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diff --git a/77053-h/77053-h.htm b/77053-h/77053-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7a194ec --- /dev/null +++ b/77053-h/77053-h.htm @@ -0,0 +1,7372 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>En marge des marées | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +h4 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 2em 0 1em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +.stit { text-align: center; text-indent: 0; margin: -1.5em 0 2em 0; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77053 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em">JOSEPH CONRAD</p> + +<h1>EN MARGE<br> +DES MARÉES</h1> + +<p class="c">TRADUCTION DE G. JEAN-AUBRY</p> + +<p class="c small">ÉDITION ORIGINALE</p> + + +<p class="c gap">PARIS<br> +ÉDITIONS DE LA<br> +NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br> +3, RUE DE GRENELLE. 1921</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</p> + +<p class="c">ŒUVRES COMPLÈTES DE JOSEPH CONRAD<br> +<span class="xsmall">TRADUITES SOUS LA DIRECTION DE ANDRÉ GIDE</span></p> + +<p class="c xsmall i">PAR</p> + + +<p class="cc xsmall">G. JEAN-AUBRY<br> +MARC CHADOURNE<br> +G. D’HARCOURT<br> +HENRI HOPPENOT<br> +ANDRÉE JOUVE<br> +PHILIPPE NEEL<br> +ISABELLE RIVIÈRE<br> +ANDRÉ RUYTERS<br> +GENEVIÈVE SÉLIGMANN-LUI</p> + + + +<p class="c xsmall i">PARUS</p> + + +<p class="c">LE TYPHON<br> +<span class="xsmall">TRADUCTION DE ANDRÉ GIDE</span></p> + +<p class="c">LA FOLIE-ALMAYER<br> +<span class="xsmall">TRADUCTION DE GENEVIÈVE SÉLIGMANN-LUI</span></p> + +<p class="c">SOUS LES YEUX D’OCCIDENT<br> +<span class="xsmall">TRADUCTION DE PHILIPPE NEEL</span></p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="narrow top4em small noindent">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS +SPÉCIALES, 108 EXEMPLAIRES DE LUXE SUR PAPIER +VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 8 EXEMPLAIRES +HORS COMMERCE, MARQUÉS DE A A H, +100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE +LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE +I A C, ET 840 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR +FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS +COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800 EXEMPLAIRES +RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS +DE 1 A 800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS +COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830, CE TIRAGE +CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT +L’ÉDITION ORIGINALE.</p> + +<p class="c small">EXEMPLAIRE</p> + + +<p class="c gap small">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION +RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA +RUSSIE. <span lang="en" xml:lang="en">COPYRIGHT BY</span> LIBRAIRIE GALLIMARD. 1921.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="c i">A<br> +Monsieur ERNST BECKMAN<br> +en souvenir de Londres<br> +et de Littlehampton,<br> +respectueux hommage du traducteur<br> +G. J.-A.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">NOTE DU TRADUCTEUR</h2> + + +<p>L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui la traduction a paru originalement +sous le titre de <i lang="en" xml:lang="en">Within the Tides</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> titre dont la version française +la plus approchée eût été peut-être <i>Entre flot et jusant</i>. C’est d’accord +avec M. Joseph Conrad que nous avons décidé d’adopter le titre très +légèrement différent de <i>En marge des marées</i> qui répond également aux +intentions de l’Auteur ; si la mer en effet apparaît bien dans les contes +que réunit ce volume, elle n’en forme pas, comme dans d’autres ouvrages +de l’écrivain, le lieu principal et le lien essentiel, elle ne fait ici figure +que de comparse, présente, familière et indispensable, mais, cette fois, à +l’arrière-plan du drame.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Within the Tides</i>, +<span lang="en" xml:lang="en">tales by Joseph Conrad</span>, J. M. Dent et <span lang="en" xml:lang="en">Sons Ltd. London</span>, +1915.</p> +</div> +<p>Nous ajouterons que nous avons eu la rare fortune de pouvoir soumettre +à l’Auteur, qui possède une connaissance assurée de notre langue, +cette traduction pour laquelle sa bienveillance s’est étendue jusqu’à en +revoir avec nous toutes les pages.</p> + +<p>On ne s’étonnera donc point que nous tenions à marquer ici à l’Auteur, +auquel nous lient une vive admiration et une très affectueuse amitié, +notre particulière reconnaissance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">NOTE DE L’AUTEUR<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></h2> + + +<p>Les contes réunis dans ce livre ont soulevé, lors de leur publication, +deux remarques en manière de commentaires et une accusation critique +nettement caractérisée. L’un des comptes-rendus remarqua que +je me complaisais à parler de gens qui vont à la mer, ou qui vivent sur +des îles solitaires, et complètement libérés des entraves habituelles au +monde civilisé ; et cela, disait-on, parce que de tels personnages me +permettaient de donner libre cours à une imagination qui ne se trouve +ainsi liée que par les lois naturelles, et les plus universelles d’entre +les conventions humaines. Cette remarque contient, à vrai dire, +une part de vérité. C’est seulement dans l’idée d’un choix délibéré +qu’elle manque son but. Je n’ai, en aucune façon, recherché une liberté +d’imagination particulière, ni un jeu plus libre de la fantaisie dans le +choix que j’ai fait de mes personnages ou de mes sujets. La nature de +mes connaissances, des suggestions et des idées où mes créations ont +trouvé leur origine a dépendu directement des conditions même de ma +vie active. Elle a dépendu de contacts, et même de très légers contacts, +plutôt que d’une réelle expérience, parce que, en fait, ma vie est loin +d’avoir été une vie d’aventures. Même aujourd’hui, quand ma pensée +se reporte vers mon passé avec un certain regret (Qui pourrait ne pas +regretter sa jeunesse ?) et une indubitable affection, sa couleur emprunte +la sobre nuance d’un labeur assez rude et d’obligations exigeantes, +toutes choses qui, par elles-mêmes, n’entraînent guère une sensation +de romantisme. Si ces choses exercent rétrospectivement une vive +attraction sur moi, c’est, il me semble, que le sentiment romantique de +la réalité était une faculté innée en moi, une faculté qui peut bien être +en soi une malédiction, mais qui, disciplinée par le sentiment de la +responsabilité personnelle et par la reconnaissance de ces rudes faits +de la vie que nous partageons avec le reste de l’humanité, ne devient +plus qu’un point de vue duquel les ombres même de la vie apparaissent +colorées d’un rayonnement intérieur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cette “Note de l’Auteur”, encore inédite en anglais, a été écrite à l’intention +du présent ouvrage pour la collection des Œuvres Complètes de l’écrivain : “<i lang="en" xml:lang="en">The +Works of Joseph Conrad</i>” (William Heinemann, <span lang="en" xml:lang="en">London</span>, 1921), collection actuellement +en cours de publication.</p> +</div> +<p>Un semblable romantisme n’est point un péché. La vérité ne lui fait +pas tort. Ce romantisme essaie seulement de faire bon cœur contre +mauvaise fortune, si mauvaise que celle-ci puisse être : et dans cette +malechance même il sait découvrir une certaine beauté.</p> + +<p>J’entends ici le romantisme considéré du point de vue de la vie et +non pas du point de vue de la littérature d’imagination, ce romantisme, +qui, à ses débuts, s’associait uniquement à des sujets du Moyen-Age, +ou, tout au moins, à des sujets puisés dans un passé reculé. Mes +sujets n’ont rien de moyen-âgeux : et j’ai sur eux quelque droit, car mon +passé est bien à moi. Si leur cours se déroule hors de la large voie de la +vie sociale organisée, c’est peut-être dû à ce que j’ai moi-même, en +quelque sorte, rompu avec elle de bonne heure et obéi à une impulsion +qui devait m’être assez naturelle pour avoir pu me soutenir à +travers tous risques de désillusion. Toutefois cette origine de mon +œuvre littéraire est loin d’avoir donné plus libre carrière à mon imagination. +Tout au contraire, le simple fait d’avoir à traiter des sujets +éloignés du cours ordinaire de l’expérience quotidienne m’a mis dans +l’obligation de demeurer encore plus scrupuleusement fidèle à la vérité +de mes propres sensations. Le problème consistait à rendre vraisemblables +des sujets inaccoutumés. Pour cela j’ai dû créer pour eux, reproduire +pour eux, étendre autour d’eux, l’atmosphère même de leur +réalité. Ce fut là la tâche la plus difficile de toutes et la plus importante, +et qui avait pour but de rendre avec conscience cette vérité dans la +pensée comme dans les faits, qui a toujours été mon but.</p> + +<p>La seconde des remarques auxquelles j’ai fait allusion plus haut +consistait à faire observer que, dans ce volume, le tout était plus grand +que les parties. J’en laisse juges mes lecteurs, me contentant de remarquer +que s’il en est vraiment ainsi, il me faut le prendre pour un +hommage rendu à ma personnalité, puisque ces contes qui semblent +implicitement se tenir si bien ensemble qu’on a cru devoir les considérer +en bloc et les juger comme le produit de la même disposition +d’esprit, ont été écrits à différentes époques, sous des influences diverses, +et avec l’intention déterminée de tenter plusieurs façons de raconter +une histoire. Les idées et les suggestions de ces contes me sont venues +à différents moments et dans des parties du globe fort distantes les unes +des autres. Ce livre a été l’objet de critiques de diverse nature, en +général des plus justifiables, mais qui, en deux ou trois occasions, +m’ont grandement surpris. Entre autres une accusation de faux réalisme +portée contre le conte du début, <i>le Planteur de Malata</i>. Je l’aurais +jugée assez sérieuse, si je n’avais découvert, en lisant plus avant, que le +distingué critique ne m’accusait, somme toute, que d’avoir cherché à +éluder une heureuse conclusion, simplement par une sorte de lâcheté +morale, par peur d’être pris pour un esprit superficiellement sentimental. +Où (et de quelle sorte) y a-t-il dans <i>le Planteur de Malata</i> un +seul germe de bonheur qu’on eût pu faire fructifier à la fin ? je me +perds à le chercher. Une critique de ce genre me paraît méconnaître +tout le propos et le sens même d’un ouvrage dont l’intention première +était principalement d’ordre esthétique : un essai de description et de +narration autour d’une situation psychologique donnée.</p> + +<p>Plus sérieuse était la critique que me fit de vive voix un vieil ami que +j’apprécie fort et dont l’opinion était que, dans la scène auprès du +rocher (scène qui, du point de vue psychologique, est décisive), ni +Felicia Moorsom, ni Geoffrey Renouard ne trouvent ce qu’il conviendrait +qu’ils se dissent. Je ne discutai pas ce point-là sur le moment, +d’autant plus qu’à dire vrai je ne me sentais pas moi-même entièrement +satisfait de la scène. En relisant ce dialogue, plus tard, en vue de cette +édition, j’en suis venu à conclure que ce qu’il y a de vrai dans la critique +de mon ami, c’est que les personnages sont un peu trop explicites à +l’endroit de leur émotion, et qu’ils détruisent ainsi, dans une certaine +mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leurs personnalités. Je le +regrette vivement car je considère <i>le Planteur de Malata</i> comme la +presque réalisation de la tentative que j’avais entreprise de faire une +chose très difficile, et que j’eusse aimé avoir accomplie aussi parfaitement +qu’il m’était possible. Toutefois, si l’on considère le diapason et +la tonalité de tout ce conte, il est bien difficile d’imaginer ce que ces +deux personnages auraient pu trouver d’autre à se dire, à ce moment +précis, à cet endroit particulier de la surface du globe. Dans la disposition +d’esprit où ils se trouvent tous les deux, et étant donné l’état +exceptionnel de leurs sentiments, ils auraient pu dire n’importe quoi.</p> + +<p>N’importe quoi ! L’éminent critique qui m’a accusé d’un faux +réalisme né de ma timidité se trompe entièrement. Je voudrais lui +demander ce qu’il imagine qu’une étreinte, en quelque sorte, pour toute +la vie, de Felicia Moorsom et de Geoffrey Renouard aurait bien pu +être ? Eût-elle même pu exister ? Eût-elle été vraisemblable ? Non ! +je n’ai rien éludé par timidité ni par paresse. Et peut-être même qu’une +légère défiance à l’égard de mes propres forces n’eut pas été déplacée +en cette affaire. Elle m’a fait défaut ; je ressemble à Geoffrey Renouard +en ce que je ne puis, une fois engagé dans une aventure, supporter +l’idée d’y renoncer. Le moment était venu pour ces deux êtres de se +découvrir l’un à l’autre. Ils <i>devaient</i> le faire. Rendre le moment décisif +d’un sentiment avec les seuls termes du langage humain est vraiment +une impossible tâche. Les mots écrits n’en constituent qu’une sorte de +traduction. Et, si cette traduction, par manque d’habileté ou par un +extrême désir de bien faire, en arrive à être trop littérale, les personnages +en proie au travail de la passion quelle qu’elle soit, au lieu de se révéler +eux-mêmes, ce qui serait de l’art, en arrivent à se trahir, ce qui n’est +ni de l’art ni de la vie. Pas même de la vérité ; en tout cas pas toute la +vérité, car c’est la vérité privée de toutes ces réserves, de toutes ces distinctions +nécessaires et sympathiques qui lui donnent sa véritable +forme, ses justes proportions, son semblant de rapport humain.</p> + +<p>Oui, la tâche qui consiste à traduire les passions avec des paroles, on +peut vraiment déclarer qu’elle est « trop difficile ». Mon impénitence +habituelle me rend néanmoins heureux d’avoir tenté ce conte avec +tous ses dessous, toutes ses complications, y compris la scène auprès +du rocher gris qui couronne la hauteur de Malata. Toutefois je ne suis +pas satisfait du résultat d’une façon assez excessive pour ne pas excuser +un patient lecteur qui s’en montrerait déçu.</p> + +<p>Je ne me suis point réservé de place pour parler des trois autres +contes ; car je ne crois pas qu’ils réclament de commentaires détaillés. +Chacun d’eux a une couleur particulière, et j’ai essayé délibérément de +donner à chacun d’eux un ton spécial et une différente construction +de phrases. L’on m’a demandé dans un compte rendu relatif à l’<i>Auberge +des deux Sorcières</i>, si j’avais jamais rencontré un conte intitulé +<i lang="en" xml:lang="en">A very strange bed</i>, qui fut publié dans <i lang="en" xml:lang="en">Household Words</i>, en 1852 ou 53. +Je n’ai jamais vu un seul numéro de <i lang="en" xml:lang="en">Household Words</i> de cette période. +Un lit de ce genre fut découvert dans une auberge, sur la route de +Rome à Naples, vers la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Où j’en ai trouvé l’indication, +je ne saurais le dire à présent, je suis certain toutefois que ce n’est +pas un conte. Ce lit est le seul <i>fait</i> que contienne l’<i>Auberge des deux +Sorcières</i>. Les deux autres contes en renferment de plus nombreux, +suggérés par mon expérience personnelle.</p> + +<p class="ugap">1920</p> + +<p class="sign">J. C.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE PLANTEUR DE MALATA</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Deux hommes causaient dans le cabinet du rédacteur en chef du +journal le plus important d’une grande ville coloniale. Tous deux +étaient jeunes. Le plus gros des deux, blond, d’aspect plus citadin, +était le rédacteur en chef et le co-propriétaire du journal.</p> + +<p>L’autre s’appelait Renouard. On pouvait voir clairement sur son +beau visage bronzé que quelque chose le préoccupait. C’était un +homme maigre, tout à la fois nonchalant et actif.</p> + +<p>Le journaliste reprit :</p> + +<p>— Il paraît que vous avez dîné hier soir chez le vieux Dunster ?</p> + +<p>Il employait le mot « vieux » non pas dans le sens affectueux qu’on +y attache en parlant d’amis intimes, mais par simple constatation de +la réalité. Le Dunster en question était vieux, en effet. Ç’avait été l’un +des hommes politiques les plus considérables de la colonie : il s’était +retiré des affaires publiques après un voyage en Europe et un long +séjour en Angleterre, pendant lequel il avait eu une bonne presse. La +colonie en était fière.</p> + +<p>— Oui, j’y ai dîné, dit Renouard. Le jeune Dunster m’a invité +juste au moment où je sortais de son bureau. On eût dit une soudaine +inspiration, et cependant je ne puis me défendre d’y soupçonner une +arrière-pensée. Il a beaucoup insisté. Il m’a assuré que son oncle serait +enchanté de me voir, ma nomination à la concession de Malata ayant +été, lui avait dit récemment celui-ci, l’un des derniers actes de sa vie +politique.</p> + +<p>— C’est très touchant. Le vieux « sentimentalise » de temps à autre +sur le passé.</p> + +<p>— Je ne sais vraiment pas ce qui m’a fait accepter, continua Renouard. +La sentimentalité n’est pas mon fort. D’ailleurs, quoique le +vieux Dunster ait été assez aimable à mon égard, il ne m’a même pas +demandé ce que devenait mon exploitation de plantes à soie ; il en a +probablement oublié l’existence. Je dois dire qu’il y avait chez lui +beaucoup plus de monde que je ne m’y attendais : c’était vraiment un +grand dîner.</p> + +<p>— J’y étais invité, reprit le journaliste, mais je n’ai pu m’y rendre. +Quand êtes-vous donc arrivé de Malata ?</p> + +<p>— Hier matin, à l’aube. J’ai fait jeter l’ancre à l’extrémité de <span lang="en" xml:lang="en">Garden-Point</span>, +dans la baie. Je suis arrivé dans le bureau du jeune Dunster avant +qu’il eût fini de dépouiller son courrier. L’avez-vous jamais vu lire ses +lettres ? Je l’ai aperçu par la porte entre-bâillée. Il tient les feuilles à +deux mains, remonte les épaules jusqu’à ses vilaines oreilles et rapproche +son long nez de ses grosses lèvres comme une pompe aspirante. +Un vrai monstre commercial enfin !</p> + +<p>— Ici on ne le considère pas comme un monstre, répliqua le journaliste +en examinant attentivement son interlocuteur.</p> + +<p>— C’est sans doute que vous êtes habitué à sa figure, comme à beaucoup +d’autres. Je ne sais pourquoi, lorsque je viens en ville, l’aspect +des gens dans la rue me frappe si vivement. Ils semblent terriblement +expressifs.</p> + +<p>— Et peu agréables ?</p> + +<p>— Non, pas toujours. L’effet est souvent frappant sans être absolument +net… Je sais, vous croyez que c’est le résultat de mon existence +solitaire.</p> + +<p>— Assurément oui, je le crois. C’est très démoralisant. Vous ne +voyez personne autour de vous pendant des mois. Vous menez une +existence tout à fait malsaine.</p> + +<p>L’autre eut à peine un sourire et murmura qu’en effet il s’était bien +passé onze mois depuis son dernier séjour en ville.</p> + +<p>— Vous voyez, insista le rédacteur en chef. La solitude agit comme +un poison. Alors vous découvrez sur les visages des indices mystérieux +et pénétrants dont un homme bien portant ne se préoccupe pas. Voilà +où vous en êtes !</p> + +<p>Geoffrey Renouard se garda bien de dire au journaliste que les +indices de son visage, un visage d’ami pourtant, l’ennuyaient au moins +autant que beaucoup d’autres. Il notait ces petits ravages que l’âge +imprime chaque jour sur une apparence humaine. Tout cela l’émouvait +et l’inquiétait, comme le signe d’un horrible travail intérieur, terriblement +visible pour un œil comme le sien, accoutumé à la solitude de +Malata, où il s’était établi après cinq ans d’explorations et d’aventures.</p> + +<p>— C’est un fait que lorsque je suis chez moi, à Malata, je ne vois +vraiment personne. Je ne fais pas attention aux « boys » de la plantation.</p> + +<p>— Nous, ici, nous ne faisons pas attention aux gens dans les rues. +Voilà qui est raisonnable !</p> + +<p>Le visiteur ne répondit rien, afin d’éviter une discussion. Ce qu’il +était venu chercher au bureau de la rédaction, ce n’était pas de la +controverse, mais un renseignement. Il hésitait à aborder son sujet. +La vie solitaire donne à l’homme une réserve à l’égard de tout commérage, +surtout dans ses rapports avec les gens pour qui médire de son +prochain est l’emploi le plus habituel de la langue.</p> + +<p>— Vous êtes très occupé ? dit-il.</p> + +<p>Le rédacteur, qui était en train de marquer au crayon rouge une +grande bande de papier imprimé, jeta son crayon en disant :</p> + +<p>— Non, j’ai fini. Carnet mondain ! Ce bureau-ci est un endroit où +l’on sait tout sur tout le monde, sur ceux qui comptent et ceux même +qui ne comptent pas. Il passe ici des gens bizarres, des vagabonds de +toutes sortes, de l’intérieur, du Pacifique. Mais à propos, l’autre jour, +la dernière fois que vous étiez ici, vous avez ramassé un de ces pauvres +diables pour en faire votre assistant, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— J’ai pris un assistant uniquement pour faire cesser vos sermons sur +le danger de la solitude, répondit rapidement Renouard. Et le journaliste +se mit à rire devant cette intonation un peu rancunière. Si peu +bruyant que fût son rire, sa personne replète en était secouée. Il était +parfaitement persuadé que son jeune ami s’était rangé à son avis sans +croire tout à fait à sa sagesse ou à sa sagacité. C’était pourtant lui qui +avait, des premiers, aidé Renouard dans ses desseins d’exploitation : +cinq années d’aventures scientifiques, de travaux, de dangers et de +ténacité, le tout conduit avec une rare valeur, et qu’un gouvernement +économe avait si modestement récompensé par la concession +de l’île de Malata.</p> + +<p>Encore cette récompense n’avait-elle été due qu’à l’éloquence du +journaliste, par la parole et par la plume : il disposait d’une certaine +influence dans la ville. Incertain du degré d’affection que Renouard +pouvait avoir pour lui, il n’éprouvait pas lui-même une grande sympathie +pour certains côtés de cette nature qu’il ne pouvait démêler. Pourtant +il sentait confusément que c’était là sa personnalité véritable, — et +peut-être absurde. Ainsi, par exemple, dans le cas de cet assistant, +Renouard s’était incliné devant les arguments de son ami et protecteur, +arguments contre l’influence malsaine de la solitude, arguments en +faveur d’un compagnon, fût-il même querelleur. Très bien. Il s’était +montré docile et même aimable en cette circonstance. Mais ensuite +qu’avait-il fait ? Au lieu de prendre conseil de son ami, d’un homme +qui précisément connaissait la foule de gens sans emploi qui traîne sur +le pavé de la ville, voilà que cet extraordinaire Renouard, tout à coup +et presque en cachette, ramasse quelqu’un, Dieu sait qui, et s’embarque +dare-dare avec lui pour Malata. Cette façon d’agir à son égard était +aventureuse et sournoise. C’était là son genre. Aussi le journaliste, +qui n’avait pas trouvé la chose à son goût, continua de rire, puis s’arrêtant +soudain :</p> + +<p>— Oh ! oh ! oui, à propos de votre assistant…</p> + +<p>— Eh bien, quoi ? dit Renouard après un silence, tandis que son +visage prenait un air d’ennui.</p> + +<p>— N’avez-vous rien à m’en dire ?</p> + +<p>— Rien, si ce n’est… Et l’expression butée qu’avaient prise le visage +et la voix de Renouard s’effaça, tandis qu’il semblait hésiter un moment ; +puis changeant d’idée : « Non, dit-il, rien du tout. »</p> + +<p>— Vous ne l’avez pas ramené avec vous, par hasard, pour le changer +d’air.</p> + +<p>Le planteur de Malata regarda fixement son ami, puis secouant la +tête il murmura négligemment :</p> + +<p>— Je pense qu’il est très bien où il est… Mais j’aimerais bien que +vous me disiez pourquoi le jeune Dunster a tant insisté pour m’avoir +à dîner chez son oncle hier soir. Tout le monde sait combien je suis peu +mondain.</p> + +<p>Le rédacteur se récria devant tant de modestie. Son ami ignorait-il +qu’il était leur seul et unique explorateur, l’homme qui expérimentait +la plante à soie…</p> + +<p>— Cela ne me dit toujours pas pourquoi j’ai été invité hier soir. Car +jamais le jeune Dunster n’a songé à me faire cette politesse auparavant.</p> + +<p>— Notre brave Willie ne fait jamais rien sans raison, c’est vrai.</p> + +<p>— Et chez son oncle surtout…</p> + +<p>— Il y habite.</p> + +<p>— C’est vrai, mais il aurait pu m’inviter ailleurs. Le plus curieux +est qu’il m’a bien paru que l’oncle n’avait rien de particulier à me dire. +Il m’a souri aimablement deux ou trois fois, et c’est tout. C’était un +grand dîner, environ seize personnes.</p> + +<p>Le rédacteur, après avoir dit qu’il regrettait de n’avoir pu y aller, +voulut savoir si les gens étaient intéressants.</p> + +<p>Renouard regretta que son ami n’eût pas été là. Lui dont l’affaire +ou du moins la profession, était de savoir tout ce qui se passait sur cette +partie du globe, il aurait probablement pu lui dire qui étaient, parmi +les invités, certains nouveaux venus. Le jeune Dunster (Willie), orné +d’un énorme plastron de chemise et sa peau blanche luisant désagréablement +entre ses rares cheveux noirs ramenés par mèches sur le sommet +de sa tête, s’était précipité sur lui et l’avait présenté à ces personnes, +comme il l’eût fait d’un chien savant ou d’un enfant prodige. Décidément, +il détestait Willie : encore un de ces gros individus accaparants.</p> + +<p>Il y eut un silence. Renouard semblait n’avoir plus rien à dire, lorsque +tout à coup il aborda le vrai motif de sa visite au bureau de la +rédaction.</p> + +<p>— Ils m’ont eu l’air de gens qui sont sous l’effet d’un enchantement.</p> + +<p>Le rédacteur jeta vers son ami un regard approbateur. Que cela fût +ou non la conséquence de sa vie solitaire, c’était en tous cas une nouvelle +preuve de sa faculté de pénétrer les physionomies.</p> + +<p>— Vous avez omis de me les nommer ; mais je puis essayer de les +deviner, peut-être ? Vous voulez parler du professeur Moorsom, de +sa fille et de sa sœur, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Renouard approuva :</p> + +<p>— Oui, une dame à cheveux blancs.</p> + +<p>Mais par son silence et son regard fuyant il était facile de comprendre +que ce n’était pas la dame à cheveux blancs qui l’avait +intéressé.</p> + +<p>— Ma foi, dit-il en reprenant son maintien habituel, il m’a semblé +que je n’étais invité là que pour servir d’interlocuteur à cette jeune +fille.</p> + +<p>Il ne dissimula pas qu’il avait été vivement frappé par l’aspect de +celle-ci. Personne n’aurait pu échapper à cette impression. Elle différait +complètement de toutes les personnes présentes, et cela ne tenait +pas uniquement à ce que sa robe venait de Londres.</p> + +<p>Lui, ne l’avait pas conduite à table ; c’était Willie. Ce n’était qu’après, +sur la terrasse…</p> + +<p>La soirée était délicieusement calme. Il s’était assis à l’écart, seul, +avec le désir d’être ailleurs, à bord de sa goélette, de préférence, et +débarrassé de ce harnachement mondain. Il n’avait pas, en tout, échangé +quarante paroles avec les autres convives. Tout à coup il l’avait +vue, de loin, venir seule, vers lui, le long de la terrasse faiblement +éclairée.</p> + +<p>Elle était grande et souple et portait avec noblesse une tête couronnée +d’une chevelure luxuriante, et à laquelle Renouard trouva un +caractère particulier, quelque chose d’un peu païen.</p> + +<p>Il avait été sur le point de se lever, mais l’approche résolue de la +jeune fille l’avait fait rester à sa place. Il ne l’avait pas beaucoup regardée +au cours de la soirée. Il n’avait pas cette liberté de regard que donnent +l’habitude de la société et la fréquentation des étrangers ; ce n’était pas +à vrai dire de la timidité, mais seulement la réserve d’un homme inhabile +aux manœuvres de cette curiosité négligente qui sait tout voir sans y +paraître.</p> + +<p>Tout ce qu’avait retenu son premier regard scrutateur, immédiatement +abaissé, ç’avait été l’impression des cheveux d’un roux splendide +et de deux yeux très noirs. L’effet en avait été troublant, mais furtif ; +il l’avait presque oublié, lorsque tout à coup il la vit venir sur la terrasse, +dans le rythme ondulant de toute sa personne, lente et empressée +tout à la fois, comme si elle se contraignait. La lumière d’une fenêtre +ouverte l’éclaira au passage, et la masse illuminée de ses cheveux relevés +apparut soudain incandescente, ciselée et fluide, évoquant à l’esprit +l’image d’un casque de cuivre poli, ou les lignes mouvantes d’un métal +en fusion. A cette vue une admiration étonnée s’était emparée de +Renouard ; mais il n’en souffla mot à son ami le rédacteur. Il ne lui +confia pas non plus comment cette approche avait fait surgir en son +esprit l’image de la grâce, de l’amour infini, et ce sens d’inépuisable joie +que contient la beauté. Non, ce dont il fit part au rédacteur ce ne furent +pas ses émotions, mais de simples faits énoncés d’une voix lente et en +termes ordinaires.</p> + +<p>— Cette jeune fille vint s’asseoir près de moi. Elle me dit : « Êtes-vous +Français, Monsieur Renouard ? »</p> + +<p>Il avait respiré une bouffée d’un parfum subtil dont il ne parla pas +non plus : d’un parfum qu’il ne connaissait pas. La voix était grave et +distincte. Les épaules et les bras nus brillaient d’une splendeur extraordinaire +et, lorsqu’elle avait avancé la tête dans la lumière, il avait pu +voir l’admirable ligne de son visage, le nez fin et droit aux narines +mobiles, et le coup de pinceau exquis de ses lèvres rouges sur cet ovale +sans couleur. L’expression des yeux se noyait dans un jeu d’ombres +mystérieuses de jais et d’argent, sous les reflets de cuivre et d’or rouge +de la chevelure. On eût dit un être fait d’ivoire et de métaux précieux +transmués en un tissu vivant.</p> + +<p>— Je lui ai dit que ma famille vivait au Canada et que j’avais été +élevé en Angleterre, avant de venir ici. Je ne puis comprendre quel +intérêt elle a pu prendre à mon histoire.</p> + +<p>— Et vous vous en plaignez ?</p> + +<p>Le ton du journaliste sembla froisser légèrement le planteur de +Malata.</p> + +<p>— Non, dit-il d’une voix étouffée et presque maussade. Puis, après +un court silence, il reprit :</p> + +<p>— Étrange. Je lui ai raconté comment j’étais parti courir le monde +à dix-neuf ans, presque au sortir de l’école. Il paraîtrait que son frère +m’avait précédé de deux ans dans le même collège. Elle a voulu savoir +ce que j’ai fait d’abord en arrivant ici ; quels emplois on pouvait y +trouver, où l’on pouvait aller, ce qui pouvait vous arriver. Comme si +je pouvais dire ou prédire, d’après mon expérience, la destinée des gens +qui viennent ici avec cent projets divers et pour cent raisons différentes…, +ou même sans autre raison que l’amour du changement, qui +vont, viennent et disparaissent. Incroyable. On aurait dit qu’elle voulut +m’entendre raconter leurs histoires : je lui ai dit que la plupart ne +valaient pas la peine d’être racontées.</p> + +<p>L’éminent journaliste, la tête appuyée sur son poing gauche et le +coude sur la table, écoutait avec une grave attention, mais ne paraissait +pas aussi surpris que Renouard semblait s’y attendre ; aussi ce dernier +demanda-t-il brusquement :</p> + +<p>— Vous savez quelque chose ?</p> + +<p>L’homme universel hocha la tête et dit :</p> + +<p>— Oui, oui, mais allez toujours.</p> + +<p>— C’est tout. Je ne sais rien de plus. Je me suis vu engagé dans le +récit détaillé de mes propres aventures, au début de ma carrière. Il est +impossible qu’elle ait pu y trouver un intérêt quelconque. Vraiment +c’est tout à fait extraordinaire. Ces gens ont quelque chose en tête. Nous +étions assis dans la lumière de la fenêtre, et le père rodait sur la terrasse, +les mains derrière le dos, la tête basse. La dame à cheveux blancs +est venue deux fois à la fenêtre de la salle à manger, j’en suis certain. +Les autres convives commençaient à prendre congé, et cependant nous +restions assis là. Cette famille est probablement descendue chez les +Dunster. C’est la vieille Madame Dunster qui a mis fin à la situation. +Le père et la tante tournaient aux alentours comme s’ils n’osaient pas +s’approcher de cette fille. Tout d’un coup elle s’est levée, m’a serré la +main et m’a dit qu’elle comptait bien me revoir.</p> + +<p>Tout en parlant, Renouard revoyait le balancement de son corps +plein de force et de charme, il sentait la pression de sa main, il entendait +encore les derniers accents de ce grave murmure jaillissant de cette +gorge si blanche dans la lumière de la fenêtre et il se rappelait les +rayons noirs de ses yeux résolus, glissant sur son visage au moment où +elle lui avait tourné le dos. Il revoyait tout, et pourtant ce n’était pas +vraiment avec plaisir. C’était plutôt émouvant comme s’il s’était +découvert une nouvelle faculté. Il y a des facultés dont on se passerait +bien volontiers, comme par exemple celle de voir à travers un mur de +pierre, ou de se rappeler une personne avec cette netteté surnaturelle. +Et que penser de ces parents qui l’entouraient avec cet air d’anxieuse +sollicitude ? Ces figures du monde civilisé ne cessaient de se dresser +devant lui. Ces êtres s’interposaient si fortement entre lui et la réalité +du monde extérieur qu’il s’était senti poussé vers le bureau de son ami. +Il espérait qu’un renseignement banal viendrait chasser de sa pensée +les fantômes de ce dîner inattendu. A vrai dire, la personne qualifiée +qu’il aurait dû voir était le jeune Dunster, mais il ne pouvait absolument +pas souffrir Willie Dunster.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, le rédacteur avait changé d’attitude, et faisant +maintenant face à sa table de travail, il souriait légèrement, d’un air +entendu.</p> + +<p>— Une fille étonnante, hein ?</p> + +<p>L’incongruité de ce terme aurait suffi à faire bondir de sa chaise +n’importe qui. Étonnante ! cette jeune fille, étonnante ! Étonn… Mais +Renouard contint ses sentiments. Son ami n’était pas un homme à qui +faire des confidences, et, somme toute, ce genre de conversation était +bien ce qu’il était venu entendre. Comme il avait néanmoins fait un +geste, il se rencogna et dit avec une indifférence parfaitement feinte +qu’elle était, en effet, très…, surtout parmi cette collection de personnes +mal fagotées. Il n’y avait pas là une femme de moins de quarante ans.</p> + +<p>— Est-ce ainsi qu’on parle de la crème de notre société, du « dessus +du panier », comme on dit en France, s’écria le journaliste en feignant +l’indignation. Savez-vous que vous ne ménagez guère vos expressions ?</p> + +<p>— Je m’exprime très peu, déclara Renouard d’un ton sérieux.</p> + +<p>— Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes un garçon qui ne +pèse pas ses paroles. Avec moi, naturellement, cela n’a pas d’importance ; +mais, vous ne saurez jamais…</p> + +<p>— Ce qui m’a surtout frappé, interrompit Renouard, c’est que ce +soit moi qu’elle ait choisi pour une aussi longue conversation.</p> + +<p>— C’est peut-être que vous étiez l’homme le plus remarquable de +la soirée.</p> + +<p>Renouard secoua la tête :</p> + +<p>— Vous avez manqué votre effet, mon cher, il faudra essayer autre +chose, dit-il avec calme.</p> + +<p>— Vous ne me croyez pas ? Ah ! modeste personnage ! C’est bon ! +Mais laissez-moi vous assurer qu’en temps ordinaire j’aurais eu raison. +Vous êtes suffisamment remarquable pour cela. Mais aussi vous me +faites l’effet d’un garçon assez perspicace. Eh ! bien, les circonstances +sont extraordinaires. Pardieu ! elles le sont.</p> + +<p>Il se mit à rêver. Au bout d’un moment, le planteur de Malata laissa +tomber négligemment :</p> + +<p>— Et vous les connaissez ?</p> + +<p>— Et je les connais, répliqua l’universel journaliste, du ton le plus +simple, car l’occasion était trop particulière pour faire montre de sa +vanité professionnelle ; cette vanité si familière à Renouard qu’il +s’étonna de n’en pas avoir le spectacle et qu’il appréhenda là-dessous +de fâcheuses nouvelles.</p> + +<p>— Vous avez rencontré ces personnes ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Non, je devais les rencontrer hier soir, mais je me suis vu forcé +d’écrire le matin à Willie pour m’excuser. C’est alors qu’il a eu la lumineuse +idée de vous inviter à ma place, en supposant que vous pourriez +être utile. Willie est parfois stupide ; il est évident que vous êtes le +dernier à pouvoir servir à quoi que ce soit dans cette histoire.</p> + +<p>— Comment se fait-il que je m’y trouve mêlé, quelle qu’elle puisse +être ?</p> + +<p>Et ici une sourde irritation altéra légèrement la voix de Renouard :</p> + +<p>— Je ne suis arrivé que d’hier matin.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Son ami le journaliste se tourna carrément vers lui :</p> + +<p>— Willie m’avait demandé conseil, et du moment qu’il vous a mêlé +à cette histoire, je puis bien vous dire de quoi il s’agit. Je vais essayer +d’être aussi bref que possible. Mais, naturellement, tout ceci entre +nous.</p> + +<p>Il s’arrêta. Renouard, qui sentait s’accroître son malaise, fit un signe +d’assentiment, et l’autre ne perdit pas de temps en préambule :</p> + +<p>— Le professeur Moorsom…, physicien et philosophe…, une belle +tête à cheveux blancs (à en juger par les photographies), beaucoup de +cerveau aussi dans cette tête…, tous ces fameux livres…, pour sûr, même +Renouard avait dû en entendre parler…</p> + +<p>Renouard grommela que ce genre de lecture n’était pas son fort, et +son ami s’empressa d’ajouter que ce n’était pas le sien non plus, sauf +par obligation professionnelle, pour la page littéraire de ce journal qui +était à la fois sa propriété et l’orgueil de sa vie ; le seul journal littéraire +des Antipodes ne pouvait vraiment pas ignorer le philosophe à la mode. +Non pas que qui que ce fût aux Antipodes eût jamais lu une ligne du +professeur Moorsom, mais tout le monde, femmes, enfants, débardeurs, +et cochers de fiacre, en avait entendu parler. La seule personne, à part +lui, qui, dans ces parages, eût lu les œuvres du philosophe, était le vieux +Dunster qui, à une certaine époque même, se disait moorsomien (ou +moorsomite), et cela bien avant que le philosophe eût atteint la notoriété +dont il jouissait maintenant, bien avant qu’il fût devenu « un personnage » +à tous égards…, socialement aussi…, tout à fait la coqueluche +de la haute société.</p> + +<p>Renouard écoutait attentivement, tout en dissimulant du mieux qu’il +pouvait son attention.</p> + +<p>— Un charlatan, enfin ? murmura-t-il négligemment.</p> + +<p>— Non, je ne pense pas. Je ne veux pas dire cela. Je ne serais cependant +pas surpris qu’il eût écrit la plupart de ses œuvres pour se moquer +du monde. D’ailleurs, rappelez-vous bien ceci, il n’y a vraiment que +dans le journalisme que l’on puisse trouver des écrits complètement +sincères ; croyez-moi.</p> + +<p>Ce disant, le rédacteur s’arrêta un moment, en jetant un regard perçant +sur son interlocuteur jusqu’à ce que celui-ci eût murmuré un +accidentel « oh ! sans doute ». Il se mit alors à expliquer que le vieux +Dunster, pendant sa tournée en Europe, avait été à Londres le « lion » +de la saison, à l’époque où il était descendu chez les Moorsom. Il +entendait par là le père et la fille, car le philosophe était déjà veuf depuis +pas mal d’années.</p> + +<p>— Elle n’a pas l’air très jeune fille, murmura Renouard.</p> + +<p>L’autre acquiesça :</p> + +<p>— Cela n’a rien d’étonnant, étant donné qu’elle a tenu le rôle de +maîtresse de maison à Londres avec des gens de la haute depuis le +moment où elle a eu les cheveux relevés… Je ne m’attends pas du tout, +d’ailleurs, continua-t-il, lorsque j’aurai l’honneur de lui être présenté, +à trouver en elle la prime fleur de la jeunesse. Ces gens sont descendus +chez les Dunster incognito, comme des princes du sang. Personne ne +s’y laisse prendre, mais enfin ils aiment mieux cela. Et même, pour +obliger le vieux Dunster, nous n’avons pas, dans le journal, fait mention +de leur présence. Mais on mettra votre arrivée parmi nos célébrités +locales.</p> + +<p>— Juste ciel !</p> + +<p>— Parfaitement. M. G. Renouard, l’explorateur, dont l’indomptable +énergie, etc…, qui travaille actuellement à la prospérité de notre pays +dans sa plantation de Malata… A propos, comment va la plante à soie ? +Ça marche ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Avez-vous rapporté de la fibre ?</p> + +<p>— Une pleine goélette.</p> + +<p>— Je vois cela, vous pensez la faire transporter dans les usines d’essai +de Liverpool, hein ? Les gros capitalistes, là-bas, sont très intéressés, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>— En effet.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, puis le journaliste ajouta lentement :</p> + +<p>— Vous serez un homme très riche, un de ces jours.</p> + +<p>Le visage de Renouard ne trahit aucun sentiment à l’annonce de +cette prophétie assurée ; il ne dit rien jusqu’à ce que son ami eût repris, +d’un ton méditatif :</p> + +<p>— Vous devriez intéresser le professeur Moorsom à cette affaire, +puisque Willie vous a présenté.</p> + +<p>— Comment, un philosophe !</p> + +<p>— Je ne crois pas qu’il soit ennemi de gagner un peu d’argent, et +il doit savoir assez bien s’y prendre (ici la voix du journaliste se teinta +de respect), il a su gagner une fortune avec sa philosophie.</p> + +<p>Renouard leva les yeux, réprima un violent désir de sortir brusquement, +mais quitta lentement son fauteuil :</p> + +<p>— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée, dit-il ; d’ailleurs, de +toute façon, je dois le revoir.</p> + +<p>Il se demanda s’il avait réussi à atténuer le trouble de sa voix, si son +intonation avait été assez détachée, car il était en proie à une vive +émotion qui n’avait rien à voir avec l’aspect commercial de la question. +Il arpentait la pièce comme pour s’en aller, quand il entendit un léger +rire : il se retourna soudain, les sourcils froncés ; mais ce n’était pas de +lui que riait le rédacteur, il riait en regardant vaguement le mur qui lui +faisait face : c’était évidemment le préambule d’un discours que Renouard, +revenu à lui, attendit sans mot dire, mais non sans une singulière +inquiétude.</p> + +<p>— Non, vous ne devineriez jamais ; personne ne devinerait jamais ce +que cherchent ces gens-là. Quand Willie est venu me raconter cette +histoire, les yeux lui en sortaient de la tête.</p> + +<p>— Comme toujours, d’ailleurs, remarqua Renouard avec un mouvement +de dégoût. Il est stupide.</p> + +<p>— Il était ahuri, et je le fus aussi, après qu’il m’eut raconté la chose. +C’est une chasse, mon cher. Et ce qu’on cherche, c’est un homme. Et +Willie, au cœur tendre a embrassé cette cause.</p> + +<p>Renouard répéta : « Un homme ?… » Puis il se rassit brusquement +rien en apparence que pour écarquiller les yeux.</p> + +<p>— Willie est venu vous emprunter une lanterne ? demanda-t-il +sarcastiquement, en se levant de nouveau sans raison apparente.</p> + +<p>— Quelle lanterne ? s’écria le rédacteur abasourdi, dont le visage +s’assombrit d’une expression soupçonneuse. Renouard, vous faites +toujours des allusions à des choses que je ne saisis pas. Si vous étiez +dans la politique, moi, en tant que journaliste, je ne me fierais à vous +qu’autant que je vous verrais agir, mais pas davantage. Vous êtes pourri +de sophismes. Mais écoutez ; l’homme en question est celui qui a été +pendant un an le fiancé de Miss Moorsom. Ce ne peut être n’importe +qui, en tout cas ; mais il ne semble pas avoir été bien avisé, c’est dur +pour cette jeune fille.</p> + +<p>Il parlait avec sentiment et l’on sentait que ce qui allait suivre était +une affaire qui lui tenait au cœur. Mais, en homme qui connaît son +monde, il marqua un étonnement amusé : un jeune homme d’excellente +famille, allant partout, et pas n’importe qui, un garçon qui avait un +pied dans les deux M.</p> + +<p>Renouard, qui arpentait la pièce, se retourna :</p> + +<p>— Que diable est-ce là ? demanda-t-il à voix basse.</p> + +<p>— Eh ! bien, quoi ? le Monde et la Monnaie, c’est ainsi que je les +appelle, pour aller plus vite. Vous avez les trois R au bas de l’échelle +sociale et les deux M en haut, vous comprenez ?</p> + +<p>— Ah ! ah ! Elle est bonne, ah ! ah !</p> + +<p>Et Renouard se mit à rire d’un air égaré.</p> + +<p>— Et vous progressez des unes aux autres, par ces temps de démocratie, +continua le journaliste avec une imperturbable suffisance. C’est-à-dire +si vous êtes suffisamment malin. Le seul danger, c’est de l’être +trop. Et je crois que c’est ce qui sera arrivé à ce garçon. Un beau jour +il s’est trouvé mêlé à un vilain gâchis, un vilain gâchis financier. Willie +vous comprenez, n’est pas entré dans les détails avec moi. On ne lui +en a, du reste, pas donné beaucoup. Mais vous savez, là, une sale +affaire, quelque chose qui relève de la cour d’assises. Il était innocent, +cela va sans dire. Mais il a tout de même dû disparaître.</p> + +<p>— Ah ! ah ! (Renouard se reprit à rire brusquement, le regard fixe, +comme auparavant), il y a donc un autre M dans l’histoire ?</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ? demanda vivement le journaliste, comme si +on eût voulu empiéter sur sa découverte.</p> + +<p>— Je veux dire « maboul ».</p> + +<p>— Mais non, pas du tout, pas du tout.</p> + +<p>— Bon, appelez-le seulement un malfaiteur. Que diable voulez-vous +que cela me fasse ?</p> + +<p>— Mais attendez donc. Vous n’avez pas encore entendu la fin de +l’histoire !</p> + +<p>Renouard, qui avait déjà son chapeau sur la tête, se rassit avec le +sourire de dédain d’un homme qui a découvert la morale d’une histoire. +Le journaliste virevoltait sur sa chaise tournante. Enfin, d’un ton +plein d’onction :</p> + +<p>— Disons, un imprudent. Bien souvent l’argent est aussi délicat à +manier que la poudre. On ne saurait prendre trop de précautions à +l’égard des gens qui travaillent avec vous. En tout cas il y eut un krach +fantastique, une affaire sensationnelle, et ses amis intimes ne le virent +plus. Avant de disparaître, toutefois, il alla voir Miss Moorsom. Ne +trouvez-vous pas que ce seul fait démontre son innocence ? Ce qui +s’est dit alors entre eux, personne ne le sait, à moins que la jeune fille +n’en ait fait confidence à son père. Il n’y avait pas grand-chose à dire. +Il n’y avait pas non plus grand chose à faire, si ce n’est de le laisser s’en +aller, n’est-ce pas ? car l’histoire s’étalait dans tous les journaux. Le +mieux, c’était de l’oublier, et aussi le plus facile. Pardonner aurait été +plus difficile, pour une jeune fille de son genre et de son monde, mêlée +à une pareille affaire. Je veux dire une jeune fille ordinaire. Or le pauvre +diable ne demandait pas mieux que d’être oublié, seulement il trouva +moins facile d’y contribuer. Il écrivit de temps à autre. Il n’écrivit pas +à ses amis. Il n’avait pas de parents proches. Le professeur avait été +son tuteur. Non, le pauvre diable écrivit de temps en temps à un ancien +serviteur de son père, à la campagne, en lui défendant absolument de +dévoiler l’endroit de sa retraite. Mais le vieil imbécile ne trouva rien +de mieux que de s’en aller rôder aux abords de la maison des Moorsom, +en ville ; peut-être mit-il dans la confidence la femme de chambre de +Miss Moorsom et écrivit-il à « Monsieur Arthur » que la demoiselle +allait bien et semblait heureuse, ou quelque chose d’aussi réjouissant. +Je veux bien que le jeune homme consentait à ce qu’on l’oubliât, mais +je ne crois pas que ce genre de nouvelles l’enchantait. Qu’en dites-vous ?</p> + +<p>Renouard, les jambes allongées et la tête penchée sur la poitrine, ne +répondit rien. Un sentiment qui n’était pas à proprement parler de la +curiosité, mais plutôt une sorte de vague angoisse assez désagréable, +comme le symptôme d’une maladie mystérieuse, l’empêchait de se +lever et de s’en aller.</p> + +<p>— Il devait avoir évidemment des sentiments mélangés, affirma le +rédacteur. Bien des garçons, par ici, reçoivent des nouvelles de chez +eux avec des sentiments mélangés. Mais je me demande quels seront +ses sentiments quand il saura ce que je vais vous dire, nous sommes +sûrs qu’il n’en sait rien encore. Voilà six mois, un employé de la Cité, +un simple employé de banque, se trouva arrêté à la suite d’une affaire +de détournement ou quelque chose d’approchant. Se voyant sous le +coup d’une sérieuse condamnation, il jugea bon de soulager sa conscience +d’une vieille histoire de titres contrefaits ou supprimés qui +prouva, clair comme le jour, l’honorabilité de notre gentilhomme ruiné. +L’escroc était bien placé pour savoir à quoi s’en tenir, puisqu’il avait +été employé dans la fameuse affaire, avant le krach. On ne put plus +avoir de doute sur l’innocence du jeune homme ; mais où diable était-il, +le jeune homme innocent, c’est ce qu’on ne savait pas. Nouvelle affaire +sensationnelle dans le monde. Miss Moorsom déclara : « Il va venir me +redemander et je l’épouserai. » Seulement, il ne revint pas. Entre nous, +à l’exception de Miss Moorsom, personne ne désirait bien vivement +son retour. Mais elle avait l’habitude de n’en faire qu’à sa tête. Elle +perdit patience et déclara que, si elle savait où se trouvait le jeune +homme, elle irait le chercher. Tout ce que l’on put tirer du vieux serviteur +fut que la dernière lettre qu’il avait reçue portait le timbre de +notre belle ville et que c’était la seule adresse qu’il eût jamais connue de +« Monsieur Arthur ». Et voilà. A dire vrai, le vieux serviteur était à +l’article de la mort, emporté par une maladie de cœur ; Miss Moorsom +ne put le voir ; elle alla à la campagne pour apprendre elle-même ce +qu’elle pourrait du vieillard, mais il était si mal qu’elle dut rester en +bas, tandis que la femme du moribond était montée près de lui ; celle-ci +redescendit avec les détails que je viens de vous dire. Il était dans un +état qui ne permettait pas de lui poser d’autres questions ; d’ailleurs +il passa dans la nuit et ne laissa rien derrière lui qui pût mettre sur une +trace quelconque.</p> + +<p>Notre ami Willie me laissa entendre qu’il y avait eu des jours orageux +dans la maison du professeur. Enfin les voilà ici. Il me semble que +Miss Moorsom n’est pas de l’espèce des jeunes filles que l’on peut laisser +galoper en liberté à travers le monde. C’est égal, je trouve cela plutôt +« chic » de sa part mais je comprends que le professeur ait eu besoin de +toute sa philosophie dans la circonstance. C’est maintenant son unique +enfant, et brillante. Dieu sait combien Willie en bredouillait, positivement, +quand il a voulu me la décrire, et j’ai vu, dès votre entrée, qu’elle +vous avait fait aussi une impression peu ordinaire.</p> + +<p>Renouard, d’un geste irrité, rabattit son chapeau sur ses yeux. Le +journaliste ajouta qu’assurément ni Renouard ni Willie n’avaient été +habitués de rencontrer des jeunes filles d’une aussi remarquable supériorité. +Quand Willie avait été à Londres autrefois faire son apprentissage, +il n’avait guère fréquenté qu’un monde de pensions de famille ; +cela se voyait, du reste. Quant à lui-même, dans les beaux jours où il +marchait sur le glorieux pavé de <span lang="en" xml:lang="en">Fleet-street</span>, il n’avait pas de relations +et ne se souciait pas d’en avoir avec le grand monde. A cette époque +rien ne l’intéressait que la politique parlementaire et les discours de la +Chambre des Communes.</p> + +<p>Le journaliste fit à ce passé récent l’hommage d’un sourire attendri, +tout chargé de souvenirs, et revint à son idée que, pour une jeune fille du +monde, elle avait eu un beau geste. Cependant le professeur pouvait +ne pas en être ravi. Car enfin ce garçon, tout blanc comme linge qu’il +fût, n’en était pas moins complètement dénué des biens de ce monde. +Et il y a des malchances, si imméritées qu’elles soient, qui vous gâchent +la carrière d’un homme à tout jamais. Cependant il était difficile d’opposer +un refus catégorique à un aussi noble élan, sans parler du grand +amour qui était à la base. Ah ! l’Amour ! Et puis la jeune fille était de +taille à partir seule : elle en avait l’âge, le courage, l’argent nécessaire. +Moorsom avait dû conclure qu’il était vraiment plus paternel, plus +prudent aussi et plus sûr, à tous égards, de se laisser entraîner dans +cette chasse. La tante les accompagna pour les mêmes raisons, et l’on +donna comme prétexte un banal voyage autour du monde.</p> + +<p>Renouard s’était levé, et restait debout, le cœur battant, étrangement +agité par cette histoire, dépouillée pourtant de tout éclat par la nature +parfaitement prosaïque du narrateur. Le journaliste ajouta : « On m’a +demandé d’aider à la recherche. »</p> + +<p>Là-dessus Renouard marmotta quelque chose comme une formule +d’excuse à propos d’un rendez-vous pris, et il sortit. La netteté foncière +de son esprit ne pouvait le défendre d’une sensation de jalousie croissante. +Il pensait qu’évidemment ce n’était pas un homme de ce genre-là +qui pouvait être digne du fidèle attachement d’une semblable jeune fille. +Mais il avait assez vécu pour savoir que les actes, les vues et les idées +d’un homme ne sont pas nécessairement à la hauteur de son caractère ; +et pénétré d’une émotion délicate, par égard pour cette splendide créature, +il s’efforça d’imaginer un homme pourvu d’une rare supériorité +morale, de dons extérieurs et d’une extraordinaire séduction. Ce fut +en vain. Au sortir de longs mois de solitude et plusieurs jours passés +en mer, la beauté de la jeune fille se présentait à lui, invincible dans sa +splendeur, à moins que ce ne fût par sa propre faiblesse. Il était plus +aisé de croire à une telle faiblesse que de supposer à cet homme des +qualités susceptibles de le rendre digne d’elle. Plus aisé, et moins +humiliant. La faiblesse peut être généreuse, et chez une pareille +femme elle ne pouvait être que généreuse, tandis que de l’imaginer +subjuguée par quelqu’un de commun, cela c’était intolérable.</p> + +<p>La force même de l’impression physique qu’il avait reçue de Miss +Moorsom (de semblables impressions sont les sources véritables des +mouvements les plus profonds de notre âme) lui rendait cette idée +inconcevable. Le prince charmant n’a jamais vécu hors des contes de +fée ; il ne vit pas dans le domaine du Monde et de la Monnaie et au +surplus en y trébuchant. De la générosité, c’était assurément cela. Oui, +c’était sa générosité. Mais cette générosité était à la fois royale dans sa +splendeur et presque absurde dans sa prodigalité, ou peut-être divine.</p> + +<p>Le soir, à bord de sa goélette, assis sur le bastingage, les bras croisés +et les yeux fixés sur le pont, le planteur se laissa environner par la nuit, +plongé dans une méditation sur le mécanisme des sentiments et les +sources de la passion. Et tout le temps il lui sembla que la jeune fille +était réellement présente. Son impression avait été si pénétrante qu’au +milieu de la nuit, réveillé en sursaut, les yeux hagards dans l’obscurité +de sa cabine, il n’évoqua pas l’image de la jeune fille, mais il en respira +le discret parfum ; et il aurait pu jurer qu’il avait été réveillé par le +léger froissement de sa robe. Il se redressa quelque temps dans la nuit, +en proie non pas à de l’agitation, mais au contraire à une sorte d’oppression +née du sentiment qu’il venait de lui arriver quelque chose qui +ne pourrait plus s’effacer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Il vint flâner, l’après-midi, dans le bureau du rédacteur, traînant +avec une feinte nonchalance le poids de cet irrémédiable dont il s’était +senti accablé pendant la nuit, ce sentiment d’une chose qu’il ne pouvait +plus empêcher.</p> + +<p>Son ami lui annonça aussitôt, d’un ton protecteur, qu’il avait fait, +la veille au soir, la connaissance de la famille Moorsom, chez les Dunster. +Dîner très simple, il n’y avait personne, ce qui valait mieux pour +l’affaire en question.</p> + +<p>— Mais dites-moi donc…</p> + +<p>Renouard, les mains crispées au dossier d’une chaise, fixa sur son +ami un regard vague.</p> + +<p>— Sapristi, mais c’est une fille étonnante, s’écria le journaliste… +Pourquoi diable allez-vous vous asseoir sur cette chaise qui n’est pas +du tout confortable ?</p> + +<p>— Je n’allais pas m’y asseoir.</p> + +<p>Et Renouard alla lentement à la fenêtre, satisfait d’avoir pu trouver +assez d’empire sur lui-même pour lâcher immédiatement la chaise +plutôt que de la soulever et d’en assommer le rédacteur.</p> + +<p>— Willie n’a pas cessé de la contempler, des larmes plein les gros +yeux. Vous auriez dû le voir s’incliner sentimentalement vers elle tout +le temps du dîner.</p> + +<p>— Assez, dit Renouard d’un ton si angoissé que son ami se retourna, +mais ne put lui voir que le dos.</p> + +<p>— Vous poussez vraiment trop loin votre antipathie pour le jeune +Dunster, c’est positivement morbide, dit-il doucement. Tout le monde +ne peut pas être beau après trente ans… J’ai pu parler un peu avec le +professeur, de vous surtout. Il m’a paru très intéressé par vos tentatives ; +cela le distrait un peu du sujet principal. Miss Moorsom n’a pas +semblé fâchée que je vous aie mis dans la confidence. Notre ami Willie +m’a également approuvé. Le vieux Dunster, avec sa longue barbe +blanche, avait l’air de donner sa bénédiction. Tout ce monde semblait +avoir une haute opinion de vous, simplement parce que je leur ai dit +que vous aviez mené toutes sortes d’existences avant de venir vous fixer +sur cette plantation. Ils voudraient avoir votre opinion. Quelle occupation, +à votre avis, M. Arthur a-t-il bien pu trouver ici ?</p> + +<p>— Quelque chose de facile, grommela Renouard sans desserrer les +dents.</p> + +<p>— Sportsman, athlète ? Ne soyez pas trop dur pour ce pauvre +diable. Peut-être galope-t-il par des pâturages, peut-être conduit-il +des troupeaux ou chemine-t-il en cherchant un emploi quelque part +au diable, peut-être prospecte-t-il en ce moment dans le désert.</p> + +<p>— Ou bien couché ivre-mort devant une auberge, sur la grand route. +La journée est assez avancée pour cela.</p> + +<p>Machinalement le rédacteur leva les yeux ; la pendule marquait +cinq heures moins le quart :</p> + +<p>— Il est tard, en effet, mais ce n’est pas une raison pour que notre +homme en soit là. Peut-être navigue-t-il dans le Pacifique occidental, +peut-être même sur une goélette de boucanier. Quoique je ne voie +pas bien à quel titre. Pourtant…</p> + +<p>— Peut-être passe-t-il en ce moment sous cette fenêtre.</p> + +<p>— Pas lui…, mais j’aimerais bien que vous sortiez un peu de cette +fenêtre pour qu’on puisse au moins vous voir la figure. Je déteste parler +à quelqu’un qui me tourne le dos. Vous êtes là à grommeler tout seul +comme un ermite sur une grève. Je vais vous dire ce qu’il y a, Geoffrey. +Eh ! bien, vous n’aimez pas l’humanité.</p> + +<p>— Je ne gagne pas non plus ma vie à parler des affaires de l’humanité, +répliqua Renouard.</p> + +<p>Il vint cependant s’asseoir docilement dans un fauteuil.</p> + +<p>— Qui vous prouve que votre homme ne se promène pas en ce moment +dans cette rue ? demanda-t-il. Ce n’est pas plus invraisemblable +que n’importe laquelle de vos hypothèses.</p> + +<p>Radouci par la docilité de Renouard, le journaliste l’examina un +instant.</p> + +<p>— Eh ! bien, je vais vous dire pourquoi. Sachez donc que nous nous +sommes mis en campagne. Nous avons télégraphié son signalement +à tous les postes de police, dans tout le pays. Et qui plus est, nous +sommes maintenant certains qu’il n’est pas venu en ville depuis au +moins trois mois. Quant à dire si son absence a été plus longue, cela, +pour le moment, nous ne le pouvons pas.</p> + +<p>— C’est très curieux.</p> + +<p>— C’est très simple. Miss Moorsom lui a écrit ici, poste restante, +aussitôt après qu’elle eut essayé de voir le vieux serviteur. Eh ! bien, +la lettre est toujours là en souffrance. Personne n’est venu la réclamer. +Donc cette ville n’est pas la résidence du jeune homme. Personnellement +je ne l’ai jamais pensé. Mais il ne peut manquer d’y venir un jour ou +l’autre. Et c’est précisément notre principal espoir, qu’il doive venir un +jour en ville, tôt ou tard. N’oubliez pas qu’il ignore la mort du vieux +serviteur. Il viendra chercher ses lettres. Et alors il trouvera une note +récente de Miss Moorsom.</p> + +<p>Renouard, silencieux, pensait que tout cela était assez vraisemblable. +L’air de lassitude qui assombrissait ses traits énergiques et bronzés, +ainsi que son regard rêveur, montrait assez le profond ennui que lui +causait cette conversation. Le journaliste n’y voulut voir que la preuve +plus évidente encore de son immoral détachement à l’égard de l’humanité, +et l’effet de cette solitude malsaine qui lui avait, en fin de compte, +desséché le cœur. Tout cela s’accordait à sa théorie habituelle. Il +déclara que, tant qu’un homme n’a pas cessé de donner de ses nouvelles, +il n’y a pas lieu de le considérer comme perdu. C’était grâce à ce principe +qu’on avait pu retrouver mainte et mainte fois des criminels en +fuite. Puis, changeant soudain de sujet, il demanda à Renouard s’il y +avait longtemps qu’il avait eu des nouvelles des siens et s’ils étaient en +bonne santé.</p> + +<p>— Oui, merci.</p> + +<p>Cela fut dit d’un ton brusque qui interdisait toute familiarité. Il +n’aimait pas qu’on lui parlât de sa famille pour laquelle il avait une +affection profonde et pleine de remords. Il y avait des années qu’il +n’avait vu un seul de ses parents, dont il différait complètement. Dès le +matin de son arrivée, il était allé au bureau Dunster et là, dans les casiers +dont l’un portait l’indication « Malata », il avait trouvé un petit tas +d’enveloppes ; quelques-unes lui étaient adressées personnellement ; +l’une était pour son assistant : le tout aux bons soins de Dunster et C<sup>o</sup>. +Quand l’occasion se présentait, la maison Dunster faisait suivre ces +lettres, soit par un garde-côtes en croisière, soit par un navire de commerce. +Pendant les quatre derniers mois, l’occasion ne s’était pas présentée +une seule fois.</p> + +<p>— Vous comptez rester ici quelque temps ? demanda le journaliste, +après un assez long silence.</p> + +<p>Renouard répondit négligemment qu’il ne voyait vraiment pas de +raison pour prolonger indéfiniment son séjour en ville.</p> + +<p>— Mais votre santé, votre santé morale, mon cher ! reprit le journaliste. +Ne serait-ce que pour vous accoutumer à voir des visages dans +la rue, sans qu’ils vous frappent à ce point, pour devenir un peu plus +sociable. Je pense que vous pouvez bien avoir confiance en votre assistant +pour vos affaires. Il y a aussi le mulâtre, le Portugais : il sait ce +qu’il y a à faire. A propos, demanda le journaliste en regardant fixement +son ami, quel est donc son nom ?</p> + +<p>— De qui ?</p> + +<p>— De votre assistant, que vous avez ramassé derrière mon dos ?</p> + +<p>Renouard eut un mouvement d’impatience :</p> + +<p>— Je l’ai rencontré un soir, par hasard, et j’ai pensé qu’il pourrait +faire l’affaire aussi bien qu’un autre. Il venait de l’intérieur et ne semblait +pas se plaire en ville. Il m’a dit que son nom était Walter. Je ne +lui ai pas demandé de preuve, vous savez.</p> + +<p>— Je n’ai pas idée que cela marche avec vous.</p> + +<p>— Qui vous fait croire cela ?</p> + +<p>— Je ne sais pas, quelque chose dans vos manières, quand vous en +parlez.</p> + +<p>— Mes manières ? Vraiment ! Je ne trouve pas que ce soit un grand +sujet de conversation, voilà tout. Pourquoi ne pas parler d’autre chose ?</p> + +<p>— Bien sûr, vous n’admettrez pas vous être trompé. Ce n’est pas +votre genre. Mais j’ai dans l’idée que c’est ainsi.</p> + +<p>Renouard se leva pour partir, puis, hésitant, regarda le journaliste +assis dans son fauteuil.</p> + +<p>— Bizarre, tout cela, dit-il avec le plus grand sérieux, et il se dirigeait +vers la porte, quand la voix du rédacteur l’arrêta.</p> + +<p>— Savez-vous ce qu’on dit de vous ? Qu’il vous est impossible de +vous entendre avec quelqu’un que vous ne puissiez pas maltraiter. +Avouez tout de même qu’il y a quelque chose de vrai dans ce propos.</p> + +<p>— Non, dit Renouard. Vous avez mis cela dans votre journal ?</p> + +<p>— Non. Je n’en étais pas tout à fait sûr. Mais, par contre, ce que je +dirai, ce dont je suis certain ; je crois que, quand vous vous êtes attelé +à une besogne, vous ne comptez pour rien votre vie ni celle des autres. +Cela, ce sera imprimé un de ces jours.</p> + +<p>— Comme notice nécrologique, alors ? dit Renouard d’un ton négligent.</p> + +<p>— Assurément, un jour où l’autre.</p> + +<p>— Vous vous croyez donc immortel ?</p> + +<p>— Non, mon cher, mais la voix de la presse est éternelle, et il lui +sera donné de dire que tel était le secret de vos succès dans des entreprises +où des gens, qui valaient mieux que vous, si je puis ainsi dire, +avaient maintes fois échoué.</p> + +<p>— Succès ! murmura Renouard en tirant violemment la porte du +bureau, sur laquelle les mots : « Bureau de rédaction » semblaient le +regarder comme une rangée d’yeux blancs, pendant qu’il descendait +l’escalier de ce temple de la publicité.</p> + +<p>Renouard ne douta pas que toutes les ressources de la presse eussent +été mises au service de l’amour et employées à découvrir l’homme aimé. +Il ne souhaitait pas la mort de cet homme. Il y a en nous un fond de +solidarité humaine qui ne cède qu’à des provocations répétées ; et cet +homme ne lui avait rien fait. Mais avant que Renouard eût quitté la +maison du vieux Dunster, au cours de la visite qu’il fit cet après-midi +même, il s’était découvert le désir de voir cette recherche demeurer +infructueuse. Pourtant il ne se flattait pas de la voir échouer. Il lui +sembla que le seul parti à prendre ici-bas, pour lui comme pour tout +le monde, c’était la résignation. Et il ne pouvait s’empêcher de constater +que le professeur Moorsom lui-même en était arrivé à la même conclusion.</p> + +<p>Le philosophe s’était montré tout à fait aimable à son égard. C’était +un homme d’apparence frêle, de taille moyenne ; il laissait voir un visage +pensif sous ses cheveux blancs abondants et ondés, des yeux sombres +et voilés, des sourcils droits et un regard concentré qui, en se posant +sur vous, semblait rêver encore à quelque livre, sourdre des limbes de +la méditation. Renouard devina en lui un homme que la constante +habitude de l’analyse et de l’observation avait rendu aimable et indulgent, +inapte à l’action et plus sensible aux pensées qu’aux faits mêmes +de la vie… Avec cela, du ressort, de l’ironie, sans la moindre trace +d’amertume d’ailleurs, et des manières si simples qu’elles vous mettaient +aussitôt à l’aise. Il avait eu avec lui une longue conversation sur cette +terrasse d’où l’on découvrait la ville et le port.</p> + +<p>La splendide immobilité de cette baie qui s’étendait sous ses yeux, +avec ses éperons gris et ses dentelures étincelantes, aida Renouard à +reprendre cette possession de soi qu’il avait senti lui échapper en arrivant +sur cette terrasse où il avait éprouvé la plus forte émotion de sa +vie, où il avait été assis tout près de Miss Moorsom, le cœur en feu, les +oreilles bourdonnantes, l’esprit en désordre. C’était là ce jardin où il +s’était senti entouré de ce rayonnant sortilège. Il s’y retrouvait maintenant +assis avec le professeur et parlant d’elle. Non loin d’eux, le patriarcal +Dunster, dans un fauteuil d’osier, se penchait en avant, bénin et un +peu sourd, la main en cornet à son oreille, avec cette innocente avidité +de la vieillesse qui se rappelle les ardeurs de la vie.</p> + +<p>En proie à une sorte d’appréhension, Renouard attendait la venue de +la jeune fille. Et ce sentiment ressemblait à celui d’un homme qui craint +le désenchantement bien plutôt que le sortilège.</p> + +<p>Il s’était effrayé à tort. Dès qu’il la vit venir de loin, à l’autre extrémité +de la terrasse, un frisson le prit jusqu’à la racine des cheveux. +A son approche, le pouvoir de la parole, un moment, lui manqua.</p> + +<p>Sa tante et Madame Dunster l’accompagnaient. Tout le monde +s’assit ; un cercle se forma dans lequel Renouard se sentit accueilli +avec cordialité ; et l’on parla naturellement de la grande recherche qui +occupait tous les esprits. On attendait de lui la plus grande discrétion, +mais il n’était plus question d’apporter des réticences sur l’objet même +du voyage. On ne pouvait parler que des voies et moyens et des dispositions +à prendre.</p> + +<p>Renouard retrouva toute sa maîtrise de soi, en fixant obstinément son +regard à terre, ce qui lui donnait un air de tristesse pensive. Il parvint +à conserver à sa voix un ton grave et à mesurer ses paroles à propos du +grand sujet en question. Il prit un soin extrême de choisir ses mots +pour leur conserver une apparence raisonnable, sans leur donner cependant +un sens décourageant. Car il ne voulait pas que cette recherche +fût abandonnée, puisqu’alors il la verrait s’éloigner, avec ses deux +protecteurs à tête blanche, là-bas, à l’autre bout du monde.</p> + +<p>On lui demanda de revenir, de venir souvent, de prendre part aux +conciliabules de tous ces gens passionnés par cette entreprise sentimentale +d’un manifeste amour. En serrant la main de Miss Moorsom, +il leva les yeux, il aurait voulu pouvoir dire quelque chose, mais la voix +lui manqua ; il se sentit les lèvres scellées. Elle lui rendit son serrement +de main, et comme il la quittait, il la vit regarder vaguement au loin, +écoutant, semblait-il, une voix familière, cependant qu’un faible sourire +effleurait ses lèvres : un sourire qui, sûrement, ne s’adressait pas +à lui, et qui était le reflet d’une profonde et impénétrable pensée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Il retourna à bord de la goélette qui se dressait toute blanche et +comme suspendue dans l’atmosphère crépusculaire et le rayonnement +cendré du vaste port. Il contraignit ses idées à être aussi sobres, aussi +raisonnables, aussi mesurées que l’avaient été ses paroles, dans la crainte +d’une véritable débâcle morale. A l’approche de la nuit, il appréhendait +l’insomnie et l’infinie tension de cet effort épuisant. Il fallait l’envisager +pourtant. Il s’étendit, dans l’obscurité, en soupirant longuement. Il se +vit, tout à coup, portant une petite lampe bizarre, reflété au grand miroir +d’une chambre, dans un palais abandonné. Dans cette saisissante +image de soi-même il reconnut quelqu’un qu’il lui fallait suivre : le +guide effrayé de son rêve. Il franchit des galeries sans fin, une succession +de salles immenses, d’innombrables portes. Il s’égarait tout à fait, puis +soudain retrouvait sa route. Les pièces succédaient aux pièces. A la fin, +la lampe s’éteignit et il trébucha contre un objet qui lui parut froid et +lourd à porter. La pâle lueur de l’aube lui découvrit que c’était la tête +d’une statue. Les cheveux de marbre imitaient la ligne hardie d’un +casque et, sur les lèvres, le ciseau du sculpteur avait laissé un sourire +énigmatique. Cette tête ressemblait à Miss Moorsom. Tandis qu’il la +regardait fixement, la tête devint légère entre ses doigts, diminua peu +à peu et tombant en morceaux se réduisit à une poignée de poussière +que dispersa le souffle d’un vent si froid que Renouard s’éveilla en +sursaut, pris d’un frisson de désespoir, et sauta vivement hors de sa +couchette. Il faisait jour réellement. Il s’assit à la table de sa cabine et, +se prenant la tête entre les mains, resta longtemps immobile.</p> + +<p>Il se mit, avec calme, à analyser son rêve. La lampe qu’il avait vue +se rapportait évidemment à la recherche d’un homme, mais en y +réfléchissant, il se rappela que l’image vue dans le miroir n’était pas +celle du véritable Renouard, mais de quelqu’un d’autre, dont il ne +pouvait se rappeler le visage. Dans ce palais désert, il vit la transformation +sinistre de ces longs couloirs aux portes nombreuses du grand +bâtiment dont le journal occupait le premier étage. Cette tête de marbre +avec le visage de Miss Moorsom ? Eh ! bien ? De quel autre visage +aurait-il donc pu rêver ? Et son teint n’était-il pas plus beau que celui +du marbre de Paros, plus pur que celui des anges ? Le vent qui avait +mis fin à son rêve était la brise du matin, entrant par le hublot et lui +effleurant le visage.</p> + +<p>Oui, et pourtant toute cette explication rationnelle de la vision fantastique +ne faisait que la rendre plus mystérieuse encore et plus étrange. +Il y avait de la sorcellerie dans ce rêve. C’était une de ces circonstances +qui jettent l’homme hors du domaine d’un ordre établi pour lui et +n’en font plus qu’un être en proie à d’obscures suggestions.</p> + +<p>Désormais, sans même essayer de s’en défendre, il passa toutes ses +après-midis dans cette maison où elle vivait. Il y alla aussi passivement +qu’en rêve. Il ne put jamais comprendre comment il en était arrivé à +vivre sur ce pied d’intimité chez les Dunster. Était-ce dû à son mérite +personnel, ou à ce qu’il était l’inventeur de l’industrie de la soie végétale ? +Probablement à cette dernière raison, car il se rappelait clairement, +aussi clairement que dans un rêve, avoir entendu le vieux Dunster +lui dire qu’il serait bientôt chargé d’explorer les districts du Nord, +afin d’y trouver des terrains favorables à la culture de la plante. Le +vieillard avait hoché la tête d’un air entendu. C’était vraiment aussi +absurde qu’un rêve.</p> + +<p>Willie serait là ce soir, bien entendu ; mais c’était, lui aussi, plutôt +un être de cauchemar, virevoltant autour du cercle des chaises, s’agitant +en habit de soirée, comme une chauve-souris gigantesque, répugnante +et sentimentale. « Il faut en finir une bonne fois, dans le monde entier, +avec leurs sacrés cocons », bourdonnait-il de sa voix étouffée. Il montrait +d’ailleurs une horreur extrême des insectes de toute espèce.</p> + +<p>Un soir, il était arrivé avec une fleur rouge à la boutonnière ; rien +ne pouvait être plus ridiculement fantastique. Un jour, il avait dit à +Renouard :</p> + +<p>— Il vous appartient de modifier l’histoire de notre pays, car les +conditions économiques font l’histoire des nations, oh ! combien !</p> + +<p>Il s’était retourné alors vers Miss Moorsom, comme pour obtenir +son approbation, en baissant vers elle son nez en spatule et en la regardant +avec un regard attendri, de ses yeux abrités sous d’absurdes sourcils +qui poussaient comme des roseaux sur sa peau spongieuse. Car cet +individu énorme et bilieux était un économiste doublé d’un sentimental +à la larme facile, et membre du Cobden Club.</p> + +<p>Afin de le rencontrer le moins possible, Renouard commença à +arriver plus tôt et à partir avant son apparition, sans pour cela abréger +par trop ces heures de secrète contemplation qui le faisaient vivre. +Il avait renoncé à s’abuser plus longtemps. Sa résignation était sans +limites. Il acceptait l’immense infortune d’être amoureux d’une femme +qui ne pensait qu’à retrouver un autre homme et à se jeter dans ses bras. +C’est ainsi qu’avec la précision du désespoir il définissait sa situation, +et cette idée lui traversait brusquement l’esprit comme une flèche +aiguë, lorsque la conversation tombait. La seule pensée devant laquelle +il se sentît sans force était que cette situation ne pouvait durer, qu’il +faudrait en venir à une conclusion. Il la craignait d’instinct, comme un +homme malade peut craindre la mort. Il lui semblait que pour lui ce +serait la fin de tout, et qu’après cela il ne pouvait y avoir qu’un gouffre +sans lumière et sans fond. Sa résignation même n’était pas dispensée +des tortures de la jalousie, la cruelle, insensée, poignante et imbécile +jalousie : quand il semble qu’une femme vous trompe, simplement +parce qu’elle existe, parce qu’elle respire, et lorsque les mouvements +profonds de son âme, de ses nerfs deviennent une source d’affolants +soupçons, de doutes épuisants et de mortelles angoisses.</p> + +<p>Les conditions particulières de leur séjour faisaient que Miss Moorsom +sortait peu. Elle acceptait cette réclusion dans la maison des +Dunster, à la façon d’un ermitage où elle vivait, sous la surveillance de +ce groupe de vieilles gens, comme une déesse patiente, hautaine, condescendante +et obstinée. Nul n’aurait pu dire si elle souffrait de quoi +que ce fût ou si son attitude n’était que l’insensibilité d’une grande +passion concentrée sur elle-même ou peut-être encore une parfaite +réserve, ou l’indifférence d’une supériorité assez complète pour se +suffire à soi-même.</p> + +<p>Renouard discernait pourtant qu’elle prenait plaisir à causer avec +lui de préférence ; était-ce parce qu’il était le seul de son âge ou à peu +près ? Était-ce donc là la secrète raison qui l’avait fait admettre dans +ce cercle ?</p> + +<p>Aussi posée que ses mouvements ou ses attitudes, la voix de la jeune +fille l’enchantait. Il avait toujours été un homme d’allures tranquilles, +mais cette fascination qui s’exerçait sur lui l’avait transformé au point +qu’il lui fallait maintenant de terribles efforts pour conserver son calme +habituel. Quand il la quittait pour retourner à bord de sa goélette, il +se sentait secoué, épuisé, brisé, comme si on l’eût mis à la plus exquise +des tortures. Quand il la voyait s’approcher, il avait toujours un moment +d’hallucination. Elle lui semblait une impalpable beauté faite +pour l’invisible musique, pour les ombres de l’amour, pour le murmure +des eaux. Au bout d’un moment, car il ne pouvait pas éternellement +baisser les yeux, il ramassait tout son courage, et il la regardait. Un éclair +étincelait dans la sombre clarté des yeux de la jeune femme, et +lorsqu’elle les tournait vers lui, ils lui semblaient donner à la vie +tout entière une signification nouvelle. Il se persuadait qu’un autre +homme, avant de sombrer dans la folie apaisante, aurait vu réduire +en cendres son esprit à des feux d’un tel éclat. Il ne se flattait pas +d’une pareille chance ; son esprit avait su traverser, indemne, la +fournaise des soleils et des déserts embrasés, les colères flambantes +dressées devant la faiblesse des hommes et la tenace cruauté de l’impitoyable +nature.</p> + +<p>N’étant pas fou, il lui fallait se tenir sans cesse sur ses gardes, pour +ne pas se laisser aller à des silences chargés d’adoration, ou à des accès +de paroles violentes. Il lui fallait surveiller ses yeux, ses gestes, les +muscles de son visage. Leurs entretiens étaient tels qu’on le pouvait +attendre d’eux ; elle, une jeune fille sortie tout justement de l’épais +crépuscule de quatre millions d’êtres et de la vie artificielle de plusieurs +saisons à Londres ; lui, l’homme des tâches précises, des actions conquérantes, +habitué aux vastes horizons, évitant, jusque dans ses délassements +même, ces agglomérations où l’on diminue sa valeur à ses +propres yeux. Ils n’avaient à leur service la petite monnaie des conversations. +Il leur fallait se servir d’idées générales ; ils les échangeaient +sans grande originalité. Ce n’était guère un commerce sérieux. Peut-être +n’avait-elle pas beaucoup de ressources à cet égard. Rien de remarquable +ne venait d’elle. On ne pouvait pas dire que, de son contact +avec le monde extérieur, elle eût reçu des impressions vraiment personnelles +et différentes de celles qu’éprouvent les autres femmes. Sa +séduction venait de sa sérénité, de ses attitudes graves, d’un irrésistible +rayonnement féminin. Il ne savait pas ce qui pouvait se cacher derrière +ce front d’ivoire si splendidement façonné, si glorieusement couronné ; +il lui était impossible de dire quels étaient ses sentiments et ses pensées. +Ses réponses étaient toujours précédées d’un court silence, pendant +lequel il restait suspendu à ses lèvres. Il se sentait en présence d’un +être mystérieux en qui parlait une voix inouïe, comme une voix d’oracle +qui communique au cœur une inquiétude infinie.</p> + +<p>Il se satisfaisait pourtant de rester assis là, en silence, les dents +serrées, dévoré de jalousie ; et nul n’aurait pu deviner que son attitude, +pleine de déférence à l’égard de ces vieilles gens, dissimulait le suprême +effort de sa volonté stoïque, que la terrible surveillance de ses secrètes +tortures l’occupait tout entier, pour que la force ne vînt pas à lui +manquer. Comme jadis au cours de ses luttes avec les forces de la +nature, il pouvait trouver en soi-même tous les courages, excepté celui +de fuir le danger.</p> + +<p>C’était probablement la rareté même des sujets de conversation qui +faisait que Miss Moorsom l’engageait si souvent à lui parler de sa propre +existence. Il ne s’y refusait pas ; il était affranchi de cette vanité timide +et exacerbée qui fait se crisper si souvent les lèvres des hommes vains +et glorieux.</p> + +<p>Tout en regardant la pointe de son soulier, et en retenant sa voix, +il lui parlait en pensant qu’un moment viendrait, bientôt, où elle se +lasserait de lui prêter même son inattention. Et lorsque son regard +glissait vers elle, elle lui apparaissait éclatante et parfaite, le regard +vague, perdu en une immobilité mélancolique, et la tête penchée, semblable +à quelque Vénus tragique qui surgissait devant lui, non pas de +l’écume de la mer, mais de l’infini lointain, confus et mystérieux de +l’innombrable humanité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Un après-midi, en arrivant sur la terrasse, Renouard n’y trouva personne. +Ce lui fut à la fois une déception mélancolique et un amer +soulagement.</p> + +<p>La chaleur était intense, l’air calme. Les hautes fenêtres de la maison +restaient grandes ouvertes. A l’extrémité de la terrasse, des chaises +groupées autour d’une table à ouvrage donnaient la sensation d’invisibles +occupants, d’un conciliabule de fantômes. Renouard regarda +ces chaises avec une sorte de terreur. Un bruit de voix, léger, furtif, qui +venait d’une pièce voisine, augmentait encore l’illusion et fit s’arrêter +le visiteur hésitant. Il s’accouda à la balustrade de pierre, auprès d’un +grand vase où s’épanouissait une étrange plante tropicale.</p> + +<p>C’est là que le trouva le professeur Moorsom qui revenait du jardin, +un livre sous le bras et s’abritant d’une ombrelle blanche. Fermant +son ombrelle, le philosophe vint s’accouder près du jeune homme en lui +faisant remarquer combien la chaleur augmentait à cette saison. Le +planteur en convint et changea un peu de place ; après un court silence, +le philosophe lui posa à brûle-pourpoint une question, qui, comme +un coup sur la tête, le priva momentanément de la parole et même de +la pensée, et qui, plus douloureusement encore, le laissa tout frissonnant, +appréhendant non pas la mort, mais un éternel tourment. Ç’avaient +été pourtant des paroles bien naturelles.</p> + +<p>— Il faut tout de même en sortir. Nous ne pouvons pas rester éternellement +dans cette attente. Dites-moi votre sentiment sur nos chances +de succès.</p> + +<p>Renouard, interdit, eut un faible sourire. Le professeur déclara d’un +ton plaisant qu’il avait hâte de poursuivre son voyage autour du monde +et d’en avoir fini. On ne pouvait pas rester indéfiniment chez ces excellents +Dunster. En outre, il y avait les conférences qu’il s’était engagé à +faire à Paris. C’était là une question sérieuse.</p> + +<p>Ces conférences du professeur Moorsom étaient un événement européen +et Renouard ignorait que des auditoires brillants devaient y courir +en foule. Tout ce qu’il lui était possible de démêler était le trouble que +cette annonce lui causait. La menace de la séparation lui tomba sur la +tête comme un coup de foudre. Il sentit tout l’absurde de son émotion. +N’avait-il pas vécu sous les nuages, tous ces temps derniers ? Le professeur, +les coudes écartés, regardait le jardin, tout en continuant à +soulager son esprit. Assurément sa fille assumait la direction du département +« sentiment » et elle rencontrait, pour l’y aider, de nombreuses +bonnes volontés. Mais, lui, il fallait bien qu’il s’occupât du côté pratique +de la vie, et sans le secours de personne.</p> + +<p>— Je n’hésite pas à vous confier ce souci, car je vous sais plein de +sympathie pour nous, et en même temps je vous sais désintéressé de +toutes ces sublimités que Dieu confonde.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ? murmura Renouard.</p> + +<p>— Je veux dire que vous êtes capable de juger de tout cela avec +calme. L’atmosphère, ici est tout simplement détestable. Tout ce +monde se laisse conduire par le sentiment. Votre opinion circonspecte +pourrait peut-être influencer…</p> + +<p>— Vous voudriez que Miss Moorsom abandonnât son idée ?</p> + +<p>Le professeur se tourna vers le jeune homme, et le regardant avec +tristesse :</p> + +<p>— Dieu seul sait, dit-il, ce que je veux et ce que je ne veux pas.</p> + +<p>Renouard, le dos appuyé à la balustrade, les bras croisés, semblait +méditer profondément. Son visage s’abritait un peu sous le chapeau à +larges bords ; son nez droit qui prolongeait la ligne du front, ses yeux +profondément enfoncés dans les orbites, son menton saillant faisaient +ressembler son profil à l’un de ceux qu’on voit parmi les bronzes des +musées, un profil pur, sous un casque ornementé et qui rappelait +vaguement une tête de Minerve.</p> + +<p>— C’est bien le moment le plus agaçant de toute ma vie, s’écria le +professeur avec une sorte d’irritation.</p> + +<p>— Sûrement cet homme en vaut la peine, murmura Renouard, saisi +d’un mouvement de jalousie qui le traversa comme un coup de couteau +qu’il se serait donné à lui-même. Soit qu’il fût énervé par la chaleur, +ou qu’il donnât libre cours à une irritation accumulée, le professeur eut +un élan de franchise.</p> + +<p>— Il a commencé par être un petit garçon fort ordinaire, dit-il. Il +est devenu par la suite un jeune homme doué, mais sans objet, et je le +soupçonne de n’avoir jamais essayé de comprendre quoi que ce soit. +Ma fille le connaissait depuis son enfance. Je suis un homme très +occupé, et je dois dire que leur engagement m’a pris à l’improviste. +J’aurais aimé voir à leur décision des causes plus naïves, mais la simplicité +n’était pas de mode dans leur milieu. Au point de vue pratique, +il semble avoir été un véritable enfant. On me corne maintenant aux +oreilles qu’il a été la victime de sa noble confiance dans l’honnêteté de +ses semblables. Pour ma part, je vous dirai que, dès le commencement +de l’affaire, j’ai eu des doutes sur sa culpabilité. Malheureusement, ma +fille n’en avait pas, et nous assistons maintenant à la réaction. Non ! +pour être profondément malhonnête, il faut être vraiment pauvre. Tout +cela n’a été que la conséquence d’une nature sophistiquée : c’est un +simple compliqué. Il a eu, à la vérité, un terrible réveil.</p> + +<p>C’est ainsi que le professeur Moorsom fit entendre à son « jeune +ami » ses sentiments à l’égard de cet homme disparu dont il était évident +qu’il ne souhaitait pas le retour. Peut-être la chaleur inaccoutumée de +la saison lui faisait-elle souhaiter les frais espaces du Pacifique, la brise +de l’Océan, un pont encombré de chaises-longues, sur un bateau naviguant +vers la Côte de Californie. Mais le philosophe n’apparut à Renouard +que comme le plus déloyal des pères. Il en demeura stupéfait ; +pourtant il n’était pas au bout de ses découvertes.</p> + +<p>— Il est peut-être mort ? ajouta le professeur.</p> + +<p>— Pourquoi ? On ne meurt pas plus ici qu’en Europe ; s’il était +en Italie, par exemple, cette idée ne vous viendrait sûrement pas.</p> + +<p>— Oui, supposons qu’il ait subi une sorte de désagrégation morale. +Vous savez, ce n’était pas une bien forte personnalité, répliqua le professeur. +Et, après tout, c’est l’avenir de ma fille qui est en jeu.</p> + +<p>Renouard songeait que l’amour d’une femme pareille était capable +de guérir un être complètement brisé, de tirer un homme de sa tombe. +Il y pensait avec un désespoir intérieur qui, presque autant que son +étonnement, fut la raison du silence qui suivit. Il parvint tout de même +à émettre une phrase généreuse.</p> + +<p>— Oh ! nous ne devons pas même supposer…</p> + +<p>Mais le professeur l’arrêta d’un geste, et d’un accent plus triste +encore :</p> + +<p>— Que c’est bon d’être jeune ! Vous avez été un homme d’action +et naturellement vous croyez au succès, mais moi, j’ai trop longtemps +regardé la vie pour ne pas me méfier de ses surprises. L’âge, voyez-vous, +l’âge !… Vous me voyez plein de doutes et d’hésitations, <i lang="la" xml:lang="la">spe lentus, +timidus futuri</i>.</p> + +<p>Il fit signe à Renouard de ne pas l’interrompre et, baissant la voix, +dans la crainte d’être entendu, même là, dans la solitude de cette terrasse.</p> + +<p>— Et le pire est que je ne suis même pas sûr, ajouta-t-il, que ce pèlerinage +sentimental soit sincère. Oui, je doute de ma propre enfant. Il +est vrai que c’est une femme…</p> + +<p>Renouard surprit avec horreur un accent de rancune dans la voix +du professeur, comme si jamais le vieillard n’avait pardonné à sa fille +de n’être pas morte à la place de son fils. Le philosophe vit le regard +pétrifié du jeune homme :</p> + +<p>— Ah ! vous ne comprenez pas. Elle est intelligente, elle a l’esprit +ouvert, elle est sympathique et charmante, bien sûr. Mais vous ne savez +pas ce que c’est que de n’avoir vécu, respiré et même triomphé qu’au +milieu du tourbillon et de l’écume de la vie, l’écume étincelante. Là +les pensées, les sentiments, les opinions, les affections, les actions même +ne sont plus rien que de l’agitation dans le vide pour divertir la vie, +une sorte de débauche supérieure, énervante et fatigante, dénuée de +sens et privée de but. Ma fille est la créature de ce milieu-là, et je me +demande si elle obéit au malaise d’un instinct qui cherche à se satisfaire, +si c’est la révulsion d’un sentiment, ou bien si elle ne fait qu’amuser +son cœur d’imaginations romanesques. Tout est possible, sauf la +sincérité, cette sincérité que peut seule connaître l’humanité vraie et +qui lutte. Il n’est pas possible qu’une femme supporte ce genre d’existence +où les femmes font la loi, et qu’elle reste complètement sincère, +qu’elle demeure un être humain, tout simplement… Ah ! voici que l’on +sort.</p> + +<p>Il s’écarta d’un pas, et détournant la tête :</p> + +<p>— Ma foi, je vous serais infiniment obligé si vous pouviez jeter un +peu d’eau froide… Et devant le geste de vague effroi esquissé par le +jeune homme, il ajouta :</p> + +<p>— Ne craignez rien, vous ne risquez pas d’éteindre un feu sacré.</p> + +<p>— Je vous avouerai que je n’en parle jamais à Miss Moorsom, et +si vous, son père !…</p> + +<p>— J’aime votre naïveté, soupira le professeur. Un père est seulement +quelqu’un de quotidien, d’ordinaire, de trop connu. D’ailleurs ma fille +ne peut que se défier tout naturellement de moi. N’appartenons-nous +pas au même milieu ? Tandis que vous, vous jouissez du prestige +de l’inconnu. Et puis vous avez prouvé que vous étiez une force.</p> + +<p>Le professeur, suivi de Renouard, rejoignit le cercle des invités +réunis à l’extrémité de la terrasse, autour d’une table de thé ; trois têtes +blanches et la merveilleuse vision de cette splendeur féminine dont la +vue avait le pouvoir d’agiter le cœur de Renouard du rappel de sa condition +mortelle.</p> + +<p>Il fit en sorte de ne pas se placer près de Miss Moorsom. La conversation +languissait. Sans qu’on y prît garde, il contempla cette femme +si merveilleuse que des siècles semblaient s’étendre entre eux deux. Il +se sentait oppressé et vaincu à la pensée de ce qu’elle pourrait donner à +un homme qui serait vraiment une force. Quel merveilleux combat +avec cette amazone ! Et quel noble fardeau, pour la force victorieuse !</p> + +<p>L’excellente M<sup>me</sup> Dunster servait le thé, regardant avec intérêt, de +temps à autre, la jeune fille. Ayant mangé une tomate crue, et bu un +verre de lait (habitude qu’il avait gardée du temps où il vivait à la campagne, +bien avant de s’être occupé de politique, alors que sur ses premières +exploitations il démontra la possibilité de faire croître du blé +dans des terrains en apparence assez stériles pour décourager même +des magiciens), le vieil homme d’État lissa sa barbe blanche et frappant +légèrement le genou de Renouard de sa main ridée :</p> + +<p>— Vous devriez revenir ce soir dîner avec nous tranquillement.</p> + +<p>Il aimait ce jeune homme, un pionnier, lui aussi, à plus d’un titre. +M<sup>me</sup> Dunster ajouta :</p> + +<p>— Venez donc, ce sera très intime. Je ne sais même pas si Willie +sera là pour dîner.</p> + +<p>Renouard marmotta des remerciements ; et quitta la terrasse pour se +rendre à bord de la goélette. Il était encore à la porte du salon qu’il +entendit la forte voix du vieux Dunster déclarer sur un ton d’oracle :</p> + +<p>— Ce sera notre « <span lang="en" xml:lang="en">leader</span> », un de ces jours… Comme moi…</p> + +<p>Renouard laissa retomber derrière lui la légère tenture de la porte. +La voix du professeur Moorsom disait :</p> + +<p>— On m’a dit qu’il s’était fait des ennemis de presque tous ceux qui +ont eu affaire à lui.</p> + +<p>— Cela, ce n’est rien ; il a fait ce qu’il a voulu faire, son œuvre, +comme moi.</p> + +<p>— On dit qu’il n’a jamais pris garde à ce que cela coûtait, pas +même aux existences.</p> + +<p>Le planteur comprit qu’on parlait de lui ; mais avant qu’il eût eu le +temps de s’éloigner, M<sup>me</sup> Dunster intervint doucement :</p> + +<p>— Ne vous laissez pas influencer par ce que le monde dit de lui. +Ce sont des envieux.</p> + +<p>Il entendit alors la voix de Miss Moorsom répondre à la vieille +dame :</p> + +<p>— Oh ! on ne me trompe pas facilement. J’ose dire que je possède +l’instinct de la vérité.</p> + +<p>Il s’éloigna de cette maison, le cœur plein d’effroi.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Une fois à bord de la goélette, couché sur le divan et les poings sur +les yeux, Renouard décida qu’il ne retournerait pas dîner dans cette +maison. Il le décida au moins vingt fois. L’idée qu’il n’avait qu’à monter +sur le pont et à commander tranquillement : « Parez le cabestan » pour +que la goélette reprenant vie fût le lendemain à trente lieues de là, en +mer, trompait sa volonté. Rien de plus facile. Et cependant ce jeune +homme à qui son audace intrépide avait fait tant d’ennemis, cet inflexible +chef de deux expéditions brillantes et tragiques, reculait devant +un acte de farouche énergie et commençait à se chercher des excuses.</p> + +<p>Non, vraiment, reculer comme un lâche qui se coupe la gorge n’était +pas digne de lui ! Il acheva de s’habiller et regarda dédaigneusement +dans le miroir son impassible visage.</p> + +<p>Pendant le trajet en canot, il se rappela tout à coup la sauvage beauté +d’une cascade à Menado, alors qu’il était encore petit garçon, il y avait +bien longtemps. Une légende racontait qu’un gouverneur des Indes +hollandaises en tournée officielle s’était suicidé en s’y précipitant. On +supposa qu’une maladie incurable l’avait dégoûté de la vie. Mais y +avait-il jamais eu au monde un fléau semblable à celui qui le hantait +et qui, tout en vous rattachant à la vie, vous torturait jusqu’à la mort.</p> + +<p>Le dîner fut des plus calmes. Willie, que l’on avait attendu vainement +une demi-heure, ne vint pas, et sa chaise demeura vide auprès +de Miss Moorsom. Renouard avait pour voisine la sœur du professeur ; +elle avait revêtu une robe de soirée, fort élégante et qui convenait à +son âge. Cette vieille dame, dans son étonnante conservation, rappelait +à Renouard ces fleurs en cire que l’on garde sous des globes. Elle ne +portait aucune trace de cette poussière que laissent les batailles de la +vie. De jour, le planteur ne lui plaisait guère ; elle trouvait que son costume +blanc et son large chapeau lui donnaient un air bohème tout +à fait incorrect pour rendre visite à des dames. Mais en habit de soirée, +élégant et svelte, la voix agréable et légèrement voilée, il faisait chaque +fois sa conquête. Il aurait pu tout aussi bien être quelqu’un de distingué, +le fils d’un duc par exemple. Cédant à ce charme, et aussi, peut-être, +parce que son frère lui en avait donné le conseil, elle tenta d’ouvrir son +cœur à Renouard qui, pour le moment, était occupé à contempler la +nièce, de l’autre côté de la table, de toute la force de son âme. La vieille +dame lui parla en toute franchise, exactement comme si cette misérable +enveloppe mortelle où ne vivait qu’un amour sans espoir eût été vraiment +un fils de duc.</p> + +<p>Renouard, distrait, ne percevait que des bribes de cette conversation, +jusqu’à ce que la confidence finale éclatât…</p> + +<p>— J’aimerais connaître votre opinion. Regardez-la, si charmante, +admirée de tous, ce serait trop triste. Nous espérions tous qu’elle ferait +un beau mariage, avec quelqu’un de riche et de haut placé ; qu’elle +aurait une maison à Londres et une à la campagne, et qu’elle nous y +recevrait magnifiquement. Elle est si admirablement faite pour cela. +Elle a une foule d’amis distingués. Et voici qu’au lieu de… Ah ! si vous +saviez comme mon cœur en souffre.</p> + +<p>Son murmure distingué, quoique anxieux, fut couvert par la voix du +professeur qui discutait au bout de la table, avec son vénérable disciple, +sur l’Impermanence du Mesurable. Cela aurait pu faire la matière d’un +nouveau livre à succès de philosophie moorsomienne. A la fois patriarcal +et ravi, le vieux Dunster se penchait en avant, les yeux brillants de +jeunesse, deux plaques rouges à la racine de sa barbe blanche, et Renouard +qui examinait cette agitation sénile se rappela les mots tombés +des lèvres subtiles du professeur. Il s’en appliqua le sarcasme, il vit +leur vérité démontrée par cet homme que l’on amusait ainsi au bord de +sa tombe. Oui, une débauche intellectuelle parmi la simple écume de +l’existence ; écume et mensonge.</p> + +<p>Placée du même côté de la table, Miss Moorsom ne regarda pas une +seule fois son père. Toute sa grâce semblait figée : ses lèvres rouges ne +s’entr’ouvraient pas ; une faible teinte rosée animait son visage éclatant ; +ses yeux noirs brûlaient immobiles, et des rayons de lumière reflétés +par ses cheveux cuivrés se fixaient dans l’ondulation de sa chevelure.</p> + +<p>Renouard se vit renversant la table, brisant les verres et la porcelaine, +piétinant les fruits et les fleurs, et la saisissant dans ses bras, l’emportant +parmi le tumulte et les cris, silencieuse et effrayée, jusqu’en quelque +profonde retraite, comme à l’âge des cavernes. Les convives se levèrent +tout à coup : Renouard en fit autant, mais il se sentit chancelant, sans +souffle.</p> + +<p>Sur la terrasse, le philosophe, ayant allumé un cigare, prit cordialement +le bras de son « cher et jeune ami ». Renouard, maintenant, le +considérait avec la plus profonde méfiance. Mais le grand homme semblait +avoir une véritable sympathie pour son jeune ami, une de ces mystérieuses +sympathies que n’arrêtent ni les différences d’âge, ni celles +de la position : dans le cas du philosophe cela pouvait s’expliquer par +le fait que la philosophie est impuissante à remédier aux difficultés de +la vie pratique.</p> + +<p>Après avoir parlé de choses et d’autres, le professeur se prit à dire :</p> + +<p>— Le saviez-vous ? Le fils que j’ai perdu était dans le même collège +que vous. Je suis certain que, s’il avait vécu et que vous vous fussiez +rencontrés, vous vous seriez compris. Lui aussi, il avait le goût de +l’action.</p> + +<p>Il soupira, puis, secouant cette mélancolie, il montra d’un geste la +partie ombragée de la terrasse où la robe de sa fille faisait une tache +de lumière.</p> + +<p>— Je désirerais vraiment, dit-il, que vous laissiez tomber par là +quelques paroles raisonnables et décourageantes.</p> + +<p>Renouard joua l’étonnement, se dégagea du plus perfide des hommes +et se reculant :</p> + +<p>— Sérieusement, vous vous moquez de moi, mon cher Maître, dit-il +avec un rire grave qui était en réalité un cri de rage.</p> + +<p>— Mon cher et jeune ami, il n’y a pas lieu de plaisanter. Vous ne +semblez pas comprendre le prestige que vous possédez, ajouta-t-il en +s’avançant vers les chaises.</p> + +<p>« Farceur, pensa Renouard, en le regardant s’éloigner, de la place +qu’il n’avait pas quittée. Et pourtant… et pourtant, si c’était vrai ! »</p> + +<p>Il s’avança alors vers Miss Moorsom. Elle était assise à la même place +qu’à leur première rencontre ; cette fois, ce fut elle qui le regarda +s’avancer, mais ce jour-là, la plupart des fenêtres n’étaient pas éclairées. +Il faisait noir. Elle lui apparut lumineuse dans sa robe claire, figure +sans forme, visage sans traits, attendant son approche, jusqu’à ce qu’il +se fût assis près d’elle et qu’ils eussent échangé des mots insignifiants.</p> + +<p>Graduellement elle sortait de l’ombre, comme la peinture même du +charme, fascinante et mystérieuse clarté sur ce fond obscur. Quelque +chose de presque imperceptible dans son attitude, dans les modulations +de sa voix trahissait la détente d’un orgueil calme et inconscient dont +elle s’enveloppait d’ordinaire comme d’un manteau.</p> + +<p>Sensible comme un esclave attentif aux moindres changements +d’humeur de son maître, Renouard se sentit envahir d’une infinie +tendresse devant cette subtile abdication de sa grâce. Il réprima le +désir de la saisir, de la mener vers le jardin, sous les grands arbres, et +de se jeter à ses pieds en lui murmurant des mots d’amour. Son émotion +était si forte qu’il dut tousser légèrement, et ne sachant quoi lui dire, il +commença à lui parler de sa mère et de ses sœurs. Toute la famille +devait aller vivre à Londres, au moins pendant quelque temps.</p> + +<p>— J’espère que vous irez les voir et que vous leur parlerez un peu +de moi, de ce que vous aurez vu, dit-il d’une manière pressante.</p> + +<p>Comme un homme prêt à quitter la vie, il espérait par ce misérable +subterfuge se rappeler plus longtemps à sa mémoire.</p> + +<p>— Certainement, dit-elle, je serai heureuse de leur rendre visite +quand je serai de retour, mais ce « quand » est peut-être loin.</p> + +<p>Il distingua un léger soupir. Une curiosité jalouse et cruelle lui fit +demander :</p> + +<p>— Vous sentez-vous découragée, Miss Moorsom ?</p> + +<p>Un silence suivit cette question.</p> + +<p>— Voulez-vous dire que le cœur me manque, dit-elle ? Je vois que +vous ne me connaissez pas.</p> + +<p>— Oh ! on espère toujours, murmura-t-il.</p> + +<p>— Il s’agit, Monsieur Renouard, d’une réparation. Je suis ici pour +que la vérité soit établie. Il ne s’agit pas de moi-même.</p> + +<p>Il eut envie de la saisir à la gorge ; chacune de ces paroles insultait +à sa passion, mais il se contenta de dire :</p> + +<p>— Je n’ai jamais mis en doute la noblesse de votre but.</p> + +<p>— Entendre le mot découragement mêlé à tout cela me surprend, +surtout de la part d’un homme qui, m’a-t-on dit, s’est dépensé sans +compter.</p> + +<p>— Cela vous amuse de me taquiner, dit-il, après avoir retrouvé sa +voix et maîtrisé sa colère. Il lui semblait que le professeur lui avait +versé dans l’oreille un poison qui se répandait en lui, viciait sa passion, +et sa jalousie même. Il doutait de chacun des mots qui sortaient de ces +lèvres auxquelles cependant sa vie était suspendue.</p> + +<p>— Que pouvez-vous savoir des gens qui ne regardent à rien, demanda-t-il +de l’air le plus aimable.</p> + +<p>— Je le sais par ouï-dire, un peu.</p> + +<p>— Eh ! bien, je vous assure qu’ils sont, comme les autres, sujets +à la souffrance, et victimes de sortilèges…</p> + +<p>— L’un d’entre eux, en tout cas, parle d’une façon singulière.</p> + +<p>Ils demeurèrent silencieux, puis elle détourna la conversation.</p> + +<p>— Monsieur Renouard, j’ai eu une déception, ce matin. Le courrier +m’a apporté une lettre de la veuve du vieux domestique, vous savez. +Je pensais qu’elle aurait appris quelque chose de… d’ici. Mais non. Il +n’est pas arrivé de lettre depuis notre départ.</p> + +<p>Sa voix était calme. La jalousie de Renouard lui rendait cette conversation +intolérable, mais il était heureux que rien ne fût arrivé pour +aider à la recherche, aveuglément, déraisonnablement heureux, et cela +seulement parce qu’ainsi il allait pouvoir la garder plus longtemps devant +ses yeux, puisqu’elle ne perdait pas courage.</p> + +<p>« Je suis trop près d’elle », pensa-t-il, et il recula sa chaise. Dans la +violence de ses sentiments, il craignait de se jeter sur les mains qu’elle +avait posées sur ses genoux, et de les couvrir de baisers. Il eut peur. +Rien, rien ne pouvait plus dissiper le charme dont elle l’entourait, eût-elle +même été fausse, stupide ou dégradée. Elle était sa destinée.</p> + +<p>L’étendue même de son infortune le plongea dans une telle stupeur +qu’il n’entendit pas, d’abord, un bruit de pas et de voix qui venait du +salon.</p> + +<p>Willie était revenu et le journaliste l’accompagnait.</p> + +<p>Les nouveaux arrivants débouchèrent bruyamment sur la terrasse, +puis se retenant l’un l’autre, s’arrêtèrent, tout à la fois effarants et eux-mêmes +effarés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>Ils venaient de fêter un poète du terroir, la dernière trouvaille du +journaliste. Ce genre de trouvailles était l’affaire, la vocation, l’orgueil +et le plaisir du seul apôtre des lettres que comptât cet hémisphère : +l’unique Mécène de la culture, l’Esclave de la Lampe, ainsi qu’il signait +sa chronique littéraire de la semaine. Il n’avait pas eu de peine à persuader +le vertueux Willie (qui avait le goût des banquets) de l’aider dans +cette œuvre. Ils avaient laissé le poète endormi devant le feu, sur le +tapis du bureau de rédaction, et ils s’étaient précipités chez le vieux +Dunster. Le journaliste avait en effet une autre trouvaille à annoncer.</p> + +<p>Tout en se balançant il ouvrit largement la bouche et laissa tomber +ce seul mot : « Trouvé ! » Derrière lui, Willie leva les bras au ciel et les +laissa retomber d’un geste dramatique. Renouard vit les quatre personnes +à tête blanche, à l’extrémité de la terrasse, se lever d’un seul +mouvement, comme s’ils étaient tous pris de panique.</p> + +<p>— Je vous dis — qu’il — est — trouvé, annonça solennellement +le protecteur des lettres.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ? demanda Renouard d’une voix étouffée.</p> + +<p>Miss Moorsom lui saisit brusquement le poignet ; à ce contact, du +feu courut dans les veines du jeune homme, une immobilité s’empara +de lui, brûlante ; le sang lui battait aux oreilles. Il voulut se lever, mais +la pression convulsive sur son poignet le retint.</p> + +<p>« Non ! non ! » Les yeux de Miss Moorsom restaient immobiles, le +regard fixe, sombres comme la nuit et scrutant l’ombre devant elle. +Le rédacteur en chef, un peu plus loin, se pavanait. Willie le suivait, +traînant avec son ostentation habituelle son énorme et pesante carcasse, +qui ne restait jamais exactement perpendiculaire plus de deux secondes +de suite.</p> + +<p>— L’innocent Arthur, enfin nous le tenons. Puis, reprenant le ton +de l’homme d’affaires :</p> + +<p>— Oui, c’est cette lettre qui a fait le coup.</p> + +<p>Il plongea la main dans sa poche et de sa paume tapota le morceau +de papier. Une lettre de cette vieille femme. Willie l’avait dans sa poche +depuis ce matin. Miss Moorsom la lui avait donnée pour me la montrer. +Il croyait que cela n’avait pas d’importance. Eh ! bien, pas du tout, +seulement il fallait savoir lire.</p> + +<p>Renouard et Miss Moorsom, côte à côte, surgirent de l’obscurité, +couple magnifique, à la fois vivant et sculptural, dans leur calme et leur +pâleur. Elle lui avait lâché le poignet.</p> + +<p>En apercevant Renouard, le journaliste s’écria d’une voix perçante :</p> + +<p>— Comment ! vous êtes ici !</p> + +<p>Il y eut un silence mortel, tous les visages avaient quelque chose de +consterné et de cruel.</p> + +<p>— Voici précisément l’homme qu’il nous faut, ajouta le rédacteur. +Excusez mon agitation, vous êtes précisément l’homme, Renouard. +Ne m’avez-vous pas dit que votre assistant s’appelait Walter ? Oui ? +C’est bien ce qu’il me semblait. Eh ! bien, voici la lettre de la vieille +femme du serviteur. Écoutez ceci. Elle écrit : « Tout ce que je puis dire +à Mademoiselle, c’est que mon pauvre mari adressait ses lettres au nom +de H. Walter. »</p> + +<p>L’exclamation aussitôt étouffée de Renouard se perdit dans un murmure +et un piétinement général. Le journaliste fit un pas en avant, et, +réussit assez bien à faire un grand salut :</p> + +<p>— Miss Moorsom, permettez-moi de vous féliciter du fond du cœur, +sur l’issue… heu… heureuse…</p> + +<p>— Attendez, dit Renouard d’une voix irrésolue.</p> + +<p>Le journaliste lui sauta dessus comme un vieil ami :</p> + +<p>— Ah ! vous, lui dit-il, vous êtes un joli personnage. Avec vos +manières d’ours, vous finirez par n’avoir pas plus de jugement qu’un +sauvage. Voyez-vous cela, vivre pendant des mois avec un homme du +monde, sans jamais s’en douter. Un homme, j’en suis certain, accompli, +remarquable, puisqu’il a été distingué (ici il s’inclina de nouveau) par +Miss Moorsom que nous admirons tous.</p> + +<p>Elle lui tourna le dos.</p> + +<p>— J’espère que vous ne lui avez pas fait trop de misères, Geoffrey, +murmura le journaliste à l’oreille de son ami.</p> + +<p>Renouard s’empara brusquement d’une chaise, s’assit et, posant ses +coudes sur ses genoux, appuya sa tête sur ses mains. Derrière lui, la +sœur du professeur levait les yeux au ciel et se tordait fiévreusement les +mains. M<sup>me</sup> Dunster se joignait les doigts sous le menton ; mais elle, +la chère femme, regardait Willie. Ce neveu modèle ! Il était dans un +singulier état. Si congestionné. L’habile disposition des cheveux qui +couvraient la partie dénudée de son crâne s’était déplorablement dérangée +et ce crâne même était rouge et comme en ébullition.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il donc, Geoffrey ?</p> + +<p>Le journaliste semblait déconcerté par les attitudes silencieuses des +gens qui l’entouraient. On aurait dit qu’il s’attendait à voir tout ce +monde se mettre à danser et à crier.</p> + +<p>— Il est dans votre île, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oh ! oui, il y est ! dit Renouard sans lever les yeux.</p> + +<p>— Eh ! bien, alors ?</p> + +<p>Et le rédacteur en chef regardait autour de lui, en quête d’une réponse +qui pût lui venir en aide. Mais la seule réponse qui lui vînt fut inattendue. +Irrité d’être au second plan, et, en outre, parce que le vin +le rendait facilement fâcheux, le sensible Willie se retourna et avec une +maligne intonation d’ivrogne, étonnante de la part d’un homme capable +de se tenir si droit.</p> + +<p>— Ah ! ah ! Mais il n’est pas ici, cria-t-il. Pas encore. Non ! Vous +n’avez pas encore mis la main dessus !</p> + +<p>Ce spectacle et cette algarade déplacée firent sur le rédacteur l’effet +de la cravache sur un cheval surmené ; il sursauta :</p> + +<p>— Quoi ? que voulez-vous dire ? Nous… ne… l’avons… pas… encore… +Naturellement, il n’est pas ici encore. Mais la goélette de Geoffrey est +ici. On peut l’envoyer dès maintenant le chercher. Mais attendez donc, +il y a mieux. Pourquoi ne partiriez-vous pas tous pour Malata, mon +cher Maître ? Cela ferait gagner du temps, et je suis certain que Miss +Moorsom préférerait…</p> + +<p>Il fit un geste galant vers Miss Moorsom, mais elle avait disparu. +Il en fut quelque peu déconcerté.</p> + +<p>— Ah ! hum… Oui, dit-il, pourquoi pas ? Une croisière de plaisance, +un délicieux bateau, une délicieuse saison, un délicieux but, un déli… +Non, vraiment, rien ne s’y oppose. Geoffrey, d’après ce que j’ai entendu +dire, s’est payé un bungalow trois fois trop grand pour lui. Il peut vous +loger tous. Ce sera pour lui un plaisir, le plus rare des privilèges. Qui +ne serait fier d’être l’instrument de cette heureuse réunion ? Je suis +moi-même très fier de l’humble rôle que j’y ai joué. Ce sera pour moi +un très grand honneur. Geof, mon cher, vous ferez bien de tout préparer +demain de bonne heure pour ce petit voyage. Il serait criminel +de perdre un seul jour.</p> + +<p>Il était aussi rouge que Willie, l’agitation s’ajoutant aux effets du +banquet. Pendant un moment, Renouard demeura silencieux comme +s’il n’eût rien entendu. Mais lorsqu’il se fut levé, il donna au rédacteur +une tape dans le dos si vigoureuse que le petit homme chancela et parut, +un moment, vraiment effrayé.</p> + +<p>— Vous êtes un dénicheur et un organisateur de premier ordre, +s’écria Renouard. Il a raison. C’est le seul moyen. Vous ne pouvez pas +résister à l’appel du sentiment et même vous devez risquer un voyage à +Malata…</p> + +<p>Ici, la voix de Renouard s’assombrit :</p> + +<p>— Un endroit solitaire, ajouta-t-il, et il retomba dans sa méditation +sous les yeux qui convergeaient vers lui. Lentement son regard alla de +visage en visage et il s’arrêta sur celui du professeur qui, l’œil dur, tournait +machinalement un cigare entre ses doigts, et sur la sœur du philosophe, +debout à son côté.</p> + +<p>— Je serais infiniment heureux si vous consentiez à venir. C’est +entendu, n’est-ce pas ? Nous partirons demain soir. Et maintenant, je +vous laisse à votre bonheur.</p> + +<p>Il salua gravement, et montrant du doigt Willie qui se balançait d’un +air somnolent et renfrogné :</p> + +<p>— Regardez-le, dit-il, il déborde de bonheur. Vous feriez mieux de +l’envoyer se coucher.</p> + +<p>Et il s’éclipsa cependant que tous regardaient Willie avec des expressions +différentes.</p> + +<p>Renouard traversa la maison en hâte, il s’élança dans le sentier de +traverse qui menait au rivage où l’attendait son canot. A son appel, les +Canaques endormis sursautèrent. Il embarqua : « Tirez, hardi ! » et +le canot fendit l’eau comme une flèche. « Hardi, hardi ! ». Il fila près des +voiliers chargés de laine, endormis sur leurs ancres : chacun avec l’œil +fixe de la lampe pendue aux agrès. Il fila près du vaisseau-amiral de +l’escadre du Pacifique, masse imposante, noire et silencieuse, lourde +du sommeil de ses cinq cents hommes. Des sentinelles entendirent son +« Hardi ! Hardi ! » dans la nuit. Les Canaques, ahanant, ramenaient les +avirons à chaque coup. Rien n’allait assez vite pour lui. Il grimpa à +bord de la goélette, et dans sa précipitation secoua violemment l’échelle +de commandement. Sur le pont il trébucha et demeura brusquement +immobile.</p> + +<p>Pourquoi cette hâte ? Vers quel but ? Depuis longtemps il savait +bien qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne +pouvait échapper.</p> + +<p>Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de sauvegarder, +s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à +appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit, silencieusement, +parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il savait qu’il n’en +serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il réfléchissait que, mort +ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire d’un soupçon devant +lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.</p> + +<p>Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus, +il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre +qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier « Malata », où +elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le moment +où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien oubliée, +jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si bruyamment.</p> + +<p>Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible : +Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique +avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une +lettre de « Monsieur Arthur » qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses +lettres « aux bons soins de MM. Dunster et C<sup>o</sup> ». Renouard allait l’ouvrir, +mais il s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en +quatre, en huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main +ces morceaux de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux +noires, où ils disparurent aussitôt.</p> + +<p>Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. <i>Monsieur +H. Walter, à Malata.</i> L’innocent Arthur ! Quel était son nom déjà ? +L’homme à la recherche duquel était partie cette femme qui semblait +attirer vers elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela +le moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi +naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était +plus jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause, +sa jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre +pour se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme +sur lequel il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. A Malata. +Ah ! oui, il y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service +que Renouard lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.</p> + +<p>Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises +ardues, Renouard avait une tendance à éviter les petites complications +de l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence, +et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions +d’ordre vulgaire : comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait +un détour pour éviter un crapaud.</p> + +<p>Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface : +il ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens +se trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de +laisser son ami dans l’ignorance du sort de son « assistant ». Renouard +n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il +portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse aisément. +Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le sermonner +une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait assassiné de +recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile. Et cette +sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui avait fermé +les lèvres de dégoût.</p> + +<p>Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait +autour de lui.</p> + +<p>Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui, +sur la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché +de leur dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible +qu’on pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé +devant l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de +sévères reproches.</p> + +<p>— Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre +assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort. Qu’est-ce +que cela veut dire ? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous maintenant ? +Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été insupportable. +Il s’était assis, atterré. Et maintenant « que vais-je faire », +pensa-t-il ?</p> + +<p>Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le +départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à +son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence +de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des souvenirs +confus de sa conversation avec le professeur, des manières d’être de +la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine pression de main, +il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était mort. Alors… +Folie, certes ; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait écouté cet insupportable +brouillon tout organiser, cependant que les autres, autour de +lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que, lui, il savait +achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et silencieux. Il avait vu une +lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il n’avait qu’à rester là sans +rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce que la vérité au regard de +cette passion qui, dans sa pensée, l’avait jeté à ses pieds.</p> + +<p>Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé. +De l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard +regarda le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons +passaient, comme le souffle impérieux de la vie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Enfin un matin, dans l’éclaircie d’un horizon vitreux chargé des +masses héraldiques de vapeurs noirâtres, l’île s’éleva peu à peu sur la +mer, offrant çà et là des rochers de basalte dénudés, parmi l’épaisse +verdure de la végétation. Plus tard, dans le somptueux ruissellement du +soleil couchant, Malata se dressa, verte et rose, avant de s’envelopper +d’une ombre violette, au déclin de ce jour d’automne. Puis ce fut la +nuit. Dans l’air léger, la goélette glissa le long d’une pointe massive et +carrée : il faisait tout à fait nuit quand on cargua les voiles, et que les +ancres mordirent les fonds sablonneux à l’extrémité de la falaise, car il +était dangereux d’essayer d’entrer dans la petite baie envahie par les +sables. Après le dernier battement solennel de la grande voile, le murmure +des voix de la famille Moorsom s’éleva, frêle dans la paisible +obscurité.</p> + +<p>Ils étaient tous assis à l’arrière sur des fauteuils d’osier mais personne +ne bougea. De bonne heure, ce jour-là, quand on vit que le vent tombait, +Renouard, alléguant son insuffisante installation de garçon, avait +conseillé aux dames de ne pas débarquer au milieu de la nuit. Quand on +eut mouillé dans la baie, il s’avança, l’air gêné (une gêne singulière +avait d’ailleurs régné entre lui et ses invités durant toute la traversée), et +il renouvela ses arguments. Personne à terre n’imaginerait qu’il ramenait +des invités ; personne ne penserait à venir à leur rencontre. Il n’y +avait qu’un vieux canot dans la plantation et débarquer dans les canots +de la goélette ne serait guère commode dans cette obscurité. On risquait +de s’échouer sur un bas-fond. Il valait mieux passer la nuit à +bord.</p> + +<p>On n’y fit pas d’objections. Le professeur qui fumait sa pipe, étendu +sur une chaise longue et confortablement enveloppé d’un manteau +boutonné par dessus ses vêtements de tropique, fut le premier à +dire :</p> + +<p>— Cela me paraît un excellent conseil !</p> + +<p>Miss Moorsom, près de lui, approuva d’un long silence. Puis, d’une +voix qui semblait sortir d’un rêve :</p> + +<p>— Ainsi, voilà Malata, je me suis souvent demandé…</p> + +<p>Renouard frissonna. Elle s’était demandé. Malata ! c’était lui-même. +Lui et Malata ne faisaient qu’un, et elle s’était demandé, elle s’était…</p> + +<p>La sœur du professeur se pencha vers Renouard. Durant la traversée, +on n’avait pas une seule fois, à bord de la goélette, fait allusion à cet +homme, à cet homme retrouvé. Cette réticence était pour beaucoup dans +la contrainte générale. La vieille dame n’avait certainement pas eu un +transport de joie à la nouvelle que l’on avait découvert Arthur, pauvre +Arthur, sans argent, sans avenir. Mais elle s’était sentie émue par le +romanesque de la situation.</p> + +<p>— N’est-ce pas extraordinaire, murmura-t-elle en surgissant avec +son châle blanc, de penser que ce pauvre Arthur dort là, si près de notre +exquise Félicia, et ne se doute pas de l’immense joie que demain lui +réserve.</p> + +<p>On sentait tant d’affectation dans le discours de la vieille dame en +cire qu’il laissa Renouard insensible. Ce ne fut que la seule angoisse +de son cœur qui lui fit murmurer d’une voix sombre :</p> + +<p>— Personne au monde ne sait ce que demain lui réserve !</p> + +<p>La vieille dame eut un frisson comme s’il lui avait dit une impolitesse. +Quelle remarque brutale ! au lieu d’une parole aimable et de circonstance. +A bord, où elle ne le voyait jamais en habit de soirée, la ressemblance +de Renouard avec un fils de duc lui paraissait bien moins frappante. +Rien ne lui restait que… ah ! cet air bohème. Elle se leva avec +ostentation.</p> + +<p>— Il est tard, et puisque nous couchons encore à bord cette nuit, +dit-elle… mais cela semble si cruel.</p> + +<p>Le professeur se leva en secouant la cendre de sa pipe.</p> + +<p>— C’est infiniment plus raisonnable, ma chère Emma, dit-il.</p> + +<p>Renouard, derrière la chaise de Miss Moorsom, attendait.</p> + +<p>Elle se leva lentement, fit un pas, s’arrêta pour regarder le rivage. +La masse sombre et confuse de l’île cachait les étoiles, semblable à un +nuage d’orage qui aurait effleuré le ciel et l’eau, prêt à éclater en flammes +et en tonnerre.</p> + +<p>— Ainsi, c’est cela Malata, répéta-t-elle, songeuse, en s’avançant +vers la porte de la cabine. Le manteau clair jeté sur ses épaules, son +visage d’ivoire (car le seul éclat que la nuit avait éteint était celui de ses +cheveux) la faisaient ressembler à une étincelante créature de rêve, +murmurant des paroles profondes et pénétrantes. Elle disparut sans +un mot ni un signe, laissant Renouard remué jusqu’aux moelles du +murmure de ses paroles, qui semblaient sortir de son corps comme la +résonnance mystérieuse d’un délicieux instrument.</p> + +<p>Il resta là complètement immobile. Quelle impression furtive avait +donné à sa voix cet étrange accent ? Il n’osait répondre à cette question. +Mais il lui fallait répondre à ce qu’exigeait la situation. Le moment +de l’aveu était-il arrivé ? A cette seule pensée, le sang se figeait dans ses +veines.</p> + +<p>On aurait dit que tous ces gens avaient on ne sait quel pressentiment. +Pendant les taciturnes journées de la traversée, il avait remarqué leur +réserve, même entre eux. Le professeur, maussade, fumait sa pipe dans +les endroits les plus écartés. Plus d’une fois, Renouard avait rencontré +le regard de Miss Moorsom fixé sur lui avec une expression grave et +singulière. Il s’imagina qu’elle évitait tout occasion de lui parler. La +vieille dame semblait nourrir, elle aussi, on ne sait quel mécontentement. +Et maintenant, qu’allait-il faire ?</p> + +<p>Les lumières du pont s’étaient éteintes, les unes après les autres. La +goélette dormait.</p> + +<p>Une heure environ après que Miss Moorsom se fut éloignée sans un +mot ni un signe, Renouard sauta hors du hamac qu’il avait fait pendre +sous la tente du pont (car il avait donné à ses invités toute la place dont +il disposait). Il se leva d’un bond, retroussa son pyjama au-dessus du +genou et se glissa à l’avant, sans être vu de l’unique Canaque de garde +à l’ancre. Son torse blanc, nu comme celui d’un athlète, brilla, semblable +à un fantôme parmi l’ombre épaisse qui régnait sur le pont. A l’insu +de tous, il sortit du navire le long du beaupré, se glissa le long de la +chaîne et, saisissant à deux mains le harpon, se laissa aller sans bruit +dans la mer.</p> + +<p>Il s’éloigna, aussi silencieux qu’un poisson, et nagea hardiment vers +la terre, soutenu, embrassé par l’eau tiède. La vague voluptueuse et +douce le soulevait d’un mouvement lent. Parfois une petite lame venait +bruire à son oreille. Il se redressait de temps à autre pour se reposer et +régler sa direction. Il prit pied à l’extrémité du jardin qui entourait +son bungalow, dans l’absolu silence de l’île. On ne voyait aucune +lumière. La plantation semblait dormir aussi profondément que la +goélette. Dans le sentier, un petit coquillage craqua sous son pied.</p> + +<p>Le fidèle mulâtre, qui faisait sa ronde, dressa l’oreille à ce crissement. +Il eut un sursaut de terreur devant cette apparition qui surgissait de +l’ombre ; de frayeur, il s’accroupit. En reconnaissant l’intrus, il se +redressa et fit claquer sa langue.</p> + +<p>— Tse, tse, tse, le maître ! dit-il.</p> + +<p>— Silence, Luiz, et écoute-moi.</p> + +<p>Oui, c’était bien le maître, le maître puissant que personne n’avait +jamais entendu élever la voix, l’homme aveuglément obéi et jamais +questionné. Il parlait bas et rapidement, dans la nuit calme, comme si +chaque minute eût été précieuse. En apprenant l’arrivée de trois invités, +Luiz fit claquer sa langue de nouveau. Ces claquements étaient l’uniforme +symbole, sorte de sténographie de ses émotions, et il pouvait +leur donner une infinité de sens. Il écouta le reste dans un grand silence, +à peine interrompu d’un : « Oui, maître », à voix basse, dès que Renouard +s’arrêtait.</p> + +<p>— Tu m’as compris, insista celui-ci. Aucun préparatif avant que nous +débarquions demain matin. Et tu dois dire que M. Walter est parti +pour une tournée des îles.</p> + +<p>— Oui, maître !</p> + +<p>— Pas d’erreur, fais bien attention.</p> + +<p>— Oui, maître !</p> + +<p>Renouard retourna vers la mer. Luiz qui le suivait, proposa d’appeler +une demi-douzaine de boys et de parer le canot.</p> + +<p>— Imbécile.</p> + +<p>— Tse, tse, tse.</p> + +<p>— Tu ne comprends donc pas que tu ne m’as pas vu ?</p> + +<p>— Oui, maître. Mais il y a loin à nager. Si vous vous noyiez !</p> + +<p>— Alors, tu pourrais dire de moi et de M. Walter ce que bon se +semblerait. Les morts ne se soucient de rien.</p> + +<p>Puis il entra dans la mer et entendit un faible « tse, tse, tse » du mulâtre +qui ne voyait déjà plus, parmi l’eau sombre, la tête sombre de son +maître.</p> + +<p>Renouard se guida sur une étoile qui, descendant à l’horizon, semblait +le regarder curieusement. Pendant ce retour, il sentit la fatigue de +cette longue distance qu’il lui fallait traverser et qui ne le rapprochait +pas davantage de son désir. Il lui sembla que son amour avait sapé les +invisibles soutiens de sa force. Il crut même, un moment, avoir franchi, +en nageant, les confins de la vie. Il sentit toute proche cette éternité +qui ne réclame plus d’effort et qui donne le repos. Il serait facile de +nager ainsi au delà des confins de la vie, les yeux fixés sur une étoile. +Mais cette pensée : « Ils croiront que je n’ai pas osé les affronter et que +j’ai préféré le suicide », révolta son esprit et lui rendit des forces. Il +retourna à bord, comme il en était parti, sans être vu ni entendu. +En s’étendant, absolument exténué dans son hamac, il eut le sentiment +confus qu’il avait été, par delà les confins de la vie jusqu’aux approches +d’une étoile et que, là, tout n’était que paix et calme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IX</h3> + + +<p>Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de +la mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de +la goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils +échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un +face à main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux, +mais, en réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne +l’ayant jamais vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de +l’air qu’il pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les +dames, car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres, +était allé aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le +sentier. Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée +de « boys », à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait l’immobilité +d’une garde d’honneur.</p> + +<p>Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre. +Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les +dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait +un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames, +une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter… +(ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter +était mort.</p> + +<p>— Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.</p> + +<p>— Oui, maître, seulement… (et ici, il trembla légèrement et mit l’un +de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je… je… +n’aime pas beaucoup dire cela. »</p> + +<p>Renouard le regarda sans colère, impassible :</p> + +<p>— Tu as peur des morts ? Hein ? C’est bien, j’en parlerai moi-même, +une fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta : « Envoie +les boys prendre les bagages. »</p> + +<p>— Oui, maître.</p> + +<p>Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande +de touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.</p> + +<p>— Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon +domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire, +mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce +pour faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.</p> + +<p>Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait +dans cette pensée : « Enfin, c’est fait ! » Mais la vue des boys portant +vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette involontaire +rêverie.</p> + +<p>— Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici +comme chez vous…, avec autant de patience que possible.</p> + +<p>C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent +aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux +dames :</p> + +<p>— Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.</p> + +<p>— Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire +une tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.</p> + +<p>— Ah ! oui… Et il… Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant +avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée +dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.</p> + +<p>Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement +bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au contraire, +marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa +retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait +en tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement, +mais Renouard ne l’écoutait pas : il regardait sa fille. Une créature d’une +aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un mortel ? Sa +silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une chimère +faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du bungalow.</p> + +<p>L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle, +lui fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi longtemps +que possible devant son regard.</p> + +<p>Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard +l’appréhendait ; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes +les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son apparence +paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec l’air +d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant tout +de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus +sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que +n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui +venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la +plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le promontoire +et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche, +sur le fond bleu du ciel.</p> + +<p>Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait +parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album +à fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de Renouard, +elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide +ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir +sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard apparaissait +et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle, presque +toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps, tourner +son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos abaissait son +regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que le professeur, +par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées au sujet de +cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les mains pendantes, +comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un tel +pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne personnalité +se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils parlaient languissamment, +dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait poser son front +sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses larmes.</p> + +<p>L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la +sœur du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait +pu dire si elle le détestait ou non. A certains moments, il lui paraissait +charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de +brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à s’entretenir +avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous la vérandah, +elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles et, dans son +genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui d’ailleurs ne lui +ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de dire : « Cette chère +Félicia a hérité les cheveux et presque toute l’apparence de sa mère. » +Elle se pencha donc et confidentiellement :</p> + +<p>— Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire ?</p> + +<p>Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à +coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses prunelles +agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.</p> + +<p>— Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet +ennuyeux sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet +espoir différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.</p> + +<p>— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura Renouard, subitement +angoissé.</p> + +<p>— Pourquoi ? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme +au plus aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions +trop complètement. (Elle se mit à sourire). Ah ! quand donc en +sera-ce fini de cette attente ? Ce pauvre Arthur ! J’avoue que je suis +presque effrayée à l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme +de voir un revenant.</p> + +<p>— En avez-vous jamais vu ? demanda Renouard d’une voix sombre.</p> + +<p>La vieille dame agita un peu les mains ; sa pose était parfaite d’aisance +et de grâce pour une femme de son âge.</p> + +<p>— Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons +beaucoup d’amis qui ont vu des apparitions.</p> + +<p>— Ah ! On voit donc des revenants à Londres ? grommela Renouard +sans la regarder.</p> + +<p>— Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais +toutes sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain +très connu ; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi +ses intimes un savant ; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant, +une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait +à penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette coïncidence. +C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue. Très jolie. +C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement… Monsieur Renouard, +j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si consolant de +penser…</p> + +<p>— Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard, +brusquement.</p> + +<p>La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse ! C’était toujours +la même chose avec ce singulier jeune homme.</p> + +<p>— Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies +superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations…</p> + +<p>Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se +sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la conversation, +un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une dignité et un +tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.</p> + +<p>Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir +de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait +à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté +du navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il +passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une +sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait, +sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce +clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et baigner +glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il écoutait les +vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup il remarqua +la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— Tse, tse, tse.</p> + +<p>— Eh ! bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ? Des ennuis avec les +boys ?</p> + +<p>— Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour +le bain, le matin, il me parle…, il me demande quand, quand… je crois +que M. Walter, il va revenir…</p> + +<p>Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.</p> + +<p>— Et il est toujours ici, hein ?</p> + +<p>Luiz fit un signe d’affirmation.</p> + +<p>— Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent +qu’ils voient… Quelque chose. Ah !…</p> + +<p>Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale +glacée l’eût atteint.</p> + +<p>— Et qu’as-tu dit au monsieur ?</p> + +<p>— Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je… je n’aime pas à +parler de lui.</p> + +<p>— C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit +Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour +s’habiller. Il se dit : « Ce garçon finira par vendre la mèche. La dernière +chose que je… Ah ! cela, non. »</p> + +<p>Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>X</h3> + + +<p>Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en +peine que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita +l’ombrelle blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la +dérive sur un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être +magnifique et le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique +à cette exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés, +mais il gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.</p> + +<p>Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la conversation +sur la culture et autres sujets du même ordre ; puis, s’interrompant +tout à coup :</p> + +<p>— A propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient +été troublés récemment par un revenant.</p> + +<p>Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table, +ne se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en sursautant. +Il expliqua avec un sourire contraint :</p> + +<p>— Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon +absence. Et ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la +colline.</p> + +<p>— Il y a un revenant ? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir +revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île +semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un +revenant aurait-il pu venir ici ? Par air ou par eau ? Et pourquoi +aurait-il quitté les lieux qu’il hantait ? Serait-ce par misanthropie ? +Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits ?</p> + +<p>Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles +mouraient sur ses lèvres.</p> + +<p>— Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme ? demanda le +professeur.</p> + +<p>— Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise. +Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race +superstitieuse ; ils avaient commencé à répandre cette histoire et avaient +probablement amené ce fantôme avec eux…</p> + +<p>— Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard ? proposa le +professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins, +découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux +primitifs.</p> + +<p>C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit +de la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne permettrait +à personne de lui forcer la main.</p> + +<p>Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son ombrelle, +mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.</p> + +<p>D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de +son « jeune ami » :</p> + +<p>— Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part, +j’ai été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir ; +rien du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.</p> + +<p>Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer +froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était +surtout ce qui préoccupait le professeur.</p> + +<p>— Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment +on pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon +jeune ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même +pour ma sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.</p> + +<p>Il serra amicalement le bras de Renouard :</p> + +<p>— Ah ! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur +l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait +n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle +est courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.</p> + +<p>Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son ombrelle ; +il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était pas +seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que +voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités ? Épouvanté +le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus +fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu, +cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme +un avertissement, de la part d’un homme qui lui semblait à la fois cynique +et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant +pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.</p> + +<p>Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre. +Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à réfléchir. +Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un courant d’eau +glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait vertigineusement. +Puis, — probablement un souvenir d’enfance, — il s’avançait sur la +mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir reculer, et soudain +la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le bruit sec d’un coup de +fusil.</p> + +<p>D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait +été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il ne +l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver le +hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout, alentour, +était paix, calme et lumière.</p> + +<p>Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment +désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant ! Il semblait +être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire disparaître, +se demandait-il. A ce moment Miss Moorsom parut sous la +vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes mystérieuses, +elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune +homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa route. +Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune fille +s’éleva chargée de sombres présages.</p> + +<p>— Ah ! Monsieur Renouard, dit-elle.</p> + +<p>Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.</p> + +<p>— Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller +jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit ?</p> + +<p>Les ombres s’allongeaient sur la terre : tout était calme et paisible.</p> + +<p>— Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un +roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que votre +père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et d’eaux, +avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.</p> + +<p>Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.</p> + +<p>— Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.</p> + +<p>Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline +qui laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La +noblesse de son cou délicat l’enchantait.</p> + +<p>— Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.</p> + +<p>— Je vois.</p> + +<p>Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle +fit pourtant cette remarque :</p> + +<p>— On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.</p> + +<p>— Tout récemment, dit-il à voix basse.</p> + +<p>Ils continuèrent à monter sans échanger une parole ; lorsqu’ils furent +parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du +soir rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense +et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des myriades +d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs rubans +dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient, s’inclinaient, comme +un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le bruit de leurs cris ne parvenait +pas jusqu’à eux.</p> + +<p>A voix basse, Renouard rompit le silence.</p> + +<p>— Ils vont se poser pour la nuit.</p> + +<p>Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant. +Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une +tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de contempler +les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.</p> + +<p>Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se +fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison une +fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.</p> + +<p>— Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci. +Dites-moi où il est ?</p> + +<p>Il répondit sans hésitation :</p> + +<p>— De l’autre côté de ce rocher : je l’ai enterré là moi-même.</p> + +<p>Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour +reprendre souffle et s’écria :</p> + +<p>— Ah ! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc ?… +Vous n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez +pas osé l’avouer ce soir-là… Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien +pu vous faire ? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute +et…</p> + +<p>Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard +aussi calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement +les paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de +plus. Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la +main pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille +ironie :</p> + +<p>— Ah ! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable +aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet, +Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide +d’entre eux ait jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte +que j’ai jamais tué un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet +homme dans un hôtel. On m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et +n’avait rien à faire. Je le vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau +malade. Un soir, je lui ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien +frappant : il faisait pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que +vraiment il n’était pas de taille à être une des victimes de Renouard. +Je m’aperçus bientôt qu’il prenait de quelque drogue : il ne buvait pas, +non ; de la morphine peut-être.</p> + +<p>— Ah ! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.</p> + +<p>— Ah ! vraiment ? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers. +Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et, +pourtant, je suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez, +du monde qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne +s’agit pas de cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte +quelconque, je lui proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela +lui sauverait la vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour +un rien : une simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît +qu’il avait eu autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna, +traîna ; ce n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre +âme semblait avoir été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.</p> + +<p>— C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.</p> + +<p>Les lèvres de Renouard tremblaient, mais de sa voix égale, impitoyable, +il continua :</p> + +<p>— Telle est l’histoire. Un soir, il parut aller mieux et me fit dire +qu’il désirait me parler, que j’étais un gentleman et qu’il pouvait se +confier à moi. Je lui dis qu’il se trompait, qu’il y avait du plébéien en +moi qu’il ne pouvait pas connaître. Il sembla déçu. Il murmura quelque +chose à propos de son innocence et quelque chose qui ressemblait à +une malédiction envers une femme, puis, se tournant vers le mur…, il +devint rigide.</p> + +<p>— Envers une femme ? cria Miss Moorsom. Quelle femme ?</p> + +<p>— Je me le demande, dit Renouard en levant les yeux et en remarquant +le contraste des oreilles pourpres de la jeune fille et de la blancheur +vivante de son teint, la sombre et presque secrète splendeur de +ses yeux brillant sous les flammes tordues de la chevelure. Une femme +reprit-il qui ne voulait pas croire à sa misérable innocence… Oui, vous, +vraisemblablement. Et, maintenant, vous ne voulez pas me croire non +plus, moi qui, cependant, dois rester ce que je suis, dussé-je même +en mourir. Non, vous ne me croyez pas. Et pourtant, Félicia, une femme +comme vous et un homme comme moi ne se rencontrent pas souvent +ensemble sur cette terre.</p> + +<p>La flamme de sa tête orgueilleuse brûlait le visage du jeune homme. +Il jeta son chapeau au loin ; ses paupières baissées le faisaient ressembler +davantage à un bronze antique, un profil de Pallas, calme, austère, +un peu perdu dans l’ombre du rocher.</p> + +<p>— Ah ! si seulement vous pouviez comprendre quelle vérité il y a +en moi, ajouta-t-il.</p> + +<p>Elle attendait, comme si elle eût été trop étonnée pour pouvoir +parler ; il releva de nouveau les yeux ; alors elle s’écria avec violence +et comme pour se défendre de quelque accusation contenue :</p> + +<p>— C’est moi qui suis ici pour représenter la vérité. Croire en vous ! +en vous qui, par un impitoyable mensonge et rien d’autre, vous entendez, +rien d’autre, m’avez amenée ici, m’avez trompée, vous êtes joué +de moi en une abominable… supercherie.</p> + +<p>Elle s’assit sur un rocher, appuya son menton dans ses mains en une +pose attristée et s’apitoyant sur elle-même :</p> + +<p>— Il ne manquait que cela. Pourquoi ! Ah ! pourquoi faut-il que la +laideur, le ridicule et la bassesse passent toujours sur mon chemin ?</p> + +<p>A cette hauteur, seuls avec le ciel, ils se parlaient comme s’ils n’eussent +plus touché la terre.</p> + +<p>— Vous apitoierez-vous sur votre dignité ? Il avait une âme médiocre +et n’aurait pu vous donner qu’une existence indigne de vous.</p> + +<p>Elle ne sourit pas à ces mots, mais, superbe et comme si elle soulevait +un coin du voile, elle se tourna lentement vers Renouard :</p> + +<p>— Vous imaginez-vous que je me serais sacrifiée à lui pour cela. +Ne savez-vous pas que je lui devais une réparation ? C’était une dette +sacrée, un grand devoir. Il n’aurait pas été en mon pouvoir de le sauver, +je le sais. Mais il était innocent et c’était à moi de faire les premiers pas. +Ne voyez-vous donc pas que rien ne l’aurait mieux réhabilité aux yeux +du monde que de m’épouser ? Il eût été impossible d’insinuer quoi que +ce soit contre lui, lorsque je lui aurais eu donné ma main. Me donner +pour moins que le salut d’un homme, je m’exécrerais d’avoir pu y +penser un seul instant…</p> + +<p>Elle parlait gravement, de sa voix profonde, fascinante et impassible. +Renouard réfléchissait, sombre, comme s’il tâchait de découvrir la +sinistre énigme que lui aurait posé un beau sphynx rencontré sur la +route déserte de la vie.</p> + +<p>— Ah ! votre père avait raison. Vous êtes une de ces aristocrates !</p> + +<p>Elle se redressa avec hauteur.</p> + +<p>— Que dites-vous ? Mon père…, moi, une aristocrate ?</p> + +<p>— Je ne veux pas dire que vous êtes comme les hommes et les +femmes du temps des armures, des châteaux-forts et des grands exploits. +Ah ! non, ceux-là vivaient sur le sol. Ils avaient des traditions +auxquelles ils restaient attachés, ils vivaient sur cette terre de passions +et de mort qui n’est pas une serre chaude. Ils auraient été trop plébéiens +pour vous, car il leur fallait conduire et comprendre la plus +commune humanité. Non ; vous êtes seulement de la classe élevée, +dédaigneuse et supérieure, une simple bulle d’air, un peu d’écume +au-dessus de ces profondeurs impénétrables qui vous rejetteront un +beau jour hors de l’existence. Mais vous êtes Vous, vous êtes Vous. Vous +êtes l’amour éternel lui-même tout simplement. O divinité, ce n’est +pas votre corps, mais votre âme qui est faite d’écume. »</p> + +<p>Elle écoutait comme un rêve. Il avait si bien réussi à réprimer le +flot de sa passion que sa vie même semblait lui échapper. A ce moment-là, +il crut parler comme s’il était mort. Mais la vague impétueuse, +revenant avec une force décuplée, le jeta soudain sur elle, les bras +ouverts, la flamme dans les yeux.</p> + +<p>Elle se trouva enlevée dans son étreinte, comme une plume, impuissante, +incapable de lutter, soulevée de terre. Ce ne fut qu’un moment. +Du feu courut dans les veines du jeune homme, réduisit en cendres +sa passion et le laissa anéanti, sans force et presque sans désir. +Il la lâcha avant même qu’elle eût pu crier. Elle était si accoutumée +à voir la contrainte de la civilisation envelopper, adoucir les brutaux +élans de la vieille humanité qu’elle ne croyait plus même à leur existence. +Elle ne comprit pas exactement ce qui lui était arrivé. Elle +sortit de ses bras, saine et sauve, sans lutte, sans avoir été même +effrayée.</p> + +<p>— Que signifie tout ceci ? dit-elle outragée, mais calme et dédaigneuse.</p> + +<p>Il s’agenouilla en silence et se pencha à ses pieds, tandis qu’elle le +regardait, surprise un peu, sans animosité, curieuse seulement de ce +qu’il allait faire. Pendant qu’il demeurait courbé, pressant de ses lèvres +le bas de sa jupe, elle fit un léger mouvement. Il se releva.</p> + +<p>— Non, dit-il, quand même vous seriez tout à fait à moi, que pourrais-je +sans votre consentement ? Non, on ne peut pas conquérir un +spectre, un froid brouillard, un simple rêve, une illusion. Il faut qu’ils +viennent à vous, s’accrochent à votre sein. Alors, alors…</p> + +<p>Toute extase, toute expression disparut du visage du jeune homme.</p> + +<p>— Monsieur Renouard, dit-elle, quoique vous ne puissiez avoir +aucun droit à ma considération après m’avoir indignement trompée +pour servir le vil projet de me considérer un peu plus longtemps comme +une proie possible, je vous dirai que je ne suis peut-être pas l’être +extraordinaire que vous pensez. Vous pouvez me croire ; j’ai la +passion de la vérité.</p> + +<p>— Que m’importe ce que vous êtes ? répondit-il. Sur un signe de +vous, je monterais jusqu’au septième ciel pour vous rapporter comme +mienne sur la terre ; et si je vous voyais vous enfoncer dans le vice +jusqu’aux lèvres, dans le crime, dans la boue, je vous suivrais, je vous +prendrais dans mes bras, je vous porterais contre mon cœur, comme +un incomparable trésor. Tel est l’amour, le véritable amour, don et +malédiction des dieux, il n’y en a pas d’autre.</p> + +<p>L’accent de sincérité qui vibrait dans sa voix la fit un peu reculer, +car elle n’était pas faite pour comprendre une telle chose ; pas même +une seule fois dans sa vie ; et dans son trouble, obéissant peut-être +à la suggestion du nom de Renouard, ou peut-être pour adoucir la +dureté de son expression, car elle était confusément émue, elle dit +en français :</p> + +<p>— <i>Assez, j’ai horreur de tout cela.</i></p> + +<p>Il devint blême, mais il ne tremblait plus. Les dés étaient enfin jetés +et rien, pas même la violence, ne pouvait plus modifier le sort. Elle +passa devant lui, inflexible, et il la suivit le long du sentier. Au bout d’un +moment elle l’entendit qui disait :</p> + +<p>— Votre rêve est d’influencer une destinée humaine ?</p> + +<p>— Oui, dit-elle sèchement, sans se déconcerter, avec toute l’assurance +dont une femme est capable.</p> + +<p>— Alors, vous pouvez être tranquille. Vous y avez réussi.</p> + +<p>Elle haussa légèrement les épaules, mais, un peu avant d’atteindre +l’extrémité du sentier, elle ralentit le pas, s’arrêta, et, se retournant :</p> + +<p>— Je ne suppose pas que vous soyez désireux qu’on sache à quel +degré de turpitude vous en êtes arrivé. N’ayez crainte. Je parlerai à mon +père, bien entendu ; et nous conviendrons de dire qu’il est mort, rien +de plus.</p> + +<p>— Oui, dit Renouard d’une voix blanche. Il est mort. Il en sera +bientôt de même de son vrai revenant.</p> + +<p>Elle reprit son chemin, mais il demeura immobile dans l’obscurité. +Elle avait déjà atteint les trois palmiers, lorsqu’elle entendit derrière +elle un éclat de rire, bruyant, cynique et sans gaieté, comme on en +entend dans un fumoir à la fin d’une histoire scandaleuse.</p> + +<p>Alors, un moment, elle se sentit vraiment défaillir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XI</h3> + + +<p>Peu à peu l’obscurité enveloppa complètement Geoffrey Renouard. +La résolution lui manquait. Au lieu de suivre Félicia jusqu’à la maison, +il s’arrêta sous les trois palmiers et, s’appuyant à l’un de leurs troncs +lisses, il se laissa emporter dans le courant de son immense déception et +s’abandonna à la sensation de son extrême fatigue. Cette promenade +jusqu’à la colline et son retour avaient été comme le suprême effort +d’un explorateur acharné à pénétrer au cœur d’une contrée inconnue +dont la nature cruelle et stérile défend trop bien le secret.</p> + +<p>Trompé par un mirage, il s’était aventuré trop loin, si loin qu’il n’y +avait plus maintenant de retraite possible. Son énergie était à bout. +Pour la première fois de sa vie, il renonçait, et avec une sorte de volonté +désespérée il essaya de démêler les raisons de sa défaite. Il ne pouvait +les attribuer à cet absurde mort.</p> + +<p>La silhouette hésitante de Luiz s’approcha, sans qu’il la vît, jusqu’au +moment où le mulâtre, timidement, se mit à parler.</p> + +<p>Renouard sursauta :</p> + +<p>— Quoi, qu’y a-t-il ? Le dîner attend ? Dis qu’on veuille bien m’excuser. +Il m’est impossible de venir, mais je les verrai demain matin au +départ. Prends les ordres du professeur pour la goélette. Et maintenant +va-t’en.</p> + +<p>Luiz abasourdi rentra dans la nuit. Renouard demeurait là, immobile. +Quelques heures plus tard, comme le fruit amer de sa réflexion, ces +paroles lui vinrent aux lèvres dans le grand silence qui l’environnait : +« Je n’avais rien à offrir à sa vanité. »</p> + +<p>Alors seulement il s’éloigna, il s’en fut user la nuit à errer indéfiniment +à travers les sentiers nombreux de sa plantation.</p> + +<p>Luiz dont le sommeil était rendu léger par l’intuition de quelque +événement imminent, entendit un bruit de pas le long de sa hutte, les +pas fermes du maître, et tout en se retournant sur sa couche, il murmura +un faible « tse, tse, tse », indice de son trouble profond.</p> + +<p>Des lumières avaient brûlé dans le bungalow presque toute la nuit, +et à la pointe du jour la bousculade du départ commença. Les boys +marchaient en procession, portant les valises et les sacs jusqu’au canot +qui était venu attendre au bout du jardin. Lorsque le soleil levant enveloppa +d’un nimbe doré le promontoire empourpré, on put voir le planteur +de Malata suivre, tête nue, la courbe de la petite baie. Il échangea +quelques mots avec le maître d’équipage, puis resta près du bateau, +tout droit, les yeux fixés à terre, attendant.</p> + +<p>Il n’eut pas longtemps à attendre. Le professeur descendit le premier +dans le jardin frais et ombragé, il marchait gaillardement le long +du sentier, faisant craquer de petits coquillages. L’ombrelle accrochée +au bras, un livre à la main, il avait l’air du banal touriste, plus même +que cela n’était permis à un homme de sa distinction. Il agita de loin +la main qu’il avait libre ; mais, en se rapprochant à la vue de l’immobilité +que gardait Renouard, il ne fit pas le geste de lui serrer la main. Il +parut étudier d’un œil aigu l’aspect de cet homme qu’il avait devant lui, +puis, prenant son parti :</p> + +<p>— Nous retournons par Suez, commença-t-il d’un ton dégagé : j’ai +regardé la liste des départs. Si les zéphyrs de votre Pacifique veulent +bien se montrer modérément propices, je crois que nous sommes sûrs +d’attraper à temps le bateau pour Marseille, le 18 mars. Cela m’irait à +merveille…</p> + +<p>Puis, baissant la voix :</p> + +<p>— Mon cher et jeune ami, je vous suis profondément reconnaissant.</p> + +<p>— Et de quoi donc ? marmonna Renouard.</p> + +<p>— De quoi ? Mais, d’abord, parce que vous auriez pu nous faire +manquer le prochain bateau, n’est-il pas vrai ? Je ne vous remercie +pas de votre hospitalité. Vous ne pouvez pas vous froisser si je vous dis +même que je suis très content d’y échapper. Mais je vous ai une grande +gratitude pour ce que vous avez fait, — et pour ce que vous êtes.</p> + +<p>Il était difficile de définir la saveur de ce discours, mais Renouard +l’accueillit avec un sourire glacé et équivoque. Le professeur monta +dans l’embarcation, ouvrit son ombrelle et s’assit à l’arrière en attendant +les dames. Nulle voix humaine ne troublait le frais silence du matin, +tandis que dans le sentier s’avançait Miss Moorsom, précédant sa +tante. Quand la jeune fille fut devant Renouard, elle releva la tête :</p> + +<p>— Adieu, monsieur Renouard, dit-elle à voix basse, résolue à passer +son chemin, mais elle vit une expression si suppliante dans l’éclair bleu +de ses yeux renfoncés qu’après une imperceptible hésitation, elle posa +sa main dégantée dans la main qu’il lui tendait.</p> + +<p>— Condescendrez-vous à vous souvenir de moi ? demanda-t-il, +tandis qu’il luttait contre une émotion qui l’irritait et qui faisait rougir +ses joues et étinceler ses yeux noirs.</p> + +<p>— Voilà une étrange demande de votre part, dit-elle en accentuant +la froideur de sa voix.</p> + +<p>— Vraiment ? Impudente, peut-être ? Je ne suis pas pourtant aussi +coupable que vous le pensez. Et rappelez-vous qu’en ce qui est de moi +vous ne pourrez jamais réparer.</p> + +<p>— Réparer ? C’est vous qui ne pouvez m’offrir aucune réparation de +l’offense que vous avez faite à mes sentiments et à moi-même. Quelle +réparation pourrait d’ailleurs effacer votre odieux et ridicule complot, +injurieux dans son dessein, humiliant pour ma fierté ? Non, je ne +veux pas me souvenir de vous.</p> + +<p>D’un geste inattendu, il l’attira près de lui et, la regardant dans les +yeux avec le courage du désespoir :</p> + +<p>— Il le faudra bien… Je vous hanterai, dit-il avec assurance.</p> + +<p>Elle arracha sa main de son étreinte avant qu’il eut eu le temps de la +relâcher.</p> + +<p>Félicia Moorsom s’assit dans le canot, à côté de son père et souffla +doucement sur ses doigts meurtris.</p> + +<p>Le professeur lui lança un regard de côté : ce fut tout. Mais la sœur +du philosophe, qui était encore à terre et qui avait ouvert son face-à-main +pour regarder la scène, le laissa retomber au bout de sa chaîne qui +tinta légèrement.</p> + +<p>— Je n’ai de ma vie entendu parler aussi brutalement à une dame, +murmura-t-elle en passant devant Renouard le front haut.</p> + +<p>Lorsqu’un moment après, brusquement radoucie, elle se retourna +pour jeter un dernier adieu au jeune homme, elle ne le vit plus que de +dos, se dirigeant vers le bungalow. Elle le regarda s’éloigner, stupéfaite, +avant qu’elle aussi quittât le sol de Malata.</p> + +<p>Personne ne vint troubler Renouard dans la pièce où il s’était enfermé +pour respirer le fugitif parfum de celle qui pour lui n’existait déjà plus. +Vers la fin de l’après-midi seulement le mulâtre frappa à la porte. Il +venait dire que la <i>Janet</i> entrait dans la crique.</p> + +<p>A travers la porte, Renouard lui donna les ordres les plus inattendus. +Il fallait payer tous les boys avec l’argent qui restait dans le bureau, +et s’entendre avec le capitaine de la <i>Janet</i> pour qu’il embarquât tous +les travailleurs de l’île et les ramenât chez eux. On lui donnerait une +traite sur la maison Dunster pour le payement.</p> + +<p>Et le bungalow retomba dans un mortel silence jusqu’au lendemain +matin où le mulâtre s’en vint dire que tout avait été fait. Les boys de la +plantation étaient en train d’embarquer.</p> + +<p>Par la porte entre-bâillée une main tendit au fidèle mulâtre une feuille +de papier ; la porte se referma si vivement que Luiz fit un bond en +arrière. S’approchant du trou de la serrure, il demanda d’un ton humble :</p> + +<p>— Dois-je partir aussi, maître ?</p> + +<p>— Oui, toi aussi, tout le monde !</p> + +<p>— Le maître restera ici tout seul ?</p> + +<p>Un silence. Les yeux du mulâtre s’élargirent d’étonnement. Mais, lui +aussi, tout comme les « ignorants sauvages » de la plantation, n’était +pas fâché de quitter cette île hantée par le revenant d’un homme blanc.</p> + +<p>Il s’éloigna sans bruit du mystérieux silence qui régnait dans cette +chambre close et ce ne fut qu’au seuil du bungalow qu’il donna cours +à ses sentiments par un « tse, tse, tse » désapprobateur et attristé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XII</h3> + + +<p>Les Moorsom réussirent à ne pas manquer le paquebot, mais ils ne +purent rester que vingt-quatre heures en ville. Si bien que le sentimental +Willie ne les vit guère. Cela ne l’empêcha pas de raconter longuement, +plus tard, avec de nobles larmes dans les yeux, comment la +pauvre miss Moorsom, cette élégante et spirituelle beauté, ne retrouva +son fiancé à Malata que pour en recueillir le dernier soupir. Beaucoup +de personnes furent très touchées de cette lamentable histoire. Cela fit +le sujet de bien des conversations pendant des semaines.</p> + +<p>Mais le rédacteur en chef qui savait tout, l’ami et le partisan unique +de Renouard, voulut en savoir plus que les autres. Son incontinence +professionnelle, peut-être, l’engageait à désirer posséder une coupe +pleine d’émouvants détails. Lorsqu’il eut remarqué que la goélette de +Renouard n’avait pas quitté le port de plusieurs jours, il s’en fut à la +recherche du capitaine, pour en connaître la raison. Cet homme lui +répondit que telles étaient ses instructions. Il avait reçu l’ordre de +rester dans le port pendant un mois avant de retourner à Malata. Le +mois touchait à sa fin.</p> + +<p>— Je vous demanderai donc de me donner un passage, lui dit le +journaliste.</p> + +<p>Il débarqua à Malata, un matin, au bas du jardin, et n’y trouva que la +paix, le calme et la lumière. Les fenêtres du bungalow et les portes +étaient grandes ouvertes. Nulle trace d’être humain. Les plantes, à +foison, poussaient à l’aventure dans les champs désertés.</p> + +<p>Entraînés par ce mystère, le rédacteur et l’équipage de la goélette +battirent toute l’île pendant des heures, en appelant Renouard à tue-tête. +A la fin on organisa une battue méthodique dans les fourrés sauvages +et les ravins profonds à la recherche de son cadavre. Que s’était-il +passé ? Avait-il été assassiné par les boys ou bien avait-il, par caprice, +abandonné sa plantation en emmenant avec lui tout son monde ? On +ne pouvait conclure.</p> + +<p>Enfin, au déclin du jour, le journaliste et le capitaine découvrirent +des empreintes de sandales traversant le sable, sur la plage nord de la +baie. Suivant cette trace avec crainte, ils contournèrent l’éperon du +promontoire et là, sur une large pierre plate, trouvèrent les sandales de +Renouard, sa jaquette blanche et son sarong à carreaux, costume qu’on +savait être celui qu’il mettait pour aller se baigner. Ces objets étaient +réunis en un petit tas, et le marin, après les avoir examinés en silence, +fit cette remarque :</p> + +<p>— Les oiseaux ont plané au-dessus de ceci pendant bien des jours.</p> + +<p>— Il est allé se baigner et se sera noyé, s’écria le journaliste en +détresse.</p> + +<p>— J’en doute, Monsieur. S’il s’était noyé à un mille de la côte, son +corps aurait été ramené sur les récifs et nos barques n’ont absolument +rien trouvé nulle part.</p> + +<p>On ne découvrit rien, et la disparition de Renouard demeura, en fin +de compte, inexplicable.</p> + +<p>Le lendemain soir, à bord de la goélette qui s’éloignait, le journaliste +se retourna pour regarder une dernière fois l’île abandonnée. Un +nuage noir planait immobile au-dessus du rocher qui dominait la colline +centrale : et, sous cette ombre muette et mystérieuse, Malata s’étendait +sombre, dans la désolation menaçante du soleil couchant, comme si +elle gardait le souvenir du cœur qui s’était brisé là.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">L’ASSOCIÉ</h2> + + +<p>« Quelle histoire à dormir debout ! Voilà des années qu’en été, les +mariniers d’ici à Westport racontent ce mensonge aux touristes, cette +espèce qui se fait promener en barque, à un shilling par tête, et qui +vous pose des questions idiotes ! il faut bien leur raconter quelque +chose pour passer le temps. Connaissez-vous rien de plus bête que de +se faire tirer comme ça dans une embarcation, le long d’une plage ?… +C’est comme de boire de la mauvaise limonade quand on n’a pas soif. +Je me demande un peu quel plaisir ils y trouvent. Ils n’attrapent +même pas le mal de mer. »</p> + +<p>Un verre de bière traînait sur la table, près de son coude. Cela se +passait dans le respectable petit fumoir d’un respectable petit hôtel : +et le goût que je nourris pour les liaisons de rencontre était la raison +qui me faisait veiller assez tard en sa compagnie. Il avait de grandes +joues plates et ridées, soigneusement rasées, et une touffe épaisse de +poils blancs taillée en carré lui pendait au menton. Le balancement de +cette barbiche accentuait encore sa voix sourde : et le mépris absolu +qu’il professait pour l’espèce humaine, pour son agitation et ses moralités, +se marquait par la pose cavalière de son vaste chapeau mou, +un feutre noir à larges bords qui ne lui quittait pas la tête.</p> + +<p>Il avait l’aspect d’un vieil aventurier qui aurait pris sa retraite après +pas mal d’aventures survenues dans les plus sombres coins du monde et +fleurant peu la sainteté. J’eus pourtant toute raison de croire qu’il n’avait +jamais quitté l’Angleterre : d’une remarque fortuite qu’on +m’avait faite, j’avais cru comprendre qu’il avait eu jadis affaire avec les +navires, mais les navires dans les ports. Pour ce qui est de la personnalité, +il n’en manquait certes pas ; c’est même ce qui avait, dès l’abord, +attiré mon attention : mais il était difficile de le classer, et avant même +qu’une semaine se fût écoulée j’y renonçai, me contentant de cette +vague définition « un vieux forban fort imposant ».</p> + +<p>Par un après-midi de pluie, me sentant en proie à un terrible ennui, +j’entrai dans ce fumoir. Il était assis, figé dans une immobilité absolue +et impressionnante, à la manière d’un fakir. Je me pris à me demander +quelles pouvaient bien être les relations d’un homme de cette sorte, son +milieu, ses opinions, ses conceptions morales, ses amis et même sa +femme, lorsqu’à ma grande surprise, d’une voix sourde et marmonnante, +il entama la conversation.</p> + +<p>Je dois dire que depuis qu’on lui avait raconté que j’écrivais des histoires, +il s’était mis le matin à accueillir ma présence avec une sorte de +vague grognement.</p> + +<p>Il était naturellement taciturne. Il y avait comme une sorte de +grossièreté dans ses phrases hachées. Il me fallut quelque temps +pour découvrir que ce qu’il voulait savoir était la façon dont on s’y +prend pour publier des contes dans les revues.</p> + +<p>Que dire à un homme de ce genre ? Mais je m’ennuyais à périr : +le temps persistait à se montrer impraticable, et je résolus de me +montrer aimable.</p> + +<p>— Alors vous fabriquez ces histoires-là vous-même. Comment +diable ça vous vient-il dans la tête ? grommela-t-il.</p> + +<p>Je lui expliquai que, d’habitude, on avait une suggestion pour écrire +un conte.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que cela.</p> + +<p>— Eh bien, par exemple, lui dis-je, je me suis fait promener en +barque l’autre jour, au delà des rochers. Le marinier m’a parlé d’un +naufrage sur ces mêmes roches, il y a environ vingt ans. Cela peut +servir de canevas pour un bout d’histoire, une description principalement, +avec un titre comme <i>Dans la Manche</i>, par exemple.</p> + +<p>Ce fut alors qu’il s’en prit aux mariniers, et aux touristes qui écoutent +leurs histoires. Sans qu’un seul muscle de son visage bougeât, il lança +vigoureusement le mot : « Idiotie », sorti des profondeurs de sa poitrine, +et reprit son marmonnement rauque et entrecoupé. « … regardent +ces stupides rochers, hochent leurs stupides têtes (les touristes, je +présume). Qu’est-ce qu’ils pensent donc que c’est, un homme, un sac +de papier rempli de vent ou quoi ? qui crève comme cela quand on +tape dessus. Fichue bête d’histoire ! Belle suggestion, oui… un mensonge ! »</p> + +<p>Il faut se représenter ce forban sculptural auréolé du feutre noir +de son chapeau, vous sortant tout cela comme un vieux chien qui +grogne de temps à autre, et avec la tête droite et les yeux fixes.</p> + +<p>— Après tout, m’écriai-je, même si c’est faux, c’est tout de même une +suggestion qui me permet de voir ces rochers, cette tempête dont ils +parlent, le lourd déferlement des flots, etc., etc., dans leurs rapports +avec l’humanité. Le combat contre les forces de la nature, et son effet +sur quelqu’un au moins, comment dirais-je, d’exalté.</p> + +<p>Il m’interrompit, et d’un ton agressif :</p> + +<p>— Est-ce que la vérité pourrait vous servir à quelque chose ?</p> + +<p>— Je n’oserais pas l’affirmer, repris-je prudemment. On dit que la +vérité est encore plus étrange que la fiction.</p> + +<p>— Qui est-ce qui dit cela ?</p> + +<p>— Ma foi, personne en particulier.</p> + +<p>Je me tournai vers la fenêtre, car l’individu m’agaçait avec son bras +immobile sur la table. Je crois bien que ce fut mon attitude impolie +qui le décida à se lancer dans un discours relativement long.</p> + +<p>— Avez-vous jamais vu des bêtes de rochers comme ça ? Comme des +raisins dans une tranche de pudding froid.</p> + +<p>Je les regardai. Un acre, ou plus, de points noirs éparpillés parmi +les ombres gris-acier de la mer unie, sous l’uniforme brouillard gris +et vaporeux ; et, à un endroit, une tache informe plus claire : la blancheur +voilée de la falaise qui se dégageait comme un rayonnement diffus +et mystérieux. C’était un tableau délicat et singulier, quelque chose +d’expressif, d’impressionnant et de désolé tout ensemble, une symphonie +en gris et noir, un vrai Whistler.</p> + +<p>Mais ce qui suivit, dit par la voix dans mon dos, me fit retourner. +Elle grognait son mépris pour toute association possible avec les flots +rugissants, d’un ton énergique et concis, puis poursuivit :</p> + +<p>— Moi, pas si bête !… quand je regarde ces rochers là-bas… ça me +rappelle plutôt un bureau… J’avais l’habitude d’y entrer quelquefois, +dans le temps… un bureau à Londres… dans une de ces petites rues +derrière la gare de <span lang="en" xml:lang="en">Cannon street</span>…</p> + +<p>Il s’exprimait délibérément, d’une façon non pas saccadée, mais +fragmentaire, parfois blasphématoire.</p> + +<p>— C’est un rapprochement plutôt éloigné, observai-je.</p> + +<p>— Un rapprochement ! Le diable soit de vos rapprochements. Ce +fut un hasard.</p> + +<p>— Cependant, dis-je, un hasard possède des rapprochements avec +des événements antérieurs et ultérieurs qui, si on peut les développer…</p> + +<p>Tout immobile qu’il était, il paraissait prêter une oreille attentive.</p> + +<p>— Ah ! oui ! développer. C’est peut-être ça que vous pouvez faire, +n’est-ce pas ? Ça n’a rien à voir avec la mer, mais vous pouvez la faire +sortir de votre tête, si ça vous plaît.</p> + +<p>— Bien sûr, si c’est nécessaire, dis-je. Quelquefois il faut tirer un tas +de choses de sa tête, quelquefois rien. Je veux dire que l’histoire n’en +vaut pas la peine : tout ça dépend.</p> + +<p>Cela m’amusait de lui parler ainsi. Il manifestait clairement que, +à son avis, les romanciers couraient après leur argent, de même que +le reste des gens qui vivent de leurs facultés, et que c’était extraordinaire +de voir jusqu’où peuvent aller des gens qui courent après l’argent… +quelques-uns, du moins.</p> + +<p>Il fit une sortie contre la vie maritime : une stupide sorte d’existence, +selon lui. Pas d’occasions, pas d’expériences, nulle variété, rien ! Des +gens de valeur en sont sortis, il l’admettait. Mais pas plus faits pour +réussir dans le monde que pour voler dans les airs. Des enfants ! Ainsi, +le capitaine Harry Dunbar. Un bon marin. Grande réputation comme +capitaine… Gros homme, des favoris courts et grisonnants, belle figure, +forte voix. Un brave garçon, mais pas plus à la coule de la fausseté +humaine qu’un bébé.</p> + +<p>— C’est le capitaine du <i>Sagamore</i> dont vous parlez ? dis-je enhardi.</p> + +<p>Après un méprisant « bien sûr », il sembla fixer du regard, sur le mur, +la vision de ce bureau dans <span lang="en" xml:lang="en">Cannon street</span>, tout en grognant et en mâchonnant +une description par lambeaux, et en levant de temps à autre +le menton, comme si la colère le prenait.</p> + +<p>C’était, d’après la description qu’il m’en fit, un modeste bureau, +louche pas le moins du monde, mais un peu à l’écart dans une petite +rue qui, depuis, a été rebâtie de bout en bout. La septième porte, après +le café du <i lang="en" xml:lang="en">Cheshire Cat</i>, sous le pont du chemin de fer. « C’est là que je +prenais d’habitude mon déjeuner quand mes affaires m’appelaient dans +la Cité. Cloete y venait boire une chope et plaisanter avec la servante. +Il n’avait pas besoin d’en dire long pour cela. Rien qu’à la façon dont +il faisait étinceler son lorgnon vers vous et contorsionnait sa bouche +épaisse, cela suffisait pour vous faire rire avant même qu’il eût commencé +à débiter une de ses histoires. Un drôle de type. Cloete. +<i>C-l-o-e-t-e, Cloete</i>.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il était, Hollandais ? demandai-je, ne voyant absolument +pas ce que tout cela avait à faire avec les mariniers de Westport, +les touristes de Westport, et la façon dont ce vieil individu les considérait +comme des menteurs et des imbéciles.</p> + +<p>— Le Diable seul le sait ! grogna-t-il (les yeux fixés sur le mur +comme s’il ne voulait pas perdre un seul mouvement d’une vue cinématographique). +Il ne parlait jamais qu’anglais. La première fois que je +le vis, il sortait d’un navire dans le bassin, un navire qui venait des +États-Unis, un navire à passagers. Il me demanda si je connaissais un +petit hôtel dans les environs. Il avait besoin d’être tranquille et avait à +faire par là pendant quelques jours. Je l’ai conduit à un hôtel, chez des +amis à moi… Une autre fois, dans la Cité. « Eh ! là-bas ! Vous êtes +bien obligeant : venez donc prendre un verre. » Il se mit à me parler +énormément de lui, et de ses années aux États-Unis. Toutes sortes +d’affaires un peu partout, là-bas. Avec des marchands de spécialités +pharmaceutiques aussi. Des voyages ! Il rédigeait des annonces et +tout ce qui s’ensuit. Il me raconte des histoires drôles. Un type bien +planté, dégingandé. Des cheveux noirs dressés sur la tête, comme une +brosse, une figure longue, de longs bras, de longues jambes, un lorgnon +miroitant, une amusante façon de parler à voix basse… Vous +voyez cela d’ici ?</p> + +<p>J’acquiesçai, mais du diable s’il y prenait garde.</p> + +<p>— Je n’ai jamais autant ri de ma vie. Ce bougre-là vous aurait fait +rire en vous racontant comment il avait écorché son propre père. +Il en était capable d’ailleurs. Un homme qui a été dans le commerce +des spécialités pharmaceutiques doit être prêt à tout, depuis pile ou +face jusqu’au crime avec préméditation. Voilà un bout de vérité pour +vous, en passant. Ils se moquent de tout, ils croient qu’ils peuvent +tout faire disparaître et se disculper de tout… Le monde entier +est leur proie… Un homme d’affaires, en outre, ce Cloete. Il vous revint +avec quelques centaines de livres, cherchant quelque chose à faire, d’un +genre tranquille. « Rien ne vaut le vieux pays, somme toute », me dit-il… +Et nous nous quittons là-dessus, moi m’étant flanqué plus de verres +qu’à mon habitude.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, six mois, peut-être, à peu près, je me +cogne sur lui dans le bureau de M. George Dunbar. Oui, le bureau en +question. C’était assez rare que je… Mais il y avait une partie d’un +chargement à lui dans un bateau, au dock, à propos duquel il me +fallait causer avec M. George. Et voilà que je vois Cloete qui sort de +la pièce du fond, des papiers à la main… Associé. Vous comprenez ?</p> + +<p>— Ah, oui, dis-je, les quelques centaines de livres.</p> + +<p>— Et aussi sa langue, grommela-t-il. N’oubliez pas cette langue-là. +Quelques-unes de ses histoires ont dû éclairer un peu George Dunbar +sur la compréhension des affaires.</p> + +<p>— Un garçon persuasif, suggérai-je.</p> + +<p>— Hum ! Vous arrangerez cela à votre façon. Bon ! Associé. George +Dunbar met son chapeau haute-forme et me prie d’attendre un moment. +George avait toujours l’air de gagner des mille et des cents par an, un +gandin de la Cité… « Allons, mon vieux. » Et les voilà qui sortent, lui +et le capitaine Harry ; une affaire chez un avoué au tournant de la rue. +Le capitaine Harry, quand il était en Angleterre, avait l’habitude de +venir au bureau de son frère régulièrement à midi. Il s’asseyait dans un +coin, comme un petit garçon bien sage, lisait les journaux et fumait +sa pipe… Des frères modèles. Deux pigeons ! « Je m’occupe de la +partie <i>fruits conservés</i> dans la boutique », me dit Cloete. Il me tient une +conversation dans ce genre-là. Puis, de fil en aiguille : « Quel genre de +vieillerie est-ce ce <i>Sagamore ?</i> Le plus beau bateau qui soit, hein ? +Tous les bateaux sont bons pour vous, naturellement, vous en vivez ! +Je vais vous dire. Je voudrais mettre mon argent plutôt dans un vieux +bas, assurément.</p> + +<p>Mon homme reprit haleine, et je remarquai que sa main, jusqu’alors +posée nonchalamment sur la table, se referma lentement. De la +part de cet homme immuable, ce fut effrayant et de mauvais augure ; +quelque chose comme le geste du Commandeur.</p> + +<p>— Ainsi déjà à cette époque, remarquez, grommela-t-il.</p> + +<p>— Mais, dites-moi, interrompis-je, le <i>Sagamore</i> appartenait à +Mundy et Rogers, à ce qu’on m’a dit.</p> + +<p>Il grogna dédaigneusement. — Le diable soit des mariniers, ils n’y +connaissent rien. Il portait le pavillon de la maison. C’est autre chose. +Une faveur. Voilà ce que c’était. Quand le vieux Dunbar mourut, le +capitaine Harry commandait déjà sur un bateau de chez eux. George +lâche la banque où il était employé, pour faire son chemin avec ce +qui lui revenait du vieux. George était débrouillard. Il commença par +faire du magasinage, puis deux ou trois autres choses à la fois : de la +pâte de bois, des fruits conservés, et ainsi de suite. Et le capitaine Harry +lui confie sa part pour faire marcher l’affaire… « J’ai tout ce qu’il +me faut avec mon navire », dit-il… Mais voilà que Mundy et Rogers +se mettent à vendre tous leurs bateaux à des étrangers, et qu’ils se +fourrent dans la navigation à vapeur. Le capitaine Harry en devient +tout à fait embêté : perdre son commandement, lâcher un navire +qu’il aimait ; tout à fait découragé. Juste à ce moment, voilà que les +frères ramassent un peu d’argent, une vieille femme qui meurt, ou +quelque chose dans ce genre. Un petit magot. Alors le jeune George +dit : « Nous avons, à nous deux, de quoi acheter le <i>Sagamore</i>. » « Mais +tu vas avoir besoin de plus d’argent pour ton affaire », s’écrie le capitaine +Harry, et l’autre se met à rire : « Mon affaire va très bien. Je puis +sortir et ramasser une poignée de louis pendant le temps que tu tires +une pipe, mon vieux… » Mundy et Rogers se montrèrent très aimables +en cette occasion : « Mais certainement, capitaine, et nous agirons, si +vous voulez, pour votre compte comme si le bateau était encore à nous. » +Dans ces conditions, vous pensez, si c’était un bon placement que +d’acheter ce bateau, oui ! à cette époque !</p> + +<p>La façon dont il tourna légèrement la tête vers moi équivalait à la +manifestation d’un violent sentiment chez un autre homme.</p> + +<p>— Tout cela, vous le pensez, se passa bien avant que Cloete ne +survînt, murmura-t-il.</p> + +<p>— Oui, je comprends, dis-je. Nous disons généralement : « Quelques +années passèrent… », c’est plus vite fait.</p> + +<p>Il me considéra un moment, en silence, d’un regard inexprimable +comme absorbé dans la pensée de ces années dont on faisait si bon +marché ; c’était aussi ses propres années, les années avant et les années +(pas si nombreuses) après que Cloete était entré en scène. Quand +il se fut remis à parler, je remarquai son intention de bien me faire +sentir, à travers sa manière obscure et emphatique, l’influence qu’avaient +exercée sur George Dunbar un long commerce avec les principes de +morale facile de Cloete, le don de persuasion sans scrupules de celui-ci +(drôle de type) et sa disposition aventureusement insouciante. Il +désirait me voir bien insister sur ce point-là et je l’assurai que c’était +tout à fait en mon pouvoir. Il désirait aussi que je comprisse bien que +l’affaire de George avait des hauts et des bas (l’autre frère, pendant ce +temps-là, voyageait tranquillement, de côté et d’autre, si bien) que +parfois les fonds manquaient : ce qui l’inquiétait plutôt, car George +avait épousé une jeune femme pas mal dépensière. Cloete était, d’une +façon générale, assez anxieux à ce sujet. Et justement il courait dans la +Cité après un homme qui travaillait dans les spécialités (l’ancien commerce +de ce bougre-là) et qui y réussissait ; mais qui, avec un capital +de quelques vingtaines de mille susceptible d’être dépensé à pleines +mains en annonces, pourrait amener son affaire à être d’un bien meilleur +rapport qu’une mine d’or. Cloete se monta le bourrichon à l’idée +des perspectives d’une pareille affaire, il s’y connaissait très suffisamment. +Je compris que l’associé de George était très agité à l’idée de +cette chance unique.</p> + +<p>Chaque jour, vers onze heures, le voilà donc au bureau de George, +et il lui rabat les oreilles de cette chanson jusqu’à ce que George grince +des dents de rage : « Ça suffit ! A quoi cela sert ? Pas d’argent ! A peine +de quoi continuer : pas question de dépenser des milliers de francs en +publicité. » Il n’ose pas proposer à son frère de vendre le navire. Il +ne voulait même pas y penser. Cela l’obsède à fond. C’était comme si +la fin du monde arrivait. Et sûrement pas pour une affaire de ce genre !… +« Pensez-vous que ce serait une escroquerie », demande Cloete, en se +tortillant la bouche ? George reconnaît que non, et qu’il lui faudrait +être un âne bâté pour le croire, après toutes ces années passées dans les +affaires.</p> + +<p>Cloete le regarde sévèrement. Jamais pensé à <i>vendre</i> le navire. Il +faut compter que cette vieille coque de noix ne donnerait pas la moitié +de la valeur assurée par le temps qui court. Voilà George hors de lui. +Que signifient alors ces plaisanteries idiotes, à propos de l’armement, +depuis trois semaines. Il en a assez, à la fin !</p> + +<p>Le voilà dans une fureur à en avoir la bave à la bouche. Cloete ne se +démonte pas… « Je ne suis pas un âne bâté non plus, dit-il lentement. +Il n’y a pas besoin de vendre notre vieux <i>Sagamore</i>. Cette vieille chose +a seulement besoin d’un coup de tomahawk (il paraît que le nom de +<i>Sagamore</i> veut dire chef indien ou quelque chose d’approchant. La +figure de proue était un sauvage à moitié nu avec des plumes à l’oreille +et une hache à la ceinture). Un coup de tomahawk », dit-il.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demande George… « Faire +naufrage ; cela peut s’arranger en toute sécurité, continue Cloete, votre +frère aurait alors sa part de l’assurance. Il n’y a pas besoin de lui dire +exactement pourquoi. Il pense que vous êtes l’homme d’affaires le +plus débrouillard qu’on ait jamais vu. Vous faites sa fortune par la +même occasion… » George crispe de rage ses deux mains sur son +bureau… « Vous croyez que mon frère est un homme à couler son +navire exprès. Je n’oserais même pas penser une chose pareille dans la +même pièce que lui : le plus brave garçon qui soit au monde… » « Ne +faites pas tant de bruit, dit Cloete, on va vous entendre de dehors », et +il lui dit que son frère est le modèle embaumé de toutes les vertus, mais +que tout ce qu’il faut, c’est le décider à rester à terre pendant un voyage : +« Un congé, un peu de repos, pourquoi pas ? En fait, j’ai quelqu’un +en vue, pour ce genre d’affaires », chuchote Cloete.</p> + +<p>Voilà mon Georges presque suffoqué… « Ainsi vous pensez donc +que je suis de cette espèce, vous me croyez capable, moi ! Pour qui +me prenez-vous ?… » Il en perd presque la tête ; cependant Cloete ne +se démonte pas, il devient seulement un peu pâle autour des narines. +« Je vous prends pour un homme qui sera diantrement à sec, avant qu’il +soit longtemps… » Qu’est-ce que vous avez à vous indigner ? Est-ce +que je vous demande de voler la veuve et l’orphelin ? Eh ! mon cher, +le Lloyd est une corporation, cela ne fera mourir personne de faim. Ils +sont au moins quarante qui ont assuré votre stupide navire. Personne +n’en sera affamé ni refroidi pour cela. Ils prennent tous les risques +en considération. Tous, je vous dis… »</p> + +<p>Un entretien de ce genre ! hum !</p> + +<p>George, trop déconcerté pour pouvoir parler, murmure seulement +en agitant les bras. C’est si soudain, vous comprenez. L’autre, tout en +se chauffant le dos au feu, continue. L’affaire de pâte de bois à deux +doigts de la faillite. Le commerce des fruits conservés au bout de son +rouleau… « Vous avez peur, dit-il, mais la loi n’est faite que pour faire +peur aux imbéciles… » Et il lui explique comment on pourrait couler le +navire en toute sécurité au loin. Des primes payées depuis tant, tant +d’années. Ça n’éveillerait pas le moindre soupçon. Et puis, zut, après +tout. Il faut bien qu’un navire finisse un jour ou l’autre.</p> + +<p>— Je n’ai pas peur, dit George Dunbar, je suis indigné.</p> + +<p>Cloete bouillait de rage au fond de lui-même. La chance de toute sa +vie, sa chance. Et il reprit doucement : « Votre femme sera beaucoup +plus indignée encore quand vous lui demanderez de quitter votre jolie +maison et de vous entasser dans deux pièces sur une cour, avec les +enfants aussi peut-être… »</p> + +<p>George n’avait pas d’enfants. Marié depuis deux ans environ. Il +souhaitait vivement un enfant ou deux. Il se sent plus déconcerté que +jamais. Il parle de leur garder un honnête homme pour père, et ainsi de +suite. Cloete grimace : « Hâtez-vous avant qu’ils n’arrivent et ils auront +un père riche, et personne ne s’en portera plus mal. C’est le bon de la +chose. »</p> + +<p>George se met presque à pleurer. Je crois bien qu’il pleurait à ses +moments perdus. Des semaines se passèrent. Impossible de se fâcher +avec Cloete. Il ne pouvait le rembourser de ses quelques milliers de +francs : et puis, il était habitué à l’avoir avec lui. C’était un faible, ce +George, Cloete était généreux d’ailleurs… « Ne vous occupez pas de +ma petite somme. Naturellement, elle sera perdue quand vous serez +obligé de fermer boutique ; mais tant pis », dit-il… Et puis il y avait +la jeune femme de George. Quand Cloete dînait chez eux, l’animal se +mettait en tenue de soirée, la petite femme aimait cela… « M. Cloete, +l’associé de mon mari : un homme si intelligent, un homme du monde, +et si amusant… » Quand il dîne chez eux, et qu’ils sont seuls : « Oh, +M. Cloete, je voudrais tant que George pût faire en sorte d’améliorer +notre avenir. Notre situation est vraiment si médiocre… » Et Cloete +sourit mais ne s’étonne pas, parce qu’il a fourré lui-même toutes ces +idées dans cette petite tête sans cervelle… « Ce dont votre mari a besoin, +c’est d’esprit d’entreprise, d’un peu d’audace. Vous devriez l’encourager +davantage, M<sup>me</sup> Dunbar… » C’était une extravagante et sotte petite +personne. Elle avait poussé George à prendre une maison à Norwood. +Ils dépensent bien plus que des gens qui sont dans une situation supérieure +à la leur. Je l’ai vue une fois ; robe de soie, jolies bottines, plumes +et parfums, un visage rose : mieux pour le promenoir de l’Alhambra que +pour un foyer honnête, il m’a semblé. Mais il y a des femmes qui vous +mettent diablement la main sur un homme.</p> + +<p>— Oui, certes, répondis-je, même quand l’homme est le mari.</p> + +<p>Ma femme, me déclara-t-il alors d’un ton solennel, et bizarrement +grave, aurait pu m’enrouler autour de son petit doigt. Je ne m’en suis +aperçu que lorsqu’elle n’a plus été là. Hélas ! Mais c’était une femme +de bon sens, tandis que ce gibier-là aurait pu faire le trottoir, et c’est +tout ce que je puis dire… Vous vous la représentez vous-même, dans +votre tête ; vous devez connaître le genre.</p> + +<p>— Soyez tranquille, lui dis-je.</p> + +<p>— Hum, grommela-t-il d’un air de doute, puis, reprenant son +intonation dédaigneuse : Un mois plus tard, environ, le <i>Sagamore</i> +rentre de sa campagne. Tout va gaiement pour commencer… « Eh +bien, mon vieux George. » « Ah ! Harry, mon vieux… » Mais voilà que +le capitaine Harry trouve que son débrouillard de frère n’a pas l’air +très en train. George à l’air de moins en moins bien. Il ne peut se +débarrasser de l’idée de Cloete. Cela ne lui démord pas de la tête… +« Rien de fâcheux ? tout va bien ? » Le capitaine Harry toujours anxieux. +« Les affaires marchent. Tout à fait bien. Beaucoup d’affaires et de +bonnes… » Naturellement le capitaine Harry le croit aisément. Et il se +met à taquiner son frère gentiment, comme toujours, sur le fait de +rouler sur l’or. George sent sa chemise lui coller au dos, et une colère +lui vient contre le capitaine. « Imbécile, se dit-il. Rouler sur l’or, ma +foi oui. » Et il se dit, tout d’un coup : « Pourquoi pas ?… » Parce que +l’idée de Cloete lui a mis le grappin sur l’esprit.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, il faiblit, et dit à Cloete : « Cela vaudrait +peut-être mieux de vendre. Est-ce qu’on ne pourrait pas en dire un +mot à mon frère ? » Et Cloete lui explique encore pour la vingtième +fois pourquoi cela ne servirait à rien de vendre, en tout cas. Non. Le +<i>Sagamore</i> a besoin d’un bon coup de tomahawk, comme il disait, +pour ménager les sentiments de George, probablement. Mais chaque +fois qu’il disait ce mot, George frissonnait… « J’ai sous la main un +homme qui ferait tout à fait l’affaire : il fera la chose pour cinq cents +livres, et encore il sera trop heureux de l’occasion », dit Cloete… A ce +propos George ferme les yeux, mais en même temps il réfléchit. Quelle +blague ! Il n’y a pas un homme capable de cela, et même s’il y en avait +un serait-il assez sûr ? savoir ?…</p> + +<p>Et Cloete ne cesse de plaisanter là-dessus. Il ne pouvait jamais parler +de quoi que ce soit, sans vous donner la sensation de plaisanter. +« Maintenant, dit-il, je sais que vous êtes un homme plein de moralité. +La moralité c’est surtout de la peur, et je pense que vous êtes l’homme +le plus peureux que j’aie jamais rencontré dans mes voyages. Eh +quoi ! cela vous fait peur de parler à votre frère ? Cela vous fait peur +d’ouvrir la bouche quand il y a pour nous toute la perspective d’une +fortune ?… » Là-dessus, voilà George qui bondit : Non, il n’a pas peur ; +il va lui parler. Il se met à frapper du poing sur le bureau. Et Cloete lui +tape sur l’épaule… : « Nous serons bientôt des gens riches », dit-il.</p> + +<p>Mais la première fois que George Dunbar essaye de parler au capitaine +Harry, le cœur lui tombe dans les bottes. Le capitaine se met à +rire à l’idée de rester à terre. Il ne veut pas prendre de congé, bien +sûr que non : mais Jane a envie de rester en Angleterre pendant ce +voyage. Aller un peu aux environs et voir des gens de sa famille. Jane +était la femme du capitaine : une femme aimable au visage rond. +George y renonce pour cette fois : mais Cloete ne lui donne pas de +cesse. Il essaie encore : et le capitaine fronce les sourcils. Il les fronce +d’étonnement. Il n’y comprend rien. Il ne lui est jamais venu à l’idée +de vivre loin du <i>Sagamore</i>.</p> + +<p>— Ah ! dis-je, maintenant je comprends.</p> + +<p>— Non, pas du tout, grogna mon homme en tournant vers moi un +regard sombre et dédaigneux.</p> + +<p>— Je vous demande pardon, murmurai-je.</p> + +<p>— Hum. Ça va bien. Le capitaine Harry prend un air rébarbatif +et George se sent tout chiffonné au fond de lui-même… « Il lit dans +mon esprit », se dit-il… Naturellement, il n’en était rien, mais George +alors avait peur de son ombre. Il essaie en même temps de se dégager de +Cloete. Il donne à entendre à son associé que son frère a à moitié l’idée +de faire l’essai d’un séjour à terre, et ainsi de suite. Et Cloete attend +en se rongeant les ongles : et dans quelle impatience ! Cloete avait +vraiment trouvé un homme pour faire la chose. Croyez-le si vous voulez, +il l’avait trouvé dans la pension même où il logeait, dans les abords de +<span lang="en" xml:lang="en">Tottenham Court Road</span>. Il avait remarqué, en bas, un individu, à moitié +pensionnaire, flânant la plupart du temps dans la partie la plus sombre +du passage : une sorte de monsieur de la maison, un personnage furtif. +Yeux noirs, figure blême. La patronne, une veuve, elle le disait du +moins, avait toujours à la bouche : « M<sup>r</sup> Stafford, M<sup>r</sup> Stafford par ci, +M<sup>r</sup> Stafford par là… » Toujours est-il qu’un soir Cloete emmène notre +homme prendre un verre. Cloete passait la plupart de ses soirées dans +un bar. Pas un ivrogne pourtant ; mais besoin de compagnie. Il aimait +à causer avec toutes sortes de gens, simple habitude, la mode américaine.</p> + +<p>Voilà donc Cloete qui vous emmène cet homme encore plusieurs fois. +Pas un compagnon très amusant pourtant. Pas grande conversation. +Il s’assied tranquillement, il boit ce qu’on lui donne, les yeux à moitié +fermés, il parle comme une sorte de sainte-nitouche… « J’ai eu des +malheurs », qu’il dit. La vérité, c’est qu’on l’avait fichu à la porte d’une +grosse maison d’armement pour sa mauvaise conduite : rien qui pût +porter atteinte à son certificat, vous comprenez, et il s’était laissé dégringoler +facilement. Cela lui plaisait, je crois. Tout plutôt que travailler. +Il vivait aux crochets de la veuve qui tenait la pension.</p> + +<p>— C’est presque incroyable, me hasardai-je de dire. Un capitaine +au long cours, dites-vous ?</p> + +<p>— Oui. J’en ai connu conducteurs d’omnibus, grogna-t-il avec +mépris. Oui. Se balançant sur la plate-forme, près de la courroie et +criant : « quat’sous jusqu’au bout ». La boisson ! Mais ce Stafford était +d’une autre espèce. L’enfer est plein de Stafford de ce genre-là. Cloete +se moquait un peu de lui et alors on voyait poindre une lueur mauvaise +dans les yeux à moitié fermés du type. Mais Cloete était généralement +aimable avec lui. Cloete était un type capable d’être aimable avec un +chien galeux. En tout cas, l’homme s’habitua à aller prendre un verre +avec lui, et de temps à autre Cloete lui donnait une pièce, car la veuve +laissait M<sup>r</sup> Stafford à court d’argent de poche. Presque chaque jour, +il y avait des scènes dans le sous-sol…</p> + +<p>Le fait que l’individu était un marin fut ce qui mit dans la tête de +Cloete l’idée de se débarrasser du <i>Sagamore</i>. Il se met à l’étudier, pense +qu’il y a en lui assez de diable pour se laisser tenter, et un soir il lui en +parle… « Dites-moi, je pense que vous ne voudriez pas retourner à la +mer, pour quelque temps… » L’autre ne lève même pas les yeux, et +dit que vraiment cela n’en vaut pas la peine pour le maigre salaire qu’on +en tire… « Oui, bien sûr, mais que diriez-vous d’un salaire de capitaine +pour une fois, et deux cents livres de plus si vous êtes forcé de rentrer +sans le bateau. Des accidents peuvent arriver », dit Cloete… « Oh, +bien sûr », fait ce Stafford ; et il continue à siroter son verre, comme si +tout cela lui était bien égal.</p> + +<p>Cloete le presse un peu ; mais l’autre observe, insolent et d’un air +nonchalant : « Voyez-vous, il n’y a pas d’avenir dans une affaire comme +ça, n’est-ce pas ?… » « Oh ! non, dit Cloete. Assurément pas. Je ne +peux pas dire qu’il y ait là de l’avenir, pour vous. C’est une affaire une +fois pour toutes. Eh bien, à combien estimez-vous votre avenir ? » +demande-t-il… Et voilà notre homme plus indifférent que jamais, à +demi endormi. M’est avis que le bougre était trop paresseux pour s’en +soucier. Tricher plus ou moins aux cartes, tirer sa subsistance d’une +femme ou d’une autre, à coup de câlineries ou de menaces, c’était +plutôt son genre. Cloete l’engueule à voix basse. Tout cela au bar du +<i lang="en" xml:lang="en">Horse Shoe</i>, dans <span lang="en" xml:lang="en">Tottenham Court Road</span>. +Finalement, ils se mettent +d’accord, au-dessus d’un second whisky chaud, pour cinq cents livres +comme prix d’un coup de tomahak au <i>Sagamore</i>.</p> + +<p>Une semaine ou deux se passe. Le type se balade dans les parages +de la maison comme si de rien n’était, et Cloete commence à douter +qu’il songe vraiment à entreprendre l’affaire. Mais un jour, il arrête +Cloete à la porte, et toujours les yeux baissés : « Quoi de neuf pour cet +emploi que vous vouliez me donner ? » demande-t-il… Probable qu’il +avait joué un plus sale tour que de coutume à la femme, qu’il s’attendait +à des embêtements et à être fichu à la porte, pour sûr. Voilà Cloete +satisfait. George avait tellement lanterné à ce sujet devant lui qu’il +considérait l’affaire comme dans le sac. Et il dit : « Oui, il est temps que +je vous présente à mon ami. Mettez votre chapeau et allons-y… »</p> + +<p>Ils s’amènent tous les deux dans le bureau ; George qui était assis +à sa table se lève comme pris de panique et les regarde. Il voit un gros +individu, avec une sorte de belle figure douteuse, des yeux lourds à +moitié fermés, un pardessus court de couleur noisette, un chapeau melon +râpé, des mouvements précautionneux. Et il se demande : « C’est donc +ça l’aspect d’un tel homme. Non, cela ne se peut pas… » Cloete fait la +présentation, et l’homme se retourne pour regarder la chaise avant de +s’y asseoir. « Un homme tout à fait compétent », poursuit Cloete. L’homme +ne dit mot, reste assis parfaitement tranquille. Et George ne peut +articuler un mot, la gorge trop sèche. Alors, il fait un effort : « H’m, +H’m. Oui, oui, malheureusement, désolé de vous désappointer. Mon +frère a fait d’autres arrangements, il ira lui-même. »</p> + +<p>L’homme se lève, tenant toujours les yeux à terre comme une jeune +fille modeste, et doucement, sans dire un mot, sort du bureau. Cloete +se prend le menton dans la main et se mord tous les doigts ensemble. +Georges sent son cœur cesser de battre et il parle à Cloete… « Ce n’est +pas possible. Comment cela se pourrait-il ? Aussitôt le bateau perdu, +Harry verrait clair. C’est un homme à aller lui-même trouver les +assureurs avec ses soupçons. Et il aurait le cœur brisé à mon sujet. +Comment pourrais-je lui faire cela ? Il n’y a que nous deux dans +le monde qui nous aimions comme cela… »</p> + +<p>Cloete proféra un abominable juron, sursauta, et se précipita dans +son bureau où George l’entendit bousculer les objets autour de lui… +Au bout d’un moment il alla à la porte et dit d’une voix tremblante : +« Vous me demandez une chose impossible. » Cloete était tout prêt +à s’élancer comme un tigre et à le déchirer, mais il ouvrit la porte un +peu plus et dit doucement : « Question de cœur, le vôtre n’est guère +plus gros que celui d’une souris, permettez-moi de vous le dire… » +Mais George s’en moque, plus de fardeau sur le cœur, en tout cas. Et +juste à ce moment le capitaine Harry entre… « Eh bien, mon vieux +George, je suis un peu en retard, que dirais-tu d’une côtelette au <i>Cheshire</i> +maintenant ?… » « Cela me va, mon vieux… » Et ils sortent pour +aller déjeuner ensemble. Cloete ce jour-là ne peut rien manger.</p> + +<p>George se sent un autre homme, pendant un moment ; mais tout +à coup, voilà le Stafford en question qui commence à rôder dans la rue, +devant la porte. La première fois que George le voit, il croit s’être +trompé. Mais non ; la seconde fois qu’il sort il le voit se défiler de l’autre +côté de la rue. Cela rend George très nerveux ; mais il lui fallait bien +sortir pour ses affaires ; et lorsque l’individu traverse la rue, il l’évite ; +il l’évite une fois, deux fois, trois fois ; mais à la fin il le trouve collé +à sa propre porte. « Que voulez-vous ? » dit-il en essayant de paraître +furieux.</p> + +<p>Il paraît qu’il y avait eu du grabuge dans le sous-sol de la pension ; +et la veuve, folle de jalousie, s’était déchaînée contre lui jusqu’à parler +de prévenir la police. Cela, M<sup>r</sup> Stafford ne voulait pas en entendre +parler ; il avait donc filé comme un lièvre, et il se trouvait maintenant +sur le pavé, ni plus ni moins, à dire vrai. Cloete avait l’air si peu +aimable quand il allait et venait qu’il n’avait pas eu le courage de +l’accoster ; mais George lui semblait d’un genre plus abordable. Il +serait heureux d’avoir une livre, n’importe quoi. « J’ai eu des malheurs », +dit-il, d’un ton discret qui effrayait plus George que ne l’eût +fait une scène violente… » « Veuillez considérer l’étendue de ma déception », +dit-il…</p> + +<p>George, au lieu de lui dire d’aller au diable, perd la tête. « Je ne vous +connais pas. Que voulez-vous ? » crie-t-il, et il se précipite en haut chez +Cloete… « Vous voyez ce qui arrive, dit-il en haletant, nous voilà +maintenant à la merci de ce chenapan… » Cloete tente de lui démontrer +que l’homme ne peut rien faire, mais George pense qu’on peut faire +du scandale avec tout cela, en tout cas. Il dit qu’il ne peut vivre avec +cette horrible obsession. Cloete allait se mettre à rire. Comme s’il n’en +avait pas plein le dos de tout cela. Mais tout à coup une pensée le frappe +et il change de ton… « Mais oui. Peut-être. Je vais descendre et le renvoyer +pour commencer… » Il revient. « Il est parti. Mais peut-être +avez-vous raison. L’homme est à la côte et cela pousse parfois des gens +au désespoir. La meilleure chose à faire serait de l’expédier loin d’ici +pour un bout de temps. Le pauvre diable, voyez-vous, est vraiment +dans le besoin. Je n’ai pas l’intention de vous demander grand +chose cette fois ; seulement de tenir votre langue, et je vais tâcher de décider +votre frère à le prendre comme second. En entendant cela George se +met les deux bras et la tête sur son pupitre, si bien que Cloete s’apitoie. +Mais, en même temps, Cloete se sent plus joyeux parce qu’il a mis un +peu de cœur au ventre à ce Stafford. Dans l’après-midi même il lui +achète un complet bleu, et lui raconte qu’il faut se débrouiller et +travailler pour gagner sa vie. Aller à la mer comme second sur le <i>Sagamore</i>. +Le bougre n’en avait guère envie, mais c’est que, n’ayant rien +à manger, ne sachant où dormir et la femme lui ayant fait peur avec ses +histoires de poursuites et autres, il n’avait guère le choix, à vrai dire. +Cloete s’occupe de lui pendant deux jours… « Notre arrangement tient +toujours, dit-il. Le bateau doit aller maintenant à Port-Élisabeth, ce +n’est pas un ancrage de tout repos. Si par hasard le bateau se détachait +de son ancre dans un coup de nord-est et se collait à la côte, comme il +y en a, eh bien ! c’est cinq cents livres dans votre poche, et un rapide +retour chez vous. Cela vous va, n’est-ce pas ? »</p> + +<p>Notre excellent M<sup>r</sup> Stafford prend tout cela les yeux baissés. « Je +suis un bon marin, dit-il d’un air sournois et modeste. Un second a, +sans aucun doute, pas mal d’occasions de manipuler les chaînes et les +ancres… » Là-dessus, Cloete lui donne une bonne tape dans le dos. +« Parbleu, mon brave marin. Allez-y… » Peu après, George apprit de +son frère qu’il avait eu l’occasion d’obliger son associé. Il en est fort +heureux. Il aime tellement l’associé. Il a pris un de ses amis comme +second. L’homme a eu des ennuis, il a été à terre depuis un an pour +soigner une femme mourante, paraît-il. Assez mal en point maintenant… +George déclare vivement qu’il ne sait rien de l’homme en +question. Il l’a vu une fois. Il n’est pas très sympathique d’apparence… +Et le capitaine Harry se met à dire bonnement : « Bah ! il faut bien +donner une chance à ce pauvre diable. »</p> + +<p>M<sup>r</sup> Stafford se rend donc au dock. Il paraît qu’il a manœuvré +comme un singe avec un des câbles, ayant toujours en tête la question +de Port-Élisabeth. Les gréeurs avaient disposé le câble sur le pont +pour nettoyer les puits. Le nouveau second s’assure qu’ils sont à terre, +c’était l’heure du dîner, et il envoie le gardien hors du navire lui chercher +une bouteille de bière. Alors il se met à l’ouvrage pour décaler le +maillon de quarante-cinq brasses, il donne un ou deux petits coups +de marteau juste pour le desserrer et, naturellement, le câble n’avait +plus aucune sûreté. Les gréeurs reviennent, vous savez comment ils +sont ; un jour vient, un jour s’en va et le bon Dieu vous envoie le +dimanche. On descend la chaîne dans le puits sans que le contre-maître +daigne seulement examiner les anneaux. Qu’est-ce que cela peut lui +faire ? Il ne part pas sur le navire. Et deux jours plus tard le navire +prend la mer…</p> + +<hr> + + +<p>A ce moment j’eus l’imprudence de proférer un autre : « Ah ! oui, +je vois », qui froissa de nouveau mon homme et m’attira un brusque : +« Non, pas du tout. » comme précédemment. Mais sur ces entrefaites +il se ressouvint du verre de bière placé près de son coude. Il le vida à +demi, essuya sa moustache et sur un ton désagréable fit cette remarque :</p> + +<p>— Ne vous imaginez pas qu’il y aura quelque scène maritime dans +cette histoire, il n’y en a pas. Si vous voulez en mettre une de votre +invention ; c’est le moment. Je suppose que vous savez à quoi cela +ressemble six jours de mauvais temps dans la Manche. Je n’en sais +rien, moi. En tous cas, voilà dix jours qui passent. Un lundi, Cloete +s’amène au bureau un peu en retard, il entend une voix de femme dans +le bureau de George, et y jette un œil… « Regardez », dit George, très +agité, en lui montrant un journal. Le cœur de Cloete bondit dans sa +poitrine : « Ah. Un naufrage dans la baie de Westport. Le <i>Sagamore</i> +à la côte, dimanche matin, de bonne heure » ; les journalistes avaient +eu le loisir de se mettre à l’œuvre. Il y en avait des colonnes. Deux fois +le canot de sauvetage est sorti. Le capitaine et l’équipage restés à bord. +Des remorqueurs appelés à l’aide. Si le temps se remet on peut encore +sauver ce beau navire… Vous savez comment ces gaillards-là arrangent +les choses… M<sup>rs</sup> Harry était passée par là en allant prendre son train +à <span lang="en" xml:lang="en">Cannon street</span>. Elle avait une heure devant elle.</p> + +<p>Cloete prend George à part et lui chuchote quelque chose. « Le +navire est sauvé maintenant. Ah, sacré nom d’un chien. Il ne faut pas. » +Mais George le regarde effaré et M<sup>rs</sup> Harry continue à sangloter doucement… +« J’aurais dû aller avec lui… Je vais le retrouver… » « Nous y +allons tous », dit Cloete soudain. Il sort, fait envoyer à la dame une tasse +de bouillon chaud de la boutique d’en face, lui achète une couverture, +pense à tout, et, dans le train, il l’enveloppe, lui fait la conversation, en +veux-tu en voilà, tout le long du chemin, pour la remonter, mais en +vérité parce qu’il ne se tient pas de joie. Voilà donc la chose faite +d’un coup, et rien à payer. Faite, et bien faite. Par moment la tête lui +tourne quand il y pense. Quelle veine. Cela l’effraie presque. Il voudrait +pouvoir crier et sauter de joie. Cependant, George Dunbar reste dans +son coin, l’air si mortellement misérable qu’à la fin la pauvre M<sup>rs</sup> Harry +essaie de le remonter, et elle se remonte en même temps elle-même en +faisant remarquer combien Harry est toujours prudent ; ce n’est +pas un homme à risquer son équipage ni lui-même inutilement, et +ainsi de suite.</p> + +<p>La première chose qu’ils entendent dire à la gare de Westport +c’est que le bateau de sauvetage est revenu du navire, et a ramené le +lieutenant qui s’était blessé et quelques matelots. Le capitaine et le +reste de l’équipage, quinze en tout environ, sont encore à bord. On +attend les remorqueurs d’une minute à l’autre.</p> + +<p>On emmène M<sup>rs</sup> Harry à l’auberge, juste en face des rochers, elle +se précipite en haut pour regarder par la fenêtre, et elle pousse un grand +cri quand elle voit le navire échoué. Elle n’a de cesse qu’elle aille à bord +retrouver son Harry. Cloete la calme de son mieux… « Je vous en prie, +essayez de manger un peu et nous irons aux nouvelles. »</p> + +<p>Il emmène George hors de la chambre. « Dites-moi, elle ne peut +pas aller à bord, mais moi je vais y aller. Je vais veiller à ce qu’il ne +reste pas sur le navire trop longtemps. Allons trouver le patron du +bateau de sauvetage… » George le suit, frissonnant par moments. Les +vagues déferlent sur la vieille jetée ; pas beaucoup de vent, un ciel +sombre, farouche au-dessus de la baie. Et à l’horizon rien qu’un remorqueur, +cap à la lame, luttant contre la mer, paraissant et disparaissant +avec la régularité d’une mécanique.</p> + +<p>Ils trouvent le patron du bateau de sauvetage qui leur dit : « Oui. +On repart. Mais non, ils ne sont pas en danger sur le navire, pas encore. +Pour le navire, il n’y a pas grand espoir. Si le vent ne s’élève pas, et +que la mer se calme, on pourra peut-être essayer tout de même. » Après +avoir échangé quelques mots il accepte de prendre Cloete à bord : soi-disant +un message urgent des armateurs pour le capitaine.</p> + +<p>De quelque côté que Cloete regarde le ciel, il se sent rassuré. Il +paraît tellement menaçant. George Dunbar le suit blême et sans pouvoir +articuler un mot. Cloete l’emmène prendre un verre ou deux +et peu à peu il commence à repiquer… « Cela va mieux, dit Cloete, +du diable si tout à l’heure je n’avais pas l’air de me promener avec +un mort. Vous devriez jeter votre casquette en l’air, mon vieux. J’ai +des envies de me mettre à battre des mains dans la rue. Votre frère +est sain et sauf, le bateau est perdu et nous voilà riches. » « Êtes-vous +sûr qu’il soit perdu ? demande George. Ce serait un sacré coup +après toutes les transes que j’ai eues, depuis que vous m’avez parlé +de cela la première fois, si on pouvait encore l’en tirer, et… et… +si toute cette tentation allait recommencer… Car nous n’y avons été +pour rien, n’est-ce pas ? » « Bien sûr que non, dit Cloete. N’était-ce +pas votre frère lui-même qui commandait ? C’est providentiel… » +« Ah… » s’écria George révolté. « Bon, dites que c’est la faute du +diable, dit Cloete gaiement, ça m’est égal. Vous n’y êtes pour rien, pas +plus qu’un enfant au biberon. Vous n’êtes qu’une grande chiffe… » +Cloete en était arrivé presque à aimer George. Ma foi, oui. C’était +comme cela. Je ne veux pas dire qu’il avait du respect pour lui, mais +il avait vraiment un faible pour son associé.</p> + +<p>Ils reviennent, on peut dire, en sautillant à l’hôtel, et trouvent la +femme du capitaine à la fenêtre ouverte, les yeux fixés sur le bateau, +comme si elle voulait voler à travers la baie… « Eh bien ! Madame Dunbar, +crie Cloete, vous ne pouvez pas y aller ; mais j’y vais. Avez-vous +des commissions ? N’ayez pas peur. Je transmettrai tout fidèlement. +Et si vous voulez me donner un baiser pour lui, je le lui transmettrai +aussi ; du diable, si je ne le fais pas. »</p> + +<p>Il fait rire M<sup>rs</sup> Dunbar avec sa parlotte… « Ah, mon cher M. Cloete, +que vous êtes donc un homme calme et raisonnable. Faites-le se conduire +raisonnablement. Il est un peu entêté vous savez, et il est tellement +toqué de son bateau, aussi. Dites-lui que je suis-là, à le regarder… » +« Comptez sur moi, M<sup>me</sup> Dunbar. Seulement fermez cette fenêtre, +soyez sage. Vous allez sûrement attraper froid si vous ne le faites pas, +et le capitaine ne sera pas très content de sortir d’un naufrage pour vous +trouver toussant et éternuant au point de ne pas seulement pouvoir lui +dire combien vous êtes heureuse. Si vous pouviez me donner un bout +de ruban pour attacher mon lorgnon à mes oreilles et je pars… »</p> + +<p>Comment il arriva à bord, je n’en sais rien. Trempé, secoué, énervé +et hors d’haleine, il arriva à bord. Le navire donnait de la bande, balayé +d’écume, mais ne bougeant guère ; juste de quoi vous agacer les nerfs… +Il les trouva tous en groupe sur le rouf d’avant dans leurs suroîts luisants, +avec des figures retournées. Le capitaine Harry ne peut en croire +ses yeux. Quoi ? M. Cloete. « Que faites-vous ici, au nom du ciel… » +« Votre femme est sur le rivage et vous regarde », halète Cloete : et après +avoir parlé un peu, le capitaine Harry trouve que c’est vraiment courageux +et gentil de la part de l’associé de son frère d’être venu comme +cela. Il est heureux d’avoir quelqu’un à qui parler… « Mauvaise affaire, +M. Cloete », dit-il. Cloete se réjouit d’entendre cela. Le capitaine croit +qu’il a fait tout ce qu’il pouvait, mais la chaîne s’est rompue quand il a +voulu ancrer le navire. C’est une rude épreuve que de perdre un navire. +Il tâchera de la supporter. De temps à autre, il pousse un profond soupir. +Cloete est presque attristé d’être venu à bord parce que d’être sur +cette épave lui contracte la poitrine sans cesse. Ils se mettent à l’abri sous +le vent de l’embarcation de bâbord, un peu à l’écart des matelots. La +chaloupe de sauvetage était repartie après avoir amené Cloete, mais +devait revenir à la marée suivante pour prendre l’équipage si on ne +pouvait réussir à remettre le bateau à flot. Le soir tombait ; un jour +d’hiver ; un ciel noir, le vent s’élève. Le capitaine Harry se sent tout +chaviré. « Que la volonté de Dieu soit faite. S’il faut le laisser sur les +rochers, il le faut. Un homme doit accepter ce que Dieu lui envoie, +courageusement ». Soudain sa voix se brise, il serre le bras de Cloete. +« Il me semble que je ne pourrai pas le quitter », murmure-t-il. Cloete +regarde autour de lui les matelots comme un troupeau de moutons +débandés, et il songe en lui-même : « Ils ne voudront pas rester ». Soudain +le navire se soulève un peu et s’abaisse avec une secousse. La marée +montante. Tous commencent à regarder si l’on voit le canot de sauvetage. +Quelques-uns l’aperçoivent là-bas et aussi deux remorqueurs. +Mais la tempête a repris, et tous savent qu’aucun remorqueur ne se +risquera à approcher le navire.</p> + +<p>« C’est fini », dit le capitaine Harry, tout bas. Cloete songe que de +sa vie il n’a eu aussi froid… « Et il me semble que ça m’est égal de +vivre maintenant », murmure le capitaine Harry… « Votre femme est +là-bas sur le rivage, et vous attend », dit Cloete… « Ah oui, cela doit +être affreux pour elle de voir notre pauvre vieux bateau couché là +comme cela. Voyez-vous, c’est notre foyer. »</p> + +<p>Cloete, lui, pense que pour ce qui est de la perte du <i>Sagamore</i>, cela +lui est égal, il souhaite seulement d’être n’importe où, ailleurs que +là. Le plus léger mouvement du bateau lui coupe la respiration. Le +danger l’énerve, en outre. Le capitaine le prend à part… « Le canot +de sauvetage ne peut venir nous prendre avant une heure d’ici. Écoutez-moi, +Cloete, puisque vous êtes ici et si courageux, faites quelque chose +pour moi ». Il lui dit alors qu’en bas dans sa cabine d’arrière, dans un +certain tiroir, il y a un paquet de papiers importants et quelque soixante +livres en or dans un sac. Il demande à Cloete d’aller lui chercher +cela. Il n’est pas descendu depuis que le navire a touché, il lui semble +que s’il détournait les yeux il tomberait en morceaux. Quant aux +hommes, effrayés comme ils sont, s’il les laissait livrés à eux-mêmes +ils essaieraient de mettre une des chaloupes à la mer, pris de panique +devant un coup plus violent, et il y en aurait qui risqueraient de se +noyer… « Il y a deux ou trois boîtes d’allumettes sur les planchettes +de ma cabine si vous avez besoin de lumière, dit le capitaine Harry. +Seulement essuyez-vous les mains avant de tâtonner pour les trouver. »</p> + +<p>Cloete ne trouve pas l’affaire de son goût, mais il ne veut pas montrer +qu’il a peur, et il y va. Pas mal d’eau sur le pont, il clapote là-dedans ; +il commence à faire tellement noir, en plus. Tout à coup, près du +grand mât, quelqu’un l’attrape par le bras. Stafford ! Il ne pensait pas +du tout à Stafford. Le capitaine Harry lui avait dit à propos de son +second quelque chose de peu satisfaisant, mais c’était assez vague. +Cloete ne le reconnaît pas d’abord dans son suroît. Il voit une figure +blanche avec deux gros yeux fixés sur lui. « Êtes-vous content, +M. Cloete ?… »</p> + +<p>Cloete a bonne envie de rire de cette voix plaintive et l’écarte. Mais +l’homme grimpe après lui sur la dunette et le suit en bas dans la cabine +de ce navire naufragé. Et les voilà tous les deux là, osant à peine se +regarder l’un l’autre. « Vous n’allez pas me faire croire que vous y êtes +pour quelque chose… » dit Cloete.</p> + +<p>Tous deux frissonnent, presque hors d’eux dans l’excitation de +se sentir à bord de ce navire. Le navire talonne et titube, et ils chancellent +tous deux, se sentant mal. Cloete de nouveau éclate de rire à l’idée +que ce misérable Stafford puisse prétendre être pour quelque chose dans +une affaire aussi désespérée… « Est-ce ainsi que vous croyez pouvoir me +traiter maintenant ? » hurle l’autre tout à coup…</p> + +<p>La mer vient frapper la coque, le bateau tremble et geint tout +autour d’eux ; on entend le bruit des vagues, tout autour et au-dessus +de leur tête. Cloete se sent troublé, et il entend l’autre crier comme un +perdu : « Ah, vous ne me croyez pas ? Allez voir le câble de bâbord. +Rompu ? Hein ? Allez voir s’il est rompu. Allez chercher la maille +brisée. Je vous en défie. Il n’y a pas de maille brisée. Cela vaut mille +livres pour moi. Pas moins. Le lendemain de notre débarquement, tout +de suite — je n’ai pas l’intention d’attendre que le navire soit complètement +brisé — je vais trouver les assureurs, quand je devrais marcher +nu-pieds jusqu’à Londres. Le câble de bâbord. Regardez-le, que +je leur dirai. Je l’ai faussé, pour le compte des armateurs, tenté par une +crapule nommé Cloete. »</p> + +<p>Cloete ne comprend pas exactement ce que tout cela signifie. Tout +ce qu’il voit, c’est que l’homme a l’intention de faire du grabuge. Il +prévoit quelque ennui… « Est-ce que vous croyez me faire peur, demande-t-il, +à crier ainsi comme un putois ?… » Et Stafford le dévisage ; +tous deux se tiennent à la table de la cabine. « Ah ! nom de Dieu, non, +vous, vous n’êtes qu’un sacré voyou ; je peux faire peur à l’autre, le +type en redingote… »</p> + +<p>Il entendait par là George Dunbar. A cette idée, Cloete sent que la +tête lui tourne ; non pas qu’il croit l’homme capable de faire vraiment +du mal, mais il sait comment est George ; il mettra toute l’affaire par +terre. Fichue toute l’affaire qu’il avait tellement prise à cœur ! Il ne +dit rien ; il écoute l’autre, qui, au milieu de la panique, de la terreur, +de l’énervement, halète comme un chien… « Aboulez mille livres, +vingt-quatre heures après le débarquement, après-demain. C’est mon +dernier mot, M. Cloete. » « Mille livres après demain, dit Cloete. Oui. +Et aujourd’hui prenez toujours ça, sale bête !… » Et il lui donne un coup +de poing droit dans la figure d’un mouvement de rage, rien d’autre. +Stafford s’en va s’aplatir sur la cloison. Et voyant cela, Cloete s’avance +d’un pas et lui envoie un autre coup quelque part dans la mâchoire. +L’homme vacille et s’en va tomber en arrière dans la cabine du capitaine +dont la porte était ouverte. Cloete l’entend tomber lourdement par +terre et rouler sous le vent, alors il claque la porte et tourne la clef… +« Voilà, se dit-il, qui vous empêchera de nous embêter. »</p> + +<p>— Nom d’un chien ! murmurai-je.</p> + +<p>Le vieux se départit un moment de son impressionnante immobilité +pour tourner vers moi sa tête cavalièrement coiffée et me regarder +de ses yeux noirs et ternes.</p> + +<p>— Il le planta là, articula-t-il pesamment en se remettant à contempler +le mur. Cloete n’avait pas l’intention de laisser quelqu’un, une +malheureuse chose comme Stafford, se mettre en travers de son projet +de rendre riches George, lui-même et le capitaine Harry, et il ne se +souciait pas des conséquences. Ces gens qui s’occupent de spécialités +pharmaceutiques se soucient assez peu de ce qu’ils disent ou de ce +qu’ils font. Ils pensent que le monde est fait pour gober toutes les histoires +qu’il leur plaît de raconter… Il reste là un moment à écouter, cela +lui donne un coup d’entendre frapper du poing dans la porte et une +sorte de cri de rage étouffé sortir de la cabine du capitaine. Il lui semble +entendre aussi son nom, à travers cet horrible fracas, tandis que le +vieux <i>Sagamore</i> se soulève et retombe au gré de la mer. Ce bruit et cette +terrible impression le font déguerpir précipitamment de la cabine. +Une fois sur la dunette il reprend ses esprits. Mais son cœur chavire +un peu en présence de la sombre sauvagerie de la nuit. Il songe au +risque d’être noyé avant qu’il soit longtemps. Il se penche par le capot +de l’échelle. Parmi le bruit du vent et des flots qui se brisent il peut +entendre le tapage de Stafford qui essaie d’enfoncer la porte en blasphémant. +Il écoute et se dit : « Non. Pas moyen d’avoir confiance en lui +maintenant. »</p> + +<p>Quand il revient sur le rouf, il dit au capitaine Harry qui lui demande +s’il a trouvé les choses, qu’il regrette bien, mais qu’il y a quelque chose +de démoli dans la porte. Il n’a pas pu l’ouvrir, et pour vous dire franchement, +dit-il, je ne tenais pas à rester davantage dans cette cabine. On +entend des bruits comme si le bateau s’en allait en morceaux… » Le +capitaine pense : « Il est nerveux ; il ne peut rien y avoir de démoli +dans la porte. » Mais il dit : « Merci, ça va bien, ça va bien… » Toutes +les mains se tendent maintenant vers le canot de sauvetage. Chacun +pense à soi. Cloete se demande : vont-ils l’oublier ? Mais le fait est que +M. Stafford a fait une si pauvre impression que depuis l’échouage du +bateau, personne n’a fait attention à lui. Personne ne s’est occupé de +savoir ce qu’il faisait ni où il était. D’ailleurs dans la nuit noire, on ne +pouvait pas compter les têtes. On distingue le feu du remorqueur, +avec le canot de sauvetage à la traîne, faisant route vers le navire, et +le capitaine Harry demande : « Nous sommes tous là ?… » Quelqu’un +répond : « Oui tous, capitaine… » « Tenez-vous près à quitter le bateau, +alors, dit le capitaine, et que deux d’entre vous aident monsieur à descendre +le premier… « Oui, oui, capitaine… » Cloete va demander au +capitaine Harry de le laisser rester le dernier, mais le canot de sauvetage +a jeté le grappin sur les haubans d’avant ; deux matelots s’emparent +de lui, attendent le bon moment et le lancent dans le canot sain et sauf. +Le voilà presque épuisé, pas habitué à ce genre de choses, vous comprenez. +Il s’assied à l’arrière, les yeux fermés. Nulle envie de regarder +l’eau blanche qui bouillonne tout autour. Les hommes se jettent l’un +après l’autre dans le canot. Alors il entend le capitaine Harry criant +dans le vent au patron du canot d’attendre un moment, et d’autres +mots qu’il ne peut saisir, et le patron qui lui crie : « Faites vite, capitaine… » +« Qu’est-ce qu’il y a ? » demande Cloete, se sentant défaillir… +« Quelque chose à propos des papiers du bord, dit le patron très inquiet. +Il ne fait pas un temps à rester bord à bord, vous comprenez. » Ils +déhalent un peu le canot, et on attend. L’eau passe par dessus bord, +en lames. Cloete se trouve presque mal. Il ne pense à rien. Il est tout +à fait engourdi, quand soudain on entend un cri : « Tenez, le voilà !… » +Il voit une forme qui attend dans le hauban d’avant, ils halent sur la +ligne du grappin et l’embarquent facilement. On entend vaguement +un cri, tout se mêle au bruit de la mer. Cloete s’imagine entendre la voix +de Stafford parler tout près de son oreille. Il y a une accalmie dans le +vent, et la voix de Stafford semble parler très rapidement au patron du +canot ; il lui dit que naturellement il était resté près du capitaine, près +de lui tout le temps, jusqu’à ce que celui-ci lui eût dit au dernier moment +qu’il doit aller chercher les papiers du bord dans la cabine d’arrière ; +il a insisté pour y aller lui-même ; il lui a dit à lui, Stafford, d’embarquer +dans le canot… Il voulait attendre son chef, seulement cette +accalmie est venue et il a pensé qu’il valait mieux saisir cette occasion.</p> + +<p>Cloete ouvre les yeux. C’est vrai. Stafford est assis là tout près de +lui dans ce canot encombré. Le patron se penche au-dessus de Cloete et +lui crie : « Avez-vous entendu ce que dit le second, monsieur ? » La +figure de Cloete devient comme si elle s’était changée en plâtre, lèvres +et tout. « Oui, j’ai entendu », répond-il avec effort. Le patron attend un +moment, puis dit : « Je n’aime pas cela du tout… » Et il se retourne +vers le second en lui disant que c’est bien dommage qu’il n’ait pas +essayé de courir le long du pont et de faire se hâter le capitaine quand +l’accalmie est venue. Stafford répond immédiatement qu’il y a pensé, +seulement il a craint de le manquer sur le pont dans l’obscurité. « Car, +dit-il, le capitaine aurait pu s’en aller de suite, pendant que j’étais déjà +dans le canot de sauvetage, et vous auriez peut-être largué tout, en me +laissant là. » « C’est vrai aussi », dit le patron. Une minute environ se +passe. « Il faut en finir », dit le patron. Soudain Stafford parle d’un ton +caverneux : « J’étais près de lui quand il a dit à M. Cloete qu’il ne savait +pas s’il aurait jamais le courage d’abandonner son vieux navire, n’est-ce +pas, hein ?… » et Cloete se sent le bras empoigné doucement dans +l’obscurité… « n’est-ce pas ? Nous étions ensemble juste au moment où +vous êtes survenu, M. Cloete. »</p> + +<p>Et voilà qu’alors le patron crie : « Je vais voir ce qui est arrivé à +bord… » Cloete dégage brusquement son bras : « Je vais avec vous… »</p> + +<p>Quand ils sont à bord, le patron dit à Cloete de suivre tout le long +d’un côté du navire, tandis qu’il suivra l’autre pour ne pas manquer +le capitaine… « Et tâtonnez bien autour de vous avec les mains, dit-il, +il se pourrait qu’il fût tombé et qu’il soit resté évanoui quelque part +sur le pont… » Quand Cloete atteint le capot d’échelle de la dunette, +le patron y est déjà, reniflant. « Je sens une odeur de brûlé. » Et il crie : +« Êtes-vous là, monsieur ?… » « Ce n’est pas la peine de crier », dit +Cloete sentant son cœur se pétrifier, comme qui dirait… Ils descendent. +Nuit noire. Le navire penchait tellement que le patron, cherchant son +chemin en tâtonnant dans la chambre du capitaine, glisse et roule en +bas. Cloete l’entend pousser une exclamation comme s’il s’était fait mal, +et il lui demande ce qu’il y a. Et le patron lui répond doucement qu’il a +buté dans le capitaine qui gît là par terre, sans connaissance. Cloete +sans mot dire commence à tâtonner sur les tablettes pour trouver une +boîte d’allumettes, en trouve une et allume. Il voit le patron avec sa +ceinture de sauvetage agenouillé près du capitaine Harry… « Du sang », +dit le patron en relevant les yeux et l’allumette s’éteint.</p> + +<p>« Attendez un peu, dit Cloete, je vais faire une torche de papier. »</p> + +<p>Il avait senti le dos de quelques livres sur les planchettes, et il allume +plusieurs torches l’une après l’autre, cependant que le patron retourne +le pauvre capitaine Harry. « Il est mort, dit-il. Une balle dans le cœur. +Voilà le revolver… » Il le tend à Cloete qui le regarde avant de le mettre +dans sa poche, et voit une plaque sur la crosse avec H. Dunbar dessus… +« C’est le sien », murmure-t-il… « Le revolver de qui pensiez-vous +trouver ? » dit le patron. Et, regardez, il a enlevé son suroît dans la +cabine avant d’entrer. « Mais qu’est-ce que c’est que ce tas de papiers +brûlés ? Qu’avait-il besoin de brûler les papiers du bord ? »</p> + +<p>Cloete voit tous les petits tiroirs ouverts et demande au patron de +bien regarder à l’intérieur… « Il n’y a rien, dit l’homme. Vidés. On dirait +qu’il en a retiré tout ce qu’il pouvait pour y mettre le feu. Fou, voilà ce +qu’il y a eu, il est devenu fou. Et maintenant il est mort. Vous allez +avoir à apprendre cela à sa femme… »</p> + +<p>« Il me semble que je deviens fou moi-même », dit Cloete, soudain ; +le patron le supplie pour l’amour de Dieu de se reprendre, et il l’arrache +de la cabine. Il leur fallut abandonner le corps ; et même ainsi ils arrivèrent +juste à temps avant qu’un grain furieux ne se déchaînât. Cloete +est enlevé dans le canot ; le patron s’y laisse dégringoler. « Larguez le +grappin, crie-t-il ; le capitaine s’est suicidé… »</p> + +<p>Cloete était comme un mort, il ne prêtait attention à rien. Il se +laisse pincer deux fois le bras par Stafford sans donner signe de vie. +La plupart des gens de Westport s’étaient assemblés sur la jetée pour +voir sortir les hommes du canot de sauvetage, et il y eut d’abord des +acclamations confuses quand le canot aborda ; mais après que le patron +eut crié quelque chose, les voix s’éteignent, et chacun devient très +sérieux. Dès que Cloete a remis le pied sur la terre ferme, il se sent +redevenir lui-même. Le patron lui serre la main : « Pauvre femme, +pauvre femme ! je préfère que ce soit vous que moi… »</p> + +<p>« Où est le second, demande Cloete, c’est le dernier qui ait parlé au +capitaine ?… » On héberge l’équipage au <span lang="en" xml:lang="en">Mission Hall</span>, où il y avait +du feu et des couchettes préparées. Quelqu’un courut le long de la +jetée et rattrapa Stafford : « Eh ! là-bas, l’agent des armateurs vous +demande… » Cloete prend le bras de l’homme sous le sien et l’emmène +vers la gauche, du côté du port des barques de pêche. « Je ne suppose +pas vous avoir mal compris. Vous désirez que je m’occupe un peu de +vous », dit-il. L’autre se suspend à lui un peu mollement, mais il a un +vilain petit rire. « Vous auriez mieux fait, murmure-t-il ; mais réfléchissez +bien, pas de blague, M. Cloete, pas de blague ; nous sommes à terre +maintenant. »</p> + +<p>« Il y a un poste de police à cinquante mètres d’ici », dit Cloete. +Il entre dans un bar, pousse Stafford dans le couloir. Le propriétaire +sort de son comptoir en courant… « C’est le second du navire qui s’est +échoué sur les rochers, explique Cloete. Je voudrais que vous ayiez soin +de lui cette nuit… » « Qu’est-ce qu’il a ? » dit l’homme. Stafford s’adosse +au mur du couloir, pâle comme un fantôme. Et Cloete dit que ce n’est +rien, il n’en peut plus naturellement… « C’est moi qui paierai la dépense, +je suis l’agent de l’armateur. Je reviendrai dans une heure ou deux pour +le voir. »</p> + +<p>Et Cloete revient à l’hôtel. Les nouvelles avaient déjà circulé et +la première chose qu’il voit, c’est George, dehors, sur la porte, blanc +comme un linge, l’attendant. Cloete lui fait un signe et ils rentrent. +M<sup>me</sup> Harry est au haut de l’escalier et quand elle ne voit qu’eux deux +monter, elle lève les bras au ciel et s’enfuit dans sa chambre. Personne +n’avait osé lui dire, mais ne pas voir son mari lui a suffi. Cloete entend +un cri affreux : « Allez près d’elle », dit-il à George.</p> + +<p>Une fois seul dans le salon, Cloete boit un verre de brandy et se +met à réfléchir à toute l’affaire. George le rejoint. « La patronne est +avec elle », dit-il. Et il se met à marcher en long et en large dans la +pièce, agitant les bras et parlant de façon entrecoupée, avec une expression +si dure sur le visage, que Cloete ne lui en a jamais vu de pareille… +« Ce qui doit arriver, doit arriver. Mort, mon frère unique. Oui, mort, +tous ses soucis sont finis. Mais nous vivons, dit-il à Cloete ; et je suppose, +dit-il, en le regardant avec des yeux brûlants et secs, que vous +n’oublierez pas de télégraphier au matin à votre ami que nous entrerons +dans l’affaire certainement. « Vous voulez parler de l’homme aux spécialités +pharmaceutiques ? » « La mort est la mort, et les affaires sont les +affaires, continue George ; et regardez, mes mains sont propres », dit-il +en les montrant à Cloete. Cloete se dit : « Il devient fou ». Il le prend +par les épaules et se met à le secouer. « Sacré nom d’un chien, si vous +aviez eu le culot de lui parler vous, personnage moral, il serait +encore en vie à l’heure qu’il est », crie-t-il.</p> + +<p>Et voilà George qui le regarde fixement, puis qui éclate en sanglots. +Il se jette sur un canapé, enfouit son visage dans un coussin, et se met +à hurler comme un enfant. « Cela vaut mieux », se dit Cloete, et il +le laisse en disant à l’hôtelier qu’il a besoin de sortir pour différentes +petites choses qu’il faut faire dès ce soir. La femme de l’hôtelier, tout +en pleurant, le rattrape sur l’escalier. « Oh, monsieur, cette pauvre +dame va devenir folle !… »</p> + +<p>Cloete l’écarte en se disant à lui-même : « Oh, non, certes non. +Elle surmontera cela. Ce n’est pas la douleur qui rend les gens fous, +c’est le tourment. »</p> + +<p>En cela Cloete se trompait. Ce qui affecta M<sup>me</sup> Harry fut que son +mari s’était suicidé sous ses yeux même. Elle surmonta tout cela tellement +bien qu’en moins d’une année il fallut la mettre dans une maison +de santé. Elle était très, très calme ; folie douce. Elle a vécu encore +longtemps.</p> + +<p>Voilà donc Cloete qui clapote dans le vent et la pluie. Personne dans +les rues ; l’agitation est finie. Le patron du café sort à sa rencontre +dans le couloir et lui dit : « Pas par ici. Il n’est pas dans sa chambre. +Nous n’avons pas pu le décider à aller se coucher, malgré tout. Il +est là, dans le petit salon. Nous lui avons allumé du feu… » « Vous lui +avez donné à boire aussi, dit Cloete. Je n’ai jamais dit que je me chargeais +des consommations. Combien y en a-t-il ? » « Deux », dit l’autre. +« C’est bon. Je peux bien faire cela pour un marin naufragé. » Cloete +se met à rire de son rire drôle : « Allons donc ? Il a payé ? » Le cafetier +cligne de l’œil… « Il vous a donné de l’or, n’est-ce pas ? allons, dites… » +« Eh bien quoi ? s’écrie l’homme. Qu’est-ce que vous avez encore, +je lui ai rendu exactement sa monnaie sur son souverain. » « C’est bon », +dit Cloete. Il s’en va dans le petit salon et il voit mon Stafford les cheveux +en broussaille, habillé d’une chemise et d’un pantalon du patron, +les pieds nus dans des pantoufles, et assis près du feu. Quand il aperçoit +Cloete, il baisse les yeux.</p> + +<p>« Vous ne pensiez pas que nous nous retrouverions, M. Cloete », +dit Stafford, doucement… Cet homme-là, quand il avait juste sa dose +de boisson, — ce n’était pas un ivrogne — il vous prenait un petit air +sournois et modeste. « Mais depuis que le capitaine s’est suicidé, dit-il, +je suis resté assis là à repenser à tout cela. Toutes sortes de choses +arrivent. Complot pour perdre le navire, tentative d’assassinat, et ce +suicide. Car si ce n’était pas un suicide, M. Cloete, je sais qui eût été +la victime de la plus cruelle et de la plus froide tentative d’assassinat, +quelqu’un qui a souffert mille morts. Et cela fait les mille livres, dont +nous avons parlé, une somme bien insignifiante. Voyez comme ce +suicide est venu à propos… »</p> + +<p>Il lève les yeux vers Cloete qui se met à sourire et se rapproche de +la table.</p> + +<p>« Vous avez tué Harry Dunbar », murmure-t-il… L’autre le regarde +fixement et lui montre les dents : « Bien sûr que je l’ai tué. Je suis +resté dans cette cabine pendant une heure et demie comme un rat +dans une souricière… Enfermé et condamné à couler dans ce sinistre. +Que la chair et le sang jugent. Naturellement je l’ai tué. Je pensais que +c’était vous, vous misérable assassin, qui reveniez pour me faire +mon affaire… Il ouvre la porte brusquement et dégringole sur moi ; +j’avais un revolver à la main, et je l’ai tué. J’étais fou. Des gens sont +devenus fous à moins. »</p> + +<p>Cloete le regarde sans sourciller : « Ah ! Ah ! voilà votre histoire ? » +et tout en parlant avec animation il secoue un peu la table. « Maintenant, +écoutez la mienne. Quel est ce complot ? Qui peut le prouver ? +Vous étiez là pour voler. Vous étiez en train de dévaliser la cabine. Il +vous a surpris à l’improviste, la main dans le tiroir, et vous l’avez +tué avec son propre revolver. Vous l’avez tué pour voler, pour voler. +Son frère et les employés dans le bureau savent qu’il avait emporté en +mer soixante livres. Soixante livres en or, dans un sac. Il m’avait dit où +elles étaient. Le patron du canot de sauvetage peut porter serment que +les tiroirs étaient vides, tous. Et vous êtes assez idiot pour, moins d’une +demi-heure après être débarqué, changer une livre pour payer une +consommation. Écoutez-moi. Si vous n’allez pas après-demain chez les +avocats de George Dunbar faire la déposition convenable en ce qui +concerne la perte du navire, je mets la police à vos trousses. Après-demain… »</p> + +<p>Et alors que croyez-vous ? Que Stafford commence à s’arracher +les cheveux. Précisément. Il se les arrache à deux mains sans rien +dire. Cloete donne un coup à la table qui envoie presque l’homme +rouler hors de sa chaise, et tomber contre le garde-feu auquel il lui fallut +se rattraper… « Vous savez quel genre d’homme je suis, lui dit Cloete, +férocement. J’en suis au point où je me soucie peu de ce qui peut +m’arriver. Je vous tuerais maintenant pour un rien. »</p> + +<p>En entendant cela, l’animal disparaît sous la table. Cloete sort ; +comme il tourne dans la rue, vous savez ces petites maisons de pêcheurs, +dans l’obscurité, de la pluie à torrents, d’ailleurs, l’autre ouvre la fenêtre +du petit salon et lui dit d’un ton larmoyant : « Vous êtes un sale diable +d’Américain ; vous me paierez cela un de ces jours. » Cloete s’éloigne +avec un rire amer, parce qu’il se dit que cet individu s’est déjà payé ; +si seulement il le savait.</p> + +<hr> + + +<p>Mon impressionnant brigand but la bière qui restait, tout en me +regardant par dessus le bord de son verre, de ses yeux noirs et éteints.</p> + +<p>— Je ne comprends pas bien, lui dis-je, comment cela ?</p> + +<p>Il se détendit un peu et m’expliqua sans trop de dédain qu’après la +mort du capitaine Harry, la moitié de l’argent de l’assurance alla à +sa femme, et que ses tuteurs achetèrent naturellement des fonds d’État. +Juste de quoi lui assurer le confort nécessaire. La part de George +Dunbar, comme Cloete le craignait tout d’abord, ne fut pas suffisante +pour lancer convenablement le médicament. D’autres capitalistes +entrèrent dans l’affaire et nos deux hommes durent se retirer de l’opération, +à peu près dépouillés de tout.</p> + +<p>— Je suis curieux de savoir, lui dis-je, ce qu’était le motif principal +de cette tragique histoire, je veux dire la spécialité pharmaceutique. +Vous savez ce que c’est ?</p> + +<p>Il me la nomma et je sifflai respectueusement ; ni plus ni moins que +les <i lang="en" xml:lang="en">Parker’s Lively Lumbago Pills</i>. Une énorme affaire. Vous connaissez +cela ; le monde entier connaît cela. Un homme au moins sur +deux sur notre globe en a essayé.</p> + +<p>— Sacristi, m’écriai-je, mais ils ont raté une immense fortune !</p> + +<p>— Oui, grommela-t-il, pour le prix d’un coup de revolver.</p> + +<p>Il me dit encore que par la suite, Cloete retourna aux États-Unis, +comme passager sur un cargo d’Albert Dock. La veille au soir de son +départ, il le rencontra qui se promenait du côté des quais et il l’emmena +chez lui prendre un verre. Un drôle de type, ce Cloete. Nous sommes +restés toute la nuit à boire des grogs jusqu’à ce qu’il fût temps pour lui +de s’embarquer.</p> + +<p>Ce fut alors que Cloete, sans amertume, mais assez las, lui avait +raconté cette histoire, avec l’espèce de franchise tout à fait inconsciente +de ces placiers en spécialités pharmaceutiques, tout à fait étrangers aux +règles morales ordinaires. Cloete avait conclu en déclarant qu’il en +avait assez du vieux continent. George Dunbar l’avait lâché aussi, à la +fin. Cloete visiblement était très désillusionné.</p> + +<p>En ce qui concerne Stafford, il est mort, comme un vagabond de +profession dans quelque hôpital de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>, et à son heure dernière +il a réclamé un pasteur, parce que sa conscience était troublée d’avoir +tué un innocent. « Il avait besoin de quelqu’un qui vînt lui dire que +c’était très bien », grogna mon vieux brigand avec le plus profond +mépris. « Il dit à ce pasteur que je connaissais ce Cloete qui avait +voulu le tuer, et c’est ainsi que le pasteur (qui travaillait parmi les +ouvriers des quais) m’en parla un jour. Quand le bougre se trouva pris +au piège, dans la cabine du navire, il hurla pour demander miséricorde… +Il promit d’être honnête et tout ce qui s’ensuit… Puis il devint +fou… cria, se jeta par terre, se frappa la tête contre les murs… vous +voyez cela d’ici, hein ?… jusqu’à ce qu’il n’en pût plus. Il se calma. Il +se rejeta par terre, ferma les yeux, voulut prier. C’est du moins ce +qu’il a dit. Il essaya de penser à quelque prière en vue d’une prompte +mort. Il était à ce point terrifié. Il pensait que s’il avait un couteau ou +quelque chose de ce genre il se couperait la gorge ; et ce serait fini. +Alors il réfléchit. Non ! Il veut essayer d’enlever le bois autour de la +serrure… Il n’a pas de couteau dans sa poche… Il se met à pleurer et à +supplier Dieu de lui envoyer un outil quelconque, quand soudain il se +dit : la hache. Dans la plupart des navires, il y a une hache de réserve, +en cas de besoin, dans la chambre du capitaine, dans une caisse ou une +autre. Il se remet sur pied… Nuit noire. Il pousse un tiroir pour trouver +des allumettes et tâtonnant à cet effet, la première chose sur laquelle il +tombe : le revolver du capitaine Harry. Chargé. Le voilà rassuré. Il +peut tirer sur la serrure pour la mettre en miettes. Sauvé : c’est la Providence. +Il y a aussi des boîtes d’allumettes. « Je peux donc voir ce qui +se passe par ici. « Il gratte une allumette et voit le petit sac de toile au +fond du tiroir, se rend compte immédiatement de ce que c’est, le fourre +vivement dans sa poche. « Ah, se dit-il, voilà qui réclame davantage de +lumière. » Il jette un tas de papier par terre, y met le feu et commence +des investigations pour trouver quelque chose de valeur. Voyez-vous +cela ? Il a dit à ce pasteur de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> que le diable l’avait tenté… +D’abord la miséricorde de Dieu, puis, après, l’œuvre du diable. Chacun +son tour.</p> + +<p>Tout vaurien qui se tortille peut en dire autant. Il était tellement +absorbé dans ses tiroirs que la première chose qu’il entendit fut ce +cri : « Grands Dieux ! » Il lève la tête, la porte était ouverte (Cloete +avait laissé la clef dans la serrure) et le capitaine Harry debout au +dessus de lui en plein dans la lumière des papiers enflammés. Les +yeux lui sortaient de la tête. « En train de voler, tonna le capitaine. +Un marin. Un officier. Non ! Un misérable comme vous ne mérite +rien d’autre que de rester à couler ici. »</p> + +<p>Ce Stafford, à son lit de mort, dit au pasteur qu’à ces mots il se sentit +devenir fou de nouveau. Il arracha du tiroir sa main qui tenait le revolver +et fit feu sans viser. Le capitaine Harry tomba raide, avec un bruit +comme celui d’une pierre, sur le tas de papiers en feu et en éteignant +les flammes. Obscurité complète. Pas le moindre bruit. Il écouta un +moment, puis jeta le revolver et grimpa sur le pont comme un fou.</p> + +<hr> + + +<p>Le vieux frappa la table de son poing lourd.</p> + +<p>— Cela me fait mal au cœur d’entendre ces idiots de mariniers +raconter aux gens que le capitaine s’est suicidé. Peuh ! le capitaine +Harry était un homme en état de regarder en face son Créateur, n’importe +quand là-haut, et ici-bas aussi. Il n’était pas de ceux qui se dérobent +à la vie. Certes non. C’était un brave homme de la tête aux pieds. +C’est lui qui m’a fait faire ma première affaire comme arrimeur trois +jours seulement après mon mariage. »</p> + +<p>Comme son seul objet paraissait être de justifier le capitaine Harry +de l’accusation de suicide, je ne le remerciai pas avec beaucoup d’effusion +du sujet qu’il m’avait fourni. Et puis cela ne méritait pas grand +remerciement, de toute façon.</p> + +<p>Car il est effrayant de penser que de pareilles choses peuvent se +passer dans notre respectable Manche, en pleine vue du trafic de luxe +qui se fait vers la Suisse et Monte-Carlo. Il aurait fallu, pour rendre +cette histoire acceptable, la transporter quelque part dans les mers du +Sud. Mais il eut coûté trop de peine de la cuisiner à l’usage des lecteurs +de magazine. La voilà, toute crue, pour ainsi dire, exactement comme +elle me fut racontée, mais malheureusement privée du saisissant effet +du narrateur ; le plus imposant vieux forban qui ait jamais embrassé la +carrière, oh ! combien peu romanesque, d’arrimeur dans le port de +Londres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">L’AUBERGE DES +DEUX SORCIÈRES</h2> + +<p class="stit">(UNE TROUVAILLE)</p> + + +<p>Cette histoire, épisode, aventure, — appelez-la comme vous voudrez — fut +relatée vers 1850, par un homme, qui, de son propre aveu, +avait à cette époque soixante ans. Soixante ans n’est pas un mauvais +âge, sinon quand nous en envisageons la perspective ; ce que nous +faisons, pour la plupart, avec des sentiments très mitigés. C’est un +âge calme ; la partie est à peu près terminée ; et se tenant à l’écart, +on commence à se rappeler, avec une certaine animation, l’habile homme +qu’on a su être. J’ai observé que, par une aimable attention de la Providence, +beaucoup de gens commencent, à soixante ans, à prendre +d’eux-mêmes une vue assez romanesque. Il n’est pas jusqu’à leurs +déceptions qui n’empruntent le charme de ressources spéciales. Et +s’il est vrai que les espérances sont une attrayante compagnie, des +formes exquises et passionnantes, ce ne sont, somme toute, que des +formes nues et dépouillées. Les robes magiques ne sont heureusement +la propriété que de l’immuable passé qui, sans elles, demeurerait +accroupi comme une pauvre chose frissonnant sous l’amoncellement +des ombres.</p> + +<p>Ce fut probablement le romanesque de cet âge avancé qui incita notre +homme à relater son aventure, pour sa propre satisfaction ou pour +l’émerveillement de sa postérité. Ce ne fut certainement pas pour sa +gloire, car cette aventure fut celle d’une épouvantable peur, d’une véritable +terreur, ainsi qu’il le dit lui-même. On aura déjà compris que +l’histoire à laquelle il est fait allusion dans ces toutes premières lignes +fut consignée par écrit.</p> + +<p>C’est précisément cet écrit qui constitue la trouvaille indiquée dans +le sous-titre. Le titre lui-même est de mon cru, (je ne peux pas dire de +mon « invention ») et il a le mérite de la vérité. Il s’agit en effet d’une +auberge ; quant aux sorcières, si conventionnel que soit ce terme, il +faut reconnaître qu’il s’applique parfaitement ici.</p> + +<p>Je fis cette trouvaille dans une caisse de livres que j’avais achetés +à Londres, dans une rue qui a disparu, chez un bouquiniste au dernier +degré du délabrement. Pour ce qui est des livres, ils ne valaient pas cher, +et, après examen, ne méritaient même pas le peu d’argent que j’y avais +mis. J’en avais probablement l’intuition quand j’avais dit : « Donnez-moi +la caisse avec. » Le bouquiniste en délabre y avait consenti, d’un +geste tragique et résigné qui trahissait sa disparition prochaine.</p> + +<p>Un tas de pages volantes au fond de la caisse n’excita d’abord que +faiblement ma curiosité. L’écriture nette, serrée, régulière, n’était +guère attrayante à première vue. Mais à un endroit le fait qu’en 1813 +le narrateur avait vingt-deux ans, attira mon attention. C’est un âge +intéressant que vingt-deux ans ; on y est facilement imprudent et +facilement effrayé, car à cet âge-là on réfléchit peu et l’imagination +est vive.</p> + +<p>A un autre endroit, la phrase : « A la nuit, nous courûmes une bordée +vers la terre… » me frappa, parce que c’était une expression de marin : +« Voyons un peu ce que c’est », pensai-je, sans grand enthousiasme.</p> + +<p>Mon Dieu, que ce manuscrit avait l’air ennuyeux, chaque ligne +ressemblant à l’autre dans sa minutie régulière. On eût dit le bourdonnement +d’une voix monotone. Un traité sur le raffinage du sucre +(et peut-on imaginer un sujet plus assommant) aurait eu une apparence +plus vivante. « En 1813, j’avais vingt-deux ans. » C’est ainsi qu’il commence +et il va son chemin avec l’application la plus calme et la plus terrible +du monde. N’allez pas croire que ma trouvaille eût quoique ce fût +d’archaïque. L’ingénuité diabolique dans l’invention, si elle est aussi +vieille que le monde, n’est cependant pas un art défunt. Songez comment +les téléphones se chargent de supprimer le peu de tranquillité +d’esprit dont nous jouissons dans le monde, et combien il faut peu +de temps à une mitrailleuse pour nous faire sortir la vie du corps. +De nos jours une vieille sorcière chassieuse, qui a assez de force pour +tourner une petite manivelle de rien, vous met par terre une centaine +de jeunes gens de vingt ans en un clin d’œil.</p> + +<p>Si ce n’est pas là du progrès ! Immense ! Nous avons fait du chemin, +aussi devez-vous vous attendre ici à une certaine naïveté d’invention +et à une simplicité d’intention qui dénotent le temps jadis. Il est bien +certain qu’aucun automobiliste ne peut plus espérer rencontrer aujourd’hui +une pareille auberge. Celle-ci, celle du titre, se trouvait en Espagne. +Je n’ai découvert cela que par le contexte, car il manquait à ce +récit un bon nombre de pages ; ce n’était peut-être pas, d’ailleurs, une +grande perte, après tout. L’écrivain semble être entré dans des détails +circonstanciés sur le comment et le pourquoi de sa présence sur cette +côte, la côte septentrionale d’Espagne. Pourtant son aventure n’a rien +à faire avec la mer. Autant qu’il m’est possible de l’affirmer, il était +officier à bord d’une corvette. Tout cela n’a rien d’étonnant. A toutes +les époques de notre longue guerre dans la Péninsule, un certain nombre +de nos petits bâtiments de guerre croisaient sur la côte septentrionale +d’Espagne, station la plus dangereuse et la plus désagréable qui soit, +d’ailleurs.</p> + +<p>Il semble bien que son navire ait eu une mission spéciale à remplir. +On pouvait attendre de notre homme une soigneuse explication de toutes +les circonstances, mais, comme je l’ai dit, plusieurs pages (du bon +papier solide) manquaient ; c’était parti en couvertures de pots de +confitures ou en bourre pour les fusils de chasse de son irrespectueuse +postérité. Il est évident en tout cas que les communications avec le +rivage, et même l’envoi de messagers à l’intérieur faisaient partie de +son service, soit pour en obtenir des renseignements, soit pour transmettre +des ordres ou des conseils aux patriotes Espagnols, aux « guerilleros » +ou aux sociétés secrètes de la province ; ce devait être quelque +chose de ce genre. C’est du moins ce qu’il est permis de déduire de +ce qui nous est resté de ce consciencieux écrit.</p> + +<p>Suit le panégyrique d’un excellent marin, qui appartenait au navire +et avait le rang de patron du canot du capitaine. On le connaissait +à bord sous le nom de Cuba Tom ; non pas qu’il fut Cubain, à +proprement parler ; c’était tout à fait le type du loup de mer anglais de +cette époque, et il servait à bord d’un navire de guerre depuis des années. +Ce nom lui vint de quelques aventures merveilleuses qu’il avait eues +dans cette île au temps de sa jeunesse, aventures qui étaient le thème +favori des longues histoires qu’il avait l’habitude de raconter à ses +camarades de bord, le soir venu, sur le gaillard d’avant. Il était +intelligent, robuste et d’un courage à toute épreuve. On nous dit incidemment, +tant notre narrateur est soucieux d’exactitude, que Tom +avait, pour l’épaisseur et la longueur, la plus belle cadenette qu’on ait +jamais vu dans la marine. Cet appendice dont il prenait grand soin, et +qui était bien enveloppée dans une peau de marsouin, lui tombait +jusqu’à la moitié du dos pour la plus grande admiration des spectateurs +et pour l’envie de quelques-uns.</p> + +<p>Notre jeune officier s’étend sur les qualités de Cuba Tom avec +une sorte d’affection véritable. Ces relations entre officier et marin +n’étaient pas alors très rares. Un jeune homme qui prenait du service +était confié aux soins d’un matelot de confiance, qui lui tendait son +premier hamac et devenait souvent par la suite une sorte d’ami humble +et dévoué pour le jeune officier. Notre narrateur en passant sur la +corvette avait retrouvé cet homme à son bord après des années de +séparation. Il y a quelque chose de touchant à le voir se complaire dans +le souvenir de cette rencontre avec le mentor professionnel de son adolescence.</p> + +<p>On voit ensuite qu’aucun Espagnol ne se chargeant de ce rôle, notre +brave marin à la cadenette unique, et dont tous appréciaient hautement +le courage et la fermeté fut désigné pour remplir une de ces missions à +l’intérieur, dont nous avons parlé précédemment. Les préparatifs ne +furent pas longs. Par un sombre matin d’automne, la corvette cingla +vers une crique peu profonde où l’on pouvait atterrir à une grève en fer +à cheval. On descendit un canot qui emmena Tom Corbin (Cuba +Tom) perché à l’avant, et notre jeune homme (M. Edgar Byrne +était le nom qu’il portait en ce bas-monde, qui ne le connaît plus), +assis à l’arrière.</p> + +<p>Quelques habitants d’un hameau, dont les maisons de pierre grise +s’apercevaient à environ cent mètres au-dessus d’un ravin profond, +étaient descendus sur le rivage et surveillaient l’approche de la barque. +Les deux Anglais sautèrent sur la grève. Stupidité ou étonnement, les +paysans ne leur firent aucun accueil, et gardaient un parfait silence.</p> + +<p>M<sup>r</sup> Byrne avait tenu à voir Tom Corbin prendre la bonne route. +Il considéra autour de lui ces figures hébétées.</p> + +<p>« Il n’y a pas grand’chose à en tirer, dit-il. Montons jusqu’au village. +Il doit y avoir, pour sûr, une auberge où nous trouverons quelqu’un de +plus capable de parler et de nous fournir des renseignements.</p> + +<p>— Ma foi, Votre Honneur, dit Tom en suivant le pas de son officier ; +un bout de conversation sur les courses et les distances ne me fait pas +peur ; j’ai traversé Cuba dans sa plus grande largeur avec le seul secours +de ma langue et pourtant je savais moins l’espagnol que je n’en sais +maintenant. Comme ils disaient, j’en savais « quatre mots et pas un +de plus » au temps où j’ai été laissé à terre par la frégate la <i>Blanche</i>.</p> + +<p>Il faisait peu de cas de ce qu’il devait accomplir, une simple marche +d’une journée dans les montagnes. Il est vrai qu’il y en avait pour une +bonne journée avant d’atteindre le sentier de montagne, mais ce n’était +rien pour un homme qui avait traversé Cuba sur ses deux jambes, et +en ne sachant que quatre mots de la langue pour commencer.</p> + +<p>L’officier et le marin marchaient maintenant sur une de ces litières +humides de feuilles mortes que les paysans de l’endroit entassent à +pourrir pendant l’hiver pour faire de l’engrais. En se retournant, +M<sup>r</sup> Byrne vit que toute la population masculine du hameau les suivait, +sans bruit, sur ce tapis élastique. Les femmes les dévisageaient sur le +pas de leurs portes, et les enfants s’étaient apparemment dissimulés +dans des recoins. Le village connaissait le navire de vue, de loin, mais +aucun étranger n’avait débarqué à cet endroit depuis cent ans ou plus. +Le bicorne de M<sup>r</sup> Byrne, les épais favori et l’énorme cadenette du +marin les remplissaient d’un muet étonnement. Ils se pressaient derrière +les deux Anglais, les considérant, interloqués, comme ces naturels +que le capitaine Cook découvrit dans les mers du Sud.</p> + +<p>Ce fut alors que Byrne eut la première vision d’un petit homme +coiffé d’un chapeau jaune. Si usé et sale qu’il fut, ce couvre-chef le +rendait cependant assez remarquable.</p> + +<p>L’entrée de l’auberge était quelque chose comme une vague brèche +dans un mur de cailloux. Le tenancier était la seule personne qui ne fut +pas dans la rue, car il émergea d’une obscurité parmi laquelle on distinguait +vaguement les formes gonflées de ces outres en peau dans quoi +les paysans de là-bas mettent le vin. C’était un grand Asturien borgne, +aux joues mal rasées et creuses ; son allure grave contrastait bizarrement +avec l’incessante mobilité de son œil unique. En apprenant +qu’il s’agissait d’indiquer à un marin anglais le chemin pour retrouver +dans les montagnes un certain Gonzales, il ferma un moment son bon +œil, comme s’il réfléchissait. Il le rouvrit, très agité de nouveau.</p> + +<p>« — Possible, possible. Cela peut se faire. »</p> + +<p>A la porte d’entrée, un murmure de sympathie circula dans le groupe, +en entendant le nom de Gonzales, le chef de bande qui combattait +les Français. S’étant enquis de l’état de sûreté de la route, Byrne fut +heureux d’apprendre qu’on n’avait pas vu de soldat de cette nationalité +depuis des mois. Pas le moindre petit détachement de ces impies +« <span lang="es" xml:lang="es">polizones</span> ».</p> + +<p>Tout en donnant ces renseignements, le tenancier de l’auberge s’occupait +à tirer, dans une cruche de terre, du vin qu’il plaça devant cet +hérétique d’Anglais, empochant avec une gravité distraite la petite +pièce d’argent que l’officier jeta sur la table, en vertu de cette loi non +écrite qui veut que nul n’entre dans une auberge sans acheter de quoi +boire.</p> + +<p>Son œil ne cessait de s’agiter comme s’il eût voulu faire l’ouvrage +de deux ; mais quand Byrne s’enquit de la possibilité de louer un mulet, +il devint obstinément fixe, dans la direction de la porte que les curieux +assiégeaient. Au premier rang, juste dans la porte, s’était posté le petit +homme au grand manteau et au chapeau jaune. C’était une sorte de +personnage en miniature, un simple « homunculus ». Byrne nous le +décrit dans son attitude à la fois ridicule, mystérieuse et décidée, un +pan de son manteau cavalièrement jeté sur son épaule gauche, et lui +cachant le menton et la bouche ; cependant que le chapeau jaune à +larges bords était mis de côté sur sa petite tête carrée. Il se tenait là +prenant une prise, coup sur coup.</p> + +<p>« Un mulet », répéta l’aubergiste, l’œil fixé sur cette figure étrange et +barbouillée de tabac. « Non, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> officier, il n’y a vraiment pas moyen +d’avoir un mulet dans ce pauvre village. »</p> + +<p>Le patron du canot qui, au milieu de ce bizarre entourage, +gardait le véritable air d’insouciance du marin, intervint tranquillement :</p> + +<p>« Si votre honneur m’en croit, mes deux jambes auraient mieux fait +l’affaire et j’aurais laissé la bête quelque part, n’importe où, puisque le +capitaine m’a dit que la moitié de la route suivait un sentier bon seulement +pour les chèvres. »</p> + +<p>L’homme en miniature fit un pas en avant et parlant à travers les plis +du manteau qui semblaient recéler une intention sarcastique :</p> + +<p>« Si, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>. On est trop honnête dans le village pour posséder un +mulet qui puisse servir à votre entreprise. Je puis en jurer. Par ce temps-ci +il n’y a que des filous ou des malins pour avoir des mulets ou autres +bêtes à quatre pattes et trouver moyen de les nourrir. Mais ce dont cet +excellent marin a besoin c’est d’un guide ; et voici, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, mon beau-frère +Bernardino, aubergiste et alcade de ce village hospitalier et très +chrétien, qui vous en trouvera un. »</p> + +<p>C’était, comme le dit M<sup>r</sup> Byrne, dans sa relation, la seule chose à +faire. Après avoir échangé quelques paroles, on vit paraître un jeune +garçon avec une veste déguenillée et une culotte en peau de chèvre. +L’officier anglais paya à boire à tout le village et pendant que les paysans +buvaient, il partit en compagnie de Cuba Tom, sous la conduite +du guide. Le petit homme au manteau avait disparu.</p> + +<p>Byrne accompagna le patron du canot jusqu’au delà du village. +Il tenait à le voir sur le bon chemin, et il l’aurait même accompagné +plus loin si le marin ne lui avait fait respectueusement observer qu’il +valait mieux qu’il retournât, afin de ne pas obliger la corvette à se tenir +trop longtemps près du rivage, un matin où le temps ne s’annonçait +pas bien. Un ciel sombre et désolé s’étendait, en effet, au-dessus de leurs +têtes quand ils se séparèrent ; des buissons sauvages et des champs pierreux +les entouraient lugubrement.</p> + +<p>« Dans quatre jours », furent les derniers mots de Byrne, « le navire +s’approchera et on enverra un canot, si le temps le permet. Sinon, +arrangez-vous pour le mieux à terre, en attendant qu’on vienne vous +chercher.</p> + +<p>— « Tout va bien, monsieur », répondit Tom, et il s’éloigna à grandes +enjambées. Byrne le vit s’engager dans un étroit sentier. Avec son +épaisse vareuse, une paire de pistolets à la ceinture, un coutelas au côté, +et un bon gourdin en main, il faisait vraiment bonne figure et était de +taille à se garder tout seul. Il se retourna pour faire un signe de la main, +montrant une fois de plus à Byrne sa brave figure basanée aux épais +favoris. Le garçon à la culotte de peau de chèvre avait l’air d’un faune +ou d’un jeune satyre, courant en avant, s’arrêtant pour l’attendre, +et repartant d’un bond. Tous deux disparurent.</p> + +<p>Byrne revint sur ses pas. Le hameau s’abritait dans un repli de +terrain et l’endroit semblait le lieu le plus isolé de la terre. On eût dit +qu’une malédiction s’était appesantie sur sa stérilité désolante et quasi +déserte.</p> + +<p>Il n’avait pas fait cent pas que, de derrière un buisson, surgit le +minuscule Espagnol emmitouflé. Byrne s’arrêta court.</p> + +<p>D’une petite main pointant hors du manteau, l’autre fit un geste +mystérieux. Il avait son chapeau davantage sur le coin de l’oreille. +« <span lang="es" xml:lang="es">Señor</span>, dit-il sans autre préliminaire. Attention. Il est un fait certain, +c’est que Bernardino le borgne, mon beau-frère, a en ce moment un +mulet dans son écurie. Et pourquoi, lui qui n’est pas malin, a-t-il un +mulet ? Parce que c’est un filou ; un homme sans scrupule. J’ai dû lui +abandonner le « <span lang="es" xml:lang="es">macho</span> » pour m’assurer un toit où dormir, et une bouchée +d’« <span lang="es" xml:lang="es">olla</span> » pour retenir mon âme dans mon pauvre petit corps. +Mais, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, il contient un cœur autrement plus grand que la misérable +chose qui bat dans la poitrine de cette brute qui est mon parent et dont +j’ai honte, bien que je me sois opposé à ce mariage de toutes mes +forces. Ah, la pauvre femme égarée a assez souffert. Elle a fait son +purgatoire sur cette terre. Que Dieu aie son âme. »</p> + +<p>Byrne dit qu’il fut si surpris de la soudaine apparition de cet être à +apparence de farfadet, et de l’amertume sardonique répandue dans son +discours, qu’il ne put démêler le point capital de ce qui semblait être +une histoire de famille révélée là sans rime ni raison. Ce lui fut d’abord +impossible. Il fut confondu et tout à la fois impressionné par la volubilité +énergique de l’homme, si différente de la loquacité frivole et animée +des Italiens. Et il le considérait, cependant que l’homunculus, laissant +retomber le pan de son manteau, reniflait une longue prise dans la +paume de sa main.</p> + +<p>— « Un mulet, s’écria Byrne, saisissant enfin l’aspect important du +discours. Vous dites qu’il a un mulet. Étrange ! Pourquoi donc a-t-il +refusé de me le donner ?</p> + +<p>L’Espagnol en miniature se drapa de nouveau avec beaucoup de +dignité :</p> + +<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Quien sabe</i>, dit-il froidement, avec un haussement d’épaules. +C’est dans tout ce qu’il fait un grand « <span lang="es" xml:lang="es">politico</span> ». Mais ce dont votre +honneur peut être certain c’est que ses intentions sont toujours celles +d’un coquin. Ce mari de ma défunte sœur devrait être marié depuis +longtemps à la veuve aux jambes de bois. »</p> + +<p>— « Je vois, dit Byrne. Mais je dois vous rappeler, que, quelque +soient vos raisons, votre honneur l’a encouragé dans ce mensonge. »</p> + +<p>Deux yeux malheureux, brillants de chaque côté d’un nez rapace, +dévisageaient Byrne sans sourciller, mais avec cette irascibilité qui se +cache si souvent au fond de la dignité espagnole.</p> + +<p>— « Nul doute que le « <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> » officier ne perdrait pas une once de +sang si j’étais frappé sous la cinquième côte, répliqua-t-il ; mais ce +pauvre pécheur n’a rien à faire ici. » Et changeant de ton : « <span lang="es" xml:lang="es">Señor</span>, le +malheur des temps fait que je vis ici en exil, vieux Castillan et vieux +Chrétien, il me faut vivre au milieu de ces brutes d’Asturiens, et dépendre +du pire de tous qui a moins de conscience et de scrupules qu’un +loup. Comme je suis un homme d’esprit je me conduis en conséquence. +Mais j’ai du mal à contenir mon mépris. Vous avez entendu la façon dont +j’ai parlé. Un <span lang="es" xml:lang="es">caballero</span> comme votre seigneurerie a dû comprendre +qu’il y avait anguille sous roche. »</p> + +<p>— « Quelle anguille ? dit Byrne, mal à l’aise. Ah ! oui, quelque chose +de louche. <span lang="es" xml:lang="es">No, señor</span>, je ne devine rien ; les gens de chez nous ne +savent pas bien deviner ce genre de choses ; par conséquent, je vous +demande carrément si l’aubergiste a dit la vérité sur les autres points. »</p> + +<p>— « Il n’y a certainement pas de Français dans les parages », dit le +petit bonhomme en reprenant son attitude indifférente.</p> + +<p>— « Ni de voleurs, « <span lang="es" xml:lang="es">ladrones</span> » ? »</p> + +<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Ladrones en grande</i> », non, certainement pas », fut la réponse +dite d’un ton de froideur sentencieuse. « Que leur reste-t-il quand les +Français ont passé ? Et personne ne voyage par ces temps-ci. L’occasion +fait le larron. Et puis votre marin a une fière mine, et avec un fils de +chat les rats ne jouent pas. Mais, il faut dire aussi, là où il y a du +miel, il y a des mouches. »</p> + +<p>Ce discours sibyllin exaspérait Byrne. « Au nom de Dieu, dites-moi +franchement si vous pensez que mon homme est bien en sûreté +pour son voyage. »</p> + +<p>L’homunculus, en proie à une de ses rapides transformations, saisit +le bras de l’officier. Le serrement de cette petite main était étonnant.</p> + +<p>— « <span lang="es" xml:lang="es">Señor.</span> Bernardino l’a bien examiné. Que puis-je vous dire de +plus ? Écoutez-moi : des gens ont disparu sur cette route, sur une certaine +partie de cette route où Bernardino a une maison, une auberge, +et où moi, son beau-frère, j’avais des voitures et des mulets à louer. +Maintenant il n’y a plus ni voyageurs, ni voitures. Les Français m’ont +ruiné. Bernardino s’est retiré ici pour des raisons qui le regardent, après +la mort de ma sœur. Ils se sont mis à trois pour la faire mourir de +misère : lui, Erminia et Lucilla, ses deux tantes, tous affiliés au diable. +Et maintenant il m’a volé mon dernier mulet. Vous êtes un homme +armé. Réclamez-lui le « <span lang="es" xml:lang="es">macho</span> », +le pistolet sur le front, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, il ne +lui appartient pas, je vous le dis, et courez après votre homme, qui +vous est si précieux. Et alors vous reviendrez sains et saufs tous les +deux ; car il n’y a pas d’exemple que deux voyageurs aient jamais +disparu à la fois sur cette route. Quant à la bête, moi qui suis son +propriétaire, je la confie bien volontiers à votre honneur. »</p> + +<p>Ils se dévisageaient l’un l’autre, et Byrne faillit éclater de rire devant +l’ingénuité transparente du complot tramé par le petit homme pour +ravoir sa mule. Mais il n’eut aucune peine à garder son sérieux, car +il sentait au dedans de soi une singulière tendance à accomplir cette +action extraordinaire. Il se retint de rire, mais ses lèvres tremblèrent ; +sur quoi voilà notre Espagnol en miniature qui détache ses yeux noirs +et étincelants du visage de Byrne et qui lui tourne brusquement le dos, +avec un geste et un coup de manteau qui exprimèrent à la fois du +mépris, du découragement et de l’amertume. Puis il se retourna et +resta planté, son chapeau obliquement enfoncé jusqu’aux oreilles. Sa +susceptibilité n’alla pourtant pas jusqu’à refuser le douro d’argent que +Byrne lui offrit avec un petit discours peu compromettant, comme si +rien d’extraordinaire ne s’était passé entre eux.</p> + +<p>— « Il faut me hâter de retourner à bord maintenant », dit Byrne.</p> + +<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Vaya usted con Dios</i> », murmura le gnome.</p> + +<p>Et cette entrevue prit fin sur un salut très bas et sarcastique, après +quoi le chapeau fut replacé au même angle incertain que précédemment.</p> + +<p>Dès que l’embarcation eut été hissée à bord, la corvette fit servir +au large, et Byrne raconta toute cette histoire au capitaine qui +n’était qu’un peu plus âgé que lui. Ils manifestèrent ensemble une +indignation amusée ; mais, tout en riant, ils se regardèrent l’un l’autre +gravement. Un nain espagnol essayant de pousser un officier de la +marine britannique au vol d’un mulet à son profit, vraiment la chose +était trop drôle, trop ridicule, incroyable. Telles furent les exclamations +du capitaine. Il ne pouvait digérer le grotesque de l’affaire.</p> + +<p>— « Incroyable ; c’est précisément cela », murmura Byrne à la fin, +d’un ton singulier.</p> + +<p>Ils échangèrent un long regard. C’est clair comme le jour, affirma +le capitaine avec d’autant plus d’impatience que dans le fond de son +cœur il n’en était rien moins que certain. Et Tom, qui était pour l’un +le meilleur matelot du bord, et pour l’autre l’ami encourageant et respectueux +de sa jeunesse, leur semblait revêtu d’une frappante fascination, +une sorte de figure symbolique de la loyauté qui faisait appel à +leur sentiment et à leur conscience au point qu’ils ne pouvaient plus +détacher leurs pensées de la question de savoir si, oui ou non, il était +en sûreté. A plusieurs reprises ils montèrent sur le pont, simplement +pour regarder la côte, comme si elle pouvait les instruire du sort de leur +matelot. Elle diminuait, s’éloignait dans la distance, muette, désolée, +sauvage, voilée çà et là des dards obliques de la pluie. La houle d’ouest +roulait ses longues et furibondes lignes d’écume et d’épais nuages noirs +passaient au-dessus du navire comme une sinistre procession.</p> + +<p>— « Pardieu, je souhaiterais que vous eussiez fait ce que votre petit +ami au chapeau jaune vous conseillait de faire », dit le commandant de +la corvette, un peu plus tard dans l’après-midi, visiblement exaspéré.</p> + +<p>— « Vraiment, monsieur », demanda Byrne, en proie à une véritable +anxiété. « Je me demande ce que vous auriez dit plus tard ? Quoi. +J’aurais pu être cassé du service pour avoir dérobé une mule appartenant +à une nation alliée au gouvernement de Sa Majesté. Ou bien j’aurais +risqué d’être aplati comme une galette à coups de fléaux et de fourches, +une charmante histoire à répandre sur le compte d’un de vos +officiers, — et tout cela pour avoir essayé de voler une mule. Ou poursuivi +ignominieusement vers notre embarcation, car vous ne supposez pas +que j’aurais fusillé l’un de ces pauvres diables pour une mule galeuse… +Et pourtant, ajouta-t-il, à voix basse, je souhaiterais presque l’avoir +fait. »</p> + +<p>Avant que l’obscurité fût venue, ces deux jeunes gens s’étaient +monté la tête à un point psychologique compliqué qui tenait à la fois +du scepticisme méprisant et de la crédulité alarmée. Cela les tourmentait +à l’excès, et la pensée que cela devrait durer six jours au moins, +et se prolonger peut-être indéfiniment, leur devenait insupportable. +Cependant le navire vira de bord à la nuit. Pendant toute cette sombre +nuit orageuse, il marcha le cap vers la terre comme pour y retrouver +son matelot, se couchant par moment sous les lourdes bouffées, à +d’autres, roulant paresseusement dans la houle, presque stationnaire +comme s’il eût eu, lui aussi, l’esprit tiraillé entre la froide raison et une +ardente impulsion.</p> + +<p>A la pointe du jour, une embarcation se détacha du navire, et s’en +alla, secouée par les flots, vers l’anse peu profonde où, non sans de +grandes difficultés, un officier en gros paletot et en chapeau rond, se +mit en devoir d’atterrir sur une grève de galet.</p> + +<p>« J’avais l’intention, écrit M<sup>r</sup> Byrne, intention que mon capitaine +approuva, d’atterrir en secret, si possible. Je ne voulais être vu ni de +mon susceptible ami au chapeau jaune, dont les intentions n’étaient +pas claires, ni de l’aubergiste borgne, qu’il fût ou non affilié au diable, +ni d’aucun autre habitant de ce village primitif. Malheureusement cette +anse était vraiment le seul atterrissage possible que l’on rencontrât +sur plusieurs lieues, et vu l’escarpement du ravin, il ne m’était pas possible +de faire un détour pour éviter les maisons. »</p> + +<p>« Fort heureusement, continue-t-il, à cette heure-là tous les gens +étaient couchés. Il faisait à peine jour lorsque je me vis marchant sur +l’épaisse couche de feuilles mortes qui couvrait l’unique rue du village. +Pas une âme dehors ; aucun chien n’aboya. Le silence était profond, et +j’en avais conclu, non sans étonnement, qu’il n’y avait pas de chien dans +ce village, quand j’entendis un sourd grognement, et d’une allée louche, +entre deux masures, je vis surgir un affreux chien des rues, la queue +entre les jambes. Il s’esquiva silencieusement, en me montant les dents +au moment où il me dépassait, et il disparut si soudainement qu’il +aurait pu être tout aussi bien la répugnante incarnation du Malin. Il +y eut quelque chose de si étrange dans son apparition et sa disparition +que mon humeur qui n’était déjà pas très bonne, n’en devint que plus +abattue à la vue répugnante de cet animal, comme si c’eût été là un +fâcheux présage. »</p> + +<p>Byrne s’éloigna autant qu’il le put, de la côte, sans être vu, se dirigeant +vers l’ouest et luttant vaillamment contre le vent et la pluie, sur +un plateau sombre et nu, sous un ciel couleur de cendre.</p> + +<p>Au loin d’âpres montagnes désolées, dressant leurs cimes escarpées +et nues, semblaient l’attendre, menaçantes. Il s’en trouva, au soir, tout +proche, mais, comme on dit en langage marin, incertain de sa position ; +il y arriva, affamé, trempé, harassé par un jour de marche continuelle +sur une route défoncée ; il n’avait rencontré que fort peu de gens en +route et n’avait pu obtenir le moindre renseignement sur le passage de +Tom Corbin. Allons, allons, avançons toujours, se disait-il pendant +ces heures d’effort solitaire, poussé bien plutôt par l’incertitude que +par une crainte ou un espoir bien définis.</p> + +<p>Le jour qui déclinait s’éteignit rapidement, au moment où il atteignait +un pont démoli. Il descendit dans le ravin, passa à gué, à la dernière +lueur d’une eau rapide, un courant étroit ; et grimpant de l’autre +côté, se trouva soudain enfoncé dans une obscurité qui lui tombait sur +les yeux comme un bandeau.</p> + +<p>Le vent, qui dans l’ombre fouettait la lisière de la sierra, harcelait +ses oreilles d’un mugissement continu, pareil à celui d’une mer en +furie. Il pensait bien avoir perdu le chemin. Même de jour, avec ses +ornières, ses flaques de boue, et le hérissement de ses pierres, il était +difficile de le distinguer de l’abominable étendue d’une lande semée de +cailloux et de maigres buissons : mais comme il nous le dit, il régla sa +marche sur la direction du vent. Le chapeau enfoncé sur les yeux, la tête +basse, il marcha, s’arrêtant de temps à autre pour donner un peu de +trêve à son esprit, bien plutôt qu’à son corps, comme si le violent effort +de volonté qu’il appréhendait de voir rester inutile, et le trouble de ses +sentiments dépassaient par moments non pas sa résistance, mais sa +résolution.</p> + +<p>A l’un de ces arrêts, il lui sembla entendre, apporté de loin faiblement +par le vent, comme le bruit d’un coup, d’un coup frappé sur du +bois. Il remarqua que le vent était tombé soudain.</p> + +<p>Son cœur se mit à battre en désordre, sous l’impression plus vive des +espaces déserts qu’il avait traversés pendant les six dernières heures, +la sensation poignante d’un monde inhabité. Comme il levait la tête, +un rayon de lumière, illusoire, comme cela arrive souvent dans une +épaisse obscurité, dansa devant ses yeux. Tandis qu’il scrutait l’ombre, +le faible son d’un coup lui parvint encore, et il sentit soudain, plutôt +qu’il ne la vit, l’existence d’un obstacle massif qui se dressait en travers +du chemin. Qu’était-ce ? Le pied d’une colline ? Une maison ? C’était +une maison, tout proche comme si elle avait jailli du sol, ou comme si, +du repli sombre de la nuit, elle était venue glisser jusqu’à lui, incolore +et muette. Elle se dressait fièrement ; c’était elle qui l’abritait du vent. +Trois pas encore et il pouvait toucher le mur de la main. C’était à n’en +pas douter une « <span lang="es" xml:lang="es">posada</span> » et un autre voyageur essayait d’y trouver +accès. De nouveau il entendit le bruit d’un coup circonspect.</p> + +<p>Un moment après une large raie de lumière s’enfonça dans la nuit. +Par la porte ouverte, Byrne s’y précipita, cependant que la personne qui +était dehors s’enfuit dans la nuit en poussant un cri étouffé. De l’intérieur +parvint aussi une exclamation de surprise. Byrne se jetant contre +la porte à demi-fermée, réussit, non sans résistance, à entrer.</p> + +<p>Une misérable chandelle, une simple veilleuse, brûlait au bout d’une +table en bois blanc. A la lumière de cette chandelle, Byrne put voir la +fille qu’il avait repoussée de la porte. Elle portait une courte jupe noire, +un châle orange, elle avait le teint basané, une chevelure massive, sombre +et épaisse comme une forêt, retenue par un peigne, et quelques +mèches échappées mettaient une ombre noire autour de son front +bas.</p> + +<p>Lamentable et perçant, un hurlement de « Miséricorde » fut lancé par +deux voix du fond de cette grande pièce où la lumière d’un foyer +jouait parmi de lourdes ombres. En se ressaisissant, la jeune fille laissa +entendre le sifflement de sa respiration entre ses dents serrées.</p> + +<p>Il n’est pas nécessaire de rapporter ici la longue suite de questions +et de réponses par lesquelles Byrne rassura les deux vieilles femmes +assises de chaque côté d’un feu sur lequel était placée une sorte de +grande marmite de terre. Byrne eut immédiatement la sensation de +deux sorcières surveillant la cuisson de quelque philtre mortel… +Pourtant, lorsque l’une d’elles déplaçant péniblement sa forme brisée +eut soulevé le couvercle de cette marmite, la fumée qui s’en échappa +avait une odeur appétissante.</p> + +<p>L’autre vieille ne bougea pas ; elle était recroquevillée sur elle-même, +la tête branlante.</p> + +<p>Elles étaient horribles, l’une et l’autre. Il y avait quelque chose de +grotesque dans leur décrépitude. Leurs bouches édentées, leurs nez +crochus, la maigreur de celle qui remuait, les joues jaunes et flasques de +l’autre (celle dont la tête tremblait), auraient été risibles si la vue de leur +effroyable dégradation physique n’avait été pour les yeux un spectacle +épouvantable et pour le cœur un effroi poignant, devant cette indicible +misère de l’âge, cette obstination féroce de la vie devenue un objet de +dégoût et d’horreur.</p> + +<p>Pour surmonter cette impression, Byrne se mit à parler ; il leur dit +qu’il était Anglais, qu’il était à la recherche d’un compatriote qui avait +dû passer par là. A peine eût-il parlé que le souvenir des adieux de Tom +lui revint à l’esprit avec une précision singulière ; les paysans silencieux, +le gnome furieux, l’aubergiste borgne, Bernardino. Eh ! Quoi ! +Ces deux épouvantails indescriptibles seraient-ils les tantes de cet +homme, les affiliées du diable.</p> + +<p>Quoiqu’elles eussent pu être autrefois, on n’imaginait pas quel +services d’aussi faibles créatures pouvaient bien rendre maintenant au +diable dans le monde des vivants. Laquelle était Lucilla, laquelle +Erminia ? C’était maintenant des êtres sans nom. Un moment d’immobilité +complète suivit les paroles de Byrne. La sorcière à la +cuiller cessa de remuer son fricot dans sa marmite. La durée d’un +souffle le tremblement de l’autre cessa. Dans l’espace de cette seconde +Byrne eut la sensation d’être vraiment sur la trace, d’avoir atteint le +tournant du chemin, presque à portée de voix de Tom.</p> + +<p>— « Elles l’ont vu », pensa-t-il avec conviction. Il y avait donc enfin +quelqu’un qui l’avait vu. Il était persuadé qu’elles nieraient toute connaissance +de cet « <span lang="es" xml:lang="es">ingles</span> » ; mais tout au contraire, elles s’empressèrent +de lui raconter qu’il avait mangé et passé la nuit chez elles. Elles se +mirent à parler à la fois, et à décrire son aspect et sa manière d’être. +Une sorte d’excitation féroce dans sa faiblesse semblait les posséder. +La sorcière voûtée se mit à brandir sa cuiller de bois, le monstre bouffi +se leva de son tabouret en criant, se balançant d’un pied sur l’autre, et +sa tête s’agitait d’un tremblement accéléré au point de ressembler à +une véritable vibration. Byrne se sentit tout à fait déconcerté par cette +singulière surexcitation… Oui, le gros, le fort « <span lang="es" xml:lang="es">Ingles</span> » était parti le +matin après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre de vin. Et +si le « <span lang="es" xml:lang="es">caballero</span> » désirait prendre le même chemin, rien n’était plus +simple, demain matin.</p> + +<p>— « Vous me donnerez quelqu’un pour me montrer le chemin ? dit +Byrne. »</p> + +<p>— « Si, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>. Un brave garçon. Celui que le <span lang="es" xml:lang="es">caballero</span> avait vu partir. »</p> + +<p>— « Mais il frappait à la porte, répliqua Byrne. Il a décampé seulement +quand il m’a vu. Il allait entrer. »</p> + +<p>— « Non, non, s’écrièrent ensemble les deux sorcières, il s’en allait, +il s’en allait. »</p> + +<p>Après tout, ce pouvait être vrai. Le son avait été si faible, si furtif, +pensa Byrne. Ce n’était peut-être que l’effet de son imagination. Il leur +demanda :</p> + +<p>— « Qui est-ce ? »</p> + +<p>— « Son « <span lang="es" xml:lang="es">novio</span> », crièrent-elles en montrant la jeune fille. Il est +allé jusqu’à un village assez loin d’ici. Mais il reviendra au matin. +Son « <span lang="es" xml:lang="es">novio</span> ». Elle c’est une orpheline, la fille de pauvres chrétiens ; elle +vit avec nous pour l’amour de Dieu, pour l’amour de Dieu. »</p> + +<p>L’orpheline accroupie au coin de l’âtre considérait Byrne. Il pensa +qu’elle était plutôt une fille de Satan retenue là par ces deux sombres +mégères pour l’amour du Diable. Ses yeux étaient légèrement obliques, +sa bouche plutôt épaisse, mais admirablement dessinée, son visage +sombre, empreint d’une beauté sauvage, voluptueuse et farouche. Quant +à l’expression de ce regard fixe qu’elle tenait constamment attaché sur +lui avec une attention pleine d’une sauvagerie sensuelle, « pour en avoir +une idée, nous dit M<sup>r</sup> Byrne, vous n’avez qu’à observer un chat affamé +guettant un oiseau dans une cage, ou une souris dans une souricière. »</p> + +<p>Ce fut elle qui lui servit un repas, dont il se montra satisfait, quoique +ces grands yeux obliques et sombres qui ne cessaient de l’examiner +comme s’il eût eu quelque chose de curieux écrit sur le visage lui causassent +un certain malaise. Mais tout valait mieux que l’approche de +ces sorcières de cauchemar aux yeux chassieux. Ses appréhensions +s’apaisèrent ; peut-être rien que d’éprouver la sensation de la chaleur +après ce mauvais temps, et de goûter un peu de repos après la lutte +qu’il avait dû soutenir, pas à pas, tout le long du chemin contre la +tempête. Il n’avait pas d’inquiétude sur la sécurité de Tom. Il devait +maintenant dormir dans un campement de montagne, après avoir +rencontré Gonzales et ses gens.</p> + +<p>Byrne se leva, alla remplir une timbale d’étain d’un vin tiré à une +outre de peau qui était suspendue au mur et vint se rasseoir. La sorcière +au visage de momie commença à lui faire la conversation, lui +parlant du temps jadis, à bâtons rompus. Elle lui vanta la renommée de +l’auberge, durant des jours meilleurs. Du beau monde s’y arrêtait, +dans ses propres voitures. Un archevêque même, une fois, avait dormi +dans la « <span lang="es" xml:lang="es">casa</span> », il y avait bien longtemps.</p> + +<p>La sorcière au visage bouffi paraissait écouter, de son tabouret, +immobile, sauf la tête tremblante. La fille (Byrne était certain que c’était +une bohémienne qu’on avait recueillie là pour une raison quelconque) +était assise sur la pierre du foyer, dans la chaleur que dégageaient les +braises. Elle se fredonnait à elle-même une chanson, tout en agitant +doucement de temps à autre une paire de castagnettes. Au mot d’archevêque, +elle se mit à ricaner avec impiété et se retourna pour regarder +Byrne, la flamme rouge du feu étincela sur ses yeux noirs et ses dents +blanches, sous le sombre rebord de l’énorme manteau de cheminée. +Il lui sourit.</p> + +<p>Il goûtait maintenant le repos dans un sentiment de sécurité. Son +arrivée n’étant point attendue, il ne pouvait y avoir de complot tramé +contre son existence. Il commença à somnoler. Il se laissa un peu aller, +tout en conservant, du moins il le pensait, toute sa présence d’esprit.</p> + +<p>Il dut cependant se laisser aller plus qu’il ne croyait, car il sursauta +outre mesure en entendant un vacarme infernal. Il n’avait, de sa vie, +entendu quelque chose d’aussi effroyablement strident. Les sorcières +s’étaient prises de querelle, férocement, pour on ne sait quoi. Quelle +qu’en eut été la cause elles s’injuriaient maintenant avec violence, sans +chercher d’arguments. Leurs piaillements séniles n’exprimaient rien +d’autre que de la méchanceté déchaînée et de l’épouvante enragée. Les +yeux noirs de la bohémienne allaient de l’une à l’autre. Jamais auparavant +Byrne ne s’était senti aussi éloigné d’un sentiment de solidarité +pour des êtres humains. Avant qu’il eût eu le temps de comprendre le +sujet de cette querelle, la fille bondit en agitant violemment ses castagnettes. +Il y eut un silence. Elle s’approcha de la table, et se penchant +au-dessus, ses yeux dans ceux de l’officier :</p> + +<p>— « <span lang="es" xml:lang="es">Señor</span>, dit-elle d’un ton décidé, vous dormirez dans la chambre +de l’archevêque. »</p> + +<p>Les sorcières ne bronchèrent pas. Accroupie, la vieille momie s’appuyait +sur un bâton ; celle à la figure bouffie avait maintenant ramassé +une béquille.</p> + +<p>Byrne se leva, marcha vers la porte, et tournant la clef dans l’énorme +serrure, la mit ensuite tranquillement dans sa poche. C’était à n’en pas +douter l’unique entrée de la maison. Et il ne se souciait nullement +d’être pris au dépourvu par quelque danger qui pourrait survenir du +dehors. En se retournant, il vit les deux sorcières « affiliées au Diable » +et la fille de Satan qui le regardaient sans mot dire. Il se demanda si +Tom Corbin avait pris la même précaution la nuit précédente. Et tout +en songeant à son matelot, il eut de nouveau la singulière impression +de sa présence tout proche. Tout était muet ; au milieu de ce calme, +il entendit le sang lui battre aux oreilles avec un bruit confus et troublant, +parmi lequel il lui sembla qu’une voix murmurait ces mots : +« M. Byrne, ouvrez l’œil ». La voix de Tom. Il se sentit frémir ; les +illusions de l’ouïe sont, de toutes, les plus saisissantes.</p> + +<p>Il lui sembla impossible que Tom ne fût pas là. Il eut de nouveau un +léger frisson, comme si un furtif courant d’air avait pénétré ses habits +et lui avait passé le long du corps même. D’un effort, il chassa cette +impression.</p> + +<p>La fille monta l’escalier devant lui, portant une lampe de fer dont la +maigre flamme dégageait un mince filet de fumée. Ses bas blancs, sales, +étaient pleins de trous.</p> + +<p>De la même tranquillité résolue avec laquelle il avait fermé la porte +en bas, Byrne s’en fut ouvrir l’une après l’autre toutes les portes du +corridor. Toutes les chambres étaient vides, à l’exception d’une ou +deux dans lesquelles on avait entassé des vieilleries. Et la fille, comprenant +son intention, s’arrêta chaque fois, levant la lumière fumeuse à +chaque porte, patiemment. Elle l’observait cependant avec +une attention soutenue ; la dernière porte, elle l’ouvrit elle-même.</p> + +<p>— « Vous dormirez ici, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> », murmura-t-elle d’une voix, douce +comme un souffle d’enfant, tout en lui tendant la lampe.</p> + +<p>— « <i lang="es" xml:lang="es">Buenas noches, señorita</i> », lui dit-il poliment en la lui prenant +des mains.</p> + +<p>On ne l’entendit pas rendre ce bonsoir, bien que ses lèvres remuassent +légèrement, cependant que son regard sombre comme une nuit sans +étoile, ne trembla pas une minute devant le sien. Il entra dans la chambre, +et quand il se retourna pour en fermer la porte, elle était encore là, +immobile et troublante, avec sa bouche sensuelle, ses yeux obliques, et +l’expression de sensualité féroce et aux aguets d’un chat déconcerté. +Il eut un moment d’hésitation, et dans la maison muette, il entendit de +nouveau le sang qui battait pesamment à ses oreilles, pendant qu’une +fois encore il lui sembla entendre la voix de Tom, instante, quelque +part, tout près, et plus terrifiante encore, cette fois, parce qu’il n’en +pouvait distinguer les mots.</p> + +<p>A la fin, il claqua la porte au nez de la fille, la laissant dans l’obscurité ; +il la rouvrit presque aussitôt. Plus personne. Elle s’était évanouie sans +le moindre bruit. Il referma la porte rapidement et la verrouilla de deux +lourds verrous.</p> + +<p>Une violente inquiétude se mit soudain à l’envahir. Pourquoi ces +sorcières s’étaient-elles querellées à propos de la chambre où il devait +dormir ? Que signifiait le long regard de cette fille qui semblait +vouloir imprimer pour toujours son image dans son esprit ? Sa propre +nervosité l’alarmait. Il se crut transporté très loin du genre humain.</p> + +<p>Il examina la chambre. Elle n’était pas très haute de plafond ; juste +assez pour contenir le lit que surmontait un énorme dais en forme de +baldaquin d’où tombaient, au pied et à la tête, de lourds rideaux ; un +lit assurément digne d’un archevêque. Il y avait une table massive +toute sculptée aux angles ; quelques fauteuils d’un poids énorme, qui +avaient l’air des vestiges du palais d’un grand seigneur ; une armoire à +deux battants, large et peu profonde, était placée contre le mur. Il +voulut l’ouvrir ; elle était fermée à clef. Un soupçon lui vint ; il +prit la lampe pour se livrer à un examen plus minutieux. Non : ce +n’était pas une porte dérobée. Ce meuble lourd était éloigné de plus +d’un pouce du mur auquel il s’adossait. Il examina les verrous de la +porte de la chambre. Non, personne ne pourrait le surprendre traîtreusement +pendant son sommeil. Mais allait-il pouvoir dormir ? Il se le +demanda avec angoisse. Si seulement Tom était là, le brave marin qui +avait combattu à ses côtés dans une ou deux affaires difficiles et lui +avait toujours prêché la nécessité de prendre garde à lui. « Ce n’est +pas malin, avait-il coutume de dire, de se faire tuer dans une bataille. +N’importe quel fou peut en faire autant. Notre véritable affaire +c’est de combattre les Français, et de vivre pour les combattre encore +un autre jour. » Byrne eut du mal à ne pas se mettre à épier le silence. +Il avait en quelque sorte la conviction que rien ne le viendrait rompre, +si ce n’est le son obsédant de la voix de Tom. Il l’avait déjà entendu +deux fois. Bizarre. Et, somme toute, ce n’avait rien de surprenant, se +dit-il en raisonnant, puisqu’il avait pensé à cet homme pendant plus de +trente heures, continuellement et, qui plus est, avec incertitude. Son +inquiétude au sujet de Tom n’avait, en effet, jamais pris une forme +définie : « Disparaître » était le seul mot qui se rapportait à la notion +du danger que pouvait courir Tom. C’était tout à la fois vague et terrible : +« Disparaître ». Qu’est-ce que cela signifiait ?</p> + +<p>Byrne frissonna ; il se dit qu’il devait avoir un peu de fièvre. Tom +n’avait pas disparu. Byrne venait d’entendre parler de lui. De nouveau +le jeune homme entendit son sang battre dans ses oreilles. Il s’assit, +immobile, s’attendant à chaque instant à entendre parmi les pulsations +de son sang le son de la voix de Tom. Il attendit, tendant l’oreille : rien +ne vint. Tout à coup il eut cette pensée : « Il n’a pas disparu, mais il +ne peut pas se faire entendre ».</p> + +<p>Il se leva brusquement. Combien c’était absurde ! Et déposant son +pistolet et son coutelas sur la table, il enleva ses bottes, et se sentant +tout d’un coup trop fatigué pour rester debout, il s’étendit sur le lit +qu’il trouva doux et confortable, au-delà de ses espérances.</p> + +<p>Il s’était senti très éveillé, mais il avait dû s’assoupir après tout, car +tout ce qu’il savait c’est qu’il était maintenant assis sur le lit, cherchant +à se rappeler exactement ce que disait la voix de Tom. Ah, oui ! Il se +rappelait. Elle disait : « M. Byrne, ouvrez l’œil. » C’était un avertissement. +Mais contre quoi ?</p> + +<p>Il sauta d’un bond au milieu de la chambre, haleta, puis regarda +tout autour de lui. La fenêtre était bien fermée, d’une barre de fer. Il +promena, de nouveau, son regard lentement sur les murs nus, il considéra +le plafond ; il alla à la porte examiner les verrous. C’était deux +énormes verrous qui glissaient dans des trous faits à même le mur, et +comme le corridor au dehors était trop étroit pour rendre possible +l’usage d’un bélier, ou même la manœuvre d’une hache, on ne +pouvait pas enfoncer la porte, sauf avec de la poudre. Cependant +qu’il continuait à s’assurer que le verrou d’en bas était bien poussé, il +eut la sensation qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Et cela si fortement +qu’il se retourna avec la rapidité de l’éclair. Il n’y avait personne. +Qui eût bien pu être là ? Et pourtant…</p> + +<p>Ce fut alors qu’il perdit toute la tenue et la contrainte qu’un homme +conserve par respect de soi. La lampe posée à terre, il se mit, à quatre +pattes, à regarder sous le lit, comme une fille stupide. Il y vit pas mal +de poussière et rien d’autre. Il se releva, les joues en feu, et marcha de +long en large, honteux de lui-même et de cette ridicule inquiétude, qu’il +ressentait au sujet de Tom et qui ne voulait pas le lâcher. Les mots : +« M. Byrne, ouvrez l’œil. » continuaient à retentir dans sa tête sur un +ton d’avertissement.</p> + +<p>— « N’aurais-je pas mieux fait de me jeter sur le lit et d’essayer de +dormir ? se demandait-il. Ses yeux tombèrent sur l’immense armoire, +il se dirigea vers elle, irrité de son idée, mais se sentant incapable d’y +renoncer. Comment expliquerait-il le lendemain aux deux sorcières +son effraction, il n’en savait rien. Il introduisit la pointe de son coutelas +entre les deux battants de la porte et essaya de les forcer. Ils résistaient. +Il se mit à jurer, s’obstinant dans son dessein, maintenant. +Le « j’espère que vous serez satisfait, nom d’un chien », qu’il +murmura, s’adressait à Tom absent. Juste à ce moment les portes +cédèrent et s’ouvrirent à la volée.</p> + +<p>Il était là.</p> + +<p>Lui, le fidèle, le sagace, le courageux Tom était là, debout, sombre et +raide, gardant un prudent silence que ses deux yeux grands ouverts au +fixe éclat semblait commander à Byrne de respecter. Byrne était trop +saisi pour pouvoir proférer un son. Interdit, il recula, et au même +instant le marin s’abattit en avant de tout son long, comme pour prendre +par le cou son officier. Instinctivement Byrne avança ses bras tremblants. +Il sentit l’affreuse rigidité du corps, puis la froideur de la mort +lorsque leurs têtes se heurtèrent et que leurs visages se touchèrent. Ils +vacillèrent, Byrne serrant Tom sur sa poitrine pour ne pas le laisser +tomber avec fracas. Il eut juste assez de force pour déposer doucement +par terre l’horrible fardeau ; alors la tête lui tourna, ses jambes se dérobèrent +et il tomba sur les genoux, penché sur le cadavre, les mains sur +cette poitrine d’homme qui avait été naguère pleine d’une vie généreuse +et qui maintenant n’avait plus que l’insensibilité de la pierre.</p> + +<p>— « Mort, mon pauvre Tom », se répétait-il intérieurement. +La lumière de la lampe placée près du bord de la table tomba droit sur le +regard vitreux de ces yeux qui avaient, naturellement, une expression +vive et gaie.</p> + +<p>Byrne détourna les yeux. Le foulard de soie noire de Tom n’était pas +noué sur sa poitrine. Il n’était plus là. Les meurtriers lui avaient aussi +enlevé ses souliers et ses bas. Et en remarquant ce dépouillement, ce +cou dénudé, les pieds nus et rigides, Byrne sentit ses yeux se remplir +de larmes. A part cela, le marin était entièrement vêtu, et ses vêtements +ne montraient rien de ce désordre qu’aurait dû entraîner une lutte +violente. Sa chemise quadrillée avait été tirée, un peu, hors de la +ceinture, à un seul endroit, simplement pour s’assurer s’il avait de +l’argent, dans une ceinture, à même le corps. Byrne commença à sangloter +dans son mouchoir.</p> + +<p>Ce fut une explosion nerveuse qui dura peu. Tout en demeurant à +genoux, il contempla tristement ce corps athlétique du meilleur marin +qui fut jamais pour tirer le coutelas, pointer le canon ou prendre un +ris. Il gisait là, raide et froid : son esprit joyeux et intrépide s’en était +allé, et peut-être qu’au moment de ce départ il s’était reporté vers lui, +son jeune camarade, vers son navire qui roulait là-bas sur les flots +gris en rade de cette côte de rochers sauvages.</p> + +<p>Il s’aperçut que les six boutons de cuivre de la vareuse de Tom avaient +été coupés. Il frissonna à la pensée des deux misérables et répugnantes +sorcières s’acharnant avidement sur le corps sans défense de son ami. +Coupés ! Peut-être avec le même couteau qui… La tête de l’une branlait ; +l’autre était tout courbée en deux, et leurs yeux étaient rouges et +chassieux, leurs infâmes griffes tremblotantes… Cela avait dû se passer +dans cette chambre même, car Tom n’avait pas été tué dehors et +apporté là ensuite : Byrne en était certain. Pourtant ce n’était pas ces +deux vieilles du diable qui avaient pu le tuer, même en le prenant à +l’improviste. D’autant que Tom avait dû être constamment sur ses +gardes, car c’était un homme d’une extrême prudence, surtout quand +il était chargé d’une mission… Comment l’avait-on tué ? Qui avait pu +le faire ? Comment ?</p> + +<p>Byrne se releva, saisit la lampe et se pencha rapidement au-dessus +du corps. La lumière ne révéla aucune tache sur les vêtements, pas de +trace, ni de souillure de sang, nulle part. Les mains de Byrne se mirent +à trembler au point qu’il lui fallut poser la lampe à terre et détourner +les yeux pour pouvoir vaincre son trouble.</p> + +<p>Il se mit ensuite à examiner ce froid, paisible et rigide cadavre, cherchant +la marque d’un coup de couteau, la blessure d’une arme à feu, la +trace d’un coup mortel. Il tâta tout autour du crâne, anxieusement. Il +était intact. Il glissa la main sous la nuque ; elle n’était pas brisée. Les +yeux agrandis par l’angoisse, il examina de plus près, sous le menton, +et ne vit aucune marque de strangulation sous la gorge.</p> + +<p>Il n’y avait de trace nulle part. Il était seulement mort.</p> + +<p>Irrésistiblement, Byrne s’éloigna du corps comme si le mystère de +cette incompréhensible mort avait changé sa pitié en effroi et en suspicion. +La lampe, placée sur le plancher, près du rigide et immobile +visage du marin, le montrait fixant désespérément le plafond. Dans le +cercle de la lumière, Byrne vit à la poussière qui par endroits couvrait +le plancher, qu’il n’y avait pas eu de lutte dans cette +chambre. « Il est mort dehors », pensa-t-il. Oui, dehors, dans cet étroit +corridor où l’on avait à peine la place de se retourner, la mort mystérieuse +était venue prendre son pauvre Tom. L’impulsion qu’il avait eue +de saisir son pistolet et de s’élancer hors de la chambre, abandonna +Byrne tout d’un coup, car Tom aussi était armé, avec des armes +précisément aussi impuissantes que celles qu’il possédait : des pistolets, +un coutelas. Et Tom était mort d’une mort sans nom, par des moyens +incompréhensibles.</p> + +<p>Il vint à Byrne une nouvelle idée. Cet étranger qui frappait à la porte +et qui s’était enfui si rapidement à son approche était venu enlever le +corps. Ah ! C’était là le guide que la sorcière décharnée lui avait promis +pour lui montrer par quel chemin le plus court rejoindre son homme. +Promesse, il le voyait maintenant, pleine d’un sens atroce. Celui qui avait +frappé à la porte se chargerait des deux cadavres. L’homme et l’officier +s’en iraient de la maison ensemble. Car Byrne était certain maintenant +qu’il lui faudrait mourir avant le matin, et de la même manière mystérieuse, +laissant derrière lui un corps sans indices.</p> + +<p>La vue d’une tête coupée, d’une gorge tranchée, ou de la béante +blessure d’une arme à feu lui aurait causé un inexprimable soulagement. +Toutes ses craintes en auraient été apaisées. Son âme au dedans de lui +implorait cet homme mort qui ne lui avait jamais fait défaut dans le +danger : « Pourquoi ne me dites-vous pas à quoi je dois veiller, Tom ? +Pourquoi ne me le dites-vous pas ? » Mais dans sa rigidité impassible, +étendu sur le dos, Tom semblait conserver un austère silence, comme +si, possédant enfin le terrible savoir, il dédaignait de s’entretenir avec +les vivants.</p> + +<p>Byrne se jeta soudain à genoux près du cadavre, et l’œil sec, farouche, +ouvrit toute grande la chemise à la hauteur de la poitrine, comme s’il +voulait arracher de force le secret de ce cœur froid qui avait été pour lui +si loyal toute sa vie. Rien. Rien. Il éleva la lampe, et tout l’indice que lui +révéla ce visage dont l’expression lui avait toujours été si affectueuse, +ce fut une toute petite meurtrissure au front, presque rien, une simple +marque. La peau même n’était pas éraflée. Il la regarda fixement, +longtemps, perdu dans un horrible rêve. Puis il remarqua que les mains +de Tom étaient serrées, comme s’il était tombé face à quelqu’un dans +une bataille à coups de poings. Les articulations, en y regardant de +plus près, lui apparurent un peu écorchées, aux deux mains.</p> + +<p>La découverte de ces signes très légers fut plus terrifiante pour Byrne +que ne l’eut été l’absence même de toute marque. Ainsi Tom était mort +en se débattant contre quelque chose que l’on pouvait toucher, et +qui pourtant pouvait tuer quelqu’un sans laisser de trace. Était-ce un +souffle ?</p> + +<p>La terreur, l’ardente terreur, commença à jouer autour du cœur de +Byrne, comme une langue de feu qui s’allonge et se retire avant de +réduire un objet en cendres. Il s’éloignait du cadavre en reculant aussi +loin qu’il pouvait, puis il revenait jetant furtivement des regards tremblants +sur ce front meurtri. Il y aurait peut-être la même petite meurtrissure +sur son propre front, avant l’aube.</p> + +<p>— « Je n’en puis plus », se murmura-t-il à lui-même. Tom lui devenait +maintenant un objet d’horreur, un spectacle qui, tout à la fois, +attirait et révoltait sa crainte. Il n’en pouvait plus, il ne pouvait plus le +regarder.</p> + +<p>A la fin, le désespoir triomphant de son horreur croissante, il se +détacha du mur auquel il s’appuyait, saisit le corps sous les aisselles, +et se mit à le tirer vers le lit. Les talons nus du marin traînaient sur le +plancher, sans bruit. Il était lourd, de ce poids mort des choses inanimées. +D’un dernier effort, Byrne le jeta le visage tourné vers le lit, le +retourna, jeta sur cette rigidité passive un drap dont il la couvrit ; puis +il ramena les rideaux, au pied et à la tête, de façon à ce que se touchant, +ils lui dérobèrent entièrement la vue du lit.</p> + +<p>Il trébucha vers une chaise sur laquelle il se laissa tomber. La sueur +lui coulait du visage, et ses veines semblaient charrier un mince filet +de sang à demi-glacé. Une terreur absolue s’était emparée de lui, une +terreur sans nom qui avait réduit son cœur en cendres.</p> + +<p>Il s’était assis sur une chaise à dossier droit, la lampe brûlait à ses +pieds ; ses pistolets et son couteau étaient près de son coude gauche au +bout de la table, ses yeux tournaient continuellement dans ses orbites, +regardant les murs, le plafond, par terre, dans l’attente d’une mystérieuse +terrifiante vision. La chose qui pouvait donner la mort d’un +souffle était là dehors, de l’autre côté de cette porte verrouillée. Mais +maintenant Byrne ne croyait plus ni aux murs ni aux verrous. Une +terreur folle transformait pour lui toutes choses, sa vieille admiration +d’enfance pour l’athlétique Tom, l’indomptable Tom (il lui avait paru +invincible) ne faisait que paralyser davantage ses facultés, ajouter +encore à son désespoir.</p> + +<p>Il n’était plus Edgar Byrne. Il n’était plus qu’une âme torturée qui +souffrait de cette angoisse plus que jamais corps de pécheur n’avait +souffert du chevalet ou du brodequin. On pourra mesurer le degré de +son trouble, quand j’aurai dit que ce jeune homme au moins aussi +brave que la plupart d’entre nous pensa à saisir son pistolet et à se +faire sauter la cervelle. Mais une langueur mortelle et glaciale s’étendait +sur ses membres. Sa chair comme du plâtre mouillé semblait se +raidir peu à peu autour de ses côtes. Tout à l’heure, pensait-il, les +deux sorcières entreront, avec leur béquille et leur bâton, horribles, +grotesques, monstrueuses, affiliées au diable, pour lui faire une +marque au front, la toute petite meurtrissure de mort. Et il ne +pourrait rien contre elles. Tom s’était défendu, lui ; mais il n’était +pas comme Tom. Ses membres étaient déjà raides. Il était là immobile, +se sentant mourir peu à peu. Les yeux seuls remuaient, tournant +sans cesse dans leurs orbites, parcourant les murs, le plancher, le +plafond, encore, et encore, jusqu’à ce que tout à coup, ils devinssent +immobiles, fixes, comme des pierres, hors de la tête, fixée dans la +direction du lit.</p> + +<p>Il venait de voir les rideaux bouger, comme si le cadavre qu’ils +cachaient s’était retourné et s’était assis. Byrne, qui pensait avoir épuisé +toute la terreur du monde, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. +Il empoigna les deux bras de sa chaise, sa mâchoire se desserra, et la +sueur lui coulait sur le front, cependant que sa langue, desséchée, se +collait à son palais. Les rideaux remuèrent encore, mais ne s’entr’ouvrirent +pas. « Non, Tom », essaya de crier Byrne, mais il n’entendit rien +qu’un faible gémissement comme peut en pousser un dormeur mal à +l’aise. Il sentit que sa raison s’en allait, car il lui semblait bien que le +plafond avait bougé et devenait oblique, puis se redressait, et de nouveau +les rideaux se balancèrent doucement comme s’ils allaient s’entr’ouvrir.</p> + +<p>Byrne ferma les yeux pour ne pas voir sortir la terrible apparition du +cadavre animé par le diable. Dans le profond silence de la chambre, il +vécut un moment d’effroyable agonie, puis il rouvrit les yeux et il vit +que les rideaux restaient toujours fermés, mais que le plafond au-dessus +du lit s’était élevé d’un pied.</p> + +<p>La dernière lueur de raison qui lui restait lui découvrit que c’était +l’énorme baldaquin au-dessus du lit qui s’abaissait, pendant que les +rideaux qui y étaient attachés remuaient doucement, descendant graduellement +vers le sol. Sa mâchoire ouverte se referma en claquant et, +à-demi dressé sur sa chaise, il épia, muet, la silencieuse descente du +dais monstrueux.</p> + +<p>Il descendit par saccades douces jusqu’à mi-chemin, ou à peu +près, et tout d’un coup sembla prendre sa course et vint emboîter +brusquement sa forme en dos de tortue, sa lourde bordure s’encastrant +exactement dans le rebord du bois de lit.</p> + +<p>A une ou deux reprises un léger craquement du bois se fit entendre, +puis l’accablante tranquillité de la pièce régna de nouveau.</p> + +<p>Byrne se leva, haleta pour reprendre haleine, et poussa un cri de +rage et d’épouvante, premier son qui ait pu, à sa connaissance, franchir +ses lèvres durant cette nuit d’angoisse. Voilà donc la mort à laquelle +il avait échappé. C’était là le diabolique artifice du meurtre, +contre lequel la pauvre âme de Tom déjà dans l’autre monde avait +encore essayé de le mettre en garde. C’était donc ainsi qu’il était mort. +Byrne était certain d’avoir entendu la voix du marin faiblement distante, +et sa phrase habituelle : « M. Byrne, ouvrez l’œil », et puis des +mots qu’il n’avait pas pu saisir. Mais la distance qui sépare les vivants +des morts est si grande. Le pauvre Tom avait essayé.</p> + +<p>Byrne courut vers le lit, et essaya de soulever, de repousser cet +horrible couvercle qui étouffait le cadavre. Il résista à tous ses efforts, +lourd comme du plomb, immuable comme une pierre tombale. La rage +de la vengeance le fit s’arrêter, dans sa tête roulaient de chaotiques pensées +d’extermination ; il tournait autour de la chambre comme s’il ne +pouvait trouver ni ses armes, ni la porte, et il ne cessait de proférer de +terribles menaces…</p> + +<p>Des coups violents frappés à la porte de l’auberge lui rendirent ses +esprits. Il courut à la fenêtre, poussa les volets et regarda au dehors. +Dans la faible lueur de l’aube il vit un rassemblement. Eh ! bien, il +irait immédiatement affronter cette troupe d’assassins réunis sans +aucun doute pour lui faire son affaire. Après cette lutte contre une +terreur sans nom, il aspirait à un combat en plein air contre des ennemis +armés. Mais il n’avait pas dû retrouver toute sa raison, car, oubliant +ses armes, il se rua en bas en poussant des cris sauvages, débarra la porte +cependant que les coups pleuvaient du dehors, et l’ayant brusquement +ouverte, se précipita à la gorge du premier homme qu’il aperçut +devant lui. Ils roulèrent à terre l’un par dessus l’autre. L’intention +confuse de Byrne était de se frayer un passage, de courir par le chemin +de montagne jusqu’au campement de Gonzales et d’en revenir avec ses +hommes pour tirer une vengeance exemplaire. Il se battit furieusement +jusqu’à ce qu’il lui sembla qu’un arbre, une maison, une montagne, +s’abattaient sur sa tête, puis il n’eut plus conscience de rien…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Ici M. Byrne décrit en détail la manière adroite dont il trouva bandée +sa tête endommagée, nous apprend qu’il avait perdu beaucoup de sang +et attribue à cette circonstance la préservation de sa raison. Il transcrit +également en entier toutes les excuses de Gonzales. Car c’était Gonzales +qui, fatigué d’attendre des nouvelles des Anglais, était arrivé à l’auberge, +avec la moitié de sa troupe, en route vers la mer. « Son Excellence, +expliquait-il, se précipita sur nous avec une féroce impétuosité, et +en outre nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un ami et alors nous…, +etc., etc. » Lorsque Byrne demanda ce qu’il était advenu des sorcières, +Gonzales dirigea son doigt silencieusement vers le sol, puis fit calmement +une réflexion morale : « La passion de l’or est impitoyable chez +les vieilles gens, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, dit-il. Il est hors de doute qu’elles avaient dû +mettre auparavant plus d’un voyageur solitaire dans le lit de l’archevêque. »</p> + +<p>— « Il y avait aussi une bohémienne, » dit Byrne faiblement, de la +litière improvisée sur laquelle une escouade de guerilleros le transportait +vers la côte.</p> + +<p>— « C’était elle qui manœuvrait cette diabolique machine, et c’est +elle qui la manœuvra aussi cette nuit-là », fut la réponse.</p> + +<p>— « Mais pourquoi ? Pourquoi ? s’écria Byrne ; pourquoi pouvait-elle +souhaiter ma mort ? »</p> + +<p>— « Sans doute pour les boutons d’uniforme de Votre Excellence », +répondit poliment le taciturne Gonzales. Nous avons retrouvé ceux +de votre marin sur elle ; mais Votre Excellence peut être sûre que +tout ce qu’il convenait de faire dans cette circonstance a été fait.</p> + +<p>Byrne ne posa plus d’autres questions. Il y eut encore une autre +mort, que Gonzales considérait comme « urgente en la circonstance ». +Le borgne Bernardino fut collé au mur de son auberge et y reçut dans +la poitrine la charge de six escopettes. Comme les coups partaient, la +bière grossière qui renfermait le corps de Tom, passa, portée par une +bande de patriotes espagnols qui avaient des allures de bandits et qui +descendaient le ravin jusqu’au rivage, où deux embarcations de la +corvette attendaient ce qui restait, sur terre, de son meilleur marin.</p> + +<p>M. Byrne pâle et bien faible encore, entra dans le canot qui transportait +le cadavre de son humble ami ; car on avait décidé que Tom +Corbin dormirait son dernier sommeil, plus loin, dans le golfe de Biscaye. +L’officier prit la barre et se retournant pour jeter un dernier +regard vers le rivage, il aperçut, sur la pente grise de la colline quelque +chose qui bougeait ; il reconnut que c’était un petit homme à chapeau +jaune, juché sur le mulet, ce mulet sans lequel le sort de Tom Corbin +serait resté à jamais mystérieux.</p> + +<p class="ugap">Juin 1913.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">A CAUSE DES DOLLARS</h2> + + +<p>Comme nous flânions au bord de l’eau, à la manière des marins +oisifs quand ils sont à terre (c’était sur le terre-plein devant le Bureau +du Port d’une grande ville d’Extrême-Orient), un homme vint vers +nous, en biais, de l’enfilade des magasins, se dirigeant vers l’escalier +d’embarquement. Il attira d’autant plus mon attention que parmi ce +va-et-vient de gens en coutil blanc qui circulaient sur le trottoir +qu’il venait de quitter, son costume (le pantalon et la veste habituels) +fait d’une légère flanelle grise, tranchait nettement.</p> + +<p>J’eus le temps de l’observer. Il était corpulent sans être grotesque. +Il avait la figure pleine et fraîche, le teint blond. Quand il se fut +rapproché, je vis que sa moustache mince s’éclaircissait de pas mal de +poils blancs et que pour un homme assez fort, il n’avait pas le menton +empâté. En passant près de nous il échangea un signe avec l’ami qui +m’accompagnait et lui fit un sourire.</p> + +<p>Cet ami était Hollis, ce garçon qui a eu tant d’aventures et qui a +connu de si drôles de gens au temps de sa jeunesse, dans cette partie +d’un Extrême-Orient plus ou moins brillant. Il me dit : « Çà, c’est +un brave homme ; je ne veux pas dire brave, dans le sens de courageux. +Je veux dire : la bonté même. »</p> + +<p>Je me retournai aussitôt pour regarder ce phénomène. Ce brave +homme avait un très large dos. Je le vis faire signe à un sampan d’accoster, +y descendre et s’éloigner dans la direction d’un groupe de +steamers ancrés non loin du rivage.</p> + +<p>— « C’est un marin, lui dis-je, n’est-ce pas ? »</p> + +<p>— « Oui, oui. Il commande ce gros vapeur vert foncé, la <i>Sissie</i> +de Glasgow. Il n’a jamais commandé un autre bateau que la <i>Sissie</i> de +Glasgow, seulement ça n’a pas toujours été la même. La première qu’il +a eue était à peu près moitié moins longue que celle-ci et nous disions +souvent à ce pauvre Davidson qu’elle était d’un format trop petit pour +lui. Même en ce temps-là, Davidson avait de l’embonpoint. On lui disait +qu’il aurait bientôt des callosités aux épaules et aux coudes, tant son +navire était petit. Et Davidson pouvait bien répondre par des sourires +à nos taquineries ; il gagnait de l’argent avec son bateau. Celui-ci appartenait +à un Chinois qui ressemblait aux mandarins des images, avec des +lunettes rondes, de fines moustaches tombantes, et, avec cela digne +comme seul un « Célestial » sait l’être.</p> + +<p>Ce que les Chinois, en tant que patrons, ont de bon c’est qu’ils +sont d’une correction parfaite. Une fois convaincus de votre honnêteté, +ils vous témoignent une confiance entière. Alors vous ne pouvez +mal faire. D’ailleurs ce sont des juges très fins et très prompts, +en fait de caractères. Le Chinois de Davidson fut le premier à découvrir +vraiment sa valeur, d’après certains de ses principes. Un beau jour, +on l’entendit, dans son bureau, déclarer devant plusieurs Européens : +« Le Capitaine Davidson, c’est un bon homme. » Et de ce jour, ce fut +réglé. Depuis lors, vous n’auriez pu dire si Davidson appartenait au +Chinois ou le Chinois à Davidson. Ce fut lui qui, peu de temps avant +sa mort, fit construire à Glasgow la nouvelle <i>Sissie</i> pour en donner le +commandement à Davidson.</p> + +<p>Nous flânions à l’ombre du Bureau du Port et nous accoudions, par +moments, au parapet du quai.</p> + +<p>« Il la fit construire, vraiment, pour consoler ce pauvre Davidson, +continua Hollis. Peut-on imaginer quelque chose de plus ingénument +touchant que ce vieux mandarin dépensant quelques milliers de livres +pour consoler son homme blanc. Tenez, la voilà là-bas ! Les fils du +vieux mandarin héritèrent ce bateau et Davidson avec ; il en a le commandement, +et, avec son salaire et ses intérêts sur les affaires, il +gagne pas mal d’argent ; et tout est comme autrefois. Et même, +Davidson sourit parfois, vous l’avez vu ; oui, mais son sourire c’est la +seule chose qui n’est plus comme autrefois.</p> + +<p>— « Dites-moi, Hollis, demandai-je, qu’entendez-vous par bon +homme, dans la circonstance ? »</p> + +<p>— « Voyez-vous, il y a des gens qui sont nés avec de la bonté comme +d’autres avec de l’esprit. On a cela dans sa nature. Il n’y a jamais eu +une âme plus droite, plus scrupuleuse dans une enveloppe aussi, +comment dirais-je, confortable. Nous ne nous faisions pas faute de +rire des scrupules de Davidson. En un mot, il est profondément humain, +et je ne crois pas qu’il y ait une autre sorte de bonté qui vaille, en ce +bas monde. Et comme il l’est avec une nuance particulière de raffinement, +je peux bien dire de lui que c’est vraiment un bon homme. »</p> + +<p>Je savais de longue date que Hollis attachait une grande importance +aux nuances ; et je lui dis : « Je vois », parce que vraiment j’avais +reconnu le Davidson de Hollis dans cet homme corpulent et sympathique +qui venait de nous dépasser. Mais comme il me revint qu’au +moment où il avait souri son visage placide avait paru voilé de mélancolie, +d’une sorte d’ombre intérieure, je poursuivis :</p> + +<p>— « Qui donc l’a récompensé d’être un si bon homme en lui gâtant +son sourire. »</p> + +<p>— « C’est toute une histoire ; je vais vous la raconter si vous voulez. +Pardieu ! Elle est plutôt surprenante, d’ailleurs. Surprenante à plus +d’un égard, mais surtout par la façon dont elle a atteint ce pauvre +Davidson, et uniquement, peut-être, parce que c’était une aussi bonne +pâte. Il vient de me raconter toute la chose, il y a quelques jours. Il +me disait qu’au moment où il vit ces quatre gaillards avec leurs +têtes rassemblées au-dessus de la table, tout de suite cela ne lui +a pas plu ; cela ne lui a pas plu, du tout. Vous ne pouvez pas supposer +que Davidson soit un imbécile. Ces gens-là…</p> + +<p>« Mais je ferais mieux de commencer par le commencement. Il faut +remonter au premier temps où le gouvernement fit rappeler les vieux +dollars pour les changer contre une nouvelle frappe. C’était juste au +moment où j’ai quitté ces parages pour aller passer un bout de temps +chez moi. Tous les commerçants des îles se préoccupèrent de réunir +leurs vieux dollars pour les envoyer ici en temps utile, et la demande de +caisses de vins de France (vous savez le format de la douzaine de bordelaises), +fut quelque chose d’inouï. On avait l’habitude d’empaqueter +les dollars, par cent, dans de petits sacs. Je ne sais pas exactement +combien de sacs chaque caisse pouvait contenir. Pas mal ! De belles +sommes, bien en ordre, ont dû passer par mer à ce moment-là. Mais +allons-nous en d’ici, ne restons pas au soleil. Où pourrions-nous ?… +Tenez, allons jusqu’à ce restaurant là-bas. »</p> + +<p>Nous y allâmes ; notre arrivée dans cette longue salle vide, de si +bonne heure, causa une visible consternation aux garçons chinois. +Mais Hollis se dirigea vers une des tables placées entre les fenêtres +abritées de stores en rotin. Un demi-jour brillant tremblait au plafond, +sur les murs blanchis à la chaux, et baignait la multitude des chaises +et des tables vides d’un rayonnement furtif, singulier.</p> + +<p>« — Ça va bien. Nous mangerons quelque chose, quand ce sera prêt », +dit-il, en regardant le Chinois anxieux, qui s’était approché. Il prit ses +tempes grisonnantes entre ses mains, et se penchant sur la table, il +avança vers moi son visage, aux yeux noirs et perçants.</p> + +<p>— « Davidson commandait alors la <i>Sissie</i>, la petite, celle à propos de +laquelle nous le taquinions toujours. Il conduisait son bateau tout seul, +avec seulement le <i>serang</i> Malais comme officier de pont. Ce qu’il avait +à son bord se rapprochant le plus d’un blanc, c’était le mécanicien, +un mulâtre Portugais, maigre comme une latte et tout à fait novice. +Somme toute, vous voyez, Davidson conduisait ce navire-là tout seul. +Naturellement cela se savait dans le port. Si je vous dis cela, c’est que +le fait a son importance dans ce que je vais vous raconter.</p> + +<p>Son bateau, étant très petit, à faible tirant d’eau, pouvait aller dans +les criques, dans les baies, à travers les récifs et les bancs, ramasser du +fret là où aucun autre bateau, sauf une embarcation indigène, aurait +osé se risquer. Cela rapportait souvent assez bien. Davidson passait +pour connaître des endroits qu’aucun autre n’aurait pu dénicher et +dont presque personne n’avait entendu parler.</p> + +<p>Dès qu’on eut rappelé les vieux dollars, le Chinois de Davidson +pensa que la <i>Sissie</i> serait bien pour aller les recueillir chez les petits +trafiquants, dans les endroits les moins fréquentés de l’Archipel. C’est +une bonne affaire ; on arrime ces caisses de dollars, à l’arrière, dans le +lazaret et vous avez là un bon fret qui ne donne pas grand mal et ne +prend pas grande place.</p> + +<p>Davidson fut aussi d’avis que c’était une bonne idée ; ils firent ensemble +une liste d’escales pour le prochain voyage. Alors Davidson, +qui avait naturellement dans la tête la carte de ses tournées, fit remarquer +qu’à son retour il pourrait bien toucher une certaine concession +au bord d’une simple crique où un pauvre diable d’Européen vivait +dans un village indigène. Davidson laissa entendre à son Chinois que +l’homme aurait certainement du rotin à charger.</p> + +<p>— « Peut-être assez pour remplir la cale d’avant, dit Davidson. Cela +vaudrait mieux que de ramener le bateau sur lest. Un jour de plus +ou de moins, cela n’a pas grande importance. »</p> + +<p>C’était tout à fait bien dit, et l’armateur chinois ne put qu’approuver ; +cela ne l’eût pas été, que ç’aurait été exactement la même chose. Davidson +faisait ce qu’il voulait. C’était un homme qui ne pouvait pas se +tromper. Pourtant il n’y avait pas là seulement une raison commerciale. +Il y avait là-dedans de la bonté davidsonnienne ; car il faut que vous +sachiez que l’homme n’aurait pas pu continuer à vivre paisiblement +sur cette crique, si Davidson n’avait eu la complaisance d’y venir de +temps à autre. Et le Chinois de Davidson savait à quoi s’en tenir, lui +aussi. Il sourit simplement de son digne et doux sourire, et dit : « C’est +parfait, capitaine, faites comme vous voudrez. »</p> + +<p>Comment Davidson était entré en relation avec ce pauvre diable, +je vous l’expliquerai tout à l’heure. Pour le moment, je vais vous +dire ce qui, de cette histoire, arriva ici ; les préliminaires de +l’affaire.</p> + +<p>« Vous savez comme moi que ce restaurant où nous sommes existe +depuis des années. Or, le lendemain, Davidson s’amena ici pour manger +un morceau.</p> + +<p>« Et c’est ici le seul moment dans cette histoire où le hasard, le simple +hasard joue un rôle. Si ce jour-là Davidson était rentré chez lui pour +prendre son déjeuner, il n’y aurait maintenant, après douze ans et plus, +rien de changé dans son brave et placide sourire.</p> + +<p>« Mais il vint ici ; et il était peut-être assis à cette même table quand il +raconta à l’un de mes amis qu’il faisait sa prochaine tournée pour récolter +les caisses de dollars. Il ajouta, en riant, que sa femme en faisait +toute une histoire : elle lui avait demandé de rester à terre, et de se faire +remplacer pour un voyage. Elle pensait qu’il y avait du danger à cause +des dollars. Il lui avait répondu, disait-il, qu’il n’y avait plus, de nos +jours, de pirates dans la mer de Java, si ce n’est dans les livres d’aventures. +Il avait ri de ses appréhensions ; mais il était très ennuyé tout de même ; +parce que, lorsque sa femme avait une idée dans la tête, il n’y avait pas +moyen de la lui en faire sortir. Elle serait inquiète tout le temps qu’il allait +être parti. Et il n’y pouvait rien. Il n’y avait personne à terre +capable de le remplacer pour cette tournée.</p> + +<p>« Mon ami et moi nous sommes rentrés en Europe ensemble par le +même paquebot, et il m’a raconté cette conversation un jour que dans +la Mer Rouge nous parlions des choses et des gens qu’avec plus ou moins +de regret nous venions de quitter.</p> + +<p>« Je ne peux pas dire que Davidson occupait une place très en vue ; +il est bien rare que ce soit le cas pour la supériorité morale. Il était très +apprécié de ceux qui le connaissaient bien : mais ce qui le distinguait +le plus évidemment, c’était qu’il était marié. Nous autres, vous vous +en souvenez, nous étions une bande de célibataires ; d’esprit tout au +moins, sinon absolument de fait. Il pouvait bien y avoir dans nos +existences des femmes en réalité, mais elles étaient invisibles, au loin, +et on n’en parlait jamais. A quoi bon ?… Davidson seul était visiblement +marié.</p> + +<p>« Être marié lui convenait absolument. Cela lui allait si bien que le +plus indépendant de nous n’y trouva rien à redire quand on le sut. +Aussitôt qu’il se fut senti un peu à l’aise ici, il envoya chercher sa femme. +Elle vint de l’Australie occidentale sur le <i>Somerset</i>, confiée aux soins du +capitaine Ritchie (vous savez, Ritchie-le-singe), qui n’en finissait pas de +vanter sa douceur, sa gentillesse et son charme. Elle lui parut une compagne +céleste pour Davidson.</p> + +<p>« A son arrivée, elle trouva un très coquet bungalow sur la colline, +tout préparé pour elle et pour leur petite fille. Il lui acheta une charrette +et un poney de Burmah, qu’elle amenait chaque soir pour prendre +Davidson, au quai. Quand Davidson, rayonnant, montait dans la +charrette, elle était de suite bien remplie.</p> + +<p>« Nous admirions M<sup>me</sup> Davidson de loin. Elle avait un visage juvénile +de keepsake. De loin. Nous n’avions guère d’occasions de la voir de +plus près, elle ne se souciait pas de nous en donner. Cela nous aurait +fait plaisir d’aller au bungalow de Davidson, mais on nous fit comprendre, +d’une façon ou d’une autre, que nous nous n’y étions pas très +bien vus. Non pas qu’elle eût jamais dit quelque chose de désagréable ; +elle ne disait jamais grand chose. Je fus peut-être le seul à avoir une +idée de l’intimité des Davidson. Ce que je remarquai, derrière cet aspect +superficiel de douceur insignifiante, ce fut un front bombé et obstiné et +une petite bouche rouge, assez jolie, mais pincée. Je sais bien que je +suis un observateur à idées préconçues. La plupart de nous furent +captivés par son cou de cygne, et par son innocent profil langoureux. +Il y avait beaucoup de dévotion latente pour la femme de Davidson, +par ici, à cette époque-là, je vous assure. Mais j’avais dans l’idée qu’elle +n’y répondait que par une vive méfiance du genre de gens que nous +étions ; méfiance qui s’étendait, c’était du moins mon sentiment, jusqu’à +son mari même. Je pensais qu’elle était jalouse de lui, d’une certaine +façon. Elle n’avait aucune relation féminine. C’est assez difficile +pour une femme de capitaine, à moins qu’il y ait d’autres femmes de +capitaines dans les parages, et il n’y en avait pas. La femme du directeur +du dock lui faisait visite ; mais c’était tout. Les camarades d’ici se persuadèrent +que M<sup>me</sup> Davidson était une douce et timide petite personne. +Elle en avait l’air, je dois le dire. Et cette opinion était si universelle +que l’ami dont je vous ai parlé me rappela sa conversation avec Davidson +uniquement à cause des propos sur sa femme. Il me manifesta même +son étonnement : « Vous imaginez-vous M<sup>me</sup> Davidson faisant des +histoires, à ce point-là. Elle n’avait pas l’air d’une femme à faire des +histoires de quoi que ce soit. »</p> + +<p>« Je m’en étonnai ; mais pas tant, toutefois. Ce front bombé, hein ? +Je l’avais toujours soupçonnée d’être sotte. Je lui fis la remarque +que Davidson dut être fortement ennuyé de ce déploiement d’anxiété +féminine.</p> + +<p>« Mon ami me répondit : « Non. Il avait l’air plutôt touché et affligé. +Il n’y avait réellement personne à qui il pût demander de le remplacer ; +surtout parce qu’il avait l’intention de relâcher dans cette +diable de crique, pour y aller voir un certain Bamtz qui s’y était fixé. »</p> + +<p>Derechef mon ami s’étonna : « Quelle relation peut-il bien y avoir +entre Davidson et un individu comme Bamtz ? »</p> + +<p>« Je ne sais plus bien ce que je lui répondis. Il aurait suffi de répondre +en deux mots : « La bonté de Davidson ». Cette bonté-là n’avait jamais +renâclé, même devant l’indignité, s’il y avait la moindre raison de +pitié. En outre, tout le monde savait qui était Bamtz ; c’était un fainéant +avec une barbe. Quand je pense à Bamtz, la première chose qui me vient +à l’idée, c’est une longue barbe noire et des tas de petites rides aux coins +des yeux.</p> + +<p>« Cette barbe n’avait pas son pareil d’ici en Polynésie où une barbe +est en elle-même un objet de valeur. Vous savez combien les Orientaux +sont impressionnés par une belle barbe. Il y a des années et des années, +je me rappelle combien le grave Abdullah, le grand commerçant de +Sambir, fut incapable de réprimer son étonnement et son admiration +à la vue d’une aussi belle barbe ; et tout le monde sait que Bamtz a vécu +plus ou moins aux crochets d’Abdullah pendant des années. C’était +vraiment une barbe unique et le porteur de cette barbe était unique +aussi, d’ailleurs : un vagabond unique en son genre. Il s’en fit un art +véritable ou tout au moins une sorte de ruse et de mystère. On comprend +encore un individu, pratiquant l’escroquerie, dans des villes, dans des +agglomérations, mais Bamtz eut l’adresse de mener cette vie-là en +plein désert, de vagabonder sur les lisières de la forêt vierge.</p> + +<p>« Il savait très bien s’y prendre pour entrer dans les bonnes grâces +des indigènes. Il arrivait dans une concession, assez loin en remontant +la rivière, offrait en cadeau une carabine bon marché, une paire de +jumelles de camelote ou quelque chose de ce genre, au Rajah, au +chef de la tribu ou au principal trafiquant ; et en échange de ce +don il demandait une maison en se posant mystérieusement pour +un commerçant spécial. Il vous leur débitait des histoires sans fin, +faisait bonne chère pendant quelque temps, puis se livrait à quelque +escroquerie ou quelque chose d’approchant, si bien qu’on en avait +assez et qu’on le priait de déguerpir. Et il s’en allait tranquillement +avec un air d’innocence offensée. Drôle d’existence. Pourtant il +ne lui était jamais rien arrivé de fâcheux. J’ai entendu dire que +le Rajah de Dongala lui avait donné pour cinquante dollars de +marchandise et payé son passage à bord d’une « prau », simplement +pour s’en débarrasser. Et remarquez que rien n’eût empêché le +vieux de faire couper la gorge à Bamtz et de faire jeter sa carcasse +en eau profonde au-delà des récifs ; car qui en ce monde se fût +inquiété de Bamtz ?</p> + +<p>« On l’a vu vagabonder dans ces parages, ici ou là, aussi loin dans le +nord que le Golfe du Tonkin. Il ne dédaignait pas non plus, de temps +en temps, une période de civilisation. Ce fut pendant une de ces +périodes, à Saïgon, que, barbu et digne (il se donnait alors comme +comptable), il rencontra Anne-la-Rieuse.</p> + +<p>« Cela ne vaut pas la peine de détailler les débuts de celle-ci, mais il +faut tout de même en parler un peu. Tout ce qu’on peut dire, c’est +qu’il ne restait plus grand courage dans son fameux sourire, lorsque +Bamtz lui parla pour la première fois dans un café de bas étage. Elle +s’était échouée à Saïgon avec un peu d’argent qu’elle économisait et, +dans un grand embarras, à cause d’un enfant qu’elle avait, un gosse +de cinq ou six ans.</p> + +<p>« Un garçon, je me rappelle, qu’on appelait Henri le Perlier l’avait +amenée, le premier, dans cette région-ci ; d’Australie, je crois. Il l’y +amena et la lâcha, et elle alla dériver de ci de là. La plupart de nous +la connaissait ; de vue, en tout cas. Il n’est personne dans l’Archipel +qui n’ait entendu parler d’Anne-la-Rieuse. Elle avait vraiment un rire +agréable et argentin, toujours à sa disposition, si je puis ainsi dire, mais +cela ne suffisait probablement pas pour faire fortune. La pauvre créature +était toute prête à s’attacher à un homme à peu près passable, +pourvu qu’il se laissât faire, mais elle était toujours lâchée ; comme +c’était à prévoir.</p> + +<p>« Elle avait été abandonnée à Saïgon par le capitaine d’un navire allemand, +avec lequel elle avait, pendant près de deux ans, navigué sur la +côte de Chine jusqu’à Vladivostok. L’Allemand lui avait dit : +« Maintenant, c’est fini, <i lang="de" xml:lang="de">mein Taubchen</i>, je rentre chez moi pour épouser la +fille à laquelle je me suis fiancé avant de partir. » Et Anne répondit : +« C’est bien, je m’en vais ; on se sépare bons amis, n’est-ce pas ? »</p> + +<p>« Elle tenait beaucoup à se séparer bons amis. L’Allemand lui répondit : +« Bien sûr. » Au moment des adieux, il eut l’air ennuyé. Elle +se mit à rire et revint à terre.</p> + +<p>« Mais pour elle il n’y avait vraiment pas de quoi rire. Elle avait l’idée +que ce serait sa dernière bonne fortune. Ce qui la préoccupait le plus, +c’était l’avenir de son enfant. Avant de partir avec l’Allemand, elle +l’avait laissé aux soins, à Saïgon, d’un ménage français ; le mari était +le portier d’un bureau du gouvernement, mais il venait d’avoir sa +retraite et ils rentraient en France. Il lui fallut reprendre l’enfant, et +une fois qu’elle l’eut repris, elle ne voulut plus s’en séparer.</p> + +<p>« Telle était sa situation, quand elle rencontra Bamtz par hasard. Elle +ne pouvait avoir aucune illusion sur lui. S’accrocher à Bamtz, c’était +descendre bien bas dans l’échelle sociale, même au point de vue +matériel. Elle s’était toujours très bien tenue dans son genre, tandis +que Bamtz était, à franchement parler, un être parfaitement abject. +D’un autre côté, ce vagabond barbu, qui avait beaucoup plus l’air d’un +pirate que d’un comptable, n’était pas une brute. Il était plutôt aimable, +même quand il avait un coup de trop. Et puis le désespoir, comme +l’infortune, font faire la connaissance d’étranges compagnons de lit. +Il se peut qu’elle ait été désespérée. Elle n’était plus jeune, vous savez.</p> + +<p>« Pour ce qui est de l’homme, l’union est peut-être plus difficile à +expliquer. On peut dire toutefois une chose, c’est que Bamtz s’était +toujours gardé des femmes indigènes. Comme on ne peut pas le suspecter +d’une délicatesse particulière, il faut attribuer plutôt le fait à la +prudence. Et lui, non plus, n’était plus jeune. Il y avait pas mal de poils +blancs dans sa superbe barbe noire. Il se peut qu’il ait éprouvé le besoin +d’une sorte de compagne dans sa singulière existence avilie. Quels +qu’aient été leurs motifs, toujours est-il qu’ils disparurent ensemble de +Saïgon. Et personne, cela va sans dire, ne s’inquiéta de ce qu’il en était +advenu.</p> + +<p>« Six mois plus tard, Davidson vint dans le village de Mirrah. C’était +la première fois qu’il remontait jusqu’à cette crique où l’on n’avait +jamais vu un vapeur européen auparavant. Un passager javanais qu’il +avait à bord lui offrit cinquante dollars pour y relâcher, ce devait être +pour quelque raison particulière : Davidson voulut bien essayer. Cinquante +dollars, me dit-il, n’était pas la question ; mais il était curieux +de voir l’endroit, et la petite <i>Sissie</i> pouvait aller partout où il y aurait +eu assez d’eau pour faire flotter une assiette à soupe.</p> + +<p>« Davidson débarqua son ploutocrate javanais, et comme il lui fallait +attendre la marée pendant deux heures environ, il descendit à terre +pour se dégourdir les jambes.</p> + +<p>« C’était un petit village. Environ soixante maisons, la plupart bâties +sur pilotis, sur la rivière, le reste éparpillé dans les hautes herbes, avec +le sentier habituel derrière : la forêt pressait la clairière et absorbait ce +qu’il pouvait y avoir d’air dans cette chaleur stagnante, mortelle.</p> + +<p>« Toute la population était sur la berge, à contempler silencieusement, +comme font les Malais, la <i>Sissie</i> ancrée dans le courant. C’était, pour +eux, aussi merveilleux que la visite d’un ange. La plupart des vieux +n’avaient que vaguement entendu parler de bateaux à feu, et pas beaucoup +de la plus jeune génération n’en avaient vu. Dans le sentier, +Davidson flânait, solitaire. Mais une mauvaise odeur le fit interrompre +sa promenade.</p> + +<p>« Il était là à s’essuyer le front, quand il entendit tout à coup une +exclamation venant d’on ne sait où : « Mon Dieu, mais c’est Davy ! »</p> + +<p>« Au son de cette voix animée Davidson sentit sa mâchoire tomber +d’étonnement. <i>Davy</i> était le nom que lui donnaient ses camarades de +jeunesse. Il ne l’avait pas entendu depuis des années. Il demeura là, +bouche bée, et vit une femme blanche surgir des hautes herbes où une +petite hutte était enfouie presque jusqu’au toit. Imaginez-vous sa +stupéfaction, (dans cet endroit sauvage que vous ne trouveriez pas sur +une carte, et plus misérable que le plus lamentable village malais a le +droit de l’être :) cette femme européenne surgissant des herbes, dans +une sorte de robe d’intérieur de fantaisie, en satin rose, avec une +traîne, et agrémentée de dentelles effrangées : des yeux comme des +charbons ardents, au milieu d’un visage d’une blancheur de pâte. +Davidson pensa rêver ou délirer. De la mare du village, dont Davidson +avait senti l’odeur un peu avant, deux buffles répugnants s’élancèrent +en reniflant bruyamment et se mirent à galoper, pris de panique +à sa vue, à travers les buissons.</p> + +<p>« La femme s’avança en tendant les bras, et posa les mains sur les +épaules de Davidson, en s’écriant : « Mon Dieu ! mais vous n’avez +presque pas changé. C’est le même bon Davy. » Et elle se mit à rire un +peu hystériquement.</p> + +<p>« Le son de ce rire fit sur Davidson l’effet d’un courant galvanique +sur un cadavre. Il tressaillit des pieds à la tête : « Anne-la-Rieuse », +dit-il, d’une voix presque terrifiée.</p> + +<p>— « Tout ce qu’il en reste, Davy ! Tout ce qu’il en reste.</p> + +<p>« Davidson regarda en l’air, mais il n’y avait aucun ballon d’où elle +eût pu tomber. Quand il reporta son regard vers le sol, il vit un enfant +qui, d’une petite patte noiraude s’accrochait à la robe de satin. Il +était sorti des herbes après elle. Si Davidson avait réellement vu un +lutin, ses yeux ne se seraient pas écarquillés plus qu’ils ne le firent à +la vue de ce petit garçon en blouse blanche malpropre et en culotte +déguenillée. Il avait une tête ronde avec d’épaisses boucles brunes, les +jambes brûlées de soleil, des taches de rousseur sur la figure et des yeux +joyeux. Invité par sa mère à saluer le monsieur, il mit le comble à +l’étonnement de Davidson en lui disant : « <i>Bonjour</i> », en français.</p> + +<p>« Davidson, se ressaisissant, regarda la femme en silence. Elle renvoya +l’enfant vers la hutte, et quand il eut disparu dans l’habitation, elle se +retourna vers Davidson, essaya de parler, mais après avoir pu extraire +ces mots : « C’est mon Tony » ; elle fondit en larmes. Elle dut s’appuyer +à l’épaule de Davidson. Lui, tout remué dans la bonté de son +cœur, restait planté à l’endroit où elle était venue au devant de lui.</p> + +<p>« Quelle rencontre, hein ? Bamtz l’avait envoyée voir quel était le +blanc qui avait débarqué. Et elle l’avait reconnu, du temps où Davidson, +qui avait été perlier, lui aussi dans sa jeunesse, fréquentait Harry le +Perlier et d’autres : le plus posé, certes, d’une bande plutôt turbulente.</p> + +<p>« Avant de reprendre le chemin de son bord, Davidson entendit le +récit des aventures d’Anne-la-Rieuse, et eut une entrevue, dans le +sentier, avec Bamtz lui-même. Elle avait retourné en courant, jusqu’à +la hutte, pour l’y chercher : il en sortit nonchalamment, les mains dans +les poches, avec cette allure détachée, indifférente, sous laquelle il +dissimulait son inclination à la servilité. Oui… Il pensait pouvoir +s’établir là, avec elle. Ce disant, il désignait Anne-la-Rieuse, qui, +immobile, montrait un air hagard et tragiquement anxieux, ses +cheveux noirs répandus sur les épaules.</p> + +<p>« Plus de maquillages ni de teintures pour moi, Davy, dit-elle, si +seulement vous vouliez faire ce qu’il vous demande. Vous savez que +je suis toujours prête à aider mes hommes, si seulement ils m’avaient +laissé faire.</p> + +<p>« Davidson ne doutait aucunement de sa sincérité ; mais c’était de la +bonne foi de Bamtz dont il n’était pas du tout sûr. Bamtz désirait que +Davidson vînt relâcher à Mirrah de temps en temps, plus ou moins +régulièrement. Il voyait là une possibilité de faire des affaires de rotin, +s’il pouvait compter sur un bateau pour charger ses marchandises.</p> + +<p>« J’ai quelques dollars pour commencer. Les gens sont très faciles.</p> + +<p>« Il était arrivé là, à cet endroit, où on ne le connaissait pas, dans +une « prau » indigène ; et, avec ses manières calmes et la sorte de +boniment qu’il savait débiter aux indigènes il avait su se mettre dans +les bonnes grâces du chef.</p> + +<p>— « L’Orang Kaya m’a donné cette hutte vide pour y vivre tout +le temps que je resterai ici, ajouta Bamtz.</p> + +<p>— « Je vous en prie, Davy, s’écria la femme tout à coup. Pensez à ce +pauvre gosse.</p> + +<p>— « Vous l’avez vu ce malin petit diable ? dit le vagabond retraité +avec un tel ton d’intérêt que Davidson se surprit à avoir pour lui un +regard de sympathie.</p> + +<p>— « Ça se pourrait, déclara-t-il. Il pensait d’abord exiger de Bamtz +qu’il se comportât convenablement vis-à-vis de la femme, mais sa +délicatesse excessive et aussi la conviction que les promesses d’un tel +personnage n’avaient aucune valeur, l’en empêchèrent.</p> + +<p>« Anne l’accompagna un peu, dans le sentier, tout en parlant avec +angoisse :</p> + +<p>— « C’est pour le petit ; que ferais-je de lui s’il me fallait aller +errer dans les villes ? Ici il ne saura jamais que sa mère a été une +traineuse. Et puis Bamtz est bon pour lui. Il a une vraie affection. +Et je suppose qu’il me faut en remercier Dieu.</p> + +<p>« Davidson frémit en pensant qu’une créature humaine en était +tombée au point d’avoir à remercier Dieu des faveurs ou de l’affection +d’un Bamtz.</p> + +<p>« — Pensez-vous pouvoir vous arranger pour vivre ici, demanda-t-il +doucement.</p> + +<p>« — Bien sûr ! Vous savez je me suis toujours attachée aux +hommes, en dépit de tout jusqu’à ce qu’ils aient eu assez de moi. +Vous voyez où j’en suis maintenant. Mais, au fond, je suis toujours +ce que j’étais. J’ai agi de bonne foi avec tous, l’un après l’autre. Seulement +ils se sont lassés pour une raison ou l’autre. Oh ! Davy. Harry +n’aurait pas dû me lâcher. C’est lui qui m’a perdue.</p> + +<p>« Davidson lui apprit que Harry le Perlier était mort depuis quelques +années ; peut-être ne le savait-elle pas.</p> + +<p>« Elle fit signe qu’elle le savait et se mit à marcher silencieusement +à côté de Davidson jusque près de la berge. Alors elle lui +dit que sa rencontre avec lui lui avait remis en mémoire tout l’ancien +temps. Il y avait des années qu’elle n’avait pleuré. Elle n’était pas du +tout une femme à pleurer. C’était de s’entendre appeler Anne-la-Rieuse +qui l’avait fait éclater en sanglots, comme une sotte. Harry était le seul +qu’elle eût aimé ; les autres !…</p> + +<p>« Elle haussa les épaules. Mais elle pouvait se vanter d’avoir été +loyale à l’égard des partenaires successifs de ses tristes aventures. Elle +n’avait jamais joué de mauvais tours dans sa vie. Elle était pour eux un +camarade qui avait sa valeur. Mais les hommes se fatiguaient. Ils +n’avaient jamais compris les femmes. Elle supposait qu’il devait en être +ainsi.</p> + +<p>« Davidson tenta de lui donner un avertissement voilé au sujet de +Bamtz, mais elle l’interrompit. Elle savait ce que valaient les hommes. +Elle savait ce qu’était celui-là. Mais il s’était attaché à l’enfant. Et +Davidson se tut, se disant qu’alors sûrement la pauvre Anne-la-Rieuse +ne pouvait plus avoir d’illusions. Elle lui étreignit la main en +le quittant.</p> + +<p>« C’est pour le petit, Davy, c’est pour le petit. N’est-ce pas qu’il est +gentil ?</p> + +<p>« Tout cela s’était passé deux ans, à peu près, avant le jour où, assis +dans cette même salle, Davidson causait avec mon ami. Vous verrez +tout à l’heure comment cette salle se remplit ; il n’y aura plus une +place vide, et comme vous le remarquerez, les tables sont tellement +serrées que les chaises se touchent presque. La conversation devient +bruyante ici vers une heure de l’après-midi.</p> + +<p>« Je ne pense pas que Davidson parlait très haut, mais il lui fallait +tout de même élever la voix pour se faire entendre de mon ami à travers +la table. Et c’est ici que le hasard, le simple hasard fit des siennes en +plaçant une paire d’oreilles des plus fines juste derrière la chaise de +Davidson. Il y aurait eu dix contre un à parier que le propriétaire des +dites oreilles n’avait pas dans sa poche de quoi se payer là un déjeuner. +Pourtant il l’avait. Il avait dû, la veille au soir, filouter quelqu’un de +quelques dollars en jouant aux cartes. C’était un fameux drôle nommé +Fector, petit, sec, gesticulant, le teint coloré et les yeux troubles. +Il se faisait passer pour journaliste, comme certaines femmes se donnent +pour actrices au banc des accusés en correctionnelle.</p> + +<p>« Il avait l’habitude de se présenter aux étrangers comme un homme +qui a reçu mission de découvrir les abus et de les poursuivre sans pitié +partout où l’on en pouvait rencontrer. Il se donnait aussi des airs de +victime. Le fait est qu’il avait été roué de coups, cravaché, jeté en prison +et chassé honteusement de presque partout, depuis Ceylan jusqu’à +Shanghaï, comme maître-chanteur.</p> + +<p>« Je suppose que ce genre d’occupation réclame un esprit éveillé +et de bonnes oreilles. Il n’est pas vraisemblable qu’il ait pu entendre +tout ce que Davidson disait au sujet de cette tournée qu’il devait faire +pour recueillir les dollars, mais il en entendit suffisamment pour lui +donner à penser.</p> + +<p>« Il laissa Davidson s’en aller, et il se précipita ensuite vers le bas-quartier +indigène jusqu’à une sorte d’hôtel borgne, tenu de compte-à-demi +par un Portugais de bas-étage et un Chinois de la plus fâcheuse +réputation ; cela s’appelait l’Hôtel Macao, mais c’était bien plutôt un +tripot contre lequel on mettait en garde les camarades. Vous vous en +souvenez peut-être ?</p> + +<p>« La veille au soir, Fector y avait rencontré un couple intéressant, +une association plus étrange encore que celle du Portugais et du Chinois. +L’un d’eux, c’était Niclaus, vous savez bien celui avec une moustache +à la tartare et le teint jaune comme un Mongol, sauf des yeux +pas bridés et une figure moins plate. On ne pouvait dire de quelle race +il était. Sous un certain angle il faisait l’effet d’un Européen très +bilieux ; et je crois pouvoir dire qu’il en était ainsi. Il possédait une +« prau » malaise et s’intitulait lui-même « Nakhoda », comme qui +dirait le Capitaine. Vous vous rappelez maintenant. Il paraissait +ignorer toute autre langue européenne que l’anglais, mais il arborait +le drapeau hollandais sur son bateau.</p> + +<p>« L’autre était ce Français sans mains, vous savez, celui que nous +avons connu en 79 à Sydney, tenant un bureau de tabac en bas de +<span lang="en" xml:lang="en">George street</span>. Vous vous rappelez cette énorme carcasse juchée derrière +le comptoir, une grosse figure blême et une longue mèche de +cheveux noirs rejetés en arrière comme un barde. On le voyait toujours +essayer de rouler des cigarettes sur son genou avec ses moignons, +racontant des histoires interminables sur l’Océanie, geignant et blasphémant +tour à tour à propos de « mon malheur », comme il disait. +Ses mains avaient été arrachées par une cartouche de dynamite pendant +qu’il pêchait dans une lagune. Je crois que cet accident l’avait rendu +plus méchant encore qu’auparavant, ce qui n’est pas peu dire. Il parlait +toujours de « reprendre sa vie active », s’il pouvait trouver un +camarade intelligent. Il était évident que cette petite boutique n’était +pas un champ suffisant à son activité, et la femme maladive à figure +emmitouflée qu’on apercevait parfois à la porte du fond n’était +évidemment pas le compagnon qu’il lui fallait.</p> + +<p>« A vrai dire il disparut de Sydney peu après, à la suite de difficultés +qu’il avait eues avec la Régie au sujet de ses approvisionnements. Des +marchandises volées dans un hangar ou quelque chose de ce genre. +Il laissa la femme là, mais il lui fallait s’assurer d’un compagnon, car +il ne pouvait se débrouiller tout seul. Avec qui s’en alla-t-il ? et où ? +Quels autres compagnons a-t-il bien pu rencontrer par la suite, il est +impossible de faire là-dessus la plus vague conjecture.</p> + +<p>« Je ne sais absolument pas comment cela s’est passé ; vers la fin +de mon séjour ici, on commençait à entendre parler d’un Français +mutilé qu’on avait rencontré ici ou là ; mais personne ne savait qu’il +s’était acoquiné avec Niclaus, et qu’il vivait sur son bateau. Je crois +pouvoir dire qu’il avait poussé Niclaus à une ou deux entreprises. En +tout cas c’était assurément une association. Niclaus avait même un peu +peur de ce Français, à cause de ses colères qui étaient terribles. Il avait +alors l’air d’une sorte de démon ; mais un homme sans mains, qui est +incapable de charger ou de manier une arme, peut tout au plus se servir +de ses dents ; et à cet égard, Niclaus était sûr de pouvoir se défendre +tout seul.</p> + +<p>« Ce couple donc était justement là, seul, flânant dans le hall de cet +hôtel borgne quand Fector y arriva. Après avoir quelque peu tourné +autour du pot, car il se demandait jusqu’à quel point il pouvait avoir +confiance dans ces deux gaillards, il répéta ce qu’il avait entendu dire +dans le restaurant.</p> + +<p>« Son histoire ne rencontra pas grand succès jusqu’à ce qu’il eût +nommé la crique et prononcé le nom de Bamtz. Niclaus qui naviguait +comme un indigène dans une « prau », déclara connaître très bien +l’endroit. L’énorme Français, arpentant la pièce, les moignons dans les +poches de sa veste, s’arrêta brusquement de surprise : « Comment ? +Bamtz ? Bamtz ? »</p> + +<p>« Il l’avait rencontré à plusieurs reprises dans sa vie et il s’écria : +« Bamtz, mais je ne connais que ça », et il appliqua à l’adresse de Bamtz +une si inconvenante épithète de mépris que lorsqu’ensuite il en parla +comme d’une <i>chiffe</i> cela eut l’air d’un compliment.</p> + +<p>« On peut en faire ce qu’on veut, déclara-t-il avec assurance. Bien sûr : +il nous faut dépêcher de faire une visite à ce… (et ici une nouvelle +épithète descriptive impossible à répéter), le diable m’emporte si on +ne fait pas là un coup qui va nous retaper pour un bout de temps. Et +il voyait un tas de dollars fondus en barres et vendus quelque part +sur la côte de Chine. Quant à la fuite après le coup, il n’en doutait pas, +la « prau » de Niclaus pouvait servir à cela.</p> + +<p>« Dans son enthousiasme il sortit ses moignons de ses poches et se +mit à les agiter en l’air. Puis les regardant, il les tint devant ses yeux, +jurant et tempêtant, et gémissant sur son malheur et son impuissance, +jusqu’à ce que Niclaus eût réussi à le calmer.</p> + +<p>« Ce fut lui qui eut l’idée de l’affaire et qui y engagea les deux autres, +car ni l’un ni l’autre n’était de la race des hardis boucaniers, et Fector +au cours de sa vie aventureuse n’avait jamais employé d’autres armes +que la calomnie et le mensonge.</p> + +<p>« Le soir même, ils partirent rejoindre Bamtz sur la prau de +Niclaus, qui avait été amarrée sous le pont du canal, après en avoir +déchargé la cargaison de noix de cocos, un jour ou deux avant. Ils +ont dû passer auprès la <i>Sissie</i> ancrée et nul doute qu’il la considérèrent +avec un vif intérêt, comme la scène de leur futur exploit, du +« <i>grand coup</i> ».</p> + +<p>« La femme de Davidson, à sa grande surprise, le bouda pendant +plusieurs jours avant son départ. Je ne sais s’il s’aperçut qu’en dépit +de son profil angélique, c’était une femme stupidement entêtée. Elle +n’aimait pas les tropiques. Il l’avait amenée dans cet endroit où elle +ne connaissait personne et maintenant il n’avait plus d’égards pour +elle. Elle avait le pressentiment d’un malheur, et malgré toute la peine +que Davidson prit à lui donner des explications, elle ne pouvait arriver +à comprendre pourquoi on ne tenait pas compte de ses pressentiments. +La veille au soir de son départ, elle lui demanda d’un air +soupçonneux :</p> + +<p>— « Pourquoi désires-tu donc tant partir cette fois-ci ?</p> + +<p>— « Je ne le désire pas, protesta le bon Davidson. Je n’y puis rien. +Il n’y a personne pour me remplacer.</p> + +<p>— « Vraiment, il n’y a personne ? » et elle lui tourna le dos lentement.</p> + +<p>« Elle fut si froide avec lui ce soir-là que Davidson, par délicatesse, +prit la résolution de lui dire adieu aussitôt et d’aller coucher à bord. +Il se sentait très malheureux, et assez étrangement, plus pour son compte +que pour celui de sa femme. Elle lui avait semblé beaucoup plus froissée +que chagrine.</p> + +<p>« Trois semaines plus tard, après avoir chargé une assez grande +quantité de caisses pleines de vieux dollars (on les avait arrimées à +l’arrière du lazaret avec une barre de fer et un cadenas qui assurait +l’écoutille sous la table de sa cabine), et en avoir même eu plus qu’il +ne pensait, il était sur son retour et en rade de la crique où Bamtz +habitait et prospérait même, à certains égards.</p> + +<p>« Il était si tard dans la journée que Davidson se demanda s’il y +ferait escale cette fois. Il n’avait aucun égard pour Bamtz qui était un +individu dégradé mais nullement malheureux. Sa commisération pour +Anne-la-Rieuse n’était certes pas plus vive qu’elle ne le méritait. Mais +sa bonté était particulièrement délicate. Il se représenta à quel point +ces gens comptaient sur lui et combien il leur manquerait, pendant +tout un long mois d’attente anxieuse, s’il ne venait pas. Poussé par sa +sensibilité, Davidson, au soir tombant, fit route vers la côte que l’on +distinguait à peine, et l’amena sans encombre à travers un dédale de +récifs ; mais le temps d’aller jusqu’à l’ouverture de la crique, la +nuit était venue.</p> + +<p>« Le cours d’eau s’étendait étroit comme une fente noire dans la +forêt, et comme il y avait des troncs d’arbres échoués dans le chenal +qu’il eut été difficile de distinguer, Davidson prudemment fit virer +la <i>Sissie</i>, et juste avec assez de vapeur dans les chaudières pour lui +donner un petit élan de temps à autre, la laissa dériver avec le flot, +silencieuse et invisible, dans cette impénétrable obscurité et cette +tranquillité muette.</p> + +<p>« Cela prit du temps, et quand au bout de deux heures Davidson +jugea qu’il était arrivé à la clairière, tout le village dormait déjà ; tout +ce pays de forêts et d’eaux dormait.</p> + +<p>« Davidson, apercevant une lumière parmi la masse obscure du rivage, +comprit que c’était dans la maison de Bamtz. C’était bien inattendu +à cette heure de la nuit, mais assez commode pour se guider. D’un tour +d’hélice, et d’un coup de barre, la <i>Sissie</i> accosta à l’appontement de +Bamtz, misérable construction d’une douzaine de pieux et de quelques +planches dont l’ex-vagabond se montrait très fier. Deux Kalashes y +sautèrent, amarrèrent les câbles autour des poteaux, et la <i>Sissie</i> accosta +sans un mot prononcé tout haut ni le plus léger bruit ; il n’était que +temps, car le jusant se fit avant même que la manœuvre fut terminée.</p> + +<p>« Davidson mangea un morceau et, remontant sur le pont, vit que +la lumière brûlait toujours.</p> + +<p>« C’était tout à fait insolite, mais puisqu’ils étaient encore éveillés +si tard, Davidson pensa qu’il pourrait aller les prévenir qu’il était +pressé de s’en retourner et qu’il fallait faire embarquer ce qu’il y avait +de rotins, dès le lendemain à l’aube.</p> + +<p>Il marcha prudemment sur les planches branlantes, ne se souciant +guère de se fouler la cheville, et tâtonnant pour trouver son chemin +parmi la terre inculte jusqu’au pied de l’échelle qui menait à la cabine. +La maison n’était guère qu’une hutte sur pilotis, sans clôture, et +isolée.</p> + +<p>« Comme beaucoup de gens très forts, Davidson a un pas très léger. +Il grimpa les sept ou huit marches, traversa doucement la petite terrasse +de bambou, mais ce qu’il vit à travers la porte d’entrée l’arrêta net.</p> + +<p>« Quatre hommes étaient assis à la lumière d’une chandelle. Il y +avait une bouteille, des verres et une cruche sur la table, mais ils +n’étaient pas occupés à boire. Il y avait aussi deux jeux de cartes, mais +ils ne se préparaient pas à jouer. Ils se parlaient en chuchotant, et ne +s’étaient pas aperçus de sa venue.</p> + +<p>« Il fut lui-même si surpris qu’il ne put, pendant un moment, émettre +un son. Tout était tranquille, on n’entendait que le chuchotement +de ces figures, groupées au-dessus de la table.</p> + +<p>« Et Davidson, ainsi que je vous l’ai redit tout à l’heure, « n’aima +pas cela ». Il « n’aima pas cela du tout ».</p> + +<p>« Cette situation prit fin par un cri jailli du fond obscur de la pièce : +« O Davy, vous m’avez fait peur. »</p> + +<p>« Et Davidson distingua au-delà de la table la pâle figure d’Anne. +Elle se mit à rire un peu, nerveusement, du fond des ténèbres qui enveloppaient +ces parois sombres et tapissées de nattes.</p> + +<p>« Au premier cri, les quatre têtes se séparèrent et, quatre paires +d’yeux pétrifiés s’arrêtèrent sur Davidson. La femme s’avança, chaussée +d’espadrilles, n’ayant guère sur elle qu’une ample draperie indienne. +Elle avait la tête enveloppée à la mode malaise, d’un mouchoir rouge +et une masse de cheveux défaits pendant par derrière. Tout son gai +plumage professionnel était littéralement tombé au cours de ces +deux années, sauf un long collier d’ambre qu’elle portait autour de +son cou découvert ; c’était le seul ornement qu’elle eût gardé. Bamtz +avait vendu tous ses pauvres colifichets au moment de la fuite de +Saïgon, quand leur association avait commencé.</p> + +<p>« Elle s’avança, dépassa la table, vint dans la lumière, avec ce geste +habituel qu’elle avait de tâtonner en étendant les bras (comme si son +âme, pauvre fille, marchait en aveugle depuis bien longtemps), les joues +pâles et creuses, le regard égaré, distrait, pensait Davidson. Elle +s’avança rapidement, le prit par les bras, le fit entrer de force. +« C’est le ciel qui vous envoie ce soir. Mon Tony est si malade, venez +le voir, venez. »</p> + +<p>« Davidson consentit. Le seul qui bougea fut Bamtz, qui fit le mouvement +de se lever, mais se laissa retomber sur sa chaise. Davidson en +passant l’entendit murmurer quelque chose comme « pauvre petit +bougre ».</p> + +<p>« L’enfant reposait très rouge, dans un misérable petit lit fait avec +le bois de caisses de gin ; il regarda Davidson avec des yeux vagues, +à demi-endormis. C’était évidemment un mauvais accès de fièvre. +Mais comme Davidson proposait d’aller à bord chercher une médecine +et essayait de lui dire des paroles rassurantes, il ne put s’empêcher d’être +frappé de l’attitude singulière de la femme, debout près de lui. Regardant +le petit lit avec une expression désespérée, elle jeta rapidement un +regard inquiet vers Davidson, puis vers l’autre pièce.</p> + +<p>« Oui, ma pauvre fille, murmura-t-il, en mettant sa détresse sur +son propre compte, bien qu’il n’eût rien de précis dans l’esprit, je +crains que tout ceci ne présage rien de bon pour vous. Comment se +fait-il qu’ils soient ici ?</p> + +<p>« Elle lui saisit le bras et lui murmura vivement : « Rien de bon pour +moi. Oh non ! Mais qu’est-ce qui va arriver pour vous ? Ils en veulent +aux dollars que vous avez à bord. »</p> + +<p>« Davidson surpris, demanda : « Mais comment savent-ils qu’il y a +des dollars ? »</p> + +<p>« Elle frappa ses mains légèrement : « C’est donc vrai ; vous les avez +à bord. Alors prenez bien garde à vous. »</p> + +<p>« Ils se tenaient près du petit lit, regardant l’enfant, sachant bien +qu’on pouvait les observer de l’autre pièce.</p> + +<p>« Il faudrait le faire transpirer aussi tôt que possible, dit Davidson de +son ton habituel. Il faudrait lui donner quelque chose de chaud à boire. +Je vais aller à bord et je vous rapporterai une petite bouilloire à alcool, +entre autres choses. » Et il ajouta à voix basse : « Croyez-vous qu’ils +songent à l’assassinat ? »</p> + +<p>« Elle ne fit pas un signe. Elle se remit à contempler son enfant +avec désespoir. Davidson pensait qu’elle ne l’avait même pas entendu +quand, sans changer d’expression, et retenant son souffle :</p> + +<p>— « Le Français le ferait, en un instant. Les autres préféreraient +l’éviter, à moins que vous ne résistiez. C’est un démon. C’est lui qui +les encourage à la chose. Sans lui ils ne feraient rien que de parler. +Je m’en suis fait un copain. Que voulez-vous faire quand vous êtes +avec un homme comme celui avec qui je suis ! Bamtz est terrorisé par +eux, et ils le savent. Il se joint à eux, de peur. Ah, Davy, emmenez votre +bateau au plus vite. »</p> + +<p>— « Trop tard, dit Davidson ». Il est déjà sur la vase.</p> + +<p>— « Si le petit n’avait pas été si mal je me serais enfuie avec lui, +vers vous, dans la forêt, n’importe où. Oh ! Davy, va-t-il mourir ? +cria-t-elle soudain à haute voix.</p> + +<p>Davidson trouva trois hommes à la porte d’entrée. Ils lui firent place +sans oser le regarder. Bamtz fut le seul à regarder par terre avec un air +de honte. Le gros Français était resté vautré sur une chaise ; il gardait +ses moignons dans ses poches, et s’adressa à Davidson.</p> + +<p>— « C’est malheureux, cet enfant ! Le désespoir de cette femme +m’obsède, mais je ne puis servir à rien dans le monde. Je ne pourrais +même pas arranger l’oreiller de souffrance de mon meilleur ami. Je n’ai +pas de mains. Voudriez-vous mettre dans la bouche d’un pauvre +estropié une de ces cigarettes qui sont là ? Mes nerfs ont besoin d’un +calmant, pour sûr, ils en ont besoin.</p> + +<p>« Davidson s’en acquitta avec son habituel sourire aimable. Car sa +placidité extérieure s’accentue, si possible, plus il y a de raison d’agitation ; +et comme les yeux de Davidson, lorsque son esprit est très +attaché à un sujet, deviennent très calmes et comme endormis, l’énorme +Français eut toute raison de croire que cet homme était un simple +mouton, un mouton tout prêt pour l’abattoir. Avec un « merci bien », +il souleva sa masse énorme pour atteindre la chandelle avec sa cigarette, +et Davidson sortit.</p> + +<p>« Pendant qu’il allait jusqu’à son navire et qu’il en revenait, il eut le +temps d’examiner la situation. D’abord il se trouva porté à croire que +ces gens (Niclaus, le Nakhoda blanc, était le seul qu’il connut auparavant, +à l’exception de Bamtz) n’étaient pas d’une trempe à en venir à +de telles extrémités. Ce fut en partie la raison pour laquelle il n’essaya +même pas de prendre des mesures à bord. Il ne fallait guère compter +sur ses pacifiques Kalashes dans une échauffourée contre des blancs. +Son malheureux mécanicien aurait eu une attaque de nerfs à la +simple idée d’un combat de ce genre. Davidson savait ne devoir +compter que sur lui-même si jamais une telle affaire se produisait.</p> + +<p>« Naturellement Davidson ne pouvait estimer exactement la force +d’initiative dont disposait le Français, ni la force de ses raisons +d’agir. Pour un homme si désespérément estropié, ces dollars étaient +une occasion unique. Avec sa part de vol, il pourrait ouvrir une +autre boutique à Vladivostok, à Haiphong, à Manille, n’importe où, +loin de là.</p> + +<p>Il ne vint pas davantage à Davidson, qui est un homme courageux +si jamais il en fut, l’idée que sa psychologie était inconnue du monde, +et qu’à ce ramassis de forbans, qui le jugeaient sur son apparence, il +faisait l’effet d’un être confiant, inoffensif et doux, au moment +où il traversa de nouveau la pièce, les mains remplies de divers objets +ou paquets à l’intention de l’enfant malade.</p> + +<p>Les quatre hommes s’étaient rassis autour de la table. Bamtz n’ayant +pas le courage d’ouvrir la bouche, ce fut Niclaus qui, comme un porte-parole, +l’invita pâteusement à revenir dans la pièce et à prendre un verre +avec eux.</p> + +<p>— « Je pense que je vais en avoir pour un peu de temps, pour l’aider +à soigner le petit », répondit Davidson sans s’arrêter.</p> + +<p>« Ce fut fait pour éloigner tout soupçon. Davidson savait bien +qu’il vaudrait mieux ne pas rester là très longtemps.</p> + +<p>« Il s’assit sur un vieux petit baril vide, et regarda l’enfant ; tandis +qu’Anne-la-Rieuse allait et venait, préparant la boisson chaude, la +donnant à l’enfant par cuillerées, s’arrêtant pour examiner le petit +visage en feu, murmurant des renseignements décousus. Elle avait +réussi à se faire un ami de ce diable de Français. David pouvait comprendre +qu’elle savait s’y prendre pour plaire à un homme.</p> + +<p>« Et Davidson fit un signe de tête sans la regarder.</p> + +<p>« Cette brute avait été très confiante avec elle. Elle tenait ses +cartes pour lui quand ils jouaient. Bamtz ? Oh ! Bamtz dans sa terreur +était trop content de voir le Français de bonne humeur. Et le Français +en était arrivé à croire que c’était une femme qui était prête à tout. +C’est ainsi qu’ils en étaient venus à parler ouvertement devant elle. +Pendant un certain temps, elle n’était pas parvenue à comprendre +de quoi il s’agissait. Les nouveaux arrivants, ne s’attendant pas à +trouver une femme avec Bamtz, avaient d’abord été étonnés et ennuyés, +expliquait-elle.</p> + +<p>« Elle s’occupait à soigner l’enfant ; et personne, en regardant du +côté de la chambre, n’aurait pu découvrir quoique ce fût de singulier +dans ces deux personnes échangeant des murmures près du lit de ce +petit malade.</p> + +<p>« Mais maintenant ils pensent que je suis certainement plus un +homme que Bamtz l’a jamais été, dit-elle en souriant péniblement.</p> + +<p>« L’enfant se mit à gémir. Elle s’agenouilla et le contempla anxieusement. +Relevant la tête, elle demanda à Davidson s’il pensait que +l’enfant irait mieux. Davidson en était sûr. Elle murmura tristement : +« Pauvre petit, la vie n’a rien de bon pour un être comme lui. Pas même +la chance d’un chien perdu. Mais je ne peux pas le laisser s’en aller, +Davy, je ne peux pas. »</p> + +<p>« Il éprouvait une profonde pitié pour l’enfant. Elle mit la main sur +le genou de Davidson et lui murmura un pressant avertissement au +sujet du Français. Il ne fallait pas que Davy le laissât venir trop +près de lui. Davidson, cela va sans dire, en voulut savoir la raison ; +car un homme privé de mains ne lui paraissait guère formidable, en +aucun cas.</p> + +<p>« Faites en sorte d’éviter cela, c’est tout », insista-t-elle avec angoisse ; +elle hésita, puis elle lui avoua que le Français l’avait prise à part dans +l’après-midi, et avait exigé qu’elle lui attachât, à son moignon droit, +un poids de sept livres, un de la série de poids dont Bamtz se servait +pour ses affaires. Elle avait dû le faire. Elle avait été terrifiée par sa férocité. +Bamtz était un tel poltron, et aucun des autres hommes ne se +souciait de ce qui pourrait lui arriver. Le Français, cependant, avec +d’effroyables menaces lui avait ordonné de laisser les autres ignorer +ce qu’elle avait fait pour lui. Puis il s’était mis à la cajoler. Il lui avait +promis que si elle l’aidait fidèlement dans cette affaire, il l’emmènerait +à Haiphong ou ailleurs. Un pauvre estropié aurait toujours besoin de +quelqu’un qui s’occupât de lui, toujours.</p> + +<p>« Davidson de nouveau lui demanda si vraiment elle croyait qu’ils +pensaient au meurtre. C’était, disait-il, la chose la plus difficile à croire +dont il eût eu encore à se persuader, de toute sa vie. Anne fit un signe +de la tête. Le Français avait mis tout son cœur à ce vol. Davy pouvait +s’attendre, aux environs de minuit, à les voir ramper à bord, pour voler, +n’importe comment, prêts à tuer, peut-être. Sa voix avait un ton de +lassitude et ses yeux restaient fixés sur l’enfant.</p> + +<p>« Tout de même Davidson n’était pas encore convaincu ; son +mépris pour ces hommes était trop grand.</p> + +<p>— « Écoutez, Davy, dit-elle. Je sortirai en même temps qu’eux lorsqu’ils +partiront, et ce sera une vraie malechance si je ne trouve pas une +raison de rire. Ils y sont habitués avec moi. Rires ou pleurs, c’est tout +comme. Vous pourrez m’entendre du bord, par cette nuit calme. +Comme il fait noir, comme il fait noir, Davy.</p> + +<p>— « Ne risquez pas votre vie, dit Davidson.</p> + +<p>« Puis il attira son attention sur l’enfant, qui, le visage maintenant +moins enflammé, était tombé dans un profond sommeil. « Regardez ; +il va aller tout à fait bien. »</p> + +<p>« Elle fit comme si elle allait enlever l’enfant pour le serrer contre +sa poitrine, mais elle se retint. Davidson se préparait à partir.</p> + +<p>« Elle murmura rapidement : « Faites attention, Davy. Je leur ai dit +que vous dormiez généralement à l’arrière dans un hamac, sous la +tente au-dessus de la cabine. Ils m’ont interrogée sur vos habitudes et +sur votre bateau aussi. Je leur ai dit ce que je savais. Il fallait que je me +mette bien avec eux. Et Bamtz le leur aurait dit si je ne l’avais pas fait, +vous comprenez. »</p> + +<p>« Il lui fit un signe amical et sortit. Autour de la table les autres, sauf +Bamtz, le regardèrent. Cette fois ce fut Fector qui parla : « Ne voulez-vous +pas faire une petite partie avec nous, capitaine ? »</p> + +<p>« Davidson répondit que maintenant que l’enfant allait mieux il +devait rentrer à bord et se coucher. Fector était le seul des quatre qu’il +n’avait, pour ainsi dire, jamais vu ; car il avait eu l’occasion de voir le +Français auparavant. Le mépris de Davidson pour ces gens-là lui monta +à la gorge. Il observa les yeux troubles de Fector, sa bouche vilaine et +amère, tandis qu’avec son sourire placide, son ton aimable, et son allure +innocente il leur donnait courage. Ils échangèrent un regard d’intelligence.</p> + +<p>— « Nous allons rester à jouer assez tard aux cartes, dit Fector d’une +voix âpre et sourde.</p> + +<p>— « Faites le moins de bruit possible.</p> + +<p>— « Oh ! nous sommes des gens tranquilles. Et si le petit n’allait +pas bien, elle n’aurait qu’à envoyer l’un de nous vous chercher à bord, +pour que vous puissiez faire office de docteur. Aussi ne sortez pas votre +revolver à première vue.</p> + +<p>— « Ce n’est pas un homme à sortir son revolver, interrompit +Niclaus.</p> + +<p>— « Je ne le sors jamais avant d’être sûr qu’il y a une raison pour +cela, en tout cas, dit Davidson.</p> + +<p>« Bamtz eut un ricanement. Le Français seul se leva pour faire un +salut en réponse au signe de tête insouciant de Davidson.</p> + +<p>« Ses moignons étaient immuablement collés dans ses poches ; Davidson +en comprenait maintenant la raison.</p> + +<p>« Il retourna à bord. Il roulait des idées dans sa tête, et il était tout à +fait furieux. Il se mit à sourire, m’a-t-il dit (ce dut être le premier sourire +forcé de sa vie) à la pensée du poids de sept livres ficelé au bout du +moignon du Français. Le bandit avait pris cette précaution au cas d’une querelle +sur le partage du butin. Un homme capable, sans qu’on s’en +doutât, de vous asséner des coups mortels, pouvait prendre sa part à +une soudaine bagarre contre des adversaires armés de revolvers, surtout +si c’était lui qui commençait la rixe.</p> + +<p>Avec cet objet-là, il peut affronter l’un ou l’autre de ses amis. +Mais il n’aura pas lieu de s’en servir. Il n’y aura pas d’occasion de +querelle à propos de ces dollars-ci, pensa Davidson, en montant +tranquillement à son bord. Il ne s’arrêta pas à regarder s’il y avait +quelqu’un sur le pont car, en fait, la plus grande partie de l’équipage +était à terre, et l’autre dormait, à fond de cale, dans des coins +sombres.</p> + +<p>« Il avait son plan, et il se mit à l’œuvre méthodiquement.</p> + +<p>« Il alla chercher en bas des vêtements qu’il disposa dans son hamac, +de façon à leur donner l’apparence d’un corps humain, puis il jeta +dessus la légère couverture de coton qu’il tirait sur lui, quand il +dormait sur le pont. Ceci fait, il chargea ses deux revolvers et grimpa +dans une des embarcations que la <i>Sissie</i> portait, juste à l’arrière, suspendues +à leurs pistolets.</p> + +<p>« Puis il attendit.</p> + +<p>« De nouveau il se remit à douter qu’une pareille chose pût lui +arriver. Il eut presque honte de cette ridicule veille, sur un bateau. Il +s’ennuya, puis il s’assoupit. La tranquillité de ce sombre univers le +lassait. Il n’y avait même pas le clapotement de l’eau pour lui tenir +compagnie, car la marée était basse, et la <i>Sissie</i> reposait sur la vase. +Soudain, dans la nuit chaude, sans souffle et sans bruit, un faisan-argus +jeta un cri, dans les bois de l’autre côté de l’eau. Davidson +s’éveilla vivement, tous ses sens sur leurs gardes, aussitôt.</p> + +<p>« La chandelle brûlait toujours dans la maison. Tout était tranquille, +mais Davidson n’avait plus envie de dormir. Un désagréable pressentiment +l’oppressait.</p> + +<p>— « Je n’ai pourtant pas peur », se dit-il à lui-même.</p> + +<p>« Le silence était comme un sceau sur ses oreilles, et son agitation +intérieure devenait intolérable. Il se contraignit à rester tranquille. +Mais il allait, tout de même, s’élancer hors du canot, quand, faible +ride sur l’immensité du silence, tremblement dans l’air, comme le +fantôme d’un rire argentin lui parvint aux oreilles.</p> + +<p>« Illusion.</p> + +<p>« Il se tint complètement immobile. Il pouvait rivaliser maintenant +avec l’immobilité de la souris, une souris terriblement résolue. Mais il +ne pouvait chasser cette sensation de pressentiment, sans aucun rapport +avec le simple danger de la situation. Rien ne se produisait. Ç’avait été +une illusion.</p> + +<p>« La curiosité lui vint de voir comment ces gens allaient s’y +prendre. Il se demandait tant et si bien que tout lui semblait plus +absurde que jamais.</p> + +<p>« Il avait laissé allumée comme d’habitude la lampe suspendue dans la +cabine. Il était dans son plan de tout laisser comme d’habitude. Soudain, +contre la faible lueur de la claire-voie, sur les vitres, une ombre +massive apparut à l’échelle, sans un bruit, fit deux pas vers le hamac, +qui se détachait sur le ciel et resta immobile. Le Français !</p> + +<p>« Les minutes s’écoulèrent. Davidson devina que le rôle du Français +(pauvre estropié) consistait à veiller sur son sommeil à lui, Davidson, +cependant que les autres étaient dans la cabine, sans aucun doute, en +train de forcer le cadenas du lazaret.</p> + +<p>« Quelle tactique avaient-ils l’intention d’adopter une fois en possession +de l’argent (il y avait dix caisses, et chacune pouvait être portée +facilement par deux hommes), personne aujourd’hui ne peut le dire. +Mais en tout cas, Davidson avait raison. Ils étaient dans la cabine. Il +s’attendait, à tout moment, à entendre le bruit d’un cadenas forcé. +Mais le fait est que l’un d’entre eux (peut-être Fector, qui jadis avait +dérobé des documents dans des secrétaires), savait comment crocheter +un cadenas, et s’était apparemment muni d’outils. Tandis que Davidson +attendait de les entendre commencer en bas, ils avaient déjà retiré la +barre de fer, et monté deux caisses, du lazaret dans la cabine.</p> + +<p>« Sur la confuse lueur du châssis, le Français ne bougeait pas plus +qu’une statue. Davidson eût pu le tuer avec la plus grande facilité, mais +il n’avait pas de penchant à l’homicide. En outre il voulait être sûr, +avant de tirer, que les autres avaient commencé leur ouvrage. N’entendant +pas les bruits qu’il s’attendait à entendre, il ne fut pas même +certain qu’ils fussent tous à bord. Tandis qu’il écoutait, le Français +dont l’immobilité n’avait pu cacher qu’un violent combat intérieur, +fit un pas, puis un autre. Davidson, fasciné, le vit avancer une jambe, +sortir son moignon droit, celui qui était armé, et balançant son corps +pour donner plus de force au coup, laisser retomber le poids de sept +livres sur le hamac, à l’endroit où la tête du dormeur aurait dû se +trouver.</p> + +<p>« Davidson m’avoua qu’alors il sentit ses cheveux se dresser sur sa +tête. Sans Anne, sa tête sans soupçons se fût trouvée à cet endroit +même. La surprise du Français dut être effrayante ; il recula en +chancelant du hamac qui se balançait légèrement et avant que Davidson +eût eu le temps de faire un mouvement, il avait disparu, bondissant +en bas de l’échelle pour aller prévenir les autres.</p> + +<p>« Davidson instantanément sauta hors du canot, souleva le châssis et +aperçut les hommes qui, en bas, étaient accroupis autour du panneau. +Ils levèrent les yeux avec effroi, et à ce moment le Français, en dehors +de la porte, cria : « Trahison ! trahison ! » Ils s’élancèrent hors de +la cabine, se bousculant et jurant à qui mieux mieux. Le coup que +Davidson tira par la claire-voie n’en avait atteint aucun, mais il courut +à l’extrémité de la cabine et aussitôt ouvrit le feu sur les formes +noires qui s’élançaient sur le pont. Des coups de feu répondirent, et +une rapide fusillade s’engagea, détonations et éclairs. Davidson embusqué +derrière un ventilateur pressa la détente jusqu’à ce que le +revolver fût vide, il le jeta à terre et prit l’autre dans sa main droite.</p> + +<p>« Parmi ce fracas il avait entendu le Français furibond crier : « Tuez-le, +tuez-le ! » par dessus les malédictions furieuses des autres. Mais +tout en tirant sur lui ils songeaient surtout à se sauver. Dans la lumière +des derniers coups de feu, Davidson les vit enjamber la lisse. Il était +certain d’en avoir touché plus d’un. Deux voix différentes avaient poussé +un cri de douleur. Mais aucun d’eux, apparemment, n’avait été mis hors +de combat. Davidson appuyé au pavois, rechargea tranquillement +son revolver. Il n’avait pas la plus petite appréhension de les voir +revenir. Il n’était pas dans son intention non plus de les poursuivre à +terre dans cette obscurité. Que faisaient-ils, il n’en avait aucune idée : +ils s’occupaient de leurs blessures, probablement. Non loin de la rive, +l’invisible Français jurait et tempêtait contre ses associés, contre sa +malechance, et contre l’univers. Il s’arrêta, puis soudain, avec un cri de +vengeance : « C’est cette femme », se dit-il, « c’est cette femme qui nous +a vendus. » On l’entendit courir dans la nuit.</p> + +<p>« Davidson reprit souffle avec une soudaine crispation de remords. +Il comprit, épouvanté, que son stratagème de défense avait trahi Anne. +Il n’hésita pas un instant. C’était maintenant à lui de la sauver. Il sauta +à terre, mais au moment où il mettait le pied sur l’appontement, il +entendit un cri strident qui lui traversa le cœur.</p> + +<p>« La lumière brûlait encore dans la maison. Davidson, revolver au +poing, se dirigeait vers elle, quand un nouveau cri, au loin, à sa gauche, +le fit changer de direction.</p> + +<p>« Presque aussitôt, pourtant, il s’arrêta. Ce fut alors qu’il hésita, en +proie à une affreuse perplexité. Il devina ce qui s’était passé ; la femme +avait essayé de s’échapper de la maison et maintenant le Français furibond +la poursuivait. Il crut qu’elle essaierait de courir vers le bateau +pour demander aide et protection.</p> + +<p>« Tout était calme autour de Davidson. Qu’elle eût ou non couru vers +le bateau, ce silence indiquait que le Français avait perdu sa trace +dans l’obscurité.</p> + +<p>« Davidson soulagé, mais encore anxieux, voulut retourner vers la rive. +Il n’avait pas fait deux pas dans cette direction qu’un autre cri retentit +derrière lui, de nouveau près de la maison. Il pensa que le Français avait +d’abord, en effet, perdu la trace de la malheureuse ; d’où ce moment +de silence. Mais l’horrible bandit n’avait aucunement renoncé à son +projet criminel et se persuadant qu’elle essaierait de revenir prendre +son enfant alla se poster près de la maison pour l’attendre.</p> + +<p>« Ce dut être quelque chose comme cela. Au moment où Anne entrait +dans la lumière qui tombait sur l’échelle, il s’était précipité aussitôt +sur elle, impatient de vengeance. Elle avait poussé ce second cri de +frayeur mortelle en l’apercevant, et de nouveau avait essayé de +s’enfuir.</p> + +<p>« Cette fois elle tenta de gagner la rivière, mais pas en ligne droite. Ses +cris retentissaient tout autour de Davidson. Il tournait sur les talons, +suivant l’horrible trace des clameurs dans l’obscurité. Il aurait voulu +crier : « Par ici, Anne », mais il ne le put. Devant l’horreur de cette +chasse, plus effrayante encore dans son imagination que s’il avait pu +la voir, la sueur lui perlait au front, tandis que sa gorge était sèche +comme de l’amadou. Un cri suprême soudain se brisa net.</p> + +<p>« Le silence qui suivit fut plus terrible encore. Davidson se sentit mal. +Il dut arracher son pied du sol et marcha droit devant lui, crispant son +revolver et scrutant l’obscurité avec crainte. Soudain à quelques +mètres de lui une forme volumineuse jaillit de terre et s’enfuit en bondissant. +Instinctivement il fit feu sur elle, et s’élança à sa poursuite, +quand il buta contre quelque chose de mou qui le fit s’étaler de tout +son long.</p> + +<p>« Au moment même où il tombait tête la première, il eut nettement +la persuasion que ce ne pouvait être que le corps d’Anne-la-Rieuse. +Il se releva et restant à genoux, il essaya de la soulever dans +ses bras ; mais il la trouva si molle qu’il dut y renoncer ; elle était +étendue le visage contre terre, les cheveux éparpillés autour de la tête. +Il y en avait d’humides. Davidson lui tâtant la tête, découvrit une place +où le crâne brisé céda sous ses doigts. Mais avant même d’avoir fait cette +découverte, il savait qu’elle était morte. Le Français, en la poursuivant, +l’avait jetée bas d’un coup de pied, et accroupi sur elle, il était en train +de lui défoncer la tête avec le poids qu’elle-même lui avait attaché au +moignon, lorsque Davidson, qu’il n’attendait pas, était apparu dans la +nuit et l’avait fait s’enfuir.</p> + +<p>« Agenouillé près de cette femme, si misérablement assassinée, +Davidson se sentit débordé de remords. Elle était morte à cause de +lui. Il se sentit comme pétrifié. Pour la première fois, il eut vraiment +peur. Il aurait pu être assailli dans la nuit noire à tout moment par +le meurtrier d’Anne-la-Rieuse. Il avoua qu’il eut instinctivement +l’idée de s’éloigner du cadavre de cette femme en rampant sur les +genoux et les mains, vers le refuge du bateau. Il m’a même dit qu’il +commença à le faire.</p> + +<p>« On se représente difficilement Davidson s’éloignant à quatre pattes +de la femme assassinée, Davidson abattu et accablé par l’idée que cette +femme était morte pour lui. Mais il ne put aller bien loin. Ce qui l’arrêta +fut l’idée de l’enfant, l’enfant d’Anne-la-Rieuse (Davidson se rappelait +les mots de la pauvre femme) qui n’avait pas même la chance +d’un chien perdu.</p> + +<p>« Cet être que la femme avait laissé derrière elle apparut à la conscience +de Davidson comme un dépôt sacré. Il se releva courageusement, +tremblant encore intérieurement, rebroussa chemin et marcha vers la +maison. Au fort même de sa crainte, il était très résolu, mais la +sensation de ce crâne défoncé avait frappé son imagination et il se savait +sans défense dans cette obscurité où il croyait entendre çà et là rôder +les pas du meurtrier sans mains.</p> + +<p>« Il n’hésita plus dans sa détermination. Il en réchappa d’ailleurs, sain +et sauf, avec l’enfant. Il avait trouvé la maison vide. Un profond silence +l’enveloppa tout le temps, sauf à un seul moment, juste comme il +descendait l’échelle avec Tony dans les bras, un faible gémissement parvint +à ses oreilles. Cela lui parut venir d’un endroit noir comme un +four, entre les poteaux sur lesquels reposait la cabane, mais il ne s’arrêta +pas pour s’en assurer.</p> + +<p>« Il est inutile que je vous raconte en détails comment Davidson +arriva jusqu’à son bord, avec le fardeau que le cruel destin de la pauvre +Anne avait confié à ses bras, comment, le lendemain matin, l’équipage +épouvanté, après avoir observé de loin ce qui se passait à bord, +le rejoignit avec empressement ; comment Davidson alla à terre et aidé +par son mécanicien (à moitié mort d’effroi) enveloppa le corps d’Anne-la-Rieuse +dans un drap et le ramena à bord pour être immergé un peu +plus tard. Tout en s’occupant à cette pieuse tâche, Davidson regardant +de droite et de gauche, aperçut un grand tas de vêtement blancs +contre le poteau du coin de la maison. Que ce fût le Français, il n’en +put douter. Faisant un rapprochement avec le lugubre gémissement +qu’il avait entendu dans la nuit, Davidson acquit la certitude que ce +coup perdu avait été mortel pour le meurtrier de la pauvre Anne.</p> + +<p>« Quant aux autres, jamais Davidson ne les a revus de sa vie, soit +qu’ils se fussent cachés dans le village, ou qu’ils eussent décampé dans +la forêt, ou bien qu’ils se fussent dissimulés dans la « prau » de Niclaus, +que l’on pouvait apercevoir échouée sur la vase à une centaine de mètres +de là, un peu plus haut sur la crique ; ce qui est certain c’est qu’ils disparurent, +et que Davidson ne se cassa pas la tête à leur sujet. Il ne perdit +pas de temps à sortir de la crique dès que la <i>Sissie</i> eut été à flot. Après +avoir navigué quelque vingt milles, il confia (selon sa propre expression), +le corps à l’abîme. Il fit tout lui-même ; il augmenta le poids du +corps de quelques barres à feu, il lut les prières, il bascula la planche, il +fut le seul à mener le deuil. Et tout en rendant les derniers devoirs à +la morte, la désolation de cette existence et l’atroce calamité de sa +fin faisaient appel à sa compassion, et lui murmuraient des reproches +intérieurs.</p> + +<p>« Il aurait dû suivre autrement l’avertissement qu’elle lui avait donné. +Il était convaincu maintenant qu’un simple étalage de vigilance aurait +suffi à tenir en respect cette bande de vils couards. Mais à la vérité il +n’avait pas cru tout à fait qu’on tenterait quelque chose.</p> + +<p>« Le corps d’Anne-la-Rieuse ayant été « confié à l’abîme », à quelque +vingt milles S. S. O. du cap Selatan, il ne restait à Davidson qu’à confier +l’enfant d’Anne aux soins de sa femme. Et là le pauvre Davidson fit un +faux départ. Il ne voulut pas lui raconter tout au long cette terrible +histoire, afin qu’elle ne sût pas le danger auquel il avait échappé, surtout +peu de temps après qu’il avait souri de ses appréhensions irraisonnées.</p> + +<p>« Je pensais que, si je lui disais tout, m’expliqua Davidson, elle +n’aurait plus un moment de repos pendant mes tournées ». Il lui raconta +simplement que l’enfant était orphelin, que c’était l’enfant de gens +auxquels lui, Davidson, avait la plus grande obligation, et qu’il était +moralement engagé à s’occuper de lui. Un de ces jours, il lui en dirait +davantage, dit-il, en attendant il s’en remettait à la bonté et à la chaleur +de son cœur, à sa compassion innée de femme.</p> + +<p>« Il ne savait pas que ce cœur avait à peu près la grosseur d’un pois sec +et avait un degré de chaleur à proportion, et que sa faculté de compassion +s’adressait surtout à elle-même. Il fut seulement étonné et déçu de +l’air de froide surprise et du regard soupçonneux avec lesquels elle +accueillit ce récit incomplet : mais elle ne dit rien, elle n’avait jamais +grand’chose à dire. C’était une imbécile silencieuse, une espèce désespérante.</p> + +<p>« L’équipage de Davidson trouva bon de faire courir je ne sais quelle +histoire dans le quartier indigène, mais Davidson lui-même ne fut +pas sans mettre quelques-uns de ses amis dans la confidence, et en +outre, il donna un compte rendu complet officiellement au capitaine +de port.</p> + +<p>« Le capitaine de port fut des plus surpris. Il ne crut pas toutefois +devoir adresser une plainte au gouvernement hollandais. Cela n’aboutirait +très probablement à rien, en fin de compte, après beaucoup de +dérangement et de correspondance. Après tout, le vol n’avait pas eu +lieu.</p> + +<p>« On pouvait être sûr que ces vauriens iraient au diable par leurs +propres moyens. Tout le bruit que l’on ferait ne rappellerait pas la +malheureuse à la vie, et l’assassin avait reçu son compte d’un coup de +feu, par hasard, de Davidson. Mieux valait laisser tomber l’affaire.</p> + +<p>« C’était le bon sens même, néanmoins il fut impressionné de cette +histoire.</p> + +<p>« Une terrible affaire, capitaine Davidson ! »</p> + +<p>— « Ma foi, assez terrible, acquiesça Davidson plein de remords. Mais +la plus terrible chose pour lui, quoiqu’il n’en sût rien encore, c’est que +son imbécile de femme se convainquait peu à peu que Tony était +l’enfant de Davidson et qu’il avait inventé cette étrange histoire pour +l’introduire dans la pureté de son intérieur, au mépris de la décence de +la vertu, de ses sentiments les plus sacrés.</p> + +<p>« Davidson s’aperçut de quelque contrainte dans ses rapports domestiques ; +mais, dans ses meilleurs jours même, elle n’était guère démonstrative ; +et peut-être que cette froideur constituait une partie de son +charme aux yeux du placide Davidson. Les femmes sont aimées pour +bien des raisons et souvent pour celles que d’autres considéreraient +comme repoussantes. Cependant elle le surveillait et nourrissait ses +soupçons.</p> + +<p>« Et voilà qu’un jour Ritchie-le-singe rendit visite à cette douce et +timide M<sup>me</sup> Davidson. Elle était arrivée ici sous sa garde, et il se considérait +comme une personne privilégiée, son plus vieil ami sous les +Tropiques. Il se posait comme son admirateur ; il était beau parleur. +Il avait entendu raconter assez vaguement toute l’histoire ; et le voilà +parti sur ce sujet, pensant qu’elle en connaissait tous les détails. Et au +cours de la conversation il lâcha quelque chose à propos d’Anne-la-Rieuse.</p> + +<p>— « Anne-la-Rieuse, dit M<sup>me</sup> Davidson, subitement, qu’est-ce que +c’est que cela ? »</p> + +<p>« Ritchie se plongea aussitôt dans une circonlocution, mais elle +l’arrêta. Cette créature est-elle morte, dit-elle.</p> + +<p>— « Je le crois, murmura Ritchie, votre mari le dit.</p> + +<p>— « Mais vous n’en êtes pas sûr ?</p> + +<p>— « Non, comment voulez-vous, M<sup>me</sup> Davidson ?</p> + +<p>— « C’est tout ce que je voulais savoir, dit-elle, et elle quitta la +pièce.</p> + +<p>« Quand Davidson rentra, elle s’était préparée à le recevoir, non pas +avec une indignation volubile, mais comme si un jet d’eau froide lui +eût coulé dans le dos. Elle se mit à lui parler de sa basse intrigue avec +une femme de rien, elle lui reprocha de s’être moqué d’elle, d’avoir +insulté à sa dignité.</p> + +<p>« Davidson la pria de l’écouter et lui raconta toute l’histoire qui pensait-il +était capable d’émouvoir un cœur de pierre. Il essaya de lui faire +comprendre son remords. Elle l’écouta jusqu’au bout, dit « Vraiment ! » +et lui tourna le dos.</p> + +<p>« Vous ne me croyez pas ? demanda-t-il, consterné.</p> + +<p>« Elle ne dit ni oui ni non. Tout ce qu’elle dit fut : « Renvoyez-moi ce +marmot tout de suite. »</p> + +<p>— « Je ne puis le jeter à la rue, s’écria Davidson ; ce n’est pas ce que +vous voulez dire ?</p> + +<p>— « Cela m’est égal. Il y a des institutions charitables pour des enfants +de ce genre, je suppose.</p> + +<p>— « Cela, je ne le ferai jamais, dit Davidson.</p> + +<p>— « C’est bon, cela me suffit. »</p> + +<p>« La maison de Davidson, après cela, devint un enfer silencieux et +glacé. Une femme stupide possédée de rancune est pire qu’un démon +déchaîné. Il envoya l’enfant chez les Pères Blancs à Malaca. Ce n’était +pas une sorte d’éducation très coûteuse, mais sa femme ne pouvait lui +pardonner de n’avoir pas jeté cet enfant à la rue tout à fait. Elle se monta +le bourrichon à propos des injustices dont elle était l’objet, de sa pureté +outragée, à tel point qu’un beau jour, où le pauvre Davidson la suppliait +d’être raisonnable et de ne pas leur rendre l’existence impossible +à tous deux, elle déversa sur lui sa rage froide, et lui déclara que sa +seule vue lui était devenue odieuse.</p> + +<p>Davidson, avec sa scrupuleuse délicatesse de sentiment, n’était pas +un homme à faire valoir ses droits sur une épouse qui ne pouvait supporter +sa vue. Il baissa la tête ; et peu après, prit ses dispositions pour +qu’elle pût retourner chez ses parents. C’était exactement ce que +désirait sa dignité outragée. D’ailleurs elle avait toujours détesté les +Tropiques et secrètement haï tous les gens au milieu desquels elle +avait dû vivre en tant que femme de Davidson. Elle emporta sa pure, +sensible et sotte petite âme vers Freemantle ou quelque part par là. +Naturellement la petite fille partit avec elle. Qu’aurait pu faire le pauvre +Davidson avec une petite fille sur les bras, même si elle avait consenti à +la lui laisser, ce qui n’était pas concevable.</p> + +<p>« Telle est l’histoire qui a gâté le sourire de Davidson. Peut-être +ne l’eût-elle pas fait à ce point s’il n’avait pas été un aussi brave garçon. »</p> + +<p>C’est ainsi qu’Hollis conclut. Mais avant de nous lever de table je +lui demandai s’il savait ce qu’il était advenu de l’enfant d’Anne-la-Rieuse. +Il compta soigneusement la monnaie que lui rendait le garçon chinois, +puis relevant la tête :</p> + +<p>— Ah, cela c’est le comble. C’était un joyeux et attachant petit +gosse, comme vous savez, et les Pères Blancs apportèrent un soin +spécial à l’élever. Davidson, dans son cœur, en attendait quelque +consolation. Avec son air placide, c’est un homme qui a grand besoin +d’affection. Tony est devenu un jeune homme. Mais voilà ! il veut être +prêtre ; son seul rêve est d’être missionnaire. Les Pères déclarent à +Davidson que c’est une véritable vocation. Ils lui disent qu’il a des dispositions +tout à fait spéciales pour ce rôle. Et voilà comment le fils +d’Anne-la-Rieuse va mener une sainte vie quelque part en Chine ; il +peut même quelque jour devenir un martyr ; mais le pauvre Davidson +est tout seul, abandonné. Il va lui falloir descendre la pente sans avoir +près de lui une seule affection humaine, et tout cela à cause de ces +vieux dollars. »</p> + +<p class="ugap">Janvier 1914.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="sc drap">Le Planteur de Malata</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">13</a></div></td></tr> +<tr><td class="sc drap">L’Associé</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">79</a></div></td></tr> +<tr><td class="sc drap">L’Auberge des deux Sorcières</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="sc drap">A cause des Dollars</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">141</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +LE 12 NOVEMBRE 1921<br> +PAR F. PAILLART A<br> +ABBEVILLE (SOMME).</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77053 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/77053-h/images/cover.jpg b/77053-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..10bf4b6 --- /dev/null +++ b/77053-h/images/cover.jpg |
