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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 ***
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+ JAMES-OLIVER CURWOOD
+
+ BARI
+ CHIEN-LOUP
+
+ TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET
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+
+ PARIS
+ LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
+ 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
+
+ MCMXXV
+
+
+
+
+LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE
+
+
+ROMANS D’AVENTURES
+
+ J.-O. Curwood.--Kazan 7 50
+ -- Le Piège d’Or 7 50
+ -- Les Chasseurs de Loups 6 50
+ -- Les Cœurs les plus farouches 5 50
+ -- Bari, chien-loup (nouv. édit.) 7 50
+ -- Le Grizzly 6 50
+ Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50
+ -- La Peste écarlate 7 50
+ -- Le Talon de fer 7 »
+ -- Croc-Blanc 6 50
+ -- Jerry dans l’île 6 »
+ -- Le Fils du Loup 7 »
+ -- Martin Eden 7 50
+ Maurice Renard.--Le Singe 7 50
+ -- Suite fantastique 6 »
+ -- Le Péril bleu 6 50
+ -- Le Voyage immobile 6 50
+ -- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 »
+ Cyril Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 »
+ Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 »
+ Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 »
+ Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 »
+ -- Le Chant de l’Équipage 6 »
+ H.-H Ewers.--Mandragore 6 50
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+Tous droits de reproduction en langue française réservés pour tous pays,
+y compris la Suède et la Norvège.
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+BARI, CHIEN-LOUP
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+CHAPITRE PREMIER
+
+LE GRAND INCONNU
+
+
+Pour Bari pendant plusieurs jours après sa naissance, le monde était une
+vaste et obscure caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa maison
+était au cœur d’une immense souche renversée où Louve-Grise, sa mère
+aveugle, avait trouvé pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan,
+le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de temps à autre, ses yeux
+luisant dans l’obscurité comme des boules de feu verdâtre. Ce furent les
+yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion que quelque chose existait
+au delà du sein maternel et l’amenèrent également à la découverte de la
+vue. Il sentait, il flairait, il entendait, mais dans ce trou noir, sous
+ce bois de charpente tombé, il n’avait jamais _vu_ avant l’arrivée des
+yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent et sa frayeur se
+changea en une immense curiosité. Il était fort occupé à les fixer,
+quand tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque Kazan tournait la
+tête. Puis ils brillaient de nouveau de son côté, du fond des ténèbres,
+avec un si soudain éclat qu’il se serrait involontairement près de sa
+mère, laquelle tremblait et frissonnait toujours d’étrange façon lorsque
+Kazan entrait.
+
+Bari, cela va de soi, ne connaîtrait jamais leur histoire. Il ne saurait
+jamais que Louve-Grise, sa mère, était une louve pur sang et que Kazan,
+son père, était un chien. En lui, la nature commençait déjà son étonnant
+travail, mais qui ne dépasserait jamais certaines limites. La nature lui
+apprendrait en son temps que sa magnifique mère louve était aveugle,
+mais il ne saurait jamais rien de cette terrible bataille entre
+Louve-Grise et le lynx, au cours de laquelle sa mère avait perdu la vue.
+La nature ne pouvait rien lui dire de la vengeance sans merci de Kazan,
+de ces étonnantes années de ménage, de leur loyauté, de leurs
+singulières aventures dans la vaste solitude canadienne; elle ne pouvait
+qu’en faire un fils de Kazan.
+
+Mais d’abord et pendant plusieurs jours sa mère lui était tout. Même
+après que ses yeux se furent ouverts tout grands et qu’il eut senti ses
+jambes de manière à pouvoir tituber un peu dans l’obscurité, rien
+n’existait pour Bari, sinon sa mère. Quand il fut assez âgé pour jouer
+au dehors avec des bâtons et des mousses dans la lumière du soleil, il
+ne savait pas encore à quoi sa mère ressemblait. Mais pour lui elle
+était forte et tendre et chaude, et elle léchait sa figure avec sa
+langue et elle lui parlait avec une sorte de doux geignement qui lui fit
+enfin trouver sa propre voix dans un faible et aigre jappement. Puis
+arriva ce jour étonnant où les boules de feu verdâtre, qui étaient les
+yeux de Kazan, s’approchèrent de plus en plus près, un peu à la fois, et
+avec d’infinies précautions. Jusqu’alors Louve-Grise l’avertissait de se
+retirer. Être seule était la première règle de sa race farouche durant
+le temps de sa maternité. Un grognement sourd de sa gorge et Kazan
+s’arrêtait toujours. Mais ce jour-ci il n’y eut pas de grognement. Dans
+la gorge de Louve-Grise mourut un gémissement étouffé. Signe de
+solitude, de contentement et d’immense désir. «Tout va bien maintenant»,
+disait-elle à Kazan; et Kazan s’arrêtant une minute afin de s’en assurer
+répondit par un son grave du fond de sa gorge.
+
+Lentement encore, comme s’il n’était pas tout à fait certain de ce qu’il
+allait trouver, Kazan avança vers eux et Bari se tassa plus près de sa
+mère. Il entendit Kazan se laisser choir lourdement sur le ventre près
+de Louve-Grise. Il n’avait pas peur et était fort intrigué. Et Kazan
+aussi était intrigué. Il reniflait. Dans l’obscurité ses oreilles
+étaient dressées. Au bout d’un moment, Bari se mit à remuer. Un pouce à
+la fois, il s’écarta du flanc de sa mère. Louve-Grise ne bougeait pas,
+chaque muscle de son corps souple tendu pareil à un fil d’acier, tandis
+qu’elle écoutait. De nouveau son sang de loup était en éveil. Il y avait
+du danger pour Bari. Sans bruit, ses babines se retroussèrent montrant
+les crocs. Sa gorge frissonna, mais aucun son n’en sortit. De
+l’obscurité, à deux mètres d’elle, s’élevèrent un doux gémissement de
+petit chien et le bruit caressant de la langue de Kazan.
+
+Bari avait senti le frémissement de sa première grande aventure. Il
+avait découvert son père.
+
+ * * * * *
+
+Tout cela arriva la troisième semaine de la vie de Bari. Il avait juste
+dix-huit jours quand Louve-Grise permit à Kazan de faire la connaissance
+de son fils. Sans la cécité de Louve-Grise et le souvenir de ce jour où
+sur le rocher du Soleil, le lynx lui avait crevé les yeux, elle aurait
+mis Bari au monde en plein air et ses pattes auraient été tout à fait
+solides. Il aurait connu le soleil et la lune et les étoiles; il se
+serait rendu compte de ce que signifiait le tonnerre, et il aurait vu la
+lueur des éclairs dans le ciel. Mais comme cela, il n’y avait pour lui
+rien à faire, dans cette obscure caverne sous la souche renversée, que
+de trébucher un peu dans les ténèbres et de lécher avec sa mignonne
+languette les os crus qui jonchaient le sol çà et là. Longtemps on
+l’avait laissé seul. Il avait entendu sa mère aller et venir et presque
+toujours ç’avait été en réponse à un aboiement de Kazan qui leur
+parvenait comme un écho lointain. Il n’avait jamais éprouvé un bien vif
+désir de suivre jusqu’au jour où la large et froide langue de Kazan
+avait caressé son museau. Pendant ces minutes étonnantes, la nature
+était à l’œuvre. Son instinct jusqu’alors n’était pas tout à fait né. Et
+lorsque Kazan s’en alla, les laissant dans l’obscurité, Bari pleurnicha
+pour le faire revenir, absolument comme il avait pleuré après sa mère,
+quand, de temps à autre, elle l’avait quitté pour répondre à l’appel de
+son compagnon.
+
+Le soleil était déjà haut au-dessus de la forêt lorsque, une heure ou
+deux après la visite de Kazan, Louve-Grise s’esquiva. Entre le nid de
+Bari et le sommet de la souche renversée, il y avait quarante pieds de
+bois dru et brisé à travers quoi un rayon de lumière ne pouvait
+pénétrer. Tout ce noir ne l’effrayait pas, car il n’avait pas appris la
+signification de la lumière. Le jour, et non point la nuit, allait lui
+causer sa première grande terreur. Aussi ce fut sans la moindre crainte,
+avec un gémissement pour demander à sa mère de l’attendre, qu’il
+commença de suivre. Si Louve-Grise l’entendit, elle ne fit guère
+attention à cet appel et le raclement de ses coups de griffes sur le
+bois mort s’éteignit rapidement au loin.
+
+Cette fois, Bari ne s’arrêta point au tronc de huit pieds qui avait
+toujours fermé son horizon dans cette direction particulière. Il grimpa
+au sommet et dégringola de l’autre côté. Derrière ce tronc s’ouvrait la
+vaste aventure et il s’y lança courageusement.
+
+ * * * * *
+
+Il lui fallut longtemps pour parcourir les vingt premiers mètres.
+Ensuite, il atteignit un tronc aplani par les pas de Louve-Grise et de
+Kazan et, s’arrêtant à chaque petite avancée, pour pousser un cri
+gémissant après sa mère, il chemina tout du long, de plus en plus avant.
+Et tandis qu’il allait, il se faisait peu à peu un singulier changement
+dans son univers. Il n’avait connu que le noir. Et maintenant ce noir
+semblait se muer là-haut en formes et ombres étranges. Une fois, il
+perçut l’éclat d’une traînée de feu au-dessus de lui--un rayon de
+soleil--et cela le saisit au point qu’il s’aplatit sur le tronc et ne
+bougea plus pendant une demi-minute. Puis il continua. Une hermine
+criait sous lui. Il entendit le doux frôlement des pattes d’un écureuil
+et un bizarre _whout, whout, whout_ qui ne ressemblait nullement à aucun
+des sons qu’avait jamais émis sa mère. Il était hors de la piste. Le
+tronc n’était pas aplani plus loin et le conduisait de plus en plus haut
+parmi l’enchevêtrement de l’arbre tombé et devenait de plus en plus
+étroit à chaque pas qu’il faisait. Il gémissait. Son délicat petit nez
+flairait en vain après la chaude odeur maternelle. Tout à coup, il
+atteignit l’extrémité, il perdit l’équilibre et tomba. Il poussa un cri
+perçant d’effroi en se sentant glisser et il roula par terre. Il devait
+avoir grimpé bien haut dans l’arbre tombé, car ce fut pour Bari une
+chute terrible. Son tendre petit corps cognait de branche en branche,
+tandis qu’il dégringolait de côté et d’autre et, quand enfin il
+s’arrêta, il respirait à peine. Mais il se redressa vivement sur ses
+quatre pieds tremblants, tout ébloui.
+
+Une nouvelle terreur le cloua sur place. En un instant le monde entier
+s’était transformé. C’était une inondation de lumière. Partout où il
+regardait il voyait des choses étranges. Mais le soleil surtout
+l’effrayait. C’était sa première sensation du feu et cela lui brûlait
+les yeux. Il serait bien retourné se cacher dans l’obscurité protectrice
+de l’arbre tombé, mais à ce moment Louve-Grise, suivie de Kazan,
+contourna l’extrémité d’un énorme tronc. Elle caressa Bari joyeusement
+et Kazan, dans le plus beau style du chien, agitait la queue. Cette
+caractéristique du chien allait être une particularité de Bari.
+Demi-loup, il agiterait toujours la queue. Il s’essayait à la remuer
+maintenant. Peut-être Kazan vit-il cet effort, car il poussa un
+jappement sourd de satisfaction, tandis qu’il retournait s’asseoir sur
+son derrière.
+
+Sans quoi il aurait pu dire à Louve-Grise: «Hé bien, nous avons enfin
+emmené le petit coquin hors de l’arbre tombé, hein?»
+
+Pour Bari ce fut un jour mémorable. Il avait découvert son père et le
+monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE PREMIER COMBAT
+
+
+Et c’était un monde étonnant, un monde de vaste silence, vide de tout,
+sauf de bêtes sauvages. Le poste le plus rapproché de la baie d’Hudson
+se trouvait à cent lieues de là et la première ville de la civilisation
+se trouvait à trois cents milles en droite ligne vers le sud. Deux
+années auparavant, Tusoo, le trappeur indien, avait nommé cet endroit
+son domaine. Il lui avait été dévolu, selon la loi de la forêt, par des
+générations d’ancêtres. Mais Tusoo avait été le dernier de sa famille
+disparue, et il était mort de la petite vérole et sa femme et ses
+enfants étaient morts en même temps que lui. Depuis lors, nul pied
+humain n’avait foulé ses sentes. Le lynx s’était multiplié. L’élan et le
+caribou n’avaient plus été chassés par l’homme. Les castors avaient bâti
+leurs demeures sans être dérangés. Les traces de l’ours noir étaient
+aussi larges que les traces du daim, plus loin vers le sud. Et là où,
+autrefois, les engins de mort et les appâts empoisonnés de Tusoo avaient
+tenu à l’écart les loups amaigris, il n’y avait plus de danger pour ces
+Mohicans de la solitude.
+
+Suivant le soleil de ce premier jour étonnant, parurent la lune et les
+étoiles de la véritable première nuit de Bari. C’était une nuit
+magnifique avec une pleine lune rouge levée au-dessus des forêts,
+inondant la terre d’une nouvelle sorte de lumière qui semblait plus
+belle et plus douce à Bari. Le loup était puissant en lui et il ne
+pouvait rester en place. Il avait dormi toute cette journée dans la
+chaleur du soleil, mais il ne pouvait dormir à la clarté de la lune. Il
+flairait, mal à l’aise, Louve-Grise, qui était couchée à plat ventre, sa
+belle tête dressée écoutant en soupirant les bruits nocturnes et
+attendant la caresse de Kazan, qui s’était échappé comme une ombre pour
+chasser.
+
+Six ou sept fois, comme Bari errait alentour de l’arbre renversé, il
+perçut un doux frôlement au-dessus de sa tête et une fois ou deux il vit
+une ombre grise flotter rapidement dans l’air. C’étaient les gros hiboux
+du Nord qui descendaient pour l’examiner et, s’il eût été un lapin au
+lieu d’être un petit chien-loup, sa première nuit sous la lune et les
+étoiles aurait été la dernière car, contrairement à Wapoos, le lapin, il
+n’était pas prudent. Louve-Grise ne le surveillait pas de près. Un
+instinct l’avertissait que, dans ces forêts, Bari ne courait pas grand
+danger, sinon de la main de l’homme. Dans ses veines courait le sang du
+loup. C’était un chasseur de toutes les autres bêtes sauvages, mais
+aucune autre bête, soit ailée, soit armée de serres, ne le chasserait,
+lui. En un sens, Bari comprenait cela. Les hiboux ne l’effrayaient pas.
+Il n’avait pas peur des cris étranges à glacer le sang, qu’ils
+poussaient au faîte des noirs sapins. Une fois pourtant la crainte entra
+en lui et il courut se réfugier près de sa mère. Ce fut en voyant un des
+chasseurs ailés de l’air fondre sur un lapin aux pieds de neige et que
+les cris perçants de la créature condamnée firent battre son cœur comme
+un petit marteau. Il _sentit_ dans ces cris la proximité de l’une des
+tragédies toujours présentes de la solitude: la mort. Il la sentit de
+nouveau cette nuit-là lorsque, tassé près de Louve-Grise, il entendit la
+clameur farouche d’une bande de loups qui talonnait un jeune caribou
+mâle. Et la signification de tout cela et le grand frémissement de tout
+cela arrivèrent à lui à peu près vers l’aube pâle, lorsque Kazan revint
+tenant entre ses crocs un gros lapin qui, au milieu de contorsions, se
+débattait encore contre la mort.
+
+Ce lapin fut le point culminant du premier chapitre de l’éducation de
+Bari. Ce fut comme si Louve-Grise et Kazan avaient tout combiné au
+préalable pour qu’il pût recevoir sa première leçon dans l’art de tuer.
+Lorsque Kazan avait laissé tomber le lapin, Bari s’était approché avec
+beaucoup de circonspection. Les reins de Wapoos étaient brisés; ses yeux
+révulsés étaient vitreux et il avait cessé de sentir la douleur. Mais
+pour Bari il semblait bien vivant alors qu’il enfonçait ses gentilles
+petites dents parmi le poil abondant de la gorge de Wapoos. Les dents ne
+pénétraient pas dans la chair. Avec une impétuosité gamine, Bari
+s’acharnait. Il s’imaginait tuer. Il pouvait sentir les convulsions
+mourantes de Wapoos. Il pouvait entendre les derniers souffles haletants
+qu’exhalait le corps tiède et il «groulait» et tiraillait, tant
+qu’enfin, il tomba à la renverse, la gueule pleine de poils. Lorsqu’il
+revint à l’attaque, Wapoos était bien mort, et Bari continua à mordre et
+à «grouler» jusqu’au moment où Louve-Grise, de ses crocs aigus vint
+mettre le lapin en pièces. Après quoi suivit le festin.
+
+Ainsi Bari en vint à comprendre que manger signifie tuer et dès lors
+s’accrut rapidement en lui, tandis que passaient d’autres jours et
+d’autres nuits, l’appétit de la chair. En quoi il était un vrai loup. De
+Kazan, il avait reçu d’autres et plus impérieux atavismes du chien. Il
+était superbement noir, ce qui lui avait valu, ces temps derniers, le
+nom de _Kusketa Mukekun_, le loup noir. Sur sa poitrine, il y avait une
+étoile blanche. Son oreille droite était mouchetée de blanc. Sa queue, à
+six semaines, était touffue et pendait bas. C’était une queue de loup.
+Ses oreilles étaient les oreilles de Louve-Grise; étroites, courtes,
+pointues, toujours en mouvement. Son avant-train promettait de devenir
+superbe comme celui de Kazan et lorsqu’il était debout, il ressemblait à
+un chien de chasse, sauf qu’il regardait toujours obliquement l’endroit
+ou l’objet qu’il surveillait. Cela encore était du loup, car un chien se
+tourne du côté vers lequel il regarde effectivement.
+
+Par une nuit brillante, alors qu’il avait deux mois, et que le ciel
+fourmillait d’étoiles et qu’une lune de juin luisait si claire qu’elle
+semblait à peine plus élevée que le sommet des grands sapins, Bari
+s’assit sur son derrière et hurla. C’était son premier essai. Mais il
+n’y avait pas à se tromper à l’accent. C’était le hurlement du loup.
+Cependant, un peu plus tard, quand Bari se redressa et se glissa vers
+Kazan, comme s’il était tout honteux de son effort, il agitait la queue
+à ne point s’y méprendre en manière d’excuse. Et cela encore tenait du
+chien. Si Tusoo, le défunt trappeur indien, avait pu le voir alors, il
+l’aurait jugé d’après cette façon d’agiter la queue. Elle révélait le
+fait qu’au profond du cœur--et dans son âme--si nous concédons qu’il
+avait en une--Bari était _un chien_. Tusoo aurait par ailleurs motivé
+son jugement sur lui. A deux mois, le louveteau a oublié comment on
+joue. C’est un personnage de la solitude qui se glisse en tapinois,
+travaillant déjà à faire sa proie de créatures plus petites et plus
+faibles que lui. Bari jouait encore. Durant ses sorties de la souche
+renversée, il n’avait jamais été plus loin que le ruisseau, à une
+centaine de mètres de l’endroit où sa mère était couchée. Il avait aidé
+à dépecer bien des lapins morts ou mourants; il croyait, s’il avait la
+moindre idée à ce sujet, qu’il était excessivement cruel et courageux.
+Mais il avait bientôt neuf semaines avant de sentir ses griffes et de
+livrer son terrible combat au jeune hibou à la lisière de la forêt
+profonde.
+
+Le fait qu’Oohoomisew, le gros hibou blanc, avait fait son nid sur une
+souche brisée non loin de l’arbre renversé était destiné à changer le
+cours entier de la vie de Bari, absolument comme la cécité de
+Louve-Grise avait changé son destin et celui de Kazan. Le ruisseau
+coulait jusqu’auprès de la souche qui avait été écartelée par la foudre
+et cette souche se dressait en un paisible et sombre endroit de la forêt
+entouré de hauts sapins noirs et enveloppé d’obscurité, même en plein
+jour. Plusieurs fois, Bari était allé à l’orée de ce recoin mystérieux
+de la forêt et y avait regardé curieux et avec une envie croissante. En
+ce jour de grand combat, l’attrait en était tout puissant. Peu à peu, il
+y pénétra, les yeux dardés et les oreilles attentives aux moindres
+bruits qui en venaient. Son cœur battait plus vite. L’obscurité
+l’enveloppait davantage. Il oublia l’arbre tombé et Kazan et
+Louve-Grise. Là, devant lui, s’étendait le frémissement de l’aventure.
+Il entendit d’étranges bruits, mais des bruits très doux, comme s’ils
+étaient produits par des pieds ouatés ou des ailes moelleuses et qui le
+remplirent d’un frisson d’attente. Sous ses pas, il n’y avait ni terre,
+ni herbe, ni fleurs, mais un merveilleux tapis sombre de douces
+aiguilles toujours vertes. Elles chatouillaient agréablement ses pattes
+et elles étaient si veloutées qu’il ne pouvait entendre ses propres
+mouvements.
+
+Il était au moins à trois cents mètres de l’arbre tombé quand il dépassa
+la souche d’Oohoomisew et pénétra dans un épais buisson de jeunes
+baumiers. Et là, en plein sur sa route, était blotti le monstre.
+
+Papayouchisiou, «le jeune hibou», n’était pas un tiers aussi grand que
+Bari. Mais c’était une chose effrayante à regarder. Il sembla à Bari
+toute tête et tous yeux. Il ne pouvait voir de corps du tout. Kazan
+n’avait jamais rien rapporté de pareil et pendant une pleine
+demi-minute, Bari demeura tout à fait coi, considérant cela
+spéculativement. Papayouchisiou ne remuait pas une plume, mais comme
+Bari avançait un pas prudent à la fois, les yeux se dilatèrent et les
+plumes autour de sa tête se hérissèrent comme si elles étaient agitées
+par un souffle de vent. Il descendait d’une famille de combattants, ce
+jeune Papayouchisiou, une famille farouche, intrépide et meurtrière et
+même Kazan aurait pris garde à ces plumes hérissées. Un espace de deux
+pieds entre eux et le petit chien et le hiboulet se regardèrent. En ce
+moment, si Louve-Grise avait pu les voir, elle eût dit à Bari: «Fais
+usage de tes jambes et cours!» Et Oohoomisew, le vieux hibou, aurait pu
+dire à Papayouchisiou: «Ah! petit sot, sers-toi de tes ailes et vole!»
+
+Ils n’en firent rien ni l’un ni l’autre et le combat commença.
+
+Papayouchisiou s’élança et avec un simple aboiement farouche, Bari se
+ramassa en tas, le bec du hiboulet fixé comme un étau rouge dans la
+chair tendre de son nez. Ce seul aboiement de surprise et de douleur fut
+le premier et le dernier cri de Bari durant le combat. Le loup surgit en
+lui; la rage et le désir de tuer le possédèrent. Tandis que
+Papayouchisiou s’accrochait à lui, il poussa un sifflement bizarre et
+tandis que Bari se tournait et grinçait des dents et se démenait pour se
+libérer de cet étonnant agrippage à son nez, de petits grognements
+féroces sortirent de sa gorge.
+
+Durant une bonne minute, il ne put se servir de ses mâchoires. Puis, par
+hasard, il poussa Papayouchisiou dans une fourche d’arbrisseau nain et
+un bout de son nez s’arracha. Il aurait pu fuir alors; au lieu de cela,
+il se reprécipita, vif comme l’éclair, sur le hiboulet. Papayouchisiou
+s’abattit sur le dos et Bari lui enfonça dans la poitrine des dents
+pointues comme des aiguilles. C’était comme s’il essayait de mordre dans
+un oreiller, tellement les plumes étaient drues et épaisses. Bari
+enfonça ses crocs de plus en plus profond, et juste au moment où ils
+commençaient de pénétrer dans la peau du hiboulet, Papayouchisiou,
+farfouillant un peu à l’aveuglette d’un bec qui pinçait d’une manière
+aiguë chaque fois qu’il le refermait, l’attrapa par l’oreille. La
+douleur de cette préhension était atroce pour Bari, et il fit un effort
+plus désespéré pour entrer les dents dans l’épaisse cuirasse de plumes
+de son adversaire.
+
+Dans la lutte, ils roulèrent sous les balsamiers bas au bord du ravin où
+coulait le ruisseau. Ils passèrent par-dessus le bord escarpé et, tandis
+qu’ils dégringolaient et heurtaient le fond, Bari lâcha prise.
+Papayouchisiou s’accrocha bravement et quand ils atteignirent le fond,
+il avait encore les serres plantées dans l’oreille de Bari.
+
+Le nez de Bari saignait, son oreille lui faisait l’effet d’être arrachée
+de la tête et, dans cet instant incommode, un instinct tout nouvellement
+éveillé fit découvrir à Bébé Papayouchisiou qu’il avait des ailes comme
+moyen de combat. Un hibou ne commence jamais à combattre réellement
+qu’au moment où il se sert de ses ailes, et, en poussant un sifflement
+joyeux, Papayouchisiou se mit à frapper son antagoniste si vite et si
+méchamment que Bari en resta hébété. Il fut forcé de fermer les yeux et
+mordit à l’aveuglette. Pour la première fois depuis le début de la
+lutte, il se sentit une violente envie de fuir. Il essaya de se dégager
+avec les pattes de devant; mais Papayouchisiou, lent de compréhension
+mais ferme de conviction, s’accrochait après son oreille comme un
+mauvais destin. A ce moment critique, alors que le sentiment de la
+défaite croissait rapidement dans l’esprit de Bari, un hasard le sauva.
+Il referma ses crocs sur une des pattes délicates du hiboulet.
+Papayouchisiou soudain, poussa un cri perçant. L’oreille était enfin
+dégagée et, avec un grognement de triomphe, Bari mordit sournoisement
+Papayouchisiou à la jambe.
+
+Dans l’ivresse de la bataille, il n’avait pas entendu le tumulte qui
+s’élevait du ruisseau tout près au-dessous d’eux. Papayouchisiou et lui
+passèrent de compagnie par-dessus la pointe d’une roche, l’eau glacée du
+torrent gonflé par les pluies étouffant un grognement dernier et un
+dernier sifflement des deux petits combattants.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+UNE NUIT D’EFFROI
+
+
+Pour Papayouchisiou, après la première lampée d’eau, le torrent
+présentait presque autant de sécurité que l’air même, car il descendit
+comme une voile, avec la légèreté d’une mouette, se demandant dans sa
+grosse tête au lent entendement, pourquoi il allait si vite et si
+agréablement sans faire le moindre effort.
+
+Quant à Bari, c’était une autre affaire. Il tomba presque comme une
+pierre. Un bourdonnement formidable emplit ses oreilles; il faisait
+noir, étouffant, effrayant. Dans le courant rapide, il roulait en tous
+sens. Puis il remonta à la surface et se mit désespérément à se servir
+de ses pattes. Cela lui était de peu d’aide. Il n’eut que le temps
+d’ouvrir l’œil une ou deux fois, et d’aspirer une poumonnée d’air et il
+fut entraîné dans un rapide qui courait comme un biez de moulin entre
+les troncs de deux arbres tombés et, sur l’espace d’une vingtaine de
+pieds, les yeux les plus perçants n’auraient pu apercevoir de lui un
+poil ni un atome de peau. Il remonta de nouveau à l’extrémité d’une
+vanne étroite par-dessus laquelle l’eau se précipitait comme les chutes
+d’un Niagara en miniature et sur cinquante à soixante mètres, il fut
+lancé comme une balle de crin. De là, il fut projeté dans un étang
+profond et froid, puis, demi-mort, il se retrouva se hissant sur un banc
+de gravier.
+
+Il resta là étendu longtemps dans un bain de lumière solaire, sans
+bouger. Son oreille lui faisait tellement mal qu’enfin il se remit sur
+pied; son nez était à vive chair et lui cuisait comme s’il l’avait
+fourré dans le feu. Ses jambes et son corps étaient endoloris et
+lorsqu’il se mit à errer sur le banc de gravier, il était le plus
+misérable petit chien du monde. Il était en outre complètement
+désorienté. En vain chercha-t-il autour de lui quelque indication
+familière, quelque chose qui pût l’aider à retourner à sa maison de
+l’arbre tombé. Tout lui était étranger. Il ne savait pas que l’eau
+l’avait entraîné sur la rive opposée du torrent et que pour atteindre la
+souche renversée, il aurait fallu le retraverser. Il geignit, mais d’une
+voix aussi forte que s’il appelait sa mère. Louve-Grise aurait pu
+entendre son aboiement, car l’arbre tombé ne se trouvait pas à plus de
+deux cent cinquante mètres en amont du torrent. Mais le loup en Bari le
+contraignait au silence, en dehors d’un timide gémissement.
+
+Gagnant la rive principale, il commença à descendre le cours du fleuve.
+Il s’écartait de l’arbre renversé et chaque pas qu’il faisait maintenant
+l’emmenait de plus en plus loin de sa maison. A tout instant, il
+s’arrêtait pour écouter. La forêt était plus profonde. Elle devenait
+plus sombre et plus mystérieuse. Son silence était effrayant. Au bout
+d’une demi-heure, Bari aurait même accueilli avec joie Papayouchisiou.
+Et il ne se serait pas battu avec lui. Il lui aurait demandé, si
+possible, la route pour retourner chez lui.
+
+ * * * * *
+
+Il était bien à trois quarts de mille de l’arbre renversé, lorsqu’il
+arriva à un point où le ruisseau se divisait en deux branches. Il
+n’avait qu’un choix à faire: le courant qui coulait un peu au sud-est.
+Ce courant n’était pas trop rapide. Il n’était pas rempli de minces
+barrages ni de roches autour desquelles l’eau bruissait et écumait. Il
+devenait obscur comme la forêt. Il était calme et profond. Sans le
+savoir, Bari s’enfonçait de plus en plus avant dans les anciens parages
+à pièges de Tusoo. Depuis la mort de Tusoo, ils s’étendaient introublés,
+sauf par les loups, car Louve-Grise et Kazan ne chassaient pas de ce
+côté de la rivière et les loups eux-mêmes préféraient, pour y chasser,
+la rase campagne. Tout à coup, Bari se trouva au bord d’un étang profond
+et sombre où l’eau dormait aussi tranquille que de l’huile; et son cœur
+bondit presque à se rompre, lorsqu’une longue bête au beau poil luisant
+s’élança dehors presque sous son nez et nagea avec de violentes
+éclaboussures jusqu’au milieu. C’était Nekik, la loutre. Nekik n’avait
+pas entendu Bari et un moment après, Napanekik, sa femme, émergea d’un
+cercle obscur et derrière elle suivirent trois petits enfants loutres,
+laissant après eux quatre sillages brillants dans l’eau qui ressemblait
+à de l’huile. Ce qui se passa ensuite fit oublier à Bari, pendant
+quelques minutes, qu’il s’était perdu. Nekik avait disparu de la surface
+de l’étang et maintenant il remontait directement sous sa compagne, sans
+méfiance, avec une telle vigueur qu’il la souleva à demi hors de l’eau.
+Aussitôt, il repartit et Napanekik le suivit impétueusement. Pour Bari
+cela n’avait pas l’air d’un jeu. Deux des bébés loutres s’étaient jetés
+sur le troisième qui semblait se débattre désespérément.
+L’engourdissement et la douleur abandonnèrent le corps de Bari. Son sang
+circula avec précipitation, il s’oublia à laisser échapper un jappement.
+
+Dans un éclair, les loutres disparurent. Pendant quelques minutes l’eau
+de l’étang continua à s’agiter et à bouillonner, puis ce fut tout. Au
+bout de peu de temps, Bari retourna dans les fourrés et continua sa
+route.
+
+Il était environ trois heures de l’après-midi et le soleil devait être
+encore très haut dans le ciel. Mais il faisait plus sombre au fur et à
+mesure, et l’étrangeté et la peur de tout cela prêtait plus grande hâte
+aux jambes de Bari. Il s’arrêtait à tout instant pour écouter et,
+pendant l’une de ses haltes, il entendit un bruit qui lui arracha en
+réponse un cri de joie. C’était un hurlement lointain, un hurlement de
+loup, droit devant lui. Bari ne pensait pas aux loups, mais à Kazan, et
+il courut à travers l’obscurité de la forêt, tant qu’il entendit ce
+bruit. Puis il s’arrêta et écouta longtemps.
+
+Le hurlement du loup ne recommença pas. Au lieu de cela roula au ciel,
+venant de l’est, un sourd grondement de tonnerre. A travers le sommet
+des arbres flamboya soudain une vivante traînée de foudre. Un
+chuchotement plaintif de vent précéda l’orage, le tonnerre se rapprocha
+et un second éclair parut découvrir Bari où il se tenait tremblant sous
+le dais d’un grand sapin. C’était le second orage dont il était témoin.
+Le premier l’avait terriblement effrayé et il s’était reculé bien avant
+dans l’abri de l’arbre renversé. Le mieux qu’il pût trouver maintenant
+fut un creux sous une énorme racine et il s’y blottit et gémit
+doucement. C’était un cri d’enfantelet, un cri vers sa mère, sa maison,
+la chaleur, quelque chose de doux et de tutélaire où se réfugier. Et
+tandis qu’il pleurait, l’orage éclata au-dessus de la forêt.
+
+Bari n’avait jamais entendu pareil vacarme auparavant et il n’avait
+jamais vu les éclairs étendre de pareilles nappes de feu pendant les
+déluges du mois de juin. On aurait dit, à chaque fois, que le monde
+entier flambait et la terre paraissait être ébranlée et rouler sous les
+craquements du tonnerre. Il cessa de pleurer et se fit aussi petit qu’il
+put sous la racine qui le protégeait en partie de ce terrible ouragan de
+la pluie qui descendait en torrent à travers les sommets des arbres. Il
+faisait maintenant si noir que, sauf quand les éclairs ouvraient de
+grands trous dans l’obscurité, il ne pouvait voir les troncs des sapins
+à vingt pas. A deux fois cette distance de Bari, il y avait une énorme
+souche morte qui se dressait comme un spectre, chaque fois que ces
+éclairs traversaient le ciel, comme si elle défiait les mains de feu de
+là-haut de la frapper. Et enfin, l’une d’elles la frappa. Une langue
+bleuâtre de flamme vibrante parcourut le vieux tronc du faîte au pied
+et, comme elle touchait terre, il y eut une formidable explosion
+au-dessus du sommet des arbres.
+
+La souche massive oscilla puis se cassa en deux comme si un coin
+gigantesque l’avait écartelée. Elle s’écrasa si près de Bari que de la
+terre et des éclats de bois volèrent autour de lui et il poussa un seul
+et sauvage gémissement d’effroi, tandis qu’il essayait de s’enfoncer
+plus profondément au creux obscur de la racine.
+
+Par la destruction du vieux cèdre, le tonnerre et la foudre semblaient
+avoir soulagé leur courroux. Le tonnerre s’éloigna vers le sud-est,
+semblable au roulement de dix mille roues de lourds chariots par-dessus
+les toits des forêts et les éclairs les suivirent. La pluie tomba avec
+un redoublement de force. Pendant une heure après que Bari eût vu la
+dernière lueur dans le ciel, elle continua de tomber sans arrêt. Le trou
+dans lequel il s’était cru à l’abri était trempé. Lui était mouillé
+jusqu’à la peau; ses dents claquaient, tandis qu’il se demandait ce qui
+allait encore arriver.
+
+Ce fut une longue attente. Lorsque la pluie cessa et que le ciel
+s’éclaircit, il faisait nuit. A travers le dôme des arbres, Bari aurait
+pu apercevoir les étoiles s’il avait risqué la tête hors de sa cachette
+et levé les yeux. Mais il se cramponnait à son trou. Une heure passa
+après une heure. Vidé, à demi noyé, les jambes rompues et affamé, il ne
+bougeait pas. A la fin, il s’endormit d’un sommeil agité, un sommeil
+pendant lequel, à tout moment, il appelait doucement et tristement sa
+mère. Lorsqu’il s’aventura à sortir de dessous sa racine, c’était le
+matin et le soleil brillait.
+
+D’abord, Bari, put à peine se tenir debout. Ses jambes étaient
+engourdies; chaque vertèbre de son corps semblait désemboîtée; son
+oreille était indurée où le sang avait coulé et s’était coagulé et,
+lorsqu’il essayait de froncer son nez blessé, il jetait un petit cri
+aigu de douleur. Si pareille chose était possible, il paraissait encore
+plus mal en point qu’il ne le sentait. Son poil était roide de plaques
+de boue séchée; il était couvert de crottes d’une extrémité à l’autre et
+alors que, hier, il était dodu et brillant, il était maintenant aussi
+maigre et calamiteux qu’il avait été possible à l’infortune de le
+rendre. Et il avait faim. Il n’avait jamais su auparavant ce que cela
+signifiait en réalité d’avoir faim.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’il avança, continuant dans la direction qu’il avait suivie la
+veille, il s’en alla tout découragé. Sa tête et ses oreilles avaient
+perdu leur vivacité et sa curiosité était partie. Il n’avait pas
+seulement le ventre creux; la faim de sa mère dominait son désir
+physique d’avoir quelque chose à manger. Il avait besoin de sa mère,
+comme il n’avait jamais eu besoin d’elle autrefois de sa vie. Il avait
+besoin de dorloter son petit corps frissonnant tout contre elle et de
+sentir la tiède caresse de sa langue et d’écouter le gémissement
+pitoyable de sa voix. Et il avait besoin de Kazan et de l’arbre renversé
+et de ce large espace bleu qui s’ouvrait dans le ciel, droit au-dessus.
+Il pleurnichait après eux, comme un petit enfant qui aurait du chagrin,
+tandis qu’il suivait de nouveau le bord du ruisseau.
+
+La forêt s’éclaircit davantage au bout d’un moment et cela lui rendit un
+peu de courage. La chaleur du soleil lui enlevait également la douleur
+de son corps. Il avait de plus en plus faim. Il avait dépendu
+entièrement de Kazan et de Louve-Grise pour sa subsistance. Ses parents
+en avaient fait, d’une certaine façon, un grand bébé. La cécité de
+Louve-Grise en était cause; depuis sa naissance, elle n’avait plus pris
+part à la chasse avec Kazan et il était tout naturel que Bari demeurât
+collé près d’elle, bien que plus d’une fois, il se fût senti plein d’un
+vif désir de suivre Kazan. La nature avait fort à faire maintenant pour
+essayer de triompher de ce retard. Elle travaillait à persuader Bari que
+le temps était désormais venu où il devait chercher sa propre
+subsistance. Cette évidence pénétrait lentement mais sûrement en lui et
+il se mit à penser à deux ou trois coquillages qu’il avait pris et mangé
+sur la berge pierreuse du ruisseau, près de l’arbre renversé. Il se
+rappelait aussi une huître qu’il avait trouvée ouverte et le goût
+délicieux du morceau délicat qui était à l’intérieur. Une sensation
+nouvelle commença de le posséder. Il devint, tout aussitôt, un chasseur.
+
+En même temps que la forêt se faisait moins dense, le ruisseau devenait
+moins profond. Il coulait de nouveau par-dessus des bancs de sable et
+cailloux, et Bari se mit à flairer le long de leurs bords. Pendant
+longtemps, ce fut sans succès. Le peu de crustacés qu’il aperçut étaient
+excessivement frétillants et illusoires, et tous les mollusques étaient
+fermés si étroitement que même les mâchoires toutes puissantes de Kazan
+auraient eu de la peine à les broyer. Il était presque midi quand il
+prit sa première écrevisse, à peu près aussi grosse que l’index d’un
+homme. Il la dévora à belles dents. Le goût de la nourriture lui donna
+un renouveau de courage. Il prit encore deux écrevisses durant
+l’après-midi. Le crépuscule tombait déjà lorsqu’il fit lever un jeune
+lapin de dessous une touffe d’herbe. S’il avait été d’un mois plus âgé,
+il l’aurait attrapé. Il avait encore très faim, car trois écrevisses
+espacées sur une journée n’avaient pas contribué beaucoup à remplir le
+vide qui augmentait progressivement en lui.
+
+ * * * * *
+
+Avec l’approche de la nuit, ses frayeurs et son immense isolement lui
+revinrent. Avant que le jour fût tout à fait évanoui, il se trouva un
+abri sous une grosse roche où il y avait un lit de sable doux et tiède.
+Depuis sa lutte avec Papayouchisiou, il avait couvert une longue
+distance et la roche sous laquelle il fit son lit cette nuit-là était
+bien à huit ou neuf milles de l’arbre renversé.
+
+C’était dans la clairière à la boucle du ruisseau avec la sombre forêt
+de sapins et de cèdres tout près de chaque côté. Et quand la lune se
+leva et que les étoiles emplirent le ciel, Bari pouvait, en regardant
+dehors, voir l’eau du courant qui luisait doucement avec des reflets
+presque aussi brillants qu’en plein jour. Droit devant lui, s’étendant
+jusqu’au bord de l’eau, il y avait une large bande de sable blanc. Un
+énorme ours noir, une demi-heure plus tard, traversa ce sable. Jusqu’à
+ce que Bari eût vu les loutres jouer dans le ruisseau, sa conception de
+la forêt n’avait point dépassé sa propre espèce et les bêtes telles que
+des hiboux, des lapins et des petites choses couvertes de plumes. Les
+loutres ne l’avaient point effrayé, parce qu’il considérait encore les
+êtres d’après la taille, et Nekik n’était pas à moitié aussi gros que
+Kazan. Mais l’ours était un monstre auprès duquel Kazan aurait eu l’air
+d’un simple pygmée. Il était énorme. Si la nature avait choisi ce moyen
+de mettre Bari devant l’évidence qu’il y avait dans les forêts des
+créatures plus importantes que chiens et loups et hiboux et écrevisses,
+elle le lui démontrait avec un peu plus d’ampleur qu’il n’était
+nécessaire. Car Wakayoo, l’ours, pesait six cents livres aussi bien
+qu’une once. Il était gras et luisant de s’être, tout un mois, régalé de
+poisson. Son habit soyeux ressemblait à du velours noir sous la clarté
+de la lune et il marchait avec un curieux mouvement de tangage, la tête
+basse. Horreur! il se coucha sur le flanc sur le banc de sable, pas plus
+d’à dix pieds de la roche sous laquelle Bari frissonnait comme s’il
+avait la fièvre.
+
+Il était absolument évident que Wakayoo avait flairé dans l’air sa
+présence. Bari pouvait l’entendre renifler; il pouvait entendre sa
+respiration; il surprit la lueur d’étoile qui brillait dans ses yeux
+d’un rouge foncé tandis qu’ils viraient soupçonneusement du côté de
+l’énorme roche arrondie. Si Bari avait pu savoir alors que lui--son
+insignifiante petite personne--rendait ce monstre réellement nerveux et
+mal à l’aise, il aurait poussé un jappement de joie. Car Wakayoo, en
+dépit de sa taille, était une espèce de couard lorsqu’il avait affaire à
+des loups. _Et Bari portait en lui l’odeur du loup._ Elle arriva plus
+forte à l’odorat de Wakayoo et, juste à ce moment, comme pour augmenter
+en quelque sorte la nervosité qui croissait en lui, sortit de là-bas,
+derrière lui, un long hurlement lamentable. Poussant un grognement
+significatif, Wakayoo s’en alla. Les loups étaient un fléau, pensait-il.
+
+Ils n’attaquaient pas pour combattre. Ils avaient mordu et jappé à ses
+talons, pendant des heures, une fois, et ils se sauvaient toujours hors
+de sa portée et plus vifs qu’un clin d’œil lorsqu’il se retournait vers
+eux. Le moyen de se reposer là où il y avait des loups, par une si belle
+nuit! Il partit à pas pesants et résolus. Bari pouvait l’entendre
+patauger lourdement dans l’eau du ruisseau. Ce n’est qu’alors qu’il osa
+respirer. Ce fut presque un soupir de soulagement.
+
+Mais ce n’était pas fini d’émotion pour la nuit. Bari avait choisi son
+lit à un endroit où les bêtes descendaient boire et où elles
+traversaient pour aller de l’une des rives du ruisseau vers l’autre. Peu
+après que l’ours eut disparu, Bari entendit un bruit pesant écraser le
+sable et des sabots racler les pierres, et un _moose_, élan mâle, nanti
+d’une énorme courbure d’andouillers traversa la clairière au clair de
+lune. Bari ouvrit des yeux démesurés, car si Wakayoo pesait six cents
+livres, cette gigantesque créature, dont les jambes étaient si longues
+qu’elle semblait marcher sur des échasses, pesait au moins trois fois
+autant. Un élan femelle suivit. Puis un jeune moose. Le jeune moose
+semblait tout en jambes. C’en était trop pour Bari, et il se recula de
+plus en plus avant sous la roche jusqu’à être aplati comme une sardine
+dans une boîte. Et il resta à étendu jusqu’au matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE VAGABOND AFFAMÉ
+
+
+Quand Bari se hasarda à sortir de dessous sa roche, au commencement du
+jour suivant, c’était un petit chien beaucoup plus âgé que lorsqu’il
+avait rencontré Papayouchisiou, le jeune hibou, dans le sentier près du
+vieil arbre renversé. Si l’expérience peut suppléer l’âge, il avait
+beaucoup vieilli durant ces dernières quarante-huit heures. En fait, il
+avait quasiment dépassé l’enfance. Il s’éveilla avec une conception
+nouvelle et beaucoup plus large de l’univers. C’était un endroit
+immense. Il était plein de choses dont Kazan et Louve-Grise n’étaient
+point les principales. Les monstres qu’il avait vus sur la langue de
+sable, au clair de lune, avaient provoqué en lui une nouvelle espèce de
+prudence et le plus grand instinct de l’animal--intelligence élémentaire
+que le fort fait sa proie du faible--s’éveillait rapidement en lui;
+jusqu’alors, il jugeait tout naturellement la force brutale et la menace
+des choses uniquement d’après leur taille. Ainsi l’ours était plus
+terrible que Kazan et les _mooses_ plus terribles que l’ours. Ce fut
+fort heureux pour lui que l’instinct n’eût pas atteint son entier
+développement au début et ne lui eût pas fait comprendre que son espèce,
+le loup, était la plus redoutée de toutes les créatures,--griffe, sabot,
+ailes--des forêts. Sans quoi, comme le petit garçon qui s’imagine qu’il
+peut nager avant d’avoir appris la brassée, il aurait pu s’élancer et
+perdre pied quelque part et se serait cassé la tête.
+
+Très vif, le poil hérissé sur l’échine, un petit grognement dans la
+gorge, il flairait les larges empreintes de pas faites par l’ours et
+l’élan. C’était l’odeur d’ours qui le faisait grouler. Il suivit les
+traces jusqu’au bord du ruisseau. Après quoi, il reprit sa course
+errante et aussi sa chasse pour la subsistance.
+
+Durant deux heures, il ne trouva pas une écrevisse. Alors, il passa du
+bois vert à la limite d’une région brûlée. Ici tout était noir. Les
+troncs des arbres se dressaient semblables à d’énormes roseaux calcinés.
+C’était une «brûlure» relativement récente du dernier automne et la
+cendre était douce encore sous les pas de Bari. Tout droit à travers
+cette noire contrée coulait le ruisseau que surplombait un ciel bleu
+dans lequel le soleil brillait. C’était fort engageant pour Bari. Le
+renard, le loup, l’élan et le caribou se seraient détournés des bords de
+cette région de mort. Elle serait, une autre année, un excellent terrain
+de chasse, mais maintenant elle était sans vie. Même les hiboux n’y
+auraient rien découvert à manger. C’étaient le ciel bleu et le soleil et
+la douceur de la terre sous ses pas qui leurrèrent Bari. Il lui était
+agréable d’y voyager après ses expériences douloureuses de la forêt. Il
+continua à suivre le courant, bien qu’il n’y eût là, pour l’heure, la
+moindre possibilité de rencontrer quelque chose à manger. L’eau était
+devenue paresseuse et sombre; le canal était obstrué par des débris
+consumés qui y étaient tombés quand la forêt avait brûlé et ses rives
+étaient molles et boueuses. Au bout d’un moment, lorsque Bari s’arrêta
+et regarda autour de lui, il ne pouvait plus apercevoir le bois
+verdoyant qu’il avait quitté. Il était seul dans ce désert ravagé de
+cadavres d’arbres carbonisés. C’était, en outre, aussi calme que la
+mort. Pas un chant d’oiseau n’émouvait le silence. Dans la cendre molle,
+il ne pouvait entendre la chute de ses pas. Mais il n’avait point peur.
+Il y avait une certitude de sécurité.
+
+Si seulement il pouvait trouver quelque chose à manger! C’était la
+pensée maîtresse qui l’occupait. L’instinct ne l’avait pas encore
+pénétré que ce qu’il voyait autour de lui c’était la famine. Il continua
+de marcher, cherchant plein d’espoir de la nourriture. Mais enfin, comme
+les heures passaient, l’espoir commença à mourir en lui. Le soleil
+déclinait à l’ouest. Le ciel se faisait moins bleu, un vent faible
+commençait à courir par-dessus les sommets des souches et, de temps à
+autre, l’une d’elles s’écroulait avec un craquement effrayant.
+
+ * * * * *
+
+Bari ne pouvait plus avancer. Une heure avant le crépuscule, il se
+coucha à la belle étoile, las et mourant de faim. Le soleil disparut
+derrière la forêt. La lune monta de l’est. Le ciel scintilla d’étoiles
+et, pendant toute la nuit, Bari resta étendu comme s’il était mort.
+
+Quand le matin arriva, il se traîna au ruisseau pour boire un coup.
+Ramassant ses forces suprêmes, il partit. C’était le loup qui le
+poussait, le contraignant à lutter jusqu’au bout pour la vie. Le chien,
+en lui, souhaitait se coucher et mourir. Mais en lui la flamme du loup
+brûla plus fort. A la fin, elle l’emporta. Un demi-mille plus loin, il
+atteignit de nouveau un bois verdoyant.
+
+Dans les forêts tout comme dans les grandes villes, le destin se livre à
+des jeux changeants et fantasques. Si Bari s’était traîné dans le bois
+une demi-heure plus tard, il aurait pu mourir. Il était trop épuisé
+maintenant pour pêcher aux écrevisses ou tuer l’oiseau le plus faible.
+Mais il arriva juste au moment où Sekoosew, l’hermine, la petite voleuse
+la plus assoiffée de sang de toutes les bêtes sauvages, commettait un
+meurtre.
+
+C’était à une bonne centaine de mètres de l’endroit où Bari s’était
+étendu sous un sapin, presque prêt à rendre l’âme. Sekoosew était une
+grande chasseresse de son espèce. Son corps avait environ sept pouces de
+longueur, prolongé par une mignonne queue pointée de noir et elle pesait
+peut-être cinq onces. Les doigts d’un enfant auraient pu l’encercler à
+n’importe quelle place entre ses quatre pattes et sa petite tête, au
+museau pointu et aux yeux de perle rouge, aurait pu traverser sans peine
+une ouverture d’un pouce de diamètre. Pendant plusieurs siècles,
+Sekoosew avait contribué à faire l’histoire. Ce fut elle, lorsque sa
+peau valait cent dollars en or du roi, qui attira les premiers
+transports de chevaliers d’aventures par delà l’Océan, le prince Rupert
+à leur tête; c’était à la petite Sekoosew qu’il fallait imputer la
+formation de la grande compagnie de la baie d’Hudson et la découverte de
+la moitié du continent; car presque trois siècles durant, elle avait
+mené le combat pour la vie contre le trappeur. Et maintenant,
+quoiqu’elle ne valût plus son poids d’or jaune, elle était la plus
+adroite, la plus cruelle et la plus impitoyable de toutes les créatures
+de son espèce.
+
+Tandis que Bari était couché sous son arbre, Sekoosew rampait vers sa
+proie. Son gibier était une grosse caille dodue qui se tenait sous un
+buisson de cassis. Aucune oreille vivante n’aurait pu entendre le
+mouvement de Sekoosew. Elle ressemblait à une ombre, un point gris ici,
+un éclair là, maintenant cachée derrière une tige pas plus épaisse qu’un
+poignet d’homme, apparaissant une minute, l’instant d’après aussi
+complètement invisible que si elle n’avait jamais existé. Ainsi
+s’approcha-t-elle de cinquante pieds à environ trois pieds de la caille.
+C’était sa distance d’élan favorite. Infailliblement, elle sauta à la
+gorge de la caille endormie et ses dents, telles des pointes
+d’aiguilles, pénétrèrent à travers les plumes dans la chair. Sekoosew
+était préparée à ce qui allait alors se passer. Cela se passait
+constamment ainsi quand elle attaquait Napanao, la caille des bois. Ses
+ailes sont puissantes et son premier mouvement, quand Napanao frappait,
+était toujours de prendre la fuite. La caille se redressa aussitôt avec
+un grand bruit d’ailes. Sekoosew s’accrocha étroitement, ses dents
+enfoncées profondément dans la gorge et ses petites griffes aiguës se
+cramponnant comme des mains. Elle tournoya dans l’air avec elle, mordant
+de plus en plus profondément jusqu’à ce qu’à cent mètres de l’endroit où
+cette terrible chose de mort s’était agrippée à sa gorge, Napanao
+s’écrasât par terre.
+
+Elle tomba à peine à dix pieds de Bari. Pendant quelques minutes, il
+considéra étonné ce tas de plumes qui se débattait, ne comprenant pas
+bien qu’enfin de la nourriture était à sa portée. Napanao se mourait,
+mais elle luttait encore par les soubresauts de ses ailes. Bari se leva
+précipitamment et après une minute pendant laquelle il rassembla tout ce
+qui lui restait de force, il se précipita sur elle. Ses dents
+s’enfoncèrent dans la poitrine et jusqu’à ce moment-là, il ne vit pas
+Sekoosew. L’hermine avait redressé la tête de l’étreinte mortelle dont
+elle enserrait la gorge de la caille et ses farouches petits yeux rouges
+se fixèrent un seul instant sur ceux de Bari. C’était ici quelque chose
+de trop gros à tuer et avec un cri perçant de colère, elle s’en alla.
+Les ailes de Napanao retombèrent et son corps cessa de palpiter. Elle
+était morte, Bari demeura en arrêt pour s’en assurer. Puis il commença
+son festin.
+
+Le meurtre au cœur, Sekoosew se tenait tout près de là, passant vivement
+d’un côté puis d’un autre, mais n’approchant jamais à plus d’une
+demi-douzaine de pieds de Bari. Ses yeux étaient plus rouges que jamais.
+De temps en temps, elle jetait un cruel petit cri de rage. De la vie
+elle n’avait jamais été si furieuse. Se voir voler de cette manière une
+caille dodue était un affront qu’elle n’avait jamais subi auparavant.
+Elle souhaitait foncer sur l’intrus et vriller ses dents dans la gorge
+de Bari. Mais elle était trop adroit stratège pour le tenter, trop
+habile Napoléon pour se précipiter délibérément à son Waterloo. Un
+hibou, elle l’aurait combattu. Elle aurait même livré bataille à sa
+grande sœur et sa plus mortelle ennemie, la loutre. Mais en Bari, elle
+reconnaissait la race du loup et elle donnait cours à sa rancune à
+distance. Au bout d’un moment, son bon sens prit le dessus et elle
+partit chasser ailleurs.
+
+Bari mangea un tiers de la caille et les deux tiers restants il les
+cacha soigneusement au pied du gros sapin. Puis, il dévala jusqu’au
+ruisseau pour boire. Le monde lui paraissait maintenant tout différent.
+Somme toute, la capacité individuelle au bonheur dépend, en grande
+partie, de ce qu’on a beaucoup souffert. La mauvaise chance et
+l’infortune de chacun constituent l’étalon de la bonne chance et de la
+fortune à venir. Ainsi en était-il de Bari. Quarante-huit heures plus
+tôt, son ventre plein ne l’aurait pas rendu un dixième aussi heureux
+qu’en ce moment. Alors, son plus vif désir était pour sa mère. Depuis,
+un désir encore plus vif était survenu dans sa vie pour la nourriture.
+En un sens, il était heureux pour lui qu’il eût presque péri
+d’épuisement et de faim, car son expérience avait contribué à faire un
+homme de lui--ou un chien-loup, comme vous êtes justement disposé à le
+dire. Sa mère lui manquera encore longtemps, mais elle ne lui manquera
+plus jamais dorénavant comme elle lui avait manqué hier et le jour
+d’avant.
+
+Cet après-midi-là, il fit un long somme auprès de sa cachette. Puis il
+déterra la caille et mangea son souper. Quand sa quatrième nuit arriva,
+il ne se cacha plus comme il avait fait les trois nuits précédentes. Il
+était singulièrement et curieusement éveillé. Sous la lune et les
+étoiles, il rôda à la lisière de la forêt et poussa jusqu’à la partie du
+bois incendié. Il écouta avec une sorte de frémissement nouveau la
+clameur lointaine d’une bande de loups en chasse. Il écouta sans
+trembler le lugubre _hou hou hou!_ des hiboux. Les bruits et les
+silences commençaient à prendre pour lui un accent nouveau et
+significatif.
+
+Pendant un autre jour et une autre nuit, Bari demeura à proximité de sa
+cachette. Quand le dernier os fut rogné, il s’en alla. Il pénétra alors
+dans une région où la subsistance cessa d’être pour lui un périlleux
+problème. C’était un pays de lynx et, où il y a des lynx, il y a aussi
+beaucoup de lapins. Quand les lapins se raréfient, les lynx émigrent
+vers des endroits meilleurs pour la chasse. Comme les lapins aux pieds
+de neige prolifient pendant tout l’été, Bari se trouva dans une terre
+d’abondance. Il ne lui fut pas difficile d’attraper et de tuer des
+lapereaux. Durant une semaine, il profita et devint plus gros et plus
+fort de jour en jour. Mais pendant tout ce temps, tiraillé par l’esprit
+de recherche et de vagabondage, espérant toujours retrouver sa vieille
+maison et sa mère, il voyagea au nord et à l’est. Et c’était en plein
+dans le domaine à pièges de Pierre, le métis.
+
+Il était seul, il avait la nostalgie de la maison et son petit cœur
+appelait la chaleur d’une amitié et le réconfort de l’amour maternel.
+Être seul par le monde n’était pas du tout une situation désirable.
+Parfois Bari avait tellement la nostalgie de la maison et de revoir le
+museau de Louve-Grise et la superbe prestance de Kazan, que cela lui
+faisait mal.
+
+Précisément alors, le chien dominait le loup en lui. Il n’était plus
+qu’un petit toutou inconsolable. Et la maison et Louve-Grise et Kazan et
+le vieil arbre renversé où il était en sécurité lui semblaient bien
+loin, bien loin.
+
+Inconsolablement, il errait dans l’inconnu...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE LOUP PARLE
+
+
+Pierre, jusque voici deux ans, s’était cru l’un des hommes les plus
+heureux de la vaste solitude. C’était avant l’arrivée de _la mort
+rouge_, la peste rouge. Demi-Français, il avait épousé la fille d’un
+chef Cree et dans leur cabane faite de troncs d’arbres, au Grey Loon,
+ils avaient vécu plusieurs années de grande prospérité et de parfait
+bonheur. Pierre était fier de trois choses dans son sauvage univers: il
+était immensément fier de Wyola, sa femme de sang royal; il était fier
+de sa fille et il était fier de sa renommée de chasseur. Jusqu’à la
+venue de la peste rouge, la vie coulait à souhait pour lui. Ce fut
+alors, il y avait deux ans, que la petite vérole tua la princesse sa
+femme. Il habitait toujours dans la petite hutte de Grey Loon, mais
+c’était un autre homme. Il avait le cœur brisé. Il en serait mort sans
+Nepeese, sa fille. Sa mère l’avait appelée Nepeese, qui signifie
+«Branche de saule». Nepeese avait grandi comme le saule, plus svelte
+qu’un roseau, avec toute la sauvage beauté maternelle unie à un soupçon
+de beauté française. Elle avait presque dix-sept ans, de larges yeux
+noirs merveilleux et des cheveux si beaux qu’un homme d’affaires de
+Montréal passant par là avait un jour proposé de les acheter. Ils
+descendaient en deux nattes brillantes, aussi épaisses l’une et l’autre
+que le poignet d’un homme, presque jusqu’à ses genoux.
+
+--Non, monsieur, avait dit Pierre avec un froid regard dans les yeux,
+dès qu’il avait vu ce qu’il y avait dans le visage de l’agent
+d’affaires, «ce n’est pas pour en faire trafic!»
+
+Deux jours après que Bari eût pénétré dans le domaine du trappeur,
+Pierre rentra des bois, un air d’ennui sur sa figure.
+
+--Quelque chose massacre les jeunes castors, expliqua-t-il à Nepeese, en
+lui parlant en français. C’est un lynx ou un loup. Demain... Il haussa
+ses épaules maigres et sourit.
+
+--Nous irons à la chasse, continua Nepeese, riant de joie, dans son doux
+parler Cree.
+
+Quand Pierre lui souriait ainsi et commençait par «demain», cela voulait
+toujours dire qu’elle pouvait l’accompagner dans l’entreprise qu’il
+méditait.
+
+ * * * * *
+
+Encore un autre jour plus tard, sur la fin de l’après-midi, Bari
+traversait le Grey Loon, sur un pont de bois flottant maintenu entre
+deux arbres. C’était au Nord. Juste au delà du pont de bois, il y avait
+une petite ouverture et, sur le bord, Bari s’arrêta pour jouir des
+derniers rayons du soleil couchant. Tandis qu’il se tenait là immobile,
+à écouter, la queue basse, les oreilles aux aguets, son nez au bout
+pointu flairant le nouveau pays dans la direction du Nord, il n’y avait
+pas une paire d’yeux dans la forêt qui ne l’eût pris pour un jeune loup.
+
+Cachés derrière un bouquet de jeunes balsamiers, à cent mètres de là,
+Pierre et Nepeese l’avaient vu franchir le pont de bois. C’était
+l’instant et Pierre ajusta son fusil. Et subitement, Nepeese toucha son
+bras légèrement et d’une voix un peu émue, elle chuchota:
+
+--_Nootawe_, laisse-moi tirer. Je peux le tuer!
+
+Tout en souriant, Pierre lui passa le fusil. Il considérait le louveteau
+comme déjà mort. Car Nepeese, à cette distance, envoyait neuf fois sur
+dix une balle dans un carton d’un pouce. Et Nepeese, visant Bari avec
+soin, appuya posément son index brun sur la détente.
+
+Tandis que Branche-de-Saule abaissait la détente de son fusil, Bari
+sauta en l’air. Il éprouva la violence de la balle avant d’entendre la
+détonation. Cela lui souleva les pieds de terre et l’envoya rouler à
+plusieurs reprises comme s’il avait été frappé d’un coup de gourdin
+épouvantable. Le temps d’un éclair il ne sentit aucun mal; puis on
+aurait dit qu’un couteau de feu le traversait et, sous le coup de cette
+souffrance, le chien en lui domina le loup: il jeta une longue clameur
+sauvage de petit chien qui pleure, tandis qu’il roulait et se
+contorsionnait sur le sol.
+
+Pierre et Nepeese s’étaient avancés de leur retrait de balsamiers. Les
+beaux yeux de Branche-de-Saule brillaient d’orgueil à la justesse de son
+coup de fusil. Aussitôt elle retint son souffle. D’un mouvement brusque
+et nerveux, ses doigts bruns étreignirent le canon de son fusil. Le rire
+de contentement expira aux lèvres de Pierre, tandis que les cris de
+douleur de Bari emplissaient la forêt.
+
+--_Uchi Moosis!_ s’écria Nepeese en sa langue cree.
+
+Pierre lui prit le fusil.
+
+--Misère! Un chien! Un toutou, s’écria-t-il.
+
+Ils s’élancèrent pour courir vers Bari; mais dans leur étonnement, ils
+avaient perdu quelques secondes et Bari était revenu de son
+étourdissement. Il les vit nettement traverser la clairière: une
+nouvelle espèce de monstres des forêts. Avec un dernier gémissement, il
+s’enfuit parmi les ombres épaisses des arbres. Le soleil allait se
+coucher. Et Bari courut vers l’obscurité dense du sapin touffu, près du
+ruisseau. Il avait tremblé à la vue de l’ours et de l’élan, mais pour la
+première fois, il avait la notion réelle du danger.
+
+Et c’était là tout près derrière lui. Il pouvait entendre le vacarme que
+faisaient les bêtes à deux jambes à sa poursuite; d’étranges cris
+s’élevaient presque sur ses talons, alors, brusquement il se précipita
+sans crier gare dans un trou. Ce lui fut une secousse de sentir la terre
+manquer comme cela sous ses pas, mais il n’aboya point. Le loup le
+dominait de nouveau. Il l’engageait à rester où il était sans faire
+mouvement ni bruit, respirant à peine. Les voix étaient au-dessus de
+lui; les pieds étranges trébuchaient quasiment au bord du trou où il
+était étendu. En regardant hors de sa cachette obscure, il pouvait voir
+un de ses ennemis. C’était Nepeese, Branche-de-Saule. Elle se tenait de
+telle manière que la dernière lueur du jour tombait sur son visage. Bari
+ne pouvait en détacher les yeux. Plus haut que sa souffrance s’élevait
+en lui une bizarre et frémissante fascination.
+
+Et soudain la jeune fille porta les deux mains à sa bouche et d’une voix
+qui était douce et plaintive et étonnamment réconfortante pour le petit
+cœur frappé de terreur, elle cria:
+
+--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_
+
+Alors, il entendit une autre voix et cette voix, également, était
+beaucoup moins effrayante que bien des bruits qu’il avait écoutés dans
+les forêts.
+
+--On ne pourra pas le trouver, Nepeese, disait la voix. Il s’est traîné
+loin d’ici pour mourir. C’est trop triste. Viens!
+
+A l’endroit où Bari s’était tenu, à l’extrémité de la clairière, Pierre
+s’arrêta et désigna du doigt un jeune plant de bouleau qui avait été
+tranché net par la balle de Branche-de-Saule. Nepeese comprit. Le jeune
+arbuste, pas plus gros que son pouce, avait fait dévier un tantinet le
+coup et sauvé Bari d’une mort imminente.
+
+Elle se retourna et appela:
+
+--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_
+
+Il n’y avait plus dans ses yeux le frisson du meurtre.
+
+--Il ne saurait comprendre cela, fit Pierre en prenant la route qui
+traversait la clairière. Il est sauvage, né de loups. C’était peut-être
+la femelle des bois de Koomo qui allait en chasse avec les hurles,
+l’hiver dernier.
+
+--Et il va mourir.
+
+--_Ayetun_: oui, il va mourir.
+
+Mais Bari n’avait pas l’intention de mourir. Il était trop robuste
+gaillard pour être blessé à mort par une balle traversant la chair
+délicate de ses jambes de devant. Voici ce qui était arrivé. Sa patte
+était traversée jusqu’à l’os, mais l’os lui-même n’avait pas été touché.
+Il attendit jusqu’au lever de la lune avant de ramper hors de son trou.
+
+Sa patte s’était engourdie; elle avait cessé de saigner, mais son corps
+entier était déchiré par une douleur cuisante.
+
+Une douzaine de Papayouchisiou, tous fortement accrochés à ses oreilles
+et à son nez, ne lui auraient pas fait plus de mal. Chaque fois qu’il
+bougeait, une lancination aiguë le traversait et cependant il
+s’obstinait à marcher. Instinctivement, il comprenait qu’en s’écartant
+du trou, il s’écartait du danger. Ce fut ce qui put lui arriver de
+mieux, car un peu plus tard, un porc-épic vint errer par là, marmottant
+en lui-même dans sa bonne humeur et ses ébats, et il tomba avec un bruit
+sourd au fond du trou. Si Bari était resté là, il aurait été si couvert
+de piquants qu’il en serait mort à coup sûr.
+
+D’autre part, l’exercice de la marche lui fut excellent. Il ne fournit à
+sa blessure aucune occasion d’_usao_, comme Pierre aurait dit, car en
+réalité le coup était plus sensible que sérieux. Durant les cent
+premiers mètres, il clopina sur trois pattes, après quoi, il s’aperçut
+qu’il pouvait se servir de la quatrième en la ménageant beaucoup. Il
+suivit le cours du ruisseau pendant un demi-mille. Chaque fois qu’un
+brin de bois touchait sa blessure, il le mordait furieusement et, au
+lieu de geindre quand il sentait une douleur aiguë le transpercer, un
+petit groulement de colère sourdait dans sa gorge et il grinçait des
+dents.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant qu’il était hors du trou, l’effet du coup de Branche-de-Saule
+excitait chaque goutte de sang de loup dans son corps. Il y avait en lui
+une colère croissante, un sentiment de rage, non contre telle chose en
+particulier, mais contre toutes les choses. Ce n’était pas le sentiment
+qui l’avait fait combattre Papayouchisiou. Ce soir, le chien en lui
+n’existait plus. Une succession de malheurs s’était abattue sur lui, et
+de ces malheurs, et de son mal actuel, le loup avait surgi farouche et
+avide de vengeance. C’était la première nuit qu’il voyageait. Il
+n’avait, cette fois, peur de rien qui eût pu fondre sur lui de
+l’obscurité. Les ombres les plus denses ne le faisaient plus
+tressaillir. C’était le premier conflit important entre les deux natures
+qu’il portait en lui de naissance--le loup et le chien--et le chien
+était vaincu. De temps à autre, il s’arrêtait pour lécher sa blessure
+et, tout en léchant il groulait, comme si pour sa blessure elle-même il
+avait une hostilité particulière. Si Pierre l’avait pu voir et entendre,
+il aurait bien vite compris, et il aurait dit: «Laissons-le mourir! Le
+gourdin ne fera jamais sortir le démon qu’il porte en lui.»
+
+En cet état d’esprit, Bari, une heure plus tard, passa du bois touffu de
+la courbe du ruisseau dans des endroits plus découverts d’une petite
+plaine qui s’étendait au pied d’une crête de montagnes. C’était dans
+cette plaine qu’Oohoomisew chassait. Oohoomisew était un énorme hibou
+blanc. C’était le patriarche des hiboux de tout le domaine à pièges de
+Pierre. Il était tellement vieux qu’il était presque aveugle. Il ne
+chassait pas comme les autres hiboux. Il ne se cachait pas sous le
+couvert obscur des sapins ou au sommet des balsamiers, ni ne ramait
+doucement à travers la nuit, prêt en un instant à s’abattre sur sa
+proie. Sa vue était si faible que, du haut d’un sapin, il n’aurait pu
+voir du tout un lapin et qu’il n’aurait pu distinguer un renard d’une
+souris. Oohoomisew, vieux à ce point, l’expérience lui enseignant la
+sagesse, chassait par embuscade. Il se blottissait sur le sol, et
+pendant des heures, chaque fois, il pouvait rester là sans faire de
+bruit, remuant à peine une plume, attendant avec la patience de Job que
+quelque chose à manger se présentât sur son chemin. De temps à autre, il
+se trompait. Deux fois, il avait pris un lynx pour un lapin et, à la
+seconde attaque, il avait perdu un pied, de sorte que, lorsqu’il dormait
+à l’écart pendant le jour, il était juché à son perchoir sur une seule
+patte. Infirme, presque aveugle et si vieux qu’il avait depuis longtemps
+perdu les touffes de plumes au-dessus de ses oreilles, il avait encore
+une force gigantesque, et, lorsqu’il était en colère, on pouvait
+entendre le claquement de son bec à vingt mètres.
+
+Pendant trois nuits, il n’avait pas eu de veine et, cette nuit-ci, il
+avait été spécialement malchanceux. Deux lapins étaient venus sur son
+chemin et, sortant de son abri, il s’était époumonné vers l’un et
+l’autre. Du premier, il avait complètement perdu trace, le deuxième
+l’avait laissé le bec plein de poil et de duvet. Et c’était tout. Il
+avait une faim dévorante et il aiguisait son bec de fort mauvaise
+humeur, quand il entendit Bari approcher. Même si Bari avait pu voir
+dans le bois obscur devant lui et avait aperçu Oohoomisew prêt à se
+précipiter hors de son embuscade, il est peu probable qu’il aurait
+consenti à fuir bien loin. Son sang de lutteur bouillonnait. Lui aussi
+était disposé à faire la guerre à n’importe quoi.
+
+Fort peu nettement, Oohoomisew le vit enfin traverser la petite
+clairière qu’il surveillait. Il s’accroupit. Ses plumes se hérissèrent
+jusqu’à ce qu’il ressemblât à une boule. Ses yeux quasiment sans regard
+luisaient pareils à deux étangs de feu bleuâtre. A dix pas de là, Bari
+s’arrêta un moment et lécha sa blessure. Oohoomisew attendait
+prudemment. De nouveau, Bari s’avança, passant à six pieds du buisson.
+Avec un rapide _hop, hop, hop!_ et un tonnerre subit de ses ailes
+puissantes, le gros hibou fut sur lui.
+
+A ce moment Bari, ne poussa nul cri de douleur ou de frayeur. Le loup
+est _kipichimao_, comme disent les Indiens. Aucun chasseur n’a jamais
+entendu un gémissement de supplication d’un loup pris au piège, à la
+morsure de sa balle ou au coup de son gourdin. Il meurt serrant les
+crocs. Cette nuit, c’était un louveteau qu’attaquait Oohoomisew et non
+un petit chien. La première charge du hibou fit chavirer Bari et,
+pendant un moment, il fut étouffé sous les énormes ailes déployées.
+Cependant Oohoomisew, le maintenant étendu, clopinait pour se tenir sur
+une patte avec son unique pied valide et frappait farouchement du bec.
+Un coup de ce bec quelque part autour de la tête aurait étourdi un
+lapin, mais, à la première attaque, Oohoomisew comprit que ce n’était
+pas un lapin qu’il tenait sous ses ailes.
+
+Un cri à glacer le sang répondit à ce coup et Oohoomisew se souvint du
+lynx, de son pied perdu et qu’il avait difficilement échappé à la mort.
+Le vieux pirate aurait pu battre en retraite, mais Bari n’était plus un
+Bari enfantin comme à l’heure qu’il avait combattu le jeune
+Papayouchisiou. L’expérience et les privations l’avaient vieilli et
+rendu fort, ses mâchoires avaient rapidement passé de l’âge où on lèche
+les os à l’âge où on les croque, et, dès avant qu’Oohoomisew pût
+s’enfuir, s’il pensait le moins du monde à fuir, les crocs de Bari
+mordaient sournoisement dans l’unique bonne jambe du hibou.
+
+ * * * * *
+
+Parmi le calme de la nuit s’éleva alors un plus grand bruit d’ailes
+encore et, pendant quelques minutes, Bari ferma les yeux pour se garder
+d’être aveuglé par les coups furieux d’Oohoomisew. Mais il demeura
+farouchement accroché et, tandis que ses dents entraient dans la chair
+de la jambe du vieux pirate, ses grognements de colère portaient le défi
+aux oreilles d’Oohoomisew.
+
+Une rare bonne fortune lui avait fourni cet agrippement à la jambe, et
+Bari savait que triomphe ou défaite dépendaient de son adresse à s’y
+maintenir. Le vieux hibou n’avait pas d’autre serre à enfoncer en lui et
+il lui était impossible, pris comme il l’était, de porter des coups de
+bec à Bari. Aussi continua-t-il à agiter ce tonnerre de coups avec ses
+ailes de quatre pieds. Elles menaient grand bruit autour de Bari, mais
+ne lui faisaient aucun mal. Il enfonça ses crocs plus profondément. Ses
+groulements devinrent plus furieux dès qu’il eut senti le goût du sang
+d’Oohoomisew et en lui surgit plus impérieux le désir de tuer ce monstre
+de la nuit, comme si par la mort de cette créature il avait l’occasion
+de se venger de tous les maux et de toutes les privations qui l’avaient
+assailli depuis qu’il avait perdu sa mère. Et il était bizarre
+qu’Oohoomisew n’eût jamais éprouvé une grande crainte jusqu’alors. Le
+lynx l’avait mordu, mais une seule fois et était parti, le laissant
+estropié. Mais le lynx n’avait pas grogné de cette façon, comme un loup,
+et ne l’avait pas harcelé. Des centaines de nuits Oohoomisew avait
+écouté la hurle aux loups. L’instinct lui avait dit ce que cela
+signifiait. Il avait vu les bandes traverser rapidement la nuit et
+toujours lorsqu’elles passaient il s’était tenu dans les ombres
+épaisses. Pour lui, comme pour tous les autres êtres sauvages, le
+hurlement du loup signifiait la mort. Mais jusqu’à ce moment où les
+crocs de Bari étaient entrés dans sa chair, il n’avait jamais ressenti
+complètement la crainte du loup. Cela avait mis des années à pénétrer
+dans son lent et stupide entendement, mais maintenant qu’il y était,
+cela le possédait comme jamais aucune chose ne l’avait possédé de toute
+la vie. Tout à coup, il cessa son battement d’ailes et s’éleva en l’air.
+Comme d’immenses éventails, ses ailes puissantes tournoyèrent dans
+l’espace et Bari se sentit brusquement soulevé de terre. Toutefois il
+tint bon et soudain retomba d’un seul coup.
+
+Oohoomisew fit un nouvel effort. Cette fois, il fut plus heureux et
+s’enleva bien six pieds haut avec Bari. Ils retombèrent encore. Une
+troisième fois, le vieil hors-la-loi se démena pour s’élever, débarrassé
+de l’étreinte de Bari, puis, épuisé, il retomba, ses ailes gigantesques
+étendues, en sifflant et faisant craquer son bec. Sous ces ailes,
+l’esprit de Bari travaillait avec la rapidité instinctive du meurtrier.
+Tout à coup, il modifia son agrippement, enfonçant ses crocs dans la
+partie inférieure du corps d’Oohoomisew. Ils pénétrèrent dans trois
+pouces de plumes. Aussi vif que Bari, Oohoomisew fut également prompt à
+profiter de l’occasion qui s’offrait. En un clin d’œil, il se souleva de
+terre. Il y eut une saccade, un arrachement de plumes, de la chair et
+Bari resta seul sur le champ de bataille.
+
+Il n’avait pas tué, mais il était vainqueur. Son premier grand jour,--ou
+sa première grande nuit--était arrivé. Le monde s’emplissait pour lui de
+nouveaux espoirs aussi vastes que la nuit elle-même. Au bout d’un
+moment, il s’assit sur son derrière, flairant dans l’espace son
+adversaire battu. Puis, comme s’il défiait le monstre emplumé qu’il
+avait houspillé, chassé et enfin vaincu, il leva vers les étoiles son
+petit museau pointu et poussa son premier et enfantin hurlement de loup
+parmi la nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE CRI DU CŒUR SOLITAIRE
+
+
+Sa lutte avec Oohoomisew fut une excellente médecine pour Bari. Elle ne
+fit pas que lui donner une grande confiance en lui-même, mais purgea
+également son sang de la fièvre maligne. Il ne faisait plus mine de
+mordre les objets ni de grogner contre eux, tandis qu’il poursuivait sa
+route dans la nuit. C’était une nuit merveilleuse. La lune était haut
+dans le ciel et le firmament fourmillait d’étoiles, au point que, dans
+les clairières, la lumière était presque semblable à celle du jour,
+seulement plus douce et plus belle. Il faisait très calme. Pas un
+souffle de vent aux cimes des arbres et il semblait à Bari que le
+hurlement qu’il avait poussé avait dû porter jusqu’au bout du monde. De
+temps à autre il percevait un bruit et chaque fois il s’arrêtait,
+attentif et l’oreille aux aguets. Loin, loin, il entendit, prolongé et
+doux, le meuglement d’une femelle d’élan; il entendit un grand
+clapotement dans l’eau d’un petit lac près duquel il arriva, et une fois
+lui parvint le raclement aigu de cornes contre cornes: deux daims
+réglant une légère différence d’opinions à un quart de mille de là. Mais
+c’était toujours le hurlement du loup qui le faisait s’arrêter et
+écouter le plus longtemps, le cœur lui battant d’un étrange sursaut
+qu’il ne pouvait cependant comprendre encore. C’était l’appel de sa
+race, croissant en lui lentement, mais impérieusement.
+
+Il était toujours vagabond. _Pupamaotao_, disent les Indiens. C’est cet
+esprit de vagabondage qui dirige un moment presque toutes les créatures
+de la solitude aussitôt qu’elles sont capables de se suffire--dessein de
+la nature peut-être en vue d’écarter des rapports de famille trop
+étroits et probablement des croisements dangereux. Bari, comme le jeune
+loup en quête de nouveaux domaines de chasse ou le jeune renard,
+découvrant un monde nouveau, n’avait ni but ni méthode dans son
+vagabondage. Il était simplement en voyage, en route. Il avait besoin de
+quelque chose qu’il ne pouvait trouver. Le son de voix du loup le lui
+apporta. Les étoiles et la lune l’emplissaient d’un véhément désir de ce
+quelque chose. Les bruits lointains se heurtaient contre lui dans son
+vaste isolement. Et l’instinct lui disait que rien qu’en cherchant il
+trouverait. Ce n’étaient pas tant Kazan ou Louve-Grise qui lui
+manquaient maintenant, ni tant le voisinage de sa mère et son chez lui
+qu’une amitié. Maintenant qu’il avait chassé de lui la rage du loup, au
+cours de son combat avec Oohoomisew, la partie chien qui était en lui
+reprenait ses droits. Moitié aimable de lui-même. Partie qu’il désirait
+faire dorloter auprès de quelque chose de vivant et d’amical, petites
+choses baroques, qu’elles portassent plumes ou poil, serres ou sabots.
+
+Il était endolori à cause de la balle de Branche-de-Saule et endolori à
+cause du combat et, vers l’aurore, il se coucha à l’abri d’un bouquet
+d’aulnes au bord d’un deuxième petit lac et y demeura jusqu’au milieu du
+jour. Alors, il se mit en quête de nourriture parmi les roseaux et près
+des iris d’eau. Il trouva un brochet mort à demi mangé par une loutre et
+l’acheva.
+
+Sa blessure était beaucoup moins douloureuse cet après-midi, et, à la
+tombée de la nuit, il y faisait à peine attention. Depuis qu’il avait
+failli périr tragiquement aux mains de Nepeese, il avait marché en
+général dans la direction du nord-est, suivant d’instinct le cours des
+ruisseaux. Mais son avance avait été lente et lorsque l’obscurité
+revint, il n’était pas à plus de huit ou dix milles du trou où il était
+tombé quand Branche-de-Saule avait tiré sur lui.
+
+Il n’alla pas bien loin cette nuit.
+
+Le fait d’avoir été blessé à la brume et que son combat avec Oohoomisew
+avait eu lieu plus tard encore, le rendait circonspect. L’expérience lui
+avait appris que les ombres obscures et les gouffres noirs de la forêt
+étaient des embûches possibles du danger. Il n’avait plus peur comme
+naguère, mais il en avait assez de combats pour le moment, aussi
+estimait-il que la prudence était ce qu’il y avait de mieux pour se
+garder seul des périls des ténèbres. Un curieux instinct lui fit
+chercher un lit au sommet d’une énorme roche à pic qu’il eut quelque
+difficulté à gravir. Peut-être était-ce un ressouvenir lointain des
+jours passés, lorsque Louve-Grise, à sa première maternité, cherchait
+refuge sur la cime du rocher du Soleil qui dominait le monde de la forêt
+dont Kazan et elle faisaient partie et où elle avait été rendue aveugle
+durant sa lutte avec le lynx.
+
+La roche de Bari, au lieu de s’élever d’emblée de cent pieds et
+davantage était à peu près de la hauteur de la tête d’un homme. Elle se
+dressait au milieu du coude du ruisseau avec la forêt de sapins tout
+contre par derrière. Pendant plusieurs heures, Bari ne dormit pas, mais
+demeura couché bien vigilant, les oreilles tendues pour saisir chaque
+bruit qui sortait du monde obscur qui l’entourait. Il y avait plus que
+de la curiosité dans sa vigilance, cette nuit-ci. Son éducation s’était
+considérablement élargie en un sens: il avait appris qu’il n’était
+qu’une toute petite portion de cette terre merveilleuse étendue sous les
+étoiles et sous la lune et il était animé du vif désir de se
+familiariser mieux avec tout cela, sans plus combattre ni souffrir.
+Cette nuit, il savait ce que cela voulait dire lorsqu’il voyait, çà et
+là, des ombres grises ondoyer en silence hors de la forêt au clair de
+lune. Les hiboux. Des monstres de l’espèce de ceux avec lesquels il
+avait lutté. Il entendait le craquement que faisaient des pieds armés de
+sabots et l’écrasement produit par des corps pesants sous bois. Il
+réentendit le meuglement de l’élan. Des voix lui arrivèrent qu’il
+n’avait jamais entendues auparavant: le _yap yap yap_ aigu d’un renard,
+le cri d’outre-tombe et moqueur d’un grand butor sur un lac à un
+demi-mille de là; le cri strident d’un lynx qui arrivait de milles et de
+milles au loin; les hululements assourdis de la chouette entre les
+étoiles et lui. Il entendit d’étranges chuchotements au faîte des
+arbres, chuchotements du vent, et une fois, au milieu d’un calme de
+mort, un cerf brama d’une voix déchirante tout derrière sa roche, puis,
+à l’odeur du loup dans l’air, s’enfuit d’un trait dans une vision grise
+d’épouvante.
+
+Tous ces bruits avaient pour Bari un sens nouveau. Il faisait rapidement
+connaissance de la solitude. Ses yeux brillaient. Son sang bouillonnait.
+Pendant quelques minutes, chaque fois, il remuait à peine. Mais de tous
+ces bruits qui lui arrivaient, le hurlement du loup surtout le faisait
+frissonner. Maintes et maintes fois, il l’écouta. Certaines fois, il
+était très lointain, si lointain qu’il ressemblait à un murmure, mourant
+presque avant de lui arriver; ensuite il revenait jusqu’à lui, poussé à
+pleine gorge, chaud du souffle de la chasse, l’appelant au rouge frisson
+de la poursuite, à la féroce orgie de la chair déchirée et du sang qui
+coule, l’appelant, l’appelant, l’appelant. Et c’était l’appel de sa
+race, des os de ses os et de la chair de sa chair, l’appel des bandes en
+chasse, sauvages et farouches de la tribu maternelle. C’était la voix de
+Louve-Grise le cherchant dans la nuit, le sang de Louve-Grise l’invitant
+à se joindre à la communauté de la bande. Et il tremblait en écoutant.
+Il se lamentait doucement. Il s’avança tout à l’extrémité de sa roche.
+Il désirait partir. La nature le pressait de s’en aller. Mais la nature
+du fauve luttait contre des forces supérieures. Car, en lui, il y avait
+aussi le chien avec ses hérédités d’instincts domptés et endormis et
+toute cette nuit-là le chien qui était en lui retint Bari au sommet de
+sa roche.
+
+Le lendemain matin, Bari trouva de nombreuses écrevisses au bord du
+ruisseau et il festoya de leur chair succulente jusqu’à ce qu’il sentît
+qu’il n’avait plus faim. Rien ne lui avait paru aussi bon depuis qu’il
+avait mangé la caille volée à Sekoosew, l’hermine.
+
+Au milieu de l’après-midi, Bari arriva dans un coin de la forêt qui
+était très tranquille et très reposant. Le ruisseau s’était approfondi.
+Par endroits ses rives étaient débordées, de sorte qu’elles formaient de
+petits étangs.
+
+Deux fois, Bari dut faire des crochets considérables pour contourner ces
+étangs. Il marchait très tranquillement, l’oreille tendue, l’œil à
+l’affût. Jamais, depuis le jour de malheur où il avait quitté le vieil
+arbre renversé, il n’avait autant pensé à la maison que maintenant.
+
+Il lui semblait fouler enfin une contrée qu’il connaissait et où il
+trouverait des amis. Peut-être était-ce un autre miraculeux mystère de
+l’instinct, de la nature. Car il se trouvait dans les domaines du vieux
+Dent-Brisée, le castor. C’était ici que son père et sa mère avaient
+chassé aux jours d’avant sa naissance. C’était non loin de là que Kazan
+et Dent-Brisée avaient eu ce mémorable duel sous l’eau, d’où Kazan avait
+sauvé sa vie n’ayant plus à perdre que le souffle. Bari ne connaîtrait
+jamais ces choses-là. Il ne saurait jamais qu’il franchissait les
+antiques pistes. Mais quelque chose, au tréfonds de lui, le poignait
+singulièrement. Il flairait l’air, comme s’il y découvrait le relent de
+choses familières. Ce n’était qu’un faible souffle, un indéfinissable
+espoir qui l’emportait au terme d’un pressentiment mystérieux.
+
+Le forêt devint plus profonde. Elle était merveilleuse. Il n’y avait
+plus de broussailles et marcher sous les arbres c’était comme si on
+était dans une immense caverne mystérieuse à travers le toit de laquelle
+la lumière du jour filtrait doucement et illuminée çà et là par les
+flaques d’or du soleil. L’espace d’un mille, Bari avança tranquillement
+à travers cette forêt. Il ne vit rien que quelques rapides fuites
+d’ailes d’oiseaux. On n’entendait quasiment aucun bruit. Puis, il arriva
+à un étang, encore plus grand. Autour de cet étang, il y avait un épais
+fourré d’aulnes et de saules. Les arbres y étaient moins denses. Il vit
+le reflet du soleil d’après-midi sur l’eau, puis tout aussitôt il
+entendit de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait eu peu de changement dans la colonie de Dent-Brisée depuis
+l’époque de son inimitié avec Kazan et les loutres. Le vieux Dent-Brisée
+était encore plus chenu. Il était plus gras. Il dormait beaucoup et
+était peut-être moins prudent. Il somnolait dans la boue abondante et
+sur la digue de broussaille dont il avait été l’ingénieur en chef,
+lorsque Bari s’avança doucement sur un remblai élevé de trente à
+quarante pieds. Il avait fait si peu de bruit qu’aucun des castors ne
+l’avait vu ni entendu. Il se blottit à plat ventre, caché derrière une
+touffe d’herbe et avec le plus vif intérêt surveilla tous les
+mouvements. Dent-Brisée s’éveillait. Il se tint un moment debout sur ses
+jambes courtes, puis se dressa, tel un soldat au «garde à vous», sur sa
+large queue plate, et, poussant un brusque sifflement, plongea dans
+l’étang au milieu d’un grand éclaboussement d’eau.
+
+Un moment après, il sembla à Bari que l’étang fourmillait de castors.
+Des têtes et des corps apparaissaient et disparaissaient, se précipitant
+de côté et d’autre dans l’eau, d’une façon qui l’émerveillait et
+l’ahurissait. C’était la récréation du soir de la colonie. Les queues
+heurtaient l’eau comme des battoirs unis. Des sifflements bizarres
+s’élevaient au-dessus du clapotement, puis aussi brusquement qu’il avait
+commencé, le jeu prit fin. Il pouvait y avoir peut-être vingt castors,
+sans compter les jeunes, et, comme s’ils avaient été mus par un signal
+commun, quelque chose que Bari n’avait pas entendu, ils se tinrent si
+tranquilles qu’à peine entendait-on un bruit dans l’étang. Quelques-uns
+d’entre eux plongèrent dans l’eau et disparurent complètement, mais la
+plupart, Bari pouvait les observer tandis qu’ils remontaient sur la
+rive. Ils ne tardèrent pas à se mettre au travail, et Bari les épiait et
+les écoutait, sans même qu’un brin de l’herbe dans laquelle il était
+couché frémît. Il essayait de comprendre. Il cherchait à cataloguer ces
+créatures singulières et à l’air avenant dans sa connaissance des êtres.
+Elles ne l’inquiétaient pas. Il n’éprouvait aucun malaise devant leur
+nombre ou leur taille. Sa tranquillité n’était pas un calme discret,
+mais plutôt un bizarre et croissant désir de faire plus ample
+connaissance avec cette curieuse communauté à quatre pattes de l’étang.
+
+Déjà, ils avaient commencé à lui rendre la vaste forêt moins solitaire,
+Alors, tout près de lui, sous lui, guère à plus de dix pieds de
+l’endroit où il était couché, il vit quelque chose qui lui fit presque
+crier l’envie enfantine qu’il portait en lui d’avoir un compagnon.
+
+En bas, sur un lambeau net de la rive qui s’élevait au-dessus de la vase
+molle de l’étang, marchaient en se dandinant le gros petit Umisk et
+trois de ses camarades de jeu. Umisk était à peu près de l’âge de Bari,
+peut-être d’une semaine ou deux plus jeune. Mais il était amplement
+aussi lourd et presque aussi large que long. La nature ne saurait faire
+de créature à quatre pattes plus adorable qu’un bébé-castor, sinon un
+bébé-ours et Umisk aurait remporté le premier prix à n’importe quelle
+exposition de bébés-castors. Ses trois compagnons étaient un peu plus
+petits. Ils arrivèrent en se dandinant de dessous un saule pleureur, en
+poussant de drôles de petits rires étouffés, leur petite queue aplatie
+traînant derrière eux comme de mignonnes truelles. Ils étaient gras et
+fourrés et regardaient fort amicalement Bari et son cœur eut soudain un
+toc toc précipité de joie. Mais il ne bougea pas. Il respirait à peine,
+Puis, tout à coup, Umisk se retourna sur un de ses camarades et le fit
+culbuter. Aussitôt les deux autres furent sur Umisk et les quatre petits
+castors roulèrent dans tous les sens se donnant des coups avec leurs
+petits pieds courts, et se frappant avec leur queue et poussant tout le
+temps, de doux petits cris aigus. Bari savait que ce n’était pas une
+lutte, mais un amusement. Il se dressa sur ses pieds. Il oublia où il se
+trouvait, il oublia tout au monde, sauf ces balles fourrées qui
+jouaient. Pour l’instant, tout le rude dressage que la nature lui avait
+donné était perdu. Ce n’était plus un combattant. Ni un chasseur. Ni un
+chercheur de nourriture. C’était un petit chien et en lui se leva une
+envie qui était plus forte que la faim. Il désirait descendre, là, avec
+Umisk et ses petits copains et faire des culbutes et jouer. Il
+souhaitait leur dire, si pareille chose était possible, qu’il avait
+perdu sa mère et sa maison et qu’il en avait énormément souffert et
+qu’il aurait aimé demeurer avec eux et leurs pères et leurs mères, si
+cela leur était égal.
+
+Dans sa gorge, alors, monta comme un reste de plainte. Et si faible
+qu’Umisk et ses camarades de jeu ne l’entendirent point. Ils étaient
+terriblement affairés.
+
+Doucement, Bari fit un premier pas vers eux, puis un autre et, enfin, il
+se tint sur la bande étroite de la rive à une demi-douzaine de pieds de
+distance d’eux. Ses petites oreilles pointues étaient tendues en avant
+et il agitait la queue aussi vite qu’il pouvait et chaque muscle de son
+corps frémissait par avance.
+
+Ce fut alors qu’Umisk l’aperçut et son petit corps dodu devint
+subitement aussi immobile qu’une pierre.
+
+--Holà! fit Bari, frétillant de tout son corps et parlant aussi
+clairement qu’une langue humaine eût pu le faire: «Est-ce que cela vous
+est égal que je joue avec vous?»
+
+Umisk ne répondit pas. Ses trois camarades maintenant avaient les yeux
+sur Bari. Ils ne faisaient pas un mouvement. Ils regardaient étonnés.
+Quatre paires de grands yeux ahuris étaient fixés sur l’étranger.
+
+Bari fit une autre tentative. Il rampa sur ses pattes de devant, tandis
+que sa queue et son arrière-train continuaient à se trémousser et, avec
+un reniflement, il empoigna un bout de bâton entre les dents.
+
+--Allons, laissez-moi entrer dans le jeu, pressait-il. Je sais jouer!
+
+Il lança le bâton en l’air pour prouver ce qu’il disait et poussa un
+petit jappement.
+
+Umisk et ses frères ressemblaient à des muets.
+
+Alors, tout à coup, quelqu’un aperçut Bari. C’était un gros castor qui
+plongeait dans l’étang avec le bois de construction d’un jeune arbre
+pour la nouvelle digue qui était en train. Immédiatement, il lâcha son
+fardeau et se tourna vers la rive. Puis, pareil à la détonation d’un
+fusil, suivit le claquement de son énorme queue plate sur l’eau, signal
+d’un danger pour le castor et que, par nuit calme, on peut entendre un
+mille au loin.
+
+--_Danger!_ avertissait-elle. _Danger! Danger! Danger!_
+
+A peine le signal avait-il été donné que des queues claquaient de toutes
+parts dans l’étang, dans les canaux cachés, dans les saulaies et les
+aulnaies touffues. Elles disaient à Umisk et à ses compagnons:
+
+--_Sauvez-vous!_
+
+Bari se tenait maintenant roide et sans mouvement. Ahuri, il regarda les
+quatre petits castors plonger dans l’étang et disparaître. Il entendit
+le bruit d’autres corps plus lourds heurter l’eau. Puis, il se fit un
+étrange et inquiétant silence. Doucement, Bari poussa un gémissement, et
+ce gémissement fut presque un sanglot. Pourquoi Umisk et ses petits
+camarades le fuyaient-ils? Qu’avait-il fait qu’ils ne voulaient pas
+devenir ses amis? Un immense isolement l’envahit, un isolement plus
+grand même que celui de la première nuit passée loin de sa mère.
+
+Le dernier rayon du soleil s’évanouit dans le ciel, tandis qu’il restait
+là. Une obscurité plus profonde se glissa sur l’étang. Bari regarda du
+côté de la forêt où la nuit s’amassait et, poussant un autre
+gémissement, il s’y replongea. Il n’avait pas trouvé d’ami. Il n’avait
+pas trouvé de camarade. Et son cœur était brisé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA FIN DE WAKAYOO
+
+
+Durant deux ou trois jours, les excursions de Bari pour sa subsistance
+l’entraînèrent de plus en plus loin de l’étang. Mais, chaque après-midi,
+il y retournait jusqu’à ce que, le troisième jour, il eût découvert un
+nouveau ruisseau et Wakayoo. Le ruisseau était bien à deux milles en
+arrière dans la forêt. C’était une autre sorte de courant. Il chantait
+gaiement sur un lit de gravier et entre deux murailles fissurées de
+roche éclatée. Il formait des mares profondes et là où Bari l’atteignit
+la première fois, l’air tremblait du tonnerre lointain d’une cascade. Il
+était beaucoup plus agréable que l’obscur et silencieux ruisseau des
+castors. Il semblait possédé par la vie, et son fracas et son tumulte,
+le chant et le tonnerre de l’eau procuraient à Bari des sensations
+absolument nouvelles. Il le côtoya lentement et avec précaution, et ce
+fut grâce à cette lenteur et à cette précaution qu’il arriva
+brusquement, et sans être vu, près de Wakayoo, l’énorme ours noir,
+profondément occupé à la pêche.
+
+Wakayoo se tenait enfoncé jusqu’aux genoux dans une mare qui avait formé
+derrière elle un banc de sable, et il avait une chance extraordinaire.
+Même lorsque Bari se recula, les yeux écarquillés à la vue de ce
+monstre, qu’il avait déjà aperçu une fois, naguère, à la clarté de la
+nuit, une des lourdes pattes de Wakayoo fit jaillir dans l’air une
+grande éclaboussure d’eau et un poisson fut débarqué sur la rive
+caillouteuse. Peu de temps auparavant, les lompes avaient remonté à la
+surface du ruisseau, par milliers, pour frayer, et le flux de l’eau
+ayant baissé rapidement en avait emprisonné beaucoup dans ces mares. Le
+corps lustré et gras de Wakayoo prouvait manifestement la prospérité
+qu’il devait à cet incident. Bien qu’il fût un peu plus tard que la
+fleur de la saison pour les peaux d’ours, le pardessus de Wakayoo était
+merveilleusement touffu et noir. Pendant un quart d’heure, Bari observa
+l’ours, tandis qu’il attrapait du poisson dans la mare. Lorsqu’enfin il
+s’arrêta, il y avait trente ou quarante poissons parmi les pierres,
+quelques-uns morts, les autres encore frétillants. De l’endroit où il
+était étendu, aplati entre deux roches, Bari pouvait entendre se broyer
+chair et arêtes, tandis que l’ours dévorait son dîner. Cela faisait un
+bruit agréable et la fraîche odeur du poisson l’emplissait d’un désir
+que n’avait jamais éveillé en lui une écrevisse ni même un perdreau.
+
+Malgré sa graisse et son volume, Wakayoo n’était pas gourmand et après
+avoir mangé son quatrième poisson, il empila tous les autres ensemble en
+un tas, les recouvrit en partie en ratissant dessus du sable et des
+pierres avec ses longues griffes et acheva son travail de «muchage» en
+cassant par terre un jeune plant de balsamier afin que le poisson fût
+entièrement dissimulé. Puis il s’en alla à pas lents du côté de la chute
+d’eau grondante.
+
+Trente secondes après que Wakayoo eut disparu à un détour du ruisseau,
+Bari se trouvait sous le balsamier brisé. Il en retira un poisson encore
+vivant. Il le mangea en entier et, après sa longue diète d’écrevisses,
+ce fut délicieux.
+
+ * * * * *
+
+Bari, maintenant, estimait que Wakayoo avait résolu pour lui le problème
+de l’alimentation. Le gros ours était toujours en train de pêcher en
+amont et en aval du ruisseau et, chaque jour, Bari retournait à son
+régal. Ce ne lui était pas difficile de trouver les caches de Wakayoo.
+Tout ce qu’il avait à faire c’était de suivre la rive du ruisseau en
+flairant avec soin. Quelques-unes de ces caches étaient anciennes et
+leur parfum n’était rien moins qu’agréable pour Bari. Il s’en écartait.
+Mais il ne manquait jamais de se servir un repas ou deux quand il y en
+avait une récente. Un jour, il rapporta un poisson à l’étang des castors
+et le déposa devant Umisk qui était un végétarien impénitent.
+
+Pendant une semaine la vie continua à être infiniment plaisante. Puis
+survint la brisure, le changement qui était destiné à comporter autant
+de signification que cet autre jour, voici longtemps, en avait eu pour
+Kazan, son père, lorsqu’il avait tué une brute d’homme à l’orée de la
+solitude.
+
+Ce changement survint le jour que, trottinant autour d’un grand rocher
+près de la cascade, Bari se rencontra nez à nez avec Pierre et Nepeese.
+
+Ce fut Nepeese qu’il vit tout d’abord. Si ç’avait été Pierre, il serait
+parti rapidement. Mais de nouveau le sang ancestral l’agitait d’étranges
+frissons. Était-ce comme celle-ci que la première femme avait regardé
+Kazan le jour où, aux confins de la civilisation, elle avait posé sur sa
+tête sa douce main blanche? Fut-ce le même frisson qui l’agita qui
+agitait maintenant Bari? Il resta immobile. Nepeese n’était pas à plus
+de vingt pieds de lui. Assise sur une roche, en plein dans la jeune
+lumière du soleil, elle peignait ses merveilleux cheveux. Et tandis
+qu’elle était là, assise, ils la couvraient presque jusqu’à terre,
+luisant d’un lustre plus beau que le pelage brillant de Wakayoo et sous
+leur nuage sombre, son visage regardait droit Bari. Ses lèvres
+s’entr’ouvrirent. Ses yeux brillèrent en un instant comme des étoiles.
+Une main demeurait en suspens, chargée des nattes de jais. Elle le
+reconnaissait. Elle vit l’étoile blanche sur sa poitrine et l’extrémité
+blanche de son oreille et, dans un souffle, elle murmura: _Uchi Moosis_,
+le petit chien.
+
+C’était le chien sauvage qu’elle avait tiré et elle le croyait mort. Il
+n’y avait pas à se tromper. C’était bien un chien maintenant qui était
+là à la regarder.
+
+Le soir précédent, ils avaient construit un abri de balsamiers derrière
+la grosse roche et, sur un petit tas de sable blanc, Pierre était
+agenouillé auprès d’une flambée préparant le déjeuner, pendant que
+Branche-de-Saule arrangeait sa chevelure. Il leva la tête pour lui
+parler et aperçut Bari. A ce moment, le charme fut rompu. Bari vit la
+bête humaine tandis qu’elle se redressait. D’un trait, il partit.
+
+A peine était-il plus rapide que Nepeese.
+
+--_Pache_, mon père, cria-t-elle, c’est le petit chien. Vite!
+
+Parmi la moire flottante de ses cheveux elle courait derrière Bari,
+semblable au vent. Pierre suivait et, tout en courant, il ramassa
+vivement son fusil. Il lui était difficile de rejoindre
+Branche-de-Saule. Elle ressemblait à un esprit sauvage, ses petits pieds
+chaussés de mocassins touchant à peine le sable, tandis qu’elle
+remontait la digue en courant. Il faisait beau voir sa souple agilité et
+cette superbe chevelure ruisselant dans le soleil. Même en cet instant
+d’agitation, Pierre en la regardant, pensait à ce que Mac Taggart, le
+facteur de la Compagnie de la baie d’Hudson pour tout le lac Bain, lui
+avait dit hier. La moitié de la nuit, Pierre était resté sans dormir,
+grinçant des dents à cette pensée, et ce matin, avant que Bari fût
+accouru sur eux, il avait observé Nepeese plus étroitement qu’il n’avait
+jamais fait auparavant. Elle était belle. Elle était même plus charmante
+que Wyola, la princesse, sa défunte mère. Ces cheveux! qui faisaient
+s’arrêter les hommes comme s’ils ne pouvaient en croire leurs yeux! Ces
+yeux pareils à des étangs emplis d’une merveilleuse clarté d’étoiles! Sa
+sveltesse, qui la faisait ressembler à une fleur! Et Mac Taggart avait
+dit...
+
+Jeté jusqu’à lui, il entendit un cri ému:
+
+--Dépêche-toi, _Notawe!_ Il s’est enfui dans le cagnon sans issue. Il ne
+peut nous échapper maintenant.
+
+ * * * * *
+
+Elle haletait quand il arriva près d’elle. Le sang français qui était en
+elle empourprait d’un carmin vivace ses joues et ses lèvres. Ses dents
+blanches luisaient comme du lait.
+
+--Là!
+
+Et elle le montra du doigt. Ils entrèrent.
+
+Devant eux, Bari fuyait pour sauver sa vie. La frayeur de la bête
+humaine le possédait. C’était une frayeur qui lui enlevait toute raison
+ou jugement. Une frayeur différente de celle de toutes les autres choses
+qui, dans la vie ou la nature, avaient pu l’émouvoir. Comme l’ours, le
+loup, le lynx, toutes les créatures des forêts, à sabots ou à griffes,
+il sentait instinctivement que ces êtres étonnants à deux jambes qu’il
+avait vus étaient tout puissants. Et ils étaient à sa poursuite! Il
+pouvait les entendre. Nepeese courait presque aussi vite que lui. Tout à
+coup, il pénétra dans une fissure entre deux hautes roches. Au bout de
+vingt pas dans ce chemin, il se trouva arrêté et il revint sur ses pas.
+Quand il se précipita dehors, remontant vers l’entrée du cagnon, Nepeese
+était à peine à une douzaine de mètres derrière lui, et il vit Pierre
+presque à son côté. Branche-de-Saule poussa un cri:
+
+--_Mana! Mana!_ le voilà!
+
+Elle reprit haleine et s’élança dans un petit bois planté de balsamiers
+dans lequel Bari avait disparu. Comme un grand voile emmêlé, sa
+chevelure dénouée l’empêtrait dans les broussailles, et, poussant un cri
+d’encouragement pour Pierre, elle s’arrêta pour la rassembler par-dessus
+son épaule, tandis qu’il la devançait. Elle ne perdit qu’un moment ou
+deux et fut sur ses traces. A cinquante mètres d’elle, Pierre poussa un
+cri d’avertissement. Bari s’était détourné. Presque d’une seule traite
+il revenait ventre à terre sur le sentier qu’il avait suivi, droit dans
+la direction de Branche-de-Saule. Il ne put la voir à temps pour
+s’arrêter ou s’écarter, et Nepeese se jeta par terre sur son chemin. Une
+minute ou deux ils restèrent vis-à-vis l’un de l’autre. Bari sentit la
+douceur de ses cheveux et l’étreinte de ses mains. Ce fut la longue
+chevelure flottant autour d’elle qui fit que Nepeese le manqua et Bari
+lui échappa et se précipita de nouveau dans la direction de l’extrémité
+aveuglée du cagnon.
+
+Nepeese se redressa. Elle haletait et riait. Pierre revint avec un air
+farouche et Branche-de-Saule désignait du doigt un point, là-bas.
+
+--Je l’ai eu _et il ne m’a pas mordue_, dit-elle, toute essoufflée. Elle
+désignait toujours du doigt le bout du cagnon et répéta: «Je l’ai eu et
+il ne m’a pas mordue, Nootawe!»
+
+C’était ce qu’il y avait de surprenant. Elle avait été téméraire et Bari
+ne l’avait pas mordue. C’est alors que ses grands yeux brillants fixés
+sur Pierre et le sourire s’évanouissant peu à peu sur ses lèvres, elle
+prononça doucement et presque religieusement ce mot: _Bari_.
+
+Ce mot fut comme un coup reçu par Pierre. Il tordit ses mains maigres.
+Il fixa un moment Nepeese, les yeux dilatés. Puis, il s’écria:
+
+--Non! non! cela ne se peut! Viens ou nous allons le perdre.
+
+Pierre avait bon espoir maintenant. Le cagnon se rétrécissait et Bari ne
+pouvait les dépasser à leur insu. Trois minutes plus tard, Bari
+parvenait au fond du cagnon sans ouverture: un mur de roche dressé à
+pic, pareil à la courbe d’un disque.
+
+Le régime de poisson et de longues heures de sommeil à l’étang des
+castors l’avaient engraissé et il était à demi suffoqué tandis qu’il
+cherchait vainement une issue. Il se trouvait tout à la pointe de la
+courbe rocheuse semblable à un disque, sans une broussaille ou une
+touffe d’herbe où se cacher, lorsque Pierre et Nepeese l’aperçurent de
+nouveau. Nepeese marcha droit sur lui. Pierre prévoyant ce que Bari
+allait faire, se précipita à gauche, à angle droit avec l’extrémité du
+cagnon.
+
+ * * * * *
+
+A l’intérieur et à extérieur des roches, Bari chercha promptement une
+issu pour s’évader. Une minute de plus et il parvenait à la «boîte» ou
+coupure du cagnon. C’était une fente dans le mur large de cinquante ou
+soixante pieds qui ouvrait sur une prison naturelle d’environ un arpent
+de superficie. C’était un bel endroit. De tous les côtés, sauf cette
+conduite dans la coulée, il était clos par des murs de roche. Tout au
+fond, une chute d’eau descendait en une série de cascades
+bouillonnantes. Le gazon était épais sous les pieds et parsemé de
+fleurs.
+
+Dans ce piège, Pierre avait pris plus d’un riche quartier de venaison.
+De là on ne pouvait s’échapper sinon à la portée du fusil. Pierre appela
+Nepeese dès qu’il vit Bari y entrer et tous deux gravirent le talus
+hérissé de roches.
+
+Bari avait presque atteint l’arête de la petite prison herbue quand,
+soudain, il s’arrêta si brusquement, qu’il s’affala sur son derrière et
+qu’il sentit son cœur sursauter.
+
+Au beau milieu de sa route se tenait Wakayoo, l’énorme ours noir.
+
+Pendant une demi-minute peut-être il hésita entre les deux dangers. Il
+entendit les voix de Nepeese et de Pierre. Il perçut le grincement des
+cailloux sous leurs pas. Et il fut rempli d’une immense terreur. Puis il
+regarda Wakayoo. Le gros ours n’avait pas bougé d’un pouce. Lui aussi
+écoutait. Mais pour lui il y avait une chose plus troublante que les
+bruits qu’il entendait. C’était l’odeur qu’il avait saisie dans l’air.
+L’odeur humaine.
+
+Bari, en l’observant, vit que sa tête se balançait lentement, au fur et
+à mesure que les pas de Nepeese et de Pierre devenaient de plus en plus
+distincts. C’était la première fois qu’il se trouvait face à face avec
+le gros ours noir. Il l’avait guetté à la pêche. Il s’était engraissé
+des prouesses de Wakayoo. Il avait pour lui une grande déférence.
+Maintenant il y avait quelque chose autour de l’ours qui lui enlevait
+toute crainte et qui lui donnait au contraire une nouvelle et
+frémissante confiance. Wakayoo, gros et fort comme il était, ne fuirait
+pas devant les créatures à deux jambes qui le poursuivaient, lui, Bari.
+S’il pouvait seulement dépasser Wakayoo, il était sauvé. Il fit un bond
+de côté et courut vers le milieu de la prairie. Wakayoo ne se détourna
+pas plus, tandis qu’il se hâtait de le dépasser, que s’il se fût agi
+d’un oiseau ou d’un lapin. Alors un autre souffle d’air arriva chargé de
+l’odeur humaine. Et cela enfin lui rendit conscience. Il se retourna et
+se mit à marcher pesamment à la suite de Bari dans le piège d’herbage.
+Bari, en regardant derrière lui, le vit arriver et s’imagina qu’il le
+poursuivait. Nepeese et Pierre traversèrent le remblai au même moment et
+au même moment les aperçurent tous les deux, Wakayoo et Bari.
+
+Dès qu’ils pénétrèrent dans la cavité gazonnée sous les murs de roche,
+Bari obliqua vivement à droite. Il y avait là une grande roche arrondie
+dont l’un des bouts saillait de terre en s’inclinant. Elle paraissait un
+endroit merveilleux où se cacher et Bari s’y faufila.
+
+Mais Wakayoo continua droit devant lui à travers la prairie. De la place
+où il était couché, Bari pouvait voir ce qui se passait. A peine
+s’était-il glissé sous la roche que Nepeese et Pierre apparurent par la
+fissure dans la cavité et s’arrêtèrent. De les voir s’arrêter fit
+tressaillir Bari. Ils avaient peur de Wakayoo! Le gros ours avait
+traversé les deux tiers de la prairie. Le soleil tombait sur lui, de
+sorte que son pelage brillait comme du satin noir. Pierre le considéra
+un moment. La saison était avancée. Les fourrures ne seraient plus
+longtemps bonnes. Cependant le poil de Wakayoo était magnifique! Pierre
+ne tuait pas pour le plaisir de tuer. Le besoin en faisait un
+conservateur. Les bêtes sauvages étaient sa nourriture, ses vêtements,
+le toit qui le couvrait, et si Wakayoo avait eu un pelage en mue et mal
+en point, il aurait eu la vie sauve. Quoi qu’il en soit, Pierre épaula
+son fusil.
+
+Bari vit le geste. Il vit un peu plus tard, le bout du fusil cracher
+quelque chose, ensuite il entendit ce bruit assourdissant qui lui avait
+fait mal, quand la balle de Branche-de-Saule avait traversé sa chair en
+la brûlant. Il tourna vivement les yeux vers Wakayoo. Le gros ours avait
+trébuché. Il était tombé à genoux. Il fit effort pour se relever et
+marcha lourdement. Le bruit du fusil recommença et une seconde fois,
+Wakayoo tomba. Pierre ne pouvait le manquer à cette distance. Wakayoo
+formait une cible splendide. C’était un carnage et pourtant pour Pierre
+et Nepeese c’était une affaire, l’affaire de la vie.
+
+Bari frissonnait. C’était davantage d’émotion que de peur, car il ne
+songeait plus à sa propre crainte, en ces minutes tragiques. Une plainte
+sourde monta à sa gorge, tandis qu’il fixait Wakayoo qui s’était arrêté
+maintenant et faisait face à ses ennemis, ses mâchoires s’entrechoquant,
+ses jambes faiblissant sous lui, sa tête s’abaissant graduellement,
+alors que le sang s’échappait de ses poumons crevés. Bari gémissait
+parce que Wakayoo avait pris du poisson pour lui, parce qu’il en était
+venu à le considérer comme un ami, et parce qu’il savait que désormais
+Wakayoo faisait face à la mort. Il y eut un troisième coup. Ce fut le
+dernier. Wakayoo s’écroula inanimé sur le sentier. Son énorme tête
+glissa entre ses pattes de devant. Un ou deux râles rauques parvinrent à
+Bari. Puis, ce fut le silence.
+
+Une minute plus tard, penché sur Wakayoo, Pierre disait à Nepeese:
+
+--Mon Dieu! Mais c’est une peau superbe, _Sakahet_! Elle vaut vingt
+dollars et au delà, au lac Bain.
+
+Il ouvrit son couteau et se mit à l’aiguiser sur une pierre qu’il
+portait dans sa poche. Pendant ce temps-là, Bari aurait pu se glisser
+hors de sa roche et s’échapper du cagnon. Durant un moment, on l’oublia.
+Puis Nepeese pensa à lui, tandis que son père commençait à écorcher
+l’ours et de sa même voix étrange et merveilleuse, elle prononça de
+nouveau le mot «Bari».
+
+Pierre, agenouillé, leva les yeux sur elle.
+
+--Pourquoi dis-tu cela? demanda-t-il. Pourquoi, ma Nepeese?
+
+Les yeux brillants de Branche-de-Saule interrogeaient la prairie.
+
+--A cause de l’étoile sur sa poitrine et de son oreille blanche et...
+et... parce qu’il ne m’a pas mordue, répondit-elle.
+
+Il y eut dans les yeux de Pierre un nouvel éclair pareil au flamboiement
+des charbons qui vont s’éteindre.
+
+--Non! cela ne se peut, dit-il alors, comme s’il se parlait à lui-même
+et il se pencha de nouveau sur sa besogne.
+
+Mais Nepeese, baissant les yeux, vit que la main qui tenait le couteau
+tremblait.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+NEPEESE EN DANGER
+
+
+Tandis que Nepeese inspectait l’extrémité du cagnon muré de roches, la
+prison où ils avaient entraîné Wakayoo et Bari, Pierre leva de nouveau
+les yeux de son travail d’écorchement du gros ours noir, et il murmura
+quelques mots que personne excepté lui ne put entendre. «Non, c’est
+impossible», avait-il dit quelques instants auparavant. Or, pour Nepeese
+c’était possible, cette pensée qui la hantait. C’était une pensée
+étonnante qui la faisait frissonner au tréfonds de sa belle âme sauvage.
+Elle lui fit monter une flamme dans les yeux, et un plus vif afflux de
+vie à ses joues et à ses lèvres. Elle chuchota de nouveau le mot qui
+avait tellement ému Pierre: _Bari!_ Pourquoi n’était-ce pas possible?
+
+Tout en inspectant les bords âpres de la petite prairie pour y chercher
+les traces du petit chien, ses pensées retournaient rapidement en
+arrière. Il y avait deux ans qu’on avait enseveli la princesse sa mère
+sous le haut sapin près de leur cabane. Ce jour-là, le soleil de Pierre
+s’était couché pour toujours et sa vie s’était remplie d’un immense
+isolement. Ils étaient trois auprès de la tombe cet après-midi là,
+tandis que le soleil s’évanouissait: Pierre, elle-même et Bari. Bari
+était un chien, un grand chien à poil rude avec une étoile blanche sur
+la poitrine et une oreille sommée de blanc. Il avait été depuis l’âge
+tendre le favori de la défunte: sa garde du corps, toujours avec elle,
+demeurant même la tête posée au bord de son lit, alors qu’elle se
+mourait. Et ce soir-là, le soir du jour où on l’avait enterrée, Bari
+avait disparu. Il était parti aussi tranquillement et aussi complètement
+que son âme à elle. Personne jamais ne le revit par la suite. C’était
+étrange et pour Pierre cela tenait du miracle. Au fond du cœur, il
+gardait la conviction merveilleuse que Bari était allé au ciel avec sa
+chère Wyola. Mais Nepeese avait passé trois hivers à Nelson House, à
+l’école de la mission. Elle avait beaucoup appris près des blancs et à
+connaître le vrai Dieu, et elle savait que l’idée de Pierre était
+inadmissible. Elle croyait que le Bari de sa mère était mort ou avait
+rejoint les loups. Probablement était-il parti chez les loups. Ainsi
+n’était-il pas possible que ce jeune chien qu’elle et son père avaient
+poursuivi fût de la chair et du sang du favori de sa mère? C’était plus
+que possible. L’étoile blanche sur sa poitrine, l’oreille marquée de
+blanc, le fait aussi qu’il ne l’avait point mordue, lorsqu’il aurait pu
+si aisément enfoncer les crocs dans la chair tendre de ses bras! Elle en
+était persuadée. Tandis que Pierre écorchait l’ours, elle se mit à
+chercher.
+
+Bari n’avait pas bougé d’un centimètre sous sa roche. Il était étendu
+comme pétrifié, les yeux fixés avec persistance sur la scène de tragédie
+qui se déroulait dans la prairie. Il avait vu quelque chose qu’il
+n’oublierait jamais, de même qu’il n’oublierait jamais tout à fait sa
+mère, ni Kazan, ni le vieil arbre renversé. Il avait été témoin de la
+mort de la créature qu’il avait pensé toute puissante, Wakayoo, l’ours
+énorme, ne s’était même pas défendu. Pierre et Nepeese l’avaient tué
+_sans le toucher_ et maintenant Pierre le découpait avec un couteau qui
+lançait des éclairs d’argent dans le soleil. Et Wakayoo ne remuait pas.
+Cela faisait frémir Bari et il se recula un pouce plus avant sous la
+roche où il était déjà aplati comme si on l’y eût poussé.
+
+ * * * * *
+
+Il pouvait apercevoir Nepeese. Elle revint directement à l’anfractuosité
+à travers laquelle il s’était précipité, et s’arrêta à environ vingt
+pieds de l’endroit où il était caché. Maintenant qu’elle était là et
+qu’il ne pouvait s’évader, elle se mit à tresser ses cheveux brillants
+en deux nattes épaisses. Bari avait détourné ses yeux de Pierre et il
+observait la jeune fille avec curiosité. Il n’avait plus peur
+maintenant. Ses nerfs vibraient. En lui, une chose étrange et croissante
+luttait pour résoudre un grand mystère, la raison de ce désir de ramper
+hors de sa retraite rocheuse et de s’approcher de cette merveilleuse
+créature aux yeux brillants, aux cheveux brillants. Il désirait faire
+cela. Il y avait comme un fil invisible le tiraillant du profond de son
+cœur. C’était Kazan et non Louve-Grise, l’appelant à travers les
+siècles, un appel qui était aussi vieux que les pyramides d’Égypte et
+peut-être dix mille ans plus vieux. Mais contre ce désir, Louve-Grise
+s’opposait du fond des âges noirs des forêts. Et cela le faisait se
+tenir coi et sans bouger. Nepeese regardait autour d’elle. Elle
+souriait. Une minute son visage se tourna vers lui et il vit la
+blancheur éclatante de ses dents et ses beaux yeux semblaient entrer
+leur flamme en lui.
+
+Alors, brusquement, elle se jeta à genoux et regarda sous la roche.
+
+Leurs yeux se rencontrèrent. Pendant une demi-minute au moins, il ne se
+fit aucun bruit. Nepeese ne bougeait pas et elle respirait si doucement
+que Bari ne pouvait entendre son souffle.
+
+Ensuite, d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure, elle dit:
+
+--_Bari! Bari! Upi Bari!_
+
+C’était la première fois qu’il entendait son nom et il y avait quelque
+chose de si doux et de si rassurant dans le timbre de ces mois que,
+involontairement, le chien en lui y répondit par un pleurnichement qui
+parvint tout juste aux oreilles de Branche-de-Saule. Lentement, elle
+avança un bras. Il était nu et potelé et doux.
+
+Bari aurait pu bondir de la longueur de son corps et y enfoncer ses
+crocs facilement. Mais quelque chose le retint. Il savait qu’elle
+n’était pas un ennemi. Il savait que les yeux noirs qui brillaient si
+merveilleusement sur lui n’avaient pas le moindre désir de lui faire
+mal. Et la voix qui lui arrivait doucement lui faisait l’effet d’une
+étrange et frissonnante musique:
+
+--_Bari! Bari! Upi Bari!_
+
+A plusieurs reprises encore, Branche-de-Saule l’appela de cette manière,
+tandis qu’avançant son pâle visage, elle s’efforçait de se glisser
+quelques pouces plus loin sous la roche. Elle ne pouvait l’atteindre. Il
+y avait encore un pied environ entre sa main et Bari, et elle ne pouvait
+avancer davantage. Alors elle vit que de l’autre côté de la roche il y
+avait une excavation fermée par une pierre. Si elle enlevait la pierre
+et pénétrait par là!...
+
+Elle se dégagea et se dressa une fois de plus dans le soleil. Son cœur
+tressaillit. Pierre était occupé avec l’ours et elle ne voulait pas
+l’appeler. Elle fit effort pour enlever la pierre qui bouchait le
+passage sous l’énorme roche ronde, mais elle était fortement calée.
+Alors, elle se mit à creuser avec un bâton. Si Pierre avait été là, ses
+yeux perçants auraient découvert la signification de cette pierre, qui
+n’était pas plus volumineuse qu’un seau à eau. Peut-être gisait-elle là
+depuis des centaines d’années, son support empêchant la lourde roche de
+dégringoler, absolument comme le poids d’une once fait osciller le fléau
+d’une bascule qui pèse une tonne. Encore cinq minutes et elle pourrait
+enlever la pierre. Elle l’ébranla. Pouce à pouce, elle l’attira, jusqu’à
+ce qu’enfin elle l’étendit à ses pieds. Et l’ouverture s’offrit à son
+corps. Elle regarda de nouveau du côté de Pierre. Il était toujours
+occupé et elle sourit doucement, tandis qu’elle détachait de ses épaules
+un large mouchoir rouge et blanc de la Baie. Avec ce mouchoir, elle
+voulait attacher Bari. Elle rampa sur les mains et les genoux, puis
+s’aplatit contre terre et se mit à se faufiler dans l’excavation sous la
+roche.
+
+Bari avait remué. L’arrière de sa tête contre le roc, il avait entendu
+quelque chose que Nepeese ne pouvait entendre. Il avait senti une lente
+et croissante pression et de cette pression, il s’était retiré lentement
+et la pression suivait toujours. La masse de roche s’abaissait! Nepeese
+ne voyait, n’entendait, ni ne comprenait. Elle appelait d’une voix de
+plus en plus persuasive:
+
+--Bari! Bari! Bari!
+
+Sa tête et ses épaules et ses deux bras se trouvaient maintenant sous la
+roche. L’éclat de ses yeux était tout près, tout près de Bari. Il gémit.
+Le frisson d’un grand et imminent danger courut dans son sang. Puis...
+
+En ce moment, Nepeese sentit la pression du roc à ses épaules et dans
+les yeux qui brillaient fixés doucement sur Bari, passa soudain un
+sauvage regard d’effroi. Puis, sortit de ses lèvres un cri qui ne
+ressemblait pas aux autres bruits que Bari eût jamais entendus dans la
+solitude: farouche, perçant, rempli d’une crainte angoissée. Pierre
+n’entendit pas ce premier cri. Mais il entendit le deuxième et le
+troisième, puis des gémissements, tandis que le doux corps de
+Branche-de-Saule était lentement broyé sous la masse croulante. Il
+courut de ce côté-là avec la rapidité du vent. Les cris se faisaient
+plus faibles, mourant, mourant au loin. Il vit Bari sortir de dessous la
+roche et s’enfuir dans le cagnon et, au même instant, il aperçut un bout
+du vêtement de Branche-de-Saule et ses pieds chaussés de mocassins. Le
+reste de son corps était caché sous le piège de mort.
+
+Comme un fou, Pierre se mit à creuser le sol. Lorsque quelques minutes
+plus tard, il retira Nepeese de dessous le roc arrondi, elle était pâle
+et encore évanouie. Ses yeux étaient clos. La main de Pierre ne pouvait
+sentir si elle vivait et une grande plainte d’angoisse monta de son
+cœur; mais il savait comment la ranimer. Il entr’ouvrit sa robe et
+s’aperçut qu’elle n’avait rien de brisé comme il l’avait craint. Alors,
+il courut chercher de l’eau. Lorsqu’il revint, les yeux de
+Branche-de-Saule était ouverts et elle faisait effort pour respirer.
+
+--Dieu soit loué! sanglota Pierre, en tombant à genoux près d’elle,
+Nepeese, ma Nepeese!
+
+Elle lui sourit, ses deux mains croisées sur sa poitrine nue et Pierre
+l’attira contre lui, oubliant l’eau qu’il était allé chercher avec tant
+de peine.
+
+Plus tard encore, comme il s’était mis à genoux pour regarder sous la
+roche, son visage pâlit de nouveau et il dit:
+
+--Mon Dieu! s’il n’y avait pas eu cette petite cavité dans la terre,
+Nepeese...
+
+Il frissonna et n’acheva point. Mais Nepeese, heureuse d’être saine et
+sauve, fit un geste de la main et dit en lui souriant:
+
+--J’aurais été comme ça! Ah! mon père!
+
+Le visage de Pierre s’assombrit, tandis qu’il se penchait sur elle.
+
+Il pensait aux cent périls de la forêt...
+
+Il pensait à Mac Taggart, le facteur du lac Bain et il serra les poings,
+tandis que ses lèvres touchaient doucement les cheveux de
+Branche-de-Saule.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ENFIN, AMIS!
+
+
+Poussé par les terribles cris de sauvage terreur de Branche-de-Saule et
+à la vue de Pierre abandonnant comme un fou le corps de Wakayoo, Bari ne
+cessa de courir qu’au moment où il fut hors d’haleine. Quand il
+s’arrêta, il était bien loin du cagnon et se dirigeait vers l’étang des
+castors.
+
+Pendant presque une semaine entière, Bari ne s’était pas approché de
+l’étang. Il n’avait oublié ni Dent-Brisée, ni Umisk, ni les autres
+petits castors, mais Wakayoo et ses pêches quotidiennes de poisson frais
+lui avaient été une tentation trop forte. Maintenant Wakayoo n’était
+plus. Il comprenait que le gros ours noir ne pêcherait jamais plus dans
+les mares paisibles et les remous brillants et que là où, durant des
+jours, il y avait eu tranquillité et abondance, il n’y avait plus
+maintenant qu’un immense danger et, juste comme en un autre endroit il
+aurait couru chercher refuge au vieil arbre tombé, il s’enfuit,
+désespéré, à l’étang des castors.
+
+Il aurait été difficile de dire d’où lui venaient ses craintes, mais ce
+n’était assurément pas à cause de Nepeese. Branche-de-Saule lui avait
+fait une chasse ardue. Elle s’était jetée sur lui. Il avait senti
+l’étreinte de ses mains et la fumée de sa douce chevelure et cependant
+il n’avait pas peur d’elle. S’il s’arrêtait parfois dans sa fuite et
+regardait derrière lui, c’était pour voir si Nepeese le suivait. Il ne
+se serait pas enfui si vite loin d’elle, si elle avait été seule. Ses
+yeux et sa voix et ses mains avaient mis en lui quelque chose
+d’attirant. Il était rempli maintenant d’une immense tendresse et d’un
+plus immense isolement: et cette nuit-là, son sommeil fut lourd de
+cauchemars. Il se trouva un lit sous une racine de sapin, non loin de
+l’étang des castors, et pendant toute la nuit, son sommeil fut plein de
+rêves agités: rêves de sa mère, de Kazan, du vieil arbre tombé, d’Umisk
+et de Nepeese. Une fois, en s’éveillant, il pensa que la racine de
+sapin, c’était Louve-Grise et, quand il s’aperçut de son erreur et
+qu’elle n’était point là, Pierre et Branche-de-Saule auraient pu dire la
+signification de ses cris s’ils les avaient entendus. A plusieurs
+reprises, il revécut, en frissonnant, les événements de cette journée.
+Il revit la fuite de Wakayoo dans la petite prairie, il le revit mourir.
+Il revit l’éclat des yeux de Branche-de-Saule tout près des siens; il
+réentendit sa voix si douce, si basse qu’elle lui était comme une
+musique singulière, et il entendit de nouveau ses terribles
+gémissements.
+
+Il fut content, lorsque l’aube arriva. Il ne chercha pas de nourriture,
+mais descendit à l’étang. Il n’y avait maintenant que bien peu d’espoir
+et d’attente dans sa manière d’agir. Il se souvenait que, aussi
+parfaitement qu’un animal peut l’exprimer, Umisk et ses camarades lui
+avaient fait comprendre qu’ils ne voulaient rien avoir de commun avec
+lui. Et cependant, de savoir qu’ils étaient là lui enlevait un peu de
+son isolement. C’était plus que de l’isolement. Le loup en lui était
+débordé. Le chien dominait. Et, dans ces moments-là, lorsque le sang de
+la bête sauvage était presque endormi en lui, il était attristé par la
+sensation instinctive et croissante qu’il n’appartenait pas à cette
+solitude, mais qu’il était parmi elle un transfuge, menacé de tous côtés
+par d’étranges dangers.
+
+Dans les forêts profondes du Nord, le castor ne travaille et ne joue pas
+uniquement dans les ténèbres, mais utilise le jour encore plus que la
+nuit et bien des gens de Dent-Brisée étaient éveillés, lorsque Bari se
+mit à inspecter tristement les rives de l’étang. Les petits castors se
+trouvaient encore avec leurs mamans dans les vastes maisons qui se
+dressaient comme de grands dômes de bois et de boue au milieu du lac. Il
+y avait trois de ces maisons. L’une d’elles avait au moins trente pieds
+de diamètre. Bari eut quelque difficulté à suivre le côté de l’étang
+qu’il avait pris. Lorsqu’il fut revenu parmi les saules et les aulnes et
+les bouleaux des douzaines de petits canaux traversaient et
+retraversaient sa route. Quelques-uns de ces canaux avaient un pied de
+largeur, d’autres trois ou quatre pieds et tous étaient remplis d’eau.
+Aucune contrée du monde n’avait jamais eu meilleur système de transport
+fluvial que ce domaine des castors, au bas duquel ils apportaient leurs
+matériaux de construction et leur ravitaillement dans le principal
+réservoir: l’étang. Dans l’un des plus larges canaux, Bari surprit un
+gros castor remorquant une coupe de bouleau de quatre pieds aussi
+épaisse qu’une jambe d’homme: une demi-douzaine de déjeuners, de dîners
+et de soupers en un seul chargement. Les quatre ou cinq écorces
+inférieures du bouleau constituent ce qu’on pourrait nommer le pain et
+le beurre et les pommes de terre d’un menu de castor, tandis que les
+écorces bien plus estimées des saules et des jeunes aulnes tiennent lieu
+de viande et de tarte. Bari flaira curieusement la coupe de bouleau
+après que le vieux castor l’eut abandonnée dans sa fuite, puis il
+continua d’avancer. Il ne cherchait pas à se cacher maintenant et au
+moins une demi-douzaine de castors purent le voir complètement, avant
+qu’il parvînt à l’endroit où l’étang se rétrécissait dans le bas, à la
+largeur du ruisseau, presque à un demi-mille de la digue. Alors, il
+revint sur ses pas en flânant. Toute la matinée, il circula autour de
+l’étang, se montrant ouvertement.
+
+ * * * * *
+
+Dans leurs énormes forteresses de boue et de bois, les castors tinrent
+un conseil de guerre. Ils étaient évidemment étonnés. Il y avait quatre
+ennemis qu’ils redoutaient par-dessus tous les autres: la loutre qui
+détruisait leurs digues en hiver et leur apportait la mort à cause du
+froid et en faisant baisser les eaux de telle sorte qu’ils ne pouvaient
+plus aller à leurs approvisionnements; le lynx, qui les dévorait tous,
+vieux aussi bien que jeunes; le renard et le loup, qui pouvaient se
+tenir en embuscade pendant des heures afin de fondre sur les tout jeunes
+comme Umisk et ses camarades de jeu. Si Bari avait été l’un quelconque
+de ces quatre-là, l’astucieux Dent-Brisée et ses gens auraient su ce
+qu’il fallait faire. Mais Bari n’était, bien sûr, pas une loutre, et
+s’il était renard, loup ou lynx, ses actes étaient au moins bizarres
+pour ne pas dire plus. Une demi-douzaine de fois, il avait eu l’occasion
+de fondre sur sa proie, s’il cherchait une proie. Mais à aucun moment,
+il n’avait manifesté le désir de leur faire du mal.
+
+Il se peut que les castors discutèrent complètement le cas entre eux. Il
+est possible qu’Umisk et ses camarades parlèrent à leurs parents de leur
+aventure et de ce fait que Bari n’avait pas tenté un mouvement pour leur
+faire mal, lorsqu’il aurait pu fort aisément les attraper. Il est aussi
+plus que vraisemblable que les vieux castors qui avaient fui Bari ce
+matin-là, firent le récit de cet incident, insistant de nouveau sur ce
+fait que l’étranger, tout en leur faisant peur, n’avait montré aucune
+disposition à les attaquer. Tout cela est fort possible, car si les
+castors peuvent jouer un rôle important dans une histoire du continent
+et peuvent accomplir des prodiges dans l’art des ingénieurs tels qu’il
+ne faut rien moins de la dynamite pour les détruire, il est absolument
+raisonnable de supposer qu’ils ont quelque moyen de se comprendre entre
+eux.
+
+Toujours est-il que, courageusement, le vieux Dent-Brisée prit sur lui
+d’en finir avec l’indécision qui planait.
+
+ * * * * *
+
+Il était très tôt dans l’après-midi que, pour la troisième ou quatrième
+fois, Bari se promenait sur la digue. Cette digue avait bien deux cents
+pieds de longueur, mais à aucun endroit, l’eau ne pouvait la franchir,
+le trop plein trouvant à s’échapper par d’étroites écluses. Une semaine
+ou deux plus tôt, Bari aurait pu passer sur la rive opposée de l’étang
+par cette digue, mais maintenant, tout au bout, Dent-Brisée et ses
+ingénieurs ajoutaient une nouvelle partie de digue et, afin d’accomplir
+leur travail plus aisément, avaient bien inondé cinquante mètres du sol
+bas où ils travaillaient. La digue principale fascinait Bari. Elle était
+fortement imprégnée de l’odeur de castor. La crête en était élevée et
+sèche et il y avait des douzaines de petites excavations mollement
+creusées dans lesquelles les castors avaient pris leurs bains de soleil.
+
+Dans l’une de ces excavations, Bari s’étendit, les yeux fixés sur
+l’étang. Nulle ride n’agitait sa douceur veloutée. Aucun bruit ne
+brisait la placidité ensommeillante de l’après-midi. Les castors
+devaient être morts ou endormis après tout le remue-ménage qu’ils
+avaient fait. Et cependant ils savaient que Bari se trouvait sur la
+digue. A l’endroit où il était couché, le soleil tombait à flots tièdes
+et il faisait si délicieux qu’au bout d’un moment il avait peine à
+garder ses yeux ouverts pour surveiller l’étang. Et puis il s’endormit.
+
+Comment Dent-Brisée devina-t-il justement cela, c’est un mystère. Cinq
+minutes plus tard, il remonta tranquillement à la surface sans un
+clapotis ni un bruit, à cinquante mètres de Bari. Pendant quelques
+minutes, il remua à peine dans l’eau. Puis il nagea très lentement,
+traversant l’étang, parallèlement à la digue. De l’autre côté, il
+remonta sur la rive et, pendant une minute encore, demeura aussi
+immobile qu’une pierre, les yeux sur cette partie de la digue où Bari
+était étendu. Nul autre castor ne bougeait et il fut vite évident que
+Dent-Brisée n’avait d’autre objet en vue que d’observer Bari de plus
+près. Quand il rentra dans l’eau, il nagea tout le long de la digue. A
+dix pas de Bari, il se mit à remonter. Il le fit avec beaucoup de
+lenteur et de prudence. Enfin, il atteignit le sommet de la digue.
+
+Quelques mètres plus loin, Bari était presque caché dans son retrait; il
+n’y avait que le haut de son corps noir brillant qui apparaissait à
+l’examen rigoureux de Dent-Brisée. Pour voir mieux, le vieux castor
+étala derrière lui sa queue plate et s’assit sur son arrière-train, les
+deux pattes de devant posées comme celles d’un écureuil sur sa poitrine.
+Dans cette position, il avait bien trois pieds de haut. Il pesait
+peut-être quarante livres et il ressemblait en quelque manière à l’un de
+ces bons gros chiens, d’humeur commode, à l’air niais et à robuste
+poitrine. Mais son cerveau fonctionnait avec une célérité surprenante.
+Tout à coup, il donna dans la boue durcie de la digue un simple coup de
+queue et Bari sursauta aussitôt. Il vit Dent-Brisée et le regarda
+fixement. Dent-Brisée le fixa à son tour. Durant une bonne demi-minute,
+ni l’un ni l’autre ne bougèrent d’un millième de pouce. Puis Bari se
+dressa et agita la queue.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut suffisant. Se laissant tomber sur ses pieds d’avant, Dent-Brisée
+marcha en se dandinant, tout à loisir, jusqu’à l’extrémité de la digue
+et fit son plongeon. Il n’était plus défiant ni bien pressé maintenant.
+Il agita l’eau fortement et nagea hardiment sous Bari, devant et
+derrière. Quand il eut fait cela plusieurs fois, il coupa droit à
+travers l’étang jusqu’à la plus grande des maisons et disparut. Cinq
+minutes après l’exploit de Dent-Brisée, un mot d’ordre circulait
+rapidement parmi la colonie. L’étranger, Bari, n’était pas un lynx. Ce
+n’était pas un renard. Ce n’était pas un loup. De plus, il était tout
+jeune et sans mauvais dessein. On pouvait se remettre à l’ouvrage. On
+pouvait se remettre au jeu. Il n’y avait aucun danger. Telle fut la
+décision de Dent-Brisée. Si quelqu’un avait traduit ces faits en langue
+castor dans un mégaphone, la réponse n’aurait pas été plus prompte. Tout
+aussitôt il sembla à Bari, qui était encore debout au bord de la digue,
+que l’étang fourmillait de castors. Il n’en avait jamais tant vu en une
+fois jusqu’alors. Ils surgissaient de partout et d’aucuns, émergeant à
+moins d’une douzaine de pieds de lui, le regardaient tout tranquillement
+avec curiosité.
+
+Pendant cinq minutes peut-être, les castors parurent n’avoir rien de
+mieux à faire. Alors, Dent-Brisée se mit debout contre le rivage et se
+hissa dehors. D’autres le suivirent. Une demi-douzaine de travailleurs
+disparurent dans les canaux. Autant d’autres s’en allèrent en se
+dandinant parmi les aulnes et les saules. Attentivement, Bari cherchait
+Umisk et ses compagnons. Il les aperçut enfin qui s’avançaient en
+nageant, venant des plus petites maisons. Ils atterrirent dans leur cour
+de récréation: le banc moelleux qui dominait la rive vaseuse. Bari agita
+la queue si fort que son corps entier était secoué et il se précipita en
+courant tout le long de la digue.
+
+Lorsqu’il arriva sur le lambeau uni de la berge, Umisk s’y trouvait
+seul, grignotant son souper sur un long saule fraîchement coupé. Les
+autres petits castors étaient partis dans un buisson touffu de jeunes
+aulnes.
+
+Cette fois, Umisk ne s’enfuit pas. Il leva les yeux de la tige qu’il
+rongeait. Bari s’accroupit, agitant la queue de la façon la plus amicale
+et la plus engageante. Durant quelques secondes, Umisk l’observa. Il n’y
+avait rien à craindre désormais. Quelle que pût être cette bizarre
+créature, elle était jeune et sans mauvais dessein et paraissait, en
+vérité, désirer de la compagnie. Il regarda Bari attentivement.
+
+Puis, très calme, il se remit à son souper. Et Bari comprit qu’il aurait
+bientôt des amis.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+AU SECOURS D’UMISK
+
+
+Absolument comme, dans la vie de chaque individu, il y a un fait d’une
+immense et souveraine importance, soit en bien soit en mal, ainsi dans
+la vie de Bari, l’étang des castors eut une influence capitale sur sa
+destinée. Où serait-il allé s’il ne l’avait découvert et que lui
+serait-il arrivé? Voilà des conjectures qu’il est permis de faire. Mais
+l’étang le retint. Il commença par remplacer le vieil arbre tombé et
+chez les castors eux-mêmes, Bari rencontra une camaraderie qui compensa,
+en un sens, la perte de Kazan et de Louve-Grise. Cette camaraderie, si
+on peut l’appeler ainsi, alla tout juste jusque-là et pas plus avant. Au
+fur et à mesure que les jours passaient les plus vieux castors
+s’accoutumèrent mieux à voir Bari. Au bout d’une quinzaine, si Bari
+était parti, il leur aurait manqué, mais pas de la même manière que les
+castors auraient manqué à Bari. C’était de leur part affaire de
+tolérance provenant d’un bon naturel. Chez Bari, c’était autre chose. Il
+était encore _uskahis_ comme aurait dit Nepeese; il désirait encore être
+câliné par sa mère; il était toujours guidé par cette tendresse de tout
+petit dont il n’avait pas encore eu le temps de se défaire, et, lorsque
+la nuit venait, pour communiquer complètement cette tendresse, il lui
+prenait envie d’entrer dans la grande maison des castors avec Umisk et
+ses petits camarades et d’y dormir.
+
+Durant la quinzaine qui suivit la prouesse de Dent-Brisée sur la digue,
+Bari prit ses repas à un mille en amont du ruisseau, où il avait des
+écrevisses en abondance. Mais l’étang était sa demeure.
+
+La nuit le retrouvait toujours là et il y passait une grande partie de
+sa journée. Il dormait au bout de la digue ou sur la crête par les nuits
+particulièrement claires et les castors l’acceptaient comme un hôte en
+permanence. Ils travaillaient en sa présence, comme s’il n’avait pas
+existé. Bari était fasciné par leur travail, qu’il ne se lassait jamais
+d’observer. Il en était étonné et ahuri. Chaque jour, il les voyait
+enfoncer dans l’eau du bois de charpente et des broussailles pour
+construire la nouvelle digue. Il vit cette digue avancer rapidement
+grâce à leurs efforts.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, il se coucha à moins de douze pieds d’un castor qui sciait à
+ras de terre un arbre de six pouces de diamètre. Lorsque l’arbre tomba
+et que le vieux castor s’en alla se garer, Bari s’éloigna également.
+Puis il revint flairer la coupe, se demandant de quoi il s’agissait et
+pourquoi l’oncle d’Umisk, ou son grand-père, ou sa tante, avait pris
+toute cette peine.
+
+Il ne pouvait toujours décider Umisk et les autres jeunes castors à
+jouer avec lui et, au bout de la première semaine ou à peu près, il
+renonça à ses tentatives. En fait, leur jeu l’étonnait presque autant
+que les travaux de construction de digue des castors plus âgés. Umisk,
+par exemple, était ravi de jouer dans la vase sur la rive de l’étang. Il
+ressemblait à un tout petit garçon. Lorsque ses aînés immergeaient à la
+grande digue des bois de construction de trois pouces à un pied de
+diamètre, Umisk apportait de petits rondins et des baguettes pas plus
+gros qu’un crayon dans sa cour de récréation et bâtissait à sa façon ce
+qu’il estimait une digue. Il pouvait travailler durant une heure parfois
+à sa digue-joujou aussi ingénieusement que son père et sa mère
+travaillaient à la grande digue et Bari restait couché, étendu sur le
+ventre, à quelques pas de là, à l’observer et à l’admirer grandement. Et
+parmi la boue à demi desséchée, Umisk creusait également ses canaux en
+miniature ni plus ni moins qu’un gamin aurait pu creuser des rivières et
+des océans infestés de pirates dans le débordement de quelque source
+écartée. Avec ses petites dents pointues, il coupait à ras de terre son
+énorme bois de construction, des tiges de saule n’ayant jamais plus d’un
+pouce de diamètre et lorsqu’une de ces tiges de quatre ou cinq pieds
+s’abattait, il éprouvait sans nul doute une aussi vive satisfaction que
+Dent-Brisée, lorsqu’il envoyait s’écraser au bord de l’étang un bouleau
+de soixante-dix pieds. Bari ne pouvait comprendre le plaisir de tout
+cela. Il apercevait bien quelque raison à ronger les bâtons, lui-même
+aimait s’aiguiser les dents sur des bâtons; mais il s’étonnait de voir
+Umisk enlever si laborieusement l’écorce des bâtons pour l’avaler.
+
+Une autre méthode de jeu découragea davantage encore les avances de
+Bari. A peu de distance de l’endroit où il avait aperçu Umisk pour la
+première fois, il y avait un remblai en pente qui s’élevait à dix ou
+douze pieds au-dessus de l’eau et ce remblai était utilisé par les
+jeunes castors comme glissade. Il était devenu lisse et dur. Umisk
+grimpait sur le remblai à l’endroit où il était moins raide. Au sommet
+de la glissade, il étalait sa queue plate derrière lui, se donnait une
+secousse, s’élançait en bas du tobogan et dévalait dans l’eau au milieu
+d’un vaste éclaboussement. Parfois, il y avait de six à dix jeunes
+castors mêlés à ce jeu et, de temps à autre, un des plus vieux s’amenait
+en se dandinant au faîte de la glissoire et faisait un tour avec les
+plus jeunes.
+
+Une après-midi que le tobogan était spécialement humide et glissant par
+suite d’un récent usage, Bari grimpa par le sentier des castors au
+sommet du talus et se mit à l’examiner. Nulle part il n’avait senti
+l’odeur de castor si fort que sur la glissoire. Il commença à flairer
+et, sans prendre garde, s’avança trop. Tout à coup, ses pieds se
+dérobèrent sous lui et, en poussant un petit jappement sauvage, il s’en
+alla rouler au bas du tobogan. Pour la seconde fois de sa vie, il se
+trouva à se débattre sous l’eau et quand une minute ou deux plus tard,
+il se tira de la vase molle sur un terrain plus ferme de la rive, il
+avait enfin une opinion très nette des amusements des castors. Il se
+peut qu’Umisk l’eût vu. Il se peut que, de très bonne heure, l’histoire
+de son aventure fût connue de tous les habitants de Castortown. Car,
+lorsque Bari arriva près d’Umisk, qui mangeait son souper d’écorce
+d’aulne, ce soir-là, Umisk maintint ses positions jusqu’au dernier pouce
+et, pour la première fois, ils se flairèrent nez à nez. Du moins Bari
+renifla sans discrétion et le courageux petit Umisk s’assit comme un
+sphinx accroupi. C’était le cimentage final de leur amitié, du moins
+quant à Bari. Il cabriola tout autour de l’autre d’une manière
+extravagante pendant quelques minutes, disant à Umisk combien il
+l’aimait et qu’ils seraient de grands camarades. Umisk ne parla pas. Il
+ne fit pas un mouvement tant qu’il eut achevé son souper. Mais c’était
+malgré tout un petit bonhomme qui avait l’air camarade et Bari était
+plus heureux qu’il ne l’avait encore été depuis le jour qu’il avait
+quitté le vieil arbre tombé.
+
+ * * * * *
+
+Cette amitié, encore qu’elle parût évidemment n’exister que d’un côté,
+fut tout de même une bonne fortune pour Umisk. Quand Bari était à
+l’étang, il se tenait toujours aussi près que possible d’Umisk,
+lorsqu’il le pouvait rencontrer. Un jour, il était couché dans une
+touffe d’herbe, à moitié endormi, tandis qu’Umisk s’affairait dans un
+taillis de pousses d’aulnes à quelques mètres plus loin. Il se fit un
+bruit avertisseur de queue de castor qui éveilla complètement Bari, puis
+un autre et encore un autre, pareils à des coups de pistolet. Il se leva
+vivement. De toutes parts, les castors cherchaient refuge dans l’étang.
+Juste à cet instant, Umisk sortit des aulnes et se hâta vers l’eau aussi
+vite que pouvaient le porter ses courtes et grasses jambes. Il avait
+presque atteint la vase, quand un rouge éclair passa devant les yeux de
+Bari dans le soleil d’après-midi. Un instant après, Napakasew, le
+renard, avait fixé ses crocs pointus dans la gorge d’Umisk. Bari
+entendit le cri d’agonie de son petit ami; il entendit le _flap, flap,
+flap_ forcené des queues et son sang bouillonna soudain d’un frisson de
+colère et de rage. Aussi promptement que le renard lui-même, il s’élança
+à la rescousse. Il était aussi gros et aussi lourd que le renard et,
+lorsqu’il attaqua Napakasew, ce fut avec un grognement féroce, que
+Pierre aurait pu entendre du bord extrême de l’étang, et ses dents
+pénétrèrent comme des couteaux dans l’épaule de l’agresseur d’Umisk. Le
+renard était de l’espèce des voleurs de grands chemins qui tuent par
+derrière. Ce n’était pas un combattant quand il se trouvait croc à croc,
+à moins qu’il ne fût acculé dans un coin, et l’assaut de Bari fut si
+véhément et si brusque qu’il se mit à fuir avec presque autant de
+vélocité qu’il en avait mis à fondre sur Umisk. Bari ne le poursuivit
+pas. Il s’approcha d’Umisk qui était à demi affaissé dans la boue,
+pleurnichant et reniflant de bizarre façon. Gentiment, Bari le flaira
+et, après un moment ou deux, Umisk se dressa sur ses pieds palmés tandis
+que vingt ou trente castors pour le moins s’agitaient dans l’eau, près
+de la rive, d’une façon extraordinaire.
+
+ * * * * *
+
+Après cela, Bari se sentit plus que jamais comme chez lui à l’étang des
+castors.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+PRIS!
+
+
+Tandis que Bari s’établissait de plus en plus à demeure à l’étang des
+castors et que Pierre et Nepeese, sur l’autre rive, imaginaient des
+plans pour l’attirer à eux à cause de son étoile blanche et de la tache
+blanche de son oreille qui leur rappelait un autre Bari qu’ils avaient
+tous deux aimé, Bush Mac Taggart mettait au point une de ses petites
+combinaisons, au poste du lac Bain, à environ cinquante milles nord-est.
+
+Mac Taggart était facteur au lac Bain depuis sept ans. Sur les registres
+de la Compagnie, là-bas, à Winnipeg, il était inscrit comme un homme
+remarquablement habile. Les dépenses de son poste étaient au-dessous de
+la moyenne et son relevé semi-annuel de fourrures tenait toujours une
+des premières places. A la suite de son nom, mis en tête de liste dans
+le bureau principal, figurait une annotation qui disait: «Obtient plus
+avec un dollar qu’aucun autre homme au nord du Lac de Dieu.» Les Indiens
+savaient pourquoi. Ils l’appelaient _Napao Wetikoo_, l’homme diabolique.
+Ils disaient cela à voix basse: nom murmuré avec crainte dans la lueur
+des feux de campement et prononcé discrètement là où le vent n’aurait pu
+le porter aux oreilles de Bush Mac Taggart. Ils le redoutaient. Ils le
+haïssaient. Ils mouraient, sous sa discipline, de famine et d’anémie et
+plus durement Mac Taggart serrait les doigts sur sa règle de fer et plus
+mollement, lui semblait-il, ils répondaient à son autorité. C’était une
+âme mesquine, cachée sous la carcasse d’une brute qui prenait plaisir à
+son pouvoir. Et ici, dans l’âpre solitude, aux quatre points cardinaux
+son pouvoir n’avait pas de limites. La puissante Compagnie était
+derrière lui. Elle l’avait fait roi d’un domaine où il n’y avait
+quasiment pas de loi hormis la sienne. Et, en retour, il envoyait à la
+Compagnie des ballots et des paquets de fourrures au delà de toute
+prévision. Ce n’était pas à elle d’avoir des soupçons. On était là-bas à
+cent milles et plus et les dollars comptaient pour quelque chose.
+
+Gregson aurait pu parler. Gregson était le contrôleur de ce district qui
+visitait Mac Taggart une fois par an. Il aurait pu raconter que les
+Indiens nommaient Mac Taggart Napao Wetikoo, parce qu’il ne leur payait
+leurs fourrures qu’à moitié prix; il aurait pu expliquer tout au long à
+la Compagnie que Mag Taggart mettait la population des trappeurs à deux
+doigts de la famine pendant les mois d’hiver, qu’il la maintenait à
+genoux, empoignée à la gorge, mettant la vérité dans une bien douce et
+bien jolie posture, et qu’il avait toujours une femme ou une jeune fille
+indienne ou métisse vivant avec lui au poste. Mais Gregson s’amusait
+trop pendant ses visites au lac Bain. Il pouvait toujours compter sur
+quinze jours de plaisir grossier et, au surplus, les femmes à sa maison
+avaient un riche trésor de fourrures qui leur arrivait de Mac Taggart
+par voie détournée.
+
+Ce soir-là, Mac Taggart était assis sous le rayonnement d’une lampe à
+huile dans son magasin. Il avait envoyé coucher son petit commis anglais
+au visage de reinette et il était seul. Depuis six semaines, il ne
+tenait plus en place. Il y avait juste six semaines que Pierre avait
+amené Nepeese pour la première fois au lac Bain depuis que Mac Taggart y
+était facteur. Il en était resté suffoqué. Depuis lors, il était
+incapable de penser à rien d’autre qu’à elle. Deux fois, en l’espace de
+ces six semaines, il était revenu à la cabane de Pierre. Demain il y
+allait encore. Marie, la svelte jeune fille Cree qui était là-bas dans
+sa hutte, il l’avait oubliée, absolument comme avant Marie une douzaine
+d’autres avaient fui sa mémoire. C’était Nepeese maintenant qui
+l’obsédait. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau que la fille de
+Pierre.
+
+Tout haut, il maudissait Pierre, tandis qu’il regardait la feuille de
+papier sous sa main et sur laquelle pendent une heure et davantage il
+avait extrait des notes de registres usés et poussiéreux de la
+Compagnie. C’était Pierre qui lui barrait la route. Le père de Pierre,
+d’après ces notes, avait été un Français pur sang. Par conséquent,
+Pierre était un demi-Français et Nepeese un quart de Française, et bien
+qu’elle fût si belle, il l’aurait juré, elle n’avait pas plus d’une
+goutte ou deux de sang indien dans les veines. S’ils avaient été tout à
+fait Indiens, Chippewyan, Cree, Ojibway, Dog Rib, n’importe quoi, il n’y
+aurait pas eu à s’inquiéter le moins du monde. Il les aurait courbé sous
+sa puissance et Nepeese serait venue à sa cabane comme Marie y était
+venue six mois plus tôt. Mais il y avait là du Français maudit: Pierre
+et Nepeese étaient différents des autres. Et pourtant...
+
+Il grimaça un sourire et serra les poings plus fort. Après tout, son
+pouvoir ne suffisait-il pas! Pierre oserait-il même aller contre ses
+desseins? Si Pierre y mettait obstacle, il le ferait partir du pays, de
+la région des trappeurs qui lui était échue comme un héritage de son
+père et de son grand-père et même de plus haut encore. Il ferait de
+Pierre un errant et un sans foyer, comme il avait rendu errants et sans
+foyer des vingtaines d’autres qui avaient perdu ses bonnes grâces. Aucun
+autre poste ne vendrait ou n’achèterait à Pierre, si la bête, la croix
+noire, était apposée après son nom. C’était là sa puissance: une loi des
+facteurs qui leur était transmise depuis des générations. C’était une
+redoutable puissance pour le mal.
+
+Il lui devait Marie, la souple jeune Cree aux yeux sombres qui le
+haïssait et qui, malgré sa haine, «faisait son ménage». C’était le moyen
+décent imaginé pour expliquer sa présence si jamais des explications
+devenaient nécessaires: gouvernante!
+
+Bush Mac Taggart regarda de nouveau les notes qu’il avait écrites sur la
+feuille de papier. Le domaine des trappes de Pierre, son bien, selon la
+commune loi de la solitude, était de très bon rapport. Pendant les sept
+dernières années, Pierre avait reçu pour ses fourrures une moyenne d’un
+millier de dollars par an, car Mac Taggart n’avait pas été capable de
+tricher avec Pierre aussi complètement qu’il l’avait fait avec les
+Indiens. Un millier de dollars par an! Pierre réfléchirait à deux fois
+avant de tout envoyer promener. Mac Taggart se mit à sourire, tout en
+froissant le papier dans sa main et se disposa à éteindre la lumière.
+
+Sous sa chevelure court tondue et sans soin, son visage rouge s’enflamma
+du feu qui lui brûlait le sang. C’était un visage déplaisant, dur comme
+fer, sans pitié, plein de cet air qui lui avait valu le nom de _Napao
+Wetikoo_. Ses yeux dardaient et il poussa un gros soupir en éteignant la
+lampe. Il se mit à rire de nouveau, tandis que, dans l’obscurité, il
+gagnait la porte. C’était comme si déjà Nepeese lui appartenait. Il
+l’aurait, dût-il lui en coûter _la vie de Pierre_. Et _pourquoi pas?_
+C’était si simple, en somme. Un coup de fusil dans une ligne de pièges
+isolée, un simple coup de couteau... et qui saurait? Qui devinerait où
+Pierre était parti? Et tout serait de la faute de Pierre! car la
+dernière fois qu’il avait vu Pierre, il lui avait fait une proposition
+acceptable. Il _épouserait_ Nepeese. Oui, même cela. Il l’avait dit à
+Pierre aussi. Il avait également dit à Pierre que lorsqu’il serait
+devenu son beau-père, il lui payerait double prix pour ses fourrures. Et
+Pierre l’avait regardé fixement. Il avait regardé avec cet air singulier
+d’étonnement dans sa figure d’un homme à qui on vient d’asséner un coup
+de gourdin. Donc, s’il n’obtenait pas facilement Nepeese, tout
+arriverait de la faute de Pierre. Demain, il repartirait pour le domaine
+du métis et, après-demain, Pierre lui donnerait sa réponse. Bush Mac
+Taggart riait encore en se couchant. Et cela fit frissonner Marie. En
+lui-même, Mac Taggart se disait que la réponse de Pierre signifierait
+dans la suite, pour Pierre, vie ou mort.
+
+Jusqu’au lendemain du jour suivant, Pierre ne souffla mot à Nepeese de
+ce qui s’était passé entre lui et le facteur du lac Bain. Puis, il le
+lui dit:
+
+--C’est une brute, un démon, fit-il, quand il eut fini. Je préférerais
+te savoir là, avec elle, morte. Et il désigna le haut sapin sous lequel
+était couchée la princesse, sa mère.
+
+Nepeese n’avait pas remué les lèvres. Mais ses yeux s’étaient agrandis
+et assombris et il y eut un afflux de sang à ses joues que Pierre
+n’avait jamais vu auparavant. Elle se leva, quand il eut terminé et elle
+semblait être plus grande que lui. Jamais elle n’avait eu l’air à ce
+point d’une femme et les yeux de Pierre s’obscurcirent infiniment de
+crainte et de malaise, en l’observant, tandis qu’elle regardait vers le
+nord-ouest dans la direction du lac Bain. Elle était merveilleuse, ce
+brin de fille-femme qu’il adorait même par-dessus son Dieu. Sa beauté le
+troublait. Il avait entendu le tremblement de la voix de Mac Taggart. Il
+avait surpris l’avide convoitise et l’appétit de l’animal dans la
+physionomie de Mac Taggart. Et cela l’avait d’abord épouvanté. Mais
+maintenant, il n’avait plus peur. Il était inquiet, mais ses poings
+étaient serrés. Dans son cœur il y avait un feu qui couvait. Enfin,
+Nepeese se retourna, et vint se rasseoir par terre près de lui, à ses
+pieds. Pierre posa une de ses mains rudes sur ses cheveux. Il aimait
+sentir la tiède caresse des tresses de soie entre ses doigts.
+
+--Il vient demain, ma chérie, fit-il les yeux fixés sur la splendeur
+pourpre du couchant. Que devrai-je lui dire?
+
+Les lèvres de Branche-de-Saule étaient rouges. Ses yeux brillaient. Mais
+elle ne leva pas les regards vers son père.
+
+--Rien, Notawe... sauf qu’il faut lui dire que c’est à moi seule qu’il
+doit venir demander ce qu’il veut.
+
+Pierre se pencha et vit qu’elle souriait. Le soleil se coucha. Le cœur
+de Pierre sombra avec lui comme du plomb coulé.
+
+Du lac Bain à la hutte de Pierre, le sentier distance, à moins d’un
+demi-mille de l’étang des castors, d’une douzaine de milles l’endroit où
+Pierre habitait. Ce fut là, dans une courbe du ruisseau où Wakayoo avait
+attrapé du poisson pour Bari, que Bush Mac Taggart dressa son campement
+pour la nuit. On ne pouvait faire en canot que vingt milles du voyage,
+et, comme Mac Taggart accomplissait à pied la dernière étape, son
+campement était peu d’affaires: quelques balsamiers coupés, une
+couverture légère et un petit feu à allumer. Avant de préparer son
+souper, le facteur sortit de son paquetage une quantité de collets en
+fil de laiton et passa une demi-heure à les poser sur les pistes des
+lapins. Cette méthode de s’assurer de la viande était bien moins pénible
+que de porter un fusil par temps chaud et était infaillible. Une
+demi-douzaine de lacets fournissait au moins trois lapins et l’on était
+certain que l’un des trois était assez jeune et délicat pour la poêle à
+frire. Après avoir placé ses lacets, Mac Taggart mit une casserole de
+_bacon_ sur les charbons et fit bouillir son café.
+
+De toutes les odeurs d’un campement, le parfum du _bacon_ est celui qui
+pénètre le plus avant dans la forêt. Il n’est pas besoin de vent. Il
+vole de ses propres ailes. Par nuit calme un renard le flaire à un mille
+au loin et à deux fois cette distance si le vent le pousse en droite
+ligne. Ce fut cette odeur de _bacon_ qui parvint à Bari, couché dans sa
+cagna, au faîte de la digue des castors. Elle était portée par une brise
+douce et régulière délicieusement fraîche après le chaud soleil de la
+journée et, au bout d’un moment, Bari se redressa et flaira l’illusion
+du lard. Depuis son aventure dans le cagnon et la mort de Wakayoo, il
+n’avait pas fait particulièrement bonne chère. La prudence l’avait
+retenu près de l’étang et il avait vécu presque exclusivement
+d’écrevisses.
+
+Cette odeur nouvelle qui lui arrivait avec le vent nocturne éveilla sa
+faim. Mais cette odeur était décevante. Tantôt Bari la respirait, la
+minute d’après, elle était évanouie. Il quitta la digue et se mit à
+chercher de quel point de la forêt cela venait, jusqu’à ce qu’un moment
+plus tard il l’eût perdue tout à fait. Mac Taggart avait fini de frire
+son bacon et le mangeait.
+
+Il faisait une nuit splendide. Peut-être Bari aurait-il passé toute
+cette nuit à dormir dans son nid du faîte de la digue, si l’odeur de
+bacon n’avait suscité en lui une faim nouvelle. Depuis son aventure dans
+le cagnon, la forêt profonde l’effrayait, surtout la nuit. Mais cette
+nuit-ci ressemblait à un jour pâle et doré.
+
+Il n’y avait pas de lune. Mais les étoiles brillaient comme un million
+de lampes lointaines, baignant le monde dans un océan de molle lumière
+houleuse. Un léger murmure de vent bruissait agréablement aux cimes des
+arbres. A part cela, il faisait très calme, car c’était _Puskowepesim_,
+la nouvelle lune, et les loups ne chassaient pas, les hiboux étaient
+sans voix, les renards glissaient furtivement dans le silence de l’ombre
+et même les castors avaient enfin cessé leurs travaux. Les cornes des
+élans, du daim et du caribou étaient de velours délicat et ils ne
+remuaient qu’à peine et ne se battaient pas du tout. On était tard en
+juillet, la mue de la Lune pour les Cree, la Lune du silence pour les
+Chippewyan.
+
+Au milieu de ce silence, Bari se mit en chasse. Il fit lever une famille
+de cailles déjà grandes, mais elles lui échappèrent. Il poursuivit un
+lapin qui fut plus agile que lui. Pendant une heure, il n’eut pas de
+chance. Puis, il entendit un bruit qui fit bouillonner chaque goutte de
+son sang. Il était tout près du campement de Mac Taggart et ce qu’il
+avait entendu c’était un lapin pris dans un des collets de Mac Taggart.
+Il pénétra dans une petite clairière et là, à la lueur des étoiles, il
+vit le lapin se livrer à la plus étrange pantomime. Cela l’amusa un
+moment, et il s’arrêta. Wapoos, le lapin, avait passé sa tête fourrée
+dans le lacet et son premier sursaut d’effroi avait déclenché le jeune
+plant auquel le fil de cuivre était attaché, de sorte qu’il était
+maintenant à demi-suspendu en l’air, ses pieds d’arrière seuls touchant
+le sol. Et là, il dansait follement, tandis que le nœud autour de son
+cou l’étranglait à mourir. Bari poussa une sorte de soupir. Il ne
+pouvait rien comprendre au rôle que le fil et l’arbuste jouaient dans
+cette pièce singulière. Tout ce qu’il pouvait discerner, c’était que
+Wapoos gesticulait et dansait tout autour sur ses pattes de derrière de
+la façon la plus ahurissante et la moins lapinesque. Il se peut qu’il
+pensât qu’il s’agissait d’une manière d’amusement.
+
+En cette circonstance, cependant, il ne se comporta point, à l’égard de
+Wapoos, comme il l’avait fait pour Umisk. L’expérience et l’instinct
+tout ensemble lui dirent que Wapoos ferait un fort bon repas, et après
+quelques minutes d’hésitation, il s’élança sur sa proie.
+
+Wapoos, à demi trépassé déjà, n’opposa presque pas de résistance et, à
+la lueur des étoiles, Bari l’acheva et pendant une demi-heure ensuite,
+il festoya.
+
+ * * * * *
+
+Bush Mac Taggart n’avait entendu aucun bruit, car le lacet dans lequel
+Wapoos s’était pris la tête était celui qui se trouvait le plus loin du
+campement. A côté des tisons à demi consumés de son feu, Mac Taggart
+était assis, adossé à un arbre, fumant sa pipe noire et rêvant avec
+convoitise à Nepeese, tandis que Bari continuait son vagabondage
+nocturne. Bari n’avait plus le moindre désir de chasser. Il était trop
+repu. Mais il flairait çà et là les endroits baignés de clair de lune,
+infiniment heureux de la quiétude répandue et de la splendeur dorée de
+la nuit. Il suivait la trace d’un lapin, quand il arriva à un endroit où
+deux troncs d’arbres tombés ne laissaient qu’un passage pas plus large
+que son corps. Il s’y engagea, quelque chose se serra autour de son cou,
+il y eut soudain un bruit sec, un coup de fouet, comme si le jeune plant
+se détachait d’un ressort, et Bari fut soulevé du sol si brusquement
+qu’il n’eut pas le temps de se demander ce qui arrivait. Le jappement de
+sa gorge mourut en gargouillement et, l’instant d’après, il se livrait
+aux mouvements de pantomime de Wapoos qui prenait sa revanche à
+l’intérieur de son corps. Et vrai de vrai, Bari ne pouvait s’empêcher de
+danser, tandis que le laiton se serrait de plus en plus étroitement
+autour de son cou. Quand il mordait le laiton et abandonnait le poids de
+son corps à terre, le jeune plant se penchait complaisamment, et puis,
+rebondissant, le soulevait une minute complètement de terre.
+Furieusement, il se débattait. Il est miraculeux que le fin laiton le
+retint. Quelques instants encore, il serait brisé. Mais Mac Taggart
+avait entendu Bari. Le facteur prit sa couverture et un gros bâton et se
+précipita vers le collet. Ce n’était pas un lapin qui faisait ce bruit,
+il le savait; peut-être un chat sauvage, un lynx, un renard, un jeune
+loup.
+
+«C’est un loup», pensa-t-il tout d’abord, dès qu’il vit Bari au bout du
+lacet. Il laissa tomber la couverture et leva son gourdin. S’il y avait
+eu des nuages au-dessus de sa tête ou si les étoiles avaient été moins
+brillantes, Bari serait mort aussi sûrement que Wapoos. Au moment où il
+levait son gourdin au-dessus de sa tête, Mac Taggart aperçut à temps
+l’étoile blanche, le bout d’oreille blanc et la robe de jais de Bari.
+
+D’un geste rapide, il remplaça le gourdin par la couverture.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+SOUMIS, MAIS NON CONQUIS
+
+
+Une demi-heure plus tard, le feu de Mac Taggart flambait de nouveau. A
+sa clarté, Bari était étendu, ligoté comme un _papoose_ indien, ficelé
+en boule comme un ballon, au moyen d’une courroie de _babiche_, sa tête
+seule dépassant par un trou que son ravisseur avait pratiqué à cet effet
+dans la couverture. Il était bel et bien capturé, tellement bel et bien
+capturé, qu’il pouvait à peine remuer un muscle de son corps étroitement
+emprisonné dans la couverture. A quelques pas de lui, Mac Taggart
+baignait dans un bassin d’eau une main qui saignait. Il y avait
+également une rouge éraflure sur un côté du cou de taureau de Mac
+Taggart.
+
+--Ah! petit diable! grognait-il à Bari. Ah! petit diable!
+
+Il se pencha soudain sur lui et donna sur la tête de Bari un méchant
+coup de sa lourde main.
+
+--Je devrais te faire sauter la cervelle et, nom de Dieu! je crois bien
+que je le ferai!
+
+Bari l’observait, tandis qu’il ramassait un bâton à son côté, un bout de
+brandon. Pierre l’avait poursuivi, mais c’était la première fois qu’il
+se trouvait assez près du monstre humain pour voir la flamme pourpre de
+ses yeux. Ils ne ressemblaient pas aux yeux de la merveilleuse créature
+qui avait failli l’attraper dans le réseau de ses cheveux et qui s’était
+glissée à sa suite sous la roche. C’étaient des yeux de brute. Ils le
+faisaient se ratatiner et s’efforcer de rentrer la tête dans la
+couverture, alors que le bâton se levait. Au même instant, Bari montrait
+les crocs. Ses dents blanches luisaient à la lueur du feu. Il avait les
+oreilles basses. Il aurait désiré entrer les dents dans la gorge rouge
+d’où il avait fait couler du sang.
+
+Le bâton s’abattit. Il s’abattit encore et encore, et quand Mac Taggart
+eut fini de frapper, Bari demeura étendu, à demi étourdi, ses yeux
+presque clos par les coups et la gueule en sang.
+
+--C’est le moyen qu’on prend pour chasser le diable d’un chien sauvage,
+hurlait Mac Taggart. J’espère que tu ne vas plus recommencer de jouer à
+mordre, hein! jeune imbécile? Mille dieux! mais il m’a presque atteint
+l’os de la main.
+
+Il recommença à laver la blessure. Les dents de Bari avaient pénétré
+profondément et il y avait un regard inquiet dans les yeux du facteur.
+On était en juillet, un mauvais mois pour les morsures. De son bissac,
+il tira un petit flacon de whisky et maintenant versait sur la blessure
+une goutte de l’âpre liqueur, maudissant Bari pendant que cela brûlait
+sa chair. Sur lui étaient attentivement fixés les yeux demi-fermés de
+Bari. Il comprit qu’il avait enfin rencontré le plus mortel de ses
+ennemis. Et cependant, il n’avait point peur. Le gourdin que maniait Mac
+Taggart n’avait pas tué son courage. Il avait tué sa peur. Il avait
+éveillé en lui une haine telle qu’il n’en avait jamais connue de
+pareille, pas même lorsqu’il luttait avec Oohoomisew, le vieux hibou
+outlaw. La colère vengeresse du loup brûlait maintenant en lui avec le
+sauvage courage du chien. Il ne broncha point, lorsque Mac Taggart
+s’approcha de nouveau de lui. Il fit effort pour se soulever et bondir
+sur le monstre humain. Dans cet effort, emmaillotée comme il l’était
+dans la couverture, il roula en un tas impuissant et comique. Cette vue
+provoqua la bonne humeur de Mac Taggart et il éclata de rire. Il se
+rassit le dos contre l’arbre et bourra sa pipe.
+
+Bari ne détacha pas les yeux de lui, pendant qu’il fumait. Il l’observa
+lorsqu’il s’étendit sur la terre nue pour se coucher. Plus tard encore,
+il écouta le ronflement odieux du monstre humain. A diverses reprises,
+au cours de cette longue nuit, Bari tenta de se libérer. Il n’oublierait
+jamais cette nuit-là. Ce fut terrible. Aux plis épais et chauds de la
+couverture, son corps suffoquait au point que le sang s’arrêta presque
+de couler dans ses veines. Cependant, il ne poussa pas un gémissement.
+Lorsque le matin arriva, il avait la tête affaissée contre le sol. Il ne
+put la soulever lorsque le facteur se pencha vers lui. Mac Taggart
+remarqua ce fait avec satisfaction.
+
+--J’espère que tu ne vas pas m’embêter en allant chez Pierre,
+grogna-t-il.
+
+Ils se mirent en route avant le lever du soleil, car si le sang de Bari
+était presque arrêté en lui, celui de Mac Taggart circulait dans son
+corps avec l’ardeur de la hâte et du désir. Il combina ses derniers
+plans en traversant rapidement la forêt, Bari sous son bras. Il
+dépêcherait Pierre immédiatement au Père Crottin, à la mission, à
+soixante-dix milles à l’ouest. Il épouserait Nepeese. Oui, l’épouser.
+Cela flatterait l’amour-propre de Pierre. Et il serait _seul_ avec
+Nepeese, pendant que Pierre serait parti chez le missionnaire. Cette
+pensée échauffait son sang comme un fort whisky. Il ne pensait pas dans
+son cerveau surexcité et illogique à ce que Nepeese pourrait dire, à ce
+qu’elle pourrait penser. Il ne se souciait pas de sa conscience. C’était
+sa chair et son sang qu’il désirait, son corps exquis, sa beauté qui
+affolaient son cœur de brute.
+
+Son poing se serra et il se mit à rire méchamment, comme le traversait
+un instant cette pensée que peut-être Pierre ne voudrait pas la laisser
+partir. Pierre! Bah! ce ne serait pas la première fois qu’il tuerait un
+homme! Ni la seconde! Tuer était chose aisée si on y allait carrément.
+Personne pour voir! Personne pour entendre! Personne pour savoir! Tout
+simplement une disparition, un départ de la hutte quelque jour et jamais
+de retour. De nouveau il éclata de rire et marcha plus plus vite encore.
+Il ne courait aucun risque; il n’y avait aucune chance que Nepeese lui
+échappât. Lui, Bush Mac Taggart, était le roi de cette solitude, le
+maître de ceux qui l’habitaient, l’arbitre de leurs destinées. Il était
+le Pouvoir et la Loi. Et Nepeese reviendrait avec lui au lac Bain, même
+s’il fallait creuser une tombe pour Pierre.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil était déjà haut quand Pierre, qui se trouvait devant sa cabane
+avec Nepeese, désigna du doigt la montée du sentier à trois ou quatre
+cents mètres de l’endroit où Bush Mac Taggart venait juste d’apparaître.
+
+--Le voilà!
+
+D’un visage qui avait vieilli depuis la nuit dernière, il regarda
+Nepeese. Il revit la sombre flamme de ses yeux et la pourpre plus foncée
+de ses lèvres entr’ouvertes, et son cœur de nouveau fut saisi de
+crainte. Était-ce possible?
+
+Elle se tourna vers lui, les yeux brillant, la voix tremblante:
+
+--Rappelle-toi, Nootawe, qu’il faut me l’envoyer pour que je lui donne
+réponse, s’écria-t-elle vivement. Et elle se précipita dans la hutte.
+
+Le visage glacial et pâle, Pierre se trouva en face de Mac Taggart.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+MAC TAGGART OBTIENT SA RÉPONSE
+
+
+De la fenêtre, son visage caché par les plis du rideau qu’elle avait
+façonné, Branche-de-Saule vit ce qui se passait au dehors. Maintenant
+elle ne souriait plus. Sa respiration était haletante et son corps
+tendu, Bush Mac Taggart s’arrêta à moins d’une douzaine de pieds de la
+fenêtre et donna une poignée de mains à Pierre, son père. Elle entendit
+la voix rude de Mac Taggart, son salut bruyant, puis elle le vit qui
+montrait à Pierre ce qu’il portait sous le bras. Elle l’entendit
+nettement expliquer de quelle manière il avait pris son captif dans un
+collet à lapins. Il déroula la couverture. Nepeese poussa un cri
+d’étonnement. En un instant, elle fut dehors auprès des deux hommes.
+Elle ne regarda pas Mac Taggart, elle ne posa point les yeux l’espace
+d’un éclair sur sa figure rouge, enflammée de joie et de contentement.
+
+--C’est Bari! s’écria-t-elle.
+
+Elle prit le paquet des mains de Mac Taggart et, se tournant vers
+Pierre:
+
+--Dis-lui que Bari est à moi! fit-elle.
+
+Elle se précipita dans la hutte. Mac Taggart la suivit du regard,
+surpris et stupéfait. Puis il considéra Pierre. Un homme à demi aveugle
+aurait pu voir que Pierre était aussi étonné que lui-même. Nepeese ne
+lui avait point adressé la parole, à lui, le facteur du lac Bain. Elle
+ne l’avait pas regardé. Elle lui avait enlevé le chien avec aussi peu
+d’égards que s’il se fût agi d’un mannequin. La rougeur de son visage
+augmenta tandis que ses yeux allaient de Pierre à la porte par laquelle
+elle avait disparu et qu’elle avait refermée derrière elle.
+
+Sur le sol de la cabane, Nepeese s’agenouilla et acheva de dérouler la
+couverture. Elle n’avait pas peur de Bari. Ses yeux riaient. Ses lèvres
+étaient entr’ouvertes. Elle avait oublié Mac Taggart. Alors tandis que
+Bari roulait en tas flasque sur le plancher, elle vit ses yeux à demi
+clos et le sang coagulé à ses babines, et le rayonnement de son visage
+disparut aussi rapidement que le soleil caché par un nuage.
+
+--Bari! appela-t-elle doucement. Bari! Bari!
+
+Elle le souleva un peu dans ses deux mains. La tête de Bari s’affaissa.
+Son corps était tellement engourdi qu’il n’avait plus la force de
+bouger. Ses jambes ne sentaient plus. Il pouvait voir à peine. Mais il
+entendit sa voix. C’était la même voix qui lui était parvenue le jour
+qu’il avait ressenti la piqûre de la balle, la voix qu’il avait entendue
+lorsqu’il s’était embarrassé dans ses cheveux, au cagnon, la voix qui
+lui avait parlé sous la roche. Elle le fit tressaillir. Elle parut
+agiter le sang apathique de ses veines. Il ouvrit plus grands les yeux
+et revit les étoiles merveilleuses qui avaient brillé si doucement sur
+lui, le jour de la mort de Wakayoo. Une des longues tresses de
+Branche-de-Saule pendait par-dessus son épaule et il respira de nouveau
+la douce odeur des cheveux, tandis que sa main le caressait et que sa
+voix lui parlait. Puis, elle se leva brusquement et le quitta et il ne
+bougea pas tandis qu’il l’attendait. Bientôt elle revenait avec un
+bassin d’eau tiède et une serviette. Doucement, elle lava le sang de ses
+yeux et de sa bouche. Et Bari ne fit encore aucun mouvement. Il
+respirait à peine. Mais Nepeese vit de petits frissons qui agitaient son
+corps, comme des secousses électriques, lorsque sa main le touchait.
+
+--Il t’a frappé avec un gourdin, disait-elle, ses yeux noirs à moins
+d’un pied de ceux de Bari. Il t’a frappé. Quelle brute!
+
+Elle s’arrêta. La porte s’ouvrait et la brute était debout, les
+regardant, une grimace sur son visage empourpré. Aussitôt Bari prouva
+qu’il était vivant. Il s’échappa des mains de Branche-de-Saule, et avec
+un brusque grognement, se dressa devant Mac Taggart. Les poils de son
+échine se hérissèrent comme une brosse, ses crocs brillèrent, menaçants,
+et ses yeux flambèrent comme des charbons ardents.
+
+--Il a le diable au corps! fit Mac Taggart. Il est sauvage et descend du
+loup. Il faut prendre garde qu’il ne vous enlève une main, _Ka-Sakahet_!
+
+C’était la première fois qu’il l’appelait de ce nom d’amour--en cree,
+bien-aimée. Le cœur de Branche-de-Saule bondit. Elle baissa un instant
+les yeux vers ses poings crispés, et Mac Taggart remarquant ce qu’il
+prenait pour de la confusion, posa avec tendresse sa main sur ses
+cheveux. Du seuil de la porte, Pierre avait entendu le mot et maintenant
+il voyait cette caresse, et il leva la main comme pour repousser la
+vision d’un sacrilège.
+
+--Mon Dieu! soupira-t-il.
+
+Aussitôt après, il poussa un cri soudain d’étonnement qui s’unit à un
+hurlement de douleur de Mac Taggart. Comme un éclair, Bari s’était
+élancé vers la porte, et il avait enfoncé les dents dans une des jambes
+du facteur. Ses dents aiguës avaient mordu profondément avant que le
+facteur pût s’en débarrasser d’un brutal coup de pied. Proférant un
+juron, il tira son revolver de l’étui. Branche-de-Saule le devança. En
+poussant un léger cri, elle se précipita sur Bari, qu’elle prit entre
+ses bras. Tandis qu’elle défiait Mac Faggart, sa gorge délicate, nue
+jusqu’à l’épaule, était à peine à quelques pouces des crocs découverts
+de Bari. Ses yeux dardaient vers le facteur.
+
+--Vous l’avez battu! cria-t-elle. Il vous hait, vous hait!
+
+--Laisse-le aller, supplia Pierre, plein d’une frayeur mortelle. Mon
+Dieu! laisse-le aller, te dis-je, ou il va te déchirer.
+
+--Il vous hait, vous hait, vous hait! répétait toujours et toujours
+Branche-de-Saule en pleine figure de Mac Taggart, ahuri. Et, tout à
+coup, elle se tourna vers son père:
+
+--Non, il ne me fera pas mal! s’écria-t-elle. Regarde, c’est Bari. Ne te
+l’avais-je pas dit? C’est Bari. N’est-ce pas la preuve qu’il me défendra
+_contre lui_?
+
+--Contre moi? balbutia Mac Faggart dont le visage s’assombrit.
+
+Pierre fit un pas en avant et posa une main sur le bras de Mac Taggart.
+Il souriait:
+
+--Laissons-les s’arranger entre eux, monsieur, dit-il. Ce sont deux
+petits brandons enflammés et nous ne sommes guère en sécurité. Si elle
+est mordue...
+
+Il secoua les épaules. Un grand fardeau sembla enlevé d’eux subitement.
+Sa voix était douce et persuasive. Et maintenant la colère avait quitté
+le visage de Branche-de-Saule. Coquette, elle leva les yeux vers Mac
+Taggart et le regarda bien en face à demi souriante, tandis qu’elle
+s’adressait à son père:
+
+--Je vous rejoindrai bientôt, mon père, toi et M. le facteur du lac
+Bain!
+
+Il y a, pour sûr, de petits démons dans ses yeux, pensa Mac Taggart, de
+petits démons qui lui souriaient, tandis qu’elle parlait mettant son
+cerveau en feu et faisant circuler furieusement son sang. Ces yeux,
+pleins de sorcières dansantes! Comme il les dompterait! il jouerait avec
+eux, bientôt désormais! Il suivit Pierre, son corps énorme palpitant du
+prodige de cette possession: elle serait sienne! Dans son exaltation, il
+ne sentait plus la douleur cuisante causée par les dents de Bari.
+
+--Je vais vous montrer la nouvelle carriole que j’ai faite pour l’hiver,
+monsieur, dit Pierre, tandis que la porte se refermait derrière eux.
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure plus tard, Nepeese sortait de la hutte. Elle put voir que
+Pierre et le facteur s’étaient entretenus de quelque chose qui n’était
+pas agréable à son père. Son visage était contraint. Elle surprit du feu
+couvant sous la cendre dans son regard qu’il essayait d’adoucir, comme
+on essaie d’étouffer des flammes sous une couverture. Mac Taggart ne
+desserra pas les dents, mais ses yeux brillèrent de plaisir dès qu’il
+l’aperçut. Elle savait de quoi il avait été question. Le facteur du lac
+Bain avait demandé une réponse à Pierre et Pierre lui avait dit qu’elle
+avait précisé qu’il devait aller la lui demander.
+
+Et il venait. Elle se détourna avec un rapide battement de cœur et
+descendit en courant un petit sentier. Elle entendit les pas de Mac
+Taggart derrière elle et lança l’éclair d’un sourire par-dessus son
+épaule. Mais ses dents grinçaient. Les ongles de ses doigts pénétraient
+dans les paumes de ses mains.
+
+Pierre ne bougea pas. Il les observait tandis qu’ils disparaissaient à
+la lisière de la forêt, Nepeese devançant toujours Mac Taggart de
+quelques pas. De sa poitrine sortit un long soupir.
+
+--Par les mille cornes du diable! jura-t-il doucement. Est-il possible
+qu’elle sourie du fond du cœur à cette brute? Non! c’est impossible! Et
+pourtant, s’il en est ainsi...
+
+Une de ses mains brunes serra convulsivement le manche de corne du
+couteau passé à sa ceinture et, lentement, il se mit à les suivre.
+
+Mac Taggart ne se hâtait pas de rattraper Nepeese. Elle suivait le
+sentier étroit qui s’enfonçait dans la forêt et il en était content. Ils
+seraient seuls, loin de Pierre. Il était à dix pas derrière elle et, de
+nouveau, Branche-de-Saule lui souriait par-dessus son épaule. Elle
+avançait sinueusement et rapidement. Elle gardait avec soin entre eux
+une distance combinée, mais Mac Taggart ne devinait pas que c’était pour
+cela qu’elle se retournait de temps en temps. Il était content de la
+laisser avancer. Lorsqu’elle se détourna du sentier étroit pour prendre
+un chemin de traverse qui semblait à peine frayé, son cœur exulta. Si
+elle continuait d’avancer, il la tiendrait bientôt isolée, à bonne
+distance de la hutte. Le sang affluait en feu à son visage. Il ne lui
+parlait pas, de peur de la voir s’arrêter. Devant eux, il entendit le
+grondement de l’eau. C’était le ruisseau qui se précipitait dans le
+ravin.
+
+Nepeese allait droit à ce bruit. Avec un rire léger, elle se remit à
+courir et lorsqu’elle s’arrêta au bord du ravin, Mac Taggart était bien
+à cinquante mètres derrière elle. A vingt pieds au-dessous, il y avait
+un étang profond entre deux murailles de rochers, un étang si profond
+qu’il semblait d’encre bleue. Elle se retourna pour faire face au
+facteur du lac Bain. Jamais il ne lui avait paru plus pareil à une bête
+fauve. Jusqu’à cet instant, elle n’avait pas eu peur. Mais, maintenant,
+à cette minute, il l’effrayait. Avant qu’elle pût proférer ce qu’elle
+avait combiné de dire, il était à son côté et lui avait pris le visage
+entre ses larges mains, ses doigts épais s’enlaçant convulsivement aux
+torons de soie de ses lourdes tresses qui lui retombaient par-dessus les
+épaules autour du cou.
+
+--Ka Sakahet! cria-t-il passionnément, Pierre a dit que vous me
+réserviez votre réponse. Mais je n’ai plus besoin de réponse,
+maintenant. Vous êtes à moi! A moi!
+
+Elle poussa un cri. Ce fut un cri bégayé, brisé. Les bras du facteur
+étaient autour d’elle comme des étaux de fer, meurtrissant son corps
+frêle, l’étouffant, dérobant presque le monde à sa vue. Elle ne pouvait
+plus ni se défendre, ni crier. Elle sentit la brûlure passionnée de ses
+lèvres sur son visage, entendit sa voix, puis elle reprit une minute sa
+liberté et l’air pénétra dans ses poumons oppressés. Pierre appelait. Il
+était arrivé à la bifurcation de la sente et il appelait
+Branche-de-Saule par son nom.
+
+La main brûlante de Mac Taggart lui bâillonna la bouche.
+
+Elle l’entendit qui disait: «Ne répondez pas!»
+
+Puissante, furieuse, une haine monta en elle et, farouchement, elle
+frappa la main pour l’écarter. On ne sait quoi dans ses yeux admirables
+tint Mac Taggart en respect. Toute son âme brillait en eux.
+
+--Bête noire! fit-elle haletante, en se dégageant du dernier contact de
+ses mains. «Bête! bête noire!» Sa voix tremblait et son visage était en
+feu.
+
+--Regardez. Je suis venue vous montrer mon étang et vous dire ce que
+vous désirez savoir, et vous, vous m’avez martyrisée comme une brute,
+comme un rocher immense! Regardez, là, en bas, c’est mon étang!
+
+Elle n’avait pas combiné son plan de cette façon. Elle avait décidé
+d’être souriante, railleuse même, en ce moment-là. Mais Bush Mac Taggart
+avait anéanti les projets si bien imaginés. Et pourtant, tandis qu’elle
+désignait l’étang, le facteur du lac Bain se pencha une minute
+par-dessus le bord du ravin. Alors elle se mit à rire, à rire en même
+temps qu’elle lui donnait dans le dos une brusque secousse.
+
+--Et voilà ma réponse, monsieur le facteur du lac Bain, cria-t-elle d’un
+ton railleur, tandis qu’il plongeait, tête première, dans l’étang
+profond entre les murailles rocheuses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+L’ATTRAIT DE LA FEMME
+
+
+De l’orée de la clairière, Pierre vit ce qui se passait et poussa un
+grand soupir. Il retourna parmi les balsamiers. Ce n’était pas le moment
+de se montrer. En même temps que con cœur battait comme un marteau, son
+visage rayonnait.
+
+Accroupie sur les mains et les genoux, Branche-de-Saule regardait
+par-dessus le bord du ravin, Bush Mac Taggart avait disparu. Il avait
+coulé à fond, telle une masse de bois, et l’eau de l’étang s’était
+refermée sur lui avec un lent clapotis qui ressemblait à un rire de
+triomphe. Il réapparaissait bientôt, se démenant des bras et des jambes
+pour se maintenir au-dessus de l’eau, tandis que la voix de
+Branche-de-Saule lui arrivait avec des cris ironiques:
+
+--Bête noire! bête noire! Brute! brute!
+
+Elle lui lançait avec colère des bouts de bois et des mottes de terre,
+et, en levant les yeux tandis qu’il reprenait pied, Mac Taggart
+l’aperçut penchée si fort au-dessus de lui qu’elle semblait sur le point
+de tomber. Ses longues tresses pendaient dans le ravin et brillaient au
+soleil; ses yeux riaient et ses lèvres se moquaient. Il pouvait
+entrevoir l’éclat de ses dents blanches.
+
+--Brute! Brute!
+
+Il se mit à nager, la regardant toujours. Il y avait, cent mètres plus
+bas, le ruisseau au cours tranquille et un banc d’argile où il pourrait
+remonter et, jusqu’à moitié de cette distance, elle le suivait en riant
+et en le narguant et en lui jetant bâtons et cailloux. Il remarqua
+qu’aucun des bâtons ni des pierres n’était assez pesant pour le blesser.
+Quand enfin ses pieds touchèrent le fond, elle était partie.
+
+Vivement, Nepeese revint en courant par le sentier et presque jusque
+dans les bras de Pierre. Elle était à bout de souffle et riait, tandis
+qu’elle s’arrêtait une minute:
+
+--Je lui ai donné réponse, Notawe! Il est dans l’étang.
+
+Parmi les balsamiers, elle disparut comme un oiseau. Pierre n’essaya ni
+de la retenir ni de la suivre.
+
+--Tonnerre de Dieu! éclata-t-il de rire, et il coupa à travers bois pour
+prendre un autre sentier.
+
+Nepeese n’en pouvait plus quand elle arriva à la hutte. Bari, attaché à
+un pied de table par une lisière d’enfant, l’entendit s’arrêter un
+instant à la porte. Puis, elle entra et se dirigea droit vers lui.
+Durant sa demi-heure d’absence, Bari avait à peine remué. Cette
+demi-heure et les quelques minutes qui l’avaient précédée avaient fait
+en lui des impressions extraordinaires. La Nature, l’hérédité et
+l’instinct étaient à l’œuvre, détruisant et réédifiant, implantant en
+lui une conscience nouvelle, un commencement de nouvel entendement. Une
+violente et sauvage impulsion l’avait fait bondir sur Bush Mac Taggart,
+lorsque le facteur avait mis la main sur la tête de Branche-de-Saule.
+C’était irraisonné. C’était un retour en arrière du chien à ce jour d’il
+y avait longtemps où Kazan, son père, avait tué une bête humaine sous la
+tente, exactement pour un pareil motif. C’était le chien et et _la
+femme_. Et ici encore il y avait _la femme_. Elle avait fait appel à la
+grande passion secrète qui se trouvait en Bari, et qui lui venait de
+Kazan. Entre toutes les choses au monde, il savait qu’il ne devait pas
+blesser cette créature qui lui apparaissait sur le seuil de la porte. Il
+tressaillit, tandis qu’elle s’agenouillait de nouveau près de lui, et,
+du fond des âges, remonta jusqu’à lui la vague orageuse et glorieuse du
+sang de Kazan, engloutissant le loup, submergeant la sauvagerie de sa
+naissance, et la tête appuyée sur le plancher, il gémit doucement et
+_agita la queue_.
+
+Nepeese poussa un cri de joie.
+
+--Bari! murmura-t-elle, lui prenant la tête entre ses mains, Bari!
+
+Son attouchement le fit frissonner. Il provoquait à travers son corps de
+brèves secousses, une vibration timide qu’elle pouvait sentir et qui
+élargit la lumière de ses yeux. Doucement, sa main flatta la tête et
+l’échine. Il semblait à Nepeese que Bari ne respirait plus. Sous la
+caresse de sa main, les yeux s’étaient clos. Un instant après, elle lui
+parla, et au son de sa voix, ses yeux se rouvrirent.
+
+--Il va venir ici, la brute! Et il va nous tuer! disait-elle. Il voudra
+te tuer parce que tu l’as mordu. Bari. Hop! Je voudrais que tu sois plus
+grand et plus fort pour que tu puisses me débarrasser de sa tête.
+
+Elle dénouait la _babiche_ du pied de la table et elle souriait. Elle
+n’avait pas peur. C’était une terrible affaire; elle palpitait
+d’allégresse à la pensée d’avoir battu la brute à sa manière. Elle
+revoyait Mac Taggart dans l’étang, se débattant et se démenant de tous
+côtés comme un immense poisson. Il était en train de remonter du ravin
+maintenant et elle se mit à rire de nouveau, tandis qu’elle enlevait
+Bari sous son bras.
+
+--Oh! Oopi-Nao, mais tu es lourd, bégaya-t-elle. Et pourtant, il faut
+que je t’emporte, parce que je vais me sauver.
+
+Elle se précipita dehors. Pierre n’était pas revenu et elle s’élança
+promptement parmi les balsamiers derrière la hutte, Bari pendu dans
+l’anse de son bras, comme un sac empli jusqu’aux deux bouts et ficelé
+par le milieu. Cela lui faisait cet effet du moins, s’il avait pu dire
+sa pensée. Mais il n’avait pas encore de penchant à se tortiller afin de
+reprendre sa liberté. Nepeese courut ainsi avec lui jusqu’à ce que son
+bras lui fît mal. Alors elle s’arrêta, et déposa Bari à terre, à ses
+pieds, tenant l’extrémité de la longe en peau de caribou qui était nouée
+autour du cou du chien. Elle guettait tout écart qu’il pourrait faire
+pour s’évader. Elle pensait qu’il aurait essayé de le faire et, pendant
+quelques minutes, elle le surveilla étroitement, tandis que Bari, les
+pieds à terre, une fois de plus, regardait autour de lui. Alors,
+Branche-de-Saule lui parla doucement:
+
+--Tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Non. Tu vas rester avec moi et nous
+tuerons cette brute d’homme, s’il ose encore me faire ce qu’il a voulu
+faire là-bas. Hop!
+
+Elle rejetta en arrière ses cheveux dénoués qui lui brouillaient son
+visage enflammé et, durant une minute, elle oublia Bari, en resongeant à
+la scène au bord du ravin. Il avait levé son regard droit vers elle,
+quand ses yeux s’abaissèrent de nouveau sur lui. «Non tu ne vas pas
+t’évader... Tu vas me suivre, murmura-t-elle. Viens!»
+
+La courroie étranglait le cou de Bari, tandis qu’elle le pressait de la
+suivre. C’était comme un autre collet à lapin et il arc-bouta ses pattes
+de devant et montra un peu les crocs. Branche-de-Saule ne tira pas. Sans
+crainte, elle posa de nouveau la main sur la tête de Bari. Du côté de la
+hutte partit un cri et, à ce bruit, elle enleva une fois encore Bari
+dans son bras.
+
+--Bête noire! Bête noire! cria-t-elle par-dessus son épaule en se
+moquant, mais pas assez haut pour être entendue à plus de quelques
+mètres de là. Va-t’en au lac Bain, _Owases_, bête féroce!
+
+Elle se mit à marcher vivement à travers la forêt qui devint plus
+profonde et plus sombre et où il n’y avait plus de sentier frayé. Trois
+fois, pendant la demi-heure suivante, elle s’arrêta pour mettre Bari à
+terre et reposer son bras. Chaque fois, elle l’engageait d’une façon
+pressante à la suivre. La deuxième et la troisième fois, Bari se
+trémoussa et agita la queue, mais malgré ces démonstrations de
+contentement à la tournure que prenaient les choses, il ne voulut pas
+avancer. Quand la corde lui serrait le cou, il se butait; une fois, il
+groula de nouveau, il mordit méchamment la courroie. Aussi, Nepeese
+continua de le porter. Ils parvinrent enfin dans une clairière. Il y
+avait une prairie minuscule, au cœur de la forêt, guère plus de trois ou
+quatre fois grande comme la hutte. L’herbe sous les pieds était douce et
+verte et parsemée de fleurs. Juste au milieu de cette oasis coulait une
+riviérette que Branche-de-Saule franchit en tenant Bari sous son bras.
+Au bord du ruisselet, il y avait un petit wigwam construit de sapins
+frais coupés et de rameaux de balsamiers. Par la minuscule _mekewap_,
+Branche-de-Saule passa la tête afin de voir si tout était demeuré ainsi
+qu’elle l’avait laissé la veille. Puis, avec un long soupir de
+soulagement, elle déposa par terre son fardeau à quatre pattes et
+accrocha l’extrémité de la courroie à l’un des troncs de sapins coupés.
+
+Bari s’enfonça sous le mur du wigwam, et, la tête dressée, les yeux
+larges ouverts, observa attentivement ce qui allait ensuite se passer.
+Aucun mouvement de Branche-de-Saule ne lui échappait. Elle était
+rayonnante et heureuse. Elle leva les bras vers l’immensité du ciel et
+son rire, doux et sauvage comme un chant d’oiseau, fit courir un
+frémissement dans le corps de Bari avec l’envie de sauter autour d’elle
+parmi les fleurs. Un moment, Nepeese parut l’oublier. Son sang sauvage
+circulait plus vite, dans sa joie d’avoir triomphé du facteur du lac
+Bain. Elle le revoyait pataugeant dans l’étang; elle se le représentait
+maintenant à la hutte, trempé et furieux, demandant à «mon père» où elle
+était. Et «mon père», secouant les épaules, lui disait qu’il n’en savait
+rien, que probablement elle s’était enfuie dans la forêt. Il n’entrait
+pas dans sa tête qu’en se moquant ainsi de Bush Mac Taggart, elle avait
+joué avec le feu. Elle ne pressentait pas le danger qui, en une minute,
+si elle s’en fût rendu compte, aurait fait pâlir la rougeur étrange de
+son visage et figé le sang dans ses veines. Elle ne soupçonnait pas que
+Mac Taggart était devenu pour elle une menace plus terrible que tous les
+loups des forêts. Car le facteur l’avait sentie trembler dans ses bras;
+il avait senti la palpitation désordonnée de sa poitrine, la douceur
+chaude de ses lèvres et de son visage, le frisson soyeux de sa
+chevelure, et ils avaient porté le feu de ses désirs au paroxysme, comme
+une fournaise. Nepeese savait qu’il était furieux. «Mon père» aussi
+serait fâché, si elle lui racontait ce qui s’était passé au bord du
+ravin. Mais elle ne lui en dirait rien. Il serait capable de tuer la
+brute du lac Bain. Un facteur, c’était quelque chose! Mais Pierre, son
+père, c’était bien davantage. Il y avait en elle, héritée de sa mère,
+une confiance sans borne. Peut-être en cet instant, Pierre renvoyait-il
+Mac Taggart au lac Bain, en lui disant que ses affaires l’y appelaient.
+Mais elle ne retournerait pas à la cabane pour voir. Elle attendrait
+ici. «Mon père» comprendrait, et il savait où la trouver, lorsque la
+brute serait partie. Que ce serait donc amusant de lui lancer des
+morceaux de bois quand il arriverait!
+
+Peu après, elle retourna vers Bari. Elle lui apporta de l’eau et lui
+donna une portion de poisson cru. Des heures, ils demeurèrent seuls et,
+d’heure en heure, croissait en Bari le désir de suivre la jeune fille à
+chaque fois qu’elle bougeait, de se couler près d’elle lorsqu’elle
+s’asseyait, de sentir le contact de ses vêtements ou de sa main et
+d’entendre sa voix. Mais il ne manifestait pas ce désir. Il était encore
+un sauvageon des forêts, un barbare à quatre pattes, métissé de loup et
+de chien et il restait coi. Avec Umisk, il aurait joué; avec Oohoomisew
+il se serait battu. A Bush Mac Taggart, il aurait montré les crocs et
+aurait mordu profondément à l’occasion. Mais avec cette jeune fille,
+c’était autre chose. Il s’était mis à l’adorer. Si Branche-de-Saule
+l’avait délié, il ne se serait pas enfui. Si elle l’avait quitté, il
+l’aurait probablement suivie à distance. Ses yeux ne se détachaient plus
+d’elle. Il la regardait installer un petit feu et cuire un morceau de
+poisson. Il l’observait qui mangeait son dîner. Il était fort tard dans
+l’après-midi, quand elle vint s’asseoir près de lui, avec son tablier
+rempli de fleurs qu’elle entrelaça dans les longues tresses brillantes
+de sa chevelure. Puis, pour jouer, elle se mit à frapper Bari du bout
+d’une de ces tresses. Il se dérobait à ces coups légers et, avec un rire
+assourdi comme si un oiseau roucoulait dans sa gorge, Nepeese attira la
+tête de Bari dans sen tablier où se trouvait la brassée de fleurs. Elle
+lui parlait. Sa main caressait sa tête. Alors, il se tint tranquille, si
+près d’elle qu’il avait envie de passer sa langue rouge et chaude et de
+lécher les cheveux. Il en respirait le parfum des fleurs et restait
+couché comme inanimé. Ce fut un glorieux instant. Nepeese, le regardant
+par en-dessous, ne pouvait savoir s’il respirait.
+
+A ce moment, le jeu fut interrompu. On entendit se casser une branche
+sèche. A travers la forêt, Pierre était revenu en tapinois comme un chat
+et lorsqu’ils levèrent les yeux, il était debout au bord de la
+clairière. Bari savait que ce n’était pas Bush Mac Taggart. Mais c’était
+une bête humaine. Aussitôt, son corps se roidit sous la main de
+Branche-de-Saule. Il se retira lentement et précautionneusement des
+genoux de la jeune fille et, comme Pierre avançait, il grogna. L’instant
+d’après, Nepeese s’était levée et se précipitait vers Pierre. L’air du
+visage de son père l’alarmait.
+
+--Qu’y a-t-il, mon père? s’écria-t-elle.
+
+Pierre haussa les épaules.
+
+--Rien, ma Nepeese, sauf que tu as éveillé un millier de démons au cœur
+du facteur du lac Bain et que...
+
+Il s’arrêta en voyant Bari et le lui désignant:
+
+--La nuit dernière, quand Monsieur le facteur l’a pris dans un collet,
+il a mordu la main de monsieur. La main de monsieur est enflée du double
+et je vois que le sang noircit. C’est le _pechipoo_.
+
+--_Pechipoo_! haleta Nepeese.
+
+Elle regarda Pierre dans les yeux. Ils étaient sombres et pleins d’une
+sinistre lueur: un éclair d’exaltation, pensa-t-elle.
+
+--Oui, c’est le sang empoisonné. La flamme d’un regard astucieux jaillit
+de ses yeux en même temps qu’il détournait la tête et faisait un signe
+d’assentiment: «J’ai caché le médicament et lui ai dit qu’il ne fallait
+pas perdre de temps pour retourner au lac Bain.» Et il a peur, ce démon!
+Il attend. Avec cette main qui noircit il a peur de retourner seul et je
+l’accompagne. Et, écoute, Nepeese. Nous partirons au coucher du soleil
+et voici quelque chose que tu dois savoir avant que je ne m’en aille.
+
+Bari les vit alors, rapprochés l’un de l’autre dans l’ombre tombée des
+hauts sapins. Il entendit le murmure assourdi de leurs voix, surtout de
+la voix de Pierre, et enfin il vit Nepeese lever ses deux bras autour du
+cou de la bête humaine. Puis, Pierre s’enfonça de nouveau dans la forêt.
+Il pensa que Branche-de-Saule ne tournerait plus après cela son visage
+de son côté. Longtemps, elle demeura à regarder dans la direction que
+Pierre avait prise. Et quand, un moment après, elle se retourna et
+revint vers lui, elle ne ressemblait plus à la Nepeese qui avait tressé
+des fleurs dans ses cheveux.
+
+Le rire avait abandonné son visage et ses yeux. Elle s’agenouilla près
+de lui et d’un geste fougueux, elle lui prit la tête dans les mains.
+
+--C’est le _pechipoo_, Bari, murmura-t-elle. C’est toi, toi, qui as
+empoisonné son sang et j’espère qu’il mourra. Car j’ai peur, j’ai bien
+peur!
+
+Elle frissonna.
+
+Peut-être fut-ce en cet instant que le grand Esprit des choses insuffla
+à Bari de comprendre, qu’il lui fut donné enfin de saisir que naissait
+l’aube de son jour, que le lever et le coucher de son soleil
+n’existeraient plus dans le ciel sinon pour cette jeune fille de qui la
+main était posée sur sa tête. Il gémit doucement et, peu à peu, il se
+traîna plus près d’elle jusqu’à ce que, de nouveau, sa tête reposât au
+creux de ses genoux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA FILLE DE LA TEMPÊTE
+
+
+Pendant longtemps, Nepeese ne bougea pas de l’endroit de la forêt où
+elle était assise, son tablier plein de fleurs et les yeux de chien
+adorant de Bari fixés sur elle.
+
+C’était par le véritable attrait de sa douceur et de sa tendresse et de
+sa confiance en lui qu’elle avait conquis Bari. Il l’adorait comme peut
+faire un esclave. Il était prêt à tout moment à faire sa volonté.
+
+Lorsqu’elle leva les yeux, des nuages noirs s’amassaient lentement sur
+la clairière, au-dessus du faîte des sapins. L’obscurité tombait. Dans
+le murmure du vent et l’immobilité de mort de la lumière qui allait
+s’éteignant, il y avait la morne annonciation d’une tempête. Ce soir, il
+n’y aurait pas de coucher de soleil. Il n’y aurait pas d’heure
+crépusculaire pendant laquelle suivre les pistes; ni lune, ni étoiles,
+et à moins que Pierre et le facteur du lac Bain ne fussent déjà en
+route, ils ne partiraient pas devant les ténèbres caligineuses qui
+envelopperaient bientôt la contrée. Nepeese tressaillit et se dressa
+debout. Pour la première fois, Bari se leva et se tint auprès d’elle.
+Au-dessus d’eux, une lueur d’éclair fendit les nuages, comme un couteau
+de feu, suivie aussitôt d’un craquement terrifiant du tonnerre. Bari se
+recula comme s’il avait reçu un coup. Il aurait voulu se précipiter à
+l’abri du mur de broussailles du wigwam, mais il y avait quelque chose
+autour de Branche-de-Saule qui lui donnait du courage quand il la
+regardait. Le tonnerre retentit de nouveau. Mais il ne se recula pas
+plus loin. Ses yeux étaient rivés à elle.
+
+Elle restait droite et svelte parmi ces ténèbres accumulées déchirées
+par les éclairs, sa belle tête rejetée en arrière, ses lèvres
+entr’ouvertes et ses yeux brillant presque d’attente avide, une divinité
+sculptée accueillant, en retenant son souffle, la ruée des puissances
+d’en-haut. Peut-être était-ce parce qu’elle était née une nuit d’orage.
+Plusieurs fois Pierre et la défunte princesse, sa mère, le lui avaient
+dit. La nuit qu’elle était venue au monde, le fracas du tonnerre et le
+flamboiement des éclairs avaient fait de ces heures un enfer.
+
+Les ruisseaux avaient débordé et les troncs de milliers d’arbres de la
+forêt avaient été déracinés par leur fureur, et les coups de ce déluge
+sur le toit de la hutte avaient étouffé le bruit des douleurs
+maternelles et ses premiers cris d’enfant. Cette nuit-là, il se peut que
+l’Esprit de la Tempête se fût incarné en elle. Elle aimait la défier,
+comme elle le faisait maintenant. Elle en oubliait tout, sauf la
+splendide puissance de la Nature. Son âme à demi sauvage tressaillait au
+fracas et au feu de l’orage et, souvent, elle levait ses bras nus et
+riait de joie tandis que la pluie diluvienne crevait autour d’elle. Même
+maintenant elle serait restée là debout dans la petite clairière, si un
+gémissement de Bari ne l’avait rappelée. Tandis que les premières larges
+gouttes tombaient avec le bruit assourdi de balles de plomb autour
+d’eux, elle se réfugia avec Bari, dans l’abri de balsamiers.
+
+Une fois, naguère, Bari avait subi une nuit d’orage terrible, la nuit
+qu’il s’était caché sous une racine et avait vu la foudre écarteler un
+arbre. Mais maintenant il avait une compagnie et la chaleur et la douce
+pression de la main de Branche-de-Saule sur sa tête et son cou, le
+remplissaient d’un courage extraordinaire. Il groulait doucement contre
+le fracas du tonnerre. Il voulait se ruer et mordre les lueurs des
+éclairs, parce qu’elle était là. Sous sa main, Nepeese sentit se roidir
+son corps et, pendant une minute de calme relatif, elle entendit le
+claquement rapide et nerveux des dents de Bari. Puis la pluie tomba. Ce
+n’était pas comme les autres ondées que Bari connaissait. C’était un
+déluge descendant, torrentiel, de l’obscurité des cieux.
+
+En moins de cinq minutes, l’intérieur de l’abri de baumiers était un
+bain de pluie. Une demi-heure de cette averse et Nepeese était trempée
+jusqu’à la peau. L’eau descendait par petites rigoles sur son dos et sa
+poitrine; elle ruisselait en minces ruisseaux de ses tresses mouillées,
+dégouttait de ses longs cils, et la couverture sous elle était imbibée
+comme une lavette. Quant à Bari, il était quasiment aussi mal en point
+que lors de son plongeon dans la rivière après son combat avec
+Papayouchisiou et il se serrait de plus en plus étroitement sous les
+bras protecteurs de Branche-de-Saule. Le temps lui parut interminable
+avant que le tonnerre grondât au loin vers l’est et que les éclairs
+mourussent en éclats lointains et intermittents. Même après cela, la
+pluie tomba encore pendant une heure. Puis, elle cessa aussi brusquement
+qu’elle avait commencé.
+
+Avec un rire saccadé, Nepeese se releva. L’eau gargouillait dans ses
+mocassins, tandis qu’elle marchait dans la clairière. Elle ne faisait
+pas attention à Bari, et il la suivait. Dans le ciel entrevu, au faîte
+des arbres, les derniers nuages d’orage passaient à la dérive. Une
+étoile brilla, puis une autre et Branche-de-Saule se mit à les regarder
+apparaître tant qu’elles fussent si nombreuses qu’il devint impossible
+de les compter. Il ne faisait plus noir désormais. Une merveilleuse
+clarté d’astres enveloppa la clairière après l’obscurité d’encre de
+l’orage.
+
+Nepeese baissa les yeux et vit Bari. Il se tenait coi et sans laisse, la
+liberté de toutes parts autour de lui. Et pourtant il ne s’enfuyait pas.
+Il attendait, mouillé comme un rat d’eau, les yeux fixés sur elle, en
+expectative. Nepeese fit un pas vers lui et hésita.
+
+--Non, tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Je vais te laisser libre. Et
+maintenant, il nous faut du feu.
+
+Du feu! Tout autre que Pierre aurait dit qu’elle était folle. Pas un
+tronc ou un plant de la forêt qui ne fût dégouttant de pluie! On pouvait
+entendre le ruissellement de l’eau qui coulait alentour d’eux.
+
+--Du feu! répéta-t-elle. Cherchons du _waskewi_, Bari!
+
+Ses vêtements mouillés collés autour d’elle, elle ressemblait à une
+ombre mince traversant la clairière humide et s’enfonçant parmi les
+arbres de la forêt. Bari suivait toujours. Elle alla droit à un bouleau
+qu’elle avait repéré dans la journée et se mit à détacher l’écorce mal
+assurée. Elle emporta une pleine brassée de cette écorce près du wigwam
+et, là-dessus, elle amoncela charge sur charge de bois mouillé jusqu’à
+ce qu’il y en eut un grand tas. D’une bouteille du wigwam, elle sortit
+une allumette sèche et, au premier contact de la flamme, l’écorce du
+bouleau brûla comme du papier imbibé d’huile. Une demi-heure après, le
+feu de Branche-de-Saule, s’il n’y avait eu les épaisseurs des bois pour
+le cacher, aurait pu être aperçu de la hutte, à un mille de là. Tant
+qu’il ne monta pas à une douzaine de pieds dans l’air, elle ne cessa d’y
+jeter du bois. Alors, elle ficha des bâtons dans la terre molle et
+par-dessus ces bâtons elle étendit la couverture pour la sécher. Après
+quoi, elle se mit à se dévêtir.
+
+Nue, elle se tenait dans le flamboiement pourpre du feu. Elle était
+admirablement svelte et admirablement blanche, belle comme une sirène
+qui serait remontée respirer hors des profondeurs vertes de l’Océan, et,
+pendant un moment, elle rejeta la tête en arrière et leva les bras,
+comme si, là-haut, parmi les étoiles, il y avait un esprit auquel elle
+faisait une prière muette, Puis, tandis que Bari l’observait et que la
+chaleur du feu faisait monter de légers nuages de fumée de ses
+vêtements, elle dénatta les tresses de ses cheveux. Une splendide robe
+de jais brillant ondula autour de son corps, le cachant jusqu’aux
+genoux, sinon quand la lueur du feu faisait éclater la blancheur
+délicate de ses bras et de sa poitrine, tandis qu’elle secouait ses
+cheveux autour d’elle afin de les sécher plus vite. La pluie avait
+rafraîchi l’atmosphère et, comme un tonique chargé du souffle agréable
+des baumiers et des sapins, faisait bouillonner dans ses veines le sang
+de Branche-de-Saule. Elle oublia le désagrément du déluge. Elle oublia
+le facteur du lac Bain et ce que Pierre lui en avait dit. Après tout,
+elle n’était qu’un oiseau des forêts, sauvage parmi la douce solitude
+des fleurs étendues sous ses pieds. Et dans la splendeur de ces heures
+miraculeuses qui suivaient l’orage, elle ne voyait rien, ne pensait à
+rien qui pût lui nuire. Elle dansa autour de Bari, en soulevant la mer
+de ses cheveux autour d’elle; son corps nu brillant tantôt sous leur
+voile, tantôt dehors, les yeux illuminés, les lèvres riant de joie
+raisonnée, dans le bonheur de vivre, d’aspirer à pleins poumons l’air
+parfumé de la forêt, de regarder les étoiles et le ciel merveilleux
+au-dessus de sa tête. Elle s’arrêta devant Bari et lui cria, en riant et
+en tendant les bras!
+
+--Ah! Bari, si tu pouvais seulement enlever ta peau aussi facilement que
+j’ai enlevé mes vêtements!
+
+Elle poussa un profond soupir et ses yeux brillèrent d’une inspiration
+soudaine. Lentement sa bouche dessina un cercle, un O rouge et, se
+penchant plus près encore de Bari, elle murmura:
+
+--Il sera profond et doux, cette nuit, _Minga_. Oui, nous irons!
+
+Elle l’appela doucement tandis qu’elle glissait sur ses mocassins
+mouillés et suivait le petit ruisseau dans la forêt. A cent mètres de la
+clairière, elle arriva au bord d’un étang. Il était profond et plein,
+cette nuit, trois fois plus vaste qu’avant l’orage. Elle pouvait
+entendre le glouglou et la ruée de l’eau. A sa surface agitée, les
+étoiles se reflétaient. Pendant quelques instants, elle se tint droite
+sur une roche, les profondeurs froides à une demi-douzaine de pieds sous
+elle, Puis, elle rejeta en arrière ses cheveux et s’élança comme une
+flèche, blanche et svelte parmi la clarté des étoiles. Bari la vit
+partir. Il entendit le plongeon de son corps. Pendant une demi-heure, il
+demeura étendu à plat ventre et toujours près du bord de l’étang à la
+regarder. Parfois elle était juste au-dessous de lui, flottant
+silencieusement, ses cheveux formant un nuage plus sombre que l’eau
+alentour d’elle. Ensuite elle coupait la surface de l’eau presque aussi
+rapidement que les loutres qu’il avait vues; puis, d’un brusque
+plongeon, elle disparaissait, et le cœur de Bari battait à coups
+précipités, tandis qu’il l’attendait. Une fois, elle resta longtemps
+invisible. Il gémit. Il savait qu’elle n’était pas comme le castor et la
+loutre et il éprouva un immense soulagement lorsqu’elle remonta à la
+surface.
+
+Ainsi se passa leur première nuit. Orage, l’étang froid et profond, le
+vaste feu, et plus tard, quand les vêtements de Branche-de-Saule et la
+couverture furent séchés, un sommeil de quelques heures. A l’aurore, ils
+retournèrent à la hutte. On approcha avec prudence. Aucune fumée ne
+sortait de la cheminée. La porte était close. Pierre et Mac Taggart
+étaient partis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+NEPEESE REVENDIQUE SES DROITS
+
+
+On était au début d’août. La Lune montante, quand Pierre revint du lac
+Bain, et trois jours plus tard, ce serait le seizième anniversaire de
+naissance de Branche-de-Saule. Il rapportait plusieurs choses pour
+Nepeese: des rubans pour ses cheveux, de vraies bottines qu’elle portait
+parfois tout comme les deux Anglaises de Nelson House et, en
+particulier, gloire de tout, une merveilleuse étoffe rouge pour une
+robe! Les trois hivers qu’elle avait passés à la mission, ces dames
+avaient fait grande attention à Nepeese. Elles lui avaient appris à
+coudre aussi bien qu’à épeler et à lire et prier et, dès lors,
+Branche-de-Saule eut un pressant désir de les imiter. Pendant trois
+jours, elle travailla ferme à sa nouvelle robe et, le jour de son
+anniversaire, elle arriva devant Pierre dans une robe à la mode qui
+l’ahurit. Elle avait massé ses cheveux en lourdes coques brillantes et
+en rouleaux au sommet de sa tête, comme Yvonne, la plus jeune des
+Anglaises, le lui avait enseigné et, dans leur jais somptueux, elle
+avait à demi piqué une branche verdoyante d’une pourpre fleur de feu.
+Là-dessous, et sous la lueur de ses yeux et la vive carnation des lèvres
+et des joues, venait la superbe robe rouge, adaptée à la svelte et
+sinueuse beauté de son corps, selon le style qui avait été en vogue il y
+avait deux hivers à Nelson House. Et sous la robe qui ne tombait qu’un
+peu au-dessous des genoux--soit que Nepeese eût tout à fait oublié la
+longueur convenable, soit que l’étoffe lui eût manqué--venait le
+chef-d’œuvre de sa toilette, de vrais bas et de splendides bottines à
+hauts talons.
+
+C’était un spectacle devant quoi les dieux des forêts durent sentir leur
+cœur cesser de battre. Pierre tourna autour d’elle, sans mot dire, mais
+souriant; toutefois, lorsqu’elle s’en alla, suivie de Bari et boitillant
+un peu, à l’étroit dans ses brodequins, le sourire s’évanouit sur son
+visage, qui demeura figé et immobile.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-il à part soi, plein d’une pensée qui lui était
+comme un coup de poignard aigu au cœur. Elle n’est pas du sang de sa
+mère. Non! c’est du sang français. Elle est, oui, comme un ange!
+
+Il y avait du changement en Pierre. Durant ces trois journées de
+couture, Nepeese avait bien été trop énervée pour remarquer ce
+changement, et Pierre, du reste, s’était efforcé de le lui cacher. Il
+avait été absent dix jours pour son voyage au lac Bain et il rapportait
+à Nepeese la bonne nouvelle que Mac Taggart était très malade de
+_pechipoo_, le sang empoisonné, une nouvelle qui avait fait battre des
+mains à Nepeese et l’avait fait rire de bon cœur. Mais il savait que le
+facteur se guérirait et qu’il reviendrait à leur hutte du Loon. Et quand
+prochainement, il reviendrait...
+
+Lorsqu’il y pensait, son visage devenait froid et dur et ses yeux
+dardaient. Et il y pensait, ce jour anniversaire de naissance, même
+alors que le rire de la jeune fille lui parvenait comme une chanson. Mon
+Dieu! malgré ses dix-sept ans, elle n’était qu’une enfant, une fillette.
+Elle ne pouvait soupçonner les terribles visions qui le hantaient. Et la
+crainte de l’éveiller pour toujours de cette belle insouciance
+l’empêchait de lui dire toute la vérité, afin qu’elle pût comprendre
+entièrement et complètement. Non! cela ne serait pas. Sa conscience
+luttait avec son immense et tendre amour. Lui, Pierre Duquesne serait
+son gardien. Et elle pourrait rire, chanter et jouer et n’aurait point
+part aux sombres pressentiments qui allaient troubler sa vie.
+
+Ce jour-là arriva du Sud Mac Donald, le géographe du Gouvernement. Il
+était gris et grisonnant, avec un rire large et franc et un cœur pur.
+Deux jours, il demeura avec Pierre. Il parla à Nepeese de ses filles
+restées à la maison, de leur mère, qu’il adorait plus que tout au monde;
+et, avant de partir à la recherche des dernières lignes de pins de
+Banksian, il prit des photographies de Branche-de-Saule, telle qu’il
+l’avait vue tout d’abord à son anniversaire, ses cheveux coiffés en
+rouleaux brillants et masses épaisses, sa robe rouge et ses bottines à
+hauts talons. Il emporta les clichés, promettant à Pierre de lui envoyer
+d’une façon ou d’autre une photo. Ainsi le destin travaille d’une
+manière étrange et apparemment innocente, tandis qu’il tisse les trames
+de ses tragédies.
+
+Durant quelques semaines après cet événement s’écoulèrent des jours
+calmes à Grey Loon. Ce furent des jours merveilleux pour Bari. D’abord
+il se défiait de Pierre. Au bout d’un moment, il le supporta, et enfin,
+l’admit comme faisant partie intégrante de la hutte et de Nepeese. Il
+devint l’ombre de Branche-de-Saule. Pierre remarqua cet attachement avec
+un profond plaisir.
+
+--Ah! encore quelques mois et il sautera à la gorge de M. le facteur, se
+dit-il un jour.
+
+En septembre, quand il eut six mois, Bari était presque aussi fort que
+Louve-Grise: d’os solides, de crocs longs avec une large poitrine et des
+mâchoires qui pouvaient déjà croquer un os, comme s’il se fût agi d’un
+bâton. Nepeese ne faisait pas un mouvement qu’il ne l’accompagnât. Ils
+se baignaient ensemble dans les deux étangs, l’étang de la forêt et
+l’étang entre les murailles fissurées. D’abord Bari s’alarma de voir
+Nepeese plonger du mur de roche par-dessus lequel elle avait culbuté Mac
+Taggart, mais au bout d’un mois elle lui avait montré à plonger avec
+elle de vingt pieds de haut.
+
+Août était déjà fort avancé lorsque Bari vit la première bête de son
+espèce, en outre de Kazan et de Louve-Grise. Pendant l’été, Pierre
+laissait ses chiens courir en liberté dans une petite île au milieu d’un
+lac, à deux ou trois milles de là et deux fois par semaine il prenait au
+filet du poisson pour eux. A l’un de ces voyages, Nepeese l’accompagna
+et emmena Bari. Pierre emporta son long fouet de peau de caribou. Il
+s’attendait à une lutte, mais il n’y en eut pas. Bari se joignit à la
+meute dans sa course au poisson et mangea de compagnie. Ceci plaisait
+plus que tout à Pierre.
+
+--Il fera un bon chien de traîneau, déclara-t-il. Il vaudrait mieux le
+laisser une semaine avec la meute, ma Nepeese...
+
+A contre-cœur, Nepeese y consentit. Tandis que les chiens étaient encore
+à leur poisson, ils retournèrent vers la maison. Le canot s’était
+éloigné sans bruit avant que Bari s’aperçût du tour qu’on lui jouait.
+Aussitôt il se jeta à l’eau et nagea à leur suite et Branche-de-Saule
+l’aida à remonter dans la barque.
+
+On était au début de septembre, quand un Indien de passage apporta à
+Pierre des nouvelles de Mac Taggart. Le facteur avait été très malade.
+Il avait failli mourir d’un empoisonnement du sang, mais maintenant il
+allait mieux. Tandis que le goût de l’automne réjouissait l’atmosphère,
+une crainte nouvelle oppressait le cœur de Pierre. Mais, peur l’heure,
+il ne dit rien à Nepeese de ce qui le tourmentait. Branche-de-Saule
+avait quasiment oublié le facteur du lac Bain, car la splendeur et le
+frisson de l’automne sauvage étaient dans son sang. Elle fit de longues
+courses avec Pierre, l’aidant à placer les nouveaux pièges qui
+serviraient aux premières neiges et, pendant ces voyages, elle était
+toujours accompagnée de Bari. La plupart de ses heures de loisir elle
+les occupait à l’exercer au traîneau. Elle commença avec une courroie et
+un bâton. Il fallut un jour entier avant qu’elle pût décider Bari à
+tirer ce bâton, sans se retourner à chaque pas pour essayer de le mordre
+et de grouler. Puis, elle lui attacha une autre longueur de courroie et
+lui fit tirer deux bâtons. Ainsi, peu à peu, elle l’accoutuma au harnais
+du traîneau, jusqu’à ce qu’au bout d’une quinzaine, il tirât
+héroïquement n’importe quelle chose à quoi elle imaginait de l’attacher.
+
+Pierre ramena à la maison deux des chiens de l’île et Bari fut mis à
+l’apprentissage avec eux et aida à traîner la carriole vide. Nepeese
+était au comble de la joie. Le jour où tomba la première neige, elle
+battit des mains et cria à Pierre:
+
+--A la mi-hiver ce sera le plus beau chien de la meute, mon père!
+
+C’était l’instant pour Pierre de dire ce qu’il avait sur le cœur. Il
+sourit. Diantre! cette brute de facteur du lac Bain ne deviendrait-il
+pas réellement enragé quand il verrait comme il avait été trompé? Et
+pourtant!
+
+Il s’efforça de prendre sa voix tranquille et naturelle.
+
+--Je vais t’envoyer à l’école de Nelson House cet hiver, ma chérie,
+dit-il. Bari aidera à t’y conduire aux premières bonnes neiges.
+
+Branche-de-Saule renouait la courroie de Bari. Elle se releva lentement
+et dévisagea Pierre. Ses yeux étaient larges, sombres et sérieux:
+
+--Je n’irai pas, mon père.
+
+C’était la première fois qu’elle eût jamais parlé de la sorte à Pierre
+et sur ce ton-là. Il tressaillit et put à peine supporter le regard de
+ses yeux. Il ne savait point déguiser. Elle vit ce qu’il y avait sur son
+visage. Il lui sembla qu’elle lisait dans son âme et qu’elle grandissait
+tout à coup devant lui. Sûrement sa respiration était plus saccadée et
+il put voir s’agiter sa poitrine. Nepeese n’attendit pas qu’il l’invitât
+à s’expliquer.
+
+--Je n’irai pas! répéta-t-elle avec plus d’insistance. Et elle se pencha
+de nouveau sur Bari.
+
+Avec un haussement d’épaules, Pierre l’observait. Somme toute,
+n’était-il pas heureux? Son cœur n’aurait-il pas été désolé si elle
+avait été contente de le quitter? Il s’approcha d’elle et, avec beaucoup
+de délicatesse, posa une main sur la tête brillante. Branche-de-Saule se
+dégagea et lui sourit. Entre eux, ils entendirent claquer les mâchoires
+de Bari, tandis qu’il restait là, le mufle sur le bras de
+Branche-de-Saule.
+
+Pour la première fois depuis des semaines, l’univers parut à Pierre
+illuminé de soleil. Quand il retourna à la hutte, il portait plus haut
+la tête. Nepeese ne le quitterait point. Il se mit à rire doucement. Il
+se frotta les mains. Sa crainte du facteur du lac Bain avait disparu. De
+la porte de la hutte, il se retourna pour regarder Nepeese et Bari.
+
+--Dieu soit loué! murmura-t-il. Maintenant, maintenant, Pierre Duquesne
+sait ce qu’il lui reste à faire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LES VOIX DE LA RACE
+
+
+Tard en septembre était de retour au lac Bain le géographe Mac Donald.
+Pendant dix jours l’inspecteur Gregson avait été l’hôte de Mac Taggart
+au poste et deux fois, durant ce temps, Marie avait eu l’intention de se
+précipiter sur lui pendant qu’il dormait et de le tuer. Le facteur
+lui-même ne faisait que peu d’attention à elle maintenant, ce qui l’eût
+rendue heureuse, n’eût été Gregson. Il était ensorcelé par la sauvage et
+souple beauté de la jeune fille Cree et Mac Taggart, sans jalousie,
+l’encourageait. Il était las de Marie. Il le dit à Gregson. Il désirait
+se débarrasser d’elle et si Gregson trouvait moyen de l’emmener avec
+lui, il lui rendrait réellement service. Il expliqua pourquoi. Un peu
+plus tard, au temps des grandes neiges, il avait l’intention d’amener au
+poste la fille de Pierre Duquesne. Dans le sans-gêne de leur
+familiarité, il raconta sa visite, la façon dont il avait été reçu et
+l’incident du ravin. Malgré tout cela, assura-t-il à Gregson, la fille
+de Pierre serait bientôt au lac Bain. Ce fut sur ces entrefaites que Mac
+Donald arriva. Il ne resta qu’une nuit, et sans se douter qu’il jetait
+de l’huile sur le feu, déjà dangereusement flambant, il donna au facteur
+la photo de Nepeese qu’il avait développée. C’était un superbe portrait.
+
+--Si vous pouvez la remettre quelque jour à cette jeune fille, je vous
+en serai fort obligé, dit-il à Mac Taggart. Je lui en ai promis un
+exemplaire. Son père s’appelle Pierre Duquesne. Vous le connaissez
+probablement et la jeune fille...
+
+Il s’échauffait tandis qu’il décrivait à Mac Taggart comme elle était
+belle, ce jour-là, dans sa robe rouge qui était devenue noire sur la
+photographie. Il ne pouvait se douter à quel point d’ébullition se
+trouvait le sang de Mac Taggart. Le lendemain, Mac Donald partit pour
+Norway House. Mac Taggart ne montra point le portrait à Gregson. Il le
+conserva par devers lui et, le soir, à la lueur de la lampe, il le
+regardait, plein de pensées qui excitaient sa fièvre et affirmaient sa
+résolution croissante. Il n’y avait qu’un moyen. Le plan en avait été
+résolu dans son esprit depuis des semaines et le portrait le décida. Il
+ne souffla mot de son secret, même à Gregson. Mais c’était l’unique
+moyen. Il aurait Nepeese. Seulement il devait attendre les grandes
+neiges, les neiges de la mi-hiver. Elles ensevelissaient les drames plus
+profondément. Il fut cependant content que Gregson suivît le géographe à
+Norway House. Par politesse, il l’accompagna durant une journée de
+marche. Quand il revint au poste, Marie était partie. Il fut satisfait
+de la chose. Il envoya un courrier chargé de cadeaux à ses gens avec ces
+mots: «Ne la frappez pas. Gardez-la. Elle est libre.»
+
+Profitant du remue-ménage et de l’agitation du début de la saison des
+trappes, Mac Taggart se mit à préparer sa demeure pour l’arrivée de
+Nepeese. Il savait ses goûts de propreté et diverses autres choses. Il
+avait peint en blanc les murs de bois avec le plomb et l’huile destinés
+à ses canots. Certaines parties étaient démolies, il les raccommoda.
+L’épouse indienne de son courrier principal fabriqua des rideaux pour
+les fenêtres et il confisqua un petit phonographe qui était à
+destination du lac La Biche. Il ne doutait pas du succès et comptait les
+jours qui passaient.
+
+Là-bas, au Grey Loon, Pierre et Nepeese étaient occupés de divers
+travaux, si occupés que parfois Pierre oubliait ses craintes au sujet du
+facteur du lac Bain et que Branche-de-Saule n’y songeait plus du tout.
+C’était «la Lune Rouge» et on frissonnait à l’idée et au plaisir de la
+chasse hivernale. Nepeese avait soigneusement plongé une centaine de
+trappes dans de la graisse de caribou bouillante mêlée à de la graisse
+de castor, tandis que Pierre avait fabriqué des pièges tout prêts à
+tendre sur les pistes. Lorsqu’il quittait la hutte pour plus d’une
+journée, Nepeese l’accompagnait toujours. Mais à la hutte, il y avait
+beaucoup à faire, car Pierre, comme toute la communauté du Nord-Est, ne
+commençait guère ses préparatifs avant d’avoir senti passer dans l’air
+le goût piquant de l’automne. Il y avait des souliers pour la neige à
+reficeler avec de nouvelles brides, du bois à couper en prévision des
+orages d’hiver, la cabane à remblayer, un nouvel harnais à faire, des
+couteaux d’écorchage à aiguiser, et des mocassins à façonner, mille et
+une affaires à prévoir, même à radouber le garde-manger à l’arrière de
+la hutte où, du commencement du temps froid à la fin, pendaient des
+quartiers de venaison, caribou et élan, pour les besoins de la famille
+et, quand le poisson se faisait rare, pour les rations des chiens. Au
+milieu de tout cet affairement, Nepeese était obligée de prêter moins
+d’attention à Bari que pendant les semaines précédentes. On ne jouait
+plus autant. Ils ne se baignaient plus, car au matin il y avait épais de
+givre sur terre et l’eau se couvrait de glaçons. Ils ne vagabondaient
+plus au fond des forêts en quête de fleurs et de mûres. Pendant des
+heures, parfois, Bari pouvait maintenant demeurer couché aux pieds de
+Branche-de-Saule et regarder ses doigts grêles tresser rapidement les
+lanières de ses chaussures et, de temps à autre, Nepeese s’arrêtait pour
+se pencher vers lui et lui mettre la main sur la tête et lui parler un
+moment, tantôt dans son doux langage cree, tantôt en anglais ou dans le
+français paternel.
+
+C’était _sa voix_ que Bari avait appris à comprendre et le mouvement de
+ses lèvres, son geste, le balancement de son corps, les changements
+d’humeur qui mettaient de l’ombre et du soleil sur son visage. Il savait
+ce que voulait dire son sourire. Il s’agitait et souvent gambadait
+autour d’elle en signe de joie sympathique, lorsqu’elle souriait; son
+bonheur était une part de lui-même; un mot sévère d’elle était pour lui
+pire qu’un coup. Deux fois, Pierre l’avait frappé et deux fois Bari
+avait reculé vivement et l’avait bravé, montrant les crocs, avec un
+groulement de colère, les poils de son échine hérissés comme une brosse.
+Si l’un des autres chiens avait fait cela, Pierre l’aurait à demi
+assommé. Ç’aurait été la révolte et l’homme doit être le maître. Mais
+Bari avait toujours été pardonné. Un attouchement de la main de
+Branche-de-Saule, une parole de ses lèvres et le hérissement s’apaisait
+lentement et le grognement expirait.
+
+Pierre n’était pas du tout mécontent.
+
+--Dieu! je ne m’aventurerai jamais à dompter sa nature, se disait-il.
+C’est un barbare, une bête sauvage et il est son esclave. _Pour elle, il
+tuerait._
+
+Ainsi advint-il, contre le gré de Pierre lui-même, mais sans en avouer
+les raisons, que Bari ne fut pas un chien de traîneau. On lui laissa sa
+liberté. Il n’était jamais attaché comme les autres. Nepeese était
+heureuse, mais ne devinait pas l’arrière-pensée de Pierre. Elle ne
+saurait jamais pourquoi il entretenait la défiance de Bari envers lui,
+défiance qui allait jusqu’à la haine. Cela réclamait beaucoup d’habileté
+et de ruse de la part de Pierre. Et il se disait:
+
+--Si je me fais détester, il détestera tous les hommes. _Meyoo!_ Voilà
+qui est bon!
+
+Ainsi considérait-il l’avenir, dans l’intérêt de Nepeese.
+
+Maintenant les jours vivifiants et froids, les nuits glaciales de la
+lune Rouge produisaient un notable changement en Bari. C’était
+inévitable. Pierre savait que cela arriverait et le premier soir que
+Bari se mit sur son séant et hurla à la lune, il y prépara Nepeese.
+
+--C’est un chien sauvage, ma Nepeese, lui dit-il, C’est un demi-loup et
+il entendra promptement l’appel de sa race. Il s’en ira dans la forêt.
+Il disparaîtra parfois. Mais il ne faut pas l’attacher. Il reviendra.
+Ka, il reviendra.
+
+Et il se frottait les mains au clair de lune au point d’en faire craquer
+les jointures.
+
+L’appel parvint à Bari comme un voleur qui entre petit à petit et avec
+précaution dans un endroit défendu. Il ne le comprit pas tout d’abord.
+Cela le rendit nerveux et mal à l’aise, tellement agité que Nepeese
+entendit, à diverses reprises, qu’il se plaignait en dormant. Il
+attendait quelque chose. Quoi? Pierre le savait et souriait d’une
+manière mystérieuse. Et cela arriva. Ce fut une nuit, par une nuit
+glorieuse, pleine de lune et d’étoiles et, sous la lune et les étoiles,
+la terre était blanche d’un ourlet de givre. Et de loin, de très loin,
+arriva l’appel de la bande. De temps à autre, au cours de l’été, on
+avait entendu le hurlement d’un loup isolé, mais, cette fois, c’était la
+horde entière, et, tandis que l’appel parvenait jusqu’à lui, à travers
+le silence et le mystère de la nuit, chant de cruauté qui venait à
+chaque déclin de la lune Rouge, du fond des âges infinis. Pierre savait
+qu’enfin était arrivé ce que Bari attendait. Aussitôt Bari avait
+compris. Ses muscles vibraient comme des câbles tendus, alors qu’il se
+tenait debout dans le clair de lune, regardant dans la direction d’où
+provenait le mystère et le tressaillement du bruit. On pouvait
+l’entendre se plaindre doucement et Pierre se penchant de façon à
+l’observer dans la lumière de la nuit, put le voir qui tremblait.
+
+--C’est _Mee-kov_, murmura-t-il à Nepeese.
+
+Cela voulait dire l’appel du sang qui circulait accéléré dans les veines
+de Bari, non seulement l’appel de son espèce, mais l’appel de Kazan et
+de Louve-Grise et de ses ancêtres depuis d’innombrables générations.
+C’était la voix de sa race. Voilà ce que Pierre avait dit tout bas. Et
+il avait raison. Dans la nuit dorée, Branche-de-Saule attendait, car
+c’était elle qui avait joué le plus gros jeu et c’était elle qui allait
+perdre ou gagner. Elle ne souffla mot et ne répondit pas aux paroles
+assourdies de Pierre, mais elle retint sa respiration et observa Bari,
+tandis que, peu à peu, il disparaissait pas à pas dans l’ombre. Quelques
+instants après, il était parti. Ce fut alors qu’elle se redressa, rejeta
+la tête en arrière, ses yeux rivalisant d’éclat avec les étoiles.
+
+--Bari, appela-t-elle, Bari, Bari!
+
+Il devait être déjà à la lisière de la forêt, car elle poussa un ou deux
+longs soupirs d’attente avant qu’il revînt à son côté. Mais il était
+accouru droit comme une flèche et il gémissait en la regardant en face.
+Nepeese lui posa les mains sur sa tête.
+
+--Vous avez raison, mon père, dit-elle. Il s’en ira chez les loups. Mais
+il reviendra. Il ne me quittera jamais bien longtemps.
+
+Une main encore posée sur la tête de Bari, elle désigna de l’autre
+l’obscurité, pareille à un puits d’ombre, de la forêt.
+
+--Va les retrouver, Bari! murmura-t-elle. Mais il faut revenir. Il le
+faut. _Cheamao!_
+
+Avec Pierre, elle retourna dans la hutte, la porte close derrière eux.
+Bari resta seul. Il y eut un long silence. Bari pouvait y entendre les
+bruits de la nuit, le heurt des chaînes qui attachaient les chiens, le
+mouvement énervé de leur corps, le sifflement palpitant d’une paire
+d’ailes, la respiration même de la nuit. Car pour lui cette nuit, même
+dans sa tranquillité, paraissait vivante. De nouveau il s’avança, et à
+l’orée de la forêt, une fois de plus, il s’arrêta pour écouter. Le vent
+avait changé et il roulait en lui le cri, lamentable à glacer le sang,
+de la hurle. Loin, loin, du côté de l’ouest, un loup isolé tourna son
+mufle vers le ciel et répondit à l’appel assemblé de son clan, puis de
+l’est arriva par delà la hutte une voix si lointaine qu’elle semblait un
+écho mourant dans l’immensité de la nuit. Un cri étouffé s’arrêta dans
+la gorge de Bari. Il leva la tête. Juste au-dessus de lui montait la
+lune Rouge, l’invitant au frissonnement et au mystère du monde ouvert
+devant lui. Le bruit s’accrut dans sa gorge et peu à peu augmenta de
+volume jusqu’à ce que sa réponse s’élevât vers les étoiles.
+
+Dans leur hutte, Pierre et Branche-de-Saule l’entendirent. Pierre haussa
+les épaules.
+
+--Il est parti, fit-il.
+
+--Oui, il est parti, mon père, répliqua Nepeese qui regardait à la
+fenêtre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE BANNI
+
+
+L’obscurité des forêts n’effrayait plus Bari comme aux jours
+d’autrefois. Cette nuit-là son cri de chasse était monté vers les
+étoiles et vers la lune et, par ce cri, il avait pour la première fois
+exprimé son mépris de la nuit et de l’espace, son défi à la solitude
+entière, son acceptation de la Fraternité. Dans ce cri et la réponse qui
+lui était arrivée, il sentait une force nouvelle: le triomphe final de
+la nature lui imposant cette certitude qu’il ne fallait pas redouter
+plus longtemps ces forêts et les créatures qu’elles renfermaient, mais
+que _toutes choses au contraire le craignaient_.
+
+Là-bas, par delà la clôture de la hutte et l’influence de Nepeese,
+étaient tout ce que son sang de loup trouvait maintenant de plus
+désirable: une camaraderie de son espèce, le frisson de l’aventure, le
+beau sang pourpre de la curée et l’amour. Et ceci, somme toute, était le
+mystère dominant les forces qui le pressaient et que cependant il
+comprenait le moins.
+
+Il courut droit en pleine obscurité vers le nord-ouest, rampant sous les
+broussailles, la queue basse, les oreilles de biais, pareil au loup,
+quand le loup suit une piste nocturne. La bande avait obliqué
+directement au nord et allait plus vite que lui, de sorte qu’au bout
+d’une heure il ne pouvait plus l’entendre. Mais le hurlement du loup
+solitaire à l’ouest s’était rapproché et, trois fois, Bari lui répondit.
+Au bout d’une heure, il réentendit de nouveau la bande qui obliquait au
+sud. Pierre aurait compris sans peine. Leur proie avait trouvé sécurité
+au delà de l’eau ou dans un lac, et les _makekuns_ suivaient une piste
+fraîche. A cet instant, Bari n’était séparé du loup isolé que d’un quart
+de mille de forêt à peine, mais ce loup isolé était, au surplus, un
+vieux loup et avec l’intelligence et la précision d’une longue
+expérience, il s’éloigna dans la direction des chasseurs, écourtant sa
+route de manière à devancer, à un moment, la bande d’un demi-mille ou de
+trois quarts de mille. C’était un tour de la communauté que Bari avait
+encore à apprendre et le résultat de son ignorance et le manque
+d’habileté firent que, deux fois ensuite, en moins d’une demi-heure, il
+se trouva tout frémissant tout près de la bande, sans réussir à la
+rejoindre. Puis il y eut un long et dernier silence. La bande avait
+consommé son meurtre et, pendant la curée, ne faisait aucun bruit.
+
+Le reste de la nuit, Bari erra solitaire ou du moins jusqu’à ce que la
+lune fût bien au déclin. Il avait fait du chemin depuis la hutte et sa
+route avait été incertaine et zigzagante, mais il n’était plus du tout
+possédé du sentiment désagréable de s’être perdu. Les deux ou trois
+derniers mois avaient développé en lui le sens de l’orientation, ce
+«sixième sens» qui dirige les pigeons sans les égarer de leur route et
+les conduit droit, à vol d’oiseau, au refuge de leurs premières années.
+Il n’avait pas oublié Nepeese. Une douzaine de fois il détourna la tête
+en gémissant, et toujours il choisissait soigneusement la direction où
+se trouvait la hutte. Mais il n’y retourna pas. Tandis que la nuit se
+prolongeait, sa recherche du mystère qu’il n’avait pas trouvé
+continuait. La faim même au coucher de la lune et au point du jour ne
+fut pas assez aiguë pour le mettre en chasse de nourriture. Il faisait
+froid et il fit, sembla-t-il, plus froid quand la lueur de la lune et
+des étoiles s’éteignit. Sous ses pieds, qu’on eût dit ouatés, il y
+avait, surtout dans les clairières, un givre épais et blanc où parfois
+il laissait nettement l’empreinte de ses pattes et de ses ongles. Il
+avait marché ferme durant des heures, fait beaucoup de milles en tout et
+il était fatigué quand vint à poindre l’aube. Et ce fut à ce moment que
+ses babines s’entrechoquant tout à coup, Bari s’arrêta d’un trait sur la
+route.
+
+Enfin était arrivée la rencontre qu’il avait cherchée. Il y avait dans
+une clairière éclairée par l’aurore glaciale, un petit cirque situé au
+flanc d’un coteau, du côté de l’Est. La tête tournée vers lui et
+l’attendant, tandis qu’il sortait de l’ombre, le flairant de son nez
+pointu, se tenait Maheegun, la jeune louve. Bari n’avait pas flairé sa
+présence, mais il l’aperçut dès au sortir de la bordure de jeunes
+baumiers qui encerclaient la clairière. Ce fut alors qu’il s’arrêta et
+pendant une bonne minute, ni l’un ni l’autre ne remua ou ne sembla
+respirer. Il n’y avait pas quinze jours de différence d’âge entre deux,
+cependant des deux, Maheegun était de beaucoup la moins grande; son
+corps était aussi long, mais elle était plus mince. Elle se tenait sur
+ses jambes grêles qui étaient presque pareilles aux jambes d’un renard
+et la courbure de son dos était celle d’un arc à peine tendu, signe
+d’une vélocité égale à celle du vent. Elle se tenait en posture de
+fuite, alors même que Bari faisait les premiers pas vers elle; puis,
+très lentement, son corps se détendit et, au fur et à mesure que Bari se
+rapprochait, ses oreilles perdaient de leur mobilité et retombaient
+horizontalement. Bari poussa un gémissement. Ses oreilles à lui étaient
+dressées, sa tête en éveil, la queue haute et hérissée. L’adresse, sinon
+la diplomatie, faisait déjà partie de sa masculine supériorité et il ne
+pressa point aussitôt l’affaire. Il était à moins de cinq pieds de
+Maheegun, lorsqu’il se détourna d’elle comme par hasard et regarda du
+côté de l’Est, où un léger coup de crayon rouge et or annonçait le jour.
+Pendant quelques instants, il renifla, regarda autour de lui et prit le
+vent avec beaucoup de gravité, comme s’il voulait persuader sa belle
+connaissance, ainsi que certaines bêtes à deux jambes ont fait, avant
+lui, de son importance à la ronde. Et Maheegun fut proprement subjuguée.
+L’esbrouffe de Bari opérait aussi bellement que le bluff des bêtes à
+deux jambes. Il renifla l’air avec un tel frémissement et un
+enthousiasme si méfiant que les oreilles de Maheegun se redressèrent et
+qu’elle renifla l’air de compagnie. Il tourna la tête dans toutes les
+directions d’une manière si prompte et si éveillée que la féminine
+curiosité de Maheegun, sinon l’inquiétude, lui firent également tourner
+la tête par sympathie interrogative et lorsqu’il poussa un faible
+gémissement comme si, dans l’air, il avait surpris un mystère qu’elle ne
+pouvait comprendre, un bruit léger se fit entendre en réponse dans sa
+gorge, mais adouci et discret, semblable à une exclamation de femme qui
+n’est pas bien sûre si elle doit interrompre ou non son seigneur et
+maître. A ce bruit que surprit l’ouïe fine de Bari, il s’avança vers
+elle d’un pas léger et menu et, l’instant d’après, ils se flairaient le
+nez...
+
+ * * * * *
+
+Quand le soleil se leva une demi-heure plus tard, il les trouva encore
+dans l’étroite clairière au flanc du coteau, avec la frange épaisse des
+forêts au-dessous d’eux et derrière cette frange, une plaine boisée et
+sauvage qui ressemblait dans son manteau de givre à un linceul de
+spectre. Là-haut, au-dessus, apparut la première lueur rouge du jour
+emplissant la clairière d’une chaleur de plus en plus agréable à mesure
+que le soleil montait.
+
+Durant un moment, ni Bari ni Maheegun n’eurent envie de bouger et,
+pendant une heure ou deux, ils demeurèrent étendus à se chauffer dans un
+creux du remblai, regardant en bas de leurs yeux interrogateurs et
+grands ouverts la plaine boisée qui s’étendait sous eux comme une
+immense mer. Maheegun aussi avait rêvé de la bande en chasse et de même
+que Bari elle avait failli la rejoindre. Ils étaient fatigués, un peu
+découragés par moment et ils avaient faim, mais ils tressaillaient
+encore du beau frisson du devenir et de la sensation anxieuse d’avoir
+pris conscience de leur nouvelle et mystérieuse amitié. Une
+demi-douzaine de fois, Bari se redressa et flaira tout autour de
+Maheegun couchée au soleil, se lamentant vers elle doucement et touchant
+du museau son doux pelage, mais pendant longtemps, elle ne fit aucune
+attention à lui. Enfin elle le suivit. Toute la journée, ils
+vagabondèrent et se reposèrent de compagnie. Et une fois de plus, la
+nuit arriva.
+
+C’était une nuit sans lune et sans étoiles. Des masses grises de nuages
+descendaient lentement du Nord et de l’Est et au faîte des arbres il y
+avait à peine un souffle de vent, cependant que la nuit s’y
+épaississait. La neige se mit à tomber dru, à gros flacons, sans bruit.
+Il ne faisait pas froid, mais il faisait calme, si calme que Bari et
+Maheegun n’avançaient que quelques mètres à la fois et s’arrêtaient pour
+écouter. En pareille occurrence, tous les rôdeurs de nuit des forêts
+sont en route pour peu qu’ils aient à bouger le moins du monde. C’était
+la première des grandes tempêtes de neige. Pour tous les carnivores
+farouches des forêts, les grandes neiges sont le début du carnaval
+d’hiver, du carnaval et de la curée, de l’aventure barbare dans les
+nuits sans fin, de la guerre à outrance sur les chemins gelés. Les jours
+de fécondité et de maternité, la paix du printemps et de l’été sont
+passés; de l’horizon arrive l’appel du Nord, l’invite pour tous les
+carnassiers à la longue chasse et dans son premier tressaillement, tous
+les êtres vivants ne bougent qu’un peu cette nuit-là, et avec précaution
+et angoisse. Leur jeunesse rendait toutes choses neuves à Bari et à
+Maheegun. Leur sang circulait avec rapidité, leurs pieds se posaient
+doucement, leurs oreilles étaient étonnées de vibrer aux plus légers
+bruits. Au début de la grande neige, ils ressentaient le rythme excitant
+d’une vie nouvelle. Il les attirait. Il les incitait à l’aventure dans
+le mystère blanc de la tempête silencieuse et, sollicités par cette
+poussée de jeunesse et de désirs, ils continuaient d’avancer.
+
+La neige devint plus épaisse sous leurs pieds. Dans les clairières, ils
+y enfonçaient jusqu’aux genoux et elle ne cessait de tomber, comme une
+immense nue blanche qui, sans fin, descendait des cieux. Il était près
+de minuit quand elle s’arrêta. Les nuages allaient à la dérive sous la
+lune et les étoiles, et longtemps Bari et Maheegun se tinrent sans
+bouger à regarder du haut de la crête chauve d’un coteau le monde
+merveilleux déroulé à leurs pieds.
+
+Jamais leur vue n’avait porté si loin, sauf à la lumière du jour.
+Au-dessous d’eux s’étendait une plaine. Ils pouvaient voir ses forêts,
+des arbres isolés surgis de la neige comme des fantômes, un ruisseau,
+pas encore gelé, qui brillait comme du verre qui aurait en lui la lueur
+tremblotante d’une flamme. Bari s’avança vers ce ruisseau. Il ne pensait
+plus à Nepeese et il gémissait d’un bonheur contenu tandis qu’il
+s’arrêtait à mi-route et se retournait pour caresser Maheegun.
+
+Il avait envie de se rouler dans la neige et de folâtrer avec sa
+compagne, il avait envie d’aboyer, de dresser la tête et de hurler comme
+il hurlait à la Lune Rouge, naguère à la hutte. Quelque chose le
+retenait de le faire. Peut-être était-ce l’air de Maheegun. Elle
+recevait froidement ses attentions. Une fois ou deux, elle parut presque
+effrayée; deux fois Bari avait entendu le claquement aigu de ses dents
+depuis qu’ils avaient grimpé le coteau.
+
+La nuit précédente et pendant toute la tempête de cette nuit-ci, leur
+amitié s’était faite plus intime, mais maintenant un mystérieux
+éloignement s’y substituait chez Maheegun. Pierre en aurait donné
+l’explication. Avec la neige sous lui et autour de lui, la lune et les
+étoiles lumineuses au-dessus de lui, Bari comme la nuit elle-même, avait
+subi une transformation. Son pelage ressemblait à du jais luisant.
+Chaque poil de son corps était d’un noir brillant. _Noir!_ C’était cela.
+Et la nature essayait de dire à Maheegun que de toutes les créatures que
+haïssait sa race, la créature que les loups craignaient et haïssaient le
+plus était _noire_! En elle, ce n’était pas l’expérience, mais
+l’instinct qui lui parlait de la haine immémoriale entre le loup gris et
+l’ours noir et le pelage de Bari, au clair de lune et dans la neige,
+était plus noir que celui même de Wakayoo n’avait jamais été aux jours
+de mai où il s’engraissait de poisson. Tant qu’ils parcoururent
+l’immensité de la plaine, la jeune louve avait suivi Bari sans hésiter,
+maintenant il y avait dans son maintien de la singularité et de
+l’indécision et, deux fois, elle s’arrêta et aurait bien laissé Bari
+partir sans elle.
+
+Une heure après qu’ils avaient pénétré dans la plaine, arriva
+brusquement, de l’Ouest, le hurlement de la bande des loups. Elle
+n’était pas bien éloignée, pas plus d’à un mille peut-être du pied du
+coteau et le jappement vif et prompt qui suivit la première clameur
+prouvait que les chasseurs aux longs crocs avaient fait lever une pièce
+inattendue, caribou ou élan, et qu’ils étaient à ses talons. A la voix
+de son peuple, Maheegun redressa les oreilles et fila comme une flèche
+qui part d’un arc.
+
+L’inattendu de son départ et la rapidité de sa fuite laissèrent Bari à
+bonne distance derrière elle dans cette course à travers la plaine. Elle
+courait aveuglément, favorisée par la chance. Pendant l’espace de cinq
+minutes peut-être, la bande était si près de sa proie qu’elle ne faisait
+plus aucun bruit et que la chasse obliqua du côté de Maheegun et de
+Bari. Ce dernier n’était pas à plus de six longueurs derrière la jeune
+louve, lorsqu’un craquement dans la broussaille juste devant eux les
+arrêta si brusquement que leurs pattes d’avant arc-boutées et leur
+arrière-train accroupi firent voleter la neige. Dix secondes plus tard,
+le caribou passa comme un éclair et se rua dans une clairière qui
+n’était pas à plus de trente mètres de l’endroit où ils se trouvaient.
+Ils purent entendre son halètement pressé tandis qu’il disparaissait.
+Puis la bande des loups arriva.
+
+A la vue de ces corps gris qui passaient avec rapidité, le cœur de Bari
+s’arrêta de battre un instant. Il oublia Maheegun et qu’elle l’avait
+abandonné. La lune et les étoiles n’existèrent plus pour lui. Il ne
+sentit plus le crissement de la neige sous ses pieds. Il fut loup,
+complètement loup. La chaude odeur du caribou aux narines et la passion
+du meurtre l’embrasaient comme du feu. Il s’élança à la suite de la
+bande. Même alors, Maheegun le devançait un peu. Elle ne lui manquait
+pas; dans l’énervement de sa première chasse, il n’éprouvait plus le
+désir de l’avoir près de lui. Bientôt, il se trouvait accoté à l’un des
+monstres gris de la bande; une demi-minute plus tard, un nouveau
+chasseur, sorti d’un buisson, accourut derrière lui, puis un deuxième,
+puis un troisième. Parfois, il courait côte à côte avec ses nouveaux
+compagnons; il entendit une plainte énervée au fond de leur gorge, leurs
+gueules qui s’entrechoquaient pendant la course, et, à la clarté dorée
+de la lune devant lui, le craquement que faisait le caribou, tandis
+qu’il s’élançait à travers les fourrés ou par-dessus les arbres
+renversés, en cherchant son salut. C’était comme si Bari avait toujours
+été de la bande. Il s’y était joint naturellement comme d’autres loups
+perdus, sortis des buissons, l’avait rejointe également. Il n’y avait ni
+démonstration ni bienvenue du genre de celles de Maheegun dans la
+clairière, ni hostilité non plus. Il faisait partie des maigres hors la
+loi aux pieds agiles des antiques forêts et ses babines claquaient de
+désir et son sang s’échauffait au fur et à mesure que l’odeur du caribou
+était plus violente et le bruit de son désarroi plus proche.
+
+Il lui sembla qu’ils étaient presque à ses talons, lorsqu’ils arrivèrent
+en pleine campagne, une étendue stérile sans un arbre ou un arbuste et
+qui brillait à la clarté des étoiles et de la lune. A travers le tapis
+de neige non foulée, le caribou se rua avec une avance d’une centaine de
+mètres sur la bande. Désormais les deux chasseurs de tête ne suivirent
+plus directement sa piste, mais se développèrent en un angle, l’un à
+droite, l’autre à gauche du pourchassé et, semblables à des soldats bien
+entraînés, la bande s’ouvrit en deux et déploya son éventail pour la
+charge finale. Les deux extrémités de l’éventail s’écartèrent pour se
+refermer si bien que les deux chasseurs de tête couraient presque à la
+hauteur du caribou, cinquante ou soixante pieds les séparant du fugitif.
+De sorte que, adroitement et promptement, avec une précision mortelle,
+la bande avait formé un cordon de crocs en fer à cheval d’où il n’y
+avait pour fuir qu’une issue: droit en avant. Pour le caribou, se
+détourner d’un degré vers la droite ou vers la gauche équivalait à la
+mort. Les chasseurs d’avant avaient dès lors pour office de resserrer
+les extrémités du fer à cheval, jusqu’à ce que l’un d’eux ou tous deux à
+la fois, pussent donner l’assaut fatal. Après quoi, l’affaire irait
+toute seule. La bande encerclerait le caribou comme une inondation.
+
+Bari avait pris place au plus bas rang du fer à cheval, en sorte qu’il
+était tout à fait en arrière quand la chasse se trouvait au paroxysme.
+La plaine subissait une brusque dépression. Droit en avant, il y avait
+un filet d’eau, d’eau qui brillait doucement à la clarté des étoiles et
+sa vue ranima le courage au cœur haletant du caribou. Quarante secondes
+suffiraient à décrire cette scène, quarante secondes de lutte suprême
+pour la vie ou de suprême et redoutable effort pour achever la mort.
+Bari ressentit le frisson de pareils instants et il manœuvra en avant
+avec les autres qui étaient à l’extrémité du fer à cheval, tandis que
+l’un des loups de tête poussait une pointe afin de paralyser les
+mouvements du jeune taureau. Le coup rata. Un deuxième loup se
+précipita. Tous deux manquèrent leur élan. D’autres n’eurent pas le
+temps de les remplacer. De l’extrémité rompue du fer à cheval, Bari
+entendit le lourd plongeon du caribou dans l’eau. Lorsque Bari rejoignit
+la horde furieuse, écumant de rage, montrant les crocs, Napamoos, le
+jeune taureau, s’était bel et bien évadé dans la rivière et nageait
+vivement vers la rive opposée. Ce fut alors que Bari se retrouva au côté
+de Maheegun. Elle haletait, sa langue rouge pendait entre ses babines
+entr’ouvertes, mais en le voyant, elle découvrit ses crocs, en même
+temps qu’elle essayait de mordre et s’écartait de lui jusqu’au cœur de
+la bande désappointée de n’avoir saisi que du vent. Les loups étaient de
+fort mauvaise humeur, mais Bari ne s’en aperçut pas. Nepeese l’avait
+entraîné à traverser l’eau comme aurait fait une loutre et il ne
+comprenait pas comment cette étroite rivière pouvait ainsi les arrêter.
+Il se jeta à l’eau et y enfonça jusqu’au ventre, faisant face une minute
+à la horde de bêtes sauvages qui se trouvaient au-dessus de lui,
+s’étonnant de n’être pas suivi. Et il était noir, _noir_. Il remonta
+parmi eux et, pour la première fois, ils le remarquèrent. Leur agitation
+cessa. Un nouvel et surprenant intérêt les immobilisait. Les crocs se
+rapprochaient vivement. Un peu au large, Bari aperçut Maheegun avec un
+gros loup gris auprès d’elle. Il alla de nouveau vers elle et, cette
+fois, elle demeura les oreilles basses tandis qu’il reniflait son cou.
+Puis, avec un mauvais grognement, elle s’élança pour le mordre. Les
+dents pénétrèrent profondément dans la chair délicate de son épaule et
+de douleur inattendue il poussa un gémissement. L’instant d’après, le
+gros loup gris fondait sur lui.
+
+Pris encore à l’improviste, Bari s’abattit, les crocs du loup à la
+gorge. Mais en lui coulait le sang de Kazan, il y avait en lui de la
+chair, des os et des nerfs de Kazan et pour la première fois de sa vie,
+il lutta comme Kazan avait lutté ce jour terrible à la pointe du roc du
+Soleil. Il était jeune, il avait encore à apprendre l’art et la
+stratégie du vétéran, mais ses mâchoires étaient comme les crampons de
+fer avec lesquels Pierre fixait ses trappes à ours et il portait au cœur
+une rage subite et aveugle: un désir de meurtre qui dominait tous
+sentiments de douleur ou de peur. Le combat, s’il avait été loyal,
+aurait été une victoire pour Bari, malgré sa jeunesse et son
+inexpérience. En toute loyauté, la bande aurait dû en attendre l’issue.
+C’était une règle de la tribu de se réserver, jusqu’à ce que l’un eût
+fait à l’autre son affaire. Mais Bari était _noir_. C’était un étranger,
+un intrus, une créature que les loups remarquèrent seulement alors que
+leur sang bouillonnait de la rage et du désappointement de meurtriers
+qui ont laissé s’échapper leur proie.
+
+Un second loup s’élança, attaquant traîtreusement Bari de flanc, et
+tandis qu’il gisait dans la neige ses mâchoires broyant la patte d’avant
+de son premier ennemi, la bande entière se rua sur lui en masse. Pareil
+assaut contre le jeune caribou aurait signifié la mort en moins d’une
+minute. Chaque croc aurait trouvé où entrer. Bari se trouvant par
+bonheur sous ses deux premiers assaillants et garanti par leurs corps,
+fut sauvé d’être mis en pièces aussitôt. Il savait qu’il luttait pour
+son salut. Au-dessus de lui, la horde des fauves tournait et l’enlaçait
+et hurlait, il sentit la douleur cuisante des dents qui lui entraient
+dans les chairs. Il étouffait; cent couteaux semblaient le dépecer et,
+cependant, malgré l’horreur et le désespoir de cette situation, il ne
+poussa ni un appel, ni une plainte, ni un cri. Encore une demi-minute et
+il aurait succombé, si la lutte n’avait eu lieu tout à l’extrémité de la
+rive. Ébranlée par l’afflux des torrents printaniers, une partie de
+cette rive s’affaissa subitement et entraîna avec elle Bari et la moitié
+de la bande. Dans un éclair, Bari se souvint de l’eau et de la fuite du
+caribou. Un instant, l’éboulement l’avait délivré de la bande et,
+profitant de cet instant, il fit un simple saut par-dessus les échines
+grises de ses ennemis dans l’eau profonde du ruisseau. Et derrière lui
+une demi-douzaine de gueules se refermèrent sur le vide. De même qu’il
+avait sauvé le caribou, ce filet d’eau qui brillait à la clarté de la
+lune et des étoiles avait sauvé Bari.
+
+Le ruisseau n’avait pas plus de cent pieds de largeur, mais il en coûta
+à Bari, si près d’un combat meurtrier, de le traverser. Tant qu’il se
+fut tiré de là sur la rive opposée, il ne s’était pas rendu complètement
+compte de la gravité de ses blessures. Il ne pouvait, pour l’instant, se
+servir d’une de ses pattes d’arrière; l’avant de son épaule gauche était
+ouvert jusqu’à l’os; sa tête et son corps étaient déchirés et lardés,
+et, tandis qu’il s’éloignait lentement du ruisseau, la trace qu’il
+laissait sur la neige formait un chemin de sang. Le sang ruisselait de
+ses mâchoires pantelantes entre lesquelles sa langue saignait; il
+coulait de ses jambes, de ses flancs, de son ventre, il dégouttait de
+ses oreilles. L’une d’elles était fendue net sur une longueur de deux
+pouces comme si on l’avait coupée au couteau. Ses sens étaient troublés,
+sa compréhension des choses obscurcie comme par un voile tiré devant ses
+yeux. Il n’entendit pas, un peu plus tard, de l’autre côté de la
+rivière, le hurlement de déception de la horde de loups, il n’eut plus
+même conscience de l’existence de la lune et des étoiles. A demi-mort,
+il avança en rampant jusqu’à ce que, par bonheur, il arrivât à un
+bosquet de sapins rabougris. Il s’y traîna et s’y laissa tomber anéanti.
+
+ * * * * *
+
+Toute cette nuit-là et jusqu’à midi du jour suivant, Bari demeura étendu
+sans bouger. La fièvre brûlait son sang. Elle montait fort et rapidement
+à la mort, puis elle décrut lentement et la vie fut victorieuse. A midi,
+il se remit en route. Il était sans force et titubait sur ses jambes. Il
+traînait encore sa jambe d’arrière et il était recru de douleur. Mais il
+faisait une journée splendide. Le soleil était chaud. La neige fondait.
+Le ciel ressemblait à une vaste mer bleue et des torrents de vie
+couraient de nouveau, tièdes, dans ses veines. Mais maintenant ses
+désirs étaient à jamais changés et il était au terme de ses
+investigations. Une colère rouge croissait dans ses yeux, tandis qu’il
+grondait dans la direction du combat de la nuit dernière avec les loups.
+Ils n’étaient plus de ses gens. Ils n’étaient plus de son sang. Jamais
+plus l’appel de la chasse ne le leurrerait, ni la voix de la horde
+n’éveillerait en lui l’antique envie. En lui, il y avait une chose
+nouveau-née, une haine impérissable pour le loup, une haine qui allait
+augmenter en lui jusqu’à devenir comme un mal foncier, une chose
+toujours présente et insistante, réclamant vengeance contre leur espèce.
+
+La nuit précédente, il était allé à eux en camarade. Aujourd’hui, il
+était un banni. Tailladé et estropié, portant sur lui des stigmates pour
+le reste de sa vie, il avait retenu la leçon de la solitude. Demain et
+après-demain et durant tous les jours qui suivraient sans fin, il se
+souviendrait parfaitement de la leçon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LE FACTEUR SE DÉCIDE
+
+
+Dans la cabane du Grey Loon, la quatrième nuit de l’absence de Bari,
+Pierre fumait sa pipe après un grand souper de longe de caribou qu’il
+avait rapportée de la piste et Nepeese écoutait le récit du coup
+remarquable qu’il avait réussi, quand un bruit à la porte les
+interrompit. Nepeese ouvrit et Bari entra. Le cri de bienvenue qui était
+aux lèvres de la jeune fille y mourut sur le champ et Pierre sursauta
+comme s’il ne pouvait croire que cette créature qui revenait était le
+chien-loup. Trois jours et trois nuits sans manger, pendant lesquels il
+n’avait pu chasser à cause de la patte qu’il tirait encore, avaient posé
+sur lui les stigmates de la famine. Couturé par la bataille et couvert
+de caillots de sang séché qui pendaient encore à ses longs poils, il
+avait un aspect qui arracha finalement un long soupir à Nepeese. Un
+bizarre sourire s’esquissa sur le visage de Pierre, tandis qu’il se
+penchait hors de son fauteuil, puis se levant lentement et regardant
+avec plus d’attention, il dit à Nepeese:
+
+--Ventre saint gris! Oui. Il est allé rejoindre la horde des loups,
+Nepeese, et la horde s’est retournée contre lui. Ce n’a pas été un
+combat entre deux loups, non! Ce fut un combat de toute la bande. Il est
+déchiré et lardé à cinquante places. Et, mon Dieu, il est vivant...
+
+Dans la voix de Pierre l’émerveillement et la surprise allaient
+croissant. Il demeurait sceptique et pourtant il ne pouvait ne pas
+croire ce que lui disaient ses yeux. Ce qui était arrivé n’était rien
+moins qu’un miracle et, pendant un moment, il ne souffla mot, mais resta
+à regarder en silence, tandis que Nepeese s’éveillait de son étonnement
+pour donner à Bari des soins et de la nourriture. Quand il eut dévoré
+comme un affamé une bouillie froide, elle se mit à laver les blessures
+dans de l’eau tiède, ensuite elle les oignit avec de la graisse d’ours,
+lui parlant tout le temps dans son doux langage cree. Après la douleur
+et la faim et la traîtrise de son équipée, c’était une magnifique
+réception pour Bari. Il dormit cette nuit-là au pied du lit de
+Branche-de-Saule. Le matin suivant, ce fut la fraîche caresse de sa
+langue sur la main de Nepeese qui l’éveilla.
+
+ * * * * *
+
+Dès ce jour-là, ils reprirent la camaraderie interrompue par la
+désertion momentanée de Bari. L’attachement était plus grand que jamais
+de la part de Bari. C’était lui qui s’était enfui loin de
+Branche-de-Saule, qui l’avait quittée à l’appel de la bande et il avait
+l’air parfois de sentir la profondeur de sa trahison et il essayait de
+réparer sa faute. Il y avait à n’en pas douter un grand changement en
+lui. Il s’attachait à Nepeese comme une ombre. Au lieu de dormir la nuit
+dans l’abri de sapin que Pierre lui avait fabriqué, il s’était fait
+lui-même un petit creux dans la terre près de la porte de la hutte.
+Pierre croyait comprendre mieux encore, mais en réalité la clef du
+mystère résidait en Bari lui-même.
+
+Il ne joua plus désormais comme il avait joué avant de partir seul dans
+la forêt. Il ne faisait plus la chasse aux bâtons ou ne courait plus
+jusqu’à n’être qu’un tourbillon pour la simple joie de courir. Tout
+enfantillage avait disparu. A la place, il y avait une immense adoration
+et une vaste amertume, de l’amour pour la jeune fille et de la haine
+pour la horde et tout cela tenait lieu du passé. Chaque fois qu’il
+entendait le hurlement du loup, un grognement de colère montait à sa
+gorge et il montrait les crocs au point que même Pierre s’écartait un
+peu de lui. Un attouchement de la main de la jeune fille l’apaisait.
+
+En une semaine ou deux, les grandes neiges arrivèrent, et Pierre
+recommença ses voyages au long de sa ligne de pièges. Nepeese avait
+passé avec lui un intéressant marché cet hiver. Pierre l’avait prise
+comme associée. Un piège tous les cinq, une trappe toutes les cinq, un
+appât empoisonné tous les cinq devaient lui appartenir et ce qu’ils
+prenaient et tuaient rapprochait un peu plus la réalisation d’un rêve
+merveilleux qui croissait dans l’âme de Branche-de-Saule. Pierre en
+avait fait la promesse. S’ils avaient beaucoup de chance cet hiver, ils
+descendraient ensemble aux dernières neiges jusqu’à Nelson House, afin
+d’y acheter le vieux petit harmonium qui était à vendre. Et si
+l’harmonium était vendu, ils travailleraient un autre hiver pour en
+acheter un neuf. De ce fait, Nepeese prenait un intérêt enthousiaste et
+incessant à visiter la zone de trappes. De la part de Pierre c’était
+plus ou moins un bel acte de diplomatie. Il aurait vendu son âme peur
+donner l’harmonium à Nepeese; il avait décidé qu’elle l’aurait, que les
+cinquièmes trappes, les cinquièmes fosses ou les cinquièmes appâts
+empoisonnés eussent pris des fourrures ou non.
+
+L’association n’avait en apparence d’autre signification que ces
+objets-là. Mais, d’autre part, cela voulait dire pour Nepeese une
+occupation personnelle où se prendre complètement. Pierre lui avait fait
+comprendre que cela faisait d’elle une camarade et une collaboratrice
+sur la piste. Tel était son dessein: la garder avec lui quand il
+s’absentait de la hutte. Il savait que Mac Taggart reviendrait à Grey
+Loon peut-être plus d’une fois durant l’hiver. Il avait des chiens
+rapides et c’était un voyage assez court. Et lorsque Mac Taggart
+viendrait il ne fallait pas que Nepeese fût seule à la cabane.
+
+La zone des trappes de Pierre s’étendait du Nord à l’Ouest, couvrant en
+tout une distance de cinquante milles, avec une moyenne de deux trappes,
+un piège et un appât par mille. C’était une ligne sinueuse qui brillait
+au long des ruisseaux, pour la belette, la loutre et la martre, qui
+pénétrait au plus profond des forêts pour le chat-pêcheur et le lynx, et
+qui traversait les lacs et les lambeaux de terres arides balayés par les
+tempêtes où les appâts empoisonnés pouvaient être disposés pour le
+renard et le loup.
+
+A mi-chemin de la ligne, Pierre avait construit une petite hutte en bois
+et une autre à l’extrémité, de telle sorte que le travail d’une journée
+équivalait à vingt-cinq milles. C’était aisé pour Pierre et pas bien
+difficile pour Nepeese, au bout des quelques premiers jours. Pendant
+tout les mois d’octobre et de novembre et la plus grande partie de
+décembre, ils accomplirent régulièrement leur trajet achevant leur
+tournée tous les six jours, ce qui leur donnait une journée de repos à
+la cabane du Grey Loon et une autre journée à la cabane à l’extrémité de
+la piste. Pour Pierre, le travail de l’hiver était une affaire
+véritable, l’ouvrage de sa race depuis des générations; pour Nepeese et
+Bari il représentait une libre et joyeuse partie qui jamais un seul jour
+ne les lassait. Même, Pierre ne pouvait tout à fait se défendre de leur
+emballement. C’était contagieux et pendant trois mois il fut plus
+heureux qu’il n’avait jamais été depuis que son soleil s’était couché,
+ce soir que mourut la princesse-mère.
+
+Ce furent des mois merveilleux. La fourrure était abondante et il
+faisait un froid continu sans tourmente mauvaise. Non seulement Nepeese
+portait un petit paquet sur les épaules afin de rendre plus léger le
+fardeau de Pierre, mais elle exerçait Bari à porter de chaque côté de
+ses flancs de mignons paniers qu’elle avait fabriqués. Dans ces paniers
+Bari portait les appâts.
+
+ * * * * *
+
+Dans un sur trois au moins des pièges, il y avait toujours ce que Pierre
+nommait des «bagatelles»: lapins, hiboux, corneilles, geais ou
+écureuils. Ceux-ci, une fois déplumés ou écorchés, constituaient l’appât
+pour recharger les trappes plus avant.
+
+Sur la fin de décembre, comme ils revenaient à Grey Loon, Pierre
+s’arrêta brusquement à une douzaine de pas en avant de Nepeese et fixa
+la neige. Une bizarre empreinte de chaussures avait rejoint la leur et
+se dirigeait vers la hutte... Pendant une demi-minute, Pierre resta
+silencieux et c’est à peine si un muscle de son visage remua, tandis
+qu’il regardait. La trace venait en droite ligne du Nord et de ce
+côté-là c’était le lac Bain. Il y avait également de grandes empreintes
+de bottes et leurs enjambées étaient celles d’un homme de taille
+robuste. Avant que Pierre eût, dit un mot, Nepeese avait deviné ce que
+cela signifiait:
+
+--Monsieur le facteur du lac Bain! dit-elle.
+
+Bari flairait avec défiance l’étrange trace. Ils entendirent le
+groulement sourd de sa gorge et Pierre haussa les épaules:
+
+--Oui, le monsieur! fit-il.
+
+Le cœur de Branche-de-Saule se mit à battre plus vite, tandis qu’ils
+continuaient d’avancer. Elle n’avait pas peur de Mac Taggart, elle
+n’avait pas peur physiquement et cependant quelque chose lui montait de
+la poitrine et l’étouffait à l’idée de la présence de cet homme à Grey
+Loon. Pourquoi s’y trouvait-il? Pierre n’avait pas besoin de répondre à
+la question, l’eût-elle formulée. Elle le savait. Le facteur du lac Bain
+n’avait point affaire ici, sinon qu’il voulait la voir. Le sang
+empourpra ses joues tandis qu’elle se rappelait cette minute au bord du
+ravin alors qu’il la meurtrissait presque dans ses bras. Tenterait-il
+cela encore?
+
+Pierre, perdu dans ses sombres pensées, entendit à peine l’éclat de rire
+singulier qui sortit de la bouche de Nepeese. Nepeese écoutait le
+groulement que Bari faisait entendre de nouveau. C’était un bruit
+assourdi, mais terrible. Lorsqu’on fut à un demi-mille de la hutte, elle
+enleva les paniers des reins du chien et les porta elle-même. Dix
+minutes plus tard, ils aperçurent un homme qui venait à leur rencontre.
+
+Ce n’était point Mac Taggart. Pierre le reconnut et, avec un évident
+soupir de soulagement, il lui fit signe de la main. C’était De Bar qui
+était trappeur dans les terres incultes au nord du lac Bain. Pierre le
+connaissait parfaitement. Ils avaient échangé des poisons à renards. Ils
+étaient amis et ils eurent plaisir à se serrer les mains. De Bar regarda
+alors Nepeese:
+
+--Tonnerre! la voici femme, s’écria-t-il. Et comme une femme, Nepeese le
+regarda bien en face, la rougeur colorant plus fort ses joues et il
+s’inclina profondément avec une politesse qui reportait à une couple de
+siècles par delà la ligne de pièges.
+
+De Bar ne tarda pas à expliquer sa mission et, avant d’avoir atteint la
+hutte, Pierre et Nepeese savaient pourquoi il était venu. Monsieur le
+facteur du lac Bain partait en voyage dans cinq jours et il avait
+spécialement envoyé De Bar pour demander à Pierre d’aller aider le
+commis et le garde-magasin métis pendant son absence. Pierre ne fit
+d’abord aucune observation. Mais il réfléchissait, Pourquoi Mac Taggart
+l’envoyait-il chercher? Pourquoi n’avait-il pas choisi quelqu’un qui fût
+plus proche? Tant que le feu ne pétilla point dans le poêle de tôle de
+la hutte et que Nepeese ne fut pas occupée à préparer le souper, il ne
+formula pas ces questions au chasseur de renards.
+
+De Bar haussa les épaules.
+
+--Il m’a d’abord demandé si je pouvais rester. Mais ma femme a une
+pneumonie, Pierre. Elle a pris froid, l’hiver dernier, et je n’ose la
+laisser longtemps seule. Il a grande confiance en vous. En outre, vous
+connaissez tous les trappeurs inscrits aux registres de la Compagnie du
+lac Bain. De sorte qu’il m’a envoyé à vous et il vous prie de ne pas
+vous inquiéter à propos de vos lignes de fourrures, car il vous paiera
+double de ce que vous auriez pris pendant le temps que vous serez au
+poste.
+
+--Et... Nepeese? interrogea Pierre. Monsieur s’attend-il que je l’amène?
+
+Près du poêle, Branche-de-Saule releva la tête pour écouter et son cœur
+se remit à battre librement à la réponse de De Bar.
+
+--Il n’a rien dit à ce sujet. Mais bien sûr ce sera un grand changement
+pour la petite demoiselle.
+
+Pierre fit signe de la tête.
+
+--Probablement, Netootam!
+
+Ils ne s’entretinrent pas davantage de l’affaire, ce soir-là. Mais
+pendant toute la nuit, Pierre y réfléchit et cent fois il se posa la
+même question: Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher, lui? Il
+n’était pas le seul à bien connaître les trappeurs qui figuraient aux
+registres de la Compagnie. Il y avait Wassaon, par exemple, le métis
+scandinave dont la hutte se trouvait à moins de quatre heures de marche
+du poste; ou Baroche, le vieux Français à barbe blanche qui habitait
+encore plus près et de qui chaque phrase était parole d’évangile. Il
+faut, se dit-il en fin de compte, que monsieur m’envoie chercher parce
+qu’il désire se concilier le père de Nepeese et obtenir l’amitié de
+Nepeese elle-même. Car c’était, à n’en point douter, un grand honneur
+que le facteur lui faisait et cependant, au fond du cœur, il restait
+plein de défiance.
+
+Quand De Bar fut sur le point de le quitter, le lendemain matin, il lui
+dit:
+
+--Dites à monsieur que je partirai pour le lac Bain après-demain.
+
+Lorsque De Bar fut parti, Pierre dit à Nepeese:
+
+--Et tu vas rester ici, ma chérie. Je ne t’emmène pas au lac Bain. J’ai
+rêvé que monsieur ne s’en allait pas en voyage, mais qu’il a menti et
+qu’il sera malade quand j’arriverai au poste. Et pourtant si par hasard
+tu voulais venir...
+
+Nepeese se redressa brusquement pareille à un roseau que le vent avait
+courbé.
+
+--Non! s’écria-t-elle si farouchement que Pierre éclata de rire et se
+frotta les mains.
+
+Ainsi se fit-il que le deuxième jour après la visite du chasseur de
+renards, Pierre s’en alla au lac Bain. Nepeese, sur le seuil, lui fit
+signe adieu de la main jusqu’à ce qu’il eût disparu à sa vue.
+
+Le matin de ce même jour, Mac Taggart se leva alors qu’il faisait encore
+nuit. Le moment était arrivé, l’heure et le jour qu’il avait attendus et
+combinés, et, de toute la nuit, le sommeil n’avait fermé ses yeux. Vingt
+fois, il avait tenu ce merveilleux portrait de Nepeese à la lueur de la
+lampe et qui, chaque fois, produisait l’effet de l’huile jetée sur un
+brasier. Toutes les forces de son être sombraient maintenant dans une
+seule et grande passion dont longtemps et minutieusement il avait
+machiné l’accomplissement. Il avait reculé devant un meurtre à
+commettre: tuer Pierre, et, dans son hésitation, il avait trouvé un
+moyen meilleur. Nepeese ne pouvait lui échapper. Il la rencontrerait
+seule à la hutte, sans défense, pour en faire ce qu’il lui plairait.
+Après quoi...
+
+Il se mit à rire et serra ses gros poings, enchanté. Oui, après cela,
+Nepeese consentirait à devenir la femme du facteur du lac Bain. Elle ne
+voudrait pas que les gens de la forêt la regardent comme _la bête
+noire_. Non! Elle viendrait spontanément. Et Pierre ne saurait jamais ce
+qui s’était passé à la hutte, car Nepeese voudrait-elle le lui raconter?
+C’était un plan superbe, si facile à réaliser, aux résultats tellement
+inévitables! Et, pendant tout ce temps, Pierre s’imaginerait que Mac
+Taggart était parti en mission vers l’Est.
+
+Il déjeuna avant l’aube et il était en route avant qu’il fît jour
+encore. A dessein, il tourna directement à l’est, afin qu’en arrivant du
+sud-ouest, Pierre ne pût rencontrer les traces de son traîneau. Car il
+avait maintenant résolu qu’il importait que Pierre ne sût jamais cela et
+n’eût pas un soupçon, même si cela devait l’obliger à faire quelques
+milles supplémentaires de voyage, si bien qu’il ne parviendrait au Grey
+Loon que le deuxième jour. Il était préférable, somme toute, d’être un
+jour en retard, car il était possible que quelque chose eût fait
+différer Pierre. De sorte qu’il ne s’efforça point d’aller au plus vite.
+Il y avait une énorme somme de brutale satisfaction à prévoir ce qui
+allait arriver et Mac Taggart se plongeait dans ce plaisir jusqu’à
+satiété. Aucune chance de déception d’ailleurs. Il était sûr que Nepeese
+n’accompagnerait pas son père au lac Bain. Elle serait à la hutte du
+Grey Loon, seule. Cinquante fois son visage s’empourpra violemment d’y
+penser.
+
+ * * * * *
+
+Nepeese ne redoutait rien de cette solitude. Des fois, maintenant, la
+pensée d’être seule lui était agréable, quand elle désirait rêver, quand
+elle se représentait des choses au mystère desquelles elle n’aurait même
+pas admis Pierre. Elle devenait femme, une fleur qui, close jusqu’alors,
+s’épanouissait, C’était encore une jeune fille avec le doux velouté de
+l’adolescence dans ses yeux et cependant avec déjà le mystère de la
+femme s’émouvant dans son âme, comme si la Grande Main hésitait à
+l’éveiller ou à la laisser dormir encore plus longtemps. A ces
+moments-là, lorsque l’occasion s’offrait de consacrer quelques heures à
+sa rêverie, elle mettait sa robe rouge et relevait ses cheveux comme
+elle l’avait vu représenté dans les gravures des magazines que Pierre
+rapportait deux fois par an de Nelson House.
+
+Le deuxième jour de l’absence de Pierre, elle s’habilla de la sorte;
+toutefois, elle fit retomber ses cheveux autour d’elle en gloire
+lumineuse et autour de son front elle attacha un bandeau de ruban rouge.
+Cependant, ce n’était pas fini. Aujourd’hui, elle avait de merveilleux
+desseins. Sur la muraille, près de son miroir, elle avait fixé une
+grande page tirée d’un magazine pour dames et sur cette page on voyait
+une délicieuse figure à frisettes. En dessous était écrit: Mary
+Pickford. A quinze cents milles au Nord du bureau de la Californie
+soleilleuse où la photographie avait été prise, Nepeese, une moue à ses
+lèvres pourpres, le front plissé, s’appliquait à saisir le secret des
+ondulations de la petite Mary Pickford.
+
+Elle regardait son miroir, le visage enflammé et des yeux brillants,
+s’énervant pour donner à l’une de ses tresses qui tombait plus bas que
+ses hanches, l’aspect des boucles convoitées. Soudain, derrière elle, la
+porte s’ouvrit et Bush Mac Taggart entra.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+UNE LUTTE INUTILE
+
+
+Branche-de-Saule tournait le dos à la porte quand le facteur du lac Bain
+pénétra dans la hutte et, dans son étonnement, durant quelques secondes
+elle ne se retourna pas. Elle crut d’abord que c’était Pierre. Il avait
+eu besoin de revenir; mais comme cette pensée lui venait, elle entendit
+un groulement dans la gorge de Bari qui la fit se dresser brusquement et
+regarder vers la porte.
+
+Mac Taggart n’était pas entré sans se préparer. Il avait laissé dehors
+son paquet, son fusil et son lourd pardessus. Il était debout sur le
+seuil et il considérait Nepeese, sa superbe toilette et sa florissante
+chevelure, comme étourdi par ce qu’il voyait. Fatalité ou hasard
+jouaient alors contre Branche-de-Saule. S’il y avait eu un soupçon de
+chevaleresque ou même de pitié sommeillant dans l’âme de Bush Mac
+Taggart, il eût été anéanti par ce qu’il vit. Jamais Nepeese n’avait
+paru plus belle, pas même le jour que Mac Donald, le géographe, avait
+fait sa photographie. C’était la manière dont le soleil, pénétrant à
+flots par la fenêtre, faisait ressortir sa merveilleuse chevelure dans
+l’obscurité lumineuse de laquelle son visage était encadré comme un fin
+camée qui retint un instant Mac Taggart, hésitant et la respiration
+coupée. Il avait rêvé. Ses désirs de brute lui avaient représenté
+Nepeese dans tout le charme qu’une imagination torturé par la passion
+peut ajouter à la réalité. Mais il ne s’était rien représenté de
+comparable à la créature qui était maintenant devant lui, les yeux
+agrandis démesurément d’effroi et pâlissant sous le regard qui la
+fixait. Il n’y eut qu’un instant pendant lequel leurs yeux se
+rencontrèrent dans ce terrible silence: terrible pour la jeune fille.
+Des mots étaient superflus. A la fin, elle comprit. Elle comprit le
+danger qu’elle avait couru le jour où, au bord du ravin et dans la
+forêt, elle s’était moquée, sans peur de la menace qui l’assaillait
+maintenant de front. C’était, sur le visage de Mac Taggart,
+indescriptible, l’horrible joie qui brûlait dans ses yeux, l’éclat de
+ses dents serrées, le sang pourpre embrasant sa face, tandis qu’il la
+regardait. En un éclair la vérité lui apparut. C’était un guet-apens et
+Pierre était parti.
+
+Un soupir qui ressemblait à un sanglot expira sur ses lèvres.
+
+--Monsieur! essaya-t-elle de dire. Mais ce ne fut qu’un murmure, un
+effort. Elle paraissait suffoquée.
+
+Elle perçut nettement le déclanchement du verrou de fer alors qu’il
+fermait la porte. Mac Taggart avança d’un pas.
+
+Il ne fit qu’un seul pas. Sur le plancher, Bari demeurait comme une
+chose sculptée. Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas proféré un son, à
+part ce grognement avertisseur, tant que Mac Taggart gardait sa
+distance. Puis, comme un éclair, il s’était dressé et placé devant
+Nepeese, chaque poil de son corps hérissé et devant la colère de son
+grognement Mac Taggart se recula contre la porte verrouillée. Un mot de
+Nepeese en ce moment et c’eût été tout. Mais un instant fut perdu, un
+instant avant qu’elle jetât un ordre. En pareil moment une main et un
+cerveau humains sont plus prompts que l’entendement d’un animal, et,
+tandis que Bari sautait à la gorge du facteur, il y eut un éclair et une
+explosion étourdissante presque sous les yeux de Branche-de-Saule.
+C’était un coup de hasard, un coup parti de la hanche du pistolet
+automatique de Mac Taggart. Bari tomba net. Il s’abattit d’un choc sur
+le plancher et roula contre le mur de bois. Il n’y eut pas une
+convulsion des pattes, pas un tressaillement dans son corps. Mac Taggart
+se mit à rire nerveusement, tandis qu’il replaçait son revolver dans
+l’étui. Il savait que seul un coup au cerveau avait pu faire cela.
+
+Adossée à la muraille du fond, Nepeese attendait. Mac Taggart pouvait
+entendre sa respiration haletante. Il avança à mi-trajet vers elle:
+
+--Nepeese, je suis venu pour faire de vous ma femme, dit-il.
+
+Elle ne répondit pas. Il put voir que le souffle lui manquait. Elle
+porta une main à sa gorge. Il fit encore quelques pas et s’arrêta. Il
+n’avait jamais vu de tels yeux, non, pas même lorsqu’il s’était penché
+sur le supplice d’une autre femme, jamais il n’avait vu pareille terreur
+dans la vie ou la mort. Et pas seulement de la terreur. Il y avait en
+eux plus que de la terreur, quelque chose qui le retenait. Et il répéta.
+
+--Je suis venu pour faire de vous ma femme, Nepeese. Ici, aujourd’hui,
+ce soir; et, demain, vous viendrez avec moi à Nelson-House, puis nous
+retournerons au lac Bain... pour toujours.
+
+Il ajouta les derniers mots comme après réflexion.
+
+--Pour toujours, répéta-t-il. Pas comme Marie, Elle est repartie dans sa
+tribu.
+
+Il parlait net. Son courage et sa résolution s’accrurent en voyant le
+corps de la jeune fille s’affaisser un peu contre la muraille. Nepeese
+défaillait. Elle était sienne. A quoi bon prodiguer les phrases
+maintenant, maintenant qu’il lui avait fait comprendre qu’elle allait
+lui appartenir pour toujours? Son cerveau en feu était surexcité et il
+s’avança vers elle pour la saisir entre ses bras, comme il l’avait
+saisie au bord du ravin. Il n’y avait pas moyen d’échapper. Pierre était
+parti. Bari était mort. Ils étaient seuls et la porte était fermée au
+verrou...
+
+Il n’avait pas pensé qu’un être vivant pût bouger aussi rapidement que
+Branche-de-Saule, alors que ses bras se tendaient pour l’atteindre. Elle
+ne fit pas de bruit pour se précipiter sous l’un des bras tendus. Il fit
+une enjambée, d’un happement brutal ses doigts saisirent un bout des
+cheveux. Il entendit qu’ils s’arrachaient, tandis qu’elle se dégageait
+en courant vers la porte. Elle avait poussé le verrou quand il la
+rattrapa et ses bras se refermèrent autour d’elle. Il l’entraîna et
+maintenant elle appelait, elle appelait dans sa détresse, Pierre, Bari,
+un miracle de Dieu pouvant la sauver. Et elle luttait.
+
+Elle se contorsionna entre les bras de Mac Taggart jusqu’à ce qu’elle
+fût face à face avec lui. Et plus elle lui résistait, plus elle le
+griffait et lui lacérait le visage, plus les bras brutaux la broyaient,
+tant qu’il sembla qu’ils lui briseraient sûrement l’échine. Elle ne
+voyait plus. Elle était empêtrée dans ses cheveux. Ils lui couvraient le
+visage, la poitrine et le corps, l’étouffant, embarrassant ses mains et
+ses bras, et toujours elle résistait. Pendant cette lutte, Mac Taggart
+trébucha sur le corps de Bari et ils tombèrent. Nepeese se releva cinq
+secondes avant l’homme. Elle aurait pu atteindre la porte. Mais de
+nouveau ses cheveux la gênèrent. Elle s’arrêta pour rejeter en arrière
+leur masse lourde afin d’y voir et Mac Taggart fut à la porte avant
+elle.
+
+Il ne la verrouilla point, mais il se tint debout face à Nepeese. Son
+visage était balafré et saignait. Ce n’était plus un homme, mais un
+démon. Nepeese était brisée, pantelante, un sanglot étouffé sortait de
+sa gorge. Elle se baissa et ramassa un tison de bois enflammé. Mac
+Taggart s’aperçut qu’elle était presque à bout de forces.
+
+Elle brandit le bâton, tandis qu’il se rapprochait d’elle. Mais Mac
+Taggart avait abandonné toute idée de crainte ou de prudence. Il avait
+senti la jeune fille haletante et raidie contre lui. Il avait senti le
+frôlement de ses cheveux sur son visage, le frisson de son corps,
+pendant qu’il l’enserrait dans sa vigueur brutale, et tous ses instincts
+d’homme s’engouffraient désormais dans l’œuvre mauvaise de la
+possession. Il s’élança sur elle comme une bête. Le brandon enflammé
+tomba. Et de nouveau le destin joua contre la jeune fille. Dans sa
+frayeur et son désespoir, elle avait ramassé le premier bâton que sa
+main avait touché, un mince bâton. Avec sa suprême énergie elle en
+frappa Mac Taggart et comme le bâton s’abattait sur sa tête, il recula
+en chancelant. Mais cela ne lui fit pas lâcher les cheveux qu’il avait
+empoignés. Avant qu’elle pût frapper de nouveau, il l’avait attirée à
+lui et, tandis que ses bras l’enfermaient encore comme des étaux de fer
+qui la broyaient, elle poussa un cri d’agonie et le tison tomba
+par-dessus l’épaule de Mac Taggart sur le plancher.
+
+En vain se défendait-elle maintenant, non plus pour frapper ou s’évader,
+mais pour reprendre sa respiration. Elle essaya d’appeler de nouveau,
+mais, cette fois, aucun son ne sortit de ses lèvres closes. De plus en
+plus étroitement, le facteur resserrait ses bras. C’était horrible, et,
+à ce moment suprême, avec la rapidité d’un éclair, la pensée de ce jour
+où, dans la prairie, un énorme roc avait failli la tuer, traversa
+l’esprit de Nepeese. Pensée singulière qui lui venait en ce moment, mais
+elle lui vint et les bras de Mac Taggart étaient plus durs que le roc.
+Ils l’écrasaient. Ses reins étaient brisés. Et elle fléchissait contre
+la poitrine de Mac Taggart. Avec un cri fou de triomphe, il dénoua son
+étreinte et la renversa dans ses bras, ses longs cheveux balayant le
+plancher et s’y amoncelant en tas. Les yeux de Nepeese étaient encore
+entr’ouverts, elle n’avait point perdu toute conscience, mais elle était
+impuissante.
+
+De nouveau, Mac Taggart éclata de rire et, tandis qu’il riait, il
+entendit s’ouvrir la porte. Était-ce le vent? Il se retourna, maintenant
+toujours Nepeese entre ses bras. Sur le seuil. Pierre était debout.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+NEPEESE FAIT SON CHOIX
+
+
+Dans ce terrible instant qui suivit, si court si on le calcule d’après
+les battements du cœur humain, une éternité s’écoula lentement dans la
+petite hutte du Grey Loon, cette éternité qui gît quelque part entre la
+vie et la mort et qui est, parfois, par rapport à une vie humaine,
+comptée en secondes au lieu de siècles.
+
+Pendant ces secondes, Pierre ne bougea pas de l’endroit où il se tenait
+sur le seuil. Mac Taggart se redressa vivement, son fardeau aux bras et,
+les regards fixés sur Pierre, ne bougea pas davantage. Mais les yeux de
+Branche-de-Saule étaient ouverts. Un frisson convulsif parcourait le
+corps de Bari étendu contre le mur. On n’entendait le bruit d’aucune
+respiration. Et, au milieu de ce silence, Nepeese poussa un grand
+sanglot entrecoupé.
+
+Alors Pierre se réveilla à la réalité. Comme Mac Taggart, il avait
+laissé dehors son pardessus et ses moufles. Il parla et sa voix ne
+ressemblait plus à la voix de Pierre. C’était une voix étrange.
+
+--Le Seigneur tout puissant m’a envoyé à temps, Monsieur, dit-il. Moi
+aussi j’ai fait route par l’est et j’ai vu l’endroit où votre trace a
+quitté le chemin.
+
+Non, cela ne ressemblait plus à la voix de Pierre! Un frisson secouait
+maintenant Mac Taggart et lentement il abandonna Nepeese. Elle glissa
+sur le plancher. Lentement il se redressa.
+
+--N’est-ce point vrai, monsieur, reprit Pierre, que je suis arrivé à
+temps?
+
+Quelle puissance, quelle immense frayeur peut-être contraignit Mac
+Taggart à donner un signe d’affirmation et fit que ses lèvres épaisses
+prononcèrent d’une voix rauque ces paroles: «Oui, à temps!» Et pourtant
+ce n’était pas la peur; ce fut quelque chose de plus omnipotent que
+cela. Et Pierre ajouta de la même voix étrange:
+
+--Je rends grâces à Dieu!
+
+Les yeux d’un fou rencontraient maintenant les yeux d’un fou. Entre eux,
+il y avait la mort. Tous deux la virent. Tous deux pensaient qu’ils
+voyaient la direction que suivait son doigt osseux. Tous deux en étaient
+certains. La main de Mac Taggart ne se tendit pas vers l’étui de son
+revolver et Pierre ne toucha pas le couteau à sa ceinture. Lorsqu’ils
+s’empoignèrent ce fut poitrine contre poitrine, deux fauves au lieu
+d’un, car Pierre avait en lui la fureur du loup, du chat et de la
+panthère.
+
+Mac Taggart était plus grand et plus massif, un géant robuste;
+toutefois, devant la fureur de Pierre, il bascula par-dessus la table et
+s’étala par terre avec fracas. Plusieurs fois dans sa vie il s’était
+battu, mais jamais il n’avait senti une étreinte à la gorge comparable à
+l’étreinte des mains de Pierre. Elles lui enlevaient quasiment la vie
+sur-le-champ. Son cou craquait, un peu plus il aurait été broyé. Il
+frappa en aveugle, par-derrière, et se contorsionna pour repousser le
+poids du corps du métis. Mais Pierre s’était accroché à lui, comme
+Sekoosew, l’hermine, s’était agrippée à la gorge du faisan, et les
+mâchoires de Mac Taggart se contractèrent peu à peu et s’ouvrirent et
+son visage se mit à passer du rouge au cramoisi.
+
+ * * * * *
+
+L’air froid pénétrant par la porte, la voix de Pierre et le bruit de la
+lutte rappelèrent rapidement Nepeese à la conscience et elle put se
+relever. Elle était tombée près de Bari et, comme elle dressait la tête,
+ses yeux se posèrent un moment sur le chien avant de se diriger sur les
+deux combattants. _Bari était vivant._ Son corps était agité de
+soubresauts, ses yeux étaient ouverts et il fit effort pour soulever la
+tête au moment où Nepeese le regardait.
+
+Alors, elle se traîna sur les genoux et s’avança vers les deux hommes,
+et Pierre malgré sa rouge fureur sanguinaire et son désir de meurtre,
+dut entendre le cri perçant de joie qui lui monta aux lèvres,
+lorsqu’elle vit que le facteur du lac Bain avait le dessous. D’un
+violent effort elle se mit debout et, pendant quelques instants, elle
+resta chancelante, comme si son cerveau et son corps se rajustaient. Au
+moment même où elle considérait le visage bleui dont les doigts de
+Pierre étranglaient la vie, la main de Bush Mac Taggart cherchait à
+l’aveuglette son revolver. Il le trouva. A l’insu de Pierre il le tira
+de son étui. Une chance du diable le favorisait de nouveau, car dans son
+affairement, il n’avait pas remis le cran de sûreté après avoir tiré sur
+Bari. Maintenant, il n’avait plus que la force de presser la détente.
+Deux fois, son index appuya. Deux fois retentirent des explosions
+mortelles auprès du corps de Pierre.
+
+A la figure de son père, Nepeese comprit ce qui s’était passé. Son cœur
+s’arrêta dans sa poitrine, tandis qu’elle considérait le rapide et
+terrible changement opéré soudain par la mort. Lentement Pierre se
+souleva. Ses yeux se dilatèrent une minute, se dilatèrent et demeurèrent
+fixes. Il ne poussa pas une plainte. Elle ne put voir ses lèvres bouger.
+Puis il retomba vers elle, de sorte que le corps de Mac Taggart fut
+libre. Sans plus rien voir, avec une angoisse dont ne témoignait ni un
+cri ni un mot, elle se jeta à son côté. Il était mort. Combien de temps
+resta-t-elle là? Combien de temps attendit-elle qu’il fît un mouvement,
+qu’il ouvrît les yeux, qu’il respirât, elle ne le saurait jamais.
+
+Pendant ce temps, Mac Taggart se relevait et s’appuyait au mur, revolver
+en main, son cerveau reprenant sa lucidité, sa passion renaissant au
+spectacle de son triomphe final. Son œuvre ne l’effrayait point. Même en
+cet instant tragique qu’il se tenait accoté à la muraille, sa
+défense--si jamais il y avait défense--se définissait dans son esprit.
+Pierre, le métis, l’avait traîtreusement assailli sans raison. En se
+défendant, il l’avait tué. N’était-il pas le facteur du lac Bain? Est-ce
+que la Compagnie et la Justice ne croiraient pas plutôt sa parole que
+celle de cette fille? Son cerveau bondissait de l’ancienne allégresse.
+Il n’en viendrait jamais là,--à l’aveu de cette lutte et de la mort dans
+la hutte,--quand il en aurait fini avec elle! Elle ne voudrait point
+passer tout le temps pour _la bête noire_. Non. Ils enseveliraient
+Pierre et elle retournerait au lac Bain avec lui. Si elle avait été
+impuissante naguère, elle était encore plus impuissante désormais. Elle
+n’avouerait jamais ce qui s’était passé dans la hutte quand il en aurait
+fini avec elle.
+
+Il oubliait la présence du mort à la regarder penchée sur son père en
+sorte que ses cheveux le recouvraient comme d’un linceul de soie. Il
+replaça son revolver dans l’étui et respira bruyamment. Il était encore
+un peu chancelant sur ses pieds, mais son visage était de nouveau le
+visage d’un démon. Il fit un pas, et c’est alors qu’un bruit vint
+éveiller la jeune fille de sa torpeur. Dans l’ombre du mur le plus
+reculé, Bari s’était démené pour se lever et maintenant il groulait.
+Lentement Nepeese releva la tête. Une force à laquelle elle ne pouvait
+résister lui fit aussi lever les yeux jusqu’à ce qu’elle regardât Mac
+Taggart en plein visage. Elle avait presque perdu conscience de sa
+présence; ses sens étaient glacés et comme éteints. C’était comme si son
+cœur eût cessé de battre avec le cœur de Pierre. Ce qu’elle lut sur le
+visage du facteur la ramena de la torpeur de son chagrin à l’abîme de
+son propre péril. Il était penché sur elle. Dans sa physionomie, il n’y
+avait point de pitié, nulle horreur de ce qu’il avait fait, seulement
+une joie insensée à regarder, non le corps inanimé de Pierre, mais
+elle-même. Il avança une main et qui se posa sur sa tête. Elle sentit
+les gros doigts froisser ses cheveux et les yeux de Mac Taggart
+luisaient comme des charbons ardents derrière les paupières humides. Les
+doigts passaient et repassaient dans ses cheveux; elle pouvait
+l’entendre respirer, tandis qu’il se penchait plus près et qu’elle
+essayait de se lever, mais lui, les mains dans ses cheveux,
+l’immobilisait.
+
+--Grand Dieu! soupira-t-elle.
+
+ * * * * *
+
+Elle ne prononça pas d’autre parole, elle n’implora pas sa pitié, elle
+ne proféra aucun cri sinon un sanglot rauque et désespéré. En ce moment,
+ni l’une ni l’autre n’entendirent ni ne virent Bari. Deux fois, en
+traversant la hutte, il s’était affaissé sur le plancher, maintenant il
+était près de Mac Taggart. Il voulait simplement se lancer dans le dos
+de la brute d’homme et essayer de mordre au gras du cou comme il aurait
+broyé un os de caribou. Mais il était sans force. Il était encore à
+demi-paralysé du bas de son épaule d’avant. Mais ses mâchoires étaient
+comme du fer et elles serrèrent sauvagement une jambe de Mac Taggart. En
+poussant un hurlement de douleur, le facteur lâcha Branche-de-Saule qui
+se mit debout. Pendant une précieuse demi-minute, elle fut libre, et,
+tandis que le facteur donnait des coups de pied et frappait pour faire
+lâcher prise à Bari, elle s’élança vers la porte de la hutte et
+s’enfuit. L’air vif frappa son visage, emplit ses poumons d’une vigueur
+nouvelle et, sans savoir d’où lui viendrait un espoir, elle se précipita
+à travers la neige dans la forêt.
+
+Mac Taggart parut sur le seuil juste pour la voir disparaître. Sa jambe
+était déchirée où Bari avait enfoui ses crocs, mais il ne sentait pas sa
+douleur, tandis qu’il courait pour poursuivre la jeune fille. Elle ne
+pouvait aller loin. Un cri de triomphe, inhumain comme un cri de fauve,
+sortit avec un immense soupir de sa bouche ouverte dès qu’il vit que
+Nepeese ralentissait sa fuite. Il était à mi-chemin de la lisière de la
+forêt, lorsque Bari se traîna à son tour sur le seuil. Ses mâchoires
+saignaient où Mac Taggart avait à plusieurs reprises donné des coups de
+pied avant qu’il desserrât les crocs. Entre ses deux oreilles il y avait
+des caillots de sang, comme si un tison rouge y avait été appliqué un
+moment. C’était là qu’avait frappé la balle de Mac Taggart. Un quart de
+pouce plus avant et c’eût été la mort. Quoi qu’il en soit, cela avait
+produit l’effet d’un coup de lourd gourdin, paralysant ses sens et
+l’envoyant rouler, flasque et sans connaissance, contre la muraille. Il
+pouvait remuer les pattes sans tomber maintenant et lentement il suivit
+les traces de l’homme et de la jeune fille.
+
+Tout en courant, Nepeese se rendait compte que tout espoir était vain.
+Il ne lui restait plus maintenant que quelques minutes, quelques
+secondes peut-être, et son esprit aussitôt redevint lucide et réfléchi.
+Elle bifurqua dans la sente étroite dans laquelle Mac Taggart l’avait
+suivie une fois déjà, mais juste au moment d’arriver au ravin, elle prit
+vivement à droite. Elle pouvait apercevoir Mac Taggart. Il ne courait
+pas très vite, mais il gagnait continuellement du terrain, comme s’il
+prenait plaisir à contempler son impuissance, comme il y avait pris
+plaisir, d’une autre manière, l’autre jour.
+
+A deux cents mètres plus bas que l’étang profond dans lequel elle avait
+précipité le facteur, tout juste au delà des bas-fonds d’où il s’était
+tiré pour se sauver, commençait la gorge de la Plume-Bleue. Une chose
+effrayante se précisait dans son esprit tandis qu’elle courait de ce
+côté, une chose qui, à chaque soupir entrecoupé qu’elle poussait,
+devenait au fur et à mesure une immense et radieuse espérance. Enfin,
+elle y parvint et regarda à ses pieds. Et tandis qu’elle regardait,
+remonta en murmurant du fond de son âme et trembla sur ses lèvres le
+_Chant du Cygne_ de la tribu maternelle:
+
+ O nos ancêtres, à nous!
+ Venez du fond de la vallée,
+ Guidez-nous! Car aujourd’hui nous mourons
+ Et les vents parlent de mort!
+
+Elle avait levé les bras. Sur l’immensité blanche par delà le torrent
+elle se dressait haute et svelte, ses cheveux descendant parmi le soleil
+jusqu’à ses genoux. A cinquante mètres derrière elle, le facteur du lac
+Bain s’arrêta brusquement. «Dieu! murmura-t-il, n’est-elle point
+admirable!» Et derrière Mac Taggart, se hâtant de plus en plus, il y
+avait Bari.
+
+ * * * * *
+
+De nouveau, Branche-de-Saule se pencha pour regarder. Elle était sur le
+bord du gouffre, car à cette heure, elle ne tremblait pas. Plusieurs
+fois, elle s’était cramponné à la main de Pierre afin de regarder
+par-dessus bord, car personne ne pouvait tomber là sans mourir. A
+cinquante pieds au-dessous d’elle, l’eau qui ne gelait jamais, l’eau
+s’écrasait en écumant parmi les rocs. L’abîme était profond et noir et
+terrible, car entre les étroites murailles de roc le soleil ne parvenait
+pas. Le bruit du gouffre emplissait les oreilles de Branche-de-Saule.
+
+Elle se retourna et brava Mac Taggart. Même alors il ne devina pas, mais
+il s’avança de nouveau vers elle, les bras étendus, comme si déjà il
+sentait qu’il l’étreignait. Cinquante mètres! Ce n’était guère et la
+distance diminuait rapidement...
+
+Une fois encore les lèvres de Branche-de-Saule remuèrent. Après tout,
+n’est-ce pas l’âme maternelle qui nous donne confiance pour aborder
+l’éternité, serait-on païen? et c’était l’esprit de sa mère que
+Branche-de-Saule invoquait à l’heure de mourir. Cet appel aux lèvres,
+elle se précipita dans le gouffre, ses cheveux, soulevés par le vent,
+l’enveloppant dans un linceul de gloire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+SEUL!
+
+
+Peu après, le facteur du lac Bain était debout au bord du ravin. Sa voix
+avait poussé un hurlement rauque, un cri sauvage d’incrédulité et
+d’horreur qui avait prononcé le nom de Branche-de-Saule au moment où
+elle disparaissait. Il se pencha, tordant ses énormes mains rouges, et
+regardant sous lui, dans une anxiété affreuse, l’eau qui bouillonnait et
+les rocs noirs, là-bas. Il n’y avait plus rien, là, maintenant, nul
+signe d’elle, pas le moindre éclair de son visage pâle ou de sa
+chevelure brillante dans l’écume blanchissante. Et elle avait fait
+_cela_ pour lui échapper.
+
+Le cœur de la brute lui fit mal, si mal qu’il recula, les yeux aveuglés,
+pris de vertige et ses jambes se dérobant sous lui.
+
+Il avait tué Pierre et ç’avait été un triomphe; toute sa vie, il avait
+joué son rôle de brute avec un stoïcisme et une cruauté qui ne
+connaissaient pas de défaillance, rien de pareil à ce qui le dominait
+maintenant, le faisant frissonner jusqu’à la moelle des os, au point
+qu’il restait là comme paralysé.
+
+Il ne voyait pas Bari; il n’entendait pas les cris plaintifs du chien au
+rebord du ravin. Pendant quelques minutes le monde s’obscurcit pour lui,
+puis sortant de sa stupeur, il courut comme un fou le long du gouffre,
+regardant partout où ses yeux pouvaient pénétrer l’eau, cherchant à
+apercevoir quelque chose d’elle. Enfin l’abîme devint trop sombre. Il ne
+restait plus d’espoir. Nepeese était disparue et elle avait considéré
+_cela_ en face, pour lui échapper.
+
+Il se répéta le fait à plusieurs reprises, stupidement, lourdement,
+comme si son cerveau ne pouvait rien comprendre de plus. Elle était
+morte. Et Pierre était mort. Et lui, en quelques minutes, avait fait
+tout cela.
+
+Il retourna à la hutte, non point par le sentier par lequel il avait
+poursuivi Nepeese, mais directement à travers les épaisses broussailles.
+De gros flocons de neige s’étaient mis à tomber. Il regarda le ciel où
+des bancs d’obscurs nuages remontaient du sud-est. Le soleil disparut.
+Bientôt ce serait la bourrasque, la lourde bourrasque de neige. Les
+larges flocons, en tombant sur ses mains nues et son visage, le
+portèrent à réfléchir. C’était heureux pour lui, cette bourrasque. Elle
+allait tout recouvrir: les traces de pas récentes, même la tombe qu’il
+allait creuser pour Pierre. Un tel homme ne tarde pas à se remettre d’un
+ébranlement moral.
+
+Tandis qu’il arrivait en vue de la hutte son esprit était de nouveau
+préoccupé de la réalité, des exigences de la situation. Le redoutable,
+somme toute, n’était pas que Pierre et Nepeese fussent morts, mais que
+son rêve, les désirs qu’il avait nourris, fussent anéantis. Ce n’était
+pas que Nepeese fût morte, mais que _lui_ l’eût perdue. C’était là sa
+déception foncière. Le reste, son crime, était facile à cacher.
+
+Ce ne fut point par sentimentalité qu’il creusa une tombe pour Pierre
+près de celle de la princesse-mère sous le haut sapin. Ce ne fut pas le
+moins du monde par sentimentalité qu’il creusa une tombe, mais par
+prudence. Il enterra Pierre comme il sied, comme un blanc en
+ensevelirait un autre. Puis il déposa la provision de pétrole qu’avait
+Pierre à l’endroit où elle serait le plus efficacement placée, et en
+approcha une allumette. Il demeura à l’orée de la forêt jusqu’à ce que
+la hutte fût devenue un tourbillon de flammes. La neige tombait
+abondamment. La tombe fraîchement creusée devenait un monticule blanc et
+les empreintes de pas se comblaient. Matériellement, Bush Mac Taggart ne
+redoutait rien pour ce qu’il avait fait, en retournant au lac Bain.
+Personne n’ouvrirait jamais la tombe de Pierre Duquesne. Et il n’y avait
+personne pour le dénoncer si pareil miracle arrivait. Mais d’une chose
+au moins son âme noire ne pourrait se libérer. Toujours il reverrait le
+pâle, le victorieux visage de Branche-de-Saule quand elle le brava à cet
+instant de gloire que même alors qu’elle lui avait préféré la mort, il
+s’était écrié: «Dieu! qu’elle est belle!»
+
+ * * * * *
+
+De même que Bush Mac Taggart avait oublié Bari, de même Bari avait
+oublié le facteur du lac Bain. Quand Mac Taggart avait couru le long du
+ravin, Bari s’était accroupi à l’endroit de la foulée de neige où
+Nepeese s’était tenue, le corps roide et les pieds arc-boutés pour se
+pencher vers l’eau. Il l’avait vue prendre son élan. Plusieurs fois, cet
+été, il l’avait suivie dans ses plongeons hardis dans l’eau profonde et
+calme de l’étang. Mais ici, il y avait une distance effrayante. Nepeese
+n’avait jamais plongé à pareil endroit. Bari pouvait voir les pointes
+sombres des rocs paraître et disparaître dans les tourbillons d’écume,
+comme des têtes de monstres en train de jouer. Le bruit de l’eau le
+remplissait de frayeur; ses yeux percevaient la ruée des glaçons qui
+s’émiettaient entre les murailles rocheuses. Elle, elle s’était élancée
+là.
+
+Il avait grande envie de la suivre, de sauter dans l’eau comme il y
+avait toujours sauté après elle. Elle était sûrement là-bas, même s’il
+ne pouvait la voir. Peut-être jouait-elle parmi les roches et se
+cachait-elle dans l’écume blanche et s’étonnait-elle qu’il ne vînt pas.
+Mais il hésitait. Il hésitait, la tête et le cou tendus au-dessus du
+gouffre et ses pieds de devant glissant un peu dans la neige. Avec
+effort, il se recula et poussa un gémissement. Il surprit l’odeur
+récente des mocassins de Mac Faggart et sa plainte se changea peu à peu
+en un long grognement de regret. Il regarda encore au-dessus du gouffre.
+Il ne pouvait toujours apercevoir Nepeese. Il aboya, signal bref et sec
+par lequel il l’appelait toujours. Il n’y eut pas de réponse. A
+plusieurs reprises il aboya et ce ne fut toujours que le bruit de l’eau
+qui lui parvint. Alors, durant quelques minutes, il se recula,
+silencieux et attentif, le corps frissonnant d’une terreur étrange qui
+le possédait.
+
+La neige tombait maintenant et Mac Taggart était retourné à la hutte. Au
+bout d’un moment, Bari s’engagea sur la piste que l’homme avait tracée
+au bord du ravin et chaque fois que Mac Taggart s’était arrêté, Bari
+s’arrêtait également. Par moment, sa haine était dominée par l’envie
+qu’il avait de rejoindre Branche-de-Saule et il continuait à bouger le
+long de la gorge jusqu’à ce que, à un quart de mille de l’endroit où le
+facteur avait regardé pour la dernière fois au fond du gouffre, il
+parvint à la sente étroite et déclive où Nepeese et lui s’étaient si
+souvent aventurés pour chercher des violettes de rochers. Le sentier
+serpentant qui descendait en face de la falaise était maintenant couvert
+de neige, mais Bari y fraya sa route tant qu’il arrivât au bord du
+torrent. Et Nepeese n’était point là.
+
+Il poussa une plainte et aboya de nouveau. Mais cette fois il y avait
+dans l’appel qu’il jetait comme un malaise contenu, un accent de
+pleurnicherie qui indiquait qu’il n’attendait plus de réponse. Après
+quoi, durant cinq minutes, il s’assit sur son derrière, aussi immobile
+qu’un roc... Qu’est-ce qui arriva jusqu’à lui? Du fond du mystère
+ténébreux et du tumulte du ravin, quels murmures spirituels de la nature
+lui firent connaître la vérité? Il est impossible à la raison de
+l’expliquer. Mais il écoutait et il regardait et ses nerfs le
+tiraillaient à mesure que la vérité s’affirmait en lui. Et enfin il
+redressa lentement la tête jusqu’à ce que son museau fût levé vers la
+bourrasque blanche du ciel et de sa gorge sortit un hurlement profond et
+frémissant de chien qui lamente le trépas du maître qui vient de mourir.
+
+Sur le chemin conduisant au lac Bain, Mac Taggart entendit ce cri et
+frissonna.
+
+L’odeur de fumée s’épaississant dans l’air jusqu’à lui piquer aux
+narines, chassa enfin Bari du ravin et le ramena à la hutte. Il n’en
+restait pas lourd quand il arriva à la clairière. A l’endroit où s’était
+élevée la cabane, il y avait un tas rouge qui se consumait lentement.
+Bari demeura longtemps assis à le regarder, attendant toujours et
+écoutant toujours. Il ne sentait plus l’effet de la balle qui l’avait
+étourdi, mais ses sens subissaient maintenant un autre changement aussi
+étrange et irréel que la résistance qu’ils avaient montrée aux ténèbres
+de la mort imminente dans la hutte. En l’espace de moins d’une heure, le
+monde s’était, pour Bari, bizarrement transformé.
+
+Tout à l’heure, Branche-de-Saule était là devant son petit miroir dans
+la hutte, à lui parler et rire dans son contentement tandis qu’elle
+arrangeait ses cheveux et que lui, étendu sur le plancher, était rempli
+d’une immense joie. Et maintenant, il n’y avait plus de hutte, plus de
+Nepeese, plus de Pierre! Tranquillement, il s’appliqua à comprendre. Il
+demeura quelque temps avant de bouger des baumiers touffus, car déjà une
+défiance intime et grandissante commençait à guider tous ses mouvements.
+Il n’approcha pas du tas de cendres ardentes de la cabane, mais, en se
+coulant, il contourna le cirque de la clairière jusqu’au chenil. Cela le
+mena jusqu’au grand sapin. Une bonne minute il s’y arrêta, flaira le
+tertre fraîchement élevé sous son manteau blanc de neige. Quand il
+continua d’avancer, il se fit plus petit encore et ses oreilles étaient
+aplaties contre le sol. Le chenil était ouvert et vide. Mac Taggart y
+avait veillé.
+
+De nouveau, Bari s’assit sur son derrière et hurla à la mort. Cette
+fois, c’était pour Pierre, Dans ce hurlement il y avait un accent autre
+que dans celui qu’il avait poussé au bord du ravin. Il était positif,
+certain. Près du ravin, le cri avait été tempéré d’un doute, d’un espoir
+interrogateur, de quelque chose qui était tellement humain que Mac
+Faggart sur la route avait tressailli.
+
+Bari _savait_ ce que renfermait cette tombe couverte de neige et
+récemment creusée. Une épaisseur de trois pieds de terre ne pouvait lui
+cacher son secret. Là, il y avait la mort, absolue, sans équivoque. Mais
+pour Nepeese, il espérait encore trouver.
+
+Jusqu’à midi, il ne s’écarta point de la hutte, mais une seule fois il
+approcha effectivement et flaira l’amas noirci de poutres qui
+émergeaient de la neige. A plusieurs reprises, il fit le tour des
+décombres, se tenant toujours à distance du buisson et du bois, flairant
+l’air et écoutant. Deux fois, il retourna au ravin. Tard dans
+l’après-midi, il lui vint une impulsion subite qui l’entraîna rapidement
+à travers la forêt. Il ne courait plus à découvert maintenant: la
+prudence, la défiance et la crainte avaient réveillé en lui les
+instincts du loup.
+
+Les oreilles rabattues de chaque côté de la tête, la queue basse jusqu’à
+balayer la neige, l’échine fléchie, à la façon curieuse et évasive du
+loup, on pouvait à peine le distinguer des ombres des sapins et des
+baumiers. Nulle hésitation dans le chemin qu’il suivait. Il était droit,
+comme s’il avait été tracé par une corde à travers la forêt, et il le
+conduisit, de bonne heure au crépuscule, dans la clairière où Nepeese
+avait fui avec lui ce jour qu’elle avait poussé Mac Taggart par-dessus
+le bord du précipice dans l’étang. Au lieu de l’abri des baumiers de ce
+jour-là, il y avait maintenant un _tepee_ d’écorce de bouleau, réduit
+imperméable et que Pierre avait aidé Branche-de-Saule à fabriquer
+pendant l’été. Bari y alla tout droit et passa la tête à l’intérieur
+avec un gémissement sourd et expectant.
+
+Il ne vint point de réponse. Il faisait sombre et humide dans le réduit.
+Il pouvait y apercevoir indistinctement les deux couvertures qui s’y
+trouvaient, la rangée de grandes boîtes d’étain dans lesquelles Nepeese
+conservait leurs provisions et le poêle que Pierre avait improvisé un
+jour avec des morceaux de tôle. Mais Nepeese n’était point là. Et il n’y
+avait pas apparence d’elle au dehors. La neige n’était foulée que par
+lui-même. Il faisait noir quand il retourna à la hutte incendiée. Toute
+la nuit, il erra autour du chenil désert et toute la nuit la neige tomba
+abondamment, de sorte qu’à l’aurore il y enfonçait jusqu’aux épaules
+lorsqu’il sortit de la clairière.
+
+Mais avec le jour le ciel s’était dégagé. Le soleil se leva et le monde
+fut presque trop brillant pour ses yeux. Il réchauffait le sang de Bari
+d’un nouvel espoir et d’une nouvelle attente. Son cerveau travaillait
+encore plus activement que la veille pour comprendre. Sûrement
+Branche-de-Saule reviendrait bientôt! Il allait entendre sa voix. Elle
+allait sortir brusquement de la forêt. Elle allait l’appeler. Une de ces
+choses ou toutes à la fois devaient se produire. Il s’arrêtait net en
+route, à chaque bruit, et reniflait l’air de tous les côtés où soufflait
+le vent. Il marchait sans répit. Son corps faisait des foulées profondes
+dans la neige, autour et au-dessus du haut tertre blanc qui avait été la
+hutte; ses traces allaient du chenil au grand sapin et elles étaient
+aussi nombreuses que les empreintes d’une bande de loups sur un
+demi-mille, de long en large, jusqu’au ravin.
+
+L’après-midi de ce jour, une deuxième et forte impulsion lui vint. Elle
+était irraisonnée, mais ce n’était pas davantage de l’instinct
+uniquement. C’était un demi-combat, l’esprit de la bête luttant de son
+mieux avec le mystère de l’intangible, quelque chose que les yeux ne
+pouvaient voir ni les oreilles entendre. Nepeese n’était pas dans la
+hutte, parce qu’il n’y avait plus de hutte. Elle n’était pas au tepee.
+Il ne pouvait trouver trace d’elle au ravin. Elle n’était pas avec
+Pierre sous le grand sapin.
+
+Par conséquent, sans raisonner, mais certain, il se mit à suivre la
+vieille ligne de pièges au nord-ouest.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+UN HIVER D’ATTENTE
+
+
+Nul homme ne s’est jamais préoccupé d’approfondir complètement le
+mystère de la mort, tandis qu’il frappe les sens du chien septentrional.
+Il vient parfois à lui dans le vent; le plus souvent, _il doit venir_
+avec le vent. Et pourtant il y a des milliers de maîtres dans le Nord
+qui jureraient que leurs chiens les ont avertis de la mort, des heures
+avant son arrivée. Et il y en a beaucoup parmi ces milliers qui savent,
+par expérience, que leurs attelages s’arrêtent à un quart ou à un
+demi-mille de distance de la hutte étrangère dans laquelle se trouve un
+mort non enseveli.
+
+Hier Bari avait senti la mort et il savait sans déduction du
+raisonnement que le mort c’était Pierre. Comment savait-il cela et
+pourquoi acceptait-il ce fait comme évident, c’est un des mystères qui,
+parfois, paraissent donner une provocation directe à ceux qui
+n’accordent rien de plus que l’instinct au cerveau d’un animal. Il
+savait que Pierre était mort, sans savoir exactement ce que c’était que
+la mort. Mais il était certain d’une chose: il ne reverrait plus Pierre.
+Il n’entendrait jamais plus sa voix. Il n’entendrait jamais plus à
+l’avenir le crissement de ses snow-boots devant lui sur le sentier. Il
+ne cherchait donc point Pierre sur la ligne de trappes. Pierre était
+parti pour toujours. Mais Bari n’avait pas encore associé l’idée de la
+mort à l’idée de Nepeese. Il se sentait plein d’une grande anxiété; ce
+qui était parvenu jusqu’à lui du fond du ravin l’avait fait trembler de
+frayeur et d’attente. Il éprouvait le frémissement de quelque chose
+d’étrange, de quelque chose de menaçant, et pourtant, alors même qu’il
+avait hurlé à la mort dans le ravin, cela devait être pour Pierre. Car
+il croyait que Nepeese était vivante et il était maintenant juste aussi
+certain qu’il la rejoindrait sur la ligne de trappes qu’il était
+certain, hier, de la rencontrer sous l’abri d’écorce de bouleau.
+
+Depuis son déjeuner de la veille, au matin, avec Branche-de-Saule, il
+était resté sans manger. Apaiser sa faim signifiait chasser, et sa
+pensée était trop préoccupée à chercher Nepeese pour cela. Il serait
+demeuré affamé tout le jour, mais à trois milles de la hutte il arriva
+près d’un piège où il y avait un gros lapin aux pieds blancs. Le lapin
+vivait encore et Bari le tua et en mangea son content. Jusqu’au soir, il
+ne manqua pas une trappe. Dans l’une d’elles, il y avait un lynx; dans
+une autre, un poisson-chat; à la surface blanchie d’un lac, il flaira un
+monticule de neige sous lequel gisait le cadavre d’un renard roux tué
+par l’un des appâts empoisonnés de Pierre. Tous les deux, lynx et
+poisson-chat, étaient vivants et les chaînes d’acier de leur trappe
+claquaient à coups secs, tandis qu’ils se disposaient à livrer bataille
+à Bari. Mais l’affaire n’intéressait point Bari. Il se hâtait, son
+anxiété croissant à mesure que l’obscurité augmentait et qu’il ne
+trouvait pas trace de Nepeese.
+
+Il fit, après la bourrasque, une nuit merveilleusement claire, une nuit
+froide et lumineuse, avec des ombres découpées aussi nettement que des
+êtres vivants. Alors une troisième idée s’empara de Bari. Il lui
+suffisait, comme à tous les animaux, d’une seule idée à la fois; c’était
+une créature dont les impulsions plus faibles étaient dirigées par une
+unique impulsion dominante. Et cette impulsion, dans la splendeur de la
+nuit étoilée, c’était d’atteindre aussi vite que possible la première
+des deux cabanes de Pierre sur la ligne de trappes. Là, il trouverait
+Nepeese. Je n’appellerai point méthode de raisonnement le moyen par
+lequel Bari aboutit à cette conclusion, par crainte que quelque réaliste
+attardé ne se dresse du haut de son savoir omnipotent et de son égoïsme
+d’animal supérieur pour me stigmatiser du mot de rêveur. En tout cas,
+une assurance solide et ferme vint à Bari juste de la même façon. Il se
+mit à négliger les trappes dans sa précipitation à parcourir la distance
+pour atteindre la cabane. Il y avait vingt-cinq milles de la maison
+incendiée de Pierre à la première cabane des trappes et Bari en avait
+parcouru dix, à la nuit tombée. Les quinze restant étaient les plus
+pénibles. Dans les endroits à découvert, il enfonçait dans la neige
+jusqu’au ventre et la neige était douce. Fréquemment, il plongeait dans
+des tas profonds parmi lesquels un moment il restait comme enseveli.
+Trois fois, pendant la dernière partie de la nuit, Bari entendit le
+thrène sauvage des loups. Une autre fois, ce fut un péan de triomphe.
+Les chasseurs se livraient à leur curée à moins d’un mille de là dans la
+forêt profonde. Mais leur voix ne lui parlait plus. Il était rétif. Voix
+de haine et de fraude. Chaque fois qu’il l’entendait, il s’arrêtait sur
+la route et grognait, tandis que son poil se hérissait.
+
+Il était minuit quand il parvint au petit cirque de la forêt où Pierre
+avait coupé du bois pour la première de ses cabanes de la zone des
+trappes. Pendant au moins une minute, Bari se tint à l’orée de la
+clairière, les oreilles fort attentives, les yeux illuminés d’espoir et
+d’expectative, tandis qu’il humait l’air. Ni fumée, ni bruit, ni lumière
+à l’unique fenêtre de la hutte de bois. Une déception envahit Bari,
+tandis qu’il était là. De nouveau, il eut la sensation de sa solitude,
+du néant de ses recherches. Ce fut à pas lourds et découragés qu’il
+traversa la neige jusqu’à la porte de la hutte. Il avait parcouru
+vingt-cinq milles et il était fatigué, mais son épuisement ne l’avait
+pas accablé jusqu’alors. La neige était amoncelée en tas sur le seuil et
+Bari s’y assit et gémit. Ce n’était plus le gémissement inquiet et
+interrogateur de tantôt. Maintenant, c’était un accent de désespoir et
+de profonde détresse. Durant une demi-heure, il resta assis frissonnant,
+le dos à la porte, la tête dressée vers l’immensité des étoiles comme si
+là-bas encore habitait le fugitif espoir que Nepeese pourrait arriver à
+sa suite dans le chemin. Puis, il se creusa un trou profond dans le tas
+de neige et passa le reste de la nuit dans un sommeil plein de
+cauchemars.
+
+A la première lueur du jour, il reprit sa route. Il n’était pas si
+alerte ce matin-ci. Il avait cet affaissement lamentable de la queue
+nommé par les Indiens _akoosewin_, signe du chien malade. Et Bari était
+malade, non de corps, mais d’âme. La ferveur de son espoir était
+anéantie et il ne s’attendait plus à retrouver Branche-de-Saule.
+Cependant, la seconde cabane, à l’extrémité lointaine de la ligne de
+trappes, l’attirait, mais ne provoquait plus rien chez lui de
+l’enthousiasme qui l’avait précipité vers la première. Il marchait
+lentement et par à-coups, sa défiance de la forêt ayant fait place de
+nouveau à son exaltation de recherche. Il approchait de chaque piège et
+trappe de Pierre avec prudence et deux fois il montra les crocs: une
+fois à une belette qui, de dessous une racine où elle avait traîné le
+piège où elle était prise, fit mine de le mordre, et la seconde fois à
+un gros hibou blanc comme neige qui était venu dérober l’appât et se
+trouvait prisonnier au bout d’une chaîne d’acier. Il se peut que Bari
+s’imaginât que c’était Oohoomisew et qu’il se souvînt encore vivement de
+l’assaut déloyal et de la farouche bataille de cette nuit que, petit
+chien, il avait traîné son corps endolori et blessé à travers le mystère
+panique des grands bois. Car, il fit plus que montrer les crocs. Il mit
+en pièces le hibou blanc.
+
+Il y avait abondance de lapins dans les trappes de Pierre et Bari ne
+partit pas affamé. Il parvint à la seconde cabane de la ligne tard dans
+l’après-midi, après dix heures de marche. Il n’y eut pas bien grande
+déception, car il n’avait pas beaucoup espéré. La neige avait cerné
+cette cabane d’un remblai plus élevé que l’autre. Il y en avait trois
+pieds haut contre la porte et la fenêtre était blanche d’un revêtement
+de givre épais. En cet endroit, qui était à l’extrémité d’une immense
+plaine aride et que d’épaisses forêts n’ombrageaient que plus loin en
+arrière, Pierre avait construit un abri pour y loger son bois, et de cet
+abri, Bari fit sa maison provisoire. Tout le jour suivant, il demeura
+quelque part à l’extrémité de la ligne de trappes bordant la lisière des
+terres désertes, à examiner la courte ligne transversale d’une douzaine
+de pièges que Pierre et Nepeese avaient accrochée avec des cordes à
+travers un marécage où se voyaient beaucoup d’indices de lynx. C’était
+le troisième jour avant son départ pour retourner au Grey Loon.
+
+Il voyagea sans hâte, mettant deux jours à couvrir les vingt-cinq milles
+entre la première et la seconde cabane de la ligne de trappes. A la
+deuxième cabane, il demeura trois jours, et ce fut le neuvième qu’il
+atteignit Grey Loon. Aucun changement. Dans la neige, nulles traces que
+les siennes d’il y avait neuf jours. Chercher Nepeese lui devenait
+maintenant une sorte de routine quotidienne plus ou moins involontaire.
+Pendant une semaine, il se tapit dans le chenil et au moins deux fois,
+de l’aurore à la nuit, il allait jusqu’à l’abri d’écorce de bouleau et
+jusqu’au ravin. Bientôt, sa piste, fortement marquée dans la neige,
+devint aussi battue que la ligne de trappes de Pierre. Elle coupait
+droit à travers la forêt jusqu’au tepee, obliquait légèrement à l’Est,
+afin de traverser la surface gelée de l’étang où nageait
+Branche-de-Saule. De l’abri, elle décrivait un cercle à travers un coin
+de la forêt où Nepeese avait souvent cueilli des brassées de fleurs
+pourpres, puis elle se dirigeait vers le ravin. Elle suivait de long en
+large le bord de la gorge, descendait dans la petite anse au fond du
+ravin et, de là, retournait directement au chenil. Puis, tout à coup,
+Bari changea. Il passa une nuit dans l’abri. Après quoi, bien qu’il fût
+à Grey Loon, il dormit toujours dans cet abri. Les deux couvertures
+formaient son lit, et c’était encore un peu de Nepeese. Et là, pendant
+tout l’hiver, il attendit.
+
+Si Nepeese était revenue en février et avait pu le surprendre à
+l’improviste, elle aurait trouvé un Bari bien changé. Il ressemblait
+plus que jamais à un loup; cependant, il ne hurlait jamais plus
+maintenant et un grognement montait au fond de sa gorge, lorsqu’il
+entendait le cri de la horde. Pendant plusieurs semaines, la vieille
+ligne de trappes l’avait approvisionné de nourriture, mais maintenant il
+chassait. Le tepee, à l’intérieur comme alentour, était parsemé de poils
+et d’os. Une fois, seul, il attrapa un jeune daim dans la neige épaisse
+et le tua. Une autre fois, au cœur d’une farouche tempête de février, il
+poursuivit un caribou mâle de si près que la bête sauta par-dessus un
+rocher et se rompit le cou. Bari vivait bien et d’aspect et de vigueur
+devenait rapidement un géant de son espèce. Encore six mois et il serait
+aussi robuste que Kazan. Déjà même ses mâchoires étaient aussi
+puissantes que les siennes. Trois fois, au cours de l’hiver, il s’était
+battu: d’abord avec un lynx qui avait dévalé sur lui d’une souche
+renversée, tandis qu’il mangeait un lapin frais tué, et deux autres fois
+avec des loups isolés. Le lynx le lacéra sans pitié avant de se réfugier
+dans la souche. Le plus jeunes des loups, il le tua. L’autre combat fut
+un mécompte. De plus en plus, il devenait un réfractaire, vivant
+solitaire avec ses rêves et les espoirs qui couvaient. Et il rêvait. A
+diverses reprises, tandis qu’il était étendu dans l’abri, il crut
+entendre la voix de Nepeese. Il croyait entendre son doux appel, ses
+éclats de rire, les syllabes de son nom, et, souvent, il se dressait,
+redevenu l’ancien Bari pendant une minute ou deux, pour se recoucher
+dans son nid avec un gémissement assourdi et plein d’amertume. Et
+toujours, quand il entendait le craquement d’une branche ou quelque
+autre bruit de la forêt, c’était la pensée de Nepeese qui, dans un
+éclair, traversait son cerveau. _Un jour elle reviendrait._ Cette
+croyance faisait partie de sa vie aussi bien que le soleil et la lune et
+les étoiles.
+
+L’hiver passa et le printemps arriva, et toujours Bari continuait à
+fréquenter ses vieilles pistes, même quand il allait ici et là, sur la
+ligne de trappes jusqu’à la première cabane. Les pièges étaient
+maintenant rouillés et détendus, la fonte des neiges découvrant des os
+et des plumes entre leurs ressorts; sous les trappes il y avait des
+débris de fourrures et dehors, sur la glace des lacs, des squelettes de
+renards et de loups qui avaient mordu aux appâts empoisonnés. Les
+dernières neiges passèrent. Les torrents gonflés chantèrent dans les
+forêts et les cagnons. La terre reverdit et les premières fleurs
+s’ouvrirent.
+
+Sûrement, c’était pour Nepeese le moment de revenir à la maison! Il
+l’attendait avec espoir. Il alla plus souvent encore à l’étang de la
+forêt où ils se baignaient et il se tenait près de la hutte incendiée et
+du chenil. Deux fois, il plongea dans l’étang et gémit en nageant tout
+autour, comme si Nepeese dût certainement le rejoindre dans leur ancien
+amusement de natation. Et dès lors, tandis que le printemps s’achevait
+et que l’été venait, tombaient sur lui lentement la tristesse et la
+misère d’une infinie désespérance. Toutes les fleurs étaient maintenant
+épanouies et les grappes de sorbier elles-mêmes luisaient comme des feux
+rouges dans les bois. Des lambeaux de verdure commençaient à cacher les
+décombres calcinés qui avaient été la hutte, et les glycines aux fleurs
+bleues qui recouvraient la tombe de la princesse-mère rampaient
+maintenant jusqu’à celle de Pierre, comme si la princesse elle-même les
+animait de son esprit. Tout poussait et les oiseaux s’étaient accouplés
+et avaient bâti leurs nids, et Nepeese ne revenait pas encore. Et à la
+fin, quelque chose se brisa dans l’âme de Bari, son dernier espoir,
+peut-être son dernier rêve, et un jour il dit adieu au Grey Loon.
+
+Personne ne peut dire ce qu’il lui en coûta de partir; nul ne peut dire
+à quel point il lutta contre les choses qui le retenaient à l’abri et au
+vieil étang où ils se baignaient, aux sentiers familiers de la forêt et
+aux deux tombes qui n’étaient plus aussi abandonnées maintenant sous le
+haut sapin. Il s’en alla. Il n’avait aucun motif de partir, il s’en alla
+simplement. Il se peut qu’il obéît ainsi à un maître dont la main dirige
+l’animal aussi bien que l’homme, et dont on sait juste assez le pouvoir
+pour l’appeler instinct. Car, en s’en allant, Bari se tournait vers la
+Grande Aventure. Elle était là-bas, au Nord, et l’attendait, et il se
+dirigea vers le Nord.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+VERS LE NORD
+
+
+On était au début d’août lorsque Bari quitta Grey Loon. Il n’avait en
+vue nul objectif. Mais demeurait toujours dans son esprit, comme une
+impression légère de lumière et d’ombre sur une plaque négative, le
+souvenir de ses premiers jours. Des êtres et des faits qu’il avait
+presque oubliés se présentaient maintenant à lui, tandis qu’il poussait
+sa route de plus en plus loin du Grey Loon, et des premières expériences
+redevenaient des réalités, images qui réapparaissaient dans son esprit
+en rompant les derniers liens qui l’avaient retenu à la maison de
+Branche-de-Saule. Involontairement, il suivit le déroulement de ces
+impressions, de ces événements passés, et lentement, elles l’aidaient à
+reprendre un nouvel intérêt aux choses.
+
+Une année dans sa vie c’était un long temps, une décade de l’expérience
+humaine. Il y avait plus d’un an qu’il avait quitté Kazan et Louve-Grise
+et le vieil arbre renversé et pourtant il lui revenait maintenant des
+souvenirs confus de ces jours de sa plus tendre enfance, du ruisseau
+dans lequel il était tombé, et de la farouche bataille avec
+Papayouchisiou. C’étaient ses plus récentes aventures qui éveillaient
+ses plus anciens souvenirs. Il remonta au cagnon sans issue où Nepeese
+et Pierre l’avaient pourchassé. Cela semblait n’être que d’hier.
+
+Il pénétra dans la minuscule prairie et s’arrêta à côté de l’énorme
+roche qui avait failli tuer Nepeese. Et puis, il se souvint de l’endroit
+où Wakayoo, son gros ami ours, était mort d’un coup du fusil de Pierre
+et il flaira les os blanchis de Wakayoo qui se trouvaient épars sur le
+gazon vert parmi les fleurs. Il passa un jour et une nuit dans la petite
+prairie avant de sortir du cagnon et de reprendre ses vieilles habitudes
+au bord du ruisseau où Wakayoo avait fait la pêche à son profit. Il y
+avait là maintenant un autre ours et il pêchait également. Peut-être
+était-ce un fils ou un petit-fils de Wakayoo. Bari flaira l’endroit où
+il avait établi ses caches de poisson et pendant trois jours il vécut de
+poisson avant de repartir pour le Nord.
+
+Et alors, pour la première fois depuis des semaines, un peu de
+l’empressement de jadis rendit de la hâte aux pieds de Bari. Des
+souvenirs, restés nébuleux et confus dans l’oubli, redevenaient
+présents, et de même qu’il serait retourné au Grey Loon si Nepeese avait
+été là, ainsi à cette heure, avec un peu du sentiment d’un vagabond qui
+rentre à sa demeure, il retourna au vieil étang des castors.
+
+C’était la plus belle heure d’un jour d’été, le coucher du soleil, quand
+il y arriva. Il s’arrêta à cent mètres, l’étang encore caché à sa vue,
+et il huma le vent et écouta. L’étang était là. Il en respira l’odeur
+fraîche et domestique. Mais Umisk et Dent-Brisés et tous les autres? Les
+retrouverait-il? Il tendit l’oreille afin de surprendre un bruit
+familier et, après quelques moments, perçut un sourd clapotement d’eau.
+
+Il avança tranquillement à travers les aulnes et s’arrêta enfin près de
+l’endroit où il avait d’abord fait la connaissance d’Umisk. La surface
+de l’étang ondula peu à peu; deux ou trois têtes apparurent tout à coup;
+il vit un vieux castor remorquant un bâton vers la rive opposée et qui
+faisait bouler l’eau comme une torpille. Il regarda du côté de la digue
+et elle était comme il l’avait laissée il y avait presque un an.
+
+Il ne se montra point pendant un moment, mais demeura caché parmi les
+jeunes aulnes. Il sentait croître en lui de plus en plus un sentiment de
+repos, une détente de la longue série des mois de solitude pendant
+lesquels il avait attendu Nepeese. En poussant un long soupir, il se
+coucha parmi les aulnes, la tête juste assez dressée pour lui permettre
+de bien voir. Tandis que le soleil descendait, l’étang devint vivant.
+
+Là-bas, sur la rive où il avait sauvé Umisk des dents du renard, survint
+une autre génération de jeunes castors, trois d’entre eux, gras et
+rembourrés. Bari poussa une plainte très douce.
+
+Toute cette nuit-là, il resta étendu sous les aulnes. L’étang des
+castors redevint son chez lui. L’état d’esprit était changé,
+naturellement, et tandis que les jours formaient des semaines, les
+habitants de la colonie de Dent-Brisée ne faisaient pas mine
+d’accueillir Bari, devenu grand, comme ils avaient accueilli le petit
+Bari d’autrefois.
+
+Il était gros et noir et semblable à un loup maintenant, une créature
+aux dents longues et à l’air terrible, et bien qu’il ne témoignât
+d’aucune méchanceté, il était considéré par les castors avec un
+sentiment profond de frayeur et de défiance. D’autre part, Bari
+n’éprouvait plus le vieux désir ingénu de jouer avec les enfants
+castors, de sorte que leur attitude réservée ne le troubla pas autant
+qu’autrefois. Umisk avait grandi aussi, jeune mâle gras et prospère qui
+venait justement de prendre femme cette année et qui, pour le moment,
+était fort affairé à rassembler ses provisions d’hiver.
+
+Il est infiniment probable qu’il n’associa point l’idée de l’énorme bête
+noire qu’il voyait maintenant au petit Bari avec lequel il s’était une
+fois frotté le bout du nez, et il est tout à fait probable que Bari ne
+reconnaissait pas autrement Umisk que comme associé aux souvenirs restés
+dans sa mémoire.
+
+Durant tout le mois d’août, Bari fit de l’étang des castors son quartier
+général. Quelquefois, ses excursions l’entraînaient au loin pendant deux
+ou trois jours d’affilée. Ces voyages se faisaient toujours vers le
+Nord, tantôt un peu à l’Est et tantôt un peu à l’Ouest, mais jamais vers
+le Sud. Enfin, au début de septembre, il quitta pour tout de bon l’étang
+des castors.
+
+Pendant quelques jours, ses vagabondages ne l’entraînèrent dans aucune
+direction précise. Il allait selon les nécessités de la chasse, vivant
+surtout de lapins et d’une espèce de perdreaux simples d’esprit connus
+sous le nom de «folles poules».
+
+Cette nourriture naturellement était variée par d’autres choses qui se
+présentaient en chemin. Des groseilles et des framboises mûrissaient et
+Bari les aimait. Il aimait également les baies amères du frêne des
+montagnes qui, en même temps que la résine délicieuse des balsamiers et
+des sapins qu’il léchait de temps en temps, lui constituaient un
+dépuratif excellent. Dans les eaux peu profondes, il prenait à
+l’occasion du poisson: de temps à autre, il engageait une bataille
+circonspecte avec un porc-épic et, s’il avait de la chance, il festoyait
+avec la plus tendre et la plus délicate de toutes les chairs qui
+composaient son menu.
+
+Par deux fois, en septembre, il tua un jeune daim. Les immenses étendues
+calcinées qu’à l’occasion il rencontrait ne lui inspiraient plus de
+frayeur; au milieu de son abondance, il oubliait les jours pendant
+lesquels il avait eu faim. En octobre, il poussa à l’est aussi loin que
+la rivière Geikie; puis vers le nord jusqu’au lac Wollaston, qui était à
+une bonne centaine de milles au nord de Grey Loon.
+
+Pendant la première semaine de novembre, il revint vers le sud, longeant
+sur une partie de son cours la rivière du Canot, puis obliquant à
+l’ouest vers un ruisseau sinueux dénommé Le Petit-Ours-sans-Queue.
+
+Plus d’une fois, pendant ces semaines-là, Bari fut en contact avec
+l’homme, mais à part un chasseur Cree, à l’extrémité supérieure du lac
+Wollaston, aucun homme ne l’avait vu. Trois fois, en suivant la Geikie,
+il s’étendit tapi sous la broussaille tandis que des canots passaient;
+une demi-douzaine de fois, dans le calme de la nuit, il alla flairer des
+huttes et des abris où se manifestait de la vie et, une fois, il
+s’approcha tellement près du poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson,
+à Wollaston, qu’il put entendre l’aboiement des chiens et les cris de
+leurs maîtres. Et, toujours, il cherchait, en quête de l’être disparu de
+sa vie.
+
+Sur le seuil des cabanes, il reniflait; il faisait le tour des abris,
+tout près, prenant le vent; il observait les canots avec des yeux où
+brillait un regard plein d’espoir. Un jour, il crut que le vent lui
+avait apporté l’odeur de Nepeese, et aussitôt ses jambes fléchirent sous
+lui, et son cœur sembla cesser de battre. Cela ne dura qu’une minute ou
+deux. Et sortit du tepee une jeune fille indienne qui avait les mains
+encombrées d’ouvrages d’osier. Et Bari s’éloigna sans être vu.
+
+On était presque en décembre quand Lerue, un des métis du lac Bain,
+remarqua les empreintes de pas de Bari dans la neige fraîchement tombée
+et un peu plus tard, l’entr’aperçut dans les bois.
+
+--Mon Dieu! je vous assure que ses pattes sont aussi larges que la main
+et qu’il est aussi noir que l’aile d’un corbeau où luit le soleil,
+s’écriait-il dans le magasin de la Compagnie du lac Bain. Un renard?
+Non, il est à moitié aussi gros qu’un ours. Un loup? Oui. Et noir comme
+le diable, messieurs.
+
+Mac Taggart était l’un de ceux qui l’entendirent. Il apposait à l’encre
+sa signature au bas d’une lettre qu’il avait écrite à la Compagnie
+lorsque les paroles de Lerue frappèrent ses oreilles. Sa main s’arrêta
+si brusquement qu’une goutte d’encre éclaboussa la lettre. Il était
+traversé d’un étrange frisson, tandis qu’il levait les yeux sur le
+métis. Juste à ce moment Marie entra. Mac Taggart l’avait ramenée de sa
+tribu. Ses larges yeux sombres avaient un regard maladif et un peu de sa
+sauvage beauté s’était, depuis un an, évanouie.
+
+--Il est parti, comme ça, disait Lerue faisant claquer les doigts. Il
+aperçut Marie et s’arrêta.
+
+--Noir, dites-vous, fit avec indifférence Mac Taggart, sans lever les
+yeux de ses écritures. Ne ressemble-t-il pas à un chien?
+
+Lerue haussa les épaules.
+
+Il a filé comme le vent, monsieur, mais c’était un loup.
+
+A voix si basse que les autres pouvaient à peine entendre, Marie avait
+chuchoté quelque chose à l’oreille de Mac Taggart. Et, pliant sa lettre,
+le facteur se leva vivement et quitta le magasin. Il resta absent une
+heure. Lerue et les autres s’en étonnaient.
+
+Il était rare que Marie entrât dans le magasin; il était rare qu’on la
+vît du tout. Elle restait cachée dans la maison de bois du facteur et,
+chaque fois qu’il la voyait, Lerue pensait que son visage était un peu
+plus amaigri que la fois précédente et ses yeux cernés et son air plus
+affamé.
+
+Dans son cœur il y avait une immense compassion. Que de nuits il passait
+près de la petite fenêtre derrière laquelle il savait qu’elle dormait!
+Souvent il regardait afin d’entrevoir son pâle visage et il vivait pour
+le seul bonheur de savoir que Marie comprenait et que, dans ses yeux, il
+y avait durant un moment une lueur différente, alors que leurs regards
+se rencontraient. Nul ne savait rien de plus. Le secret demeurait entre
+eux. Et patiemment Lerue attendait et observait. «Un jour», se prit-il à
+dire à lui-même, «un jour»... Et ce fut tout.
+
+Ces mots comportaient un monde de signification et d’espérance. Quand
+viendrait ce jour, il conduirait immédiatement Marie au missionnaire de
+Fort Churchill et ils s’épouseraient. C’était un rêve, un rêve qui
+faisait endurer avec patience les longues journées et les nuits plus
+longues encore de la ligne de trappes. Maintenant, tous les deux étaient
+des esclaves du Pouvoir d’alentour. Mais un jour...
+
+Lerue pensait à cela, lorsque Mac Taggart revint au bout d’une heure. Le
+facteur alla droit vers la demi-douzaine de ceux qui se trouvaient assis
+autour de l’énorme poêle à tiroirs et, avec un grognement de
+satisfaction, il secoua de ses épaules la neige fraîchement tombée.
+
+--Pierre Eustache a accepté l’offre du gouvernement et il est parti
+conduire l’expédition du géographe aux Terres désertes, annonça-t-il.
+Vous savez, Lerue, qu’il avait installé cent cinquante pièges et trappes
+et qu’il avait un vaste domaine d’appâts empoisonnés. Une bonne ligne,
+hein? Je la lui ai louée pour la saison. Cela va me fournir du travail
+au grand air. J’en ai besoin. Trois jours sur la piste; trois jours ici.
+Et que dites-vous du marché?
+
+--Excellent, fit Lerue.
+
+--Oui, très bon, dit Rouget.
+
+--Un vaste domaine à renards, ajouta Mons Roule.
+
+--Et facile à parcourir, murmura Valence, d’une voix qui ressemblait
+presque à celle d’une femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+SUR LA LIGNE DE TRAPPES
+
+
+La digne de trappes de Pierre Eustache s’étendait sur trente milles,
+tout droit à l’ouest du lac Bain. Elle n’était pas aussi longue que
+celle de Pierre, mais c’était comme l’artère principale traversant le
+cœur d’un domaine riche en fourrures. Elle avait appartenu au père
+d’Eustache et à son grand-père et à son arrière-grand-père et plus avant
+encore, Pierre l’affirmait, elle atteignait au plus beau sang de France.
+
+Les registres du poste de Mac Taggart ne remontaient pas au delà de
+l’arrière-grand-père, les plus anciennes preuves de propriété se
+trouvaient à Churchill. C’était le plus fameux district giboyeux entre
+le lac Reindeer et les Terres désertes. On était en décembre lorsque
+Bari y arriva.
+
+De nouveau, il faisait route vers le sud, d’une marche lente et
+vagabonde, cherchant sa subsistance dans les neiges hautes. La _kistisew
+kestin_ ou grande bourrasque était venue plus tôt qu’à l’ordinaire cet
+hiver et, pendant la semaine qui suivit, à peine sabots ou griffes
+remuaient-ils.
+
+Bari, à l’encontre des autres animaux, ne se tapit point dans la neige
+pour attendre que les cieux fussent éclaircis et que la glace fût
+formée. Il était gros, puissant et énervé. Agé de moins de deux ans, il
+pesait bien quatre-vingts livres. Ses pattes étaient larges et
+semblables à celles du loup. Sa poitrine et ses épaules pareilles à
+celles d’un Mameluk, lourdes et pourtant musclées pour la course. Il
+était plus large entre les deux yeux que le mieux venu des demi-loups et
+ses yeux étaient plus grands et entièrement débarrassés des _wuttooi_ ou
+filets sanguins qui révèlent le loup. Ses mâchoires étaient celles de
+Kazan, plus puissantes peut-être.
+
+Pendant toute cette semaine de la grosse bourrasque, il fit route sans
+manger. Il y eut quatre jours de neige avec des trombes furieuses et des
+vents farouches, et ensuite trois jours de froid intense pendant
+lesquels toutes les créatures vivantes se terraient dans leurs chauds
+abris creusés sous la neige. Même les oiseaux s’y étaient blottis. On
+aurait pu marcher sur le dos des caribous et des rennes sans s’en
+douter. Bari s’abrita au fort de la tourmente, mais ne laissa point la
+neige s’accumuler sur lui.
+
+Chaque trappeur depuis la baie d’Hudson jusqu’à la région d’Athabasca,
+savait qu’après la grande tourmente les bêtes à poil, affamées,
+cherchaient de la nourriture et que trappes et pièges, heureusement
+placés et pourvus d’amorces, offraient de toute l’année les plus grandes
+chances d’être pleins. Quelques-uns d’entre eux allaient inspecter leurs
+lignes le sixième jour, d’autres le septième et d’autres le huitième.
+
+Ce fut le septième jour que Bush Mac Taggart partit pour la ligne
+d’Eustache, devenue sa propriété pour la saison. Il employa deux jours à
+découvrir les pièges, à les dégager de la neige, à raccommoder les cages
+des trappes défoncées et à disposer les appâts. Le troisième jour, il
+était de retour au lac Bain.
+
+Ce fut ce jour-là que Bari arriva à la cabane à l’extrémité de la ligne
+de Mac Taggart. La trace de Mac Taggart était fraîche dans la neige
+autour de la hutte et, dès que Bari l’eut flairée, chaque goutte de son
+sang sembla agitée soudain d’un étrange sursaut. Il mit peut-être une
+demi-minute à identifier l’odeur qui remplissait ses narines avec celle
+qui en était partie naguère, et, au bout de cette demi-minute, roula au
+fond de la poitrine de Bari un profond et brusque groulement.
+
+Durant les quelques instants qui suivirent, il resta comme un roc noir
+dans la neige, observant la hutte. Puis, lentement, il se mit à tourner
+tout autour, s’approchant de plus en plus près, tant qu’enfin il alla
+flairer le seuil. Ni bruit, ni odeur de vie n’arrivait de l’intérieur,
+mais il pouvait sentir l’ancien relent de Mac Taggart.
+
+Alors, il fit face à l’immensité du côté où la ligne de trappes
+s’étendait jusqu’au lac Bain. Il frissonnait. Ses muscles se
+contractèrent. Il poussa un gémissement. Des images se pressaient de
+plus en plus vivaces dans son esprit: la lutte dans la cabane, Nepeese,
+la chasse sauvage parmi la neige jusqu’au bord du ravin, même le
+souvenir de cette bataille ancienne, lorsque Mac Taggart l’avait attrapé
+dans le collet à lapins. Dans sa plainte, il y avait une grande émotion,
+presque de l’attente. Puis, elle se dissipa lentement.
+
+Après tout, l’odeur dans la neige était celle d’un être qu’il avait
+détesté et désiré tuer, non point celle d’un être qu’il avait aimé.
+Pendant un instant, la nature lui avait imposé le sens des associations
+d’idées, un court instant seulement; puis ç’avait été tout. La plainte
+s’éteignit, mais fit place de nouveau au groulement fatal.
+
+Lentement, il suivit la trace et à un quart de mille de la hutte, se
+heurta au premier piège. La faim avait creusé ses flancs jusqu’à le
+rendre semblable à un loup tombant d’inanition.
+
+Dans ce premier piège, Mac Taggart avait mis comme appât l’arrière-train
+d’un lapin aux pieds blancs. Bari s’en approcha prudemment. Il avait
+beaucoup appris sur la ligne de Pierre; il avait appris ce que signifie
+le déclanchement d’un piège; il avait senti la douleur cruelle des
+mâchoires d’acier; il savait, mieux que le renard le plus matois, ce
+qu’une trappe peut faire lorsque le déclic se produit, et Nepeese
+elle-même lui avait montré qu’il ne devait jamais toucher aux appâts
+empoisonnés.
+
+Aussi posa-t-il les dents légèrement dans la chair du lapin et
+l’attira-t-il à lui aussi adroitement que Mac Taggart lui-même l’aurait
+fait. Il visita cinq pièges avant le soir et mangea les cinq appâts sans
+faire jouer le ressort. Le sixième était une trappe à mort. Il en fit le
+tour jusqu’à frayer un sentier dans la neige. Puis il se rendit à un
+tiède marais de balsamiers et s’y trouva un lit pour la nuit.
+
+Le jour suivant vit le début de la lutte qui s’engageait entre l’esprit
+de l’homme et celui de l’animal. Pour Bari, l’usurpation de la ligne de
+trappes de Mac Taggart n’était point la guerre; c’était la vie. Cette
+usurpation devait lui procurer de la nourriture, comme la ligne de
+Pierre lui avait procuré de la nourriture pendant des semaines. Mais il
+comprenait que, dans le cas présent, il était un révolté et qu’il avait
+un adversaire à surpasser en finesse. Si ç’avait été une bonne saison de
+chasse, il serait peut-être parti, car la main invisible qui guidait son
+vagabondage l’attirait lentement, mais sûrement en arrière, au vieil
+étang et au Grey Loon.
+
+Quoi qu’il en soit, avec la neige profonde et douce sous lui, si
+profonde que par endroits il y enfonçait jusqu’aux oreilles, la ligne de
+trappes était comme une ligne de manne à son usage particulier. Il
+marchait dans le sillage des souliers du facteur et, au troisième piège,
+tua un lapin. Quand il eut fini, il ne restait sur la neige que le poil
+et de pourpres traînées de sang. Sans nourriture depuis plusieurs jours,
+il avait une faim de loup et avant que le jour fût passé, il avait
+enlevé les appâts à une bonne douzaine de pièges de Mac Taggart.
+
+Trois fois, il rencontra des amorces empoisonnées, venaison ou gras de
+caribou au cœur duquel se trouvait une dose de strychnine et chaque fois
+ses narines subtiles découvrirent le danger. Pierre avait maintes fois
+remarqué ce fait surprenant que Bari pouvait sentir la présence du
+poison, même lorsqu’il était injecté de la façon la plus adroite dans la
+carcasse gelée d’un daim. Des renards et des loups mangeaient des
+viandes d’où son pouvoir hypersensible de déceler la présence d’un
+risque mortel, détournait Bari.
+
+Ainsi il négligea toutes les friandises empoisonnées de Bush Mac
+Taggart, les flairant en chemin, et laissant traces de sa suspicion par
+ses empreintes marquées dans la neige. Là où Mac Taggart avait fait
+halte, au milieu du jour, pour cuire son dîner, Bari fit les mêmes
+circonvolutions prudentes.
+
+Le deuxième jour, ayant moins faim et étant plus subtilement attentif à
+l’odeur détestée de son ennemi, Bari mangea moins, mais détruisit
+davantage. Mac Taggart n’était pas aussi habile que Pierre Eustache pour
+écarter l’odeur de sa main des pièges et des trappes, et çà et là, son
+relent arrivait fort au nez de Bari. Cela provoquait en Bari un prompt
+et vif antagonisme, une haine qui croissait sans fin là où peu de jours
+auparavant la haine était presque oubliée.
+
+Il existe peut-être dans le cerveau de l’animal une méthode de simple
+comparaison qui n’exécute pas tout à fait les distinctions de la raison,
+et qui n’est pas uniquement de l’instinct, mais qui donne des résultats
+qu’on peut rapporter à l’une ou à l’autre. Bari n’additionnait pas deux
+et deux pour faire quatre, il n’allait pas se démontrer à lui-même, de
+déduction en déduction, que l’homme à qui appartenait cette ligne de
+trappes était cause de tous ses chagrins et de tous ses ennuis, mais il
+se trouvait possédé par une haine profonde et pathétique. Mac Taggart
+était le seul être, en plus des loups, qu’il eût jamais détesté. C’était
+Mac Taggart qui l’avait blessé, qui avait blessé Pierre, qui lui avait
+fait perdre sa bien-aimée Nepeese _et Mac Taggart était là, sur la ligne
+de trappes_!... S’il avait erré auparavant sans objectif ni dessein,
+Bari avait un but désormais. C’était de surveiller les trappes, de se
+nourrir et de poursuivre sa haine et sa vengeance tant qu’il vivrait.
+
+Le deuxième jour, au milieu d’un lac, il buta sur le corps d’un loup qui
+avait péri par l’un des appâts empoisonnés. Pendant une demi-heure, il
+s’acharna contre la bête morte jusqu’à ce que sa peau fût déchirée en
+lanières. Il ne goûta point à la chair. Cela lui répugnait. C’était sa
+vengeance sur l’espèce des loups. Il s’arrêta quand il fut à une
+douzaine de milles du lac Bain et se détourna. A cet endroit précis, la
+ligne traversait une rivière gelée derrière laquelle s’étendait une
+plaine nue et par delà cette plaine arrivait, lorsque le vent était bien
+tourné, la fumée et l’odeur du poste. La deuxième nuit, Bari s’étendit,
+repu, sous une touffe de pins banians. Le troisième jour il fit route de
+nouveau à l’ouest de la ligne de trappes.
+
+De bonne heure, ce matin-là, Bush Mac Taggart se leva pour aller
+ramasser ses prises, et, tandis qu’il traversait le ruisseau, à six
+milles du lac Bain, il aperçut d’abord les empreintes de Bari. Il
+s’arrêta pour les examiner avec un intérêt soudain et insolite, se
+laissa choir enfin sur les genoux, enleva le gant de sa main droite et
+ramassa un poil:
+
+--Le loup noir!
+
+Il prononça ces mots d’une voix étrange et rude et, malgré lui, il
+tourna les yeux droit dans la direction du Grey Loon. Après quoi, encore
+plus soigneusement qu’avant, il examina une des empreintes nettement
+marquées dans la neige. Quand il se releva, il avait sur son visage
+l’air de quelqu’un qui a fait une découverte désagréable.
+
+--Un loup noir! répéta-t-il, et il haussa les épaules. Bah! Lerue est
+fou. C’est un chien.
+
+Puis, au bout d’un moment, il marmonna d’une voix à peine plus élevée
+qu’un murmure: «Son chien!»
+
+Il continua à marcher sur la trace du chien. Une nouvelle excitation
+s’empara de lui, qui était plus fébrile que l’excitation de la chasse.
+Étant homme, c’était son privilège d’additionner deux et deux et, après
+deux et deux, il trouvait Bari. Il restait peu de doute dans son esprit.
+Il y avait pensé aussitôt, quand Lerue avait parlé du loup noir. Il en
+était convaincu, après examen des empreintes. C’étaient les empreintes
+d’un chien et le chien était noir. Alors il arriva au premier piège qui
+avait été dépouillé de son appât.
+
+Il laissa échapper un juron. L’appât avait disparu et le piège n’était
+pas détendu. Le bâton pointu qui avait fixé l’amorce était tombé net.
+
+Toute la journée, Bush Mac Taggart suivit une piste où Bari avait laissé
+des traces de sa présence. Piège après piège, il découvrit le vol. Il
+parvint au lac, près du loup mutilé. D’un premier agacement qui le
+troublait dès qu’il eut découvert la présence de Bari, sa mauvaise
+humeur se changea peu à peu en rage, et sa rage s’accrut au fur et à
+mesure que le jour s’avançait. Il était habitué aux voleurs à quatre
+pieds sur la ligne de trappes. Mais d’ordinaire, un loup ou un renard ou
+un chien qui s’étaient initiés au larcin ne dérangeaient que quelques
+pièges.
+
+Or, dans la circonstance, Bari allait directement d’un piège à l’autre
+et ses traces de pas dans la neige montraient qu’il s’arrêtait à chacun
+d’eux. Il y avait quasiment, selon Mac Taggart, de la malignité humaine
+dans ses actes. Il évitait les poisons. Pas une fois il n’avait tendu la
+tête ou une patte dans la zone dangereuse des trappes à mort. Sans
+raison apparente, quoi qu’il en soit, il avait détruit une loutre
+superbe dont la fourrure brillante gisait en pièces, désormais sans
+valeur, éparse parmi la neige. Vers la fin du jour, Mac Taggart arriva à
+une trappe où un lynx était mort. Bari avait déchiré le flanc argenté de
+la bête si bien que la peau ne valait plus que la moitié de son prix.
+Mac Taggart poussa une imprécation sourde et sa bile s’échauffa.
+
+A la brume, il atteignit la hutte qu’Eustache avait construite à
+mi-route de la ligne et il fit l’inventaire de ses fourrures. Il y avait
+à peine le tiers d’une capture ordinaire. Le lynx était à demi perdu,
+une loutre était complètement coupée en deux.
+
+Le deuxième jour, il trouva encore plus grand désastre, encore plus de
+trappes vides. Il était comme fou. Lorsqu’il parvint à la seconde hutte,
+tard dans l’après-midi, les traces de Bari dans la neige ne dataient pas
+d’une heure. Trois fois, pendant la nuit, il entendit hurler le chien.
+
+Le troisième jour, Mac Taggart ne retourna point au lac Bain, mais il
+entreprit une poursuite prudente de Bari. Il était tombé un pouce ou
+deux de neige fraîche et, comme s’il avait voulu pousser plus avant
+encore sa vengeance contre son ennemi humain, Bari avait laissé des
+empreintes de pas toutes récentes dans un rayon d’une centaine de mètres
+de la hutte.
+
+Il fallut une demi-heure avant que Mac Taggart pût relever la bonne
+piste et il la suivit durant deux heures dans un épais fourré de
+banians. Bari tenait le vent. Çà et là, il prenait l’odeur de son
+chasseur. Une douzaine de fois il attendit jusqu’à ce que l’autre fût si
+près qu’il pouvait entendre le bruit de sa course et le cliquetis
+métallique que faisaient les branches contre la crosse de son fusil.
+Puis, poussé par une inspiration soudaine qui amena la plus belle des
+malédictions aux lèvres de Mac Taggart, il élargit son cercle et
+retourna droit à la ligne des trappes.
+
+Quand le facteur y arriva, vers midi, Bari avait déjà commencé sa
+besogne. Il avait tué et mangé un lapin, il avait enlevé trois pièges à
+un mille de distance, puis s’était enfui de nouveau à travers la ligne
+des trappes vers le lac Bain.
+
+Ce fut le cinquième jour que Bush Mac Taggart retourna à son poste. Il
+était d’une humeur massacrante. Seul des quatre Français, Valence était
+là et ce fut Valence qui entendit le récit de son aventure et ensuite il
+l’entendit sacrer contre Marie. Elle vint dans le magasin un peu plus
+tard, les yeux agrandis par la peur, une de ses joues brûlante où Mac
+Taggart l’avait frappée.
+
+Tandis que le garde-magasin lui remettait le saumon fumé que Mac Taggart
+désirait pour son dîner, Valence trouva l’occasion de lui parler
+doucement à l’oreille.
+
+--M. Lerue a pris un renard argenté, dit-il à voix basse. Il vous aime,
+mon ami, et il aura une riche capture ce printemps. Il vous envoie de
+là-bas, du Petit-Ours-Noir-sans-Queue cet avis: Soyez prête à fuir,
+quand viendra la douce neige.
+
+Marie ne le regarda pas, mais elle entendit et ses yeux brillaient si
+pareils à des étoiles quand le jeune garde-magasin lui tendit le saumon
+qu’il dit à Valence, dès qu’elle fut partie:
+
+--Morbleu, mais, Valence, elle est encore belle parfois!
+
+A quoi Valence fit signe que oui avec un singulier sourire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+BARI ENNUIE MAC TAGGART
+
+
+A la mi-janvier, la guerre entre Bari et Bush Mac Taggart était devenue
+plus qu’un incident, plus qu’une aventure passagère pour l’animal et
+plus qu’un événement irritant pour l’homme. C’était, à cette heure, la
+_raison d’être_ essentielle de leur existence. Bari s’accrochait à la
+ligne des trappes. Il la hantait comme un spectre dévastateur et chaque
+fois qu’il flairait de nouveau l’odeur du facteur du lac Bain, il était
+encore plus fortement pénétré de l’instinct qu’il se vengeait d’un
+ennemi mortel.
+
+A plusieurs reprises, il surpassa en finesse Mac Taggart; il continuait
+à dépouiller les pièges de leurs appâts; il avait de plus en plus envie
+de détruire les fourrures qu’il trouvait sur sa route; son plus grand
+plaisir n’était pas de manger, mais de détruire. Le feu de sa haine
+s’attisait à mesure que les semaines s’écoulaient, au point qu’enfin, il
+fit mine de mordre et de labourer de ses longs crocs la neige que les
+pieds de Mac Taggart avaient foulée. Et pendant tout ce temps, là-bas,
+par delà sa folie, il y avait une image de Nepeese qui continuait à
+devenir de plus en plus nette dans son cerveau.
+
+Cette première grande solitude, la solitude des jours interminables et
+des nuits plus interminables de son attente et de ses recherches à Grey
+Loon, pesait de nouveau sur lui comme elle y avait pesé durant les
+premiers jours qu’il avait perdu la jeune fille. Par les nuits d’étoiles
+ou de clair de lune, il l’appelait de nouveau en poussant des cris
+lamentables et Bush Mac Taggart, en les écoutant au milieu de la nuit,
+sentait d’étranges frissons lui courir dans les moelles.
+
+La haine de l’homme était différente de celle de l’animal, mais
+peut-être bien plus implacable. Chez Mac Taggart, il n’y avait pas
+uniquement de la haine. Il y avait, unie à une crainte indéfinissable et
+superstitieuse, une chose dont il riait, une chose contre quoi il
+sacrait, mais à laquelle il se cramponnait aussi sûrement que l’odeur de
+sa trace se cramponnait au nez de Bari, Bari ne représentait plus un
+animal seulement, _il représentait Nepeese_. C’était la pensée qui
+persistait et s’affirmait dans l’esprit damné de Mac Taggart.
+
+Aucun jour ne passait maintenant qu’il ne pensât à Branche-de-Saule; pas
+une nuit ne venait et ne s’achevait sans qu’il se représentât son
+visage. Il s’imagina même, une nuit d’orage, qu’il entendait sa voix
+dans la lamentation du vent et, moins d’une minute après, il entendit,
+faiblement, un hurlement lointain venu de la forêt. Cette nuit-là, son
+cœur s’emplit d’une frayeur écrasante. Il se secoua. Il fuma sa pipe
+tant que la cabane fut bleue.
+
+Il jura contre Bari et contre l’orage, mais il n’y avait plus chez lui
+le courage matamore de jadis. Il n’avait point cessé de détester Bari.
+Il le détestait comme il n’avait encore détesté aucun homme, mais il
+avait encore plus de raison que jamais de désirer le tuer. L’idée lui en
+vint d’abord pendant son sommeil, pendant un cauchemar et ensuite elle
+dura, dura: _l’idée que l’esprit de Nepeese poussait Bari à ravager ses
+lignes de trappes_.
+
+Au bout de quelque temps, il cessa de parler au poste du «loup noir» qui
+volait sa ligne. Les fourrures endommagées par les dents de Bari, il les
+cacha et garda par devers lui son secret. Il apprenait toutes les ruses
+et tous les plans des chasseurs qui tuaient renards et loups dans les
+Terres désertes.
+
+Il essaya trois poisons différents, l’un d’eux si puissant qu’une seule
+goutte signifiait la mort; il essaya la strychnine en capsules de
+gélatine, dans du gras de daim, du gras de caribou, du foie d’élan et
+même dans de la chair de porc-épic. Enfin, pour préparer ses poisons, il
+se plongea les mains dans l’huile de castor avant de toucher le venin et
+la chair pour qu’ils n’eussent plus l’odeur humaine. Renards et loups,
+et même la loutre, l’hermine et la belette mouraient de ces appâts, mais
+Bari avançait toujours tout près et n’allait pas plus loin.
+
+En janvier, Mac Taggart empoisonna tous les appâts de ses trappes. Cela
+lui donna enfin un bon résultat. A partir de ce jour, Bari ne toucha
+plus aux amorces, mais mangea seulement les lapins qu’il tuait au piège.
+
+Ce fut en janvier que Mac Taggart aperçut Bari pour la première fois. Il
+avait déposé son fusil contre un arbre et se trouvait en ce moment à une
+douzaine de pieds de là. On eût dit que Bari le savait et était venu
+pour le narguer, car, lorsque le facteur tout à coup leva les yeux, Bari
+se tenait bien en vue, hors des sapins rabougris, à vingt mètres de lui,
+ses crocs blancs luisants, ses yeux enflammés comme des charbons. Durant
+un instant, Mac Taggart le fixa comme pétrifié. C’était Bari. Il
+reconnaissait l’étoile blanche, l’oreille au bout blanc, et son cœur
+cogna comme un marteau dans sa poitrine. Très lentement, il se mit à
+ramper vers son fusil. Sa main l’atteignit lorsque, comme un éclair,
+Bari disparut.
+
+Cela donna à Mac Taggart une nouvelle inspiration. Il traça une piste
+fraîche à travers la forêt, parallèle à la ligne de trappes, mais
+distante d’elle d’au moins cinq cents mètres. Mais partout où un piège
+ou une trappe était posé, cette nouvelle piste obliquait brusquement
+comme la pointe d’un V, en sorte qu’il pourrait approcher de sa ligne
+sans être vu. Par ce stratagème, il croyait que, à l’occasion, il serait
+certain de porter un coup au chien. De nouveau, c’était l’homme qui
+raisonnait et de nouveau ce fut l’homme qui fut battu.
+
+Le premier jour que Mac Taggart suivi sa nouvelle piste, Bari également
+se dirigea sur cette piste. Pendant quelque temps, elle l’étonna. Trois
+fois, il revint en arrière en coupant au travers entre la vieille piste
+et la nouvelle. Alors, plus de doute. La nouvelle piste était la récente
+et il suivit le sillage du facteur du lac Bain. Mac Taggart ne sut ce
+qui arrivait qu’en effectuant le trajet de retour, quand il vit
+l’histoire écrite dans la neige.
+
+Bari avait visité chaque trappe et sans manquer s’était approché chaque
+fois de l’extrémité du V renversé. Au bout d’une semaine de vaine
+poursuite, d’expectative, d’approche vers les quatre points cardinaux,
+une période pendant laquelle Mac Taggart s’injuria vingt fois dans des
+accès de folie, il lui vint encore une autre idée. Ce fut comme une
+inspiration, ce dernier plan de tous, et si simple qu’il semblait
+presque inconcevable qu’il n’y eût pas songé tout d’abord.
+
+Il retourna en hâte au lac Bain.
+
+Deux jours après, il se trouvait sur la piste, dès l’aurore. Cette fois,
+il apportait un paquet dans lequel se trouvaient une douzaine de solides
+pièges à loups fraîchement oints d’huile de castor, plus un lapin pris
+au collet la nuit précédente. De temps à autre, il observait le ciel
+avec inquiétude.
+
+Le ciel resta clair jusque tard dans l’après-midi; alors des bancs de
+nuages sombres se mirent à remonter de l’est. Une demi-heure plus tard
+quelques flocons de neige commencèrent à tomber. Mac Taggart laissa un
+de ces flocons sur le dos de sa main gantée et l’examina attentivement.
+La neige était douce et cotonneuse et il donna cours à son contentement.
+C’était ce qu’il souhaitait. Avant le matin, il y aurait six pouces de
+neige fraîchement tombée couvrant les pistes.
+
+Il s’arrêta à la prochaine trappe et promptement se mit à la besogne.
+D’abord il enleva l’appât empoisonné de la boîte et le remplaça par le
+lapin, puis il se mit à disposer ses pièges à loups. Il en plaça trois
+près de l’ouverture de la trappe que Bari traversait pour atteindre
+l’appât. Il dissémina les neuf autres à des intervalles d’un pied ou
+douze pouces sur les côtés, de sorte que, quand il eut fini, un
+véritable cordon de pièges protégeait la boîte. Il n’accrocha point les
+chaînes, mais les laissa se perdre dans la neige.
+
+Si Bari entrait dans une trappe, il entrerait dans les autres, et point
+n’était besoin de cet attirail. Son travail achevé, Mac Taggart se hâta,
+à travers le brumeux crépuscule d’hiver, de retourner à sa hutte. Il
+était fort satisfait. Cette fois, il n’y aurait pas d’insuccès possible.
+Il avait relevé toutes les trappes en cours de route depuis le lac Bain.
+Dans aucune de ces trappes, Bari ne trouverait rien à manger jusqu’à ce
+qu’il fût arrivé au nid des douze pièges à loups.
+
+Sept pouces de neige tombèrent cette nuit-là, et le monde entier parut
+revêtir une merveilleuse robe blanche. Comme des vagues de plumes, la
+neige pendait aux arbres et aux arbustes et elle mettait de hauts
+capuchons blancs aux rochers, et sous les pieds elle était si légère
+qu’une cartouche tombée de la main s’y enfonçait complètement. Bari fut
+de bonne heure dans le secteur des trappes. Il était plus prudent ce
+matin, car il n’y avait plus Mac Taggart pour le guider. Il parvint à la
+première trappe, à mi-route à peu près entre le lac Bain et la hutte où
+le facteur attendait. Elle était relevée et ne contenait point d’appât.
+Piège à piège, il visita la ligne et il les trouva tous relevés et tous
+sans amorce.
+
+Il flaira l’air avec défiance, s’efforçant en vain d’attraper un goût de
+fumée, un relent d’odeur humaine. Et vers midi, il arriva au «nid», aux
+douze trappes perfides qui l’attendaient, les ressorts bâillant à un
+demi-pied sous l’épaisseur de la neige. Durant une bonne minute, il se
+tint bien en dehors de la zone dangereuse, flairant l’air et écoutant.
+Il aperçut le lapin et ses mâchoires s’entrechoquèrent en claquant,
+affamé.
+
+Il s’approcha d’un pas. Il restait défiant; une raison bizarre et
+inexplicable lui faisait pressentir le danger. Inquiet, il inspecta du
+nez, des yeux, des oreilles. Et tout autour de lui étaient un grand
+silence et une immense paix. Ses mâchoires grincèrent de nouveau. Il
+poussa un faible gémissement. Qu’est-ce qui l’agitait? Où était le
+danger, Il ne pouvait le discerner ni le sentir. Lentement, il tourna
+autour de la trappe; trois fois il en fit le tour, chaque cercle l’en
+rapprochait un peu plus, tant qu’enfin ses pattes touchaient presque le
+cordon extérieur de pièges.
+
+Une minute encore, il s’arrêta, les oreilles basses. Malgré le riche
+arome du lapin à ses narines, _quelque chose l’entraînait loin de là_.
+Encore un moment et il sera parti, mais, mais alors arriva tout à coup
+et tout droit de derrière la trappe un farouche petit cri perçant et
+pareil à celui d’un rat, et immédiatement Bari aperçut une hermine, plus
+blanche que neige, mordant, affamée, dans la chair du lapin. Il oublia
+son étrange pressentiment du danger. Il groula furieusement, mais sa
+brave petite rivale ne quitta point son festin.
+
+Alors Bari se précipita tête baissée dans le «nid» que Mac Taggart lui
+avait préparé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LE TRIOMPHE DE MAC TAGGART
+
+
+Le lendemain matin, Bush Mac Taggart entendit le cliquetis d’une chaîne
+alors qu’il était encore à un bon quart de mille du «nid». Était-ce un
+lynx? Était-ce un poisson-chat? Était-ce un loup ou un renard? Ou bien
+était-ce Bari? Il parcourut en courant presque le reste de la distance
+et enfin arriva à un endroit d’où il pouvait voir et son cœur sursauta
+dans sa poitrine quand il aperçut qu’il avait capturé son ennemi. Il
+s’approcha, tenant son fusil, prêt à tirer si, par hasard, le chien se
+dégageait.
+
+Bari était étendu sur le flanc, haletant d’épuisement et frissonnant de
+douleur. Un cri rauque de joie sortit des lèvres de Mac Taggart, tandis
+qu’il approchait et examinait la neige. Elle était tassée autour de la
+trappe où Bari s’était débattu et était rougie de sang. Le sang avait
+coulé surtout des mâchoires de Bari. Elles saignaient abondamment
+pendant qu’il regardait son adversaire. Les ressorts d’acier cachés sous
+la neige avaient bien accompli leur besogne, sans pitié. Une de ses
+pattes de devant était bien prise en haut de la première jointure, les
+deux pattes d’arrière étaient prises, un quatrième piège s’était refermé
+sur son flanc et, en se libérant des ressorts, Bari avait arraché une
+bande de peau aussi large que la main de Mac Taggart.
+
+La neige racontait l’histoire de sa lutte désespérée toute la nuit; ses
+mâchoires saignantes montraient qu’il s’était en vain efforcé de briser
+les dents d’acier qui l’emprisonnaient. Il était pantelant. Ses yeux
+étaient injectés de sang. Mais même, en ce moment, après toutes ces
+heures d’agonie, ni son cœur ni son courage n’étaient abattus. Quand il
+vit Mac Taggart, il fit effort pour se dresser, retombant presque
+aussitôt dans la neige. Mais ses pattes d’avant étaient arquées, sa tête
+et sa poitrine restaient levées, et le grognement qui sortit de sa gorge
+était comme celui d’un tigre dans sa férocité.
+
+Là, enfin, à moins d’une douzaine de pieds de lui, il y avait l’être au
+monde qu’il haïssait plus qu’il avait haï la race des loups. Et, de
+nouveau, il était impuissant, comme il avait été impuissant, l’autre
+fois, dans le collet à lapins.
+
+La férocité de son grognement ne troublait plus Mac Taggart maintenant.
+Il vit combien l’autre était complètement à sa merci, et, avec un rire
+de satisfaction, il appuya son fusil contre un arbre, enleva ses gants
+et commença à bourrer sa pipe. C’était le triomphe qu’il avait
+recherché, la torture qu’il avait attendue.
+
+Dans son âme, il y avait une haine aussi mortelle que dans celle de
+Bari, la haine qu’un homme peut porter à un autre homme.
+
+Il avait pensé envoyer une balle dans le corps du chien. Mais ceci était
+mieux: le regarder mourir à petit feu, le railler comme il aurait raillé
+un homme, marcher autour de lui, de sorte qu’il pouvait entendre le
+cliquètement du piège et voir le sang frais dégoutter, tandis que Bari
+contorsionnait ses pattes meurtries et son corps pour continuer à lui
+faire face. C’était une vengeance superbe. Mac Taggart en était si
+occupé qu’il n’entendit point des pas s’approcher derrière lui.
+
+Ce fut une voix, une voix d’homme qui le fit se retourner brusquement.
+
+L’homme était un étranger, et il était plus jeune que Mac Taggart de dix
+ans. Du moins ne paraissait-il pas avoir plus de trente-cinq ou
+trente-six ans, malgré la courte barbe blonde qu’il portait. Il était de
+cette sorte d’homme que l’on aime au premier regard; jeune et pourtant
+fait, avec des yeux clairs qui regardaient francs sous la visière de sa
+casquette de fourrure de forme souple comme celle des Indiens, et un
+visage aussi qui ne portait point les rudes stigmates de la solitude.
+
+Cependant Mac Taggart savait, avant que l’étranger eût parlé, que
+c’était un homme de la solitude, que c’était un cœur et une âme qui en
+faisaient partie. Sa casquette était de peau de poisson. Il avait
+endossé un pardessus wind-proof en peau de caribou sommairement tannée,
+serré à la taille par une longue ceinture avec des franges indiennes.
+L’intérieur de son pardessus était fourré. Ses pantalons étaient
+d’étoffe grossière, à la mode de ceux de la baie d’Hudson, et il portait
+des mocassins. Il était chaussé des souliers longs et étroits du pays
+boisé. Son paquet, attaché aux épaules par une courroie, était menu et
+serré. Il portait son fusil enveloppé d’une gaine d’étoffe. Et de la
+casquette aux souliers il avait l’air d’un chemineau. Mais rien qu’à le
+voir, Mac Taggart aurait juré qu’il avait fait des centaines de milles
+ces jours derniers.
+
+Ce n’était point cette pensée toutefois qui lui donnait l’étrange et
+glacial frisson qui lui parcourait l’échine. Mais la peur que, de façon
+ou d’autre, un soupçon de la vérité fît son chemin, là-bas, au Sud, la
+vérité de ce qui s’était passé au Grey Loon, la peur que cet étranger,
+recru de marches, ne portât, sous son pardessus en peau de caribou,
+l’insigne de la police royale montée du Nord-Ouest.
+
+Pendant une minute, ce fut presque de la terreur qui le posséda et il
+demeura muet.
+
+L’étranger n’avait proféré jusque-là qu’une exclamation de surprise, et
+maintenant il disait, les yeux fixés sur Bari:
+
+--Dieu nous garde! Mais vous avez mis ce pauvre diable dans un bel état,
+pas vrai?
+
+Il y avait dans sa voix quelque chose qui rassura Mac Taggart. Ce
+n’était pas une voix soupçonneuse, et il vit que l’inconnu s’intéressait
+davantage à l’animal capturé qu’à lui-même. Il respira longuement.
+
+--Un voleur de pièges, fit-il.
+
+L’étranger regarda encore plus attentivement Bari. Il posa son fusil par
+terre et se rapprocha du chien.
+
+--Dieu nous garde! C’est un chien, s’exclama-t-il.
+
+En arrière, Mac Taggart surveillait l’homme avec des yeux de furet.
+
+--Oui, un chien, répondit-il, un chien sauvage, un demi-loup du moins.
+Il m’a volé pour plus d’un millier de dollars de fourrures cet hiver.
+
+L’étranger s’accroupit devant Bari, ses mains gantées appuyées sur ses
+genoux et ses dents blanches brillant dans un demi-sourire.
+
+--Le pauvre diable! fit-il avec sympathie. Ainsi, tu es un voleur de
+pièges, hein? Un hors-la-loi? Et la police t’a pris? Et--Dieu nous garde
+une fois de plus!--on ne t’a pas joué un tour bien honnête.
+
+Il se redressa et dévisagea Mac Taggart.
+
+--J’ai dû mettre comme ça une quantité de pièges, s’excusa le facteur,
+son visage rougissant légèrement sous le regard franc des yeux bleus de
+l’étranger.
+
+Et brusquement son caractère se réveilla:
+
+--Et il va mourir là à petit feu! Je vais le laisser crever et pourrir
+dans la trappe en punition de tout ce qu’il a fait!
+
+Il ramassa son fusil et ajouta, les yeux sur l’inconnu, et le doigt prêt
+sur la détente:
+
+--Je suis Bush Mac Taggart, facteur du lac Bain. Allez-vous par là,
+monsieur?
+
+--Quelques milles. Je retourne au pays, par-delà les Terres désertes.
+
+Mac Taggart sentit de nouveau l’étrange frisson.
+
+--Du gouvernement? demanda-t-il.
+
+L’étranger fit signe que oui.
+
+--De la police, peut-être? insista Marc Taggart.
+
+--Pourquoi? Oui, naturellement, de la police, dit l’étranger, regardant
+droit dans les yeux du facteur. Et maintenant, monsieur, en conformité à
+la loi, je vais vous prier d’envoyer une balle à travers la tête de
+cette bête avant de partir. Voulez-vous? Ou bien sera-ce moi?
+
+--C’est une règle de la zone, fit Mac Taggart, de laisser un voleur de
+trappes pourrir au piège. Et cet animal est un vrai démon. Écoutez...
+
+Rapidement, sans omettre cependant aucun des plus beaux détails, il
+parla des semaines et des mois de lutte entre lui et Bari; de
+l’inutilité désespérante de tous ses trucs et plans et de l’adresse
+encore plus affolante de l’animal qu’il avait enfin réussi à trapper.
+
+--C’est un démon, ce finaud, s’écria-t-il farouchement, quand il eut
+fini. Et maintenant, vous voudriez le tuer d’un coup de fusil plutôt que
+de le laisser là exposé et mourir à petit feu, comme on ferait du
+diable!
+
+L’étranger considérait Bari. Il avait détourné son visage de Mac
+Taggart. Il répondit:
+
+--Je pense que vous avez raison. Laissons pourrir le diable. Si vous
+partez pour le lac Bain, monsieur, je ferai route un bout de chemin avec
+vous. Je vais faire une couple de milles pour raccourcir.
+
+Il ramassa son fusil. Mac Taggart prit les devants. Au bout d’une
+demi-heure, l’étranger s’arrêta et désigna le Nord.
+
+--Tout droit par là, un bon cinq cents milles, fit-il, parlant aussi
+allègrement que s’il dût atteindre sa maison, cette nuit même. Je vais
+vous quitter ici.
+
+Il ne s’offrit pas à donner une poignée de main. Mais, en s’en allant,
+il dit:
+
+--Vous pourrez dire que John Madison est passé par ici.
+
+Après quoi, il marcha droit vers le nord pendant un demi-mille, à
+travers la forêt profonde. Puis il obliqua à l’ouest pendant deux
+milles, tourna à angle aigu vers le sud et, une demi-heure après avoir
+laissé Mac Taggart, il était de nouveau accroupi sur ses talons, à moins
+d’une portée de bras de Bari.
+
+Et il disait, comme s’il parlait à un camarade:
+
+--Ainsi, voilà ce que tu es, mon vieux: un voleur de trappes, hein? Un
+hors-la-loi? Et tu l’as battu au jeu pendant deux mois! Et à cause de
+ça, parce que tu vaux plus que lui, il veut te laisser mourir là aussi
+lentement que tu pourras. _Un hors-la-loi!_ Sa voix s’acheva en un éclat
+de rire plaisant, de cette sorte de rire qui réchauffe même un animal.
+C’est drôle.
+
+--Nous devrions nous serrer les mains, mon garçon, par saint Georges,
+oui, nous le devrions!... Tu es un sauvage, à ce qu’il dit. Hé bien! moi
+aussi. Je lui ai dit que je m’appelais John Madison. Ce n’est pas vrai.
+Je suis Jim Carvel. Et, oh! mon Dieu, tout ce que j’ai dit c’est:
+«Police». Et j’avais raison. Ce n’est point un mensonge. Je suis
+recherché par toute la corporation, par tout policeman, et menacé entre
+la baie d’Hudson et la rivière Mackenzie. Donne-moi la main, mon vieux.
+Nous sommes du même bord, pas? Je suis content de te rencontrer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+AMITIÉ
+
+
+Jim Carvel avança la main et le grognement s’éteignit dans la gorge de
+Bari. L’homme se redressa. Il demeurait là, regardant dans la direction
+qu’avait prise Mac Taggart et il ricana d’une manière bizarre et
+satisfaite. Il y avait de l’amitié dans ses yeux et dans l’éclat de ses
+dents blanches, tandis qu’il considérait Bari de nouveau. Autour de lui,
+quelque chose semblait rendre le jour gris plus clair, semblait
+réchauffer la froide atmosphère, quelque chose d’où rayonnait du
+courage, de l’espoir, de la camaraderie, absolument comme d’une étuve
+allumée émane le bienfait de la chaleur. Bari le sentit.
+
+Pour la première fois, depuis que les deux hommes étaient venus, son
+corps meurtri par le piège se détendit; son échine s’infléchit, ses
+dents claquèrent comme s’il avait la fièvre de l’agonie. A cet homme, il
+trahissait sa faiblesse. Dans ses yeux injectés de sang, il y avait un
+regard de bête affamée, tandis qu’il examinait Carvel, hors-la-loi de
+son propre aveu.
+
+Et Jim Carvel, de nouveau, avança la main, beaucoup plus près cette
+fois.
+
+--Pauvre diable! fit-il, le sourire abandonnant son visage. Pauvre
+diable, va!
+
+Ces mots étaient pour Bari comme une caresse, la première qu’il eût
+connue, depuis qu’il avait perdu Nepeese et Pierre. Il abaissa la tête
+jusqu’à ce que ses mâchoires fussent aplaties dans la neige. Carvel
+pouvait voir le sang qui en découlait lentement.
+
+--Pauvre diable! répéta-t-il.
+
+Il n’y avait nulle crainte dans la manière dont il avançait la main.
+C’était l’aveu d’une grande sincérité et d’un grand apitoiement. Il
+toucha la tête de Bari et la tapota d’une manière fraternelle, puis
+lentement, avec un peu plus de précaution, il approcha du piège qui
+serrait la patte de devant de Bari. Dans son cerveau encore à demi
+confus, Bari s’efforçait de comprendre les choses, et la vérité se fit
+jour finalement, lorsqu’il sentit les ressorts d’acier du piège s’ouvrir
+et qu’il retira sa patte endolorie.
+
+Il fit alors ce qu’il n’avait fait à aucune autre créature qu’à Nepeese.
+Aussitôt, il passa sa langue rouge et lécha la main de Carvel. L’homme
+se mit à rire. De ses mains puissantes, il ouvrit les autres pièges et
+Bari fut libre.
+
+Pendant quelques instants, il demeura étendu sans bouger, les yeux fixés
+sur l’homme. Carvel s’était assis à l’extrémité d’une souche de bouleau
+couverte de neige et bourrait sa pipe. Bari le regarda l’allumer; il
+remarqua avec un nouvel intérêt les premiers nuages grisâtres de fumée
+qui sortaient de la bouche de Carvel. L’homme n’était pas plus d’à une
+longueur de deux chaînes de pièges et il fit une grimace à Bari.
+
+--Remets-toi, mon vieux! encouragea-t-il. Pas d’os brisés. Juste un peu
+roide. Allons, vaudra mieux partir!
+
+Il se retourna du côté du lac Bain. Il supposait que Mac Taggart
+pourrait revenir. Peut-être Bari éprouvait-il le même soupçon, car,
+lorsque Carvel le considéra de nouveau, il était debout, chancelant un
+peu, tandis qu’il reprenait équilibre. L’instant d’après, le hors-la-loi
+avait enlevé le baluchon de ses épaules et l’ouvrait. Il y plongea la
+main et en retira un rouge quartier de viande crue.
+
+--Tué ce matin, expliqua-t-il à Bari, un taureau d’un an tendre comme
+une perdrix--et c’est aussi succulent que la moelle qui soit jamais
+sortie d’un os d’arrière-train. Goûte un peu!
+
+Il avança la chair à Bari. Il n’y eut pas d’hésitation dans sa façon
+d’accepter. Bari était affamé et la viande lui était lancée par un ami.
+Il y enfonça les dents, ses mâchoires la broyèrent. Une flamme nouvelle
+circulait dans son sang, tandis qu’il festoyait, mais ses yeux
+ensanglantés ne quittèrent pas une minute le visage de l’autre. Carvel
+remit son paquetage en place. Il se leva, ramassa son fusil, assujettit
+ses patins et se tourna vers le Nord.
+
+--Allons! garçon, fit-il. Il faut marcher.
+
+C’était une véritable invitation, comme si tous deux avaient été depuis
+longtemps déjà des compagnons de route. C’était peut-être non seulement
+une invitation, mais en partie un ordre. Cela étonna Bari. Pendant une
+bonne demi-minute, il resta à la même place, sans remuer, regardant le
+dos de Carvel qui marchait à grands pas vers le Nord. Carvel ne se
+retournait pas. Une soudaine secousse nerveuse traversa Bari; il tourna
+la tête du côté du lac Bain; il regarda de nouveau vers Carvel et un
+gémissement, à peine plus élevé qu’un soupir, sortit de sa gorge.
+L’homme était sur le point de disparaître dans l’épaisse sapinière. Il
+s’arrêta et se retourna.
+
+--On vient, garçon!
+
+Même à cette distance, Bari pouvait voir qu’il lui souriait amicalement;
+il aperçut la main tendue et la voix suscita en lui des sensations
+nouvelles. Elle ne ressemblait pas à la voix de Pierre. Elle n’était pas
+non plus douce et tendre comme celle de Nepeese.
+
+Il n’avait connu que peu d’hommes et il les considérait tous avec
+défiance. Mais cette voix-ci le désarmait. Il était subjugué par son
+appel. Il désirait y répondre. Il fut rempli tout aussitôt du désir de
+suivre sur ses talons l’étranger. Pour la première fois dans sa vie,
+l’envie de devenir l’ami d’un homme le posséda. Il ne bougea point tant
+que Jim Carvel eût pénétré dans le bois de sapins. Alors, il suivit.
+
+Cette nuit-là, ils campèrent dans un épais fouillis de cèdres et de
+baumiers, à dix milles au nord de la zone de trappes de Bush Mac
+Taggart. Durant deux heures, il avait neigé et leur route était
+recouverte. Il neigeait encore, mais aucun flocon du blanc déluge ne
+traversait le crible du berceau touffu des rameaux.
+
+Carvel avait déployé sa petite tente de soie et avait bâti un feu; leur
+souper était achevé et Bari était étendu sur le ventre devant le
+réfractaire, presque à portée de sa main. Adossé à un arbre, Carvel
+fumait avec délice. Il s’était débarrassé de sa casquette et de son
+pardessus et, dans la splendeur tiède du feu, il avait presque l’air
+d’un jeune homme. Mais, même dans cette splendeur, ses mâchoires ne
+perdaient rien de leur forme décidée ni ses yeux de leur claire
+vivacité.
+
+--Cela semble bon d’avoir quelqu’un à qui parler, disait-il à Bari,
+quelqu’un qui peut comprendre, même s’il garde la bouche close. As-tu
+jamais envie de hurler, sans oser le faire? Moi bien. Parfois, j’ai été
+sur le point d’éclater, parce que j’avais envie de parler à quelqu’un et
+que je n’osais le faire.
+
+Il se frotta les mains l’une contre l’autre et les tendit au feu. Bari
+observait chacun de ses mouvements et écoutait attentivement le moindre
+son qui sortait de ses lèvres. Ses yeux avaient en eux maintenant une
+sorte d’adoration muette, un regard qui réchauffait le cœur de Carvel et
+l’emportait loin de l’immense isolement et de la solitude de la nuit.
+Bari s’était traîné plus près des pieds de l’homme, et soudain, Carvel
+se pencha sur lui et lui tapota la tête.
+
+--Je suis un mauvais drôle, mon vieux, souriait-il. Tu n’as pas remarqué
+cela chez moi, pas du tout? Désires-tu savoir ce qui m’est arrivé?
+
+Il attendit un moment et Bari le regardait attentivement. Alors, Carvel
+continua, comme s’il parlait à un homme:
+
+Voyons! Il y a cinq ans, cinq ans en décembre, juste avant l’époque de
+la Noël, j’avais un papa. Le bon vieux copain que mon papa! Pas de mère,
+juste un papa. Et si on nous avait additionnés, nous n’aurions fait
+qu’un. Comprends-tu? Un jour arriva un putois d’Amérique aux galons
+d’argent nommé Hardy, et il tira sur lui un jour, parce que le papa
+avait travaillé contre lui en politique. C’était bien un meurtre. Et on
+ne pendit pas ce putois! Non, monsieur, on ne le pendit point! Il était
+trop riche, il avait aussi trop d’amis politiques. Il en fut quitte avec
+deux années de pénitencier. Mais il n’y alla pas; non, vrai, comme il y
+a un Dieu, il n’y alla pas.
+
+Carvel serrait les poings à en faire craquer les jointures. Un sourire
+de joie éclaira son visage et ses yeux lancèrent des éclairs. Bari
+poussa un profond soupir, simple coïncidence, mais le moment était
+pathétique.
+
+--Non, il n’alla point au pénitencier, poursuivit Carvel, regardant
+fixemment Bari de nouveau. Tu sais bien ce que cela signifie, mon vieux.
+Il aurait été pardonné au bout d’un an. Et pourtant mon papa, la
+meilleure moitié de moi-même, était dans la tombe! Aussi je m’approchai
+du putois galonné d’argent, droit sous les yeux du juge, et sous les
+yeux des avocats et sous les yeux de tous ses parents et amis, et _je
+l’ai tué_. Et je me suis évadé, par une fenêtre, avant qu’ils se fussent
+ressaisis, j’ai gagné le pays boisé et j’en ai avalé des kilomètres
+depuis! Et je pense que Dieu m’assista, mon brave. Car, il fit une chose
+étrange pour me tirer d’affaire, l’avant-dernier été, juste comme les
+gendarmes me couraient après rudement, et que l’horizon était sombre, on
+découvrit un noyé dans le pays de Reindeer à l’endroit même où ils
+avaient pensé me cerner. Et le bon Dieu a fait que cet homme me
+ressemblait si bien qu’il fut enterré sous mon nom. Donc,
+officiellement, je suis mort, mon vieux. Je n’ai à redouter quoi que ce
+soit, aussi longtemps que je ne fraie pas trop avec les gens, pendant un
+an environ. Depuis, dans mon for intérieur, j’ai volontiers pensé que
+Dieu avait dans ses desseins de me tirer d’un pas difficile. Quelle est
+ton opinion, hein?
+
+Il se penchait pour obtenir une réponse. Bari avait écouté. Peut-être en
+un sens avait-il compris. Mais un autre bruit que la voix de Carvel lui
+arrivait maintenant aux oreilles.
+
+La tête collée à terre, il l’entendit très nettement. Il poussa un
+gémissement, et le gémissement s’acheva en un groulement si bas que
+Carvel surprit tout juste le ton d’avertissement qu’il comportait. Il se
+redressa. Il demeura ensuite debout, tourné vers le Sud. Bari se tenait
+à côté de lui, les pattes roidies et l’échine hérissée.
+
+Au bout d’un moment de profond silence, Carvel reprit:
+
+--Des parents à toi, mon vieux. Des loups.
+
+Et il alla sous sa tente prendre son fusil et des cartouches.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+L’APPEL DU SUD
+
+
+Bari était debout, immobile comme une statue, lorsque Carvel sortit de
+sa tente et, pendant quelques minutes, Carvel garda le silence,
+l’observant avec attention. Le chien répondrait-il à l’appel de la
+horde? Leur appartenait-il? S’en irait-il maintenant? Les loups se
+rapprochaient. Ils n’allaient point par détours, comme l’aurait pu faire
+un caribou ou un cerf, mais ils venaient tout droit, droit sur leur
+campement. La signification de ce fait était facile à comprendre pour
+Carvel.
+
+Toute l’après-midi, les pas de Bari avaient laissé une odeur de sang au
+long de la route et les loups avaient découvert leur trace au fond de la
+forêt où la neige, en tombant, ne l’avait point recouverte. Carvel
+n’était point inquiet. Plus d’une fois, pendant ces cinq années de
+courses vagabondes entre le cercle arctique et le Pôle, il avait fait la
+partie avec les loups. Une fois, il l’avait quasiment perdue, mais
+c’était là-bas, en plein désert. Ce soir, il avait du feu et, au cas où
+les brandons viendraient à lui manquer, il avait les arbres où grimper.
+Son inquiétude, pour l’heure, était concentrée sur Bari. Si le chien
+partait, il resterait seul encore une fois. Aussi dit-il, en rendant sa
+voix tout à fait naturelle:
+
+--Tu ne vas point t’en aller, n’est-ce pas, vieux?
+
+Si Bari le comprit, il n’en témoigna rien. Mais Carvel, qui l’observait
+de près, vit que les poils étaient hérissés sur son échine comme une
+brosse, puis il entendit, qui croissait peu à peu dans la gorge de Bari,
+un grognement de haine féroce.
+
+C’était l’espèce de grognement par lequel il avait accueilli le facteur
+du lac Bain et Carvel, ouvrant la culasse de son fusil pour voir si tout
+était bien, se mit à rire joyeusement. Il se peut que Bari l’entendit.
+Peut-être cela avait-il une signification pour lui, car il se retourna
+brusquement les oreilles basses en regardant son compagnon.
+
+Les loups étaient muets maintenant. Carvel savait ce que cela voulait
+dire et il était sur le qui-vive. Dans le calme, le déclic du cran de
+sûreté de son fusil retentit avec un bruit métallique.
+
+Pendant quelques instants, on n’entendit plus rien que le pétillement du
+feu. Brusquement, les muscles de Bari se détendirent. Il recula et fit
+face au côté opposé derrière Carvel, la tête rentrée dans les épaules,
+ses crocs longs d’un pouce, brillants, tandis qu’il retroussait les
+babines, tandis qu’il grondait vers les cavernes obscures de la forêt,
+derrière la marge de lumière du feu. Carvel s’était retourné d’un bond.
+
+Il fut presque effrayé de ce qu’il vit. Une paire d’yeux flambaient d’un
+feu verdâtre, puis une autre paire, puis après ceux-là tellement,
+tellement, qu’il n’aurait pu les compter. Il poussa un brusque soupir.
+On aurait dit des yeux de chat, un peu plus larges seulement.
+Quelques-uns, recevant en plein la lueur du foyer, étaient rouges comme
+des tisons, d’autres luisaient bleus et verts, des choses vivantes, sans
+corps.
+
+D’un regard rapide, Carvel parcourut le cirque obscur de la forêt. Il y
+en avait dehors là aussi; il y en avait de tous les côtés; mais là où il
+les avait vus tout d’abord, ils étaient plus nombreux. Durant ces
+quelques secondes, il avait oublié Bari, troublé jusqu’à la stupéfaction
+par ce cordon d’yeux monstrueux, d’yeux de mort qui l’encerclaient. Ils
+étaient là cinquante loups, cent peut-être, tout autour, ne redoutant
+rien parmi tout ce monde sauvage que le feu. Ils étaient arrivés, sans
+même faire de bruit, de leurs pas feutrés, sans même briser une
+vergette: S’il avait été plus tard et s’ils avaient été endormis et le
+feu éteint!
+
+Il frissonna et pendant une minute cette pensée abattit son courage. Il
+ne s’était pas proposé de tirer sans nécessité, mais tout aussitôt il
+épaula son fusil et il envoya un trait de feu à l’endroit où les yeux
+étaient le plus denses. Bari savait ce que signifiaient les coups de
+fusil et, rempli du furieux désir de sauter à la gorge de l’un de ses
+ennemis, il partit tout de go dans leur direction. Carvel poussa un cri
+d’effroi tandis qu’il se précipitait. Il vit passer comme un éclair le
+corps de Bari. Il le vit happé par l’obscurité et, dans la même minute,
+il perçut l’entrechoquement mortel des crocs et la chute de quelques
+corps.
+
+Un sauvage frisson le parcourut. Le chien avait chargé seul et les loups
+attendaient. Cela ne pouvait avoir qu’une issue. Son camarade à quatre
+pattes s’était jeté, tête-bêche, dans les gueules de la mort.
+
+Il pouvait entendre le happement affamé de ces mâchoires du fond des
+ténèbres. C’était écœurant. Sa main se dirigea vers l’arme automatique
+pendue à sa ceinture et il jeta son fusil démuni sur la neige. Le gros
+«trente-huit» à hauteur de ses yeux, il plongea dans l’obscurité et de
+ses lèvres partit un cri sauvage qu’on aurait pu entendre à un mille au
+loin. En même temps que ce cri l’arme automatique traça un rapide
+courant de feu dans la masse des animaux qui combattaient.
+
+Il y avait onze coups dans le revolver et jusqu’à ce que le canon rendît
+le son métallique du déclic, Carvel ne cessa ses cris et de se reculer
+dans la lueur du foyer. Il écouta, poussant un profond soupir. Il ne
+voyait plus d’yeux dans l’obscurité, il n’entendait plus le mouvement
+des corps. La soudaineté et la férocité de son attaque avaient repoussé
+la bande des loups. Mais le chien! Il respira et se fatigua les yeux à
+regarder. Une ombre se traînait dans le cercle de lumière. C’était Bari.
+Carvel se précipita vers lui, le prit à bras-le-corps et l’apporta près
+du feu.
+
+Pendant longtemps ensuite, il y eut un regard d’interrogation dans les
+yeux de l’homme. Il rechargea son fusil, alimenta de nouveau le feu et
+de son paquetage tira des bandes de linge avec lesquelles il banda trois
+ou quatre des plus larges plaies aux pattes de Bari. Et une douzaine de
+fois, il demanda avec une sorte d’égarement:
+
+--Hé bien! Quoi diable te poussait à faire cela, mon vieux? Qu’est-ce
+que tu as contre les loups?
+
+Et de toute la nuit il ne dormit point, mais resta sur ses gardes.
+
+Leur aventure avec les loups rompit le suprême soupçon de défiance qui
+avait pu subsister entre l’homme et le chien. Durant les jours suivants,
+alors qu’ils faisaient lentement route vers le nord-ouest, Carvel soigna
+Bari de la façon dont il aurait soigné un enfant malade. A cause des
+blessures du chien, il ne faisait que peu de kilomètres par jour.
+
+Bari comprit et en lui s’affirmait, de plus en plus forte, une immense
+affection pour l’homme dont les mains étaient aussi bienfaisantes que
+celles de Nepeese et dont la voix le réchauffait de la sympathie d’une
+camaraderie sans borne. Il ne le craignait plus et n’avait plus de
+suspicion à son endroit. Et Carvel, de son côté, remarquait bien des
+choses.
+
+Le vide infini du monde autour d’eux et leur solitude lui fournissaient
+l’occasion de s’arrêter à des détails sans importance et il se trouvait
+chaque jour observer Bari d’un peu plus près. Il fit enfin une
+découverte qui l’intéressa vivement. Toujours, lorsqu’ils faisaient
+halte en route, Bari se tournait vers le Sud; quand ils campaient,
+c’était du côté du sud qu’il flairait le vent le plus fréquemment.
+C’était bien naturel, songeait Carvel, car son vieux terrain de chasse
+se trouvait par là.
+
+Mais, tandis que les jours passaient, il se mit à remarquer autre chose.
+De temps à autre, se retournant vers le lointain pays d’où ils étaient
+venus, Bari gémissait doucement et, ces jours-là, il était fort agité.
+Il ne manifestait pas le désir de quitter Carvel, mais de plus en plus
+Carvel comprenait que quelque mystérieux appel lui arrivait du sud.
+
+Il était dans l’intention du chemineau de se diriger vers la région du
+Grand-Esclave, à un bon huit cents milles au nord-ouest, avant la fonte
+des neiges. Dès lors, quand les eaux dégelèrent au printemps, il décida
+d’aller en canot vers l’ouest jusqu’au Mackenzie et finalement jusqu’aux
+montagnes de la Colombie britannique.
+
+Ces plans furent modifiés en février. Les voyageurs furent pris dans une
+violente bourrasque dans la région du lac Wholdaia et alors que leur
+sort paraissait le plus sombre, Carvel rencontra par hasard une cabane
+au cœur d’une épaisse forêt de sapins. Dans la cabane, il y avait un
+mort. Il était trépassé depuis plusieurs jours et son cadavre était
+absolument gelé. Carvel creusa un trou en terre et l’ensevelit.
+
+La cabane était un vrai trésor pour Carvel et Bari, mais surtout pour
+l’homme. Elle n’avait de toute évidence d’autre propriétaire que le
+mort. Elle était confortable et pourvue de provisions. En outre, son
+propriétaire avait fait une superbe capture de fourrures avant que le
+froid mordît ses poumons et qu’il mourût. Carvel inventoria les peaux
+avec soin et avec joie.
+
+Il y en avait pour plus de mille dollars à n’importe quel poste et il ne
+voyait pas pourquoi elles ne lui appartiendraient pas désormais. En
+moins d’une semaine, il avait repéré la ligne de pièges recouverte de
+neige du défunt et trappait pour son compte.
+
+C’était à deux cents milles au nord-ouest du Grey Loon et bientôt Carvel
+observa que Bari ne se tournait pas directement vers le Sud, lorsque
+l’étrange appel lui arrivait, mais bien vers le Sud-Est. Et maintenant,
+à mesure que chaque jour passait, le soleil montait plus haut dans le
+ciel; il devenait plus chaud, la neige fondait sous les pas et, dans
+l’air, il y avait la palpitation humide et croissante du printemps.
+
+Et avec ces choses, l’ancien désir envahit Bari: l’appel qui émouvait
+son cœur des tombes solitaires, là-bas, du Grey Loon, de la hutte
+incendiée, de l’abri abandonné par delà l’étang, de Nepeese. Dans son
+sommeil, il revoyait ces choses. Il réentendait la voix assourdie et
+douce de Branche-de-Saule, sentait l’attouchement de ses mains, jouait
+avec elle une fois de plus sous les ombrages touffus des forêts, et
+Carvel s’asseyait pour l’observer tandis qu’il rêvait, s’efforçant de
+saisir le sens de ce qu’il voyait et entendait.
+
+En avril, Carvel chargea sur ses épaules ses fourrures pour le poste du
+lac La Biche de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui était encore plus
+avant au Nord. Bari l’accompagna jusqu’à mi-chemin, puis, au coucher du
+soleil, un soir, il reprit la route menant à la maison. Au bout d’une
+semaine, Carvel revint à la cabane et l’y retrouva. Il fut si content
+qu’il enlaça de ses bras la tête du chien et la pressa contre son cœur.
+Ils vécurent dans la cabane jusqu’au mois de mai. Les bourgeons
+éclataient alors et le parfum des choses qui poussaient commençait à
+monter de la terre.
+
+Puis Carvel trouva les premières fleurs bleues précoces.
+
+Le soir, il fit son paquetage.
+
+--Voici le moment de voyager, annonça-t-il à Bari. Et j’ai changé
+d’idée. Nous allons partir par là.
+
+Et, du doigt, il désigna le Sud.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+LA FIN DE LA RECHERCHE
+
+
+Un étrange pressentiment s’empara de Carvel tandis qu’il commençait son
+voyage vers le Sud. Il ne croyait point aux présages, bons ou mauvais.
+La superstition n’avait joué qu’un rôle infime dans sa vie, mais il
+possédait tout ensemble la curiosité et l’amour de l’aventure et ses
+années de vagabondage solitaire avaient développé en lui une perception
+merveilleusement nette des choses qu’en d’autres termes on pourrait
+appeler une imagination singulièrement active.
+
+Il savait que d’irrésistibles forces attiraient Bari vers le Sud,
+qu’elles le poussaient non seulement vers une direction donnée de
+l’espace, mais à un point précis de cette direction. Sans motif bien
+particulier, le fait commençait à l’intriguer de plus en plus et, comme
+son temps ne comptait pas et qu’il n’avait en vue aucun but défini, il
+se mit à tenter une expérience.
+
+Durant les deux premières journées, il laissa Bari libre de se diriger à
+sa guise et cinquante fois, durant ces deux jours, il nota à la boussole
+la marche du chien. Il allait bien au sud-est. Le troisième matin, à
+dessein, Carvel obliqua sa route vers l’ouest; il remarqua aussitôt un
+changement en Bari: son agitation d’abord, puis la manière abattue avec
+laquelle il le suivait sur les talons. Vers midi, Carvel tourna à angle
+aigu vers le sud-est; de nouveau, et presque immédiatement, Bari
+reconquit son ancienne ardeur et courut devant son maître.
+
+Après quoi, pendant plusieurs jours, Carvel suivit la route que prenait
+le chien.
+
+--Il se peut que je sois un idiot, mon vieux, s’excusa-t-il un soir,
+mais c’est histoire de m’amuser un peu, somme toute, comme si je voulais
+rencontrer la ligne du chemin de fer avant d’avoir franchi les
+montagnes. Aussi quelle est la différence? Je suis de jeu, aussi
+longtemps que tu ne me ramènes pas à ce type du lac Bain. Maintenant,
+que diable! voudrais-tu retrouver sa zone de trappes, t’y faire prendre?
+Si c’est ça l’affaire!...
+
+Il envoya de sa pipe un nuage de fumée, en regardant Bari, et Bari, la
+tête entre ses pattes de devant, se retourna vers lui.
+
+Une semaine plus tard, Bari répondit à la question de Carvel en se
+dirigeant à l’ouest pour se garder d’approcher du lac Bain. On était au
+milieu de l’après-midi quand ils traversèrent la ligne où les pièges de
+Bush Mac Taggart et ses trappes de mort avaient été placés. Bari ne
+s’arrêta même pas. Il se dirigea bien au sud, marchant si rapidement que
+parfois Carvel le perdait de vue. Un énervement contenu mais intense le
+dominait et il poussait un gémissement chaque fois que Carvel faisait
+halte pour se reposer, le nez reniflant toujours le vent du côté du Sud.
+Le printemps, les fleurs, la terre verdoyante, le chant des oiseaux et
+le doux souffle de l’air le ramenaient à ce grand Hier, alors qu’il
+appartenait à Nepeese.
+
+Pour son cerveau incapable de raisonner, l’hiver n’existait plus. Les
+longs mois de faim et de froid étaient à jamais évanouis; au milieu des
+nouvelles images qui emplissaient son esprit, ils étaient oubliés. Les
+oiseaux et les fleurs et les cieux bleus étaient revenus et, avec eux,
+Branche-de-Saule serait sûrement de retour. Et elle l’attendait
+maintenant juste là-bas, par delà cette bordure de vertes forêts.
+
+Quelque chose de plus qu’une simple curiosité commença d’intriguer
+Carvel. Une fantaisie bizarre devint une idée fixe et plus intime, une
+préoccupation irraisonnée qui était accompagnée d’un certain
+frémissement d’impatience contenue. Vers le temps qu’ils arrivèrent à
+l’étang du vieux castor, le mystère de l’étrange aventure l’avait
+fortement empoigné. De la colonie de Dent-Brisée, Bari conduisit Carvel
+au ruisseau le long duquel Wakayoo, l’ours noir, allait à la pêche et,
+de là, droit au Grey Loon.
+
+C’était au bord de l’après-midi d’une journée splendide. Il faisait si
+calme que les eaux ridées du printemps, chantant en mille petits
+torrents et ruisselets, emplissaient les bois d’une musique paresseuse.
+
+Sous le chaud soleil, le noisetier pourpre luisait comme du sang. Dans
+les clairières, l’air avait d’odeur des jacinthes. Dans les arbres et
+les buissons, des oiseaux accouplés bâtissaient leurs nids.
+
+Après le long sommeil de l’hiver, la nature œuvrait dans toute sa
+gloire. C’était _Unepekine_, la lune du mariage, la lune de la maison à
+construire, et Bari allait à la maison, non pour rejoindre son pareil,
+mais pour Nepeese. Il savait qu’elle était là-bas maintenant, tout au
+bord du ravin peut-être où il l’avait vue la dernière fois. Ils
+joueraient encore ensemble bientôt, comme ils avaient joué hier et la
+veille et l’avant-veille.
+
+Et dans sa joie, il aboya en sautant au visage de Carvel et le pressa de
+se hâter davantage. Puis, ils arrivèrent à la clairière et, une fois de
+plus, Bari se figea comme un roc. Carvel vit les ruines consumées de la
+hutte incendiée et, peu après, les deux tombes sous le haut sapin. Il
+commençait à comprendre, tandis que ses yeux se tournaient lentement
+vers le chien qui attendait et écoutait. Un immense soupir gonfla son
+cœur et, au bout d’un moment, il dit doucement et avec effort:
+
+--Vieux, je devine que tu es chez toi.
+
+Bari n’entendait point. La tête dressée et le nez en vedette vers le
+ciel bleu, il sentait le vent. Qu’est-ce qui lui arriva avec le parfum
+des forêts et des vertes prairies? Pourquoi frissonnait-il maintenant,
+tandis qu’il se tenait là? Qu’y avait-il dans l’air? Carvel se le
+demandait et ses yeux en cherchant s’efforçaient de répondre aux
+questions. Rien. C’était la mort ici, la mort et l’abandon, et c’était
+tout. Puis, tout aussitôt, Bari poussa un cri étrange, presque un cri
+humain, et il partit comme une flèche.
+
+Carvel s’était débarrassé de son paquetage. Il laissa auprès tomber son
+fusil et suivit Bari. Il courait à toute vitesse, droit à travers la
+clairière, dans les balsamiers nains et dans une sente gazonnée, qui
+avait été foulée jadis par les allées et venues. Il courut tant qu’il
+fut hors d’haleine; alors il s’arrêta et écouta. Il ne pouvait plus
+entendre Bari, mais cet ancien sentier conduisait sous bois, et il le
+prit.
+
+Tout près de l’étang profond et sombre dans lequel Branche-de-Saule et
+lui avaient folâtré si souvent, Bari aussi s’était arrêté. Il pouvait
+entendre le bouillonnement de l’eau et ses yeux luisaient d’un feu
+brillant, tandis qu’il cherchait Nepeese. Il s’attendait à la voir là,
+son corps blanc et svelte se baignant dans l’ombre épaisse d’un sapin
+surplombant, ou éclatant soudain, pur comme neige, dans une des mares
+chaudes de soleil.
+
+Ses yeux fouillaient les vieilles cachettes, le grand rocher fendu de
+l’autre côté, les digues creuses sous lesquelles ils avaient coutume de
+nager comme des loutres, les rameaux de sapins qui trempaient à la
+surface et parmi lesquels Branche-de-Saule aimait cacher son corps nu
+tandis qu’il la cherchait dans l’étang. Et enfin la certitude naissait
+en lui qu’elle n’était point là et qu’il fallait aller plus loin.
+
+Il continua jusqu’au tepee. La petite clairière dans laquelle avait été
+construit le wigwam secret était inondée de soleil qui traversait une
+éclaircie de la forêt vers l’Ouest. L’abri était là encore.
+
+Il ne parut pas bien changé à Bari. Et montant derrière, il y avait ce
+qui était parvenu faiblement jusqu’à lui à travers la limpidité de
+l’air; la fumée d’un feu minuscule. Au-dessus du feu, quelqu’un était
+penché et cela n’étonna point Bari et ne le frappa point le moins du
+monde comme insolite que ce quelqu’un eût deux longues tresses
+brillantes sur le dos. Il poussa une plainte et, à cette plainte, la
+personne se roidit un peu et se retourna lentement.
+
+Même alors cela sembla la chose la plus naturelle du monde que ce fût
+Nepeese et point une autre. Il l’avait perdue hier. Aujourd’hui il la
+retrouvait. Et, en réponse à sa plainte, un cri sanglotant jaillit du
+cœur de Branche-de-Saule.
+
+Carvel les trouva quelques minutes plus tard, la tête du chien pressée
+contre la poitrine de Branche-de-Saule. Et Branche-de-Saule pleurait,
+pleurait comme un petit enfant, son visage enfoncé dans le cou de Bari.
+Il ne les dérangea pas et attendit, et, alors qu’il attendait, quelque
+chose dans la voix sanglotante et la tranquillité de la forêt semblait
+lui murmurer un peu de l’histoire de la hutte incendiée et des deux
+tombes, et le sens de l’appel qui était venu du Sud à Bari.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+LE COMPTE EST RÉGLÉ
+
+
+Cette nuit-là, il y eut un nouveau feu de camp dans la clairière. Ce
+n’était pas un feu minuscule, établi avec la crainte que d’autres yeux
+pussent le voir, mais un feu qui dardait haut ses flammes. Dans sa lueur
+se tenait Carvel. Et de même que le feu avait crû du petit tas de
+cendres au-dessus duquel Branche-de-Saule avait fait cuire son dîner,
+ainsi Carvel, le hors-la-loi mort officiellement, s’était, lui aussi,
+transformé. La barbe était tombée de son visage, il avait ôté son
+vêtement en peau de caribou, ses manches étaient retroussées jusqu’aux
+coudes et une sauvage montée de sang affluait à son visage qui n’était
+plus tout à fait le hâle du vent et du soleil et de la tempête.
+
+Et il y avait dans ses yeux un éclat qu’on n’y avait plus vu depuis cinq
+ans, peut-être même jamais auparavant. Ses yeux étaient fixés sur
+Nepeese. Elle était assise dans la lumière du foyer, un peu inclinée
+vers la flamme, ses magnifiques cheveux brillaient d’un ton chaud à sa
+lueur. Carvel ne fit pas un mouvement tant qu’elle demeura dans cette
+attitude. A peine semblait-il respirer. L’éclat de ses yeux
+s’approfondissait: adoration d’un homme pour une femme. Brusquement
+Nepeese se retourna et le surprit, avant qu’il eût pu détourner son
+regard.
+
+Il n’y avait rien à cacher dans ses yeux à elle. Comme son visage, ils
+rayonnaient d’un nouvel espoir et d’un nouveau bonheur. Carvel s’assit à
+son côté sur le banc de bouleau et dans ses mains il prit une des
+tresses épaisses et il la caressait en parlant. A leurs pieds, les
+observant, Bari était couché.
+
+--Demain ou après-demain je partirai pour le lac Bain, dit-il avec un
+accent rude et amer au fond de la douceur adorante de sa voix, je ne
+reviendrai qu’après l’avoir tué.
+
+Branche-de-Saule regardait fixement le feu. Durant un moment il y eut un
+silence brisé seulement par le crépitement des flammes et, durant ce
+silence, les doigts de Carvel nattaient et dénattaient les torons soyeux
+de Branche-de-Saule. Ses pensées rétrogradaient vers le passé. Quelle
+occasion il avait manquée le jour qu’il s’était trouvé dans la zone de
+trappes de Bush Mac Taggart! Si, seulement, il avait su! Ses dents
+grincèrent, tandis qu’il se représentait mentalement au cœur
+incandescent du foyer les scènes du jour où le facteur du lac Bain avait
+tué Pierre.
+
+Elle lui avait raconté toute l’histoire: sa fuite; son plongeon dans le
+torrent glacé du ravin où elle avait pensé trouver une mort certaine. Et
+comment elle avait été miraculeusement sauvée de l’eau et comment elle
+avait été découverte, à demi morte, par Tuboa, le vieux Cree édenté,
+auquel Pierre, par compassion, avait permis de chasser sur une partie de
+son domaine. Carvel ressentait la tragédie et l’horreur de cette heure
+unique et terrible où le soleil était disparu du monde pour
+Branche-de-Saule. Et, parmi les flammes, il se représentait le vieux
+Tuboa fidèle, alors qu’il rassemblait ses forces suprêmes afin de
+transporter Nepeese sur la longueur qui séparait le ravin de sa cabane.
+
+Il surprenait les changeantes images des semaines suivantes dans la
+cabane, semaines de famine et de froid intense pendant lesquelles la vie
+de Branche-de-Saule ne tenait qu’à un fil. Et puis, quand les neiges
+furent plus épaisses, Tuboa était mort. Les doigts de Carvel
+étreignaient les torons des tresses de Branche-de-Saule. Un profond
+soupir sortit de sa poitrine et il ajouta en regardant fixement le feu:
+
+--Demain, je partirai pour le lac Bain.
+
+Pendant un moment, Nepeese ne répondit pas. Elle aussi fixait le feu.
+Puis elle dit:
+
+--Tuboa voulait le tuer quand le printemps reviendrait et qu’on pourrait
+voyager. Lorsque Tuboa mourut, j’ai compris que c’était moi qui devrais
+le tuer. Je suis donc venue avec le fusil de Tuboa. Il a été
+nouvellement chargé, hier. Et, monsieur Jeem...
+
+Elle releva la tête vers lui, un éclair de triomphe dans les yeux,
+tandis qu’elle ajoutait, pas plus haut qu’un murmure.
+
+--Vous n’irez pas au lac Bain. _Je lui ai envoyé un commissionnaire._
+
+--Un commissionnaire?
+
+--Oui, Ookimew Jeem, un courrier. Il y a deux jours. Je lui ai fait
+savoir que je n’étais pas morte, mais que j’étais ici à l’attendre et
+que désormais je serai sa _iskwao_, sa femme. Ah! Ah! Il viendra,
+Ookimew Jeem, il viendra le plus tôt possible. Et vous ne le tuerez pas!
+_Non._
+
+Elle lui souriait et le cœur de Carvel battait comme un tambour.
+
+--Le fusil est chargé, fit-elle doucement, je tirerai.
+
+--Il y a deux jours, dit Carvel, et du lac Bain, il y a...
+
+--Il sera ici demain, répondit Nepeese. Demain, au coucher du soleil, il
+entrera dans la clairière. Je le sais. Mon sang a chanté tout le jour.
+Demain, demain, car il fera route le plus vite qu’il pourra, Ookimew
+Jeem. Oui il viendra en hâte.
+
+Carvel avait baissé la tête. Les douces tresses qu’il serrait entre ses
+doigts, il les porta à ses lèvres. Branche-de-Saule qui fixait de
+nouveau le feu, ne vit point ce geste. Mais elle le _sentit_ et son âme
+palpita comme les ailes d’un oiseau.
+
+--Ookimew Jeem! murmura-t-elle. Ce fut un souffle, un mouvement des
+lèvres si doux que Carvel n’entendit pas le son de sa voix.
+
+Si le vieux Tuboa avait été là, ce soir, il est certain qu’il aurait lu
+d’étranges avertissements dans le vent qui chuchotait, çà et là,
+doucement, à la cime des arbres.
+
+Il faisait une si belle nuit, une nuit où les Dieux Rouges
+s’entretiennent à voix basse, une fête de gloire, pendant laquelle même
+les ombres penchées et les étoiles hautes avaient l’air de palpiter de
+la vie d’un tout puissant langage. Il est bien probable que le vieux
+Tuboa, avec ses quatre-vingt-dix années d’expérience, aurait soupçonné
+une chose que Carvel, dans sa jeunesse et sa présomption, ne comprit
+pas. Demain, il viendrait demain. Branche-de-Saule, exaltée, l’avait
+assuré. Mais au vieux Tuboa, les arbres auraient pu murmurer: _Pourquoi
+pas cette nuit?_
+
+Il était minuit lorsque la lune, dans son plein, s’arrêta juste
+au-dessus de la petite clairière de la forêt. Dans l’abri,
+Branche-de-Saule dormait. A l’ombre d’un balsamier, derrière le foyer,
+dormait Bari et, plus loin encore, en arrière, au bord d’un bosquet de
+sapins, dormait Carvel. Chien et homme étaient fatigués. Ils avaient
+beaucoup marché et vite, ce jour-là, et ils n’entendirent aucun bruit.
+
+Mais ils n’avaient marché ni tant ni si vite que Bush Mac Taggart. Du
+lever du soleil à minuit, il avait parcouru quarante milles, quand il
+s’avança à grands pas dans l’éclaircie où s’était dressée la hutte de
+Pierre Duquesne. Deux fois, à l’orée de la forêt, il avait appelé et,
+maintenant, comme on ne répondait pas, il restait là, debout, au clair
+de lune, et écoutait. Nepeese devait être là à l’attendre.
+
+Il était las, mais la fatigue ne pouvait éteindre le feu qui brûlait
+dans son sang. Son sang avait flambé toute la journée, et, maintenant,
+si proche de la réalisation et du succès, dans ses veines la vieille
+passion ressemblait à un vin enivrant. Quelque part, non loin de
+l’endroit où il se trouvait, Nepeese l’attendait, _l’attendait_. Son
+cœur palpitait d’un désir farouche, tandis qu’il écoutait.
+
+On ne répondait pas. Alors, pendant une minute d’émotion, il cessa de
+respirer. Il aspira l’air et, faible, du lointain, lui parvint une odeur
+de fumée.
+
+Avec l’instinct primordial de l’homme des bois, il se tourna du côté
+d’où venait le vent: un souffle à peine sous les cieux illuminés
+d’étoiles. Il n’appela pas plus longtemps, mais se hâta de traverser la
+clairière. Nepeese était plus loin--quelque part--qui dormait près de
+son feu, et il poussa un cri de joie étouffé. Il parvint à l’extrémité
+de la forêt; le hasard conduisit ses pas sur le sentier gazonné, il le
+suivit et l’odeur de la fumée arriva plus précise à ses narines.
+
+Ce fut l’instinct de l’homme des bois également qui lui conseilla
+d’avancer avec précaution. L’instinct et aussi le calme absolu de la
+nuit. Il ne cassa pas un bâton sous ses pas. Il remua la broussaille si
+doucement qu’il ne fit aucun bruit.
+
+Quand il arriva enfin à la clairière où le feu de Carvel faisait encore
+monter dans l’air une spirale de fumée au parfum de résine, ce fut si
+furtivement qu’il ne risqua même pas d’éveiller Bari. Peut-être, au
+tréfonds de lui dormait un vieux soupçon, peut-être était-ce parce qu’il
+désirait surprendre Nepeese pendant son sommeil. La vue de l’abri
+précipita les battements de son cœur. Il faisait clair comme en plein
+jour et la lune l’enveloppait de sa lumière.
+
+Et Mac Taggart aperçut, suspendus devant l’abri, quelques vêtements de
+femme. Il avança à pas feutrés comme un renard et l’instant d’après il
+se trouvait une main sur la tenture rabattue de la porte du wigwam, la
+tête inclinée pour y surprendre le moindre bruit. Il pouvait entendre
+Nepeese respirer. Une minute, il se retourna de sorte que le clair de
+lune frappa ses yeux. Ils étaient enflammés d’un feu mauvais. Alors,
+très doucement, il écarta la tenture de la porte.
+
+Ce ne put être ce bruit qui éveilla Bari caché dans l’ombre noire des
+balsamiers à une douzaine de pieds plus loin. Peut-être fut-ce l’odeur
+de l’homme. Les narines de Bari frémirent d’abord, puis il s’éveilla.
+Pendant quelques secondes, ses yeux dardèrent vers le corps penché à la
+porte du wigwam. Il savait que ce n’était pas Carvel.
+
+L’ancienne odeur, l’odeur de la bête humaine, emplissait ses narines
+comme un poison détesté.
+
+Il se redressa et se tint un moment les quatre pattes figées, ses
+babines se retroussant peu à peu au-dessus de ses longs crocs. Mac
+Taggart avait disparu.
+
+De l’intérieur de tepee arriva du bruit, un soudain remuement de corps,
+le cri de frayeur de quelqu’un qui s’éveille en sursaut, puis un appel,
+un cri assourdi, à demi étouffé, un cri d’effroi. Et en réponse à ce cri
+Bari se précipita hors de l’ombre des balsamiers avec, dans la gorge, un
+groulement qui portait en lui un accent de mort.
+
+Au bord du bosquet de sapins, Carvel se retournait, mal à l’aise. Des
+bruits étranges l’éveillaient, des cris qui, dans sa fatigue, lui
+arrivaient comme dans un rêve. Enfin, il se mit sur son séant; puis,
+saisi d’une subite terreur, il se leva et courut au wigwam. Nepeese
+était dans la clairière, l’appelant du nom qu’elle lui avait donné:
+_Ookimew Jeem!... Ookimew Jeem! Ookimew Jeem!_ Elle était là, blanche et
+svelte, ses yeux pleins du scintillement des étoiles et, lorsqu’elle vit
+Carvel, elle l’étreignit dans ses bras, criant:
+
+--Ookimew Jeem!... Oh! oh!... Ookimew Jeem! Oh! oh!
+
+A l’intérieur de l’abri, Carvel entendit la rage d’un animal, les cris
+plaintifs d’un homme. Il oublia qu’il n’était arrivé que de la nuit
+dernière et, poussant un cri, il enleva Branche-de-Saule contre sa
+poitrine, et les bras de Branche-de-Saule se nouèrent autour de son cou,
+cependant qu’elle se lamentait.
+
+--Ookimew Jeem, c’est la brute, là-dedans! C’est la brute du lac Bain et
+Bari...
+
+La vérité se fit jour à Carvel et il emporta Branche-de-Saule dans ses
+bras et s’enfuit avec elle loin du bruit qui devenait écœurant et
+horrible. Dans le bosquet de sapin, il déposa sur le sol son fardeau.
+Les bras de Nepeese restaient encore serrés autour de son cou; il
+sentait la sauvage terreur du corps qui palpitait contre lui. La
+poitrine de la jeune fille était secouée de sanglots et ses yeux le
+suppliaient. Il l’attira plus près de son cœur et, tout à coup, il
+écrasa son visage contre le sien et il sentit pendant une minute le
+tiède frisson des lèvres virginales contre les siennes. Et il entendit
+le murmure doux et tremblant:
+
+--Oh!... _Ookimew Jeem!_
+
+Lorsque Carvel retourna seul au wigwam, son revolver à la main, Bari
+était devant la porte et attendait. Carvel ramassa un brandon enflammé
+et pénétra dans l’abri. Quand il en ressortit, son visage était livide.
+Il jeta le brandon dans le feu et retourna près de Nepeese. Il l’avait
+enveloppée dans ses couvertures et maintenant il s’agenouillait auprès
+d’elle et mit ses bras autour de sa taille.
+
+--Il est mort, Nepeese.
+
+--Mort? Ookimew Jeem!
+
+--Oui, Bari l’a tué!
+
+Elle semblait inanimée. Doucement, ses lèvres caressant ses cheveux,
+Carvel murmurait ses projets pour leur paradis futur.
+
+--Personne ne le saura, bien-aimée. Cette nuit, je vais l’ensevelir et
+incendier le tepee, Demain, nous partirons à Nelson-House, où il y a un
+missionnaire. Et ensuite nous reviendrons et je construirai une nouvelle
+hutte à la place où l’ancienne a été brûlée. _M’aimez-vous, Ka-Sakahet?_
+
+--Oui, Ookimew Jeem, je vous aime.
+
+Tout à coup, ils s’interrompirent. Bari poussait enfin son cri de
+triomphe. Ce cri s’éleva jusqu’aux étoiles. Il passa par-dessus les
+toits des forêts et emplit les cieux tranquilles: hurlement de loup,
+d’allégresse, d’achèvement, de vengeance accomplie. Les échos en
+moururent lentement au loin et le silence s’étendit de nouveau.
+
+Une paix immense respira dans la molle ondulation de la cime des arbres.
+Du Nord répondit l’appel fraternel d’un loup solitaire.
+
+Autour des épaules de Carvel, les bras de Branche-de-Saule se serrèrent
+plus étroitement. Et Carvel, du fond du cœur, rendit grâces à Dieu.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Chapitres Pages
+ I.--Le grand inconnu 1
+ II.--Le premier combat 8
+ III.--Une nuit d’effroi 17
+ IV.--Le vagabond affamé 25
+ V.--Le loup parle 37
+ VI.--Le cri du cœur solitaire 49
+ VII.--La fin de Wakayoo 61
+ VIII.--Nepeese en danger 73
+ IX.--Enfin, amis! 80
+ X.--Au secours d’Umisk 89
+ XI.--Pris! 95
+ XII.--Soumis, mais non conquis 106
+ XIII.--Mac Taggart obtient sa réponse 111
+ XIV.--L’attrait de la femme 120
+ XV.--La fille de la tempête 130
+ XVI.--Nepeese revendique ses droits 137
+ XVII.--Les voix de la race 144
+ XVIII.--Le banni 152
+ XIX.--Le facteur se décide 168
+ XX.--Une lutte inutile 180
+ XXI.--Nepeese fait son choix 186
+ XXII.--Seul! 195
+ XXIII.--Un hiver d’attente 204
+ XXIV.--Vers le nord 213
+ XXV.--Sur la ligne de trappes 221
+ XXVI.--Bari ennuie Mac Taggart 232
+ XXVII.--Le triomphe de Mac Taggart 239
+ XXVIII.--Amitié 246
+ XXIX.--L’appel du sud 253
+ XXX.--La fin de la recherche 260
+ XXXI.--Le compte est réglé 266
+
+
+MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 ***
diff --git a/76782-h/76782-h.htm b/76782-h/76782-h.htm
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+ <title>Bari, chien-loup | Project Gutenberg</title>
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+
+span.cc { display: inline-block; width: 1.2em; text-indent: 0; text-align: right; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
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+
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+
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+
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+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c large top2em">JAMES-OLIVER CURWOOD</p>
+
+<h1><span class="xlarge">BARI</span><br>
+CHIEN-LOUP</h1>
+
+<p class="c xsmall">TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET</p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C<sup>ie</sup><br>
+21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, 21</p>
+
+<p class="c xsmall">MCMXXV</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em large">LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE</p>
+
+
+<p class="c large">ROMANS D’AVENTURES</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap2"><span class="sc">J.-O. Curwood.</span> — <b>Kazan</b></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Piège d’Or</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Les Chasseurs de Loups</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Les Cœurs les plus farouches</b></td>
+<td class="bot r"><div>5 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Bari, chien-loup (nouv. édit.)</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Grizzly</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="sc">Jack London.</span> — <b>Michaël, chien de cirque</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>La Peste écarlate</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Talon de fer</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Croc-Blanc</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Jerry dans l’île</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Fils du Loup</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Martin Eden</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="sc">Maurice Renard.</span> — <b>Le Singe</b></td>
+<td class="bot r"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Suite fantastique</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Péril bleu</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Voyage immobile</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Docteur Lerne, sous-dieu</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="sc">Cyril Berger.</span> — <b>L’Expérience du Docteur Lorde</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">R<sup>d</sup>-P. <span class="sc">Lepers</span>. — <b>La Tragique histoire des flibustiers</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="sc">Trelawny.</span> — <b>Les Aventures d’un Cadet</b></td>
+<td class="bot r"><div>5 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="sc">Pierre Mac Orlan.</span> — <b>Le Rire Jaune</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">  —  <b>Le Chant de l’Équipage</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="sc">H.-H Ewers.</span> — <b>Mandragore</b></td>
+<td class="bot r"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i">Tous droits de reproduction en langue française<br>
+réservés pour tous pays,<br>
+y compris la Suède et la Norvège.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">BARI, CHIEN-LOUP</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="xsmall">LE GRAND INCONNU</span></h2>
+
+
+<p>Pour Bari pendant plusieurs jours après sa
+naissance, le monde était une vaste et obscure
+caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa
+maison était au cœur d’une immense souche renversée
+où Louve-Grise, sa mère aveugle, avait trouvé
+pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan,
+le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de
+temps à autre, ses yeux luisant dans l’obscurité
+comme des boules de feu verdâtre. Ce furent
+les yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion
+que quelque chose existait au delà du sein
+maternel et l’amenèrent également à la découverte
+de la vue. Il sentait, il flairait, il entendait,
+mais dans ce trou noir, sous ce bois de charpente
+tombé, il n’avait jamais <i>vu</i> avant l’arrivée des
+yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent
+et sa frayeur se changea en une immense
+curiosité. Il était fort occupé à les fixer, quand
+tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque
+Kazan tournait la tête. Puis ils brillaient de nouveau
+de son côté, du fond des ténèbres, avec un
+si soudain éclat qu’il se serrait involontairement
+près de sa mère, laquelle tremblait et frissonnait
+toujours d’étrange façon lorsque Kazan entrait.</p>
+
+<p>Bari, cela va de soi, ne connaîtrait jamais leur
+histoire. Il ne saurait jamais que Louve-Grise, sa
+mère, était une louve pur sang et que Kazan, son
+père, était un chien. En lui, la nature commençait
+déjà son étonnant travail, mais qui ne dépasserait
+jamais certaines limites. La nature lui
+apprendrait en son temps que sa magnifique mère
+louve était aveugle, mais il ne saurait jamais rien
+de cette terrible bataille entre Louve-Grise et le
+lynx, au cours de laquelle sa mère avait perdu la
+vue. La nature ne pouvait rien lui dire de la vengeance
+sans merci de Kazan, de ces étonnantes
+années de ménage, de leur loyauté, de leurs singulières
+aventures dans la vaste solitude canadienne ;
+elle ne pouvait qu’en faire un fils de Kazan.</p>
+
+<p>Mais d’abord et pendant plusieurs jours sa mère
+lui était tout. Même après que ses yeux se furent
+ouverts tout grands et qu’il eut senti ses jambes de
+manière à pouvoir tituber un peu dans l’obscurité,
+rien n’existait pour Bari, sinon sa mère. Quand il
+fut assez âgé pour jouer au dehors avec des bâtons
+et des mousses dans la lumière du soleil, il ne
+savait pas encore à quoi sa mère ressemblait. Mais
+pour lui elle était forte et tendre et chaude, et elle
+léchait sa figure avec sa langue et elle lui parlait
+avec une sorte de doux geignement qui lui fit enfin
+trouver sa propre voix dans un faible et aigre jappement.
+Puis arriva ce jour étonnant où les boules
+de feu verdâtre, qui étaient les yeux de Kazan,
+s’approchèrent de plus en plus près, un peu à la
+fois, et avec d’infinies précautions. Jusqu’alors
+Louve-Grise l’avertissait de se retirer. Être seule
+était la première règle de sa race farouche durant
+le temps de sa maternité. Un grognement sourd
+de sa gorge et Kazan s’arrêtait toujours. Mais
+ce jour-ci il n’y eut pas de grognement. Dans
+la gorge de Louve-Grise mourut un gémissement
+étouffé. Signe de solitude, de contentement et
+d’immense désir. « Tout va bien maintenant »,
+disait-elle à Kazan ; et Kazan s’arrêtant une minute
+afin de s’en assurer répondit par un son grave du
+fond de sa gorge.</p>
+
+<p>Lentement encore, comme s’il n’était pas tout à
+fait certain de ce qu’il allait trouver, Kazan avança
+vers eux et Bari se tassa plus près de sa mère. Il
+entendit Kazan se laisser choir lourdement sur le
+ventre près de Louve-Grise. Il n’avait pas peur et
+était fort intrigué. Et Kazan aussi était intrigué.
+Il reniflait. Dans l’obscurité ses oreilles étaient
+dressées. Au bout d’un moment, Bari se mit à
+remuer. Un pouce à la fois, il s’écarta du flanc
+de sa mère. Louve-Grise ne bougeait pas, chaque
+muscle de son corps souple tendu pareil à un fil
+d’acier, tandis qu’elle écoutait. De nouveau son
+sang de loup était en éveil. Il y avait du danger
+pour Bari. Sans bruit, ses babines se retroussèrent
+montrant les crocs. Sa gorge frissonna, mais aucun
+son n’en sortit. De l’obscurité, à deux mètres
+d’elle, s’élevèrent un doux gémissement de petit
+chien et le bruit caressant de la langue de
+Kazan.</p>
+
+<p>Bari avait senti le frémissement de sa première
+grande aventure. Il avait découvert son
+père.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout cela arriva la troisième semaine de la vie
+de Bari. Il avait juste dix-huit jours quand Louve-Grise
+permit à Kazan de faire la connaissance de
+son fils. Sans la cécité de Louve-Grise et le souvenir
+de ce jour où sur le rocher du Soleil, le lynx
+lui avait crevé les yeux, elle aurait mis Bari au
+monde en plein air et ses pattes auraient été tout
+à fait solides. Il aurait connu le soleil et la lune
+et les étoiles ; il se serait rendu compte de ce que
+signifiait le tonnerre, et il aurait vu la lueur des
+éclairs dans le ciel. Mais comme cela, il n’y avait
+pour lui rien à faire, dans cette obscure caverne
+sous la souche renversée, que de trébucher un peu
+dans les ténèbres et de lécher avec sa mignonne
+languette les os crus qui jonchaient le sol çà et là.
+Longtemps on l’avait laissé seul. Il avait entendu
+sa mère aller et venir et presque toujours ç’avait
+été en réponse à un aboiement de Kazan qui leur
+parvenait comme un écho lointain. Il n’avait jamais
+éprouvé un bien vif désir de suivre jusqu’au jour
+où la large et froide langue de Kazan avait caressé
+son museau. Pendant ces minutes étonnantes, la
+nature était à l’œuvre. Son instinct jusqu’alors
+n’était pas tout à fait né. Et lorsque Kazan s’en
+alla, les laissant dans l’obscurité, Bari pleurnicha
+pour le faire revenir, absolument comme il avait
+pleuré après sa mère, quand, de temps à autre, elle
+l’avait quitté pour répondre à l’appel de son compagnon.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà haut au-dessus de la forêt
+lorsque, une heure ou deux après la visite de Kazan,
+Louve-Grise s’esquiva. Entre le nid de Bari et le
+sommet de la souche renversée, il y avait quarante
+pieds de bois dru et brisé à travers quoi un rayon
+de lumière ne pouvait pénétrer. Tout ce noir ne
+l’effrayait pas, car il n’avait pas appris la signification
+de la lumière. Le jour, et non point la nuit,
+allait lui causer sa première grande terreur. Aussi
+ce fut sans la moindre crainte, avec un gémissement
+pour demander à sa mère de l’attendre, qu’il
+commença de suivre. Si Louve-Grise l’entendit,
+elle ne fit guère attention à cet appel et le raclement
+de ses coups de griffes sur le bois mort s’éteignit
+rapidement au loin.</p>
+
+<p>Cette fois, Bari ne s’arrêta point au tronc de
+huit pieds qui avait toujours fermé son horizon
+dans cette direction particulière. Il grimpa au
+sommet et dégringola de l’autre côté. Derrière ce
+tronc s’ouvrait la vaste aventure et il s’y lança
+courageusement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il lui fallut longtemps pour parcourir les vingt
+premiers mètres. Ensuite, il atteignit un tronc
+aplani par les pas de Louve-Grise et de Kazan et,
+s’arrêtant à chaque petite avancée, pour pousser
+un cri gémissant après sa mère, il chemina tout du
+long, de plus en plus avant. Et tandis qu’il allait,
+il se faisait peu à peu un singulier changement
+dans son univers. Il n’avait connu que le noir. Et
+maintenant ce noir semblait se muer là-haut en
+formes et ombres étranges. Une fois, il perçut
+l’éclat d’une traînée de feu au-dessus de lui — un
+rayon de soleil — et cela le saisit au point qu’il
+s’aplatit sur le tronc et ne bougea plus pendant une
+demi-minute. Puis il continua. Une hermine criait
+sous lui. Il entendit le doux frôlement des pattes
+d’un écureuil et un bizarre <i>whout, whout, whout</i>
+qui ne ressemblait nullement à aucun des sons
+qu’avait jamais émis sa mère. Il était hors de la
+piste. Le tronc n’était pas aplani plus loin et le
+conduisait de plus en plus haut parmi l’enchevêtrement
+de l’arbre tombé et devenait de plus en
+plus étroit à chaque pas qu’il faisait. Il gémissait.
+Son délicat petit nez flairait en vain après la chaude
+odeur maternelle. Tout à coup, il atteignit l’extrémité,
+il perdit l’équilibre et tomba. Il poussa un
+cri perçant d’effroi en se sentant glisser et il roula
+par terre. Il devait avoir grimpé bien haut dans
+l’arbre tombé, car ce fut pour Bari une chute terrible.
+Son tendre petit corps cognait de branche en
+branche, tandis qu’il dégringolait de côté et d’autre
+et, quand enfin il s’arrêta, il respirait à peine. Mais
+il se redressa vivement sur ses quatre pieds tremblants,
+tout ébloui.</p>
+
+<p>Une nouvelle terreur le cloua sur place. En un
+instant le monde entier s’était transformé. C’était
+une inondation de lumière. Partout où il regardait
+il voyait des choses étranges. Mais le soleil surtout
+l’effrayait. C’était sa première sensation du feu et
+cela lui brûlait les yeux. Il serait bien retourné
+se cacher dans l’obscurité protectrice de l’arbre
+tombé, mais à ce moment Louve-Grise, suivie de
+Kazan, contourna l’extrémité d’un énorme tronc.
+Elle caressa Bari joyeusement et Kazan, dans le
+plus beau style du chien, agitait la queue. Cette
+caractéristique du chien allait être une particularité
+de Bari. Demi-loup, il agiterait toujours la
+queue. Il s’essayait à la remuer maintenant. Peut-être
+Kazan vit-il cet effort, car il poussa un jappement
+sourd de satisfaction, tandis qu’il retournait
+s’asseoir sur son derrière.</p>
+
+<p>Sans quoi il aurait pu dire à Louve-Grise : « Hé
+bien, nous avons enfin emmené le petit coquin hors
+de l’arbre tombé, hein ? »</p>
+
+<p>Pour Bari ce fut un jour mémorable. Il avait
+découvert son père et le monde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br>
+<span class="xsmall">LE PREMIER COMBAT</span></h2>
+
+
+<p>Et c’était un monde étonnant, un monde de
+vaste silence, vide de tout, sauf de bêtes sauvages.
+Le poste le plus rapproché de la baie d’Hudson
+se trouvait à cent lieues de là et la première ville
+de la civilisation se trouvait à trois cents milles en
+droite ligne vers le sud. Deux années auparavant,
+Tusoo, le trappeur indien, avait nommé cet endroit
+son domaine. Il lui avait été dévolu, selon
+la loi de la forêt, par des générations d’ancêtres.
+Mais Tusoo avait été le dernier de sa famille disparue,
+et il était mort de la petite vérole et sa
+femme et ses enfants étaient morts en même temps
+que lui. Depuis lors, nul pied humain n’avait foulé
+ses sentes. Le lynx s’était multiplié. L’élan et
+le caribou n’avaient plus été chassés par l’homme.
+Les castors avaient bâti leurs demeures sans
+être dérangés. Les traces de l’ours noir étaient
+aussi larges que les traces du daim, plus loin
+vers le sud. Et là où, autrefois, les engins de mort
+et les appâts empoisonnés de Tusoo avaient tenu
+à l’écart les loups amaigris, il n’y avait plus de
+danger pour ces Mohicans de la solitude.</p>
+
+<p>Suivant le soleil de ce premier jour étonnant,
+parurent la lune et les étoiles de la véritable première
+nuit de Bari. C’était une nuit magnifique
+avec une pleine lune rouge levée au-dessus des
+forêts, inondant la terre d’une nouvelle sorte de
+lumière qui semblait plus belle et plus douce à Bari.
+Le loup était puissant en lui et il ne pouvait rester
+en place. Il avait dormi toute cette journée dans
+la chaleur du soleil, mais il ne pouvait dormir à la
+clarté de la lune. Il flairait, mal à l’aise, Louve-Grise,
+qui était couchée à plat ventre, sa belle tête
+dressée écoutant en soupirant les bruits nocturnes
+et attendant la caresse de Kazan, qui s’était
+échappé comme une ombre pour chasser.</p>
+
+<p>Six ou sept fois, comme Bari errait alentour de
+l’arbre renversé, il perçut un doux frôlement au-dessus
+de sa tête et une fois ou deux il vit une
+ombre grise flotter rapidement dans l’air. C’étaient
+les gros hiboux du Nord qui descendaient pour
+l’examiner et, s’il eût été un lapin au lieu d’être
+un petit chien-loup, sa première nuit sous la lune
+et les étoiles aurait été la dernière car, contrairement
+à Wapoos, le lapin, il n’était pas prudent.
+Louve-Grise ne le surveillait pas de près. Un
+instinct l’avertissait que, dans ces forêts, Bari ne
+courait pas grand danger, sinon de la main de
+l’homme. Dans ses veines courait le sang du loup.
+C’était un chasseur de toutes les autres bêtes sauvages,
+mais aucune autre bête, soit ailée, soit
+armée de serres, ne le chasserait, lui. En un sens,
+Bari comprenait cela. Les hiboux ne l’effrayaient
+pas. Il n’avait pas peur des cris étranges à glacer
+le sang, qu’ils poussaient au faîte des noirs sapins.
+Une fois pourtant la crainte entra en lui et il
+courut se réfugier près de sa mère. Ce fut en voyant
+un des chasseurs ailés de l’air fondre sur un lapin
+aux pieds de neige et que les cris perçants de
+la créature condamnée firent battre son cœur
+comme un petit marteau. Il <i>sentit</i> dans ces cris
+la proximité de l’une des tragédies toujours présentes
+de la solitude : la mort. Il la sentit de nouveau
+cette nuit-là lorsque, tassé près de Louve-Grise,
+il entendit la clameur farouche d’une bande
+de loups qui talonnait un jeune caribou mâle. Et
+la signification de tout cela et le grand frémissement
+de tout cela arrivèrent à lui à peu près vers
+l’aube pâle, lorsque Kazan revint tenant entre ses
+crocs un gros lapin qui, au milieu de contorsions,
+se débattait encore contre la mort.</p>
+
+<p>Ce lapin fut le point culminant du premier chapitre
+de l’éducation de Bari. Ce fut comme si
+Louve-Grise et Kazan avaient tout combiné au
+préalable pour qu’il pût recevoir sa première leçon
+dans l’art de tuer. Lorsque Kazan avait laissé
+tomber le lapin, Bari s’était approché avec beaucoup
+de circonspection. Les reins de Wapoos étaient
+brisés ; ses yeux révulsés étaient vitreux et il
+avait cessé de sentir la douleur. Mais pour Bari
+il semblait bien vivant alors qu’il enfonçait ses
+gentilles petites dents parmi le poil abondant de
+la gorge de Wapoos. Les dents ne pénétraient
+pas dans la chair. Avec une impétuosité gamine,
+Bari s’acharnait. Il s’imaginait tuer. Il pouvait
+sentir les convulsions mourantes de Wapoos. Il
+pouvait entendre les derniers souffles haletants
+qu’exhalait le corps tiède et il « groulait » et tiraillait,
+tant qu’enfin, il tomba à la renverse, la gueule
+pleine de poils. Lorsqu’il revint à l’attaque, Wapoos
+était bien mort, et Bari continua à mordre et à
+« grouler » jusqu’au moment où Louve-Grise, de
+ses crocs aigus vint mettre le lapin en pièces. Après
+quoi suivit le festin.</p>
+
+<p>Ainsi Bari en vint à comprendre que manger
+signifie tuer et dès lors s’accrut rapidement en lui,
+tandis que passaient d’autres jours et d’autres
+nuits, l’appétit de la chair. En quoi il était un vrai
+loup. De Kazan, il avait reçu d’autres et plus
+impérieux atavismes du chien. Il était superbement
+noir, ce qui lui avait valu, ces temps derniers,
+le nom de <i>Kusketa Mukekun</i>, le loup noir.
+Sur sa poitrine, il y avait une étoile blanche. Son
+oreille droite était mouchetée de blanc. Sa queue,
+à six semaines, était touffue et pendait bas. C’était
+une queue de loup. Ses oreilles étaient les oreilles
+de Louve-Grise ; étroites, courtes, pointues, toujours
+en mouvement. Son avant-train promettait
+de devenir superbe comme celui de Kazan et lorsqu’il
+était debout, il ressemblait à un chien de
+chasse, sauf qu’il regardait toujours obliquement
+l’endroit ou l’objet qu’il surveillait. Cela encore
+était du loup, car un chien se tourne du côté vers
+lequel il regarde effectivement.</p>
+
+<p>Par une nuit brillante, alors qu’il avait deux
+mois, et que le ciel fourmillait d’étoiles et qu’une
+lune de juin luisait si claire qu’elle semblait à
+peine plus élevée que le sommet des grands sapins,
+Bari s’assit sur son derrière et hurla. C’était son
+premier essai. Mais il n’y avait pas à se tromper
+à l’accent. C’était le hurlement du loup. Cependant,
+un peu plus tard, quand Bari se redressa
+et se glissa vers Kazan, comme s’il était tout
+honteux de son effort, il agitait la queue à ne point
+s’y méprendre en manière d’excuse. Et cela encore
+tenait du chien. Si Tusoo, le défunt trappeur
+indien, avait pu le voir alors, il l’aurait jugé d’après
+cette façon d’agiter la queue. Elle révélait le fait
+qu’au profond du cœur — et dans son âme — si
+nous concédons qu’il avait en une — Bari était
+<i>un chien</i>. Tusoo aurait par ailleurs motivé son
+jugement sur lui. A deux mois, le louveteau a
+oublié comment on joue. C’est un personnage de
+la solitude qui se glisse en tapinois, travaillant déjà
+à faire sa proie de créatures plus petites et plus
+faibles que lui. Bari jouait encore. Durant ses
+sorties de la souche renversée, il n’avait jamais
+été plus loin que le ruisseau, à une centaine de
+mètres de l’endroit où sa mère était couchée. Il
+avait aidé à dépecer bien des lapins morts ou
+mourants ; il croyait, s’il avait la moindre idée
+à ce sujet, qu’il était excessivement cruel et courageux.
+Mais il avait bientôt neuf semaines avant
+de sentir ses griffes et de livrer son terrible combat
+au jeune hibou à la lisière de la forêt profonde.</p>
+
+<p>Le fait qu’Oohoomisew, le gros hibou blanc,
+avait fait son nid sur une souche brisée non loin de
+l’arbre renversé était destiné à changer le cours
+entier de la vie de Bari, absolument comme la
+cécité de Louve-Grise avait changé son destin et
+celui de Kazan. Le ruisseau coulait jusqu’auprès
+de la souche qui avait été écartelée par la foudre
+et cette souche se dressait en un paisible et sombre
+endroit de la forêt entouré de hauts sapins noirs
+et enveloppé d’obscurité, même en plein jour.
+Plusieurs fois, Bari était allé à l’orée de ce recoin
+mystérieux de la forêt et y avait regardé curieux
+et avec une envie croissante. En ce jour de grand
+combat, l’attrait en était tout puissant. Peu à
+peu, il y pénétra, les yeux dardés et les oreilles
+attentives aux moindres bruits qui en venaient.
+Son cœur battait plus vite. L’obscurité l’enveloppait
+davantage. Il oublia l’arbre tombé et Kazan
+et Louve-Grise. Là, devant lui, s’étendait le frémissement
+de l’aventure. Il entendit d’étranges
+bruits, mais des bruits très doux, comme s’ils
+étaient produits par des pieds ouatés ou des ailes
+moelleuses et qui le remplirent d’un frisson d’attente.
+Sous ses pas, il n’y avait ni terre, ni herbe, ni
+fleurs, mais un merveilleux tapis sombre de douces
+aiguilles toujours vertes. Elles chatouillaient
+agréablement ses pattes et elles étaient si veloutées
+qu’il ne pouvait entendre ses propres mouvements.</p>
+
+<p>Il était au moins à trois cents mètres de l’arbre
+tombé quand il dépassa la souche d’Oohoomisew
+et pénétra dans un épais buisson de jeunes baumiers.
+Et là, en plein sur sa route, était blotti le
+monstre.</p>
+
+<p>Papayouchisiou, « le jeune hibou », n’était pas un
+tiers aussi grand que Bari. Mais c’était une chose
+effrayante à regarder. Il sembla à Bari toute tête
+et tous yeux. Il ne pouvait voir de corps du tout.
+Kazan n’avait jamais rien rapporté de pareil et
+pendant une pleine demi-minute, Bari demeura
+tout à fait coi, considérant cela spéculativement.
+Papayouchisiou ne remuait pas une plume, mais
+comme Bari avançait un pas prudent à la fois, les
+yeux se dilatèrent et les plumes autour de sa tête
+se hérissèrent comme si elles étaient agitées par
+un souffle de vent. Il descendait d’une famille de
+combattants, ce jeune Papayouchisiou, une famille
+farouche, intrépide et meurtrière et même Kazan
+aurait pris garde à ces plumes hérissées. Un espace
+de deux pieds entre eux et le petit chien et le
+hiboulet se regardèrent. En ce moment, si Louve-Grise
+avait pu les voir, elle eût dit à Bari : « Fais
+usage de tes jambes et cours ! » Et Oohoomisew,
+le vieux hibou, aurait pu dire à Papayouchisiou :
+« Ah ! petit sot, sers-toi de tes ailes et vole ! »</p>
+
+<p>Ils n’en firent rien ni l’un ni l’autre et le combat
+commença.</p>
+
+<p>Papayouchisiou s’élança et avec un simple aboiement
+farouche, Bari se ramassa en tas, le bec du
+hiboulet fixé comme un étau rouge dans la chair
+tendre de son nez. Ce seul aboiement de surprise
+et de douleur fut le premier et le dernier cri de
+Bari durant le combat. Le loup surgit en lui ; la
+rage et le désir de tuer le possédèrent. Tandis que
+Papayouchisiou s’accrochait à lui, il poussa un
+sifflement bizarre et tandis que Bari se tournait et
+grinçait des dents et se démenait pour se libérer
+de cet étonnant agrippage à son nez, de petits
+grognements féroces sortirent de sa gorge.</p>
+
+<p>Durant une bonne minute, il ne put se servir de
+ses mâchoires. Puis, par hasard, il poussa Papayouchisiou
+dans une fourche d’arbrisseau nain
+et un bout de son nez s’arracha. Il aurait pu fuir
+alors ; au lieu de cela, il se reprécipita, vif comme
+l’éclair, sur le hiboulet. Papayouchisiou s’abattit
+sur le dos et Bari lui enfonça dans la poitrine des
+dents pointues comme des aiguilles. C’était comme
+s’il essayait de mordre dans un oreiller, tellement
+les plumes étaient drues et épaisses. Bari enfonça
+ses crocs de plus en plus profond, et juste au moment
+où ils commençaient de pénétrer dans la
+peau du hiboulet, Papayouchisiou, farfouillant un
+peu à l’aveuglette d’un bec qui pinçait d’une manière
+aiguë chaque fois qu’il le refermait, l’attrapa
+par l’oreille. La douleur de cette préhension était
+atroce pour Bari, et il fit un effort plus désespéré
+pour entrer les dents dans l’épaisse cuirasse de
+plumes de son adversaire.</p>
+
+<p>Dans la lutte, ils roulèrent sous les balsamiers
+bas au bord du ravin où coulait le ruisseau. Ils
+passèrent par-dessus le bord escarpé et, tandis
+qu’ils dégringolaient et heurtaient le fond, Bari
+lâcha prise. Papayouchisiou s’accrocha bravement
+et quand ils atteignirent le fond, il avait encore
+les serres plantées dans l’oreille de Bari.</p>
+
+<p>Le nez de Bari saignait, son oreille lui faisait
+l’effet d’être arrachée de la tête et, dans cet instant
+incommode, un instinct tout nouvellement éveillé
+fit découvrir à Bébé Papayouchisiou qu’il avait
+des ailes comme moyen de combat. Un hibou ne
+commence jamais à combattre réellement qu’au
+moment où il se sert de ses ailes, et, en poussant
+un sifflement joyeux, Papayouchisiou se mit à
+frapper son antagoniste si vite et si méchamment
+que Bari en resta hébété. Il fut forcé de fermer les
+yeux et mordit à l’aveuglette. Pour la première
+fois depuis le début de la lutte, il se sentit une violente
+envie de fuir. Il essaya de se dégager avec
+les pattes de devant ; mais Papayouchisiou, lent de
+compréhension mais ferme de conviction, s’accrochait
+après son oreille comme un mauvais destin.
+A ce moment critique, alors que le sentiment de
+la défaite croissait rapidement dans l’esprit de
+Bari, un hasard le sauva. Il referma ses crocs sur
+une des pattes délicates du hiboulet. Papayouchisiou
+soudain, poussa un cri perçant. L’oreille était
+enfin dégagée et, avec un grognement de triomphe,
+Bari mordit sournoisement Papayouchisiou à la
+jambe.</p>
+
+<p>Dans l’ivresse de la bataille, il n’avait pas entendu
+le tumulte qui s’élevait du ruisseau tout près
+au-dessous d’eux. Papayouchisiou et lui passèrent
+de compagnie par-dessus la pointe d’une roche,
+l’eau glacée du torrent gonflé par les pluies étouffant
+un grognement dernier et un dernier sifflement
+des deux petits combattants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br>
+<span class="xsmall">UNE NUIT D’EFFROI</span></h2>
+
+
+<p>Pour Papayouchisiou, après la première lampée
+d’eau, le torrent présentait presque autant de sécurité
+que l’air même, car il descendit comme une voile,
+avec la légèreté d’une mouette, se demandant dans
+sa grosse tête au lent entendement, pourquoi il allait
+si vite et si agréablement sans faire le moindre effort.</p>
+
+<p>Quant à Bari, c’était une autre affaire. Il tomba
+presque comme une pierre. Un bourdonnement
+formidable emplit ses oreilles ; il faisait noir, étouffant,
+effrayant. Dans le courant rapide, il roulait
+en tous sens. Puis il remonta à la surface et se mit
+désespérément à se servir de ses pattes. Cela lui
+était de peu d’aide. Il n’eut que le temps d’ouvrir
+l’œil une ou deux fois, et d’aspirer une poumonnée
+d’air et il fut entraîné dans un rapide qui courait
+comme un biez de moulin entre les troncs de
+deux arbres tombés et, sur l’espace d’une vingtaine
+de pieds, les yeux les plus perçants n’auraient pu
+apercevoir de lui un poil ni un atome de peau.
+Il remonta de nouveau à l’extrémité d’une vanne
+étroite par-dessus laquelle l’eau se précipitait
+comme les chutes d’un Niagara en miniature
+et sur cinquante à soixante mètres, il fut lancé
+comme une balle de crin. De là, il fut projeté dans
+un étang profond et froid, puis, demi-mort, il
+se retrouva se hissant sur un banc de gravier.</p>
+
+<p>Il resta là étendu longtemps dans un bain de
+lumière solaire, sans bouger. Son oreille lui faisait
+tellement mal qu’enfin il se remit sur pied ; son nez
+était à vive chair et lui cuisait comme s’il l’avait
+fourré dans le feu. Ses jambes et son corps étaient
+endoloris et lorsqu’il se mit à errer sur le banc de
+gravier, il était le plus misérable petit chien du
+monde. Il était en outre complètement désorienté.
+En vain chercha-t-il autour de lui quelque indication
+familière, quelque chose qui pût l’aider à
+retourner à sa maison de l’arbre tombé. Tout lui
+était étranger. Il ne savait pas que l’eau l’avait
+entraîné sur la rive opposée du torrent et que pour
+atteindre la souche renversée, il aurait fallu le
+retraverser. Il geignit, mais d’une voix aussi forte
+que s’il appelait sa mère. Louve-Grise aurait pu
+entendre son aboiement, car l’arbre tombé ne se
+trouvait pas à plus de deux cent cinquante mètres
+en amont du torrent. Mais le loup en Bari le contraignait
+au silence, en dehors d’un timide gémissement.</p>
+
+<p>Gagnant la rive principale, il commença à descendre
+le cours du fleuve. Il s’écartait de l’arbre
+renversé et chaque pas qu’il faisait maintenant
+l’emmenait de plus en plus loin de sa maison. A
+tout instant, il s’arrêtait pour écouter. La forêt
+était plus profonde. Elle devenait plus sombre et
+plus mystérieuse. Son silence était effrayant. Au
+bout d’une demi-heure, Bari aurait même accueilli
+avec joie Papayouchisiou. Et il ne se serait pas
+battu avec lui. Il lui aurait demandé, si possible,
+la route pour retourner chez lui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était bien à trois quarts de mille de l’arbre
+renversé, lorsqu’il arriva à un point où le ruisseau
+se divisait en deux branches. Il n’avait qu’un
+choix à faire : le courant qui coulait un peu au sud-est.
+Ce courant n’était pas trop rapide. Il n’était
+pas rempli de minces barrages ni de roches autour
+desquelles l’eau bruissait et écumait. Il devenait
+obscur comme la forêt. Il était calme et profond.
+Sans le savoir, Bari s’enfonçait de plus en plus
+avant dans les anciens parages à pièges de Tusoo.
+Depuis la mort de Tusoo, ils s’étendaient introublés,
+sauf par les loups, car Louve-Grise et Kazan
+ne chassaient pas de ce côté de la rivière et les
+loups eux-mêmes préféraient, pour y chasser, la
+rase campagne. Tout à coup, Bari se trouva au
+bord d’un étang profond et sombre où l’eau dormait
+aussi tranquille que de l’huile ; et son cœur
+bondit presque à se rompre, lorsqu’une longue bête
+au beau poil luisant s’élança dehors presque sous
+son nez et nagea avec de violentes éclaboussures
+jusqu’au milieu. C’était Nekik, la loutre. Nekik
+n’avait pas entendu Bari et un moment après, Napanekik,
+sa femme, émergea d’un cercle obscur et
+derrière elle suivirent trois petits enfants loutres,
+laissant après eux quatre sillages brillants dans
+l’eau qui ressemblait à de l’huile. Ce qui se passa
+ensuite fit oublier à Bari, pendant quelques minutes,
+qu’il s’était perdu. Nekik avait disparu de la
+surface de l’étang et maintenant il remontait directement
+sous sa compagne, sans méfiance, avec
+une telle vigueur qu’il la souleva à demi hors de
+l’eau. Aussitôt, il repartit et Napanekik le suivit
+impétueusement. Pour Bari cela n’avait pas l’air d’un
+jeu. Deux des bébés loutres s’étaient jetés sur le
+troisième qui semblait se débattre désespérément.
+L’engourdissement et la douleur abandonnèrent le
+corps de Bari. Son sang circula avec précipitation,
+il s’oublia à laisser échapper un jappement.</p>
+
+<p>Dans un éclair, les loutres disparurent. Pendant
+quelques minutes l’eau de l’étang continua à s’agiter
+et à bouillonner, puis ce fut tout. Au bout de peu
+de temps, Bari retourna dans les fourrés et continua
+sa route.</p>
+
+<p>Il était environ trois heures de l’après-midi et
+le soleil devait être encore très haut dans le ciel.
+Mais il faisait plus sombre au fur et à mesure, et
+l’étrangeté et la peur de tout cela prêtait plus
+grande hâte aux jambes de Bari. Il s’arrêtait à tout
+instant pour écouter et, pendant l’une de ses haltes,
+il entendit un bruit qui lui arracha en réponse un
+cri de joie. C’était un hurlement lointain, un hurlement
+de loup, droit devant lui. Bari ne pensait pas
+aux loups, mais à Kazan, et il courut à travers
+l’obscurité de la forêt, tant qu’il entendit ce bruit.
+Puis il s’arrêta et écouta longtemps.</p>
+
+<p>Le hurlement du loup ne recommença pas. Au
+lieu de cela roula au ciel, venant de l’est, un sourd
+grondement de tonnerre. A travers le sommet des
+arbres flamboya soudain une vivante traînée de
+foudre. Un chuchotement plaintif de vent précéda
+l’orage, le tonnerre se rapprocha et un second
+éclair parut découvrir Bari où il se tenait tremblant
+sous le dais d’un grand sapin. C’était le
+second orage dont il était témoin. Le premier
+l’avait terriblement effrayé et il s’était reculé bien
+avant dans l’abri de l’arbre renversé. Le mieux
+qu’il pût trouver maintenant fut un creux sous une
+énorme racine et il s’y blottit et gémit doucement.
+C’était un cri d’enfantelet, un cri vers sa mère, sa
+maison, la chaleur, quelque chose de doux et de
+tutélaire où se réfugier. Et tandis qu’il pleurait,
+l’orage éclata au-dessus de la forêt.</p>
+
+<p>Bari n’avait jamais entendu pareil vacarme
+auparavant et il n’avait jamais vu les éclairs
+étendre de pareilles nappes de feu pendant les
+déluges du mois de juin. On aurait dit, à chaque
+fois, que le monde entier flambait et la terre
+paraissait être ébranlée et rouler sous les craquements
+du tonnerre. Il cessa de pleurer et se fit
+aussi petit qu’il put sous la racine qui le protégeait
+en partie de ce terrible ouragan de la pluie
+qui descendait en torrent à travers les sommets
+des arbres. Il faisait maintenant si noir que, sauf
+quand les éclairs ouvraient de grands trous dans
+l’obscurité, il ne pouvait voir les troncs des sapins
+à vingt pas. A deux fois cette distance de Bari,
+il y avait une énorme souche morte qui se dressait
+comme un spectre, chaque fois que ces éclairs
+traversaient le ciel, comme si elle défiait les mains
+de feu de là-haut de la frapper. Et enfin, l’une
+d’elles la frappa. Une langue bleuâtre de flamme
+vibrante parcourut le vieux tronc du faîte au pied
+et, comme elle touchait terre, il y eut une formidable
+explosion au-dessus du sommet des arbres.</p>
+
+<p>La souche massive oscilla puis se cassa en deux
+comme si un coin gigantesque l’avait écartelée.
+Elle s’écrasa si près de Bari que de la terre et des
+éclats de bois volèrent autour de lui et il poussa
+un seul et sauvage gémissement d’effroi, tandis
+qu’il essayait de s’enfoncer plus profondément au
+creux obscur de la racine.</p>
+
+<p>Par la destruction du vieux cèdre, le tonnerre
+et la foudre semblaient avoir soulagé leur courroux.
+Le tonnerre s’éloigna vers le sud-est, semblable
+au roulement de dix mille roues de lourds
+chariots par-dessus les toits des forêts et les
+éclairs les suivirent. La pluie tomba avec un
+redoublement de force. Pendant une heure après
+que Bari eût vu la dernière lueur dans le ciel, elle
+continua de tomber sans arrêt. Le trou dans lequel
+il s’était cru à l’abri était trempé. Lui était mouillé
+jusqu’à la peau ; ses dents claquaient, tandis qu’il
+se demandait ce qui allait encore arriver.</p>
+
+<p>Ce fut une longue attente. Lorsque la pluie
+cessa et que le ciel s’éclaircit, il faisait nuit. A
+travers le dôme des arbres, Bari aurait pu apercevoir
+les étoiles s’il avait risqué la tête hors de sa
+cachette et levé les yeux. Mais il se cramponnait
+à son trou. Une heure passa après une heure. Vidé,
+à demi noyé, les jambes rompues et affamé, il ne
+bougeait pas. A la fin, il s’endormit d’un sommeil
+agité, un sommeil pendant lequel, à tout moment,
+il appelait doucement et tristement sa mère. Lorsqu’il
+s’aventura à sortir de dessous sa racine, c’était
+le matin et le soleil brillait.</p>
+
+<p>D’abord, Bari, put à peine se tenir debout. Ses
+jambes étaient engourdies ; chaque vertèbre de
+son corps semblait désemboîtée ; son oreille était
+indurée où le sang avait coulé et s’était coagulé
+et, lorsqu’il essayait de froncer son nez blessé,
+il jetait un petit cri aigu de douleur. Si pareille
+chose était possible, il paraissait encore plus mal
+en point qu’il ne le sentait. Son poil était roide de
+plaques de boue séchée ; il était couvert de crottes
+d’une extrémité à l’autre et alors que, hier, il était
+dodu et brillant, il était maintenant aussi maigre
+et calamiteux qu’il avait été possible à l’infortune
+de le rendre. Et il avait faim. Il n’avait jamais su
+auparavant ce que cela signifiait en réalité d’avoir
+faim.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsqu’il avança, continuant dans la direction
+qu’il avait suivie la veille, il s’en alla tout découragé.
+Sa tête et ses oreilles avaient perdu leur
+vivacité et sa curiosité était partie. Il n’avait pas
+seulement le ventre creux ; la faim de sa mère
+dominait son désir physique d’avoir quelque chose
+à manger. Il avait besoin de sa mère, comme il
+n’avait jamais eu besoin d’elle autrefois de sa vie.
+Il avait besoin de dorloter son petit corps frissonnant
+tout contre elle et de sentir la tiède caresse
+de sa langue et d’écouter le gémissement pitoyable
+de sa voix. Et il avait besoin de Kazan et de l’arbre
+renversé et de ce large espace bleu qui s’ouvrait
+dans le ciel, droit au-dessus. Il pleurnichait après
+eux, comme un petit enfant qui aurait du chagrin,
+tandis qu’il suivait de nouveau le bord du ruisseau.</p>
+
+<p>La forêt s’éclaircit davantage au bout d’un
+moment et cela lui rendit un peu de courage. La
+chaleur du soleil lui enlevait également la douleur
+de son corps. Il avait de plus en plus faim. Il avait
+dépendu entièrement de Kazan et de Louve-Grise
+pour sa subsistance. Ses parents en avaient fait,
+d’une certaine façon, un grand bébé. La cécité de
+Louve-Grise en était cause ; depuis sa naissance,
+elle n’avait plus pris part à la chasse avec Kazan
+et il était tout naturel que Bari demeurât collé
+près d’elle, bien que plus d’une fois, il se fût senti
+plein d’un vif désir de suivre Kazan. La nature
+avait fort à faire maintenant pour essayer de
+triompher de ce retard. Elle travaillait à persuader
+Bari que le temps était désormais venu où
+il devait chercher sa propre subsistance. Cette
+évidence pénétrait lentement mais sûrement en lui
+et il se mit à penser à deux ou trois coquillages
+qu’il avait pris et mangé sur la berge pierreuse du
+ruisseau, près de l’arbre renversé. Il se rappelait
+aussi une huître qu’il avait trouvée ouverte et le
+goût délicieux du morceau délicat qui était à l’intérieur.
+Une sensation nouvelle commença de le
+posséder. Il devint, tout aussitôt, un chasseur.</p>
+
+<p>En même temps que la forêt se faisait moins
+dense, le ruisseau devenait moins profond. Il coulait
+de nouveau par-dessus des bancs de sable et
+cailloux, et Bari se mit à flairer le long de leurs
+bords. Pendant longtemps, ce fut sans succès.
+Le peu de crustacés qu’il aperçut étaient excessivement
+frétillants et illusoires, et tous les mollusques
+étaient fermés si étroitement que même
+les mâchoires toutes puissantes de Kazan auraient
+eu de la peine à les broyer. Il était presque midi
+quand il prit sa première écrevisse, à peu près
+aussi grosse que l’index d’un homme. Il la dévora
+à belles dents. Le goût de la nourriture lui donna
+un renouveau de courage. Il prit encore deux écrevisses
+durant l’après-midi. Le crépuscule tombait
+déjà lorsqu’il fit lever un jeune lapin de dessous
+une touffe d’herbe. S’il avait été d’un mois plus
+âgé, il l’aurait attrapé. Il avait encore très faim,
+car trois écrevisses espacées sur une journée n’avaient
+pas contribué beaucoup à remplir le vide qui augmentait
+progressivement en lui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec l’approche de la nuit, ses frayeurs et son
+immense isolement lui revinrent. Avant que le
+jour fût tout à fait évanoui, il se trouva un abri
+sous une grosse roche où il y avait un lit de sable
+doux et tiède. Depuis sa lutte avec Papayouchisiou,
+il avait couvert une longue distance et la roche
+sous laquelle il fit son lit cette nuit-là était bien à
+huit ou neuf milles de l’arbre renversé.</p>
+
+<p>C’était dans la clairière à la boucle du ruisseau
+avec la sombre forêt de sapins et de cèdres tout
+près de chaque côté. Et quand la lune se leva et
+que les étoiles emplirent le ciel, Bari pouvait, en
+regardant dehors, voir l’eau du courant qui luisait
+doucement avec des reflets presque aussi brillants
+qu’en plein jour. Droit devant lui, s’étendant jusqu’au
+bord de l’eau, il y avait une large bande de
+sable blanc. Un énorme ours noir, une demi-heure
+plus tard, traversa ce sable. Jusqu’à ce que Bari
+eût vu les loutres jouer dans le ruisseau, sa conception
+de la forêt n’avait point dépassé sa propre
+espèce et les bêtes telles que des hiboux, des
+lapins et des petites choses couvertes de plumes.
+Les loutres ne l’avaient point effrayé, parce qu’il
+considérait encore les êtres d’après la taille, et
+Nekik n’était pas à moitié aussi gros que Kazan.
+Mais l’ours était un monstre auprès duquel Kazan
+aurait eu l’air d’un simple pygmée. Il était énorme.
+Si la nature avait choisi ce moyen de mettre Bari
+devant l’évidence qu’il y avait dans les forêts des
+créatures plus importantes que chiens et loups et
+hiboux et écrevisses, elle le lui démontrait avec
+un peu plus d’ampleur qu’il n’était nécessaire.
+Car Wakayoo, l’ours, pesait six cents livres aussi
+bien qu’une once. Il était gras et luisant de s’être,
+tout un mois, régalé de poisson. Son habit soyeux
+ressemblait à du velours noir sous la clarté de la
+lune et il marchait avec un curieux mouvement
+de tangage, la tête basse. Horreur ! il se coucha
+sur le flanc sur le banc de sable, pas plus d’à dix
+pieds de la roche sous laquelle Bari frissonnait
+comme s’il avait la fièvre.</p>
+
+<p>Il était absolument évident que Wakayoo avait
+flairé dans l’air sa présence. Bari pouvait l’entendre
+renifler ; il pouvait entendre sa respiration ;
+il surprit la lueur d’étoile qui brillait dans ses yeux
+d’un rouge foncé tandis qu’ils viraient soupçonneusement
+du côté de l’énorme roche arrondie.
+Si Bari avait pu savoir alors que lui — son insignifiante
+petite personne — rendait ce monstre
+réellement nerveux et mal à l’aise, il aurait poussé
+un jappement de joie. Car Wakayoo, en dépit de
+sa taille, était une espèce de couard lorsqu’il avait
+affaire à des loups. <i>Et Bari portait en lui l’odeur
+du loup.</i> Elle arriva plus forte à l’odorat de Wakayoo
+et, juste à ce moment, comme pour augmenter
+en quelque sorte la nervosité qui croissait
+en lui, sortit de là-bas, derrière lui, un long
+hurlement lamentable. Poussant un grognement
+significatif, Wakayoo s’en alla. Les loups étaient
+un fléau, pensait-il.</p>
+
+<p>Ils n’attaquaient pas pour combattre. Ils avaient
+mordu et jappé à ses talons, pendant des heures,
+une fois, et ils se sauvaient toujours hors de sa
+portée et plus vifs qu’un clin d’œil lorsqu’il se
+retournait vers eux. Le moyen de se reposer là où
+il y avait des loups, par une si belle nuit ! Il partit
+à pas pesants et résolus. Bari pouvait l’entendre
+patauger lourdement dans l’eau du ruisseau. Ce
+n’est qu’alors qu’il osa respirer. Ce fut presque un
+soupir de soulagement.</p>
+
+<p>Mais ce n’était pas fini d’émotion pour la nuit.
+Bari avait choisi son lit à un endroit où les bêtes
+descendaient boire et où elles traversaient pour
+aller de l’une des rives du ruisseau vers l’autre. Peu
+après que l’ours eut disparu, Bari entendit un bruit
+pesant écraser le sable et des sabots racler les
+pierres, et un <i>moose</i>, élan mâle, nanti d’une énorme
+courbure d’andouillers traversa la clairière au clair
+de lune. Bari ouvrit des yeux démesurés, car si
+Wakayoo pesait six cents livres, cette gigantesque
+créature, dont les jambes étaient si longues qu’elle
+semblait marcher sur des échasses, pesait au moins
+trois fois autant. Un élan femelle suivit. Puis un
+jeune moose. Le jeune moose semblait tout en
+jambes. C’en était trop pour Bari, et il se recula de
+plus en plus avant sous la roche jusqu’à être aplati
+comme une sardine dans une boîte. Et il resta à
+étendu jusqu’au matin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br>
+<span class="xsmall">LE VAGABOND AFFAMÉ</span></h2>
+
+
+<p>Quand Bari se hasarda à sortir de dessous sa
+roche, au commencement du jour suivant, c’était
+un petit chien beaucoup plus âgé que lorsqu’il
+avait rencontré Papayouchisiou, le jeune hibou,
+dans le sentier près du vieil arbre renversé. Si l’expérience
+peut suppléer l’âge, il avait beaucoup vieilli
+durant ces dernières quarante-huit heures. En fait,
+il avait quasiment dépassé l’enfance. Il s’éveilla
+avec une conception nouvelle et beaucoup plus large
+de l’univers. C’était un endroit immense. Il était
+plein de choses dont Kazan et Louve-Grise n’étaient
+point les principales. Les monstres qu’il avait vus
+sur la langue de sable, au clair de lune, avaient
+provoqué en lui une nouvelle espèce de prudence
+et le plus grand instinct de l’animal — intelligence
+élémentaire que le fort fait sa proie du faible — s’éveillait
+rapidement en lui ; jusqu’alors, il jugeait
+tout naturellement la force brutale et la menace
+des choses uniquement d’après leur taille. Ainsi
+l’ours était plus terrible que Kazan et les <i>mooses</i>
+plus terribles que l’ours. Ce fut fort heureux pour
+lui que l’instinct n’eût pas atteint son entier développement
+au début et ne lui eût pas fait comprendre
+que son espèce, le loup, était la plus redoutée
+de toutes les créatures, — griffe, sabot, ailes — des
+forêts. Sans quoi, comme le petit garçon qui
+s’imagine qu’il peut nager avant d’avoir appris la
+brassée, il aurait pu s’élancer et perdre pied
+quelque part et se serait cassé la tête.</p>
+
+<p>Très vif, le poil hérissé sur l’échine, un petit
+grognement dans la gorge, il flairait les larges
+empreintes de pas faites par l’ours et l’élan. C’était
+l’odeur d’ours qui le faisait grouler. Il suivit les
+traces jusqu’au bord du ruisseau. Après quoi, il
+reprit sa course errante et aussi sa chasse pour la
+subsistance.</p>
+
+<p>Durant deux heures, il ne trouva pas une écrevisse.
+Alors, il passa du bois vert à la limite d’une
+région brûlée. Ici tout était noir. Les troncs des
+arbres se dressaient semblables à d’énormes
+roseaux calcinés. C’était une « brûlure » relativement
+récente du dernier automne et la cendre était
+douce encore sous les pas de Bari. Tout droit à
+travers cette noire contrée coulait le ruisseau que
+surplombait un ciel bleu dans lequel le soleil brillait.
+C’était fort engageant pour Bari. Le renard,
+le loup, l’élan et le caribou se seraient détournés
+des bords de cette région de mort. Elle serait, une
+autre année, un excellent terrain de chasse, mais
+maintenant elle était sans vie. Même les hiboux n’y
+auraient rien découvert à manger. C’étaient le
+ciel bleu et le soleil et la douceur de la terre sous
+ses pas qui leurrèrent Bari. Il lui était agréable
+d’y voyager après ses expériences douloureuses de
+la forêt. Il continua à suivre le courant, bien qu’il
+n’y eût là, pour l’heure, la moindre possibilité de
+rencontrer quelque chose à manger. L’eau était
+devenue paresseuse et sombre ; le canal était
+obstrué par des débris consumés qui y étaient
+tombés quand la forêt avait brûlé et ses rives
+étaient molles et boueuses. Au bout d’un moment,
+lorsque Bari s’arrêta et regarda autour de lui, il
+ne pouvait plus apercevoir le bois verdoyant qu’il
+avait quitté. Il était seul dans ce désert ravagé
+de cadavres d’arbres carbonisés. C’était, en outre,
+aussi calme que la mort. Pas un chant d’oiseau
+n’émouvait le silence. Dans la cendre molle, il ne
+pouvait entendre la chute de ses pas. Mais il n’avait
+point peur. Il y avait une certitude de sécurité.</p>
+
+<p>Si seulement il pouvait trouver quelque chose à
+manger ! C’était la pensée maîtresse qui l’occupait.
+L’instinct ne l’avait pas encore pénétré que ce qu’il
+voyait autour de lui c’était la famine. Il continua
+de marcher, cherchant plein d’espoir de la nourriture.
+Mais enfin, comme les heures passaient,
+l’espoir commença à mourir en lui. Le soleil déclinait
+à l’ouest. Le ciel se faisait moins bleu, un vent
+faible commençait à courir par-dessus les sommets
+des souches et, de temps à autre, l’une d’elles
+s’écroulait avec un craquement effrayant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bari ne pouvait plus avancer. Une heure avant
+le crépuscule, il se coucha à la belle étoile, las et
+mourant de faim. Le soleil disparut derrière la
+forêt. La lune monta de l’est. Le ciel scintilla
+d’étoiles et, pendant toute la nuit, Bari resta étendu
+comme s’il était mort.</p>
+
+<p>Quand le matin arriva, il se traîna au ruisseau
+pour boire un coup. Ramassant ses forces suprêmes,
+il partit. C’était le loup qui le poussait, le
+contraignant à lutter jusqu’au bout pour la vie. Le
+chien, en lui, souhaitait se coucher et mourir. Mais
+en lui la flamme du loup brûla plus fort. A la fin,
+elle l’emporta. Un demi-mille plus loin, il atteignit
+de nouveau un bois verdoyant.</p>
+
+<p>Dans les forêts tout comme dans les grandes
+villes, le destin se livre à des jeux changeants et
+fantasques. Si Bari s’était traîné dans le bois une
+demi-heure plus tard, il aurait pu mourir. Il était
+trop épuisé maintenant pour pêcher aux écrevisses
+ou tuer l’oiseau le plus faible. Mais il arriva juste
+au moment où Sekoosew, l’hermine, la petite
+voleuse la plus assoiffée de sang de toutes les bêtes
+sauvages, commettait un meurtre.</p>
+
+<p>C’était à une bonne centaine de mètres de l’endroit
+où Bari s’était étendu sous un sapin, presque
+prêt à rendre l’âme. Sekoosew était une grande
+chasseresse de son espèce. Son corps avait environ
+sept pouces de longueur, prolongé par une
+mignonne queue pointée de noir et elle pesait peut-être
+cinq onces. Les doigts d’un enfant auraient pu
+l’encercler à n’importe quelle place entre ses quatre
+pattes et sa petite tête, au museau pointu et aux
+yeux de perle rouge, aurait pu traverser sans peine
+une ouverture d’un pouce de diamètre. Pendant
+plusieurs siècles, Sekoosew avait contribué à faire
+l’histoire. Ce fut elle, lorsque sa peau valait cent
+dollars en or du roi, qui attira les premiers transports
+de chevaliers d’aventures par delà l’Océan,
+le prince Rupert à leur tête ; c’était à la petite
+Sekoosew qu’il fallait imputer la formation de la
+grande compagnie de la baie d’Hudson et la découverte
+de la moitié du continent ; car presque trois
+siècles durant, elle avait mené le combat pour la
+vie contre le trappeur. Et maintenant, quoiqu’elle
+ne valût plus son poids d’or jaune, elle était la plus
+adroite, la plus cruelle et la plus impitoyable de
+toutes les créatures de son espèce.</p>
+
+<p>Tandis que Bari était couché sous son arbre,
+Sekoosew rampait vers sa proie. Son gibier était
+une grosse caille dodue qui se tenait sous un buisson
+de cassis. Aucune oreille vivante n’aurait pu
+entendre le mouvement de Sekoosew. Elle ressemblait
+à une ombre, un point gris ici, un éclair là,
+maintenant cachée derrière une tige pas plus
+épaisse qu’un poignet d’homme, apparaissant une
+minute, l’instant d’après aussi complètement invisible
+que si elle n’avait jamais existé. Ainsi s’approcha-t-elle
+de cinquante pieds à environ trois pieds
+de la caille. C’était sa distance d’élan favorite.
+Infailliblement, elle sauta à la gorge de la caille
+endormie et ses dents, telles des pointes d’aiguilles,
+pénétrèrent à travers les plumes dans la chair.
+Sekoosew était préparée à ce qui allait alors se
+passer. Cela se passait constamment ainsi quand
+elle attaquait Napanao, la caille des bois. Ses ailes
+sont puissantes et son premier mouvement, quand
+Napanao frappait, était toujours de prendre la fuite.
+La caille se redressa aussitôt avec un grand bruit
+d’ailes. Sekoosew s’accrocha étroitement, ses dents
+enfoncées profondément dans la gorge et ses petites
+griffes aiguës se cramponnant comme des mains.
+Elle tournoya dans l’air avec elle, mordant de plus
+en plus profondément jusqu’à ce qu’à cent mètres
+de l’endroit où cette terrible chose de mort s’était
+agrippée à sa gorge, Napanao s’écrasât par terre.</p>
+
+<p>Elle tomba à peine à dix pieds de Bari. Pendant
+quelques minutes, il considéra étonné ce tas de
+plumes qui se débattait, ne comprenant pas bien
+qu’enfin de la nourriture était à sa portée. Napanao
+se mourait, mais elle luttait encore par les soubresauts
+de ses ailes. Bari se leva précipitamment et
+après une minute pendant laquelle il rassembla
+tout ce qui lui restait de force, il se précipita sur
+elle. Ses dents s’enfoncèrent dans la poitrine et
+jusqu’à ce moment-là, il ne vit pas Sekoosew.
+L’hermine avait redressé la tête de l’étreinte mortelle
+dont elle enserrait la gorge de la caille et
+ses farouches petits yeux rouges se fixèrent un
+seul instant sur ceux de Bari. C’était ici quelque
+chose de trop gros à tuer et avec un cri perçant de
+colère, elle s’en alla. Les ailes de Napanao retombèrent
+et son corps cessa de palpiter. Elle était
+morte, Bari demeura en arrêt pour s’en assurer.
+Puis il commença son festin.</p>
+
+<p>Le meurtre au cœur, Sekoosew se tenait tout
+près de là, passant vivement d’un côté puis d’un
+autre, mais n’approchant jamais à plus d’une demi-douzaine
+de pieds de Bari. Ses yeux étaient plus
+rouges que jamais. De temps en temps, elle jetait
+un cruel petit cri de rage. De la vie elle n’avait
+jamais été si furieuse. Se voir voler de cette manière
+une caille dodue était un affront qu’elle
+n’avait jamais subi auparavant. Elle souhaitait
+foncer sur l’intrus et vriller ses dents dans la gorge
+de Bari. Mais elle était trop adroit stratège pour
+le tenter, trop habile Napoléon pour se précipiter
+délibérément à son Waterloo. Un hibou, elle l’aurait
+combattu. Elle aurait même livré bataille à sa
+grande sœur et sa plus mortelle ennemie, la loutre.
+Mais en Bari, elle reconnaissait la race du loup et
+elle donnait cours à sa rancune à distance. Au bout
+d’un moment, son bon sens prit le dessus et elle
+partit chasser ailleurs.</p>
+
+<p>Bari mangea un tiers de la caille et les deux
+tiers restants il les cacha soigneusement au pied du
+gros sapin. Puis, il dévala jusqu’au ruisseau pour
+boire. Le monde lui paraissait maintenant tout différent.
+Somme toute, la capacité individuelle au
+bonheur dépend, en grande partie, de ce qu’on a
+beaucoup souffert. La mauvaise chance et l’infortune
+de chacun constituent l’étalon de la bonne
+chance et de la fortune à venir. Ainsi en était-il de
+Bari. Quarante-huit heures plus tôt, son ventre
+plein ne l’aurait pas rendu un dixième aussi heureux
+qu’en ce moment. Alors, son plus vif désir
+était pour sa mère. Depuis, un désir encore plus
+vif était survenu dans sa vie pour la nourriture.
+En un sens, il était heureux pour lui qu’il eût
+presque péri d’épuisement et de faim, car son
+expérience avait contribué à faire un homme de
+lui — ou un chien-loup, comme vous êtes justement
+disposé à le dire. Sa mère lui manquera encore
+longtemps, mais elle ne lui manquera plus jamais
+dorénavant comme elle lui avait manqué hier et le
+jour d’avant.</p>
+
+<p>Cet après-midi-là, il fit un long somme auprès
+de sa cachette. Puis il déterra la caille et mangea
+son souper. Quand sa quatrième nuit arriva, il ne
+se cacha plus comme il avait fait les trois nuits
+précédentes. Il était singulièrement et curieusement
+éveillé. Sous la lune et les étoiles, il rôda à la
+lisière de la forêt et poussa jusqu’à la partie du
+bois incendié. Il écouta avec une sorte de frémissement
+nouveau la clameur lointaine d’une bande
+de loups en chasse. Il écouta sans trembler le lugubre
+<i>hou hou hou !</i> des hiboux. Les bruits et les
+silences commençaient à prendre pour lui un accent
+nouveau et significatif.</p>
+
+<p>Pendant un autre jour et une autre nuit, Bari
+demeura à proximité de sa cachette. Quand le dernier
+os fut rogné, il s’en alla. Il pénétra alors dans
+une région où la subsistance cessa d’être pour lui
+un périlleux problème. C’était un pays de lynx et,
+où il y a des lynx, il y a aussi beaucoup de lapins.
+Quand les lapins se raréfient, les lynx émigrent
+vers des endroits meilleurs pour la chasse. Comme
+les lapins aux pieds de neige prolifient pendant
+tout l’été, Bari se trouva dans une terre d’abondance.
+Il ne lui fut pas difficile d’attraper et de
+tuer des lapereaux. Durant une semaine, il profita
+et devint plus gros et plus fort de jour en jour.
+Mais pendant tout ce temps, tiraillé par l’esprit
+de recherche et de vagabondage, espérant toujours
+retrouver sa vieille maison et sa mère, il
+voyagea au nord et à l’est. Et c’était en plein
+dans le domaine à pièges de Pierre, le métis.</p>
+
+<p>Il était seul, il avait la nostalgie de la maison et
+son petit cœur appelait la chaleur d’une amitié et
+le réconfort de l’amour maternel. Être seul par le
+monde n’était pas du tout une situation désirable.
+Parfois Bari avait tellement la nostalgie de la maison
+et de revoir le museau de Louve-Grise et la
+superbe prestance de Kazan, que cela lui faisait
+mal.</p>
+
+<p>Précisément alors, le chien dominait le loup en
+lui. Il n’était plus qu’un petit toutou inconsolable.
+Et la maison et Louve-Grise et Kazan et le vieil
+arbre renversé où il était en sécurité lui semblaient
+bien loin, bien loin.</p>
+
+<p>Inconsolablement, il errait dans l’inconnu…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br>
+<span class="xsmall">LE LOUP PARLE</span></h2>
+
+
+<p>Pierre, jusque voici deux ans, s’était cru l’un
+des hommes les plus heureux de la vaste solitude.
+C’était avant l’arrivée de <i>la mort rouge</i>, la peste
+rouge. Demi-Français, il avait épousé la fille d’un
+chef Cree et dans leur cabane faite de troncs
+d’arbres, au <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, ils avaient vécu plusieurs
+années de grande prospérité et de parfait bonheur.
+Pierre était fier de trois choses dans son sauvage
+univers : il était immensément fier de Wyola, sa
+femme de sang royal ; il était fier de sa fille et
+il était fier de sa renommée de chasseur. Jusqu’à
+la venue de la peste rouge, la vie coulait
+à souhait pour lui. Ce fut alors, il y avait deux
+ans, que la petite vérole tua la princesse sa femme.
+Il habitait toujours dans la petite hutte de <span lang="en" xml:lang="en">Grey
+Loon</span>, mais c’était un autre homme. Il avait le
+cœur brisé. Il en serait mort sans Nepeese, sa
+fille. Sa mère l’avait appelée Nepeese, qui signifie
+« Branche de saule ». Nepeese avait grandi
+comme le saule, plus svelte qu’un roseau, avec
+toute la sauvage beauté maternelle unie à un
+soupçon de beauté française. Elle avait presque
+dix-sept ans, de larges yeux noirs merveilleux
+et des cheveux si beaux qu’un homme d’affaires
+de Montréal passant par là avait un jour proposé
+de les acheter. Ils descendaient en deux nattes
+brillantes, aussi épaisses l’une et l’autre que le
+poignet d’un homme, presque jusqu’à ses genoux.</p>
+
+<p>— Non, monsieur, avait dit Pierre avec un froid
+regard dans les yeux, dès qu’il avait vu ce qu’il y
+avait dans le visage de l’agent d’affaires, « ce n’est
+pas pour en faire trafic ! »</p>
+
+<p>Deux jours après que Bari eût pénétré dans le
+domaine du trappeur, Pierre rentra des bois, un
+air d’ennui sur sa figure.</p>
+
+<p>— Quelque chose massacre les jeunes castors,
+expliqua-t-il à Nepeese, en lui parlant en français.
+C’est un lynx ou un loup. Demain… Il haussa ses
+épaules maigres et sourit.</p>
+
+<p>— Nous irons à la chasse, continua Nepeese,
+riant de joie, dans son doux parler Cree.</p>
+
+<p>Quand Pierre lui souriait ainsi et commençait
+par « demain », cela voulait toujours dire qu’elle
+pouvait l’accompagner dans l’entreprise qu’il méditait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Encore un autre jour plus tard, sur la fin de
+l’après-midi, Bari traversait le <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, sur un
+pont de bois flottant maintenu entre deux arbres.
+C’était au Nord. Juste au delà du pont de bois, il
+y avait une petite ouverture et, sur le bord, Bari
+s’arrêta pour jouir des derniers rayons du soleil
+couchant. Tandis qu’il se tenait là immobile,
+à écouter, la queue basse, les oreilles aux aguets,
+son nez au bout pointu flairant le nouveau pays
+dans la direction du Nord, il n’y avait pas une paire
+d’yeux dans la forêt qui ne l’eût pris pour un jeune
+loup.</p>
+
+<p>Cachés derrière un bouquet de jeunes balsamiers,
+à cent mètres de là, Pierre et Nepeese l’avaient
+vu franchir le pont de bois. C’était l’instant et
+Pierre ajusta son fusil. Et subitement, Nepeese
+toucha son bras légèrement et d’une voix un peu
+émue, elle chuchota :</p>
+
+<p>— <i>Nootawe</i>, laisse-moi tirer. Je peux le tuer !</p>
+
+<p>Tout en souriant, Pierre lui passa le fusil. Il
+considérait le louveteau comme déjà mort. Car
+Nepeese, à cette distance, envoyait neuf fois sur
+dix une balle dans un carton d’un pouce. Et Nepeese,
+visant Bari avec soin, appuya posément son
+index brun sur la détente.</p>
+
+<p>Tandis que Branche-de-Saule abaissait la détente
+de son fusil, Bari sauta en l’air. Il éprouva la violence
+de la balle avant d’entendre la détonation.
+Cela lui souleva les pieds de terre et l’envoya
+rouler à plusieurs reprises comme s’il avait été
+frappé d’un coup de gourdin épouvantable. Le
+temps d’un éclair il ne sentit aucun mal ; puis on
+aurait dit qu’un couteau de feu le traversait et,
+sous le coup de cette souffrance, le chien en lui
+domina le loup : il jeta une longue clameur sauvage
+de petit chien qui pleure, tandis qu’il roulait et
+se contorsionnait sur le sol.</p>
+
+<p>Pierre et Nepeese s’étaient avancés de leur retrait
+de balsamiers. Les beaux yeux de Branche-de-Saule
+brillaient d’orgueil à la justesse de son
+coup de fusil. Aussitôt elle retint son souffle. D’un
+mouvement brusque et nerveux, ses doigts bruns
+étreignirent le canon de son fusil. Le rire de contentement
+expira aux lèvres de Pierre, tandis
+que les cris de douleur de Bari emplissaient la
+forêt.</p>
+
+<p>— <i>Uchi Moosis !</i> s’écria Nepeese en sa langue
+cree.</p>
+
+<p>Pierre lui prit le fusil.</p>
+
+<p>— Misère ! Un chien ! Un toutou, s’écria-t-il.</p>
+
+<p>Ils s’élancèrent pour courir vers Bari ; mais
+dans leur étonnement, ils avaient perdu quelques
+secondes et Bari était revenu de son étourdissement.
+Il les vit nettement traverser la clairière :
+une nouvelle espèce de monstres des forêts. Avec
+un dernier gémissement, il s’enfuit parmi les
+ombres épaisses des arbres. Le soleil allait se coucher.
+Et Bari courut vers l’obscurité dense du
+sapin touffu, près du ruisseau. Il avait tremblé
+à la vue de l’ours et de l’élan, mais pour la première
+fois, il avait la notion réelle du danger.</p>
+
+<p>Et c’était là tout près derrière lui. Il pouvait
+entendre le vacarme que faisaient les bêtes à deux
+jambes à sa poursuite ; d’étranges cris s’élevaient
+presque sur ses talons, alors, brusquement il se
+précipita sans crier gare dans un trou. Ce lui fut
+une secousse de sentir la terre manquer comme
+cela sous ses pas, mais il n’aboya point. Le loup
+le dominait de nouveau. Il l’engageait à rester où
+il était sans faire mouvement ni bruit, respirant à
+peine. Les voix étaient au-dessus de lui ; les pieds
+étranges trébuchaient quasiment au bord du trou
+où il était étendu. En regardant hors de sa cachette
+obscure, il pouvait voir un de ses ennemis. C’était
+Nepeese, Branche-de-Saule. Elle se tenait de telle
+manière que la dernière lueur du jour tombait sur
+son visage. Bari ne pouvait en détacher les yeux.
+Plus haut que sa souffrance s’élevait en lui une
+bizarre et frémissante fascination.</p>
+
+<p>Et soudain la jeune fille porta les deux mains
+à sa bouche et d’une voix qui était douce et plaintive
+et étonnamment réconfortante pour le petit
+cœur frappé de terreur, elle cria :</p>
+
+<p>— <i>Uchimoo !… Uchimoo !… Uchimoo !</i></p>
+
+<p>Alors, il entendit une autre voix et cette voix,
+également, était beaucoup moins effrayante que
+bien des bruits qu’il avait écoutés dans les forêts.</p>
+
+<p>— On ne pourra pas le trouver, Nepeese, disait la
+voix. Il s’est traîné loin d’ici pour mourir. C’est
+trop triste. Viens !</p>
+
+<p>A l’endroit où Bari s’était tenu, à l’extrémité de
+la clairière, Pierre s’arrêta et désigna du doigt un
+jeune plant de bouleau qui avait été tranché net
+par la balle de Branche-de-Saule. Nepeese comprit.
+Le jeune arbuste, pas plus gros que son pouce,
+avait fait dévier un tantinet le coup et sauvé Bari
+d’une mort imminente.</p>
+
+<p>Elle se retourna et appela :</p>
+
+<p>— <i>Uchimoo !… Uchimoo !… Uchimoo !</i></p>
+
+<p>Il n’y avait plus dans ses yeux le frisson du
+meurtre.</p>
+
+<p>— Il ne saurait comprendre cela, fit Pierre en prenant
+la route qui traversait la clairière. Il est
+sauvage, né de loups. C’était peut-être la femelle
+des bois de Koomo qui allait en chasse avec les
+hurles, l’hiver dernier.</p>
+
+<p>— Et il va mourir.</p>
+
+<p>— <i>Ayetun</i> : oui, il va mourir.</p>
+
+<p>Mais Bari n’avait pas l’intention de mourir. Il
+était trop robuste gaillard pour être blessé à mort
+par une balle traversant la chair délicate de ses
+jambes de devant. Voici ce qui était arrivé. Sa
+patte était traversée jusqu’à l’os, mais l’os lui-même
+n’avait pas été touché. Il attendit jusqu’au lever
+de la lune avant de ramper hors de son trou.</p>
+
+<p>Sa patte s’était engourdie ; elle avait cessé de
+saigner, mais son corps entier était déchiré par une
+douleur cuisante.</p>
+
+<p>Une douzaine de Papayouchisiou, tous fortement
+accrochés à ses oreilles et à son nez, ne lui auraient
+pas fait plus de mal. Chaque fois qu’il bougeait,
+une lancination aiguë le traversait et cependant
+il s’obstinait à marcher. Instinctivement, il comprenait
+qu’en s’écartant du trou, il s’écartait du
+danger. Ce fut ce qui put lui arriver de mieux, car
+un peu plus tard, un porc-épic vint errer par là,
+marmottant en lui-même dans sa bonne humeur et
+ses ébats, et il tomba avec un bruit sourd au fond
+du trou. Si Bari était resté là, il aurait été si couvert
+de piquants qu’il en serait mort à coup sûr.</p>
+
+<p>D’autre part, l’exercice de la marche lui fut
+excellent. Il ne fournit à sa blessure aucune occasion
+d’<i>usao</i>, comme Pierre aurait dit, car en
+réalité le coup était plus sensible que sérieux.
+Durant les cent premiers mètres, il clopina sur
+trois pattes, après quoi, il s’aperçut qu’il pouvait
+se servir de la quatrième en la ménageant beaucoup.
+Il suivit le cours du ruisseau pendant un
+demi-mille. Chaque fois qu’un brin de bois touchait
+sa blessure, il le mordait furieusement et, au lieu
+de geindre quand il sentait une douleur aiguë le
+transpercer, un petit groulement de colère sourdait
+dans sa gorge et il grinçait des dents.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Maintenant qu’il était hors du trou, l’effet du
+coup de Branche-de-Saule excitait chaque goutte
+de sang de loup dans son corps. Il y avait en lui
+une colère croissante, un sentiment de rage, non
+contre telle chose en particulier, mais contre
+toutes les choses. Ce n’était pas le sentiment qui
+l’avait fait combattre Papayouchisiou. Ce soir, le
+chien en lui n’existait plus. Une succession de
+malheurs s’était abattue sur lui, et de ces malheurs,
+et de son mal actuel, le loup avait surgi farouche
+et avide de vengeance. C’était la première nuit
+qu’il voyageait. Il n’avait, cette fois, peur de rien
+qui eût pu fondre sur lui de l’obscurité. Les ombres
+les plus denses ne le faisaient plus tressaillir.
+C’était le premier conflit important entre les deux
+natures qu’il portait en lui de naissance — le loup
+et le chien — et le chien était vaincu. De temps à
+autre, il s’arrêtait pour lécher sa blessure et, tout
+en léchant il groulait, comme si pour sa blessure
+elle-même il avait une hostilité particulière. Si
+Pierre l’avait pu voir et entendre, il aurait bien
+vite compris, et il aurait dit : « Laissons-le mourir !
+Le gourdin ne fera jamais sortir le démon qu’il
+porte en lui. »</p>
+
+<p>En cet état d’esprit, Bari, une heure plus tard,
+passa du bois touffu de la courbe du ruisseau dans
+des endroits plus découverts d’une petite plaine
+qui s’étendait au pied d’une crête de montagnes.
+C’était dans cette plaine qu’Oohoomisew chassait.
+Oohoomisew était un énorme hibou blanc. C’était
+le patriarche des hiboux de tout le domaine à
+pièges de Pierre. Il était tellement vieux qu’il
+était presque aveugle. Il ne chassait pas comme
+les autres hiboux. Il ne se cachait pas sous le
+couvert obscur des sapins ou au sommet des balsamiers,
+ni ne ramait doucement à travers la nuit,
+prêt en un instant à s’abattre sur sa proie. Sa vue
+était si faible que, du haut d’un sapin, il n’aurait
+pu voir du tout un lapin et qu’il n’aurait pu distinguer
+un renard d’une souris. Oohoomisew, vieux
+à ce point, l’expérience lui enseignant la sagesse,
+chassait par embuscade. Il se blottissait sur le sol,
+et pendant des heures, chaque fois, il pouvait
+rester là sans faire de bruit, remuant à peine une
+plume, attendant avec la patience de Job que
+quelque chose à manger se présentât sur son chemin.
+De temps à autre, il se trompait. Deux fois,
+il avait pris un lynx pour un lapin et, à la seconde
+attaque, il avait perdu un pied, de sorte que, lorsqu’il
+dormait à l’écart pendant le jour, il était
+juché à son perchoir sur une seule patte. Infirme,
+presque aveugle et si vieux qu’il avait depuis longtemps
+perdu les touffes de plumes au-dessus de
+ses oreilles, il avait encore une force gigantesque,
+et, lorsqu’il était en colère, on pouvait entendre le
+claquement de son bec à vingt mètres.</p>
+
+<p>Pendant trois nuits, il n’avait pas eu de veine et,
+cette nuit-ci, il avait été spécialement malchanceux.
+Deux lapins étaient venus sur son chemin et,
+sortant de son abri, il s’était époumonné vers l’un
+et l’autre. Du premier, il avait complètement perdu
+trace, le deuxième l’avait laissé le bec plein de
+poil et de duvet. Et c’était tout. Il avait une faim
+dévorante et il aiguisait son bec de fort mauvaise
+humeur, quand il entendit Bari approcher. Même
+si Bari avait pu voir dans le bois obscur devant lui
+et avait aperçu Oohoomisew prêt à se précipiter
+hors de son embuscade, il est peu probable qu’il
+aurait consenti à fuir bien loin. Son sang de lutteur
+bouillonnait. Lui aussi était disposé à faire la guerre
+à n’importe quoi.</p>
+
+<p>Fort peu nettement, Oohoomisew le vit enfin
+traverser la petite clairière qu’il surveillait. Il
+s’accroupit. Ses plumes se hérissèrent jusqu’à ce
+qu’il ressemblât à une boule. Ses yeux quasiment
+sans regard luisaient pareils à deux étangs de feu
+bleuâtre. A dix pas de là, Bari s’arrêta un moment
+et lécha sa blessure. Oohoomisew attendait prudemment.
+De nouveau, Bari s’avança, passant à
+six pieds du buisson. Avec un rapide <i>hop, hop, hop !</i>
+et un tonnerre subit de ses ailes puissantes, le gros
+hibou fut sur lui.</p>
+
+<p>A ce moment Bari, ne poussa nul cri de douleur
+ou de frayeur. Le loup est <i>kipichimao</i>, comme
+disent les Indiens. Aucun chasseur n’a jamais
+entendu un gémissement de supplication d’un loup
+pris au piège, à la morsure de sa balle ou au coup
+de son gourdin. Il meurt serrant les crocs. Cette
+nuit, c’était un louveteau qu’attaquait Oohoomisew
+et non un petit chien. La première charge du hibou
+fit chavirer Bari et, pendant un moment, il fut
+étouffé sous les énormes ailes déployées. Cependant
+Oohoomisew, le maintenant étendu, clopinait
+pour se tenir sur une patte avec son unique pied
+valide et frappait farouchement du bec. Un coup
+de ce bec quelque part autour de la tête aurait
+étourdi un lapin, mais, à la première attaque,
+Oohoomisew comprit que ce n’était pas un lapin
+qu’il tenait sous ses ailes.</p>
+
+<p>Un cri à glacer le sang répondit à ce coup et
+Oohoomisew se souvint du lynx, de son pied
+perdu et qu’il avait difficilement échappé à la
+mort. Le vieux pirate aurait pu battre en retraite,
+mais Bari n’était plus un Bari enfantin comme à
+l’heure qu’il avait combattu le jeune Papayouchisiou.
+L’expérience et les privations l’avaient vieilli
+et rendu fort, ses mâchoires avaient rapidement
+passé de l’âge où on lèche les os à l’âge où on les
+croque, et, dès avant qu’Oohoomisew pût s’enfuir,
+s’il pensait le moins du monde à fuir, les crocs de
+Bari mordaient sournoisement dans l’unique bonne
+jambe du hibou.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi le calme de la nuit s’éleva alors un plus
+grand bruit d’ailes encore et, pendant quelques
+minutes, Bari ferma les yeux pour se garder d’être
+aveuglé par les coups furieux d’Oohoomisew.
+Mais il demeura farouchement accroché et, tandis
+que ses dents entraient dans la chair de la jambe
+du vieux pirate, ses grognements de colère portaient
+le défi aux oreilles d’Oohoomisew.</p>
+
+<p>Une rare bonne fortune lui avait fourni cet agrippement
+à la jambe, et Bari savait que triomphe ou
+défaite dépendaient de son adresse à s’y maintenir.
+Le vieux hibou n’avait pas d’autre serre à enfoncer
+en lui et il lui était impossible, pris comme il
+l’était, de porter des coups de bec à Bari. Aussi
+continua-t-il à agiter ce tonnerre de coups avec
+ses ailes de quatre pieds. Elles menaient grand
+bruit autour de Bari, mais ne lui faisaient aucun
+mal. Il enfonça ses crocs plus profondément. Ses
+groulements devinrent plus furieux dès qu’il eut
+senti le goût du sang d’Oohoomisew et en lui
+surgit plus impérieux le désir de tuer ce monstre
+de la nuit, comme si par la mort de cette créature
+il avait l’occasion de se venger de tous les maux
+et de toutes les privations qui l’avaient assailli
+depuis qu’il avait perdu sa mère. Et il était bizarre
+qu’Oohoomisew n’eût jamais éprouvé une
+grande crainte jusqu’alors. Le lynx l’avait mordu,
+mais une seule fois et était parti, le laissant estropié.
+Mais le lynx n’avait pas grogné de cette
+façon, comme un loup, et ne l’avait pas harcelé.
+Des centaines de nuits Oohoomisew avait écouté
+la hurle aux loups. L’instinct lui avait dit ce que
+cela signifiait. Il avait vu les bandes traverser
+rapidement la nuit et toujours lorsqu’elles passaient
+il s’était tenu dans les ombres épaisses.
+Pour lui, comme pour tous les autres êtres sauvages,
+le hurlement du loup signifiait la mort.
+Mais jusqu’à ce moment où les crocs de Bari
+étaient entrés dans sa chair, il n’avait jamais ressenti
+complètement la crainte du loup. Cela avait
+mis des années à pénétrer dans son lent et stupide
+entendement, mais maintenant qu’il y était, cela
+le possédait comme jamais aucune chose ne l’avait
+possédé de toute la vie. Tout à coup, il cessa
+son battement d’ailes et s’éleva en l’air. Comme
+d’immenses éventails, ses ailes puissantes tournoyèrent
+dans l’espace et Bari se sentit brusquement soulevé
+de terre. Toutefois il tint bon et
+soudain retomba d’un seul coup.</p>
+
+<p>Oohoomisew fit un nouvel effort. Cette fois,
+il fut plus heureux et s’enleva bien six pieds haut
+avec Bari. Ils retombèrent encore. Une troisième
+fois, le vieil hors-la-loi se démena pour s’élever,
+débarrassé de l’étreinte de Bari, puis, épuisé, il
+retomba, ses ailes gigantesques étendues, en sifflant
+et faisant craquer son bec. Sous ces ailes,
+l’esprit de Bari travaillait avec la rapidité instinctive
+du meurtrier. Tout à coup, il modifia son
+agrippement, enfonçant ses crocs dans la partie
+inférieure du corps d’Oohoomisew. Ils pénétrèrent
+dans trois pouces de plumes. Aussi vif que Bari,
+Oohoomisew fut également prompt à profiter de
+l’occasion qui s’offrait. En un clin d’œil, il se souleva
+de terre. Il y eut une saccade, un arrachement de
+plumes, de la chair et Bari resta seul sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Il n’avait pas tué, mais il était vainqueur. Son
+premier grand jour, — ou sa première grande
+nuit — était arrivé. Le monde s’emplissait pour
+lui de nouveaux espoirs aussi vastes que la nuit
+elle-même. Au bout d’un moment, il s’assit sur
+son derrière, flairant dans l’espace son adversaire
+battu. Puis, comme s’il défiait le monstre emplumé
+qu’il avait houspillé, chassé et enfin vaincu,
+il leva vers les étoiles son petit museau pointu et
+poussa son premier et enfantin hurlement de loup
+parmi la nuit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br>
+<span class="xsmall">LE CRI DU CŒUR SOLITAIRE</span></h2>
+
+
+<p>Sa lutte avec Oohoomisew fut une excellente
+médecine pour Bari. Elle ne fit pas que lui donner
+une grande confiance en lui-même, mais purgea
+également son sang de la fièvre maligne. Il ne faisait
+plus mine de mordre les objets ni de grogner
+contre eux, tandis qu’il poursuivait sa route
+dans la nuit. C’était une nuit merveilleuse. La
+lune était haut dans le ciel et le firmament fourmillait
+d’étoiles, au point que, dans les clairières,
+la lumière était presque semblable à
+celle du jour, seulement plus douce et plus belle.
+Il faisait très calme. Pas un souffle de vent aux
+cimes des arbres et il semblait à Bari que le
+hurlement qu’il avait poussé avait dû porter
+jusqu’au bout du monde. De temps à autre
+il percevait un bruit et chaque fois il s’arrêtait,
+attentif et l’oreille aux aguets. Loin, loin, il
+entendit, prolongé et doux, le meuglement d’une
+femelle d’élan ; il entendit un grand clapotement
+dans l’eau d’un petit lac près duquel il arriva, et
+une fois lui parvint le raclement aigu de cornes
+contre cornes : deux daims réglant une légère différence
+d’opinions à un quart de mille de là. Mais
+c’était toujours le hurlement du loup qui le faisait
+s’arrêter et écouter le plus longtemps, le cœur lui
+battant d’un étrange sursaut qu’il ne pouvait
+cependant comprendre encore. C’était l’appel de
+sa race, croissant en lui lentement, mais impérieusement.</p>
+
+<p>Il était toujours vagabond. <i>Pupamaotao</i>, disent
+les Indiens. C’est cet esprit de vagabondage qui
+dirige un moment presque toutes les créatures
+de la solitude aussitôt qu’elles sont capables de
+se suffire — dessein de la nature peut-être en
+vue d’écarter des rapports de famille trop étroits
+et probablement des croisements dangereux. Bari,
+comme le jeune loup en quête de nouveaux
+domaines de chasse ou le jeune renard, découvrant
+un monde nouveau, n’avait ni but ni méthode
+dans son vagabondage. Il était simplement en
+voyage, en route. Il avait besoin de quelque chose
+qu’il ne pouvait trouver. Le son de voix du loup
+le lui apporta. Les étoiles et la lune l’emplissaient
+d’un véhément désir de ce quelque chose.
+Les bruits lointains se heurtaient contre lui dans
+son vaste isolement. Et l’instinct lui disait que
+rien qu’en cherchant il trouverait. Ce n’étaient
+pas tant Kazan ou Louve-Grise qui lui manquaient
+maintenant, ni tant le voisinage de sa
+mère et son chez lui qu’une amitié. Maintenant
+qu’il avait chassé de lui la rage du loup, au cours
+de son combat avec Oohoomisew, la partie chien
+qui était en lui reprenait ses droits. Moitié aimable
+de lui-même. Partie qu’il désirait faire dorloter
+auprès de quelque chose de vivant et d’amical,
+petites choses baroques, qu’elles portassent plumes
+ou poil, serres ou sabots.</p>
+
+<p>Il était endolori à cause de la balle de Branche-de-Saule
+et endolori à cause du combat et, vers
+l’aurore, il se coucha à l’abri d’un bouquet d’aulnes
+au bord d’un deuxième petit lac et y demeura jusqu’au
+milieu du jour. Alors, il se mit en quête de
+nourriture parmi les roseaux et près des iris d’eau.
+Il trouva un brochet mort à demi mangé par une
+loutre et l’acheva.</p>
+
+<p>Sa blessure était beaucoup moins douloureuse
+cet après-midi, et, à la tombée de la nuit, il y
+faisait à peine attention. Depuis qu’il avait failli
+périr tragiquement aux mains de Nepeese, il avait
+marché en général dans la direction du nord-est,
+suivant d’instinct le cours des ruisseaux. Mais son
+avance avait été lente et lorsque l’obscurité revint,
+il n’était pas à plus de huit ou dix milles du trou
+où il était tombé quand Branche-de-Saule avait
+tiré sur lui.</p>
+
+<p>Il n’alla pas bien loin cette nuit.</p>
+
+<p>Le fait d’avoir été blessé à la brume et que son
+combat avec Oohoomisew avait eu lieu plus tard
+encore, le rendait circonspect. L’expérience lui
+avait appris que les ombres obscures et les gouffres
+noirs de la forêt étaient des embûches possibles du
+danger. Il n’avait plus peur comme naguère, mais
+il en avait assez de combats pour le moment, aussi
+estimait-il que la prudence était ce qu’il y avait de
+mieux pour se garder seul des périls des ténèbres.
+Un curieux instinct lui fit chercher un lit au sommet
+d’une énorme roche à pic qu’il eut quelque
+difficulté à gravir. Peut-être était-ce un ressouvenir
+lointain des jours passés, lorsque Louve-Grise,
+à sa première maternité, cherchait refuge
+sur la cime du rocher du Soleil qui dominait le
+monde de la forêt dont Kazan et elle faisaient
+partie et où elle avait été rendue aveugle durant
+sa lutte avec le lynx.</p>
+
+<p>La roche de Bari, au lieu de s’élever d’emblée de
+cent pieds et davantage était à peu près de la hauteur
+de la tête d’un homme. Elle se dressait au
+milieu du coude du ruisseau avec la forêt de sapins
+tout contre par derrière. Pendant plusieurs heures,
+Bari ne dormit pas, mais demeura couché bien
+vigilant, les oreilles tendues pour saisir chaque
+bruit qui sortait du monde obscur qui l’entourait.
+Il y avait plus que de la curiosité dans sa vigilance,
+cette nuit-ci. Son éducation s’était considérablement
+élargie en un sens : il avait appris qu’il n’était
+qu’une toute petite portion de cette terre merveilleuse
+étendue sous les étoiles et sous la lune et il
+était animé du vif désir de se familiariser mieux
+avec tout cela, sans plus combattre ni souffrir.
+Cette nuit, il savait ce que cela voulait dire lorsqu’il
+voyait, çà et là, des ombres grises ondoyer
+en silence hors de la forêt au clair de lune. Les
+hiboux. Des monstres de l’espèce de ceux avec lesquels
+il avait lutté. Il entendait le craquement que
+faisaient des pieds armés de sabots et l’écrasement
+produit par des corps pesants sous bois. Il réentendit
+le meuglement de l’élan. Des voix lui arrivèrent
+qu’il n’avait jamais entendues auparavant :
+le <i>yap yap yap</i> aigu d’un renard, le cri d’outre-tombe
+et moqueur d’un grand butor sur un lac à
+un demi-mille de là ; le cri strident d’un lynx qui
+arrivait de milles et de milles au loin ; les hululements
+assourdis de la chouette entre les étoiles et
+lui. Il entendit d’étranges chuchotements au faîte
+des arbres, chuchotements du vent, et une fois, au
+milieu d’un calme de mort, un cerf brama d’une
+voix déchirante tout derrière sa roche, puis, à
+l’odeur du loup dans l’air, s’enfuit d’un trait dans
+une vision grise d’épouvante.</p>
+
+<p>Tous ces bruits avaient pour Bari un sens nouveau.
+Il faisait rapidement connaissance de la solitude.
+Ses yeux brillaient. Son sang bouillonnait.
+Pendant quelques minutes, chaque fois, il remuait
+à peine. Mais de tous ces bruits qui lui arrivaient,
+le hurlement du loup surtout le faisait frissonner.
+Maintes et maintes fois, il l’écouta. Certaines fois,
+il était très lointain, si lointain qu’il ressemblait à
+un murmure, mourant presque avant de lui arriver ;
+ensuite il revenait jusqu’à lui, poussé à pleine
+gorge, chaud du souffle de la chasse, l’appelant au
+rouge frisson de la poursuite, à la féroce orgie de
+la chair déchirée et du sang qui coule, l’appelant,
+l’appelant, l’appelant. Et c’était l’appel de sa race,
+des os de ses os et de la chair de sa chair, l’appel
+des bandes en chasse, sauvages et farouches de la
+tribu maternelle. C’était la voix de Louve-Grise le
+cherchant dans la nuit, le sang de Louve-Grise
+l’invitant à se joindre à la communauté de la bande.
+Et il tremblait en écoutant. Il se lamentait doucement.
+Il s’avança tout à l’extrémité de sa roche. Il
+désirait partir. La nature le pressait de s’en aller.
+Mais la nature du fauve luttait contre des forces
+supérieures. Car, en lui, il y avait aussi le chien
+avec ses hérédités d’instincts domptés et endormis
+et toute cette nuit-là le chien qui était en lui retint
+Bari au sommet de sa roche.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Bari trouva de nombreuses
+écrevisses au bord du ruisseau et il festoya de leur
+chair succulente jusqu’à ce qu’il sentît qu’il n’avait
+plus faim. Rien ne lui avait paru aussi bon depuis
+qu’il avait mangé la caille volée à Sekoosew, l’hermine.</p>
+
+<p>Au milieu de l’après-midi, Bari arriva dans un
+coin de la forêt qui était très tranquille et très
+reposant. Le ruisseau s’était approfondi. Par
+endroits ses rives étaient débordées, de sorte
+qu’elles formaient de petits étangs.</p>
+
+<p>Deux fois, Bari dut faire des crochets considérables
+pour contourner ces étangs. Il marchait très
+tranquillement, l’oreille tendue, l’œil à l’affût.
+Jamais, depuis le jour de malheur où il avait quitté
+le vieil arbre renversé, il n’avait autant pensé à la
+maison que maintenant.</p>
+
+<p>Il lui semblait fouler enfin une contrée qu’il connaissait
+et où il trouverait des amis. Peut-être
+était-ce un autre miraculeux mystère de l’instinct,
+de la nature. Car il se trouvait dans les domaines
+du vieux Dent-Brisée, le castor. C’était ici que son
+père et sa mère avaient chassé aux jours d’avant sa
+naissance. C’était non loin de là que Kazan et
+Dent-Brisée avaient eu ce mémorable duel sous
+l’eau, d’où Kazan avait sauvé sa vie n’ayant plus à
+perdre que le souffle. Bari ne connaîtrait jamais
+ces choses-là. Il ne saurait jamais qu’il franchissait
+les antiques pistes. Mais quelque chose, au tréfonds
+de lui, le poignait singulièrement. Il flairait l’air,
+comme s’il y découvrait le relent de choses familières.
+Ce n’était qu’un faible souffle, un indéfinissable
+espoir qui l’emportait au terme d’un pressentiment
+mystérieux.</p>
+
+<p>Le forêt devint plus profonde. Elle était merveilleuse.
+Il n’y avait plus de broussailles et marcher
+sous les arbres c’était comme si on était dans
+une immense caverne mystérieuse à travers le toit
+de laquelle la lumière du jour filtrait doucement et
+illuminée çà et là par les flaques d’or du soleil.
+L’espace d’un mille, Bari avança tranquillement à
+travers cette forêt. Il ne vit rien que quelques
+rapides fuites d’ailes d’oiseaux. On n’entendait
+quasiment aucun bruit. Puis, il arriva à un étang,
+encore plus grand. Autour de cet étang, il y avait
+un épais fourré d’aulnes et de saules. Les arbres
+y étaient moins denses. Il vit le reflet du soleil
+d’après-midi sur l’eau, puis tout aussitôt il entendit
+de la vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y avait eu peu de changement dans la colonie
+de Dent-Brisée depuis l’époque de son inimitié
+avec Kazan et les loutres. Le vieux Dent-Brisée
+était encore plus chenu. Il était plus gras. Il dormait
+beaucoup et était peut-être moins prudent. Il
+somnolait dans la boue abondante et sur la digue
+de broussaille dont il avait été l’ingénieur en chef,
+lorsque Bari s’avança doucement sur un remblai
+élevé de trente à quarante pieds. Il avait fait si peu
+de bruit qu’aucun des castors ne l’avait vu ni
+entendu. Il se blottit à plat ventre, caché derrière
+une touffe d’herbe et avec le plus vif intérêt surveilla
+tous les mouvements. Dent-Brisée s’éveillait.
+Il se tint un moment debout sur ses jambes courtes,
+puis se dressa, tel un soldat au « garde à vous »,
+sur sa large queue plate, et, poussant un brusque
+sifflement, plongea dans l’étang au milieu d’un
+grand éclaboussement d’eau.</p>
+
+<p>Un moment après, il sembla à Bari que l’étang
+fourmillait de castors. Des têtes et des corps apparaissaient
+et disparaissaient, se précipitant de côté
+et d’autre dans l’eau, d’une façon qui l’émerveillait
+et l’ahurissait. C’était la récréation du soir de la
+colonie. Les queues heurtaient l’eau comme des
+battoirs unis. Des sifflements bizarres s’élevaient
+au-dessus du clapotement, puis aussi brusquement
+qu’il avait commencé, le jeu prit fin. Il pouvait y
+avoir peut-être vingt castors, sans compter les
+jeunes, et, comme s’ils avaient été mus par un
+signal commun, quelque chose que Bari n’avait pas
+entendu, ils se tinrent si tranquilles qu’à peine
+entendait-on un bruit dans l’étang. Quelques-uns
+d’entre eux plongèrent dans l’eau et disparurent
+complètement, mais la plupart, Bari pouvait les
+observer tandis qu’ils remontaient sur la rive. Ils
+ne tardèrent pas à se mettre au travail, et Bari les
+épiait et les écoutait, sans même qu’un brin de
+l’herbe dans laquelle il était couché frémît. Il
+essayait de comprendre. Il cherchait à cataloguer
+ces créatures singulières et à l’air avenant dans
+sa connaissance des êtres. Elles ne l’inquiétaient
+pas. Il n’éprouvait aucun malaise devant leur nombre
+ou leur taille. Sa tranquillité n’était pas un
+calme discret, mais plutôt un bizarre et croissant
+désir de faire plus ample connaissance avec cette
+curieuse communauté à quatre pattes de l’étang.</p>
+
+<p>Déjà, ils avaient commencé à lui rendre la vaste
+forêt moins solitaire, Alors, tout près de lui, sous
+lui, guère à plus de dix pieds de l’endroit où il était
+couché, il vit quelque chose qui lui fit presque
+crier l’envie enfantine qu’il portait en lui d’avoir
+un compagnon.</p>
+
+<p>En bas, sur un lambeau net de la rive qui s’élevait
+au-dessus de la vase molle de l’étang, marchaient
+en se dandinant le gros petit Umisk et trois
+de ses camarades de jeu. Umisk était à peu près de
+l’âge de Bari, peut-être d’une semaine ou deux plus
+jeune. Mais il était amplement aussi lourd et presque
+aussi large que long. La nature ne saurait
+faire de créature à quatre pattes plus adorable
+qu’un bébé-castor, sinon un bébé-ours et Umisk
+aurait remporté le premier prix à n’importe quelle
+exposition de bébés-castors. Ses trois compagnons
+étaient un peu plus petits. Ils arrivèrent en se dandinant
+de dessous un saule pleureur, en poussant
+de drôles de petits rires étouffés, leur petite queue
+aplatie traînant derrière eux comme de mignonnes
+truelles. Ils étaient gras et fourrés et regardaient
+fort amicalement Bari et son cœur eut soudain un
+toc toc précipité de joie. Mais il ne bougea pas. Il
+respirait à peine, Puis, tout à coup, Umisk se
+retourna sur un de ses camarades et le fit culbuter.
+Aussitôt les deux autres furent sur Umisk et les
+quatre petits castors roulèrent dans tous les sens
+se donnant des coups avec leurs petits pieds courts,
+et se frappant avec leur queue et poussant tout le
+temps, de doux petits cris aigus. Bari savait que ce
+n’était pas une lutte, mais un amusement. Il se
+dressa sur ses pieds. Il oublia où il se trouvait, il
+oublia tout au monde, sauf ces balles fourrées qui
+jouaient. Pour l’instant, tout le rude dressage que
+la nature lui avait donné était perdu. Ce n’était
+plus un combattant. Ni un chasseur. Ni un chercheur
+de nourriture. C’était un petit chien et en
+lui se leva une envie qui était plus forte que la
+faim. Il désirait descendre, là, avec Umisk et ses
+petits copains et faire des culbutes et jouer. Il
+souhaitait leur dire, si pareille chose était possible,
+qu’il avait perdu sa mère et sa maison et qu’il en
+avait énormément souffert et qu’il aurait aimé
+demeurer avec eux et leurs pères et leurs mères, si
+cela leur était égal.</p>
+
+<p>Dans sa gorge, alors, monta comme un reste de
+plainte. Et si faible qu’Umisk et ses camarades de
+jeu ne l’entendirent point. Ils étaient terriblement
+affairés.</p>
+
+<p>Doucement, Bari fit un premier pas vers eux,
+puis un autre et, enfin, il se tint sur la bande étroite
+de la rive à une demi-douzaine de pieds de distance
+d’eux. Ses petites oreilles pointues étaient tendues
+en avant et il agitait la queue aussi vite qu’il pouvait
+et chaque muscle de son corps frémissait par
+avance.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu’Umisk l’aperçut et son petit corps
+dodu devint subitement aussi immobile qu’une
+pierre.</p>
+
+<p>— Holà ! fit Bari, frétillant de tout son corps et
+parlant aussi clairement qu’une langue humaine
+eût pu le faire : « Est-ce que cela vous est égal que
+je joue avec vous ? »</p>
+
+<p>Umisk ne répondit pas. Ses trois camarades
+maintenant avaient les yeux sur Bari. Ils ne faisaient
+pas un mouvement. Ils regardaient étonnés.
+Quatre paires de grands yeux ahuris étaient fixés
+sur l’étranger.</p>
+
+<p>Bari fit une autre tentative. Il rampa sur ses
+pattes de devant, tandis que sa queue et son
+arrière-train continuaient à se trémousser et, avec
+un reniflement, il empoigna un bout de bâton entre
+les dents.</p>
+
+<p>— Allons, laissez-moi entrer dans le jeu, pressait-il.
+Je sais jouer !</p>
+
+<p>Il lança le bâton en l’air pour prouver ce qu’il
+disait et poussa un petit jappement.</p>
+
+<p>Umisk et ses frères ressemblaient à des muets.</p>
+
+<p>Alors, tout à coup, quelqu’un aperçut Bari.
+C’était un gros castor qui plongeait dans l’étang
+avec le bois de construction d’un jeune arbre pour
+la nouvelle digue qui était en train. Immédiatement,
+il lâcha son fardeau et se tourna vers la rive.
+Puis, pareil à la détonation d’un fusil, suivit le
+claquement de son énorme queue plate sur l’eau,
+signal d’un danger pour le castor et que, par nuit
+calme, on peut entendre un mille au loin.</p>
+
+<p>— <i>Danger !</i> avertissait-elle. <i>Danger ! Danger !
+Danger !</i></p>
+
+<p>A peine le signal avait-il été donné que des
+queues claquaient de toutes parts dans l’étang, dans
+les canaux cachés, dans les saulaies et les aulnaies
+touffues. Elles disaient à Umisk et à ses compagnons :</p>
+
+<p>— <i>Sauvez-vous !</i></p>
+
+<p>Bari se tenait maintenant roide et sans mouvement.
+Ahuri, il regarda les quatre petits castors
+plonger dans l’étang et disparaître. Il entendit le
+bruit d’autres corps plus lourds heurter l’eau. Puis,
+il se fit un étrange et inquiétant silence. Doucement,
+Bari poussa un gémissement, et ce gémissement
+fut presque un sanglot. Pourquoi Umisk et
+ses petits camarades le fuyaient-ils ? Qu’avait-il
+fait qu’ils ne voulaient pas devenir ses amis ? Un
+immense isolement l’envahit, un isolement plus
+grand même que celui de la première nuit passée
+loin de sa mère.</p>
+
+<p>Le dernier rayon du soleil s’évanouit dans le ciel,
+tandis qu’il restait là. Une obscurité plus profonde
+se glissa sur l’étang. Bari regarda du côté de la
+forêt où la nuit s’amassait et, poussant un autre
+gémissement, il s’y replongea. Il n’avait pas trouvé
+d’ami. Il n’avait pas trouvé de camarade. Et son
+cœur était brisé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br>
+<span class="xsmall">LA FIN DE WAKAYOO</span></h2>
+
+
+<p>Durant deux ou trois jours, les excursions de
+Bari pour sa subsistance l’entraînèrent de plus en
+plus loin de l’étang. Mais, chaque après-midi, il y
+retournait jusqu’à ce que, le troisième jour, il eût
+découvert un nouveau ruisseau et Wakayoo. Le
+ruisseau était bien à deux milles en arrière dans
+la forêt. C’était une autre sorte de courant. Il
+chantait gaiement sur un lit de gravier et entre
+deux murailles fissurées de roche éclatée. Il formait
+des mares profondes et là où Bari l’atteignit
+la première fois, l’air tremblait du tonnerre lointain
+d’une cascade. Il était beaucoup plus agréable
+que l’obscur et silencieux ruisseau des castors.
+Il semblait possédé par la vie, et son fracas
+et son tumulte, le chant et le tonnerre de l’eau
+procuraient à Bari des sensations absolument
+nouvelles. Il le côtoya lentement et avec précaution,
+et ce fut grâce à cette lenteur et à cette
+précaution qu’il arriva brusquement, et sans être
+vu, près de Wakayoo, l’énorme ours noir, profondément
+occupé à la pêche.</p>
+
+<p>Wakayoo se tenait enfoncé jusqu’aux genoux
+dans une mare qui avait formé derrière elle un banc
+de sable, et il avait une chance extraordinaire.
+Même lorsque Bari se recula, les yeux écarquillés
+à la vue de ce monstre, qu’il avait déjà aperçu une
+fois, naguère, à la clarté de la nuit, une des lourdes
+pattes de Wakayoo fit jaillir dans l’air une grande
+éclaboussure d’eau et un poisson fut débarqué sur
+la rive caillouteuse. Peu de temps auparavant, les
+lompes avaient remonté à la surface du ruisseau,
+par milliers, pour frayer, et le flux de l’eau ayant
+baissé rapidement en avait emprisonné beaucoup
+dans ces mares. Le corps lustré et gras de Wakayoo
+prouvait manifestement la prospérité qu’il devait à
+cet incident. Bien qu’il fût un peu plus tard que la
+fleur de la saison pour les peaux d’ours, le pardessus
+de Wakayoo était merveilleusement touffu
+et noir. Pendant un quart d’heure, Bari observa
+l’ours, tandis qu’il attrapait du poisson dans la
+mare. Lorsqu’enfin il s’arrêta, il y avait trente ou
+quarante poissons parmi les pierres, quelques-uns
+morts, les autres encore frétillants. De l’endroit
+où il était étendu, aplati entre deux roches, Bari
+pouvait entendre se broyer chair et arêtes, tandis
+que l’ours dévorait son dîner. Cela faisait un bruit
+agréable et la fraîche odeur du poisson l’emplissait
+d’un désir que n’avait jamais éveillé en lui une
+écrevisse ni même un perdreau.</p>
+
+<p>Malgré sa graisse et son volume, Wakayoo n’était
+pas gourmand et après avoir mangé son quatrième
+poisson, il empila tous les autres ensemble en un
+tas, les recouvrit en partie en ratissant dessus du
+sable et des pierres avec ses longues griffes et
+acheva son travail de « muchage » en cassant par
+terre un jeune plant de balsamier afin que le
+poisson fût entièrement dissimulé. Puis il s’en
+alla à pas lents du côté de la chute d’eau grondante.</p>
+
+<p>Trente secondes après que Wakayoo eut disparu
+à un détour du ruisseau, Bari se trouvait sous le
+balsamier brisé. Il en retira un poisson encore
+vivant. Il le mangea en entier et, après sa longue
+diète d’écrevisses, ce fut délicieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bari, maintenant, estimait que Wakayoo avait
+résolu pour lui le problème de l’alimentation. Le
+gros ours était toujours en train de pêcher en
+amont et en aval du ruisseau et, chaque jour, Bari
+retournait à son régal. Ce ne lui était pas difficile
+de trouver les caches de Wakayoo. Tout ce qu’il
+avait à faire c’était de suivre la rive du ruisseau
+en flairant avec soin. Quelques-unes de ces caches
+étaient anciennes et leur parfum n’était rien moins
+qu’agréable pour Bari. Il s’en écartait. Mais il ne
+manquait jamais de se servir un repas ou deux
+quand il y en avait une récente. Un jour, il rapporta
+un poisson à l’étang des castors et le déposa
+devant Umisk qui était un végétarien impénitent.</p>
+
+<p>Pendant une semaine la vie continua à être infiniment
+plaisante. Puis survint la brisure, le changement
+qui était destiné à comporter autant de
+signification que cet autre jour, voici longtemps,
+en avait eu pour Kazan, son père, lorsqu’il avait tué
+une brute d’homme à l’orée de la solitude.</p>
+
+<p>Ce changement survint le jour que, trottinant
+autour d’un grand rocher près de la cascade, Bari
+se rencontra nez à nez avec Pierre et Nepeese.</p>
+
+<p>Ce fut Nepeese qu’il vit tout d’abord. Si ç’avait
+été Pierre, il serait parti rapidement. Mais de nouveau
+le sang ancestral l’agitait d’étranges frissons.
+Était-ce comme celle-ci que la première femme
+avait regardé Kazan le jour où, aux confins de
+la civilisation, elle avait posé sur sa tête sa douce
+main blanche ? Fut-ce le même frisson qui l’agita qui
+agitait maintenant Bari ? Il resta immobile. Nepeese
+n’était pas à plus de vingt pieds de lui. Assise sur
+une roche, en plein dans la jeune lumière du soleil,
+elle peignait ses merveilleux cheveux. Et tandis
+qu’elle était là, assise, ils la couvraient presque
+jusqu’à terre, luisant d’un lustre plus beau que le
+pelage brillant de Wakayoo et sous leur nuage
+sombre, son visage regardait droit Bari. Ses lèvres
+s’entr’ouvrirent. Ses yeux brillèrent en un instant
+comme des étoiles. Une main demeurait en suspens,
+chargée des nattes de jais. Elle le reconnaissait.
+Elle vit l’étoile blanche sur sa poitrine et
+l’extrémité blanche de son oreille et, dans un souffle,
+elle murmura : <i>Uchi Moosis</i>, le petit chien.</p>
+
+<p>C’était le chien sauvage qu’elle avait tiré et elle
+le croyait mort. Il n’y avait pas à se tromper.
+C’était bien un chien maintenant qui était là à la
+regarder.</p>
+
+<p>Le soir précédent, ils avaient construit un abri
+de balsamiers derrière la grosse roche et, sur un
+petit tas de sable blanc, Pierre était agenouillé
+auprès d’une flambée préparant le déjeuner, pendant
+que Branche-de-Saule arrangeait sa chevelure.
+Il leva la tête pour lui parler et aperçut Bari.
+A ce moment, le charme fut rompu. Bari vit la bête
+humaine tandis qu’elle se redressait. D’un trait, il
+partit.</p>
+
+<p>A peine était-il plus rapide que Nepeese.</p>
+
+<p>— <i>Pache</i>, mon père, cria-t-elle, c’est le petit
+chien. Vite !</p>
+
+<p>Parmi la moire flottante de ses cheveux elle
+courait derrière Bari, semblable au vent. Pierre
+suivait et, tout en courant, il ramassa vivement
+son fusil. Il lui était difficile de rejoindre Branche-de-Saule.
+Elle ressemblait à un esprit sauvage,
+ses petits pieds chaussés de mocassins touchant
+à peine le sable, tandis qu’elle remontait la digue
+en courant. Il faisait beau voir sa souple agilité et
+cette superbe chevelure ruisselant dans le soleil.
+Même en cet instant d’agitation, Pierre en la
+regardant, pensait à ce que Mac Taggart, le facteur
+de la Compagnie de la baie d’Hudson pour
+tout le lac Bain, lui avait dit hier. La moitié de la
+nuit, Pierre était resté sans dormir, grinçant des
+dents à cette pensée, et ce matin, avant que Bari
+fût accouru sur eux, il avait observé Nepeese
+plus étroitement qu’il n’avait jamais fait auparavant.
+Elle était belle. Elle était même plus charmante
+que Wyola, la princesse, sa défunte mère.
+Ces cheveux ! qui faisaient s’arrêter les hommes
+comme s’ils ne pouvaient en croire leurs yeux !
+Ces yeux pareils à des étangs emplis d’une merveilleuse
+clarté d’étoiles ! Sa sveltesse, qui la faisait
+ressembler à une fleur ! Et Mac Taggart avait
+dit…</p>
+
+<p>Jeté jusqu’à lui, il entendit un cri ému :</p>
+
+<p>— Dépêche-toi, <i>Notawe !</i> Il s’est enfui dans le
+cagnon sans issue. Il ne peut nous échapper maintenant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle haletait quand il arriva près d’elle. Le sang
+français qui était en elle empourprait d’un carmin
+vivace ses joues et ses lèvres. Ses dents blanches
+luisaient comme du lait.</p>
+
+<p>— Là !</p>
+
+<p>Et elle le montra du doigt. Ils entrèrent.</p>
+
+<p>Devant eux, Bari fuyait pour sauver sa vie. La
+frayeur de la bête humaine le possédait. C’était
+une frayeur qui lui enlevait toute raison ou jugement.
+Une frayeur différente de celle de toutes les
+autres choses qui, dans la vie ou la nature, avaient
+pu l’émouvoir. Comme l’ours, le loup, le lynx,
+toutes les créatures des forêts, à sabots ou à
+griffes, il sentait instinctivement que ces êtres
+étonnants à deux jambes qu’il avait vus étaient
+tout puissants. Et ils étaient à sa poursuite ! Il
+pouvait les entendre. Nepeese courait presque
+aussi vite que lui. Tout à coup, il pénétra dans
+une fissure entre deux hautes roches. Au bout de
+vingt pas dans ce chemin, il se trouva arrêté et il
+revint sur ses pas. Quand il se précipita dehors,
+remontant vers l’entrée du cagnon, Nepeese était
+à peine à une douzaine de mètres derrière lui, et
+il vit Pierre presque à son côté. Branche-de-Saule
+poussa un cri :</p>
+
+<p>— <i>Mana ! Mana !</i> le voilà !</p>
+
+<p>Elle reprit haleine et s’élança dans un petit bois
+planté de balsamiers dans lequel Bari avait disparu.
+Comme un grand voile emmêlé, sa chevelure
+dénouée l’empêtrait dans les broussailles, et, poussant
+un cri d’encouragement pour Pierre, elle
+s’arrêta pour la rassembler par-dessus son épaule,
+tandis qu’il la devançait. Elle ne perdit qu’un
+moment ou deux et fut sur ses traces. A cinquante
+mètres d’elle, Pierre poussa un cri d’avertissement.
+Bari s’était détourné. Presque d’une seule
+traite il revenait ventre à terre sur le sentier qu’il
+avait suivi, droit dans la direction de Branche-de-Saule.
+Il ne put la voir à temps pour s’arrêter ou
+s’écarter, et Nepeese se jeta par terre sur son chemin.
+Une minute ou deux ils restèrent vis-à-vis
+l’un de l’autre. Bari sentit la douceur de ses cheveux
+et l’étreinte de ses mains. Ce fut la longue
+chevelure flottant autour d’elle qui fit que Nepeese
+le manqua et Bari lui échappa et se précipita de
+nouveau dans la direction de l’extrémité aveuglée
+du cagnon.</p>
+
+<p>Nepeese se redressa. Elle haletait et riait. Pierre
+revint avec un air farouche et Branche-de-Saule
+désignait du doigt un point, là-bas.</p>
+
+<p>— Je l’ai eu <i>et il ne m’a pas mordue</i>, dit-elle,
+toute essoufflée. Elle désignait toujours du doigt
+le bout du cagnon et répéta : « Je l’ai eu et il ne
+m’a pas mordue, Nootawe ! »</p>
+
+<p>C’était ce qu’il y avait de surprenant. Elle avait
+été téméraire et Bari ne l’avait pas mordue. C’est
+alors que ses grands yeux brillants fixés sur Pierre
+et le sourire s’évanouissant peu à peu sur ses lèvres,
+elle prononça doucement et presque religieusement
+ce mot : <i>Bari</i>.</p>
+
+<p>Ce mot fut comme un coup reçu par Pierre. Il
+tordit ses mains maigres. Il fixa un moment Nepeese,
+les yeux dilatés. Puis, il s’écria :</p>
+
+<p>— Non ! non ! cela ne se peut ! Viens ou nous
+allons le perdre.</p>
+
+<p>Pierre avait bon espoir maintenant. Le cagnon
+se rétrécissait et Bari ne pouvait les dépasser à
+leur insu. Trois minutes plus tard, Bari parvenait
+au fond du cagnon sans ouverture : un mur de
+roche dressé à pic, pareil à la courbe d’un disque.</p>
+
+<p>Le régime de poisson et de longues heures de
+sommeil à l’étang des castors l’avaient engraissé
+et il était à demi suffoqué tandis qu’il cherchait
+vainement une issue. Il se trouvait tout à la pointe
+de la courbe rocheuse semblable à un disque, sans
+une broussaille ou une touffe d’herbe où se cacher,
+lorsque Pierre et Nepeese l’aperçurent de nouveau.
+Nepeese marcha droit sur lui. Pierre prévoyant ce
+que Bari allait faire, se précipita à gauche, à angle
+droit avec l’extrémité du cagnon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A l’intérieur et à extérieur des roches, Bari
+chercha promptement une issu pour s’évader.
+Une minute de plus et il parvenait à la « boîte » ou
+coupure du cagnon. C’était une fente dans le mur
+large de cinquante ou soixante pieds qui ouvrait
+sur une prison naturelle d’environ un arpent de
+superficie. C’était un bel endroit. De tous les
+côtés, sauf cette conduite dans la coulée, il était
+clos par des murs de roche. Tout au fond, une
+chute d’eau descendait en une série de cascades
+bouillonnantes. Le gazon était épais sous les pieds
+et parsemé de fleurs.</p>
+
+<p>Dans ce piège, Pierre avait pris plus d’un riche
+quartier de venaison. De là on ne pouvait s’échapper
+sinon à la portée du fusil. Pierre appela Nepeese
+dès qu’il vit Bari y entrer et tous deux gravirent le
+talus hérissé de roches.</p>
+
+<p>Bari avait presque atteint l’arête de la petite
+prison herbue quand, soudain, il s’arrêta si brusquement,
+qu’il s’affala sur son derrière et qu’il sentit
+son cœur sursauter.</p>
+
+<p>Au beau milieu de sa route se tenait Wakayoo,
+l’énorme ours noir.</p>
+
+<p>Pendant une demi-minute peut-être il hésita
+entre les deux dangers. Il entendit les voix de
+Nepeese et de Pierre. Il perçut le grincement des
+cailloux sous leurs pas. Et il fut rempli d’une immense
+terreur. Puis il regarda Wakayoo. Le gros
+ours n’avait pas bougé d’un pouce. Lui aussi
+écoutait. Mais pour lui il y avait une chose plus
+troublante que les bruits qu’il entendait. C’était
+l’odeur qu’il avait saisie dans l’air. L’odeur humaine.</p>
+
+<p>Bari, en l’observant, vit que sa tête se balançait
+lentement, au fur et à mesure que les pas de Nepeese
+et de Pierre devenaient de plus en plus distincts.
+C’était la première fois qu’il se trouvait face à face
+avec le gros ours noir. Il l’avait guetté à la pêche.
+Il s’était engraissé des prouesses de Wakayoo. Il
+avait pour lui une grande déférence. Maintenant
+il y avait quelque chose autour de l’ours qui lui
+enlevait toute crainte et qui lui donnait au contraire
+une nouvelle et frémissante confiance. Wakayoo,
+gros et fort comme il était, ne fuirait pas
+devant les créatures à deux jambes qui le poursuivaient,
+lui, Bari. S’il pouvait seulement dépasser
+Wakayoo, il était sauvé. Il fit un bond
+de côté et courut vers le milieu de la prairie. Wakayoo
+ne se détourna pas plus, tandis qu’il se
+hâtait de le dépasser, que s’il se fût agi d’un oiseau
+ou d’un lapin. Alors un autre souffle d’air arriva
+chargé de l’odeur humaine. Et cela enfin lui rendit
+conscience. Il se retourna et se mit à marcher
+pesamment à la suite de Bari dans le piège d’herbage.
+Bari, en regardant derrière lui, le vit arriver
+et s’imagina qu’il le poursuivait. Nepeese et Pierre
+traversèrent le remblai au même moment et au même
+moment les aperçurent tous les deux, Wakayoo et
+Bari.</p>
+
+<p>Dès qu’ils pénétrèrent dans la cavité gazonnée
+sous les murs de roche, Bari obliqua vivement
+à droite. Il y avait là une grande roche arrondie
+dont l’un des bouts saillait de terre en s’inclinant.
+Elle paraissait un endroit merveilleux où se cacher
+et Bari s’y faufila.</p>
+
+<p>Mais Wakayoo continua droit devant lui à travers
+la prairie. De la place où il était couché, Bari
+pouvait voir ce qui se passait. A peine s’était-il
+glissé sous la roche que Nepeese et Pierre apparurent
+par la fissure dans la cavité et s’arrêtèrent.
+De les voir s’arrêter fit tressaillir Bari. Ils avaient
+peur de Wakayoo ! Le gros ours avait traversé les
+deux tiers de la prairie. Le soleil tombait sur lui,
+de sorte que son pelage brillait comme du satin
+noir. Pierre le considéra un moment. La saison
+était avancée. Les fourrures ne seraient plus longtemps
+bonnes. Cependant le poil de Wakayoo
+était magnifique ! Pierre ne tuait pas pour le plaisir
+de tuer. Le besoin en faisait un conservateur.
+Les bêtes sauvages étaient sa nourriture, ses vêtements,
+le toit qui le couvrait, et si Wakayoo avait
+eu un pelage en mue et mal en point, il aurait eu la
+vie sauve. Quoi qu’il en soit, Pierre épaula son fusil.</p>
+
+<p>Bari vit le geste. Il vit un peu plus tard, le bout
+du fusil cracher quelque chose, ensuite il entendit
+ce bruit assourdissant qui lui avait fait mal, quand
+la balle de Branche-de-Saule avait traversé sa
+chair en la brûlant. Il tourna vivement les yeux
+vers Wakayoo. Le gros ours avait trébuché. Il
+était tombé à genoux. Il fit effort pour se relever
+et marcha lourdement. Le bruit du fusil recommença
+et une seconde fois, Wakayoo tomba. Pierre
+ne pouvait le manquer à cette distance. Wakayoo
+formait une cible splendide. C’était un carnage et
+pourtant pour Pierre et Nepeese c’était une affaire,
+l’affaire de la vie.</p>
+
+<p>Bari frissonnait. C’était davantage d’émotion que
+de peur, car il ne songeait plus à sa propre crainte,
+en ces minutes tragiques. Une plainte sourde monta
+à sa gorge, tandis qu’il fixait Wakayoo qui s’était
+arrêté maintenant et faisait face à ses ennemis,
+ses mâchoires s’entrechoquant, ses jambes faiblissant
+sous lui, sa tête s’abaissant graduellement,
+alors que le sang s’échappait de ses poumons crevés.
+Bari gémissait parce que Wakayoo avait pris
+du poisson pour lui, parce qu’il en était venu à le
+considérer comme un ami, et parce qu’il savait que
+désormais Wakayoo faisait face à la mort. Il y eut
+un troisième coup. Ce fut le dernier. Wakayoo
+s’écroula inanimé sur le sentier. Son énorme tête
+glissa entre ses pattes de devant. Un ou deux râles
+rauques parvinrent à Bari. Puis, ce fut le silence.</p>
+
+<p>Une minute plus tard, penché sur Wakayoo,
+Pierre disait à Nepeese :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Mais c’est une peau superbe, <i>Sakahet</i> !
+Elle vaut vingt dollars et au delà, au lac
+Bain.</p>
+
+<p>Il ouvrit son couteau et se mit à l’aiguiser sur
+une pierre qu’il portait dans sa poche. Pendant ce
+temps-là, Bari aurait pu se glisser hors de sa roche
+et s’échapper du cagnon. Durant un moment, on
+l’oublia. Puis Nepeese pensa à lui, tandis que son
+père commençait à écorcher l’ours et de sa même
+voix étrange et merveilleuse, elle prononça de nouveau
+le mot « Bari ».</p>
+
+<p>Pierre, agenouillé, leva les yeux sur elle.</p>
+
+<p>— Pourquoi dis-tu cela ? demanda-t-il. Pourquoi,
+ma Nepeese ?</p>
+
+<p>Les yeux brillants de Branche-de-Saule interrogeaient
+la prairie.</p>
+
+<p>— A cause de l’étoile sur sa poitrine et de son
+oreille blanche et… et… parce qu’il ne m’a pas
+mordue, répondit-elle.</p>
+
+<p>Il y eut dans les yeux de Pierre un nouvel éclair
+pareil au flamboiement des charbons qui vont
+s’éteindre.</p>
+
+<p>— Non ! cela ne se peut, dit-il alors, comme s’il
+se parlait à lui-même et il se pencha de nouveau
+sur sa besogne.</p>
+
+<p>Mais Nepeese, baissant les yeux, vit que la main
+qui tenait le couteau tremblait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="xsmall">NEPEESE EN DANGER</span></h2>
+
+
+<p>Tandis que Nepeese inspectait l’extrémité du
+cagnon muré de roches, la prison où ils avaient
+entraîné Wakayoo et Bari, Pierre leva de nouveau
+les yeux de son travail d’écorchement du gros
+ours noir, et il murmura quelques mots que personne
+excepté lui ne put entendre. « Non, c’est
+impossible », avait-il dit quelques instants auparavant.
+Or, pour Nepeese c’était possible, cette
+pensée qui la hantait. C’était une pensée étonnante
+qui la faisait frissonner au tréfonds de sa
+belle âme sauvage. Elle lui fit monter une flamme
+dans les yeux, et un plus vif afflux de vie à ses
+joues et à ses lèvres. Elle chuchota de nouveau
+le mot qui avait tellement ému Pierre : <i>Bari !</i> Pourquoi
+n’était-ce pas possible ?</p>
+
+<p>Tout en inspectant les bords âpres de la petite
+prairie pour y chercher les traces du petit chien,
+ses pensées retournaient rapidement en arrière. Il
+y avait deux ans qu’on avait enseveli la princesse
+sa mère sous le haut sapin près de leur cabane.
+Ce jour-là, le soleil de Pierre s’était couché pour
+toujours et sa vie s’était remplie d’un immense isolement.
+Ils étaient trois auprès de la tombe cet
+après-midi là, tandis que le soleil s’évanouissait :
+Pierre, elle-même et Bari. Bari était un chien, un
+grand chien à poil rude avec une étoile blanche sur
+la poitrine et une oreille sommée de blanc. Il avait
+été depuis l’âge tendre le favori de la défunte : sa
+garde du corps, toujours avec elle, demeurant
+même la tête posée au bord de son lit, alors qu’elle
+se mourait. Et ce soir-là, le soir du jour où on
+l’avait enterrée, Bari avait disparu. Il était parti
+aussi tranquillement et aussi complètement que
+son âme à elle. Personne jamais ne le revit par
+la suite. C’était étrange et pour Pierre cela tenait
+du miracle. Au fond du cœur, il gardait la conviction
+merveilleuse que Bari était allé au ciel avec
+sa chère Wyola. Mais Nepeese avait passé trois
+hivers à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>,
+à l’école de la mission.
+Elle avait beaucoup appris près des blancs et à
+connaître le vrai Dieu, et elle savait que l’idée de
+Pierre était inadmissible. Elle croyait que le Bari
+de sa mère était mort ou avait rejoint les loups.
+Probablement était-il parti chez les loups. Ainsi
+n’était-il pas possible que ce jeune chien qu’elle et
+son père avaient poursuivi fût de la chair et du
+sang du favori de sa mère ? C’était plus que possible.
+L’étoile blanche sur sa poitrine, l’oreille
+marquée de blanc, le fait aussi qu’il ne l’avait point
+mordue, lorsqu’il aurait pu si aisément enfoncer
+les crocs dans la chair tendre de ses bras ! Elle en
+était persuadée. Tandis que Pierre écorchait l’ours,
+elle se mit à chercher.</p>
+
+<p>Bari n’avait pas bougé d’un centimètre sous sa
+roche. Il était étendu comme pétrifié, les yeux
+fixés avec persistance sur la scène de tragédie qui
+se déroulait dans la prairie. Il avait vu quelque
+chose qu’il n’oublierait jamais, de même qu’il n’oublierait
+jamais tout à fait sa mère, ni Kazan, ni le
+vieil arbre renversé. Il avait été témoin de la mort
+de la créature qu’il avait pensé toute puissante,
+Wakayoo, l’ours énorme, ne s’était même pas défendu.
+Pierre et Nepeese l’avaient tué <i>sans le
+toucher</i> et maintenant Pierre le découpait avec un
+couteau qui lançait des éclairs d’argent dans le
+soleil. Et Wakayoo ne remuait pas. Cela faisait
+frémir Bari et il se recula un pouce plus avant sous
+la roche où il était déjà aplati comme si on l’y eût
+poussé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il pouvait apercevoir Nepeese. Elle revint directement
+à l’anfractuosité à travers laquelle il s’était
+précipité, et s’arrêta à environ vingt pieds de l’endroit
+où il était caché. Maintenant qu’elle était là
+et qu’il ne pouvait s’évader, elle se mit à tresser
+ses cheveux brillants en deux nattes épaisses. Bari
+avait détourné ses yeux de Pierre et il observait
+la jeune fille avec curiosité. Il n’avait plus peur
+maintenant. Ses nerfs vibraient. En lui, une chose
+étrange et croissante luttait pour résoudre un
+grand mystère, la raison de ce désir de ramper
+hors de sa retraite rocheuse et de s’approcher de
+cette merveilleuse créature aux yeux brillants, aux
+cheveux brillants. Il désirait faire cela. Il y avait
+comme un fil invisible le tiraillant du profond de
+son cœur. C’était Kazan et non Louve-Grise, l’appelant
+à travers les siècles, un appel qui était aussi
+vieux que les pyramides d’Égypte et peut-être dix
+mille ans plus vieux. Mais contre ce désir, Louve-Grise
+s’opposait du fond des âges noirs des forêts.
+Et cela le faisait se tenir coi et sans bouger.
+Nepeese regardait autour d’elle. Elle souriait. Une
+minute son visage se tourna vers lui et il vit la
+blancheur éclatante de ses dents et ses beaux yeux
+semblaient entrer leur flamme en lui.</p>
+
+<p>Alors, brusquement, elle se jeta à genoux et
+regarda sous la roche.</p>
+
+<p>Leurs yeux se rencontrèrent. Pendant une demi-minute
+au moins, il ne se fit aucun bruit. Nepeese
+ne bougeait pas et elle respirait si doucement que
+Bari ne pouvait entendre son souffle.</p>
+
+<p>Ensuite, d’une voix à peine plus élevée qu’un
+murmure, elle dit :</p>
+
+<p>— <i>Bari ! Bari ! Upi Bari !</i></p>
+
+<p>C’était la première fois qu’il entendait son nom
+et il y avait quelque chose de si doux et de si
+rassurant dans le timbre de ces mois que, involontairement,
+le chien en lui y répondit par un pleurnichement
+qui parvint tout juste aux oreilles de
+Branche-de-Saule. Lentement, elle avança un bras.
+Il était nu et potelé et doux.</p>
+
+<p>Bari aurait pu bondir de la longueur de son corps
+et y enfoncer ses crocs facilement. Mais quelque
+chose le retint. Il savait qu’elle n’était pas un
+ennemi. Il savait que les yeux noirs qui brillaient
+si merveilleusement sur lui n’avaient pas le moindre
+désir de lui faire mal. Et la voix qui lui arrivait
+doucement lui faisait l’effet d’une étrange et frissonnante
+musique :</p>
+
+<p>— <i>Bari ! Bari ! Upi Bari !</i></p>
+
+<p>A plusieurs reprises encore, Branche-de-Saule
+l’appela de cette manière, tandis qu’avançant son
+pâle visage, elle s’efforçait de se glisser quelques
+pouces plus loin sous la roche. Elle ne pouvait
+l’atteindre. Il y avait encore un pied environ entre
+sa main et Bari, et elle ne pouvait avancer davantage.
+Alors elle vit que de l’autre côté de la roche
+il y avait une excavation fermée par une pierre. Si
+elle enlevait la pierre et pénétrait par là !…</p>
+
+<p>Elle se dégagea et se dressa une fois de plus dans
+le soleil. Son cœur tressaillit. Pierre était occupé
+avec l’ours et elle ne voulait pas l’appeler. Elle fit
+effort pour enlever la pierre qui bouchait le passage
+sous l’énorme roche ronde, mais elle était fortement
+calée. Alors, elle se mit à creuser avec un
+bâton. Si Pierre avait été là, ses yeux perçants
+auraient découvert la signification de cette pierre,
+qui n’était pas plus volumineuse qu’un seau à eau.
+Peut-être gisait-elle là depuis des centaines d’années,
+son support empêchant la lourde roche de
+dégringoler, absolument comme le poids d’une once
+fait osciller le fléau d’une bascule qui pèse une
+tonne. Encore cinq minutes et elle pourrait enlever
+la pierre. Elle l’ébranla. Pouce à pouce, elle
+l’attira, jusqu’à ce qu’enfin elle l’étendit à ses pieds.
+Et l’ouverture s’offrit à son corps. Elle regarda de
+nouveau du côté de Pierre. Il était toujours occupé
+et elle sourit doucement, tandis qu’elle détachait
+de ses épaules un large mouchoir rouge et blanc
+de la Baie. Avec ce mouchoir, elle voulait attacher
+Bari. Elle rampa sur les mains et les genoux, puis
+s’aplatit contre terre et se mit à se faufiler dans
+l’excavation sous la roche.</p>
+
+<p>Bari avait remué. L’arrière de sa tête contre le
+roc, il avait entendu quelque chose que Nepeese ne
+pouvait entendre. Il avait senti une lente et croissante
+pression et de cette pression, il s’était retiré
+lentement et la pression suivait toujours. La masse
+de roche s’abaissait ! Nepeese ne voyait, n’entendait,
+ni ne comprenait. Elle appelait d’une voix
+de plus en plus persuasive :</p>
+
+<p>— Bari ! Bari ! Bari !</p>
+
+<p>Sa tête et ses épaules et ses deux bras se trouvaient
+maintenant sous la roche. L’éclat de ses
+yeux était tout près, tout près de Bari. Il gémit. Le
+frisson d’un grand et imminent danger courut dans
+son sang. Puis…</p>
+
+<p>En ce moment, Nepeese sentit la pression du
+roc à ses épaules et dans les yeux qui brillaient
+fixés doucement sur Bari, passa soudain un sauvage
+regard d’effroi. Puis, sortit de ses lèvres un
+cri qui ne ressemblait pas aux autres bruits que
+Bari eût jamais entendus dans la solitude : farouche,
+perçant, rempli d’une crainte angoissée.
+Pierre n’entendit pas ce premier cri. Mais il entendit
+le deuxième et le troisième, puis des gémissements,
+tandis que le doux corps de Branche-de-Saule
+était lentement broyé sous la masse
+croulante. Il courut de ce côté-là avec la rapidité du
+vent. Les cris se faisaient plus faibles, mourant,
+mourant au loin. Il vit Bari sortir de dessous la
+roche et s’enfuir dans le cagnon et, au même
+instant, il aperçut un bout du vêtement de Branche-de-Saule
+et ses pieds chaussés de mocassins. Le
+reste de son corps était caché sous le piège de
+mort.</p>
+
+<p>Comme un fou, Pierre se mit à creuser le sol.
+Lorsque quelques minutes plus tard, il retira
+Nepeese de dessous le roc arrondi, elle était pâle
+et encore évanouie. Ses yeux étaient clos. La
+main de Pierre ne pouvait sentir si elle vivait et
+une grande plainte d’angoisse monta de son cœur ;
+mais il savait comment la ranimer. Il entr’ouvrit
+sa robe et s’aperçut qu’elle n’avait rien de brisé
+comme il l’avait craint. Alors, il courut chercher
+de l’eau. Lorsqu’il revint, les yeux de Branche-de-Saule
+était ouverts et elle faisait effort pour
+respirer.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué ! sanglota Pierre, en tombant à
+genoux près d’elle, Nepeese, ma Nepeese !</p>
+
+<p>Elle lui sourit, ses deux mains croisées sur sa
+poitrine nue et Pierre l’attira contre lui, oubliant
+l’eau qu’il était allé chercher avec tant de peine.</p>
+
+<p>Plus tard encore, comme il s’était mis à genoux
+pour regarder sous la roche, son visage pâlit de
+nouveau et il dit :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! s’il n’y avait pas eu cette petite
+cavité dans la terre, Nepeese…</p>
+
+<p>Il frissonna et n’acheva point. Mais Nepeese,
+heureuse d’être saine et sauve, fit un geste de la
+main et dit en lui souriant :</p>
+
+<p>— J’aurais été comme ça ! Ah ! mon père !</p>
+
+<p>Le visage de Pierre s’assombrit, tandis qu’il se
+penchait sur elle.</p>
+
+<p>Il pensait aux cent périls de la forêt…</p>
+
+<p>Il pensait à Mac Taggart, le facteur du lac
+Bain et il serra les poings, tandis que ses lèvres
+touchaient doucement les cheveux de Branche-de-Saule.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br>
+<span class="xsmall">ENFIN, AMIS</span> !</h2>
+
+
+<p>Poussé par les terribles cris de sauvage terreur
+de Branche-de-Saule et à la vue de Pierre abandonnant
+comme un fou le corps de Wakayoo, Bari
+ne cessa de courir qu’au moment où il fut hors
+d’haleine. Quand il s’arrêta, il était bien loin du
+cagnon et se dirigeait vers l’étang des castors.</p>
+
+<p>Pendant presque une semaine entière, Bari ne
+s’était pas approché de l’étang. Il n’avait oublié ni
+Dent-Brisée, ni Umisk, ni les autres petits castors,
+mais Wakayoo et ses pêches quotidiennes
+de poisson frais lui avaient été une tentation
+trop forte. Maintenant Wakayoo n’était plus.
+Il comprenait que le gros ours noir ne pêcherait
+jamais plus dans les mares paisibles et les remous
+brillants et que là où, durant des jours, il y avait
+eu tranquillité et abondance, il n’y avait plus
+maintenant qu’un immense danger et, juste comme
+en un autre endroit il aurait couru chercher refuge
+au vieil arbre tombé, il s’enfuit, désespéré, à l’étang
+des castors.</p>
+
+<p>Il aurait été difficile de dire d’où lui venaient
+ses craintes, mais ce n’était assurément pas à cause
+de Nepeese. Branche-de-Saule lui avait fait une
+chasse ardue. Elle s’était jetée sur lui. Il avait
+senti l’étreinte de ses mains et la fumée de sa
+douce chevelure et cependant il n’avait pas peur
+d’elle. S’il s’arrêtait parfois dans sa fuite et regardait
+derrière lui, c’était pour voir si Nepeese le
+suivait. Il ne se serait pas enfui si vite loin d’elle,
+si elle avait été seule. Ses yeux et sa voix et ses
+mains avaient mis en lui quelque chose d’attirant.
+Il était rempli maintenant d’une immense tendresse
+et d’un plus immense isolement : et cette
+nuit-là, son sommeil fut lourd de cauchemars. Il se
+trouva un lit sous une racine de sapin, non loin de
+l’étang des castors, et pendant toute la nuit, son
+sommeil fut plein de rêves agités : rêves de sa
+mère, de Kazan, du vieil arbre tombé, d’Umisk et
+de Nepeese. Une fois, en s’éveillant, il pensa que
+la racine de sapin, c’était Louve-Grise et, quand il
+s’aperçut de son erreur et qu’elle n’était point là,
+Pierre et Branche-de-Saule auraient pu dire la
+signification de ses cris s’ils les avaient entendus.
+A plusieurs reprises, il revécut, en frissonnant, les
+événements de cette journée. Il revit la fuite de
+Wakayoo dans la petite prairie, il le revit mourir.
+Il revit l’éclat des yeux de Branche-de-Saule tout
+près des siens ; il réentendit sa voix si douce, si
+basse qu’elle lui était comme une musique singulière,
+et il entendit de nouveau ses terribles gémissements.</p>
+
+<p>Il fut content, lorsque l’aube arriva. Il ne chercha
+pas de nourriture, mais descendit à l’étang. Il
+n’y avait maintenant que bien peu d’espoir et
+d’attente dans sa manière d’agir. Il se souvenait
+que, aussi parfaitement qu’un animal peut l’exprimer,
+Umisk et ses camarades lui avaient fait comprendre
+qu’ils ne voulaient rien avoir de commun
+avec lui. Et cependant, de savoir qu’ils étaient là
+lui enlevait un peu de son isolement. C’était plus
+que de l’isolement. Le loup en lui était débordé.
+Le chien dominait. Et, dans ces moments-là,
+lorsque le sang de la bête sauvage était presque
+endormi en lui, il était attristé par la sensation
+instinctive et croissante qu’il n’appartenait pas à
+cette solitude, mais qu’il était parmi elle un transfuge,
+menacé de tous côtés par d’étranges dangers.</p>
+
+<p>Dans les forêts profondes du Nord, le castor ne
+travaille et ne joue pas uniquement dans les
+ténèbres, mais utilise le jour encore plus que la
+nuit et bien des gens de Dent-Brisée étaient éveillés,
+lorsque Bari se mit à inspecter tristement les
+rives de l’étang. Les petits castors se trouvaient
+encore avec leurs mamans dans les vastes maisons
+qui se dressaient comme de grands dômes de bois
+et de boue au milieu du lac. Il y avait trois de ces
+maisons. L’une d’elles avait au moins trente pieds
+de diamètre. Bari eut quelque difficulté à suivre
+le côté de l’étang qu’il avait pris. Lorsqu’il fut
+revenu parmi les saules et les aulnes et les bouleaux
+des douzaines de petits canaux traversaient et
+retraversaient sa route. Quelques-uns de ces canaux
+avaient un pied de largeur, d’autres trois ou
+quatre pieds et tous étaient remplis d’eau. Aucune
+contrée du monde n’avait jamais eu meilleur
+système de transport fluvial que ce domaine des
+castors, au bas duquel ils apportaient leurs matériaux
+de construction et leur ravitaillement dans
+le principal réservoir : l’étang. Dans l’un des plus
+larges canaux, Bari surprit un gros castor remorquant
+une coupe de bouleau de quatre pieds aussi
+épaisse qu’une jambe d’homme : une demi-douzaine
+de déjeuners, de dîners et de soupers en un seul
+chargement. Les quatre ou cinq écorces inférieures
+du bouleau constituent ce qu’on pourrait nommer
+le pain et le beurre et les pommes de terre d’un
+menu de castor, tandis que les écorces bien plus
+estimées des saules et des jeunes aulnes tiennent
+lieu de viande et de tarte. Bari flaira curieusement
+la coupe de bouleau après que le vieux castor l’eut
+abandonnée dans sa fuite, puis il continua d’avancer.
+Il ne cherchait pas à se cacher maintenant et
+au moins une demi-douzaine de castors purent le
+voir complètement, avant qu’il parvînt à l’endroit
+où l’étang se rétrécissait dans le bas, à la largeur
+du ruisseau, presque à un demi-mille de la digue.
+Alors, il revint sur ses pas en flânant. Toute la
+matinée, il circula autour de l’étang, se montrant
+ouvertement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans leurs énormes forteresses de boue et de
+bois, les castors tinrent un conseil de guerre. Ils
+étaient évidemment étonnés. Il y avait quatre
+ennemis qu’ils redoutaient par-dessus tous les
+autres : la loutre qui détruisait leurs digues en
+hiver et leur apportait la mort à cause du froid et
+en faisant baisser les eaux de telle sorte qu’ils ne
+pouvaient plus aller à leurs approvisionnements ;
+le lynx, qui les dévorait tous, vieux aussi bien que
+jeunes ; le renard et le loup, qui pouvaient se tenir
+en embuscade pendant des heures afin de fondre
+sur les tout jeunes comme Umisk et ses camarades
+de jeu. Si Bari avait été l’un quelconque de ces
+quatre-là, l’astucieux Dent-Brisée et ses gens
+auraient su ce qu’il fallait faire. Mais Bari n’était,
+bien sûr, pas une loutre, et s’il était renard, loup
+ou lynx, ses actes étaient au moins bizarres pour
+ne pas dire plus. Une demi-douzaine de fois, il
+avait eu l’occasion de fondre sur sa proie, s’il cherchait
+une proie. Mais à aucun moment, il n’avait
+manifesté le désir de leur faire du mal.</p>
+
+<p>Il se peut que les castors discutèrent complètement
+le cas entre eux. Il est possible qu’Umisk et
+ses camarades parlèrent à leurs parents de leur
+aventure et de ce fait que Bari n’avait pas tenté un
+mouvement pour leur faire mal, lorsqu’il aurait
+pu fort aisément les attraper. Il est aussi plus que
+vraisemblable que les vieux castors qui avaient
+fui Bari ce matin-là, firent le récit de cet incident,
+insistant de nouveau sur ce fait que l’étranger,
+tout en leur faisant peur, n’avait montré aucune
+disposition à les attaquer. Tout cela est fort possible,
+car si les castors peuvent jouer un rôle
+important dans une histoire du continent et peuvent
+accomplir des prodiges dans l’art des ingénieurs
+tels qu’il ne faut rien moins de la dynamite
+pour les détruire, il est absolument raisonnable
+de supposer qu’ils ont quelque moyen de se comprendre
+entre eux.</p>
+
+<p>Toujours est-il que, courageusement, le vieux
+Dent-Brisée prit sur lui d’en finir avec l’indécision
+qui planait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était très tôt dans l’après-midi que, pour la
+troisième ou quatrième fois, Bari se promenait sur
+la digue. Cette digue avait bien deux cents pieds
+de longueur, mais à aucun endroit, l’eau ne pouvait
+la franchir, le trop plein trouvant à s’échapper par
+d’étroites écluses. Une semaine ou deux plus tôt,
+Bari aurait pu passer sur la rive opposée de l’étang
+par cette digue, mais maintenant, tout au bout,
+Dent-Brisée et ses ingénieurs ajoutaient une nouvelle
+partie de digue et, afin d’accomplir leur
+travail plus aisément, avaient bien inondé cinquante
+mètres du sol bas où ils travaillaient. La
+digue principale fascinait Bari. Elle était fortement
+imprégnée de l’odeur de castor. La crête en
+était élevée et sèche et il y avait des douzaines de
+petites excavations mollement creusées dans lesquelles
+les castors avaient pris leurs bains de
+soleil.</p>
+
+<p>Dans l’une de ces excavations, Bari s’étendit, les
+yeux fixés sur l’étang. Nulle ride n’agitait sa douceur
+veloutée. Aucun bruit ne brisait la placidité
+ensommeillante de l’après-midi. Les castors devaient
+être morts ou endormis après tout le remue-ménage
+qu’ils avaient fait. Et cependant ils savaient
+que Bari se trouvait sur la digue. A l’endroit où il
+était couché, le soleil tombait à flots tièdes et il
+faisait si délicieux qu’au bout d’un moment il avait
+peine à garder ses yeux ouverts pour surveiller
+l’étang. Et puis il s’endormit.</p>
+
+<p>Comment Dent-Brisée devina-t-il justement
+cela, c’est un mystère. Cinq minutes plus tard, il
+remonta tranquillement à la surface sans un
+clapotis ni un bruit, à cinquante mètres de Bari.
+Pendant quelques minutes, il remua à peine dans
+l’eau. Puis il nagea très lentement, traversant
+l’étang, parallèlement à la digue. De l’autre côté,
+il remonta sur la rive et, pendant une minute
+encore, demeura aussi immobile qu’une pierre, les
+yeux sur cette partie de la digue où Bari était
+étendu. Nul autre castor ne bougeait et il fut vite
+évident que Dent-Brisée n’avait d’autre objet en
+vue que d’observer Bari de plus près. Quand il
+rentra dans l’eau, il nagea tout le long de la digue.
+A dix pas de Bari, il se mit à remonter. Il le fit
+avec beaucoup de lenteur et de prudence. Enfin, il
+atteignit le sommet de la digue.</p>
+
+<p>Quelques mètres plus loin, Bari était presque
+caché dans son retrait ; il n’y avait que le haut de
+son corps noir brillant qui apparaissait à l’examen
+rigoureux de Dent-Brisée. Pour voir mieux, le
+vieux castor étala derrière lui sa queue plate et
+s’assit sur son arrière-train, les deux pattes de
+devant posées comme celles d’un écureuil sur sa
+poitrine. Dans cette position, il avait bien trois
+pieds de haut. Il pesait peut-être quarante livres et
+il ressemblait en quelque manière à l’un de ces
+bons gros chiens, d’humeur commode, à l’air niais
+et à robuste poitrine. Mais son cerveau fonctionnait
+avec une célérité surprenante. Tout à coup,
+il donna dans la boue durcie de la digue un simple
+coup de queue et Bari sursauta aussitôt. Il vit
+Dent-Brisée et le regarda fixement. Dent-Brisée le
+fixa à son tour. Durant une bonne demi-minute, ni
+l’un ni l’autre ne bougèrent d’un millième de pouce.
+Puis Bari se dressa et agita la queue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce fut suffisant. Se laissant tomber sur ses
+pieds d’avant, Dent-Brisée marcha en se dandinant,
+tout à loisir, jusqu’à l’extrémité de la digue
+et fit son plongeon. Il n’était plus défiant ni bien
+pressé maintenant. Il agita l’eau fortement et
+nagea hardiment sous Bari, devant et derrière.
+Quand il eut fait cela plusieurs fois, il coupa droit
+à travers l’étang jusqu’à la plus grande des maisons
+et disparut. Cinq minutes après l’exploit de Dent-Brisée,
+un mot d’ordre circulait rapidement parmi
+la colonie. L’étranger, Bari, n’était pas un lynx.
+Ce n’était pas un renard. Ce n’était pas un loup.
+De plus, il était tout jeune et sans mauvais dessein.
+On pouvait se remettre à l’ouvrage. On pouvait se
+remettre au jeu. Il n’y avait aucun danger. Telle
+fut la décision de Dent-Brisée. Si quelqu’un avait
+traduit ces faits en langue castor dans un mégaphone,
+la réponse n’aurait pas été plus prompte.
+Tout aussitôt il sembla à Bari, qui était encore
+debout au bord de la digue, que l’étang fourmillait
+de castors. Il n’en avait jamais tant vu en une fois
+jusqu’alors. Ils surgissaient de partout et d’aucuns,
+émergeant à moins d’une douzaine de pieds
+de lui, le regardaient tout tranquillement avec
+curiosité.</p>
+
+<p>Pendant cinq minutes peut-être, les castors parurent
+n’avoir rien de mieux à faire. Alors, Dent-Brisée
+se mit debout contre le rivage et se hissa dehors.
+D’autres le suivirent. Une demi-douzaine de travailleurs
+disparurent dans les canaux. Autant
+d’autres s’en allèrent en se dandinant parmi les
+aulnes et les saules. Attentivement, Bari cherchait
+Umisk et ses compagnons. Il les aperçut enfin qui
+s’avançaient en nageant, venant des plus petites
+maisons. Ils atterrirent dans leur cour de récréation :
+le banc moelleux qui dominait la rive vaseuse.
+Bari agita la queue si fort que son corps entier
+était secoué et il se précipita en courant tout le
+long de la digue.</p>
+
+<p>Lorsqu’il arriva sur le lambeau uni de la berge,
+Umisk s’y trouvait seul, grignotant son souper
+sur un long saule fraîchement coupé. Les autres
+petits castors étaient partis dans un buisson touffu
+de jeunes aulnes.</p>
+
+<p>Cette fois, Umisk ne s’enfuit pas. Il leva les
+yeux de la tige qu’il rongeait. Bari s’accroupit,
+agitant la queue de la façon la plus amicale et la
+plus engageante. Durant quelques secondes, Umisk
+l’observa. Il n’y avait rien à craindre désormais.
+Quelle que pût être cette bizarre créature, elle
+était jeune et sans mauvais dessein et paraissait,
+en vérité, désirer de la compagnie. Il regarda Bari
+attentivement.</p>
+
+<p>Puis, très calme, il se remit à son souper. Et
+Bari comprit qu’il aurait bientôt des amis.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X<br>
+<span class="xsmall">AU SECOURS D’UMISK</span></h2>
+
+
+<p>Absolument comme, dans la vie de chaque individu,
+il y a un fait d’une immense et souveraine
+importance, soit en bien soit en mal, ainsi dans la vie
+de Bari, l’étang des castors eut une influence capitale
+sur sa destinée. Où serait-il allé s’il ne l’avait découvert
+et que lui serait-il arrivé ? Voilà des conjectures
+qu’il est permis de faire. Mais l’étang le
+retint. Il commença par remplacer le vieil arbre
+tombé et chez les castors eux-mêmes, Bari rencontra
+une camaraderie qui compensa, en un sens, la
+perte de Kazan et de Louve-Grise. Cette camaraderie,
+si on peut l’appeler ainsi, alla tout juste
+jusque-là et pas plus avant. Au fur et à mesure que
+les jours passaient les plus vieux castors s’accoutumèrent
+mieux à voir Bari. Au bout d’une quinzaine,
+si Bari était parti, il leur aurait manqué, mais pas
+de la même manière que les castors auraient manqué
+à Bari. C’était de leur part affaire de tolérance
+provenant d’un bon naturel. Chez Bari, c’était
+autre chose. Il était encore <i>uskahis</i> comme aurait
+dit Nepeese ; il désirait encore être câliné par sa
+mère ; il était toujours guidé par cette tendresse de
+tout petit dont il n’avait pas encore eu le temps de
+se défaire, et, lorsque la nuit venait, pour communiquer
+complètement cette tendresse, il lui prenait
+envie d’entrer dans la grande maison des castors
+avec Umisk et ses petits camarades et d’y dormir.</p>
+
+<p>Durant la quinzaine qui suivit la prouesse de
+Dent-Brisée sur la digue, Bari prit ses repas à
+un mille en amont du ruisseau, où il avait des
+écrevisses en abondance. Mais l’étang était sa
+demeure.</p>
+
+<p>La nuit le retrouvait toujours là et il y passait
+une grande partie de sa journée. Il dormait au
+bout de la digue ou sur la crête par les nuits particulièrement
+claires et les castors l’acceptaient
+comme un hôte en permanence. Ils travaillaient en
+sa présence, comme s’il n’avait pas existé. Bari
+était fasciné par leur travail, qu’il ne se lassait
+jamais d’observer. Il en était étonné et ahuri.
+Chaque jour, il les voyait enfoncer dans l’eau du
+bois de charpente et des broussailles pour construire
+la nouvelle digue. Il vit cette digue avancer
+rapidement grâce à leurs efforts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un jour, il se coucha à moins de douze pieds
+d’un castor qui sciait à ras de terre un arbre de six
+pouces de diamètre. Lorsque l’arbre tomba et que
+le vieux castor s’en alla se garer, Bari s’éloigna
+également. Puis il revint flairer la coupe, se
+demandant de quoi il s’agissait et pourquoi l’oncle
+d’Umisk, ou son grand-père, ou sa tante, avait
+pris toute cette peine.</p>
+
+<p>Il ne pouvait toujours décider Umisk et les
+autres jeunes castors à jouer avec lui et, au bout
+de la première semaine ou à peu près, il renonça à
+ses tentatives. En fait, leur jeu l’étonnait presque
+autant que les travaux de construction de digue des
+castors plus âgés. Umisk, par exemple, était ravi
+de jouer dans la vase sur la rive de l’étang. Il ressemblait
+à un tout petit garçon. Lorsque ses aînés
+immergeaient à la grande digue des bois de construction
+de trois pouces à un pied de diamètre,
+Umisk apportait de petits rondins et des baguettes
+pas plus gros qu’un crayon dans sa cour de récréation
+et bâtissait à sa façon ce qu’il estimait une
+digue. Il pouvait travailler durant une heure
+parfois à sa digue-joujou aussi ingénieusement que
+son père et sa mère travaillaient à la grande digue
+et Bari restait couché, étendu sur le ventre, à quelques
+pas de là, à l’observer et à l’admirer grandement.
+Et parmi la boue à demi desséchée, Umisk
+creusait également ses canaux en miniature ni plus
+ni moins qu’un gamin aurait pu creuser des rivières
+et des océans infestés de pirates dans le débordement
+de quelque source écartée. Avec ses petites
+dents pointues, il coupait à ras de terre son énorme
+bois de construction, des tiges de saule n’ayant
+jamais plus d’un pouce de diamètre et lorsqu’une
+de ces tiges de quatre ou cinq pieds s’abattait, il
+éprouvait sans nul doute une aussi vive satisfaction
+que Dent-Brisée, lorsqu’il envoyait s’écraser au
+bord de l’étang un bouleau de soixante-dix pieds.
+Bari ne pouvait comprendre le plaisir de tout cela.
+Il apercevait bien quelque raison à ronger les
+bâtons, lui-même aimait s’aiguiser les dents sur
+des bâtons ; mais il s’étonnait de voir Umisk
+enlever si laborieusement l’écorce des bâtons pour
+l’avaler.</p>
+
+<p>Une autre méthode de jeu découragea davantage
+encore les avances de Bari. A peu de distance de
+l’endroit où il avait aperçu Umisk pour la première
+fois, il y avait un remblai en pente qui s’élevait à
+dix ou douze pieds au-dessus de l’eau et ce remblai
+était utilisé par les jeunes castors comme glissade.
+Il était devenu lisse et dur. Umisk grimpait sur le
+remblai à l’endroit où il était moins raide. Au sommet
+de la glissade, il étalait sa queue plate derrière
+lui, se donnait une secousse, s’élançait en bas du
+tobogan et dévalait dans l’eau au milieu d’un vaste
+éclaboussement. Parfois, il y avait de six à dix
+jeunes castors mêlés à ce jeu et, de temps à autre,
+un des plus vieux s’amenait en se dandinant au
+faîte de la glissoire et faisait un tour avec les plus
+jeunes.</p>
+
+<p>Une après-midi que le tobogan était spécialement
+humide et glissant par suite d’un récent
+usage, Bari grimpa par le sentier des castors au
+sommet du talus et se mit à l’examiner. Nulle part
+il n’avait senti l’odeur de castor si fort que sur la
+glissoire. Il commença à flairer et, sans prendre
+garde, s’avança trop. Tout à coup, ses pieds se
+dérobèrent sous lui et, en poussant un petit jappement
+sauvage, il s’en alla rouler au bas du tobogan.
+Pour la seconde fois de sa vie, il se trouva à se
+débattre sous l’eau et quand une minute ou deux
+plus tard, il se tira de la vase molle sur un terrain
+plus ferme de la rive, il avait enfin une opinion
+très nette des amusements des castors. Il se peut
+qu’Umisk l’eût vu. Il se peut que, de très bonne
+heure, l’histoire de son aventure fût connue de
+tous les habitants de Castortown. Car, lorsque
+Bari arriva près d’Umisk, qui mangeait son
+souper d’écorce d’aulne, ce soir-là, Umisk maintint
+ses positions jusqu’au dernier pouce et, pour
+la première fois, ils se flairèrent nez à nez. Du
+moins Bari renifla sans discrétion et le courageux
+petit Umisk s’assit comme un sphinx accroupi.
+C’était le cimentage final de leur amitié, du moins
+quant à Bari. Il cabriola tout autour de l’autre
+d’une manière extravagante pendant quelques
+minutes, disant à Umisk combien il l’aimait et
+qu’ils seraient de grands camarades. Umisk ne
+parla pas. Il ne fit pas un mouvement tant qu’il
+eut achevé son souper. Mais c’était malgré tout un
+petit bonhomme qui avait l’air camarade et Bari
+était plus heureux qu’il ne l’avait encore été depuis
+le jour qu’il avait quitté le vieil arbre tombé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette amitié, encore qu’elle parût évidemment
+n’exister que d’un côté, fut tout de même une bonne
+fortune pour Umisk. Quand Bari était à l’étang, il
+se tenait toujours aussi près que possible d’Umisk,
+lorsqu’il le pouvait rencontrer. Un jour, il était
+couché dans une touffe d’herbe, à moitié endormi,
+tandis qu’Umisk s’affairait dans un taillis de
+pousses d’aulnes à quelques mètres plus loin. Il se
+fit un bruit avertisseur de queue de castor qui
+éveilla complètement Bari, puis un autre et encore
+un autre, pareils à des coups de pistolet. Il se leva
+vivement. De toutes parts, les castors cherchaient
+refuge dans l’étang. Juste à cet instant, Umisk
+sortit des aulnes et se hâta vers l’eau aussi vite
+que pouvaient le porter ses courtes et grasses
+jambes. Il avait presque atteint la vase, quand un
+rouge éclair passa devant les yeux de Bari dans le
+soleil d’après-midi. Un instant après, Napakasew,
+le renard, avait fixé ses crocs pointus dans la gorge
+d’Umisk. Bari entendit le cri d’agonie de son petit
+ami ; il entendit le <i>flap, flap, flap</i> forcené des
+queues et son sang bouillonna soudain d’un frisson
+de colère et de rage. Aussi promptement que le
+renard lui-même, il s’élança à la rescousse. Il était
+aussi gros et aussi lourd que le renard et, lorsqu’il
+attaqua Napakasew, ce fut avec un grognement
+féroce, que Pierre aurait pu entendre du bord
+extrême de l’étang, et ses dents pénétrèrent comme
+des couteaux dans l’épaule de l’agresseur d’Umisk.
+Le renard était de l’espèce des voleurs de grands
+chemins qui tuent par derrière. Ce n’était pas un
+combattant quand il se trouvait croc à croc, à
+moins qu’il ne fût acculé dans un coin, et l’assaut
+de Bari fut si véhément et si brusque qu’il se mit à
+fuir avec presque autant de vélocité qu’il en avait
+mis à fondre sur Umisk. Bari ne le poursuivit pas.
+Il s’approcha d’Umisk qui était à demi affaissé
+dans la boue, pleurnichant et reniflant de bizarre
+façon. Gentiment, Bari le flaira et, après un
+moment ou deux, Umisk se dressa sur ses pieds
+palmés tandis que vingt ou trente castors pour le
+moins s’agitaient dans l’eau, près de la rive, d’une
+façon extraordinaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après cela, Bari se sentit plus que jamais comme
+chez lui à l’étang des castors.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI<br>
+<span class="xsmall">PRIS</span> !</h2>
+
+
+<p>Tandis que Bari s’établissait de plus en plus
+à demeure à l’étang des castors et que Pierre et
+Nepeese, sur l’autre rive, imaginaient des plans
+pour l’attirer à eux à cause de son étoile blanche
+et de la tache blanche de son oreille qui leur rappelait
+un autre Bari qu’ils avaient tous deux aimé,
+Bush Mac Taggart mettait au point une de ses
+petites combinaisons, au poste du lac Bain, à
+environ cinquante milles nord-est.</p>
+
+<p>Mac Taggart était facteur au lac Bain depuis
+sept ans. Sur les registres de la Compagnie, là-bas,
+à Winnipeg, il était inscrit comme un homme
+remarquablement habile. Les dépenses de son
+poste étaient au-dessous de la moyenne et son
+relevé semi-annuel de fourrures tenait toujours
+une des premières places. A la suite de son nom,
+mis en tête de liste dans le bureau principal, figurait
+une annotation qui disait : « Obtient plus avec
+un dollar qu’aucun autre homme au nord du Lac de
+Dieu. » Les Indiens savaient pourquoi. Ils l’appelaient
+<i>Napao Wetikoo</i>, l’homme diabolique. Ils
+disaient cela à voix basse : nom murmuré avec
+crainte dans la lueur des feux de campement et
+prononcé discrètement là où le vent n’aurait pu le
+porter aux oreilles de Bush Mac Taggart. Ils le
+redoutaient. Ils le haïssaient. Ils mouraient, sous
+sa discipline, de famine et d’anémie et plus durement
+Mac Taggart serrait les doigts sur sa règle de
+fer et plus mollement, lui semblait-il, ils répondaient
+à son autorité. C’était une âme mesquine,
+cachée sous la carcasse d’une brute qui prenait
+plaisir à son pouvoir. Et ici, dans l’âpre solitude,
+aux quatre points cardinaux son pouvoir n’avait
+pas de limites. La puissante Compagnie était derrière
+lui. Elle l’avait fait roi d’un domaine où il
+n’y avait quasiment pas de loi hormis la sienne.
+Et, en retour, il envoyait à la Compagnie des ballots
+et des paquets de fourrures au delà de toute
+prévision. Ce n’était pas à elle d’avoir des soupçons.
+On était là-bas à cent milles et plus et les
+dollars comptaient pour quelque chose.</p>
+
+<p>Gregson aurait pu parler. Gregson était le contrôleur
+de ce district qui visitait Mac Taggart une
+fois par an. Il aurait pu raconter que les Indiens
+nommaient Mac Taggart Napao Wetikoo, parce
+qu’il ne leur payait leurs fourrures qu’à moitié
+prix ; il aurait pu expliquer tout au long à la Compagnie
+que Mag Taggart mettait la population des
+trappeurs à deux doigts de la famine pendant les
+mois d’hiver, qu’il la maintenait à genoux, empoignée
+à la gorge, mettant la vérité dans une bien
+douce et bien jolie posture, et qu’il avait toujours
+une femme ou une jeune fille indienne ou métisse
+vivant avec lui au poste. Mais Gregson s’amusait
+trop pendant ses visites au lac Bain. Il pouvait
+toujours compter sur quinze jours de plaisir grossier
+et, au surplus, les femmes à sa maison avaient
+un riche trésor de fourrures qui leur arrivait de
+Mac Taggart par voie détournée.</p>
+
+<p>Ce soir-là, Mac Taggart était assis sous le rayonnement
+d’une lampe à huile dans son magasin. Il
+avait envoyé coucher son petit commis anglais au
+visage de reinette et il était seul. Depuis six
+semaines, il ne tenait plus en place. Il y avait juste
+six semaines que Pierre avait amené Nepeese pour
+la première fois au lac Bain depuis que Mac Taggart
+y était facteur. Il en était resté suffoqué. Depuis
+lors, il était incapable de penser à rien d’autre qu’à
+elle. Deux fois, en l’espace de ces six semaines, il
+était revenu à la cabane de Pierre. Demain il y
+allait encore. Marie, la svelte jeune fille Cree qui
+était là-bas dans sa hutte, il l’avait oubliée, absolument
+comme avant Marie une douzaine d’autres
+avaient fui sa mémoire. C’était Nepeese maintenant
+qui l’obsédait. Il n’avait jamais rien vu d’aussi
+beau que la fille de Pierre.</p>
+
+<p>Tout haut, il maudissait Pierre, tandis qu’il
+regardait la feuille de papier sous sa main et sur
+laquelle pendent une heure et davantage il avait
+extrait des notes de registres usés et poussiéreux
+de la Compagnie. C’était Pierre qui lui barrait la
+route. Le père de Pierre, d’après ces notes, avait
+été un Français pur sang. Par conséquent, Pierre
+était un demi-Français et Nepeese un quart de
+Française, et bien qu’elle fût si belle, il l’aurait
+juré, elle n’avait pas plus d’une goutte ou deux de
+sang indien dans les veines. S’ils avaient été tout
+à fait Indiens, Chippewyan, Cree, Ojibway, <span lang="en" xml:lang="en">Dog
+Rib</span>, n’importe quoi, il n’y aurait pas eu à s’inquiéter
+le moins du monde. Il les aurait courbé sous sa
+puissance et Nepeese serait venue à sa cabane
+comme Marie y était venue six mois plus tôt. Mais
+il y avait là du Français maudit : Pierre et Nepeese
+étaient différents des autres. Et pourtant…</p>
+
+<p>Il grimaça un sourire et serra les poings plus
+fort. Après tout, son pouvoir ne suffisait-il pas !
+Pierre oserait-il même aller contre ses desseins ?
+Si Pierre y mettait obstacle, il le ferait partir du
+pays, de la région des trappeurs qui lui était échue
+comme un héritage de son père et de son grand-père
+et même de plus haut encore. Il ferait de
+Pierre un errant et un sans foyer, comme il avait
+rendu errants et sans foyer des vingtaines d’autres
+qui avaient perdu ses bonnes grâces. Aucun autre
+poste ne vendrait ou n’achèterait à Pierre, si la
+bête, la croix noire, était apposée après son nom.
+C’était là sa puissance : une loi des facteurs qui
+leur était transmise depuis des générations. C’était
+une redoutable puissance pour le mal.</p>
+
+<p>Il lui devait Marie, la souple jeune Cree aux yeux
+sombres qui le haïssait et qui, malgré sa haine,
+« faisait son ménage ». C’était le moyen décent
+imaginé pour expliquer sa présence si jamais des
+explications devenaient nécessaires : gouvernante !</p>
+
+<p>Bush Mac Taggart regarda de nouveau les
+notes qu’il avait écrites sur la feuille de papier. Le
+domaine des trappes de Pierre, son bien, selon la
+commune loi de la solitude, était de très bon rapport.
+Pendant les sept dernières années, Pierre
+avait reçu pour ses fourrures une moyenne d’un
+millier de dollars par an, car Mac Taggart n’avait
+pas été capable de tricher avec Pierre aussi complètement
+qu’il l’avait fait avec les Indiens. Un
+millier de dollars par an ! Pierre réfléchirait à
+deux fois avant de tout envoyer promener. Mac
+Taggart se mit à sourire, tout en froissant le
+papier dans sa main et se disposa à éteindre la
+lumière.</p>
+
+<p>Sous sa chevelure court tondue et sans soin, son
+visage rouge s’enflamma du feu qui lui brûlait le
+sang. C’était un visage déplaisant, dur comme fer,
+sans pitié, plein de cet air qui lui avait valu le nom
+de <i>Napao Wetikoo</i>. Ses yeux dardaient et il poussa
+un gros soupir en éteignant la lampe. Il se mit à
+rire de nouveau, tandis que, dans l’obscurité, il
+gagnait la porte. C’était comme si déjà Nepeese lui
+appartenait. Il l’aurait, dût-il lui en coûter <i>la vie
+de Pierre</i>. Et <i>pourquoi pas ?</i> C’était si simple, en
+somme. Un coup de fusil dans une ligne de pièges
+isolée, un simple coup de couteau… et qui saurait ?
+Qui devinerait où Pierre était parti ? Et tout serait
+de la faute de Pierre ! car la dernière fois qu’il
+avait vu Pierre, il lui avait fait une proposition
+acceptable. Il <i>épouserait</i> Nepeese. Oui, même cela.
+Il l’avait dit à Pierre aussi. Il avait également dit
+à Pierre que lorsqu’il serait devenu son beau-père,
+il lui payerait double prix pour ses fourrures. Et
+Pierre l’avait regardé fixement. Il avait regardé
+avec cet air singulier d’étonnement dans sa figure
+d’un homme à qui on vient d’asséner un coup de
+gourdin. Donc, s’il n’obtenait pas facilement
+Nepeese, tout arriverait de la faute de Pierre.
+Demain, il repartirait pour le domaine du métis et,
+après-demain, Pierre lui donnerait sa réponse.
+Bush Mac Taggart riait encore en se couchant. Et
+cela fit frissonner Marie. En lui-même, Mac Taggart
+se disait que la réponse de Pierre signifierait dans
+la suite, pour Pierre, vie ou mort.</p>
+
+<p>Jusqu’au lendemain du jour suivant, Pierre ne
+souffla mot à Nepeese de ce qui s’était passé entre
+lui et le facteur du lac Bain. Puis, il le lui dit :</p>
+
+<p>— C’est une brute, un démon, fit-il, quand il eut
+fini. Je préférerais te savoir là, avec elle, morte.
+Et il désigna le haut sapin sous lequel était couchée
+la princesse, sa mère.</p>
+
+<p>Nepeese n’avait pas remué les lèvres. Mais ses
+yeux s’étaient agrandis et assombris et il y eut un
+afflux de sang à ses joues que Pierre n’avait jamais
+vu auparavant. Elle se leva, quand il eut terminé et
+elle semblait être plus grande que lui. Jamais elle
+n’avait eu l’air à ce point d’une femme et les yeux
+de Pierre s’obscurcirent infiniment de crainte et
+de malaise, en l’observant, tandis qu’elle regardait
+vers le nord-ouest dans la direction du lac Bain.
+Elle était merveilleuse, ce brin de fille-femme qu’il
+adorait même par-dessus son Dieu. Sa beauté le
+troublait. Il avait entendu le tremblement de la
+voix de Mac Taggart. Il avait surpris l’avide convoitise
+et l’appétit de l’animal dans la physionomie
+de Mac Taggart. Et cela l’avait d’abord épouvanté.
+Mais maintenant, il n’avait plus peur. Il était
+inquiet, mais ses poings étaient serrés. Dans son
+cœur il y avait un feu qui couvait. Enfin, Nepeese
+se retourna, et vint se rasseoir par terre près de
+lui, à ses pieds. Pierre posa une de ses mains rudes
+sur ses cheveux. Il aimait sentir la tiède caresse
+des tresses de soie entre ses doigts.</p>
+
+<p>— Il vient demain, ma chérie, fit-il les yeux fixés
+sur la splendeur pourpre du couchant. Que devrai-je
+lui dire ?</p>
+
+<p>Les lèvres de Branche-de-Saule étaient rouges.
+Ses yeux brillaient. Mais elle ne leva pas les regards
+vers son père.</p>
+
+<p>— Rien, Notawe… sauf qu’il faut lui dire que
+c’est à moi seule qu’il doit venir demander ce qu’il
+veut.</p>
+
+<p>Pierre se pencha et vit qu’elle souriait. Le soleil
+se coucha. Le cœur de Pierre sombra avec lui
+comme du plomb coulé.</p>
+
+<p>Du lac Bain à la hutte de Pierre, le sentier
+distance, à moins d’un demi-mille de l’étang des
+castors, d’une douzaine de milles l’endroit où Pierre
+habitait. Ce fut là, dans une courbe du ruisseau où
+Wakayoo avait attrapé du poisson pour Bari, que
+Bush Mac Taggart dressa son campement pour la
+nuit. On ne pouvait faire en canot que vingt milles
+du voyage, et, comme Mac Taggart accomplissait
+à pied la dernière étape, son campement était peu
+d’affaires : quelques balsamiers coupés, une couverture
+légère et un petit feu à allumer. Avant
+de préparer son souper, le facteur sortit de son
+paquetage une quantité de collets en fil de laiton
+et passa une demi-heure à les poser sur les pistes
+des lapins. Cette méthode de s’assurer de la viande
+était bien moins pénible que de porter un fusil par
+temps chaud et était infaillible. Une demi-douzaine
+de lacets fournissait au moins trois lapins et l’on était
+certain que l’un des trois était assez jeune et
+délicat pour la poêle à frire. Après avoir placé ses
+lacets, Mac Taggart mit une casserole de <i>bacon</i> sur
+les charbons et fit bouillir son café.</p>
+
+<p>De toutes les odeurs d’un campement, le parfum
+du <i>bacon</i> est celui qui pénètre le plus avant dans la
+forêt. Il n’est pas besoin de vent. Il vole de ses
+propres ailes. Par nuit calme un renard le flaire à
+un mille au loin et à deux fois cette distance si le
+vent le pousse en droite ligne. Ce fut cette odeur
+de <i>bacon</i> qui parvint à Bari, couché dans sa cagna,
+au faîte de la digue des castors. Elle était portée
+par une brise douce et régulière délicieusement
+fraîche après le chaud soleil de la journée et, au
+bout d’un moment, Bari se redressa et flaira l’illusion
+du lard. Depuis son aventure dans le cagnon
+et la mort de Wakayoo, il n’avait pas fait particulièrement
+bonne chère. La prudence l’avait retenu
+près de l’étang et il avait vécu presque exclusivement
+d’écrevisses.</p>
+
+<p>Cette odeur nouvelle qui lui arrivait avec le vent
+nocturne éveilla sa faim. Mais cette odeur était
+décevante. Tantôt Bari la respirait, la minute
+d’après, elle était évanouie. Il quitta la digue et se
+mit à chercher de quel point de la forêt cela venait,
+jusqu’à ce qu’un moment plus tard il l’eût perdue
+tout à fait. Mac Taggart avait fini de frire son
+bacon et le mangeait.</p>
+
+<p>Il faisait une nuit splendide. Peut-être Bari
+aurait-il passé toute cette nuit à dormir dans son
+nid du faîte de la digue, si l’odeur de bacon n’avait
+suscité en lui une faim nouvelle. Depuis son aventure
+dans le cagnon, la forêt profonde l’effrayait,
+surtout la nuit. Mais cette nuit-ci ressemblait à un
+jour pâle et doré.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas de lune. Mais les étoiles brillaient
+comme un million de lampes lointaines, baignant
+le monde dans un océan de molle lumière houleuse.
+Un léger murmure de vent bruissait agréablement
+aux cimes des arbres. A part cela, il faisait
+très calme, car c’était <i>Puskowepesim</i>, la nouvelle
+lune, et les loups ne chassaient pas, les hiboux
+étaient sans voix, les renards glissaient furtivement
+dans le silence de l’ombre et même les castors
+avaient enfin cessé leurs travaux. Les cornes des
+élans, du daim et du caribou étaient de velours
+délicat et ils ne remuaient qu’à peine et ne se battaient
+pas du tout. On était tard en juillet, la mue
+de la Lune pour les Cree, la Lune du silence pour
+les Chippewyan.</p>
+
+<p>Au milieu de ce silence, Bari se mit en chasse.
+Il fit lever une famille de cailles déjà grandes, mais
+elles lui échappèrent. Il poursuivit un lapin qui
+fut plus agile que lui. Pendant une heure, il n’eut
+pas de chance. Puis, il entendit un bruit qui fit
+bouillonner chaque goutte de son sang. Il était tout
+près du campement de Mac Taggart et ce qu’il
+avait entendu c’était un lapin pris dans un des collets
+de Mac Taggart. Il pénétra dans une petite
+clairière et là, à la lueur des étoiles, il vit le lapin
+se livrer à la plus étrange pantomime. Cela l’amusa
+un moment, et il s’arrêta. Wapoos, le lapin, avait
+passé sa tête fourrée dans le lacet et son premier
+sursaut d’effroi avait déclenché le jeune plant auquel
+le fil de cuivre était attaché, de sorte qu’il
+était maintenant à demi-suspendu en l’air, ses pieds
+d’arrière seuls touchant le sol. Et là, il dansait follement,
+tandis que le nœud autour de son cou
+l’étranglait à mourir. Bari poussa une sorte de
+soupir. Il ne pouvait rien comprendre au rôle que
+le fil et l’arbuste jouaient dans cette pièce singulière.
+Tout ce qu’il pouvait discerner, c’était que
+Wapoos gesticulait et dansait tout autour sur ses
+pattes de derrière de la façon la plus ahurissante
+et la moins lapinesque. Il se peut qu’il pensât qu’il
+s’agissait d’une manière d’amusement.</p>
+
+<p>En cette circonstance, cependant, il ne se comporta
+point, à l’égard de Wapoos, comme il l’avait
+fait pour Umisk. L’expérience et l’instinct tout ensemble
+lui dirent que Wapoos ferait un fort bon
+repas, et après quelques minutes d’hésitation, il
+s’élança sur sa proie.</p>
+
+<p>Wapoos, à demi trépassé déjà, n’opposa presque
+pas de résistance et, à la lueur des étoiles, Bari
+l’acheva et pendant une demi-heure ensuite, il
+festoya.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bush Mac Taggart n’avait entendu aucun bruit,
+car le lacet dans lequel Wapoos s’était pris la tête
+était celui qui se trouvait le plus loin du campement.
+A côté des tisons à demi consumés de son
+feu, Mac Taggart était assis, adossé à un arbre,
+fumant sa pipe noire et rêvant avec convoitise à
+Nepeese, tandis que Bari continuait son vagabondage
+nocturne. Bari n’avait plus le moindre désir
+de chasser. Il était trop repu. Mais il flairait çà
+et là les endroits baignés de clair de lune, infiniment
+heureux de la quiétude répandue et de la
+splendeur dorée de la nuit. Il suivait la trace d’un
+lapin, quand il arriva à un endroit où deux troncs
+d’arbres tombés ne laissaient qu’un passage pas
+plus large que son corps. Il s’y engagea, quelque
+chose se serra autour de son cou, il y eut soudain
+un bruit sec, un coup de fouet, comme si le jeune
+plant se détachait d’un ressort, et Bari fut soulevé
+du sol si brusquement qu’il n’eut pas le temps de
+se demander ce qui arrivait. Le jappement de sa
+gorge mourut en gargouillement et, l’instant d’après,
+il se livrait aux mouvements de pantomime de
+Wapoos qui prenait sa revanche à l’intérieur de
+son corps. Et vrai de vrai, Bari ne pouvait s’empêcher
+de danser, tandis que le laiton se serrait de
+plus en plus étroitement autour de son cou. Quand
+il mordait le laiton et abandonnait le poids de son
+corps à terre, le jeune plant se penchait complaisamment,
+et puis, rebondissant, le soulevait une
+minute complètement de terre. Furieusement, il se
+débattait. Il est miraculeux que le fin laiton le
+retint. Quelques instants encore, il serait brisé.
+Mais Mac Taggart avait entendu Bari. Le facteur
+prit sa couverture et un gros bâton et se précipita
+vers le collet. Ce n’était pas un lapin qui faisait ce
+bruit, il le savait ; peut-être un chat sauvage, un
+lynx, un renard, un jeune loup.</p>
+
+<p>« C’est un loup », pensa-t-il tout d’abord, dès
+qu’il vit Bari au bout du lacet. Il laissa tomber la
+couverture et leva son gourdin. S’il y avait eu des
+nuages au-dessus de sa tête ou si les étoiles avaient
+été moins brillantes, Bari serait mort aussi sûrement
+que Wapoos. Au moment où il levait son
+gourdin au-dessus de sa tête, Mac Taggart aperçut
+à temps l’étoile blanche, le bout d’oreille blanc et
+la robe de jais de Bari.</p>
+
+<p>D’un geste rapide, il remplaça le gourdin par la
+couverture.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII<br>
+<span class="xsmall">SOUMIS, MAIS NON CONQUIS</span></h2>
+
+
+<p>Une demi-heure plus tard, le feu de Mac Taggart
+flambait de nouveau. A sa clarté, Bari était
+étendu, ligoté comme un <i>papoose</i> indien, ficelé
+en boule comme un ballon, au moyen d’une courroie
+de <i>babiche</i>, sa tête seule dépassant par un trou
+que son ravisseur avait pratiqué à cet effet dans
+la couverture. Il était bel et bien capturé, tellement
+bel et bien capturé, qu’il pouvait à peine
+remuer un muscle de son corps étroitement emprisonné
+dans la couverture. A quelques pas de
+lui, Mac Taggart baignait dans un bassin d’eau
+une main qui saignait. Il y avait également une
+rouge éraflure sur un côté du cou de taureau de
+Mac Taggart.</p>
+
+<p>— Ah ! petit diable ! grognait-il à Bari. Ah ! petit
+diable !</p>
+
+<p>Il se pencha soudain sur lui et donna sur la tête
+de Bari un méchant coup de sa lourde main.</p>
+
+<p>— Je devrais te faire sauter la cervelle et, nom
+de Dieu ! je crois bien que je le ferai !</p>
+
+<p>Bari l’observait, tandis qu’il ramassait un bâton
+à son côté, un bout de brandon. Pierre l’avait
+poursuivi, mais c’était la première fois qu’il se
+trouvait assez près du monstre humain pour voir la
+flamme pourpre de ses yeux. Ils ne ressemblaient
+pas aux yeux de la merveilleuse créature qui avait
+failli l’attraper dans le réseau de ses cheveux et
+qui s’était glissée à sa suite sous la roche. C’étaient
+des yeux de brute. Ils le faisaient se ratatiner et
+s’efforcer de rentrer la tête dans la couverture, alors
+que le bâton se levait. Au même instant, Bari
+montrait les crocs. Ses dents blanches luisaient
+à la lueur du feu. Il avait les oreilles basses. Il
+aurait désiré entrer les dents dans la gorge rouge
+d’où il avait fait couler du sang.</p>
+
+<p>Le bâton s’abattit. Il s’abattit encore et encore,
+et quand Mac Taggart eut fini de frapper, Bari
+demeura étendu, à demi étourdi, ses yeux presque
+clos par les coups et la gueule en sang.</p>
+
+<p>— C’est le moyen qu’on prend pour chasser le
+diable d’un chien sauvage, hurlait Mac Taggart.
+J’espère que tu ne vas plus recommencer de jouer
+à mordre, hein ! jeune imbécile ? Mille dieux ! mais
+il m’a presque atteint l’os de la main.</p>
+
+<p>Il recommença à laver la blessure. Les dents de
+Bari avaient pénétré profondément et il y avait un
+regard inquiet dans les yeux du facteur. On était
+en juillet, un mauvais mois pour les morsures. De
+son bissac, il tira un petit flacon de whisky et
+maintenant versait sur la blessure une goutte de
+l’âpre liqueur, maudissant Bari pendant que cela
+brûlait sa chair. Sur lui étaient attentivement
+fixés les yeux demi-fermés de Bari. Il comprit qu’il
+avait enfin rencontré le plus mortel de ses ennemis.
+Et cependant, il n’avait point peur. Le gourdin
+que maniait Mac Taggart n’avait pas tué son
+courage. Il avait tué sa peur. Il avait éveillé en lui
+une haine telle qu’il n’en avait jamais connue de
+pareille, pas même lorsqu’il luttait avec Oohoomisew,
+le vieux hibou <span lang="en" xml:lang="en">outlaw</span>. La colère vengeresse
+du loup brûlait maintenant en lui avec le sauvage
+courage du chien. Il ne broncha point, lorsque
+Mac Taggart s’approcha de nouveau de lui. Il fit
+effort pour se soulever et bondir sur le monstre
+humain. Dans cet effort, emmaillotée comme il
+l’était dans la couverture, il roula en un tas impuissant
+et comique. Cette vue provoqua la bonne
+humeur de Mac Taggart et il éclata de rire. Il se
+rassit le dos contre l’arbre et bourra sa pipe.</p>
+
+<p>Bari ne détacha pas les yeux de lui, pendant qu’il
+fumait. Il l’observa lorsqu’il s’étendit sur la terre
+nue pour se coucher. Plus tard encore, il écouta le
+ronflement odieux du monstre humain. A diverses
+reprises, au cours de cette longue nuit, Bari tenta
+de se libérer. Il n’oublierait jamais cette nuit-là.
+Ce fut terrible. Aux plis épais et chauds de la couverture,
+son corps suffoquait au point que le sang
+s’arrêta presque de couler dans ses veines. Cependant,
+il ne poussa pas un gémissement. Lorsque
+le matin arriva, il avait la tête affaissée contre le
+sol. Il ne put la soulever lorsque le facteur se
+pencha vers lui. Mac Taggart remarqua ce fait
+avec satisfaction.</p>
+
+<p>— J’espère que tu ne vas pas m’embêter en allant
+chez Pierre, grogna-t-il.</p>
+
+<p>Ils se mirent en route avant le lever du soleil,
+car si le sang de Bari était presque arrêté en lui,
+celui de Mac Taggart circulait dans son corps avec
+l’ardeur de la hâte et du désir. Il combina ses derniers
+plans en traversant rapidement la forêt, Bari
+sous son bras. Il dépêcherait Pierre immédiatement
+au Père Crottin, à la mission, à soixante-dix
+milles à l’ouest. Il épouserait Nepeese. Oui,
+l’épouser. Cela flatterait l’amour-propre de Pierre.
+Et il serait <i>seul</i> avec Nepeese, pendant que Pierre
+serait parti chez le missionnaire. Cette pensée
+échauffait son sang comme un fort whisky. Il ne
+pensait pas dans son cerveau surexcité et illogique
+à ce que Nepeese pourrait dire, à ce qu’elle pourrait
+penser. Il ne se souciait pas de sa conscience.
+C’était sa chair et son sang qu’il désirait, son
+corps exquis, sa beauté qui affolaient son cœur
+de brute.</p>
+
+<p>Son poing se serra et il se mit à rire méchamment,
+comme le traversait un instant cette pensée
+que peut-être Pierre ne voudrait pas la laisser
+partir. Pierre ! Bah ! ce ne serait pas la première
+fois qu’il tuerait un homme ! Ni la seconde ! Tuer
+était chose aisée si on y allait carrément. Personne
+pour voir ! Personne pour entendre ! Personne
+pour savoir ! Tout simplement une disparition,
+un départ de la hutte quelque jour et jamais de
+retour. De nouveau il éclata de rire et marcha plus
+plus vite encore. Il ne courait aucun risque ; il n’y
+avait aucune chance que Nepeese lui échappât.
+Lui, Bush Mac Taggart, était le roi de cette solitude,
+le maître de ceux qui l’habitaient, l’arbitre
+de leurs destinées. Il était le Pouvoir et la
+Loi. Et Nepeese reviendrait avec lui au lac
+Bain, même s’il fallait creuser une tombe pour
+Pierre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le soleil était déjà haut quand Pierre, qui se
+trouvait devant sa cabane avec Nepeese, désigna
+du doigt la montée du sentier à trois ou quatre
+cents mètres de l’endroit où Bush Mac Taggart
+venait juste d’apparaître.</p>
+
+<p>— Le voilà !</p>
+
+<p>D’un visage qui avait vieilli depuis la nuit dernière,
+il regarda Nepeese. Il revit la sombre
+flamme de ses yeux et la pourpre plus foncée de
+ses lèvres entr’ouvertes, et son cœur de nouveau
+fut saisi de crainte. Était-ce possible ?</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui, les yeux brillant, la
+voix tremblante :</p>
+
+<p>— Rappelle-toi, Nootawe, qu’il faut me l’envoyer
+pour que je lui donne réponse, s’écria-t-elle vivement.
+Et elle se précipita dans la hutte.</p>
+
+<p>Le visage glacial et pâle, Pierre se trouva en
+face de Mac Taggart.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII<br>
+<span class="xsmall">MAC TAGGART OBTIENT SA RÉPONSE</span></h2>
+
+
+<p>De la fenêtre, son visage caché par les plis du
+rideau qu’elle avait façonné, Branche-de-Saule
+vit ce qui se passait au dehors. Maintenant elle
+ne souriait plus. Sa respiration était haletante et
+son corps tendu, Bush Mac Taggart s’arrêta à
+moins d’une douzaine de pieds de la fenêtre et
+donna une poignée de mains à Pierre, son père.
+Elle entendit la voix rude de Mac Taggart, son
+salut bruyant, puis elle le vit qui montrait à Pierre
+ce qu’il portait sous le bras. Elle l’entendit nettement
+expliquer de quelle manière il avait pris
+son captif dans un collet à lapins. Il déroula la
+couverture. Nepeese poussa un cri d’étonnement.
+En un instant, elle fut dehors auprès des
+deux hommes. Elle ne regarda pas Mac Taggart,
+elle ne posa point les yeux l’espace d’un éclair
+sur sa figure rouge, enflammée de joie et de contentement.</p>
+
+<p>— C’est Bari ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Elle prit le paquet des mains de Mac Taggart
+et, se tournant vers Pierre :</p>
+
+<p>— Dis-lui que Bari est à moi ! fit-elle.</p>
+
+<p>Elle se précipita dans la hutte. Mac Taggart la
+suivit du regard, surpris et stupéfait. Puis il considéra
+Pierre. Un homme à demi aveugle aurait
+pu voir que Pierre était aussi étonné que lui-même.
+Nepeese ne lui avait point adressé la
+parole, à lui, le facteur du lac Bain. Elle ne l’avait
+pas regardé. Elle lui avait enlevé le chien avec
+aussi peu d’égards que s’il se fût agi d’un mannequin.
+La rougeur de son visage augmenta tandis
+que ses yeux allaient de Pierre à la porte par laquelle
+elle avait disparu et qu’elle avait refermée
+derrière elle.</p>
+
+<p>Sur le sol de la cabane, Nepeese s’agenouilla et
+acheva de dérouler la couverture. Elle n’avait pas
+peur de Bari. Ses yeux riaient. Ses lèvres étaient
+entr’ouvertes. Elle avait oublié Mac Taggart.
+Alors tandis que Bari roulait en tas flasque sur
+le plancher, elle vit ses yeux à demi clos et le
+sang coagulé à ses babines, et le rayonnement de
+son visage disparut aussi rapidement que le soleil
+caché par un nuage.</p>
+
+<p>— Bari ! appela-t-elle doucement. Bari ! Bari !</p>
+
+<p>Elle le souleva un peu dans ses deux mains. La
+tête de Bari s’affaissa. Son corps était tellement
+engourdi qu’il n’avait plus la force de bouger. Ses
+jambes ne sentaient plus. Il pouvait voir à peine.
+Mais il entendit sa voix. C’était la même voix qui
+lui était parvenue le jour qu’il avait ressenti la
+piqûre de la balle, la voix qu’il avait entendue
+lorsqu’il s’était embarrassé dans ses cheveux, au
+cagnon, la voix qui lui avait parlé sous la roche.
+Elle le fit tressaillir. Elle parut agiter le sang
+apathique de ses veines. Il ouvrit plus grands les
+yeux et revit les étoiles merveilleuses qui avaient
+brillé si doucement sur lui, le jour de la mort de
+Wakayoo. Une des longues tresses de Branche-de-Saule
+pendait par-dessus son épaule et il respira
+de nouveau la douce odeur des cheveux, tandis
+que sa main le caressait et que sa voix lui parlait.
+Puis, elle se leva brusquement et le quitta et il ne
+bougea pas tandis qu’il l’attendait. Bientôt elle
+revenait avec un bassin d’eau tiède et une serviette.
+Doucement, elle lava le sang de ses yeux et
+de sa bouche. Et Bari ne fit encore aucun mouvement.
+Il respirait à peine. Mais Nepeese vit de
+petits frissons qui agitaient son corps, comme des
+secousses électriques, lorsque sa main le touchait.</p>
+
+<p>— Il t’a frappé avec un gourdin, disait-elle, ses
+yeux noirs à moins d’un pied de ceux de Bari.
+Il t’a frappé. Quelle brute !</p>
+
+<p>Elle s’arrêta. La porte s’ouvrait et la brute était
+debout, les regardant, une grimace sur son visage
+empourpré. Aussitôt Bari prouva qu’il était
+vivant. Il s’échappa des mains de Branche-de-Saule,
+et avec un brusque grognement, se dressa
+devant Mac Taggart. Les poils de son échine se
+hérissèrent comme une brosse, ses crocs brillèrent,
+menaçants, et ses yeux flambèrent comme des
+charbons ardents.</p>
+
+<p>— Il a le diable au corps ! fit Mac Taggart. Il est
+sauvage et descend du loup. Il faut prendre garde
+qu’il ne vous enlève une main, <i>Ka-Sakahet</i> !</p>
+
+<p>C’était la première fois qu’il l’appelait de ce nom
+d’amour — en cree, bien-aimée. Le cœur de Branche-de-Saule
+bondit. Elle baissa un instant les yeux
+vers ses poings crispés, et Mac Taggart remarquant
+ce qu’il prenait pour de la confusion, posa
+avec tendresse sa main sur ses cheveux. Du seuil
+de la porte, Pierre avait entendu le mot et maintenant
+il voyait cette caresse, et il leva la main
+comme pour repousser la vision d’un sacrilège.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! soupira-t-il.</p>
+
+<p>Aussitôt après, il poussa un cri soudain d’étonnement
+qui s’unit à un hurlement de douleur de
+Mac Taggart. Comme un éclair, Bari s’était élancé
+vers la porte, et il avait enfoncé les dents dans
+une des jambes du facteur. Ses dents aiguës
+avaient mordu profondément avant que le facteur
+pût s’en débarrasser d’un brutal coup de pied.
+Proférant un juron, il tira son revolver de l’étui.
+Branche-de-Saule le devança. En poussant un
+léger cri, elle se précipita sur Bari, qu’elle prit
+entre ses bras. Tandis qu’elle défiait Mac Faggart,
+sa gorge délicate, nue jusqu’à l’épaule, était à
+peine à quelques pouces des crocs découverts de
+Bari. Ses yeux dardaient vers le facteur.</p>
+
+<p>— Vous l’avez battu ! cria-t-elle. Il vous hait,
+vous hait !</p>
+
+<p>— Laisse-le aller, supplia Pierre, plein d’une
+frayeur mortelle. Mon Dieu ! laisse-le aller, te
+dis-je, ou il va te déchirer.</p>
+
+<p>— Il vous hait, vous hait, vous hait ! répétait
+toujours et toujours Branche-de-Saule en pleine
+figure de Mac Taggart, ahuri. Et, tout à coup, elle
+se tourna vers son père :</p>
+
+<p>— Non, il ne me fera pas mal ! s’écria-t-elle.
+Regarde, c’est Bari. Ne te l’avais-je pas dit ? C’est
+Bari. N’est-ce pas la preuve qu’il me défendra
+<i>contre lui</i> ?</p>
+
+<p>— Contre moi ? balbutia Mac Faggart dont le
+visage s’assombrit.</p>
+
+<p>Pierre fit un pas en avant et posa une main sur
+le bras de Mac Taggart. Il souriait :</p>
+
+<p>— Laissons-les s’arranger entre eux, monsieur,
+dit-il. Ce sont deux petits brandons enflammés et
+nous ne sommes guère en sécurité. Si elle est
+mordue…</p>
+
+<p>Il secoua les épaules. Un grand fardeau sembla
+enlevé d’eux subitement. Sa voix était douce et
+persuasive. Et maintenant la colère avait quitté
+le visage de Branche-de-Saule. Coquette, elle leva
+les yeux vers Mac Taggart et le regarda bien en
+face à demi souriante, tandis qu’elle s’adressait
+à son père :</p>
+
+<p>— Je vous rejoindrai bientôt, mon père, toi et
+M. le facteur du lac Bain !</p>
+
+<p>Il y a, pour sûr, de petits démons dans ses yeux,
+pensa Mac Taggart, de petits démons qui lui
+souriaient, tandis qu’elle parlait mettant son cerveau
+en feu et faisant circuler furieusement son
+sang. Ces yeux, pleins de sorcières dansantes !
+Comme il les dompterait ! il jouerait avec eux, bientôt
+désormais ! Il suivit Pierre, son corps énorme
+palpitant du prodige de cette possession : elle
+serait sienne ! Dans son exaltation, il ne sentait
+plus la douleur cuisante causée par les dents de Bari.</p>
+
+<p>— Je vais vous montrer la nouvelle carriole que
+j’ai faite pour l’hiver, monsieur, dit Pierre, tandis
+que la porte se refermait derrière eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une demi-heure plus tard, Nepeese sortait de la
+hutte. Elle put voir que Pierre et le facteur
+s’étaient entretenus de quelque chose qui n’était
+pas agréable à son père. Son visage était contraint.
+Elle surprit du feu couvant sous la cendre
+dans son regard qu’il essayait d’adoucir, comme
+on essaie d’étouffer des flammes sous une couverture.
+Mac Taggart ne desserra pas les dents, mais
+ses yeux brillèrent de plaisir dès qu’il l’aperçut.
+Elle savait de quoi il avait été question. Le facteur
+du lac Bain avait demandé une réponse à Pierre
+et Pierre lui avait dit qu’elle avait précisé qu’il
+devait aller la lui demander.</p>
+
+<p>Et il venait. Elle se détourna avec un rapide
+battement de cœur et descendit en courant un
+petit sentier. Elle entendit les pas de Mac Taggart
+derrière elle et lança l’éclair d’un sourire par-dessus
+son épaule. Mais ses dents grinçaient. Les
+ongles de ses doigts pénétraient dans les paumes
+de ses mains.</p>
+
+<p>Pierre ne bougea pas. Il les observait tandis
+qu’ils disparaissaient à la lisière de la forêt,
+Nepeese devançant toujours Mac Taggart de quelques
+pas. De sa poitrine sortit un long soupir.</p>
+
+<p>— Par les mille cornes du diable ! jura-t-il doucement.
+Est-il possible qu’elle sourie du fond du
+cœur à cette brute ? Non ! c’est impossible ! Et
+pourtant, s’il en est ainsi…</p>
+
+<p>Une de ses mains brunes serra convulsivement le
+manche de corne du couteau passé à sa ceinture et,
+lentement, il se mit à les suivre.</p>
+
+<p>Mac Taggart ne se hâtait pas de rattraper
+Nepeese. Elle suivait le sentier étroit qui s’enfonçait
+dans la forêt et il en était content. Ils seraient
+seuls, loin de Pierre. Il était à dix pas derrière elle
+et, de nouveau, Branche-de-Saule lui souriait par-dessus
+son épaule. Elle avançait sinueusement et
+rapidement. Elle gardait avec soin entre eux une
+distance combinée, mais Mac Taggart ne devinait
+pas que c’était pour cela qu’elle se retournait de
+temps en temps. Il était content de la laisser
+avancer. Lorsqu’elle se détourna du sentier étroit
+pour prendre un chemin de traverse qui semblait
+à peine frayé, son cœur exulta. Si elle continuait
+d’avancer, il la tiendrait bientôt isolée, à bonne
+distance de la hutte. Le sang affluait en feu à son
+visage. Il ne lui parlait pas, de peur de la voir
+s’arrêter. Devant eux, il entendit le grondement de
+l’eau. C’était le ruisseau qui se précipitait dans le
+ravin.</p>
+
+<p>Nepeese allait droit à ce bruit. Avec un rire
+léger, elle se remit à courir et lorsqu’elle s’arrêta
+au bord du ravin, Mac Taggart était bien à cinquante
+mètres derrière elle. A vingt pieds au-dessous,
+il y avait un étang profond entre deux
+murailles de rochers, un étang si profond qu’il
+semblait d’encre bleue. Elle se retourna pour faire
+face au facteur du lac Bain. Jamais il ne lui avait
+paru plus pareil à une bête fauve. Jusqu’à cet
+instant, elle n’avait pas eu peur. Mais, maintenant,
+à cette minute, il l’effrayait. Avant qu’elle pût proférer
+ce qu’elle avait combiné de dire, il était à son
+côté et lui avait pris le visage entre ses larges
+mains, ses doigts épais s’enlaçant convulsivement
+aux torons de soie de ses lourdes tresses qui lui
+retombaient par-dessus les épaules autour du cou.</p>
+
+<p>— Ka Sakahet ! cria-t-il passionnément, Pierre
+a dit que vous me réserviez votre réponse. Mais je
+n’ai plus besoin de réponse, maintenant. Vous êtes
+à moi ! A moi !</p>
+
+<p>Elle poussa un cri. Ce fut un cri bégayé, brisé.
+Les bras du facteur étaient autour d’elle comme
+des étaux de fer, meurtrissant son corps frêle, l’étouffant,
+dérobant presque le monde à sa vue. Elle
+ne pouvait plus ni se défendre, ni crier. Elle
+sentit la brûlure passionnée de ses lèvres sur son
+visage, entendit sa voix, puis elle reprit une minute
+sa liberté et l’air pénétra dans ses poumons
+oppressés. Pierre appelait. Il était arrivé à la
+bifurcation de la sente et il appelait Branche-de-Saule
+par son nom.</p>
+
+<p>La main brûlante de Mac Taggart lui bâillonna
+la bouche.</p>
+
+<p>Elle l’entendit qui disait : « Ne répondez pas ! »</p>
+
+<p>Puissante, furieuse, une haine monta en elle et,
+farouchement, elle frappa la main pour l’écarter.
+On ne sait quoi dans ses yeux admirables tint
+Mac Taggart en respect. Toute son âme brillait en
+eux.</p>
+
+<p>— Bête noire ! fit-elle haletante, en se dégageant
+du dernier contact de ses mains. « Bête ! bête
+noire ! » Sa voix tremblait et son visage était
+en feu.</p>
+
+<p>— Regardez. Je suis venue vous montrer mon
+étang et vous dire ce que vous désirez savoir, et
+vous, vous m’avez martyrisée comme une brute,
+comme un rocher immense ! Regardez, là, en bas,
+c’est mon étang !</p>
+
+<p>Elle n’avait pas combiné son plan de cette façon.
+Elle avait décidé d’être souriante, railleuse même,
+en ce moment-là. Mais Bush Mac Taggart avait
+anéanti les projets si bien imaginés. Et pourtant,
+tandis qu’elle désignait l’étang, le facteur du lac
+Bain se pencha une minute par-dessus le bord du
+ravin. Alors elle se mit à rire, à rire en même
+temps qu’elle lui donnait dans le dos une brusque
+secousse.</p>
+
+<p>— Et voilà ma réponse, monsieur le facteur du
+lac Bain, cria-t-elle d’un ton railleur, tandis qu’il
+plongeait, tête première, dans l’étang profond
+entre les murailles rocheuses.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV<br>
+<span class="xsmall">L’ATTRAIT DE LA FEMME</span></h2>
+
+
+<p>De l’orée de la clairière, Pierre vit ce qui se
+passait et poussa un grand soupir. Il retourna
+parmi les balsamiers. Ce n’était pas le moment
+de se montrer. En même temps que con cœur
+battait comme un marteau, son visage rayonnait.</p>
+
+<p>Accroupie sur les mains et les genoux, Branche-de-Saule
+regardait par-dessus le bord du ravin,
+Bush Mac Taggart avait disparu. Il avait coulé à
+fond, telle une masse de bois, et l’eau de l’étang
+s’était refermée sur lui avec un lent clapotis qui
+ressemblait à un rire de triomphe. Il réapparaissait
+bientôt, se démenant des bras et des jambes pour
+se maintenir au-dessus de l’eau, tandis que la voix
+de Branche-de-Saule lui arrivait avec des cris ironiques :</p>
+
+<p>— Bête noire ! bête noire ! Brute ! brute !</p>
+
+<p>Elle lui lançait avec colère des bouts de bois et
+des mottes de terre, et, en levant les yeux tandis
+qu’il reprenait pied, Mac Taggart l’aperçut penchée
+si fort au-dessus de lui qu’elle semblait sur le point
+de tomber. Ses longues tresses pendaient dans le
+ravin et brillaient au soleil ; ses yeux riaient et ses
+lèvres se moquaient. Il pouvait entrevoir l’éclat de
+ses dents blanches.</p>
+
+<p>— Brute ! Brute !</p>
+
+<p>Il se mit à nager, la regardant toujours. Il y
+avait, cent mètres plus bas, le ruisseau au cours
+tranquille et un banc d’argile où il pourrait
+remonter et, jusqu’à moitié de cette distance, elle
+le suivait en riant et en le narguant et en lui jetant
+bâtons et cailloux. Il remarqua qu’aucun des
+bâtons ni des pierres n’était assez pesant pour le
+blesser. Quand enfin ses pieds touchèrent le fond,
+elle était partie.</p>
+
+<p>Vivement, Nepeese revint en courant par le
+sentier et presque jusque dans les bras de Pierre.
+Elle était à bout de souffle et riait, tandis qu’elle
+s’arrêtait une minute :</p>
+
+<p>— Je lui ai donné réponse, Notawe ! Il est dans
+l’étang.</p>
+
+<p>Parmi les balsamiers, elle disparut comme un
+oiseau. Pierre n’essaya ni de la retenir ni de la
+suivre.</p>
+
+<p>— Tonnerre de Dieu ! éclata-t-il de rire, et il
+coupa à travers bois pour prendre un autre sentier.</p>
+
+<p>Nepeese n’en pouvait plus quand elle arriva à la
+hutte. Bari, attaché à un pied de table par une
+lisière d’enfant, l’entendit s’arrêter un instant à la
+porte. Puis, elle entra et se dirigea droit vers lui.
+Durant sa demi-heure d’absence, Bari avait à peine
+remué. Cette demi-heure et les quelques minutes
+qui l’avaient précédée avaient fait en lui des
+impressions extraordinaires. La Nature, l’hérédité
+et l’instinct étaient à l’œuvre, détruisant et réédifiant,
+implantant en lui une conscience nouvelle,
+un commencement de nouvel entendement. Une
+violente et sauvage impulsion l’avait fait bondir
+sur Bush Mac Taggart, lorsque le facteur avait
+mis la main sur la tête de Branche-de-Saule.
+C’était irraisonné. C’était un retour en arrière du
+chien à ce jour d’il y avait longtemps où Kazan,
+son père, avait tué une bête humaine sous la tente,
+exactement pour un pareil motif. C’était le chien et
+et <i>la femme</i>. Et ici encore il y avait <i>la femme</i>. Elle
+avait fait appel à la grande passion secrète qui se
+trouvait en Bari, et qui lui venait de Kazan. Entre
+toutes les choses au monde, il savait qu’il ne devait
+pas blesser cette créature qui lui apparaissait sur
+le seuil de la porte. Il tressaillit, tandis qu’elle
+s’agenouillait de nouveau près de lui, et, du fond
+des âges, remonta jusqu’à lui la vague orageuse et
+glorieuse du sang de Kazan, engloutissant le loup,
+submergeant la sauvagerie de sa naissance, et la
+tête appuyée sur le plancher, il gémit doucement et
+<i>agita la queue</i>.</p>
+
+<p>Nepeese poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>— Bari ! murmura-t-elle, lui prenant la tête entre
+ses mains, Bari !</p>
+
+<p>Son attouchement le fit frissonner. Il provoquait
+à travers son corps de brèves secousses,
+une vibration timide qu’elle pouvait sentir et
+qui élargit la lumière de ses yeux. Doucement,
+sa main flatta la tête et l’échine. Il semblait à
+Nepeese que Bari ne respirait plus. Sous la caresse
+de sa main, les yeux s’étaient clos. Un instant
+après, elle lui parla, et au son de sa voix, ses yeux
+se rouvrirent.</p>
+
+<p>— Il va venir ici, la brute ! Et il va nous tuer !
+disait-elle. Il voudra te tuer parce que tu l’as
+mordu. Bari. Hop ! Je voudrais que tu sois plus
+grand et plus fort pour que tu puisses me débarrasser
+de sa tête.</p>
+
+<p>Elle dénouait la <i>babiche</i> du pied de la table et
+elle souriait. Elle n’avait pas peur. C’était une
+terrible affaire ; elle palpitait d’allégresse à la
+pensée d’avoir battu la brute à sa manière. Elle
+revoyait Mac Taggart dans l’étang, se débattant et
+se démenant de tous côtés comme un immense
+poisson. Il était en train de remonter du ravin
+maintenant et elle se mit à rire de nouveau, tandis
+qu’elle enlevait Bari sous son bras.</p>
+
+<p>— Oh ! Oopi-Nao, mais tu es lourd, bégaya-t-elle.
+Et pourtant, il faut que je t’emporte, parce
+que je vais me sauver.</p>
+
+<p>Elle se précipita dehors. Pierre n’était pas
+revenu et elle s’élança promptement parmi les
+balsamiers derrière la hutte, Bari pendu dans
+l’anse de son bras, comme un sac empli jusqu’aux
+deux bouts et ficelé par le milieu. Cela lui faisait
+cet effet du moins, s’il avait pu dire sa pensée.
+Mais il n’avait pas encore de penchant à se tortiller
+afin de reprendre sa liberté. Nepeese courut ainsi
+avec lui jusqu’à ce que son bras lui fît mal. Alors
+elle s’arrêta, et déposa Bari à terre, à ses pieds,
+tenant l’extrémité de la longe en peau de caribou
+qui était nouée autour du cou du chien. Elle guettait
+tout écart qu’il pourrait faire pour s’évader.
+Elle pensait qu’il aurait essayé de le faire et, pendant
+quelques minutes, elle le surveilla étroitement,
+tandis que Bari, les pieds à terre, une fois de plus,
+regardait autour de lui. Alors, Branche-de-Saule lui
+parla doucement :</p>
+
+<p>— Tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Non. Tu vas rester
+avec moi et nous tuerons cette brute d’homme,
+s’il ose encore me faire ce qu’il a voulu faire là-bas.
+Hop !</p>
+
+<p>Elle rejetta en arrière ses cheveux dénoués qui
+lui brouillaient son visage enflammé et, durant une
+minute, elle oublia Bari, en resongeant à la scène
+au bord du ravin. Il avait levé son regard droit
+vers elle, quand ses yeux s’abaissèrent de nouveau
+sur lui. « Non tu ne vas pas t’évader… Tu vas me
+suivre, murmura-t-elle. Viens ! »</p>
+
+<p>La courroie étranglait le cou de Bari, tandis
+qu’elle le pressait de la suivre. C’était comme un
+autre collet à lapin et il arc-bouta ses pattes de
+devant et montra un peu les crocs. Branche-de-Saule
+ne tira pas. Sans crainte, elle posa de
+nouveau la main sur la tête de Bari. Du côté de la
+hutte partit un cri et, à ce bruit, elle enleva une fois
+encore Bari dans son bras.</p>
+
+<p>— Bête noire ! Bête noire ! cria-t-elle par-dessus
+son épaule en se moquant, mais pas assez haut
+pour être entendue à plus de quelques mètres de là.
+Va-t’en au lac Bain, <i>Owases</i>, bête féroce !</p>
+
+<p>Elle se mit à marcher vivement à travers la
+forêt qui devint plus profonde et plus sombre et
+où il n’y avait plus de sentier frayé. Trois fois,
+pendant la demi-heure suivante, elle s’arrêta pour
+mettre Bari à terre et reposer son bras. Chaque
+fois, elle l’engageait d’une façon pressante à la
+suivre. La deuxième et la troisième fois, Bari se
+trémoussa et agita la queue, mais malgré ces
+démonstrations de contentement à la tournure
+que prenaient les choses, il ne voulut pas avancer.
+Quand la corde lui serrait le cou, il se butait ; une
+fois, il groula de nouveau, il mordit méchamment
+la courroie. Aussi, Nepeese continua de le porter.
+Ils parvinrent enfin dans une clairière. Il y avait
+une prairie minuscule, au cœur de la forêt, guère
+plus de trois ou quatre fois grande comme la hutte.
+L’herbe sous les pieds était douce et verte et parsemée
+de fleurs. Juste au milieu de cette oasis
+coulait une riviérette que Branche-de-Saule franchit
+en tenant Bari sous son bras. Au bord du
+ruisselet, il y avait un petit wigwam construit de
+sapins frais coupés et de rameaux de balsamiers.
+Par la minuscule <i>mekewap</i>, Branche-de-Saule
+passa la tête afin de voir si tout était demeuré
+ainsi qu’elle l’avait laissé la veille. Puis, avec un
+long soupir de soulagement, elle déposa par terre
+son fardeau à quatre pattes et accrocha l’extrémité
+de la courroie à l’un des troncs de sapins coupés.</p>
+
+<p>Bari s’enfonça sous le mur du wigwam, et, la
+tête dressée, les yeux larges ouverts, observa attentivement
+ce qui allait ensuite se passer. Aucun
+mouvement de Branche-de-Saule ne lui échappait.
+Elle était rayonnante et heureuse. Elle leva les bras
+vers l’immensité du ciel et son rire, doux et sauvage
+comme un chant d’oiseau, fit courir un frémissement
+dans le corps de Bari avec l’envie de sauter
+autour d’elle parmi les fleurs. Un moment, Nepeese
+parut l’oublier. Son sang sauvage circulait plus
+vite, dans sa joie d’avoir triomphé du facteur du
+lac Bain. Elle le revoyait pataugeant dans l’étang ;
+elle se le représentait maintenant à la hutte,
+trempé et furieux, demandant à « mon père » où
+elle était. Et « mon père », secouant les épaules,
+lui disait qu’il n’en savait rien, que probablement
+elle s’était enfuie dans la forêt. Il n’entrait pas
+dans sa tête qu’en se moquant ainsi de Bush Mac
+Taggart, elle avait joué avec le feu. Elle ne pressentait
+pas le danger qui, en une minute, si elle
+s’en fût rendu compte, aurait fait pâlir la rougeur
+étrange de son visage et figé le sang dans ses
+veines. Elle ne soupçonnait pas que Mac Taggart
+était devenu pour elle une menace plus terrible
+que tous les loups des forêts. Car le facteur l’avait
+sentie trembler dans ses bras ; il avait senti la
+palpitation désordonnée de sa poitrine, la douceur
+chaude de ses lèvres et de son visage, le frisson
+soyeux de sa chevelure, et ils avaient porté le feu
+de ses désirs au paroxysme, comme une fournaise.
+Nepeese savait qu’il était furieux. « Mon père »
+aussi serait fâché, si elle lui racontait ce qui s’était
+passé au bord du ravin. Mais elle ne lui en dirait
+rien. Il serait capable de tuer la brute du lac Bain.
+Un facteur, c’était quelque chose ! Mais Pierre,
+son père, c’était bien davantage. Il y avait en elle,
+héritée de sa mère, une confiance sans borne.
+Peut-être en cet instant, Pierre renvoyait-il Mac
+Taggart au lac Bain, en lui disant que ses affaires
+l’y appelaient. Mais elle ne retournerait pas à la
+cabane pour voir. Elle attendrait ici. « Mon père »
+comprendrait, et il savait où la trouver, lorsque la
+brute serait partie. Que ce serait donc amusant de
+lui lancer des morceaux de bois quand il arriverait !</p>
+
+<p>Peu après, elle retourna vers Bari. Elle lui
+apporta de l’eau et lui donna une portion de poisson
+cru. Des heures, ils demeurèrent seuls et,
+d’heure en heure, croissait en Bari le désir de suivre
+la jeune fille à chaque fois qu’elle bougeait, de se
+couler près d’elle lorsqu’elle s’asseyait, de sentir
+le contact de ses vêtements ou de sa main et d’entendre
+sa voix. Mais il ne manifestait pas ce désir.
+Il était encore un sauvageon des forêts, un barbare
+à quatre pattes, métissé de loup et de chien
+et il restait coi. Avec Umisk, il aurait joué ; avec
+Oohoomisew il se serait battu. A Bush Mac Taggart,
+il aurait montré les crocs et aurait mordu
+profondément à l’occasion. Mais avec cette jeune
+fille, c’était autre chose. Il s’était mis à l’adorer.
+Si Branche-de-Saule l’avait délié, il ne se serait pas
+enfui. Si elle l’avait quitté, il l’aurait probablement
+suivie à distance. Ses yeux ne se détachaient plus
+d’elle. Il la regardait installer un petit feu et cuire
+un morceau de poisson. Il l’observait qui mangeait
+son dîner. Il était fort tard dans l’après-midi,
+quand elle vint s’asseoir près de lui, avec son
+tablier rempli de fleurs qu’elle entrelaça dans les
+longues tresses brillantes de sa chevelure. Puis,
+pour jouer, elle se mit à frapper Bari du bout d’une
+de ces tresses. Il se dérobait à ces coups légers et,
+avec un rire assourdi comme si un oiseau roucoulait
+dans sa gorge, Nepeese attira la tête de Bari
+dans sen tablier où se trouvait la brassée de fleurs.
+Elle lui parlait. Sa main caressait sa tête. Alors,
+il se tint tranquille, si près d’elle qu’il avait envie
+de passer sa langue rouge et chaude et de lécher
+les cheveux. Il en respirait le parfum des fleurs et
+restait couché comme inanimé. Ce fut un glorieux
+instant. Nepeese, le regardant par en-dessous, ne
+pouvait savoir s’il respirait.</p>
+
+<p>A ce moment, le jeu fut interrompu. On entendit
+se casser une branche sèche. A travers la forêt,
+Pierre était revenu en tapinois comme un chat et lorsqu’ils
+levèrent les yeux, il était debout au bord de la
+clairière. Bari savait que ce n’était pas Bush Mac
+Taggart. Mais c’était une bête humaine. Aussitôt,
+son corps se roidit sous la main de Branche-de-Saule.
+Il se retira lentement et précautionneusement
+des genoux de la jeune fille et, comme Pierre
+avançait, il grogna. L’instant d’après, Nepeese
+s’était levée et se précipitait vers Pierre. L’air du
+visage de son père l’alarmait.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, mon père ? s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Pierre haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Rien, ma Nepeese, sauf que tu as éveillé un
+millier de démons au cœur du facteur du lac Bain
+et que…</p>
+
+<p>Il s’arrêta en voyant Bari et le lui désignant :</p>
+
+<p>— La nuit dernière, quand Monsieur le facteur
+l’a pris dans un collet, il a mordu la main de monsieur.
+La main de monsieur est enflée du double et
+je vois que le sang noircit. C’est le <i>pechipoo</i>.</p>
+
+<p>— <i>Pechipoo</i> ! haleta Nepeese.</p>
+
+<p>Elle regarda Pierre dans les yeux. Ils étaient
+sombres et pleins d’une sinistre lueur : un éclair
+d’exaltation, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>— Oui, c’est le sang empoisonné. La flamme d’un
+regard astucieux jaillit de ses yeux en même temps
+qu’il détournait la tête et faisait un signe d’assentiment :
+« J’ai caché le médicament et lui ai dit qu’il
+ne fallait pas perdre de temps pour retourner au
+lac Bain. » Et il a peur, ce démon ! Il attend. Avec
+cette main qui noircit il a peur de retourner seul
+et je l’accompagne. Et, écoute, Nepeese. Nous
+partirons au coucher du soleil et voici quelque
+chose que tu dois savoir avant que je ne m’en aille.</p>
+
+<p>Bari les vit alors, rapprochés l’un de l’autre dans
+l’ombre tombée des hauts sapins. Il entendit le
+murmure assourdi de leurs voix, surtout de la voix
+de Pierre, et enfin il vit Nepeese lever ses deux
+bras autour du cou de la bête humaine. Puis, Pierre
+s’enfonça de nouveau dans la forêt. Il pensa que
+Branche-de-Saule ne tournerait plus après cela son
+visage de son côté. Longtemps, elle demeura à
+regarder dans la direction que Pierre avait prise.
+Et quand, un moment après, elle se retourna et
+revint vers lui, elle ne ressemblait plus à la Nepeese
+qui avait tressé des fleurs dans ses cheveux.</p>
+
+<p>Le rire avait abandonné son visage et ses yeux.
+Elle s’agenouilla près de lui et d’un geste fougueux,
+elle lui prit la tête dans les mains.</p>
+
+<p>— C’est le <i>pechipoo</i>, Bari, murmura-t-elle. C’est
+toi, toi, qui as empoisonné son sang et j’espère
+qu’il mourra. Car j’ai peur, j’ai bien peur !</p>
+
+<p>Elle frissonna.</p>
+
+<p>Peut-être fut-ce en cet instant que le grand
+Esprit des choses insuffla à Bari de comprendre,
+qu’il lui fut donné enfin de saisir que naissait l’aube
+de son jour, que le lever et le coucher de son soleil
+n’existeraient plus dans le ciel sinon pour cette jeune
+fille de qui la main était posée sur sa tête. Il gémit
+doucement et, peu à peu, il se traîna plus près
+d’elle jusqu’à ce que, de nouveau, sa tête reposât
+au creux de ses genoux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">CHAPITRE XV<br>
+<span class="xsmall">LA FILLE DE LA TEMPÊTE</span></h2>
+
+
+<p>Pendant longtemps, Nepeese ne bougea pas de
+l’endroit de la forêt où elle était assise, son tablier
+plein de fleurs et les yeux de chien adorant de Bari
+fixés sur elle.</p>
+
+<p>C’était par le véritable attrait de sa douceur et
+de sa tendresse et de sa confiance en lui qu’elle
+avait conquis Bari. Il l’adorait comme peut faire
+un esclave. Il était prêt à tout moment à faire sa
+volonté.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle leva les yeux, des nuages noirs
+s’amassaient lentement sur la clairière, au-dessus
+du faîte des sapins. L’obscurité tombait. Dans le
+murmure du vent et l’immobilité de mort de la
+lumière qui allait s’éteignant, il y avait la morne
+annonciation d’une tempête. Ce soir, il n’y aurait
+pas de coucher de soleil. Il n’y aurait pas d’heure
+crépusculaire pendant laquelle suivre les pistes ;
+ni lune, ni étoiles, et à moins que Pierre et le facteur
+du lac Bain ne fussent déjà en route, ils ne
+partiraient pas devant les ténèbres caligineuses
+qui envelopperaient bientôt la contrée. Nepeese
+tressaillit et se dressa debout. Pour la première
+fois, Bari se leva et se tint auprès d’elle. Au-dessus
+d’eux, une lueur d’éclair fendit les nuages, comme
+un couteau de feu, suivie aussitôt d’un craquement
+terrifiant du tonnerre. Bari se recula comme s’il
+avait reçu un coup. Il aurait voulu se précipiter à
+l’abri du mur de broussailles du wigwam, mais il y
+avait quelque chose autour de Branche-de-Saule
+qui lui donnait du courage quand il la regardait.
+Le tonnerre retentit de nouveau. Mais il ne se
+recula pas plus loin. Ses yeux étaient rivés à elle.</p>
+
+<p>Elle restait droite et svelte parmi ces ténèbres
+accumulées déchirées par les éclairs, sa belle tête
+rejetée en arrière, ses lèvres entr’ouvertes et ses
+yeux brillant presque d’attente avide, une divinité
+sculptée accueillant, en retenant son souffle, la
+ruée des puissances d’en-haut. Peut-être était-ce
+parce qu’elle était née une nuit d’orage. Plusieurs
+fois Pierre et la défunte princesse, sa mère, le lui
+avaient dit. La nuit qu’elle était venue au monde,
+le fracas du tonnerre et le flamboiement des éclairs
+avaient fait de ces heures un enfer.</p>
+
+<p>Les ruisseaux avaient débordé et les troncs de
+milliers d’arbres de la forêt avaient été déracinés
+par leur fureur, et les coups de ce déluge sur le toit
+de la hutte avaient étouffé le bruit des douleurs
+maternelles et ses premiers cris d’enfant. Cette
+nuit-là, il se peut que l’Esprit de la Tempête se fût
+incarné en elle. Elle aimait la défier, comme elle
+le faisait maintenant. Elle en oubliait tout, sauf la
+splendide puissance de la Nature. Son âme à demi
+sauvage tressaillait au fracas et au feu de l’orage
+et, souvent, elle levait ses bras nus et riait de joie
+tandis que la pluie diluvienne crevait autour d’elle.
+Même maintenant elle serait restée là debout dans
+la petite clairière, si un gémissement de Bari ne
+l’avait rappelée. Tandis que les premières larges
+gouttes tombaient avec le bruit assourdi de balles
+de plomb autour d’eux, elle se réfugia avec Bari,
+dans l’abri de balsamiers.</p>
+
+<p>Une fois, naguère, Bari avait subi une nuit
+d’orage terrible, la nuit qu’il s’était caché sous une
+racine et avait vu la foudre écarteler un arbre.
+Mais maintenant il avait une compagnie et la chaleur
+et la douce pression de la main de Branche-de-Saule
+sur sa tête et son cou, le remplissaient
+d’un courage extraordinaire. Il groulait doucement
+contre le fracas du tonnerre. Il voulait se ruer et
+mordre les lueurs des éclairs, parce qu’elle était
+là. Sous sa main, Nepeese sentit se roidir son corps
+et, pendant une minute de calme relatif, elle entendit
+le claquement rapide et nerveux des dents de
+Bari. Puis la pluie tomba. Ce n’était pas comme
+les autres ondées que Bari connaissait. C’était un
+déluge descendant, torrentiel, de l’obscurité des
+cieux.</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes, l’intérieur de l’abri
+de baumiers était un bain de pluie. Une demi-heure
+de cette averse et Nepeese était trempée
+jusqu’à la peau. L’eau descendait par petites
+rigoles sur son dos et sa poitrine ; elle ruisselait en minces
+ruisseaux de ses tresses mouillées, dégouttait
+de ses longs cils, et la couverture sous elle était
+imbibée comme une lavette. Quant à Bari, il était
+quasiment aussi mal en point que lors de son plongeon
+dans la rivière après son combat avec Papayouchisiou
+et il se serrait de plus en plus étroitement
+sous les bras protecteurs de Branche-de-Saule.
+Le temps lui parut interminable avant que le tonnerre
+grondât au loin vers l’est et que les éclairs
+mourussent en éclats lointains et intermittents.
+Même après cela, la pluie tomba encore pendant
+une heure. Puis, elle cessa aussi brusquement
+qu’elle avait commencé.</p>
+
+<p>Avec un rire saccadé, Nepeese se releva. L’eau
+gargouillait dans ses mocassins, tandis qu’elle marchait
+dans la clairière. Elle ne faisait pas attention
+à Bari, et il la suivait. Dans le ciel entrevu, au
+faîte des arbres, les derniers nuages d’orage passaient
+à la dérive. Une étoile brilla, puis une
+autre et Branche-de-Saule se mit à les regarder
+apparaître tant qu’elles fussent si nombreuses
+qu’il devint impossible de les compter. Il ne faisait
+plus noir désormais. Une merveilleuse clarté
+d’astres enveloppa la clairière après l’obscurité
+d’encre de l’orage.</p>
+
+<p>Nepeese baissa les yeux et vit Bari. Il se tenait
+coi et sans laisse, la liberté de toutes parts autour
+de lui. Et pourtant il ne s’enfuyait pas. Il attendait,
+mouillé comme un rat d’eau, les yeux fixés sur elle,
+en expectative. Nepeese fit un pas vers lui et hésita.</p>
+
+<p>— Non, tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Je vais te
+laisser libre. Et maintenant, il nous faut du feu.</p>
+
+<p>Du feu ! Tout autre que Pierre aurait dit qu’elle
+était folle. Pas un tronc ou un plant de la forêt qui
+ne fût dégouttant de pluie ! On pouvait entendre le
+ruissellement de l’eau qui coulait alentour d’eux.</p>
+
+<p>— Du feu ! répéta-t-elle. Cherchons du <i>waskewi</i>,
+Bari !</p>
+
+<p>Ses vêtements mouillés collés autour d’elle, elle
+ressemblait à une ombre mince traversant la clairière
+humide et s’enfonçant parmi les arbres de la
+forêt. Bari suivait toujours. Elle alla droit à un
+bouleau qu’elle avait repéré dans la journée et se
+mit à détacher l’écorce mal assurée. Elle emporta
+une pleine brassée de cette écorce près du wigwam
+et, là-dessus, elle amoncela charge sur charge de
+bois mouillé jusqu’à ce qu’il y en eut un grand tas.
+D’une bouteille du wigwam, elle sortit une allumette
+sèche et, au premier contact de la flamme,
+l’écorce du bouleau brûla comme du papier imbibé
+d’huile. Une demi-heure après, le feu de Branche-de-Saule,
+s’il n’y avait eu les épaisseurs des bois
+pour le cacher, aurait pu être aperçu de la hutte, à
+un mille de là. Tant qu’il ne monta pas à une douzaine
+de pieds dans l’air, elle ne cessa d’y jeter du
+bois. Alors, elle ficha des bâtons dans la terre
+molle et par-dessus ces bâtons elle étendit la couverture
+pour la sécher. Après quoi, elle se mit à se
+dévêtir.</p>
+
+<p>Nue, elle se tenait dans le flamboiement pourpre
+du feu. Elle était admirablement svelte et admirablement
+blanche, belle comme une sirène qui serait
+remontée respirer hors des profondeurs vertes de
+l’Océan, et, pendant un moment, elle rejeta la tête
+en arrière et leva les bras, comme si, là-haut, parmi
+les étoiles, il y avait un esprit auquel elle faisait
+une prière muette, Puis, tandis que Bari l’observait
+et que la chaleur du feu faisait monter de
+légers nuages de fumée de ses vêtements, elle
+dénatta les tresses de ses cheveux. Une splendide
+robe de jais brillant ondula autour de son corps, le
+cachant jusqu’aux genoux, sinon quand la lueur du
+feu faisait éclater la blancheur délicate de ses bras
+et de sa poitrine, tandis qu’elle secouait ses cheveux
+autour d’elle afin de les sécher plus vite. La
+pluie avait rafraîchi l’atmosphère et, comme un
+tonique chargé du souffle agréable des baumiers
+et des sapins, faisait bouillonner dans ses veines le
+sang de Branche-de-Saule. Elle oublia le désagrément
+du déluge. Elle oublia le facteur du lac Bain
+et ce que Pierre lui en avait dit. Après tout, elle
+n’était qu’un oiseau des forêts, sauvage parmi la
+douce solitude des fleurs étendues sous ses pieds.
+Et dans la splendeur de ces heures miraculeuses
+qui suivaient l’orage, elle ne voyait rien, ne pensait
+à rien qui pût lui nuire. Elle dansa autour de Bari,
+en soulevant la mer de ses cheveux autour d’elle ;
+son corps nu brillant tantôt sous leur voile, tantôt
+dehors, les yeux illuminés, les lèvres riant de joie
+raisonnée, dans le bonheur de vivre, d’aspirer à
+pleins poumons l’air parfumé de la forêt, de regarder
+les étoiles et le ciel merveilleux au-dessus de sa
+tête. Elle s’arrêta devant Bari et lui cria, en riant
+et en tendant les bras !</p>
+
+<p>— Ah ! Bari, si tu pouvais seulement enlever ta
+peau aussi facilement que j’ai enlevé mes vêtements !</p>
+
+<p>Elle poussa un profond soupir et ses yeux brillèrent
+d’une inspiration soudaine. Lentement sa
+bouche dessina un cercle, un O rouge et, se penchant
+plus près encore de Bari, elle murmura :</p>
+
+<p>— Il sera profond et doux, cette nuit, <i>Minga</i>.
+Oui, nous irons !</p>
+
+<p>Elle l’appela doucement tandis qu’elle glissait
+sur ses mocassins mouillés et suivait le petit ruisseau
+dans la forêt. A cent mètres de la clairière,
+elle arriva au bord d’un étang. Il était profond et
+plein, cette nuit, trois fois plus vaste qu’avant
+l’orage. Elle pouvait entendre le glouglou et la
+ruée de l’eau. A sa surface agitée, les étoiles se
+reflétaient. Pendant quelques instants, elle se tint
+droite sur une roche, les profondeurs froides à
+une demi-douzaine de pieds sous elle, Puis, elle
+rejeta en arrière ses cheveux et s’élança comme
+une flèche, blanche et svelte parmi la clarté des
+étoiles. Bari la vit partir. Il entendit le plongeon
+de son corps. Pendant une demi-heure, il demeura
+étendu à plat ventre et toujours près du bord de
+l’étang à la regarder. Parfois elle était juste au-dessous
+de lui, flottant silencieusement, ses cheveux
+formant un nuage plus sombre que l’eau
+alentour d’elle. Ensuite elle coupait la surface de
+l’eau presque aussi rapidement que les loutres
+qu’il avait vues ; puis, d’un brusque plongeon, elle
+disparaissait, et le cœur de Bari battait à coups
+précipités, tandis qu’il l’attendait. Une fois, elle
+resta longtemps invisible. Il gémit. Il savait
+qu’elle n’était pas comme le castor et la loutre et
+il éprouva un immense soulagement lorsqu’elle
+remonta à la surface.</p>
+
+<p>Ainsi se passa leur première nuit. Orage, l’étang
+froid et profond, le vaste feu, et plus tard, quand
+les vêtements de Branche-de-Saule et la couverture
+furent séchés, un sommeil de quelques heures.
+A l’aurore, ils retournèrent à la hutte. On approcha
+avec prudence. Aucune fumée ne sortait de
+la cheminée. La porte était close. Pierre et Mac Taggart
+étaient partis.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">CHAPITRE XVI<br>
+<span class="xsmall">NEPEESE REVENDIQUE SES DROITS</span></h2>
+
+
+<p>On était au début d’août. La Lune montante,
+quand Pierre revint du lac Bain, et trois jours
+plus tard, ce serait le seizième anniversaire de naissance
+de Branche-de-Saule. Il rapportait plusieurs
+choses pour Nepeese : des rubans pour ses
+cheveux, de vraies bottines qu’elle portait parfois
+tout comme les deux Anglaises de <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>
+et, en particulier, gloire de tout, une merveilleuse
+étoffe rouge pour une robe ! Les trois hivers qu’elle
+avait passés à la mission, ces dames avaient fait
+grande attention à Nepeese. Elles lui avaient appris
+à coudre aussi bien qu’à épeler et à lire et prier et,
+dès lors, Branche-de-Saule eut un pressant désir
+de les imiter. Pendant trois jours, elle travailla
+ferme à sa nouvelle robe et, le jour de son anniversaire,
+elle arriva devant Pierre dans une robe à la
+mode qui l’ahurit. Elle avait massé ses cheveux
+en lourdes coques brillantes et en rouleaux au
+sommet de sa tête, comme Yvonne, la plus jeune
+des Anglaises, le lui avait enseigné et, dans leur
+jais somptueux, elle avait à demi piqué une
+branche verdoyante d’une pourpre fleur de feu.
+Là-dessous, et sous la lueur de ses yeux et la vive
+carnation des lèvres et des joues, venait la superbe
+robe rouge, adaptée à la svelte et sinueuse beauté
+de son corps, selon le style qui avait été en vogue
+il y avait deux hivers à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>. Et sous la
+robe qui ne tombait qu’un peu au-dessous des
+genoux — soit que Nepeese eût tout à fait oublié
+la longueur convenable, soit que l’étoffe lui eût
+manqué — venait le chef-d’œuvre de sa toilette,
+de vrais bas et de splendides bottines à hauts
+talons.</p>
+
+<p>C’était un spectacle devant quoi les dieux des
+forêts durent sentir leur cœur cesser de battre.
+Pierre tourna autour d’elle, sans mot dire, mais
+souriant ; toutefois, lorsqu’elle s’en alla, suivie de
+Bari et boitillant un peu, à l’étroit dans ses brodequins,
+le sourire s’évanouit sur son visage, qui
+demeura figé et immobile.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! murmura-t-il à part soi, plein
+d’une pensée qui lui était comme un coup de
+poignard aigu au cœur. Elle n’est pas du sang de
+sa mère. Non ! c’est du sang français. Elle est, oui,
+comme un ange !</p>
+
+<p>Il y avait du changement en Pierre. Durant ces
+trois journées de couture, Nepeese avait bien été
+trop énervée pour remarquer ce changement, et
+Pierre, du reste, s’était efforcé de le lui cacher. Il
+avait été absent dix jours pour son voyage au lac
+Bain et il rapportait à Nepeese la bonne nouvelle
+que Mac Taggart était très malade de <i>pechipoo</i>,
+le sang empoisonné, une nouvelle qui avait
+fait battre des mains à Nepeese et l’avait fait rire
+de bon cœur. Mais il savait que le facteur se guérirait
+et qu’il reviendrait à leur hutte du Loon.
+Et quand prochainement, il reviendrait…</p>
+
+<p>Lorsqu’il y pensait, son visage devenait froid
+et dur et ses yeux dardaient. Et il y pensait, ce
+jour anniversaire de naissance, même alors que
+le rire de la jeune fille lui parvenait comme une
+chanson. Mon Dieu ! malgré ses dix-sept ans, elle
+n’était qu’une enfant, une fillette. Elle ne pouvait
+soupçonner les terribles visions qui le hantaient.
+Et la crainte de l’éveiller pour toujours de cette
+belle insouciance l’empêchait de lui dire toute la
+vérité, afin qu’elle pût comprendre entièrement et
+complètement. Non ! cela ne serait pas. Sa conscience
+luttait avec son immense et tendre amour.
+Lui, Pierre Duquesne serait son gardien. Et elle
+pourrait rire, chanter et jouer et n’aurait point
+part aux sombres pressentiments qui allaient troubler
+sa vie.</p>
+
+<p>Ce jour-là arriva du Sud Mac Donald, le géographe
+du Gouvernement. Il était gris et grisonnant,
+avec un rire large et franc et un cœur pur.
+Deux jours, il demeura avec Pierre. Il parla à
+Nepeese de ses filles restées à la maison, de leur
+mère, qu’il adorait plus que tout au monde ; et,
+avant de partir à la recherche des dernières lignes
+de pins de Banksian, il prit des photographies
+de Branche-de-Saule, telle qu’il l’avait vue tout
+d’abord à son anniversaire, ses cheveux coiffés en
+rouleaux brillants et masses épaisses, sa robe
+rouge et ses bottines à hauts talons. Il emporta
+les clichés, promettant à Pierre de lui envoyer
+d’une façon ou d’autre une photo. Ainsi le destin
+travaille d’une manière étrange et apparemment
+innocente, tandis qu’il tisse les trames de ses tragédies.</p>
+
+<p>Durant quelques semaines après cet événement
+s’écoulèrent des jours calmes à <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>. Ce
+furent des jours merveilleux pour Bari. D’abord
+il se défiait de Pierre. Au bout d’un moment, il le
+supporta, et enfin, l’admit comme faisant partie
+intégrante de la hutte et de Nepeese. Il devint
+l’ombre de Branche-de-Saule. Pierre remarqua cet
+attachement avec un profond plaisir.</p>
+
+<p>— Ah ! encore quelques mois et il sautera à la
+gorge de M. le facteur, se dit-il un jour.</p>
+
+<p>En septembre, quand il eut six mois, Bari était
+presque aussi fort que Louve-Grise : d’os solides,
+de crocs longs avec une large poitrine et des
+mâchoires qui pouvaient déjà croquer un os,
+comme s’il se fût agi d’un bâton. Nepeese ne faisait
+pas un mouvement qu’il ne l’accompagnât. Ils
+se baignaient ensemble dans les deux étangs,
+l’étang de la forêt et l’étang entre les murailles
+fissurées. D’abord Bari s’alarma de voir Nepeese
+plonger du mur de roche par-dessus lequel elle
+avait culbuté Mac Taggart, mais au bout d’un mois
+elle lui avait montré à plonger avec elle de vingt
+pieds de haut.</p>
+
+<p>Août était déjà fort avancé lorsque Bari vit la
+première bête de son espèce, en outre de Kazan
+et de Louve-Grise. Pendant l’été, Pierre laissait
+ses chiens courir en liberté dans une petite île au
+milieu d’un lac, à deux ou trois milles de là et
+deux fois par semaine il prenait au filet du poisson
+pour eux. A l’un de ces voyages, Nepeese l’accompagna
+et emmena Bari. Pierre emporta son long
+fouet de peau de caribou. Il s’attendait à une lutte,
+mais il n’y en eut pas. Bari se joignit à la meute
+dans sa course au poisson et mangea de compagnie.
+Ceci plaisait plus que tout à Pierre.</p>
+
+<p>— Il fera un bon chien de traîneau, déclara-t-il.
+Il vaudrait mieux le laisser une semaine avec la
+meute, ma Nepeese…</p>
+
+<p>A contre-cœur, Nepeese y consentit. Tandis
+que les chiens étaient encore à leur poisson, ils
+retournèrent vers la maison. Le canot s’était
+éloigné sans bruit avant que Bari s’aperçût du
+tour qu’on lui jouait. Aussitôt il se jeta à l’eau et
+nagea à leur suite et Branche-de-Saule l’aida à
+remonter dans la barque.</p>
+
+<p>On était au début de septembre, quand un
+Indien de passage apporta à Pierre des nouvelles
+de Mac Taggart. Le facteur avait été très malade.
+Il avait failli mourir d’un empoisonnement du
+sang, mais maintenant il allait mieux. Tandis que
+le goût de l’automne réjouissait l’atmosphère, une
+crainte nouvelle oppressait le cœur de Pierre.
+Mais, peur l’heure, il ne dit rien à Nepeese de ce
+qui le tourmentait. Branche-de-Saule avait quasiment
+oublié le facteur du lac Bain, car la splendeur
+et le frisson de l’automne sauvage étaient dans
+son sang. Elle fit de longues courses avec Pierre,
+l’aidant à placer les nouveaux pièges qui serviraient
+aux premières neiges et, pendant ces
+voyages, elle était toujours accompagnée de Bari.
+La plupart de ses heures de loisir elle les occupait
+à l’exercer au traîneau. Elle commença avec une
+courroie et un bâton. Il fallut un jour entier avant
+qu’elle pût décider Bari à tirer ce bâton, sans se
+retourner à chaque pas pour essayer de le mordre
+et de grouler. Puis, elle lui attacha une autre longueur
+de courroie et lui fit tirer deux bâtons.
+Ainsi, peu à peu, elle l’accoutuma au harnais du
+traîneau, jusqu’à ce qu’au bout d’une quinzaine,
+il tirât héroïquement n’importe quelle chose à
+quoi elle imaginait de l’attacher.</p>
+
+<p>Pierre ramena à la maison deux des chiens de
+l’île et Bari fut mis à l’apprentissage avec eux
+et aida à traîner la carriole vide. Nepeese était
+au comble de la joie. Le jour où tomba la
+première neige, elle battit des mains et cria à
+Pierre :</p>
+
+<p>— A la mi-hiver ce sera le plus beau chien de la
+meute, mon père !</p>
+
+<p>C’était l’instant pour Pierre de dire ce qu’il avait
+sur le cœur. Il sourit. Diantre ! cette brute de
+facteur du lac Bain ne deviendrait-il pas réellement
+enragé quand il verrait comme il avait été
+trompé ? Et pourtant !</p>
+
+<p>Il s’efforça de prendre sa voix tranquille et naturelle.</p>
+
+<p>— Je vais t’envoyer à l’école de <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>
+cet hiver, ma chérie, dit-il. Bari aidera à t’y conduire
+aux premières bonnes neiges.</p>
+
+<p>Branche-de-Saule renouait la courroie de Bari.
+Elle se releva lentement et dévisagea Pierre. Ses
+yeux étaient larges, sombres et sérieux :</p>
+
+<p>— Je n’irai pas, mon père.</p>
+
+<p>C’était la première fois qu’elle eût jamais parlé
+de la sorte à Pierre et sur ce ton-là. Il tressaillit
+et put à peine supporter le regard de ses yeux. Il
+ne savait point déguiser. Elle vit ce qu’il y avait
+sur son visage. Il lui sembla qu’elle lisait dans son
+âme et qu’elle grandissait tout à coup devant lui.
+Sûrement sa respiration était plus saccadée et il
+put voir s’agiter sa poitrine. Nepeese n’attendit pas
+qu’il l’invitât à s’expliquer.</p>
+
+<p>— Je n’irai pas ! répéta-t-elle avec plus d’insistance.
+Et elle se pencha de nouveau sur Bari.</p>
+
+<p>Avec un haussement d’épaules, Pierre l’observait.
+Somme toute, n’était-il pas heureux ? Son cœur
+n’aurait-il pas été désolé si elle avait été contente
+de le quitter ? Il s’approcha d’elle et, avec beaucoup
+de délicatesse, posa une main sur la tête brillante.
+Branche-de-Saule se dégagea et lui sourit.
+Entre eux, ils entendirent claquer les mâchoires
+de Bari, tandis qu’il restait là, le mufle sur le bras
+de Branche-de-Saule.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis des semaines, l’univers
+parut à Pierre illuminé de soleil. Quand il
+retourna à la hutte, il portait plus haut la tête.
+Nepeese ne le quitterait point. Il se mit à rire doucement.
+Il se frotta les mains. Sa crainte du facteur
+du lac Bain avait disparu. De la porte de la
+hutte, il se retourna pour regarder Nepeese et Bari.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué ! murmura-t-il. Maintenant,
+maintenant, Pierre Duquesne sait ce qu’il lui reste
+à faire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">CHAPITRE XVII<br>
+<span class="xsmall">LES VOIX DE LA RACE</span></h2>
+
+
+<p>Tard en septembre était de retour au lac Bain
+le géographe Mac Donald. Pendant dix jours
+l’inspecteur Gregson avait été l’hôte de Mac
+Taggart au poste et deux fois, durant ce temps,
+Marie avait eu l’intention de se précipiter sur
+lui pendant qu’il dormait et de le tuer. Le facteur
+lui-même ne faisait que peu d’attention à
+elle maintenant, ce qui l’eût rendue heureuse,
+n’eût été Gregson. Il était ensorcelé par la sauvage
+et souple beauté de la jeune fille Cree et Mac
+Taggart, sans jalousie, l’encourageait. Il était
+las de Marie. Il le dit à Gregson. Il désirait se
+débarrasser d’elle et si Gregson trouvait moyen
+de l’emmener avec lui, il lui rendrait réellement
+service. Il expliqua pourquoi. Un peu plus tard,
+au temps des grandes neiges, il avait l’intention
+d’amener au poste la fille de Pierre Duquesne.
+Dans le sans-gêne de leur familiarité, il raconta
+sa visite, la façon dont il avait été reçu et l’incident
+du ravin. Malgré tout cela, assura-t-il à Gregson,
+la fille de Pierre serait bientôt au lac Bain.
+Ce fut sur ces entrefaites que Mac Donald arriva.
+Il ne resta qu’une nuit, et sans se douter qu’il
+jetait de l’huile sur le feu, déjà dangereusement
+flambant, il donna au facteur la photo de Nepeese
+qu’il avait développée. C’était un superbe portrait.</p>
+
+<p>— Si vous pouvez la remettre quelque jour
+à cette jeune fille, je vous en serai fort obligé, dit-il
+à Mac Taggart. Je lui en ai promis un exemplaire.
+Son père s’appelle Pierre Duquesne. Vous
+le connaissez probablement et la jeune fille…</p>
+
+<p>Il s’échauffait tandis qu’il décrivait à Mac Taggart
+comme elle était belle, ce jour-là, dans sa robe
+rouge qui était devenue noire sur la photographie.
+Il ne pouvait se douter à quel point d’ébullition
+se trouvait le sang de Mac Taggart. Le lendemain,
+Mac Donald partit pour <span lang="en" xml:lang="en">Norway House</span>. Mac Taggart
+ne montra point le portrait à Gregson. Il le
+conserva par devers lui et, le soir, à la lueur de la
+lampe, il le regardait, plein de pensées qui excitaient
+sa fièvre et affirmaient sa résolution croissante.
+Il n’y avait qu’un moyen. Le plan en avait
+été résolu dans son esprit depuis des semaines et
+le portrait le décida. Il ne souffla mot de son
+secret, même à Gregson. Mais c’était l’unique
+moyen. Il aurait Nepeese. Seulement il devait
+attendre les grandes neiges, les neiges de la mi-hiver.
+Elles ensevelissaient les drames plus profondément.
+Il fut cependant content que Gregson
+suivît le géographe à <span lang="en" xml:lang="en">Norway House</span>. Par politesse,
+il l’accompagna durant une journée de
+marche. Quand il revint au poste, Marie était partie.
+Il fut satisfait de la chose. Il envoya un courrier
+chargé de cadeaux à ses gens avec ces mots :
+« Ne la frappez pas. Gardez-la. Elle est libre. »</p>
+
+<p>Profitant du remue-ménage et de l’agitation du
+début de la saison des trappes, Mac Taggart se mit
+à préparer sa demeure pour l’arrivée de Nepeese.
+Il savait ses goûts de propreté et diverses autres
+choses. Il avait peint en blanc les murs de bois
+avec le plomb et l’huile destinés à ses canots. Certaines
+parties étaient démolies, il les raccommoda.
+L’épouse indienne de son courrier principal fabriqua
+des rideaux pour les fenêtres et il confisqua
+un petit phonographe qui était à destination du
+lac La Biche. Il ne doutait pas du succès et comptait
+les jours qui passaient.</p>
+
+<p>Là-bas, au <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, Pierre et Nepeese étaient
+occupés de divers travaux, si occupés que parfois
+Pierre oubliait ses craintes au sujet du facteur
+du lac Bain et que Branche-de-Saule n’y songeait
+plus du tout. C’était « la Lune Rouge » et on frissonnait
+à l’idée et au plaisir de la chasse hivernale.
+Nepeese avait soigneusement plongé une
+centaine de trappes dans de la graisse de caribou
+bouillante mêlée à de la graisse de castor, tandis
+que Pierre avait fabriqué des pièges tout prêts
+à tendre sur les pistes. Lorsqu’il quittait la hutte
+pour plus d’une journée, Nepeese l’accompagnait
+toujours. Mais à la hutte, il y avait beaucoup
+à faire, car Pierre, comme toute la communauté
+du Nord-Est, ne commençait guère ses préparatifs
+avant d’avoir senti passer dans l’air le goût piquant
+de l’automne. Il y avait des souliers pour la neige
+à reficeler avec de nouvelles brides, du bois à couper
+en prévision des orages d’hiver, la cabane
+à remblayer, un nouvel harnais à faire, des couteaux
+d’écorchage à aiguiser, et des mocassins
+à façonner, mille et une affaires à prévoir, même
+à radouber le garde-manger à l’arrière de la hutte
+où, du commencement du temps froid à la fin, pendaient
+des quartiers de venaison, caribou et élan,
+pour les besoins de la famille et, quand le poisson
+se faisait rare, pour les rations des chiens. Au milieu
+de tout cet affairement, Nepeese était obligée
+de prêter moins d’attention à Bari que pendant les
+semaines précédentes. On ne jouait plus autant.
+Ils ne se baignaient plus, car au matin il y avait
+épais de givre sur terre et l’eau se couvrait de glaçons.
+Ils ne vagabondaient plus au fond des forêts
+en quête de fleurs et de mûres. Pendant des heures,
+parfois, Bari pouvait maintenant demeurer couché
+aux pieds de Branche-de-Saule et regarder ses
+doigts grêles tresser rapidement les lanières de ses
+chaussures et, de temps à autre, Nepeese s’arrêtait
+pour se pencher vers lui et lui mettre la main sur
+la tête et lui parler un moment, tantôt dans son
+doux langage cree, tantôt en anglais ou dans le
+français paternel.</p>
+
+<p>C’était <i>sa voix</i> que Bari avait appris à comprendre
+et le mouvement de ses lèvres, son geste,
+le balancement de son corps, les changements
+d’humeur qui mettaient de l’ombre et du soleil sur
+son visage. Il savait ce que voulait dire son sourire.
+Il s’agitait et souvent gambadait autour d’elle
+en signe de joie sympathique, lorsqu’elle souriait ;
+son bonheur était une part de lui-même ; un mot
+sévère d’elle était pour lui pire qu’un coup. Deux
+fois, Pierre l’avait frappé et deux fois Bari avait
+reculé vivement et l’avait bravé, montrant les
+crocs, avec un groulement de colère, les poils de
+son échine hérissés comme une brosse. Si l’un des
+autres chiens avait fait cela, Pierre l’aurait à demi
+assommé. Ç’aurait été la révolte et l’homme doit
+être le maître. Mais Bari avait toujours été pardonné.
+Un attouchement de la main de Branche-de-Saule,
+une parole de ses lèvres et le hérissement
+s’apaisait lentement et le grognement expirait.</p>
+
+<p>Pierre n’était pas du tout mécontent.</p>
+
+<p>— Dieu ! je ne m’aventurerai jamais à dompter
+sa nature, se disait-il. C’est un barbare, une bête
+sauvage et il est son esclave. <i>Pour elle, il
+tuerait.</i></p>
+
+<p>Ainsi advint-il, contre le gré de Pierre lui-même,
+mais sans en avouer les raisons, que Bari ne fut
+pas un chien de traîneau. On lui laissa sa liberté.
+Il n’était jamais attaché comme les autres. Nepeese
+était heureuse, mais ne devinait pas l’arrière-pensée
+de Pierre. Elle ne saurait jamais pourquoi
+il entretenait la défiance de Bari envers lui,
+défiance qui allait jusqu’à la haine. Cela réclamait
+beaucoup d’habileté et de ruse de la part de Pierre.
+Et il se disait :</p>
+
+<p>— Si je me fais détester, il détestera tous les
+hommes. <i>Meyoo !</i> Voilà qui est bon !</p>
+
+<p>Ainsi considérait-il l’avenir, dans l’intérêt de
+Nepeese.</p>
+
+<p>Maintenant les jours vivifiants et froids, les
+nuits glaciales de la lune Rouge produisaient un
+notable changement en Bari. C’était inévitable.
+Pierre savait que cela arriverait et le premier soir
+que Bari se mit sur son séant et hurla à la lune, il
+y prépara Nepeese.</p>
+
+<p>— C’est un chien sauvage, ma Nepeese, lui dit-il,
+C’est un demi-loup et il entendra promptement
+l’appel de sa race. Il s’en ira dans la forêt. Il disparaîtra
+parfois. Mais il ne faut pas l’attacher. Il
+reviendra. Ka, il reviendra.</p>
+
+<p>Et il se frottait les mains au clair de lune au
+point d’en faire craquer les jointures.</p>
+
+<p>L’appel parvint à Bari comme un voleur qui entre
+petit à petit et avec précaution dans un endroit
+défendu. Il ne le comprit pas tout d’abord. Cela le
+rendit nerveux et mal à l’aise, tellement agité que
+Nepeese entendit, à diverses reprises, qu’il se
+plaignait en dormant. Il attendait quelque chose.
+Quoi ? Pierre le savait et souriait d’une manière
+mystérieuse. Et cela arriva. Ce fut une nuit, par
+une nuit glorieuse, pleine de lune et d’étoiles et,
+sous la lune et les étoiles, la terre était blanche
+d’un ourlet de givre. Et de loin, de très loin, arriva
+l’appel de la bande. De temps à autre, au cours de
+l’été, on avait entendu le hurlement d’un loup isolé,
+mais, cette fois, c’était la horde entière, et, tandis
+que l’appel parvenait jusqu’à lui, à travers le
+silence et le mystère de la nuit, chant de cruauté
+qui venait à chaque déclin de la lune Rouge,
+du fond des âges infinis. Pierre savait qu’enfin était
+arrivé ce que Bari attendait. Aussitôt Bari avait
+compris. Ses muscles vibraient comme des câbles
+tendus, alors qu’il se tenait debout dans le clair de
+lune, regardant dans la direction d’où provenait
+le mystère et le tressaillement du bruit. On pouvait
+l’entendre se plaindre doucement et Pierre se
+penchant de façon à l’observer dans la lumière de la
+nuit, put le voir qui tremblait.</p>
+
+<p>— C’est <i>Mee-kov</i>, murmura-t-il à Nepeese.</p>
+
+<p>Cela voulait dire l’appel du sang qui circulait
+accéléré dans les veines de Bari, non seulement
+l’appel de son espèce, mais l’appel de Kazan et de
+Louve-Grise et de ses ancêtres depuis d’innombrables
+générations. C’était la voix de sa race.
+Voilà ce que Pierre avait dit tout bas. Et il avait
+raison. Dans la nuit dorée, Branche-de-Saule
+attendait, car c’était elle qui avait joué le plus gros
+jeu et c’était elle qui allait perdre ou gagner. Elle
+ne souffla mot et ne répondit pas aux paroles
+assourdies de Pierre, mais elle retint sa respiration
+et observa Bari, tandis que, peu à peu, il
+disparaissait pas à pas dans l’ombre. Quelques
+instants après, il était parti. Ce fut alors qu’elle se
+redressa, rejeta la tête en arrière, ses yeux rivalisant
+d’éclat avec les étoiles.</p>
+
+<p>— Bari, appela-t-elle, Bari, Bari !</p>
+
+<p>Il devait être déjà à la lisière de la forêt, car elle
+poussa un ou deux longs soupirs d’attente avant
+qu’il revînt à son côté. Mais il était accouru droit
+comme une flèche et il gémissait en la regardant
+en face. Nepeese lui posa les mains sur sa tête.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, mon père, dit-elle. Il s’en
+ira chez les loups. Mais il reviendra. Il ne me
+quittera jamais bien longtemps.</p>
+
+<p>Une main encore posée sur la tête de Bari, elle
+désigna de l’autre l’obscurité, pareille à un puits
+d’ombre, de la forêt.</p>
+
+<p>— Va les retrouver, Bari ! murmura-t-elle. Mais
+il faut revenir. Il le faut. <i>Cheamao !</i></p>
+
+<p>Avec Pierre, elle retourna dans la hutte, la porte
+close derrière eux. Bari resta seul. Il y eut un long
+silence. Bari pouvait y entendre les bruits de la
+nuit, le heurt des chaînes qui attachaient les
+chiens, le mouvement énervé de leur corps, le
+sifflement palpitant d’une paire d’ailes, la respiration
+même de la nuit. Car pour lui cette nuit, même
+dans sa tranquillité, paraissait vivante. De nouveau
+il s’avança, et à l’orée de la forêt, une fois de
+plus, il s’arrêta pour écouter. Le vent avait changé
+et il roulait en lui le cri, lamentable à glacer le
+sang, de la hurle. Loin, loin, du côté de l’ouest,
+un loup isolé tourna son mufle vers le ciel et
+répondit à l’appel assemblé de son clan, puis de
+l’est arriva par delà la hutte une voix si lointaine
+qu’elle semblait un écho mourant dans l’immensité
+de la nuit. Un cri étouffé s’arrêta dans la gorge de
+Bari. Il leva la tête. Juste au-dessus de lui montait
+la lune Rouge, l’invitant au frissonnement et au
+mystère du monde ouvert devant lui. Le bruit
+s’accrut dans sa gorge et peu à peu augmenta de
+volume jusqu’à ce que sa réponse s’élevât vers les
+étoiles.</p>
+
+<p>Dans leur hutte, Pierre et Branche-de-Saule
+l’entendirent. Pierre haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Il est parti, fit-il.</p>
+
+<p>— Oui, il est parti, mon père, répliqua Nepeese
+qui regardait à la fenêtre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">CHAPITRE XVIII<br>
+<span class="xsmall">LE BANNI</span></h2>
+
+
+<p>L’obscurité des forêts n’effrayait plus Bari
+comme aux jours d’autrefois. Cette nuit-là son cri
+de chasse était monté vers les étoiles et vers la
+lune et, par ce cri, il avait pour la première fois
+exprimé son mépris de la nuit et de l’espace, son
+défi à la solitude entière, son acceptation de la
+Fraternité. Dans ce cri et la réponse qui lui
+était arrivée, il sentait une force nouvelle : le
+triomphe final de la nature lui imposant cette
+certitude qu’il ne fallait pas redouter plus longtemps
+ces forêts et les créatures qu’elles renfermaient,
+mais que <i>toutes choses au contraire le craignaient</i>.</p>
+
+<p>Là-bas, par delà la clôture de la hutte et l’influence
+de Nepeese, étaient tout ce que son sang de
+loup trouvait maintenant de plus désirable : une
+camaraderie de son espèce, le frisson de l’aventure,
+le beau sang pourpre de la curée et l’amour. Et
+ceci, somme toute, était le mystère dominant les
+forces qui le pressaient et que cependant il comprenait
+le moins.</p>
+
+<p>Il courut droit en pleine obscurité vers le nord-ouest,
+rampant sous les broussailles, la queue
+basse, les oreilles de biais, pareil au loup, quand
+le loup suit une piste nocturne. La bande
+avait obliqué directement au nord et allait plus
+vite que lui, de sorte qu’au bout d’une heure il ne
+pouvait plus l’entendre. Mais le hurlement du loup
+solitaire à l’ouest s’était rapproché et, trois fois,
+Bari lui répondit. Au bout d’une heure, il réentendit
+de nouveau la bande qui obliquait au sud. Pierre
+aurait compris sans peine. Leur proie avait trouvé
+sécurité au delà de l’eau ou dans un lac, et les
+<i>makekuns</i> suivaient une piste fraîche. A cet
+instant, Bari n’était séparé du loup isolé que d’un
+quart de mille de forêt à peine, mais ce loup isolé
+était, au surplus, un vieux loup et avec l’intelligence
+et la précision d’une longue expérience, il
+s’éloigna dans la direction des chasseurs, écourtant
+sa route de manière à devancer, à un moment, la
+bande d’un demi-mille ou de trois quarts de mille.
+C’était un tour de la communauté que Bari avait
+encore à apprendre et le résultat de son ignorance
+et le manque d’habileté firent que, deux fois
+ensuite, en moins d’une demi-heure, il se trouva
+tout frémissant tout près de la bande, sans réussir
+à la rejoindre. Puis il y eut un long et dernier
+silence. La bande avait consommé son meurtre et,
+pendant la curée, ne faisait aucun bruit.</p>
+
+<p>Le reste de la nuit, Bari erra solitaire ou du
+moins jusqu’à ce que la lune fût bien au déclin. Il
+avait fait du chemin depuis la hutte et sa route
+avait été incertaine et zigzagante, mais il n’était
+plus du tout possédé du sentiment désagréable
+de s’être perdu. Les deux ou trois derniers mois
+avaient développé en lui le sens de l’orientation,
+ce « sixième sens » qui dirige les pigeons
+sans les égarer de leur route et les conduit droit,
+à vol d’oiseau, au refuge de leurs premières années.
+Il n’avait pas oublié Nepeese. Une douzaine de fois
+il détourna la tête en gémissant, et toujours il
+choisissait soigneusement la direction où se trouvait
+la hutte. Mais il n’y retourna pas. Tandis que
+la nuit se prolongeait, sa recherche du mystère
+qu’il n’avait pas trouvé continuait. La faim même
+au coucher de la lune et au point du jour ne fut pas
+assez aiguë pour le mettre en chasse de nourriture.
+Il faisait froid et il fit, sembla-t-il, plus froid quand
+la lueur de la lune et des étoiles s’éteignit. Sous
+ses pieds, qu’on eût dit ouatés, il y avait, surtout
+dans les clairières, un givre épais et blanc où parfois
+il laissait nettement l’empreinte de ses pattes
+et de ses ongles. Il avait marché ferme durant des
+heures, fait beaucoup de milles en tout et il était
+fatigué quand vint à poindre l’aube. Et ce fut à ce
+moment que ses babines s’entrechoquant tout à
+coup, Bari s’arrêta d’un trait sur la route.</p>
+
+<p>Enfin était arrivée la rencontre qu’il avait cherchée.
+Il y avait dans une clairière éclairée par
+l’aurore glaciale, un petit cirque situé au flanc
+d’un coteau, du côté de l’Est. La tête tournée vers
+lui et l’attendant, tandis qu’il sortait de l’ombre,
+le flairant de son nez pointu, se tenait Maheegun,
+la jeune louve. Bari n’avait pas flairé sa présence,
+mais il l’aperçut dès au sortir de la bordure de
+jeunes baumiers qui encerclaient la clairière.
+Ce fut alors qu’il s’arrêta et pendant une bonne
+minute, ni l’un ni l’autre ne remua ou ne
+sembla respirer. Il n’y avait pas quinze jours de
+différence d’âge entre deux, cependant des deux,
+Maheegun était de beaucoup la moins grande ;
+son corps était aussi long, mais elle était plus
+mince. Elle se tenait sur ses jambes grêles qui
+étaient presque pareilles aux jambes d’un renard et
+la courbure de son dos était celle d’un arc à peine
+tendu, signe d’une vélocité égale à celle du vent.
+Elle se tenait en posture de fuite, alors même
+que Bari faisait les premiers pas vers elle ; puis,
+très lentement, son corps se détendit et, au fur
+et à mesure que Bari se rapprochait, ses oreilles
+perdaient de leur mobilité et retombaient horizontalement.
+Bari poussa un gémissement. Ses oreilles
+à lui étaient dressées, sa tête en éveil, la queue
+haute et hérissée. L’adresse, sinon la diplomatie,
+faisait déjà partie de sa masculine supériorité et
+il ne pressa point aussitôt l’affaire. Il était à moins
+de cinq pieds de Maheegun, lorsqu’il se détourna
+d’elle comme par hasard et regarda du côté de
+l’Est, où un léger coup de crayon rouge et or
+annonçait le jour. Pendant quelques instants, il
+renifla, regarda autour de lui et prit le vent avec
+beaucoup de gravité, comme s’il voulait persuader
+sa belle connaissance, ainsi que certaines bêtes à
+deux jambes ont fait, avant lui, de son importance
+à la ronde. Et Maheegun fut proprement subjuguée.
+L’esbrouffe de Bari opérait aussi bellement que le
+bluff des bêtes à deux jambes. Il renifla l’air avec
+un tel frémissement et un enthousiasme si méfiant
+que les oreilles de Maheegun se redressèrent et
+qu’elle renifla l’air de compagnie. Il tourna la tête
+dans toutes les directions d’une manière si prompte
+et si éveillée que la féminine curiosité de Maheegun,
+sinon l’inquiétude, lui firent également tourner
+la tête par sympathie interrogative et lorsqu’il
+poussa un faible gémissement comme si, dans l’air,
+il avait surpris un mystère qu’elle ne pouvait
+comprendre, un bruit léger se fit entendre en
+réponse dans sa gorge, mais adouci et discret,
+semblable à une exclamation de femme qui n’est
+pas bien sûre si elle doit interrompre ou non son
+seigneur et maître. A ce bruit que surprit l’ouïe
+fine de Bari, il s’avança vers elle d’un pas léger et
+menu et, l’instant d’après, ils se flairaient le nez…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand le soleil se leva une demi-heure plus tard,
+il les trouva encore dans l’étroite clairière au flanc
+du coteau, avec la frange épaisse des forêts au-dessous
+d’eux et derrière cette frange, une plaine
+boisée et sauvage qui ressemblait dans son manteau
+de givre à un linceul de spectre. Là-haut,
+au-dessus, apparut la première lueur rouge du jour
+emplissant la clairière d’une chaleur de plus en
+plus agréable à mesure que le soleil montait.</p>
+
+<p>Durant un moment, ni Bari ni Maheegun n’eurent
+envie de bouger et, pendant une heure ou deux, ils
+demeurèrent étendus à se chauffer dans un creux
+du remblai, regardant en bas de leurs yeux interrogateurs
+et grands ouverts la plaine boisée qui
+s’étendait sous eux comme une immense mer.
+Maheegun aussi avait rêvé de la bande en chasse
+et de même que Bari elle avait failli la rejoindre.
+Ils étaient fatigués, un peu découragés par moment
+et ils avaient faim, mais ils tressaillaient encore
+du beau frisson du devenir et de la sensation
+anxieuse d’avoir pris conscience de leur nouvelle
+et mystérieuse amitié. Une demi-douzaine de fois,
+Bari se redressa et flaira tout autour de Maheegun
+couchée au soleil, se lamentant vers elle doucement
+et touchant du museau son doux pelage, mais
+pendant longtemps, elle ne fit aucune attention à
+lui. Enfin elle le suivit. Toute la journée, ils
+vagabondèrent et se reposèrent de compagnie. Et
+une fois de plus, la nuit arriva.</p>
+
+<p>C’était une nuit sans lune et sans étoiles. Des
+masses grises de nuages descendaient lentement
+du Nord et de l’Est et au faîte des arbres il y avait
+à peine un souffle de vent, cependant que la nuit
+s’y épaississait. La neige se mit à tomber dru, à
+gros flacons, sans bruit. Il ne faisait pas froid,
+mais il faisait calme, si calme que Bari et Maheegun
+n’avançaient que quelques mètres à la fois et
+s’arrêtaient pour écouter. En pareille occurrence,
+tous les rôdeurs de nuit des forêts sont en route
+pour peu qu’ils aient à bouger le moins du monde.
+C’était la première des grandes tempêtes de neige.
+Pour tous les carnivores farouches des forêts, les
+grandes neiges sont le début du carnaval d’hiver,
+du carnaval et de la curée, de l’aventure barbare
+dans les nuits sans fin, de la guerre à outrance sur
+les chemins gelés. Les jours de fécondité et de
+maternité, la paix du printemps et de l’été sont
+passés ; de l’horizon arrive l’appel du Nord, l’invite
+pour tous les carnassiers à la longue chasse et
+dans son premier tressaillement, tous les êtres
+vivants ne bougent qu’un peu cette nuit-là, et avec
+précaution et angoisse. Leur jeunesse rendait
+toutes choses neuves à Bari et à Maheegun. Leur
+sang circulait avec rapidité, leurs pieds se posaient
+doucement, leurs oreilles étaient étonnées de
+vibrer aux plus légers bruits. Au début de la
+grande neige, ils ressentaient le rythme excitant
+d’une vie nouvelle. Il les attirait. Il les incitait à
+l’aventure dans le mystère blanc de la tempête
+silencieuse et, sollicités par cette poussée de jeunesse
+et de désirs, ils continuaient d’avancer.</p>
+
+<p>La neige devint plus épaisse sous leurs pieds.
+Dans les clairières, ils y enfonçaient jusqu’aux
+genoux et elle ne cessait de tomber, comme une
+immense nue blanche qui, sans fin, descendait des
+cieux. Il était près de minuit quand elle s’arrêta.
+Les nuages allaient à la dérive sous la lune et les
+étoiles, et longtemps Bari et Maheegun se tinrent
+sans bouger à regarder du haut de la crête chauve
+d’un coteau le monde merveilleux déroulé à leurs
+pieds.</p>
+
+<p>Jamais leur vue n’avait porté si loin, sauf à la
+lumière du jour. Au-dessous d’eux s’étendait une
+plaine. Ils pouvaient voir ses forêts, des arbres
+isolés surgis de la neige comme des fantômes, un
+ruisseau, pas encore gelé, qui brillait comme du
+verre qui aurait en lui la lueur tremblotante d’une
+flamme. Bari s’avança vers ce ruisseau. Il ne pensait
+plus à Nepeese et il gémissait d’un bonheur
+contenu tandis qu’il s’arrêtait à mi-route et se
+retournait pour caresser Maheegun.</p>
+
+<p>Il avait envie de se rouler dans la neige et de
+folâtrer avec sa compagne, il avait envie d’aboyer,
+de dresser la tête et de hurler comme il hurlait à
+la Lune Rouge, naguère à la hutte. Quelque chose
+le retenait de le faire. Peut-être était-ce l’air de
+Maheegun. Elle recevait froidement ses attentions.
+Une fois ou deux, elle parut presque effrayée ;
+deux fois Bari avait entendu le claquement aigu
+de ses dents depuis qu’ils avaient grimpé le
+coteau.</p>
+
+<p>La nuit précédente et pendant toute la tempête
+de cette nuit-ci, leur amitié s’était faite plus
+intime, mais maintenant un mystérieux éloignement
+s’y substituait chez Maheegun. Pierre en
+aurait donné l’explication. Avec la neige sous lui
+et autour de lui, la lune et les étoiles lumineuses
+au-dessus de lui, Bari comme la nuit elle-même,
+avait subi une transformation. Son pelage ressemblait
+à du jais luisant. Chaque poil de son
+corps était d’un noir brillant. <i>Noir !</i> C’était cela.
+Et la nature essayait de dire à Maheegun que de
+toutes les créatures que haïssait sa race, la créature
+que les loups craignaient et haïssaient le plus
+était <i>noire</i> ! En elle, ce n’était pas l’expérience, mais
+l’instinct qui lui parlait de la haine immémoriale
+entre le loup gris et l’ours noir et le pelage de
+Bari, au clair de lune et dans la neige, était plus
+noir que celui même de Wakayoo n’avait jamais
+été aux jours de mai où il s’engraissait de poisson.
+Tant qu’ils parcoururent l’immensité de la plaine,
+la jeune louve avait suivi Bari sans hésiter, maintenant
+il y avait dans son maintien de la singularité
+et de l’indécision et, deux fois, elle s’arrêta et
+aurait bien laissé Bari partir sans elle.</p>
+
+<p>Une heure après qu’ils avaient pénétré dans la
+plaine, arriva brusquement, de l’Ouest, le hurlement
+de la bande des loups. Elle n’était pas bien
+éloignée, pas plus d’à un mille peut-être du pied
+du coteau et le jappement vif et prompt qui suivit
+la première clameur prouvait que les chasseurs
+aux longs crocs avaient fait lever une pièce inattendue,
+caribou ou élan, et qu’ils étaient à ses
+talons. A la voix de son peuple, Maheegun redressa
+les oreilles et fila comme une flèche qui part
+d’un arc.</p>
+
+<p>L’inattendu de son départ et la rapidité de sa
+fuite laissèrent Bari à bonne distance derrière elle
+dans cette course à travers la plaine. Elle courait
+aveuglément, favorisée par la chance. Pendant
+l’espace de cinq minutes peut-être, la bande était
+si près de sa proie qu’elle ne faisait plus aucun
+bruit et que la chasse obliqua du côté de Maheegun
+et de Bari. Ce dernier n’était pas à plus de six longueurs
+derrière la jeune louve, lorsqu’un craquement
+dans la broussaille juste devant eux les arrêta
+si brusquement que leurs pattes d’avant arc-boutées
+et leur arrière-train accroupi firent voleter la
+neige. Dix secondes plus tard, le caribou passa
+comme un éclair et se rua dans une clairière qui
+n’était pas à plus de trente mètres de l’endroit où
+ils se trouvaient. Ils purent entendre son halètement
+pressé tandis qu’il disparaissait. Puis la
+bande des loups arriva.</p>
+
+<p>A la vue de ces corps gris qui passaient avec
+rapidité, le cœur de Bari s’arrêta de battre un
+instant. Il oublia Maheegun et qu’elle l’avait abandonné.
+La lune et les étoiles n’existèrent plus pour
+lui. Il ne sentit plus le crissement de la neige sous
+ses pieds. Il fut loup, complètement loup. La
+chaude odeur du caribou aux narines et la passion
+du meurtre l’embrasaient comme du feu. Il s’élança
+à la suite de la bande. Même alors, Maheegun le
+devançait un peu. Elle ne lui manquait pas ; dans
+l’énervement de sa première chasse, il n’éprouvait
+plus le désir de l’avoir près de lui. Bientôt, il se
+trouvait accoté à l’un des monstres gris de la
+bande ; une demi-minute plus tard, un nouveau
+chasseur, sorti d’un buisson, accourut derrière lui,
+puis un deuxième, puis un troisième. Parfois, il
+courait côte à côte avec ses nouveaux compagnons ;
+il entendit une plainte énervée au fond de leur
+gorge, leurs gueules qui s’entrechoquaient pendant
+la course, et, à la clarté dorée de la lune
+devant lui, le craquement que faisait le caribou,
+tandis qu’il s’élançait à travers les fourrés ou par-dessus
+les arbres renversés, en cherchant son
+salut. C’était comme si Bari avait toujours été de
+la bande. Il s’y était joint naturellement comme
+d’autres loups perdus, sortis des buissons, l’avait
+rejointe également. Il n’y avait ni démonstration
+ni bienvenue du genre de celles de Maheegun dans
+la clairière, ni hostilité non plus. Il faisait partie
+des maigres hors la loi aux pieds agiles des antiques
+forêts et ses babines claquaient de désir et
+son sang s’échauffait au fur et à mesure que l’odeur
+du caribou était plus violente et le bruit de son
+désarroi plus proche.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu’ils étaient presque à ses talons,
+lorsqu’ils arrivèrent en pleine campagne, une
+étendue stérile sans un arbre ou un arbuste et qui
+brillait à la clarté des étoiles et de la lune. A
+travers le tapis de neige non foulée, le caribou se
+rua avec une avance d’une centaine de mètres sur
+la bande. Désormais les deux chasseurs de tête ne
+suivirent plus directement sa piste, mais se développèrent
+en un angle, l’un à droite, l’autre à gauche
+du pourchassé et, semblables à des soldats bien
+entraînés, la bande s’ouvrit en deux et déploya son
+éventail pour la charge finale. Les deux extrémités
+de l’éventail s’écartèrent pour se refermer si bien
+que les deux chasseurs de tête couraient presque à
+la hauteur du caribou, cinquante ou soixante pieds
+les séparant du fugitif. De sorte que, adroitement
+et promptement, avec une précision mortelle, la
+bande avait formé un cordon de crocs en fer à
+cheval d’où il n’y avait pour fuir qu’une issue :
+droit en avant. Pour le caribou, se détourner d’un
+degré vers la droite ou vers la gauche équivalait à
+la mort. Les chasseurs d’avant avaient dès lors
+pour office de resserrer les extrémités du fer à
+cheval, jusqu’à ce que l’un d’eux ou tous deux à la
+fois, pussent donner l’assaut fatal. Après quoi,
+l’affaire irait toute seule. La bande encerclerait le
+caribou comme une inondation.</p>
+
+<p>Bari avait pris place au plus bas rang du fer à
+cheval, en sorte qu’il était tout à fait en arrière
+quand la chasse se trouvait au paroxysme. La
+plaine subissait une brusque dépression. Droit en
+avant, il y avait un filet d’eau, d’eau qui brillait
+doucement à la clarté des étoiles et sa vue ranima
+le courage au cœur haletant du caribou. Quarante
+secondes suffiraient à décrire cette scène, quarante
+secondes de lutte suprême pour la vie ou de
+suprême et redoutable effort pour achever la mort.
+Bari ressentit le frisson de pareils instants et il
+manœuvra en avant avec les autres qui étaient à
+l’extrémité du fer à cheval, tandis que l’un des
+loups de tête poussait une pointe afin de paralyser
+les mouvements du jeune taureau. Le coup rata.
+Un deuxième loup se précipita. Tous deux manquèrent
+leur élan. D’autres n’eurent pas le temps
+de les remplacer. De l’extrémité rompue du fer à
+cheval, Bari entendit le lourd plongeon du caribou
+dans l’eau. Lorsque Bari rejoignit la horde
+furieuse, écumant de rage, montrant les crocs,
+Napamoos, le jeune taureau, s’était bel et bien
+évadé dans la rivière et nageait vivement vers la
+rive opposée. Ce fut alors que Bari se retrouva au
+côté de Maheegun. Elle haletait, sa langue rouge
+pendait entre ses babines entr’ouvertes, mais en
+le voyant, elle découvrit ses crocs, en même temps
+qu’elle essayait de mordre et s’écartait de lui
+jusqu’au cœur de la bande désappointée de n’avoir
+saisi que du vent. Les loups étaient de fort mauvaise
+humeur, mais Bari ne s’en aperçut pas.
+Nepeese l’avait entraîné à traverser l’eau comme
+aurait fait une loutre et il ne comprenait pas comment
+cette étroite rivière pouvait ainsi les arrêter.
+Il se jeta à l’eau et y enfonça jusqu’au ventre,
+faisant face une minute à la horde de bêtes sauvages
+qui se trouvaient au-dessus de lui, s’étonnant
+de n’être pas suivi. Et il était noir, <i>noir</i>. Il remonta
+parmi eux et, pour la première fois, ils le remarquèrent.
+Leur agitation cessa. Un nouvel et surprenant
+intérêt les immobilisait. Les crocs se rapprochaient
+vivement. Un peu au large, Bari aperçut
+Maheegun avec un gros loup gris auprès d’elle. Il
+alla de nouveau vers elle et, cette fois, elle demeura
+les oreilles basses tandis qu’il reniflait son cou.
+Puis, avec un mauvais grognement, elle s’élança
+pour le mordre. Les dents pénétrèrent profondément
+dans la chair délicate de son épaule et de
+douleur inattendue il poussa un gémissement.
+L’instant d’après, le gros loup gris fondait sur lui.</p>
+
+<p>Pris encore à l’improviste, Bari s’abattit, les
+crocs du loup à la gorge. Mais en lui coulait le sang
+de Kazan, il y avait en lui de la chair, des os et des
+nerfs de Kazan et pour la première fois de sa vie,
+il lutta comme Kazan avait lutté ce jour terrible à
+la pointe du roc du Soleil. Il était jeune, il avait
+encore à apprendre l’art et la stratégie du vétéran,
+mais ses mâchoires étaient comme les crampons
+de fer avec lesquels Pierre fixait ses trappes à
+ours et il portait au cœur une rage subite et
+aveugle : un désir de meurtre qui dominait tous
+sentiments de douleur ou de peur. Le combat, s’il
+avait été loyal, aurait été une victoire pour Bari,
+malgré sa jeunesse et son inexpérience. En toute
+loyauté, la bande aurait dû en attendre l’issue.
+C’était une règle de la tribu de se réserver, jusqu’à
+ce que l’un eût fait à l’autre son affaire. Mais Bari
+était <i>noir</i>. C’était un étranger, un intrus, une
+créature que les loups remarquèrent seulement
+alors que leur sang bouillonnait de la rage et du
+désappointement de meurtriers qui ont laissé
+s’échapper leur proie.</p>
+
+<p>Un second loup s’élança, attaquant traîtreusement
+Bari de flanc, et tandis qu’il gisait dans la
+neige ses mâchoires broyant la patte d’avant de
+son premier ennemi, la bande entière se rua sur
+lui en masse. Pareil assaut contre le jeune caribou
+aurait signifié la mort en moins d’une minute.
+Chaque croc aurait trouvé où entrer. Bari se trouvant
+par bonheur sous ses deux premiers assaillants
+et garanti par leurs corps, fut sauvé d’être
+mis en pièces aussitôt. Il savait qu’il luttait pour
+son salut. Au-dessus de lui, la horde des fauves
+tournait et l’enlaçait et hurlait, il sentit la douleur
+cuisante des dents qui lui entraient dans les chairs.
+Il étouffait ; cent couteaux semblaient le dépecer et,
+cependant, malgré l’horreur et le désespoir de cette
+situation, il ne poussa ni un appel, ni une plainte,
+ni un cri. Encore une demi-minute et il aurait
+succombé, si la lutte n’avait eu lieu tout à l’extrémité
+de la rive. Ébranlée par l’afflux des torrents
+printaniers, une partie de cette rive s’affaissa subitement
+et entraîna avec elle Bari et la moitié de la
+bande. Dans un éclair, Bari se souvint de l’eau et
+de la fuite du caribou. Un instant, l’éboulement
+l’avait délivré de la bande et, profitant de cet
+instant, il fit un simple saut par-dessus les échines
+grises de ses ennemis dans l’eau profonde du
+ruisseau. Et derrière lui une demi-douzaine de
+gueules se refermèrent sur le vide. De même qu’il
+avait sauvé le caribou, ce filet d’eau qui brillait à la
+clarté de la lune et des étoiles avait sauvé Bari.</p>
+
+<p>Le ruisseau n’avait pas plus de cent pieds de
+largeur, mais il en coûta à Bari, si près d’un combat
+meurtrier, de le traverser. Tant qu’il se fut
+tiré de là sur la rive opposée, il ne s’était pas
+rendu complètement compte de la gravité de ses
+blessures. Il ne pouvait, pour l’instant, se servir
+d’une de ses pattes d’arrière ; l’avant de son épaule
+gauche était ouvert jusqu’à l’os ; sa tête et son
+corps étaient déchirés et lardés, et, tandis qu’il
+s’éloignait lentement du ruisseau, la trace qu’il
+laissait sur la neige formait un chemin de sang.
+Le sang ruisselait de ses mâchoires pantelantes
+entre lesquelles sa langue saignait ; il coulait de ses
+jambes, de ses flancs, de son ventre, il dégouttait
+de ses oreilles. L’une d’elles était fendue net sur
+une longueur de deux pouces comme si on l’avait
+coupée au couteau. Ses sens étaient troublés, sa
+compréhension des choses obscurcie comme par un
+voile tiré devant ses yeux. Il n’entendit pas, un peu
+plus tard, de l’autre côté de la rivière, le hurlement
+de déception de la horde de loups, il n’eut
+plus même conscience de l’existence de la lune et
+des étoiles. A demi-mort, il avança en rampant
+jusqu’à ce que, par bonheur, il arrivât à un bosquet
+de sapins rabougris. Il s’y traîna et s’y laissa tomber
+anéanti.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toute cette nuit-là et jusqu’à midi du jour suivant,
+Bari demeura étendu sans bouger. La fièvre
+brûlait son sang. Elle montait fort et rapidement
+à la mort, puis elle décrut lentement et la vie fut
+victorieuse. A midi, il se remit en route. Il était
+sans force et titubait sur ses jambes. Il traînait
+encore sa jambe d’arrière et il était recru de douleur.
+Mais il faisait une journée splendide. Le soleil
+était chaud. La neige fondait. Le ciel ressemblait
+à une vaste mer bleue et des torrents de vie couraient
+de nouveau, tièdes, dans ses veines. Mais
+maintenant ses désirs étaient à jamais changés et
+il était au terme de ses investigations. Une colère
+rouge croissait dans ses yeux, tandis qu’il grondait
+dans la direction du combat de la nuit dernière
+avec les loups. Ils n’étaient plus de ses gens. Ils
+n’étaient plus de son sang. Jamais plus l’appel de
+la chasse ne le leurrerait, ni la voix de la horde
+n’éveillerait en lui l’antique envie. En lui, il y avait
+une chose nouveau-née, une haine impérissable
+pour le loup, une haine qui allait augmenter en lui
+jusqu’à devenir comme un mal foncier, une chose
+toujours présente et insistante, réclamant vengeance
+contre leur espèce.</p>
+
+<p>La nuit précédente, il était allé à eux en camarade.
+Aujourd’hui, il était un banni. Tailladé et
+estropié, portant sur lui des stigmates pour le reste
+de sa vie, il avait retenu la leçon de la solitude.
+Demain et après-demain et durant tous les jours
+qui suivraient sans fin, il se souviendrait parfaitement
+de la leçon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">CHAPITRE XIX<br>
+<span class="xsmall">LE FACTEUR SE DÉCIDE</span></h2>
+
+
+<p>Dans la cabane du <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, la quatrième
+nuit de l’absence de Bari, Pierre fumait sa pipe
+après un grand souper de longe de caribou qu’il
+avait rapportée de la piste et Nepeese écoutait
+le récit du coup remarquable qu’il avait
+réussi, quand un bruit à la porte les interrompit.
+Nepeese ouvrit et Bari entra. Le cri de
+bienvenue qui était aux lèvres de la jeune fille
+y mourut sur le champ et Pierre sursauta comme
+s’il ne pouvait croire que cette créature qui
+revenait était le chien-loup. Trois jours et trois
+nuits sans manger, pendant lesquels il n’avait
+pu chasser à cause de la patte qu’il tirait encore,
+avaient posé sur lui les stigmates de la famine.
+Couturé par la bataille et couvert de caillots de
+sang séché qui pendaient encore à ses longs
+poils, il avait un aspect qui arracha finalement
+un long soupir à Nepeese. Un bizarre sourire
+s’esquissa sur le visage de Pierre, tandis qu’il
+se penchait hors de son fauteuil, puis se levant
+lentement et regardant avec plus d’attention, il
+dit à Nepeese :</p>
+
+<p>— Ventre saint gris ! Oui. Il est allé rejoindre
+la horde des loups, Nepeese, et la horde s’est
+retournée contre lui. Ce n’a pas été un combat
+entre deux loups, non ! Ce fut un combat de toute
+la bande. Il est déchiré et lardé à cinquante places.
+Et, mon Dieu, il est vivant…</p>
+
+<p>Dans la voix de Pierre l’émerveillement et la
+surprise allaient croissant. Il demeurait sceptique
+et pourtant il ne pouvait ne pas croire ce que lui
+disaient ses yeux. Ce qui était arrivé n’était rien
+moins qu’un miracle et, pendant un moment, il
+ne souffla mot, mais resta à regarder en silence,
+tandis que Nepeese s’éveillait de son étonnement
+pour donner à Bari des soins et de la nourriture.
+Quand il eut dévoré comme un affamé
+une bouillie froide, elle se mit à laver les blessures
+dans de l’eau tiède, ensuite elle les oignit avec
+de la graisse d’ours, lui parlant tout le temps
+dans son doux langage cree. Après la douleur
+et la faim et la traîtrise de son équipée, c’était
+une magnifique réception pour Bari. Il dormit
+cette nuit-là au pied du lit de Branche-de-Saule.
+Le matin suivant, ce fut la fraîche caresse de
+sa langue sur la main de Nepeese qui l’éveilla.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès ce jour-là, ils reprirent la camaraderie
+interrompue par la désertion momentanée de Bari.
+L’attachement était plus grand que jamais de la part
+de Bari. C’était lui qui s’était enfui loin de Branche-de-Saule,
+qui l’avait quittée à l’appel de la
+bande et il avait l’air parfois de sentir la profondeur
+de sa trahison et il essayait de réparer sa
+faute. Il y avait à n’en pas douter un grand changement
+en lui. Il s’attachait à Nepeese comme
+une ombre. Au lieu de dormir la nuit dans
+l’abri de sapin que Pierre lui avait fabriqué, il
+s’était fait lui-même un petit creux dans la terre
+près de la porte de la hutte. Pierre croyait comprendre
+mieux encore, mais en réalité la clef du
+mystère résidait en Bari lui-même.</p>
+
+<p>Il ne joua plus désormais comme il avait joué
+avant de partir seul dans la forêt. Il ne faisait plus
+la chasse aux bâtons ou ne courait plus jusqu’à
+n’être qu’un tourbillon pour la simple joie de courir.
+Tout enfantillage avait disparu. A la place, il y
+avait une immense adoration et une vaste amertume,
+de l’amour pour la jeune fille et de la haine
+pour la horde et tout cela tenait lieu du passé.
+Chaque fois qu’il entendait le hurlement du loup,
+un grognement de colère montait à sa gorge et il
+montrait les crocs au point que même Pierre s’écartait
+un peu de lui. Un attouchement de la main de
+la jeune fille l’apaisait.</p>
+
+<p>En une semaine ou deux, les grandes neiges arrivèrent,
+et Pierre recommença ses voyages au long
+de sa ligne de pièges. Nepeese avait passé avec lui
+un intéressant marché cet hiver. Pierre l’avait
+prise comme associée. Un piège tous les cinq, une
+trappe toutes les cinq, un appât empoisonné tous
+les cinq devaient lui appartenir et ce qu’ils prenaient
+et tuaient rapprochait un peu plus la réalisation
+d’un rêve merveilleux qui croissait dans
+l’âme de Branche-de-Saule. Pierre en avait fait la
+promesse. S’ils avaient beaucoup de chance cet
+hiver, ils descendraient ensemble aux dernières
+neiges jusqu’à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>, afin d’y acheter le
+vieux petit harmonium qui était à vendre. Et si
+l’harmonium était vendu, ils travailleraient un
+autre hiver pour en acheter un neuf. De ce fait,
+Nepeese prenait un intérêt enthousiaste et incessant
+à visiter la zone de trappes. De la part de
+Pierre c’était plus ou moins un bel acte de diplomatie.
+Il aurait vendu son âme peur donner l’harmonium
+à Nepeese ; il avait décidé qu’elle l’aurait,
+que les cinquièmes trappes, les cinquièmes fosses
+ou les cinquièmes appâts empoisonnés eussent pris
+des fourrures ou non.</p>
+
+<p>L’association n’avait en apparence d’autre signification
+que ces objets-là. Mais, d’autre part, cela
+voulait dire pour Nepeese une occupation personnelle
+où se prendre complètement. Pierre lui avait
+fait comprendre que cela faisait d’elle une camarade
+et une collaboratrice sur la piste. Tel était
+son dessein : la garder avec lui quand il s’absentait
+de la hutte. Il savait que Mac Taggart reviendrait
+à <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span> peut-être plus d’une fois durant
+l’hiver. Il avait des chiens rapides et c’était un
+voyage assez court. Et lorsque Mac Taggart viendrait
+il ne fallait pas que Nepeese fût seule à la
+cabane.</p>
+
+<p>La zone des trappes de Pierre s’étendait du Nord
+à l’Ouest, couvrant en tout une distance de cinquante
+milles, avec une moyenne de deux trappes,
+un piège et un appât par mille. C’était une ligne
+sinueuse qui brillait au long des ruisseaux, pour
+la belette, la loutre et la martre, qui pénétrait au
+plus profond des forêts pour le chat-pêcheur et le
+lynx, et qui traversait les lacs et les lambeaux de
+terres arides balayés par les tempêtes où les appâts
+empoisonnés pouvaient être disposés pour le renard
+et le loup.</p>
+
+<p>A mi-chemin de la ligne, Pierre avait construit
+une petite hutte en bois et une autre à l’extrémité,
+de telle sorte que le travail d’une journée équivalait
+à vingt-cinq milles. C’était aisé pour Pierre
+et pas bien difficile pour Nepeese, au bout des
+quelques premiers jours. Pendant tout les mois
+d’octobre et de novembre et la plus grande partie
+de décembre, ils accomplirent régulièrement leur
+trajet achevant leur tournée tous les six jours,
+ce qui leur donnait une journée de repos à la
+cabane du <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span> et une autre journée à
+la cabane à l’extrémité de la piste. Pour Pierre,
+le travail de l’hiver était une affaire véritable,
+l’ouvrage de sa race depuis des générations ;
+pour Nepeese et Bari il représentait une libre
+et joyeuse partie qui jamais un seul jour ne les
+lassait. Même, Pierre ne pouvait tout à fait se
+défendre de leur emballement. C’était contagieux
+et pendant trois mois il fut plus heureux
+qu’il n’avait jamais été depuis que son soleil
+s’était couché, ce soir que mourut la princesse-mère.</p>
+
+<p>Ce furent des mois merveilleux. La fourrure
+était abondante et il faisait un froid continu sans
+tourmente mauvaise. Non seulement Nepeese portait
+un petit paquet sur les épaules afin de rendre
+plus léger le fardeau de Pierre, mais elle exerçait
+Bari à porter de chaque côté de ses flancs de
+mignons paniers qu’elle avait fabriqués. Dans ces
+paniers Bari portait les appâts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans un sur trois au moins des pièges, il y avait
+toujours ce que Pierre nommait des « bagatelles » :
+lapins, hiboux, corneilles, geais ou écureuils. Ceux-ci,
+une fois déplumés ou écorchés, constituaient
+l’appât pour recharger les trappes plus avant.</p>
+
+<p>Sur la fin de décembre, comme ils revenaient
+à <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, Pierre s’arrêta brusquement à une
+douzaine de pas en avant de Nepeese et fixa la
+neige. Une bizarre empreinte de chaussures avait
+rejoint la leur et se dirigeait vers la hutte… Pendant
+une demi-minute, Pierre resta silencieux et
+c’est à peine si un muscle de son visage remua,
+tandis qu’il regardait. La trace venait en droite
+ligne du Nord et de ce côté-là c’était le lac Bain.
+Il y avait également de grandes empreintes de
+bottes et leurs enjambées étaient celles d’un
+homme de taille robuste. Avant que Pierre eût,
+dit un mot, Nepeese avait deviné ce que cela
+signifiait :</p>
+
+<p>— Monsieur le facteur du lac Bain ! dit-elle.</p>
+
+<p>Bari flairait avec défiance l’étrange trace. Ils
+entendirent le groulement sourd de sa gorge et
+Pierre haussa les épaules :</p>
+
+<p>— Oui, le monsieur ! fit-il.</p>
+
+<p>Le cœur de Branche-de-Saule se mit à battre
+plus vite, tandis qu’ils continuaient d’avancer. Elle
+n’avait pas peur de Mac Taggart, elle n’avait pas
+peur physiquement et cependant quelque chose lui
+montait de la poitrine et l’étouffait à l’idée de la
+présence de cet homme à <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>. Pourquoi s’y
+trouvait-il ? Pierre n’avait pas besoin de répondre
+à la question, l’eût-elle formulée. Elle le savait. Le
+facteur du lac Bain n’avait point affaire ici, sinon
+qu’il voulait la voir. Le sang empourpra ses joues
+tandis qu’elle se rappelait cette minute au bord du
+ravin alors qu’il la meurtrissait presque dans ses
+bras. Tenterait-il cela encore ?</p>
+
+<p>Pierre, perdu dans ses sombres pensées, entendit
+à peine l’éclat de rire singulier qui sortit de la
+bouche de Nepeese. Nepeese écoutait le groulement
+que Bari faisait entendre de nouveau.
+C’était un bruit assourdi, mais terrible. Lorsqu’on
+fut à un demi-mille de la hutte, elle enleva les
+paniers des reins du chien et les porta elle-même.
+Dix minutes plus tard, ils aperçurent un homme
+qui venait à leur rencontre.</p>
+
+<p>Ce n’était point Mac Taggart. Pierre le reconnut
+et, avec un évident soupir de soulagement, il lui
+fit signe de la main. C’était De Bar qui était trappeur
+dans les terres incultes au nord du lac Bain.
+Pierre le connaissait parfaitement. Ils avaient
+échangé des poisons à renards. Ils étaient amis et
+ils eurent plaisir à se serrer les mains. De Bar
+regarda alors Nepeese :</p>
+
+<p>— Tonnerre ! la voici femme, s’écria-t-il. Et
+comme une femme, Nepeese le regarda bien en
+face, la rougeur colorant plus fort ses joues et il
+s’inclina profondément avec une politesse qui
+reportait à une couple de siècles par delà la ligne
+de pièges.</p>
+
+<p>De Bar ne tarda pas à expliquer sa mission et,
+avant d’avoir atteint la hutte, Pierre et Nepeese
+savaient pourquoi il était venu. Monsieur le facteur
+du lac Bain partait en voyage dans cinq
+jours et il avait spécialement envoyé De Bar pour
+demander à Pierre d’aller aider le commis et le
+garde-magasin métis pendant son absence. Pierre
+ne fit d’abord aucune observation. Mais il réfléchissait,
+Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher ?
+Pourquoi n’avait-il pas choisi quelqu’un qui
+fût plus proche ? Tant que le feu ne pétilla point
+dans le poêle de tôle de la hutte et que Nepeese ne
+fut pas occupée à préparer le souper, il ne formula
+pas ces questions au chasseur de renards.</p>
+
+<p>De Bar haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Il m’a d’abord demandé si je pouvais rester.
+Mais ma femme a une pneumonie, Pierre. Elle a
+pris froid, l’hiver dernier, et je n’ose la laisser
+longtemps seule. Il a grande confiance en vous.
+En outre, vous connaissez tous les trappeurs inscrits
+aux registres de la Compagnie du lac Bain.
+De sorte qu’il m’a envoyé à vous et il vous prie de
+ne pas vous inquiéter à propos de vos lignes de
+fourrures, car il vous paiera double de ce que vous
+auriez pris pendant le temps que vous serez au
+poste.</p>
+
+<p>— Et… Nepeese ? interrogea Pierre. Monsieur
+s’attend-il que je l’amène ?</p>
+
+<p>Près du poêle, Branche-de-Saule releva la tête
+pour écouter et son cœur se remit à battre librement
+à la réponse de De Bar.</p>
+
+<p>— Il n’a rien dit à ce sujet. Mais bien sûr ce
+sera un grand changement pour la petite demoiselle.</p>
+
+<p>Pierre fit signe de la tête.</p>
+
+<p>— Probablement, Netootam !</p>
+
+<p>Ils ne s’entretinrent pas davantage de l’affaire,
+ce soir-là. Mais pendant toute la nuit, Pierre y
+réfléchit et cent fois il se posa la même question :
+Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher, lui ?
+Il n’était pas le seul à bien connaître les trappeurs
+qui figuraient aux registres de la Compagnie. Il
+y avait Wassaon, par exemple, le métis scandinave
+dont la hutte se trouvait à moins de quatre heures
+de marche du poste ; ou Baroche, le vieux Français
+à barbe blanche qui habitait encore plus près et
+de qui chaque phrase était parole d’évangile. Il
+faut, se dit-il en fin de compte, que monsieur
+m’envoie chercher parce qu’il désire se concilier
+le père de Nepeese et obtenir l’amitié de Nepeese
+elle-même. Car c’était, à n’en point douter, un
+grand honneur que le facteur lui faisait et cependant,
+au fond du cœur, il restait plein de défiance.</p>
+
+<p>Quand De Bar fut sur le point de le quitter, le
+lendemain matin, il lui dit :</p>
+
+<p>— Dites à monsieur que je partirai pour le lac
+Bain après-demain.</p>
+
+<p>Lorsque De Bar fut parti, Pierre dit à Nepeese :</p>
+
+<p>— Et tu vas rester ici, ma chérie. Je ne t’emmène
+pas au lac Bain. J’ai rêvé que monsieur ne
+s’en allait pas en voyage, mais qu’il a menti et
+qu’il sera malade quand j’arriverai au poste. Et
+pourtant si par hasard tu voulais venir…</p>
+
+<p>Nepeese se redressa brusquement pareille à un
+roseau que le vent avait courbé.</p>
+
+<p>— Non ! s’écria-t-elle si farouchement que Pierre
+éclata de rire et se frotta les mains.</p>
+
+<p>Ainsi se fit-il que le deuxième jour après la
+visite du chasseur de renards, Pierre s’en alla au
+lac Bain. Nepeese, sur le seuil, lui fit signe adieu
+de la main jusqu’à ce qu’il eût disparu à sa vue.</p>
+
+<p>Le matin de ce même jour, Mac Taggart se leva
+alors qu’il faisait encore nuit. Le moment était
+arrivé, l’heure et le jour qu’il avait attendus et
+combinés, et, de toute la nuit, le sommeil n’avait
+fermé ses yeux. Vingt fois, il avait tenu ce merveilleux
+portrait de Nepeese à la lueur de la lampe
+et qui, chaque fois, produisait l’effet de l’huile
+jetée sur un brasier. Toutes les forces de son être
+sombraient maintenant dans une seule et grande
+passion dont longtemps et minutieusement il avait
+machiné l’accomplissement. Il avait reculé devant
+un meurtre à commettre : tuer Pierre, et, dans son
+hésitation, il avait trouvé un moyen meilleur.
+Nepeese ne pouvait lui échapper. Il la rencontrerait
+seule à la hutte, sans défense, pour en faire ce
+qu’il lui plairait. Après quoi…</p>
+
+<p>Il se mit à rire et serra ses gros poings, enchanté.
+Oui, après cela, Nepeese consentirait à devenir la
+femme du facteur du lac Bain. Elle ne voudrait
+pas que les gens de la forêt la regardent comme <i>la
+bête noire</i>. Non ! Elle viendrait spontanément. Et
+Pierre ne saurait jamais ce qui s’était passé à la
+hutte, car Nepeese voudrait-elle le lui raconter ?
+C’était un plan superbe, si facile à réaliser, aux
+résultats tellement inévitables ! Et, pendant tout
+ce temps, Pierre s’imaginerait que Mac Taggart
+était parti en mission vers l’Est.</p>
+
+<p>Il déjeuna avant l’aube et il était en route avant
+qu’il fît jour encore. A dessein, il tourna directement
+à l’est, afin qu’en arrivant du sud-ouest,
+Pierre ne pût rencontrer les traces de son traîneau.
+Car il avait maintenant résolu qu’il importait que
+Pierre ne sût jamais cela et n’eût pas un soupçon,
+même si cela devait l’obliger à faire quelques milles
+supplémentaires de voyage, si bien qu’il ne parviendrait
+au <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span> que le deuxième jour. Il
+était préférable, somme toute, d’être un jour en
+retard, car il était possible que quelque chose eût
+fait différer Pierre. De sorte qu’il ne s’efforça point
+d’aller au plus vite. Il y avait une énorme somme
+de brutale satisfaction à prévoir ce qui allait
+arriver et Mac Taggart se plongeait dans ce plaisir
+jusqu’à satiété. Aucune chance de déception d’ailleurs.
+Il était sûr que Nepeese n’accompagnerait
+pas son père au lac Bain. Elle serait à la hutte du
+<span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, seule. Cinquante fois son visage s’empourpra
+violemment d’y penser.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nepeese ne redoutait rien de cette solitude. Des
+fois, maintenant, la pensée d’être seule lui était
+agréable, quand elle désirait rêver, quand elle se
+représentait des choses au mystère desquelles elle
+n’aurait même pas admis Pierre. Elle devenait
+femme, une fleur qui, close jusqu’alors, s’épanouissait,
+C’était encore une jeune fille avec le doux
+velouté de l’adolescence dans ses yeux et cependant
+avec déjà le mystère de la femme s’émouvant dans
+son âme, comme si la Grande Main hésitait à
+l’éveiller ou à la laisser dormir encore plus longtemps.
+A ces moments-là, lorsque l’occasion s’offrait
+de consacrer quelques heures à sa rêverie, elle
+mettait sa robe rouge et relevait ses cheveux
+comme elle l’avait vu représenté dans les gravures
+des magazines que Pierre rapportait deux fois par
+an de <span lang="en" xml:lang="en">Nelson House</span>.</p>
+
+<p>Le deuxième jour de l’absence de Pierre, elle
+s’habilla de la sorte ; toutefois, elle fit retomber ses
+cheveux autour d’elle en gloire lumineuse et autour
+de son front elle attacha un bandeau de ruban
+rouge. Cependant, ce n’était pas fini. Aujourd’hui,
+elle avait de merveilleux desseins. Sur la muraille,
+près de son miroir, elle avait fixé une grande page
+tirée d’un magazine pour dames et sur cette page
+on voyait une délicieuse figure à frisettes. En dessous
+était écrit : Mary Pickford. A quinze cents
+milles au Nord du bureau de la Californie soleilleuse
+où la photographie avait été prise, Nepeese,
+une moue à ses lèvres pourpres, le front plissé,
+s’appliquait à saisir le secret des ondulations de
+la petite Mary Pickford.</p>
+
+<p>Elle regardait son miroir, le visage enflammé et
+des yeux brillants, s’énervant pour donner à l’une de
+ses tresses qui tombait plus bas que ses hanches,
+l’aspect des boucles convoitées. Soudain, derrière
+elle, la porte s’ouvrit et Bush Mac Taggart entra.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">CHAPITRE XX<br>
+<span class="xsmall">UNE LUTTE INUTILE</span></h2>
+
+
+<p>Branche-de-Saule tournait le dos à la porte quand
+le facteur du lac Bain pénétra dans la hutte et,
+dans son étonnement, durant quelques secondes
+elle ne se retourna pas. Elle crut d’abord que
+c’était Pierre. Il avait eu besoin de revenir ;
+mais comme cette pensée lui venait, elle entendit
+un groulement dans la gorge de Bari qui la
+fit se dresser brusquement et regarder vers la porte.</p>
+
+<p>Mac Taggart n’était pas entré sans se préparer.
+Il avait laissé dehors son paquet, son fusil et son
+lourd pardessus. Il était debout sur le seuil et il
+considérait Nepeese, sa superbe toilette et sa florissante
+chevelure, comme étourdi par ce qu’il voyait.
+Fatalité ou hasard jouaient alors contre Branche-de-Saule.
+S’il y avait eu un soupçon de chevaleresque
+ou même de pitié sommeillant dans l’âme
+de Bush Mac Taggart, il eût été anéanti par ce
+qu’il vit. Jamais Nepeese n’avait paru plus belle,
+pas même le jour que Mac Donald, le géographe,
+avait fait sa photographie. C’était la manière dont
+le soleil, pénétrant à flots par la fenêtre, faisait
+ressortir sa merveilleuse chevelure dans l’obscurité
+lumineuse de laquelle son visage était encadré
+comme un fin camée qui retint un instant Mac
+Taggart, hésitant et la respiration coupée. Il avait
+rêvé. Ses désirs de brute lui avaient représenté
+Nepeese dans tout le charme qu’une imagination
+torturé par la passion peut ajouter à la réalité.
+Mais il ne s’était rien représenté de comparable à
+la créature qui était maintenant devant lui, les
+yeux agrandis démesurément d’effroi et pâlissant
+sous le regard qui la fixait. Il n’y eut qu’un instant
+pendant lequel leurs yeux se rencontrèrent dans
+ce terrible silence : terrible pour la jeune fille. Des
+mots étaient superflus. A la fin, elle comprit. Elle
+comprit le danger qu’elle avait couru le jour où, au
+bord du ravin et dans la forêt, elle s’était moquée,
+sans peur de la menace qui l’assaillait maintenant
+de front. C’était, sur le visage de Mac Taggart,
+indescriptible, l’horrible joie qui brûlait dans ses
+yeux, l’éclat de ses dents serrées, le sang pourpre
+embrasant sa face, tandis qu’il la regardait. En un
+éclair la vérité lui apparut. C’était un guet-apens et
+Pierre était parti.</p>
+
+<p>Un soupir qui ressemblait à un sanglot expira
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>— Monsieur ! essaya-t-elle de dire. Mais ce ne fut
+qu’un murmure, un effort. Elle paraissait suffoquée.</p>
+
+<p>Elle perçut nettement le déclanchement du verrou
+de fer alors qu’il fermait la porte. Mac Taggart
+avança d’un pas.</p>
+
+<p>Il ne fit qu’un seul pas. Sur le plancher, Bari
+demeurait comme une chose sculptée. Il n’avait
+pas bougé. Il n’avait pas proféré un son, à part ce
+grognement avertisseur, tant que Mac Taggart
+gardait sa distance. Puis, comme un éclair, il
+s’était dressé et placé devant Nepeese, chaque poil
+de son corps hérissé et devant la colère de son
+grognement Mac Taggart se recula contre la porte
+verrouillée. Un mot de Nepeese en ce moment et
+c’eût été tout. Mais un instant fut perdu, un instant
+avant qu’elle jetât un ordre. En pareil moment une
+main et un cerveau humains sont plus prompts que
+l’entendement d’un animal, et, tandis que Bari
+sautait à la gorge du facteur, il y eut un éclair
+et une explosion étourdissante presque sous les
+yeux de Branche-de-Saule. C’était un coup de
+hasard, un coup parti de la hanche du pistolet automatique
+de Mac Taggart. Bari tomba net. Il
+s’abattit d’un choc sur le plancher et roula contre
+le mur de bois. Il n’y eut pas une convulsion des
+pattes, pas un tressaillement dans son corps. Mac
+Taggart se mit à rire nerveusement, tandis qu’il
+replaçait son revolver dans l’étui. Il savait que
+seul un coup au cerveau avait pu faire cela.</p>
+
+<p>Adossée à la muraille du fond, Nepeese attendait.
+Mac Taggart pouvait entendre sa respiration haletante.
+Il avança à mi-trajet vers elle :</p>
+
+<p>— Nepeese, je suis venu pour faire de vous ma
+femme, dit-il.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas. Il put voir que le souffle
+lui manquait. Elle porta une main à sa gorge. Il fit
+encore quelques pas et s’arrêta. Il n’avait jamais
+vu de tels yeux, non, pas même lorsqu’il s’était
+penché sur le supplice d’une autre femme, jamais
+il n’avait vu pareille terreur dans la vie ou la mort.
+Et pas seulement de la terreur. Il y avait en eux
+plus que de la terreur, quelque chose qui le retenait.
+Et il répéta.</p>
+
+<p>— Je suis venu pour faire de vous ma femme,
+Nepeese. Ici, aujourd’hui, ce soir ; et, demain, vous
+viendrez avec moi à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson-House</span>, puis nous
+retournerons au lac Bain… pour toujours.</p>
+
+<p>Il ajouta les derniers mots comme après
+réflexion.</p>
+
+<p>— Pour toujours, répéta-t-il. Pas comme Marie,
+Elle est repartie dans sa tribu.</p>
+
+<p>Il parlait net. Son courage et sa résolution s’accrurent
+en voyant le corps de la jeune fille s’affaisser
+un peu contre la muraille. Nepeese défaillait. Elle
+était sienne. A quoi bon prodiguer les phrases maintenant,
+maintenant qu’il lui avait fait comprendre
+qu’elle allait lui appartenir pour toujours ? Son cerveau
+en feu était surexcité et il s’avança vers elle
+pour la saisir entre ses bras, comme il l’avait saisie
+au bord du ravin. Il n’y avait pas moyen d’échapper.
+Pierre était parti. Bari était mort. Ils étaient
+seuls et la porte était fermée au verrou…</p>
+
+<p>Il n’avait pas pensé qu’un être vivant pût bouger
+aussi rapidement que Branche-de-Saule, alors que
+ses bras se tendaient pour l’atteindre. Elle ne fit
+pas de bruit pour se précipiter sous l’un des bras
+tendus. Il fit une enjambée, d’un happement brutal
+ses doigts saisirent un bout des cheveux. Il
+entendit qu’ils s’arrachaient, tandis qu’elle se dégageait
+en courant vers la porte. Elle avait poussé le
+verrou quand il la rattrapa et ses bras se refermèrent
+autour d’elle. Il l’entraîna et maintenant elle
+appelait, elle appelait dans sa détresse, Pierre, Bari,
+un miracle de Dieu pouvant la sauver. Et elle luttait.</p>
+
+<p>Elle se contorsionna entre les bras de Mac
+Taggart jusqu’à ce qu’elle fût face à face avec lui.
+Et plus elle lui résistait, plus elle le griffait et lui
+lacérait le visage, plus les bras brutaux la
+broyaient, tant qu’il sembla qu’ils lui briseraient
+sûrement l’échine. Elle ne voyait plus. Elle était
+empêtrée dans ses cheveux. Ils lui couvraient le
+visage, la poitrine et le corps, l’étouffant, embarrassant
+ses mains et ses bras, et toujours elle résistait.
+Pendant cette lutte, Mac Taggart trébucha
+sur le corps de Bari et ils tombèrent. Nepeese se
+releva cinq secondes avant l’homme. Elle aurait
+pu atteindre la porte. Mais de nouveau ses cheveux
+la gênèrent. Elle s’arrêta pour rejeter en
+arrière leur masse lourde afin d’y voir et Mac
+Taggart fut à la porte avant elle.</p>
+
+<p>Il ne la verrouilla point, mais il se tint debout
+face à Nepeese. Son visage était balafré et saignait.
+Ce n’était plus un homme, mais un démon.
+Nepeese était brisée, pantelante, un sanglot
+étouffé sortait de sa gorge. Elle se baissa et
+ramassa un tison de bois enflammé. Mac Taggart
+s’aperçut qu’elle était presque à bout de forces.</p>
+
+<p>Elle brandit le bâton, tandis qu’il se rapprochait
+d’elle. Mais Mac Taggart avait abandonné
+toute idée de crainte ou de prudence. Il avait senti
+la jeune fille haletante et raidie contre lui. Il
+avait senti le frôlement de ses cheveux sur son
+visage, le frisson de son corps, pendant qu’il l’enserrait
+dans sa vigueur brutale, et tous ses instincts
+d’homme s’engouffraient désormais dans
+l’œuvre mauvaise de la possession. Il s’élança sur
+elle comme une bête. Le brandon enflammé
+tomba. Et de nouveau le destin joua contre la jeune
+fille. Dans sa frayeur et son désespoir, elle avait
+ramassé le premier bâton que sa main avait touché,
+un mince bâton. Avec sa suprême énergie elle
+en frappa Mac Taggart et comme le bâton s’abattait
+sur sa tête, il recula en chancelant. Mais cela ne lui
+fit pas lâcher les cheveux qu’il avait empoignés.
+Avant qu’elle pût frapper de nouveau, il l’avait
+attirée à lui et, tandis que ses bras l’enfermaient
+encore comme des étaux de fer qui la broyaient,
+elle poussa un cri d’agonie et le tison tomba par-dessus
+l’épaule de Mac Taggart sur le plancher.</p>
+
+<p>En vain se défendait-elle maintenant, non plus
+pour frapper ou s’évader, mais pour reprendre sa
+respiration. Elle essaya d’appeler de nouveau,
+mais, cette fois, aucun son ne sortit de ses lèvres
+closes. De plus en plus étroitement, le facteur
+resserrait ses bras. C’était horrible, et, à ce moment
+suprême, avec la rapidité d’un éclair, la
+pensée de ce jour où, dans la prairie, un énorme
+roc avait failli la tuer, traversa l’esprit de
+Nepeese. Pensée singulière qui lui venait en ce
+moment, mais elle lui vint et les bras de Mac
+Taggart étaient plus durs que le roc. Ils l’écrasaient.
+Ses reins étaient brisés. Et elle fléchissait
+contre la poitrine de Mac Taggart. Avec un cri fou
+de triomphe, il dénoua son étreinte et la renversa
+dans ses bras, ses longs cheveux balayant le plancher
+et s’y amoncelant en tas. Les yeux de Nepeese
+étaient encore entr’ouverts, elle n’avait point perdu
+toute conscience, mais elle était impuissante.</p>
+
+<p>De nouveau, Mac Taggart éclata de rire et, tandis
+qu’il riait, il entendit s’ouvrir la porte. Était-ce le
+vent ? Il se retourna, maintenant toujours Nepeese
+entre ses bras. Sur le seuil. Pierre était debout.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">CHAPITRE XXI<br>
+<span class="xsmall">NEPEESE FAIT SON CHOIX</span></h2>
+
+
+<p>Dans ce terrible instant qui suivit, si court
+si on le calcule d’après les battements du cœur
+humain, une éternité s’écoula lentement dans
+la petite hutte du <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, cette éternité qui
+gît quelque part entre la vie et la mort et qui est,
+parfois, par rapport à une vie humaine, comptée
+en secondes au lieu de siècles.</p>
+
+<p>Pendant ces secondes, Pierre ne bougea pas de
+l’endroit où il se tenait sur le seuil. Mac Taggart se
+redressa vivement, son fardeau aux bras et, les
+regards fixés sur Pierre, ne bougea pas davantage.
+Mais les yeux de Branche-de-Saule étaient
+ouverts. Un frisson convulsif parcourait le corps
+de Bari étendu contre le mur. On n’entendait
+le bruit d’aucune respiration. Et, au milieu de
+ce silence, Nepeese poussa un grand sanglot entrecoupé.</p>
+
+<p>Alors Pierre se réveilla à la réalité. Comme Mac
+Taggart, il avait laissé dehors son pardessus et
+ses moufles. Il parla et sa voix ne ressemblait plus
+à la voix de Pierre. C’était une voix étrange.</p>
+
+<p>— Le Seigneur tout puissant m’a envoyé à
+temps, Monsieur, dit-il. Moi aussi j’ai fait route
+par l’est et j’ai vu l’endroit où votre trace a quitté
+le chemin.</p>
+
+<p>Non, cela ne ressemblait plus à la voix de Pierre !
+Un frisson secouait maintenant Mac Taggart et
+lentement il abandonna Nepeese. Elle glissa sur
+le plancher. Lentement il se redressa.</p>
+
+<p>— N’est-ce point vrai, monsieur, reprit Pierre,
+que je suis arrivé à temps ?</p>
+
+<p>Quelle puissance, quelle immense frayeur peut-être
+contraignit Mac Taggart à donner un signe
+d’affirmation et fit que ses lèvres épaisses prononcèrent
+d’une voix rauque ces paroles : « Oui, à
+temps ! » Et pourtant ce n’était pas la peur ; ce fut
+quelque chose de plus omnipotent que cela. Et
+Pierre ajouta de la même voix étrange :</p>
+
+<p>— Je rends grâces à Dieu !</p>
+
+<p>Les yeux d’un fou rencontraient maintenant les
+yeux d’un fou. Entre eux, il y avait la mort. Tous
+deux la virent. Tous deux pensaient qu’ils voyaient
+la direction que suivait son doigt osseux. Tous
+deux en étaient certains. La main de Mac Taggart
+ne se tendit pas vers l’étui de son revolver et
+Pierre ne toucha pas le couteau à sa ceinture.
+Lorsqu’ils s’empoignèrent ce fut poitrine contre
+poitrine, deux fauves au lieu d’un, car Pierre
+avait en lui la fureur du loup, du chat et de la
+panthère.</p>
+
+<p>Mac Taggart était plus grand et plus massif,
+un géant robuste ; toutefois, devant la fureur de
+Pierre, il bascula par-dessus la table et s’étala
+par terre avec fracas. Plusieurs fois dans sa vie il
+s’était battu, mais jamais il n’avait senti une
+étreinte à la gorge comparable à l’étreinte des
+mains de Pierre. Elles lui enlevaient quasiment la
+vie sur-le-champ. Son cou craquait, un peu plus
+il aurait été broyé. Il frappa en aveugle, par-derrière,
+et se contorsionna pour repousser le poids
+du corps du métis. Mais Pierre s’était accroché à
+lui, comme Sekoosew, l’hermine, s’était agrippée
+à la gorge du faisan, et les mâchoires de Mac
+Taggart se contractèrent peu à peu et s’ouvrirent
+et son visage se mit à passer du rouge au cramoisi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’air froid pénétrant par la porte, la voix de
+Pierre et le bruit de la lutte rappelèrent rapidement
+Nepeese à la conscience et elle put se relever.
+Elle était tombée près de Bari et, comme
+elle dressait la tête, ses yeux se posèrent un moment
+sur le chien avant de se diriger sur les
+deux combattants. <i>Bari était vivant.</i> Son corps
+était agité de soubresauts, ses yeux étaient ouverts
+et il fit effort pour soulever la tête au moment où
+Nepeese le regardait.</p>
+
+<p>Alors, elle se traîna sur les genoux et s’avança
+vers les deux hommes, et Pierre malgré sa rouge
+fureur sanguinaire et son désir de meurtre, dut
+entendre le cri perçant de joie qui lui monta aux
+lèvres, lorsqu’elle vit que le facteur du lac Bain
+avait le dessous. D’un violent effort elle se mit
+debout et, pendant quelques instants, elle resta
+chancelante, comme si son cerveau et son corps se
+rajustaient. Au moment même où elle considérait
+le visage bleui dont les doigts de Pierre étranglaient
+la vie, la main de Bush Mac Taggart
+cherchait à l’aveuglette son revolver. Il le trouva.
+A l’insu de Pierre il le tira de son étui. Une
+chance du diable le favorisait de nouveau, car dans
+son affairement, il n’avait pas remis le cran de
+sûreté après avoir tiré sur Bari. Maintenant, il
+n’avait plus que la force de presser la détente.
+Deux fois, son index appuya. Deux fois retentirent
+des explosions mortelles auprès du corps
+de Pierre.</p>
+
+<p>A la figure de son père, Nepeese comprit ce
+qui s’était passé. Son cœur s’arrêta dans sa poitrine,
+tandis qu’elle considérait le rapide et terrible
+changement opéré soudain par la mort.
+Lentement Pierre se souleva. Ses yeux se dilatèrent
+une minute, se dilatèrent et demeurèrent
+fixes. Il ne poussa pas une plainte. Elle ne put
+voir ses lèvres bouger. Puis il retomba vers elle,
+de sorte que le corps de Mac Taggart fut libre.
+Sans plus rien voir, avec une angoisse dont ne
+témoignait ni un cri ni un mot, elle se jeta à son
+côté. Il était mort. Combien de temps resta-t-elle
+là ? Combien de temps attendit-elle qu’il fît un
+mouvement, qu’il ouvrît les yeux, qu’il respirât,
+elle ne le saurait jamais.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Mac Taggart se relevait et
+s’appuyait au mur, revolver en main, son cerveau
+reprenant sa lucidité, sa passion renaissant au
+spectacle de son triomphe final. Son œuvre ne
+l’effrayait point. Même en cet instant tragique
+qu’il se tenait accoté à la muraille, sa défense — si
+jamais il y avait défense — se définissait dans son
+esprit. Pierre, le métis, l’avait traîtreusement
+assailli sans raison. En se défendant, il l’avait tué.
+N’était-il pas le facteur du lac Bain ? Est-ce que
+la Compagnie et la Justice ne croiraient pas plutôt
+sa parole que celle de cette fille ? Son cerveau
+bondissait de l’ancienne allégresse. Il n’en viendrait
+jamais là, — à l’aveu de cette lutte et de la
+mort dans la hutte, — quand il en aurait fini avec
+elle ! Elle ne voudrait point passer tout le temps
+pour <i>la bête noire</i>. Non. Ils enseveliraient Pierre
+et elle retournerait au lac Bain avec lui. Si elle
+avait été impuissante naguère, elle était encore
+plus impuissante désormais. Elle n’avouerait
+jamais ce qui s’était passé dans la hutte quand il
+en aurait fini avec elle.</p>
+
+<p>Il oubliait la présence du mort à la regarder penchée
+sur son père en sorte que ses cheveux le
+recouvraient comme d’un linceul de soie. Il replaça
+son revolver dans l’étui et respira bruyamment. Il
+était encore un peu chancelant sur ses pieds, mais
+son visage était de nouveau le visage d’un démon.
+Il fit un pas, et c’est alors qu’un bruit vint éveiller
+la jeune fille de sa torpeur. Dans l’ombre du mur
+le plus reculé, Bari s’était démené pour se lever
+et maintenant il groulait. Lentement Nepeese
+releva la tête. Une force à laquelle elle ne pouvait
+résister lui fit aussi lever les yeux jusqu’à ce qu’elle
+regardât Mac Taggart en plein visage. Elle avait
+presque perdu conscience de sa présence ; ses sens
+étaient glacés et comme éteints. C’était comme si
+son cœur eût cessé de battre avec le cœur de
+Pierre. Ce qu’elle lut sur le visage du facteur la
+ramena de la torpeur de son chagrin à l’abîme de
+son propre péril. Il était penché sur elle. Dans sa
+physionomie, il n’y avait point de pitié, nulle horreur
+de ce qu’il avait fait, seulement une joie
+insensée à regarder, non le corps inanimé de Pierre,
+mais elle-même. Il avança une main et qui se posa
+sur sa tête. Elle sentit les gros doigts froisser ses
+cheveux et les yeux de Mac Taggart luisaient
+comme des charbons ardents derrière les paupières
+humides. Les doigts passaient et repassaient
+dans ses cheveux ; elle pouvait l’entendre respirer,
+tandis qu’il se penchait plus près et qu’elle
+essayait de se lever, mais lui, les mains dans ses
+cheveux, l’immobilisait.</p>
+
+<p>— Grand Dieu ! soupira-t-elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle ne prononça pas d’autre parole, elle n’implora
+pas sa pitié, elle ne proféra aucun cri sinon
+un sanglot rauque et désespéré. En ce moment, ni
+l’une ni l’autre n’entendirent ni ne virent Bari.
+Deux fois, en traversant la hutte, il s’était affaissé
+sur le plancher, maintenant il était près de Mac
+Taggart. Il voulait simplement se lancer dans le
+dos de la brute d’homme et essayer de mordre au
+gras du cou comme il aurait broyé un os de caribou.
+Mais il était sans force. Il était encore à
+demi-paralysé du bas de son épaule d’avant. Mais
+ses mâchoires étaient comme du fer et elles serrèrent
+sauvagement une jambe de Mac Taggart. En
+poussant un hurlement de douleur, le facteur lâcha
+Branche-de-Saule qui se mit debout. Pendant une
+précieuse demi-minute, elle fut libre, et, tandis
+que le facteur donnait des coups de pied et frappait
+pour faire lâcher prise à Bari, elle s’élança vers la
+porte de la hutte et s’enfuit. L’air vif frappa son
+visage, emplit ses poumons d’une vigueur nouvelle
+et, sans savoir d’où lui viendrait un espoir, elle se
+précipita à travers la neige dans la forêt.</p>
+
+<p>Mac Taggart parut sur le seuil juste pour la
+voir disparaître. Sa jambe était déchirée où Bari
+avait enfoui ses crocs, mais il ne sentait pas sa
+douleur, tandis qu’il courait pour poursuivre la
+jeune fille. Elle ne pouvait aller loin. Un cri de
+triomphe, inhumain comme un cri de fauve, sortit
+avec un immense soupir de sa bouche ouverte dès
+qu’il vit que Nepeese ralentissait sa fuite. Il était
+à mi-chemin de la lisière de la forêt, lorsque Bari
+se traîna à son tour sur le seuil. Ses mâchoires saignaient
+où Mac Taggart avait à plusieurs reprises
+donné des coups de pied avant qu’il desserrât les
+crocs. Entre ses deux oreilles il y avait des caillots
+de sang, comme si un tison rouge y avait été
+appliqué un moment. C’était là qu’avait frappé la
+balle de Mac Taggart. Un quart de pouce plus
+avant et c’eût été la mort. Quoi qu’il en soit, cela
+avait produit l’effet d’un coup de lourd gourdin,
+paralysant ses sens et l’envoyant rouler, flasque et
+sans connaissance, contre la muraille. Il pouvait
+remuer les pattes sans tomber maintenant et lentement
+il suivit les traces de l’homme et de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Tout en courant, Nepeese se rendait compte que
+tout espoir était vain. Il ne lui restait plus maintenant
+que quelques minutes, quelques secondes
+peut-être, et son esprit aussitôt redevint lucide et
+réfléchi. Elle bifurqua dans la sente étroite dans
+laquelle Mac Taggart l’avait suivie une fois déjà,
+mais juste au moment d’arriver au ravin, elle prit
+vivement à droite. Elle pouvait apercevoir Mac
+Taggart. Il ne courait pas très vite, mais il gagnait
+continuellement du terrain, comme s’il prenait
+plaisir à contempler son impuissance, comme il y
+avait pris plaisir, d’une autre manière, l’autre jour.</p>
+
+<p>A deux cents mètres plus bas que l’étang profond
+dans lequel elle avait précipité le facteur, tout
+juste au delà des bas-fonds d’où il s’était tiré pour
+se sauver, commençait la gorge de la Plume-Bleue.
+Une chose effrayante se précisait dans son esprit
+tandis qu’elle courait de ce côté, une chose qui, à
+chaque soupir entrecoupé qu’elle poussait, devenait
+au fur et à mesure une immense et radieuse
+espérance. Enfin, elle y parvint et regarda à ses
+pieds. Et tandis qu’elle regardait, remonta en murmurant
+du fond de son âme et trembla sur ses
+lèvres le <i>Chant du Cygne</i> de la tribu maternelle :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O nos ancêtres, à nous !</div>
+<div class="verse">Venez du fond de la vallée,</div>
+<div class="verse">Guidez-nous ! Car aujourd’hui nous mourons</div>
+<div class="verse">Et les vents parlent de mort !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Elle avait levé les bras. Sur l’immensité blanche
+par delà le torrent elle se dressait haute et
+svelte, ses cheveux descendant parmi le soleil
+jusqu’à ses genoux. A cinquante mètres derrière
+elle, le facteur du lac Bain s’arrêta brusquement.
+« Dieu ! murmura-t-il, n’est-elle point admirable ! »
+Et derrière Mac Taggart, se hâtant de
+plus en plus, il y avait Bari.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De nouveau, Branche-de-Saule se pencha pour
+regarder. Elle était sur le bord du gouffre, car à
+cette heure, elle ne tremblait pas. Plusieurs fois,
+elle s’était cramponné à la main de Pierre afin
+de regarder par-dessus bord, car personne ne pouvait
+tomber là sans mourir. A cinquante pieds
+au-dessous d’elle, l’eau qui ne gelait jamais, l’eau
+s’écrasait en écumant parmi les rocs. L’abîme
+était profond et noir et terrible, car entre les
+étroites murailles de roc le soleil ne parvenait
+pas. Le bruit du gouffre emplissait les oreilles de
+Branche-de-Saule.</p>
+
+<p>Elle se retourna et brava Mac Taggart. Même
+alors il ne devina pas, mais il s’avança de nouveau
+vers elle, les bras étendus, comme si déjà il sentait
+qu’il l’étreignait. Cinquante mètres ! Ce n’était
+guère et la distance diminuait rapidement…</p>
+
+<p>Une fois encore les lèvres de Branche-de-Saule
+remuèrent. Après tout, n’est-ce pas l’âme maternelle
+qui nous donne confiance pour aborder l’éternité,
+serait-on païen ? et c’était l’esprit de sa mère
+que Branche-de-Saule invoquait à l’heure de mourir.
+Cet appel aux lèvres, elle se précipita dans le
+gouffre, ses cheveux, soulevés par le vent, l’enveloppant
+dans un linceul de gloire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">CHAPITRE XXII<br>
+<span class="xsmall">SEUL</span> !</h2>
+
+
+<p>Peu après, le facteur du lac Bain était debout
+au bord du ravin. Sa voix avait poussé un hurlement
+rauque, un cri sauvage d’incrédulité et
+d’horreur qui avait prononcé le nom de Branche-de-Saule
+au moment où elle disparaissait.
+Il se pencha, tordant ses énormes mains rouges,
+et regardant sous lui, dans une anxiété affreuse,
+l’eau qui bouillonnait et les rocs noirs, là-bas.
+Il n’y avait plus rien, là, maintenant,
+nul signe d’elle, pas le moindre éclair de son
+visage pâle ou de sa chevelure brillante dans
+l’écume blanchissante. Et elle avait fait <i>cela</i>
+pour lui échapper.</p>
+
+<p>Le cœur de la brute lui fit mal, si mal qu’il
+recula, les yeux aveuglés, pris de vertige et ses
+jambes se dérobant sous lui.</p>
+
+<p>Il avait tué Pierre et ç’avait été un triomphe ;
+toute sa vie, il avait joué son rôle de brute avec un
+stoïcisme et une cruauté qui ne connaissaient pas
+de défaillance, rien de pareil à ce qui le dominait
+maintenant, le faisant frissonner jusqu’à la moelle
+des os, au point qu’il restait là comme paralysé.</p>
+
+<p>Il ne voyait pas Bari ; il n’entendait pas les cris
+plaintifs du chien au rebord du ravin. Pendant
+quelques minutes le monde s’obscurcit pour lui,
+puis sortant de sa stupeur, il courut comme un fou
+le long du gouffre, regardant partout où ses yeux
+pouvaient pénétrer l’eau, cherchant à apercevoir
+quelque chose d’elle. Enfin l’abîme devint trop
+sombre. Il ne restait plus d’espoir. Nepeese était
+disparue et elle avait considéré <i>cela</i> en face, pour
+lui échapper.</p>
+
+<p>Il se répéta le fait à plusieurs reprises, stupidement,
+lourdement, comme si son cerveau ne pouvait
+rien comprendre de plus. Elle était morte. Et
+Pierre était mort. Et lui, en quelques minutes, avait
+fait tout cela.</p>
+
+<p>Il retourna à la hutte, non point par le sentier
+par lequel il avait poursuivi Nepeese, mais directement
+à travers les épaisses broussailles. De gros
+flocons de neige s’étaient mis à tomber. Il regarda
+le ciel où des bancs d’obscurs nuages remontaient
+du sud-est. Le soleil disparut. Bientôt ce serait la
+bourrasque, la lourde bourrasque de neige. Les
+larges flocons, en tombant sur ses mains nues et
+son visage, le portèrent à réfléchir. C’était heureux
+pour lui, cette bourrasque. Elle allait tout recouvrir :
+les traces de pas récentes, même la tombe
+qu’il allait creuser pour Pierre. Un tel homme ne
+tarde pas à se remettre d’un ébranlement moral.</p>
+
+<p>Tandis qu’il arrivait en vue de la hutte son
+esprit était de nouveau préoccupé de la réalité, des
+exigences de la situation. Le redoutable, somme
+toute, n’était pas que Pierre et Nepeese fussent
+morts, mais que son rêve, les désirs qu’il avait
+nourris, fussent anéantis. Ce n’était pas que
+Nepeese fût morte, mais que <i>lui</i> l’eût perdue.
+C’était là sa déception foncière. Le reste, son
+crime, était facile à cacher.</p>
+
+<p>Ce ne fut point par sentimentalité qu’il creusa
+une tombe pour Pierre près de celle de la princesse-mère
+sous le haut sapin. Ce ne fut pas le
+moins du monde par sentimentalité qu’il creusa
+une tombe, mais par prudence. Il enterra Pierre
+comme il sied, comme un blanc en ensevelirait
+un autre. Puis il déposa la provision de pétrole
+qu’avait Pierre à l’endroit où elle serait le plus
+efficacement placée, et en approcha une allumette.
+Il demeura à l’orée de la forêt jusqu’à ce que la
+hutte fût devenue un tourbillon de flammes. La
+neige tombait abondamment. La tombe fraîchement
+creusée devenait un monticule blanc et les
+empreintes de pas se comblaient. Matériellement,
+Bush Mac Taggart ne redoutait rien pour ce qu’il
+avait fait, en retournant au lac Bain. Personne
+n’ouvrirait jamais la tombe de Pierre Duquesne.
+Et il n’y avait personne pour le dénoncer si pareil
+miracle arrivait. Mais d’une chose au moins son
+âme noire ne pourrait se libérer. Toujours il
+reverrait le pâle, le victorieux visage de Branche-de-Saule
+quand elle le brava à cet instant de gloire
+que même alors qu’elle lui avait préféré la mort,
+il s’était écrié : « Dieu ! qu’elle est belle ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De même que Bush Mac Taggart avait oublié
+Bari, de même Bari avait oublié le facteur du lac
+Bain. Quand Mac Taggart avait couru le long du
+ravin, Bari s’était accroupi à l’endroit de la foulée
+de neige où Nepeese s’était tenue, le corps roide et
+les pieds arc-boutés pour se pencher vers l’eau.
+Il l’avait vue prendre son élan. Plusieurs fois, cet
+été, il l’avait suivie dans ses plongeons hardis dans
+l’eau profonde et calme de l’étang. Mais ici, il y
+avait une distance effrayante. Nepeese n’avait
+jamais plongé à pareil endroit. Bari pouvait voir
+les pointes sombres des rocs paraître et disparaître
+dans les tourbillons d’écume, comme des
+têtes de monstres en train de jouer. Le bruit de
+l’eau le remplissait de frayeur ; ses yeux percevaient
+la ruée des glaçons qui s’émiettaient entre
+les murailles rocheuses. Elle, elle s’était élancée là.</p>
+
+<p>Il avait grande envie de la suivre, de sauter
+dans l’eau comme il y avait toujours sauté après
+elle. Elle était sûrement là-bas, même s’il ne pouvait
+la voir. Peut-être jouait-elle parmi les roches
+et se cachait-elle dans l’écume blanche et s’étonnait-elle
+qu’il ne vînt pas. Mais il hésitait. Il hésitait,
+la tête et le cou tendus au-dessus du gouffre
+et ses pieds de devant glissant un peu dans la
+neige. Avec effort, il se recula et poussa un gémissement.
+Il surprit l’odeur récente des mocassins
+de Mac Faggart et sa plainte se changea peu à peu
+en un long grognement de regret. Il regarda
+encore au-dessus du gouffre. Il ne pouvait toujours
+apercevoir Nepeese. Il aboya, signal bref et sec
+par lequel il l’appelait toujours. Il n’y eut pas de
+réponse. A plusieurs reprises il aboya et ce ne fut
+toujours que le bruit de l’eau qui lui parvint. Alors,
+durant quelques minutes, il se recula, silencieux
+et attentif, le corps frissonnant d’une terreur
+étrange qui le possédait.</p>
+
+<p>La neige tombait maintenant et Mac Taggart
+était retourné à la hutte. Au bout d’un moment,
+Bari s’engagea sur la piste que l’homme avait
+tracée au bord du ravin et chaque fois que Mac
+Taggart s’était arrêté, Bari s’arrêtait également.
+Par moment, sa haine était dominée par l’envie
+qu’il avait de rejoindre Branche-de-Saule et il continuait
+à bouger le long de la gorge jusqu’à ce
+que, à un quart de mille de l’endroit où le facteur
+avait regardé pour la dernière fois au fond du
+gouffre, il parvint à la sente étroite et déclive où
+Nepeese et lui s’étaient si souvent aventurés pour
+chercher des violettes de rochers. Le sentier serpentant
+qui descendait en face de la falaise était
+maintenant couvert de neige, mais Bari y fraya
+sa route tant qu’il arrivât au bord du torrent. Et
+Nepeese n’était point là.</p>
+
+<p>Il poussa une plainte et aboya de nouveau. Mais
+cette fois il y avait dans l’appel qu’il jetait comme
+un malaise contenu, un accent de pleurnicherie
+qui indiquait qu’il n’attendait plus de réponse.
+Après quoi, durant cinq minutes, il s’assit sur son
+derrière, aussi immobile qu’un roc… Qu’est-ce qui
+arriva jusqu’à lui ? Du fond du mystère ténébreux
+et du tumulte du ravin, quels murmures spirituels
+de la nature lui firent connaître la vérité ? Il est
+impossible à la raison de l’expliquer. Mais il écoutait
+et il regardait et ses nerfs le tiraillaient à
+mesure que la vérité s’affirmait en lui. Et enfin
+il redressa lentement la tête jusqu’à ce que son
+museau fût levé vers la bourrasque blanche du
+ciel et de sa gorge sortit un hurlement profond et
+frémissant de chien qui lamente le trépas du
+maître qui vient de mourir.</p>
+
+<p>Sur le chemin conduisant au lac Bain, Mac Taggart
+entendit ce cri et frissonna.</p>
+
+<p>L’odeur de fumée s’épaississant dans l’air jusqu’à
+lui piquer aux narines, chassa enfin Bari du ravin
+et le ramena à la hutte. Il n’en restait pas lourd
+quand il arriva à la clairière. A l’endroit où s’était
+élevée la cabane, il y avait un tas rouge qui se
+consumait lentement. Bari demeura longtemps
+assis à le regarder, attendant toujours et écoutant
+toujours. Il ne sentait plus l’effet de la balle qui
+l’avait étourdi, mais ses sens subissaient maintenant
+un autre changement aussi étrange et irréel
+que la résistance qu’ils avaient montrée aux ténèbres
+de la mort imminente dans la hutte. En
+l’espace de moins d’une heure, le monde s’était,
+pour Bari, bizarrement transformé.</p>
+
+<p>Tout à l’heure, Branche-de-Saule était là devant
+son petit miroir dans la hutte, à lui parler et rire
+dans son contentement tandis qu’elle arrangeait
+ses cheveux et que lui, étendu sur le plancher,
+était rempli d’une immense joie. Et maintenant, il
+n’y avait plus de hutte, plus de Nepeese, plus
+de Pierre ! Tranquillement, il s’appliqua à comprendre.
+Il demeura quelque temps avant de
+bouger des baumiers touffus, car déjà une défiance
+intime et grandissante commençait à guider tous
+ses mouvements. Il n’approcha pas du tas de
+cendres ardentes de la cabane, mais, en se coulant,
+il contourna le cirque de la clairière jusqu’au
+chenil. Cela le mena jusqu’au grand sapin. Une
+bonne minute il s’y arrêta, flaira le tertre fraîchement
+élevé sous son manteau blanc de neige. Quand
+il continua d’avancer, il se fit plus petit encore et
+ses oreilles étaient aplaties contre le sol. Le chenil
+était ouvert et vide. Mac Taggart y avait veillé.</p>
+
+<p>De nouveau, Bari s’assit sur son derrière et
+hurla à la mort. Cette fois, c’était pour Pierre,
+Dans ce hurlement il y avait un accent autre que
+dans celui qu’il avait poussé au bord du ravin. Il
+était positif, certain. Près du ravin, le cri avait
+été tempéré d’un doute, d’un espoir interrogateur,
+de quelque chose qui était tellement humain que
+Mac Faggart sur la route avait tressailli.</p>
+
+<p>Bari <i>savait</i> ce que renfermait cette tombe couverte
+de neige et récemment creusée. Une épaisseur
+de trois pieds de terre ne pouvait lui cacher
+son secret. Là, il y avait la mort, absolue, sans
+équivoque. Mais pour Nepeese, il espérait encore
+trouver.</p>
+
+<p>Jusqu’à midi, il ne s’écarta point de la hutte,
+mais une seule fois il approcha effectivement et
+flaira l’amas noirci de poutres qui émergeaient de
+la neige. A plusieurs reprises, il fit le tour des
+décombres, se tenant toujours à distance du buisson
+et du bois, flairant l’air et écoutant. Deux fois,
+il retourna au ravin. Tard dans l’après-midi, il lui
+vint une impulsion subite qui l’entraîna rapidement
+à travers la forêt. Il ne courait plus à découvert
+maintenant : la prudence, la défiance et la
+crainte avaient réveillé en lui les instincts du
+loup.</p>
+
+<p>Les oreilles rabattues de chaque côté de la tête,
+la queue basse jusqu’à balayer la neige, l’échine
+fléchie, à la façon curieuse et évasive du loup, on
+pouvait à peine le distinguer des ombres des
+sapins et des baumiers. Nulle hésitation dans le
+chemin qu’il suivait. Il était droit, comme s’il
+avait été tracé par une corde à travers la forêt, et
+il le conduisit, de bonne heure au crépuscule, dans
+la clairière où Nepeese avait fui avec lui ce jour
+qu’elle avait poussé Mac Taggart par-dessus le
+bord du précipice dans l’étang. Au lieu de l’abri
+des baumiers de ce jour-là, il y avait maintenant
+un <i>tepee</i> d’écorce de bouleau, réduit imperméable
+et que Pierre avait aidé Branche-de-Saule à fabriquer
+pendant l’été. Bari y alla tout droit et passa
+la tête à l’intérieur avec un gémissement sourd et
+expectant.</p>
+
+<p>Il ne vint point de réponse. Il faisait sombre et
+humide dans le réduit. Il pouvait y apercevoir
+indistinctement les deux couvertures qui s’y trouvaient,
+la rangée de grandes boîtes d’étain dans
+lesquelles Nepeese conservait leurs provisions et
+le poêle que Pierre avait improvisé un jour avec des
+morceaux de tôle. Mais Nepeese n’était point
+là. Et il n’y avait pas apparence d’elle au dehors.
+La neige n’était foulée que par lui-même. Il faisait
+noir quand il retourna à la hutte incendiée. Toute
+la nuit, il erra autour du chenil désert et toute la
+nuit la neige tomba abondamment, de sorte qu’à
+l’aurore il y enfonçait jusqu’aux épaules lorsqu’il
+sortit de la clairière.</p>
+
+<p>Mais avec le jour le ciel s’était dégagé. Le
+soleil se leva et le monde fut presque trop brillant
+pour ses yeux. Il réchauffait le sang de Bari d’un
+nouvel espoir et d’une nouvelle attente. Son cerveau
+travaillait encore plus activement que la
+veille pour comprendre. Sûrement Branche-de-Saule
+reviendrait bientôt ! Il allait entendre sa
+voix. Elle allait sortir brusquement de la forêt.
+Elle allait l’appeler. Une de ces choses ou toutes
+à la fois devaient se produire. Il s’arrêtait net en
+route, à chaque bruit, et reniflait l’air de tous les
+côtés où soufflait le vent. Il marchait sans répit.
+Son corps faisait des foulées profondes dans la
+neige, autour et au-dessus du haut tertre blanc
+qui avait été la hutte ; ses traces allaient du chenil
+au grand sapin et elles étaient aussi nombreuses
+que les empreintes d’une bande de loups sur un
+demi-mille, de long en large, jusqu’au ravin.</p>
+
+<p>L’après-midi de ce jour, une deuxième et forte
+impulsion lui vint. Elle était irraisonnée, mais ce
+n’était pas davantage de l’instinct uniquement.
+C’était un demi-combat, l’esprit de la bête luttant
+de son mieux avec le mystère de l’intangible, quelque
+chose que les yeux ne pouvaient voir ni les
+oreilles entendre. Nepeese n’était pas dans la
+hutte, parce qu’il n’y avait plus de hutte. Elle
+n’était pas au tepee. Il ne pouvait trouver trace
+d’elle au ravin. Elle n’était pas avec Pierre sous le
+grand sapin.</p>
+
+<p>Par conséquent, sans raisonner, mais certain,
+il se mit à suivre la vieille ligne de pièges au nord-ouest.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23">CHAPITRE XXIII<br>
+<span class="xsmall">UN HIVER D’ATTENTE</span></h2>
+
+
+<p>Nul homme ne s’est jamais préoccupé d’approfondir
+complètement le mystère de la mort,
+tandis qu’il frappe les sens du chien septentrional.
+Il vient parfois à lui dans le vent ; le plus souvent,
+<i>il doit venir</i> avec le vent. Et pourtant
+il y a des milliers de maîtres dans le Nord qui
+jureraient que leurs chiens les ont avertis de la
+mort, des heures avant son arrivée. Et il y en a
+beaucoup parmi ces milliers qui savent, par expérience,
+que leurs attelages s’arrêtent à un quart
+ou à un demi-mille de distance de la hutte étrangère
+dans laquelle se trouve un mort non enseveli.</p>
+
+<p>Hier Bari avait senti la mort et il savait sans
+déduction du raisonnement que le mort c’était
+Pierre. Comment savait-il cela et pourquoi acceptait-il
+ce fait comme évident, c’est un des mystères
+qui, parfois, paraissent donner une provocation
+directe à ceux qui n’accordent rien de plus que
+l’instinct au cerveau d’un animal. Il savait que
+Pierre était mort, sans savoir exactement ce que
+c’était que la mort. Mais il était certain d’une
+chose : il ne reverrait plus Pierre. Il n’entendrait
+jamais plus sa voix. Il n’entendrait jamais plus à
+l’avenir le crissement de ses <span lang="en" xml:lang="en">snow-boots</span> devant lui
+sur le sentier. Il ne cherchait donc point Pierre
+sur la ligne de trappes. Pierre était parti pour
+toujours. Mais Bari n’avait pas encore associé l’idée
+de la mort à l’idée de Nepeese. Il se sentait plein
+d’une grande anxiété ; ce qui était parvenu jusqu’à
+lui du fond du ravin l’avait fait trembler de frayeur
+et d’attente. Il éprouvait le frémissement de quelque
+chose d’étrange, de quelque chose de menaçant,
+et pourtant, alors même qu’il avait hurlé à la
+mort dans le ravin, cela devait être pour Pierre.
+Car il croyait que Nepeese était vivante et il était
+maintenant juste aussi certain qu’il la rejoindrait
+sur la ligne de trappes qu’il était certain, hier,
+de la rencontrer sous l’abri d’écorce de bouleau.</p>
+
+<p>Depuis son déjeuner de la veille, au matin, avec
+Branche-de-Saule, il était resté sans manger.
+Apaiser sa faim signifiait chasser, et sa pensée
+était trop préoccupée à chercher Nepeese pour
+cela. Il serait demeuré affamé tout le jour, mais
+à trois milles de la hutte il arriva près d’un piège
+où il y avait un gros lapin aux pieds blancs. Le
+lapin vivait encore et Bari le tua et en mangea
+son content. Jusqu’au soir, il ne manqua pas une
+trappe. Dans l’une d’elles, il y avait un lynx ; dans
+une autre, un poisson-chat ; à la surface blanchie
+d’un lac, il flaira un monticule de neige sous lequel
+gisait le cadavre d’un renard roux tué par l’un des
+appâts empoisonnés de Pierre. Tous les deux, lynx
+et poisson-chat, étaient vivants et les chaînes d’acier
+de leur trappe claquaient à coups secs, tandis qu’ils
+se disposaient à livrer bataille à Bari. Mais l’affaire
+n’intéressait point Bari. Il se hâtait, son anxiété
+croissant à mesure que l’obscurité augmentait et
+qu’il ne trouvait pas trace de Nepeese.</p>
+
+<p>Il fit, après la bourrasque, une nuit merveilleusement
+claire, une nuit froide et lumineuse,
+avec des ombres découpées aussi nettement que
+des êtres vivants. Alors une troisième idée s’empara
+de Bari. Il lui suffisait, comme à tous les
+animaux, d’une seule idée à la fois ; c’était une
+créature dont les impulsions plus faibles étaient
+dirigées par une unique impulsion dominante. Et
+cette impulsion, dans la splendeur de la nuit
+étoilée, c’était d’atteindre aussi vite que possible
+la première des deux cabanes de Pierre sur la
+ligne de trappes. Là, il trouverait Nepeese. Je
+n’appellerai point méthode de raisonnement le
+moyen par lequel Bari aboutit à cette conclusion,
+par crainte que quelque réaliste attardé ne se
+dresse du haut de son savoir omnipotent et de son
+égoïsme d’animal supérieur pour me stigmatiser
+du mot de rêveur. En tout cas, une assurance
+solide et ferme vint à Bari juste de la même façon.
+Il se mit à négliger les trappes dans sa précipitation
+à parcourir la distance pour atteindre la
+cabane. Il y avait vingt-cinq milles de la maison
+incendiée de Pierre à la première cabane des
+trappes et Bari en avait parcouru dix, à la nuit
+tombée. Les quinze restant étaient les plus
+pénibles. Dans les endroits à découvert, il enfonçait
+dans la neige jusqu’au ventre et la neige était
+douce. Fréquemment, il plongeait dans des tas
+profonds parmi lesquels un moment il restait
+comme enseveli. Trois fois, pendant la dernière
+partie de la nuit, Bari entendit le thrène sauvage
+des loups. Une autre fois, ce fut un péan de
+triomphe. Les chasseurs se livraient à leur curée
+à moins d’un mille de là dans la forêt profonde.
+Mais leur voix ne lui parlait plus. Il était rétif.
+Voix de haine et de fraude. Chaque fois qu’il l’entendait,
+il s’arrêtait sur la route et grognait, tandis
+que son poil se hérissait.</p>
+
+<p>Il était minuit quand il parvint au petit cirque
+de la forêt où Pierre avait coupé du bois pour la
+première de ses cabanes de la zone des trappes.
+Pendant au moins une minute, Bari se tint à l’orée
+de la clairière, les oreilles fort attentives, les yeux
+illuminés d’espoir et d’expectative, tandis qu’il
+humait l’air. Ni fumée, ni bruit, ni lumière à
+l’unique fenêtre de la hutte de bois. Une déception
+envahit Bari, tandis qu’il était là. De nouveau, il
+eut la sensation de sa solitude, du néant de ses
+recherches. Ce fut à pas lourds et découragés qu’il
+traversa la neige jusqu’à la porte de la hutte. Il
+avait parcouru vingt-cinq milles et il était fatigué,
+mais son épuisement ne l’avait pas accablé jusqu’alors.
+La neige était amoncelée en tas sur le seuil
+et Bari s’y assit et gémit. Ce n’était plus le
+gémissement inquiet et interrogateur de tantôt.
+Maintenant, c’était un accent de désespoir et de
+profonde détresse. Durant une demi-heure, il resta
+assis frissonnant, le dos à la porte, la tête dressée
+vers l’immensité des étoiles comme si là-bas encore
+habitait le fugitif espoir que Nepeese pourrait arriver
+à sa suite dans le chemin. Puis, il se creusa un
+trou profond dans le tas de neige et passa le reste
+de la nuit dans un sommeil plein de cauchemars.</p>
+
+<p>A la première lueur du jour, il reprit sa route. Il
+n’était pas si alerte ce matin-ci. Il avait cet
+affaissement lamentable de la queue nommé par
+les Indiens <i>akoosewin</i>, signe du chien malade. Et
+Bari était malade, non de corps, mais d’âme. La
+ferveur de son espoir était anéantie et il ne s’attendait
+plus à retrouver Branche-de-Saule. Cependant,
+la seconde cabane, à l’extrémité lointaine de la
+ligne de trappes, l’attirait, mais ne provoquait
+plus rien chez lui de l’enthousiasme qui l’avait
+précipité vers la première. Il marchait lentement
+et par à-coups, sa défiance de la forêt ayant fait
+place de nouveau à son exaltation de recherche. Il
+approchait de chaque piège et trappe de Pierre
+avec prudence et deux fois il montra les crocs :
+une fois à une belette qui, de dessous une racine
+où elle avait traîné le piège où elle était prise, fit
+mine de le mordre, et la seconde fois à un gros
+hibou blanc comme neige qui était venu dérober
+l’appât et se trouvait prisonnier au bout d’une
+chaîne d’acier. Il se peut que Bari s’imaginât que
+c’était Oohoomisew et qu’il se souvînt encore vivement
+de l’assaut déloyal et de la farouche bataille
+de cette nuit que, petit chien, il avait traîné son
+corps endolori et blessé à travers le mystère panique
+des grands bois. Car, il fit plus que montrer
+les crocs. Il mit en pièces le hibou blanc.</p>
+
+<p>Il y avait abondance de lapins dans les trappes
+de Pierre et Bari ne partit pas affamé. Il parvint
+à la seconde cabane de la ligne tard dans l’après-midi,
+après dix heures de marche. Il n’y eut pas
+bien grande déception, car il n’avait pas beaucoup
+espéré. La neige avait cerné cette cabane d’un
+remblai plus élevé que l’autre. Il y en avait trois
+pieds haut contre la porte et la fenêtre était
+blanche d’un revêtement de givre épais. En cet
+endroit, qui était à l’extrémité d’une immense
+plaine aride et que d’épaisses forêts n’ombrageaient
+que plus loin en arrière, Pierre avait
+construit un abri pour y loger son bois, et de cet
+abri, Bari fit sa maison provisoire. Tout le jour
+suivant, il demeura quelque part à l’extrémité de
+la ligne de trappes bordant la lisière des terres
+désertes, à examiner la courte ligne transversale
+d’une douzaine de pièges que Pierre et Nepeese
+avaient accrochée avec des cordes à travers un
+marécage où se voyaient beaucoup d’indices de
+lynx. C’était le troisième jour avant son départ
+pour retourner au <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>.</p>
+
+<p>Il voyagea sans hâte, mettant deux jours à couvrir
+les vingt-cinq milles entre la première et la
+seconde cabane de la ligne de trappes. A la
+deuxième cabane, il demeura trois jours, et ce fut le
+neuvième qu’il atteignit <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>. Aucun changement.
+Dans la neige, nulles traces que les siennes
+d’il y avait neuf jours. Chercher Nepeese lui
+devenait maintenant une sorte de routine quotidienne
+plus ou moins involontaire. Pendant une
+semaine, il se tapit dans le chenil et au moins
+deux fois, de l’aurore à la nuit, il allait jusqu’à
+l’abri d’écorce de bouleau et jusqu’au ravin. Bientôt,
+sa piste, fortement marquée dans la neige,
+devint aussi battue que la ligne de trappes de
+Pierre. Elle coupait droit à travers la forêt jusqu’au
+tepee, obliquait légèrement à l’Est, afin de traverser
+la surface gelée de l’étang où nageait
+Branche-de-Saule. De l’abri, elle décrivait un
+cercle à travers un coin de la forêt où Nepeese
+avait souvent cueilli des brassées de fleurs pourpres,
+puis elle se dirigeait vers le ravin. Elle
+suivait de long en large le bord de la gorge, descendait
+dans la petite anse au fond du ravin et,
+de là, retournait directement au chenil. Puis,
+tout à coup, Bari changea. Il passa une nuit dans
+l’abri. Après quoi, bien qu’il fût à <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, il
+dormit toujours dans cet abri. Les deux couvertures
+formaient son lit, et c’était encore un peu de
+Nepeese. Et là, pendant tout l’hiver, il attendit.</p>
+
+<p>Si Nepeese était revenue en février et avait pu
+le surprendre à l’improviste, elle aurait trouvé un
+Bari bien changé. Il ressemblait plus que jamais
+à un loup ; cependant, il ne hurlait jamais plus
+maintenant et un grognement montait au fond de
+sa gorge, lorsqu’il entendait le cri de la horde.
+Pendant plusieurs semaines, la vieille ligne de
+trappes l’avait approvisionné de nourriture, mais
+maintenant il chassait. Le tepee, à l’intérieur comme
+alentour, était parsemé de poils et d’os. Une fois,
+seul, il attrapa un jeune daim dans la neige épaisse
+et le tua. Une autre fois, au cœur d’une farouche
+tempête de février, il poursuivit un caribou mâle
+de si près que la bête sauta par-dessus un rocher
+et se rompit le cou. Bari vivait bien et d’aspect et
+de vigueur devenait rapidement un géant de son
+espèce. Encore six mois et il serait aussi robuste
+que Kazan. Déjà même ses mâchoires étaient aussi
+puissantes que les siennes. Trois fois, au cours de
+l’hiver, il s’était battu : d’abord avec un lynx qui
+avait dévalé sur lui d’une souche renversée, tandis
+qu’il mangeait un lapin frais tué, et deux autres
+fois avec des loups isolés. Le lynx le lacéra sans
+pitié avant de se réfugier dans la souche. Le plus
+jeunes des loups, il le tua. L’autre combat fut un
+mécompte. De plus en plus, il devenait un réfractaire,
+vivant solitaire avec ses rêves et les espoirs
+qui couvaient. Et il rêvait. A diverses reprises,
+tandis qu’il était étendu dans l’abri, il crut entendre
+la voix de Nepeese. Il croyait entendre son
+doux appel, ses éclats de rire, les syllabes de son
+nom, et, souvent, il se dressait, redevenu l’ancien
+Bari pendant une minute ou deux, pour se recoucher
+dans son nid avec un gémissement assourdi
+et plein d’amertume. Et toujours, quand il entendait
+le craquement d’une branche ou quelque
+autre bruit de la forêt, c’était la pensée de Nepeese
+qui, dans un éclair, traversait son cerveau. <i>Un jour
+elle reviendrait.</i> Cette croyance faisait partie de sa
+vie aussi bien que le soleil et la lune et les étoiles.</p>
+
+<p>L’hiver passa et le printemps arriva, et toujours
+Bari continuait à fréquenter ses vieilles pistes,
+même quand il allait ici et là, sur la ligne de trappes
+jusqu’à la première cabane. Les pièges étaient
+maintenant rouillés et détendus, la fonte des
+neiges découvrant des os et des plumes entre
+leurs ressorts ; sous les trappes il y avait des débris
+de fourrures et dehors, sur la glace des lacs, des
+squelettes de renards et de loups qui avaient mordu
+aux appâts empoisonnés. Les dernières neiges
+passèrent. Les torrents gonflés chantèrent dans
+les forêts et les cagnons. La terre reverdit et les
+premières fleurs s’ouvrirent.</p>
+
+<p>Sûrement, c’était pour Nepeese le moment de
+revenir à la maison ! Il l’attendait avec espoir. Il
+alla plus souvent encore à l’étang de la forêt où
+ils se baignaient et il se tenait près de la hutte
+incendiée et du chenil. Deux fois, il plongea dans
+l’étang et gémit en nageant tout autour, comme
+si Nepeese dût certainement le rejoindre dans
+leur ancien amusement de natation. Et dès lors,
+tandis que le printemps s’achevait et que l’été
+venait, tombaient sur lui lentement la tristesse
+et la misère d’une infinie désespérance. Toutes
+les fleurs étaient maintenant épanouies et les
+grappes de sorbier elles-mêmes luisaient comme
+des feux rouges dans les bois. Des lambeaux de
+verdure commençaient à cacher les décombres
+calcinés qui avaient été la hutte, et les glycines
+aux fleurs bleues qui recouvraient la tombe de
+la princesse-mère rampaient maintenant jusqu’à
+celle de Pierre, comme si la princesse elle-même
+les animait de son esprit. Tout poussait et les
+oiseaux s’étaient accouplés et avaient bâti leurs
+nids, et Nepeese ne revenait pas encore. Et à la fin,
+quelque chose se brisa dans l’âme de Bari, son
+dernier espoir, peut-être son dernier rêve, et un
+jour il dit adieu au <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>.</p>
+
+<p>Personne ne peut dire ce qu’il lui en coûta de
+partir ; nul ne peut dire à quel point il lutta contre
+les choses qui le retenaient à l’abri et au vieil
+étang où ils se baignaient, aux sentiers familiers
+de la forêt et aux deux tombes qui n’étaient plus
+aussi abandonnées maintenant sous le haut sapin.
+Il s’en alla. Il n’avait aucun motif de partir, il s’en
+alla simplement. Il se peut qu’il obéît ainsi à un
+maître dont la main dirige l’animal aussi bien que
+l’homme, et dont on sait juste assez le pouvoir pour
+l’appeler instinct. Car, en s’en allant, Bari se tournait
+vers la Grande Aventure. Elle était là-bas, au
+Nord, et l’attendait, et il se dirigea vers le Nord.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24">CHAPITRE XXIV<br>
+<span class="xsmall">VERS LE NORD</span></h2>
+
+
+<p>On était au début d’août lorsque Bari quitta
+<span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>. Il n’avait en vue nul objectif. Mais
+demeurait toujours dans son esprit, comme une
+impression légère de lumière et d’ombre sur une
+plaque négative, le souvenir de ses premiers jours.
+Des êtres et des faits qu’il avait presque oubliés
+se présentaient maintenant à lui, tandis qu’il
+poussait sa route de plus en plus loin du <span lang="en" xml:lang="en">Grey
+Loon</span>, et des premières expériences redevenaient
+des réalités, images qui réapparaissaient dans
+son esprit en rompant les derniers liens qui l’avaient
+retenu à la maison de Branche-de-Saule. Involontairement,
+il suivit le déroulement de ces
+impressions, de ces événements passés, et lentement,
+elles l’aidaient à reprendre un nouvel intérêt
+aux choses.</p>
+
+<p>Une année dans sa vie c’était un long temps, une
+décade de l’expérience humaine. Il y avait plus
+d’un an qu’il avait quitté Kazan et Louve-Grise et
+le vieil arbre renversé et pourtant il lui revenait
+maintenant des souvenirs confus de ces jours de
+sa plus tendre enfance, du ruisseau dans lequel il
+était tombé, et de la farouche bataille avec Papayouchisiou.
+C’étaient ses plus récentes aventures
+qui éveillaient ses plus anciens souvenirs. Il
+remonta au cagnon sans issue où Nepeese et Pierre
+l’avaient pourchassé. Cela semblait n’être que
+d’hier.</p>
+
+<p>Il pénétra dans la minuscule prairie et s’arrêta
+à côté de l’énorme roche qui avait failli tuer
+Nepeese. Et puis, il se souvint de l’endroit où
+Wakayoo, son gros ami ours, était mort d’un coup
+du fusil de Pierre et il flaira les os blanchis de
+Wakayoo qui se trouvaient épars sur le gazon vert
+parmi les fleurs. Il passa un jour et une nuit dans
+la petite prairie avant de sortir du cagnon et de
+reprendre ses vieilles habitudes au bord du ruisseau
+où Wakayoo avait fait la pêche à son profit.
+Il y avait là maintenant un autre ours et il pêchait
+également. Peut-être était-ce un fils ou un petit-fils
+de Wakayoo. Bari flaira l’endroit où il avait établi
+ses caches de poisson et pendant trois jours il vécut
+de poisson avant de repartir pour le Nord.</p>
+
+<p>Et alors, pour la première fois depuis des semaines,
+un peu de l’empressement de jadis rendit
+de la hâte aux pieds de Bari. Des souvenirs, restés
+nébuleux et confus dans l’oubli, redevenaient
+présents, et de même qu’il serait retourné au
+<span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span> si Nepeese avait été là, ainsi à cette
+heure, avec un peu du sentiment d’un vagabond
+qui rentre à sa demeure, il retourna au vieil étang
+des castors.</p>
+
+<p>C’était la plus belle heure d’un jour d’été, le
+coucher du soleil, quand il y arriva. Il s’arrêta à
+cent mètres, l’étang encore caché à sa vue, et il
+huma le vent et écouta. L’étang était là. Il en
+respira l’odeur fraîche et domestique. Mais Umisk
+et Dent-Brisés et tous les autres ? Les retrouverait-il ?
+Il tendit l’oreille afin de surprendre un bruit
+familier et, après quelques moments, perçut un
+sourd clapotement d’eau.</p>
+
+<p>Il avança tranquillement à travers les aulnes et
+s’arrêta enfin près de l’endroit où il avait d’abord
+fait la connaissance d’Umisk. La surface de l’étang
+ondula peu à peu ; deux ou trois têtes apparurent
+tout à coup ; il vit un vieux castor remorquant un
+bâton vers la rive opposée et qui faisait bouler
+l’eau comme une torpille. Il regarda du côté de la
+digue et elle était comme il l’avait laissée il y
+avait presque un an.</p>
+
+<p>Il ne se montra point pendant un moment, mais
+demeura caché parmi les jeunes aulnes. Il sentait
+croître en lui de plus en plus un sentiment de repos,
+une détente de la longue série des mois de solitude
+pendant lesquels il avait attendu Nepeese. En
+poussant un long soupir, il se coucha parmi les
+aulnes, la tête juste assez dressée pour lui permettre
+de bien voir. Tandis que le soleil descendait,
+l’étang devint vivant.</p>
+
+<p>Là-bas, sur la rive où il avait sauvé Umisk des
+dents du renard, survint une autre génération de
+jeunes castors, trois d’entre eux, gras et rembourrés.
+Bari poussa une plainte très douce.</p>
+
+<p>Toute cette nuit-là, il resta étendu sous les
+aulnes. L’étang des castors redevint son chez lui.
+L’état d’esprit était changé, naturellement, et
+tandis que les jours formaient des semaines, les
+habitants de la colonie de Dent-Brisée ne faisaient
+pas mine d’accueillir Bari, devenu grand, comme
+ils avaient accueilli le petit Bari d’autrefois.</p>
+
+<p>Il était gros et noir et semblable à un loup
+maintenant, une créature aux dents longues et à
+l’air terrible, et bien qu’il ne témoignât d’aucune
+méchanceté, il était considéré par les castors avec
+un sentiment profond de frayeur et de défiance.
+D’autre part, Bari n’éprouvait plus le vieux désir
+ingénu de jouer avec les enfants castors, de sorte
+que leur attitude réservée ne le troubla pas autant
+qu’autrefois. Umisk avait grandi aussi, jeune mâle
+gras et prospère qui venait justement de prendre
+femme cette année et qui, pour le moment, était fort
+affairé à rassembler ses provisions d’hiver.</p>
+
+<p>Il est infiniment probable qu’il n’associa point
+l’idée de l’énorme bête noire qu’il voyait maintenant
+au petit Bari avec lequel il s’était une fois
+frotté le bout du nez, et il est tout à fait probable
+que Bari ne reconnaissait pas autrement Umisk
+que comme associé aux souvenirs restés dans sa
+mémoire.</p>
+
+<p>Durant tout le mois d’août, Bari fit de l’étang
+des castors son quartier général. Quelquefois, ses
+excursions l’entraînaient au loin pendant deux ou
+trois jours d’affilée. Ces voyages se faisaient
+toujours vers le Nord, tantôt un peu à l’Est et
+tantôt un peu à l’Ouest, mais jamais vers le Sud.
+Enfin, au début de septembre, il quitta pour tout
+de bon l’étang des castors.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, ses vagabondages ne
+l’entraînèrent dans aucune direction précise. Il
+allait selon les nécessités de la chasse, vivant surtout
+de lapins et d’une espèce de perdreaux simples
+d’esprit connus sous le nom de « folles poules ».</p>
+
+<p>Cette nourriture naturellement était variée par
+d’autres choses qui se présentaient en chemin. Des
+groseilles et des framboises mûrissaient et Bari
+les aimait. Il aimait également les baies amères
+du frêne des montagnes qui, en même temps que la
+résine délicieuse des balsamiers et des sapins qu’il
+léchait de temps en temps, lui constituaient un
+dépuratif excellent. Dans les eaux peu profondes,
+il prenait à l’occasion du poisson : de temps à
+autre, il engageait une bataille circonspecte avec
+un porc-épic et, s’il avait de la chance, il festoyait
+avec la plus tendre et la plus délicate de toutes les
+chairs qui composaient son menu.</p>
+
+<p>Par deux fois, en septembre, il tua un jeune
+daim. Les immenses étendues calcinées qu’à
+l’occasion il rencontrait ne lui inspiraient plus de
+frayeur ; au milieu de son abondance, il oubliait les
+jours pendant lesquels il avait eu faim. En octobre,
+il poussa à l’est aussi loin que la rivière Geikie ;
+puis vers le nord jusqu’au lac Wollaston, qui était
+à une bonne centaine de milles au nord de <span lang="en" xml:lang="en">Grey
+Loon</span>.</p>
+
+<p>Pendant la première semaine de novembre, il
+revint vers le sud, longeant sur une partie de son
+cours la rivière du Canot, puis obliquant à l’ouest
+vers un ruisseau sinueux dénommé Le Petit-Ours-sans-Queue.</p>
+
+<p>Plus d’une fois, pendant ces semaines-là, Bari
+fut en contact avec l’homme, mais à part un chasseur
+Cree, à l’extrémité supérieure du lac Wollaston,
+aucun homme ne l’avait vu. Trois fois, en
+suivant la Geikie, il s’étendit tapi sous la broussaille
+tandis que des canots passaient ; une demi-douzaine
+de fois, dans le calme de la nuit, il alla
+flairer des huttes et des abris où se manifestait de
+la vie et, une fois, il s’approcha tellement près du
+poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à
+Wollaston, qu’il put entendre l’aboiement des
+chiens et les cris de leurs maîtres. Et, toujours, il
+cherchait, en quête de l’être disparu de sa vie.</p>
+
+<p>Sur le seuil des cabanes, il reniflait ; il faisait le
+tour des abris, tout près, prenant le vent ; il observait
+les canots avec des yeux où brillait un regard
+plein d’espoir. Un jour, il crut que le vent lui avait
+apporté l’odeur de Nepeese, et aussitôt ses jambes
+fléchirent sous lui, et son cœur sembla cesser de
+battre. Cela ne dura qu’une minute ou deux. Et
+sortit du tepee une jeune fille indienne qui avait
+les mains encombrées d’ouvrages d’osier. Et Bari
+s’éloigna sans être vu.</p>
+
+<p>On était presque en décembre quand Lerue, un
+des métis du lac Bain, remarqua les empreintes
+de pas de Bari dans la neige fraîchement tombée
+et un peu plus tard, l’entr’aperçut dans les
+bois.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! je vous assure que ses pattes sont
+aussi larges que la main et qu’il est aussi noir que
+l’aile d’un corbeau où luit le soleil, s’écriait-il dans
+le magasin de la Compagnie du lac Bain. Un
+renard ? Non, il est à moitié aussi gros qu’un ours.
+Un loup ? Oui. Et noir comme le diable, messieurs.</p>
+
+<p>Mac Taggart était l’un de ceux qui l’entendirent.
+Il apposait à l’encre sa signature au bas d’une lettre
+qu’il avait écrite à la Compagnie lorsque les paroles
+de Lerue frappèrent ses oreilles. Sa main s’arrêta
+si brusquement qu’une goutte d’encre éclaboussa
+la lettre. Il était traversé d’un étrange frisson,
+tandis qu’il levait les yeux sur le métis. Juste à ce
+moment Marie entra. Mac Taggart l’avait ramenée
+de sa tribu. Ses larges yeux sombres avaient un
+regard maladif et un peu de sa sauvage beauté
+s’était, depuis un an, évanouie.</p>
+
+<p>— Il est parti, comme ça, disait Lerue faisant
+claquer les doigts. Il aperçut Marie et s’arrêta.</p>
+
+<p>— Noir, dites-vous, fit avec indifférence Mac
+Taggart, sans lever les yeux de ses écritures. Ne
+ressemble-t-il pas à un chien ?</p>
+
+<p>Lerue haussa les épaules.</p>
+
+<p>Il a filé comme le vent, monsieur, mais c’était
+un loup.</p>
+
+<p>A voix si basse que les autres pouvaient à peine
+entendre, Marie avait chuchoté quelque chose à
+l’oreille de Mac Taggart. Et, pliant sa lettre, le
+facteur se leva vivement et quitta le magasin. Il
+resta absent une heure. Lerue et les autres s’en
+étonnaient.</p>
+
+<p>Il était rare que Marie entrât dans le magasin ;
+il était rare qu’on la vît du tout. Elle restait cachée
+dans la maison de bois du facteur et, chaque fois
+qu’il la voyait, Lerue pensait que son visage était
+un peu plus amaigri que la fois précédente et ses
+yeux cernés et son air plus affamé.</p>
+
+<p>Dans son cœur il y avait une immense compassion.
+Que de nuits il passait près de la petite
+fenêtre derrière laquelle il savait qu’elle dormait !
+Souvent il regardait afin d’entrevoir son pâle visage
+et il vivait pour le seul bonheur de savoir que Marie
+comprenait et que, dans ses yeux, il y avait durant
+un moment une lueur différente, alors que leurs
+regards se rencontraient. Nul ne savait rien de
+plus. Le secret demeurait entre eux. Et patiemment
+Lerue attendait et observait. « Un jour », se
+prit-il à dire à lui-même, « un jour »… Et ce fut
+tout.</p>
+
+<p>Ces mots comportaient un monde de signification
+et d’espérance. Quand viendrait ce jour, il conduirait
+immédiatement Marie au missionnaire de Fort
+Churchill et ils s’épouseraient. C’était un rêve, un
+rêve qui faisait endurer avec patience les longues
+journées et les nuits plus longues encore de la ligne
+de trappes. Maintenant, tous les deux étaient des
+esclaves du Pouvoir d’alentour. Mais un jour…</p>
+
+<p>Lerue pensait à cela, lorsque Mac Taggart revint
+au bout d’une heure. Le facteur alla droit vers la
+demi-douzaine de ceux qui se trouvaient assis
+autour de l’énorme poêle à tiroirs et, avec un grognement
+de satisfaction, il secoua de ses épaules
+la neige fraîchement tombée.</p>
+
+<p>— Pierre Eustache a accepté l’offre du gouvernement
+et il est parti conduire l’expédition du
+géographe aux Terres désertes, annonça-t-il. Vous
+savez, Lerue, qu’il avait installé cent cinquante
+pièges et trappes et qu’il avait un vaste domaine
+d’appâts empoisonnés. Une bonne ligne, hein ? Je
+la lui ai louée pour la saison. Cela va me fournir
+du travail au grand air. J’en ai besoin. Trois jours
+sur la piste ; trois jours ici. Et que dites-vous du
+marché ?</p>
+
+<p>— Excellent, fit Lerue.</p>
+
+<p>— Oui, très bon, dit Rouget.</p>
+
+<p>— Un vaste domaine à renards, ajouta Mons Roule.</p>
+
+<p>— Et facile à parcourir, murmura Valence, d’une
+voix qui ressemblait presque à celle d’une femme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c25">CHAPITRE XXV<br>
+<span class="xsmall">SUR LA LIGNE DE TRAPPES</span></h2>
+
+
+<p>La digne de trappes de Pierre Eustache
+s’étendait sur trente milles, tout droit à
+l’ouest du lac Bain. Elle n’était pas aussi longue
+que celle de Pierre, mais c’était comme l’artère
+principale traversant le cœur d’un domaine
+riche en fourrures. Elle avait appartenu au
+père d’Eustache et à son grand-père et à son
+arrière-grand-père et plus avant encore, Pierre
+l’affirmait, elle atteignait au plus beau sang de
+France.</p>
+
+<p>Les registres du poste de Mac Taggart ne remontaient
+pas au delà de l’arrière-grand-père, les plus
+anciennes preuves de propriété se trouvaient à
+Churchill. C’était le plus fameux district giboyeux
+entre le lac Reindeer et les Terres désertes. On
+était en décembre lorsque Bari y arriva.</p>
+
+<p>De nouveau, il faisait route vers le sud, d’une
+marche lente et vagabonde, cherchant sa subsistance
+dans les neiges hautes. La <i>kistisew kestin</i>
+ou grande bourrasque était venue plus tôt qu’à
+l’ordinaire cet hiver et, pendant la semaine qui
+suivit, à peine sabots ou griffes remuaient-ils.</p>
+
+<p>Bari, à l’encontre des autres animaux, ne se tapit
+point dans la neige pour attendre que les cieux
+fussent éclaircis et que la glace fût formée. Il était
+gros, puissant et énervé. Agé de moins de deux
+ans, il pesait bien quatre-vingts livres. Ses pattes
+étaient larges et semblables à celles du loup. Sa
+poitrine et ses épaules pareilles à celles d’un Mameluk,
+lourdes et pourtant musclées pour la course.
+Il était plus large entre les deux yeux que le mieux
+venu des demi-loups et ses yeux étaient plus grands
+et entièrement débarrassés des <i>wuttooi</i> ou filets
+sanguins qui révèlent le loup. Ses mâchoires étaient
+celles de Kazan, plus puissantes peut-être.</p>
+
+<p>Pendant toute cette semaine de la grosse bourrasque,
+il fit route sans manger. Il y eut quatre
+jours de neige avec des trombes furieuses et des
+vents farouches, et ensuite trois jours de froid
+intense pendant lesquels toutes les créatures
+vivantes se terraient dans leurs chauds abris
+creusés sous la neige. Même les oiseaux s’y étaient
+blottis. On aurait pu marcher sur le dos des caribous
+et des rennes sans s’en douter. Bari s’abrita
+au fort de la tourmente, mais ne laissa point la
+neige s’accumuler sur lui.</p>
+
+<p>Chaque trappeur depuis la baie d’Hudson jusqu’à
+la région d’Athabasca, savait qu’après la grande
+tourmente les bêtes à poil, affamées, cherchaient
+de la nourriture et que trappes et pièges, heureusement
+placés et pourvus d’amorces, offraient de
+toute l’année les plus grandes chances d’être pleins.
+Quelques-uns d’entre eux allaient inspecter leurs
+lignes le sixième jour, d’autres le septième et
+d’autres le huitième.</p>
+
+<p>Ce fut le septième jour que Bush Mac Taggart
+partit pour la ligne d’Eustache, devenue sa propriété
+pour la saison. Il employa deux jours à
+découvrir les pièges, à les dégager de la neige, à
+raccommoder les cages des trappes défoncées et à
+disposer les appâts. Le troisième jour, il était de
+retour au lac Bain.</p>
+
+<p>Ce fut ce jour-là que Bari arriva à la cabane à
+l’extrémité de la ligne de Mac Taggart. La trace
+de Mac Taggart était fraîche dans la neige autour
+de la hutte et, dès que Bari l’eut flairée, chaque
+goutte de son sang sembla agitée soudain d’un
+étrange sursaut. Il mit peut-être une demi-minute
+à identifier l’odeur qui remplissait ses narines avec
+celle qui en était partie naguère, et, au bout de
+cette demi-minute, roula au fond de la poitrine de
+Bari un profond et brusque groulement.</p>
+
+<p>Durant les quelques instants qui suivirent, il
+resta comme un roc noir dans la neige, observant
+la hutte. Puis, lentement, il se mit à tourner tout
+autour, s’approchant de plus en plus près, tant
+qu’enfin il alla flairer le seuil. Ni bruit, ni odeur de
+vie n’arrivait de l’intérieur, mais il pouvait sentir
+l’ancien relent de Mac Taggart.</p>
+
+<p>Alors, il fit face à l’immensité du côté où la
+ligne de trappes s’étendait jusqu’au lac Bain. Il
+frissonnait. Ses muscles se contractèrent. Il poussa
+un gémissement. Des images se pressaient de plus
+en plus vivaces dans son esprit : la lutte dans la
+cabane, Nepeese, la chasse sauvage parmi la neige
+jusqu’au bord du ravin, même le souvenir de cette
+bataille ancienne, lorsque Mac Taggart l’avait attrapé
+dans le collet à lapins. Dans sa plainte, il y
+avait une grande émotion, presque de l’attente.
+Puis, elle se dissipa lentement.</p>
+
+<p>Après tout, l’odeur dans la neige était celle d’un
+être qu’il avait détesté et désiré tuer, non point
+celle d’un être qu’il avait aimé. Pendant un instant,
+la nature lui avait imposé le sens des associations
+d’idées, un court instant seulement ; puis ç’avait
+été tout. La plainte s’éteignit, mais fit place de
+nouveau au groulement fatal.</p>
+
+<p>Lentement, il suivit la trace et à un quart de
+mille de la hutte, se heurta au premier piège. La
+faim avait creusé ses flancs jusqu’à le rendre semblable
+à un loup tombant d’inanition.</p>
+
+<p>Dans ce premier piège, Mac Taggart avait mis
+comme appât l’arrière-train d’un lapin aux pieds
+blancs. Bari s’en approcha prudemment. Il avait
+beaucoup appris sur la ligne de Pierre ; il avait appris
+ce que signifie le déclanchement d’un piège ;
+il avait senti la douleur cruelle des mâchoires
+d’acier ; il savait, mieux que le renard le plus
+matois, ce qu’une trappe peut faire lorsque le
+déclic se produit, et Nepeese elle-même lui avait
+montré qu’il ne devait jamais toucher aux appâts
+empoisonnés.</p>
+
+<p>Aussi posa-t-il les dents légèrement dans la chair
+du lapin et l’attira-t-il à lui aussi adroitement que
+Mac Taggart lui-même l’aurait fait. Il visita cinq
+pièges avant le soir et mangea les cinq appâts sans
+faire jouer le ressort. Le sixième était une trappe
+à mort. Il en fit le tour jusqu’à frayer un sentier
+dans la neige. Puis il se rendit à un tiède marais
+de balsamiers et s’y trouva un lit pour la nuit.</p>
+
+<p>Le jour suivant vit le début de la lutte qui s’engageait
+entre l’esprit de l’homme et celui de l’animal.
+Pour Bari, l’usurpation de la ligne de trappes
+de Mac Taggart n’était point la guerre ; c’était la
+vie. Cette usurpation devait lui procurer de la
+nourriture, comme la ligne de Pierre lui avait procuré
+de la nourriture pendant des semaines. Mais
+il comprenait que, dans le cas présent, il était un
+révolté et qu’il avait un adversaire à surpasser en
+finesse. Si ç’avait été une bonne saison de chasse,
+il serait peut-être parti, car la main invisible qui
+guidait son vagabondage l’attirait lentement, mais
+sûrement en arrière, au vieil étang et au <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, avec la neige profonde et
+douce sous lui, si profonde que par endroits il y
+enfonçait jusqu’aux oreilles, la ligne de trappes
+était comme une ligne de manne à son usage particulier.
+Il marchait dans le sillage des souliers du
+facteur et, au troisième piège, tua un lapin. Quand
+il eut fini, il ne restait sur la neige que le poil et
+de pourpres traînées de sang. Sans nourriture depuis
+plusieurs jours, il avait une faim de loup et
+avant que le jour fût passé, il avait enlevé les appâts
+à une bonne douzaine de pièges de Mac Taggart.</p>
+
+<p>Trois fois, il rencontra des amorces empoisonnées,
+venaison ou gras de caribou au cœur duquel
+se trouvait une dose de strychnine et chaque fois
+ses narines subtiles découvrirent le danger. Pierre
+avait maintes fois remarqué ce fait surprenant que
+Bari pouvait sentir la présence du poison, même
+lorsqu’il était injecté de la façon la plus adroite
+dans la carcasse gelée d’un daim. Des renards et
+des loups mangeaient des viandes d’où son pouvoir
+hypersensible de déceler la présence d’un risque
+mortel, détournait Bari.</p>
+
+<p>Ainsi il négligea toutes les friandises empoisonnées
+de Bush Mac Taggart, les flairant en chemin,
+et laissant traces de sa suspicion par ses empreintes
+marquées dans la neige. Là où Mac Taggart
+avait fait halte, au milieu du jour, pour cuire
+son dîner, Bari fit les mêmes circonvolutions prudentes.</p>
+
+<p>Le deuxième jour, ayant moins faim et étant
+plus subtilement attentif à l’odeur détestée de son
+ennemi, Bari mangea moins, mais détruisit davantage.
+Mac Taggart n’était pas aussi habile que
+Pierre Eustache pour écarter l’odeur de sa main
+des pièges et des trappes, et çà et là, son relent
+arrivait fort au nez de Bari. Cela provoquait en
+Bari un prompt et vif antagonisme, une haine qui
+croissait sans fin là où peu de jours auparavant la
+haine était presque oubliée.</p>
+
+<p>Il existe peut-être dans le cerveau de l’animal
+une méthode de simple comparaison qui n’exécute
+pas tout à fait les distinctions de la raison, et qui
+n’est pas uniquement de l’instinct, mais qui donne
+des résultats qu’on peut rapporter à l’une ou à l’autre.
+Bari n’additionnait pas deux et deux pour faire
+quatre, il n’allait pas se démontrer à lui-même, de
+déduction en déduction, que l’homme à qui appartenait
+cette ligne de trappes était cause de tous ses
+chagrins et de tous ses ennuis, mais il se trouvait
+possédé par une haine profonde et pathétique. Mac
+Taggart était le seul être, en plus des loups, qu’il
+eût jamais détesté. C’était Mac Taggart qui l’avait
+blessé, qui avait blessé Pierre, qui lui avait fait
+perdre sa bien-aimée Nepeese <i>et Mac Taggart
+était là, sur la ligne de trappes</i> !… S’il avait erré
+auparavant sans objectif ni dessein, Bari avait un
+but désormais. C’était de surveiller les trappes, de
+se nourrir et de poursuivre sa haine et sa vengeance
+tant qu’il vivrait.</p>
+
+<p>Le deuxième jour, au milieu d’un lac, il buta sur
+le corps d’un loup qui avait péri par l’un des appâts
+empoisonnés. Pendant une demi-heure, il s’acharna
+contre la bête morte jusqu’à ce que sa peau fût
+déchirée en lanières. Il ne goûta point à la chair.
+Cela lui répugnait. C’était sa vengeance sur l’espèce
+des loups. Il s’arrêta quand il fut à une douzaine
+de milles du lac Bain et se détourna. A cet
+endroit précis, la ligne traversait une rivière gelée
+derrière laquelle s’étendait une plaine nue et
+par delà cette plaine arrivait, lorsque le vent était
+bien tourné, la fumée et l’odeur du poste. La deuxième
+nuit, Bari s’étendit, repu, sous une touffe de
+pins banians. Le troisième jour il fit route de nouveau
+à l’ouest de la ligne de trappes.</p>
+
+<p>De bonne heure, ce matin-là, Bush Mac Taggart
+se leva pour aller ramasser ses prises, et,
+tandis qu’il traversait le ruisseau, à six milles
+du lac Bain, il aperçut d’abord les empreintes
+de Bari. Il s’arrêta pour les examiner avec un
+intérêt soudain et insolite, se laissa choir enfin
+sur les genoux, enleva le gant de sa main droite et
+ramassa un poil :</p>
+
+<p>— Le loup noir !</p>
+
+<p>Il prononça ces mots d’une voix étrange et rude
+et, malgré lui, il tourna les yeux droit dans la
+direction du <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>. Après quoi, encore plus
+soigneusement qu’avant, il examina une des empreintes
+nettement marquées dans la neige. Quand
+il se releva, il avait sur son visage l’air de quelqu’un
+qui a fait une découverte désagréable.</p>
+
+<p>— Un loup noir ! répéta-t-il, et il haussa les
+épaules. Bah ! Lerue est fou. C’est un chien.</p>
+
+<p>Puis, au bout d’un moment, il marmonna d’une
+voix à peine plus élevée qu’un murmure : « Son
+chien ! »</p>
+
+<p>Il continua à marcher sur la trace du chien. Une
+nouvelle excitation s’empara de lui, qui était plus
+fébrile que l’excitation de la chasse. Étant homme,
+c’était son privilège d’additionner deux et deux et,
+après deux et deux, il trouvait Bari. Il restait peu
+de doute dans son esprit. Il y avait pensé aussitôt,
+quand Lerue avait parlé du loup noir. Il en était
+convaincu, après examen des empreintes. C’étaient
+les empreintes d’un chien et le chien était noir.
+Alors il arriva au premier piège qui avait été dépouillé
+de son appât.</p>
+
+<p>Il laissa échapper un juron. L’appât avait disparu
+et le piège n’était pas détendu. Le bâton
+pointu qui avait fixé l’amorce était tombé net.</p>
+
+<p>Toute la journée, Bush Mac Taggart suivit une
+piste où Bari avait laissé des traces de sa présence.
+Piège après piège, il découvrit le vol. Il parvint
+au lac, près du loup mutilé. D’un premier agacement
+qui le troublait dès qu’il eut découvert la
+présence de Bari, sa mauvaise humeur se changea
+peu à peu en rage, et sa rage s’accrut au fur et à
+mesure que le jour s’avançait. Il était habitué aux
+voleurs à quatre pieds sur la ligne de trappes. Mais
+d’ordinaire, un loup ou un renard ou un chien qui
+s’étaient initiés au larcin ne dérangeaient que quelques
+pièges.</p>
+
+<p>Or, dans la circonstance, Bari allait directement
+d’un piège à l’autre et ses traces de pas dans la
+neige montraient qu’il s’arrêtait à chacun d’eux. Il
+y avait quasiment, selon Mac Taggart, de la malignité
+humaine dans ses actes. Il évitait les poisons.
+Pas une fois il n’avait tendu la tête ou une patte
+dans la zone dangereuse des trappes à mort. Sans
+raison apparente, quoi qu’il en soit, il avait détruit
+une loutre superbe dont la fourrure brillante gisait
+en pièces, désormais sans valeur, éparse parmi la
+neige. Vers la fin du jour, Mac Taggart arriva à
+une trappe où un lynx était mort. Bari avait déchiré
+le flanc argenté de la bête si bien que la peau ne
+valait plus que la moitié de son prix. Mac Taggart
+poussa une imprécation sourde et sa bile
+s’échauffa.</p>
+
+<p>A la brume, il atteignit la hutte qu’Eustache
+avait construite à mi-route de la ligne et il fit l’inventaire
+de ses fourrures. Il y avait à peine le tiers
+d’une capture ordinaire. Le lynx était à demi perdu,
+une loutre était complètement coupée en deux.</p>
+
+<p>Le deuxième jour, il trouva encore plus grand
+désastre, encore plus de trappes vides. Il était
+comme fou. Lorsqu’il parvint à la seconde hutte,
+tard dans l’après-midi, les traces de Bari dans la
+neige ne dataient pas d’une heure. Trois fois, pendant
+la nuit, il entendit hurler le chien.</p>
+
+<p>Le troisième jour, Mac Taggart ne retourna point
+au lac Bain, mais il entreprit une poursuite prudente
+de Bari. Il était tombé un pouce ou deux de
+neige fraîche et, comme s’il avait voulu pousser plus
+avant encore sa vengeance contre son ennemi
+humain, Bari avait laissé des empreintes de pas
+toutes récentes dans un rayon d’une centaine de
+mètres de la hutte.</p>
+
+<p>Il fallut une demi-heure avant que Mac Taggart
+pût relever la bonne piste et il la suivit durant
+deux heures dans un épais fourré de banians. Bari
+tenait le vent. Çà et là, il prenait l’odeur de son
+chasseur. Une douzaine de fois il attendit jusqu’à
+ce que l’autre fût si près qu’il pouvait entendre le
+bruit de sa course et le cliquetis métallique que
+faisaient les branches contre la crosse de son fusil.
+Puis, poussé par une inspiration soudaine qui
+amena la plus belle des malédictions aux lèvres de
+Mac Taggart, il élargit son cercle et retourna
+droit à la ligne des trappes.</p>
+
+<p>Quand le facteur y arriva, vers midi, Bari avait
+déjà commencé sa besogne. Il avait tué et mangé
+un lapin, il avait enlevé trois pièges à un mille de
+distance, puis s’était enfui de nouveau à travers la
+ligne des trappes vers le lac Bain.</p>
+
+<p>Ce fut le cinquième jour que Bush Mac Taggart
+retourna à son poste. Il était d’une humeur massacrante.
+Seul des quatre Français, Valence était là
+et ce fut Valence qui entendit le récit de son aventure
+et ensuite il l’entendit sacrer contre Marie.
+Elle vint dans le magasin un peu plus tard, les
+yeux agrandis par la peur, une de ses joues brûlante
+où Mac Taggart l’avait frappée.</p>
+
+<p>Tandis que le garde-magasin lui remettait le
+saumon fumé que Mac Taggart désirait pour son
+dîner, Valence trouva l’occasion de lui parler
+doucement à l’oreille.</p>
+
+<p>— M. Lerue a pris un renard argenté, dit-il à
+voix basse. Il vous aime, mon ami, et il aura une
+riche capture ce printemps. Il vous envoie de là-bas,
+du Petit-Ours-Noir-sans-Queue cet avis : Soyez
+prête à fuir, quand viendra la douce neige.</p>
+
+<p>Marie ne le regarda pas, mais elle entendit et
+ses yeux brillaient si pareils à des étoiles quand le
+jeune garde-magasin lui tendit le saumon qu’il dit
+à Valence, dès qu’elle fut partie :</p>
+
+<p>— Morbleu, mais, Valence, elle est encore belle
+parfois !</p>
+
+<p>A quoi Valence fit signe que oui avec un singulier
+sourire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c26">CHAPITRE XXVI<br>
+<span class="xsmall">BARI ENNUIE MAC TAGGART</span></h2>
+
+
+<p>A la mi-janvier, la guerre entre Bari et Bush
+Mac Taggart était devenue plus qu’un incident,
+plus qu’une aventure passagère pour l’animal
+et plus qu’un événement irritant pour l’homme.
+C’était, à cette heure, la <i>raison d’être</i> essentielle
+de leur existence. Bari s’accrochait à la ligne des
+trappes. Il la hantait comme un spectre dévastateur
+et chaque fois qu’il flairait de nouveau l’odeur
+du facteur du lac Bain, il était encore plus fortement
+pénétré de l’instinct qu’il se vengeait d’un
+ennemi mortel.</p>
+
+<p>A plusieurs reprises, il surpassa en finesse
+Mac Taggart ; il continuait à dépouiller les pièges
+de leurs appâts ; il avait de plus en plus envie de
+détruire les fourrures qu’il trouvait sur sa route ;
+son plus grand plaisir n’était pas de manger, mais
+de détruire. Le feu de sa haine s’attisait à mesure
+que les semaines s’écoulaient, au point qu’enfin, il
+fit mine de mordre et de labourer de ses longs crocs
+la neige que les pieds de Mac Taggart avaient foulée.
+Et pendant tout ce temps, là-bas, par delà sa
+folie, il y avait une image de Nepeese qui continuait
+à devenir de plus en plus nette dans son cerveau.</p>
+
+<p>Cette première grande solitude, la solitude des
+jours interminables et des nuits plus interminables
+de son attente et de ses recherches à <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>,
+pesait de nouveau sur lui comme elle y avait pesé
+durant les premiers jours qu’il avait perdu la jeune
+fille. Par les nuits d’étoiles ou de clair de lune, il
+l’appelait de nouveau en poussant des cris lamentables
+et Bush Mac Taggart, en les écoutant au
+milieu de la nuit, sentait d’étranges frissons lui
+courir dans les moelles.</p>
+
+<p>La haine de l’homme était différente de celle de
+l’animal, mais peut-être bien plus implacable. Chez
+Mac Taggart, il n’y avait pas uniquement de la
+haine. Il y avait, unie à une crainte indéfinissable
+et superstitieuse, une chose dont il riait, une chose
+contre quoi il sacrait, mais à laquelle il se cramponnait
+aussi sûrement que l’odeur de sa trace se
+cramponnait au nez de Bari, Bari ne représentait
+plus un animal seulement, <i>il représentait Nepeese</i>.
+C’était la pensée qui persistait et s’affirmait dans
+l’esprit damné de Mac Taggart.</p>
+
+<p>Aucun jour ne passait maintenant qu’il ne pensât
+à Branche-de-Saule ; pas une nuit ne venait et ne
+s’achevait sans qu’il se représentât son visage. Il
+s’imagina même, une nuit d’orage, qu’il entendait
+sa voix dans la lamentation du vent et, moins
+d’une minute après, il entendit, faiblement, un hurlement
+lointain venu de la forêt. Cette nuit-là, son
+cœur s’emplit d’une frayeur écrasante. Il se secoua.
+Il fuma sa pipe tant que la cabane fut bleue.</p>
+
+<p>Il jura contre Bari et contre l’orage, mais il n’y
+avait plus chez lui le courage matamore de jadis.
+Il n’avait point cessé de détester Bari. Il le détestait
+comme il n’avait encore détesté aucun homme,
+mais il avait encore plus de raison que jamais
+de désirer le tuer. L’idée lui en vint d’abord pendant
+son sommeil, pendant un cauchemar et ensuite
+elle dura, dura : <i>l’idée que l’esprit de Nepeese poussait
+Bari à ravager ses lignes de trappes</i>.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, il cessa de parler au
+poste du « loup noir » qui volait sa ligne. Les
+fourrures endommagées par les dents de Bari, il
+les cacha et garda par devers lui son secret. Il
+apprenait toutes les ruses et tous les plans des
+chasseurs qui tuaient renards et loups dans les
+Terres désertes.</p>
+
+<p>Il essaya trois poisons différents, l’un d’eux si
+puissant qu’une seule goutte signifiait la mort ; il
+essaya la strychnine en capsules de gélatine, dans
+du gras de daim, du gras de caribou, du foie d’élan
+et même dans de la chair de porc-épic. Enfin, pour
+préparer ses poisons, il se plongea les mains dans
+l’huile de castor avant de toucher le venin et la
+chair pour qu’ils n’eussent plus l’odeur humaine.
+Renards et loups, et même la loutre, l’hermine et
+la belette mouraient de ces appâts, mais Bari
+avançait toujours tout près et n’allait pas plus loin.</p>
+
+<p>En janvier, Mac Taggart empoisonna tous les
+appâts de ses trappes. Cela lui donna enfin un bon
+résultat. A partir de ce jour, Bari ne toucha plus
+aux amorces, mais mangea seulement les lapins
+qu’il tuait au piège.</p>
+
+<p>Ce fut en janvier que Mac Taggart aperçut Bari
+pour la première fois. Il avait déposé son fusil
+contre un arbre et se trouvait en ce moment à une
+douzaine de pieds de là. On eût dit que Bari le
+savait et était venu pour le narguer, car, lorsque
+le facteur tout à coup leva les yeux, Bari se tenait
+bien en vue, hors des sapins rabougris, à vingt
+mètres de lui, ses crocs blancs luisants, ses yeux
+enflammés comme des charbons. Durant un
+instant, Mac Taggart le fixa comme pétrifié.
+C’était Bari. Il reconnaissait l’étoile blanche,
+l’oreille au bout blanc, et son cœur cogna
+comme un marteau dans sa poitrine. Très lentement,
+il se mit à ramper vers son fusil. Sa main
+l’atteignit lorsque, comme un éclair, Bari disparut.</p>
+
+<p>Cela donna à Mac Taggart une nouvelle inspiration.
+Il traça une piste fraîche à travers la forêt,
+parallèle à la ligne de trappes, mais distante d’elle
+d’au moins cinq cents mètres. Mais partout où un
+piège ou une trappe était posé, cette nouvelle piste
+obliquait brusquement comme la pointe d’un V, en
+sorte qu’il pourrait approcher de sa ligne sans être
+vu. Par ce stratagème, il croyait que, à l’occasion,
+il serait certain de porter un coup au chien. De
+nouveau, c’était l’homme qui raisonnait et de nouveau
+ce fut l’homme qui fut battu.</p>
+
+<p>Le premier jour que Mac Taggart suivi sa nouvelle
+piste, Bari également se dirigea sur cette
+piste. Pendant quelque temps, elle l’étonna.
+Trois fois, il revint en arrière en coupant au travers
+entre la vieille piste et la nouvelle. Alors, plus
+de doute. La nouvelle piste était la récente et il
+suivit le sillage du facteur du lac Bain. Mac Taggart
+ne sut ce qui arrivait qu’en effectuant le trajet
+de retour, quand il vit l’histoire écrite dans la
+neige.</p>
+
+<p>Bari avait visité chaque trappe et sans manquer
+s’était approché chaque fois de l’extrémité du V
+renversé. Au bout d’une semaine de vaine poursuite,
+d’expectative, d’approche vers les quatre
+points cardinaux, une période pendant laquelle
+Mac Taggart s’injuria vingt fois dans des accès de
+folie, il lui vint encore une autre idée. Ce fut
+comme une inspiration, ce dernier plan de tous, et
+si simple qu’il semblait presque inconcevable qu’il
+n’y eût pas songé tout d’abord.</p>
+
+<p>Il retourna en hâte au lac Bain.</p>
+
+<p>Deux jours après, il se trouvait sur la piste, dès
+l’aurore. Cette fois, il apportait un paquet dans
+lequel se trouvaient une douzaine de solides pièges
+à loups fraîchement oints d’huile de castor, plus un
+lapin pris au collet la nuit précédente. De temps
+à autre, il observait le ciel avec inquiétude.</p>
+
+<p>Le ciel resta clair jusque tard dans l’après-midi ;
+alors des bancs de nuages sombres se mirent à
+remonter de l’est. Une demi-heure plus tard quelques
+flocons de neige commencèrent à tomber.
+Mac Taggart laissa un de ces flocons sur le dos de
+sa main gantée et l’examina attentivement. La
+neige était douce et cotonneuse et il donna cours
+à son contentement. C’était ce qu’il souhaitait.
+Avant le matin, il y aurait six pouces de neige
+fraîchement tombée couvrant les pistes.</p>
+
+<p>Il s’arrêta à la prochaine trappe et promptement
+se mit à la besogne. D’abord il enleva l’appât empoisonné
+de la boîte et le remplaça par le lapin,
+puis il se mit à disposer ses pièges à loups. Il en
+plaça trois près de l’ouverture de la trappe que
+Bari traversait pour atteindre l’appât. Il dissémina
+les neuf autres à des intervalles d’un pied ou
+douze pouces sur les côtés, de sorte que, quand il
+eut fini, un véritable cordon de pièges protégeait
+la boîte. Il n’accrocha point les chaînes, mais les
+laissa se perdre dans la neige.</p>
+
+<p>Si Bari entrait dans une trappe, il entrerait dans
+les autres, et point n’était besoin de cet attirail.
+Son travail achevé, Mac Taggart se hâta, à travers
+le brumeux crépuscule d’hiver, de retourner à sa
+hutte. Il était fort satisfait. Cette fois, il n’y aurait
+pas d’insuccès possible. Il avait relevé toutes les
+trappes en cours de route depuis le lac Bain.
+Dans aucune de ces trappes, Bari ne trouverait
+rien à manger jusqu’à ce qu’il fût arrivé au nid des
+douze pièges à loups.</p>
+
+<p>Sept pouces de neige tombèrent cette nuit-là, et
+le monde entier parut revêtir une merveilleuse
+robe blanche. Comme des vagues de plumes, la
+neige pendait aux arbres et aux arbustes et elle
+mettait de hauts capuchons blancs aux rochers, et
+sous les pieds elle était si légère qu’une cartouche
+tombée de la main s’y enfonçait complètement.
+Bari fut de bonne heure dans le secteur des
+trappes. Il était plus prudent ce matin, car il n’y
+avait plus Mac Taggart pour le guider. Il parvint
+à la première trappe, à mi-route à peu près entre le
+lac Bain et la hutte où le facteur attendait. Elle
+était relevée et ne contenait point d’appât. Piège à
+piège, il visita la ligne et il les trouva tous relevés
+et tous sans amorce.</p>
+
+<p>Il flaira l’air avec défiance, s’efforçant en vain
+d’attraper un goût de fumée, un relent d’odeur
+humaine. Et vers midi, il arriva au « nid », aux
+douze trappes perfides qui l’attendaient, les ressorts
+bâillant à un demi-pied sous l’épaisseur de
+la neige. Durant une bonne minute, il se tint bien
+en dehors de la zone dangereuse, flairant l’air et
+écoutant. Il aperçut le lapin et ses mâchoires
+s’entrechoquèrent en claquant, affamé.</p>
+
+<p>Il s’approcha d’un pas. Il restait défiant ; une
+raison bizarre et inexplicable lui faisait pressentir
+le danger. Inquiet, il inspecta du nez, des yeux,
+des oreilles. Et tout autour de lui étaient un grand
+silence et une immense paix. Ses mâchoires grincèrent
+de nouveau. Il poussa un faible gémissement.
+Qu’est-ce qui l’agitait ? Où était le danger,
+Il ne pouvait le discerner ni le sentir. Lentement,
+il tourna autour de la trappe ; trois fois il en fit
+le tour, chaque cercle l’en rapprochait un peu
+plus, tant qu’enfin ses pattes touchaient presque
+le cordon extérieur de pièges.</p>
+
+<p>Une minute encore, il s’arrêta, les oreilles
+basses. Malgré le riche arome du lapin à ses
+narines, <i>quelque chose l’entraînait loin de là</i>.
+Encore un moment et il sera parti, mais, mais
+alors arriva tout à coup et tout droit de derrière la
+trappe un farouche petit cri perçant et pareil à
+celui d’un rat, et immédiatement Bari aperçut une
+hermine, plus blanche que neige, mordant, affamée,
+dans la chair du lapin. Il oublia son étrange
+pressentiment du danger. Il groula furieusement,
+mais sa brave petite rivale ne quitta point son
+festin.</p>
+
+<p>Alors Bari se précipita tête baissée dans le « nid »
+que Mac Taggart lui avait préparé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c27">CHAPITRE XXVII<br>
+<span class="xsmall">LE TRIOMPHE DE MAC TAGGART</span></h2>
+
+
+<p>Le lendemain matin, Bush Mac Taggart
+entendit le cliquetis d’une chaîne alors qu’il
+était encore à un bon quart de mille du « nid ».
+Était-ce un lynx ? Était-ce un poisson-chat ?
+Était-ce un loup ou un renard ? Ou bien était-ce
+Bari ? Il parcourut en courant presque le
+reste de la distance et enfin arriva à un endroit
+d’où il pouvait voir et son cœur sursauta
+dans sa poitrine quand il aperçut qu’il avait capturé
+son ennemi. Il s’approcha, tenant son fusil,
+prêt à tirer si, par hasard, le chien se dégageait.</p>
+
+<p>Bari était étendu sur le flanc, haletant d’épuisement
+et frissonnant de douleur. Un cri rauque de
+joie sortit des lèvres de Mac Taggart, tandis qu’il
+approchait et examinait la neige. Elle était tassée
+autour de la trappe où Bari s’était débattu et était
+rougie de sang. Le sang avait coulé surtout des
+mâchoires de Bari. Elles saignaient abondamment
+pendant qu’il regardait son adversaire. Les ressorts
+d’acier cachés sous la neige avaient bien
+accompli leur besogne, sans pitié. Une de ses
+pattes de devant était bien prise en haut de la
+première jointure, les deux pattes d’arrière
+étaient prises, un quatrième piège s’était refermé
+sur son flanc et, en se libérant des ressorts, Bari
+avait arraché une bande de peau aussi large que la
+main de Mac Taggart.</p>
+
+<p>La neige racontait l’histoire de sa lutte désespérée
+toute la nuit ; ses mâchoires saignantes
+montraient qu’il s’était en vain efforcé de briser
+les dents d’acier qui l’emprisonnaient. Il était
+pantelant. Ses yeux étaient injectés de sang. Mais
+même, en ce moment, après toutes ces heures
+d’agonie, ni son cœur ni son courage n’étaient
+abattus. Quand il vit Mac Taggart, il fit effort
+pour se dresser, retombant presque aussitôt dans
+la neige. Mais ses pattes d’avant étaient arquées,
+sa tête et sa poitrine restaient levées, et le grognement
+qui sortit de sa gorge était comme celui d’un
+tigre dans sa férocité.</p>
+
+<p>Là, enfin, à moins d’une douzaine de pieds de
+lui, il y avait l’être au monde qu’il haïssait plus qu’il
+avait haï la race des loups. Et, de nouveau, il était
+impuissant, comme il avait été impuissant, l’autre
+fois, dans le collet à lapins.</p>
+
+<p>La férocité de son grognement ne troublait plus
+Mac Taggart maintenant. Il vit combien l’autre
+était complètement à sa merci, et, avec un rire de
+satisfaction, il appuya son fusil contre un arbre,
+enleva ses gants et commença à bourrer sa pipe.
+C’était le triomphe qu’il avait recherché, la torture
+qu’il avait attendue.</p>
+
+<p>Dans son âme, il y avait une haine aussi mortelle
+que dans celle de Bari, la haine qu’un homme
+peut porter à un autre homme.</p>
+
+<p>Il avait pensé envoyer une balle dans le corps
+du chien. Mais ceci était mieux : le regarder
+mourir à petit feu, le railler comme il aurait raillé
+un homme, marcher autour de lui, de sorte qu’il
+pouvait entendre le cliquètement du piège et voir
+le sang frais dégoutter, tandis que Bari contorsionnait
+ses pattes meurtries et son corps pour
+continuer à lui faire face. C’était une vengeance
+superbe. Mac Taggart en était si occupé qu’il
+n’entendit point des pas s’approcher derrière lui.</p>
+
+<p>Ce fut une voix, une voix d’homme qui le fit se
+retourner brusquement.</p>
+
+<p>L’homme était un étranger, et il était plus jeune
+que Mac Taggart de dix ans. Du moins ne paraissait-il
+pas avoir plus de trente-cinq ou trente-six
+ans, malgré la courte barbe blonde qu’il portait.
+Il était de cette sorte d’homme que l’on aime au
+premier regard ; jeune et pourtant fait, avec des
+yeux clairs qui regardaient francs sous la visière
+de sa casquette de fourrure de forme souple comme
+celle des Indiens, et un visage aussi qui ne portait
+point les rudes stigmates de la solitude.</p>
+
+<p>Cependant Mac Taggart savait, avant que l’étranger
+eût parlé, que c’était un homme de la solitude,
+que c’était un cœur et une âme qui en faisaient
+partie. Sa casquette était de peau de poisson. Il
+avait endossé un pardessus <span lang="en" xml:lang="en">wind-proof</span> en peau
+de caribou sommairement tannée, serré à la
+taille par une longue ceinture avec des franges
+indiennes. L’intérieur de son pardessus était
+fourré. Ses pantalons étaient d’étoffe grossière,
+à la mode de ceux de la baie d’Hudson, et il portait
+des mocassins. Il était chaussé des souliers
+longs et étroits du pays boisé. Son paquet, attaché
+aux épaules par une courroie, était menu et
+serré. Il portait son fusil enveloppé d’une gaine
+d’étoffe. Et de la casquette aux souliers il avait
+l’air d’un chemineau. Mais rien qu’à le voir, Mac
+Taggart aurait juré qu’il avait fait des centaines
+de milles ces jours derniers.</p>
+
+<p>Ce n’était point cette pensée toutefois qui lui
+donnait l’étrange et glacial frisson qui lui parcourait
+l’échine. Mais la peur que, de façon ou d’autre,
+un soupçon de la vérité fît son chemin, là-bas, au
+Sud, la vérité de ce qui s’était passé au <span lang="en" xml:lang="en">Grey
+Loon</span>, la peur que cet étranger, recru de marches,
+ne portât, sous son pardessus en peau de caribou,
+l’insigne de la police royale montée du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Pendant une minute, ce fut presque de la
+terreur qui le posséda et il demeura muet.</p>
+
+<p>L’étranger n’avait proféré jusque-là qu’une exclamation
+de surprise, et maintenant il disait, les
+yeux fixés sur Bari :</p>
+
+<p>— Dieu nous garde ! Mais vous avez mis ce
+pauvre diable dans un bel état, pas vrai ?</p>
+
+<p>Il y avait dans sa voix quelque chose qui
+rassura Mac Taggart. Ce n’était pas une voix
+soupçonneuse, et il vit que l’inconnu s’intéressait
+davantage à l’animal capturé qu’à lui-même. Il
+respira longuement.</p>
+
+<p>— Un voleur de pièges, fit-il.</p>
+
+<p>L’étranger regarda encore plus attentivement
+Bari. Il posa son fusil par terre et se rapprocha
+du chien.</p>
+
+<p>— Dieu nous garde ! C’est un chien, s’exclama-t-il.</p>
+
+<p>En arrière, Mac Taggart surveillait l’homme avec
+des yeux de furet.</p>
+
+<p>— Oui, un chien, répondit-il, un chien sauvage,
+un demi-loup du moins. Il m’a volé pour plus d’un
+millier de dollars de fourrures cet hiver.</p>
+
+<p>L’étranger s’accroupit devant Bari, ses mains
+gantées appuyées sur ses genoux et ses dents
+blanches brillant dans un demi-sourire.</p>
+
+<p>— Le pauvre diable ! fit-il avec sympathie.
+Ainsi, tu es un voleur de pièges, hein ? Un hors-la-loi ?
+Et la police t’a pris ? Et — Dieu nous garde
+une fois de plus ! — on ne t’a pas joué un tour bien
+honnête.</p>
+
+<p>Il se redressa et dévisagea Mac Taggart.</p>
+
+<p>— J’ai dû mettre comme ça une quantité de
+pièges, s’excusa le facteur, son visage rougissant
+légèrement sous le regard franc des yeux bleus de
+l’étranger.</p>
+
+<p>Et brusquement son caractère se réveilla :</p>
+
+<p>— Et il va mourir là à petit feu ! Je vais le laisser
+crever et pourrir dans la trappe en punition de
+tout ce qu’il a fait !</p>
+
+<p>Il ramassa son fusil et ajouta, les yeux sur l’inconnu,
+et le doigt prêt sur la détente :</p>
+
+<p>— Je suis Bush Mac Taggart, facteur du lac
+Bain. Allez-vous par là, monsieur ?</p>
+
+<p>— Quelques milles. Je retourne au pays, par-delà
+les Terres désertes.</p>
+
+<p>Mac Taggart sentit de nouveau l’étrange frisson.</p>
+
+<p>— Du gouvernement ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>L’étranger fit signe que oui.</p>
+
+<p>— De la police, peut-être ? insista Marc Taggart.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Oui, naturellement, de la police,
+dit l’étranger, regardant droit dans les yeux du
+facteur. Et maintenant, monsieur, en conformité
+à la loi, je vais vous prier d’envoyer une balle à
+travers la tête de cette bête avant de partir.
+Voulez-vous ? Ou bien sera-ce moi ?</p>
+
+<p>— C’est une règle de la zone, fit Mac Taggart,
+de laisser un voleur de trappes pourrir au piège.
+Et cet animal est un vrai démon. Écoutez…</p>
+
+<p>Rapidement, sans omettre cependant aucun des
+plus beaux détails, il parla des semaines et des mois
+de lutte entre lui et Bari ; de l’inutilité désespérante
+de tous ses trucs et plans et de l’adresse
+encore plus affolante de l’animal qu’il avait enfin
+réussi à trapper.</p>
+
+<p>— C’est un démon, ce finaud, s’écria-t-il farouchement,
+quand il eut fini. Et maintenant, vous
+voudriez le tuer d’un coup de fusil plutôt que de le
+laisser là exposé et mourir à petit feu, comme on
+ferait du diable !</p>
+
+<p>L’étranger considérait Bari. Il avait détourné
+son visage de Mac Taggart. Il répondit :</p>
+
+<p>— Je pense que vous avez raison. Laissons
+pourrir le diable. Si vous partez pour le lac Bain,
+monsieur, je ferai route un bout de chemin avec
+vous. Je vais faire une couple de milles pour raccourcir.</p>
+
+<p>Il ramassa son fusil. Mac Taggart prit les
+devants. Au bout d’une demi-heure, l’étranger
+s’arrêta et désigna le Nord.</p>
+
+<p>— Tout droit par là, un bon cinq cents milles,
+fit-il, parlant aussi allègrement que s’il dût atteindre
+sa maison, cette nuit même. Je vais vous
+quitter ici.</p>
+
+<p>Il ne s’offrit pas à donner une poignée de main.
+Mais, en s’en allant, il dit :</p>
+
+<p>— Vous pourrez dire que John Madison est
+passé par ici.</p>
+
+<p>Après quoi, il marcha droit vers le nord pendant
+un demi-mille, à travers la forêt profonde. Puis il
+obliqua à l’ouest pendant deux milles, tourna à
+angle aigu vers le sud et, une demi-heure après
+avoir laissé Mac Taggart, il était de nouveau
+accroupi sur ses talons, à moins d’une portée de
+bras de Bari.</p>
+
+<p>Et il disait, comme s’il parlait à un camarade :</p>
+
+<p>— Ainsi, voilà ce que tu es, mon vieux : un
+voleur de trappes, hein ? Un hors-la-loi ? Et tu l’as
+battu au jeu pendant deux mois ! Et à cause de ça,
+parce que tu vaux plus que lui, il veut te laisser
+mourir là aussi lentement que tu pourras. <i>Un hors-la-loi !</i>
+Sa voix s’acheva en un éclat de rire plaisant,
+de cette sorte de rire qui réchauffe même un
+animal. C’est drôle.</p>
+
+<p>— Nous devrions nous serrer les mains, mon
+garçon, par saint Georges, oui, nous le devrions !…
+Tu es un sauvage, à ce qu’il dit. Hé bien ! moi
+aussi. Je lui ai dit que je m’appelais John Madison.
+Ce n’est pas vrai. Je suis Jim Carvel. Et, oh !
+mon Dieu, tout ce que j’ai dit c’est : « Police ». Et
+j’avais raison. Ce n’est point un mensonge. Je suis
+recherché par toute la corporation, par tout <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span>,
+et menacé entre la baie d’Hudson et la rivière
+Mackenzie. Donne-moi la main, mon vieux. Nous
+sommes du même bord, pas ? Je suis content de te
+rencontrer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c28">CHAPITRE XXVIII<br>
+<span class="xsmall">AMITIÉ</span></h2>
+
+
+<p>Jim Carvel avança la main et le grognement
+s’éteignit dans la gorge de Bari. L’homme se
+redressa. Il demeurait là, regardant dans la
+direction qu’avait prise Mac Taggart et il ricana
+d’une manière bizarre et satisfaite. Il y avait
+de l’amitié dans ses yeux et dans l’éclat de ses
+dents blanches, tandis qu’il considérait Bari de
+nouveau. Autour de lui, quelque chose semblait
+rendre le jour gris plus clair, semblait réchauffer
+la froide atmosphère, quelque chose d’où rayonnait
+du courage, de l’espoir, de la camaraderie,
+absolument comme d’une étuve allumée
+émane le bienfait de la chaleur. Bari
+le sentit.</p>
+
+<p>Pour la première fois, depuis que les deux
+hommes étaient venus, son corps meurtri par le
+piège se détendit ; son échine s’infléchit, ses dents
+claquèrent comme s’il avait la fièvre de l’agonie.
+A cet homme, il trahissait sa faiblesse. Dans ses
+yeux injectés de sang, il y avait un regard de bête
+affamée, tandis qu’il examinait Carvel, hors-la-loi
+de son propre aveu.</p>
+
+<p>Et Jim Carvel, de nouveau, avança la main,
+beaucoup plus près cette fois.</p>
+
+<p>— Pauvre diable ! fit-il, le sourire abandonnant
+son visage. Pauvre diable, va !</p>
+
+<p>Ces mots étaient pour Bari comme une caresse,
+la première qu’il eût connue, depuis qu’il avait
+perdu Nepeese et Pierre. Il abaissa la tête jusqu’à
+ce que ses mâchoires fussent aplaties dans la
+neige. Carvel pouvait voir le sang qui en découlait
+lentement.</p>
+
+<p>— Pauvre diable ! répéta-t-il.</p>
+
+<p>Il n’y avait nulle crainte dans la manière dont
+il avançait la main. C’était l’aveu d’une grande
+sincérité et d’un grand apitoiement. Il toucha la
+tête de Bari et la tapota d’une manière fraternelle,
+puis lentement, avec un peu plus de précaution, il
+approcha du piège qui serrait la patte de devant
+de Bari. Dans son cerveau encore à demi confus,
+Bari s’efforçait de comprendre les choses, et la
+vérité se fit jour finalement, lorsqu’il sentit les
+ressorts d’acier du piège s’ouvrir et qu’il retira sa
+patte endolorie.</p>
+
+<p>Il fit alors ce qu’il n’avait fait à aucune autre
+créature qu’à Nepeese. Aussitôt, il passa sa langue
+rouge et lécha la main de Carvel. L’homme se mit
+à rire. De ses mains puissantes, il ouvrit les autres
+pièges et Bari fut libre.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, il demeura étendu
+sans bouger, les yeux fixés sur l’homme. Carvel
+s’était assis à l’extrémité d’une souche de bouleau
+couverte de neige et bourrait sa pipe. Bari le
+regarda l’allumer ; il remarqua avec un nouvel
+intérêt les premiers nuages grisâtres de fumée
+qui sortaient de la bouche de Carvel. L’homme
+n’était pas plus d’à une longueur de deux chaînes
+de pièges et il fit une grimace à Bari.</p>
+
+<p>— Remets-toi, mon vieux ! encouragea-t-il. Pas
+d’os brisés. Juste un peu roide. Allons, vaudra
+mieux partir !</p>
+
+<p>Il se retourna du côté du lac Bain. Il supposait
+que Mac Taggart pourrait revenir. Peut-être Bari
+éprouvait-il le même soupçon, car, lorsque Carvel
+le considéra de nouveau, il était debout, chancelant
+un peu, tandis qu’il reprenait équilibre. L’instant
+d’après, le hors-la-loi avait enlevé le baluchon de
+ses épaules et l’ouvrait. Il y plongea la main et
+en retira un rouge quartier de viande crue.</p>
+
+<p>— Tué ce matin, expliqua-t-il à Bari, un taureau
+d’un an tendre comme une perdrix — et c’est aussi
+succulent que la moelle qui soit jamais sortie d’un
+os d’arrière-train. Goûte un peu !</p>
+
+<p>Il avança la chair à Bari. Il n’y eut pas d’hésitation
+dans sa façon d’accepter. Bari était affamé
+et la viande lui était lancée par un ami. Il y enfonça
+les dents, ses mâchoires la broyèrent. Une
+flamme nouvelle circulait dans son sang, tandis
+qu’il festoyait, mais ses yeux ensanglantés ne
+quittèrent pas une minute le visage de l’autre.
+Carvel remit son paquetage en place. Il se leva,
+ramassa son fusil, assujettit ses patins et se tourna
+vers le Nord.</p>
+
+<p>— Allons ! garçon, fit-il. Il faut marcher.</p>
+
+<p>C’était une véritable invitation, comme si tous
+deux avaient été depuis longtemps déjà des compagnons
+de route. C’était peut-être non seulement
+une invitation, mais en partie un ordre. Cela
+étonna Bari. Pendant une bonne demi-minute, il
+resta à la même place, sans remuer, regardant le
+dos de Carvel qui marchait à grands pas vers le
+Nord. Carvel ne se retournait pas. Une soudaine
+secousse nerveuse traversa Bari ; il tourna la tête
+du côté du lac Bain ; il regarda de nouveau vers
+Carvel et un gémissement, à peine plus élevé qu’un
+soupir, sortit de sa gorge. L’homme était sur le
+point de disparaître dans l’épaisse sapinière. Il
+s’arrêta et se retourna.</p>
+
+<p>— On vient, garçon !</p>
+
+<p>Même à cette distance, Bari pouvait voir qu’il
+lui souriait amicalement ; il aperçut la main tendue
+et la voix suscita en lui des sensations nouvelles.
+Elle ne ressemblait pas à la voix de Pierre. Elle
+n’était pas non plus douce et tendre comme celle
+de Nepeese.</p>
+
+<p>Il n’avait connu que peu d’hommes et il les
+considérait tous avec défiance. Mais cette voix-ci
+le désarmait. Il était subjugué par son appel. Il
+désirait y répondre. Il fut rempli tout aussitôt du
+désir de suivre sur ses talons l’étranger. Pour la
+première fois dans sa vie, l’envie de devenir l’ami
+d’un homme le posséda. Il ne bougea point tant
+que Jim Carvel eût pénétré dans le bois de sapins.
+Alors, il suivit.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, ils campèrent dans un épais
+fouillis de cèdres et de baumiers, à dix milles au
+nord de la zone de trappes de Bush Mac Taggart.
+Durant deux heures, il avait neigé et leur route
+était recouverte. Il neigeait encore, mais aucun
+flocon du blanc déluge ne traversait le crible du
+berceau touffu des rameaux.</p>
+
+<p>Carvel avait déployé sa petite tente de soie et
+avait bâti un feu ; leur souper était achevé et Bari
+était étendu sur le ventre devant le réfractaire,
+presque à portée de sa main. Adossé à un arbre,
+Carvel fumait avec délice. Il s’était débarrassé de
+sa casquette et de son pardessus et, dans la splendeur
+tiède du feu, il avait presque l’air d’un jeune
+homme. Mais, même dans cette splendeur, ses
+mâchoires ne perdaient rien de leur forme décidée
+ni ses yeux de leur claire vivacité.</p>
+
+<p>— Cela semble bon d’avoir quelqu’un à qui
+parler, disait-il à Bari, quelqu’un qui peut comprendre,
+même s’il garde la bouche close. As-tu
+jamais envie de hurler, sans oser le faire ? Moi
+bien. Parfois, j’ai été sur le point d’éclater, parce
+que j’avais envie de parler à quelqu’un et que je
+n’osais le faire.</p>
+
+<p>Il se frotta les mains l’une contre l’autre et les
+tendit au feu. Bari observait chacun de ses mouvements
+et écoutait attentivement le moindre son
+qui sortait de ses lèvres. Ses yeux avaient en eux
+maintenant une sorte d’adoration muette, un regard
+qui réchauffait le cœur de Carvel et l’emportait
+loin de l’immense isolement et de la solitude
+de la nuit. Bari s’était traîné plus près des pieds
+de l’homme, et soudain, Carvel se pencha sur lui et
+lui tapota la tête.</p>
+
+<p>— Je suis un mauvais drôle, mon vieux, souriait-il.
+Tu n’as pas remarqué cela chez moi, pas
+du tout ? Désires-tu savoir ce qui m’est arrivé ?</p>
+
+<p>Il attendit un moment et Bari le regardait attentivement.
+Alors, Carvel continua, comme s’il parlait
+à un homme :</p>
+
+<p>Voyons ! Il y a cinq ans, cinq ans en décembre,
+juste avant l’époque de la Noël, j’avais un papa. Le
+bon vieux copain que mon papa ! Pas de mère,
+juste un papa. Et si on nous avait additionnés,
+nous n’aurions fait qu’un. Comprends-tu ? Un jour
+arriva un putois d’Amérique aux galons d’argent
+nommé Hardy, et il tira sur lui un jour, parce que
+le papa avait travaillé contre lui en politique.
+C’était bien un meurtre. Et on ne pendit pas ce
+putois ! Non, monsieur, on ne le pendit point ! Il
+était trop riche, il avait aussi trop d’amis politiques.
+Il en fut quitte avec deux années de pénitencier.
+Mais il n’y alla pas ; non, vrai, comme
+il y a un Dieu, il n’y alla pas.</p>
+
+<p>Carvel serrait les poings à en faire craquer
+les jointures. Un sourire de joie éclaira son visage
+et ses yeux lancèrent des éclairs. Bari poussa un
+profond soupir, simple coïncidence, mais le moment
+était pathétique.</p>
+
+<p>— Non, il n’alla point au pénitencier, poursuivit
+Carvel, regardant fixemment Bari de nouveau. Tu
+sais bien ce que cela signifie, mon vieux. Il aurait
+été pardonné au bout d’un an. Et pourtant mon
+papa, la meilleure moitié de moi-même, était dans
+la tombe ! Aussi je m’approchai du putois galonné
+d’argent, droit sous les yeux du juge, et sous les
+yeux des avocats et sous les yeux de tous ses
+parents et amis, et <i>je l’ai tué</i>. Et je me suis évadé,
+par une fenêtre, avant qu’ils se fussent ressaisis,
+j’ai gagné le pays boisé et j’en ai avalé des kilomètres
+depuis ! Et je pense que Dieu m’assista,
+mon brave. Car, il fit une chose étrange pour me
+tirer d’affaire, l’avant-dernier été, juste comme les
+gendarmes me couraient après rudement, et que
+l’horizon était sombre, on découvrit un noyé dans
+le pays de Reindeer à l’endroit même où ils avaient
+pensé me cerner. Et le bon Dieu a fait que cet
+homme me ressemblait si bien qu’il fut enterré sous
+mon nom. Donc, officiellement, je suis mort, mon
+vieux. Je n’ai à redouter quoi que ce soit, aussi
+longtemps que je ne fraie pas trop avec les gens,
+pendant un an environ. Depuis, dans mon for
+intérieur, j’ai volontiers pensé que Dieu avait dans
+ses desseins de me tirer d’un pas difficile. Quelle
+est ton opinion, hein ?</p>
+
+<p>Il se penchait pour obtenir une réponse. Bari
+avait écouté. Peut-être en un sens avait-il compris.
+Mais un autre bruit que la voix de Carvel lui arrivait
+maintenant aux oreilles.</p>
+
+<p>La tête collée à terre, il l’entendit très nettement.
+Il poussa un gémissement, et le gémissement
+s’acheva en un groulement si bas que Carvel surprit
+tout juste le ton d’avertissement qu’il comportait.
+Il se redressa. Il demeura ensuite debout,
+tourné vers le Sud. Bari se tenait à côté de lui, les
+pattes roidies et l’échine hérissée.</p>
+
+<p>Au bout d’un moment de profond silence, Carvel
+reprit :</p>
+
+<p>— Des parents à toi, mon vieux. Des loups.</p>
+
+<p>Et il alla sous sa tente prendre son fusil et des
+cartouches.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c29">CHAPITRE XXIX<br>
+<span class="xsmall">L’APPEL DU SUD</span></h2>
+
+
+<p>Bari était debout, immobile comme une statue,
+lorsque Carvel sortit de sa tente et, pendant
+quelques minutes, Carvel garda le silence, l’observant
+avec attention. Le chien répondrait-il
+à l’appel de la horde ? Leur appartenait-il ?
+S’en irait-il maintenant ? Les loups se rapprochaient.
+Ils n’allaient point par détours, comme
+l’aurait pu faire un caribou ou un cerf, mais ils
+venaient tout droit, droit sur leur campement.
+La signification de ce fait était facile à comprendre
+pour Carvel.</p>
+
+<p>Toute l’après-midi, les pas de Bari avaient laissé
+une odeur de sang au long de la route et les loups
+avaient découvert leur trace au fond de la forêt où
+la neige, en tombant, ne l’avait point recouverte.
+Carvel n’était point inquiet. Plus d’une fois, pendant
+ces cinq années de courses vagabondes entre
+le cercle arctique et le Pôle, il avait fait la partie
+avec les loups. Une fois, il l’avait quasiment
+perdue, mais c’était là-bas, en plein désert. Ce
+soir, il avait du feu et, au cas où les brandons viendraient
+à lui manquer, il avait les arbres où grimper.
+Son inquiétude, pour l’heure, était concentrée
+sur Bari. Si le chien partait, il resterait seul encore
+une fois. Aussi dit-il, en rendant sa voix tout à fait
+naturelle :</p>
+
+<p>— Tu ne vas point t’en aller, n’est-ce pas, vieux ?</p>
+
+<p>Si Bari le comprit, il n’en témoigna rien. Mais
+Carvel, qui l’observait de près, vit que les poils
+étaient hérissés sur son échine comme une brosse,
+puis il entendit, qui croissait peu à peu dans la
+gorge de Bari, un grognement de haine féroce.</p>
+
+<p>C’était l’espèce de grognement par lequel il avait
+accueilli le facteur du lac Bain et Carvel, ouvrant
+la culasse de son fusil pour voir si tout était bien,
+se mit à rire joyeusement. Il se peut que Bari
+l’entendit. Peut-être cela avait-il une signification
+pour lui, car il se retourna brusquement les oreilles
+basses en regardant son compagnon.</p>
+
+<p>Les loups étaient muets maintenant. Carvel
+savait ce que cela voulait dire et il était sur le
+qui-vive. Dans le calme, le déclic du cran de sûreté
+de son fusil retentit avec un bruit métallique.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, on n’entendit plus
+rien que le pétillement du feu. Brusquement, les
+muscles de Bari se détendirent. Il recula et fit face
+au côté opposé derrière Carvel, la tête rentrée
+dans les épaules, ses crocs longs d’un pouce, brillants,
+tandis qu’il retroussait les babines, tandis
+qu’il grondait vers les cavernes obscures de la
+forêt, derrière la marge de lumière du feu. Carvel
+s’était retourné d’un bond.</p>
+
+<p>Il fut presque effrayé de ce qu’il vit. Une paire
+d’yeux flambaient d’un feu verdâtre, puis une autre
+paire, puis après ceux-là tellement, tellement, qu’il
+n’aurait pu les compter. Il poussa un brusque soupir.
+On aurait dit des yeux de chat, un peu plus
+larges seulement. Quelques-uns, recevant en plein
+la lueur du foyer, étaient rouges comme des tisons,
+d’autres luisaient bleus et verts, des choses vivantes,
+sans corps.</p>
+
+<p>D’un regard rapide, Carvel parcourut le cirque
+obscur de la forêt. Il y en avait dehors là aussi ; il y
+en avait de tous les côtés ; mais là où il les avait
+vus tout d’abord, ils étaient plus nombreux. Durant
+ces quelques secondes, il avait oublié Bari, troublé
+jusqu’à la stupéfaction par ce cordon d’yeux monstrueux,
+d’yeux de mort qui l’encerclaient. Ils
+étaient là cinquante loups, cent peut-être, tout
+autour, ne redoutant rien parmi tout ce monde
+sauvage que le feu. Ils étaient arrivés, sans même
+faire de bruit, de leurs pas feutrés, sans même
+briser une vergette : S’il avait été plus tard et s’ils
+avaient été endormis et le feu éteint !</p>
+
+<p>Il frissonna et pendant une minute cette pensée
+abattit son courage. Il ne s’était pas proposé de
+tirer sans nécessité, mais tout aussitôt il épaula
+son fusil et il envoya un trait de feu à l’endroit
+où les yeux étaient le plus denses. Bari savait ce
+que signifiaient les coups de fusil et, rempli du
+furieux désir de sauter à la gorge de l’un de ses
+ennemis, il partit tout de go dans leur direction.
+Carvel poussa un cri d’effroi tandis qu’il se précipitait.
+Il vit passer comme un éclair le corps de
+Bari. Il le vit happé par l’obscurité et, dans la
+même minute, il perçut l’entrechoquement mortel
+des crocs et la chute de quelques corps.</p>
+
+<p>Un sauvage frisson le parcourut. Le chien avait
+chargé seul et les loups attendaient. Cela ne pouvait
+avoir qu’une issue. Son camarade à quatre
+pattes s’était jeté, tête-bêche, dans les gueules de
+la mort.</p>
+
+<p>Il pouvait entendre le happement affamé de ces
+mâchoires du fond des ténèbres. C’était écœurant.
+Sa main se dirigea vers l’arme automatique pendue
+à sa ceinture et il jeta son fusil démuni sur la neige.
+Le gros « trente-huit » à hauteur de ses yeux, il
+plongea dans l’obscurité et de ses lèvres partit un
+cri sauvage qu’on aurait pu entendre à un mille
+au loin. En même temps que ce cri l’arme automatique
+traça un rapide courant de feu dans la masse
+des animaux qui combattaient.</p>
+
+<p>Il y avait onze coups dans le revolver et jusqu’à
+ce que le canon rendît le son métallique du déclic,
+Carvel ne cessa ses cris et de se reculer dans la
+lueur du foyer. Il écouta, poussant un profond soupir.
+Il ne voyait plus d’yeux dans l’obscurité, il
+n’entendait plus le mouvement des corps. La soudaineté
+et la férocité de son attaque avaient repoussé
+la bande des loups. Mais le chien ! Il respira et se
+fatigua les yeux à regarder. Une ombre se traînait
+dans le cercle de lumière. C’était Bari. Carvel se
+précipita vers lui, le prit à bras-le-corps et l’apporta
+près du feu.</p>
+
+<p>Pendant longtemps ensuite, il y eut un regard
+d’interrogation dans les yeux de l’homme. Il rechargea
+son fusil, alimenta de nouveau le feu et
+de son paquetage tira des bandes de linge avec
+lesquelles il banda trois ou quatre des plus larges
+plaies aux pattes de Bari. Et une douzaine de fois,
+il demanda avec une sorte d’égarement :</p>
+
+<p>— Hé bien ! Quoi diable te poussait à faire cela,
+mon vieux ? Qu’est-ce que tu as contre les loups ?</p>
+
+<p>Et de toute la nuit il ne dormit point, mais resta
+sur ses gardes.</p>
+
+<p>Leur aventure avec les loups rompit le suprême
+soupçon de défiance qui avait pu subsister entre
+l’homme et le chien. Durant les jours suivants,
+alors qu’ils faisaient lentement route vers le nord-ouest,
+Carvel soigna Bari de la façon dont il aurait
+soigné un enfant malade. A cause des blessures du
+chien, il ne faisait que peu de kilomètres par jour.</p>
+
+<p>Bari comprit et en lui s’affirmait, de plus en plus
+forte, une immense affection pour l’homme dont les
+mains étaient aussi bienfaisantes que celles de
+Nepeese et dont la voix le réchauffait de la sympathie
+d’une camaraderie sans borne. Il ne le craignait
+plus et n’avait plus de suspicion à son endroit.
+Et Carvel, de son côté, remarquait bien des choses.</p>
+
+<p>Le vide infini du monde autour d’eux et leur
+solitude lui fournissaient l’occasion de s’arrêter à
+des détails sans importance et il se trouvait chaque
+jour observer Bari d’un peu plus près. Il fit enfin
+une découverte qui l’intéressa vivement. Toujours,
+lorsqu’ils faisaient halte en route, Bari se tournait
+vers le Sud ; quand ils campaient, c’était du côté du
+sud qu’il flairait le vent le plus fréquemment.
+C’était bien naturel, songeait Carvel, car son vieux
+terrain de chasse se trouvait par là.</p>
+
+<p>Mais, tandis que les jours passaient, il se mit à
+remarquer autre chose. De temps à autre, se
+retournant vers le lointain pays d’où ils étaient
+venus, Bari gémissait doucement et, ces jours-là,
+il était fort agité. Il ne manifestait pas le désir de
+quitter Carvel, mais de plus en plus Carvel comprenait
+que quelque mystérieux appel lui arrivait du sud.</p>
+
+<p>Il était dans l’intention du chemineau de se
+diriger vers la région du Grand-Esclave, à un bon
+huit cents milles au nord-ouest, avant la fonte des
+neiges. Dès lors, quand les eaux dégelèrent au
+printemps, il décida d’aller en canot vers l’ouest
+jusqu’au Mackenzie et finalement jusqu’aux montagnes
+de la Colombie britannique.</p>
+
+<p>Ces plans furent modifiés en février. Les voyageurs
+furent pris dans une violente bourrasque
+dans la région du lac Wholdaia et alors que leur
+sort paraissait le plus sombre, Carvel rencontra
+par hasard une cabane au cœur d’une épaisse forêt
+de sapins. Dans la cabane, il y avait un mort. Il
+était trépassé depuis plusieurs jours et son cadavre
+était absolument gelé. Carvel creusa un trou en
+terre et l’ensevelit.</p>
+
+<p>La cabane était un vrai trésor pour Carvel et
+Bari, mais surtout pour l’homme. Elle n’avait de
+toute évidence d’autre propriétaire que le mort.
+Elle était confortable et pourvue de provisions.
+En outre, son propriétaire avait fait une superbe
+capture de fourrures avant que le froid mordît ses
+poumons et qu’il mourût. Carvel inventoria les
+peaux avec soin et avec joie.</p>
+
+<p>Il y en avait pour plus de mille dollars à n’importe
+quel poste et il ne voyait pas pourquoi elles
+ne lui appartiendraient pas désormais. En moins
+d’une semaine, il avait repéré la ligne de pièges recouverte
+de neige du défunt et trappait pour son compte.</p>
+
+<p>C’était à deux cents milles au nord-ouest du
+<span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span> et bientôt Carvel observa que Bari ne
+se tournait pas directement vers le Sud, lorsque
+l’étrange appel lui arrivait, mais bien vers le Sud-Est.
+Et maintenant, à mesure que chaque jour
+passait, le soleil montait plus haut dans le ciel ; il
+devenait plus chaud, la neige fondait sous les pas
+et, dans l’air, il y avait la palpitation humide et
+croissante du printemps.</p>
+
+<p>Et avec ces choses, l’ancien désir envahit Bari :
+l’appel qui émouvait son cœur des tombes solitaires,
+là-bas, du <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>, de la hutte incendiée,
+de l’abri abandonné par delà l’étang, de Nepeese.
+Dans son sommeil, il revoyait ces choses. Il réentendait
+la voix assourdie et douce de Branche-de-Saule,
+sentait l’attouchement de ses mains, jouait
+avec elle une fois de plus sous les ombrages touffus
+des forêts, et Carvel s’asseyait pour l’observer
+tandis qu’il rêvait, s’efforçant de saisir le sens
+de ce qu’il voyait et entendait.</p>
+
+<p>En avril, Carvel chargea sur ses épaules ses
+fourrures pour le poste du lac La Biche de la Compagnie
+de la Baie d’Hudson qui était encore plus
+avant au Nord. Bari l’accompagna jusqu’à mi-chemin,
+puis, au coucher du soleil, un soir, il reprit la
+route menant à la maison. Au bout d’une semaine,
+Carvel revint à la cabane et l’y retrouva. Il fut si
+content qu’il enlaça de ses bras la tête du chien et
+la pressa contre son cœur. Ils vécurent dans la
+cabane jusqu’au mois de mai. Les bourgeons éclataient
+alors et le parfum des choses qui poussaient
+commençait à monter de la terre.</p>
+
+<p>Puis Carvel trouva les premières fleurs bleues
+précoces.</p>
+
+<p>Le soir, il fit son paquetage.</p>
+
+<p>— Voici le moment de voyager, annonça-t-il à
+Bari. Et j’ai changé d’idée. Nous allons partir
+par là.</p>
+
+<p>Et, du doigt, il désigna le Sud.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c30">CHAPITRE XXX<br>
+<span class="xsmall">LA FIN DE LA RECHERCHE</span></h2>
+
+
+<p>Un étrange pressentiment s’empara de Carvel
+tandis qu’il commençait son voyage vers le
+Sud. Il ne croyait point aux présages, bons
+ou mauvais. La superstition n’avait joué qu’un
+rôle infime dans sa vie, mais il possédait tout
+ensemble la curiosité et l’amour de l’aventure
+et ses années de vagabondage solitaire avaient
+développé en lui une perception merveilleusement
+nette des choses qu’en d’autres termes on pourrait
+appeler une imagination singulièrement
+active.</p>
+
+<p>Il savait que d’irrésistibles forces attiraient Bari
+vers le Sud, qu’elles le poussaient non seulement
+vers une direction donnée de l’espace, mais à un
+point précis de cette direction. Sans motif bien
+particulier, le fait commençait à l’intriguer de plus
+en plus et, comme son temps ne comptait pas et
+qu’il n’avait en vue aucun but défini, il se mit à
+tenter une expérience.</p>
+
+<p>Durant les deux premières journées, il laissa
+Bari libre de se diriger à sa guise et cinquante
+fois, durant ces deux jours, il nota à la boussole la
+marche du chien. Il allait bien au sud-est. Le troisième
+matin, à dessein, Carvel obliqua sa route
+vers l’ouest ; il remarqua aussitôt un changement
+en Bari : son agitation d’abord, puis la manière
+abattue avec laquelle il le suivait sur les talons.
+Vers midi, Carvel tourna à angle aigu vers le sud-est ;
+de nouveau, et presque immédiatement, Bari
+reconquit son ancienne ardeur et courut devant son
+maître.</p>
+
+<p>Après quoi, pendant plusieurs jours, Carvel
+suivit la route que prenait le chien.</p>
+
+<p>— Il se peut que je sois un idiot, mon vieux,
+s’excusa-t-il un soir, mais c’est histoire de m’amuser
+un peu, somme toute, comme si je voulais
+rencontrer la ligne du chemin de fer avant d’avoir
+franchi les montagnes. Aussi quelle est la différence ?
+Je suis de jeu, aussi longtemps que tu ne
+me ramènes pas à ce type du lac Bain. Maintenant,
+que diable ! voudrais-tu retrouver sa zone de
+trappes, t’y faire prendre ? Si c’est ça l’affaire !…</p>
+
+<p>Il envoya de sa pipe un nuage de fumée, en
+regardant Bari, et Bari, la tête entre ses pattes de
+devant, se retourna vers lui.</p>
+
+<p>Une semaine plus tard, Bari répondit à la
+question de Carvel en se dirigeant à l’ouest pour
+se garder d’approcher du lac Bain. On était au
+milieu de l’après-midi quand ils traversèrent la
+ligne où les pièges de Bush Mac Taggart et ses
+trappes de mort avaient été placés. Bari ne s’arrêta
+même pas. Il se dirigea bien au sud, marchant si
+rapidement que parfois Carvel le perdait de vue.
+Un énervement contenu mais intense le dominait
+et il poussait un gémissement chaque fois que
+Carvel faisait halte pour se reposer, le nez reniflant
+toujours le vent du côté du Sud. Le printemps,
+les fleurs, la terre verdoyante, le chant des
+oiseaux et le doux souffle de l’air le ramenaient
+à ce grand Hier, alors qu’il appartenait à Nepeese.</p>
+
+<p>Pour son cerveau incapable de raisonner, l’hiver
+n’existait plus. Les longs mois de faim et de froid
+étaient à jamais évanouis ; au milieu des nouvelles
+images qui emplissaient son esprit, ils étaient
+oubliés. Les oiseaux et les fleurs et les cieux bleus
+étaient revenus et, avec eux, Branche-de-Saule
+serait sûrement de retour. Et elle l’attendait
+maintenant juste là-bas, par delà cette bordure de
+vertes forêts.</p>
+
+<p>Quelque chose de plus qu’une simple curiosité
+commença d’intriguer Carvel. Une fantaisie bizarre
+devint une idée fixe et plus intime, une préoccupation
+irraisonnée qui était accompagnée d’un certain
+frémissement d’impatience contenue. Vers le
+temps qu’ils arrivèrent à l’étang du vieux castor, le
+mystère de l’étrange aventure l’avait fortement
+empoigné. De la colonie de Dent-Brisée, Bari
+conduisit Carvel au ruisseau le long duquel Wakayoo,
+l’ours noir, allait à la pêche et, de là, droit
+au <span lang="en" xml:lang="en">Grey Loon</span>.</p>
+
+<p>C’était au bord de l’après-midi d’une journée
+splendide. Il faisait si calme que les eaux ridées
+du printemps, chantant en mille petits torrents et
+ruisselets, emplissaient les bois d’une musique
+paresseuse.</p>
+
+<p>Sous le chaud soleil, le noisetier pourpre luisait
+comme du sang. Dans les clairières, l’air avait
+d’odeur des jacinthes. Dans les arbres et les buissons,
+des oiseaux accouplés bâtissaient leurs nids.</p>
+
+<p>Après le long sommeil de l’hiver, la nature œuvrait
+dans toute sa gloire. C’était <i>Unepekine</i>, la lune du
+mariage, la lune de la maison à construire, et Bari
+allait à la maison, non pour rejoindre son pareil,
+mais pour Nepeese. Il savait qu’elle était là-bas
+maintenant, tout au bord du ravin peut-être où il
+l’avait vue la dernière fois. Ils joueraient encore
+ensemble bientôt, comme ils avaient joué hier et
+la veille et l’avant-veille.</p>
+
+<p>Et dans sa joie, il aboya en sautant au visage de
+Carvel et le pressa de se hâter davantage. Puis,
+ils arrivèrent à la clairière et, une fois de plus,
+Bari se figea comme un roc. Carvel vit les ruines
+consumées de la hutte incendiée et, peu après, les
+deux tombes sous le haut sapin. Il commençait à
+comprendre, tandis que ses yeux se tournaient lentement
+vers le chien qui attendait et écoutait. Un
+immense soupir gonfla son cœur et, au bout d’un
+moment, il dit doucement et avec effort :</p>
+
+<p>— Vieux, je devine que tu es chez toi.</p>
+
+<p>Bari n’entendait point. La tête dressée et le nez
+en vedette vers le ciel bleu, il sentait le vent.
+Qu’est-ce qui lui arriva avec le parfum des forêts
+et des vertes prairies ? Pourquoi frissonnait-il
+maintenant, tandis qu’il se tenait là ? Qu’y avait-il
+dans l’air ? Carvel se le demandait et ses yeux en
+cherchant s’efforçaient de répondre aux questions.
+Rien. C’était la mort ici, la mort et l’abandon, et
+c’était tout. Puis, tout aussitôt, Bari poussa un cri
+étrange, presque un cri humain, et il partit comme
+une flèche.</p>
+
+<p>Carvel s’était débarrassé de son paquetage.
+Il laissa auprès tomber son fusil et suivit Bari.
+Il courait à toute vitesse, droit à travers la clairière,
+dans les balsamiers nains et dans une sente gazonnée,
+qui avait été foulée jadis par les allées et venues.
+Il courut tant qu’il fut hors d’haleine ; alors
+il s’arrêta et écouta. Il ne pouvait plus entendre
+Bari, mais cet ancien sentier conduisait sous bois,
+et il le prit.</p>
+
+<p>Tout près de l’étang profond et sombre dans lequel
+Branche-de-Saule et lui avaient folâtré si
+souvent, Bari aussi s’était arrêté. Il pouvait entendre
+le bouillonnement de l’eau et ses yeux luisaient d’un
+feu brillant, tandis qu’il cherchait Nepeese.
+Il s’attendait à la voir là, son corps blanc et svelte
+se baignant dans l’ombre épaisse d’un sapin surplombant,
+ou éclatant soudain, pur comme neige,
+dans une des mares chaudes de soleil.</p>
+
+<p>Ses yeux fouillaient les vieilles cachettes, le
+grand rocher fendu de l’autre côté, les digues
+creuses sous lesquelles ils avaient coutume de nager
+comme des loutres, les rameaux de sapins qui
+trempaient à la surface et parmi lesquels Branche-de-Saule
+aimait cacher son corps nu tandis qu’il
+la cherchait dans l’étang. Et enfin la certitude
+naissait en lui qu’elle n’était point là et qu’il fallait
+aller plus loin.</p>
+
+<p>Il continua jusqu’au tepee. La petite clairière
+dans laquelle avait été construit le wigwam secret
+était inondée de soleil qui traversait une
+éclaircie de la forêt vers l’Ouest. L’abri était là
+encore.</p>
+
+<p>Il ne parut pas bien changé à Bari. Et montant
+derrière, il y avait ce qui était parvenu faiblement
+jusqu’à lui à travers la limpidité de l’air ; la fumée
+d’un feu minuscule. Au-dessus du feu, quelqu’un
+était penché et cela n’étonna point Bari et ne le
+frappa point le moins du monde comme insolite
+que ce quelqu’un eût deux longues tresses brillantes
+sur le dos. Il poussa une plainte et, à cette
+plainte, la personne se roidit un peu et se retourna
+lentement.</p>
+
+<p>Même alors cela sembla la chose la plus naturelle
+du monde que ce fût Nepeese et point une autre.
+Il l’avait perdue hier. Aujourd’hui il la retrouvait.
+Et, en réponse à sa plainte, un cri sanglotant jaillit
+du cœur de Branche-de-Saule.</p>
+
+<p>Carvel les trouva quelques minutes plus tard, la
+tête du chien pressée contre la poitrine de Branche-de-Saule.
+Et Branche-de-Saule pleurait, pleurait
+comme un petit enfant, son visage enfoncé dans le
+cou de Bari. Il ne les dérangea pas et attendit, et,
+alors qu’il attendait, quelque chose dans la voix
+sanglotante et la tranquillité de la forêt semblait
+lui murmurer un peu de l’histoire de la hutte incendiée
+et des deux tombes, et le sens de l’appel qui
+était venu du Sud à Bari.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c31">CHAPITRE XXXI<br>
+<span class="xsmall">LE COMPTE EST RÉGLÉ</span></h2>
+
+
+<p>Cette nuit-là, il y eut un nouveau feu de camp
+dans la clairière. Ce n’était pas un feu minuscule,
+établi avec la crainte que d’autres yeux
+pussent le voir, mais un feu qui dardait haut
+ses flammes. Dans sa lueur se tenait Carvel.
+Et de même que le feu avait crû du petit tas
+de cendres au-dessus duquel Branche-de-Saule
+avait fait cuire son dîner, ainsi Carvel, le hors-la-loi
+mort officiellement, s’était, lui aussi, transformé.
+La barbe était tombée de son visage,
+il avait ôté son vêtement en peau de caribou, ses
+manches étaient retroussées jusqu’aux coudes et
+une sauvage montée de sang affluait à son visage
+qui n’était plus tout à fait le hâle du vent et du soleil
+et de la tempête.</p>
+
+<p>Et il y avait dans ses yeux un éclat qu’on n’y
+avait plus vu depuis cinq ans, peut-être même
+jamais auparavant. Ses yeux étaient fixés sur Nepeese.
+Elle était assise dans la lumière du foyer,
+un peu inclinée vers la flamme, ses magnifiques
+cheveux brillaient d’un ton chaud à sa lueur. Carvel
+ne fit pas un mouvement tant qu’elle demeura
+dans cette attitude. A peine semblait-il respirer.
+L’éclat de ses yeux s’approfondissait : adoration
+d’un homme pour une femme. Brusquement Nepeese
+se retourna et le surprit, avant qu’il eût pu
+détourner son regard.</p>
+
+<p>Il n’y avait rien à cacher dans ses yeux à elle.
+Comme son visage, ils rayonnaient d’un nouvel
+espoir et d’un nouveau bonheur. Carvel s’assit à
+son côté sur le banc de bouleau et dans ses mains
+il prit une des tresses épaisses et il la caressait en
+parlant. A leurs pieds, les observant, Bari était
+couché.</p>
+
+<p>— Demain ou après-demain je partirai pour le
+lac Bain, dit-il avec un accent rude et amer au fond
+de la douceur adorante de sa voix, je ne reviendrai
+qu’après l’avoir tué.</p>
+
+<p>Branche-de-Saule regardait fixement le feu.
+Durant un moment il y eut un silence brisé seulement
+par le crépitement des flammes et, durant
+ce silence, les doigts de Carvel nattaient et dénattaient
+les torons soyeux de Branche-de-Saule. Ses
+pensées rétrogradaient vers le passé. Quelle occasion
+il avait manquée le jour qu’il s’était trouvé
+dans la zone de trappes de Bush Mac Taggart ! Si,
+seulement, il avait su ! Ses dents grincèrent, tandis
+qu’il se représentait mentalement au cœur
+incandescent du foyer les scènes du jour où le facteur
+du lac Bain avait tué Pierre.</p>
+
+<p>Elle lui avait raconté toute l’histoire : sa fuite ;
+son plongeon dans le torrent glacé du ravin où elle
+avait pensé trouver une mort certaine. Et comment
+elle avait été miraculeusement sauvée de l’eau et
+comment elle avait été découverte, à demi morte,
+par Tuboa, le vieux Cree édenté, auquel Pierre,
+par compassion, avait permis de chasser sur une
+partie de son domaine. Carvel ressentait la tragédie
+et l’horreur de cette heure unique et terrible où
+le soleil était disparu du monde pour Branche-de-Saule.
+Et, parmi les flammes, il se représentait le
+vieux Tuboa fidèle, alors qu’il rassemblait ses forces
+suprêmes afin de transporter Nepeese sur la longueur
+qui séparait le ravin de sa cabane.</p>
+
+<p>Il surprenait les changeantes images des semaines
+suivantes dans la cabane, semaines de famine
+et de froid intense pendant lesquelles la vie de
+Branche-de-Saule ne tenait qu’à un fil. Et puis,
+quand les neiges furent plus épaisses, Tuboa était
+mort. Les doigts de Carvel étreignaient les torons
+des tresses de Branche-de-Saule. Un profond soupir
+sortit de sa poitrine et il ajouta en regardant
+fixement le feu :</p>
+
+<p>— Demain, je partirai pour le lac Bain.</p>
+
+<p>Pendant un moment, Nepeese ne répondit pas.
+Elle aussi fixait le feu. Puis elle dit :</p>
+
+<p>— Tuboa voulait le tuer quand le printemps
+reviendrait et qu’on pourrait voyager. Lorsque
+Tuboa mourut, j’ai compris que c’était moi qui
+devrais le tuer. Je suis donc venue avec le fusil de
+Tuboa. Il a été nouvellement chargé, hier. Et, monsieur
+Jeem…</p>
+
+<p>Elle releva la tête vers lui, un éclair de triomphe
+dans les yeux, tandis qu’elle ajoutait, pas plus
+haut qu’un murmure.</p>
+
+<p>— Vous n’irez pas au lac Bain. <i>Je lui ai envoyé
+un commissionnaire.</i></p>
+
+<p>— Un commissionnaire ?</p>
+
+<p>— Oui, Ookimew Jeem, un courrier. Il y a deux
+jours. Je lui ai fait savoir que je n’étais pas morte,
+mais que j’étais ici à l’attendre et que désormais
+je serai sa <i>iskwao</i>, sa femme. Ah ! Ah ! Il viendra,
+Ookimew Jeem, il viendra le plus tôt possible. Et
+vous ne le tuerez pas ! <i>Non.</i></p>
+
+<p>Elle lui souriait et le cœur de Carvel battait
+comme un tambour.</p>
+
+<p>— Le fusil est chargé, fit-elle doucement, je tirerai.</p>
+
+<p>— Il y a deux jours, dit Carvel, et du lac Bain,
+il y a…</p>
+
+<p>— Il sera ici demain, répondit Nepeese. Demain,
+au coucher du soleil, il entrera dans la clairière.
+Je le sais. Mon sang a chanté tout le jour. Demain,
+demain, car il fera route le plus vite qu’il pourra,
+Ookimew Jeem. Oui il viendra en hâte.</p>
+
+<p>Carvel avait baissé la tête. Les douces tresses
+qu’il serrait entre ses doigts, il les porta à ses
+lèvres. Branche-de-Saule qui fixait de nouveau le
+feu, ne vit point ce geste. Mais elle le <i>sentit</i> et son
+âme palpita comme les ailes d’un oiseau.</p>
+
+<p>— Ookimew Jeem ! murmura-t-elle. Ce fut un
+souffle, un mouvement des lèvres si doux que
+Carvel n’entendit pas le son de sa voix.</p>
+
+<p>Si le vieux Tuboa avait été là, ce soir, il est certain
+qu’il aurait lu d’étranges avertissements dans
+le vent qui chuchotait, çà et là, doucement, à la
+cime des arbres.</p>
+
+<p>Il faisait une si belle nuit, une nuit où les Dieux
+Rouges s’entretiennent à voix basse, une fête de
+gloire, pendant laquelle même les ombres penchées
+et les étoiles hautes avaient l’air de palpiter
+de la vie d’un tout puissant langage. Il est bien
+probable que le vieux Tuboa, avec ses quatre-vingt-dix
+années d’expérience, aurait soupçonné
+une chose que Carvel, dans sa jeunesse et sa présomption,
+ne comprit pas. Demain, il viendrait
+demain. Branche-de-Saule, exaltée, l’avait assuré.
+Mais au vieux Tuboa, les arbres auraient pu murmurer :
+<i>Pourquoi pas cette nuit ?</i></p>
+
+<p>Il était minuit lorsque la lune, dans son plein,
+s’arrêta juste au-dessus de la petite clairière de
+la forêt. Dans l’abri, Branche-de-Saule dormait.
+A l’ombre d’un balsamier, derrière le foyer, dormait
+Bari et, plus loin encore, en arrière, au bord
+d’un bosquet de sapins, dormait Carvel. Chien et
+homme étaient fatigués. Ils avaient beaucoup
+marché et vite, ce jour-là, et ils n’entendirent
+aucun bruit.</p>
+
+<p>Mais ils n’avaient marché ni tant ni si vite que
+Bush Mac Taggart. Du lever du soleil à minuit, il
+avait parcouru quarante milles, quand il s’avança
+à grands pas dans l’éclaircie où s’était dressée la
+hutte de Pierre Duquesne. Deux fois, à l’orée de
+la forêt, il avait appelé et, maintenant, comme on
+ne répondait pas, il restait là, debout, au clair
+de lune, et écoutait. Nepeese devait être là à
+l’attendre.</p>
+
+<p>Il était las, mais la fatigue ne pouvait éteindre
+le feu qui brûlait dans son sang. Son sang avait
+flambé toute la journée, et, maintenant, si proche
+de la réalisation et du succès, dans ses veines la
+vieille passion ressemblait à un vin enivrant. Quelque
+part, non loin de l’endroit où il se trouvait,
+Nepeese l’attendait, <i>l’attendait</i>. Son cœur palpitait
+d’un désir farouche, tandis qu’il écoutait.</p>
+
+<p>On ne répondait pas. Alors, pendant une minute
+d’émotion, il cessa de respirer. Il aspira l’air et,
+faible, du lointain, lui parvint une odeur de fumée.</p>
+
+<p>Avec l’instinct primordial de l’homme des bois,
+il se tourna du côté d’où venait le vent : un souffle
+à peine sous les cieux illuminés d’étoiles. Il n’appela
+pas plus longtemps, mais se hâta de traverser
+la clairière. Nepeese était plus loin — quelque part — qui
+dormait près de son feu, et il poussa un
+cri de joie étouffé. Il parvint à l’extrémité de la
+forêt ; le hasard conduisit ses pas sur le sentier
+gazonné, il le suivit et l’odeur de la fumée arriva
+plus précise à ses narines.</p>
+
+<p>Ce fut l’instinct de l’homme des bois également
+qui lui conseilla d’avancer avec précaution. L’instinct
+et aussi le calme absolu de la nuit. Il ne
+cassa pas un bâton sous ses pas. Il remua la broussaille
+si doucement qu’il ne fit aucun bruit.</p>
+
+<p>Quand il arriva enfin à la clairière où le feu de
+Carvel faisait encore monter dans l’air une spirale
+de fumée au parfum de résine, ce fut si furtivement
+qu’il ne risqua même pas d’éveiller Bari. Peut-être,
+au tréfonds de lui dormait un vieux soupçon,
+peut-être était-ce parce qu’il désirait surprendre
+Nepeese pendant son sommeil. La vue de l’abri
+précipita les battements de son cœur. Il faisait
+clair comme en plein jour et la lune l’enveloppait
+de sa lumière.</p>
+
+<p>Et Mac Taggart aperçut, suspendus devant l’abri,
+quelques vêtements de femme. Il avança à pas
+feutrés comme un renard et l’instant d’après
+il se trouvait une main sur la tenture rabattue de
+la porte du wigwam, la tête inclinée pour y surprendre
+le moindre bruit. Il pouvait entendre
+Nepeese respirer. Une minute, il se retourna de
+sorte que le clair de lune frappa ses yeux. Ils
+étaient enflammés d’un feu mauvais. Alors, très
+doucement, il écarta la tenture de la porte.</p>
+
+<p>Ce ne put être ce bruit qui éveilla Bari caché
+dans l’ombre noire des balsamiers à une douzaine
+de pieds plus loin. Peut-être fut-ce l’odeur de
+l’homme. Les narines de Bari frémirent d’abord,
+puis il s’éveilla. Pendant quelques secondes, ses
+yeux dardèrent vers le corps penché à la porte du
+wigwam. Il savait que ce n’était pas Carvel.</p>
+
+<p>L’ancienne odeur, l’odeur de la bête humaine,
+emplissait ses narines comme un poison détesté.</p>
+
+<p>Il se redressa et se tint un moment les quatre
+pattes figées, ses babines se retroussant peu à peu
+au-dessus de ses longs crocs. Mac Taggart avait
+disparu.</p>
+
+<p>De l’intérieur de tepee arriva du bruit, un soudain
+remuement de corps, le cri de frayeur de quelqu’un
+qui s’éveille en sursaut, puis un appel, un cri
+assourdi, à demi étouffé, un cri d’effroi. Et en
+réponse à ce cri Bari se précipita hors de l’ombre
+des balsamiers avec, dans la gorge, un groulement
+qui portait en lui un accent de mort.</p>
+
+<p>Au bord du bosquet de sapins, Carvel se retournait,
+mal à l’aise. Des bruits étranges l’éveillaient,
+des cris qui, dans sa fatigue, lui arrivaient comme
+dans un rêve. Enfin, il se mit sur son séant ; puis,
+saisi d’une subite terreur, il se leva et courut au
+wigwam. Nepeese était dans la clairière, l’appelant
+du nom qu’elle lui avait donné : <i>Ookimew
+Jeem !… Ookimew Jeem ! Ookimew Jeem !</i> Elle
+était là, blanche et svelte, ses yeux pleins du scintillement
+des étoiles et, lorsqu’elle vit Carvel, elle
+l’étreignit dans ses bras, criant :</p>
+
+<p>— Ookimew Jeem !… Oh ! oh !… Ookimew Jeem !
+Oh ! oh !</p>
+
+<p>A l’intérieur de l’abri, Carvel entendit la rage
+d’un animal, les cris plaintifs d’un homme. Il
+oublia qu’il n’était arrivé que de la nuit dernière
+et, poussant un cri, il enleva Branche-de-Saule
+contre sa poitrine, et les bras de Branche-de-Saule
+se nouèrent autour de son cou, cependant qu’elle se
+lamentait.</p>
+
+<p>— Ookimew Jeem, c’est la brute, là-dedans !
+C’est la brute du lac Bain et Bari…</p>
+
+<p>La vérité se fit jour à Carvel et il emporta
+Branche-de-Saule dans ses bras et s’enfuit avec elle
+loin du bruit qui devenait écœurant et horrible.
+Dans le bosquet de sapin, il déposa sur le sol son
+fardeau. Les bras de Nepeese restaient encore serrés
+autour de son cou ; il sentait la sauvage terreur du
+corps qui palpitait contre lui. La poitrine de la
+jeune fille était secouée de sanglots et ses yeux le
+suppliaient. Il l’attira plus près de son cœur et,
+tout à coup, il écrasa son visage contre le sien et
+il sentit pendant une minute le tiède frisson des
+lèvres virginales contre les siennes. Et il entendit
+le murmure doux et tremblant :</p>
+
+<p>— Oh !… <i>Ookimew Jeem !</i></p>
+
+<p>Lorsque Carvel retourna seul au wigwam, son
+revolver à la main, Bari était devant la porte et
+attendait. Carvel ramassa un brandon enflammé
+et pénétra dans l’abri. Quand il en ressortit, son
+visage était livide. Il jeta le brandon dans le feu et
+retourna près de Nepeese. Il l’avait enveloppée
+dans ses couvertures et maintenant il s’agenouillait
+auprès d’elle et mit ses bras autour de sa taille.</p>
+
+<p>— Il est mort, Nepeese.</p>
+
+<p>— Mort ? Ookimew Jeem !</p>
+
+<p>— Oui, Bari l’a tué !</p>
+
+<p>Elle semblait inanimée. Doucement, ses lèvres
+caressant ses cheveux, Carvel murmurait ses
+projets pour leur paradis futur.</p>
+
+<p>— Personne ne le saura, bien-aimée. Cette nuit, je
+vais l’ensevelir et incendier le tepee, Demain, nous
+partirons à <span lang="en" xml:lang="en">Nelson-House</span>, où il y a un missionnaire.
+Et ensuite nous reviendrons et je construirai
+une nouvelle hutte à la place où l’ancienne a été
+brûlée. <i>M’aimez-vous, Ka-Sakahet ?</i></p>
+
+<p>— Oui, Ookimew Jeem, je vous aime.</p>
+
+<p>Tout à coup, ils s’interrompirent. Bari poussait
+enfin son cri de triomphe. Ce cri s’éleva jusqu’aux
+étoiles. Il passa par-dessus les toits des forêts et
+emplit les cieux tranquilles : hurlement de loup,
+d’allégresse, d’achèvement, de vengeance accomplie.
+Les échos en moururent lentement au loin
+et le silence s’étendit de nouveau.</p>
+
+<p>Une paix immense respira dans la molle ondulation
+de la cime des arbres. Du Nord répondit
+l’appel fraternel d’un loup solitaire.</p>
+
+<p>Autour des épaules de Carvel, les bras de Branche-de-Saule
+se serrèrent plus étroitement. Et Carvel,
+du fond du cœur, rendit grâces à Dieu.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2">Chapitres</td>
+<td class="bot r"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— Le grand inconnu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Le premier combat</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">8</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Une nuit d’effroi</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Le vagabond affamé</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— Le loup parle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">37</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— Le cri du cœur solitaire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">49</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">— La fin de Wakayoo</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">— Nepeese en danger</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">— Enfin, amis !</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">80</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">— Au secours d’Umisk</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">89</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">— Pris !</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">95</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">— Soumis, mais non conquis</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">106</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">— Mac Taggart obtient sa réponse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">111</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
+<td class="drap">— L’attrait de la femme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">120</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
+<td class="drap">— La fille de la tempête</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">130</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
+<td class="drap">— Nepeese revendique ses droits</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">137</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
+<td class="drap">— Les voix de la race</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">144</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
+<td class="drap">— Le banni</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">152</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
+<td class="drap">— Le facteur se décide</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">168</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
+<td class="drap">— Une lutte inutile</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">180</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
+<td class="drap">— Nepeese fait son choix</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">186</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td>
+<td class="drap">— Seul !</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">195</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td>
+<td class="drap">— Un hiver d’attente</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">204</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td>
+<td class="drap">— Vers le nord</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">213</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td>
+<td class="drap">— Sur la ligne de trappes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">221</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td>
+<td class="drap">— Bari ennuie Mac Taggart</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">232</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td>
+<td class="drap">— Le triomphe de Mac Taggart</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td>
+<td class="drap">— Amitié</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">246</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIX.</div></td>
+<td class="drap">— L’appel du sud</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">253</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXX.</div></td>
+<td class="drap">— La fin de la recherche</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">260</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXXI.</div></td>
+<td class="drap">— Le compte est réglé</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">266</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76782 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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