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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 ***
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+ JAMES-OLIVER CURWOOD
+
+ BARI
+ CHIEN-LOUP
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+ TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET
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+ PARIS
+ LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
+ 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
+
+ MCMXXV
+
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+
+
+LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE
+
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+ROMANS D’AVENTURES
+
+ J.-O. Curwood.--Kazan 7 50
+ -- Le Piège d’Or 7 50
+ -- Les Chasseurs de Loups 6 50
+ -- Les Cœurs les plus farouches 5 50
+ -- Bari, chien-loup (nouv. édit.) 7 50
+ -- Le Grizzly 6 50
+ Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50
+ -- La Peste écarlate 7 50
+ -- Le Talon de fer 7 »
+ -- Croc-Blanc 6 50
+ -- Jerry dans l’île 6 »
+ -- Le Fils du Loup 7 »
+ -- Martin Eden 7 50
+ Maurice Renard.--Le Singe 7 50
+ -- Suite fantastique 6 »
+ -- Le Péril bleu 6 50
+ -- Le Voyage immobile 6 50
+ -- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 »
+ Cyril Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 »
+ Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 »
+ Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 »
+ Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 »
+ -- Le Chant de l’Équipage 6 »
+ H.-H Ewers.--Mandragore 6 50
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+Tous droits de reproduction en langue française réservés pour tous pays,
+y compris la Suède et la Norvège.
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+BARI, CHIEN-LOUP
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+CHAPITRE PREMIER
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+LE GRAND INCONNU
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+
+Pour Bari pendant plusieurs jours après sa naissance, le monde était une
+vaste et obscure caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa maison
+était au cœur d’une immense souche renversée où Louve-Grise, sa mère
+aveugle, avait trouvé pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan,
+le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de temps à autre, ses yeux
+luisant dans l’obscurité comme des boules de feu verdâtre. Ce furent les
+yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion que quelque chose existait
+au delà du sein maternel et l’amenèrent également à la découverte de la
+vue. Il sentait, il flairait, il entendait, mais dans ce trou noir, sous
+ce bois de charpente tombé, il n’avait jamais _vu_ avant l’arrivée des
+yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent et sa frayeur se
+changea en une immense curiosité. Il était fort occupé à les fixer,
+quand tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque Kazan tournait la
+tête. Puis ils brillaient de nouveau de son côté, du fond des ténèbres,
+avec un si soudain éclat qu’il se serrait involontairement près de sa
+mère, laquelle tremblait et frissonnait toujours d’étrange façon lorsque
+Kazan entrait.
+
+Bari, cela va de soi, ne connaîtrait jamais leur histoire. Il ne saurait
+jamais que Louve-Grise, sa mère, était une louve pur sang et que Kazan,
+son père, était un chien. En lui, la nature commençait déjà son étonnant
+travail, mais qui ne dépasserait jamais certaines limites. La nature lui
+apprendrait en son temps que sa magnifique mère louve était aveugle,
+mais il ne saurait jamais rien de cette terrible bataille entre
+Louve-Grise et le lynx, au cours de laquelle sa mère avait perdu la vue.
+La nature ne pouvait rien lui dire de la vengeance sans merci de Kazan,
+de ces étonnantes années de ménage, de leur loyauté, de leurs
+singulières aventures dans la vaste solitude canadienne; elle ne pouvait
+qu’en faire un fils de Kazan.
+
+Mais d’abord et pendant plusieurs jours sa mère lui était tout. Même
+après que ses yeux se furent ouverts tout grands et qu’il eut senti ses
+jambes de manière à pouvoir tituber un peu dans l’obscurité, rien
+n’existait pour Bari, sinon sa mère. Quand il fut assez âgé pour jouer
+au dehors avec des bâtons et des mousses dans la lumière du soleil, il
+ne savait pas encore à quoi sa mère ressemblait. Mais pour lui elle
+était forte et tendre et chaude, et elle léchait sa figure avec sa
+langue et elle lui parlait avec une sorte de doux geignement qui lui fit
+enfin trouver sa propre voix dans un faible et aigre jappement. Puis
+arriva ce jour étonnant où les boules de feu verdâtre, qui étaient les
+yeux de Kazan, s’approchèrent de plus en plus près, un peu à la fois, et
+avec d’infinies précautions. Jusqu’alors Louve-Grise l’avertissait de se
+retirer. Être seule était la première règle de sa race farouche durant
+le temps de sa maternité. Un grognement sourd de sa gorge et Kazan
+s’arrêtait toujours. Mais ce jour-ci il n’y eut pas de grognement. Dans
+la gorge de Louve-Grise mourut un gémissement étouffé. Signe de
+solitude, de contentement et d’immense désir. «Tout va bien maintenant»,
+disait-elle à Kazan; et Kazan s’arrêtant une minute afin de s’en assurer
+répondit par un son grave du fond de sa gorge.
+
+Lentement encore, comme s’il n’était pas tout à fait certain de ce qu’il
+allait trouver, Kazan avança vers eux et Bari se tassa plus près de sa
+mère. Il entendit Kazan se laisser choir lourdement sur le ventre près
+de Louve-Grise. Il n’avait pas peur et était fort intrigué. Et Kazan
+aussi était intrigué. Il reniflait. Dans l’obscurité ses oreilles
+étaient dressées. Au bout d’un moment, Bari se mit à remuer. Un pouce à
+la fois, il s’écarta du flanc de sa mère. Louve-Grise ne bougeait pas,
+chaque muscle de son corps souple tendu pareil à un fil d’acier, tandis
+qu’elle écoutait. De nouveau son sang de loup était en éveil. Il y avait
+du danger pour Bari. Sans bruit, ses babines se retroussèrent montrant
+les crocs. Sa gorge frissonna, mais aucun son n’en sortit. De
+l’obscurité, à deux mètres d’elle, s’élevèrent un doux gémissement de
+petit chien et le bruit caressant de la langue de Kazan.
+
+Bari avait senti le frémissement de sa première grande aventure. Il
+avait découvert son père.
+
+ * * * * *
+
+Tout cela arriva la troisième semaine de la vie de Bari. Il avait juste
+dix-huit jours quand Louve-Grise permit à Kazan de faire la connaissance
+de son fils. Sans la cécité de Louve-Grise et le souvenir de ce jour où
+sur le rocher du Soleil, le lynx lui avait crevé les yeux, elle aurait
+mis Bari au monde en plein air et ses pattes auraient été tout à fait
+solides. Il aurait connu le soleil et la lune et les étoiles; il se
+serait rendu compte de ce que signifiait le tonnerre, et il aurait vu la
+lueur des éclairs dans le ciel. Mais comme cela, il n’y avait pour lui
+rien à faire, dans cette obscure caverne sous la souche renversée, que
+de trébucher un peu dans les ténèbres et de lécher avec sa mignonne
+languette les os crus qui jonchaient le sol çà et là. Longtemps on
+l’avait laissé seul. Il avait entendu sa mère aller et venir et presque
+toujours ç’avait été en réponse à un aboiement de Kazan qui leur
+parvenait comme un écho lointain. Il n’avait jamais éprouvé un bien vif
+désir de suivre jusqu’au jour où la large et froide langue de Kazan
+avait caressé son museau. Pendant ces minutes étonnantes, la nature
+était à l’œuvre. Son instinct jusqu’alors n’était pas tout à fait né. Et
+lorsque Kazan s’en alla, les laissant dans l’obscurité, Bari pleurnicha
+pour le faire revenir, absolument comme il avait pleuré après sa mère,
+quand, de temps à autre, elle l’avait quitté pour répondre à l’appel de
+son compagnon.
+
+Le soleil était déjà haut au-dessus de la forêt lorsque, une heure ou
+deux après la visite de Kazan, Louve-Grise s’esquiva. Entre le nid de
+Bari et le sommet de la souche renversée, il y avait quarante pieds de
+bois dru et brisé à travers quoi un rayon de lumière ne pouvait
+pénétrer. Tout ce noir ne l’effrayait pas, car il n’avait pas appris la
+signification de la lumière. Le jour, et non point la nuit, allait lui
+causer sa première grande terreur. Aussi ce fut sans la moindre crainte,
+avec un gémissement pour demander à sa mère de l’attendre, qu’il
+commença de suivre. Si Louve-Grise l’entendit, elle ne fit guère
+attention à cet appel et le raclement de ses coups de griffes sur le
+bois mort s’éteignit rapidement au loin.
+
+Cette fois, Bari ne s’arrêta point au tronc de huit pieds qui avait
+toujours fermé son horizon dans cette direction particulière. Il grimpa
+au sommet et dégringola de l’autre côté. Derrière ce tronc s’ouvrait la
+vaste aventure et il s’y lança courageusement.
+
+ * * * * *
+
+Il lui fallut longtemps pour parcourir les vingt premiers mètres.
+Ensuite, il atteignit un tronc aplani par les pas de Louve-Grise et de
+Kazan et, s’arrêtant à chaque petite avancée, pour pousser un cri
+gémissant après sa mère, il chemina tout du long, de plus en plus avant.
+Et tandis qu’il allait, il se faisait peu à peu un singulier changement
+dans son univers. Il n’avait connu que le noir. Et maintenant ce noir
+semblait se muer là-haut en formes et ombres étranges. Une fois, il
+perçut l’éclat d’une traînée de feu au-dessus de lui--un rayon de
+soleil--et cela le saisit au point qu’il s’aplatit sur le tronc et ne
+bougea plus pendant une demi-minute. Puis il continua. Une hermine
+criait sous lui. Il entendit le doux frôlement des pattes d’un écureuil
+et un bizarre _whout, whout, whout_ qui ne ressemblait nullement à aucun
+des sons qu’avait jamais émis sa mère. Il était hors de la piste. Le
+tronc n’était pas aplani plus loin et le conduisait de plus en plus haut
+parmi l’enchevêtrement de l’arbre tombé et devenait de plus en plus
+étroit à chaque pas qu’il faisait. Il gémissait. Son délicat petit nez
+flairait en vain après la chaude odeur maternelle. Tout à coup, il
+atteignit l’extrémité, il perdit l’équilibre et tomba. Il poussa un cri
+perçant d’effroi en se sentant glisser et il roula par terre. Il devait
+avoir grimpé bien haut dans l’arbre tombé, car ce fut pour Bari une
+chute terrible. Son tendre petit corps cognait de branche en branche,
+tandis qu’il dégringolait de côté et d’autre et, quand enfin il
+s’arrêta, il respirait à peine. Mais il se redressa vivement sur ses
+quatre pieds tremblants, tout ébloui.
+
+Une nouvelle terreur le cloua sur place. En un instant le monde entier
+s’était transformé. C’était une inondation de lumière. Partout où il
+regardait il voyait des choses étranges. Mais le soleil surtout
+l’effrayait. C’était sa première sensation du feu et cela lui brûlait
+les yeux. Il serait bien retourné se cacher dans l’obscurité protectrice
+de l’arbre tombé, mais à ce moment Louve-Grise, suivie de Kazan,
+contourna l’extrémité d’un énorme tronc. Elle caressa Bari joyeusement
+et Kazan, dans le plus beau style du chien, agitait la queue. Cette
+caractéristique du chien allait être une particularité de Bari.
+Demi-loup, il agiterait toujours la queue. Il s’essayait à la remuer
+maintenant. Peut-être Kazan vit-il cet effort, car il poussa un
+jappement sourd de satisfaction, tandis qu’il retournait s’asseoir sur
+son derrière.
+
+Sans quoi il aurait pu dire à Louve-Grise: «Hé bien, nous avons enfin
+emmené le petit coquin hors de l’arbre tombé, hein?»
+
+Pour Bari ce fut un jour mémorable. Il avait découvert son père et le
+monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE PREMIER COMBAT
+
+
+Et c’était un monde étonnant, un monde de vaste silence, vide de tout,
+sauf de bêtes sauvages. Le poste le plus rapproché de la baie d’Hudson
+se trouvait à cent lieues de là et la première ville de la civilisation
+se trouvait à trois cents milles en droite ligne vers le sud. Deux
+années auparavant, Tusoo, le trappeur indien, avait nommé cet endroit
+son domaine. Il lui avait été dévolu, selon la loi de la forêt, par des
+générations d’ancêtres. Mais Tusoo avait été le dernier de sa famille
+disparue, et il était mort de la petite vérole et sa femme et ses
+enfants étaient morts en même temps que lui. Depuis lors, nul pied
+humain n’avait foulé ses sentes. Le lynx s’était multiplié. L’élan et le
+caribou n’avaient plus été chassés par l’homme. Les castors avaient bâti
+leurs demeures sans être dérangés. Les traces de l’ours noir étaient
+aussi larges que les traces du daim, plus loin vers le sud. Et là où,
+autrefois, les engins de mort et les appâts empoisonnés de Tusoo avaient
+tenu à l’écart les loups amaigris, il n’y avait plus de danger pour ces
+Mohicans de la solitude.
+
+Suivant le soleil de ce premier jour étonnant, parurent la lune et les
+étoiles de la véritable première nuit de Bari. C’était une nuit
+magnifique avec une pleine lune rouge levée au-dessus des forêts,
+inondant la terre d’une nouvelle sorte de lumière qui semblait plus
+belle et plus douce à Bari. Le loup était puissant en lui et il ne
+pouvait rester en place. Il avait dormi toute cette journée dans la
+chaleur du soleil, mais il ne pouvait dormir à la clarté de la lune. Il
+flairait, mal à l’aise, Louve-Grise, qui était couchée à plat ventre, sa
+belle tête dressée écoutant en soupirant les bruits nocturnes et
+attendant la caresse de Kazan, qui s’était échappé comme une ombre pour
+chasser.
+
+Six ou sept fois, comme Bari errait alentour de l’arbre renversé, il
+perçut un doux frôlement au-dessus de sa tête et une fois ou deux il vit
+une ombre grise flotter rapidement dans l’air. C’étaient les gros hiboux
+du Nord qui descendaient pour l’examiner et, s’il eût été un lapin au
+lieu d’être un petit chien-loup, sa première nuit sous la lune et les
+étoiles aurait été la dernière car, contrairement à Wapoos, le lapin, il
+n’était pas prudent. Louve-Grise ne le surveillait pas de près. Un
+instinct l’avertissait que, dans ces forêts, Bari ne courait pas grand
+danger, sinon de la main de l’homme. Dans ses veines courait le sang du
+loup. C’était un chasseur de toutes les autres bêtes sauvages, mais
+aucune autre bête, soit ailée, soit armée de serres, ne le chasserait,
+lui. En un sens, Bari comprenait cela. Les hiboux ne l’effrayaient pas.
+Il n’avait pas peur des cris étranges à glacer le sang, qu’ils
+poussaient au faîte des noirs sapins. Une fois pourtant la crainte entra
+en lui et il courut se réfugier près de sa mère. Ce fut en voyant un des
+chasseurs ailés de l’air fondre sur un lapin aux pieds de neige et que
+les cris perçants de la créature condamnée firent battre son cœur comme
+un petit marteau. Il _sentit_ dans ces cris la proximité de l’une des
+tragédies toujours présentes de la solitude: la mort. Il la sentit de
+nouveau cette nuit-là lorsque, tassé près de Louve-Grise, il entendit la
+clameur farouche d’une bande de loups qui talonnait un jeune caribou
+mâle. Et la signification de tout cela et le grand frémissement de tout
+cela arrivèrent à lui à peu près vers l’aube pâle, lorsque Kazan revint
+tenant entre ses crocs un gros lapin qui, au milieu de contorsions, se
+débattait encore contre la mort.
+
+Ce lapin fut le point culminant du premier chapitre de l’éducation de
+Bari. Ce fut comme si Louve-Grise et Kazan avaient tout combiné au
+préalable pour qu’il pût recevoir sa première leçon dans l’art de tuer.
+Lorsque Kazan avait laissé tomber le lapin, Bari s’était approché avec
+beaucoup de circonspection. Les reins de Wapoos étaient brisés; ses yeux
+révulsés étaient vitreux et il avait cessé de sentir la douleur. Mais
+pour Bari il semblait bien vivant alors qu’il enfonçait ses gentilles
+petites dents parmi le poil abondant de la gorge de Wapoos. Les dents ne
+pénétraient pas dans la chair. Avec une impétuosité gamine, Bari
+s’acharnait. Il s’imaginait tuer. Il pouvait sentir les convulsions
+mourantes de Wapoos. Il pouvait entendre les derniers souffles haletants
+qu’exhalait le corps tiède et il «groulait» et tiraillait, tant
+qu’enfin, il tomba à la renverse, la gueule pleine de poils. Lorsqu’il
+revint à l’attaque, Wapoos était bien mort, et Bari continua à mordre et
+à «grouler» jusqu’au moment où Louve-Grise, de ses crocs aigus vint
+mettre le lapin en pièces. Après quoi suivit le festin.
+
+Ainsi Bari en vint à comprendre que manger signifie tuer et dès lors
+s’accrut rapidement en lui, tandis que passaient d’autres jours et
+d’autres nuits, l’appétit de la chair. En quoi il était un vrai loup. De
+Kazan, il avait reçu d’autres et plus impérieux atavismes du chien. Il
+était superbement noir, ce qui lui avait valu, ces temps derniers, le
+nom de _Kusketa Mukekun_, le loup noir. Sur sa poitrine, il y avait une
+étoile blanche. Son oreille droite était mouchetée de blanc. Sa queue, à
+six semaines, était touffue et pendait bas. C’était une queue de loup.
+Ses oreilles étaient les oreilles de Louve-Grise; étroites, courtes,
+pointues, toujours en mouvement. Son avant-train promettait de devenir
+superbe comme celui de Kazan et lorsqu’il était debout, il ressemblait à
+un chien de chasse, sauf qu’il regardait toujours obliquement l’endroit
+ou l’objet qu’il surveillait. Cela encore était du loup, car un chien se
+tourne du côté vers lequel il regarde effectivement.
+
+Par une nuit brillante, alors qu’il avait deux mois, et que le ciel
+fourmillait d’étoiles et qu’une lune de juin luisait si claire qu’elle
+semblait à peine plus élevée que le sommet des grands sapins, Bari
+s’assit sur son derrière et hurla. C’était son premier essai. Mais il
+n’y avait pas à se tromper à l’accent. C’était le hurlement du loup.
+Cependant, un peu plus tard, quand Bari se redressa et se glissa vers
+Kazan, comme s’il était tout honteux de son effort, il agitait la queue
+à ne point s’y méprendre en manière d’excuse. Et cela encore tenait du
+chien. Si Tusoo, le défunt trappeur indien, avait pu le voir alors, il
+l’aurait jugé d’après cette façon d’agiter la queue. Elle révélait le
+fait qu’au profond du cœur--et dans son âme--si nous concédons qu’il
+avait en une--Bari était _un chien_. Tusoo aurait par ailleurs motivé
+son jugement sur lui. A deux mois, le louveteau a oublié comment on
+joue. C’est un personnage de la solitude qui se glisse en tapinois,
+travaillant déjà à faire sa proie de créatures plus petites et plus
+faibles que lui. Bari jouait encore. Durant ses sorties de la souche
+renversée, il n’avait jamais été plus loin que le ruisseau, à une
+centaine de mètres de l’endroit où sa mère était couchée. Il avait aidé
+à dépecer bien des lapins morts ou mourants; il croyait, s’il avait la
+moindre idée à ce sujet, qu’il était excessivement cruel et courageux.
+Mais il avait bientôt neuf semaines avant de sentir ses griffes et de
+livrer son terrible combat au jeune hibou à la lisière de la forêt
+profonde.
+
+Le fait qu’Oohoomisew, le gros hibou blanc, avait fait son nid sur une
+souche brisée non loin de l’arbre renversé était destiné à changer le
+cours entier de la vie de Bari, absolument comme la cécité de
+Louve-Grise avait changé son destin et celui de Kazan. Le ruisseau
+coulait jusqu’auprès de la souche qui avait été écartelée par la foudre
+et cette souche se dressait en un paisible et sombre endroit de la forêt
+entouré de hauts sapins noirs et enveloppé d’obscurité, même en plein
+jour. Plusieurs fois, Bari était allé à l’orée de ce recoin mystérieux
+de la forêt et y avait regardé curieux et avec une envie croissante. En
+ce jour de grand combat, l’attrait en était tout puissant. Peu à peu, il
+y pénétra, les yeux dardés et les oreilles attentives aux moindres
+bruits qui en venaient. Son cœur battait plus vite. L’obscurité
+l’enveloppait davantage. Il oublia l’arbre tombé et Kazan et
+Louve-Grise. Là, devant lui, s’étendait le frémissement de l’aventure.
+Il entendit d’étranges bruits, mais des bruits très doux, comme s’ils
+étaient produits par des pieds ouatés ou des ailes moelleuses et qui le
+remplirent d’un frisson d’attente. Sous ses pas, il n’y avait ni terre,
+ni herbe, ni fleurs, mais un merveilleux tapis sombre de douces
+aiguilles toujours vertes. Elles chatouillaient agréablement ses pattes
+et elles étaient si veloutées qu’il ne pouvait entendre ses propres
+mouvements.
+
+Il était au moins à trois cents mètres de l’arbre tombé quand il dépassa
+la souche d’Oohoomisew et pénétra dans un épais buisson de jeunes
+baumiers. Et là, en plein sur sa route, était blotti le monstre.
+
+Papayouchisiou, «le jeune hibou», n’était pas un tiers aussi grand que
+Bari. Mais c’était une chose effrayante à regarder. Il sembla à Bari
+toute tête et tous yeux. Il ne pouvait voir de corps du tout. Kazan
+n’avait jamais rien rapporté de pareil et pendant une pleine
+demi-minute, Bari demeura tout à fait coi, considérant cela
+spéculativement. Papayouchisiou ne remuait pas une plume, mais comme
+Bari avançait un pas prudent à la fois, les yeux se dilatèrent et les
+plumes autour de sa tête se hérissèrent comme si elles étaient agitées
+par un souffle de vent. Il descendait d’une famille de combattants, ce
+jeune Papayouchisiou, une famille farouche, intrépide et meurtrière et
+même Kazan aurait pris garde à ces plumes hérissées. Un espace de deux
+pieds entre eux et le petit chien et le hiboulet se regardèrent. En ce
+moment, si Louve-Grise avait pu les voir, elle eût dit à Bari: «Fais
+usage de tes jambes et cours!» Et Oohoomisew, le vieux hibou, aurait pu
+dire à Papayouchisiou: «Ah! petit sot, sers-toi de tes ailes et vole!»
+
+Ils n’en firent rien ni l’un ni l’autre et le combat commença.
+
+Papayouchisiou s’élança et avec un simple aboiement farouche, Bari se
+ramassa en tas, le bec du hiboulet fixé comme un étau rouge dans la
+chair tendre de son nez. Ce seul aboiement de surprise et de douleur fut
+le premier et le dernier cri de Bari durant le combat. Le loup surgit en
+lui; la rage et le désir de tuer le possédèrent. Tandis que
+Papayouchisiou s’accrochait à lui, il poussa un sifflement bizarre et
+tandis que Bari se tournait et grinçait des dents et se démenait pour se
+libérer de cet étonnant agrippage à son nez, de petits grognements
+féroces sortirent de sa gorge.
+
+Durant une bonne minute, il ne put se servir de ses mâchoires. Puis, par
+hasard, il poussa Papayouchisiou dans une fourche d’arbrisseau nain et
+un bout de son nez s’arracha. Il aurait pu fuir alors; au lieu de cela,
+il se reprécipita, vif comme l’éclair, sur le hiboulet. Papayouchisiou
+s’abattit sur le dos et Bari lui enfonça dans la poitrine des dents
+pointues comme des aiguilles. C’était comme s’il essayait de mordre dans
+un oreiller, tellement les plumes étaient drues et épaisses. Bari
+enfonça ses crocs de plus en plus profond, et juste au moment où ils
+commençaient de pénétrer dans la peau du hiboulet, Papayouchisiou,
+farfouillant un peu à l’aveuglette d’un bec qui pinçait d’une manière
+aiguë chaque fois qu’il le refermait, l’attrapa par l’oreille. La
+douleur de cette préhension était atroce pour Bari, et il fit un effort
+plus désespéré pour entrer les dents dans l’épaisse cuirasse de plumes
+de son adversaire.
+
+Dans la lutte, ils roulèrent sous les balsamiers bas au bord du ravin où
+coulait le ruisseau. Ils passèrent par-dessus le bord escarpé et, tandis
+qu’ils dégringolaient et heurtaient le fond, Bari lâcha prise.
+Papayouchisiou s’accrocha bravement et quand ils atteignirent le fond,
+il avait encore les serres plantées dans l’oreille de Bari.
+
+Le nez de Bari saignait, son oreille lui faisait l’effet d’être arrachée
+de la tête et, dans cet instant incommode, un instinct tout nouvellement
+éveillé fit découvrir à Bébé Papayouchisiou qu’il avait des ailes comme
+moyen de combat. Un hibou ne commence jamais à combattre réellement
+qu’au moment où il se sert de ses ailes, et, en poussant un sifflement
+joyeux, Papayouchisiou se mit à frapper son antagoniste si vite et si
+méchamment que Bari en resta hébété. Il fut forcé de fermer les yeux et
+mordit à l’aveuglette. Pour la première fois depuis le début de la
+lutte, il se sentit une violente envie de fuir. Il essaya de se dégager
+avec les pattes de devant; mais Papayouchisiou, lent de compréhension
+mais ferme de conviction, s’accrochait après son oreille comme un
+mauvais destin. A ce moment critique, alors que le sentiment de la
+défaite croissait rapidement dans l’esprit de Bari, un hasard le sauva.
+Il referma ses crocs sur une des pattes délicates du hiboulet.
+Papayouchisiou soudain, poussa un cri perçant. L’oreille était enfin
+dégagée et, avec un grognement de triomphe, Bari mordit sournoisement
+Papayouchisiou à la jambe.
+
+Dans l’ivresse de la bataille, il n’avait pas entendu le tumulte qui
+s’élevait du ruisseau tout près au-dessous d’eux. Papayouchisiou et lui
+passèrent de compagnie par-dessus la pointe d’une roche, l’eau glacée du
+torrent gonflé par les pluies étouffant un grognement dernier et un
+dernier sifflement des deux petits combattants.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+UNE NUIT D’EFFROI
+
+
+Pour Papayouchisiou, après la première lampée d’eau, le torrent
+présentait presque autant de sécurité que l’air même, car il descendit
+comme une voile, avec la légèreté d’une mouette, se demandant dans sa
+grosse tête au lent entendement, pourquoi il allait si vite et si
+agréablement sans faire le moindre effort.
+
+Quant à Bari, c’était une autre affaire. Il tomba presque comme une
+pierre. Un bourdonnement formidable emplit ses oreilles; il faisait
+noir, étouffant, effrayant. Dans le courant rapide, il roulait en tous
+sens. Puis il remonta à la surface et se mit désespérément à se servir
+de ses pattes. Cela lui était de peu d’aide. Il n’eut que le temps
+d’ouvrir l’œil une ou deux fois, et d’aspirer une poumonnée d’air et il
+fut entraîné dans un rapide qui courait comme un biez de moulin entre
+les troncs de deux arbres tombés et, sur l’espace d’une vingtaine de
+pieds, les yeux les plus perçants n’auraient pu apercevoir de lui un
+poil ni un atome de peau. Il remonta de nouveau à l’extrémité d’une
+vanne étroite par-dessus laquelle l’eau se précipitait comme les chutes
+d’un Niagara en miniature et sur cinquante à soixante mètres, il fut
+lancé comme une balle de crin. De là, il fut projeté dans un étang
+profond et froid, puis, demi-mort, il se retrouva se hissant sur un banc
+de gravier.
+
+Il resta là étendu longtemps dans un bain de lumière solaire, sans
+bouger. Son oreille lui faisait tellement mal qu’enfin il se remit sur
+pied; son nez était à vive chair et lui cuisait comme s’il l’avait
+fourré dans le feu. Ses jambes et son corps étaient endoloris et
+lorsqu’il se mit à errer sur le banc de gravier, il était le plus
+misérable petit chien du monde. Il était en outre complètement
+désorienté. En vain chercha-t-il autour de lui quelque indication
+familière, quelque chose qui pût l’aider à retourner à sa maison de
+l’arbre tombé. Tout lui était étranger. Il ne savait pas que l’eau
+l’avait entraîné sur la rive opposée du torrent et que pour atteindre la
+souche renversée, il aurait fallu le retraverser. Il geignit, mais d’une
+voix aussi forte que s’il appelait sa mère. Louve-Grise aurait pu
+entendre son aboiement, car l’arbre tombé ne se trouvait pas à plus de
+deux cent cinquante mètres en amont du torrent. Mais le loup en Bari le
+contraignait au silence, en dehors d’un timide gémissement.
+
+Gagnant la rive principale, il commença à descendre le cours du fleuve.
+Il s’écartait de l’arbre renversé et chaque pas qu’il faisait maintenant
+l’emmenait de plus en plus loin de sa maison. A tout instant, il
+s’arrêtait pour écouter. La forêt était plus profonde. Elle devenait
+plus sombre et plus mystérieuse. Son silence était effrayant. Au bout
+d’une demi-heure, Bari aurait même accueilli avec joie Papayouchisiou.
+Et il ne se serait pas battu avec lui. Il lui aurait demandé, si
+possible, la route pour retourner chez lui.
+
+ * * * * *
+
+Il était bien à trois quarts de mille de l’arbre renversé, lorsqu’il
+arriva à un point où le ruisseau se divisait en deux branches. Il
+n’avait qu’un choix à faire: le courant qui coulait un peu au sud-est.
+Ce courant n’était pas trop rapide. Il n’était pas rempli de minces
+barrages ni de roches autour desquelles l’eau bruissait et écumait. Il
+devenait obscur comme la forêt. Il était calme et profond. Sans le
+savoir, Bari s’enfonçait de plus en plus avant dans les anciens parages
+à pièges de Tusoo. Depuis la mort de Tusoo, ils s’étendaient introublés,
+sauf par les loups, car Louve-Grise et Kazan ne chassaient pas de ce
+côté de la rivière et les loups eux-mêmes préféraient, pour y chasser,
+la rase campagne. Tout à coup, Bari se trouva au bord d’un étang profond
+et sombre où l’eau dormait aussi tranquille que de l’huile; et son cœur
+bondit presque à se rompre, lorsqu’une longue bête au beau poil luisant
+s’élança dehors presque sous son nez et nagea avec de violentes
+éclaboussures jusqu’au milieu. C’était Nekik, la loutre. Nekik n’avait
+pas entendu Bari et un moment après, Napanekik, sa femme, émergea d’un
+cercle obscur et derrière elle suivirent trois petits enfants loutres,
+laissant après eux quatre sillages brillants dans l’eau qui ressemblait
+à de l’huile. Ce qui se passa ensuite fit oublier à Bari, pendant
+quelques minutes, qu’il s’était perdu. Nekik avait disparu de la surface
+de l’étang et maintenant il remontait directement sous sa compagne, sans
+méfiance, avec une telle vigueur qu’il la souleva à demi hors de l’eau.
+Aussitôt, il repartit et Napanekik le suivit impétueusement. Pour Bari
+cela n’avait pas l’air d’un jeu. Deux des bébés loutres s’étaient jetés
+sur le troisième qui semblait se débattre désespérément.
+L’engourdissement et la douleur abandonnèrent le corps de Bari. Son sang
+circula avec précipitation, il s’oublia à laisser échapper un jappement.
+
+Dans un éclair, les loutres disparurent. Pendant quelques minutes l’eau
+de l’étang continua à s’agiter et à bouillonner, puis ce fut tout. Au
+bout de peu de temps, Bari retourna dans les fourrés et continua sa
+route.
+
+Il était environ trois heures de l’après-midi et le soleil devait être
+encore très haut dans le ciel. Mais il faisait plus sombre au fur et à
+mesure, et l’étrangeté et la peur de tout cela prêtait plus grande hâte
+aux jambes de Bari. Il s’arrêtait à tout instant pour écouter et,
+pendant l’une de ses haltes, il entendit un bruit qui lui arracha en
+réponse un cri de joie. C’était un hurlement lointain, un hurlement de
+loup, droit devant lui. Bari ne pensait pas aux loups, mais à Kazan, et
+il courut à travers l’obscurité de la forêt, tant qu’il entendit ce
+bruit. Puis il s’arrêta et écouta longtemps.
+
+Le hurlement du loup ne recommença pas. Au lieu de cela roula au ciel,
+venant de l’est, un sourd grondement de tonnerre. A travers le sommet
+des arbres flamboya soudain une vivante traînée de foudre. Un
+chuchotement plaintif de vent précéda l’orage, le tonnerre se rapprocha
+et un second éclair parut découvrir Bari où il se tenait tremblant sous
+le dais d’un grand sapin. C’était le second orage dont il était témoin.
+Le premier l’avait terriblement effrayé et il s’était reculé bien avant
+dans l’abri de l’arbre renversé. Le mieux qu’il pût trouver maintenant
+fut un creux sous une énorme racine et il s’y blottit et gémit
+doucement. C’était un cri d’enfantelet, un cri vers sa mère, sa maison,
+la chaleur, quelque chose de doux et de tutélaire où se réfugier. Et
+tandis qu’il pleurait, l’orage éclata au-dessus de la forêt.
+
+Bari n’avait jamais entendu pareil vacarme auparavant et il n’avait
+jamais vu les éclairs étendre de pareilles nappes de feu pendant les
+déluges du mois de juin. On aurait dit, à chaque fois, que le monde
+entier flambait et la terre paraissait être ébranlée et rouler sous les
+craquements du tonnerre. Il cessa de pleurer et se fit aussi petit qu’il
+put sous la racine qui le protégeait en partie de ce terrible ouragan de
+la pluie qui descendait en torrent à travers les sommets des arbres. Il
+faisait maintenant si noir que, sauf quand les éclairs ouvraient de
+grands trous dans l’obscurité, il ne pouvait voir les troncs des sapins
+à vingt pas. A deux fois cette distance de Bari, il y avait une énorme
+souche morte qui se dressait comme un spectre, chaque fois que ces
+éclairs traversaient le ciel, comme si elle défiait les mains de feu de
+là-haut de la frapper. Et enfin, l’une d’elles la frappa. Une langue
+bleuâtre de flamme vibrante parcourut le vieux tronc du faîte au pied
+et, comme elle touchait terre, il y eut une formidable explosion
+au-dessus du sommet des arbres.
+
+La souche massive oscilla puis se cassa en deux comme si un coin
+gigantesque l’avait écartelée. Elle s’écrasa si près de Bari que de la
+terre et des éclats de bois volèrent autour de lui et il poussa un seul
+et sauvage gémissement d’effroi, tandis qu’il essayait de s’enfoncer
+plus profondément au creux obscur de la racine.
+
+Par la destruction du vieux cèdre, le tonnerre et la foudre semblaient
+avoir soulagé leur courroux. Le tonnerre s’éloigna vers le sud-est,
+semblable au roulement de dix mille roues de lourds chariots par-dessus
+les toits des forêts et les éclairs les suivirent. La pluie tomba avec
+un redoublement de force. Pendant une heure après que Bari eût vu la
+dernière lueur dans le ciel, elle continua de tomber sans arrêt. Le trou
+dans lequel il s’était cru à l’abri était trempé. Lui était mouillé
+jusqu’à la peau; ses dents claquaient, tandis qu’il se demandait ce qui
+allait encore arriver.
+
+Ce fut une longue attente. Lorsque la pluie cessa et que le ciel
+s’éclaircit, il faisait nuit. A travers le dôme des arbres, Bari aurait
+pu apercevoir les étoiles s’il avait risqué la tête hors de sa cachette
+et levé les yeux. Mais il se cramponnait à son trou. Une heure passa
+après une heure. Vidé, à demi noyé, les jambes rompues et affamé, il ne
+bougeait pas. A la fin, il s’endormit d’un sommeil agité, un sommeil
+pendant lequel, à tout moment, il appelait doucement et tristement sa
+mère. Lorsqu’il s’aventura à sortir de dessous sa racine, c’était le
+matin et le soleil brillait.
+
+D’abord, Bari, put à peine se tenir debout. Ses jambes étaient
+engourdies; chaque vertèbre de son corps semblait désemboîtée; son
+oreille était indurée où le sang avait coulé et s’était coagulé et,
+lorsqu’il essayait de froncer son nez blessé, il jetait un petit cri
+aigu de douleur. Si pareille chose était possible, il paraissait encore
+plus mal en point qu’il ne le sentait. Son poil était roide de plaques
+de boue séchée; il était couvert de crottes d’une extrémité à l’autre et
+alors que, hier, il était dodu et brillant, il était maintenant aussi
+maigre et calamiteux qu’il avait été possible à l’infortune de le
+rendre. Et il avait faim. Il n’avait jamais su auparavant ce que cela
+signifiait en réalité d’avoir faim.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’il avança, continuant dans la direction qu’il avait suivie la
+veille, il s’en alla tout découragé. Sa tête et ses oreilles avaient
+perdu leur vivacité et sa curiosité était partie. Il n’avait pas
+seulement le ventre creux; la faim de sa mère dominait son désir
+physique d’avoir quelque chose à manger. Il avait besoin de sa mère,
+comme il n’avait jamais eu besoin d’elle autrefois de sa vie. Il avait
+besoin de dorloter son petit corps frissonnant tout contre elle et de
+sentir la tiède caresse de sa langue et d’écouter le gémissement
+pitoyable de sa voix. Et il avait besoin de Kazan et de l’arbre renversé
+et de ce large espace bleu qui s’ouvrait dans le ciel, droit au-dessus.
+Il pleurnichait après eux, comme un petit enfant qui aurait du chagrin,
+tandis qu’il suivait de nouveau le bord du ruisseau.
+
+La forêt s’éclaircit davantage au bout d’un moment et cela lui rendit un
+peu de courage. La chaleur du soleil lui enlevait également la douleur
+de son corps. Il avait de plus en plus faim. Il avait dépendu
+entièrement de Kazan et de Louve-Grise pour sa subsistance. Ses parents
+en avaient fait, d’une certaine façon, un grand bébé. La cécité de
+Louve-Grise en était cause; depuis sa naissance, elle n’avait plus pris
+part à la chasse avec Kazan et il était tout naturel que Bari demeurât
+collé près d’elle, bien que plus d’une fois, il se fût senti plein d’un
+vif désir de suivre Kazan. La nature avait fort à faire maintenant pour
+essayer de triompher de ce retard. Elle travaillait à persuader Bari que
+le temps était désormais venu où il devait chercher sa propre
+subsistance. Cette évidence pénétrait lentement mais sûrement en lui et
+il se mit à penser à deux ou trois coquillages qu’il avait pris et mangé
+sur la berge pierreuse du ruisseau, près de l’arbre renversé. Il se
+rappelait aussi une huître qu’il avait trouvée ouverte et le goût
+délicieux du morceau délicat qui était à l’intérieur. Une sensation
+nouvelle commença de le posséder. Il devint, tout aussitôt, un chasseur.
+
+En même temps que la forêt se faisait moins dense, le ruisseau devenait
+moins profond. Il coulait de nouveau par-dessus des bancs de sable et
+cailloux, et Bari se mit à flairer le long de leurs bords. Pendant
+longtemps, ce fut sans succès. Le peu de crustacés qu’il aperçut étaient
+excessivement frétillants et illusoires, et tous les mollusques étaient
+fermés si étroitement que même les mâchoires toutes puissantes de Kazan
+auraient eu de la peine à les broyer. Il était presque midi quand il
+prit sa première écrevisse, à peu près aussi grosse que l’index d’un
+homme. Il la dévora à belles dents. Le goût de la nourriture lui donna
+un renouveau de courage. Il prit encore deux écrevisses durant
+l’après-midi. Le crépuscule tombait déjà lorsqu’il fit lever un jeune
+lapin de dessous une touffe d’herbe. S’il avait été d’un mois plus âgé,
+il l’aurait attrapé. Il avait encore très faim, car trois écrevisses
+espacées sur une journée n’avaient pas contribué beaucoup à remplir le
+vide qui augmentait progressivement en lui.
+
+ * * * * *
+
+Avec l’approche de la nuit, ses frayeurs et son immense isolement lui
+revinrent. Avant que le jour fût tout à fait évanoui, il se trouva un
+abri sous une grosse roche où il y avait un lit de sable doux et tiède.
+Depuis sa lutte avec Papayouchisiou, il avait couvert une longue
+distance et la roche sous laquelle il fit son lit cette nuit-là était
+bien à huit ou neuf milles de l’arbre renversé.
+
+C’était dans la clairière à la boucle du ruisseau avec la sombre forêt
+de sapins et de cèdres tout près de chaque côté. Et quand la lune se
+leva et que les étoiles emplirent le ciel, Bari pouvait, en regardant
+dehors, voir l’eau du courant qui luisait doucement avec des reflets
+presque aussi brillants qu’en plein jour. Droit devant lui, s’étendant
+jusqu’au bord de l’eau, il y avait une large bande de sable blanc. Un
+énorme ours noir, une demi-heure plus tard, traversa ce sable. Jusqu’à
+ce que Bari eût vu les loutres jouer dans le ruisseau, sa conception de
+la forêt n’avait point dépassé sa propre espèce et les bêtes telles que
+des hiboux, des lapins et des petites choses couvertes de plumes. Les
+loutres ne l’avaient point effrayé, parce qu’il considérait encore les
+êtres d’après la taille, et Nekik n’était pas à moitié aussi gros que
+Kazan. Mais l’ours était un monstre auprès duquel Kazan aurait eu l’air
+d’un simple pygmée. Il était énorme. Si la nature avait choisi ce moyen
+de mettre Bari devant l’évidence qu’il y avait dans les forêts des
+créatures plus importantes que chiens et loups et hiboux et écrevisses,
+elle le lui démontrait avec un peu plus d’ampleur qu’il n’était
+nécessaire. Car Wakayoo, l’ours, pesait six cents livres aussi bien
+qu’une once. Il était gras et luisant de s’être, tout un mois, régalé de
+poisson. Son habit soyeux ressemblait à du velours noir sous la clarté
+de la lune et il marchait avec un curieux mouvement de tangage, la tête
+basse. Horreur! il se coucha sur le flanc sur le banc de sable, pas plus
+d’à dix pieds de la roche sous laquelle Bari frissonnait comme s’il
+avait la fièvre.
+
+Il était absolument évident que Wakayoo avait flairé dans l’air sa
+présence. Bari pouvait l’entendre renifler; il pouvait entendre sa
+respiration; il surprit la lueur d’étoile qui brillait dans ses yeux
+d’un rouge foncé tandis qu’ils viraient soupçonneusement du côté de
+l’énorme roche arrondie. Si Bari avait pu savoir alors que lui--son
+insignifiante petite personne--rendait ce monstre réellement nerveux et
+mal à l’aise, il aurait poussé un jappement de joie. Car Wakayoo, en
+dépit de sa taille, était une espèce de couard lorsqu’il avait affaire à
+des loups. _Et Bari portait en lui l’odeur du loup._ Elle arriva plus
+forte à l’odorat de Wakayoo et, juste à ce moment, comme pour augmenter
+en quelque sorte la nervosité qui croissait en lui, sortit de là-bas,
+derrière lui, un long hurlement lamentable. Poussant un grognement
+significatif, Wakayoo s’en alla. Les loups étaient un fléau, pensait-il.
+
+Ils n’attaquaient pas pour combattre. Ils avaient mordu et jappé à ses
+talons, pendant des heures, une fois, et ils se sauvaient toujours hors
+de sa portée et plus vifs qu’un clin d’œil lorsqu’il se retournait vers
+eux. Le moyen de se reposer là où il y avait des loups, par une si belle
+nuit! Il partit à pas pesants et résolus. Bari pouvait l’entendre
+patauger lourdement dans l’eau du ruisseau. Ce n’est qu’alors qu’il osa
+respirer. Ce fut presque un soupir de soulagement.
+
+Mais ce n’était pas fini d’émotion pour la nuit. Bari avait choisi son
+lit à un endroit où les bêtes descendaient boire et où elles
+traversaient pour aller de l’une des rives du ruisseau vers l’autre. Peu
+après que l’ours eut disparu, Bari entendit un bruit pesant écraser le
+sable et des sabots racler les pierres, et un _moose_, élan mâle, nanti
+d’une énorme courbure d’andouillers traversa la clairière au clair de
+lune. Bari ouvrit des yeux démesurés, car si Wakayoo pesait six cents
+livres, cette gigantesque créature, dont les jambes étaient si longues
+qu’elle semblait marcher sur des échasses, pesait au moins trois fois
+autant. Un élan femelle suivit. Puis un jeune moose. Le jeune moose
+semblait tout en jambes. C’en était trop pour Bari, et il se recula de
+plus en plus avant sous la roche jusqu’à être aplati comme une sardine
+dans une boîte. Et il resta à étendu jusqu’au matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE VAGABOND AFFAMÉ
+
+
+Quand Bari se hasarda à sortir de dessous sa roche, au commencement du
+jour suivant, c’était un petit chien beaucoup plus âgé que lorsqu’il
+avait rencontré Papayouchisiou, le jeune hibou, dans le sentier près du
+vieil arbre renversé. Si l’expérience peut suppléer l’âge, il avait
+beaucoup vieilli durant ces dernières quarante-huit heures. En fait, il
+avait quasiment dépassé l’enfance. Il s’éveilla avec une conception
+nouvelle et beaucoup plus large de l’univers. C’était un endroit
+immense. Il était plein de choses dont Kazan et Louve-Grise n’étaient
+point les principales. Les monstres qu’il avait vus sur la langue de
+sable, au clair de lune, avaient provoqué en lui une nouvelle espèce de
+prudence et le plus grand instinct de l’animal--intelligence élémentaire
+que le fort fait sa proie du faible--s’éveillait rapidement en lui;
+jusqu’alors, il jugeait tout naturellement la force brutale et la menace
+des choses uniquement d’après leur taille. Ainsi l’ours était plus
+terrible que Kazan et les _mooses_ plus terribles que l’ours. Ce fut
+fort heureux pour lui que l’instinct n’eût pas atteint son entier
+développement au début et ne lui eût pas fait comprendre que son espèce,
+le loup, était la plus redoutée de toutes les créatures,--griffe, sabot,
+ailes--des forêts. Sans quoi, comme le petit garçon qui s’imagine qu’il
+peut nager avant d’avoir appris la brassée, il aurait pu s’élancer et
+perdre pied quelque part et se serait cassé la tête.
+
+Très vif, le poil hérissé sur l’échine, un petit grognement dans la
+gorge, il flairait les larges empreintes de pas faites par l’ours et
+l’élan. C’était l’odeur d’ours qui le faisait grouler. Il suivit les
+traces jusqu’au bord du ruisseau. Après quoi, il reprit sa course
+errante et aussi sa chasse pour la subsistance.
+
+Durant deux heures, il ne trouva pas une écrevisse. Alors, il passa du
+bois vert à la limite d’une région brûlée. Ici tout était noir. Les
+troncs des arbres se dressaient semblables à d’énormes roseaux calcinés.
+C’était une «brûlure» relativement récente du dernier automne et la
+cendre était douce encore sous les pas de Bari. Tout droit à travers
+cette noire contrée coulait le ruisseau que surplombait un ciel bleu
+dans lequel le soleil brillait. C’était fort engageant pour Bari. Le
+renard, le loup, l’élan et le caribou se seraient détournés des bords de
+cette région de mort. Elle serait, une autre année, un excellent terrain
+de chasse, mais maintenant elle était sans vie. Même les hiboux n’y
+auraient rien découvert à manger. C’étaient le ciel bleu et le soleil et
+la douceur de la terre sous ses pas qui leurrèrent Bari. Il lui était
+agréable d’y voyager après ses expériences douloureuses de la forêt. Il
+continua à suivre le courant, bien qu’il n’y eût là, pour l’heure, la
+moindre possibilité de rencontrer quelque chose à manger. L’eau était
+devenue paresseuse et sombre; le canal était obstrué par des débris
+consumés qui y étaient tombés quand la forêt avait brûlé et ses rives
+étaient molles et boueuses. Au bout d’un moment, lorsque Bari s’arrêta
+et regarda autour de lui, il ne pouvait plus apercevoir le bois
+verdoyant qu’il avait quitté. Il était seul dans ce désert ravagé de
+cadavres d’arbres carbonisés. C’était, en outre, aussi calme que la
+mort. Pas un chant d’oiseau n’émouvait le silence. Dans la cendre molle,
+il ne pouvait entendre la chute de ses pas. Mais il n’avait point peur.
+Il y avait une certitude de sécurité.
+
+Si seulement il pouvait trouver quelque chose à manger! C’était la
+pensée maîtresse qui l’occupait. L’instinct ne l’avait pas encore
+pénétré que ce qu’il voyait autour de lui c’était la famine. Il continua
+de marcher, cherchant plein d’espoir de la nourriture. Mais enfin, comme
+les heures passaient, l’espoir commença à mourir en lui. Le soleil
+déclinait à l’ouest. Le ciel se faisait moins bleu, un vent faible
+commençait à courir par-dessus les sommets des souches et, de temps à
+autre, l’une d’elles s’écroulait avec un craquement effrayant.
+
+ * * * * *
+
+Bari ne pouvait plus avancer. Une heure avant le crépuscule, il se
+coucha à la belle étoile, las et mourant de faim. Le soleil disparut
+derrière la forêt. La lune monta de l’est. Le ciel scintilla d’étoiles
+et, pendant toute la nuit, Bari resta étendu comme s’il était mort.
+
+Quand le matin arriva, il se traîna au ruisseau pour boire un coup.
+Ramassant ses forces suprêmes, il partit. C’était le loup qui le
+poussait, le contraignant à lutter jusqu’au bout pour la vie. Le chien,
+en lui, souhaitait se coucher et mourir. Mais en lui la flamme du loup
+brûla plus fort. A la fin, elle l’emporta. Un demi-mille plus loin, il
+atteignit de nouveau un bois verdoyant.
+
+Dans les forêts tout comme dans les grandes villes, le destin se livre à
+des jeux changeants et fantasques. Si Bari s’était traîné dans le bois
+une demi-heure plus tard, il aurait pu mourir. Il était trop épuisé
+maintenant pour pêcher aux écrevisses ou tuer l’oiseau le plus faible.
+Mais il arriva juste au moment où Sekoosew, l’hermine, la petite voleuse
+la plus assoiffée de sang de toutes les bêtes sauvages, commettait un
+meurtre.
+
+C’était à une bonne centaine de mètres de l’endroit où Bari s’était
+étendu sous un sapin, presque prêt à rendre l’âme. Sekoosew était une
+grande chasseresse de son espèce. Son corps avait environ sept pouces de
+longueur, prolongé par une mignonne queue pointée de noir et elle pesait
+peut-être cinq onces. Les doigts d’un enfant auraient pu l’encercler à
+n’importe quelle place entre ses quatre pattes et sa petite tête, au
+museau pointu et aux yeux de perle rouge, aurait pu traverser sans peine
+une ouverture d’un pouce de diamètre. Pendant plusieurs siècles,
+Sekoosew avait contribué à faire l’histoire. Ce fut elle, lorsque sa
+peau valait cent dollars en or du roi, qui attira les premiers
+transports de chevaliers d’aventures par delà l’Océan, le prince Rupert
+à leur tête; c’était à la petite Sekoosew qu’il fallait imputer la
+formation de la grande compagnie de la baie d’Hudson et la découverte de
+la moitié du continent; car presque trois siècles durant, elle avait
+mené le combat pour la vie contre le trappeur. Et maintenant,
+quoiqu’elle ne valût plus son poids d’or jaune, elle était la plus
+adroite, la plus cruelle et la plus impitoyable de toutes les créatures
+de son espèce.
+
+Tandis que Bari était couché sous son arbre, Sekoosew rampait vers sa
+proie. Son gibier était une grosse caille dodue qui se tenait sous un
+buisson de cassis. Aucune oreille vivante n’aurait pu entendre le
+mouvement de Sekoosew. Elle ressemblait à une ombre, un point gris ici,
+un éclair là, maintenant cachée derrière une tige pas plus épaisse qu’un
+poignet d’homme, apparaissant une minute, l’instant d’après aussi
+complètement invisible que si elle n’avait jamais existé. Ainsi
+s’approcha-t-elle de cinquante pieds à environ trois pieds de la caille.
+C’était sa distance d’élan favorite. Infailliblement, elle sauta à la
+gorge de la caille endormie et ses dents, telles des pointes
+d’aiguilles, pénétrèrent à travers les plumes dans la chair. Sekoosew
+était préparée à ce qui allait alors se passer. Cela se passait
+constamment ainsi quand elle attaquait Napanao, la caille des bois. Ses
+ailes sont puissantes et son premier mouvement, quand Napanao frappait,
+était toujours de prendre la fuite. La caille se redressa aussitôt avec
+un grand bruit d’ailes. Sekoosew s’accrocha étroitement, ses dents
+enfoncées profondément dans la gorge et ses petites griffes aiguës se
+cramponnant comme des mains. Elle tournoya dans l’air avec elle, mordant
+de plus en plus profondément jusqu’à ce qu’à cent mètres de l’endroit où
+cette terrible chose de mort s’était agrippée à sa gorge, Napanao
+s’écrasât par terre.
+
+Elle tomba à peine à dix pieds de Bari. Pendant quelques minutes, il
+considéra étonné ce tas de plumes qui se débattait, ne comprenant pas
+bien qu’enfin de la nourriture était à sa portée. Napanao se mourait,
+mais elle luttait encore par les soubresauts de ses ailes. Bari se leva
+précipitamment et après une minute pendant laquelle il rassembla tout ce
+qui lui restait de force, il se précipita sur elle. Ses dents
+s’enfoncèrent dans la poitrine et jusqu’à ce moment-là, il ne vit pas
+Sekoosew. L’hermine avait redressé la tête de l’étreinte mortelle dont
+elle enserrait la gorge de la caille et ses farouches petits yeux rouges
+se fixèrent un seul instant sur ceux de Bari. C’était ici quelque chose
+de trop gros à tuer et avec un cri perçant de colère, elle s’en alla.
+Les ailes de Napanao retombèrent et son corps cessa de palpiter. Elle
+était morte, Bari demeura en arrêt pour s’en assurer. Puis il commença
+son festin.
+
+Le meurtre au cœur, Sekoosew se tenait tout près de là, passant vivement
+d’un côté puis d’un autre, mais n’approchant jamais à plus d’une
+demi-douzaine de pieds de Bari. Ses yeux étaient plus rouges que jamais.
+De temps en temps, elle jetait un cruel petit cri de rage. De la vie
+elle n’avait jamais été si furieuse. Se voir voler de cette manière une
+caille dodue était un affront qu’elle n’avait jamais subi auparavant.
+Elle souhaitait foncer sur l’intrus et vriller ses dents dans la gorge
+de Bari. Mais elle était trop adroit stratège pour le tenter, trop
+habile Napoléon pour se précipiter délibérément à son Waterloo. Un
+hibou, elle l’aurait combattu. Elle aurait même livré bataille à sa
+grande sœur et sa plus mortelle ennemie, la loutre. Mais en Bari, elle
+reconnaissait la race du loup et elle donnait cours à sa rancune à
+distance. Au bout d’un moment, son bon sens prit le dessus et elle
+partit chasser ailleurs.
+
+Bari mangea un tiers de la caille et les deux tiers restants il les
+cacha soigneusement au pied du gros sapin. Puis, il dévala jusqu’au
+ruisseau pour boire. Le monde lui paraissait maintenant tout différent.
+Somme toute, la capacité individuelle au bonheur dépend, en grande
+partie, de ce qu’on a beaucoup souffert. La mauvaise chance et
+l’infortune de chacun constituent l’étalon de la bonne chance et de la
+fortune à venir. Ainsi en était-il de Bari. Quarante-huit heures plus
+tôt, son ventre plein ne l’aurait pas rendu un dixième aussi heureux
+qu’en ce moment. Alors, son plus vif désir était pour sa mère. Depuis,
+un désir encore plus vif était survenu dans sa vie pour la nourriture.
+En un sens, il était heureux pour lui qu’il eût presque péri
+d’épuisement et de faim, car son expérience avait contribué à faire un
+homme de lui--ou un chien-loup, comme vous êtes justement disposé à le
+dire. Sa mère lui manquera encore longtemps, mais elle ne lui manquera
+plus jamais dorénavant comme elle lui avait manqué hier et le jour
+d’avant.
+
+Cet après-midi-là, il fit un long somme auprès de sa cachette. Puis il
+déterra la caille et mangea son souper. Quand sa quatrième nuit arriva,
+il ne se cacha plus comme il avait fait les trois nuits précédentes. Il
+était singulièrement et curieusement éveillé. Sous la lune et les
+étoiles, il rôda à la lisière de la forêt et poussa jusqu’à la partie du
+bois incendié. Il écouta avec une sorte de frémissement nouveau la
+clameur lointaine d’une bande de loups en chasse. Il écouta sans
+trembler le lugubre _hou hou hou!_ des hiboux. Les bruits et les
+silences commençaient à prendre pour lui un accent nouveau et
+significatif.
+
+Pendant un autre jour et une autre nuit, Bari demeura à proximité de sa
+cachette. Quand le dernier os fut rogné, il s’en alla. Il pénétra alors
+dans une région où la subsistance cessa d’être pour lui un périlleux
+problème. C’était un pays de lynx et, où il y a des lynx, il y a aussi
+beaucoup de lapins. Quand les lapins se raréfient, les lynx émigrent
+vers des endroits meilleurs pour la chasse. Comme les lapins aux pieds
+de neige prolifient pendant tout l’été, Bari se trouva dans une terre
+d’abondance. Il ne lui fut pas difficile d’attraper et de tuer des
+lapereaux. Durant une semaine, il profita et devint plus gros et plus
+fort de jour en jour. Mais pendant tout ce temps, tiraillé par l’esprit
+de recherche et de vagabondage, espérant toujours retrouver sa vieille
+maison et sa mère, il voyagea au nord et à l’est. Et c’était en plein
+dans le domaine à pièges de Pierre, le métis.
+
+Il était seul, il avait la nostalgie de la maison et son petit cœur
+appelait la chaleur d’une amitié et le réconfort de l’amour maternel.
+Être seul par le monde n’était pas du tout une situation désirable.
+Parfois Bari avait tellement la nostalgie de la maison et de revoir le
+museau de Louve-Grise et la superbe prestance de Kazan, que cela lui
+faisait mal.
+
+Précisément alors, le chien dominait le loup en lui. Il n’était plus
+qu’un petit toutou inconsolable. Et la maison et Louve-Grise et Kazan et
+le vieil arbre renversé où il était en sécurité lui semblaient bien
+loin, bien loin.
+
+Inconsolablement, il errait dans l’inconnu...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE LOUP PARLE
+
+
+Pierre, jusque voici deux ans, s’était cru l’un des hommes les plus
+heureux de la vaste solitude. C’était avant l’arrivée de _la mort
+rouge_, la peste rouge. Demi-Français, il avait épousé la fille d’un
+chef Cree et dans leur cabane faite de troncs d’arbres, au Grey Loon,
+ils avaient vécu plusieurs années de grande prospérité et de parfait
+bonheur. Pierre était fier de trois choses dans son sauvage univers: il
+était immensément fier de Wyola, sa femme de sang royal; il était fier
+de sa fille et il était fier de sa renommée de chasseur. Jusqu’à la
+venue de la peste rouge, la vie coulait à souhait pour lui. Ce fut
+alors, il y avait deux ans, que la petite vérole tua la princesse sa
+femme. Il habitait toujours dans la petite hutte de Grey Loon, mais
+c’était un autre homme. Il avait le cœur brisé. Il en serait mort sans
+Nepeese, sa fille. Sa mère l’avait appelée Nepeese, qui signifie
+«Branche de saule». Nepeese avait grandi comme le saule, plus svelte
+qu’un roseau, avec toute la sauvage beauté maternelle unie à un soupçon
+de beauté française. Elle avait presque dix-sept ans, de larges yeux
+noirs merveilleux et des cheveux si beaux qu’un homme d’affaires de
+Montréal passant par là avait un jour proposé de les acheter. Ils
+descendaient en deux nattes brillantes, aussi épaisses l’une et l’autre
+que le poignet d’un homme, presque jusqu’à ses genoux.
+
+--Non, monsieur, avait dit Pierre avec un froid regard dans les yeux,
+dès qu’il avait vu ce qu’il y avait dans le visage de l’agent
+d’affaires, «ce n’est pas pour en faire trafic!»
+
+Deux jours après que Bari eût pénétré dans le domaine du trappeur,
+Pierre rentra des bois, un air d’ennui sur sa figure.
+
+--Quelque chose massacre les jeunes castors, expliqua-t-il à Nepeese, en
+lui parlant en français. C’est un lynx ou un loup. Demain... Il haussa
+ses épaules maigres et sourit.
+
+--Nous irons à la chasse, continua Nepeese, riant de joie, dans son doux
+parler Cree.
+
+Quand Pierre lui souriait ainsi et commençait par «demain», cela voulait
+toujours dire qu’elle pouvait l’accompagner dans l’entreprise qu’il
+méditait.
+
+ * * * * *
+
+Encore un autre jour plus tard, sur la fin de l’après-midi, Bari
+traversait le Grey Loon, sur un pont de bois flottant maintenu entre
+deux arbres. C’était au Nord. Juste au delà du pont de bois, il y avait
+une petite ouverture et, sur le bord, Bari s’arrêta pour jouir des
+derniers rayons du soleil couchant. Tandis qu’il se tenait là immobile,
+à écouter, la queue basse, les oreilles aux aguets, son nez au bout
+pointu flairant le nouveau pays dans la direction du Nord, il n’y avait
+pas une paire d’yeux dans la forêt qui ne l’eût pris pour un jeune loup.
+
+Cachés derrière un bouquet de jeunes balsamiers, à cent mètres de là,
+Pierre et Nepeese l’avaient vu franchir le pont de bois. C’était
+l’instant et Pierre ajusta son fusil. Et subitement, Nepeese toucha son
+bras légèrement et d’une voix un peu émue, elle chuchota:
+
+--_Nootawe_, laisse-moi tirer. Je peux le tuer!
+
+Tout en souriant, Pierre lui passa le fusil. Il considérait le louveteau
+comme déjà mort. Car Nepeese, à cette distance, envoyait neuf fois sur
+dix une balle dans un carton d’un pouce. Et Nepeese, visant Bari avec
+soin, appuya posément son index brun sur la détente.
+
+Tandis que Branche-de-Saule abaissait la détente de son fusil, Bari
+sauta en l’air. Il éprouva la violence de la balle avant d’entendre la
+détonation. Cela lui souleva les pieds de terre et l’envoya rouler à
+plusieurs reprises comme s’il avait été frappé d’un coup de gourdin
+épouvantable. Le temps d’un éclair il ne sentit aucun mal; puis on
+aurait dit qu’un couteau de feu le traversait et, sous le coup de cette
+souffrance, le chien en lui domina le loup: il jeta une longue clameur
+sauvage de petit chien qui pleure, tandis qu’il roulait et se
+contorsionnait sur le sol.
+
+Pierre et Nepeese s’étaient avancés de leur retrait de balsamiers. Les
+beaux yeux de Branche-de-Saule brillaient d’orgueil à la justesse de son
+coup de fusil. Aussitôt elle retint son souffle. D’un mouvement brusque
+et nerveux, ses doigts bruns étreignirent le canon de son fusil. Le rire
+de contentement expira aux lèvres de Pierre, tandis que les cris de
+douleur de Bari emplissaient la forêt.
+
+--_Uchi Moosis!_ s’écria Nepeese en sa langue cree.
+
+Pierre lui prit le fusil.
+
+--Misère! Un chien! Un toutou, s’écria-t-il.
+
+Ils s’élancèrent pour courir vers Bari; mais dans leur étonnement, ils
+avaient perdu quelques secondes et Bari était revenu de son
+étourdissement. Il les vit nettement traverser la clairière: une
+nouvelle espèce de monstres des forêts. Avec un dernier gémissement, il
+s’enfuit parmi les ombres épaisses des arbres. Le soleil allait se
+coucher. Et Bari courut vers l’obscurité dense du sapin touffu, près du
+ruisseau. Il avait tremblé à la vue de l’ours et de l’élan, mais pour la
+première fois, il avait la notion réelle du danger.
+
+Et c’était là tout près derrière lui. Il pouvait entendre le vacarme que
+faisaient les bêtes à deux jambes à sa poursuite; d’étranges cris
+s’élevaient presque sur ses talons, alors, brusquement il se précipita
+sans crier gare dans un trou. Ce lui fut une secousse de sentir la terre
+manquer comme cela sous ses pas, mais il n’aboya point. Le loup le
+dominait de nouveau. Il l’engageait à rester où il était sans faire
+mouvement ni bruit, respirant à peine. Les voix étaient au-dessus de
+lui; les pieds étranges trébuchaient quasiment au bord du trou où il
+était étendu. En regardant hors de sa cachette obscure, il pouvait voir
+un de ses ennemis. C’était Nepeese, Branche-de-Saule. Elle se tenait de
+telle manière que la dernière lueur du jour tombait sur son visage. Bari
+ne pouvait en détacher les yeux. Plus haut que sa souffrance s’élevait
+en lui une bizarre et frémissante fascination.
+
+Et soudain la jeune fille porta les deux mains à sa bouche et d’une voix
+qui était douce et plaintive et étonnamment réconfortante pour le petit
+cœur frappé de terreur, elle cria:
+
+--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_
+
+Alors, il entendit une autre voix et cette voix, également, était
+beaucoup moins effrayante que bien des bruits qu’il avait écoutés dans
+les forêts.
+
+--On ne pourra pas le trouver, Nepeese, disait la voix. Il s’est traîné
+loin d’ici pour mourir. C’est trop triste. Viens!
+
+A l’endroit où Bari s’était tenu, à l’extrémité de la clairière, Pierre
+s’arrêta et désigna du doigt un jeune plant de bouleau qui avait été
+tranché net par la balle de Branche-de-Saule. Nepeese comprit. Le jeune
+arbuste, pas plus gros que son pouce, avait fait dévier un tantinet le
+coup et sauvé Bari d’une mort imminente.
+
+Elle se retourna et appela:
+
+--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_
+
+Il n’y avait plus dans ses yeux le frisson du meurtre.
+
+--Il ne saurait comprendre cela, fit Pierre en prenant la route qui
+traversait la clairière. Il est sauvage, né de loups. C’était peut-être
+la femelle des bois de Koomo qui allait en chasse avec les hurles,
+l’hiver dernier.
+
+--Et il va mourir.
+
+--_Ayetun_: oui, il va mourir.
+
+Mais Bari n’avait pas l’intention de mourir. Il était trop robuste
+gaillard pour être blessé à mort par une balle traversant la chair
+délicate de ses jambes de devant. Voici ce qui était arrivé. Sa patte
+était traversée jusqu’à l’os, mais l’os lui-même n’avait pas été touché.
+Il attendit jusqu’au lever de la lune avant de ramper hors de son trou.
+
+Sa patte s’était engourdie; elle avait cessé de saigner, mais son corps
+entier était déchiré par une douleur cuisante.
+
+Une douzaine de Papayouchisiou, tous fortement accrochés à ses oreilles
+et à son nez, ne lui auraient pas fait plus de mal. Chaque fois qu’il
+bougeait, une lancination aiguë le traversait et cependant il
+s’obstinait à marcher. Instinctivement, il comprenait qu’en s’écartant
+du trou, il s’écartait du danger. Ce fut ce qui put lui arriver de
+mieux, car un peu plus tard, un porc-épic vint errer par là, marmottant
+en lui-même dans sa bonne humeur et ses ébats, et il tomba avec un bruit
+sourd au fond du trou. Si Bari était resté là, il aurait été si couvert
+de piquants qu’il en serait mort à coup sûr.
+
+D’autre part, l’exercice de la marche lui fut excellent. Il ne fournit à
+sa blessure aucune occasion d’_usao_, comme Pierre aurait dit, car en
+réalité le coup était plus sensible que sérieux. Durant les cent
+premiers mètres, il clopina sur trois pattes, après quoi, il s’aperçut
+qu’il pouvait se servir de la quatrième en la ménageant beaucoup. Il
+suivit le cours du ruisseau pendant un demi-mille. Chaque fois qu’un
+brin de bois touchait sa blessure, il le mordait furieusement et, au
+lieu de geindre quand il sentait une douleur aiguë le transpercer, un
+petit groulement de colère sourdait dans sa gorge et il grinçait des
+dents.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant qu’il était hors du trou, l’effet du coup de Branche-de-Saule
+excitait chaque goutte de sang de loup dans son corps. Il y avait en lui
+une colère croissante, un sentiment de rage, non contre telle chose en
+particulier, mais contre toutes les choses. Ce n’était pas le sentiment
+qui l’avait fait combattre Papayouchisiou. Ce soir, le chien en lui
+n’existait plus. Une succession de malheurs s’était abattue sur lui, et
+de ces malheurs, et de son mal actuel, le loup avait surgi farouche et
+avide de vengeance. C’était la première nuit qu’il voyageait. Il
+n’avait, cette fois, peur de rien qui eût pu fondre sur lui de
+l’obscurité. Les ombres les plus denses ne le faisaient plus
+tressaillir. C’était le premier conflit important entre les deux natures
+qu’il portait en lui de naissance--le loup et le chien--et le chien
+était vaincu. De temps à autre, il s’arrêtait pour lécher sa blessure
+et, tout en léchant il groulait, comme si pour sa blessure elle-même il
+avait une hostilité particulière. Si Pierre l’avait pu voir et entendre,
+il aurait bien vite compris, et il aurait dit: «Laissons-le mourir! Le
+gourdin ne fera jamais sortir le démon qu’il porte en lui.»
+
+En cet état d’esprit, Bari, une heure plus tard, passa du bois touffu de
+la courbe du ruisseau dans des endroits plus découverts d’une petite
+plaine qui s’étendait au pied d’une crête de montagnes. C’était dans
+cette plaine qu’Oohoomisew chassait. Oohoomisew était un énorme hibou
+blanc. C’était le patriarche des hiboux de tout le domaine à pièges de
+Pierre. Il était tellement vieux qu’il était presque aveugle. Il ne
+chassait pas comme les autres hiboux. Il ne se cachait pas sous le
+couvert obscur des sapins ou au sommet des balsamiers, ni ne ramait
+doucement à travers la nuit, prêt en un instant à s’abattre sur sa
+proie. Sa vue était si faible que, du haut d’un sapin, il n’aurait pu
+voir du tout un lapin et qu’il n’aurait pu distinguer un renard d’une
+souris. Oohoomisew, vieux à ce point, l’expérience lui enseignant la
+sagesse, chassait par embuscade. Il se blottissait sur le sol, et
+pendant des heures, chaque fois, il pouvait rester là sans faire de
+bruit, remuant à peine une plume, attendant avec la patience de Job que
+quelque chose à manger se présentât sur son chemin. De temps à autre, il
+se trompait. Deux fois, il avait pris un lynx pour un lapin et, à la
+seconde attaque, il avait perdu un pied, de sorte que, lorsqu’il dormait
+à l’écart pendant le jour, il était juché à son perchoir sur une seule
+patte. Infirme, presque aveugle et si vieux qu’il avait depuis longtemps
+perdu les touffes de plumes au-dessus de ses oreilles, il avait encore
+une force gigantesque, et, lorsqu’il était en colère, on pouvait
+entendre le claquement de son bec à vingt mètres.
+
+Pendant trois nuits, il n’avait pas eu de veine et, cette nuit-ci, il
+avait été spécialement malchanceux. Deux lapins étaient venus sur son
+chemin et, sortant de son abri, il s’était époumonné vers l’un et
+l’autre. Du premier, il avait complètement perdu trace, le deuxième
+l’avait laissé le bec plein de poil et de duvet. Et c’était tout. Il
+avait une faim dévorante et il aiguisait son bec de fort mauvaise
+humeur, quand il entendit Bari approcher. Même si Bari avait pu voir
+dans le bois obscur devant lui et avait aperçu Oohoomisew prêt à se
+précipiter hors de son embuscade, il est peu probable qu’il aurait
+consenti à fuir bien loin. Son sang de lutteur bouillonnait. Lui aussi
+était disposé à faire la guerre à n’importe quoi.
+
+Fort peu nettement, Oohoomisew le vit enfin traverser la petite
+clairière qu’il surveillait. Il s’accroupit. Ses plumes se hérissèrent
+jusqu’à ce qu’il ressemblât à une boule. Ses yeux quasiment sans regard
+luisaient pareils à deux étangs de feu bleuâtre. A dix pas de là, Bari
+s’arrêta un moment et lécha sa blessure. Oohoomisew attendait
+prudemment. De nouveau, Bari s’avança, passant à six pieds du buisson.
+Avec un rapide _hop, hop, hop!_ et un tonnerre subit de ses ailes
+puissantes, le gros hibou fut sur lui.
+
+A ce moment Bari, ne poussa nul cri de douleur ou de frayeur. Le loup
+est _kipichimao_, comme disent les Indiens. Aucun chasseur n’a jamais
+entendu un gémissement de supplication d’un loup pris au piège, à la
+morsure de sa balle ou au coup de son gourdin. Il meurt serrant les
+crocs. Cette nuit, c’était un louveteau qu’attaquait Oohoomisew et non
+un petit chien. La première charge du hibou fit chavirer Bari et,
+pendant un moment, il fut étouffé sous les énormes ailes déployées.
+Cependant Oohoomisew, le maintenant étendu, clopinait pour se tenir sur
+une patte avec son unique pied valide et frappait farouchement du bec.
+Un coup de ce bec quelque part autour de la tête aurait étourdi un
+lapin, mais, à la première attaque, Oohoomisew comprit que ce n’était
+pas un lapin qu’il tenait sous ses ailes.
+
+Un cri à glacer le sang répondit à ce coup et Oohoomisew se souvint du
+lynx, de son pied perdu et qu’il avait difficilement échappé à la mort.
+Le vieux pirate aurait pu battre en retraite, mais Bari n’était plus un
+Bari enfantin comme à l’heure qu’il avait combattu le jeune
+Papayouchisiou. L’expérience et les privations l’avaient vieilli et
+rendu fort, ses mâchoires avaient rapidement passé de l’âge où on lèche
+les os à l’âge où on les croque, et, dès avant qu’Oohoomisew pût
+s’enfuir, s’il pensait le moins du monde à fuir, les crocs de Bari
+mordaient sournoisement dans l’unique bonne jambe du hibou.
+
+ * * * * *
+
+Parmi le calme de la nuit s’éleva alors un plus grand bruit d’ailes
+encore et, pendant quelques minutes, Bari ferma les yeux pour se garder
+d’être aveuglé par les coups furieux d’Oohoomisew. Mais il demeura
+farouchement accroché et, tandis que ses dents entraient dans la chair
+de la jambe du vieux pirate, ses grognements de colère portaient le défi
+aux oreilles d’Oohoomisew.
+
+Une rare bonne fortune lui avait fourni cet agrippement à la jambe, et
+Bari savait que triomphe ou défaite dépendaient de son adresse à s’y
+maintenir. Le vieux hibou n’avait pas d’autre serre à enfoncer en lui et
+il lui était impossible, pris comme il l’était, de porter des coups de
+bec à Bari. Aussi continua-t-il à agiter ce tonnerre de coups avec ses
+ailes de quatre pieds. Elles menaient grand bruit autour de Bari, mais
+ne lui faisaient aucun mal. Il enfonça ses crocs plus profondément. Ses
+groulements devinrent plus furieux dès qu’il eut senti le goût du sang
+d’Oohoomisew et en lui surgit plus impérieux le désir de tuer ce monstre
+de la nuit, comme si par la mort de cette créature il avait l’occasion
+de se venger de tous les maux et de toutes les privations qui l’avaient
+assailli depuis qu’il avait perdu sa mère. Et il était bizarre
+qu’Oohoomisew n’eût jamais éprouvé une grande crainte jusqu’alors. Le
+lynx l’avait mordu, mais une seule fois et était parti, le laissant
+estropié. Mais le lynx n’avait pas grogné de cette façon, comme un loup,
+et ne l’avait pas harcelé. Des centaines de nuits Oohoomisew avait
+écouté la hurle aux loups. L’instinct lui avait dit ce que cela
+signifiait. Il avait vu les bandes traverser rapidement la nuit et
+toujours lorsqu’elles passaient il s’était tenu dans les ombres
+épaisses. Pour lui, comme pour tous les autres êtres sauvages, le
+hurlement du loup signifiait la mort. Mais jusqu’à ce moment où les
+crocs de Bari étaient entrés dans sa chair, il n’avait jamais ressenti
+complètement la crainte du loup. Cela avait mis des années à pénétrer
+dans son lent et stupide entendement, mais maintenant qu’il y était,
+cela le possédait comme jamais aucune chose ne l’avait possédé de toute
+la vie. Tout à coup, il cessa son battement d’ailes et s’éleva en l’air.
+Comme d’immenses éventails, ses ailes puissantes tournoyèrent dans
+l’espace et Bari se sentit brusquement soulevé de terre. Toutefois il
+tint bon et soudain retomba d’un seul coup.
+
+Oohoomisew fit un nouvel effort. Cette fois, il fut plus heureux et
+s’enleva bien six pieds haut avec Bari. Ils retombèrent encore. Une
+troisième fois, le vieil hors-la-loi se démena pour s’élever, débarrassé
+de l’étreinte de Bari, puis, épuisé, il retomba, ses ailes gigantesques
+étendues, en sifflant et faisant craquer son bec. Sous ces ailes,
+l’esprit de Bari travaillait avec la rapidité instinctive du meurtrier.
+Tout à coup, il modifia son agrippement, enfonçant ses crocs dans la
+partie inférieure du corps d’Oohoomisew. Ils pénétrèrent dans trois
+pouces de plumes. Aussi vif que Bari, Oohoomisew fut également prompt à
+profiter de l’occasion qui s’offrait. En un clin d’œil, il se souleva de
+terre. Il y eut une saccade, un arrachement de plumes, de la chair et
+Bari resta seul sur le champ de bataille.
+
+Il n’avait pas tué, mais il était vainqueur. Son premier grand jour,--ou
+sa première grande nuit--était arrivé. Le monde s’emplissait pour lui de
+nouveaux espoirs aussi vastes que la nuit elle-même. Au bout d’un
+moment, il s’assit sur son derrière, flairant dans l’espace son
+adversaire battu. Puis, comme s’il défiait le monstre emplumé qu’il
+avait houspillé, chassé et enfin vaincu, il leva vers les étoiles son
+petit museau pointu et poussa son premier et enfantin hurlement de loup
+parmi la nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE CRI DU CŒUR SOLITAIRE
+
+
+Sa lutte avec Oohoomisew fut une excellente médecine pour Bari. Elle ne
+fit pas que lui donner une grande confiance en lui-même, mais purgea
+également son sang de la fièvre maligne. Il ne faisait plus mine de
+mordre les objets ni de grogner contre eux, tandis qu’il poursuivait sa
+route dans la nuit. C’était une nuit merveilleuse. La lune était haut
+dans le ciel et le firmament fourmillait d’étoiles, au point que, dans
+les clairières, la lumière était presque semblable à celle du jour,
+seulement plus douce et plus belle. Il faisait très calme. Pas un
+souffle de vent aux cimes des arbres et il semblait à Bari que le
+hurlement qu’il avait poussé avait dû porter jusqu’au bout du monde. De
+temps à autre il percevait un bruit et chaque fois il s’arrêtait,
+attentif et l’oreille aux aguets. Loin, loin, il entendit, prolongé et
+doux, le meuglement d’une femelle d’élan; il entendit un grand
+clapotement dans l’eau d’un petit lac près duquel il arriva, et une fois
+lui parvint le raclement aigu de cornes contre cornes: deux daims
+réglant une légère différence d’opinions à un quart de mille de là. Mais
+c’était toujours le hurlement du loup qui le faisait s’arrêter et
+écouter le plus longtemps, le cœur lui battant d’un étrange sursaut
+qu’il ne pouvait cependant comprendre encore. C’était l’appel de sa
+race, croissant en lui lentement, mais impérieusement.
+
+Il était toujours vagabond. _Pupamaotao_, disent les Indiens. C’est cet
+esprit de vagabondage qui dirige un moment presque toutes les créatures
+de la solitude aussitôt qu’elles sont capables de se suffire--dessein de
+la nature peut-être en vue d’écarter des rapports de famille trop
+étroits et probablement des croisements dangereux. Bari, comme le jeune
+loup en quête de nouveaux domaines de chasse ou le jeune renard,
+découvrant un monde nouveau, n’avait ni but ni méthode dans son
+vagabondage. Il était simplement en voyage, en route. Il avait besoin de
+quelque chose qu’il ne pouvait trouver. Le son de voix du loup le lui
+apporta. Les étoiles et la lune l’emplissaient d’un véhément désir de ce
+quelque chose. Les bruits lointains se heurtaient contre lui dans son
+vaste isolement. Et l’instinct lui disait que rien qu’en cherchant il
+trouverait. Ce n’étaient pas tant Kazan ou Louve-Grise qui lui
+manquaient maintenant, ni tant le voisinage de sa mère et son chez lui
+qu’une amitié. Maintenant qu’il avait chassé de lui la rage du loup, au
+cours de son combat avec Oohoomisew, la partie chien qui était en lui
+reprenait ses droits. Moitié aimable de lui-même. Partie qu’il désirait
+faire dorloter auprès de quelque chose de vivant et d’amical, petites
+choses baroques, qu’elles portassent plumes ou poil, serres ou sabots.
+
+Il était endolori à cause de la balle de Branche-de-Saule et endolori à
+cause du combat et, vers l’aurore, il se coucha à l’abri d’un bouquet
+d’aulnes au bord d’un deuxième petit lac et y demeura jusqu’au milieu du
+jour. Alors, il se mit en quête de nourriture parmi les roseaux et près
+des iris d’eau. Il trouva un brochet mort à demi mangé par une loutre et
+l’acheva.
+
+Sa blessure était beaucoup moins douloureuse cet après-midi, et, à la
+tombée de la nuit, il y faisait à peine attention. Depuis qu’il avait
+failli périr tragiquement aux mains de Nepeese, il avait marché en
+général dans la direction du nord-est, suivant d’instinct le cours des
+ruisseaux. Mais son avance avait été lente et lorsque l’obscurité
+revint, il n’était pas à plus de huit ou dix milles du trou où il était
+tombé quand Branche-de-Saule avait tiré sur lui.
+
+Il n’alla pas bien loin cette nuit.
+
+Le fait d’avoir été blessé à la brume et que son combat avec Oohoomisew
+avait eu lieu plus tard encore, le rendait circonspect. L’expérience lui
+avait appris que les ombres obscures et les gouffres noirs de la forêt
+étaient des embûches possibles du danger. Il n’avait plus peur comme
+naguère, mais il en avait assez de combats pour le moment, aussi
+estimait-il que la prudence était ce qu’il y avait de mieux pour se
+garder seul des périls des ténèbres. Un curieux instinct lui fit
+chercher un lit au sommet d’une énorme roche à pic qu’il eut quelque
+difficulté à gravir. Peut-être était-ce un ressouvenir lointain des
+jours passés, lorsque Louve-Grise, à sa première maternité, cherchait
+refuge sur la cime du rocher du Soleil qui dominait le monde de la forêt
+dont Kazan et elle faisaient partie et où elle avait été rendue aveugle
+durant sa lutte avec le lynx.
+
+La roche de Bari, au lieu de s’élever d’emblée de cent pieds et
+davantage était à peu près de la hauteur de la tête d’un homme. Elle se
+dressait au milieu du coude du ruisseau avec la forêt de sapins tout
+contre par derrière. Pendant plusieurs heures, Bari ne dormit pas, mais
+demeura couché bien vigilant, les oreilles tendues pour saisir chaque
+bruit qui sortait du monde obscur qui l’entourait. Il y avait plus que
+de la curiosité dans sa vigilance, cette nuit-ci. Son éducation s’était
+considérablement élargie en un sens: il avait appris qu’il n’était
+qu’une toute petite portion de cette terre merveilleuse étendue sous les
+étoiles et sous la lune et il était animé du vif désir de se
+familiariser mieux avec tout cela, sans plus combattre ni souffrir.
+Cette nuit, il savait ce que cela voulait dire lorsqu’il voyait, çà et
+là, des ombres grises ondoyer en silence hors de la forêt au clair de
+lune. Les hiboux. Des monstres de l’espèce de ceux avec lesquels il
+avait lutté. Il entendait le craquement que faisaient des pieds armés de
+sabots et l’écrasement produit par des corps pesants sous bois. Il
+réentendit le meuglement de l’élan. Des voix lui arrivèrent qu’il
+n’avait jamais entendues auparavant: le _yap yap yap_ aigu d’un renard,
+le cri d’outre-tombe et moqueur d’un grand butor sur un lac à un
+demi-mille de là; le cri strident d’un lynx qui arrivait de milles et de
+milles au loin; les hululements assourdis de la chouette entre les
+étoiles et lui. Il entendit d’étranges chuchotements au faîte des
+arbres, chuchotements du vent, et une fois, au milieu d’un calme de
+mort, un cerf brama d’une voix déchirante tout derrière sa roche, puis,
+à l’odeur du loup dans l’air, s’enfuit d’un trait dans une vision grise
+d’épouvante.
+
+Tous ces bruits avaient pour Bari un sens nouveau. Il faisait rapidement
+connaissance de la solitude. Ses yeux brillaient. Son sang bouillonnait.
+Pendant quelques minutes, chaque fois, il remuait à peine. Mais de tous
+ces bruits qui lui arrivaient, le hurlement du loup surtout le faisait
+frissonner. Maintes et maintes fois, il l’écouta. Certaines fois, il
+était très lointain, si lointain qu’il ressemblait à un murmure, mourant
+presque avant de lui arriver; ensuite il revenait jusqu’à lui, poussé à
+pleine gorge, chaud du souffle de la chasse, l’appelant au rouge frisson
+de la poursuite, à la féroce orgie de la chair déchirée et du sang qui
+coule, l’appelant, l’appelant, l’appelant. Et c’était l’appel de sa
+race, des os de ses os et de la chair de sa chair, l’appel des bandes en
+chasse, sauvages et farouches de la tribu maternelle. C’était la voix de
+Louve-Grise le cherchant dans la nuit, le sang de Louve-Grise l’invitant
+à se joindre à la communauté de la bande. Et il tremblait en écoutant.
+Il se lamentait doucement. Il s’avança tout à l’extrémité de sa roche.
+Il désirait partir. La nature le pressait de s’en aller. Mais la nature
+du fauve luttait contre des forces supérieures. Car, en lui, il y avait
+aussi le chien avec ses hérédités d’instincts domptés et endormis et
+toute cette nuit-là le chien qui était en lui retint Bari au sommet de
+sa roche.
+
+Le lendemain matin, Bari trouva de nombreuses écrevisses au bord du
+ruisseau et il festoya de leur chair succulente jusqu’à ce qu’il sentît
+qu’il n’avait plus faim. Rien ne lui avait paru aussi bon depuis qu’il
+avait mangé la caille volée à Sekoosew, l’hermine.
+
+Au milieu de l’après-midi, Bari arriva dans un coin de la forêt qui
+était très tranquille et très reposant. Le ruisseau s’était approfondi.
+Par endroits ses rives étaient débordées, de sorte qu’elles formaient de
+petits étangs.
+
+Deux fois, Bari dut faire des crochets considérables pour contourner ces
+étangs. Il marchait très tranquillement, l’oreille tendue, l’œil à
+l’affût. Jamais, depuis le jour de malheur où il avait quitté le vieil
+arbre renversé, il n’avait autant pensé à la maison que maintenant.
+
+Il lui semblait fouler enfin une contrée qu’il connaissait et où il
+trouverait des amis. Peut-être était-ce un autre miraculeux mystère de
+l’instinct, de la nature. Car il se trouvait dans les domaines du vieux
+Dent-Brisée, le castor. C’était ici que son père et sa mère avaient
+chassé aux jours d’avant sa naissance. C’était non loin de là que Kazan
+et Dent-Brisée avaient eu ce mémorable duel sous l’eau, d’où Kazan avait
+sauvé sa vie n’ayant plus à perdre que le souffle. Bari ne connaîtrait
+jamais ces choses-là. Il ne saurait jamais qu’il franchissait les
+antiques pistes. Mais quelque chose, au tréfonds de lui, le poignait
+singulièrement. Il flairait l’air, comme s’il y découvrait le relent de
+choses familières. Ce n’était qu’un faible souffle, un indéfinissable
+espoir qui l’emportait au terme d’un pressentiment mystérieux.
+
+Le forêt devint plus profonde. Elle était merveilleuse. Il n’y avait
+plus de broussailles et marcher sous les arbres c’était comme si on
+était dans une immense caverne mystérieuse à travers le toit de laquelle
+la lumière du jour filtrait doucement et illuminée çà et là par les
+flaques d’or du soleil. L’espace d’un mille, Bari avança tranquillement
+à travers cette forêt. Il ne vit rien que quelques rapides fuites
+d’ailes d’oiseaux. On n’entendait quasiment aucun bruit. Puis, il arriva
+à un étang, encore plus grand. Autour de cet étang, il y avait un épais
+fourré d’aulnes et de saules. Les arbres y étaient moins denses. Il vit
+le reflet du soleil d’après-midi sur l’eau, puis tout aussitôt il
+entendit de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait eu peu de changement dans la colonie de Dent-Brisée depuis
+l’époque de son inimitié avec Kazan et les loutres. Le vieux Dent-Brisée
+était encore plus chenu. Il était plus gras. Il dormait beaucoup et
+était peut-être moins prudent. Il somnolait dans la boue abondante et
+sur la digue de broussaille dont il avait été l’ingénieur en chef,
+lorsque Bari s’avança doucement sur un remblai élevé de trente à
+quarante pieds. Il avait fait si peu de bruit qu’aucun des castors ne
+l’avait vu ni entendu. Il se blottit à plat ventre, caché derrière une
+touffe d’herbe et avec le plus vif intérêt surveilla tous les
+mouvements. Dent-Brisée s’éveillait. Il se tint un moment debout sur ses
+jambes courtes, puis se dressa, tel un soldat au «garde à vous», sur sa
+large queue plate, et, poussant un brusque sifflement, plongea dans
+l’étang au milieu d’un grand éclaboussement d’eau.
+
+Un moment après, il sembla à Bari que l’étang fourmillait de castors.
+Des têtes et des corps apparaissaient et disparaissaient, se précipitant
+de côté et d’autre dans l’eau, d’une façon qui l’émerveillait et
+l’ahurissait. C’était la récréation du soir de la colonie. Les queues
+heurtaient l’eau comme des battoirs unis. Des sifflements bizarres
+s’élevaient au-dessus du clapotement, puis aussi brusquement qu’il avait
+commencé, le jeu prit fin. Il pouvait y avoir peut-être vingt castors,
+sans compter les jeunes, et, comme s’ils avaient été mus par un signal
+commun, quelque chose que Bari n’avait pas entendu, ils se tinrent si
+tranquilles qu’à peine entendait-on un bruit dans l’étang. Quelques-uns
+d’entre eux plongèrent dans l’eau et disparurent complètement, mais la
+plupart, Bari pouvait les observer tandis qu’ils remontaient sur la
+rive. Ils ne tardèrent pas à se mettre au travail, et Bari les épiait et
+les écoutait, sans même qu’un brin de l’herbe dans laquelle il était
+couché frémît. Il essayait de comprendre. Il cherchait à cataloguer ces
+créatures singulières et à l’air avenant dans sa connaissance des êtres.
+Elles ne l’inquiétaient pas. Il n’éprouvait aucun malaise devant leur
+nombre ou leur taille. Sa tranquillité n’était pas un calme discret,
+mais plutôt un bizarre et croissant désir de faire plus ample
+connaissance avec cette curieuse communauté à quatre pattes de l’étang.
+
+Déjà, ils avaient commencé à lui rendre la vaste forêt moins solitaire,
+Alors, tout près de lui, sous lui, guère à plus de dix pieds de
+l’endroit où il était couché, il vit quelque chose qui lui fit presque
+crier l’envie enfantine qu’il portait en lui d’avoir un compagnon.
+
+En bas, sur un lambeau net de la rive qui s’élevait au-dessus de la vase
+molle de l’étang, marchaient en se dandinant le gros petit Umisk et
+trois de ses camarades de jeu. Umisk était à peu près de l’âge de Bari,
+peut-être d’une semaine ou deux plus jeune. Mais il était amplement
+aussi lourd et presque aussi large que long. La nature ne saurait faire
+de créature à quatre pattes plus adorable qu’un bébé-castor, sinon un
+bébé-ours et Umisk aurait remporté le premier prix à n’importe quelle
+exposition de bébés-castors. Ses trois compagnons étaient un peu plus
+petits. Ils arrivèrent en se dandinant de dessous un saule pleureur, en
+poussant de drôles de petits rires étouffés, leur petite queue aplatie
+traînant derrière eux comme de mignonnes truelles. Ils étaient gras et
+fourrés et regardaient fort amicalement Bari et son cœur eut soudain un
+toc toc précipité de joie. Mais il ne bougea pas. Il respirait à peine,
+Puis, tout à coup, Umisk se retourna sur un de ses camarades et le fit
+culbuter. Aussitôt les deux autres furent sur Umisk et les quatre petits
+castors roulèrent dans tous les sens se donnant des coups avec leurs
+petits pieds courts, et se frappant avec leur queue et poussant tout le
+temps, de doux petits cris aigus. Bari savait que ce n’était pas une
+lutte, mais un amusement. Il se dressa sur ses pieds. Il oublia où il se
+trouvait, il oublia tout au monde, sauf ces balles fourrées qui
+jouaient. Pour l’instant, tout le rude dressage que la nature lui avait
+donné était perdu. Ce n’était plus un combattant. Ni un chasseur. Ni un
+chercheur de nourriture. C’était un petit chien et en lui se leva une
+envie qui était plus forte que la faim. Il désirait descendre, là, avec
+Umisk et ses petits copains et faire des culbutes et jouer. Il
+souhaitait leur dire, si pareille chose était possible, qu’il avait
+perdu sa mère et sa maison et qu’il en avait énormément souffert et
+qu’il aurait aimé demeurer avec eux et leurs pères et leurs mères, si
+cela leur était égal.
+
+Dans sa gorge, alors, monta comme un reste de plainte. Et si faible
+qu’Umisk et ses camarades de jeu ne l’entendirent point. Ils étaient
+terriblement affairés.
+
+Doucement, Bari fit un premier pas vers eux, puis un autre et, enfin, il
+se tint sur la bande étroite de la rive à une demi-douzaine de pieds de
+distance d’eux. Ses petites oreilles pointues étaient tendues en avant
+et il agitait la queue aussi vite qu’il pouvait et chaque muscle de son
+corps frémissait par avance.
+
+Ce fut alors qu’Umisk l’aperçut et son petit corps dodu devint
+subitement aussi immobile qu’une pierre.
+
+--Holà! fit Bari, frétillant de tout son corps et parlant aussi
+clairement qu’une langue humaine eût pu le faire: «Est-ce que cela vous
+est égal que je joue avec vous?»
+
+Umisk ne répondit pas. Ses trois camarades maintenant avaient les yeux
+sur Bari. Ils ne faisaient pas un mouvement. Ils regardaient étonnés.
+Quatre paires de grands yeux ahuris étaient fixés sur l’étranger.
+
+Bari fit une autre tentative. Il rampa sur ses pattes de devant, tandis
+que sa queue et son arrière-train continuaient à se trémousser et, avec
+un reniflement, il empoigna un bout de bâton entre les dents.
+
+--Allons, laissez-moi entrer dans le jeu, pressait-il. Je sais jouer!
+
+Il lança le bâton en l’air pour prouver ce qu’il disait et poussa un
+petit jappement.
+
+Umisk et ses frères ressemblaient à des muets.
+
+Alors, tout à coup, quelqu’un aperçut Bari. C’était un gros castor qui
+plongeait dans l’étang avec le bois de construction d’un jeune arbre
+pour la nouvelle digue qui était en train. Immédiatement, il lâcha son
+fardeau et se tourna vers la rive. Puis, pareil à la détonation d’un
+fusil, suivit le claquement de son énorme queue plate sur l’eau, signal
+d’un danger pour le castor et que, par nuit calme, on peut entendre un
+mille au loin.
+
+--_Danger!_ avertissait-elle. _Danger! Danger! Danger!_
+
+A peine le signal avait-il été donné que des queues claquaient de toutes
+parts dans l’étang, dans les canaux cachés, dans les saulaies et les
+aulnaies touffues. Elles disaient à Umisk et à ses compagnons:
+
+--_Sauvez-vous!_
+
+Bari se tenait maintenant roide et sans mouvement. Ahuri, il regarda les
+quatre petits castors plonger dans l’étang et disparaître. Il entendit
+le bruit d’autres corps plus lourds heurter l’eau. Puis, il se fit un
+étrange et inquiétant silence. Doucement, Bari poussa un gémissement, et
+ce gémissement fut presque un sanglot. Pourquoi Umisk et ses petits
+camarades le fuyaient-ils? Qu’avait-il fait qu’ils ne voulaient pas
+devenir ses amis? Un immense isolement l’envahit, un isolement plus
+grand même que celui de la première nuit passée loin de sa mère.
+
+Le dernier rayon du soleil s’évanouit dans le ciel, tandis qu’il restait
+là. Une obscurité plus profonde se glissa sur l’étang. Bari regarda du
+côté de la forêt où la nuit s’amassait et, poussant un autre
+gémissement, il s’y replongea. Il n’avait pas trouvé d’ami. Il n’avait
+pas trouvé de camarade. Et son cœur était brisé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA FIN DE WAKAYOO
+
+
+Durant deux ou trois jours, les excursions de Bari pour sa subsistance
+l’entraînèrent de plus en plus loin de l’étang. Mais, chaque après-midi,
+il y retournait jusqu’à ce que, le troisième jour, il eût découvert un
+nouveau ruisseau et Wakayoo. Le ruisseau était bien à deux milles en
+arrière dans la forêt. C’était une autre sorte de courant. Il chantait
+gaiement sur un lit de gravier et entre deux murailles fissurées de
+roche éclatée. Il formait des mares profondes et là où Bari l’atteignit
+la première fois, l’air tremblait du tonnerre lointain d’une cascade. Il
+était beaucoup plus agréable que l’obscur et silencieux ruisseau des
+castors. Il semblait possédé par la vie, et son fracas et son tumulte,
+le chant et le tonnerre de l’eau procuraient à Bari des sensations
+absolument nouvelles. Il le côtoya lentement et avec précaution, et ce
+fut grâce à cette lenteur et à cette précaution qu’il arriva
+brusquement, et sans être vu, près de Wakayoo, l’énorme ours noir,
+profondément occupé à la pêche.
+
+Wakayoo se tenait enfoncé jusqu’aux genoux dans une mare qui avait formé
+derrière elle un banc de sable, et il avait une chance extraordinaire.
+Même lorsque Bari se recula, les yeux écarquillés à la vue de ce
+monstre, qu’il avait déjà aperçu une fois, naguère, à la clarté de la
+nuit, une des lourdes pattes de Wakayoo fit jaillir dans l’air une
+grande éclaboussure d’eau et un poisson fut débarqué sur la rive
+caillouteuse. Peu de temps auparavant, les lompes avaient remonté à la
+surface du ruisseau, par milliers, pour frayer, et le flux de l’eau
+ayant baissé rapidement en avait emprisonné beaucoup dans ces mares. Le
+corps lustré et gras de Wakayoo prouvait manifestement la prospérité
+qu’il devait à cet incident. Bien qu’il fût un peu plus tard que la
+fleur de la saison pour les peaux d’ours, le pardessus de Wakayoo était
+merveilleusement touffu et noir. Pendant un quart d’heure, Bari observa
+l’ours, tandis qu’il attrapait du poisson dans la mare. Lorsqu’enfin il
+s’arrêta, il y avait trente ou quarante poissons parmi les pierres,
+quelques-uns morts, les autres encore frétillants. De l’endroit où il
+était étendu, aplati entre deux roches, Bari pouvait entendre se broyer
+chair et arêtes, tandis que l’ours dévorait son dîner. Cela faisait un
+bruit agréable et la fraîche odeur du poisson l’emplissait d’un désir
+que n’avait jamais éveillé en lui une écrevisse ni même un perdreau.
+
+Malgré sa graisse et son volume, Wakayoo n’était pas gourmand et après
+avoir mangé son quatrième poisson, il empila tous les autres ensemble en
+un tas, les recouvrit en partie en ratissant dessus du sable et des
+pierres avec ses longues griffes et acheva son travail de «muchage» en
+cassant par terre un jeune plant de balsamier afin que le poisson fût
+entièrement dissimulé. Puis il s’en alla à pas lents du côté de la chute
+d’eau grondante.
+
+Trente secondes après que Wakayoo eut disparu à un détour du ruisseau,
+Bari se trouvait sous le balsamier brisé. Il en retira un poisson encore
+vivant. Il le mangea en entier et, après sa longue diète d’écrevisses,
+ce fut délicieux.
+
+ * * * * *
+
+Bari, maintenant, estimait que Wakayoo avait résolu pour lui le problème
+de l’alimentation. Le gros ours était toujours en train de pêcher en
+amont et en aval du ruisseau et, chaque jour, Bari retournait à son
+régal. Ce ne lui était pas difficile de trouver les caches de Wakayoo.
+Tout ce qu’il avait à faire c’était de suivre la rive du ruisseau en
+flairant avec soin. Quelques-unes de ces caches étaient anciennes et
+leur parfum n’était rien moins qu’agréable pour Bari. Il s’en écartait.
+Mais il ne manquait jamais de se servir un repas ou deux quand il y en
+avait une récente. Un jour, il rapporta un poisson à l’étang des castors
+et le déposa devant Umisk qui était un végétarien impénitent.
+
+Pendant une semaine la vie continua à être infiniment plaisante. Puis
+survint la brisure, le changement qui était destiné à comporter autant
+de signification que cet autre jour, voici longtemps, en avait eu pour
+Kazan, son père, lorsqu’il avait tué une brute d’homme à l’orée de la
+solitude.
+
+Ce changement survint le jour que, trottinant autour d’un grand rocher
+près de la cascade, Bari se rencontra nez à nez avec Pierre et Nepeese.
+
+Ce fut Nepeese qu’il vit tout d’abord. Si ç’avait été Pierre, il serait
+parti rapidement. Mais de nouveau le sang ancestral l’agitait d’étranges
+frissons. Était-ce comme celle-ci que la première femme avait regardé
+Kazan le jour où, aux confins de la civilisation, elle avait posé sur sa
+tête sa douce main blanche? Fut-ce le même frisson qui l’agita qui
+agitait maintenant Bari? Il resta immobile. Nepeese n’était pas à plus
+de vingt pieds de lui. Assise sur une roche, en plein dans la jeune
+lumière du soleil, elle peignait ses merveilleux cheveux. Et tandis
+qu’elle était là, assise, ils la couvraient presque jusqu’à terre,
+luisant d’un lustre plus beau que le pelage brillant de Wakayoo et sous
+leur nuage sombre, son visage regardait droit Bari. Ses lèvres
+s’entr’ouvrirent. Ses yeux brillèrent en un instant comme des étoiles.
+Une main demeurait en suspens, chargée des nattes de jais. Elle le
+reconnaissait. Elle vit l’étoile blanche sur sa poitrine et l’extrémité
+blanche de son oreille et, dans un souffle, elle murmura: _Uchi Moosis_,
+le petit chien.
+
+C’était le chien sauvage qu’elle avait tiré et elle le croyait mort. Il
+n’y avait pas à se tromper. C’était bien un chien maintenant qui était
+là à la regarder.
+
+Le soir précédent, ils avaient construit un abri de balsamiers derrière
+la grosse roche et, sur un petit tas de sable blanc, Pierre était
+agenouillé auprès d’une flambée préparant le déjeuner, pendant que
+Branche-de-Saule arrangeait sa chevelure. Il leva la tête pour lui
+parler et aperçut Bari. A ce moment, le charme fut rompu. Bari vit la
+bête humaine tandis qu’elle se redressait. D’un trait, il partit.
+
+A peine était-il plus rapide que Nepeese.
+
+--_Pache_, mon père, cria-t-elle, c’est le petit chien. Vite!
+
+Parmi la moire flottante de ses cheveux elle courait derrière Bari,
+semblable au vent. Pierre suivait et, tout en courant, il ramassa
+vivement son fusil. Il lui était difficile de rejoindre
+Branche-de-Saule. Elle ressemblait à un esprit sauvage, ses petits pieds
+chaussés de mocassins touchant à peine le sable, tandis qu’elle
+remontait la digue en courant. Il faisait beau voir sa souple agilité et
+cette superbe chevelure ruisselant dans le soleil. Même en cet instant
+d’agitation, Pierre en la regardant, pensait à ce que Mac Taggart, le
+facteur de la Compagnie de la baie d’Hudson pour tout le lac Bain, lui
+avait dit hier. La moitié de la nuit, Pierre était resté sans dormir,
+grinçant des dents à cette pensée, et ce matin, avant que Bari fût
+accouru sur eux, il avait observé Nepeese plus étroitement qu’il n’avait
+jamais fait auparavant. Elle était belle. Elle était même plus charmante
+que Wyola, la princesse, sa défunte mère. Ces cheveux! qui faisaient
+s’arrêter les hommes comme s’ils ne pouvaient en croire leurs yeux! Ces
+yeux pareils à des étangs emplis d’une merveilleuse clarté d’étoiles! Sa
+sveltesse, qui la faisait ressembler à une fleur! Et Mac Taggart avait
+dit...
+
+Jeté jusqu’à lui, il entendit un cri ému:
+
+--Dépêche-toi, _Notawe!_ Il s’est enfui dans le cagnon sans issue. Il ne
+peut nous échapper maintenant.
+
+ * * * * *
+
+Elle haletait quand il arriva près d’elle. Le sang français qui était en
+elle empourprait d’un carmin vivace ses joues et ses lèvres. Ses dents
+blanches luisaient comme du lait.
+
+--Là!
+
+Et elle le montra du doigt. Ils entrèrent.
+
+Devant eux, Bari fuyait pour sauver sa vie. La frayeur de la bête
+humaine le possédait. C’était une frayeur qui lui enlevait toute raison
+ou jugement. Une frayeur différente de celle de toutes les autres choses
+qui, dans la vie ou la nature, avaient pu l’émouvoir. Comme l’ours, le
+loup, le lynx, toutes les créatures des forêts, à sabots ou à griffes,
+il sentait instinctivement que ces êtres étonnants à deux jambes qu’il
+avait vus étaient tout puissants. Et ils étaient à sa poursuite! Il
+pouvait les entendre. Nepeese courait presque aussi vite que lui. Tout à
+coup, il pénétra dans une fissure entre deux hautes roches. Au bout de
+vingt pas dans ce chemin, il se trouva arrêté et il revint sur ses pas.
+Quand il se précipita dehors, remontant vers l’entrée du cagnon, Nepeese
+était à peine à une douzaine de mètres derrière lui, et il vit Pierre
+presque à son côté. Branche-de-Saule poussa un cri:
+
+--_Mana! Mana!_ le voilà!
+
+Elle reprit haleine et s’élança dans un petit bois planté de balsamiers
+dans lequel Bari avait disparu. Comme un grand voile emmêlé, sa
+chevelure dénouée l’empêtrait dans les broussailles, et, poussant un cri
+d’encouragement pour Pierre, elle s’arrêta pour la rassembler par-dessus
+son épaule, tandis qu’il la devançait. Elle ne perdit qu’un moment ou
+deux et fut sur ses traces. A cinquante mètres d’elle, Pierre poussa un
+cri d’avertissement. Bari s’était détourné. Presque d’une seule traite
+il revenait ventre à terre sur le sentier qu’il avait suivi, droit dans
+la direction de Branche-de-Saule. Il ne put la voir à temps pour
+s’arrêter ou s’écarter, et Nepeese se jeta par terre sur son chemin. Une
+minute ou deux ils restèrent vis-à-vis l’un de l’autre. Bari sentit la
+douceur de ses cheveux et l’étreinte de ses mains. Ce fut la longue
+chevelure flottant autour d’elle qui fit que Nepeese le manqua et Bari
+lui échappa et se précipita de nouveau dans la direction de l’extrémité
+aveuglée du cagnon.
+
+Nepeese se redressa. Elle haletait et riait. Pierre revint avec un air
+farouche et Branche-de-Saule désignait du doigt un point, là-bas.
+
+--Je l’ai eu _et il ne m’a pas mordue_, dit-elle, toute essoufflée. Elle
+désignait toujours du doigt le bout du cagnon et répéta: «Je l’ai eu et
+il ne m’a pas mordue, Nootawe!»
+
+C’était ce qu’il y avait de surprenant. Elle avait été téméraire et Bari
+ne l’avait pas mordue. C’est alors que ses grands yeux brillants fixés
+sur Pierre et le sourire s’évanouissant peu à peu sur ses lèvres, elle
+prononça doucement et presque religieusement ce mot: _Bari_.
+
+Ce mot fut comme un coup reçu par Pierre. Il tordit ses mains maigres.
+Il fixa un moment Nepeese, les yeux dilatés. Puis, il s’écria:
+
+--Non! non! cela ne se peut! Viens ou nous allons le perdre.
+
+Pierre avait bon espoir maintenant. Le cagnon se rétrécissait et Bari ne
+pouvait les dépasser à leur insu. Trois minutes plus tard, Bari
+parvenait au fond du cagnon sans ouverture: un mur de roche dressé à
+pic, pareil à la courbe d’un disque.
+
+Le régime de poisson et de longues heures de sommeil à l’étang des
+castors l’avaient engraissé et il était à demi suffoqué tandis qu’il
+cherchait vainement une issue. Il se trouvait tout à la pointe de la
+courbe rocheuse semblable à un disque, sans une broussaille ou une
+touffe d’herbe où se cacher, lorsque Pierre et Nepeese l’aperçurent de
+nouveau. Nepeese marcha droit sur lui. Pierre prévoyant ce que Bari
+allait faire, se précipita à gauche, à angle droit avec l’extrémité du
+cagnon.
+
+ * * * * *
+
+A l’intérieur et à extérieur des roches, Bari chercha promptement une
+issu pour s’évader. Une minute de plus et il parvenait à la «boîte» ou
+coupure du cagnon. C’était une fente dans le mur large de cinquante ou
+soixante pieds qui ouvrait sur une prison naturelle d’environ un arpent
+de superficie. C’était un bel endroit. De tous les côtés, sauf cette
+conduite dans la coulée, il était clos par des murs de roche. Tout au
+fond, une chute d’eau descendait en une série de cascades
+bouillonnantes. Le gazon était épais sous les pieds et parsemé de
+fleurs.
+
+Dans ce piège, Pierre avait pris plus d’un riche quartier de venaison.
+De là on ne pouvait s’échapper sinon à la portée du fusil. Pierre appela
+Nepeese dès qu’il vit Bari y entrer et tous deux gravirent le talus
+hérissé de roches.
+
+Bari avait presque atteint l’arête de la petite prison herbue quand,
+soudain, il s’arrêta si brusquement, qu’il s’affala sur son derrière et
+qu’il sentit son cœur sursauter.
+
+Au beau milieu de sa route se tenait Wakayoo, l’énorme ours noir.
+
+Pendant une demi-minute peut-être il hésita entre les deux dangers. Il
+entendit les voix de Nepeese et de Pierre. Il perçut le grincement des
+cailloux sous leurs pas. Et il fut rempli d’une immense terreur. Puis il
+regarda Wakayoo. Le gros ours n’avait pas bougé d’un pouce. Lui aussi
+écoutait. Mais pour lui il y avait une chose plus troublante que les
+bruits qu’il entendait. C’était l’odeur qu’il avait saisie dans l’air.
+L’odeur humaine.
+
+Bari, en l’observant, vit que sa tête se balançait lentement, au fur et
+à mesure que les pas de Nepeese et de Pierre devenaient de plus en plus
+distincts. C’était la première fois qu’il se trouvait face à face avec
+le gros ours noir. Il l’avait guetté à la pêche. Il s’était engraissé
+des prouesses de Wakayoo. Il avait pour lui une grande déférence.
+Maintenant il y avait quelque chose autour de l’ours qui lui enlevait
+toute crainte et qui lui donnait au contraire une nouvelle et
+frémissante confiance. Wakayoo, gros et fort comme il était, ne fuirait
+pas devant les créatures à deux jambes qui le poursuivaient, lui, Bari.
+S’il pouvait seulement dépasser Wakayoo, il était sauvé. Il fit un bond
+de côté et courut vers le milieu de la prairie. Wakayoo ne se détourna
+pas plus, tandis qu’il se hâtait de le dépasser, que s’il se fût agi
+d’un oiseau ou d’un lapin. Alors un autre souffle d’air arriva chargé de
+l’odeur humaine. Et cela enfin lui rendit conscience. Il se retourna et
+se mit à marcher pesamment à la suite de Bari dans le piège d’herbage.
+Bari, en regardant derrière lui, le vit arriver et s’imagina qu’il le
+poursuivait. Nepeese et Pierre traversèrent le remblai au même moment et
+au même moment les aperçurent tous les deux, Wakayoo et Bari.
+
+Dès qu’ils pénétrèrent dans la cavité gazonnée sous les murs de roche,
+Bari obliqua vivement à droite. Il y avait là une grande roche arrondie
+dont l’un des bouts saillait de terre en s’inclinant. Elle paraissait un
+endroit merveilleux où se cacher et Bari s’y faufila.
+
+Mais Wakayoo continua droit devant lui à travers la prairie. De la place
+où il était couché, Bari pouvait voir ce qui se passait. A peine
+s’était-il glissé sous la roche que Nepeese et Pierre apparurent par la
+fissure dans la cavité et s’arrêtèrent. De les voir s’arrêter fit
+tressaillir Bari. Ils avaient peur de Wakayoo! Le gros ours avait
+traversé les deux tiers de la prairie. Le soleil tombait sur lui, de
+sorte que son pelage brillait comme du satin noir. Pierre le considéra
+un moment. La saison était avancée. Les fourrures ne seraient plus
+longtemps bonnes. Cependant le poil de Wakayoo était magnifique! Pierre
+ne tuait pas pour le plaisir de tuer. Le besoin en faisait un
+conservateur. Les bêtes sauvages étaient sa nourriture, ses vêtements,
+le toit qui le couvrait, et si Wakayoo avait eu un pelage en mue et mal
+en point, il aurait eu la vie sauve. Quoi qu’il en soit, Pierre épaula
+son fusil.
+
+Bari vit le geste. Il vit un peu plus tard, le bout du fusil cracher
+quelque chose, ensuite il entendit ce bruit assourdissant qui lui avait
+fait mal, quand la balle de Branche-de-Saule avait traversé sa chair en
+la brûlant. Il tourna vivement les yeux vers Wakayoo. Le gros ours avait
+trébuché. Il était tombé à genoux. Il fit effort pour se relever et
+marcha lourdement. Le bruit du fusil recommença et une seconde fois,
+Wakayoo tomba. Pierre ne pouvait le manquer à cette distance. Wakayoo
+formait une cible splendide. C’était un carnage et pourtant pour Pierre
+et Nepeese c’était une affaire, l’affaire de la vie.
+
+Bari frissonnait. C’était davantage d’émotion que de peur, car il ne
+songeait plus à sa propre crainte, en ces minutes tragiques. Une plainte
+sourde monta à sa gorge, tandis qu’il fixait Wakayoo qui s’était arrêté
+maintenant et faisait face à ses ennemis, ses mâchoires s’entrechoquant,
+ses jambes faiblissant sous lui, sa tête s’abaissant graduellement,
+alors que le sang s’échappait de ses poumons crevés. Bari gémissait
+parce que Wakayoo avait pris du poisson pour lui, parce qu’il en était
+venu à le considérer comme un ami, et parce qu’il savait que désormais
+Wakayoo faisait face à la mort. Il y eut un troisième coup. Ce fut le
+dernier. Wakayoo s’écroula inanimé sur le sentier. Son énorme tête
+glissa entre ses pattes de devant. Un ou deux râles rauques parvinrent à
+Bari. Puis, ce fut le silence.
+
+Une minute plus tard, penché sur Wakayoo, Pierre disait à Nepeese:
+
+--Mon Dieu! Mais c’est une peau superbe, _Sakahet_! Elle vaut vingt
+dollars et au delà, au lac Bain.
+
+Il ouvrit son couteau et se mit à l’aiguiser sur une pierre qu’il
+portait dans sa poche. Pendant ce temps-là, Bari aurait pu se glisser
+hors de sa roche et s’échapper du cagnon. Durant un moment, on l’oublia.
+Puis Nepeese pensa à lui, tandis que son père commençait à écorcher
+l’ours et de sa même voix étrange et merveilleuse, elle prononça de
+nouveau le mot «Bari».
+
+Pierre, agenouillé, leva les yeux sur elle.
+
+--Pourquoi dis-tu cela? demanda-t-il. Pourquoi, ma Nepeese?
+
+Les yeux brillants de Branche-de-Saule interrogeaient la prairie.
+
+--A cause de l’étoile sur sa poitrine et de son oreille blanche et...
+et... parce qu’il ne m’a pas mordue, répondit-elle.
+
+Il y eut dans les yeux de Pierre un nouvel éclair pareil au flamboiement
+des charbons qui vont s’éteindre.
+
+--Non! cela ne se peut, dit-il alors, comme s’il se parlait à lui-même
+et il se pencha de nouveau sur sa besogne.
+
+Mais Nepeese, baissant les yeux, vit que la main qui tenait le couteau
+tremblait.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+NEPEESE EN DANGER
+
+
+Tandis que Nepeese inspectait l’extrémité du cagnon muré de roches, la
+prison où ils avaient entraîné Wakayoo et Bari, Pierre leva de nouveau
+les yeux de son travail d’écorchement du gros ours noir, et il murmura
+quelques mots que personne excepté lui ne put entendre. «Non, c’est
+impossible», avait-il dit quelques instants auparavant. Or, pour Nepeese
+c’était possible, cette pensée qui la hantait. C’était une pensée
+étonnante qui la faisait frissonner au tréfonds de sa belle âme sauvage.
+Elle lui fit monter une flamme dans les yeux, et un plus vif afflux de
+vie à ses joues et à ses lèvres. Elle chuchota de nouveau le mot qui
+avait tellement ému Pierre: _Bari!_ Pourquoi n’était-ce pas possible?
+
+Tout en inspectant les bords âpres de la petite prairie pour y chercher
+les traces du petit chien, ses pensées retournaient rapidement en
+arrière. Il y avait deux ans qu’on avait enseveli la princesse sa mère
+sous le haut sapin près de leur cabane. Ce jour-là, le soleil de Pierre
+s’était couché pour toujours et sa vie s’était remplie d’un immense
+isolement. Ils étaient trois auprès de la tombe cet après-midi là,
+tandis que le soleil s’évanouissait: Pierre, elle-même et Bari. Bari
+était un chien, un grand chien à poil rude avec une étoile blanche sur
+la poitrine et une oreille sommée de blanc. Il avait été depuis l’âge
+tendre le favori de la défunte: sa garde du corps, toujours avec elle,
+demeurant même la tête posée au bord de son lit, alors qu’elle se
+mourait. Et ce soir-là, le soir du jour où on l’avait enterrée, Bari
+avait disparu. Il était parti aussi tranquillement et aussi complètement
+que son âme à elle. Personne jamais ne le revit par la suite. C’était
+étrange et pour Pierre cela tenait du miracle. Au fond du cœur, il
+gardait la conviction merveilleuse que Bari était allé au ciel avec sa
+chère Wyola. Mais Nepeese avait passé trois hivers à Nelson House, à
+l’école de la mission. Elle avait beaucoup appris près des blancs et à
+connaître le vrai Dieu, et elle savait que l’idée de Pierre était
+inadmissible. Elle croyait que le Bari de sa mère était mort ou avait
+rejoint les loups. Probablement était-il parti chez les loups. Ainsi
+n’était-il pas possible que ce jeune chien qu’elle et son père avaient
+poursuivi fût de la chair et du sang du favori de sa mère? C’était plus
+que possible. L’étoile blanche sur sa poitrine, l’oreille marquée de
+blanc, le fait aussi qu’il ne l’avait point mordue, lorsqu’il aurait pu
+si aisément enfoncer les crocs dans la chair tendre de ses bras! Elle en
+était persuadée. Tandis que Pierre écorchait l’ours, elle se mit à
+chercher.
+
+Bari n’avait pas bougé d’un centimètre sous sa roche. Il était étendu
+comme pétrifié, les yeux fixés avec persistance sur la scène de tragédie
+qui se déroulait dans la prairie. Il avait vu quelque chose qu’il
+n’oublierait jamais, de même qu’il n’oublierait jamais tout à fait sa
+mère, ni Kazan, ni le vieil arbre renversé. Il avait été témoin de la
+mort de la créature qu’il avait pensé toute puissante, Wakayoo, l’ours
+énorme, ne s’était même pas défendu. Pierre et Nepeese l’avaient tué
+_sans le toucher_ et maintenant Pierre le découpait avec un couteau qui
+lançait des éclairs d’argent dans le soleil. Et Wakayoo ne remuait pas.
+Cela faisait frémir Bari et il se recula un pouce plus avant sous la
+roche où il était déjà aplati comme si on l’y eût poussé.
+
+ * * * * *
+
+Il pouvait apercevoir Nepeese. Elle revint directement à l’anfractuosité
+à travers laquelle il s’était précipité, et s’arrêta à environ vingt
+pieds de l’endroit où il était caché. Maintenant qu’elle était là et
+qu’il ne pouvait s’évader, elle se mit à tresser ses cheveux brillants
+en deux nattes épaisses. Bari avait détourné ses yeux de Pierre et il
+observait la jeune fille avec curiosité. Il n’avait plus peur
+maintenant. Ses nerfs vibraient. En lui, une chose étrange et croissante
+luttait pour résoudre un grand mystère, la raison de ce désir de ramper
+hors de sa retraite rocheuse et de s’approcher de cette merveilleuse
+créature aux yeux brillants, aux cheveux brillants. Il désirait faire
+cela. Il y avait comme un fil invisible le tiraillant du profond de son
+cœur. C’était Kazan et non Louve-Grise, l’appelant à travers les
+siècles, un appel qui était aussi vieux que les pyramides d’Égypte et
+peut-être dix mille ans plus vieux. Mais contre ce désir, Louve-Grise
+s’opposait du fond des âges noirs des forêts. Et cela le faisait se
+tenir coi et sans bouger. Nepeese regardait autour d’elle. Elle
+souriait. Une minute son visage se tourna vers lui et il vit la
+blancheur éclatante de ses dents et ses beaux yeux semblaient entrer
+leur flamme en lui.
+
+Alors, brusquement, elle se jeta à genoux et regarda sous la roche.
+
+Leurs yeux se rencontrèrent. Pendant une demi-minute au moins, il ne se
+fit aucun bruit. Nepeese ne bougeait pas et elle respirait si doucement
+que Bari ne pouvait entendre son souffle.
+
+Ensuite, d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure, elle dit:
+
+--_Bari! Bari! Upi Bari!_
+
+C’était la première fois qu’il entendait son nom et il y avait quelque
+chose de si doux et de si rassurant dans le timbre de ces mois que,
+involontairement, le chien en lui y répondit par un pleurnichement qui
+parvint tout juste aux oreilles de Branche-de-Saule. Lentement, elle
+avança un bras. Il était nu et potelé et doux.
+
+Bari aurait pu bondir de la longueur de son corps et y enfoncer ses
+crocs facilement. Mais quelque chose le retint. Il savait qu’elle
+n’était pas un ennemi. Il savait que les yeux noirs qui brillaient si
+merveilleusement sur lui n’avaient pas le moindre désir de lui faire
+mal. Et la voix qui lui arrivait doucement lui faisait l’effet d’une
+étrange et frissonnante musique:
+
+--_Bari! Bari! Upi Bari!_
+
+A plusieurs reprises encore, Branche-de-Saule l’appela de cette manière,
+tandis qu’avançant son pâle visage, elle s’efforçait de se glisser
+quelques pouces plus loin sous la roche. Elle ne pouvait l’atteindre. Il
+y avait encore un pied environ entre sa main et Bari, et elle ne pouvait
+avancer davantage. Alors elle vit que de l’autre côté de la roche il y
+avait une excavation fermée par une pierre. Si elle enlevait la pierre
+et pénétrait par là!...
+
+Elle se dégagea et se dressa une fois de plus dans le soleil. Son cœur
+tressaillit. Pierre était occupé avec l’ours et elle ne voulait pas
+l’appeler. Elle fit effort pour enlever la pierre qui bouchait le
+passage sous l’énorme roche ronde, mais elle était fortement calée.
+Alors, elle se mit à creuser avec un bâton. Si Pierre avait été là, ses
+yeux perçants auraient découvert la signification de cette pierre, qui
+n’était pas plus volumineuse qu’un seau à eau. Peut-être gisait-elle là
+depuis des centaines d’années, son support empêchant la lourde roche de
+dégringoler, absolument comme le poids d’une once fait osciller le fléau
+d’une bascule qui pèse une tonne. Encore cinq minutes et elle pourrait
+enlever la pierre. Elle l’ébranla. Pouce à pouce, elle l’attira, jusqu’à
+ce qu’enfin elle l’étendit à ses pieds. Et l’ouverture s’offrit à son
+corps. Elle regarda de nouveau du côté de Pierre. Il était toujours
+occupé et elle sourit doucement, tandis qu’elle détachait de ses épaules
+un large mouchoir rouge et blanc de la Baie. Avec ce mouchoir, elle
+voulait attacher Bari. Elle rampa sur les mains et les genoux, puis
+s’aplatit contre terre et se mit à se faufiler dans l’excavation sous la
+roche.
+
+Bari avait remué. L’arrière de sa tête contre le roc, il avait entendu
+quelque chose que Nepeese ne pouvait entendre. Il avait senti une lente
+et croissante pression et de cette pression, il s’était retiré lentement
+et la pression suivait toujours. La masse de roche s’abaissait! Nepeese
+ne voyait, n’entendait, ni ne comprenait. Elle appelait d’une voix de
+plus en plus persuasive:
+
+--Bari! Bari! Bari!
+
+Sa tête et ses épaules et ses deux bras se trouvaient maintenant sous la
+roche. L’éclat de ses yeux était tout près, tout près de Bari. Il gémit.
+Le frisson d’un grand et imminent danger courut dans son sang. Puis...
+
+En ce moment, Nepeese sentit la pression du roc à ses épaules et dans
+les yeux qui brillaient fixés doucement sur Bari, passa soudain un
+sauvage regard d’effroi. Puis, sortit de ses lèvres un cri qui ne
+ressemblait pas aux autres bruits que Bari eût jamais entendus dans la
+solitude: farouche, perçant, rempli d’une crainte angoissée. Pierre
+n’entendit pas ce premier cri. Mais il entendit le deuxième et le
+troisième, puis des gémissements, tandis que le doux corps de
+Branche-de-Saule était lentement broyé sous la masse croulante. Il
+courut de ce côté-là avec la rapidité du vent. Les cris se faisaient
+plus faibles, mourant, mourant au loin. Il vit Bari sortir de dessous la
+roche et s’enfuir dans le cagnon et, au même instant, il aperçut un bout
+du vêtement de Branche-de-Saule et ses pieds chaussés de mocassins. Le
+reste de son corps était caché sous le piège de mort.
+
+Comme un fou, Pierre se mit à creuser le sol. Lorsque quelques minutes
+plus tard, il retira Nepeese de dessous le roc arrondi, elle était pâle
+et encore évanouie. Ses yeux étaient clos. La main de Pierre ne pouvait
+sentir si elle vivait et une grande plainte d’angoisse monta de son
+cœur; mais il savait comment la ranimer. Il entr’ouvrit sa robe et
+s’aperçut qu’elle n’avait rien de brisé comme il l’avait craint. Alors,
+il courut chercher de l’eau. Lorsqu’il revint, les yeux de
+Branche-de-Saule était ouverts et elle faisait effort pour respirer.
+
+--Dieu soit loué! sanglota Pierre, en tombant à genoux près d’elle,
+Nepeese, ma Nepeese!
+
+Elle lui sourit, ses deux mains croisées sur sa poitrine nue et Pierre
+l’attira contre lui, oubliant l’eau qu’il était allé chercher avec tant
+de peine.
+
+Plus tard encore, comme il s’était mis à genoux pour regarder sous la
+roche, son visage pâlit de nouveau et il dit:
+
+--Mon Dieu! s’il n’y avait pas eu cette petite cavité dans la terre,
+Nepeese...
+
+Il frissonna et n’acheva point. Mais Nepeese, heureuse d’être saine et
+sauve, fit un geste de la main et dit en lui souriant:
+
+--J’aurais été comme ça! Ah! mon père!
+
+Le visage de Pierre s’assombrit, tandis qu’il se penchait sur elle.
+
+Il pensait aux cent périls de la forêt...
+
+Il pensait à Mac Taggart, le facteur du lac Bain et il serra les poings,
+tandis que ses lèvres touchaient doucement les cheveux de
+Branche-de-Saule.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ENFIN, AMIS!
+
+
+Poussé par les terribles cris de sauvage terreur de Branche-de-Saule et
+à la vue de Pierre abandonnant comme un fou le corps de Wakayoo, Bari ne
+cessa de courir qu’au moment où il fut hors d’haleine. Quand il
+s’arrêta, il était bien loin du cagnon et se dirigeait vers l’étang des
+castors.
+
+Pendant presque une semaine entière, Bari ne s’était pas approché de
+l’étang. Il n’avait oublié ni Dent-Brisée, ni Umisk, ni les autres
+petits castors, mais Wakayoo et ses pêches quotidiennes de poisson frais
+lui avaient été une tentation trop forte. Maintenant Wakayoo n’était
+plus. Il comprenait que le gros ours noir ne pêcherait jamais plus dans
+les mares paisibles et les remous brillants et que là où, durant des
+jours, il y avait eu tranquillité et abondance, il n’y avait plus
+maintenant qu’un immense danger et, juste comme en un autre endroit il
+aurait couru chercher refuge au vieil arbre tombé, il s’enfuit,
+désespéré, à l’étang des castors.
+
+Il aurait été difficile de dire d’où lui venaient ses craintes, mais ce
+n’était assurément pas à cause de Nepeese. Branche-de-Saule lui avait
+fait une chasse ardue. Elle s’était jetée sur lui. Il avait senti
+l’étreinte de ses mains et la fumée de sa douce chevelure et cependant
+il n’avait pas peur d’elle. S’il s’arrêtait parfois dans sa fuite et
+regardait derrière lui, c’était pour voir si Nepeese le suivait. Il ne
+se serait pas enfui si vite loin d’elle, si elle avait été seule. Ses
+yeux et sa voix et ses mains avaient mis en lui quelque chose
+d’attirant. Il était rempli maintenant d’une immense tendresse et d’un
+plus immense isolement: et cette nuit-là, son sommeil fut lourd de
+cauchemars. Il se trouva un lit sous une racine de sapin, non loin de
+l’étang des castors, et pendant toute la nuit, son sommeil fut plein de
+rêves agités: rêves de sa mère, de Kazan, du vieil arbre tombé, d’Umisk
+et de Nepeese. Une fois, en s’éveillant, il pensa que la racine de
+sapin, c’était Louve-Grise et, quand il s’aperçut de son erreur et
+qu’elle n’était point là, Pierre et Branche-de-Saule auraient pu dire la
+signification de ses cris s’ils les avaient entendus. A plusieurs
+reprises, il revécut, en frissonnant, les événements de cette journée.
+Il revit la fuite de Wakayoo dans la petite prairie, il le revit mourir.
+Il revit l’éclat des yeux de Branche-de-Saule tout près des siens; il
+réentendit sa voix si douce, si basse qu’elle lui était comme une
+musique singulière, et il entendit de nouveau ses terribles
+gémissements.
+
+Il fut content, lorsque l’aube arriva. Il ne chercha pas de nourriture,
+mais descendit à l’étang. Il n’y avait maintenant que bien peu d’espoir
+et d’attente dans sa manière d’agir. Il se souvenait que, aussi
+parfaitement qu’un animal peut l’exprimer, Umisk et ses camarades lui
+avaient fait comprendre qu’ils ne voulaient rien avoir de commun avec
+lui. Et cependant, de savoir qu’ils étaient là lui enlevait un peu de
+son isolement. C’était plus que de l’isolement. Le loup en lui était
+débordé. Le chien dominait. Et, dans ces moments-là, lorsque le sang de
+la bête sauvage était presque endormi en lui, il était attristé par la
+sensation instinctive et croissante qu’il n’appartenait pas à cette
+solitude, mais qu’il était parmi elle un transfuge, menacé de tous côtés
+par d’étranges dangers.
+
+Dans les forêts profondes du Nord, le castor ne travaille et ne joue pas
+uniquement dans les ténèbres, mais utilise le jour encore plus que la
+nuit et bien des gens de Dent-Brisée étaient éveillés, lorsque Bari se
+mit à inspecter tristement les rives de l’étang. Les petits castors se
+trouvaient encore avec leurs mamans dans les vastes maisons qui se
+dressaient comme de grands dômes de bois et de boue au milieu du lac. Il
+y avait trois de ces maisons. L’une d’elles avait au moins trente pieds
+de diamètre. Bari eut quelque difficulté à suivre le côté de l’étang
+qu’il avait pris. Lorsqu’il fut revenu parmi les saules et les aulnes et
+les bouleaux des douzaines de petits canaux traversaient et
+retraversaient sa route. Quelques-uns de ces canaux avaient un pied de
+largeur, d’autres trois ou quatre pieds et tous étaient remplis d’eau.
+Aucune contrée du monde n’avait jamais eu meilleur système de transport
+fluvial que ce domaine des castors, au bas duquel ils apportaient leurs
+matériaux de construction et leur ravitaillement dans le principal
+réservoir: l’étang. Dans l’un des plus larges canaux, Bari surprit un
+gros castor remorquant une coupe de bouleau de quatre pieds aussi
+épaisse qu’une jambe d’homme: une demi-douzaine de déjeuners, de dîners
+et de soupers en un seul chargement. Les quatre ou cinq écorces
+inférieures du bouleau constituent ce qu’on pourrait nommer le pain et
+le beurre et les pommes de terre d’un menu de castor, tandis que les
+écorces bien plus estimées des saules et des jeunes aulnes tiennent lieu
+de viande et de tarte. Bari flaira curieusement la coupe de bouleau
+après que le vieux castor l’eut abandonnée dans sa fuite, puis il
+continua d’avancer. Il ne cherchait pas à se cacher maintenant et au
+moins une demi-douzaine de castors purent le voir complètement, avant
+qu’il parvînt à l’endroit où l’étang se rétrécissait dans le bas, à la
+largeur du ruisseau, presque à un demi-mille de la digue. Alors, il
+revint sur ses pas en flânant. Toute la matinée, il circula autour de
+l’étang, se montrant ouvertement.
+
+ * * * * *
+
+Dans leurs énormes forteresses de boue et de bois, les castors tinrent
+un conseil de guerre. Ils étaient évidemment étonnés. Il y avait quatre
+ennemis qu’ils redoutaient par-dessus tous les autres: la loutre qui
+détruisait leurs digues en hiver et leur apportait la mort à cause du
+froid et en faisant baisser les eaux de telle sorte qu’ils ne pouvaient
+plus aller à leurs approvisionnements; le lynx, qui les dévorait tous,
+vieux aussi bien que jeunes; le renard et le loup, qui pouvaient se
+tenir en embuscade pendant des heures afin de fondre sur les tout jeunes
+comme Umisk et ses camarades de jeu. Si Bari avait été l’un quelconque
+de ces quatre-là, l’astucieux Dent-Brisée et ses gens auraient su ce
+qu’il fallait faire. Mais Bari n’était, bien sûr, pas une loutre, et
+s’il était renard, loup ou lynx, ses actes étaient au moins bizarres
+pour ne pas dire plus. Une demi-douzaine de fois, il avait eu l’occasion
+de fondre sur sa proie, s’il cherchait une proie. Mais à aucun moment,
+il n’avait manifesté le désir de leur faire du mal.
+
+Il se peut que les castors discutèrent complètement le cas entre eux. Il
+est possible qu’Umisk et ses camarades parlèrent à leurs parents de leur
+aventure et de ce fait que Bari n’avait pas tenté un mouvement pour leur
+faire mal, lorsqu’il aurait pu fort aisément les attraper. Il est aussi
+plus que vraisemblable que les vieux castors qui avaient fui Bari ce
+matin-là, firent le récit de cet incident, insistant de nouveau sur ce
+fait que l’étranger, tout en leur faisant peur, n’avait montré aucune
+disposition à les attaquer. Tout cela est fort possible, car si les
+castors peuvent jouer un rôle important dans une histoire du continent
+et peuvent accomplir des prodiges dans l’art des ingénieurs tels qu’il
+ne faut rien moins de la dynamite pour les détruire, il est absolument
+raisonnable de supposer qu’ils ont quelque moyen de se comprendre entre
+eux.
+
+Toujours est-il que, courageusement, le vieux Dent-Brisée prit sur lui
+d’en finir avec l’indécision qui planait.
+
+ * * * * *
+
+Il était très tôt dans l’après-midi que, pour la troisième ou quatrième
+fois, Bari se promenait sur la digue. Cette digue avait bien deux cents
+pieds de longueur, mais à aucun endroit, l’eau ne pouvait la franchir,
+le trop plein trouvant à s’échapper par d’étroites écluses. Une semaine
+ou deux plus tôt, Bari aurait pu passer sur la rive opposée de l’étang
+par cette digue, mais maintenant, tout au bout, Dent-Brisée et ses
+ingénieurs ajoutaient une nouvelle partie de digue et, afin d’accomplir
+leur travail plus aisément, avaient bien inondé cinquante mètres du sol
+bas où ils travaillaient. La digue principale fascinait Bari. Elle était
+fortement imprégnée de l’odeur de castor. La crête en était élevée et
+sèche et il y avait des douzaines de petites excavations mollement
+creusées dans lesquelles les castors avaient pris leurs bains de soleil.
+
+Dans l’une de ces excavations, Bari s’étendit, les yeux fixés sur
+l’étang. Nulle ride n’agitait sa douceur veloutée. Aucun bruit ne
+brisait la placidité ensommeillante de l’après-midi. Les castors
+devaient être morts ou endormis après tout le remue-ménage qu’ils
+avaient fait. Et cependant ils savaient que Bari se trouvait sur la
+digue. A l’endroit où il était couché, le soleil tombait à flots tièdes
+et il faisait si délicieux qu’au bout d’un moment il avait peine à
+garder ses yeux ouverts pour surveiller l’étang. Et puis il s’endormit.
+
+Comment Dent-Brisée devina-t-il justement cela, c’est un mystère. Cinq
+minutes plus tard, il remonta tranquillement à la surface sans un
+clapotis ni un bruit, à cinquante mètres de Bari. Pendant quelques
+minutes, il remua à peine dans l’eau. Puis il nagea très lentement,
+traversant l’étang, parallèlement à la digue. De l’autre côté, il
+remonta sur la rive et, pendant une minute encore, demeura aussi
+immobile qu’une pierre, les yeux sur cette partie de la digue où Bari
+était étendu. Nul autre castor ne bougeait et il fut vite évident que
+Dent-Brisée n’avait d’autre objet en vue que d’observer Bari de plus
+près. Quand il rentra dans l’eau, il nagea tout le long de la digue. A
+dix pas de Bari, il se mit à remonter. Il le fit avec beaucoup de
+lenteur et de prudence. Enfin, il atteignit le sommet de la digue.
+
+Quelques mètres plus loin, Bari était presque caché dans son retrait; il
+n’y avait que le haut de son corps noir brillant qui apparaissait à
+l’examen rigoureux de Dent-Brisée. Pour voir mieux, le vieux castor
+étala derrière lui sa queue plate et s’assit sur son arrière-train, les
+deux pattes de devant posées comme celles d’un écureuil sur sa poitrine.
+Dans cette position, il avait bien trois pieds de haut. Il pesait
+peut-être quarante livres et il ressemblait en quelque manière à l’un de
+ces bons gros chiens, d’humeur commode, à l’air niais et à robuste
+poitrine. Mais son cerveau fonctionnait avec une célérité surprenante.
+Tout à coup, il donna dans la boue durcie de la digue un simple coup de
+queue et Bari sursauta aussitôt. Il vit Dent-Brisée et le regarda
+fixement. Dent-Brisée le fixa à son tour. Durant une bonne demi-minute,
+ni l’un ni l’autre ne bougèrent d’un millième de pouce. Puis Bari se
+dressa et agita la queue.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut suffisant. Se laissant tomber sur ses pieds d’avant, Dent-Brisée
+marcha en se dandinant, tout à loisir, jusqu’à l’extrémité de la digue
+et fit son plongeon. Il n’était plus défiant ni bien pressé maintenant.
+Il agita l’eau fortement et nagea hardiment sous Bari, devant et
+derrière. Quand il eut fait cela plusieurs fois, il coupa droit à
+travers l’étang jusqu’à la plus grande des maisons et disparut. Cinq
+minutes après l’exploit de Dent-Brisée, un mot d’ordre circulait
+rapidement parmi la colonie. L’étranger, Bari, n’était pas un lynx. Ce
+n’était pas un renard. Ce n’était pas un loup. De plus, il était tout
+jeune et sans mauvais dessein. On pouvait se remettre à l’ouvrage. On
+pouvait se remettre au jeu. Il n’y avait aucun danger. Telle fut la
+décision de Dent-Brisée. Si quelqu’un avait traduit ces faits en langue
+castor dans un mégaphone, la réponse n’aurait pas été plus prompte. Tout
+aussitôt il sembla à Bari, qui était encore debout au bord de la digue,
+que l’étang fourmillait de castors. Il n’en avait jamais tant vu en une
+fois jusqu’alors. Ils surgissaient de partout et d’aucuns, émergeant à
+moins d’une douzaine de pieds de lui, le regardaient tout tranquillement
+avec curiosité.
+
+Pendant cinq minutes peut-être, les castors parurent n’avoir rien de
+mieux à faire. Alors, Dent-Brisée se mit debout contre le rivage et se
+hissa dehors. D’autres le suivirent. Une demi-douzaine de travailleurs
+disparurent dans les canaux. Autant d’autres s’en allèrent en se
+dandinant parmi les aulnes et les saules. Attentivement, Bari cherchait
+Umisk et ses compagnons. Il les aperçut enfin qui s’avançaient en
+nageant, venant des plus petites maisons. Ils atterrirent dans leur cour
+de récréation: le banc moelleux qui dominait la rive vaseuse. Bari agita
+la queue si fort que son corps entier était secoué et il se précipita en
+courant tout le long de la digue.
+
+Lorsqu’il arriva sur le lambeau uni de la berge, Umisk s’y trouvait
+seul, grignotant son souper sur un long saule fraîchement coupé. Les
+autres petits castors étaient partis dans un buisson touffu de jeunes
+aulnes.
+
+Cette fois, Umisk ne s’enfuit pas. Il leva les yeux de la tige qu’il
+rongeait. Bari s’accroupit, agitant la queue de la façon la plus amicale
+et la plus engageante. Durant quelques secondes, Umisk l’observa. Il n’y
+avait rien à craindre désormais. Quelle que pût être cette bizarre
+créature, elle était jeune et sans mauvais dessein et paraissait, en
+vérité, désirer de la compagnie. Il regarda Bari attentivement.
+
+Puis, très calme, il se remit à son souper. Et Bari comprit qu’il aurait
+bientôt des amis.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+AU SECOURS D’UMISK
+
+
+Absolument comme, dans la vie de chaque individu, il y a un fait d’une
+immense et souveraine importance, soit en bien soit en mal, ainsi dans
+la vie de Bari, l’étang des castors eut une influence capitale sur sa
+destinée. Où serait-il allé s’il ne l’avait découvert et que lui
+serait-il arrivé? Voilà des conjectures qu’il est permis de faire. Mais
+l’étang le retint. Il commença par remplacer le vieil arbre tombé et
+chez les castors eux-mêmes, Bari rencontra une camaraderie qui compensa,
+en un sens, la perte de Kazan et de Louve-Grise. Cette camaraderie, si
+on peut l’appeler ainsi, alla tout juste jusque-là et pas plus avant. Au
+fur et à mesure que les jours passaient les plus vieux castors
+s’accoutumèrent mieux à voir Bari. Au bout d’une quinzaine, si Bari
+était parti, il leur aurait manqué, mais pas de la même manière que les
+castors auraient manqué à Bari. C’était de leur part affaire de
+tolérance provenant d’un bon naturel. Chez Bari, c’était autre chose. Il
+était encore _uskahis_ comme aurait dit Nepeese; il désirait encore être
+câliné par sa mère; il était toujours guidé par cette tendresse de tout
+petit dont il n’avait pas encore eu le temps de se défaire, et, lorsque
+la nuit venait, pour communiquer complètement cette tendresse, il lui
+prenait envie d’entrer dans la grande maison des castors avec Umisk et
+ses petits camarades et d’y dormir.
+
+Durant la quinzaine qui suivit la prouesse de Dent-Brisée sur la digue,
+Bari prit ses repas à un mille en amont du ruisseau, où il avait des
+écrevisses en abondance. Mais l’étang était sa demeure.
+
+La nuit le retrouvait toujours là et il y passait une grande partie de
+sa journée. Il dormait au bout de la digue ou sur la crête par les nuits
+particulièrement claires et les castors l’acceptaient comme un hôte en
+permanence. Ils travaillaient en sa présence, comme s’il n’avait pas
+existé. Bari était fasciné par leur travail, qu’il ne se lassait jamais
+d’observer. Il en était étonné et ahuri. Chaque jour, il les voyait
+enfoncer dans l’eau du bois de charpente et des broussailles pour
+construire la nouvelle digue. Il vit cette digue avancer rapidement
+grâce à leurs efforts.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, il se coucha à moins de douze pieds d’un castor qui sciait à
+ras de terre un arbre de six pouces de diamètre. Lorsque l’arbre tomba
+et que le vieux castor s’en alla se garer, Bari s’éloigna également.
+Puis il revint flairer la coupe, se demandant de quoi il s’agissait et
+pourquoi l’oncle d’Umisk, ou son grand-père, ou sa tante, avait pris
+toute cette peine.
+
+Il ne pouvait toujours décider Umisk et les autres jeunes castors à
+jouer avec lui et, au bout de la première semaine ou à peu près, il
+renonça à ses tentatives. En fait, leur jeu l’étonnait presque autant
+que les travaux de construction de digue des castors plus âgés. Umisk,
+par exemple, était ravi de jouer dans la vase sur la rive de l’étang. Il
+ressemblait à un tout petit garçon. Lorsque ses aînés immergeaient à la
+grande digue des bois de construction de trois pouces à un pied de
+diamètre, Umisk apportait de petits rondins et des baguettes pas plus
+gros qu’un crayon dans sa cour de récréation et bâtissait à sa façon ce
+qu’il estimait une digue. Il pouvait travailler durant une heure parfois
+à sa digue-joujou aussi ingénieusement que son père et sa mère
+travaillaient à la grande digue et Bari restait couché, étendu sur le
+ventre, à quelques pas de là, à l’observer et à l’admirer grandement. Et
+parmi la boue à demi desséchée, Umisk creusait également ses canaux en
+miniature ni plus ni moins qu’un gamin aurait pu creuser des rivières et
+des océans infestés de pirates dans le débordement de quelque source
+écartée. Avec ses petites dents pointues, il coupait à ras de terre son
+énorme bois de construction, des tiges de saule n’ayant jamais plus d’un
+pouce de diamètre et lorsqu’une de ces tiges de quatre ou cinq pieds
+s’abattait, il éprouvait sans nul doute une aussi vive satisfaction que
+Dent-Brisée, lorsqu’il envoyait s’écraser au bord de l’étang un bouleau
+de soixante-dix pieds. Bari ne pouvait comprendre le plaisir de tout
+cela. Il apercevait bien quelque raison à ronger les bâtons, lui-même
+aimait s’aiguiser les dents sur des bâtons; mais il s’étonnait de voir
+Umisk enlever si laborieusement l’écorce des bâtons pour l’avaler.
+
+Une autre méthode de jeu découragea davantage encore les avances de
+Bari. A peu de distance de l’endroit où il avait aperçu Umisk pour la
+première fois, il y avait un remblai en pente qui s’élevait à dix ou
+douze pieds au-dessus de l’eau et ce remblai était utilisé par les
+jeunes castors comme glissade. Il était devenu lisse et dur. Umisk
+grimpait sur le remblai à l’endroit où il était moins raide. Au sommet
+de la glissade, il étalait sa queue plate derrière lui, se donnait une
+secousse, s’élançait en bas du tobogan et dévalait dans l’eau au milieu
+d’un vaste éclaboussement. Parfois, il y avait de six à dix jeunes
+castors mêlés à ce jeu et, de temps à autre, un des plus vieux s’amenait
+en se dandinant au faîte de la glissoire et faisait un tour avec les
+plus jeunes.
+
+Une après-midi que le tobogan était spécialement humide et glissant par
+suite d’un récent usage, Bari grimpa par le sentier des castors au
+sommet du talus et se mit à l’examiner. Nulle part il n’avait senti
+l’odeur de castor si fort que sur la glissoire. Il commença à flairer
+et, sans prendre garde, s’avança trop. Tout à coup, ses pieds se
+dérobèrent sous lui et, en poussant un petit jappement sauvage, il s’en
+alla rouler au bas du tobogan. Pour la seconde fois de sa vie, il se
+trouva à se débattre sous l’eau et quand une minute ou deux plus tard,
+il se tira de la vase molle sur un terrain plus ferme de la rive, il
+avait enfin une opinion très nette des amusements des castors. Il se
+peut qu’Umisk l’eût vu. Il se peut que, de très bonne heure, l’histoire
+de son aventure fût connue de tous les habitants de Castortown. Car,
+lorsque Bari arriva près d’Umisk, qui mangeait son souper d’écorce
+d’aulne, ce soir-là, Umisk maintint ses positions jusqu’au dernier pouce
+et, pour la première fois, ils se flairèrent nez à nez. Du moins Bari
+renifla sans discrétion et le courageux petit Umisk s’assit comme un
+sphinx accroupi. C’était le cimentage final de leur amitié, du moins
+quant à Bari. Il cabriola tout autour de l’autre d’une manière
+extravagante pendant quelques minutes, disant à Umisk combien il
+l’aimait et qu’ils seraient de grands camarades. Umisk ne parla pas. Il
+ne fit pas un mouvement tant qu’il eut achevé son souper. Mais c’était
+malgré tout un petit bonhomme qui avait l’air camarade et Bari était
+plus heureux qu’il ne l’avait encore été depuis le jour qu’il avait
+quitté le vieil arbre tombé.
+
+ * * * * *
+
+Cette amitié, encore qu’elle parût évidemment n’exister que d’un côté,
+fut tout de même une bonne fortune pour Umisk. Quand Bari était à
+l’étang, il se tenait toujours aussi près que possible d’Umisk,
+lorsqu’il le pouvait rencontrer. Un jour, il était couché dans une
+touffe d’herbe, à moitié endormi, tandis qu’Umisk s’affairait dans un
+taillis de pousses d’aulnes à quelques mètres plus loin. Il se fit un
+bruit avertisseur de queue de castor qui éveilla complètement Bari, puis
+un autre et encore un autre, pareils à des coups de pistolet. Il se leva
+vivement. De toutes parts, les castors cherchaient refuge dans l’étang.
+Juste à cet instant, Umisk sortit des aulnes et se hâta vers l’eau aussi
+vite que pouvaient le porter ses courtes et grasses jambes. Il avait
+presque atteint la vase, quand un rouge éclair passa devant les yeux de
+Bari dans le soleil d’après-midi. Un instant après, Napakasew, le
+renard, avait fixé ses crocs pointus dans la gorge d’Umisk. Bari
+entendit le cri d’agonie de son petit ami; il entendit le _flap, flap,
+flap_ forcené des queues et son sang bouillonna soudain d’un frisson de
+colère et de rage. Aussi promptement que le renard lui-même, il s’élança
+à la rescousse. Il était aussi gros et aussi lourd que le renard et,
+lorsqu’il attaqua Napakasew, ce fut avec un grognement féroce, que
+Pierre aurait pu entendre du bord extrême de l’étang, et ses dents
+pénétrèrent comme des couteaux dans l’épaule de l’agresseur d’Umisk. Le
+renard était de l’espèce des voleurs de grands chemins qui tuent par
+derrière. Ce n’était pas un combattant quand il se trouvait croc à croc,
+à moins qu’il ne fût acculé dans un coin, et l’assaut de Bari fut si
+véhément et si brusque qu’il se mit à fuir avec presque autant de
+vélocité qu’il en avait mis à fondre sur Umisk. Bari ne le poursuivit
+pas. Il s’approcha d’Umisk qui était à demi affaissé dans la boue,
+pleurnichant et reniflant de bizarre façon. Gentiment, Bari le flaira
+et, après un moment ou deux, Umisk se dressa sur ses pieds palmés tandis
+que vingt ou trente castors pour le moins s’agitaient dans l’eau, près
+de la rive, d’une façon extraordinaire.
+
+ * * * * *
+
+Après cela, Bari se sentit plus que jamais comme chez lui à l’étang des
+castors.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+PRIS!
+
+
+Tandis que Bari s’établissait de plus en plus à demeure à l’étang des
+castors et que Pierre et Nepeese, sur l’autre rive, imaginaient des
+plans pour l’attirer à eux à cause de son étoile blanche et de la tache
+blanche de son oreille qui leur rappelait un autre Bari qu’ils avaient
+tous deux aimé, Bush Mac Taggart mettait au point une de ses petites
+combinaisons, au poste du lac Bain, à environ cinquante milles nord-est.
+
+Mac Taggart était facteur au lac Bain depuis sept ans. Sur les registres
+de la Compagnie, là-bas, à Winnipeg, il était inscrit comme un homme
+remarquablement habile. Les dépenses de son poste étaient au-dessous de
+la moyenne et son relevé semi-annuel de fourrures tenait toujours une
+des premières places. A la suite de son nom, mis en tête de liste dans
+le bureau principal, figurait une annotation qui disait: «Obtient plus
+avec un dollar qu’aucun autre homme au nord du Lac de Dieu.» Les Indiens
+savaient pourquoi. Ils l’appelaient _Napao Wetikoo_, l’homme diabolique.
+Ils disaient cela à voix basse: nom murmuré avec crainte dans la lueur
+des feux de campement et prononcé discrètement là où le vent n’aurait pu
+le porter aux oreilles de Bush Mac Taggart. Ils le redoutaient. Ils le
+haïssaient. Ils mouraient, sous sa discipline, de famine et d’anémie et
+plus durement Mac Taggart serrait les doigts sur sa règle de fer et plus
+mollement, lui semblait-il, ils répondaient à son autorité. C’était une
+âme mesquine, cachée sous la carcasse d’une brute qui prenait plaisir à
+son pouvoir. Et ici, dans l’âpre solitude, aux quatre points cardinaux
+son pouvoir n’avait pas de limites. La puissante Compagnie était
+derrière lui. Elle l’avait fait roi d’un domaine où il n’y avait
+quasiment pas de loi hormis la sienne. Et, en retour, il envoyait à la
+Compagnie des ballots et des paquets de fourrures au delà de toute
+prévision. Ce n’était pas à elle d’avoir des soupçons. On était là-bas à
+cent milles et plus et les dollars comptaient pour quelque chose.
+
+Gregson aurait pu parler. Gregson était le contrôleur de ce district qui
+visitait Mac Taggart une fois par an. Il aurait pu raconter que les
+Indiens nommaient Mac Taggart Napao Wetikoo, parce qu’il ne leur payait
+leurs fourrures qu’à moitié prix; il aurait pu expliquer tout au long à
+la Compagnie que Mag Taggart mettait la population des trappeurs à deux
+doigts de la famine pendant les mois d’hiver, qu’il la maintenait à
+genoux, empoignée à la gorge, mettant la vérité dans une bien douce et
+bien jolie posture, et qu’il avait toujours une femme ou une jeune fille
+indienne ou métisse vivant avec lui au poste. Mais Gregson s’amusait
+trop pendant ses visites au lac Bain. Il pouvait toujours compter sur
+quinze jours de plaisir grossier et, au surplus, les femmes à sa maison
+avaient un riche trésor de fourrures qui leur arrivait de Mac Taggart
+par voie détournée.
+
+Ce soir-là, Mac Taggart était assis sous le rayonnement d’une lampe à
+huile dans son magasin. Il avait envoyé coucher son petit commis anglais
+au visage de reinette et il était seul. Depuis six semaines, il ne
+tenait plus en place. Il y avait juste six semaines que Pierre avait
+amené Nepeese pour la première fois au lac Bain depuis que Mac Taggart y
+était facteur. Il en était resté suffoqué. Depuis lors, il était
+incapable de penser à rien d’autre qu’à elle. Deux fois, en l’espace de
+ces six semaines, il était revenu à la cabane de Pierre. Demain il y
+allait encore. Marie, la svelte jeune fille Cree qui était là-bas dans
+sa hutte, il l’avait oubliée, absolument comme avant Marie une douzaine
+d’autres avaient fui sa mémoire. C’était Nepeese maintenant qui
+l’obsédait. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau que la fille de
+Pierre.
+
+Tout haut, il maudissait Pierre, tandis qu’il regardait la feuille de
+papier sous sa main et sur laquelle pendent une heure et davantage il
+avait extrait des notes de registres usés et poussiéreux de la
+Compagnie. C’était Pierre qui lui barrait la route. Le père de Pierre,
+d’après ces notes, avait été un Français pur sang. Par conséquent,
+Pierre était un demi-Français et Nepeese un quart de Française, et bien
+qu’elle fût si belle, il l’aurait juré, elle n’avait pas plus d’une
+goutte ou deux de sang indien dans les veines. S’ils avaient été tout à
+fait Indiens, Chippewyan, Cree, Ojibway, Dog Rib, n’importe quoi, il n’y
+aurait pas eu à s’inquiéter le moins du monde. Il les aurait courbé sous
+sa puissance et Nepeese serait venue à sa cabane comme Marie y était
+venue six mois plus tôt. Mais il y avait là du Français maudit: Pierre
+et Nepeese étaient différents des autres. Et pourtant...
+
+Il grimaça un sourire et serra les poings plus fort. Après tout, son
+pouvoir ne suffisait-il pas! Pierre oserait-il même aller contre ses
+desseins? Si Pierre y mettait obstacle, il le ferait partir du pays, de
+la région des trappeurs qui lui était échue comme un héritage de son
+père et de son grand-père et même de plus haut encore. Il ferait de
+Pierre un errant et un sans foyer, comme il avait rendu errants et sans
+foyer des vingtaines d’autres qui avaient perdu ses bonnes grâces. Aucun
+autre poste ne vendrait ou n’achèterait à Pierre, si la bête, la croix
+noire, était apposée après son nom. C’était là sa puissance: une loi des
+facteurs qui leur était transmise depuis des générations. C’était une
+redoutable puissance pour le mal.
+
+Il lui devait Marie, la souple jeune Cree aux yeux sombres qui le
+haïssait et qui, malgré sa haine, «faisait son ménage». C’était le moyen
+décent imaginé pour expliquer sa présence si jamais des explications
+devenaient nécessaires: gouvernante!
+
+Bush Mac Taggart regarda de nouveau les notes qu’il avait écrites sur la
+feuille de papier. Le domaine des trappes de Pierre, son bien, selon la
+commune loi de la solitude, était de très bon rapport. Pendant les sept
+dernières années, Pierre avait reçu pour ses fourrures une moyenne d’un
+millier de dollars par an, car Mac Taggart n’avait pas été capable de
+tricher avec Pierre aussi complètement qu’il l’avait fait avec les
+Indiens. Un millier de dollars par an! Pierre réfléchirait à deux fois
+avant de tout envoyer promener. Mac Taggart se mit à sourire, tout en
+froissant le papier dans sa main et se disposa à éteindre la lumière.
+
+Sous sa chevelure court tondue et sans soin, son visage rouge s’enflamma
+du feu qui lui brûlait le sang. C’était un visage déplaisant, dur comme
+fer, sans pitié, plein de cet air qui lui avait valu le nom de _Napao
+Wetikoo_. Ses yeux dardaient et il poussa un gros soupir en éteignant la
+lampe. Il se mit à rire de nouveau, tandis que, dans l’obscurité, il
+gagnait la porte. C’était comme si déjà Nepeese lui appartenait. Il
+l’aurait, dût-il lui en coûter _la vie de Pierre_. Et _pourquoi pas?_
+C’était si simple, en somme. Un coup de fusil dans une ligne de pièges
+isolée, un simple coup de couteau... et qui saurait? Qui devinerait où
+Pierre était parti? Et tout serait de la faute de Pierre! car la
+dernière fois qu’il avait vu Pierre, il lui avait fait une proposition
+acceptable. Il _épouserait_ Nepeese. Oui, même cela. Il l’avait dit à
+Pierre aussi. Il avait également dit à Pierre que lorsqu’il serait
+devenu son beau-père, il lui payerait double prix pour ses fourrures. Et
+Pierre l’avait regardé fixement. Il avait regardé avec cet air singulier
+d’étonnement dans sa figure d’un homme à qui on vient d’asséner un coup
+de gourdin. Donc, s’il n’obtenait pas facilement Nepeese, tout
+arriverait de la faute de Pierre. Demain, il repartirait pour le domaine
+du métis et, après-demain, Pierre lui donnerait sa réponse. Bush Mac
+Taggart riait encore en se couchant. Et cela fit frissonner Marie. En
+lui-même, Mac Taggart se disait que la réponse de Pierre signifierait
+dans la suite, pour Pierre, vie ou mort.
+
+Jusqu’au lendemain du jour suivant, Pierre ne souffla mot à Nepeese de
+ce qui s’était passé entre lui et le facteur du lac Bain. Puis, il le
+lui dit:
+
+--C’est une brute, un démon, fit-il, quand il eut fini. Je préférerais
+te savoir là, avec elle, morte. Et il désigna le haut sapin sous lequel
+était couchée la princesse, sa mère.
+
+Nepeese n’avait pas remué les lèvres. Mais ses yeux s’étaient agrandis
+et assombris et il y eut un afflux de sang à ses joues que Pierre
+n’avait jamais vu auparavant. Elle se leva, quand il eut terminé et elle
+semblait être plus grande que lui. Jamais elle n’avait eu l’air à ce
+point d’une femme et les yeux de Pierre s’obscurcirent infiniment de
+crainte et de malaise, en l’observant, tandis qu’elle regardait vers le
+nord-ouest dans la direction du lac Bain. Elle était merveilleuse, ce
+brin de fille-femme qu’il adorait même par-dessus son Dieu. Sa beauté le
+troublait. Il avait entendu le tremblement de la voix de Mac Taggart. Il
+avait surpris l’avide convoitise et l’appétit de l’animal dans la
+physionomie de Mac Taggart. Et cela l’avait d’abord épouvanté. Mais
+maintenant, il n’avait plus peur. Il était inquiet, mais ses poings
+étaient serrés. Dans son cœur il y avait un feu qui couvait. Enfin,
+Nepeese se retourna, et vint se rasseoir par terre près de lui, à ses
+pieds. Pierre posa une de ses mains rudes sur ses cheveux. Il aimait
+sentir la tiède caresse des tresses de soie entre ses doigts.
+
+--Il vient demain, ma chérie, fit-il les yeux fixés sur la splendeur
+pourpre du couchant. Que devrai-je lui dire?
+
+Les lèvres de Branche-de-Saule étaient rouges. Ses yeux brillaient. Mais
+elle ne leva pas les regards vers son père.
+
+--Rien, Notawe... sauf qu’il faut lui dire que c’est à moi seule qu’il
+doit venir demander ce qu’il veut.
+
+Pierre se pencha et vit qu’elle souriait. Le soleil se coucha. Le cœur
+de Pierre sombra avec lui comme du plomb coulé.
+
+Du lac Bain à la hutte de Pierre, le sentier distance, à moins d’un
+demi-mille de l’étang des castors, d’une douzaine de milles l’endroit où
+Pierre habitait. Ce fut là, dans une courbe du ruisseau où Wakayoo avait
+attrapé du poisson pour Bari, que Bush Mac Taggart dressa son campement
+pour la nuit. On ne pouvait faire en canot que vingt milles du voyage,
+et, comme Mac Taggart accomplissait à pied la dernière étape, son
+campement était peu d’affaires: quelques balsamiers coupés, une
+couverture légère et un petit feu à allumer. Avant de préparer son
+souper, le facteur sortit de son paquetage une quantité de collets en
+fil de laiton et passa une demi-heure à les poser sur les pistes des
+lapins. Cette méthode de s’assurer de la viande était bien moins pénible
+que de porter un fusil par temps chaud et était infaillible. Une
+demi-douzaine de lacets fournissait au moins trois lapins et l’on était
+certain que l’un des trois était assez jeune et délicat pour la poêle à
+frire. Après avoir placé ses lacets, Mac Taggart mit une casserole de
+_bacon_ sur les charbons et fit bouillir son café.
+
+De toutes les odeurs d’un campement, le parfum du _bacon_ est celui qui
+pénètre le plus avant dans la forêt. Il n’est pas besoin de vent. Il
+vole de ses propres ailes. Par nuit calme un renard le flaire à un mille
+au loin et à deux fois cette distance si le vent le pousse en droite
+ligne. Ce fut cette odeur de _bacon_ qui parvint à Bari, couché dans sa
+cagna, au faîte de la digue des castors. Elle était portée par une brise
+douce et régulière délicieusement fraîche après le chaud soleil de la
+journée et, au bout d’un moment, Bari se redressa et flaira l’illusion
+du lard. Depuis son aventure dans le cagnon et la mort de Wakayoo, il
+n’avait pas fait particulièrement bonne chère. La prudence l’avait
+retenu près de l’étang et il avait vécu presque exclusivement
+d’écrevisses.
+
+Cette odeur nouvelle qui lui arrivait avec le vent nocturne éveilla sa
+faim. Mais cette odeur était décevante. Tantôt Bari la respirait, la
+minute d’après, elle était évanouie. Il quitta la digue et se mit à
+chercher de quel point de la forêt cela venait, jusqu’à ce qu’un moment
+plus tard il l’eût perdue tout à fait. Mac Taggart avait fini de frire
+son bacon et le mangeait.
+
+Il faisait une nuit splendide. Peut-être Bari aurait-il passé toute
+cette nuit à dormir dans son nid du faîte de la digue, si l’odeur de
+bacon n’avait suscité en lui une faim nouvelle. Depuis son aventure dans
+le cagnon, la forêt profonde l’effrayait, surtout la nuit. Mais cette
+nuit-ci ressemblait à un jour pâle et doré.
+
+Il n’y avait pas de lune. Mais les étoiles brillaient comme un million
+de lampes lointaines, baignant le monde dans un océan de molle lumière
+houleuse. Un léger murmure de vent bruissait agréablement aux cimes des
+arbres. A part cela, il faisait très calme, car c’était _Puskowepesim_,
+la nouvelle lune, et les loups ne chassaient pas, les hiboux étaient
+sans voix, les renards glissaient furtivement dans le silence de l’ombre
+et même les castors avaient enfin cessé leurs travaux. Les cornes des
+élans, du daim et du caribou étaient de velours délicat et ils ne
+remuaient qu’à peine et ne se battaient pas du tout. On était tard en
+juillet, la mue de la Lune pour les Cree, la Lune du silence pour les
+Chippewyan.
+
+Au milieu de ce silence, Bari se mit en chasse. Il fit lever une famille
+de cailles déjà grandes, mais elles lui échappèrent. Il poursuivit un
+lapin qui fut plus agile que lui. Pendant une heure, il n’eut pas de
+chance. Puis, il entendit un bruit qui fit bouillonner chaque goutte de
+son sang. Il était tout près du campement de Mac Taggart et ce qu’il
+avait entendu c’était un lapin pris dans un des collets de Mac Taggart.
+Il pénétra dans une petite clairière et là, à la lueur des étoiles, il
+vit le lapin se livrer à la plus étrange pantomime. Cela l’amusa un
+moment, et il s’arrêta. Wapoos, le lapin, avait passé sa tête fourrée
+dans le lacet et son premier sursaut d’effroi avait déclenché le jeune
+plant auquel le fil de cuivre était attaché, de sorte qu’il était
+maintenant à demi-suspendu en l’air, ses pieds d’arrière seuls touchant
+le sol. Et là, il dansait follement, tandis que le nœud autour de son
+cou l’étranglait à mourir. Bari poussa une sorte de soupir. Il ne
+pouvait rien comprendre au rôle que le fil et l’arbuste jouaient dans
+cette pièce singulière. Tout ce qu’il pouvait discerner, c’était que
+Wapoos gesticulait et dansait tout autour sur ses pattes de derrière de
+la façon la plus ahurissante et la moins lapinesque. Il se peut qu’il
+pensât qu’il s’agissait d’une manière d’amusement.
+
+En cette circonstance, cependant, il ne se comporta point, à l’égard de
+Wapoos, comme il l’avait fait pour Umisk. L’expérience et l’instinct
+tout ensemble lui dirent que Wapoos ferait un fort bon repas, et après
+quelques minutes d’hésitation, il s’élança sur sa proie.
+
+Wapoos, à demi trépassé déjà, n’opposa presque pas de résistance et, à
+la lueur des étoiles, Bari l’acheva et pendant une demi-heure ensuite,
+il festoya.
+
+ * * * * *
+
+Bush Mac Taggart n’avait entendu aucun bruit, car le lacet dans lequel
+Wapoos s’était pris la tête était celui qui se trouvait le plus loin du
+campement. A côté des tisons à demi consumés de son feu, Mac Taggart
+était assis, adossé à un arbre, fumant sa pipe noire et rêvant avec
+convoitise à Nepeese, tandis que Bari continuait son vagabondage
+nocturne. Bari n’avait plus le moindre désir de chasser. Il était trop
+repu. Mais il flairait çà et là les endroits baignés de clair de lune,
+infiniment heureux de la quiétude répandue et de la splendeur dorée de
+la nuit. Il suivait la trace d’un lapin, quand il arriva à un endroit où
+deux troncs d’arbres tombés ne laissaient qu’un passage pas plus large
+que son corps. Il s’y engagea, quelque chose se serra autour de son cou,
+il y eut soudain un bruit sec, un coup de fouet, comme si le jeune plant
+se détachait d’un ressort, et Bari fut soulevé du sol si brusquement
+qu’il n’eut pas le temps de se demander ce qui arrivait. Le jappement de
+sa gorge mourut en gargouillement et, l’instant d’après, il se livrait
+aux mouvements de pantomime de Wapoos qui prenait sa revanche à
+l’intérieur de son corps. Et vrai de vrai, Bari ne pouvait s’empêcher de
+danser, tandis que le laiton se serrait de plus en plus étroitement
+autour de son cou. Quand il mordait le laiton et abandonnait le poids de
+son corps à terre, le jeune plant se penchait complaisamment, et puis,
+rebondissant, le soulevait une minute complètement de terre.
+Furieusement, il se débattait. Il est miraculeux que le fin laiton le
+retint. Quelques instants encore, il serait brisé. Mais Mac Taggart
+avait entendu Bari. Le facteur prit sa couverture et un gros bâton et se
+précipita vers le collet. Ce n’était pas un lapin qui faisait ce bruit,
+il le savait; peut-être un chat sauvage, un lynx, un renard, un jeune
+loup.
+
+«C’est un loup», pensa-t-il tout d’abord, dès qu’il vit Bari au bout du
+lacet. Il laissa tomber la couverture et leva son gourdin. S’il y avait
+eu des nuages au-dessus de sa tête ou si les étoiles avaient été moins
+brillantes, Bari serait mort aussi sûrement que Wapoos. Au moment où il
+levait son gourdin au-dessus de sa tête, Mac Taggart aperçut à temps
+l’étoile blanche, le bout d’oreille blanc et la robe de jais de Bari.
+
+D’un geste rapide, il remplaça le gourdin par la couverture.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+SOUMIS, MAIS NON CONQUIS
+
+
+Une demi-heure plus tard, le feu de Mac Taggart flambait de nouveau. A
+sa clarté, Bari était étendu, ligoté comme un _papoose_ indien, ficelé
+en boule comme un ballon, au moyen d’une courroie de _babiche_, sa tête
+seule dépassant par un trou que son ravisseur avait pratiqué à cet effet
+dans la couverture. Il était bel et bien capturé, tellement bel et bien
+capturé, qu’il pouvait à peine remuer un muscle de son corps étroitement
+emprisonné dans la couverture. A quelques pas de lui, Mac Taggart
+baignait dans un bassin d’eau une main qui saignait. Il y avait
+également une rouge éraflure sur un côté du cou de taureau de Mac
+Taggart.
+
+--Ah! petit diable! grognait-il à Bari. Ah! petit diable!
+
+Il se pencha soudain sur lui et donna sur la tête de Bari un méchant
+coup de sa lourde main.
+
+--Je devrais te faire sauter la cervelle et, nom de Dieu! je crois bien
+que je le ferai!
+
+Bari l’observait, tandis qu’il ramassait un bâton à son côté, un bout de
+brandon. Pierre l’avait poursuivi, mais c’était la première fois qu’il
+se trouvait assez près du monstre humain pour voir la flamme pourpre de
+ses yeux. Ils ne ressemblaient pas aux yeux de la merveilleuse créature
+qui avait failli l’attraper dans le réseau de ses cheveux et qui s’était
+glissée à sa suite sous la roche. C’étaient des yeux de brute. Ils le
+faisaient se ratatiner et s’efforcer de rentrer la tête dans la
+couverture, alors que le bâton se levait. Au même instant, Bari montrait
+les crocs. Ses dents blanches luisaient à la lueur du feu. Il avait les
+oreilles basses. Il aurait désiré entrer les dents dans la gorge rouge
+d’où il avait fait couler du sang.
+
+Le bâton s’abattit. Il s’abattit encore et encore, et quand Mac Taggart
+eut fini de frapper, Bari demeura étendu, à demi étourdi, ses yeux
+presque clos par les coups et la gueule en sang.
+
+--C’est le moyen qu’on prend pour chasser le diable d’un chien sauvage,
+hurlait Mac Taggart. J’espère que tu ne vas plus recommencer de jouer à
+mordre, hein! jeune imbécile? Mille dieux! mais il m’a presque atteint
+l’os de la main.
+
+Il recommença à laver la blessure. Les dents de Bari avaient pénétré
+profondément et il y avait un regard inquiet dans les yeux du facteur.
+On était en juillet, un mauvais mois pour les morsures. De son bissac,
+il tira un petit flacon de whisky et maintenant versait sur la blessure
+une goutte de l’âpre liqueur, maudissant Bari pendant que cela brûlait
+sa chair. Sur lui étaient attentivement fixés les yeux demi-fermés de
+Bari. Il comprit qu’il avait enfin rencontré le plus mortel de ses
+ennemis. Et cependant, il n’avait point peur. Le gourdin que maniait Mac
+Taggart n’avait pas tué son courage. Il avait tué sa peur. Il avait
+éveillé en lui une haine telle qu’il n’en avait jamais connue de
+pareille, pas même lorsqu’il luttait avec Oohoomisew, le vieux hibou
+outlaw. La colère vengeresse du loup brûlait maintenant en lui avec le
+sauvage courage du chien. Il ne broncha point, lorsque Mac Taggart
+s’approcha de nouveau de lui. Il fit effort pour se soulever et bondir
+sur le monstre humain. Dans cet effort, emmaillotée comme il l’était
+dans la couverture, il roula en un tas impuissant et comique. Cette vue
+provoqua la bonne humeur de Mac Taggart et il éclata de rire. Il se
+rassit le dos contre l’arbre et bourra sa pipe.
+
+Bari ne détacha pas les yeux de lui, pendant qu’il fumait. Il l’observa
+lorsqu’il s’étendit sur la terre nue pour se coucher. Plus tard encore,
+il écouta le ronflement odieux du monstre humain. A diverses reprises,
+au cours de cette longue nuit, Bari tenta de se libérer. Il n’oublierait
+jamais cette nuit-là. Ce fut terrible. Aux plis épais et chauds de la
+couverture, son corps suffoquait au point que le sang s’arrêta presque
+de couler dans ses veines. Cependant, il ne poussa pas un gémissement.
+Lorsque le matin arriva, il avait la tête affaissée contre le sol. Il ne
+put la soulever lorsque le facteur se pencha vers lui. Mac Taggart
+remarqua ce fait avec satisfaction.
+
+--J’espère que tu ne vas pas m’embêter en allant chez Pierre,
+grogna-t-il.
+
+Ils se mirent en route avant le lever du soleil, car si le sang de Bari
+était presque arrêté en lui, celui de Mac Taggart circulait dans son
+corps avec l’ardeur de la hâte et du désir. Il combina ses derniers
+plans en traversant rapidement la forêt, Bari sous son bras. Il
+dépêcherait Pierre immédiatement au Père Crottin, à la mission, à
+soixante-dix milles à l’ouest. Il épouserait Nepeese. Oui, l’épouser.
+Cela flatterait l’amour-propre de Pierre. Et il serait _seul_ avec
+Nepeese, pendant que Pierre serait parti chez le missionnaire. Cette
+pensée échauffait son sang comme un fort whisky. Il ne pensait pas dans
+son cerveau surexcité et illogique à ce que Nepeese pourrait dire, à ce
+qu’elle pourrait penser. Il ne se souciait pas de sa conscience. C’était
+sa chair et son sang qu’il désirait, son corps exquis, sa beauté qui
+affolaient son cœur de brute.
+
+Son poing se serra et il se mit à rire méchamment, comme le traversait
+un instant cette pensée que peut-être Pierre ne voudrait pas la laisser
+partir. Pierre! Bah! ce ne serait pas la première fois qu’il tuerait un
+homme! Ni la seconde! Tuer était chose aisée si on y allait carrément.
+Personne pour voir! Personne pour entendre! Personne pour savoir! Tout
+simplement une disparition, un départ de la hutte quelque jour et jamais
+de retour. De nouveau il éclata de rire et marcha plus plus vite encore.
+Il ne courait aucun risque; il n’y avait aucune chance que Nepeese lui
+échappât. Lui, Bush Mac Taggart, était le roi de cette solitude, le
+maître de ceux qui l’habitaient, l’arbitre de leurs destinées. Il était
+le Pouvoir et la Loi. Et Nepeese reviendrait avec lui au lac Bain, même
+s’il fallait creuser une tombe pour Pierre.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil était déjà haut quand Pierre, qui se trouvait devant sa cabane
+avec Nepeese, désigna du doigt la montée du sentier à trois ou quatre
+cents mètres de l’endroit où Bush Mac Taggart venait juste d’apparaître.
+
+--Le voilà!
+
+D’un visage qui avait vieilli depuis la nuit dernière, il regarda
+Nepeese. Il revit la sombre flamme de ses yeux et la pourpre plus foncée
+de ses lèvres entr’ouvertes, et son cœur de nouveau fut saisi de
+crainte. Était-ce possible?
+
+Elle se tourna vers lui, les yeux brillant, la voix tremblante:
+
+--Rappelle-toi, Nootawe, qu’il faut me l’envoyer pour que je lui donne
+réponse, s’écria-t-elle vivement. Et elle se précipita dans la hutte.
+
+Le visage glacial et pâle, Pierre se trouva en face de Mac Taggart.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+MAC TAGGART OBTIENT SA RÉPONSE
+
+
+De la fenêtre, son visage caché par les plis du rideau qu’elle avait
+façonné, Branche-de-Saule vit ce qui se passait au dehors. Maintenant
+elle ne souriait plus. Sa respiration était haletante et son corps
+tendu, Bush Mac Taggart s’arrêta à moins d’une douzaine de pieds de la
+fenêtre et donna une poignée de mains à Pierre, son père. Elle entendit
+la voix rude de Mac Taggart, son salut bruyant, puis elle le vit qui
+montrait à Pierre ce qu’il portait sous le bras. Elle l’entendit
+nettement expliquer de quelle manière il avait pris son captif dans un
+collet à lapins. Il déroula la couverture. Nepeese poussa un cri
+d’étonnement. En un instant, elle fut dehors auprès des deux hommes.
+Elle ne regarda pas Mac Taggart, elle ne posa point les yeux l’espace
+d’un éclair sur sa figure rouge, enflammée de joie et de contentement.
+
+--C’est Bari! s’écria-t-elle.
+
+Elle prit le paquet des mains de Mac Taggart et, se tournant vers
+Pierre:
+
+--Dis-lui que Bari est à moi! fit-elle.
+
+Elle se précipita dans la hutte. Mac Taggart la suivit du regard,
+surpris et stupéfait. Puis il considéra Pierre. Un homme à demi aveugle
+aurait pu voir que Pierre était aussi étonné que lui-même. Nepeese ne
+lui avait point adressé la parole, à lui, le facteur du lac Bain. Elle
+ne l’avait pas regardé. Elle lui avait enlevé le chien avec aussi peu
+d’égards que s’il se fût agi d’un mannequin. La rougeur de son visage
+augmenta tandis que ses yeux allaient de Pierre à la porte par laquelle
+elle avait disparu et qu’elle avait refermée derrière elle.
+
+Sur le sol de la cabane, Nepeese s’agenouilla et acheva de dérouler la
+couverture. Elle n’avait pas peur de Bari. Ses yeux riaient. Ses lèvres
+étaient entr’ouvertes. Elle avait oublié Mac Taggart. Alors tandis que
+Bari roulait en tas flasque sur le plancher, elle vit ses yeux à demi
+clos et le sang coagulé à ses babines, et le rayonnement de son visage
+disparut aussi rapidement que le soleil caché par un nuage.
+
+--Bari! appela-t-elle doucement. Bari! Bari!
+
+Elle le souleva un peu dans ses deux mains. La tête de Bari s’affaissa.
+Son corps était tellement engourdi qu’il n’avait plus la force de
+bouger. Ses jambes ne sentaient plus. Il pouvait voir à peine. Mais il
+entendit sa voix. C’était la même voix qui lui était parvenue le jour
+qu’il avait ressenti la piqûre de la balle, la voix qu’il avait entendue
+lorsqu’il s’était embarrassé dans ses cheveux, au cagnon, la voix qui
+lui avait parlé sous la roche. Elle le fit tressaillir. Elle parut
+agiter le sang apathique de ses veines. Il ouvrit plus grands les yeux
+et revit les étoiles merveilleuses qui avaient brillé si doucement sur
+lui, le jour de la mort de Wakayoo. Une des longues tresses de
+Branche-de-Saule pendait par-dessus son épaule et il respira de nouveau
+la douce odeur des cheveux, tandis que sa main le caressait et que sa
+voix lui parlait. Puis, elle se leva brusquement et le quitta et il ne
+bougea pas tandis qu’il l’attendait. Bientôt elle revenait avec un
+bassin d’eau tiède et une serviette. Doucement, elle lava le sang de ses
+yeux et de sa bouche. Et Bari ne fit encore aucun mouvement. Il
+respirait à peine. Mais Nepeese vit de petits frissons qui agitaient son
+corps, comme des secousses électriques, lorsque sa main le touchait.
+
+--Il t’a frappé avec un gourdin, disait-elle, ses yeux noirs à moins
+d’un pied de ceux de Bari. Il t’a frappé. Quelle brute!
+
+Elle s’arrêta. La porte s’ouvrait et la brute était debout, les
+regardant, une grimace sur son visage empourpré. Aussitôt Bari prouva
+qu’il était vivant. Il s’échappa des mains de Branche-de-Saule, et avec
+un brusque grognement, se dressa devant Mac Taggart. Les poils de son
+échine se hérissèrent comme une brosse, ses crocs brillèrent, menaçants,
+et ses yeux flambèrent comme des charbons ardents.
+
+--Il a le diable au corps! fit Mac Taggart. Il est sauvage et descend du
+loup. Il faut prendre garde qu’il ne vous enlève une main, _Ka-Sakahet_!
+
+C’était la première fois qu’il l’appelait de ce nom d’amour--en cree,
+bien-aimée. Le cœur de Branche-de-Saule bondit. Elle baissa un instant
+les yeux vers ses poings crispés, et Mac Taggart remarquant ce qu’il
+prenait pour de la confusion, posa avec tendresse sa main sur ses
+cheveux. Du seuil de la porte, Pierre avait entendu le mot et maintenant
+il voyait cette caresse, et il leva la main comme pour repousser la
+vision d’un sacrilège.
+
+--Mon Dieu! soupira-t-il.
+
+Aussitôt après, il poussa un cri soudain d’étonnement qui s’unit à un
+hurlement de douleur de Mac Taggart. Comme un éclair, Bari s’était
+élancé vers la porte, et il avait enfoncé les dents dans une des jambes
+du facteur. Ses dents aiguës avaient mordu profondément avant que le
+facteur pût s’en débarrasser d’un brutal coup de pied. Proférant un
+juron, il tira son revolver de l’étui. Branche-de-Saule le devança. En
+poussant un léger cri, elle se précipita sur Bari, qu’elle prit entre
+ses bras. Tandis qu’elle défiait Mac Faggart, sa gorge délicate, nue
+jusqu’à l’épaule, était à peine à quelques pouces des crocs découverts
+de Bari. Ses yeux dardaient vers le facteur.
+
+--Vous l’avez battu! cria-t-elle. Il vous hait, vous hait!
+
+--Laisse-le aller, supplia Pierre, plein d’une frayeur mortelle. Mon
+Dieu! laisse-le aller, te dis-je, ou il va te déchirer.
+
+--Il vous hait, vous hait, vous hait! répétait toujours et toujours
+Branche-de-Saule en pleine figure de Mac Taggart, ahuri. Et, tout à
+coup, elle se tourna vers son père:
+
+--Non, il ne me fera pas mal! s’écria-t-elle. Regarde, c’est Bari. Ne te
+l’avais-je pas dit? C’est Bari. N’est-ce pas la preuve qu’il me défendra
+_contre lui_?
+
+--Contre moi? balbutia Mac Faggart dont le visage s’assombrit.
+
+Pierre fit un pas en avant et posa une main sur le bras de Mac Taggart.
+Il souriait:
+
+--Laissons-les s’arranger entre eux, monsieur, dit-il. Ce sont deux
+petits brandons enflammés et nous ne sommes guère en sécurité. Si elle
+est mordue...
+
+Il secoua les épaules. Un grand fardeau sembla enlevé d’eux subitement.
+Sa voix était douce et persuasive. Et maintenant la colère avait quitté
+le visage de Branche-de-Saule. Coquette, elle leva les yeux vers Mac
+Taggart et le regarda bien en face à demi souriante, tandis qu’elle
+s’adressait à son père:
+
+--Je vous rejoindrai bientôt, mon père, toi et M. le facteur du lac
+Bain!
+
+Il y a, pour sûr, de petits démons dans ses yeux, pensa Mac Taggart, de
+petits démons qui lui souriaient, tandis qu’elle parlait mettant son
+cerveau en feu et faisant circuler furieusement son sang. Ces yeux,
+pleins de sorcières dansantes! Comme il les dompterait! il jouerait avec
+eux, bientôt désormais! Il suivit Pierre, son corps énorme palpitant du
+prodige de cette possession: elle serait sienne! Dans son exaltation, il
+ne sentait plus la douleur cuisante causée par les dents de Bari.
+
+--Je vais vous montrer la nouvelle carriole que j’ai faite pour l’hiver,
+monsieur, dit Pierre, tandis que la porte se refermait derrière eux.
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure plus tard, Nepeese sortait de la hutte. Elle put voir que
+Pierre et le facteur s’étaient entretenus de quelque chose qui n’était
+pas agréable à son père. Son visage était contraint. Elle surprit du feu
+couvant sous la cendre dans son regard qu’il essayait d’adoucir, comme
+on essaie d’étouffer des flammes sous une couverture. Mac Taggart ne
+desserra pas les dents, mais ses yeux brillèrent de plaisir dès qu’il
+l’aperçut. Elle savait de quoi il avait été question. Le facteur du lac
+Bain avait demandé une réponse à Pierre et Pierre lui avait dit qu’elle
+avait précisé qu’il devait aller la lui demander.
+
+Et il venait. Elle se détourna avec un rapide battement de cœur et
+descendit en courant un petit sentier. Elle entendit les pas de Mac
+Taggart derrière elle et lança l’éclair d’un sourire par-dessus son
+épaule. Mais ses dents grinçaient. Les ongles de ses doigts pénétraient
+dans les paumes de ses mains.
+
+Pierre ne bougea pas. Il les observait tandis qu’ils disparaissaient à
+la lisière de la forêt, Nepeese devançant toujours Mac Taggart de
+quelques pas. De sa poitrine sortit un long soupir.
+
+--Par les mille cornes du diable! jura-t-il doucement. Est-il possible
+qu’elle sourie du fond du cœur à cette brute? Non! c’est impossible! Et
+pourtant, s’il en est ainsi...
+
+Une de ses mains brunes serra convulsivement le manche de corne du
+couteau passé à sa ceinture et, lentement, il se mit à les suivre.
+
+Mac Taggart ne se hâtait pas de rattraper Nepeese. Elle suivait le
+sentier étroit qui s’enfonçait dans la forêt et il en était content. Ils
+seraient seuls, loin de Pierre. Il était à dix pas derrière elle et, de
+nouveau, Branche-de-Saule lui souriait par-dessus son épaule. Elle
+avançait sinueusement et rapidement. Elle gardait avec soin entre eux
+une distance combinée, mais Mac Taggart ne devinait pas que c’était pour
+cela qu’elle se retournait de temps en temps. Il était content de la
+laisser avancer. Lorsqu’elle se détourna du sentier étroit pour prendre
+un chemin de traverse qui semblait à peine frayé, son cœur exulta. Si
+elle continuait d’avancer, il la tiendrait bientôt isolée, à bonne
+distance de la hutte. Le sang affluait en feu à son visage. Il ne lui
+parlait pas, de peur de la voir s’arrêter. Devant eux, il entendit le
+grondement de l’eau. C’était le ruisseau qui se précipitait dans le
+ravin.
+
+Nepeese allait droit à ce bruit. Avec un rire léger, elle se remit à
+courir et lorsqu’elle s’arrêta au bord du ravin, Mac Taggart était bien
+à cinquante mètres derrière elle. A vingt pieds au-dessous, il y avait
+un étang profond entre deux murailles de rochers, un étang si profond
+qu’il semblait d’encre bleue. Elle se retourna pour faire face au
+facteur du lac Bain. Jamais il ne lui avait paru plus pareil à une bête
+fauve. Jusqu’à cet instant, elle n’avait pas eu peur. Mais, maintenant,
+à cette minute, il l’effrayait. Avant qu’elle pût proférer ce qu’elle
+avait combiné de dire, il était à son côté et lui avait pris le visage
+entre ses larges mains, ses doigts épais s’enlaçant convulsivement aux
+torons de soie de ses lourdes tresses qui lui retombaient par-dessus les
+épaules autour du cou.
+
+--Ka Sakahet! cria-t-il passionnément, Pierre a dit que vous me
+réserviez votre réponse. Mais je n’ai plus besoin de réponse,
+maintenant. Vous êtes à moi! A moi!
+
+Elle poussa un cri. Ce fut un cri bégayé, brisé. Les bras du facteur
+étaient autour d’elle comme des étaux de fer, meurtrissant son corps
+frêle, l’étouffant, dérobant presque le monde à sa vue. Elle ne pouvait
+plus ni se défendre, ni crier. Elle sentit la brûlure passionnée de ses
+lèvres sur son visage, entendit sa voix, puis elle reprit une minute sa
+liberté et l’air pénétra dans ses poumons oppressés. Pierre appelait. Il
+était arrivé à la bifurcation de la sente et il appelait
+Branche-de-Saule par son nom.
+
+La main brûlante de Mac Taggart lui bâillonna la bouche.
+
+Elle l’entendit qui disait: «Ne répondez pas!»
+
+Puissante, furieuse, une haine monta en elle et, farouchement, elle
+frappa la main pour l’écarter. On ne sait quoi dans ses yeux admirables
+tint Mac Taggart en respect. Toute son âme brillait en eux.
+
+--Bête noire! fit-elle haletante, en se dégageant du dernier contact de
+ses mains. «Bête! bête noire!» Sa voix tremblait et son visage était en
+feu.
+
+--Regardez. Je suis venue vous montrer mon étang et vous dire ce que
+vous désirez savoir, et vous, vous m’avez martyrisée comme une brute,
+comme un rocher immense! Regardez, là, en bas, c’est mon étang!
+
+Elle n’avait pas combiné son plan de cette façon. Elle avait décidé
+d’être souriante, railleuse même, en ce moment-là. Mais Bush Mac Taggart
+avait anéanti les projets si bien imaginés. Et pourtant, tandis qu’elle
+désignait l’étang, le facteur du lac Bain se pencha une minute
+par-dessus le bord du ravin. Alors elle se mit à rire, à rire en même
+temps qu’elle lui donnait dans le dos une brusque secousse.
+
+--Et voilà ma réponse, monsieur le facteur du lac Bain, cria-t-elle d’un
+ton railleur, tandis qu’il plongeait, tête première, dans l’étang
+profond entre les murailles rocheuses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+L’ATTRAIT DE LA FEMME
+
+
+De l’orée de la clairière, Pierre vit ce qui se passait et poussa un
+grand soupir. Il retourna parmi les balsamiers. Ce n’était pas le moment
+de se montrer. En même temps que con cœur battait comme un marteau, son
+visage rayonnait.
+
+Accroupie sur les mains et les genoux, Branche-de-Saule regardait
+par-dessus le bord du ravin, Bush Mac Taggart avait disparu. Il avait
+coulé à fond, telle une masse de bois, et l’eau de l’étang s’était
+refermée sur lui avec un lent clapotis qui ressemblait à un rire de
+triomphe. Il réapparaissait bientôt, se démenant des bras et des jambes
+pour se maintenir au-dessus de l’eau, tandis que la voix de
+Branche-de-Saule lui arrivait avec des cris ironiques:
+
+--Bête noire! bête noire! Brute! brute!
+
+Elle lui lançait avec colère des bouts de bois et des mottes de terre,
+et, en levant les yeux tandis qu’il reprenait pied, Mac Taggart
+l’aperçut penchée si fort au-dessus de lui qu’elle semblait sur le point
+de tomber. Ses longues tresses pendaient dans le ravin et brillaient au
+soleil; ses yeux riaient et ses lèvres se moquaient. Il pouvait
+entrevoir l’éclat de ses dents blanches.
+
+--Brute! Brute!
+
+Il se mit à nager, la regardant toujours. Il y avait, cent mètres plus
+bas, le ruisseau au cours tranquille et un banc d’argile où il pourrait
+remonter et, jusqu’à moitié de cette distance, elle le suivait en riant
+et en le narguant et en lui jetant bâtons et cailloux. Il remarqua
+qu’aucun des bâtons ni des pierres n’était assez pesant pour le blesser.
+Quand enfin ses pieds touchèrent le fond, elle était partie.
+
+Vivement, Nepeese revint en courant par le sentier et presque jusque
+dans les bras de Pierre. Elle était à bout de souffle et riait, tandis
+qu’elle s’arrêtait une minute:
+
+--Je lui ai donné réponse, Notawe! Il est dans l’étang.
+
+Parmi les balsamiers, elle disparut comme un oiseau. Pierre n’essaya ni
+de la retenir ni de la suivre.
+
+--Tonnerre de Dieu! éclata-t-il de rire, et il coupa à travers bois pour
+prendre un autre sentier.
+
+Nepeese n’en pouvait plus quand elle arriva à la hutte. Bari, attaché à
+un pied de table par une lisière d’enfant, l’entendit s’arrêter un
+instant à la porte. Puis, elle entra et se dirigea droit vers lui.
+Durant sa demi-heure d’absence, Bari avait à peine remué. Cette
+demi-heure et les quelques minutes qui l’avaient précédée avaient fait
+en lui des impressions extraordinaires. La Nature, l’hérédité et
+l’instinct étaient à l’œuvre, détruisant et réédifiant, implantant en
+lui une conscience nouvelle, un commencement de nouvel entendement. Une
+violente et sauvage impulsion l’avait fait bondir sur Bush Mac Taggart,
+lorsque le facteur avait mis la main sur la tête de Branche-de-Saule.
+C’était irraisonné. C’était un retour en arrière du chien à ce jour d’il
+y avait longtemps où Kazan, son père, avait tué une bête humaine sous la
+tente, exactement pour un pareil motif. C’était le chien et et _la
+femme_. Et ici encore il y avait _la femme_. Elle avait fait appel à la
+grande passion secrète qui se trouvait en Bari, et qui lui venait de
+Kazan. Entre toutes les choses au monde, il savait qu’il ne devait pas
+blesser cette créature qui lui apparaissait sur le seuil de la porte. Il
+tressaillit, tandis qu’elle s’agenouillait de nouveau près de lui, et,
+du fond des âges, remonta jusqu’à lui la vague orageuse et glorieuse du
+sang de Kazan, engloutissant le loup, submergeant la sauvagerie de sa
+naissance, et la tête appuyée sur le plancher, il gémit doucement et
+_agita la queue_.
+
+Nepeese poussa un cri de joie.
+
+--Bari! murmura-t-elle, lui prenant la tête entre ses mains, Bari!
+
+Son attouchement le fit frissonner. Il provoquait à travers son corps de
+brèves secousses, une vibration timide qu’elle pouvait sentir et qui
+élargit la lumière de ses yeux. Doucement, sa main flatta la tête et
+l’échine. Il semblait à Nepeese que Bari ne respirait plus. Sous la
+caresse de sa main, les yeux s’étaient clos. Un instant après, elle lui
+parla, et au son de sa voix, ses yeux se rouvrirent.
+
+--Il va venir ici, la brute! Et il va nous tuer! disait-elle. Il voudra
+te tuer parce que tu l’as mordu. Bari. Hop! Je voudrais que tu sois plus
+grand et plus fort pour que tu puisses me débarrasser de sa tête.
+
+Elle dénouait la _babiche_ du pied de la table et elle souriait. Elle
+n’avait pas peur. C’était une terrible affaire; elle palpitait
+d’allégresse à la pensée d’avoir battu la brute à sa manière. Elle
+revoyait Mac Taggart dans l’étang, se débattant et se démenant de tous
+côtés comme un immense poisson. Il était en train de remonter du ravin
+maintenant et elle se mit à rire de nouveau, tandis qu’elle enlevait
+Bari sous son bras.
+
+--Oh! Oopi-Nao, mais tu es lourd, bégaya-t-elle. Et pourtant, il faut
+que je t’emporte, parce que je vais me sauver.
+
+Elle se précipita dehors. Pierre n’était pas revenu et elle s’élança
+promptement parmi les balsamiers derrière la hutte, Bari pendu dans
+l’anse de son bras, comme un sac empli jusqu’aux deux bouts et ficelé
+par le milieu. Cela lui faisait cet effet du moins, s’il avait pu dire
+sa pensée. Mais il n’avait pas encore de penchant à se tortiller afin de
+reprendre sa liberté. Nepeese courut ainsi avec lui jusqu’à ce que son
+bras lui fît mal. Alors elle s’arrêta, et déposa Bari à terre, à ses
+pieds, tenant l’extrémité de la longe en peau de caribou qui était nouée
+autour du cou du chien. Elle guettait tout écart qu’il pourrait faire
+pour s’évader. Elle pensait qu’il aurait essayé de le faire et, pendant
+quelques minutes, elle le surveilla étroitement, tandis que Bari, les
+pieds à terre, une fois de plus, regardait autour de lui. Alors,
+Branche-de-Saule lui parla doucement:
+
+--Tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Non. Tu vas rester avec moi et nous
+tuerons cette brute d’homme, s’il ose encore me faire ce qu’il a voulu
+faire là-bas. Hop!
+
+Elle rejetta en arrière ses cheveux dénoués qui lui brouillaient son
+visage enflammé et, durant une minute, elle oublia Bari, en resongeant à
+la scène au bord du ravin. Il avait levé son regard droit vers elle,
+quand ses yeux s’abaissèrent de nouveau sur lui. «Non tu ne vas pas
+t’évader... Tu vas me suivre, murmura-t-elle. Viens!»
+
+La courroie étranglait le cou de Bari, tandis qu’elle le pressait de la
+suivre. C’était comme un autre collet à lapin et il arc-bouta ses pattes
+de devant et montra un peu les crocs. Branche-de-Saule ne tira pas. Sans
+crainte, elle posa de nouveau la main sur la tête de Bari. Du côté de la
+hutte partit un cri et, à ce bruit, elle enleva une fois encore Bari
+dans son bras.
+
+--Bête noire! Bête noire! cria-t-elle par-dessus son épaule en se
+moquant, mais pas assez haut pour être entendue à plus de quelques
+mètres de là. Va-t’en au lac Bain, _Owases_, bête féroce!
+
+Elle se mit à marcher vivement à travers la forêt qui devint plus
+profonde et plus sombre et où il n’y avait plus de sentier frayé. Trois
+fois, pendant la demi-heure suivante, elle s’arrêta pour mettre Bari à
+terre et reposer son bras. Chaque fois, elle l’engageait d’une façon
+pressante à la suivre. La deuxième et la troisième fois, Bari se
+trémoussa et agita la queue, mais malgré ces démonstrations de
+contentement à la tournure que prenaient les choses, il ne voulut pas
+avancer. Quand la corde lui serrait le cou, il se butait; une fois, il
+groula de nouveau, il mordit méchamment la courroie. Aussi, Nepeese
+continua de le porter. Ils parvinrent enfin dans une clairière. Il y
+avait une prairie minuscule, au cœur de la forêt, guère plus de trois ou
+quatre fois grande comme la hutte. L’herbe sous les pieds était douce et
+verte et parsemée de fleurs. Juste au milieu de cette oasis coulait une
+riviérette que Branche-de-Saule franchit en tenant Bari sous son bras.
+Au bord du ruisselet, il y avait un petit wigwam construit de sapins
+frais coupés et de rameaux de balsamiers. Par la minuscule _mekewap_,
+Branche-de-Saule passa la tête afin de voir si tout était demeuré ainsi
+qu’elle l’avait laissé la veille. Puis, avec un long soupir de
+soulagement, elle déposa par terre son fardeau à quatre pattes et
+accrocha l’extrémité de la courroie à l’un des troncs de sapins coupés.
+
+Bari s’enfonça sous le mur du wigwam, et, la tête dressée, les yeux
+larges ouverts, observa attentivement ce qui allait ensuite se passer.
+Aucun mouvement de Branche-de-Saule ne lui échappait. Elle était
+rayonnante et heureuse. Elle leva les bras vers l’immensité du ciel et
+son rire, doux et sauvage comme un chant d’oiseau, fit courir un
+frémissement dans le corps de Bari avec l’envie de sauter autour d’elle
+parmi les fleurs. Un moment, Nepeese parut l’oublier. Son sang sauvage
+circulait plus vite, dans sa joie d’avoir triomphé du facteur du lac
+Bain. Elle le revoyait pataugeant dans l’étang; elle se le représentait
+maintenant à la hutte, trempé et furieux, demandant à «mon père» où elle
+était. Et «mon père», secouant les épaules, lui disait qu’il n’en savait
+rien, que probablement elle s’était enfuie dans la forêt. Il n’entrait
+pas dans sa tête qu’en se moquant ainsi de Bush Mac Taggart, elle avait
+joué avec le feu. Elle ne pressentait pas le danger qui, en une minute,
+si elle s’en fût rendu compte, aurait fait pâlir la rougeur étrange de
+son visage et figé le sang dans ses veines. Elle ne soupçonnait pas que
+Mac Taggart était devenu pour elle une menace plus terrible que tous les
+loups des forêts. Car le facteur l’avait sentie trembler dans ses bras;
+il avait senti la palpitation désordonnée de sa poitrine, la douceur
+chaude de ses lèvres et de son visage, le frisson soyeux de sa
+chevelure, et ils avaient porté le feu de ses désirs au paroxysme, comme
+une fournaise. Nepeese savait qu’il était furieux. «Mon père» aussi
+serait fâché, si elle lui racontait ce qui s’était passé au bord du
+ravin. Mais elle ne lui en dirait rien. Il serait capable de tuer la
+brute du lac Bain. Un facteur, c’était quelque chose! Mais Pierre, son
+père, c’était bien davantage. Il y avait en elle, héritée de sa mère,
+une confiance sans borne. Peut-être en cet instant, Pierre renvoyait-il
+Mac Taggart au lac Bain, en lui disant que ses affaires l’y appelaient.
+Mais elle ne retournerait pas à la cabane pour voir. Elle attendrait
+ici. «Mon père» comprendrait, et il savait où la trouver, lorsque la
+brute serait partie. Que ce serait donc amusant de lui lancer des
+morceaux de bois quand il arriverait!
+
+Peu après, elle retourna vers Bari. Elle lui apporta de l’eau et lui
+donna une portion de poisson cru. Des heures, ils demeurèrent seuls et,
+d’heure en heure, croissait en Bari le désir de suivre la jeune fille à
+chaque fois qu’elle bougeait, de se couler près d’elle lorsqu’elle
+s’asseyait, de sentir le contact de ses vêtements ou de sa main et
+d’entendre sa voix. Mais il ne manifestait pas ce désir. Il était encore
+un sauvageon des forêts, un barbare à quatre pattes, métissé de loup et
+de chien et il restait coi. Avec Umisk, il aurait joué; avec Oohoomisew
+il se serait battu. A Bush Mac Taggart, il aurait montré les crocs et
+aurait mordu profondément à l’occasion. Mais avec cette jeune fille,
+c’était autre chose. Il s’était mis à l’adorer. Si Branche-de-Saule
+l’avait délié, il ne se serait pas enfui. Si elle l’avait quitté, il
+l’aurait probablement suivie à distance. Ses yeux ne se détachaient plus
+d’elle. Il la regardait installer un petit feu et cuire un morceau de
+poisson. Il l’observait qui mangeait son dîner. Il était fort tard dans
+l’après-midi, quand elle vint s’asseoir près de lui, avec son tablier
+rempli de fleurs qu’elle entrelaça dans les longues tresses brillantes
+de sa chevelure. Puis, pour jouer, elle se mit à frapper Bari du bout
+d’une de ces tresses. Il se dérobait à ces coups légers et, avec un rire
+assourdi comme si un oiseau roucoulait dans sa gorge, Nepeese attira la
+tête de Bari dans sen tablier où se trouvait la brassée de fleurs. Elle
+lui parlait. Sa main caressait sa tête. Alors, il se tint tranquille, si
+près d’elle qu’il avait envie de passer sa langue rouge et chaude et de
+lécher les cheveux. Il en respirait le parfum des fleurs et restait
+couché comme inanimé. Ce fut un glorieux instant. Nepeese, le regardant
+par en-dessous, ne pouvait savoir s’il respirait.
+
+A ce moment, le jeu fut interrompu. On entendit se casser une branche
+sèche. A travers la forêt, Pierre était revenu en tapinois comme un chat
+et lorsqu’ils levèrent les yeux, il était debout au bord de la
+clairière. Bari savait que ce n’était pas Bush Mac Taggart. Mais c’était
+une bête humaine. Aussitôt, son corps se roidit sous la main de
+Branche-de-Saule. Il se retira lentement et précautionneusement des
+genoux de la jeune fille et, comme Pierre avançait, il grogna. L’instant
+d’après, Nepeese s’était levée et se précipitait vers Pierre. L’air du
+visage de son père l’alarmait.
+
+--Qu’y a-t-il, mon père? s’écria-t-elle.
+
+Pierre haussa les épaules.
+
+--Rien, ma Nepeese, sauf que tu as éveillé un millier de démons au cœur
+du facteur du lac Bain et que...
+
+Il s’arrêta en voyant Bari et le lui désignant:
+
+--La nuit dernière, quand Monsieur le facteur l’a pris dans un collet,
+il a mordu la main de monsieur. La main de monsieur est enflée du double
+et je vois que le sang noircit. C’est le _pechipoo_.
+
+--_Pechipoo_! haleta Nepeese.
+
+Elle regarda Pierre dans les yeux. Ils étaient sombres et pleins d’une
+sinistre lueur: un éclair d’exaltation, pensa-t-elle.
+
+--Oui, c’est le sang empoisonné. La flamme d’un regard astucieux jaillit
+de ses yeux en même temps qu’il détournait la tête et faisait un signe
+d’assentiment: «J’ai caché le médicament et lui ai dit qu’il ne fallait
+pas perdre de temps pour retourner au lac Bain.» Et il a peur, ce démon!
+Il attend. Avec cette main qui noircit il a peur de retourner seul et je
+l’accompagne. Et, écoute, Nepeese. Nous partirons au coucher du soleil
+et voici quelque chose que tu dois savoir avant que je ne m’en aille.
+
+Bari les vit alors, rapprochés l’un de l’autre dans l’ombre tombée des
+hauts sapins. Il entendit le murmure assourdi de leurs voix, surtout de
+la voix de Pierre, et enfin il vit Nepeese lever ses deux bras autour du
+cou de la bête humaine. Puis, Pierre s’enfonça de nouveau dans la forêt.
+Il pensa que Branche-de-Saule ne tournerait plus après cela son visage
+de son côté. Longtemps, elle demeura à regarder dans la direction que
+Pierre avait prise. Et quand, un moment après, elle se retourna et
+revint vers lui, elle ne ressemblait plus à la Nepeese qui avait tressé
+des fleurs dans ses cheveux.
+
+Le rire avait abandonné son visage et ses yeux. Elle s’agenouilla près
+de lui et d’un geste fougueux, elle lui prit la tête dans les mains.
+
+--C’est le _pechipoo_, Bari, murmura-t-elle. C’est toi, toi, qui as
+empoisonné son sang et j’espère qu’il mourra. Car j’ai peur, j’ai bien
+peur!
+
+Elle frissonna.
+
+Peut-être fut-ce en cet instant que le grand Esprit des choses insuffla
+à Bari de comprendre, qu’il lui fut donné enfin de saisir que naissait
+l’aube de son jour, que le lever et le coucher de son soleil
+n’existeraient plus dans le ciel sinon pour cette jeune fille de qui la
+main était posée sur sa tête. Il gémit doucement et, peu à peu, il se
+traîna plus près d’elle jusqu’à ce que, de nouveau, sa tête reposât au
+creux de ses genoux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA FILLE DE LA TEMPÊTE
+
+
+Pendant longtemps, Nepeese ne bougea pas de l’endroit de la forêt où
+elle était assise, son tablier plein de fleurs et les yeux de chien
+adorant de Bari fixés sur elle.
+
+C’était par le véritable attrait de sa douceur et de sa tendresse et de
+sa confiance en lui qu’elle avait conquis Bari. Il l’adorait comme peut
+faire un esclave. Il était prêt à tout moment à faire sa volonté.
+
+Lorsqu’elle leva les yeux, des nuages noirs s’amassaient lentement sur
+la clairière, au-dessus du faîte des sapins. L’obscurité tombait. Dans
+le murmure du vent et l’immobilité de mort de la lumière qui allait
+s’éteignant, il y avait la morne annonciation d’une tempête. Ce soir, il
+n’y aurait pas de coucher de soleil. Il n’y aurait pas d’heure
+crépusculaire pendant laquelle suivre les pistes; ni lune, ni étoiles,
+et à moins que Pierre et le facteur du lac Bain ne fussent déjà en
+route, ils ne partiraient pas devant les ténèbres caligineuses qui
+envelopperaient bientôt la contrée. Nepeese tressaillit et se dressa
+debout. Pour la première fois, Bari se leva et se tint auprès d’elle.
+Au-dessus d’eux, une lueur d’éclair fendit les nuages, comme un couteau
+de feu, suivie aussitôt d’un craquement terrifiant du tonnerre. Bari se
+recula comme s’il avait reçu un coup. Il aurait voulu se précipiter à
+l’abri du mur de broussailles du wigwam, mais il y avait quelque chose
+autour de Branche-de-Saule qui lui donnait du courage quand il la
+regardait. Le tonnerre retentit de nouveau. Mais il ne se recula pas
+plus loin. Ses yeux étaient rivés à elle.
+
+Elle restait droite et svelte parmi ces ténèbres accumulées déchirées
+par les éclairs, sa belle tête rejetée en arrière, ses lèvres
+entr’ouvertes et ses yeux brillant presque d’attente avide, une divinité
+sculptée accueillant, en retenant son souffle, la ruée des puissances
+d’en-haut. Peut-être était-ce parce qu’elle était née une nuit d’orage.
+Plusieurs fois Pierre et la défunte princesse, sa mère, le lui avaient
+dit. La nuit qu’elle était venue au monde, le fracas du tonnerre et le
+flamboiement des éclairs avaient fait de ces heures un enfer.
+
+Les ruisseaux avaient débordé et les troncs de milliers d’arbres de la
+forêt avaient été déracinés par leur fureur, et les coups de ce déluge
+sur le toit de la hutte avaient étouffé le bruit des douleurs
+maternelles et ses premiers cris d’enfant. Cette nuit-là, il se peut que
+l’Esprit de la Tempête se fût incarné en elle. Elle aimait la défier,
+comme elle le faisait maintenant. Elle en oubliait tout, sauf la
+splendide puissance de la Nature. Son âme à demi sauvage tressaillait au
+fracas et au feu de l’orage et, souvent, elle levait ses bras nus et
+riait de joie tandis que la pluie diluvienne crevait autour d’elle. Même
+maintenant elle serait restée là debout dans la petite clairière, si un
+gémissement de Bari ne l’avait rappelée. Tandis que les premières larges
+gouttes tombaient avec le bruit assourdi de balles de plomb autour
+d’eux, elle se réfugia avec Bari, dans l’abri de balsamiers.
+
+Une fois, naguère, Bari avait subi une nuit d’orage terrible, la nuit
+qu’il s’était caché sous une racine et avait vu la foudre écarteler un
+arbre. Mais maintenant il avait une compagnie et la chaleur et la douce
+pression de la main de Branche-de-Saule sur sa tête et son cou, le
+remplissaient d’un courage extraordinaire. Il groulait doucement contre
+le fracas du tonnerre. Il voulait se ruer et mordre les lueurs des
+éclairs, parce qu’elle était là. Sous sa main, Nepeese sentit se roidir
+son corps et, pendant une minute de calme relatif, elle entendit le
+claquement rapide et nerveux des dents de Bari. Puis la pluie tomba. Ce
+n’était pas comme les autres ondées que Bari connaissait. C’était un
+déluge descendant, torrentiel, de l’obscurité des cieux.
+
+En moins de cinq minutes, l’intérieur de l’abri de baumiers était un
+bain de pluie. Une demi-heure de cette averse et Nepeese était trempée
+jusqu’à la peau. L’eau descendait par petites rigoles sur son dos et sa
+poitrine; elle ruisselait en minces ruisseaux de ses tresses mouillées,
+dégouttait de ses longs cils, et la couverture sous elle était imbibée
+comme une lavette. Quant à Bari, il était quasiment aussi mal en point
+que lors de son plongeon dans la rivière après son combat avec
+Papayouchisiou et il se serrait de plus en plus étroitement sous les
+bras protecteurs de Branche-de-Saule. Le temps lui parut interminable
+avant que le tonnerre grondât au loin vers l’est et que les éclairs
+mourussent en éclats lointains et intermittents. Même après cela, la
+pluie tomba encore pendant une heure. Puis, elle cessa aussi brusquement
+qu’elle avait commencé.
+
+Avec un rire saccadé, Nepeese se releva. L’eau gargouillait dans ses
+mocassins, tandis qu’elle marchait dans la clairière. Elle ne faisait
+pas attention à Bari, et il la suivait. Dans le ciel entrevu, au faîte
+des arbres, les derniers nuages d’orage passaient à la dérive. Une
+étoile brilla, puis une autre et Branche-de-Saule se mit à les regarder
+apparaître tant qu’elles fussent si nombreuses qu’il devint impossible
+de les compter. Il ne faisait plus noir désormais. Une merveilleuse
+clarté d’astres enveloppa la clairière après l’obscurité d’encre de
+l’orage.
+
+Nepeese baissa les yeux et vit Bari. Il se tenait coi et sans laisse, la
+liberté de toutes parts autour de lui. Et pourtant il ne s’enfuyait pas.
+Il attendait, mouillé comme un rat d’eau, les yeux fixés sur elle, en
+expectative. Nepeese fit un pas vers lui et hésita.
+
+--Non, tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Je vais te laisser libre. Et
+maintenant, il nous faut du feu.
+
+Du feu! Tout autre que Pierre aurait dit qu’elle était folle. Pas un
+tronc ou un plant de la forêt qui ne fût dégouttant de pluie! On pouvait
+entendre le ruissellement de l’eau qui coulait alentour d’eux.
+
+--Du feu! répéta-t-elle. Cherchons du _waskewi_, Bari!
+
+Ses vêtements mouillés collés autour d’elle, elle ressemblait à une
+ombre mince traversant la clairière humide et s’enfonçant parmi les
+arbres de la forêt. Bari suivait toujours. Elle alla droit à un bouleau
+qu’elle avait repéré dans la journée et se mit à détacher l’écorce mal
+assurée. Elle emporta une pleine brassée de cette écorce près du wigwam
+et, là-dessus, elle amoncela charge sur charge de bois mouillé jusqu’à
+ce qu’il y en eut un grand tas. D’une bouteille du wigwam, elle sortit
+une allumette sèche et, au premier contact de la flamme, l’écorce du
+bouleau brûla comme du papier imbibé d’huile. Une demi-heure après, le
+feu de Branche-de-Saule, s’il n’y avait eu les épaisseurs des bois pour
+le cacher, aurait pu être aperçu de la hutte, à un mille de là. Tant
+qu’il ne monta pas à une douzaine de pieds dans l’air, elle ne cessa d’y
+jeter du bois. Alors, elle ficha des bâtons dans la terre molle et
+par-dessus ces bâtons elle étendit la couverture pour la sécher. Après
+quoi, elle se mit à se dévêtir.
+
+Nue, elle se tenait dans le flamboiement pourpre du feu. Elle était
+admirablement svelte et admirablement blanche, belle comme une sirène
+qui serait remontée respirer hors des profondeurs vertes de l’Océan, et,
+pendant un moment, elle rejeta la tête en arrière et leva les bras,
+comme si, là-haut, parmi les étoiles, il y avait un esprit auquel elle
+faisait une prière muette, Puis, tandis que Bari l’observait et que la
+chaleur du feu faisait monter de légers nuages de fumée de ses
+vêtements, elle dénatta les tresses de ses cheveux. Une splendide robe
+de jais brillant ondula autour de son corps, le cachant jusqu’aux
+genoux, sinon quand la lueur du feu faisait éclater la blancheur
+délicate de ses bras et de sa poitrine, tandis qu’elle secouait ses
+cheveux autour d’elle afin de les sécher plus vite. La pluie avait
+rafraîchi l’atmosphère et, comme un tonique chargé du souffle agréable
+des baumiers et des sapins, faisait bouillonner dans ses veines le sang
+de Branche-de-Saule. Elle oublia le désagrément du déluge. Elle oublia
+le facteur du lac Bain et ce que Pierre lui en avait dit. Après tout,
+elle n’était qu’un oiseau des forêts, sauvage parmi la douce solitude
+des fleurs étendues sous ses pieds. Et dans la splendeur de ces heures
+miraculeuses qui suivaient l’orage, elle ne voyait rien, ne pensait à
+rien qui pût lui nuire. Elle dansa autour de Bari, en soulevant la mer
+de ses cheveux autour d’elle; son corps nu brillant tantôt sous leur
+voile, tantôt dehors, les yeux illuminés, les lèvres riant de joie
+raisonnée, dans le bonheur de vivre, d’aspirer à pleins poumons l’air
+parfumé de la forêt, de regarder les étoiles et le ciel merveilleux
+au-dessus de sa tête. Elle s’arrêta devant Bari et lui cria, en riant et
+en tendant les bras!
+
+--Ah! Bari, si tu pouvais seulement enlever ta peau aussi facilement que
+j’ai enlevé mes vêtements!
+
+Elle poussa un profond soupir et ses yeux brillèrent d’une inspiration
+soudaine. Lentement sa bouche dessina un cercle, un O rouge et, se
+penchant plus près encore de Bari, elle murmura:
+
+--Il sera profond et doux, cette nuit, _Minga_. Oui, nous irons!
+
+Elle l’appela doucement tandis qu’elle glissait sur ses mocassins
+mouillés et suivait le petit ruisseau dans la forêt. A cent mètres de la
+clairière, elle arriva au bord d’un étang. Il était profond et plein,
+cette nuit, trois fois plus vaste qu’avant l’orage. Elle pouvait
+entendre le glouglou et la ruée de l’eau. A sa surface agitée, les
+étoiles se reflétaient. Pendant quelques instants, elle se tint droite
+sur une roche, les profondeurs froides à une demi-douzaine de pieds sous
+elle, Puis, elle rejeta en arrière ses cheveux et s’élança comme une
+flèche, blanche et svelte parmi la clarté des étoiles. Bari la vit
+partir. Il entendit le plongeon de son corps. Pendant une demi-heure, il
+demeura étendu à plat ventre et toujours près du bord de l’étang à la
+regarder. Parfois elle était juste au-dessous de lui, flottant
+silencieusement, ses cheveux formant un nuage plus sombre que l’eau
+alentour d’elle. Ensuite elle coupait la surface de l’eau presque aussi
+rapidement que les loutres qu’il avait vues; puis, d’un brusque
+plongeon, elle disparaissait, et le cœur de Bari battait à coups
+précipités, tandis qu’il l’attendait. Une fois, elle resta longtemps
+invisible. Il gémit. Il savait qu’elle n’était pas comme le castor et la
+loutre et il éprouva un immense soulagement lorsqu’elle remonta à la
+surface.
+
+Ainsi se passa leur première nuit. Orage, l’étang froid et profond, le
+vaste feu, et plus tard, quand les vêtements de Branche-de-Saule et la
+couverture furent séchés, un sommeil de quelques heures. A l’aurore, ils
+retournèrent à la hutte. On approcha avec prudence. Aucune fumée ne
+sortait de la cheminée. La porte était close. Pierre et Mac Taggart
+étaient partis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+NEPEESE REVENDIQUE SES DROITS
+
+
+On était au début d’août. La Lune montante, quand Pierre revint du lac
+Bain, et trois jours plus tard, ce serait le seizième anniversaire de
+naissance de Branche-de-Saule. Il rapportait plusieurs choses pour
+Nepeese: des rubans pour ses cheveux, de vraies bottines qu’elle portait
+parfois tout comme les deux Anglaises de Nelson House et, en
+particulier, gloire de tout, une merveilleuse étoffe rouge pour une
+robe! Les trois hivers qu’elle avait passés à la mission, ces dames
+avaient fait grande attention à Nepeese. Elles lui avaient appris à
+coudre aussi bien qu’à épeler et à lire et prier et, dès lors,
+Branche-de-Saule eut un pressant désir de les imiter. Pendant trois
+jours, elle travailla ferme à sa nouvelle robe et, le jour de son
+anniversaire, elle arriva devant Pierre dans une robe à la mode qui
+l’ahurit. Elle avait massé ses cheveux en lourdes coques brillantes et
+en rouleaux au sommet de sa tête, comme Yvonne, la plus jeune des
+Anglaises, le lui avait enseigné et, dans leur jais somptueux, elle
+avait à demi piqué une branche verdoyante d’une pourpre fleur de feu.
+Là-dessous, et sous la lueur de ses yeux et la vive carnation des lèvres
+et des joues, venait la superbe robe rouge, adaptée à la svelte et
+sinueuse beauté de son corps, selon le style qui avait été en vogue il y
+avait deux hivers à Nelson House. Et sous la robe qui ne tombait qu’un
+peu au-dessous des genoux--soit que Nepeese eût tout à fait oublié la
+longueur convenable, soit que l’étoffe lui eût manqué--venait le
+chef-d’œuvre de sa toilette, de vrais bas et de splendides bottines à
+hauts talons.
+
+C’était un spectacle devant quoi les dieux des forêts durent sentir leur
+cœur cesser de battre. Pierre tourna autour d’elle, sans mot dire, mais
+souriant; toutefois, lorsqu’elle s’en alla, suivie de Bari et boitillant
+un peu, à l’étroit dans ses brodequins, le sourire s’évanouit sur son
+visage, qui demeura figé et immobile.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-il à part soi, plein d’une pensée qui lui était
+comme un coup de poignard aigu au cœur. Elle n’est pas du sang de sa
+mère. Non! c’est du sang français. Elle est, oui, comme un ange!
+
+Il y avait du changement en Pierre. Durant ces trois journées de
+couture, Nepeese avait bien été trop énervée pour remarquer ce
+changement, et Pierre, du reste, s’était efforcé de le lui cacher. Il
+avait été absent dix jours pour son voyage au lac Bain et il rapportait
+à Nepeese la bonne nouvelle que Mac Taggart était très malade de
+_pechipoo_, le sang empoisonné, une nouvelle qui avait fait battre des
+mains à Nepeese et l’avait fait rire de bon cœur. Mais il savait que le
+facteur se guérirait et qu’il reviendrait à leur hutte du Loon. Et quand
+prochainement, il reviendrait...
+
+Lorsqu’il y pensait, son visage devenait froid et dur et ses yeux
+dardaient. Et il y pensait, ce jour anniversaire de naissance, même
+alors que le rire de la jeune fille lui parvenait comme une chanson. Mon
+Dieu! malgré ses dix-sept ans, elle n’était qu’une enfant, une fillette.
+Elle ne pouvait soupçonner les terribles visions qui le hantaient. Et la
+crainte de l’éveiller pour toujours de cette belle insouciance
+l’empêchait de lui dire toute la vérité, afin qu’elle pût comprendre
+entièrement et complètement. Non! cela ne serait pas. Sa conscience
+luttait avec son immense et tendre amour. Lui, Pierre Duquesne serait
+son gardien. Et elle pourrait rire, chanter et jouer et n’aurait point
+part aux sombres pressentiments qui allaient troubler sa vie.
+
+Ce jour-là arriva du Sud Mac Donald, le géographe du Gouvernement. Il
+était gris et grisonnant, avec un rire large et franc et un cœur pur.
+Deux jours, il demeura avec Pierre. Il parla à Nepeese de ses filles
+restées à la maison, de leur mère, qu’il adorait plus que tout au monde;
+et, avant de partir à la recherche des dernières lignes de pins de
+Banksian, il prit des photographies de Branche-de-Saule, telle qu’il
+l’avait vue tout d’abord à son anniversaire, ses cheveux coiffés en
+rouleaux brillants et masses épaisses, sa robe rouge et ses bottines à
+hauts talons. Il emporta les clichés, promettant à Pierre de lui envoyer
+d’une façon ou d’autre une photo. Ainsi le destin travaille d’une
+manière étrange et apparemment innocente, tandis qu’il tisse les trames
+de ses tragédies.
+
+Durant quelques semaines après cet événement s’écoulèrent des jours
+calmes à Grey Loon. Ce furent des jours merveilleux pour Bari. D’abord
+il se défiait de Pierre. Au bout d’un moment, il le supporta, et enfin,
+l’admit comme faisant partie intégrante de la hutte et de Nepeese. Il
+devint l’ombre de Branche-de-Saule. Pierre remarqua cet attachement avec
+un profond plaisir.
+
+--Ah! encore quelques mois et il sautera à la gorge de M. le facteur, se
+dit-il un jour.
+
+En septembre, quand il eut six mois, Bari était presque aussi fort que
+Louve-Grise: d’os solides, de crocs longs avec une large poitrine et des
+mâchoires qui pouvaient déjà croquer un os, comme s’il se fût agi d’un
+bâton. Nepeese ne faisait pas un mouvement qu’il ne l’accompagnât. Ils
+se baignaient ensemble dans les deux étangs, l’étang de la forêt et
+l’étang entre les murailles fissurées. D’abord Bari s’alarma de voir
+Nepeese plonger du mur de roche par-dessus lequel elle avait culbuté Mac
+Taggart, mais au bout d’un mois elle lui avait montré à plonger avec
+elle de vingt pieds de haut.
+
+Août était déjà fort avancé lorsque Bari vit la première bête de son
+espèce, en outre de Kazan et de Louve-Grise. Pendant l’été, Pierre
+laissait ses chiens courir en liberté dans une petite île au milieu d’un
+lac, à deux ou trois milles de là et deux fois par semaine il prenait au
+filet du poisson pour eux. A l’un de ces voyages, Nepeese l’accompagna
+et emmena Bari. Pierre emporta son long fouet de peau de caribou. Il
+s’attendait à une lutte, mais il n’y en eut pas. Bari se joignit à la
+meute dans sa course au poisson et mangea de compagnie. Ceci plaisait
+plus que tout à Pierre.
+
+--Il fera un bon chien de traîneau, déclara-t-il. Il vaudrait mieux le
+laisser une semaine avec la meute, ma Nepeese...
+
+A contre-cœur, Nepeese y consentit. Tandis que les chiens étaient encore
+à leur poisson, ils retournèrent vers la maison. Le canot s’était
+éloigné sans bruit avant que Bari s’aperçût du tour qu’on lui jouait.
+Aussitôt il se jeta à l’eau et nagea à leur suite et Branche-de-Saule
+l’aida à remonter dans la barque.
+
+On était au début de septembre, quand un Indien de passage apporta à
+Pierre des nouvelles de Mac Taggart. Le facteur avait été très malade.
+Il avait failli mourir d’un empoisonnement du sang, mais maintenant il
+allait mieux. Tandis que le goût de l’automne réjouissait l’atmosphère,
+une crainte nouvelle oppressait le cœur de Pierre. Mais, peur l’heure,
+il ne dit rien à Nepeese de ce qui le tourmentait. Branche-de-Saule
+avait quasiment oublié le facteur du lac Bain, car la splendeur et le
+frisson de l’automne sauvage étaient dans son sang. Elle fit de longues
+courses avec Pierre, l’aidant à placer les nouveaux pièges qui
+serviraient aux premières neiges et, pendant ces voyages, elle était
+toujours accompagnée de Bari. La plupart de ses heures de loisir elle
+les occupait à l’exercer au traîneau. Elle commença avec une courroie et
+un bâton. Il fallut un jour entier avant qu’elle pût décider Bari à
+tirer ce bâton, sans se retourner à chaque pas pour essayer de le mordre
+et de grouler. Puis, elle lui attacha une autre longueur de courroie et
+lui fit tirer deux bâtons. Ainsi, peu à peu, elle l’accoutuma au harnais
+du traîneau, jusqu’à ce qu’au bout d’une quinzaine, il tirât
+héroïquement n’importe quelle chose à quoi elle imaginait de l’attacher.
+
+Pierre ramena à la maison deux des chiens de l’île et Bari fut mis à
+l’apprentissage avec eux et aida à traîner la carriole vide. Nepeese
+était au comble de la joie. Le jour où tomba la première neige, elle
+battit des mains et cria à Pierre:
+
+--A la mi-hiver ce sera le plus beau chien de la meute, mon père!
+
+C’était l’instant pour Pierre de dire ce qu’il avait sur le cœur. Il
+sourit. Diantre! cette brute de facteur du lac Bain ne deviendrait-il
+pas réellement enragé quand il verrait comme il avait été trompé? Et
+pourtant!
+
+Il s’efforça de prendre sa voix tranquille et naturelle.
+
+--Je vais t’envoyer à l’école de Nelson House cet hiver, ma chérie,
+dit-il. Bari aidera à t’y conduire aux premières bonnes neiges.
+
+Branche-de-Saule renouait la courroie de Bari. Elle se releva lentement
+et dévisagea Pierre. Ses yeux étaient larges, sombres et sérieux:
+
+--Je n’irai pas, mon père.
+
+C’était la première fois qu’elle eût jamais parlé de la sorte à Pierre
+et sur ce ton-là. Il tressaillit et put à peine supporter le regard de
+ses yeux. Il ne savait point déguiser. Elle vit ce qu’il y avait sur son
+visage. Il lui sembla qu’elle lisait dans son âme et qu’elle grandissait
+tout à coup devant lui. Sûrement sa respiration était plus saccadée et
+il put voir s’agiter sa poitrine. Nepeese n’attendit pas qu’il l’invitât
+à s’expliquer.
+
+--Je n’irai pas! répéta-t-elle avec plus d’insistance. Et elle se pencha
+de nouveau sur Bari.
+
+Avec un haussement d’épaules, Pierre l’observait. Somme toute,
+n’était-il pas heureux? Son cœur n’aurait-il pas été désolé si elle
+avait été contente de le quitter? Il s’approcha d’elle et, avec beaucoup
+de délicatesse, posa une main sur la tête brillante. Branche-de-Saule se
+dégagea et lui sourit. Entre eux, ils entendirent claquer les mâchoires
+de Bari, tandis qu’il restait là, le mufle sur le bras de
+Branche-de-Saule.
+
+Pour la première fois depuis des semaines, l’univers parut à Pierre
+illuminé de soleil. Quand il retourna à la hutte, il portait plus haut
+la tête. Nepeese ne le quitterait point. Il se mit à rire doucement. Il
+se frotta les mains. Sa crainte du facteur du lac Bain avait disparu. De
+la porte de la hutte, il se retourna pour regarder Nepeese et Bari.
+
+--Dieu soit loué! murmura-t-il. Maintenant, maintenant, Pierre Duquesne
+sait ce qu’il lui reste à faire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LES VOIX DE LA RACE
+
+
+Tard en septembre était de retour au lac Bain le géographe Mac Donald.
+Pendant dix jours l’inspecteur Gregson avait été l’hôte de Mac Taggart
+au poste et deux fois, durant ce temps, Marie avait eu l’intention de se
+précipiter sur lui pendant qu’il dormait et de le tuer. Le facteur
+lui-même ne faisait que peu d’attention à elle maintenant, ce qui l’eût
+rendue heureuse, n’eût été Gregson. Il était ensorcelé par la sauvage et
+souple beauté de la jeune fille Cree et Mac Taggart, sans jalousie,
+l’encourageait. Il était las de Marie. Il le dit à Gregson. Il désirait
+se débarrasser d’elle et si Gregson trouvait moyen de l’emmener avec
+lui, il lui rendrait réellement service. Il expliqua pourquoi. Un peu
+plus tard, au temps des grandes neiges, il avait l’intention d’amener au
+poste la fille de Pierre Duquesne. Dans le sans-gêne de leur
+familiarité, il raconta sa visite, la façon dont il avait été reçu et
+l’incident du ravin. Malgré tout cela, assura-t-il à Gregson, la fille
+de Pierre serait bientôt au lac Bain. Ce fut sur ces entrefaites que Mac
+Donald arriva. Il ne resta qu’une nuit, et sans se douter qu’il jetait
+de l’huile sur le feu, déjà dangereusement flambant, il donna au facteur
+la photo de Nepeese qu’il avait développée. C’était un superbe portrait.
+
+--Si vous pouvez la remettre quelque jour à cette jeune fille, je vous
+en serai fort obligé, dit-il à Mac Taggart. Je lui en ai promis un
+exemplaire. Son père s’appelle Pierre Duquesne. Vous le connaissez
+probablement et la jeune fille...
+
+Il s’échauffait tandis qu’il décrivait à Mac Taggart comme elle était
+belle, ce jour-là, dans sa robe rouge qui était devenue noire sur la
+photographie. Il ne pouvait se douter à quel point d’ébullition se
+trouvait le sang de Mac Taggart. Le lendemain, Mac Donald partit pour
+Norway House. Mac Taggart ne montra point le portrait à Gregson. Il le
+conserva par devers lui et, le soir, à la lueur de la lampe, il le
+regardait, plein de pensées qui excitaient sa fièvre et affirmaient sa
+résolution croissante. Il n’y avait qu’un moyen. Le plan en avait été
+résolu dans son esprit depuis des semaines et le portrait le décida. Il
+ne souffla mot de son secret, même à Gregson. Mais c’était l’unique
+moyen. Il aurait Nepeese. Seulement il devait attendre les grandes
+neiges, les neiges de la mi-hiver. Elles ensevelissaient les drames plus
+profondément. Il fut cependant content que Gregson suivît le géographe à
+Norway House. Par politesse, il l’accompagna durant une journée de
+marche. Quand il revint au poste, Marie était partie. Il fut satisfait
+de la chose. Il envoya un courrier chargé de cadeaux à ses gens avec ces
+mots: «Ne la frappez pas. Gardez-la. Elle est libre.»
+
+Profitant du remue-ménage et de l’agitation du début de la saison des
+trappes, Mac Taggart se mit à préparer sa demeure pour l’arrivée de
+Nepeese. Il savait ses goûts de propreté et diverses autres choses. Il
+avait peint en blanc les murs de bois avec le plomb et l’huile destinés
+à ses canots. Certaines parties étaient démolies, il les raccommoda.
+L’épouse indienne de son courrier principal fabriqua des rideaux pour
+les fenêtres et il confisqua un petit phonographe qui était à
+destination du lac La Biche. Il ne doutait pas du succès et comptait les
+jours qui passaient.
+
+Là-bas, au Grey Loon, Pierre et Nepeese étaient occupés de divers
+travaux, si occupés que parfois Pierre oubliait ses craintes au sujet du
+facteur du lac Bain et que Branche-de-Saule n’y songeait plus du tout.
+C’était «la Lune Rouge» et on frissonnait à l’idée et au plaisir de la
+chasse hivernale. Nepeese avait soigneusement plongé une centaine de
+trappes dans de la graisse de caribou bouillante mêlée à de la graisse
+de castor, tandis que Pierre avait fabriqué des pièges tout prêts à
+tendre sur les pistes. Lorsqu’il quittait la hutte pour plus d’une
+journée, Nepeese l’accompagnait toujours. Mais à la hutte, il y avait
+beaucoup à faire, car Pierre, comme toute la communauté du Nord-Est, ne
+commençait guère ses préparatifs avant d’avoir senti passer dans l’air
+le goût piquant de l’automne. Il y avait des souliers pour la neige à
+reficeler avec de nouvelles brides, du bois à couper en prévision des
+orages d’hiver, la cabane à remblayer, un nouvel harnais à faire, des
+couteaux d’écorchage à aiguiser, et des mocassins à façonner, mille et
+une affaires à prévoir, même à radouber le garde-manger à l’arrière de
+la hutte où, du commencement du temps froid à la fin, pendaient des
+quartiers de venaison, caribou et élan, pour les besoins de la famille
+et, quand le poisson se faisait rare, pour les rations des chiens. Au
+milieu de tout cet affairement, Nepeese était obligée de prêter moins
+d’attention à Bari que pendant les semaines précédentes. On ne jouait
+plus autant. Ils ne se baignaient plus, car au matin il y avait épais de
+givre sur terre et l’eau se couvrait de glaçons. Ils ne vagabondaient
+plus au fond des forêts en quête de fleurs et de mûres. Pendant des
+heures, parfois, Bari pouvait maintenant demeurer couché aux pieds de
+Branche-de-Saule et regarder ses doigts grêles tresser rapidement les
+lanières de ses chaussures et, de temps à autre, Nepeese s’arrêtait pour
+se pencher vers lui et lui mettre la main sur la tête et lui parler un
+moment, tantôt dans son doux langage cree, tantôt en anglais ou dans le
+français paternel.
+
+C’était _sa voix_ que Bari avait appris à comprendre et le mouvement de
+ses lèvres, son geste, le balancement de son corps, les changements
+d’humeur qui mettaient de l’ombre et du soleil sur son visage. Il savait
+ce que voulait dire son sourire. Il s’agitait et souvent gambadait
+autour d’elle en signe de joie sympathique, lorsqu’elle souriait; son
+bonheur était une part de lui-même; un mot sévère d’elle était pour lui
+pire qu’un coup. Deux fois, Pierre l’avait frappé et deux fois Bari
+avait reculé vivement et l’avait bravé, montrant les crocs, avec un
+groulement de colère, les poils de son échine hérissés comme une brosse.
+Si l’un des autres chiens avait fait cela, Pierre l’aurait à demi
+assommé. Ç’aurait été la révolte et l’homme doit être le maître. Mais
+Bari avait toujours été pardonné. Un attouchement de la main de
+Branche-de-Saule, une parole de ses lèvres et le hérissement s’apaisait
+lentement et le grognement expirait.
+
+Pierre n’était pas du tout mécontent.
+
+--Dieu! je ne m’aventurerai jamais à dompter sa nature, se disait-il.
+C’est un barbare, une bête sauvage et il est son esclave. _Pour elle, il
+tuerait._
+
+Ainsi advint-il, contre le gré de Pierre lui-même, mais sans en avouer
+les raisons, que Bari ne fut pas un chien de traîneau. On lui laissa sa
+liberté. Il n’était jamais attaché comme les autres. Nepeese était
+heureuse, mais ne devinait pas l’arrière-pensée de Pierre. Elle ne
+saurait jamais pourquoi il entretenait la défiance de Bari envers lui,
+défiance qui allait jusqu’à la haine. Cela réclamait beaucoup d’habileté
+et de ruse de la part de Pierre. Et il se disait:
+
+--Si je me fais détester, il détestera tous les hommes. _Meyoo!_ Voilà
+qui est bon!
+
+Ainsi considérait-il l’avenir, dans l’intérêt de Nepeese.
+
+Maintenant les jours vivifiants et froids, les nuits glaciales de la
+lune Rouge produisaient un notable changement en Bari. C’était
+inévitable. Pierre savait que cela arriverait et le premier soir que
+Bari se mit sur son séant et hurla à la lune, il y prépara Nepeese.
+
+--C’est un chien sauvage, ma Nepeese, lui dit-il, C’est un demi-loup et
+il entendra promptement l’appel de sa race. Il s’en ira dans la forêt.
+Il disparaîtra parfois. Mais il ne faut pas l’attacher. Il reviendra.
+Ka, il reviendra.
+
+Et il se frottait les mains au clair de lune au point d’en faire craquer
+les jointures.
+
+L’appel parvint à Bari comme un voleur qui entre petit à petit et avec
+précaution dans un endroit défendu. Il ne le comprit pas tout d’abord.
+Cela le rendit nerveux et mal à l’aise, tellement agité que Nepeese
+entendit, à diverses reprises, qu’il se plaignait en dormant. Il
+attendait quelque chose. Quoi? Pierre le savait et souriait d’une
+manière mystérieuse. Et cela arriva. Ce fut une nuit, par une nuit
+glorieuse, pleine de lune et d’étoiles et, sous la lune et les étoiles,
+la terre était blanche d’un ourlet de givre. Et de loin, de très loin,
+arriva l’appel de la bande. De temps à autre, au cours de l’été, on
+avait entendu le hurlement d’un loup isolé, mais, cette fois, c’était la
+horde entière, et, tandis que l’appel parvenait jusqu’à lui, à travers
+le silence et le mystère de la nuit, chant de cruauté qui venait à
+chaque déclin de la lune Rouge, du fond des âges infinis. Pierre savait
+qu’enfin était arrivé ce que Bari attendait. Aussitôt Bari avait
+compris. Ses muscles vibraient comme des câbles tendus, alors qu’il se
+tenait debout dans le clair de lune, regardant dans la direction d’où
+provenait le mystère et le tressaillement du bruit. On pouvait
+l’entendre se plaindre doucement et Pierre se penchant de façon à
+l’observer dans la lumière de la nuit, put le voir qui tremblait.
+
+--C’est _Mee-kov_, murmura-t-il à Nepeese.
+
+Cela voulait dire l’appel du sang qui circulait accéléré dans les veines
+de Bari, non seulement l’appel de son espèce, mais l’appel de Kazan et
+de Louve-Grise et de ses ancêtres depuis d’innombrables générations.
+C’était la voix de sa race. Voilà ce que Pierre avait dit tout bas. Et
+il avait raison. Dans la nuit dorée, Branche-de-Saule attendait, car
+c’était elle qui avait joué le plus gros jeu et c’était elle qui allait
+perdre ou gagner. Elle ne souffla mot et ne répondit pas aux paroles
+assourdies de Pierre, mais elle retint sa respiration et observa Bari,
+tandis que, peu à peu, il disparaissait pas à pas dans l’ombre. Quelques
+instants après, il était parti. Ce fut alors qu’elle se redressa, rejeta
+la tête en arrière, ses yeux rivalisant d’éclat avec les étoiles.
+
+--Bari, appela-t-elle, Bari, Bari!
+
+Il devait être déjà à la lisière de la forêt, car elle poussa un ou deux
+longs soupirs d’attente avant qu’il revînt à son côté. Mais il était
+accouru droit comme une flèche et il gémissait en la regardant en face.
+Nepeese lui posa les mains sur sa tête.
+
+--Vous avez raison, mon père, dit-elle. Il s’en ira chez les loups. Mais
+il reviendra. Il ne me quittera jamais bien longtemps.
+
+Une main encore posée sur la tête de Bari, elle désigna de l’autre
+l’obscurité, pareille à un puits d’ombre, de la forêt.
+
+--Va les retrouver, Bari! murmura-t-elle. Mais il faut revenir. Il le
+faut. _Cheamao!_
+
+Avec Pierre, elle retourna dans la hutte, la porte close derrière eux.
+Bari resta seul. Il y eut un long silence. Bari pouvait y entendre les
+bruits de la nuit, le heurt des chaînes qui attachaient les chiens, le
+mouvement énervé de leur corps, le sifflement palpitant d’une paire
+d’ailes, la respiration même de la nuit. Car pour lui cette nuit, même
+dans sa tranquillité, paraissait vivante. De nouveau il s’avança, et à
+l’orée de la forêt, une fois de plus, il s’arrêta pour écouter. Le vent
+avait changé et il roulait en lui le cri, lamentable à glacer le sang,
+de la hurle. Loin, loin, du côté de l’ouest, un loup isolé tourna son
+mufle vers le ciel et répondit à l’appel assemblé de son clan, puis de
+l’est arriva par delà la hutte une voix si lointaine qu’elle semblait un
+écho mourant dans l’immensité de la nuit. Un cri étouffé s’arrêta dans
+la gorge de Bari. Il leva la tête. Juste au-dessus de lui montait la
+lune Rouge, l’invitant au frissonnement et au mystère du monde ouvert
+devant lui. Le bruit s’accrut dans sa gorge et peu à peu augmenta de
+volume jusqu’à ce que sa réponse s’élevât vers les étoiles.
+
+Dans leur hutte, Pierre et Branche-de-Saule l’entendirent. Pierre haussa
+les épaules.
+
+--Il est parti, fit-il.
+
+--Oui, il est parti, mon père, répliqua Nepeese qui regardait à la
+fenêtre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE BANNI
+
+
+L’obscurité des forêts n’effrayait plus Bari comme aux jours
+d’autrefois. Cette nuit-là son cri de chasse était monté vers les
+étoiles et vers la lune et, par ce cri, il avait pour la première fois
+exprimé son mépris de la nuit et de l’espace, son défi à la solitude
+entière, son acceptation de la Fraternité. Dans ce cri et la réponse qui
+lui était arrivée, il sentait une force nouvelle: le triomphe final de
+la nature lui imposant cette certitude qu’il ne fallait pas redouter
+plus longtemps ces forêts et les créatures qu’elles renfermaient, mais
+que _toutes choses au contraire le craignaient_.
+
+Là-bas, par delà la clôture de la hutte et l’influence de Nepeese,
+étaient tout ce que son sang de loup trouvait maintenant de plus
+désirable: une camaraderie de son espèce, le frisson de l’aventure, le
+beau sang pourpre de la curée et l’amour. Et ceci, somme toute, était le
+mystère dominant les forces qui le pressaient et que cependant il
+comprenait le moins.
+
+Il courut droit en pleine obscurité vers le nord-ouest, rampant sous les
+broussailles, la queue basse, les oreilles de biais, pareil au loup,
+quand le loup suit une piste nocturne. La bande avait obliqué
+directement au nord et allait plus vite que lui, de sorte qu’au bout
+d’une heure il ne pouvait plus l’entendre. Mais le hurlement du loup
+solitaire à l’ouest s’était rapproché et, trois fois, Bari lui répondit.
+Au bout d’une heure, il réentendit de nouveau la bande qui obliquait au
+sud. Pierre aurait compris sans peine. Leur proie avait trouvé sécurité
+au delà de l’eau ou dans un lac, et les _makekuns_ suivaient une piste
+fraîche. A cet instant, Bari n’était séparé du loup isolé que d’un quart
+de mille de forêt à peine, mais ce loup isolé était, au surplus, un
+vieux loup et avec l’intelligence et la précision d’une longue
+expérience, il s’éloigna dans la direction des chasseurs, écourtant sa
+route de manière à devancer, à un moment, la bande d’un demi-mille ou de
+trois quarts de mille. C’était un tour de la communauté que Bari avait
+encore à apprendre et le résultat de son ignorance et le manque
+d’habileté firent que, deux fois ensuite, en moins d’une demi-heure, il
+se trouva tout frémissant tout près de la bande, sans réussir à la
+rejoindre. Puis il y eut un long et dernier silence. La bande avait
+consommé son meurtre et, pendant la curée, ne faisait aucun bruit.
+
+Le reste de la nuit, Bari erra solitaire ou du moins jusqu’à ce que la
+lune fût bien au déclin. Il avait fait du chemin depuis la hutte et sa
+route avait été incertaine et zigzagante, mais il n’était plus du tout
+possédé du sentiment désagréable de s’être perdu. Les deux ou trois
+derniers mois avaient développé en lui le sens de l’orientation, ce
+«sixième sens» qui dirige les pigeons sans les égarer de leur route et
+les conduit droit, à vol d’oiseau, au refuge de leurs premières années.
+Il n’avait pas oublié Nepeese. Une douzaine de fois il détourna la tête
+en gémissant, et toujours il choisissait soigneusement la direction où
+se trouvait la hutte. Mais il n’y retourna pas. Tandis que la nuit se
+prolongeait, sa recherche du mystère qu’il n’avait pas trouvé
+continuait. La faim même au coucher de la lune et au point du jour ne
+fut pas assez aiguë pour le mettre en chasse de nourriture. Il faisait
+froid et il fit, sembla-t-il, plus froid quand la lueur de la lune et
+des étoiles s’éteignit. Sous ses pieds, qu’on eût dit ouatés, il y
+avait, surtout dans les clairières, un givre épais et blanc où parfois
+il laissait nettement l’empreinte de ses pattes et de ses ongles. Il
+avait marché ferme durant des heures, fait beaucoup de milles en tout et
+il était fatigué quand vint à poindre l’aube. Et ce fut à ce moment que
+ses babines s’entrechoquant tout à coup, Bari s’arrêta d’un trait sur la
+route.
+
+Enfin était arrivée la rencontre qu’il avait cherchée. Il y avait dans
+une clairière éclairée par l’aurore glaciale, un petit cirque situé au
+flanc d’un coteau, du côté de l’Est. La tête tournée vers lui et
+l’attendant, tandis qu’il sortait de l’ombre, le flairant de son nez
+pointu, se tenait Maheegun, la jeune louve. Bari n’avait pas flairé sa
+présence, mais il l’aperçut dès au sortir de la bordure de jeunes
+baumiers qui encerclaient la clairière. Ce fut alors qu’il s’arrêta et
+pendant une bonne minute, ni l’un ni l’autre ne remua ou ne sembla
+respirer. Il n’y avait pas quinze jours de différence d’âge entre deux,
+cependant des deux, Maheegun était de beaucoup la moins grande; son
+corps était aussi long, mais elle était plus mince. Elle se tenait sur
+ses jambes grêles qui étaient presque pareilles aux jambes d’un renard
+et la courbure de son dos était celle d’un arc à peine tendu, signe
+d’une vélocité égale à celle du vent. Elle se tenait en posture de
+fuite, alors même que Bari faisait les premiers pas vers elle; puis,
+très lentement, son corps se détendit et, au fur et à mesure que Bari se
+rapprochait, ses oreilles perdaient de leur mobilité et retombaient
+horizontalement. Bari poussa un gémissement. Ses oreilles à lui étaient
+dressées, sa tête en éveil, la queue haute et hérissée. L’adresse, sinon
+la diplomatie, faisait déjà partie de sa masculine supériorité et il ne
+pressa point aussitôt l’affaire. Il était à moins de cinq pieds de
+Maheegun, lorsqu’il se détourna d’elle comme par hasard et regarda du
+côté de l’Est, où un léger coup de crayon rouge et or annonçait le jour.
+Pendant quelques instants, il renifla, regarda autour de lui et prit le
+vent avec beaucoup de gravité, comme s’il voulait persuader sa belle
+connaissance, ainsi que certaines bêtes à deux jambes ont fait, avant
+lui, de son importance à la ronde. Et Maheegun fut proprement subjuguée.
+L’esbrouffe de Bari opérait aussi bellement que le bluff des bêtes à
+deux jambes. Il renifla l’air avec un tel frémissement et un
+enthousiasme si méfiant que les oreilles de Maheegun se redressèrent et
+qu’elle renifla l’air de compagnie. Il tourna la tête dans toutes les
+directions d’une manière si prompte et si éveillée que la féminine
+curiosité de Maheegun, sinon l’inquiétude, lui firent également tourner
+la tête par sympathie interrogative et lorsqu’il poussa un faible
+gémissement comme si, dans l’air, il avait surpris un mystère qu’elle ne
+pouvait comprendre, un bruit léger se fit entendre en réponse dans sa
+gorge, mais adouci et discret, semblable à une exclamation de femme qui
+n’est pas bien sûre si elle doit interrompre ou non son seigneur et
+maître. A ce bruit que surprit l’ouïe fine de Bari, il s’avança vers
+elle d’un pas léger et menu et, l’instant d’après, ils se flairaient le
+nez...
+
+ * * * * *
+
+Quand le soleil se leva une demi-heure plus tard, il les trouva encore
+dans l’étroite clairière au flanc du coteau, avec la frange épaisse des
+forêts au-dessous d’eux et derrière cette frange, une plaine boisée et
+sauvage qui ressemblait dans son manteau de givre à un linceul de
+spectre. Là-haut, au-dessus, apparut la première lueur rouge du jour
+emplissant la clairière d’une chaleur de plus en plus agréable à mesure
+que le soleil montait.
+
+Durant un moment, ni Bari ni Maheegun n’eurent envie de bouger et,
+pendant une heure ou deux, ils demeurèrent étendus à se chauffer dans un
+creux du remblai, regardant en bas de leurs yeux interrogateurs et
+grands ouverts la plaine boisée qui s’étendait sous eux comme une
+immense mer. Maheegun aussi avait rêvé de la bande en chasse et de même
+que Bari elle avait failli la rejoindre. Ils étaient fatigués, un peu
+découragés par moment et ils avaient faim, mais ils tressaillaient
+encore du beau frisson du devenir et de la sensation anxieuse d’avoir
+pris conscience de leur nouvelle et mystérieuse amitié. Une
+demi-douzaine de fois, Bari se redressa et flaira tout autour de
+Maheegun couchée au soleil, se lamentant vers elle doucement et touchant
+du museau son doux pelage, mais pendant longtemps, elle ne fit aucune
+attention à lui. Enfin elle le suivit. Toute la journée, ils
+vagabondèrent et se reposèrent de compagnie. Et une fois de plus, la
+nuit arriva.
+
+C’était une nuit sans lune et sans étoiles. Des masses grises de nuages
+descendaient lentement du Nord et de l’Est et au faîte des arbres il y
+avait à peine un souffle de vent, cependant que la nuit s’y
+épaississait. La neige se mit à tomber dru, à gros flacons, sans bruit.
+Il ne faisait pas froid, mais il faisait calme, si calme que Bari et
+Maheegun n’avançaient que quelques mètres à la fois et s’arrêtaient pour
+écouter. En pareille occurrence, tous les rôdeurs de nuit des forêts
+sont en route pour peu qu’ils aient à bouger le moins du monde. C’était
+la première des grandes tempêtes de neige. Pour tous les carnivores
+farouches des forêts, les grandes neiges sont le début du carnaval
+d’hiver, du carnaval et de la curée, de l’aventure barbare dans les
+nuits sans fin, de la guerre à outrance sur les chemins gelés. Les jours
+de fécondité et de maternité, la paix du printemps et de l’été sont
+passés; de l’horizon arrive l’appel du Nord, l’invite pour tous les
+carnassiers à la longue chasse et dans son premier tressaillement, tous
+les êtres vivants ne bougent qu’un peu cette nuit-là, et avec précaution
+et angoisse. Leur jeunesse rendait toutes choses neuves à Bari et à
+Maheegun. Leur sang circulait avec rapidité, leurs pieds se posaient
+doucement, leurs oreilles étaient étonnées de vibrer aux plus légers
+bruits. Au début de la grande neige, ils ressentaient le rythme excitant
+d’une vie nouvelle. Il les attirait. Il les incitait à l’aventure dans
+le mystère blanc de la tempête silencieuse et, sollicités par cette
+poussée de jeunesse et de désirs, ils continuaient d’avancer.
+
+La neige devint plus épaisse sous leurs pieds. Dans les clairières, ils
+y enfonçaient jusqu’aux genoux et elle ne cessait de tomber, comme une
+immense nue blanche qui, sans fin, descendait des cieux. Il était près
+de minuit quand elle s’arrêta. Les nuages allaient à la dérive sous la
+lune et les étoiles, et longtemps Bari et Maheegun se tinrent sans
+bouger à regarder du haut de la crête chauve d’un coteau le monde
+merveilleux déroulé à leurs pieds.
+
+Jamais leur vue n’avait porté si loin, sauf à la lumière du jour.
+Au-dessous d’eux s’étendait une plaine. Ils pouvaient voir ses forêts,
+des arbres isolés surgis de la neige comme des fantômes, un ruisseau,
+pas encore gelé, qui brillait comme du verre qui aurait en lui la lueur
+tremblotante d’une flamme. Bari s’avança vers ce ruisseau. Il ne pensait
+plus à Nepeese et il gémissait d’un bonheur contenu tandis qu’il
+s’arrêtait à mi-route et se retournait pour caresser Maheegun.
+
+Il avait envie de se rouler dans la neige et de folâtrer avec sa
+compagne, il avait envie d’aboyer, de dresser la tête et de hurler comme
+il hurlait à la Lune Rouge, naguère à la hutte. Quelque chose le
+retenait de le faire. Peut-être était-ce l’air de Maheegun. Elle
+recevait froidement ses attentions. Une fois ou deux, elle parut presque
+effrayée; deux fois Bari avait entendu le claquement aigu de ses dents
+depuis qu’ils avaient grimpé le coteau.
+
+La nuit précédente et pendant toute la tempête de cette nuit-ci, leur
+amitié s’était faite plus intime, mais maintenant un mystérieux
+éloignement s’y substituait chez Maheegun. Pierre en aurait donné
+l’explication. Avec la neige sous lui et autour de lui, la lune et les
+étoiles lumineuses au-dessus de lui, Bari comme la nuit elle-même, avait
+subi une transformation. Son pelage ressemblait à du jais luisant.
+Chaque poil de son corps était d’un noir brillant. _Noir!_ C’était cela.
+Et la nature essayait de dire à Maheegun que de toutes les créatures que
+haïssait sa race, la créature que les loups craignaient et haïssaient le
+plus était _noire_! En elle, ce n’était pas l’expérience, mais
+l’instinct qui lui parlait de la haine immémoriale entre le loup gris et
+l’ours noir et le pelage de Bari, au clair de lune et dans la neige,
+était plus noir que celui même de Wakayoo n’avait jamais été aux jours
+de mai où il s’engraissait de poisson. Tant qu’ils parcoururent
+l’immensité de la plaine, la jeune louve avait suivi Bari sans hésiter,
+maintenant il y avait dans son maintien de la singularité et de
+l’indécision et, deux fois, elle s’arrêta et aurait bien laissé Bari
+partir sans elle.
+
+Une heure après qu’ils avaient pénétré dans la plaine, arriva
+brusquement, de l’Ouest, le hurlement de la bande des loups. Elle
+n’était pas bien éloignée, pas plus d’à un mille peut-être du pied du
+coteau et le jappement vif et prompt qui suivit la première clameur
+prouvait que les chasseurs aux longs crocs avaient fait lever une pièce
+inattendue, caribou ou élan, et qu’ils étaient à ses talons. A la voix
+de son peuple, Maheegun redressa les oreilles et fila comme une flèche
+qui part d’un arc.
+
+L’inattendu de son départ et la rapidité de sa fuite laissèrent Bari à
+bonne distance derrière elle dans cette course à travers la plaine. Elle
+courait aveuglément, favorisée par la chance. Pendant l’espace de cinq
+minutes peut-être, la bande était si près de sa proie qu’elle ne faisait
+plus aucun bruit et que la chasse obliqua du côté de Maheegun et de
+Bari. Ce dernier n’était pas à plus de six longueurs derrière la jeune
+louve, lorsqu’un craquement dans la broussaille juste devant eux les
+arrêta si brusquement que leurs pattes d’avant arc-boutées et leur
+arrière-train accroupi firent voleter la neige. Dix secondes plus tard,
+le caribou passa comme un éclair et se rua dans une clairière qui
+n’était pas à plus de trente mètres de l’endroit où ils se trouvaient.
+Ils purent entendre son halètement pressé tandis qu’il disparaissait.
+Puis la bande des loups arriva.
+
+A la vue de ces corps gris qui passaient avec rapidité, le cœur de Bari
+s’arrêta de battre un instant. Il oublia Maheegun et qu’elle l’avait
+abandonné. La lune et les étoiles n’existèrent plus pour lui. Il ne
+sentit plus le crissement de la neige sous ses pieds. Il fut loup,
+complètement loup. La chaude odeur du caribou aux narines et la passion
+du meurtre l’embrasaient comme du feu. Il s’élança à la suite de la
+bande. Même alors, Maheegun le devançait un peu. Elle ne lui manquait
+pas; dans l’énervement de sa première chasse, il n’éprouvait plus le
+désir de l’avoir près de lui. Bientôt, il se trouvait accoté à l’un des
+monstres gris de la bande; une demi-minute plus tard, un nouveau
+chasseur, sorti d’un buisson, accourut derrière lui, puis un deuxième,
+puis un troisième. Parfois, il courait côte à côte avec ses nouveaux
+compagnons; il entendit une plainte énervée au fond de leur gorge, leurs
+gueules qui s’entrechoquaient pendant la course, et, à la clarté dorée
+de la lune devant lui, le craquement que faisait le caribou, tandis
+qu’il s’élançait à travers les fourrés ou par-dessus les arbres
+renversés, en cherchant son salut. C’était comme si Bari avait toujours
+été de la bande. Il s’y était joint naturellement comme d’autres loups
+perdus, sortis des buissons, l’avait rejointe également. Il n’y avait ni
+démonstration ni bienvenue du genre de celles de Maheegun dans la
+clairière, ni hostilité non plus. Il faisait partie des maigres hors la
+loi aux pieds agiles des antiques forêts et ses babines claquaient de
+désir et son sang s’échauffait au fur et à mesure que l’odeur du caribou
+était plus violente et le bruit de son désarroi plus proche.
+
+Il lui sembla qu’ils étaient presque à ses talons, lorsqu’ils arrivèrent
+en pleine campagne, une étendue stérile sans un arbre ou un arbuste et
+qui brillait à la clarté des étoiles et de la lune. A travers le tapis
+de neige non foulée, le caribou se rua avec une avance d’une centaine de
+mètres sur la bande. Désormais les deux chasseurs de tête ne suivirent
+plus directement sa piste, mais se développèrent en un angle, l’un à
+droite, l’autre à gauche du pourchassé et, semblables à des soldats bien
+entraînés, la bande s’ouvrit en deux et déploya son éventail pour la
+charge finale. Les deux extrémités de l’éventail s’écartèrent pour se
+refermer si bien que les deux chasseurs de tête couraient presque à la
+hauteur du caribou, cinquante ou soixante pieds les séparant du fugitif.
+De sorte que, adroitement et promptement, avec une précision mortelle,
+la bande avait formé un cordon de crocs en fer à cheval d’où il n’y
+avait pour fuir qu’une issue: droit en avant. Pour le caribou, se
+détourner d’un degré vers la droite ou vers la gauche équivalait à la
+mort. Les chasseurs d’avant avaient dès lors pour office de resserrer
+les extrémités du fer à cheval, jusqu’à ce que l’un d’eux ou tous deux à
+la fois, pussent donner l’assaut fatal. Après quoi, l’affaire irait
+toute seule. La bande encerclerait le caribou comme une inondation.
+
+Bari avait pris place au plus bas rang du fer à cheval, en sorte qu’il
+était tout à fait en arrière quand la chasse se trouvait au paroxysme.
+La plaine subissait une brusque dépression. Droit en avant, il y avait
+un filet d’eau, d’eau qui brillait doucement à la clarté des étoiles et
+sa vue ranima le courage au cœur haletant du caribou. Quarante secondes
+suffiraient à décrire cette scène, quarante secondes de lutte suprême
+pour la vie ou de suprême et redoutable effort pour achever la mort.
+Bari ressentit le frisson de pareils instants et il manœuvra en avant
+avec les autres qui étaient à l’extrémité du fer à cheval, tandis que
+l’un des loups de tête poussait une pointe afin de paralyser les
+mouvements du jeune taureau. Le coup rata. Un deuxième loup se
+précipita. Tous deux manquèrent leur élan. D’autres n’eurent pas le
+temps de les remplacer. De l’extrémité rompue du fer à cheval, Bari
+entendit le lourd plongeon du caribou dans l’eau. Lorsque Bari rejoignit
+la horde furieuse, écumant de rage, montrant les crocs, Napamoos, le
+jeune taureau, s’était bel et bien évadé dans la rivière et nageait
+vivement vers la rive opposée. Ce fut alors que Bari se retrouva au côté
+de Maheegun. Elle haletait, sa langue rouge pendait entre ses babines
+entr’ouvertes, mais en le voyant, elle découvrit ses crocs, en même
+temps qu’elle essayait de mordre et s’écartait de lui jusqu’au cœur de
+la bande désappointée de n’avoir saisi que du vent. Les loups étaient de
+fort mauvaise humeur, mais Bari ne s’en aperçut pas. Nepeese l’avait
+entraîné à traverser l’eau comme aurait fait une loutre et il ne
+comprenait pas comment cette étroite rivière pouvait ainsi les arrêter.
+Il se jeta à l’eau et y enfonça jusqu’au ventre, faisant face une minute
+à la horde de bêtes sauvages qui se trouvaient au-dessus de lui,
+s’étonnant de n’être pas suivi. Et il était noir, _noir_. Il remonta
+parmi eux et, pour la première fois, ils le remarquèrent. Leur agitation
+cessa. Un nouvel et surprenant intérêt les immobilisait. Les crocs se
+rapprochaient vivement. Un peu au large, Bari aperçut Maheegun avec un
+gros loup gris auprès d’elle. Il alla de nouveau vers elle et, cette
+fois, elle demeura les oreilles basses tandis qu’il reniflait son cou.
+Puis, avec un mauvais grognement, elle s’élança pour le mordre. Les
+dents pénétrèrent profondément dans la chair délicate de son épaule et
+de douleur inattendue il poussa un gémissement. L’instant d’après, le
+gros loup gris fondait sur lui.
+
+Pris encore à l’improviste, Bari s’abattit, les crocs du loup à la
+gorge. Mais en lui coulait le sang de Kazan, il y avait en lui de la
+chair, des os et des nerfs de Kazan et pour la première fois de sa vie,
+il lutta comme Kazan avait lutté ce jour terrible à la pointe du roc du
+Soleil. Il était jeune, il avait encore à apprendre l’art et la
+stratégie du vétéran, mais ses mâchoires étaient comme les crampons de
+fer avec lesquels Pierre fixait ses trappes à ours et il portait au cœur
+une rage subite et aveugle: un désir de meurtre qui dominait tous
+sentiments de douleur ou de peur. Le combat, s’il avait été loyal,
+aurait été une victoire pour Bari, malgré sa jeunesse et son
+inexpérience. En toute loyauté, la bande aurait dû en attendre l’issue.
+C’était une règle de la tribu de se réserver, jusqu’à ce que l’un eût
+fait à l’autre son affaire. Mais Bari était _noir_. C’était un étranger,
+un intrus, une créature que les loups remarquèrent seulement alors que
+leur sang bouillonnait de la rage et du désappointement de meurtriers
+qui ont laissé s’échapper leur proie.
+
+Un second loup s’élança, attaquant traîtreusement Bari de flanc, et
+tandis qu’il gisait dans la neige ses mâchoires broyant la patte d’avant
+de son premier ennemi, la bande entière se rua sur lui en masse. Pareil
+assaut contre le jeune caribou aurait signifié la mort en moins d’une
+minute. Chaque croc aurait trouvé où entrer. Bari se trouvant par
+bonheur sous ses deux premiers assaillants et garanti par leurs corps,
+fut sauvé d’être mis en pièces aussitôt. Il savait qu’il luttait pour
+son salut. Au-dessus de lui, la horde des fauves tournait et l’enlaçait
+et hurlait, il sentit la douleur cuisante des dents qui lui entraient
+dans les chairs. Il étouffait; cent couteaux semblaient le dépecer et,
+cependant, malgré l’horreur et le désespoir de cette situation, il ne
+poussa ni un appel, ni une plainte, ni un cri. Encore une demi-minute et
+il aurait succombé, si la lutte n’avait eu lieu tout à l’extrémité de la
+rive. Ébranlée par l’afflux des torrents printaniers, une partie de
+cette rive s’affaissa subitement et entraîna avec elle Bari et la moitié
+de la bande. Dans un éclair, Bari se souvint de l’eau et de la fuite du
+caribou. Un instant, l’éboulement l’avait délivré de la bande et,
+profitant de cet instant, il fit un simple saut par-dessus les échines
+grises de ses ennemis dans l’eau profonde du ruisseau. Et derrière lui
+une demi-douzaine de gueules se refermèrent sur le vide. De même qu’il
+avait sauvé le caribou, ce filet d’eau qui brillait à la clarté de la
+lune et des étoiles avait sauvé Bari.
+
+Le ruisseau n’avait pas plus de cent pieds de largeur, mais il en coûta
+à Bari, si près d’un combat meurtrier, de le traverser. Tant qu’il se
+fut tiré de là sur la rive opposée, il ne s’était pas rendu complètement
+compte de la gravité de ses blessures. Il ne pouvait, pour l’instant, se
+servir d’une de ses pattes d’arrière; l’avant de son épaule gauche était
+ouvert jusqu’à l’os; sa tête et son corps étaient déchirés et lardés,
+et, tandis qu’il s’éloignait lentement du ruisseau, la trace qu’il
+laissait sur la neige formait un chemin de sang. Le sang ruisselait de
+ses mâchoires pantelantes entre lesquelles sa langue saignait; il
+coulait de ses jambes, de ses flancs, de son ventre, il dégouttait de
+ses oreilles. L’une d’elles était fendue net sur une longueur de deux
+pouces comme si on l’avait coupée au couteau. Ses sens étaient troublés,
+sa compréhension des choses obscurcie comme par un voile tiré devant ses
+yeux. Il n’entendit pas, un peu plus tard, de l’autre côté de la
+rivière, le hurlement de déception de la horde de loups, il n’eut plus
+même conscience de l’existence de la lune et des étoiles. A demi-mort,
+il avança en rampant jusqu’à ce que, par bonheur, il arrivât à un
+bosquet de sapins rabougris. Il s’y traîna et s’y laissa tomber anéanti.
+
+ * * * * *
+
+Toute cette nuit-là et jusqu’à midi du jour suivant, Bari demeura étendu
+sans bouger. La fièvre brûlait son sang. Elle montait fort et rapidement
+à la mort, puis elle décrut lentement et la vie fut victorieuse. A midi,
+il se remit en route. Il était sans force et titubait sur ses jambes. Il
+traînait encore sa jambe d’arrière et il était recru de douleur. Mais il
+faisait une journée splendide. Le soleil était chaud. La neige fondait.
+Le ciel ressemblait à une vaste mer bleue et des torrents de vie
+couraient de nouveau, tièdes, dans ses veines. Mais maintenant ses
+désirs étaient à jamais changés et il était au terme de ses
+investigations. Une colère rouge croissait dans ses yeux, tandis qu’il
+grondait dans la direction du combat de la nuit dernière avec les loups.
+Ils n’étaient plus de ses gens. Ils n’étaient plus de son sang. Jamais
+plus l’appel de la chasse ne le leurrerait, ni la voix de la horde
+n’éveillerait en lui l’antique envie. En lui, il y avait une chose
+nouveau-née, une haine impérissable pour le loup, une haine qui allait
+augmenter en lui jusqu’à devenir comme un mal foncier, une chose
+toujours présente et insistante, réclamant vengeance contre leur espèce.
+
+La nuit précédente, il était allé à eux en camarade. Aujourd’hui, il
+était un banni. Tailladé et estropié, portant sur lui des stigmates pour
+le reste de sa vie, il avait retenu la leçon de la solitude. Demain et
+après-demain et durant tous les jours qui suivraient sans fin, il se
+souviendrait parfaitement de la leçon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LE FACTEUR SE DÉCIDE
+
+
+Dans la cabane du Grey Loon, la quatrième nuit de l’absence de Bari,
+Pierre fumait sa pipe après un grand souper de longe de caribou qu’il
+avait rapportée de la piste et Nepeese écoutait le récit du coup
+remarquable qu’il avait réussi, quand un bruit à la porte les
+interrompit. Nepeese ouvrit et Bari entra. Le cri de bienvenue qui était
+aux lèvres de la jeune fille y mourut sur le champ et Pierre sursauta
+comme s’il ne pouvait croire que cette créature qui revenait était le
+chien-loup. Trois jours et trois nuits sans manger, pendant lesquels il
+n’avait pu chasser à cause de la patte qu’il tirait encore, avaient posé
+sur lui les stigmates de la famine. Couturé par la bataille et couvert
+de caillots de sang séché qui pendaient encore à ses longs poils, il
+avait un aspect qui arracha finalement un long soupir à Nepeese. Un
+bizarre sourire s’esquissa sur le visage de Pierre, tandis qu’il se
+penchait hors de son fauteuil, puis se levant lentement et regardant
+avec plus d’attention, il dit à Nepeese:
+
+--Ventre saint gris! Oui. Il est allé rejoindre la horde des loups,
+Nepeese, et la horde s’est retournée contre lui. Ce n’a pas été un
+combat entre deux loups, non! Ce fut un combat de toute la bande. Il est
+déchiré et lardé à cinquante places. Et, mon Dieu, il est vivant...
+
+Dans la voix de Pierre l’émerveillement et la surprise allaient
+croissant. Il demeurait sceptique et pourtant il ne pouvait ne pas
+croire ce que lui disaient ses yeux. Ce qui était arrivé n’était rien
+moins qu’un miracle et, pendant un moment, il ne souffla mot, mais resta
+à regarder en silence, tandis que Nepeese s’éveillait de son étonnement
+pour donner à Bari des soins et de la nourriture. Quand il eut dévoré
+comme un affamé une bouillie froide, elle se mit à laver les blessures
+dans de l’eau tiède, ensuite elle les oignit avec de la graisse d’ours,
+lui parlant tout le temps dans son doux langage cree. Après la douleur
+et la faim et la traîtrise de son équipée, c’était une magnifique
+réception pour Bari. Il dormit cette nuit-là au pied du lit de
+Branche-de-Saule. Le matin suivant, ce fut la fraîche caresse de sa
+langue sur la main de Nepeese qui l’éveilla.
+
+ * * * * *
+
+Dès ce jour-là, ils reprirent la camaraderie interrompue par la
+désertion momentanée de Bari. L’attachement était plus grand que jamais
+de la part de Bari. C’était lui qui s’était enfui loin de
+Branche-de-Saule, qui l’avait quittée à l’appel de la bande et il avait
+l’air parfois de sentir la profondeur de sa trahison et il essayait de
+réparer sa faute. Il y avait à n’en pas douter un grand changement en
+lui. Il s’attachait à Nepeese comme une ombre. Au lieu de dormir la nuit
+dans l’abri de sapin que Pierre lui avait fabriqué, il s’était fait
+lui-même un petit creux dans la terre près de la porte de la hutte.
+Pierre croyait comprendre mieux encore, mais en réalité la clef du
+mystère résidait en Bari lui-même.
+
+Il ne joua plus désormais comme il avait joué avant de partir seul dans
+la forêt. Il ne faisait plus la chasse aux bâtons ou ne courait plus
+jusqu’à n’être qu’un tourbillon pour la simple joie de courir. Tout
+enfantillage avait disparu. A la place, il y avait une immense adoration
+et une vaste amertume, de l’amour pour la jeune fille et de la haine
+pour la horde et tout cela tenait lieu du passé. Chaque fois qu’il
+entendait le hurlement du loup, un grognement de colère montait à sa
+gorge et il montrait les crocs au point que même Pierre s’écartait un
+peu de lui. Un attouchement de la main de la jeune fille l’apaisait.
+
+En une semaine ou deux, les grandes neiges arrivèrent, et Pierre
+recommença ses voyages au long de sa ligne de pièges. Nepeese avait
+passé avec lui un intéressant marché cet hiver. Pierre l’avait prise
+comme associée. Un piège tous les cinq, une trappe toutes les cinq, un
+appât empoisonné tous les cinq devaient lui appartenir et ce qu’ils
+prenaient et tuaient rapprochait un peu plus la réalisation d’un rêve
+merveilleux qui croissait dans l’âme de Branche-de-Saule. Pierre en
+avait fait la promesse. S’ils avaient beaucoup de chance cet hiver, ils
+descendraient ensemble aux dernières neiges jusqu’à Nelson House, afin
+d’y acheter le vieux petit harmonium qui était à vendre. Et si
+l’harmonium était vendu, ils travailleraient un autre hiver pour en
+acheter un neuf. De ce fait, Nepeese prenait un intérêt enthousiaste et
+incessant à visiter la zone de trappes. De la part de Pierre c’était
+plus ou moins un bel acte de diplomatie. Il aurait vendu son âme peur
+donner l’harmonium à Nepeese; il avait décidé qu’elle l’aurait, que les
+cinquièmes trappes, les cinquièmes fosses ou les cinquièmes appâts
+empoisonnés eussent pris des fourrures ou non.
+
+L’association n’avait en apparence d’autre signification que ces
+objets-là. Mais, d’autre part, cela voulait dire pour Nepeese une
+occupation personnelle où se prendre complètement. Pierre lui avait fait
+comprendre que cela faisait d’elle une camarade et une collaboratrice
+sur la piste. Tel était son dessein: la garder avec lui quand il
+s’absentait de la hutte. Il savait que Mac Taggart reviendrait à Grey
+Loon peut-être plus d’une fois durant l’hiver. Il avait des chiens
+rapides et c’était un voyage assez court. Et lorsque Mac Taggart
+viendrait il ne fallait pas que Nepeese fût seule à la cabane.
+
+La zone des trappes de Pierre s’étendait du Nord à l’Ouest, couvrant en
+tout une distance de cinquante milles, avec une moyenne de deux trappes,
+un piège et un appât par mille. C’était une ligne sinueuse qui brillait
+au long des ruisseaux, pour la belette, la loutre et la martre, qui
+pénétrait au plus profond des forêts pour le chat-pêcheur et le lynx, et
+qui traversait les lacs et les lambeaux de terres arides balayés par les
+tempêtes où les appâts empoisonnés pouvaient être disposés pour le
+renard et le loup.
+
+A mi-chemin de la ligne, Pierre avait construit une petite hutte en bois
+et une autre à l’extrémité, de telle sorte que le travail d’une journée
+équivalait à vingt-cinq milles. C’était aisé pour Pierre et pas bien
+difficile pour Nepeese, au bout des quelques premiers jours. Pendant
+tout les mois d’octobre et de novembre et la plus grande partie de
+décembre, ils accomplirent régulièrement leur trajet achevant leur
+tournée tous les six jours, ce qui leur donnait une journée de repos à
+la cabane du Grey Loon et une autre journée à la cabane à l’extrémité de
+la piste. Pour Pierre, le travail de l’hiver était une affaire
+véritable, l’ouvrage de sa race depuis des générations; pour Nepeese et
+Bari il représentait une libre et joyeuse partie qui jamais un seul jour
+ne les lassait. Même, Pierre ne pouvait tout à fait se défendre de leur
+emballement. C’était contagieux et pendant trois mois il fut plus
+heureux qu’il n’avait jamais été depuis que son soleil s’était couché,
+ce soir que mourut la princesse-mère.
+
+Ce furent des mois merveilleux. La fourrure était abondante et il
+faisait un froid continu sans tourmente mauvaise. Non seulement Nepeese
+portait un petit paquet sur les épaules afin de rendre plus léger le
+fardeau de Pierre, mais elle exerçait Bari à porter de chaque côté de
+ses flancs de mignons paniers qu’elle avait fabriqués. Dans ces paniers
+Bari portait les appâts.
+
+ * * * * *
+
+Dans un sur trois au moins des pièges, il y avait toujours ce que Pierre
+nommait des «bagatelles»: lapins, hiboux, corneilles, geais ou
+écureuils. Ceux-ci, une fois déplumés ou écorchés, constituaient l’appât
+pour recharger les trappes plus avant.
+
+Sur la fin de décembre, comme ils revenaient à Grey Loon, Pierre
+s’arrêta brusquement à une douzaine de pas en avant de Nepeese et fixa
+la neige. Une bizarre empreinte de chaussures avait rejoint la leur et
+se dirigeait vers la hutte... Pendant une demi-minute, Pierre resta
+silencieux et c’est à peine si un muscle de son visage remua, tandis
+qu’il regardait. La trace venait en droite ligne du Nord et de ce
+côté-là c’était le lac Bain. Il y avait également de grandes empreintes
+de bottes et leurs enjambées étaient celles d’un homme de taille
+robuste. Avant que Pierre eût, dit un mot, Nepeese avait deviné ce que
+cela signifiait:
+
+--Monsieur le facteur du lac Bain! dit-elle.
+
+Bari flairait avec défiance l’étrange trace. Ils entendirent le
+groulement sourd de sa gorge et Pierre haussa les épaules:
+
+--Oui, le monsieur! fit-il.
+
+Le cœur de Branche-de-Saule se mit à battre plus vite, tandis qu’ils
+continuaient d’avancer. Elle n’avait pas peur de Mac Taggart, elle
+n’avait pas peur physiquement et cependant quelque chose lui montait de
+la poitrine et l’étouffait à l’idée de la présence de cet homme à Grey
+Loon. Pourquoi s’y trouvait-il? Pierre n’avait pas besoin de répondre à
+la question, l’eût-elle formulée. Elle le savait. Le facteur du lac Bain
+n’avait point affaire ici, sinon qu’il voulait la voir. Le sang
+empourpra ses joues tandis qu’elle se rappelait cette minute au bord du
+ravin alors qu’il la meurtrissait presque dans ses bras. Tenterait-il
+cela encore?
+
+Pierre, perdu dans ses sombres pensées, entendit à peine l’éclat de rire
+singulier qui sortit de la bouche de Nepeese. Nepeese écoutait le
+groulement que Bari faisait entendre de nouveau. C’était un bruit
+assourdi, mais terrible. Lorsqu’on fut à un demi-mille de la hutte, elle
+enleva les paniers des reins du chien et les porta elle-même. Dix
+minutes plus tard, ils aperçurent un homme qui venait à leur rencontre.
+
+Ce n’était point Mac Taggart. Pierre le reconnut et, avec un évident
+soupir de soulagement, il lui fit signe de la main. C’était De Bar qui
+était trappeur dans les terres incultes au nord du lac Bain. Pierre le
+connaissait parfaitement. Ils avaient échangé des poisons à renards. Ils
+étaient amis et ils eurent plaisir à se serrer les mains. De Bar regarda
+alors Nepeese:
+
+--Tonnerre! la voici femme, s’écria-t-il. Et comme une femme, Nepeese le
+regarda bien en face, la rougeur colorant plus fort ses joues et il
+s’inclina profondément avec une politesse qui reportait à une couple de
+siècles par delà la ligne de pièges.
+
+De Bar ne tarda pas à expliquer sa mission et, avant d’avoir atteint la
+hutte, Pierre et Nepeese savaient pourquoi il était venu. Monsieur le
+facteur du lac Bain partait en voyage dans cinq jours et il avait
+spécialement envoyé De Bar pour demander à Pierre d’aller aider le
+commis et le garde-magasin métis pendant son absence. Pierre ne fit
+d’abord aucune observation. Mais il réfléchissait, Pourquoi Mac Taggart
+l’envoyait-il chercher? Pourquoi n’avait-il pas choisi quelqu’un qui fût
+plus proche? Tant que le feu ne pétilla point dans le poêle de tôle de
+la hutte et que Nepeese ne fut pas occupée à préparer le souper, il ne
+formula pas ces questions au chasseur de renards.
+
+De Bar haussa les épaules.
+
+--Il m’a d’abord demandé si je pouvais rester. Mais ma femme a une
+pneumonie, Pierre. Elle a pris froid, l’hiver dernier, et je n’ose la
+laisser longtemps seule. Il a grande confiance en vous. En outre, vous
+connaissez tous les trappeurs inscrits aux registres de la Compagnie du
+lac Bain. De sorte qu’il m’a envoyé à vous et il vous prie de ne pas
+vous inquiéter à propos de vos lignes de fourrures, car il vous paiera
+double de ce que vous auriez pris pendant le temps que vous serez au
+poste.
+
+--Et... Nepeese? interrogea Pierre. Monsieur s’attend-il que je l’amène?
+
+Près du poêle, Branche-de-Saule releva la tête pour écouter et son cœur
+se remit à battre librement à la réponse de De Bar.
+
+--Il n’a rien dit à ce sujet. Mais bien sûr ce sera un grand changement
+pour la petite demoiselle.
+
+Pierre fit signe de la tête.
+
+--Probablement, Netootam!
+
+Ils ne s’entretinrent pas davantage de l’affaire, ce soir-là. Mais
+pendant toute la nuit, Pierre y réfléchit et cent fois il se posa la
+même question: Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher, lui? Il
+n’était pas le seul à bien connaître les trappeurs qui figuraient aux
+registres de la Compagnie. Il y avait Wassaon, par exemple, le métis
+scandinave dont la hutte se trouvait à moins de quatre heures de marche
+du poste; ou Baroche, le vieux Français à barbe blanche qui habitait
+encore plus près et de qui chaque phrase était parole d’évangile. Il
+faut, se dit-il en fin de compte, que monsieur m’envoie chercher parce
+qu’il désire se concilier le père de Nepeese et obtenir l’amitié de
+Nepeese elle-même. Car c’était, à n’en point douter, un grand honneur
+que le facteur lui faisait et cependant, au fond du cœur, il restait
+plein de défiance.
+
+Quand De Bar fut sur le point de le quitter, le lendemain matin, il lui
+dit:
+
+--Dites à monsieur que je partirai pour le lac Bain après-demain.
+
+Lorsque De Bar fut parti, Pierre dit à Nepeese:
+
+--Et tu vas rester ici, ma chérie. Je ne t’emmène pas au lac Bain. J’ai
+rêvé que monsieur ne s’en allait pas en voyage, mais qu’il a menti et
+qu’il sera malade quand j’arriverai au poste. Et pourtant si par hasard
+tu voulais venir...
+
+Nepeese se redressa brusquement pareille à un roseau que le vent avait
+courbé.
+
+--Non! s’écria-t-elle si farouchement que Pierre éclata de rire et se
+frotta les mains.
+
+Ainsi se fit-il que le deuxième jour après la visite du chasseur de
+renards, Pierre s’en alla au lac Bain. Nepeese, sur le seuil, lui fit
+signe adieu de la main jusqu’à ce qu’il eût disparu à sa vue.
+
+Le matin de ce même jour, Mac Taggart se leva alors qu’il faisait encore
+nuit. Le moment était arrivé, l’heure et le jour qu’il avait attendus et
+combinés, et, de toute la nuit, le sommeil n’avait fermé ses yeux. Vingt
+fois, il avait tenu ce merveilleux portrait de Nepeese à la lueur de la
+lampe et qui, chaque fois, produisait l’effet de l’huile jetée sur un
+brasier. Toutes les forces de son être sombraient maintenant dans une
+seule et grande passion dont longtemps et minutieusement il avait
+machiné l’accomplissement. Il avait reculé devant un meurtre à
+commettre: tuer Pierre, et, dans son hésitation, il avait trouvé un
+moyen meilleur. Nepeese ne pouvait lui échapper. Il la rencontrerait
+seule à la hutte, sans défense, pour en faire ce qu’il lui plairait.
+Après quoi...
+
+Il se mit à rire et serra ses gros poings, enchanté. Oui, après cela,
+Nepeese consentirait à devenir la femme du facteur du lac Bain. Elle ne
+voudrait pas que les gens de la forêt la regardent comme _la bête
+noire_. Non! Elle viendrait spontanément. Et Pierre ne saurait jamais ce
+qui s’était passé à la hutte, car Nepeese voudrait-elle le lui raconter?
+C’était un plan superbe, si facile à réaliser, aux résultats tellement
+inévitables! Et, pendant tout ce temps, Pierre s’imaginerait que Mac
+Taggart était parti en mission vers l’Est.
+
+Il déjeuna avant l’aube et il était en route avant qu’il fît jour
+encore. A dessein, il tourna directement à l’est, afin qu’en arrivant du
+sud-ouest, Pierre ne pût rencontrer les traces de son traîneau. Car il
+avait maintenant résolu qu’il importait que Pierre ne sût jamais cela et
+n’eût pas un soupçon, même si cela devait l’obliger à faire quelques
+milles supplémentaires de voyage, si bien qu’il ne parviendrait au Grey
+Loon que le deuxième jour. Il était préférable, somme toute, d’être un
+jour en retard, car il était possible que quelque chose eût fait
+différer Pierre. De sorte qu’il ne s’efforça point d’aller au plus vite.
+Il y avait une énorme somme de brutale satisfaction à prévoir ce qui
+allait arriver et Mac Taggart se plongeait dans ce plaisir jusqu’à
+satiété. Aucune chance de déception d’ailleurs. Il était sûr que Nepeese
+n’accompagnerait pas son père au lac Bain. Elle serait à la hutte du
+Grey Loon, seule. Cinquante fois son visage s’empourpra violemment d’y
+penser.
+
+ * * * * *
+
+Nepeese ne redoutait rien de cette solitude. Des fois, maintenant, la
+pensée d’être seule lui était agréable, quand elle désirait rêver, quand
+elle se représentait des choses au mystère desquelles elle n’aurait même
+pas admis Pierre. Elle devenait femme, une fleur qui, close jusqu’alors,
+s’épanouissait, C’était encore une jeune fille avec le doux velouté de
+l’adolescence dans ses yeux et cependant avec déjà le mystère de la
+femme s’émouvant dans son âme, comme si la Grande Main hésitait à
+l’éveiller ou à la laisser dormir encore plus longtemps. A ces
+moments-là, lorsque l’occasion s’offrait de consacrer quelques heures à
+sa rêverie, elle mettait sa robe rouge et relevait ses cheveux comme
+elle l’avait vu représenté dans les gravures des magazines que Pierre
+rapportait deux fois par an de Nelson House.
+
+Le deuxième jour de l’absence de Pierre, elle s’habilla de la sorte;
+toutefois, elle fit retomber ses cheveux autour d’elle en gloire
+lumineuse et autour de son front elle attacha un bandeau de ruban rouge.
+Cependant, ce n’était pas fini. Aujourd’hui, elle avait de merveilleux
+desseins. Sur la muraille, près de son miroir, elle avait fixé une
+grande page tirée d’un magazine pour dames et sur cette page on voyait
+une délicieuse figure à frisettes. En dessous était écrit: Mary
+Pickford. A quinze cents milles au Nord du bureau de la Californie
+soleilleuse où la photographie avait été prise, Nepeese, une moue à ses
+lèvres pourpres, le front plissé, s’appliquait à saisir le secret des
+ondulations de la petite Mary Pickford.
+
+Elle regardait son miroir, le visage enflammé et des yeux brillants,
+s’énervant pour donner à l’une de ses tresses qui tombait plus bas que
+ses hanches, l’aspect des boucles convoitées. Soudain, derrière elle, la
+porte s’ouvrit et Bush Mac Taggart entra.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+UNE LUTTE INUTILE
+
+
+Branche-de-Saule tournait le dos à la porte quand le facteur du lac Bain
+pénétra dans la hutte et, dans son étonnement, durant quelques secondes
+elle ne se retourna pas. Elle crut d’abord que c’était Pierre. Il avait
+eu besoin de revenir; mais comme cette pensée lui venait, elle entendit
+un groulement dans la gorge de Bari qui la fit se dresser brusquement et
+regarder vers la porte.
+
+Mac Taggart n’était pas entré sans se préparer. Il avait laissé dehors
+son paquet, son fusil et son lourd pardessus. Il était debout sur le
+seuil et il considérait Nepeese, sa superbe toilette et sa florissante
+chevelure, comme étourdi par ce qu’il voyait. Fatalité ou hasard
+jouaient alors contre Branche-de-Saule. S’il y avait eu un soupçon de
+chevaleresque ou même de pitié sommeillant dans l’âme de Bush Mac
+Taggart, il eût été anéanti par ce qu’il vit. Jamais Nepeese n’avait
+paru plus belle, pas même le jour que Mac Donald, le géographe, avait
+fait sa photographie. C’était la manière dont le soleil, pénétrant à
+flots par la fenêtre, faisait ressortir sa merveilleuse chevelure dans
+l’obscurité lumineuse de laquelle son visage était encadré comme un fin
+camée qui retint un instant Mac Taggart, hésitant et la respiration
+coupée. Il avait rêvé. Ses désirs de brute lui avaient représenté
+Nepeese dans tout le charme qu’une imagination torturé par la passion
+peut ajouter à la réalité. Mais il ne s’était rien représenté de
+comparable à la créature qui était maintenant devant lui, les yeux
+agrandis démesurément d’effroi et pâlissant sous le regard qui la
+fixait. Il n’y eut qu’un instant pendant lequel leurs yeux se
+rencontrèrent dans ce terrible silence: terrible pour la jeune fille.
+Des mots étaient superflus. A la fin, elle comprit. Elle comprit le
+danger qu’elle avait couru le jour où, au bord du ravin et dans la
+forêt, elle s’était moquée, sans peur de la menace qui l’assaillait
+maintenant de front. C’était, sur le visage de Mac Taggart,
+indescriptible, l’horrible joie qui brûlait dans ses yeux, l’éclat de
+ses dents serrées, le sang pourpre embrasant sa face, tandis qu’il la
+regardait. En un éclair la vérité lui apparut. C’était un guet-apens et
+Pierre était parti.
+
+Un soupir qui ressemblait à un sanglot expira sur ses lèvres.
+
+--Monsieur! essaya-t-elle de dire. Mais ce ne fut qu’un murmure, un
+effort. Elle paraissait suffoquée.
+
+Elle perçut nettement le déclanchement du verrou de fer alors qu’il
+fermait la porte. Mac Taggart avança d’un pas.
+
+Il ne fit qu’un seul pas. Sur le plancher, Bari demeurait comme une
+chose sculptée. Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas proféré un son, à
+part ce grognement avertisseur, tant que Mac Taggart gardait sa
+distance. Puis, comme un éclair, il s’était dressé et placé devant
+Nepeese, chaque poil de son corps hérissé et devant la colère de son
+grognement Mac Taggart se recula contre la porte verrouillée. Un mot de
+Nepeese en ce moment et c’eût été tout. Mais un instant fut perdu, un
+instant avant qu’elle jetât un ordre. En pareil moment une main et un
+cerveau humains sont plus prompts que l’entendement d’un animal, et,
+tandis que Bari sautait à la gorge du facteur, il y eut un éclair et une
+explosion étourdissante presque sous les yeux de Branche-de-Saule.
+C’était un coup de hasard, un coup parti de la hanche du pistolet
+automatique de Mac Taggart. Bari tomba net. Il s’abattit d’un choc sur
+le plancher et roula contre le mur de bois. Il n’y eut pas une
+convulsion des pattes, pas un tressaillement dans son corps. Mac Taggart
+se mit à rire nerveusement, tandis qu’il replaçait son revolver dans
+l’étui. Il savait que seul un coup au cerveau avait pu faire cela.
+
+Adossée à la muraille du fond, Nepeese attendait. Mac Taggart pouvait
+entendre sa respiration haletante. Il avança à mi-trajet vers elle:
+
+--Nepeese, je suis venu pour faire de vous ma femme, dit-il.
+
+Elle ne répondit pas. Il put voir que le souffle lui manquait. Elle
+porta une main à sa gorge. Il fit encore quelques pas et s’arrêta. Il
+n’avait jamais vu de tels yeux, non, pas même lorsqu’il s’était penché
+sur le supplice d’une autre femme, jamais il n’avait vu pareille terreur
+dans la vie ou la mort. Et pas seulement de la terreur. Il y avait en
+eux plus que de la terreur, quelque chose qui le retenait. Et il répéta.
+
+--Je suis venu pour faire de vous ma femme, Nepeese. Ici, aujourd’hui,
+ce soir; et, demain, vous viendrez avec moi à Nelson-House, puis nous
+retournerons au lac Bain... pour toujours.
+
+Il ajouta les derniers mots comme après réflexion.
+
+--Pour toujours, répéta-t-il. Pas comme Marie, Elle est repartie dans sa
+tribu.
+
+Il parlait net. Son courage et sa résolution s’accrurent en voyant le
+corps de la jeune fille s’affaisser un peu contre la muraille. Nepeese
+défaillait. Elle était sienne. A quoi bon prodiguer les phrases
+maintenant, maintenant qu’il lui avait fait comprendre qu’elle allait
+lui appartenir pour toujours? Son cerveau en feu était surexcité et il
+s’avança vers elle pour la saisir entre ses bras, comme il l’avait
+saisie au bord du ravin. Il n’y avait pas moyen d’échapper. Pierre était
+parti. Bari était mort. Ils étaient seuls et la porte était fermée au
+verrou...
+
+Il n’avait pas pensé qu’un être vivant pût bouger aussi rapidement que
+Branche-de-Saule, alors que ses bras se tendaient pour l’atteindre. Elle
+ne fit pas de bruit pour se précipiter sous l’un des bras tendus. Il fit
+une enjambée, d’un happement brutal ses doigts saisirent un bout des
+cheveux. Il entendit qu’ils s’arrachaient, tandis qu’elle se dégageait
+en courant vers la porte. Elle avait poussé le verrou quand il la
+rattrapa et ses bras se refermèrent autour d’elle. Il l’entraîna et
+maintenant elle appelait, elle appelait dans sa détresse, Pierre, Bari,
+un miracle de Dieu pouvant la sauver. Et elle luttait.
+
+Elle se contorsionna entre les bras de Mac Taggart jusqu’à ce qu’elle
+fût face à face avec lui. Et plus elle lui résistait, plus elle le
+griffait et lui lacérait le visage, plus les bras brutaux la broyaient,
+tant qu’il sembla qu’ils lui briseraient sûrement l’échine. Elle ne
+voyait plus. Elle était empêtrée dans ses cheveux. Ils lui couvraient le
+visage, la poitrine et le corps, l’étouffant, embarrassant ses mains et
+ses bras, et toujours elle résistait. Pendant cette lutte, Mac Taggart
+trébucha sur le corps de Bari et ils tombèrent. Nepeese se releva cinq
+secondes avant l’homme. Elle aurait pu atteindre la porte. Mais de
+nouveau ses cheveux la gênèrent. Elle s’arrêta pour rejeter en arrière
+leur masse lourde afin d’y voir et Mac Taggart fut à la porte avant
+elle.
+
+Il ne la verrouilla point, mais il se tint debout face à Nepeese. Son
+visage était balafré et saignait. Ce n’était plus un homme, mais un
+démon. Nepeese était brisée, pantelante, un sanglot étouffé sortait de
+sa gorge. Elle se baissa et ramassa un tison de bois enflammé. Mac
+Taggart s’aperçut qu’elle était presque à bout de forces.
+
+Elle brandit le bâton, tandis qu’il se rapprochait d’elle. Mais Mac
+Taggart avait abandonné toute idée de crainte ou de prudence. Il avait
+senti la jeune fille haletante et raidie contre lui. Il avait senti le
+frôlement de ses cheveux sur son visage, le frisson de son corps,
+pendant qu’il l’enserrait dans sa vigueur brutale, et tous ses instincts
+d’homme s’engouffraient désormais dans l’œuvre mauvaise de la
+possession. Il s’élança sur elle comme une bête. Le brandon enflammé
+tomba. Et de nouveau le destin joua contre la jeune fille. Dans sa
+frayeur et son désespoir, elle avait ramassé le premier bâton que sa
+main avait touché, un mince bâton. Avec sa suprême énergie elle en
+frappa Mac Taggart et comme le bâton s’abattait sur sa tête, il recula
+en chancelant. Mais cela ne lui fit pas lâcher les cheveux qu’il avait
+empoignés. Avant qu’elle pût frapper de nouveau, il l’avait attirée à
+lui et, tandis que ses bras l’enfermaient encore comme des étaux de fer
+qui la broyaient, elle poussa un cri d’agonie et le tison tomba
+par-dessus l’épaule de Mac Taggart sur le plancher.
+
+En vain se défendait-elle maintenant, non plus pour frapper ou s’évader,
+mais pour reprendre sa respiration. Elle essaya d’appeler de nouveau,
+mais, cette fois, aucun son ne sortit de ses lèvres closes. De plus en
+plus étroitement, le facteur resserrait ses bras. C’était horrible, et,
+à ce moment suprême, avec la rapidité d’un éclair, la pensée de ce jour
+où, dans la prairie, un énorme roc avait failli la tuer, traversa
+l’esprit de Nepeese. Pensée singulière qui lui venait en ce moment, mais
+elle lui vint et les bras de Mac Taggart étaient plus durs que le roc.
+Ils l’écrasaient. Ses reins étaient brisés. Et elle fléchissait contre
+la poitrine de Mac Taggart. Avec un cri fou de triomphe, il dénoua son
+étreinte et la renversa dans ses bras, ses longs cheveux balayant le
+plancher et s’y amoncelant en tas. Les yeux de Nepeese étaient encore
+entr’ouverts, elle n’avait point perdu toute conscience, mais elle était
+impuissante.
+
+De nouveau, Mac Taggart éclata de rire et, tandis qu’il riait, il
+entendit s’ouvrir la porte. Était-ce le vent? Il se retourna, maintenant
+toujours Nepeese entre ses bras. Sur le seuil. Pierre était debout.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+NEPEESE FAIT SON CHOIX
+
+
+Dans ce terrible instant qui suivit, si court si on le calcule d’après
+les battements du cœur humain, une éternité s’écoula lentement dans la
+petite hutte du Grey Loon, cette éternité qui gît quelque part entre la
+vie et la mort et qui est, parfois, par rapport à une vie humaine,
+comptée en secondes au lieu de siècles.
+
+Pendant ces secondes, Pierre ne bougea pas de l’endroit où il se tenait
+sur le seuil. Mac Taggart se redressa vivement, son fardeau aux bras et,
+les regards fixés sur Pierre, ne bougea pas davantage. Mais les yeux de
+Branche-de-Saule étaient ouverts. Un frisson convulsif parcourait le
+corps de Bari étendu contre le mur. On n’entendait le bruit d’aucune
+respiration. Et, au milieu de ce silence, Nepeese poussa un grand
+sanglot entrecoupé.
+
+Alors Pierre se réveilla à la réalité. Comme Mac Taggart, il avait
+laissé dehors son pardessus et ses moufles. Il parla et sa voix ne
+ressemblait plus à la voix de Pierre. C’était une voix étrange.
+
+--Le Seigneur tout puissant m’a envoyé à temps, Monsieur, dit-il. Moi
+aussi j’ai fait route par l’est et j’ai vu l’endroit où votre trace a
+quitté le chemin.
+
+Non, cela ne ressemblait plus à la voix de Pierre! Un frisson secouait
+maintenant Mac Taggart et lentement il abandonna Nepeese. Elle glissa
+sur le plancher. Lentement il se redressa.
+
+--N’est-ce point vrai, monsieur, reprit Pierre, que je suis arrivé à
+temps?
+
+Quelle puissance, quelle immense frayeur peut-être contraignit Mac
+Taggart à donner un signe d’affirmation et fit que ses lèvres épaisses
+prononcèrent d’une voix rauque ces paroles: «Oui, à temps!» Et pourtant
+ce n’était pas la peur; ce fut quelque chose de plus omnipotent que
+cela. Et Pierre ajouta de la même voix étrange:
+
+--Je rends grâces à Dieu!
+
+Les yeux d’un fou rencontraient maintenant les yeux d’un fou. Entre eux,
+il y avait la mort. Tous deux la virent. Tous deux pensaient qu’ils
+voyaient la direction que suivait son doigt osseux. Tous deux en étaient
+certains. La main de Mac Taggart ne se tendit pas vers l’étui de son
+revolver et Pierre ne toucha pas le couteau à sa ceinture. Lorsqu’ils
+s’empoignèrent ce fut poitrine contre poitrine, deux fauves au lieu
+d’un, car Pierre avait en lui la fureur du loup, du chat et de la
+panthère.
+
+Mac Taggart était plus grand et plus massif, un géant robuste;
+toutefois, devant la fureur de Pierre, il bascula par-dessus la table et
+s’étala par terre avec fracas. Plusieurs fois dans sa vie il s’était
+battu, mais jamais il n’avait senti une étreinte à la gorge comparable à
+l’étreinte des mains de Pierre. Elles lui enlevaient quasiment la vie
+sur-le-champ. Son cou craquait, un peu plus il aurait été broyé. Il
+frappa en aveugle, par-derrière, et se contorsionna pour repousser le
+poids du corps du métis. Mais Pierre s’était accroché à lui, comme
+Sekoosew, l’hermine, s’était agrippée à la gorge du faisan, et les
+mâchoires de Mac Taggart se contractèrent peu à peu et s’ouvrirent et
+son visage se mit à passer du rouge au cramoisi.
+
+ * * * * *
+
+L’air froid pénétrant par la porte, la voix de Pierre et le bruit de la
+lutte rappelèrent rapidement Nepeese à la conscience et elle put se
+relever. Elle était tombée près de Bari et, comme elle dressait la tête,
+ses yeux se posèrent un moment sur le chien avant de se diriger sur les
+deux combattants. _Bari était vivant._ Son corps était agité de
+soubresauts, ses yeux étaient ouverts et il fit effort pour soulever la
+tête au moment où Nepeese le regardait.
+
+Alors, elle se traîna sur les genoux et s’avança vers les deux hommes,
+et Pierre malgré sa rouge fureur sanguinaire et son désir de meurtre,
+dut entendre le cri perçant de joie qui lui monta aux lèvres,
+lorsqu’elle vit que le facteur du lac Bain avait le dessous. D’un
+violent effort elle se mit debout et, pendant quelques instants, elle
+resta chancelante, comme si son cerveau et son corps se rajustaient. Au
+moment même où elle considérait le visage bleui dont les doigts de
+Pierre étranglaient la vie, la main de Bush Mac Taggart cherchait à
+l’aveuglette son revolver. Il le trouva. A l’insu de Pierre il le tira
+de son étui. Une chance du diable le favorisait de nouveau, car dans son
+affairement, il n’avait pas remis le cran de sûreté après avoir tiré sur
+Bari. Maintenant, il n’avait plus que la force de presser la détente.
+Deux fois, son index appuya. Deux fois retentirent des explosions
+mortelles auprès du corps de Pierre.
+
+A la figure de son père, Nepeese comprit ce qui s’était passé. Son cœur
+s’arrêta dans sa poitrine, tandis qu’elle considérait le rapide et
+terrible changement opéré soudain par la mort. Lentement Pierre se
+souleva. Ses yeux se dilatèrent une minute, se dilatèrent et demeurèrent
+fixes. Il ne poussa pas une plainte. Elle ne put voir ses lèvres bouger.
+Puis il retomba vers elle, de sorte que le corps de Mac Taggart fut
+libre. Sans plus rien voir, avec une angoisse dont ne témoignait ni un
+cri ni un mot, elle se jeta à son côté. Il était mort. Combien de temps
+resta-t-elle là? Combien de temps attendit-elle qu’il fît un mouvement,
+qu’il ouvrît les yeux, qu’il respirât, elle ne le saurait jamais.
+
+Pendant ce temps, Mac Taggart se relevait et s’appuyait au mur, revolver
+en main, son cerveau reprenant sa lucidité, sa passion renaissant au
+spectacle de son triomphe final. Son œuvre ne l’effrayait point. Même en
+cet instant tragique qu’il se tenait accoté à la muraille, sa
+défense--si jamais il y avait défense--se définissait dans son esprit.
+Pierre, le métis, l’avait traîtreusement assailli sans raison. En se
+défendant, il l’avait tué. N’était-il pas le facteur du lac Bain? Est-ce
+que la Compagnie et la Justice ne croiraient pas plutôt sa parole que
+celle de cette fille? Son cerveau bondissait de l’ancienne allégresse.
+Il n’en viendrait jamais là,--à l’aveu de cette lutte et de la mort dans
+la hutte,--quand il en aurait fini avec elle! Elle ne voudrait point
+passer tout le temps pour _la bête noire_. Non. Ils enseveliraient
+Pierre et elle retournerait au lac Bain avec lui. Si elle avait été
+impuissante naguère, elle était encore plus impuissante désormais. Elle
+n’avouerait jamais ce qui s’était passé dans la hutte quand il en aurait
+fini avec elle.
+
+Il oubliait la présence du mort à la regarder penchée sur son père en
+sorte que ses cheveux le recouvraient comme d’un linceul de soie. Il
+replaça son revolver dans l’étui et respira bruyamment. Il était encore
+un peu chancelant sur ses pieds, mais son visage était de nouveau le
+visage d’un démon. Il fit un pas, et c’est alors qu’un bruit vint
+éveiller la jeune fille de sa torpeur. Dans l’ombre du mur le plus
+reculé, Bari s’était démené pour se lever et maintenant il groulait.
+Lentement Nepeese releva la tête. Une force à laquelle elle ne pouvait
+résister lui fit aussi lever les yeux jusqu’à ce qu’elle regardât Mac
+Taggart en plein visage. Elle avait presque perdu conscience de sa
+présence; ses sens étaient glacés et comme éteints. C’était comme si son
+cœur eût cessé de battre avec le cœur de Pierre. Ce qu’elle lut sur le
+visage du facteur la ramena de la torpeur de son chagrin à l’abîme de
+son propre péril. Il était penché sur elle. Dans sa physionomie, il n’y
+avait point de pitié, nulle horreur de ce qu’il avait fait, seulement
+une joie insensée à regarder, non le corps inanimé de Pierre, mais
+elle-même. Il avança une main et qui se posa sur sa tête. Elle sentit
+les gros doigts froisser ses cheveux et les yeux de Mac Taggart
+luisaient comme des charbons ardents derrière les paupières humides. Les
+doigts passaient et repassaient dans ses cheveux; elle pouvait
+l’entendre respirer, tandis qu’il se penchait plus près et qu’elle
+essayait de se lever, mais lui, les mains dans ses cheveux,
+l’immobilisait.
+
+--Grand Dieu! soupira-t-elle.
+
+ * * * * *
+
+Elle ne prononça pas d’autre parole, elle n’implora pas sa pitié, elle
+ne proféra aucun cri sinon un sanglot rauque et désespéré. En ce moment,
+ni l’une ni l’autre n’entendirent ni ne virent Bari. Deux fois, en
+traversant la hutte, il s’était affaissé sur le plancher, maintenant il
+était près de Mac Taggart. Il voulait simplement se lancer dans le dos
+de la brute d’homme et essayer de mordre au gras du cou comme il aurait
+broyé un os de caribou. Mais il était sans force. Il était encore à
+demi-paralysé du bas de son épaule d’avant. Mais ses mâchoires étaient
+comme du fer et elles serrèrent sauvagement une jambe de Mac Taggart. En
+poussant un hurlement de douleur, le facteur lâcha Branche-de-Saule qui
+se mit debout. Pendant une précieuse demi-minute, elle fut libre, et,
+tandis que le facteur donnait des coups de pied et frappait pour faire
+lâcher prise à Bari, elle s’élança vers la porte de la hutte et
+s’enfuit. L’air vif frappa son visage, emplit ses poumons d’une vigueur
+nouvelle et, sans savoir d’où lui viendrait un espoir, elle se précipita
+à travers la neige dans la forêt.
+
+Mac Taggart parut sur le seuil juste pour la voir disparaître. Sa jambe
+était déchirée où Bari avait enfoui ses crocs, mais il ne sentait pas sa
+douleur, tandis qu’il courait pour poursuivre la jeune fille. Elle ne
+pouvait aller loin. Un cri de triomphe, inhumain comme un cri de fauve,
+sortit avec un immense soupir de sa bouche ouverte dès qu’il vit que
+Nepeese ralentissait sa fuite. Il était à mi-chemin de la lisière de la
+forêt, lorsque Bari se traîna à son tour sur le seuil. Ses mâchoires
+saignaient où Mac Taggart avait à plusieurs reprises donné des coups de
+pied avant qu’il desserrât les crocs. Entre ses deux oreilles il y avait
+des caillots de sang, comme si un tison rouge y avait été appliqué un
+moment. C’était là qu’avait frappé la balle de Mac Taggart. Un quart de
+pouce plus avant et c’eût été la mort. Quoi qu’il en soit, cela avait
+produit l’effet d’un coup de lourd gourdin, paralysant ses sens et
+l’envoyant rouler, flasque et sans connaissance, contre la muraille. Il
+pouvait remuer les pattes sans tomber maintenant et lentement il suivit
+les traces de l’homme et de la jeune fille.
+
+Tout en courant, Nepeese se rendait compte que tout espoir était vain.
+Il ne lui restait plus maintenant que quelques minutes, quelques
+secondes peut-être, et son esprit aussitôt redevint lucide et réfléchi.
+Elle bifurqua dans la sente étroite dans laquelle Mac Taggart l’avait
+suivie une fois déjà, mais juste au moment d’arriver au ravin, elle prit
+vivement à droite. Elle pouvait apercevoir Mac Taggart. Il ne courait
+pas très vite, mais il gagnait continuellement du terrain, comme s’il
+prenait plaisir à contempler son impuissance, comme il y avait pris
+plaisir, d’une autre manière, l’autre jour.
+
+A deux cents mètres plus bas que l’étang profond dans lequel elle avait
+précipité le facteur, tout juste au delà des bas-fonds d’où il s’était
+tiré pour se sauver, commençait la gorge de la Plume-Bleue. Une chose
+effrayante se précisait dans son esprit tandis qu’elle courait de ce
+côté, une chose qui, à chaque soupir entrecoupé qu’elle poussait,
+devenait au fur et à mesure une immense et radieuse espérance. Enfin,
+elle y parvint et regarda à ses pieds. Et tandis qu’elle regardait,
+remonta en murmurant du fond de son âme et trembla sur ses lèvres le
+_Chant du Cygne_ de la tribu maternelle:
+
+ O nos ancêtres, à nous!
+ Venez du fond de la vallée,
+ Guidez-nous! Car aujourd’hui nous mourons
+ Et les vents parlent de mort!
+
+Elle avait levé les bras. Sur l’immensité blanche par delà le torrent
+elle se dressait haute et svelte, ses cheveux descendant parmi le soleil
+jusqu’à ses genoux. A cinquante mètres derrière elle, le facteur du lac
+Bain s’arrêta brusquement. «Dieu! murmura-t-il, n’est-elle point
+admirable!» Et derrière Mac Taggart, se hâtant de plus en plus, il y
+avait Bari.
+
+ * * * * *
+
+De nouveau, Branche-de-Saule se pencha pour regarder. Elle était sur le
+bord du gouffre, car à cette heure, elle ne tremblait pas. Plusieurs
+fois, elle s’était cramponné à la main de Pierre afin de regarder
+par-dessus bord, car personne ne pouvait tomber là sans mourir. A
+cinquante pieds au-dessous d’elle, l’eau qui ne gelait jamais, l’eau
+s’écrasait en écumant parmi les rocs. L’abîme était profond et noir et
+terrible, car entre les étroites murailles de roc le soleil ne parvenait
+pas. Le bruit du gouffre emplissait les oreilles de Branche-de-Saule.
+
+Elle se retourna et brava Mac Taggart. Même alors il ne devina pas, mais
+il s’avança de nouveau vers elle, les bras étendus, comme si déjà il
+sentait qu’il l’étreignait. Cinquante mètres! Ce n’était guère et la
+distance diminuait rapidement...
+
+Une fois encore les lèvres de Branche-de-Saule remuèrent. Après tout,
+n’est-ce pas l’âme maternelle qui nous donne confiance pour aborder
+l’éternité, serait-on païen? et c’était l’esprit de sa mère que
+Branche-de-Saule invoquait à l’heure de mourir. Cet appel aux lèvres,
+elle se précipita dans le gouffre, ses cheveux, soulevés par le vent,
+l’enveloppant dans un linceul de gloire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+SEUL!
+
+
+Peu après, le facteur du lac Bain était debout au bord du ravin. Sa voix
+avait poussé un hurlement rauque, un cri sauvage d’incrédulité et
+d’horreur qui avait prononcé le nom de Branche-de-Saule au moment où
+elle disparaissait. Il se pencha, tordant ses énormes mains rouges, et
+regardant sous lui, dans une anxiété affreuse, l’eau qui bouillonnait et
+les rocs noirs, là-bas. Il n’y avait plus rien, là, maintenant, nul
+signe d’elle, pas le moindre éclair de son visage pâle ou de sa
+chevelure brillante dans l’écume blanchissante. Et elle avait fait
+_cela_ pour lui échapper.
+
+Le cœur de la brute lui fit mal, si mal qu’il recula, les yeux aveuglés,
+pris de vertige et ses jambes se dérobant sous lui.
+
+Il avait tué Pierre et ç’avait été un triomphe; toute sa vie, il avait
+joué son rôle de brute avec un stoïcisme et une cruauté qui ne
+connaissaient pas de défaillance, rien de pareil à ce qui le dominait
+maintenant, le faisant frissonner jusqu’à la moelle des os, au point
+qu’il restait là comme paralysé.
+
+Il ne voyait pas Bari; il n’entendait pas les cris plaintifs du chien au
+rebord du ravin. Pendant quelques minutes le monde s’obscurcit pour lui,
+puis sortant de sa stupeur, il courut comme un fou le long du gouffre,
+regardant partout où ses yeux pouvaient pénétrer l’eau, cherchant à
+apercevoir quelque chose d’elle. Enfin l’abîme devint trop sombre. Il ne
+restait plus d’espoir. Nepeese était disparue et elle avait considéré
+_cela_ en face, pour lui échapper.
+
+Il se répéta le fait à plusieurs reprises, stupidement, lourdement,
+comme si son cerveau ne pouvait rien comprendre de plus. Elle était
+morte. Et Pierre était mort. Et lui, en quelques minutes, avait fait
+tout cela.
+
+Il retourna à la hutte, non point par le sentier par lequel il avait
+poursuivi Nepeese, mais directement à travers les épaisses broussailles.
+De gros flocons de neige s’étaient mis à tomber. Il regarda le ciel où
+des bancs d’obscurs nuages remontaient du sud-est. Le soleil disparut.
+Bientôt ce serait la bourrasque, la lourde bourrasque de neige. Les
+larges flocons, en tombant sur ses mains nues et son visage, le
+portèrent à réfléchir. C’était heureux pour lui, cette bourrasque. Elle
+allait tout recouvrir: les traces de pas récentes, même la tombe qu’il
+allait creuser pour Pierre. Un tel homme ne tarde pas à se remettre d’un
+ébranlement moral.
+
+Tandis qu’il arrivait en vue de la hutte son esprit était de nouveau
+préoccupé de la réalité, des exigences de la situation. Le redoutable,
+somme toute, n’était pas que Pierre et Nepeese fussent morts, mais que
+son rêve, les désirs qu’il avait nourris, fussent anéantis. Ce n’était
+pas que Nepeese fût morte, mais que _lui_ l’eût perdue. C’était là sa
+déception foncière. Le reste, son crime, était facile à cacher.
+
+Ce ne fut point par sentimentalité qu’il creusa une tombe pour Pierre
+près de celle de la princesse-mère sous le haut sapin. Ce ne fut pas le
+moins du monde par sentimentalité qu’il creusa une tombe, mais par
+prudence. Il enterra Pierre comme il sied, comme un blanc en
+ensevelirait un autre. Puis il déposa la provision de pétrole qu’avait
+Pierre à l’endroit où elle serait le plus efficacement placée, et en
+approcha une allumette. Il demeura à l’orée de la forêt jusqu’à ce que
+la hutte fût devenue un tourbillon de flammes. La neige tombait
+abondamment. La tombe fraîchement creusée devenait un monticule blanc et
+les empreintes de pas se comblaient. Matériellement, Bush Mac Taggart ne
+redoutait rien pour ce qu’il avait fait, en retournant au lac Bain.
+Personne n’ouvrirait jamais la tombe de Pierre Duquesne. Et il n’y avait
+personne pour le dénoncer si pareil miracle arrivait. Mais d’une chose
+au moins son âme noire ne pourrait se libérer. Toujours il reverrait le
+pâle, le victorieux visage de Branche-de-Saule quand elle le brava à cet
+instant de gloire que même alors qu’elle lui avait préféré la mort, il
+s’était écrié: «Dieu! qu’elle est belle!»
+
+ * * * * *
+
+De même que Bush Mac Taggart avait oublié Bari, de même Bari avait
+oublié le facteur du lac Bain. Quand Mac Taggart avait couru le long du
+ravin, Bari s’était accroupi à l’endroit de la foulée de neige où
+Nepeese s’était tenue, le corps roide et les pieds arc-boutés pour se
+pencher vers l’eau. Il l’avait vue prendre son élan. Plusieurs fois, cet
+été, il l’avait suivie dans ses plongeons hardis dans l’eau profonde et
+calme de l’étang. Mais ici, il y avait une distance effrayante. Nepeese
+n’avait jamais plongé à pareil endroit. Bari pouvait voir les pointes
+sombres des rocs paraître et disparaître dans les tourbillons d’écume,
+comme des têtes de monstres en train de jouer. Le bruit de l’eau le
+remplissait de frayeur; ses yeux percevaient la ruée des glaçons qui
+s’émiettaient entre les murailles rocheuses. Elle, elle s’était élancée
+là.
+
+Il avait grande envie de la suivre, de sauter dans l’eau comme il y
+avait toujours sauté après elle. Elle était sûrement là-bas, même s’il
+ne pouvait la voir. Peut-être jouait-elle parmi les roches et se
+cachait-elle dans l’écume blanche et s’étonnait-elle qu’il ne vînt pas.
+Mais il hésitait. Il hésitait, la tête et le cou tendus au-dessus du
+gouffre et ses pieds de devant glissant un peu dans la neige. Avec
+effort, il se recula et poussa un gémissement. Il surprit l’odeur
+récente des mocassins de Mac Faggart et sa plainte se changea peu à peu
+en un long grognement de regret. Il regarda encore au-dessus du gouffre.
+Il ne pouvait toujours apercevoir Nepeese. Il aboya, signal bref et sec
+par lequel il l’appelait toujours. Il n’y eut pas de réponse. A
+plusieurs reprises il aboya et ce ne fut toujours que le bruit de l’eau
+qui lui parvint. Alors, durant quelques minutes, il se recula,
+silencieux et attentif, le corps frissonnant d’une terreur étrange qui
+le possédait.
+
+La neige tombait maintenant et Mac Taggart était retourné à la hutte. Au
+bout d’un moment, Bari s’engagea sur la piste que l’homme avait tracée
+au bord du ravin et chaque fois que Mac Taggart s’était arrêté, Bari
+s’arrêtait également. Par moment, sa haine était dominée par l’envie
+qu’il avait de rejoindre Branche-de-Saule et il continuait à bouger le
+long de la gorge jusqu’à ce que, à un quart de mille de l’endroit où le
+facteur avait regardé pour la dernière fois au fond du gouffre, il
+parvint à la sente étroite et déclive où Nepeese et lui s’étaient si
+souvent aventurés pour chercher des violettes de rochers. Le sentier
+serpentant qui descendait en face de la falaise était maintenant couvert
+de neige, mais Bari y fraya sa route tant qu’il arrivât au bord du
+torrent. Et Nepeese n’était point là.
+
+Il poussa une plainte et aboya de nouveau. Mais cette fois il y avait
+dans l’appel qu’il jetait comme un malaise contenu, un accent de
+pleurnicherie qui indiquait qu’il n’attendait plus de réponse. Après
+quoi, durant cinq minutes, il s’assit sur son derrière, aussi immobile
+qu’un roc... Qu’est-ce qui arriva jusqu’à lui? Du fond du mystère
+ténébreux et du tumulte du ravin, quels murmures spirituels de la nature
+lui firent connaître la vérité? Il est impossible à la raison de
+l’expliquer. Mais il écoutait et il regardait et ses nerfs le
+tiraillaient à mesure que la vérité s’affirmait en lui. Et enfin il
+redressa lentement la tête jusqu’à ce que son museau fût levé vers la
+bourrasque blanche du ciel et de sa gorge sortit un hurlement profond et
+frémissant de chien qui lamente le trépas du maître qui vient de mourir.
+
+Sur le chemin conduisant au lac Bain, Mac Taggart entendit ce cri et
+frissonna.
+
+L’odeur de fumée s’épaississant dans l’air jusqu’à lui piquer aux
+narines, chassa enfin Bari du ravin et le ramena à la hutte. Il n’en
+restait pas lourd quand il arriva à la clairière. A l’endroit où s’était
+élevée la cabane, il y avait un tas rouge qui se consumait lentement.
+Bari demeura longtemps assis à le regarder, attendant toujours et
+écoutant toujours. Il ne sentait plus l’effet de la balle qui l’avait
+étourdi, mais ses sens subissaient maintenant un autre changement aussi
+étrange et irréel que la résistance qu’ils avaient montrée aux ténèbres
+de la mort imminente dans la hutte. En l’espace de moins d’une heure, le
+monde s’était, pour Bari, bizarrement transformé.
+
+Tout à l’heure, Branche-de-Saule était là devant son petit miroir dans
+la hutte, à lui parler et rire dans son contentement tandis qu’elle
+arrangeait ses cheveux et que lui, étendu sur le plancher, était rempli
+d’une immense joie. Et maintenant, il n’y avait plus de hutte, plus de
+Nepeese, plus de Pierre! Tranquillement, il s’appliqua à comprendre. Il
+demeura quelque temps avant de bouger des baumiers touffus, car déjà une
+défiance intime et grandissante commençait à guider tous ses mouvements.
+Il n’approcha pas du tas de cendres ardentes de la cabane, mais, en se
+coulant, il contourna le cirque de la clairière jusqu’au chenil. Cela le
+mena jusqu’au grand sapin. Une bonne minute il s’y arrêta, flaira le
+tertre fraîchement élevé sous son manteau blanc de neige. Quand il
+continua d’avancer, il se fit plus petit encore et ses oreilles étaient
+aplaties contre le sol. Le chenil était ouvert et vide. Mac Taggart y
+avait veillé.
+
+De nouveau, Bari s’assit sur son derrière et hurla à la mort. Cette
+fois, c’était pour Pierre, Dans ce hurlement il y avait un accent autre
+que dans celui qu’il avait poussé au bord du ravin. Il était positif,
+certain. Près du ravin, le cri avait été tempéré d’un doute, d’un espoir
+interrogateur, de quelque chose qui était tellement humain que Mac
+Faggart sur la route avait tressailli.
+
+Bari _savait_ ce que renfermait cette tombe couverte de neige et
+récemment creusée. Une épaisseur de trois pieds de terre ne pouvait lui
+cacher son secret. Là, il y avait la mort, absolue, sans équivoque. Mais
+pour Nepeese, il espérait encore trouver.
+
+Jusqu’à midi, il ne s’écarta point de la hutte, mais une seule fois il
+approcha effectivement et flaira l’amas noirci de poutres qui
+émergeaient de la neige. A plusieurs reprises, il fit le tour des
+décombres, se tenant toujours à distance du buisson et du bois, flairant
+l’air et écoutant. Deux fois, il retourna au ravin. Tard dans
+l’après-midi, il lui vint une impulsion subite qui l’entraîna rapidement
+à travers la forêt. Il ne courait plus à découvert maintenant: la
+prudence, la défiance et la crainte avaient réveillé en lui les
+instincts du loup.
+
+Les oreilles rabattues de chaque côté de la tête, la queue basse jusqu’à
+balayer la neige, l’échine fléchie, à la façon curieuse et évasive du
+loup, on pouvait à peine le distinguer des ombres des sapins et des
+baumiers. Nulle hésitation dans le chemin qu’il suivait. Il était droit,
+comme s’il avait été tracé par une corde à travers la forêt, et il le
+conduisit, de bonne heure au crépuscule, dans la clairière où Nepeese
+avait fui avec lui ce jour qu’elle avait poussé Mac Taggart par-dessus
+le bord du précipice dans l’étang. Au lieu de l’abri des baumiers de ce
+jour-là, il y avait maintenant un _tepee_ d’écorce de bouleau, réduit
+imperméable et que Pierre avait aidé Branche-de-Saule à fabriquer
+pendant l’été. Bari y alla tout droit et passa la tête à l’intérieur
+avec un gémissement sourd et expectant.
+
+Il ne vint point de réponse. Il faisait sombre et humide dans le réduit.
+Il pouvait y apercevoir indistinctement les deux couvertures qui s’y
+trouvaient, la rangée de grandes boîtes d’étain dans lesquelles Nepeese
+conservait leurs provisions et le poêle que Pierre avait improvisé un
+jour avec des morceaux de tôle. Mais Nepeese n’était point là. Et il n’y
+avait pas apparence d’elle au dehors. La neige n’était foulée que par
+lui-même. Il faisait noir quand il retourna à la hutte incendiée. Toute
+la nuit, il erra autour du chenil désert et toute la nuit la neige tomba
+abondamment, de sorte qu’à l’aurore il y enfonçait jusqu’aux épaules
+lorsqu’il sortit de la clairière.
+
+Mais avec le jour le ciel s’était dégagé. Le soleil se leva et le monde
+fut presque trop brillant pour ses yeux. Il réchauffait le sang de Bari
+d’un nouvel espoir et d’une nouvelle attente. Son cerveau travaillait
+encore plus activement que la veille pour comprendre. Sûrement
+Branche-de-Saule reviendrait bientôt! Il allait entendre sa voix. Elle
+allait sortir brusquement de la forêt. Elle allait l’appeler. Une de ces
+choses ou toutes à la fois devaient se produire. Il s’arrêtait net en
+route, à chaque bruit, et reniflait l’air de tous les côtés où soufflait
+le vent. Il marchait sans répit. Son corps faisait des foulées profondes
+dans la neige, autour et au-dessus du haut tertre blanc qui avait été la
+hutte; ses traces allaient du chenil au grand sapin et elles étaient
+aussi nombreuses que les empreintes d’une bande de loups sur un
+demi-mille, de long en large, jusqu’au ravin.
+
+L’après-midi de ce jour, une deuxième et forte impulsion lui vint. Elle
+était irraisonnée, mais ce n’était pas davantage de l’instinct
+uniquement. C’était un demi-combat, l’esprit de la bête luttant de son
+mieux avec le mystère de l’intangible, quelque chose que les yeux ne
+pouvaient voir ni les oreilles entendre. Nepeese n’était pas dans la
+hutte, parce qu’il n’y avait plus de hutte. Elle n’était pas au tepee.
+Il ne pouvait trouver trace d’elle au ravin. Elle n’était pas avec
+Pierre sous le grand sapin.
+
+Par conséquent, sans raisonner, mais certain, il se mit à suivre la
+vieille ligne de pièges au nord-ouest.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+UN HIVER D’ATTENTE
+
+
+Nul homme ne s’est jamais préoccupé d’approfondir complètement le
+mystère de la mort, tandis qu’il frappe les sens du chien septentrional.
+Il vient parfois à lui dans le vent; le plus souvent, _il doit venir_
+avec le vent. Et pourtant il y a des milliers de maîtres dans le Nord
+qui jureraient que leurs chiens les ont avertis de la mort, des heures
+avant son arrivée. Et il y en a beaucoup parmi ces milliers qui savent,
+par expérience, que leurs attelages s’arrêtent à un quart ou à un
+demi-mille de distance de la hutte étrangère dans laquelle se trouve un
+mort non enseveli.
+
+Hier Bari avait senti la mort et il savait sans déduction du
+raisonnement que le mort c’était Pierre. Comment savait-il cela et
+pourquoi acceptait-il ce fait comme évident, c’est un des mystères qui,
+parfois, paraissent donner une provocation directe à ceux qui
+n’accordent rien de plus que l’instinct au cerveau d’un animal. Il
+savait que Pierre était mort, sans savoir exactement ce que c’était que
+la mort. Mais il était certain d’une chose: il ne reverrait plus Pierre.
+Il n’entendrait jamais plus sa voix. Il n’entendrait jamais plus à
+l’avenir le crissement de ses snow-boots devant lui sur le sentier. Il
+ne cherchait donc point Pierre sur la ligne de trappes. Pierre était
+parti pour toujours. Mais Bari n’avait pas encore associé l’idée de la
+mort à l’idée de Nepeese. Il se sentait plein d’une grande anxiété; ce
+qui était parvenu jusqu’à lui du fond du ravin l’avait fait trembler de
+frayeur et d’attente. Il éprouvait le frémissement de quelque chose
+d’étrange, de quelque chose de menaçant, et pourtant, alors même qu’il
+avait hurlé à la mort dans le ravin, cela devait être pour Pierre. Car
+il croyait que Nepeese était vivante et il était maintenant juste aussi
+certain qu’il la rejoindrait sur la ligne de trappes qu’il était
+certain, hier, de la rencontrer sous l’abri d’écorce de bouleau.
+
+Depuis son déjeuner de la veille, au matin, avec Branche-de-Saule, il
+était resté sans manger. Apaiser sa faim signifiait chasser, et sa
+pensée était trop préoccupée à chercher Nepeese pour cela. Il serait
+demeuré affamé tout le jour, mais à trois milles de la hutte il arriva
+près d’un piège où il y avait un gros lapin aux pieds blancs. Le lapin
+vivait encore et Bari le tua et en mangea son content. Jusqu’au soir, il
+ne manqua pas une trappe. Dans l’une d’elles, il y avait un lynx; dans
+une autre, un poisson-chat; à la surface blanchie d’un lac, il flaira un
+monticule de neige sous lequel gisait le cadavre d’un renard roux tué
+par l’un des appâts empoisonnés de Pierre. Tous les deux, lynx et
+poisson-chat, étaient vivants et les chaînes d’acier de leur trappe
+claquaient à coups secs, tandis qu’ils se disposaient à livrer bataille
+à Bari. Mais l’affaire n’intéressait point Bari. Il se hâtait, son
+anxiété croissant à mesure que l’obscurité augmentait et qu’il ne
+trouvait pas trace de Nepeese.
+
+Il fit, après la bourrasque, une nuit merveilleusement claire, une nuit
+froide et lumineuse, avec des ombres découpées aussi nettement que des
+êtres vivants. Alors une troisième idée s’empara de Bari. Il lui
+suffisait, comme à tous les animaux, d’une seule idée à la fois; c’était
+une créature dont les impulsions plus faibles étaient dirigées par une
+unique impulsion dominante. Et cette impulsion, dans la splendeur de la
+nuit étoilée, c’était d’atteindre aussi vite que possible la première
+des deux cabanes de Pierre sur la ligne de trappes. Là, il trouverait
+Nepeese. Je n’appellerai point méthode de raisonnement le moyen par
+lequel Bari aboutit à cette conclusion, par crainte que quelque réaliste
+attardé ne se dresse du haut de son savoir omnipotent et de son égoïsme
+d’animal supérieur pour me stigmatiser du mot de rêveur. En tout cas,
+une assurance solide et ferme vint à Bari juste de la même façon. Il se
+mit à négliger les trappes dans sa précipitation à parcourir la distance
+pour atteindre la cabane. Il y avait vingt-cinq milles de la maison
+incendiée de Pierre à la première cabane des trappes et Bari en avait
+parcouru dix, à la nuit tombée. Les quinze restant étaient les plus
+pénibles. Dans les endroits à découvert, il enfonçait dans la neige
+jusqu’au ventre et la neige était douce. Fréquemment, il plongeait dans
+des tas profonds parmi lesquels un moment il restait comme enseveli.
+Trois fois, pendant la dernière partie de la nuit, Bari entendit le
+thrène sauvage des loups. Une autre fois, ce fut un péan de triomphe.
+Les chasseurs se livraient à leur curée à moins d’un mille de là dans la
+forêt profonde. Mais leur voix ne lui parlait plus. Il était rétif. Voix
+de haine et de fraude. Chaque fois qu’il l’entendait, il s’arrêtait sur
+la route et grognait, tandis que son poil se hérissait.
+
+Il était minuit quand il parvint au petit cirque de la forêt où Pierre
+avait coupé du bois pour la première de ses cabanes de la zone des
+trappes. Pendant au moins une minute, Bari se tint à l’orée de la
+clairière, les oreilles fort attentives, les yeux illuminés d’espoir et
+d’expectative, tandis qu’il humait l’air. Ni fumée, ni bruit, ni lumière
+à l’unique fenêtre de la hutte de bois. Une déception envahit Bari,
+tandis qu’il était là. De nouveau, il eut la sensation de sa solitude,
+du néant de ses recherches. Ce fut à pas lourds et découragés qu’il
+traversa la neige jusqu’à la porte de la hutte. Il avait parcouru
+vingt-cinq milles et il était fatigué, mais son épuisement ne l’avait
+pas accablé jusqu’alors. La neige était amoncelée en tas sur le seuil et
+Bari s’y assit et gémit. Ce n’était plus le gémissement inquiet et
+interrogateur de tantôt. Maintenant, c’était un accent de désespoir et
+de profonde détresse. Durant une demi-heure, il resta assis frissonnant,
+le dos à la porte, la tête dressée vers l’immensité des étoiles comme si
+là-bas encore habitait le fugitif espoir que Nepeese pourrait arriver à
+sa suite dans le chemin. Puis, il se creusa un trou profond dans le tas
+de neige et passa le reste de la nuit dans un sommeil plein de
+cauchemars.
+
+A la première lueur du jour, il reprit sa route. Il n’était pas si
+alerte ce matin-ci. Il avait cet affaissement lamentable de la queue
+nommé par les Indiens _akoosewin_, signe du chien malade. Et Bari était
+malade, non de corps, mais d’âme. La ferveur de son espoir était
+anéantie et il ne s’attendait plus à retrouver Branche-de-Saule.
+Cependant, la seconde cabane, à l’extrémité lointaine de la ligne de
+trappes, l’attirait, mais ne provoquait plus rien chez lui de
+l’enthousiasme qui l’avait précipité vers la première. Il marchait
+lentement et par à-coups, sa défiance de la forêt ayant fait place de
+nouveau à son exaltation de recherche. Il approchait de chaque piège et
+trappe de Pierre avec prudence et deux fois il montra les crocs: une
+fois à une belette qui, de dessous une racine où elle avait traîné le
+piège où elle était prise, fit mine de le mordre, et la seconde fois à
+un gros hibou blanc comme neige qui était venu dérober l’appât et se
+trouvait prisonnier au bout d’une chaîne d’acier. Il se peut que Bari
+s’imaginât que c’était Oohoomisew et qu’il se souvînt encore vivement de
+l’assaut déloyal et de la farouche bataille de cette nuit que, petit
+chien, il avait traîné son corps endolori et blessé à travers le mystère
+panique des grands bois. Car, il fit plus que montrer les crocs. Il mit
+en pièces le hibou blanc.
+
+Il y avait abondance de lapins dans les trappes de Pierre et Bari ne
+partit pas affamé. Il parvint à la seconde cabane de la ligne tard dans
+l’après-midi, après dix heures de marche. Il n’y eut pas bien grande
+déception, car il n’avait pas beaucoup espéré. La neige avait cerné
+cette cabane d’un remblai plus élevé que l’autre. Il y en avait trois
+pieds haut contre la porte et la fenêtre était blanche d’un revêtement
+de givre épais. En cet endroit, qui était à l’extrémité d’une immense
+plaine aride et que d’épaisses forêts n’ombrageaient que plus loin en
+arrière, Pierre avait construit un abri pour y loger son bois, et de cet
+abri, Bari fit sa maison provisoire. Tout le jour suivant, il demeura
+quelque part à l’extrémité de la ligne de trappes bordant la lisière des
+terres désertes, à examiner la courte ligne transversale d’une douzaine
+de pièges que Pierre et Nepeese avaient accrochée avec des cordes à
+travers un marécage où se voyaient beaucoup d’indices de lynx. C’était
+le troisième jour avant son départ pour retourner au Grey Loon.
+
+Il voyagea sans hâte, mettant deux jours à couvrir les vingt-cinq milles
+entre la première et la seconde cabane de la ligne de trappes. A la
+deuxième cabane, il demeura trois jours, et ce fut le neuvième qu’il
+atteignit Grey Loon. Aucun changement. Dans la neige, nulles traces que
+les siennes d’il y avait neuf jours. Chercher Nepeese lui devenait
+maintenant une sorte de routine quotidienne plus ou moins involontaire.
+Pendant une semaine, il se tapit dans le chenil et au moins deux fois,
+de l’aurore à la nuit, il allait jusqu’à l’abri d’écorce de bouleau et
+jusqu’au ravin. Bientôt, sa piste, fortement marquée dans la neige,
+devint aussi battue que la ligne de trappes de Pierre. Elle coupait
+droit à travers la forêt jusqu’au tepee, obliquait légèrement à l’Est,
+afin de traverser la surface gelée de l’étang où nageait
+Branche-de-Saule. De l’abri, elle décrivait un cercle à travers un coin
+de la forêt où Nepeese avait souvent cueilli des brassées de fleurs
+pourpres, puis elle se dirigeait vers le ravin. Elle suivait de long en
+large le bord de la gorge, descendait dans la petite anse au fond du
+ravin et, de là, retournait directement au chenil. Puis, tout à coup,
+Bari changea. Il passa une nuit dans l’abri. Après quoi, bien qu’il fût
+à Grey Loon, il dormit toujours dans cet abri. Les deux couvertures
+formaient son lit, et c’était encore un peu de Nepeese. Et là, pendant
+tout l’hiver, il attendit.
+
+Si Nepeese était revenue en février et avait pu le surprendre à
+l’improviste, elle aurait trouvé un Bari bien changé. Il ressemblait
+plus que jamais à un loup; cependant, il ne hurlait jamais plus
+maintenant et un grognement montait au fond de sa gorge, lorsqu’il
+entendait le cri de la horde. Pendant plusieurs semaines, la vieille
+ligne de trappes l’avait approvisionné de nourriture, mais maintenant il
+chassait. Le tepee, à l’intérieur comme alentour, était parsemé de poils
+et d’os. Une fois, seul, il attrapa un jeune daim dans la neige épaisse
+et le tua. Une autre fois, au cœur d’une farouche tempête de février, il
+poursuivit un caribou mâle de si près que la bête sauta par-dessus un
+rocher et se rompit le cou. Bari vivait bien et d’aspect et de vigueur
+devenait rapidement un géant de son espèce. Encore six mois et il serait
+aussi robuste que Kazan. Déjà même ses mâchoires étaient aussi
+puissantes que les siennes. Trois fois, au cours de l’hiver, il s’était
+battu: d’abord avec un lynx qui avait dévalé sur lui d’une souche
+renversée, tandis qu’il mangeait un lapin frais tué, et deux autres fois
+avec des loups isolés. Le lynx le lacéra sans pitié avant de se réfugier
+dans la souche. Le plus jeunes des loups, il le tua. L’autre combat fut
+un mécompte. De plus en plus, il devenait un réfractaire, vivant
+solitaire avec ses rêves et les espoirs qui couvaient. Et il rêvait. A
+diverses reprises, tandis qu’il était étendu dans l’abri, il crut
+entendre la voix de Nepeese. Il croyait entendre son doux appel, ses
+éclats de rire, les syllabes de son nom, et, souvent, il se dressait,
+redevenu l’ancien Bari pendant une minute ou deux, pour se recoucher
+dans son nid avec un gémissement assourdi et plein d’amertume. Et
+toujours, quand il entendait le craquement d’une branche ou quelque
+autre bruit de la forêt, c’était la pensée de Nepeese qui, dans un
+éclair, traversait son cerveau. _Un jour elle reviendrait._ Cette
+croyance faisait partie de sa vie aussi bien que le soleil et la lune et
+les étoiles.
+
+L’hiver passa et le printemps arriva, et toujours Bari continuait à
+fréquenter ses vieilles pistes, même quand il allait ici et là, sur la
+ligne de trappes jusqu’à la première cabane. Les pièges étaient
+maintenant rouillés et détendus, la fonte des neiges découvrant des os
+et des plumes entre leurs ressorts; sous les trappes il y avait des
+débris de fourrures et dehors, sur la glace des lacs, des squelettes de
+renards et de loups qui avaient mordu aux appâts empoisonnés. Les
+dernières neiges passèrent. Les torrents gonflés chantèrent dans les
+forêts et les cagnons. La terre reverdit et les premières fleurs
+s’ouvrirent.
+
+Sûrement, c’était pour Nepeese le moment de revenir à la maison! Il
+l’attendait avec espoir. Il alla plus souvent encore à l’étang de la
+forêt où ils se baignaient et il se tenait près de la hutte incendiée et
+du chenil. Deux fois, il plongea dans l’étang et gémit en nageant tout
+autour, comme si Nepeese dût certainement le rejoindre dans leur ancien
+amusement de natation. Et dès lors, tandis que le printemps s’achevait
+et que l’été venait, tombaient sur lui lentement la tristesse et la
+misère d’une infinie désespérance. Toutes les fleurs étaient maintenant
+épanouies et les grappes de sorbier elles-mêmes luisaient comme des feux
+rouges dans les bois. Des lambeaux de verdure commençaient à cacher les
+décombres calcinés qui avaient été la hutte, et les glycines aux fleurs
+bleues qui recouvraient la tombe de la princesse-mère rampaient
+maintenant jusqu’à celle de Pierre, comme si la princesse elle-même les
+animait de son esprit. Tout poussait et les oiseaux s’étaient accouplés
+et avaient bâti leurs nids, et Nepeese ne revenait pas encore. Et à la
+fin, quelque chose se brisa dans l’âme de Bari, son dernier espoir,
+peut-être son dernier rêve, et un jour il dit adieu au Grey Loon.
+
+Personne ne peut dire ce qu’il lui en coûta de partir; nul ne peut dire
+à quel point il lutta contre les choses qui le retenaient à l’abri et au
+vieil étang où ils se baignaient, aux sentiers familiers de la forêt et
+aux deux tombes qui n’étaient plus aussi abandonnées maintenant sous le
+haut sapin. Il s’en alla. Il n’avait aucun motif de partir, il s’en alla
+simplement. Il se peut qu’il obéît ainsi à un maître dont la main dirige
+l’animal aussi bien que l’homme, et dont on sait juste assez le pouvoir
+pour l’appeler instinct. Car, en s’en allant, Bari se tournait vers la
+Grande Aventure. Elle était là-bas, au Nord, et l’attendait, et il se
+dirigea vers le Nord.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+VERS LE NORD
+
+
+On était au début d’août lorsque Bari quitta Grey Loon. Il n’avait en
+vue nul objectif. Mais demeurait toujours dans son esprit, comme une
+impression légère de lumière et d’ombre sur une plaque négative, le
+souvenir de ses premiers jours. Des êtres et des faits qu’il avait
+presque oubliés se présentaient maintenant à lui, tandis qu’il poussait
+sa route de plus en plus loin du Grey Loon, et des premières expériences
+redevenaient des réalités, images qui réapparaissaient dans son esprit
+en rompant les derniers liens qui l’avaient retenu à la maison de
+Branche-de-Saule. Involontairement, il suivit le déroulement de ces
+impressions, de ces événements passés, et lentement, elles l’aidaient à
+reprendre un nouvel intérêt aux choses.
+
+Une année dans sa vie c’était un long temps, une décade de l’expérience
+humaine. Il y avait plus d’un an qu’il avait quitté Kazan et Louve-Grise
+et le vieil arbre renversé et pourtant il lui revenait maintenant des
+souvenirs confus de ces jours de sa plus tendre enfance, du ruisseau
+dans lequel il était tombé, et de la farouche bataille avec
+Papayouchisiou. C’étaient ses plus récentes aventures qui éveillaient
+ses plus anciens souvenirs. Il remonta au cagnon sans issue où Nepeese
+et Pierre l’avaient pourchassé. Cela semblait n’être que d’hier.
+
+Il pénétra dans la minuscule prairie et s’arrêta à côté de l’énorme
+roche qui avait failli tuer Nepeese. Et puis, il se souvint de l’endroit
+où Wakayoo, son gros ami ours, était mort d’un coup du fusil de Pierre
+et il flaira les os blanchis de Wakayoo qui se trouvaient épars sur le
+gazon vert parmi les fleurs. Il passa un jour et une nuit dans la petite
+prairie avant de sortir du cagnon et de reprendre ses vieilles habitudes
+au bord du ruisseau où Wakayoo avait fait la pêche à son profit. Il y
+avait là maintenant un autre ours et il pêchait également. Peut-être
+était-ce un fils ou un petit-fils de Wakayoo. Bari flaira l’endroit où
+il avait établi ses caches de poisson et pendant trois jours il vécut de
+poisson avant de repartir pour le Nord.
+
+Et alors, pour la première fois depuis des semaines, un peu de
+l’empressement de jadis rendit de la hâte aux pieds de Bari. Des
+souvenirs, restés nébuleux et confus dans l’oubli, redevenaient
+présents, et de même qu’il serait retourné au Grey Loon si Nepeese avait
+été là, ainsi à cette heure, avec un peu du sentiment d’un vagabond qui
+rentre à sa demeure, il retourna au vieil étang des castors.
+
+C’était la plus belle heure d’un jour d’été, le coucher du soleil, quand
+il y arriva. Il s’arrêta à cent mètres, l’étang encore caché à sa vue,
+et il huma le vent et écouta. L’étang était là. Il en respira l’odeur
+fraîche et domestique. Mais Umisk et Dent-Brisés et tous les autres? Les
+retrouverait-il? Il tendit l’oreille afin de surprendre un bruit
+familier et, après quelques moments, perçut un sourd clapotement d’eau.
+
+Il avança tranquillement à travers les aulnes et s’arrêta enfin près de
+l’endroit où il avait d’abord fait la connaissance d’Umisk. La surface
+de l’étang ondula peu à peu; deux ou trois têtes apparurent tout à coup;
+il vit un vieux castor remorquant un bâton vers la rive opposée et qui
+faisait bouler l’eau comme une torpille. Il regarda du côté de la digue
+et elle était comme il l’avait laissée il y avait presque un an.
+
+Il ne se montra point pendant un moment, mais demeura caché parmi les
+jeunes aulnes. Il sentait croître en lui de plus en plus un sentiment de
+repos, une détente de la longue série des mois de solitude pendant
+lesquels il avait attendu Nepeese. En poussant un long soupir, il se
+coucha parmi les aulnes, la tête juste assez dressée pour lui permettre
+de bien voir. Tandis que le soleil descendait, l’étang devint vivant.
+
+Là-bas, sur la rive où il avait sauvé Umisk des dents du renard, survint
+une autre génération de jeunes castors, trois d’entre eux, gras et
+rembourrés. Bari poussa une plainte très douce.
+
+Toute cette nuit-là, il resta étendu sous les aulnes. L’étang des
+castors redevint son chez lui. L’état d’esprit était changé,
+naturellement, et tandis que les jours formaient des semaines, les
+habitants de la colonie de Dent-Brisée ne faisaient pas mine
+d’accueillir Bari, devenu grand, comme ils avaient accueilli le petit
+Bari d’autrefois.
+
+Il était gros et noir et semblable à un loup maintenant, une créature
+aux dents longues et à l’air terrible, et bien qu’il ne témoignât
+d’aucune méchanceté, il était considéré par les castors avec un
+sentiment profond de frayeur et de défiance. D’autre part, Bari
+n’éprouvait plus le vieux désir ingénu de jouer avec les enfants
+castors, de sorte que leur attitude réservée ne le troubla pas autant
+qu’autrefois. Umisk avait grandi aussi, jeune mâle gras et prospère qui
+venait justement de prendre femme cette année et qui, pour le moment,
+était fort affairé à rassembler ses provisions d’hiver.
+
+Il est infiniment probable qu’il n’associa point l’idée de l’énorme bête
+noire qu’il voyait maintenant au petit Bari avec lequel il s’était une
+fois frotté le bout du nez, et il est tout à fait probable que Bari ne
+reconnaissait pas autrement Umisk que comme associé aux souvenirs restés
+dans sa mémoire.
+
+Durant tout le mois d’août, Bari fit de l’étang des castors son quartier
+général. Quelquefois, ses excursions l’entraînaient au loin pendant deux
+ou trois jours d’affilée. Ces voyages se faisaient toujours vers le
+Nord, tantôt un peu à l’Est et tantôt un peu à l’Ouest, mais jamais vers
+le Sud. Enfin, au début de septembre, il quitta pour tout de bon l’étang
+des castors.
+
+Pendant quelques jours, ses vagabondages ne l’entraînèrent dans aucune
+direction précise. Il allait selon les nécessités de la chasse, vivant
+surtout de lapins et d’une espèce de perdreaux simples d’esprit connus
+sous le nom de «folles poules».
+
+Cette nourriture naturellement était variée par d’autres choses qui se
+présentaient en chemin. Des groseilles et des framboises mûrissaient et
+Bari les aimait. Il aimait également les baies amères du frêne des
+montagnes qui, en même temps que la résine délicieuse des balsamiers et
+des sapins qu’il léchait de temps en temps, lui constituaient un
+dépuratif excellent. Dans les eaux peu profondes, il prenait à
+l’occasion du poisson: de temps à autre, il engageait une bataille
+circonspecte avec un porc-épic et, s’il avait de la chance, il festoyait
+avec la plus tendre et la plus délicate de toutes les chairs qui
+composaient son menu.
+
+Par deux fois, en septembre, il tua un jeune daim. Les immenses étendues
+calcinées qu’à l’occasion il rencontrait ne lui inspiraient plus de
+frayeur; au milieu de son abondance, il oubliait les jours pendant
+lesquels il avait eu faim. En octobre, il poussa à l’est aussi loin que
+la rivière Geikie; puis vers le nord jusqu’au lac Wollaston, qui était à
+une bonne centaine de milles au nord de Grey Loon.
+
+Pendant la première semaine de novembre, il revint vers le sud, longeant
+sur une partie de son cours la rivière du Canot, puis obliquant à
+l’ouest vers un ruisseau sinueux dénommé Le Petit-Ours-sans-Queue.
+
+Plus d’une fois, pendant ces semaines-là, Bari fut en contact avec
+l’homme, mais à part un chasseur Cree, à l’extrémité supérieure du lac
+Wollaston, aucun homme ne l’avait vu. Trois fois, en suivant la Geikie,
+il s’étendit tapi sous la broussaille tandis que des canots passaient;
+une demi-douzaine de fois, dans le calme de la nuit, il alla flairer des
+huttes et des abris où se manifestait de la vie et, une fois, il
+s’approcha tellement près du poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson,
+à Wollaston, qu’il put entendre l’aboiement des chiens et les cris de
+leurs maîtres. Et, toujours, il cherchait, en quête de l’être disparu de
+sa vie.
+
+Sur le seuil des cabanes, il reniflait; il faisait le tour des abris,
+tout près, prenant le vent; il observait les canots avec des yeux où
+brillait un regard plein d’espoir. Un jour, il crut que le vent lui
+avait apporté l’odeur de Nepeese, et aussitôt ses jambes fléchirent sous
+lui, et son cœur sembla cesser de battre. Cela ne dura qu’une minute ou
+deux. Et sortit du tepee une jeune fille indienne qui avait les mains
+encombrées d’ouvrages d’osier. Et Bari s’éloigna sans être vu.
+
+On était presque en décembre quand Lerue, un des métis du lac Bain,
+remarqua les empreintes de pas de Bari dans la neige fraîchement tombée
+et un peu plus tard, l’entr’aperçut dans les bois.
+
+--Mon Dieu! je vous assure que ses pattes sont aussi larges que la main
+et qu’il est aussi noir que l’aile d’un corbeau où luit le soleil,
+s’écriait-il dans le magasin de la Compagnie du lac Bain. Un renard?
+Non, il est à moitié aussi gros qu’un ours. Un loup? Oui. Et noir comme
+le diable, messieurs.
+
+Mac Taggart était l’un de ceux qui l’entendirent. Il apposait à l’encre
+sa signature au bas d’une lettre qu’il avait écrite à la Compagnie
+lorsque les paroles de Lerue frappèrent ses oreilles. Sa main s’arrêta
+si brusquement qu’une goutte d’encre éclaboussa la lettre. Il était
+traversé d’un étrange frisson, tandis qu’il levait les yeux sur le
+métis. Juste à ce moment Marie entra. Mac Taggart l’avait ramenée de sa
+tribu. Ses larges yeux sombres avaient un regard maladif et un peu de sa
+sauvage beauté s’était, depuis un an, évanouie.
+
+--Il est parti, comme ça, disait Lerue faisant claquer les doigts. Il
+aperçut Marie et s’arrêta.
+
+--Noir, dites-vous, fit avec indifférence Mac Taggart, sans lever les
+yeux de ses écritures. Ne ressemble-t-il pas à un chien?
+
+Lerue haussa les épaules.
+
+Il a filé comme le vent, monsieur, mais c’était un loup.
+
+A voix si basse que les autres pouvaient à peine entendre, Marie avait
+chuchoté quelque chose à l’oreille de Mac Taggart. Et, pliant sa lettre,
+le facteur se leva vivement et quitta le magasin. Il resta absent une
+heure. Lerue et les autres s’en étonnaient.
+
+Il était rare que Marie entrât dans le magasin; il était rare qu’on la
+vît du tout. Elle restait cachée dans la maison de bois du facteur et,
+chaque fois qu’il la voyait, Lerue pensait que son visage était un peu
+plus amaigri que la fois précédente et ses yeux cernés et son air plus
+affamé.
+
+Dans son cœur il y avait une immense compassion. Que de nuits il passait
+près de la petite fenêtre derrière laquelle il savait qu’elle dormait!
+Souvent il regardait afin d’entrevoir son pâle visage et il vivait pour
+le seul bonheur de savoir que Marie comprenait et que, dans ses yeux, il
+y avait durant un moment une lueur différente, alors que leurs regards
+se rencontraient. Nul ne savait rien de plus. Le secret demeurait entre
+eux. Et patiemment Lerue attendait et observait. «Un jour», se prit-il à
+dire à lui-même, «un jour»... Et ce fut tout.
+
+Ces mots comportaient un monde de signification et d’espérance. Quand
+viendrait ce jour, il conduirait immédiatement Marie au missionnaire de
+Fort Churchill et ils s’épouseraient. C’était un rêve, un rêve qui
+faisait endurer avec patience les longues journées et les nuits plus
+longues encore de la ligne de trappes. Maintenant, tous les deux étaient
+des esclaves du Pouvoir d’alentour. Mais un jour...
+
+Lerue pensait à cela, lorsque Mac Taggart revint au bout d’une heure. Le
+facteur alla droit vers la demi-douzaine de ceux qui se trouvaient assis
+autour de l’énorme poêle à tiroirs et, avec un grognement de
+satisfaction, il secoua de ses épaules la neige fraîchement tombée.
+
+--Pierre Eustache a accepté l’offre du gouvernement et il est parti
+conduire l’expédition du géographe aux Terres désertes, annonça-t-il.
+Vous savez, Lerue, qu’il avait installé cent cinquante pièges et trappes
+et qu’il avait un vaste domaine d’appâts empoisonnés. Une bonne ligne,
+hein? Je la lui ai louée pour la saison. Cela va me fournir du travail
+au grand air. J’en ai besoin. Trois jours sur la piste; trois jours ici.
+Et que dites-vous du marché?
+
+--Excellent, fit Lerue.
+
+--Oui, très bon, dit Rouget.
+
+--Un vaste domaine à renards, ajouta Mons Roule.
+
+--Et facile à parcourir, murmura Valence, d’une voix qui ressemblait
+presque à celle d’une femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+SUR LA LIGNE DE TRAPPES
+
+
+La digne de trappes de Pierre Eustache s’étendait sur trente milles,
+tout droit à l’ouest du lac Bain. Elle n’était pas aussi longue que
+celle de Pierre, mais c’était comme l’artère principale traversant le
+cœur d’un domaine riche en fourrures. Elle avait appartenu au père
+d’Eustache et à son grand-père et à son arrière-grand-père et plus avant
+encore, Pierre l’affirmait, elle atteignait au plus beau sang de France.
+
+Les registres du poste de Mac Taggart ne remontaient pas au delà de
+l’arrière-grand-père, les plus anciennes preuves de propriété se
+trouvaient à Churchill. C’était le plus fameux district giboyeux entre
+le lac Reindeer et les Terres désertes. On était en décembre lorsque
+Bari y arriva.
+
+De nouveau, il faisait route vers le sud, d’une marche lente et
+vagabonde, cherchant sa subsistance dans les neiges hautes. La _kistisew
+kestin_ ou grande bourrasque était venue plus tôt qu’à l’ordinaire cet
+hiver et, pendant la semaine qui suivit, à peine sabots ou griffes
+remuaient-ils.
+
+Bari, à l’encontre des autres animaux, ne se tapit point dans la neige
+pour attendre que les cieux fussent éclaircis et que la glace fût
+formée. Il était gros, puissant et énervé. Agé de moins de deux ans, il
+pesait bien quatre-vingts livres. Ses pattes étaient larges et
+semblables à celles du loup. Sa poitrine et ses épaules pareilles à
+celles d’un Mameluk, lourdes et pourtant musclées pour la course. Il
+était plus large entre les deux yeux que le mieux venu des demi-loups et
+ses yeux étaient plus grands et entièrement débarrassés des _wuttooi_ ou
+filets sanguins qui révèlent le loup. Ses mâchoires étaient celles de
+Kazan, plus puissantes peut-être.
+
+Pendant toute cette semaine de la grosse bourrasque, il fit route sans
+manger. Il y eut quatre jours de neige avec des trombes furieuses et des
+vents farouches, et ensuite trois jours de froid intense pendant
+lesquels toutes les créatures vivantes se terraient dans leurs chauds
+abris creusés sous la neige. Même les oiseaux s’y étaient blottis. On
+aurait pu marcher sur le dos des caribous et des rennes sans s’en
+douter. Bari s’abrita au fort de la tourmente, mais ne laissa point la
+neige s’accumuler sur lui.
+
+Chaque trappeur depuis la baie d’Hudson jusqu’à la région d’Athabasca,
+savait qu’après la grande tourmente les bêtes à poil, affamées,
+cherchaient de la nourriture et que trappes et pièges, heureusement
+placés et pourvus d’amorces, offraient de toute l’année les plus grandes
+chances d’être pleins. Quelques-uns d’entre eux allaient inspecter leurs
+lignes le sixième jour, d’autres le septième et d’autres le huitième.
+
+Ce fut le septième jour que Bush Mac Taggart partit pour la ligne
+d’Eustache, devenue sa propriété pour la saison. Il employa deux jours à
+découvrir les pièges, à les dégager de la neige, à raccommoder les cages
+des trappes défoncées et à disposer les appâts. Le troisième jour, il
+était de retour au lac Bain.
+
+Ce fut ce jour-là que Bari arriva à la cabane à l’extrémité de la ligne
+de Mac Taggart. La trace de Mac Taggart était fraîche dans la neige
+autour de la hutte et, dès que Bari l’eut flairée, chaque goutte de son
+sang sembla agitée soudain d’un étrange sursaut. Il mit peut-être une
+demi-minute à identifier l’odeur qui remplissait ses narines avec celle
+qui en était partie naguère, et, au bout de cette demi-minute, roula au
+fond de la poitrine de Bari un profond et brusque groulement.
+
+Durant les quelques instants qui suivirent, il resta comme un roc noir
+dans la neige, observant la hutte. Puis, lentement, il se mit à tourner
+tout autour, s’approchant de plus en plus près, tant qu’enfin il alla
+flairer le seuil. Ni bruit, ni odeur de vie n’arrivait de l’intérieur,
+mais il pouvait sentir l’ancien relent de Mac Taggart.
+
+Alors, il fit face à l’immensité du côté où la ligne de trappes
+s’étendait jusqu’au lac Bain. Il frissonnait. Ses muscles se
+contractèrent. Il poussa un gémissement. Des images se pressaient de
+plus en plus vivaces dans son esprit: la lutte dans la cabane, Nepeese,
+la chasse sauvage parmi la neige jusqu’au bord du ravin, même le
+souvenir de cette bataille ancienne, lorsque Mac Taggart l’avait attrapé
+dans le collet à lapins. Dans sa plainte, il y avait une grande émotion,
+presque de l’attente. Puis, elle se dissipa lentement.
+
+Après tout, l’odeur dans la neige était celle d’un être qu’il avait
+détesté et désiré tuer, non point celle d’un être qu’il avait aimé.
+Pendant un instant, la nature lui avait imposé le sens des associations
+d’idées, un court instant seulement; puis ç’avait été tout. La plainte
+s’éteignit, mais fit place de nouveau au groulement fatal.
+
+Lentement, il suivit la trace et à un quart de mille de la hutte, se
+heurta au premier piège. La faim avait creusé ses flancs jusqu’à le
+rendre semblable à un loup tombant d’inanition.
+
+Dans ce premier piège, Mac Taggart avait mis comme appât l’arrière-train
+d’un lapin aux pieds blancs. Bari s’en approcha prudemment. Il avait
+beaucoup appris sur la ligne de Pierre; il avait appris ce que signifie
+le déclanchement d’un piège; il avait senti la douleur cruelle des
+mâchoires d’acier; il savait, mieux que le renard le plus matois, ce
+qu’une trappe peut faire lorsque le déclic se produit, et Nepeese
+elle-même lui avait montré qu’il ne devait jamais toucher aux appâts
+empoisonnés.
+
+Aussi posa-t-il les dents légèrement dans la chair du lapin et
+l’attira-t-il à lui aussi adroitement que Mac Taggart lui-même l’aurait
+fait. Il visita cinq pièges avant le soir et mangea les cinq appâts sans
+faire jouer le ressort. Le sixième était une trappe à mort. Il en fit le
+tour jusqu’à frayer un sentier dans la neige. Puis il se rendit à un
+tiède marais de balsamiers et s’y trouva un lit pour la nuit.
+
+Le jour suivant vit le début de la lutte qui s’engageait entre l’esprit
+de l’homme et celui de l’animal. Pour Bari, l’usurpation de la ligne de
+trappes de Mac Taggart n’était point la guerre; c’était la vie. Cette
+usurpation devait lui procurer de la nourriture, comme la ligne de
+Pierre lui avait procuré de la nourriture pendant des semaines. Mais il
+comprenait que, dans le cas présent, il était un révolté et qu’il avait
+un adversaire à surpasser en finesse. Si ç’avait été une bonne saison de
+chasse, il serait peut-être parti, car la main invisible qui guidait son
+vagabondage l’attirait lentement, mais sûrement en arrière, au vieil
+étang et au Grey Loon.
+
+Quoi qu’il en soit, avec la neige profonde et douce sous lui, si
+profonde que par endroits il y enfonçait jusqu’aux oreilles, la ligne de
+trappes était comme une ligne de manne à son usage particulier. Il
+marchait dans le sillage des souliers du facteur et, au troisième piège,
+tua un lapin. Quand il eut fini, il ne restait sur la neige que le poil
+et de pourpres traînées de sang. Sans nourriture depuis plusieurs jours,
+il avait une faim de loup et avant que le jour fût passé, il avait
+enlevé les appâts à une bonne douzaine de pièges de Mac Taggart.
+
+Trois fois, il rencontra des amorces empoisonnées, venaison ou gras de
+caribou au cœur duquel se trouvait une dose de strychnine et chaque fois
+ses narines subtiles découvrirent le danger. Pierre avait maintes fois
+remarqué ce fait surprenant que Bari pouvait sentir la présence du
+poison, même lorsqu’il était injecté de la façon la plus adroite dans la
+carcasse gelée d’un daim. Des renards et des loups mangeaient des
+viandes d’où son pouvoir hypersensible de déceler la présence d’un
+risque mortel, détournait Bari.
+
+Ainsi il négligea toutes les friandises empoisonnées de Bush Mac
+Taggart, les flairant en chemin, et laissant traces de sa suspicion par
+ses empreintes marquées dans la neige. Là où Mac Taggart avait fait
+halte, au milieu du jour, pour cuire son dîner, Bari fit les mêmes
+circonvolutions prudentes.
+
+Le deuxième jour, ayant moins faim et étant plus subtilement attentif à
+l’odeur détestée de son ennemi, Bari mangea moins, mais détruisit
+davantage. Mac Taggart n’était pas aussi habile que Pierre Eustache pour
+écarter l’odeur de sa main des pièges et des trappes, et çà et là, son
+relent arrivait fort au nez de Bari. Cela provoquait en Bari un prompt
+et vif antagonisme, une haine qui croissait sans fin là où peu de jours
+auparavant la haine était presque oubliée.
+
+Il existe peut-être dans le cerveau de l’animal une méthode de simple
+comparaison qui n’exécute pas tout à fait les distinctions de la raison,
+et qui n’est pas uniquement de l’instinct, mais qui donne des résultats
+qu’on peut rapporter à l’une ou à l’autre. Bari n’additionnait pas deux
+et deux pour faire quatre, il n’allait pas se démontrer à lui-même, de
+déduction en déduction, que l’homme à qui appartenait cette ligne de
+trappes était cause de tous ses chagrins et de tous ses ennuis, mais il
+se trouvait possédé par une haine profonde et pathétique. Mac Taggart
+était le seul être, en plus des loups, qu’il eût jamais détesté. C’était
+Mac Taggart qui l’avait blessé, qui avait blessé Pierre, qui lui avait
+fait perdre sa bien-aimée Nepeese _et Mac Taggart était là, sur la ligne
+de trappes_!... S’il avait erré auparavant sans objectif ni dessein,
+Bari avait un but désormais. C’était de surveiller les trappes, de se
+nourrir et de poursuivre sa haine et sa vengeance tant qu’il vivrait.
+
+Le deuxième jour, au milieu d’un lac, il buta sur le corps d’un loup qui
+avait péri par l’un des appâts empoisonnés. Pendant une demi-heure, il
+s’acharna contre la bête morte jusqu’à ce que sa peau fût déchirée en
+lanières. Il ne goûta point à la chair. Cela lui répugnait. C’était sa
+vengeance sur l’espèce des loups. Il s’arrêta quand il fut à une
+douzaine de milles du lac Bain et se détourna. A cet endroit précis, la
+ligne traversait une rivière gelée derrière laquelle s’étendait une
+plaine nue et par delà cette plaine arrivait, lorsque le vent était bien
+tourné, la fumée et l’odeur du poste. La deuxième nuit, Bari s’étendit,
+repu, sous une touffe de pins banians. Le troisième jour il fit route de
+nouveau à l’ouest de la ligne de trappes.
+
+De bonne heure, ce matin-là, Bush Mac Taggart se leva pour aller
+ramasser ses prises, et, tandis qu’il traversait le ruisseau, à six
+milles du lac Bain, il aperçut d’abord les empreintes de Bari. Il
+s’arrêta pour les examiner avec un intérêt soudain et insolite, se
+laissa choir enfin sur les genoux, enleva le gant de sa main droite et
+ramassa un poil:
+
+--Le loup noir!
+
+Il prononça ces mots d’une voix étrange et rude et, malgré lui, il
+tourna les yeux droit dans la direction du Grey Loon. Après quoi, encore
+plus soigneusement qu’avant, il examina une des empreintes nettement
+marquées dans la neige. Quand il se releva, il avait sur son visage
+l’air de quelqu’un qui a fait une découverte désagréable.
+
+--Un loup noir! répéta-t-il, et il haussa les épaules. Bah! Lerue est
+fou. C’est un chien.
+
+Puis, au bout d’un moment, il marmonna d’une voix à peine plus élevée
+qu’un murmure: «Son chien!»
+
+Il continua à marcher sur la trace du chien. Une nouvelle excitation
+s’empara de lui, qui était plus fébrile que l’excitation de la chasse.
+Étant homme, c’était son privilège d’additionner deux et deux et, après
+deux et deux, il trouvait Bari. Il restait peu de doute dans son esprit.
+Il y avait pensé aussitôt, quand Lerue avait parlé du loup noir. Il en
+était convaincu, après examen des empreintes. C’étaient les empreintes
+d’un chien et le chien était noir. Alors il arriva au premier piège qui
+avait été dépouillé de son appât.
+
+Il laissa échapper un juron. L’appât avait disparu et le piège n’était
+pas détendu. Le bâton pointu qui avait fixé l’amorce était tombé net.
+
+Toute la journée, Bush Mac Taggart suivit une piste où Bari avait laissé
+des traces de sa présence. Piège après piège, il découvrit le vol. Il
+parvint au lac, près du loup mutilé. D’un premier agacement qui le
+troublait dès qu’il eut découvert la présence de Bari, sa mauvaise
+humeur se changea peu à peu en rage, et sa rage s’accrut au fur et à
+mesure que le jour s’avançait. Il était habitué aux voleurs à quatre
+pieds sur la ligne de trappes. Mais d’ordinaire, un loup ou un renard ou
+un chien qui s’étaient initiés au larcin ne dérangeaient que quelques
+pièges.
+
+Or, dans la circonstance, Bari allait directement d’un piège à l’autre
+et ses traces de pas dans la neige montraient qu’il s’arrêtait à chacun
+d’eux. Il y avait quasiment, selon Mac Taggart, de la malignité humaine
+dans ses actes. Il évitait les poisons. Pas une fois il n’avait tendu la
+tête ou une patte dans la zone dangereuse des trappes à mort. Sans
+raison apparente, quoi qu’il en soit, il avait détruit une loutre
+superbe dont la fourrure brillante gisait en pièces, désormais sans
+valeur, éparse parmi la neige. Vers la fin du jour, Mac Taggart arriva à
+une trappe où un lynx était mort. Bari avait déchiré le flanc argenté de
+la bête si bien que la peau ne valait plus que la moitié de son prix.
+Mac Taggart poussa une imprécation sourde et sa bile s’échauffa.
+
+A la brume, il atteignit la hutte qu’Eustache avait construite à
+mi-route de la ligne et il fit l’inventaire de ses fourrures. Il y avait
+à peine le tiers d’une capture ordinaire. Le lynx était à demi perdu,
+une loutre était complètement coupée en deux.
+
+Le deuxième jour, il trouva encore plus grand désastre, encore plus de
+trappes vides. Il était comme fou. Lorsqu’il parvint à la seconde hutte,
+tard dans l’après-midi, les traces de Bari dans la neige ne dataient pas
+d’une heure. Trois fois, pendant la nuit, il entendit hurler le chien.
+
+Le troisième jour, Mac Taggart ne retourna point au lac Bain, mais il
+entreprit une poursuite prudente de Bari. Il était tombé un pouce ou
+deux de neige fraîche et, comme s’il avait voulu pousser plus avant
+encore sa vengeance contre son ennemi humain, Bari avait laissé des
+empreintes de pas toutes récentes dans un rayon d’une centaine de mètres
+de la hutte.
+
+Il fallut une demi-heure avant que Mac Taggart pût relever la bonne
+piste et il la suivit durant deux heures dans un épais fourré de
+banians. Bari tenait le vent. Çà et là, il prenait l’odeur de son
+chasseur. Une douzaine de fois il attendit jusqu’à ce que l’autre fût si
+près qu’il pouvait entendre le bruit de sa course et le cliquetis
+métallique que faisaient les branches contre la crosse de son fusil.
+Puis, poussé par une inspiration soudaine qui amena la plus belle des
+malédictions aux lèvres de Mac Taggart, il élargit son cercle et
+retourna droit à la ligne des trappes.
+
+Quand le facteur y arriva, vers midi, Bari avait déjà commencé sa
+besogne. Il avait tué et mangé un lapin, il avait enlevé trois pièges à
+un mille de distance, puis s’était enfui de nouveau à travers la ligne
+des trappes vers le lac Bain.
+
+Ce fut le cinquième jour que Bush Mac Taggart retourna à son poste. Il
+était d’une humeur massacrante. Seul des quatre Français, Valence était
+là et ce fut Valence qui entendit le récit de son aventure et ensuite il
+l’entendit sacrer contre Marie. Elle vint dans le magasin un peu plus
+tard, les yeux agrandis par la peur, une de ses joues brûlante où Mac
+Taggart l’avait frappée.
+
+Tandis que le garde-magasin lui remettait le saumon fumé que Mac Taggart
+désirait pour son dîner, Valence trouva l’occasion de lui parler
+doucement à l’oreille.
+
+--M. Lerue a pris un renard argenté, dit-il à voix basse. Il vous aime,
+mon ami, et il aura une riche capture ce printemps. Il vous envoie de
+là-bas, du Petit-Ours-Noir-sans-Queue cet avis: Soyez prête à fuir,
+quand viendra la douce neige.
+
+Marie ne le regarda pas, mais elle entendit et ses yeux brillaient si
+pareils à des étoiles quand le jeune garde-magasin lui tendit le saumon
+qu’il dit à Valence, dès qu’elle fut partie:
+
+--Morbleu, mais, Valence, elle est encore belle parfois!
+
+A quoi Valence fit signe que oui avec un singulier sourire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+BARI ENNUIE MAC TAGGART
+
+
+A la mi-janvier, la guerre entre Bari et Bush Mac Taggart était devenue
+plus qu’un incident, plus qu’une aventure passagère pour l’animal et
+plus qu’un événement irritant pour l’homme. C’était, à cette heure, la
+_raison d’être_ essentielle de leur existence. Bari s’accrochait à la
+ligne des trappes. Il la hantait comme un spectre dévastateur et chaque
+fois qu’il flairait de nouveau l’odeur du facteur du lac Bain, il était
+encore plus fortement pénétré de l’instinct qu’il se vengeait d’un
+ennemi mortel.
+
+A plusieurs reprises, il surpassa en finesse Mac Taggart; il continuait
+à dépouiller les pièges de leurs appâts; il avait de plus en plus envie
+de détruire les fourrures qu’il trouvait sur sa route; son plus grand
+plaisir n’était pas de manger, mais de détruire. Le feu de sa haine
+s’attisait à mesure que les semaines s’écoulaient, au point qu’enfin, il
+fit mine de mordre et de labourer de ses longs crocs la neige que les
+pieds de Mac Taggart avaient foulée. Et pendant tout ce temps, là-bas,
+par delà sa folie, il y avait une image de Nepeese qui continuait à
+devenir de plus en plus nette dans son cerveau.
+
+Cette première grande solitude, la solitude des jours interminables et
+des nuits plus interminables de son attente et de ses recherches à Grey
+Loon, pesait de nouveau sur lui comme elle y avait pesé durant les
+premiers jours qu’il avait perdu la jeune fille. Par les nuits d’étoiles
+ou de clair de lune, il l’appelait de nouveau en poussant des cris
+lamentables et Bush Mac Taggart, en les écoutant au milieu de la nuit,
+sentait d’étranges frissons lui courir dans les moelles.
+
+La haine de l’homme était différente de celle de l’animal, mais
+peut-être bien plus implacable. Chez Mac Taggart, il n’y avait pas
+uniquement de la haine. Il y avait, unie à une crainte indéfinissable et
+superstitieuse, une chose dont il riait, une chose contre quoi il
+sacrait, mais à laquelle il se cramponnait aussi sûrement que l’odeur de
+sa trace se cramponnait au nez de Bari, Bari ne représentait plus un
+animal seulement, _il représentait Nepeese_. C’était la pensée qui
+persistait et s’affirmait dans l’esprit damné de Mac Taggart.
+
+Aucun jour ne passait maintenant qu’il ne pensât à Branche-de-Saule; pas
+une nuit ne venait et ne s’achevait sans qu’il se représentât son
+visage. Il s’imagina même, une nuit d’orage, qu’il entendait sa voix
+dans la lamentation du vent et, moins d’une minute après, il entendit,
+faiblement, un hurlement lointain venu de la forêt. Cette nuit-là, son
+cœur s’emplit d’une frayeur écrasante. Il se secoua. Il fuma sa pipe
+tant que la cabane fut bleue.
+
+Il jura contre Bari et contre l’orage, mais il n’y avait plus chez lui
+le courage matamore de jadis. Il n’avait point cessé de détester Bari.
+Il le détestait comme il n’avait encore détesté aucun homme, mais il
+avait encore plus de raison que jamais de désirer le tuer. L’idée lui en
+vint d’abord pendant son sommeil, pendant un cauchemar et ensuite elle
+dura, dura: _l’idée que l’esprit de Nepeese poussait Bari à ravager ses
+lignes de trappes_.
+
+Au bout de quelque temps, il cessa de parler au poste du «loup noir» qui
+volait sa ligne. Les fourrures endommagées par les dents de Bari, il les
+cacha et garda par devers lui son secret. Il apprenait toutes les ruses
+et tous les plans des chasseurs qui tuaient renards et loups dans les
+Terres désertes.
+
+Il essaya trois poisons différents, l’un d’eux si puissant qu’une seule
+goutte signifiait la mort; il essaya la strychnine en capsules de
+gélatine, dans du gras de daim, du gras de caribou, du foie d’élan et
+même dans de la chair de porc-épic. Enfin, pour préparer ses poisons, il
+se plongea les mains dans l’huile de castor avant de toucher le venin et
+la chair pour qu’ils n’eussent plus l’odeur humaine. Renards et loups,
+et même la loutre, l’hermine et la belette mouraient de ces appâts, mais
+Bari avançait toujours tout près et n’allait pas plus loin.
+
+En janvier, Mac Taggart empoisonna tous les appâts de ses trappes. Cela
+lui donna enfin un bon résultat. A partir de ce jour, Bari ne toucha
+plus aux amorces, mais mangea seulement les lapins qu’il tuait au piège.
+
+Ce fut en janvier que Mac Taggart aperçut Bari pour la première fois. Il
+avait déposé son fusil contre un arbre et se trouvait en ce moment à une
+douzaine de pieds de là. On eût dit que Bari le savait et était venu
+pour le narguer, car, lorsque le facteur tout à coup leva les yeux, Bari
+se tenait bien en vue, hors des sapins rabougris, à vingt mètres de lui,
+ses crocs blancs luisants, ses yeux enflammés comme des charbons. Durant
+un instant, Mac Taggart le fixa comme pétrifié. C’était Bari. Il
+reconnaissait l’étoile blanche, l’oreille au bout blanc, et son cœur
+cogna comme un marteau dans sa poitrine. Très lentement, il se mit à
+ramper vers son fusil. Sa main l’atteignit lorsque, comme un éclair,
+Bari disparut.
+
+Cela donna à Mac Taggart une nouvelle inspiration. Il traça une piste
+fraîche à travers la forêt, parallèle à la ligne de trappes, mais
+distante d’elle d’au moins cinq cents mètres. Mais partout où un piège
+ou une trappe était posé, cette nouvelle piste obliquait brusquement
+comme la pointe d’un V, en sorte qu’il pourrait approcher de sa ligne
+sans être vu. Par ce stratagème, il croyait que, à l’occasion, il serait
+certain de porter un coup au chien. De nouveau, c’était l’homme qui
+raisonnait et de nouveau ce fut l’homme qui fut battu.
+
+Le premier jour que Mac Taggart suivi sa nouvelle piste, Bari également
+se dirigea sur cette piste. Pendant quelque temps, elle l’étonna. Trois
+fois, il revint en arrière en coupant au travers entre la vieille piste
+et la nouvelle. Alors, plus de doute. La nouvelle piste était la récente
+et il suivit le sillage du facteur du lac Bain. Mac Taggart ne sut ce
+qui arrivait qu’en effectuant le trajet de retour, quand il vit
+l’histoire écrite dans la neige.
+
+Bari avait visité chaque trappe et sans manquer s’était approché chaque
+fois de l’extrémité du V renversé. Au bout d’une semaine de vaine
+poursuite, d’expectative, d’approche vers les quatre points cardinaux,
+une période pendant laquelle Mac Taggart s’injuria vingt fois dans des
+accès de folie, il lui vint encore une autre idée. Ce fut comme une
+inspiration, ce dernier plan de tous, et si simple qu’il semblait
+presque inconcevable qu’il n’y eût pas songé tout d’abord.
+
+Il retourna en hâte au lac Bain.
+
+Deux jours après, il se trouvait sur la piste, dès l’aurore. Cette fois,
+il apportait un paquet dans lequel se trouvaient une douzaine de solides
+pièges à loups fraîchement oints d’huile de castor, plus un lapin pris
+au collet la nuit précédente. De temps à autre, il observait le ciel
+avec inquiétude.
+
+Le ciel resta clair jusque tard dans l’après-midi; alors des bancs de
+nuages sombres se mirent à remonter de l’est. Une demi-heure plus tard
+quelques flocons de neige commencèrent à tomber. Mac Taggart laissa un
+de ces flocons sur le dos de sa main gantée et l’examina attentivement.
+La neige était douce et cotonneuse et il donna cours à son contentement.
+C’était ce qu’il souhaitait. Avant le matin, il y aurait six pouces de
+neige fraîchement tombée couvrant les pistes.
+
+Il s’arrêta à la prochaine trappe et promptement se mit à la besogne.
+D’abord il enleva l’appât empoisonné de la boîte et le remplaça par le
+lapin, puis il se mit à disposer ses pièges à loups. Il en plaça trois
+près de l’ouverture de la trappe que Bari traversait pour atteindre
+l’appât. Il dissémina les neuf autres à des intervalles d’un pied ou
+douze pouces sur les côtés, de sorte que, quand il eut fini, un
+véritable cordon de pièges protégeait la boîte. Il n’accrocha point les
+chaînes, mais les laissa se perdre dans la neige.
+
+Si Bari entrait dans une trappe, il entrerait dans les autres, et point
+n’était besoin de cet attirail. Son travail achevé, Mac Taggart se hâta,
+à travers le brumeux crépuscule d’hiver, de retourner à sa hutte. Il
+était fort satisfait. Cette fois, il n’y aurait pas d’insuccès possible.
+Il avait relevé toutes les trappes en cours de route depuis le lac Bain.
+Dans aucune de ces trappes, Bari ne trouverait rien à manger jusqu’à ce
+qu’il fût arrivé au nid des douze pièges à loups.
+
+Sept pouces de neige tombèrent cette nuit-là, et le monde entier parut
+revêtir une merveilleuse robe blanche. Comme des vagues de plumes, la
+neige pendait aux arbres et aux arbustes et elle mettait de hauts
+capuchons blancs aux rochers, et sous les pieds elle était si légère
+qu’une cartouche tombée de la main s’y enfonçait complètement. Bari fut
+de bonne heure dans le secteur des trappes. Il était plus prudent ce
+matin, car il n’y avait plus Mac Taggart pour le guider. Il parvint à la
+première trappe, à mi-route à peu près entre le lac Bain et la hutte où
+le facteur attendait. Elle était relevée et ne contenait point d’appât.
+Piège à piège, il visita la ligne et il les trouva tous relevés et tous
+sans amorce.
+
+Il flaira l’air avec défiance, s’efforçant en vain d’attraper un goût de
+fumée, un relent d’odeur humaine. Et vers midi, il arriva au «nid», aux
+douze trappes perfides qui l’attendaient, les ressorts bâillant à un
+demi-pied sous l’épaisseur de la neige. Durant une bonne minute, il se
+tint bien en dehors de la zone dangereuse, flairant l’air et écoutant.
+Il aperçut le lapin et ses mâchoires s’entrechoquèrent en claquant,
+affamé.
+
+Il s’approcha d’un pas. Il restait défiant; une raison bizarre et
+inexplicable lui faisait pressentir le danger. Inquiet, il inspecta du
+nez, des yeux, des oreilles. Et tout autour de lui étaient un grand
+silence et une immense paix. Ses mâchoires grincèrent de nouveau. Il
+poussa un faible gémissement. Qu’est-ce qui l’agitait? Où était le
+danger, Il ne pouvait le discerner ni le sentir. Lentement, il tourna
+autour de la trappe; trois fois il en fit le tour, chaque cercle l’en
+rapprochait un peu plus, tant qu’enfin ses pattes touchaient presque le
+cordon extérieur de pièges.
+
+Une minute encore, il s’arrêta, les oreilles basses. Malgré le riche
+arome du lapin à ses narines, _quelque chose l’entraînait loin de là_.
+Encore un moment et il sera parti, mais, mais alors arriva tout à coup
+et tout droit de derrière la trappe un farouche petit cri perçant et
+pareil à celui d’un rat, et immédiatement Bari aperçut une hermine, plus
+blanche que neige, mordant, affamée, dans la chair du lapin. Il oublia
+son étrange pressentiment du danger. Il groula furieusement, mais sa
+brave petite rivale ne quitta point son festin.
+
+Alors Bari se précipita tête baissée dans le «nid» que Mac Taggart lui
+avait préparé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LE TRIOMPHE DE MAC TAGGART
+
+
+Le lendemain matin, Bush Mac Taggart entendit le cliquetis d’une chaîne
+alors qu’il était encore à un bon quart de mille du «nid». Était-ce un
+lynx? Était-ce un poisson-chat? Était-ce un loup ou un renard? Ou bien
+était-ce Bari? Il parcourut en courant presque le reste de la distance
+et enfin arriva à un endroit d’où il pouvait voir et son cœur sursauta
+dans sa poitrine quand il aperçut qu’il avait capturé son ennemi. Il
+s’approcha, tenant son fusil, prêt à tirer si, par hasard, le chien se
+dégageait.
+
+Bari était étendu sur le flanc, haletant d’épuisement et frissonnant de
+douleur. Un cri rauque de joie sortit des lèvres de Mac Taggart, tandis
+qu’il approchait et examinait la neige. Elle était tassée autour de la
+trappe où Bari s’était débattu et était rougie de sang. Le sang avait
+coulé surtout des mâchoires de Bari. Elles saignaient abondamment
+pendant qu’il regardait son adversaire. Les ressorts d’acier cachés sous
+la neige avaient bien accompli leur besogne, sans pitié. Une de ses
+pattes de devant était bien prise en haut de la première jointure, les
+deux pattes d’arrière étaient prises, un quatrième piège s’était refermé
+sur son flanc et, en se libérant des ressorts, Bari avait arraché une
+bande de peau aussi large que la main de Mac Taggart.
+
+La neige racontait l’histoire de sa lutte désespérée toute la nuit; ses
+mâchoires saignantes montraient qu’il s’était en vain efforcé de briser
+les dents d’acier qui l’emprisonnaient. Il était pantelant. Ses yeux
+étaient injectés de sang. Mais même, en ce moment, après toutes ces
+heures d’agonie, ni son cœur ni son courage n’étaient abattus. Quand il
+vit Mac Taggart, il fit effort pour se dresser, retombant presque
+aussitôt dans la neige. Mais ses pattes d’avant étaient arquées, sa tête
+et sa poitrine restaient levées, et le grognement qui sortit de sa gorge
+était comme celui d’un tigre dans sa férocité.
+
+Là, enfin, à moins d’une douzaine de pieds de lui, il y avait l’être au
+monde qu’il haïssait plus qu’il avait haï la race des loups. Et, de
+nouveau, il était impuissant, comme il avait été impuissant, l’autre
+fois, dans le collet à lapins.
+
+La férocité de son grognement ne troublait plus Mac Taggart maintenant.
+Il vit combien l’autre était complètement à sa merci, et, avec un rire
+de satisfaction, il appuya son fusil contre un arbre, enleva ses gants
+et commença à bourrer sa pipe. C’était le triomphe qu’il avait
+recherché, la torture qu’il avait attendue.
+
+Dans son âme, il y avait une haine aussi mortelle que dans celle de
+Bari, la haine qu’un homme peut porter à un autre homme.
+
+Il avait pensé envoyer une balle dans le corps du chien. Mais ceci était
+mieux: le regarder mourir à petit feu, le railler comme il aurait raillé
+un homme, marcher autour de lui, de sorte qu’il pouvait entendre le
+cliquètement du piège et voir le sang frais dégoutter, tandis que Bari
+contorsionnait ses pattes meurtries et son corps pour continuer à lui
+faire face. C’était une vengeance superbe. Mac Taggart en était si
+occupé qu’il n’entendit point des pas s’approcher derrière lui.
+
+Ce fut une voix, une voix d’homme qui le fit se retourner brusquement.
+
+L’homme était un étranger, et il était plus jeune que Mac Taggart de dix
+ans. Du moins ne paraissait-il pas avoir plus de trente-cinq ou
+trente-six ans, malgré la courte barbe blonde qu’il portait. Il était de
+cette sorte d’homme que l’on aime au premier regard; jeune et pourtant
+fait, avec des yeux clairs qui regardaient francs sous la visière de sa
+casquette de fourrure de forme souple comme celle des Indiens, et un
+visage aussi qui ne portait point les rudes stigmates de la solitude.
+
+Cependant Mac Taggart savait, avant que l’étranger eût parlé, que
+c’était un homme de la solitude, que c’était un cœur et une âme qui en
+faisaient partie. Sa casquette était de peau de poisson. Il avait
+endossé un pardessus wind-proof en peau de caribou sommairement tannée,
+serré à la taille par une longue ceinture avec des franges indiennes.
+L’intérieur de son pardessus était fourré. Ses pantalons étaient
+d’étoffe grossière, à la mode de ceux de la baie d’Hudson, et il portait
+des mocassins. Il était chaussé des souliers longs et étroits du pays
+boisé. Son paquet, attaché aux épaules par une courroie, était menu et
+serré. Il portait son fusil enveloppé d’une gaine d’étoffe. Et de la
+casquette aux souliers il avait l’air d’un chemineau. Mais rien qu’à le
+voir, Mac Taggart aurait juré qu’il avait fait des centaines de milles
+ces jours derniers.
+
+Ce n’était point cette pensée toutefois qui lui donnait l’étrange et
+glacial frisson qui lui parcourait l’échine. Mais la peur que, de façon
+ou d’autre, un soupçon de la vérité fît son chemin, là-bas, au Sud, la
+vérité de ce qui s’était passé au Grey Loon, la peur que cet étranger,
+recru de marches, ne portât, sous son pardessus en peau de caribou,
+l’insigne de la police royale montée du Nord-Ouest.
+
+Pendant une minute, ce fut presque de la terreur qui le posséda et il
+demeura muet.
+
+L’étranger n’avait proféré jusque-là qu’une exclamation de surprise, et
+maintenant il disait, les yeux fixés sur Bari:
+
+--Dieu nous garde! Mais vous avez mis ce pauvre diable dans un bel état,
+pas vrai?
+
+Il y avait dans sa voix quelque chose qui rassura Mac Taggart. Ce
+n’était pas une voix soupçonneuse, et il vit que l’inconnu s’intéressait
+davantage à l’animal capturé qu’à lui-même. Il respira longuement.
+
+--Un voleur de pièges, fit-il.
+
+L’étranger regarda encore plus attentivement Bari. Il posa son fusil par
+terre et se rapprocha du chien.
+
+--Dieu nous garde! C’est un chien, s’exclama-t-il.
+
+En arrière, Mac Taggart surveillait l’homme avec des yeux de furet.
+
+--Oui, un chien, répondit-il, un chien sauvage, un demi-loup du moins.
+Il m’a volé pour plus d’un millier de dollars de fourrures cet hiver.
+
+L’étranger s’accroupit devant Bari, ses mains gantées appuyées sur ses
+genoux et ses dents blanches brillant dans un demi-sourire.
+
+--Le pauvre diable! fit-il avec sympathie. Ainsi, tu es un voleur de
+pièges, hein? Un hors-la-loi? Et la police t’a pris? Et--Dieu nous garde
+une fois de plus!--on ne t’a pas joué un tour bien honnête.
+
+Il se redressa et dévisagea Mac Taggart.
+
+--J’ai dû mettre comme ça une quantité de pièges, s’excusa le facteur,
+son visage rougissant légèrement sous le regard franc des yeux bleus de
+l’étranger.
+
+Et brusquement son caractère se réveilla:
+
+--Et il va mourir là à petit feu! Je vais le laisser crever et pourrir
+dans la trappe en punition de tout ce qu’il a fait!
+
+Il ramassa son fusil et ajouta, les yeux sur l’inconnu, et le doigt prêt
+sur la détente:
+
+--Je suis Bush Mac Taggart, facteur du lac Bain. Allez-vous par là,
+monsieur?
+
+--Quelques milles. Je retourne au pays, par-delà les Terres désertes.
+
+Mac Taggart sentit de nouveau l’étrange frisson.
+
+--Du gouvernement? demanda-t-il.
+
+L’étranger fit signe que oui.
+
+--De la police, peut-être? insista Marc Taggart.
+
+--Pourquoi? Oui, naturellement, de la police, dit l’étranger, regardant
+droit dans les yeux du facteur. Et maintenant, monsieur, en conformité à
+la loi, je vais vous prier d’envoyer une balle à travers la tête de
+cette bête avant de partir. Voulez-vous? Ou bien sera-ce moi?
+
+--C’est une règle de la zone, fit Mac Taggart, de laisser un voleur de
+trappes pourrir au piège. Et cet animal est un vrai démon. Écoutez...
+
+Rapidement, sans omettre cependant aucun des plus beaux détails, il
+parla des semaines et des mois de lutte entre lui et Bari; de
+l’inutilité désespérante de tous ses trucs et plans et de l’adresse
+encore plus affolante de l’animal qu’il avait enfin réussi à trapper.
+
+--C’est un démon, ce finaud, s’écria-t-il farouchement, quand il eut
+fini. Et maintenant, vous voudriez le tuer d’un coup de fusil plutôt que
+de le laisser là exposé et mourir à petit feu, comme on ferait du
+diable!
+
+L’étranger considérait Bari. Il avait détourné son visage de Mac
+Taggart. Il répondit:
+
+--Je pense que vous avez raison. Laissons pourrir le diable. Si vous
+partez pour le lac Bain, monsieur, je ferai route un bout de chemin avec
+vous. Je vais faire une couple de milles pour raccourcir.
+
+Il ramassa son fusil. Mac Taggart prit les devants. Au bout d’une
+demi-heure, l’étranger s’arrêta et désigna le Nord.
+
+--Tout droit par là, un bon cinq cents milles, fit-il, parlant aussi
+allègrement que s’il dût atteindre sa maison, cette nuit même. Je vais
+vous quitter ici.
+
+Il ne s’offrit pas à donner une poignée de main. Mais, en s’en allant,
+il dit:
+
+--Vous pourrez dire que John Madison est passé par ici.
+
+Après quoi, il marcha droit vers le nord pendant un demi-mille, à
+travers la forêt profonde. Puis il obliqua à l’ouest pendant deux
+milles, tourna à angle aigu vers le sud et, une demi-heure après avoir
+laissé Mac Taggart, il était de nouveau accroupi sur ses talons, à moins
+d’une portée de bras de Bari.
+
+Et il disait, comme s’il parlait à un camarade:
+
+--Ainsi, voilà ce que tu es, mon vieux: un voleur de trappes, hein? Un
+hors-la-loi? Et tu l’as battu au jeu pendant deux mois! Et à cause de
+ça, parce que tu vaux plus que lui, il veut te laisser mourir là aussi
+lentement que tu pourras. _Un hors-la-loi!_ Sa voix s’acheva en un éclat
+de rire plaisant, de cette sorte de rire qui réchauffe même un animal.
+C’est drôle.
+
+--Nous devrions nous serrer les mains, mon garçon, par saint Georges,
+oui, nous le devrions!... Tu es un sauvage, à ce qu’il dit. Hé bien! moi
+aussi. Je lui ai dit que je m’appelais John Madison. Ce n’est pas vrai.
+Je suis Jim Carvel. Et, oh! mon Dieu, tout ce que j’ai dit c’est:
+«Police». Et j’avais raison. Ce n’est point un mensonge. Je suis
+recherché par toute la corporation, par tout policeman, et menacé entre
+la baie d’Hudson et la rivière Mackenzie. Donne-moi la main, mon vieux.
+Nous sommes du même bord, pas? Je suis content de te rencontrer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+AMITIÉ
+
+
+Jim Carvel avança la main et le grognement s’éteignit dans la gorge de
+Bari. L’homme se redressa. Il demeurait là, regardant dans la direction
+qu’avait prise Mac Taggart et il ricana d’une manière bizarre et
+satisfaite. Il y avait de l’amitié dans ses yeux et dans l’éclat de ses
+dents blanches, tandis qu’il considérait Bari de nouveau. Autour de lui,
+quelque chose semblait rendre le jour gris plus clair, semblait
+réchauffer la froide atmosphère, quelque chose d’où rayonnait du
+courage, de l’espoir, de la camaraderie, absolument comme d’une étuve
+allumée émane le bienfait de la chaleur. Bari le sentit.
+
+Pour la première fois, depuis que les deux hommes étaient venus, son
+corps meurtri par le piège se détendit; son échine s’infléchit, ses
+dents claquèrent comme s’il avait la fièvre de l’agonie. A cet homme, il
+trahissait sa faiblesse. Dans ses yeux injectés de sang, il y avait un
+regard de bête affamée, tandis qu’il examinait Carvel, hors-la-loi de
+son propre aveu.
+
+Et Jim Carvel, de nouveau, avança la main, beaucoup plus près cette
+fois.
+
+--Pauvre diable! fit-il, le sourire abandonnant son visage. Pauvre
+diable, va!
+
+Ces mots étaient pour Bari comme une caresse, la première qu’il eût
+connue, depuis qu’il avait perdu Nepeese et Pierre. Il abaissa la tête
+jusqu’à ce que ses mâchoires fussent aplaties dans la neige. Carvel
+pouvait voir le sang qui en découlait lentement.
+
+--Pauvre diable! répéta-t-il.
+
+Il n’y avait nulle crainte dans la manière dont il avançait la main.
+C’était l’aveu d’une grande sincérité et d’un grand apitoiement. Il
+toucha la tête de Bari et la tapota d’une manière fraternelle, puis
+lentement, avec un peu plus de précaution, il approcha du piège qui
+serrait la patte de devant de Bari. Dans son cerveau encore à demi
+confus, Bari s’efforçait de comprendre les choses, et la vérité se fit
+jour finalement, lorsqu’il sentit les ressorts d’acier du piège s’ouvrir
+et qu’il retira sa patte endolorie.
+
+Il fit alors ce qu’il n’avait fait à aucune autre créature qu’à Nepeese.
+Aussitôt, il passa sa langue rouge et lécha la main de Carvel. L’homme
+se mit à rire. De ses mains puissantes, il ouvrit les autres pièges et
+Bari fut libre.
+
+Pendant quelques instants, il demeura étendu sans bouger, les yeux fixés
+sur l’homme. Carvel s’était assis à l’extrémité d’une souche de bouleau
+couverte de neige et bourrait sa pipe. Bari le regarda l’allumer; il
+remarqua avec un nouvel intérêt les premiers nuages grisâtres de fumée
+qui sortaient de la bouche de Carvel. L’homme n’était pas plus d’à une
+longueur de deux chaînes de pièges et il fit une grimace à Bari.
+
+--Remets-toi, mon vieux! encouragea-t-il. Pas d’os brisés. Juste un peu
+roide. Allons, vaudra mieux partir!
+
+Il se retourna du côté du lac Bain. Il supposait que Mac Taggart
+pourrait revenir. Peut-être Bari éprouvait-il le même soupçon, car,
+lorsque Carvel le considéra de nouveau, il était debout, chancelant un
+peu, tandis qu’il reprenait équilibre. L’instant d’après, le hors-la-loi
+avait enlevé le baluchon de ses épaules et l’ouvrait. Il y plongea la
+main et en retira un rouge quartier de viande crue.
+
+--Tué ce matin, expliqua-t-il à Bari, un taureau d’un an tendre comme
+une perdrix--et c’est aussi succulent que la moelle qui soit jamais
+sortie d’un os d’arrière-train. Goûte un peu!
+
+Il avança la chair à Bari. Il n’y eut pas d’hésitation dans sa façon
+d’accepter. Bari était affamé et la viande lui était lancée par un ami.
+Il y enfonça les dents, ses mâchoires la broyèrent. Une flamme nouvelle
+circulait dans son sang, tandis qu’il festoyait, mais ses yeux
+ensanglantés ne quittèrent pas une minute le visage de l’autre. Carvel
+remit son paquetage en place. Il se leva, ramassa son fusil, assujettit
+ses patins et se tourna vers le Nord.
+
+--Allons! garçon, fit-il. Il faut marcher.
+
+C’était une véritable invitation, comme si tous deux avaient été depuis
+longtemps déjà des compagnons de route. C’était peut-être non seulement
+une invitation, mais en partie un ordre. Cela étonna Bari. Pendant une
+bonne demi-minute, il resta à la même place, sans remuer, regardant le
+dos de Carvel qui marchait à grands pas vers le Nord. Carvel ne se
+retournait pas. Une soudaine secousse nerveuse traversa Bari; il tourna
+la tête du côté du lac Bain; il regarda de nouveau vers Carvel et un
+gémissement, à peine plus élevé qu’un soupir, sortit de sa gorge.
+L’homme était sur le point de disparaître dans l’épaisse sapinière. Il
+s’arrêta et se retourna.
+
+--On vient, garçon!
+
+Même à cette distance, Bari pouvait voir qu’il lui souriait amicalement;
+il aperçut la main tendue et la voix suscita en lui des sensations
+nouvelles. Elle ne ressemblait pas à la voix de Pierre. Elle n’était pas
+non plus douce et tendre comme celle de Nepeese.
+
+Il n’avait connu que peu d’hommes et il les considérait tous avec
+défiance. Mais cette voix-ci le désarmait. Il était subjugué par son
+appel. Il désirait y répondre. Il fut rempli tout aussitôt du désir de
+suivre sur ses talons l’étranger. Pour la première fois dans sa vie,
+l’envie de devenir l’ami d’un homme le posséda. Il ne bougea point tant
+que Jim Carvel eût pénétré dans le bois de sapins. Alors, il suivit.
+
+Cette nuit-là, ils campèrent dans un épais fouillis de cèdres et de
+baumiers, à dix milles au nord de la zone de trappes de Bush Mac
+Taggart. Durant deux heures, il avait neigé et leur route était
+recouverte. Il neigeait encore, mais aucun flocon du blanc déluge ne
+traversait le crible du berceau touffu des rameaux.
+
+Carvel avait déployé sa petite tente de soie et avait bâti un feu; leur
+souper était achevé et Bari était étendu sur le ventre devant le
+réfractaire, presque à portée de sa main. Adossé à un arbre, Carvel
+fumait avec délice. Il s’était débarrassé de sa casquette et de son
+pardessus et, dans la splendeur tiède du feu, il avait presque l’air
+d’un jeune homme. Mais, même dans cette splendeur, ses mâchoires ne
+perdaient rien de leur forme décidée ni ses yeux de leur claire
+vivacité.
+
+--Cela semble bon d’avoir quelqu’un à qui parler, disait-il à Bari,
+quelqu’un qui peut comprendre, même s’il garde la bouche close. As-tu
+jamais envie de hurler, sans oser le faire? Moi bien. Parfois, j’ai été
+sur le point d’éclater, parce que j’avais envie de parler à quelqu’un et
+que je n’osais le faire.
+
+Il se frotta les mains l’une contre l’autre et les tendit au feu. Bari
+observait chacun de ses mouvements et écoutait attentivement le moindre
+son qui sortait de ses lèvres. Ses yeux avaient en eux maintenant une
+sorte d’adoration muette, un regard qui réchauffait le cœur de Carvel et
+l’emportait loin de l’immense isolement et de la solitude de la nuit.
+Bari s’était traîné plus près des pieds de l’homme, et soudain, Carvel
+se pencha sur lui et lui tapota la tête.
+
+--Je suis un mauvais drôle, mon vieux, souriait-il. Tu n’as pas remarqué
+cela chez moi, pas du tout? Désires-tu savoir ce qui m’est arrivé?
+
+Il attendit un moment et Bari le regardait attentivement. Alors, Carvel
+continua, comme s’il parlait à un homme:
+
+Voyons! Il y a cinq ans, cinq ans en décembre, juste avant l’époque de
+la Noël, j’avais un papa. Le bon vieux copain que mon papa! Pas de mère,
+juste un papa. Et si on nous avait additionnés, nous n’aurions fait
+qu’un. Comprends-tu? Un jour arriva un putois d’Amérique aux galons
+d’argent nommé Hardy, et il tira sur lui un jour, parce que le papa
+avait travaillé contre lui en politique. C’était bien un meurtre. Et on
+ne pendit pas ce putois! Non, monsieur, on ne le pendit point! Il était
+trop riche, il avait aussi trop d’amis politiques. Il en fut quitte avec
+deux années de pénitencier. Mais il n’y alla pas; non, vrai, comme il y
+a un Dieu, il n’y alla pas.
+
+Carvel serrait les poings à en faire craquer les jointures. Un sourire
+de joie éclaira son visage et ses yeux lancèrent des éclairs. Bari
+poussa un profond soupir, simple coïncidence, mais le moment était
+pathétique.
+
+--Non, il n’alla point au pénitencier, poursuivit Carvel, regardant
+fixemment Bari de nouveau. Tu sais bien ce que cela signifie, mon vieux.
+Il aurait été pardonné au bout d’un an. Et pourtant mon papa, la
+meilleure moitié de moi-même, était dans la tombe! Aussi je m’approchai
+du putois galonné d’argent, droit sous les yeux du juge, et sous les
+yeux des avocats et sous les yeux de tous ses parents et amis, et _je
+l’ai tué_. Et je me suis évadé, par une fenêtre, avant qu’ils se fussent
+ressaisis, j’ai gagné le pays boisé et j’en ai avalé des kilomètres
+depuis! Et je pense que Dieu m’assista, mon brave. Car, il fit une chose
+étrange pour me tirer d’affaire, l’avant-dernier été, juste comme les
+gendarmes me couraient après rudement, et que l’horizon était sombre, on
+découvrit un noyé dans le pays de Reindeer à l’endroit même où ils
+avaient pensé me cerner. Et le bon Dieu a fait que cet homme me
+ressemblait si bien qu’il fut enterré sous mon nom. Donc,
+officiellement, je suis mort, mon vieux. Je n’ai à redouter quoi que ce
+soit, aussi longtemps que je ne fraie pas trop avec les gens, pendant un
+an environ. Depuis, dans mon for intérieur, j’ai volontiers pensé que
+Dieu avait dans ses desseins de me tirer d’un pas difficile. Quelle est
+ton opinion, hein?
+
+Il se penchait pour obtenir une réponse. Bari avait écouté. Peut-être en
+un sens avait-il compris. Mais un autre bruit que la voix de Carvel lui
+arrivait maintenant aux oreilles.
+
+La tête collée à terre, il l’entendit très nettement. Il poussa un
+gémissement, et le gémissement s’acheva en un groulement si bas que
+Carvel surprit tout juste le ton d’avertissement qu’il comportait. Il se
+redressa. Il demeura ensuite debout, tourné vers le Sud. Bari se tenait
+à côté de lui, les pattes roidies et l’échine hérissée.
+
+Au bout d’un moment de profond silence, Carvel reprit:
+
+--Des parents à toi, mon vieux. Des loups.
+
+Et il alla sous sa tente prendre son fusil et des cartouches.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+L’APPEL DU SUD
+
+
+Bari était debout, immobile comme une statue, lorsque Carvel sortit de
+sa tente et, pendant quelques minutes, Carvel garda le silence,
+l’observant avec attention. Le chien répondrait-il à l’appel de la
+horde? Leur appartenait-il? S’en irait-il maintenant? Les loups se
+rapprochaient. Ils n’allaient point par détours, comme l’aurait pu faire
+un caribou ou un cerf, mais ils venaient tout droit, droit sur leur
+campement. La signification de ce fait était facile à comprendre pour
+Carvel.
+
+Toute l’après-midi, les pas de Bari avaient laissé une odeur de sang au
+long de la route et les loups avaient découvert leur trace au fond de la
+forêt où la neige, en tombant, ne l’avait point recouverte. Carvel
+n’était point inquiet. Plus d’une fois, pendant ces cinq années de
+courses vagabondes entre le cercle arctique et le Pôle, il avait fait la
+partie avec les loups. Une fois, il l’avait quasiment perdue, mais
+c’était là-bas, en plein désert. Ce soir, il avait du feu et, au cas où
+les brandons viendraient à lui manquer, il avait les arbres où grimper.
+Son inquiétude, pour l’heure, était concentrée sur Bari. Si le chien
+partait, il resterait seul encore une fois. Aussi dit-il, en rendant sa
+voix tout à fait naturelle:
+
+--Tu ne vas point t’en aller, n’est-ce pas, vieux?
+
+Si Bari le comprit, il n’en témoigna rien. Mais Carvel, qui l’observait
+de près, vit que les poils étaient hérissés sur son échine comme une
+brosse, puis il entendit, qui croissait peu à peu dans la gorge de Bari,
+un grognement de haine féroce.
+
+C’était l’espèce de grognement par lequel il avait accueilli le facteur
+du lac Bain et Carvel, ouvrant la culasse de son fusil pour voir si tout
+était bien, se mit à rire joyeusement. Il se peut que Bari l’entendit.
+Peut-être cela avait-il une signification pour lui, car il se retourna
+brusquement les oreilles basses en regardant son compagnon.
+
+Les loups étaient muets maintenant. Carvel savait ce que cela voulait
+dire et il était sur le qui-vive. Dans le calme, le déclic du cran de
+sûreté de son fusil retentit avec un bruit métallique.
+
+Pendant quelques instants, on n’entendit plus rien que le pétillement du
+feu. Brusquement, les muscles de Bari se détendirent. Il recula et fit
+face au côté opposé derrière Carvel, la tête rentrée dans les épaules,
+ses crocs longs d’un pouce, brillants, tandis qu’il retroussait les
+babines, tandis qu’il grondait vers les cavernes obscures de la forêt,
+derrière la marge de lumière du feu. Carvel s’était retourné d’un bond.
+
+Il fut presque effrayé de ce qu’il vit. Une paire d’yeux flambaient d’un
+feu verdâtre, puis une autre paire, puis après ceux-là tellement,
+tellement, qu’il n’aurait pu les compter. Il poussa un brusque soupir.
+On aurait dit des yeux de chat, un peu plus larges seulement.
+Quelques-uns, recevant en plein la lueur du foyer, étaient rouges comme
+des tisons, d’autres luisaient bleus et verts, des choses vivantes, sans
+corps.
+
+D’un regard rapide, Carvel parcourut le cirque obscur de la forêt. Il y
+en avait dehors là aussi; il y en avait de tous les côtés; mais là où il
+les avait vus tout d’abord, ils étaient plus nombreux. Durant ces
+quelques secondes, il avait oublié Bari, troublé jusqu’à la stupéfaction
+par ce cordon d’yeux monstrueux, d’yeux de mort qui l’encerclaient. Ils
+étaient là cinquante loups, cent peut-être, tout autour, ne redoutant
+rien parmi tout ce monde sauvage que le feu. Ils étaient arrivés, sans
+même faire de bruit, de leurs pas feutrés, sans même briser une
+vergette: S’il avait été plus tard et s’ils avaient été endormis et le
+feu éteint!
+
+Il frissonna et pendant une minute cette pensée abattit son courage. Il
+ne s’était pas proposé de tirer sans nécessité, mais tout aussitôt il
+épaula son fusil et il envoya un trait de feu à l’endroit où les yeux
+étaient le plus denses. Bari savait ce que signifiaient les coups de
+fusil et, rempli du furieux désir de sauter à la gorge de l’un de ses
+ennemis, il partit tout de go dans leur direction. Carvel poussa un cri
+d’effroi tandis qu’il se précipitait. Il vit passer comme un éclair le
+corps de Bari. Il le vit happé par l’obscurité et, dans la même minute,
+il perçut l’entrechoquement mortel des crocs et la chute de quelques
+corps.
+
+Un sauvage frisson le parcourut. Le chien avait chargé seul et les loups
+attendaient. Cela ne pouvait avoir qu’une issue. Son camarade à quatre
+pattes s’était jeté, tête-bêche, dans les gueules de la mort.
+
+Il pouvait entendre le happement affamé de ces mâchoires du fond des
+ténèbres. C’était écœurant. Sa main se dirigea vers l’arme automatique
+pendue à sa ceinture et il jeta son fusil démuni sur la neige. Le gros
+«trente-huit» à hauteur de ses yeux, il plongea dans l’obscurité et de
+ses lèvres partit un cri sauvage qu’on aurait pu entendre à un mille au
+loin. En même temps que ce cri l’arme automatique traça un rapide
+courant de feu dans la masse des animaux qui combattaient.
+
+Il y avait onze coups dans le revolver et jusqu’à ce que le canon rendît
+le son métallique du déclic, Carvel ne cessa ses cris et de se reculer
+dans la lueur du foyer. Il écouta, poussant un profond soupir. Il ne
+voyait plus d’yeux dans l’obscurité, il n’entendait plus le mouvement
+des corps. La soudaineté et la férocité de son attaque avaient repoussé
+la bande des loups. Mais le chien! Il respira et se fatigua les yeux à
+regarder. Une ombre se traînait dans le cercle de lumière. C’était Bari.
+Carvel se précipita vers lui, le prit à bras-le-corps et l’apporta près
+du feu.
+
+Pendant longtemps ensuite, il y eut un regard d’interrogation dans les
+yeux de l’homme. Il rechargea son fusil, alimenta de nouveau le feu et
+de son paquetage tira des bandes de linge avec lesquelles il banda trois
+ou quatre des plus larges plaies aux pattes de Bari. Et une douzaine de
+fois, il demanda avec une sorte d’égarement:
+
+--Hé bien! Quoi diable te poussait à faire cela, mon vieux? Qu’est-ce
+que tu as contre les loups?
+
+Et de toute la nuit il ne dormit point, mais resta sur ses gardes.
+
+Leur aventure avec les loups rompit le suprême soupçon de défiance qui
+avait pu subsister entre l’homme et le chien. Durant les jours suivants,
+alors qu’ils faisaient lentement route vers le nord-ouest, Carvel soigna
+Bari de la façon dont il aurait soigné un enfant malade. A cause des
+blessures du chien, il ne faisait que peu de kilomètres par jour.
+
+Bari comprit et en lui s’affirmait, de plus en plus forte, une immense
+affection pour l’homme dont les mains étaient aussi bienfaisantes que
+celles de Nepeese et dont la voix le réchauffait de la sympathie d’une
+camaraderie sans borne. Il ne le craignait plus et n’avait plus de
+suspicion à son endroit. Et Carvel, de son côté, remarquait bien des
+choses.
+
+Le vide infini du monde autour d’eux et leur solitude lui fournissaient
+l’occasion de s’arrêter à des détails sans importance et il se trouvait
+chaque jour observer Bari d’un peu plus près. Il fit enfin une
+découverte qui l’intéressa vivement. Toujours, lorsqu’ils faisaient
+halte en route, Bari se tournait vers le Sud; quand ils campaient,
+c’était du côté du sud qu’il flairait le vent le plus fréquemment.
+C’était bien naturel, songeait Carvel, car son vieux terrain de chasse
+se trouvait par là.
+
+Mais, tandis que les jours passaient, il se mit à remarquer autre chose.
+De temps à autre, se retournant vers le lointain pays d’où ils étaient
+venus, Bari gémissait doucement et, ces jours-là, il était fort agité.
+Il ne manifestait pas le désir de quitter Carvel, mais de plus en plus
+Carvel comprenait que quelque mystérieux appel lui arrivait du sud.
+
+Il était dans l’intention du chemineau de se diriger vers la région du
+Grand-Esclave, à un bon huit cents milles au nord-ouest, avant la fonte
+des neiges. Dès lors, quand les eaux dégelèrent au printemps, il décida
+d’aller en canot vers l’ouest jusqu’au Mackenzie et finalement jusqu’aux
+montagnes de la Colombie britannique.
+
+Ces plans furent modifiés en février. Les voyageurs furent pris dans une
+violente bourrasque dans la région du lac Wholdaia et alors que leur
+sort paraissait le plus sombre, Carvel rencontra par hasard une cabane
+au cœur d’une épaisse forêt de sapins. Dans la cabane, il y avait un
+mort. Il était trépassé depuis plusieurs jours et son cadavre était
+absolument gelé. Carvel creusa un trou en terre et l’ensevelit.
+
+La cabane était un vrai trésor pour Carvel et Bari, mais surtout pour
+l’homme. Elle n’avait de toute évidence d’autre propriétaire que le
+mort. Elle était confortable et pourvue de provisions. En outre, son
+propriétaire avait fait une superbe capture de fourrures avant que le
+froid mordît ses poumons et qu’il mourût. Carvel inventoria les peaux
+avec soin et avec joie.
+
+Il y en avait pour plus de mille dollars à n’importe quel poste et il ne
+voyait pas pourquoi elles ne lui appartiendraient pas désormais. En
+moins d’une semaine, il avait repéré la ligne de pièges recouverte de
+neige du défunt et trappait pour son compte.
+
+C’était à deux cents milles au nord-ouest du Grey Loon et bientôt Carvel
+observa que Bari ne se tournait pas directement vers le Sud, lorsque
+l’étrange appel lui arrivait, mais bien vers le Sud-Est. Et maintenant,
+à mesure que chaque jour passait, le soleil montait plus haut dans le
+ciel; il devenait plus chaud, la neige fondait sous les pas et, dans
+l’air, il y avait la palpitation humide et croissante du printemps.
+
+Et avec ces choses, l’ancien désir envahit Bari: l’appel qui émouvait
+son cœur des tombes solitaires, là-bas, du Grey Loon, de la hutte
+incendiée, de l’abri abandonné par delà l’étang, de Nepeese. Dans son
+sommeil, il revoyait ces choses. Il réentendait la voix assourdie et
+douce de Branche-de-Saule, sentait l’attouchement de ses mains, jouait
+avec elle une fois de plus sous les ombrages touffus des forêts, et
+Carvel s’asseyait pour l’observer tandis qu’il rêvait, s’efforçant de
+saisir le sens de ce qu’il voyait et entendait.
+
+En avril, Carvel chargea sur ses épaules ses fourrures pour le poste du
+lac La Biche de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui était encore plus
+avant au Nord. Bari l’accompagna jusqu’à mi-chemin, puis, au coucher du
+soleil, un soir, il reprit la route menant à la maison. Au bout d’une
+semaine, Carvel revint à la cabane et l’y retrouva. Il fut si content
+qu’il enlaça de ses bras la tête du chien et la pressa contre son cœur.
+Ils vécurent dans la cabane jusqu’au mois de mai. Les bourgeons
+éclataient alors et le parfum des choses qui poussaient commençait à
+monter de la terre.
+
+Puis Carvel trouva les premières fleurs bleues précoces.
+
+Le soir, il fit son paquetage.
+
+--Voici le moment de voyager, annonça-t-il à Bari. Et j’ai changé
+d’idée. Nous allons partir par là.
+
+Et, du doigt, il désigna le Sud.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+LA FIN DE LA RECHERCHE
+
+
+Un étrange pressentiment s’empara de Carvel tandis qu’il commençait son
+voyage vers le Sud. Il ne croyait point aux présages, bons ou mauvais.
+La superstition n’avait joué qu’un rôle infime dans sa vie, mais il
+possédait tout ensemble la curiosité et l’amour de l’aventure et ses
+années de vagabondage solitaire avaient développé en lui une perception
+merveilleusement nette des choses qu’en d’autres termes on pourrait
+appeler une imagination singulièrement active.
+
+Il savait que d’irrésistibles forces attiraient Bari vers le Sud,
+qu’elles le poussaient non seulement vers une direction donnée de
+l’espace, mais à un point précis de cette direction. Sans motif bien
+particulier, le fait commençait à l’intriguer de plus en plus et, comme
+son temps ne comptait pas et qu’il n’avait en vue aucun but défini, il
+se mit à tenter une expérience.
+
+Durant les deux premières journées, il laissa Bari libre de se diriger à
+sa guise et cinquante fois, durant ces deux jours, il nota à la boussole
+la marche du chien. Il allait bien au sud-est. Le troisième matin, à
+dessein, Carvel obliqua sa route vers l’ouest; il remarqua aussitôt un
+changement en Bari: son agitation d’abord, puis la manière abattue avec
+laquelle il le suivait sur les talons. Vers midi, Carvel tourna à angle
+aigu vers le sud-est; de nouveau, et presque immédiatement, Bari
+reconquit son ancienne ardeur et courut devant son maître.
+
+Après quoi, pendant plusieurs jours, Carvel suivit la route que prenait
+le chien.
+
+--Il se peut que je sois un idiot, mon vieux, s’excusa-t-il un soir,
+mais c’est histoire de m’amuser un peu, somme toute, comme si je voulais
+rencontrer la ligne du chemin de fer avant d’avoir franchi les
+montagnes. Aussi quelle est la différence? Je suis de jeu, aussi
+longtemps que tu ne me ramènes pas à ce type du lac Bain. Maintenant,
+que diable! voudrais-tu retrouver sa zone de trappes, t’y faire prendre?
+Si c’est ça l’affaire!...
+
+Il envoya de sa pipe un nuage de fumée, en regardant Bari, et Bari, la
+tête entre ses pattes de devant, se retourna vers lui.
+
+Une semaine plus tard, Bari répondit à la question de Carvel en se
+dirigeant à l’ouest pour se garder d’approcher du lac Bain. On était au
+milieu de l’après-midi quand ils traversèrent la ligne où les pièges de
+Bush Mac Taggart et ses trappes de mort avaient été placés. Bari ne
+s’arrêta même pas. Il se dirigea bien au sud, marchant si rapidement que
+parfois Carvel le perdait de vue. Un énervement contenu mais intense le
+dominait et il poussait un gémissement chaque fois que Carvel faisait
+halte pour se reposer, le nez reniflant toujours le vent du côté du Sud.
+Le printemps, les fleurs, la terre verdoyante, le chant des oiseaux et
+le doux souffle de l’air le ramenaient à ce grand Hier, alors qu’il
+appartenait à Nepeese.
+
+Pour son cerveau incapable de raisonner, l’hiver n’existait plus. Les
+longs mois de faim et de froid étaient à jamais évanouis; au milieu des
+nouvelles images qui emplissaient son esprit, ils étaient oubliés. Les
+oiseaux et les fleurs et les cieux bleus étaient revenus et, avec eux,
+Branche-de-Saule serait sûrement de retour. Et elle l’attendait
+maintenant juste là-bas, par delà cette bordure de vertes forêts.
+
+Quelque chose de plus qu’une simple curiosité commença d’intriguer
+Carvel. Une fantaisie bizarre devint une idée fixe et plus intime, une
+préoccupation irraisonnée qui était accompagnée d’un certain
+frémissement d’impatience contenue. Vers le temps qu’ils arrivèrent à
+l’étang du vieux castor, le mystère de l’étrange aventure l’avait
+fortement empoigné. De la colonie de Dent-Brisée, Bari conduisit Carvel
+au ruisseau le long duquel Wakayoo, l’ours noir, allait à la pêche et,
+de là, droit au Grey Loon.
+
+C’était au bord de l’après-midi d’une journée splendide. Il faisait si
+calme que les eaux ridées du printemps, chantant en mille petits
+torrents et ruisselets, emplissaient les bois d’une musique paresseuse.
+
+Sous le chaud soleil, le noisetier pourpre luisait comme du sang. Dans
+les clairières, l’air avait d’odeur des jacinthes. Dans les arbres et
+les buissons, des oiseaux accouplés bâtissaient leurs nids.
+
+Après le long sommeil de l’hiver, la nature œuvrait dans toute sa
+gloire. C’était _Unepekine_, la lune du mariage, la lune de la maison à
+construire, et Bari allait à la maison, non pour rejoindre son pareil,
+mais pour Nepeese. Il savait qu’elle était là-bas maintenant, tout au
+bord du ravin peut-être où il l’avait vue la dernière fois. Ils
+joueraient encore ensemble bientôt, comme ils avaient joué hier et la
+veille et l’avant-veille.
+
+Et dans sa joie, il aboya en sautant au visage de Carvel et le pressa de
+se hâter davantage. Puis, ils arrivèrent à la clairière et, une fois de
+plus, Bari se figea comme un roc. Carvel vit les ruines consumées de la
+hutte incendiée et, peu après, les deux tombes sous le haut sapin. Il
+commençait à comprendre, tandis que ses yeux se tournaient lentement
+vers le chien qui attendait et écoutait. Un immense soupir gonfla son
+cœur et, au bout d’un moment, il dit doucement et avec effort:
+
+--Vieux, je devine que tu es chez toi.
+
+Bari n’entendait point. La tête dressée et le nez en vedette vers le
+ciel bleu, il sentait le vent. Qu’est-ce qui lui arriva avec le parfum
+des forêts et des vertes prairies? Pourquoi frissonnait-il maintenant,
+tandis qu’il se tenait là? Qu’y avait-il dans l’air? Carvel se le
+demandait et ses yeux en cherchant s’efforçaient de répondre aux
+questions. Rien. C’était la mort ici, la mort et l’abandon, et c’était
+tout. Puis, tout aussitôt, Bari poussa un cri étrange, presque un cri
+humain, et il partit comme une flèche.
+
+Carvel s’était débarrassé de son paquetage. Il laissa auprès tomber son
+fusil et suivit Bari. Il courait à toute vitesse, droit à travers la
+clairière, dans les balsamiers nains et dans une sente gazonnée, qui
+avait été foulée jadis par les allées et venues. Il courut tant qu’il
+fut hors d’haleine; alors il s’arrêta et écouta. Il ne pouvait plus
+entendre Bari, mais cet ancien sentier conduisait sous bois, et il le
+prit.
+
+Tout près de l’étang profond et sombre dans lequel Branche-de-Saule et
+lui avaient folâtré si souvent, Bari aussi s’était arrêté. Il pouvait
+entendre le bouillonnement de l’eau et ses yeux luisaient d’un feu
+brillant, tandis qu’il cherchait Nepeese. Il s’attendait à la voir là,
+son corps blanc et svelte se baignant dans l’ombre épaisse d’un sapin
+surplombant, ou éclatant soudain, pur comme neige, dans une des mares
+chaudes de soleil.
+
+Ses yeux fouillaient les vieilles cachettes, le grand rocher fendu de
+l’autre côté, les digues creuses sous lesquelles ils avaient coutume de
+nager comme des loutres, les rameaux de sapins qui trempaient à la
+surface et parmi lesquels Branche-de-Saule aimait cacher son corps nu
+tandis qu’il la cherchait dans l’étang. Et enfin la certitude naissait
+en lui qu’elle n’était point là et qu’il fallait aller plus loin.
+
+Il continua jusqu’au tepee. La petite clairière dans laquelle avait été
+construit le wigwam secret était inondée de soleil qui traversait une
+éclaircie de la forêt vers l’Ouest. L’abri était là encore.
+
+Il ne parut pas bien changé à Bari. Et montant derrière, il y avait ce
+qui était parvenu faiblement jusqu’à lui à travers la limpidité de
+l’air; la fumée d’un feu minuscule. Au-dessus du feu, quelqu’un était
+penché et cela n’étonna point Bari et ne le frappa point le moins du
+monde comme insolite que ce quelqu’un eût deux longues tresses
+brillantes sur le dos. Il poussa une plainte et, à cette plainte, la
+personne se roidit un peu et se retourna lentement.
+
+Même alors cela sembla la chose la plus naturelle du monde que ce fût
+Nepeese et point une autre. Il l’avait perdue hier. Aujourd’hui il la
+retrouvait. Et, en réponse à sa plainte, un cri sanglotant jaillit du
+cœur de Branche-de-Saule.
+
+Carvel les trouva quelques minutes plus tard, la tête du chien pressée
+contre la poitrine de Branche-de-Saule. Et Branche-de-Saule pleurait,
+pleurait comme un petit enfant, son visage enfoncé dans le cou de Bari.
+Il ne les dérangea pas et attendit, et, alors qu’il attendait, quelque
+chose dans la voix sanglotante et la tranquillité de la forêt semblait
+lui murmurer un peu de l’histoire de la hutte incendiée et des deux
+tombes, et le sens de l’appel qui était venu du Sud à Bari.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+LE COMPTE EST RÉGLÉ
+
+
+Cette nuit-là, il y eut un nouveau feu de camp dans la clairière. Ce
+n’était pas un feu minuscule, établi avec la crainte que d’autres yeux
+pussent le voir, mais un feu qui dardait haut ses flammes. Dans sa lueur
+se tenait Carvel. Et de même que le feu avait crû du petit tas de
+cendres au-dessus duquel Branche-de-Saule avait fait cuire son dîner,
+ainsi Carvel, le hors-la-loi mort officiellement, s’était, lui aussi,
+transformé. La barbe était tombée de son visage, il avait ôté son
+vêtement en peau de caribou, ses manches étaient retroussées jusqu’aux
+coudes et une sauvage montée de sang affluait à son visage qui n’était
+plus tout à fait le hâle du vent et du soleil et de la tempête.
+
+Et il y avait dans ses yeux un éclat qu’on n’y avait plus vu depuis cinq
+ans, peut-être même jamais auparavant. Ses yeux étaient fixés sur
+Nepeese. Elle était assise dans la lumière du foyer, un peu inclinée
+vers la flamme, ses magnifiques cheveux brillaient d’un ton chaud à sa
+lueur. Carvel ne fit pas un mouvement tant qu’elle demeura dans cette
+attitude. A peine semblait-il respirer. L’éclat de ses yeux
+s’approfondissait: adoration d’un homme pour une femme. Brusquement
+Nepeese se retourna et le surprit, avant qu’il eût pu détourner son
+regard.
+
+Il n’y avait rien à cacher dans ses yeux à elle. Comme son visage, ils
+rayonnaient d’un nouvel espoir et d’un nouveau bonheur. Carvel s’assit à
+son côté sur le banc de bouleau et dans ses mains il prit une des
+tresses épaisses et il la caressait en parlant. A leurs pieds, les
+observant, Bari était couché.
+
+--Demain ou après-demain je partirai pour le lac Bain, dit-il avec un
+accent rude et amer au fond de la douceur adorante de sa voix, je ne
+reviendrai qu’après l’avoir tué.
+
+Branche-de-Saule regardait fixement le feu. Durant un moment il y eut un
+silence brisé seulement par le crépitement des flammes et, durant ce
+silence, les doigts de Carvel nattaient et dénattaient les torons soyeux
+de Branche-de-Saule. Ses pensées rétrogradaient vers le passé. Quelle
+occasion il avait manquée le jour qu’il s’était trouvé dans la zone de
+trappes de Bush Mac Taggart! Si, seulement, il avait su! Ses dents
+grincèrent, tandis qu’il se représentait mentalement au cœur
+incandescent du foyer les scènes du jour où le facteur du lac Bain avait
+tué Pierre.
+
+Elle lui avait raconté toute l’histoire: sa fuite; son plongeon dans le
+torrent glacé du ravin où elle avait pensé trouver une mort certaine. Et
+comment elle avait été miraculeusement sauvée de l’eau et comment elle
+avait été découverte, à demi morte, par Tuboa, le vieux Cree édenté,
+auquel Pierre, par compassion, avait permis de chasser sur une partie de
+son domaine. Carvel ressentait la tragédie et l’horreur de cette heure
+unique et terrible où le soleil était disparu du monde pour
+Branche-de-Saule. Et, parmi les flammes, il se représentait le vieux
+Tuboa fidèle, alors qu’il rassemblait ses forces suprêmes afin de
+transporter Nepeese sur la longueur qui séparait le ravin de sa cabane.
+
+Il surprenait les changeantes images des semaines suivantes dans la
+cabane, semaines de famine et de froid intense pendant lesquelles la vie
+de Branche-de-Saule ne tenait qu’à un fil. Et puis, quand les neiges
+furent plus épaisses, Tuboa était mort. Les doigts de Carvel
+étreignaient les torons des tresses de Branche-de-Saule. Un profond
+soupir sortit de sa poitrine et il ajouta en regardant fixement le feu:
+
+--Demain, je partirai pour le lac Bain.
+
+Pendant un moment, Nepeese ne répondit pas. Elle aussi fixait le feu.
+Puis elle dit:
+
+--Tuboa voulait le tuer quand le printemps reviendrait et qu’on pourrait
+voyager. Lorsque Tuboa mourut, j’ai compris que c’était moi qui devrais
+le tuer. Je suis donc venue avec le fusil de Tuboa. Il a été
+nouvellement chargé, hier. Et, monsieur Jeem...
+
+Elle releva la tête vers lui, un éclair de triomphe dans les yeux,
+tandis qu’elle ajoutait, pas plus haut qu’un murmure.
+
+--Vous n’irez pas au lac Bain. _Je lui ai envoyé un commissionnaire._
+
+--Un commissionnaire?
+
+--Oui, Ookimew Jeem, un courrier. Il y a deux jours. Je lui ai fait
+savoir que je n’étais pas morte, mais que j’étais ici à l’attendre et
+que désormais je serai sa _iskwao_, sa femme. Ah! Ah! Il viendra,
+Ookimew Jeem, il viendra le plus tôt possible. Et vous ne le tuerez pas!
+_Non._
+
+Elle lui souriait et le cœur de Carvel battait comme un tambour.
+
+--Le fusil est chargé, fit-elle doucement, je tirerai.
+
+--Il y a deux jours, dit Carvel, et du lac Bain, il y a...
+
+--Il sera ici demain, répondit Nepeese. Demain, au coucher du soleil, il
+entrera dans la clairière. Je le sais. Mon sang a chanté tout le jour.
+Demain, demain, car il fera route le plus vite qu’il pourra, Ookimew
+Jeem. Oui il viendra en hâte.
+
+Carvel avait baissé la tête. Les douces tresses qu’il serrait entre ses
+doigts, il les porta à ses lèvres. Branche-de-Saule qui fixait de
+nouveau le feu, ne vit point ce geste. Mais elle le _sentit_ et son âme
+palpita comme les ailes d’un oiseau.
+
+--Ookimew Jeem! murmura-t-elle. Ce fut un souffle, un mouvement des
+lèvres si doux que Carvel n’entendit pas le son de sa voix.
+
+Si le vieux Tuboa avait été là, ce soir, il est certain qu’il aurait lu
+d’étranges avertissements dans le vent qui chuchotait, çà et là,
+doucement, à la cime des arbres.
+
+Il faisait une si belle nuit, une nuit où les Dieux Rouges
+s’entretiennent à voix basse, une fête de gloire, pendant laquelle même
+les ombres penchées et les étoiles hautes avaient l’air de palpiter de
+la vie d’un tout puissant langage. Il est bien probable que le vieux
+Tuboa, avec ses quatre-vingt-dix années d’expérience, aurait soupçonné
+une chose que Carvel, dans sa jeunesse et sa présomption, ne comprit
+pas. Demain, il viendrait demain. Branche-de-Saule, exaltée, l’avait
+assuré. Mais au vieux Tuboa, les arbres auraient pu murmurer: _Pourquoi
+pas cette nuit?_
+
+Il était minuit lorsque la lune, dans son plein, s’arrêta juste
+au-dessus de la petite clairière de la forêt. Dans l’abri,
+Branche-de-Saule dormait. A l’ombre d’un balsamier, derrière le foyer,
+dormait Bari et, plus loin encore, en arrière, au bord d’un bosquet de
+sapins, dormait Carvel. Chien et homme étaient fatigués. Ils avaient
+beaucoup marché et vite, ce jour-là, et ils n’entendirent aucun bruit.
+
+Mais ils n’avaient marché ni tant ni si vite que Bush Mac Taggart. Du
+lever du soleil à minuit, il avait parcouru quarante milles, quand il
+s’avança à grands pas dans l’éclaircie où s’était dressée la hutte de
+Pierre Duquesne. Deux fois, à l’orée de la forêt, il avait appelé et,
+maintenant, comme on ne répondait pas, il restait là, debout, au clair
+de lune, et écoutait. Nepeese devait être là à l’attendre.
+
+Il était las, mais la fatigue ne pouvait éteindre le feu qui brûlait
+dans son sang. Son sang avait flambé toute la journée, et, maintenant,
+si proche de la réalisation et du succès, dans ses veines la vieille
+passion ressemblait à un vin enivrant. Quelque part, non loin de
+l’endroit où il se trouvait, Nepeese l’attendait, _l’attendait_. Son
+cœur palpitait d’un désir farouche, tandis qu’il écoutait.
+
+On ne répondait pas. Alors, pendant une minute d’émotion, il cessa de
+respirer. Il aspira l’air et, faible, du lointain, lui parvint une odeur
+de fumée.
+
+Avec l’instinct primordial de l’homme des bois, il se tourna du côté
+d’où venait le vent: un souffle à peine sous les cieux illuminés
+d’étoiles. Il n’appela pas plus longtemps, mais se hâta de traverser la
+clairière. Nepeese était plus loin--quelque part--qui dormait près de
+son feu, et il poussa un cri de joie étouffé. Il parvint à l’extrémité
+de la forêt; le hasard conduisit ses pas sur le sentier gazonné, il le
+suivit et l’odeur de la fumée arriva plus précise à ses narines.
+
+Ce fut l’instinct de l’homme des bois également qui lui conseilla
+d’avancer avec précaution. L’instinct et aussi le calme absolu de la
+nuit. Il ne cassa pas un bâton sous ses pas. Il remua la broussaille si
+doucement qu’il ne fit aucun bruit.
+
+Quand il arriva enfin à la clairière où le feu de Carvel faisait encore
+monter dans l’air une spirale de fumée au parfum de résine, ce fut si
+furtivement qu’il ne risqua même pas d’éveiller Bari. Peut-être, au
+tréfonds de lui dormait un vieux soupçon, peut-être était-ce parce qu’il
+désirait surprendre Nepeese pendant son sommeil. La vue de l’abri
+précipita les battements de son cœur. Il faisait clair comme en plein
+jour et la lune l’enveloppait de sa lumière.
+
+Et Mac Taggart aperçut, suspendus devant l’abri, quelques vêtements de
+femme. Il avança à pas feutrés comme un renard et l’instant d’après il
+se trouvait une main sur la tenture rabattue de la porte du wigwam, la
+tête inclinée pour y surprendre le moindre bruit. Il pouvait entendre
+Nepeese respirer. Une minute, il se retourna de sorte que le clair de
+lune frappa ses yeux. Ils étaient enflammés d’un feu mauvais. Alors,
+très doucement, il écarta la tenture de la porte.
+
+Ce ne put être ce bruit qui éveilla Bari caché dans l’ombre noire des
+balsamiers à une douzaine de pieds plus loin. Peut-être fut-ce l’odeur
+de l’homme. Les narines de Bari frémirent d’abord, puis il s’éveilla.
+Pendant quelques secondes, ses yeux dardèrent vers le corps penché à la
+porte du wigwam. Il savait que ce n’était pas Carvel.
+
+L’ancienne odeur, l’odeur de la bête humaine, emplissait ses narines
+comme un poison détesté.
+
+Il se redressa et se tint un moment les quatre pattes figées, ses
+babines se retroussant peu à peu au-dessus de ses longs crocs. Mac
+Taggart avait disparu.
+
+De l’intérieur de tepee arriva du bruit, un soudain remuement de corps,
+le cri de frayeur de quelqu’un qui s’éveille en sursaut, puis un appel,
+un cri assourdi, à demi étouffé, un cri d’effroi. Et en réponse à ce cri
+Bari se précipita hors de l’ombre des balsamiers avec, dans la gorge, un
+groulement qui portait en lui un accent de mort.
+
+Au bord du bosquet de sapins, Carvel se retournait, mal à l’aise. Des
+bruits étranges l’éveillaient, des cris qui, dans sa fatigue, lui
+arrivaient comme dans un rêve. Enfin, il se mit sur son séant; puis,
+saisi d’une subite terreur, il se leva et courut au wigwam. Nepeese
+était dans la clairière, l’appelant du nom qu’elle lui avait donné:
+_Ookimew Jeem!... Ookimew Jeem! Ookimew Jeem!_ Elle était là, blanche et
+svelte, ses yeux pleins du scintillement des étoiles et, lorsqu’elle vit
+Carvel, elle l’étreignit dans ses bras, criant:
+
+--Ookimew Jeem!... Oh! oh!... Ookimew Jeem! Oh! oh!
+
+A l’intérieur de l’abri, Carvel entendit la rage d’un animal, les cris
+plaintifs d’un homme. Il oublia qu’il n’était arrivé que de la nuit
+dernière et, poussant un cri, il enleva Branche-de-Saule contre sa
+poitrine, et les bras de Branche-de-Saule se nouèrent autour de son cou,
+cependant qu’elle se lamentait.
+
+--Ookimew Jeem, c’est la brute, là-dedans! C’est la brute du lac Bain et
+Bari...
+
+La vérité se fit jour à Carvel et il emporta Branche-de-Saule dans ses
+bras et s’enfuit avec elle loin du bruit qui devenait écœurant et
+horrible. Dans le bosquet de sapin, il déposa sur le sol son fardeau.
+Les bras de Nepeese restaient encore serrés autour de son cou; il
+sentait la sauvage terreur du corps qui palpitait contre lui. La
+poitrine de la jeune fille était secouée de sanglots et ses yeux le
+suppliaient. Il l’attira plus près de son cœur et, tout à coup, il
+écrasa son visage contre le sien et il sentit pendant une minute le
+tiède frisson des lèvres virginales contre les siennes. Et il entendit
+le murmure doux et tremblant:
+
+--Oh!... _Ookimew Jeem!_
+
+Lorsque Carvel retourna seul au wigwam, son revolver à la main, Bari
+était devant la porte et attendait. Carvel ramassa un brandon enflammé
+et pénétra dans l’abri. Quand il en ressortit, son visage était livide.
+Il jeta le brandon dans le feu et retourna près de Nepeese. Il l’avait
+enveloppée dans ses couvertures et maintenant il s’agenouillait auprès
+d’elle et mit ses bras autour de sa taille.
+
+--Il est mort, Nepeese.
+
+--Mort? Ookimew Jeem!
+
+--Oui, Bari l’a tué!
+
+Elle semblait inanimée. Doucement, ses lèvres caressant ses cheveux,
+Carvel murmurait ses projets pour leur paradis futur.
+
+--Personne ne le saura, bien-aimée. Cette nuit, je vais l’ensevelir et
+incendier le tepee, Demain, nous partirons à Nelson-House, où il y a un
+missionnaire. Et ensuite nous reviendrons et je construirai une nouvelle
+hutte à la place où l’ancienne a été brûlée. _M’aimez-vous, Ka-Sakahet?_
+
+--Oui, Ookimew Jeem, je vous aime.
+
+Tout à coup, ils s’interrompirent. Bari poussait enfin son cri de
+triomphe. Ce cri s’éleva jusqu’aux étoiles. Il passa par-dessus les
+toits des forêts et emplit les cieux tranquilles: hurlement de loup,
+d’allégresse, d’achèvement, de vengeance accomplie. Les échos en
+moururent lentement au loin et le silence s’étendit de nouveau.
+
+Une paix immense respira dans la molle ondulation de la cime des arbres.
+Du Nord répondit l’appel fraternel d’un loup solitaire.
+
+Autour des épaules de Carvel, les bras de Branche-de-Saule se serrèrent
+plus étroitement. Et Carvel, du fond du cœur, rendit grâces à Dieu.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Chapitres Pages
+ I.--Le grand inconnu 1
+ II.--Le premier combat 8
+ III.--Une nuit d’effroi 17
+ IV.--Le vagabond affamé 25
+ V.--Le loup parle 37
+ VI.--Le cri du cœur solitaire 49
+ VII.--La fin de Wakayoo 61
+ VIII.--Nepeese en danger 73
+ IX.--Enfin, amis! 80
+ X.--Au secours d’Umisk 89
+ XI.--Pris! 95
+ XII.--Soumis, mais non conquis 106
+ XIII.--Mac Taggart obtient sa réponse 111
+ XIV.--L’attrait de la femme 120
+ XV.--La fille de la tempête 130
+ XVI.--Nepeese revendique ses droits 137
+ XVII.--Les voix de la race 144
+ XVIII.--Le banni 152
+ XIX.--Le facteur se décide 168
+ XX.--Une lutte inutile 180
+ XXI.--Nepeese fait son choix 186
+ XXII.--Seul! 195
+ XXIII.--Un hiver d’attente 204
+ XXIV.--Vers le nord 213
+ XXV.--Sur la ligne de trappes 221
+ XXVI.--Bari ennuie Mac Taggart 232
+ XXVII.--Le triomphe de Mac Taggart 239
+ XXVIII.--Amitié 246
+ XXIX.--L’appel du sud 253
+ XXX.--La fin de la recherche 260
+ XXXI.--Le compte est réglé 266
+
+
+MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 ***