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| author | pgww <pgww@lists.pglaf.org> | 2025-09-21 06:22:02 -0700 |
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diff --git a/76907-0.txt b/76907-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c61796e --- /dev/null +++ b/76907-0.txt @@ -0,0 +1,7801 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76907 *** + + + + + + Au lecteur + + Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. + + La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. + + + + + ŒUVRES COMPLÈTES + + DE + + VICTOR HUGO + + + POÉSIE + + X + + + TOUS DROITS RÉSERVÉS + + + + + ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX + + ŒUVRES COMPLÈTES + DE + VICTOR HUGO + + ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE + D'APRÈS LES DESSINS DE + FRANÇOIS FLAMENG + + POÉSIE + + X + + LA LÉGENDE DES SIÈCLES + + IV + + [Illustration] + + PARIS + ÉDITION HETZEL-QUANTIN + + LIBRAIRIE L. HÉBERT + ALEXANDRE HOUSSIAUX, SUCCESSEUR + 7, RUE PERRONET, 7 + + + + + XLV + + CHANGEMENT D'HORIZON + + + Homère était jadis le poëte; la guerre + Était la loi; vieillir était d'un cœur vulgaire; + La hâte des vivants et leur unique effort + Était l'embrassement tragique de la mort. + Ce que les dieux pouvaient donner de mieux à l'homme, + C'était un grand linceul libérateur de Rome, + Ou quelque saint tombeau pour Sparte et pour ses lois; + L'adolescent hagard se ruait aux exploits; + C'était à qui ferait plus vite l'ouverture + Du sépulcre, et courrait cette altière aventure. + La mort avec la gloire, ô sublime présent! + Ulysse devinait Achille frémissant; + Une fille fendait du haut en bas sa robe, + Et tous criaient: Voilà le chef qu'on nous dérobe! + Et la virginité sauvage de Scyros + Était le masque auguste et fatal des héros; + L'homme était pour l'épée un fiancé fidèle. + La muse avait toujours un vautour auprès d'elle; + Féroce, elle menait aux champs ce déterreur; + Elle était la chanteuse énorme de l'horreur, + La géante du mal, la déesse tigresse, + Le grand nuage noir de l'azur de la Grèce; + Elle poussait aux cieux des cris désespérés; + Elle disait: Tuez! tuez! tuez! mourez! + Des chevaux monstrueux elle mordait les croupes, + Et, les cheveux au vent, s'effarait sur les groupes + Des hommes dieux étreints par les héros titans; + Elle mettait l'enfer dans l'œil des combattants, + L'éclair dans le fourreau d'Ajax, et des courroies + Dans les pieds des Hectors traînés autour des Troies; + Pendant que les soldats touchés du dard sifflant, + Pâles, tombaient, avec un ruisseau rouge au flanc, + Que les crânes s'ouvraient comme de sombres urnes, + Que les lances trouaient son voile aux plis nocturnes, + Que les serpents montaient le long de son bras blanc, + Que la mêlée entrait dans l'olympe en hurlant, + Elle chantait, terrible et tranquille, et sa bouche + Fauve bavait du sang dans le clairon farouche; + Et les casques, les tours, les tentes, les blessés, + Les noirs fourmillements de morts dans les fossés, + Les tourbillons de chars et de drapeaux, les piques + Et les glaives, volaient dans ses souffles épiques. + + La muse est aujourd'hui la Paix, ayant les reins + Sans cuirasse et le front sous les épis sereins; + Le poëte à la mort dit: Meurs, guerre, ombre, envie!-- + Et chasse doucement les hommes vers la vie; + Et l'on voit de ses vers, goutte à goutte, des pleurs + Tomber sur les enfants, les femmes et les fleurs, + Et des astres jaillir de ses strophes volantes; + Et son chant fait pousser des bourgeons verts aux plantes, + Et ses rêves sont faits d'aurore, et, dans l'amour, + Sa bouche chante et rit, toute pleine de jour. + + * + + En vain, montrant le poing dans tes mornes bravades, + Tu menaces encor, noir passé; tu t'évades! + C'est fini. Les vivants savent que désormais, + S'ils le veulent, les plans hideux que tu formais + Crouleront, qu'il fait jour, que la guerre est impie, + Et qu'il faut s'entr'aider, car toujours l'homme expie + Ses propres lâchetés, ses propres trahisons; + Ce que nous serons sort de ce que nous faisons. + Moi, proscrit, je travaille à l'éclosion sainte + Des temps où l'homme aura plus d'espoir que de crainte + Et contemplera l'aube, afin de s'ôter mieux + L'enfer du cœur, ayant le ciel devant les yeux. + + + + + XLVI + + LA COMÈTE + + --1759-- + + + Il avait dit:--Tel jour cet astre reviendra. + + Quelle huée! Ayez pour Vishnou, pour Indra, + Pour Brahma, pour Odin ou pour Baal un culte; + Affirmez par le fer, par le feu, par l'insulte, + L'idole informe et vague au fond des bleus éthers + Et tous les Jéhovahs et tous les Jupiters + Échoués dans notre âme obscure sur la grève + De Dieu, gouffre où le vrai flotte et devient le rêve; + Sur les Saint-Baboleyns et sur les Saint-Andrés + Soyez absurde et sombre autant que vous voudrez; + Dites que vous avez vu, parmi les mouettes + Et les aigles, passer dans l'air des silhouettes + De maisons qu'en leurs bras tenaient des chérubins; + Dites que pour avoir aperçu dans leurs bains + Des déesses, rondeurs célestes, gorges blanches, + On est cerf à jamais errant parmi les branches; + Croyez à tout, aux djinns, aux faunes, aux démons + Apportant Dieu tremblant et pâle sur les monts; + Soyez bonze au Tonkin, mage dans les Chaldées; + Croyez que les Lédas sont d'en haut fécondées + Et que les cygnes font aux vierges des enfants; + Donnez l'Égypte aux bœufs et l'Inde aux éléphants; + Affirmez l'oignon Dieu, Vénus, Ève, et leur pomme, + Et le soleil cloué sur place par un homme + Pour offrir un plus long carnage à des soldats; + Inventez des korans, des talmuds, des védas, + Soyez un imposteur, un charlatan, un fourbe, + C'est bien. Mais n'allez pas calculer une courbe, + Compléter le savoir par l'intuition, + Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon + Passe, astre formidable, à travers les étoiles, + N'allez pas mesurer le trou qu'il fait aux toiles + Du grand plafond céleste, et rechercher l'emploi + Qu'il a dans ce chaos, d'où sort la vaste loi; + Laissez errer là-haut la torche funéraire; + Ne questionnez point sur son itinéraire + Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu; + Ne lui demandez pas: Où vas-tu? D'où viens-tu? + Ne faites pas, ainsi que l'essaim sur l'Hymète, + Rôder le chiffre en foule autour de la comète; + Ne soyez pas penseur, ne soyez pas savant, + Car vous seriez un fou. Docte, obstiné, rêvant, + Ne faites pas lutter l'espace avec le nombre; + Laissez ses yeux de flamme à ce masque de l'ombre; + Ne fixez pas sur eux vos yeux; et, ce manteau + De lueur où s'abrite un sombre incognito, + Ne le soulevez pas, car votre main savante + Y trouverait la vie et non pas l'épouvante, + Et l'homme ne veut point qu'on touche à sa terreur; + Il y tient; le calcul l'irrite; sa fureur + Contre quiconque cherche à l'éclairer, commence + Au point où la raison ressemble à la démence; + Alors il a beau jeu. Car imagine-t-on + Rien qui semble ici-bas mieux fait pour Charenton + Qu'un ascète perdu dans des recherches sombres + Après le chiffre, après le rêve, après des ombres, + Guetteur pâle, appliquant des verres grossissants + Aux faits connus, aux faits possibles, au bon sens, + Regardant le ciel spectre au fond du télescope, + Chez les astres voyant, chez les hommes myope! + Quoi de plus ressemblant aux insensés que ceux + Qui, voyant les secrets d'en haut venir vers eux, + Marchent à leur rencontre et donnent aux algèbres + L'ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres, + Et, sondant l'infini, mer qui veut se voiler, + Disent à la science impassible d'aller + Voir de près telle ou telle étoile voyageuse, + Et de ne revenir, ruisselante plongeuse, + De l'abîme qu'avec cette perle, le vrai! + D'ailleurs, ce diamant, cet or, ce minerai, + Le réel, quel mineur le trouve? Qui donc creuse + Et fouille assez avant dans la nature affreuse + Pour pouvoir affirmer quoi que ce soit? Hormis + L'autel connu, les jougs sacrés, les dieux permis, + Et le temple doré que la foule contemple, + Et l'espèce de ciel qui s'adapte à ce temple, + Rien n'est certain. Est-il rien de plus surprenant + Qu'un rêveur qui demande au mystère tonnant, + A ces bleus firmaments où se croisent les sphères, + De lui conter à lui curieux leurs affaires, + Et qui veut avec l'ombre et le gouffre profond + Entrer en pourparlers pour savoir ce qu'ils font, + Quel jour un astre sort, quel jour un soleil rentre, + Et qui, pour éclairer l'immensité de l'antre + Où la Pléiade avec Sirius se confond, + Allume sa chandelle et dit: J'ai vu le fond! + Un pygmée à ce point peut-il être imbécile? + Oui, Cardan de Pavie, Hicétas de Sicile + Furent extravagants; mais, parmi les songeurs + Qui veillent, épiant les nocturnes rougeurs, + En est-il un, parmi les pires, qui promette + Le retour de ce monstre éperdu, la comète? + La comète est un monde incendié qui court, + Furieux, au delà du firmament trop court; + Elle a la ressemblance affreuse de l'épée; + Est-ce qu'on ne voit pas que c'est une échappée? + Peut-être est-ce un enfer dans le ciel envolé. + Ah! vous ouvrez sa porte! Ah! vous avez sa clé! + Comme du haut d'un pont on voit l'eau fuir sous l'arche, + Vous voyez son voyage et vous suivez sa marche; + Vous distinguez de loin sa sinistre maison; + Ah! vous savez au juste et de quelle façon + Elle s'évade et prend la fuite dans l'abîme! + Ce qu'ignorait Jésus, ce que le Kéroubime + Ne sait pas, ce que Dieu connaît, vous le voyez! + Les yeux d'une lumière invisible noyés, + Pensif, vous souhaitez déjà la bienvenue + Dans notre gouffre d'ombre à l'immense inconnue! + Vous savez le total quand Dieu jette les dés! + Quoi! cet astre est votre astre, et vous lui défendez + De s'attarder, d'errer dans quelque route ancienne, + Et de perdre son temps, et votre heure est la sienne! + Ah! vous savez le rhythme énorme de la nuit! + Il faut que ce volcan échevelé qui fuit, + Que cette hydre, terreur du Cancer et de l'Ourse, + Se souvienne de vous au milieu de sa course + Et tel jour soit exacte à votre rendez-vous! + Quoi! pour avoir, ainsi qu'à l'épouse l'époux, + Donné vos nuits à l'âpre algèbre, quoi! pour être + Attentif au zénith comme au dogme le prêtre, + Quoi! pour avoir pâli sur les nombres hagards + Qui d'Hermès et d'Euclide ont troublé les regards, + Vous voilà le seigneur des profondes contrées! + Vous avez dans la cage horrible vos entrées! + Vous pouvez, grâce au chiffre escorté de zéros, + Prendre aux cheveux l'étoile à travers les barreaux! + Vous connaissez les mœurs des fauves météores, + Vous datez les déclins, vous réglez les aurores, + Vous montez l'escalier des firmaments vermeils, + Vous allez et venez dans la fosse aux soleils! + Quoi! vous tenez le ciel comme Orphée une lyre! + En vertu des bouquins qu'on peut sur les quais lire, + Qui sur les parapets s'étalent tout l'été + Feuilletés par le vent sans curiosité, + Vous atome, âme aveugle à tâtons élargie, + De par Bezout, de par l'X et l'Y grec, magie + Dont l'infâme grimoire emplit votre grenier, + Vous nain, vous avez fait l'Infini prisonnier! + Votre altière hypothèse à vos calculs l'attelle! + Vous savez tout! Le temps que met l'aube immortelle + A traverser l'azur d'un bout à l'autre bout, + Ce qui, dans les chaos, couve, fermente et bout, + Le bouvier, le lion, le chien, les dioscures, + La possibilité des rencontres obscures, + L'empyrée en tous sens par mille feux rayé, + Les cercles que peut faire un satan ennuyé + En crachant dans le puits de l'abîme, les ondes + Du divin tourbillon qui tourmente les mondes + Et les secoue ainsi que le vent le sapin, + Vous avez tout noté sur votre calepin! + Vous êtes le devin d'en haut, le cicérone + Du pâle Aldebaran inquiet sur son trône! + Vous êtes le montreur d'Allioth, d'Arcturus, + D'Orion, des lointains univers apparus, + Et de tous les passants de la forêt des astres! + Vous en savez plus long que les grands Zoroastres + Et qu'Esdras qui hantait les chênes de Membré; + Vous êtes le cornac du prodige effaré; + La comète est à vous; vous êtes son pontife; + Et vous avez lié votre fil à la griffe + De cet épouvantable oiseau mystérieux, + Et vous l'allez tirer à vous du fond des cieux! + Londre, offre ton Bedlam! Paris, ouvre Bicêtre! + + Tout cela s'écroula sur Halley. + + Votre ancêtre, + O rêveurs! c'est le noir Prométhée, et vos cœurs, + Mordus comme le sien par les vautours moqueurs, + Saignent, et vous avez au pied la même chaîne; + L'homme a pour les chercheurs un Caucase de haine; + Empédocle est toujours brûlé par son volcan; + Tous les songeurs, marqués au front, mis au carcan, + Râlent sur l'éternel pilori des génies + Et des fous. Ce Halley, certes, qu'aux gémonies + Rome eût traîné, qu'Athène au cloaque eût poussé, + Était impie, à moins qu'il ne fût insensé! + Jamais homme ici-bas ne s'était vu proscrire + Par un si formidable et sombre éclat de rire; + Tout l'accabla, les gens légers, les sérieux, + Et les grands gestes noirs des prêtres furieux. + Quoi! cet homme saurait ce que la bible ignore! + La vaste raillerie est un dôme sonore + Au-dessus d'une tête, et ce sinistre mur + Parle et de mille échos emplit un crâne obscur. + C'est ainsi que le rire, infâme et froid visage, + Parvient à faire un fou de ce qui fut un sage. + Halley morne s'alla cacher on ne sait où. + Avait-il été sage et fut-il vraiment fou? + On ne sait. Le certain c'est qu'il courba la tête + Sous le sarcasme, atroce et joyeuse tempête, + Et qu'il baissa les yeux qu'il avait trop levés. + Les petits enfants nus courant sur les pavés + Le suivaient, et la foule en tumulte accourue + Riait quand il passait le soir dans quelque rue, + Et l'on disait: C'est lui! chacun voulant punir + L'homme qui voit de loin une étoile venir. + C'est lui! le fou! Les cris allaient jusqu'aux nuées; + Et le pauvre homme errait triste sous les huées. + Il mourut. + + L'ombre est vaste et l'on n'en parla plus. + L'homme que tout le monde insulte est un reclus, + On l'évite vivant et mort on le rature. + Ce noir vaincu rentra dans la sombre nature; + Il fut ce qui s'en va le soir sous l'horizon; + On le mit dans un coin quelconque d'un gazon + A côté d'une église obscure, vraie ou fausse; + Et la blême ironie autour de cette fosse + Voleta quelque temps, étant chauve-souris; + Un mort donne fort peu de joie aux beaux esprits; + Un cercueil bafoué ne vaut pas qu'on s'en vante; + Ce qui plaît, c'est de voir saigner la chair vivante; + Contre ce qui n'est plus pourquoi s'évertuer, + Et, quand un homme est mort, à quoi bon le tuer? + Que sert d'assassiner de l'ombre et de la cendre? + Donc chez les vers de terre on le laissa descendre; + La haine s'éteignit comme toute rumeur; + On finit par laisser tranquille ce dormeur, + Et tu t'en emparas, profonde pourriture; + Ce jouet des vivants tomba dans l'ouverture + De l'inconnu, silence, ombre où s'épanouit + La grande paix sinistre éparse dans la nuit; + Et l'herbe, ce linceul, l'oubli, ce crépuscule, + Eurent vite effacé ce tombeau ridicule. + L'oubli, c'est la fin morne; on oublia le nom, + L'homme, tout, ce rêveur, digne du cabanon, + Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage + Des astres qui n'ont point d'orbite et n'ont point d'âge, + Ces soleils à travers les chiffres aperçus; + Et la ronce se mit à pousser là-dessus. + + Un nom, c'est un haillon que les hommes lacèrent, + Et cela se disperse au vent. + + Trente ans passèrent. + On vivait. Que faisait la foule? Est-ce qu'on sait? + Et depuis bien longtemps personne ne pensait + Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe. + Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe, + A l'heure où sous le grand suaire tout se tait, + Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était + Dans l'année annoncée et prédite, et la cime + Des monts eut un reflet étrange de l'abîme + Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur, + Et la blancheur devint lumière, et dans l'azur + La clarté devint pourpre, et l'on vit poindre, éclore, + Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore + Qui se mit à monter dans le haut firmament + Par degrés et sans hâte et formidablement; + Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent + Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent; + Et soudain, comme un spectre entre en une maison, + Apparut, par-dessus le farouche horizon, + Une flamme emplissant des millions de lieues, + Monstrueuse lueur des immensités bleues, + Splendide au fond du ciel brusquement éclairci, + Et l'astre effrayant dit aux hommes: Me voici! + + + + + XLVII + + UN POËTE EST UN MONDE + + + Un poëte est un monde enfermé dans un homme. + Plaute en son crâne obscur sentait fourmiller Rome; + Mélésigène, aveugle et voyant souverain + Dont la nuit obstinée attristait l'œil serein, + Avait en lui Calchas, Hector, Patrocle, Achille; + Prométhée enchaîné remuait dans Eschyle; + Rabelais porte un siècle; et c'est la vérité + Qu'en tout temps les penseurs couronnés de clarté + Les Shakspeares féconds et les vastes Homères, + Tous les poëtes saints, semblables à des mères, + Ont senti dans leurs flancs des hommes tressaillir, + Tous, l'un le roi Priam et l'autre le roi Lear. + Leur fruit croît sous leur front comme au sein de la femme. + Ils vont rêver aux lieux déserts; ils ont dans l'âme + Un éternel azur qui rayonne et qui rit; + Ou bien ils sont troublés, et dans leur sombre esprit + Ils entendent rouler des chars pleins de tonnerres. + Ils marchent effarés, ces grands visionnaires. + Ils ne savent plus rien, tant ils vont devant eux, + Archiloque appuyé sur l'iambe boiteux, + Euripide écoutant Minos, Phèdre et l'inceste. + Molière voit venir à lui le morne Alceste, + Arnolphe avec Agnès, l'aube avec le hibou, + Et la sagesse en pleurs avec le rire fou. + Cervantes pâle et doux cause avec don Quichotte; + A l'oreille de Job Satan masqué chuchote; + Dante sonde l'abîme en sa pensée ouvert; + Horace voit danser les faunes à l'œil vert; + Et Marlow suit des yeux au fond des bois l'émeute + Du noir sabbat fuyant dans l'ombre avec sa meute. + + Alors, de cette foule invisible entouré, + Pour la création le poëte est sacré. + L'herbe est pour lui plus molle et la grotte plus douce; + Pan fait plus de silence en marchant sur la mousse; + La nature, voyant son grand enfant distrait, + Veille sur lui; s'il est un piége en la forêt, + La ronce au coin du bois le tire par la manche + Et dit: Ne va pas là! Sous ses pieds la pervenche + Tressaille; dans le nid, dans le buisson mouvant, + Dans la feuille, une voix, vague et mêlée au vent, + Murmure:--C'est Shakspeare et Macbeth!--C'est Molière + Et don Juan!--C'est Dante et Béatrix!--Le lierre + S'écarte, et les halliers, pareils à des griffons, + Retirent leur épine, et les chênes profonds, + Muets, laissent passer sous l'ombre de leurs dômes + Ces grands esprits parlant avec ces grands fantômes. + + + + + XLVIII + + LE RETOUR DE L'EMPEREUR + + + Dors! nous t'irons chercher!--Ce jour viendra peut-être! + Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître; + Car notre œil s'est mouillé de ton destin fatal, + Et, sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme, + Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme + Qui t'arrache à ton piédestal. + + Oh! va, nous te ferons de belles funérailles! + Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles, + Nous en ombragerons ton cercueil respecté. + Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie, + Et nous t'amènerons la jeune poésie + Chantant la jeune liberté. + + _Ode à la Colonne._--Octobre 1830. + + + LE RETOUR DE L'EMPEREUR + + I + + + Après la dernière bataille, + Quand, formidables et béants, + Six cents canons sous la mitraille + Eurent écrasé les géants; + Dans ces jours où caisson qui roule, + Blessés, chevaux, fuyaient en foule, + Où l'on vit choir l'aigle indompté, + Et, dans le bruit et la fumée, + Sous l'écroulement d'une armée, + Plier Paris épouvanté; + + Quand la vieille garde fut morte, + Trahi des uns, de tous quitté, + Le grand empereur, sans escorte, + Rentra dans la grande cité. + Dans l'ancien palais Élysée + Il s'arrêta, l'âme épuisée; + Et, n'attendant plus de secours, + Repoussant la guerre civile, + Avant de sortir de sa ville, + Triste, il la contempla trois jours. + + Sa tête enfin était courbée. + Plus de triomphes! plus de cris! + Sa popularité tombée + Couvrait sa gloire de débris. + Partout l'abandon et la haine! + Le soir, quelque passant à peine, + S'arrêtant, mais sans approcher, + Dans le palais cherchant le maître, + A travers la haute fenêtre + Regardait son ombre marcher. + + Durant ces heures solennelles, + Tandis qu'il sondait son malheur, + L'œil des muettes sentinelles + L'interrogeait avec douleur. + Soldats toujours prêts pour la lutte, + Hélas! ils comptaient de sa chute + Chaque symptôme avant-coureur; + Et, comme un jour qui se retire, + Ils voyaient s'effacer l'empire + Dans le regard de l'empereur! + + Adieu ses légions sans nombre! + Adieu ses camps victorieux! + Il se sentait poussé vers l'ombre + Par un souffle mystérieux. + La nuit, sa fièvre était sans trêves; + Il voyait flotter dans ses rêves + Le spectre d'un rocher lointain. + Déjà, l'âme d'angoisses pleine, + Il entrevoyait Sainte-Hélène + Dans les brumes de son destin. + + Le jour, en proie à la pensée, + L'œil fixé sur le sol sacré, + Le front sur la vitre glacée, + Il disait: «--Oh! je reviendrai! + Je reviendrai! toujours le même, + Seul, sans pourpre et sans diadème, + Sans bataillons et sans trésors; + Je veux, proscrit, chassé, qu'importe? + Choisir, pour rentrer, cette porte, + Cette porte par où je sors. + + «Une nuit, dans une tempête, + Rapporté par un vent des cieux, + Avec des éclairs sur la tête, + Je surgirai, vivant, joyeux! + Mes vieux compagnons d'aventure + Dormiront dans la brume obscure, + Et tout à coup à l'orient + Ils verront luire, ô délivrance! + Mon œil rayonnant pour la France, + Pour l'Angleterre flamboyant! + + «J'apparaîtrai dans les ténèbres + A ce Paris qui m'adora; + Le jour succède aux nuits funèbres, + Et mon peuple se lèvera! + Il se lèvera plein de joie, + Pourvu que dans l'ombre il me voie + Chassant l'étranger, vil troupeau, + Pâle, la main de sang trempée, + Avec le tronçon d'une épée, + Avec le haillon d'un drapeau!» + + * + + Sire, vous reviendrez dans votre capitale, + Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, + Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale, + En habit d'empereur! + + Par cette même porte, où Dieu vous accompagne, + Sire, vous reviendrez sur un sublime char, + Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne + Et grand comme César! + + Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule, + On verra resplendir votre aigle au bec vermeil, + Et sur votre manteau vos abeilles en foule + Frissonner au soleil. + + Paris sur ses cent tours allumera des phares; + Paris fera parler toutes ses grandes voix; + Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares, + Chanteront à la fois. + + Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence, + Ému comme le prêtre au seuil du lieu sacré, + Sire, on verra vers vous venir un peuple immense, + Tremblant, pâle, effaré; + + Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, + Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom, + Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte + Au vieux Napoléon. + + Une nouvelle armée, ardente d'espérance, + Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, + Autour de votre char criera: Vive la France! + Et vive l'empereur! + + En vous voyant passer, ô chef du grand empire! + Le peuple et les soldats tomberont à genoux. + Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire: + Je suis content de vous! + + Une acclamation douce, tendre et hautaine, + Chant des cœurs, cri d'amour où l'extase se joint, + Remplira la cité; mais, ô mon capitaine! + Vous ne l'entendrez point. + + De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire, + Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas; + Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire, + Vous ne le verrez pas. + + Car, ô géant! couché dans une ombre profonde, + Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, + S'éveilleront Paris, et la France, et le monde, + Vous serez endormi! + + Vous serez endormi, figure auguste et fière, + De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, + Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, + Dort depuis six cents ans. + + L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue + Par le dernier baiser de Bertrand éperdu, + Dans un lit où jamais le dormeur ne remue + Vous serez étendu. + + Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, + Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout, + Et qui, touchés un soir par le vent des batailles, + Se couchaient tout à coup. + + Leur attitude grave, altière, armée encore, + Ressemblait au sommeil, et non point au trépas; + Mais la diane, hélas! cette voix de l'aurore, + Ne les réveillait pas. + + Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire, + Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer, + Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire, + Ne pourra que pleurer. + + Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume + Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel; + Les nations feront asseoir votre fantôme + Au trône universel. + + Les poëtes divins, élite agenouillée, + Vous proclameront grand, vénérable, immortel, + Et de votre mémoire, injustement souillée, + Redoreront l'autel. + + Les nuages auront passé dans votre gloire; + Rien ne troublera plus son rayonnement pur; + Elle se posera sur toute notre histoire + Comme un dôme d'azur. + + Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne, + Pour la France un proscrit magnanime et serein, + Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne, + Un colosse d'airain. + + Vous cependant,--tandis qu'une pompe sacrée + Mènera par la ville un cortége inouï, + Et que tous croiront voir revivre à votre entrée + Un monde évanoui; + + Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres + Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient, + Rugir les vieux canons comme des dogues sombres + Quand le maître revient; + + Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface, + Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau,-- + Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face + Par le ver du tombeau! + + * + + Sombres événements, hérauts aux noirs messages! + Masques dont le Seigneur connaît seul les visages, + Que vous parlez parfois un langage effrayant! + Oh! n'arrachez-vous pas au livre de Dieu même + Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème, + Que vous nous jetez en fuyant? + + Rien n'est complet; à tout il manque quelque chose; + L'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose. + Ces héros sont trop grands! un même sort les suit. + Hélas! tous les Césars et tous les Charlemagnes + Ont deux versants, ainsi que les hautes montagnes; + D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit. + + Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère! + Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire. + Oh! que d'écroulements! tout chancelle à la fois, + Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines, + Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines + Sous le poids des divines lois! + + Rien de ces noirs débris ne sort--que toi, pensée! + Poésie immortelle à tous les vents bercée! + Ainsi, pour s'en aller en toute liberté, + Au gré de l'air qui souffle ou de l'eau qui s'épanche, + Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche + Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté. + + + II + + Sainte-Hélène!--leçon! chute! exemple! agonie! + L'Angleterre, à la haine épuisant son génie, + Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour; + Et l'univers revit ce spectacle homérique: + La chaîne, le rocher brûlé du ciel d'Afrique, + Et le titan--et le vautour! + + * + + Cependant ces tourments, cette auguste infortune, + Cette rage punique, implacable rancune, + Faisant saigner d'en bas le grand crucifié, + Ces affronts qui tombaient sur toute âme hautaine, + Comme un vase profond où coule une fontaine, + Emplissaient lentement le monde de pitié. + + Pitié des nobles cœurs! cri de toute la terre! + Qui t'irritaient dans l'ombre, ô geôlier d'Angleterre! + Car l'admiration, de son feu souverain, + Endurcit l'homme vil, amollit la grande âme. + Hélas! où pleure un brave, un lâche rit. La flamme + Sèche la fange et fond l'airain. + + * + + Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte. + On l'entendait parler dans son île à voix haute. + Il rêvait; il dictait d'illustres testaments; + Il repoussait l'oubli dont l'exil s'enveloppe; + Et, quand son œil parfois se tournait vers l'Europe, + Il en venait encor de grands rayonnements. + + Un jour,--Lanne assoupi tressaillit sous son dôme; + Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme + Frémirent en voyant passer un noir corbeau. + On regarda; la nuit était sur Sainte-Hélène. + Un guichetier anglais sous son impure haleine + Avait éteint le grand flambeau. + + * + + Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine! + Dans les monts, près d'un saule, au bord d'une fontaine, + Sans affront, sans honneur; + Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure, + Seul avec l'océan, seul avec la nature, + Seul avec vous, Seigneur! + + Là, dans la solitude, après tant de tempêtes, + Tandis que son esprit revivait dans nos têtes, + Que l'Europe indignée exécrait sa prison, + Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles, + Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles + Gronder confusément encore à l'horizon. + + Durant les nuits, à l'heure où l'âme dans l'espace + N'entend que l'eau qui fuit, le cormoran qui passe, + Le flot des flots heurté, + L'air balayant les monts que la nuée encombre, + Et ce que dit tout bas à l'éternité sombre + La sombre immensité; + + Quand la forêt frissonne au front de la colline; + Quand le ciel lentement vers l'océan s'incline; + Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons, + La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre, + Semble écumer dans l'ombre + Au choc étincelant des constellations; + + Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées, + Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées, + Chantant un divin chœur, + Couvrant d'oubli sa tombe aux bruits humains murée, + Ensemble accomplissaient la fonction sacrée + De calmer ce grand cœur. + + + III + + Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville, + Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville, + Vienne l'austère, ou Naple au soleil radieux, + Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale! + Alors tout était dit. La garde impériale + Faisait trois pas comme les dieux. + + Vos batailles, ô roi! comme des mains fatales, + L'une après l'autre, ont pris toutes les capitales; + Il suffit d'Iéna pour entrer à Berlin, + D'Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme! + Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome, + La Moskova mène au Kremlin! + + Paris coûte plus cher! c'est la cité sacrée! + C'est la conquête ardue, âpre, démesurée! + Le but éblouissant des suprêmes efforts! + Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire, + Sire, il faut revenir de la sombre victoire + Qu'on remporte au pays des morts! + + Il faut avoir forcé toute haine à se taire, + Rallié tout grand cœur et tout grand caractère, + S'être fait de l'Europe et l'âme et le milieu, + Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple, + Être pour l'univers, qui de loin vous contemple, + Plus qu'un fantôme et presque un dieu! + + Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres; + Il faut, héros accru même par les désastres, + Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau, + Sortir du fond des mers où l'autre ciel commence, + Et mêler la grandeur de l'océan immense + A la majesté du tombeau! + + + IV + + Oh! t'abaisser n'est pas facile, + France, sommet des nations! + Toi que l'idée a pour asile, + Mère des révolutions! + Aux choses dont tu fais le moule + Tout l'univers travaille en foule; + Ta chaleur dans ses veines coule; + Il t'obéit avec orgueil; + Il marche, il forge, il tente, il fonde; + Toi, tu penses, grave et féconde...-- + La France est la tête du monde, + Cyclope dont Paris est l'œil! + + Te détruire?--audace insensée! + Crime! folie! impiété! + Ce serait ôter la pensée + A la future humanité! + Ce serait aveugler les races! + Car, dans le chemin que tu traces, + Dans le cercle où tu les embrasses, + Tous les peuples doivent s'unir; + L'esprit des temps à ta voix change; + Tout ce qui naît sous toi se range!-- + Qui donc ferait ce rêve étrange + De décapiter l'avenir? + + Te bâillonner?--Rois! Dieu lui-même + Pourra vous le prouver bientôt, + Ce siècle est un profond problème + Dont la France seule a le mot. + Ce siècle est debout sur la rive, + D'une voix terrible ou plaintive, + Questionnant quiconque arrive, + Tribuns, penseurs,--ou rois, hélas! + Il propose à tous, dès l'aurore, + L'énigme inexpliquée encore, + Et, comme le sphinx, il dévore + Celui qui ne le comprend pas! + + T'insulter?--mais, s'il se rencontre + Des rois pour courir ce danger, + Vois donc les choses que Dieu montre + A ceux qui voudraient t'outrager! + Vois, sous l'arche où sont nos histoires, + Wagram les mains de poudre noires, + Ulm, Essling, Eylau, cent victoires, + Défiler au bruit du tambour! + Dieu, quand l'Europe te croit morte, + Prend l'empereur et te l'apporte, + Et fait repasser sous ta porte, + Toute ta gloire en un seul jour! + + T'insulter! t'insulter! ma mère! + Mais n'avons-nous pas tous, ô ciel! + Parmi nos livres, près d'Homère, + Quelque vieux sabre paternel? + Nos pères sont morts, France aimée! + Mais de leur foule ranimée + Peut-être on ferait une armée + Comme on en fait un Panthéon! + Prêts à surgir au bruit des bombes, + Prêts à se lever si tu tombes, + Peut-être sont-ils dans leurs tombes + Entiers comme Napoléon! + + * + + Toi, héros de ces funérailles, + Roi! génie! empereur! martyr! + Les temps sont clos; dans nos murailles + Rentre pour ne plus en sortir! + Rentre aussi dans ta gloire entière, + Toi qui mêlais d'une main fière, + Dans l'airain de ton œuvre altière, + Tous les peuples, tous les métaux; + Toi qui, dans ta force profonde, + Oubliant que la foudre gronde, + Voulais donner ta forme au monde + Comme Alexandre au mont Athos! + + Tu voulais, versant notre sève + Aux peuples trop lents à mûrir, + Faire conquérir par le glaive + Ce que l'esprit doit conquérir. + Sur Dieu même prenant l'avance, + Tu prétendais, vaste espérance! + Remplacer Rome par la France + Régnant du Tage à la Néva; + Mais de tels projets Dieu se venge. + Duel effrayant! guerre étrange! + Jacob ne luttait qu'avec l'ange, + Tu luttais avec Jéhovah! + + Nul homme en ta marche hardie + N'a vaincu ton bras calme et fort; + A Moscou, ce fut l'incendie; + A Waterloo, ce fut le sort. + Que t'importe que l'Angleterre + Fasse parler un bloc de pierre + Dans ce coin fameux de la terre + Où Dieu brisa Napoléon, + Et, sans qu'elle-même ose y croire, + Fasse attester devant l'histoire + Le mensonge d'une victoire + Par le fantôme d'un lion? + + Oh! qu'il tremble, au vent qui s'élève, + Sur son piédestal incertain, + Ce lion chancelant qui rêve, + Debout dans le champ du destin! + Nous repasserons dans sa plaine! + Laisse-le donc conter sa haine + Et répandre son ombre vaine + Sur tes braves ensevelis! + Quelque jour,--et je l'attends d'elle! + Ton aigle, à nos drapeaux fidèle, + Le soufflettera d'un coup d'aile + En s'en allant vers Austerlitz! + + + + + LE 15 DÉCEMBRE 1840 + + ÉCRIT EN REVENANT DES CHAMPS-ÉLYSÉES + + + Ciel glacé, soleil pur.--Oh! brille dans l'histoire, + Du funèbre triomphe impérial flambeau! + Que le peuple à jamais te garde en sa mémoire, + Jour beau comme la gloire, + Froid comme le tombeau! + + + + + XLIX + + LE TEMPS PRÉSENT + + LA VÉRITÉ + + --_Voir page 7._-- + + + La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite, + Evitant on ne sait quelle obscure poursuite, + Après s'être montrée un instant, disparaît. + Ainsi qu'une clarté passe en une forêt, + Elle s'en est allée au loin dans l'étendue, + Et s'est dans l'infini mystérieux perdue, + Mêlée à l'ouragan, mêlée à la vapeur, + Sombre; et de leur côté les hommes ont eu peur. + Peur d'elle, comme elle a peur des hommes peut-être. + Son effacement laisse obscure la fenêtre + Ouverte dans notre âme et béante au milieu + De l'ombre où l'épaisseur du temple cache Dieu. + Maintenant il fait nuit, le mensonge est à l'aise. + Cependant, par moments, sur la noire falaise, + D'où l'on voit l'inconnu sans borne, et les roulis + Du firmament tordant les astres dans ses plis, + Sommet d'où l'on entend Dieu tourner son registre, + Et d'où l'on aperçoit le modelé sinistre + Des mondes ignorés, des vagues univers, + L'un pour l'autre effrayants parce qu'ils sont divers, + Faîte où les visions se confrontent entre elles, + Où les réalités, pour nous surnaturelles, + Semblent avoir parfois la figure du mal, + Du haut de cette cime appelée Idéal, + Par instants un chercheur fait l'annonce sacrée, + Et dit:--La Vérité, qui guide, échauffe et crée, + Haute lueur par qui l'âme s'épanouit, + Vivants, va revenir bientôt dans votre nuit; + Attendez-la. Soyez prêts à la voir paraître.-- + La terre alors se met à rire; alors le prêtre, + Alors le juge, alors le reître, alors le roi, + Quiconque vit d'erreur, d'imposture et d'effroi, + Dracon au nom des lois, Tibère au nom des hommes, + Caïphe au nom du ciel, tout ce que les Sodomes + Contiennent de plus sage et de plus vertueux, + Tous les cœurs nés, ainsi que l'hydre, tortueux, + Les frivoles, les purs, les doctes, les obscènes, + Tout le bourdonnement de ces mouches malsaines, + S'acharne; un homme est fou du moment qu'il est seul. + On rit d'abord; le rire a fait plus d'un linceul; + Puis on s'indigne:--Il faut qu'un tel forfait s'expie; + L'homme osant n'être pas aveugle, est un impie! + Quoi! celui-ci prétend qu'il voit de la clarté! + Il dit qu'il voit de loin venir la vérité! + Il sait l'heure, il connaît l'astre, il a l'insolence + D'être une voix chez nous qui sommes le silence, + D'être un flambeau chez nous qui sommes la noirceur! + Il vit là-haut! il est ce monstre, le penseur! + Quoi! sa prunelle est sainte, et serait la première + Qu'éblouirait l'auguste et lointaine lumière! + L'abîme est noir pour nous et pour lui serait bleu! + Si ce n'est pas un fou, ce serait donc un dieu! + A bas!--Et cris, fureur, sarcasme, affronts, supplices! + Les ignorants naïfs et les savants complices, + Tous, car c'est l'homme auquel on ne pardonne point, + Arrivent, et chacun avec sa pierre au poing. + --Ah! tu viens annoncer la vérité! prédire + La fin de la bataille et la fin du délire, + La fin des guerres, plus d'échafaud, le grand jour, + Le plein midi, la paix, la liberté, l'amour! + Ah! tu vois tout cela d'avance! Plus d'envie, + L'homme buvant la joie aux sources de la vie, + Et la fraternité, de ses larges rameaux + Laissant tomber les biens en foule et non les maux. + Pour avoir de tels yeux il faut être stupide! + A mort!--Et chacun grince, et trépigne, et lapide; + Avec tout ce qu'on a sous la main, fouets, bâtons, + On frappe, on raille, on tue au hasard, à tâtons, + Tant les âmes ont peur de manquer de ténèbres, + Et tant les hommes sont facilement funèbres! + L'ennemi public meurt. Bien. Tout s'évanouit. + Nous allons donc avoir tranquillement la nuit! + La sainte cécité publique est rétablie. + On boit, on mange, on rampe, on chuchote, on oublie. + L'ordre n'est plus troublé par un noir songe-creux; + On est des loups contents et des ânes heureux; + Le bonze met son masque et le temple son voile; + Quant au rêveur marchant en avant de l'étoile, + Qui venait déranger Moïse et Mahomet, + On ne sait même plus comment il se nommait. + Et qu'annonçait-il donc? La vérité? Quel songe! + Au fond, la vérité, vivants, c'est un mensonge; + La vérité n'est pas. Fermons les yeux. Dormons. + Tout à coup, au milieu des psaumes, des sermons, + Des hymnes, des chansons, des cris, des ironies, + Quelque chose à travers les brumes infinies + Semble apparaître au seuil du ciel, et l'on croit voir + Un point confus blanchir au fond du gouffre noir, + Comme un aigle arrivant dont grandit l'envergure; + Et le point lumineux devient une figure, + Et la figure croît de moment en moment, + Et devient, ô terreur, un éblouissement! + C'est elle, c'est l'étoile inouïe et profonde, + La Vérité! c'est elle, âme errante du monde, + Avec son évidence où nul rayon ne ment, + Et son mystère aussi d'où sort un flamboiement; + Elle, de tous les yeux le seul que rien n'endorme, + Elle, la regardée et la voyante énorme, + C'est elle! O Vérité, c'est toi! Divinement, + Elle surgit; ainsi qu'un vaste apaisement + Son radieux lever s'épand dans l'ombre immense; + Menace pour les uns, pour les autres clémence, + Elle approche; elle éclaire, à Thèbes, dans Ombos, + Dans Rome, dans Paris, dans Londres, des tombeaux. + Une ciguë en Grèce, une croix en Judée, + Et dit: Terre, c'est moi. Qui donc m'a demandée? + + + + + Tout était vision sous les ténébreux dômes, + J'aperçus dans l'espace étoilé trois fantômes; + Les deux premiers très loin et le dernier plus près. + Le premier spectre dit:--Mané Thécel Pharès. + Son doigt levé montrait l'obscurité maudite; + Il ressemblait au sphinx monstrueux qui médite + Dans Assur, accroupi parmi les dieux camards. + Le second murmura ce mot:--Ides de Mars. + Et le troisième esprit cria:--Quatrevingt-treize. + Devant mes yeux erraient des lueurs de fournaise; + Et, par je ne sais quel étrange changement, + Chacun de ces trois mots, au fond du firmament, + Était une des trois syllabes redoutables + D'un autre mot, écrit par Aron sur les tables, + Et que, longtemps avant que Jésus triomphât, + Les gouffres répétaient aux gouffres:--Josaphat. + + + + + [Illustration: MORT DE JEAN CHOUAN. + + Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios. + L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.] + + + JEAN CHOUAN + + + Les blancs fuyaient, les bleus mitraillaient la clairière. + + Un coteau dominait cette plaine, et, derrière + Le monticule nu, sans arbre et sans gazon, + Les farouches forêts emplissaient l'horizon. + + En arrière du tertre, abri sûr, rempart sombre, + Les blancs se ralliaient, comptant leur petit nombre, + Et Jean Chouan parut, ses longs cheveux au vent. + --Ah! personne n'est mort, car le chef est vivant! + Dirent-ils. Jean Chouan écoutait la mitraille. + --Nous manque-t-il quelqu'un?--Non.--Alors qu'on s'en aille! + Fuyez tous!--Les enfants, les femmes aux abois + L'entouraient, effarés.--Fils, rentrons dans les bois! + Dispersons-nous!--Et tous, comme des hirondelles + S'évadant dans l'orage immense à tire-d'ailes, + Fuirent vers le hallier noyé dans la vapeur; + Ils couraient; les vaillants courent quand ils ont peur; + C'est un noir désarroi qu'une fuite où se mêle + Au vieillard chancelant l'enfant à la mamelle; + On craint d'être tué, d'être fait prisonnier! + Et Jean Chouan marchait à pas lents, le dernier, + Se retournant parfois et faisant sa prière. + + Tout à coup on entend un cri dans la clairière, + Une femme parmi les balles apparaît. + Toute la bande était déjà dans la forêt, + Jean Chouan restait seul; il s'arrête, il regarde; + C'est une femme grosse, elle s'enfuit, hagarde + Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons; + Elle est seule; elle crie: A moi, les bons garçons! + Jean Chouan rêveur dit: C'est Jeanne-Madeleine. + Elle est le point de mire au milieu de la plaine; + La mitraille sur elle avec rage s'abat. + Il eût fallu que Dieu lui-même se courbât + Et la prît par la main et la mît sous son aile, + Tant la mort formidable abondait autour d'elle; + Elle était perdue.--Ah! criait-elle, au secours! + Mais les bois sont tremblants et les fuyards sont sourds. + Et les balles pleuvaient sur la pauvre brigande. + + Alors sur le coteau qui dominait la lande + Jean Chouan bondit, fier, tranquille, altier, viril, + Debout:--C'est moi qui suis Jean Chouan! cria-t-il. + Les bleus dirent:--C'est lui, le chef! Et cette tête, + Prenant toute la foudre et toute la tempête, + Fit changer à la mort de cible.--Sauve-toi! + Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur!--Folle d'effroi, + Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde. + Comme un pin sur la neige ou comme un mât sur l'onde, + Jean Chouan, qui semblait par la mort ébloui, + Se dressait, et les bleus ne voyaient plus que lui. + --Je resterai le temps qu'il faudra. Va, ma fille! + Va, tu seras encor joyeuse en ta famille, + Et tu mettras encor des fleurs à ton corset! + Criait-il.--C'était lui maintenant que visait + L'ardente fusillade, et sur sa haute taille, + Qui semblait presque prête à gagner la bataille, + Les balles s'acharnaient, et son puissant dédain + Souriait; il levait son sabre nu...--Soudain + Par une balle, ainsi l'ours est frappé dans l'antre, + Il se sentit trouer de part en part le ventre; + Il resta droit et dit:--Soit. _Ave Maria!_ + Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria: + --Mes amis! mes amis! Jeanne est-elle arrivée? + Des voix dans la forêt répondirent:--Sauvée! + Jean Chouan murmura: C'est bien! et tomba mort. + + Paysans! paysans! hélas! vous aviez tort, + Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France; + Vous fûtes grands dans l'âpre et sinistre ignorance; + Vous que vos rois, vos loups, vos prêtres, vos halliers + Faisaient bandits, souvent vous fûtes chevaliers; + A travers l'affreux joug et sous l'erreur infâme + Vous avez eu l'éclair mystérieux de l'âme; + Des rayons jaillissaient de votre aveuglement; + Salut! Moi le banni, je suis pour vous clément; + L'exil n'est pas sévère aux pauvres toits de chaumes; + Nous sommes des proscrits, vous êtes des fantômes; + Frères, nous avons tous combattu; nous voulions + L'avenir; vous vouliez le passé, noirs lions; + L'effort que nous faisions pour gravir sur la cime, + Hélas! vous l'avez fait pour rentrer dans l'abîme; + Nous avons tous lutté, diversement martyrs, + Tous sans ambitions et tous sans repentirs, + Nous pour fermer l'enfer, vous pour rouvrir la tombe; + Mais sur vos tristes fronts la blancheur d'en haut tombe, + La pitié fraternelle et sublime conduit + Les fils de la clarté vers les fils de la nuit, + Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre, + Moi, soldat de l'aurore, à toi, héros de l'ombre. + + + + + APRÈS LA BATAILLE + + + Mon père, ce héros au sourire si doux, + Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous + Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, + Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, + Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. + Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. + C'était un espagnol de l'armée en déroute + Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, + Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié, + Et qui disait:--A boire, à boire par pitié!-- + Mon père, ému, tendit à son housard fidèle + Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, + Et dit:--Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.-- + Tout à coup, au moment où le housard baissé + Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure, + Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, + Et vise au front mon père en criant: Caramba! + Le coup passa si près que le chapeau tomba + Et que le cheval fit un écart en arrière. + --Donne-lui tout de même à boire, dit mon père. + + + + + _LES PAROLES DE MON ONCLE_ + + LA SŒUR DE CHARITÉ + + + J'avais vingt ans, j'étais criblé de coups de lance, + On me porta sanglant et pâle à l'ambulance. + On me fit un lit d'herbe, on me déshabilla. + J'avais sur moi des vers; j'étais, dans ce temps-là, + Poëte, comme Horace amoureux de Barine. + Les lances qui m'avaient fort piqué la poitrine + Avaient aussi troué mes quatrains à Chloris. + Tout manquait; on n'est pas soigné comme à Paris + Dans ces vieilles forêts du pays de Thuringe; + Le chirurgien dit:--Nous n'avons pas de linge. + Il lut mes vers et dit:--C'est un païen, je crois. + La sœur de charité fit un signe de croix. + Et le docteur reprit:--Pas de linge! que faire?-- + Ah! cette guerre était grande, et je la préfère + A votre paix. Quel temps! je suis un des témoins. + J'ai des grades de plus et des cheveux de moins, + Le vieux général songe au jeune capitaine, + Et l'envie. Ah! l'aurore est charmante, et lointaine!-- + Donc je perdais mon sang, j'étais évanoui. + J'étais jeune, blessé, mourant, mais vivant; oui, + Très vivant! Le docteur disait:--La mort est sûre + Si l'on ne parvient pas à bander la blessure; + Du linge! ou dans une heure il est mort!--Cependant + Il partit. La bataille autour de nous grondant, + Pleine de chocs, de meurtre et d'ombre, et des haleines + De l'immense agonie éparse dans les plaines, + L'appelait de sa voix formidable au secours; + On ne donne aux blessés que des instants très courts. + J'étais seul, et mon flanc saignait, et mon épaule + Ruisselait, et la sœur de Saint-Vincent de Paule, + Très jeune, pâle, et rose à travers sa pâleur, + Me veillait. Elle dit:--Sauvons-le! quel malheur! + S'il mourait, il serait damné, ce pauvre impie!-- + Elle arracha sa guimpe et fit de la charpie. + Tout entière à ses soins pour le jeune inconnu, + Elle ne voyait pas que son sein était nu. + Moi, je rouvrais les yeux...--O muses de Sicile, + Dire à quoi je pensais, ce serait difficile! + + + + + LE CIMETIÈRE D'EYLAU + + + A mes frères aînés, écoliers éblouis, + Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis, + Qui me disait à moi, de sa voix la plus tendre: + --Joue, enfant!--me jugeant trop petit pour comprendre. + J'écoutais cependant, et mon oncle disait: + + --Une bataille, bah! savez-vous ce que c'est? + De la fumée. A l'aube on se lève, à la brune + On se couche; et je vais vous en raconter une. + Cette bataille-là se nomme Eylau; je crois + Que j'étais capitaine et que j'avais la croix; + Oui, j'étais capitaine. Après tout, à la guerre, + Un homme, c'est de l'ombre, et ça ne compte guère, + Et ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Donc, Eylau + C'est un pays en Prusse; un bois, des champs, de l'eau, + De la glace, et partout l'hiver et la bruine. + + Le régiment campa près d'un mur en ruine; + On voyait des tombeaux autour d'un vieux clocher. + Benigssen ne savait qu'une chose, approcher + Et fuir; mais l'empereur dédaignait ce manége. + Et les plaines étaient toutes blanches de neige. + Napoléon passa, sa lorgnette à la main. + Les grenadiers disaient: Ce sera pour demain. + Des vieillards, des enfants pieds nus, des femmes grosses + Se sauvaient; je songeais; je regardais les fosses. + Le soir on fit les feux, et le colonel vint; + Il dit:--Hugo?--Présent.--Combien d'hommes?--Cent vingt. + --Bien. Prenez avec vous la compagnie entière, + Et faites-vous tuer.--Où?--Dans le cimetière. + Et je lui répondis:--C'est en effet l'endroit. + J'avais ma gourde, il but et je bus; un vent froid + Soufflait. Il dit:--La mort n'est pas loin. Capitaine, + J'aime la vie, et vivre est la chose certaine, + Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants. + Moi, je donne mon cœur, mais ma peau, je la vends. + Gloire aux belles! Trinquons. Votre poste est le pire.-- + Car notre colonel avait le mot pour rire. + Il reprit:--Enjambez le mur et le fossé, + Et restez là; ce point est un peu menacé, + Ce cimetière étant la clef de la bataille. + Gardez-le.--Bien.--Ayez quelques bottes de paille. + --On n'en a point.--Dormez par terre.--On dormira. + --Votre tambour est-il brave?--Comme Barra. + --Bien. Qu'il batte la charge au hasard et dans l'ombre, + Il faut avoir le bruit quand on n'a pas le nombre. + Et je dis au gamin:--Entends-tu; gamin?--Oui, + Mon capitaine, dit l'enfant, presque enfoui + Sous le givre et la neige, et riant.--La bataille, + Reprit le colonel, sera toute à mitraille; + Moi, j'aime l'arme blanche, et je blâme l'abus + Qu'on fait des lâchetés féroces de l'obus; + Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse; + Mais laissons l'empereur faire. Adieu, le temps presse. + Restez ici demain sans broncher. Au revoir. + Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir.-- + Le colonel partit. Je dis:--Par file à droite! + Et nous entrâmes tous dans une enceinte étroite; + De l'herbe, un mur autour, une église au milieu, + Et dans l'ombre, au-dessus des tombes, un bon Dieu. + + Un cimetière sombre, avec de blanches lames. + Cela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes + Le mur, et je donnai le mot d'ordre, et je fis + Installer l'ambulance au pied du crucifix. + --Soupons, dis-je, et dormons.--La neige cachait l'herbe; + Nos capotes étaient en loques; c'est superbe, + Si l'on veut, mais c'est dur quand le temps est mauvais; + Je pris pour oreiller une fosse; j'avais + Les pieds transis, ayant des bottes sans semelle; + Et bientôt, capitaine et soldats pêle-mêle, + Nous ne bougeâmes plus, endormis sur les morts. + Cela dort, les soldats; cela n'a ni remords, + Ni crainte, ni pitié, n'étant pas responsable; + Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable, + Cela dort; et d'ailleurs, se battre rend joyeux. + Je leur criai: Bonsoir! et je fermai les yeux; + A la guerre on n'a pas le temps des pantomimes. + Le ciel était maussade, il neigeait, nous dormîmes. + Nous avions ramassé des outils de labour, + Et nous en avions fait un grand feu. Mon tambour + L'attisa, puis s'en vint près de moi faire un somme. + C'était un grand soldat, fils, que ce petit homme. + Le crucifix resta debout, comme un gibet. + Bref le feu s'éteignit; et la neige tombait. + Combien fut-on de temps à dormir de la sorte? + Je veux, si je le sais, que le diable m'emporte! + Nous dormions bien. Dormir, c'est essayer la mort. + A la guerre c'est bon. J'eus froid, très froid d'abord; + Puis je rêvai; je vis en rêve des squelettes + Et des spectres, avec de grosses épaulettes; + Par degrés, lentement, sans quitter mon chevet, + J'eus la sensation que le jour se levait, + Mes paupières sentaient de la clarté dans l'ombre; + Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre + Me secoua, c'était au canon ressemblant; + Je m'éveillai; j'avais quelque chose de blanc + Sur les yeux; doucement, sans choc, sans violence, + La neige nous avait tous couverts en silence + D'un suaire, et j'y fis en me dressant un trou; + Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où, + M'éveilla tout à fait; je lui dis: Passe au large! + Et je criai:--Tambour, debout! et bats la charge! + + Cent vingt têtes alors, ainsi qu'un archipel, + Sortirent de la neige; un sergent fit l'appel, + Et l'aube se montra, rouge, joyeuse et lente; + On eût cru voir sourire une bouche sanglante. + Je me mis à penser à ma mère; le vent + Semblait me parler bas; à la guerre souvent + Dans le lever du jour c'est la mort qui se lève. + Je songeais. Tout d'abord nous eûmes une trêve; + Les deux coups de canon n'étaient rien qu'un signal, + La musique parfois s'envole avant le bal + Et fait danser en l'air une ou deux notes vaines. + La nuit avait figé notre sang dans nos veines, + Mais sentir le combat venir nous réchauffait. + L'armée allait sur nous s'appuyer en effet; + Nous étions les gardiens du centre, et la poignée + D'hommes sur qui la bombe, ainsi qu'une cognée, + Va s'acharner; et j'eusse aimé mieux être ailleurs. + Je mis mes gens le long du mur; en tirailleurs. + Et chacun se berçait de la chance peu sûre + D'un bon grade à travers une bonne blessure; + A la guerre on se fait tuer pour réussir. + Mon lieutenant, garçon qui sortait de Saint-Cyr, + Me cria:--Le matin est une aimable chose; + Quel rayon de soleil charmant! La neige est rose! + Capitaine, tout brille et rit! quel frais azur! + Comme ce paysage est blanc, paisible et pur! + --Cela va devenir terrible, répondis-je. + Et je songeais au Rhin, aux Alpes, à l'Adige, + A tous nos fiers combats sinistres d'autrefois. + + Brusquement la bataille éclata. Six cents voix + Énormes, se jetant la flamme à pleines bouches, + S'insultèrent du haut des collines farouches, + Toute la plaine fut un abîme fumant, + Et mon tambour battait la charge éperdument. + Aux canons se mêlait une fanfare altière, + Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière, + Comme si l'on cherchait à tuer les tombeaux; + On voyait du clocher s'envoler les corbeaux; + Je me souviens qu'un coup d'obus troua la terre, + Et le mort apparut stupéfait dans sa bière, + Comme si le tapage humain le réveillait. + Puis un brouillard cacha le soleil. Le boulet + Et la bombe faisaient un bruit épouvantable. + Berthier, prince d'empire et vice-connétable, + Chargea sur notre droite un corps hanovrien + Avec trente escadrons, et l'on ne vit plus rien + Qu'une brume sans fond, de bombes étoilée; + Tant toute la bataille et toute la mêlée + Avaient dans le brouillard tragique disparu. + Un nuage tombé par terre, horrible, accru + Par des vomissements immenses de fumées, + Enfants, c'est là-dessous qu'étaient les deux armées; + La neige en cette nuit flottait comme un duvet, + Et l'on s'exterminait, ma foi, comme on pouvait. + On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres, + Je voyais mes soldats rôder comme des ombres, + Spectres le long du mur rangés en espalier; + Et ce champ me faisait un effet singulier, + Des cadavres dessous et dessus des fantômes. + Quelques hameaux flambaient; au loin brûlaient des chaumes. + Puis la brume où du Harz on entendait le cor + Trouva moyen de croître et d'épaissir encor, + Et nous ne vîmes plus que notre cimetière; + A midi nous avions notre mur pour frontière; + Comme par une main noire, dans de la nuit, + Nous nous sentîmes prendre, et tout s'évanouit. + Notre église semblait un rocher dans l'écume. + La mitraille voyait fort clair dans cette brume, + Nous tenait compagnie, écrasait le chevet + De l'église, et la croix de pierre, et nous prouvait + Que nous n'étions pas seuls dans cette plaine obscure. + Nous avions faim, mais pas de soupe; on se procure + Avec peine à manger dans un tel lieu. Voilà + Que la grêle de feu tout à coup redoubla. + La mitraille, c'est fort gênant; c'est de la pluie; + Seulement ce qui tombe et ce qui vous ennuie, + Ce sont des grains de flamme et non des gouttes d'eau. + Des gens à qui l'on met sur les yeux un bandeau, + C'était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître, + L'église et le clocher, et je voyais décroître + Les ombres que j'avais autour de moi debout; + Une de temps en temps tombait.--On meurt beaucoup, + Dit un sergent pensif comme un loup dans un piége; + Puis il reprit, montrant les fosses sous la neige: + --Pourquoi nous donne-t-on ce champ déjà meublé?-- + Nous luttions. C'est le sort des hommes et du blé + D'être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre + De fantômes rôdait encor dans la pénombre; + Mon gamin de tambour continuait son bruit; + Nous tirions par-dessus le mur presque détruit. + Mes enfants, vous avez un jardin; la mitraille + Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille, + Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir. + «Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir.» + Je songeais, méditant tout bas cette consigne. + Des jets d'éclair mêlés à des plumes de cygne, + Des flammèches rayant dans l'ombre les flocons, + C'est tout ce que nos yeux pouvaient voir.--Attaquons! + Me dit le sergent.--Qui? dis-je, on ne voit personne. + --Mais on entend. Les voix parlent; le clairon sonne, + Partons, sortons; la mort crache sur nous ici; + Nous sommes sous la bombe et l'obus.--Restons-y. + J'ajoutai:--C'est sur nous que tombe la bataille. + Nous sommes le pivot de l'action.--Je bâille, + Dit le sergent.--Le ciel, les champs, tout était noir; + Mais quoiqu'en pleine nuit, nous étions loin du soir, + Et je me répétais tout bas: Jusqu'à six heures. + --Morbleu! nous aurons peu d'occasions meilleures + Pour avancer! me dit mon lieutenant. Sur quoi, + Un boulet l'emporta. Je n'avais guère foi + Au succès; la victoire au fond n'est qu'une garce. + Une blême lueur, dans le brouillard éparse, + Éclairait vaguement le cimetière. Au loin + Rien de distinct, sinon que l'on avait besoin + De nous pour recevoir sur nos têtes les bombes. + L'empereur nous avait mis là, parmi ces tombes; + Mais, seuls, criblés d'obus et rendant coups pour coups, + Nous ne devinions pas ce qu'il faisait de nous. + Nous étions, au milieu de ce combat, la cible. + Tenir bon, et durer le plus longtemps possible, + Tâcher de n'être morts qu'à six heures du soir, + En attendant, tuer, c'était notre devoir. + Nous tirions au hasard, noirs de poudre, farouches; + Ne prenant que le temps de mordre les cartouches, + Nos soldats combattaient et tombaient sans parler. + --Sergent, dis-je, voit-on l'ennemi reculer? + --Non.--Que voyez-vous?--Rien.--Ni moi.--C'est le déluge, + Mais en feu.--Voyez-vous nos gens?--Non. Si j'en juge + Par le nombre de coups qu'à présent nous tirons, + Nous sommes bien quarante.--Un grognard à chevrons + Qui tiraillait pas loin de moi dit:--On est trente. + Tout était neige et nuit; la bise pénétrante + Soufflait, et, grelottants, nous regardions pleuvoir + Un gouffre de points blancs dans un abîme noir. + La bataille pourtant semblait devenir pire. + C'est qu'un royaume était mangé par un empire! + On devinait derrière un voile un choc affreux; + On eût dit des lions se dévorant entre eux; + C'était comme un combat des géants de la fable; + On entendait le bruit des décharges, semblable + A des écroulements énormes; les faubourgs + De la ville d'Eylau prenaient feu; les tambours + Redoublaient leur musique horrible, et sous la nue + Six cents canons faisaient la basse continue; + On se massacrait; rien ne semblait décidé; + La France jouait là son plus grand coup de dé; + Le bon Dieu de là-haut était-il pour ou contre? + Quelle ombre! et je tirais de temps en temps ma montre. + Par intervalle un cri troublait ce champ muet, + Et l'on voyait un corps gisant qui remuait. + Nous étions fusillés l'un après l'autre, un râle + Immense remplissait cette ombre sépulcrale. + Les rois ont les soldats comme vous vos jouets. + Je levais mon épée, et je la secouais + Au-dessus de ma tête, et je criais: Courage! + J'étais sourd et j'étais ivre, tant avec rage + Les coups de foudre étaient par d'autres coups suivis; + Soudain mon bras pendit, mon bras droit, et je vis + Mon épée à mes pieds, qui m'était échappée; + J'avais un bras cassé; je ramassai l'épée + Avec l'autre, et la pris dans ma main gauche:--Amis! + Se faire aussi casser le bras gauche est permis! + Criai-je, et je me mis à rire, chose utile, + Car le soldat n'est point content qu'on le mutile, + Et voir le chef un peu blessé ne déplaît point. + Mais quelle heure était-il? Je n'avais plus qu'un poing + Et j'en avais besoin pour lever mon épée; + Mon autre main battait mon flanc, de sang trempée, + Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin + Mon tambour s'arrêta:--Drôle, as-tu peur?--J'ai faim, + Me répondit l'enfant. En ce moment la plaine + Eut comme une secousse, et fut brusquement pleine + D'un cri qui jusqu'au ciel sinistre s'éleva. + Je me sentais faiblir; tout un homme s'en va + Par une plaie; un bras cassé, cela ruisselle; + Causer avec quelqu'un soutient quand on chancelle; + Mon sergent me parla; je dis au hasard: Oui, + Car je ne voulais pas tomber évanoui. + Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire. + Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire! + J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous. + Sanglant, sur une main et sur les deux genoux + Je me traînai; je dis:--Voyons où nous en sommes. + J'ajoutai:--Debout, tous! Et je comptai mes hommes. + --Présent! dit le sergent.--Présent! dit le gamin. + Je vis mon colonel venir, l'épée en main. + --Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée? + --Par vous, dit-il.--La neige étant de sang baignée, + Il reprit:--C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix? + --Oui.--Combien de vivants êtes-vous ici?--Trois. + + + + + 1851--CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS + + + Je vis la Mort, je vis la Honte; toutes deux + Marchaient au crépuscule au fond du bois hideux. + + L'herbe informe était brune et d'un souffle agitée. + + Et sur un cheval mort la Mort était montée; + La Honte cheminait sur un cheval pourri. + + Des vagues oiseaux noirs on entendait le cri. + + Et la Honte me dit:--Je m'appelle la Joie. + Je vais au bonheur. Viens. L'or, la pourpre, la soie, + Les festins, les palais, les prêtres, les bouffons, + Le rire triomphal sous les vastes plafonds, + Les richesses en hâte ouvrant leurs sacs de piastres, + Les parcs, éden nocturne aux grands arbres pleins d'astres, + Les femmes accourant avec une aube aux fronts, + La fanfare à sa bouche appuyant les clairons, + Fière, et faisant sonner la gloire dans le cuivre, + Tout cela t'appartient; viens, tu n'as qu'à me suivre. + + Et je lui répondis:--Ton cheval sent mauvais. + + La mort me dit:--Mon nom est Devoir; et je vais + Au sépulcre, à travers l'angoisse et le prodige. + + --As-tu derrière toi de la place? lui dis-je. + + Et depuis lors, tournés vers l'ombre où Dieu paraît, + Nous faisons route ensemble au fond de la forêt. + + + + + ÉCRIT EN EXIL + + + L'heureux n'est pas le vrai, le droit n'est pas le nombre; + Un vaincu toujours triste, un vainqueur toujours sombre, + Le sort n'a-t-il donc pas d'autre oscillation? + Toujours la même roue et le même Ixion! + Qui que vous soyez, Dieu vers qui tout me ramène, + Si le faible souffrait en vain, si l'âme humaine + N'était qu'un grain de cendre aux ouragans jeté, + Je serais mécontent de votre immensité; + Il faut, dans l'univers fatal et pourtant libre, + Aux âmes l'équité comme aux cieux l'équilibre; + J'ai besoin de sentir de la justice au fond + Du gouffre où l'ombre avec la clarté se confond; + J'ai besoin du méchant mal à l'aise, et du crime + Retombant sur le monstre et non sur la victime; + Un Caïn triomphant importune mes yeux; + J'ai besoin, quand le mal est puissant et joyeux, + D'un certain grondement là-haut, et de l'entrée + Du tonnerre au-dessus de la tête d'Atrée. + + + + + LA COLÈRE DU BRONZE + + + Et voilà donc l'emploi que vous faites, vivants, + De moi l'airain, vous cendre éparse aux quatre vents! + + Ainsi la certitude est morte! Ainsi la rue + Offre en exemple un fourbe à la foule accourue, + Et les passants diront du plus vil des bourreaux, + D'un voleur, d'un goujat: Ce doit être un héros! + La statue est un lâche abus de confiance! + Et l'on verra le peuple, ému, plein de croyance, + Ayant foi dans le bronze infaillible et serein, + Découvrir son grand front pour un faquin d'airain! + + Vous allumez la braise et vous creusez le moule; + Mon bloc fumant se gonfle et tombe, s'enfle et croule; + Vous fouillez mon flot rouge avec des crocs de fer + Comme font des satans remuant un enfer; + Vous attisez avec le zinc incendiaire + Mon cratère où bascule et s'épand la chaudière, + Et tout mon dur métal devient une eau de feu, + Et j'écume, et je dis: Hommes, faites-moi dieu! + J'y consens. Et je brûle avec furie et joie. + Faites. Dans mon tourment mon triomphe flamboie. + Quiconque voit ma pourpre auguste est ébloui. + Le noir moule béant, sous la terre enfoui, + S'ouvre à moi comme un gouffre obscur au fond d'un antre, + Et ma voix sombre gronde et crie: Oui, c'est bien, j'entre, + Je serai Washington!...--Je sors, je suis Morny! + + Ah! sous le ciel sacré, sous l'azur infini, + Soyez maudits! Rugir dans la fournaise ardente, + Moi le bronze! pour qui? Pour Gutenberg? Pour Dante? + Pour Thrasybule? Non. Pour Billault, pour Dupin! + J'attends Léonidas, on me jette Scapin. + Mais de quoi donc sont faits les hommes? C'est à croire + Que l'ordure est pour vous ressemblante à la gloire; + Que votre âme est troublée au point de ne plus voir; + Et que le bien, le mal, le crime, le devoir, + Bayard, Judas, Barbès le preux, Georgey l'impie, + Flottent confusément sous votre myopie! + Vous hissez sur un faîte abject le facies + De Fould, ou le profil abruti de Sieyès, + Et vous avez le goût de regarder sans cesse + En haut, bien au-dessus de vos fronts, la bassesse. + + * + + Savez-vous que je suis le métal souverain? + Que j'ai mis sur Corinthe un quadrige d'airain, + Et que mes dieux, mes rois, mes victoires ailées, + Font de l'ombre sur vous du haut des Propylées? + Savez-vous qu'autrefois j'étais sacré? J'avais + L'impossibilité d'être vil et mauvais; + Et c'est pourquoi, vivants, je valais mieux que l'homme. + Je connaissais Athène et j'ignorais Sodome. + Les grecs disaient de moi: Le bronze est un héros. + J'étais Jupiter, Mars, Pallas, Diane, Éros; + On me voyait durer autant qu'un vers d'Eschyle; + Et j'étais pour les grecs la chair du grand Achille. + Ces populaces, foule aux yeux pleins de clarté, + Honoraient ma noirceur et ma virginité; + Les portefaix de Sparte et les marchandes d'herbes + Ne me regardaient point sans devenir superbes, + Et j'étais à tel point l'âme de la cité + Que les petits enfants bégayaient: Liberté! + + Aujourd'hui, sur un socle, en vos places publiques + Pour qui le ciel n'a plus que des rayons obliques, + Vous mettez la statue énorme d'un pasquin + Qui devient un colosse et reste un mannequin, + D'un chenapan, d'un gueux qui prend un air d'archonte + Et qui se drape avec orgueil dans de la honte. + C'est de l'opprobre altier et qui se tient debout. + On monte au Panthéon par le trou de l'égout. + Les voilà tous, Magnan, puis Delangle, Espinasse, + Puis Troplong, ce qui rampe avec ce qui menace, + Spectres hideux qu'entoure, en plein air, au soleil, + Le brouhaha des voix inutiles, pareil + A l'agitation du vent dans les branchages. + Et je suis le complice! Et les bardes, les sages, + Les vaillants, les martyrs à mourir acharnés, + Les grands hommes que j'ai tant de fois incarnés, + Ne m'ont pas défendu de cette ignominie + D'être pantin après avoir été génie! + + Vous condamnez l'airain aux avilissements. + Comme vous, je trahis et, comme vous, je mens. + Je trahis la vertu, je trahis la durée; + Je trahis la colère, âpre muse azurée, + Qui rend et fait justice, et n'a pas d'autre soin; + Et devant Juvénal je suis un faux témoin. + Chute et deuil! Je trahis le lever de l'étoile, + Qui dans l'ombre, à travers la nuit, son chaste voile, + Cherchant à l'horizon des bronzes radieux, + Aperçoit des bandits au lieu de voir des dieux! + + Ma fournaise m'indigne, à mal faire occupée. + Ceux qui vendent la loi, ceux qui vendent l'épée, + Brumaire avec Leclerc, Décembre avec Morny, + Un tas d'ingrédients, faux droits, sceptre impuni, + Le vieil autel, le vieux billot, la vieille chaîne, + Auxquels on a mêlé la conscience humaine, + Tout cela dans la cuve obscure flotte et fond. + Et la statue en sort, vile. + + Le Dieu profond + Vous donne les héros, les penseurs, les prophètes, + Et le bronze, et voilà, vous, ce que vous en faites. + Vous donnez le cachot à Christophe Colomb, + A Dante l'exil triste et sa chape de plomb, + A Jésus le calvaire et sa risée ingrate, + A Morus l'échafaud, la ciguë à Socrate, + Le bûcher à Jean Huss, et le bronze aux valets. + + * + + Je sais bien qu'on dira: Passez, méprisez-les. + Ce sont des gredins. + + Soit. Mais ce sont des statues. + Mais ces indignités sont de splendeur vêtues. + Mais on croit tellement le bronze honnête, et sûr + Du bon choix des héros qu'il dresse dans l'azur, + On est si convaincu que lorsque, sous les arbres, + Au milieu des enfants rieurs, parmi les marbres, + Sur les degrés d'un temple ou sur l'arche d'un pont, + Le bronze montre au peuple un homme, il en répond; + Mais tous ces malfaiteurs, mais tous ces misérables, + Devenus au passant stupide vénérables, + Ont si profondément, de leurs pieds de métal, + Pris racine au granit puissant du piédestal; + J'ai mis sur leur bassesse une si grande armure, + Qu'en vain l'âpre aquilon sur leurs têtes murmure, + Ils sont là, fermes, froids, rayonnants, ténébreux, + L'heure, goutte du siècle, en vain tombe sur eux; + Et vienne la tempête et vienne la nuée, + La foudre et son éclair, la trombe et sa huée, + Qu'importe! ils sont d'airain; et l'airain jamais vieux + Rit des coups d'ongles noirs de l'hiver pluvieux. + Novembre a beau venir après juillet; l'année, + Cette dent qui mord tout, les respecte, indignée! + L'ondée, en les rouillant, les conserve; leurs fronts + Se dressent immortels, plus fiers sous plus d'affronts; + Sur eux s'abattent neige, averse, givre, orage, + Et tout le tourbillon des bises, folle rage, + Et la grêle insultante et le soleil rongeur, + Et, sans qu'il leur en reste une ombre, une rougeur, + Tous les soufflets du temps, ils les ont sur la joue; + De sorte que le bronze éternise la boue. + + Tel homme, à quelque crime effroyable rêvant, + Et qu'on flétrira mort, vous l'adorez vivant; + Vous le faites statue avant qu'il soit fantôme; + Vous ne distinguez pas le géant de l'atome, + Vous ne distinguez pas le faux vainqueur du vrai; + Un jour Tacite, un jour Salluste et Mézeray + Diront: Ce scélérat a trahi la patrie! + Et traîneront sa gloire abjecte à la voirie. + Vous l'avez déclaré sublime en attendant. + Moi sur qui vous mettez plus d'un masque impudent, + J'ai l'instinct qui vous manque, hélas! et dans le reître + Qui vous semble un héros, souvent je sens un traître. + + Ah! fourmilière humaine! il vous importe peu + Qu'un immonde stylite offense le ciel bleu. + Faire de la statue une prostituée! + Votre prunelle, au jour de cave habituée, + N'a plus d'éclairs, sourit au mal, se plaît à voir + L'ombre que du plateau d'un socle blanc ou noir + Jette le courtisan, le fripon, le transfuge, + Et l'aboiement du chien semble la voix d'un juge. + Les seuls dogues grondants protestent vaguement. + + L'histoire ne peut plus me croire. Un monument + La déconcerte, ayant pour auréole un crime. + Pourtant j'étais jadis l'avertisseur sublime; + Je suis l'apothéose ou bien le châtiment. + Mon immobilité vaut mon bouillonnement. + Ardent, je suis la lave, et, froid, je suis le bronze. + + * + + Quoi! pas même un Néron! pas même un Louis onze! + J'eusse rougi du maître, on me livre au laquais! + Dans les noirs carrefours, dans les parcs, sur les quais, + Je suis Dave ou Frontin, et j'indigne Pétrone! + Quoi! pas même un opprobre avec une couronne! + Pas même une infamie ayant droit au laurier! + Oui, c'est Dupin, Dupin qu'on prend dans son terrier, + Et qu'on fait bronze! Il a son temple, il est au centre. + Mort, il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre! + Et lui, c'est moi! L'airain moule, incarne et subit + Quiconque a retourné lestement son habit. + Oui, voyez, c'est bien lui, lourd fuyard, faux augure; + La honte le déforme, et je le transfigure! + Plus souillé qu'un haillon qu'on brocante au bazar, + J'en suis à regretter la face de César; + C'était du moins le monstre, à présent c'est le drôle. + + Je ressuscite, ô lâche et misérable rôle, + Tel affreux gueux, qui n'est pas même un empereur! + Je me dresse, assombri, sous ce masque d'horreur, + Dans le forum, où nul, hélas! ne délibère. + Honteux d'être Séjan, je me voudrais Tibère, + Il fut du moins auguste en même temps que vil. + Si de face il fut singe, il fut dieu de profil. + L'histoire le revêt d'une honte immortelle; + Et son abjection sans bornes n'est pas telle + Qu'on ne sente Troplong et Baroche au-dessous. + + Oh! vous me sauverez de ce bagne, gros sous! + Vous me délivrerez. Le peuple sur la claie + Traînera la statue émiettée en monnaie, + Et je serai joyeux que Chodruc et Vadé + Me jettent aux ruisseaux, moi le bronze évadé. + O penseur, deviens peuple! O bronze, deviens cuivre! + Car c'est une façon superbe de revivre, + Et rien n'est plus sublime, et rien n'est plus charmant + Que de se disperser sur tous à tout moment, + Que d'être l'obole humble et de bienfaits remplie, + Le denier qui va, vient, court et se multiplie, + Et qui, chétif, obscur, trivial, triomphant, + Donne au vieillard la vie et la joie à l'enfant. + On méprisait ce bronze, et ce cuivre on l'estime. + Plutôt qu'être Troplong mieux vaut être un centime, + Et, lorsqu'il fut Dupin aux yeux de tout Paris, + L'airain s'en débarbouille avec du vert-de-gris. + + Donc, j'attends. Quelque jour j'aurai cette revanche. + Déjà le pavé tremble et le piédestal penche, + Car tout a ses retours. Le reflux est de droit. + Jamais le genre humain ne reste au même endroit. + De la main du hasard l'homme parfois accepte + On ne sait quels élus de la fortune inepte; + Il en fait des dieux; quitte, et je l'aime ainsi mieux, + A faire des liards ensuite avec ces dieux! + + + + + FRANCE ET AME + + + Je m'étais figuré que lorsque cet Etna, + La Révolution, prit feu, s'ouvrit, tonna, + Rugit, fendit la terre, et cracha sur le monde + Sa lave alors terrible et maintenant féconde, + Que, lorsque, vierge altière et proclamant nos droits, + L'Idée offrit la guerre au groupe affreux des rois, + Lorsqu'apparut, hautaine, à travers les fumées, + Cette Diane, en laisse ayant quatorze armées, + Que lorsque Danton prit l'Europe corps à corps, + Que lorsqu'on entendit les meutes et les cors, + Quand la forêt laissa voir dans sa transparence + L'âpre chasse donnée aux tyrans par la France, + Moi, pensif, regardant Kléber et Mirabeau, + Jean-Jacques, ce tison, Voltaire, ce flambeau, + Je m'étais, je l'avoue, imaginé qu'en somme + L'écroulement des rois c'est le sacre de l'homme, + Que nous avions vaincu la matière et la mort, + Et que le résultat de cet illustre effort, + Le triomphe, l'orgueil, l'honneur, le phénomène, + C'était d'avoir grandi jusqu'aux cieux l'âme humaine; + C'était d'avoir montré dans l'aube qui sourit + L'homme beau par le glaive et plus beau par l'esprit; + C'était d'avoir prouvé que cet être qui change + Sur son épaule d'homme a des ailes d'archange, + Qu'il peut s'épanouir demi-dieu tout à coup, + Et que, lorsqu'il lui plaît de se dresser debout, + Son immense rayon mystérieux éclaire + Toutes les profondeurs de haine et de colère + Et leur verse l'aurore et les emplit d'amour; + J'avais pensé que c'est pour accroître le jour, + Pour embraser le cœur, pour incendier l'âme, + Pour tirer de l'esprit humain toute sa flamme, + Que nos pères, français plus grands que les romains, + Avaient pris et tordu le passé dans leurs mains, + Et jeté dans le feu de la forge profonde + Ce combustible utile et hideux, le vieux monde; + Je m'étais dit que l'homme avait soif, avait faim + D'être une âme immortelle, et qu'il avait enfin + Su montrer et prouver sa divinité fière + Par l'agrandissement subit de la lumière + Et par la délivrance auguste des vivants; + J'ai dit que ni les rois, ni les flots, ni les vents, + Ne pouvaient désormais rien contre un tel prodige; + Qu'on avait pour cela passé le Rhin, l'Adige, + Le Nil, l'Èbre, et crié sur les monts: Liberté! + Oui, j'avais cru pouvoir dire qu'une clarté + Sortait de ce grand siècle, et que cette étincelle + Rattachait l'âme humaine à l'âme universelle, + Qu'ici-bas, où le sceptre est un triste hochet, + La solidarité des hommes ébauchait + La solidarité des mondes, composée + De toute la bonté, de toute la pensée, + Et de toute la vie éparse dans les cieux; + Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux, + Que l'homme avait prouvé superbement son âme. + + Aussi, lorsqu'à cette heure un allemand proclame + Zéro pour but final et me dit:--O néant, + Salut!--j'en fais ici l'aveu, je suis béant; + Et quand un grave anglais, correct, bien mis, beau linge, + Me dit:--Dieu t'a fait homme et moi je te fais singe; + Rends-toi digne à présent d'une telle faveur!-- + Cette promotion me laisse un peu rêveur. + + + + + DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA + + LES VENDEURS DU TEMPLE + + + La vieille en pleurs disait:--La misère en est cause, + Pour mon bon vieux défunt je n'aurai pas grand'chose, + Un seul cierge, un seul prêtre, et deux mots d'oraison + A la porte. On peut bien entrer dans la maison, + Avoir l'autel, avoir les saints, avoir les châsses, + Tout le clergé chantant des actions de grâces, + Des psaumes, des bedeaux, tout; mais il faut payer, + Hélas! et moi qui dois trois termes de loyer, + Je n'ai pas de quoi faire enterrer mon pauvre homme.-- + + Ainsi parlait la veuve, et je songeais à Rome. + Quoi! le riche et le pauvre ont des enterrements + Différents; l'un a droit aux embellissements, + L'autre pas; l'un descend chez les morts, l'autre y tombe, + Et l'un n'est pas l'égal de l'autre dans la tombe! + + Quoi! Dieu n'est pas gratis! Quoi! prêtres, le martyr, + Le saint, l'ange, ne veut de sa boîte sortir + Que pour de l'or; sinon vous refermez l'armoire + Sur le ciel, sur la Vierge et sa robe de moire, + Et sur l'enfant Jésus rose et couleur de chair! + Quoi! votre crucifix coûte plus ou moins cher, + Selon qu'il va devant ou qu'il marche derrière! + Prêtres, vous mesurez au cercueil la prière; + Longue, si le cadavre est grand; courte, s'il n'est + Qu'un méchant pauvre mort,--le prêtre s'y connaît,-- + Cloué dans une bière étroite et misérable! + Prêtres, le hêtre aux champs, l'aulne, l'ormeau, l'érable, + Versent l'ombre pour rien. Mai ne dit pas aux prés: + Les fleurs, c'est tant. Voyez mon tarif. Vous paierez + Tant pour la violette et tant pour la lavande! + Ah! Dieu veut qu'on le donne et non pas qu'on le vende! + La mort fut toujours juste et toujours nivela; + Reconnaissez au moins cette égalité-là; + Respectez le cercueil sans mépriser la bière; + Faites le même accueil à la même poussière, + Sur le même silence ayez le même chant. + Quoi! je cherche un apôtre et je trouve un marchand! + C'est d'un comptoir que part l'escalier de la chaire! + Que diraient-ils de voir leurs psaumes à l'enchère, + Ces hommes qui songeaient, pâles, dans le désert? + Ah! ce _De Profundis_ superfin qui ne sert + Qu'aux riches, et qu'on met en musique, et qu'on brode, + Que Jésus n'aurait pas et qu'obtiendrait Hérode, + O terreur! il n'en faut pas tant pour faire Dieu + Farouche, et pour changer en ciel noir le ciel bleu! + La prière vendue a l'accent du blasphème. + Hélas! c'est de la nuit que dans les cœurs on sème; + L'ombre, au-dessus de vous, mages qui brocantez, + Efface brusquement toutes les vérités. + Quoi! vous ne voyez pas l'éclipse formidable! + Vous qui savez combien l'abîme est insondable, + Vous vous faites vendeurs! + + Prêtres, l'adossement + De l'échoppe suffit pour que le firmament + Épaississe au-dessus de l'église ses voiles; + La boutique retire au temple les étoiles. + + + + + LES ENTERREMENTS CIVILS + + + Oh! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant, + Que tout cet inconnu qui m'entoure est vivant, + Que le néant n'est pas, et que l'Ombre est une Ame; + La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme; + Faire voir clairement le ciel, l'éternel port, + La vie enfin, c'est là le succès de la mort; + Oh! certes, je voudrais qu'au ténébreux passage + Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage, + Un pontife, un apôtre, un auguste songeur, + Un mage, ayant au front l'attente, la rougeur + Et l'éblouissement de la profonde aurore; + Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore + Un sénateur du vrai, du réel, un magnat + Du sépulcre, un docteur du ciel, m'accompagnât; + Oui, je réclamerais cette sainte prière! + Devant la formidable et noire fondrière, + Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit, + Une voix s'élevât et parlât à la nuit! + Car c'est l'heure où se fend du haut en bas le voile; + C'est dans cette nuit-là que se lève l'étoile! + Je le voudrais! et rien ne me serait meilleur + Qu'une telle prière après un tel malheur, + Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme. + Mais, ô Toi! dis, réponds, parle. Est-ce que cet homme + Qui sait mal, et qui fait exprès de mal savoir, + Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir, + Qui prêche le miracle et rit du phénomène, + Mal penché sur l'angoisse et sur l'énigme humaine, + Qui, d'un côté bassesse et de l'autre fureur, + Flétrit l'escroc forçat et l'adore empereur, + Qui dit au genre humain: Malheur, si tu raisonnes! + Qui damne et ment, qui met l'abîme en trois personnes, + Qui rêve un univers petit, sinistre et noir, + Fait de notre seul globe, et qui ne veut pas voir + Luire en tous tes soleils toutes tes évidences, + Qui crèverait cet œil, l'astre où tu te condenses, + S'il pouvait, et ferait la nuit sur l'horizon, + Qui tarife l'autel, l'antienne, l'oraison, + Qui, par devant superbe et vendu par derrière, + Offre au riche et refuse au pauvre sa prière, + Si le pauvre ne peut le payer assez cher; + Est-ce que ce vivant à regret, que la chair + Indigne, et qui jadis nia l'âme des femmes, + Qui préfère à l'hymen, aux purs épithalames, + Aux nids, ce suicide affreux, le célibat; + Qui voudrait qu'à son gré le firmament tombât, + Qui devant Josué soufflette Galilée; + Qui dresse un noir bûcher dans ton ombre étoilée, + Et tâche d'éclipser l'aube au sommet du mont, + Torquemada là-bas, chez nous Laubardemont; + Qui, dans l'Inde, en Espagne, au Mexique, aux Cévennes, + Saigna l'humanité gisante aux quatre veines; + Qui voit la guerre, et chante un te deum dessus; + Qui repaierait Judas et reclouerait Jésus, + Indulgent à qui règne et sévère à qui souffre, + Ayant sous lui l'erreur comme l'onde a le gouffre, + Sorte d'homme terrible où l'on peut naufrager; + Dis, est-ce que moi, pâle et flottant passager + Qui veux la clarté vraie et non la lueur fausse, + Je dois faire appeler cet homme sur ma fosse? + Est-ce que sur la tombe il est le bienvenu? + Est-ce qu'il est celui qu'écoute l'Inconnu? + Est-ce que sa voix porte au delà de la terre? + Est-ce qu'il a le droit de parler au mystère? + Est-ce qu'il est ton prêtre? Est-ce qu'il sait ton nom? + + Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non. + + + + + VICTORIEUX OU MORT + + + Une telle promesse étant faite à l'abîme, + On attend la lueur d'une action sublime + Et, s'en croyant déjà vaguement éclairé, + Le peuple bat des mains.--Va donc, hélas!--J'irai, + Dit-il, et reviendrai vainqueur ou mort. + + La plaine + De tous les grondements de la bataille est pleine; + Soldats, sabres au vent! histoire, sois témoin! + Dans la vaste fumée il disparaît au loin. + Et la journée est longue et la mêlée est noire. + + Il revient! Cueillez tous des palmes! hurrah! gloire! + Le peuple, à saluer les nobles têtes prompt, + Accourt.--France! il revient, c'est un laurier au front, + Ou, comme Franceschi qu'on rapporta naguère, + Couché tout de son long sous son manteau de guerre! + C'est un grand nom de plus au livre d'or inscrit...-- + + Et la victoire pleure, et le sépulcre rit. + + + + + LE PRISONNIER + + + Cet homme a pour prison l'ignominie immense. + + On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence, + Il vit. + + Il est dans l'âpre et lugubre prison + Invisible, toujours debout sur l'horizon, + L'opprobre. + + Cette tour a la hauteur du songe. + Sa crypte jusqu'aux lieux ignorés se prolonge, + Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux, + Si vains qu'on n'y pourrait pendre une corde à nœuds, + Si terribles que rien jamais ne vous procure + Une échelle appliquée à la muraille obscure. + Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui n'est plus. + On est captif. Dans quoi? Dans de l'ombre. Et reclus; + Où? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile. + C'est fini. Deuil! Jamais on ne verra l'étoile + Ni l'azur apparaître au plafond sidéral. + Là, rien qui puisse rendre à l'affreux général + Cette virginité, la France point trahie. + Sa mémoire est déjà de lui-même haïe. + Pas d'enceinte à ce bagne épars dans tous les sens, + Qui va plus loin que tous les nuages passants, + Car l'élargissement du déshonneur imite + Un rayonnement d'astre et n'a point de limite. + Pour bâtir la prison qui jamais ne finit + La loi ne se sert pas d'airain ni de granit; + C'est la fange qu'on prend, la fange étant plus dure; + Cette bastille-là toujours vit, toujours dure, + Pleine d'un crépuscule au pâle hiver pareil, + Brume où manque l'honneur comme aux nuits le soleil, + Oubliette où l'aurore est éteinte, où médite + Ce qui reste d'une âme après qu'elle est maudite. + + Ce misérable est seul dans cette ombre; son front + Est plié, car la honte est basse de plafond, + Tant l'informe cerveau du fourbe est peu lucide, + Tant est lourd à porter le poids du parricide! + + Si cet homme eût voulu, la France triomphait. + Il porte au cou ce noir carcan: ce qu'il a fait. + De la déroute affreuse il fut le vil ministre. + Sa conscience nue, indignée et sinistre, + Est près de lui, disant: L'abject sort du félon, + Ganelon de Judas et toi de Ganelon. + Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille.-- + Il entend cette voix sans cesse à son oreille. + Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger. + Il faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer + Aux vieilles légions de France prisonnières, + Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières + Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux. + D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux + Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre, + Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre, + Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné + Ce fuyard à la fuite à jamais condamné! + Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire, + Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire, + Nos régiments, de tant de victoires étoilés, + Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s'en sont allés + En prison, sous les yeux de l'anglais et du russe, + Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse! + Inexprimable deuil! + + Donc cet homme est muré + Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré; + Le regard effrayant du genre humain l'entoure. + Il est la trahison comme Cid la bravoure. + Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté, + Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté, + Sous l'exécration de tous, sur lui vomie, + Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie + Que l'écume ne peut sortir de l'Océan. + L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait: Va-t'en, + Les anges justiciers, secouant sur cette âme + Leur glaive où la lumière, hélas! s'achève en flamme, + Crieraient: Sors d'ici! rentre au néant qui t'attend! + Qu'il ne pourrait; aucune ouverture n'étant + Possible, ô cieux profonds, hors d'une telle honte! + Cet homme est le Forçat! Qu'il descende ou qu'il monte, + Que trouve-t-il? En bas l'abjection; en haut + L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud. + Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe, + Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste. + Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais, + L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz. + Ah! cet infâme a mis le pied sur la patrie. + + Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie, + Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer, + L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer + Que l'abeille ne vient sur une rose morte. + Ah! le Spielberg est noir, la Bastille était forte, + Le Saint-Michel rempli de cages était haut, + Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot; + Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte. + + Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte. + Comment a-t-il changé notre armée en troupeau? + Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau, + Du clairon réveillant les camps, de l'espérance, + De nous tous, et combien a-t-il vendu la France? + Oh! quelle ombre de tels coupables ont sur eux! + Cave et forêt! rameaux croisés! murs douloureux! + Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles! + Comment fuir de dessous ces branchages terribles? + O chiens, qu'avez-vous donc dans les dents? C'est son nom. + Il habite la faute, éternel cabanon, + Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres + Où les ténèbres sont derrière les ténèbres, + Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé. + + Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé? + + + + + APRÈS LES FOURCHES CAUDINES + + + Rome avait trop de gloire, ô dieux, vous la punîtes + Par le triomphe énorme et lâche des samnites; + Et nous vîmes ce deuil, nous qui vivons encor. + Cela n'empêche pas l'aurore aux rayons d'or + D'éclore et d'apparaître au-dessus des collines. + Un champ de course est près des tombes Esquilines, + Et parfois, quand la foule y fourmille en tous sens, + J'y vais, l'œil vaguement fixé sur les passants. + Ce champ mène aux logis de guerre où les cohortes + Vont et viennent ainsi que dans les villes fortes; + Avril sourit, l'oiseau chante, et, dans le lointain, + Derrière les coteaux où reluit le matin, + Où les roses des bois entr'ouvrent leurs pétales, + On entend murmurer les trompettes fatales; + Et je médite, ému. J'étais aujourd'hui là. + Je ne sais pas pourquoi le soleil se voila; + Les nuages parfois dans le ciel se resserrent. + Tout à coup, à cheval et lance au poing, passèrent + Des vétérans aux fronts hâlés, aux larges mains; + Ils avaient l'ancien air des grands soldats romains; + Et les petits enfants accouraient pour les suivre; + Trois cavaliers, soufflant dans des buccins de cuivre, + Marchaient en tête, et comme, au front de l'escadron, + Chacun d'eux embouchait à son tour le clairon, + Sans couper la fanfare ils reprenaient haleine. + Ces gens de guerre étaient superbes dans la plaine; + Ils marchaient de leur pas antique et souverain. + Leurs boucliers portaient des méduses d'airain, + Et l'on voyait sur eux Gorgone et tous ses masques; + Ils défilaient, dressant les cimiers de leurs casques, + Dignes d'être éclairés par des soleils levants, + Sous des crins de lion qui se tordaient aux vents. + Que ces hommes sont beaux! disaient les jeunes filles. + Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles, + Le peuple était joyeux, le ciel était doré. + Et, songeant que c'étaient des vaincus, j'ai pleuré. + + + + + PAROLES DANS L'ÉPREUVE + + + Les hommes d'aujourd'hui qui sont nés quand naissait + Ce siècle, et quand son aile effrayante poussait, + Ou qui, quatrevingt-neuf dorant leur blonde enfance, + Ont vu la rude attaque et la fière défense, + Et pour musique ont eu les noirs canons béants, + Et pour jeux de grimper aux genoux des géants; + Ces enfants qui jadis, traînant des cimeterres, + Ont vu partir, chantant, les pâles volontaires, + Et connu des vivants à qui Danton parlait, + Ces hommes ont sucé l'audace avec le lait. + La Révolution, leur tendant sa mamelle, + Leur fit boire une vie où la tombe se mêle, + Et, stoïque, leur mit dans les veines un sang + Qui, lorsqu'il faut sortir et couler, y consent. + Ils tiennent de l'austère et tragique nourrice + L'amour de la blessure et de la cicatrice, + Et, pour trembler, pour fuir, pour suivre qui fuirait, + L'impossibilité de plier le jarret. + Ils pensent que faiblir est chose abominable, + Que l'homme est au devoir, et qu'il est convenable + Que ceux à qui Dieu fit l'honneur de les choisir + Pour vivre dans un temps de risque et de désir, + Marchent, et, courant droit au but qui les réclame, + Désapprennent les pas en arrière à leur âme. + Ils veulent le progrès durement acheté, + Ne tiennent en réserve aucune lâcheté, + Jettent aux profondeurs leurs jours, leur cœur, leur joie, + Ne se rétractent point parce qu'un gouffre aboie, + Vont toujours en avant et toujours devant eux; + Ils ne sont pas prudents de peur d'être honteux; + Et disent que le pont où l'on se précipite, + Hardi pour l'abordage, est lâche pour la fuite. + Soi-même se scruter d'un regard inclément, + Être abnégation, martyre, dévouement, + Bouclier pour le faible et pour le destin cible, + Aller, ne se garder aucun retour possible, + Ne jamais se servir pour s'évader d'en haut, + Pour fuir, de ce qui sert pour monter à l'assaut, + Telle est la loi; la loi du devoir, du Calvaire, + Qui sourit aux vaillants avec son front sévère. + Peuple, homme, esprit humain, avance à pas altiers! + Parmi tous les écueils et dans tous les sentiers, + Dans la société, dans l'art, dans la morale, + Partout où resplendit la lueur aurorale, + Sans jamais t'arrêter, sans hésiter jamais, + Des fanges aux clartés, des gouffres aux sommets, + Va! la création, cette usine, ce temple, + Cette marche en avant de tout, donne l'exemple! + L'heure est un marcheur calme et providentiel; + Les fleuves vont aux mers, les oiseaux vont au ciel; + L'arbre ne rentre pas dans la terre profonde + Parce que le vent souffle et que l'orage gronde; + Homme, va! reculer, c'est devant le ciel bleu + La grande trahison que tu peux faire à Dieu. + Nous donc, fils de ce siècle aux vastes entreprises, + Nous qu'emplit le frisson des formidables brises, + Et dont l'ouragan sombre agite les cheveux, + Poussés vers l'idéal par nos maux, par nos vœux, + Nous désirons qu'on ait présent à la mémoire + Que nos pères étaient des conquérants de gloire, + Des chercheurs d'horizons, des gagneurs d'avenir, + Les amants du péril que savait retenir + Aux âcres voluptés de ses baisers farouches + La grande mort, posant son rire sur leurs bouches; + Qu'ils étaient les soldats qui n'ont pas déserté, + Les hôtes rugissants de l'antre liberté, + Les titans, les lutteurs aux gigantesques tailles, + Les fauves promeneurs rôdant dans les batailles! + Nous sommes les petits de ces grands lions-là. + Leur trace sur leurs pas toujours nous appela; + Nous courons; la souffrance est par nous saluée; + Nous voyons devant nous, là-bas, dans la nuée, + L'âpre avenir à pic, lointain, redouté, doux; + Nous nous sentons perdus pour nous, gagné pour tous; + Nous arrivons au bord du passage terrible; + Le précipice est là, sourd, obscur, morne, horrible; + L'épreuve à l'autre bord nous attend; nous allons, + Nous ne regardons pas derrière nos talons; + Pâles, nous atteignons l'escarpement sublime, + Et nous poussons du pied la planche dans l'abîme. + + + + + L + + L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX + + + LE POËTE. + + Tu ne l'as pourtant pas mérité, ma patrie! + + LE CHŒUR. + + Oh! quel acharnement sur la grande meurtrie! + La bataille a passé, chaos sombre et tonnant; + Voici la vision des vagues maintenant. + Une meute de flots terribles, des montagnes + D'eau farouche, l'horreur dans les pâles campagnes, + Et l'apparition des torrents forcenés! + L'auguste France, en proie aux chocs désordonnés, + Semble un titan ayant de l'eau jusqu'aux épaules; + Et l'on voit une fuite immense vers les pôles + De la pluie et de l'ombre et des brouillards mouvants, + Sous la cavalerie effroyable des vents; + La mort accourt avec la rumeur d'une foule; + Tout un peuple, sous qui l'effondrement s'écroule, + Crie et se tord les bras, prêt à couler à fond; + Comme un flocon de neige un toit s'efface et fond; + Une rivière, hier dans les prés endormie, + Gronde, et subitement devient une ennemie; + Le fleuve brusque et noir surprend l'homme inquiet, + Et trahit les hameaux auxquels il souriait; + Tout tombe, égalité des chaumes et des marbres; + Les mourants sont par l'eau tordus autour des arbres; + Rien n'échappe, et la nuit monte. Profonds sanglots! + + LE POËTE. + + Quoi! deux invasions! Après les rois, les flots! + + LE CHŒUR. + + Deux inondations! L'onde après les vandales! + Ce n'était pas assez d'avoir eu les sandales + D'on ne sait quel césar tudesque sur nos fronts; + Ce n'était pas assez d'avoir, sous les affronts, + Vu nos drapeaux hagards frissonner dans nos villes; + Ce n'était pas assez, lorsque les hordes viles + Marchaient sur nous, souillant ce que nous adorons, + De nous être bouché l'oreille à leurs clairons; + Le deuil succède au deuil, le ravage au ravage; + L'onde fatale arrive après le roi sauvage; + Et voilà de nouveau sous un noir tourbillon + L'écrasement des blés, du verger, du sillon! + O désastres! ô chute! où sera le refuge + Si l'eau fait un tel gouffre et l'homme un tel déluge? + Jadis le sort frappa Rome et s'interrompit, + La laissant respirer; mais pour nous nul répit. + + LE POËTE. + + Deux supplices. Le nord, le sud. L'un après l'autre. + + LE CHŒUR. + + Hier nous avions sur nous la bête qui se vautre + Cyniquement, au gré des rois épanouis, + La guerre, et des troupeaux de canons inouïs + Nous jetant l'aboiement de l'abîme; la France + Subissait, sous un ciel d'où fuyait l'espérance, + Le bombardement lâche et tortueux, crachant + L'éclair, et foudroyant le toit, le mur, le champ, + La forêt, la cité, l'homme, l'enfant, la femme; + L'eau sombre aujourd'hui vient au secours de la flamme; + Elle vient achever ce fier pays blessé; + Les fléaux avaient hâte, ils ont recommencé; + Après l'embrasement, le torrent nous accable; + A présent ce n'est plus sous l'obus implacable, + C'est dans les flots qu'on voit les villes succomber. + Dures heures de nuit que le temps fait tomber + Goutte à goutte sur nous de sa morne clepsydre! + Hier c'était le dragon, et maintenant c'est l'hydre. + + LE POËTE. + + Est-ce fini? Pensif, je dis au gouffre: Après? + + LE CHŒUR. + + O France! mourras-tu? Non. Car, si tu mourais + Le mal vivrait, l'effroi vivrait; cette fenêtre, + L'aube, se fermerait; on verrait la mort naître. + L'immense mort de tout. France, l'extinction + De Ninive, de Tyr, d'Athènes, de Sion, + Rome oubliant son nom, Thèbes perdant sa forme, + Ne seraient rien auprès de ton éclipse énorme. + Le passé monstrueux se dresserait debout. + Ce cadavre crierait:--J'existe. Éteignez tout. + Plus de flambeaux. Vivez, spectres. La France est morte!-- + Alors, ô cieux profonds! l'ombre ouvrirait sa porte; + On verrait revenir toute l'antique horreur, + Les larves, l'ancien pape et l'ancien empereur, + Tous les forfaits sacrés, toutes les basses gloires, + Les sanglants constructeurs des religions noires, + Arbuez, l'âme terrible où se réfugia + L'affreux dogme sorti de l'antre à Borgia, + Bossuet bénissant Montrevel, les bastilles + Faisant comme des dents grincer leurs sombres grilles; + Ces masques, Loyola, de Maistre, dont l'œil luit, + Tomberaient, laissant voir ce visage, la nuit; + Alors reparaîtraient Cisneros, Farinace, + Louvois, Maupeou, la vieille autorité tenace + Sous qui rampe la foule aux confuses rumeurs, + Et ces lugubres lois, et ces lugubres mœurs + Qui livrent aux bûchers l'Italie et l'Espagne, + Jettent au cabanon Colomb, mettent au bagne + Des peuples tout entiers, juifs ou bohémiens, + Et qui font Louis quinze assassin de Damiens. + + LE POËTE. + + On reverrait ce Styx, le passé! mornes rives! + + LE CHŒUR. + + Non, France. L'univers a besoin que tu vives. + Tu vivras. L'avenir mourrait sous ton linceul. + + LE POËTE. + + France, France, sans toi le monde serait seul. + + LE CHŒUR. + + Tu vivras. + + Cependant il ne faut pas qu'on dorme, + On sent derrière soi rôder la mort difforme, + On dirait qu'ennuyé d'attendre les vivants, + Le naufrage hideux, blême et battu des vents, + Sort de la mer et vient chercher l'homme sur terre. + Une lave nouvelle ouvre un nouveau cratère. + + LE POËTE. + + La France est prise en traître une seconde fois. + + LE CHŒUR. + + L'eau perfide s'ajoute au guet-apens des rois. + D'où vient cette colère odieuse des fleuves? + L'eau devient un suaire et tout meurt. Que de veuves! + Que d'orphelins! Massacre inepte d'innocents! + L'horreur, du sombre amas des nuages pesants, + Pleut, comme si le ciel devenait haïssable; + La rose est sous la fange et l'épi sous le sable. + Le miasme impur flotte où flottait le parfum. + Cadavres qui passez, accusez-vous quelqu'un? + O berceaux à vau-l'eau, que criez-vous dans l'ombre? + Est-ce qu'il se pourrait que les forces sans nombre + Dont le balancement remplit l'immensité, + Eussent on ne sait quelle étrange volonté? + Est-ce que quelque part la nature est maudite? + Est-ce qu'un tel malheur, ciel noir, se prémédite? + D'un astre qu'on ignore est-ce donc le lever? + Et les hommes tremblants se sont mis à rêver. + Les écumes au sud, dans le nord les fumées! + Tout broyé, fleurs et fruits, moissons, peuples, armées, + Sous les chars de la nuit dont l'éclair est l'essieu! + Ruine et mort. Qui donc fait tout cela? + + LE PRÊTRE. + + C'est Dieu. + + LE POËTE. + + Prêtre, que dis-tu là? Dieu serait le coupable! + + LE CHŒUR. + + Quoi! de tant de forfaits ce Dieu serait capable! + Quoi! Dieu viendrait marcher sur nous comme un géant! + + LE POËTE. + + Quoi! prêtres! ce chaos, ce hasard, ce néant + Promenant son niveau sur la foule innocente, + Ces désastres faisant ensemble leur descente, + Ce serait l'action de ce maître hagard! + Quoi! cet aveuglement, ce serait son regard! + Quoi! la Fatalité serait la Providence! + Quoi! dans cette noirceur c'est Dieu qui se condense! + C'est là votre façon d'adorer! Taisez-vous! + Cela fait frissonner, le blasphème à genoux! + Horreur! jusqu'à l'affront pousser l'idolâtrie! + Hélas! nous le savons, qu'en la fauve Syrie + On aille réveiller Baal, qu'on aille au Nil + Fouiller les dieux d'Égypte au fond de leur chenil, + Du Moloch de granit au Jupiter de bronze + Qu'on rôde, interrogeant le flamine et le bonze, + Ceux de Dodone, ceux de Tyr, ceux de Membré, + Hélas! on trouvera Dieu toujours adoré, + Et l'on constatera toujours, dans tous les cultes, + Le même amour prouvé par les mêmes insultes! + Synagogue ou wigwam, syringe ou parthénon, + Pas un temple ne sait nommer Dieu par son nom; + Leur ignorance à voir l'invisible s'obstine. + O triste erreur! Védas, croix grecque, croix latine, + Koran, talmud, tous font par Dieu même, _a Deo_, + Commettre ce forfait qu'on appelle un fléau! + Ah! qui que vous soyez, vous qui, dans la mosquée, + Accouplant à l'erreur la vérité masquée, + Offrant tantôt de l'ombre et tantôt des rayons, + Vendez ce Dieu, sachez ceci, nous y croyons! + Et nous ne voulons pas qu'on l'outrage! O misère! + Quoi! lui le paternel, quoi! lui le nécessaire, + Il serait sans raison, sans loi, sans cœur, sans yeux! + Il tomberait du ciel, stupide et furieux, + Comme un caillou roulant d'un mont, comme une pierre! + Et quand l'homme dirait en le voyant à terre: + Quel est ce projectile imbécile au milieu + De ce ravage atroce? il reconnaîtrait Dieu! + + LE PRÊTRE. + + Courbez vos fronts. C'est juste et même salutaire; + Il faut bien que le ciel punisse enfin la terre. + Le châtiment descend des éternels sommets. + + LE POËTE. + + Châtier! punir! Quoi? nos crimes? Soit. J'admets + Qu'il se fait ici-bas bien des actions viles; + Il est des fronts souillés; il est des cœurs serviles; + L'homme est souvent hideux. Soit. Eh bien, supposons + L'impossible, entassons l'Ossa des trahisons + Sur l'abject Pélion des lâchetés; qu'on rêve, + Comme à perte de vue un flot sur une grève, + Toute la faute et tout le crime, et le frisson + De la honte emplissant le livide horizon; + Oui, supposons l'absurde, imposture ou démence, + Le culte de l'agneau produisant l'inclémence, + Un pontife quelconque, indou, juif ou romain, + Essayant d'arrêter Dieu dans l'esprit humain, + Et ne comprenant rien au foudroyant mystère + Qui fait surgir, après Torquemada, Voltaire; + Imaginons, quoi? Tout! Qu'on en vienne à bâtir + Dans ce Paris qui fut soldat, qui fut martyr, + Devant le Panthéon sublime, une pagode; + Qu'on mette Messaline et Tartuffe à la mode; + Qu'on fasse le mensonge évêque ou sénateur, + Si bien que la bassesse ait droit à la hauteur; + Supposons ce qu'on n'a jamais vu, la chimère; + Un faussaire escroquant l'empire; notre mère, + La France, violée et tombant tout en pleurs + Du bivouac des héros dans l'antre des voleurs; + Supposons que trahir devienne une devise; + Que le juge indigné d'un crime, se ravise + Et lui prête serment, puis, sur la loi monté, + Fasse de la justice une fidélité + A ce crime, toujours infâme, mais auguste; + Supposons que le vrai soit faux, le juste injuste. + Le scélérat sacré, l'honnête homme puni; + Et que le prêtre mente et devienne infini + Dans l'opprobre, à ce point de donner pour exemple + Le mal, et d'ébranler les colonnes du temple + Par de prodigieux Tedeums bénissant + La griffe impériale encor rouge de sang! + Tout ce que vous voudrez d'attentats, de folies; + Soit. Rêvez des horreurs sans mesure accomplies + Par n'importe quel roi, n'importe quel sénat! + Eh bien, je ne crois pas que cela me donnât + Le droit d'amonceler des gouffres de nuées, + D'appeler les autans poussant d'aigres huées + Au-dessus d'un logis paisible, et de noyer + L'humble nouveau-né, joie et rayon du foyer, + Qui dans son petit lit chante, rit, jase et cause + En tâchant de baiser le bout de son pied rose! + + Non, je ne pense pas que tous ces forfaits-là, + Même en multipliant Judas par Attila, + Même en mêlant Bismark et Bonaparte au crime, + Pourraient à quelque Dieu que ce soit dans l'abîme + Donner, dans l'ombre affreuse où le jour s'engloutit, + Le droit de se ruer sur ce pauvre petit, + Et de faire, en versant sur lui l'ombre ou la flamme, + Rouler le doux berceau dans le sépulcre infâme! + + LE CHŒUR. + + Ainsi ces deux fléaux ne sont point, l'un, l'erreur + De la science, et l'autre, un crime d'empereur, + Des coteaux mal boisés, des villes mal gardées; + Non, c'est le châtiment, de quoi? De nos idées, + Et des pas en avant que fait le genre humain! + + LE POËTE. + + C'est pour venir jeter dans notre dur chemin + Cette explication sourde, bigote, athée, + Que tu te couronnais d'une mitre argentée, + Prêtre, et que d'un camail sacré tu t'empourprais! + La France est accablée, et Dieu l'a fait exprès! + + LE PRÊTRE. + + Oui. + + LE POËTE. + + Quoi! l'assassinat des villes et des plaines, + Quoi! la peste exhalant ses infectes haleines, + Quoi! le silence affreux mêlé d'un affreux bruit, + Quoi! toute cette trombe éparse dans la nuit, + Immense, noyant l'homme et la terre féconde, + Et délayant la mort pour engloutir un monde, + Quoi! ces horribles flots lâchement triomphants, + Quoi! ces vieux laboureurs, quoi! ces petits enfants, + Ces nouveau-nés cherchant des seins, trouvant des fosses, + Quoi! ces mères pleurant leurs fils, ces femmes grosses + Qui flottent, l'œil fermé, dans le gouffre écumant, + Et dont le ventre mort apparaît par moment + Sous le glissement noir de cette transparence, + Quoi! toute cette horreur, toute cette souffrance, + L'eau jetée au hasard comme on jette les dés, + Quoi! la brutalité des fleuves débordés, + Ce serait lui! ce Dieu ferait ces catastrophes! + Lui qu'adore le rêve obscur des philosophes, + Lui devant qui l'on sent tressaillir la forêt, + Lui, que l'uléma chante au haut du minaret + Et que l'évêque loue en élevant sa crosse, + Lui, ce père! il serait cette bête féroce! + + Ah! si vous disiez vrai, myopes de l'autel, + Si ce prodigieux et sublime Immortel + Avait de tels accès, et s'il était possible + Qu'ainsi qu'un archer sombre il eût l'homme pour cible, + S'il pouvait être pris dans ce flagrant délit, + S'il chassait les torrents farouches de leur lit, + S'il tuait, fou lugubre, en croyant qu'il se venge, + Alors la Justice, âpre et formidable archange, + Se dresserait devant le pâle Créateur, + Questionnerait l'être immense avec hauteur, + Et le menacerait, elle, cette éternelle, + De fuir et d'emporter l'aurore dans son aile, + Et rien ne serait plus sinistre, ô gouffre bleu, + Que le balbutiement épouvanté de Dieu! + + Non! non! non! Je vous plains. J'ai l'horreur infinie + De voir comment un dogme avorte en calomnie, + Mais je vous absous. L'ombre est dans vos tristes murs; + L'obscurité n'est pas la faute des obscurs. + Plus qu'ils ne le voudraient les prêtres sont funèbres; + Votre âme est la noyée informe des ténèbres + Et flotte évanouie au fond des préjugés. + Je vous plains. Mettez-vous à genoux, et songez. + + LE CHŒUR. + + Et nous, les survivants, secourons ceux qui meurent. + Au-dessus des grands deuils les grands devoirs demeurent. + Donnons! donnons! Vidons le reste du sac d'or. + Les barbares n'ont pas tout pris. Donnons encor! + Les rois sont les plus forts et les cieux les tolèrent; + Mais qu'importe! faisons rougir ceux qui volèrent + Cette France, toujours prête à tout secourir. + Soyons le cœur profond que rien ne peut tarir; + La France a toujours eu la bonté pour génie; + Donnons, et penchons-nous sur la vaste agonie. + Donnons! La France, hélas! en est à ne plus voir + Que des bras suppliants dans un horizon noir; + Cette nuit qu'on nous fait, ce n'est pas notre crime, + Et nous la subissons. Soit. Le peuple est sublime + Qui n'éteint pas l'amour quand l'ombre emplit le ciel, + Et devient ténébreux, mais reste fraternel. + Des misères sont là, nos âmes leur sont dues. + Ah! que des mains vers nous soient vainement tendues, + Cela ne se peut pas! Donnons! donnons! donnons! + Qu'au moins le désespoir nous ait pour compagnons; + Que pas un affamé ne demeure livide, + Et que pas une main ne se referme vide. + Donnons. Surtout gardons l'espoir. L'espoir est beau; + Nous sommes dans le deuil, mais non dans le tombeau. + + LE POËTE. + + Nous sommes un pays désemparé qui flotte, + Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote, + Sans guide, à la dérive, au gré du vent hautain, + Dans l'ondulation obscure du destin; + L'abîme, où nous roulons comme une sombre sphère, + Murmure, comme s'il cherchait ce qu'il va faire + De ce radeau chargé de pâles matelots; + Délibération orageuse des flots. + Mais, ô peuple, ayons foi. La vie est où nous sommes. + Je le redis, la France est un besoin des hommes; + Après sa chute comme avant qu'elle tombât, + L'immense cœur du monde en sa poitrine bat. + Nous vivons. Nous sentons plus que jamais notre âme. + Ah! ce que nous a fait le destin est infâme, + Et j'en suis indigné, moi qui songe la nuit! + Hélas! Strasbourg s'éclipse et Metz s'évanouit, + Faut-il donc renoncer au Rhin, notre frontière? + Non! nous ne voulons pas. Et la volonté fière, + Avec l'accroissement de nos ongles, suffit. + Ce que le sort fait mal, toujours Dieu le défit; + Espérons. Il serait en effet bien étrange + Que le peuple qui va vers l'aurore, et dérange + Le vieil ordre du mal rien qu'en se remuant, + Aigle, fût désormais captif du chat-huant, + Que le libérateur du monde fût esclave, + Et que ce vaste Etna vît se figer sa lave + Sous des bouches soufflant on ne sait quels venins. + Et que ce géant fût garrotté par des nains! + Il serait inouï que cette altière France + Par qui s'est envolé l'archange Délivrance, + Après avoir sonné les sublimes beffrois, + Et mis les nations hors du cachot des rois, + Et déployé pour tous les peuples sa bannière, + Fût de la liberté des autres prisonnière, + Et livrée aux geôliers par ceux dont elle a fait + La force, en ces grands jours où le droit triomphait! + Cela ne sera pas! Quelle que soit l'injure, + Quelque affreuse que semble être cette gageure + Du funeste Aujourd'hui contre le fier Demain, + Nous sommes les vivants profonds du droit humain; + Ayons foi. Ces fléaux et ces rois d'un autre âge + Passeront. Quels que soient l'affront, le deuil, l'outrage, + L'énigme et la noirceur apparente du sort, + On cesse de haïr la nuit quand l'aube en sort! + Et, France, tu vaincras, ô prêtresse, ô guerrière, + Les tyrans par l'épée et Dieu par la prière! + Oui, prêtres, nous prions. Je crois, sachez-le bien. + Comme le vert palmier craint l'autan libyen, + Nous craignons pour nos fils votre enseignement triste; + Ah! vous ébranlez tout, prêtres. Mais Dieu résiste. + Nous l'avons dans nos cœurs et pas déraciné. + Je veux mourir en lui, car en lui je suis né; + Et je sens dans mon âme où tout l'aime et le nomme + Que c'est du droit de Dieu qu'est fait le droit de l'homme. + + LE CHŒUR. + + Une fois que le vrai s'est mis en marche, il va + Droit au but, et toujours l'avenir arriva. + + LE POËTE. + + Esprit humain, nul vent ne te cassera l'aile, + Jamais rien ne pourra troubler le parallèle + Entre l'ordre céleste et l'humaine raison; + L'aurore frémirait derrière l'horizon + Des propositions que lui ferait l'abîme. + L'enchaînement sans fin suit une loi sublime; + Toute ombre est une fuite, et toujours le moment + Superbe, où blanchira le bas du firmament, + Vient quand il doit venir, et jamais la Chaldée + Ni l'Inde aux yeux rêveurs n'ont vu l'aube attardée; + Nul souffle au fond du ciel n'éteint l'éternel feu; + L'infini conscient que nous appelons Dieu + Soutient tout ce qui penche, entend tout ce qui pleure; + Aucun fléau ne peut demeurer passé l'heure; + Nulle calamité n'a droit de s'arrêter, + Dieu ne permettra pas à la nuit de rester. + Dieu ne laissera pas continuer le crime. + Croit-on que le soleil manquerait à la cime + Qui l'attend, lui le grand visage souriant? + Comprendrait-on l'étoile oubliant l'orient? + Le devoir de l'obstacle est de se laisser vaincre. + Demain nous appartient; rien ne pourra convaincre + Le jour qu'il ne doit pas se lever du côté + Du droit, de la justice et de la vérité. + Dieu supprime le mal, les fléaux, les désastres, + Par la fidélité formidable des astres. + + LE CHŒUR. + + France, songe au devoir. Sois grande, c'est ta loi. + + LE POËTE. + + Et fais de ta mémoire un redoutable emploi + En y gardant toujours les villes arrachées. + Enseignons à nos fils à creuser des tranchées, + A faire comme ont fait les vieux dont nous venons, + A charger des fusils, à rouler des canons, + A combattre, à mourir, et lisons-leur Homère. + Et tu nous souriras, quoique tu sois leur mère, + Car tu sais que des fils qui meurent fièrement + Sont l'orgueil de leur mère et son contentement. + France, ayons l'ennemi présent à la pensée, + Comme les grands troyens qui, sur la porte Scée, + S'asseyaient et suivaient des yeux les assiégeants. + Ces rois heureux autour de nous sont outrageants; + Aimons les peuples, mais n'oublions pas les princes. + En même temps restons penchés sur ces provinces + Qui sanglotent, en proie aux fléaux jamais las. + Soyons amers et doux. La question, hélas! + Est toute dans ce mot sans fond: les misérables; + Ceux-ci sont monstrueux; ceux-là sont vénérables; + Réprimons ceux d'en haut; secourons ceux d'en bas; + Prodiguons l'aide immense en songeant aux combats. + Peuple, il est deux trésors, l'un clarté, l'autre flamme, + Qu'il ne faut pas laisser décroître dans notre âme, + Et qui sont de nos cœurs chacun une moitié, + C'est la sainte colère et la sainte pitié. + + + + + LI + + LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE + + + --O conquérants, guerriers, héros, faiseurs de cendres, + Vous les Nemrods, chasseurs géants, les Alexandres, + Vous qu'on nomme Alaric, Cyrus, Gengis, Timour, + Vous que la mort berça, petits, avec amour, + Et qui, grands, et marchant dans les apothéoses, + Ainsi qu'avril fait naître autour de lui des roses, + Avez fait sous vos pas éclore des tombeaux; + Vous que l'homme, par vous dévoré, trouve beaux; + Nous qu'il trouve hideux, et qui sommes vos frères, + Nous qui sommes les noirs bénisseurs funéraires, + Les prêtres, nous avons à vous dire ceci. + Écoutez. + + Notre gîte auguste fut saisi, + Comme le vôtre, hélas, par la raison humaine; + Nous avions, comme vous, les peuples pour domaine, + Et nous rôdions sur eux, puissants, l'œil en arrêt, + Vainqueurs, toute la terre étant notre forêt; + Et nous disions à Dieu: C'est par nous que tu frappes! + Car vous êtes les rois, mais nous sommes les papes; + Vous êtes Attila, nous sommes Borgia. + Nous avons la madone et la panagia, + L'idole, comme, vous, vous avez la bataille; + Princes, nous n'avons pas tout à fait votre taille, + Nous sommes le danger qui se met à genoux, + Vous grondez plus que nous, nous rampons mieux que vous; + On sent notre velours, pire que votre griffe; + Nous sommes Anitus, Torquemada, Caïphe. + Une grande tiare est sur nos fronts étroits. + Urbain huit, Sixte quint, Paul trois, Innocent trois, + Gerbert, l'âme livrée aux sombres aventures, + Dicatus, inventant les quatorze tortures, + Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait, + La ruse, Loyola, la haine, Bossuet, + L'autodafé, l'effroi, le cachot, la bastille, + C'est nous; et notre pourpre effrayante pétille + Par moments, et s'allume, et devient flamboiement. + + Nous étions, comme vous, des dieux; mais brusquement + La révolution nous mit des muselières. + La France mania de ses mains familières + Nos gueules, et, mordue et souriant, nous prit, + Fière, et, sans même avoir de plaie, étant l'esprit, + Elle nous a jetés dans une basse-fosse, + Moi prêtre, et toi tyran; elle a déclaré fausse + Ma caverne la foi, la guerre ton palais; + Elle a d'altiers dompteurs, Mirabeau, Rabelais, + Molière, Diderot, Rousseau, Danton, Voltaire. + Maintenant nous voilà, nous qui tenions la terre, + Tenus à notre tour par la France. + + Eh bien, non! + A travers les barreaux de notre cabanon, + Frères, nous vous crions une bonne nouvelle: + L'orbe du soleil noir revient, et se révèle + Par un blêmissement farouche et triomphant; + Le passé, pour la terre épouvantable enfant, + Pour nous espoir, râlant d'une voix vengeresse, + Renaît, et ce cadavre en son berceau se dresse. + Son berceau c'est la tombe et son aube est la nuit. + La fleur noire du sombre autel s'épanouit + Pleine d'ombre, et promet le fruit plein de poussière. + Rome fatale vient de lever sa visière, + Dit à l'homme: Tais-toi! dit à Dieu: Le jour ment! + Et reprend la parole et le rugissement. + + Encore un peu de temps, ce qui n'est que l'écorce + Tombera; le droit mort laissera voir la force; + Partout le joug, partout Pierre, partout César; + Et l'église tout bas tutoiera le bazar; + Les trônes reprendront leurs vastes équilibres, + Et les peuples seront esclaves, et nous libres. + A faire le gibet nous emploierons la croix. + Tout redeviendra guerre et vous serez les rois. + Tout redeviendra dogme et nous serons les maîtres. + Vous tyrans, étant chefs, nous bourreaux, étant prêtres, + Nous aurons de nouveau le monde sous nos pieds. + Et la terre verra puissamment copiés + Par des spectres nouveaux tous les anciens fantômes; + Et nous arrondirons les ténèbres en dômes + Au-dessus du grand temple où nous mettrons l'Erreur + Ayant le pape à droite, à gauche l'empereur. + + Dans notre obscurité toute la terre plonge + Par degrés. Et déjà, d'un ongle qui s'allonge, + Par l'âme de l'enfant nous tenons l'avenir. + + Chez nous, exterminer fait semblant de bénir; + La goutte de sang pleut du goupillon terrible; + Votre hache, ô guerriers, ne vaut pas notre bible; + Notre foudre est énorme, et votre quantité + De tonnerre est vraiment peu de chose à côté. + La Saint-Barthélemy sonne une sombre cloche; + Et cette cloche sainte aujourd'hui se rapproche, + Et cette cloche jette une plus grande voix + Que toute la bataille éparse autour des rois; + Car c'est derrière nous que le vrai deuil se lève; + Nous sommes le linceul, vous n'êtes que le glaive; + Vous pouvez tout au plus sur les hommes marcher, + Nous, nous leur commençons l'enfer par le bûcher. + + C'est égal, vous soldats, nous prêtres, tous ensemble + Nous vaincrons; nous allons tout ravoir. Déjà tremble + La grille qu'on a mise entre le peuple et nous. + Satan en a tiré doucement les verrous. + Nous allons nous ruer sur les âmes sans nombre, + Nous allons ressaisir la terre.-- + + Ainsi, dans l'ombre, + Pendant que nous rêvons et que nous oublions, + La cage aux tigres parle à la cage aux lions. + + + + + LII + + LES PAUVRES GENS + + [Illustration: LES PAUVRES GENS. + + Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin. + L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.] + + + LES PAUVRES GENS + + I + + + Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. + Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose + Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. + Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. + Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle + Aux planches d'un bahut vaguement étincelle, + On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants. + Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs, + Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent. + La haute cheminée où quelques flammes veillent + Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit, + Une femme à genoux prie, et songe et pâlit. + C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume, + Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume, + Le sinistre océan jette son noir sanglot. + + + II + + L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, + Il livre au hasard sombre une rude bataille. + Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille, + Car les petits enfants ont faim. Il part le soir + Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir. + Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. + La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, + Remmaillant les filets, préparant l'hameçon, + Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson, + Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. + Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment. + Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit. + Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit. + Dans les brisants, parmi les lames en démence, + L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, + Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, + Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent, + Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre. + Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre, + Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, + Comme il faut calculer la marée et le vent! + Comme il faut combiner sûrement les manœuvres! + Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres; + Le gouffre roule et tord ses plis démesurés + Et fait râler d'horreur les agrès effarés. + Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées, + Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées + Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur. + + + III + + Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur + L'importune, et, parmi les écueils en décombres, + L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres + Passent dans son esprit, la mer, les matelots + Emportés à travers la colère des flots. + Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère, + La froide horloge bat, jetant dans le mystère, + Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers; + Et chaque battement, dans l'énorme univers, + Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes, + D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes. + + Elle songe, elle rêve,--et tant de pauvreté! + Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été. + Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge. + --O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge, + La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir + Les constellations fuir dans l'ouragan noir + Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre. + C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre + Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux, + Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux, + Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise, + Prend un pauvre marin frissonnant et le brise + Aux rochers monstrueux apparus brusquement.-- + Horreur! l'homme dont l'onde éteint le hurlement, + Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge; + Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe + Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil! + + Ces mornes visions troublent son cœur, pareil + A la nuit. Elle tremble et pleure. + + + IV + + O pauvres femmes + De pêcheurs! c'est affreux de se dire: Mes âmes, + Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher, + C'est là, dans ce chaos! mon cœur, mon sang, ma chair!-- + Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes. + Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes, + Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron, + Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon, + Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse + Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse, + Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font, + Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond, + A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile, + Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile! + Souci lugubre! on court à travers les galets, + Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les! + Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée + Toujours sombre, la mer toujours bouleversée! + + Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul! + Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul! + Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.--O mère! + Tu dis: S'ils étaient grands! leur père est seul!--Chimère! + Plus tard, quand ils seront près du père et partis, + Tu diras en pleurant: Oh! s'ils étaient petits! + + + V + + Elle prend sa lanterne et sa cape.--C'est l'heure + D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure, + S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal. + Allons!--Et la voilà qui part. L'air matinal + Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche + Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche. + Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin; + On dirait que le jour tremble et doute, incertain, + Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître. + Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre. + + Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin, + Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain + Une sombre masure apparaît décrépite; + Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite; + Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux; + La bise sur ce toit tord des chaumes hideux, + Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve. + + --Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve, + Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva + Malade et seule; il faut voir comment elle va. + + Elle frappe à la porte, elle écoute; personne + Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. + --Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri! + Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.-- + Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle. + Et la maison se tait toujours.--Ah! Dieu! dit-elle, + Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!-- + La porte, cette fois, comme si, par instants, + Les objets étaient pris d'une pitié suprême, + Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même. + + + VI + + Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans + Du noir logis muet au bord des flots grondants. + L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible. + + Au fond était couchée une forme terrible; + Une femme immobile et renversée, ayant + Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant; + Un cadavre;--autrefois, mère joyeuse et forte;-- + Le spectre échevelé de la misère morte; + Ce qui reste du pauvre après un long combat. + Elle laissait, parmi la paille du grabat, + Son bras livide et froid et sa main déjà verte + Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte + D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté + Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité! + + Près du lit où gisait la mère de famille, + Deux tout petits enfants, le garçon et la fille, + Dans le même berceau souriaient endormis. + + La mère, se sentant mourir, leur avait mis + Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe, + Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe, + Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît, + Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid. + + + VII + + Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble! + Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble + Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant, + Pas même le clairon du dernier jugement; + Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge. + + Et la pluie au dehors gronde comme un déluge. + Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort, + Une goutte parfois tombe sur ce front mort, + Glisse sur cette joue et devient une larme. + La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme. + La morte écoute l'ombre avec stupidité. + Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté, + A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange; + Il semble qu'on entend ce dialogue étrange + Entre la bouche pâle et l'œil triste et hagard: + --Qu'as-tu fait de ton souffle?--Et toi, de ton regard? + + Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères, + Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres. + Comme au sombre océan arrive tout ruisseau, + Le sort donne pour but au festin, au berceau, + Aux mères adorant l'enfance épanouie, + Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie, + Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau, + Le refroidissement lugubre du tombeau! + + + VIII + + Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte? + Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte? + Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant? + Pourquoi son cœur bat-il? Pourquoi son pas tremblant + Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle + Elle court, sans oser regarder derrière elle? + Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé + Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé? + + + IX + + Quand elle fut rentrée au logis, la falaise + Blanchissait; près du lit elle prit une chaise + Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait + Un remords, et son front tomba sur le chevet, + Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche + Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche. + + --Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a + Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là? + Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille! + Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille + Lui donner celle-là de plus.--C'est lui?--Non. Rien. + --J'ai mal fait.--S'il me bat, je dirai: Tu fais bien. + --Est-ce lui?--Non.--Tant mieux.--La porte bouge comme + Si l'on entrait.--Mais non.--Voilà-t-il pas, pauvre homme, + Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!-- + Puis elle demeura pensive et frissonnant, + S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime, + Perdue en son souci comme dans un abîme, + N'entendant même plus les bruits extérieurs, + Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs, + Et l'onde et la marée et le vent en colère. + + La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire, + Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc; + Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant, + Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine! + + + X + + --C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine + Elle prit son mari comme on prend un amant, + Et lui baisa sa veste avec emportement, + Tandis que le marin disait:--Me voici, femme! + Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme + Son cœur bon et content que Jeannie éclairait. + --Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt. + --Quel temps a-t-il fait?--Dur.--Et la pêche?--Mauvaise. + Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise. + Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet. + Le diable était caché dans le vent qui soufflait. + Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre, + J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre + A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?-- + Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla. + --Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire, + J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre, + J'avais peur.--Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.-- + Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal, + Elle dit:--A propos, notre voisine est morte. + C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe, + Dans la soirée, après que vous fûtes partis. + Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. + L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine; + L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine. + La pauvre bonne femme était dans le besoin. + + L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin + Son bonnet de forçat mouillé par la tempête: + --Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête, + Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. + Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait + De souper quelquefois. Comment allons-nous faire? + Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire + Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. + Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons? + C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. + Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. + Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez. + Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés, + Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. + C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte; + Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous, + Cela nous grimpera le soir sur les genoux. + Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres. + Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres + Cette petite fille et ce petit garçon, + Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. + Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche, + C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche? + D'ordinaire, tu cours plus vite que cela. + + --Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà! + + + + + LIII + + LE CRAPAUD + + + Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses? + Le couchant rayonnait dans les nuages roses; + C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident + Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent; + Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie, + Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie; + Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur. + (Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur? + Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules, + Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules + Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!) + Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils; + L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière; + Le soir se déployait ainsi qu'une bannière; + L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli; + Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli, + Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère, + Doux, regardait la grande auréole solaire. + Peut-être le maudit se sentait-il béni; + Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini; + Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche + L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche; + Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux, + Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux. + Un homme qui passait vit la hideuse bête, + Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête; + C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait; + Puis une femme, avec une fleur au corset, + Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle; + Et le prêtre était vieux, et la femme était belle. + Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel. + --J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel;-- + Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie, + Peut commencer ainsi le récit de sa vie. + On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux, + On a sa mère, on est des écoliers joyeux, + De petits hommes gais, respirant l'atmosphère + A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire + Sinon de torturer quelque être malheureux? + Le crapaud se traînait au fond du chemin creux. + C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent. + Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent + Et crièrent:--Tuons ce vilain animal, + Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal!-- + Et chacun d'eux, riant,--l'enfant rit quand il tue,-- + Se mit à le piquer d'une branche pointue, + Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant + Les blessures, ravis, applaudis du passant; + Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale + Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle, + Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait + Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid; + Il fuyait; il avait une patte arrachée; + Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée; + Et chaque coup faisait écumer ce proscrit + Qui, même quand le jour sur sa tête sourit, + Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave; + Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave! + Son front saignait; son œil pendait; dans le genêt + Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait; + On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre. + Oh! la sombre action, empirer la misère! + Ajouter de l'horreur à la difformité! + Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté, + Il respirait toujours; sans abri, sans asile, + Il rampait; on eût dit que la mort, difficile, + Le trouvait si hideux qu'elle le refusait; + Les enfants le voulaient saisir dans un lacet, + Mais il leur échappa, glissant le long des haies; + L'ornière était béante, il y traîna ses plaies + Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert, + Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert, + Lavant la cruauté de l'homme en cette boue; + Et les enfants, avec le printemps sur la joue, + Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis. + Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits + Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre, + Allons pour l'achever prendre une grosse pierre! + Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré, + Ils fixaient leurs regards, et le désespéré + Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles. + --Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles; + Quand nous visons un point de l'horizon humain, + Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.-- + Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase; + C'était de la fureur et c'était de l'extase; + Un des enfants revint, apportant un pavé, + Pesant, mais pour le mal aisément soulevé, + Et dit:--Nous allons voir comment cela va faire.-- + Or, en ce même instant, juste à ce point de terre, + Le hasard amenait un chariot très lourd + Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd; + Cet âne harassé, boiteux et lamentable, + Après un jour de marche approchait de l'étable; + Il roulait la charrette et portait un panier; + Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier; + Cette bête marchait, battue, exténuée; + Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée; + Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur + Cette stupidité qui peut-être est stupeur; + Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue + Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue + Était comme un lugubre et rauque arrachement; + Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant; + La route descendait et poussait la bourrique; + L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique, + Dans une profondeur où l'homme ne va pas. + + Les enfants, entendant cette roue et ce pas, + Se tournèrent bruyants et virent la charrette: + --Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête! + Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend + Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. + + Tous regardaient. + + Soudain, avançant dans l'ornière + Où le monstre attendait sa torture dernière, + L'âne vit le crapaud, et, triste,--hélas! penché + Sur un plus triste,--lourd, rompu, morne, écorché, + Il sembla le flairer avec sa tête basse; + Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce; + Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant + Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang, + Résistant à l'ânier qui lui criait: Avance! + Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence, + Avec sa lassitude acceptant le combat, + Tirant le chariot et soulevant le bât, + Hagard, il détourna la roue inexorable, + Laissant derrière lui vivre ce misérable; + Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin. + + Alors, lâchant la pierre échappée à sa main, + Un des enfants--celui qui conte cette histoire-- + Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire, + Entendit une voix qui lui disait: Sois bon! + + Bonté de l'idiot! diamant du charbon! + Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres! + Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres + Si les funèbres, groupe aveugle et châtié, + Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié. + O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre, + L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre, + Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant, + Le damné bon faisant rêver l'élu méchant! + L'animal avançant lorsque l'homme recule! + Dans la sérénité du pâle crépuscule, + La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur + De la mystérieuse et profonde douceur; + Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle + Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle; + Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las, + Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats, + Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange + Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange, + Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton, + Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon. + Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites? + Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites? + Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour! + Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour; + Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, + La bonté qui, du monde éclaire le visage, + La bonté, ce regard du matin ingénu, + La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu, + Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime, + Est le trait d'union ineffable et suprême + Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent, + Le grand ignorant, l'âne, à Dieu le grand savant. + + + + + LIV + + LA VISION DE DANTE + + + Dante m'est apparu. Voici ce qu'il m'a dit: + + + I + + Je dormais sous la pierre où l'homme refroidit. + Je sentais pénétrer, abattu comme l'arbre, + L'oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre. + Tout en dormant je crus entendre à mon côté + Une voix qui parlait dans cette obscurité, + Et qui disait des mots étranges et funèbres. + Je m'écriai: Qui donc est là dans les ténèbres? + Et j'ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants: + Combien ai-je dormi? La voix dit: Cinq cents ans; + Tu viens de t'éveiller pour finir ton poëme + Dans l'an cinquante-trois du siècle dix-neuvième. + + Et je me réveillai tout à fait; je n'avais + Plus rien autour de moi; la tombe aux durs chevets + S'était évanouie avec sa voûte sombre, + Et j'étais hors du temps, de la forme et du nombre; + Debout sans savoir où ni sans savoir sur quoi. + Enfin un peu de jour arriva jusqu'à moi, + Mes prunelles s'étant à l'ombre habituées; + Alors je distinguai deux portes de nuées, + L'une au fond, devant moi, l'autre en bas, au-dessous + D'un brouillard composé des éléments dissous, + Comme un puits qu'on verrait dans les eaux. La première, + Splendide, semblait faite avec de la lumière; + C'était un trou de feu dans un nuage d'or; + Quelqu'un, celui qui parle aux sibylles d'Endor, + Pour construire cet arc, splendide météore, + Avait pris et courbé les rayons de l'aurore; + Du moins je le pensai, non sans frémissement. + Cette porte, où luisaient l'astre et le diamant, + Brillait au plus profond de l'espace livide + Comme un point lumineux et posait sur le vide; + On voyait au-dessous le libre éther flotter, + Car nul mont n'eût osé s'offrir pour la porter, + Et, sous les saints piliers de cette arche vivante, + Le Sinaï lui-même eût croulé d'épouvante. + L'autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur + Noir comme une fumée, et ridé comme un mur + Vaguement aperçu dans des épaisseurs mornes, + Mêlant ses bords confus aux profondeurs sans bornes, + Espèce d'antre informe en ténèbres construit, + Cratère fait de bronze et couronnant la nuit. + Cette porte semblait la bouche des abîmes. + + Songeant à tous les maux qu'ici-bas nous subîmes, + Mon esprit, où la crainte accompagne l'espoir, + Du portail rayonnant allait au porche noir, + Et, me ressouvenant de ce qu'on fait sur terre, + J'entrevis que c'étaient les portes du mystère. + + Soudain tout s'éclipsa, brusquement obscurci. + + + II + + Et je sentis mes yeux se fermer, comme si, + Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières + Une main invisible avait lié des pierres. + J'étais comme est un prêtre au seuil du saint parvis, + Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis + L'ombre; l'ombre hideuse, ignorée, insondable, + De l'invisible Rien vision formidable, + Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond, + Où dans l'obscurité l'obscurité se fond; + Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe; + L'ombre sans un regard, l'ombre sans une lampe; + Le noir de l'inconnu, d'aucun vent agité; + L'ombre, voile effrayant du spectre éternité. + Qui n'a point vu cela n'a rien vu de terrible. + C'est l'espace béant, l'étendue impossible, + Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu + Qui fuit dans tous les sens devant l'œil éperdu, + La cécité glacée et plus qu'un marbre lourde, + Une tranquillité muette, aveugle et sourde, + L'horrible intérieur d'un sépulcre infini. + Cependant un reflet sur mon cercueil jauni + Me fit tressaillir, mais tout restait immobile; + Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille, + Un flamboiement profond, fixe, silencieux, + Pareil à la clarté que ferait à nos yeux + Derrière un rideau noir une torche allumée. + Et nul bruit ne sortait de l'ombre inanimée; + Car, sachez-le, vivants, hors du clair firmament, + L'affreuse immensité se tait lugubrement. + Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme, + Regarder comme un œil et penser comme une âme; + Ce n'était cependant qu'un voile, et l'on sentait + Derrière la lueur quelqu'un qui méditait. + + + III + + Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles + Entrait de plus en plus dans mes vagues prunelles; + Je compris où j'étais et j'eus un tremblement; + Car soudain j'aperçus, dans ce rayonnement + Semblable aux visions que voyaient les prophètes, + Les sept anges pensifs qui tiennent sept trompettes; + La clarté se mêlait à leurs cheveux vermeils, + Ils étaient là, debout, les yeux baissés, pareils + Aux sept géants qui sont sur le palais Farnèse, + Et, comme lorsqu'on est devant une fournaise, + Ils étaient noirs, ayant derrière eux la clarté. + L'abîme obscur, hagard, funèbre, illimité, + Semblait plein de terreur devant cette lumière. + J'essayai de prier, mais en vain; la prière + Rentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit + Et rentre au nid, tremblant, parce qu'il fait trop nuit; + Et je restai glacé devant la clarté blême + Comme si j'eusse été quelque abîme moi-même. + Et je me dis: Voici qu'on va juger quelqu'un. + Cette ombre, des forfaits c'est le gouffre commun; + Ce feu, c'est la clarté de la face du juge. + Et j'eus peur. + + + IV + + O sentence! ô peine sans refuge! + Tomber dans le silence et la brume à jamais! + D'abord quelque clarté des lumineux sommets + Vous laisse distinguer vos mains désespérées. + On tombe, on voit passer des formes effarées, + Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur, + Des visages hideux qu'éclaire une lueur. + Puis on ne voit plus rien. Tout s'efface et recule, + La nuit morne succède au sombre crépuscule. + On tombe. On n'est pas seul dans ces limbes d'en bas; + On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas; + On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes; + On se sent devenir les larves que nous sommes; + On entrevoit l'horreur des lieux inaperçus, + Et l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus. + Puis tout est vide! On est le grain que le vent sème. + On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même; + On sent les profondeurs qui s'emparent de vous; + Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux; + On lève au ciel les yeux et l'on voit l'ombre horrible; + On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible; + Des souffles par moments passent dans cette nuit. + Puis on ne sent plus rien.--Pas un vent, pas un bruit, + Pas un souffle; la mort, la nuit; nulle rencontre; + Rien, pas même une chute affreuse ne se montre. + Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours, + Et l'on pense toujours, et l'on tombe toujours! + Et le froid du néant lentement vous pénètre! + Vivants! tomber, tomber, et tomber, sans connaître + Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont! + Une chute sans fin dans une nuit sans fond, + Voilà l'enfer. + + + V + + Pendant que je songeais, l'espace + Vibra comme un vitrail quand un chariot passe, + Et je vis apparaître un ange surprenant. + C'était un être ailé, sévère et rayonnant. + Comme Jésus du front passait les douze apôtres, + Ce bel archange était plus grand que tous les autres, + Il avait la hauteur de deux stades romains; + Il tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains; + Il portait sur sa tête ingénue et superbe + Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe: + --JUSTICE.--On le pouvait lire distinctement, + Chaque lettre du mot était un diamant. + + Justice! O mot profond que les gouffres vénèrent! + + Quand l'archange parut, les trompettes sonnèrent. + + Et l'archange cria:--Trépassés! trépassés! + Levez-vous, accourez, venez, comparaissez! + Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes. + O victimes! sortez des nuits, sortez des tombes, + Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois! + Venez du fond des mers, venez du fond des bois, + Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure! + Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure + Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents, + Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants. + + Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent. + + + VI + + Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent + Éclata tout à coup dans le gouffre muet, + Et je vis quelque chose en bas qui remuait. + C'était comme un point noir, puis comme une fumée, + Puis comme la poussière où s'avance une armée, + Puis comme une île d'ombre au sein des nuits flottant, + Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant, + Triste, livide, énorme, ayant un air de rage, + Venait et grandissait, poussé d'un vent d'orage. + Ce bloc était confus comme un brouillard du soir. + Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir. + + C'était une nuée et c'était une foule. + Cela voguait, courait, roulait comme une houle; + Et puis cela faisait un bruit mystérieux. + Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux. + Je leur criai:--Quels sont les noms dont on vous nomme? + O spectres, comme vous j'étais jadis un homme, + Vous êtes maintenant des spectres comme moi.-- + Ils n'entendirent point et passèrent. L'effroi + Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres. + Les uns étaient assis sur d'informes décombres; + D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât, + Terribles, agitaient des vestes de forçat; + D'autres étaient au joug liés comme des bêtes; + D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de têtes; + Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet; + Des enfants morts tenaient encore leur jouet, + Et leur crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervelles; + D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles; + D'autres avaient au cou la corde du gibet; + D'autres traînaient des fers; un autre se courbait, + L'affreux plafond trop bas d'un cachot solitaire + Ayant ployé sa tête à jamais vers la terre; + Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux, + Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os; + D'autres touchaient leurs yeux crevés par les mitrailles; + D'autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles; + Innombrables, meurtris, pâles, échevelés, + Tous, dans la nuit farouche affreusement mêlés, + Dressaient leur front, et ceux qui n'avaient pas de têtes + Élevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes + Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés, + On voyait un monceau de fantômes voilés, + Muets et noirs; c'étaient les veuves et les mères. + La rumeur qui sortait de ces ombres amères + Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font; + Et, devant la clarté qui flamboyait au fond, + Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s'arrêtèrent, + Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent + La terre de leur bouche, et crièrent: Seigneur! + + A ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur + L'abîme qui n'a plus, sous la verge inflexible, + Le droit de prononcer ce nom inaccessible + Poussa dans la nuit triste un long gémissement. + + + VII + + Ils reprirent: Seigneur! Ce fut un noir moment. + Les cris d'enfant surtout venaient à mon oreille; + Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille, + La voix des innocents sur toute autre prévaut, + C'est le cri des enfants qui monte le plus haut, + Et le vagissement fait le bruit du tonnerre. + + --«Seigneur! Seigneur! Seigneur! Justice pour la terre! + «Nous sommes les martyrs, nous sommes l'équité, + «La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté; + «Chassés par les brigands que là-haut on encense, + «Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence, + «Que Satan forgeron frappe à coups de marteau. + «Nous sommes ceux qu'on a liés au vil poteau, + «Ceux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée; + «Nous sommes le sang tiède et la tête coupée; + «Nous sommes ceux qu'on jette aux chiens, ceux que la dent + «Déchire, ceux qu'on brise et qu'on foule, pendant + «Que les vices lascifs et les crimes énormes + «Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes. + «Nous crions vers vous, père! O Dieu bon, punissez! + «Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés, + «Car vous êtes patrie à celui qu'on exile, + «Car vous êtes le port, la demeure et l'asile; + «Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu. + «Là-haut le meurtre seul est libre; c'est un jeu + «D'égorger les vivants; le droit n'a plus de base, + «Et le bien et le mal, comme l'eau dans un vase, + «Sont mêlés, et le monde est en proie à la mort. + «Au sud on tue, on pend, on extermine; au nord + «On élargit le bagne, on élargit les fosses; + «On coupe à coups de knout le ventre aux femmes grosses; + «Le glaive a reparu, hideux, comme jadis. + «Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits + «Écraser du talon le sein des vierges mortes; + «Des vieillards aux fronts blancs massacrés sur leurs portes + «Imprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés; + «Et les petits enfants, du haut des toits jetés, + «Étaient reçus en bas sur les pointes des piques. + «Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques, + «Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons + «Sont pleins de nos douleurs! Seigneur, nous en sortons. + «Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie. + «Le genre humain saignant est traîné sur la claie. + «Nous venons de l'exil, nous venons du tombeau, + «Et nous vous rapportons l'âme, notre flambeau! + «O Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge!» + + --Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux? dit l'ange. + + Et d'une seule voix ils dirent:--Les soldats. + + + VIII + + Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les védas, + N'ont rien vu de pareil à ce que je raconte. + + Comme après un nuage un autre brouillard monte, + Je vis alors monter de l'abîme obscurci + Un autre amas informe, et l'ange dit: Ici! + + Et ce groupe arriva, confus comme une ville, + Devant la clarté sombre et toujours immobile. + C'étaient des millions d'hommes bardés de fer, + Comme Bordeaux en vit du temps de Gaïfer, + Cavaliers, fantassins, multitudes fatales, + Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales, + A l'œil stupide, ayant des chiffres sur le front. + Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l'œil rond, + D'autres au léopard hurlant dans sa tanière. + Ils étaient tous vêtus de la même manière; + Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons; + Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons; + Leurs armes m'étonnaient et m'étaient inconnues. + Ils surgissaient en foule et par mille avenues. + C'étaient des légions et puis des légions, + Flot d'hommes inondant ces mornes régions, + Chaos, têtes sans nombre au loin diminuées; + Les croupes des chevaux se mêlaient aux nuées; + Ils traînaient après eux des chariots d'airain + Avec le roulement d'un foudre souterrain. + Un grand vautour doré les guidait comme un phare. + Tant qu'ils étaient au fond de l'ombre, la fanfare, + Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons, + Chantait claire et joyeuse au front des escadrons, + Trompettes et tambours sonnaient, et des centaures + Frappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores; + Mais, dès qu'ils arrivaient devant le flamboiement, + Les clairons effarés se taisaient brusquement, + Tout ce bruit s'éteignait. Reculant en désordre, + Leurs chevaux se cabraient et cherchaient à les mordre, + Et la lance et l'épée échappaient à leur poing. + En voyant la lueur qu'ils ne comprenaient point, + Ils s'arrêtaient, courbant leurs faces étonnées; + Ils avaient ce front bas des bêtes enchaînées + Quand, le loup étant pris au piége et garrotté, + L'air terrible fait place à l'air épouvanté. + + O spectacle de voir la force au pied de l'être! + De voir s'évanouir le gendarme et le reître, + Hommes, glaives, chevaux, clairons, férocité, + Tout le sombre ouragan, devant cette clarté! + + + IX + + L'ange dit:--Qu'êtes-vous? + + --Nous sommes les armées. + + Alors, pâles, debout, les ombres ranimées + Crièrent, écartant les linceuls de leurs seins: + + --Malheur! malheur! malheur à tous ces assassins! + + Et l'ange dit, levant les bras pour les confondre: + + --Vous avez entendu. Qu'avez-vous à répondre? + + Et les morts répétaient:--Malheur aux assassins! + + --Répondez, cria l'ange. + + Alors ces lourds essaims, + Ces soldats plus nombreux que les épis des plaines, + Dirent: + + --Ce n'est pas nous, ce sont nos capitaines. + Nous dûmes obéir à leur ordre inhumain; + Nous n'étions que le glaive, eux, ils étaient la main. + C'est sur eux, non sur nous, que le crime retombe.-- + + L'ange, vers la lueur calme comme une tombe, + Leva, grave et pensif, son œil fixe aux cils blonds, + Puis, se tournant, il fit un signe aux aquilons. + + Les vents ayant soufflé, ces hommes disparurent. + + + X + + Puis au fond de la nuit les aquilons coururent + Et revinrent, poussant une nuée encor. + Et ce nuage était plein de fantômes d'or. + + Il s'ouvrit devant l'ange avec un sourd tonnerre. + + Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre, + L'épée au flanc, la plume au front, l'air irrité, + Debout sur la nuée avec autorité, + Des flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs bouches; + Triomphants, quelques-uns très vieux, et plus farouches + Que les durs Teutatès et les noirs Irmensuls. + Ils tenaient des bâtons comme font les consuls. + + Et l'ange leur cria:--C'est vous les capitaines? + + --C'est nous. Que nous veux-tu? + + --Silence aux voix hautaines! + Regardez cet oiseau qui dort, et taisez-vous! + Dit l'ange; et, dérangeant sa robe avec courroux, + Il leur montra la foudre en son sein endormie. + + Il reprit:--Vous avez ainsi qu'une ennemie + Traité la race humaine; où vous avez passé + Tout est mort, l'herbe a crû; vous avez écrasé + Les femmes, les enfants, les vieillards aux fronts chauves, + Et lâché vos soldats comme des bêtes fauves; + Vous avez relevé le glaive et l'échafaud, + Brisé la loi d'en bas, bravé la loi d'en haut; + Vous êtes devant Dieu; qu'avez-vous à répondre? + + Comme devant la braise on voit la cire fondre, + Ces noirs victorieux tombèrent à genoux, + Et, criant et pleurant, dirent: + + --Ce n'est pas nous! + Ce n'est pas nous, Seigneur! Seigneur, ce sont les juges. + Après les châtiments, les fléaux, les déluges, + Les hommes ont assis sur des siéges sacrés + D'autres hommes savants, austères, vénérés, + Pour être au milieu d'eux comme la loi vivante. + Seigneur, quand nous frappions, tous ces juges qu'on vante + Disaient:--Vous faites bien. Tuez. Versez le sang. + Ceci, c'est le coupable.--Or c'était l'innocent. + Nous ne le savions pas. Nous, troupe au mal poussée, + Nous n'étions que le bras, ils étaient la pensée; + Nous n'étions que la force, eux, ils étaient l'esprit. + Nos meurtres sont leur crime! + + Et l'archange reprit: + + --Allez!-- + + Tout s'effaça comme un flocon d'écume. + + + XI + + L'ange leva le doigt, et je vis, dans la brume, + Monter et croître au fond des brouillards épaissis + Une espèce de cirque, et là, muets, assis, + Un tas d'hommes vêtus d'hermine et de simarres, + Et je vis à leurs pieds du sang en larges mares, + Des billots, des gibets, des fers, des piloris. + Ces hommes regardaient l'ange d'un air surpris; + Comme, en lettres de feu, rayonnait sur sa face + Son nom, Justice, entre eux ils disaient à voix basse: + --Que veut dire ce mot qu'il porte sur son front? + + L'ange cria: + + --Malheur à ceux qui mentiront! + Vos noms? parlez!-- + + Et tous semblaient vouloir se taire. + + --Vous êtes, dit l'esprit, les juges de la terre. + De vous tous qui teniez le livre de la loi + Pas un ne me connaît, mais je vous connais, moi. + Écoutez. Vous avez trahi le droit auguste, + Absous les scélérats, condamné l'homme juste, + Et lié l'innocence aux pieds du crime heureux. + Quand le massacre, ouvrant ses ongles ténébreux, + Planait sur la cité qui lutte et qui s'effraie, + Vous avez comme un aigle adoré cette orfraie; + Quand les soldats noyaient dans le meurtre les lois, + A leurs cris furieux vous mêliez votre voix, + Vous mettiez votre bouche à leurs clairons de cuivre; + C'est vous qui, de la loi tenant toujours le livre, + Des martyrs aux brigands partagiez les habits; + C'est vous qui livriez aux tigres les brebis; + C'est vous qui des héros traîniez les agonies + Du carcan au gibet, du bagne aux gémonies, + Juges; et le bourreau d'épouvante vêtu, + Voyant qu'on lui disait d'égorger la vertu, + Pensait dans son esprit: Ces hommes-là se trompent. + Vous vous êtes assis aux festins qui corrompent, + Vous avez applaudi le mal, ri du remords, + Et vous avez craché sur la face des morts. + O juges, ce sont là des choses exécrables. + Qu'avez-vous à répondre? + + Alors ces misérables, + Tombant hors de leur siége et se prosternant tous, + Tremblant et gémissant, dirent: + + --Ce n'est pas nous. + + --Mais qui donc est coupable alors? + + --Ce sont les princes. + La terre est par les rois divisée en provinces. + Nous renvoyons aux rois toutes nos actions. + Les princes commandaient; nous leur obéissions, + Seigneur, car de tout temps les prêtres et les mages + Nous ont dit que les rois, ô Dieu, sont vos images. + + L'ange dit:--Amenez les images de Dieu. + + Des êtres monstrueux parurent. + + + XII + + Du milieu + De l'abîme on les vit surgir dans l'ombre impure. + L'un ressemblait au meurtre et l'autre à la luxure, + L'autre à la fraude, l'autre à l'orgueil, celui-ci + Au mensonge, et d'horreur je demeurai saisi, + Car ils avaient du mal toutes les ressemblances. + A travers cette nuit, les brouillards, les silences, + Dans ce gouffre sans fond de toutes parts béant, + Dans ces immensités qu'emplissait le néant, + Ils se dressaient, le sceptre appuyé sur l'épaule; + Les uns, Molochs blanchis par les neiges du pôle, + D'autres ayant au front un reflet du midi, + Tous habillés de pourpre et d'or, l'œil engourdi, + L'air superbe, l'épée au flanc, couronne en tête, + Globe en main; chacun d'eux était seul sur le faîte + D'un trône, comme un roi d'Édom ou d'Issachar, + Et chaque trône était porté sur un grand char. + Devant chaque fantôme, en la brume glacée, + Ayant le vague aspect d'une croix renversée + Venait un glaive nu, ferme et droit dans le vent, + Qu'aucun bras ne tenait et qui semblait vivant. + Les vapeurs au-dessous flottaient basses et lentes. + Les chars étaient traînés par des bêtes volantes, + Monstres inconnus même au gouffre sans clarté; + Attelages impurs! L'un était emporté + Par des tigres ailés au pied large, aux yeux mornes, + L'autre par des griffons, l'autre par des licornes, + L'autre par des vautours à deux têtes, ayant + Des diadèmes d'or sur leur front flamboyant. + Tous ces monstres poussaient des cris, battaient de l'aile, + Tantôt mêlés, tantôt en ligne parallèle. + Les trônes approchaient sous ces lugubres cieux; + On entendait gémir autour des noirs essieux + La clameur de tous ceux qu'avaient broyés leurs roues; + Ils venaient, ils fendaient l'ombre comme des proues; + Sous un souffle invisible ils semblaient se mouvoir; + Rien n'était plus étrange et plus farouche à voir + Que ces chars effrayants tourbillonnant dans l'ombre. + Dans le gouffre tranquille où l'humanité sombre, + Ces trônes de la terre apparaissaient hideux. + + Le dernier qui venait, horrible au milieu d'eux, + Était à chaque marche encombré de squelettes + Et de cadavres froids aux bouches violettes, + Et le plancher rougi fumait, de sang baigné; + Le char qui le portait dans l'ombre était traîné + Par un hibou tenant dans sa griffe une hache. + Un être aux yeux de loup, homme par la moustache, + Au sommet de ce char s'agitait étonné, + Et se courbait furtif, livide et couronné. + Pas un de ces césars à l'allure guerrière + Ne regardait cet homme. A l'écart, et derrière, + Vêtu d'un noir manteau qui semblait un linceul, + Espèce de lépreux du trône, il venait seul; + Il posait les deux mains sur sa face morose + Comme pour empêcher qu'on y vît quelque chose; + Quand parfois il ôtait ses mains en se baissant, + En lettres qui semblaient faites avec du sang + On lisait sur son front ces trois mots: Je le jure. + + Quoiqu'ils fussent encore au fond de l'ombre obscure, + Hommes hideux, de traits et d'âge différents, + Je les distinguais tous, car ils étaient très grands. + Je crus voir les titans de l'antique nature. + Mais ces géants brumeux décroissaient à mesure + Qu'ils s'éloignaient du point dont ils étaient partis, + Et, plus ils approchaient, plus ils étaient petits. + Ils rentraient par degrés dans la stature humaine; + La clarté les fondait ainsi qu'une ombre vaine; + Eux que j'avais crus hauts plus que les Apennins, + Quand ils furent tout près de moi, c'étaient des nains. + Et l'ange, se dressant dans la brume indécise, + Etait penché sur eux comme la tour de Pise. + + + XIII + + Et les glaives s'étaient éclipsés. + + L'ange dit: + + --Qu'êtes-vous? + + Et le groupe à ses pieds répondit: + + --Rois, et maîtres de tout, du droit de nos ancêtres. + + --Rois! vous êtes les rois, vous n'êtes pas les maîtres, + Dit l'ange. Allons, venez, c'est l'heure, arrivez tous. + Vous voilà donc enfin, princes! D'où sortez-vous? + O princes, vous sortez, et je vais vous le dire, + Des forfaits, des fureurs, du meurtre et du délire, + Des deuils, des faux serments dont l'homme est éperdu + Et du sang innocent à grands flots répandu. + Vous sortez des palais qu'habite la démence, + Des fortins, des charniers, et de la plainte immense + Du monde entier criant vers le haut firmament! + Rois! l'homme n'est pas fait pour votre amusement. + Rois! la terre est un temple et non pas une étable. + Le tyran, dans l'orgie, accoudé sur la table, + Commande au crime, et Dieu commande au châtiment. + Princes, avant que Dieu regarde froidement + Tout le sang qui ruisselle autour de vos armures, + Les astres tomberont comme des figues mûres + Qui tombent d'un figuier secoué par le vent. + O rois qui massacrez sous l'œil du Dieu vivant, + La voix du genre humain contre vos fronts s'élève. + Plus nombreux que les flots gémissant sur la grève, + Les morts auprès de Dieu, rois, vous ont précédés. + Otez votre couronne, accusés, répondez. + Tous ces crimes abjects, mêlés au vice immonde, + Les avez-vous commis? + + Et ces maîtres du monde + Tremblèrent comme l'arbre au vol des ouragans, + Et l'ange regardait pâlir ces arrogants; + Et chacun d'eux, pareil au renard qui s'échappe, + Criait: + + --Ce n'est pas nous! + + --Et qui donc? + + --C'est le pape. + Seigneur, vous aviez mis parmi nous ce docteur. + Il était le semeur, il était le pasteur, + Il enseignait d'en haut comme votre vicaire. + Nos trônes faisaient cercle autour de cette chaire. + Nous écoutions son verbe ainsi que votre voix. + Il nous disait: «Je suis celui qui parle aux rois; + «Quiconque me résiste et me brave est impie. + «Ce qu'ici-bas j'écris, là-haut Dieu le copie. + «L'église, mon épouse, éclose au mont Thabor, + «A fait de la doctrine une cage aux fils d'or, + «Et comme des oiseaux j'y tiens toutes les âmes. + «Seul je suis le mystère et seul j'ai les dictames. + «Rois, obéissez-moi selon qu'il est écrit. + «Quand vous me regardez, vous voyez Jésus-Christ. + «Je fais et je défais la loi quand je la touche, + «Et l'explication de tout est dans ma bouche; + «Je suis l'homme-justice et l'homme-vérité.» + Or, quand nous abattions droit, peuple, liberté, + Quand nous eûmes tué le tribun et l'apôtre, + Nous étions d'un côté, les morts étaient de l'autre, + Nous lui dîmes:--Quels sont les bons et les pervers? + Et cet homme leva la main, et l'univers + Vit descendre, Seigneur, de cette main suprême + Sur nous l'apothéose et sur eux l'anathème; + Quand nous exterminions l'aïeul aux pas tremblants, + Ce vieillard nous criait: Malheur aux cheveux blancs! + Quand nous percions l'enfant au ventre de sa mère, + Il nous criait, debout au fond du sanctuaire, + Devant la mère froide et devant l'enfant mort: + L'enfant était coupable et la mère avait tort! + Il faisait, pour punir quiconque pense et rêve, + Jaillir des crucifix sous les éclairs du glaive! + Sa main, plus que nos bras, multipliait les coups. + Répondez, Pazzoli, Simoncelli, vous tous! + Cet homme interrompait la messe à l'offertoire, + Ce prêtre rejetait la gorgée au ciboire, + Seigneur, pour faire signe au bourreau de frapper, + Et lui montrer du doigt les têtes à couper. + Sa ceinture servait de corde à nos potences. + Il liait de ses mains l'agneau sous nos sentences; + Et quand on nous criait: Grâce! il nous criait: Feu! + C'est à lui que le mal revient. Voilà, grand Dieu, + Ce qu'il a fait; voilà ce qu'il nous a fait faire. + Cet homme était le pôle et l'axe de la sphère; + Il est le responsable et nous le dénonçons! + Seigneur, nous n'avons fait que suivre ses leçons, + Seigneur, nous n'avons fait que suivre son exemple. + Nos forfaits sous ses pieds sont nés dans votre temple; + Il nous a mis l'enfer dans l'âme au lieu du ciel, + Lui seul porte le poids du crime universel! + + Et l'archange cria: + + --Faites venir cet homme! + + Alors les sept clairons dirent: + + --Pape de Rome! + Mastaï! Mastaï! nous t'appelons sept fois. + Viens rapporter à Dieu les peuples et les rois, + Car l'Éternel t'attend, assis sur les nuées. + + Toutes les profondeurs frémirent, remuées. + + Un vieillard blanc et pâle apparut dans la nuit. + + + XIV + + Debout, morne, il tremblait comme un homme qui fuit, + Et des mains le tenaient au collet dans la brume. + Vêtu de lin plus blanc qu'un encensoir qui fume, + Il avait, spectre blême aux idoles pareil, + Les baisers de la foule empreints sur son orteil, + Dans sa droite un bâton comme l'antique archonte, + Sur son front la tiare, et dans ses yeux la honte. + De son cou descendait un long manteau doré, + Et dans son poignet gauche il tenait, effaré, + Comme un voleur surpris par celui qu'il dérobe, + Des clefs qu'il essayait de cacher sous sa robe. + Il était effrayant à force de terreur. + + Quand surgit ce vieillard, on vit dans la lueur + L'ombre et le mouvement de quelqu'un qui se penche. + A l'apparition de cette robe blanche, + Au plus noir de l'abîme un tonnerre gronda. + L'archange, tout à coup terrible, regarda, + De cet œil flamboyant que vit luire Sodome, + L'ombre profonde, et dit: + + --Connaissez-vous cet homme? + + Alors, de tous les points de ces immensités, + Tous,--car je m'aperçus que tous étaient restés,-- + Des flancs de la nuée et du bord des abîmes, + De toutes parts, en haut, en bas, tyrans, victimes, + Mères, enfants, vieillards, les juges, les jugés, + Les égorgeurs mêlés avec les égorgés, + Les grands et les petits, les obscurs, les célèbres, + Tous ceux que j'avais vus passer dans les ténèbres, + Avançant leur front triste, ouvrant leur œil terni, + Fourmillement affreux qui peuplait l'infini, + Tous ces spectres vivant, parlant, riant naguère, + Martyrs, bourreaux, et gens du peuple et gens de guerre, + Regardant l'homme blanc d'épouvante ébloui, + Élevèrent la main et crièrent: C'est lui. + + Et pendant qu'ils criaient, sa robe devint rouge. + + Au fond du gouffre où rien ne tressaille et ne bouge + Un écho répéta:--C'est lui!--Les sombres rois + Dirent:--C'est lui! c'est lui! c'est lui! voilà sa croix! + Les clefs du paradis sont dans ses mains fatales.-- + Et l'homme-loup, debout sur les cadavres pâles + Dont le sang tiède encor tombait dans l'infini, + Cria d'une voix rauque et sourde:--Il m'a béni! + + Et la lueur soudain grandit, funèbre et pure, + Et devint formidable ainsi qu'une figure. + Il semblait que ce fût le jour qui se levait. + + + XV + + L'ange, pareil au lys que la candeur revêt, + Dit au vieillard: + + --Écoute et vois. Le juge est proche. + Tu sais pourquoi tu viens et ce qu'on te reproche, + Réponds.-- + + Lui se tourna vers l'ange en frissonnant, + Et je vis le spectacle horrible et surprenant + D'un homme qui vieillit pendant qu'on le regarde. + L'agonie éteignit sa prunelle hagarde, + Sa bouche bégaya, son jarret se rompit, + Ses cheveux blanchissaient sur son front décrépit, + Ses tempes se ridaient comme si les années + S'étaient subitement sur sa face acharnées, + Ses yeux pleuraient, ses dents claquaient comme au gibet + Les genoux d'un squelette, et sa peau se plombait, + Et, stupide, il baissait, à chaque instant plus pâle, + Sa tête qu'écrasait la tiare papale. + + L'ange dit: + + --Comprends-tu, vieillard, ce que tu vois? + + Il frappa sa poitrine et demeura sans voix. + Et je vis, ô terreur! qu'il vieillissait encore. + Farouche, il regardait cette lugubre aurore + Et la robe de sang dont il était vêtu. + + L'ange reprit: + + --Voyons, défends-toi, parle; as-tu, + Pour lui jeter ta faute et pour qu'il en réponde, + Au-dessus de ta tête un être dans ce monde? + + Et l'homme répondit: + + --Je n'ai que vous, mon Dieu! + + Alors je crus voir luire un rayon du ciel bleu, + Des sept anges rêveurs les clairons se baissèrent, + Le gouffre, que les nuits insondables enserrent, + Frémit comme frémit l'oiseau pris au lacet, + Et l'espace entendit une voix qui disait: + + + XVI + + «Les vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent; + «La vertu, la raison et la sagesse meurent; + «Le crime est couronné. + «L'homme récolte ici ce que là-bas il sème. + «Mastaï, Mastaï, Pie appelé neuvième, + «Approche, infortuné! + + «Nul ne s'évade. Ici les choses sont connues, + «Les os sont transparents et les âmes sont nues; + «Ici tout est clartés; + «L'ombre de l'homme prend la forme de sa vie, + «La justice affamée ici n'est assouvie + «Que de réalités. + + «Quand les princes foulaient aux pieds les multitudes, + «Transformaient des pays vivants en solitudes, + «Dressaient les échafauds, + «Et marchaient sur le peuple, affreux, vainqueurs, superbes, + «Comme le moissonneur à grands pas dans les herbes + «Marche avec une faulx; + + «Tandis que l'orphelin pleurait avec la veuve, + «Et que l'humanité gémissait comme un fleuve, + «Et qu'eux étaient joyeux, + «Et qu'ils pillaient le peuple avec leurs économes, + «Tandis que tous ces rois versaient le sang des hommes + «Comme moi l'eau des cieux; + + «Tandis que des couteaux ils aiguisaient les pointes + «Toi, tu les bénissais; tu tombais les mains jointes + «A genoux sous un dais, + «Et tu me rendais grâce à moi, souverain maître, + «Ne t'imaginant pas que j'existais, ô prêtre, + «Et que je t'entendais! + + «Me voici. Vois ma face; et sache que j'existe. + «O malheureux, regarde en toi-même et sois triste. + «Une main t'a saisi; + «Comme une vision rappelle-toi le monde; + «Ceci c'est ma clarté; le reste est nuit profonde; + «C'est moi qui suis ici! + + «Sache que c'était moi qui t'avais mis au faîte. + «Le jour où, proclamé roi, pontife et prophète, + «Joyeux, tu te courbas, + «Tandis qu'on t'enivrait d'un hymne de victoire, + «Et que tout l'univers te chantait dans ta gloire, + «Je t'ai parlé tout bas; + + «Je t'ai dit:--Mastaï, je te charge des hommes. + «Voici la clef du coffre et le compte des sommes + «Qu'il faudra rendre un jour. + «Sois le gardien sublime et le grand solitaire. + «C'est toi qui veilleras au centre de la terre + «Sur le haut de ma tour. + + «Je t'ai dit:--Mastaï, travaille en ma présence, + «Remets de la vertu dans l'âme où l'innocence + «Lentement se détruit; + «C'est toi qui verseras de l'huile dans ma lampe, + «Pour qu'en l'esprit de l'homme où le mal parfois rampe + «Il ne soit jamais nuit. + + «Je t'ai dit:--Mastaï, chasse Satan, s'il entre. + «Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre, + «Guettant l'homme éprouvé, + «Te trouveront debout sur leur route, ô pontife, + «Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe + «Devant ton doigt levé. + + «Or, le monde t'a vu, toi le saint, toi l'auguste, + «Dire au crime: courage! et la porte du juste + «A tremblé sur ses gonds. + «Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre; + «Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre, + «La tête des dragons. + + «Devant le créateur, devant les créatures, + «Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures, + «Sur le vol effronté, + «Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge, + «Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge + «Mon sceau de vérité. + + «Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres! + «O rois, ses attentats amnistiaient les vôtres; + «Si bien, pape romain, + «Qu'aujourd'hui, dans le trouble et dans l'inquiétude, + «Pas un abri lointain, pas une certitude + «Ne reste au genre humain! + + «Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes, + «La vérité brillait au fond des sombres voûtes + «Où l'œil de l'homme atteint, + «Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre, + «Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre; + «Prêtre, tu l'as éteint! + + «J'avais entre tes mains déposé la justice, + «De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse + «Comme au temps de Japhet, + «Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine, + «Je t'avais confié la conscience humaine. + «Réponds, qu'en as-tu fait?» + + + XVII + + L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière + Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière + Comme s'il eût été poussé par la clarté. + Je sentis tressaillir l'obscure éternité. + + Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente + Une face apparut et me cria: Mon Dante, + Prends ce pape qui fit le mal et non le bien, + Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien. + + + + + LV + + LES GRANDES LOIS + + + Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve, + Je marche, je revois le but sacré. J'éprouve + Le vertige divin, joyeux, épouvanté, + Des doutes convergeant tous vers la vérité; + Pourtant je hais le dogme, un dogme c'est un cloître. + Je sens le sombre amour des précipices croître + Dans mon sauvage cœur, saignant, blessé, banni, + Calme, et de plus en plus épars dans l'infini. + Si j'abaisse les yeux, si je regarde l'ombre, + Je sens en moi, devant les supplices sans nombre, + Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas + Une indignation qui ne m'endurcit pas, + Car s'indigner de tout, c'est tout aimer en somme, + Et tout le genre humain est l'abîme de l'homme. + + Le philosophe plane et rêve sur ces flots + De douleurs, de tourments, d'angoisses, de sanglots, + Où partout quelque esquif lutte, chavire et sombre; + Ainsi qu'une hirondelle au-dessus d'une eau sombre, + Dans ce monde qui semble au hasard châtié, + L'âme tournoie autour d'un gouffre, la pitié. + + * + + Que croire?--La pitié me prend, m'emplit, m'enivre, + Me donne le dégoût formidable de vivre, + Me porte à des excès étranges, secourir + Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir, + Être indulgent, pensif, tendre, clément, stupide; + Si bien que par moments la foule me lapide. + C'est bien fait, certe.--Amis, je rentre en tout cela, + J'étais absent, j'arrive, et je dis: me voilà! + + Prendre garde à ce peuple obscur sur qui l'on marche, + Aimer mieux me jeter aux flots qu'entrer dans l'arche, + N'avoir jamais le mal des autres pour souhait, + Plaindre la haine, même en celui qui nous hait, + Je reviens à mon œuvre. Et j'offre à cette bouche + Qui s'ouvre obscurément dans toute âme farouche, + Aux noirs désespérés errant sans feu ni lieu, + Un peu de vie à boire, et ce verre d'eau, Dieu. + + + + + Écoute;--nous vivrons, nous saignerons, nous sommes + Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes; + Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu, + Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu, + Et nous gravirons l'une après l'autre ces cimes; + Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes, + Nous dresserons nos fronts; mais, en haut, nos genoux + Ploieront; les passions viendront rugir en nous, + Et nous leur servirons d'antres et de repaires; + Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères, + Nous verrons le cercueil germer dans le berceau; + Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau; + Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes, + Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes, + Car, pour l'homme ici-bas marqué d'un divin sceau, + Vivre, pleurer, souffrir, c'est devenir oiseau, + Et toutes les douleurs sont les plumes de l'aile; + Nous suivrons la puissance, au néant parallèle, + Ou, plus sages, l'amour qui fuit au fond des bois; + Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois; + Nous nous emplirons d'ombre ou d'azur la prunelle... + + Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle! + + + + + IRE, NON AMBIRE + + + Sachons mener à bout, sans égoïsme vain, + Notre travail humain sous le travail divin; + Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre; + L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre, + Donc servons pour servir, avec simplicité. + Sans avoir pris de grade à l'université + Et sans être nommé recteur par le ministre, + Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre. + Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous, + Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous. + Je crois; cela vaut-il qu'on m'adore? Je pense; + Cela mérite-t-il aucune récompense? + Je vois; mais c'est déjà posséder tout que voir! + Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir; + Souffrons, aimons; soyons l'apôtre, soyons l'ange; + Et ne demandons rien, pas même une louange. + La nature adoucit l'homme par ses rayons; + Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons, + Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle, + Et ne tend pas la main quand on dit: qu'elle est belle! + Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit; + Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit; + La lavande embaumée où l'abeille se pose + Ne lui vend pas le miel; quand il produit la rose, + Le rosier fait gratis cette action d'éclat; + L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât + Et que quelque Lindor chantât une romance, + Pour venir de sa flamme éblouir l'ombre immense? + + + + + Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde. + + --Les deux bêtes les plus gracieuses du monde, + Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi? + Explique-moi cela, Jeanne.--Non sans effroi + Devant l'énormité de l'ombre et du mystère, + Jeanne se mit à rire.--Eh bien?--Petit grand-père, + Je ne sais pas. Jouons.--Et Jeanne repartit: + --Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit. + --Eh bien?--Et Jeanne alors, en se grattant la tête, + Reprit:--Si la souris était la grosse bête, + A moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât, + Ce serait la souris qui mangerait le chat. + + + + + Par-dessus le marché je dois être ravi. + Quoi! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi, + Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble, + Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble + Certain, démontré presque et probable à peu près + Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts, + Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France, + Le total fait, il n'est aucune différence; + Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds, + La même quantité de phosphate de chaux + Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme; + Que par conséquent Sparte est égale à Sodome; + Que mon droit pèse autant qu'un souffle aérien, + Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien, + Rien, l'éclair, la vapeur de la locomotive. + Je dois être enchanté de cette perspective; + Sinon, je suis vraiment bien difficile. + + Ah çà! + Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança, + Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route + N'a rien, est-il tenu d'aimer la banqueroute? + Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier, + L'homme qui cherche femme et veut se marier, + L'espérant belle, est-il heureux de l'avoir laide? + Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède + Soient contents d'être cuits tout vivants dans des fours, + Et qu'on me voie errer parmi les carrefours, + Triomphant, plein de joie et d'extase électrique, + Parce que vous m'aurez promis des coups de trique? + + Examinons. + + * + + Sortir de l'immortalité; + Être un orang-outang qui, par ancienneté + Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse; + Avoir l'énorme nuit des bêtes pour nourrice; + Être de l'ombre après avoir été du bruit; + Suivre d'Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit + Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure; + Me remettre à tourner dans cette roue obscure; + Recommencer la vieille aventure d'Isis; + Épousseter ce tas de systèmes moisis + Qui tuaient le scrupule et mettaient au service + De Borgia le crime et de Néron le vice; + Nier la dignité des hommes au profit + Des despotes à qui le vil troupeau suffit; + Ne point savoir si rien de ce qu'on pense existe, + Et pourtant affirmer la négation triste; + Croire qu'aucun soleil n'a jamais vraiment lui; + Entre deux doutes prendre avec amour celui + Qui m'abaisse et m'emplit de cendre et non de flamme, + Et vouloir être brute ayant le choix d'être âme! + + Avoir dans l'infini besoin d'être zéro! + + Eh bien non. + + * + + Non! + + Je puis tirer un numéro, + Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde, + Dans cette loterie insondable, le monde, + Où rien n'a commencé puisque rien ne finit, + Où tout est vie et gouffre, où l'étoile au zénith + Luit comme une paillette aux plis d'une basquine; + Eh bien, je ne suis point charmé d'avoir ce quine: + Gorille. Et j'aime mieux rester tout bêtement + L'homme, et sentir en moi vivre le firmament. + Quand vous venez me dire:--Un creuset, c'est tout l'homme; + Le destin est un feu, la fumée est la somme; + Tout aboutit au même abîme universel; + La vertu, c'est du sucre et le crime est du sel; + Au fond, nulle action n'est mauvaise ni bonne; + Le droit, c'est un journal et l'on s'y désabonne; + Aujourd'hui pour, demain contre; pas de mépris + Aux méchants, pas de culte aux bons!--je suis surpris, + J'entends des cris en moi. Quoi! c'est votre programme! + L'homme est dans un flot sombre une inutile rame! + Quoi! ni devoir ni droit! rien n'est vrai, rien n'est faux! + Quoi! saluer Bismark sous les arcs triomphaux! + Avoir été la France et devenir province! + Quand Poërio meurt dans le bagne du prince, + Trouver sage le prince et fou Poërio! + Vrai, je suis peu tenté par ce scenario. + + * + + A vous en croire, l'homme au fond est sur la terre + Juste autant que le bœuf, l'onagre et la panthère; + Dans le premier venu des tigres l'homme est né; + L'homme est un léopard, mais perfectionné; + L'homme est parmi les ours la brute aristocrate! + + * + + Certe, Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate. + Ah! la science est belle et sublime, et je hais + Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits; + Elle prend dans le piége auguste de ses règles + Les vérités au vol comme on prendrait des aigles; + Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément; + Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment + Que son puissant compas fait le tour de l'espace. + Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse, + C'est la vertu. Quelqu'un est plus grand qu'elle, et va + Où jamais le calcul le plus haut n'arriva, + Quelqu'un sait mieux trouver l'or que roule le fleuve, + Quelqu'un voit mieux, quelqu'un prouve plus que la preuve, + C'est toi, Zénon, qui luis; c'est toi, Baudin, qui meurs! + Par la sérénité superbe de ses mœurs + Sparte fait plus qu'aucun docteur par sa doctrine. + Quoi! c'est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine! + Quoi! la chimie est tout! Quand j'ai mon résidu, + Un peu de cendre, un peu d'ombre, rien ne m'est dû! + La statique prouvant, non le droit, mais la force, + Le droit n'est pas! John Brown, Spartacus, Wilberforce, + Demeurent interdits si Biot ne les secourt! + Quoi! devant Gay-Lussac Mazzini reste court! + Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie! + Quoi! tout, hormis l'algèbre et la géométrie, + Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout, + Excepté deux et deux font quatre, se dissout! + Quoi! le martyre est vain! l'héroïsme est stupide! + Brutus, brute! On te jette au gouffre, on te lapide. + Pour avoir défendu, quoi? ton pays? niais! + Tibère est fort, donc juste; et tu calomniais + Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre + Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre; + Donc l'homme libre, ami, n'est pas. L'homme est du vent + + * + + Vous m'offrez de ramper ver de terre savant; + Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée + De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée, + Et de ce Dante errant qui baisse factieux + Son œil farouche où tremble une lueur des cieux. + L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être. + J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre, + Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou; + Je sais que Planche crie à Milton: casse-cou! + Qu'avoir fait l'Iliade est auprès de Nonotte, + Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note, + Et qu'au nom du bon sens, du bon goût et de l'art, + Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard; + Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose + Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose; + Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru; + Le visage du vrai là-haut m'est apparu, + Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie. + Ils ont affirmé l'âme; et tous mes sens, l'ouïe, + Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux. + Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux + Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années, + Et de se dire: Après les dures destinées, + Après avoir souffert, après avoir pleuré, + Après avoir été de griffes effleuré + Et souffleté par l'aile obscure de l'envie, + Après avoir été juste toute ma vie, + Après avoir au front porté comme un cimier + La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier, + Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme + De Nisard comme esprit et de Judas comme âme. + Là s'efface l'immense et vaine vision; + Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion, + Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome, + Marc-Aurèle, du sang des peuples économe, + Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds, + Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons, + Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence, + Et le juge effrayant qui vendit la balance, + Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix, + Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois + Cette absolution sinistre, la poussière. + La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière. + Le gouffre, où le destin se résout et s'absout, + Arrive à l'innocence effroyable de tout; + Le bourreau vaut autant que le martyr; l'asile + S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile; + Avec Caligula Jésus est acquitté; + La justice pourrit avec l'iniquité; + Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre, + Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre. + Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé. + + Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé + Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle, + Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle, + Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir, + Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir + Frappe et n'empêche pas de lutter; nous subîmes + Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes, + Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez, + Et je dois convenir que vous me proposez + Pour consolation et salaire une place + Dans le cloaque avec tous les rois, populace, + A côté du faussaire, et, près de l'assassin, + La pourriture avec Baroche pour voisin. + Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres, + Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres. + J'aime mieux croire au bien, au juste, but final, + Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal. + La certitude d'être un miasme me laisse + Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse + Que je n'ai nulle joie à penser que je vais + Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais! + Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue + Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue; + Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit, + Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ, + Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre + Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire. + Non, je ne jette point dans le même panier + Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier. + Je voudrais démolir les deux tours d'injustice, + Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse + Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel, + Renverser la Bastille et détruire Babel. + Quoi donc! boire, manger, jouir, voilons nos faces, + C'est tout? Alors, pourvu que tu te satisfasses + Et que je me contente, et que, rois, histrions, + Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions + Nos crimes devenus nos festins et nos joies, + Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies, + Nous ayons sous nos pieds les peuples, rions d'eux + Et de nous, cela seul est réel; et, hideux, + Nous sommes sages, tout étant vide; alors, hommes, + Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes, + Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit + Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit. + Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome, + Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme; + Telle est la vérité que vos calculs nous font. + + Ah! si c'est là le but, ah! si c'est là le fond, + Si c'est la vérité seule vraie, affirmée + Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée, + Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments! + Et je crache dessus, et je lui dis: Tu mens! + A cette vérité qui, vile, atroce, obscène, + Donne tort à Barbès et raison à Bazaine! + + Non! non! non! je l'ai dit et le dirai cent fois, + Ce n'est point pour cela qu'on a brisé les rois + Et fait entrer le jour dans les profonds repaires! + Non! non! non! ce n'est point pour cela que nos pères + Ont fait cette conquête altière, l'avenir! + Qu'ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir + De Memphis à Berlin, de l'Èbre à la Thuringe! + Non! j'ai les droits de l'homme et non les droits du singe. + + Je comprends qu'on se penche avec fraternité + Vers les êtres qui sont hors de l'humanité, + Qu'on éclaire leur nuit; mais qu'on s'y précipite, + Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite, + Faire monter, labeur superbe et hasardeux, + Les monstres jusqu'à nous, et non tomber près d'eux, + Je veux être pour eux non l'égal, mais l'archange, + Et leur donner mon âme et non prendre leur fange. + + * + + Êtes-vous la science après tout? question. + Non, vous ne l'êtes pas. Vous doutez. Montyon + Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime; + Garibaldi délivre et Bonaparte opprime; + Où vont-ils? au néant? à Dieu? Tout le destin, + Si l'on vous en croit, flotte et ment, rien n'est certain; + L'énigme n'offre au loin que des plages désertes; + Vous êtes les premiers à tout ignorer; certes, + Votre doute est complet et vous le confessez; + Vous ne voyez qu'un mur fermé de noirs fossés, + C'est vous qui l'avouez; et nul ne peut conclure + Du présent l'avenir, du front la chevelure; + Nul ne voit l'autre aspect du destin, le trépas; + Nul ne sait rien. Alors j'ai le choix, n'est-ce pas? + J'ai mon goût, vous le vôtre; après tant de souffrance; + Le désespoir vous plaît, moi je prends l'espérance; + Et puisque selon vous rien n'est clair, rien n'est sûr, + Vous choisissez la cendre et je choisis l'azur. + + * + + Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable, + Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable; + Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant. + + * + + Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant! + Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême. + Non! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime! + Je les garde, je veux le firmament pour eux, + Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux; + L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore, + Est le commencement auguste de l'aurore; + Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni, + Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini; + Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre. + C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre, + L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut; + C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut, + La terre n'offrant rien de ce que je réclame, + L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme + Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté, + Le ciel ayant à peine assez d'éternité! + + + + + Le géant Soleil parle à la naine Étincelle: + + --O néant, feu follet, ver que l'ombre recèle, + Lueur qui disparaît sitôt qu'elle a flotté, + Contemple-moi! je suis l'abîme de clarté. + Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent; + Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent; + Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul; + Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul; + Toute l'immensité, depuis l'aube première. + Me regarde effarée, ivre de ma lumière.-- + + Ainsi parla le gouffre éblouissant du feu. + L'atome écouta l'astre, et lui répondit: Dieu. + + + + + LVI + + RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT + + + Trêve à toutes ces vaines choses! + Vous êtes dans l'ombre, sortons. + Sans vous brouiller avec les roses, + Evadez-vous des Jeannetons. + + Enfuyez-vous de ces drôlesses. + Derrière ces bonheurs changeants + Se dressent de pâles vieillesses + Qui menacent les jeunes gens. + + Crains Manon qui te tend son verre; + Crains le grenier où l'on est bien. + Perse, à l'alcôve de Néère, + Préférait l'autan libyen. + + Ami, ta vie est mansardée; + A ce petit ciel bas, plafond + De la volupté sans idée, + Les âmes se heurtent le front. + + Le temps déforme la jeunesse + Comme un vieux décor d'opéra. + Gare à vous! c'est par l'ivrognesse + Que la bacchante finira. + + L'églogue serait indignée, + Dans vos noirs galetas sans jour, + De voir des toiles d'araignée + Au bout des ailes de l'Amour. + + Le houx sacré, frère du lierre, + Que cueillait Plaute au fond des bois, + A Margoton trop familière + Eût dans l'ombre piqué les doigts. + + L'antique muse tiburtine + Baisait les fleurs, le jasmin pur, + Le lys, et n'était libertine + Qu'avec les rayons, dans l'azur. + + Vous avez autre chose à faire + Que d'engloutir votre raison + Dans la chanson qu'Anna préfère + Et dans le vin que boit Suzon. + + Il est temps d'avoir d'autres fièvres + Que de voir se coiffer, le soir, + Lise, une épingle entre les lèvres, + Éblouissement d'un miroir. + + Frère, l'heure folle est passée. + Debout, frère! il est peu séant + D'attarder l'œil de sa pensée + A la figure du néant. + + Laisse là Fanchon et Fanchette! + Fermons les jours faux et charmants. + L'honneur d'être un homme s'achète + Par ces graves renoncements. + + Les amourettes énervantes + Fatiguent, sans les émouvoir, + Les âmes, ces grandes servantes + De la justice et du devoir. + + Viens aux champs! les champs sont sévères + Et pensifs plus que tu ne crois; + Les monts font songer aux calvaires, + Les arbres font songer aux croix. + + Oublions les soupers, les veilles, + Le vin, le brelan, l'écarté! + Viens noyer ton cœur aux merveilles + De l'immense sérénité! + + Fuyez; prenez votre volée. + Un peu plus et nous traînerons + Notre rauque idylle éculée + Dans le ruisseau des Porcherons. + + Ouvrez les ailes de vos âmes; + Enfoncez le toit s'il le faut; + Les révélations, les flammes, + Et les ouragans sont là-haut. + + Levez vos cœurs, levez vos têtes. + Allez où l'on a sur le front + Le vaste espace, les tempêtes, + Les étoiles, et pas d'affront. + + Vous êtes faits comme les lyres, + Et pleins d'altiers frémissements; + De profonds et vagues sourires + Vous appellent aux firmaments. + + Viens, nous lirons les livres sombres + Des penseurs et des combattants, + Pendant que Dieu fera des ombres + Et des clartés dans le printemps. + + Nous scruterons les maux, les guerres, + Et le creux fatal qu'a laissé + Le pied tragique de nos pères + Dans l'âpre fange du passé. + + Nous examinerons les songes, + L'autel, les korans, les clergés, + Les sceptres mêlés aux mensonges, + Les dieux mêlés aux préjugés. + + Molière, au fourbe ôtant sa guimpe, + Mina Bossuet comme il put; + Pascal frappa; Swift à l'Olympe + Offrit ce miroir, Lilliput. + + Nous regarderons sur la terre + Ce tas d'erreurs que Beaumarchais, + Rabelais, Diderot, Voltaire, + Ont remué de leurs crochets. + + Nous saluerons ces Diogènes + De la raison et du bon sens; + Nous entendrons tomber les chaînes + Derrière ces divins passants. + + O France, grâce à ces sceptiques, + Tu voyais le fond; tu trouvais + Des ordures sous les portiques + Et sous les dogmes des forfaits. + + Ces puissants balayeurs d'étable + Ont fait un lion d'un baudet; + Dans leur cynisme redoutable + Un tonnerre profond grondait. + + Sur l'homme dans l'ignominie + Ils jetaient leur rude gaîté, + Sachant que c'est à l'ironie + Que commence la liberté. + + Dieu fait précéder, quand il change + En victime, hélas, le bourreau, + L'effrayant glaive de l'archange + Par le rasoir de Figaro. + + La comédie amère et saine + Fait entrer Méduse en sortant; + Quand Beaumarchais est sur la scène, + Danton dans la coulisse attend. + + Les railleurs sous leur joug lugubre + Consolent les âges de fer; + Leur éclat de rire salubre + Déconcerte l'antique enfer. + + Ils ont fait l'interrogatoire + Farouche, à travers le bâillon, + Des religions par l'histoire, + De la pourpre par le haillon. + + Durs au bigot, fatals au cuistre, + Ils promènent à petit bruit + Une lueur gaie et sinistre + Dans le grand bagne de la nuit. + + Escobar est le chat qui rôde + Et fuit, mais Voltaire est le lynx. + Ils font, sans pitié pour la fraude, + Rire la Gaule au nez du sphinx. + + Ces douteurs ont frayé nos routes, + Et sont si grands sous le ciel bleu + Qu'à cette heure, grâce à leurs doutes, + On peut enfin affirmer Dieu! + + Leur rouge lanterne nous mène. + Ces contemplateurs du pavé, + En fouillant la guenille humaine, + Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé. + + Ils ont, dans la nuit où nous sommes, + Retrouvé la raison, les droits, + L'égalité volée aux hommes, + En vidant les poches des rois. + + Ils ont fait, moqueurs nécessaires, + Et plus exacts que Mézeray, + De la torsion des misères + Tomber goutte à goutte le vrai. + + Ils ont nié la vieille bible; + Ces guérisseurs, ces factieux + Ont fait cette chose terrible: + L'ouverture de tous les yeux. + + Ils ont, sur la cime vermeille, + Montré l'aurore au genre humain; + Ils ont été la grande veille + Du formidable lendemain. + + La révolution française + C'est le salut, d'horreur mêlé. + De la tête de Louis seize, + Hélas! la lumière a coulé. + + + + + LVII + + LES PETITS + + GUERRE CIVILE + + + La foule était tragique et terrible; on criait: + A mort! Autour d'un homme altier, point inquiet, + Grave, et qui paraissait lui-même inexorable, + Le peuple se pressait: A mort le misérable! + Et lui, semblait trouver toute simple la mort. + La partie est perdue, on n'est pas le plus fort, + On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue, + Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue. + --A mort l'homme!--On l'avait saisi dans son logis; + Ses vêtements étaient de carnage rougis; + Cet homme était de ceux qui font l'aveugle guerre + Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère + Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui; + Il avait tout le jour tué n'importe qui; + Incapable de craindre, incapable d'absoudre, + Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre. + Une femme le prit au collet:--A genoux! + C'est un sergent de ville. Il a tiré sur nous! + --C'est vrai, dit l'homme.--A bas! à mort! qu'on le fusille! + Dit le peuple.--Ici! Non! Plus loin! A la Bastille! + A l'arsenal! Allons! Viens! Marche!--Où vous voudrez, + Dit le prisonnier.--Tous, hagards, les rangs serrés, + Chargèrent leurs fusils.--Mort au sergent de ville! + Tuons-le comme un loup!--Et l'homme dit, tranquille: + --C'est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens. + --Il nous insulte! A mort!--Les pâles citoyens + Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche; + L'ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche; + Cent voix criaient:--A mort! A bas! Plus d'empereur!-- + On voyait dans ses yeux un reste de fureur + Remuer vaguement comme une hydre échouée; + Il marchait poursuivi par l'énorme huée, + Et, calme, il enjambait, plein d'un superbe ennui, + Des cadavres gisants, peut-être faits par lui. + Le peuple est effrayant lorsqu'il devient tempête; + L'homme sous plus d'affronts levait plus haut la tête; + Il était plus que pris, il était envahi. + Dieu! comme il haïssait! comme il était haï! + Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous!--Qu'il meure! + Il nous criblait encor de balles tout à l'heure! + A bas cet espion, ce traître, ce maudit! + A mort! c'est un brigand!--Soudain on entendit + Une petite voix qui disait:--C'est mon père! + Et quelque chose fit l'effet d'une lumière. + Un enfant apparut. Un enfant de six ans. + Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants. + Tous criaient:--Fusillez le mouchard! Qu'on l'assomme! + Et l'enfant se jeta dans les jambes de l'homme, + Et dit, ayant au front le rayon baptismal: + --Père, je ne veux pas qu'on te fasse de mal! + Et cet enfant sortait de la même demeure. + Les clameurs grossissaient:--A bas l'homme! Qu'il meure! + A bas! finissons-en avec cet assassin! + Mort!--Au loin le canon répondait au tocsin. + Toute la rue était pleine d'hommes sinistres. + --A bas les rois! A bas les prêtres, les ministres, + Les mouchards! Tuons tout! c'est un tas de bandits! + Et l'enfant leur cria:--Mais puisque je vous dis + Que c'est mon père!--Il est joli, dit une femme, + Bel enfant!--On voyait dans ses yeux bleus une âme; + Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu. + Une autre femme dit:--Petit, quel âge as-tu? + Et l'enfant répondit:--Ne tuez pas mon père! + Quelques regards pensifs étaient fixés à terre, + Les poings ne tenaient plus l'homme si durement. + Un des plus furieux, entre tous inclément, + Dit à l'enfant:--Va-t'en!--Où?--Chez toi.--Pourquoi faire? + --Chez ta mère.--Sa mère est morte, dit le père. + --Il n'a donc plus que vous?--Qu'est-ce que cela fait? + Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait + Les deux petites mains dans sa rude poitrine, + Et disait à l'enfant:--Tu sais bien, Catherine? + --Notre voisine?--Oui.--Va chez elle.--Avec toi? + --J'irai plus tard.--Sans toi je ne veux pas.--Pourquoi? + --Parce qu'on te ferait du mal.--Alors le père + Parla tout bas au chef de cette sombre guerre: + --Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main, + Doucement. Je vais dire à l'enfant: A demain! + Vous me fusillerez au détour de la rue, + Ailleurs, où vous voudrez.--Et, d'une voix bourrue: + --Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié. + Le père dit:--Tu vois. C'est de bonne amitié. + Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage, + Rentre.--Et l'enfant tendit au père son visage, + Et s'en alla, content, rassuré, sans effroi. + --Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi, + Dit le père aux vainqueurs; où voulez-vous que j'aille?-- + Alors, dans cette foule où grondait la bataille, + On entendit passer un immense frisson, + Et le peuple cria: Rentre dans ta maison! + + + + + PETIT PAUL + + + Sa mère en le mettant au monde s'en alla. + Sombre distraction du sort. Pourquoi cela? + Pourquoi tuer la mère en laissant l'enfant vivre? + Pourquoi par la marâtre, ô deuil! la faire suivre? + Car le père était jeune, il se remaria. + Un an, c'est bien petit pour être paria; + Et le bel enfant rose avait eu tort de naître. + Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être; + C'était l'aïeul. Parfois ce qui n'est plus défend + Ce qui sera. L'aïeul prit dans ses bras l'enfant + Et devint mère. Chose étrange, et naturelle. + Sauver ce qu'une morte a laissé derrière elle, + On est vieux, on n'est plus bon qu'à cela; tâcher + D'être le doux passant, celui que vont chercher, + D'instinct, les accablés et les souffrants sans nombre, + Et les petites mains qui se tendent dans l'ombre; + Il faut bien que quelqu'un soit là pour le devoir; + Il faut bien que quelqu'un soit bon sous le ciel noir, + De peur que la pitié dans les cœurs ne tarisse; + Il faut que quelqu'un mène à l'enfant sans nourrice + La chèvre aux fauves yeux qui rôde au flanc des monts; + Il faut quelqu'un de grand qui fasse dire: Aimons! + Qui couvre de douceur la vie impénétrable, + Qui soit vieux, qui soit jeune, et qui soit vénérable; + C'est pour cela que Dieu, ce maître du linceul, + Remplace quelquefois la mère par l'aïeul, + Et fait, jugeant l'hiver seul capable de flamme, + Dans l'âme d'un vieillard éclore un cœur de femme. + + Donc l'humble petit Paul naquit, fut orphelin, + Eut son grand œil bleu d'ombre et de lumière plein, + Balbutia les mots de la langue ingénue, + Eut la fraîche impudeur de l'innocence nue, + Fut cet ange qu'est l'homme avant d'être complet; + Et l'aïeul, par les ans pâli, le contemplait + Comme on contemple un ciel qui lentement se dore. + Oh! comme ce couchant adorait cette aurore! + + Le grand-père emporta l'enfant dans sa maison, + Aux champs, d'où l'on voyait un si vaste horizon + Qu'un petit enfant seul pouvait l'emplir. Les plaines + Étaient vertes, avec toutes sortes d'haleines + Qui sortaient des forêts et des eaux; la maison + Avait un grand jardin, et cette floraison, + Ces prés, tous ces parfums et toute cette vie + Caressèrent l'enfant; les fleurs n'ont pas d'envie. + + Dans ce jardin, croissaient le pommier, le pêcher, + La ronce; on écartait les branches pour marcher; + Des transparences d'eau frémissaient sous les saules; + On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules, + Comme si quelque nymphe eût été là; les nids + Murmuraient l'hymne obscur de ceux qui sont bénis; + Les voix qu'on entendait étaient calmes et douces; + Les sources chuchotaient doucement dans les mousses; + A tout ce qui gazouille, à tout ce qui se tait, + Le remuement confus des feuilles s'ajoutait; + Le paradis, ce chant de la lumière gaie, + Que le ciel chante, en bas la terre le bégaie; + En été, quand l'azur rayonne, ô pur jardin! + Paul étant presque un ange, il fut presque un éden; + Et l'enfant fut aimé dans cette solitude, + Hélas! et c'est ainsi qu'il en prit l'habitude. + + Un jardin, c'est fort beau, n'est-ce pas? Mettez-y + Un marmot; ajoutez un vieillard; c'est ainsi + Que Dieu fait. Combinant ce que le cœur souhaite + Avec ce que les yeux désirent, ce poëte + Complète, car au fond la nature c'est l'art, + Les roses par l'enfant, l'enfant par le vieillard. + L'enfant voisine avec les fleurs, c'est de son âge; + Et l'aïeul vient, sachant qu'il est du voisinage; + Et comme c'est exquis de rire au mois d'avril! + Un nouveau-né vermeil, et nu jusqu'au nombril, + Couché sur l'herbe en fleurs c'est aimable, ô Virgile! + Hélas! c'est tellement divin que c'est fragile! + Paul est d'abord bien frêle et bien chétif. Qui sait? + Vivra-t-il? Un vent noir, lorsqu'il naquit, passait, + Souffle traître; et sait-on si cette bise amère + Ne viendra pas chercher l'enfant après la mère? + Il faut allaiter Paul; une chèvre y consent. + Paul est frère de lait du chevreau bondissant; + Puisque le chevreau saute, il sied que l'homme marche, + Et l'enfant veut marcher. Et l'aïeul patriarche + Dit: C'est juste! marchons. Oh! les enfants, cela + Tremble, un meuble est Charybde, une pierre est Scylla, + Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie, + Mais ce frémissement n'ôte rien à leur joie. + Frémir n'empêche pas la branche de fleurir. + Un an, c'est l'âge fier; croître, c'est conquérir; + Paul fait son premier pas, il veut en faire d'autres. + (Mères, vous le voyez en regardant les vôtres.) + Frais spectacle! l'enfant est suivi par l'aïeul. + --Prends garde de tomber. C'est cela. Va tout seul.-- + Paul est brave, il se risque, hésite, appelle, espère, + Et tout à coup se met en route, et le grand-père + L'entoure de ses mains que les ans font trembler, + Et, chancelant lui-même, il l'aide à chanceler. + Et cela s'achevait par un éclat de rire. + Oh! pas plus qu'on ne peut peindre un astre, ou décrire + La forêt éblouie au soleil se chauffant, + Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant; + C'est l'amour, l'innocence auguste, épanouie, + C'est la témérité de la grâce inouïe, + La gloire d'être pur, l'orgueil d'être debout, + La paix, on ne sait quoi d'ignorant qui sait tout. + Ce rire, c'est le ciel prouvé, c'est Dieu visible. + + L'aïeul, grave figure à mettre en une bible, + Mage que sur l'Horeb Moïse eût tutoyé, + N'était rien qu'un bon vieux grand-père extasié; + Il ne résistait pas au charme, et, sans défense, + Honorait, consultait et vénérait l'enfance; + Il regardait le jour se faire en ce cerveau. + Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau, + Effort de la pensée à travers la parole, + Sorte d'ascension lente du mot qui vole, + Puis tombe, et se relève avec un gai frisson, + Et ne peut être idée et s'achève en chanson. + Paul assemblait des sons, leur donnait la volée, + Scandait on ne sait quelle obscure strophe ailée, + Jasait, causait, glosait, sans se taire un instant, + Et la maison était ravie en l'écoutant. + Il chantait, tout riait, et la paix était faite; + On eût dit qu'il donnait le signal de la fête; + Et les arbres parlaient de cet enfant entre eux; + Et Paul était heureux; c'est charmant d'être heureux! + + Avec l'autorité profonde de la joie + Paul régnait; son grand-père était sa douce proie; + L'aïeul obéissait, comme il sied.--Père, attends. + Il attendait.--Non. Viens.--Il venait. Le printemps + A sur le vieil hiver tous les droits du jeune âge. + Comme ils faisaient ensemble un bon petit ménage, + Ce petit-fils tyran, ce grand-père opprimé! + Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai! + Comme, au milieu des nids chantant à leurs oreilles, + Erraient gaîment ces deux naïvetés pareilles, + Dont l'une avait deux ans et l'autre quatrevingt! + Un jour l'un oublia, mais l'autre se souvint; + Ce fut l'enfant. La nuit pour eux n'était point noire. + L'aïeul faisait penser Paul, qui le faisait croire. + On eût dit qu'échangeant leur âme en ce beau lieu, + Chacun montrait à l'autre un des côtés de Dieu. + Ils mêlaient tout, le jour leurs jeux, la nuit leurs sommes. + Oh! quel céleste amour entre ces deux bonshommes! + Ils n'avaient qu'une chambre, ils ne se quittaient pas; + Le premier alphabet, comme le premier pas, + Quelles occasions divines de s'entendre! + Le grand-père n'avait pas d'accent assez tendre + Pour faire épeler l'ange attentif et charmé, + Et pour dire: O mon doux petit Paul bien-aimé! + Dialogues exquis! murmures ineffables! + Ainsi les oiseaux bleus gazouillent dans les fables. + --Prends garde, c'est de l'eau. Pas si loin. Pas si près. + Vois, Paul, tu t'es mouillé les pieds.--Pas fait exprès. + --Prends garde aux cailloux.--Oui, grand-père.--Va dans l'herbe. + Et le ciel était pur, pacifique et superbe, + Et le soleil était splendide et triomphant + Au-dessus du vieillard baisant au front l'enfant. + + Le père, ailleurs, vivait avec son autre femme. + C'est en vain qu'une morte en sa tombe réclame, + Quand une nouvelle âme entre dans la maison. + De sa seconde femme il avait un garçon, + Et Paul n'en savait rien. Qu'importe! Heureux, prospère, + Gai, tranquille, il avait pour lui seul son grand-père! + Le reste existait-il? + + Le grand-père mourut. + + * + + Quand Sem dit à Rachel, quand Booz dit à Ruth: + Pleurez, je vais mourir! Rachel et Ruth pleurèrent; + Mais le petit enfant ne sait pas; ses yeux errent, + Son front songe. L'aïeul, parfois, se sentant las, + Avait dit:--Paul! je vais mourir. Bientôt, hélas! + Tu ne le verras plus, ton pauvre vieux grand-père + Qui t'aimait.--Rien n'éteint cette douce lumière, + L'ignorance, et l'enfant, plein de joie et de chants, + Continuait de rire. + + Une église des champs, + Pauvre comme les toits que son clocher protége, + S'ouvrit. Je me souviens que j'étais du cortége. + Le prêtre, murmurant une vague oraison, + Les amis, les parents, vinrent dans la maison + Chercher le doux aïeul pour l'aller mettre en terre; + La plaine fut riante autour de ce mystère; + On dirait que les fleurs aiment ces noirs convois; + De bonnes vieilles gens priaient, mêlant leurs voix; + On suivit un chemin, creux comme une tranchée; + Au bord de ce chemin, une vache couchée + Regardait les passants avec maternité; + Les paysans avaient leurs bourgerons d'été; + Et le petit marchait derrière l'humble bière. + On porta le vieillard au prochain cimetière, + Enclos désert, muré d'un mur croulant, auprès + De l'église, âpre et nu, point orné de cyprès, + Ni de tombeaux hautains, ni d'inscriptions fausses; + On entrait dans ce champ plein de croix et de fosses, + Lieu sévère où la mort dort si Dieu le permet, + Par une grille en bois que la nuit on fermait; + Aux barreaux s'ajoutait le croisement d'un lierre; + Le petit enfant, chose obscure et singulière, + Considéra l'entrée avec attention. + + Le sort pour les enfants est une vision; + Et la vie à leurs yeux apparaît comme un rêve. + Hélas! la nuit descend sur l'astre qui se lève. + Paul n'avait que trois ans. + + --Vilain petit satan! + Méchant enfant! Le voir m'exaspère! Va-t'en! + Va-t'en! je te battrais! Il est insupportable. + Je suis trop bonne encor de le souffrir à table. + Il m'a taché ma robe, il a bu tout le lait. + A la cave! Au pain sec! Et puis il est si laid!-- + A qui donc parle-t-on? A Paul. Pauvre doux être! + Hélas! après avoir vu l'aïeul disparaître, + Paul vit dans la maison entrer un inconnu, + C'était son père; puis une femme au sein nu, + Allaitant un enfant; l'enfant était son frère. + + La femme l'abhorra sur-le-champ. Une mère + C'est le sphinx; c'est le cœur inexorable et doux, + Blanc du côté sacré, noir du côté jaloux, + Tendre pour son enfant, dur pour l'enfant d'une autre. + Souffrir, sachant pourquoi, martyr, prophète, apôtre, + C'est bien; mais un enfant, fantôme aux cheveux d'or, + Être déjà proscrit n'étant pas homme encor! + L'épine de la ronce après l'ombre du chêne! + Quel changement! l'amour remplacé par la haine! + Paul ne comprenait plus. Quand il rentrait le soir, + Sa chambre lui semblait quelque chose de noir; + Il pleura bien longtemps. Il pleura pour personne. + Il eut le sombre effroi du roseau qui frissonne. + Ses yeux en s'éveillant regardaient étonnés. + Ah! ces pauvres petits, pourquoi donc sont-ils nés? + La maison lui semblait sans jour et sans fenêtre, + Et l'aurore n'avait plus l'air de le connaître. + Quand il venait:--Va-t'en! Délivrez-moi de ça! + Criait la mère. Et Paul lentement s'enfonça + Dans de l'ombre. Ce fut comme un berceau qu'on noie. + L'enfant, qui faisait tout joyeux, perdit la joie; + Sa détresse attristait les oiseaux et les fleurs; + Et le doux boute-en-train devint souffre-douleurs. + --Il m'ennuie! il est sale! il se traîne! il se vautre!-- + On lui prit ses joujoux pour les donner à l'autre. + Le père laissait faire, étant très amoureux. + Après avoir été l'ange, être le lépreux! + La femme, en voyant Paul, disait: Qu'il disparaisse! + + Et l'imprécation s'achevait en caresse. + Pas pour lui. + + --Viens, toi! Viens, l'amour! viens, mon bonheur! + J'ai volé le plus beau de vos anges, Seigneur, + Et j'ai pris un morceau du ciel pour faire un lange. + Seigneur, il est l'enfant, mais il est resté l'ange. + Je tiens le paradis du bon Dieu dans mes bras. + Voyez comme il est beau! Je t'aime. Tu seras + Un homme. Il est déjà très lourd. Mais c'est qu'il pèse + Presque autant qu'un garçon qui marcherait! Je baise + Tes pieds, et c'est de toi que me vient la clarté!-- + + Et Paul se souvenait, avec la quantité + De mémoire qu'auraient les agneaux et les roses, + Qu'il s'était entendu dire les mêmes choses. + + Il prenait dans un coin, à terre, ses repas. + Il était devenu muet, ne parlait pas, + Ne pleurait plus. L'enfance est parfois sombre et forte. + + Souvent il regardait lugubrement la porte. + + Un soir on le chercha partout dans la maison; + On ne le trouva point; c'était l'hiver, saison + Qui nous hait, où la nuit est traître comme un piége; + Dehors des petits pas s'effaçaient dans la neige... + + On retrouva l'enfant le lendemain matin. + On se souvint de cris perdus dans le lointain; + Quelqu'un même avait ri, croyant, dans les nuées, + Entendre, à travers l'ombre où flottent des huées, + On ne sait quelle voix du vent crier: Papa! + Papa! Tout le village, ému, s'en occupa, + Et l'on chercha; l'enfant était au cimetière. + Calme comme la nuit, blême comme la pierre, + Il était étendu devant l'entrée, et froid; + Comment avait-il pu jusqu'à ce triste endroit + Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille? + Une de ses deux mains tenait encor la grille; + On voyait qu'il avait essayé de l'ouvrir. + Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir; + Il avait appelé dans l'ombre solitaire, + Longtemps; puis il était tombé mort sur la terre, + A quelques pas du vieux grand-père, son ami. + N'ayant pu l'éveiller, il s'était endormi. + + + + + FONCTION DE L'ENFANT + + + Les hommes ont la force, et tout devant eux croule; + Ils sont le peuple, ils sont l'armée, ils sont la foule; + Ils ont aux yeux la flamme, ils ont au poing le fer; + Ils font les dieux; ils sont les dieux; ils sont l'enfer; + Ils sont l'ombre et la guerre; on les entend bruire, + Rugir et triompher; ils peuvent tout détruire, + Et, plus hauts et plus sourds que le sphinx nubien, + Fouler aux pieds le vrai, le faux, le mal, le bien, + Les uns au nom des droits, d'autres au nom des bibles; + Ils sont victorieux, formidables, terribles;-- + Mais les petits enfants viennent à leur secours. + + L'enfant ne suit pas l'homme; ayant les pas trop courts, + Heureusement; il rit quand nous pleurons, il pleure + Quand nous rions; son aile en tremblant nous effleure, + Et rien qu'en nous touchant nous transforme, et, sans bruit, + Met du jour dans nos cœurs pleins d'orage et de nuit. + Notre hautaine voix n'est qu'un clairon superbe; + C'est dans la bouche rose et tendre qu'est le verbe; + Elle seule peut vaincre, avertir, consoler; + Dans l'enfant qui bégaie on entend Dieu parler; + L'enfant parfois défend son père, et, dans la ville + Frémissante de haine et de guerre civile, + Il le sauve; et le peuple, apaisé, rayonnant, + Dit: Lequel doit la vie à l'autre maintenant? + + Il suffit quelquefois de ce doux petit être, + Plus brave qu'un soldat et plus pensif qu'un prêtre, + Pour rallumer soudain, sous son vol d'alcyon, + Dans une populace un cœur de nation, + Pour que la multitude aveugle ait des prunelles, + Pour qu'on voie accourir des sphères éternelles + La raison, la pitié, l'amour, la vérité, + Et pour que, sur les flots d'un noir peuple irrité, + La Justice, euménide effrayante et sans voile, + Se dresse, ayant au front le pardon, cette étoile! + Il arrive parfois, dans les temps convulsifs, + Quand tout un peuple écume et bat les durs récifs, + Qu'un enfant brusquement, dans cette haine amère, + Blond, pâle, accourt, surgit, voit son père ou sa mère, + Fait un pas, pousse un cri, tend les bras, et, soudain, + Vainqueurs pleins de courroux, vaincus pleins de dédain, + Hésitent, sont hagards, comprennent qu'ils se trompent, + Sentent une secousse obscure, et s'interrompent, + Les vainqueurs de tuer, les vaincus de mourir; + Cette fragilité, faite pour tout souffrir, + Vient nous protéger tous, eux, dans leur ombre noire, + Contre leur chute, et nous contre notre victoire; + Les hommes stupéfaits sont bons; l'enfant le veut. + Sainte intervention! Cette tête s'émeut + Au moindre vent, elle est frissonnante, elle tremble, + Cette joue est vermeille et délicate, il semble + Que des souffles d'avril elle attend le baiser, + Un papillon viendrait sur ce front se poser, + C'est charmant; tout à coup cela devient auguste + Et terrible; arrêtez! l'innocent, c'est le juste! + Éblouissement! l'ombre est vaincue; on dirait + Qu'au ciel une nuée entr'ouverte apparaît + Et jette sur la terre une lueur énorme; + Tout s'éclaire; le bien, le vrai, reprend sa forme; + Et les cœurs terrassés sentent subitement + Se calmer ce qui mord, se taire ce qui ment, + Et s'effacer la haine et la nuit se dissoudre. + + On croit voir une fleur d'où sort un coup de foudre. + + + + + QUESTION SOCIALE + + + O détresse du faible! ô naufrage insondable! + Un jour j'ai vu passer un enfant formidable, + Une fille; elle avait cinq ans; elle marchait + Au hasard, elle était dans l'âge du hochet, + Du bonbon, des baisers, et n'avait pas de joie; + Elle avait l'air stupide et profond de la proie + Sous la griffe et d'Atlas que le monde étouffait, + Et semblait dire à Dieu: Qu'est-ce que je t'ai fait? + Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse, + L'enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse, + Jolie, et destinée aux sinistres attraits; + Elle allait au milieu de nous, passants distraits, + Toute petite avec un grand regard farouche. + Le pli d'angoisse était aux deux coins de sa bouche; + Tout son être exprimait Rien, l'absence d'appui, + La faim, la soif, l'horreur, l'ombre, et l'immense ennui. + Quoi! l'éternel malheur pèse sur l'éphémère! + + On entendait quelqu'un rire, c'était sa mère; + Cette femme, une fille au fond d'un cabaret, + N'avait pas même l'air de savoir qu'on errait + Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte, + Sous le givre et la pluie, et qu'on était petite, + Et que ce pauvre enfant tragique était le sien. + Cette mère, pas plus qu'on ne remarque un chien, + N'apercevait cet être et sa sombre guenille. + Sorte de rose infâme ignorant sa chenille. + + Elle-même jadis avait été cela. + + Maintenant, Margoton changée en Paméla, + Elle offrait aux passants des faveurs mal venues, + Chantante; elles étaient toutes deux demi-nues, + L'une pour les affronts, l'autre pour les douleurs; + La mère, gaie, avait au front d'horribles fleurs; + Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune, + Que la mère et l'enfant se rencontraient, et l'une + Regardait son passé, l'autre son avenir. + + Voir l'une commencer et voir l'autre finir! + O misère! + + L'enfant se taisait, grave, amère. + Cette femme, après tout, était-elle sa mère? + Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d'elles leurs pas + En parlaient au hasard et ne le savaient pas. + L'infortune est de l'ombre, et peut-être cet ange + N'avait-il même pas une mère de fange, + Hélas! et l'humble enfant, seul sous le firmament, + Marchait terrible avec un air d'étonnement. + Elle ne paraissait ni vivante ni morte. + --Mais qu'a donc cet enfant à songer de la sorte? + Disait-on autour d'elle.--Est-ce qu'on la connaît? + Non. Les gens lui donnaient du pain qu'elle prenait + Sans rien dire; elle allait devant elle indignée. + Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignée + D'invisibles éclairs montant de bas en haut; + Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot, + Regardaient le grand ciel où l'aube ne sait naître + Que pour s'éteindre, et tout l'ensemble de cet être + Était on ne sait quoi d'âpre, de bégayant, + Et d'obscur, d'où sortait un reproche effrayant; + La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges, + Devant son front hagard et ses prunelles rouges + S'étalait, vision inutile, et jamais + Elle n'avait daigné remarquer ces sommets + Qu'on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame; + On eût dit que sur terre elle n'avait plus d'âme, + Qu'elle ignorait nos voix, qu'elle était de la nuit + Ayant la forme humaine et marchant dans ce bruit; + Et rien n'était plus noir que ce petit fantôme. + + La quantité d'enfer qui tient dans un atome + Étonne le penseur, et je considérais + Cette larve, pareille aux lueurs des forêts, + Blême, désespérée avant même de vivre, + Qui, sans pleurs et sans cris, d'ombre et de terreur ivre, + Rêvait, et s'en allait, les pieds dans le ruisseau, + Némésis de cinq ans, Méduse du berceau. + + + + + LVIII + + VINGTIÈME SIÈCLE + + I + + PLEINE MER + + + * + + L'abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde; + Le vent; l'obscurité vaste comme le monde; + Partout les flots; partout où l'œil peut s'enfoncer, + La rafale qu'on voit aller, venir, passer; + L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe; + Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe, + Les nuages ayant l'aspect d'une forêt. + Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait + Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne, + Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne, + Faite de cécité, de stupeur et de bruit, + Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit. + + L'œil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote + Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte, + Un grand cachalot mort à carcasse de fer, + On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer; + Œuf de titan dont l'homme aurait fait un navire. + Cela vogue, cela nage, cela chavire; + Cela fut un vaisseau; l'écume aux blancs amas + Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts. + Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge, + S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe, + Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans; + Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants. + L'onde passe à travers ce débris; l'eau s'engage + Et déferle en hurlant le long du bastingage, + Et tourmente des bouts de corde à des crampons + Dans le ruissellement formidable des ponts; + La houle éperdument furieuse saccage + Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage + Où jadis une roue effrayante a tourné. + Personne; le néant, froid, muet, étonné; + D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes; + L'entre-pont a des trous où se dressent les restes + De cinq tubes pareils à des clairons géants, + Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants, + Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance, + Qu'un noir vomissement de nuit et de silence; + Le flux et le reflux, comme avec un rabot, + Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot, + Et dans la lame on voit se débattre l'échine + D'une mystérieuse et difforme machine. + Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur. + Des putréfactions fermentent, à coup sûr, + Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre; + Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer; dans l'ombre, + Dessous, des millions de poissons carnassiers. + Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers, + Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides. + Des espaces déserts sous des espaces vides. + O triste mer! sépulcre où tout semble vivant! + Ces deux athlètes faits de furie et de vent, + Le tangage qui bave et le roulis qui fume, + Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume, + Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat + De la quille ou du pont dans leur noir pugilat. + Par moments, au zénith un nuage se troue, + Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue, + Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan, + Blême, éclaire à demi ce mot: LÉVIATHAN. + Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde; + Tout fuit. + + Léviathan; c'est là tout le vieux monde, + Apre et démesuré dans sa fauve laideur; + Léviathan, c'est là tout le passé: grandeur, + Horreur. + + * + + Le dernier siècle a vu sur la Tamise + Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise, + Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier + Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier. + Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées + Qui hennissaient au choc des vagues effrénées, + Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants, + Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs, + Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête; + Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte; + Le sombre esprit humain, debout sur son tillac, + Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac; + Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde, + Inquiet, à travers le verre de son onde, + Regardait le vaisseau de l'homme grossissant; + Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant; + Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes; + Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes, + Deux navires pendaient à ses portemanteaux; + Son armure était faite avec tous les métaux; + Un prodigieux câble ourlait sa grande voile; + Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile, + Il jetait un tel râle à l'air épouvanté + Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité + Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore. + La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore; + Sa voilure, où l'oreille entendait le débat + Des souffles, subissant ce gréement comme un bât, + Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures, + Étaient une prison de vents et de murmures; + Son ancre avait le poids d'une tour; ses parois + Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits; + Son ombre humiliait au loin toutes les proues; + Un télégraphe était son porte-voix; ses roues + Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux; + Les flots se le passaient comme des piédestaux + Où, calme, ondulerait un triomphal colosse; + L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce; + Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près; + Madère apercevait ses mâts, trois jours après + L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire. + La bataille montait sur lui dans sa colère. + La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là; + Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila; + Et les hommes, depuis les premiers jours du monde, + Sentant peser sur eux la misère inféconde, + Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs, + Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs, + Pour établir entre eux de justes équilibres, + Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres, + Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer, + Avaient imaginé de s'entre-dévorer. + Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur œuvre. + Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre, + Il couvrait l'océan de ses ailes de feu; + La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu + Rampait l'allongement hideux de sa fumée, + Car c'était une ville et c'était une armée; + Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts, + Et d'un hérissement de bataillons confus; + Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages, + On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages + Monstrueux, qui semblaient des boas endormis; + Invincible, en ces temps de frères ennemis, + Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute, + Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute; + La bordée à ses pieds fumait comme un encens, + Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants, + Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée, + Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée, + On voyait flamboyer son colossal beaupré, + Par deux mille canons brusquement empourpré. + Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume. + A son avant tournait, dans un chaos d'écume, + Une espèce de vrille à trouer l'infini. + Le Malström s'apaisait sous sa quille aplani. + Sa vie intérieure était un incendie, + Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie; + Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement, + Au fond d'une fournaise on voyait vaguement + Des êtres ténébreux marcher dans des nuées + D'étincelles, parmi les braises remuées; + Et pour âme il avait dans sa cale un enfer. + Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer + Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime, + A des spectres posés en travers de l'abîme; + Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer; + Il était la montagne errante de la mer. + Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes, + Ont passé; l'océan, vaste entre les deux mondes, + A rugi, de brouillard et d'orage obscurci; + La mer a ses écueils cachés, le temps aussi; + Et maintenant, parmi les profondeurs farouches, + Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches, + Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli + De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli, + Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme, + Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme! + + * + + L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant + De faits sociaux, morts et pourris maintenant, + D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume, + L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume, + Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons. + Construction d'airain aux étages profonds, + Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme, + Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme, + La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau. + + Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau. + + Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle, + Était fatal: l'Espoir avait plié son aile; + Pas d'unité, divorce et joug; diversité + De langue, de raison, de code, de cité; + Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire, + Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre, + Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort; + L'esclavage, parquant les peuples pour la mort, + Les enfermait au fond d'un cirque de frontières + Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires; + L'Adam slave luttait contre l'Adam germain; + Un genre humain en France; un autre genre humain + En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome; + L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme; + Les vivants, d'ignorance et de vices chargés, + Se traînaient; en travers de tout, les préjugés, + Les superstitions étaient d'âpres enceintes + Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes; + Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran! + Un texte avait le glaive au poing comme un tyran; + La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime; + Lire était un fossé, croire était un abîme; + Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs; + Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs; + Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre + D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare; + Et, quant à l'avenir, défense d'aller là. + + * + + Le vent de l'infini sur ce monde souffla. + Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles, + Les vivants de l'éther, les êtres invisibles + Confusément épars sous l'obscur firmament + A cette heure, pensifs, regardent fixement + Sa disparition dans la nuit redoutable. + Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable? + Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici. + + * + + Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi? + Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle + Lui-même remporté dans l'énigme éternelle? + L'océan est désert. Pas une voile au loin. + Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin. + Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette + Voit du Léviathan rôder la silhouette. + Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni, + S'en est allé dans l'ombre? est-ce que c'est fini? + Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse. + Et l'œil, pour retrouver l'homme absent de l'espace, + Regarde en vain là-bas. Rien. + + Regardez là-haut. + + + + + II + + PLEIN CIEL + + + * + + Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot, + Dans un écartement de nuages, qui laisse + Voir au-dessus des mers la céleste allégresse, + Un point vague et confus apparaît; dans le vent, + Dans l'espace, ce point se meut; il est vivant; + Il va, descend, remonte; il fait ce qu'il veut faire; + Il approche, il prend forme, il vient; c'est une sphère; + C'est un inexprimable et surprenant vaisseau, + Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau; + C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime + + Rêve! on croit voir planer un morceau d'une cime; + Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé, + Pris des ailes et s'est tout à coup envolé? + Quelque heure immense étant dans les destins sonnée, + La nue errante s'est en vaisseau façonnée? + La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants? + L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents; + De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent, + Les vents, subitement domptés, la reconnaissent? + Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair + Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air? + Du haut des clairs azurs vient-il une visite? + Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite, + Qui monte, délivré de la terre, emporté + Sur un char volant fait d'extase et de clarté, + Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie, + Du fond du monde noir, la fuite de sa joie? + + Ce n'est pas un morceau d'une cime; ce n'est + Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait, + Ni le jeu de l'éclair; ce n'est pas un fantôme + Venu des profondeurs aurorales du dôme; + Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va, + Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah; + Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme. + Qu'est-ce que ce navire impossible? C'est l'homme. + + C'est la grande révolte obéissante à Dieu! + La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu! + C'est Isis qui déchire éperdument son voile! + C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile, + C'est de la pesanteur délivrée, et volant; + C'est la force alliée à l'homme étincelant, + Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle; + C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle + De l'ouragan humain, et planant à travers + L'immense étonnement des cieux enfin ouverts! + + Audace humaine! effort du captif! sainte rage! + Effraction enfin plus forte que la cage! + Que faut-il à cet être, atome au large front, + Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond, + Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche? + Dans le ciel une toile et sur mer une planche. + + * + + Jadis des quatre vents la fureur triomphait; + De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait + L'attelage de son quadrige; + Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher + Du char aérien que l'éther voit marcher; + Miracle, il gouverne un prodige. + Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court. + Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd; + Le daim, l'épervier, la panthère + Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui; + Et la locomotive est reptile, et, sous lui, + L'hydre de flamme est ver de terre. + + Une musique, un chant, sort de son tourbillon. + Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon + Semblent, dans le vide où tout sombre, + Une lyre à travers laquelle par moment + Passe quelque âme en fuite au fond du firmament + Et mêlée aux souffles de l'ombre. + + Car l'air, c'est l'hymne épars; l'air, parmi les récifs + Des nuages roulant en groupes convulsifs, + Jette mille voix étouffées; + Les fluides, l'azur, l'effluve, l'élément + Sont toute une harmonie où flottent vaguement + On ne sait quels sombres Orphées. + + Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès; + Et l'on croit voir passer la strophe du progrès. + Il est la nef, il est le phare! + L'homme enfin prend son sceptre et jette son bâton. + Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton + Monté sur l'ode de Pindare. + + Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air, + Dans l'éblouissement impénétrable et clair, + Dans l'éther sans tache et sans ride; + Il se perd sous le bleu des cieux démesurés; + Les esprits de l'azur contemplent effarés + Cet engloutissement splendide. + + Il passe, il n'est plus là; qu'est-il donc devenu? + Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu; + Il baigne l'homme dans le songe, + Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté, + Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité + Dont le prêtre a fait un mensonge. + + Le jour se lève, il va; le jour s'évanouit, + Il va; fait pour le jour, il accepte la nuit. + Voici l'heure des feux sans nombre; + L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant + Son large cône obscur sous lui se déployant, + Une énorme comète d'ombre. + + La brume redoutable emplit au loin les airs. + Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers, + Le pêcheur, vague comme un rêve, + Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs, + Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs, + Aller et venir sur la grève, + + La Nuit tire du fond des gouffres inconnus + Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus, + Et, pendant que les heures sonnent, + Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs, + Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs + Les constellations frissonnent. + + L'aéroscaphe suit son chemin; il n'a peur + Ni des piéges du soir, ni de l'âcre vapeur, + Ni du ciel morne où rien ne bouge, + Où les éclairs, luttant au fond de l'ombre entre eux, + Ouvrent subitement dans le nuage affreux + Des cavernes de cuivre rouge. + + Il invente une route obscure dans les nuits; + Le silence hideux de ces lieux inouïs + N'arrête point ce globe en marche; + Il passe, portant l'homme et l'univers en lui; + Paix! gloire! et, comme l'eau jadis, l'air aujourd'hui + Au-dessus de ses flots voit l'arche. + + Le saint navire court par le vent emporté + Avec la certitude et la rapidité + Du javelot cherchant la cible; + Rien n'en tombe, et pourtant il chemine en semant; + Sa rondeur, qu'on distingue en haut confusément, + Semble un ventre d'oiseau terrible. + + Il vogue; les brouillards sous lui flottent dissous; + Ses pilotes penchés regardent, au-dessous + Des nuages où l'ancre traîne, + Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond, + Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond + Ne vient pas heurter sa carène. + + * + + La vie est sur le pont du navire éclatant. + Le rayon l'envoya, la lumière l'attend. + L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie; + Point d'armes; un fier bruit de puissance et de joie; + Le cri vertigineux de l'exploration! + Il court, ombre, clarté, chimère, vision! + Regardez-le pendant qu'il passe, il va si vite! + + Comme autour d'un soleil un système gravite, + Une sphère de cuivre énorme fait marcher + Quatre globes où pend un immense plancher; + Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent; + Un large et blanc hunier horizontal, que percent + Des trappes, se fermant, s'ouvrant au gré du frein, + Fait un grand diaphragme à ce poumon d'airain; + Il s'impose à la nue ainsi qu'à l'onde un liége; + La toile d'araignée humaine, un vaste piége + De cordes et de nœuds, un enchevêtrement + De soupapes que meut un câble où court l'aimant, + Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles, + Prend au passage et fait travailler tous les souffles; + L'esquif plane, encombré d'hommes et de ballots, + Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos, + Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide, + A pour point d'appui l'air et pour moteur le vide; + Sous le plancher s'étage un chaos régulier + De ponts flottants que lie un tremblant escalier; + Ce navire est un Louvre errant avec son faste; + Un fil le porte; il fuit, léger, fier, et si vaste, + Si colossal, au vent du grand abîme clair, + Que le Léviathan, rampant dans l'âpre mer, + A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée, + Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée + Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis + Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis. + + Si l'on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge, + Oh! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe, + Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler! + Il voyage, Délos gigantesque de l'air, + Et rien ne le repousse et rien ne le refuse; + Et l'on entend parler sa grande voix confuse. + + Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit, + L'autan, bouleversant les flots de l'air, emplit + L'espace d'une écume affreuse de nuages; + Mais qu'importe à l'esquif de la mer sans rivages? + Seulement, sur son aile il se dresse en marchant; + Il devient formidable à l'abîme méchant, + Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse. + On le dirait conduit dans l'horreur ténébreuse + Par l'âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers; + Et l'on croit voir, parmi le chaos plein d'éclairs, + De détonations, d'ombre et de jets de soufre, + Le sombre emportement d'un monde dans un gouffre. + + * + + Qu'importe le moment! qu'importe la saison! + La brume peut cacher dans le blême horizon + Les Saturnes et les Mercures; + La bise, conduisant la pluie aux crins épars, + Dans les nuages lourds grondant de toutes parts, + Peut tordre des hydres obscures; + + Qu'importe! il va. Tout souffle est bon; simoun, mistral! + La terre a disparu dans le puits sidéral. + Il entre au mystère nocturne, + Au-dessus de la grêle et de l'ouragan fou, + Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où, + Sous le renversement de l'urne. + + Intrépide, il bondit sur les ondes du vent; + Il se rue, aile ouverte et la proue en avant, + Il monte, il monte, il monte encore, + Au delà de la zone où tout s'évanouit, + Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit + A la poursuite de l'aurore! + + Calme, il monte où jamais nuage n'est monté; + Il plane à la hauteur de la sérénité, + Devant la vision des sphères; + Elles sont là, faisant le mystère éclatant, + Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant + Les énigmes par les lumières. + + Andromède étincelle, Orion resplendit; + L'essaim prodigieux des Pléiades grandit; + Sirius ouvre son cratère; + Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid; + Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith + Le poitrail bleu du Sagittaire. + + L'aéroscaphe voit, comme en face de lui, + Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui, + Persée, escarboucle des cimes, + Le chariot polaire aux flamboyants essieux, + Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux, + La fourmilière des abîmes! + + Vers l'apparition terrible des soleils, + Il monte; dans l'horreur des espaces vermeils, + Il s'oriente, ouvrant ses voiles; + On croirait, dans l'éther où de loin on l'entend, + Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant, + Part pour une de ces étoiles; + + Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds, + Volante, et franchissant le ciel vertigineux, + Rêve des blêmes Zoroastres, + Comme effrénée au souffle insensé de la nuit, + Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit + Dans le précipice des astres! + + * + + Où donc s'arrêtera l'homme séditieux? + L'espace voit, d'un œil par moment soucieux, + L'empreinte du talon de l'homme dans les nues; + Il tient l'extrémité des choses inconnues; + Il épouse l'abîme à son argile uni; + Le voilà maintenant marcheur de l'infini. + Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire? + Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre? + Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin? + L'âpre Fatalité se perd dans le lointain; + Toute l'antique histoire affreuse et déformée + Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée. + Les temps sont venus. L'homme a pris possession + De l'air, comme du flot la grèbe et l'alcyon. + Devant nos rêves fiers, devant nos utopies + Ayant des yeux croyants et des ailes impies, + Devant tous nos efforts pensifs et haletants, + L'obscurité sans fond fermait ses deux battants; + Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres; + L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres, + Dédaigne l'océan, le vieil infini mort. + La porte noire cède et s'entre-bâille. Il sort! + + O profondeurs! faut-il encor l'appeler l'homme? + + L'homme est d'abord monté sur la bête de somme; + Puis sur le chariot que portent des essieux; + Puis sur la frêle barque au mât ambitieux; + Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame, + L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme; + A présent l'immortel aspire à l'éternel; + Il montait sur la mer, il monte sur le ciel. + + L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe. + Jeune, il jette le sac du vieil Adam qui rampe, + Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau, + Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau; + Et peut-être voici qu'enfin la traversée + Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée! + + * + + Stupeur! se pourrait-il que l'homme s'élançât? + O nuit! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat, + Que l'esprit humain, vieux reptile, + Devînt ange, et, brisant le carcan qui le mord, + Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort + Va donc devenir inutile! + + Oh! franchir l'éther! songe épouvantable et beau! + Doubler le promontoire énorme du tombeau! + Qui sait?--toute aile est magnanime, + L'homme est ailé,--peut-être, ô merveilleux retour! + Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour, + Un Gama du cap de l'abîme, + + Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti, + De la terre oublié, par le ciel englouti, + Tout à coup sur l'humaine rive + Reparaîtra, monté sur cet alérion, + Et, montrant Sirius, Allioth, Orion, + Tout pâle, dira: J'en arrive! + + Ciel! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers + Les noirceurs qu'en rôdant tracent les chandeliers, + On pourrait, sous les bleus pilastres, + Deviner qu'un enfant de la terre a passé, + A ce que le flambeau de l'homme aurait laissé + De fumée au plafond des astres! + + * + + Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons + L'homme, restons Adam; mais non l'homme à tâtons, + Mais non l'Adam tombé! Tout autre rêve altère + L'espèce d'idéal qui convient à la terre. + Contentons-nous du mot: meilleur! écrit partout. + + Oui, l'aube s'est levée. + + Oh! ce fut tout à coup + Comme une éruption de folie et de joie, + Quand, après six mille ans dans la fatale voie, + Défaite brusquement par l'invisible main, + La pesanteur, liée au pied du genre humain, + Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes! + Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines, + Les chimères, la force évanouie enfin, + L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim, + Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres. + Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres, + Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort, + Comme le vêtement du bagne dont on sort. + + Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue, + Cette ère qu'à travers les temps, épaisse nue, + Thalès apercevait au loin devant ses yeux; + Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux + Il écoutait les chants et contemplait les danses. + + Les êtres inconnus et bons, les providences + Présentes dans l'azur où l'œil ne les voit pas, + Les anges qui de l'homme observent tous les pas, + Leur tâche sainte étant de diriger les âmes + Et d'attiser, avec toutes les belles flammes, + La conscience au fond des cerveaux ténébreux, + Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux, + Ont cessé de frémir et d'être, en la tourmente + Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente. + Voici qu'on voit bleuir l'idéale Sion. + Ils n'ont plus l'œil fixé sur l'apparition + Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d'hommes. + Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes, + Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs + Que jette le sourcil tragique des tueurs, + Les guerres, s'arrachant avec leur griffe immonde + Les frontières, haillon difforme du vieux monde, + Les battements de cœur des mères aux abois, + L'embuscade ou le vol guettant au fond des bois, + Le cri de la chouette et de la sentinelle, + Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle. + Le deuil n'est plus mêlé dans tout ce qu'on entend; + Leur oreille n'est plus tendue à chaque instant + Vers le gémissement indigné de la tombe; + La moisson rit aux champs où râlait l'hécatombe; + L'azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés, + Dans tous les innocents pressentir des damnés, + Et la pitié n'est plus leur unique attitude; + Ils ne regardent plus la morne servitude + Tresser sa maille obscure à l'osier des berceaux. + L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux, + Est remplacé par l'homme attendri, fort et calme; + La fonction du sceptre est faite par la palme; + Voici qu'enfin, ô gloire! exaucés dans leur vœu, + Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu, + Sont heureux, l'homme est bon, et sont fiers, l'homme est juste. + Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste, + Devant ce globe obscur qui devient lumineux, + Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux; + Une clarté paraît dans leur beau regard sombre; + Et l'archange commence à sourire dans l'ombre. + + * + + Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu, + A l'avenir divin et pur, à la vertu, + A la science qu'on voit luire, + A la mort des fléaux, à l'oubli généreux, + A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux; + Il va, ce glorieux navire, + + Au droit, à la raison, à la fraternité, + A la religieuse et sainte vérité + Sans impostures et sans voiles, + A l'amour, sur les cœurs serrant son doux lien, + Au juste, au grand, au bon, au beau...--Vous voyez bien + Qu'en effet il monte aux étoiles! + + Il porte l'homme à l'homme, et l'esprit à l'esprit. + Il civilise, ô gloire! Il ruine, il flétrit + Tout l'affreux passé qui s'effare; + Il abolit la loi de fer, la loi de sang, + Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant + Dans les cieux comme une fanfare. + + Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa; + Il fait briller la foi dans l'œil de Spinosa + Et l'espoir sur le front de Hobbe; + Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant + Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant + Toute la clémence de l'aube. + + Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit; + Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit + Sur ces grands charniers de l'histoire + Où les siècles, penchant leur œil triste et profond, + Venaient regarder l'ombre effroyable que font + Les deux ailes de la victoire. + + Derrière lui, César redevient homme; Eden + S'élargit sur l'Érèbe, épanoui soudain; + Les ronces de lys sont couvertes; + Tout revient, tout renaît; ce que la mort courbait + Refleurit dans la vie, et le bois du gibet + Jette, effrayé, des branches vertes. + + Le nuage, l'aurore aux candides fraîcheurs, + L'aile de la colombe, et toutes les blancheurs, + Composent là-haut sa magie; + Derrière lui, pendant qu'il fuit vers la clarté, + Dans l'antique noirceur de la fatalité + Des lueurs de l'enfer rougie, + + Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien, + Où l'allah turc s'accoude au sphinx égyptien, + Dans la séculaire géhenne, + Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant, + Dans la forêt du mal qu'éclairent vaguement + Les deux yeux fixes de la Haine, + + Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts, + Et s'en vont la douleur, le péché, le remords, + La perversité lamentable, + Tout l'ancien joug, de rêve et de crime forgé, + Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé, + La boucherie avec l'étable! + + Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs + S'en vont; et les faux jours sur les fausses hauteurs; + Et le taureau d'airain qui beugle, + La hache, le billot, le bûcher dévorant, + Et le docteur versant l'erreur à l'ignorant, + Vil bâton qui trompait l'aveugle! + + Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs, + Un rire au prince avec les larmes des martyrs, + Et tous ces flatteurs des épées + Qui louaient le sultan, le maître universel, + Et, pour assaisonner l'hymne, prenaient du sel + Dans le sac aux têtes coupées! + + Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants, + S'effacent, et la route où marchaient les tyrans, + Bélial roi, Dagon ministre, + Et l'épine, et la haie horrible du chemin + Où l'homme, du vieux monde et du vieux vice humain + Entend bêler le bouc sinistre. + + On voit luire partout les esprits sidéraux; + On voit la fin du monstre et la fin du héros, + Et de l'athée et de l'augure, + La fin du conquérant, la fin du paria; + Et l'on voit lentement sortir Beccaria + De Dracon qui se transfigure. + + On voit l'agneau sortir du dragon fabuleux, + La vierge de l'opprobre, et Marie aux yeux bleus + De la Vénus prostituée; + Le blasphème devient le psaume ardent et pur, + L'hymne prend, pour s'en faire autant d'ailes d'azur, + Tous les haillons de la huée. + + Tout est sauvé! La fleur, le printemps aromal, + L'éclosion du bien, l'écroulement du mal, + Fêtent dans sa course enchantée + Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux, + Qu'Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux, + Et, du haut des monts, Prométhée! + + Le jour s'est fait dans l'antre où l'horreur s'accroupit. + En expirant, l'antique univers décrépit, + Larve à la prunelle ternie, + Gisant, et regardant le ciel noir s'étoiler, + A laissé cette sphère heureuse s'envoler + Des lèvres de son agonie. + + * + + Oh! ce navire fait le voyage sacré! + C'est l'ascension bleue à son premier degré; + Hors de l'antique et vil décombre, + Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé; + C'est le destin de l'homme à la fin évadé, + Qui lève l'ancre et sort de l'ombre! + + Ce navire là-haut conclut le grand hymen, + Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain. + Il voit l'insondable, il y touche; + Il est le vaste élan du progrès vers le ciel; + Il est l'entrée altière et sainte du réel + Dans l'antique idéal farouche. + + Oh! chacun de ses pas conquiert l'illimité! + Il est la joie; il est la paix; l'humanité + A trouvé son organe immense; + Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni, + Reculant chaque jour plus loin dans l'infini + Le point sombre où l'homme commence. + + Il laboure l'abîme; il ouvre ces sillons + Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons, + Les sifflements et les huées; + Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux; + Il va, fécondateur du ciel mystérieux, + Charrue auguste des nuées. + + Il fait germer la vie humaine dans ces champs + Où Dieu n'avait encor semé que des couchants + Et moissonné que des aurores; + Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins, + Croître et frémir partout les peuples souverains, + Ces immenses épis sonores! + + Nef magique et suprême! elle a, rien qu'en marchant, + Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant, + Rajeuni les races flétries, + Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr, + Dieu juste! et fait entrer dans l'homme tant d'azur + Qu'elle a supprimé les patries! + + Faisant à l'homme avec le ciel une cité, + Une pensée avec toute l'immensité, + Elle abolit les vieilles règles; + Elle abaisse les monts, elle annule les tours; + Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds, + Dans la communion des aigles. + + Elle a cette divine et chaste fonction + De composer là-haut l'unique nation, + A la fois dernière et première, + De promener l'essor dans le rayonnement, + Et de faire planer, ivre de firmament, + La liberté dans la lumière. + + + + + LIX + + + O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que notre rêve, + Créateur qui n'as pas de relâche et de trêve! + Œil sans paupière et sans sommeils! + Eternel jet de vie! âme jamais fermée! + Gouffre mystérieux d'où sort une fumée + D'hommes, d'êtres et de soleils! + + Humanités dans tous les espaces semées, + Liguez-vous; dressez-vous, innombrables armées, + Et déclarez la guerre à Dieu; + Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable, + Cet infini si doux qu'il en est formidable, + Et si profond qu'il en est bleu. + + Mesurez-vous, vous l'ombre, à lui la plénitude. + Vous aurez, ô passants, légions, multitude, + Assiégeants de l'immense tour, + Essaim tourbillonnant autour du grand pilastre, + Vivants, avant qu'il ait usé son premier astre, + Dépensé votre dernier jour! + + + + + LX + + HORS DES TEMPS + + LA TROMPETTE DU JUGEMENT + + + * + + Je vis dans la nuée un clairon monstrueux. + + Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux, + Calme, attendre le souffle immense de l'archange. + + Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change, + L'entourait. A travers un frisson, on sentait + Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait, + Quelque part, dans l'endroit où l'on crée, où l'on sème, + Avait été forgé par quelqu'un de suprême + Avec de l'équité condensée en airain. + Il était là, lugubre, effroyable, serein. + Il gisait sur la brume insondable qui tremble, + Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble + A la forme de quoi que ce soit. + + Il vivait. + + Il semblait un réveil songeant près d'un chevet. + + Oh! quelle nuit! là, rien n'a de contour ni d'âge; + Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage. + + * + + Et c'était le clairon de l'abîme. + + Une voix + Un jour en sortira qu'on entendra sept fois. + En attendant, glacé, mais écoutant, il pense; + Couvant le châtiment, couvant la récompense; + Et toute l'épouvante éparse au ciel est sœur + De cet impénétrable et morne avertisseur. + + Je le considérais dans les vapeurs funèbres + Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres. + Pas un murmure autour du clairon souverain. + Et la terre sentait le froid de son airain, + Quoique, là, d'aucun monde on ne vît les frontières. + + Et l'immobilité de tous les cimetières, + Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix + De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits + Du silence inouï qu'il avait dans la bouche; + Ce lourd silence était pour l'affreux mort farouche + L'impossibilité de faire faire un pli + Au suaire cousu sur son front par l'oubli. + Ce silence tenait en suspens l'anathème. + On comprenait que tant que ce clairon suprême + Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant, + Garderait l'attitude horrible du néant, + Que la momie aurait toujours sa bandelette, + Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette, + Et que ce fier banquet radieux, ce festin + Que les vivants gloutons appellent le destin, + Toute la joie errante en tourbillons de fêtes, + Toutes les passions de la chair satisfaites, + Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls, + Continueraient d'avoir pour but, et pour dessous, + La pourriture, orgie offerte aux vers convives; + Mais qu'à l'heure où soudain, dans l'espace sans rives, + Cette trompette vaste et sombre sonnerait, + On verrait, comme un tas d'oiseaux d'une forêt, + Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes, + Frémissantes, sortir du tremblement des tombes, + Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux, + Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os, + Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve, + Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se lève, + Le front mystérieux du juge apparaîtrait. + + * + + Ce clairon avait l'air de savoir le secret. + + On sentait que le râle énorme de ce cuivre + Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre + L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas, + Toutes les surdités voleraient en éclats; + Que l'oubli sombre avec sa perte de mémoire, + Se lèverait au son de la trompette noire; + Que dans cette clameur étrange, en même temps + Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants, + On entendrait crier toutes les consciences; + Que le sceptique au fond de ses insouciances, + Que le voluptueux, l'athée et le douteur, + Et le maître tombé de toute sa hauteur, + Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres; + Que ce déchirement céleste des ténèbres + Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt; + Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait; + Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte, + L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte, + Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats, + Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas + Des avertissements de l'ombre et du mystère, + Même ceux que n'a point réveillés sur la terre + Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit! + + Oh! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit, + Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaye, + Où l'aurore apparaît, hélas! comme une plaie, + Dans cet esprit, tremblant dès qu'il ose augurer, + Oh! comment concevoir, comment se figurer + Cette vibration communiquée aux tombes, + Cette sommation aux blêmes catacombes + Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim, + Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin! + + Oui, c'est vrai,--c'est du moins jusque-là que l'œil plonge,-- + C'est l'avenir,--du moins tel qu'on le voit en songe;-- + Quand le monde atteindra son but, quand les instants, + Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps, + Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne, + Cette goutte qui doit faire déborder l'urne, + Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc, + Long, pâle, glissera, formidable et tremblant, + Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières; + Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient des pierres, + Dans tous ces sombres camps endormis; et, sortant + Tout à coup de la brume où l'univers l'attend, + Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses, + Au-dessus des forfaits et des apothéoses, + Des ombres et des os, des esprits et des corps, + Sonnera la diane effrayante des morts. + + O lever en sursaut des larves pêle-mêle! + Oh! la Nuit réveillant la Mort, sa sœur jumelle! + + Pensif, je regardais l'incorruptible airain. + + * + + Les volontés sans loi, les passions sans frein, + Toutes les actions de tous les êtres, haines, + Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines, + Avaient laissé, dans l'ombre où rien ne remuait, + Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet; + Une obscure Babel y tordait sa spirale. + + Sa dimension vague, ineffable, spectrale, + Sortant de l'éternel, entrait dans l'absolu. + Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu + Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée + Dans la profondeur trouble et sombre de l'idée; + Un de ses bouts touchait le bien, l'autre le mal; + Et sa longueur allait de l'homme à l'animal, + Quoiqu'on ne vît point là d'animal et point d'homme; + Couché sur terre, il eût joint Éden à Sodome. + + Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard, + Cercle de l'Inconnu ténébreux et hagard, + Pleine de cette horreur que le mystère exhale, + M'apparaissait ainsi qu'une offre colossale + D'entrer dans l'ombre où Dieu même est évanoui. + Cette gueule, avec l'air d'un redoutable ennui, + Morne, s'élargissait sur l'homme et la nature, + Et cette épouvantable et muette ouverture + Semblait le bâillement noir de l'éternité. + + * + + Au fond de l'immanent et de l'illimité, + Parfois, dans les lointains sans nom de l'Invisible, + Quelque chose tremblait de vaguement terrible, + Et brillait et passait, inexprimable éclair. + Toutes les profondeurs des mondes avaient l'air + De méditer, dans l'ombre où l'ombre se répète, + L'heure où l'on entendrait de cette âpre trompette + Un appel aussi long que l'infini jaillir. + L'immuable semblait d'avance en tressaillir. + + Des porches de l'abîme, antres hideux, cavernes + Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes, + Bouches d'obscurité qui ne prononcent rien, + Du vide où ne flottait nul souffle aérien, + Du silence où l'haleine osait à peine éclore, + Ceci se dégageait pour l'âme: Pas encore. + + Par instants, dans ce lieu triste comme le soir, + Comme on entend le bruit de quelqu'un qui vient voir, + On entendait le pas boiteux de la justice; + Puis cela s'effaçait. Des vermines, le vice, + Le crime, s'approchaient, et, fourmillement noir, + Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir. + Un groupe d'ouragans dormait dans ce cratère. + Comme cet organum des gouffres doit se taire + Jusqu'au jour monstrueux où nous écarterons + Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts, + Nul bras ne le touchait dans l'invisible sphère; + Chaque race avait fait sa couche de poussière + Dans l'orbe sépulcral de son évasement; + Sur cette poudre l'œil lisait confusément + Ce mot: RIEZ, écrit par le doigt d'Épicure; + Et l'on voyait, au fond de la rondeur obscure, + La toile d'araignée horrible de Satan. + + Des astres qui passaient murmuraient: «Souviens-t'en! + Prie!» et la nuit portait cette parole à l'ombre. + + Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre. + + * + + Une sinistre main sortait de l'infini. + + Vers la trompette, effroi de tout crime impuni, + Qui doit faire à la mort un jour lever la tête, + Elle pendait énorme, ouverte, et comme prête + A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit, + Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit. + La main, dans la nuée et hors de l'Invisible, + S'allongeait. A quel être était-elle? Impossible + De le dire, en ce morne et brumeux firmament. + L'œil dans l'obscurité ne voyait clairement + Que les cinq doigts béants de cette main terrible; + Tant l'être, quel qu'il fût, debout dans l'ombre horrible, + --Sans doute quelque archange ou quelque séraphin + Immobile, attendant le signe de la fin,-- + Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles, + Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles! + + + + + LXI + + ABIME + + + L'HOMME. + + Je suis l'esprit, vivant au sein des choses mortes. + Je sais forger les clefs quand on ferme les portes; + Je fais vers le désert reculer le lion; + Je m'appelle Bacchus, Noé, Deucalion; + Je m'appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante; + Je suis le conquérant; je tiens l'épée ardente, + Et j'entre, épouvantant l'ombre que je poursuis, + Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits. + Je suis Platon, je vois; je suis Newton, je trouve. + Du hibou je fais naître Athène, et de la louve + Rome; et l'aigle m'a dit: Toi, marche le premier! + J'ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier. + Je vis! dans mes deux mains je porte en équilibre + L'âme et la chair; je suis l'homme enfin, maître et libre + Je suis l'antique Adam! j'aime, je sais, je sens; + J'ai pris l'arbre de vie entre mes poings puissants; + Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête, + Et, comme si j'étais le vent de la tempête, + J'agite ses rameaux d'oranges d'or chargés, + Et je crie:--Accourez, peuples! prenez, mangez! + Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes; + Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes, + Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté, + Car la Vie est ton fruit, racine Éternité! + Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie, + Comme en une forêt court le rouge incendie, + Le beau Progrès vermeil, l'œil sur l'azur fixé, + Marche, et tout en marchant dévore le passé. + Je veux, tout obéit, la matière inflexible + Cède; je suis égal presque au grand Invisible; + Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel; + Je lâche comme lui des globes dans le ciel; + Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle; + J'attache un fil vivant d'un pôle à l'autre pôle; + Je fais voler l'esprit sur l'aile de l'éclair; + Je tends l'arc de Nemrod, le divin arc de fer, + Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole + Et que j'envoie au bout du monde, est ma parole. + Je fais causer le Rhin, le Gange et l'Orégon + Comme trois voyageurs dans le même wagon. + La distance n'est plus. Du vieux géant Espace + J'ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace, + Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri; + Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri, + Tout étonné de voir Franklin voler la foudre; + Fulton, qu'un Jupiter eût mis jadis en poudre, + Monte Léviathan et traverse la mer; + Galvani, calme, étreint la mort au rire amer; + Volta prend dans ses mains le glaive de l'archange + Et le dissout; le monde à ma voix tremble et change; + Caïn meurt, l'avenir ressemble au jeune Abel; + Je reconquiers Éden et j'achève Babel. + Rien sans moi. La nature ébauche; je termine. + Terre, je suis ton roi. + + LA TERRE. + + Tu n'es que ma vermine. + Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil, + Le ventre abject, la faim, la soif, l'estomac vil, + T'accablent, noir passant, d'infirmités sans nombre, + Et, vieux, tu n'es qu'un spectre, et, mort, tu n'es qu'une ombre, + Tu t'en vas dans la cendre! Et moi je reste au jour; + J'ai toujours le printemps, l'aube, les fleurs, l'amour; + Je suis plus jeune après des millions d'années. + J'emplis d'instincts rêveurs les bêtes étonnées. + Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin. + Je me verse, urne sombre, au brin d'herbe, au sapin, + Au cep d'où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes. + Se tenant par la main, comme des sœurs superbes, + Sur ma face où s'épand l'ombre, où le rayon luit, + Les douze heures du jour, les douze heures de nuit + Dansent incessamment une ronde sacrée. + Je suis source et chaos; j'ensevelis, je crée. + Quand le matin naquit dans l'azur, j'étais là. + Vésuve est mon usine, et ma forge est l'Hékla; + Je rougis de l'Etna les hautes cheminées. + En remuant Cuzco, j'émeus les Pyrénées. + J'ai pour esclave un astre; alors que vient le soir + Sur un de mes côtés jetant un voile noir, + J'ai ma lampe, la lune au front humain m'éclaire; + Et si quelque assassin, dans un bois séculaire, + Vers l'ombre la plus sûre et le plus âpre lieu + S'enfuit, je le poursuis de ce masque de feu. + Je peuple l'air, la flamme et l'onde; et mon haleine + Fait comme l'oiseau-mouche éclore la baleine; + Comme je fais le ver, j'enfante les typhons. + Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds, + Des forêts et des monts ainsi que d'une armure. + + SATURNE. + + Qu'est-ce que cette voix chétive qui murmure? + Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné, + Grain de sable, d'un grain de cendre accompagné? + Moi dans l'immense azur je trace un cercle énorme; + L'espace avec terreur voit ma beauté difforme; + Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur, + Comme les boules d'or que croise le jongleur + Lance, mêle et retient sept lunes colossales. + + LE SOLEIL. + + Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales! + Paix! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail. + Comme deux chars de front passent sous un portail, + Dans mon moindre volcan Saturne avec la Terre + Entreraient sans toucher aux parois du cratère. + Chaos! je suis la loi. Fange! je suis le feu. + Contemplez-moi! Je suis la vie et le milieu, + Le Soleil, l'éternel orage de lumière. + + SIRIUS. + + J'entends parler l'atome. Allons, Soleil, poussière, + Tais-toi! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté! + Pâtres dont le troupeau fuit dans l'immensité, + Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n'êtes. + Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur de planètes, + Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l'azur! + Moi, j'emporte en mon orbe auguste, vaste et pur, + Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes. + Le sais-tu seulement, larve qui m'importunes? + Que me sert de briller auprès de ce néant? + L'astre nain ne voit pas même l'astre géant. + + ALDEBARAN. + + Sirius dort; je vis! C'est à peine s'il bouge. + J'ai trois soleils, l'un blanc, l'autre vert, l'autre rouge; + Centre d'un tourbillon de mondes effrénés, + Ils tournent, d'une chaîne invisible enchaînés, + Si vite, qu'on croit voir passer une flamme ivre, + Et que la foudre a dit: Je renonce à les suivre! + + ARCTURUS. + + Moi, j'ai quatre soleils tournants, quadruple enfer, + Et leurs quatre rayons ne font qu'un seul éclair. + + LA COMÈTE. + + Place à l'oiseau comète, effroi des nuits profondes! + Je passe. Frissonnez! Chacun de vous, ô mondes, + O soleils! n'est pour moi qu'un grain de sénevé! + + SEPTENTRION. + + Un bras mystérieux me tient toujours levé; + Je suis le chandelier à sept branches du pôle. + Comme des fantassins le glaive sur l'épaule, + Mes feux veillent au bord du vide où tout finit; + Les univers semés du nadir au zénith, + Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques, + Disent entre eux:--On voit la pointe de leurs piques; + Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux.-- + L'éther ténébreux, plein de globes tortueux, + Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeille + Il me guette, pendant que moi, clarté, je veille. + Il me voit m'avancer, moi l'immense éclaireur, + Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreur + S'il n'entend pas marcher mes chevaux invisibles. + Il me jette des noms sauvages et terribles, + Et voit en moi la bête errante dans les cieux. + Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux, + Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles, + Les éternels flambeaux des ombres éternelles. + Je suis Septentrion qui sur vous apparaît. + Sirius avec tous ses globes ne serait + Pas même une étincelle en ma moindre fournaise. + Entre deux de mes feux cent mondes sont à l'aise. + J'habite sur la nuit les radieux sommets. + Les comètes de braise elles-mêmes jamais + N'oseraient effleurer des flammes de leurs queues + Le chariot roulant dans les profondeurs bleues. + Cet astre qui parlait je ne l'aperçois pas. + Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas, + Traînant leurs sphères d'or et leurs lunes fidèles, + Et, si je me mettais en marche au milieu d'elles + Dans les champs de l'éther à ma splendeur soumis, + Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis! + + LE ZODIAQUE. + + Qu'est-ce donc que ta roue à côté de la mienne? + De quelque point du ciel que ta lumière vienne, + Elle se heurte à moi qui suis le cabestan + De l'abîme, et qui dis aux soleils: Toi, va-t'en! + Toi, reviens. C'est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie! + Car je n'existe pas seulement pour qu'on voie + A jamais, dans l'azur farouche et flamboyant, + Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant + Devant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire, + Je plonge un seau profond dans le puits du mystère, + Et je suis le rouage énorme d'où descend + L'ordre invisible au fond du gouffre éblouissant. + Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée + Dans ton prodige, et dans l'horreur démesurée, + Peut-être, en l'engrenage où je suis, verrait-on, + Comme l'Ixion noir d'un divin Phlégéton, + Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine, + Recommençant sans cesse une ascension vaine, + Et pour l'astre qui vient quittant l'astre qui fuit, + Monter les échelons sinistres de la nuit! + + LA VOIE LACTÉE. + + Millions, millions, et millions d'étoiles! + Je suis, dans l'ombre affreuse et sous les sacrés voiles, + La splendide forêt des constellations. + C'est moi qui suis l'amas des yeux et des rayons, + L'épaisseur inouïe et morne des lumières. + Encor tout débordant des effluves premières, + Mon éclatant abîme est votre source à tous. + O les astres d'en bas, je suis si loin de vous + Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles, + Que mon tas de soleils n'est, pour vos yeux débiles, + Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit, + Qu'un peu de cendre rouge éparse dans la nuit! + Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante + Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante, + Pour qui verrait de près mon nuage vermeil! + Chaque point est un astre et chaque astre un soleil. + Autant d'astres, autant d'immensités étranges, + Diverses, s'approchant des démons ou des anges, + Dont les planètes font autant de nations; + Un groupe d'univers, en proie aux passions, + Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes; + Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes, + Miroirs profonds ouverts à l'œil universel, + Dans chaque cœur l'amour, dans chaque âme le ciel! + Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie. + La lumière en regorge et l'ombre en est remplie. + Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis, + Globes, grains de lumière au loin épanouis, + Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues, + Tremblants, vous traversez les blêmes étendues, + Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons, + Et j'ai plus de soleils que vous de moucherons. + Mon immensité vit, radieuse et féconde. + J'ignore par moments si le reste du monde, + Errant dans quelque coin du morne firmament, + Ne s'évanouit pas dans mon rayonnement. + + LES NÉBULEUSES. + + A qui parles-tu donc, flocon lointain qui passes? + A peine entendons-nous ta voix dans les espaces. + Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur + Au coin le plus perdu du plus nocturne azur. + Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres, + Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres, + N'ayant ni pôle austral ni pôle boréal; + Nous, les réalités vivant dans l'idéal, + Les univers, d'où sort l'immense essaim des rêves, + Dispersés dans l'éther, cet océan sans grèves + Dont le flot à son bord n'est jamais revenu; + Nous les créations, îles de l'inconnu! + + L'INFINI. + + L'être multiple vit dans mon unité sombre. + + DIEU. + + Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre. + + + + +NOTES + +DE + +LA LÉGENDE DES SIÈCLES + + +NOTES + + +_La Légende des Siècles_, publiée d'abord en deux Séries successives, +à dix-huit ans d'intervalle, avec le complément d'un dernier volume, +avait pris, dans chaque série, l'humanité à ses commencements. L'œuvre +une fois achevée, l'auteur a dû rassembler et refondre en un seul tout +les deux séries et les cinq volumes, en unifiant dans cet ensemble +l'ordre chronologique, dérangé seulement et varié, comme il convient, +par l'ordre philosophique. + +Il a paru néanmoins intéressant et utile de rappeler quelles ont été la +composition et l'ordonnance des trois parties publiées isolément. La +reproduction, qui va suivre, des Tables de ces trois parties donnera, +pour chaque pièce, la place qu'elle occupe dans le nouvel ensemble, et +formera ainsi la Table de concordance. + + + + +PREMIÈRE SÉRIE + +1859 + + +La Première Série, publiée en deux volumes (chez Michel Lévy.--Hetzel), +avait ce sous-titre: + + HISTOIRE.--LES PETITES ÉPOPÉES. + + + TOME PREMIER + ÉDITION + DÉFINITIVE. + Tome. Page. + + DÉDICACE I 1 + PRÉFACE I 3 + + I + D'ÈVE A JÉSUS + + I. LE SACRE DE LA FEMME I 37 + II. LA CONSCIENCE I 47 + III. PUISSANCE ÉGALE BONTÉ I 51 + IV. LES LIONS I 55 + V. LE TEMPLE I 63 + VI. BOOZ ENDORMI I 65 + VII. DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE I 71 + VIII. PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC + LE TOMBEAU I 73 + + II + DÉCADENCE DE ROME + + AU LION D'ANDROCLÈS I 247 + + III + L'ISLAM + + I. L'AN NEUF DE L'HÉGIRE I 253 + II. MAHOMET I 261 + III. LE CÈDRE I 263 + + IV + LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN + + I. LE PARRICIDE I 271 + II. LE MARIAGE DE ROLAND I 277 + III. AYMERILLOT I 285 + IV. BIVAR I 299 + V. LE JOUR DES ROIS I 303 + + V + LES CHEVALIERS ERRANTS + + I. LE PETIT ROI DE GALICE II 43 + II. EVIRADNUS II 75 + + VI + LES TRONES D'ORIENT + + I. ZIM-ZIZIMI II 133 + II. 1453 II 151 + III. SULTAN MOURAD II 153 + + + TOME II + + VII + L'ITALIE.--RATBERT + + I. LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES II 207 + II. LA DÉFIANCE D'ONFROY II 219 + III. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE II 225 + + VIII + SEIZIÈME SIÈCLE.--RENAISSANCE. + PAGANISME + + LE SATYRE III 3 + + IX + LA ROSE DE L'INFANTE + + LA ROSE DE L'INFANTE III 53 + + X + L'INQUISITION + + LES RAISONS DU MOMOTOMBO III 65 + + XI + LA CHANSON DES AVENTURIERS + DE LA MER + + LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER III 71 + + XII + DIX-SEPTIÈME SIÈCLE + LES MERCENAIRES + + LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE III 89 + + XIII + MAINTENANT + + I. APRÈS LA BATAILLE IV 63 + II. LE CRAPAUD IV 165 + III. LES PAUVRES GENS IV 149 + IV. PAROLES DANS L'ÉPREUVE IV 115 + + XIV + VINGTIÈME SIÈCLE + + I. PLEINE MER IV 281 + II. PLEIN CIEL IV 291 + + XV + HORS DES TEMPS + + LA TROMPETTE DU JUGEMENT IV 321 + + + + +NOUVELLE SÉRIE + +1877 + + +La Nouvelle Série (deux volumes, chez Calmann Lévy) +avait pour toute préface ces trois lignes: + +Le complément de la _Légende des Siècles_ sera prochainement publié, +à moins que la fin de l'auteur n'arrive avant la fin du livre. + + V. H. + + Paris, 25 février 1877. + + + TOME PREMIER + + ÉDITION + DÉFINITIVE. + Tome. Page. + + LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE I 13 + + I + LA TERRE + + HYMNE I 29 + + II + SUPRÉMATIE + + SUPRÉMATIE I 79 + + III + ENTRE GÉANTS ET DIEUX + + LE GÉANT, AUX DIEUX I 89 + LES TEMPS PANIQUES I 97 + LE TITAN I 103 + + IV + LA VILLE DISPARUE + + LA VILLE DISPARUE I 125 + + V + APRÈS LES DIEUX, LES ROIS + I + DE MESA A ATTILA + + INSCRIPTION I 131 + CASSANDRE I 133 + LES TROIS CENTS I 137 + LE DÉTROIT DE L'EURIPE I 149 + LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE I 155 + LES BANNIS I 157 + AIDE OFFERTE A MAJORIEN, PRÉTENDANT + A L'EMPIRE I 161 + + V + APRÈS LES DIEUX, LES ROIS + II + DE RAMIRE A COSME DE MÉDICIS + + L'HYDRE I 169 + LE ROMANCERO DU CID I 173 + LE ROI DE PERSE I 215 + LES DEUX MENDIANTS I 217 + MONTFAUCON I 219 + LES REITRES.--Chanson barbare I 229 + LE COMTE FÉLIBIEN I 233 + + VI + ENTRE LIONS ET ROIS + + QUELQU'UN MET LE HOLA I 241 + + VII + LE CID EXILÉ + + LE CID EXILÉ I 319 + + VIII + WELF, CASTELLAN D'OSBOR + + WELF, CASTELLAN D'OSBOR II 26 + + IX + AVERTISSEMENTS ET CHATIMENTS + + LE TRAVAIL DES CAPTIFS II 177 + HOMO DUPLEX II 181 + VERSET DU KORAN II 183 + L'AIGLE DU CASQUE II 185 + + X + LES SEPT MERVEILLES DU MONDE + + LES SEPT MERVEILLES DU MONDE I 337 + + + TOME II + + XI + L'ÉPOPÉE DU VER + + L'ÉPOPÉE DU VER II 3 + + XII + LE POËTE AU VER DE TERRE + + LE POËTE AU VER DE TERRE II 35 + + XIII + CLARTÉ D'AMES + + CLARTÉ D'AMES III 41 + + XIV + LES CHUTES + + FLEUVES ET POËTES III 47 + + XV + LE CYCLE PYRÉNÉEN + + GAIFFER-JORGE, DUC D'AQUITAINE II 341 + MASFERRER II 347 + LA PATERNITÉ II 375 + + XVI + LA COMÈTE + + LA COMÈTE IV 9 + + XVII + CHANGEMENT D'HORIZON + + CHANGEMENT D'HORIZON IV 3 + + XVIII + LE GROUPE DES IDYLLES + + LE GROUPE DES IDYLLES III 175 + + XIX + TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR + + TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR III 307 + + XX + + Un poëte est un monde enfermé dans un homme IV 21 + + XXI + LE TEMPS PRÉSENT + + La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite IV 51 + Tout était vision sous les ténébreux dômes IV 57 + JEAN CHOUAN IV 59 + LE CIMETIÈRE D'EYLAU IV 67 + 1851.--CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS IV 79 + ÉCRIT EN EXIL IV 81 + LA COLÈRE DU BRONZE IV 83 + FRANCE ET AME IV 93 + DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA LES VENDEURS IV 97 + LES ENTERREMENTS CIVILS IV 101 + LE PRISONNIER IV 107 + APRÈS LES FOURCHES CAUDINES IV 113 + + XXII + L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX + + L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX IV 121 + + XXIII + LES PETITS + + GUERRE CIVILE IV 255 + PETIT PAUL IV 259 + FONCTION DE L'ENFANT IV 271 + QUESTION SOCIALE IV 275 + + XXIV + LA-HAUT + + LA-HAUT III 169 + + XXV + LES MONTAGNES + + DÉSINTÉRESSEMENT III 261 + + XXVI + LE TEMPLE + + LE TEMPLE III 299 + + XXVII + A L'HOMME + + A L'HOMME III 291 + + XXVIII + ABIME + + ABIME IV 333 + + + + +TOME CINQUIÈME ET DERNIER + +1883 + + +Le volume complémentaire a été publié chez Calmann Lévy. + + + ÉDITION + DÉFINITIVE. + Tome. Page. + + * + Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve IV 215 + + + I + LES GRANDES LOIS + + Ecoute;--nous vivrons, nous saignerons IV 219 + IRE, NON AMBIRE IV 221 + Par-dessus le marché je dois être ravi IV 225 + Le géant Soleil parle à la naine Étincelle IV 239 + + II + + VOIX BASSES DANS LES TÉNÈBRES IV 141 + + III + + Je me penchai. J'étais dans le lieu + ténébreux III 37 + + IV + + MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES III 79 + + V + + L'ÉCHAFAUD III 83 + + VI + INFERI + + INFERI III 115 + + VII + LES QUATRE JOURS DE ELCII + + LES QUATRE JOURS D'ELCIIS II 293 + + VIII + LES PAYSANS AU BORD DE LA MER + + LES PAYSANS AU BORD DE LA MER III 215 + + IX + + Un homme aux yeux profonds passait III 227 + Un grand esprit en marche a ses rumeurs, + ses houles III 231 + Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore III 233 + LE LAPIDÉ III 235 + + X + + LE BEY OUTRAGÉ II 167 + + XI + + LA CHANSON DES DOREURS DE PROUES II 169 + + XII + TÉNÈBRES + + TÉNÈBRES II 155 + + XIII + L'AMOUR + + Quoi! le libérateur qui par degrés desserre III 243 + Regardez-les jouer sur le sable accroupis III 247 + Il faut boire et frapper la terre d'un pied + libre III 249 + EN GRÈCE III 253 + + XIV + + RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT IV 243 + + XV + + LES PAROLES DE MON ONCLE.--La sœur de charité IV 65 + + XVI + + VICTORIEUX OU MORT IV 105 + + XVII + LE CERCLE DES TYRANS + + LIBERTÉ III 123 + LES MANGEURS III 141 + Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit III 127 + UN VOLEUR A UN ROI III 133 + Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux + chaises III 129 + Je marchais au hasard, devant moi, + n'importe où III 131 + AUX ROIS III 145 + + XVIII + + PAROLES DE GÉANT I 93 + + XIX + + Quand le Cid fut entré dans le Généralife I 171 + + XX + LA VISION DE DANTE + + LA VISION DE DANTE IV 175 + + XXI + + Dieu fait les questions pour que l'enfant + réponde IV 223 + + XXII + OCÉAN + + OCÉAN III 207 + + XXIII + + O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que + notre rêve IV 317 + + + LE RETOUR DE L'EMPEREUR + +_Le Retour de l'empereur_ (Delloye, éditeur) a été publié, en 1840, +dans une plaquette séparée. + + LE RETOUR DE L'EMPEREUR IV 27 + + + + + TABLE + DU + TOME QUATRIÈME + + Pages. + XLV + + CHANGEMENT D'HORIZON + + CHANGEMENT D'HORIZON 3 + + + XLVI + + LA COMÈTE + + LA COMÈTE 9 + + + XLVII + + UN POËTE EST UN MONDE + + Un poëte est un monde enfermé dans un homme 21 + + + XLVIII + + LE RETOUR DE L'EMPEREUR + + LE RETOUR DE L'EMPEREUR 27 + + LE 15 DÉCEMBRE 1840 47 + + + XLIX + + LE TEMPS PRÉSENT + + LA VÉRITÉ 51 + + Tout était vision sous les ténébreux dômes 57 + + JEAN CHOUAN 59 + + APRÈS LA BATAILLE 63 + + LA SŒUR DE CHARITÉ 65 + + LE CIMETIÈRE D'EYLAU 67 + + 1851.--CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS 79 + + ÉCRIT EN EXIL 81 + + LA COLÈRE DU BRONZE 83 + + FRANCE ET AME 93 + + DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA LES VENDEURS DU + TEMPLE 97 + + LES ENTERREMENTS CIVILS 101 + + VICTORIEUX OU MORT 105 + + LE PRISONNIER 107 + + APRÈS LES FOURCHES CAUDINES 113 + + PAROLES DANS L'ÉPREUVE 115 + + + L + + L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX + + L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX 121 + + + LI + + LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE + + LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE 141 + + + LII + + LES PAUVRES GENS + + LES PAUVRES GENS 149 + + + LIII + + LE CRAPAUD + + LE CRAPAUD 165 + + + LIV + + LA VISION DE DANTE + + LA VISION DE DANTE 175 + + + LV + + LES GRANDES LOIS + + Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve 215 + + Écoute;--nous vivrons, nous saignerons 219 + + IRE, NON AMBIRE 221 + + Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde 223 + + Par-dessus le marché je dois être ravi 225 + + Le géant soleil parle à la naine étincelle 239 + + + LVI + + RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT + + RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT 243 + + + LVII + + LES PETITS + + GUERRE CIVILE 255 + + PETIT PAUL 259 + + FONCTION DE L'ENFANT 271 + + QUESTION SOCIALE 275 + + + LVIII + + VINGTIÈME SIÈCLE + + PLEINE MER 281 + + PLEIN CIEL 291 + + + LIX + + O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que notre rêve 317 + + + LX + + HORS DES TEMPS + + LA TROMPETTE DU JUGEMENT 321 + + + LXI + + ABIME + + ABIME 333 + + + NOTES DE _LA LÉGENDE DES SIÈCLES_ 345 + + +Saint-Denis.--Imp. J. Dardaillon.--4-26. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76907 *** |
