. Dans ce palais désert, il vit la transformation
+sinistre de ces longs couloirs aux portes nombreuses du grand
+bâtiment dont le journal occupait le premier étage. Cette tête de marbre
+avec le visage de Miss Moorsom ? Eh ! bien ? De quel autre visage
+aurait-il donc pu rêver ? Et son teint n’était-il pas plus beau que celui
+du marbre de Paros, plus pur que celui des anges ? Le vent qui avait
+mis fin à son rêve était la brise du matin, entrant par le hublot et lui
+effleurant le visage.</p>
+
+<p>Oui, et pourtant toute cette explication rationnelle de la vision fantastique
+ne faisait que la rendre plus mystérieuse encore et plus étrange.
+Il y avait de la sorcellerie dans ce rêve. C’était une de ces circonstances
+qui jettent l’homme hors du domaine d’un ordre établi pour lui et
+n’en font plus qu’un être en proie à d’obscures suggestions.</p>
+
+<p>Désormais, sans même essayer de s’en défendre, il passa toutes ses
+après-midis dans cette maison où elle vivait. Il y alla aussi passivement
+qu’en rêve. Il ne put jamais comprendre comment il en était arrivé à
+vivre sur ce pied d’intimité chez les Dunster. Était-ce dû à son mérite
+personnel, ou à ce qu’il était l’inventeur de l’industrie de la soie végétale ?
+Probablement à cette dernière raison, car il se rappelait clairement,
+aussi clairement que dans un rêve, avoir entendu le vieux Dunster
+lui dire qu’il serait bientôt chargé d’explorer les districts du Nord,
+afin d’y trouver des terrains favorables à la culture de la plante. Le
+vieillard avait hoché la tête d’un air entendu. C’était vraiment aussi
+absurde qu’un rêve.</p>
+
+<p>Willie serait là ce soir, bien entendu ; mais c’était, lui aussi, plutôt
+un être de cauchemar, virevoltant autour du cercle des chaises, s’agitant
+en habit de soirée, comme une chauve-souris gigantesque, répugnante
+et sentimentale. « Il faut en finir une bonne fois, dans le monde entier,
+avec leurs sacrés cocons », bourdonnait-il de sa voix étouffée. Il montrait
+d’ailleurs une horreur extrême des insectes de toute espèce.</p>
+
+<p>Un soir, il était arrivé avec une fleur rouge à la boutonnière ; rien
+ne pouvait être plus ridiculement fantastique. Un jour, il avait dit à
+Renouard :</p>
+
+<p>— Il vous appartient de modifier l’histoire de notre pays, car les
+conditions économiques font l’histoire des nations, oh ! combien !</p>
+
+<p>Il s’était retourné alors vers Miss Moorsom, comme pour obtenir
+son approbation, en baissant vers elle son nez en spatule et en la regardant
+avec un regard attendri, de ses yeux abrités sous d’absurdes sourcils
+qui poussaient comme des roseaux sur sa peau spongieuse. Car cet
+individu énorme et bilieux était un économiste doublé d’un sentimental
+à la larme facile, et membre du Cobden Club.</p>
+
+<p>Afin de le rencontrer le moins possible, Renouard commença à
+arriver plus tôt et à partir avant son apparition, sans pour cela abréger
+par trop ces heures de secrète contemplation qui le faisaient vivre.
+Il avait renoncé à s’abuser plus longtemps. Sa résignation était sans
+limites. Il acceptait l’immense infortune d’être amoureux d’une femme
+qui ne pensait qu’à retrouver un autre homme et à se jeter dans ses bras.
+C’est ainsi qu’avec la précision du désespoir il définissait sa situation,
+et cette idée lui traversait brusquement l’esprit comme une flèche
+aiguë, lorsque la conversation tombait. La seule pensée devant laquelle
+il se sentît sans force était que cette situation ne pouvait durer, qu’il
+faudrait en venir à une conclusion. Il la craignait d’instinct, comme un
+homme malade peut craindre la mort. Il lui semblait que pour lui ce
+serait la fin de tout, et qu’après cela il ne pouvait y avoir qu’un gouffre
+sans lumière et sans fond. Sa résignation même n’était pas dispensée
+des tortures de la jalousie, la cruelle, insensée, poignante et imbécile
+jalousie : quand il semble qu’une femme vous trompe, simplement
+parce qu’elle existe, parce qu’elle respire, et lorsque les mouvements
+profonds de son âme, de ses nerfs deviennent une source d’affolants
+soupçons, de doutes épuisants et de mortelles angoisses.</p>
+
+<p>Les conditions particulières de leur séjour faisaient que Miss Moorsom
+sortait peu. Elle acceptait cette réclusion dans la maison des
+Dunster, à la façon d’un ermitage où elle vivait, sous la surveillance de
+ce groupe de vieilles gens, comme une déesse patiente, hautaine, condescendante
+et obstinée. Nul n’aurait pu dire si elle souffrait de quoi
+que ce fût ou si son attitude n’était que l’insensibilité d’une grande
+passion concentrée sur elle-même ou peut-être encore une parfaite
+réserve, ou l’indifférence d’une supériorité assez complète pour se
+suffire à soi-même.</p>
+
+<p>Renouard discernait pourtant qu’elle prenait plaisir à causer avec
+lui de préférence ; était-ce parce qu’il était le seul de son âge ou à peu
+près ? Était-ce donc là la secrète raison qui l’avait fait admettre dans
+ce cercle ?</p>
+
+<p>Aussi posée que ses mouvements ou ses attitudes, la voix de la jeune
+fille l’enchantait. Il avait toujours été un homme d’allures tranquilles,
+mais cette fascination qui s’exerçait sur lui l’avait transformé au point
+qu’il lui fallait maintenant de terribles efforts pour conserver son calme
+habituel. Quand il la quittait pour retourner à bord de sa goélette, il
+se sentait secoué, épuisé, brisé, comme si on l’eût mis à la plus exquise
+des tortures. Quand il la voyait s’approcher, il avait toujours un moment
+d’hallucination. Elle lui semblait une impalpable beauté faite
+pour l’invisible musique, pour les ombres de l’amour, pour le murmure
+des eaux. Au bout d’un moment, car il ne pouvait pas éternellement
+baisser les yeux, il ramassait tout son courage, et il la regardait. Un éclair
+étincelait dans la sombre clarté des yeux de la jeune femme, et
+lorsqu’elle les tournait vers lui, ils lui semblaient donner à la vie
+tout entière une signification nouvelle. Il se persuadait qu’un autre
+homme, avant de sombrer dans la folie apaisante, aurait vu réduire
+en cendres son esprit à des feux d’un tel éclat. Il ne se flattait pas
+d’une pareille chance ; son esprit avait su traverser, indemne, la
+fournaise des soleils et des déserts embrasés, les colères flambantes
+dressées devant la faiblesse des hommes et la tenace cruauté de l’impitoyable
+nature.</p>
+
+<p>N’étant pas fou, il lui fallait se tenir sans cesse sur ses gardes, pour
+ne pas se laisser aller à des silences chargés d’adoration, ou à des accès
+de paroles violentes. Il lui fallait surveiller ses yeux, ses gestes, les
+muscles de son visage. Leurs entretiens étaient tels qu’on le pouvait
+attendre d’eux ; elle, une jeune fille sortie tout justement de l’épais
+crépuscule de quatre millions d’êtres et de la vie artificielle de plusieurs
+saisons à Londres ; lui, l’homme des tâches précises, des actions conquérantes,
+habitué aux vastes horizons, évitant, jusque dans ses délassements
+même, ces agglomérations où l’on diminue sa valeur à ses
+propres yeux. Ils n’avaient à leur service la petite monnaie des conversations.
+Il leur fallait se servir d’idées générales ; ils les échangeaient
+sans grande originalité. Ce n’était guère un commerce sérieux. Peut-être
+n’avait-elle pas beaucoup de ressources à cet égard. Rien de remarquable
+ne venait d’elle. On ne pouvait pas dire que, de son contact
+avec le monde extérieur, elle eût reçu des impressions vraiment personnelles
+et différentes de celles qu’éprouvent les autres femmes. Sa
+séduction venait de sa sérénité, de ses attitudes graves, d’un irrésistible
+rayonnement féminin. Il ne savait pas ce qui pouvait se cacher derrière
+ce front d’ivoire si splendidement façonné, si glorieusement couronné ;
+il lui était impossible de dire quels étaient ses sentiments et ses pensées.
+Ses réponses étaient toujours précédées d’un court silence, pendant
+lequel il restait suspendu à ses lèvres. Il se sentait en présence d’un
+être mystérieux en qui parlait une voix inouïe, comme une voix d’oracle
+qui communique au cœur une inquiétude infinie.</p>
+
+<p>Il se satisfaisait pourtant de rester assis là, en silence, les dents
+serrées, dévoré de jalousie ; et nul n’aurait pu deviner que son attitude,
+pleine de déférence à l’égard de ces vieilles gens, dissimulait le suprême
+effort de sa volonté stoïque, que la terrible surveillance de ses secrètes
+tortures l’occupait tout entier, pour que la force ne vînt pas à lui
+manquer. Comme jadis au cours de ses luttes avec les forces de la
+nature, il pouvait trouver en soi-même tous les courages, excepté celui
+de fuir le danger.</p>
+
+<p>C’était probablement la rareté même des sujets de conversation qui
+faisait que Miss Moorsom l’engageait si souvent à lui parler de sa propre
+existence. Il ne s’y refusait pas ; il était affranchi de cette vanité timide
+et exacerbée qui fait se crisper si souvent les lèvres des hommes vains
+et glorieux.</p>
+
+<p>Tout en regardant la pointe de son soulier, et en retenant sa voix,
+il lui parlait en pensant qu’un moment viendrait, bientôt, où elle se
+lasserait de lui prêter même son inattention. Et lorsque son regard
+glissait vers elle, elle lui apparaissait éclatante et parfaite, le regard
+vague, perdu en une immobilité mélancolique, et la tête penchée, semblable
+à quelque Vénus tragique qui surgissait devant lui, non pas de
+l’écume de la mer, mais de l’infini lointain, confus et mystérieux de
+l’innombrable humanité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Un après-midi, en arrivant sur la terrasse, Renouard n’y trouva personne.
+Ce lui fut à la fois une déception mélancolique et un amer
+soulagement.</p>
+
+<p>La chaleur était intense, l’air calme. Les hautes fenêtres de la maison
+restaient grandes ouvertes. A l’extrémité de la terrasse, des chaises
+groupées autour d’une table à ouvrage donnaient la sensation d’invisibles
+occupants, d’un conciliabule de fantômes. Renouard regarda
+ces chaises avec une sorte de terreur. Un bruit de voix, léger, furtif, qui
+venait d’une pièce voisine, augmentait encore l’illusion et fit s’arrêter
+le visiteur hésitant. Il s’accouda à la balustrade de pierre, auprès d’un
+grand vase où s’épanouissait une étrange plante tropicale.</p>
+
+<p>C’est là que le trouva le professeur Moorsom qui revenait du jardin,
+un livre sous le bras et s’abritant d’une ombrelle blanche. Fermant
+son ombrelle, le philosophe vint s’accouder près du jeune homme en lui
+faisant remarquer combien la chaleur augmentait à cette saison. Le
+planteur en convint et changea un peu de place ; après un court silence,
+le philosophe lui posa à brûle-pourpoint une question, qui, comme
+un coup sur la tête, le priva momentanément de la parole et même de
+la pensée, et qui, plus douloureusement encore, le laissa tout frissonnant,
+appréhendant non pas la mort, mais un éternel tourment. Ç’avaient
+été pourtant des paroles bien naturelles.</p>
+
+<p>— Il faut tout de même en sortir. Nous ne pouvons pas rester éternellement
+dans cette attente. Dites-moi votre sentiment sur nos chances
+de succès.</p>
+
+<p>Renouard, interdit, eut un faible sourire. Le professeur déclara d’un
+ton plaisant qu’il avait hâte de poursuivre son voyage autour du monde
+et d’en avoir fini. On ne pouvait pas rester indéfiniment chez ces excellents
+Dunster. En outre, il y avait les conférences qu’il s’était engagé à
+faire à Paris. C’était là une question sérieuse.</p>
+
+<p>Ces conférences du professeur Moorsom étaient un événement européen
+et Renouard ignorait que des auditoires brillants devaient y courir
+en foule. Tout ce qu’il lui était possible de démêler était le trouble que
+cette annonce lui causait. La menace de la séparation lui tomba sur la
+tête comme un coup de foudre. Il sentit tout l’absurde de son émotion.
+N’avait-il pas vécu sous les nuages, tous ces temps derniers ? Le professeur,
+les coudes écartés, regardait le jardin, tout en continuant à
+soulager son esprit. Assurément sa fille assumait la direction du département
+« sentiment » et elle rencontrait, pour l’y aider, de nombreuses
+bonnes volontés. Mais, lui, il fallait bien qu’il s’occupât du côté pratique
+de la vie, et sans le secours de personne.</p>
+
+<p>— Je n’hésite pas à vous confier ce souci, car je vous sais plein de
+sympathie pour nous, et en même temps je vous sais désintéressé de
+toutes ces sublimités que Dieu confonde.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ? murmura Renouard.</p>
+
+<p>— Je veux dire que vous êtes capable de juger de tout cela avec
+calme. L’atmosphère, ici est tout simplement détestable. Tout ce
+monde se laisse conduire par le sentiment. Votre opinion circonspecte
+pourrait peut-être influencer…</p>
+
+<p>— Vous voudriez que Miss Moorsom abandonnât son idée ?</p>
+
+<p>Le professeur se tourna vers le jeune homme, et le regardant avec
+tristesse :</p>
+
+<p>— Dieu seul sait, dit-il, ce que je veux et ce que je ne veux pas.</p>
+
+<p>Renouard, le dos appuyé à la balustrade, les bras croisés, semblait
+méditer profondément. Son visage s’abritait un peu sous le chapeau à
+larges bords ; son nez droit qui prolongeait la ligne du front, ses yeux
+profondément enfoncés dans les orbites, son menton saillant faisaient
+ressembler son profil à l’un de ceux qu’on voit parmi les bronzes des
+musées, un profil pur, sous un casque ornementé et qui rappelait
+vaguement une tête de Minerve.</p>
+
+<p>— C’est bien le moment le plus agaçant de toute ma vie, s’écria le
+professeur avec une sorte d’irritation.</p>
+
+<p>— Sûrement cet homme en vaut la peine, murmura Renouard, saisi
+d’un mouvement de jalousie qui le traversa comme un coup de couteau
+qu’il se serait donné à lui-même. Soit qu’il fût énervé par la chaleur,
+ou qu’il donnât libre cours à une irritation accumulée, le professeur eut
+un élan de franchise.</p>
+
+<p>— Il a commencé par être un petit garçon fort ordinaire, dit-il. Il
+est devenu par la suite un jeune homme doué, mais sans objet, et je le
+soupçonne de n’avoir jamais essayé de comprendre quoi que ce soit.
+Ma fille le connaissait depuis son enfance. Je suis un homme très
+occupé, et je dois dire que leur engagement m’a pris à l’improviste.
+J’aurais aimé voir à leur décision des causes plus naïves, mais la simplicité
+n’était pas de mode dans leur milieu. Au point de vue pratique,
+il semble avoir été un véritable enfant. On me corne maintenant aux
+oreilles qu’il a été la victime de sa noble confiance dans l’honnêteté de
+ses semblables. Pour ma part, je vous dirai que, dès le commencement
+de l’affaire, j’ai eu des doutes sur sa culpabilité. Malheureusement, ma
+fille n’en avait pas, et nous assistons maintenant à la réaction. Non !
+pour être profondément malhonnête, il faut être vraiment pauvre. Tout
+cela n’a été que la conséquence d’une nature sophistiquée : c’est un
+simple compliqué. Il a eu, à la vérité, un terrible réveil.</p>
+
+<p>C’est ainsi que le professeur Moorsom fit entendre à son « jeune
+ami » ses sentiments à l’égard de cet homme disparu dont il était évident
+qu’il ne souhaitait pas le retour. Peut-être la chaleur inaccoutumée de
+la saison lui faisait-elle souhaiter les frais espaces du Pacifique, la brise
+de l’Océan, un pont encombré de chaises-longues, sur un bateau naviguant
+vers la Côte de Californie. Mais le philosophe n’apparut à Renouard
+que comme le plus déloyal des pères. Il en demeura stupéfait ;
+pourtant il n’était pas au bout de ses découvertes.</p>
+
+<p>— Il est peut-être mort ? ajouta le professeur.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? On ne meurt pas plus ici qu’en Europe ; s’il était
+en Italie, par exemple, cette idée ne vous viendrait sûrement pas.</p>
+
+<p>— Oui, supposons qu’il ait subi une sorte de désagrégation morale.
+Vous savez, ce n’était pas une bien forte personnalité, répliqua le professeur.
+Et, après tout, c’est l’avenir de ma fille qui est en jeu.</p>
+
+<p>Renouard songeait que l’amour d’une femme pareille était capable
+de guérir un être complètement brisé, de tirer un homme de sa tombe.
+Il y pensait avec un désespoir intérieur qui, presque autant que son
+étonnement, fut la raison du silence qui suivit. Il parvint tout de même
+à émettre une phrase généreuse.</p>
+
+<p>— Oh ! nous ne devons pas même supposer…</p>
+
+<p>Mais le professeur l’arrêta d’un geste, et d’un accent plus triste
+encore :</p>
+
+<p>— Que c’est bon d’être jeune ! Vous avez été un homme d’action
+et naturellement vous croyez au succès, mais moi, j’ai trop longtemps
+regardé la vie pour ne pas me méfier de ses surprises. L’âge, voyez-vous,
+l’âge !… Vous me voyez plein de doutes et d’hésitations, <i lang="la" xml:lang="la">spe lentus,
+timidus futuri</i>.</p>
+
+<p>Il fit signe à Renouard de ne pas l’interrompre et, baissant la voix,
+dans la crainte d’être entendu, même là, dans la solitude de cette terrasse.</p>
+
+<p>— Et le pire est que je ne suis même pas sûr, ajouta-t-il, que ce pèlerinage
+sentimental soit sincère. Oui, je doute de ma propre enfant. Il
+est vrai que c’est une femme…</p>
+
+<p>Renouard surprit avec horreur un accent de rancune dans la voix
+du professeur, comme si jamais le vieillard n’avait pardonné à sa fille
+de n’être pas morte à la place de son fils. Le philosophe vit le regard
+pétrifié du jeune homme :</p>
+
+<p>— Ah ! vous ne comprenez pas. Elle est intelligente, elle a l’esprit
+ouvert, elle est sympathique et charmante, bien sûr. Mais vous ne savez
+pas ce que c’est que de n’avoir vécu, respiré et même triomphé qu’au
+milieu du tourbillon et de l’écume de la vie, l’écume étincelante. Là
+les pensées, les sentiments, les opinions, les affections, les actions même
+ne sont plus rien que de l’agitation dans le vide pour divertir la vie,
+une sorte de débauche supérieure, énervante et fatigante, dénuée de
+sens et privée de but. Ma fille est la créature de ce milieu-là, et je me
+demande si elle obéit au malaise d’un instinct qui cherche à se satisfaire,
+si c’est la révulsion d’un sentiment, ou bien si elle ne fait qu’amuser
+son cœur d’imaginations romanesques. Tout est possible, sauf la
+sincérité, cette sincérité que peut seule connaître l’humanité vraie et
+qui lutte. Il n’est pas possible qu’une femme supporte ce genre d’existence
+où les femmes font la loi, et qu’elle reste complètement sincère,
+qu’elle demeure un être humain, tout simplement… Ah ! voici que l’on
+sort.</p>
+
+<p>Il s’écarta d’un pas, et détournant la tête :</p>
+
+<p>— Ma foi, je vous serais infiniment obligé si vous pouviez jeter un
+peu d’eau froide… Et devant le geste de vague effroi esquissé par le
+jeune homme, il ajouta :</p>
+
+<p>— Ne craignez rien, vous ne risquez pas d’éteindre un feu sacré.</p>
+
+<p>— Je vous avouerai que je n’en parle jamais à Miss Moorsom, et
+si vous, son père !…</p>
+
+<p>— J’aime votre naïveté, soupira le professeur. Un père est seulement
+quelqu’un de quotidien, d’ordinaire, de trop connu. D’ailleurs ma fille
+ne peut que se défier tout naturellement de moi. N’appartenons-nous
+pas au même milieu ? Tandis que vous, vous jouissez du prestige
+de l’inconnu. Et puis vous avez prouvé que vous étiez une force.</p>
+
+<p>Le professeur, suivi de Renouard, rejoignit le cercle des invités
+réunis à l’extrémité de la terrasse, autour d’une table de thé ; trois têtes
+blanches et la merveilleuse vision de cette splendeur féminine dont la
+vue avait le pouvoir d’agiter le cœur de Renouard du rappel de sa condition
+mortelle.</p>
+
+<p>Il fit en sorte de ne pas se placer près de Miss Moorsom. La conversation
+languissait. Sans qu’on y prît garde, il contempla cette femme
+si merveilleuse que des siècles semblaient s’étendre entre eux deux. Il
+se sentait oppressé et vaincu à la pensée de ce qu’elle pourrait donner à
+un homme qui serait vraiment une force. Quel merveilleux combat
+avec cette amazone ! Et quel noble fardeau, pour la force victorieuse !</p>
+
+<p>L’excellente M<sup>me</sup> Dunster servait le thé, regardant avec intérêt, de
+temps à autre, la jeune fille. Ayant mangé une tomate crue, et bu un
+verre de lait (habitude qu’il avait gardée du temps où il vivait à la campagne,
+bien avant de s’être occupé de politique, alors que sur ses premières
+exploitations il démontra la possibilité de faire croître du blé
+dans des terrains en apparence assez stériles pour décourager même
+des magiciens), le vieil homme d’État lissa sa barbe blanche et frappant
+légèrement le genou de Renouard de sa main ridée :</p>
+
+<p>— Vous devriez revenir ce soir dîner avec nous tranquillement.</p>
+
+<p>Il aimait ce jeune homme, un pionnier, lui aussi, à plus d’un titre.
+M<sup>me</sup> Dunster ajouta :</p>
+
+<p>— Venez donc, ce sera très intime. Je ne sais même pas si Willie
+sera là pour dîner.</p>
+
+<p>Renouard marmotta des remerciements ; et quitta la terrasse pour se
+rendre à bord de la goélette. Il était encore à la porte du salon qu’il
+entendit la forte voix du vieux Dunster déclarer sur un ton d’oracle :</p>
+
+<p>— Ce sera notre « <span lang="en" xml:lang="en">leader</span> », un de ces jours… Comme moi…</p>
+
+<p>Renouard laissa retomber derrière lui la légère tenture de la porte.
+La voix du professeur Moorsom disait :</p>
+
+<p>— On m’a dit qu’il s’était fait des ennemis de presque tous ceux qui
+ont eu affaire à lui.</p>
+
+<p>— Cela, ce n’est rien ; il a fait ce qu’il a voulu faire, son œuvre,
+comme moi.</p>
+
+<p>— On dit qu’il n’a jamais pris garde à ce que cela coûtait, pas
+même aux existences.</p>
+
+<p>Le planteur comprit qu’on parlait de lui ; mais avant qu’il eût eu le
+temps de s’éloigner, M<sup>me</sup> Dunster intervint doucement :</p>
+
+<p>— Ne vous laissez pas influencer par ce que le monde dit de lui.
+Ce sont des envieux.</p>
+
+<p>Il entendit alors la voix de Miss Moorsom répondre à la vieille
+dame :</p>
+
+<p>— Oh ! on ne me trompe pas facilement. J’ose dire que je possède
+l’instinct de la vérité.</p>
+
+<p>Il s’éloigna de cette maison, le cœur plein d’effroi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Une fois à bord de la goélette, couché sur le divan et les poings sur
+les yeux, Renouard décida qu’il ne retournerait pas dîner dans cette
+maison. Il le décida au moins vingt fois. L’idée qu’il n’avait qu’à monter
+sur le pont et à commander tranquillement : « Parez le cabestan » pour
+que la goélette reprenant vie fût le lendemain à trente lieues de là, en
+mer, trompait sa volonté. Rien de plus facile. Et cependant ce jeune
+homme à qui son audace intrépide avait fait tant d’ennemis, cet inflexible
+chef de deux expéditions brillantes et tragiques, reculait devant
+un acte de farouche énergie et commençait à se chercher des excuses.</p>
+
+<p>Non, vraiment, reculer comme un lâche qui se coupe la gorge n’était
+pas digne de lui ! Il acheva de s’habiller et regarda dédaigneusement
+dans le miroir son impassible visage.</p>
+
+<p>Pendant le trajet en canot, il se rappela tout à coup la sauvage beauté
+d’une cascade à Menado, alors qu’il était encore petit garçon, il y avait
+bien longtemps. Une légende racontait qu’un gouverneur des Indes
+hollandaises en tournée officielle s’était suicidé en s’y précipitant. On
+supposa qu’une maladie incurable l’avait dégoûté de la vie. Mais y
+avait-il jamais eu au monde un fléau semblable à celui qui le hantait
+et qui, tout en vous rattachant à la vie, vous torturait jusqu’à la mort.</p>
+
+<p>Le dîner fut des plus calmes. Willie, que l’on avait attendu vainement
+une demi-heure, ne vint pas, et sa chaise demeura vide auprès
+de Miss Moorsom. Renouard avait pour voisine la sœur du professeur ;
+elle avait revêtu une robe de soirée, fort élégante et qui convenait à
+son âge. Cette vieille dame, dans son étonnante conservation, rappelait
+à Renouard ces fleurs en cire que l’on garde sous des globes. Elle ne
+portait aucune trace de cette poussière que laissent les batailles de la
+vie. De jour, le planteur ne lui plaisait guère ; elle trouvait que son costume
+blanc et son large chapeau lui donnaient un air bohème tout
+à fait incorrect pour rendre visite à des dames. Mais en habit de soirée,
+élégant et svelte, la voix agréable et légèrement voilée, il faisait chaque
+fois sa conquête. Il aurait pu tout aussi bien être quelqu’un de distingué,
+le fils d’un duc par exemple. Cédant à ce charme, et aussi, peut-être,
+parce que son frère lui en avait donné le conseil, elle tenta d’ouvrir son
+cœur à Renouard qui, pour le moment, était occupé à contempler la
+nièce, de l’autre côté de la table, de toute la force de son âme. La vieille
+dame lui parla en toute franchise, exactement comme si cette misérable
+enveloppe mortelle où ne vivait qu’un amour sans espoir eût été vraiment
+un fils de duc.</p>
+
+<p>Renouard, distrait, ne percevait que des bribes de cette conversation,
+jusqu’à ce que la confidence finale éclatât…</p>
+
+<p>— J’aimerais connaître votre opinion. Regardez-la, si charmante,
+admirée de tous, ce serait trop triste. Nous espérions tous qu’elle ferait
+un beau mariage, avec quelqu’un de riche et de haut placé ; qu’elle
+aurait une maison à Londres et une à la campagne, et qu’elle nous y
+recevrait magnifiquement. Elle est si admirablement faite pour cela.
+Elle a une foule d’amis distingués. Et voici qu’au lieu de… Ah ! si vous
+saviez comme mon cœur en souffre.</p>
+
+<p>Son murmure distingué, quoique anxieux, fut couvert par la voix du
+professeur qui discutait au bout de la table, avec son vénérable disciple,
+sur l’Impermanence du Mesurable. Cela aurait pu faire la matière d’un
+nouveau livre à succès de philosophie moorsomienne. A la fois patriarcal
+et ravi, le vieux Dunster se penchait en avant, les yeux brillants de
+jeunesse, deux plaques rouges à la racine de sa barbe blanche, et Renouard
+qui examinait cette agitation sénile se rappela les mots tombés
+des lèvres subtiles du professeur. Il s’en appliqua le sarcasme, il vit
+leur vérité démontrée par cet homme que l’on amusait ainsi au bord de
+sa tombe. Oui, une débauche intellectuelle parmi la simple écume de
+l’existence ; écume et mensonge.</p>
+
+<p>Placée du même côté de la table, Miss Moorsom ne regarda pas une
+seule fois son père. Toute sa grâce semblait figée : ses lèvres rouges ne
+s’entr’ouvraient pas ; une faible teinte rosée animait son visage éclatant ;
+ses yeux noirs brûlaient immobiles, et des rayons de lumière reflétés
+par ses cheveux cuivrés se fixaient dans l’ondulation de sa chevelure.</p>
+
+<p>Renouard se vit renversant la table, brisant les verres et la porcelaine,
+piétinant les fruits et les fleurs, et la saisissant dans ses bras, l’emportant
+parmi le tumulte et les cris, silencieuse et effrayée, jusqu’en quelque
+profonde retraite, comme à l’âge des cavernes. Les convives se levèrent
+tout à coup : Renouard en fit autant, mais il se sentit chancelant, sans
+souffle.</p>
+
+<p>Sur la terrasse, le philosophe, ayant allumé un cigare, prit cordialement
+le bras de son « cher et jeune ami ». Renouard, maintenant, le
+considérait avec la plus profonde méfiance. Mais le grand homme semblait
+avoir une véritable sympathie pour son jeune ami, une de ces mystérieuses
+sympathies que n’arrêtent ni les différences d’âge, ni celles
+de la position : dans le cas du philosophe cela pouvait s’expliquer par
+le fait que la philosophie est impuissante à remédier aux difficultés de
+la vie pratique.</p>
+
+<p>Après avoir parlé de choses et d’autres, le professeur se prit à dire :</p>
+
+<p>— Le saviez-vous ? Le fils que j’ai perdu était dans le même collège
+que vous. Je suis certain que, s’il avait vécu et que vous vous fussiez
+rencontrés, vous vous seriez compris. Lui aussi, il avait le goût de
+l’action.</p>
+
+<p>Il soupira, puis, secouant cette mélancolie, il montra d’un geste la
+partie ombragée de la terrasse où la robe de sa fille faisait une tache
+de lumière.</p>
+
+<p>— Je désirerais vraiment, dit-il, que vous laissiez tomber par là
+quelques paroles raisonnables et décourageantes.</p>
+
+<p>Renouard joua l’étonnement, se dégagea du plus perfide des hommes
+et se reculant :</p>
+
+<p>— Sérieusement, vous vous moquez de moi, mon cher Maître, dit-il
+avec un rire grave qui était en réalité un cri de rage.</p>
+
+<p>— Mon cher et jeune ami, il n’y a pas lieu de plaisanter. Vous ne
+semblez pas comprendre le prestige que vous possédez, ajouta-t-il en
+s’avançant vers les chaises.</p>
+
+<p>« Farceur, pensa Renouard, en le regardant s’éloigner, de la place
+qu’il n’avait pas quittée. Et pourtant… et pourtant, si c’était vrai ! »</p>
+
+<p>Il s’avança alors vers Miss Moorsom. Elle était assise à la même place
+qu’à leur première rencontre ; cette fois, ce fut elle qui le regarda
+s’avancer, mais ce jour-là, la plupart des fenêtres n’étaient pas éclairées.
+Il faisait noir. Elle lui apparut lumineuse dans sa robe claire, figure
+sans forme, visage sans traits, attendant son approche, jusqu’à ce qu’il
+se fût assis près d’elle et qu’ils eussent échangé des mots insignifiants.</p>
+
+<p>Graduellement elle sortait de l’ombre, comme la peinture même du
+charme, fascinante et mystérieuse clarté sur ce fond obscur. Quelque
+chose de presque imperceptible dans son attitude, dans les modulations
+de sa voix trahissait la détente d’un orgueil calme et inconscient dont
+elle s’enveloppait d’ordinaire comme d’un manteau.</p>
+
+<p>Sensible comme un esclave attentif aux moindres changements
+d’humeur de son maître, Renouard se sentit envahir d’une infinie
+tendresse devant cette subtile abdication de sa grâce. Il réprima le
+désir de la saisir, de la mener vers le jardin, sous les grands arbres, et
+de se jeter à ses pieds en lui murmurant des mots d’amour. Son émotion
+était si forte qu’il dut tousser légèrement, et ne sachant quoi lui dire, il
+commença à lui parler de sa mère et de ses sœurs. Toute la famille
+devait aller vivre à Londres, au moins pendant quelque temps.</p>
+
+<p>— J’espère que vous irez les voir et que vous leur parlerez un peu
+de moi, de ce que vous aurez vu, dit-il d’une manière pressante.</p>
+
+<p>Comme un homme prêt à quitter la vie, il espérait par ce misérable
+subterfuge se rappeler plus longtemps à sa mémoire.</p>
+
+<p>— Certainement, dit-elle, je serai heureuse de leur rendre visite
+quand je serai de retour, mais ce « quand » est peut-être loin.</p>
+
+<p>Il distingua un léger soupir. Une curiosité jalouse et cruelle lui fit
+demander :</p>
+
+<p>— Vous sentez-vous découragée, Miss Moorsom ?</p>
+
+<p>Un silence suivit cette question.</p>
+
+<p>— Voulez-vous dire que le cœur me manque, dit-elle ? Je vois que
+vous ne me connaissez pas.</p>
+
+<p>— Oh ! on espère toujours, murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Il s’agit, Monsieur Renouard, d’une réparation. Je suis ici pour
+que la vérité soit établie. Il ne s’agit pas de moi-même.</p>
+
+<p>Il eut envie de la saisir à la gorge ; chacune de ces paroles insultait
+à sa passion, mais il se contenta de dire :</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais mis en doute la noblesse de votre but.</p>
+
+<p>— Entendre le mot découragement mêlé à tout cela me surprend,
+surtout de la part d’un homme qui, m’a-t-on dit, s’est dépensé sans
+compter.</p>
+
+<p>— Cela vous amuse de me taquiner, dit-il, après avoir retrouvé sa
+voix et maîtrisé sa colère. Il lui semblait que le professeur lui avait
+versé dans l’oreille un poison qui se répandait en lui, viciait sa passion,
+et sa jalousie même. Il doutait de chacun des mots qui sortaient de ces
+lèvres auxquelles cependant sa vie était suspendue.</p>
+
+<p>— Que pouvez-vous savoir des gens qui ne regardent à rien, demanda-t-il
+de l’air le plus aimable.</p>
+
+<p>— Je le sais par ouï-dire, un peu.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, je vous assure qu’ils sont, comme les autres, sujets
+à la souffrance, et victimes de sortilèges…</p>
+
+<p>— L’un d’entre eux, en tout cas, parle d’une façon singulière.</p>
+
+<p>Ils demeurèrent silencieux, puis elle détourna la conversation.</p>
+
+<p>— Monsieur Renouard, j’ai eu une déception, ce matin. Le courrier
+m’a apporté une lettre de la veuve du vieux domestique, vous savez.
+Je pensais qu’elle aurait appris quelque chose de… d’ici. Mais non. Il
+n’est pas arrivé de lettre depuis notre départ.</p>
+
+<p>Sa voix était calme. La jalousie de Renouard lui rendait cette conversation
+intolérable, mais il était heureux que rien ne fût arrivé pour
+aider à la recherche, aveuglément, déraisonnablement heureux, et cela
+seulement parce qu’ainsi il allait pouvoir la garder plus longtemps devant
+ses yeux, puisqu’elle ne perdait pas courage.</p>
+
+<p>« Je suis trop près d’elle », pensa-t-il, et il recula sa chaise. Dans la
+violence de ses sentiments, il craignait de se jeter sur les mains qu’elle
+avait posées sur ses genoux, et de les couvrir de baisers. Il eut peur.
+Rien, rien ne pouvait plus dissiper le charme dont elle l’entourait, eût-elle
+même été fausse, stupide ou dégradée. Elle était sa destinée.</p>
+
+<p>L’étendue même de son infortune le plongea dans une telle stupeur
+qu’il n’entendit pas, d’abord, un bruit de pas et de voix qui venait du
+salon.</p>
+
+<p>Willie était revenu et le journaliste l’accompagnait.</p>
+
+<p>Les nouveaux arrivants débouchèrent bruyamment sur la terrasse,
+puis se retenant l’un l’autre, s’arrêtèrent, tout à la fois effarants et eux-mêmes
+effarés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Ils venaient de fêter un poète du terroir, la dernière trouvaille du
+journaliste. Ce genre de trouvailles était l’affaire, la vocation, l’orgueil
+et le plaisir du seul apôtre des lettres que comptât cet hémisphère :
+l’unique Mécène de la culture, l’Esclave de la Lampe, ainsi qu’il signait
+sa chronique littéraire de la semaine. Il n’avait pas eu de peine à persuader
+le vertueux Willie (qui avait le goût des banquets) de l’aider dans
+cette œuvre. Ils avaient laissé le poète endormi devant le feu, sur le
+tapis du bureau de rédaction, et ils s’étaient précipités chez le vieux
+Dunster. Le journaliste avait en effet une autre trouvaille à annoncer.</p>
+
+<p>Tout en se balançant il ouvrit largement la bouche et laissa tomber
+ce seul mot : « Trouvé ! » Derrière lui, Willie leva les bras au ciel et les
+laissa retomber d’un geste dramatique. Renouard vit les quatre personnes
+à tête blanche, à l’extrémité de la terrasse, se lever d’un seul
+mouvement, comme s’ils étaient tous pris de panique.</p>
+
+<p>— Je vous dis — qu’il — est — trouvé, annonça solennellement
+le protecteur des lettres.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ? demanda Renouard d’une voix étouffée.</p>
+
+<p>Miss Moorsom lui saisit brusquement le poignet ; à ce contact, du
+feu courut dans les veines du jeune homme, une immobilité s’empara
+de lui, brûlante ; le sang lui battait aux oreilles. Il voulut se lever, mais
+la pression convulsive sur son poignet le retint.</p>
+
+<p>« Non ! non ! » Les yeux de Miss Moorsom restaient immobiles, le
+regard fixe, sombres comme la nuit et scrutant l’ombre devant elle.
+Le rédacteur en chef, un peu plus loin, se pavanait. Willie le suivait,
+traînant avec son ostentation habituelle son énorme et pesante carcasse,
+qui ne restait jamais exactement perpendiculaire plus de deux secondes
+de suite.</p>
+
+<p>— L’innocent Arthur, enfin nous le tenons. Puis, reprenant le ton
+de l’homme d’affaires :</p>
+
+<p>— Oui, c’est cette lettre qui a fait le coup.</p>
+
+<p>Il plongea la main dans sa poche et de sa paume tapota le morceau
+de papier. Une lettre de cette vieille femme. Willie l’avait dans sa poche
+depuis ce matin. Miss Moorsom la lui avait donnée pour me la montrer.
+Il croyait que cela n’avait pas d’importance. Eh ! bien, pas du tout,
+seulement il fallait savoir lire.</p>
+
+<p>Renouard et Miss Moorsom, côte à côte, surgirent de l’obscurité,
+couple magnifique, à la fois vivant et sculptural, dans leur calme et leur
+pâleur. Elle lui avait lâché le poignet.</p>
+
+<p>En apercevant Renouard, le journaliste s’écria d’une voix perçante :</p>
+
+<p>— Comment ! vous êtes ici !</p>
+
+<p>Il y eut un silence mortel, tous les visages avaient quelque chose de
+consterné et de cruel.</p>
+
+<p>— Voici précisément l’homme qu’il nous faut, ajouta le rédacteur.
+Excusez mon agitation, vous êtes précisément l’homme, Renouard.
+Ne m’avez-vous pas dit que votre assistant s’appelait Walter ? Oui ?
+C’est bien ce qu’il me semblait. Eh ! bien, voici la lettre de la vieille
+femme du serviteur. Écoutez ceci. Elle écrit : « Tout ce que je puis dire
+à Mademoiselle, c’est que mon pauvre mari adressait ses lettres au nom
+de H. Walter. »</p>
+
+<p>L’exclamation aussitôt étouffée de Renouard se perdit dans un murmure
+et un piétinement général. Le journaliste fit un pas en avant, et,
+réussit assez bien à faire un grand salut :</p>
+
+<p>— Miss Moorsom, permettez-moi de vous féliciter du fond du cœur,
+sur l’issue… heu… heureuse…</p>
+
+<p>— Attendez, dit Renouard d’une voix irrésolue.</p>
+
+<p>Le journaliste lui sauta dessus comme un vieil ami :</p>
+
+<p>— Ah ! vous, lui dit-il, vous êtes un joli personnage. Avec vos
+manières d’ours, vous finirez par n’avoir pas plus de jugement qu’un
+sauvage. Voyez-vous cela, vivre pendant des mois avec un homme du
+monde, sans jamais s’en douter. Un homme, j’en suis certain, accompli,
+remarquable, puisqu’il a été distingué (ici il s’inclina de nouveau) par
+Miss Moorsom que nous admirons tous.</p>
+
+<p>Elle lui tourna le dos.</p>
+
+<p>— J’espère que vous ne lui avez pas fait trop de misères, Geoffrey,
+murmura le journaliste à l’oreille de son ami.</p>
+
+<p>Renouard s’empara brusquement d’une chaise, s’assit et, posant ses
+coudes sur ses genoux, appuya sa tête sur ses mains. Derrière lui, la
+sœur du professeur levait les yeux au ciel et se tordait fiévreusement les
+mains. M<sup>me</sup> Dunster se joignait les doigts sous le menton ; mais elle,
+la chère femme, regardait Willie. Ce neveu modèle ! Il était dans un
+singulier état. Si congestionné. L’habile disposition des cheveux qui
+couvraient la partie dénudée de son crâne s’était déplorablement dérangée
+et ce crâne même était rouge et comme en ébullition.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il donc, Geoffrey ?</p>
+
+<p>Le journaliste semblait déconcerté par les attitudes silencieuses des
+gens qui l’entouraient. On aurait dit qu’il s’attendait à voir tout ce
+monde se mettre à danser et à crier.</p>
+
+<p>— Il est dans votre île, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui, il y est ! dit Renouard sans lever les yeux.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, alors ?</p>
+
+<p>Et le rédacteur en chef regardait autour de lui, en quête d’une réponse
+qui pût lui venir en aide. Mais la seule réponse qui lui vînt fut inattendue.
+Irrité d’être au second plan, et, en outre, parce que le vin
+le rendait facilement fâcheux, le sensible Willie se retourna et avec une
+maligne intonation d’ivrogne, étonnante de la part d’un homme capable
+de se tenir si droit.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! Mais il n’est pas ici, cria-t-il. Pas encore. Non ! Vous
+n’avez pas encore mis la main dessus !</p>
+
+<p>Ce spectacle et cette algarade déplacée firent sur le rédacteur l’effet
+de la cravache sur un cheval surmené ; il sursauta :</p>
+
+<p>— Quoi ? que voulez-vous dire ? Nous… ne… l’avons… pas… encore…
+Naturellement, il n’est pas ici encore. Mais la goélette de Geoffrey est
+ici. On peut l’envoyer dès maintenant le chercher. Mais attendez donc,
+il y a mieux. Pourquoi ne partiriez-vous pas tous pour Malata, mon
+cher Maître ? Cela ferait gagner du temps, et je suis certain que Miss
+Moorsom préférerait…</p>
+
+<p>Il fit un geste galant vers Miss Moorsom, mais elle avait disparu.
+Il en fut quelque peu déconcerté.</p>
+
+<p>— Ah ! hum… Oui, dit-il, pourquoi pas ? Une croisière de plaisance,
+un délicieux bateau, une délicieuse saison, un délicieux but, un déli…
+Non, vraiment, rien ne s’y oppose. Geoffrey, d’après ce que j’ai entendu
+dire, s’est payé un bungalow trois fois trop grand pour lui. Il peut vous
+loger tous. Ce sera pour lui un plaisir, le plus rare des privilèges. Qui
+ne serait fier d’être l’instrument de cette heureuse réunion ? Je suis
+moi-même très fier de l’humble rôle que j’y ai joué. Ce sera pour moi
+un très grand honneur. Geof, mon cher, vous ferez bien de tout préparer
+demain de bonne heure pour ce petit voyage. Il serait criminel
+de perdre un seul jour.</p>
+
+<p>Il était aussi rouge que Willie, l’agitation s’ajoutant aux effets du
+banquet. Pendant un moment, Renouard demeura silencieux comme
+s’il n’eût rien entendu. Mais lorsqu’il se fut levé, il donna au rédacteur
+une tape dans le dos si vigoureuse que le petit homme chancela et parut,
+un moment, vraiment effrayé.</p>
+
+<p>— Vous êtes un dénicheur et un organisateur de premier ordre,
+s’écria Renouard. Il a raison. C’est le seul moyen. Vous ne pouvez pas
+résister à l’appel du sentiment et même vous devez risquer un voyage à
+Malata…</p>
+
+<p>Ici, la voix de Renouard s’assombrit :</p>
+
+<p>— Un endroit solitaire, ajouta-t-il, et il retomba dans sa méditation
+sous les yeux qui convergeaient vers lui. Lentement son regard alla de
+visage en visage et il s’arrêta sur celui du professeur qui, l’œil dur, tournait
+machinalement un cigare entre ses doigts, et sur la sœur du philosophe,
+debout à son côté.</p>
+
+<p>— Je serais infiniment heureux si vous consentiez à venir. C’est
+entendu, n’est-ce pas ? Nous partirons demain soir. Et maintenant, je
+vous laisse à votre bonheur.</p>
+
+<p>Il salua gravement, et montrant du doigt Willie qui se balançait d’un
+air somnolent et renfrogné :</p>
+
+<p>— Regardez-le, dit-il, il déborde de bonheur. Vous feriez mieux de
+l’envoyer se coucher.</p>
+
+<p>Et il s’éclipsa cependant que tous regardaient Willie avec des expressions
+différentes.</p>
+
+<p>Renouard traversa la maison en hâte, il s’élança dans le sentier de
+traverse qui menait au rivage où l’attendait son canot. A son appel, les
+Canaques endormis sursautèrent. Il embarqua : « Tirez, hardi ! » et
+le canot fendit l’eau comme une flèche. « Hardi, hardi ! ». Il fila près des
+voiliers chargés de laine, endormis sur leurs ancres : chacun avec l’œil
+fixe de la lampe pendue aux agrès. Il fila près du vaisseau-amiral de
+l’escadre du Pacifique, masse imposante, noire et silencieuse, lourde
+du sommeil de ses cinq cents hommes. Des sentinelles entendirent son
+« Hardi ! Hardi ! » dans la nuit. Les Canaques, ahanant, ramenaient les
+avirons à chaque coup. Rien n’allait assez vite pour lui. Il grimpa à
+bord de la goélette, et dans sa précipitation secoua violemment l’échelle
+de commandement. Sur le pont il trébucha et demeura brusquement
+immobile.</p>
+
+<p>Pourquoi cette hâte ? Vers quel but ? Depuis longtemps il savait
+bien qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne
+pouvait échapper.</p>
+
+<p>Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de sauvegarder,
+s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à
+appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit, silencieusement,
+parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il savait qu’il n’en
+serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il réfléchissait que, mort
+ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire d’un soupçon devant
+lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.</p>
+
+<p>Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus,
+il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre
+qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier « Malata », où
+elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le moment
+où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien oubliée,
+jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si bruyamment.</p>
+
+<p>Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible :
+Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique
+avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une
+lettre de « Monsieur Arthur » qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses
+lettres « aux bons soins de MM. Dunster et C<sup>o</sup> ». Renouard allait l’ouvrir,
+mais il s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en
+quatre, en huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main
+ces morceaux de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux
+noires, où ils disparurent aussitôt.</p>
+
+<p>Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. <i>Monsieur
+H. Walter, à Malata.</i> L’innocent Arthur ! Quel était son nom déjà ?
+L’homme à la recherche duquel était partie cette femme qui semblait
+attirer vers elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela
+le moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi
+naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était
+plus jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause,
+sa jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre
+pour se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme
+sur lequel il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. A Malata.
+Ah ! oui, il y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service
+que Renouard lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.</p>
+
+<p>Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises
+ardues, Renouard avait une tendance à éviter les petites complications
+de l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence,
+et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions
+d’ordre vulgaire : comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait
+un détour pour éviter un crapaud.</p>
+
+<p>Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface :
+il ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens
+se trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de
+laisser son ami dans l’ignorance du sort de son « assistant ». Renouard
+n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il
+portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse aisément.
+Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le sermonner
+une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait assassiné de
+recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile. Et cette
+sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui avait fermé
+les lèvres de dégoût.</p>
+
+<p>Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait
+autour de lui.</p>
+
+<p>Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui,
+sur la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché
+de leur dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible
+qu’on pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé
+devant l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de
+sévères reproches.</p>
+
+<p>— Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre
+assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort. Qu’est-ce
+que cela veut dire ? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous maintenant ?
+Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été insupportable.
+Il s’était assis, atterré. Et maintenant « que vais-je faire »,
+pensa-t-il ?</p>
+
+<p>Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le
+départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à
+son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence
+de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des souvenirs
+confus de sa conversation avec le professeur, des manières d’être de
+la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine pression de main,
+il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était mort. Alors…
+Folie, certes ; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait écouté cet insupportable
+brouillon tout organiser, cependant que les autres, autour de
+lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que, lui, il savait
+achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et silencieux. Il avait vu une
+lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il n’avait qu’à rester là sans
+rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce que la vérité au regard de
+cette passion qui, dans sa pensée, l’avait jeté à ses pieds.</p>
+
+<p>Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé.
+De l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard
+regarda le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons
+passaient, comme le souffle impérieux de la vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Enfin un matin, dans l’éclaircie d’un horizon vitreux chargé des
+masses héraldiques de vapeurs noirâtres, l’île s’éleva peu à peu sur la
+mer, offrant çà et là des rochers de basalte dénudés, parmi l’épaisse
+verdure de la végétation. Plus tard, dans le somptueux ruissellement du
+soleil couchant, Malata se dressa, verte et rose, avant de s’envelopper
+d’une ombre violette, au déclin de ce jour d’automne. Puis ce fut la
+nuit. Dans l’air léger, la goélette glissa le long d’une pointe massive et
+carrée : il faisait tout à fait nuit quand on cargua les voiles, et que les
+ancres mordirent les fonds sablonneux à l’extrémité de la falaise, car il
+était dangereux d’essayer d’entrer dans la petite baie envahie par les
+sables. Après le dernier battement solennel de la grande voile, le murmure
+des voix de la famille Moorsom s’éleva, frêle dans la paisible
+obscurité.</p>
+
+<p>Ils étaient tous assis à l’arrière sur des fauteuils d’osier mais personne
+ne bougea. De bonne heure, ce jour-là, quand on vit que le vent tombait,
+Renouard, alléguant son insuffisante installation de garçon, avait
+conseillé aux dames de ne pas débarquer au milieu de la nuit. Quand on
+eut mouillé dans la baie, il s’avança, l’air gêné (une gêne singulière
+avait d’ailleurs régné entre lui et ses invités durant toute la traversée), et
+il renouvela ses arguments. Personne à terre n’imaginerait qu’il ramenait
+des invités ; personne ne penserait à venir à leur rencontre. Il n’y
+avait qu’un vieux canot dans la plantation et débarquer dans les canots
+de la goélette ne serait guère commode dans cette obscurité. On risquait
+de s’échouer sur un bas-fond. Il valait mieux passer la nuit à
+bord.</p>
+
+<p>On n’y fit pas d’objections. Le professeur qui fumait sa pipe, étendu
+sur une chaise longue et confortablement enveloppé d’un manteau
+boutonné par dessus ses vêtements de tropique, fut le premier à
+dire :</p>
+
+<p>— Cela me paraît un excellent conseil !</p>
+
+<p>Miss Moorsom, près de lui, approuva d’un long silence. Puis, d’une
+voix qui semblait sortir d’un rêve :</p>
+
+<p>— Ainsi, voilà Malata, je me suis souvent demandé…</p>
+
+<p>Renouard frissonna. Elle s’était demandé. Malata ! c’était lui-même.
+Lui et Malata ne faisaient qu’un, et elle s’était demandé, elle s’était…</p>
+
+<p>La sœur du professeur se pencha vers Renouard. Durant la traversée,
+on n’avait pas une seule fois, à bord de la goélette, fait allusion à cet
+homme, à cet homme retrouvé. Cette réticence était pour beaucoup dans
+la contrainte générale. La vieille dame n’avait certainement pas eu un
+transport de joie à la nouvelle que l’on avait découvert Arthur, pauvre
+Arthur, sans argent, sans avenir. Mais elle s’était sentie émue par le
+romanesque de la situation.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas extraordinaire, murmura-t-elle en surgissant avec
+son châle blanc, de penser que ce pauvre Arthur dort là, si près de notre
+exquise Félicia, et ne se doute pas de l’immense joie que demain lui
+réserve.</p>
+
+<p>On sentait tant d’affectation dans le discours de la vieille dame en
+cire qu’il laissa Renouard insensible. Ce ne fut que la seule angoisse
+de son cœur qui lui fit murmurer d’une voix sombre :</p>
+
+<p>— Personne au monde ne sait ce que demain lui réserve !</p>
+
+<p>La vieille dame eut un frisson comme s’il lui avait dit une impolitesse.
+Quelle remarque brutale ! au lieu d’une parole aimable et de circonstance.
+A bord, où elle ne le voyait jamais en habit de soirée, la ressemblance
+de Renouard avec un fils de duc lui paraissait bien moins frappante.
+Rien ne lui restait que… ah ! cet air bohème. Elle se leva avec
+ostentation.</p>
+
+<p>— Il est tard, et puisque nous couchons encore à bord cette nuit,
+dit-elle… mais cela semble si cruel.</p>
+
+<p>Le professeur se leva en secouant la cendre de sa pipe.</p>
+
+<p>— C’est infiniment plus raisonnable, ma chère Emma, dit-il.</p>
+
+<p>Renouard, derrière la chaise de Miss Moorsom, attendait.</p>
+
+<p>Elle se leva lentement, fit un pas, s’arrêta pour regarder le rivage.
+La masse sombre et confuse de l’île cachait les étoiles, semblable à un
+nuage d’orage qui aurait effleuré le ciel et l’eau, prêt à éclater en flammes
+et en tonnerre.</p>
+
+<p>— Ainsi, c’est cela Malata, répéta-t-elle, songeuse, en s’avançant
+vers la porte de la cabine. Le manteau clair jeté sur ses épaules, son
+visage d’ivoire (car le seul éclat que la nuit avait éteint était celui de ses
+cheveux) la faisaient ressembler à une étincelante créature de rêve,
+murmurant des paroles profondes et pénétrantes. Elle disparut sans
+un mot ni un signe, laissant Renouard remué jusqu’aux moelles du
+murmure de ses paroles, qui semblaient sortir de son corps comme la
+résonnance mystérieuse d’un délicieux instrument.</p>
+
+<p>Il resta là complètement immobile. Quelle impression furtive avait
+donné à sa voix cet étrange accent ? Il n’osait répondre à cette question.
+Mais il lui fallait répondre à ce qu’exigeait la situation. Le moment
+de l’aveu était-il arrivé ? A cette seule pensée, le sang se figeait dans ses
+veines.</p>
+
+<p>On aurait dit que tous ces gens avaient on ne sait quel pressentiment.
+Pendant les taciturnes journées de la traversée, il avait remarqué leur
+réserve, même entre eux. Le professeur, maussade, fumait sa pipe dans
+les endroits les plus écartés. Plus d’une fois, Renouard avait rencontré
+le regard de Miss Moorsom fixé sur lui avec une expression grave et
+singulière. Il s’imagina qu’elle évitait tout occasion de lui parler. La
+vieille dame semblait nourrir, elle aussi, on ne sait quel mécontentement.
+Et maintenant, qu’allait-il faire ?</p>
+
+<p>Les lumières du pont s’étaient éteintes, les unes après les autres. La
+goélette dormait.</p>
+
+<p>Une heure environ après que Miss Moorsom se fut éloignée sans un
+mot ni un signe, Renouard sauta hors du hamac qu’il avait fait pendre
+sous la tente du pont (car il avait donné à ses invités toute la place dont
+il disposait). Il se leva d’un bond, retroussa son pyjama au-dessus du
+genou et se glissa à l’avant, sans être vu de l’unique Canaque de garde
+à l’ancre. Son torse blanc, nu comme celui d’un athlète, brilla, semblable
+à un fantôme parmi l’ombre épaisse qui régnait sur le pont. A l’insu
+de tous, il sortit du navire le long du beaupré, se glissa le long de la
+chaîne et, saisissant à deux mains le harpon, se laissa aller sans bruit
+dans la mer.</p>
+
+<p>Il s’éloigna, aussi silencieux qu’un poisson, et nagea hardiment vers
+la terre, soutenu, embrassé par l’eau tiède. La vague voluptueuse et
+douce le soulevait d’un mouvement lent. Parfois une petite lame venait
+bruire à son oreille. Il se redressait de temps à autre pour se reposer et
+régler sa direction. Il prit pied à l’extrémité du jardin qui entourait
+son bungalow, dans l’absolu silence de l’île. On ne voyait aucune
+lumière. La plantation semblait dormir aussi profondément que la
+goélette. Dans le sentier, un petit coquillage craqua sous son pied.</p>
+
+<p>Le fidèle mulâtre, qui faisait sa ronde, dressa l’oreille à ce crissement.
+Il eut un sursaut de terreur devant cette apparition qui surgissait de
+l’ombre ; de frayeur, il s’accroupit. En reconnaissant l’intrus, il se
+redressa et fit claquer sa langue.</p>
+
+<p>— Tse, tse, tse, le maître ! dit-il.</p>
+
+<p>— Silence, Luiz, et écoute-moi.</p>
+
+<p>Oui, c’était bien le maître, le maître puissant que personne n’avait
+jamais entendu élever la voix, l’homme aveuglément obéi et jamais
+questionné. Il parlait bas et rapidement, dans la nuit calme, comme si
+chaque minute eût été précieuse. En apprenant l’arrivée de trois invités,
+Luiz fit claquer sa langue de nouveau. Ces claquements étaient l’uniforme
+symbole, sorte de sténographie de ses émotions, et il pouvait
+leur donner une infinité de sens. Il écouta le reste dans un grand silence,
+à peine interrompu d’un : « Oui, maître », à voix basse, dès que Renouard
+s’arrêtait.</p>
+
+<p>— Tu m’as compris, insista celui-ci. Aucun préparatif avant que nous
+débarquions demain matin. Et tu dois dire que M. Walter est parti
+pour une tournée des îles.</p>
+
+<p>— Oui, maître !</p>
+
+<p>— Pas d’erreur, fais bien attention.</p>
+
+<p>— Oui, maître !</p>
+
+<p>Renouard retourna vers la mer. Luiz qui le suivait, proposa d’appeler
+une demi-douzaine de boys et de parer le canot.</p>
+
+<p>— Imbécile.</p>
+
+<p>— Tse, tse, tse.</p>
+
+<p>— Tu ne comprends donc pas que tu ne m’as pas vu ?</p>
+
+<p>— Oui, maître. Mais il y a loin à nager. Si vous vous noyiez !</p>
+
+<p>— Alors, tu pourrais dire de moi et de M. Walter ce que bon se
+semblerait. Les morts ne se soucient de rien.</p>
+
+<p>Puis il entra dans la mer et entendit un faible « tse, tse, tse » du mulâtre
+qui ne voyait déjà plus, parmi l’eau sombre, la tête sombre de son
+maître.</p>
+
+<p>Renouard se guida sur une étoile qui, descendant à l’horizon, semblait
+le regarder curieusement. Pendant ce retour, il sentit la fatigue de
+cette longue distance qu’il lui fallait traverser et qui ne le rapprochait
+pas davantage de son désir. Il lui sembla que son amour avait sapé les
+invisibles soutiens de sa force. Il crut même, un moment, avoir franchi,
+en nageant, les confins de la vie. Il sentit toute proche cette éternité
+qui ne réclame plus d’effort et qui donne le repos. Il serait facile de
+nager ainsi au delà des confins de la vie, les yeux fixés sur une étoile.
+Mais cette pensée : « Ils croiront que je n’ai pas osé les affronter et que
+j’ai préféré le suicide », révolta son esprit et lui rendit des forces. Il
+retourna à bord, comme il en était parti, sans être vu ni entendu.
+En s’étendant, absolument exténué dans son hamac, il eut le sentiment
+confus qu’il avait été, par delà les confins de la vie jusqu’aux approches
+d’une étoile et que, là, tout n’était que paix et calme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de
+la mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de
+la goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils
+échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un
+face à main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux,
+mais, en réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne
+l’ayant jamais vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de
+l’air qu’il pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les
+dames, car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres,
+était allé aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le
+sentier. Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée
+de « boys », à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait l’immobilité
+d’une garde d’honneur.</p>
+
+<p>Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre.
+Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les
+dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait
+un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames,
+une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter…
+(ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter
+était mort.</p>
+
+<p>— Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.</p>
+
+<p>— Oui, maître, seulement… (et ici, il trembla légèrement et mit l’un
+de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je… je…
+n’aime pas beaucoup dire cela. »</p>
+
+<p>Renouard le regarda sans colère, impassible :</p>
+
+<p>— Tu as peur des morts ? Hein ? C’est bien, j’en parlerai moi-même,
+une fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta : « Envoie
+les boys prendre les bagages. »</p>
+
+<p>— Oui, maître.</p>
+
+<p>Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande
+de touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.</p>
+
+<p>— Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon
+domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire,
+mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce
+pour faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.</p>
+
+<p>Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait
+dans cette pensée : « Enfin, c’est fait ! » Mais la vue des boys portant
+vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette involontaire
+rêverie.</p>
+
+<p>— Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici
+comme chez vous…, avec autant de patience que possible.</p>
+
+<p>C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent
+aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux
+dames :</p>
+
+<p>— Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.</p>
+
+<p>— Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire
+une tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.</p>
+
+<p>— Ah ! oui… Et il… Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant
+avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée
+dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.</p>
+
+<p>Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement
+bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au contraire,
+marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa
+retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait
+en tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement,
+mais Renouard ne l’écoutait pas : il regardait sa fille. Une créature d’une
+aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un mortel ? Sa
+silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une chimère
+faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du bungalow.</p>
+
+<p>L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle,
+lui fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi longtemps
+que possible devant son regard.</p>
+
+<p>Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard
+l’appréhendait ; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes
+les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son apparence
+paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec l’air
+d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant tout
+de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus
+sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que
+n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui
+venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la
+plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le promontoire
+et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche,
+sur le fond bleu du ciel.</p>
+
+<p>Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait
+parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album
+à fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de Renouard,
+elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide
+ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir
+sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard apparaissait
+et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle, presque
+toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps, tourner
+son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos abaissait son
+regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que le professeur,
+par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées au sujet de
+cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les mains pendantes,
+comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un tel
+pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne personnalité
+se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils parlaient languissamment,
+dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait poser son front
+sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses larmes.</p>
+
+<p>L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la
+sœur du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait
+pu dire si elle le détestait ou non. A certains moments, il lui paraissait
+charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de
+brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à s’entretenir
+avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous la vérandah,
+elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles et, dans son
+genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui d’ailleurs ne lui
+ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de dire : « Cette chère
+Félicia a hérité les cheveux et presque toute l’apparence de sa mère. »
+Elle se pencha donc et confidentiellement :</p>
+
+<p>— Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire ?</p>
+
+<p>Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à
+coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses prunelles
+agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.</p>
+
+<p>— Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet
+ennuyeux sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet
+espoir différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.</p>
+
+<p>— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura Renouard, subitement
+angoissé.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme
+au plus aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions
+trop complètement. (Elle se mit à sourire). Ah ! quand donc en
+sera-ce fini de cette attente ? Ce pauvre Arthur ! J’avoue que je suis
+presque effrayée à l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme
+de voir un revenant.</p>
+
+<p>— En avez-vous jamais vu ? demanda Renouard d’une voix sombre.</p>
+
+<p>La vieille dame agita un peu les mains ; sa pose était parfaite d’aisance
+et de grâce pour une femme de son âge.</p>
+
+<p>— Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons
+beaucoup d’amis qui ont vu des apparitions.</p>
+
+<p>— Ah ! On voit donc des revenants à Londres ? grommela Renouard
+sans la regarder.</p>
+
+<p>— Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais
+toutes sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain
+très connu ; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi
+ses intimes un savant ; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant,
+une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait
+à penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette coïncidence.
+C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue. Très jolie.
+C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement… Monsieur Renouard,
+j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si consolant de
+penser…</p>
+
+<p>— Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard,
+brusquement.</p>
+
+<p>La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse ! C’était toujours
+la même chose avec ce singulier jeune homme.</p>
+
+<p>— Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies
+superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations…</p>
+
+<p>Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se
+sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la conversation,
+un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une dignité et un
+tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.</p>
+
+<p>Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir
+de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait
+à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté
+du navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il
+passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une
+sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait,
+sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce
+clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et baigner
+glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il écoutait les
+vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup il remarqua
+la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ?</p>
+
+<p>— Tse, tse, tse.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ? Des ennuis avec les
+boys ?</p>
+
+<p>— Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour
+le bain, le matin, il me parle…, il me demande quand, quand… je crois
+que M. Walter, il va revenir…</p>
+
+<p>Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.</p>
+
+<p>— Et il est toujours ici, hein ?</p>
+
+<p>Luiz fit un signe d’affirmation.</p>
+
+<p>— Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent
+qu’ils voient… Quelque chose. Ah !…</p>
+
+<p>Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale
+glacée l’eût atteint.</p>
+
+<p>— Et qu’as-tu dit au monsieur ?</p>
+
+<p>— Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je… je n’aime pas à
+parler de lui.</p>
+
+<p>— C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit
+Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour
+s’habiller. Il se dit : « Ce garçon finira par vendre la mèche. La dernière
+chose que je… Ah ! cela, non. »</p>
+
+<p>Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en
+peine que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita
+l’ombrelle blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la
+dérive sur un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être
+magnifique et le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique
+à cette exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés,
+mais il gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la conversation
+sur la culture et autres sujets du même ordre ; puis, s’interrompant
+tout à coup :</p>
+
+<p>— A propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient
+été troublés récemment par un revenant.</p>
+
+<p>Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table,
+ne se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en sursautant.
+Il expliqua avec un sourire contraint :</p>
+
+<p>— Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon
+absence. Et ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la
+colline.</p>
+
+<p>— Il y a un revenant ? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir
+revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île
+semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un
+revenant aurait-il pu venir ici ? Par air ou par eau ? Et pourquoi
+aurait-il quitté les lieux qu’il hantait ? Serait-ce par misanthropie ?
+Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits ?</p>
+
+<p>Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles
+mouraient sur ses lèvres.</p>
+
+<p>— Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme ? demanda le
+professeur.</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise.
+Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race
+superstitieuse ; ils avaient commencé à répandre cette histoire et avaient
+probablement amené ce fantôme avec eux…</p>
+
+<p>— Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard ? proposa le
+professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins,
+découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux
+primitifs.</p>
+
+<p>C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit
+de la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne permettrait
+à personne de lui forcer la main.</p>
+
+<p>Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son ombrelle,
+mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.</p>
+
+<p>D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de
+son « jeune ami » :</p>
+
+<p>— Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part,
+j’ai été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir ;
+rien du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.</p>
+
+<p>Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer
+froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était
+surtout ce qui préoccupait le professeur.</p>
+
+<p>— Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment
+on pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon
+jeune ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même
+pour ma sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.</p>
+
+<p>Il serra amicalement le bras de Renouard :</p>
+
+<p>— Ah ! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur
+l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait
+n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle
+est courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.</p>
+
+<p>Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son ombrelle ;
+il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était pas
+seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que
+voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités ? Épouvanté
+le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus
+fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu,
+cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme
+un avertissement, de la part d’un homme qui lui semblait à la fois cynique
+et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant
+pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.</p>
+
+<p>Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre.
+Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à réfléchir.
+Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un courant d’eau
+glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait vertigineusement.
+Puis, — probablement un souvenir d’enfance, — il s’avançait sur la
+mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir reculer, et soudain
+la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le bruit sec d’un coup de
+fusil.</p>
+
+<p>D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait
+été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il ne
+l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver le
+hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout, alentour,
+était paix, calme et lumière.</p>
+
+<p>Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment
+désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant ! Il semblait
+être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire disparaître,
+se demandait-il. A ce moment Miss Moorsom parut sous la
+vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes mystérieuses,
+elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune
+homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa route.
+Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune fille
+s’éleva chargée de sombres présages.</p>
+
+<p>— Ah ! Monsieur Renouard, dit-elle.</p>
+
+<p>Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.</p>
+
+<p>— Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller
+jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit ?</p>
+
+<p>Les ombres s’allongeaient sur la terre : tout était calme et paisible.</p>
+
+<p>— Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un
+roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que votre
+père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et d’eaux,
+avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.</p>
+
+<p>Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.</p>
+
+<p>— Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.</p>
+
+<p>Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline
+qui laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La
+noblesse de son cou délicat l’enchantait.</p>
+
+<p>— Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.</p>
+
+<p>— Je vois.</p>
+
+<p>Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle
+fit pourtant cette remarque :</p>
+
+<p>— On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.</p>
+
+<p>— Tout récemment, dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>Ils continuèrent à monter sans échanger une parole ; lorsqu’ils furent
+parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du
+soir rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense
+et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des myriades
+d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs rubans
+dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient, s’inclinaient, comme
+un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le bruit de leurs cris ne parvenait
+pas jusqu’à eux.</p>
+
+<p>A voix basse, Renouard rompit le silence.</p>
+
+<p>— Ils vont se poser pour la nuit.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant.
+Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une
+tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de contempler
+les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.</p>
+
+<p>Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se
+fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison une
+fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.</p>
+
+<p>— Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci.
+Dites-moi où il est ?</p>
+
+<p>Il répondit sans hésitation :</p>
+
+<p>— De l’autre côté de ce rocher : je l’ai enterré là moi-même.</p>
+
+<p>Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour
+reprendre souffle et s’écria :</p>
+
+<p>— Ah ! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc ?…
+Vous n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez
+pas osé l’avouer ce soir-là… Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien
+pu vous faire ? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute
+et…</p>
+
+<p>Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard
+aussi calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement
+les paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de
+plus. Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la
+main pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille
+ironie :</p>
+
+<p>— Ah ! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable
+aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet,
+Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide
+d’entre eux ait jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte
+que j’ai jamais tué un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet
+homme dans un hôtel. On m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et
+n’avait rien à faire. Je le vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau
+malade. Un soir, je lui ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien
+frappant : il faisait pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que
+vraiment il n’était pas de taille à être une des victimes de Renouard.
+Je m’aperçus bientôt qu’il prenait de quelque drogue : il ne buvait pas,
+non ; de la morphine peut-être.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.</p>
+
+<p>— Ah ! vraiment ? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers.
+Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et,
+pourtant, je suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez,
+du monde qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne
+s’agit pas de cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte
+quelconque, je lui proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela
+lui sauverait la vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour
+un rien : une simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît
+qu’il avait eu autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna,
+traîna ; ce n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre
+âme semblait avoir été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.</p>
+
+<p>— C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.</p>
+
+<p>Les lèvres de Renouard tremblaient, mais de sa voix égale, impitoyable,
+il continua :</p>
+
+<p>— Telle est l’histoire. Un soir, il parut aller mieux et me fit dire
+qu’il désirait me parler, que j’étais un gentleman et qu’il pouvait se
+confier à moi. Je lui dis qu’il se trompait, qu’il y avait du plébéien en
+moi qu’il ne pouvait pas connaître. Il sembla déçu. Il murmura quelque
+chose à propos de son innocence et quelque chose qui ressemblait à
+une malédiction envers une femme, puis, se tournant vers le mur…, il
+devint rigide.</p>
+
+<p>— Envers une femme ? cria Miss Moorsom. Quelle femme ?</p>
+
+<p>— Je me le demande, dit Renouard en levant les yeux et en remarquant
+le contraste des oreilles pourpres de la jeune fille et de la blancheur
+vivante de son teint, la sombre et presque secrète splendeur de
+ses yeux brillant sous les flammes tordues de la chevelure. Une femme
+reprit-il qui ne voulait pas croire à sa misérable innocence… Oui, vous,
+vraisemblablement. Et, maintenant, vous ne voulez pas me croire non
+plus, moi qui, cependant, dois rester ce que je suis, dussé-je même
+en mourir. Non, vous ne me croyez pas. Et pourtant, Félicia, une femme
+comme vous et un homme comme moi ne se rencontrent pas souvent
+ensemble sur cette terre.</p>
+
+<p>La flamme de sa tête orgueilleuse brûlait le visage du jeune homme.
+Il jeta son chapeau au loin ; ses paupières baissées le faisaient ressembler
+davantage à un bronze antique, un profil de Pallas, calme, austère,
+un peu perdu dans l’ombre du rocher.</p>
+
+<p>— Ah ! si seulement vous pouviez comprendre quelle vérité il y a
+en moi, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Elle attendait, comme si elle eût été trop étonnée pour pouvoir
+parler ; il releva de nouveau les yeux ; alors elle s’écria avec violence
+et comme pour se défendre de quelque accusation contenue :</p>
+
+<p>— C’est moi qui suis ici pour représenter la vérité. Croire en vous !
+en vous qui, par un impitoyable mensonge et rien d’autre, vous entendez,
+rien d’autre, m’avez amenée ici, m’avez trompée, vous êtes joué
+de moi en une abominable… supercherie.</p>
+
+<p>Elle s’assit sur un rocher, appuya son menton dans ses mains en une
+pose attristée et s’apitoyant sur elle-même :</p>
+
+<p>— Il ne manquait que cela. Pourquoi ! Ah ! pourquoi faut-il que la
+laideur, le ridicule et la bassesse passent toujours sur mon chemin ?</p>
+
+<p>A cette hauteur, seuls avec le ciel, ils se parlaient comme s’ils n’eussent
+plus touché la terre.</p>
+
+<p>— Vous apitoierez-vous sur votre dignité ? Il avait une âme médiocre
+et n’aurait pu vous donner qu’une existence indigne de vous.</p>
+
+<p>Elle ne sourit pas à ces mots, mais, superbe et comme si elle soulevait
+un coin du voile, elle se tourna lentement vers Renouard :</p>
+
+<p>— Vous imaginez-vous que je me serais sacrifiée à lui pour cela.
+Ne savez-vous pas que je lui devais une réparation ? C’était une dette
+sacrée, un grand devoir. Il n’aurait pas été en mon pouvoir de le sauver,
+je le sais. Mais il était innocent et c’était à moi de faire les premiers pas.
+Ne voyez-vous donc pas que rien ne l’aurait mieux réhabilité aux yeux
+du monde que de m’épouser ? Il eût été impossible d’insinuer quoi que
+ce soit contre lui, lorsque je lui aurais eu donné ma main. Me donner
+pour moins que le salut d’un homme, je m’exécrerais d’avoir pu y
+penser un seul instant…</p>
+
+<p>Elle parlait gravement, de sa voix profonde, fascinante et impassible.
+Renouard réfléchissait, sombre, comme s’il tâchait de découvrir la
+sinistre énigme que lui aurait posé un beau sphynx rencontré sur la
+route déserte de la vie.</p>
+
+<p>— Ah ! votre père avait raison. Vous êtes une de ces aristocrates !</p>
+
+<p>Elle se redressa avec hauteur.</p>
+
+<p>— Que dites-vous ? Mon père…, moi, une aristocrate ?</p>
+
+<p>— Je ne veux pas dire que vous êtes comme les hommes et les
+femmes du temps des armures, des châteaux-forts et des grands exploits.
+Ah ! non, ceux-là vivaient sur le sol. Ils avaient des traditions
+auxquelles ils restaient attachés, ils vivaient sur cette terre de passions
+et de mort qui n’est pas une serre chaude. Ils auraient été trop plébéiens
+pour vous, car il leur fallait conduire et comprendre la plus
+commune humanité. Non ; vous êtes seulement de la classe élevée,
+dédaigneuse et supérieure, une simple bulle d’air, un peu d’écume
+au-dessus de ces profondeurs impénétrables qui vous rejetteront un
+beau jour hors de l’existence. Mais vous êtes Vous, vous êtes Vous. Vous
+êtes l’amour éternel lui-même tout simplement. O divinité, ce n’est
+pas votre corps, mais votre âme qui est faite d’écume. »</p>
+
+<p>Elle écoutait comme un rêve. Il avait si bien réussi à réprimer le
+flot de sa passion que sa vie même semblait lui échapper. A ce moment-là,
+il crut parler comme s’il était mort. Mais la vague impétueuse,
+revenant avec une force décuplée, le jeta soudain sur elle, les bras
+ouverts, la flamme dans les yeux.</p>
+
+<p>Elle se trouva enlevée dans son étreinte, comme une plume, impuissante,
+incapable de lutter, soulevée de terre. Ce ne fut qu’un moment.
+Du feu courut dans les veines du jeune homme, réduisit en cendres
+sa passion et le laissa anéanti, sans force et presque sans désir.
+Il la lâcha avant même qu’elle eût pu crier. Elle était si accoutumée
+à voir la contrainte de la civilisation envelopper, adoucir les brutaux
+élans de la vieille humanité qu’elle ne croyait plus même à leur existence.
+Elle ne comprit pas exactement ce qui lui était arrivé. Elle
+sortit de ses bras, saine et sauve, sans lutte, sans avoir été même
+effrayée.</p>
+
+<p>— Que signifie tout ceci ? dit-elle outragée, mais calme et dédaigneuse.</p>
+
+<p>Il s’agenouilla en silence et se pencha à ses pieds, tandis qu’elle le
+regardait, surprise un peu, sans animosité, curieuse seulement de ce
+qu’il allait faire. Pendant qu’il demeurait courbé, pressant de ses lèvres
+le bas de sa jupe, elle fit un léger mouvement. Il se releva.</p>
+
+<p>— Non, dit-il, quand même vous seriez tout à fait à moi, que pourrais-je
+sans votre consentement ? Non, on ne peut pas conquérir un
+spectre, un froid brouillard, un simple rêve, une illusion. Il faut qu’ils
+viennent à vous, s’accrochent à votre sein. Alors, alors…</p>
+
+<p>Toute extase, toute expression disparut du visage du jeune homme.</p>
+
+<p>— Monsieur Renouard, dit-elle, quoique vous ne puissiez avoir
+aucun droit à ma considération après m’avoir indignement trompée
+pour servir le vil projet de me considérer un peu plus longtemps comme
+une proie possible, je vous dirai que je ne suis peut-être pas l’être
+extraordinaire que vous pensez. Vous pouvez me croire ; j’ai la
+passion de la vérité.</p>
+
+<p>— Que m’importe ce que vous êtes ? répondit-il. Sur un signe de
+vous, je monterais jusqu’au septième ciel pour vous rapporter comme
+mienne sur la terre ; et si je vous voyais vous enfoncer dans le vice
+jusqu’aux lèvres, dans le crime, dans la boue, je vous suivrais, je vous
+prendrais dans mes bras, je vous porterais contre mon cœur, comme
+un incomparable trésor. Tel est l’amour, le véritable amour, don et
+malédiction des dieux, il n’y en a pas d’autre.</p>
+
+<p>L’accent de sincérité qui vibrait dans sa voix la fit un peu reculer,
+car elle n’était pas faite pour comprendre une telle chose ; pas même
+une seule fois dans sa vie ; et dans son trouble, obéissant peut-être
+à la suggestion du nom de Renouard, ou peut-être pour adoucir la
+dureté de son expression, car elle était confusément émue, elle dit
+en français :</p>
+
+<p>— <i>Assez, j’ai horreur de tout cela.</i></p>
+
+<p>Il devint blême, mais il ne tremblait plus. Les dés étaient enfin jetés
+et rien, pas même la violence, ne pouvait plus modifier le sort. Elle
+passa devant lui, inflexible, et il la suivit le long du sentier. Au bout d’un
+moment elle l’entendit qui disait :</p>
+
+<p>— Votre rêve est d’influencer une destinée humaine ?</p>
+
+<p>— Oui, dit-elle sèchement, sans se déconcerter, avec toute l’assurance
+dont une femme est capable.</p>
+
+<p>— Alors, vous pouvez être tranquille. Vous y avez réussi.</p>
+
+<p>Elle haussa légèrement les épaules, mais, un peu avant d’atteindre
+l’extrémité du sentier, elle ralentit le pas, s’arrêta, et, se retournant :</p>
+
+<p>— Je ne suppose pas que vous soyez désireux qu’on sache à quel
+degré de turpitude vous en êtes arrivé. N’ayez crainte. Je parlerai à mon
+père, bien entendu ; et nous conviendrons de dire qu’il est mort, rien
+de plus.</p>
+
+<p>— Oui, dit Renouard d’une voix blanche. Il est mort. Il en sera
+bientôt de même de son vrai revenant.</p>
+
+<p>Elle reprit son chemin, mais il demeura immobile dans l’obscurité.
+Elle avait déjà atteint les trois palmiers, lorsqu’elle entendit derrière
+elle un éclat de rire, bruyant, cynique et sans gaieté, comme on en
+entend dans un fumoir à la fin d’une histoire scandaleuse.</p>
+
+<p>Alors, un moment, elle se sentit vraiment défaillir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Peu à peu l’obscurité enveloppa complètement Geoffrey Renouard.
+La résolution lui manquait. Au lieu de suivre Félicia jusqu’à la maison,
+il s’arrêta sous les trois palmiers et, s’appuyant à l’un de leurs troncs
+lisses, il se laissa emporter dans le courant de son immense déception et
+s’abandonna à la sensation de son extrême fatigue. Cette promenade
+jusqu’à la colline et son retour avaient été comme le suprême effort
+d’un explorateur acharné à pénétrer au cœur d’une contrée inconnue
+dont la nature cruelle et stérile défend trop bien le secret.</p>
+
+<p>Trompé par un mirage, il s’était aventuré trop loin, si loin qu’il n’y
+avait plus maintenant de retraite possible. Son énergie était à bout.
+Pour la première fois de sa vie, il renonçait, et avec une sorte de volonté
+désespérée il essaya de démêler les raisons de sa défaite. Il ne pouvait
+les attribuer à cet absurde mort.</p>
+
+<p>La silhouette hésitante de Luiz s’approcha, sans qu’il la vît, jusqu’au
+moment où le mulâtre, timidement, se mit à parler.</p>
+
+<p>Renouard sursauta :</p>
+
+<p>— Quoi, qu’y a-t-il ? Le dîner attend ? Dis qu’on veuille bien m’excuser.
+Il m’est impossible de venir, mais je les verrai demain matin au
+départ. Prends les ordres du professeur pour la goélette. Et maintenant
+va-t’en.</p>
+
+<p>Luiz abasourdi rentra dans la nuit. Renouard demeurait là, immobile.
+Quelques heures plus tard, comme le fruit amer de sa réflexion, ces
+paroles lui vinrent aux lèvres dans le grand silence qui l’environnait :
+« Je n’avais rien à offrir à sa vanité. »</p>
+
+<p>Alors seulement il s’éloigna, il s’en fut user la nuit à errer indéfiniment
+à travers les sentiers nombreux de sa plantation.</p>
+
+<p>Luiz dont le sommeil était rendu léger par l’intuition de quelque
+événement imminent, entendit un bruit de pas le long de sa hutte, les
+pas fermes du maître, et tout en se retournant sur sa couche, il murmura
+un faible « tse, tse, tse », indice de son trouble profond.</p>
+
+<p>Des lumières avaient brûlé dans le bungalow presque toute la nuit,
+et à la pointe du jour la bousculade du départ commença. Les boys
+marchaient en procession, portant les valises et les sacs jusqu’au canot
+qui était venu attendre au bout du jardin. Lorsque le soleil levant enveloppa
+d’un nimbe doré le promontoire empourpré, on put voir le planteur
+de Malata suivre, tête nue, la courbe de la petite baie. Il échangea
+quelques mots avec le maître d’équipage, puis resta près du bateau,
+tout droit, les yeux fixés à terre, attendant.</p>
+
+<p>Il n’eut pas longtemps à attendre. Le professeur descendit le premier
+dans le jardin frais et ombragé, il marchait gaillardement le long
+du sentier, faisant craquer de petits coquillages. L’ombrelle accrochée
+au bras, un livre à la main, il avait l’air du banal touriste, plus même
+que cela n’était permis à un homme de sa distinction. Il agita de loin
+la main qu’il avait libre ; mais, en se rapprochant à la vue de l’immobilité
+que gardait Renouard, il ne fit pas le geste de lui serrer la main. Il
+parut étudier d’un œil aigu l’aspect de cet homme qu’il avait devant lui,
+puis, prenant son parti :</p>
+
+<p>— Nous retournons par Suez, commença-t-il d’un ton dégagé : j’ai
+regardé la liste des départs. Si les zéphyrs de votre Pacifique veulent
+bien se montrer modérément propices, je crois que nous sommes sûrs
+d’attraper à temps le bateau pour Marseille, le 18 mars. Cela m’irait à
+merveille…</p>
+
+<p>Puis, baissant la voix :</p>
+
+<p>— Mon cher et jeune ami, je vous suis profondément reconnaissant.</p>
+
+<p>— Et de quoi donc ? marmonna Renouard.</p>
+
+<p>— De quoi ? Mais, d’abord, parce que vous auriez pu nous faire
+manquer le prochain bateau, n’est-il pas vrai ? Je ne vous remercie
+pas de votre hospitalité. Vous ne pouvez pas vous froisser si je vous dis
+même que je suis très content d’y échapper. Mais je vous ai une grande
+gratitude pour ce que vous avez fait, — et pour ce que vous êtes.</p>
+
+<p>Il était difficile de définir la saveur de ce discours, mais Renouard
+l’accueillit avec un sourire glacé et équivoque. Le professeur monta
+dans l’embarcation, ouvrit son ombrelle et s’assit à l’arrière en attendant
+les dames. Nulle voix humaine ne troublait le frais silence du matin,
+tandis que dans le sentier s’avançait Miss Moorsom, précédant sa
+tante. Quand la jeune fille fut devant Renouard, elle releva la tête :</p>
+
+<p>— Adieu, monsieur Renouard, dit-elle à voix basse, résolue à passer
+son chemin, mais elle vit une expression si suppliante dans l’éclair bleu
+de ses yeux renfoncés qu’après une imperceptible hésitation, elle posa
+sa main dégantée dans la main qu’il lui tendait.</p>
+
+<p>— Condescendrez-vous à vous souvenir de moi ? demanda-t-il,
+tandis qu’il luttait contre une émotion qui l’irritait et qui faisait rougir
+ses joues et étinceler ses yeux noirs.</p>
+
+<p>— Voilà une étrange demande de votre part, dit-elle en accentuant
+la froideur de sa voix.</p>
+
+<p>— Vraiment ? Impudente, peut-être ? Je ne suis pas pourtant aussi
+coupable que vous le pensez. Et rappelez-vous qu’en ce qui est de moi
+vous ne pourrez jamais réparer.</p>
+
+<p>— Réparer ? C’est vous qui ne pouvez m’offrir aucune réparation de
+l’offense que vous avez faite à mes sentiments et à moi-même. Quelle
+réparation pourrait d’ailleurs effacer votre odieux et ridicule complot,
+injurieux dans son dessein, humiliant pour ma fierté ? Non, je ne
+veux pas me souvenir de vous.</p>
+
+<p>D’un geste inattendu, il l’attira près de lui et, la regardant dans les
+yeux avec le courage du désespoir :</p>
+
+<p>— Il le faudra bien… Je vous hanterai, dit-il avec assurance.</p>
+
+<p>Elle arracha sa main de son étreinte avant qu’il eut eu le temps de la
+relâcher.</p>
+
+<p>Félicia Moorsom s’assit dans le canot, à côté de son père et souffla
+doucement sur ses doigts meurtris.</p>
+
+<p>Le professeur lui lança un regard de côté : ce fut tout. Mais la sœur
+du philosophe, qui était encore à terre et qui avait ouvert son face-à-main
+pour regarder la scène, le laissa retomber au bout de sa chaîne qui
+tinta légèrement.</p>
+
+<p>— Je n’ai de ma vie entendu parler aussi brutalement à une dame,
+murmura-t-elle en passant devant Renouard le front haut.</p>
+
+<p>Lorsqu’un moment après, brusquement radoucie, elle se retourna
+pour jeter un dernier adieu au jeune homme, elle ne le vit plus que de
+dos, se dirigeant vers le bungalow. Elle le regarda s’éloigner, stupéfaite,
+avant qu’elle aussi quittât le sol de Malata.</p>
+
+<p>Personne ne vint troubler Renouard dans la pièce où il s’était enfermé
+pour respirer le fugitif parfum de celle qui pour lui n’existait déjà plus.
+Vers la fin de l’après-midi seulement le mulâtre frappa à la porte. Il
+venait dire que la <i>Janet</i> entrait dans la crique.</p>
+
+<p>A travers la porte, Renouard lui donna les ordres les plus inattendus.
+Il fallait payer tous les boys avec l’argent qui restait dans le bureau,
+et s’entendre avec le capitaine de la <i>Janet</i> pour qu’il embarquât tous
+les travailleurs de l’île et les ramenât chez eux. On lui donnerait une
+traite sur la maison Dunster pour le payement.</p>
+
+<p>Et le bungalow retomba dans un mortel silence jusqu’au lendemain
+matin où le mulâtre s’en vint dire que tout avait été fait. Les boys de la
+plantation étaient en train d’embarquer.</p>
+
+<p>Par la porte entre-bâillée une main tendit au fidèle mulâtre une feuille
+de papier ; la porte se referma si vivement que Luiz fit un bond en
+arrière. S’approchant du trou de la serrure, il demanda d’un ton humble :</p>
+
+<p>— Dois-je partir aussi, maître ?</p>
+
+<p>— Oui, toi aussi, tout le monde !</p>
+
+<p>— Le maître restera ici tout seul ?</p>
+
+<p>Un silence. Les yeux du mulâtre s’élargirent d’étonnement. Mais, lui
+aussi, tout comme les « ignorants sauvages » de la plantation, n’était
+pas fâché de quitter cette île hantée par le revenant d’un homme blanc.</p>
+
+<p>Il s’éloigna sans bruit du mystérieux silence qui régnait dans cette
+chambre close et ce ne fut qu’au seuil du bungalow qu’il donna cours
+à ses sentiments par un « tse, tse, tse » désapprobateur et attristé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Les Moorsom réussirent à ne pas manquer le paquebot, mais ils ne
+purent rester que vingt-quatre heures en ville. Si bien que le sentimental
+Willie ne les vit guère. Cela ne l’empêcha pas de raconter longuement,
+plus tard, avec de nobles larmes dans les yeux, comment la
+pauvre miss Moorsom, cette élégante et spirituelle beauté, ne retrouva
+son fiancé à Malata que pour en recueillir le dernier soupir. Beaucoup
+de personnes furent très touchées de cette lamentable histoire. Cela fit
+le sujet de bien des conversations pendant des semaines.</p>
+
+<p>Mais le rédacteur en chef qui savait tout, l’ami et le partisan unique
+de Renouard, voulut en savoir plus que les autres. Son incontinence
+professionnelle, peut-être, l’engageait à désirer posséder une coupe
+pleine d’émouvants détails. Lorsqu’il eut remarqué que la goélette de
+Renouard n’avait pas quitté le port de plusieurs jours, il s’en fut à la
+recherche du capitaine, pour en connaître la raison. Cet homme lui
+répondit que telles étaient ses instructions. Il avait reçu l’ordre de
+rester dans le port pendant un mois avant de retourner à Malata. Le
+mois touchait à sa fin.</p>
+
+<p>— Je vous demanderai donc de me donner un passage, lui dit le
+journaliste.</p>
+
+<p>Il débarqua à Malata, un matin, au bas du jardin, et n’y trouva que la
+paix, le calme et la lumière. Les fenêtres du bungalow et les portes
+étaient grandes ouvertes. Nulle trace d’être humain. Les plantes, à
+foison, poussaient à l’aventure dans les champs désertés.</p>
+
+<p>Entraînés par ce mystère, le rédacteur et l’équipage de la goélette
+battirent toute l’île pendant des heures, en appelant Renouard à tue-tête.
+A la fin on organisa une battue méthodique dans les fourrés sauvages
+et les ravins profonds à la recherche de son cadavre. Que s’était-il
+passé ? Avait-il été assassiné par les boys ou bien avait-il, par caprice,
+abandonné sa plantation en emmenant avec lui tout son monde ? On
+ne pouvait conclure.</p>
+
+<p>Enfin, au déclin du jour, le journaliste et le capitaine découvrirent
+des empreintes de sandales traversant le sable, sur la plage nord de la
+baie. Suivant cette trace avec crainte, ils contournèrent l’éperon du
+promontoire et là, sur une large pierre plate, trouvèrent les sandales de
+Renouard, sa jaquette blanche et son sarong à carreaux, costume qu’on
+savait être celui qu’il mettait pour aller se baigner. Ces objets étaient
+réunis en un petit tas, et le marin, après les avoir examinés en silence,
+fit cette remarque :</p>
+
+<p>— Les oiseaux ont plané au-dessus de ceci pendant bien des jours.</p>
+
+<p>— Il est allé se baigner et se sera noyé, s’écria le journaliste en
+détresse.</p>
+
+<p>— J’en doute, Monsieur. S’il s’était noyé à un mille de la côte, son
+corps aurait été ramené sur les récifs et nos barques n’ont absolument
+rien trouvé nulle part.</p>
+
+<p>On ne découvrit rien, et la disparition de Renouard demeura, en fin
+de compte, inexplicable.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, à bord de la goélette qui s’éloignait, le journaliste
+se retourna pour regarder une dernière fois l’île abandonnée. Un
+nuage noir planait immobile au-dessus du rocher qui dominait la colline
+centrale : et, sous cette ombre muette et mystérieuse, Malata s’étendait
+sombre, dans la désolation menaçante du soleil couchant, comme si
+elle gardait le souvenir du cœur qui s’était brisé là.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">L’ASSOCIÉ</h2>
+
+
+<p>« Quelle histoire à dormir debout ! Voilà des années qu’en été, les
+mariniers d’ici à Westport racontent ce mensonge aux touristes, cette
+espèce qui se fait promener en barque, à un shilling par tête, et qui
+vous pose des questions idiotes ! il faut bien leur raconter quelque
+chose pour passer le temps. Connaissez-vous rien de plus bête que de
+se faire tirer comme ça dans une embarcation, le long d’une plage ?…
+C’est comme de boire de la mauvaise limonade quand on n’a pas soif.
+Je me demande un peu quel plaisir ils y trouvent. Ils n’attrapent
+même pas le mal de mer. »</p>
+
+<p>Un verre de bière traînait sur la table, près de son coude. Cela se
+passait dans le respectable petit fumoir d’un respectable petit hôtel :
+et le goût que je nourris pour les liaisons de rencontre était la raison
+qui me faisait veiller assez tard en sa compagnie. Il avait de grandes
+joues plates et ridées, soigneusement rasées, et une touffe épaisse de
+poils blancs taillée en carré lui pendait au menton. Le balancement de
+cette barbiche accentuait encore sa voix sourde : et le mépris absolu
+qu’il professait pour l’espèce humaine, pour son agitation et ses moralités,
+se marquait par la pose cavalière de son vaste chapeau mou,
+un feutre noir à larges bords qui ne lui quittait pas la tête.</p>
+
+<p>Il avait l’aspect d’un vieil aventurier qui aurait pris sa retraite après
+pas mal d’aventures survenues dans les plus sombres coins du monde et
+fleurant peu la sainteté. J’eus pourtant toute raison de croire qu’il n’avait
+jamais quitté l’Angleterre : d’une remarque fortuite qu’on
+m’avait faite, j’avais cru comprendre qu’il avait eu jadis affaire avec les
+navires, mais les navires dans les ports. Pour ce qui est de la personnalité,
+il n’en manquait certes pas ; c’est même ce qui avait, dès l’abord,
+attiré mon attention : mais il était difficile de le classer, et avant même
+qu’une semaine se fût écoulée j’y renonçai, me contentant de cette
+vague définition « un vieux forban fort imposant ».</p>
+
+<p>Par un après-midi de pluie, me sentant en proie à un terrible ennui,
+j’entrai dans ce fumoir. Il était assis, figé dans une immobilité absolue
+et impressionnante, à la manière d’un fakir. Je me pris à me demander
+quelles pouvaient bien être les relations d’un homme de cette sorte, son
+milieu, ses opinions, ses conceptions morales, ses amis et même sa
+femme, lorsqu’à ma grande surprise, d’une voix sourde et marmonnante,
+il entama la conversation.</p>
+
+<p>Je dois dire que depuis qu’on lui avait raconté que j’écrivais des histoires,
+il s’était mis le matin à accueillir ma présence avec une sorte de
+vague grognement.</p>
+
+<p>Il était naturellement taciturne. Il y avait comme une sorte de
+grossièreté dans ses phrases hachées. Il me fallut quelque temps
+pour découvrir que ce qu’il voulait savoir était la façon dont on s’y
+prend pour publier des contes dans les revues.</p>
+
+<p>Que dire à un homme de ce genre ? Mais je m’ennuyais à périr :
+le temps persistait à se montrer impraticable, et je résolus de me
+montrer aimable.</p>
+
+<p>— Alors vous fabriquez ces histoires-là vous-même. Comment
+diable ça vous vient-il dans la tête ? grommela-t-il.</p>
+
+<p>Je lui expliquai que, d’habitude, on avait une suggestion pour écrire
+un conte.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que cela.</p>
+
+<p>— Eh bien, par exemple, lui dis-je, je me suis fait promener en
+barque l’autre jour, au delà des rochers. Le marinier m’a parlé d’un
+naufrage sur ces mêmes roches, il y a environ vingt ans. Cela peut
+servir de canevas pour un bout d’histoire, une description principalement,
+avec un titre comme <i>Dans la Manche</i>, par exemple.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu’il s’en prit aux mariniers, et aux touristes qui écoutent
+leurs histoires. Sans qu’un seul muscle de son visage bougeât, il lança
+vigoureusement le mot : « Idiotie », sorti des profondeurs de sa poitrine,
+et reprit son marmonnement rauque et entrecoupé. « … regardent
+ces stupides rochers, hochent leurs stupides têtes (les touristes, je
+présume). Qu’est-ce qu’ils pensent donc que c’est, un homme, un sac
+de papier rempli de vent ou quoi ? qui crève comme cela quand on
+tape dessus. Fichue bête d’histoire ! Belle suggestion, oui… un mensonge ! »</p>
+
+<p>Il faut se représenter ce forban sculptural auréolé du feutre noir
+de son chapeau, vous sortant tout cela comme un vieux chien qui
+grogne de temps à autre, et avec la tête droite et les yeux fixes.</p>
+
+<p>— Après tout, m’écriai-je, même si c’est faux, c’est tout de même une
+suggestion qui me permet de voir ces rochers, cette tempête dont ils
+parlent, le lourd déferlement des flots, etc., etc., dans leurs rapports
+avec l’humanité. Le combat contre les forces de la nature, et son effet
+sur quelqu’un au moins, comment dirais-je, d’exalté.</p>
+
+<p>Il m’interrompit, et d’un ton agressif :</p>
+
+<p>— Est-ce que la vérité pourrait vous servir à quelque chose ?</p>
+
+<p>— Je n’oserais pas l’affirmer, repris-je prudemment. On dit que la
+vérité est encore plus étrange que la fiction.</p>
+
+<p>— Qui est-ce qui dit cela ?</p>
+
+<p>— Ma foi, personne en particulier.</p>
+
+<p>Je me tournai vers la fenêtre, car l’individu m’agaçait avec son bras
+immobile sur la table. Je crois bien que ce fut mon attitude impolie
+qui le décida à se lancer dans un discours relativement long.</p>
+
+<p>— Avez-vous jamais vu des bêtes de rochers comme ça ? Comme des
+raisins dans une tranche de pudding froid.</p>
+
+<p>Je les regardai. Un acre, ou plus, de points noirs éparpillés parmi
+les ombres gris-acier de la mer unie, sous l’uniforme brouillard gris
+et vaporeux ; et, à un endroit, une tache informe plus claire : la blancheur
+voilée de la falaise qui se dégageait comme un rayonnement diffus
+et mystérieux. C’était un tableau délicat et singulier, quelque chose
+d’expressif, d’impressionnant et de désolé tout ensemble, une symphonie
+en gris et noir, un vrai Whistler.</p>
+
+<p>Mais ce qui suivit, dit par la voix dans mon dos, me fit retourner.
+Elle grognait son mépris pour toute association possible avec les flots
+rugissants, d’un ton énergique et concis, puis poursuivit :</p>
+
+<p>— Moi, pas si bête !… quand je regarde ces rochers là-bas… ça me
+rappelle plutôt un bureau… J’avais l’habitude d’y entrer quelquefois,
+dans le temps… un bureau à Londres… dans une de ces petites rues
+derrière la gare de <span lang="en" xml:lang="en">Cannon street</span>…</p>
+
+<p>Il s’exprimait délibérément, d’une façon non pas saccadée, mais
+fragmentaire, parfois blasphématoire.</p>
+
+<p>— C’est un rapprochement plutôt éloigné, observai-je.</p>
+
+<p>— Un rapprochement ! Le diable soit de vos rapprochements. Ce
+fut un hasard.</p>
+
+<p>— Cependant, dis-je, un hasard possède des rapprochements avec
+des événements antérieurs et ultérieurs qui, si on peut les développer…</p>
+
+<p>Tout immobile qu’il était, il paraissait prêter une oreille attentive.</p>
+
+<p>— Ah ! oui ! développer. C’est peut-être ça que vous pouvez faire,
+n’est-ce pas ? Ça n’a rien à voir avec la mer, mais vous pouvez la faire
+sortir de votre tête, si ça vous plaît.</p>
+
+<p>— Bien sûr, si c’est nécessaire, dis-je. Quelquefois il faut tirer un tas
+de choses de sa tête, quelquefois rien. Je veux dire que l’histoire n’en
+vaut pas la peine : tout ça dépend.</p>
+
+<p>Cela m’amusait de lui parler ainsi. Il manifestait clairement que,
+à son avis, les romanciers couraient après leur argent, de même que
+le reste des gens qui vivent de leurs facultés, et que c’était extraordinaire
+de voir jusqu’où peuvent aller des gens qui courent après l’argent…
+quelques-uns, du moins.</p>
+
+<p>Il fit une sortie contre la vie maritime : une stupide sorte d’existence,
+selon lui. Pas d’occasions, pas d’expériences, nulle variété, rien ! Des
+gens de valeur en sont sortis, il l’admettait. Mais pas plus faits pour
+réussir dans le monde que pour voler dans les airs. Des enfants ! Ainsi,
+le capitaine Harry Dunbar. Un bon marin. Grande réputation comme
+capitaine… Gros homme, des favoris courts et grisonnants, belle figure,
+forte voix. Un brave garçon, mais pas plus à la coule de la fausseté
+humaine qu’un bébé.</p>
+
+<p>— C’est le capitaine du <i>Sagamore</i> dont vous parlez ? dis-je enhardi.</p>
+
+<p>Après un méprisant « bien sûr », il sembla fixer du regard, sur le mur,
+la vision de ce bureau dans <span lang="en" xml:lang="en">Cannon street</span>, tout en grognant et en mâchonnant
+une description par lambeaux, et en levant de temps à autre
+le menton, comme si la colère le prenait.</p>
+
+<p>C’était, d’après la description qu’il m’en fit, un modeste bureau,
+louche pas le moins du monde, mais un peu à l’écart dans une petite
+rue qui, depuis, a été rebâtie de bout en bout. La septième porte, après
+le café du <i lang="en" xml:lang="en">Cheshire Cat</i>, sous le pont du chemin de fer. « C’est là que je
+prenais d’habitude mon déjeuner quand mes affaires m’appelaient dans
+la Cité. Cloete y venait boire une chope et plaisanter avec la servante.
+Il n’avait pas besoin d’en dire long pour cela. Rien qu’à la façon dont
+il faisait étinceler son lorgnon vers vous et contorsionnait sa bouche
+épaisse, cela suffisait pour vous faire rire avant même qu’il eût commencé
+à débiter une de ses histoires. Un drôle de type. Cloete.
+<i>C-l-o-e-t-e, Cloete</i>.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il était, Hollandais ? demandai-je, ne voyant absolument
+pas ce que tout cela avait à faire avec les mariniers de Westport,
+les touristes de Westport, et la façon dont ce vieil individu les considérait
+comme des menteurs et des imbéciles.</p>
+
+<p>— Le Diable seul le sait ! grogna-t-il (les yeux fixés sur le mur
+comme s’il ne voulait pas perdre un seul mouvement d’une vue cinématographique).
+Il ne parlait jamais qu’anglais. La première fois que je
+le vis, il sortait d’un navire dans le bassin, un navire qui venait des
+États-Unis, un navire à passagers. Il me demanda si je connaissais un
+petit hôtel dans les environs. Il avait besoin d’être tranquille et avait à
+faire par là pendant quelques jours. Je l’ai conduit à un hôtel, chez des
+amis à moi… Une autre fois, dans la Cité. « Eh ! là-bas ! Vous êtes
+bien obligeant : venez donc prendre un verre. » Il se mit à me parler
+énormément de lui, et de ses années aux États-Unis. Toutes sortes
+d’affaires un peu partout, là-bas. Avec des marchands de spécialités
+pharmaceutiques aussi. Des voyages ! Il rédigeait des annonces et
+tout ce qui s’ensuit. Il me raconte des histoires drôles. Un type bien
+planté, dégingandé. Des cheveux noirs dressés sur la tête, comme une
+brosse, une figure longue, de longs bras, de longues jambes, un lorgnon
+miroitant, une amusante façon de parler à voix basse… Vous
+voyez cela d’ici ?</p>
+
+<p>J’acquiesçai, mais du diable s’il y prenait garde.</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais autant ri de ma vie. Ce bougre-là vous aurait fait
+rire en vous racontant comment il avait écorché son propre père.
+Il en était capable d’ailleurs. Un homme qui a été dans le commerce
+des spécialités pharmaceutiques doit être prêt à tout, depuis pile ou
+face jusqu’au crime avec préméditation. Voilà un bout de vérité pour
+vous, en passant. Ils se moquent de tout, ils croient qu’ils peuvent
+tout faire disparaître et se disculper de tout… Le monde entier
+est leur proie… Un homme d’affaires, en outre, ce Cloete. Il vous revint
+avec quelques centaines de livres, cherchant quelque chose à faire, d’un
+genre tranquille. « Rien ne vaut le vieux pays, somme toute », me dit-il…
+Et nous nous quittons là-dessus, moi m’étant flanqué plus de verres
+qu’à mon habitude.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, six mois, peut-être, à peu près, je me
+cogne sur lui dans le bureau de M. George Dunbar. Oui, le bureau en
+question. C’était assez rare que je… Mais il y avait une partie d’un
+chargement à lui dans un bateau, au dock, à propos duquel il me
+fallait causer avec M. George. Et voilà que je vois Cloete qui sort de
+la pièce du fond, des papiers à la main… Associé. Vous comprenez ?</p>
+
+<p>— Ah, oui, dis-je, les quelques centaines de livres.</p>
+
+<p>— Et aussi sa langue, grommela-t-il. N’oubliez pas cette langue-là.
+Quelques-unes de ses histoires ont dû éclairer un peu George Dunbar
+sur la compréhension des affaires.</p>
+
+<p>— Un garçon persuasif, suggérai-je.</p>
+
+<p>— Hum ! Vous arrangerez cela à votre façon. Bon ! Associé. George
+Dunbar met son chapeau haute-forme et me prie d’attendre un moment.
+George avait toujours l’air de gagner des mille et des cents par an, un
+gandin de la Cité… « Allons, mon vieux. » Et les voilà qui sortent, lui
+et le capitaine Harry ; une affaire chez un avoué au tournant de la rue.
+Le capitaine Harry, quand il était en Angleterre, avait l’habitude de
+venir au bureau de son frère régulièrement à midi. Il s’asseyait dans un
+coin, comme un petit garçon bien sage, lisait les journaux et fumait
+sa pipe… Des frères modèles. Deux pigeons ! « Je m’occupe de la
+partie <i>fruits conservés</i> dans la boutique », me dit Cloete. Il me tient une
+conversation dans ce genre-là. Puis, de fil en aiguille : « Quel genre de
+vieillerie est-ce ce <i>Sagamore ?</i> Le plus beau bateau qui soit, hein ?
+Tous les bateaux sont bons pour vous, naturellement, vous en vivez !
+Je vais vous dire. Je voudrais mettre mon argent plutôt dans un vieux
+bas, assurément.</p>
+
+<p>Mon homme reprit haleine, et je remarquai que sa main, jusqu’alors
+posée nonchalamment sur la table, se referma lentement. De la
+part de cet homme immuable, ce fut effrayant et de mauvais augure ;
+quelque chose comme le geste du Commandeur.</p>
+
+<p>— Ainsi déjà à cette époque, remarquez, grommela-t-il.</p>
+
+<p>— Mais, dites-moi, interrompis-je, le <i>Sagamore</i> appartenait à
+Mundy et Rogers, à ce qu’on m’a dit.</p>
+
+<p>Il grogna dédaigneusement. — Le diable soit des mariniers, ils n’y
+connaissent rien. Il portait le pavillon de la maison. C’est autre chose.
+Une faveur. Voilà ce que c’était. Quand le vieux Dunbar mourut, le
+capitaine Harry commandait déjà sur un bateau de chez eux. George
+lâche la banque où il était employé, pour faire son chemin avec ce
+qui lui revenait du vieux. George était débrouillard. Il commença par
+faire du magasinage, puis deux ou trois autres choses à la fois : de la
+pâte de bois, des fruits conservés, et ainsi de suite. Et le capitaine Harry
+lui confie sa part pour faire marcher l’affaire… « J’ai tout ce qu’il
+me faut avec mon navire », dit-il… Mais voilà que Mundy et Rogers
+se mettent à vendre tous leurs bateaux à des étrangers, et qu’ils se
+fourrent dans la navigation à vapeur. Le capitaine Harry en devient
+tout à fait embêté : perdre son commandement, lâcher un navire
+qu’il aimait ; tout à fait découragé. Juste à ce moment, voilà que les
+frères ramassent un peu d’argent, une vieille femme qui meurt, ou
+quelque chose dans ce genre. Un petit magot. Alors le jeune George
+dit : « Nous avons, à nous deux, de quoi acheter le <i>Sagamore</i>. » « Mais
+tu vas avoir besoin de plus d’argent pour ton affaire », s’écrie le capitaine
+Harry, et l’autre se met à rire : « Mon affaire va très bien. Je puis
+sortir et ramasser une poignée de louis pendant le temps que tu tires
+une pipe, mon vieux… » Mundy et Rogers se montrèrent très aimables
+en cette occasion : « Mais certainement, capitaine, et nous agirons, si
+vous voulez, pour votre compte comme si le bateau était encore à nous. »
+Dans ces conditions, vous pensez, si c’était un bon placement que
+d’acheter ce bateau, oui ! à cette époque !</p>
+
+<p>La façon dont il tourna légèrement la tête vers moi équivalait à la
+manifestation d’un violent sentiment chez un autre homme.</p>
+
+<p>— Tout cela, vous le pensez, se passa bien avant que Cloete ne
+survînt, murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Oui, je comprends, dis-je. Nous disons généralement : « Quelques
+années passèrent… », c’est plus vite fait.</p>
+
+<p>Il me considéra un moment, en silence, d’un regard inexprimable
+comme absorbé dans la pensée de ces années dont on faisait si bon
+marché ; c’était aussi ses propres années, les années avant et les années
+(pas si nombreuses) après que Cloete était entré en scène. Quand
+il se fut remis à parler, je remarquai son intention de bien me faire
+sentir, à travers sa manière obscure et emphatique, l’influence qu’avaient
+exercée sur George Dunbar un long commerce avec les principes de
+morale facile de Cloete, le don de persuasion sans scrupules de celui-ci
+(drôle de type) et sa disposition aventureusement insouciante. Il
+désirait me voir bien insister sur ce point-là et je l’assurai que c’était
+tout à fait en mon pouvoir. Il désirait aussi que je comprisse bien que
+l’affaire de George avait des hauts et des bas (l’autre frère, pendant ce
+temps-là, voyageait tranquillement, de côté et d’autre, si bien) que
+parfois les fonds manquaient : ce qui l’inquiétait plutôt, car George
+avait épousé une jeune femme pas mal dépensière. Cloete était, d’une
+façon générale, assez anxieux à ce sujet. Et justement il courait dans la
+Cité après un homme qui travaillait dans les spécialités (l’ancien commerce
+de ce bougre-là) et qui y réussissait ; mais qui, avec un capital
+de quelques vingtaines de mille susceptible d’être dépensé à pleines
+mains en annonces, pourrait amener son affaire à être d’un bien meilleur
+rapport qu’une mine d’or. Cloete se monta le bourrichon à l’idée
+des perspectives d’une pareille affaire, il s’y connaissait très suffisamment.
+Je compris que l’associé de George était très agité à l’idée de
+cette chance unique.</p>
+
+<p>Chaque jour, vers onze heures, le voilà donc au bureau de George,
+et il lui rabat les oreilles de cette chanson jusqu’à ce que George grince
+des dents de rage : « Ça suffit ! A quoi cela sert ? Pas d’argent ! A peine
+de quoi continuer : pas question de dépenser des milliers de francs en
+publicité. » Il n’ose pas proposer à son frère de vendre le navire. Il
+ne voulait même pas y penser. Cela l’obsède à fond. C’était comme si
+la fin du monde arrivait. Et sûrement pas pour une affaire de ce genre !…
+« Pensez-vous que ce serait une escroquerie », demande Cloete, en se
+tortillant la bouche ? George reconnaît que non, et qu’il lui faudrait
+être un âne bâté pour le croire, après toutes ces années passées dans les
+affaires.</p>
+
+<p>Cloete le regarde sévèrement. Jamais pensé à <i>vendre</i> le navire. Il
+faut compter que cette vieille coque de noix ne donnerait pas la moitié
+de la valeur assurée par le temps qui court. Voilà George hors de lui.
+Que signifient alors ces plaisanteries idiotes, à propos de l’armement,
+depuis trois semaines. Il en a assez, à la fin !</p>
+
+<p>Le voilà dans une fureur à en avoir la bave à la bouche. Cloete ne se
+démonte pas… « Je ne suis pas un âne bâté non plus, dit-il lentement.
+Il n’y a pas besoin de vendre notre vieux <i>Sagamore</i>. Cette vieille chose
+a seulement besoin d’un coup de tomahawk (il paraît que le nom de
+<i>Sagamore</i> veut dire chef indien ou quelque chose d’approchant. La
+figure de proue était un sauvage à moitié nu avec des plumes à l’oreille
+et une hache à la ceinture). Un coup de tomahawk », dit-il.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demande George… « Faire
+naufrage ; cela peut s’arranger en toute sécurité, continue Cloete, votre
+frère aurait alors sa part de l’assurance. Il n’y a pas besoin de lui dire
+exactement pourquoi. Il pense que vous êtes l’homme d’affaires le
+plus débrouillard qu’on ait jamais vu. Vous faites sa fortune par la
+même occasion… » George crispe de rage ses deux mains sur son
+bureau… « Vous croyez que mon frère est un homme à couler son
+navire exprès. Je n’oserais même pas penser une chose pareille dans la
+même pièce que lui : le plus brave garçon qui soit au monde… » « Ne
+faites pas tant de bruit, dit Cloete, on va vous entendre de dehors », et
+il lui dit que son frère est le modèle embaumé de toutes les vertus, mais
+que tout ce qu’il faut, c’est le décider à rester à terre pendant un voyage :
+« Un congé, un peu de repos, pourquoi pas ? En fait, j’ai quelqu’un
+en vue, pour ce genre d’affaires », chuchote Cloete.</p>
+
+<p>Voilà mon Georges presque suffoqué… « Ainsi vous pensez donc
+que je suis de cette espèce, vous me croyez capable, moi ! Pour qui
+me prenez-vous ?… » Il en perd presque la tête ; cependant Cloete ne
+se démonte pas, il devient seulement un peu pâle autour des narines.
+« Je vous prends pour un homme qui sera diantrement à sec, avant qu’il
+soit longtemps… » Qu’est-ce que vous avez à vous indigner ? Est-ce
+que je vous demande de voler la veuve et l’orphelin ? Eh ! mon cher,
+le Lloyd est une corporation, cela ne fera mourir personne de faim. Ils
+sont au moins quarante qui ont assuré votre stupide navire. Personne
+n’en sera affamé ni refroidi pour cela. Ils prennent tous les risques
+en considération. Tous, je vous dis… »</p>
+
+<p>Un entretien de ce genre ! hum !</p>
+
+<p>George, trop déconcerté pour pouvoir parler, murmure seulement
+en agitant les bras. C’est si soudain, vous comprenez. L’autre, tout en
+se chauffant le dos au feu, continue. L’affaire de pâte de bois à deux
+doigts de la faillite. Le commerce des fruits conservés au bout de son
+rouleau… « Vous avez peur, dit-il, mais la loi n’est faite que pour faire
+peur aux imbéciles… » Et il lui explique comment on pourrait couler le
+navire en toute sécurité au loin. Des primes payées depuis tant, tant
+d’années. Ça n’éveillerait pas le moindre soupçon. Et puis, zut, après
+tout. Il faut bien qu’un navire finisse un jour ou l’autre.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas peur, dit George Dunbar, je suis indigné.</p>
+
+<p>Cloete bouillait de rage au fond de lui-même. La chance de toute sa
+vie, sa chance. Et il reprit doucement : « Votre femme sera beaucoup
+plus indignée encore quand vous lui demanderez de quitter votre jolie
+maison et de vous entasser dans deux pièces sur une cour, avec les
+enfants aussi peut-être… »</p>
+
+<p>George n’avait pas d’enfants. Marié depuis deux ans environ. Il
+souhaitait vivement un enfant ou deux. Il se sent plus déconcerté que
+jamais. Il parle de leur garder un honnête homme pour père, et ainsi de
+suite. Cloete grimace : « Hâtez-vous avant qu’ils n’arrivent et ils auront
+un père riche, et personne ne s’en portera plus mal. C’est le bon de la
+chose. »</p>
+
+<p>George se met presque à pleurer. Je crois bien qu’il pleurait à ses
+moments perdus. Des semaines se passèrent. Impossible de se fâcher
+avec Cloete. Il ne pouvait le rembourser de ses quelques milliers de
+francs : et puis, il était habitué à l’avoir avec lui. C’était un faible, ce
+George, Cloete était généreux d’ailleurs… « Ne vous occupez pas de
+ma petite somme. Naturellement, elle sera perdue quand vous serez
+obligé de fermer boutique ; mais tant pis », dit-il… Et puis il y avait
+la jeune femme de George. Quand Cloete dînait chez eux, l’animal se
+mettait en tenue de soirée, la petite femme aimait cela… « M. Cloete,
+l’associé de mon mari : un homme si intelligent, un homme du monde,
+et si amusant… » Quand il dîne chez eux, et qu’ils sont seuls : « Oh,
+M. Cloete, je voudrais tant que George pût faire en sorte d’améliorer
+notre avenir. Notre situation est vraiment si médiocre… » Et Cloete
+sourit mais ne s’étonne pas, parce qu’il a fourré lui-même toutes ces
+idées dans cette petite tête sans cervelle… « Ce dont votre mari a besoin,
+c’est d’esprit d’entreprise, d’un peu d’audace. Vous devriez l’encourager
+davantage, M<sup>me</sup> Dunbar… » C’était une extravagante et sotte petite
+personne. Elle avait poussé George à prendre une maison à Norwood.
+Ils dépensent bien plus que des gens qui sont dans une situation supérieure
+à la leur. Je l’ai vue une fois ; robe de soie, jolies bottines, plumes
+et parfums, un visage rose : mieux pour le promenoir de l’Alhambra que
+pour un foyer honnête, il m’a semblé. Mais il y a des femmes qui vous
+mettent diablement la main sur un homme.</p>
+
+<p>— Oui, certes, répondis-je, même quand l’homme est le mari.</p>
+
+<p>Ma femme, me déclara-t-il alors d’un ton solennel, et bizarrement
+grave, aurait pu m’enrouler autour de son petit doigt. Je ne m’en suis
+aperçu que lorsqu’elle n’a plus été là. Hélas ! Mais c’était une femme
+de bon sens, tandis que ce gibier-là aurait pu faire le trottoir, et c’est
+tout ce que je puis dire… Vous vous la représentez vous-même, dans
+votre tête ; vous devez connaître le genre.</p>
+
+<p>— Soyez tranquille, lui dis-je.</p>
+
+<p>— Hum, grommela-t-il d’un air de doute, puis, reprenant son
+intonation dédaigneuse : Un mois plus tard, environ, le <i>Sagamore</i>
+rentre de sa campagne. Tout va gaiement pour commencer… « Eh
+bien, mon vieux George. » « Ah ! Harry, mon vieux… » Mais voilà que
+le capitaine Harry trouve que son débrouillard de frère n’a pas l’air
+très en train. George à l’air de moins en moins bien. Il ne peut se
+débarrasser de l’idée de Cloete. Cela ne lui démord pas de la tête…
+« Rien de fâcheux ? tout va bien ? » Le capitaine Harry toujours anxieux.
+« Les affaires marchent. Tout à fait bien. Beaucoup d’affaires et de
+bonnes… » Naturellement le capitaine Harry le croit aisément. Et il se
+met à taquiner son frère gentiment, comme toujours, sur le fait de
+rouler sur l’or. George sent sa chemise lui coller au dos, et une colère
+lui vient contre le capitaine. « Imbécile, se dit-il. Rouler sur l’or, ma
+foi oui. » Et il se dit, tout d’un coup : « Pourquoi pas ?… » Parce que
+l’idée de Cloete lui a mis le grappin sur l’esprit.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, il faiblit, et dit à Cloete : « Cela vaudrait
+peut-être mieux de vendre. Est-ce qu’on ne pourrait pas en dire un
+mot à mon frère ? » Et Cloete lui explique encore pour la vingtième
+fois pourquoi cela ne servirait à rien de vendre, en tout cas. Non. Le
+<i>Sagamore</i> a besoin d’un bon coup de tomahawk, comme il disait,
+pour ménager les sentiments de George, probablement. Mais chaque
+fois qu’il disait ce mot, George frissonnait… « J’ai sous la main un
+homme qui ferait tout à fait l’affaire : il fera la chose pour cinq cents
+livres, et encore il sera trop heureux de l’occasion », dit Cloete… A ce
+propos George ferme les yeux, mais en même temps il réfléchit. Quelle
+blague ! Il n’y a pas un homme capable de cela, et même s’il y en avait
+un serait-il assez sûr ? savoir ?…</p>
+
+<p>Et Cloete ne cesse de plaisanter là-dessus. Il ne pouvait jamais parler
+de quoi que ce soit, sans vous donner la sensation de plaisanter.
+« Maintenant, dit-il, je sais que vous êtes un homme plein de moralité.
+La moralité c’est surtout de la peur, et je pense que vous êtes l’homme
+le plus peureux que j’aie jamais rencontré dans mes voyages. Eh
+quoi ! cela vous fait peur de parler à votre frère ? Cela vous fait peur
+d’ouvrir la bouche quand il y a pour nous toute la perspective d’une
+fortune ?… » Là-dessus, voilà George qui bondit : Non, il n’a pas peur ;
+il va lui parler. Il se met à frapper du poing sur le bureau. Et Cloete lui
+tape sur l’épaule… : « Nous serons bientôt des gens riches », dit-il.</p>
+
+<p>Mais la première fois que George Dunbar essaye de parler au capitaine
+Harry, le cœur lui tombe dans les bottes. Le capitaine se met à
+rire à l’idée de rester à terre. Il ne veut pas prendre de congé, bien
+sûr que non : mais Jane a envie de rester en Angleterre pendant ce
+voyage. Aller un peu aux environs et voir des gens de sa famille. Jane
+était la femme du capitaine : une femme aimable au visage rond.
+George y renonce pour cette fois : mais Cloete ne lui donne pas de
+cesse. Il essaie encore : et le capitaine fronce les sourcils. Il les fronce
+d’étonnement. Il n’y comprend rien. Il ne lui est jamais venu à l’idée
+de vivre loin du <i>Sagamore</i>.</p>
+
+<p>— Ah ! dis-je, maintenant je comprends.</p>
+
+<p>— Non, pas du tout, grogna mon homme en tournant vers moi un
+regard sombre et dédaigneux.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, murmurai-je.</p>
+
+<p>— Hum. Ça va bien. Le capitaine Harry prend un air rébarbatif
+et George se sent tout chiffonné au fond de lui-même… « Il lit dans
+mon esprit », se dit-il… Naturellement, il n’en était rien, mais George
+alors avait peur de son ombre. Il essaie en même temps de se dégager de
+Cloete. Il donne à entendre à son associé que son frère a à moitié l’idée
+de faire l’essai d’un séjour à terre, et ainsi de suite. Et Cloete attend
+en se rongeant les ongles : et dans quelle impatience ! Cloete avait
+vraiment trouvé un homme pour faire la chose. Croyez-le si vous voulez,
+il l’avait trouvé dans la pension même où il logeait, dans les abords de
+<span lang="en" xml:lang="en">Tottenham Court Road</span>. Il avait remarqué, en bas, un individu, à moitié
+pensionnaire, flânant la plupart du temps dans la partie la plus sombre
+du passage : une sorte de monsieur de la maison, un personnage furtif.
+Yeux noirs, figure blême. La patronne, une veuve, elle le disait du
+moins, avait toujours à la bouche : « M<sup>r</sup> Stafford, M<sup>r</sup> Stafford par ci,
+M<sup>r</sup> Stafford par là… » Toujours est-il qu’un soir Cloete emmène notre
+homme prendre un verre. Cloete passait la plupart de ses soirées dans
+un bar. Pas un ivrogne pourtant ; mais besoin de compagnie. Il aimait
+à causer avec toutes sortes de gens, simple habitude, la mode américaine.</p>
+
+<p>Voilà donc Cloete qui vous emmène cet homme encore plusieurs fois.
+Pas un compagnon très amusant pourtant. Pas grande conversation.
+Il s’assied tranquillement, il boit ce qu’on lui donne, les yeux à moitié
+fermés, il parle comme une sorte de sainte-nitouche… « J’ai eu des
+malheurs », qu’il dit. La vérité, c’est qu’on l’avait fichu à la porte d’une
+grosse maison d’armement pour sa mauvaise conduite : rien qui pût
+porter atteinte à son certificat, vous comprenez, et il s’était laissé dégringoler
+facilement. Cela lui plaisait, je crois. Tout plutôt que travailler.
+Il vivait aux crochets de la veuve qui tenait la pension.</p>
+
+<p>— C’est presque incroyable, me hasardai-je de dire. Un capitaine
+au long cours, dites-vous ?</p>
+
+<p>— Oui. J’en ai connu conducteurs d’omnibus, grogna-t-il avec
+mépris. Oui. Se balançant sur la plate-forme, près de la courroie et
+criant : « quat’sous jusqu’au bout ». La boisson ! Mais ce Stafford était
+d’une autre espèce. L’enfer est plein de Stafford de ce genre-là. Cloete
+se moquait un peu de lui et alors on voyait poindre une lueur mauvaise
+dans les yeux à moitié fermés du type. Mais Cloete était généralement
+aimable avec lui. Cloete était un type capable d’être aimable avec un
+chien galeux. En tout cas, l’homme s’habitua à aller prendre un verre
+avec lui, et de temps à autre Cloete lui donnait une pièce, car la veuve
+laissait M<sup>r</sup> Stafford à court d’argent de poche. Presque chaque jour,
+il y avait des scènes dans le sous-sol…</p>
+
+<p>Le fait que l’individu était un marin fut ce qui mit dans la tête de
+Cloete l’idée de se débarrasser du <i>Sagamore</i>. Il se met à l’étudier, pense
+qu’il y a en lui assez de diable pour se laisser tenter, et un soir il lui en
+parle… « Dites-moi, je pense que vous ne voudriez pas retourner à la
+mer, pour quelque temps… » L’autre ne lève même pas les yeux, et
+dit que vraiment cela n’en vaut pas la peine pour le maigre salaire qu’on
+en tire… « Oui, bien sûr, mais que diriez-vous d’un salaire de capitaine
+pour une fois, et deux cents livres de plus si vous êtes forcé de rentrer
+sans le bateau. Des accidents peuvent arriver », dit Cloete… « Oh,
+bien sûr », fait ce Stafford ; et il continue à siroter son verre, comme si
+tout cela lui était bien égal.</p>
+
+<p>Cloete le presse un peu ; mais l’autre observe, insolent et d’un air
+nonchalant : « Voyez-vous, il n’y a pas d’avenir dans une affaire comme
+ça, n’est-ce pas ?… » « Oh ! non, dit Cloete. Assurément pas. Je ne
+peux pas dire qu’il y ait là de l’avenir, pour vous. C’est une affaire une
+fois pour toutes. Eh bien, à combien estimez-vous votre avenir ? »
+demande-t-il… Et voilà notre homme plus indifférent que jamais, à
+demi endormi. M’est avis que le bougre était trop paresseux pour s’en
+soucier. Tricher plus ou moins aux cartes, tirer sa subsistance d’une
+femme ou d’une autre, à coup de câlineries ou de menaces, c’était
+plutôt son genre. Cloete l’engueule à voix basse. Tout cela au bar du
+<i lang="en" xml:lang="en">Horse Shoe</i>, dans <span lang="en" xml:lang="en">Tottenham Court Road</span>.
+Finalement, ils se mettent
+d’accord, au-dessus d’un second whisky chaud, pour cinq cents livres
+comme prix d’un coup de tomahak au <i>Sagamore</i>.</p>
+
+<p>Une semaine ou deux se passe. Le type se balade dans les parages
+de la maison comme si de rien n’était, et Cloete commence à douter
+qu’il songe vraiment à entreprendre l’affaire. Mais un jour, il arrête
+Cloete à la porte, et toujours les yeux baissés : « Quoi de neuf pour cet
+emploi que vous vouliez me donner ? » demande-t-il… Probable qu’il
+avait joué un plus sale tour que de coutume à la femme, qu’il s’attendait
+à des embêtements et à être fichu à la porte, pour sûr. Voilà Cloete
+satisfait. George avait tellement lanterné à ce sujet devant lui qu’il
+considérait l’affaire comme dans le sac. Et il dit : « Oui, il est temps que
+je vous présente à mon ami. Mettez votre chapeau et allons-y… »</p>
+
+<p>Ils s’amènent tous les deux dans le bureau ; George qui était assis
+à sa table se lève comme pris de panique et les regarde. Il voit un gros
+individu, avec une sorte de belle figure douteuse, des yeux lourds à
+moitié fermés, un pardessus court de couleur noisette, un chapeau melon
+râpé, des mouvements précautionneux. Et il se demande : « C’est donc
+ça l’aspect d’un tel homme. Non, cela ne se peut pas… » Cloete fait la
+présentation, et l’homme se retourne pour regarder la chaise avant de
+s’y asseoir. « Un homme tout à fait compétent », poursuit Cloete. L’homme
+ne dit mot, reste assis parfaitement tranquille. Et George ne peut
+articuler un mot, la gorge trop sèche. Alors, il fait un effort : « H’m,
+H’m. Oui, oui, malheureusement, désolé de vous désappointer. Mon
+frère a fait d’autres arrangements, il ira lui-même. »</p>
+
+<p>L’homme se lève, tenant toujours les yeux à terre comme une jeune
+fille modeste, et doucement, sans dire un mot, sort du bureau. Cloete
+se prend le menton dans la main et se mord tous les doigts ensemble.
+Georges sent son cœur cesser de battre et il parle à Cloete… « Ce n’est
+pas possible. Comment cela se pourrait-il ? Aussitôt le bateau perdu,
+Harry verrait clair. C’est un homme à aller lui-même trouver les
+assureurs avec ses soupçons. Et il aurait le cœur brisé à mon sujet.
+Comment pourrais-je lui faire cela ? Il n’y a que nous deux dans
+le monde qui nous aimions comme cela… »</p>
+
+<p>Cloete proféra un abominable juron, sursauta, et se précipita dans
+son bureau où George l’entendit bousculer les objets autour de lui…
+Au bout d’un moment il alla à la porte et dit d’une voix tremblante :
+« Vous me demandez une chose impossible. » Cloete était tout prêt
+à s’élancer comme un tigre et à le déchirer, mais il ouvrit la porte un
+peu plus et dit doucement : « Question de cœur, le vôtre n’est guère
+plus gros que celui d’une souris, permettez-moi de vous le dire… »
+Mais George s’en moque, plus de fardeau sur le cœur, en tout cas. Et
+juste à ce moment le capitaine Harry entre… « Eh bien, mon vieux
+George, je suis un peu en retard, que dirais-tu d’une côtelette au <i>Cheshire</i>
+maintenant ?… » « Cela me va, mon vieux… » Et ils sortent pour
+aller déjeuner ensemble. Cloete ce jour-là ne peut rien manger.</p>
+
+<p>George se sent un autre homme, pendant un moment ; mais tout
+à coup, voilà le Stafford en question qui commence à rôder dans la rue,
+devant la porte. La première fois que George le voit, il croit s’être
+trompé. Mais non ; la seconde fois qu’il sort il le voit se défiler de l’autre
+côté de la rue. Cela rend George très nerveux ; mais il lui fallait bien
+sortir pour ses affaires ; et lorsque l’individu traverse la rue, il l’évite ;
+il l’évite une fois, deux fois, trois fois ; mais à la fin il le trouve collé
+à sa propre porte. « Que voulez-vous ? » dit-il en essayant de paraître
+furieux.</p>
+
+<p>Il paraît qu’il y avait eu du grabuge dans le sous-sol de la pension ;
+et la veuve, folle de jalousie, s’était déchaînée contre lui jusqu’à parler
+de prévenir la police. Cela, M<sup>r</sup> Stafford ne voulait pas en entendre
+parler ; il avait donc filé comme un lièvre, et il se trouvait maintenant
+sur le pavé, ni plus ni moins, à dire vrai. Cloete avait l’air si peu
+aimable quand il allait et venait qu’il n’avait pas eu le courage de
+l’accoster ; mais George lui semblait d’un genre plus abordable. Il
+serait heureux d’avoir une livre, n’importe quoi. « J’ai eu des malheurs »,
+dit-il, d’un ton discret qui effrayait plus George que ne l’eût
+fait une scène violente… » « Veuillez considérer l’étendue de ma déception »,
+dit-il…</p>
+
+<p>George, au lieu de lui dire d’aller au diable, perd la tête. « Je ne vous
+connais pas. Que voulez-vous ? » crie-t-il, et il se précipite en haut chez
+Cloete… « Vous voyez ce qui arrive, dit-il en haletant, nous voilà
+maintenant à la merci de ce chenapan… » Cloete tente de lui démontrer
+que l’homme ne peut rien faire, mais George pense qu’on peut faire
+du scandale avec tout cela, en tout cas. Il dit qu’il ne peut vivre avec
+cette horrible obsession. Cloete allait se mettre à rire. Comme s’il n’en
+avait pas plein le dos de tout cela. Mais tout à coup une pensée le frappe
+et il change de ton… « Mais oui. Peut-être. Je vais descendre et le renvoyer
+pour commencer… » Il revient. « Il est parti. Mais peut-être
+avez-vous raison. L’homme est à la côte et cela pousse parfois des gens
+au désespoir. La meilleure chose à faire serait de l’expédier loin d’ici
+pour un bout de temps. Le pauvre diable, voyez-vous, est vraiment
+dans le besoin. Je n’ai pas l’intention de vous demander grand
+chose cette fois ; seulement de tenir votre langue, et je vais tâcher de décider
+votre frère à le prendre comme second. En entendant cela George se
+met les deux bras et la tête sur son pupitre, si bien que Cloete s’apitoie.
+Mais, en même temps, Cloete se sent plus joyeux parce qu’il a mis un
+peu de cœur au ventre à ce Stafford. Dans l’après-midi même il lui
+achète un complet bleu, et lui raconte qu’il faut se débrouiller et
+travailler pour gagner sa vie. Aller à la mer comme second sur le <i>Sagamore</i>.
+Le bougre n’en avait guère envie, mais c’est que, n’ayant rien
+à manger, ne sachant où dormir et la femme lui ayant fait peur avec ses
+histoires de poursuites et autres, il n’avait guère le choix, à vrai dire.
+Cloete s’occupe de lui pendant deux jours… « Notre arrangement tient
+toujours, dit-il. Le bateau doit aller maintenant à Port-Élisabeth, ce
+n’est pas un ancrage de tout repos. Si par hasard le bateau se détachait
+de son ancre dans un coup de nord-est et se collait à la côte, comme il
+y en a, eh bien ! c’est cinq cents livres dans votre poche, et un rapide
+retour chez vous. Cela vous va, n’est-ce pas ? »</p>
+
+<p>Notre excellent M<sup>r</sup> Stafford prend tout cela les yeux baissés. « Je
+suis un bon marin, dit-il d’un air sournois et modeste. Un second a,
+sans aucun doute, pas mal d’occasions de manipuler les chaînes et les
+ancres… » Là-dessus, Cloete lui donne une bonne tape dans le dos.
+« Parbleu, mon brave marin. Allez-y… » Peu après, George apprit de
+son frère qu’il avait eu l’occasion d’obliger son associé. Il en est fort
+heureux. Il aime tellement l’associé. Il a pris un de ses amis comme
+second. L’homme a eu des ennuis, il a été à terre depuis un an pour
+soigner une femme mourante, paraît-il. Assez mal en point maintenant…
+George déclare vivement qu’il ne sait rien de l’homme en
+question. Il l’a vu une fois. Il n’est pas très sympathique d’apparence…
+Et le capitaine Harry se met à dire bonnement : « Bah ! il faut bien
+donner une chance à ce pauvre diable. »</p>
+
+<p>M<sup>r</sup> Stafford se rend donc au dock. Il paraît qu’il a manœuvré
+comme un singe avec un des câbles, ayant toujours en tête la question
+de Port-Élisabeth. Les gréeurs avaient disposé le câble sur le pont
+pour nettoyer les puits. Le nouveau second s’assure qu’ils sont à terre,
+c’était l’heure du dîner, et il envoie le gardien hors du navire lui chercher
+une bouteille de bière. Alors il se met à l’ouvrage pour décaler le
+maillon de quarante-cinq brasses, il donne un ou deux petits coups
+de marteau juste pour le desserrer et, naturellement, le câble n’avait
+plus aucune sûreté. Les gréeurs reviennent, vous savez comment ils
+sont ; un jour vient, un jour s’en va et le bon Dieu vous envoie le
+dimanche. On descend la chaîne dans le puits sans que le contre-maître
+daigne seulement examiner les anneaux. Qu’est-ce que cela peut lui
+faire ? Il ne part pas sur le navire. Et deux jours plus tard le navire
+prend la mer…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A ce moment j’eus l’imprudence de proférer un autre : « Ah ! oui,
+je vois », qui froissa de nouveau mon homme et m’attira un brusque :
+« Non, pas du tout. » comme précédemment. Mais sur ces entrefaites
+il se ressouvint du verre de bière placé près de son coude. Il le vida à
+demi, essuya sa moustache et sur un ton désagréable fit cette remarque :</p>
+
+<p>— Ne vous imaginez pas qu’il y aura quelque scène maritime dans
+cette histoire, il n’y en a pas. Si vous voulez en mettre une de votre
+invention ; c’est le moment. Je suppose que vous savez à quoi cela
+ressemble six jours de mauvais temps dans la Manche. Je n’en sais
+rien, moi. En tous cas, voilà dix jours qui passent. Un lundi, Cloete
+s’amène au bureau un peu en retard, il entend une voix de femme dans
+le bureau de George, et y jette un œil… « Regardez », dit George, très
+agité, en lui montrant un journal. Le cœur de Cloete bondit dans sa
+poitrine : « Ah. Un naufrage dans la baie de Westport. Le <i>Sagamore</i>
+à la côte, dimanche matin, de bonne heure » ; les journalistes avaient
+eu le loisir de se mettre à l’œuvre. Il y en avait des colonnes. Deux fois
+le canot de sauvetage est sorti. Le capitaine et l’équipage restés à bord.
+Des remorqueurs appelés à l’aide. Si le temps se remet on peut encore
+sauver ce beau navire… Vous savez comment ces gaillards-là arrangent
+les choses… M<sup>rs</sup> Harry était passée par là en allant prendre son train
+à <span lang="en" xml:lang="en">Cannon street</span>. Elle avait une heure devant elle.</p>
+
+<p>Cloete prend George à part et lui chuchote quelque chose. « Le
+navire est sauvé maintenant. Ah, sacré nom d’un chien. Il ne faut pas. »
+Mais George le regarde effaré et M<sup>rs</sup> Harry continue à sangloter doucement…
+« J’aurais dû aller avec lui… Je vais le retrouver… » « Nous y
+allons tous », dit Cloete soudain. Il sort, fait envoyer à la dame une tasse
+de bouillon chaud de la boutique d’en face, lui achète une couverture,
+pense à tout, et, dans le train, il l’enveloppe, lui fait la conversation, en
+veux-tu en voilà, tout le long du chemin, pour la remonter, mais en
+vérité parce qu’il ne se tient pas de joie. Voilà donc la chose faite
+d’un coup, et rien à payer. Faite, et bien faite. Par moment la tête lui
+tourne quand il y pense. Quelle veine. Cela l’effraie presque. Il voudrait
+pouvoir crier et sauter de joie. Cependant, George Dunbar reste dans
+son coin, l’air si mortellement misérable qu’à la fin la pauvre M<sup>rs</sup> Harry
+essaie de le remonter, et elle se remonte en même temps elle-même en
+faisant remarquer combien Harry est toujours prudent ; ce n’est
+pas un homme à risquer son équipage ni lui-même inutilement, et
+ainsi de suite.</p>
+
+<p>La première chose qu’ils entendent dire à la gare de Westport
+c’est que le bateau de sauvetage est revenu du navire, et a ramené le
+lieutenant qui s’était blessé et quelques matelots. Le capitaine et le
+reste de l’équipage, quinze en tout environ, sont encore à bord. On
+attend les remorqueurs d’une minute à l’autre.</p>
+
+<p>On emmène M<sup>rs</sup> Harry à l’auberge, juste en face des rochers, elle
+se précipite en haut pour regarder par la fenêtre, et elle pousse un grand
+cri quand elle voit le navire échoué. Elle n’a de cesse qu’elle aille à bord
+retrouver son Harry. Cloete la calme de son mieux… « Je vous en prie,
+essayez de manger un peu et nous irons aux nouvelles. »</p>
+
+<p>Il emmène George hors de la chambre. « Dites-moi, elle ne peut
+pas aller à bord, mais moi je vais y aller. Je vais veiller à ce qu’il ne
+reste pas sur le navire trop longtemps. Allons trouver le patron du
+bateau de sauvetage… » George le suit, frissonnant par moments. Les
+vagues déferlent sur la vieille jetée ; pas beaucoup de vent, un ciel
+sombre, farouche au-dessus de la baie. Et à l’horizon rien qu’un remorqueur,
+cap à la lame, luttant contre la mer, paraissant et disparaissant
+avec la régularité d’une mécanique.</p>
+
+<p>Ils trouvent le patron du bateau de sauvetage qui leur dit : « Oui.
+On repart. Mais non, ils ne sont pas en danger sur le navire, pas encore.
+Pour le navire, il n’y a pas grand espoir. Si le vent ne s’élève pas, et
+que la mer se calme, on pourra peut-être essayer tout de même. » Après
+avoir échangé quelques mots il accepte de prendre Cloete à bord : soi-disant
+un message urgent des armateurs pour le capitaine.</p>
+
+<p>De quelque côté que Cloete regarde le ciel, il se sent rassuré. Il
+paraît tellement menaçant. George Dunbar le suit blême et sans pouvoir
+articuler un mot. Cloete l’emmène prendre un verre ou deux
+et peu à peu il commence à repiquer… « Cela va mieux, dit Cloete,
+du diable si tout à l’heure je n’avais pas l’air de me promener avec
+un mort. Vous devriez jeter votre casquette en l’air, mon vieux. J’ai
+des envies de me mettre à battre des mains dans la rue. Votre frère
+est sain et sauf, le bateau est perdu et nous voilà riches. » « Êtes-vous
+sûr qu’il soit perdu ? demande George. Ce serait un sacré coup
+après toutes les transes que j’ai eues, depuis que vous m’avez parlé
+de cela la première fois, si on pouvait encore l’en tirer, et… et…
+si toute cette tentation allait recommencer… Car nous n’y avons été
+pour rien, n’est-ce pas ? » « Bien sûr que non, dit Cloete. N’était-ce
+pas votre frère lui-même qui commandait ? C’est providentiel… »
+« Ah… » s’écria George révolté. « Bon, dites que c’est la faute du
+diable, dit Cloete gaiement, ça m’est égal. Vous n’y êtes pour rien, pas
+plus qu’un enfant au biberon. Vous n’êtes qu’une grande chiffe… »
+Cloete en était arrivé presque à aimer George. Ma foi, oui. C’était
+comme cela. Je ne veux pas dire qu’il avait du respect pour lui, mais
+il avait vraiment un faible pour son associé.</p>
+
+<p>Ils reviennent, on peut dire, en sautillant à l’hôtel, et trouvent la
+femme du capitaine à la fenêtre ouverte, les yeux fixés sur le bateau,
+comme si elle voulait voler à travers la baie… « Eh bien ! Madame Dunbar,
+crie Cloete, vous ne pouvez pas y aller ; mais j’y vais. Avez-vous
+des commissions ? N’ayez pas peur. Je transmettrai tout fidèlement.
+Et si vous voulez me donner un baiser pour lui, je le lui transmettrai
+aussi ; du diable, si je ne le fais pas. »</p>
+
+<p>Il fait rire M<sup>rs</sup> Dunbar avec sa parlotte… « Ah, mon cher M. Cloete,
+que vous êtes donc un homme calme et raisonnable. Faites-le se conduire
+raisonnablement. Il est un peu entêté vous savez, et il est tellement
+toqué de son bateau, aussi. Dites-lui que je suis-là, à le regarder… »
+« Comptez sur moi, M<sup>me</sup> Dunbar. Seulement fermez cette fenêtre,
+soyez sage. Vous allez sûrement attraper froid si vous ne le faites pas,
+et le capitaine ne sera pas très content de sortir d’un naufrage pour vous
+trouver toussant et éternuant au point de ne pas seulement pouvoir lui
+dire combien vous êtes heureuse. Si vous pouviez me donner un bout
+de ruban pour attacher mon lorgnon à mes oreilles et je pars… »</p>
+
+<p>Comment il arriva à bord, je n’en sais rien. Trempé, secoué, énervé
+et hors d’haleine, il arriva à bord. Le navire donnait de la bande, balayé
+d’écume, mais ne bougeant guère ; juste de quoi vous agacer les nerfs…
+Il les trouva tous en groupe sur le rouf d’avant dans leurs suroîts luisants,
+avec des figures retournées. Le capitaine Harry ne peut en croire
+ses yeux. Quoi ? M. Cloete. « Que faites-vous ici, au nom du ciel… »
+« Votre femme est sur le rivage et vous regarde », halète Cloete : et après
+avoir parlé un peu, le capitaine Harry trouve que c’est vraiment courageux
+et gentil de la part de l’associé de son frère d’être venu comme
+cela. Il est heureux d’avoir quelqu’un à qui parler… « Mauvaise affaire,
+M. Cloete », dit-il. Cloete se réjouit d’entendre cela. Le capitaine croit
+qu’il a fait tout ce qu’il pouvait, mais la chaîne s’est rompue quand il a
+voulu ancrer le navire. C’est une rude épreuve que de perdre un navire.
+Il tâchera de la supporter. De temps à autre, il pousse un profond soupir.
+Cloete est presque attristé d’être venu à bord parce que d’être sur
+cette épave lui contracte la poitrine sans cesse. Ils se mettent à l’abri sous
+le vent de l’embarcation de bâbord, un peu à l’écart des matelots. La
+chaloupe de sauvetage était repartie après avoir amené Cloete, mais
+devait revenir à la marée suivante pour prendre l’équipage si on ne
+pouvait réussir à remettre le bateau à flot. Le soir tombait ; un jour
+d’hiver ; un ciel noir, le vent s’élève. Le capitaine Harry se sent tout
+chaviré. « Que la volonté de Dieu soit faite. S’il faut le laisser sur les
+rochers, il le faut. Un homme doit accepter ce que Dieu lui envoie,
+courageusement ». Soudain sa voix se brise, il serre le bras de Cloete.
+« Il me semble que je ne pourrai pas le quitter », murmure-t-il. Cloete
+regarde autour de lui les matelots comme un troupeau de moutons
+débandés, et il songe en lui-même : « Ils ne voudront pas rester ». Soudain
+le navire se soulève un peu et s’abaisse avec une secousse. La marée
+montante. Tous commencent à regarder si l’on voit le canot de sauvetage.
+Quelques-uns l’aperçoivent là-bas et aussi deux remorqueurs.
+Mais la tempête a repris, et tous savent qu’aucun remorqueur ne se
+risquera à approcher le navire.</p>
+
+<p>« C’est fini », dit le capitaine Harry, tout bas. Cloete songe que de
+sa vie il n’a eu aussi froid… « Et il me semble que ça m’est égal de
+vivre maintenant », murmure le capitaine Harry… « Votre femme est
+là-bas sur le rivage, et vous attend », dit Cloete… « Ah oui, cela doit
+être affreux pour elle de voir notre pauvre vieux bateau couché là
+comme cela. Voyez-vous, c’est notre foyer. »</p>
+
+<p>Cloete, lui, pense que pour ce qui est de la perte du <i>Sagamore</i>, cela
+lui est égal, il souhaite seulement d’être n’importe où, ailleurs que
+là. Le plus léger mouvement du bateau lui coupe la respiration. Le
+danger l’énerve, en outre. Le capitaine le prend à part… « Le canot
+de sauvetage ne peut venir nous prendre avant une heure d’ici. Écoutez-moi,
+Cloete, puisque vous êtes ici et si courageux, faites quelque chose
+pour moi ». Il lui dit alors qu’en bas dans sa cabine d’arrière, dans un
+certain tiroir, il y a un paquet de papiers importants et quelque soixante
+livres en or dans un sac. Il demande à Cloete d’aller lui chercher
+cela. Il n’est pas descendu depuis que le navire a touché, il lui semble
+que s’il détournait les yeux il tomberait en morceaux. Quant aux
+hommes, effrayés comme ils sont, s’il les laissait livrés à eux-mêmes
+ils essaieraient de mettre une des chaloupes à la mer, pris de panique
+devant un coup plus violent, et il y en aurait qui risqueraient de se
+noyer… « Il y a deux ou trois boîtes d’allumettes sur les planchettes
+de ma cabine si vous avez besoin de lumière, dit le capitaine Harry.
+Seulement essuyez-vous les mains avant de tâtonner pour les trouver. »</p>
+
+<p>Cloete ne trouve pas l’affaire de son goût, mais il ne veut pas montrer
+qu’il a peur, et il y va. Pas mal d’eau sur le pont, il clapote là-dedans ;
+il commence à faire tellement noir, en plus. Tout à coup, près du
+grand mât, quelqu’un l’attrape par le bras. Stafford ! Il ne pensait pas
+du tout à Stafford. Le capitaine Harry lui avait dit à propos de son
+second quelque chose de peu satisfaisant, mais c’était assez vague.
+Cloete ne le reconnaît pas d’abord dans son suroît. Il voit une figure
+blanche avec deux gros yeux fixés sur lui. « Êtes-vous content,
+M. Cloete ?… »</p>
+
+<p>Cloete a bonne envie de rire de cette voix plaintive et l’écarte. Mais
+l’homme grimpe après lui sur la dunette et le suit en bas dans la cabine
+de ce navire naufragé. Et les voilà tous les deux là, osant à peine se
+regarder l’un l’autre. « Vous n’allez pas me faire croire que vous y êtes
+pour quelque chose… » dit Cloete.</p>
+
+<p>Tous deux frissonnent, presque hors d’eux dans l’excitation de
+se sentir à bord de ce navire. Le navire talonne et titube, et ils chancellent
+tous deux, se sentant mal. Cloete de nouveau éclate de rire à l’idée
+que ce misérable Stafford puisse prétendre être pour quelque chose dans
+une affaire aussi désespérée… « Est-ce ainsi que vous croyez pouvoir me
+traiter maintenant ? » hurle l’autre tout à coup…</p>
+
+<p>La mer vient frapper la coque, le bateau tremble et geint tout
+autour d’eux ; on entend le bruit des vagues, tout autour et au-dessus
+de leur tête. Cloete se sent troublé, et il entend l’autre crier comme un
+perdu : « Ah, vous ne me croyez pas ? Allez voir le câble de bâbord.
+Rompu ? Hein ? Allez voir s’il est rompu. Allez chercher la maille
+brisée. Je vous en défie. Il n’y a pas de maille brisée. Cela vaut mille
+livres pour moi. Pas moins. Le lendemain de notre débarquement, tout
+de suite — je n’ai pas l’intention d’attendre que le navire soit complètement
+brisé — je vais trouver les assureurs, quand je devrais marcher
+nu-pieds jusqu’à Londres. Le câble de bâbord. Regardez-le, que
+je leur dirai. Je l’ai faussé, pour le compte des armateurs, tenté par une
+crapule nommé Cloete. »</p>
+
+<p>Cloete ne comprend pas exactement ce que tout cela signifie. Tout
+ce qu’il voit, c’est que l’homme a l’intention de faire du grabuge. Il
+prévoit quelque ennui… « Est-ce que vous croyez me faire peur, demande-t-il,
+à crier ainsi comme un putois ?… » Et Stafford le dévisage ;
+tous deux se tiennent à la table de la cabine. « Ah ! nom de Dieu, non,
+vous, vous n’êtes qu’un sacré voyou ; je peux faire peur à l’autre, le
+type en redingote… »</p>
+
+<p>Il entendait par là George Dunbar. A cette idée, Cloete sent que la
+tête lui tourne ; non pas qu’il croit l’homme capable de faire vraiment
+du mal, mais il sait comment est George ; il mettra toute l’affaire par
+terre. Fichue toute l’affaire qu’il avait tellement prise à cœur ! Il ne
+dit rien ; il écoute l’autre, qui, au milieu de la panique, de la terreur,
+de l’énervement, halète comme un chien… « Aboulez mille livres,
+vingt-quatre heures après le débarquement, après-demain. C’est mon
+dernier mot, M. Cloete. » « Mille livres après demain, dit Cloete. Oui.
+Et aujourd’hui prenez toujours ça, sale bête !… » Et il lui donne un coup
+de poing droit dans la figure d’un mouvement de rage, rien d’autre.
+Stafford s’en va s’aplatir sur la cloison. Et voyant cela, Cloete s’avance
+d’un pas et lui envoie un autre coup quelque part dans la mâchoire.
+L’homme vacille et s’en va tomber en arrière dans la cabine du capitaine
+dont la porte était ouverte. Cloete l’entend tomber lourdement par
+terre et rouler sous le vent, alors il claque la porte et tourne la clef…
+« Voilà, se dit-il, qui vous empêchera de nous embêter. »</p>
+
+<p>— Nom d’un chien ! murmurai-je.</p>
+
+<p>Le vieux se départit un moment de son impressionnante immobilité
+pour tourner vers moi sa tête cavalièrement coiffée et me regarder
+de ses yeux noirs et ternes.</p>
+
+<p>— Il le planta là, articula-t-il pesamment en se remettant à contempler
+le mur. Cloete n’avait pas l’intention de laisser quelqu’un, une
+malheureuse chose comme Stafford, se mettre en travers de son projet
+de rendre riches George, lui-même et le capitaine Harry, et il ne se
+souciait pas des conséquences. Ces gens qui s’occupent de spécialités
+pharmaceutiques se soucient assez peu de ce qu’ils disent ou de ce
+qu’ils font. Ils pensent que le monde est fait pour gober toutes les histoires
+qu’il leur plaît de raconter… Il reste là un moment à écouter, cela
+lui donne un coup d’entendre frapper du poing dans la porte et une
+sorte de cri de rage étouffé sortir de la cabine du capitaine. Il lui semble
+entendre aussi son nom, à travers cet horrible fracas, tandis que le
+vieux <i>Sagamore</i> se soulève et retombe au gré de la mer. Ce bruit et cette
+terrible impression le font déguerpir précipitamment de la cabine.
+Une fois sur la dunette il reprend ses esprits. Mais son cœur chavire
+un peu en présence de la sombre sauvagerie de la nuit. Il songe au
+risque d’être noyé avant qu’il soit longtemps. Il se penche par le capot
+de l’échelle. Parmi le bruit du vent et des flots qui se brisent il peut
+entendre le tapage de Stafford qui essaie d’enfoncer la porte en blasphémant.
+Il écoute et se dit : « Non. Pas moyen d’avoir confiance en lui
+maintenant. »</p>
+
+<p>Quand il revient sur le rouf, il dit au capitaine Harry qui lui demande
+s’il a trouvé les choses, qu’il regrette bien, mais qu’il y a quelque chose
+de démoli dans la porte. Il n’a pas pu l’ouvrir, et pour vous dire franchement,
+dit-il, je ne tenais pas à rester davantage dans cette cabine. On
+entend des bruits comme si le bateau s’en allait en morceaux… » Le
+capitaine pense : « Il est nerveux ; il ne peut rien y avoir de démoli
+dans la porte. » Mais il dit : « Merci, ça va bien, ça va bien… » Toutes
+les mains se tendent maintenant vers le canot de sauvetage. Chacun
+pense à soi. Cloete se demande : vont-ils l’oublier ? Mais le fait est que
+M. Stafford a fait une si pauvre impression que depuis l’échouage du
+bateau, personne n’a fait attention à lui. Personne ne s’est occupé de
+savoir ce qu’il faisait ni où il était. D’ailleurs dans la nuit noire, on ne
+pouvait pas compter les têtes. On distingue le feu du remorqueur,
+avec le canot de sauvetage à la traîne, faisant route vers le navire, et
+le capitaine Harry demande : « Nous sommes tous là ?… » Quelqu’un
+répond : « Oui tous, capitaine… » « Tenez-vous près à quitter le bateau,
+alors, dit le capitaine, et que deux d’entre vous aident monsieur à descendre
+le premier… « Oui, oui, capitaine… » Cloete va demander au
+capitaine Harry de le laisser rester le dernier, mais le canot de sauvetage
+a jeté le grappin sur les haubans d’avant ; deux matelots s’emparent
+de lui, attendent le bon moment et le lancent dans le canot sain et sauf.
+Le voilà presque épuisé, pas habitué à ce genre de choses, vous comprenez.
+Il s’assied à l’arrière, les yeux fermés. Nulle envie de regarder
+l’eau blanche qui bouillonne tout autour. Les hommes se jettent l’un
+après l’autre dans le canot. Alors il entend le capitaine Harry criant
+dans le vent au patron du canot d’attendre un moment, et d’autres
+mots qu’il ne peut saisir, et le patron qui lui crie : « Faites vite, capitaine… »
+« Qu’est-ce qu’il y a ? » demande Cloete, se sentant défaillir…
+« Quelque chose à propos des papiers du bord, dit le patron très inquiet.
+Il ne fait pas un temps à rester bord à bord, vous comprenez. » Ils
+déhalent un peu le canot, et on attend. L’eau passe par dessus bord,
+en lames. Cloete se trouve presque mal. Il ne pense à rien. Il est tout
+à fait engourdi, quand soudain on entend un cri : « Tenez, le voilà !… »
+Il voit une forme qui attend dans le hauban d’avant, ils halent sur la
+ligne du grappin et l’embarquent facilement. On entend vaguement
+un cri, tout se mêle au bruit de la mer. Cloete s’imagine entendre la voix
+de Stafford parler tout près de son oreille. Il y a une accalmie dans le
+vent, et la voix de Stafford semble parler très rapidement au patron du
+canot ; il lui dit que naturellement il était resté près du capitaine, près
+de lui tout le temps, jusqu’à ce que celui-ci lui eût dit au dernier moment
+qu’il doit aller chercher les papiers du bord dans la cabine d’arrière ;
+il a insisté pour y aller lui-même ; il lui a dit à lui, Stafford, d’embarquer
+dans le canot… Il voulait attendre son chef, seulement cette
+accalmie est venue et il a pensé qu’il valait mieux saisir cette occasion.</p>
+
+<p>Cloete ouvre les yeux. C’est vrai. Stafford est assis là tout près de
+lui dans ce canot encombré. Le patron se penche au-dessus de Cloete et
+lui crie : « Avez-vous entendu ce que dit le second, monsieur ? » La
+figure de Cloete devient comme si elle s’était changée en plâtre, lèvres
+et tout. « Oui, j’ai entendu », répond-il avec effort. Le patron attend un
+moment, puis dit : « Je n’aime pas cela du tout… » Et il se retourne
+vers le second en lui disant que c’est bien dommage qu’il n’ait pas
+essayé de courir le long du pont et de faire se hâter le capitaine quand
+l’accalmie est venue. Stafford répond immédiatement qu’il y a pensé,
+seulement il a craint de le manquer sur le pont dans l’obscurité. « Car,
+dit-il, le capitaine aurait pu s’en aller de suite, pendant que j’étais déjà
+dans le canot de sauvetage, et vous auriez peut-être largué tout, en me
+laissant là. » « C’est vrai aussi », dit le patron. Une minute environ se
+passe. « Il faut en finir », dit le patron. Soudain Stafford parle d’un ton
+caverneux : « J’étais près de lui quand il a dit à M. Cloete qu’il ne savait
+pas s’il aurait jamais le courage d’abandonner son vieux navire, n’est-ce
+pas, hein ?… » et Cloete se sent le bras empoigné doucement dans
+l’obscurité… « n’est-ce pas ? Nous étions ensemble juste au moment où
+vous êtes survenu, M. Cloete. »</p>
+
+<p>Et voilà qu’alors le patron crie : « Je vais voir ce qui est arrivé à
+bord… » Cloete dégage brusquement son bras : « Je vais avec vous… »</p>
+
+<p>Quand ils sont à bord, le patron dit à Cloete de suivre tout le long
+d’un côté du navire, tandis qu’il suivra l’autre pour ne pas manquer
+le capitaine… « Et tâtonnez bien autour de vous avec les mains, dit-il,
+il se pourrait qu’il fût tombé et qu’il soit resté évanoui quelque part
+sur le pont… » Quand Cloete atteint le capot d’échelle de la dunette,
+le patron y est déjà, reniflant. « Je sens une odeur de brûlé. » Et il crie :
+« Êtes-vous là, monsieur ?… » « Ce n’est pas la peine de crier », dit
+Cloete sentant son cœur se pétrifier, comme qui dirait… Ils descendent.
+Nuit noire. Le navire penchait tellement que le patron, cherchant son
+chemin en tâtonnant dans la chambre du capitaine, glisse et roule en
+bas. Cloete l’entend pousser une exclamation comme s’il s’était fait mal,
+et il lui demande ce qu’il y a. Et le patron lui répond doucement qu’il a
+buté dans le capitaine qui gît là par terre, sans connaissance. Cloete
+sans mot dire commence à tâtonner sur les tablettes pour trouver une
+boîte d’allumettes, en trouve une et allume. Il voit le patron avec sa
+ceinture de sauvetage agenouillé près du capitaine Harry… « Du sang »,
+dit le patron en relevant les yeux et l’allumette s’éteint.</p>
+
+<p>« Attendez un peu, dit Cloete, je vais faire une torche de papier. »</p>
+
+<p>Il avait senti le dos de quelques livres sur les planchettes, et il allume
+plusieurs torches l’une après l’autre, cependant que le patron retourne
+le pauvre capitaine Harry. « Il est mort, dit-il. Une balle dans le cœur.
+Voilà le revolver… » Il le tend à Cloete qui le regarde avant de le mettre
+dans sa poche, et voit une plaque sur la crosse avec H. Dunbar dessus…
+« C’est le sien », murmure-t-il… « Le revolver de qui pensiez-vous
+trouver ? » dit le patron. Et, regardez, il a enlevé son suroît dans la
+cabine avant d’entrer. « Mais qu’est-ce que c’est que ce tas de papiers
+brûlés ? Qu’avait-il besoin de brûler les papiers du bord ? »</p>
+
+<p>Cloete voit tous les petits tiroirs ouverts et demande au patron de
+bien regarder à l’intérieur… « Il n’y a rien, dit l’homme. Vidés. On dirait
+qu’il en a retiré tout ce qu’il pouvait pour y mettre le feu. Fou, voilà ce
+qu’il y a eu, il est devenu fou. Et maintenant il est mort. Vous allez
+avoir à apprendre cela à sa femme… »</p>
+
+<p>« Il me semble que je deviens fou moi-même », dit Cloete, soudain ;
+le patron le supplie pour l’amour de Dieu de se reprendre, et il l’arrache
+de la cabine. Il leur fallut abandonner le corps ; et même ainsi ils arrivèrent
+juste à temps avant qu’un grain furieux ne se déchaînât. Cloete
+est enlevé dans le canot ; le patron s’y laisse dégringoler. « Larguez le
+grappin, crie-t-il ; le capitaine s’est suicidé… »</p>
+
+<p>Cloete était comme un mort, il ne prêtait attention à rien. Il se
+laisse pincer deux fois le bras par Stafford sans donner signe de vie.
+La plupart des gens de Westport s’étaient assemblés sur la jetée pour
+voir sortir les hommes du canot de sauvetage, et il y eut d’abord des
+acclamations confuses quand le canot aborda ; mais après que le patron
+eut crié quelque chose, les voix s’éteignent, et chacun devient très
+sérieux. Dès que Cloete a remis le pied sur la terre ferme, il se sent
+redevenir lui-même. Le patron lui serre la main : « Pauvre femme,
+pauvre femme ! je préfère que ce soit vous que moi… »</p>
+
+<p>« Où est le second, demande Cloete, c’est le dernier qui ait parlé au
+capitaine ?… » On héberge l’équipage au <span lang="en" xml:lang="en">Mission Hall</span>, où il y avait
+du feu et des couchettes préparées. Quelqu’un courut le long de la
+jetée et rattrapa Stafford : « Eh ! là-bas, l’agent des armateurs vous
+demande… » Cloete prend le bras de l’homme sous le sien et l’emmène
+vers la gauche, du côté du port des barques de pêche. « Je ne suppose
+pas vous avoir mal compris. Vous désirez que je m’occupe un peu de
+vous », dit-il. L’autre se suspend à lui un peu mollement, mais il a un
+vilain petit rire. « Vous auriez mieux fait, murmure-t-il ; mais réfléchissez
+bien, pas de blague, M. Cloete, pas de blague ; nous sommes à terre
+maintenant. »</p>
+
+<p>« Il y a un poste de police à cinquante mètres d’ici », dit Cloete.
+Il entre dans un bar, pousse Stafford dans le couloir. Le propriétaire
+sort de son comptoir en courant… « C’est le second du navire qui s’est
+échoué sur les rochers, explique Cloete. Je voudrais que vous ayiez soin
+de lui cette nuit… » « Qu’est-ce qu’il a ? » dit l’homme. Stafford s’adosse
+au mur du couloir, pâle comme un fantôme. Et Cloete dit que ce n’est
+rien, il n’en peut plus naturellement… « C’est moi qui paierai la dépense,
+je suis l’agent de l’armateur. Je reviendrai dans une heure ou deux pour
+le voir. »</p>
+
+<p>Et Cloete revient à l’hôtel. Les nouvelles avaient déjà circulé et
+la première chose qu’il voit, c’est George, dehors, sur la porte, blanc
+comme un linge, l’attendant. Cloete lui fait un signe et ils rentrent.
+M<sup>me</sup> Harry est au haut de l’escalier et quand elle ne voit qu’eux deux
+monter, elle lève les bras au ciel et s’enfuit dans sa chambre. Personne
+n’avait osé lui dire, mais ne pas voir son mari lui a suffi. Cloete entend
+un cri affreux : « Allez près d’elle », dit-il à George.</p>
+
+<p>Une fois seul dans le salon, Cloete boit un verre de brandy et se
+met à réfléchir à toute l’affaire. George le rejoint. « La patronne est
+avec elle », dit-il. Et il se met à marcher en long et en large dans la
+pièce, agitant les bras et parlant de façon entrecoupée, avec une expression
+si dure sur le visage, que Cloete ne lui en a jamais vu de pareille…
+« Ce qui doit arriver, doit arriver. Mort, mon frère unique. Oui, mort,
+tous ses soucis sont finis. Mais nous vivons, dit-il à Cloete ; et je suppose,
+dit-il, en le regardant avec des yeux brûlants et secs, que vous
+n’oublierez pas de télégraphier au matin à votre ami que nous entrerons
+dans l’affaire certainement. « Vous voulez parler de l’homme aux spécialités
+pharmaceutiques ? » « La mort est la mort, et les affaires sont les
+affaires, continue George ; et regardez, mes mains sont propres », dit-il
+en les montrant à Cloete. Cloete se dit : « Il devient fou ». Il le prend
+par les épaules et se met à le secouer. « Sacré nom d’un chien, si vous
+aviez eu le culot de lui parler vous, personnage moral, il serait
+encore en vie à l’heure qu’il est », crie-t-il.</p>
+
+<p>Et voilà George qui le regarde fixement, puis qui éclate en sanglots.
+Il se jette sur un canapé, enfouit son visage dans un coussin, et se met
+à hurler comme un enfant. « Cela vaut mieux », se dit Cloete, et il
+le laisse en disant à l’hôtelier qu’il a besoin de sortir pour différentes
+petites choses qu’il faut faire dès ce soir. La femme de l’hôtelier, tout
+en pleurant, le rattrape sur l’escalier. « Oh, monsieur, cette pauvre
+dame va devenir folle !… »</p>
+
+<p>Cloete l’écarte en se disant à lui-même : « Oh, non, certes non.
+Elle surmontera cela. Ce n’est pas la douleur qui rend les gens fous,
+c’est le tourment. »</p>
+
+<p>En cela Cloete se trompait. Ce qui affecta M<sup>me</sup> Harry fut que son
+mari s’était suicidé sous ses yeux même. Elle surmonta tout cela tellement
+bien qu’en moins d’une année il fallut la mettre dans une maison
+de santé. Elle était très, très calme ; folie douce. Elle a vécu encore
+longtemps.</p>
+
+<p>Voilà donc Cloete qui clapote dans le vent et la pluie. Personne dans
+les rues ; l’agitation est finie. Le patron du café sort à sa rencontre
+dans le couloir et lui dit : « Pas par ici. Il n’est pas dans sa chambre.
+Nous n’avons pas pu le décider à aller se coucher, malgré tout. Il
+est là, dans le petit salon. Nous lui avons allumé du feu… » « Vous lui
+avez donné à boire aussi, dit Cloete. Je n’ai jamais dit que je me chargeais
+des consommations. Combien y en a-t-il ? » « Deux », dit l’autre.
+« C’est bon. Je peux bien faire cela pour un marin naufragé. » Cloete
+se met à rire de son rire drôle : « Allons donc ? Il a payé ? » Le cafetier
+cligne de l’œil… « Il vous a donné de l’or, n’est-ce pas ? allons, dites… »
+« Eh bien quoi ? s’écrie l’homme. Qu’est-ce que vous avez encore,
+je lui ai rendu exactement sa monnaie sur son souverain. » « C’est bon »,
+dit Cloete. Il s’en va dans le petit salon et il voit mon Stafford les cheveux
+en broussaille, habillé d’une chemise et d’un pantalon du patron,
+les pieds nus dans des pantoufles, et assis près du feu. Quand il aperçoit
+Cloete, il baisse les yeux.</p>
+
+<p>« Vous ne pensiez pas que nous nous retrouverions, M. Cloete »,
+dit Stafford, doucement… Cet homme-là, quand il avait juste sa dose
+de boisson, — ce n’était pas un ivrogne — il vous prenait un petit air
+sournois et modeste. « Mais depuis que le capitaine s’est suicidé, dit-il,
+je suis resté assis là à repenser à tout cela. Toutes sortes de choses
+arrivent. Complot pour perdre le navire, tentative d’assassinat, et ce
+suicide. Car si ce n’était pas un suicide, M. Cloete, je sais qui eût été
+la victime de la plus cruelle et de la plus froide tentative d’assassinat,
+quelqu’un qui a souffert mille morts. Et cela fait les mille livres, dont
+nous avons parlé, une somme bien insignifiante. Voyez comme ce
+suicide est venu à propos… »</p>
+
+<p>Il lève les yeux vers Cloete qui se met à sourire et se rapproche de
+la table.</p>
+
+<p>« Vous avez tué Harry Dunbar », murmure-t-il… L’autre le regarde
+fixement et lui montre les dents : « Bien sûr que je l’ai tué. Je suis
+resté dans cette cabine pendant une heure et demie comme un rat
+dans une souricière… Enfermé et condamné à couler dans ce sinistre.
+Que la chair et le sang jugent. Naturellement je l’ai tué. Je pensais que
+c’était vous, vous misérable assassin, qui reveniez pour me faire
+mon affaire… Il ouvre la porte brusquement et dégringole sur moi ;
+j’avais un revolver à la main, et je l’ai tué. J’étais fou. Des gens sont
+devenus fous à moins. »</p>
+
+<p>Cloete le regarde sans sourciller : « Ah ! Ah ! voilà votre histoire ? »
+et tout en parlant avec animation il secoue un peu la table. « Maintenant,
+écoutez la mienne. Quel est ce complot ? Qui peut le prouver ?
+Vous étiez là pour voler. Vous étiez en train de dévaliser la cabine. Il
+vous a surpris à l’improviste, la main dans le tiroir, et vous l’avez
+tué avec son propre revolver. Vous l’avez tué pour voler, pour voler.
+Son frère et les employés dans le bureau savent qu’il avait emporté en
+mer soixante livres. Soixante livres en or, dans un sac. Il m’avait dit où
+elles étaient. Le patron du canot de sauvetage peut porter serment que
+les tiroirs étaient vides, tous. Et vous êtes assez idiot pour, moins d’une
+demi-heure après être débarqué, changer une livre pour payer une
+consommation. Écoutez-moi. Si vous n’allez pas après-demain chez les
+avocats de George Dunbar faire la déposition convenable en ce qui
+concerne la perte du navire, je mets la police à vos trousses. Après-demain… »</p>
+
+<p>Et alors que croyez-vous ? Que Stafford commence à s’arracher
+les cheveux. Précisément. Il se les arrache à deux mains sans rien
+dire. Cloete donne un coup à la table qui envoie presque l’homme
+rouler hors de sa chaise, et tomber contre le garde-feu auquel il lui fallut
+se rattraper… « Vous savez quel genre d’homme je suis, lui dit Cloete,
+férocement. J’en suis au point où je me soucie peu de ce qui peut
+m’arriver. Je vous tuerais maintenant pour un rien. »</p>
+
+<p>En entendant cela, l’animal disparaît sous la table. Cloete sort ;
+comme il tourne dans la rue, vous savez ces petites maisons de pêcheurs,
+dans l’obscurité, de la pluie à torrents, d’ailleurs, l’autre ouvre la fenêtre
+du petit salon et lui dit d’un ton larmoyant : « Vous êtes un sale diable
+d’Américain ; vous me paierez cela un de ces jours. » Cloete s’éloigne
+avec un rire amer, parce qu’il se dit que cet individu s’est déjà payé ;
+si seulement il le savait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mon impressionnant brigand but la bière qui restait, tout en me
+regardant par dessus le bord de son verre, de ses yeux noirs et éteints.</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas bien, lui dis-je, comment cela ?</p>
+
+<p>Il se détendit un peu et m’expliqua sans trop de dédain qu’après la
+mort du capitaine Harry, la moitié de l’argent de l’assurance alla à
+sa femme, et que ses tuteurs achetèrent naturellement des fonds d’État.
+Juste de quoi lui assurer le confort nécessaire. La part de George
+Dunbar, comme Cloete le craignait tout d’abord, ne fut pas suffisante
+pour lancer convenablement le médicament. D’autres capitalistes
+entrèrent dans l’affaire et nos deux hommes durent se retirer de l’opération,
+à peu près dépouillés de tout.</p>
+
+<p>— Je suis curieux de savoir, lui dis-je, ce qu’était le motif principal
+de cette tragique histoire, je veux dire la spécialité pharmaceutique.
+Vous savez ce que c’est ?</p>
+
+<p>Il me la nomma et je sifflai respectueusement ; ni plus ni moins que
+les <i lang="en" xml:lang="en">Parker’s Lively Lumbago Pills</i>. Une énorme affaire. Vous connaissez
+cela ; le monde entier connaît cela. Un homme au moins sur
+deux sur notre globe en a essayé.</p>
+
+<p>— Sacristi, m’écriai-je, mais ils ont raté une immense fortune !</p>
+
+<p>— Oui, grommela-t-il, pour le prix d’un coup de revolver.</p>
+
+<p>Il me dit encore que par la suite, Cloete retourna aux États-Unis,
+comme passager sur un cargo d’Albert Dock. La veille au soir de son
+départ, il le rencontra qui se promenait du côté des quais et il l’emmena
+chez lui prendre un verre. Un drôle de type, ce Cloete. Nous sommes
+restés toute la nuit à boire des grogs jusqu’à ce qu’il fût temps pour lui
+de s’embarquer.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Cloete, sans amertume, mais assez las, lui avait
+raconté cette histoire, avec l’espèce de franchise tout à fait inconsciente
+de ces placiers en spécialités pharmaceutiques, tout à fait étrangers aux
+règles morales ordinaires. Cloete avait conclu en déclarant qu’il en
+avait assez du vieux continent. George Dunbar l’avait lâché aussi, à la
+fin. Cloete visiblement était très désillusionné.</p>
+
+<p>En ce qui concerne Stafford, il est mort, comme un vagabond de
+profession dans quelque hôpital de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>, et à son heure dernière
+il a réclamé un pasteur, parce que sa conscience était troublée d’avoir
+tué un innocent. « Il avait besoin de quelqu’un qui vînt lui dire que
+c’était très bien », grogna mon vieux brigand avec le plus profond
+mépris. « Il dit à ce pasteur que je connaissais ce Cloete qui avait
+voulu le tuer, et c’est ainsi que le pasteur (qui travaillait parmi les
+ouvriers des quais) m’en parla un jour. Quand le bougre se trouva pris
+au piège, dans la cabine du navire, il hurla pour demander miséricorde…
+Il promit d’être honnête et tout ce qui s’ensuit… Puis il devint
+fou… cria, se jeta par terre, se frappa la tête contre les murs… vous
+voyez cela d’ici, hein ?… jusqu’à ce qu’il n’en pût plus. Il se calma. Il
+se rejeta par terre, ferma les yeux, voulut prier. C’est du moins ce
+qu’il a dit. Il essaya de penser à quelque prière en vue d’une prompte
+mort. Il était à ce point terrifié. Il pensait que s’il avait un couteau ou
+quelque chose de ce genre il se couperait la gorge ; et ce serait fini.
+Alors il réfléchit. Non ! Il veut essayer d’enlever le bois autour de la
+serrure… Il n’a pas de couteau dans sa poche… Il se met à pleurer et à
+supplier Dieu de lui envoyer un outil quelconque, quand soudain il se
+dit : la hache. Dans la plupart des navires, il y a une hache de réserve,
+en cas de besoin, dans la chambre du capitaine, dans une caisse ou une
+autre. Il se remet sur pied… Nuit noire. Il pousse un tiroir pour trouver
+des allumettes et tâtonnant à cet effet, la première chose sur laquelle il
+tombe : le revolver du capitaine Harry. Chargé. Le voilà rassuré. Il
+peut tirer sur la serrure pour la mettre en miettes. Sauvé : c’est la Providence.
+Il y a aussi des boîtes d’allumettes. « Je peux donc voir ce qui
+se passe par ici. « Il gratte une allumette et voit le petit sac de toile au
+fond du tiroir, se rend compte immédiatement de ce que c’est, le fourre
+vivement dans sa poche. « Ah, se dit-il, voilà qui réclame davantage de
+lumière. » Il jette un tas de papier par terre, y met le feu et commence
+des investigations pour trouver quelque chose de valeur. Voyez-vous
+cela ? Il a dit à ce pasteur de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> que le diable l’avait tenté…
+D’abord la miséricorde de Dieu, puis, après, l’œuvre du diable. Chacun
+son tour.</p>
+
+<p>Tout vaurien qui se tortille peut en dire autant. Il était tellement
+absorbé dans ses tiroirs que la première chose qu’il entendit fut ce
+cri : « Grands Dieux ! » Il lève la tête, la porte était ouverte (Cloete
+avait laissé la clef dans la serrure) et le capitaine Harry debout au
+dessus de lui en plein dans la lumière des papiers enflammés. Les
+yeux lui sortaient de la tête. « En train de voler, tonna le capitaine.
+Un marin. Un officier. Non ! Un misérable comme vous ne mérite
+rien d’autre que de rester à couler ici. »</p>
+
+<p>Ce Stafford, à son lit de mort, dit au pasteur qu’à ces mots il se sentit
+devenir fou de nouveau. Il arracha du tiroir sa main qui tenait le revolver
+et fit feu sans viser. Le capitaine Harry tomba raide, avec un bruit
+comme celui d’une pierre, sur le tas de papiers en feu et en éteignant
+les flammes. Obscurité complète. Pas le moindre bruit. Il écouta un
+moment, puis jeta le revolver et grimpa sur le pont comme un fou.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le vieux frappa la table de son poing lourd.</p>
+
+<p>— Cela me fait mal au cœur d’entendre ces idiots de mariniers
+raconter aux gens que le capitaine s’est suicidé. Peuh ! le capitaine
+Harry était un homme en état de regarder en face son Créateur, n’importe
+quand là-haut, et ici-bas aussi. Il n’était pas de ceux qui se dérobent
+à la vie. Certes non. C’était un brave homme de la tête aux pieds.
+C’est lui qui m’a fait faire ma première affaire comme arrimeur trois
+jours seulement après mon mariage. »</p>
+
+<p>Comme son seul objet paraissait être de justifier le capitaine Harry
+de l’accusation de suicide, je ne le remerciai pas avec beaucoup d’effusion
+du sujet qu’il m’avait fourni. Et puis cela ne méritait pas grand
+remerciement, de toute façon.</p>
+
+<p>Car il est effrayant de penser que de pareilles choses peuvent se
+passer dans notre respectable Manche, en pleine vue du trafic de luxe
+qui se fait vers la Suisse et Monte-Carlo. Il aurait fallu, pour rendre
+cette histoire acceptable, la transporter quelque part dans les mers du
+Sud. Mais il eut coûté trop de peine de la cuisiner à l’usage des lecteurs
+de magazine. La voilà, toute crue, pour ainsi dire, exactement comme
+elle me fut racontée, mais malheureusement privée du saisissant effet
+du narrateur ; le plus imposant vieux forban qui ait jamais embrassé la
+carrière, oh ! combien peu romanesque, d’arrimeur dans le port de
+Londres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">L’AUBERGE DES
+DEUX SORCIÈRES</h2>
+
+<p class="stit">(UNE TROUVAILLE)</p>
+
+
+<p>Cette histoire, épisode, aventure, — appelez-la comme vous voudrez — fut
+relatée vers 1850, par un homme, qui, de son propre aveu,
+avait à cette époque soixante ans. Soixante ans n’est pas un mauvais
+âge, sinon quand nous en envisageons la perspective ; ce que nous
+faisons, pour la plupart, avec des sentiments très mitigés. C’est un
+âge calme ; la partie est à peu près terminée ; et se tenant à l’écart,
+on commence à se rappeler, avec une certaine animation, l’habile homme
+qu’on a su être. J’ai observé que, par une aimable attention de la Providence,
+beaucoup de gens commencent, à soixante ans, à prendre
+d’eux-mêmes une vue assez romanesque. Il n’est pas jusqu’à leurs
+déceptions qui n’empruntent le charme de ressources spéciales. Et
+s’il est vrai que les espérances sont une attrayante compagnie, des
+formes exquises et passionnantes, ce ne sont, somme toute, que des
+formes nues et dépouillées. Les robes magiques ne sont heureusement
+la propriété que de l’immuable passé qui, sans elles, demeurerait
+accroupi comme une pauvre chose frissonnant sous l’amoncellement
+des ombres.</p>
+
+<p>Ce fut probablement le romanesque de cet âge avancé qui incita notre
+homme à relater son aventure, pour sa propre satisfaction ou pour
+l’émerveillement de sa postérité. Ce ne fut certainement pas pour sa
+gloire, car cette aventure fut celle d’une épouvantable peur, d’une véritable
+terreur, ainsi qu’il le dit lui-même. On aura déjà compris que
+l’histoire à laquelle il est fait allusion dans ces toutes premières lignes
+fut consignée par écrit.</p>
+
+<p>C’est précisément cet écrit qui constitue la trouvaille indiquée dans
+le sous-titre. Le titre lui-même est de mon cru, (je ne peux pas dire de
+mon « invention ») et il a le mérite de la vérité. Il s’agit en effet d’une
+auberge ; quant aux sorcières, si conventionnel que soit ce terme, il
+faut reconnaître qu’il s’applique parfaitement ici.</p>
+
+<p>Je fis cette trouvaille dans une caisse de livres que j’avais achetés
+à Londres, dans une rue qui a disparu, chez un bouquiniste au dernier
+degré du délabrement. Pour ce qui est des livres, ils ne valaient pas cher,
+et, après examen, ne méritaient même pas le peu d’argent que j’y avais
+mis. J’en avais probablement l’intuition quand j’avais dit : « Donnez-moi
+la caisse avec. » Le bouquiniste en délabre y avait consenti, d’un
+geste tragique et résigné qui trahissait sa disparition prochaine.</p>
+
+<p>Un tas de pages volantes au fond de la caisse n’excita d’abord que
+faiblement ma curiosité. L’écriture nette, serrée, régulière, n’était
+guère attrayante à première vue. Mais à un endroit le fait qu’en 1813
+le narrateur avait vingt-deux ans, attira mon attention. C’est un âge
+intéressant que vingt-deux ans ; on y est facilement imprudent et
+facilement effrayé, car à cet âge-là on réfléchit peu et l’imagination
+est vive.</p>
+
+<p>A un autre endroit, la phrase : « A la nuit, nous courûmes une bordée
+vers la terre… » me frappa, parce que c’était une expression de marin :
+« Voyons un peu ce que c’est », pensai-je, sans grand enthousiasme.</p>
+
+<p>Mon Dieu, que ce manuscrit avait l’air ennuyeux, chaque ligne
+ressemblant à l’autre dans sa minutie régulière. On eût dit le bourdonnement
+d’une voix monotone. Un traité sur le raffinage du sucre
+(et peut-on imaginer un sujet plus assommant) aurait eu une apparence
+plus vivante. « En 1813, j’avais vingt-deux ans. » C’est ainsi qu’il commence
+et il va son chemin avec l’application la plus calme et la plus terrible
+du monde. N’allez pas croire que ma trouvaille eût quoique ce fût
+d’archaïque. L’ingénuité diabolique dans l’invention, si elle est aussi
+vieille que le monde, n’est cependant pas un art défunt. Songez comment
+les téléphones se chargent de supprimer le peu de tranquillité
+d’esprit dont nous jouissons dans le monde, et combien il faut peu
+de temps à une mitrailleuse pour nous faire sortir la vie du corps.
+De nos jours une vieille sorcière chassieuse, qui a assez de force pour
+tourner une petite manivelle de rien, vous met par terre une centaine
+de jeunes gens de vingt ans en un clin d’œil.</p>
+
+<p>Si ce n’est pas là du progrès ! Immense ! Nous avons fait du chemin,
+aussi devez-vous vous attendre ici à une certaine naïveté d’invention
+et à une simplicité d’intention qui dénotent le temps jadis. Il est bien
+certain qu’aucun automobiliste ne peut plus espérer rencontrer aujourd’hui
+une pareille auberge. Celle-ci, celle du titre, se trouvait en Espagne.
+Je n’ai découvert cela que par le contexte, car il manquait à ce
+récit un bon nombre de pages ; ce n’était peut-être pas, d’ailleurs, une
+grande perte, après tout. L’écrivain semble être entré dans des détails
+circonstanciés sur le comment et le pourquoi de sa présence sur cette
+côte, la côte septentrionale d’Espagne. Pourtant son aventure n’a rien
+à faire avec la mer. Autant qu’il m’est possible de l’affirmer, il était
+officier à bord d’une corvette. Tout cela n’a rien d’étonnant. A toutes
+les époques de notre longue guerre dans la Péninsule, un certain nombre
+de nos petits bâtiments de guerre croisaient sur la côte septentrionale
+d’Espagne, station la plus dangereuse et la plus désagréable qui soit,
+d’ailleurs.</p>
+
+<p>Il semble bien que son navire ait eu une mission spéciale à remplir.
+On pouvait attendre de notre homme une soigneuse explication de toutes
+les circonstances, mais, comme je l’ai dit, plusieurs pages (du bon
+papier solide) manquaient ; c’était parti en couvertures de pots de
+confitures ou en bourre pour les fusils de chasse de son irrespectueuse
+postérité. Il est évident en tout cas que les communications avec le
+rivage, et même l’envoi de messagers à l’intérieur faisaient partie de
+son service, soit pour en obtenir des renseignements, soit pour transmettre
+des ordres ou des conseils aux patriotes Espagnols, aux « guerilleros »
+ou aux sociétés secrètes de la province ; ce devait être quelque
+chose de ce genre. C’est du moins ce qu’il est permis de déduire de
+ce qui nous est resté de ce consciencieux écrit.</p>
+
+<p>Suit le panégyrique d’un excellent marin, qui appartenait au navire
+et avait le rang de patron du canot du capitaine. On le connaissait
+à bord sous le nom de Cuba Tom ; non pas qu’il fut Cubain, à
+proprement parler ; c’était tout à fait le type du loup de mer anglais de
+cette époque, et il servait à bord d’un navire de guerre depuis des années.
+Ce nom lui vint de quelques aventures merveilleuses qu’il avait eues
+dans cette île au temps de sa jeunesse, aventures qui étaient le thème
+favori des longues histoires qu’il avait l’habitude de raconter à ses
+camarades de bord, le soir venu, sur le gaillard d’avant. Il était
+intelligent, robuste et d’un courage à toute épreuve. On nous dit incidemment,
+tant notre narrateur est soucieux d’exactitude, que Tom
+avait, pour l’épaisseur et la longueur, la plus belle cadenette qu’on ait
+jamais vu dans la marine. Cet appendice dont il prenait grand soin, et
+qui était bien enveloppée dans une peau de marsouin, lui tombait
+jusqu’à la moitié du dos pour la plus grande admiration des spectateurs
+et pour l’envie de quelques-uns.</p>
+
+<p>Notre jeune officier s’étend sur les qualités de Cuba Tom avec
+une sorte d’affection véritable. Ces relations entre officier et marin
+n’étaient pas alors très rares. Un jeune homme qui prenait du service
+était confié aux soins d’un matelot de confiance, qui lui tendait son
+premier hamac et devenait souvent par la suite une sorte d’ami humble
+et dévoué pour le jeune officier. Notre narrateur en passant sur la
+corvette avait retrouvé cet homme à son bord après des années de
+séparation. Il y a quelque chose de touchant à le voir se complaire dans
+le souvenir de cette rencontre avec le mentor professionnel de son adolescence.</p>
+
+<p>On voit ensuite qu’aucun Espagnol ne se chargeant de ce rôle, notre
+brave marin à la cadenette unique, et dont tous appréciaient hautement
+le courage et la fermeté fut désigné pour remplir une de ces missions à
+l’intérieur, dont nous avons parlé précédemment. Les préparatifs ne
+furent pas longs. Par un sombre matin d’automne, la corvette cingla
+vers une crique peu profonde où l’on pouvait atterrir à une grève en fer
+à cheval. On descendit un canot qui emmena Tom Corbin (Cuba
+Tom) perché à l’avant, et notre jeune homme (M. Edgar Byrne
+était le nom qu’il portait en ce bas-monde, qui ne le connaît plus),
+assis à l’arrière.</p>
+
+<p>Quelques habitants d’un hameau, dont les maisons de pierre grise
+s’apercevaient à environ cent mètres au-dessus d’un ravin profond,
+étaient descendus sur le rivage et surveillaient l’approche de la barque.
+Les deux Anglais sautèrent sur la grève. Stupidité ou étonnement, les
+paysans ne leur firent aucun accueil, et gardaient un parfait silence.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup> Byrne avait tenu à voir Tom Corbin prendre la bonne route.
+Il considéra autour de lui ces figures hébétées.</p>
+
+<p>« Il n’y a pas grand’chose à en tirer, dit-il. Montons jusqu’au village.
+Il doit y avoir, pour sûr, une auberge où nous trouverons quelqu’un de
+plus capable de parler et de nous fournir des renseignements.</p>
+
+<p>— Ma foi, Votre Honneur, dit Tom en suivant le pas de son officier ;
+un bout de conversation sur les courses et les distances ne me fait pas
+peur ; j’ai traversé Cuba dans sa plus grande largeur avec le seul secours
+de ma langue et pourtant je savais moins l’espagnol que je n’en sais
+maintenant. Comme ils disaient, j’en savais « quatre mots et pas un
+de plus » au temps où j’ai été laissé à terre par la frégate la <i>Blanche</i>.</p>
+
+<p>Il faisait peu de cas de ce qu’il devait accomplir, une simple marche
+d’une journée dans les montagnes. Il est vrai qu’il y en avait pour une
+bonne journée avant d’atteindre le sentier de montagne, mais ce n’était
+rien pour un homme qui avait traversé Cuba sur ses deux jambes, et
+en ne sachant que quatre mots de la langue pour commencer.</p>
+
+<p>L’officier et le marin marchaient maintenant sur une de ces litières
+humides de feuilles mortes que les paysans de l’endroit entassent à
+pourrir pendant l’hiver pour faire de l’engrais. En se retournant,
+M<sup>r</sup> Byrne vit que toute la population masculine du hameau les suivait,
+sans bruit, sur ce tapis élastique. Les femmes les dévisageaient sur le
+pas de leurs portes, et les enfants s’étaient apparemment dissimulés
+dans des recoins. Le village connaissait le navire de vue, de loin, mais
+aucun étranger n’avait débarqué à cet endroit depuis cent ans ou plus.
+Le bicorne de M<sup>r</sup> Byrne, les épais favori et l’énorme cadenette du
+marin les remplissaient d’un muet étonnement. Ils se pressaient derrière
+les deux Anglais, les considérant, interloqués, comme ces naturels
+que le capitaine Cook découvrit dans les mers du Sud.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Byrne eut la première vision d’un petit homme
+coiffé d’un chapeau jaune. Si usé et sale qu’il fut, ce couvre-chef le
+rendait cependant assez remarquable.</p>
+
+<p>L’entrée de l’auberge était quelque chose comme une vague brèche
+dans un mur de cailloux. Le tenancier était la seule personne qui ne fut
+pas dans la rue, car il émergea d’une obscurité parmi laquelle on distinguait
+vaguement les formes gonflées de ces outres en peau dans quoi
+les paysans de là-bas mettent le vin. C’était un grand Asturien borgne,
+aux joues mal rasées et creuses ; son allure grave contrastait bizarrement
+avec l’incessante mobilité de son œil unique. En apprenant
+qu’il s’agissait d’indiquer à un marin anglais le chemin pour retrouver
+dans les montagnes un certain Gonzales, il ferma un moment son bon
+œil, comme s’il réfléchissait. Il le rouvrit, très agité de nouveau.</p>
+
+<p>«  — Possible, possible. Cela peut se faire. »</p>
+
+<p>A la porte d’entrée, un murmure de sympathie circula dans le groupe,
+en entendant le nom de Gonzales, le chef de bande qui combattait
+les Français. S’étant enquis de l’état de sûreté de la route, Byrne fut
+heureux d’apprendre qu’on n’avait pas vu de soldat de cette nationalité
+depuis des mois. Pas le moindre petit détachement de ces impies
+« <span lang="es" xml:lang="es">polizones</span> ».</p>
+
+<p>Tout en donnant ces renseignements, le tenancier de l’auberge s’occupait
+à tirer, dans une cruche de terre, du vin qu’il plaça devant cet
+hérétique d’Anglais, empochant avec une gravité distraite la petite
+pièce d’argent que l’officier jeta sur la table, en vertu de cette loi non
+écrite qui veut que nul n’entre dans une auberge sans acheter de quoi
+boire.</p>
+
+<p>Son œil ne cessait de s’agiter comme s’il eût voulu faire l’ouvrage
+de deux ; mais quand Byrne s’enquit de la possibilité de louer un mulet,
+il devint obstinément fixe, dans la direction de la porte que les curieux
+assiégeaient. Au premier rang, juste dans la porte, s’était posté le petit
+homme au grand manteau et au chapeau jaune. C’était une sorte de
+personnage en miniature, un simple « homunculus ». Byrne nous le
+décrit dans son attitude à la fois ridicule, mystérieuse et décidée, un
+pan de son manteau cavalièrement jeté sur son épaule gauche, et lui
+cachant le menton et la bouche ; cependant que le chapeau jaune à
+larges bords était mis de côté sur sa petite tête carrée. Il se tenait là
+prenant une prise, coup sur coup.</p>
+
+<p>« Un mulet », répéta l’aubergiste, l’œil fixé sur cette figure étrange et
+barbouillée de tabac. « Non, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> officier, il n’y a vraiment pas moyen
+d’avoir un mulet dans ce pauvre village. »</p>
+
+<p>Le patron du canot qui, au milieu de ce bizarre entourage,
+gardait le véritable air d’insouciance du marin, intervint tranquillement :</p>
+
+<p>« Si votre honneur m’en croit, mes deux jambes auraient mieux fait
+l’affaire et j’aurais laissé la bête quelque part, n’importe où, puisque le
+capitaine m’a dit que la moitié de la route suivait un sentier bon seulement
+pour les chèvres. »</p>
+
+<p>L’homme en miniature fit un pas en avant et parlant à travers les plis
+du manteau qui semblaient recéler une intention sarcastique :</p>
+
+<p>« Si, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>. On est trop honnête dans le village pour posséder un
+mulet qui puisse servir à votre entreprise. Je puis en jurer. Par ce temps-ci
+il n’y a que des filous ou des malins pour avoir des mulets ou autres
+bêtes à quatre pattes et trouver moyen de les nourrir. Mais ce dont cet
+excellent marin a besoin c’est d’un guide ; et voici, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, mon beau-frère
+Bernardino, aubergiste et alcade de ce village hospitalier et très
+chrétien, qui vous en trouvera un. »</p>
+
+<p>C’était, comme le dit M<sup>r</sup> Byrne, dans sa relation, la seule chose à
+faire. Après avoir échangé quelques paroles, on vit paraître un jeune
+garçon avec une veste déguenillée et une culotte en peau de chèvre.
+L’officier anglais paya à boire à tout le village et pendant que les paysans
+buvaient, il partit en compagnie de Cuba Tom, sous la conduite
+du guide. Le petit homme au manteau avait disparu.</p>
+
+<p>Byrne accompagna le patron du canot jusqu’au delà du village.
+Il tenait à le voir sur le bon chemin, et il l’aurait même accompagné
+plus loin si le marin ne lui avait fait respectueusement observer qu’il
+valait mieux qu’il retournât, afin de ne pas obliger la corvette à se tenir
+trop longtemps près du rivage, un matin où le temps ne s’annonçait
+pas bien. Un ciel sombre et désolé s’étendait, en effet, au-dessus de leurs
+têtes quand ils se séparèrent ; des buissons sauvages et des champs pierreux
+les entouraient lugubrement.</p>
+
+<p>« Dans quatre jours », furent les derniers mots de Byrne, « le navire
+s’approchera et on enverra un canot, si le temps le permet. Sinon,
+arrangez-vous pour le mieux à terre, en attendant qu’on vienne vous
+chercher.</p>
+
+<p>— « Tout va bien, monsieur », répondit Tom, et il s’éloigna à grandes
+enjambées. Byrne le vit s’engager dans un étroit sentier. Avec son
+épaisse vareuse, une paire de pistolets à la ceinture, un coutelas au côté,
+et un bon gourdin en main, il faisait vraiment bonne figure et était de
+taille à se garder tout seul. Il se retourna pour faire un signe de la main,
+montrant une fois de plus à Byrne sa brave figure basanée aux épais
+favoris. Le garçon à la culotte de peau de chèvre avait l’air d’un faune
+ou d’un jeune satyre, courant en avant, s’arrêtant pour l’attendre,
+et repartant d’un bond. Tous deux disparurent.</p>
+
+<p>Byrne revint sur ses pas. Le hameau s’abritait dans un repli de
+terrain et l’endroit semblait le lieu le plus isolé de la terre. On eût dit
+qu’une malédiction s’était appesantie sur sa stérilité désolante et quasi
+déserte.</p>
+
+<p>Il n’avait pas fait cent pas que, de derrière un buisson, surgit le
+minuscule Espagnol emmitouflé. Byrne s’arrêta court.</p>
+
+<p>D’une petite main pointant hors du manteau, l’autre fit un geste
+mystérieux. Il avait son chapeau davantage sur le coin de l’oreille.
+« <span lang="es" xml:lang="es">Señor</span>, dit-il sans autre préliminaire. Attention. Il est un fait certain,
+c’est que Bernardino le borgne, mon beau-frère, a en ce moment un
+mulet dans son écurie. Et pourquoi, lui qui n’est pas malin, a-t-il un
+mulet ? Parce que c’est un filou ; un homme sans scrupule. J’ai dû lui
+abandonner le « <span lang="es" xml:lang="es">macho</span> » pour m’assurer un toit où dormir, et une bouchée
+d’« <span lang="es" xml:lang="es">olla</span> » pour retenir mon âme dans mon pauvre petit corps.
+Mais, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, il contient un cœur autrement plus grand que la misérable
+chose qui bat dans la poitrine de cette brute qui est mon parent et dont
+j’ai honte, bien que je me sois opposé à ce mariage de toutes mes
+forces. Ah, la pauvre femme égarée a assez souffert. Elle a fait son
+purgatoire sur cette terre. Que Dieu aie son âme. »</p>
+
+<p>Byrne dit qu’il fut si surpris de la soudaine apparition de cet être à
+apparence de farfadet, et de l’amertume sardonique répandue dans son
+discours, qu’il ne put démêler le point capital de ce qui semblait être
+une histoire de famille révélée là sans rime ni raison. Ce lui fut d’abord
+impossible. Il fut confondu et tout à la fois impressionné par la volubilité
+énergique de l’homme, si différente de la loquacité frivole et animée
+des Italiens. Et il le considérait, cependant que l’homunculus, laissant
+retomber le pan de son manteau, reniflait une longue prise dans la
+paume de sa main.</p>
+
+<p>— « Un mulet, s’écria Byrne, saisissant enfin l’aspect important du
+discours. Vous dites qu’il a un mulet. Étrange ! Pourquoi donc a-t-il
+refusé de me le donner ?</p>
+
+<p>L’Espagnol en miniature se drapa de nouveau avec beaucoup de
+dignité :</p>
+
+<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Quien sabe</i>, dit-il froidement, avec un haussement d’épaules.
+C’est dans tout ce qu’il fait un grand « <span lang="es" xml:lang="es">politico</span> ». Mais ce dont votre
+honneur peut être certain c’est que ses intentions sont toujours celles
+d’un coquin. Ce mari de ma défunte sœur devrait être marié depuis
+longtemps à la veuve aux jambes de bois. »</p>
+
+<p>— « Je vois, dit Byrne. Mais je dois vous rappeler, que, quelque
+soient vos raisons, votre honneur l’a encouragé dans ce mensonge. »</p>
+
+<p>Deux yeux malheureux, brillants de chaque côté d’un nez rapace,
+dévisageaient Byrne sans sourciller, mais avec cette irascibilité qui se
+cache si souvent au fond de la dignité espagnole.</p>
+
+<p>— « Nul doute que le « <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> » officier ne perdrait pas une once de
+sang si j’étais frappé sous la cinquième côte, répliqua-t-il ; mais ce
+pauvre pécheur n’a rien à faire ici. » Et changeant de ton : « <span lang="es" xml:lang="es">Señor</span>, le
+malheur des temps fait que je vis ici en exil, vieux Castillan et vieux
+Chrétien, il me faut vivre au milieu de ces brutes d’Asturiens, et dépendre
+du pire de tous qui a moins de conscience et de scrupules qu’un
+loup. Comme je suis un homme d’esprit je me conduis en conséquence.
+Mais j’ai du mal à contenir mon mépris. Vous avez entendu la façon dont
+j’ai parlé. Un <span lang="es" xml:lang="es">caballero</span> comme votre seigneurerie a dû comprendre
+qu’il y avait anguille sous roche. »</p>
+
+<p>— « Quelle anguille ? dit Byrne, mal à l’aise. Ah ! oui, quelque chose
+de louche. <span lang="es" xml:lang="es">No, señor</span>, je ne devine rien ; les gens de chez nous ne
+savent pas bien deviner ce genre de choses ; par conséquent, je vous
+demande carrément si l’aubergiste a dit la vérité sur les autres points. »</p>
+
+<p>— « Il n’y a certainement pas de Français dans les parages », dit le
+petit bonhomme en reprenant son attitude indifférente.</p>
+
+<p>— « Ni de voleurs, « <span lang="es" xml:lang="es">ladrones</span> » ? »</p>
+
+<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Ladrones en grande</i> », non, certainement pas », fut la réponse
+dite d’un ton de froideur sentencieuse. « Que leur reste-t-il quand les
+Français ont passé ? Et personne ne voyage par ces temps-ci. L’occasion
+fait le larron. Et puis votre marin a une fière mine, et avec un fils de
+chat les rats ne jouent pas. Mais, il faut dire aussi, là où il y a du
+miel, il y a des mouches. »</p>
+
+<p>Ce discours sibyllin exaspérait Byrne. « Au nom de Dieu, dites-moi
+franchement si vous pensez que mon homme est bien en sûreté
+pour son voyage. »</p>
+
+<p>L’homunculus, en proie à une de ses rapides transformations, saisit
+le bras de l’officier. Le serrement de cette petite main était étonnant.</p>
+
+<p>— « <span lang="es" xml:lang="es">Señor.</span> Bernardino l’a bien examiné. Que puis-je vous dire de
+plus ? Écoutez-moi : des gens ont disparu sur cette route, sur une certaine
+partie de cette route où Bernardino a une maison, une auberge,
+et où moi, son beau-frère, j’avais des voitures et des mulets à louer.
+Maintenant il n’y a plus ni voyageurs, ni voitures. Les Français m’ont
+ruiné. Bernardino s’est retiré ici pour des raisons qui le regardent, après
+la mort de ma sœur. Ils se sont mis à trois pour la faire mourir de
+misère : lui, Erminia et Lucilla, ses deux tantes, tous affiliés au diable.
+Et maintenant il m’a volé mon dernier mulet. Vous êtes un homme
+armé. Réclamez-lui le « <span lang="es" xml:lang="es">macho</span> »,
+le pistolet sur le front, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, il ne
+lui appartient pas, je vous le dis, et courez après votre homme, qui
+vous est si précieux. Et alors vous reviendrez sains et saufs tous les
+deux ; car il n’y a pas d’exemple que deux voyageurs aient jamais
+disparu à la fois sur cette route. Quant à la bête, moi qui suis son
+propriétaire, je la confie bien volontiers à votre honneur. »</p>
+
+<p>Ils se dévisageaient l’un l’autre, et Byrne faillit éclater de rire devant
+l’ingénuité transparente du complot tramé par le petit homme pour
+ravoir sa mule. Mais il n’eut aucune peine à garder son sérieux, car
+il sentait au dedans de soi une singulière tendance à accomplir cette
+action extraordinaire. Il se retint de rire, mais ses lèvres tremblèrent ;
+sur quoi voilà notre Espagnol en miniature qui détache ses yeux noirs
+et étincelants du visage de Byrne et qui lui tourne brusquement le dos,
+avec un geste et un coup de manteau qui exprimèrent à la fois du
+mépris, du découragement et de l’amertume. Puis il se retourna et
+resta planté, son chapeau obliquement enfoncé jusqu’aux oreilles. Sa
+susceptibilité n’alla pourtant pas jusqu’à refuser le douro d’argent que
+Byrne lui offrit avec un petit discours peu compromettant, comme si
+rien d’extraordinaire ne s’était passé entre eux.</p>
+
+<p>— « Il faut me hâter de retourner à bord maintenant », dit Byrne.</p>
+
+<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Vaya usted con Dios</i> », murmura le gnome.</p>
+
+<p>Et cette entrevue prit fin sur un salut très bas et sarcastique, après
+quoi le chapeau fut replacé au même angle incertain que précédemment.</p>
+
+<p>Dès que l’embarcation eut été hissée à bord, la corvette fit servir
+au large, et Byrne raconta toute cette histoire au capitaine qui
+n’était qu’un peu plus âgé que lui. Ils manifestèrent ensemble une
+indignation amusée ; mais, tout en riant, ils se regardèrent l’un l’autre
+gravement. Un nain espagnol essayant de pousser un officier de la
+marine britannique au vol d’un mulet à son profit, vraiment la chose
+était trop drôle, trop ridicule, incroyable. Telles furent les exclamations
+du capitaine. Il ne pouvait digérer le grotesque de l’affaire.</p>
+
+<p>— « Incroyable ; c’est précisément cela », murmura Byrne à la fin,
+d’un ton singulier.</p>
+
+<p>Ils échangèrent un long regard. C’est clair comme le jour, affirma
+le capitaine avec d’autant plus d’impatience que dans le fond de son
+cœur il n’en était rien moins que certain. Et Tom, qui était pour l’un
+le meilleur matelot du bord, et pour l’autre l’ami encourageant et respectueux
+de sa jeunesse, leur semblait revêtu d’une frappante fascination,
+une sorte de figure symbolique de la loyauté qui faisait appel à
+leur sentiment et à leur conscience au point qu’ils ne pouvaient plus
+détacher leurs pensées de la question de savoir si, oui ou non, il était
+en sûreté. A plusieurs reprises ils montèrent sur le pont, simplement
+pour regarder la côte, comme si elle pouvait les instruire du sort de leur
+matelot. Elle diminuait, s’éloignait dans la distance, muette, désolée,
+sauvage, voilée çà et là des dards obliques de la pluie. La houle d’ouest
+roulait ses longues et furibondes lignes d’écume et d’épais nuages noirs
+passaient au-dessus du navire comme une sinistre procession.</p>
+
+<p>— « Pardieu, je souhaiterais que vous eussiez fait ce que votre petit
+ami au chapeau jaune vous conseillait de faire », dit le commandant de
+la corvette, un peu plus tard dans l’après-midi, visiblement exaspéré.</p>
+
+<p>— « Vraiment, monsieur », demanda Byrne, en proie à une véritable
+anxiété. « Je me demande ce que vous auriez dit plus tard ? Quoi.
+J’aurais pu être cassé du service pour avoir dérobé une mule appartenant
+à une nation alliée au gouvernement de Sa Majesté. Ou bien j’aurais
+risqué d’être aplati comme une galette à coups de fléaux et de fourches,
+une charmante histoire à répandre sur le compte d’un de vos
+officiers, — et tout cela pour avoir essayé de voler une mule. Ou poursuivi
+ignominieusement vers notre embarcation, car vous ne supposez pas
+que j’aurais fusillé l’un de ces pauvres diables pour une mule galeuse…
+Et pourtant, ajouta-t-il, à voix basse, je souhaiterais presque l’avoir
+fait. »</p>
+
+<p>Avant que l’obscurité fût venue, ces deux jeunes gens s’étaient
+monté la tête à un point psychologique compliqué qui tenait à la fois
+du scepticisme méprisant et de la crédulité alarmée. Cela les tourmentait
+à l’excès, et la pensée que cela devrait durer six jours au moins,
+et se prolonger peut-être indéfiniment, leur devenait insupportable.
+Cependant le navire vira de bord à la nuit. Pendant toute cette sombre
+nuit orageuse, il marcha le cap vers la terre comme pour y retrouver
+son matelot, se couchant par moment sous les lourdes bouffées, à
+d’autres, roulant paresseusement dans la houle, presque stationnaire
+comme s’il eût eu, lui aussi, l’esprit tiraillé entre la froide raison et une
+ardente impulsion.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, une embarcation se détacha du navire, et s’en
+alla, secouée par les flots, vers l’anse peu profonde où, non sans de
+grandes difficultés, un officier en gros paletot et en chapeau rond, se
+mit en devoir d’atterrir sur une grève de galet.</p>
+
+<p>« J’avais l’intention, écrit M<sup>r</sup> Byrne, intention que mon capitaine
+approuva, d’atterrir en secret, si possible. Je ne voulais être vu ni de
+mon susceptible ami au chapeau jaune, dont les intentions n’étaient
+pas claires, ni de l’aubergiste borgne, qu’il fût ou non affilié au diable,
+ni d’aucun autre habitant de ce village primitif. Malheureusement cette
+anse était vraiment le seul atterrissage possible que l’on rencontrât
+sur plusieurs lieues, et vu l’escarpement du ravin, il ne m’était pas possible
+de faire un détour pour éviter les maisons. »</p>
+
+<p>« Fort heureusement, continue-t-il, à cette heure-là tous les gens
+étaient couchés. Il faisait à peine jour lorsque je me vis marchant sur
+l’épaisse couche de feuilles mortes qui couvrait l’unique rue du village.
+Pas une âme dehors ; aucun chien n’aboya. Le silence était profond, et
+j’en avais conclu, non sans étonnement, qu’il n’y avait pas de chien dans
+ce village, quand j’entendis un sourd grognement, et d’une allée louche,
+entre deux masures, je vis surgir un affreux chien des rues, la queue
+entre les jambes. Il s’esquiva silencieusement, en me montant les dents
+au moment où il me dépassait, et il disparut si soudainement qu’il
+aurait pu être tout aussi bien la répugnante incarnation du Malin. Il
+y eut quelque chose de si étrange dans son apparition et sa disparition
+que mon humeur qui n’était déjà pas très bonne, n’en devint que plus
+abattue à la vue répugnante de cet animal, comme si c’eût été là un
+fâcheux présage. »</p>
+
+<p>Byrne s’éloigna autant qu’il le put, de la côte, sans être vu, se dirigeant
+vers l’ouest et luttant vaillamment contre le vent et la pluie, sur
+un plateau sombre et nu, sous un ciel couleur de cendre.</p>
+
+<p>Au loin d’âpres montagnes désolées, dressant leurs cimes escarpées
+et nues, semblaient l’attendre, menaçantes. Il s’en trouva, au soir, tout
+proche, mais, comme on dit en langage marin, incertain de sa position ;
+il y arriva, affamé, trempé, harassé par un jour de marche continuelle
+sur une route défoncée ; il n’avait rencontré que fort peu de gens en
+route et n’avait pu obtenir le moindre renseignement sur le passage de
+Tom Corbin. Allons, allons, avançons toujours, se disait-il pendant
+ces heures d’effort solitaire, poussé bien plutôt par l’incertitude que
+par une crainte ou un espoir bien définis.</p>
+
+<p>Le jour qui déclinait s’éteignit rapidement, au moment où il atteignait
+un pont démoli. Il descendit dans le ravin, passa à gué, à la dernière
+lueur d’une eau rapide, un courant étroit ; et grimpant de l’autre
+côté, se trouva soudain enfoncé dans une obscurité qui lui tombait sur
+les yeux comme un bandeau.</p>
+
+<p>Le vent, qui dans l’ombre fouettait la lisière de la sierra, harcelait
+ses oreilles d’un mugissement continu, pareil à celui d’une mer en
+furie. Il pensait bien avoir perdu le chemin. Même de jour, avec ses
+ornières, ses flaques de boue, et le hérissement de ses pierres, il était
+difficile de le distinguer de l’abominable étendue d’une lande semée de
+cailloux et de maigres buissons : mais comme il nous le dit, il régla sa
+marche sur la direction du vent. Le chapeau enfoncé sur les yeux, la tête
+basse, il marcha, s’arrêtant de temps à autre pour donner un peu de
+trêve à son esprit, bien plutôt qu’à son corps, comme si le violent effort
+de volonté qu’il appréhendait de voir rester inutile, et le trouble de ses
+sentiments dépassaient par moments non pas sa résistance, mais sa
+résolution.</p>
+
+<p>A l’un de ces arrêts, il lui sembla entendre, apporté de loin faiblement
+par le vent, comme le bruit d’un coup, d’un coup frappé sur du
+bois. Il remarqua que le vent était tombé soudain.</p>
+
+<p>Son cœur se mit à battre en désordre, sous l’impression plus vive des
+espaces déserts qu’il avait traversés pendant les six dernières heures,
+la sensation poignante d’un monde inhabité. Comme il levait la tête,
+un rayon de lumière, illusoire, comme cela arrive souvent dans une
+épaisse obscurité, dansa devant ses yeux. Tandis qu’il scrutait l’ombre,
+le faible son d’un coup lui parvint encore, et il sentit soudain, plutôt
+qu’il ne la vit, l’existence d’un obstacle massif qui se dressait en travers
+du chemin. Qu’était-ce ? Le pied d’une colline ? Une maison ? C’était
+une maison, tout proche comme si elle avait jailli du sol, ou comme si,
+du repli sombre de la nuit, elle était venue glisser jusqu’à lui, incolore
+et muette. Elle se dressait fièrement ; c’était elle qui l’abritait du vent.
+Trois pas encore et il pouvait toucher le mur de la main. C’était à n’en
+pas douter une « <span lang="es" xml:lang="es">posada</span> » et un autre voyageur essayait d’y trouver
+accès. De nouveau il entendit le bruit d’un coup circonspect.</p>
+
+<p>Un moment après une large raie de lumière s’enfonça dans la nuit.
+Par la porte ouverte, Byrne s’y précipita, cependant que la personne qui
+était dehors s’enfuit dans la nuit en poussant un cri étouffé. De l’intérieur
+parvint aussi une exclamation de surprise. Byrne se jetant contre
+la porte à demi-fermée, réussit, non sans résistance, à entrer.</p>
+
+<p>Une misérable chandelle, une simple veilleuse, brûlait au bout d’une
+table en bois blanc. A la lumière de cette chandelle, Byrne put voir la
+fille qu’il avait repoussée de la porte. Elle portait une courte jupe noire,
+un châle orange, elle avait le teint basané, une chevelure massive, sombre
+et épaisse comme une forêt, retenue par un peigne, et quelques
+mèches échappées mettaient une ombre noire autour de son front
+bas.</p>
+
+<p>Lamentable et perçant, un hurlement de « Miséricorde » fut lancé par
+deux voix du fond de cette grande pièce où la lumière d’un foyer
+jouait parmi de lourdes ombres. En se ressaisissant, la jeune fille laissa
+entendre le sifflement de sa respiration entre ses dents serrées.</p>
+
+<p>Il n’est pas nécessaire de rapporter ici la longue suite de questions
+et de réponses par lesquelles Byrne rassura les deux vieilles femmes
+assises de chaque côté d’un feu sur lequel était placée une sorte de
+grande marmite de terre. Byrne eut immédiatement la sensation de
+deux sorcières surveillant la cuisson de quelque philtre mortel…
+Pourtant, lorsque l’une d’elles déplaçant péniblement sa forme brisée
+eut soulevé le couvercle de cette marmite, la fumée qui s’en échappa
+avait une odeur appétissante.</p>
+
+<p>L’autre vieille ne bougea pas ; elle était recroquevillée sur elle-même,
+la tête branlante.</p>
+
+<p>Elles étaient horribles, l’une et l’autre. Il y avait quelque chose de
+grotesque dans leur décrépitude. Leurs bouches édentées, leurs nez
+crochus, la maigreur de celle qui remuait, les joues jaunes et flasques de
+l’autre (celle dont la tête tremblait), auraient été risibles si la vue de leur
+effroyable dégradation physique n’avait été pour les yeux un spectacle
+épouvantable et pour le cœur un effroi poignant, devant cette indicible
+misère de l’âge, cette obstination féroce de la vie devenue un objet de
+dégoût et d’horreur.</p>
+
+<p>Pour surmonter cette impression, Byrne se mit à parler ; il leur dit
+qu’il était Anglais, qu’il était à la recherche d’un compatriote qui avait
+dû passer par là. A peine eût-il parlé que le souvenir des adieux de Tom
+lui revint à l’esprit avec une précision singulière ; les paysans silencieux,
+le gnome furieux, l’aubergiste borgne, Bernardino. Eh ! Quoi !
+Ces deux épouvantails indescriptibles seraient-ils les tantes de cet
+homme, les affiliées du diable.</p>
+
+<p>Quoiqu’elles eussent pu être autrefois, on n’imaginait pas quel
+services d’aussi faibles créatures pouvaient bien rendre maintenant au
+diable dans le monde des vivants. Laquelle était Lucilla, laquelle
+Erminia ? C’était maintenant des êtres sans nom. Un moment d’immobilité
+complète suivit les paroles de Byrne. La sorcière à la
+cuiller cessa de remuer son fricot dans sa marmite. La durée d’un
+souffle le tremblement de l’autre cessa. Dans l’espace de cette seconde
+Byrne eut la sensation d’être vraiment sur la trace, d’avoir atteint le
+tournant du chemin, presque à portée de voix de Tom.</p>
+
+<p>— « Elles l’ont vu », pensa-t-il avec conviction. Il y avait donc enfin
+quelqu’un qui l’avait vu. Il était persuadé qu’elles nieraient toute connaissance
+de cet « <span lang="es" xml:lang="es">ingles</span> » ; mais tout au contraire, elles s’empressèrent
+de lui raconter qu’il avait mangé et passé la nuit chez elles. Elles se
+mirent à parler à la fois, et à décrire son aspect et sa manière d’être.
+Une sorte d’excitation féroce dans sa faiblesse semblait les posséder.
+La sorcière voûtée se mit à brandir sa cuiller de bois, le monstre bouffi
+se leva de son tabouret en criant, se balançant d’un pied sur l’autre, et
+sa tête s’agitait d’un tremblement accéléré au point de ressembler à
+une véritable vibration. Byrne se sentit tout à fait déconcerté par cette
+singulière surexcitation… Oui, le gros, le fort « <span lang="es" xml:lang="es">Ingles</span> » était parti le
+matin après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre de vin. Et
+si le « <span lang="es" xml:lang="es">caballero</span> » désirait prendre le même chemin, rien n’était plus
+simple, demain matin.</p>
+
+<p>— « Vous me donnerez quelqu’un pour me montrer le chemin ? dit
+Byrne. »</p>
+
+<p>— « Si, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>. Un brave garçon. Celui que le <span lang="es" xml:lang="es">caballero</span> avait vu partir. »</p>
+
+<p>— « Mais il frappait à la porte, répliqua Byrne. Il a décampé seulement
+quand il m’a vu. Il allait entrer. »</p>
+
+<p>— « Non, non, s’écrièrent ensemble les deux sorcières, il s’en allait,
+il s’en allait. »</p>
+
+<p>Après tout, ce pouvait être vrai. Le son avait été si faible, si furtif,
+pensa Byrne. Ce n’était peut-être que l’effet de son imagination. Il leur
+demanda :</p>
+
+<p>— « Qui est-ce ? »</p>
+
+<p>— « Son « <span lang="es" xml:lang="es">novio</span> », crièrent-elles en montrant la jeune fille. Il est
+allé jusqu’à un village assez loin d’ici. Mais il reviendra au matin.
+Son « <span lang="es" xml:lang="es">novio</span> ». Elle c’est une orpheline, la fille de pauvres chrétiens ; elle
+vit avec nous pour l’amour de Dieu, pour l’amour de Dieu. »</p>
+
+<p>L’orpheline accroupie au coin de l’âtre considérait Byrne. Il pensa
+qu’elle était plutôt une fille de Satan retenue là par ces deux sombres
+mégères pour l’amour du Diable. Ses yeux étaient légèrement obliques,
+sa bouche plutôt épaisse, mais admirablement dessinée, son visage
+sombre, empreint d’une beauté sauvage, voluptueuse et farouche. Quant
+à l’expression de ce regard fixe qu’elle tenait constamment attaché sur
+lui avec une attention pleine d’une sauvagerie sensuelle, « pour en avoir
+une idée, nous dit M<sup>r</sup> Byrne, vous n’avez qu’à observer un chat affamé
+guettant un oiseau dans une cage, ou une souris dans une souricière. »</p>
+
+<p>Ce fut elle qui lui servit un repas, dont il se montra satisfait, quoique
+ces grands yeux obliques et sombres qui ne cessaient de l’examiner
+comme s’il eût eu quelque chose de curieux écrit sur le visage lui causassent
+un certain malaise. Mais tout valait mieux que l’approche de
+ces sorcières de cauchemar aux yeux chassieux. Ses appréhensions
+s’apaisèrent ; peut-être rien que d’éprouver la sensation de la chaleur
+après ce mauvais temps, et de goûter un peu de repos après la lutte
+qu’il avait dû soutenir, pas à pas, tout le long du chemin contre la
+tempête. Il n’avait pas d’inquiétude sur la sécurité de Tom. Il devait
+maintenant dormir dans un campement de montagne, après avoir
+rencontré Gonzales et ses gens.</p>
+
+<p>Byrne se leva, alla remplir une timbale d’étain d’un vin tiré à une
+outre de peau qui était suspendue au mur et vint se rasseoir. La sorcière
+au visage de momie commença à lui faire la conversation, lui
+parlant du temps jadis, à bâtons rompus. Elle lui vanta la renommée de
+l’auberge, durant des jours meilleurs. Du beau monde s’y arrêtait,
+dans ses propres voitures. Un archevêque même, une fois, avait dormi
+dans la « <span lang="es" xml:lang="es">casa</span> », il y avait bien longtemps.</p>
+
+<p>La sorcière au visage bouffi paraissait écouter, de son tabouret,
+immobile, sauf la tête tremblante. La fille (Byrne était certain que c’était
+une bohémienne qu’on avait recueillie là pour une raison quelconque)
+était assise sur la pierre du foyer, dans la chaleur que dégageaient les
+braises. Elle se fredonnait à elle-même une chanson, tout en agitant
+doucement de temps à autre une paire de castagnettes. Au mot d’archevêque,
+elle se mit à ricaner avec impiété et se retourna pour regarder
+Byrne, la flamme rouge du feu étincela sur ses yeux noirs et ses dents
+blanches, sous le sombre rebord de l’énorme manteau de cheminée.
+Il lui sourit.</p>
+
+<p>Il goûtait maintenant le repos dans un sentiment de sécurité. Son
+arrivée n’étant point attendue, il ne pouvait y avoir de complot tramé
+contre son existence. Il commença à somnoler. Il se laissa un peu aller,
+tout en conservant, du moins il le pensait, toute sa présence d’esprit.</p>
+
+<p>Il dut cependant se laisser aller plus qu’il ne croyait, car il sursauta
+outre mesure en entendant un vacarme infernal. Il n’avait, de sa vie,
+entendu quelque chose d’aussi effroyablement strident. Les sorcières
+s’étaient prises de querelle, férocement, pour on ne sait quoi. Quelle
+qu’en eut été la cause elles s’injuriaient maintenant avec violence, sans
+chercher d’arguments. Leurs piaillements séniles n’exprimaient rien
+d’autre que de la méchanceté déchaînée et de l’épouvante enragée. Les
+yeux noirs de la bohémienne allaient de l’une à l’autre. Jamais auparavant
+Byrne ne s’était senti aussi éloigné d’un sentiment de solidarité
+pour des êtres humains. Avant qu’il eût eu le temps de comprendre le
+sujet de cette querelle, la fille bondit en agitant violemment ses castagnettes.
+Il y eut un silence. Elle s’approcha de la table, et se penchant
+au-dessus, ses yeux dans ceux de l’officier :</p>
+
+<p>— « <span lang="es" xml:lang="es">Señor</span>, dit-elle d’un ton décidé, vous dormirez dans la chambre
+de l’archevêque. »</p>
+
+<p>Les sorcières ne bronchèrent pas. Accroupie, la vieille momie s’appuyait
+sur un bâton ; celle à la figure bouffie avait maintenant ramassé
+une béquille.</p>
+
+<p>Byrne se leva, marcha vers la porte, et tournant la clef dans l’énorme
+serrure, la mit ensuite tranquillement dans sa poche. C’était à n’en pas
+douter l’unique entrée de la maison. Et il ne se souciait nullement
+d’être pris au dépourvu par quelque danger qui pourrait survenir du
+dehors. En se retournant, il vit les deux sorcières « affiliées au Diable »
+et la fille de Satan qui le regardaient sans mot dire. Il se demanda si
+Tom Corbin avait pris la même précaution la nuit précédente. Et tout
+en songeant à son matelot, il eut de nouveau la singulière impression
+de sa présence tout proche. Tout était muet ; au milieu de ce calme,
+il entendit le sang lui battre aux oreilles avec un bruit confus et troublant,
+parmi lequel il lui sembla qu’une voix murmurait ces mots :
+« M. Byrne, ouvrez l’œil ». La voix de Tom. Il se sentit frémir ; les
+illusions de l’ouïe sont, de toutes, les plus saisissantes.</p>
+
+<p>Il lui sembla impossible que Tom ne fût pas là. Il eut de nouveau un
+léger frisson, comme si un furtif courant d’air avait pénétré ses habits
+et lui avait passé le long du corps même. D’un effort, il chassa cette
+impression.</p>
+
+<p>La fille monta l’escalier devant lui, portant une lampe de fer dont la
+maigre flamme dégageait un mince filet de fumée. Ses bas blancs, sales,
+étaient pleins de trous.</p>
+
+<p>De la même tranquillité résolue avec laquelle il avait fermé la porte
+en bas, Byrne s’en fut ouvrir l’une après l’autre toutes les portes du
+corridor. Toutes les chambres étaient vides, à l’exception d’une ou
+deux dans lesquelles on avait entassé des vieilleries. Et la fille, comprenant
+son intention, s’arrêta chaque fois, levant la lumière fumeuse à
+chaque porte, patiemment. Elle l’observait cependant avec
+une attention soutenue ; la dernière porte, elle l’ouvrit elle-même.</p>
+
+<p>— « Vous dormirez ici, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> », murmura-t-elle d’une voix, douce
+comme un souffle d’enfant, tout en lui tendant la lampe.</p>
+
+<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Buenas noches, señorita</i> », lui dit-il poliment en la lui prenant
+des mains.</p>
+
+<p>On ne l’entendit pas rendre ce bonsoir, bien que ses lèvres remuassent
+légèrement, cependant que son regard sombre comme une nuit sans
+étoile, ne trembla pas une minute devant le sien. Il entra dans la chambre,
+et quand il se retourna pour en fermer la porte, elle était encore là,
+immobile et troublante, avec sa bouche sensuelle, ses yeux obliques, et
+l’expression de sensualité féroce et aux aguets d’un chat déconcerté.
+Il eut un moment d’hésitation, et dans la maison muette, il entendit de
+nouveau le sang qui battait pesamment à ses oreilles, pendant qu’une
+fois encore il lui sembla entendre la voix de Tom, instante, quelque
+part, tout près, et plus terrifiante encore, cette fois, parce qu’il n’en
+pouvait distinguer les mots.</p>
+
+<p>A la fin, il claqua la porte au nez de la fille, la laissant dans l’obscurité ;
+il la rouvrit presque aussitôt. Plus personne. Elle s’était évanouie sans
+le moindre bruit. Il referma la porte rapidement et la verrouilla de deux
+lourds verrous.</p>
+
+<p>Une violente inquiétude se mit soudain à l’envahir. Pourquoi ces
+sorcières s’étaient-elles querellées à propos de la chambre où il devait
+dormir ? Que signifiait le long regard de cette fille qui semblait
+vouloir imprimer pour toujours son image dans son esprit ? Sa propre
+nervosité l’alarmait. Il se crut transporté très loin du genre humain.</p>
+
+<p>Il examina la chambre. Elle n’était pas très haute de plafond ; juste
+assez pour contenir le lit que surmontait un énorme dais en forme de
+baldaquin d’où tombaient, au pied et à la tête, de lourds rideaux ; un
+lit assurément digne d’un archevêque. Il y avait une table massive
+toute sculptée aux angles ; quelques fauteuils d’un poids énorme, qui
+avaient l’air des vestiges du palais d’un grand seigneur ; une armoire à
+deux battants, large et peu profonde, était placée contre le mur. Il
+voulut l’ouvrir ; elle était fermée à clef. Un soupçon lui vint ; il
+prit la lampe pour se livrer à un examen plus minutieux. Non : ce
+n’était pas une porte dérobée. Ce meuble lourd était éloigné de plus
+d’un pouce du mur auquel il s’adossait. Il examina les verrous de la
+porte de la chambre. Non, personne ne pourrait le surprendre traîtreusement
+pendant son sommeil. Mais allait-il pouvoir dormir ? Il se le
+demanda avec angoisse. Si seulement Tom était là, le brave marin qui
+avait combattu à ses côtés dans une ou deux affaires difficiles et lui
+avait toujours prêché la nécessité de prendre garde à lui. « Ce n’est
+pas malin, avait-il coutume de dire, de se faire tuer dans une bataille.
+N’importe quel fou peut en faire autant. Notre véritable affaire
+c’est de combattre les Français, et de vivre pour les combattre encore
+un autre jour. » Byrne eut du mal à ne pas se mettre à épier le silence.
+Il avait en quelque sorte la conviction que rien ne le viendrait rompre,
+si ce n’est le son obsédant de la voix de Tom. Il l’avait déjà entendu
+deux fois. Bizarre. Et, somme toute, ce n’avait rien de surprenant, se
+dit-il en raisonnant, puisqu’il avait pensé à cet homme pendant plus de
+trente heures, continuellement et, qui plus est, avec incertitude. Son
+inquiétude au sujet de Tom n’avait, en effet, jamais pris une forme
+définie : « Disparaître » était le seul mot qui se rapportait à la notion
+du danger que pouvait courir Tom. C’était tout à la fois vague et terrible :
+« Disparaître ». Qu’est-ce que cela signifiait ?</p>
+
+<p>Byrne frissonna ; il se dit qu’il devait avoir un peu de fièvre. Tom
+n’avait pas disparu. Byrne venait d’entendre parler de lui. De nouveau
+le jeune homme entendit son sang battre dans ses oreilles. Il s’assit,
+immobile, s’attendant à chaque instant à entendre parmi les pulsations
+de son sang le son de la voix de Tom. Il attendit, tendant l’oreille : rien
+ne vint. Tout à coup il eut cette pensée : « Il n’a pas disparu, mais il
+ne peut pas se faire entendre ».</p>
+
+<p>Il se leva brusquement. Combien c’était absurde ! Et déposant son
+pistolet et son coutelas sur la table, il enleva ses bottes, et se sentant
+tout d’un coup trop fatigué pour rester debout, il s’étendit sur le lit
+qu’il trouva doux et confortable, au-delà de ses espérances.</p>
+
+<p>Il s’était senti très éveillé, mais il avait dû s’assoupir après tout, car
+tout ce qu’il savait c’est qu’il était maintenant assis sur le lit, cherchant
+à se rappeler exactement ce que disait la voix de Tom. Ah, oui ! Il se
+rappelait. Elle disait : « M. Byrne, ouvrez l’œil. » C’était un avertissement.
+Mais contre quoi ?</p>
+
+<p>Il sauta d’un bond au milieu de la chambre, haleta, puis regarda
+tout autour de lui. La fenêtre était bien fermée, d’une barre de fer. Il
+promena, de nouveau, son regard lentement sur les murs nus, il considéra
+le plafond ; il alla à la porte examiner les verrous. C’était deux
+énormes verrous qui glissaient dans des trous faits à même le mur, et
+comme le corridor au dehors était trop étroit pour rendre possible
+l’usage d’un bélier, ou même la manœuvre d’une hache, on ne
+pouvait pas enfoncer la porte, sauf avec de la poudre. Cependant
+qu’il continuait à s’assurer que le verrou d’en bas était bien poussé, il
+eut la sensation qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Et cela si fortement
+qu’il se retourna avec la rapidité de l’éclair. Il n’y avait personne.
+Qui eût bien pu être là ? Et pourtant…</p>
+
+<p>Ce fut alors qu’il perdit toute la tenue et la contrainte qu’un homme
+conserve par respect de soi. La lampe posée à terre, il se mit, à quatre
+pattes, à regarder sous le lit, comme une fille stupide. Il y vit pas mal
+de poussière et rien d’autre. Il se releva, les joues en feu, et marcha de
+long en large, honteux de lui-même et de cette ridicule inquiétude, qu’il
+ressentait au sujet de Tom et qui ne voulait pas le lâcher. Les mots :
+« M. Byrne, ouvrez l’œil. » continuaient à retentir dans sa tête sur un
+ton d’avertissement.</p>
+
+<p>— « N’aurais-je pas mieux fait de me jeter sur le lit et d’essayer de
+dormir ? se demandait-il. Ses yeux tombèrent sur l’immense armoire,
+il se dirigea vers elle, irrité de son idée, mais se sentant incapable d’y
+renoncer. Comment expliquerait-il le lendemain aux deux sorcières
+son effraction, il n’en savait rien. Il introduisit la pointe de son coutelas
+entre les deux battants de la porte et essaya de les forcer. Ils résistaient.
+Il se mit à jurer, s’obstinant dans son dessein, maintenant.
+Le « j’espère que vous serez satisfait, nom d’un chien », qu’il
+murmura, s’adressait à Tom absent. Juste à ce moment les portes
+cédèrent et s’ouvrirent à la volée.</p>
+
+<p>Il était là.</p>
+
+<p>Lui, le fidèle, le sagace, le courageux Tom était là, debout, sombre et
+raide, gardant un prudent silence que ses deux yeux grands ouverts au
+fixe éclat semblait commander à Byrne de respecter. Byrne était trop
+saisi pour pouvoir proférer un son. Interdit, il recula, et au même
+instant le marin s’abattit en avant de tout son long, comme pour prendre
+par le cou son officier. Instinctivement Byrne avança ses bras tremblants.
+Il sentit l’affreuse rigidité du corps, puis la froideur de la mort
+lorsque leurs têtes se heurtèrent et que leurs visages se touchèrent. Ils
+vacillèrent, Byrne serrant Tom sur sa poitrine pour ne pas le laisser
+tomber avec fracas. Il eut juste assez de force pour déposer doucement
+par terre l’horrible fardeau ; alors la tête lui tourna, ses jambes se dérobèrent
+et il tomba sur les genoux, penché sur le cadavre, les mains sur
+cette poitrine d’homme qui avait été naguère pleine d’une vie généreuse
+et qui maintenant n’avait plus que l’insensibilité de la pierre.</p>
+
+<p>— « Mort, mon pauvre Tom », se répétait-il intérieurement.
+La lumière de la lampe placée près du bord de la table tomba droit sur le
+regard vitreux de ces yeux qui avaient, naturellement, une expression
+vive et gaie.</p>
+
+<p>Byrne détourna les yeux. Le foulard de soie noire de Tom n’était pas
+noué sur sa poitrine. Il n’était plus là. Les meurtriers lui avaient aussi
+enlevé ses souliers et ses bas. Et en remarquant ce dépouillement, ce
+cou dénudé, les pieds nus et rigides, Byrne sentit ses yeux se remplir
+de larmes. A part cela, le marin était entièrement vêtu, et ses vêtements
+ne montraient rien de ce désordre qu’aurait dû entraîner une lutte
+violente. Sa chemise quadrillée avait été tirée, un peu, hors de la
+ceinture, à un seul endroit, simplement pour s’assurer s’il avait de
+l’argent, dans une ceinture, à même le corps. Byrne commença à sangloter
+dans son mouchoir.</p>
+
+<p>Ce fut une explosion nerveuse qui dura peu. Tout en demeurant à
+genoux, il contempla tristement ce corps athlétique du meilleur marin
+qui fut jamais pour tirer le coutelas, pointer le canon ou prendre un
+ris. Il gisait là, raide et froid : son esprit joyeux et intrépide s’en était
+allé, et peut-être qu’au moment de ce départ il s’était reporté vers lui,
+son jeune camarade, vers son navire qui roulait là-bas sur les flots
+gris en rade de cette côte de rochers sauvages.</p>
+
+<p>Il s’aperçut que les six boutons de cuivre de la vareuse de Tom avaient
+été coupés. Il frissonna à la pensée des deux misérables et répugnantes
+sorcières s’acharnant avidement sur le corps sans défense de son ami.
+Coupés ! Peut-être avec le même couteau qui… La tête de l’une branlait ;
+l’autre était tout courbée en deux, et leurs yeux étaient rouges et
+chassieux, leurs infâmes griffes tremblotantes… Cela avait dû se passer
+dans cette chambre même, car Tom n’avait pas été tué dehors et
+apporté là ensuite : Byrne en était certain. Pourtant ce n’était pas ces
+deux vieilles du diable qui avaient pu le tuer, même en le prenant à
+l’improviste. D’autant que Tom avait dû être constamment sur ses
+gardes, car c’était un homme d’une extrême prudence, surtout quand
+il était chargé d’une mission… Comment l’avait-on tué ? Qui avait pu
+le faire ? Comment ?</p>
+
+<p>Byrne se releva, saisit la lampe et se pencha rapidement au-dessus
+du corps. La lumière ne révéla aucune tache sur les vêtements, pas de
+trace, ni de souillure de sang, nulle part. Les mains de Byrne se mirent
+à trembler au point qu’il lui fallut poser la lampe à terre et détourner
+les yeux pour pouvoir vaincre son trouble.</p>
+
+<p>Il se mit ensuite à examiner ce froid, paisible et rigide cadavre, cherchant
+la marque d’un coup de couteau, la blessure d’une arme à feu, la
+trace d’un coup mortel. Il tâta tout autour du crâne, anxieusement. Il
+était intact. Il glissa la main sous la nuque ; elle n’était pas brisée. Les
+yeux agrandis par l’angoisse, il examina de plus près, sous le menton,
+et ne vit aucune marque de strangulation sous la gorge.</p>
+
+<p>Il n’y avait de trace nulle part. Il était seulement mort.</p>
+
+<p>Irrésistiblement, Byrne s’éloigna du corps comme si le mystère de
+cette incompréhensible mort avait changé sa pitié en effroi et en suspicion.
+La lampe, placée sur le plancher, près du rigide et immobile
+visage du marin, le montrait fixant désespérément le plafond. Dans le
+cercle de la lumière, Byrne vit à la poussière qui par endroits couvrait
+le plancher, qu’il n’y avait pas eu de lutte dans cette
+chambre. « Il est mort dehors », pensa-t-il. Oui, dehors, dans cet étroit
+corridor où l’on avait à peine la place de se retourner, la mort mystérieuse
+était venue prendre son pauvre Tom. L’impulsion qu’il avait eue
+de saisir son pistolet et de s’élancer hors de la chambre, abandonna
+Byrne tout d’un coup, car Tom aussi était armé, avec des armes
+précisément aussi impuissantes que celles qu’il possédait : des pistolets,
+un coutelas. Et Tom était mort d’une mort sans nom, par des moyens
+incompréhensibles.</p>
+
+<p>Il vint à Byrne une nouvelle idée. Cet étranger qui frappait à la porte
+et qui s’était enfui si rapidement à son approche était venu enlever le
+corps. Ah ! C’était là le guide que la sorcière décharnée lui avait promis
+pour lui montrer par quel chemin le plus court rejoindre son homme.
+Promesse, il le voyait maintenant, pleine d’un sens atroce. Celui qui avait
+frappé à la porte se chargerait des deux cadavres. L’homme et l’officier
+s’en iraient de la maison ensemble. Car Byrne était certain maintenant
+qu’il lui faudrait mourir avant le matin, et de la même manière mystérieuse,
+laissant derrière lui un corps sans indices.</p>
+
+<p>La vue d’une tête coupée, d’une gorge tranchée, ou de la béante
+blessure d’une arme à feu lui aurait causé un inexprimable soulagement.
+Toutes ses craintes en auraient été apaisées. Son âme au dedans de lui
+implorait cet homme mort qui ne lui avait jamais fait défaut dans le
+danger : « Pourquoi ne me dites-vous pas à quoi je dois veiller, Tom ?
+Pourquoi ne me le dites-vous pas ? » Mais dans sa rigidité impassible,
+étendu sur le dos, Tom semblait conserver un austère silence, comme
+si, possédant enfin le terrible savoir, il dédaignait de s’entretenir avec
+les vivants.</p>
+
+<p>Byrne se jeta soudain à genoux près du cadavre, et l’œil sec, farouche,
+ouvrit toute grande la chemise à la hauteur de la poitrine, comme s’il
+voulait arracher de force le secret de ce cœur froid qui avait été pour lui
+si loyal toute sa vie. Rien. Rien. Il éleva la lampe, et tout l’indice que lui
+révéla ce visage dont l’expression lui avait toujours été si affectueuse,
+ce fut une toute petite meurtrissure au front, presque rien, une simple
+marque. La peau même n’était pas éraflée. Il la regarda fixement,
+longtemps, perdu dans un horrible rêve. Puis il remarqua que les mains
+de Tom étaient serrées, comme s’il était tombé face à quelqu’un dans
+une bataille à coups de poings. Les articulations, en y regardant de
+plus près, lui apparurent un peu écorchées, aux deux mains.</p>
+
+<p>La découverte de ces signes très légers fut plus terrifiante pour Byrne
+que ne l’eut été l’absence même de toute marque. Ainsi Tom était mort
+en se débattant contre quelque chose que l’on pouvait toucher, et
+qui pourtant pouvait tuer quelqu’un sans laisser de trace. Était-ce un
+souffle ?</p>
+
+<p>La terreur, l’ardente terreur, commença à jouer autour du cœur de
+Byrne, comme une langue de feu qui s’allonge et se retire avant de
+réduire un objet en cendres. Il s’éloignait du cadavre en reculant aussi
+loin qu’il pouvait, puis il revenait jetant furtivement des regards tremblants
+sur ce front meurtri. Il y aurait peut-être la même petite meurtrissure
+sur son propre front, avant l’aube.</p>
+
+<p>— « Je n’en puis plus », se murmura-t-il à lui-même. Tom lui devenait
+maintenant un objet d’horreur, un spectacle qui, tout à la fois,
+attirait et révoltait sa crainte. Il n’en pouvait plus, il ne pouvait plus le
+regarder.</p>
+
+<p>A la fin, le désespoir triomphant de son horreur croissante, il se
+détacha du mur auquel il s’appuyait, saisit le corps sous les aisselles,
+et se mit à le tirer vers le lit. Les talons nus du marin traînaient sur le
+plancher, sans bruit. Il était lourd, de ce poids mort des choses inanimées.
+D’un dernier effort, Byrne le jeta le visage tourné vers le lit, le
+retourna, jeta sur cette rigidité passive un drap dont il la couvrit ; puis
+il ramena les rideaux, au pied et à la tête, de façon à ce que se touchant,
+ils lui dérobèrent entièrement la vue du lit.</p>
+
+<p>Il trébucha vers une chaise sur laquelle il se laissa tomber. La sueur
+lui coulait du visage, et ses veines semblaient charrier un mince filet
+de sang à demi-glacé. Une terreur absolue s’était emparée de lui, une
+terreur sans nom qui avait réduit son cœur en cendres.</p>
+
+<p>Il s’était assis sur une chaise à dossier droit, la lampe brûlait à ses
+pieds ; ses pistolets et son couteau étaient près de son coude gauche au
+bout de la table, ses yeux tournaient continuellement dans ses orbites,
+regardant les murs, le plafond, par terre, dans l’attente d’une mystérieuse
+terrifiante vision. La chose qui pouvait donner la mort d’un
+souffle était là dehors, de l’autre côté de cette porte verrouillée. Mais
+maintenant Byrne ne croyait plus ni aux murs ni aux verrous. Une
+terreur folle transformait pour lui toutes choses, sa vieille admiration
+d’enfance pour l’athlétique Tom, l’indomptable Tom (il lui avait paru
+invincible) ne faisait que paralyser davantage ses facultés, ajouter
+encore à son désespoir.</p>
+
+<p>Il n’était plus Edgar Byrne. Il n’était plus qu’une âme torturée qui
+souffrait de cette angoisse plus que jamais corps de pécheur n’avait
+souffert du chevalet ou du brodequin. On pourra mesurer le degré de
+son trouble, quand j’aurai dit que ce jeune homme au moins aussi
+brave que la plupart d’entre nous pensa à saisir son pistolet et à se
+faire sauter la cervelle. Mais une langueur mortelle et glaciale s’étendait
+sur ses membres. Sa chair comme du plâtre mouillé semblait se
+raidir peu à peu autour de ses côtes. Tout à l’heure, pensait-il, les
+deux sorcières entreront, avec leur béquille et leur bâton, horribles,
+grotesques, monstrueuses, affiliées au diable, pour lui faire une
+marque au front, la toute petite meurtrissure de mort. Et il ne
+pourrait rien contre elles. Tom s’était défendu, lui ; mais il n’était
+pas comme Tom. Ses membres étaient déjà raides. Il était là immobile,
+se sentant mourir peu à peu. Les yeux seuls remuaient, tournant
+sans cesse dans leurs orbites, parcourant les murs, le plancher, le
+plafond, encore, et encore, jusqu’à ce que tout à coup, ils devinssent
+immobiles, fixes, comme des pierres, hors de la tête, fixée dans la
+direction du lit.</p>
+
+<p>Il venait de voir les rideaux bouger, comme si le cadavre qu’ils
+cachaient s’était retourné et s’était assis. Byrne, qui pensait avoir épuisé
+toute la terreur du monde, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
+Il empoigna les deux bras de sa chaise, sa mâchoire se desserra, et la
+sueur lui coulait sur le front, cependant que sa langue, desséchée, se
+collait à son palais. Les rideaux remuèrent encore, mais ne s’entr’ouvrirent
+pas. « Non, Tom », essaya de crier Byrne, mais il n’entendit rien
+qu’un faible gémissement comme peut en pousser un dormeur mal à
+l’aise. Il sentit que sa raison s’en allait, car il lui semblait bien que le
+plafond avait bougé et devenait oblique, puis se redressait, et de nouveau
+les rideaux se balancèrent doucement comme s’ils allaient s’entr’ouvrir.</p>
+
+<p>Byrne ferma les yeux pour ne pas voir sortir la terrible apparition du
+cadavre animé par le diable. Dans le profond silence de la chambre, il
+vécut un moment d’effroyable agonie, puis il rouvrit les yeux et il vit
+que les rideaux restaient toujours fermés, mais que le plafond au-dessus
+du lit s’était élevé d’un pied.</p>
+
+<p>La dernière lueur de raison qui lui restait lui découvrit que c’était
+l’énorme baldaquin au-dessus du lit qui s’abaissait, pendant que les
+rideaux qui y étaient attachés remuaient doucement, descendant graduellement
+vers le sol. Sa mâchoire ouverte se referma en claquant et,
+à-demi dressé sur sa chaise, il épia, muet, la silencieuse descente du
+dais monstrueux.</p>
+
+<p>Il descendit par saccades douces jusqu’à mi-chemin, ou à peu
+près, et tout d’un coup sembla prendre sa course et vint emboîter
+brusquement sa forme en dos de tortue, sa lourde bordure s’encastrant
+exactement dans le rebord du bois de lit.</p>
+
+<p>A une ou deux reprises un léger craquement du bois se fit entendre,
+puis l’accablante tranquillité de la pièce régna de nouveau.</p>
+
+<p>Byrne se leva, haleta pour reprendre haleine, et poussa un cri de
+rage et d’épouvante, premier son qui ait pu, à sa connaissance, franchir
+ses lèvres durant cette nuit d’angoisse. Voilà donc la mort à laquelle
+il avait échappé. C’était là le diabolique artifice du meurtre,
+contre lequel la pauvre âme de Tom déjà dans l’autre monde avait
+encore essayé de le mettre en garde. C’était donc ainsi qu’il était mort.
+Byrne était certain d’avoir entendu la voix du marin faiblement distante,
+et sa phrase habituelle : « M. Byrne, ouvrez l’œil », et puis des
+mots qu’il n’avait pas pu saisir. Mais la distance qui sépare les vivants
+des morts est si grande. Le pauvre Tom avait essayé.</p>
+
+<p>Byrne courut vers le lit, et essaya de soulever, de repousser cet
+horrible couvercle qui étouffait le cadavre. Il résista à tous ses efforts,
+lourd comme du plomb, immuable comme une pierre tombale. La rage
+de la vengeance le fit s’arrêter, dans sa tête roulaient de chaotiques pensées
+d’extermination ; il tournait autour de la chambre comme s’il ne
+pouvait trouver ni ses armes, ni la porte, et il ne cessait de proférer de
+terribles menaces…</p>
+
+<p>Des coups violents frappés à la porte de l’auberge lui rendirent ses
+esprits. Il courut à la fenêtre, poussa les volets et regarda au dehors.
+Dans la faible lueur de l’aube il vit un rassemblement. Eh ! bien, il
+irait immédiatement affronter cette troupe d’assassins réunis sans
+aucun doute pour lui faire son affaire. Après cette lutte contre une
+terreur sans nom, il aspirait à un combat en plein air contre des ennemis
+armés. Mais il n’avait pas dû retrouver toute sa raison, car, oubliant
+ses armes, il se rua en bas en poussant des cris sauvages, débarra la porte
+cependant que les coups pleuvaient du dehors, et l’ayant brusquement
+ouverte, se précipita à la gorge du premier homme qu’il aperçut
+devant lui. Ils roulèrent à terre l’un par dessus l’autre. L’intention
+confuse de Byrne était de se frayer un passage, de courir par le chemin
+de montagne jusqu’au campement de Gonzales et d’en revenir avec ses
+hommes pour tirer une vengeance exemplaire. Il se battit furieusement
+jusqu’à ce qu’il lui sembla qu’un arbre, une maison, une montagne,
+s’abattaient sur sa tête, puis il n’eut plus conscience de rien…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Ici M. Byrne décrit en détail la manière adroite dont il trouva bandée
+sa tête endommagée, nous apprend qu’il avait perdu beaucoup de sang
+et attribue à cette circonstance la préservation de sa raison. Il transcrit
+également en entier toutes les excuses de Gonzales. Car c’était Gonzales
+qui, fatigué d’attendre des nouvelles des Anglais, était arrivé à l’auberge,
+avec la moitié de sa troupe, en route vers la mer. « Son Excellence,
+expliquait-il, se précipita sur nous avec une féroce impétuosité, et
+en outre nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un ami et alors nous…,
+etc., etc. » Lorsque Byrne demanda ce qu’il était advenu des sorcières,
+Gonzales dirigea son doigt silencieusement vers le sol, puis fit calmement
+une réflexion morale : « La passion de l’or est impitoyable chez
+les vieilles gens, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, dit-il. Il est hors de doute qu’elles avaient dû
+mettre auparavant plus d’un voyageur solitaire dans le lit de l’archevêque. »</p>
+
+<p>— « Il y avait aussi une bohémienne, » dit Byrne faiblement, de la
+litière improvisée sur laquelle une escouade de guerilleros le transportait
+vers la côte.</p>
+
+<p>— « C’était elle qui manœuvrait cette diabolique machine, et c’est
+elle qui la manœuvra aussi cette nuit-là », fut la réponse.</p>
+
+<p>— « Mais pourquoi ? Pourquoi ? s’écria Byrne ; pourquoi pouvait-elle
+souhaiter ma mort ? »</p>
+
+<p>— « Sans doute pour les boutons d’uniforme de Votre Excellence »,
+répondit poliment le taciturne Gonzales. Nous avons retrouvé ceux
+de votre marin sur elle ; mais Votre Excellence peut être sûre que
+tout ce qu’il convenait de faire dans cette circonstance a été fait.</p>
+
+<p>Byrne ne posa plus d’autres questions. Il y eut encore une autre
+mort, que Gonzales considérait comme « urgente en la circonstance ».
+Le borgne Bernardino fut collé au mur de son auberge et y reçut dans
+la poitrine la charge de six escopettes. Comme les coups partaient, la
+bière grossière qui renfermait le corps de Tom, passa, portée par une
+bande de patriotes espagnols qui avaient des allures de bandits et qui
+descendaient le ravin jusqu’au rivage, où deux embarcations de la
+corvette attendaient ce qui restait, sur terre, de son meilleur marin.</p>
+
+<p>M. Byrne pâle et bien faible encore, entra dans le canot qui transportait
+le cadavre de son humble ami ; car on avait décidé que Tom
+Corbin dormirait son dernier sommeil, plus loin, dans le golfe de Biscaye.
+L’officier prit la barre et se retournant pour jeter un dernier
+regard vers le rivage, il aperçut, sur la pente grise de la colline quelque
+chose qui bougeait ; il reconnut que c’était un petit homme à chapeau
+jaune, juché sur le mulet, ce mulet sans lequel le sort de Tom Corbin
+serait resté à jamais mystérieux.</p>
+
+<p class="ugap">Juin 1913.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">A CAUSE DES DOLLARS</h2>
+
+
+<p>Comme nous flânions au bord de l’eau, à la manière des marins
+oisifs quand ils sont à terre (c’était sur le terre-plein devant le Bureau
+du Port d’une grande ville d’Extrême-Orient), un homme vint vers
+nous, en biais, de l’enfilade des magasins, se dirigeant vers l’escalier
+d’embarquement. Il attira d’autant plus mon attention que parmi ce
+va-et-vient de gens en coutil blanc qui circulaient sur le trottoir
+qu’il venait de quitter, son costume (le pantalon et la veste habituels)
+fait d’une légère flanelle grise, tranchait nettement.</p>
+
+<p>J’eus le temps de l’observer. Il était corpulent sans être grotesque.
+Il avait la figure pleine et fraîche, le teint blond. Quand il se fut
+rapproché, je vis que sa moustache mince s’éclaircissait de pas mal de
+poils blancs et que pour un homme assez fort, il n’avait pas le menton
+empâté. En passant près de nous il échangea un signe avec l’ami qui
+m’accompagnait et lui fit un sourire.</p>
+
+<p>Cet ami était Hollis, ce garçon qui a eu tant d’aventures et qui a
+connu de si drôles de gens au temps de sa jeunesse, dans cette partie
+d’un Extrême-Orient plus ou moins brillant. Il me dit : « Çà, c’est
+un brave homme ; je ne veux pas dire brave, dans le sens de courageux.
+Je veux dire : la bonté même. »</p>
+
+<p>Je me retournai aussitôt pour regarder ce phénomène. Ce brave
+homme avait un très large dos. Je le vis faire signe à un sampan d’accoster,
+y descendre et s’éloigner dans la direction d’un groupe de
+steamers ancrés non loin du rivage.</p>
+
+<p>— « C’est un marin, lui dis-je, n’est-ce pas ? »</p>
+
+<p>— « Oui, oui. Il commande ce gros vapeur vert foncé, la <i>Sissie</i>
+de Glasgow. Il n’a jamais commandé un autre bateau que la <i>Sissie</i> de
+Glasgow, seulement ça n’a pas toujours été la même. La première qu’il
+a eue était à peu près moitié moins longue que celle-ci et nous disions
+souvent à ce pauvre Davidson qu’elle était d’un format trop petit pour
+lui. Même en ce temps-là, Davidson avait de l’embonpoint. On lui disait
+qu’il aurait bientôt des callosités aux épaules et aux coudes, tant son
+navire était petit. Et Davidson pouvait bien répondre par des sourires
+à nos taquineries ; il gagnait de l’argent avec son bateau. Celui-ci appartenait
+à un Chinois qui ressemblait aux mandarins des images, avec des
+lunettes rondes, de fines moustaches tombantes, et, avec cela digne
+comme seul un « Célestial » sait l’être.</p>
+
+<p>Ce que les Chinois, en tant que patrons, ont de bon c’est qu’ils
+sont d’une correction parfaite. Une fois convaincus de votre honnêteté,
+ils vous témoignent une confiance entière. Alors vous ne pouvez
+mal faire. D’ailleurs ce sont des juges très fins et très prompts,
+en fait de caractères. Le Chinois de Davidson fut le premier à découvrir
+vraiment sa valeur, d’après certains de ses principes. Un beau jour,
+on l’entendit, dans son bureau, déclarer devant plusieurs Européens :
+« Le Capitaine Davidson, c’est un bon homme. » Et de ce jour, ce fut
+réglé. Depuis lors, vous n’auriez pu dire si Davidson appartenait au
+Chinois ou le Chinois à Davidson. Ce fut lui qui, peu de temps avant
+sa mort, fit construire à Glasgow la nouvelle <i>Sissie</i> pour en donner le
+commandement à Davidson.</p>
+
+<p>Nous flânions à l’ombre du Bureau du Port et nous accoudions, par
+moments, au parapet du quai.</p>
+
+<p>« Il la fit construire, vraiment, pour consoler ce pauvre Davidson,
+continua Hollis. Peut-on imaginer quelque chose de plus ingénument
+touchant que ce vieux mandarin dépensant quelques milliers de livres
+pour consoler son homme blanc. Tenez, la voilà là-bas ! Les fils du
+vieux mandarin héritèrent ce bateau et Davidson avec ; il en a le commandement,
+et, avec son salaire et ses intérêts sur les affaires, il
+gagne pas mal d’argent ; et tout est comme autrefois. Et même,
+Davidson sourit parfois, vous l’avez vu ; oui, mais son sourire c’est la
+seule chose qui n’est plus comme autrefois.</p>
+
+<p>— « Dites-moi, Hollis, demandai-je, qu’entendez-vous par bon
+homme, dans la circonstance ? »</p>
+
+<p>— « Voyez-vous, il y a des gens qui sont nés avec de la bonté comme
+d’autres avec de l’esprit. On a cela dans sa nature. Il n’y a jamais eu
+une âme plus droite, plus scrupuleuse dans une enveloppe aussi,
+comment dirais-je, confortable. Nous ne nous faisions pas faute de
+rire des scrupules de Davidson. En un mot, il est profondément humain,
+et je ne crois pas qu’il y ait une autre sorte de bonté qui vaille, en ce
+bas monde. Et comme il l’est avec une nuance particulière de raffinement,
+je peux bien dire de lui que c’est vraiment un bon homme. »</p>
+
+<p>Je savais de longue date que Hollis attachait une grande importance
+aux nuances ; et je lui dis : « Je vois », parce que vraiment j’avais
+reconnu le Davidson de Hollis dans cet homme corpulent et sympathique
+qui venait de nous dépasser. Mais comme il me revint qu’au
+moment où il avait souri son visage placide avait paru voilé de mélancolie,
+d’une sorte d’ombre intérieure, je poursuivis :</p>
+
+<p>— « Qui donc l’a récompensé d’être un si bon homme en lui gâtant
+son sourire. »</p>
+
+<p>— « C’est toute une histoire ; je vais vous la raconter si vous voulez.
+Pardieu ! Elle est plutôt surprenante, d’ailleurs. Surprenante à plus
+d’un égard, mais surtout par la façon dont elle a atteint ce pauvre
+Davidson, et uniquement, peut-être, parce que c’était une aussi bonne
+pâte. Il vient de me raconter toute la chose, il y a quelques jours. Il
+me disait qu’au moment où il vit ces quatre gaillards avec leurs
+têtes rassemblées au-dessus de la table, tout de suite cela ne lui
+a pas plu ; cela ne lui a pas plu, du tout. Vous ne pouvez pas supposer
+que Davidson soit un imbécile. Ces gens-là…</p>
+
+<p>« Mais je ferais mieux de commencer par le commencement. Il faut
+remonter au premier temps où le gouvernement fit rappeler les vieux
+dollars pour les changer contre une nouvelle frappe. C’était juste au
+moment où j’ai quitté ces parages pour aller passer un bout de temps
+chez moi. Tous les commerçants des îles se préoccupèrent de réunir
+leurs vieux dollars pour les envoyer ici en temps utile, et la demande de
+caisses de vins de France (vous savez le format de la douzaine de bordelaises),
+fut quelque chose d’inouï. On avait l’habitude d’empaqueter
+les dollars, par cent, dans de petits sacs. Je ne sais pas exactement
+combien de sacs chaque caisse pouvait contenir. Pas mal ! De belles
+sommes, bien en ordre, ont dû passer par mer à ce moment-là. Mais
+allons-nous en d’ici, ne restons pas au soleil. Où pourrions-nous ?…
+Tenez, allons jusqu’à ce restaurant là-bas. »</p>
+
+<p>Nous y allâmes ; notre arrivée dans cette longue salle vide, de si
+bonne heure, causa une visible consternation aux garçons chinois.
+Mais Hollis se dirigea vers une des tables placées entre les fenêtres
+abritées de stores en rotin. Un demi-jour brillant tremblait au plafond,
+sur les murs blanchis à la chaux, et baignait la multitude des chaises
+et des tables vides d’un rayonnement furtif, singulier.</p>
+
+<p>«  — Ça va bien. Nous mangerons quelque chose, quand ce sera prêt »,
+dit-il, en regardant le Chinois anxieux, qui s’était approché. Il prit ses
+tempes grisonnantes entre ses mains, et se penchant sur la table, il
+avança vers moi son visage, aux yeux noirs et perçants.</p>
+
+<p>— « Davidson commandait alors la <i>Sissie</i>, la petite, celle à propos de
+laquelle nous le taquinions toujours. Il conduisait son bateau tout seul,
+avec seulement le <i>serang</i> Malais comme officier de pont. Ce qu’il avait
+à son bord se rapprochant le plus d’un blanc, c’était le mécanicien,
+un mulâtre Portugais, maigre comme une latte et tout à fait novice.
+Somme toute, vous voyez, Davidson conduisait ce navire-là tout seul.
+Naturellement cela se savait dans le port. Si je vous dis cela, c’est que
+le fait a son importance dans ce que je vais vous raconter.</p>
+
+<p>Son bateau, étant très petit, à faible tirant d’eau, pouvait aller dans
+les criques, dans les baies, à travers les récifs et les bancs, ramasser du
+fret là où aucun autre bateau, sauf une embarcation indigène, aurait
+osé se risquer. Cela rapportait souvent assez bien. Davidson passait
+pour connaître des endroits qu’aucun autre n’aurait pu dénicher et
+dont presque personne n’avait entendu parler.</p>
+
+<p>Dès qu’on eut rappelé les vieux dollars, le Chinois de Davidson
+pensa que la <i>Sissie</i> serait bien pour aller les recueillir chez les petits
+trafiquants, dans les endroits les moins fréquentés de l’Archipel. C’est
+une bonne affaire ; on arrime ces caisses de dollars, à l’arrière, dans le
+lazaret et vous avez là un bon fret qui ne donne pas grand mal et ne
+prend pas grande place.</p>
+
+<p>Davidson fut aussi d’avis que c’était une bonne idée ; ils firent ensemble
+une liste d’escales pour le prochain voyage. Alors Davidson,
+qui avait naturellement dans la tête la carte de ses tournées, fit remarquer
+qu’à son retour il pourrait bien toucher une certaine concession
+au bord d’une simple crique où un pauvre diable d’Européen vivait
+dans un village indigène. Davidson laissa entendre à son Chinois que
+l’homme aurait certainement du rotin à charger.</p>
+
+<p>— « Peut-être assez pour remplir la cale d’avant, dit Davidson. Cela
+vaudrait mieux que de ramener le bateau sur lest. Un jour de plus
+ou de moins, cela n’a pas grande importance. »</p>
+
+<p>C’était tout à fait bien dit, et l’armateur chinois ne put qu’approuver ;
+cela ne l’eût pas été, que ç’aurait été exactement la même chose. Davidson
+faisait ce qu’il voulait. C’était un homme qui ne pouvait pas se
+tromper. Pourtant il n’y avait pas là seulement une raison commerciale.
+Il y avait là-dedans de la bonté davidsonnienne ; car il faut que vous
+sachiez que l’homme n’aurait pas pu continuer à vivre paisiblement
+sur cette crique, si Davidson n’avait eu la complaisance d’y venir de
+temps à autre. Et le Chinois de Davidson savait à quoi s’en tenir, lui
+aussi. Il sourit simplement de son digne et doux sourire, et dit : « C’est
+parfait, capitaine, faites comme vous voudrez. »</p>
+
+<p>Comment Davidson était entré en relation avec ce pauvre diable,
+je vous l’expliquerai tout à l’heure. Pour le moment, je vais vous
+dire ce qui, de cette histoire, arriva ici ; les préliminaires de
+l’affaire.</p>
+
+<p>« Vous savez comme moi que ce restaurant où nous sommes existe
+depuis des années. Or, le lendemain, Davidson s’amena ici pour manger
+un morceau.</p>
+
+<p>« Et c’est ici le seul moment dans cette histoire où le hasard, le simple
+hasard joue un rôle. Si ce jour-là Davidson était rentré chez lui pour
+prendre son déjeuner, il n’y aurait maintenant, après douze ans et plus,
+rien de changé dans son brave et placide sourire.</p>
+
+<p>« Mais il vint ici ; et il était peut-être assis à cette même table quand il
+raconta à l’un de mes amis qu’il faisait sa prochaine tournée pour récolter
+les caisses de dollars. Il ajouta, en riant, que sa femme en faisait
+toute une histoire : elle lui avait demandé de rester à terre, et de se faire
+remplacer pour un voyage. Elle pensait qu’il y avait du danger à cause
+des dollars. Il lui avait répondu, disait-il, qu’il n’y avait plus, de nos
+jours, de pirates dans la mer de Java, si ce n’est dans les livres d’aventures.
+Il avait ri de ses appréhensions ; mais il était très ennuyé tout de même ;
+parce que, lorsque sa femme avait une idée dans la tête, il n’y avait pas
+moyen de la lui en faire sortir. Elle serait inquiète tout le temps qu’il allait
+être parti. Et il n’y pouvait rien. Il n’y avait personne à terre
+capable de le remplacer pour cette tournée.</p>
+
+<p>« Mon ami et moi nous sommes rentrés en Europe ensemble par le
+même paquebot, et il m’a raconté cette conversation un jour que dans
+la Mer Rouge nous parlions des choses et des gens qu’avec plus ou moins
+de regret nous venions de quitter.</p>
+
+<p>« Je ne peux pas dire que Davidson occupait une place très en vue ;
+il est bien rare que ce soit le cas pour la supériorité morale. Il était très
+apprécié de ceux qui le connaissaient bien : mais ce qui le distinguait
+le plus évidemment, c’était qu’il était marié. Nous autres, vous vous
+en souvenez, nous étions une bande de célibataires ; d’esprit tout au
+moins, sinon absolument de fait. Il pouvait bien y avoir dans nos
+existences des femmes en réalité, mais elles étaient invisibles, au loin,
+et on n’en parlait jamais. A quoi bon ?… Davidson seul était visiblement
+marié.</p>
+
+<p>« Être marié lui convenait absolument. Cela lui allait si bien que le
+plus indépendant de nous n’y trouva rien à redire quand on le sut.
+Aussitôt qu’il se fut senti un peu à l’aise ici, il envoya chercher sa femme.
+Elle vint de l’Australie occidentale sur le <i>Somerset</i>, confiée aux soins du
+capitaine Ritchie (vous savez, Ritchie-le-singe), qui n’en finissait pas de
+vanter sa douceur, sa gentillesse et son charme. Elle lui parut une compagne
+céleste pour Davidson.</p>
+
+<p>« A son arrivée, elle trouva un très coquet bungalow sur la colline,
+tout préparé pour elle et pour leur petite fille. Il lui acheta une charrette
+et un poney de Burmah, qu’elle amenait chaque soir pour prendre
+Davidson, au quai. Quand Davidson, rayonnant, montait dans la
+charrette, elle était de suite bien remplie.</p>
+
+<p>« Nous admirions M<sup>me</sup> Davidson de loin. Elle avait un visage juvénile
+de keepsake. De loin. Nous n’avions guère d’occasions de la voir de
+plus près, elle ne se souciait pas de nous en donner. Cela nous aurait
+fait plaisir d’aller au bungalow de Davidson, mais on nous fit comprendre,
+d’une façon ou d’une autre, que nous nous n’y étions pas très
+bien vus. Non pas qu’elle eût jamais dit quelque chose de désagréable ;
+elle ne disait jamais grand chose. Je fus peut-être le seul à avoir une
+idée de l’intimité des Davidson. Ce que je remarquai, derrière cet aspect
+superficiel de douceur insignifiante, ce fut un front bombé et obstiné et
+une petite bouche rouge, assez jolie, mais pincée. Je sais bien que je
+suis un observateur à idées préconçues. La plupart de nous furent
+captivés par son cou de cygne, et par son innocent profil langoureux.
+Il y avait beaucoup de dévotion latente pour la femme de Davidson,
+par ici, à cette époque-là, je vous assure. Mais j’avais dans l’idée qu’elle
+n’y répondait que par une vive méfiance du genre de gens que nous
+étions ; méfiance qui s’étendait, c’était du moins mon sentiment, jusqu’à
+son mari même. Je pensais qu’elle était jalouse de lui, d’une certaine
+façon. Elle n’avait aucune relation féminine. C’est assez difficile
+pour une femme de capitaine, à moins qu’il y ait d’autres femmes de
+capitaines dans les parages, et il n’y en avait pas. La femme du directeur
+du dock lui faisait visite ; mais c’était tout. Les camarades d’ici se persuadèrent
+que M<sup>me</sup> Davidson était une douce et timide petite personne.
+Elle en avait l’air, je dois le dire. Et cette opinion était si universelle
+que l’ami dont je vous ai parlé me rappela sa conversation avec Davidson
+uniquement à cause des propos sur sa femme. Il me manifesta même
+son étonnement : « Vous imaginez-vous M<sup>me</sup> Davidson faisant des
+histoires, à ce point-là. Elle n’avait pas l’air d’une femme à faire des
+histoires de quoi que ce soit. »</p>
+
+<p>« Je m’en étonnai ; mais pas tant, toutefois. Ce front bombé, hein ?
+Je l’avais toujours soupçonnée d’être sotte. Je lui fis la remarque
+que Davidson dut être fortement ennuyé de ce déploiement d’anxiété
+féminine.</p>
+
+<p>« Mon ami me répondit : « Non. Il avait l’air plutôt touché et affligé.
+Il n’y avait réellement personne à qui il pût demander de le remplacer ;
+surtout parce qu’il avait l’intention de relâcher dans cette
+diable de crique, pour y aller voir un certain Bamtz qui s’y était fixé. »</p>
+
+<p>Derechef mon ami s’étonna : « Quelle relation peut-il bien y avoir
+entre Davidson et un individu comme Bamtz ? »</p>
+
+<p>« Je ne sais plus bien ce que je lui répondis. Il aurait suffi de répondre
+en deux mots : « La bonté de Davidson ». Cette bonté-là n’avait jamais
+renâclé, même devant l’indignité, s’il y avait la moindre raison de
+pitié. En outre, tout le monde savait qui était Bamtz ; c’était un fainéant
+avec une barbe. Quand je pense à Bamtz, la première chose qui me vient
+à l’idée, c’est une longue barbe noire et des tas de petites rides aux coins
+des yeux.</p>
+
+<p>« Cette barbe n’avait pas son pareil d’ici en Polynésie où une barbe
+est en elle-même un objet de valeur. Vous savez combien les Orientaux
+sont impressionnés par une belle barbe. Il y a des années et des années,
+je me rappelle combien le grave Abdullah, le grand commerçant de
+Sambir, fut incapable de réprimer son étonnement et son admiration
+à la vue d’une aussi belle barbe ; et tout le monde sait que Bamtz a vécu
+plus ou moins aux crochets d’Abdullah pendant des années. C’était
+vraiment une barbe unique et le porteur de cette barbe était unique
+aussi, d’ailleurs : un vagabond unique en son genre. Il s’en fit un art
+véritable ou tout au moins une sorte de ruse et de mystère. On comprend
+encore un individu, pratiquant l’escroquerie, dans des villes, dans des
+agglomérations, mais Bamtz eut l’adresse de mener cette vie-là en
+plein désert, de vagabonder sur les lisières de la forêt vierge.</p>
+
+<p>« Il savait très bien s’y prendre pour entrer dans les bonnes grâces
+des indigènes. Il arrivait dans une concession, assez loin en remontant
+la rivière, offrait en cadeau une carabine bon marché, une paire de
+jumelles de camelote ou quelque chose de ce genre, au Rajah, au
+chef de la tribu ou au principal trafiquant ; et en échange de ce
+don il demandait une maison en se posant mystérieusement pour
+un commerçant spécial. Il vous leur débitait des histoires sans fin,
+faisait bonne chère pendant quelque temps, puis se livrait à quelque
+escroquerie ou quelque chose d’approchant, si bien qu’on en avait
+assez et qu’on le priait de déguerpir. Et il s’en allait tranquillement
+avec un air d’innocence offensée. Drôle d’existence. Pourtant il
+ne lui était jamais rien arrivé de fâcheux. J’ai entendu dire que
+le Rajah de Dongala lui avait donné pour cinquante dollars de
+marchandise et payé son passage à bord d’une « prau », simplement
+pour s’en débarrasser. Et remarquez que rien n’eût empêché le
+vieux de faire couper la gorge à Bamtz et de faire jeter sa carcasse
+en eau profonde au-delà des récifs ; car qui en ce monde se fût
+inquiété de Bamtz ?</p>
+
+<p>« On l’a vu vagabonder dans ces parages, ici ou là, aussi loin dans le
+nord que le Golfe du Tonkin. Il ne dédaignait pas non plus, de temps
+en temps, une période de civilisation. Ce fut pendant une de ces
+périodes, à Saïgon, que, barbu et digne (il se donnait alors comme
+comptable), il rencontra Anne-la-Rieuse.</p>
+
+<p>« Cela ne vaut pas la peine de détailler les débuts de celle-ci, mais il
+faut tout de même en parler un peu. Tout ce qu’on peut dire, c’est
+qu’il ne restait plus grand courage dans son fameux sourire, lorsque
+Bamtz lui parla pour la première fois dans un café de bas étage. Elle
+s’était échouée à Saïgon avec un peu d’argent qu’elle économisait et,
+dans un grand embarras, à cause d’un enfant qu’elle avait, un gosse
+de cinq ou six ans.</p>
+
+<p>« Un garçon, je me rappelle, qu’on appelait Henri le Perlier l’avait
+amenée, le premier, dans cette région-ci ; d’Australie, je crois. Il l’y
+amena et la lâcha, et elle alla dériver de ci de là. La plupart de nous
+la connaissait ; de vue, en tout cas. Il n’est personne dans l’Archipel
+qui n’ait entendu parler d’Anne-la-Rieuse. Elle avait vraiment un rire
+agréable et argentin, toujours à sa disposition, si je puis ainsi dire, mais
+cela ne suffisait probablement pas pour faire fortune. La pauvre créature
+était toute prête à s’attacher à un homme à peu près passable,
+pourvu qu’il se laissât faire, mais elle était toujours lâchée ; comme
+c’était à prévoir.</p>
+
+<p>« Elle avait été abandonnée à Saïgon par le capitaine d’un navire allemand,
+avec lequel elle avait, pendant près de deux ans, navigué sur la
+côte de Chine jusqu’à Vladivostok. L’Allemand lui avait dit :
+« Maintenant, c’est fini, <i lang="de" xml:lang="de">mein Taubchen</i>, je rentre chez moi pour épouser la
+fille à laquelle je me suis fiancé avant de partir. » Et Anne répondit :
+« C’est bien, je m’en vais ; on se sépare bons amis, n’est-ce pas ? »</p>
+
+<p>« Elle tenait beaucoup à se séparer bons amis. L’Allemand lui répondit :
+« Bien sûr. » Au moment des adieux, il eut l’air ennuyé. Elle
+se mit à rire et revint à terre.</p>
+
+<p>« Mais pour elle il n’y avait vraiment pas de quoi rire. Elle avait l’idée
+que ce serait sa dernière bonne fortune. Ce qui la préoccupait le plus,
+c’était l’avenir de son enfant. Avant de partir avec l’Allemand, elle
+l’avait laissé aux soins, à Saïgon, d’un ménage français ; le mari était
+le portier d’un bureau du gouvernement, mais il venait d’avoir sa
+retraite et ils rentraient en France. Il lui fallut reprendre l’enfant, et
+une fois qu’elle l’eut repris, elle ne voulut plus s’en séparer.</p>
+
+<p>« Telle était sa situation, quand elle rencontra Bamtz par hasard. Elle
+ne pouvait avoir aucune illusion sur lui. S’accrocher à Bamtz, c’était
+descendre bien bas dans l’échelle sociale, même au point de vue
+matériel. Elle s’était toujours très bien tenue dans son genre, tandis
+que Bamtz était, à franchement parler, un être parfaitement abject.
+D’un autre côté, ce vagabond barbu, qui avait beaucoup plus l’air d’un
+pirate que d’un comptable, n’était pas une brute. Il était plutôt aimable,
+même quand il avait un coup de trop. Et puis le désespoir, comme
+l’infortune, font faire la connaissance d’étranges compagnons de lit.
+Il se peut qu’elle ait été désespérée. Elle n’était plus jeune, vous savez.</p>
+
+<p>« Pour ce qui est de l’homme, l’union est peut-être plus difficile à
+expliquer. On peut dire toutefois une chose, c’est que Bamtz s’était
+toujours gardé des femmes indigènes. Comme on ne peut pas le suspecter
+d’une délicatesse particulière, il faut attribuer plutôt le fait à la
+prudence. Et lui, non plus, n’était plus jeune. Il y avait pas mal de poils
+blancs dans sa superbe barbe noire. Il se peut qu’il ait éprouvé le besoin
+d’une sorte de compagne dans sa singulière existence avilie. Quels
+qu’aient été leurs motifs, toujours est-il qu’ils disparurent ensemble de
+Saïgon. Et personne, cela va sans dire, ne s’inquiéta de ce qu’il en était
+advenu.</p>
+
+<p>« Six mois plus tard, Davidson vint dans le village de Mirrah. C’était
+la première fois qu’il remontait jusqu’à cette crique où l’on n’avait
+jamais vu un vapeur européen auparavant. Un passager javanais qu’il
+avait à bord lui offrit cinquante dollars pour y relâcher, ce devait être
+pour quelque raison particulière : Davidson voulut bien essayer. Cinquante
+dollars, me dit-il, n’était pas la question ; mais il était curieux
+de voir l’endroit, et la petite <i>Sissie</i> pouvait aller partout où il y aurait
+eu assez d’eau pour faire flotter une assiette à soupe.</p>
+
+<p>« Davidson débarqua son ploutocrate javanais, et comme il lui fallait
+attendre la marée pendant deux heures environ, il descendit à terre
+pour se dégourdir les jambes.</p>
+
+<p>« C’était un petit village. Environ soixante maisons, la plupart bâties
+sur pilotis, sur la rivière, le reste éparpillé dans les hautes herbes, avec
+le sentier habituel derrière : la forêt pressait la clairière et absorbait ce
+qu’il pouvait y avoir d’air dans cette chaleur stagnante, mortelle.</p>
+
+<p>« Toute la population était sur la berge, à contempler silencieusement,
+comme font les Malais, la <i>Sissie</i> ancrée dans le courant. C’était, pour
+eux, aussi merveilleux que la visite d’un ange. La plupart des vieux
+n’avaient que vaguement entendu parler de bateaux à feu, et pas beaucoup
+de la plus jeune génération n’en avaient vu. Dans le sentier,
+Davidson flânait, solitaire. Mais une mauvaise odeur le fit interrompre
+sa promenade.</p>
+
+<p>« Il était là à s’essuyer le front, quand il entendit tout à coup une
+exclamation venant d’on ne sait où : « Mon Dieu, mais c’est Davy ! »</p>
+
+<p>« Au son de cette voix animée Davidson sentit sa mâchoire tomber
+d’étonnement. <i>Davy</i> était le nom que lui donnaient ses camarades de
+jeunesse. Il ne l’avait pas entendu depuis des années. Il demeura là,
+bouche bée, et vit une femme blanche surgir des hautes herbes où une
+petite hutte était enfouie presque jusqu’au toit. Imaginez-vous sa
+stupéfaction, (dans cet endroit sauvage que vous ne trouveriez pas sur
+une carte, et plus misérable que le plus lamentable village malais a le
+droit de l’être :) cette femme européenne surgissant des herbes, dans
+une sorte de robe d’intérieur de fantaisie, en satin rose, avec une
+traîne, et agrémentée de dentelles effrangées : des yeux comme des
+charbons ardents, au milieu d’un visage d’une blancheur de pâte.
+Davidson pensa rêver ou délirer. De la mare du village, dont Davidson
+avait senti l’odeur un peu avant, deux buffles répugnants s’élancèrent
+en reniflant bruyamment et se mirent à galoper, pris de panique
+à sa vue, à travers les buissons.</p>
+
+<p>« La femme s’avança en tendant les bras, et posa les mains sur les
+épaules de Davidson, en s’écriant : « Mon Dieu ! mais vous n’avez
+presque pas changé. C’est le même bon Davy. » Et elle se mit à rire un
+peu hystériquement.</p>
+
+<p>« Le son de ce rire fit sur Davidson l’effet d’un courant galvanique
+sur un cadavre. Il tressaillit des pieds à la tête : « Anne-la-Rieuse »,
+dit-il, d’une voix presque terrifiée.</p>
+
+<p>— « Tout ce qu’il en reste, Davy ! Tout ce qu’il en reste.</p>
+
+<p>« Davidson regarda en l’air, mais il n’y avait aucun ballon d’où elle
+eût pu tomber. Quand il reporta son regard vers le sol, il vit un enfant
+qui, d’une petite patte noiraude s’accrochait à la robe de satin. Il
+était sorti des herbes après elle. Si Davidson avait réellement vu un
+lutin, ses yeux ne se seraient pas écarquillés plus qu’ils ne le firent à
+la vue de ce petit garçon en blouse blanche malpropre et en culotte
+déguenillée. Il avait une tête ronde avec d’épaisses boucles brunes, les
+jambes brûlées de soleil, des taches de rousseur sur la figure et des yeux
+joyeux. Invité par sa mère à saluer le monsieur, il mit le comble à
+l’étonnement de Davidson en lui disant : « <i>Bonjour</i> », en français.</p>
+
+<p>« Davidson, se ressaisissant, regarda la femme en silence. Elle renvoya
+l’enfant vers la hutte, et quand il eut disparu dans l’habitation, elle se
+retourna vers Davidson, essaya de parler, mais après avoir pu extraire
+ces mots : « C’est mon Tony » ; elle fondit en larmes. Elle dut s’appuyer
+à l’épaule de Davidson. Lui, tout remué dans la bonté de son
+cœur, restait planté à l’endroit où elle était venue au devant de lui.</p>
+
+<p>« Quelle rencontre, hein ? Bamtz l’avait envoyée voir quel était le
+blanc qui avait débarqué. Et elle l’avait reconnu, du temps où Davidson,
+qui avait été perlier, lui aussi dans sa jeunesse, fréquentait Harry le
+Perlier et d’autres : le plus posé, certes, d’une bande plutôt turbulente.</p>
+
+<p>« Avant de reprendre le chemin de son bord, Davidson entendit le
+récit des aventures d’Anne-la-Rieuse, et eut une entrevue, dans le
+sentier, avec Bamtz lui-même. Elle avait retourné en courant, jusqu’à
+la hutte, pour l’y chercher : il en sortit nonchalamment, les mains dans
+les poches, avec cette allure détachée, indifférente, sous laquelle il
+dissimulait son inclination à la servilité. Oui… Il pensait pouvoir
+s’établir là, avec elle. Ce disant, il désignait Anne-la-Rieuse, qui,
+immobile, montrait un air hagard et tragiquement anxieux, ses
+cheveux noirs répandus sur les épaules.</p>
+
+<p>« Plus de maquillages ni de teintures pour moi, Davy, dit-elle, si
+seulement vous vouliez faire ce qu’il vous demande. Vous savez que
+je suis toujours prête à aider mes hommes, si seulement ils m’avaient
+laissé faire.</p>
+
+<p>« Davidson ne doutait aucunement de sa sincérité ; mais c’était de la
+bonne foi de Bamtz dont il n’était pas du tout sûr. Bamtz désirait que
+Davidson vînt relâcher à Mirrah de temps en temps, plus ou moins
+régulièrement. Il voyait là une possibilité de faire des affaires de rotin,
+s’il pouvait compter sur un bateau pour charger ses marchandises.</p>
+
+<p>« J’ai quelques dollars pour commencer. Les gens sont très faciles.</p>
+
+<p>« Il était arrivé là, à cet endroit, où on ne le connaissait pas, dans
+une « prau » indigène ; et, avec ses manières calmes et la sorte de
+boniment qu’il savait débiter aux indigènes il avait su se mettre dans
+les bonnes grâces du chef.</p>
+
+<p>— « L’Orang Kaya m’a donné cette hutte vide pour y vivre tout
+le temps que je resterai ici, ajouta Bamtz.</p>
+
+<p>— « Je vous en prie, Davy, s’écria la femme tout à coup. Pensez à ce
+pauvre gosse.</p>
+
+<p>— « Vous l’avez vu ce malin petit diable ? dit le vagabond retraité
+avec un tel ton d’intérêt que Davidson se surprit à avoir pour lui un
+regard de sympathie.</p>
+
+<p>— « Ça se pourrait, déclara-t-il. Il pensait d’abord exiger de Bamtz
+qu’il se comportât convenablement vis-à-vis de la femme, mais sa
+délicatesse excessive et aussi la conviction que les promesses d’un tel
+personnage n’avaient aucune valeur, l’en empêchèrent.</p>
+
+<p>« Anne l’accompagna un peu, dans le sentier, tout en parlant avec
+angoisse :</p>
+
+<p>— « C’est pour le petit ; que ferais-je de lui s’il me fallait aller
+errer dans les villes ? Ici il ne saura jamais que sa mère a été une
+traineuse. Et puis Bamtz est bon pour lui. Il a une vraie affection.
+Et je suppose qu’il me faut en remercier Dieu.</p>
+
+<p>« Davidson frémit en pensant qu’une créature humaine en était
+tombée au point d’avoir à remercier Dieu des faveurs ou de l’affection
+d’un Bamtz.</p>
+
+<p>«  — Pensez-vous pouvoir vous arranger pour vivre ici, demanda-t-il
+doucement.</p>
+
+<p>«  — Bien sûr ! Vous savez je me suis toujours attachée aux
+hommes, en dépit de tout jusqu’à ce qu’ils aient eu assez de moi.
+Vous voyez où j’en suis maintenant. Mais, au fond, je suis toujours
+ce que j’étais. J’ai agi de bonne foi avec tous, l’un après l’autre. Seulement
+ils se sont lassés pour une raison ou l’autre. Oh ! Davy. Harry
+n’aurait pas dû me lâcher. C’est lui qui m’a perdue.</p>
+
+<p>« Davidson lui apprit que Harry le Perlier était mort depuis quelques
+années ; peut-être ne le savait-elle pas.</p>
+
+<p>« Elle fit signe qu’elle le savait et se mit à marcher silencieusement
+à côté de Davidson jusque près de la berge. Alors elle lui
+dit que sa rencontre avec lui lui avait remis en mémoire tout l’ancien
+temps. Il y avait des années qu’elle n’avait pleuré. Elle n’était pas du
+tout une femme à pleurer. C’était de s’entendre appeler Anne-la-Rieuse
+qui l’avait fait éclater en sanglots, comme une sotte. Harry était le seul
+qu’elle eût aimé ; les autres !…</p>
+
+<p>« Elle haussa les épaules. Mais elle pouvait se vanter d’avoir été
+loyale à l’égard des partenaires successifs de ses tristes aventures. Elle
+n’avait jamais joué de mauvais tours dans sa vie. Elle était pour eux un
+camarade qui avait sa valeur. Mais les hommes se fatiguaient. Ils
+n’avaient jamais compris les femmes. Elle supposait qu’il devait en être
+ainsi.</p>
+
+<p>« Davidson tenta de lui donner un avertissement voilé au sujet de
+Bamtz, mais elle l’interrompit. Elle savait ce que valaient les hommes.
+Elle savait ce qu’était celui-là. Mais il s’était attaché à l’enfant. Et
+Davidson se tut, se disant qu’alors sûrement la pauvre Anne-la-Rieuse
+ne pouvait plus avoir d’illusions. Elle lui étreignit la main en
+le quittant.</p>
+
+<p>« C’est pour le petit, Davy, c’est pour le petit. N’est-ce pas qu’il est
+gentil ?</p>
+
+<p>« Tout cela s’était passé deux ans, à peu près, avant le jour où, assis
+dans cette même salle, Davidson causait avec mon ami. Vous verrez
+tout à l’heure comment cette salle se remplit ; il n’y aura plus une
+place vide, et comme vous le remarquerez, les tables sont tellement
+serrées que les chaises se touchent presque. La conversation devient
+bruyante ici vers une heure de l’après-midi.</p>
+
+<p>« Je ne pense pas que Davidson parlait très haut, mais il lui fallait
+tout de même élever la voix pour se faire entendre de mon ami à travers
+la table. Et c’est ici que le hasard, le simple hasard fit des siennes en
+plaçant une paire d’oreilles des plus fines juste derrière la chaise de
+Davidson. Il y aurait eu dix contre un à parier que le propriétaire des
+dites oreilles n’avait pas dans sa poche de quoi se payer là un déjeuner.
+Pourtant il l’avait. Il avait dû, la veille au soir, filouter quelqu’un de
+quelques dollars en jouant aux cartes. C’était un fameux drôle nommé
+Fector, petit, sec, gesticulant, le teint coloré et les yeux troubles.
+Il se faisait passer pour journaliste, comme certaines femmes se donnent
+pour actrices au banc des accusés en correctionnelle.</p>
+
+<p>« Il avait l’habitude de se présenter aux étrangers comme un homme
+qui a reçu mission de découvrir les abus et de les poursuivre sans pitié
+partout où l’on en pouvait rencontrer. Il se donnait aussi des airs de
+victime. Le fait est qu’il avait été roué de coups, cravaché, jeté en prison
+et chassé honteusement de presque partout, depuis Ceylan jusqu’à
+Shanghaï, comme maître-chanteur.</p>
+
+<p>« Je suppose que ce genre d’occupation réclame un esprit éveillé
+et de bonnes oreilles. Il n’est pas vraisemblable qu’il ait pu entendre
+tout ce que Davidson disait au sujet de cette tournée qu’il devait faire
+pour recueillir les dollars, mais il en entendit suffisamment pour lui
+donner à penser.</p>
+
+<p>« Il laissa Davidson s’en aller, et il se précipita ensuite vers le bas-quartier
+indigène jusqu’à une sorte d’hôtel borgne, tenu de compte-à-demi
+par un Portugais de bas-étage et un Chinois de la plus fâcheuse
+réputation ; cela s’appelait l’Hôtel Macao, mais c’était bien plutôt un
+tripot contre lequel on mettait en garde les camarades. Vous vous en
+souvenez peut-être ?</p>
+
+<p>« La veille au soir, Fector y avait rencontré un couple intéressant,
+une association plus étrange encore que celle du Portugais et du Chinois.
+L’un d’eux, c’était Niclaus, vous savez bien celui avec une moustache
+à la tartare et le teint jaune comme un Mongol, sauf des yeux
+pas bridés et une figure moins plate. On ne pouvait dire de quelle race
+il était. Sous un certain angle il faisait l’effet d’un Européen très
+bilieux ; et je crois pouvoir dire qu’il en était ainsi. Il possédait une
+« prau » malaise et s’intitulait lui-même « Nakhoda », comme qui
+dirait le Capitaine. Vous vous rappelez maintenant. Il paraissait
+ignorer toute autre langue européenne que l’anglais, mais il arborait
+le drapeau hollandais sur son bateau.</p>
+
+<p>« L’autre était ce Français sans mains, vous savez, celui que nous
+avons connu en 79 à Sydney, tenant un bureau de tabac en bas de
+<span lang="en" xml:lang="en">George street</span>. Vous vous rappelez cette énorme carcasse juchée derrière
+le comptoir, une grosse figure blême et une longue mèche de
+cheveux noirs rejetés en arrière comme un barde. On le voyait toujours
+essayer de rouler des cigarettes sur son genou avec ses moignons,
+racontant des histoires interminables sur l’Océanie, geignant et blasphémant
+tour à tour à propos de « mon malheur », comme il disait.
+Ses mains avaient été arrachées par une cartouche de dynamite pendant
+qu’il pêchait dans une lagune. Je crois que cet accident l’avait rendu
+plus méchant encore qu’auparavant, ce qui n’est pas peu dire. Il parlait
+toujours de « reprendre sa vie active », s’il pouvait trouver un
+camarade intelligent. Il était évident que cette petite boutique n’était
+pas un champ suffisant à son activité, et la femme maladive à figure
+emmitouflée qu’on apercevait parfois à la porte du fond n’était
+évidemment pas le compagnon qu’il lui fallait.</p>
+
+<p>« A vrai dire il disparut de Sydney peu après, à la suite de difficultés
+qu’il avait eues avec la Régie au sujet de ses approvisionnements. Des
+marchandises volées dans un hangar ou quelque chose de ce genre.
+Il laissa la femme là, mais il lui fallait s’assurer d’un compagnon, car
+il ne pouvait se débrouiller tout seul. Avec qui s’en alla-t-il ? et où ?
+Quels autres compagnons a-t-il bien pu rencontrer par la suite, il est
+impossible de faire là-dessus la plus vague conjecture.</p>
+
+<p>« Je ne sais absolument pas comment cela s’est passé ; vers la fin
+de mon séjour ici, on commençait à entendre parler d’un Français
+mutilé qu’on avait rencontré ici ou là ; mais personne ne savait qu’il
+s’était acoquiné avec Niclaus, et qu’il vivait sur son bateau. Je crois
+pouvoir dire qu’il avait poussé Niclaus à une ou deux entreprises. En
+tout cas c’était assurément une association. Niclaus avait même un peu
+peur de ce Français, à cause de ses colères qui étaient terribles. Il avait
+alors l’air d’une sorte de démon ; mais un homme sans mains, qui est
+incapable de charger ou de manier une arme, peut tout au plus se servir
+de ses dents ; et à cet égard, Niclaus était sûr de pouvoir se défendre
+tout seul.</p>
+
+<p>« Ce couple donc était justement là, seul, flânant dans le hall de cet
+hôtel borgne quand Fector y arriva. Après avoir quelque peu tourné
+autour du pot, car il se demandait jusqu’à quel point il pouvait avoir
+confiance dans ces deux gaillards, il répéta ce qu’il avait entendu dire
+dans le restaurant.</p>
+
+<p>« Son histoire ne rencontra pas grand succès jusqu’à ce qu’il eût
+nommé la crique et prononcé le nom de Bamtz. Niclaus qui naviguait
+comme un indigène dans une « prau », déclara connaître très bien
+l’endroit. L’énorme Français, arpentant la pièce, les moignons dans les
+poches de sa veste, s’arrêta brusquement de surprise : « Comment ?
+Bamtz ? Bamtz ? »</p>
+
+<p>« Il l’avait rencontré à plusieurs reprises dans sa vie et il s’écria :
+« Bamtz, mais je ne connais que ça », et il appliqua à l’adresse de Bamtz
+une si inconvenante épithète de mépris que lorsqu’ensuite il en parla
+comme d’une <i>chiffe</i> cela eut l’air d’un compliment.</p>
+
+<p>« On peut en faire ce qu’on veut, déclara-t-il avec assurance. Bien sûr :
+il nous faut dépêcher de faire une visite à ce… (et ici une nouvelle
+épithète descriptive impossible à répéter), le diable m’emporte si on
+ne fait pas là un coup qui va nous retaper pour un bout de temps. Et
+il voyait un tas de dollars fondus en barres et vendus quelque part
+sur la côte de Chine. Quant à la fuite après le coup, il n’en doutait pas,
+la « prau » de Niclaus pouvait servir à cela.</p>
+
+<p>« Dans son enthousiasme il sortit ses moignons de ses poches et se
+mit à les agiter en l’air. Puis les regardant, il les tint devant ses yeux,
+jurant et tempêtant, et gémissant sur son malheur et son impuissance,
+jusqu’à ce que Niclaus eût réussi à le calmer.</p>
+
+<p>« Ce fut lui qui eut l’idée de l’affaire et qui y engagea les deux autres,
+car ni l’un ni l’autre n’était de la race des hardis boucaniers, et Fector
+au cours de sa vie aventureuse n’avait jamais employé d’autres armes
+que la calomnie et le mensonge.</p>
+
+<p>« Le soir même, ils partirent rejoindre Bamtz sur la prau de
+Niclaus, qui avait été amarrée sous le pont du canal, après en avoir
+déchargé la cargaison de noix de cocos, un jour ou deux avant. Ils
+ont dû passer auprès la <i>Sissie</i> ancrée et nul doute qu’il la considérèrent
+avec un vif intérêt, comme la scène de leur futur exploit, du
+« <i>grand coup</i> ».</p>
+
+<p>« La femme de Davidson, à sa grande surprise, le bouda pendant
+plusieurs jours avant son départ. Je ne sais s’il s’aperçut qu’en dépit
+de son profil angélique, c’était une femme stupidement entêtée. Elle
+n’aimait pas les tropiques. Il l’avait amenée dans cet endroit où elle
+ne connaissait personne et maintenant il n’avait plus d’égards pour
+elle. Elle avait le pressentiment d’un malheur, et malgré toute la peine
+que Davidson prit à lui donner des explications, elle ne pouvait arriver
+à comprendre pourquoi on ne tenait pas compte de ses pressentiments.
+La veille au soir de son départ, elle lui demanda d’un air
+soupçonneux :</p>
+
+<p>— « Pourquoi désires-tu donc tant partir cette fois-ci ?</p>
+
+<p>— « Je ne le désire pas, protesta le bon Davidson. Je n’y puis rien.
+Il n’y a personne pour me remplacer.</p>
+
+<p>— « Vraiment, il n’y a personne ? » et elle lui tourna le dos lentement.</p>
+
+<p>« Elle fut si froide avec lui ce soir-là que Davidson, par délicatesse,
+prit la résolution de lui dire adieu aussitôt et d’aller coucher à bord.
+Il se sentait très malheureux, et assez étrangement, plus pour son compte
+que pour celui de sa femme. Elle lui avait semblé beaucoup plus froissée
+que chagrine.</p>
+
+<p>« Trois semaines plus tard, après avoir chargé une assez grande
+quantité de caisses pleines de vieux dollars (on les avait arrimées à
+l’arrière du lazaret avec une barre de fer et un cadenas qui assurait
+l’écoutille sous la table de sa cabine), et en avoir même eu plus qu’il
+ne pensait, il était sur son retour et en rade de la crique où Bamtz
+habitait et prospérait même, à certains égards.</p>
+
+<p>« Il était si tard dans la journée que Davidson se demanda s’il y
+ferait escale cette fois. Il n’avait aucun égard pour Bamtz qui était un
+individu dégradé mais nullement malheureux. Sa commisération pour
+Anne-la-Rieuse n’était certes pas plus vive qu’elle ne le méritait. Mais
+sa bonté était particulièrement délicate. Il se représenta à quel point
+ces gens comptaient sur lui et combien il leur manquerait, pendant
+tout un long mois d’attente anxieuse, s’il ne venait pas. Poussé par sa
+sensibilité, Davidson, au soir tombant, fit route vers la côte que l’on
+distinguait à peine, et l’amena sans encombre à travers un dédale de
+récifs ; mais le temps d’aller jusqu’à l’ouverture de la crique, la
+nuit était venue.</p>
+
+<p>« Le cours d’eau s’étendait étroit comme une fente noire dans la
+forêt, et comme il y avait des troncs d’arbres échoués dans le chenal
+qu’il eut été difficile de distinguer, Davidson prudemment fit virer
+la <i>Sissie</i>, et juste avec assez de vapeur dans les chaudières pour lui
+donner un petit élan de temps à autre, la laissa dériver avec le flot,
+silencieuse et invisible, dans cette impénétrable obscurité et cette
+tranquillité muette.</p>
+
+<p>« Cela prit du temps, et quand au bout de deux heures Davidson
+jugea qu’il était arrivé à la clairière, tout le village dormait déjà ; tout
+ce pays de forêts et d’eaux dormait.</p>
+
+<p>« Davidson, apercevant une lumière parmi la masse obscure du rivage,
+comprit que c’était dans la maison de Bamtz. C’était bien inattendu
+à cette heure de la nuit, mais assez commode pour se guider. D’un tour
+d’hélice, et d’un coup de barre, la <i>Sissie</i> accosta à l’appontement de
+Bamtz, misérable construction d’une douzaine de pieux et de quelques
+planches dont l’ex-vagabond se montrait très fier. Deux Kalashes y
+sautèrent, amarrèrent les câbles autour des poteaux, et la <i>Sissie</i> accosta
+sans un mot prononcé tout haut ni le plus léger bruit ; il n’était que
+temps, car le jusant se fit avant même que la manœuvre fut terminée.</p>
+
+<p>« Davidson mangea un morceau et, remontant sur le pont, vit que
+la lumière brûlait toujours.</p>
+
+<p>« C’était tout à fait insolite, mais puisqu’ils étaient encore éveillés
+si tard, Davidson pensa qu’il pourrait aller les prévenir qu’il était
+pressé de s’en retourner et qu’il fallait faire embarquer ce qu’il y avait
+de rotins, dès le lendemain à l’aube.</p>
+
+<p>Il marcha prudemment sur les planches branlantes, ne se souciant
+guère de se fouler la cheville, et tâtonnant pour trouver son chemin
+parmi la terre inculte jusqu’au pied de l’échelle qui menait à la cabine.
+La maison n’était guère qu’une hutte sur pilotis, sans clôture, et
+isolée.</p>
+
+<p>« Comme beaucoup de gens très forts, Davidson a un pas très léger.
+Il grimpa les sept ou huit marches, traversa doucement la petite terrasse
+de bambou, mais ce qu’il vit à travers la porte d’entrée l’arrêta net.</p>
+
+<p>« Quatre hommes étaient assis à la lumière d’une chandelle. Il y
+avait une bouteille, des verres et une cruche sur la table, mais ils
+n’étaient pas occupés à boire. Il y avait aussi deux jeux de cartes, mais
+ils ne se préparaient pas à jouer. Ils se parlaient en chuchotant, et ne
+s’étaient pas aperçus de sa venue.</p>
+
+<p>« Il fut lui-même si surpris qu’il ne put, pendant un moment, émettre
+un son. Tout était tranquille, on n’entendait que le chuchotement
+de ces figures, groupées au-dessus de la table.</p>
+
+<p>« Et Davidson, ainsi que je vous l’ai redit tout à l’heure, « n’aima
+pas cela ». Il « n’aima pas cela du tout ».</p>
+
+<p>« Cette situation prit fin par un cri jailli du fond obscur de la pièce :
+« O Davy, vous m’avez fait peur. »</p>
+
+<p>« Et Davidson distingua au-delà de la table la pâle figure d’Anne.
+Elle se mit à rire un peu, nerveusement, du fond des ténèbres qui enveloppaient
+ces parois sombres et tapissées de nattes.</p>
+
+<p>« Au premier cri, les quatre têtes se séparèrent et, quatre paires
+d’yeux pétrifiés s’arrêtèrent sur Davidson. La femme s’avança, chaussée
+d’espadrilles, n’ayant guère sur elle qu’une ample draperie indienne.
+Elle avait la tête enveloppée à la mode malaise, d’un mouchoir rouge
+et une masse de cheveux défaits pendant par derrière. Tout son gai
+plumage professionnel était littéralement tombé au cours de ces
+deux années, sauf un long collier d’ambre qu’elle portait autour de
+son cou découvert ; c’était le seul ornement qu’elle eût gardé. Bamtz
+avait vendu tous ses pauvres colifichets au moment de la fuite de
+Saïgon, quand leur association avait commencé.</p>
+
+<p>« Elle s’avança, dépassa la table, vint dans la lumière, avec ce geste
+habituel qu’elle avait de tâtonner en étendant les bras (comme si son
+âme, pauvre fille, marchait en aveugle depuis bien longtemps), les joues
+pâles et creuses, le regard égaré, distrait, pensait Davidson. Elle
+s’avança rapidement, le prit par les bras, le fit entrer de force.
+« C’est le ciel qui vous envoie ce soir. Mon Tony est si malade, venez
+le voir, venez. »</p>
+
+<p>« Davidson consentit. Le seul qui bougea fut Bamtz, qui fit le mouvement
+de se lever, mais se laissa retomber sur sa chaise. Davidson en
+passant l’entendit murmurer quelque chose comme « pauvre petit
+bougre ».</p>
+
+<p>« L’enfant reposait très rouge, dans un misérable petit lit fait avec
+le bois de caisses de gin ; il regarda Davidson avec des yeux vagues,
+à demi-endormis. C’était évidemment un mauvais accès de fièvre.
+Mais comme Davidson proposait d’aller à bord chercher une médecine
+et essayait de lui dire des paroles rassurantes, il ne put s’empêcher d’être
+frappé de l’attitude singulière de la femme, debout près de lui. Regardant
+le petit lit avec une expression désespérée, elle jeta rapidement un
+regard inquiet vers Davidson, puis vers l’autre pièce.</p>
+
+<p>« Oui, ma pauvre fille, murmura-t-il, en mettant sa détresse sur
+son propre compte, bien qu’il n’eût rien de précis dans l’esprit, je
+crains que tout ceci ne présage rien de bon pour vous. Comment se
+fait-il qu’ils soient ici ?</p>
+
+<p>« Elle lui saisit le bras et lui murmura vivement : « Rien de bon pour
+moi. Oh non ! Mais qu’est-ce qui va arriver pour vous ? Ils en veulent
+aux dollars que vous avez à bord. »</p>
+
+<p>« Davidson surpris, demanda : « Mais comment savent-ils qu’il y a
+des dollars ? »</p>
+
+<p>« Elle frappa ses mains légèrement : « C’est donc vrai ; vous les avez
+à bord. Alors prenez bien garde à vous. »</p>
+
+<p>« Ils se tenaient près du petit lit, regardant l’enfant, sachant bien
+qu’on pouvait les observer de l’autre pièce.</p>
+
+<p>« Il faudrait le faire transpirer aussi tôt que possible, dit Davidson de
+son ton habituel. Il faudrait lui donner quelque chose de chaud à boire.
+Je vais aller à bord et je vous rapporterai une petite bouilloire à alcool,
+entre autres choses. » Et il ajouta à voix basse : « Croyez-vous qu’ils
+songent à l’assassinat ? »</p>
+
+<p>« Elle ne fit pas un signe. Elle se remit à contempler son enfant
+avec désespoir. Davidson pensait qu’elle ne l’avait même pas entendu
+quand, sans changer d’expression, et retenant son souffle :</p>
+
+<p>— « Le Français le ferait, en un instant. Les autres préféreraient
+l’éviter, à moins que vous ne résistiez. C’est un démon. C’est lui qui
+les encourage à la chose. Sans lui ils ne feraient rien que de parler.
+Je m’en suis fait un copain. Que voulez-vous faire quand vous êtes
+avec un homme comme celui avec qui je suis ! Bamtz est terrorisé par
+eux, et ils le savent. Il se joint à eux, de peur. Ah, Davy, emmenez votre
+bateau au plus vite. »</p>
+
+<p>— « Trop tard, dit Davidson ». Il est déjà sur la vase.</p>
+
+<p>— « Si le petit n’avait pas été si mal je me serais enfuie avec lui,
+vers vous, dans la forêt, n’importe où. Oh ! Davy, va-t-il mourir ?
+cria-t-elle soudain à haute voix.</p>
+
+<p>Davidson trouva trois hommes à la porte d’entrée. Ils lui firent place
+sans oser le regarder. Bamtz fut le seul à regarder par terre avec un air
+de honte. Le gros Français était resté vautré sur une chaise ; il gardait
+ses moignons dans ses poches, et s’adressa à Davidson.</p>
+
+<p>— « C’est malheureux, cet enfant ! Le désespoir de cette femme
+m’obsède, mais je ne puis servir à rien dans le monde. Je ne pourrais
+même pas arranger l’oreiller de souffrance de mon meilleur ami. Je n’ai
+pas de mains. Voudriez-vous mettre dans la bouche d’un pauvre
+estropié une de ces cigarettes qui sont là ? Mes nerfs ont besoin d’un
+calmant, pour sûr, ils en ont besoin.</p>
+
+<p>« Davidson s’en acquitta avec son habituel sourire aimable. Car sa
+placidité extérieure s’accentue, si possible, plus il y a de raison d’agitation ;
+et comme les yeux de Davidson, lorsque son esprit est très
+attaché à un sujet, deviennent très calmes et comme endormis, l’énorme
+Français eut toute raison de croire que cet homme était un simple
+mouton, un mouton tout prêt pour l’abattoir. Avec un « merci bien »,
+il souleva sa masse énorme pour atteindre la chandelle avec sa cigarette,
+et Davidson sortit.</p>
+
+<p>« Pendant qu’il allait jusqu’à son navire et qu’il en revenait, il eut le
+temps d’examiner la situation. D’abord il se trouva porté à croire que
+ces gens (Niclaus, le Nakhoda blanc, était le seul qu’il connut auparavant,
+à l’exception de Bamtz) n’étaient pas d’une trempe à en venir à
+de telles extrémités. Ce fut en partie la raison pour laquelle il n’essaya
+même pas de prendre des mesures à bord. Il ne fallait guère compter
+sur ses pacifiques Kalashes dans une échauffourée contre des blancs.
+Son malheureux mécanicien aurait eu une attaque de nerfs à la
+simple idée d’un combat de ce genre. Davidson savait ne devoir
+compter que sur lui-même si jamais une telle affaire se produisait.</p>
+
+<p>« Naturellement Davidson ne pouvait estimer exactement la force
+d’initiative dont disposait le Français, ni la force de ses raisons
+d’agir. Pour un homme si désespérément estropié, ces dollars étaient
+une occasion unique. Avec sa part de vol, il pourrait ouvrir une
+autre boutique à Vladivostok, à Haiphong, à Manille, n’importe où,
+loin de là.</p>
+
+<p>Il ne vint pas davantage à Davidson, qui est un homme courageux
+si jamais il en fut, l’idée que sa psychologie était inconnue du monde,
+et qu’à ce ramassis de forbans, qui le jugeaient sur son apparence, il
+faisait l’effet d’un être confiant, inoffensif et doux, au moment
+où il traversa de nouveau la pièce, les mains remplies de divers objets
+ou paquets à l’intention de l’enfant malade.</p>
+
+<p>Les quatre hommes s’étaient rassis autour de la table. Bamtz n’ayant
+pas le courage d’ouvrir la bouche, ce fut Niclaus qui, comme un porte-parole,
+l’invita pâteusement à revenir dans la pièce et à prendre un verre
+avec eux.</p>
+
+<p>— « Je pense que je vais en avoir pour un peu de temps, pour l’aider
+à soigner le petit », répondit Davidson sans s’arrêter.</p>
+
+<p>« Ce fut fait pour éloigner tout soupçon. Davidson savait bien
+qu’il vaudrait mieux ne pas rester là très longtemps.</p>
+
+<p>« Il s’assit sur un vieux petit baril vide, et regarda l’enfant ; tandis
+qu’Anne-la-Rieuse allait et venait, préparant la boisson chaude, la
+donnant à l’enfant par cuillerées, s’arrêtant pour examiner le petit
+visage en feu, murmurant des renseignements décousus. Elle avait
+réussi à se faire un ami de ce diable de Français. David pouvait comprendre
+qu’elle savait s’y prendre pour plaire à un homme.</p>
+
+<p>« Et Davidson fit un signe de tête sans la regarder.</p>
+
+<p>« Cette brute avait été très confiante avec elle. Elle tenait ses
+cartes pour lui quand ils jouaient. Bamtz ? Oh ! Bamtz dans sa terreur
+était trop content de voir le Français de bonne humeur. Et le Français
+en était arrivé à croire que c’était une femme qui était prête à tout.
+C’est ainsi qu’ils en étaient venus à parler ouvertement devant elle.
+Pendant un certain temps, elle n’était pas parvenue à comprendre
+de quoi il s’agissait. Les nouveaux arrivants, ne s’attendant pas à
+trouver une femme avec Bamtz, avaient d’abord été étonnés et ennuyés,
+expliquait-elle.</p>
+
+<p>« Elle s’occupait à soigner l’enfant ; et personne, en regardant du
+côté de la chambre, n’aurait pu découvrir quoique ce fût de singulier
+dans ces deux personnes échangeant des murmures près du lit de ce
+petit malade.</p>
+
+<p>« Mais maintenant ils pensent que je suis certainement plus un
+homme que Bamtz l’a jamais été, dit-elle en souriant péniblement.</p>
+
+<p>« L’enfant se mit à gémir. Elle s’agenouilla et le contempla anxieusement.
+Relevant la tête, elle demanda à Davidson s’il pensait que
+l’enfant irait mieux. Davidson en était sûr. Elle murmura tristement :
+« Pauvre petit, la vie n’a rien de bon pour un être comme lui. Pas même
+la chance d’un chien perdu. Mais je ne peux pas le laisser s’en aller,
+Davy, je ne peux pas. »</p>
+
+<p>« Il éprouvait une profonde pitié pour l’enfant. Elle mit la main sur
+le genou de Davidson et lui murmura un pressant avertissement au
+sujet du Français. Il ne fallait pas que Davy le laissât venir trop
+près de lui. Davidson, cela va sans dire, en voulut savoir la raison ;
+car un homme privé de mains ne lui paraissait guère formidable, en
+aucun cas.</p>
+
+<p>« Faites en sorte d’éviter cela, c’est tout », insista-t-elle avec angoisse ;
+elle hésita, puis elle lui avoua que le Français l’avait prise à part dans
+l’après-midi, et avait exigé qu’elle lui attachât, à son moignon droit,
+un poids de sept livres, un de la série de poids dont Bamtz se servait
+pour ses affaires. Elle avait dû le faire. Elle avait été terrifiée par sa férocité.
+Bamtz était un tel poltron, et aucun des autres hommes ne se
+souciait de ce qui pourrait lui arriver. Le Français, cependant, avec
+d’effroyables menaces lui avait ordonné de laisser les autres ignorer
+ce qu’elle avait fait pour lui. Puis il s’était mis à la cajoler. Il lui avait
+promis que si elle l’aidait fidèlement dans cette affaire, il l’emmènerait
+à Haiphong ou ailleurs. Un pauvre estropié aurait toujours besoin de
+quelqu’un qui s’occupât de lui, toujours.</p>
+
+<p>« Davidson de nouveau lui demanda si vraiment elle croyait qu’ils
+pensaient au meurtre. C’était, disait-il, la chose la plus difficile à croire
+dont il eût eu encore à se persuader, de toute sa vie. Anne fit un signe
+de la tête. Le Français avait mis tout son cœur à ce vol. Davy pouvait
+s’attendre, aux environs de minuit, à les voir ramper à bord, pour voler,
+n’importe comment, prêts à tuer, peut-être. Sa voix avait un ton de
+lassitude et ses yeux restaient fixés sur l’enfant.</p>
+
+<p>« Tout de même Davidson n’était pas encore convaincu ; son
+mépris pour ces hommes était trop grand.</p>
+
+<p>— « Écoutez, Davy, dit-elle. Je sortirai en même temps qu’eux lorsqu’ils
+partiront, et ce sera une vraie malechance si je ne trouve pas une
+raison de rire. Ils y sont habitués avec moi. Rires ou pleurs, c’est tout
+comme. Vous pourrez m’entendre du bord, par cette nuit calme.
+Comme il fait noir, comme il fait noir, Davy.</p>
+
+<p>— « Ne risquez pas votre vie, dit Davidson.</p>
+
+<p>« Puis il attira son attention sur l’enfant, qui, le visage maintenant
+moins enflammé, était tombé dans un profond sommeil. « Regardez ;
+il va aller tout à fait bien. »</p>
+
+<p>« Elle fit comme si elle allait enlever l’enfant pour le serrer contre
+sa poitrine, mais elle se retint. Davidson se préparait à partir.</p>
+
+<p>« Elle murmura rapidement : « Faites attention, Davy. Je leur ai dit
+que vous dormiez généralement à l’arrière dans un hamac, sous la
+tente au-dessus de la cabine. Ils m’ont interrogée sur vos habitudes et
+sur votre bateau aussi. Je leur ai dit ce que je savais. Il fallait que je me
+mette bien avec eux. Et Bamtz le leur aurait dit si je ne l’avais pas fait,
+vous comprenez. »</p>
+
+<p>« Il lui fit un signe amical et sortit. Autour de la table les autres, sauf
+Bamtz, le regardèrent. Cette fois ce fut Fector qui parla : « Ne voulez-vous
+pas faire une petite partie avec nous, capitaine ? »</p>
+
+<p>« Davidson répondit que maintenant que l’enfant allait mieux il
+devait rentrer à bord et se coucher. Fector était le seul des quatre qu’il
+n’avait, pour ainsi dire, jamais vu ; car il avait eu l’occasion de voir le
+Français auparavant. Le mépris de Davidson pour ces gens-là lui monta
+à la gorge. Il observa les yeux troubles de Fector, sa bouche vilaine et
+amère, tandis qu’avec son sourire placide, son ton aimable, et son allure
+innocente il leur donnait courage. Ils échangèrent un regard d’intelligence.</p>
+
+<p>— « Nous allons rester à jouer assez tard aux cartes, dit Fector d’une
+voix âpre et sourde.</p>
+
+<p>— « Faites le moins de bruit possible.</p>
+
+<p>— « Oh ! nous sommes des gens tranquilles. Et si le petit n’allait
+pas bien, elle n’aurait qu’à envoyer l’un de nous vous chercher à bord,
+pour que vous puissiez faire office de docteur. Aussi ne sortez pas votre
+revolver à première vue.</p>
+
+<p>— « Ce n’est pas un homme à sortir son revolver, interrompit
+Niclaus.</p>
+
+<p>— « Je ne le sors jamais avant d’être sûr qu’il y a une raison pour
+cela, en tout cas, dit Davidson.</p>
+
+<p>« Bamtz eut un ricanement. Le Français seul se leva pour faire un
+salut en réponse au signe de tête insouciant de Davidson.</p>
+
+<p>« Ses moignons étaient immuablement collés dans ses poches ; Davidson
+en comprenait maintenant la raison.</p>
+
+<p>« Il retourna à bord. Il roulait des idées dans sa tête, et il était tout à
+fait furieux. Il se mit à sourire, m’a-t-il dit (ce dut être le premier sourire
+forcé de sa vie) à la pensée du poids de sept livres ficelé au bout du
+moignon du Français. Le bandit avait pris cette précaution au cas d’une querelle
+sur le partage du butin. Un homme capable, sans qu’on s’en
+doutât, de vous asséner des coups mortels, pouvait prendre sa part à
+une soudaine bagarre contre des adversaires armés de revolvers, surtout
+si c’était lui qui commençait la rixe.</p>
+
+<p>Avec cet objet-là, il peut affronter l’un ou l’autre de ses amis.
+Mais il n’aura pas lieu de s’en servir. Il n’y aura pas d’occasion de
+querelle à propos de ces dollars-ci, pensa Davidson, en montant
+tranquillement à son bord. Il ne s’arrêta pas à regarder s’il y avait
+quelqu’un sur le pont car, en fait, la plus grande partie de l’équipage
+était à terre, et l’autre dormait, à fond de cale, dans des coins
+sombres.</p>
+
+<p>« Il avait son plan, et il se mit à l’œuvre méthodiquement.</p>
+
+<p>« Il alla chercher en bas des vêtements qu’il disposa dans son hamac,
+de façon à leur donner l’apparence d’un corps humain, puis il jeta
+dessus la légère couverture de coton qu’il tirait sur lui, quand il
+dormait sur le pont. Ceci fait, il chargea ses deux revolvers et grimpa
+dans une des embarcations que la <i>Sissie</i> portait, juste à l’arrière, suspendues
+à leurs pistolets.</p>
+
+<p>« Puis il attendit.</p>
+
+<p>« De nouveau il se remit à douter qu’une pareille chose pût lui
+arriver. Il eut presque honte de cette ridicule veille, sur un bateau. Il
+s’ennuya, puis il s’assoupit. La tranquillité de ce sombre univers le
+lassait. Il n’y avait même pas le clapotement de l’eau pour lui tenir
+compagnie, car la marée était basse, et la <i>Sissie</i> reposait sur la vase.
+Soudain, dans la nuit chaude, sans souffle et sans bruit, un faisan-argus
+jeta un cri, dans les bois de l’autre côté de l’eau. Davidson
+s’éveilla vivement, tous ses sens sur leurs gardes, aussitôt.</p>
+
+<p>« La chandelle brûlait toujours dans la maison. Tout était tranquille,
+mais Davidson n’avait plus envie de dormir. Un désagréable pressentiment
+l’oppressait.</p>
+
+<p>— « Je n’ai pourtant pas peur », se dit-il à lui-même.</p>
+
+<p>« Le silence était comme un sceau sur ses oreilles, et son agitation
+intérieure devenait intolérable. Il se contraignit à rester tranquille.
+Mais il allait, tout de même, s’élancer hors du canot, quand, faible
+ride sur l’immensité du silence, tremblement dans l’air, comme le
+fantôme d’un rire argentin lui parvint aux oreilles.</p>
+
+<p>« Illusion.</p>
+
+<p>« Il se tint complètement immobile. Il pouvait rivaliser maintenant
+avec l’immobilité de la souris, une souris terriblement résolue. Mais il
+ne pouvait chasser cette sensation de pressentiment, sans aucun rapport
+avec le simple danger de la situation. Rien ne se produisait. Ç’avait été
+une illusion.</p>
+
+<p>« La curiosité lui vint de voir comment ces gens allaient s’y
+prendre. Il se demandait tant et si bien que tout lui semblait plus
+absurde que jamais.</p>
+
+<p>« Il avait laissé allumée comme d’habitude la lampe suspendue dans la
+cabine. Il était dans son plan de tout laisser comme d’habitude. Soudain,
+contre la faible lueur de la claire-voie, sur les vitres, une ombre
+massive apparut à l’échelle, sans un bruit, fit deux pas vers le hamac,
+qui se détachait sur le ciel et resta immobile. Le Français !</p>
+
+<p>« Les minutes s’écoulèrent. Davidson devina que le rôle du Français
+(pauvre estropié) consistait à veiller sur son sommeil à lui, Davidson,
+cependant que les autres étaient dans la cabine, sans aucun doute, en
+train de forcer le cadenas du lazaret.</p>
+
+<p>« Quelle tactique avaient-ils l’intention d’adopter une fois en possession
+de l’argent (il y avait dix caisses, et chacune pouvait être portée
+facilement par deux hommes), personne aujourd’hui ne peut le dire.
+Mais en tout cas, Davidson avait raison. Ils étaient dans la cabine. Il
+s’attendait, à tout moment, à entendre le bruit d’un cadenas forcé.
+Mais le fait est que l’un d’entre eux (peut-être Fector, qui jadis avait
+dérobé des documents dans des secrétaires), savait comment crocheter
+un cadenas, et s’était apparemment muni d’outils. Tandis que Davidson
+attendait de les entendre commencer en bas, ils avaient déjà retiré la
+barre de fer, et monté deux caisses, du lazaret dans la cabine.</p>
+
+<p>« Sur la confuse lueur du châssis, le Français ne bougeait pas plus
+qu’une statue. Davidson eût pu le tuer avec la plus grande facilité, mais
+il n’avait pas de penchant à l’homicide. En outre il voulait être sûr,
+avant de tirer, que les autres avaient commencé leur ouvrage. N’entendant
+pas les bruits qu’il s’attendait à entendre, il ne fut pas même
+certain qu’ils fussent tous à bord. Tandis qu’il écoutait, le Français
+dont l’immobilité n’avait pu cacher qu’un violent combat intérieur,
+fit un pas, puis un autre. Davidson, fasciné, le vit avancer une jambe,
+sortir son moignon droit, celui qui était armé, et balançant son corps
+pour donner plus de force au coup, laisser retomber le poids de sept
+livres sur le hamac, à l’endroit où la tête du dormeur aurait dû se
+trouver.</p>
+
+<p>« Davidson m’avoua qu’alors il sentit ses cheveux se dresser sur sa
+tête. Sans Anne, sa tête sans soupçons se fût trouvée à cet endroit
+même. La surprise du Français dut être effrayante ; il recula en
+chancelant du hamac qui se balançait légèrement et avant que Davidson
+eût eu le temps de faire un mouvement, il avait disparu, bondissant
+en bas de l’échelle pour aller prévenir les autres.</p>
+
+<p>« Davidson instantanément sauta hors du canot, souleva le châssis et
+aperçut les hommes qui, en bas, étaient accroupis autour du panneau.
+Ils levèrent les yeux avec effroi, et à ce moment le Français, en dehors
+de la porte, cria : « Trahison ! trahison ! » Ils s’élancèrent hors de
+la cabine, se bousculant et jurant à qui mieux mieux. Le coup que
+Davidson tira par la claire-voie n’en avait atteint aucun, mais il courut
+à l’extrémité de la cabine et aussitôt ouvrit le feu sur les formes
+noires qui s’élançaient sur le pont. Des coups de feu répondirent, et
+une rapide fusillade s’engagea, détonations et éclairs. Davidson embusqué
+derrière un ventilateur pressa la détente jusqu’à ce que le
+revolver fût vide, il le jeta à terre et prit l’autre dans sa main droite.</p>
+
+<p>« Parmi ce fracas il avait entendu le Français furibond crier : « Tuez-le,
+tuez-le ! » par dessus les malédictions furieuses des autres. Mais
+tout en tirant sur lui ils songeaient surtout à se sauver. Dans la lumière
+des derniers coups de feu, Davidson les vit enjamber la lisse. Il était
+certain d’en avoir touché plus d’un. Deux voix différentes avaient poussé
+un cri de douleur. Mais aucun d’eux, apparemment, n’avait été mis hors
+de combat. Davidson appuyé au pavois, rechargea tranquillement
+son revolver. Il n’avait pas la plus petite appréhension de les voir
+revenir. Il n’était pas dans son intention non plus de les poursuivre à
+terre dans cette obscurité. Que faisaient-ils, il n’en avait aucune idée :
+ils s’occupaient de leurs blessures, probablement. Non loin de la rive,
+l’invisible Français jurait et tempêtait contre ses associés, contre sa
+malechance, et contre l’univers. Il s’arrêta, puis soudain, avec un cri de
+vengeance : « C’est cette femme », se dit-il, « c’est cette femme qui nous
+a vendus. » On l’entendit courir dans la nuit.</p>
+
+<p>« Davidson reprit souffle avec une soudaine crispation de remords.
+Il comprit, épouvanté, que son stratagème de défense avait trahi Anne.
+Il n’hésita pas un instant. C’était maintenant à lui de la sauver. Il sauta
+à terre, mais au moment où il mettait le pied sur l’appontement, il
+entendit un cri strident qui lui traversa le cœur.</p>
+
+<p>« La lumière brûlait encore dans la maison. Davidson, revolver au
+poing, se dirigeait vers elle, quand un nouveau cri, au loin, à sa gauche,
+le fit changer de direction.</p>
+
+<p>« Presque aussitôt, pourtant, il s’arrêta. Ce fut alors qu’il hésita, en
+proie à une affreuse perplexité. Il devina ce qui s’était passé ; la femme
+avait essayé de s’échapper de la maison et maintenant le Français furibond
+la poursuivait. Il crut qu’elle essaierait de courir vers le bateau
+pour demander aide et protection.</p>
+
+<p>« Tout était calme autour de Davidson. Qu’elle eût ou non couru vers
+le bateau, ce silence indiquait que le Français avait perdu sa trace
+dans l’obscurité.</p>
+
+<p>« Davidson soulagé, mais encore anxieux, voulut retourner vers la rive.
+Il n’avait pas fait deux pas dans cette direction qu’un autre cri retentit
+derrière lui, de nouveau près de la maison. Il pensa que le Français avait
+d’abord, en effet, perdu la trace de la malheureuse ; d’où ce moment
+de silence. Mais l’horrible bandit n’avait aucunement renoncé à son
+projet criminel et se persuadant qu’elle essaierait de revenir prendre
+son enfant alla se poster près de la maison pour l’attendre.</p>
+
+<p>« Ce dut être quelque chose comme cela. Au moment où Anne entrait
+dans la lumière qui tombait sur l’échelle, il s’était précipité aussitôt
+sur elle, impatient de vengeance. Elle avait poussé ce second cri de
+frayeur mortelle en l’apercevant, et de nouveau avait essayé de
+s’enfuir.</p>
+
+<p>« Cette fois elle tenta de gagner la rivière, mais pas en ligne droite. Ses
+cris retentissaient tout autour de Davidson. Il tournait sur les talons,
+suivant l’horrible trace des clameurs dans l’obscurité. Il aurait voulu
+crier : « Par ici, Anne », mais il ne le put. Devant l’horreur de cette
+chasse, plus effrayante encore dans son imagination que s’il avait pu
+la voir, la sueur lui perlait au front, tandis que sa gorge était sèche
+comme de l’amadou. Un cri suprême soudain se brisa net.</p>
+
+<p>« Le silence qui suivit fut plus terrible encore. Davidson se sentit mal.
+Il dut arracher son pied du sol et marcha droit devant lui, crispant son
+revolver et scrutant l’obscurité avec crainte. Soudain à quelques
+mètres de lui une forme volumineuse jaillit de terre et s’enfuit en bondissant.
+Instinctivement il fit feu sur elle, et s’élança à sa poursuite,
+quand il buta contre quelque chose de mou qui le fit s’étaler de tout
+son long.</p>
+
+<p>« Au moment même où il tombait tête la première, il eut nettement
+la persuasion que ce ne pouvait être que le corps d’Anne-la-Rieuse.
+Il se releva et restant à genoux, il essaya de la soulever dans
+ses bras ; mais il la trouva si molle qu’il dut y renoncer ; elle était
+étendue le visage contre terre, les cheveux éparpillés autour de la tête.
+Il y en avait d’humides. Davidson lui tâtant la tête, découvrit une place
+où le crâne brisé céda sous ses doigts. Mais avant même d’avoir fait cette
+découverte, il savait qu’elle était morte. Le Français, en la poursuivant,
+l’avait jetée bas d’un coup de pied, et accroupi sur elle, il était en train
+de lui défoncer la tête avec le poids qu’elle-même lui avait attaché au
+moignon, lorsque Davidson, qu’il n’attendait pas, était apparu dans la
+nuit et l’avait fait s’enfuir.</p>
+
+<p>« Agenouillé près de cette femme, si misérablement assassinée,
+Davidson se sentit débordé de remords. Elle était morte à cause de
+lui. Il se sentit comme pétrifié. Pour la première fois, il eut vraiment
+peur. Il aurait pu être assailli dans la nuit noire à tout moment par
+le meurtrier d’Anne-la-Rieuse. Il avoua qu’il eut instinctivement
+l’idée de s’éloigner du cadavre de cette femme en rampant sur les
+genoux et les mains, vers le refuge du bateau. Il m’a même dit qu’il
+commença à le faire.</p>
+
+<p>« On se représente difficilement Davidson s’éloignant à quatre pattes
+de la femme assassinée, Davidson abattu et accablé par l’idée que cette
+femme était morte pour lui. Mais il ne put aller bien loin. Ce qui l’arrêta
+fut l’idée de l’enfant, l’enfant d’Anne-la-Rieuse (Davidson se rappelait
+les mots de la pauvre femme) qui n’avait pas même la chance
+d’un chien perdu.</p>
+
+<p>« Cet être que la femme avait laissé derrière elle apparut à la conscience
+de Davidson comme un dépôt sacré. Il se releva courageusement,
+tremblant encore intérieurement, rebroussa chemin et marcha vers la
+maison. Au fort même de sa crainte, il était très résolu, mais la
+sensation de ce crâne défoncé avait frappé son imagination et il se savait
+sans défense dans cette obscurité où il croyait entendre çà et là rôder
+les pas du meurtrier sans mains.</p>
+
+<p>« Il n’hésita plus dans sa détermination. Il en réchappa d’ailleurs, sain
+et sauf, avec l’enfant. Il avait trouvé la maison vide. Un profond silence
+l’enveloppa tout le temps, sauf à un seul moment, juste comme il
+descendait l’échelle avec Tony dans les bras, un faible gémissement parvint
+à ses oreilles. Cela lui parut venir d’un endroit noir comme un
+four, entre les poteaux sur lesquels reposait la cabane, mais il ne s’arrêta
+pas pour s’en assurer.</p>
+
+<p>« Il est inutile que je vous raconte en détails comment Davidson
+arriva jusqu’à son bord, avec le fardeau que le cruel destin de la pauvre
+Anne avait confié à ses bras, comment, le lendemain matin, l’équipage
+épouvanté, après avoir observé de loin ce qui se passait à bord,
+le rejoignit avec empressement ; comment Davidson alla à terre et aidé
+par son mécanicien (à moitié mort d’effroi) enveloppa le corps d’Anne-la-Rieuse
+dans un drap et le ramena à bord pour être immergé un peu
+plus tard. Tout en s’occupant à cette pieuse tâche, Davidson regardant
+de droite et de gauche, aperçut un grand tas de vêtement blancs
+contre le poteau du coin de la maison. Que ce fût le Français, il n’en
+put douter. Faisant un rapprochement avec le lugubre gémissement
+qu’il avait entendu dans la nuit, Davidson acquit la certitude que ce
+coup perdu avait été mortel pour le meurtrier de la pauvre Anne.</p>
+
+<p>« Quant aux autres, jamais Davidson ne les a revus de sa vie, soit
+qu’ils se fussent cachés dans le village, ou qu’ils eussent décampé dans
+la forêt, ou bien qu’ils se fussent dissimulés dans la « prau » de Niclaus,
+que l’on pouvait apercevoir échouée sur la vase à une centaine de mètres
+de là, un peu plus haut sur la crique ; ce qui est certain c’est qu’ils disparurent,
+et que Davidson ne se cassa pas la tête à leur sujet. Il ne perdit
+pas de temps à sortir de la crique dès que la <i>Sissie</i> eut été à flot. Après
+avoir navigué quelque vingt milles, il confia (selon sa propre expression),
+le corps à l’abîme. Il fit tout lui-même ; il augmenta le poids du
+corps de quelques barres à feu, il lut les prières, il bascula la planche, il
+fut le seul à mener le deuil. Et tout en rendant les derniers devoirs à
+la morte, la désolation de cette existence et l’atroce calamité de sa
+fin faisaient appel à sa compassion, et lui murmuraient des reproches
+intérieurs.</p>
+
+<p>« Il aurait dû suivre autrement l’avertissement qu’elle lui avait donné.
+Il était convaincu maintenant qu’un simple étalage de vigilance aurait
+suffi à tenir en respect cette bande de vils couards. Mais à la vérité il
+n’avait pas cru tout à fait qu’on tenterait quelque chose.</p>
+
+<p>« Le corps d’Anne-la-Rieuse ayant été « confié à l’abîme », à quelque
+vingt milles S. S. O. du cap Selatan, il ne restait à Davidson qu’à confier
+l’enfant d’Anne aux soins de sa femme. Et là le pauvre Davidson fit un
+faux départ. Il ne voulut pas lui raconter tout au long cette terrible
+histoire, afin qu’elle ne sût pas le danger auquel il avait échappé, surtout
+peu de temps après qu’il avait souri de ses appréhensions irraisonnées.</p>
+
+<p>« Je pensais que, si je lui disais tout, m’expliqua Davidson, elle
+n’aurait plus un moment de repos pendant mes tournées ». Il lui raconta
+simplement que l’enfant était orphelin, que c’était l’enfant de gens
+auxquels lui, Davidson, avait la plus grande obligation, et qu’il était
+moralement engagé à s’occuper de lui. Un de ces jours, il lui en dirait
+davantage, dit-il, en attendant il s’en remettait à la bonté et à la chaleur
+de son cœur, à sa compassion innée de femme.</p>
+
+<p>« Il ne savait pas que ce cœur avait à peu près la grosseur d’un pois sec
+et avait un degré de chaleur à proportion, et que sa faculté de compassion
+s’adressait surtout à elle-même. Il fut seulement étonné et déçu de
+l’air de froide surprise et du regard soupçonneux avec lesquels elle
+accueillit ce récit incomplet : mais elle ne dit rien, elle n’avait jamais
+grand’chose à dire. C’était une imbécile silencieuse, une espèce désespérante.</p>
+
+<p>« L’équipage de Davidson trouva bon de faire courir je ne sais quelle
+histoire dans le quartier indigène, mais Davidson lui-même ne fut
+pas sans mettre quelques-uns de ses amis dans la confidence, et en
+outre, il donna un compte rendu complet officiellement au capitaine
+de port.</p>
+
+<p>« Le capitaine de port fut des plus surpris. Il ne crut pas toutefois
+devoir adresser une plainte au gouvernement hollandais. Cela n’aboutirait
+très probablement à rien, en fin de compte, après beaucoup de
+dérangement et de correspondance. Après tout, le vol n’avait pas eu
+lieu.</p>
+
+<p>« On pouvait être sûr que ces vauriens iraient au diable par leurs
+propres moyens. Tout le bruit que l’on ferait ne rappellerait pas la
+malheureuse à la vie, et l’assassin avait reçu son compte d’un coup de
+feu, par hasard, de Davidson. Mieux valait laisser tomber l’affaire.</p>
+
+<p>« C’était le bon sens même, néanmoins il fut impressionné de cette
+histoire.</p>
+
+<p>« Une terrible affaire, capitaine Davidson ! »</p>
+
+<p>— « Ma foi, assez terrible, acquiesça Davidson plein de remords. Mais
+la plus terrible chose pour lui, quoiqu’il n’en sût rien encore, c’est que
+son imbécile de femme se convainquait peu à peu que Tony était
+l’enfant de Davidson et qu’il avait inventé cette étrange histoire pour
+l’introduire dans la pureté de son intérieur, au mépris de la décence de
+la vertu, de ses sentiments les plus sacrés.</p>
+
+<p>« Davidson s’aperçut de quelque contrainte dans ses rapports domestiques ;
+mais, dans ses meilleurs jours même, elle n’était guère démonstrative ;
+et peut-être que cette froideur constituait une partie de son
+charme aux yeux du placide Davidson. Les femmes sont aimées pour
+bien des raisons et souvent pour celles que d’autres considéreraient
+comme repoussantes. Cependant elle le surveillait et nourrissait ses
+soupçons.</p>
+
+<p>« Et voilà qu’un jour Ritchie-le-singe rendit visite à cette douce et
+timide M<sup>me</sup> Davidson. Elle était arrivée ici sous sa garde, et il se considérait
+comme une personne privilégiée, son plus vieil ami sous les
+Tropiques. Il se posait comme son admirateur ; il était beau parleur.
+Il avait entendu raconter assez vaguement toute l’histoire ; et le voilà
+parti sur ce sujet, pensant qu’elle en connaissait tous les détails. Et au
+cours de la conversation il lâcha quelque chose à propos d’Anne-la-Rieuse.</p>
+
+<p>— « Anne-la-Rieuse, dit M<sup>me</sup> Davidson, subitement, qu’est-ce que
+c’est que cela ? »</p>
+
+<p>« Ritchie se plongea aussitôt dans une circonlocution, mais elle
+l’arrêta. Cette créature est-elle morte, dit-elle.</p>
+
+<p>— « Je le crois, murmura Ritchie, votre mari le dit.</p>
+
+<p>— « Mais vous n’en êtes pas sûr ?</p>
+
+<p>— « Non, comment voulez-vous, M<sup>me</sup> Davidson ?</p>
+
+<p>— « C’est tout ce que je voulais savoir, dit-elle, et elle quitta la
+pièce.</p>
+
+<p>« Quand Davidson rentra, elle s’était préparée à le recevoir, non pas
+avec une indignation volubile, mais comme si un jet d’eau froide lui
+eût coulé dans le dos. Elle se mit à lui parler de sa basse intrigue avec
+une femme de rien, elle lui reprocha de s’être moqué d’elle, d’avoir
+insulté à sa dignité.</p>
+
+<p>« Davidson la pria de l’écouter et lui raconta toute l’histoire qui pensait-il
+était capable d’émouvoir un cœur de pierre. Il essaya de lui faire
+comprendre son remords. Elle l’écouta jusqu’au bout, dit « Vraiment ! »
+et lui tourna le dos.</p>
+
+<p>« Vous ne me croyez pas ? demanda-t-il, consterné.</p>
+
+<p>« Elle ne dit ni oui ni non. Tout ce qu’elle dit fut : « Renvoyez-moi ce
+marmot tout de suite. »</p>
+
+<p>— « Je ne puis le jeter à la rue, s’écria Davidson ; ce n’est pas ce que
+vous voulez dire ?</p>
+
+<p>— « Cela m’est égal. Il y a des institutions charitables pour des enfants
+de ce genre, je suppose.</p>
+
+<p>— « Cela, je ne le ferai jamais, dit Davidson.</p>
+
+<p>— « C’est bon, cela me suffit. »</p>
+
+<p>« La maison de Davidson, après cela, devint un enfer silencieux et
+glacé. Une femme stupide possédée de rancune est pire qu’un démon
+déchaîné. Il envoya l’enfant chez les Pères Blancs à Malaca. Ce n’était
+pas une sorte d’éducation très coûteuse, mais sa femme ne pouvait lui
+pardonner de n’avoir pas jeté cet enfant à la rue tout à fait. Elle se monta
+le bourrichon à propos des injustices dont elle était l’objet, de sa pureté
+outragée, à tel point qu’un beau jour, où le pauvre Davidson la suppliait
+d’être raisonnable et de ne pas leur rendre l’existence impossible
+à tous deux, elle déversa sur lui sa rage froide, et lui déclara que sa
+seule vue lui était devenue odieuse.</p>
+
+<p>Davidson, avec sa scrupuleuse délicatesse de sentiment, n’était pas
+un homme à faire valoir ses droits sur une épouse qui ne pouvait supporter
+sa vue. Il baissa la tête ; et peu après, prit ses dispositions pour
+qu’elle pût retourner chez ses parents. C’était exactement ce que
+désirait sa dignité outragée. D’ailleurs elle avait toujours détesté les
+Tropiques et secrètement haï tous les gens au milieu desquels elle
+avait dû vivre en tant que femme de Davidson. Elle emporta sa pure,
+sensible et sotte petite âme vers Freemantle ou quelque part par là.
+Naturellement la petite fille partit avec elle. Qu’aurait pu faire le pauvre
+Davidson avec une petite fille sur les bras, même si elle avait consenti à
+la lui laisser, ce qui n’était pas concevable.</p>
+
+<p>« Telle est l’histoire qui a gâté le sourire de Davidson. Peut-être
+ne l’eût-elle pas fait à ce point s’il n’avait pas été un aussi brave garçon. »</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’Hollis conclut. Mais avant de nous lever de table je
+lui demandai s’il savait ce qu’il était advenu de l’enfant d’Anne-la-Rieuse.
+Il compta soigneusement la monnaie que lui rendait le garçon chinois,
+puis relevant la tête :</p>
+
+<p>— Ah, cela c’est le comble. C’était un joyeux et attachant petit
+gosse, comme vous savez, et les Pères Blancs apportèrent un soin
+spécial à l’élever. Davidson, dans son cœur, en attendait quelque
+consolation. Avec son air placide, c’est un homme qui a grand besoin
+d’affection. Tony est devenu un jeune homme. Mais voilà ! il veut être
+prêtre ; son seul rêve est d’être missionnaire. Les Pères déclarent à
+Davidson que c’est une véritable vocation. Ils lui disent qu’il a des dispositions
+tout à fait spéciales pour ce rôle. Et voilà comment le fils
+d’Anne-la-Rieuse va mener une sainte vie quelque part en Chine ; il
+peut même quelque jour devenir un martyr ; mais le pauvre Davidson
+est tout seul, abandonné. Il va lui falloir descendre la pente sans avoir
+près de lui une seule affection humaine, et tout cela à cause de ces
+vieux dollars. »</p>
+
+<p class="ugap">Janvier 1914.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="sc drap">Le Planteur de Malata</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">13</a></div></td></tr>
+<tr><td class="sc drap">L’Associé</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">79</a></div></td></tr>
+<tr><td class="sc drap">L’Auberge des deux Sorcières</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">113</a></div></td></tr>
+<tr><td class="sc drap">A cause des Dollars</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">141</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
+LE 12 NOVEMBRE 1921<br>
+PAR F. PAILLART A<br>
+ABBEVILLE (SOMME).</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77053 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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