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diff --git a/76782-0.txt b/76782-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4b02aeb --- /dev/null +++ b/76782-0.txt @@ -0,0 +1,7388 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 *** + + + + + + + + JAMES-OLIVER CURWOOD + + BARI + CHIEN-LOUP + + TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET + + + PARIS + LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie + 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 + + MCMXXV + + + + +LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE + + +ROMANS D’AVENTURES + + J.-O. Curwood.--Kazan 7 50 + -- Le Piège d’Or 7 50 + -- Les Chasseurs de Loups 6 50 + -- Les Cœurs les plus farouches 5 50 + -- Bari, chien-loup (nouv. édit.) 7 50 + -- Le Grizzly 6 50 + Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50 + -- La Peste écarlate 7 50 + -- Le Talon de fer 7 » + -- Croc-Blanc 6 50 + -- Jerry dans l’île 6 » + -- Le Fils du Loup 7 » + -- Martin Eden 7 50 + Maurice Renard.--Le Singe 7 50 + -- Suite fantastique 6 » + -- Le Péril bleu 6 50 + -- Le Voyage immobile 6 50 + -- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 » + Cyril Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 » + Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 » + Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 » + Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 » + -- Le Chant de l’Équipage 6 » + H.-H Ewers.--Mandragore 6 50 + + + + +Tous droits de reproduction en langue française réservés pour tous pays, +y compris la Suède et la Norvège. + + + + +BARI, CHIEN-LOUP + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE GRAND INCONNU + + +Pour Bari pendant plusieurs jours après sa naissance, le monde était une +vaste et obscure caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa maison +était au cœur d’une immense souche renversée où Louve-Grise, sa mère +aveugle, avait trouvé pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan, +le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de temps à autre, ses yeux +luisant dans l’obscurité comme des boules de feu verdâtre. Ce furent les +yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion que quelque chose existait +au delà du sein maternel et l’amenèrent également à la découverte de la +vue. Il sentait, il flairait, il entendait, mais dans ce trou noir, sous +ce bois de charpente tombé, il n’avait jamais _vu_ avant l’arrivée des +yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent et sa frayeur se +changea en une immense curiosité. Il était fort occupé à les fixer, +quand tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque Kazan tournait la +tête. Puis ils brillaient de nouveau de son côté, du fond des ténèbres, +avec un si soudain éclat qu’il se serrait involontairement près de sa +mère, laquelle tremblait et frissonnait toujours d’étrange façon lorsque +Kazan entrait. + +Bari, cela va de soi, ne connaîtrait jamais leur histoire. Il ne saurait +jamais que Louve-Grise, sa mère, était une louve pur sang et que Kazan, +son père, était un chien. En lui, la nature commençait déjà son étonnant +travail, mais qui ne dépasserait jamais certaines limites. La nature lui +apprendrait en son temps que sa magnifique mère louve était aveugle, +mais il ne saurait jamais rien de cette terrible bataille entre +Louve-Grise et le lynx, au cours de laquelle sa mère avait perdu la vue. +La nature ne pouvait rien lui dire de la vengeance sans merci de Kazan, +de ces étonnantes années de ménage, de leur loyauté, de leurs +singulières aventures dans la vaste solitude canadienne; elle ne pouvait +qu’en faire un fils de Kazan. + +Mais d’abord et pendant plusieurs jours sa mère lui était tout. Même +après que ses yeux se furent ouverts tout grands et qu’il eut senti ses +jambes de manière à pouvoir tituber un peu dans l’obscurité, rien +n’existait pour Bari, sinon sa mère. Quand il fut assez âgé pour jouer +au dehors avec des bâtons et des mousses dans la lumière du soleil, il +ne savait pas encore à quoi sa mère ressemblait. Mais pour lui elle +était forte et tendre et chaude, et elle léchait sa figure avec sa +langue et elle lui parlait avec une sorte de doux geignement qui lui fit +enfin trouver sa propre voix dans un faible et aigre jappement. Puis +arriva ce jour étonnant où les boules de feu verdâtre, qui étaient les +yeux de Kazan, s’approchèrent de plus en plus près, un peu à la fois, et +avec d’infinies précautions. Jusqu’alors Louve-Grise l’avertissait de se +retirer. Être seule était la première règle de sa race farouche durant +le temps de sa maternité. Un grognement sourd de sa gorge et Kazan +s’arrêtait toujours. Mais ce jour-ci il n’y eut pas de grognement. Dans +la gorge de Louve-Grise mourut un gémissement étouffé. Signe de +solitude, de contentement et d’immense désir. «Tout va bien maintenant», +disait-elle à Kazan; et Kazan s’arrêtant une minute afin de s’en assurer +répondit par un son grave du fond de sa gorge. + +Lentement encore, comme s’il n’était pas tout à fait certain de ce qu’il +allait trouver, Kazan avança vers eux et Bari se tassa plus près de sa +mère. Il entendit Kazan se laisser choir lourdement sur le ventre près +de Louve-Grise. Il n’avait pas peur et était fort intrigué. Et Kazan +aussi était intrigué. Il reniflait. Dans l’obscurité ses oreilles +étaient dressées. Au bout d’un moment, Bari se mit à remuer. Un pouce à +la fois, il s’écarta du flanc de sa mère. Louve-Grise ne bougeait pas, +chaque muscle de son corps souple tendu pareil à un fil d’acier, tandis +qu’elle écoutait. De nouveau son sang de loup était en éveil. Il y avait +du danger pour Bari. Sans bruit, ses babines se retroussèrent montrant +les crocs. Sa gorge frissonna, mais aucun son n’en sortit. De +l’obscurité, à deux mètres d’elle, s’élevèrent un doux gémissement de +petit chien et le bruit caressant de la langue de Kazan. + +Bari avait senti le frémissement de sa première grande aventure. Il +avait découvert son père. + + * * * * * + +Tout cela arriva la troisième semaine de la vie de Bari. Il avait juste +dix-huit jours quand Louve-Grise permit à Kazan de faire la connaissance +de son fils. Sans la cécité de Louve-Grise et le souvenir de ce jour où +sur le rocher du Soleil, le lynx lui avait crevé les yeux, elle aurait +mis Bari au monde en plein air et ses pattes auraient été tout à fait +solides. Il aurait connu le soleil et la lune et les étoiles; il se +serait rendu compte de ce que signifiait le tonnerre, et il aurait vu la +lueur des éclairs dans le ciel. Mais comme cela, il n’y avait pour lui +rien à faire, dans cette obscure caverne sous la souche renversée, que +de trébucher un peu dans les ténèbres et de lécher avec sa mignonne +languette les os crus qui jonchaient le sol çà et là. Longtemps on +l’avait laissé seul. Il avait entendu sa mère aller et venir et presque +toujours ç’avait été en réponse à un aboiement de Kazan qui leur +parvenait comme un écho lointain. Il n’avait jamais éprouvé un bien vif +désir de suivre jusqu’au jour où la large et froide langue de Kazan +avait caressé son museau. Pendant ces minutes étonnantes, la nature +était à l’œuvre. Son instinct jusqu’alors n’était pas tout à fait né. Et +lorsque Kazan s’en alla, les laissant dans l’obscurité, Bari pleurnicha +pour le faire revenir, absolument comme il avait pleuré après sa mère, +quand, de temps à autre, elle l’avait quitté pour répondre à l’appel de +son compagnon. + +Le soleil était déjà haut au-dessus de la forêt lorsque, une heure ou +deux après la visite de Kazan, Louve-Grise s’esquiva. Entre le nid de +Bari et le sommet de la souche renversée, il y avait quarante pieds de +bois dru et brisé à travers quoi un rayon de lumière ne pouvait +pénétrer. Tout ce noir ne l’effrayait pas, car il n’avait pas appris la +signification de la lumière. Le jour, et non point la nuit, allait lui +causer sa première grande terreur. Aussi ce fut sans la moindre crainte, +avec un gémissement pour demander à sa mère de l’attendre, qu’il +commença de suivre. Si Louve-Grise l’entendit, elle ne fit guère +attention à cet appel et le raclement de ses coups de griffes sur le +bois mort s’éteignit rapidement au loin. + +Cette fois, Bari ne s’arrêta point au tronc de huit pieds qui avait +toujours fermé son horizon dans cette direction particulière. Il grimpa +au sommet et dégringola de l’autre côté. Derrière ce tronc s’ouvrait la +vaste aventure et il s’y lança courageusement. + + * * * * * + +Il lui fallut longtemps pour parcourir les vingt premiers mètres. +Ensuite, il atteignit un tronc aplani par les pas de Louve-Grise et de +Kazan et, s’arrêtant à chaque petite avancée, pour pousser un cri +gémissant après sa mère, il chemina tout du long, de plus en plus avant. +Et tandis qu’il allait, il se faisait peu à peu un singulier changement +dans son univers. Il n’avait connu que le noir. Et maintenant ce noir +semblait se muer là-haut en formes et ombres étranges. Une fois, il +perçut l’éclat d’une traînée de feu au-dessus de lui--un rayon de +soleil--et cela le saisit au point qu’il s’aplatit sur le tronc et ne +bougea plus pendant une demi-minute. Puis il continua. Une hermine +criait sous lui. Il entendit le doux frôlement des pattes d’un écureuil +et un bizarre _whout, whout, whout_ qui ne ressemblait nullement à aucun +des sons qu’avait jamais émis sa mère. Il était hors de la piste. Le +tronc n’était pas aplani plus loin et le conduisait de plus en plus haut +parmi l’enchevêtrement de l’arbre tombé et devenait de plus en plus +étroit à chaque pas qu’il faisait. Il gémissait. Son délicat petit nez +flairait en vain après la chaude odeur maternelle. Tout à coup, il +atteignit l’extrémité, il perdit l’équilibre et tomba. Il poussa un cri +perçant d’effroi en se sentant glisser et il roula par terre. Il devait +avoir grimpé bien haut dans l’arbre tombé, car ce fut pour Bari une +chute terrible. Son tendre petit corps cognait de branche en branche, +tandis qu’il dégringolait de côté et d’autre et, quand enfin il +s’arrêta, il respirait à peine. Mais il se redressa vivement sur ses +quatre pieds tremblants, tout ébloui. + +Une nouvelle terreur le cloua sur place. En un instant le monde entier +s’était transformé. C’était une inondation de lumière. Partout où il +regardait il voyait des choses étranges. Mais le soleil surtout +l’effrayait. C’était sa première sensation du feu et cela lui brûlait +les yeux. Il serait bien retourné se cacher dans l’obscurité protectrice +de l’arbre tombé, mais à ce moment Louve-Grise, suivie de Kazan, +contourna l’extrémité d’un énorme tronc. Elle caressa Bari joyeusement +et Kazan, dans le plus beau style du chien, agitait la queue. Cette +caractéristique du chien allait être une particularité de Bari. +Demi-loup, il agiterait toujours la queue. Il s’essayait à la remuer +maintenant. Peut-être Kazan vit-il cet effort, car il poussa un +jappement sourd de satisfaction, tandis qu’il retournait s’asseoir sur +son derrière. + +Sans quoi il aurait pu dire à Louve-Grise: «Hé bien, nous avons enfin +emmené le petit coquin hors de l’arbre tombé, hein?» + +Pour Bari ce fut un jour mémorable. Il avait découvert son père et le +monde. + + + + +CHAPITRE II + +LE PREMIER COMBAT + + +Et c’était un monde étonnant, un monde de vaste silence, vide de tout, +sauf de bêtes sauvages. Le poste le plus rapproché de la baie d’Hudson +se trouvait à cent lieues de là et la première ville de la civilisation +se trouvait à trois cents milles en droite ligne vers le sud. Deux +années auparavant, Tusoo, le trappeur indien, avait nommé cet endroit +son domaine. Il lui avait été dévolu, selon la loi de la forêt, par des +générations d’ancêtres. Mais Tusoo avait été le dernier de sa famille +disparue, et il était mort de la petite vérole et sa femme et ses +enfants étaient morts en même temps que lui. Depuis lors, nul pied +humain n’avait foulé ses sentes. Le lynx s’était multiplié. L’élan et le +caribou n’avaient plus été chassés par l’homme. Les castors avaient bâti +leurs demeures sans être dérangés. Les traces de l’ours noir étaient +aussi larges que les traces du daim, plus loin vers le sud. Et là où, +autrefois, les engins de mort et les appâts empoisonnés de Tusoo avaient +tenu à l’écart les loups amaigris, il n’y avait plus de danger pour ces +Mohicans de la solitude. + +Suivant le soleil de ce premier jour étonnant, parurent la lune et les +étoiles de la véritable première nuit de Bari. C’était une nuit +magnifique avec une pleine lune rouge levée au-dessus des forêts, +inondant la terre d’une nouvelle sorte de lumière qui semblait plus +belle et plus douce à Bari. Le loup était puissant en lui et il ne +pouvait rester en place. Il avait dormi toute cette journée dans la +chaleur du soleil, mais il ne pouvait dormir à la clarté de la lune. Il +flairait, mal à l’aise, Louve-Grise, qui était couchée à plat ventre, sa +belle tête dressée écoutant en soupirant les bruits nocturnes et +attendant la caresse de Kazan, qui s’était échappé comme une ombre pour +chasser. + +Six ou sept fois, comme Bari errait alentour de l’arbre renversé, il +perçut un doux frôlement au-dessus de sa tête et une fois ou deux il vit +une ombre grise flotter rapidement dans l’air. C’étaient les gros hiboux +du Nord qui descendaient pour l’examiner et, s’il eût été un lapin au +lieu d’être un petit chien-loup, sa première nuit sous la lune et les +étoiles aurait été la dernière car, contrairement à Wapoos, le lapin, il +n’était pas prudent. Louve-Grise ne le surveillait pas de près. Un +instinct l’avertissait que, dans ces forêts, Bari ne courait pas grand +danger, sinon de la main de l’homme. Dans ses veines courait le sang du +loup. C’était un chasseur de toutes les autres bêtes sauvages, mais +aucune autre bête, soit ailée, soit armée de serres, ne le chasserait, +lui. En un sens, Bari comprenait cela. Les hiboux ne l’effrayaient pas. +Il n’avait pas peur des cris étranges à glacer le sang, qu’ils +poussaient au faîte des noirs sapins. Une fois pourtant la crainte entra +en lui et il courut se réfugier près de sa mère. Ce fut en voyant un des +chasseurs ailés de l’air fondre sur un lapin aux pieds de neige et que +les cris perçants de la créature condamnée firent battre son cœur comme +un petit marteau. Il _sentit_ dans ces cris la proximité de l’une des +tragédies toujours présentes de la solitude: la mort. Il la sentit de +nouveau cette nuit-là lorsque, tassé près de Louve-Grise, il entendit la +clameur farouche d’une bande de loups qui talonnait un jeune caribou +mâle. Et la signification de tout cela et le grand frémissement de tout +cela arrivèrent à lui à peu près vers l’aube pâle, lorsque Kazan revint +tenant entre ses crocs un gros lapin qui, au milieu de contorsions, se +débattait encore contre la mort. + +Ce lapin fut le point culminant du premier chapitre de l’éducation de +Bari. Ce fut comme si Louve-Grise et Kazan avaient tout combiné au +préalable pour qu’il pût recevoir sa première leçon dans l’art de tuer. +Lorsque Kazan avait laissé tomber le lapin, Bari s’était approché avec +beaucoup de circonspection. Les reins de Wapoos étaient brisés; ses yeux +révulsés étaient vitreux et il avait cessé de sentir la douleur. Mais +pour Bari il semblait bien vivant alors qu’il enfonçait ses gentilles +petites dents parmi le poil abondant de la gorge de Wapoos. Les dents ne +pénétraient pas dans la chair. Avec une impétuosité gamine, Bari +s’acharnait. Il s’imaginait tuer. Il pouvait sentir les convulsions +mourantes de Wapoos. Il pouvait entendre les derniers souffles haletants +qu’exhalait le corps tiède et il «groulait» et tiraillait, tant +qu’enfin, il tomba à la renverse, la gueule pleine de poils. Lorsqu’il +revint à l’attaque, Wapoos était bien mort, et Bari continua à mordre et +à «grouler» jusqu’au moment où Louve-Grise, de ses crocs aigus vint +mettre le lapin en pièces. Après quoi suivit le festin. + +Ainsi Bari en vint à comprendre que manger signifie tuer et dès lors +s’accrut rapidement en lui, tandis que passaient d’autres jours et +d’autres nuits, l’appétit de la chair. En quoi il était un vrai loup. De +Kazan, il avait reçu d’autres et plus impérieux atavismes du chien. Il +était superbement noir, ce qui lui avait valu, ces temps derniers, le +nom de _Kusketa Mukekun_, le loup noir. Sur sa poitrine, il y avait une +étoile blanche. Son oreille droite était mouchetée de blanc. Sa queue, à +six semaines, était touffue et pendait bas. C’était une queue de loup. +Ses oreilles étaient les oreilles de Louve-Grise; étroites, courtes, +pointues, toujours en mouvement. Son avant-train promettait de devenir +superbe comme celui de Kazan et lorsqu’il était debout, il ressemblait à +un chien de chasse, sauf qu’il regardait toujours obliquement l’endroit +ou l’objet qu’il surveillait. Cela encore était du loup, car un chien se +tourne du côté vers lequel il regarde effectivement. + +Par une nuit brillante, alors qu’il avait deux mois, et que le ciel +fourmillait d’étoiles et qu’une lune de juin luisait si claire qu’elle +semblait à peine plus élevée que le sommet des grands sapins, Bari +s’assit sur son derrière et hurla. C’était son premier essai. Mais il +n’y avait pas à se tromper à l’accent. C’était le hurlement du loup. +Cependant, un peu plus tard, quand Bari se redressa et se glissa vers +Kazan, comme s’il était tout honteux de son effort, il agitait la queue +à ne point s’y méprendre en manière d’excuse. Et cela encore tenait du +chien. Si Tusoo, le défunt trappeur indien, avait pu le voir alors, il +l’aurait jugé d’après cette façon d’agiter la queue. Elle révélait le +fait qu’au profond du cœur--et dans son âme--si nous concédons qu’il +avait en une--Bari était _un chien_. Tusoo aurait par ailleurs motivé +son jugement sur lui. A deux mois, le louveteau a oublié comment on +joue. C’est un personnage de la solitude qui se glisse en tapinois, +travaillant déjà à faire sa proie de créatures plus petites et plus +faibles que lui. Bari jouait encore. Durant ses sorties de la souche +renversée, il n’avait jamais été plus loin que le ruisseau, à une +centaine de mètres de l’endroit où sa mère était couchée. Il avait aidé +à dépecer bien des lapins morts ou mourants; il croyait, s’il avait la +moindre idée à ce sujet, qu’il était excessivement cruel et courageux. +Mais il avait bientôt neuf semaines avant de sentir ses griffes et de +livrer son terrible combat au jeune hibou à la lisière de la forêt +profonde. + +Le fait qu’Oohoomisew, le gros hibou blanc, avait fait son nid sur une +souche brisée non loin de l’arbre renversé était destiné à changer le +cours entier de la vie de Bari, absolument comme la cécité de +Louve-Grise avait changé son destin et celui de Kazan. Le ruisseau +coulait jusqu’auprès de la souche qui avait été écartelée par la foudre +et cette souche se dressait en un paisible et sombre endroit de la forêt +entouré de hauts sapins noirs et enveloppé d’obscurité, même en plein +jour. Plusieurs fois, Bari était allé à l’orée de ce recoin mystérieux +de la forêt et y avait regardé curieux et avec une envie croissante. En +ce jour de grand combat, l’attrait en était tout puissant. Peu à peu, il +y pénétra, les yeux dardés et les oreilles attentives aux moindres +bruits qui en venaient. Son cœur battait plus vite. L’obscurité +l’enveloppait davantage. Il oublia l’arbre tombé et Kazan et +Louve-Grise. Là, devant lui, s’étendait le frémissement de l’aventure. +Il entendit d’étranges bruits, mais des bruits très doux, comme s’ils +étaient produits par des pieds ouatés ou des ailes moelleuses et qui le +remplirent d’un frisson d’attente. Sous ses pas, il n’y avait ni terre, +ni herbe, ni fleurs, mais un merveilleux tapis sombre de douces +aiguilles toujours vertes. Elles chatouillaient agréablement ses pattes +et elles étaient si veloutées qu’il ne pouvait entendre ses propres +mouvements. + +Il était au moins à trois cents mètres de l’arbre tombé quand il dépassa +la souche d’Oohoomisew et pénétra dans un épais buisson de jeunes +baumiers. Et là, en plein sur sa route, était blotti le monstre. + +Papayouchisiou, «le jeune hibou», n’était pas un tiers aussi grand que +Bari. Mais c’était une chose effrayante à regarder. Il sembla à Bari +toute tête et tous yeux. Il ne pouvait voir de corps du tout. Kazan +n’avait jamais rien rapporté de pareil et pendant une pleine +demi-minute, Bari demeura tout à fait coi, considérant cela +spéculativement. Papayouchisiou ne remuait pas une plume, mais comme +Bari avançait un pas prudent à la fois, les yeux se dilatèrent et les +plumes autour de sa tête se hérissèrent comme si elles étaient agitées +par un souffle de vent. Il descendait d’une famille de combattants, ce +jeune Papayouchisiou, une famille farouche, intrépide et meurtrière et +même Kazan aurait pris garde à ces plumes hérissées. Un espace de deux +pieds entre eux et le petit chien et le hiboulet se regardèrent. En ce +moment, si Louve-Grise avait pu les voir, elle eût dit à Bari: «Fais +usage de tes jambes et cours!» Et Oohoomisew, le vieux hibou, aurait pu +dire à Papayouchisiou: «Ah! petit sot, sers-toi de tes ailes et vole!» + +Ils n’en firent rien ni l’un ni l’autre et le combat commença. + +Papayouchisiou s’élança et avec un simple aboiement farouche, Bari se +ramassa en tas, le bec du hiboulet fixé comme un étau rouge dans la +chair tendre de son nez. Ce seul aboiement de surprise et de douleur fut +le premier et le dernier cri de Bari durant le combat. Le loup surgit en +lui; la rage et le désir de tuer le possédèrent. Tandis que +Papayouchisiou s’accrochait à lui, il poussa un sifflement bizarre et +tandis que Bari se tournait et grinçait des dents et se démenait pour se +libérer de cet étonnant agrippage à son nez, de petits grognements +féroces sortirent de sa gorge. + +Durant une bonne minute, il ne put se servir de ses mâchoires. Puis, par +hasard, il poussa Papayouchisiou dans une fourche d’arbrisseau nain et +un bout de son nez s’arracha. Il aurait pu fuir alors; au lieu de cela, +il se reprécipita, vif comme l’éclair, sur le hiboulet. Papayouchisiou +s’abattit sur le dos et Bari lui enfonça dans la poitrine des dents +pointues comme des aiguilles. C’était comme s’il essayait de mordre dans +un oreiller, tellement les plumes étaient drues et épaisses. Bari +enfonça ses crocs de plus en plus profond, et juste au moment où ils +commençaient de pénétrer dans la peau du hiboulet, Papayouchisiou, +farfouillant un peu à l’aveuglette d’un bec qui pinçait d’une manière +aiguë chaque fois qu’il le refermait, l’attrapa par l’oreille. La +douleur de cette préhension était atroce pour Bari, et il fit un effort +plus désespéré pour entrer les dents dans l’épaisse cuirasse de plumes +de son adversaire. + +Dans la lutte, ils roulèrent sous les balsamiers bas au bord du ravin où +coulait le ruisseau. Ils passèrent par-dessus le bord escarpé et, tandis +qu’ils dégringolaient et heurtaient le fond, Bari lâcha prise. +Papayouchisiou s’accrocha bravement et quand ils atteignirent le fond, +il avait encore les serres plantées dans l’oreille de Bari. + +Le nez de Bari saignait, son oreille lui faisait l’effet d’être arrachée +de la tête et, dans cet instant incommode, un instinct tout nouvellement +éveillé fit découvrir à Bébé Papayouchisiou qu’il avait des ailes comme +moyen de combat. Un hibou ne commence jamais à combattre réellement +qu’au moment où il se sert de ses ailes, et, en poussant un sifflement +joyeux, Papayouchisiou se mit à frapper son antagoniste si vite et si +méchamment que Bari en resta hébété. Il fut forcé de fermer les yeux et +mordit à l’aveuglette. Pour la première fois depuis le début de la +lutte, il se sentit une violente envie de fuir. Il essaya de se dégager +avec les pattes de devant; mais Papayouchisiou, lent de compréhension +mais ferme de conviction, s’accrochait après son oreille comme un +mauvais destin. A ce moment critique, alors que le sentiment de la +défaite croissait rapidement dans l’esprit de Bari, un hasard le sauva. +Il referma ses crocs sur une des pattes délicates du hiboulet. +Papayouchisiou soudain, poussa un cri perçant. L’oreille était enfin +dégagée et, avec un grognement de triomphe, Bari mordit sournoisement +Papayouchisiou à la jambe. + +Dans l’ivresse de la bataille, il n’avait pas entendu le tumulte qui +s’élevait du ruisseau tout près au-dessous d’eux. Papayouchisiou et lui +passèrent de compagnie par-dessus la pointe d’une roche, l’eau glacée du +torrent gonflé par les pluies étouffant un grognement dernier et un +dernier sifflement des deux petits combattants. + + + + +CHAPITRE III + +UNE NUIT D’EFFROI + + +Pour Papayouchisiou, après la première lampée d’eau, le torrent +présentait presque autant de sécurité que l’air même, car il descendit +comme une voile, avec la légèreté d’une mouette, se demandant dans sa +grosse tête au lent entendement, pourquoi il allait si vite et si +agréablement sans faire le moindre effort. + +Quant à Bari, c’était une autre affaire. Il tomba presque comme une +pierre. Un bourdonnement formidable emplit ses oreilles; il faisait +noir, étouffant, effrayant. Dans le courant rapide, il roulait en tous +sens. Puis il remonta à la surface et se mit désespérément à se servir +de ses pattes. Cela lui était de peu d’aide. Il n’eut que le temps +d’ouvrir l’œil une ou deux fois, et d’aspirer une poumonnée d’air et il +fut entraîné dans un rapide qui courait comme un biez de moulin entre +les troncs de deux arbres tombés et, sur l’espace d’une vingtaine de +pieds, les yeux les plus perçants n’auraient pu apercevoir de lui un +poil ni un atome de peau. Il remonta de nouveau à l’extrémité d’une +vanne étroite par-dessus laquelle l’eau se précipitait comme les chutes +d’un Niagara en miniature et sur cinquante à soixante mètres, il fut +lancé comme une balle de crin. De là, il fut projeté dans un étang +profond et froid, puis, demi-mort, il se retrouva se hissant sur un banc +de gravier. + +Il resta là étendu longtemps dans un bain de lumière solaire, sans +bouger. Son oreille lui faisait tellement mal qu’enfin il se remit sur +pied; son nez était à vive chair et lui cuisait comme s’il l’avait +fourré dans le feu. Ses jambes et son corps étaient endoloris et +lorsqu’il se mit à errer sur le banc de gravier, il était le plus +misérable petit chien du monde. Il était en outre complètement +désorienté. En vain chercha-t-il autour de lui quelque indication +familière, quelque chose qui pût l’aider à retourner à sa maison de +l’arbre tombé. Tout lui était étranger. Il ne savait pas que l’eau +l’avait entraîné sur la rive opposée du torrent et que pour atteindre la +souche renversée, il aurait fallu le retraverser. Il geignit, mais d’une +voix aussi forte que s’il appelait sa mère. Louve-Grise aurait pu +entendre son aboiement, car l’arbre tombé ne se trouvait pas à plus de +deux cent cinquante mètres en amont du torrent. Mais le loup en Bari le +contraignait au silence, en dehors d’un timide gémissement. + +Gagnant la rive principale, il commença à descendre le cours du fleuve. +Il s’écartait de l’arbre renversé et chaque pas qu’il faisait maintenant +l’emmenait de plus en plus loin de sa maison. A tout instant, il +s’arrêtait pour écouter. La forêt était plus profonde. Elle devenait +plus sombre et plus mystérieuse. Son silence était effrayant. Au bout +d’une demi-heure, Bari aurait même accueilli avec joie Papayouchisiou. +Et il ne se serait pas battu avec lui. Il lui aurait demandé, si +possible, la route pour retourner chez lui. + + * * * * * + +Il était bien à trois quarts de mille de l’arbre renversé, lorsqu’il +arriva à un point où le ruisseau se divisait en deux branches. Il +n’avait qu’un choix à faire: le courant qui coulait un peu au sud-est. +Ce courant n’était pas trop rapide. Il n’était pas rempli de minces +barrages ni de roches autour desquelles l’eau bruissait et écumait. Il +devenait obscur comme la forêt. Il était calme et profond. Sans le +savoir, Bari s’enfonçait de plus en plus avant dans les anciens parages +à pièges de Tusoo. Depuis la mort de Tusoo, ils s’étendaient introublés, +sauf par les loups, car Louve-Grise et Kazan ne chassaient pas de ce +côté de la rivière et les loups eux-mêmes préféraient, pour y chasser, +la rase campagne. Tout à coup, Bari se trouva au bord d’un étang profond +et sombre où l’eau dormait aussi tranquille que de l’huile; et son cœur +bondit presque à se rompre, lorsqu’une longue bête au beau poil luisant +s’élança dehors presque sous son nez et nagea avec de violentes +éclaboussures jusqu’au milieu. C’était Nekik, la loutre. Nekik n’avait +pas entendu Bari et un moment après, Napanekik, sa femme, émergea d’un +cercle obscur et derrière elle suivirent trois petits enfants loutres, +laissant après eux quatre sillages brillants dans l’eau qui ressemblait +à de l’huile. Ce qui se passa ensuite fit oublier à Bari, pendant +quelques minutes, qu’il s’était perdu. Nekik avait disparu de la surface +de l’étang et maintenant il remontait directement sous sa compagne, sans +méfiance, avec une telle vigueur qu’il la souleva à demi hors de l’eau. +Aussitôt, il repartit et Napanekik le suivit impétueusement. Pour Bari +cela n’avait pas l’air d’un jeu. Deux des bébés loutres s’étaient jetés +sur le troisième qui semblait se débattre désespérément. +L’engourdissement et la douleur abandonnèrent le corps de Bari. Son sang +circula avec précipitation, il s’oublia à laisser échapper un jappement. + +Dans un éclair, les loutres disparurent. Pendant quelques minutes l’eau +de l’étang continua à s’agiter et à bouillonner, puis ce fut tout. Au +bout de peu de temps, Bari retourna dans les fourrés et continua sa +route. + +Il était environ trois heures de l’après-midi et le soleil devait être +encore très haut dans le ciel. Mais il faisait plus sombre au fur et à +mesure, et l’étrangeté et la peur de tout cela prêtait plus grande hâte +aux jambes de Bari. Il s’arrêtait à tout instant pour écouter et, +pendant l’une de ses haltes, il entendit un bruit qui lui arracha en +réponse un cri de joie. C’était un hurlement lointain, un hurlement de +loup, droit devant lui. Bari ne pensait pas aux loups, mais à Kazan, et +il courut à travers l’obscurité de la forêt, tant qu’il entendit ce +bruit. Puis il s’arrêta et écouta longtemps. + +Le hurlement du loup ne recommença pas. Au lieu de cela roula au ciel, +venant de l’est, un sourd grondement de tonnerre. A travers le sommet +des arbres flamboya soudain une vivante traînée de foudre. Un +chuchotement plaintif de vent précéda l’orage, le tonnerre se rapprocha +et un second éclair parut découvrir Bari où il se tenait tremblant sous +le dais d’un grand sapin. C’était le second orage dont il était témoin. +Le premier l’avait terriblement effrayé et il s’était reculé bien avant +dans l’abri de l’arbre renversé. Le mieux qu’il pût trouver maintenant +fut un creux sous une énorme racine et il s’y blottit et gémit +doucement. C’était un cri d’enfantelet, un cri vers sa mère, sa maison, +la chaleur, quelque chose de doux et de tutélaire où se réfugier. Et +tandis qu’il pleurait, l’orage éclata au-dessus de la forêt. + +Bari n’avait jamais entendu pareil vacarme auparavant et il n’avait +jamais vu les éclairs étendre de pareilles nappes de feu pendant les +déluges du mois de juin. On aurait dit, à chaque fois, que le monde +entier flambait et la terre paraissait être ébranlée et rouler sous les +craquements du tonnerre. Il cessa de pleurer et se fit aussi petit qu’il +put sous la racine qui le protégeait en partie de ce terrible ouragan de +la pluie qui descendait en torrent à travers les sommets des arbres. Il +faisait maintenant si noir que, sauf quand les éclairs ouvraient de +grands trous dans l’obscurité, il ne pouvait voir les troncs des sapins +à vingt pas. A deux fois cette distance de Bari, il y avait une énorme +souche morte qui se dressait comme un spectre, chaque fois que ces +éclairs traversaient le ciel, comme si elle défiait les mains de feu de +là-haut de la frapper. Et enfin, l’une d’elles la frappa. Une langue +bleuâtre de flamme vibrante parcourut le vieux tronc du faîte au pied +et, comme elle touchait terre, il y eut une formidable explosion +au-dessus du sommet des arbres. + +La souche massive oscilla puis se cassa en deux comme si un coin +gigantesque l’avait écartelée. Elle s’écrasa si près de Bari que de la +terre et des éclats de bois volèrent autour de lui et il poussa un seul +et sauvage gémissement d’effroi, tandis qu’il essayait de s’enfoncer +plus profondément au creux obscur de la racine. + +Par la destruction du vieux cèdre, le tonnerre et la foudre semblaient +avoir soulagé leur courroux. Le tonnerre s’éloigna vers le sud-est, +semblable au roulement de dix mille roues de lourds chariots par-dessus +les toits des forêts et les éclairs les suivirent. La pluie tomba avec +un redoublement de force. Pendant une heure après que Bari eût vu la +dernière lueur dans le ciel, elle continua de tomber sans arrêt. Le trou +dans lequel il s’était cru à l’abri était trempé. Lui était mouillé +jusqu’à la peau; ses dents claquaient, tandis qu’il se demandait ce qui +allait encore arriver. + +Ce fut une longue attente. Lorsque la pluie cessa et que le ciel +s’éclaircit, il faisait nuit. A travers le dôme des arbres, Bari aurait +pu apercevoir les étoiles s’il avait risqué la tête hors de sa cachette +et levé les yeux. Mais il se cramponnait à son trou. Une heure passa +après une heure. Vidé, à demi noyé, les jambes rompues et affamé, il ne +bougeait pas. A la fin, il s’endormit d’un sommeil agité, un sommeil +pendant lequel, à tout moment, il appelait doucement et tristement sa +mère. Lorsqu’il s’aventura à sortir de dessous sa racine, c’était le +matin et le soleil brillait. + +D’abord, Bari, put à peine se tenir debout. Ses jambes étaient +engourdies; chaque vertèbre de son corps semblait désemboîtée; son +oreille était indurée où le sang avait coulé et s’était coagulé et, +lorsqu’il essayait de froncer son nez blessé, il jetait un petit cri +aigu de douleur. Si pareille chose était possible, il paraissait encore +plus mal en point qu’il ne le sentait. Son poil était roide de plaques +de boue séchée; il était couvert de crottes d’une extrémité à l’autre et +alors que, hier, il était dodu et brillant, il était maintenant aussi +maigre et calamiteux qu’il avait été possible à l’infortune de le +rendre. Et il avait faim. Il n’avait jamais su auparavant ce que cela +signifiait en réalité d’avoir faim. + + * * * * * + +Lorsqu’il avança, continuant dans la direction qu’il avait suivie la +veille, il s’en alla tout découragé. Sa tête et ses oreilles avaient +perdu leur vivacité et sa curiosité était partie. Il n’avait pas +seulement le ventre creux; la faim de sa mère dominait son désir +physique d’avoir quelque chose à manger. Il avait besoin de sa mère, +comme il n’avait jamais eu besoin d’elle autrefois de sa vie. Il avait +besoin de dorloter son petit corps frissonnant tout contre elle et de +sentir la tiède caresse de sa langue et d’écouter le gémissement +pitoyable de sa voix. Et il avait besoin de Kazan et de l’arbre renversé +et de ce large espace bleu qui s’ouvrait dans le ciel, droit au-dessus. +Il pleurnichait après eux, comme un petit enfant qui aurait du chagrin, +tandis qu’il suivait de nouveau le bord du ruisseau. + +La forêt s’éclaircit davantage au bout d’un moment et cela lui rendit un +peu de courage. La chaleur du soleil lui enlevait également la douleur +de son corps. Il avait de plus en plus faim. Il avait dépendu +entièrement de Kazan et de Louve-Grise pour sa subsistance. Ses parents +en avaient fait, d’une certaine façon, un grand bébé. La cécité de +Louve-Grise en était cause; depuis sa naissance, elle n’avait plus pris +part à la chasse avec Kazan et il était tout naturel que Bari demeurât +collé près d’elle, bien que plus d’une fois, il se fût senti plein d’un +vif désir de suivre Kazan. La nature avait fort à faire maintenant pour +essayer de triompher de ce retard. Elle travaillait à persuader Bari que +le temps était désormais venu où il devait chercher sa propre +subsistance. Cette évidence pénétrait lentement mais sûrement en lui et +il se mit à penser à deux ou trois coquillages qu’il avait pris et mangé +sur la berge pierreuse du ruisseau, près de l’arbre renversé. Il se +rappelait aussi une huître qu’il avait trouvée ouverte et le goût +délicieux du morceau délicat qui était à l’intérieur. Une sensation +nouvelle commença de le posséder. Il devint, tout aussitôt, un chasseur. + +En même temps que la forêt se faisait moins dense, le ruisseau devenait +moins profond. Il coulait de nouveau par-dessus des bancs de sable et +cailloux, et Bari se mit à flairer le long de leurs bords. Pendant +longtemps, ce fut sans succès. Le peu de crustacés qu’il aperçut étaient +excessivement frétillants et illusoires, et tous les mollusques étaient +fermés si étroitement que même les mâchoires toutes puissantes de Kazan +auraient eu de la peine à les broyer. Il était presque midi quand il +prit sa première écrevisse, à peu près aussi grosse que l’index d’un +homme. Il la dévora à belles dents. Le goût de la nourriture lui donna +un renouveau de courage. Il prit encore deux écrevisses durant +l’après-midi. Le crépuscule tombait déjà lorsqu’il fit lever un jeune +lapin de dessous une touffe d’herbe. S’il avait été d’un mois plus âgé, +il l’aurait attrapé. Il avait encore très faim, car trois écrevisses +espacées sur une journée n’avaient pas contribué beaucoup à remplir le +vide qui augmentait progressivement en lui. + + * * * * * + +Avec l’approche de la nuit, ses frayeurs et son immense isolement lui +revinrent. Avant que le jour fût tout à fait évanoui, il se trouva un +abri sous une grosse roche où il y avait un lit de sable doux et tiède. +Depuis sa lutte avec Papayouchisiou, il avait couvert une longue +distance et la roche sous laquelle il fit son lit cette nuit-là était +bien à huit ou neuf milles de l’arbre renversé. + +C’était dans la clairière à la boucle du ruisseau avec la sombre forêt +de sapins et de cèdres tout près de chaque côté. Et quand la lune se +leva et que les étoiles emplirent le ciel, Bari pouvait, en regardant +dehors, voir l’eau du courant qui luisait doucement avec des reflets +presque aussi brillants qu’en plein jour. Droit devant lui, s’étendant +jusqu’au bord de l’eau, il y avait une large bande de sable blanc. Un +énorme ours noir, une demi-heure plus tard, traversa ce sable. Jusqu’à +ce que Bari eût vu les loutres jouer dans le ruisseau, sa conception de +la forêt n’avait point dépassé sa propre espèce et les bêtes telles que +des hiboux, des lapins et des petites choses couvertes de plumes. Les +loutres ne l’avaient point effrayé, parce qu’il considérait encore les +êtres d’après la taille, et Nekik n’était pas à moitié aussi gros que +Kazan. Mais l’ours était un monstre auprès duquel Kazan aurait eu l’air +d’un simple pygmée. Il était énorme. Si la nature avait choisi ce moyen +de mettre Bari devant l’évidence qu’il y avait dans les forêts des +créatures plus importantes que chiens et loups et hiboux et écrevisses, +elle le lui démontrait avec un peu plus d’ampleur qu’il n’était +nécessaire. Car Wakayoo, l’ours, pesait six cents livres aussi bien +qu’une once. Il était gras et luisant de s’être, tout un mois, régalé de +poisson. Son habit soyeux ressemblait à du velours noir sous la clarté +de la lune et il marchait avec un curieux mouvement de tangage, la tête +basse. Horreur! il se coucha sur le flanc sur le banc de sable, pas plus +d’à dix pieds de la roche sous laquelle Bari frissonnait comme s’il +avait la fièvre. + +Il était absolument évident que Wakayoo avait flairé dans l’air sa +présence. Bari pouvait l’entendre renifler; il pouvait entendre sa +respiration; il surprit la lueur d’étoile qui brillait dans ses yeux +d’un rouge foncé tandis qu’ils viraient soupçonneusement du côté de +l’énorme roche arrondie. Si Bari avait pu savoir alors que lui--son +insignifiante petite personne--rendait ce monstre réellement nerveux et +mal à l’aise, il aurait poussé un jappement de joie. Car Wakayoo, en +dépit de sa taille, était une espèce de couard lorsqu’il avait affaire à +des loups. _Et Bari portait en lui l’odeur du loup._ Elle arriva plus +forte à l’odorat de Wakayoo et, juste à ce moment, comme pour augmenter +en quelque sorte la nervosité qui croissait en lui, sortit de là-bas, +derrière lui, un long hurlement lamentable. Poussant un grognement +significatif, Wakayoo s’en alla. Les loups étaient un fléau, pensait-il. + +Ils n’attaquaient pas pour combattre. Ils avaient mordu et jappé à ses +talons, pendant des heures, une fois, et ils se sauvaient toujours hors +de sa portée et plus vifs qu’un clin d’œil lorsqu’il se retournait vers +eux. Le moyen de se reposer là où il y avait des loups, par une si belle +nuit! Il partit à pas pesants et résolus. Bari pouvait l’entendre +patauger lourdement dans l’eau du ruisseau. Ce n’est qu’alors qu’il osa +respirer. Ce fut presque un soupir de soulagement. + +Mais ce n’était pas fini d’émotion pour la nuit. Bari avait choisi son +lit à un endroit où les bêtes descendaient boire et où elles +traversaient pour aller de l’une des rives du ruisseau vers l’autre. Peu +après que l’ours eut disparu, Bari entendit un bruit pesant écraser le +sable et des sabots racler les pierres, et un _moose_, élan mâle, nanti +d’une énorme courbure d’andouillers traversa la clairière au clair de +lune. Bari ouvrit des yeux démesurés, car si Wakayoo pesait six cents +livres, cette gigantesque créature, dont les jambes étaient si longues +qu’elle semblait marcher sur des échasses, pesait au moins trois fois +autant. Un élan femelle suivit. Puis un jeune moose. Le jeune moose +semblait tout en jambes. C’en était trop pour Bari, et il se recula de +plus en plus avant sous la roche jusqu’à être aplati comme une sardine +dans une boîte. Et il resta à étendu jusqu’au matin. + + + + +CHAPITRE IV + +LE VAGABOND AFFAMÉ + + +Quand Bari se hasarda à sortir de dessous sa roche, au commencement du +jour suivant, c’était un petit chien beaucoup plus âgé que lorsqu’il +avait rencontré Papayouchisiou, le jeune hibou, dans le sentier près du +vieil arbre renversé. Si l’expérience peut suppléer l’âge, il avait +beaucoup vieilli durant ces dernières quarante-huit heures. En fait, il +avait quasiment dépassé l’enfance. Il s’éveilla avec une conception +nouvelle et beaucoup plus large de l’univers. C’était un endroit +immense. Il était plein de choses dont Kazan et Louve-Grise n’étaient +point les principales. Les monstres qu’il avait vus sur la langue de +sable, au clair de lune, avaient provoqué en lui une nouvelle espèce de +prudence et le plus grand instinct de l’animal--intelligence élémentaire +que le fort fait sa proie du faible--s’éveillait rapidement en lui; +jusqu’alors, il jugeait tout naturellement la force brutale et la menace +des choses uniquement d’après leur taille. Ainsi l’ours était plus +terrible que Kazan et les _mooses_ plus terribles que l’ours. Ce fut +fort heureux pour lui que l’instinct n’eût pas atteint son entier +développement au début et ne lui eût pas fait comprendre que son espèce, +le loup, était la plus redoutée de toutes les créatures,--griffe, sabot, +ailes--des forêts. Sans quoi, comme le petit garçon qui s’imagine qu’il +peut nager avant d’avoir appris la brassée, il aurait pu s’élancer et +perdre pied quelque part et se serait cassé la tête. + +Très vif, le poil hérissé sur l’échine, un petit grognement dans la +gorge, il flairait les larges empreintes de pas faites par l’ours et +l’élan. C’était l’odeur d’ours qui le faisait grouler. Il suivit les +traces jusqu’au bord du ruisseau. Après quoi, il reprit sa course +errante et aussi sa chasse pour la subsistance. + +Durant deux heures, il ne trouva pas une écrevisse. Alors, il passa du +bois vert à la limite d’une région brûlée. Ici tout était noir. Les +troncs des arbres se dressaient semblables à d’énormes roseaux calcinés. +C’était une «brûlure» relativement récente du dernier automne et la +cendre était douce encore sous les pas de Bari. Tout droit à travers +cette noire contrée coulait le ruisseau que surplombait un ciel bleu +dans lequel le soleil brillait. C’était fort engageant pour Bari. Le +renard, le loup, l’élan et le caribou se seraient détournés des bords de +cette région de mort. Elle serait, une autre année, un excellent terrain +de chasse, mais maintenant elle était sans vie. Même les hiboux n’y +auraient rien découvert à manger. C’étaient le ciel bleu et le soleil et +la douceur de la terre sous ses pas qui leurrèrent Bari. Il lui était +agréable d’y voyager après ses expériences douloureuses de la forêt. Il +continua à suivre le courant, bien qu’il n’y eût là, pour l’heure, la +moindre possibilité de rencontrer quelque chose à manger. L’eau était +devenue paresseuse et sombre; le canal était obstrué par des débris +consumés qui y étaient tombés quand la forêt avait brûlé et ses rives +étaient molles et boueuses. Au bout d’un moment, lorsque Bari s’arrêta +et regarda autour de lui, il ne pouvait plus apercevoir le bois +verdoyant qu’il avait quitté. Il était seul dans ce désert ravagé de +cadavres d’arbres carbonisés. C’était, en outre, aussi calme que la +mort. Pas un chant d’oiseau n’émouvait le silence. Dans la cendre molle, +il ne pouvait entendre la chute de ses pas. Mais il n’avait point peur. +Il y avait une certitude de sécurité. + +Si seulement il pouvait trouver quelque chose à manger! C’était la +pensée maîtresse qui l’occupait. L’instinct ne l’avait pas encore +pénétré que ce qu’il voyait autour de lui c’était la famine. Il continua +de marcher, cherchant plein d’espoir de la nourriture. Mais enfin, comme +les heures passaient, l’espoir commença à mourir en lui. Le soleil +déclinait à l’ouest. Le ciel se faisait moins bleu, un vent faible +commençait à courir par-dessus les sommets des souches et, de temps à +autre, l’une d’elles s’écroulait avec un craquement effrayant. + + * * * * * + +Bari ne pouvait plus avancer. Une heure avant le crépuscule, il se +coucha à la belle étoile, las et mourant de faim. Le soleil disparut +derrière la forêt. La lune monta de l’est. Le ciel scintilla d’étoiles +et, pendant toute la nuit, Bari resta étendu comme s’il était mort. + +Quand le matin arriva, il se traîna au ruisseau pour boire un coup. +Ramassant ses forces suprêmes, il partit. C’était le loup qui le +poussait, le contraignant à lutter jusqu’au bout pour la vie. Le chien, +en lui, souhaitait se coucher et mourir. Mais en lui la flamme du loup +brûla plus fort. A la fin, elle l’emporta. Un demi-mille plus loin, il +atteignit de nouveau un bois verdoyant. + +Dans les forêts tout comme dans les grandes villes, le destin se livre à +des jeux changeants et fantasques. Si Bari s’était traîné dans le bois +une demi-heure plus tard, il aurait pu mourir. Il était trop épuisé +maintenant pour pêcher aux écrevisses ou tuer l’oiseau le plus faible. +Mais il arriva juste au moment où Sekoosew, l’hermine, la petite voleuse +la plus assoiffée de sang de toutes les bêtes sauvages, commettait un +meurtre. + +C’était à une bonne centaine de mètres de l’endroit où Bari s’était +étendu sous un sapin, presque prêt à rendre l’âme. Sekoosew était une +grande chasseresse de son espèce. Son corps avait environ sept pouces de +longueur, prolongé par une mignonne queue pointée de noir et elle pesait +peut-être cinq onces. Les doigts d’un enfant auraient pu l’encercler à +n’importe quelle place entre ses quatre pattes et sa petite tête, au +museau pointu et aux yeux de perle rouge, aurait pu traverser sans peine +une ouverture d’un pouce de diamètre. Pendant plusieurs siècles, +Sekoosew avait contribué à faire l’histoire. Ce fut elle, lorsque sa +peau valait cent dollars en or du roi, qui attira les premiers +transports de chevaliers d’aventures par delà l’Océan, le prince Rupert +à leur tête; c’était à la petite Sekoosew qu’il fallait imputer la +formation de la grande compagnie de la baie d’Hudson et la découverte de +la moitié du continent; car presque trois siècles durant, elle avait +mené le combat pour la vie contre le trappeur. Et maintenant, +quoiqu’elle ne valût plus son poids d’or jaune, elle était la plus +adroite, la plus cruelle et la plus impitoyable de toutes les créatures +de son espèce. + +Tandis que Bari était couché sous son arbre, Sekoosew rampait vers sa +proie. Son gibier était une grosse caille dodue qui se tenait sous un +buisson de cassis. Aucune oreille vivante n’aurait pu entendre le +mouvement de Sekoosew. Elle ressemblait à une ombre, un point gris ici, +un éclair là, maintenant cachée derrière une tige pas plus épaisse qu’un +poignet d’homme, apparaissant une minute, l’instant d’après aussi +complètement invisible que si elle n’avait jamais existé. Ainsi +s’approcha-t-elle de cinquante pieds à environ trois pieds de la caille. +C’était sa distance d’élan favorite. Infailliblement, elle sauta à la +gorge de la caille endormie et ses dents, telles des pointes +d’aiguilles, pénétrèrent à travers les plumes dans la chair. Sekoosew +était préparée à ce qui allait alors se passer. Cela se passait +constamment ainsi quand elle attaquait Napanao, la caille des bois. Ses +ailes sont puissantes et son premier mouvement, quand Napanao frappait, +était toujours de prendre la fuite. La caille se redressa aussitôt avec +un grand bruit d’ailes. Sekoosew s’accrocha étroitement, ses dents +enfoncées profondément dans la gorge et ses petites griffes aiguës se +cramponnant comme des mains. Elle tournoya dans l’air avec elle, mordant +de plus en plus profondément jusqu’à ce qu’à cent mètres de l’endroit où +cette terrible chose de mort s’était agrippée à sa gorge, Napanao +s’écrasât par terre. + +Elle tomba à peine à dix pieds de Bari. Pendant quelques minutes, il +considéra étonné ce tas de plumes qui se débattait, ne comprenant pas +bien qu’enfin de la nourriture était à sa portée. Napanao se mourait, +mais elle luttait encore par les soubresauts de ses ailes. Bari se leva +précipitamment et après une minute pendant laquelle il rassembla tout ce +qui lui restait de force, il se précipita sur elle. Ses dents +s’enfoncèrent dans la poitrine et jusqu’à ce moment-là, il ne vit pas +Sekoosew. L’hermine avait redressé la tête de l’étreinte mortelle dont +elle enserrait la gorge de la caille et ses farouches petits yeux rouges +se fixèrent un seul instant sur ceux de Bari. C’était ici quelque chose +de trop gros à tuer et avec un cri perçant de colère, elle s’en alla. +Les ailes de Napanao retombèrent et son corps cessa de palpiter. Elle +était morte, Bari demeura en arrêt pour s’en assurer. Puis il commença +son festin. + +Le meurtre au cœur, Sekoosew se tenait tout près de là, passant vivement +d’un côté puis d’un autre, mais n’approchant jamais à plus d’une +demi-douzaine de pieds de Bari. Ses yeux étaient plus rouges que jamais. +De temps en temps, elle jetait un cruel petit cri de rage. De la vie +elle n’avait jamais été si furieuse. Se voir voler de cette manière une +caille dodue était un affront qu’elle n’avait jamais subi auparavant. +Elle souhaitait foncer sur l’intrus et vriller ses dents dans la gorge +de Bari. Mais elle était trop adroit stratège pour le tenter, trop +habile Napoléon pour se précipiter délibérément à son Waterloo. Un +hibou, elle l’aurait combattu. Elle aurait même livré bataille à sa +grande sœur et sa plus mortelle ennemie, la loutre. Mais en Bari, elle +reconnaissait la race du loup et elle donnait cours à sa rancune à +distance. Au bout d’un moment, son bon sens prit le dessus et elle +partit chasser ailleurs. + +Bari mangea un tiers de la caille et les deux tiers restants il les +cacha soigneusement au pied du gros sapin. Puis, il dévala jusqu’au +ruisseau pour boire. Le monde lui paraissait maintenant tout différent. +Somme toute, la capacité individuelle au bonheur dépend, en grande +partie, de ce qu’on a beaucoup souffert. La mauvaise chance et +l’infortune de chacun constituent l’étalon de la bonne chance et de la +fortune à venir. Ainsi en était-il de Bari. Quarante-huit heures plus +tôt, son ventre plein ne l’aurait pas rendu un dixième aussi heureux +qu’en ce moment. Alors, son plus vif désir était pour sa mère. Depuis, +un désir encore plus vif était survenu dans sa vie pour la nourriture. +En un sens, il était heureux pour lui qu’il eût presque péri +d’épuisement et de faim, car son expérience avait contribué à faire un +homme de lui--ou un chien-loup, comme vous êtes justement disposé à le +dire. Sa mère lui manquera encore longtemps, mais elle ne lui manquera +plus jamais dorénavant comme elle lui avait manqué hier et le jour +d’avant. + +Cet après-midi-là, il fit un long somme auprès de sa cachette. Puis il +déterra la caille et mangea son souper. Quand sa quatrième nuit arriva, +il ne se cacha plus comme il avait fait les trois nuits précédentes. Il +était singulièrement et curieusement éveillé. Sous la lune et les +étoiles, il rôda à la lisière de la forêt et poussa jusqu’à la partie du +bois incendié. Il écouta avec une sorte de frémissement nouveau la +clameur lointaine d’une bande de loups en chasse. Il écouta sans +trembler le lugubre _hou hou hou!_ des hiboux. Les bruits et les +silences commençaient à prendre pour lui un accent nouveau et +significatif. + +Pendant un autre jour et une autre nuit, Bari demeura à proximité de sa +cachette. Quand le dernier os fut rogné, il s’en alla. Il pénétra alors +dans une région où la subsistance cessa d’être pour lui un périlleux +problème. C’était un pays de lynx et, où il y a des lynx, il y a aussi +beaucoup de lapins. Quand les lapins se raréfient, les lynx émigrent +vers des endroits meilleurs pour la chasse. Comme les lapins aux pieds +de neige prolifient pendant tout l’été, Bari se trouva dans une terre +d’abondance. Il ne lui fut pas difficile d’attraper et de tuer des +lapereaux. Durant une semaine, il profita et devint plus gros et plus +fort de jour en jour. Mais pendant tout ce temps, tiraillé par l’esprit +de recherche et de vagabondage, espérant toujours retrouver sa vieille +maison et sa mère, il voyagea au nord et à l’est. Et c’était en plein +dans le domaine à pièges de Pierre, le métis. + +Il était seul, il avait la nostalgie de la maison et son petit cœur +appelait la chaleur d’une amitié et le réconfort de l’amour maternel. +Être seul par le monde n’était pas du tout une situation désirable. +Parfois Bari avait tellement la nostalgie de la maison et de revoir le +museau de Louve-Grise et la superbe prestance de Kazan, que cela lui +faisait mal. + +Précisément alors, le chien dominait le loup en lui. Il n’était plus +qu’un petit toutou inconsolable. Et la maison et Louve-Grise et Kazan et +le vieil arbre renversé où il était en sécurité lui semblaient bien +loin, bien loin. + +Inconsolablement, il errait dans l’inconnu... + + + + +CHAPITRE V + +LE LOUP PARLE + + +Pierre, jusque voici deux ans, s’était cru l’un des hommes les plus +heureux de la vaste solitude. C’était avant l’arrivée de _la mort +rouge_, la peste rouge. Demi-Français, il avait épousé la fille d’un +chef Cree et dans leur cabane faite de troncs d’arbres, au Grey Loon, +ils avaient vécu plusieurs années de grande prospérité et de parfait +bonheur. Pierre était fier de trois choses dans son sauvage univers: il +était immensément fier de Wyola, sa femme de sang royal; il était fier +de sa fille et il était fier de sa renommée de chasseur. Jusqu’à la +venue de la peste rouge, la vie coulait à souhait pour lui. Ce fut +alors, il y avait deux ans, que la petite vérole tua la princesse sa +femme. Il habitait toujours dans la petite hutte de Grey Loon, mais +c’était un autre homme. Il avait le cœur brisé. Il en serait mort sans +Nepeese, sa fille. Sa mère l’avait appelée Nepeese, qui signifie +«Branche de saule». Nepeese avait grandi comme le saule, plus svelte +qu’un roseau, avec toute la sauvage beauté maternelle unie à un soupçon +de beauté française. Elle avait presque dix-sept ans, de larges yeux +noirs merveilleux et des cheveux si beaux qu’un homme d’affaires de +Montréal passant par là avait un jour proposé de les acheter. Ils +descendaient en deux nattes brillantes, aussi épaisses l’une et l’autre +que le poignet d’un homme, presque jusqu’à ses genoux. + +--Non, monsieur, avait dit Pierre avec un froid regard dans les yeux, +dès qu’il avait vu ce qu’il y avait dans le visage de l’agent +d’affaires, «ce n’est pas pour en faire trafic!» + +Deux jours après que Bari eût pénétré dans le domaine du trappeur, +Pierre rentra des bois, un air d’ennui sur sa figure. + +--Quelque chose massacre les jeunes castors, expliqua-t-il à Nepeese, en +lui parlant en français. C’est un lynx ou un loup. Demain... Il haussa +ses épaules maigres et sourit. + +--Nous irons à la chasse, continua Nepeese, riant de joie, dans son doux +parler Cree. + +Quand Pierre lui souriait ainsi et commençait par «demain», cela voulait +toujours dire qu’elle pouvait l’accompagner dans l’entreprise qu’il +méditait. + + * * * * * + +Encore un autre jour plus tard, sur la fin de l’après-midi, Bari +traversait le Grey Loon, sur un pont de bois flottant maintenu entre +deux arbres. C’était au Nord. Juste au delà du pont de bois, il y avait +une petite ouverture et, sur le bord, Bari s’arrêta pour jouir des +derniers rayons du soleil couchant. Tandis qu’il se tenait là immobile, +à écouter, la queue basse, les oreilles aux aguets, son nez au bout +pointu flairant le nouveau pays dans la direction du Nord, il n’y avait +pas une paire d’yeux dans la forêt qui ne l’eût pris pour un jeune loup. + +Cachés derrière un bouquet de jeunes balsamiers, à cent mètres de là, +Pierre et Nepeese l’avaient vu franchir le pont de bois. C’était +l’instant et Pierre ajusta son fusil. Et subitement, Nepeese toucha son +bras légèrement et d’une voix un peu émue, elle chuchota: + +--_Nootawe_, laisse-moi tirer. Je peux le tuer! + +Tout en souriant, Pierre lui passa le fusil. Il considérait le louveteau +comme déjà mort. Car Nepeese, à cette distance, envoyait neuf fois sur +dix une balle dans un carton d’un pouce. Et Nepeese, visant Bari avec +soin, appuya posément son index brun sur la détente. + +Tandis que Branche-de-Saule abaissait la détente de son fusil, Bari +sauta en l’air. Il éprouva la violence de la balle avant d’entendre la +détonation. Cela lui souleva les pieds de terre et l’envoya rouler à +plusieurs reprises comme s’il avait été frappé d’un coup de gourdin +épouvantable. Le temps d’un éclair il ne sentit aucun mal; puis on +aurait dit qu’un couteau de feu le traversait et, sous le coup de cette +souffrance, le chien en lui domina le loup: il jeta une longue clameur +sauvage de petit chien qui pleure, tandis qu’il roulait et se +contorsionnait sur le sol. + +Pierre et Nepeese s’étaient avancés de leur retrait de balsamiers. Les +beaux yeux de Branche-de-Saule brillaient d’orgueil à la justesse de son +coup de fusil. Aussitôt elle retint son souffle. D’un mouvement brusque +et nerveux, ses doigts bruns étreignirent le canon de son fusil. Le rire +de contentement expira aux lèvres de Pierre, tandis que les cris de +douleur de Bari emplissaient la forêt. + +--_Uchi Moosis!_ s’écria Nepeese en sa langue cree. + +Pierre lui prit le fusil. + +--Misère! Un chien! Un toutou, s’écria-t-il. + +Ils s’élancèrent pour courir vers Bari; mais dans leur étonnement, ils +avaient perdu quelques secondes et Bari était revenu de son +étourdissement. Il les vit nettement traverser la clairière: une +nouvelle espèce de monstres des forêts. Avec un dernier gémissement, il +s’enfuit parmi les ombres épaisses des arbres. Le soleil allait se +coucher. Et Bari courut vers l’obscurité dense du sapin touffu, près du +ruisseau. Il avait tremblé à la vue de l’ours et de l’élan, mais pour la +première fois, il avait la notion réelle du danger. + +Et c’était là tout près derrière lui. Il pouvait entendre le vacarme que +faisaient les bêtes à deux jambes à sa poursuite; d’étranges cris +s’élevaient presque sur ses talons, alors, brusquement il se précipita +sans crier gare dans un trou. Ce lui fut une secousse de sentir la terre +manquer comme cela sous ses pas, mais il n’aboya point. Le loup le +dominait de nouveau. Il l’engageait à rester où il était sans faire +mouvement ni bruit, respirant à peine. Les voix étaient au-dessus de +lui; les pieds étranges trébuchaient quasiment au bord du trou où il +était étendu. En regardant hors de sa cachette obscure, il pouvait voir +un de ses ennemis. C’était Nepeese, Branche-de-Saule. Elle se tenait de +telle manière que la dernière lueur du jour tombait sur son visage. Bari +ne pouvait en détacher les yeux. Plus haut que sa souffrance s’élevait +en lui une bizarre et frémissante fascination. + +Et soudain la jeune fille porta les deux mains à sa bouche et d’une voix +qui était douce et plaintive et étonnamment réconfortante pour le petit +cœur frappé de terreur, elle cria: + +--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_ + +Alors, il entendit une autre voix et cette voix, également, était +beaucoup moins effrayante que bien des bruits qu’il avait écoutés dans +les forêts. + +--On ne pourra pas le trouver, Nepeese, disait la voix. Il s’est traîné +loin d’ici pour mourir. C’est trop triste. Viens! + +A l’endroit où Bari s’était tenu, à l’extrémité de la clairière, Pierre +s’arrêta et désigna du doigt un jeune plant de bouleau qui avait été +tranché net par la balle de Branche-de-Saule. Nepeese comprit. Le jeune +arbuste, pas plus gros que son pouce, avait fait dévier un tantinet le +coup et sauvé Bari d’une mort imminente. + +Elle se retourna et appela: + +--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_ + +Il n’y avait plus dans ses yeux le frisson du meurtre. + +--Il ne saurait comprendre cela, fit Pierre en prenant la route qui +traversait la clairière. Il est sauvage, né de loups. C’était peut-être +la femelle des bois de Koomo qui allait en chasse avec les hurles, +l’hiver dernier. + +--Et il va mourir. + +--_Ayetun_: oui, il va mourir. + +Mais Bari n’avait pas l’intention de mourir. Il était trop robuste +gaillard pour être blessé à mort par une balle traversant la chair +délicate de ses jambes de devant. Voici ce qui était arrivé. Sa patte +était traversée jusqu’à l’os, mais l’os lui-même n’avait pas été touché. +Il attendit jusqu’au lever de la lune avant de ramper hors de son trou. + +Sa patte s’était engourdie; elle avait cessé de saigner, mais son corps +entier était déchiré par une douleur cuisante. + +Une douzaine de Papayouchisiou, tous fortement accrochés à ses oreilles +et à son nez, ne lui auraient pas fait plus de mal. Chaque fois qu’il +bougeait, une lancination aiguë le traversait et cependant il +s’obstinait à marcher. Instinctivement, il comprenait qu’en s’écartant +du trou, il s’écartait du danger. Ce fut ce qui put lui arriver de +mieux, car un peu plus tard, un porc-épic vint errer par là, marmottant +en lui-même dans sa bonne humeur et ses ébats, et il tomba avec un bruit +sourd au fond du trou. Si Bari était resté là, il aurait été si couvert +de piquants qu’il en serait mort à coup sûr. + +D’autre part, l’exercice de la marche lui fut excellent. Il ne fournit à +sa blessure aucune occasion d’_usao_, comme Pierre aurait dit, car en +réalité le coup était plus sensible que sérieux. Durant les cent +premiers mètres, il clopina sur trois pattes, après quoi, il s’aperçut +qu’il pouvait se servir de la quatrième en la ménageant beaucoup. Il +suivit le cours du ruisseau pendant un demi-mille. Chaque fois qu’un +brin de bois touchait sa blessure, il le mordait furieusement et, au +lieu de geindre quand il sentait une douleur aiguë le transpercer, un +petit groulement de colère sourdait dans sa gorge et il grinçait des +dents. + + * * * * * + +Maintenant qu’il était hors du trou, l’effet du coup de Branche-de-Saule +excitait chaque goutte de sang de loup dans son corps. Il y avait en lui +une colère croissante, un sentiment de rage, non contre telle chose en +particulier, mais contre toutes les choses. Ce n’était pas le sentiment +qui l’avait fait combattre Papayouchisiou. Ce soir, le chien en lui +n’existait plus. Une succession de malheurs s’était abattue sur lui, et +de ces malheurs, et de son mal actuel, le loup avait surgi farouche et +avide de vengeance. C’était la première nuit qu’il voyageait. Il +n’avait, cette fois, peur de rien qui eût pu fondre sur lui de +l’obscurité. Les ombres les plus denses ne le faisaient plus +tressaillir. C’était le premier conflit important entre les deux natures +qu’il portait en lui de naissance--le loup et le chien--et le chien +était vaincu. De temps à autre, il s’arrêtait pour lécher sa blessure +et, tout en léchant il groulait, comme si pour sa blessure elle-même il +avait une hostilité particulière. Si Pierre l’avait pu voir et entendre, +il aurait bien vite compris, et il aurait dit: «Laissons-le mourir! Le +gourdin ne fera jamais sortir le démon qu’il porte en lui.» + +En cet état d’esprit, Bari, une heure plus tard, passa du bois touffu de +la courbe du ruisseau dans des endroits plus découverts d’une petite +plaine qui s’étendait au pied d’une crête de montagnes. C’était dans +cette plaine qu’Oohoomisew chassait. Oohoomisew était un énorme hibou +blanc. C’était le patriarche des hiboux de tout le domaine à pièges de +Pierre. Il était tellement vieux qu’il était presque aveugle. Il ne +chassait pas comme les autres hiboux. Il ne se cachait pas sous le +couvert obscur des sapins ou au sommet des balsamiers, ni ne ramait +doucement à travers la nuit, prêt en un instant à s’abattre sur sa +proie. Sa vue était si faible que, du haut d’un sapin, il n’aurait pu +voir du tout un lapin et qu’il n’aurait pu distinguer un renard d’une +souris. Oohoomisew, vieux à ce point, l’expérience lui enseignant la +sagesse, chassait par embuscade. Il se blottissait sur le sol, et +pendant des heures, chaque fois, il pouvait rester là sans faire de +bruit, remuant à peine une plume, attendant avec la patience de Job que +quelque chose à manger se présentât sur son chemin. De temps à autre, il +se trompait. Deux fois, il avait pris un lynx pour un lapin et, à la +seconde attaque, il avait perdu un pied, de sorte que, lorsqu’il dormait +à l’écart pendant le jour, il était juché à son perchoir sur une seule +patte. Infirme, presque aveugle et si vieux qu’il avait depuis longtemps +perdu les touffes de plumes au-dessus de ses oreilles, il avait encore +une force gigantesque, et, lorsqu’il était en colère, on pouvait +entendre le claquement de son bec à vingt mètres. + +Pendant trois nuits, il n’avait pas eu de veine et, cette nuit-ci, il +avait été spécialement malchanceux. Deux lapins étaient venus sur son +chemin et, sortant de son abri, il s’était époumonné vers l’un et +l’autre. Du premier, il avait complètement perdu trace, le deuxième +l’avait laissé le bec plein de poil et de duvet. Et c’était tout. Il +avait une faim dévorante et il aiguisait son bec de fort mauvaise +humeur, quand il entendit Bari approcher. Même si Bari avait pu voir +dans le bois obscur devant lui et avait aperçu Oohoomisew prêt à se +précipiter hors de son embuscade, il est peu probable qu’il aurait +consenti à fuir bien loin. Son sang de lutteur bouillonnait. Lui aussi +était disposé à faire la guerre à n’importe quoi. + +Fort peu nettement, Oohoomisew le vit enfin traverser la petite +clairière qu’il surveillait. Il s’accroupit. Ses plumes se hérissèrent +jusqu’à ce qu’il ressemblât à une boule. Ses yeux quasiment sans regard +luisaient pareils à deux étangs de feu bleuâtre. A dix pas de là, Bari +s’arrêta un moment et lécha sa blessure. Oohoomisew attendait +prudemment. De nouveau, Bari s’avança, passant à six pieds du buisson. +Avec un rapide _hop, hop, hop!_ et un tonnerre subit de ses ailes +puissantes, le gros hibou fut sur lui. + +A ce moment Bari, ne poussa nul cri de douleur ou de frayeur. Le loup +est _kipichimao_, comme disent les Indiens. Aucun chasseur n’a jamais +entendu un gémissement de supplication d’un loup pris au piège, à la +morsure de sa balle ou au coup de son gourdin. Il meurt serrant les +crocs. Cette nuit, c’était un louveteau qu’attaquait Oohoomisew et non +un petit chien. La première charge du hibou fit chavirer Bari et, +pendant un moment, il fut étouffé sous les énormes ailes déployées. +Cependant Oohoomisew, le maintenant étendu, clopinait pour se tenir sur +une patte avec son unique pied valide et frappait farouchement du bec. +Un coup de ce bec quelque part autour de la tête aurait étourdi un +lapin, mais, à la première attaque, Oohoomisew comprit que ce n’était +pas un lapin qu’il tenait sous ses ailes. + +Un cri à glacer le sang répondit à ce coup et Oohoomisew se souvint du +lynx, de son pied perdu et qu’il avait difficilement échappé à la mort. +Le vieux pirate aurait pu battre en retraite, mais Bari n’était plus un +Bari enfantin comme à l’heure qu’il avait combattu le jeune +Papayouchisiou. L’expérience et les privations l’avaient vieilli et +rendu fort, ses mâchoires avaient rapidement passé de l’âge où on lèche +les os à l’âge où on les croque, et, dès avant qu’Oohoomisew pût +s’enfuir, s’il pensait le moins du monde à fuir, les crocs de Bari +mordaient sournoisement dans l’unique bonne jambe du hibou. + + * * * * * + +Parmi le calme de la nuit s’éleva alors un plus grand bruit d’ailes +encore et, pendant quelques minutes, Bari ferma les yeux pour se garder +d’être aveuglé par les coups furieux d’Oohoomisew. Mais il demeura +farouchement accroché et, tandis que ses dents entraient dans la chair +de la jambe du vieux pirate, ses grognements de colère portaient le défi +aux oreilles d’Oohoomisew. + +Une rare bonne fortune lui avait fourni cet agrippement à la jambe, et +Bari savait que triomphe ou défaite dépendaient de son adresse à s’y +maintenir. Le vieux hibou n’avait pas d’autre serre à enfoncer en lui et +il lui était impossible, pris comme il l’était, de porter des coups de +bec à Bari. Aussi continua-t-il à agiter ce tonnerre de coups avec ses +ailes de quatre pieds. Elles menaient grand bruit autour de Bari, mais +ne lui faisaient aucun mal. Il enfonça ses crocs plus profondément. Ses +groulements devinrent plus furieux dès qu’il eut senti le goût du sang +d’Oohoomisew et en lui surgit plus impérieux le désir de tuer ce monstre +de la nuit, comme si par la mort de cette créature il avait l’occasion +de se venger de tous les maux et de toutes les privations qui l’avaient +assailli depuis qu’il avait perdu sa mère. Et il était bizarre +qu’Oohoomisew n’eût jamais éprouvé une grande crainte jusqu’alors. Le +lynx l’avait mordu, mais une seule fois et était parti, le laissant +estropié. Mais le lynx n’avait pas grogné de cette façon, comme un loup, +et ne l’avait pas harcelé. Des centaines de nuits Oohoomisew avait +écouté la hurle aux loups. L’instinct lui avait dit ce que cela +signifiait. Il avait vu les bandes traverser rapidement la nuit et +toujours lorsqu’elles passaient il s’était tenu dans les ombres +épaisses. Pour lui, comme pour tous les autres êtres sauvages, le +hurlement du loup signifiait la mort. Mais jusqu’à ce moment où les +crocs de Bari étaient entrés dans sa chair, il n’avait jamais ressenti +complètement la crainte du loup. Cela avait mis des années à pénétrer +dans son lent et stupide entendement, mais maintenant qu’il y était, +cela le possédait comme jamais aucune chose ne l’avait possédé de toute +la vie. Tout à coup, il cessa son battement d’ailes et s’éleva en l’air. +Comme d’immenses éventails, ses ailes puissantes tournoyèrent dans +l’espace et Bari se sentit brusquement soulevé de terre. Toutefois il +tint bon et soudain retomba d’un seul coup. + +Oohoomisew fit un nouvel effort. Cette fois, il fut plus heureux et +s’enleva bien six pieds haut avec Bari. Ils retombèrent encore. Une +troisième fois, le vieil hors-la-loi se démena pour s’élever, débarrassé +de l’étreinte de Bari, puis, épuisé, il retomba, ses ailes gigantesques +étendues, en sifflant et faisant craquer son bec. Sous ces ailes, +l’esprit de Bari travaillait avec la rapidité instinctive du meurtrier. +Tout à coup, il modifia son agrippement, enfonçant ses crocs dans la +partie inférieure du corps d’Oohoomisew. Ils pénétrèrent dans trois +pouces de plumes. Aussi vif que Bari, Oohoomisew fut également prompt à +profiter de l’occasion qui s’offrait. En un clin d’œil, il se souleva de +terre. Il y eut une saccade, un arrachement de plumes, de la chair et +Bari resta seul sur le champ de bataille. + +Il n’avait pas tué, mais il était vainqueur. Son premier grand jour,--ou +sa première grande nuit--était arrivé. Le monde s’emplissait pour lui de +nouveaux espoirs aussi vastes que la nuit elle-même. Au bout d’un +moment, il s’assit sur son derrière, flairant dans l’espace son +adversaire battu. Puis, comme s’il défiait le monstre emplumé qu’il +avait houspillé, chassé et enfin vaincu, il leva vers les étoiles son +petit museau pointu et poussa son premier et enfantin hurlement de loup +parmi la nuit. + + + + +CHAPITRE VI + +LE CRI DU CŒUR SOLITAIRE + + +Sa lutte avec Oohoomisew fut une excellente médecine pour Bari. Elle ne +fit pas que lui donner une grande confiance en lui-même, mais purgea +également son sang de la fièvre maligne. Il ne faisait plus mine de +mordre les objets ni de grogner contre eux, tandis qu’il poursuivait sa +route dans la nuit. C’était une nuit merveilleuse. La lune était haut +dans le ciel et le firmament fourmillait d’étoiles, au point que, dans +les clairières, la lumière était presque semblable à celle du jour, +seulement plus douce et plus belle. Il faisait très calme. Pas un +souffle de vent aux cimes des arbres et il semblait à Bari que le +hurlement qu’il avait poussé avait dû porter jusqu’au bout du monde. De +temps à autre il percevait un bruit et chaque fois il s’arrêtait, +attentif et l’oreille aux aguets. Loin, loin, il entendit, prolongé et +doux, le meuglement d’une femelle d’élan; il entendit un grand +clapotement dans l’eau d’un petit lac près duquel il arriva, et une fois +lui parvint le raclement aigu de cornes contre cornes: deux daims +réglant une légère différence d’opinions à un quart de mille de là. Mais +c’était toujours le hurlement du loup qui le faisait s’arrêter et +écouter le plus longtemps, le cœur lui battant d’un étrange sursaut +qu’il ne pouvait cependant comprendre encore. C’était l’appel de sa +race, croissant en lui lentement, mais impérieusement. + +Il était toujours vagabond. _Pupamaotao_, disent les Indiens. C’est cet +esprit de vagabondage qui dirige un moment presque toutes les créatures +de la solitude aussitôt qu’elles sont capables de se suffire--dessein de +la nature peut-être en vue d’écarter des rapports de famille trop +étroits et probablement des croisements dangereux. Bari, comme le jeune +loup en quête de nouveaux domaines de chasse ou le jeune renard, +découvrant un monde nouveau, n’avait ni but ni méthode dans son +vagabondage. Il était simplement en voyage, en route. Il avait besoin de +quelque chose qu’il ne pouvait trouver. Le son de voix du loup le lui +apporta. Les étoiles et la lune l’emplissaient d’un véhément désir de ce +quelque chose. Les bruits lointains se heurtaient contre lui dans son +vaste isolement. Et l’instinct lui disait que rien qu’en cherchant il +trouverait. Ce n’étaient pas tant Kazan ou Louve-Grise qui lui +manquaient maintenant, ni tant le voisinage de sa mère et son chez lui +qu’une amitié. Maintenant qu’il avait chassé de lui la rage du loup, au +cours de son combat avec Oohoomisew, la partie chien qui était en lui +reprenait ses droits. Moitié aimable de lui-même. Partie qu’il désirait +faire dorloter auprès de quelque chose de vivant et d’amical, petites +choses baroques, qu’elles portassent plumes ou poil, serres ou sabots. + +Il était endolori à cause de la balle de Branche-de-Saule et endolori à +cause du combat et, vers l’aurore, il se coucha à l’abri d’un bouquet +d’aulnes au bord d’un deuxième petit lac et y demeura jusqu’au milieu du +jour. Alors, il se mit en quête de nourriture parmi les roseaux et près +des iris d’eau. Il trouva un brochet mort à demi mangé par une loutre et +l’acheva. + +Sa blessure était beaucoup moins douloureuse cet après-midi, et, à la +tombée de la nuit, il y faisait à peine attention. Depuis qu’il avait +failli périr tragiquement aux mains de Nepeese, il avait marché en +général dans la direction du nord-est, suivant d’instinct le cours des +ruisseaux. Mais son avance avait été lente et lorsque l’obscurité +revint, il n’était pas à plus de huit ou dix milles du trou où il était +tombé quand Branche-de-Saule avait tiré sur lui. + +Il n’alla pas bien loin cette nuit. + +Le fait d’avoir été blessé à la brume et que son combat avec Oohoomisew +avait eu lieu plus tard encore, le rendait circonspect. L’expérience lui +avait appris que les ombres obscures et les gouffres noirs de la forêt +étaient des embûches possibles du danger. Il n’avait plus peur comme +naguère, mais il en avait assez de combats pour le moment, aussi +estimait-il que la prudence était ce qu’il y avait de mieux pour se +garder seul des périls des ténèbres. Un curieux instinct lui fit +chercher un lit au sommet d’une énorme roche à pic qu’il eut quelque +difficulté à gravir. Peut-être était-ce un ressouvenir lointain des +jours passés, lorsque Louve-Grise, à sa première maternité, cherchait +refuge sur la cime du rocher du Soleil qui dominait le monde de la forêt +dont Kazan et elle faisaient partie et où elle avait été rendue aveugle +durant sa lutte avec le lynx. + +La roche de Bari, au lieu de s’élever d’emblée de cent pieds et +davantage était à peu près de la hauteur de la tête d’un homme. Elle se +dressait au milieu du coude du ruisseau avec la forêt de sapins tout +contre par derrière. Pendant plusieurs heures, Bari ne dormit pas, mais +demeura couché bien vigilant, les oreilles tendues pour saisir chaque +bruit qui sortait du monde obscur qui l’entourait. Il y avait plus que +de la curiosité dans sa vigilance, cette nuit-ci. Son éducation s’était +considérablement élargie en un sens: il avait appris qu’il n’était +qu’une toute petite portion de cette terre merveilleuse étendue sous les +étoiles et sous la lune et il était animé du vif désir de se +familiariser mieux avec tout cela, sans plus combattre ni souffrir. +Cette nuit, il savait ce que cela voulait dire lorsqu’il voyait, çà et +là, des ombres grises ondoyer en silence hors de la forêt au clair de +lune. Les hiboux. Des monstres de l’espèce de ceux avec lesquels il +avait lutté. Il entendait le craquement que faisaient des pieds armés de +sabots et l’écrasement produit par des corps pesants sous bois. Il +réentendit le meuglement de l’élan. Des voix lui arrivèrent qu’il +n’avait jamais entendues auparavant: le _yap yap yap_ aigu d’un renard, +le cri d’outre-tombe et moqueur d’un grand butor sur un lac à un +demi-mille de là; le cri strident d’un lynx qui arrivait de milles et de +milles au loin; les hululements assourdis de la chouette entre les +étoiles et lui. Il entendit d’étranges chuchotements au faîte des +arbres, chuchotements du vent, et une fois, au milieu d’un calme de +mort, un cerf brama d’une voix déchirante tout derrière sa roche, puis, +à l’odeur du loup dans l’air, s’enfuit d’un trait dans une vision grise +d’épouvante. + +Tous ces bruits avaient pour Bari un sens nouveau. Il faisait rapidement +connaissance de la solitude. Ses yeux brillaient. Son sang bouillonnait. +Pendant quelques minutes, chaque fois, il remuait à peine. Mais de tous +ces bruits qui lui arrivaient, le hurlement du loup surtout le faisait +frissonner. Maintes et maintes fois, il l’écouta. Certaines fois, il +était très lointain, si lointain qu’il ressemblait à un murmure, mourant +presque avant de lui arriver; ensuite il revenait jusqu’à lui, poussé à +pleine gorge, chaud du souffle de la chasse, l’appelant au rouge frisson +de la poursuite, à la féroce orgie de la chair déchirée et du sang qui +coule, l’appelant, l’appelant, l’appelant. Et c’était l’appel de sa +race, des os de ses os et de la chair de sa chair, l’appel des bandes en +chasse, sauvages et farouches de la tribu maternelle. C’était la voix de +Louve-Grise le cherchant dans la nuit, le sang de Louve-Grise l’invitant +à se joindre à la communauté de la bande. Et il tremblait en écoutant. +Il se lamentait doucement. Il s’avança tout à l’extrémité de sa roche. +Il désirait partir. La nature le pressait de s’en aller. Mais la nature +du fauve luttait contre des forces supérieures. Car, en lui, il y avait +aussi le chien avec ses hérédités d’instincts domptés et endormis et +toute cette nuit-là le chien qui était en lui retint Bari au sommet de +sa roche. + +Le lendemain matin, Bari trouva de nombreuses écrevisses au bord du +ruisseau et il festoya de leur chair succulente jusqu’à ce qu’il sentît +qu’il n’avait plus faim. Rien ne lui avait paru aussi bon depuis qu’il +avait mangé la caille volée à Sekoosew, l’hermine. + +Au milieu de l’après-midi, Bari arriva dans un coin de la forêt qui +était très tranquille et très reposant. Le ruisseau s’était approfondi. +Par endroits ses rives étaient débordées, de sorte qu’elles formaient de +petits étangs. + +Deux fois, Bari dut faire des crochets considérables pour contourner ces +étangs. Il marchait très tranquillement, l’oreille tendue, l’œil à +l’affût. Jamais, depuis le jour de malheur où il avait quitté le vieil +arbre renversé, il n’avait autant pensé à la maison que maintenant. + +Il lui semblait fouler enfin une contrée qu’il connaissait et où il +trouverait des amis. Peut-être était-ce un autre miraculeux mystère de +l’instinct, de la nature. Car il se trouvait dans les domaines du vieux +Dent-Brisée, le castor. C’était ici que son père et sa mère avaient +chassé aux jours d’avant sa naissance. C’était non loin de là que Kazan +et Dent-Brisée avaient eu ce mémorable duel sous l’eau, d’où Kazan avait +sauvé sa vie n’ayant plus à perdre que le souffle. Bari ne connaîtrait +jamais ces choses-là. Il ne saurait jamais qu’il franchissait les +antiques pistes. Mais quelque chose, au tréfonds de lui, le poignait +singulièrement. Il flairait l’air, comme s’il y découvrait le relent de +choses familières. Ce n’était qu’un faible souffle, un indéfinissable +espoir qui l’emportait au terme d’un pressentiment mystérieux. + +Le forêt devint plus profonde. Elle était merveilleuse. Il n’y avait +plus de broussailles et marcher sous les arbres c’était comme si on +était dans une immense caverne mystérieuse à travers le toit de laquelle +la lumière du jour filtrait doucement et illuminée çà et là par les +flaques d’or du soleil. L’espace d’un mille, Bari avança tranquillement +à travers cette forêt. Il ne vit rien que quelques rapides fuites +d’ailes d’oiseaux. On n’entendait quasiment aucun bruit. Puis, il arriva +à un étang, encore plus grand. Autour de cet étang, il y avait un épais +fourré d’aulnes et de saules. Les arbres y étaient moins denses. Il vit +le reflet du soleil d’après-midi sur l’eau, puis tout aussitôt il +entendit de la vie. + + * * * * * + +Il y avait eu peu de changement dans la colonie de Dent-Brisée depuis +l’époque de son inimitié avec Kazan et les loutres. Le vieux Dent-Brisée +était encore plus chenu. Il était plus gras. Il dormait beaucoup et +était peut-être moins prudent. Il somnolait dans la boue abondante et +sur la digue de broussaille dont il avait été l’ingénieur en chef, +lorsque Bari s’avança doucement sur un remblai élevé de trente à +quarante pieds. Il avait fait si peu de bruit qu’aucun des castors ne +l’avait vu ni entendu. Il se blottit à plat ventre, caché derrière une +touffe d’herbe et avec le plus vif intérêt surveilla tous les +mouvements. Dent-Brisée s’éveillait. Il se tint un moment debout sur ses +jambes courtes, puis se dressa, tel un soldat au «garde à vous», sur sa +large queue plate, et, poussant un brusque sifflement, plongea dans +l’étang au milieu d’un grand éclaboussement d’eau. + +Un moment après, il sembla à Bari que l’étang fourmillait de castors. +Des têtes et des corps apparaissaient et disparaissaient, se précipitant +de côté et d’autre dans l’eau, d’une façon qui l’émerveillait et +l’ahurissait. C’était la récréation du soir de la colonie. Les queues +heurtaient l’eau comme des battoirs unis. Des sifflements bizarres +s’élevaient au-dessus du clapotement, puis aussi brusquement qu’il avait +commencé, le jeu prit fin. Il pouvait y avoir peut-être vingt castors, +sans compter les jeunes, et, comme s’ils avaient été mus par un signal +commun, quelque chose que Bari n’avait pas entendu, ils se tinrent si +tranquilles qu’à peine entendait-on un bruit dans l’étang. Quelques-uns +d’entre eux plongèrent dans l’eau et disparurent complètement, mais la +plupart, Bari pouvait les observer tandis qu’ils remontaient sur la +rive. Ils ne tardèrent pas à se mettre au travail, et Bari les épiait et +les écoutait, sans même qu’un brin de l’herbe dans laquelle il était +couché frémît. Il essayait de comprendre. Il cherchait à cataloguer ces +créatures singulières et à l’air avenant dans sa connaissance des êtres. +Elles ne l’inquiétaient pas. Il n’éprouvait aucun malaise devant leur +nombre ou leur taille. Sa tranquillité n’était pas un calme discret, +mais plutôt un bizarre et croissant désir de faire plus ample +connaissance avec cette curieuse communauté à quatre pattes de l’étang. + +Déjà, ils avaient commencé à lui rendre la vaste forêt moins solitaire, +Alors, tout près de lui, sous lui, guère à plus de dix pieds de +l’endroit où il était couché, il vit quelque chose qui lui fit presque +crier l’envie enfantine qu’il portait en lui d’avoir un compagnon. + +En bas, sur un lambeau net de la rive qui s’élevait au-dessus de la vase +molle de l’étang, marchaient en se dandinant le gros petit Umisk et +trois de ses camarades de jeu. Umisk était à peu près de l’âge de Bari, +peut-être d’une semaine ou deux plus jeune. Mais il était amplement +aussi lourd et presque aussi large que long. La nature ne saurait faire +de créature à quatre pattes plus adorable qu’un bébé-castor, sinon un +bébé-ours et Umisk aurait remporté le premier prix à n’importe quelle +exposition de bébés-castors. Ses trois compagnons étaient un peu plus +petits. Ils arrivèrent en se dandinant de dessous un saule pleureur, en +poussant de drôles de petits rires étouffés, leur petite queue aplatie +traînant derrière eux comme de mignonnes truelles. Ils étaient gras et +fourrés et regardaient fort amicalement Bari et son cœur eut soudain un +toc toc précipité de joie. Mais il ne bougea pas. Il respirait à peine, +Puis, tout à coup, Umisk se retourna sur un de ses camarades et le fit +culbuter. Aussitôt les deux autres furent sur Umisk et les quatre petits +castors roulèrent dans tous les sens se donnant des coups avec leurs +petits pieds courts, et se frappant avec leur queue et poussant tout le +temps, de doux petits cris aigus. Bari savait que ce n’était pas une +lutte, mais un amusement. Il se dressa sur ses pieds. Il oublia où il se +trouvait, il oublia tout au monde, sauf ces balles fourrées qui +jouaient. Pour l’instant, tout le rude dressage que la nature lui avait +donné était perdu. Ce n’était plus un combattant. Ni un chasseur. Ni un +chercheur de nourriture. C’était un petit chien et en lui se leva une +envie qui était plus forte que la faim. Il désirait descendre, là, avec +Umisk et ses petits copains et faire des culbutes et jouer. Il +souhaitait leur dire, si pareille chose était possible, qu’il avait +perdu sa mère et sa maison et qu’il en avait énormément souffert et +qu’il aurait aimé demeurer avec eux et leurs pères et leurs mères, si +cela leur était égal. + +Dans sa gorge, alors, monta comme un reste de plainte. Et si faible +qu’Umisk et ses camarades de jeu ne l’entendirent point. Ils étaient +terriblement affairés. + +Doucement, Bari fit un premier pas vers eux, puis un autre et, enfin, il +se tint sur la bande étroite de la rive à une demi-douzaine de pieds de +distance d’eux. Ses petites oreilles pointues étaient tendues en avant +et il agitait la queue aussi vite qu’il pouvait et chaque muscle de son +corps frémissait par avance. + +Ce fut alors qu’Umisk l’aperçut et son petit corps dodu devint +subitement aussi immobile qu’une pierre. + +--Holà! fit Bari, frétillant de tout son corps et parlant aussi +clairement qu’une langue humaine eût pu le faire: «Est-ce que cela vous +est égal que je joue avec vous?» + +Umisk ne répondit pas. Ses trois camarades maintenant avaient les yeux +sur Bari. Ils ne faisaient pas un mouvement. Ils regardaient étonnés. +Quatre paires de grands yeux ahuris étaient fixés sur l’étranger. + +Bari fit une autre tentative. Il rampa sur ses pattes de devant, tandis +que sa queue et son arrière-train continuaient à se trémousser et, avec +un reniflement, il empoigna un bout de bâton entre les dents. + +--Allons, laissez-moi entrer dans le jeu, pressait-il. Je sais jouer! + +Il lança le bâton en l’air pour prouver ce qu’il disait et poussa un +petit jappement. + +Umisk et ses frères ressemblaient à des muets. + +Alors, tout à coup, quelqu’un aperçut Bari. C’était un gros castor qui +plongeait dans l’étang avec le bois de construction d’un jeune arbre +pour la nouvelle digue qui était en train. Immédiatement, il lâcha son +fardeau et se tourna vers la rive. Puis, pareil à la détonation d’un +fusil, suivit le claquement de son énorme queue plate sur l’eau, signal +d’un danger pour le castor et que, par nuit calme, on peut entendre un +mille au loin. + +--_Danger!_ avertissait-elle. _Danger! Danger! Danger!_ + +A peine le signal avait-il été donné que des queues claquaient de toutes +parts dans l’étang, dans les canaux cachés, dans les saulaies et les +aulnaies touffues. Elles disaient à Umisk et à ses compagnons: + +--_Sauvez-vous!_ + +Bari se tenait maintenant roide et sans mouvement. Ahuri, il regarda les +quatre petits castors plonger dans l’étang et disparaître. Il entendit +le bruit d’autres corps plus lourds heurter l’eau. Puis, il se fit un +étrange et inquiétant silence. Doucement, Bari poussa un gémissement, et +ce gémissement fut presque un sanglot. Pourquoi Umisk et ses petits +camarades le fuyaient-ils? Qu’avait-il fait qu’ils ne voulaient pas +devenir ses amis? Un immense isolement l’envahit, un isolement plus +grand même que celui de la première nuit passée loin de sa mère. + +Le dernier rayon du soleil s’évanouit dans le ciel, tandis qu’il restait +là. Une obscurité plus profonde se glissa sur l’étang. Bari regarda du +côté de la forêt où la nuit s’amassait et, poussant un autre +gémissement, il s’y replongea. Il n’avait pas trouvé d’ami. Il n’avait +pas trouvé de camarade. Et son cœur était brisé. + + + + +CHAPITRE VII + +LA FIN DE WAKAYOO + + +Durant deux ou trois jours, les excursions de Bari pour sa subsistance +l’entraînèrent de plus en plus loin de l’étang. Mais, chaque après-midi, +il y retournait jusqu’à ce que, le troisième jour, il eût découvert un +nouveau ruisseau et Wakayoo. Le ruisseau était bien à deux milles en +arrière dans la forêt. C’était une autre sorte de courant. Il chantait +gaiement sur un lit de gravier et entre deux murailles fissurées de +roche éclatée. Il formait des mares profondes et là où Bari l’atteignit +la première fois, l’air tremblait du tonnerre lointain d’une cascade. Il +était beaucoup plus agréable que l’obscur et silencieux ruisseau des +castors. Il semblait possédé par la vie, et son fracas et son tumulte, +le chant et le tonnerre de l’eau procuraient à Bari des sensations +absolument nouvelles. Il le côtoya lentement et avec précaution, et ce +fut grâce à cette lenteur et à cette précaution qu’il arriva +brusquement, et sans être vu, près de Wakayoo, l’énorme ours noir, +profondément occupé à la pêche. + +Wakayoo se tenait enfoncé jusqu’aux genoux dans une mare qui avait formé +derrière elle un banc de sable, et il avait une chance extraordinaire. +Même lorsque Bari se recula, les yeux écarquillés à la vue de ce +monstre, qu’il avait déjà aperçu une fois, naguère, à la clarté de la +nuit, une des lourdes pattes de Wakayoo fit jaillir dans l’air une +grande éclaboussure d’eau et un poisson fut débarqué sur la rive +caillouteuse. Peu de temps auparavant, les lompes avaient remonté à la +surface du ruisseau, par milliers, pour frayer, et le flux de l’eau +ayant baissé rapidement en avait emprisonné beaucoup dans ces mares. Le +corps lustré et gras de Wakayoo prouvait manifestement la prospérité +qu’il devait à cet incident. Bien qu’il fût un peu plus tard que la +fleur de la saison pour les peaux d’ours, le pardessus de Wakayoo était +merveilleusement touffu et noir. Pendant un quart d’heure, Bari observa +l’ours, tandis qu’il attrapait du poisson dans la mare. Lorsqu’enfin il +s’arrêta, il y avait trente ou quarante poissons parmi les pierres, +quelques-uns morts, les autres encore frétillants. De l’endroit où il +était étendu, aplati entre deux roches, Bari pouvait entendre se broyer +chair et arêtes, tandis que l’ours dévorait son dîner. Cela faisait un +bruit agréable et la fraîche odeur du poisson l’emplissait d’un désir +que n’avait jamais éveillé en lui une écrevisse ni même un perdreau. + +Malgré sa graisse et son volume, Wakayoo n’était pas gourmand et après +avoir mangé son quatrième poisson, il empila tous les autres ensemble en +un tas, les recouvrit en partie en ratissant dessus du sable et des +pierres avec ses longues griffes et acheva son travail de «muchage» en +cassant par terre un jeune plant de balsamier afin que le poisson fût +entièrement dissimulé. Puis il s’en alla à pas lents du côté de la chute +d’eau grondante. + +Trente secondes après que Wakayoo eut disparu à un détour du ruisseau, +Bari se trouvait sous le balsamier brisé. Il en retira un poisson encore +vivant. Il le mangea en entier et, après sa longue diète d’écrevisses, +ce fut délicieux. + + * * * * * + +Bari, maintenant, estimait que Wakayoo avait résolu pour lui le problème +de l’alimentation. Le gros ours était toujours en train de pêcher en +amont et en aval du ruisseau et, chaque jour, Bari retournait à son +régal. Ce ne lui était pas difficile de trouver les caches de Wakayoo. +Tout ce qu’il avait à faire c’était de suivre la rive du ruisseau en +flairant avec soin. Quelques-unes de ces caches étaient anciennes et +leur parfum n’était rien moins qu’agréable pour Bari. Il s’en écartait. +Mais il ne manquait jamais de se servir un repas ou deux quand il y en +avait une récente. Un jour, il rapporta un poisson à l’étang des castors +et le déposa devant Umisk qui était un végétarien impénitent. + +Pendant une semaine la vie continua à être infiniment plaisante. Puis +survint la brisure, le changement qui était destiné à comporter autant +de signification que cet autre jour, voici longtemps, en avait eu pour +Kazan, son père, lorsqu’il avait tué une brute d’homme à l’orée de la +solitude. + +Ce changement survint le jour que, trottinant autour d’un grand rocher +près de la cascade, Bari se rencontra nez à nez avec Pierre et Nepeese. + +Ce fut Nepeese qu’il vit tout d’abord. Si ç’avait été Pierre, il serait +parti rapidement. Mais de nouveau le sang ancestral l’agitait d’étranges +frissons. Était-ce comme celle-ci que la première femme avait regardé +Kazan le jour où, aux confins de la civilisation, elle avait posé sur sa +tête sa douce main blanche? Fut-ce le même frisson qui l’agita qui +agitait maintenant Bari? Il resta immobile. Nepeese n’était pas à plus +de vingt pieds de lui. Assise sur une roche, en plein dans la jeune +lumière du soleil, elle peignait ses merveilleux cheveux. Et tandis +qu’elle était là, assise, ils la couvraient presque jusqu’à terre, +luisant d’un lustre plus beau que le pelage brillant de Wakayoo et sous +leur nuage sombre, son visage regardait droit Bari. Ses lèvres +s’entr’ouvrirent. Ses yeux brillèrent en un instant comme des étoiles. +Une main demeurait en suspens, chargée des nattes de jais. Elle le +reconnaissait. Elle vit l’étoile blanche sur sa poitrine et l’extrémité +blanche de son oreille et, dans un souffle, elle murmura: _Uchi Moosis_, +le petit chien. + +C’était le chien sauvage qu’elle avait tiré et elle le croyait mort. Il +n’y avait pas à se tromper. C’était bien un chien maintenant qui était +là à la regarder. + +Le soir précédent, ils avaient construit un abri de balsamiers derrière +la grosse roche et, sur un petit tas de sable blanc, Pierre était +agenouillé auprès d’une flambée préparant le déjeuner, pendant que +Branche-de-Saule arrangeait sa chevelure. Il leva la tête pour lui +parler et aperçut Bari. A ce moment, le charme fut rompu. Bari vit la +bête humaine tandis qu’elle se redressait. D’un trait, il partit. + +A peine était-il plus rapide que Nepeese. + +--_Pache_, mon père, cria-t-elle, c’est le petit chien. Vite! + +Parmi la moire flottante de ses cheveux elle courait derrière Bari, +semblable au vent. Pierre suivait et, tout en courant, il ramassa +vivement son fusil. Il lui était difficile de rejoindre +Branche-de-Saule. Elle ressemblait à un esprit sauvage, ses petits pieds +chaussés de mocassins touchant à peine le sable, tandis qu’elle +remontait la digue en courant. Il faisait beau voir sa souple agilité et +cette superbe chevelure ruisselant dans le soleil. Même en cet instant +d’agitation, Pierre en la regardant, pensait à ce que Mac Taggart, le +facteur de la Compagnie de la baie d’Hudson pour tout le lac Bain, lui +avait dit hier. La moitié de la nuit, Pierre était resté sans dormir, +grinçant des dents à cette pensée, et ce matin, avant que Bari fût +accouru sur eux, il avait observé Nepeese plus étroitement qu’il n’avait +jamais fait auparavant. Elle était belle. Elle était même plus charmante +que Wyola, la princesse, sa défunte mère. Ces cheveux! qui faisaient +s’arrêter les hommes comme s’ils ne pouvaient en croire leurs yeux! Ces +yeux pareils à des étangs emplis d’une merveilleuse clarté d’étoiles! Sa +sveltesse, qui la faisait ressembler à une fleur! Et Mac Taggart avait +dit... + +Jeté jusqu’à lui, il entendit un cri ému: + +--Dépêche-toi, _Notawe!_ Il s’est enfui dans le cagnon sans issue. Il ne +peut nous échapper maintenant. + + * * * * * + +Elle haletait quand il arriva près d’elle. Le sang français qui était en +elle empourprait d’un carmin vivace ses joues et ses lèvres. Ses dents +blanches luisaient comme du lait. + +--Là! + +Et elle le montra du doigt. Ils entrèrent. + +Devant eux, Bari fuyait pour sauver sa vie. La frayeur de la bête +humaine le possédait. C’était une frayeur qui lui enlevait toute raison +ou jugement. Une frayeur différente de celle de toutes les autres choses +qui, dans la vie ou la nature, avaient pu l’émouvoir. Comme l’ours, le +loup, le lynx, toutes les créatures des forêts, à sabots ou à griffes, +il sentait instinctivement que ces êtres étonnants à deux jambes qu’il +avait vus étaient tout puissants. Et ils étaient à sa poursuite! Il +pouvait les entendre. Nepeese courait presque aussi vite que lui. Tout à +coup, il pénétra dans une fissure entre deux hautes roches. Au bout de +vingt pas dans ce chemin, il se trouva arrêté et il revint sur ses pas. +Quand il se précipita dehors, remontant vers l’entrée du cagnon, Nepeese +était à peine à une douzaine de mètres derrière lui, et il vit Pierre +presque à son côté. Branche-de-Saule poussa un cri: + +--_Mana! Mana!_ le voilà! + +Elle reprit haleine et s’élança dans un petit bois planté de balsamiers +dans lequel Bari avait disparu. Comme un grand voile emmêlé, sa +chevelure dénouée l’empêtrait dans les broussailles, et, poussant un cri +d’encouragement pour Pierre, elle s’arrêta pour la rassembler par-dessus +son épaule, tandis qu’il la devançait. Elle ne perdit qu’un moment ou +deux et fut sur ses traces. A cinquante mètres d’elle, Pierre poussa un +cri d’avertissement. Bari s’était détourné. Presque d’une seule traite +il revenait ventre à terre sur le sentier qu’il avait suivi, droit dans +la direction de Branche-de-Saule. Il ne put la voir à temps pour +s’arrêter ou s’écarter, et Nepeese se jeta par terre sur son chemin. Une +minute ou deux ils restèrent vis-à-vis l’un de l’autre. Bari sentit la +douceur de ses cheveux et l’étreinte de ses mains. Ce fut la longue +chevelure flottant autour d’elle qui fit que Nepeese le manqua et Bari +lui échappa et se précipita de nouveau dans la direction de l’extrémité +aveuglée du cagnon. + +Nepeese se redressa. Elle haletait et riait. Pierre revint avec un air +farouche et Branche-de-Saule désignait du doigt un point, là-bas. + +--Je l’ai eu _et il ne m’a pas mordue_, dit-elle, toute essoufflée. Elle +désignait toujours du doigt le bout du cagnon et répéta: «Je l’ai eu et +il ne m’a pas mordue, Nootawe!» + +C’était ce qu’il y avait de surprenant. Elle avait été téméraire et Bari +ne l’avait pas mordue. C’est alors que ses grands yeux brillants fixés +sur Pierre et le sourire s’évanouissant peu à peu sur ses lèvres, elle +prononça doucement et presque religieusement ce mot: _Bari_. + +Ce mot fut comme un coup reçu par Pierre. Il tordit ses mains maigres. +Il fixa un moment Nepeese, les yeux dilatés. Puis, il s’écria: + +--Non! non! cela ne se peut! Viens ou nous allons le perdre. + +Pierre avait bon espoir maintenant. Le cagnon se rétrécissait et Bari ne +pouvait les dépasser à leur insu. Trois minutes plus tard, Bari +parvenait au fond du cagnon sans ouverture: un mur de roche dressé à +pic, pareil à la courbe d’un disque. + +Le régime de poisson et de longues heures de sommeil à l’étang des +castors l’avaient engraissé et il était à demi suffoqué tandis qu’il +cherchait vainement une issue. Il se trouvait tout à la pointe de la +courbe rocheuse semblable à un disque, sans une broussaille ou une +touffe d’herbe où se cacher, lorsque Pierre et Nepeese l’aperçurent de +nouveau. Nepeese marcha droit sur lui. Pierre prévoyant ce que Bari +allait faire, se précipita à gauche, à angle droit avec l’extrémité du +cagnon. + + * * * * * + +A l’intérieur et à extérieur des roches, Bari chercha promptement une +issu pour s’évader. Une minute de plus et il parvenait à la «boîte» ou +coupure du cagnon. C’était une fente dans le mur large de cinquante ou +soixante pieds qui ouvrait sur une prison naturelle d’environ un arpent +de superficie. C’était un bel endroit. De tous les côtés, sauf cette +conduite dans la coulée, il était clos par des murs de roche. Tout au +fond, une chute d’eau descendait en une série de cascades +bouillonnantes. Le gazon était épais sous les pieds et parsemé de +fleurs. + +Dans ce piège, Pierre avait pris plus d’un riche quartier de venaison. +De là on ne pouvait s’échapper sinon à la portée du fusil. Pierre appela +Nepeese dès qu’il vit Bari y entrer et tous deux gravirent le talus +hérissé de roches. + +Bari avait presque atteint l’arête de la petite prison herbue quand, +soudain, il s’arrêta si brusquement, qu’il s’affala sur son derrière et +qu’il sentit son cœur sursauter. + +Au beau milieu de sa route se tenait Wakayoo, l’énorme ours noir. + +Pendant une demi-minute peut-être il hésita entre les deux dangers. Il +entendit les voix de Nepeese et de Pierre. Il perçut le grincement des +cailloux sous leurs pas. Et il fut rempli d’une immense terreur. Puis il +regarda Wakayoo. Le gros ours n’avait pas bougé d’un pouce. Lui aussi +écoutait. Mais pour lui il y avait une chose plus troublante que les +bruits qu’il entendait. C’était l’odeur qu’il avait saisie dans l’air. +L’odeur humaine. + +Bari, en l’observant, vit que sa tête se balançait lentement, au fur et +à mesure que les pas de Nepeese et de Pierre devenaient de plus en plus +distincts. C’était la première fois qu’il se trouvait face à face avec +le gros ours noir. Il l’avait guetté à la pêche. Il s’était engraissé +des prouesses de Wakayoo. Il avait pour lui une grande déférence. +Maintenant il y avait quelque chose autour de l’ours qui lui enlevait +toute crainte et qui lui donnait au contraire une nouvelle et +frémissante confiance. Wakayoo, gros et fort comme il était, ne fuirait +pas devant les créatures à deux jambes qui le poursuivaient, lui, Bari. +S’il pouvait seulement dépasser Wakayoo, il était sauvé. Il fit un bond +de côté et courut vers le milieu de la prairie. Wakayoo ne se détourna +pas plus, tandis qu’il se hâtait de le dépasser, que s’il se fût agi +d’un oiseau ou d’un lapin. Alors un autre souffle d’air arriva chargé de +l’odeur humaine. Et cela enfin lui rendit conscience. Il se retourna et +se mit à marcher pesamment à la suite de Bari dans le piège d’herbage. +Bari, en regardant derrière lui, le vit arriver et s’imagina qu’il le +poursuivait. Nepeese et Pierre traversèrent le remblai au même moment et +au même moment les aperçurent tous les deux, Wakayoo et Bari. + +Dès qu’ils pénétrèrent dans la cavité gazonnée sous les murs de roche, +Bari obliqua vivement à droite. Il y avait là une grande roche arrondie +dont l’un des bouts saillait de terre en s’inclinant. Elle paraissait un +endroit merveilleux où se cacher et Bari s’y faufila. + +Mais Wakayoo continua droit devant lui à travers la prairie. De la place +où il était couché, Bari pouvait voir ce qui se passait. A peine +s’était-il glissé sous la roche que Nepeese et Pierre apparurent par la +fissure dans la cavité et s’arrêtèrent. De les voir s’arrêter fit +tressaillir Bari. Ils avaient peur de Wakayoo! Le gros ours avait +traversé les deux tiers de la prairie. Le soleil tombait sur lui, de +sorte que son pelage brillait comme du satin noir. Pierre le considéra +un moment. La saison était avancée. Les fourrures ne seraient plus +longtemps bonnes. Cependant le poil de Wakayoo était magnifique! Pierre +ne tuait pas pour le plaisir de tuer. Le besoin en faisait un +conservateur. Les bêtes sauvages étaient sa nourriture, ses vêtements, +le toit qui le couvrait, et si Wakayoo avait eu un pelage en mue et mal +en point, il aurait eu la vie sauve. Quoi qu’il en soit, Pierre épaula +son fusil. + +Bari vit le geste. Il vit un peu plus tard, le bout du fusil cracher +quelque chose, ensuite il entendit ce bruit assourdissant qui lui avait +fait mal, quand la balle de Branche-de-Saule avait traversé sa chair en +la brûlant. Il tourna vivement les yeux vers Wakayoo. Le gros ours avait +trébuché. Il était tombé à genoux. Il fit effort pour se relever et +marcha lourdement. Le bruit du fusil recommença et une seconde fois, +Wakayoo tomba. Pierre ne pouvait le manquer à cette distance. Wakayoo +formait une cible splendide. C’était un carnage et pourtant pour Pierre +et Nepeese c’était une affaire, l’affaire de la vie. + +Bari frissonnait. C’était davantage d’émotion que de peur, car il ne +songeait plus à sa propre crainte, en ces minutes tragiques. Une plainte +sourde monta à sa gorge, tandis qu’il fixait Wakayoo qui s’était arrêté +maintenant et faisait face à ses ennemis, ses mâchoires s’entrechoquant, +ses jambes faiblissant sous lui, sa tête s’abaissant graduellement, +alors que le sang s’échappait de ses poumons crevés. Bari gémissait +parce que Wakayoo avait pris du poisson pour lui, parce qu’il en était +venu à le considérer comme un ami, et parce qu’il savait que désormais +Wakayoo faisait face à la mort. Il y eut un troisième coup. Ce fut le +dernier. Wakayoo s’écroula inanimé sur le sentier. Son énorme tête +glissa entre ses pattes de devant. Un ou deux râles rauques parvinrent à +Bari. Puis, ce fut le silence. + +Une minute plus tard, penché sur Wakayoo, Pierre disait à Nepeese: + +--Mon Dieu! Mais c’est une peau superbe, _Sakahet_! Elle vaut vingt +dollars et au delà, au lac Bain. + +Il ouvrit son couteau et se mit à l’aiguiser sur une pierre qu’il +portait dans sa poche. Pendant ce temps-là, Bari aurait pu se glisser +hors de sa roche et s’échapper du cagnon. Durant un moment, on l’oublia. +Puis Nepeese pensa à lui, tandis que son père commençait à écorcher +l’ours et de sa même voix étrange et merveilleuse, elle prononça de +nouveau le mot «Bari». + +Pierre, agenouillé, leva les yeux sur elle. + +--Pourquoi dis-tu cela? demanda-t-il. Pourquoi, ma Nepeese? + +Les yeux brillants de Branche-de-Saule interrogeaient la prairie. + +--A cause de l’étoile sur sa poitrine et de son oreille blanche et... +et... parce qu’il ne m’a pas mordue, répondit-elle. + +Il y eut dans les yeux de Pierre un nouvel éclair pareil au flamboiement +des charbons qui vont s’éteindre. + +--Non! cela ne se peut, dit-il alors, comme s’il se parlait à lui-même +et il se pencha de nouveau sur sa besogne. + +Mais Nepeese, baissant les yeux, vit que la main qui tenait le couteau +tremblait. + + + + +CHAPITRE VIII + +NEPEESE EN DANGER + + +Tandis que Nepeese inspectait l’extrémité du cagnon muré de roches, la +prison où ils avaient entraîné Wakayoo et Bari, Pierre leva de nouveau +les yeux de son travail d’écorchement du gros ours noir, et il murmura +quelques mots que personne excepté lui ne put entendre. «Non, c’est +impossible», avait-il dit quelques instants auparavant. Or, pour Nepeese +c’était possible, cette pensée qui la hantait. C’était une pensée +étonnante qui la faisait frissonner au tréfonds de sa belle âme sauvage. +Elle lui fit monter une flamme dans les yeux, et un plus vif afflux de +vie à ses joues et à ses lèvres. Elle chuchota de nouveau le mot qui +avait tellement ému Pierre: _Bari!_ Pourquoi n’était-ce pas possible? + +Tout en inspectant les bords âpres de la petite prairie pour y chercher +les traces du petit chien, ses pensées retournaient rapidement en +arrière. Il y avait deux ans qu’on avait enseveli la princesse sa mère +sous le haut sapin près de leur cabane. Ce jour-là, le soleil de Pierre +s’était couché pour toujours et sa vie s’était remplie d’un immense +isolement. Ils étaient trois auprès de la tombe cet après-midi là, +tandis que le soleil s’évanouissait: Pierre, elle-même et Bari. Bari +était un chien, un grand chien à poil rude avec une étoile blanche sur +la poitrine et une oreille sommée de blanc. Il avait été depuis l’âge +tendre le favori de la défunte: sa garde du corps, toujours avec elle, +demeurant même la tête posée au bord de son lit, alors qu’elle se +mourait. Et ce soir-là, le soir du jour où on l’avait enterrée, Bari +avait disparu. Il était parti aussi tranquillement et aussi complètement +que son âme à elle. Personne jamais ne le revit par la suite. C’était +étrange et pour Pierre cela tenait du miracle. Au fond du cœur, il +gardait la conviction merveilleuse que Bari était allé au ciel avec sa +chère Wyola. Mais Nepeese avait passé trois hivers à Nelson House, à +l’école de la mission. Elle avait beaucoup appris près des blancs et à +connaître le vrai Dieu, et elle savait que l’idée de Pierre était +inadmissible. Elle croyait que le Bari de sa mère était mort ou avait +rejoint les loups. Probablement était-il parti chez les loups. Ainsi +n’était-il pas possible que ce jeune chien qu’elle et son père avaient +poursuivi fût de la chair et du sang du favori de sa mère? C’était plus +que possible. L’étoile blanche sur sa poitrine, l’oreille marquée de +blanc, le fait aussi qu’il ne l’avait point mordue, lorsqu’il aurait pu +si aisément enfoncer les crocs dans la chair tendre de ses bras! Elle en +était persuadée. Tandis que Pierre écorchait l’ours, elle se mit à +chercher. + +Bari n’avait pas bougé d’un centimètre sous sa roche. Il était étendu +comme pétrifié, les yeux fixés avec persistance sur la scène de tragédie +qui se déroulait dans la prairie. Il avait vu quelque chose qu’il +n’oublierait jamais, de même qu’il n’oublierait jamais tout à fait sa +mère, ni Kazan, ni le vieil arbre renversé. Il avait été témoin de la +mort de la créature qu’il avait pensé toute puissante, Wakayoo, l’ours +énorme, ne s’était même pas défendu. Pierre et Nepeese l’avaient tué +_sans le toucher_ et maintenant Pierre le découpait avec un couteau qui +lançait des éclairs d’argent dans le soleil. Et Wakayoo ne remuait pas. +Cela faisait frémir Bari et il se recula un pouce plus avant sous la +roche où il était déjà aplati comme si on l’y eût poussé. + + * * * * * + +Il pouvait apercevoir Nepeese. Elle revint directement à l’anfractuosité +à travers laquelle il s’était précipité, et s’arrêta à environ vingt +pieds de l’endroit où il était caché. Maintenant qu’elle était là et +qu’il ne pouvait s’évader, elle se mit à tresser ses cheveux brillants +en deux nattes épaisses. Bari avait détourné ses yeux de Pierre et il +observait la jeune fille avec curiosité. Il n’avait plus peur +maintenant. Ses nerfs vibraient. En lui, une chose étrange et croissante +luttait pour résoudre un grand mystère, la raison de ce désir de ramper +hors de sa retraite rocheuse et de s’approcher de cette merveilleuse +créature aux yeux brillants, aux cheveux brillants. Il désirait faire +cela. Il y avait comme un fil invisible le tiraillant du profond de son +cœur. C’était Kazan et non Louve-Grise, l’appelant à travers les +siècles, un appel qui était aussi vieux que les pyramides d’Égypte et +peut-être dix mille ans plus vieux. Mais contre ce désir, Louve-Grise +s’opposait du fond des âges noirs des forêts. Et cela le faisait se +tenir coi et sans bouger. Nepeese regardait autour d’elle. Elle +souriait. Une minute son visage se tourna vers lui et il vit la +blancheur éclatante de ses dents et ses beaux yeux semblaient entrer +leur flamme en lui. + +Alors, brusquement, elle se jeta à genoux et regarda sous la roche. + +Leurs yeux se rencontrèrent. Pendant une demi-minute au moins, il ne se +fit aucun bruit. Nepeese ne bougeait pas et elle respirait si doucement +que Bari ne pouvait entendre son souffle. + +Ensuite, d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure, elle dit: + +--_Bari! Bari! Upi Bari!_ + +C’était la première fois qu’il entendait son nom et il y avait quelque +chose de si doux et de si rassurant dans le timbre de ces mois que, +involontairement, le chien en lui y répondit par un pleurnichement qui +parvint tout juste aux oreilles de Branche-de-Saule. Lentement, elle +avança un bras. Il était nu et potelé et doux. + +Bari aurait pu bondir de la longueur de son corps et y enfoncer ses +crocs facilement. Mais quelque chose le retint. Il savait qu’elle +n’était pas un ennemi. Il savait que les yeux noirs qui brillaient si +merveilleusement sur lui n’avaient pas le moindre désir de lui faire +mal. Et la voix qui lui arrivait doucement lui faisait l’effet d’une +étrange et frissonnante musique: + +--_Bari! Bari! Upi Bari!_ + +A plusieurs reprises encore, Branche-de-Saule l’appela de cette manière, +tandis qu’avançant son pâle visage, elle s’efforçait de se glisser +quelques pouces plus loin sous la roche. Elle ne pouvait l’atteindre. Il +y avait encore un pied environ entre sa main et Bari, et elle ne pouvait +avancer davantage. Alors elle vit que de l’autre côté de la roche il y +avait une excavation fermée par une pierre. Si elle enlevait la pierre +et pénétrait par là!... + +Elle se dégagea et se dressa une fois de plus dans le soleil. Son cœur +tressaillit. Pierre était occupé avec l’ours et elle ne voulait pas +l’appeler. Elle fit effort pour enlever la pierre qui bouchait le +passage sous l’énorme roche ronde, mais elle était fortement calée. +Alors, elle se mit à creuser avec un bâton. Si Pierre avait été là, ses +yeux perçants auraient découvert la signification de cette pierre, qui +n’était pas plus volumineuse qu’un seau à eau. Peut-être gisait-elle là +depuis des centaines d’années, son support empêchant la lourde roche de +dégringoler, absolument comme le poids d’une once fait osciller le fléau +d’une bascule qui pèse une tonne. Encore cinq minutes et elle pourrait +enlever la pierre. Elle l’ébranla. Pouce à pouce, elle l’attira, jusqu’à +ce qu’enfin elle l’étendit à ses pieds. Et l’ouverture s’offrit à son +corps. Elle regarda de nouveau du côté de Pierre. Il était toujours +occupé et elle sourit doucement, tandis qu’elle détachait de ses épaules +un large mouchoir rouge et blanc de la Baie. Avec ce mouchoir, elle +voulait attacher Bari. Elle rampa sur les mains et les genoux, puis +s’aplatit contre terre et se mit à se faufiler dans l’excavation sous la +roche. + +Bari avait remué. L’arrière de sa tête contre le roc, il avait entendu +quelque chose que Nepeese ne pouvait entendre. Il avait senti une lente +et croissante pression et de cette pression, il s’était retiré lentement +et la pression suivait toujours. La masse de roche s’abaissait! Nepeese +ne voyait, n’entendait, ni ne comprenait. Elle appelait d’une voix de +plus en plus persuasive: + +--Bari! Bari! Bari! + +Sa tête et ses épaules et ses deux bras se trouvaient maintenant sous la +roche. L’éclat de ses yeux était tout près, tout près de Bari. Il gémit. +Le frisson d’un grand et imminent danger courut dans son sang. Puis... + +En ce moment, Nepeese sentit la pression du roc à ses épaules et dans +les yeux qui brillaient fixés doucement sur Bari, passa soudain un +sauvage regard d’effroi. Puis, sortit de ses lèvres un cri qui ne +ressemblait pas aux autres bruits que Bari eût jamais entendus dans la +solitude: farouche, perçant, rempli d’une crainte angoissée. Pierre +n’entendit pas ce premier cri. Mais il entendit le deuxième et le +troisième, puis des gémissements, tandis que le doux corps de +Branche-de-Saule était lentement broyé sous la masse croulante. Il +courut de ce côté-là avec la rapidité du vent. Les cris se faisaient +plus faibles, mourant, mourant au loin. Il vit Bari sortir de dessous la +roche et s’enfuir dans le cagnon et, au même instant, il aperçut un bout +du vêtement de Branche-de-Saule et ses pieds chaussés de mocassins. Le +reste de son corps était caché sous le piège de mort. + +Comme un fou, Pierre se mit à creuser le sol. Lorsque quelques minutes +plus tard, il retira Nepeese de dessous le roc arrondi, elle était pâle +et encore évanouie. Ses yeux étaient clos. La main de Pierre ne pouvait +sentir si elle vivait et une grande plainte d’angoisse monta de son +cœur; mais il savait comment la ranimer. Il entr’ouvrit sa robe et +s’aperçut qu’elle n’avait rien de brisé comme il l’avait craint. Alors, +il courut chercher de l’eau. Lorsqu’il revint, les yeux de +Branche-de-Saule était ouverts et elle faisait effort pour respirer. + +--Dieu soit loué! sanglota Pierre, en tombant à genoux près d’elle, +Nepeese, ma Nepeese! + +Elle lui sourit, ses deux mains croisées sur sa poitrine nue et Pierre +l’attira contre lui, oubliant l’eau qu’il était allé chercher avec tant +de peine. + +Plus tard encore, comme il s’était mis à genoux pour regarder sous la +roche, son visage pâlit de nouveau et il dit: + +--Mon Dieu! s’il n’y avait pas eu cette petite cavité dans la terre, +Nepeese... + +Il frissonna et n’acheva point. Mais Nepeese, heureuse d’être saine et +sauve, fit un geste de la main et dit en lui souriant: + +--J’aurais été comme ça! Ah! mon père! + +Le visage de Pierre s’assombrit, tandis qu’il se penchait sur elle. + +Il pensait aux cent périls de la forêt... + +Il pensait à Mac Taggart, le facteur du lac Bain et il serra les poings, +tandis que ses lèvres touchaient doucement les cheveux de +Branche-de-Saule. + + + + +CHAPITRE IX + +ENFIN, AMIS! + + +Poussé par les terribles cris de sauvage terreur de Branche-de-Saule et +à la vue de Pierre abandonnant comme un fou le corps de Wakayoo, Bari ne +cessa de courir qu’au moment où il fut hors d’haleine. Quand il +s’arrêta, il était bien loin du cagnon et se dirigeait vers l’étang des +castors. + +Pendant presque une semaine entière, Bari ne s’était pas approché de +l’étang. Il n’avait oublié ni Dent-Brisée, ni Umisk, ni les autres +petits castors, mais Wakayoo et ses pêches quotidiennes de poisson frais +lui avaient été une tentation trop forte. Maintenant Wakayoo n’était +plus. Il comprenait que le gros ours noir ne pêcherait jamais plus dans +les mares paisibles et les remous brillants et que là où, durant des +jours, il y avait eu tranquillité et abondance, il n’y avait plus +maintenant qu’un immense danger et, juste comme en un autre endroit il +aurait couru chercher refuge au vieil arbre tombé, il s’enfuit, +désespéré, à l’étang des castors. + +Il aurait été difficile de dire d’où lui venaient ses craintes, mais ce +n’était assurément pas à cause de Nepeese. Branche-de-Saule lui avait +fait une chasse ardue. Elle s’était jetée sur lui. Il avait senti +l’étreinte de ses mains et la fumée de sa douce chevelure et cependant +il n’avait pas peur d’elle. S’il s’arrêtait parfois dans sa fuite et +regardait derrière lui, c’était pour voir si Nepeese le suivait. Il ne +se serait pas enfui si vite loin d’elle, si elle avait été seule. Ses +yeux et sa voix et ses mains avaient mis en lui quelque chose +d’attirant. Il était rempli maintenant d’une immense tendresse et d’un +plus immense isolement: et cette nuit-là, son sommeil fut lourd de +cauchemars. Il se trouva un lit sous une racine de sapin, non loin de +l’étang des castors, et pendant toute la nuit, son sommeil fut plein de +rêves agités: rêves de sa mère, de Kazan, du vieil arbre tombé, d’Umisk +et de Nepeese. Une fois, en s’éveillant, il pensa que la racine de +sapin, c’était Louve-Grise et, quand il s’aperçut de son erreur et +qu’elle n’était point là, Pierre et Branche-de-Saule auraient pu dire la +signification de ses cris s’ils les avaient entendus. A plusieurs +reprises, il revécut, en frissonnant, les événements de cette journée. +Il revit la fuite de Wakayoo dans la petite prairie, il le revit mourir. +Il revit l’éclat des yeux de Branche-de-Saule tout près des siens; il +réentendit sa voix si douce, si basse qu’elle lui était comme une +musique singulière, et il entendit de nouveau ses terribles +gémissements. + +Il fut content, lorsque l’aube arriva. Il ne chercha pas de nourriture, +mais descendit à l’étang. Il n’y avait maintenant que bien peu d’espoir +et d’attente dans sa manière d’agir. Il se souvenait que, aussi +parfaitement qu’un animal peut l’exprimer, Umisk et ses camarades lui +avaient fait comprendre qu’ils ne voulaient rien avoir de commun avec +lui. Et cependant, de savoir qu’ils étaient là lui enlevait un peu de +son isolement. C’était plus que de l’isolement. Le loup en lui était +débordé. Le chien dominait. Et, dans ces moments-là, lorsque le sang de +la bête sauvage était presque endormi en lui, il était attristé par la +sensation instinctive et croissante qu’il n’appartenait pas à cette +solitude, mais qu’il était parmi elle un transfuge, menacé de tous côtés +par d’étranges dangers. + +Dans les forêts profondes du Nord, le castor ne travaille et ne joue pas +uniquement dans les ténèbres, mais utilise le jour encore plus que la +nuit et bien des gens de Dent-Brisée étaient éveillés, lorsque Bari se +mit à inspecter tristement les rives de l’étang. Les petits castors se +trouvaient encore avec leurs mamans dans les vastes maisons qui se +dressaient comme de grands dômes de bois et de boue au milieu du lac. Il +y avait trois de ces maisons. L’une d’elles avait au moins trente pieds +de diamètre. Bari eut quelque difficulté à suivre le côté de l’étang +qu’il avait pris. Lorsqu’il fut revenu parmi les saules et les aulnes et +les bouleaux des douzaines de petits canaux traversaient et +retraversaient sa route. Quelques-uns de ces canaux avaient un pied de +largeur, d’autres trois ou quatre pieds et tous étaient remplis d’eau. +Aucune contrée du monde n’avait jamais eu meilleur système de transport +fluvial que ce domaine des castors, au bas duquel ils apportaient leurs +matériaux de construction et leur ravitaillement dans le principal +réservoir: l’étang. Dans l’un des plus larges canaux, Bari surprit un +gros castor remorquant une coupe de bouleau de quatre pieds aussi +épaisse qu’une jambe d’homme: une demi-douzaine de déjeuners, de dîners +et de soupers en un seul chargement. Les quatre ou cinq écorces +inférieures du bouleau constituent ce qu’on pourrait nommer le pain et +le beurre et les pommes de terre d’un menu de castor, tandis que les +écorces bien plus estimées des saules et des jeunes aulnes tiennent lieu +de viande et de tarte. Bari flaira curieusement la coupe de bouleau +après que le vieux castor l’eut abandonnée dans sa fuite, puis il +continua d’avancer. Il ne cherchait pas à se cacher maintenant et au +moins une demi-douzaine de castors purent le voir complètement, avant +qu’il parvînt à l’endroit où l’étang se rétrécissait dans le bas, à la +largeur du ruisseau, presque à un demi-mille de la digue. Alors, il +revint sur ses pas en flânant. Toute la matinée, il circula autour de +l’étang, se montrant ouvertement. + + * * * * * + +Dans leurs énormes forteresses de boue et de bois, les castors tinrent +un conseil de guerre. Ils étaient évidemment étonnés. Il y avait quatre +ennemis qu’ils redoutaient par-dessus tous les autres: la loutre qui +détruisait leurs digues en hiver et leur apportait la mort à cause du +froid et en faisant baisser les eaux de telle sorte qu’ils ne pouvaient +plus aller à leurs approvisionnements; le lynx, qui les dévorait tous, +vieux aussi bien que jeunes; le renard et le loup, qui pouvaient se +tenir en embuscade pendant des heures afin de fondre sur les tout jeunes +comme Umisk et ses camarades de jeu. Si Bari avait été l’un quelconque +de ces quatre-là, l’astucieux Dent-Brisée et ses gens auraient su ce +qu’il fallait faire. Mais Bari n’était, bien sûr, pas une loutre, et +s’il était renard, loup ou lynx, ses actes étaient au moins bizarres +pour ne pas dire plus. Une demi-douzaine de fois, il avait eu l’occasion +de fondre sur sa proie, s’il cherchait une proie. Mais à aucun moment, +il n’avait manifesté le désir de leur faire du mal. + +Il se peut que les castors discutèrent complètement le cas entre eux. Il +est possible qu’Umisk et ses camarades parlèrent à leurs parents de leur +aventure et de ce fait que Bari n’avait pas tenté un mouvement pour leur +faire mal, lorsqu’il aurait pu fort aisément les attraper. Il est aussi +plus que vraisemblable que les vieux castors qui avaient fui Bari ce +matin-là, firent le récit de cet incident, insistant de nouveau sur ce +fait que l’étranger, tout en leur faisant peur, n’avait montré aucune +disposition à les attaquer. Tout cela est fort possible, car si les +castors peuvent jouer un rôle important dans une histoire du continent +et peuvent accomplir des prodiges dans l’art des ingénieurs tels qu’il +ne faut rien moins de la dynamite pour les détruire, il est absolument +raisonnable de supposer qu’ils ont quelque moyen de se comprendre entre +eux. + +Toujours est-il que, courageusement, le vieux Dent-Brisée prit sur lui +d’en finir avec l’indécision qui planait. + + * * * * * + +Il était très tôt dans l’après-midi que, pour la troisième ou quatrième +fois, Bari se promenait sur la digue. Cette digue avait bien deux cents +pieds de longueur, mais à aucun endroit, l’eau ne pouvait la franchir, +le trop plein trouvant à s’échapper par d’étroites écluses. Une semaine +ou deux plus tôt, Bari aurait pu passer sur la rive opposée de l’étang +par cette digue, mais maintenant, tout au bout, Dent-Brisée et ses +ingénieurs ajoutaient une nouvelle partie de digue et, afin d’accomplir +leur travail plus aisément, avaient bien inondé cinquante mètres du sol +bas où ils travaillaient. La digue principale fascinait Bari. Elle était +fortement imprégnée de l’odeur de castor. La crête en était élevée et +sèche et il y avait des douzaines de petites excavations mollement +creusées dans lesquelles les castors avaient pris leurs bains de soleil. + +Dans l’une de ces excavations, Bari s’étendit, les yeux fixés sur +l’étang. Nulle ride n’agitait sa douceur veloutée. Aucun bruit ne +brisait la placidité ensommeillante de l’après-midi. Les castors +devaient être morts ou endormis après tout le remue-ménage qu’ils +avaient fait. Et cependant ils savaient que Bari se trouvait sur la +digue. A l’endroit où il était couché, le soleil tombait à flots tièdes +et il faisait si délicieux qu’au bout d’un moment il avait peine à +garder ses yeux ouverts pour surveiller l’étang. Et puis il s’endormit. + +Comment Dent-Brisée devina-t-il justement cela, c’est un mystère. Cinq +minutes plus tard, il remonta tranquillement à la surface sans un +clapotis ni un bruit, à cinquante mètres de Bari. Pendant quelques +minutes, il remua à peine dans l’eau. Puis il nagea très lentement, +traversant l’étang, parallèlement à la digue. De l’autre côté, il +remonta sur la rive et, pendant une minute encore, demeura aussi +immobile qu’une pierre, les yeux sur cette partie de la digue où Bari +était étendu. Nul autre castor ne bougeait et il fut vite évident que +Dent-Brisée n’avait d’autre objet en vue que d’observer Bari de plus +près. Quand il rentra dans l’eau, il nagea tout le long de la digue. A +dix pas de Bari, il se mit à remonter. Il le fit avec beaucoup de +lenteur et de prudence. Enfin, il atteignit le sommet de la digue. + +Quelques mètres plus loin, Bari était presque caché dans son retrait; il +n’y avait que le haut de son corps noir brillant qui apparaissait à +l’examen rigoureux de Dent-Brisée. Pour voir mieux, le vieux castor +étala derrière lui sa queue plate et s’assit sur son arrière-train, les +deux pattes de devant posées comme celles d’un écureuil sur sa poitrine. +Dans cette position, il avait bien trois pieds de haut. Il pesait +peut-être quarante livres et il ressemblait en quelque manière à l’un de +ces bons gros chiens, d’humeur commode, à l’air niais et à robuste +poitrine. Mais son cerveau fonctionnait avec une célérité surprenante. +Tout à coup, il donna dans la boue durcie de la digue un simple coup de +queue et Bari sursauta aussitôt. Il vit Dent-Brisée et le regarda +fixement. Dent-Brisée le fixa à son tour. Durant une bonne demi-minute, +ni l’un ni l’autre ne bougèrent d’un millième de pouce. Puis Bari se +dressa et agita la queue. + + * * * * * + +Ce fut suffisant. Se laissant tomber sur ses pieds d’avant, Dent-Brisée +marcha en se dandinant, tout à loisir, jusqu’à l’extrémité de la digue +et fit son plongeon. Il n’était plus défiant ni bien pressé maintenant. +Il agita l’eau fortement et nagea hardiment sous Bari, devant et +derrière. Quand il eut fait cela plusieurs fois, il coupa droit à +travers l’étang jusqu’à la plus grande des maisons et disparut. Cinq +minutes après l’exploit de Dent-Brisée, un mot d’ordre circulait +rapidement parmi la colonie. L’étranger, Bari, n’était pas un lynx. Ce +n’était pas un renard. Ce n’était pas un loup. De plus, il était tout +jeune et sans mauvais dessein. On pouvait se remettre à l’ouvrage. On +pouvait se remettre au jeu. Il n’y avait aucun danger. Telle fut la +décision de Dent-Brisée. Si quelqu’un avait traduit ces faits en langue +castor dans un mégaphone, la réponse n’aurait pas été plus prompte. Tout +aussitôt il sembla à Bari, qui était encore debout au bord de la digue, +que l’étang fourmillait de castors. Il n’en avait jamais tant vu en une +fois jusqu’alors. Ils surgissaient de partout et d’aucuns, émergeant à +moins d’une douzaine de pieds de lui, le regardaient tout tranquillement +avec curiosité. + +Pendant cinq minutes peut-être, les castors parurent n’avoir rien de +mieux à faire. Alors, Dent-Brisée se mit debout contre le rivage et se +hissa dehors. D’autres le suivirent. Une demi-douzaine de travailleurs +disparurent dans les canaux. Autant d’autres s’en allèrent en se +dandinant parmi les aulnes et les saules. Attentivement, Bari cherchait +Umisk et ses compagnons. Il les aperçut enfin qui s’avançaient en +nageant, venant des plus petites maisons. Ils atterrirent dans leur cour +de récréation: le banc moelleux qui dominait la rive vaseuse. Bari agita +la queue si fort que son corps entier était secoué et il se précipita en +courant tout le long de la digue. + +Lorsqu’il arriva sur le lambeau uni de la berge, Umisk s’y trouvait +seul, grignotant son souper sur un long saule fraîchement coupé. Les +autres petits castors étaient partis dans un buisson touffu de jeunes +aulnes. + +Cette fois, Umisk ne s’enfuit pas. Il leva les yeux de la tige qu’il +rongeait. Bari s’accroupit, agitant la queue de la façon la plus amicale +et la plus engageante. Durant quelques secondes, Umisk l’observa. Il n’y +avait rien à craindre désormais. Quelle que pût être cette bizarre +créature, elle était jeune et sans mauvais dessein et paraissait, en +vérité, désirer de la compagnie. Il regarda Bari attentivement. + +Puis, très calme, il se remit à son souper. Et Bari comprit qu’il aurait +bientôt des amis. + + + + +CHAPITRE X + +AU SECOURS D’UMISK + + +Absolument comme, dans la vie de chaque individu, il y a un fait d’une +immense et souveraine importance, soit en bien soit en mal, ainsi dans +la vie de Bari, l’étang des castors eut une influence capitale sur sa +destinée. Où serait-il allé s’il ne l’avait découvert et que lui +serait-il arrivé? Voilà des conjectures qu’il est permis de faire. Mais +l’étang le retint. Il commença par remplacer le vieil arbre tombé et +chez les castors eux-mêmes, Bari rencontra une camaraderie qui compensa, +en un sens, la perte de Kazan et de Louve-Grise. Cette camaraderie, si +on peut l’appeler ainsi, alla tout juste jusque-là et pas plus avant. Au +fur et à mesure que les jours passaient les plus vieux castors +s’accoutumèrent mieux à voir Bari. Au bout d’une quinzaine, si Bari +était parti, il leur aurait manqué, mais pas de la même manière que les +castors auraient manqué à Bari. C’était de leur part affaire de +tolérance provenant d’un bon naturel. Chez Bari, c’était autre chose. Il +était encore _uskahis_ comme aurait dit Nepeese; il désirait encore être +câliné par sa mère; il était toujours guidé par cette tendresse de tout +petit dont il n’avait pas encore eu le temps de se défaire, et, lorsque +la nuit venait, pour communiquer complètement cette tendresse, il lui +prenait envie d’entrer dans la grande maison des castors avec Umisk et +ses petits camarades et d’y dormir. + +Durant la quinzaine qui suivit la prouesse de Dent-Brisée sur la digue, +Bari prit ses repas à un mille en amont du ruisseau, où il avait des +écrevisses en abondance. Mais l’étang était sa demeure. + +La nuit le retrouvait toujours là et il y passait une grande partie de +sa journée. Il dormait au bout de la digue ou sur la crête par les nuits +particulièrement claires et les castors l’acceptaient comme un hôte en +permanence. Ils travaillaient en sa présence, comme s’il n’avait pas +existé. Bari était fasciné par leur travail, qu’il ne se lassait jamais +d’observer. Il en était étonné et ahuri. Chaque jour, il les voyait +enfoncer dans l’eau du bois de charpente et des broussailles pour +construire la nouvelle digue. Il vit cette digue avancer rapidement +grâce à leurs efforts. + + * * * * * + +Un jour, il se coucha à moins de douze pieds d’un castor qui sciait à +ras de terre un arbre de six pouces de diamètre. Lorsque l’arbre tomba +et que le vieux castor s’en alla se garer, Bari s’éloigna également. +Puis il revint flairer la coupe, se demandant de quoi il s’agissait et +pourquoi l’oncle d’Umisk, ou son grand-père, ou sa tante, avait pris +toute cette peine. + +Il ne pouvait toujours décider Umisk et les autres jeunes castors à +jouer avec lui et, au bout de la première semaine ou à peu près, il +renonça à ses tentatives. En fait, leur jeu l’étonnait presque autant +que les travaux de construction de digue des castors plus âgés. Umisk, +par exemple, était ravi de jouer dans la vase sur la rive de l’étang. Il +ressemblait à un tout petit garçon. Lorsque ses aînés immergeaient à la +grande digue des bois de construction de trois pouces à un pied de +diamètre, Umisk apportait de petits rondins et des baguettes pas plus +gros qu’un crayon dans sa cour de récréation et bâtissait à sa façon ce +qu’il estimait une digue. Il pouvait travailler durant une heure parfois +à sa digue-joujou aussi ingénieusement que son père et sa mère +travaillaient à la grande digue et Bari restait couché, étendu sur le +ventre, à quelques pas de là, à l’observer et à l’admirer grandement. Et +parmi la boue à demi desséchée, Umisk creusait également ses canaux en +miniature ni plus ni moins qu’un gamin aurait pu creuser des rivières et +des océans infestés de pirates dans le débordement de quelque source +écartée. Avec ses petites dents pointues, il coupait à ras de terre son +énorme bois de construction, des tiges de saule n’ayant jamais plus d’un +pouce de diamètre et lorsqu’une de ces tiges de quatre ou cinq pieds +s’abattait, il éprouvait sans nul doute une aussi vive satisfaction que +Dent-Brisée, lorsqu’il envoyait s’écraser au bord de l’étang un bouleau +de soixante-dix pieds. Bari ne pouvait comprendre le plaisir de tout +cela. Il apercevait bien quelque raison à ronger les bâtons, lui-même +aimait s’aiguiser les dents sur des bâtons; mais il s’étonnait de voir +Umisk enlever si laborieusement l’écorce des bâtons pour l’avaler. + +Une autre méthode de jeu découragea davantage encore les avances de +Bari. A peu de distance de l’endroit où il avait aperçu Umisk pour la +première fois, il y avait un remblai en pente qui s’élevait à dix ou +douze pieds au-dessus de l’eau et ce remblai était utilisé par les +jeunes castors comme glissade. Il était devenu lisse et dur. Umisk +grimpait sur le remblai à l’endroit où il était moins raide. Au sommet +de la glissade, il étalait sa queue plate derrière lui, se donnait une +secousse, s’élançait en bas du tobogan et dévalait dans l’eau au milieu +d’un vaste éclaboussement. Parfois, il y avait de six à dix jeunes +castors mêlés à ce jeu et, de temps à autre, un des plus vieux s’amenait +en se dandinant au faîte de la glissoire et faisait un tour avec les +plus jeunes. + +Une après-midi que le tobogan était spécialement humide et glissant par +suite d’un récent usage, Bari grimpa par le sentier des castors au +sommet du talus et se mit à l’examiner. Nulle part il n’avait senti +l’odeur de castor si fort que sur la glissoire. Il commença à flairer +et, sans prendre garde, s’avança trop. Tout à coup, ses pieds se +dérobèrent sous lui et, en poussant un petit jappement sauvage, il s’en +alla rouler au bas du tobogan. Pour la seconde fois de sa vie, il se +trouva à se débattre sous l’eau et quand une minute ou deux plus tard, +il se tira de la vase molle sur un terrain plus ferme de la rive, il +avait enfin une opinion très nette des amusements des castors. Il se +peut qu’Umisk l’eût vu. Il se peut que, de très bonne heure, l’histoire +de son aventure fût connue de tous les habitants de Castortown. Car, +lorsque Bari arriva près d’Umisk, qui mangeait son souper d’écorce +d’aulne, ce soir-là, Umisk maintint ses positions jusqu’au dernier pouce +et, pour la première fois, ils se flairèrent nez à nez. Du moins Bari +renifla sans discrétion et le courageux petit Umisk s’assit comme un +sphinx accroupi. C’était le cimentage final de leur amitié, du moins +quant à Bari. Il cabriola tout autour de l’autre d’une manière +extravagante pendant quelques minutes, disant à Umisk combien il +l’aimait et qu’ils seraient de grands camarades. Umisk ne parla pas. Il +ne fit pas un mouvement tant qu’il eut achevé son souper. Mais c’était +malgré tout un petit bonhomme qui avait l’air camarade et Bari était +plus heureux qu’il ne l’avait encore été depuis le jour qu’il avait +quitté le vieil arbre tombé. + + * * * * * + +Cette amitié, encore qu’elle parût évidemment n’exister que d’un côté, +fut tout de même une bonne fortune pour Umisk. Quand Bari était à +l’étang, il se tenait toujours aussi près que possible d’Umisk, +lorsqu’il le pouvait rencontrer. Un jour, il était couché dans une +touffe d’herbe, à moitié endormi, tandis qu’Umisk s’affairait dans un +taillis de pousses d’aulnes à quelques mètres plus loin. Il se fit un +bruit avertisseur de queue de castor qui éveilla complètement Bari, puis +un autre et encore un autre, pareils à des coups de pistolet. Il se leva +vivement. De toutes parts, les castors cherchaient refuge dans l’étang. +Juste à cet instant, Umisk sortit des aulnes et se hâta vers l’eau aussi +vite que pouvaient le porter ses courtes et grasses jambes. Il avait +presque atteint la vase, quand un rouge éclair passa devant les yeux de +Bari dans le soleil d’après-midi. Un instant après, Napakasew, le +renard, avait fixé ses crocs pointus dans la gorge d’Umisk. Bari +entendit le cri d’agonie de son petit ami; il entendit le _flap, flap, +flap_ forcené des queues et son sang bouillonna soudain d’un frisson de +colère et de rage. Aussi promptement que le renard lui-même, il s’élança +à la rescousse. Il était aussi gros et aussi lourd que le renard et, +lorsqu’il attaqua Napakasew, ce fut avec un grognement féroce, que +Pierre aurait pu entendre du bord extrême de l’étang, et ses dents +pénétrèrent comme des couteaux dans l’épaule de l’agresseur d’Umisk. Le +renard était de l’espèce des voleurs de grands chemins qui tuent par +derrière. Ce n’était pas un combattant quand il se trouvait croc à croc, +à moins qu’il ne fût acculé dans un coin, et l’assaut de Bari fut si +véhément et si brusque qu’il se mit à fuir avec presque autant de +vélocité qu’il en avait mis à fondre sur Umisk. Bari ne le poursuivit +pas. Il s’approcha d’Umisk qui était à demi affaissé dans la boue, +pleurnichant et reniflant de bizarre façon. Gentiment, Bari le flaira +et, après un moment ou deux, Umisk se dressa sur ses pieds palmés tandis +que vingt ou trente castors pour le moins s’agitaient dans l’eau, près +de la rive, d’une façon extraordinaire. + + * * * * * + +Après cela, Bari se sentit plus que jamais comme chez lui à l’étang des +castors. + + + + +CHAPITRE XI + +PRIS! + + +Tandis que Bari s’établissait de plus en plus à demeure à l’étang des +castors et que Pierre et Nepeese, sur l’autre rive, imaginaient des +plans pour l’attirer à eux à cause de son étoile blanche et de la tache +blanche de son oreille qui leur rappelait un autre Bari qu’ils avaient +tous deux aimé, Bush Mac Taggart mettait au point une de ses petites +combinaisons, au poste du lac Bain, à environ cinquante milles nord-est. + +Mac Taggart était facteur au lac Bain depuis sept ans. Sur les registres +de la Compagnie, là-bas, à Winnipeg, il était inscrit comme un homme +remarquablement habile. Les dépenses de son poste étaient au-dessous de +la moyenne et son relevé semi-annuel de fourrures tenait toujours une +des premières places. A la suite de son nom, mis en tête de liste dans +le bureau principal, figurait une annotation qui disait: «Obtient plus +avec un dollar qu’aucun autre homme au nord du Lac de Dieu.» Les Indiens +savaient pourquoi. Ils l’appelaient _Napao Wetikoo_, l’homme diabolique. +Ils disaient cela à voix basse: nom murmuré avec crainte dans la lueur +des feux de campement et prononcé discrètement là où le vent n’aurait pu +le porter aux oreilles de Bush Mac Taggart. Ils le redoutaient. Ils le +haïssaient. Ils mouraient, sous sa discipline, de famine et d’anémie et +plus durement Mac Taggart serrait les doigts sur sa règle de fer et plus +mollement, lui semblait-il, ils répondaient à son autorité. C’était une +âme mesquine, cachée sous la carcasse d’une brute qui prenait plaisir à +son pouvoir. Et ici, dans l’âpre solitude, aux quatre points cardinaux +son pouvoir n’avait pas de limites. La puissante Compagnie était +derrière lui. Elle l’avait fait roi d’un domaine où il n’y avait +quasiment pas de loi hormis la sienne. Et, en retour, il envoyait à la +Compagnie des ballots et des paquets de fourrures au delà de toute +prévision. Ce n’était pas à elle d’avoir des soupçons. On était là-bas à +cent milles et plus et les dollars comptaient pour quelque chose. + +Gregson aurait pu parler. Gregson était le contrôleur de ce district qui +visitait Mac Taggart une fois par an. Il aurait pu raconter que les +Indiens nommaient Mac Taggart Napao Wetikoo, parce qu’il ne leur payait +leurs fourrures qu’à moitié prix; il aurait pu expliquer tout au long à +la Compagnie que Mag Taggart mettait la population des trappeurs à deux +doigts de la famine pendant les mois d’hiver, qu’il la maintenait à +genoux, empoignée à la gorge, mettant la vérité dans une bien douce et +bien jolie posture, et qu’il avait toujours une femme ou une jeune fille +indienne ou métisse vivant avec lui au poste. Mais Gregson s’amusait +trop pendant ses visites au lac Bain. Il pouvait toujours compter sur +quinze jours de plaisir grossier et, au surplus, les femmes à sa maison +avaient un riche trésor de fourrures qui leur arrivait de Mac Taggart +par voie détournée. + +Ce soir-là, Mac Taggart était assis sous le rayonnement d’une lampe à +huile dans son magasin. Il avait envoyé coucher son petit commis anglais +au visage de reinette et il était seul. Depuis six semaines, il ne +tenait plus en place. Il y avait juste six semaines que Pierre avait +amené Nepeese pour la première fois au lac Bain depuis que Mac Taggart y +était facteur. Il en était resté suffoqué. Depuis lors, il était +incapable de penser à rien d’autre qu’à elle. Deux fois, en l’espace de +ces six semaines, il était revenu à la cabane de Pierre. Demain il y +allait encore. Marie, la svelte jeune fille Cree qui était là-bas dans +sa hutte, il l’avait oubliée, absolument comme avant Marie une douzaine +d’autres avaient fui sa mémoire. C’était Nepeese maintenant qui +l’obsédait. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau que la fille de +Pierre. + +Tout haut, il maudissait Pierre, tandis qu’il regardait la feuille de +papier sous sa main et sur laquelle pendent une heure et davantage il +avait extrait des notes de registres usés et poussiéreux de la +Compagnie. C’était Pierre qui lui barrait la route. Le père de Pierre, +d’après ces notes, avait été un Français pur sang. Par conséquent, +Pierre était un demi-Français et Nepeese un quart de Française, et bien +qu’elle fût si belle, il l’aurait juré, elle n’avait pas plus d’une +goutte ou deux de sang indien dans les veines. S’ils avaient été tout à +fait Indiens, Chippewyan, Cree, Ojibway, Dog Rib, n’importe quoi, il n’y +aurait pas eu à s’inquiéter le moins du monde. Il les aurait courbé sous +sa puissance et Nepeese serait venue à sa cabane comme Marie y était +venue six mois plus tôt. Mais il y avait là du Français maudit: Pierre +et Nepeese étaient différents des autres. Et pourtant... + +Il grimaça un sourire et serra les poings plus fort. Après tout, son +pouvoir ne suffisait-il pas! Pierre oserait-il même aller contre ses +desseins? Si Pierre y mettait obstacle, il le ferait partir du pays, de +la région des trappeurs qui lui était échue comme un héritage de son +père et de son grand-père et même de plus haut encore. Il ferait de +Pierre un errant et un sans foyer, comme il avait rendu errants et sans +foyer des vingtaines d’autres qui avaient perdu ses bonnes grâces. Aucun +autre poste ne vendrait ou n’achèterait à Pierre, si la bête, la croix +noire, était apposée après son nom. C’était là sa puissance: une loi des +facteurs qui leur était transmise depuis des générations. C’était une +redoutable puissance pour le mal. + +Il lui devait Marie, la souple jeune Cree aux yeux sombres qui le +haïssait et qui, malgré sa haine, «faisait son ménage». C’était le moyen +décent imaginé pour expliquer sa présence si jamais des explications +devenaient nécessaires: gouvernante! + +Bush Mac Taggart regarda de nouveau les notes qu’il avait écrites sur la +feuille de papier. Le domaine des trappes de Pierre, son bien, selon la +commune loi de la solitude, était de très bon rapport. Pendant les sept +dernières années, Pierre avait reçu pour ses fourrures une moyenne d’un +millier de dollars par an, car Mac Taggart n’avait pas été capable de +tricher avec Pierre aussi complètement qu’il l’avait fait avec les +Indiens. Un millier de dollars par an! Pierre réfléchirait à deux fois +avant de tout envoyer promener. Mac Taggart se mit à sourire, tout en +froissant le papier dans sa main et se disposa à éteindre la lumière. + +Sous sa chevelure court tondue et sans soin, son visage rouge s’enflamma +du feu qui lui brûlait le sang. C’était un visage déplaisant, dur comme +fer, sans pitié, plein de cet air qui lui avait valu le nom de _Napao +Wetikoo_. Ses yeux dardaient et il poussa un gros soupir en éteignant la +lampe. Il se mit à rire de nouveau, tandis que, dans l’obscurité, il +gagnait la porte. C’était comme si déjà Nepeese lui appartenait. Il +l’aurait, dût-il lui en coûter _la vie de Pierre_. Et _pourquoi pas?_ +C’était si simple, en somme. Un coup de fusil dans une ligne de pièges +isolée, un simple coup de couteau... et qui saurait? Qui devinerait où +Pierre était parti? Et tout serait de la faute de Pierre! car la +dernière fois qu’il avait vu Pierre, il lui avait fait une proposition +acceptable. Il _épouserait_ Nepeese. Oui, même cela. Il l’avait dit à +Pierre aussi. Il avait également dit à Pierre que lorsqu’il serait +devenu son beau-père, il lui payerait double prix pour ses fourrures. Et +Pierre l’avait regardé fixement. Il avait regardé avec cet air singulier +d’étonnement dans sa figure d’un homme à qui on vient d’asséner un coup +de gourdin. Donc, s’il n’obtenait pas facilement Nepeese, tout +arriverait de la faute de Pierre. Demain, il repartirait pour le domaine +du métis et, après-demain, Pierre lui donnerait sa réponse. Bush Mac +Taggart riait encore en se couchant. Et cela fit frissonner Marie. En +lui-même, Mac Taggart se disait que la réponse de Pierre signifierait +dans la suite, pour Pierre, vie ou mort. + +Jusqu’au lendemain du jour suivant, Pierre ne souffla mot à Nepeese de +ce qui s’était passé entre lui et le facteur du lac Bain. Puis, il le +lui dit: + +--C’est une brute, un démon, fit-il, quand il eut fini. Je préférerais +te savoir là, avec elle, morte. Et il désigna le haut sapin sous lequel +était couchée la princesse, sa mère. + +Nepeese n’avait pas remué les lèvres. Mais ses yeux s’étaient agrandis +et assombris et il y eut un afflux de sang à ses joues que Pierre +n’avait jamais vu auparavant. Elle se leva, quand il eut terminé et elle +semblait être plus grande que lui. Jamais elle n’avait eu l’air à ce +point d’une femme et les yeux de Pierre s’obscurcirent infiniment de +crainte et de malaise, en l’observant, tandis qu’elle regardait vers le +nord-ouest dans la direction du lac Bain. Elle était merveilleuse, ce +brin de fille-femme qu’il adorait même par-dessus son Dieu. Sa beauté le +troublait. Il avait entendu le tremblement de la voix de Mac Taggart. Il +avait surpris l’avide convoitise et l’appétit de l’animal dans la +physionomie de Mac Taggart. Et cela l’avait d’abord épouvanté. Mais +maintenant, il n’avait plus peur. Il était inquiet, mais ses poings +étaient serrés. Dans son cœur il y avait un feu qui couvait. Enfin, +Nepeese se retourna, et vint se rasseoir par terre près de lui, à ses +pieds. Pierre posa une de ses mains rudes sur ses cheveux. Il aimait +sentir la tiède caresse des tresses de soie entre ses doigts. + +--Il vient demain, ma chérie, fit-il les yeux fixés sur la splendeur +pourpre du couchant. Que devrai-je lui dire? + +Les lèvres de Branche-de-Saule étaient rouges. Ses yeux brillaient. Mais +elle ne leva pas les regards vers son père. + +--Rien, Notawe... sauf qu’il faut lui dire que c’est à moi seule qu’il +doit venir demander ce qu’il veut. + +Pierre se pencha et vit qu’elle souriait. Le soleil se coucha. Le cœur +de Pierre sombra avec lui comme du plomb coulé. + +Du lac Bain à la hutte de Pierre, le sentier distance, à moins d’un +demi-mille de l’étang des castors, d’une douzaine de milles l’endroit où +Pierre habitait. Ce fut là, dans une courbe du ruisseau où Wakayoo avait +attrapé du poisson pour Bari, que Bush Mac Taggart dressa son campement +pour la nuit. On ne pouvait faire en canot que vingt milles du voyage, +et, comme Mac Taggart accomplissait à pied la dernière étape, son +campement était peu d’affaires: quelques balsamiers coupés, une +couverture légère et un petit feu à allumer. Avant de préparer son +souper, le facteur sortit de son paquetage une quantité de collets en +fil de laiton et passa une demi-heure à les poser sur les pistes des +lapins. Cette méthode de s’assurer de la viande était bien moins pénible +que de porter un fusil par temps chaud et était infaillible. Une +demi-douzaine de lacets fournissait au moins trois lapins et l’on était +certain que l’un des trois était assez jeune et délicat pour la poêle à +frire. Après avoir placé ses lacets, Mac Taggart mit une casserole de +_bacon_ sur les charbons et fit bouillir son café. + +De toutes les odeurs d’un campement, le parfum du _bacon_ est celui qui +pénètre le plus avant dans la forêt. Il n’est pas besoin de vent. Il +vole de ses propres ailes. Par nuit calme un renard le flaire à un mille +au loin et à deux fois cette distance si le vent le pousse en droite +ligne. Ce fut cette odeur de _bacon_ qui parvint à Bari, couché dans sa +cagna, au faîte de la digue des castors. Elle était portée par une brise +douce et régulière délicieusement fraîche après le chaud soleil de la +journée et, au bout d’un moment, Bari se redressa et flaira l’illusion +du lard. Depuis son aventure dans le cagnon et la mort de Wakayoo, il +n’avait pas fait particulièrement bonne chère. La prudence l’avait +retenu près de l’étang et il avait vécu presque exclusivement +d’écrevisses. + +Cette odeur nouvelle qui lui arrivait avec le vent nocturne éveilla sa +faim. Mais cette odeur était décevante. Tantôt Bari la respirait, la +minute d’après, elle était évanouie. Il quitta la digue et se mit à +chercher de quel point de la forêt cela venait, jusqu’à ce qu’un moment +plus tard il l’eût perdue tout à fait. Mac Taggart avait fini de frire +son bacon et le mangeait. + +Il faisait une nuit splendide. Peut-être Bari aurait-il passé toute +cette nuit à dormir dans son nid du faîte de la digue, si l’odeur de +bacon n’avait suscité en lui une faim nouvelle. Depuis son aventure dans +le cagnon, la forêt profonde l’effrayait, surtout la nuit. Mais cette +nuit-ci ressemblait à un jour pâle et doré. + +Il n’y avait pas de lune. Mais les étoiles brillaient comme un million +de lampes lointaines, baignant le monde dans un océan de molle lumière +houleuse. Un léger murmure de vent bruissait agréablement aux cimes des +arbres. A part cela, il faisait très calme, car c’était _Puskowepesim_, +la nouvelle lune, et les loups ne chassaient pas, les hiboux étaient +sans voix, les renards glissaient furtivement dans le silence de l’ombre +et même les castors avaient enfin cessé leurs travaux. Les cornes des +élans, du daim et du caribou étaient de velours délicat et ils ne +remuaient qu’à peine et ne se battaient pas du tout. On était tard en +juillet, la mue de la Lune pour les Cree, la Lune du silence pour les +Chippewyan. + +Au milieu de ce silence, Bari se mit en chasse. Il fit lever une famille +de cailles déjà grandes, mais elles lui échappèrent. Il poursuivit un +lapin qui fut plus agile que lui. Pendant une heure, il n’eut pas de +chance. Puis, il entendit un bruit qui fit bouillonner chaque goutte de +son sang. Il était tout près du campement de Mac Taggart et ce qu’il +avait entendu c’était un lapin pris dans un des collets de Mac Taggart. +Il pénétra dans une petite clairière et là, à la lueur des étoiles, il +vit le lapin se livrer à la plus étrange pantomime. Cela l’amusa un +moment, et il s’arrêta. Wapoos, le lapin, avait passé sa tête fourrée +dans le lacet et son premier sursaut d’effroi avait déclenché le jeune +plant auquel le fil de cuivre était attaché, de sorte qu’il était +maintenant à demi-suspendu en l’air, ses pieds d’arrière seuls touchant +le sol. Et là, il dansait follement, tandis que le nœud autour de son +cou l’étranglait à mourir. Bari poussa une sorte de soupir. Il ne +pouvait rien comprendre au rôle que le fil et l’arbuste jouaient dans +cette pièce singulière. Tout ce qu’il pouvait discerner, c’était que +Wapoos gesticulait et dansait tout autour sur ses pattes de derrière de +la façon la plus ahurissante et la moins lapinesque. Il se peut qu’il +pensât qu’il s’agissait d’une manière d’amusement. + +En cette circonstance, cependant, il ne se comporta point, à l’égard de +Wapoos, comme il l’avait fait pour Umisk. L’expérience et l’instinct +tout ensemble lui dirent que Wapoos ferait un fort bon repas, et après +quelques minutes d’hésitation, il s’élança sur sa proie. + +Wapoos, à demi trépassé déjà, n’opposa presque pas de résistance et, à +la lueur des étoiles, Bari l’acheva et pendant une demi-heure ensuite, +il festoya. + + * * * * * + +Bush Mac Taggart n’avait entendu aucun bruit, car le lacet dans lequel +Wapoos s’était pris la tête était celui qui se trouvait le plus loin du +campement. A côté des tisons à demi consumés de son feu, Mac Taggart +était assis, adossé à un arbre, fumant sa pipe noire et rêvant avec +convoitise à Nepeese, tandis que Bari continuait son vagabondage +nocturne. Bari n’avait plus le moindre désir de chasser. Il était trop +repu. Mais il flairait çà et là les endroits baignés de clair de lune, +infiniment heureux de la quiétude répandue et de la splendeur dorée de +la nuit. Il suivait la trace d’un lapin, quand il arriva à un endroit où +deux troncs d’arbres tombés ne laissaient qu’un passage pas plus large +que son corps. Il s’y engagea, quelque chose se serra autour de son cou, +il y eut soudain un bruit sec, un coup de fouet, comme si le jeune plant +se détachait d’un ressort, et Bari fut soulevé du sol si brusquement +qu’il n’eut pas le temps de se demander ce qui arrivait. Le jappement de +sa gorge mourut en gargouillement et, l’instant d’après, il se livrait +aux mouvements de pantomime de Wapoos qui prenait sa revanche à +l’intérieur de son corps. Et vrai de vrai, Bari ne pouvait s’empêcher de +danser, tandis que le laiton se serrait de plus en plus étroitement +autour de son cou. Quand il mordait le laiton et abandonnait le poids de +son corps à terre, le jeune plant se penchait complaisamment, et puis, +rebondissant, le soulevait une minute complètement de terre. +Furieusement, il se débattait. Il est miraculeux que le fin laiton le +retint. Quelques instants encore, il serait brisé. Mais Mac Taggart +avait entendu Bari. Le facteur prit sa couverture et un gros bâton et se +précipita vers le collet. Ce n’était pas un lapin qui faisait ce bruit, +il le savait; peut-être un chat sauvage, un lynx, un renard, un jeune +loup. + +«C’est un loup», pensa-t-il tout d’abord, dès qu’il vit Bari au bout du +lacet. Il laissa tomber la couverture et leva son gourdin. S’il y avait +eu des nuages au-dessus de sa tête ou si les étoiles avaient été moins +brillantes, Bari serait mort aussi sûrement que Wapoos. Au moment où il +levait son gourdin au-dessus de sa tête, Mac Taggart aperçut à temps +l’étoile blanche, le bout d’oreille blanc et la robe de jais de Bari. + +D’un geste rapide, il remplaça le gourdin par la couverture. + + + + +CHAPITRE XII + +SOUMIS, MAIS NON CONQUIS + + +Une demi-heure plus tard, le feu de Mac Taggart flambait de nouveau. A +sa clarté, Bari était étendu, ligoté comme un _papoose_ indien, ficelé +en boule comme un ballon, au moyen d’une courroie de _babiche_, sa tête +seule dépassant par un trou que son ravisseur avait pratiqué à cet effet +dans la couverture. Il était bel et bien capturé, tellement bel et bien +capturé, qu’il pouvait à peine remuer un muscle de son corps étroitement +emprisonné dans la couverture. A quelques pas de lui, Mac Taggart +baignait dans un bassin d’eau une main qui saignait. Il y avait +également une rouge éraflure sur un côté du cou de taureau de Mac +Taggart. + +--Ah! petit diable! grognait-il à Bari. Ah! petit diable! + +Il se pencha soudain sur lui et donna sur la tête de Bari un méchant +coup de sa lourde main. + +--Je devrais te faire sauter la cervelle et, nom de Dieu! je crois bien +que je le ferai! + +Bari l’observait, tandis qu’il ramassait un bâton à son côté, un bout de +brandon. Pierre l’avait poursuivi, mais c’était la première fois qu’il +se trouvait assez près du monstre humain pour voir la flamme pourpre de +ses yeux. Ils ne ressemblaient pas aux yeux de la merveilleuse créature +qui avait failli l’attraper dans le réseau de ses cheveux et qui s’était +glissée à sa suite sous la roche. C’étaient des yeux de brute. Ils le +faisaient se ratatiner et s’efforcer de rentrer la tête dans la +couverture, alors que le bâton se levait. Au même instant, Bari montrait +les crocs. Ses dents blanches luisaient à la lueur du feu. Il avait les +oreilles basses. Il aurait désiré entrer les dents dans la gorge rouge +d’où il avait fait couler du sang. + +Le bâton s’abattit. Il s’abattit encore et encore, et quand Mac Taggart +eut fini de frapper, Bari demeura étendu, à demi étourdi, ses yeux +presque clos par les coups et la gueule en sang. + +--C’est le moyen qu’on prend pour chasser le diable d’un chien sauvage, +hurlait Mac Taggart. J’espère que tu ne vas plus recommencer de jouer à +mordre, hein! jeune imbécile? Mille dieux! mais il m’a presque atteint +l’os de la main. + +Il recommença à laver la blessure. Les dents de Bari avaient pénétré +profondément et il y avait un regard inquiet dans les yeux du facteur. +On était en juillet, un mauvais mois pour les morsures. De son bissac, +il tira un petit flacon de whisky et maintenant versait sur la blessure +une goutte de l’âpre liqueur, maudissant Bari pendant que cela brûlait +sa chair. Sur lui étaient attentivement fixés les yeux demi-fermés de +Bari. Il comprit qu’il avait enfin rencontré le plus mortel de ses +ennemis. Et cependant, il n’avait point peur. Le gourdin que maniait Mac +Taggart n’avait pas tué son courage. Il avait tué sa peur. Il avait +éveillé en lui une haine telle qu’il n’en avait jamais connue de +pareille, pas même lorsqu’il luttait avec Oohoomisew, le vieux hibou +outlaw. La colère vengeresse du loup brûlait maintenant en lui avec le +sauvage courage du chien. Il ne broncha point, lorsque Mac Taggart +s’approcha de nouveau de lui. Il fit effort pour se soulever et bondir +sur le monstre humain. Dans cet effort, emmaillotée comme il l’était +dans la couverture, il roula en un tas impuissant et comique. Cette vue +provoqua la bonne humeur de Mac Taggart et il éclata de rire. Il se +rassit le dos contre l’arbre et bourra sa pipe. + +Bari ne détacha pas les yeux de lui, pendant qu’il fumait. Il l’observa +lorsqu’il s’étendit sur la terre nue pour se coucher. Plus tard encore, +il écouta le ronflement odieux du monstre humain. A diverses reprises, +au cours de cette longue nuit, Bari tenta de se libérer. Il n’oublierait +jamais cette nuit-là. Ce fut terrible. Aux plis épais et chauds de la +couverture, son corps suffoquait au point que le sang s’arrêta presque +de couler dans ses veines. Cependant, il ne poussa pas un gémissement. +Lorsque le matin arriva, il avait la tête affaissée contre le sol. Il ne +put la soulever lorsque le facteur se pencha vers lui. Mac Taggart +remarqua ce fait avec satisfaction. + +--J’espère que tu ne vas pas m’embêter en allant chez Pierre, +grogna-t-il. + +Ils se mirent en route avant le lever du soleil, car si le sang de Bari +était presque arrêté en lui, celui de Mac Taggart circulait dans son +corps avec l’ardeur de la hâte et du désir. Il combina ses derniers +plans en traversant rapidement la forêt, Bari sous son bras. Il +dépêcherait Pierre immédiatement au Père Crottin, à la mission, à +soixante-dix milles à l’ouest. Il épouserait Nepeese. Oui, l’épouser. +Cela flatterait l’amour-propre de Pierre. Et il serait _seul_ avec +Nepeese, pendant que Pierre serait parti chez le missionnaire. Cette +pensée échauffait son sang comme un fort whisky. Il ne pensait pas dans +son cerveau surexcité et illogique à ce que Nepeese pourrait dire, à ce +qu’elle pourrait penser. Il ne se souciait pas de sa conscience. C’était +sa chair et son sang qu’il désirait, son corps exquis, sa beauté qui +affolaient son cœur de brute. + +Son poing se serra et il se mit à rire méchamment, comme le traversait +un instant cette pensée que peut-être Pierre ne voudrait pas la laisser +partir. Pierre! Bah! ce ne serait pas la première fois qu’il tuerait un +homme! Ni la seconde! Tuer était chose aisée si on y allait carrément. +Personne pour voir! Personne pour entendre! Personne pour savoir! Tout +simplement une disparition, un départ de la hutte quelque jour et jamais +de retour. De nouveau il éclata de rire et marcha plus plus vite encore. +Il ne courait aucun risque; il n’y avait aucune chance que Nepeese lui +échappât. Lui, Bush Mac Taggart, était le roi de cette solitude, le +maître de ceux qui l’habitaient, l’arbitre de leurs destinées. Il était +le Pouvoir et la Loi. Et Nepeese reviendrait avec lui au lac Bain, même +s’il fallait creuser une tombe pour Pierre. + + * * * * * + +Le soleil était déjà haut quand Pierre, qui se trouvait devant sa cabane +avec Nepeese, désigna du doigt la montée du sentier à trois ou quatre +cents mètres de l’endroit où Bush Mac Taggart venait juste d’apparaître. + +--Le voilà! + +D’un visage qui avait vieilli depuis la nuit dernière, il regarda +Nepeese. Il revit la sombre flamme de ses yeux et la pourpre plus foncée +de ses lèvres entr’ouvertes, et son cœur de nouveau fut saisi de +crainte. Était-ce possible? + +Elle se tourna vers lui, les yeux brillant, la voix tremblante: + +--Rappelle-toi, Nootawe, qu’il faut me l’envoyer pour que je lui donne +réponse, s’écria-t-elle vivement. Et elle se précipita dans la hutte. + +Le visage glacial et pâle, Pierre se trouva en face de Mac Taggart. + + + + +CHAPITRE XIII + +MAC TAGGART OBTIENT SA RÉPONSE + + +De la fenêtre, son visage caché par les plis du rideau qu’elle avait +façonné, Branche-de-Saule vit ce qui se passait au dehors. Maintenant +elle ne souriait plus. Sa respiration était haletante et son corps +tendu, Bush Mac Taggart s’arrêta à moins d’une douzaine de pieds de la +fenêtre et donna une poignée de mains à Pierre, son père. Elle entendit +la voix rude de Mac Taggart, son salut bruyant, puis elle le vit qui +montrait à Pierre ce qu’il portait sous le bras. Elle l’entendit +nettement expliquer de quelle manière il avait pris son captif dans un +collet à lapins. Il déroula la couverture. Nepeese poussa un cri +d’étonnement. En un instant, elle fut dehors auprès des deux hommes. +Elle ne regarda pas Mac Taggart, elle ne posa point les yeux l’espace +d’un éclair sur sa figure rouge, enflammée de joie et de contentement. + +--C’est Bari! s’écria-t-elle. + +Elle prit le paquet des mains de Mac Taggart et, se tournant vers +Pierre: + +--Dis-lui que Bari est à moi! fit-elle. + +Elle se précipita dans la hutte. Mac Taggart la suivit du regard, +surpris et stupéfait. Puis il considéra Pierre. Un homme à demi aveugle +aurait pu voir que Pierre était aussi étonné que lui-même. Nepeese ne +lui avait point adressé la parole, à lui, le facteur du lac Bain. Elle +ne l’avait pas regardé. Elle lui avait enlevé le chien avec aussi peu +d’égards que s’il se fût agi d’un mannequin. La rougeur de son visage +augmenta tandis que ses yeux allaient de Pierre à la porte par laquelle +elle avait disparu et qu’elle avait refermée derrière elle. + +Sur le sol de la cabane, Nepeese s’agenouilla et acheva de dérouler la +couverture. Elle n’avait pas peur de Bari. Ses yeux riaient. Ses lèvres +étaient entr’ouvertes. Elle avait oublié Mac Taggart. Alors tandis que +Bari roulait en tas flasque sur le plancher, elle vit ses yeux à demi +clos et le sang coagulé à ses babines, et le rayonnement de son visage +disparut aussi rapidement que le soleil caché par un nuage. + +--Bari! appela-t-elle doucement. Bari! Bari! + +Elle le souleva un peu dans ses deux mains. La tête de Bari s’affaissa. +Son corps était tellement engourdi qu’il n’avait plus la force de +bouger. Ses jambes ne sentaient plus. Il pouvait voir à peine. Mais il +entendit sa voix. C’était la même voix qui lui était parvenue le jour +qu’il avait ressenti la piqûre de la balle, la voix qu’il avait entendue +lorsqu’il s’était embarrassé dans ses cheveux, au cagnon, la voix qui +lui avait parlé sous la roche. Elle le fit tressaillir. Elle parut +agiter le sang apathique de ses veines. Il ouvrit plus grands les yeux +et revit les étoiles merveilleuses qui avaient brillé si doucement sur +lui, le jour de la mort de Wakayoo. Une des longues tresses de +Branche-de-Saule pendait par-dessus son épaule et il respira de nouveau +la douce odeur des cheveux, tandis que sa main le caressait et que sa +voix lui parlait. Puis, elle se leva brusquement et le quitta et il ne +bougea pas tandis qu’il l’attendait. Bientôt elle revenait avec un +bassin d’eau tiède et une serviette. Doucement, elle lava le sang de ses +yeux et de sa bouche. Et Bari ne fit encore aucun mouvement. Il +respirait à peine. Mais Nepeese vit de petits frissons qui agitaient son +corps, comme des secousses électriques, lorsque sa main le touchait. + +--Il t’a frappé avec un gourdin, disait-elle, ses yeux noirs à moins +d’un pied de ceux de Bari. Il t’a frappé. Quelle brute! + +Elle s’arrêta. La porte s’ouvrait et la brute était debout, les +regardant, une grimace sur son visage empourpré. Aussitôt Bari prouva +qu’il était vivant. Il s’échappa des mains de Branche-de-Saule, et avec +un brusque grognement, se dressa devant Mac Taggart. Les poils de son +échine se hérissèrent comme une brosse, ses crocs brillèrent, menaçants, +et ses yeux flambèrent comme des charbons ardents. + +--Il a le diable au corps! fit Mac Taggart. Il est sauvage et descend du +loup. Il faut prendre garde qu’il ne vous enlève une main, _Ka-Sakahet_! + +C’était la première fois qu’il l’appelait de ce nom d’amour--en cree, +bien-aimée. Le cœur de Branche-de-Saule bondit. Elle baissa un instant +les yeux vers ses poings crispés, et Mac Taggart remarquant ce qu’il +prenait pour de la confusion, posa avec tendresse sa main sur ses +cheveux. Du seuil de la porte, Pierre avait entendu le mot et maintenant +il voyait cette caresse, et il leva la main comme pour repousser la +vision d’un sacrilège. + +--Mon Dieu! soupira-t-il. + +Aussitôt après, il poussa un cri soudain d’étonnement qui s’unit à un +hurlement de douleur de Mac Taggart. Comme un éclair, Bari s’était +élancé vers la porte, et il avait enfoncé les dents dans une des jambes +du facteur. Ses dents aiguës avaient mordu profondément avant que le +facteur pût s’en débarrasser d’un brutal coup de pied. Proférant un +juron, il tira son revolver de l’étui. Branche-de-Saule le devança. En +poussant un léger cri, elle se précipita sur Bari, qu’elle prit entre +ses bras. Tandis qu’elle défiait Mac Faggart, sa gorge délicate, nue +jusqu’à l’épaule, était à peine à quelques pouces des crocs découverts +de Bari. Ses yeux dardaient vers le facteur. + +--Vous l’avez battu! cria-t-elle. Il vous hait, vous hait! + +--Laisse-le aller, supplia Pierre, plein d’une frayeur mortelle. Mon +Dieu! laisse-le aller, te dis-je, ou il va te déchirer. + +--Il vous hait, vous hait, vous hait! répétait toujours et toujours +Branche-de-Saule en pleine figure de Mac Taggart, ahuri. Et, tout à +coup, elle se tourna vers son père: + +--Non, il ne me fera pas mal! s’écria-t-elle. Regarde, c’est Bari. Ne te +l’avais-je pas dit? C’est Bari. N’est-ce pas la preuve qu’il me défendra +_contre lui_? + +--Contre moi? balbutia Mac Faggart dont le visage s’assombrit. + +Pierre fit un pas en avant et posa une main sur le bras de Mac Taggart. +Il souriait: + +--Laissons-les s’arranger entre eux, monsieur, dit-il. Ce sont deux +petits brandons enflammés et nous ne sommes guère en sécurité. Si elle +est mordue... + +Il secoua les épaules. Un grand fardeau sembla enlevé d’eux subitement. +Sa voix était douce et persuasive. Et maintenant la colère avait quitté +le visage de Branche-de-Saule. Coquette, elle leva les yeux vers Mac +Taggart et le regarda bien en face à demi souriante, tandis qu’elle +s’adressait à son père: + +--Je vous rejoindrai bientôt, mon père, toi et M. le facteur du lac +Bain! + +Il y a, pour sûr, de petits démons dans ses yeux, pensa Mac Taggart, de +petits démons qui lui souriaient, tandis qu’elle parlait mettant son +cerveau en feu et faisant circuler furieusement son sang. Ces yeux, +pleins de sorcières dansantes! Comme il les dompterait! il jouerait avec +eux, bientôt désormais! Il suivit Pierre, son corps énorme palpitant du +prodige de cette possession: elle serait sienne! Dans son exaltation, il +ne sentait plus la douleur cuisante causée par les dents de Bari. + +--Je vais vous montrer la nouvelle carriole que j’ai faite pour l’hiver, +monsieur, dit Pierre, tandis que la porte se refermait derrière eux. + + * * * * * + +Une demi-heure plus tard, Nepeese sortait de la hutte. Elle put voir que +Pierre et le facteur s’étaient entretenus de quelque chose qui n’était +pas agréable à son père. Son visage était contraint. Elle surprit du feu +couvant sous la cendre dans son regard qu’il essayait d’adoucir, comme +on essaie d’étouffer des flammes sous une couverture. Mac Taggart ne +desserra pas les dents, mais ses yeux brillèrent de plaisir dès qu’il +l’aperçut. Elle savait de quoi il avait été question. Le facteur du lac +Bain avait demandé une réponse à Pierre et Pierre lui avait dit qu’elle +avait précisé qu’il devait aller la lui demander. + +Et il venait. Elle se détourna avec un rapide battement de cœur et +descendit en courant un petit sentier. Elle entendit les pas de Mac +Taggart derrière elle et lança l’éclair d’un sourire par-dessus son +épaule. Mais ses dents grinçaient. Les ongles de ses doigts pénétraient +dans les paumes de ses mains. + +Pierre ne bougea pas. Il les observait tandis qu’ils disparaissaient à +la lisière de la forêt, Nepeese devançant toujours Mac Taggart de +quelques pas. De sa poitrine sortit un long soupir. + +--Par les mille cornes du diable! jura-t-il doucement. Est-il possible +qu’elle sourie du fond du cœur à cette brute? Non! c’est impossible! Et +pourtant, s’il en est ainsi... + +Une de ses mains brunes serra convulsivement le manche de corne du +couteau passé à sa ceinture et, lentement, il se mit à les suivre. + +Mac Taggart ne se hâtait pas de rattraper Nepeese. Elle suivait le +sentier étroit qui s’enfonçait dans la forêt et il en était content. Ils +seraient seuls, loin de Pierre. Il était à dix pas derrière elle et, de +nouveau, Branche-de-Saule lui souriait par-dessus son épaule. Elle +avançait sinueusement et rapidement. Elle gardait avec soin entre eux +une distance combinée, mais Mac Taggart ne devinait pas que c’était pour +cela qu’elle se retournait de temps en temps. Il était content de la +laisser avancer. Lorsqu’elle se détourna du sentier étroit pour prendre +un chemin de traverse qui semblait à peine frayé, son cœur exulta. Si +elle continuait d’avancer, il la tiendrait bientôt isolée, à bonne +distance de la hutte. Le sang affluait en feu à son visage. Il ne lui +parlait pas, de peur de la voir s’arrêter. Devant eux, il entendit le +grondement de l’eau. C’était le ruisseau qui se précipitait dans le +ravin. + +Nepeese allait droit à ce bruit. Avec un rire léger, elle se remit à +courir et lorsqu’elle s’arrêta au bord du ravin, Mac Taggart était bien +à cinquante mètres derrière elle. A vingt pieds au-dessous, il y avait +un étang profond entre deux murailles de rochers, un étang si profond +qu’il semblait d’encre bleue. Elle se retourna pour faire face au +facteur du lac Bain. Jamais il ne lui avait paru plus pareil à une bête +fauve. Jusqu’à cet instant, elle n’avait pas eu peur. Mais, maintenant, +à cette minute, il l’effrayait. Avant qu’elle pût proférer ce qu’elle +avait combiné de dire, il était à son côté et lui avait pris le visage +entre ses larges mains, ses doigts épais s’enlaçant convulsivement aux +torons de soie de ses lourdes tresses qui lui retombaient par-dessus les +épaules autour du cou. + +--Ka Sakahet! cria-t-il passionnément, Pierre a dit que vous me +réserviez votre réponse. Mais je n’ai plus besoin de réponse, +maintenant. Vous êtes à moi! A moi! + +Elle poussa un cri. Ce fut un cri bégayé, brisé. Les bras du facteur +étaient autour d’elle comme des étaux de fer, meurtrissant son corps +frêle, l’étouffant, dérobant presque le monde à sa vue. Elle ne pouvait +plus ni se défendre, ni crier. Elle sentit la brûlure passionnée de ses +lèvres sur son visage, entendit sa voix, puis elle reprit une minute sa +liberté et l’air pénétra dans ses poumons oppressés. Pierre appelait. Il +était arrivé à la bifurcation de la sente et il appelait +Branche-de-Saule par son nom. + +La main brûlante de Mac Taggart lui bâillonna la bouche. + +Elle l’entendit qui disait: «Ne répondez pas!» + +Puissante, furieuse, une haine monta en elle et, farouchement, elle +frappa la main pour l’écarter. On ne sait quoi dans ses yeux admirables +tint Mac Taggart en respect. Toute son âme brillait en eux. + +--Bête noire! fit-elle haletante, en se dégageant du dernier contact de +ses mains. «Bête! bête noire!» Sa voix tremblait et son visage était en +feu. + +--Regardez. Je suis venue vous montrer mon étang et vous dire ce que +vous désirez savoir, et vous, vous m’avez martyrisée comme une brute, +comme un rocher immense! Regardez, là, en bas, c’est mon étang! + +Elle n’avait pas combiné son plan de cette façon. Elle avait décidé +d’être souriante, railleuse même, en ce moment-là. Mais Bush Mac Taggart +avait anéanti les projets si bien imaginés. Et pourtant, tandis qu’elle +désignait l’étang, le facteur du lac Bain se pencha une minute +par-dessus le bord du ravin. Alors elle se mit à rire, à rire en même +temps qu’elle lui donnait dans le dos une brusque secousse. + +--Et voilà ma réponse, monsieur le facteur du lac Bain, cria-t-elle d’un +ton railleur, tandis qu’il plongeait, tête première, dans l’étang +profond entre les murailles rocheuses. + + + + +CHAPITRE XIV + +L’ATTRAIT DE LA FEMME + + +De l’orée de la clairière, Pierre vit ce qui se passait et poussa un +grand soupir. Il retourna parmi les balsamiers. Ce n’était pas le moment +de se montrer. En même temps que con cœur battait comme un marteau, son +visage rayonnait. + +Accroupie sur les mains et les genoux, Branche-de-Saule regardait +par-dessus le bord du ravin, Bush Mac Taggart avait disparu. Il avait +coulé à fond, telle une masse de bois, et l’eau de l’étang s’était +refermée sur lui avec un lent clapotis qui ressemblait à un rire de +triomphe. Il réapparaissait bientôt, se démenant des bras et des jambes +pour se maintenir au-dessus de l’eau, tandis que la voix de +Branche-de-Saule lui arrivait avec des cris ironiques: + +--Bête noire! bête noire! Brute! brute! + +Elle lui lançait avec colère des bouts de bois et des mottes de terre, +et, en levant les yeux tandis qu’il reprenait pied, Mac Taggart +l’aperçut penchée si fort au-dessus de lui qu’elle semblait sur le point +de tomber. Ses longues tresses pendaient dans le ravin et brillaient au +soleil; ses yeux riaient et ses lèvres se moquaient. Il pouvait +entrevoir l’éclat de ses dents blanches. + +--Brute! Brute! + +Il se mit à nager, la regardant toujours. Il y avait, cent mètres plus +bas, le ruisseau au cours tranquille et un banc d’argile où il pourrait +remonter et, jusqu’à moitié de cette distance, elle le suivait en riant +et en le narguant et en lui jetant bâtons et cailloux. Il remarqua +qu’aucun des bâtons ni des pierres n’était assez pesant pour le blesser. +Quand enfin ses pieds touchèrent le fond, elle était partie. + +Vivement, Nepeese revint en courant par le sentier et presque jusque +dans les bras de Pierre. Elle était à bout de souffle et riait, tandis +qu’elle s’arrêtait une minute: + +--Je lui ai donné réponse, Notawe! Il est dans l’étang. + +Parmi les balsamiers, elle disparut comme un oiseau. Pierre n’essaya ni +de la retenir ni de la suivre. + +--Tonnerre de Dieu! éclata-t-il de rire, et il coupa à travers bois pour +prendre un autre sentier. + +Nepeese n’en pouvait plus quand elle arriva à la hutte. Bari, attaché à +un pied de table par une lisière d’enfant, l’entendit s’arrêter un +instant à la porte. Puis, elle entra et se dirigea droit vers lui. +Durant sa demi-heure d’absence, Bari avait à peine remué. Cette +demi-heure et les quelques minutes qui l’avaient précédée avaient fait +en lui des impressions extraordinaires. La Nature, l’hérédité et +l’instinct étaient à l’œuvre, détruisant et réédifiant, implantant en +lui une conscience nouvelle, un commencement de nouvel entendement. Une +violente et sauvage impulsion l’avait fait bondir sur Bush Mac Taggart, +lorsque le facteur avait mis la main sur la tête de Branche-de-Saule. +C’était irraisonné. C’était un retour en arrière du chien à ce jour d’il +y avait longtemps où Kazan, son père, avait tué une bête humaine sous la +tente, exactement pour un pareil motif. C’était le chien et et _la +femme_. Et ici encore il y avait _la femme_. Elle avait fait appel à la +grande passion secrète qui se trouvait en Bari, et qui lui venait de +Kazan. Entre toutes les choses au monde, il savait qu’il ne devait pas +blesser cette créature qui lui apparaissait sur le seuil de la porte. Il +tressaillit, tandis qu’elle s’agenouillait de nouveau près de lui, et, +du fond des âges, remonta jusqu’à lui la vague orageuse et glorieuse du +sang de Kazan, engloutissant le loup, submergeant la sauvagerie de sa +naissance, et la tête appuyée sur le plancher, il gémit doucement et +_agita la queue_. + +Nepeese poussa un cri de joie. + +--Bari! murmura-t-elle, lui prenant la tête entre ses mains, Bari! + +Son attouchement le fit frissonner. Il provoquait à travers son corps de +brèves secousses, une vibration timide qu’elle pouvait sentir et qui +élargit la lumière de ses yeux. Doucement, sa main flatta la tête et +l’échine. Il semblait à Nepeese que Bari ne respirait plus. Sous la +caresse de sa main, les yeux s’étaient clos. Un instant après, elle lui +parla, et au son de sa voix, ses yeux se rouvrirent. + +--Il va venir ici, la brute! Et il va nous tuer! disait-elle. Il voudra +te tuer parce que tu l’as mordu. Bari. Hop! Je voudrais que tu sois plus +grand et plus fort pour que tu puisses me débarrasser de sa tête. + +Elle dénouait la _babiche_ du pied de la table et elle souriait. Elle +n’avait pas peur. C’était une terrible affaire; elle palpitait +d’allégresse à la pensée d’avoir battu la brute à sa manière. Elle +revoyait Mac Taggart dans l’étang, se débattant et se démenant de tous +côtés comme un immense poisson. Il était en train de remonter du ravin +maintenant et elle se mit à rire de nouveau, tandis qu’elle enlevait +Bari sous son bras. + +--Oh! Oopi-Nao, mais tu es lourd, bégaya-t-elle. Et pourtant, il faut +que je t’emporte, parce que je vais me sauver. + +Elle se précipita dehors. Pierre n’était pas revenu et elle s’élança +promptement parmi les balsamiers derrière la hutte, Bari pendu dans +l’anse de son bras, comme un sac empli jusqu’aux deux bouts et ficelé +par le milieu. Cela lui faisait cet effet du moins, s’il avait pu dire +sa pensée. Mais il n’avait pas encore de penchant à se tortiller afin de +reprendre sa liberté. Nepeese courut ainsi avec lui jusqu’à ce que son +bras lui fît mal. Alors elle s’arrêta, et déposa Bari à terre, à ses +pieds, tenant l’extrémité de la longe en peau de caribou qui était nouée +autour du cou du chien. Elle guettait tout écart qu’il pourrait faire +pour s’évader. Elle pensait qu’il aurait essayé de le faire et, pendant +quelques minutes, elle le surveilla étroitement, tandis que Bari, les +pieds à terre, une fois de plus, regardait autour de lui. Alors, +Branche-de-Saule lui parla doucement: + +--Tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Non. Tu vas rester avec moi et nous +tuerons cette brute d’homme, s’il ose encore me faire ce qu’il a voulu +faire là-bas. Hop! + +Elle rejetta en arrière ses cheveux dénoués qui lui brouillaient son +visage enflammé et, durant une minute, elle oublia Bari, en resongeant à +la scène au bord du ravin. Il avait levé son regard droit vers elle, +quand ses yeux s’abaissèrent de nouveau sur lui. «Non tu ne vas pas +t’évader... Tu vas me suivre, murmura-t-elle. Viens!» + +La courroie étranglait le cou de Bari, tandis qu’elle le pressait de la +suivre. C’était comme un autre collet à lapin et il arc-bouta ses pattes +de devant et montra un peu les crocs. Branche-de-Saule ne tira pas. Sans +crainte, elle posa de nouveau la main sur la tête de Bari. Du côté de la +hutte partit un cri et, à ce bruit, elle enleva une fois encore Bari +dans son bras. + +--Bête noire! Bête noire! cria-t-elle par-dessus son épaule en se +moquant, mais pas assez haut pour être entendue à plus de quelques +mètres de là. Va-t’en au lac Bain, _Owases_, bête féroce! + +Elle se mit à marcher vivement à travers la forêt qui devint plus +profonde et plus sombre et où il n’y avait plus de sentier frayé. Trois +fois, pendant la demi-heure suivante, elle s’arrêta pour mettre Bari à +terre et reposer son bras. Chaque fois, elle l’engageait d’une façon +pressante à la suivre. La deuxième et la troisième fois, Bari se +trémoussa et agita la queue, mais malgré ces démonstrations de +contentement à la tournure que prenaient les choses, il ne voulut pas +avancer. Quand la corde lui serrait le cou, il se butait; une fois, il +groula de nouveau, il mordit méchamment la courroie. Aussi, Nepeese +continua de le porter. Ils parvinrent enfin dans une clairière. Il y +avait une prairie minuscule, au cœur de la forêt, guère plus de trois ou +quatre fois grande comme la hutte. L’herbe sous les pieds était douce et +verte et parsemée de fleurs. Juste au milieu de cette oasis coulait une +riviérette que Branche-de-Saule franchit en tenant Bari sous son bras. +Au bord du ruisselet, il y avait un petit wigwam construit de sapins +frais coupés et de rameaux de balsamiers. Par la minuscule _mekewap_, +Branche-de-Saule passa la tête afin de voir si tout était demeuré ainsi +qu’elle l’avait laissé la veille. Puis, avec un long soupir de +soulagement, elle déposa par terre son fardeau à quatre pattes et +accrocha l’extrémité de la courroie à l’un des troncs de sapins coupés. + +Bari s’enfonça sous le mur du wigwam, et, la tête dressée, les yeux +larges ouverts, observa attentivement ce qui allait ensuite se passer. +Aucun mouvement de Branche-de-Saule ne lui échappait. Elle était +rayonnante et heureuse. Elle leva les bras vers l’immensité du ciel et +son rire, doux et sauvage comme un chant d’oiseau, fit courir un +frémissement dans le corps de Bari avec l’envie de sauter autour d’elle +parmi les fleurs. Un moment, Nepeese parut l’oublier. Son sang sauvage +circulait plus vite, dans sa joie d’avoir triomphé du facteur du lac +Bain. Elle le revoyait pataugeant dans l’étang; elle se le représentait +maintenant à la hutte, trempé et furieux, demandant à «mon père» où elle +était. Et «mon père», secouant les épaules, lui disait qu’il n’en savait +rien, que probablement elle s’était enfuie dans la forêt. Il n’entrait +pas dans sa tête qu’en se moquant ainsi de Bush Mac Taggart, elle avait +joué avec le feu. Elle ne pressentait pas le danger qui, en une minute, +si elle s’en fût rendu compte, aurait fait pâlir la rougeur étrange de +son visage et figé le sang dans ses veines. Elle ne soupçonnait pas que +Mac Taggart était devenu pour elle une menace plus terrible que tous les +loups des forêts. Car le facteur l’avait sentie trembler dans ses bras; +il avait senti la palpitation désordonnée de sa poitrine, la douceur +chaude de ses lèvres et de son visage, le frisson soyeux de sa +chevelure, et ils avaient porté le feu de ses désirs au paroxysme, comme +une fournaise. Nepeese savait qu’il était furieux. «Mon père» aussi +serait fâché, si elle lui racontait ce qui s’était passé au bord du +ravin. Mais elle ne lui en dirait rien. Il serait capable de tuer la +brute du lac Bain. Un facteur, c’était quelque chose! Mais Pierre, son +père, c’était bien davantage. Il y avait en elle, héritée de sa mère, +une confiance sans borne. Peut-être en cet instant, Pierre renvoyait-il +Mac Taggart au lac Bain, en lui disant que ses affaires l’y appelaient. +Mais elle ne retournerait pas à la cabane pour voir. Elle attendrait +ici. «Mon père» comprendrait, et il savait où la trouver, lorsque la +brute serait partie. Que ce serait donc amusant de lui lancer des +morceaux de bois quand il arriverait! + +Peu après, elle retourna vers Bari. Elle lui apporta de l’eau et lui +donna une portion de poisson cru. Des heures, ils demeurèrent seuls et, +d’heure en heure, croissait en Bari le désir de suivre la jeune fille à +chaque fois qu’elle bougeait, de se couler près d’elle lorsqu’elle +s’asseyait, de sentir le contact de ses vêtements ou de sa main et +d’entendre sa voix. Mais il ne manifestait pas ce désir. Il était encore +un sauvageon des forêts, un barbare à quatre pattes, métissé de loup et +de chien et il restait coi. Avec Umisk, il aurait joué; avec Oohoomisew +il se serait battu. A Bush Mac Taggart, il aurait montré les crocs et +aurait mordu profondément à l’occasion. Mais avec cette jeune fille, +c’était autre chose. Il s’était mis à l’adorer. Si Branche-de-Saule +l’avait délié, il ne se serait pas enfui. Si elle l’avait quitté, il +l’aurait probablement suivie à distance. Ses yeux ne se détachaient plus +d’elle. Il la regardait installer un petit feu et cuire un morceau de +poisson. Il l’observait qui mangeait son dîner. Il était fort tard dans +l’après-midi, quand elle vint s’asseoir près de lui, avec son tablier +rempli de fleurs qu’elle entrelaça dans les longues tresses brillantes +de sa chevelure. Puis, pour jouer, elle se mit à frapper Bari du bout +d’une de ces tresses. Il se dérobait à ces coups légers et, avec un rire +assourdi comme si un oiseau roucoulait dans sa gorge, Nepeese attira la +tête de Bari dans sen tablier où se trouvait la brassée de fleurs. Elle +lui parlait. Sa main caressait sa tête. Alors, il se tint tranquille, si +près d’elle qu’il avait envie de passer sa langue rouge et chaude et de +lécher les cheveux. Il en respirait le parfum des fleurs et restait +couché comme inanimé. Ce fut un glorieux instant. Nepeese, le regardant +par en-dessous, ne pouvait savoir s’il respirait. + +A ce moment, le jeu fut interrompu. On entendit se casser une branche +sèche. A travers la forêt, Pierre était revenu en tapinois comme un chat +et lorsqu’ils levèrent les yeux, il était debout au bord de la +clairière. Bari savait que ce n’était pas Bush Mac Taggart. Mais c’était +une bête humaine. Aussitôt, son corps se roidit sous la main de +Branche-de-Saule. Il se retira lentement et précautionneusement des +genoux de la jeune fille et, comme Pierre avançait, il grogna. L’instant +d’après, Nepeese s’était levée et se précipitait vers Pierre. L’air du +visage de son père l’alarmait. + +--Qu’y a-t-il, mon père? s’écria-t-elle. + +Pierre haussa les épaules. + +--Rien, ma Nepeese, sauf que tu as éveillé un millier de démons au cœur +du facteur du lac Bain et que... + +Il s’arrêta en voyant Bari et le lui désignant: + +--La nuit dernière, quand Monsieur le facteur l’a pris dans un collet, +il a mordu la main de monsieur. La main de monsieur est enflée du double +et je vois que le sang noircit. C’est le _pechipoo_. + +--_Pechipoo_! haleta Nepeese. + +Elle regarda Pierre dans les yeux. Ils étaient sombres et pleins d’une +sinistre lueur: un éclair d’exaltation, pensa-t-elle. + +--Oui, c’est le sang empoisonné. La flamme d’un regard astucieux jaillit +de ses yeux en même temps qu’il détournait la tête et faisait un signe +d’assentiment: «J’ai caché le médicament et lui ai dit qu’il ne fallait +pas perdre de temps pour retourner au lac Bain.» Et il a peur, ce démon! +Il attend. Avec cette main qui noircit il a peur de retourner seul et je +l’accompagne. Et, écoute, Nepeese. Nous partirons au coucher du soleil +et voici quelque chose que tu dois savoir avant que je ne m’en aille. + +Bari les vit alors, rapprochés l’un de l’autre dans l’ombre tombée des +hauts sapins. Il entendit le murmure assourdi de leurs voix, surtout de +la voix de Pierre, et enfin il vit Nepeese lever ses deux bras autour du +cou de la bête humaine. Puis, Pierre s’enfonça de nouveau dans la forêt. +Il pensa que Branche-de-Saule ne tournerait plus après cela son visage +de son côté. Longtemps, elle demeura à regarder dans la direction que +Pierre avait prise. Et quand, un moment après, elle se retourna et +revint vers lui, elle ne ressemblait plus à la Nepeese qui avait tressé +des fleurs dans ses cheveux. + +Le rire avait abandonné son visage et ses yeux. Elle s’agenouilla près +de lui et d’un geste fougueux, elle lui prit la tête dans les mains. + +--C’est le _pechipoo_, Bari, murmura-t-elle. C’est toi, toi, qui as +empoisonné son sang et j’espère qu’il mourra. Car j’ai peur, j’ai bien +peur! + +Elle frissonna. + +Peut-être fut-ce en cet instant que le grand Esprit des choses insuffla +à Bari de comprendre, qu’il lui fut donné enfin de saisir que naissait +l’aube de son jour, que le lever et le coucher de son soleil +n’existeraient plus dans le ciel sinon pour cette jeune fille de qui la +main était posée sur sa tête. Il gémit doucement et, peu à peu, il se +traîna plus près d’elle jusqu’à ce que, de nouveau, sa tête reposât au +creux de ses genoux. + + + + +CHAPITRE XV + +LA FILLE DE LA TEMPÊTE + + +Pendant longtemps, Nepeese ne bougea pas de l’endroit de la forêt où +elle était assise, son tablier plein de fleurs et les yeux de chien +adorant de Bari fixés sur elle. + +C’était par le véritable attrait de sa douceur et de sa tendresse et de +sa confiance en lui qu’elle avait conquis Bari. Il l’adorait comme peut +faire un esclave. Il était prêt à tout moment à faire sa volonté. + +Lorsqu’elle leva les yeux, des nuages noirs s’amassaient lentement sur +la clairière, au-dessus du faîte des sapins. L’obscurité tombait. Dans +le murmure du vent et l’immobilité de mort de la lumière qui allait +s’éteignant, il y avait la morne annonciation d’une tempête. Ce soir, il +n’y aurait pas de coucher de soleil. Il n’y aurait pas d’heure +crépusculaire pendant laquelle suivre les pistes; ni lune, ni étoiles, +et à moins que Pierre et le facteur du lac Bain ne fussent déjà en +route, ils ne partiraient pas devant les ténèbres caligineuses qui +envelopperaient bientôt la contrée. Nepeese tressaillit et se dressa +debout. Pour la première fois, Bari se leva et se tint auprès d’elle. +Au-dessus d’eux, une lueur d’éclair fendit les nuages, comme un couteau +de feu, suivie aussitôt d’un craquement terrifiant du tonnerre. Bari se +recula comme s’il avait reçu un coup. Il aurait voulu se précipiter à +l’abri du mur de broussailles du wigwam, mais il y avait quelque chose +autour de Branche-de-Saule qui lui donnait du courage quand il la +regardait. Le tonnerre retentit de nouveau. Mais il ne se recula pas +plus loin. Ses yeux étaient rivés à elle. + +Elle restait droite et svelte parmi ces ténèbres accumulées déchirées +par les éclairs, sa belle tête rejetée en arrière, ses lèvres +entr’ouvertes et ses yeux brillant presque d’attente avide, une divinité +sculptée accueillant, en retenant son souffle, la ruée des puissances +d’en-haut. Peut-être était-ce parce qu’elle était née une nuit d’orage. +Plusieurs fois Pierre et la défunte princesse, sa mère, le lui avaient +dit. La nuit qu’elle était venue au monde, le fracas du tonnerre et le +flamboiement des éclairs avaient fait de ces heures un enfer. + +Les ruisseaux avaient débordé et les troncs de milliers d’arbres de la +forêt avaient été déracinés par leur fureur, et les coups de ce déluge +sur le toit de la hutte avaient étouffé le bruit des douleurs +maternelles et ses premiers cris d’enfant. Cette nuit-là, il se peut que +l’Esprit de la Tempête se fût incarné en elle. Elle aimait la défier, +comme elle le faisait maintenant. Elle en oubliait tout, sauf la +splendide puissance de la Nature. Son âme à demi sauvage tressaillait au +fracas et au feu de l’orage et, souvent, elle levait ses bras nus et +riait de joie tandis que la pluie diluvienne crevait autour d’elle. Même +maintenant elle serait restée là debout dans la petite clairière, si un +gémissement de Bari ne l’avait rappelée. Tandis que les premières larges +gouttes tombaient avec le bruit assourdi de balles de plomb autour +d’eux, elle se réfugia avec Bari, dans l’abri de balsamiers. + +Une fois, naguère, Bari avait subi une nuit d’orage terrible, la nuit +qu’il s’était caché sous une racine et avait vu la foudre écarteler un +arbre. Mais maintenant il avait une compagnie et la chaleur et la douce +pression de la main de Branche-de-Saule sur sa tête et son cou, le +remplissaient d’un courage extraordinaire. Il groulait doucement contre +le fracas du tonnerre. Il voulait se ruer et mordre les lueurs des +éclairs, parce qu’elle était là. Sous sa main, Nepeese sentit se roidir +son corps et, pendant une minute de calme relatif, elle entendit le +claquement rapide et nerveux des dents de Bari. Puis la pluie tomba. Ce +n’était pas comme les autres ondées que Bari connaissait. C’était un +déluge descendant, torrentiel, de l’obscurité des cieux. + +En moins de cinq minutes, l’intérieur de l’abri de baumiers était un +bain de pluie. Une demi-heure de cette averse et Nepeese était trempée +jusqu’à la peau. L’eau descendait par petites rigoles sur son dos et sa +poitrine; elle ruisselait en minces ruisseaux de ses tresses mouillées, +dégouttait de ses longs cils, et la couverture sous elle était imbibée +comme une lavette. Quant à Bari, il était quasiment aussi mal en point +que lors de son plongeon dans la rivière après son combat avec +Papayouchisiou et il se serrait de plus en plus étroitement sous les +bras protecteurs de Branche-de-Saule. Le temps lui parut interminable +avant que le tonnerre grondât au loin vers l’est et que les éclairs +mourussent en éclats lointains et intermittents. Même après cela, la +pluie tomba encore pendant une heure. Puis, elle cessa aussi brusquement +qu’elle avait commencé. + +Avec un rire saccadé, Nepeese se releva. L’eau gargouillait dans ses +mocassins, tandis qu’elle marchait dans la clairière. Elle ne faisait +pas attention à Bari, et il la suivait. Dans le ciel entrevu, au faîte +des arbres, les derniers nuages d’orage passaient à la dérive. Une +étoile brilla, puis une autre et Branche-de-Saule se mit à les regarder +apparaître tant qu’elles fussent si nombreuses qu’il devint impossible +de les compter. Il ne faisait plus noir désormais. Une merveilleuse +clarté d’astres enveloppa la clairière après l’obscurité d’encre de +l’orage. + +Nepeese baissa les yeux et vit Bari. Il se tenait coi et sans laisse, la +liberté de toutes parts autour de lui. Et pourtant il ne s’enfuyait pas. +Il attendait, mouillé comme un rat d’eau, les yeux fixés sur elle, en +expectative. Nepeese fit un pas vers lui et hésita. + +--Non, tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Je vais te laisser libre. Et +maintenant, il nous faut du feu. + +Du feu! Tout autre que Pierre aurait dit qu’elle était folle. Pas un +tronc ou un plant de la forêt qui ne fût dégouttant de pluie! On pouvait +entendre le ruissellement de l’eau qui coulait alentour d’eux. + +--Du feu! répéta-t-elle. Cherchons du _waskewi_, Bari! + +Ses vêtements mouillés collés autour d’elle, elle ressemblait à une +ombre mince traversant la clairière humide et s’enfonçant parmi les +arbres de la forêt. Bari suivait toujours. Elle alla droit à un bouleau +qu’elle avait repéré dans la journée et se mit à détacher l’écorce mal +assurée. Elle emporta une pleine brassée de cette écorce près du wigwam +et, là-dessus, elle amoncela charge sur charge de bois mouillé jusqu’à +ce qu’il y en eut un grand tas. D’une bouteille du wigwam, elle sortit +une allumette sèche et, au premier contact de la flamme, l’écorce du +bouleau brûla comme du papier imbibé d’huile. Une demi-heure après, le +feu de Branche-de-Saule, s’il n’y avait eu les épaisseurs des bois pour +le cacher, aurait pu être aperçu de la hutte, à un mille de là. Tant +qu’il ne monta pas à une douzaine de pieds dans l’air, elle ne cessa d’y +jeter du bois. Alors, elle ficha des bâtons dans la terre molle et +par-dessus ces bâtons elle étendit la couverture pour la sécher. Après +quoi, elle se mit à se dévêtir. + +Nue, elle se tenait dans le flamboiement pourpre du feu. Elle était +admirablement svelte et admirablement blanche, belle comme une sirène +qui serait remontée respirer hors des profondeurs vertes de l’Océan, et, +pendant un moment, elle rejeta la tête en arrière et leva les bras, +comme si, là-haut, parmi les étoiles, il y avait un esprit auquel elle +faisait une prière muette, Puis, tandis que Bari l’observait et que la +chaleur du feu faisait monter de légers nuages de fumée de ses +vêtements, elle dénatta les tresses de ses cheveux. Une splendide robe +de jais brillant ondula autour de son corps, le cachant jusqu’aux +genoux, sinon quand la lueur du feu faisait éclater la blancheur +délicate de ses bras et de sa poitrine, tandis qu’elle secouait ses +cheveux autour d’elle afin de les sécher plus vite. La pluie avait +rafraîchi l’atmosphère et, comme un tonique chargé du souffle agréable +des baumiers et des sapins, faisait bouillonner dans ses veines le sang +de Branche-de-Saule. Elle oublia le désagrément du déluge. Elle oublia +le facteur du lac Bain et ce que Pierre lui en avait dit. Après tout, +elle n’était qu’un oiseau des forêts, sauvage parmi la douce solitude +des fleurs étendues sous ses pieds. Et dans la splendeur de ces heures +miraculeuses qui suivaient l’orage, elle ne voyait rien, ne pensait à +rien qui pût lui nuire. Elle dansa autour de Bari, en soulevant la mer +de ses cheveux autour d’elle; son corps nu brillant tantôt sous leur +voile, tantôt dehors, les yeux illuminés, les lèvres riant de joie +raisonnée, dans le bonheur de vivre, d’aspirer à pleins poumons l’air +parfumé de la forêt, de regarder les étoiles et le ciel merveilleux +au-dessus de sa tête. Elle s’arrêta devant Bari et lui cria, en riant et +en tendant les bras! + +--Ah! Bari, si tu pouvais seulement enlever ta peau aussi facilement que +j’ai enlevé mes vêtements! + +Elle poussa un profond soupir et ses yeux brillèrent d’une inspiration +soudaine. Lentement sa bouche dessina un cercle, un O rouge et, se +penchant plus près encore de Bari, elle murmura: + +--Il sera profond et doux, cette nuit, _Minga_. Oui, nous irons! + +Elle l’appela doucement tandis qu’elle glissait sur ses mocassins +mouillés et suivait le petit ruisseau dans la forêt. A cent mètres de la +clairière, elle arriva au bord d’un étang. Il était profond et plein, +cette nuit, trois fois plus vaste qu’avant l’orage. Elle pouvait +entendre le glouglou et la ruée de l’eau. A sa surface agitée, les +étoiles se reflétaient. Pendant quelques instants, elle se tint droite +sur une roche, les profondeurs froides à une demi-douzaine de pieds sous +elle, Puis, elle rejeta en arrière ses cheveux et s’élança comme une +flèche, blanche et svelte parmi la clarté des étoiles. Bari la vit +partir. Il entendit le plongeon de son corps. Pendant une demi-heure, il +demeura étendu à plat ventre et toujours près du bord de l’étang à la +regarder. Parfois elle était juste au-dessous de lui, flottant +silencieusement, ses cheveux formant un nuage plus sombre que l’eau +alentour d’elle. Ensuite elle coupait la surface de l’eau presque aussi +rapidement que les loutres qu’il avait vues; puis, d’un brusque +plongeon, elle disparaissait, et le cœur de Bari battait à coups +précipités, tandis qu’il l’attendait. Une fois, elle resta longtemps +invisible. Il gémit. Il savait qu’elle n’était pas comme le castor et la +loutre et il éprouva un immense soulagement lorsqu’elle remonta à la +surface. + +Ainsi se passa leur première nuit. Orage, l’étang froid et profond, le +vaste feu, et plus tard, quand les vêtements de Branche-de-Saule et la +couverture furent séchés, un sommeil de quelques heures. A l’aurore, ils +retournèrent à la hutte. On approcha avec prudence. Aucune fumée ne +sortait de la cheminée. La porte était close. Pierre et Mac Taggart +étaient partis. + + + + +CHAPITRE XVI + +NEPEESE REVENDIQUE SES DROITS + + +On était au début d’août. La Lune montante, quand Pierre revint du lac +Bain, et trois jours plus tard, ce serait le seizième anniversaire de +naissance de Branche-de-Saule. Il rapportait plusieurs choses pour +Nepeese: des rubans pour ses cheveux, de vraies bottines qu’elle portait +parfois tout comme les deux Anglaises de Nelson House et, en +particulier, gloire de tout, une merveilleuse étoffe rouge pour une +robe! Les trois hivers qu’elle avait passés à la mission, ces dames +avaient fait grande attention à Nepeese. Elles lui avaient appris à +coudre aussi bien qu’à épeler et à lire et prier et, dès lors, +Branche-de-Saule eut un pressant désir de les imiter. Pendant trois +jours, elle travailla ferme à sa nouvelle robe et, le jour de son +anniversaire, elle arriva devant Pierre dans une robe à la mode qui +l’ahurit. Elle avait massé ses cheveux en lourdes coques brillantes et +en rouleaux au sommet de sa tête, comme Yvonne, la plus jeune des +Anglaises, le lui avait enseigné et, dans leur jais somptueux, elle +avait à demi piqué une branche verdoyante d’une pourpre fleur de feu. +Là-dessous, et sous la lueur de ses yeux et la vive carnation des lèvres +et des joues, venait la superbe robe rouge, adaptée à la svelte et +sinueuse beauté de son corps, selon le style qui avait été en vogue il y +avait deux hivers à Nelson House. Et sous la robe qui ne tombait qu’un +peu au-dessous des genoux--soit que Nepeese eût tout à fait oublié la +longueur convenable, soit que l’étoffe lui eût manqué--venait le +chef-d’œuvre de sa toilette, de vrais bas et de splendides bottines à +hauts talons. + +C’était un spectacle devant quoi les dieux des forêts durent sentir leur +cœur cesser de battre. Pierre tourna autour d’elle, sans mot dire, mais +souriant; toutefois, lorsqu’elle s’en alla, suivie de Bari et boitillant +un peu, à l’étroit dans ses brodequins, le sourire s’évanouit sur son +visage, qui demeura figé et immobile. + +--Mon Dieu! murmura-t-il à part soi, plein d’une pensée qui lui était +comme un coup de poignard aigu au cœur. Elle n’est pas du sang de sa +mère. Non! c’est du sang français. Elle est, oui, comme un ange! + +Il y avait du changement en Pierre. Durant ces trois journées de +couture, Nepeese avait bien été trop énervée pour remarquer ce +changement, et Pierre, du reste, s’était efforcé de le lui cacher. Il +avait été absent dix jours pour son voyage au lac Bain et il rapportait +à Nepeese la bonne nouvelle que Mac Taggart était très malade de +_pechipoo_, le sang empoisonné, une nouvelle qui avait fait battre des +mains à Nepeese et l’avait fait rire de bon cœur. Mais il savait que le +facteur se guérirait et qu’il reviendrait à leur hutte du Loon. Et quand +prochainement, il reviendrait... + +Lorsqu’il y pensait, son visage devenait froid et dur et ses yeux +dardaient. Et il y pensait, ce jour anniversaire de naissance, même +alors que le rire de la jeune fille lui parvenait comme une chanson. Mon +Dieu! malgré ses dix-sept ans, elle n’était qu’une enfant, une fillette. +Elle ne pouvait soupçonner les terribles visions qui le hantaient. Et la +crainte de l’éveiller pour toujours de cette belle insouciance +l’empêchait de lui dire toute la vérité, afin qu’elle pût comprendre +entièrement et complètement. Non! cela ne serait pas. Sa conscience +luttait avec son immense et tendre amour. Lui, Pierre Duquesne serait +son gardien. Et elle pourrait rire, chanter et jouer et n’aurait point +part aux sombres pressentiments qui allaient troubler sa vie. + +Ce jour-là arriva du Sud Mac Donald, le géographe du Gouvernement. Il +était gris et grisonnant, avec un rire large et franc et un cœur pur. +Deux jours, il demeura avec Pierre. Il parla à Nepeese de ses filles +restées à la maison, de leur mère, qu’il adorait plus que tout au monde; +et, avant de partir à la recherche des dernières lignes de pins de +Banksian, il prit des photographies de Branche-de-Saule, telle qu’il +l’avait vue tout d’abord à son anniversaire, ses cheveux coiffés en +rouleaux brillants et masses épaisses, sa robe rouge et ses bottines à +hauts talons. Il emporta les clichés, promettant à Pierre de lui envoyer +d’une façon ou d’autre une photo. Ainsi le destin travaille d’une +manière étrange et apparemment innocente, tandis qu’il tisse les trames +de ses tragédies. + +Durant quelques semaines après cet événement s’écoulèrent des jours +calmes à Grey Loon. Ce furent des jours merveilleux pour Bari. D’abord +il se défiait de Pierre. Au bout d’un moment, il le supporta, et enfin, +l’admit comme faisant partie intégrante de la hutte et de Nepeese. Il +devint l’ombre de Branche-de-Saule. Pierre remarqua cet attachement avec +un profond plaisir. + +--Ah! encore quelques mois et il sautera à la gorge de M. le facteur, se +dit-il un jour. + +En septembre, quand il eut six mois, Bari était presque aussi fort que +Louve-Grise: d’os solides, de crocs longs avec une large poitrine et des +mâchoires qui pouvaient déjà croquer un os, comme s’il se fût agi d’un +bâton. Nepeese ne faisait pas un mouvement qu’il ne l’accompagnât. Ils +se baignaient ensemble dans les deux étangs, l’étang de la forêt et +l’étang entre les murailles fissurées. D’abord Bari s’alarma de voir +Nepeese plonger du mur de roche par-dessus lequel elle avait culbuté Mac +Taggart, mais au bout d’un mois elle lui avait montré à plonger avec +elle de vingt pieds de haut. + +Août était déjà fort avancé lorsque Bari vit la première bête de son +espèce, en outre de Kazan et de Louve-Grise. Pendant l’été, Pierre +laissait ses chiens courir en liberté dans une petite île au milieu d’un +lac, à deux ou trois milles de là et deux fois par semaine il prenait au +filet du poisson pour eux. A l’un de ces voyages, Nepeese l’accompagna +et emmena Bari. Pierre emporta son long fouet de peau de caribou. Il +s’attendait à une lutte, mais il n’y en eut pas. Bari se joignit à la +meute dans sa course au poisson et mangea de compagnie. Ceci plaisait +plus que tout à Pierre. + +--Il fera un bon chien de traîneau, déclara-t-il. Il vaudrait mieux le +laisser une semaine avec la meute, ma Nepeese... + +A contre-cœur, Nepeese y consentit. Tandis que les chiens étaient encore +à leur poisson, ils retournèrent vers la maison. Le canot s’était +éloigné sans bruit avant que Bari s’aperçût du tour qu’on lui jouait. +Aussitôt il se jeta à l’eau et nagea à leur suite et Branche-de-Saule +l’aida à remonter dans la barque. + +On était au début de septembre, quand un Indien de passage apporta à +Pierre des nouvelles de Mac Taggart. Le facteur avait été très malade. +Il avait failli mourir d’un empoisonnement du sang, mais maintenant il +allait mieux. Tandis que le goût de l’automne réjouissait l’atmosphère, +une crainte nouvelle oppressait le cœur de Pierre. Mais, peur l’heure, +il ne dit rien à Nepeese de ce qui le tourmentait. Branche-de-Saule +avait quasiment oublié le facteur du lac Bain, car la splendeur et le +frisson de l’automne sauvage étaient dans son sang. Elle fit de longues +courses avec Pierre, l’aidant à placer les nouveaux pièges qui +serviraient aux premières neiges et, pendant ces voyages, elle était +toujours accompagnée de Bari. La plupart de ses heures de loisir elle +les occupait à l’exercer au traîneau. Elle commença avec une courroie et +un bâton. Il fallut un jour entier avant qu’elle pût décider Bari à +tirer ce bâton, sans se retourner à chaque pas pour essayer de le mordre +et de grouler. Puis, elle lui attacha une autre longueur de courroie et +lui fit tirer deux bâtons. Ainsi, peu à peu, elle l’accoutuma au harnais +du traîneau, jusqu’à ce qu’au bout d’une quinzaine, il tirât +héroïquement n’importe quelle chose à quoi elle imaginait de l’attacher. + +Pierre ramena à la maison deux des chiens de l’île et Bari fut mis à +l’apprentissage avec eux et aida à traîner la carriole vide. Nepeese +était au comble de la joie. Le jour où tomba la première neige, elle +battit des mains et cria à Pierre: + +--A la mi-hiver ce sera le plus beau chien de la meute, mon père! + +C’était l’instant pour Pierre de dire ce qu’il avait sur le cœur. Il +sourit. Diantre! cette brute de facteur du lac Bain ne deviendrait-il +pas réellement enragé quand il verrait comme il avait été trompé? Et +pourtant! + +Il s’efforça de prendre sa voix tranquille et naturelle. + +--Je vais t’envoyer à l’école de Nelson House cet hiver, ma chérie, +dit-il. Bari aidera à t’y conduire aux premières bonnes neiges. + +Branche-de-Saule renouait la courroie de Bari. Elle se releva lentement +et dévisagea Pierre. Ses yeux étaient larges, sombres et sérieux: + +--Je n’irai pas, mon père. + +C’était la première fois qu’elle eût jamais parlé de la sorte à Pierre +et sur ce ton-là. Il tressaillit et put à peine supporter le regard de +ses yeux. Il ne savait point déguiser. Elle vit ce qu’il y avait sur son +visage. Il lui sembla qu’elle lisait dans son âme et qu’elle grandissait +tout à coup devant lui. Sûrement sa respiration était plus saccadée et +il put voir s’agiter sa poitrine. Nepeese n’attendit pas qu’il l’invitât +à s’expliquer. + +--Je n’irai pas! répéta-t-elle avec plus d’insistance. Et elle se pencha +de nouveau sur Bari. + +Avec un haussement d’épaules, Pierre l’observait. Somme toute, +n’était-il pas heureux? Son cœur n’aurait-il pas été désolé si elle +avait été contente de le quitter? Il s’approcha d’elle et, avec beaucoup +de délicatesse, posa une main sur la tête brillante. Branche-de-Saule se +dégagea et lui sourit. Entre eux, ils entendirent claquer les mâchoires +de Bari, tandis qu’il restait là, le mufle sur le bras de +Branche-de-Saule. + +Pour la première fois depuis des semaines, l’univers parut à Pierre +illuminé de soleil. Quand il retourna à la hutte, il portait plus haut +la tête. Nepeese ne le quitterait point. Il se mit à rire doucement. Il +se frotta les mains. Sa crainte du facteur du lac Bain avait disparu. De +la porte de la hutte, il se retourna pour regarder Nepeese et Bari. + +--Dieu soit loué! murmura-t-il. Maintenant, maintenant, Pierre Duquesne +sait ce qu’il lui reste à faire. + + + + +CHAPITRE XVII + +LES VOIX DE LA RACE + + +Tard en septembre était de retour au lac Bain le géographe Mac Donald. +Pendant dix jours l’inspecteur Gregson avait été l’hôte de Mac Taggart +au poste et deux fois, durant ce temps, Marie avait eu l’intention de se +précipiter sur lui pendant qu’il dormait et de le tuer. Le facteur +lui-même ne faisait que peu d’attention à elle maintenant, ce qui l’eût +rendue heureuse, n’eût été Gregson. Il était ensorcelé par la sauvage et +souple beauté de la jeune fille Cree et Mac Taggart, sans jalousie, +l’encourageait. Il était las de Marie. Il le dit à Gregson. Il désirait +se débarrasser d’elle et si Gregson trouvait moyen de l’emmener avec +lui, il lui rendrait réellement service. Il expliqua pourquoi. Un peu +plus tard, au temps des grandes neiges, il avait l’intention d’amener au +poste la fille de Pierre Duquesne. Dans le sans-gêne de leur +familiarité, il raconta sa visite, la façon dont il avait été reçu et +l’incident du ravin. Malgré tout cela, assura-t-il à Gregson, la fille +de Pierre serait bientôt au lac Bain. Ce fut sur ces entrefaites que Mac +Donald arriva. Il ne resta qu’une nuit, et sans se douter qu’il jetait +de l’huile sur le feu, déjà dangereusement flambant, il donna au facteur +la photo de Nepeese qu’il avait développée. C’était un superbe portrait. + +--Si vous pouvez la remettre quelque jour à cette jeune fille, je vous +en serai fort obligé, dit-il à Mac Taggart. Je lui en ai promis un +exemplaire. Son père s’appelle Pierre Duquesne. Vous le connaissez +probablement et la jeune fille... + +Il s’échauffait tandis qu’il décrivait à Mac Taggart comme elle était +belle, ce jour-là, dans sa robe rouge qui était devenue noire sur la +photographie. Il ne pouvait se douter à quel point d’ébullition se +trouvait le sang de Mac Taggart. Le lendemain, Mac Donald partit pour +Norway House. Mac Taggart ne montra point le portrait à Gregson. Il le +conserva par devers lui et, le soir, à la lueur de la lampe, il le +regardait, plein de pensées qui excitaient sa fièvre et affirmaient sa +résolution croissante. Il n’y avait qu’un moyen. Le plan en avait été +résolu dans son esprit depuis des semaines et le portrait le décida. Il +ne souffla mot de son secret, même à Gregson. Mais c’était l’unique +moyen. Il aurait Nepeese. Seulement il devait attendre les grandes +neiges, les neiges de la mi-hiver. Elles ensevelissaient les drames plus +profondément. Il fut cependant content que Gregson suivît le géographe à +Norway House. Par politesse, il l’accompagna durant une journée de +marche. Quand il revint au poste, Marie était partie. Il fut satisfait +de la chose. Il envoya un courrier chargé de cadeaux à ses gens avec ces +mots: «Ne la frappez pas. Gardez-la. Elle est libre.» + +Profitant du remue-ménage et de l’agitation du début de la saison des +trappes, Mac Taggart se mit à préparer sa demeure pour l’arrivée de +Nepeese. Il savait ses goûts de propreté et diverses autres choses. Il +avait peint en blanc les murs de bois avec le plomb et l’huile destinés +à ses canots. Certaines parties étaient démolies, il les raccommoda. +L’épouse indienne de son courrier principal fabriqua des rideaux pour +les fenêtres et il confisqua un petit phonographe qui était à +destination du lac La Biche. Il ne doutait pas du succès et comptait les +jours qui passaient. + +Là-bas, au Grey Loon, Pierre et Nepeese étaient occupés de divers +travaux, si occupés que parfois Pierre oubliait ses craintes au sujet du +facteur du lac Bain et que Branche-de-Saule n’y songeait plus du tout. +C’était «la Lune Rouge» et on frissonnait à l’idée et au plaisir de la +chasse hivernale. Nepeese avait soigneusement plongé une centaine de +trappes dans de la graisse de caribou bouillante mêlée à de la graisse +de castor, tandis que Pierre avait fabriqué des pièges tout prêts à +tendre sur les pistes. Lorsqu’il quittait la hutte pour plus d’une +journée, Nepeese l’accompagnait toujours. Mais à la hutte, il y avait +beaucoup à faire, car Pierre, comme toute la communauté du Nord-Est, ne +commençait guère ses préparatifs avant d’avoir senti passer dans l’air +le goût piquant de l’automne. Il y avait des souliers pour la neige à +reficeler avec de nouvelles brides, du bois à couper en prévision des +orages d’hiver, la cabane à remblayer, un nouvel harnais à faire, des +couteaux d’écorchage à aiguiser, et des mocassins à façonner, mille et +une affaires à prévoir, même à radouber le garde-manger à l’arrière de +la hutte où, du commencement du temps froid à la fin, pendaient des +quartiers de venaison, caribou et élan, pour les besoins de la famille +et, quand le poisson se faisait rare, pour les rations des chiens. Au +milieu de tout cet affairement, Nepeese était obligée de prêter moins +d’attention à Bari que pendant les semaines précédentes. On ne jouait +plus autant. Ils ne se baignaient plus, car au matin il y avait épais de +givre sur terre et l’eau se couvrait de glaçons. Ils ne vagabondaient +plus au fond des forêts en quête de fleurs et de mûres. Pendant des +heures, parfois, Bari pouvait maintenant demeurer couché aux pieds de +Branche-de-Saule et regarder ses doigts grêles tresser rapidement les +lanières de ses chaussures et, de temps à autre, Nepeese s’arrêtait pour +se pencher vers lui et lui mettre la main sur la tête et lui parler un +moment, tantôt dans son doux langage cree, tantôt en anglais ou dans le +français paternel. + +C’était _sa voix_ que Bari avait appris à comprendre et le mouvement de +ses lèvres, son geste, le balancement de son corps, les changements +d’humeur qui mettaient de l’ombre et du soleil sur son visage. Il savait +ce que voulait dire son sourire. Il s’agitait et souvent gambadait +autour d’elle en signe de joie sympathique, lorsqu’elle souriait; son +bonheur était une part de lui-même; un mot sévère d’elle était pour lui +pire qu’un coup. Deux fois, Pierre l’avait frappé et deux fois Bari +avait reculé vivement et l’avait bravé, montrant les crocs, avec un +groulement de colère, les poils de son échine hérissés comme une brosse. +Si l’un des autres chiens avait fait cela, Pierre l’aurait à demi +assommé. Ç’aurait été la révolte et l’homme doit être le maître. Mais +Bari avait toujours été pardonné. Un attouchement de la main de +Branche-de-Saule, une parole de ses lèvres et le hérissement s’apaisait +lentement et le grognement expirait. + +Pierre n’était pas du tout mécontent. + +--Dieu! je ne m’aventurerai jamais à dompter sa nature, se disait-il. +C’est un barbare, une bête sauvage et il est son esclave. _Pour elle, il +tuerait._ + +Ainsi advint-il, contre le gré de Pierre lui-même, mais sans en avouer +les raisons, que Bari ne fut pas un chien de traîneau. On lui laissa sa +liberté. Il n’était jamais attaché comme les autres. Nepeese était +heureuse, mais ne devinait pas l’arrière-pensée de Pierre. Elle ne +saurait jamais pourquoi il entretenait la défiance de Bari envers lui, +défiance qui allait jusqu’à la haine. Cela réclamait beaucoup d’habileté +et de ruse de la part de Pierre. Et il se disait: + +--Si je me fais détester, il détestera tous les hommes. _Meyoo!_ Voilà +qui est bon! + +Ainsi considérait-il l’avenir, dans l’intérêt de Nepeese. + +Maintenant les jours vivifiants et froids, les nuits glaciales de la +lune Rouge produisaient un notable changement en Bari. C’était +inévitable. Pierre savait que cela arriverait et le premier soir que +Bari se mit sur son séant et hurla à la lune, il y prépara Nepeese. + +--C’est un chien sauvage, ma Nepeese, lui dit-il, C’est un demi-loup et +il entendra promptement l’appel de sa race. Il s’en ira dans la forêt. +Il disparaîtra parfois. Mais il ne faut pas l’attacher. Il reviendra. +Ka, il reviendra. + +Et il se frottait les mains au clair de lune au point d’en faire craquer +les jointures. + +L’appel parvint à Bari comme un voleur qui entre petit à petit et avec +précaution dans un endroit défendu. Il ne le comprit pas tout d’abord. +Cela le rendit nerveux et mal à l’aise, tellement agité que Nepeese +entendit, à diverses reprises, qu’il se plaignait en dormant. Il +attendait quelque chose. Quoi? Pierre le savait et souriait d’une +manière mystérieuse. Et cela arriva. Ce fut une nuit, par une nuit +glorieuse, pleine de lune et d’étoiles et, sous la lune et les étoiles, +la terre était blanche d’un ourlet de givre. Et de loin, de très loin, +arriva l’appel de la bande. De temps à autre, au cours de l’été, on +avait entendu le hurlement d’un loup isolé, mais, cette fois, c’était la +horde entière, et, tandis que l’appel parvenait jusqu’à lui, à travers +le silence et le mystère de la nuit, chant de cruauté qui venait à +chaque déclin de la lune Rouge, du fond des âges infinis. Pierre savait +qu’enfin était arrivé ce que Bari attendait. Aussitôt Bari avait +compris. Ses muscles vibraient comme des câbles tendus, alors qu’il se +tenait debout dans le clair de lune, regardant dans la direction d’où +provenait le mystère et le tressaillement du bruit. On pouvait +l’entendre se plaindre doucement et Pierre se penchant de façon à +l’observer dans la lumière de la nuit, put le voir qui tremblait. + +--C’est _Mee-kov_, murmura-t-il à Nepeese. + +Cela voulait dire l’appel du sang qui circulait accéléré dans les veines +de Bari, non seulement l’appel de son espèce, mais l’appel de Kazan et +de Louve-Grise et de ses ancêtres depuis d’innombrables générations. +C’était la voix de sa race. Voilà ce que Pierre avait dit tout bas. Et +il avait raison. Dans la nuit dorée, Branche-de-Saule attendait, car +c’était elle qui avait joué le plus gros jeu et c’était elle qui allait +perdre ou gagner. Elle ne souffla mot et ne répondit pas aux paroles +assourdies de Pierre, mais elle retint sa respiration et observa Bari, +tandis que, peu à peu, il disparaissait pas à pas dans l’ombre. Quelques +instants après, il était parti. Ce fut alors qu’elle se redressa, rejeta +la tête en arrière, ses yeux rivalisant d’éclat avec les étoiles. + +--Bari, appela-t-elle, Bari, Bari! + +Il devait être déjà à la lisière de la forêt, car elle poussa un ou deux +longs soupirs d’attente avant qu’il revînt à son côté. Mais il était +accouru droit comme une flèche et il gémissait en la regardant en face. +Nepeese lui posa les mains sur sa tête. + +--Vous avez raison, mon père, dit-elle. Il s’en ira chez les loups. Mais +il reviendra. Il ne me quittera jamais bien longtemps. + +Une main encore posée sur la tête de Bari, elle désigna de l’autre +l’obscurité, pareille à un puits d’ombre, de la forêt. + +--Va les retrouver, Bari! murmura-t-elle. Mais il faut revenir. Il le +faut. _Cheamao!_ + +Avec Pierre, elle retourna dans la hutte, la porte close derrière eux. +Bari resta seul. Il y eut un long silence. Bari pouvait y entendre les +bruits de la nuit, le heurt des chaînes qui attachaient les chiens, le +mouvement énervé de leur corps, le sifflement palpitant d’une paire +d’ailes, la respiration même de la nuit. Car pour lui cette nuit, même +dans sa tranquillité, paraissait vivante. De nouveau il s’avança, et à +l’orée de la forêt, une fois de plus, il s’arrêta pour écouter. Le vent +avait changé et il roulait en lui le cri, lamentable à glacer le sang, +de la hurle. Loin, loin, du côté de l’ouest, un loup isolé tourna son +mufle vers le ciel et répondit à l’appel assemblé de son clan, puis de +l’est arriva par delà la hutte une voix si lointaine qu’elle semblait un +écho mourant dans l’immensité de la nuit. Un cri étouffé s’arrêta dans +la gorge de Bari. Il leva la tête. Juste au-dessus de lui montait la +lune Rouge, l’invitant au frissonnement et au mystère du monde ouvert +devant lui. Le bruit s’accrut dans sa gorge et peu à peu augmenta de +volume jusqu’à ce que sa réponse s’élevât vers les étoiles. + +Dans leur hutte, Pierre et Branche-de-Saule l’entendirent. Pierre haussa +les épaules. + +--Il est parti, fit-il. + +--Oui, il est parti, mon père, répliqua Nepeese qui regardait à la +fenêtre. + + + + +CHAPITRE XVIII + +LE BANNI + + +L’obscurité des forêts n’effrayait plus Bari comme aux jours +d’autrefois. Cette nuit-là son cri de chasse était monté vers les +étoiles et vers la lune et, par ce cri, il avait pour la première fois +exprimé son mépris de la nuit et de l’espace, son défi à la solitude +entière, son acceptation de la Fraternité. Dans ce cri et la réponse qui +lui était arrivée, il sentait une force nouvelle: le triomphe final de +la nature lui imposant cette certitude qu’il ne fallait pas redouter +plus longtemps ces forêts et les créatures qu’elles renfermaient, mais +que _toutes choses au contraire le craignaient_. + +Là-bas, par delà la clôture de la hutte et l’influence de Nepeese, +étaient tout ce que son sang de loup trouvait maintenant de plus +désirable: une camaraderie de son espèce, le frisson de l’aventure, le +beau sang pourpre de la curée et l’amour. Et ceci, somme toute, était le +mystère dominant les forces qui le pressaient et que cependant il +comprenait le moins. + +Il courut droit en pleine obscurité vers le nord-ouest, rampant sous les +broussailles, la queue basse, les oreilles de biais, pareil au loup, +quand le loup suit une piste nocturne. La bande avait obliqué +directement au nord et allait plus vite que lui, de sorte qu’au bout +d’une heure il ne pouvait plus l’entendre. Mais le hurlement du loup +solitaire à l’ouest s’était rapproché et, trois fois, Bari lui répondit. +Au bout d’une heure, il réentendit de nouveau la bande qui obliquait au +sud. Pierre aurait compris sans peine. Leur proie avait trouvé sécurité +au delà de l’eau ou dans un lac, et les _makekuns_ suivaient une piste +fraîche. A cet instant, Bari n’était séparé du loup isolé que d’un quart +de mille de forêt à peine, mais ce loup isolé était, au surplus, un +vieux loup et avec l’intelligence et la précision d’une longue +expérience, il s’éloigna dans la direction des chasseurs, écourtant sa +route de manière à devancer, à un moment, la bande d’un demi-mille ou de +trois quarts de mille. C’était un tour de la communauté que Bari avait +encore à apprendre et le résultat de son ignorance et le manque +d’habileté firent que, deux fois ensuite, en moins d’une demi-heure, il +se trouva tout frémissant tout près de la bande, sans réussir à la +rejoindre. Puis il y eut un long et dernier silence. La bande avait +consommé son meurtre et, pendant la curée, ne faisait aucun bruit. + +Le reste de la nuit, Bari erra solitaire ou du moins jusqu’à ce que la +lune fût bien au déclin. Il avait fait du chemin depuis la hutte et sa +route avait été incertaine et zigzagante, mais il n’était plus du tout +possédé du sentiment désagréable de s’être perdu. Les deux ou trois +derniers mois avaient développé en lui le sens de l’orientation, ce +«sixième sens» qui dirige les pigeons sans les égarer de leur route et +les conduit droit, à vol d’oiseau, au refuge de leurs premières années. +Il n’avait pas oublié Nepeese. Une douzaine de fois il détourna la tête +en gémissant, et toujours il choisissait soigneusement la direction où +se trouvait la hutte. Mais il n’y retourna pas. Tandis que la nuit se +prolongeait, sa recherche du mystère qu’il n’avait pas trouvé +continuait. La faim même au coucher de la lune et au point du jour ne +fut pas assez aiguë pour le mettre en chasse de nourriture. Il faisait +froid et il fit, sembla-t-il, plus froid quand la lueur de la lune et +des étoiles s’éteignit. Sous ses pieds, qu’on eût dit ouatés, il y +avait, surtout dans les clairières, un givre épais et blanc où parfois +il laissait nettement l’empreinte de ses pattes et de ses ongles. Il +avait marché ferme durant des heures, fait beaucoup de milles en tout et +il était fatigué quand vint à poindre l’aube. Et ce fut à ce moment que +ses babines s’entrechoquant tout à coup, Bari s’arrêta d’un trait sur la +route. + +Enfin était arrivée la rencontre qu’il avait cherchée. Il y avait dans +une clairière éclairée par l’aurore glaciale, un petit cirque situé au +flanc d’un coteau, du côté de l’Est. La tête tournée vers lui et +l’attendant, tandis qu’il sortait de l’ombre, le flairant de son nez +pointu, se tenait Maheegun, la jeune louve. Bari n’avait pas flairé sa +présence, mais il l’aperçut dès au sortir de la bordure de jeunes +baumiers qui encerclaient la clairière. Ce fut alors qu’il s’arrêta et +pendant une bonne minute, ni l’un ni l’autre ne remua ou ne sembla +respirer. Il n’y avait pas quinze jours de différence d’âge entre deux, +cependant des deux, Maheegun était de beaucoup la moins grande; son +corps était aussi long, mais elle était plus mince. Elle se tenait sur +ses jambes grêles qui étaient presque pareilles aux jambes d’un renard +et la courbure de son dos était celle d’un arc à peine tendu, signe +d’une vélocité égale à celle du vent. Elle se tenait en posture de +fuite, alors même que Bari faisait les premiers pas vers elle; puis, +très lentement, son corps se détendit et, au fur et à mesure que Bari se +rapprochait, ses oreilles perdaient de leur mobilité et retombaient +horizontalement. Bari poussa un gémissement. Ses oreilles à lui étaient +dressées, sa tête en éveil, la queue haute et hérissée. L’adresse, sinon +la diplomatie, faisait déjà partie de sa masculine supériorité et il ne +pressa point aussitôt l’affaire. Il était à moins de cinq pieds de +Maheegun, lorsqu’il se détourna d’elle comme par hasard et regarda du +côté de l’Est, où un léger coup de crayon rouge et or annonçait le jour. +Pendant quelques instants, il renifla, regarda autour de lui et prit le +vent avec beaucoup de gravité, comme s’il voulait persuader sa belle +connaissance, ainsi que certaines bêtes à deux jambes ont fait, avant +lui, de son importance à la ronde. Et Maheegun fut proprement subjuguée. +L’esbrouffe de Bari opérait aussi bellement que le bluff des bêtes à +deux jambes. Il renifla l’air avec un tel frémissement et un +enthousiasme si méfiant que les oreilles de Maheegun se redressèrent et +qu’elle renifla l’air de compagnie. Il tourna la tête dans toutes les +directions d’une manière si prompte et si éveillée que la féminine +curiosité de Maheegun, sinon l’inquiétude, lui firent également tourner +la tête par sympathie interrogative et lorsqu’il poussa un faible +gémissement comme si, dans l’air, il avait surpris un mystère qu’elle ne +pouvait comprendre, un bruit léger se fit entendre en réponse dans sa +gorge, mais adouci et discret, semblable à une exclamation de femme qui +n’est pas bien sûre si elle doit interrompre ou non son seigneur et +maître. A ce bruit que surprit l’ouïe fine de Bari, il s’avança vers +elle d’un pas léger et menu et, l’instant d’après, ils se flairaient le +nez... + + * * * * * + +Quand le soleil se leva une demi-heure plus tard, il les trouva encore +dans l’étroite clairière au flanc du coteau, avec la frange épaisse des +forêts au-dessous d’eux et derrière cette frange, une plaine boisée et +sauvage qui ressemblait dans son manteau de givre à un linceul de +spectre. Là-haut, au-dessus, apparut la première lueur rouge du jour +emplissant la clairière d’une chaleur de plus en plus agréable à mesure +que le soleil montait. + +Durant un moment, ni Bari ni Maheegun n’eurent envie de bouger et, +pendant une heure ou deux, ils demeurèrent étendus à se chauffer dans un +creux du remblai, regardant en bas de leurs yeux interrogateurs et +grands ouverts la plaine boisée qui s’étendait sous eux comme une +immense mer. Maheegun aussi avait rêvé de la bande en chasse et de même +que Bari elle avait failli la rejoindre. Ils étaient fatigués, un peu +découragés par moment et ils avaient faim, mais ils tressaillaient +encore du beau frisson du devenir et de la sensation anxieuse d’avoir +pris conscience de leur nouvelle et mystérieuse amitié. Une +demi-douzaine de fois, Bari se redressa et flaira tout autour de +Maheegun couchée au soleil, se lamentant vers elle doucement et touchant +du museau son doux pelage, mais pendant longtemps, elle ne fit aucune +attention à lui. Enfin elle le suivit. Toute la journée, ils +vagabondèrent et se reposèrent de compagnie. Et une fois de plus, la +nuit arriva. + +C’était une nuit sans lune et sans étoiles. Des masses grises de nuages +descendaient lentement du Nord et de l’Est et au faîte des arbres il y +avait à peine un souffle de vent, cependant que la nuit s’y +épaississait. La neige se mit à tomber dru, à gros flacons, sans bruit. +Il ne faisait pas froid, mais il faisait calme, si calme que Bari et +Maheegun n’avançaient que quelques mètres à la fois et s’arrêtaient pour +écouter. En pareille occurrence, tous les rôdeurs de nuit des forêts +sont en route pour peu qu’ils aient à bouger le moins du monde. C’était +la première des grandes tempêtes de neige. Pour tous les carnivores +farouches des forêts, les grandes neiges sont le début du carnaval +d’hiver, du carnaval et de la curée, de l’aventure barbare dans les +nuits sans fin, de la guerre à outrance sur les chemins gelés. Les jours +de fécondité et de maternité, la paix du printemps et de l’été sont +passés; de l’horizon arrive l’appel du Nord, l’invite pour tous les +carnassiers à la longue chasse et dans son premier tressaillement, tous +les êtres vivants ne bougent qu’un peu cette nuit-là, et avec précaution +et angoisse. Leur jeunesse rendait toutes choses neuves à Bari et à +Maheegun. Leur sang circulait avec rapidité, leurs pieds se posaient +doucement, leurs oreilles étaient étonnées de vibrer aux plus légers +bruits. Au début de la grande neige, ils ressentaient le rythme excitant +d’une vie nouvelle. Il les attirait. Il les incitait à l’aventure dans +le mystère blanc de la tempête silencieuse et, sollicités par cette +poussée de jeunesse et de désirs, ils continuaient d’avancer. + +La neige devint plus épaisse sous leurs pieds. Dans les clairières, ils +y enfonçaient jusqu’aux genoux et elle ne cessait de tomber, comme une +immense nue blanche qui, sans fin, descendait des cieux. Il était près +de minuit quand elle s’arrêta. Les nuages allaient à la dérive sous la +lune et les étoiles, et longtemps Bari et Maheegun se tinrent sans +bouger à regarder du haut de la crête chauve d’un coteau le monde +merveilleux déroulé à leurs pieds. + +Jamais leur vue n’avait porté si loin, sauf à la lumière du jour. +Au-dessous d’eux s’étendait une plaine. Ils pouvaient voir ses forêts, +des arbres isolés surgis de la neige comme des fantômes, un ruisseau, +pas encore gelé, qui brillait comme du verre qui aurait en lui la lueur +tremblotante d’une flamme. Bari s’avança vers ce ruisseau. Il ne pensait +plus à Nepeese et il gémissait d’un bonheur contenu tandis qu’il +s’arrêtait à mi-route et se retournait pour caresser Maheegun. + +Il avait envie de se rouler dans la neige et de folâtrer avec sa +compagne, il avait envie d’aboyer, de dresser la tête et de hurler comme +il hurlait à la Lune Rouge, naguère à la hutte. Quelque chose le +retenait de le faire. Peut-être était-ce l’air de Maheegun. Elle +recevait froidement ses attentions. Une fois ou deux, elle parut presque +effrayée; deux fois Bari avait entendu le claquement aigu de ses dents +depuis qu’ils avaient grimpé le coteau. + +La nuit précédente et pendant toute la tempête de cette nuit-ci, leur +amitié s’était faite plus intime, mais maintenant un mystérieux +éloignement s’y substituait chez Maheegun. Pierre en aurait donné +l’explication. Avec la neige sous lui et autour de lui, la lune et les +étoiles lumineuses au-dessus de lui, Bari comme la nuit elle-même, avait +subi une transformation. Son pelage ressemblait à du jais luisant. +Chaque poil de son corps était d’un noir brillant. _Noir!_ C’était cela. +Et la nature essayait de dire à Maheegun que de toutes les créatures que +haïssait sa race, la créature que les loups craignaient et haïssaient le +plus était _noire_! En elle, ce n’était pas l’expérience, mais +l’instinct qui lui parlait de la haine immémoriale entre le loup gris et +l’ours noir et le pelage de Bari, au clair de lune et dans la neige, +était plus noir que celui même de Wakayoo n’avait jamais été aux jours +de mai où il s’engraissait de poisson. Tant qu’ils parcoururent +l’immensité de la plaine, la jeune louve avait suivi Bari sans hésiter, +maintenant il y avait dans son maintien de la singularité et de +l’indécision et, deux fois, elle s’arrêta et aurait bien laissé Bari +partir sans elle. + +Une heure après qu’ils avaient pénétré dans la plaine, arriva +brusquement, de l’Ouest, le hurlement de la bande des loups. Elle +n’était pas bien éloignée, pas plus d’à un mille peut-être du pied du +coteau et le jappement vif et prompt qui suivit la première clameur +prouvait que les chasseurs aux longs crocs avaient fait lever une pièce +inattendue, caribou ou élan, et qu’ils étaient à ses talons. A la voix +de son peuple, Maheegun redressa les oreilles et fila comme une flèche +qui part d’un arc. + +L’inattendu de son départ et la rapidité de sa fuite laissèrent Bari à +bonne distance derrière elle dans cette course à travers la plaine. Elle +courait aveuglément, favorisée par la chance. Pendant l’espace de cinq +minutes peut-être, la bande était si près de sa proie qu’elle ne faisait +plus aucun bruit et que la chasse obliqua du côté de Maheegun et de +Bari. Ce dernier n’était pas à plus de six longueurs derrière la jeune +louve, lorsqu’un craquement dans la broussaille juste devant eux les +arrêta si brusquement que leurs pattes d’avant arc-boutées et leur +arrière-train accroupi firent voleter la neige. Dix secondes plus tard, +le caribou passa comme un éclair et se rua dans une clairière qui +n’était pas à plus de trente mètres de l’endroit où ils se trouvaient. +Ils purent entendre son halètement pressé tandis qu’il disparaissait. +Puis la bande des loups arriva. + +A la vue de ces corps gris qui passaient avec rapidité, le cœur de Bari +s’arrêta de battre un instant. Il oublia Maheegun et qu’elle l’avait +abandonné. La lune et les étoiles n’existèrent plus pour lui. Il ne +sentit plus le crissement de la neige sous ses pieds. Il fut loup, +complètement loup. La chaude odeur du caribou aux narines et la passion +du meurtre l’embrasaient comme du feu. Il s’élança à la suite de la +bande. Même alors, Maheegun le devançait un peu. Elle ne lui manquait +pas; dans l’énervement de sa première chasse, il n’éprouvait plus le +désir de l’avoir près de lui. Bientôt, il se trouvait accoté à l’un des +monstres gris de la bande; une demi-minute plus tard, un nouveau +chasseur, sorti d’un buisson, accourut derrière lui, puis un deuxième, +puis un troisième. Parfois, il courait côte à côte avec ses nouveaux +compagnons; il entendit une plainte énervée au fond de leur gorge, leurs +gueules qui s’entrechoquaient pendant la course, et, à la clarté dorée +de la lune devant lui, le craquement que faisait le caribou, tandis +qu’il s’élançait à travers les fourrés ou par-dessus les arbres +renversés, en cherchant son salut. C’était comme si Bari avait toujours +été de la bande. Il s’y était joint naturellement comme d’autres loups +perdus, sortis des buissons, l’avait rejointe également. Il n’y avait ni +démonstration ni bienvenue du genre de celles de Maheegun dans la +clairière, ni hostilité non plus. Il faisait partie des maigres hors la +loi aux pieds agiles des antiques forêts et ses babines claquaient de +désir et son sang s’échauffait au fur et à mesure que l’odeur du caribou +était plus violente et le bruit de son désarroi plus proche. + +Il lui sembla qu’ils étaient presque à ses talons, lorsqu’ils arrivèrent +en pleine campagne, une étendue stérile sans un arbre ou un arbuste et +qui brillait à la clarté des étoiles et de la lune. A travers le tapis +de neige non foulée, le caribou se rua avec une avance d’une centaine de +mètres sur la bande. Désormais les deux chasseurs de tête ne suivirent +plus directement sa piste, mais se développèrent en un angle, l’un à +droite, l’autre à gauche du pourchassé et, semblables à des soldats bien +entraînés, la bande s’ouvrit en deux et déploya son éventail pour la +charge finale. Les deux extrémités de l’éventail s’écartèrent pour se +refermer si bien que les deux chasseurs de tête couraient presque à la +hauteur du caribou, cinquante ou soixante pieds les séparant du fugitif. +De sorte que, adroitement et promptement, avec une précision mortelle, +la bande avait formé un cordon de crocs en fer à cheval d’où il n’y +avait pour fuir qu’une issue: droit en avant. Pour le caribou, se +détourner d’un degré vers la droite ou vers la gauche équivalait à la +mort. Les chasseurs d’avant avaient dès lors pour office de resserrer +les extrémités du fer à cheval, jusqu’à ce que l’un d’eux ou tous deux à +la fois, pussent donner l’assaut fatal. Après quoi, l’affaire irait +toute seule. La bande encerclerait le caribou comme une inondation. + +Bari avait pris place au plus bas rang du fer à cheval, en sorte qu’il +était tout à fait en arrière quand la chasse se trouvait au paroxysme. +La plaine subissait une brusque dépression. Droit en avant, il y avait +un filet d’eau, d’eau qui brillait doucement à la clarté des étoiles et +sa vue ranima le courage au cœur haletant du caribou. Quarante secondes +suffiraient à décrire cette scène, quarante secondes de lutte suprême +pour la vie ou de suprême et redoutable effort pour achever la mort. +Bari ressentit le frisson de pareils instants et il manœuvra en avant +avec les autres qui étaient à l’extrémité du fer à cheval, tandis que +l’un des loups de tête poussait une pointe afin de paralyser les +mouvements du jeune taureau. Le coup rata. Un deuxième loup se +précipita. Tous deux manquèrent leur élan. D’autres n’eurent pas le +temps de les remplacer. De l’extrémité rompue du fer à cheval, Bari +entendit le lourd plongeon du caribou dans l’eau. Lorsque Bari rejoignit +la horde furieuse, écumant de rage, montrant les crocs, Napamoos, le +jeune taureau, s’était bel et bien évadé dans la rivière et nageait +vivement vers la rive opposée. Ce fut alors que Bari se retrouva au côté +de Maheegun. Elle haletait, sa langue rouge pendait entre ses babines +entr’ouvertes, mais en le voyant, elle découvrit ses crocs, en même +temps qu’elle essayait de mordre et s’écartait de lui jusqu’au cœur de +la bande désappointée de n’avoir saisi que du vent. Les loups étaient de +fort mauvaise humeur, mais Bari ne s’en aperçut pas. Nepeese l’avait +entraîné à traverser l’eau comme aurait fait une loutre et il ne +comprenait pas comment cette étroite rivière pouvait ainsi les arrêter. +Il se jeta à l’eau et y enfonça jusqu’au ventre, faisant face une minute +à la horde de bêtes sauvages qui se trouvaient au-dessus de lui, +s’étonnant de n’être pas suivi. Et il était noir, _noir_. Il remonta +parmi eux et, pour la première fois, ils le remarquèrent. Leur agitation +cessa. Un nouvel et surprenant intérêt les immobilisait. Les crocs se +rapprochaient vivement. Un peu au large, Bari aperçut Maheegun avec un +gros loup gris auprès d’elle. Il alla de nouveau vers elle et, cette +fois, elle demeura les oreilles basses tandis qu’il reniflait son cou. +Puis, avec un mauvais grognement, elle s’élança pour le mordre. Les +dents pénétrèrent profondément dans la chair délicate de son épaule et +de douleur inattendue il poussa un gémissement. L’instant d’après, le +gros loup gris fondait sur lui. + +Pris encore à l’improviste, Bari s’abattit, les crocs du loup à la +gorge. Mais en lui coulait le sang de Kazan, il y avait en lui de la +chair, des os et des nerfs de Kazan et pour la première fois de sa vie, +il lutta comme Kazan avait lutté ce jour terrible à la pointe du roc du +Soleil. Il était jeune, il avait encore à apprendre l’art et la +stratégie du vétéran, mais ses mâchoires étaient comme les crampons de +fer avec lesquels Pierre fixait ses trappes à ours et il portait au cœur +une rage subite et aveugle: un désir de meurtre qui dominait tous +sentiments de douleur ou de peur. Le combat, s’il avait été loyal, +aurait été une victoire pour Bari, malgré sa jeunesse et son +inexpérience. En toute loyauté, la bande aurait dû en attendre l’issue. +C’était une règle de la tribu de se réserver, jusqu’à ce que l’un eût +fait à l’autre son affaire. Mais Bari était _noir_. C’était un étranger, +un intrus, une créature que les loups remarquèrent seulement alors que +leur sang bouillonnait de la rage et du désappointement de meurtriers +qui ont laissé s’échapper leur proie. + +Un second loup s’élança, attaquant traîtreusement Bari de flanc, et +tandis qu’il gisait dans la neige ses mâchoires broyant la patte d’avant +de son premier ennemi, la bande entière se rua sur lui en masse. Pareil +assaut contre le jeune caribou aurait signifié la mort en moins d’une +minute. Chaque croc aurait trouvé où entrer. Bari se trouvant par +bonheur sous ses deux premiers assaillants et garanti par leurs corps, +fut sauvé d’être mis en pièces aussitôt. Il savait qu’il luttait pour +son salut. Au-dessus de lui, la horde des fauves tournait et l’enlaçait +et hurlait, il sentit la douleur cuisante des dents qui lui entraient +dans les chairs. Il étouffait; cent couteaux semblaient le dépecer et, +cependant, malgré l’horreur et le désespoir de cette situation, il ne +poussa ni un appel, ni une plainte, ni un cri. Encore une demi-minute et +il aurait succombé, si la lutte n’avait eu lieu tout à l’extrémité de la +rive. Ébranlée par l’afflux des torrents printaniers, une partie de +cette rive s’affaissa subitement et entraîna avec elle Bari et la moitié +de la bande. Dans un éclair, Bari se souvint de l’eau et de la fuite du +caribou. Un instant, l’éboulement l’avait délivré de la bande et, +profitant de cet instant, il fit un simple saut par-dessus les échines +grises de ses ennemis dans l’eau profonde du ruisseau. Et derrière lui +une demi-douzaine de gueules se refermèrent sur le vide. De même qu’il +avait sauvé le caribou, ce filet d’eau qui brillait à la clarté de la +lune et des étoiles avait sauvé Bari. + +Le ruisseau n’avait pas plus de cent pieds de largeur, mais il en coûta +à Bari, si près d’un combat meurtrier, de le traverser. Tant qu’il se +fut tiré de là sur la rive opposée, il ne s’était pas rendu complètement +compte de la gravité de ses blessures. Il ne pouvait, pour l’instant, se +servir d’une de ses pattes d’arrière; l’avant de son épaule gauche était +ouvert jusqu’à l’os; sa tête et son corps étaient déchirés et lardés, +et, tandis qu’il s’éloignait lentement du ruisseau, la trace qu’il +laissait sur la neige formait un chemin de sang. Le sang ruisselait de +ses mâchoires pantelantes entre lesquelles sa langue saignait; il +coulait de ses jambes, de ses flancs, de son ventre, il dégouttait de +ses oreilles. L’une d’elles était fendue net sur une longueur de deux +pouces comme si on l’avait coupée au couteau. Ses sens étaient troublés, +sa compréhension des choses obscurcie comme par un voile tiré devant ses +yeux. Il n’entendit pas, un peu plus tard, de l’autre côté de la +rivière, le hurlement de déception de la horde de loups, il n’eut plus +même conscience de l’existence de la lune et des étoiles. A demi-mort, +il avança en rampant jusqu’à ce que, par bonheur, il arrivât à un +bosquet de sapins rabougris. Il s’y traîna et s’y laissa tomber anéanti. + + * * * * * + +Toute cette nuit-là et jusqu’à midi du jour suivant, Bari demeura étendu +sans bouger. La fièvre brûlait son sang. Elle montait fort et rapidement +à la mort, puis elle décrut lentement et la vie fut victorieuse. A midi, +il se remit en route. Il était sans force et titubait sur ses jambes. Il +traînait encore sa jambe d’arrière et il était recru de douleur. Mais il +faisait une journée splendide. Le soleil était chaud. La neige fondait. +Le ciel ressemblait à une vaste mer bleue et des torrents de vie +couraient de nouveau, tièdes, dans ses veines. Mais maintenant ses +désirs étaient à jamais changés et il était au terme de ses +investigations. Une colère rouge croissait dans ses yeux, tandis qu’il +grondait dans la direction du combat de la nuit dernière avec les loups. +Ils n’étaient plus de ses gens. Ils n’étaient plus de son sang. Jamais +plus l’appel de la chasse ne le leurrerait, ni la voix de la horde +n’éveillerait en lui l’antique envie. En lui, il y avait une chose +nouveau-née, une haine impérissable pour le loup, une haine qui allait +augmenter en lui jusqu’à devenir comme un mal foncier, une chose +toujours présente et insistante, réclamant vengeance contre leur espèce. + +La nuit précédente, il était allé à eux en camarade. Aujourd’hui, il +était un banni. Tailladé et estropié, portant sur lui des stigmates pour +le reste de sa vie, il avait retenu la leçon de la solitude. Demain et +après-demain et durant tous les jours qui suivraient sans fin, il se +souviendrait parfaitement de la leçon. + + + + +CHAPITRE XIX + +LE FACTEUR SE DÉCIDE + + +Dans la cabane du Grey Loon, la quatrième nuit de l’absence de Bari, +Pierre fumait sa pipe après un grand souper de longe de caribou qu’il +avait rapportée de la piste et Nepeese écoutait le récit du coup +remarquable qu’il avait réussi, quand un bruit à la porte les +interrompit. Nepeese ouvrit et Bari entra. Le cri de bienvenue qui était +aux lèvres de la jeune fille y mourut sur le champ et Pierre sursauta +comme s’il ne pouvait croire que cette créature qui revenait était le +chien-loup. Trois jours et trois nuits sans manger, pendant lesquels il +n’avait pu chasser à cause de la patte qu’il tirait encore, avaient posé +sur lui les stigmates de la famine. Couturé par la bataille et couvert +de caillots de sang séché qui pendaient encore à ses longs poils, il +avait un aspect qui arracha finalement un long soupir à Nepeese. Un +bizarre sourire s’esquissa sur le visage de Pierre, tandis qu’il se +penchait hors de son fauteuil, puis se levant lentement et regardant +avec plus d’attention, il dit à Nepeese: + +--Ventre saint gris! Oui. Il est allé rejoindre la horde des loups, +Nepeese, et la horde s’est retournée contre lui. Ce n’a pas été un +combat entre deux loups, non! Ce fut un combat de toute la bande. Il est +déchiré et lardé à cinquante places. Et, mon Dieu, il est vivant... + +Dans la voix de Pierre l’émerveillement et la surprise allaient +croissant. Il demeurait sceptique et pourtant il ne pouvait ne pas +croire ce que lui disaient ses yeux. Ce qui était arrivé n’était rien +moins qu’un miracle et, pendant un moment, il ne souffla mot, mais resta +à regarder en silence, tandis que Nepeese s’éveillait de son étonnement +pour donner à Bari des soins et de la nourriture. Quand il eut dévoré +comme un affamé une bouillie froide, elle se mit à laver les blessures +dans de l’eau tiède, ensuite elle les oignit avec de la graisse d’ours, +lui parlant tout le temps dans son doux langage cree. Après la douleur +et la faim et la traîtrise de son équipée, c’était une magnifique +réception pour Bari. Il dormit cette nuit-là au pied du lit de +Branche-de-Saule. Le matin suivant, ce fut la fraîche caresse de sa +langue sur la main de Nepeese qui l’éveilla. + + * * * * * + +Dès ce jour-là, ils reprirent la camaraderie interrompue par la +désertion momentanée de Bari. L’attachement était plus grand que jamais +de la part de Bari. C’était lui qui s’était enfui loin de +Branche-de-Saule, qui l’avait quittée à l’appel de la bande et il avait +l’air parfois de sentir la profondeur de sa trahison et il essayait de +réparer sa faute. Il y avait à n’en pas douter un grand changement en +lui. Il s’attachait à Nepeese comme une ombre. Au lieu de dormir la nuit +dans l’abri de sapin que Pierre lui avait fabriqué, il s’était fait +lui-même un petit creux dans la terre près de la porte de la hutte. +Pierre croyait comprendre mieux encore, mais en réalité la clef du +mystère résidait en Bari lui-même. + +Il ne joua plus désormais comme il avait joué avant de partir seul dans +la forêt. Il ne faisait plus la chasse aux bâtons ou ne courait plus +jusqu’à n’être qu’un tourbillon pour la simple joie de courir. Tout +enfantillage avait disparu. A la place, il y avait une immense adoration +et une vaste amertume, de l’amour pour la jeune fille et de la haine +pour la horde et tout cela tenait lieu du passé. Chaque fois qu’il +entendait le hurlement du loup, un grognement de colère montait à sa +gorge et il montrait les crocs au point que même Pierre s’écartait un +peu de lui. Un attouchement de la main de la jeune fille l’apaisait. + +En une semaine ou deux, les grandes neiges arrivèrent, et Pierre +recommença ses voyages au long de sa ligne de pièges. Nepeese avait +passé avec lui un intéressant marché cet hiver. Pierre l’avait prise +comme associée. Un piège tous les cinq, une trappe toutes les cinq, un +appât empoisonné tous les cinq devaient lui appartenir et ce qu’ils +prenaient et tuaient rapprochait un peu plus la réalisation d’un rêve +merveilleux qui croissait dans l’âme de Branche-de-Saule. Pierre en +avait fait la promesse. S’ils avaient beaucoup de chance cet hiver, ils +descendraient ensemble aux dernières neiges jusqu’à Nelson House, afin +d’y acheter le vieux petit harmonium qui était à vendre. Et si +l’harmonium était vendu, ils travailleraient un autre hiver pour en +acheter un neuf. De ce fait, Nepeese prenait un intérêt enthousiaste et +incessant à visiter la zone de trappes. De la part de Pierre c’était +plus ou moins un bel acte de diplomatie. Il aurait vendu son âme peur +donner l’harmonium à Nepeese; il avait décidé qu’elle l’aurait, que les +cinquièmes trappes, les cinquièmes fosses ou les cinquièmes appâts +empoisonnés eussent pris des fourrures ou non. + +L’association n’avait en apparence d’autre signification que ces +objets-là. Mais, d’autre part, cela voulait dire pour Nepeese une +occupation personnelle où se prendre complètement. Pierre lui avait fait +comprendre que cela faisait d’elle une camarade et une collaboratrice +sur la piste. Tel était son dessein: la garder avec lui quand il +s’absentait de la hutte. Il savait que Mac Taggart reviendrait à Grey +Loon peut-être plus d’une fois durant l’hiver. Il avait des chiens +rapides et c’était un voyage assez court. Et lorsque Mac Taggart +viendrait il ne fallait pas que Nepeese fût seule à la cabane. + +La zone des trappes de Pierre s’étendait du Nord à l’Ouest, couvrant en +tout une distance de cinquante milles, avec une moyenne de deux trappes, +un piège et un appât par mille. C’était une ligne sinueuse qui brillait +au long des ruisseaux, pour la belette, la loutre et la martre, qui +pénétrait au plus profond des forêts pour le chat-pêcheur et le lynx, et +qui traversait les lacs et les lambeaux de terres arides balayés par les +tempêtes où les appâts empoisonnés pouvaient être disposés pour le +renard et le loup. + +A mi-chemin de la ligne, Pierre avait construit une petite hutte en bois +et une autre à l’extrémité, de telle sorte que le travail d’une journée +équivalait à vingt-cinq milles. C’était aisé pour Pierre et pas bien +difficile pour Nepeese, au bout des quelques premiers jours. Pendant +tout les mois d’octobre et de novembre et la plus grande partie de +décembre, ils accomplirent régulièrement leur trajet achevant leur +tournée tous les six jours, ce qui leur donnait une journée de repos à +la cabane du Grey Loon et une autre journée à la cabane à l’extrémité de +la piste. Pour Pierre, le travail de l’hiver était une affaire +véritable, l’ouvrage de sa race depuis des générations; pour Nepeese et +Bari il représentait une libre et joyeuse partie qui jamais un seul jour +ne les lassait. Même, Pierre ne pouvait tout à fait se défendre de leur +emballement. C’était contagieux et pendant trois mois il fut plus +heureux qu’il n’avait jamais été depuis que son soleil s’était couché, +ce soir que mourut la princesse-mère. + +Ce furent des mois merveilleux. La fourrure était abondante et il +faisait un froid continu sans tourmente mauvaise. Non seulement Nepeese +portait un petit paquet sur les épaules afin de rendre plus léger le +fardeau de Pierre, mais elle exerçait Bari à porter de chaque côté de +ses flancs de mignons paniers qu’elle avait fabriqués. Dans ces paniers +Bari portait les appâts. + + * * * * * + +Dans un sur trois au moins des pièges, il y avait toujours ce que Pierre +nommait des «bagatelles»: lapins, hiboux, corneilles, geais ou +écureuils. Ceux-ci, une fois déplumés ou écorchés, constituaient l’appât +pour recharger les trappes plus avant. + +Sur la fin de décembre, comme ils revenaient à Grey Loon, Pierre +s’arrêta brusquement à une douzaine de pas en avant de Nepeese et fixa +la neige. Une bizarre empreinte de chaussures avait rejoint la leur et +se dirigeait vers la hutte... Pendant une demi-minute, Pierre resta +silencieux et c’est à peine si un muscle de son visage remua, tandis +qu’il regardait. La trace venait en droite ligne du Nord et de ce +côté-là c’était le lac Bain. Il y avait également de grandes empreintes +de bottes et leurs enjambées étaient celles d’un homme de taille +robuste. Avant que Pierre eût, dit un mot, Nepeese avait deviné ce que +cela signifiait: + +--Monsieur le facteur du lac Bain! dit-elle. + +Bari flairait avec défiance l’étrange trace. Ils entendirent le +groulement sourd de sa gorge et Pierre haussa les épaules: + +--Oui, le monsieur! fit-il. + +Le cœur de Branche-de-Saule se mit à battre plus vite, tandis qu’ils +continuaient d’avancer. Elle n’avait pas peur de Mac Taggart, elle +n’avait pas peur physiquement et cependant quelque chose lui montait de +la poitrine et l’étouffait à l’idée de la présence de cet homme à Grey +Loon. Pourquoi s’y trouvait-il? Pierre n’avait pas besoin de répondre à +la question, l’eût-elle formulée. Elle le savait. Le facteur du lac Bain +n’avait point affaire ici, sinon qu’il voulait la voir. Le sang +empourpra ses joues tandis qu’elle se rappelait cette minute au bord du +ravin alors qu’il la meurtrissait presque dans ses bras. Tenterait-il +cela encore? + +Pierre, perdu dans ses sombres pensées, entendit à peine l’éclat de rire +singulier qui sortit de la bouche de Nepeese. Nepeese écoutait le +groulement que Bari faisait entendre de nouveau. C’était un bruit +assourdi, mais terrible. Lorsqu’on fut à un demi-mille de la hutte, elle +enleva les paniers des reins du chien et les porta elle-même. Dix +minutes plus tard, ils aperçurent un homme qui venait à leur rencontre. + +Ce n’était point Mac Taggart. Pierre le reconnut et, avec un évident +soupir de soulagement, il lui fit signe de la main. C’était De Bar qui +était trappeur dans les terres incultes au nord du lac Bain. Pierre le +connaissait parfaitement. Ils avaient échangé des poisons à renards. Ils +étaient amis et ils eurent plaisir à se serrer les mains. De Bar regarda +alors Nepeese: + +--Tonnerre! la voici femme, s’écria-t-il. Et comme une femme, Nepeese le +regarda bien en face, la rougeur colorant plus fort ses joues et il +s’inclina profondément avec une politesse qui reportait à une couple de +siècles par delà la ligne de pièges. + +De Bar ne tarda pas à expliquer sa mission et, avant d’avoir atteint la +hutte, Pierre et Nepeese savaient pourquoi il était venu. Monsieur le +facteur du lac Bain partait en voyage dans cinq jours et il avait +spécialement envoyé De Bar pour demander à Pierre d’aller aider le +commis et le garde-magasin métis pendant son absence. Pierre ne fit +d’abord aucune observation. Mais il réfléchissait, Pourquoi Mac Taggart +l’envoyait-il chercher? Pourquoi n’avait-il pas choisi quelqu’un qui fût +plus proche? Tant que le feu ne pétilla point dans le poêle de tôle de +la hutte et que Nepeese ne fut pas occupée à préparer le souper, il ne +formula pas ces questions au chasseur de renards. + +De Bar haussa les épaules. + +--Il m’a d’abord demandé si je pouvais rester. Mais ma femme a une +pneumonie, Pierre. Elle a pris froid, l’hiver dernier, et je n’ose la +laisser longtemps seule. Il a grande confiance en vous. En outre, vous +connaissez tous les trappeurs inscrits aux registres de la Compagnie du +lac Bain. De sorte qu’il m’a envoyé à vous et il vous prie de ne pas +vous inquiéter à propos de vos lignes de fourrures, car il vous paiera +double de ce que vous auriez pris pendant le temps que vous serez au +poste. + +--Et... Nepeese? interrogea Pierre. Monsieur s’attend-il que je l’amène? + +Près du poêle, Branche-de-Saule releva la tête pour écouter et son cœur +se remit à battre librement à la réponse de De Bar. + +--Il n’a rien dit à ce sujet. Mais bien sûr ce sera un grand changement +pour la petite demoiselle. + +Pierre fit signe de la tête. + +--Probablement, Netootam! + +Ils ne s’entretinrent pas davantage de l’affaire, ce soir-là. Mais +pendant toute la nuit, Pierre y réfléchit et cent fois il se posa la +même question: Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher, lui? Il +n’était pas le seul à bien connaître les trappeurs qui figuraient aux +registres de la Compagnie. Il y avait Wassaon, par exemple, le métis +scandinave dont la hutte se trouvait à moins de quatre heures de marche +du poste; ou Baroche, le vieux Français à barbe blanche qui habitait +encore plus près et de qui chaque phrase était parole d’évangile. Il +faut, se dit-il en fin de compte, que monsieur m’envoie chercher parce +qu’il désire se concilier le père de Nepeese et obtenir l’amitié de +Nepeese elle-même. Car c’était, à n’en point douter, un grand honneur +que le facteur lui faisait et cependant, au fond du cœur, il restait +plein de défiance. + +Quand De Bar fut sur le point de le quitter, le lendemain matin, il lui +dit: + +--Dites à monsieur que je partirai pour le lac Bain après-demain. + +Lorsque De Bar fut parti, Pierre dit à Nepeese: + +--Et tu vas rester ici, ma chérie. Je ne t’emmène pas au lac Bain. J’ai +rêvé que monsieur ne s’en allait pas en voyage, mais qu’il a menti et +qu’il sera malade quand j’arriverai au poste. Et pourtant si par hasard +tu voulais venir... + +Nepeese se redressa brusquement pareille à un roseau que le vent avait +courbé. + +--Non! s’écria-t-elle si farouchement que Pierre éclata de rire et se +frotta les mains. + +Ainsi se fit-il que le deuxième jour après la visite du chasseur de +renards, Pierre s’en alla au lac Bain. Nepeese, sur le seuil, lui fit +signe adieu de la main jusqu’à ce qu’il eût disparu à sa vue. + +Le matin de ce même jour, Mac Taggart se leva alors qu’il faisait encore +nuit. Le moment était arrivé, l’heure et le jour qu’il avait attendus et +combinés, et, de toute la nuit, le sommeil n’avait fermé ses yeux. Vingt +fois, il avait tenu ce merveilleux portrait de Nepeese à la lueur de la +lampe et qui, chaque fois, produisait l’effet de l’huile jetée sur un +brasier. Toutes les forces de son être sombraient maintenant dans une +seule et grande passion dont longtemps et minutieusement il avait +machiné l’accomplissement. Il avait reculé devant un meurtre à +commettre: tuer Pierre, et, dans son hésitation, il avait trouvé un +moyen meilleur. Nepeese ne pouvait lui échapper. Il la rencontrerait +seule à la hutte, sans défense, pour en faire ce qu’il lui plairait. +Après quoi... + +Il se mit à rire et serra ses gros poings, enchanté. Oui, après cela, +Nepeese consentirait à devenir la femme du facteur du lac Bain. Elle ne +voudrait pas que les gens de la forêt la regardent comme _la bête +noire_. Non! Elle viendrait spontanément. Et Pierre ne saurait jamais ce +qui s’était passé à la hutte, car Nepeese voudrait-elle le lui raconter? +C’était un plan superbe, si facile à réaliser, aux résultats tellement +inévitables! Et, pendant tout ce temps, Pierre s’imaginerait que Mac +Taggart était parti en mission vers l’Est. + +Il déjeuna avant l’aube et il était en route avant qu’il fît jour +encore. A dessein, il tourna directement à l’est, afin qu’en arrivant du +sud-ouest, Pierre ne pût rencontrer les traces de son traîneau. Car il +avait maintenant résolu qu’il importait que Pierre ne sût jamais cela et +n’eût pas un soupçon, même si cela devait l’obliger à faire quelques +milles supplémentaires de voyage, si bien qu’il ne parviendrait au Grey +Loon que le deuxième jour. Il était préférable, somme toute, d’être un +jour en retard, car il était possible que quelque chose eût fait +différer Pierre. De sorte qu’il ne s’efforça point d’aller au plus vite. +Il y avait une énorme somme de brutale satisfaction à prévoir ce qui +allait arriver et Mac Taggart se plongeait dans ce plaisir jusqu’à +satiété. Aucune chance de déception d’ailleurs. Il était sûr que Nepeese +n’accompagnerait pas son père au lac Bain. Elle serait à la hutte du +Grey Loon, seule. Cinquante fois son visage s’empourpra violemment d’y +penser. + + * * * * * + +Nepeese ne redoutait rien de cette solitude. Des fois, maintenant, la +pensée d’être seule lui était agréable, quand elle désirait rêver, quand +elle se représentait des choses au mystère desquelles elle n’aurait même +pas admis Pierre. Elle devenait femme, une fleur qui, close jusqu’alors, +s’épanouissait, C’était encore une jeune fille avec le doux velouté de +l’adolescence dans ses yeux et cependant avec déjà le mystère de la +femme s’émouvant dans son âme, comme si la Grande Main hésitait à +l’éveiller ou à la laisser dormir encore plus longtemps. A ces +moments-là, lorsque l’occasion s’offrait de consacrer quelques heures à +sa rêverie, elle mettait sa robe rouge et relevait ses cheveux comme +elle l’avait vu représenté dans les gravures des magazines que Pierre +rapportait deux fois par an de Nelson House. + +Le deuxième jour de l’absence de Pierre, elle s’habilla de la sorte; +toutefois, elle fit retomber ses cheveux autour d’elle en gloire +lumineuse et autour de son front elle attacha un bandeau de ruban rouge. +Cependant, ce n’était pas fini. Aujourd’hui, elle avait de merveilleux +desseins. Sur la muraille, près de son miroir, elle avait fixé une +grande page tirée d’un magazine pour dames et sur cette page on voyait +une délicieuse figure à frisettes. En dessous était écrit: Mary +Pickford. A quinze cents milles au Nord du bureau de la Californie +soleilleuse où la photographie avait été prise, Nepeese, une moue à ses +lèvres pourpres, le front plissé, s’appliquait à saisir le secret des +ondulations de la petite Mary Pickford. + +Elle regardait son miroir, le visage enflammé et des yeux brillants, +s’énervant pour donner à l’une de ses tresses qui tombait plus bas que +ses hanches, l’aspect des boucles convoitées. Soudain, derrière elle, la +porte s’ouvrit et Bush Mac Taggart entra. + + + + +CHAPITRE XX + +UNE LUTTE INUTILE + + +Branche-de-Saule tournait le dos à la porte quand le facteur du lac Bain +pénétra dans la hutte et, dans son étonnement, durant quelques secondes +elle ne se retourna pas. Elle crut d’abord que c’était Pierre. Il avait +eu besoin de revenir; mais comme cette pensée lui venait, elle entendit +un groulement dans la gorge de Bari qui la fit se dresser brusquement et +regarder vers la porte. + +Mac Taggart n’était pas entré sans se préparer. Il avait laissé dehors +son paquet, son fusil et son lourd pardessus. Il était debout sur le +seuil et il considérait Nepeese, sa superbe toilette et sa florissante +chevelure, comme étourdi par ce qu’il voyait. Fatalité ou hasard +jouaient alors contre Branche-de-Saule. S’il y avait eu un soupçon de +chevaleresque ou même de pitié sommeillant dans l’âme de Bush Mac +Taggart, il eût été anéanti par ce qu’il vit. Jamais Nepeese n’avait +paru plus belle, pas même le jour que Mac Donald, le géographe, avait +fait sa photographie. C’était la manière dont le soleil, pénétrant à +flots par la fenêtre, faisait ressortir sa merveilleuse chevelure dans +l’obscurité lumineuse de laquelle son visage était encadré comme un fin +camée qui retint un instant Mac Taggart, hésitant et la respiration +coupée. Il avait rêvé. Ses désirs de brute lui avaient représenté +Nepeese dans tout le charme qu’une imagination torturé par la passion +peut ajouter à la réalité. Mais il ne s’était rien représenté de +comparable à la créature qui était maintenant devant lui, les yeux +agrandis démesurément d’effroi et pâlissant sous le regard qui la +fixait. Il n’y eut qu’un instant pendant lequel leurs yeux se +rencontrèrent dans ce terrible silence: terrible pour la jeune fille. +Des mots étaient superflus. A la fin, elle comprit. Elle comprit le +danger qu’elle avait couru le jour où, au bord du ravin et dans la +forêt, elle s’était moquée, sans peur de la menace qui l’assaillait +maintenant de front. C’était, sur le visage de Mac Taggart, +indescriptible, l’horrible joie qui brûlait dans ses yeux, l’éclat de +ses dents serrées, le sang pourpre embrasant sa face, tandis qu’il la +regardait. En un éclair la vérité lui apparut. C’était un guet-apens et +Pierre était parti. + +Un soupir qui ressemblait à un sanglot expira sur ses lèvres. + +--Monsieur! essaya-t-elle de dire. Mais ce ne fut qu’un murmure, un +effort. Elle paraissait suffoquée. + +Elle perçut nettement le déclanchement du verrou de fer alors qu’il +fermait la porte. Mac Taggart avança d’un pas. + +Il ne fit qu’un seul pas. Sur le plancher, Bari demeurait comme une +chose sculptée. Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas proféré un son, à +part ce grognement avertisseur, tant que Mac Taggart gardait sa +distance. Puis, comme un éclair, il s’était dressé et placé devant +Nepeese, chaque poil de son corps hérissé et devant la colère de son +grognement Mac Taggart se recula contre la porte verrouillée. Un mot de +Nepeese en ce moment et c’eût été tout. Mais un instant fut perdu, un +instant avant qu’elle jetât un ordre. En pareil moment une main et un +cerveau humains sont plus prompts que l’entendement d’un animal, et, +tandis que Bari sautait à la gorge du facteur, il y eut un éclair et une +explosion étourdissante presque sous les yeux de Branche-de-Saule. +C’était un coup de hasard, un coup parti de la hanche du pistolet +automatique de Mac Taggart. Bari tomba net. Il s’abattit d’un choc sur +le plancher et roula contre le mur de bois. Il n’y eut pas une +convulsion des pattes, pas un tressaillement dans son corps. Mac Taggart +se mit à rire nerveusement, tandis qu’il replaçait son revolver dans +l’étui. Il savait que seul un coup au cerveau avait pu faire cela. + +Adossée à la muraille du fond, Nepeese attendait. Mac Taggart pouvait +entendre sa respiration haletante. Il avança à mi-trajet vers elle: + +--Nepeese, je suis venu pour faire de vous ma femme, dit-il. + +Elle ne répondit pas. Il put voir que le souffle lui manquait. Elle +porta une main à sa gorge. Il fit encore quelques pas et s’arrêta. Il +n’avait jamais vu de tels yeux, non, pas même lorsqu’il s’était penché +sur le supplice d’une autre femme, jamais il n’avait vu pareille terreur +dans la vie ou la mort. Et pas seulement de la terreur. Il y avait en +eux plus que de la terreur, quelque chose qui le retenait. Et il répéta. + +--Je suis venu pour faire de vous ma femme, Nepeese. Ici, aujourd’hui, +ce soir; et, demain, vous viendrez avec moi à Nelson-House, puis nous +retournerons au lac Bain... pour toujours. + +Il ajouta les derniers mots comme après réflexion. + +--Pour toujours, répéta-t-il. Pas comme Marie, Elle est repartie dans sa +tribu. + +Il parlait net. Son courage et sa résolution s’accrurent en voyant le +corps de la jeune fille s’affaisser un peu contre la muraille. Nepeese +défaillait. Elle était sienne. A quoi bon prodiguer les phrases +maintenant, maintenant qu’il lui avait fait comprendre qu’elle allait +lui appartenir pour toujours? Son cerveau en feu était surexcité et il +s’avança vers elle pour la saisir entre ses bras, comme il l’avait +saisie au bord du ravin. Il n’y avait pas moyen d’échapper. Pierre était +parti. Bari était mort. Ils étaient seuls et la porte était fermée au +verrou... + +Il n’avait pas pensé qu’un être vivant pût bouger aussi rapidement que +Branche-de-Saule, alors que ses bras se tendaient pour l’atteindre. Elle +ne fit pas de bruit pour se précipiter sous l’un des bras tendus. Il fit +une enjambée, d’un happement brutal ses doigts saisirent un bout des +cheveux. Il entendit qu’ils s’arrachaient, tandis qu’elle se dégageait +en courant vers la porte. Elle avait poussé le verrou quand il la +rattrapa et ses bras se refermèrent autour d’elle. Il l’entraîna et +maintenant elle appelait, elle appelait dans sa détresse, Pierre, Bari, +un miracle de Dieu pouvant la sauver. Et elle luttait. + +Elle se contorsionna entre les bras de Mac Taggart jusqu’à ce qu’elle +fût face à face avec lui. Et plus elle lui résistait, plus elle le +griffait et lui lacérait le visage, plus les bras brutaux la broyaient, +tant qu’il sembla qu’ils lui briseraient sûrement l’échine. Elle ne +voyait plus. Elle était empêtrée dans ses cheveux. Ils lui couvraient le +visage, la poitrine et le corps, l’étouffant, embarrassant ses mains et +ses bras, et toujours elle résistait. Pendant cette lutte, Mac Taggart +trébucha sur le corps de Bari et ils tombèrent. Nepeese se releva cinq +secondes avant l’homme. Elle aurait pu atteindre la porte. Mais de +nouveau ses cheveux la gênèrent. Elle s’arrêta pour rejeter en arrière +leur masse lourde afin d’y voir et Mac Taggart fut à la porte avant +elle. + +Il ne la verrouilla point, mais il se tint debout face à Nepeese. Son +visage était balafré et saignait. Ce n’était plus un homme, mais un +démon. Nepeese était brisée, pantelante, un sanglot étouffé sortait de +sa gorge. Elle se baissa et ramassa un tison de bois enflammé. Mac +Taggart s’aperçut qu’elle était presque à bout de forces. + +Elle brandit le bâton, tandis qu’il se rapprochait d’elle. Mais Mac +Taggart avait abandonné toute idée de crainte ou de prudence. Il avait +senti la jeune fille haletante et raidie contre lui. Il avait senti le +frôlement de ses cheveux sur son visage, le frisson de son corps, +pendant qu’il l’enserrait dans sa vigueur brutale, et tous ses instincts +d’homme s’engouffraient désormais dans l’œuvre mauvaise de la +possession. Il s’élança sur elle comme une bête. Le brandon enflammé +tomba. Et de nouveau le destin joua contre la jeune fille. Dans sa +frayeur et son désespoir, elle avait ramassé le premier bâton que sa +main avait touché, un mince bâton. Avec sa suprême énergie elle en +frappa Mac Taggart et comme le bâton s’abattait sur sa tête, il recula +en chancelant. Mais cela ne lui fit pas lâcher les cheveux qu’il avait +empoignés. Avant qu’elle pût frapper de nouveau, il l’avait attirée à +lui et, tandis que ses bras l’enfermaient encore comme des étaux de fer +qui la broyaient, elle poussa un cri d’agonie et le tison tomba +par-dessus l’épaule de Mac Taggart sur le plancher. + +En vain se défendait-elle maintenant, non plus pour frapper ou s’évader, +mais pour reprendre sa respiration. Elle essaya d’appeler de nouveau, +mais, cette fois, aucun son ne sortit de ses lèvres closes. De plus en +plus étroitement, le facteur resserrait ses bras. C’était horrible, et, +à ce moment suprême, avec la rapidité d’un éclair, la pensée de ce jour +où, dans la prairie, un énorme roc avait failli la tuer, traversa +l’esprit de Nepeese. Pensée singulière qui lui venait en ce moment, mais +elle lui vint et les bras de Mac Taggart étaient plus durs que le roc. +Ils l’écrasaient. Ses reins étaient brisés. Et elle fléchissait contre +la poitrine de Mac Taggart. Avec un cri fou de triomphe, il dénoua son +étreinte et la renversa dans ses bras, ses longs cheveux balayant le +plancher et s’y amoncelant en tas. Les yeux de Nepeese étaient encore +entr’ouverts, elle n’avait point perdu toute conscience, mais elle était +impuissante. + +De nouveau, Mac Taggart éclata de rire et, tandis qu’il riait, il +entendit s’ouvrir la porte. Était-ce le vent? Il se retourna, maintenant +toujours Nepeese entre ses bras. Sur le seuil. Pierre était debout. + + + + +CHAPITRE XXI + +NEPEESE FAIT SON CHOIX + + +Dans ce terrible instant qui suivit, si court si on le calcule d’après +les battements du cœur humain, une éternité s’écoula lentement dans la +petite hutte du Grey Loon, cette éternité qui gît quelque part entre la +vie et la mort et qui est, parfois, par rapport à une vie humaine, +comptée en secondes au lieu de siècles. + +Pendant ces secondes, Pierre ne bougea pas de l’endroit où il se tenait +sur le seuil. Mac Taggart se redressa vivement, son fardeau aux bras et, +les regards fixés sur Pierre, ne bougea pas davantage. Mais les yeux de +Branche-de-Saule étaient ouverts. Un frisson convulsif parcourait le +corps de Bari étendu contre le mur. On n’entendait le bruit d’aucune +respiration. Et, au milieu de ce silence, Nepeese poussa un grand +sanglot entrecoupé. + +Alors Pierre se réveilla à la réalité. Comme Mac Taggart, il avait +laissé dehors son pardessus et ses moufles. Il parla et sa voix ne +ressemblait plus à la voix de Pierre. C’était une voix étrange. + +--Le Seigneur tout puissant m’a envoyé à temps, Monsieur, dit-il. Moi +aussi j’ai fait route par l’est et j’ai vu l’endroit où votre trace a +quitté le chemin. + +Non, cela ne ressemblait plus à la voix de Pierre! Un frisson secouait +maintenant Mac Taggart et lentement il abandonna Nepeese. Elle glissa +sur le plancher. Lentement il se redressa. + +--N’est-ce point vrai, monsieur, reprit Pierre, que je suis arrivé à +temps? + +Quelle puissance, quelle immense frayeur peut-être contraignit Mac +Taggart à donner un signe d’affirmation et fit que ses lèvres épaisses +prononcèrent d’une voix rauque ces paroles: «Oui, à temps!» Et pourtant +ce n’était pas la peur; ce fut quelque chose de plus omnipotent que +cela. Et Pierre ajouta de la même voix étrange: + +--Je rends grâces à Dieu! + +Les yeux d’un fou rencontraient maintenant les yeux d’un fou. Entre eux, +il y avait la mort. Tous deux la virent. Tous deux pensaient qu’ils +voyaient la direction que suivait son doigt osseux. Tous deux en étaient +certains. La main de Mac Taggart ne se tendit pas vers l’étui de son +revolver et Pierre ne toucha pas le couteau à sa ceinture. Lorsqu’ils +s’empoignèrent ce fut poitrine contre poitrine, deux fauves au lieu +d’un, car Pierre avait en lui la fureur du loup, du chat et de la +panthère. + +Mac Taggart était plus grand et plus massif, un géant robuste; +toutefois, devant la fureur de Pierre, il bascula par-dessus la table et +s’étala par terre avec fracas. Plusieurs fois dans sa vie il s’était +battu, mais jamais il n’avait senti une étreinte à la gorge comparable à +l’étreinte des mains de Pierre. Elles lui enlevaient quasiment la vie +sur-le-champ. Son cou craquait, un peu plus il aurait été broyé. Il +frappa en aveugle, par-derrière, et se contorsionna pour repousser le +poids du corps du métis. Mais Pierre s’était accroché à lui, comme +Sekoosew, l’hermine, s’était agrippée à la gorge du faisan, et les +mâchoires de Mac Taggart se contractèrent peu à peu et s’ouvrirent et +son visage se mit à passer du rouge au cramoisi. + + * * * * * + +L’air froid pénétrant par la porte, la voix de Pierre et le bruit de la +lutte rappelèrent rapidement Nepeese à la conscience et elle put se +relever. Elle était tombée près de Bari et, comme elle dressait la tête, +ses yeux se posèrent un moment sur le chien avant de se diriger sur les +deux combattants. _Bari était vivant._ Son corps était agité de +soubresauts, ses yeux étaient ouverts et il fit effort pour soulever la +tête au moment où Nepeese le regardait. + +Alors, elle se traîna sur les genoux et s’avança vers les deux hommes, +et Pierre malgré sa rouge fureur sanguinaire et son désir de meurtre, +dut entendre le cri perçant de joie qui lui monta aux lèvres, +lorsqu’elle vit que le facteur du lac Bain avait le dessous. D’un +violent effort elle se mit debout et, pendant quelques instants, elle +resta chancelante, comme si son cerveau et son corps se rajustaient. Au +moment même où elle considérait le visage bleui dont les doigts de +Pierre étranglaient la vie, la main de Bush Mac Taggart cherchait à +l’aveuglette son revolver. Il le trouva. A l’insu de Pierre il le tira +de son étui. Une chance du diable le favorisait de nouveau, car dans son +affairement, il n’avait pas remis le cran de sûreté après avoir tiré sur +Bari. Maintenant, il n’avait plus que la force de presser la détente. +Deux fois, son index appuya. Deux fois retentirent des explosions +mortelles auprès du corps de Pierre. + +A la figure de son père, Nepeese comprit ce qui s’était passé. Son cœur +s’arrêta dans sa poitrine, tandis qu’elle considérait le rapide et +terrible changement opéré soudain par la mort. Lentement Pierre se +souleva. Ses yeux se dilatèrent une minute, se dilatèrent et demeurèrent +fixes. Il ne poussa pas une plainte. Elle ne put voir ses lèvres bouger. +Puis il retomba vers elle, de sorte que le corps de Mac Taggart fut +libre. Sans plus rien voir, avec une angoisse dont ne témoignait ni un +cri ni un mot, elle se jeta à son côté. Il était mort. Combien de temps +resta-t-elle là? Combien de temps attendit-elle qu’il fît un mouvement, +qu’il ouvrît les yeux, qu’il respirât, elle ne le saurait jamais. + +Pendant ce temps, Mac Taggart se relevait et s’appuyait au mur, revolver +en main, son cerveau reprenant sa lucidité, sa passion renaissant au +spectacle de son triomphe final. Son œuvre ne l’effrayait point. Même en +cet instant tragique qu’il se tenait accoté à la muraille, sa +défense--si jamais il y avait défense--se définissait dans son esprit. +Pierre, le métis, l’avait traîtreusement assailli sans raison. En se +défendant, il l’avait tué. N’était-il pas le facteur du lac Bain? Est-ce +que la Compagnie et la Justice ne croiraient pas plutôt sa parole que +celle de cette fille? Son cerveau bondissait de l’ancienne allégresse. +Il n’en viendrait jamais là,--à l’aveu de cette lutte et de la mort dans +la hutte,--quand il en aurait fini avec elle! Elle ne voudrait point +passer tout le temps pour _la bête noire_. Non. Ils enseveliraient +Pierre et elle retournerait au lac Bain avec lui. Si elle avait été +impuissante naguère, elle était encore plus impuissante désormais. Elle +n’avouerait jamais ce qui s’était passé dans la hutte quand il en aurait +fini avec elle. + +Il oubliait la présence du mort à la regarder penchée sur son père en +sorte que ses cheveux le recouvraient comme d’un linceul de soie. Il +replaça son revolver dans l’étui et respira bruyamment. Il était encore +un peu chancelant sur ses pieds, mais son visage était de nouveau le +visage d’un démon. Il fit un pas, et c’est alors qu’un bruit vint +éveiller la jeune fille de sa torpeur. Dans l’ombre du mur le plus +reculé, Bari s’était démené pour se lever et maintenant il groulait. +Lentement Nepeese releva la tête. Une force à laquelle elle ne pouvait +résister lui fit aussi lever les yeux jusqu’à ce qu’elle regardât Mac +Taggart en plein visage. Elle avait presque perdu conscience de sa +présence; ses sens étaient glacés et comme éteints. C’était comme si son +cœur eût cessé de battre avec le cœur de Pierre. Ce qu’elle lut sur le +visage du facteur la ramena de la torpeur de son chagrin à l’abîme de +son propre péril. Il était penché sur elle. Dans sa physionomie, il n’y +avait point de pitié, nulle horreur de ce qu’il avait fait, seulement +une joie insensée à regarder, non le corps inanimé de Pierre, mais +elle-même. Il avança une main et qui se posa sur sa tête. Elle sentit +les gros doigts froisser ses cheveux et les yeux de Mac Taggart +luisaient comme des charbons ardents derrière les paupières humides. Les +doigts passaient et repassaient dans ses cheveux; elle pouvait +l’entendre respirer, tandis qu’il se penchait plus près et qu’elle +essayait de se lever, mais lui, les mains dans ses cheveux, +l’immobilisait. + +--Grand Dieu! soupira-t-elle. + + * * * * * + +Elle ne prononça pas d’autre parole, elle n’implora pas sa pitié, elle +ne proféra aucun cri sinon un sanglot rauque et désespéré. En ce moment, +ni l’une ni l’autre n’entendirent ni ne virent Bari. Deux fois, en +traversant la hutte, il s’était affaissé sur le plancher, maintenant il +était près de Mac Taggart. Il voulait simplement se lancer dans le dos +de la brute d’homme et essayer de mordre au gras du cou comme il aurait +broyé un os de caribou. Mais il était sans force. Il était encore à +demi-paralysé du bas de son épaule d’avant. Mais ses mâchoires étaient +comme du fer et elles serrèrent sauvagement une jambe de Mac Taggart. En +poussant un hurlement de douleur, le facteur lâcha Branche-de-Saule qui +se mit debout. Pendant une précieuse demi-minute, elle fut libre, et, +tandis que le facteur donnait des coups de pied et frappait pour faire +lâcher prise à Bari, elle s’élança vers la porte de la hutte et +s’enfuit. L’air vif frappa son visage, emplit ses poumons d’une vigueur +nouvelle et, sans savoir d’où lui viendrait un espoir, elle se précipita +à travers la neige dans la forêt. + +Mac Taggart parut sur le seuil juste pour la voir disparaître. Sa jambe +était déchirée où Bari avait enfoui ses crocs, mais il ne sentait pas sa +douleur, tandis qu’il courait pour poursuivre la jeune fille. Elle ne +pouvait aller loin. Un cri de triomphe, inhumain comme un cri de fauve, +sortit avec un immense soupir de sa bouche ouverte dès qu’il vit que +Nepeese ralentissait sa fuite. Il était à mi-chemin de la lisière de la +forêt, lorsque Bari se traîna à son tour sur le seuil. Ses mâchoires +saignaient où Mac Taggart avait à plusieurs reprises donné des coups de +pied avant qu’il desserrât les crocs. Entre ses deux oreilles il y avait +des caillots de sang, comme si un tison rouge y avait été appliqué un +moment. C’était là qu’avait frappé la balle de Mac Taggart. Un quart de +pouce plus avant et c’eût été la mort. Quoi qu’il en soit, cela avait +produit l’effet d’un coup de lourd gourdin, paralysant ses sens et +l’envoyant rouler, flasque et sans connaissance, contre la muraille. Il +pouvait remuer les pattes sans tomber maintenant et lentement il suivit +les traces de l’homme et de la jeune fille. + +Tout en courant, Nepeese se rendait compte que tout espoir était vain. +Il ne lui restait plus maintenant que quelques minutes, quelques +secondes peut-être, et son esprit aussitôt redevint lucide et réfléchi. +Elle bifurqua dans la sente étroite dans laquelle Mac Taggart l’avait +suivie une fois déjà, mais juste au moment d’arriver au ravin, elle prit +vivement à droite. Elle pouvait apercevoir Mac Taggart. Il ne courait +pas très vite, mais il gagnait continuellement du terrain, comme s’il +prenait plaisir à contempler son impuissance, comme il y avait pris +plaisir, d’une autre manière, l’autre jour. + +A deux cents mètres plus bas que l’étang profond dans lequel elle avait +précipité le facteur, tout juste au delà des bas-fonds d’où il s’était +tiré pour se sauver, commençait la gorge de la Plume-Bleue. Une chose +effrayante se précisait dans son esprit tandis qu’elle courait de ce +côté, une chose qui, à chaque soupir entrecoupé qu’elle poussait, +devenait au fur et à mesure une immense et radieuse espérance. Enfin, +elle y parvint et regarda à ses pieds. Et tandis qu’elle regardait, +remonta en murmurant du fond de son âme et trembla sur ses lèvres le +_Chant du Cygne_ de la tribu maternelle: + + O nos ancêtres, à nous! + Venez du fond de la vallée, + Guidez-nous! Car aujourd’hui nous mourons + Et les vents parlent de mort! + +Elle avait levé les bras. Sur l’immensité blanche par delà le torrent +elle se dressait haute et svelte, ses cheveux descendant parmi le soleil +jusqu’à ses genoux. A cinquante mètres derrière elle, le facteur du lac +Bain s’arrêta brusquement. «Dieu! murmura-t-il, n’est-elle point +admirable!» Et derrière Mac Taggart, se hâtant de plus en plus, il y +avait Bari. + + * * * * * + +De nouveau, Branche-de-Saule se pencha pour regarder. Elle était sur le +bord du gouffre, car à cette heure, elle ne tremblait pas. Plusieurs +fois, elle s’était cramponné à la main de Pierre afin de regarder +par-dessus bord, car personne ne pouvait tomber là sans mourir. A +cinquante pieds au-dessous d’elle, l’eau qui ne gelait jamais, l’eau +s’écrasait en écumant parmi les rocs. L’abîme était profond et noir et +terrible, car entre les étroites murailles de roc le soleil ne parvenait +pas. Le bruit du gouffre emplissait les oreilles de Branche-de-Saule. + +Elle se retourna et brava Mac Taggart. Même alors il ne devina pas, mais +il s’avança de nouveau vers elle, les bras étendus, comme si déjà il +sentait qu’il l’étreignait. Cinquante mètres! Ce n’était guère et la +distance diminuait rapidement... + +Une fois encore les lèvres de Branche-de-Saule remuèrent. Après tout, +n’est-ce pas l’âme maternelle qui nous donne confiance pour aborder +l’éternité, serait-on païen? et c’était l’esprit de sa mère que +Branche-de-Saule invoquait à l’heure de mourir. Cet appel aux lèvres, +elle se précipita dans le gouffre, ses cheveux, soulevés par le vent, +l’enveloppant dans un linceul de gloire. + + + + +CHAPITRE XXII + +SEUL! + + +Peu après, le facteur du lac Bain était debout au bord du ravin. Sa voix +avait poussé un hurlement rauque, un cri sauvage d’incrédulité et +d’horreur qui avait prononcé le nom de Branche-de-Saule au moment où +elle disparaissait. Il se pencha, tordant ses énormes mains rouges, et +regardant sous lui, dans une anxiété affreuse, l’eau qui bouillonnait et +les rocs noirs, là-bas. Il n’y avait plus rien, là, maintenant, nul +signe d’elle, pas le moindre éclair de son visage pâle ou de sa +chevelure brillante dans l’écume blanchissante. Et elle avait fait +_cela_ pour lui échapper. + +Le cœur de la brute lui fit mal, si mal qu’il recula, les yeux aveuglés, +pris de vertige et ses jambes se dérobant sous lui. + +Il avait tué Pierre et ç’avait été un triomphe; toute sa vie, il avait +joué son rôle de brute avec un stoïcisme et une cruauté qui ne +connaissaient pas de défaillance, rien de pareil à ce qui le dominait +maintenant, le faisant frissonner jusqu’à la moelle des os, au point +qu’il restait là comme paralysé. + +Il ne voyait pas Bari; il n’entendait pas les cris plaintifs du chien au +rebord du ravin. Pendant quelques minutes le monde s’obscurcit pour lui, +puis sortant de sa stupeur, il courut comme un fou le long du gouffre, +regardant partout où ses yeux pouvaient pénétrer l’eau, cherchant à +apercevoir quelque chose d’elle. Enfin l’abîme devint trop sombre. Il ne +restait plus d’espoir. Nepeese était disparue et elle avait considéré +_cela_ en face, pour lui échapper. + +Il se répéta le fait à plusieurs reprises, stupidement, lourdement, +comme si son cerveau ne pouvait rien comprendre de plus. Elle était +morte. Et Pierre était mort. Et lui, en quelques minutes, avait fait +tout cela. + +Il retourna à la hutte, non point par le sentier par lequel il avait +poursuivi Nepeese, mais directement à travers les épaisses broussailles. +De gros flocons de neige s’étaient mis à tomber. Il regarda le ciel où +des bancs d’obscurs nuages remontaient du sud-est. Le soleil disparut. +Bientôt ce serait la bourrasque, la lourde bourrasque de neige. Les +larges flocons, en tombant sur ses mains nues et son visage, le +portèrent à réfléchir. C’était heureux pour lui, cette bourrasque. Elle +allait tout recouvrir: les traces de pas récentes, même la tombe qu’il +allait creuser pour Pierre. Un tel homme ne tarde pas à se remettre d’un +ébranlement moral. + +Tandis qu’il arrivait en vue de la hutte son esprit était de nouveau +préoccupé de la réalité, des exigences de la situation. Le redoutable, +somme toute, n’était pas que Pierre et Nepeese fussent morts, mais que +son rêve, les désirs qu’il avait nourris, fussent anéantis. Ce n’était +pas que Nepeese fût morte, mais que _lui_ l’eût perdue. C’était là sa +déception foncière. Le reste, son crime, était facile à cacher. + +Ce ne fut point par sentimentalité qu’il creusa une tombe pour Pierre +près de celle de la princesse-mère sous le haut sapin. Ce ne fut pas le +moins du monde par sentimentalité qu’il creusa une tombe, mais par +prudence. Il enterra Pierre comme il sied, comme un blanc en +ensevelirait un autre. Puis il déposa la provision de pétrole qu’avait +Pierre à l’endroit où elle serait le plus efficacement placée, et en +approcha une allumette. Il demeura à l’orée de la forêt jusqu’à ce que +la hutte fût devenue un tourbillon de flammes. La neige tombait +abondamment. La tombe fraîchement creusée devenait un monticule blanc et +les empreintes de pas se comblaient. Matériellement, Bush Mac Taggart ne +redoutait rien pour ce qu’il avait fait, en retournant au lac Bain. +Personne n’ouvrirait jamais la tombe de Pierre Duquesne. Et il n’y avait +personne pour le dénoncer si pareil miracle arrivait. Mais d’une chose +au moins son âme noire ne pourrait se libérer. Toujours il reverrait le +pâle, le victorieux visage de Branche-de-Saule quand elle le brava à cet +instant de gloire que même alors qu’elle lui avait préféré la mort, il +s’était écrié: «Dieu! qu’elle est belle!» + + * * * * * + +De même que Bush Mac Taggart avait oublié Bari, de même Bari avait +oublié le facteur du lac Bain. Quand Mac Taggart avait couru le long du +ravin, Bari s’était accroupi à l’endroit de la foulée de neige où +Nepeese s’était tenue, le corps roide et les pieds arc-boutés pour se +pencher vers l’eau. Il l’avait vue prendre son élan. Plusieurs fois, cet +été, il l’avait suivie dans ses plongeons hardis dans l’eau profonde et +calme de l’étang. Mais ici, il y avait une distance effrayante. Nepeese +n’avait jamais plongé à pareil endroit. Bari pouvait voir les pointes +sombres des rocs paraître et disparaître dans les tourbillons d’écume, +comme des têtes de monstres en train de jouer. Le bruit de l’eau le +remplissait de frayeur; ses yeux percevaient la ruée des glaçons qui +s’émiettaient entre les murailles rocheuses. Elle, elle s’était élancée +là. + +Il avait grande envie de la suivre, de sauter dans l’eau comme il y +avait toujours sauté après elle. Elle était sûrement là-bas, même s’il +ne pouvait la voir. Peut-être jouait-elle parmi les roches et se +cachait-elle dans l’écume blanche et s’étonnait-elle qu’il ne vînt pas. +Mais il hésitait. Il hésitait, la tête et le cou tendus au-dessus du +gouffre et ses pieds de devant glissant un peu dans la neige. Avec +effort, il se recula et poussa un gémissement. Il surprit l’odeur +récente des mocassins de Mac Faggart et sa plainte se changea peu à peu +en un long grognement de regret. Il regarda encore au-dessus du gouffre. +Il ne pouvait toujours apercevoir Nepeese. Il aboya, signal bref et sec +par lequel il l’appelait toujours. Il n’y eut pas de réponse. A +plusieurs reprises il aboya et ce ne fut toujours que le bruit de l’eau +qui lui parvint. Alors, durant quelques minutes, il se recula, +silencieux et attentif, le corps frissonnant d’une terreur étrange qui +le possédait. + +La neige tombait maintenant et Mac Taggart était retourné à la hutte. Au +bout d’un moment, Bari s’engagea sur la piste que l’homme avait tracée +au bord du ravin et chaque fois que Mac Taggart s’était arrêté, Bari +s’arrêtait également. Par moment, sa haine était dominée par l’envie +qu’il avait de rejoindre Branche-de-Saule et il continuait à bouger le +long de la gorge jusqu’à ce que, à un quart de mille de l’endroit où le +facteur avait regardé pour la dernière fois au fond du gouffre, il +parvint à la sente étroite et déclive où Nepeese et lui s’étaient si +souvent aventurés pour chercher des violettes de rochers. Le sentier +serpentant qui descendait en face de la falaise était maintenant couvert +de neige, mais Bari y fraya sa route tant qu’il arrivât au bord du +torrent. Et Nepeese n’était point là. + +Il poussa une plainte et aboya de nouveau. Mais cette fois il y avait +dans l’appel qu’il jetait comme un malaise contenu, un accent de +pleurnicherie qui indiquait qu’il n’attendait plus de réponse. Après +quoi, durant cinq minutes, il s’assit sur son derrière, aussi immobile +qu’un roc... Qu’est-ce qui arriva jusqu’à lui? Du fond du mystère +ténébreux et du tumulte du ravin, quels murmures spirituels de la nature +lui firent connaître la vérité? Il est impossible à la raison de +l’expliquer. Mais il écoutait et il regardait et ses nerfs le +tiraillaient à mesure que la vérité s’affirmait en lui. Et enfin il +redressa lentement la tête jusqu’à ce que son museau fût levé vers la +bourrasque blanche du ciel et de sa gorge sortit un hurlement profond et +frémissant de chien qui lamente le trépas du maître qui vient de mourir. + +Sur le chemin conduisant au lac Bain, Mac Taggart entendit ce cri et +frissonna. + +L’odeur de fumée s’épaississant dans l’air jusqu’à lui piquer aux +narines, chassa enfin Bari du ravin et le ramena à la hutte. Il n’en +restait pas lourd quand il arriva à la clairière. A l’endroit où s’était +élevée la cabane, il y avait un tas rouge qui se consumait lentement. +Bari demeura longtemps assis à le regarder, attendant toujours et +écoutant toujours. Il ne sentait plus l’effet de la balle qui l’avait +étourdi, mais ses sens subissaient maintenant un autre changement aussi +étrange et irréel que la résistance qu’ils avaient montrée aux ténèbres +de la mort imminente dans la hutte. En l’espace de moins d’une heure, le +monde s’était, pour Bari, bizarrement transformé. + +Tout à l’heure, Branche-de-Saule était là devant son petit miroir dans +la hutte, à lui parler et rire dans son contentement tandis qu’elle +arrangeait ses cheveux et que lui, étendu sur le plancher, était rempli +d’une immense joie. Et maintenant, il n’y avait plus de hutte, plus de +Nepeese, plus de Pierre! Tranquillement, il s’appliqua à comprendre. Il +demeura quelque temps avant de bouger des baumiers touffus, car déjà une +défiance intime et grandissante commençait à guider tous ses mouvements. +Il n’approcha pas du tas de cendres ardentes de la cabane, mais, en se +coulant, il contourna le cirque de la clairière jusqu’au chenil. Cela le +mena jusqu’au grand sapin. Une bonne minute il s’y arrêta, flaira le +tertre fraîchement élevé sous son manteau blanc de neige. Quand il +continua d’avancer, il se fit plus petit encore et ses oreilles étaient +aplaties contre le sol. Le chenil était ouvert et vide. Mac Taggart y +avait veillé. + +De nouveau, Bari s’assit sur son derrière et hurla à la mort. Cette +fois, c’était pour Pierre, Dans ce hurlement il y avait un accent autre +que dans celui qu’il avait poussé au bord du ravin. Il était positif, +certain. Près du ravin, le cri avait été tempéré d’un doute, d’un espoir +interrogateur, de quelque chose qui était tellement humain que Mac +Faggart sur la route avait tressailli. + +Bari _savait_ ce que renfermait cette tombe couverte de neige et +récemment creusée. Une épaisseur de trois pieds de terre ne pouvait lui +cacher son secret. Là, il y avait la mort, absolue, sans équivoque. Mais +pour Nepeese, il espérait encore trouver. + +Jusqu’à midi, il ne s’écarta point de la hutte, mais une seule fois il +approcha effectivement et flaira l’amas noirci de poutres qui +émergeaient de la neige. A plusieurs reprises, il fit le tour des +décombres, se tenant toujours à distance du buisson et du bois, flairant +l’air et écoutant. Deux fois, il retourna au ravin. Tard dans +l’après-midi, il lui vint une impulsion subite qui l’entraîna rapidement +à travers la forêt. Il ne courait plus à découvert maintenant: la +prudence, la défiance et la crainte avaient réveillé en lui les +instincts du loup. + +Les oreilles rabattues de chaque côté de la tête, la queue basse jusqu’à +balayer la neige, l’échine fléchie, à la façon curieuse et évasive du +loup, on pouvait à peine le distinguer des ombres des sapins et des +baumiers. Nulle hésitation dans le chemin qu’il suivait. Il était droit, +comme s’il avait été tracé par une corde à travers la forêt, et il le +conduisit, de bonne heure au crépuscule, dans la clairière où Nepeese +avait fui avec lui ce jour qu’elle avait poussé Mac Taggart par-dessus +le bord du précipice dans l’étang. Au lieu de l’abri des baumiers de ce +jour-là, il y avait maintenant un _tepee_ d’écorce de bouleau, réduit +imperméable et que Pierre avait aidé Branche-de-Saule à fabriquer +pendant l’été. Bari y alla tout droit et passa la tête à l’intérieur +avec un gémissement sourd et expectant. + +Il ne vint point de réponse. Il faisait sombre et humide dans le réduit. +Il pouvait y apercevoir indistinctement les deux couvertures qui s’y +trouvaient, la rangée de grandes boîtes d’étain dans lesquelles Nepeese +conservait leurs provisions et le poêle que Pierre avait improvisé un +jour avec des morceaux de tôle. Mais Nepeese n’était point là. Et il n’y +avait pas apparence d’elle au dehors. La neige n’était foulée que par +lui-même. Il faisait noir quand il retourna à la hutte incendiée. Toute +la nuit, il erra autour du chenil désert et toute la nuit la neige tomba +abondamment, de sorte qu’à l’aurore il y enfonçait jusqu’aux épaules +lorsqu’il sortit de la clairière. + +Mais avec le jour le ciel s’était dégagé. Le soleil se leva et le monde +fut presque trop brillant pour ses yeux. Il réchauffait le sang de Bari +d’un nouvel espoir et d’une nouvelle attente. Son cerveau travaillait +encore plus activement que la veille pour comprendre. Sûrement +Branche-de-Saule reviendrait bientôt! Il allait entendre sa voix. Elle +allait sortir brusquement de la forêt. Elle allait l’appeler. Une de ces +choses ou toutes à la fois devaient se produire. Il s’arrêtait net en +route, à chaque bruit, et reniflait l’air de tous les côtés où soufflait +le vent. Il marchait sans répit. Son corps faisait des foulées profondes +dans la neige, autour et au-dessus du haut tertre blanc qui avait été la +hutte; ses traces allaient du chenil au grand sapin et elles étaient +aussi nombreuses que les empreintes d’une bande de loups sur un +demi-mille, de long en large, jusqu’au ravin. + +L’après-midi de ce jour, une deuxième et forte impulsion lui vint. Elle +était irraisonnée, mais ce n’était pas davantage de l’instinct +uniquement. C’était un demi-combat, l’esprit de la bête luttant de son +mieux avec le mystère de l’intangible, quelque chose que les yeux ne +pouvaient voir ni les oreilles entendre. Nepeese n’était pas dans la +hutte, parce qu’il n’y avait plus de hutte. Elle n’était pas au tepee. +Il ne pouvait trouver trace d’elle au ravin. Elle n’était pas avec +Pierre sous le grand sapin. + +Par conséquent, sans raisonner, mais certain, il se mit à suivre la +vieille ligne de pièges au nord-ouest. + + + + +CHAPITRE XXIII + +UN HIVER D’ATTENTE + + +Nul homme ne s’est jamais préoccupé d’approfondir complètement le +mystère de la mort, tandis qu’il frappe les sens du chien septentrional. +Il vient parfois à lui dans le vent; le plus souvent, _il doit venir_ +avec le vent. Et pourtant il y a des milliers de maîtres dans le Nord +qui jureraient que leurs chiens les ont avertis de la mort, des heures +avant son arrivée. Et il y en a beaucoup parmi ces milliers qui savent, +par expérience, que leurs attelages s’arrêtent à un quart ou à un +demi-mille de distance de la hutte étrangère dans laquelle se trouve un +mort non enseveli. + +Hier Bari avait senti la mort et il savait sans déduction du +raisonnement que le mort c’était Pierre. Comment savait-il cela et +pourquoi acceptait-il ce fait comme évident, c’est un des mystères qui, +parfois, paraissent donner une provocation directe à ceux qui +n’accordent rien de plus que l’instinct au cerveau d’un animal. Il +savait que Pierre était mort, sans savoir exactement ce que c’était que +la mort. Mais il était certain d’une chose: il ne reverrait plus Pierre. +Il n’entendrait jamais plus sa voix. Il n’entendrait jamais plus à +l’avenir le crissement de ses snow-boots devant lui sur le sentier. Il +ne cherchait donc point Pierre sur la ligne de trappes. Pierre était +parti pour toujours. Mais Bari n’avait pas encore associé l’idée de la +mort à l’idée de Nepeese. Il se sentait plein d’une grande anxiété; ce +qui était parvenu jusqu’à lui du fond du ravin l’avait fait trembler de +frayeur et d’attente. Il éprouvait le frémissement de quelque chose +d’étrange, de quelque chose de menaçant, et pourtant, alors même qu’il +avait hurlé à la mort dans le ravin, cela devait être pour Pierre. Car +il croyait que Nepeese était vivante et il était maintenant juste aussi +certain qu’il la rejoindrait sur la ligne de trappes qu’il était +certain, hier, de la rencontrer sous l’abri d’écorce de bouleau. + +Depuis son déjeuner de la veille, au matin, avec Branche-de-Saule, il +était resté sans manger. Apaiser sa faim signifiait chasser, et sa +pensée était trop préoccupée à chercher Nepeese pour cela. Il serait +demeuré affamé tout le jour, mais à trois milles de la hutte il arriva +près d’un piège où il y avait un gros lapin aux pieds blancs. Le lapin +vivait encore et Bari le tua et en mangea son content. Jusqu’au soir, il +ne manqua pas une trappe. Dans l’une d’elles, il y avait un lynx; dans +une autre, un poisson-chat; à la surface blanchie d’un lac, il flaira un +monticule de neige sous lequel gisait le cadavre d’un renard roux tué +par l’un des appâts empoisonnés de Pierre. Tous les deux, lynx et +poisson-chat, étaient vivants et les chaînes d’acier de leur trappe +claquaient à coups secs, tandis qu’ils se disposaient à livrer bataille +à Bari. Mais l’affaire n’intéressait point Bari. Il se hâtait, son +anxiété croissant à mesure que l’obscurité augmentait et qu’il ne +trouvait pas trace de Nepeese. + +Il fit, après la bourrasque, une nuit merveilleusement claire, une nuit +froide et lumineuse, avec des ombres découpées aussi nettement que des +êtres vivants. Alors une troisième idée s’empara de Bari. Il lui +suffisait, comme à tous les animaux, d’une seule idée à la fois; c’était +une créature dont les impulsions plus faibles étaient dirigées par une +unique impulsion dominante. Et cette impulsion, dans la splendeur de la +nuit étoilée, c’était d’atteindre aussi vite que possible la première +des deux cabanes de Pierre sur la ligne de trappes. Là, il trouverait +Nepeese. Je n’appellerai point méthode de raisonnement le moyen par +lequel Bari aboutit à cette conclusion, par crainte que quelque réaliste +attardé ne se dresse du haut de son savoir omnipotent et de son égoïsme +d’animal supérieur pour me stigmatiser du mot de rêveur. En tout cas, +une assurance solide et ferme vint à Bari juste de la même façon. Il se +mit à négliger les trappes dans sa précipitation à parcourir la distance +pour atteindre la cabane. Il y avait vingt-cinq milles de la maison +incendiée de Pierre à la première cabane des trappes et Bari en avait +parcouru dix, à la nuit tombée. Les quinze restant étaient les plus +pénibles. Dans les endroits à découvert, il enfonçait dans la neige +jusqu’au ventre et la neige était douce. Fréquemment, il plongeait dans +des tas profonds parmi lesquels un moment il restait comme enseveli. +Trois fois, pendant la dernière partie de la nuit, Bari entendit le +thrène sauvage des loups. Une autre fois, ce fut un péan de triomphe. +Les chasseurs se livraient à leur curée à moins d’un mille de là dans la +forêt profonde. Mais leur voix ne lui parlait plus. Il était rétif. Voix +de haine et de fraude. Chaque fois qu’il l’entendait, il s’arrêtait sur +la route et grognait, tandis que son poil se hérissait. + +Il était minuit quand il parvint au petit cirque de la forêt où Pierre +avait coupé du bois pour la première de ses cabanes de la zone des +trappes. Pendant au moins une minute, Bari se tint à l’orée de la +clairière, les oreilles fort attentives, les yeux illuminés d’espoir et +d’expectative, tandis qu’il humait l’air. Ni fumée, ni bruit, ni lumière +à l’unique fenêtre de la hutte de bois. Une déception envahit Bari, +tandis qu’il était là. De nouveau, il eut la sensation de sa solitude, +du néant de ses recherches. Ce fut à pas lourds et découragés qu’il +traversa la neige jusqu’à la porte de la hutte. Il avait parcouru +vingt-cinq milles et il était fatigué, mais son épuisement ne l’avait +pas accablé jusqu’alors. La neige était amoncelée en tas sur le seuil et +Bari s’y assit et gémit. Ce n’était plus le gémissement inquiet et +interrogateur de tantôt. Maintenant, c’était un accent de désespoir et +de profonde détresse. Durant une demi-heure, il resta assis frissonnant, +le dos à la porte, la tête dressée vers l’immensité des étoiles comme si +là-bas encore habitait le fugitif espoir que Nepeese pourrait arriver à +sa suite dans le chemin. Puis, il se creusa un trou profond dans le tas +de neige et passa le reste de la nuit dans un sommeil plein de +cauchemars. + +A la première lueur du jour, il reprit sa route. Il n’était pas si +alerte ce matin-ci. Il avait cet affaissement lamentable de la queue +nommé par les Indiens _akoosewin_, signe du chien malade. Et Bari était +malade, non de corps, mais d’âme. La ferveur de son espoir était +anéantie et il ne s’attendait plus à retrouver Branche-de-Saule. +Cependant, la seconde cabane, à l’extrémité lointaine de la ligne de +trappes, l’attirait, mais ne provoquait plus rien chez lui de +l’enthousiasme qui l’avait précipité vers la première. Il marchait +lentement et par à-coups, sa défiance de la forêt ayant fait place de +nouveau à son exaltation de recherche. Il approchait de chaque piège et +trappe de Pierre avec prudence et deux fois il montra les crocs: une +fois à une belette qui, de dessous une racine où elle avait traîné le +piège où elle était prise, fit mine de le mordre, et la seconde fois à +un gros hibou blanc comme neige qui était venu dérober l’appât et se +trouvait prisonnier au bout d’une chaîne d’acier. Il se peut que Bari +s’imaginât que c’était Oohoomisew et qu’il se souvînt encore vivement de +l’assaut déloyal et de la farouche bataille de cette nuit que, petit +chien, il avait traîné son corps endolori et blessé à travers le mystère +panique des grands bois. Car, il fit plus que montrer les crocs. Il mit +en pièces le hibou blanc. + +Il y avait abondance de lapins dans les trappes de Pierre et Bari ne +partit pas affamé. Il parvint à la seconde cabane de la ligne tard dans +l’après-midi, après dix heures de marche. Il n’y eut pas bien grande +déception, car il n’avait pas beaucoup espéré. La neige avait cerné +cette cabane d’un remblai plus élevé que l’autre. Il y en avait trois +pieds haut contre la porte et la fenêtre était blanche d’un revêtement +de givre épais. En cet endroit, qui était à l’extrémité d’une immense +plaine aride et que d’épaisses forêts n’ombrageaient que plus loin en +arrière, Pierre avait construit un abri pour y loger son bois, et de cet +abri, Bari fit sa maison provisoire. Tout le jour suivant, il demeura +quelque part à l’extrémité de la ligne de trappes bordant la lisière des +terres désertes, à examiner la courte ligne transversale d’une douzaine +de pièges que Pierre et Nepeese avaient accrochée avec des cordes à +travers un marécage où se voyaient beaucoup d’indices de lynx. C’était +le troisième jour avant son départ pour retourner au Grey Loon. + +Il voyagea sans hâte, mettant deux jours à couvrir les vingt-cinq milles +entre la première et la seconde cabane de la ligne de trappes. A la +deuxième cabane, il demeura trois jours, et ce fut le neuvième qu’il +atteignit Grey Loon. Aucun changement. Dans la neige, nulles traces que +les siennes d’il y avait neuf jours. Chercher Nepeese lui devenait +maintenant une sorte de routine quotidienne plus ou moins involontaire. +Pendant une semaine, il se tapit dans le chenil et au moins deux fois, +de l’aurore à la nuit, il allait jusqu’à l’abri d’écorce de bouleau et +jusqu’au ravin. Bientôt, sa piste, fortement marquée dans la neige, +devint aussi battue que la ligne de trappes de Pierre. Elle coupait +droit à travers la forêt jusqu’au tepee, obliquait légèrement à l’Est, +afin de traverser la surface gelée de l’étang où nageait +Branche-de-Saule. De l’abri, elle décrivait un cercle à travers un coin +de la forêt où Nepeese avait souvent cueilli des brassées de fleurs +pourpres, puis elle se dirigeait vers le ravin. Elle suivait de long en +large le bord de la gorge, descendait dans la petite anse au fond du +ravin et, de là, retournait directement au chenil. Puis, tout à coup, +Bari changea. Il passa une nuit dans l’abri. Après quoi, bien qu’il fût +à Grey Loon, il dormit toujours dans cet abri. Les deux couvertures +formaient son lit, et c’était encore un peu de Nepeese. Et là, pendant +tout l’hiver, il attendit. + +Si Nepeese était revenue en février et avait pu le surprendre à +l’improviste, elle aurait trouvé un Bari bien changé. Il ressemblait +plus que jamais à un loup; cependant, il ne hurlait jamais plus +maintenant et un grognement montait au fond de sa gorge, lorsqu’il +entendait le cri de la horde. Pendant plusieurs semaines, la vieille +ligne de trappes l’avait approvisionné de nourriture, mais maintenant il +chassait. Le tepee, à l’intérieur comme alentour, était parsemé de poils +et d’os. Une fois, seul, il attrapa un jeune daim dans la neige épaisse +et le tua. Une autre fois, au cœur d’une farouche tempête de février, il +poursuivit un caribou mâle de si près que la bête sauta par-dessus un +rocher et se rompit le cou. Bari vivait bien et d’aspect et de vigueur +devenait rapidement un géant de son espèce. Encore six mois et il serait +aussi robuste que Kazan. Déjà même ses mâchoires étaient aussi +puissantes que les siennes. Trois fois, au cours de l’hiver, il s’était +battu: d’abord avec un lynx qui avait dévalé sur lui d’une souche +renversée, tandis qu’il mangeait un lapin frais tué, et deux autres fois +avec des loups isolés. Le lynx le lacéra sans pitié avant de se réfugier +dans la souche. Le plus jeunes des loups, il le tua. L’autre combat fut +un mécompte. De plus en plus, il devenait un réfractaire, vivant +solitaire avec ses rêves et les espoirs qui couvaient. Et il rêvait. A +diverses reprises, tandis qu’il était étendu dans l’abri, il crut +entendre la voix de Nepeese. Il croyait entendre son doux appel, ses +éclats de rire, les syllabes de son nom, et, souvent, il se dressait, +redevenu l’ancien Bari pendant une minute ou deux, pour se recoucher +dans son nid avec un gémissement assourdi et plein d’amertume. Et +toujours, quand il entendait le craquement d’une branche ou quelque +autre bruit de la forêt, c’était la pensée de Nepeese qui, dans un +éclair, traversait son cerveau. _Un jour elle reviendrait._ Cette +croyance faisait partie de sa vie aussi bien que le soleil et la lune et +les étoiles. + +L’hiver passa et le printemps arriva, et toujours Bari continuait à +fréquenter ses vieilles pistes, même quand il allait ici et là, sur la +ligne de trappes jusqu’à la première cabane. Les pièges étaient +maintenant rouillés et détendus, la fonte des neiges découvrant des os +et des plumes entre leurs ressorts; sous les trappes il y avait des +débris de fourrures et dehors, sur la glace des lacs, des squelettes de +renards et de loups qui avaient mordu aux appâts empoisonnés. Les +dernières neiges passèrent. Les torrents gonflés chantèrent dans les +forêts et les cagnons. La terre reverdit et les premières fleurs +s’ouvrirent. + +Sûrement, c’était pour Nepeese le moment de revenir à la maison! Il +l’attendait avec espoir. Il alla plus souvent encore à l’étang de la +forêt où ils se baignaient et il se tenait près de la hutte incendiée et +du chenil. Deux fois, il plongea dans l’étang et gémit en nageant tout +autour, comme si Nepeese dût certainement le rejoindre dans leur ancien +amusement de natation. Et dès lors, tandis que le printemps s’achevait +et que l’été venait, tombaient sur lui lentement la tristesse et la +misère d’une infinie désespérance. Toutes les fleurs étaient maintenant +épanouies et les grappes de sorbier elles-mêmes luisaient comme des feux +rouges dans les bois. Des lambeaux de verdure commençaient à cacher les +décombres calcinés qui avaient été la hutte, et les glycines aux fleurs +bleues qui recouvraient la tombe de la princesse-mère rampaient +maintenant jusqu’à celle de Pierre, comme si la princesse elle-même les +animait de son esprit. Tout poussait et les oiseaux s’étaient accouplés +et avaient bâti leurs nids, et Nepeese ne revenait pas encore. Et à la +fin, quelque chose se brisa dans l’âme de Bari, son dernier espoir, +peut-être son dernier rêve, et un jour il dit adieu au Grey Loon. + +Personne ne peut dire ce qu’il lui en coûta de partir; nul ne peut dire +à quel point il lutta contre les choses qui le retenaient à l’abri et au +vieil étang où ils se baignaient, aux sentiers familiers de la forêt et +aux deux tombes qui n’étaient plus aussi abandonnées maintenant sous le +haut sapin. Il s’en alla. Il n’avait aucun motif de partir, il s’en alla +simplement. Il se peut qu’il obéît ainsi à un maître dont la main dirige +l’animal aussi bien que l’homme, et dont on sait juste assez le pouvoir +pour l’appeler instinct. Car, en s’en allant, Bari se tournait vers la +Grande Aventure. Elle était là-bas, au Nord, et l’attendait, et il se +dirigea vers le Nord. + + + + +CHAPITRE XXIV + +VERS LE NORD + + +On était au début d’août lorsque Bari quitta Grey Loon. Il n’avait en +vue nul objectif. Mais demeurait toujours dans son esprit, comme une +impression légère de lumière et d’ombre sur une plaque négative, le +souvenir de ses premiers jours. Des êtres et des faits qu’il avait +presque oubliés se présentaient maintenant à lui, tandis qu’il poussait +sa route de plus en plus loin du Grey Loon, et des premières expériences +redevenaient des réalités, images qui réapparaissaient dans son esprit +en rompant les derniers liens qui l’avaient retenu à la maison de +Branche-de-Saule. Involontairement, il suivit le déroulement de ces +impressions, de ces événements passés, et lentement, elles l’aidaient à +reprendre un nouvel intérêt aux choses. + +Une année dans sa vie c’était un long temps, une décade de l’expérience +humaine. Il y avait plus d’un an qu’il avait quitté Kazan et Louve-Grise +et le vieil arbre renversé et pourtant il lui revenait maintenant des +souvenirs confus de ces jours de sa plus tendre enfance, du ruisseau +dans lequel il était tombé, et de la farouche bataille avec +Papayouchisiou. C’étaient ses plus récentes aventures qui éveillaient +ses plus anciens souvenirs. Il remonta au cagnon sans issue où Nepeese +et Pierre l’avaient pourchassé. Cela semblait n’être que d’hier. + +Il pénétra dans la minuscule prairie et s’arrêta à côté de l’énorme +roche qui avait failli tuer Nepeese. Et puis, il se souvint de l’endroit +où Wakayoo, son gros ami ours, était mort d’un coup du fusil de Pierre +et il flaira les os blanchis de Wakayoo qui se trouvaient épars sur le +gazon vert parmi les fleurs. Il passa un jour et une nuit dans la petite +prairie avant de sortir du cagnon et de reprendre ses vieilles habitudes +au bord du ruisseau où Wakayoo avait fait la pêche à son profit. Il y +avait là maintenant un autre ours et il pêchait également. Peut-être +était-ce un fils ou un petit-fils de Wakayoo. Bari flaira l’endroit où +il avait établi ses caches de poisson et pendant trois jours il vécut de +poisson avant de repartir pour le Nord. + +Et alors, pour la première fois depuis des semaines, un peu de +l’empressement de jadis rendit de la hâte aux pieds de Bari. Des +souvenirs, restés nébuleux et confus dans l’oubli, redevenaient +présents, et de même qu’il serait retourné au Grey Loon si Nepeese avait +été là, ainsi à cette heure, avec un peu du sentiment d’un vagabond qui +rentre à sa demeure, il retourna au vieil étang des castors. + +C’était la plus belle heure d’un jour d’été, le coucher du soleil, quand +il y arriva. Il s’arrêta à cent mètres, l’étang encore caché à sa vue, +et il huma le vent et écouta. L’étang était là. Il en respira l’odeur +fraîche et domestique. Mais Umisk et Dent-Brisés et tous les autres? Les +retrouverait-il? Il tendit l’oreille afin de surprendre un bruit +familier et, après quelques moments, perçut un sourd clapotement d’eau. + +Il avança tranquillement à travers les aulnes et s’arrêta enfin près de +l’endroit où il avait d’abord fait la connaissance d’Umisk. La surface +de l’étang ondula peu à peu; deux ou trois têtes apparurent tout à coup; +il vit un vieux castor remorquant un bâton vers la rive opposée et qui +faisait bouler l’eau comme une torpille. Il regarda du côté de la digue +et elle était comme il l’avait laissée il y avait presque un an. + +Il ne se montra point pendant un moment, mais demeura caché parmi les +jeunes aulnes. Il sentait croître en lui de plus en plus un sentiment de +repos, une détente de la longue série des mois de solitude pendant +lesquels il avait attendu Nepeese. En poussant un long soupir, il se +coucha parmi les aulnes, la tête juste assez dressée pour lui permettre +de bien voir. Tandis que le soleil descendait, l’étang devint vivant. + +Là-bas, sur la rive où il avait sauvé Umisk des dents du renard, survint +une autre génération de jeunes castors, trois d’entre eux, gras et +rembourrés. Bari poussa une plainte très douce. + +Toute cette nuit-là, il resta étendu sous les aulnes. L’étang des +castors redevint son chez lui. L’état d’esprit était changé, +naturellement, et tandis que les jours formaient des semaines, les +habitants de la colonie de Dent-Brisée ne faisaient pas mine +d’accueillir Bari, devenu grand, comme ils avaient accueilli le petit +Bari d’autrefois. + +Il était gros et noir et semblable à un loup maintenant, une créature +aux dents longues et à l’air terrible, et bien qu’il ne témoignât +d’aucune méchanceté, il était considéré par les castors avec un +sentiment profond de frayeur et de défiance. D’autre part, Bari +n’éprouvait plus le vieux désir ingénu de jouer avec les enfants +castors, de sorte que leur attitude réservée ne le troubla pas autant +qu’autrefois. Umisk avait grandi aussi, jeune mâle gras et prospère qui +venait justement de prendre femme cette année et qui, pour le moment, +était fort affairé à rassembler ses provisions d’hiver. + +Il est infiniment probable qu’il n’associa point l’idée de l’énorme bête +noire qu’il voyait maintenant au petit Bari avec lequel il s’était une +fois frotté le bout du nez, et il est tout à fait probable que Bari ne +reconnaissait pas autrement Umisk que comme associé aux souvenirs restés +dans sa mémoire. + +Durant tout le mois d’août, Bari fit de l’étang des castors son quartier +général. Quelquefois, ses excursions l’entraînaient au loin pendant deux +ou trois jours d’affilée. Ces voyages se faisaient toujours vers le +Nord, tantôt un peu à l’Est et tantôt un peu à l’Ouest, mais jamais vers +le Sud. Enfin, au début de septembre, il quitta pour tout de bon l’étang +des castors. + +Pendant quelques jours, ses vagabondages ne l’entraînèrent dans aucune +direction précise. Il allait selon les nécessités de la chasse, vivant +surtout de lapins et d’une espèce de perdreaux simples d’esprit connus +sous le nom de «folles poules». + +Cette nourriture naturellement était variée par d’autres choses qui se +présentaient en chemin. Des groseilles et des framboises mûrissaient et +Bari les aimait. Il aimait également les baies amères du frêne des +montagnes qui, en même temps que la résine délicieuse des balsamiers et +des sapins qu’il léchait de temps en temps, lui constituaient un +dépuratif excellent. Dans les eaux peu profondes, il prenait à +l’occasion du poisson: de temps à autre, il engageait une bataille +circonspecte avec un porc-épic et, s’il avait de la chance, il festoyait +avec la plus tendre et la plus délicate de toutes les chairs qui +composaient son menu. + +Par deux fois, en septembre, il tua un jeune daim. Les immenses étendues +calcinées qu’à l’occasion il rencontrait ne lui inspiraient plus de +frayeur; au milieu de son abondance, il oubliait les jours pendant +lesquels il avait eu faim. En octobre, il poussa à l’est aussi loin que +la rivière Geikie; puis vers le nord jusqu’au lac Wollaston, qui était à +une bonne centaine de milles au nord de Grey Loon. + +Pendant la première semaine de novembre, il revint vers le sud, longeant +sur une partie de son cours la rivière du Canot, puis obliquant à +l’ouest vers un ruisseau sinueux dénommé Le Petit-Ours-sans-Queue. + +Plus d’une fois, pendant ces semaines-là, Bari fut en contact avec +l’homme, mais à part un chasseur Cree, à l’extrémité supérieure du lac +Wollaston, aucun homme ne l’avait vu. Trois fois, en suivant la Geikie, +il s’étendit tapi sous la broussaille tandis que des canots passaient; +une demi-douzaine de fois, dans le calme de la nuit, il alla flairer des +huttes et des abris où se manifestait de la vie et, une fois, il +s’approcha tellement près du poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson, +à Wollaston, qu’il put entendre l’aboiement des chiens et les cris de +leurs maîtres. Et, toujours, il cherchait, en quête de l’être disparu de +sa vie. + +Sur le seuil des cabanes, il reniflait; il faisait le tour des abris, +tout près, prenant le vent; il observait les canots avec des yeux où +brillait un regard plein d’espoir. Un jour, il crut que le vent lui +avait apporté l’odeur de Nepeese, et aussitôt ses jambes fléchirent sous +lui, et son cœur sembla cesser de battre. Cela ne dura qu’une minute ou +deux. Et sortit du tepee une jeune fille indienne qui avait les mains +encombrées d’ouvrages d’osier. Et Bari s’éloigna sans être vu. + +On était presque en décembre quand Lerue, un des métis du lac Bain, +remarqua les empreintes de pas de Bari dans la neige fraîchement tombée +et un peu plus tard, l’entr’aperçut dans les bois. + +--Mon Dieu! je vous assure que ses pattes sont aussi larges que la main +et qu’il est aussi noir que l’aile d’un corbeau où luit le soleil, +s’écriait-il dans le magasin de la Compagnie du lac Bain. Un renard? +Non, il est à moitié aussi gros qu’un ours. Un loup? Oui. Et noir comme +le diable, messieurs. + +Mac Taggart était l’un de ceux qui l’entendirent. Il apposait à l’encre +sa signature au bas d’une lettre qu’il avait écrite à la Compagnie +lorsque les paroles de Lerue frappèrent ses oreilles. Sa main s’arrêta +si brusquement qu’une goutte d’encre éclaboussa la lettre. Il était +traversé d’un étrange frisson, tandis qu’il levait les yeux sur le +métis. Juste à ce moment Marie entra. Mac Taggart l’avait ramenée de sa +tribu. Ses larges yeux sombres avaient un regard maladif et un peu de sa +sauvage beauté s’était, depuis un an, évanouie. + +--Il est parti, comme ça, disait Lerue faisant claquer les doigts. Il +aperçut Marie et s’arrêta. + +--Noir, dites-vous, fit avec indifférence Mac Taggart, sans lever les +yeux de ses écritures. Ne ressemble-t-il pas à un chien? + +Lerue haussa les épaules. + +Il a filé comme le vent, monsieur, mais c’était un loup. + +A voix si basse que les autres pouvaient à peine entendre, Marie avait +chuchoté quelque chose à l’oreille de Mac Taggart. Et, pliant sa lettre, +le facteur se leva vivement et quitta le magasin. Il resta absent une +heure. Lerue et les autres s’en étonnaient. + +Il était rare que Marie entrât dans le magasin; il était rare qu’on la +vît du tout. Elle restait cachée dans la maison de bois du facteur et, +chaque fois qu’il la voyait, Lerue pensait que son visage était un peu +plus amaigri que la fois précédente et ses yeux cernés et son air plus +affamé. + +Dans son cœur il y avait une immense compassion. Que de nuits il passait +près de la petite fenêtre derrière laquelle il savait qu’elle dormait! +Souvent il regardait afin d’entrevoir son pâle visage et il vivait pour +le seul bonheur de savoir que Marie comprenait et que, dans ses yeux, il +y avait durant un moment une lueur différente, alors que leurs regards +se rencontraient. Nul ne savait rien de plus. Le secret demeurait entre +eux. Et patiemment Lerue attendait et observait. «Un jour», se prit-il à +dire à lui-même, «un jour»... Et ce fut tout. + +Ces mots comportaient un monde de signification et d’espérance. Quand +viendrait ce jour, il conduirait immédiatement Marie au missionnaire de +Fort Churchill et ils s’épouseraient. C’était un rêve, un rêve qui +faisait endurer avec patience les longues journées et les nuits plus +longues encore de la ligne de trappes. Maintenant, tous les deux étaient +des esclaves du Pouvoir d’alentour. Mais un jour... + +Lerue pensait à cela, lorsque Mac Taggart revint au bout d’une heure. Le +facteur alla droit vers la demi-douzaine de ceux qui se trouvaient assis +autour de l’énorme poêle à tiroirs et, avec un grognement de +satisfaction, il secoua de ses épaules la neige fraîchement tombée. + +--Pierre Eustache a accepté l’offre du gouvernement et il est parti +conduire l’expédition du géographe aux Terres désertes, annonça-t-il. +Vous savez, Lerue, qu’il avait installé cent cinquante pièges et trappes +et qu’il avait un vaste domaine d’appâts empoisonnés. Une bonne ligne, +hein? Je la lui ai louée pour la saison. Cela va me fournir du travail +au grand air. J’en ai besoin. Trois jours sur la piste; trois jours ici. +Et que dites-vous du marché? + +--Excellent, fit Lerue. + +--Oui, très bon, dit Rouget. + +--Un vaste domaine à renards, ajouta Mons Roule. + +--Et facile à parcourir, murmura Valence, d’une voix qui ressemblait +presque à celle d’une femme. + + + + +CHAPITRE XXV + +SUR LA LIGNE DE TRAPPES + + +La digne de trappes de Pierre Eustache s’étendait sur trente milles, +tout droit à l’ouest du lac Bain. Elle n’était pas aussi longue que +celle de Pierre, mais c’était comme l’artère principale traversant le +cœur d’un domaine riche en fourrures. Elle avait appartenu au père +d’Eustache et à son grand-père et à son arrière-grand-père et plus avant +encore, Pierre l’affirmait, elle atteignait au plus beau sang de France. + +Les registres du poste de Mac Taggart ne remontaient pas au delà de +l’arrière-grand-père, les plus anciennes preuves de propriété se +trouvaient à Churchill. C’était le plus fameux district giboyeux entre +le lac Reindeer et les Terres désertes. On était en décembre lorsque +Bari y arriva. + +De nouveau, il faisait route vers le sud, d’une marche lente et +vagabonde, cherchant sa subsistance dans les neiges hautes. La _kistisew +kestin_ ou grande bourrasque était venue plus tôt qu’à l’ordinaire cet +hiver et, pendant la semaine qui suivit, à peine sabots ou griffes +remuaient-ils. + +Bari, à l’encontre des autres animaux, ne se tapit point dans la neige +pour attendre que les cieux fussent éclaircis et que la glace fût +formée. Il était gros, puissant et énervé. Agé de moins de deux ans, il +pesait bien quatre-vingts livres. Ses pattes étaient larges et +semblables à celles du loup. Sa poitrine et ses épaules pareilles à +celles d’un Mameluk, lourdes et pourtant musclées pour la course. Il +était plus large entre les deux yeux que le mieux venu des demi-loups et +ses yeux étaient plus grands et entièrement débarrassés des _wuttooi_ ou +filets sanguins qui révèlent le loup. Ses mâchoires étaient celles de +Kazan, plus puissantes peut-être. + +Pendant toute cette semaine de la grosse bourrasque, il fit route sans +manger. Il y eut quatre jours de neige avec des trombes furieuses et des +vents farouches, et ensuite trois jours de froid intense pendant +lesquels toutes les créatures vivantes se terraient dans leurs chauds +abris creusés sous la neige. Même les oiseaux s’y étaient blottis. On +aurait pu marcher sur le dos des caribous et des rennes sans s’en +douter. Bari s’abrita au fort de la tourmente, mais ne laissa point la +neige s’accumuler sur lui. + +Chaque trappeur depuis la baie d’Hudson jusqu’à la région d’Athabasca, +savait qu’après la grande tourmente les bêtes à poil, affamées, +cherchaient de la nourriture et que trappes et pièges, heureusement +placés et pourvus d’amorces, offraient de toute l’année les plus grandes +chances d’être pleins. Quelques-uns d’entre eux allaient inspecter leurs +lignes le sixième jour, d’autres le septième et d’autres le huitième. + +Ce fut le septième jour que Bush Mac Taggart partit pour la ligne +d’Eustache, devenue sa propriété pour la saison. Il employa deux jours à +découvrir les pièges, à les dégager de la neige, à raccommoder les cages +des trappes défoncées et à disposer les appâts. Le troisième jour, il +était de retour au lac Bain. + +Ce fut ce jour-là que Bari arriva à la cabane à l’extrémité de la ligne +de Mac Taggart. La trace de Mac Taggart était fraîche dans la neige +autour de la hutte et, dès que Bari l’eut flairée, chaque goutte de son +sang sembla agitée soudain d’un étrange sursaut. Il mit peut-être une +demi-minute à identifier l’odeur qui remplissait ses narines avec celle +qui en était partie naguère, et, au bout de cette demi-minute, roula au +fond de la poitrine de Bari un profond et brusque groulement. + +Durant les quelques instants qui suivirent, il resta comme un roc noir +dans la neige, observant la hutte. Puis, lentement, il se mit à tourner +tout autour, s’approchant de plus en plus près, tant qu’enfin il alla +flairer le seuil. Ni bruit, ni odeur de vie n’arrivait de l’intérieur, +mais il pouvait sentir l’ancien relent de Mac Taggart. + +Alors, il fit face à l’immensité du côté où la ligne de trappes +s’étendait jusqu’au lac Bain. Il frissonnait. Ses muscles se +contractèrent. Il poussa un gémissement. Des images se pressaient de +plus en plus vivaces dans son esprit: la lutte dans la cabane, Nepeese, +la chasse sauvage parmi la neige jusqu’au bord du ravin, même le +souvenir de cette bataille ancienne, lorsque Mac Taggart l’avait attrapé +dans le collet à lapins. Dans sa plainte, il y avait une grande émotion, +presque de l’attente. Puis, elle se dissipa lentement. + +Après tout, l’odeur dans la neige était celle d’un être qu’il avait +détesté et désiré tuer, non point celle d’un être qu’il avait aimé. +Pendant un instant, la nature lui avait imposé le sens des associations +d’idées, un court instant seulement; puis ç’avait été tout. La plainte +s’éteignit, mais fit place de nouveau au groulement fatal. + +Lentement, il suivit la trace et à un quart de mille de la hutte, se +heurta au premier piège. La faim avait creusé ses flancs jusqu’à le +rendre semblable à un loup tombant d’inanition. + +Dans ce premier piège, Mac Taggart avait mis comme appât l’arrière-train +d’un lapin aux pieds blancs. Bari s’en approcha prudemment. Il avait +beaucoup appris sur la ligne de Pierre; il avait appris ce que signifie +le déclanchement d’un piège; il avait senti la douleur cruelle des +mâchoires d’acier; il savait, mieux que le renard le plus matois, ce +qu’une trappe peut faire lorsque le déclic se produit, et Nepeese +elle-même lui avait montré qu’il ne devait jamais toucher aux appâts +empoisonnés. + +Aussi posa-t-il les dents légèrement dans la chair du lapin et +l’attira-t-il à lui aussi adroitement que Mac Taggart lui-même l’aurait +fait. Il visita cinq pièges avant le soir et mangea les cinq appâts sans +faire jouer le ressort. Le sixième était une trappe à mort. Il en fit le +tour jusqu’à frayer un sentier dans la neige. Puis il se rendit à un +tiède marais de balsamiers et s’y trouva un lit pour la nuit. + +Le jour suivant vit le début de la lutte qui s’engageait entre l’esprit +de l’homme et celui de l’animal. Pour Bari, l’usurpation de la ligne de +trappes de Mac Taggart n’était point la guerre; c’était la vie. Cette +usurpation devait lui procurer de la nourriture, comme la ligne de +Pierre lui avait procuré de la nourriture pendant des semaines. Mais il +comprenait que, dans le cas présent, il était un révolté et qu’il avait +un adversaire à surpasser en finesse. Si ç’avait été une bonne saison de +chasse, il serait peut-être parti, car la main invisible qui guidait son +vagabondage l’attirait lentement, mais sûrement en arrière, au vieil +étang et au Grey Loon. + +Quoi qu’il en soit, avec la neige profonde et douce sous lui, si +profonde que par endroits il y enfonçait jusqu’aux oreilles, la ligne de +trappes était comme une ligne de manne à son usage particulier. Il +marchait dans le sillage des souliers du facteur et, au troisième piège, +tua un lapin. Quand il eut fini, il ne restait sur la neige que le poil +et de pourpres traînées de sang. Sans nourriture depuis plusieurs jours, +il avait une faim de loup et avant que le jour fût passé, il avait +enlevé les appâts à une bonne douzaine de pièges de Mac Taggart. + +Trois fois, il rencontra des amorces empoisonnées, venaison ou gras de +caribou au cœur duquel se trouvait une dose de strychnine et chaque fois +ses narines subtiles découvrirent le danger. Pierre avait maintes fois +remarqué ce fait surprenant que Bari pouvait sentir la présence du +poison, même lorsqu’il était injecté de la façon la plus adroite dans la +carcasse gelée d’un daim. Des renards et des loups mangeaient des +viandes d’où son pouvoir hypersensible de déceler la présence d’un +risque mortel, détournait Bari. + +Ainsi il négligea toutes les friandises empoisonnées de Bush Mac +Taggart, les flairant en chemin, et laissant traces de sa suspicion par +ses empreintes marquées dans la neige. Là où Mac Taggart avait fait +halte, au milieu du jour, pour cuire son dîner, Bari fit les mêmes +circonvolutions prudentes. + +Le deuxième jour, ayant moins faim et étant plus subtilement attentif à +l’odeur détestée de son ennemi, Bari mangea moins, mais détruisit +davantage. Mac Taggart n’était pas aussi habile que Pierre Eustache pour +écarter l’odeur de sa main des pièges et des trappes, et çà et là, son +relent arrivait fort au nez de Bari. Cela provoquait en Bari un prompt +et vif antagonisme, une haine qui croissait sans fin là où peu de jours +auparavant la haine était presque oubliée. + +Il existe peut-être dans le cerveau de l’animal une méthode de simple +comparaison qui n’exécute pas tout à fait les distinctions de la raison, +et qui n’est pas uniquement de l’instinct, mais qui donne des résultats +qu’on peut rapporter à l’une ou à l’autre. Bari n’additionnait pas deux +et deux pour faire quatre, il n’allait pas se démontrer à lui-même, de +déduction en déduction, que l’homme à qui appartenait cette ligne de +trappes était cause de tous ses chagrins et de tous ses ennuis, mais il +se trouvait possédé par une haine profonde et pathétique. Mac Taggart +était le seul être, en plus des loups, qu’il eût jamais détesté. C’était +Mac Taggart qui l’avait blessé, qui avait blessé Pierre, qui lui avait +fait perdre sa bien-aimée Nepeese _et Mac Taggart était là, sur la ligne +de trappes_!... S’il avait erré auparavant sans objectif ni dessein, +Bari avait un but désormais. C’était de surveiller les trappes, de se +nourrir et de poursuivre sa haine et sa vengeance tant qu’il vivrait. + +Le deuxième jour, au milieu d’un lac, il buta sur le corps d’un loup qui +avait péri par l’un des appâts empoisonnés. Pendant une demi-heure, il +s’acharna contre la bête morte jusqu’à ce que sa peau fût déchirée en +lanières. Il ne goûta point à la chair. Cela lui répugnait. C’était sa +vengeance sur l’espèce des loups. Il s’arrêta quand il fut à une +douzaine de milles du lac Bain et se détourna. A cet endroit précis, la +ligne traversait une rivière gelée derrière laquelle s’étendait une +plaine nue et par delà cette plaine arrivait, lorsque le vent était bien +tourné, la fumée et l’odeur du poste. La deuxième nuit, Bari s’étendit, +repu, sous une touffe de pins banians. Le troisième jour il fit route de +nouveau à l’ouest de la ligne de trappes. + +De bonne heure, ce matin-là, Bush Mac Taggart se leva pour aller +ramasser ses prises, et, tandis qu’il traversait le ruisseau, à six +milles du lac Bain, il aperçut d’abord les empreintes de Bari. Il +s’arrêta pour les examiner avec un intérêt soudain et insolite, se +laissa choir enfin sur les genoux, enleva le gant de sa main droite et +ramassa un poil: + +--Le loup noir! + +Il prononça ces mots d’une voix étrange et rude et, malgré lui, il +tourna les yeux droit dans la direction du Grey Loon. Après quoi, encore +plus soigneusement qu’avant, il examina une des empreintes nettement +marquées dans la neige. Quand il se releva, il avait sur son visage +l’air de quelqu’un qui a fait une découverte désagréable. + +--Un loup noir! répéta-t-il, et il haussa les épaules. Bah! Lerue est +fou. C’est un chien. + +Puis, au bout d’un moment, il marmonna d’une voix à peine plus élevée +qu’un murmure: «Son chien!» + +Il continua à marcher sur la trace du chien. Une nouvelle excitation +s’empara de lui, qui était plus fébrile que l’excitation de la chasse. +Étant homme, c’était son privilège d’additionner deux et deux et, après +deux et deux, il trouvait Bari. Il restait peu de doute dans son esprit. +Il y avait pensé aussitôt, quand Lerue avait parlé du loup noir. Il en +était convaincu, après examen des empreintes. C’étaient les empreintes +d’un chien et le chien était noir. Alors il arriva au premier piège qui +avait été dépouillé de son appât. + +Il laissa échapper un juron. L’appât avait disparu et le piège n’était +pas détendu. Le bâton pointu qui avait fixé l’amorce était tombé net. + +Toute la journée, Bush Mac Taggart suivit une piste où Bari avait laissé +des traces de sa présence. Piège après piège, il découvrit le vol. Il +parvint au lac, près du loup mutilé. D’un premier agacement qui le +troublait dès qu’il eut découvert la présence de Bari, sa mauvaise +humeur se changea peu à peu en rage, et sa rage s’accrut au fur et à +mesure que le jour s’avançait. Il était habitué aux voleurs à quatre +pieds sur la ligne de trappes. Mais d’ordinaire, un loup ou un renard ou +un chien qui s’étaient initiés au larcin ne dérangeaient que quelques +pièges. + +Or, dans la circonstance, Bari allait directement d’un piège à l’autre +et ses traces de pas dans la neige montraient qu’il s’arrêtait à chacun +d’eux. Il y avait quasiment, selon Mac Taggart, de la malignité humaine +dans ses actes. Il évitait les poisons. Pas une fois il n’avait tendu la +tête ou une patte dans la zone dangereuse des trappes à mort. Sans +raison apparente, quoi qu’il en soit, il avait détruit une loutre +superbe dont la fourrure brillante gisait en pièces, désormais sans +valeur, éparse parmi la neige. Vers la fin du jour, Mac Taggart arriva à +une trappe où un lynx était mort. Bari avait déchiré le flanc argenté de +la bête si bien que la peau ne valait plus que la moitié de son prix. +Mac Taggart poussa une imprécation sourde et sa bile s’échauffa. + +A la brume, il atteignit la hutte qu’Eustache avait construite à +mi-route de la ligne et il fit l’inventaire de ses fourrures. Il y avait +à peine le tiers d’une capture ordinaire. Le lynx était à demi perdu, +une loutre était complètement coupée en deux. + +Le deuxième jour, il trouva encore plus grand désastre, encore plus de +trappes vides. Il était comme fou. Lorsqu’il parvint à la seconde hutte, +tard dans l’après-midi, les traces de Bari dans la neige ne dataient pas +d’une heure. Trois fois, pendant la nuit, il entendit hurler le chien. + +Le troisième jour, Mac Taggart ne retourna point au lac Bain, mais il +entreprit une poursuite prudente de Bari. Il était tombé un pouce ou +deux de neige fraîche et, comme s’il avait voulu pousser plus avant +encore sa vengeance contre son ennemi humain, Bari avait laissé des +empreintes de pas toutes récentes dans un rayon d’une centaine de mètres +de la hutte. + +Il fallut une demi-heure avant que Mac Taggart pût relever la bonne +piste et il la suivit durant deux heures dans un épais fourré de +banians. Bari tenait le vent. Çà et là, il prenait l’odeur de son +chasseur. Une douzaine de fois il attendit jusqu’à ce que l’autre fût si +près qu’il pouvait entendre le bruit de sa course et le cliquetis +métallique que faisaient les branches contre la crosse de son fusil. +Puis, poussé par une inspiration soudaine qui amena la plus belle des +malédictions aux lèvres de Mac Taggart, il élargit son cercle et +retourna droit à la ligne des trappes. + +Quand le facteur y arriva, vers midi, Bari avait déjà commencé sa +besogne. Il avait tué et mangé un lapin, il avait enlevé trois pièges à +un mille de distance, puis s’était enfui de nouveau à travers la ligne +des trappes vers le lac Bain. + +Ce fut le cinquième jour que Bush Mac Taggart retourna à son poste. Il +était d’une humeur massacrante. Seul des quatre Français, Valence était +là et ce fut Valence qui entendit le récit de son aventure et ensuite il +l’entendit sacrer contre Marie. Elle vint dans le magasin un peu plus +tard, les yeux agrandis par la peur, une de ses joues brûlante où Mac +Taggart l’avait frappée. + +Tandis que le garde-magasin lui remettait le saumon fumé que Mac Taggart +désirait pour son dîner, Valence trouva l’occasion de lui parler +doucement à l’oreille. + +--M. Lerue a pris un renard argenté, dit-il à voix basse. Il vous aime, +mon ami, et il aura une riche capture ce printemps. Il vous envoie de +là-bas, du Petit-Ours-Noir-sans-Queue cet avis: Soyez prête à fuir, +quand viendra la douce neige. + +Marie ne le regarda pas, mais elle entendit et ses yeux brillaient si +pareils à des étoiles quand le jeune garde-magasin lui tendit le saumon +qu’il dit à Valence, dès qu’elle fut partie: + +--Morbleu, mais, Valence, elle est encore belle parfois! + +A quoi Valence fit signe que oui avec un singulier sourire. + + + + +CHAPITRE XXVI + +BARI ENNUIE MAC TAGGART + + +A la mi-janvier, la guerre entre Bari et Bush Mac Taggart était devenue +plus qu’un incident, plus qu’une aventure passagère pour l’animal et +plus qu’un événement irritant pour l’homme. C’était, à cette heure, la +_raison d’être_ essentielle de leur existence. Bari s’accrochait à la +ligne des trappes. Il la hantait comme un spectre dévastateur et chaque +fois qu’il flairait de nouveau l’odeur du facteur du lac Bain, il était +encore plus fortement pénétré de l’instinct qu’il se vengeait d’un +ennemi mortel. + +A plusieurs reprises, il surpassa en finesse Mac Taggart; il continuait +à dépouiller les pièges de leurs appâts; il avait de plus en plus envie +de détruire les fourrures qu’il trouvait sur sa route; son plus grand +plaisir n’était pas de manger, mais de détruire. Le feu de sa haine +s’attisait à mesure que les semaines s’écoulaient, au point qu’enfin, il +fit mine de mordre et de labourer de ses longs crocs la neige que les +pieds de Mac Taggart avaient foulée. Et pendant tout ce temps, là-bas, +par delà sa folie, il y avait une image de Nepeese qui continuait à +devenir de plus en plus nette dans son cerveau. + +Cette première grande solitude, la solitude des jours interminables et +des nuits plus interminables de son attente et de ses recherches à Grey +Loon, pesait de nouveau sur lui comme elle y avait pesé durant les +premiers jours qu’il avait perdu la jeune fille. Par les nuits d’étoiles +ou de clair de lune, il l’appelait de nouveau en poussant des cris +lamentables et Bush Mac Taggart, en les écoutant au milieu de la nuit, +sentait d’étranges frissons lui courir dans les moelles. + +La haine de l’homme était différente de celle de l’animal, mais +peut-être bien plus implacable. Chez Mac Taggart, il n’y avait pas +uniquement de la haine. Il y avait, unie à une crainte indéfinissable et +superstitieuse, une chose dont il riait, une chose contre quoi il +sacrait, mais à laquelle il se cramponnait aussi sûrement que l’odeur de +sa trace se cramponnait au nez de Bari, Bari ne représentait plus un +animal seulement, _il représentait Nepeese_. C’était la pensée qui +persistait et s’affirmait dans l’esprit damné de Mac Taggart. + +Aucun jour ne passait maintenant qu’il ne pensât à Branche-de-Saule; pas +une nuit ne venait et ne s’achevait sans qu’il se représentât son +visage. Il s’imagina même, une nuit d’orage, qu’il entendait sa voix +dans la lamentation du vent et, moins d’une minute après, il entendit, +faiblement, un hurlement lointain venu de la forêt. Cette nuit-là, son +cœur s’emplit d’une frayeur écrasante. Il se secoua. Il fuma sa pipe +tant que la cabane fut bleue. + +Il jura contre Bari et contre l’orage, mais il n’y avait plus chez lui +le courage matamore de jadis. Il n’avait point cessé de détester Bari. +Il le détestait comme il n’avait encore détesté aucun homme, mais il +avait encore plus de raison que jamais de désirer le tuer. L’idée lui en +vint d’abord pendant son sommeil, pendant un cauchemar et ensuite elle +dura, dura: _l’idée que l’esprit de Nepeese poussait Bari à ravager ses +lignes de trappes_. + +Au bout de quelque temps, il cessa de parler au poste du «loup noir» qui +volait sa ligne. Les fourrures endommagées par les dents de Bari, il les +cacha et garda par devers lui son secret. Il apprenait toutes les ruses +et tous les plans des chasseurs qui tuaient renards et loups dans les +Terres désertes. + +Il essaya trois poisons différents, l’un d’eux si puissant qu’une seule +goutte signifiait la mort; il essaya la strychnine en capsules de +gélatine, dans du gras de daim, du gras de caribou, du foie d’élan et +même dans de la chair de porc-épic. Enfin, pour préparer ses poisons, il +se plongea les mains dans l’huile de castor avant de toucher le venin et +la chair pour qu’ils n’eussent plus l’odeur humaine. Renards et loups, +et même la loutre, l’hermine et la belette mouraient de ces appâts, mais +Bari avançait toujours tout près et n’allait pas plus loin. + +En janvier, Mac Taggart empoisonna tous les appâts de ses trappes. Cela +lui donna enfin un bon résultat. A partir de ce jour, Bari ne toucha +plus aux amorces, mais mangea seulement les lapins qu’il tuait au piège. + +Ce fut en janvier que Mac Taggart aperçut Bari pour la première fois. Il +avait déposé son fusil contre un arbre et se trouvait en ce moment à une +douzaine de pieds de là. On eût dit que Bari le savait et était venu +pour le narguer, car, lorsque le facteur tout à coup leva les yeux, Bari +se tenait bien en vue, hors des sapins rabougris, à vingt mètres de lui, +ses crocs blancs luisants, ses yeux enflammés comme des charbons. Durant +un instant, Mac Taggart le fixa comme pétrifié. C’était Bari. Il +reconnaissait l’étoile blanche, l’oreille au bout blanc, et son cœur +cogna comme un marteau dans sa poitrine. Très lentement, il se mit à +ramper vers son fusil. Sa main l’atteignit lorsque, comme un éclair, +Bari disparut. + +Cela donna à Mac Taggart une nouvelle inspiration. Il traça une piste +fraîche à travers la forêt, parallèle à la ligne de trappes, mais +distante d’elle d’au moins cinq cents mètres. Mais partout où un piège +ou une trappe était posé, cette nouvelle piste obliquait brusquement +comme la pointe d’un V, en sorte qu’il pourrait approcher de sa ligne +sans être vu. Par ce stratagème, il croyait que, à l’occasion, il serait +certain de porter un coup au chien. De nouveau, c’était l’homme qui +raisonnait et de nouveau ce fut l’homme qui fut battu. + +Le premier jour que Mac Taggart suivi sa nouvelle piste, Bari également +se dirigea sur cette piste. Pendant quelque temps, elle l’étonna. Trois +fois, il revint en arrière en coupant au travers entre la vieille piste +et la nouvelle. Alors, plus de doute. La nouvelle piste était la récente +et il suivit le sillage du facteur du lac Bain. Mac Taggart ne sut ce +qui arrivait qu’en effectuant le trajet de retour, quand il vit +l’histoire écrite dans la neige. + +Bari avait visité chaque trappe et sans manquer s’était approché chaque +fois de l’extrémité du V renversé. Au bout d’une semaine de vaine +poursuite, d’expectative, d’approche vers les quatre points cardinaux, +une période pendant laquelle Mac Taggart s’injuria vingt fois dans des +accès de folie, il lui vint encore une autre idée. Ce fut comme une +inspiration, ce dernier plan de tous, et si simple qu’il semblait +presque inconcevable qu’il n’y eût pas songé tout d’abord. + +Il retourna en hâte au lac Bain. + +Deux jours après, il se trouvait sur la piste, dès l’aurore. Cette fois, +il apportait un paquet dans lequel se trouvaient une douzaine de solides +pièges à loups fraîchement oints d’huile de castor, plus un lapin pris +au collet la nuit précédente. De temps à autre, il observait le ciel +avec inquiétude. + +Le ciel resta clair jusque tard dans l’après-midi; alors des bancs de +nuages sombres se mirent à remonter de l’est. Une demi-heure plus tard +quelques flocons de neige commencèrent à tomber. Mac Taggart laissa un +de ces flocons sur le dos de sa main gantée et l’examina attentivement. +La neige était douce et cotonneuse et il donna cours à son contentement. +C’était ce qu’il souhaitait. Avant le matin, il y aurait six pouces de +neige fraîchement tombée couvrant les pistes. + +Il s’arrêta à la prochaine trappe et promptement se mit à la besogne. +D’abord il enleva l’appât empoisonné de la boîte et le remplaça par le +lapin, puis il se mit à disposer ses pièges à loups. Il en plaça trois +près de l’ouverture de la trappe que Bari traversait pour atteindre +l’appât. Il dissémina les neuf autres à des intervalles d’un pied ou +douze pouces sur les côtés, de sorte que, quand il eut fini, un +véritable cordon de pièges protégeait la boîte. Il n’accrocha point les +chaînes, mais les laissa se perdre dans la neige. + +Si Bari entrait dans une trappe, il entrerait dans les autres, et point +n’était besoin de cet attirail. Son travail achevé, Mac Taggart se hâta, +à travers le brumeux crépuscule d’hiver, de retourner à sa hutte. Il +était fort satisfait. Cette fois, il n’y aurait pas d’insuccès possible. +Il avait relevé toutes les trappes en cours de route depuis le lac Bain. +Dans aucune de ces trappes, Bari ne trouverait rien à manger jusqu’à ce +qu’il fût arrivé au nid des douze pièges à loups. + +Sept pouces de neige tombèrent cette nuit-là, et le monde entier parut +revêtir une merveilleuse robe blanche. Comme des vagues de plumes, la +neige pendait aux arbres et aux arbustes et elle mettait de hauts +capuchons blancs aux rochers, et sous les pieds elle était si légère +qu’une cartouche tombée de la main s’y enfonçait complètement. Bari fut +de bonne heure dans le secteur des trappes. Il était plus prudent ce +matin, car il n’y avait plus Mac Taggart pour le guider. Il parvint à la +première trappe, à mi-route à peu près entre le lac Bain et la hutte où +le facteur attendait. Elle était relevée et ne contenait point d’appât. +Piège à piège, il visita la ligne et il les trouva tous relevés et tous +sans amorce. + +Il flaira l’air avec défiance, s’efforçant en vain d’attraper un goût de +fumée, un relent d’odeur humaine. Et vers midi, il arriva au «nid», aux +douze trappes perfides qui l’attendaient, les ressorts bâillant à un +demi-pied sous l’épaisseur de la neige. Durant une bonne minute, il se +tint bien en dehors de la zone dangereuse, flairant l’air et écoutant. +Il aperçut le lapin et ses mâchoires s’entrechoquèrent en claquant, +affamé. + +Il s’approcha d’un pas. Il restait défiant; une raison bizarre et +inexplicable lui faisait pressentir le danger. Inquiet, il inspecta du +nez, des yeux, des oreilles. Et tout autour de lui étaient un grand +silence et une immense paix. Ses mâchoires grincèrent de nouveau. Il +poussa un faible gémissement. Qu’est-ce qui l’agitait? Où était le +danger, Il ne pouvait le discerner ni le sentir. Lentement, il tourna +autour de la trappe; trois fois il en fit le tour, chaque cercle l’en +rapprochait un peu plus, tant qu’enfin ses pattes touchaient presque le +cordon extérieur de pièges. + +Une minute encore, il s’arrêta, les oreilles basses. Malgré le riche +arome du lapin à ses narines, _quelque chose l’entraînait loin de là_. +Encore un moment et il sera parti, mais, mais alors arriva tout à coup +et tout droit de derrière la trappe un farouche petit cri perçant et +pareil à celui d’un rat, et immédiatement Bari aperçut une hermine, plus +blanche que neige, mordant, affamée, dans la chair du lapin. Il oublia +son étrange pressentiment du danger. Il groula furieusement, mais sa +brave petite rivale ne quitta point son festin. + +Alors Bari se précipita tête baissée dans le «nid» que Mac Taggart lui +avait préparé. + + + + +CHAPITRE XXVII + +LE TRIOMPHE DE MAC TAGGART + + +Le lendemain matin, Bush Mac Taggart entendit le cliquetis d’une chaîne +alors qu’il était encore à un bon quart de mille du «nid». Était-ce un +lynx? Était-ce un poisson-chat? Était-ce un loup ou un renard? Ou bien +était-ce Bari? Il parcourut en courant presque le reste de la distance +et enfin arriva à un endroit d’où il pouvait voir et son cœur sursauta +dans sa poitrine quand il aperçut qu’il avait capturé son ennemi. Il +s’approcha, tenant son fusil, prêt à tirer si, par hasard, le chien se +dégageait. + +Bari était étendu sur le flanc, haletant d’épuisement et frissonnant de +douleur. Un cri rauque de joie sortit des lèvres de Mac Taggart, tandis +qu’il approchait et examinait la neige. Elle était tassée autour de la +trappe où Bari s’était débattu et était rougie de sang. Le sang avait +coulé surtout des mâchoires de Bari. Elles saignaient abondamment +pendant qu’il regardait son adversaire. Les ressorts d’acier cachés sous +la neige avaient bien accompli leur besogne, sans pitié. Une de ses +pattes de devant était bien prise en haut de la première jointure, les +deux pattes d’arrière étaient prises, un quatrième piège s’était refermé +sur son flanc et, en se libérant des ressorts, Bari avait arraché une +bande de peau aussi large que la main de Mac Taggart. + +La neige racontait l’histoire de sa lutte désespérée toute la nuit; ses +mâchoires saignantes montraient qu’il s’était en vain efforcé de briser +les dents d’acier qui l’emprisonnaient. Il était pantelant. Ses yeux +étaient injectés de sang. Mais même, en ce moment, après toutes ces +heures d’agonie, ni son cœur ni son courage n’étaient abattus. Quand il +vit Mac Taggart, il fit effort pour se dresser, retombant presque +aussitôt dans la neige. Mais ses pattes d’avant étaient arquées, sa tête +et sa poitrine restaient levées, et le grognement qui sortit de sa gorge +était comme celui d’un tigre dans sa férocité. + +Là, enfin, à moins d’une douzaine de pieds de lui, il y avait l’être au +monde qu’il haïssait plus qu’il avait haï la race des loups. Et, de +nouveau, il était impuissant, comme il avait été impuissant, l’autre +fois, dans le collet à lapins. + +La férocité de son grognement ne troublait plus Mac Taggart maintenant. +Il vit combien l’autre était complètement à sa merci, et, avec un rire +de satisfaction, il appuya son fusil contre un arbre, enleva ses gants +et commença à bourrer sa pipe. C’était le triomphe qu’il avait +recherché, la torture qu’il avait attendue. + +Dans son âme, il y avait une haine aussi mortelle que dans celle de +Bari, la haine qu’un homme peut porter à un autre homme. + +Il avait pensé envoyer une balle dans le corps du chien. Mais ceci était +mieux: le regarder mourir à petit feu, le railler comme il aurait raillé +un homme, marcher autour de lui, de sorte qu’il pouvait entendre le +cliquètement du piège et voir le sang frais dégoutter, tandis que Bari +contorsionnait ses pattes meurtries et son corps pour continuer à lui +faire face. C’était une vengeance superbe. Mac Taggart en était si +occupé qu’il n’entendit point des pas s’approcher derrière lui. + +Ce fut une voix, une voix d’homme qui le fit se retourner brusquement. + +L’homme était un étranger, et il était plus jeune que Mac Taggart de dix +ans. Du moins ne paraissait-il pas avoir plus de trente-cinq ou +trente-six ans, malgré la courte barbe blonde qu’il portait. Il était de +cette sorte d’homme que l’on aime au premier regard; jeune et pourtant +fait, avec des yeux clairs qui regardaient francs sous la visière de sa +casquette de fourrure de forme souple comme celle des Indiens, et un +visage aussi qui ne portait point les rudes stigmates de la solitude. + +Cependant Mac Taggart savait, avant que l’étranger eût parlé, que +c’était un homme de la solitude, que c’était un cœur et une âme qui en +faisaient partie. Sa casquette était de peau de poisson. Il avait +endossé un pardessus wind-proof en peau de caribou sommairement tannée, +serré à la taille par une longue ceinture avec des franges indiennes. +L’intérieur de son pardessus était fourré. Ses pantalons étaient +d’étoffe grossière, à la mode de ceux de la baie d’Hudson, et il portait +des mocassins. Il était chaussé des souliers longs et étroits du pays +boisé. Son paquet, attaché aux épaules par une courroie, était menu et +serré. Il portait son fusil enveloppé d’une gaine d’étoffe. Et de la +casquette aux souliers il avait l’air d’un chemineau. Mais rien qu’à le +voir, Mac Taggart aurait juré qu’il avait fait des centaines de milles +ces jours derniers. + +Ce n’était point cette pensée toutefois qui lui donnait l’étrange et +glacial frisson qui lui parcourait l’échine. Mais la peur que, de façon +ou d’autre, un soupçon de la vérité fît son chemin, là-bas, au Sud, la +vérité de ce qui s’était passé au Grey Loon, la peur que cet étranger, +recru de marches, ne portât, sous son pardessus en peau de caribou, +l’insigne de la police royale montée du Nord-Ouest. + +Pendant une minute, ce fut presque de la terreur qui le posséda et il +demeura muet. + +L’étranger n’avait proféré jusque-là qu’une exclamation de surprise, et +maintenant il disait, les yeux fixés sur Bari: + +--Dieu nous garde! Mais vous avez mis ce pauvre diable dans un bel état, +pas vrai? + +Il y avait dans sa voix quelque chose qui rassura Mac Taggart. Ce +n’était pas une voix soupçonneuse, et il vit que l’inconnu s’intéressait +davantage à l’animal capturé qu’à lui-même. Il respira longuement. + +--Un voleur de pièges, fit-il. + +L’étranger regarda encore plus attentivement Bari. Il posa son fusil par +terre et se rapprocha du chien. + +--Dieu nous garde! C’est un chien, s’exclama-t-il. + +En arrière, Mac Taggart surveillait l’homme avec des yeux de furet. + +--Oui, un chien, répondit-il, un chien sauvage, un demi-loup du moins. +Il m’a volé pour plus d’un millier de dollars de fourrures cet hiver. + +L’étranger s’accroupit devant Bari, ses mains gantées appuyées sur ses +genoux et ses dents blanches brillant dans un demi-sourire. + +--Le pauvre diable! fit-il avec sympathie. Ainsi, tu es un voleur de +pièges, hein? Un hors-la-loi? Et la police t’a pris? Et--Dieu nous garde +une fois de plus!--on ne t’a pas joué un tour bien honnête. + +Il se redressa et dévisagea Mac Taggart. + +--J’ai dû mettre comme ça une quantité de pièges, s’excusa le facteur, +son visage rougissant légèrement sous le regard franc des yeux bleus de +l’étranger. + +Et brusquement son caractère se réveilla: + +--Et il va mourir là à petit feu! Je vais le laisser crever et pourrir +dans la trappe en punition de tout ce qu’il a fait! + +Il ramassa son fusil et ajouta, les yeux sur l’inconnu, et le doigt prêt +sur la détente: + +--Je suis Bush Mac Taggart, facteur du lac Bain. Allez-vous par là, +monsieur? + +--Quelques milles. Je retourne au pays, par-delà les Terres désertes. + +Mac Taggart sentit de nouveau l’étrange frisson. + +--Du gouvernement? demanda-t-il. + +L’étranger fit signe que oui. + +--De la police, peut-être? insista Marc Taggart. + +--Pourquoi? Oui, naturellement, de la police, dit l’étranger, regardant +droit dans les yeux du facteur. Et maintenant, monsieur, en conformité à +la loi, je vais vous prier d’envoyer une balle à travers la tête de +cette bête avant de partir. Voulez-vous? Ou bien sera-ce moi? + +--C’est une règle de la zone, fit Mac Taggart, de laisser un voleur de +trappes pourrir au piège. Et cet animal est un vrai démon. Écoutez... + +Rapidement, sans omettre cependant aucun des plus beaux détails, il +parla des semaines et des mois de lutte entre lui et Bari; de +l’inutilité désespérante de tous ses trucs et plans et de l’adresse +encore plus affolante de l’animal qu’il avait enfin réussi à trapper. + +--C’est un démon, ce finaud, s’écria-t-il farouchement, quand il eut +fini. Et maintenant, vous voudriez le tuer d’un coup de fusil plutôt que +de le laisser là exposé et mourir à petit feu, comme on ferait du +diable! + +L’étranger considérait Bari. Il avait détourné son visage de Mac +Taggart. Il répondit: + +--Je pense que vous avez raison. Laissons pourrir le diable. Si vous +partez pour le lac Bain, monsieur, je ferai route un bout de chemin avec +vous. Je vais faire une couple de milles pour raccourcir. + +Il ramassa son fusil. Mac Taggart prit les devants. Au bout d’une +demi-heure, l’étranger s’arrêta et désigna le Nord. + +--Tout droit par là, un bon cinq cents milles, fit-il, parlant aussi +allègrement que s’il dût atteindre sa maison, cette nuit même. Je vais +vous quitter ici. + +Il ne s’offrit pas à donner une poignée de main. Mais, en s’en allant, +il dit: + +--Vous pourrez dire que John Madison est passé par ici. + +Après quoi, il marcha droit vers le nord pendant un demi-mille, à +travers la forêt profonde. Puis il obliqua à l’ouest pendant deux +milles, tourna à angle aigu vers le sud et, une demi-heure après avoir +laissé Mac Taggart, il était de nouveau accroupi sur ses talons, à moins +d’une portée de bras de Bari. + +Et il disait, comme s’il parlait à un camarade: + +--Ainsi, voilà ce que tu es, mon vieux: un voleur de trappes, hein? Un +hors-la-loi? Et tu l’as battu au jeu pendant deux mois! Et à cause de +ça, parce que tu vaux plus que lui, il veut te laisser mourir là aussi +lentement que tu pourras. _Un hors-la-loi!_ Sa voix s’acheva en un éclat +de rire plaisant, de cette sorte de rire qui réchauffe même un animal. +C’est drôle. + +--Nous devrions nous serrer les mains, mon garçon, par saint Georges, +oui, nous le devrions!... Tu es un sauvage, à ce qu’il dit. Hé bien! moi +aussi. Je lui ai dit que je m’appelais John Madison. Ce n’est pas vrai. +Je suis Jim Carvel. Et, oh! mon Dieu, tout ce que j’ai dit c’est: +«Police». Et j’avais raison. Ce n’est point un mensonge. Je suis +recherché par toute la corporation, par tout policeman, et menacé entre +la baie d’Hudson et la rivière Mackenzie. Donne-moi la main, mon vieux. +Nous sommes du même bord, pas? Je suis content de te rencontrer. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +AMITIÉ + + +Jim Carvel avança la main et le grognement s’éteignit dans la gorge de +Bari. L’homme se redressa. Il demeurait là, regardant dans la direction +qu’avait prise Mac Taggart et il ricana d’une manière bizarre et +satisfaite. Il y avait de l’amitié dans ses yeux et dans l’éclat de ses +dents blanches, tandis qu’il considérait Bari de nouveau. Autour de lui, +quelque chose semblait rendre le jour gris plus clair, semblait +réchauffer la froide atmosphère, quelque chose d’où rayonnait du +courage, de l’espoir, de la camaraderie, absolument comme d’une étuve +allumée émane le bienfait de la chaleur. Bari le sentit. + +Pour la première fois, depuis que les deux hommes étaient venus, son +corps meurtri par le piège se détendit; son échine s’infléchit, ses +dents claquèrent comme s’il avait la fièvre de l’agonie. A cet homme, il +trahissait sa faiblesse. Dans ses yeux injectés de sang, il y avait un +regard de bête affamée, tandis qu’il examinait Carvel, hors-la-loi de +son propre aveu. + +Et Jim Carvel, de nouveau, avança la main, beaucoup plus près cette +fois. + +--Pauvre diable! fit-il, le sourire abandonnant son visage. Pauvre +diable, va! + +Ces mots étaient pour Bari comme une caresse, la première qu’il eût +connue, depuis qu’il avait perdu Nepeese et Pierre. Il abaissa la tête +jusqu’à ce que ses mâchoires fussent aplaties dans la neige. Carvel +pouvait voir le sang qui en découlait lentement. + +--Pauvre diable! répéta-t-il. + +Il n’y avait nulle crainte dans la manière dont il avançait la main. +C’était l’aveu d’une grande sincérité et d’un grand apitoiement. Il +toucha la tête de Bari et la tapota d’une manière fraternelle, puis +lentement, avec un peu plus de précaution, il approcha du piège qui +serrait la patte de devant de Bari. Dans son cerveau encore à demi +confus, Bari s’efforçait de comprendre les choses, et la vérité se fit +jour finalement, lorsqu’il sentit les ressorts d’acier du piège s’ouvrir +et qu’il retira sa patte endolorie. + +Il fit alors ce qu’il n’avait fait à aucune autre créature qu’à Nepeese. +Aussitôt, il passa sa langue rouge et lécha la main de Carvel. L’homme +se mit à rire. De ses mains puissantes, il ouvrit les autres pièges et +Bari fut libre. + +Pendant quelques instants, il demeura étendu sans bouger, les yeux fixés +sur l’homme. Carvel s’était assis à l’extrémité d’une souche de bouleau +couverte de neige et bourrait sa pipe. Bari le regarda l’allumer; il +remarqua avec un nouvel intérêt les premiers nuages grisâtres de fumée +qui sortaient de la bouche de Carvel. L’homme n’était pas plus d’à une +longueur de deux chaînes de pièges et il fit une grimace à Bari. + +--Remets-toi, mon vieux! encouragea-t-il. Pas d’os brisés. Juste un peu +roide. Allons, vaudra mieux partir! + +Il se retourna du côté du lac Bain. Il supposait que Mac Taggart +pourrait revenir. Peut-être Bari éprouvait-il le même soupçon, car, +lorsque Carvel le considéra de nouveau, il était debout, chancelant un +peu, tandis qu’il reprenait équilibre. L’instant d’après, le hors-la-loi +avait enlevé le baluchon de ses épaules et l’ouvrait. Il y plongea la +main et en retira un rouge quartier de viande crue. + +--Tué ce matin, expliqua-t-il à Bari, un taureau d’un an tendre comme +une perdrix--et c’est aussi succulent que la moelle qui soit jamais +sortie d’un os d’arrière-train. Goûte un peu! + +Il avança la chair à Bari. Il n’y eut pas d’hésitation dans sa façon +d’accepter. Bari était affamé et la viande lui était lancée par un ami. +Il y enfonça les dents, ses mâchoires la broyèrent. Une flamme nouvelle +circulait dans son sang, tandis qu’il festoyait, mais ses yeux +ensanglantés ne quittèrent pas une minute le visage de l’autre. Carvel +remit son paquetage en place. Il se leva, ramassa son fusil, assujettit +ses patins et se tourna vers le Nord. + +--Allons! garçon, fit-il. Il faut marcher. + +C’était une véritable invitation, comme si tous deux avaient été depuis +longtemps déjà des compagnons de route. C’était peut-être non seulement +une invitation, mais en partie un ordre. Cela étonna Bari. Pendant une +bonne demi-minute, il resta à la même place, sans remuer, regardant le +dos de Carvel qui marchait à grands pas vers le Nord. Carvel ne se +retournait pas. Une soudaine secousse nerveuse traversa Bari; il tourna +la tête du côté du lac Bain; il regarda de nouveau vers Carvel et un +gémissement, à peine plus élevé qu’un soupir, sortit de sa gorge. +L’homme était sur le point de disparaître dans l’épaisse sapinière. Il +s’arrêta et se retourna. + +--On vient, garçon! + +Même à cette distance, Bari pouvait voir qu’il lui souriait amicalement; +il aperçut la main tendue et la voix suscita en lui des sensations +nouvelles. Elle ne ressemblait pas à la voix de Pierre. Elle n’était pas +non plus douce et tendre comme celle de Nepeese. + +Il n’avait connu que peu d’hommes et il les considérait tous avec +défiance. Mais cette voix-ci le désarmait. Il était subjugué par son +appel. Il désirait y répondre. Il fut rempli tout aussitôt du désir de +suivre sur ses talons l’étranger. Pour la première fois dans sa vie, +l’envie de devenir l’ami d’un homme le posséda. Il ne bougea point tant +que Jim Carvel eût pénétré dans le bois de sapins. Alors, il suivit. + +Cette nuit-là, ils campèrent dans un épais fouillis de cèdres et de +baumiers, à dix milles au nord de la zone de trappes de Bush Mac +Taggart. Durant deux heures, il avait neigé et leur route était +recouverte. Il neigeait encore, mais aucun flocon du blanc déluge ne +traversait le crible du berceau touffu des rameaux. + +Carvel avait déployé sa petite tente de soie et avait bâti un feu; leur +souper était achevé et Bari était étendu sur le ventre devant le +réfractaire, presque à portée de sa main. Adossé à un arbre, Carvel +fumait avec délice. Il s’était débarrassé de sa casquette et de son +pardessus et, dans la splendeur tiède du feu, il avait presque l’air +d’un jeune homme. Mais, même dans cette splendeur, ses mâchoires ne +perdaient rien de leur forme décidée ni ses yeux de leur claire +vivacité. + +--Cela semble bon d’avoir quelqu’un à qui parler, disait-il à Bari, +quelqu’un qui peut comprendre, même s’il garde la bouche close. As-tu +jamais envie de hurler, sans oser le faire? Moi bien. Parfois, j’ai été +sur le point d’éclater, parce que j’avais envie de parler à quelqu’un et +que je n’osais le faire. + +Il se frotta les mains l’une contre l’autre et les tendit au feu. Bari +observait chacun de ses mouvements et écoutait attentivement le moindre +son qui sortait de ses lèvres. Ses yeux avaient en eux maintenant une +sorte d’adoration muette, un regard qui réchauffait le cœur de Carvel et +l’emportait loin de l’immense isolement et de la solitude de la nuit. +Bari s’était traîné plus près des pieds de l’homme, et soudain, Carvel +se pencha sur lui et lui tapota la tête. + +--Je suis un mauvais drôle, mon vieux, souriait-il. Tu n’as pas remarqué +cela chez moi, pas du tout? Désires-tu savoir ce qui m’est arrivé? + +Il attendit un moment et Bari le regardait attentivement. Alors, Carvel +continua, comme s’il parlait à un homme: + +Voyons! Il y a cinq ans, cinq ans en décembre, juste avant l’époque de +la Noël, j’avais un papa. Le bon vieux copain que mon papa! Pas de mère, +juste un papa. Et si on nous avait additionnés, nous n’aurions fait +qu’un. Comprends-tu? Un jour arriva un putois d’Amérique aux galons +d’argent nommé Hardy, et il tira sur lui un jour, parce que le papa +avait travaillé contre lui en politique. C’était bien un meurtre. Et on +ne pendit pas ce putois! Non, monsieur, on ne le pendit point! Il était +trop riche, il avait aussi trop d’amis politiques. Il en fut quitte avec +deux années de pénitencier. Mais il n’y alla pas; non, vrai, comme il y +a un Dieu, il n’y alla pas. + +Carvel serrait les poings à en faire craquer les jointures. Un sourire +de joie éclaira son visage et ses yeux lancèrent des éclairs. Bari +poussa un profond soupir, simple coïncidence, mais le moment était +pathétique. + +--Non, il n’alla point au pénitencier, poursuivit Carvel, regardant +fixemment Bari de nouveau. Tu sais bien ce que cela signifie, mon vieux. +Il aurait été pardonné au bout d’un an. Et pourtant mon papa, la +meilleure moitié de moi-même, était dans la tombe! Aussi je m’approchai +du putois galonné d’argent, droit sous les yeux du juge, et sous les +yeux des avocats et sous les yeux de tous ses parents et amis, et _je +l’ai tué_. Et je me suis évadé, par une fenêtre, avant qu’ils se fussent +ressaisis, j’ai gagné le pays boisé et j’en ai avalé des kilomètres +depuis! Et je pense que Dieu m’assista, mon brave. Car, il fit une chose +étrange pour me tirer d’affaire, l’avant-dernier été, juste comme les +gendarmes me couraient après rudement, et que l’horizon était sombre, on +découvrit un noyé dans le pays de Reindeer à l’endroit même où ils +avaient pensé me cerner. Et le bon Dieu a fait que cet homme me +ressemblait si bien qu’il fut enterré sous mon nom. Donc, +officiellement, je suis mort, mon vieux. Je n’ai à redouter quoi que ce +soit, aussi longtemps que je ne fraie pas trop avec les gens, pendant un +an environ. Depuis, dans mon for intérieur, j’ai volontiers pensé que +Dieu avait dans ses desseins de me tirer d’un pas difficile. Quelle est +ton opinion, hein? + +Il se penchait pour obtenir une réponse. Bari avait écouté. Peut-être en +un sens avait-il compris. Mais un autre bruit que la voix de Carvel lui +arrivait maintenant aux oreilles. + +La tête collée à terre, il l’entendit très nettement. Il poussa un +gémissement, et le gémissement s’acheva en un groulement si bas que +Carvel surprit tout juste le ton d’avertissement qu’il comportait. Il se +redressa. Il demeura ensuite debout, tourné vers le Sud. Bari se tenait +à côté de lui, les pattes roidies et l’échine hérissée. + +Au bout d’un moment de profond silence, Carvel reprit: + +--Des parents à toi, mon vieux. Des loups. + +Et il alla sous sa tente prendre son fusil et des cartouches. + + + + +CHAPITRE XXIX + +L’APPEL DU SUD + + +Bari était debout, immobile comme une statue, lorsque Carvel sortit de +sa tente et, pendant quelques minutes, Carvel garda le silence, +l’observant avec attention. Le chien répondrait-il à l’appel de la +horde? Leur appartenait-il? S’en irait-il maintenant? Les loups se +rapprochaient. Ils n’allaient point par détours, comme l’aurait pu faire +un caribou ou un cerf, mais ils venaient tout droit, droit sur leur +campement. La signification de ce fait était facile à comprendre pour +Carvel. + +Toute l’après-midi, les pas de Bari avaient laissé une odeur de sang au +long de la route et les loups avaient découvert leur trace au fond de la +forêt où la neige, en tombant, ne l’avait point recouverte. Carvel +n’était point inquiet. Plus d’une fois, pendant ces cinq années de +courses vagabondes entre le cercle arctique et le Pôle, il avait fait la +partie avec les loups. Une fois, il l’avait quasiment perdue, mais +c’était là-bas, en plein désert. Ce soir, il avait du feu et, au cas où +les brandons viendraient à lui manquer, il avait les arbres où grimper. +Son inquiétude, pour l’heure, était concentrée sur Bari. Si le chien +partait, il resterait seul encore une fois. Aussi dit-il, en rendant sa +voix tout à fait naturelle: + +--Tu ne vas point t’en aller, n’est-ce pas, vieux? + +Si Bari le comprit, il n’en témoigna rien. Mais Carvel, qui l’observait +de près, vit que les poils étaient hérissés sur son échine comme une +brosse, puis il entendit, qui croissait peu à peu dans la gorge de Bari, +un grognement de haine féroce. + +C’était l’espèce de grognement par lequel il avait accueilli le facteur +du lac Bain et Carvel, ouvrant la culasse de son fusil pour voir si tout +était bien, se mit à rire joyeusement. Il se peut que Bari l’entendit. +Peut-être cela avait-il une signification pour lui, car il se retourna +brusquement les oreilles basses en regardant son compagnon. + +Les loups étaient muets maintenant. Carvel savait ce que cela voulait +dire et il était sur le qui-vive. Dans le calme, le déclic du cran de +sûreté de son fusil retentit avec un bruit métallique. + +Pendant quelques instants, on n’entendit plus rien que le pétillement du +feu. Brusquement, les muscles de Bari se détendirent. Il recula et fit +face au côté opposé derrière Carvel, la tête rentrée dans les épaules, +ses crocs longs d’un pouce, brillants, tandis qu’il retroussait les +babines, tandis qu’il grondait vers les cavernes obscures de la forêt, +derrière la marge de lumière du feu. Carvel s’était retourné d’un bond. + +Il fut presque effrayé de ce qu’il vit. Une paire d’yeux flambaient d’un +feu verdâtre, puis une autre paire, puis après ceux-là tellement, +tellement, qu’il n’aurait pu les compter. Il poussa un brusque soupir. +On aurait dit des yeux de chat, un peu plus larges seulement. +Quelques-uns, recevant en plein la lueur du foyer, étaient rouges comme +des tisons, d’autres luisaient bleus et verts, des choses vivantes, sans +corps. + +D’un regard rapide, Carvel parcourut le cirque obscur de la forêt. Il y +en avait dehors là aussi; il y en avait de tous les côtés; mais là où il +les avait vus tout d’abord, ils étaient plus nombreux. Durant ces +quelques secondes, il avait oublié Bari, troublé jusqu’à la stupéfaction +par ce cordon d’yeux monstrueux, d’yeux de mort qui l’encerclaient. Ils +étaient là cinquante loups, cent peut-être, tout autour, ne redoutant +rien parmi tout ce monde sauvage que le feu. Ils étaient arrivés, sans +même faire de bruit, de leurs pas feutrés, sans même briser une +vergette: S’il avait été plus tard et s’ils avaient été endormis et le +feu éteint! + +Il frissonna et pendant une minute cette pensée abattit son courage. Il +ne s’était pas proposé de tirer sans nécessité, mais tout aussitôt il +épaula son fusil et il envoya un trait de feu à l’endroit où les yeux +étaient le plus denses. Bari savait ce que signifiaient les coups de +fusil et, rempli du furieux désir de sauter à la gorge de l’un de ses +ennemis, il partit tout de go dans leur direction. Carvel poussa un cri +d’effroi tandis qu’il se précipitait. Il vit passer comme un éclair le +corps de Bari. Il le vit happé par l’obscurité et, dans la même minute, +il perçut l’entrechoquement mortel des crocs et la chute de quelques +corps. + +Un sauvage frisson le parcourut. Le chien avait chargé seul et les loups +attendaient. Cela ne pouvait avoir qu’une issue. Son camarade à quatre +pattes s’était jeté, tête-bêche, dans les gueules de la mort. + +Il pouvait entendre le happement affamé de ces mâchoires du fond des +ténèbres. C’était écœurant. Sa main se dirigea vers l’arme automatique +pendue à sa ceinture et il jeta son fusil démuni sur la neige. Le gros +«trente-huit» à hauteur de ses yeux, il plongea dans l’obscurité et de +ses lèvres partit un cri sauvage qu’on aurait pu entendre à un mille au +loin. En même temps que ce cri l’arme automatique traça un rapide +courant de feu dans la masse des animaux qui combattaient. + +Il y avait onze coups dans le revolver et jusqu’à ce que le canon rendît +le son métallique du déclic, Carvel ne cessa ses cris et de se reculer +dans la lueur du foyer. Il écouta, poussant un profond soupir. Il ne +voyait plus d’yeux dans l’obscurité, il n’entendait plus le mouvement +des corps. La soudaineté et la férocité de son attaque avaient repoussé +la bande des loups. Mais le chien! Il respira et se fatigua les yeux à +regarder. Une ombre se traînait dans le cercle de lumière. C’était Bari. +Carvel se précipita vers lui, le prit à bras-le-corps et l’apporta près +du feu. + +Pendant longtemps ensuite, il y eut un regard d’interrogation dans les +yeux de l’homme. Il rechargea son fusil, alimenta de nouveau le feu et +de son paquetage tira des bandes de linge avec lesquelles il banda trois +ou quatre des plus larges plaies aux pattes de Bari. Et une douzaine de +fois, il demanda avec une sorte d’égarement: + +--Hé bien! Quoi diable te poussait à faire cela, mon vieux? Qu’est-ce +que tu as contre les loups? + +Et de toute la nuit il ne dormit point, mais resta sur ses gardes. + +Leur aventure avec les loups rompit le suprême soupçon de défiance qui +avait pu subsister entre l’homme et le chien. Durant les jours suivants, +alors qu’ils faisaient lentement route vers le nord-ouest, Carvel soigna +Bari de la façon dont il aurait soigné un enfant malade. A cause des +blessures du chien, il ne faisait que peu de kilomètres par jour. + +Bari comprit et en lui s’affirmait, de plus en plus forte, une immense +affection pour l’homme dont les mains étaient aussi bienfaisantes que +celles de Nepeese et dont la voix le réchauffait de la sympathie d’une +camaraderie sans borne. Il ne le craignait plus et n’avait plus de +suspicion à son endroit. Et Carvel, de son côté, remarquait bien des +choses. + +Le vide infini du monde autour d’eux et leur solitude lui fournissaient +l’occasion de s’arrêter à des détails sans importance et il se trouvait +chaque jour observer Bari d’un peu plus près. Il fit enfin une +découverte qui l’intéressa vivement. Toujours, lorsqu’ils faisaient +halte en route, Bari se tournait vers le Sud; quand ils campaient, +c’était du côté du sud qu’il flairait le vent le plus fréquemment. +C’était bien naturel, songeait Carvel, car son vieux terrain de chasse +se trouvait par là. + +Mais, tandis que les jours passaient, il se mit à remarquer autre chose. +De temps à autre, se retournant vers le lointain pays d’où ils étaient +venus, Bari gémissait doucement et, ces jours-là, il était fort agité. +Il ne manifestait pas le désir de quitter Carvel, mais de plus en plus +Carvel comprenait que quelque mystérieux appel lui arrivait du sud. + +Il était dans l’intention du chemineau de se diriger vers la région du +Grand-Esclave, à un bon huit cents milles au nord-ouest, avant la fonte +des neiges. Dès lors, quand les eaux dégelèrent au printemps, il décida +d’aller en canot vers l’ouest jusqu’au Mackenzie et finalement jusqu’aux +montagnes de la Colombie britannique. + +Ces plans furent modifiés en février. Les voyageurs furent pris dans une +violente bourrasque dans la région du lac Wholdaia et alors que leur +sort paraissait le plus sombre, Carvel rencontra par hasard une cabane +au cœur d’une épaisse forêt de sapins. Dans la cabane, il y avait un +mort. Il était trépassé depuis plusieurs jours et son cadavre était +absolument gelé. Carvel creusa un trou en terre et l’ensevelit. + +La cabane était un vrai trésor pour Carvel et Bari, mais surtout pour +l’homme. Elle n’avait de toute évidence d’autre propriétaire que le +mort. Elle était confortable et pourvue de provisions. En outre, son +propriétaire avait fait une superbe capture de fourrures avant que le +froid mordît ses poumons et qu’il mourût. Carvel inventoria les peaux +avec soin et avec joie. + +Il y en avait pour plus de mille dollars à n’importe quel poste et il ne +voyait pas pourquoi elles ne lui appartiendraient pas désormais. En +moins d’une semaine, il avait repéré la ligne de pièges recouverte de +neige du défunt et trappait pour son compte. + +C’était à deux cents milles au nord-ouest du Grey Loon et bientôt Carvel +observa que Bari ne se tournait pas directement vers le Sud, lorsque +l’étrange appel lui arrivait, mais bien vers le Sud-Est. Et maintenant, +à mesure que chaque jour passait, le soleil montait plus haut dans le +ciel; il devenait plus chaud, la neige fondait sous les pas et, dans +l’air, il y avait la palpitation humide et croissante du printemps. + +Et avec ces choses, l’ancien désir envahit Bari: l’appel qui émouvait +son cœur des tombes solitaires, là-bas, du Grey Loon, de la hutte +incendiée, de l’abri abandonné par delà l’étang, de Nepeese. Dans son +sommeil, il revoyait ces choses. Il réentendait la voix assourdie et +douce de Branche-de-Saule, sentait l’attouchement de ses mains, jouait +avec elle une fois de plus sous les ombrages touffus des forêts, et +Carvel s’asseyait pour l’observer tandis qu’il rêvait, s’efforçant de +saisir le sens de ce qu’il voyait et entendait. + +En avril, Carvel chargea sur ses épaules ses fourrures pour le poste du +lac La Biche de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui était encore plus +avant au Nord. Bari l’accompagna jusqu’à mi-chemin, puis, au coucher du +soleil, un soir, il reprit la route menant à la maison. Au bout d’une +semaine, Carvel revint à la cabane et l’y retrouva. Il fut si content +qu’il enlaça de ses bras la tête du chien et la pressa contre son cœur. +Ils vécurent dans la cabane jusqu’au mois de mai. Les bourgeons +éclataient alors et le parfum des choses qui poussaient commençait à +monter de la terre. + +Puis Carvel trouva les premières fleurs bleues précoces. + +Le soir, il fit son paquetage. + +--Voici le moment de voyager, annonça-t-il à Bari. Et j’ai changé +d’idée. Nous allons partir par là. + +Et, du doigt, il désigna le Sud. + + + + +CHAPITRE XXX + +LA FIN DE LA RECHERCHE + + +Un étrange pressentiment s’empara de Carvel tandis qu’il commençait son +voyage vers le Sud. Il ne croyait point aux présages, bons ou mauvais. +La superstition n’avait joué qu’un rôle infime dans sa vie, mais il +possédait tout ensemble la curiosité et l’amour de l’aventure et ses +années de vagabondage solitaire avaient développé en lui une perception +merveilleusement nette des choses qu’en d’autres termes on pourrait +appeler une imagination singulièrement active. + +Il savait que d’irrésistibles forces attiraient Bari vers le Sud, +qu’elles le poussaient non seulement vers une direction donnée de +l’espace, mais à un point précis de cette direction. Sans motif bien +particulier, le fait commençait à l’intriguer de plus en plus et, comme +son temps ne comptait pas et qu’il n’avait en vue aucun but défini, il +se mit à tenter une expérience. + +Durant les deux premières journées, il laissa Bari libre de se diriger à +sa guise et cinquante fois, durant ces deux jours, il nota à la boussole +la marche du chien. Il allait bien au sud-est. Le troisième matin, à +dessein, Carvel obliqua sa route vers l’ouest; il remarqua aussitôt un +changement en Bari: son agitation d’abord, puis la manière abattue avec +laquelle il le suivait sur les talons. Vers midi, Carvel tourna à angle +aigu vers le sud-est; de nouveau, et presque immédiatement, Bari +reconquit son ancienne ardeur et courut devant son maître. + +Après quoi, pendant plusieurs jours, Carvel suivit la route que prenait +le chien. + +--Il se peut que je sois un idiot, mon vieux, s’excusa-t-il un soir, +mais c’est histoire de m’amuser un peu, somme toute, comme si je voulais +rencontrer la ligne du chemin de fer avant d’avoir franchi les +montagnes. Aussi quelle est la différence? Je suis de jeu, aussi +longtemps que tu ne me ramènes pas à ce type du lac Bain. Maintenant, +que diable! voudrais-tu retrouver sa zone de trappes, t’y faire prendre? +Si c’est ça l’affaire!... + +Il envoya de sa pipe un nuage de fumée, en regardant Bari, et Bari, la +tête entre ses pattes de devant, se retourna vers lui. + +Une semaine plus tard, Bari répondit à la question de Carvel en se +dirigeant à l’ouest pour se garder d’approcher du lac Bain. On était au +milieu de l’après-midi quand ils traversèrent la ligne où les pièges de +Bush Mac Taggart et ses trappes de mort avaient été placés. Bari ne +s’arrêta même pas. Il se dirigea bien au sud, marchant si rapidement que +parfois Carvel le perdait de vue. Un énervement contenu mais intense le +dominait et il poussait un gémissement chaque fois que Carvel faisait +halte pour se reposer, le nez reniflant toujours le vent du côté du Sud. +Le printemps, les fleurs, la terre verdoyante, le chant des oiseaux et +le doux souffle de l’air le ramenaient à ce grand Hier, alors qu’il +appartenait à Nepeese. + +Pour son cerveau incapable de raisonner, l’hiver n’existait plus. Les +longs mois de faim et de froid étaient à jamais évanouis; au milieu des +nouvelles images qui emplissaient son esprit, ils étaient oubliés. Les +oiseaux et les fleurs et les cieux bleus étaient revenus et, avec eux, +Branche-de-Saule serait sûrement de retour. Et elle l’attendait +maintenant juste là-bas, par delà cette bordure de vertes forêts. + +Quelque chose de plus qu’une simple curiosité commença d’intriguer +Carvel. Une fantaisie bizarre devint une idée fixe et plus intime, une +préoccupation irraisonnée qui était accompagnée d’un certain +frémissement d’impatience contenue. Vers le temps qu’ils arrivèrent à +l’étang du vieux castor, le mystère de l’étrange aventure l’avait +fortement empoigné. De la colonie de Dent-Brisée, Bari conduisit Carvel +au ruisseau le long duquel Wakayoo, l’ours noir, allait à la pêche et, +de là, droit au Grey Loon. + +C’était au bord de l’après-midi d’une journée splendide. Il faisait si +calme que les eaux ridées du printemps, chantant en mille petits +torrents et ruisselets, emplissaient les bois d’une musique paresseuse. + +Sous le chaud soleil, le noisetier pourpre luisait comme du sang. Dans +les clairières, l’air avait d’odeur des jacinthes. Dans les arbres et +les buissons, des oiseaux accouplés bâtissaient leurs nids. + +Après le long sommeil de l’hiver, la nature œuvrait dans toute sa +gloire. C’était _Unepekine_, la lune du mariage, la lune de la maison à +construire, et Bari allait à la maison, non pour rejoindre son pareil, +mais pour Nepeese. Il savait qu’elle était là-bas maintenant, tout au +bord du ravin peut-être où il l’avait vue la dernière fois. Ils +joueraient encore ensemble bientôt, comme ils avaient joué hier et la +veille et l’avant-veille. + +Et dans sa joie, il aboya en sautant au visage de Carvel et le pressa de +se hâter davantage. Puis, ils arrivèrent à la clairière et, une fois de +plus, Bari se figea comme un roc. Carvel vit les ruines consumées de la +hutte incendiée et, peu après, les deux tombes sous le haut sapin. Il +commençait à comprendre, tandis que ses yeux se tournaient lentement +vers le chien qui attendait et écoutait. Un immense soupir gonfla son +cœur et, au bout d’un moment, il dit doucement et avec effort: + +--Vieux, je devine que tu es chez toi. + +Bari n’entendait point. La tête dressée et le nez en vedette vers le +ciel bleu, il sentait le vent. Qu’est-ce qui lui arriva avec le parfum +des forêts et des vertes prairies? Pourquoi frissonnait-il maintenant, +tandis qu’il se tenait là? Qu’y avait-il dans l’air? Carvel se le +demandait et ses yeux en cherchant s’efforçaient de répondre aux +questions. Rien. C’était la mort ici, la mort et l’abandon, et c’était +tout. Puis, tout aussitôt, Bari poussa un cri étrange, presque un cri +humain, et il partit comme une flèche. + +Carvel s’était débarrassé de son paquetage. Il laissa auprès tomber son +fusil et suivit Bari. Il courait à toute vitesse, droit à travers la +clairière, dans les balsamiers nains et dans une sente gazonnée, qui +avait été foulée jadis par les allées et venues. Il courut tant qu’il +fut hors d’haleine; alors il s’arrêta et écouta. Il ne pouvait plus +entendre Bari, mais cet ancien sentier conduisait sous bois, et il le +prit. + +Tout près de l’étang profond et sombre dans lequel Branche-de-Saule et +lui avaient folâtré si souvent, Bari aussi s’était arrêté. Il pouvait +entendre le bouillonnement de l’eau et ses yeux luisaient d’un feu +brillant, tandis qu’il cherchait Nepeese. Il s’attendait à la voir là, +son corps blanc et svelte se baignant dans l’ombre épaisse d’un sapin +surplombant, ou éclatant soudain, pur comme neige, dans une des mares +chaudes de soleil. + +Ses yeux fouillaient les vieilles cachettes, le grand rocher fendu de +l’autre côté, les digues creuses sous lesquelles ils avaient coutume de +nager comme des loutres, les rameaux de sapins qui trempaient à la +surface et parmi lesquels Branche-de-Saule aimait cacher son corps nu +tandis qu’il la cherchait dans l’étang. Et enfin la certitude naissait +en lui qu’elle n’était point là et qu’il fallait aller plus loin. + +Il continua jusqu’au tepee. La petite clairière dans laquelle avait été +construit le wigwam secret était inondée de soleil qui traversait une +éclaircie de la forêt vers l’Ouest. L’abri était là encore. + +Il ne parut pas bien changé à Bari. Et montant derrière, il y avait ce +qui était parvenu faiblement jusqu’à lui à travers la limpidité de +l’air; la fumée d’un feu minuscule. Au-dessus du feu, quelqu’un était +penché et cela n’étonna point Bari et ne le frappa point le moins du +monde comme insolite que ce quelqu’un eût deux longues tresses +brillantes sur le dos. Il poussa une plainte et, à cette plainte, la +personne se roidit un peu et se retourna lentement. + +Même alors cela sembla la chose la plus naturelle du monde que ce fût +Nepeese et point une autre. Il l’avait perdue hier. Aujourd’hui il la +retrouvait. Et, en réponse à sa plainte, un cri sanglotant jaillit du +cœur de Branche-de-Saule. + +Carvel les trouva quelques minutes plus tard, la tête du chien pressée +contre la poitrine de Branche-de-Saule. Et Branche-de-Saule pleurait, +pleurait comme un petit enfant, son visage enfoncé dans le cou de Bari. +Il ne les dérangea pas et attendit, et, alors qu’il attendait, quelque +chose dans la voix sanglotante et la tranquillité de la forêt semblait +lui murmurer un peu de l’histoire de la hutte incendiée et des deux +tombes, et le sens de l’appel qui était venu du Sud à Bari. + + + + +CHAPITRE XXXI + +LE COMPTE EST RÉGLÉ + + +Cette nuit-là, il y eut un nouveau feu de camp dans la clairière. Ce +n’était pas un feu minuscule, établi avec la crainte que d’autres yeux +pussent le voir, mais un feu qui dardait haut ses flammes. Dans sa lueur +se tenait Carvel. Et de même que le feu avait crû du petit tas de +cendres au-dessus duquel Branche-de-Saule avait fait cuire son dîner, +ainsi Carvel, le hors-la-loi mort officiellement, s’était, lui aussi, +transformé. La barbe était tombée de son visage, il avait ôté son +vêtement en peau de caribou, ses manches étaient retroussées jusqu’aux +coudes et une sauvage montée de sang affluait à son visage qui n’était +plus tout à fait le hâle du vent et du soleil et de la tempête. + +Et il y avait dans ses yeux un éclat qu’on n’y avait plus vu depuis cinq +ans, peut-être même jamais auparavant. Ses yeux étaient fixés sur +Nepeese. Elle était assise dans la lumière du foyer, un peu inclinée +vers la flamme, ses magnifiques cheveux brillaient d’un ton chaud à sa +lueur. Carvel ne fit pas un mouvement tant qu’elle demeura dans cette +attitude. A peine semblait-il respirer. L’éclat de ses yeux +s’approfondissait: adoration d’un homme pour une femme. Brusquement +Nepeese se retourna et le surprit, avant qu’il eût pu détourner son +regard. + +Il n’y avait rien à cacher dans ses yeux à elle. Comme son visage, ils +rayonnaient d’un nouvel espoir et d’un nouveau bonheur. Carvel s’assit à +son côté sur le banc de bouleau et dans ses mains il prit une des +tresses épaisses et il la caressait en parlant. A leurs pieds, les +observant, Bari était couché. + +--Demain ou après-demain je partirai pour le lac Bain, dit-il avec un +accent rude et amer au fond de la douceur adorante de sa voix, je ne +reviendrai qu’après l’avoir tué. + +Branche-de-Saule regardait fixement le feu. Durant un moment il y eut un +silence brisé seulement par le crépitement des flammes et, durant ce +silence, les doigts de Carvel nattaient et dénattaient les torons soyeux +de Branche-de-Saule. Ses pensées rétrogradaient vers le passé. Quelle +occasion il avait manquée le jour qu’il s’était trouvé dans la zone de +trappes de Bush Mac Taggart! Si, seulement, il avait su! Ses dents +grincèrent, tandis qu’il se représentait mentalement au cœur +incandescent du foyer les scènes du jour où le facteur du lac Bain avait +tué Pierre. + +Elle lui avait raconté toute l’histoire: sa fuite; son plongeon dans le +torrent glacé du ravin où elle avait pensé trouver une mort certaine. Et +comment elle avait été miraculeusement sauvée de l’eau et comment elle +avait été découverte, à demi morte, par Tuboa, le vieux Cree édenté, +auquel Pierre, par compassion, avait permis de chasser sur une partie de +son domaine. Carvel ressentait la tragédie et l’horreur de cette heure +unique et terrible où le soleil était disparu du monde pour +Branche-de-Saule. Et, parmi les flammes, il se représentait le vieux +Tuboa fidèle, alors qu’il rassemblait ses forces suprêmes afin de +transporter Nepeese sur la longueur qui séparait le ravin de sa cabane. + +Il surprenait les changeantes images des semaines suivantes dans la +cabane, semaines de famine et de froid intense pendant lesquelles la vie +de Branche-de-Saule ne tenait qu’à un fil. Et puis, quand les neiges +furent plus épaisses, Tuboa était mort. Les doigts de Carvel +étreignaient les torons des tresses de Branche-de-Saule. Un profond +soupir sortit de sa poitrine et il ajouta en regardant fixement le feu: + +--Demain, je partirai pour le lac Bain. + +Pendant un moment, Nepeese ne répondit pas. Elle aussi fixait le feu. +Puis elle dit: + +--Tuboa voulait le tuer quand le printemps reviendrait et qu’on pourrait +voyager. Lorsque Tuboa mourut, j’ai compris que c’était moi qui devrais +le tuer. Je suis donc venue avec le fusil de Tuboa. Il a été +nouvellement chargé, hier. Et, monsieur Jeem... + +Elle releva la tête vers lui, un éclair de triomphe dans les yeux, +tandis qu’elle ajoutait, pas plus haut qu’un murmure. + +--Vous n’irez pas au lac Bain. _Je lui ai envoyé un commissionnaire._ + +--Un commissionnaire? + +--Oui, Ookimew Jeem, un courrier. Il y a deux jours. Je lui ai fait +savoir que je n’étais pas morte, mais que j’étais ici à l’attendre et +que désormais je serai sa _iskwao_, sa femme. Ah! Ah! Il viendra, +Ookimew Jeem, il viendra le plus tôt possible. Et vous ne le tuerez pas! +_Non._ + +Elle lui souriait et le cœur de Carvel battait comme un tambour. + +--Le fusil est chargé, fit-elle doucement, je tirerai. + +--Il y a deux jours, dit Carvel, et du lac Bain, il y a... + +--Il sera ici demain, répondit Nepeese. Demain, au coucher du soleil, il +entrera dans la clairière. Je le sais. Mon sang a chanté tout le jour. +Demain, demain, car il fera route le plus vite qu’il pourra, Ookimew +Jeem. Oui il viendra en hâte. + +Carvel avait baissé la tête. Les douces tresses qu’il serrait entre ses +doigts, il les porta à ses lèvres. Branche-de-Saule qui fixait de +nouveau le feu, ne vit point ce geste. Mais elle le _sentit_ et son âme +palpita comme les ailes d’un oiseau. + +--Ookimew Jeem! murmura-t-elle. Ce fut un souffle, un mouvement des +lèvres si doux que Carvel n’entendit pas le son de sa voix. + +Si le vieux Tuboa avait été là, ce soir, il est certain qu’il aurait lu +d’étranges avertissements dans le vent qui chuchotait, çà et là, +doucement, à la cime des arbres. + +Il faisait une si belle nuit, une nuit où les Dieux Rouges +s’entretiennent à voix basse, une fête de gloire, pendant laquelle même +les ombres penchées et les étoiles hautes avaient l’air de palpiter de +la vie d’un tout puissant langage. Il est bien probable que le vieux +Tuboa, avec ses quatre-vingt-dix années d’expérience, aurait soupçonné +une chose que Carvel, dans sa jeunesse et sa présomption, ne comprit +pas. Demain, il viendrait demain. Branche-de-Saule, exaltée, l’avait +assuré. Mais au vieux Tuboa, les arbres auraient pu murmurer: _Pourquoi +pas cette nuit?_ + +Il était minuit lorsque la lune, dans son plein, s’arrêta juste +au-dessus de la petite clairière de la forêt. Dans l’abri, +Branche-de-Saule dormait. A l’ombre d’un balsamier, derrière le foyer, +dormait Bari et, plus loin encore, en arrière, au bord d’un bosquet de +sapins, dormait Carvel. Chien et homme étaient fatigués. Ils avaient +beaucoup marché et vite, ce jour-là, et ils n’entendirent aucun bruit. + +Mais ils n’avaient marché ni tant ni si vite que Bush Mac Taggart. Du +lever du soleil à minuit, il avait parcouru quarante milles, quand il +s’avança à grands pas dans l’éclaircie où s’était dressée la hutte de +Pierre Duquesne. Deux fois, à l’orée de la forêt, il avait appelé et, +maintenant, comme on ne répondait pas, il restait là, debout, au clair +de lune, et écoutait. Nepeese devait être là à l’attendre. + +Il était las, mais la fatigue ne pouvait éteindre le feu qui brûlait +dans son sang. Son sang avait flambé toute la journée, et, maintenant, +si proche de la réalisation et du succès, dans ses veines la vieille +passion ressemblait à un vin enivrant. Quelque part, non loin de +l’endroit où il se trouvait, Nepeese l’attendait, _l’attendait_. Son +cœur palpitait d’un désir farouche, tandis qu’il écoutait. + +On ne répondait pas. Alors, pendant une minute d’émotion, il cessa de +respirer. Il aspira l’air et, faible, du lointain, lui parvint une odeur +de fumée. + +Avec l’instinct primordial de l’homme des bois, il se tourna du côté +d’où venait le vent: un souffle à peine sous les cieux illuminés +d’étoiles. Il n’appela pas plus longtemps, mais se hâta de traverser la +clairière. Nepeese était plus loin--quelque part--qui dormait près de +son feu, et il poussa un cri de joie étouffé. Il parvint à l’extrémité +de la forêt; le hasard conduisit ses pas sur le sentier gazonné, il le +suivit et l’odeur de la fumée arriva plus précise à ses narines. + +Ce fut l’instinct de l’homme des bois également qui lui conseilla +d’avancer avec précaution. L’instinct et aussi le calme absolu de la +nuit. Il ne cassa pas un bâton sous ses pas. Il remua la broussaille si +doucement qu’il ne fit aucun bruit. + +Quand il arriva enfin à la clairière où le feu de Carvel faisait encore +monter dans l’air une spirale de fumée au parfum de résine, ce fut si +furtivement qu’il ne risqua même pas d’éveiller Bari. Peut-être, au +tréfonds de lui dormait un vieux soupçon, peut-être était-ce parce qu’il +désirait surprendre Nepeese pendant son sommeil. La vue de l’abri +précipita les battements de son cœur. Il faisait clair comme en plein +jour et la lune l’enveloppait de sa lumière. + +Et Mac Taggart aperçut, suspendus devant l’abri, quelques vêtements de +femme. Il avança à pas feutrés comme un renard et l’instant d’après il +se trouvait une main sur la tenture rabattue de la porte du wigwam, la +tête inclinée pour y surprendre le moindre bruit. Il pouvait entendre +Nepeese respirer. Une minute, il se retourna de sorte que le clair de +lune frappa ses yeux. Ils étaient enflammés d’un feu mauvais. Alors, +très doucement, il écarta la tenture de la porte. + +Ce ne put être ce bruit qui éveilla Bari caché dans l’ombre noire des +balsamiers à une douzaine de pieds plus loin. Peut-être fut-ce l’odeur +de l’homme. Les narines de Bari frémirent d’abord, puis il s’éveilla. +Pendant quelques secondes, ses yeux dardèrent vers le corps penché à la +porte du wigwam. Il savait que ce n’était pas Carvel. + +L’ancienne odeur, l’odeur de la bête humaine, emplissait ses narines +comme un poison détesté. + +Il se redressa et se tint un moment les quatre pattes figées, ses +babines se retroussant peu à peu au-dessus de ses longs crocs. Mac +Taggart avait disparu. + +De l’intérieur de tepee arriva du bruit, un soudain remuement de corps, +le cri de frayeur de quelqu’un qui s’éveille en sursaut, puis un appel, +un cri assourdi, à demi étouffé, un cri d’effroi. Et en réponse à ce cri +Bari se précipita hors de l’ombre des balsamiers avec, dans la gorge, un +groulement qui portait en lui un accent de mort. + +Au bord du bosquet de sapins, Carvel se retournait, mal à l’aise. Des +bruits étranges l’éveillaient, des cris qui, dans sa fatigue, lui +arrivaient comme dans un rêve. Enfin, il se mit sur son séant; puis, +saisi d’une subite terreur, il se leva et courut au wigwam. Nepeese +était dans la clairière, l’appelant du nom qu’elle lui avait donné: +_Ookimew Jeem!... Ookimew Jeem! Ookimew Jeem!_ Elle était là, blanche et +svelte, ses yeux pleins du scintillement des étoiles et, lorsqu’elle vit +Carvel, elle l’étreignit dans ses bras, criant: + +--Ookimew Jeem!... Oh! oh!... Ookimew Jeem! Oh! oh! + +A l’intérieur de l’abri, Carvel entendit la rage d’un animal, les cris +plaintifs d’un homme. Il oublia qu’il n’était arrivé que de la nuit +dernière et, poussant un cri, il enleva Branche-de-Saule contre sa +poitrine, et les bras de Branche-de-Saule se nouèrent autour de son cou, +cependant qu’elle se lamentait. + +--Ookimew Jeem, c’est la brute, là-dedans! C’est la brute du lac Bain et +Bari... + +La vérité se fit jour à Carvel et il emporta Branche-de-Saule dans ses +bras et s’enfuit avec elle loin du bruit qui devenait écœurant et +horrible. Dans le bosquet de sapin, il déposa sur le sol son fardeau. +Les bras de Nepeese restaient encore serrés autour de son cou; il +sentait la sauvage terreur du corps qui palpitait contre lui. La +poitrine de la jeune fille était secouée de sanglots et ses yeux le +suppliaient. Il l’attira plus près de son cœur et, tout à coup, il +écrasa son visage contre le sien et il sentit pendant une minute le +tiède frisson des lèvres virginales contre les siennes. Et il entendit +le murmure doux et tremblant: + +--Oh!... _Ookimew Jeem!_ + +Lorsque Carvel retourna seul au wigwam, son revolver à la main, Bari +était devant la porte et attendait. Carvel ramassa un brandon enflammé +et pénétra dans l’abri. Quand il en ressortit, son visage était livide. +Il jeta le brandon dans le feu et retourna près de Nepeese. Il l’avait +enveloppée dans ses couvertures et maintenant il s’agenouillait auprès +d’elle et mit ses bras autour de sa taille. + +--Il est mort, Nepeese. + +--Mort? Ookimew Jeem! + +--Oui, Bari l’a tué! + +Elle semblait inanimée. Doucement, ses lèvres caressant ses cheveux, +Carvel murmurait ses projets pour leur paradis futur. + +--Personne ne le saura, bien-aimée. Cette nuit, je vais l’ensevelir et +incendier le tepee, Demain, nous partirons à Nelson-House, où il y a un +missionnaire. Et ensuite nous reviendrons et je construirai une nouvelle +hutte à la place où l’ancienne a été brûlée. _M’aimez-vous, Ka-Sakahet?_ + +--Oui, Ookimew Jeem, je vous aime. + +Tout à coup, ils s’interrompirent. Bari poussait enfin son cri de +triomphe. Ce cri s’éleva jusqu’aux étoiles. Il passa par-dessus les +toits des forêts et emplit les cieux tranquilles: hurlement de loup, +d’allégresse, d’achèvement, de vengeance accomplie. Les échos en +moururent lentement au loin et le silence s’étendit de nouveau. + +Une paix immense respira dans la molle ondulation de la cime des arbres. +Du Nord répondit l’appel fraternel d’un loup solitaire. + +Autour des épaules de Carvel, les bras de Branche-de-Saule se serrèrent +plus étroitement. Et Carvel, du fond du cœur, rendit grâces à Dieu. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Chapitres Pages + I.--Le grand inconnu 1 + II.--Le premier combat 8 + III.--Une nuit d’effroi 17 + IV.--Le vagabond affamé 25 + V.--Le loup parle 37 + VI.--Le cri du cœur solitaire 49 + VII.--La fin de Wakayoo 61 + VIII.--Nepeese en danger 73 + IX.--Enfin, amis! 80 + X.--Au secours d’Umisk 89 + XI.--Pris! 95 + XII.--Soumis, mais non conquis 106 + XIII.--Mac Taggart obtient sa réponse 111 + XIV.--L’attrait de la femme 120 + XV.--La fille de la tempête 130 + XVI.--Nepeese revendique ses droits 137 + XVII.--Les voix de la race 144 + XVIII.--Le banni 152 + XIX.--Le facteur se décide 168 + XX.--Une lutte inutile 180 + XXI.--Nepeese fait son choix 186 + XXII.--Seul! 195 + XXIII.--Un hiver d’attente 204 + XXIV.--Vers le nord 213 + XXV.--Sur la ligne de trappes 221 + XXVI.--Bari ennuie Mac Taggart 232 + XXVII.--Le triomphe de Mac Taggart 239 + XXVIII.--Amitié 246 + XXIX.--L’appel du sud 253 + XXX.--La fin de la recherche 260 + XXXI.--Le compte est réglé 266 + + +MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 *** |
