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+++ b/76778-h/76778-h.htm
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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Chez ceux qui guettent | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76778 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c large top2em">JEAN POMMEROL</p>
+
+<p class="c xlarge b">ISLAM SAHARIEN</p>
+
+<h1>Chez<br>
+<span class="large">Ceux qui guettent</span></h1>
+
+<p class="c i large">(Journal d’un témoin)</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR<br>
+4, <span class="xsmall">RUE LE GOFF</span> (5<sup>e</sup>)</p>
+
+<p class="offr b u">Collection “MINERVA”</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<ul>
+<li>L’Haleine du Désert.</li>
+<li>Une Femme chez les Sahariennes.</li>
+<li>Les Six Filles de <span lang="de" xml:lang="de">Frau</span> Soferl.</li>
+<li>Vierges d’ailleurs.</li>
+<li>Une de leurs Étoiles.</li>
+<li>Le Crible.</li>
+<li>La Faute d’Avant.</li>
+<li>Déraciné.</li>
+<li>Le Péché des Autres.</li>
+</ul>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak i">AVERTISSEMENT</h2>
+
+
+<p class="i">Quand l’ouvrage que voici, très simple, qui résume
+et synthétise de longues enquêtes lointaines, a paru
+dans un de nos grands périodiques<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, j’ai reçu beaucoup
+de lettres trop indulgentes dont les auteurs
+me demandaient tous, comme un peu angoissés :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span class="i"><i>Revue de Paris</i><span class="rm">,</span>
+sous le titre de <i>La Mille et Deuxième Nuit</i><span class="rm">.</span></span></p>
+
+<p class="i">Ces enquêtes même dont je parle ont en partie paru dans
+<i>”Minerva”, revue des Lettres et des
+Arts</i><span class="rm">,</span> en juin-juillet 1902.</p>
+</div>
+<p class="i">— Est-ce vrai, votre récit ? Existent-ils, ces
+Djazertïa ? Où se trouve-t-elle sur la carte, cette
+zaouïa de Mozafrane ?</p>
+
+<p class="i">Il s’agit de s’entendre : les questions sur l’authenticité
+d’une observation ne sont pas usage d’hier. Aristophane
+en dut recevoir aussi, concernant la ville des
+Oiseaux. Mais il n’avait pas besoin d’y répondre, car
+tous les citoyens d’Athènes reconnaissaient ceux qu’il
+avait voulu faire mouvoir dans la liberté révélatrice des
+fêtes de Dyonisios… Tandis que mes personnages
+(j’entends les réels) guettent loin de nous, loin de
+la France, là-bas, là-bas — au delà de la mer, des
+montagnes et des sables. On ne les reconnaîtra point,
+car on ne les connaît guère. Mais ils sont pourtant.
+Ils sont un danger sérieux, ils sont une menace
+innombrable. Pour les dépeindre l’un après l’autre,
+sous leurs noms particuliers, dans leur résidence
+propre, les forces de ma plume — encore moins le
+courage des lecteurs les plus bénévoles — n’y suffiraient
+pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Sans le vouloir et — chose un peu plus grave — sans
+le bien savoir, la France a causé le grand mouvement
+religieux, social, moral et politique qui
+transforme depuis quarante ans les musulmans du
+Sahara. Or, ce mouvement s’est étendu beaucoup
+plus loin que nos armes… Il conquiert l’Afrique,
+brune ou noire. Il gagne l’Asie, pénètre l’Inde,
+entame la Chine, se glisse d’une part jusqu’aux îles
+de la Sonde, de l’autre jusqu’au Baïkal.</p>
+
+<p class="i">C’est l’Islam en marche. Plus exactement, ce sont
+les « Ordres » religieux en marche, avec leurs doctrines
+opposées parfois à l’esprit du Koran. Ce sont
+les « Saints » en marche, et que nous avons laissé
+marcher.</p>
+
+<p class="i">Nous ?…</p>
+
+<p class="i">Non pas <i>nous</i> d’aujourd’hui, du commencement
+du <span class="rm"><small>XX</small><sup>e</sup></span> siècle ;
+mais <i>nous</i> de l’histoire, <i>nous</i> de la
+conquête, sujets de Louis-Philippe et de Napoléon III.</p>
+
+<p class="i">Nous n’avons pas cru mal faire : et peut-être ne pouvait-on
+mieux faire… Il y a toujours une époque
+trouble, quand un continent vient envahir un autre
+continent, quand une civilisation se rue à travers
+une plus ancienne culture tombée, qu’elle nomme
+barbarie, et dont elle admire en même temps les pittoresques
+détails.</p>
+
+<p class="i">On admira — très fantaisistement. Sur un fond
+de mirage passèrent des beurnouss flottants, des
+chevaux qui se dressaient, des fusils agités dans un
+délire de <i>fantasyïa</i><span class="rm">.</span> On vanta ces « fils de grande
+tente », vaincus magnanimes, nobles et généreux.
+Mais on ne devina point que la noblesse d’âme arabe
+n’est pas sœur ni même parente de la noblesse d’âme
+européenne. On attribua sans hésiter à ces nouveaux
+« soumis » français nos qualités et nos défauts, nos
+tendances et nos désirs, nos hésitations et nos répugnances.
+Et c’est sur ce malentendu que fut organisée
+la victoire — malentendu foncier, absolu, tellement
+difficile à réparer…</p>
+
+<p class="i">Je ne voudrais pas là-dessus être jugé arabophobe.
+Les fils d’Ismaël sont aussi intéressants que le peuvent
+être les habitants des Alpes ou des Karpathes, par
+exemple — et même supérieurs à tant de races un
+peu frustes qu’on pourrait citer, entre l’Oural de
+l’est et cette dernière pointe occidentale où notre
+vieux continent vient finir dans l’Atlantique. Mais
+les Arabes — puisque humains donc — sont un
+mélange inégal de vices et de vertus ; et nous n’avons
+compris autrefois <i>ni ces vertus ni ces vices</i><span class="rm">.</span> Nous
+avons négligé ce qui était. Nous avons visé ce qui
+n’était pas. Notre effort d’assimilation a ressemblé
+parfois aux trop fameux coups d’épée dans l’eau…</p>
+
+<p class="i">En ce passé, peu de gens discernèrent — parmi
+d’autres questions capitales — l’importance exacte
+des « Ordres » religieux musulmans, soit ceux du
+Nord touchés par l’influence turque, soit ceux plus
+énigmatiques du Sud, grand désert aux mornes aridités.
+On ne voulut voir là que fantasmagories de
+mendiants, ou moyens et masques d’ambitieux réfractaires.
+Des doctrines mystiques presque rien ne
+transpira, ni leur différence si petite à la fois et si
+immense avec l’officielle religion d’Islam : c’était
+prétexte à légendes curieuses, voilà tout.</p>
+
+<p class="i">Du reste, en ce temps, et jusqu’en <span class="rm">1850</span> ou <span class="rm">1855,</span>
+la proportion des « affiliés » aux confréries se trouvait
+faible (à peine de cinq pour cent, peut-on
+croire) parmi les nomades, les chameliers, les pasteurs,
+les cavaliers de la Chebka, du Gaci, de l’Erg
+ou de la Hamada<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> — et de même parmi les habitants
+sédentaires des ksour et des oasis. Actuellement,
+je l’estime à quatre-vingt-quinze pour cent, et, ce
+faisant, je me crois optimiste. Qu’on veuille bien
+méditer ce chiffre approximatif : <i>quatre-vingt-quinze</i>
+pour cent de nos sujets, de nos auxiliaires, de nos
+miliciens recevant des confréries — mystérieuses ou
+avouées — un mot d’ordre qui, dans tous les cas,
+demeure secret…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <span class="i">La Chebka est un terrain semé de rocs anguleux, fissuré de
+ravins profonds. La Hamada est un plateau rocheux et plan, sans
+eau possible et sans vallonnements. L’Erg, c’est la dune mouvante.
+Le Gaci est un sable ferme, semé de petits cailloux. Ce sont les
+quatre aspects principaux du Sahara.</span></p>
+</div>
+<p class="i">Pour provoquer ce développement (que nous avons
+tardé quarante ans à reconnaître), pour amener cet
+essor, a suffi notre contact abhorré. Nous étions plus — ou
+moins, si l’on préfère — que des vainqueurs :
+nous nous appelions les Roumis, chrétiens impurs… — ceux
+envers lesquels chaque vengeance est bonne,
+et chaque duperie excellente, et chaque trahison
+meilleure : petites attaques, vols variés, ruses d’influences,
+escamotage de l’impôt, faux renseignements,
+pièges tendus, prières ardentes et constantes
+demandant « le mal pour les Infidèles sous le ciel
+d’Allah » — toutes vertus, ces perfidies, qu’on l’admette
+bien ; toutes « bonnes actions », tous mérites
+inscrits jour à jour Là-Haut par l’ange-scribe, et
+dont le compte totalisé devait embellir la future
+existence du Croyant dans l’un des Paradis…</p>
+
+<p class="i">Nous nous trouvions de plus, en tant que race,
+mal connus des indigènes — quelque genre maudit,
+tenant le milieu entre de très odieux humains et
+d’infâmes fils du Chitane (démon). Nous étions, en
+un mot, <i>légendaires</i> : car notre choc fut le premier
+heurt non musulman reçu par ces peuples simples,
+restés asiatiques en leur terre adoptive. Ce choc les
+tira de leur torpeur, amena leur enrôlement dans les
+« confréries » (elles végétaient à peine alors ; elles
+manquaient d’argent et de prestige ; mais elles
+étaient musulmanes, et elles étaient là). Ce fut la
+vaste association mystique des nouveaux <i>khouan</i><span class="rm">,</span>
+le mouvement créé contre nous, et s’épandant maintenant,
+sans qu’on discerne bien ses buts, sur un
+tiers du globe… Débordement d’un fleuve formidable
+et lent, qui sera peut-être utilisé par nous en
+Afrique — si nous savons <i>savoir</i> — si nous pouvons
+contenir son flot, guider ses ondes — ou qui passera
+plus loin, comme passe l’eau ravinant les sables,
+jusqu’au roc…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Les grands chériffs<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> religieux sont les descendants
+directs, authentiques de Mahomet (je parle
+naturellement d’authenticité arabe), soit par Fatimah-Zorah,
+sa fille bien-aimée, soit par Abou-Bekhr, son
+oncle vénéré. Mais l’ensemble de ces diverses filiations
+forme une aristocratie religieuse qui s’est toujours
+crue supérieure à l’ancienne aristocratie guerrière
+du Nord (abaissée depuis par nous), et qui
+demeure maintenant, triomphante, debout dans ses
+draperies de fine laine immaculée, en face des Roumis
+mécréants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <span class="i">Le véritable pluriel arabe de :
+<i>chériff</i> donne : <i>cheurfa</i> ou
+<i>chorfa</i><span class="rm">.</span>
+Les chorfa du Maroc et du Nord-Algérien, qui prétendent
+descendre des Almohades, sont nombreux, jusqu’à former des tribus
+entières, ou tribus nobles. Le chériff du Sud est, au contraire, en
+général, un personnage isolé, lui et sa famille, au milieu de son
+peuple moins orgueilleux. Il répond davantage à l’idée qu’on se fait,
+en France, du titre de <i>mahdi</i><span class="rm">,</span>
+très ancien et aristocratique également,
+puisque Ibn-Toumert, le fondateur des mêmes Almohades, se
+faisait déjà appeler mahdi.</span></p>
+</div>
+<p class="i">Ils se déclarent, ces chériffs, successeurs et continuateurs
+des saints <i>soufis</i> d’autrefois, des pieux
+ermites de l’Islam. En vérité, la pauvreté des vieux
+solitaires est devenue richesse. Les humbles cellules
+de pénitence ont cédé la place aux solides bâtiments
+des zaouïas. Bien d’autres détails ont retourné la
+lettre et l’esprit du soufisme : mais à cela près, le
+soufisme vit encore, et les mots durent plus longtemps
+que les principes pour lesquels ils furent
+créés.</p>
+
+<p class="i">Au <span class="rm"><small>II</small><sup>e</sup></span> siècle de
+l’hégire, alors que les soixante-douze
+sectes hétérodoxes musulmanes aboutirent à
+la doctrine de l’humilité, unification dans une vie
+plus sainte, les ermites de ce temps, au lieu du titre
+de <i>fakir</i> (pauvre, mendiant), prirent peu à peu celui
+de <i>soufi</i>, dont l’origine est obscure. Aujourd’hui, les
+docteurs arabes veulent le tirer du mot <i>safi</i><span class="rm">,</span> sage,
+qui lui-même vient de <i>filsafa</i><span class="rm">,</span>
+philosophie, expression
+tirée jadis du grec. Mais d’autres préfèrent y
+trouver la racine : <i>souf</i><span class="rm">,</span> laine, et s’en réfèrent, comme
+preuve morale, aux instructions des plus antiques
+théologiens, à celles aussi des livres sacrés :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« Habillez-vous de vêtements de laine, afin de mettre
+la simplicité de la douceur sur votre corps et dans votre
+cœur.</p>
+
+<p class="i">« Habillez-vous de vêtements de laine, afin de connaître
+la vie future.</p>
+
+<p class="i">« Habillez-vous de vêtements de laine, afin de vous
+approcher de la vertu : car la vue de la laine donne au
+cœur la réflexion ; la réflexion produit la sagesse ; la
+sagesse tient lieu de sang dans le corps. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="i">Ces ascètes avaient pour règles de vie matérielle
+trois articles principaux :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« Cache tes projets, le but de tes voyages et tes idées
+personnelles de théologie ;</p>
+
+<p class="i">« Aide par tous moyens ceux qui croient au Dieu
+unique ; aide-les contre les Infidèles ;</p>
+
+<p class="i">« Protège contre toute atteinte la pauvreté, manteau
+des Envoyés. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="i">Et cette pauvreté était ainsi définie :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« On est réellement pauvre lorsque, n’ayant rien, on ne
+désire pas ce qu’on n’a pas, — ou lorsque, ayant quelque
+chose, on considère ce quelque chose comme n’étant
+rien. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="i">Ce n’est pas sans motif que j’écris cette phrase la
+dernière, en guise de transition. Il s’est rencontré,
+dans ces temps passés, des hommes pour la trouver
+très ingénieuse. Ils en firent une transition également,
+qu’ils adaptèrent à un nouvel état : celui du
+saint vivant à l’écart, mais entouré de richesses. Il
+est si facile, quand on est sûr de les garder et de les
+transmettre aux siens, il est si aisé de « regarder
+ces biens comme n’étant rien » ! De sorte qu’ils prononcèrent
+désormais, les soufis, le vœu de pauvreté
+sans être pauvres, d’humilité sans être humbles, et
+de renoncement en ne renonçant à quoi que ce fût :
+c’étaient les « saints », les ouali fondateurs des
+ordres actuels.</p>
+
+<p class="i">Ceci se passait environ au <span class="rm"><small>VI</small><sup>e</sup></span> siècle de l’hégire,
+pour certains ordres très anciens, tels que les Khadrïa
+et les Saharaourdïa, « ordres » qui dérivent
+eux-mêmes d’autres précédents groupes théologiques.
+Et comme la méthode paraissait excellente, il y eut
+des imitateurs en nombre si considérable que leur
+fastidieuse énumération remplirait des pages ; chacun
+d’eux fondait sa « confrérie » particulière, basée
+sur des miracles non moins particuliers, et faisant
+pressant appel à la libéralité des fidèles. L’argent
+affluait, les dons en nature aussi, sous le nom de
+<i>sadaka</i> ou <i>ziara</i><span class="rm">.</span>
+Et le « saint », qui, d’ailleurs, avait
+presque toujours établi ses doctrines sur des
+bases mystiques, distribuait les prières, les conseils
+et les amulettes, en échange de ces profanes
+biens « qui étaient, mais n’existaient pas ».</p>
+
+<p class="i">La mort de chacun de ces « saints », habilement
+mise en scène par ses enfants et ses proches, attira
+davantage et mieux l’attention des croyants. Il
+n’existait pas alors d’« affiliation », ou fort peu ;
+seulement de la vénération et des dons réitérés. On
+venait toucher le tombeau où reposaient les précieux
+restes — presque toujours ramenés par une chamelle
+bénie près de la fontaine (non moins merveilleuse)
+jaillie autrefois sous les pas du pieux disparu. Et
+c’est là, englobant la sépulture où s’accomplissaient
+cent miracles, que s’éleva chaque zaouïa-mère,
+chaque « chef-lieu » de confrérie.</p>
+
+<p class="i">Au cours des siècles, l’intérêt, l’ambition, firent
+surgir encore et toujours de nouveaux « ordres »
+d’un enchevêtrement confus.</p>
+
+<p class="i">C’est alors qu’intervint notre domination. Vingt-deux
+ans d’angoisse, entre la prise d’Alger et la
+prise de Laghouat, rapprochèrent les populations
+sahariennes de leurs « saints » aux doctrines réconfortantes,
+par un phénomène psychique et physiologique
+tout analogue au mouvement de dons et de
+fondations pieuses qui, chez nous, précéda l’an mil.</p>
+
+<p class="i">Les Arabes du désert, nomades ou ksouriens,
+trouvèrent dans les chériffs les organisateurs de la
+résistance — non pas résistance ouvertement guerrière,
+comme au Nord-Algérien, — mais ondoyante
+et rampante, mieux dans leur goût d’embuscade et
+de guet. Il y régnait plus de rêve que d’action — mais
+l’action cependant éclatait çà et là, brutale — coups
+de main, razzias, assassinat de nos
+officiers ou de nos nationaux.</p>
+
+<p class="i">Puis, à mesure que les « ordres » du Nord, sorte
+d’organisation féodale, étaient découronnés par
+nous, leurs fidèles se rejetaient aux confréries du
+Sud, du grand Sahara où la surveillance était mal
+possible, et dont les enseignements d’extase répondaient
+mieux à l’amour du merveilleux.</p>
+
+<p class="i">Ce fut donc la renaissance des « ordres » sahariens ;
+de religieux ils devenaient politiques et
+sociaux ; ils profitaient de tous nos impairs ; ils
+s’enrichissaient de toutes nos maladresses ; ils nous
+suscitaient des difficultés grandes et petites, ouvrant
+sous nos pas des pièges si bien cachés que le flair
+arabe lui-même ne les eût peut-être pas reconnus.
+Les Tidjanïa, qui, depuis, nous sont devenus favorables,
+étaient encore hésitants ; tous les autres
+s’agitaient, hostiles, et Si-Snoussi, notre terrible
+ennemi, commença à préparer ses embûches. Né
+dans la province d’Oran, à l’Hillil, près de Relizane
+et de Mostaganem, il était parti à la Mecque, poussé
+par des idées d’ambition religieuse. Il s’y trouvait
+quand nous enlevâmes Alger. Avec une intuitive
+pénétration, il comprit qu’au Sahara était l’avenir
+des « ordres » mystiques ; revenu se poster en Tripolitaine,
+il attendit, il nous surveilla, fondant sa première
+<i>zaouïa</i> vers <span class="rm">1843,</span> presque au sud de la Tunisie
+actuelle. Puis, quand nous fûmes enfin au seuil du
+Désert, il agit : ses doctrines se répandirent avec une
+rapidité déconcertante à partir de <span class="rm">1855.</span> Leur maximum
+d’influence, semble-t-il, fut vers <span class="rm">1895 ;</span> mais
+leur force, appuyée sur de très ingénieux miracles,
+est toujours immense, — la même nous ayant coûté
+tant de vies précieuses — puissance occulte qui met
+en branle d’invisibles rouages jusqu’au Maroc et dans
+tout notre rivage d’Afrique, et qui, en dehors de ses
+trente-trois <i>zaouïas</i> succursales (ou vastes établissements
+socialo-théologiques) élevées parmi les sables
+de l’antique Cyrénaïque, en possède six en Tripolitaine,
+cinq au Soudan, quatorze au Baghirmi et à
+l’Ouadaï, trois en Égypte, deux à Constantinople,
+vingt et une en Arabie, sept en Asie Mineure, et
+plusieurs en Perse, au Turkestan, l’on ne sait ni
+combien ni où !…</p>
+
+<p class="i">Les autres « ordres » importants ont, avec moins
+d’action peut-être, un nombre de zaouïas également
+considérable ; même de petites confréries secondaires
+en possèdent chacune une dizaine : on voit donc
+quelle multiplication de foyers d’influence d’où
+sortent les messages du spirituel et du temporel, les
+avis de charité et de politique, les intrigues inavouables
+et les appels à la vertu.</p>
+
+<p class="i">Appels à l’argent également. Et, dès que le chériff
+demande, on lui donne : des <i>douros</i> aussi bien que
+des âmes ou le concours à la Guerre Sainte. C’est
+pourquoi l’impôt nous échappe si souvent au Sahara.
+C’est pourquoi notre influence sur les indigènes, au
+lieu d’augmenter, semble décroître depuis quatre ou
+cinq ans…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Malgré la jalousie qui souvent frémit entre ces
+divers « ordres » — jalousie d’ambition financière — leur
+action devient commune aussitôt que le conseille
+l’intérêt supérieur. Et cet intérêt supérieur ne
+peut guère être que de deux sortes, constituant chacun
+un péril :</p>
+
+<p class="i"><span class="rm">1<sup>o</sup></span> L’extension du mysticisme ;</p>
+
+<p class="i"><span class="rm">2<sup>o</sup></span> Les torts à causer au Roumi, au chrétien qui
+souille les terres d’Islam, au fils de chien qu’Allah
+confonde…</p>
+
+<p class="i">Par l’expression « torts à causer », j’entends les
+grands dommages et les petits pouvant résulter de
+l’union des khouan. Elle se produit parfois, cette
+union, de façon tout inattendue, comme à Margueritte
+en avril <span class="rm">1901.</span> Je ne sais si la justice requérante,
+dans l’extraordinaire procès des insurgés du Zaccar
+remis de semestre en semestre, gardera ceci entre les
+griefs de l’acte d’accusation ; mais j’espère qu’on
+« voudra bien croire » un observateur, un témoin
+oculaire des tragiques événements et qui, les jours de
+leurs préambules, crut devoir avertir quelques personnalités
+qualifiées, lesquelles sourirent et <i>ne crurent
+pas</i><span class="rm">.</span></p>
+
+<p class="i">Bref, en ces montagnes du nord de l’Algérie, si
+près de la mer et d’Alger pourtant, arrivèrent un
+soir — et c’était la semaine d’avant la révolte — des
+beurnouss étrangers que nul ne remarqua. Cependant
+leur aspect me frappa prodigieusement, quand
+j’aperçus ceux d’entre eux qu’un hasard mit en ma
+présence : par exemple, deux hommes se donnant
+l’allure de marchands, vêtus comme on l’est seulement
+entre Ouargla et le Touat ; puis, le lendemain, — se
+cachant si peu qu’il cherchait abri dans les
+auberges françaises, — un saint homme, suivi de
+son khodjah ou secrétaire, tous deux portant le turban
+du Figuig dont j’arrivais alors.</p>
+
+<p class="i">Dès l’<i>avant-veille</i> du massacre, un cafetier maure
+me dit : « C’est un mokaddème<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> de Bou-Amama. »
+Aussi j’eus moins d’étonnement, quand l’insurrection
+fut en marche, d’apprendre que le premier acte
+du chef Yacoub avait été d’envoyer quatre chevaux
+de <i>gada</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> au même Bou-Amama, le vieux chériff qui
+guettait au loin, dans les palmeraies du grand
+sud.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span class="i">Envoyé, missionnaire.</span></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <span class="i">Hommage et soumission.</span></p>
+</div>
+<p class="i">Qu’on se rassure : je ne vais pas conter l’insurrection
+dans ses détails, j’en reste au fait qui tient
+directement à mon sujet : les confréries religieuses
+sahariennes, et se rattache mieux encore au point
+particulier des alliances de mokaddèmes issus
+d’« Ordres » variés.</p>
+
+<p class="i">Il y avait donc, à Milianah et à Margueritte, le
+mokaddème de Bou-Amama, confrérie des Amamïa.
+Il y avait ces deux Touatiens, qui me furent révélés
+plus tard comme venant des parages de l’est et d’un
+ordre dont on devine facilement le nom, puisque c’est
+le plus menaçant de tous.</p>
+
+<p class="i">Il y avait aussi, vêtu d’une veste de soie verte
+sous ses draperies blanches, un mokaddème de troisième
+origine, que le public crut être de <i>Bagdad</i><span class="rm">,</span> par
+ignorance des filiations, et qui se trouvait, je crois,
+simplement de Tripolitaine, de ces sous-rameaux qui
+nous aiment peu parmi les Khadrïa, disciples du
+défunt saint qui vécut en effet à Bagdad, mais il y
+a mille ans passés : Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani…</p>
+
+<p class="i">Tous, unissant leur triple influence, prêchèrent la
+révolte dans les ravins touffus qui se creusent derrière
+le village de Margueritte. Ils annoncèrent
+l’Heure venue. Et sur leur invitation le sang coula…
+Lorsqu’on cerna les insurgés, un peu tard, les mokaddèmes
+avaient disparu. Mais ils avaient été vus
+par environ cinq mille Arabes et par plusieurs centaines
+d’Européens, dont moi, qui signe ces lignes.
+Et sans avoir bien compris, encore aujourd’hui,
+pourquoi les Confréries lointaines <i>voulurent</i> cette
+révolte en ce jour, en ce lieu, à cette heure, je
+m’émerveille néanmoins de l’entente qui se fit là de
+trois « Ordres » si éloignés, fils de sables si peu voisins,
+pour égorger au Nord quelques colons de la
+race étrangère.</p>
+
+<p class="i">Il est vrai que, possiblement, le projet fut d’en
+égorger davantage ; mais ceci, nul ne le sait de
+façon à proclamer : je suis sûr. La seule réalité
+prouvée, c’est l’harmonie des khouan divers lorsque
+les désirs sont communs, et c’est aussi (mais on ne
+l’ignorait point) l’influence occulte des zaouïas
+lointaines se faisant sentir — désagréablement — aux
+endroits les mieux « en nos mains ».</p>
+
+<p class="i">Du Sud vient l’étincelle, et le Nord flambe ; mais
+il flambe — ou peut flamber — parce qu’il est bien
+préparé ; dans nos administrations, nos bureaux, aux
+eaux et forêts, aux ponts et chaussées, partout où
+nous employons des indigènes, les Ordres cherchent
+à recruter le plus possible d’affiliés, pour en faire
+autant d’agents secrets. A plus forte raison parmi
+les indépendants, charbonniers de la montagne,
+artisans des échoppes de la ville, où la civilisation
+pénètre avec tous ses inconvénients, sans aucun de
+ses avantages moraux. Nous apportons ainsi aux
+Arabes et aux Berbères nos vices européens qu’ils
+joignent à la collection des leurs. Mais dans ces
+cafés maures où revient toujours l’indigène (même
+s’il est allé boire l’absinthe dans un cabaret maltais
+ou espagnol), dans ces cafés maures on croit autant
+qu’autrefois, plus qu’autrefois, à la venue d’un
+Maître de l’heure qui, précédant le Génie de la
+destruction ou Antéchrist, jettera comme première
+œuvre tous les Roumis à la mer. Et ce Maître de
+l’heure, chacun des croyants se demande s’il ne
+sera pas le cheikh et chériff de sa confrérie personnelle…</p>
+
+<p class="i">Il faut donc veiller, au Nord et au Sud, et veiller
+ne veut pas dire conquérir de nouveaux sables. La
+question d’extension de nos territoires, de nos postes
+d’occupation, n’est pas primordiale : l’essentiel, je le
+répète, c’est de comprendre, de se défier — oh !
+toujours se défier. Et ne pas compter, pour prendre
+des mesures, sur je ne sais quels lendemains qui
+peuvent luire en des aubes de sang.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Qu’attendent-ils donc ? Est-ce l’heure qui les surprendra
+à l’improviste ? Elle les détruira quand ils ne
+s’en douteront point. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="i">Ce n’est pas moi qui parle ainsi dans un mouvement
+de prophétie vain comme ceux de Cassandre.
+C’est le Koran, le « Livre », de nos sujets mal soumis ;
+on trouvera ces paroles, chapitre <span class="rm"><small>XLIII</small>,</span> dans la
+sourate dite des <i>Ornements d’Or</i><span class="rm">,</span> au sujet de l’Heure
+redoutable, nommée aussi l’Assistance et la Décision.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Pour comprendre, hélas ! il faut apprendre. Je l’ai
+essayé dans la mesure de mes modestes moyens,
+pendant des années de patience, de séjours difficiles,
+d’errances fatigantes, et de fièvre, et de privations.
+Et ce peu que j’appris, je le rapporte dans ces
+pages à ceux qui souhaiteront, de leur fauteuil,
+vivre quelques impressions musulmanes. Et je
+réponds maintenant à la question de mes premiers
+lecteurs, en lesquels je voudrais trouver de bienveillants
+amis :</p>
+
+<p class="i">— Mozafrane n’est nulle part. Les Djazerti
+n’existent point. Mais y a, du Nord au Sud, de
+l’Est à l’Ouest du grand Sah’ra, combien de Mozafrane ?
+Mais il y a, parmi les « Ordres » du Sud,
+combien de Djazerti ? Et les doctrines soufiques
+(presque partout semblables) ne paraîtront-elles pas
+plus claires, plus « objectives » ainsi animées, que
+languissamment éparses dans des aperçus spéciaux à
+chaque zaouïa, fût-ce zaouïa snoussienne ?</p>
+
+<p class="i">D’ailleurs, ces notes particulières on les découvrira,
+si l’on est curieux de documents, à la fin du présent
+volume : mais j’y donne la priorité aux sensations
+éprouvées. Voici leur gerbe. Sous le voile de noms
+fictifs, pas un fait ne se développe en ces lignes
+qui n’ait été observé directement. Pas un renseignement
+n’y figure qui n’ait été puisé aux
+sources les plus authentiques, puis corroboré en
+l’existence vraie de l’Islam mystique. Et — si j’ose
+terminer celle préface peut-être ennuyeuse par une
+tournure arabe — j’ai su ce que j’ai su… et j’ai vu
+ce que j’ai vu…</p>
+
+<p class="sign i">J. P.</p>
+
+<p class="gap small i">Novembre <span class="rm">1902.</span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p class="date">Zaouïa de Mozafrane, 26 août.</p>
+
+<p>… Repris de fièvre, je fus poursuivi tout hier
+soir par un inlassable cauchemar.</p>
+
+<p>Il faisait lourd, il faisait chaud, chaud, si chaud…
+Dehors, sur le minaret central de la zaouïa, le
+<i>moudden</i> chantait la prière. Et sa voix semblait
+m’ordonner, impérieuse, très douce : « O Sidi, par
+Allah nous dominant, écrivez ce qui vous retient
+en terre d’Islam ! Écrivez votre séjour parmi nous,
+parmi le fantastique des Mille et Une Nuits ! »</p>
+
+<p>Et voici que la hantise se prolonge aujourd’hui.
+Et voici que j’espère trouver quelque plaisir à
+suivre les ordres de mon rêve, au lieu de contempler
+la gaine de plâtre où se ressoude vaille que
+vaille ma cheville gauche cassée… Malheureusement,
+cette « Mille et deuxième Nuit », aventure invoulue
+dont chaque matin je tourne une page, manquera
+de romanesque, je le crains. Je ne puis y faire
+paraître à loisir (et je le regrette) des épisodes
+extraordinaires — ni faire prononcer à mes personnages
+des choses très spirituelles — ni faire changer
+Si-Kaddour, mon <i>taleb</i> garde-malade, en noble
+dame aux yeux fiers… De plus, j’ignore le futur
+dénouement : grosse énigme. Sans doute, fort prosaïquement,
+sera-t-il de boucler mes valises et de
+partir…</p>
+
+<p>Pourtant je reconnais ceci : dans le vrai livre
+légendaire (le livre merveilleux qu’une secte persane
+s’en va, de nos jours encore, récitant par les
+villages), dès que l’épisode semble avoir assez duré,
+les princes ou les portefaix ou les beaux jeunes
+gens disent adieu à leurs hôtes bénévoles. Sans
+aucun artifice de conclusion, ils sortent « voir l’état
+de leur Destinée sur le chemin du Tout-Puissant » :
+et nous possédons une histoire de plus, achevée
+par Schéhérazade…</p>
+
+<p>C’est pourquoi, Schéhérazade d’occasion, je me
+décide à me soumettre aux injonctions de ma fantaisie,
+comme obéissait la jolie favorite : « en toute
+déférence et d’un cœur pur »… Et nous commençons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était une fois deux amis, deux Parisiens,
+fuyant en la monotonie du désert l’autre monotonie
+des corvées mondaines, et cherchant, depuis
+des mois, si les privations rendent l’esprit moins
+inquiet, ou si leur âme se trouverait mieux « ailleurs ».
+Car ils souffraient du mal d’être trop civilisés,
+trop cosmopolites — d’avoir trop de fibres en
+eux pour sentir la difficulté, l’amertume, la peine
+et la sécheresse de vivre — plus assez pour paisiblement
+jouir.</p>
+
+<p>Et tous deux revenaient maintenant, par la force
+des choses, vers l’existence citadine. Ils pensaient
+regagner soit Tripoli par Ghadamès, soit Ouargla
+par Temassinine : ils ne savaient pas au juste ; ils
+allaient presque au hasard, errant à travers des
+sables mal définis sur leur carte. En France, si l’on
+eût pu les voir, on les aurait déclarés perdus.</p>
+
+<p>Mais peu de danger de se perdre bien réellement,
+avec un guide indigène — à moins d’être trahi par
+lui. Et le guide des deux voyageurs (un voleur de
+profession appelé Bou-Haousse) ne les trahissait
+point. En organisant leur petit convoi, quelqu’un
+leur avait dit : « Choisissez pour vous conduire un
+brave imbécile, ou un brigand ; ni l’un ni l’autre
+ne vous livrera aux divers Chaanba ou Touareg. »
+Le conseil avait paru bon. Et Bou-Haousse s’étant
+trouvé, brigand doublé d’imbécile, il fut engagé
+tout de suite comme supérieurement idoine aux
+besoins de la situation.</p>
+
+<p>Les voyageurs avaient désiré connaître le Sahara
+dans la plus grande fougue de sa chaleur torride.
+Oh ! qu’ils étaient servis à souhait !… Mais enfin, le
+23 août, accablés jusqu’à l’agonie par la sensation
+cherchée, ils convinrent de tourner bride (la corde
+de leurs méharis) du côté des septentrions. Et crac !…
+celui qui narre cette histoire se cassait la jambe ce
+jour-là, fort adroitement, juste au-dessus de la cheville — incident
+de voyage vraiment superflu.</p>
+
+<p>Je passe les cris, les exclamations. Nul secours
+possible. Le guide, troublé sans doute par le malheur
+du « Sidi », ne paraissait même plus certain de
+la direction à suivre. Il expliquait au blessé (qui
+comprend l’arabe et qui le parle aussi, mais très
+mal), il expliquait comment, la dune ayant changé
+son aspect mouvant, Allah seul pouvait reconnaître
+la vraie piste à prendre. Et, pour être mieux entendu
+de l’autre « seigneur », Bou-Haousse ajoutait en
+français de circonstance :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, y en a pas la route… y en a pas…</p>
+
+<p>Il était neuf heures du soir. Nous avions voulu
+faire une étape au clair de la lune croissante, malgré
+l’opposition de notre petite escorte qui redoutait
+de marcher la nuit. Et cette lune malencontreuse
+se cachait derrière de gros nuages — des
+nuages sahariens, c’est tout dire, puisque ce pays
+n’admet que l’excès.</p>
+
+<p>— Y en a pas la route…</p>
+
+<p>Mon ami jurait :</p>
+
+<p>— Et du bois ? y en a-t-il, du bois ?</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers moi :</p>
+
+<p>— Je pourrais te soulager un peu, te fabriquer des
+« attelles » afin de soutenir ta fracture. Nos fusils sont
+trop lourds ; ne reposant sur rien, ils te tireraient
+péniblement. Du bois… Il faudrait du bois…</p>
+
+<p>Bou-Haousse ne comprit pas d’abord. Quand il eut
+compris, il s’exclama :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! y en a du bois, <i>bezef, bezef</i> !</p>
+
+<p>Alors il s’enfonça, quoique tremblant, parmi
+l’ombre nocturne, et revint avec une forte brassée
+de genêt saharien, sec et propre à faire une belle
+flamme, mais où les rares fragments ligneux offraient
+des aspects tortus.</p>
+
+<p>« Du bois », pour l’Arabe, c’est ce qui brûle.
+L’infortuné Bou-Haousse fut ahuri de la colère du
+seigneur français. Les chameaux broutaient les tiges
+fanées que dédaignait cet exigeant maître… Et
+nous restions là, enveloppés d’obscurité, ne sachant
+à quoi nous résoudre, nous « sentant » pâles mutuellement,
+lui de contrariété, moi de douleur.</p>
+
+<p>Et tout à coup — je n’oublierai jamais ce miracle — dans
+le Sahara morne et sombre, où pas un être
+ne semblait devoir exister, dans cette solitude muette
+et quasi désespérée, l’air embrasé nous apporta la
+palpitation d’un soupir humain… d’un chant… Les
+notes infiniment suaves arrivaient à nos oreilles — mélopée
+de tendresse plaintive, flottante, imprécise,
+voluptueuse — prière d’<i>aâcha</i>, telle que la psalmodie
+chaque soir l’Islam au faîte des mosquées.</p>
+
+<p>Je m’écriai, bouleversé :</p>
+
+<p>— Ai-je le délire, dis-moi ?</p>
+
+<p>Mon compagnon se penchait du côté de Bou-Haousse,
+pour savoir. Mais Bou-Haousse, dont le visage faisait
+une énigmatique tache grise sous son voile et son turban,
+expliqua tout de suite, avant qu’on l’eût interrogé :</p>
+
+<p>— Ya Sidi… le <i>moudden</i> appelle au salut… à la
+zaouïa de Mozafrane…</p>
+
+<p>Faiblesse morale ou dépression physique, je crois
+presque que je pleurai.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous marchions. Mon pied flottait, lamentablement,
+sur le cou de mon chameau. Nous allions
+vers l’horizon d’où l’espérance était venue nous surprendre…
+Nous nous dirigions, menés par Bou-Haousse,
+guettant une imperceptible lumière qu’il
+prétendait découvrir.</p>
+
+<p>Quand nous atteignions le sommet d’une des vagues
+de sable, il la voyait, cette précieuse indicatrice.
+Puis, redescendus dans les replis profonds, il ne la
+voyait plus… Et nous, nous ne distinguions rien, ni
+d’en haut, ni d’en bas.</p>
+
+<p>Mon ami demandait :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que Mozafrane :</p>
+
+<p>Et Bou-Haousse répondait, avec une emphase
+mêlée d’une crainte, d’un étrange respect :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, l’endroit prend son nom d’une colline
+de terrain jaune. Mais sur la colline est la zaouïa des
+Djazerti, grande <i>bezef</i>, riche <i>bezef</i> !</p>
+
+<p>J’écoutais à peine. Arriver… Arriver… Ne plus
+porter suspendu ce membre fracassé… L’enthousiasme
+arabe du guide m’impressionnait très peu.
+J’avais vu en Algérie quelques zaouïas plutôt mesquines,
+abris d’un marabout de troisième ordre.
+J’ignorais les puissantes sectes du Sud, le nom de leurs
+promoteurs — ou du moins je les oubliais, car bien
+des choses ensuite devaient me revenir à la mémoire.</p>
+
+<p>— Tu souffres ?</p>
+
+<p>— Oui, beaucoup…</p>
+
+<p>Arriver… arriver… Quitter ces dunes… Ne plus
+subir cette secousse du chameau… La lumière,
+maintenant, devenait visible aussi pour nous… Elle
+paraissait, disparaissait. C’était comme une petite
+étoile allumée près des horizons de la terre — une
+toute faible lueur, aussi fugace que les pâles fantômes
+d’étoiles vraies, semés entre les gros nuages,
+près des horizons du ciel.</p>
+
+<p>Arriver… arriver… arriver…</p>
+
+<p>Cependant mon ami s’inquiétait. Une idée lui
+venait qu’il soumit à ma pseudo-science saharienne ;
+et cette idée renfermait un soupçon : pourquoi
+Bou-Haousse, jusqu’à l’heure de ma catastrophe,
+n’avait-il soufflé mot de l’existence d’une « riche »
+demeure voisine ? en ces pays où le moindre point
+habité implique une halte près d’un puits, le rafraîchissement
+de la soif ?</p>
+
+<p>— Voyons, insista-t-il, penses-y ; cela ne te
+semble pas louche ?</p>
+
+<p>Tout, hors ma jambe, m’était indifférent. La logique
+de ce camarade un peu méthodique m’agaçait,
+me contraignant à parler.</p>
+
+<p>Je répliquai :</p>
+
+<p>— Ne te frappe pas. Cette zaouïa doit être un
+simple campement, ou une pauvre coupole au-dessus
+d’un méchant gourbi, comme à Temassinine…</p>
+
+<p>— Peu importe. Le guide n’aurait pas « brûlé »
+Temassinine, n’est-ce pas ? Et pourtant ici, sans ton
+accident, nous n’aurions même pas soupçonné ce
+Mozafrane.</p>
+
+<p>Justement la lumière du port augmentait, phare
+dans la nuit d’orage… Et j’avais de plus en plus
+mal.</p>
+
+<p>J’interviewai pourtant Bou-Haousse. Or son langage
+imagé (quand il parle sa langue maternelle)
+nous révéla des périls probables, et soudainement
+nous cloua au sol :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! que ton beurnouss ne se retire pas de
+moi ! Ma langue s’était tue pour le bien : car les
+Djazerti, leur cœur bat souvent contre les Français.
+Un <i>Roumi</i> qui va chez eux, c’est <i>kif</i> le lièvre
+qui va chez le chacal, <i>kif</i> la gazelle qui va chez le
+chien sloughi. Un Grec et un Italien y ont trouvé
+« la mort rouge », l’année dernière…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme Schéhérazade toujours, j’arrête mon récit
+au temps le plus inopportun : la fatigue me terrasse.
+L’air embrasé dessèche mon énergie, et mes mains
+lasses retombent, me refusant la consolation du griffonnage — jusqu’à
+cela !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p class="date">1<sup>er</sup> septembre.</p>
+
+<p>Des jours ont passé. Ma prostration (le <i>them</i> des
+Arabes) veut bien m’accorder quelque répit, sauf
+une reprise çà et là, vers l’heure du couchant. Et
+je vais tâcher d’employer ce mieux à renouer le
+fil de ma « narration ».</p>
+
+<p>Quand le guide nous apprit l’inimitié de ceux-là
+mêmes dont nous espérions l’aide secourable, nous
+demeurâmes consternés.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, se justifiait Bou-Haousse, ya Sidi,
+j’ai vu ta souffrance, et je me suis dirigé vers la
+zaouïa, quoique sachant le danger. Ya Sidi, ma
+langue s’est tue, là aussi, pour le bien. La force des
+choses passe avant le choix. Mieux vaut encore
+comme appui la broussaille épineuse que le trou
+vide ; et, d’un sac de mauvaise farine, <i>inch’ Allah</i>, on
+tire quelquefois d’assez bon pain.</p>
+
+<p>« La force des choses passe avant le choix » — évidente
+vérité.</p>
+
+<p>Nous envoyâmes donc Bou-Haousse — avec la moitié
+des Arabes d’escorte — parlementer à Mozafrane.
+Des rochers émergeant du sable signalaient la fin
+de la dune. La belle lumière étincelait, de plus en
+plus brillante, si claire qu’elle empêchait de reconnaître
+la masse ni l’importance des bâtiments
+proches d’où elle émanait. Quelle durée, ces négociations…
+Quelle torture, le poids et l’enflure de ma
+cheville… Plusieurs chiens aboyèrent, des voix traversèrent
+la nuit.</p>
+
+<p>Puis le silence de nouveau. Un vent brûlant
+fatiguait nos fronts. Il paraissait souffler l’angoisse
+sur le Sahara de mystère, sur le sauvage Désert
+mal endormi…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je l’ai su depuis :</p>
+
+<p>Un succès de nos troupes, au Chari et au Tchad, avait légèrement changé
+la politique des Djazertïa. Et le grand chef actuel de « l’Ordre »,
+Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti,
+se trouvait actuellement loin
+de Mozafrane, en route pour le Ouadaï. Il espérait
+là-bas persuader de sa candeur nos chefs militaires,
+et leur démontrer que lui, pieux chériff, n’avait jamais
+soutenu Rabah, ni le fils de Rabah, ni le Mahdi
+d’Omdurman…</p>
+
+<p>En de telles conditions, des Français à la rigueur
+pouvaient être admis dans l’enceinte bénie, dans
+cette maison fermée de Mozafrane, sans qu’on crût
+nécessaire, pour si peu, de leur octroyer le trépas.
+Leur présence même serait un gage. Et la zaouïa
+se devait de les recevoir royalement. Deux semaines
+ayant passé, il m’est possible aujourd’hui de m’expliquer
+tout ceci ; mais alors je ne compris rien à
+ce qui survenait, je n’essayai point de comprendre…
+Et je ne trouve dans mon souvenir de ce soir-là
+aucune réflexion raisonnable. Des impressions, oui…
+des sensations…, comme des lambeaux de songe.
+C’était elle qui m’attendait devant le seuil, je vous
+assure — <i>elle</i>, la Mille et deuxième Nuit…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je me revois, sotte épave inerte, descendu de chameau,
+affalé au pied d’une longue muraille — puis
+franchissant (soulevé entre les bras de deux nègres
+qui viennent de surgir) la poterne compliquée…
+Les deux colosses me sourient tendrement de leurs
+soixante-quatre dents blanches. Ils m’encouragent :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! <i>Chouïa, chouïa</i>…</p>
+
+<p>Je sens autour de mon visage l’impression fraîche
+et délicieuse d’un jardin, où les reflets de bougies
+errantes couraient sur le tronc des palmiers, tombaient
+sur d’autres touffes vertes. Je reconnais — de
+si longtemps je ne l’avais entendu — le petit bruit
+léger de l’eau, quand elle murmure sa fuyante,
+agile, cristalline chanson.</p>
+
+<p>Je vois, je sens…</p>
+
+<p>Et de toutes parts des yeux brillants, des étoiles
+bariolées sortent de l’ombre, s’agitent, se pressent,
+s’éloignent, se rapprochent. Et des formes de beauté,
+vêtues d’ors somptueux, se dérobent derrière la
+foule. Et le chœur me jette ce vœu :</p>
+
+<p>— Que ta nuit soit avec le bonheur !</p>
+
+<p>Peut-être le mal physique (qui s’opposerait, même
+en un autre état moral, à tout bonheur selon le
+musulman), peut-être a-t-il développé ma « réceptivité »
+nerveuse. Malgré mes atroces élancements
+je jouis, je me dédouble pour ainsi dire. Je ne sais
+plus si mon ami m’accompagne, ni si je suis transporté
+dans quelque Bagdad de jadis, par le pouvoir
+d’un <i>djinn</i>… ni si ces remuantes silhouettes ne sont
+pas des djinns mêmes — des djinns transformés en
+humains, jusqu’à l’heure de l’aube où l’« ange-coq »
+fera fuir tous les maléfices avec toutes les
+obscurités.</p>
+
+<p>Et le surnaturel me fait frissonner, au seul contact
+de son apparence…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mes deux nègres me répètent, du ton dont on
+console les très petits enfants :</p>
+
+<p>— Ya Sidi… <i>chouïa, chouïa</i>…</p>
+
+<p>Chouïa… bientôt… un peu de patience… Et me
+voici dans une cour immense, presque une place — puis
+dans d’autres cours. Les « génies » nombreux
+m’escortent. Combien sont-ils ? Des centaines.
+Une odeur de benjoin, de musc, s’exhale des portes
+entr’ouvertes. Le clair-obscur se joue sous de
+basses colonnades sculptées. Et mes deux <i>négros</i>
+soudain s’arrêtent, les bougies mouvantes aussi :
+car en avant d’une profonde voûte, seul, rigide,
+impérieux, un homme se tient, de vingt-cinq ans à
+peu près, entièrement drapé de blanc, sauf la corde
+de chameau qui rattache son voile neigeux.</p>
+
+<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">sanctum sanctorum</i> commence là, je le comprends ;
+et d’instinct je me redresse, me tenant au
+cou des porteurs ; je m’arrache à ma vision — ou
+plutôt je la continue… N’est-il pas idéalisé pour
+nous, le dialogue du cérémonial arabe dont les
+mols simples et bibliques s’échangeaient déjà
+dans l’Yémen ancien ?</p>
+
+<p>Un effort. Ma gorge se desserre. Je demande au
+jeune « saint », très beau, très hiératique :</p>
+
+<p>— Le salut sur toi ! Es-tu le maître du logis ?</p>
+
+<p>Et ce personnage me répond, d’une voix sans
+couleur et sans timbre qui semble venir on ne sait
+d’où, peut-être des rochers sonores caressés par le
+vent, peut-être de ces anges du second ciel qui
+n’ont point de corps tangible :</p>
+
+<p>— Je remplis sa place à cette heure, selon la
+volonté d’Allah-Puissant.</p>
+
+<p>Me voilà instruit. Désignant de mon index ma
+poitrine, je m’annonce sans attendre davantage :</p>
+
+<p>— L’hôte de Dieu !</p>
+
+<p>Mon compagnon fait de même :</p>
+
+<p>— L’hôte de Dieu !</p>
+
+<p>Et le jeune homme aux vêtements blancs, qui
+ne paraît point nous avoir écoutés, murmure les
+yeux baissés :</p>
+
+<p>— Vous êtes ici dans votre maison…</p>
+
+<p>C’est tout — c’est assez. Accueil sincère ou non,
+nous voilà donc abrités. La « mort rouge » dont
+parla Bou-Haousse ne nous atteindra sans doute
+point, jusqu’au jour où nous quitterons cette zaouïa
+et où des émissaires du sabre pourront courir après
+nous — puisque la « franchise » de l’hospitalité ne
+nous couvrira plus de son égide.</p>
+
+<p>Je songe au droit, au devoir d’asile de certains
+couvents, au Moyen-Age. C’est davantage qu’un
+hasard, cette ère musulmane de l’Hégire qui
+retarde de six cents ans…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p class="date">6 septembre.</p>
+
+<p>Je n’éprouverais aucun plaisir à revivre les
+détails de mon « hissage » par un escalier de pierre
+jusqu’aux appartements d’honneur — ni les phases
+pénibles du traitement de ma fracture, sous la direction
+de mon camarade, avec l’aide du vieux <i>taleb</i>
+Si-Kaddour et de Barka, l’un des grands <i>négros</i>.</p>
+
+<p>Il « fallait du bois », circonstance qui m’avait frappé.
+On en trouva, d’étrange et de précieux, parmi les
+réserves de cet asile fantastique. Une des planches
+de ma gouttière est en thuya, l’autre en cèdre du
+Liban ; l’érable de Syrie, aux délicates mouchetures
+satinées, soutient le bout de mon pied… Et
+ce plâtre dur, très blanc, dans quoi furent trempées
+ces mousselines indiennes, et qui prend en séchant
+l’aspect du marbre, c’est le même que celui
+dont sont faites les corniches, les volutes, les inscriptions
+délicates de la Koubba des tombeaux, au
+centre de la zaouïa — merveille de l’oasis sacrée.
+De toute l’Afrique, d’une partie de l’Asie, les pèlerins
+d’Islam viennent l’admirer. Ils arrivent ici, par
+lentes caravanes, apporter des offrandes et chercher
+le salut futur près des sépultures bénies — près de
+la plus ancienne, surtout, celle de l’illustre et
+défunt fondateur de l’Ordre, trisaïeul du chériff
+actuel, le grand saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.
+Puis ayant vu, ayant baisé les tombes miraculeuses,
+ils s’en retournent, les pèlerins. Ils s’enfoncent
+dans ces contrées aux noms de barbarie noire : le
+Borkou, l’Ouadaï, le Baghirmi, le Sokoto. D’autres
+regagnent le Hedjaz à travers la Nubie anglaise.
+D’autres regagnent le Maroc en passant (mi-craintifs,
+mi-pillards) entre le Touat et la grande Hamada. Et
+combien de noms encore pourrais-je énumérer, lointains
+peuples asiatiques, ou tribus voisines de nomades
+sauvages : celles par exemple des Chaanba de
+l’Erg, presque tous dissidents aux armes françaises.</p>
+
+<p>C’est le territoire de ceux-ci qu’a dû traverser
+mon ami lorsqu’il m’a quitté, quelques jours après
+mon accident, rappelé à Paris par les obligations
+les plus inéluctables. Pauvre cher garçon !… J’apprends,
+de source à peu près sûre, que sans attaques
+dangereuses il a pu atteindre des pays moins scabreux.
+Je m’en réjouis, certes… Je devrais être
+satisfait… insouciant… paisible ; et tout au contraire
+mon âme se ronge. Les visites que je reçois,
+presque du matin au soir, ne peuvent me remplacer
+l’amitié française. La nouveauté du milieu ne sait
+pas me faire oublier ma triste immobilité, et ces
+affres « de ne rien savoir »…</p>
+
+<p>Ne rien savoir, ni d’ici ni de là-bas — ni de ceux
+qui m’entourent, étrangers, ni des miens que j’ai
+laissés…</p>
+
+<p>Il y a trois ans, j’étais venu déjà jusqu’aux parages
+lointains de l’Oued-Mya, ressemblant aux dunes de
+Mozafrane. Je les ai aimés, car ils sont prenants
+et beaux. J’ai savouré paresseusement les jeux de
+la divine lumière entre les sommets des collines
+blondes, où le sable qui glisse compte seul le temps
+enfui, et où manque le courrier de France. Mais,
+lors de ce précédent voyage, j’allais, je marchais :
+j’étais libre. J’ignorais donc l’âpre torture que je
+ressens aujourd’hui, et qui de mon séjour en ce
+lieu fait un calvaire.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, m’exhorte Si-Kaddour, que te manque-t-il
+parmi nous ? Tu es un oiseau de la mosquée : il
+est bien nourri ; il entend louer Allah ; il boit au
+bord d’un clair bassin ; il couche sur les tuiles vernissées.
+Que te manque-t-il ?</p>
+
+<p>Il me manque « tout ». Et surtout de m’agiter,
+pour rien, pour le plaisir, comme le petit oiseau des
+tuiles, le petit passereau des rares minarets sahariens.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p class="date">8 septembre.</p>
+
+<p>J’ai laissé dormir pendant quarante-huit heures
+mon chagrin ridicule. Et me voici calmé, sorti du
+moins de cette tristesse qui mine en moi la santé
+promise par Si-Kaddour.</p>
+
+<p>Ce matin encore, nous eûmes là-dessus, lui et
+moi, une conversation fort animée.</p>
+
+<p>— Sidi, je réponds de ta cure ; je réponds de tout,
+sauf les événements d’Allah. Mais permets-moi,
+Sidi, de t’indiquer les préceptes de l’expérience.
+Par la bénédiction sur toi ! pour mieux remettre ta
+jambe, une saignée derrière l’oreille gauche te ferait
+le plus grand bien. Le sang de l’homme doit se
+traiter comme l’eau du puits : plus tu en tires,
+plus elle est limpide. Et ce remède était adopté
+dès le temps d’Abraham !…</p>
+
+<p>Mon silence encourage le verbeux Si-Kaddour. Il
+agite sa barbe grise dans son voile blanc retenu par
+une corde. Il étend le bras vers le ciel, pour prendre
+à témoin soit Allah même, soit l’ange Djébril, soit
+Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Sublime, le Vénéré,
+le Pôle Très-Élevé.</p>
+
+<p>— O Sidi, reprend Si-Kaddour, laisse-toi persuader !
+Tu es au-dessus de mes yeux ! Mon cœur
+est pour toi comme celui d’un enfant pour son
+père ! (Remarquons ici que j’ai trente-cinq ans,
+et que le taleb Si-Kaddour serait plutôt sexagénaire ;
+mais cela ne gêne en rien l’expansion de sa
+rhétorique ni de son prolixe respect.) Quand tu
+ne te sens pas bien, je ne suis pas bien non plus, par
+la barbe du Prophète ! Je ne trouverai point le repos
+tant que ta complaisance ne m’aura pas permis
+de te faire faire cette saignée, au bas des cheveux,
+ici, ici…</p>
+
+<p>Sa main ridée, vieille griffe sans méchanceté,
+s’approche de ma nuque avec des gestes inquiétants.
+Je proteste, je me fâche. Je refuse avec la même
+véhémence les pointes de feu, les frictions sympathiques
+de graisse d’autruche sur « la jambe qui n’a
+point de mal » — et même l’eau d’une sainte fontaine,
+Aïn-Selam, laquelle jaillit un jour d’autrefois
+sous les pas bénis de Bou-Saad, ce sublime Bou-Saad-ed-Djazerti.</p>
+
+<p>— Comme tu voudras, Sidi, soupire enfin le rabroué.
+Tu restes le maître du savoir et de la perspicacité…</p>
+
+<p>En réalité, il se sent froissé dans l’âme, il me
+boude, il s’éloigne. Moment de stratégiques concessions.
+Si-Kaddour devient plus humain. Il émet
+d’utiles avis sur la position de ma jambe engainée,
+sur le moyen de la soutenir, à l’aide de coussins…
+Il enseigne mon domestique d’occasion, Bou-Haousse.
+Il lui suggère patiemment l’art de me
+bien servir, sans m’irriter jusqu’au paroxysme.
+Cela m’attendrit, et je sens à mon tour le remords
+de mes précédentes rebuffades. Pour dédommager
+le pauvre taleb, me montrant bon prince, je lui
+soumets mes intentions de convalescent : l’autre
+jour, par exemple, celle de « noircir » ces présentes
+pages, autant que je le pourrais sans trop de fatigue — on
+dit cela au médecin, toujours. Je le flattais,
+espérant obtenir de lui une plume neuve, absolument
+comme de son maître un petit écolier.</p>
+
+<p>Mais, en flatterie, je suis vite dépassé :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ta sagesse passe en hauteur le palais
+de Salomon ! Par mes yeux ! pourvu que tu n’en
+abuses point, c’est une idée géniale que tu as là :
+car l’écriture des hommes de bien plaît à Dieu
+Tout-Puissant. J’ai lu sur ce point, Sidi, des gloses
+bien intéressantes dans le docte Sidi-Khelil et dans
+le <i>Rihan-el-Kouloub</i>, ouvrage principal dicté par
+Notre-Seigneur ami d’Allah, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !!…</p>
+
+<p>Discourant ainsi, le digne taleb tira de son écritoire
+de corne, accrochée sous son beurnouss, une
+plume en roseau. Il me la présenta pompeusement,
+comme si c’eût été la clef des trésors djazertiques,
+ou celle de l’entrée du septième ciel.</p>
+
+<p>— Voilà, voilà ton affaire, Sidi…</p>
+
+<p>Or, son étonnement fut extrême à me voir hésiter
+devant l’engin. Pour me convaincre de la supériorité
+du procédé, il faisait glisser le roseau de droite
+à gauche, souplement, en travers d’un de mes
+feuillets.</p>
+
+<p>— Regarde, Sidi : aussi vite que court le cheval
+noble, voici la <i>chahada</i> tracée : « <i>la illah ill’ Allah</i>… »</p>
+
+<p>Brave Si-Kaddour… La différence de nos races
+est tangible dans ce frêle objet primitif, et dans
+ton geste renversé, et dans ces pieuses syllabes qui
+te paraissent nécessaires au début de n’importe
+quel travail… Tu n’as même point à la pensée que
+ce Roumi dont tu prends soin puisse « écrire en
+son pays » sans invoquer, d’abord, le Dieu suprême !</p>
+
+<p>« La illah ill’ Allah… »</p>
+
+<p>Islam qui me frôle soudain, plus intime, plus
+pénétrant, plus compréhensible : tout autre que je
+n’avais cru… Mélange d’idéal sensuel, éperdu, de
+bouffonnerie parfois détraquée, il me paraît vraiment
+de plus en plus pareil à ces contes d’Orient,
+dont la robustesse hilare est reconstituée pour moi
+dans ce séjour forcé — en s’atténuant un peu de
+piété, de mysticisme, d’élans vers la joie des
+anéantissements divins — car c’est ici, ne l’oublions
+pas, une zaouïa-mère, sanctuaire, couvent,
+hospice, école théologique, et domaine princier à
+la fois, foyer d’intrigues et de domination. Sans cette
+autre plume d’acier, <i lang="de" xml:lang="de">made in Germany</i>, enfin trouvée
+par Si-Kaddour au fond des pièces où s’accumulent
+les cadeaux venus de Syrie, de Turquie,
+j’oublierais que je suis Parisien, vivant au lugubre
+<small>XX</small><sup>e</sup> siècle… Je me croirais fils du khalife de
+Bagdad, et j’emploierais à des phrases dorées
+l’encre bourbeuse que mon encrier de terre verte
+m’offre bénévolement, de tout le zèle de ses sept
+trous (nombre fatidique).</p>
+
+<p>Au lieu de cela, vais-je décrire les objets qui
+m’entourent ? ou ma longue chambre blanchie à la
+chaux ? Mais quand j’aurai précisé : tant de mètres
+d’un sens et tant de l’autre, il n’y aura que des dimensions.
+Amis qui me lirez, rien n’ira vers vous de
+cette nudité mélancolique, toujours un peu ruinée,
+des choses musulmanes… Vous ne sentirez pas
+la fraîcheur des faïences claires dont les arabesques
+couvrent le sol. Vous ne comprendrez pas l’agrément
+doux de la fine poussière qui voile de gris le
+marbre candide, le <i>zli-zli</i> de la petite cheminée, à
+la mode franque, venue sur le dos d’un chameau
+depuis Tripoli-Barbaresque où la générosité d’un
+fidèle l’acheta de quelque Italien…</p>
+
+<p>O poussière d’Islam, à l’odeur d’aromates et
+d’amour et de suint, tu tombes lentement, voluptueusement,
+puis tu restes… Tu restes quand nous
+passons… tu donnes, aux objets récents, la vétusté
+noble des choses jadis ensevelies, poudre de paisible
+néant, poudre de résignation…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pas de meubles pour couper la monotonie des
+parois interminables — sauf un coffre de Smyrne,
+un chef-d’œuvre, dans la gloire atténuée de ses
+nacres, de ses ivoires et de ses vieux bois… Une
+lampe d’argent s’accroche par une cordelière rose,
+en soie pâlie, aux petites poutres serrées peintes
+couleur d’émeraude. Et sur une parcelle de l’étendue
+des faïences je gis, moi et mon tapis — ce
+dernier objet, cadeau d’un adepte marocain à la
+zaouïa de Mozafrane. Le donataire de cette couche
+un peu dure serait convulsé d’horreur, s’il savait
+son pieux hommage voué au service d’un impur
+Roumi, chien fils de chien !</p>
+
+<p>— Cependant (me dit le bon Si-Kaddour), vous
+autres chrétiens ne nous venez pas à l’encontre autant
+que les idolâtres, ni à la traverse autant que
+les Juifs. Car des quatre « Livres » descendus des
+Cieux — Allah daigne par eux nous instruire ! — vous
+en reconnaissez trois. Et vraiment, par la bénédiction
+du Puissant qui t’a fait et m’a fait, nous
+serions <i>kif</i> des frères, sans la détestable erreur dont
+vous êtes abusés — pardonne ma franchise, ô Sidi ! — l’erreur,
+l’horrible erreur vous amenant à prendre
+Notre-Seigneur Aïssa (Jésus) pour le Fils de Dieu,
+et non pas, comme nous, pour le souffle incarné
+de Dieu…</p>
+
+<p>Il ne m’épargne là-dessus ni les commentaires
+des Hadits, ni la Souna, ni le docte Sidi-Khelil. Je
+ne parais sans doute pas convaincu : alors le vieux
+taleb s’installe, les jambes croisées, au bord du
+tapis. Barka le <i>négro</i> nous apporte deux minuscules
+tasses de thé relevé d’un brin de menthe — puis
+il s’assied aussi. Mon Bou-Haousse se rapproche,
+troisième auditeur très attentif. Et Si-Kaddour,
+sans pitié, ouvre lentement le Koran
+même, son gros livre parcheminé dont la tranche
+couleur d’azur s’orne d’une inscription dorée : <i>Ne
+me touche qu’avec des doigts purs.</i> Et il me lit des
+versets de la cinquième sourate :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux !</p>
+
+<p>Tu reconnaîtras que ceux qui nourrissent la haine la plus
+violente contre les fidèles sont les juifs et les idolâtres, et
+que ceux les plus disposés à comprendre les fidèles sont les
+hommes qui se nomment chrétiens : c’est parce qu’ils ont
+des prêtres et des moines, et parce qu’ils sont sans orgueil.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il s’interrompt, l’empressé Si-Kaddour, pour rappeler
+les serviteurs à l’ordre. De sa propre main
+mal lavée, il chasse des mouches impertinentes
+voltigeant près de mon visage. Les mouches fuient,
+et reviennent aussitôt que le taleb s’est replongé
+dans la « Parole ».</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! je trouve encore, avec la permission
+d’Allah, ceci, sainte sourate deuxième :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Dieu est le patron bienveillant de tous ceux qui croient en
+lui…</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ses besicles énormes font à Si-Kaddour de gros
+yeux de chat-huant. La corde qui ceint son chef
+vénérable oscille en mesure, rythmique et convaincue.
+Puis il se tait, — il médite — et le grand
+silence saharien, parfumé de menthe, plane sur
+nous…</p>
+
+<p>Pauvre Si-Kaddour !… Malgré son savoir, il
+possède une des âmes innocentes parmi les instruits
+de la zaouïa — la plus innocente, la seule innocente,
+je crois. Eussé-je été un officier de nos « bureaux
+arabes », amené hors de nos territoires par accident,
+l’on aurait placé près de moi, au lieu de ce brave
+vieux, quelque taleb plus jeune, bien retors, bien
+flatteur, avec mission d’extraire de ma cervelle tous
+les renseignements possibles et impossibles. Mais
+je ne suis qu’un touriste, un demi-<i lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</i>. Et
+l’on a compté sur Si-Kaddour pour ne me donner
+aucune lumière politique, aucune, sauf sur ce qui
+concerne la grandeur et la prospérité de la Confrérie.
+On espère faire ainsi de moi un inconscient émissaire
+qui, plus tard, proclamera la force d’une puissance
+occulte, immense, avec laquelle il faut compter.</p>
+
+<p>Où (d’après les Djazertïa) porterai-je l’écho de
+cette renommée ?</p>
+
+<p>Mais à Paris… en ces endroits d’influence qu’ils
+ignorent eux-mêmes… en quelque lieu que ce soit
+où l’on intrigue, où l’on susurre les nouvelles de
+l’Orient et de l’Occident… où l’on agite les questions
+d’alliances européennes, de suprématie plus ou moins
+imaginaire des puissances — les questions anglaise,
+allemande, italienne, balkanique, turque, arménienne,
+égyptienne, russe, indoue — tout ce qui retentit
+au cœur de l’Afrique, et par quoi le réveil
+d’Islam croît ou décroît.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque Si-Kaddour eut assez longtemps réfléchi,
+il redemanda du thé, l’attendit, le but, et fit d’une
+voix persuasive :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par ta tête chérie, nous aimerions
+beaucoup les Roumis si les Roumis ne venaient
+chasser sur nos terres… Nous les aimerions, et moi
+je t’aime, ô Sidi. D’ailleurs, par le Jour de la Rétribution,
+crois-moi : de son vivant Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti
+ne se sentait point l’ennemi
+des chrétiens. Il admettait tous les pouvoirs et
+toutes les croyances de bonne foi. Quand sa bouche
+vénérée entretenait ses disciples, il leur répétait
+bien souvent, à Sidi, le symbole des Trois Barques.
+Et ses paroles étaient de miel… et ses enseignements
+étaient d’or pur…</p>
+
+<p>Naturellement j’ai dû subir la parabole des Trois
+Barques, sœur de celle des Trois Anneaux. Et je
+constatai, une fois de plus, que, si les peuples des
+neiges arctiques célèbrent dans leurs poèmes le
+brillant soleil toujours chaud, les peuples du Sahara,
+privés d’eau jusqu’à la souffrance, montrent une
+curieuse inclination aux comparaisons maritimes,
+fluviales, nautiques — tant l’homme aspire à ce
+qu’il n’a pas.</p>
+
+<p>— Ya Sidi… Un père avait trois enfants. Lorsqu’il
+sentit l’heure venue de boire sa dernière tasse, il
+dit à ses fils : « Écoutez ! Vous trouverez au rivage
+trois barques amarrées, toutes semblables ; mais
+une seule est vraiment la barque du salut. L’aîné de
+vous prendra la première en comptant de la direction
+de la Mecque, le second la seconde, et l’autre la
+troisième. J’ai eu soin de réserver la meilleure part
+à mon enfant préféré… » Là-dessus, il s’en alla
+voir de l’autre côté de la vie. Les fils pensèrent tous
+trois : « C’est moi le préféré ; c’est moi que mon
+père chérissait ; j’étais la fraîcheur de son œil. »
+Et ils naviguèrent confiants, par Allah, malgré les
+tempêtes. Chacun disait aux deux autres : « J’ai la
+barque du salut ! » Et Dieu-Puissant ne les en
+châtiait point parce qu’ils étaient sincères…</p>
+
+<p>Puis soudain, changeant de ton, Si-Kaddour
+entonna les louanges du fondateur de la Confrérie
+djazertique :</p>
+
+<p>— Ainsi parlait Sidi-Bou-Saad, le Sublime. Tout
+ce qu’il fit fut élevé ; tout ce qu’il créa fut durable.
+Rien qu’en cette zaouïa-mère de Mozafrane, ô Sidi,
+mille et cinq cents esclaves cultivent les jardins. Et
+ils sont heureux… Les pèlerins sont hébergés et
+nourris, les déguenillés sont vêtus, les persécutés
+sont soutenus, les infirmes sont gardés et soignés,
+les enfants sont instruits dans la voie du Seigneur…
+Des <i>eulémas</i> plus érudits que le grand chériff de la
+Mecque forment des savants qui vont répandre la
+science d’Allah à travers le monde des croyants. Et
+nous avons d’autres zaouïas, Sidi, dans tous les
+pays lointains, même hors de l’Afrique : trois en
+Arabie, sept en Asie turque, deux à Stamboul ! Les
+Djazertïa ont fait musulmanes, depuis trente ans,
+les contrées noires idolâtres, du fleuve Nil au fleuve
+Niger. Mais je le reconnais : la perle fine du collier,
+le rubis de la couronne, par Allah qui ne rêve
+jamais, c’est Mozafrane. Les dons des frères y
+affluent, s’y concentrent, et d’ici retombent en
+pluie d’aumônes sur tout l’univers d’Islam !…</p>
+
+<p>Il était pâle d’enthousiasme, le vieux taleb, et
+cette exaltation me pénétrait peu à peu, fluide
+bizarre. De nouveau je me sentis frissonner : un
+petit vent de délire passa près de mon front trop
+chaud. Le soir tombait. Nous nous taisions. Les
+faïences prenaient, dans la demi-obscurité, un
+éclat nacré, fantastique. — Fantastique — ce mot
+revient sous ma plume, malgré moi…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p class="date">9 septembre.</p>
+
+<p>Cette zaouïa m’impressionne. A certaines minutes
+une émotion se déclenche en moi, qui tient de la
+jouissance et de la douleur… Mon état maladif
+entre ici pour quelque chose, et je m’abandonne
+trop volontiers à ce trouble.</p>
+
+<p>De menus, très menus faits m’agitent inexprimablement.</p>
+
+<p>Ainsi la visite quotidienne (et solennelle) que
+me font les Saints, les Djazerti. Une vaine formalité,
+pourtant, et si calme !</p>
+
+<p>Tous les hommes de la famille ensemble, frères,
+oncles, neveux, cousins du chériff, ils se déplacent
+vers quatre heures, après la prière d’<i>aâsser</i>. Et
+justement, chaque fois, je viens d’entendre de loin,
+par lambeaux étouffés, les litanies de leur « Ordre »,
+dont le bourdonnement voluptueux semble un confus
+soupir d’amour… Je ne suis plus de complet
+sang-froid quand ils entrent à la file, muets, lents,
+mystérieux, la main sur leur cœur, en leurs vêtements
+tous pareils. Du blanc, rien que du blanc
+de laine, plus souple que les souples soies. Une
+apparence liliale de lévites, les uns maigres comme
+des fakirs, les autres trop bien nourris. Mais ils
+sont beaux ; ils sont étranges… Ils ont de pénétrants
+yeux noirs…</p>
+
+<p>Ombres qui glissent, ils s’approchent. Des esclaves
+ont déroulé sur les faïences, près de mon
+tapis, d’autres tapis. Alors ils s’affaissent d’un
+écroulement uniforme, faisant autour de moi le
+cercle, les Djazerti, les Sphinx. Ils me contemplent :
+et moi j’emplis mes yeux de leur aspect hiératique…</p>
+
+<p>Ils ont bien, je crois, en avançant, demandé de
+mes nouvelles. Mais les brèves paroles, si basses,
+ont passé sans être un bruit. Et ce silence qu’on
+écoute est plein d’inconnu… Il protège à la fois, et
+menace… Il est puissant, enveloppant, violent :
+expectative de fauves ou de dominateurs…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce sont, pour la plupart, des hommes touchant la quarantaine.
+Quelques-uns âgés : Si-Mesroud-ben-Mohammed,
+Si-El-Bachir-ben-Naïmi-ben-Taïeb,
+et d’autres noms dont je vous fais grâce. Deux
+jeunes beurnouss seulement se trouvent là, parce
+que proches héritiers de la « bénédiction », de la
+<i>baraka</i> très sainte. C’est l’un d’eux, Si-Ahmed-ben-El-Aïd,
+neveu du chériff actuel, qui me reçut à
+l’arrivée — les fréquents revoirs n’ont point amené
+la moindre détente entre lui et moi.</p>
+
+<p>Ces rocs vêtus de neige tiède sont escortés, au
+second rang, de rochers d’importance moindre. Par
+exemple (très vaste beurnouss), Si-Djelloul-ben-Embarek,
+grand <i>oukil</i> des tombeaux, administrateur
+de la zaouïa ; puis l’émacié, l’austère
+Si-Kouïder-ben-Mohammed, <i>cheikh</i> de l’école théologique,
+supérieur direct de mon vieux Si-Kaddour.
+Ils forment, avec le <i>khodjah</i> (secrétaire), la suite
+aphone des Djazerti — tout comme plus modestement
+Si-Kaddour, blotti derrière moi, et Bou-Haousse,
+aplati au mur, forment la mienne…</p>
+
+<p>Et les minutes coulent… et nous nous taisons
+tous…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Puis, sans un froissement de leurs draperies,
+sans une parole qui dérange le pli sanctifié de leur
+bouche, ils se relèvent et s’en vont, comme ils
+étaient venus, lents, mystérieux, une main sur leur
+cœur plein d’intrigues. Chacun espère avoir un
+jour, entière ou partagée, l’autorité djazertique,
+celle qui gouverne les « Frères » à travers la distance
+énorme du Caire au Congo, du Maroc au
+Darfour, du Sénégal au Tchad, et ceux d’Asie
+Mineure et de Turquie… Chacun aspire à l’héritage
+divin : « bénédiction », « étincelle », <i>baraka</i> de
+l’ancêtre, du fondateur de toutes leurs joies sacrées
+ou profanes, ce vieil illustre Sidi-Bou-Saad, mort
+il y a cinquante ans…</p>
+
+<p>Il fut le premier Djazerti.</p>
+
+<p>Ses descendants directs portent ce titre patronymique ;
+ses simples adeptes sont nommés les
+« Djazertïa » — substantif dérivé dont nous possédons
+l’analogue : les Bonaparte, pour la famille elle-même,
+et les « Bonapartistes », pour les partisans<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Ce départagement du nom s’applique aux divers Ordres. Ainsi
+la réelle Confrérie des <i>Tidjanïa</i>, dont la zaouïa-mère se trouve à
+Aïn-Mahdi, nomme les membres de la famille sainte, héritiers du
+fondateur : les Tidjani. (Note de l’auteur.)</p>
+</div>
+<p>Mais aucun dévouement de chez nous, voire
+celui d’un grognard envers le Petit Caporal, ne
+peut donner l’idée de cet abandon mystique, de cet
+anéantissement de l’affilié entre les mains de son
+Maître. <i>Tout</i> disparaît : l’initiative, le vouloir
+propre, la possession personnelle, l’attachement
+familial — l’individualité entièrement fondue dans
+un seul <i>Moi</i>, que symbolise la <i>baraka</i>…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p class="date">10 septembre.</p>
+
+<p>— O Si-Kaddour, disait ce matin Bou-Haousse
+au lieu de brosser mes vêtements, Si-Kaddour, je
+voudrais recevoir aussi le <i>dikhr</i> des Djazerti…</p>
+
+<p>Le vieux taleb releva les besicles de corne à
+l’aide desquelles il cherchait je ne sais quel argument
+dans un vénérable bouquin, compilation des
+doctrines du grand aïeul. Cela s’appelle : <i>La Source
+jaillissante, ou l’Arrivée aux Désirs et à l’Immanence
+céleste, par le Maître généreux, le Refuge parfait, le
+Pôle supérieur, Celui qui dévoile aux hommes le
+chemin droit, Notre-Seigneur le Cheikh et Chériff
+Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.</i></p>
+
+<p>Lorsque Si-Kaddour (trop souvent) me lit cette
+kyrielle, il baise ensuite sa main qui toucha les
+lettres formant le nom du Saint, le nom béni, et
+ajoute ardemment :</p>
+
+<p>— Que Dieu Très-Haut soit satisfait de Lui !</p>
+
+<p>Mais je m’égare. Il s’agit du vœu que formait
+l’exquis Bou-Haousse.</p>
+
+<p>— O mon fils, lui répondit le taleb, ton souhait
+part d’un bon mouvement, car la religion maintient
+l’homme comme le mors maintient le cheval.
+Cependant n’es-tu pas déjà initié à quelque autre
+« Ordre » religieux ?</p>
+
+<p>Certainement, Bou-Haousse l’était. Ces associations
+musulmanes, avec un succès divers, se partagent
+les âmes compliquées et naïves du continent
+noir. Et bien des Sahariens appartiennent sans trop
+de scrupule à plusieurs confréries à la fois.</p>
+
+<p>Bou-Haousse, de son capuchon, tira lentement
+un chapelet qu’il n’osait plus porter au cou depuis
+l’approche de Mozafrane.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, je suis <i>Khouan</i> des « Khadrïa<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Confrérie réelle fondée par Sidi Abd-el-Khader-ed-Djilani.</p>
+</div>
+<p>— Les Khadrïa, ô mon fils, sont des saints qui
+marchent comme nous dans une Voie généreuse.</p>
+
+<p>Vieux renard de Si-Kaddour ! Sa bouche louangeait
+les Khadrïa. Mais son geste, son regard les
+dédaignait, les méprisait, précipitait dans l’abîme
+ces concurrents des Djazertïa.</p>
+
+<p>— Les Khadrïa, ô mon fils, acceptent, je le sais,
+que leurs « Khouan », leurs frères soient à eux en
+même temps qu’à d’autres. Allah est Grand et
+Miséricordieux ! Mais nous, les Djazertïa, n’admettons
+pas avec nous le troupeau des Khadrïa. Par
+la barbe du Prophète ! une âme ne peut chercher la
+Voie menée par deux guides… Le vaisseau sombrera
+dans la mer, s’il y a deux capitaines se mêlant
+de le diriger…</p>
+
+<p>Bou-Haousse, humble en sa modeste gandourah
+de coton blanc, hochait la tête.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, c’est une chose grave, pour le
+chien, de renoncer à sa tente et de s’enfuir vers un
+nouveau maître.</p>
+
+<p>Le bon taleb hochait la tête également. Leurs
+deux coiffures — gros paquets blancs ceints d’une
+corde — semblaient s’agiter en mesure, et d’accord.</p>
+
+<p>— Oui, tu as raison, mon fils. Par la bénédiction
+de Sidi-bou-Saad, tu as raison. C’est une chose
+grave. Réfléchis, avant de te décider.</p>
+
+<p>Puis changeant de timbre et d’une allure impérieuse :</p>
+
+<p>— Mais tu dois savoir, ô mon fils, que nos
+maximes sont sévères : ainsi l’a voulu Sidi-bou-Saad,
+le Sublime, le Vénéré. Qui veut être parmi
+nos « Khouan » s’astreint à sept règles, ô mon fils :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Porter son chapelet à la main et ne pas l’étaler
+sur sa poitrine, ostentation d’orgueil nuisible ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> N’avoir aux réunions d’amis ni <i>tar</i> ni autres
+instruments de musique profane ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Ne pas danser ;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Ne pas chanter, fût-ce même des paroles
+pieuses ;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Ne pas fumer ;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Ne pas respirer la poudre de tabac ;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Ne pas boire de café, et seulement du thé qui
+rend les cœurs paisibles et les esprits sages.</p>
+
+<p>Tu me comprends bien, ô mon fils ?</p>
+
+<p>Certes, il comprenait bien, le guide Bou-Haousse :
+car une grimace ondulait à travers ses traits brunis.
+Si-Kaddour crut devoir faiblir d’une petite
+concession, et dit, hésitant :</p>
+
+<p>— La seule de ces règles, ô mon fils, qui puisse
+recevoir une atteinte, est celle dont le numéro
+d’ordre correspond au dernier doigt de ta main. Oui,
+si tu es riche, à la rigueur, tu peux fumer : mais tu
+fais mieux de t’abstenir. Et si tu es pauvre, pourquoi
+diminuerais-tu ainsi la farine destinée au
+couscouss de tes enfants ?…</p>
+
+<p>Ici la volubilité revint avec l’intransigeance, et
+le vieux taleb acheva (et ses phrases tombaient,
+grêles, drues et rapides sur la tête de Bou-Haousse) :
+Mais, ô mon fils, du jour où tu entreras
+parmi nos « Khouan », où tu recevras le <i>dikhr</i> et
+notre chapelet pour réciter le dikhr, de ce jour-là tu
+ne discuteras plus ces choses de détail. Ton obéissance
+sera tout entière à ton cheikh, puisque tu
+lui appartiendras toi-même, et tes femmes, et tes
+enfants, et tes biens périssables, et ton âme qui ne
+périt pas. Tu ne devras plus être qu’un serviteur, ô
+mon fils, un instrument sous des doigts habiles.
+Tu devras te laisser manier, comme le cadavre
+entre les mains du laveur des morts !…</p>
+
+<p>Le silence, le prodigieux silence régna de nouveau
+dans ma chambre, entre les poutrelles vertes
+et les faïences à l’éclat nacré… Le silence saharien…
+Très difficilement je me retournai sur mon
+coude : je voulais mieux voir le visage des deux
+interlocuteurs maintenant méditatifs.</p>
+
+<p>Si-Kaddour, le front bas, paraissait penaud, confus.
+Probablement craignait-il d’avoir — poussé
+par l’excès de son zèle — trop dévoilé devant le
+Roumi les secrets qu’il faut cacher. L’inféodation
+des <i>Khouan</i> ne regarde point les profanes.</p>
+
+<p>Bou-Haousse, au contraire, qui tout à l’heure
+rechignait devant la simple idée de ne pas fumer,
+exultait d’une sorte d’allégresse, joie de sacrifice,
+ardeur extatique et concentrée. « Tu te laisseras
+manier comme le cadavre par le laveur des morts… »
+Ah ! qu’ils ont bien compris, ces félins « manieurs »
+d’âmes, à quel point les races qu’ils dominent ont
+besoin de se donner ! Ils ouvrent les bras, ces habiles
+tyrans, et les peuples s’y précipitent, eux et
+leur conscience, leur avoir et leurs armes, leur vouloir
+de crimes et leur vouloir de vertus. Et voici
+que ces « Ordres » divers, ces affiliations, qui végétaient
+en pays musulman à partir du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle de
+notre ère sans avoir beaucoup augmenté le nombre
+de leurs rares adeptes, voici qu’elles conquièrent
+le monde, depuis vingt ans. Voici que par elles
+l’Islam en marche gagne de toutes parts sur le
+bouddhisme d’Asie, sur le fétichisme d’Afrique.
+Voici que deux cents millions de <i>Khouan</i> (sans compter
+les mahométans de souche très orientale, les
+Ouahabites, les Bâbistes, tous ceux opposés au principe
+du « dikhr »), voici que ces deux cents millions
+portent jusqu’à la Sibérie, jusqu’à l’Australie
+les étendards du Prophète et les versets du Koran…</p>
+
+<p>Et je me demande, étonné, par quels moyens ?
+par quel pouvoir ?</p>
+
+<p>Les « Ordres » promettent, je le sais, l’extase mystique.
+Mais il semble tout d’abord qu’entre l’extase
+et l’intellect populaire la distance soit trop immense
+pour que suffise ce seul appât, ni le bonheur
+« d’être à un cheikh ». Ne serait-ce point plutôt
+ceci : par ce fait de supprimer une petite
+partie des joies corporelles, juste de quoi faire sentir
+un joug, <i>ils</i> enveloppent les autres satisfactions
+d’une sorte d’idéal fruste ?…</p>
+
+<p>Nous aurions ainsi la formule :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Se priver pour jouir.</p>
+
+<p>Et jouir de temps à autre, avec l’intensité d’une
+crise — en corrigeant, par l’extrême atteint dans
+l’excès, la trivialité matérielle des gestes ou des
+actes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je songe, écrivant ces lignes, au festin qu’on me
+sert chaque soir — à ce luxe sauvage de viandes et
+d’argenteries dont aucune de mes instances n’a pu
+me délivrer, fût-ce aux jours fiévreux où nul des
+mets n’approchait de mes lèvres.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, m’affirme le vieux taleb, tu es l’hôte
+de Dieu. La zaouïa serait méprisée si nous ne te
+présentions point le repas d’hospitalité.</p>
+
+<p>C’est-à-dire la grande <i>dhiffa</i> des Arabes, les plats
+succédant aux plats, et d’autres, jusqu’à l’arrivée du
+mouton rôti entier. Mais ce qu’on n’imaginerait pas,
+c’est ce banquet pour moi seul… tout seul. Si-Kaddour
+se retire après m’avoir assuré une fois de plus
+des utilités de la résignation. Bou-Haousse et Barka
+le nègre descendent aux cuisines. Et je suis entouré
+par d’autres noirs quasi muets, qu’on revêt en
+l’occasion de vestes somptueuses, aux couleurs
+tendres et pâlies. Ils apportent, sans un bruit, les
+flambeaux d’argent, les bassins d’argent, les gobelets
+d’argent près du tapis que je ne quitte jamais :
+une accumulation de trésors, un écroulement des
+vaisselles de Sardanapale… Mais Sardanapale ne
+soupçonnait pas de telles ciselures, quelques-unes de
+pur Louis XV, et le reste de la bonne époque italienne.
+D’où cela vient-il ? Où cela s’est-il caché, le
+long des siècles, jusqu’à ce que des <i>Khouan</i> dévots
+l’achetassent en vue d’en faire don ?</p>
+
+<p>Et les sirènes d’un « surtout », blafardes, nerveuses
+et fines, scintillent sous la lueur mouvante
+de bougies turques, violemment parfumées. Et des
+fruits, des gâteaux étranges s’accumulent en de précieuses
+coupes qui furent des « widerkomm » d’honneur,
+au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, sur les bords du Rhin. Et je ne
+sais plus où je vis, moi, tant cet orgueil qui jette à
+mes pieds les richesses d’un musée me déroute, et
+tant ces objets désuets, parfois tarés de « bosses »
+malheureuses, ont l’air surpris de se voir en ce pays,
+patinés de poussière d’Islam.</p>
+
+<p>Le repas dure longtemps. Les chairs abondantes
+s’étalent, qu’on renouvelle et remplace en silence — en
+silence toujours, sans que j’aie touché parfois
+à l’une d’elles. Et cette odeur animale de cire chaude
+et de jus — cette saveur d’épices mêlée à des relents
+de benjoin — cette bête rôtie de laquelle l’agenouillement,
+sur un vaste plateau guilloché, semble me
+demander grâce — tout cela me répugne et m’attire
+à la fois. La griserie qui nous vient du sang monte
+à ma tête peu solide… Je suis seul, tout seul… Je
+ne mange pas, ou à peine. Et le service se continue
+comme si des spectres invisibles devaient venir se
+rassasier à cette orgiaque profusion. Et parfois un
+vertige me prend… Je crois les apercevoir, les revenants
+du Désert, les ancêtres des Saints actuels. Ils
+agitent, autour des grands plats, leurs mains de
+squelettes. Les bougies roses, qui grésillent dans
+l’air tiède et lourd, me semblent les cierges heureux
+de leur festin de famille. Et l’eau (dont un mince
+filet passe au pied de ma fenêtre, et dont le murmure
+grossit à celte heure d’arrosage nocturne) me
+paraît la voix des fantômes, essayant de dire encore
+les litanies des Djazerti, ce balbutiement voluptueux
+qui fait rêver aux soupirs d’amour…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si de telles impressions montent en moi, Roumi
+fils de chien, le chef arabe ou congolais ou kurde
+doit en éprouver de très fortes lorsqu’on lui sert
+une <i>dhiffa</i> semblable — sensations éloignées des
+miennes, mais plus délicieuses, profondes et ineffaçables.
+Et de même aussi, le régal moins somptueux
+offert aux vulgaires pèlerins doit agir prodigieusement,
+par les sens et par l’esprit, sur des
+malheureux accoutumés aux privations, pasteurs de
+la brousse, errants des sables.</p>
+
+<p>Mais j’anticipe. Je n’ai pas aperçu les pèlerins
+que chaque jour amène à Mozafrane. Je ne connais
+pas leurs bombances.</p>
+
+<p>Pendant les huit ou neuf semaines de repos qu’exige
+une jambe cassée en ce climat brûlant, je suis condamné,
+si nul miracle n’intervient, à vivre le <i>Voyage
+autour de ma chambre</i>. Un hasard méchant me
+bloque, avec le tapis du Maroc et le coffre de Smyrne,
+derrière ces murs épais, sur les faïences nacrées,
+sous les poutres vertes. Il me donne pour seules
+consolations les propos de Si-Kaddour et cette
+médiocre joie d’écrire — d’étouffer sous des mots
+mon continuel élan vers la liberté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p class="date">11 septembre.</p>
+
+<p>J’ai demandé à Si-Kaddour, en buvant le thé de
+midi — et les mouches bourdonnaient, avides, au-dessus
+de nos tasses :</p>
+
+<p>— Une chose m’étonne. Comment le chériff de la
+Mecque, grand pontife de l’Islam, tolère-t-il le pouvoir
+émancipé des « Ordres » ? D’ailleurs, ceux-ci,
+avoués ou occultes, ne sont-ils pas depuis longtemps
+déclarés contraires aux prescriptions du Koran ? par
+cela même frappés d’interdiction ?</p>
+
+<p>L’essentiel de mon idée, Si-Kaddour le comprit
+lorsque je l’eus répété, retourné en plusieurs
+aspects.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, que tes questions montrent bien ta
+haute intelligence ! Ya Sidi, tu es une lumière ! tu
+es l’admiration de mes yeux !…</p>
+
+<p>Il ne me donnait ainsi aucune réponse réelle, ce
+vieux taleb bonasse et défiant. J’insistai. Je ramenai
+la conversation au sujet que je voulais, malgré les
+fuites les plus rusées et les plus subtils détours.</p>
+
+<p>Alors Si-Kaddour, par bribes, sortit les aveux suivants :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, écoute-moi. Tu supportes, n’est-il
+pas vrai, le mal de ta jambe, car il le faut, et tu ne
+peux t’opposer aux décrets du Seigneur. Eh ! Sidi,
+voilà toute l’histoire, voilà le nœud — et le déliement
+du nœud. Certes, <i>idri Allah</i>, notre « Ordre »
+est un immense bienfait, et non pas un mal. Cependant
+le Très Louable Chériff de la Mecque nous
+considère un peu… hem !… ainsi que toi tu considères
+l’appareil de ton pied. (Dieu le guérisse de cet
+aveuglement !) Nous sommes le soutien de l’Islam,
+ô Sidi. Par Allah, si tu retires à une tente sa perche
+du milieu, la toile s’affaissera sur la terre, tel un
+grand oiseau frappé par le chasseur. Et le Très Louable
+Chériff de la Mecque (que Dieu le comble néanmoins
+des plus entières bénédictions !) le comprend
+en somme. Il n’ose pas retirer à la religion sa
+colonne centrale… Et Sa Magnificence le Sultan de
+Stamboul ne l’ose pas davantage. Les Djazertïa, ô
+Sidi, sont l’appui de la religion !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Or, comme je mettais en doute, malgré cette affirmation,
+l’orthodoxie des Djazertïa :</p>
+
+<p>— Sidi, par ta tête chérie ! laisse-moi redresser
+ton erreur. Nous sommes orthodoxes, Dieu le sait,
+et de la secte la plus orthodoxe des quatre, celle des
+Malékites, — les mêmes dont ton gouvernement
+(son éloge puisse-t-il monter vers Allah !) entretient
+le culte aux mosquées superbes de Tunis et d’Alger.
+Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti
+(Dieu lui continue les joies célestes !) nous
+sommes orthodoxes, — aussi orthodoxes, Sidi, que
+le fut le Prophète lui-même (Dieu lui conserve le
+salut !). Nous nous conformons au divin Koran. Nous
+disons les prières régulières, autant de fois chaque
+jour que tu as de doigts à la main. Mais nous y
+ajoutons d’autres prières excellentes, celles de
+notre <i>dikhr</i>, celles que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, le
+Pôle très élevé, a jugé les meilleures pour suivre la
+Voie, et parvenir au Bonheur céleste de la <i>fena</i>,
+qui nous porte en Dieu…</p>
+
+<p>Le taleb (je m’habitue à ces sautes brusques)
+changea soudain de ton. Il souriait.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, nos ennemis prétendent que le Koran
+défend les associations religieuses. C’est là une
+hérésie. Je te le prouverai par la Souna et par le
+docte Sidi-Khelil. Et d’ailleurs, Sidi, l’on m’a raconté
+que certains Roumis de tes frères et tes sœurs ont
+aussi des ordres pieux particuliers nommés couvents,
+et des prières particulières, et pensent gagner
+le ciel, ainsi que nous, grâce à la récitation d’oraisons
+variées sur les grains d’un chapelet… Et
+cependant, ô Sidi, j’ai lu, relu le saint <i>Endjil</i> (Évangile).
+C’est l’un de nos « Livres », comme tu sais.
+Et je n’y ai découvert (excuse ma liberté, Sidi)
+l’indication ni l’autorisation d’aucun de ces couvents,
+d’aucun de ces chapelets, d’aucune de ces oraisons
+orthodoxes…</p>
+
+<p>Qu’il est malin, parfois, ce vieux Si-Kaddour !
+Après une pause il ajouta :</p>
+
+<p>— Reprends-moi si je me trompe, ô Sidi !</p>
+
+<p>Je préférai poursuivre mon enquête : justement
+nous étions seuls, chose si rare. Barka le nègre,
+dans le corridor voisin, jouait aux dames avec
+Bou-Haousse.</p>
+
+<p>— Serait-il vrai, ô taleb, que vous intervenez
+près des peuples au sujet des redevances à leurs
+gouvernements respectifs ? que vous leur suggérez
+des moyens de feindre la misère, afin qu’échappant
+à l’impôt ils vous réservent tous leurs dons ?</p>
+
+<p>Ah ! cette fois, le digne Si-Kaddour fit un saut
+prodigieux. Et ses besicles bondirent aussi, pleines
+de véhémence.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Ya Sidi !!…</p>
+
+<p>Il étranglait, il criait en même temps. Les faïences
+claires reflétaient ses gestes épileptiques. Les
+mouches s’envolaient, troublées. Bou-Haousse et
+Barka le nègre se précipitèrent (aussi vite du moins
+qu’un musulman doit se précipiter ; car le proverbe
+déclare : « Rat qui se presse, joie du chat »).</p>
+
+<p>— Par Allah, que t’arrive-t-il, ô père, ô Sidi
+Taleb ?</p>
+
+<p>Mais Si-Kaddour se calmait. D’un signe il les
+renvoya au corridor où s’éparpillaient les pions
+délaissés. Puis se tournant vers moi, et sans paraître
+remarquer ma lutte contre le rire :</p>
+
+<p>— O Sidi, je t’en supplie par le ventre qui t’a
+porté, ne prononce plus de tels blasphèmes ! O Sidi…
+O Sidi… Nous ne conseillons rien, nous ne défendons
+rien aux peuples. Nous ne nous mêlons de
+rien. Pourtant n’est-il pas judicieux que les croyants
+veuillent se libérer envers la géhenne par la sainte
+aumône, plutôt qu’envers le temporel par l’impôt ?</p>
+
+<p>J’osai trouver ce langage peu clair. Si-Kaddour,
+là-dessus, se récria encore plaintivement.</p>
+
+<p>— Sidi, Sidi !… Tu me pardonneras de te contredire,
+ô Sidi, mais cela est d’une clarté de soleil
+et d’escarboucles ! L’impôt, si tu le paies, c’est par
+obligation. Tu n’y mets pas d’élan spontané. Tu n’y as
+pas de mérites. Allah, certes, ne te blâme point, mais
+il ne te tiendra nul compte de ce paiement, au Jour
+terrible de la Rétribution. Tandis que l’aumône, ô
+Sidi, est féconde parce qu’elle est vertueuse et
+volontaire. Elle éteint le péché mieux que l’eau
+n’éteint le feu. Elle efface au registre du ciel
+soixante-dix mauvaises actions. Elle ferme soixante-dix
+portes du mal ! Crois-moi, Sidi, ceux qui dépensent
+leur argent dans le sentier de Dieu ressemblent
+à un grain qui produirait sept épis, dont
+chacun donnerait cent grains. Car Allah rend le
+septuple du centuple à celui qu’il juge homme de
+bien !</p>
+
+<p>Et le taleb expliquait, expliquait ce socialisme
+d’Afrique, coopération d’un nouveau genre, où les
+chériffs, les « Saints » trouvent la gloire pieuse et
+les joies de ce monde inférieur.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tout présent fait à notre zaouïa, c’est
+une aumône, la plus belle aumône, et qui se répand
+et se répartit ensuite, comme il convient. Les riches
+donnent beaucoup et reçoivent peu ; les pauvres
+donnent peu et reçoivent beaucoup. Et nous abritons
+le vieillard, et nous élevons l’orphelin. Es-tu
+convaincu, Sidi ?</p>
+
+<p>Mon mutisme parut à Si-Kaddour un acquiescement
+très suffisant.</p>
+
+<p>— J’espérais bien, ô Sidi, qu’avec l’aide du Seigneur,
+je persuaderais ton esprit remarquable. Je
+me sais cependant un humble rien : Allah est le
+plus instruit. Par lui viennent toutes choses, et
+toutes choses retournent à lui et à sa Lumière !</p>
+
+<p>Pour faire plaisir à Si-Kaddour, je crus devoir
+concéder :</p>
+
+<p>— <i>Aamine, âamine</i>…</p>
+
+<p>Mot pieux qui représente l’<i>amen</i> des musulmans.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p class="date">12 septembre.</p>
+
+<p>Ce jour d’hui, foin des problèmes mystiques et
+sociaux ! Je suis tout à la joie : sur l’émail pâle de
+mes faïences un fauteuil est apparu — le fauteuil
+de la libération…</p>
+
+<p>Mais il me faut, pour être clair, revenir à certain
+jour de la semaine dernière où la vie et mon
+tapis me paraissaient durs également.</p>
+
+<p>— Quelle peine oppresse donc ton âme, ô Sidi ?
+me demanda Si-Kaddour.</p>
+
+<p>— Je soupire d’être immobile, ô taleb.</p>
+
+<p>Si-Kaddour me regardait en dessous de ses lunettes,
+avec une pitié douce comme celle qu’inspire un
+enfant malade et déraisonnable.</p>
+
+<p>— Pourtant, Sidi, tu ne l’ignores pas : <i>el kessel
+kif el aassel !</i></p>
+
+<p>Célèbre phrase d’Islam dont voici le sens approchant :
+« le farniente inerte est pareil au miel ».
+Mais cette sentence d’une autre race ne me consolait
+guère. En vain m’efforçais-je, Parisien agité,
+de rendre sensible à un Arabe l’agacement de demeurer
+là, tel un colis tombé à terre, oublié par le
+convoyeur… Mon irritation s’augmentait « d’entendre »
+sans les voir les menus événements de la
+zaouïa. Et quand je dis : « entendre », c’est parce
+que les verbes français ne m’offrent pas d’atténuatif.
+Car je ne perçois, à travers les murs, que des échos
+affaiblis — endormis même. Et le bavard Si-Kaddour
+devient très peu loquace, dès qu’il s’agit de
+m’informer sur des sujets dont la glose ne se trouve
+ni dans le vénéré Sidi-Bou-Saad, ni dans le docte
+Sidi-Khelil.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu as raison. Par la bénédiction de la
+Kaaba, la vérité est avec toi ! Mais pourquoi te
+désoler ? Les chagrins de l’homme sont de menus
+poissons qu’un pêcheur secoue dans un filet, au
+sortir de la mer : il en tombe, il en reste. La
+patience a de grands réseaux… Daigne être patient,
+ya Sidi !…</p>
+
+<p>Néanmoins, le taleb (décidément, c’est un dévoué — c’est
+l’unique ici ne me regardant point sans
+cesse comme un chien, fils de chienne, ou comme
+l’hôte du devoir strict), le taleb a voulu contenter ce
+caprice de Roumi. Mystérieusement, en cachette de
+moi, il a fureté dans les magasins où s’entassent
+les offrandes « d’aumône ». Et seulement ceux-là
+qui connaissent ces pays comprendront quel mérite
+presque indicible y représente l’effort de chercher.</p>
+
+<p>J’appris le secret par Barka le <i>négro</i> ; il semblait
+ce matin avoir plus des trente-deux dents normales.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, écoute-moi ! disait-il. Si-Kaddour passe
+pour habile et plein de sagesse ; il sait ce qu’a dit
+Allah et le Prophète. Mais le voilà plus habile
+encore, Sidi ! Il a découvert une machine rouge,
+Sidi, rouge comme le foulard des belles filles sur
+leur belle chevelure. Il raconte, Sidi, qu’avec
+cela tu pourras voir les jardins. Oui, Sidi ! Que mes
+femmes me soient défendues si je mens !</p>
+
+<p>Et Barka m’adressait un sourire angélique, qui
+le faisait ressembler au chef moricaud des diables
+de la géhenne, dont se préoccupe souvent Si-Kaddour.</p>
+
+<p>— Une machine rouge pour voir les jardins ! Ya
+Sidi !</p>
+
+<p>Mon imagination trottait. Mes suppositions s’égaraient
+jusqu’à des objets très bizarres, jusqu’à un
+« teuf-teuf », une voiturette-joujou — dont l’apparition
+n’eût pas été plus stupéfiante que celle des
+piqueuses pour bottines, des dessous de plats à
+musique, des pendules au sujet mouvant qu’on rencontre
+un peu partout, dans le fond du continent
+noir… On arrive, après cent fatigues, en des parages
+ignorés que mentionnent imparfaitement les cartes :
+et l’on y découvre un loto à ressort. Et l’orgue mécanique
+pénètre, lui, où ne pénètrent point les hommes
+d’Europe…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après deux bonnes heures d’attente (où le décompte
+des poutres vertes occupait mes loisirs),
+surgit du corridor un vulgaire fauteuil de malade,
+fabriqué, je pense, à Constantinople au but d’exportation.
+Simplement du bois gainé de peau, sans le
+moindre rembourrage.</p>
+
+<p>En revanche, une teinte écarlate qui flamboie !</p>
+
+<p>Et quelles proportions bizarres ! et quelles lignes
+plus raides que le possible ! et quels angles inquiétants !</p>
+
+<p>Il a perdu, ce fauteuil, lors de sa venue à chameau,
+l’un des brancards destinés à le soulever. L’essieu
+des roues de devant a subi de forts dommages, et
+seul le fatal cuir rouge s’enorgueillit d’être intact.
+Mais pourtant je fus ravi : tellement l’homme a
+besoin de peu pour oublier un instant ses peines…</p>
+
+<p>Je rampai sur le tapis (sans trop remuer ma
+jambe malheureuse) afin d’atteindre de mes doigts
+le nouveau meuble, qui, vu ainsi de bas en haut,
+me parut grand comme une tour. Tremblant de
+plaisir, je l’examinai. Le dommage était réparable :
+ces essieux, fixés à une sorte de chariot, se démontent,
+et quant au brancard disparu, nécessaire
+à la descente des escaliers, le remplacer serait peu
+de chose.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas, Si-Kaddour ?</p>
+
+<p>Il exultait, mon vieux taleb, bien qu’il cachât
+son triomphe sous un air modeste et réservé.</p>
+
+<p>— Oui, ô Sidi ! Tu as raison. La science et la connaissance
+marquent chacune de tes paroles. Sois
+sans crainte. Au fond de la huitième cour se trouvent
+les forges de ceux qui travaillent le fer, et dont les
+mains sont industrieuses. Nous avons là des artisans
+de bonne famille, Sidi, car ils exercent un
+métier noble… Noble depuis l’origine. Le premier
+qui forgea (tu le sais mieux que moi, ô Sidi) fut
+Teubal-Kaïn, fils de Tsilla, qui fut elle-même femme
+de Lémec. Et Lémec sortait de Methusaël, issu d’Irad
+issu d’Hénoc. Ainsi nous l’enseigne le Saint Livre
+Révélé qui est aussi l’un des vôtres, le <i>Thourat</i>,
+donné sur le Sinaï parmi les éclairs à Notre-Seigneur
+Moussa. Et j’ai lu dans Sidi-Khelil et dans
+le Sublime Sidi-Bou-Saad…</p>
+
+<p>— O taleb, interrompis-je, voilà les attaches
+libérées.</p>
+
+<p>Ces attaches, c’étaient des écrous que je venais
+de péniblement dévisser. Maintenant le chariot,
+détaché du fauteuil, pourrait être envoyé aux
+« nobles » ateliers de réparation. Et je fis mille
+recommandations.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tranquillise ton âme ! Demain, s’il
+plaît à Allah, nous te promènerons dans l’oasis
+bénie de Mozafrane. Par ma tête et par mes yeux,
+je te le dis, ô Sidi !</p>
+
+<p>La foi en une promesse arabe est bien téméraire.
+Lors de mon premier voyage, je l’ai vite appris à
+mes dépens. Pourtant mon esprit s’évade déjà hors
+des parois de la très longue chambre, loin des poutrelles
+couleur d’émeraude et des faïences aux fines
+arabesques. Il remplace déjà le <i>Voyage autour de
+ma chambre</i> par le plus intéressant « voyage autour
+de ma zaouïa ».</p>
+
+<p><i>Ma</i> zaouïa ?… Parfaitement.</p>
+
+<p>Car elle deviendra mienne, dès que je l’aurai pu
+connaître, comme sont à nous les beaux paysages
+ou les salles de musées. Je « verrai » !… Je savourerai
+le calme des saintes galeries, la fraîcheur
+oubliée des ombrages. Je découvrirai ce petit monde
+fermé qui me paraît toujours, quoi que je fasse,
+enveloppé de surnaturel…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès l’heure présente, le bon Si-Kaddour, aidé de
+Bou-Haousse et de Barka, a pu m’installer dans le
+fauteuil sans roues dont les planches articulées
+forment chaise longue. Mon appareil fut bien étayé
+de coussins. Puis on a porté le tout près de ma fenêtre — presque
+l’unique baie de la zaouïa vers
+l’extérieur — une étroite ouverture, grillée en saillie,
+dont les rinceaux de fer ouvré portent des
+traces d’or éteint. Et c’est par là que le Désert
+admirable entre jusqu’à moi. Il vient au fond de
+mes prunelles, au fond de mon être sensible, lui
+que je sentais si près sans pouvoir en jouir, sans
+rien avoir de lui que cette chaude haleine dévorante
+qui trouble mes jours. Ne parlons pas des
+nuits.</p>
+
+<p><i>Il</i> vient à moi… J’ai par instants l’illusion que je
+l’adore, comme une belle femme que je ne pourrais
+jamais, jamais posséder… J’ouvre vers lui des
+bras de passion qui se referment sur le vide. — Son
+mystère auguste et grave n’est pas moins énigmatique
+que l’inconnu des formes voilées, ou l’inutile
+aveu des beaux yeux…</p>
+
+<p>Je contemple, avide, irrassasié.</p>
+
+<p>Le vent souffle du Fedjeur, côté des aubes. De
+longs nuages légers parcourent le ciel, et leur ombre
+mobile projette, à travers l’immensité rousse, éclatante
+et ardente, comme des écharpes de gaze bleue.
+Et ces caprices donnent au Sahara, de plus en
+plus, je ne sais quelle grâce féminine. Et je récite
+des versets d’amour : « Je vous aime, ô ma bien-aimée.
+Vous avez ravi mon être… Vous êtes
+l’Unique, vous êtes ma parfaite, et ne finira qu’avec
+moi le feu dévorant mon cœur… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les palmiers de l’oasis se balancent sous la brise
+chaude. Content, le brave Si-Kaddour me narre la
+légende de Mozafrane, sa fondation par le grand
+saint, le grand ancêtre, feu Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ce que tu distingues de ta place et ce que
+tu verras mieux demain, ces merveilles, les enfants
+corporels de Sidi-Bou-Saad les lui doivent, et nous
+aussi, les enfants de son âme… Il a tout créé
+de rien, Sidi. Que ma bouche puisse t’en assurer !
+C’était, avant qu’il vînt ici, un homme riche, chériff
+de vraie race. Il se nommait réellement Taïeb-ben-Ahmed,
+et ses compagnons l’avaient surnommé
+<i>Bou-Saad</i>, le Père du Bonheur. Il vivait à grande
+distance du lieu où je te parle — oui, au nord de
+Tlemcen la pieuse, dans votre Algérie fertile où les
+jours coulent frais et paisibles entre les montagnes
+neigeuses et la mer qui n’a point de fin. Et voici
+qu’un soir, ô Sidi, à la suite d’un miracle inouï
+que je te dirai plus tard, il décida de partir. Il s’en
+fut à la sainte Mecque, puis de la sainte Mecque
+revint chez lui. Tu me comprends, ô Sidi ?</p>
+
+<p>Assurément, je comprenais. Et je regardais le
+paysage, plus grandiose que les montagnes, plus
+éperdument vaste que ne le paraît la mer. Et l’oasis
+au premier plan, dont les pentes descendaient vers
+le sable, semblait une île verdoyante où nous séjournions
+après avoir jeté l’ancre, tandis que Sidi-Bou-Saad,
+le Vénéré, de la Mecque revenait chez
+lui.</p>
+
+<p>— Alors, Sidi, rentré dans sa maison, où ses
+femmes l’attendaient amoureuses, étouffant des
+mots de caresse et des regards noirs de désir, Sidi-Bou-Saad
+repoussa toutes les jouissances, et même
+la satisfaction innocente de recevoir ses amis. Il
+s’enferma au fond du logis dans une petite chambre,
+et pendant que durèrent sept ans, sept mois, sept
+jours et sept heures, cet homme riche, ô Sidi, ne
+fit qu’étudier les Livres, et jeûner, et prier…</p>
+
+<p>(La dune là-bas se modèle toute blonde. Près de
+nous, très près, des figues tombent doucement à
+terre, comme à regret, avec un petit choc mou de
+leur pulpe sur l’herbe sèche. Et c’est infiniment
+simple, et cela me prend les nerfs par les plus délicates
+fibres… Je me sens devenir Arabe, en savourant
+de le devenir.)</p>
+
+<p>— Tu m’écoutes, ô Sidi ? Passé les sept ans, sept
+mois, sept jours et sept heures, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti
+(que Dieu éternise sa félicité !) sortit
+de sa petite chambre et réunit sans délai les
+pauvres de sa ville et des <i>douars</i> les plus voisins.
+Il leur partagea, jusqu’au dernier denier, tous ses
+biens périssables. Puis aussitôt il disparut. On le
+crut mort, Sidi. Ses fils le pleurèrent pendant beaucoup
+de lunaisons. Or il s’était retiré dans l’Erg
+mouvant et sauvage, très loin, plus loin, du côté du
+soleil — ici même, ô Sidi ! — et je crois qu’en me
+penchant sur les barreaux de ta fenêtre, <i>inch’ Allah</i>,
+je pourrai te montrer la grotte, le simple trou
+dans le roc où <i>il</i> s’était abrité, le Bon, le Fort, le
+Très Élevé dans la sagesse, le Pôle déjà proche de
+Dieu-Puissant…</p>
+
+<p>Et Si-Kaddour se pencha, comme il l’avait dit.
+Il ne vit point la grotte, que dissimulaient les
+dattiers ; mais, en se relevant, il entraîna du pan de
+son beurnouss la petite table du thé, les tasses, la
+théière, dans un énorme fracas de faïences brisées
+et de métal.</p>
+
+<p>Mais rien n’arrête l’essor du verbiage d’un
+taleb très convaincu. Et tandis que Bou-Haousse
+et Barka s’affairaient avec de grands gestes autour
+des débris, des explications firent remonter jusqu’à
+Allah, comme il sied, la responsabilité de toutes
+choses.</p>
+
+<p>— Dieu ne permet pas, ô Sidi, qu’aujourd’hui
+je te montre l’asile misérable où le Saint Sidi-Bou-Saad
+vivait ses jours de privations, armé de la
+patience de Job… Bref, des marchands de caravane,
+qui revenaient du Soudan à Tripoli, <i>le</i>
+découvrirent, seul et sans vivres, dans ce coin
+stérile alors, écrivant, méditant, et cherchant la
+fusion en Dieu. Alors, Sidi, le bruit s’étant répandu
+de cette retraite, des gens pieux vinrent de toutes
+parts <i>le</i> visiter, <i>le</i> consulter, essayer de monter
+avec lui les divins degrés de l’Extase. Ils lui
+offraient de précieux dons, mais lui refusait tout,
+répétant : « Les biens de cette terre ne valent pas
+pour moi l’aile d’un moucheron ! » Et il leur disait
+de réserver ces aumônes pour ceux qui seraient à
+Mozafrane après lui…</p>
+
+<p>J’admirai comment Bou-Saad avait préparé à ses
+fils les trésors du monde pervers. Ainsi les dévotions
+les plus financièrement avides mettent la
+pauvreté volontaire au sommet de leurs origines.</p>
+
+<p>Mais Si-Kaddour continuait :</p>
+
+<p>— Tu t’émerveilles, ô Sidi, que sans argent, sans
+esclaves, et prosterné jour et nuit devant le Dieu
+Miséricordieux, Sidi-Bou-Saad ait pu fonder cette
+oasis de délices ? faire sortir des sables morts la
+magnificence des jardins ? Ma bouche va te l’expliquer.
+Un matin qu’au sommet de la colline, devant
+ses disciples assemblés, il prêchait le vertueux
+renoncement, il prononça ces paroles : « <i>Allah
+aekbar !</i> Dieu est le plus grand ! » Et du sol qu’il
+frappait de sa canne, du sol aride, poussiéreux,
+une source jaillit, Sidi, et l’eau pure en coula soudain,
+vive et éternelle, pareille à celle des Paradis.
+Entends d’ici un filet de son onde, qui murmure
+les louanges du Très-Haut… Quelle merveille !…
+Et ce fut ensuite que Sidi-Bou-Saad ordonna aux
+fidèles, aux voyageurs, aux chameliers, à tous
+ceux qui voulaient malgré lui le combler de présents,
+d’apporter seulement à Mozafrane chacun
+une grosse pierre — puis de planter chacun, près
+des ruisseaux qui descendaient de la source, un
+noyau de datte, ou une figue, ou une graine de pin
+d’Alep. Chacun apportait le fruit du pays de sa
+naissance. Et finalement, ces pierres amassées
+formèrent un grand tas… Et de nos jours encore,
+Sidi, chaque pèlerin qui vient ici ne s’en va pas
+sans planter une graine — et jusqu’en dehors de
+nos murs, maintenant, germe peu à peu la verdure
+nouvelle, toujours plus nombreuse, toujours
+plus étendue, proclamant sous le ciel de Dieu la
+gloire de Sidi-Bou-Saad, le Bienfaiteur, le Saint,
+l’Ami d’Allah, Notre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p>
+
+<p>J’écoutais toujours, l’apparence recueillie, — un
+peu fatigué, je l’avoue, de ce premier séjour dans
+mon beau fauteuil rouge. Je demandai :</p>
+
+<p>— Et le tas de pierres ?</p>
+
+<p>Si-Kaddour leva au plafond des yeux admiratifs
+et un index solennel.</p>
+
+<p>— O Sidi, tu touches là au miracle le plus splendide !…
+Quand Sidi-Bou-Saad fut vieux, il…</p>
+
+<p>Mais à ce moment Bou-Haousse interrompit vivement
+le taleb :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Voici que vient avec sa suite Si-Hassan-ben-Ali !</p>
+
+<p>Je n’ai pas encore nommé Si-Hassan-ben-Ali :
+c’est le <i>Khodjah</i> ou secrétaire en chef des Djazerti.
+Il possède, de par ses fonctions, les utiles secrets
+de la zaouïa entière ; et mon dévoué Si-Kaddour le
+soupçonne d’en abuser.</p>
+
+<p>— Il est mon ennemi. Il est le tien, crois-moi, ô
+Sidi ! Ne laisse pas prendre ton cœur aux mots de
+sa langue douce : car toujours, sans que tu le soupçonnes,
+il mettra un rideau entre ton intelligence
+et sa pensée…</p>
+
+<p>Si-Hassan-ben-Ali, survenu parmi nos discours,
+s’avançait souriant et désinvolte. Ce beau garçon
+de trente ans serait sympathique s’il avait le
+regard moins faux, ou plutôt moins mystérieux…
+Si-Hassan regarde en face : mais derrière ses prunelles
+brillantes existe le « rideau » dont parlait le
+vieux taleb — et oncques comparaison ne fut plus
+vraie que cette figure de rhétorique au goût musulman.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! sois avec le bien ! Si tu te sens mieux,
+je suis mieux. Mon âme se réjouit de l’allégresse de
+la tienne ! Que la bénédiction descende sur toi !</p>
+
+<p>En fait, Si-Hassan-ben-Ali, avec de savants
+regrets, venait m’annoncer une nouvelle, — une
+nouvelle, selon son dire, lamentable. De quelques
+jours, à cause d’occupations religieuses, les Djazerti
+ne pourraient me faire, — se verraient privés de me
+faire, — auraient le désespoir d’être enrayés dans
+leur ardeur de me faire leur visite accoutumée.
+Allah le savait ! Ces personnages sanctifiés ne se
+dispensaient que par la plus cruelle force, d’un
+devoir si agréable ! si salutaire pour leur esprit ! si
+réconfortant pour leur cœur !…</p>
+
+<p>Je ne m’y trompe pas : le <i>réel</i> motif de cette subite abstention, d’une
+part, et ce que me débitaient, d’autre part, Si-Hassan et sa « langue
+douce », n’ont pas un atome de rapport ensemble. Peut-être se sera-t-il
+produit quelque incident. Peut-être là-bas, vers le Tchad, le maître
+actuel de L’« Ordre », le chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti,
+arrière-petit-fils de l’Illustre, n’a-t-il pas
+reçu de nos chefs militaires l’accueil qu’il espérait.
+En ce cas, ce serait grave. Mais peut-être aussi,
+tout simplement, mon fauteuil rouge est-il la cause
+de ce changement de programme. Ceci n’aurait
+rien d’étonnant pour qui connaît un peu l’impressionnabilité
+de l’Arabe. Son humeur tourne au
+moindre frisson d’amour-propre qu’il croit ressentir.
+Et quelle importance disproportionnée n’ont
+pas pour ses yeux les questions de forme, la crainte
+de paraître ridicule, tout ce qui touche à la vanité !
+Par exemple : serais-je assis dans ce fauteuil ? les
+pieds posant à terre ou les jambes allongées ? en
+ces cas divers, les Djazerti s’assoiraient-ils autour
+de moi ? et où ? et comment ? Il n’en fallait pas
+davantage, à la rigueur, pour se tenir à l’écart
+momentanément, et pour forger une histoire aussi
+compliquée, diffuse, polie et menteuse que l’est,
+le fut et le sera toute politique d’Islam…</p>
+
+<p>Mais laissons repartir Si-Hassan-ben-Ali, qui, du
+reste, avait rempli sa mission de façon très élégante.</p>
+
+<p>Ses deux sous-khodjah le suivirent, blancs, dignes
+et muets. Enfin les voilà disparus… Vite je quittai
+ma cathèdre rouge. Aurais-je pu supposer qu’avec
+joie je retrouverais le tapis marocain dont j’avais
+dit pis que pendre, et mes durs petits coussins de
+laine ? Ah ! s’allonger — se tenir coi — trouver
+près de sa main les chères faïences du sol — voir
+loin au-dessus de sa tête les parallèles poutres
+vertes ! — Plaisir jadis méconnu que j’ai voluptueusement
+goûté : <i>el kessel kif el aassel</i>, — l’inertie
+est pareille au miel…</p>
+
+<p>A ce miel de ma sensation, Si-Kaddour joignit
+sans retard l’onction de ses paroles : il se rappelait
+trop bien n’avoir pas achevé son discours. Et l’affectueux
+bourdonnement de sa vieille voix de taleb
+berça l’envie de dormir qui pesait sur mes paupières
+lasses.</p>
+
+<p>— Tu m’entends, ô Sidi ?</p>
+
+<p>— Oui, oui…</p>
+
+<p>— Je te disais donc, Sidi, que le Vénéré Sidi-Bou-Saad,
+quand il sentit le terme venir, voulut
+auparavant donner aux peuples la meilleure règle de
+la Voie. Il quitta Mozafrane, porté par une chamelle
+blanche, aussi blanche que la mule Doldol. Il s’en
+alla vers le Midi, vers le Septentrion, et vers l’Occident,
+et vers l’Orient, prêchant le bien à tous les
+hommes. Il leur répétait sa maxime : « Couche-toi
+avec du chagrin plutôt qu’avec du repentir. » Et il
+leur enseignait aussi les sept degrés de la <i>fena</i>. Tu
+m’entends toujours, ô Sidi ?</p>
+
+<p>— Oui… oui…</p>
+
+<p>— Et voilà qu’un jour Sidi-Bou-Saad, dans un
+pays distant, rendit son souffle à l’ange Azraïl.
+Alors ses disciples lièrent son corps sur la chamelle
+blanche. Et la chamelle blanche marcha seule, à
+travers les rocs, à travers les dunes, jusqu’à ce
+qu’elle eût retrouvé l’oasis de Mozafrane. Et parvenue
+près de la fontaine… Tu m’interromps, Sidi ?</p>
+
+<p>— N… non…</p>
+
+<p>— Parvenue près de la miraculeuse fontaine du
+salut (Aïn-Selam), la chamelle s’agenouilla, et les
+liens liant le corps du Saint se délièrent d’eux-mêmes.
+Et le Saint glissa à terre comme s’il eût
+été encore vivant. Ses enfants, qui l’attendaient
+pleins d’anxiété et de douleur, crurent obéir à son
+vœu en l’ensevelissant près de la source. Mais — écoute,
+ô Sidi ! écoute ! — la nuit d’ensuite, sans
+le secours d’aucune main profane, le corps se
+transporta plus loin, vers le grand tas de pierres
+dont je t’ai parlé… Écoute, écoute !… Et les pierres,
+dans la même nuit, vinrent une à une, ô miracle !
+former au-dessus du corps un riche tombeau, puis
+au-dessus du tombeau une mosquée, puis au-dessus
+de la mosquée un dôme (cette superbe <i>koubba</i>
+qui se trouve au milieu des bâtiments où tu respires). — Et
+les fils et les disciples du divin Sidi-Bou-Saad
+s’établirent dans l’oasis, et construisirent
+ce palais, ces cours, ces écuries, ce mur d’enceinte
+aux rondes tours blanches… Ya Sidi ! le Dieu
+Unique, Clément et Miséricordieux a permis toutes
+ces choses ! Il est le plus grand ! <i>Allah aekbar !</i></p>
+
+<p>Saisi d’une sorte de délire, le taleb récita, gesticula,
+tel Élie prophétisant :</p>
+
+<p>« Allah est le premier et le dernier, le présent
+et le caché !</p>
+
+<p>« Il n’oublie pas, ne dort pas, ne rêve pas !</p>
+
+<p>« Quand il veut une chose, elle est. Quand il ne
+la veut pas, elle n’est pas. Il est le <i>puissant</i> de sa
+volonté ! »</p>
+
+<p>Moi, pauvre humain, je dormais, je dormais…
+Et j’entendais… Mais le <i>moudden</i>, là-haut, sur la
+koubba, chantait la prière des crépuscules — et je
+ne savais plus du tout si la voix du vieil enthousiaste,
+ou la sienne, modulait les notes pénétrantes
+qui descendaient jusqu’à moi comme une oraison
+d’ange gardien :</p>
+
+<p>« Venez à la prière !… Venez au salut !… Dieu
+est le plus grand !… <i>Allah aekbar !</i>… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p class="date">18 septembre.</p>
+
+<p>J’attends depuis près d’une semaine. Mon essieu
+de chariot gît toujours aux ateliers de la huitième
+cour, où l’on devait (Si-Kaddour me l’avait juré par
+sa tête et par ses yeux !) le réparer sans nul délai.</p>
+
+<p>Ici, près de ma fenêtre, le fauteuil rouge incomplet
+dresse sa raideur monumentale. Il est affreux.
+Je le prends en haine. Je sens une rancune contre
+lui, contre mon idiot accident de fracture, contre
+Si-Kaddour, contre l’univers entier. Et je ne voudrais
+pas remplir des pages du tumulte de mes imprécations.</p>
+
+<p>Aussi, je n’en écris qu’une — une seule — à
+l’adresse de la « huitième cour », avant de rageusement
+fermer ces feuilles :</p>
+
+<p>— Que les « nobles » forgeurs de fer, tous
+tant qu’ils existent, descendants de Teubal-Kaïn, fils
+de Lémec fils de Methusaël, soient livrés aux septante-sept
+mille diables de géhenne ! ou qu’ils soient
+suspendus entre le ciel et la terre, par une chaîne
+d’airain, comme il advint aux anges Harout et Marout !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p class="date">19 septembre.</p>
+
+<p>Revenu à des sentiments plus raisonnables, je
+pardonne — presque — aux négligents. Je pardonne
+aussi à la hideur de ce fauteuil depuis qu’une
+grande pièce de damas le recouvre. Et quand je
+m’installe entre les bras du monstre, la soie couleur
+de soleil, brochée d’argent couleur de lune,
+enveloppe mes laids vêtements de <i>roumi</i>, et jette
+sur ma triste jambe « le doux éclat de sa splendeur »…</p>
+
+<p>C’est une jouissance que je n’avais pas appréciée,
+celle de manier, de faire chatoyer les belles
+étoffes somptueuses. Je « sens » maintenant ce
+luxe arabe, un peu barbare, des damas et des satins
+qu’on déploie, telle une nappe, avant de poser sur
+le sol les chairs fumantes du repas, — et dont on
+orne le fond de la tente, — et dont on couvre la
+selle du cheval. Les étendards des fêtes guerrières,
+des combats où le sang coule, sont faits des mêmes
+opulentes trames. Et quand le musulman vainqueur
+cherche la griserie des heures amoureuses, il les
+trouve encore, ces tissus de lourde souplesse, sous
+ses doigts crispés. Il les froisse, comme on saccage
+les grappes de la vigne symbolique, dans l’épithalame — et
+le glissement de leurs plis bruit
+comme un léger soupir…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle se drape sans doute en ces merveilles tissées,
+Lella Zorah, « première » épouse du chériff absent,
+qui m’envoya tout à l’heure, avec des vœux pour
+ma santé, cette cassolette de benjoin. La résine
+odorante fume sur les braises dans le petit vase en
+terre vernie. Sa spirale lente et bleuâtre m’apporte
+le salut d’une âme secrète, d’une Saharienne de
+race noble, grande dame du désert, qui doit avoir
+été très belle et garde encore des traces émouvantes
+de cette beauté. Du moins je me l’imagine ainsi.
+Car je n’en verrai jamais, jamais, de celles pour qui
+les chériffs réservent le nom d’épouses. La fraîcheur
+de leurs joues délicates, la pâleur de leurs fronts
+pensifs, le velours de leurs yeux noirs resteront
+inconnus pour moi, énigme irritante et frôlante
+que je saurai là tout près, derrière les portes mystérieuses
+de la zaouïa aux mille détours. Et toutes,
+compagnes du Maître, et de ses fils, et de ses frères,
+et de ses principaux disciples, — et les blanches
+concubines, — et les amantes-esclaves, — toutes,
+elles me sauront là aussi, roumi démoniaque, dangereux.
+A travers les fentes des volets ou les meurtrières
+des murailles, elles me regarderont. Elles
+chuchoteront. Elles se confieront des choses ingénument
+indécentes dont elles garderont le secret. Et
+mon cœur ignorera toujours sa propre vertu, puisque
+l’épreuve lui sera refusée de lutter contre tant de
+sourires assemblés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Or Si-Kaddour, inspiré par le benjoin, m’a lu
+d’un ton plus que lyrique les promesses de bonheurs
+futurs, si voluptueusement sensuels, abondants et
+naïfs, que promet le saint Koran. Et voici que pour
+assagir probablement mon imagination vagabonde,
+il me sert un fragment encore :</p>
+
+<p>— La paix est la plus belle récompense qu’Allah
+réserve aux hommes pieux.</p>
+
+<p>Je m’incline, non vers lui, mais vers la fenêtre,
+et je riposte :</p>
+
+<p>— Cependant, vous, les Djazertïa, vous faites la
+guerre.</p>
+
+<p>Pouvais-je croire qu’un vieux taleb se démonte si
+facilement ? Erreur. Et comme celui-ci ne peut pas
+nier les incursions, les massacres, les pillages, ni
+ces traîtrises dont l’une des premières fut l’assassinat
+de Flatters, Si-Kaddour répond, la voix
+grave :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, de chez nous peut sortir la guerre.
+Mais la paix seule y doit régner, car c’est une maison
+de sainteté et de salut qui ressemble aux Jardins
+Célestes…</p>
+
+<p>Puis feuilletant (troisième reprise) le Livre aux
+tranches azurées, il déclame lentement en sourdine :</p>
+
+<p>— Écoute, ô Sidi : sourate de l’Événement, versets
+24 et 25 : « Au Paradis, les hommes ne verront
+pas de choses illicites ni de péchés. On n’entendra
+que les paroles : Paix ! Paix ! »…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je médite de nouveau dans le silence, en face de
+ce désert saharien qui n’est pas le nôtre, mais qui,
+si près du nôtre, lui est pareil. Sur les dunes,
+l’approche du soir met sa grandiose clarté sereine,
+sa fulgurante poésie d’or. Je respire auprès de moi
+le parfum troublant du benjoin et l’odeur un peu
+fauve des tapis de laine… La paix ?… Est-elle en
+moi ?… Non, à coup sûr.</p>
+
+<p>Et les minutes passent. Le soleil est parti.</p>
+
+<p>Alors, l’âme tourmentée d’une inquiète défaillance,
+j’emplis mon cœur du vaste paysage
+doux et triste où le jour semble s’éteindre sous des
+cendres de volupté…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p class="date">26 septembre.</p>
+
+<p>… Le soleil s’est levé je ne sais combien de fois
+depuis mes dernières lignes — depuis que subitement,
+un soir très chaud, je me souviens, le
+vieux taleb est revenu tout essoufflé dans ma
+chambre.</p>
+
+<p>Je reposais. Ne m’avait-il pas souhaité bonne
+nuit par la grâce d’Allah ?</p>
+
+<p>— O Sidi ! je t’apporte une nouvelle !</p>
+
+<p>Ma main tâtonnait à la recherche des allumettes.
+Lui continuait, parmi le noir emplissant la pièce :</p>
+
+<p>— O Sidi ! que le Puissant soit remercié ! Tu
+désires, n’est-il pas vrai, envoyer tes papiers d’écriture
+là-bas à Ouargla, pour la France ? Sidi, tout
+à l’heure, <i>Inch’ Allah</i>, part un de nos mokaddèmes
+à peu près dans cette direction. Il a une escorte, et
+je connais, comme mon fils spirituel, le <i>kébir</i> de
+cette escorte. Si tu veux lui confier tes feuilles
+noircies, il les remettra à un autre, très fidèle — et
+celui-ci les remettra encore à un autre — et ainsi
+de suite jusqu’à ce que le message soit aux mains
+de tes frères français, jusqu’à ce que ton vœu
+soit accompli, par la protection du Dieu clément
+et miséricordieux…</p>
+
+<p>Les lendemains de cet événement, je n’ai rien
+écrit.</p>
+
+<p>Séparé du « journal » où mes premières impressions
+se reflétaient sans art et sans fard, je me
+suis retrouvé plus triste. La mère arabe doit éprouver
+un douloureux vide analogue quand s’en va le
+chamelier portant à l’enfant lointain le beurnouss
+d’hiver qu’elle a tissé, durant des jours, fil à fil.
+Plus de travail enchaîné, qu’on puisse rattacher à
+l’idée des êtres chers. — Alors, nulle énergie : un
+voile de dégoût sur l’existence coutumière, un
+néant. Puis les heures glissent. — Elle commence
+un autre beurnouss, la femme arabe. Et moi je
+recommence à « noircir » d’autres feuillets, à les
+remplir de réflexions qui tourneraient facilement
+au chagrin. J’en oublie de mentionner que mon
+fauteuil — il était temps ! — fut reconstitué. On
+me roule matin et soir dans les sentiers des palmeraies,
+dans les cours et les galeries sans nombre
+de la zaouïa.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de si lamentable à me sentir
+en pousse-pousse, pareil à un vieil infirme ! J’en
+subis l’humiliation même devant les négresses — compagnes
+des « dames » djazertiques — que je
+rencontre parfois dans le quartier des serviteurs.</p>
+
+<p>— Le salut sur toi, Sidi !</p>
+
+<p>— Sur toi le salut !</p>
+
+<p>Elles se poussent du coude, amusées, provocantes
+et hardies. Puis elles s’éloignent vers les habitations
+des épouses chérificennes, en se retournant
+plusieurs fois. Et les ruelles grises, les placettes de
+ce coin grouillant me semblent moins gaies de
+leur absence, de ce que leur jeune vie animale et
+joyeuse ne s’ébat plus là.</p>
+
+<p>Cependant tout est mouvement dans ces populeux
+parages. Tout est bruit, couleur bariolée,
+enfantillage nègre qui me surprend. Par contre, le
+quartier des chériffs, là-bas, se tait, monastique et
+pensif. Il entoure comme il convient la sainte
+koubba des tombeaux. Les Djazerti, toujours éclipsés
+pour moi, sont cachés en ces demeures dont
+l’accès défendu se barre de massives, de rébarbatives
+portes ferrées.</p>
+
+<p>— Regarde, ô Sidi ! murmure le taleb.</p>
+
+<p>Ainsi les hommes de la famille, pour le conseil
+et la méditation, se groupent près de leurs pères
+défunts. Aux morts, cette mosquée du miracle qui
+s’est construite seule en une nuit. Aux vivants,
+les trois autres côtés de la place principale, colonnades
+basses, en marbre blanc patiné de blond sous
+le soleil. C’est austère — mais d’une austérité
+d’Afrique, d’Arabie, de Perse, où le recueillement
+pose un doigt de silence sur sa bouche voluptueuse
+qui se souvient et qui sourit.</p>
+
+<p>— Regarde, ya Sidi ! Regarde, insiste le bon
+Si-Kaddour.</p>
+
+<p>Car il marche près de moi, le taleb, gravement,
+à gauche du fauteuil rouge poussé par Barka et par
+Abd-el-Khader, l’autre grand diable de nègre à mon
+service particulier. Et Bou-Haousse suit par derrière
+avec un certain Bachir. Et les femmes nomades — venues
+ici pour « l’aumône » — ouvrent
+très grands leurs sombres yeux à voir tout à coup
+passer ce cortège. Et les cavaliers dédaigneux ne
+tournent point la tête vers nous… « Roumi, chrétien
+fils de chrétien, chien fils de chien… »</p>
+
+<p>Mais cinquante mioches au moins, garçons et
+fillettes, des nègres, des blancs, des bistrés, vêtus
+d’étoffes rayées de bleu ou de petites tuniques
+claires, se heurtent derrière le fauteuil. Ils nous
+suivent sous les figuiers blancs, sous les palmiers à
+panache et jusque sous les pins d’Alep, qu’on
+croit hantés. Pendant deux heures ils nous accompagnent,
+mouvante et tapageuse escorte. Et parfois,
+lors des arrêts, les plus émancipés se risquent
+en avant, rieurs, effrontés, semi-peureux, pour me
+contempler.</p>
+
+<p>— Ya El-Aïd ! Ya Mabrouk ! Ya Tahar ! Ya Mesroud !
+Ya Zorah ! Ya Fatma ! Ya Khadoudja !</p>
+
+<p>Ils s’interpellent, se pressent, crient, chuchotent
+et s’effarent. Tirant la langue, ils me désignent du
+menton.</p>
+
+<p>— <i>Le</i> voyez-vous ? Par Allah, <i>il</i> est destiné aux
+géhennes ! <i>Ak Rabbi !</i> il mange les enfants tout
+crus !…</p>
+
+<p>La terreur qu’ils ont de moi est un très savoureux
+piment à leur curiosité. Un mouvement de
+mon doigt les fait frémir. Mon dangereux regard
+les éparpille. On dirait alors une bande de moineaux
+qui soudain prend son envol.</p>
+
+<p>Puis ils reviennent, plus nombreux.</p>
+
+<p>Et tantôt l’ombre fraîche et tantôt la lumière
+saharienne alternent leurs séductions, estompant,
+éclairant ces choses, si loin de Paris, — ces choses
+sans portée, qui prennent tout de même l’esprit et
+les nerfs à force de simplicité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p class="date">30 septembre.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le fort ne faiblit point,</div>
+<div class="verse">Fût-il broyé comme le musc</div>
+<div class="verse">Ou pilé comme le camphre…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Est-ce pour m’encourager, est-ce par simple
+hasard que Si-Kaddour m’a lu ces vers, pris dans
+le livre intitulé : <i>les Perles des Pensées</i>, autre œuvre
+du fécond théologue feu Bou-Saad-ed-Djazerti ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le fort ne faiblit point…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Je veux méditer cette parole : je veux « ne pas
+faiblir », non seulement envers la malveillance que
+je sens autour de moi, un peu davantage chaque
+matin — mais surtout envers moi-même : voilà
+mes rêves pendant qu’un vieux taleb m’explique
+la généalogie des Djazerti et l’emblème de leurs
+deux filiations : la chaîne corporelle, ou transmission
+de l’existence de chair ; la chaîne mystique,
+ou chaîne dorée, transmission de la <i>baraka</i>, de la
+bénédiction particulière, de la divine étincelle qui
+se lègue d’esprit en esprit.</p>
+
+<p>— En va-t-il de même, ô taleb, chez les autres
+marabouts ?</p>
+
+<p>Le cœur de Si-Kaddour se prit à saigner sous
+le coup de mes confusions stupides.</p>
+
+<p>— Ya Sidi !! par ta tête chérie !! Pourquoi ce
+mot de « marabout » qui nous flagelle et nous
+insulte ?… Si le saint chériff actuel l’entendait à
+travers l’espace, il aurait le foie transpercé, Sidi,
+crois-moi. Et le Vénéré Sidi-Bou-Saad, son aïeul
+(Dieu lui donne le repos éternel !) se retournerait
+sur le flanc gauche dans son tombeau de la koubba,
+ya Sidi ! ya Sidi !!…</p>
+
+<p>Pauvre Si-Kaddour… Son regard navré glissait
+entre les branches, jusqu’au Désert roux et ardent
+qu’il semblait prendre à témoin.</p>
+
+<p>— O taleb, calme ta douleur ! Je sais que les
+Djazerti ne sont pas de vulgaires marabouts : ils
+sont chériffs.</p>
+
+<p>Le brave homme me remercia de la rectification,
+puis continua de protester comme si je n’avais pas
+rectifié :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ta bonté dépasse réellement celle de
+David, père de Salomon ! Et ta justice est extraordinaire !
+Mais par Allah, vois-tu, ma tête s’égare
+quand j’entends appliquer au « Maître » ce terme
+vulgaire de <i>mraboth</i> (marabout). Un mraboth est
+un simple hère, qui s’en va faire de petits miracles
+devant de petites gens, et souvent vole leur argent,
+tel un vil imposteur. Mais les chériffs sont autre
+chose, par la bénédiction de la Sainte Kaaba ! Je
+n’ai pas à parler des prétentions de nos rivaux. Ils
+t’affirmeront ceci ou cela : les uns disent vrai, les
+autres mentent. Allah voit tout et connaît tout.
+Mais les Djazerti descendent du Prophète, Sidi. La
+lignée du lion ne doit pas se confondre avec la
+lignée du chacal, même quand elle bifurque !</p>
+
+<p>Alors il m’expliqua, tantôt plein de lenteur et
+plein d’animation, ces hérédités compliquées des
+Saints purs entre les purs :</p>
+
+<p>— La transmission de la chair, Sidi, peut se faire
+en même temps que la transmission de la <i>baraka</i> ;
+c’est ce qui arrive chez nous maintenant. Notre saint
+chériff actuel (qu’Allah protège son voyage !) descend
+directement de l’Illustre Sidi-Bou-Saad par son
+père Sidi-Mohammed et son grand-père Sidi-el-Aïd,
+lequel était le fils aîné du Sublime et du Vénéré
+(Dieu leur conserve à tous trois le salut !). Tous trois
+furent possesseurs et de l’héritage du sang et de
+l’héritage spirituel. Mais au-dessus d’eux, Sidi,
+avant eux, les deux chaînes se sont parfois écartées.
+Elles se rejoignent finalement à l’origine,
+en la personne de Celui après lequel il ne peut plus
+y avoir de prophète, le Père et fondateur de l’Islam,
+Notre-Seigneur Mohammed le glorifié (Dieu accorde
+à lui et aux siens le salut le plus complet !).
+Et la chaîne dorée remonte ensuite, comme tu sais,
+de Notre-Seigneur Mohammed à l’archange Djébril
+qui lui apporta le saint Koran… Et de l’archange
+Djébril elle va s’attacher au trône admirable d’Allah,
+et se fondre dans son indicible Lumière,
+comme un flambeau dans un grand foyer qui brûlerait
+sans se consumer… Et c’est Lumière sur Lumière…
+Et Dieu conduit vers la Lumière celui
+qu’il veut, car il peut tout et connaît tout…</p>
+
+<p>La voix du bon taleb s’évanouit ici, accablée
+d’extase ; et nous restâmes muets sous l’ombre
+verte des treilles où frémissait le vent léger. Je
+pensai alors moins pieusement, mais non sans
+émotion pourtant, à une autre brillante lumière
+que du Désert j’avais aperçue, le soir de ma blessure, — à
+cette miraculeuse lumière qui m’a « conduit »
+en la zaouïa de Mozafrane, — que jamais
+depuis je n’ai revue… et dont je n’ai pu, malgré
+mes questions, découvrir l’origine ni le lieu.</p>
+
+<p>— Tu dois te tromper. Sidi. C’était une des
+lampes d’argent, comme celle de ta chambre… ou
+quelque torche de palmier, promenée par un de nos
+esclaves…</p>
+
+<p>Non. Quelle torche de palmier aurait cet éclat
+brillant et fixe ? Quelle lampe antique, à la mèche
+grésillant dans l’huile, projetterait ce rayon
+clair ?</p>
+
+<p>Elle demeure encore aujourd’hui pour moi un
+songe parmi d’autres songes, l’apparition de cette
+flamme irréelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous étions alors sous une vigne en forme de
+tonnelle, qui couvre une suite de portiques dans le
+goût populaire italien — arcades bâties du reste par
+des maçons venus de Tripoli, à travers sables,
+Maures du rivage avant travaillé jadis à Malte, à
+Palerme — tant se mêlent les arts et les races
+autour de cette mer intérieure mi-chrétienne et
+mi-musulmane, d’où le souvenir païen n’est pas
+complètement enfui…</p>
+
+<p>— Repose-toi, ô Sidi, fit le taleb. Le sommeil du
+corps, quand l’âme éveillée rêve, est un bienfait
+délicieux. Remercié soit le Très-Haut qui nous
+l’accorde ! Et moi je te laisse une courte minute.
+Je reviens, Sidi, presque avant que d’être parti.</p>
+
+<p>Si-Kaddour s’absenta une grande heure, puis
+reparut, la mine soucieuse et comme angoissée. Il
+allongeait son bras sec, avec un geste de pythonisse
+douloureuse, au-dessus du bloc de marbre où
+fumaient, dans l’atmosphère pure, nos deux tasses
+de menthe et de thé.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, me dit-il, demain je te ferai voir,
+<i>inch’ Allah</i>, l’arbre de l’hérédité, la « double chaîne »
+des Djazerti, peinte de vermillon, d’or et d’azur.
+Si-Ahmed lui-même te montrera le parchemin.</p>
+
+<p>Ainsi, c’était pour cela qu’il m’avait quitté, pour
+négocier l’exhibition de cette feuille ! J’éprouvai
+subitement, devant son visage contracté, la certitude
+qu’une lutte s’était prolongée entre lui et ceux
+qui ne m’aiment point. Les Djazerti se révèlent
+mes ennemis, plus que jamais — disons mes adversaires
+et ceux de ma race. Tout à l’heure ils ont
+passé le long de cette tonnelle (peut-être m’y
+savaient-ils, peut-être ne m’y savaient-ils pas).
+Leurs beurnouss blancs défilaient, tels des frocs de
+moines luxueux… Et leurs yeux ne m’entrevoyaient
+point : l’« infidèle » n’existe plus devant leurs âmes
+de Saints très élevés.</p>
+
+<p>Cependant cette résistance à laisser mes yeux
+roumis se poser sur les enluminures me parut de
+fâcheux augure. On ne l’eût point faite il y a huit
+jours ; et tous les Arabes d’origine noble paradent
+si volontiers de leurs généalogies, dès que sont là
+des hôtes nouveaux.</p>
+
+<p>— Alors, demain, Sidi ?</p>
+
+<p>Je secouai négativement la tête.</p>
+
+<p>— Je ne pense point, ô taleb, qu’il soit nécessaire
+d’aller contrôler tes paroles.</p>
+
+<p>L’excellent vieux me regarda, d’un air surpris,
+ensuite inquiet, enfin désespéré. Hélas ! aucune des
+supplications déjà exprimées par lui, qui en est
+prodigue, n’atteignit la véhémence de celle qui se
+déchaînait maintenant. Elles en tremblaient, ses
+joues ridées, et ses paupières à mille petits plis, et
+ses grosses lunettes de corne.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Sidi !! Par la bénédiction d’Allah
+sur toi ! par le ventre de celle qui t’a conçu ! tu
+vas me jeter dans le deuil du tombeau !!… Sid’Ahmed
+lui-même, je le le répète, le propre neveu du
+chériff, doit te montrer les peintures !! Il me l’a
+promis sous les serments inviolables !!!… Que ton
+esprit distingué, Sidi, ne manque pas cette occasion
+de voir des choses édifiantes, et d’éviter un tel
+chagrin au plus dévoué de tes serviteurs !!!</p>
+
+<p>Incapable, malgré toutes mes bonnes raisons, de
+résister davantage, je me suis engagé sottement
+pour le prochain après-midi, au temps qui suit la
+prière d’<i>aasser</i>.</p>
+
+<p>— Voyons, calme-toi ; c’est entendu, taleb, j’irai…</p>
+
+<p>— Ya Sidi !</p>
+
+<p>— J’irai, j’irai…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p class="date">1<sup>er</sup> octobre.</p>
+
+<p>Et j’y suis allé — dans mon fauteuil.</p>
+
+<p>J’en suis aussi revenu, un peu étonné de certaines
+choses… par exemple de « l’invisibilité » persistante
+de Sid’Ahmed-ould-Djazerti. Je dirai plus : un
+peu choqué. Comment ! voici un personnage, autant
+chériff que l’on voudra : il promet, il offre de me
+recevoir, moi son hôte — son hôte en pays arabe ;
+puis, la dernière minute arrivée, ce seigneur se
+dérobe ; il délègue son secrétaire, son <i>khodjah</i>-chef,
+Si-Hassan-ben-Ali le rusé, pour représenter Sa
+Hauteur envers mon insignifiance. Et moi, cloué
+chez lui par le sort, je dois tolérer ces impertinences
+sans pouvoir faire seller un cheval ou un
+méhari…</p>
+
+<p>Ma colère pourrait surprendre ceux qui connaissent
+mal les mœurs du Désert ; mais le manque
+d’égards, chez l’Arabe, est le frère jumeau de l’insupportable
+menace.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu les courbettes obséquieuses de
+cet Hassan-ben-Ali ! Et ses déférences, et son humilité
+où triomphait toute sa joie d’avoir empêché
+les chériffs de me recevoir eux-mêmes !… Quelle
+politesse ! Ce musulman trop civil ne sera grossier
+avec moi que le jour où, décidément, on devra me
+couper le cou. Mais, jusque-là, il joue de moi en
+virtuose, comme un chat dont les pattes ne montreraient
+que velours et dont les dents s’aiguiseraient,
+fines et pointues, derrière les souriantes
+babines.</p>
+
+<p>— O Sidi, daigne jeter un coup d’œil favorable
+sur ce que te présente ton serviteur !</p>
+
+<p>En ces termes il m’indiquait le parchemin déroulé,
+maintenu par deux scribes. Son amabilité était
+ambiguë, menaçante au fond, comme le flegme des
+sous-khodjah et comme l’apparence même des
+objets de l’entour. Oui, les choses me sont hostiles :
+le battant peint de l’armoire entr’ouverte me la
+disait, cette hostilité, et les murs blancs et mornes
+de la longue « chambre du sceau », et cet air lourd
+à respirer, chargé d’une odeur de vieille encre, de
+vieille cire et de je ne sais quel fade relent de
+musc.</p>
+
+<p>— Tes regards, ô Sidi, daigneront-ils me faire
+la faveur de vérifier la <i>base</i> de cet arbre généalogique ?
+D’abord, ici, le nom d’Allah, que cent mille
+épithètes de vertus ne pourraient assez louanger.
+Puis ensuite celui de l’ange Djébril (Gabriel) aux
+ailes de diamant. Puis ici, les syllabes bénies formant
+celui du Saint Prophète…</p>
+
+<p>J’interrompis le discours sans avoir bien examiné
+l’azur, l’argent et le vermillon scintillant en effet
+sur les feuilles de l’arbre, plus touffu que celui de
+Jessé dans nos anciens missels. Et Dieu sait pourtant
+que j’aime les vieux vélins enluminés, dont
+la perfection puérile est si amusante à l’esprit, et
+le contact si doux aux doigts. Mais je ne pouvais
+tolérer l’attitude de cet Hassan-ben-Ali.</p>
+
+<p>— Cela suffit, déclarai-je. Si-Kaddour m’a déjà
+expliqué ces filiations…</p>
+
+<p>Le visage de Si-Hassan demeura impassible,
+plutôt souriant — mais ses yeux parlèrent. Oui,
+quoi qu’il en eût, et malgré le fameux rideau intellectuel
+dont il s’enveloppe, il ne put tout à fait
+clore ces « fenêtres de l’âme ». Et l’on aperçut, un
+court instant, le démon du logis… Du reste, c’est
+le soudain coup d’œil oblique, le jet lumineux,
+quasi phosphorescent des prunelles qui chez l’Arabe
+est révélateur de l’émotion, de la défaillance, ou de
+la traîtrise secrète — tandis que chez l’Européen
+ce serait (les juges d’instruction le savent bien)
+l’altération de la voix, le frisson léger des doigts
+malgré le raidissement de la volonté.</p>
+
+<p>Oui, les yeux de Si-Hassan parlèrent. Ils dirent
+de la haine pour moi et même pour le pauvre Si-Kaddour,
+lequel, malgré sa bonne contenance, me
+faisait vraiment pitié.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mon fauteuil roulait enfin hors de la « chambre
+du sceau ». Les gens du banc — <i>ahl-es-soffa</i> — tous
+ceux qui restent de longues heures à la porte des
+grands de la terre musulmane — quémandeurs,
+plaignants, courtisans, parasites, attendant des
+matins jusqu’aux soirs et des soirs jusqu’aux aubes
+le bon vouloir du puissant seigneur — les gens du
+banc ne me saluèrent point quand je passai. Mauvais,
+très mauvais, cela. Je remarquai aussi, après
+coup, que le thé traditionnel (jouant chez les
+Djazertïa le rôle hospitalier du <i>caouah</i> en d’autres
+lieux) ne m’avait pas été offert. Mauvais, plus mauvais
+encore. Tellement mauvais que je me sentis
+subitement tranquille, n’aimant pas les demi-situations
+et préférant le danger net.</p>
+
+<p>Les hommes de garde, arrogants sous leur beurnouss
+bleu, me heurtaient « moralement », fiers et
+dédaigneux, le long des galeries. Les porteurs de ballots,
+au tournant des couloirs, faillirent bousculer
+mon véhicule : car les serviteurs d’Islam exagèrent
+la tendance du maître…</p>
+
+<p>Et les enfants, sortant des écoles par flots, ne
+me suivirent pas de près comme à l’ordinaire — comme
+avant-hier encore ils auraient agi. Et leurs
+cinq doigts écartés se dirigèrent de mon côté :</p>
+
+<p>— <i>Khamsa fih aïnek !</i> Cinq dans ton œil !</p>
+
+<p>C’est le remède saharien contre la jettatura,
+contre l’infernale influence. Les vieillards impotents
+soignés ici me l’adressaient également à la dérobée,
+ce signe conjurateur, de leurs vieilles mains
+tremblantes qui repoussaient mes maléfices, tandis
+que les bouches édentées balbutiaient des anathèmes :</p>
+
+<p>— Religion de croix ! Religion d’égaré ! Dieu
+maudisse ta mère la chienne ! Que ta mort soit
+sans tombeau !</p>
+
+<p>Pour faire diversion, l’infortuné Si-Kaddour
+m’indiquait presque au hasard les bâtiments déjà
+vus, les ateliers de métiers, les magasins, les
+annexes.</p>
+
+<p>— Regarde, ô Sidi, regarde… regarde cette
+zaouïa des Djazerti !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous parvenions à la place des Caravanes où
+journellement arrivent ici, par sacs d’inégale
+valeur, les offrandes des Khouan, des Djazertïa — convois
+dont le point d’origine me demeure
+mystérieusement caché, et dont les chameaux,
+quand on les décharge, brament entre les murs
+blanchis. Ce sont de braves bêtes, cependant, ces
+chameaux. Ils m’annoncent du moins, eux, par leur
+cri plus sourd ou plus aigu, s’ils viennent de
+l’Orient lumineux ou du Moghreb très âpre, du
+Maroc aux races de dromadaires diminuées et chétives,
+comme rabougries. Ils travaillent « pour la
+zaouïa ». Ils apportent la <i>ziara</i>, du même pas dont
+ils apporteraient toute chose, inconscients d’enrichir
+les descendants d’un Vénéré. Ils sont pleins
+de simplicité dans leur laideur d’auxiliaires utiles,
+qui seuls peuvent braver longtemps cette lumière
+féroce du Désert, ce climat souvent brutal, ce
+sable africain.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, m’instruit le taleb, Allah nous dit
+dans le Koran : « Je vous ai soumis les chameaux,
+afin que vous soyez reconnaissants. »</p>
+
+<p>Et le bon Si-Kaddour, redevenu gai, contemple avec
+attendrissement les échines bossues d’où vont être
+déchargés les précieux hommages et les générosités.
+Un grouillement de fidèles et d’esclaves s’agite,
+troublant le silence pour un instant.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, quel spectacle édifiant !</p>
+
+<p>Dans un coin, là-bas, une nomade des environs
+se tient debout, respectueuse, attendant qu’on veuille
+bien prendre son humble offrande d’humble femme — cette
+petite charge de bois menu balancée sur le
+dos de son bourriquot.</p>
+
+<p>Elle a l’air sauvage et résigné des animaux soumis
+au fouet. Sa robe drapée, de vieux coton
+sale, laisse voir des lambeaux de chair brune,
+comme tannée. Son visage s’inquiète. Furtive,
+elle jette sur mon équipage la défiance de son
+regard.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, reprend le taleb, daigne constater
+ici la munificence des Djazerti. En échange de ce
+petit fagot, qu’on accepte pour ne pas froisser d’un
+refus la bonne volonté du plus misérable, notre
+zaouïa va nourrir pendant deux ou trois jours,
+Sidi, cette malheureuse et ses enfants. Elle va
+couvrir de vêtements neufs leurs membres rafraîchis
+au bain. Et des présents d’orge et de dattes
+leur seront remis par surcroît quand ils reprendront
+le chemin de leur tente, en louant Allah et
+le Sublime Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu veuille
+lui continuer la félicité !)…</p>
+
+<p>La femme m’examinait de nouveau, avec un
+recul secret grandissant. Elle questionna l’un des
+esclaves, et, dès le mauvais renseignement reçu,
+je vis une répulsion contracter le hâle de son
+visage, et ses doigts rugueux faire, eux aussi, le
+signe cabalistique de défense et de réprobation…
+« <i>Khamsa fih aïnek !</i> Cinq dans ton œil !… »</p>
+
+<p>Je n’entendais pas, mais je compris — et je pâlis.
+Même venant de cette créature tellement près de la
+brute, la blessure me fut sensible. Il me parut
+devenir un paria, si les femmes (soient-elles à peine
+femmes) se détournent maintenant de moi, pleines
+d’horreur…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le taleb ne remarquait rien ou feignait de ne
+rien remarquer parmi ces signes hostiles. Il voulait
+« effacer », coûte que coûte, l’affront du manque
+d’accueil, le procédé du khodjah, son ennemi, le
+beau jeune homme à la langue douce, Si-Hassar-ben-Ali.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! — me répétait-il, continuant les expansions
+d’un réel enthousiasme, — ya Sidi ! permets-moi
+de le proclamer : elle est un louable et
+pieux miracle, cette zaouïa de Mozafrane, d’où sont
+sorties, comme les abeilles essaiment de la ruche,
+nos autres zaouïas, Sidi. Elle crie la gloire de
+l’Illustre Bou-Saad. Son parfum monte au trône
+du Puissant, porté sur les ailes des Khérubs. O
+Sidi, ô Sidi, regarde !…</p>
+
+<p>Évidemment. Les constructions étendues, les cultures
+encloses d’un mur à créneaux, soignées par des
+jardiniers innombrables — cet univers isolé, complet
+et riche, cela paraît stupéfiant quand on connaît
+le Désert. Vie abondante, surgie ainsi du milieu des
+plaines arides, sans autre secours que le prestige
+d’une idée — pas même : d’une <i>nuance</i> d’idée.</p>
+
+<p>— Regarde, ô Sidi !</p>
+
+<p>Regarder, oui. Mais tous n’ont pas des yeux
+semblables… La façon d’examiner les édifices
+d’une religion peut donner à leurs sculptures
+plus ou moins de relief. Aujourd’hui, ma mauvaise
+humeur me « rapetisse » les choses — et la foi des
+pèlerins, au contraire, les amplifie sans doute, les
+idéalise, les auréole d’un nimbe immuable et prestigieux.</p>
+
+<p>Et je me ressouviens de la lampe idéale qui, de
+tout ce qu’elle éclairait, faisait des pierreries et des
+escarboucles. J’y avais trouvé jusqu’ici le symbole
+général de l’imagination. Mais c’est davantage
+encore. Cette force occulte qui livre (spontanément,
+remarquez bien) l’Afrique entière et l’Asie de
+l’ouest au pouvoir des « Ordres », cette puissance
+secrète des mystiques détient la lampe d’Aladdin.
+Par elle, chaque moellon de ces murailles devient
+non seulement plus précieux, mais « plus beau »
+que l’onyx de Syrie. Chaque feuille de ces bosquets
+se change en émeraudes serties d’or fin. Et
+ce qui nous semble, à nous, déjà très remarquable
+représente en effet le miracle — mieux, « la merveille », — à
+des peuples pour qui le merveilleux est
+le pain nécessaire, bien avant les aliments dont le
+corps se soutient chaque jour…</p>
+
+<p>Au résumé :</p>
+
+<p>Force occulte — puissance mystique — miracle
+complexe, cérébral et sensuel.</p>
+
+<p>Je crois vaguement (sans me rappeler la phrase)
+que le dernier mot de mes lettres interrompues,
+envoyées vers la France si brusquement, était celui
+de <i>volupté</i>. Cela me frappe à distance. Il faut toujours
+en revenir là : Volupté… Elle alimente la
+flamme des aspirations musulmanes. Et c’est une
+science profonde de son adaptation à ces races qui
+les jette pantelantes sous le joug béni de leurs
+dominateurs.</p>
+
+<p>Et cependant, il y a là, par comparaison à l’Islam
+non affilié, un essai de relèvement moral que je
+voudrais examiner pour le mieux comprendre.</p>
+
+<p>La religion chrétienne nous prêche la pureté
+absolue ; elle a été néanmoins obligée de souffrir, à
+côté, le péché d’amour. La religion musulmane le
+légitime, ce péché, le prescrit pour ainsi dire avec
+les quatre épouses renouvelables et les concubines
+à volonté. Alors, descendant d’un degré, elle <i>tolère</i>
+sans se scandaliser les vices variés — vices orientaux…
+Elle admet, comme un mal inévitable, la
+sodomie, les infâmes trafics d’enfants.</p>
+
+<p>La jeunesse des chériffs verse trop souvent, pareille
+à celle de leurs coreligionnaires, en ces désordres. Soit.
+Mais <i>on les cache</i>. Et si nous admettons que l’hypocrisie
+est un hommage rendu par le mal au bien,
+nous pouvons admettre aussi que, dans le cas présent,
+cette hypocrisie « crée » l’idée de vertu.</p>
+
+<p>Après l’avoir créée, elle la fortifie en évoquant
+d’autres désirs que la gourmandise ou la débauche — en
+montrant, à des êtres qui ne l’eussent pas
+soupçonné, un autre idéal possible — en préconisant
+un bonheur que ne détiennent pas les jeunes
+esclaves en tunique blanche ou les danseuses tiarées
+d’or…</p>
+
+<p>Les chériffs, distributeurs du <i>dikhr</i> qui mène à
+l’extase, ont donc appelé leurs fidèles à de nouveaux
+frémissements, violents et chastes. <i>Ils</i> ont fait vibrer
+leurs nerfs suavement, jusqu’aux profondeurs de
+fibres insoupçonnées — de fibres qui dormaient en
+eux.</p>
+
+<p>Et, très habiles, <i>ils</i> ont crié :</p>
+
+<p>« Vous n’aurez cela que par nous. Vous ne le
+trouverez que chez nous ! »</p>
+
+<p>Et leur habileté plus grande encore fut d’avouer
+(eux qui pouvaient tout dissimuler) la possession
+régulière des quatre épouses légitimes, comme il est
+indiqué au Koran, et des négresses sans nombre
+fixé. Car l’ascétisme, tel que le conçoit le cerveau d’un
+Arabe, ne rappelle point celui de saint Paul. A
+vouloir faire ici de vrais « purs » on eût fait des
+bêtes féroces.</p>
+
+<p>C’eût été trop dangereux.</p>
+
+<p>Se déclarant maîtres des joies spirituelles, les
+sages chériffs ont également autorisé, recommandé,
+par l’exemple, la joie charnelle — la volupté de la
+volupté…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p class="date">2 octobre.</p>
+
+<p>D’ailleurs, <i>ils</i> ont choisi pour eux la plus intense,
+la meilleure part — celle du lion.</p>
+
+<p>Dans ces jouissances, dont frissonne tantôt le
+corps et tantôt l’âme, ils ont su puiser les plaisirs
+qui font la trame de leurs jours béats. Ils savourent,
+ces chériffs, la volupté de rester toujours là (sauf
+de rarissimes voyages) quand les autres passent. — Ils
+ont des délices de la puissance… Et l’orgueil de
+la domination…</p>
+
+<p>Autant que le pauvre pèlerin, mieux que lui, ils
+s’élèvent, s’ils le veulent, à l’Extase secouant les
+moelles. — Et, puisqu’ils sont guerriers (toujours
+s’ils veulent), ne leur sont pas refusées la force et
+l’ivresse du sang versé.</p>
+
+<p>Ils ont, image de la guerre, les fusillades de
+poudre célébrant les fêtes. — Ils ont le raffinement
+de l’existence somptueuse et qui leur semble plus
+belle au contact des haillons de leurs frustes
+affiliés. — Ils ont les présents qui parlent des
+contrées éloignées et bizarres, dont l’exotisme
+surprend. — Ils ont les messages variés au milieu
+des mœurs immuables, et tout se renouvelle autour
+d’eux sans que rien n’y soit changé.</p>
+
+<p>Ils ont les jardins fertiles et le charme des eaux
+courantes — et les matins nacrés — et les soirs
+d’or. Leur bon goût sut repousser les tam-tam,
+les vacarmes des danses : ils ont les musiques lointaines,
+celles des bergers de troupeaux, légères,
+imprécises, scandées, qui palpitent dans l’air transparent
+comme, après l’amour, bat le cœur.</p>
+
+<p>Et les odeurs pénétrantes et sensuelles dont
+s’imprègne toute la zaouïa — les cassolettes de parfums — et
+les femmes, cassolettes brûlantes. — Et
+l’agrément des grandes pièces claires où le marbre
+étend sa douceur. — Et, d’autres jours, aux heures
+recueillies, la volupté des refuges clos, des laines
+profondes, des réduits moelleusement obscurs.</p>
+
+<p>Et la lumière multipliée des cierges et des lampes,
+si chère à l’Islam — et la mélancolie aphrodisiaque,
+un peu philosophique, un peu sadique, qui vient de
+ces tombeaux si proches, ces tombeaux de leurs
+pères, dont ils vivent ; auprès desquels, un jour,
+sera leur tombeau qui fera vivre leurs fils.</p>
+
+<p>Ils ont tout ce qu’un musulman peut rêver dans les
+Paradis — ils l’ont sur cette terre. Et même la beauté
+de l’éloquence, des prières nobles et sonores, cherchant
+l’esprit à travers les sens. Et même l’intrigue,
+la divine intrigue, aussi subtile, aussi fine qu’un
+cheveu de Géorgienne blonde. La divine intrigue,
+ils l’ont, brouillée à loisir. Tout, tout, ils l’ont.
+Et nous nous étonnons qu’ils ne nous aiment point,
+qu’ils se dérobent, qu’ils combattent pied à pied
+notre conquête, à nous Européens — à nous Français !</p>
+
+<p>Qu’avons-nous donc à leur offrir, en échange de
+ceci ?</p>
+
+<p>Et comment ne s’opposeraient-ils pas farouchement,
+fanatiquement à l’approche de notre état
+de choses, qui sera — ils le savent bien, ils le
+sentent — l’adversaire et le destructeur de ceci ?</p>
+
+<p>Notre plus invincible ennemi, parmi ces contrées,
+c’est la volupté saharienne…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p class="date">3 octobre.</p>
+
+<p>J’étais un peu âpre au fond, hier soir, en griffonnant
+sous les poutrelles vertes où s’abritent toujours
+mes veillées.</p>
+
+<p>Il y a chaque jour plus d’hostilité dans l’air.</p>
+
+<p>Danger ?… Trop grand mot, peut-être ; l’ambiance
+désagréable exacerbe les doutes. Mes nerfs — l’infirme
+paie de sa souffrance le droit d’en avoir
+comme une femme — se fatiguent de ce péril
+flottant, mal défini, et préféreraient <i>n’importe
+quoi</i>, plutôt que cette anxiété continuelle.</p>
+
+<p>Le courage ne me manque point, je crois, mais bien
+ce calme moral qui nous met au-dessus des circonstances.
+Je devrais évidemment ne pas même voir
+l’aspect changé, l’air rechigneux de Barka le nègre.</p>
+
+<p>Je devrais ne pas remarquer la mine allongée,
+préoccupée de Si-Kaddour. Il a pâli, le vieux taleb,
+quand aujourd’hui des cavaliers sont arrivés à toute
+bride, leurs selles couvertes de poussière, et des
+traces sanglantes balafrant leurs beurnouss déchirés.
+Mais il s’est tu.</p>
+
+<p>Ou plus justement il a continué de parler, volubile,
+sur l’organisation hiérarchique de la « Confrérie »,
+organisation solide qui s’étend sur deux
+parties du monde. Au sommet, comme on le sait, le
+<i>cheikh</i> suprême, le chériff détenteur actuel de la
+sainte <i>baraka</i>. Sitôt après lui, les très hauts fonctionnaires,
+ceux que j’ai déjà vus quand je voyais
+quelqu’un : le Grand Khalifah ou adjoint, l’Oukil ou
+administrateur des intérêts matériels, le Chef des
+<i>tolbas</i> (pluriel de taleb) qui forment les intelligences.
+Ensuite, les nombreux <i>mokaddèmes</i>, représentants
+fixes ou missionnaires ambulants de
+l’Ordre, tous pourvus de l’<i>idjeza</i>, diplôme mystique,
+et qui s’en vont aux quatre coins du monde
+où souffle le vent de l’esprit, aussi loin que peut
+aller un homme plein de foi et de patience, pour
+recevoir des offrandes nouvelles et pêcher des âmes
+de croyants.</p>
+
+<p>Puis, sous ces « directeurs » du spirituel et du
+temporel, la grande masse inféodée, — l’ensemble
+des fidèles ou <i>khouan</i>.</p>
+
+<p>— Ton incomparable pénétration saisit bien, ô
+Sidi ! Ceux-là, nos khouan, ne représentent chacun
+que peu de chose. Mais, réunis, ce sont les
+Djazertïa : sans les grains de sable, il n’y aurait
+pas la dune ; sans les petites gouttes d’eau, il n’y
+aurait pas la mer. Allah est grand et miséricordieux…</p>
+
+<p><i>Amen.</i> Seulement ces cavaliers ensanglantés, que
+j’avais vus accourir tout à l’heure, labourant du
+coin de leurs étriers le flanc des chevaux fourbus,
+m’intéressaient bien davantage. Ils étaient éclipsés
+depuis. (Cette zaouïa paraît toujours recéler des
+trappes et des caches que dirigerait un magique
+pouvoir.) Leurs montures, la bride à terre, demeuraient
+près de l’entrée des écuries, où des
+esclaves aux blanches gandouras relevées d’une
+ceinture, ayant en ce court vêtement la grâce
+d’éphèbes antiques, contemplaient, comme moi,
+l’écume qui ruisselait sur ces pauvres bêtes et les
+blessures de leurs corps chancelants. Mais ils ne
+les faisaient pas rentrer, ne les dessellaient pas.
+Un peu d’orge à terre, simplement, que refusaient
+les naseaux enflammés, abîmés de surmenage.</p>
+
+<p>Les longs bâtiments s’étendaient, pleins d’énigmes
+obscures. D’autres chevaux hennissaient à l’intérieur.
+Et par une poterne ouverte nous voyions
+le Désert farouche qui poudroyait sous le soleil.</p>
+
+<p>— Avec ta permission, retournons aux jardins,
+Sidi.</p>
+
+<p>Pendant que virait mon fauteuil et que nous
+traversions les cours (dans ce pénible isolement
+que fait autour de moi la malveillance générale)
+j’interrogeai de nouveau le taleb. Il dit, hochant sa
+barbe grise :</p>
+
+<p>— Ces cavaliers ? Je ne sais pas, Sidi. Que ta
+magnanimité me pardonne ! Je suis un vieil homme,
+Sidi, je ne m’occupe que de la Voie conduisant au
+Paradis…</p>
+
+<p>Puis comme j’insistais, le pressant :</p>
+
+<p>— O Sidi, par Allah sur toi, ne me pose pas ces
+questions… Excuse, Sidi, ma liberté ; mais, si je te
+demandais les secrets des tiens, répondrais-tu à
+mon humble moi ? Ne serais-tu pas contrarié, Sidi ?…</p>
+
+<p>Contrarié, il l’était, l’excellent Si-Kaddour :
+peiné, même. Allais-je m’aliéner la seule âme sur
+laquelle je puisse à demi compter ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il fallait me tourner ailleurs.</p>
+
+<p>Vers l’heure de la sieste, Si-Kaddour s’étant retiré
+et Barka promenant je ne sais où sa réserve
+actuelle et son mutisme, j’interviewai Bou-Haousse
+de façon serrée, sans lui laisser trop de temps pour
+chercher des faux-fuyants. Il est soi-disant à moi,
+celui-là, venu avec moi, resté avec moi. Mais il est
+bête, et « finaud », et fripon (toutes qualités qui ne
+s’excluent pas, je m’en rends compte). De plus il
+est bon musulman. Le solide appui que j’ai là !
+Fragile, tel le roseau cité dans l’Écriture.</p>
+
+<p>« Au lieu de me soutenir (c’est, je crois, le texte),
+il s’est cassé et m’a percé la main. »</p>
+
+<p>Pour l’instant, Bou-Haousse ne me perce pas encore
+la main. Non. Il affecte même un grand zèle
+à chasser les mouches, et, pour ma personne, des
+sentiments extrêmement dévoués. Il opine naturellement
+dans mon sens, en bon Arabe — faiseur
+de phrases. Il amplifie, il commente. Les proverbes
+vont leur train.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Certainement il se trame « quelque
+chose ». L’amitié des Djazerti s’en va de toi. Prends
+garde, Sidi. Quand la fumée couvre la montagne,
+dis : la forêt brûle. Quand tu vois un chacal suer,
+dis : le sloughi est à ses trousses. Quand le nuage
+se traîne gros et jaune, dis : le sirocco n’est pas
+loin…</p>
+
+<p>Il s’interrompit pour me demander :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, me permets-tu de boire le reste du
+thé ?… Merci. Qu’Allah te le rende cent fois !</p>
+
+<p>Les mouches, tandis qu’il boit, me harcèlent.
+J’ai hâte de lui voir reprendre ses dictons d’Islam
+et son éventail de palmier. Mais il se presse fort
+peu. Il est ici chez lui, narquois et flegmatique ; il
+suit chaque soir, à la troisième cour, les instructions
+d’un jeune taleb maître d’école ; bientôt il sera
+reçu parmi les fidèles Djazertïa.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, je suis ton enfant. Je ne fais qu’un
+seul cœur avec ton cœur, et le coup de ta mort
+serait ma mort.</p>
+
+<p>Le solide appui que j’ai là !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p class="date">5 octobre.</p>
+
+<p>Un signe important :</p>
+
+<p>Le somptueux et barbare rôti, ce mouton qu’on
+me sert chaque soir, a été remplacé hier par un
+simple couscouss aux abricots secs.</p>
+
+<p>Chez l’Arabe, chez l’Oriental, pareil changement
+d’habitudes est plus significatif qu’un Français de
+France ne saurait l’admettre. Cela équivaut (comparé,
+je suppose, aux habitudes parisiennes du siècle
+passé) à me faire soudain manger à l’office. C’est
+une ouverte déclaration de guerre — au moins
+d’hostilités.</p>
+
+<p>J’ignorais qu’une jambe cassée pût mettre en une
+situation si désagréable, si odieuse. Et je donnerais
+mon autre jambe (pour ce à quoi elle me sert !)
+afin d’apprendre la raison de ces procédés, humiliants
+surtout parce qu’ils veulent l’être.</p>
+
+<p>Quand tout cela va-t-il finir ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’ai dû scandaliser toute la journée Si-Kaddour
+par un redoublement de distraction. Il est toujours
+triste, mon pauvre taleb, et je lui cause bien du
+souci. Ses inquiétudes secrètes diminuent sa verve
+coutumière : à peine s’il a discouru, pendant notre
+promenade aux cultures, sur les mérites des Djazerti.</p>
+
+<p>— Hélas, Sidi, notre premier père fut créé de
+terre vile… soupire-t-il entre deux versets, accablé
+sous le poids moral des vices de l’humanité.</p>
+
+<p>Et, pour me le démontrer, il reprend son énergie.
+Il me débite une pieuse anecdote où Jésus-Christ
+(Notre-Seigneur Aïssa, le nomment les Arabes) se
+trouve placé au premier plan — comme il est du
+reste au premier rang dans les formules que crie
+le <i>moudden</i>, chaque veille de fête, au minaret des
+mosquées musulmanes — comme il sera au premier
+trône le jour du Jugement final, quand il
+départagera les bons des mauvais avant de remonter
+au Ciel et d’y recevoir, pour son harem, onze
+mille épouses : telle est la tradition du peuple
+d’Islam.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, me pria Si-Kaddour, que ton intelligence
+supérieure veuille s’ouvrir à mon récit. Un
+matin, Sidna-Aïssa, Souffle de Dieu, fils du Souffle
+et de la Vierge Méryem, s’en allait à Jérusalem
+quand cheminant il fit rencontre d’un marchand.
+Et ce marchand conduisait quatre mules pesamment
+chargées…</p>
+
+<p>Nous arrivions près de l’endroit que j’aime, rival
+de ma tonnelle. C’est un coin délicieux, un fouillis
+de vignes, d’arbrisseaux, un éden parmi l’oasis
+fraîche. On oublie que si près règne le Désert de
+mort et de sécheresse. Des lianes vertes montent
+jusqu’au faîte de peupliers aux ramures blanches ;
+des palmiers géants s’élancent du sol par groupes
+compacts, en souplesses inattendues, tandis que
+l’eau fécondante court rapide, à petit babillement
+léger.</p>
+
+<p>Je fis faire halte ; installer mon fauteuil, dérouler
+le tapis. Mais cela n’interrompait point Si-Kaddour
+ni sa légende.</p>
+
+<p>— Par Allah, que sont ces marchandises ? demanda
+Sidna-Aïssa. — De l’excellent, dit le marchand. — Mais
+encore, que porte ta première
+mule ? — Des vols et des fraudes, Sidi. — Malédiction
+dessus ! s’écria Sidna-Aïssa ; mais qui t’en
+achètera ? — Les commerçants. — Et que porte la
+seconde mule ? — Des ruses, des perfidies et des
+trahisons, Sidi. — Malédiction ! qui t’en achètera ? — Les
+femmes. — Et que porte ta troisième mule ? — Des envies
+et des rivalités, Sidi. — Malédiction !
+qui t’en achètera ? — Les savants. — Et la quatrième
+mule ? — Elle est chargée, bien chargée
+d’injustices, de prévarications, de tyrannies, Sidi. — Malédiction,
+malédiction ! qui t’en achètera ? — Les
+gouvernements et ceux qui détiennent la
+moindre parcelle de gouvernement. — Alors Sidna-Aïssa
+déchira sa gandoura blanche, en criant :
+« Malheur, malheur ! malheur sur le monde, malheur
+sur les hommes, malheur sur tous ! Tu n’es pas un
+vrai marchand, tu es le diable, le Chitane, le chassé
+du Ciel, Satan le Lapidé ! Va-t’en ! au nom d’Allah
+Tout-Puissant, je te maudis ! » — Et le Chitane s’en
+alla, Sidi, avec ses quatre mules, boitant et marmottant : — « Le
+péché attire les mortels comme le
+miel attire les fourmis. Maudis-moi, Aïssa, cela
+ne m’empêchera pas de gagner ni de vendre… »</p>
+
+<p>Le bon Si-Kaddour, en guise de pause, soupira
+plus fort.</p>
+
+<p>— Il vend toujours, le Chitane, Sidi… Il vend
+toujours de sa quatrième charge…</p>
+
+<p>Et je connus ainsi que le taleb songeait, narrant
+cette légende, aux intrigues de Si-Hassan-ben-Ali
+le rusé ; et aux événements extérieurs
+(ceux qu’on me cache) ; et à ces mystérieuses politiques
+par quoi l’Afrique espère diviser l’Europe,
+puis rejeter l’infidèle au delà du bleu de la mer…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Ya Sidi !… chuchota Bou-Haousse.</p>
+
+<p>C’était bien plus tard, dans la chambre aux poutrelles,
+vers l’heure de mon coucher.</p>
+
+<p>Il profitait d’un moment où le taleb avait pris
+congé et où Barka s’attardait à ne rien faire, n’importe
+où.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu es mon père ! Donne à ton fils la
+montre aimantée !</p>
+
+<p>Je lui avais promis, s’il m’apportait des renseignements
+intéressants sur les secrets qui nous
+entourent, une boussole de nickel qu’il envie démesurément.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ton fils va te plaire par toutes les grandes
+nouvelles qu’il a recueillies pour toi avec une peine
+incroyable. Écoute, parlons bas, Sidi.</p>
+
+<p>Il affecte une voix étranglée, pleine d’effroi. Et
+ses chuchotements sont optimistes néanmoins :</p>
+
+<p>— Les cavaliers ensanglantés que ton œil a
+reconnus n’étaient que de paisibles porteurs de
+messages, très amis du Seigneur, très honnêtes
+gens. Ils avaient été attaqués l’autre nuit, là-bas au
+sud de Mozafrane, par un <i>rezzou</i>.</p>
+
+<p>Histoire à dormir debout si je n’avais été allongé.
+Aurait-on fait, à la zaouïa, un tel mystère d’un
+événement tout ordinaire ? Un <i>rezzou</i> — autrement
+dit un parti de pillards courant l’Erg et le Sahara,
+enlevant les troupeaux, ravageant les campements,
+dévalisant les convois quand ceux-ci ne sont pas en
+force… Il circule de ces bandes un peu partout.
+C’est la plaie de la région, avec les scorpions et les
+mouches.</p>
+
+<p>— Et quant au souci qui ride le front des Djazerti
+(Allah veuille les bénir tous), tu n’as rien à en
+craindre, Sidi. Ton fils s’en porte garant ! Il s’agit
+de choses de gouvernements, de désaccords lointains,
+lointains, lointains…</p>
+
+<p>— Qui t’a appris cela ?</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ne prends pas avec ton fils ce visage
+courroucé. Je suis ton serviteur ; je suis la plume
+de tes ailes. On ne m’a rien appris, Sidi. Seulement
+le <i>chaouch</i> de l’<i>Oukil</i> a fait quelques petites
+réflexions, en mangeant le couscouss hier chez le
+neveu du frère d’un des <i>askers</i> (gardes armés), un
+homme de bien que tu as vu, Sidi, un nommé
+Tahar-ben-Brahim, un cavalier très distingué, tout
+à fait remarquable, qui se trouve être le cousin du
+mari d’une nièce de la sœur du beau-frère de mon
+oncle Bou-Guettal. Et de la sorte nous sommes
+proches parents, comme tu vois, Sidi.</p>
+
+<p>Cette parenté — qu’on n’en rie pas — me parut
+très solide pour le pays. Dans mes déplacements au
+Désert, je suis rarement arrivé à quelque parage
+habité sans que mes sokhrars et mes hommes
+d’escorte n’y trouvent des liens analogues dont ma
+curiosité provoquait « l’explication », la nomenclature
+des anneaux fantaisistes formant ces chaînons
+épars, subitement ressoudés.</p>
+
+<p>Tout en arrangeant mes oreillers, je suggérai à
+Bou-Haousse de questionner le lendemain ce parent,
+si toutefois lui-même souhaitait obtenir la boussole.
+J’y joignis, afin de fouetter son zèle, l’appât prestigieux
+d’un <i>douro</i>. Et ma chambre, lumières
+éteintes, retomba au silence des nuits… Le clair de
+lune entrait par les grilles de la fenêtre, jetant sur
+les faïences claires un rectangle lumineux. Les
+poutrelles qui semblaient noires barraient le plafond
+blanc de leurs raies symétriques, que je
+comptais et recomptais pour essayer de m’hypnotiser.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>La illah ill’ Allah !</i>…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>C’était la prière d’aâcha, celle qui demande au
+Seigneur <i>un refuge contre des hommes et contre la
+méchanceté de celui qui souffle le mal, qui suggère
+les mauvaises pensées, puis se dérobe</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>La illah ill’ Allah !</i>…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le chant du moudden, le chant si suave, le chant
+si doux, m’arrivait avec le frisselis des eaux légères
+et murmurantes. Et le repos de Bou-Haousse, ce
+surprenant sommeil arabe sans mouvement, sans
+un souffle, était à côté de moi. Je me remémorai
+ces paroles du vieux Si-Kaddour : « De chez nous
+peut sortir la guerre : mais la paix seule y doit
+régner… »</p>
+
+<p>Paix apparente, trompeuse, berçante… C’est de
+cette paix que la menace s’en va, de temps à autre,
+sur les confins divers du monde musulman. C’est
+d’ici, ou de zaouïas semblables, que furent soutenues
+les extraordinaires résistances de Rabah, et,
+moins loin d’aujourd’hui, que fut fomentée l’insurrection
+du Zaccar. Et les petites ou grandes
+embûches : touristes menacés, explorateurs trompés,
+et nos sentinelles abattues d’une balle traîtresse, et
+nos officiers assassinés par leurs propres gens… — tant
+de faits connus, tant d’inconnus (bien davantage),
+ordres donnés par les chériffs à travers
+l’Afrique, action de leurs émissaires qui relient, de
+proche en proche, Tombouktou à la Mecque et
+Marrakesch à Zanzibar…</p>
+
+<p>Et, pour impressionner les masses, l’annonce,
+l’attente perpétuelle de ce « Maître de l’Heure »
+promis aux croyants, celui qui balaiera de la terre
+tout ce qui n’est pas Islam — fantôme et fantoche
+qu’on crée, qu’on supprime, selon les intrigues ou
+le besoin, et dont on prépare l’arrivée grâce à des
+prophéties puériles : « Il vous viendra un Rebbis
+ayant un sabre, un beurnouss vert et des dents
+blanches »… Or, tout Arabe a les dents blanches,
+ce qui permet d’envoyer quiconque, dupeur ou dupe — et
+permet aussi de le facilement renier…</p>
+
+<p>Et au nom d’Allah, du sang coule.</p>
+
+<p>« De chez nous peut sortir la guerre, mais la paix
+seule y doit régner. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A force de méditer — je préférerais : divaguer,
+comme plus modeste — je m’étais endormi. Je
+rêvais depuis longtemps, j’imagine, quand je fus
+réveillé soudain par le frôlement d’une main sur
+ma couverture et par le murmure presque indiscernable
+d’un appel :</p>
+
+<p>— Ya Sidi…</p>
+
+<p>Voilà… Vous croyez tout de suite à je ne sais
+quelle aventure. Mais il ne s’agissait ici que de
+Bou-Haousse. Et telle est ma bonne, mon excellente
+opinion de lui, que machinalement je saisis mon
+revolver dès que j’eus repéré son visage, un peu
+trop près du mien.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! je suis ton enfant ! Je suis ton
+esclave, je suis la semelle de tes souliers !</p>
+
+<p>Je me crus d’abord devenu la proie d’un cauchemar.
+En bas le ruisseau d’eau fraîche gazouillait
+toujours sa chanson. Mais sur les faïences claires
+le rectangle de lune avait disparu ; il baignait maintenant
+de sa lueur bleuâtre les nacres du bahut de
+Smyrne. Et parmi le bois de cèdre, les petites plaques
+opalines brillaient d’un éclat magique, surnaturel.</p>
+
+<p>— C’est trop fort ! Enfin, que veux-tu ?</p>
+
+<p>Il ne se démontait pas ; agenouillé au bord de mon
+tapis, il avait l’air, dans la demi-ombre, de me
+réciter des oraisons. Je déposai mon revolver et ne
+m’armai plus que de patience.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Que Dieu protège tes jours ! Tu me
+dis : va, et je vais. Je suis la flèche que lance ta
+main ! Et je reviens à mon maître. Grâce à ton fils,
+tu sais tout : les nouvelles t’arrivent par moi, aussi
+naturellement que les fleuves vont à la mer !…</p>
+
+<p>L’énigme commençait à devenir moins confuse :</p>
+
+<p>— Tu as questionné ce parent ? Mais quand ? Il
+fait nuit.</p>
+
+<p>Bou-Haousse fit l’indigné :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! M’estimes-tu donc un sot ? Ou une
+femme ? Est-ce que le chacal attend le jour pour
+chasser ? Ce n’est pas un parent que j’ai questionné,
+Sidi, c’est une parenté tout entière. Et même il
+m’en a coûté beaucoup de tasses de thé, Sidi, dont
+ton serviteur a réchauffé le cœur des honnêtes gens
+qui parlaient à cause de toi…</p>
+
+<p>Jamais je ne saurai si mon jugement n’est pas
+téméraire ; mais je parierais cependant, sans hésiter :
+1<sup>o</sup> que Bou-Haousse n’a pas offert cette nuit
+la moindre tasse de thé, dans les gourbis où,
+moyennant un <i>sourdi</i>, se réchauffe la garde nocturne,
+car : 2<sup>o</sup> il n’a point quitté ma chambre.
+Son parent de fantaisie dort auprès de l’une
+de ses femmes ; il ne l’aurait pas dérangé. Et
+pareille enquête, d’ailleurs, même menée par un
+guide, ne se fait pas en une heure. Le rayon de lune
+me sert d’horloge : il n’y a pas loin des pâles
+faïences au tout proche bahut nacré.</p>
+
+<p>Qu’importe ?… Bou-Faousse se décide à mettre
+dehors ce qu’il gardait dans son sac, et préfère
+nommer son aveu : confidences de parenté.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Écoute ton fils. L’heure est favorable.
+Allah soit loué qui nous l’accorde ! Il est au-dessus
+de tout !</p>
+
+<p>Je l’aurais battu avec joie.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, je te dis la chose : ce qui peine les
+Djazerti, ce qui les afflige contre toi, c’est que s’est
+ouverte une grande querelle entre le sultan de
+Stamboul et le baïlek<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> de ton pays. L’envoyé de
+ton pays a déchiré la <i>carta</i> qu’il avait pour le sultan.
+Il est retourné dans ta France… On dit même
+qu’il a été chassé de Stamboul (excuse-moi, Sidi)
+par le sultan magnanime… Voilà ce qu’on dit… Ce
+sont les paroles des hommes : Dieu seul voit tout
+et connaît tout. Et l’on affirme aussi qu’il va y avoir
+la guerre sainte, et que tous les Français, les Italiens,
+les Espagnols, et les autres Roumis, seront
+rejetés de la terre d’Islam par le sabre et le fusil.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Gouvernement.</p>
+</div>
+<p>Dans cette pénombre où nous étions, il guettait
+sur mes traits l’effet d’un tel rapport, prêt à louvoyer,
+selon le vent, dans un sens ou dans l’autre.</p>
+
+<p>— Pardonne, ô Sidi, le zèle de ton serviteur !</p>
+
+<p>Je pense avoir conservé un masque indifférent.
+Mais on ignore de quelle finesse sauvage, de quel
+flair instinctif sont remplis ces fils du Désert.
+Celui-ci m’examinait, tandis que je me demandais
+quelle proportion de vérité pouvait bien contenir
+son récit baroque…</p>
+
+<p>Il y a toujours un petit fond réel derrière l’outrance
+et le mensonge des nouvelles sahariennes — très
+petit parfois : mais il est. La transmission
+verbale des faits vole de sables en sables, avec une
+rapidité prodigieuse, ayant seulement ce défaut de
+les modeler, de les agrémenter, d’y joindre mille
+amplifications. Elle fabrique souvent ainsi des
+monstres de baudruche affreux, terrorisants, qu’aucune
+épingle ne crève, et dont la vie dure plus
+longtemps que celle d’animaux de chair et d’os.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Tu es mon père ! Par la bénédiction
+de ta tête chérie, tu ne refuseras pas plus longtemps
+à ton enfant la boussole et le <i>douro</i> !…</p>
+
+<p>Son ton plaintif fendait l’âme. Pour me débarrasser
+de lui je m’exécutai, je cherchai dans l’obscurité
+le douro, je cherchai la boussole. Et je songeais…
+Les Djazerti ne reconnaissent pas l’autorité
+politique du sultan et à peine sa compétence religieuse — mais
+néanmoins tous les fidèles de cette
+loi fanatique tiennent ensemble. Leurs regards
+convergent sans cesse vers un point qui les unit.
+Et pour parodier un mot célèbre, l’Islam est un bloc.</p>
+
+<p>— Ya Sidi !!</p>
+
+<p>C’était le remerciement. Par la bouche de ce fripon,
+Allah fut sommé violemment d’augmenter
+mon bonheur, et ma connaissance du bien, et plusieurs
+autres de mes vertus encore. Et comme je
+sommais à mon tour Bou-Haousse d’avoir à se
+recoucher, puis à me laisser tranquille, il conclut
+par cette assertion :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, crois-moi : les Djazerti sont des
+saints (que le Seigneur protège leur <i>baraka</i> divine !).
+Ils ont la justice de Salomon. Ils ne te feront point
+de mal, puisque tu t’appelles leur hôte et que tu as
+mangé leur sel.</p>
+
+<p>J’espérais la séance terminée. Il se pencha vers
+moi encore, retombé aux chuchotements mystérieux :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! par le salut des tiens, ne confie à
+personne ce que moi, ton serviteur, je t’ai confié.
+Car ici la langue peut couper la tête !</p>
+
+<p>Et ses doigts dessinaient sur sa nuque, en
+silhouette devant le clair de lune, un geste de guillotine
+qui me parut mal réconfortant…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVII</h2>
+
+
+<p class="date">7 octobre.</p>
+
+<p>Ce ne sera pas encore pour cette fois-ci… (Je parle
+de mon assassinat.) Car tout est modifié, tout est
+retourné, avec cette soudaineté arabe qui suffoque
+et déconcerte. La lune de miel a recommencé entre
+les Djazerti et moi… Et la zaouïa entière me témoigne
+par des sourires la joie qu’elle prend à ces
+tendresses… On me gâte, on me flatte, on me câline,
+on m’aime. Que dis-je ? On m’adore. Et Barka le
+négro, prolixe et gai derechef, ne me sert plus qu’à
+genoux.</p>
+
+<p>Ne supposez pas que je plaisante : jamais je n’en
+eus moins envie. La gravité du danger pèse davantage,
+après, sur moi. Ma sensation ressemble un
+peu à celle de l’innocent qu’un pouvoir supérieur
+gracie, et à qui reste la rancœur d’avoir été condamné…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, loué soit Allah ! me répète Bou-Haousse
+dans les coins.</p>
+
+<p>Mon vieux taleb, depuis cette saute de la girouette,
+a rajeuni de dix ans. Lui également murmure :
+« Loué soit Allah ! » Et ses discours mentionnent,
+comme par hasard, la survenue de trois <i>mokaddèmes</i>
+arrivés du Sud avec un gros de cavaliers. Ils
+ont apporté une lettre du puissant chériff en personne,
+Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti,
+lequel à
+petites journées revient du Tchad à Mozafrane. C’est
+clair. Même un enfant de cinq ans comprendrait la
+relation entre les nouveaux procédés qu’on déploie
+pour moi et les ordres reçus du Maître, dont la
+politique aura subitement orienté du côté « France »,
+sans qu’on sache comment ni pourquoi.</p>
+
+<p>Oui, c’est limpide. Aussi ne m’explique-t-il rien,
+le brave Si-Kaddour. Il me tait son apaisement
+comme il a tu ses alarmes ; ses bons yeux tout
+ridés me regardent sous les grosses lunettes de
+corne. Il sent que j’ai deviné la cause des attitudes
+actuelles et <i>que je sais qu’il le sait</i>. Cela suffit.
+« Loué soit Allah ! »</p>
+
+<p>Inutile d’insister. Jusqu’à mon retour aux pays
+français, je n’apprendrai rien de plus<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Loué soit Allah !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ce que j’appris lors de ce retour, ce fut (on l’a deviné certainement)
+le conflit entre la France et la Porte, et le départ éclatant
+de notre ambassadeur, au sujet de l’affaire des quais et des créances
+à régler. Ce départ de M. Constans, fantaisistement déformé, eut un
+immense retentissement dans toute l’Afrique musulmane du Nord.
+Même à Blidah, la petite cité des oranges et des roses, à deux pas
+d’Alger, l’effervescence des indigènes fut si forte qu’on dut prendre
+des mesures spéciales : saisie des portraits du sultan dans les cafés
+maures — défense de rassemblements — patrouilles de nuit — augmentation
+de la garnison. On parla même d’état de siège. Je
+cite ce fait, en plein centre civilisé, pour mieux faire comprendre
+l’émoi qui troubla les milieux plus lointains.</p>
+</div>
+<p>Naturellement, le khodjah-chef, le beau Si-Hassan-ben-Ali,
+n’a pas été le dernier à venir me faire
+sa cour, et à m’offrir toute la zaouïa, et ses habitants,
+y compris sa propre vie.</p>
+
+<p>— Si quelque péril éclatait (Allah nous en garde !)
+nous serions ensemble, Sidi. Je mourrais, non point
+à côté de toi, mais devant toi.</p>
+
+<p>Et cela bien débité, sans trop d’emphase, les doigts
+légèrement dirigés du côté du cœur. Aucun ridicule
+ne peut atteindre ce jeune homme si noble d’allures,
+dont les grandes ambitions s’appuient sur tant d’habileté
+que, parti de rien, il a su peu à peu se rendre
+indispensable au fonctionnement de la Confrérie,
+en tenir dans sa main presque tous les rouages
+secrets…</p>
+
+<p>— A demain, Sidi ! Pour le moindre de tes désirs
+ne crains pas de me troubler : mon sommeil t’appartient
+comme ma veille. Adieu ! Je te laisse avec
+le bien !</p>
+
+<p>Il me laissait en réalité dans la compagnie de
+Si-Kaddour, sous la tonnelle, parmi le charme de
+l’heure tiède d’après-midi. Ah ! qu’il n’aime guère
+Si-Hassan, mon fidèle taleb, et que sa grimace en
+dit long là-dessus… Il secouait la tête dans son voile
+blanc, et il ajouta très grave, convaincu, triomphant
+et peiné :</p>
+
+<p>— O Sidi, crois-moi : les hypocrites cherchent à
+tromper Dieu même !</p>
+
+<p>J’essayai de mettre en relief (peut-être par amusement)
+les qualités de celui qu’on incriminait
+ainsi sans le nommer, ses talents de khodjah, son
+affection pour les Djazerti. Mais la vieille tête obstinée
+hochait plus fort — jusqu’à déranger le bel
+agencement de la corde de chameau, enroulée de
+frais. Elle marmottait le proverbe local :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aie confiance en tes amis et ferme la porte.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Évidemment, les Djazerti ne ferment pas assez
+leur porte, selon Si-Kaddour.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, il y a du goudron de plusieurs sortes
+dans des outres pareilles. Le Sublime Sidi-Bou-Saad
+(Dieu prolonge sa félicité !), le vénéré fondateur de
+l’Ordre, possédait plusieurs amis, lui, comme, hélas !
+n’en ont pas ses descendants… Quatre surtout, si
+pieux, si fidèles, si dévoués, que chacun d’entre
+eux mérita le titre honorifique de <i>khalifah</i>… Et leur
+sainteté personnelle se reversait en gloire sur leur
+ami, père et maître, le Sublime Bou-Saad-ed-Djazerti.
+Et tous quatre sont restés célèbres par les
+miracles de leur vie. Je te citerai Mesroud-el-Arbi,
+qui voyageait à travers les étoiles comme le chamelier
+entre les touffes du Désert. Je te citerai Bachir-ben-Khéïr,
+surnommé Bou-Maza, à cause d’une
+chèvre de tentation qu’il immola jusqu’à septante-sept
+fois, et qui revenait toujours auprès de lui. Et
+Abd-er-Rahim-es-Soufi, qui n’avait plus de corps
+terrestre depuis qu’il avait trouvé l’extase, et dont
+la présence n’était révélée aux yeux de ses disciples
+que par une perdrix miraculeuse. Cette perdrix
+seule le voyait, et le suivait fidèlement partout.
+Allah soit loué pour toutes ces choses !…</p>
+
+<p>A ce moment, derrière le groupe compact formé par
+les serviteurs aux écoutes, s’approchèrent deux
+négresses traînant par la main des petits enfants,
+très roses, très blancs, richement vêtus de soie et
+de brocart d’or, qu’elles promenaient à travers
+les jardins : un garçon de six à sept ans, aux
+yeux de velours, et une très mignonne petite
+fille pouvant avoir la moitié de cet âge. Si-Kaddour
+les salua de la main, sans interrompre son
+discours.</p>
+
+<p>— Il me reste à t’entretenir, Sidi, de Sliman-ben-Ahmed-el-Mokaddème,
+dont l’attachement au
+chériff était exemplaire (Dieu lui accorde les Célestes
+Jardins). Un jour, se sentant quelques doutes sur
+le réel dévouement de certains disciples, Sliman-el-Mokaddème
+résolut d’éprouver leur vertu. Il monta
+sur une terrasse entourée de murs élevés, et, par
+une petite fenêtre, il prêcha. D’abord il rappela aux
+Djazerti la pure doctrine de notre Ordre : « Quiconque
+obéit à son mokaddème obéit à son cheikh
+le chériff, et quiconque obéit à son cheikh obéit à
+Dieu et au Prophète ! » Ensuite il expliqua ceci :
+un ange du Seigneur l’avait appelé en songe — et
+l’ange du Seigneur demandait le sang et la vie de
+vingt fidèles pour sauver le « Maître » ; et le sacrifice
+devait être prompt. Tu suis bien mon discours,
+Sidi ?</p>
+
+<p>— Oui, taleb.</p>
+
+<p>Les auditeurs, qu’on n’interrogeait pas, répondirent
+avec enthousiasme (des jardiniers qui taillaient
+le jasmin bleu des massifs, et Barka, Bou-Haousse,
+Abd-el-Khader ; et les deux négresses et
+même le petit garçon si rose et si blanc) :</p>
+
+<p>— Oui, Sidi-Taleb ! oui, Sidi-Taleb ! Continue,
+par Allah sur toi ! <i>Zid !</i> Continue ! Gloire à Dieu qui
+créa ce mokaddème ! Continue !…</p>
+
+<p>Et, certes, il continua.</p>
+
+<p>— Sauver la vie du Maître, la vie de son corps,
+et peut-être de son esprit. Quel disciple véritable
+eût hésité plus d’une seconde ?… Il y eut pourtant
+de longues paroles échangées en bas, tandis que
+Sliman-el-Mokaddème priait là-haut sur la terrasse :
+« Allah ! Allah ! » Enfin, l’un des fidèles monta. La
+foule ne voyait rien à cause des murs. Mais, après
+deux minutes d’attente, le sang coula en gros bouillons
+par une gargouille ; il coula, rouge et vermeil,
+beau comme le salut. Et les <i>khouan</i> s’écrièrent :
+« Loué soit Allah ! »</p>
+
+<p>Le petit enfant et les servantes, autant que
+les hommes, avaient les yeux emplis d’allégresse à
+la pensée du beau sang rouge. Ils riaient. Ils tiraient
+de ce vieux récit la volupté des carnages. Et le
+Désert, qui guettait entre les jeunes arbrisseaux, semblait
+se repaître aussi, et rire aussi…</p>
+
+<p>— Loué soit Allah ! Un second disciple monta
+sur la terrasse close, et puis un autre, et puis un
+autre. Le sang tiède et pur tombait chaque fois, par
+gros flots. Mais cela n’excita pas suffisamment les
+courages. Sept disciples seulement se dévouèrent,
+Sidi, sept seulement, au lieu de vingt qu’on demandait
+pour la vie du cheikh ! Ainsi l’on put voir clairement
+quels étaient les hypocrites parmi les disciples
+principaux, parmi ceux qui criaient souvent :
+« Je suis corps et âme aux Djazerti ! » Et Dieu
+réunira ensemble les hypocrites et les idolâtres dans
+les géhennes… Qu’ils soient brûlés !</p>
+
+<p>L’assemblée, sous ma tonnelle, était d’un avis
+conforme, ne sachant pas évidemment que ces
+anathèmes allaient vers le rusé, le beau khodjah
+Si-Hassan-ben-Ali.</p>
+
+<p>— Oui, Sidi-Taleb ! Qu’ils soient brûlés ! Qu’Allah-Puissant
+veuille maudire la mémoire de leurs pères
+et le ventre de leurs mères ! Que leur religion soit
+un péché !</p>
+
+<p>Mais le narrateur les congédiait :</p>
+
+<p>— L’histoire est terminée. Allez, mes enfants,
+avec la paix. <i>Beslama !</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— O Sidi, fit le taleb dès que nous fûmes à peu
+près seuls, en vérité Sliman-el-Mokaddème n’avait
+pas immolé les disciples : car le songe de l’ange
+était un leurre. Oui, Sidi. Le mokaddème, instruit
+des savantes gloses, connaissait bien ce principe du
+docte Sidi-Khelil : « Employez au besoin le mensonge
+pour l’épreuve ; l’artifice est béni de Dieu
+quand il est dans un noble but. » Il avait donc
+transporté d’avance, secrètement, sur sa terrasse
+aux murs élevés, vingt beaux moutons auxquels il
+lia la bouche par crainte du bêlement de ces bêtes.
+Et le sang de ces moutons égorgés coula par la
+gargouille. Tu le sais, plusieurs moutons même
+ne servirent pas, tant sont immenses l’égoïsme et
+la pusillanimité des hommes, créatures faites de
+mauvaise terre, de boue du chott… O Sidi, qu’ils
+sont rares, les vrais amis !</p>
+
+<p>Étrange morale. Étrange amitié, infligeant à ses
+élus des émotions si désagréables qu’on gagne — je
+trouve — à se nommer franchement ennemi…</p>
+
+<p>Et quand je dis : émotions ! Peut-être davantage :
+car je ne suis pas bien sûr que la seconde variante
+de l’anecdote du mokaddème soit la plus exacte,
+ni que ces moutons sauveurs n’aient point été
+inventés, de tous membres et de toute laine, par
+le bienveillant Si-Kaddour. Il aura voulu calmer
+mon impression trop dramatique. « Le mensonge
+est béni de Dieu, quand il est dans un noble but. »</p>
+
+<p>Là-dessus, chacun en Islam se croit juge, excellent
+juge ; et chacun ment de toutes ses forces et de
+toutes ses facultés. Ahmed trompe Mohammed, qui
+trompe Messaoud, qui trompe Salem. Et tous
+s’unissent pour tromper Bel-Kher. Et Bel-Kher,
+qui s’y résigne quand il s’agit d’amis, s’indigne
+comme les autres d’être trompé par les supérieurs
+et par les chefs, mais sans en être surpris. Car, s’il
+devenait chef à son tour, il tromperait encore
+davantage ; du moins le croit-il. Dans les doctes
+Hadits sacrés, on cite aussi ce mot de reproche,
+comme venant de Mahomet : « L’Arabe, père du
+mensonge. » C’est un père qui se glorifie d’une
+postérité innombrable, opiniatrément vivace, et de
+très somptueuse venue. Ces réflexions me poursuivaient
+tandis que près de moi l’on mentait (toujours !) — mais
+protocolairement, avec lenteur,
+avec majesté. Plusieurs esclaves en gandouras
+courtes venaient d’étendre sous les portiques,
+devant mon fauteuil, le long tapis du Djebel-Amour.
+Et les Djazerti eux-mêmes, comme de grands et
+gros lis candides, se tenaient autour de moi, une
+main couvrant la place du cœur. La famille entière
+était là, rendant hommage à cet infidèle qu’on avait
+résolument privé de rôti le soir d’avant… Et les
+grands dignitaires de la zaouïa servaient d’interprètes
+à ces « sincères » effusions.</p>
+
+<p>— O Sidi, Nos Seigneurs rendent grâce au Ciel
+de te voir en bonne santé. Loué soit Allah !</p>
+
+<p>D’un écroulement doux, mesuré, uniforme, les
+souples vêtements de laine se sont affaissés à la
+fois, pour une silencieuse visite. Rien ne bouge
+plus. A peine çà et là, dans l’allée voisine, tombe
+une feuille de figuier verte encore, afin de nous
+rappeler que tout passe, les bons vouloirs et les
+mauvaises rancunes, les tendresses et les haines…
+et qu’il ne faut en ce monde craindre personne,
+ni compter sur rien…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Loué soit Allah !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
+
+
+<p class="date">9 octobre.</p>
+
+<p>Depuis que me revoici <i lang="la" xml:lang="la">persona grata</i> — mieux,
+<i lang="la" xml:lang="la">gratissima</i> — je reçois visites sur visites. Même la
+masse des talebs (plus correctement au pluriel
+<i>tolba</i>), même les fonctionnaires secondaires ont voulu
+me présenter leurs respects. Et j’ai subi jusqu’aux
+politesses des trois mokaddèmes, ceux qui l’autre
+jour apportèrent la lettre du grand chériff. Or, j’ai
+pris tout récemment les mokaddèmes en horreur ;
+j’essayai d’éviter la corvée. Mais <i>ils</i> sont arrivés,
+quasi dès l’aurore, me relancer jusque dans ma
+chambre aux poutrelles vertes. Ils sont restés longtemps,
+longtemps, de tasse de thé en tasse de thé,
+pour tromper, je crois, leur ennui : car ils doivent
+s’ennuyer, étant personnellement d’assez ennuyeux
+bonshommes…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad,
+aucun Roumi que nous ayons vu ne peut t’être
+comparé ! Daigne jeter tes yeux savants sur notre
+<i>idjeza</i> !</p>
+
+<p>L’<i>idjeza</i>, je l’ai déjà noté, je crois, c’est le diplôme
+mystique, généralement en forme de lettre générale,
+de « pastorale » adressée par le cheikh suprême
+aux fidèles <i>khouan</i>. C’est l’investiture du mokaddème,
+sa force et sa puissance.</p>
+
+<p>— Daigne jeter tes yeux savants sur notre idjeza !</p>
+
+<p>Si-Kaddour venait justement d’entrer chez moi,
+avec ses lunettes. Il y eut un échange, un assaut
+de louanges entre les mokaddèmes et lui. Puis il
+réclama l’honneur de me lire ce parchemin, tiré
+d’un étui d’argent doublé de cuir rouge. Les bords
+de la feuille étaient jaunis, voire salis. Les majuscules
+peintes s’effaçaient. Rien n’y manquait de
+l’aspect du plus vénérable grimoire — et cependant,
+d’après la date musulmane — année 1317 — il
+n’est pas bien vieux. Cela correspond à 1901 de
+notre comput.</p>
+
+<p>Et j’écoutais le taleb déchiffrer cette prose dithyrambique, — éloges du
+mokaddème, éloges de la confrérie, éloges du cheikh avant tout, du
+Maître des Maîtres, du Pôle incomparable Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti — unique
+communication entre
+le pouvoir d’en haut et les humbles âmes d’en bas.
+Car si beaucoup viennent à la zaouïa pour contempler
+les traits du chériff, combien de fidèles
+obscurs qui travaillent pour lui, qui se dépouillent
+de leurs biens même, n’auront jamais de lui que
+les mots de cette circulaire, épelés par le mokaddème
+aux réunions de fidèles lors des lointaines
+tournées ? Et ces pauvres gens baiseront ce
+parchemin — c’est pour cela qu’il est si malpropre. — Ignorants,
+ils regarderont comme un petit lambeau
+du ciel ce grimoire de plus en plus confus,
+et ce sceau de Sid’Amar presque effacé…</p>
+
+<p>— O Sidi Mokaddème, s’écrie mon vieux Si-Kaddour,
+le bonheur est ineffable de porter aux <i>khouan</i>
+la Parole des Saints, et de leur ouvrir la Voie divine
+que le Sublime Sidi-Bou-Saad a tracée !</p>
+
+<p>Tous, le taleb et les trois autres, roulent des
+yeux béats :</p>
+
+<p>— Demeurer purs dans la Voie, et y progresser,
+tout est là. Le reste n’est qu’un excrément de sauterelle !</p>
+
+<p>— Par la Mecque et Médine, c’est vrai !</p>
+
+<p>Mais ils songent tout à coup qu’ils se trouvent
+chez moi. Ils délaissent la Voie. Ils m’aspergent de
+la rosée des éloges qui m’exaspèrent.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ton esprit est vaste comme le ciel.
+Tu comprends les choses avant qu’on ne les explique.
+Par Allah, tu es homme immense !</p>
+
+<p>En tous cas, immense était mon désir de les
+mettre dehors…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et dès qu’ils y furent (de bon gré toutefois), je
+partis à la promenade. Mais je songeais encore à ces
+assommants mokaddèmes en passant devant les
+noirs repaires de la huitième cour, vouée aux industries
+du métal, à la sellerie, — à tout ce que
+nécessitent l’armement et la gloriole d’une garde considérable
+et les besoins de pèlerins, bien plus nombreux,
+s’en retournant si loin…</p>
+
+<p>Et j’y songeais toujours, malgré moi, en arrivant
+près des pèlerins mêmes, sur la place des Caravanes.
+La largeur de mon fauteuil, peu idoine à
+celle des ruelles, m’oblige chaque jour à traverser
+ce grand espace plein de chaude poussière, ouvert
+sur un de ses quatre côtés, — la seule cour de la
+zaouïa qui ne paraisse point recueillie, ou familialement
+gaie. Et cependant, ceux qui descendent là
+(généralement des marchands enrichis) sont de
+pieux <i>khouan</i>. Ils comptent trouver aux saints tombeaux
+la joie mystique absolue, c’est-à-dire l’Introuvable :
+et l’attente de ce bonheur proche fait vibrer
+dans leurs regards une suprême volupté d’espoir…
+soutenue par l’ivresse tout arabe, si belle en somme,
+de donner et de se donner.</p>
+
+<p>Mon taleb aime à s’attarder parmi ce flot sans
+cesse arrivant de bons vouloirs, de croyances et
+de richesses. Il regarde approcher au pied de la
+dune blonde, qui rosit sous le soleil, les files de
+chameaux égrenés comme les perles d’un chapelet
+noir. Et c’est bien un chapelet de cadeaux et de
+prières, d’hommages et de dévouements. Il est
+multiple ; il rayonne sur divers points. Il rattache
+au reste du monde ce Mozafrane bâti dans les
+sables… Les biens matériels arrivent par lui. Et
+par lui s’en retournent les biens spirituels : souvenirs
+d’extase, lettres pour les chefs, mandements
+(<i>risala</i>) pour les fidèles qui ne purent venir, — trésors
+nous paraissant duperie, et ne l’étant pas
+vraiment, puisqu’ils versent dans des âmes frustes
+quelques gouttes d’eau délicieuse, un idéal selon
+leurs goûts, le rêve des actions sanglantes et la
+suprême illusion des Paradis entrevus.</p>
+
+<p>Mes mokaddèmes de ce matin, — toujours, toujours
+eux ! — s’agitaient à travers la place des Caravanes.
+Ils étourdissaient de paroles certains pèlerins
+de marque, qui sont déçus de ne point trouver ici
+le grand chériff, le détenteur de la bénédiction, de
+la <i>baraka</i> djazertique.</p>
+
+<p>Le rôle de ces mokaddèmes est vraiment important — malgré
+mon mauvais vouloir, je m’en
+rends compte. Leurs semblables, nombreux à travers
+le monde musulman (et dont beaucoup sont
+fixés parmi les populations groupées), jouent de
+surplus un rôle social, — principalement aux pays
+<i>roumis</i>. Nous n’avons pas su voir cela chez nous…
+Nous avons enlevé à nos <i>douars</i>, en Algérie, la
+justice selon le code arabe. Alors, chaque fois qu’il
+le peut, notre indigène prend secrètement comme
+arbitre le mokaddème de son « Ordre », non seulement
+dans les différends de justice civile, mais
+dans une foule de cas criminels, inconnus de notre
+police. Combien de fois un meurtre dénommé mort
+naturelle n’est-il pas ainsi puni et réglé, en dehors
+de nous, par l’ancien tarif de la <i>dia</i>, les cent
+chameaux pour la vie d’un homme, le prix du sang
+fixé au Koran, — tarif qui d’ailleurs se hausse ou
+se baisse suivant les fortunes, suivant les tribus…</p>
+
+<p>Mais cependant, ma conviction de leur importance
+n’allait pas jusqu’à me rendre sympathiques les trois
+messagers. Je préférai voir plus loin des trafiquants
+qui faisaient halte, une caravane de commerce
+allant du Caire à Tombouktou, et que protège pour
+l’instant une escorte de Touareg aux sombres
+voiles… Ces honorables pirates, garants moyennant
+redevance de la sécurité toute relative des marchandises
+et des marchands, étaient allés prendre à Mourzouk
+ce gros convoi. Quinze cents chameaux ! Les
+bêtes, agenouillées, rugissaient leur singulier cri.
+Plusieurs se relevaient, çà et là, d’une saccade, puis
+s’échappaient, allongeant leurs grandes pattes au
+sabot spongieux, qui se pose mollement sur le sol.</p>
+
+<p>— Tu les entends jusque dans la plaine, Sidi !
+m’instruisait Barka. Et les autres également, ceux
+pour montures. Il y a là de belles marchandises ! Le
+roi Salomon lui-même ne saurait les dénombrer.</p>
+
+<p>Et Barka s’exaltait, hilare — à ce point qu’il
+poussait tout de travers mon fauteuil. Le taleb, sous
+ses lunettes, surveillait d’un air dégoûté les faits
+et gestes des hommes armés de lances, si bizarrement
+hiératiques en leurs draperies de coton bleu
+noir.</p>
+
+<p>— O Si-Kaddour !</p>
+
+<p>— Plaît-il, Sidi ? Que ta haute bonté m’excuse…</p>
+
+<p>— Si-Kaddour, ces Touareg sont-ils donc Djazertïa ?
+En voici là-bas qui baisent l’épaule du grand
+Oukil.</p>
+
+<p>Je criais cette question, heureux encore de pouvoir
+me faire comprendre parmi le vacarme indicible
+des dromadaires, bêtes tapageuses s’il en fut.
+Et Si-Kaddour aussi me cria sa réponse (négligemment,
+d’ailleurs, puisque cette caravane-là n’était
+point d’offrandes pour la zaouïa).</p>
+
+<p>— Les Touareg, Sidi, ces « gens du voile », se
+disent nos fidèles un jour et non pas le lendemain,
+selon leurs intérêts ou leur caprice. Il arrive que
+nous pouvons les employer, les jeter contre nos
+ennemis, puis à d’autres périodes ils nous désobéissent
+et nous narguent. Famille de Chitanes !…
+Ils ont été chrétiens autrefois, Sidi : mais ce devaient
+être de bien mauvais chrétiens. Nos khalifes les
+firent sept fois musulmans. Entre chaque conversion,
+ils redevenaient autre chose, païens, idolâtres
+même. Parfois, aujourd’hui, ils s’en vont à la
+Mecque, les misérables, ils affectent des mines
+croyantes ; cependant — ma bouche hésite à raconter
+ce sacrilège — ils se plaisent, Sidi, à souiller d’excréments
+les saints souvenirs !…</p>
+
+<p>Ici (hasard ou indignation ?) les tonitruances
+des chameaux redoublèrent. Si-Kaddour ne put
+ajouter qu’une petite phrase entre deux éclats :</p>
+
+<p>— Les Touareg sont trop heureux, vois-tu, Sidi,
+de recevoir de nous le cousscouss et le gîte, et de
+nous confier leur argent qu’ils reprendront au retour,
+le sauvegardant ainsi des mauvais coups. Ils ont foi
+en notre probité. Ah, ah, ah, ah !… Ces mécréants,
+malgré leurs attaques fréquentes de nos troupeaux,
+daignent nous regarder comme probes, ah, ah, ah
+ah !… comme incapables de nous rembourser nous-mêmes
+sur leurs <i>douros</i>…</p>
+
+<p>— Mais ils vous donnent la <i>ziara</i>, pourtant,
+taleb.</p>
+
+<p>— Excuse, ô Sidi, si je ne puis qu’en rire. Une
+<i>ziara</i> superbe !… du millet sauvage !… un chameau
+galeux qui ne peut plus marcher ! une lance qui
+ne vibre pas, et dont ils ne savent que faire !…
+Belle ziara, ah, ah, ah, ah !</p>
+
+<p>La voix du vieux devenait rauque, et d’ironie et d’enrouement. J’ai
+laissé ce brave homme retrouver ses mokaddèmes, se joindre là-bas, dans
+les angles pieux, à leurs bons conseils, persuader aux gros pèlerins
+(les vrais, les généreux) d’attendre à Mozafrane le retour de Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti,
+le grand chériff sublime et vénéré. Puis, grondant
+Bou-Haousse, gourmandant Barka qui ne pouvaient
+se décider à tourner mon véhicule dans la direction
+commandée, je suis rentré chez moi — pourquoi ? — de
+très mauvaise humeur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIX</h2>
+
+
+<p class="date">12 octobre.</p>
+
+<p>Je passe aux jardins mes journées et mes soirs, — et
+la paix des grands palmiers jette son ombre piquetée
+d’or sur mes fébriles agitations.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, me propose Si-Kaddour d’un ton « pot-au-feu »,
+veux-tu que nous allions jusqu’aux champs
+de carottes et de fèves ?</p>
+
+<p>Alors mon fauteuil s’en va aux champs, vaille
+que vaille, cahin-caha. Ce sont des champs
+d’espèce très particulière. D’abord ils sont dans l’enceinte,
+entre les longues murailles basses aux capricieux
+méandres que dominent çà et là de petites
+tours. Ensuite, ces champs sont des potagers. Ils
+forment de larges terrasses, striées de rigoles sans
+nombre menant partout la fécondante eau de l’Aïn-Selam.
+Du prosaïsme, en vérité. Mais, au-dessus des
+raves ou des oignons, légumes bibliques, les figuiers
+étendent leurs ramures, et les grands abricotiers,
+donneurs de savoureux <i>mech-mech</i>… Et plus haut
+que ces arbres utiles, les dattiers aux blonds régimes
+secouent l’orgueil de leurs panaches. Et la
+vigne libre et superbe escalade les troncs, se jette de
+branches en branches comme une belle courtisane
+folle, avide de caresses, jamais rassasiée : si bien
+que ces champs enclos deviennent des parterres,
+eux aussi, des coins verts, désordonnés, échevelés,
+mais d’une beauté prenante et supérieure, dont la
+tristesse du Sahara rehausse la grâce et dont les
+abeilles affairées bourdonnent les louanges devant
+le Seigneur.</p>
+
+<p>Et je pense aux versets d’amour :</p>
+
+<p>« Je suis venu dans mon jardin, ma sœur-épouse ;
+j’ai cueilli les figues sucrées et les grappes mûres ;
+j’ai cueilli les plantes aromatiques ; j’ai mangé mes
+rayons de miel et mon miel… »</p>
+
+<p>Cette comparaison du miel revient souvent dans
+les propos de causerie musulmane. Et tout ce qui
+se rapporte aux abeilles prend un caractère mystérieux,
+doux et sacré.</p>
+
+<p>— O taleb, où sont cachées les ruches ?</p>
+
+<p>— Là-bas, Sidi. Mais les laborieuses s’irriteraient
+de ton approche ; elles auraient peur de toi, de ton
+fauteuil. Il faut les ménager, Sidi. Le saint Prophète
+Mohammed lui-même s’écartait soigneusement
+du lieu de leurs demeures… Elles ne connaissent
+que leur gardien.</p>
+
+<p>Et justement il apparaissait au détour d’un rang
+de palmiers, le gardien des abeilles — un paisible
+vieillard, à la barbe blanche, aux gestes lents, dont
+la ceinture rose s’égayait de je ne sais quel air
+anacréontique. Avec beaucoup de sagesse il m’expliqua
+des choses merveilleuses sur les bourdons, et
+les princesses-abeilles, et les sultans. Puis il me
+souhaita le bonheur et la paix.</p>
+
+<p>— Il se nomme Ali-Bou-el-Aassel. C’est un de
+nos plus vieux esclaves, me dit Si-Kaddour quand
+nous l’eûmes quitté.</p>
+
+<p>Barka, devant moi, hochait la tête, admiratif.
+Mon effronté Bou-Haousse approuvait aussi, d’un
+ton de respect qui me surprit.</p>
+
+<p>— Oui, la prudence mène sa langue. Il a vécu.
+C’est un homme âgé ; il pourrait se souvenir du
+creusement de la mer…</p>
+
+<p>Mais la conversation fut arrêtée. Nous rencontrions
+un autre personnage encore, digne et majestueux,
+drapé dans trois beurnouss, — le Cheikh de
+l’Eau. Sa mission consiste à régenter, à surveiller
+l’arrivée du flot, son départagement, son judicieux
+emploi. Je n’ai pas assez répété quelles jouissances
+m’a procurées, depuis bientôt deux mois, cette eau
+murmurante. Elle me fut le long des nuits d’insomnie
+la plus fidèle compagne, avec son gazouillement
+de cascatelle, son bavardage cristallin qui
+pleurait, qui riait, qui fredonnait allègre, selon les
+caprices de ma fièvre ou de mon rêve. Elle redoublait
+parfois soudain sa petite clameur harmonieuse,
+quand justement le Cheikh de l’Eau, dont j’ignorais
+l’existence, faisait ouvrir d’un coup de pioche une
+des digues qui la retiennent plus haut. Et mon imagination,
+ingrate sans savoir envers ce brave dignitaire,
+préférait croire à l’intervention surnaturelle
+du « Créateur » même de cette eau, le grand Saint
+qui dort sous la koubba de la mosquée, le Vénéré
+Bou-Saad-ed-Djazerti…</p>
+
+<p>Et maintenant, dans la journée aussi j’aime à
+la voir près de ma tonnelle passer limpide, vive et
+légère, parce que la pente est sensible, et se hâter,
+se hâter, infatigablement, vers les besognes nécessaires
+à la vie des fèves et des hommes… Et j’admire
+sans fausse honte le miracle qui par elle fit cette
+somptueuse oasis, là où ne régnaient que le sable,
+que les pierres et que la mort. Toute cette étendue
+stérile autour de nous, si des ondes la pouvaient baigner,
+serait également féconde. Et si, par contre,
+l’eau ne coulait plus à Mozafrane, en peu de temps
+cette oasis verte redeviendrait le désert.</p>
+
+<p>Eau bienfaisante — eau salutaire — eau des
+Paradis…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Ya Sidi, vois ces jardiniers. Ce sont des
+Peuhls du Soudan, de la tribu de Kanou, victimes
+des guerres. Tu les reconnais aux profondes cicatrices
+de leur visage, marques faites par leurs mères
+barbares au moment où chacun d’eux reçut la
+lumière du jour. On nous les a donnés comme
+esclaves. Mais le grand chériff, notre Sublime
+Maître, pense les affranchir un jour parce qu’ils sont
+fils de croyants et fils de nos <i>khouan</i> de là-bas.</p>
+
+<p>Cet esclavage (même pour un travail aussi doux
+que l’arrosage facile, pratiqué en deux minutes par
+quelques coups d’un outil dans les petits remblais),
+cet esclavage ne vous semblera-t-il pas sauvage et
+féroce, ô vous de France ?</p>
+
+<p>Je me rappelle mon indignation, lors de ma première
+venue au Sahara. Les zaouïas de notre Sud
+français reçoivent toutes, de même, des Soudanais
+parmi les présents de <i>ziara</i>. Elles les revendent,
+généralement du reste à des bons maîtres. Que
+peut faire notre autorité, en un pays trop différent
+du nôtre, où les serviteurs ne sont pas payés (ce qui
+les rapproche singulièrement des esclaves) et où
+tellement familial est le joug que les nègres eux-mêmes
+protestent contre les essais de changement ?…</p>
+
+<p>Mais <i>ici</i>, pays indépendant, le trafic est libre ;
+il s’exerce sur un plus grand pied, jusque chez
+nous, et de la Tripolitaine au Maroc en passant
+chez nous. L’oasis de Mozafrane, qui serait turque
+si les Turcs avaient des organisations régulières
+n’est à personne qu’aux Djazerti — et à Allah : le
+caractère sacré de la zaouïa empêcherait d’ailleurs
+qu’on y contrôlât les agissements, pas plus que
+ses <i>trente et une</i> succursales parsemées dans les
+terres d’Islam. Cependant, je crois pouvoir le penser
+(et Si-Kaddour le jure par la bénédiction de sa
+tête !), cette chair d’ébène est traitée doucement ;
+on la reçoit avec cordialité : on la traite avec bonté ;
+on ne la vend guère malgré elle, soit aux pays d’Orient,
+soit au Maroc.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, je te l’ai dit voici longtemps et je te
+le redis : par le tombeau de Sidi-Bou-Saad (Allah
+lui donne le bien éternel et le salut !), ya Sidi, nos
+esclaves sont tous heureux !</p>
+
+<p>Alors, me ramenant sous ma tonnelle, d’où j’apercevais
+les roses pâles et les jasmins blancs et bleus,
+Si-Kaddour s’obstina longtemps aux démonstrations
+de son axiome.</p>
+
+<p>— Nous leur concédons, chaque fois qu’ils le
+méritent, le droit de se racheter (<i>Ketaba</i>), et, naturellement,
+Sidi, ta suprême intelligence le conçoit,
+ce droit entraîne l’autre droit d’avoir de l’argent
+et des biens en propre. Nous conservons ici, de
+père en fils, ceux qui s’y plaisent et nous sont
+attachés. Nous leur donnons des épouses, comme
+il est prescrit au saint Koran : « Mariez ceux qui
+ne sont pas encore mariés, vos serviteurs probes
+à vos servantes : s’ils sont pauvres, Allah les
+enrichira de sa grâce, car il est indulgent et miséricordieux »…
+Oui, Sidi, nous les marions, et non
+pas pauvrement, mais convenablement, car Dieu a
+dit aussi : « Donnez à vos esclaves quelque peu de
+ces biens que je vous ai accordés. » Nous célébrons
+leurs unions par des réjouissances et des repas, où
+les mets de choix sont servis en profusion. Barka
+pourra même te raconter ce qui lui est advenu lors
+de ses troisièmes noces, Sidi…</p>
+
+<p>Un rire général parcourut les auditeurs (dont le
+nombre s’augmentait peu à peu selon l’usage).</p>
+
+<p>Évidemment Barka, par abus des bons ragoûts
+et des rôtis succulents, avait dû montrer cette
+« ivresse des viandes », si curieuse, et dont les
+effets cérébraux ressemblent à ceux de l’ivresse
+bachique, avec plus d’exaltation.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb ! protestait le négro, par la
+sainteté de Sidi-Bou-Saad, ne parle plus de cette
+histoire ! Ya Sidi Taleb, la justice soit avec toi ! Ce
+n’était pas ma faute. Quand le ventre se sent rassasié,
+il dit à la tête : « Chante ! »…</p>
+
+<p>Je ris à mon tour, et Barka finit par s’esclaffer.
+Mais Si-Kaddour jugeait l’intermède suffisant. Il
+reprit :</p>
+
+<p>— Nous leur donnons aussi d’autres fêtes, Sidi,
+que celles de leurs noces. Il y avait à Mozafrane
+l’une de ces fêtes, justement, le soir de ton arrivée
+(dont le Tout-Puissant soit remercié pendant des
+années nombreuses !). Tu as vu, n’est-ce pas, Sidi,
+et depuis tu as revu le luxe des serviteurs qui te
+souhaitèrent la bienvenue ? Loué soit Allah ! La
+zaouïa des Djazerti suit les conseils du saint Prophète :
+« Nourrissez votre esclave de votre nourriture, habillez-le
+de votre vêtement ! »</p>
+
+<p>Ici, le taleb fit une pause, car d’autres curieux
+survenaient encore, de nouveaux beurnouss, et
+des voiles flottants de négresses. Un peu de public
+ne le dérange évidemment pas, l’excellent Si-Kaddour.</p>
+
+<p>— Le saint Prophète, ô Sidi, s’était beaucoup
+préoccupé de cette question (Dieu lui accorde le
+salut le plus complet, à sa famille et à tous les
+siens !). L’ange Djébril lui avait révélé : « Ne
+forcez pas vos servantes à se prostituer pour
+vous procurer les biens passagers de ce monde, si
+elles désirent garder leur pudicité. » Et lui-même
+recommandait : « Pardonne à ton esclave, non
+pas sept fois, mais septante-sept fois par jour. » — « Ne
+dis jamais : mon esclave, car nous sommes
+tous esclaves d’Allah. Dis : mon serviteur ou ma
+servante. » — Et le docte Sidi-Khelil nous recommande
+la même chose, et de nous lever la nuit
+plutôt que de déranger l’esclave qui dort… Du
+reste, Sidi, tu peux le constater : sauf pour des
+explications à ta noble et louable curiosité, je
+ne donne jamais le nom d’esclave à aucun de ceux-là,
+ni au gardien des abeilles, ni au cheikh de l’eau
+qui n’est point encore affranchi, ni à Djouba que
+voilà, grand chasseur devant Allah et le Prophète,
+et <i>chaouch</i> du grand oukil… Et je le donne encore
+moins à celles-ci. Le salut sur vous, ô mes
+filles !…</p>
+
+<p>— Le salut sur toi, Sidi Taleb !</p>
+
+<p>— Comment vas-tu ? Comment vas-tu ?</p>
+
+<p>— Bien. Loué soit Allah ! Et toi ?</p>
+
+<p>— Bien. Et vous ?</p>
+
+<p>— Bien…</p>
+
+<p>— Bien…</p>
+
+<p>— Bien…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Zouïna, seconde épouse de Barka, se trouvait
+parmi ces femmes avec les petits enfants roses,
+accompagnés ce soir d’un autre jeune garçon de
+six ou sept ans, au teint pâle et mat, très clair
+également…</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, fit Zouïna, c’est moi qui les
+promène aujourd’hui comme ces jours derniers,
+parce qu’Amar, leur nègre, ne se guérit pas. Il paraît
+bien malade, Sidi !</p>
+
+<p>Si-Kaddour écoutait, ordonnait des remèdes
+empiriques, compatissant et attentif. Je l’aime ainsi
+quand il parle d’abondance, étant privé de ses bouquins.
+Il a l’air d’un savant modeste, d’un vieux
+médecin de campagne qui serait curé — et par le
+fait ma comparaison (en dépit du beurnouss blanc
+et de la corde de chameau) n’est pas stupide autant
+qu’elle en a l’air. La religion musulmane ne connaît
+d’autres « officiants » que ces <i>tolbas</i> ou <i>eulémas</i>,
+élevés peu à peu aux hiérarchies du culte, comme
+des fonctionnaires, mais sans qu’aucun sacrement
+vienne marquer de son sceau leur acquis théologique.
+Celui qui sait prier conduit la prière. Celui
+qui se croit vertueux professe la vertu. Et cependant,
+nulle race ne sent davantage le besoin du
+prêtre tel que nous le concevons… D’où, selon
+moi (à côté d’autres motifs), l’élan perpétuel du
+croyant vers tout ce que le miracle ou le charlatanisme
+nimbe d’une auréole sacrée, d’un caractère
+super-humain : fakirs, derviches, marabouts, grands
+chériffs…</p>
+
+<p>Mais voilà bien des digressions, et Si-Kaddour
+déteint sur moi… En ce moment, il disait à
+Zouïna :</p>
+
+<p>— Qu’Amar prenne patience, ô ma fille. Lorsqu’un
+homme est malade plus de trois jours, ses
+péchés lui sont remis. Dieu ordonne à l’ange de
+gauche : « Cesse d’inscrire ses mauvaises actions »,
+et à l’ange de droite : « Inscris ses bonnes
+actions plus belles qu’elles ne sont »…</p>
+
+<p>Puis, attirant les petits enfants entre ses genoux
+vénérables, il s’enquit de leur sagesse ; mais les
+rapports, hélas, hélas, accusaient de la désobéissance
+envers Zouïna, trop faible, et de la dissipation.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, Kérah la petite a griffé Mesroud,
+et Taïeb a touché aux fleurs des jardins. Il a
+cueilli une grappe de <i>sem-sem</i>, du poison ! Ta servante
+lui répète, Sidi, qu’un djinn le prendra s’il
+recommence, et le coupera en morceaux, ou l’emportera
+mourir de faim et de soif au Désert !</p>
+
+<p>Taïeb baissait le cou, cachait ses mains dans les
+plis de sa gandoura de soie verte, brochée d’argent.
+Il écoutait la semonce, pas bien cruelle — car
+envers la petite enfance arabe, si chérie que le
+sentiment de tendresse va parfois jusqu’aux vices
+odieux, les punitions se font aimables, bénévoles.</p>
+
+<p>— O Taïeb, ô mon fils très beau ! Ne sais-tu pas
+qu’il faut ne toucher à rien, et craindre le courroux
+d’Allah qui ne dort ni ne rêve ? Ne sais-tu
+pas qu’il surveille tout ? Écoute la sourate du
+saint Koran, écoute : « Dieu connaît les méchants.
+Il a les clefs des choses même cachées, lui seul les
+garde. Il n’y a pas un seul grain dans les ténèbres
+de la terre, ni au soleil un brin vert ou desséché
+qui ne soit écrit dans le Livre Évident. »</p>
+
+<p>L’autre garçon écoutait aussi, l’air candide et
+narquois ensemble, tout fier en une robe violette
+d’où passait un vêtement de dessous bleu ciel. Et
+vraiment ils étaient jolis, ces mioches, intéressants — y
+compris la trop jeune Kérah, la dorée. Ils
+avaient des bouches dédaigneuses, et des yeux de
+lumière et de velours. Ils semblaient des anges.
+Jamais je n’aurais pu croire, si je n’en avais eu
+l’intense souvenir, que ce petit Taïeb, l’autre jour,
+se transfigurait de joie quand on parlait des
+Khouan sacrifiés pour sauver le Maître. Jamais
+je n’aurais pu croire qu’un rêve cruel dormît
+derrière ces prunelles innocentes, et s’éveillerait
+un jour pour cueillir des vies humaines, avec
+la même désinvolture que ce soir des fleurs de
+<i>sem-sem</i>… L’air était si berceur, l’heure si ingénue…
+L’apaisement régnait sans partage sous ma
+tonnelle et dans les jardins…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, m’expliquait le taleb ; ce beau Taïeb
+et Kérah la petite sont à Si-Ahmed-ould-Djazerti,
+celui qui t’a souhaité la bienvenue, Sidi, le propre
+neveu de notre grand chériff (que Dieu veuille
+nous le ramener bientôt et en bonne santé !). Et cet
+autre, Mesroud, est le fils du khalifah, de famille
+très noble. Ce sont de précieux bijoux parmi beaucoup
+de bonnes pierres — parmi le grouillement
+d’enfants dont est bénie la zaouïa !</p>
+
+<p>Et comme Taïeb (ben-Ahmed-ould-Djazerti)
+venait de trouver une sauterelle, d’une nuance
+pareille à la gandoura verte qui marquait sa ligne
+sainte et sa descendance du Prophète, Si-Kaddour
+discourut encore, alternant avec l’esclave Djouba,
+« grand chasseur devant Allah ». Et le vieux théologien,
+et la brute à l’œil farouche rassemblaient
+ainsi leurs bons efforts, pour instruire et pour amuser
+ces petits enfants…</p>
+
+<p>— Ya Taïeb ! ya Mesroud ! ya Kérah ! Voyez le
+petit soldat portant la couleur sacrée ! Il est seul,
+en reconnaissance. Car la saison n’est pas où les
+sauterelles arrivent par troupes, soit pour dévorer
+et punir, chez ceux qui cultivent, soit pour nourrir
+et récompenser, chez ceux qui n’ont que leurs chameaux
+et leurs tentes, et font d’elles un aliment
+succulent…</p>
+
+<p>— Ya Taïeb ! ya Mesroud ! Un jour un parent du
+Prophète lui présenta l’une de ces sauterelles, et
+lui demanda quels mots formaient les fines arabesques
+dans la gaze de ses ailes, voyez, ici. Et le
+Prophète lut distinctement : « La illah ill’ Allah !
+Nous sommes les armées du Dieu Unique. Nous
+pondons chacune quatre-vingt-dix-neuf œufs. Et
+nous sommes si innombrables que, si nous en pondions
+cent, nous dévasterions l’univers entier. »
+Alors Notre-Seigneur Mohammed, effrayé de ce qu’il
+avait lu, s’écria : « O Seigneur des mondes, liez-leur
+la bouche pour préserver de leurs dents la nourriture
+des musulmans ! » Et, depuis, ces simples
+paroles écrites sur un papier, et jetées ensuite dans
+les cultures, suffisent à les protéger de la morsure
+des sauterelles…</p>
+
+<p>Taïeb battait des mains ; il riait. Il riait comme
+il avait ri en pensant au sang de délices, au sang
+vermeil, fumant et frais qui faisait glou-glou, tombant
+d’une terrasse aux murs clos. Et la sauterelle
+s’envolait, sautait — ffffrrr — et les cris joyeux des
+enfants signalaient ses escapades.</p>
+
+<p>— Est-il véritable, Sidi Taleb, que les sauterelles
+disparaîtront quand le Maître de l’Heure
+viendra ?</p>
+
+<p>Cette demande provenait de Bou-Haousse, toujours
+prêt à s’introduire sans qu’on l’en prie dans
+n’importe quelle conversation.</p>
+
+<p>— C’est véritable, ô mon fils. La sauterelle a été
+créée avec le reste du limon qui servit à créer
+l’homme. Elle disparaîtra donc un peu avant
+l’homme, et ce sera l’un des signes… Alors les
+temps seront proches… Il y aura d’autres signes
+encore. Les mules seront fécondes. Les brebis
+enfanteront des œufs. On verra des gens défunts
+se promener sur des chevaux pâles, et en une seule
+nuit les fils des hommes grandiront de quinze coudées.
+Oh ! oui, par Allah Puissant, alors les temps
+seront proches…</p>
+
+<p>Ils avaient tous blêmi de façon surprenante.
+Mais leurs yeux étincelaient, comme d’une ardeur
+de néant. Et les deux petits garçons, serrant en
+leurs doigts la sauterelle, écoutaient ce mot de
+<i>Maître de l’Heure</i> par quoi le monde d’Islam a sans
+cesse un battement de cœur : c’est l’espoir de la
+destruction qui l’empêche de s’enlizer dans l’abandon
+de toute chose…
+Et à mon tour je m’informai, intéressé par cette
+question — cette question qui nous a valu jadis en
+Algérie les guerres de Mohammed-ben-Abdallah, et
+les insurrections de 1870, de 1881, sans compter
+de moins anciens troubles.</p>
+
+<p>— Dis-moi, taleb ? Le Maître de l’Heure ne doit-il
+pas précéder de quelques années le Jour de la Rétribution,
+du suprême Jugement ?</p>
+
+<p>La pâleur de Si-Kaddour s’anima d’un peu de
+rouge brique et ses lèvres s’agitèrent pour me complimenter,
+comme il sied :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! par la bénédiction de Celui qui t’a
+donné tant de mérites, la science est avec toi ! Oui,
+Sidi, l’Heure, c’est le dernier Jugement ; et le Maître
+qui viendra, ce sera le Mahdi, le Messie, le Victorieux
+qui purifiera la terre de ce qui ne sera pas
+croyant, avant qu’elle ne retourne en poudre. Il
+aura à soutenir ensuite la lutte avec le Deddjal, un
+démon fait homme, que vous autres Roumis appelez
+l’Antéchrist… Et il soumettra également la
+« Bête », la terrible Bête qui doit sortir d’une mosquée,
+et qui tiendra, pour les formes extérieures,
+du taureau, de l’éléphant, du lion, du cerf et de
+l’autruche. Et cette bête formidable aura septante-sept
+coudées de long… Le Maître de l’Heure subjuguera
+le monstre, Sidi. Il lui donnera à porter le
+bâton de Moïse et le sceau de Salomon. Et ceux qui
+seront touchés du bâton resplendiront soudain de
+blancheur. Et ceux qui recevront l’empreinte du
+sceau auront le visage tout de charbon… Une
+voix leur criera de l’abîme : « Réprouvés ! Réprouvés ! »…</p>
+
+<p>Un frisson parcourut encore les êtres simples et
+violents dont s’entourait mon fauteuil. — Un vol
+noir des sansonnets de l’oasis passa, dans un grand
+bruit d’ailes imitant le cliquetis de la grêle. Et
+tous regardaient le présage, sans remuer, sans
+parler.</p>
+
+<p>— Le Maître de l’Heure, reprit lentement Si-Kaddour,
+sera issu d’une famille sainte. Mais nul ne
+sait quand l’Heure viendra…</p>
+
+<p>Les yeux hagards, les yeux illuminés du taleb et
+de ses disciples la voyaient, <i>l’Heure</i>. Plus loin que
+les sables arides, plus loin que les monts lointains,
+ils voyaient la Dévastation menée par leur
+chef et leur cheikh, par le descendant de l’Illustre,
+par le détenteur de la <i>baraka</i> divine, de l’intercession,
+de l’étincelle et de la
+compétence — Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti.</p>
+
+<p>Cependant la fraîcheur tombait sur la terre et
+sur nous, dans le jardin tranquille.</p>
+
+<p>Et les fleurs embaumaient, et les palmiers se
+chuchotaient des tendresses, et les petits enfants
+riaient de nouveau parce que l’histoire était achevée,
+et que la sauterelle recommençait à bondir
+parmi la suavité du soir enchanteur…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XX</h2>
+
+
+<p class="date">14 octobre.</p>
+
+<p>Autre température ; autre cloche, autre son.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, s’enquiert le taleb, ton âme paraît
+lourde. Ta jambe te fait-elle donc mal ? Ou moi,
+ton serviteur, t’ai-je déplu par quelque parole
+indigne d’un ami ?</p>
+
+<p>Pauvre Si-Kaddour…</p>
+
+<p>Il devrait bien le savoir (surtout par l’observation
+de ses coreligionnaires) : l’humeur de l’homme
+change plus vite que la direction du vent. Et précisément,
+le vent joue son rôle dans mon actuel
+marasme… La tempête souffle au Désert depuis ce
+matin, le <i>simoum</i> ou <i>chéhili</i> que nous prédisaient
+les sansonnets par leur vol baissé. Elle souffle, en
+l’horreur sans limites du Sahara blême. Elle se déchaîne,
+froide, rageuse, sauvage, dominatrice. Le
+sable tourbillonne, « fume » au-dessus des dunes,
+cingle comme une pluie sèche le feuillage des
+palmiers ployés en deux sous l’ouragan… Une
+désolation vraiment, ce nuage de grès effrité qui ne
+connaît point d’obstacles, qui se glisse jusqu’au
+fond des appartements les mieux clos.</p>
+
+<p>Personne aujourd’hui ne passe en vue de ma fenêtre ;
+tous les habitants de la zaouïa se cachent, se
+blottissent, se terrent comme des chacals ayant pris
+peur. Il faut le dévouement de Si-Kaddour pour
+braver à cause de moi cet enfer lugubre et lamentable.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête et de mes
+yeux ! Ta joie, c’est ma joie. Aussi mon humble
+moi te supplie de surmonter ton irritation, et de ne
+pas rester fixé dans le premier degré de l’esprit.</p>
+
+<p>J’accordai la faveur d’une réplique à Si-Kaddour.</p>
+
+<p>— Que signifie, ô taleb, ce premier degré de
+l’esprit ? Serait-ce le bas de l’échelle qui monte
+vers l’extase ?</p>
+
+<p>Si-Kaddour sourit dans sa barbe, heureux d’avoir
+à ratiociner.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, excuse la liberté de mes lèvres qui
+vont te contredire. Peut-être d’ailleurs ta haute
+science veut-elle simplement m’éprouver. Les
+sept degrés de l’esprit, Sidi, ne mènent point par
+eux-mêmes à l’extase, car l’esprit est l’ennemi de
+l’extase. Celle-ci nous vient seulement de l’âme
+immortelle, du cœur corporel et de cette fibre mystérieuse
+nommée <i>nefs</i>, qui n’est, comme tu sais, ni
+du corps ni de l’âme… Non, l’esprit ne nous mène
+point à l’anéantissement en Dieu. Il s’y oppose
+même. Et c’est, tu le conçois, Sidi, pour qu’il cesse
+de s’y opposer qu’on se trouve obligé de lutter avec
+lui, de l’assouplir, de diminuer ses interventions
+jusqu’à ce qu’il se tienne coi, devenu désormais
+pure modestie et pure sagesse. Veux-tu connaître,
+Sidi, les phases qu’il traverse alors ?</p>
+
+<p>Je n’y tenais pas essentiellement. Pourtant je
+préférai la voix de Si-Kaddour aux clameurs de la
+bourrasque.</p>
+
+<p>— Les sept degrés de l’esprit, ô Sidi, sont tels
+que les a fixés l’illustre Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu
+augmente sa félicité !) :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L’esprit enclin à la révolte ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L’esprit blâmant ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L’esprit inspirateur, et qui cherche ;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> L’esprit calmé ;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> L’esprit satisfait ;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> L’esprit satisfaisant ;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> L’esprit perfectionné. Et chacun de ces esprits,
+Sidi, nous est clairement indiqué par la couleur
+qu’il évoque en nous…</p>
+
+<p>J’avais bien ouï parler, à Paris, de la couleur des
+voyelles découverte par Arthur Rimbaud, mais
+jamais de la couleur de l’esprit.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par la Mecque et Médine, l’esprit enclin
+à la révolte éveille la sensation d’une lumière
+rouge. L’esprit blâmant et jaloux voit jaune. L’esprit
+qui inspire voit bleu. Et, de degré en degré, la
+lueur est blanche, verte, grise, jusqu’à l’esprit perfectionné,
+lequel n’a plus, comme ta connaissance
+extraordinaire le devine, aucune préférence. Ce désirable
+esprit voit successivement les sept couleurs
+de l’arc-en-ciel…</p>
+
+<p>Et comme je ne puis m’empêcher de rire, Si-Kaddour
+gémit :</p>
+
+<p>— O Sidi, Sidi ! ne crains-tu pas d’être à la fois
+dans le premier et le second degré de l’esprit ? Si
+tu étais musulman. Sidi, je t’engagerais à prononcer
+cent mille fois le nom d’Allah et soixante-dix
+mille fois le nom de ses vertus magnifiques. O Sidi !
+ô Sidi !! ô Sidi !!!</p>
+
+<p>Il faisait ainsi concurrence aux plaintes aiguës de
+la tempête. C’était beaucoup ; c’était trop.</p>
+
+<p>Je m’en débarrassai sous le prétexte d’écrire.
+Mais le sable poudre mes pages, et les nuées parcourant
+le ciel m’empêchent de distinguer mes mots.
+Au propre et au figuré je vois gris, bien que je n’aie
+pas l’esprit satisfaisant — ni satisfait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXI</h2>
+
+
+<p class="date">17 octobre.</p>
+
+<p>Bon ! Maintenant, après le vent, la pluie diluvienne,
+saharienne, qui va gâter ma tonnelle et raviner
+les jardins — sans compter le dommage causé
+aux dattes mûres.</p>
+
+<p>De plus en plus je vois gris, très gris — très
+noir, même. Je me suis donné ici, de cet état, des
+raisons stupides. Et la vraie raison, je l’ai tue. Et
+son poids m’étouffe… Je ne puis plus… Je songe
+trop que ma cheville, dans cinq ou six jours, sortira
+de sa gaine, peut-être guérie… peut-être estropiée.
+Angoisse qui me jette à des crises douloureuses,
+des transes, des affres dont j’évitai jusqu’ici de
+sonder la tristesse… Mais le temps désespérant pénètre
+au fond de mon vouloir. Comme aux mauvais
+premiers jours de fièvre, je me sens tel une épave,
+une pauvre épave compromise, abandonnée des
+hommes…</p>
+
+<p>Boiteux, béquillard — la vie ne vaudrait plus la
+peine d’être vécue…</p>
+
+<p>C’est donc bientôt la loterie de mon espérance,
+de ma future existence, de ma part de bonheur
+humain. J’ai peur, anxieusement peur de « savoir » — et,
+dans cinq ou six jours, je « saurai ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXII</h2>
+
+
+<p class="date">19 octobre.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, pluie disparue, temps magnifique.
+De plus, un cadeau que m’envoie par intermédiaire,
+pour me distraire, le grand Saint Bou-Saad ; bon
+prétexte à mettre nerveusement du pâle noir d’encre
+tournée sur le blanc jauni de ce papier — véritable
+hollande, s’il vous plaît, apporté sans doute jadis
+avec la boîte de plumes d’acier par un pèlerin qui
+me prévoyait.</p>
+
+<p>Si-Kaddour m’a déniché cette merveille dans le
+désordre épique des longues chambres-magasins
+où Babylone et ses profusions prennent un faux air
+de « décrochez-moi-ça ».</p>
+
+<p>Mais quel « décrochez-moi-ça » propice aux charmantes
+surprises ! L’autre jour, y étant entré avec
+mon fauteuil, ni l’un ni l’autre n’en voulions plus
+sortir…</p>
+
+<p>Je faisais l’inventaire :</p>
+
+<p>Un coffret de marqueterie, signé Gallé et qui
+doit provenir de la dernière exposition parisienne,
+mis en relief par le voisinage d’un atroce « réveil »
+nickelé, à musique ! — airs : <i>la Paimpolaise</i> et <i>la
+Mascotte</i>, galop. — De très curieuses statuettes,
+faïences italiennes. Des lances de chefs Touareg.
+Une garniture en cuir tressé, envoyée du Turkestan
+pour recouvrir le tombeau de Sidi-Bou-Saad. Du
+mauvais calicot en pièces. Des saphirs et des topazes.
+Une pendule Empire monumentale où le
+char du Soleil, mené par un Apollon d’or, couronne
+le sommet d’un temple d’albâtre. Des bottes
+hongroises. De la bougie. Des panaches d’autruche.
+Du benjoin. La Bible en anglais. Une défense
+d’ivoire brut. Deux grands flambeaux persans, en
+argent martelé (<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, me semble-t-il), avec des
+animaux fantastiques, des cerfs qui ne sont pas des
+cerfs, et plusieurs griffons à têtes de lion, à vague
+tournure de chameau — tous ces monstres, entrelacés
+par des arabesques anciennes, si souples, si
+ingénieuses, inimitables. Je l’avoue, ils m’ont fait
+commettre un péché d’envie, ces flambeaux ; envie
+que j’ai dissimulée, pour ne pas me les faire offrir.</p>
+
+<p>Mais revenons à l’heure plus proche, à ce matin,
+quand Si-Kaddour m’incita, d’une parole joyeuse,
+à quelque peu de promenade.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, le vent s’est calmé, le ciel a lavé les
+impuretés de la terre. Que ta sagesse me pardonne
+si je lui donne un conseil, Sidi…</p>
+
+<p>Les allées des jardins ne semblaient guère abordables ;
+nous nous sommes résignés à circuler le
+long des cours et des places, dont quelques-unes en
+pente sèchent déjà — et sous les galeries. Les <i>askers</i>
+de garde, signalant notre approche, se levaient ensemble,
+d’un mouvement rapide, mais aussi rythmé
+que celui de la famille chérifienne lorsqu’elle me
+quitte avec un adieu. Et c’étaient des salutations,
+au vrai sens étymologique du mot :</p>
+
+<p>— <i>Selam alek ! Selam alikoum !</i> Que le salut soit
+avec toi ! avec vous !</p>
+
+<p>Ceux qui parlent au pluriel, fût-ce en s’adressant
+à moi seul, sont les plus pieux — car ils
+donnent ainsi le <i>Selam</i> pour moi et pour mon ange
+gardien, lequel marche près de mon fauteuil, bien
+qu’invisible, accompagnant Si-Kaddour et l’ange
+gardien de Si-Kaddour. Même les Roumis ne
+manquent point de ce compagnon sacré. C’est une
+récompense d’Allah, parce qu’ils croient à trois des
+Livres saints.</p>
+
+<p>— … Et ces Livres venus du Ciel, tu le sais, sont
+quatre en tout, Sidi…</p>
+
+<p>Ah ! ne le laissons pas recommencer ses sempiternelles
+explications sur les quatre livres, le Thourat de
+Moïse, le Zabour du roi David, l’Endjil et le Koran !…
+ni sur les Hadits du Prophète, ni sur la Souna, ni sur
+les Commentaires, ni sur les gloses du docte Sidi-Khelil !…
+ni sur les écrits admirables du Vénéré Pôle
+du Monde, du Saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p>
+
+<p>— Dis-moi, taleb, qu’est-ce que ce tapage ?</p>
+
+<p>Une troupe bruyante s’avançait, — et c’est tellement
+rare, le bruit pour le bruit, dans cette zaouïa
+religieuse… Des cris rythmés s’élevèrent, presque
+un chant :</p>
+
+<p>— <i>Hadou-ha ! Hadou-ha ! Hadou-ha !</i></p>
+
+<p>Le bon taleb se prit à rire.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ce sont des écoliers. Lorsque l’un d’eux
+manque la classe sans quelque raisonnable excuse,
+on envoie les autres le chercher. Ces enfants ont
+vraiment le flair du renard et la vitesse du lévrier,
+Sidi. Ils trouvent le coupable, le lient d’une corde
+et le rapportent sur leurs épaules en criant sa honte,
+comme tu vois.</p>
+
+<p>Je voyais en effet. Les garçons, dont la curiosité
+recommence à m’importuner depuis que « les choses »
+ont changé, ne m’apercevaient même point ce matin,
+perdus dans leur ardeur de triomphe. Ils étaient
+pour dix minutes l’incarnation du droit répressif,
+de la Justice. Ils étaient (volupté très arabe) une
+parcelle de l’autorité.</p>
+
+<p>— <i>Hadou-ha ! Hadou-ha ! Hadou-ha !</i></p>
+
+<p>Le jeune prisonnier, les yeux luisants comme des
+charbons, n’essayait pas une lutte impossible. Il
+se disait, lui aussi : <i>Mektoub !</i> Et son indifférence
+sournoise se résignait au proche châtiment.</p>
+
+<p>— Mais que va-t-on lui faire, ô taleb ?</p>
+
+<p>— Je ne saurais te l’affirmer exactement, Sidi.
+Excuse-moi. La peine varie. Tantôt on <i>leur</i> donne
+quelques coups de bâton sur les pieds, et tantôt on
+leur jette du piment dans les yeux. Ce dernier
+moyen, par Allah, est une punition très salutaire !</p>
+
+<p>Je protestai contre cette barbarie. Du piment dans
+les yeux ! Brutalité abominable ! Mais Si-Kaddour
+ne m’écoutait plus, malgré toute sa politesse. Arrêté
+soudain, sur son épaule il « cueillait » un tout petit
+papillon bleu, ponctué de blanc, qui s’était empêtré
+les pattes aux fils broussailleux de son beurnouss.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! regarde ! La frêle créature du Seigneur
+me présage une nouvelle prochaine. Oui,
+dès avant ce soir, <i>inch’ Allah</i>, j’apprendrai de
+l’inconnu. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad !</p>
+
+<p>Et ses vieux doigts ridés s’ouvrirent, et délicatement
+son souffle renvoya dans l’air chauffé le
+petit papillon bleu — dans l’air voluptueux et fiévreux
+qui nous venait par bouffées du grand Sahara
+mouillé de pluie… Puis il reprit, changeant de ton
+le plus naturellement du monde :</p>
+
+<p>— Pourquoi, ô Sidi, voudrais-tu que nous ne
+punissions pas ces élèves ? Ils ont passé l’âge enfantin
+des douceurs, des caresses et de la famille. Ils
+vont entrer dans la vie, plus cruelle et plus douloureuse
+que le piment dans les yeux. O Sidi, la vérité
+est avec toi : complète-la en reconnaissant la
+nécessité de l’obéissance et l’utilité de la souffrance…
+Par ta tête chérie ! La douleur du corps
+mène à la joie de l’âme. C’est par elle, Sidi, que le
+<i>moumine</i> devient <i>meslime</i>…</p>
+
+<p>Comment traduire ce cliquetis de mots étrangers ?
+<i>Moumine</i>, c’est le croyant. <i>Meslime</i>, c’est le musulman,
+le résigné à la volonté du Tout-Puissant.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, ô Sidi (continuait Si-Kaddour), j’en
+ai reçu, moi qui te parles, du piment dans les yeux.
+On se roule d’abord de brûlure, ce qui inspire pour
+l’avenir une sage crainte de désobéir. Mais ensuite
+l’œil se rafraîchit. Il est net, propre, purifié : la
+vue percerait les murailles… Ah ! Sidi, c’est un
+bel âge, celui où l’on peut recevoir sans honte du
+piment dans les yeux !</p>
+
+<p>Justement nous arrivions devant une autre école,
+d’élèves un peu plus âgés. Si-Kaddour s’interrompit,
+fit ouvrir devant nous la porte :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, que ta bonté le constate : ici règnent
+la paix et la tranquillité !</p>
+
+<p>Une tranquillité relative, fort nasillarde. Les
+écoliers de quatorze à quinze ans, accroupis sur
+des nattes, psalmodiaient une très difficile sourate
+du Koran, tandis que le maître, gros taleb à la
+bouche en moue, marquait la mesure et de sa baguette
+tapait çà et là sur l’épaisse coiffure de ceux
+n’allant pas en chœur.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c small">SOURATE XCVII. — EL KADR.</p>
+
+<p>Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux.</p>
+
+<p>Nous avons fait descendre le Koran sur terre dans la nuit
+d’El-Kadr.</p>
+
+<p>Qui te fera connaître ce que c’est que la nuit d’El-Kadr ?</p>
+
+<p>La nuit d’El-Kadr vaut plus que mille mois.</p>
+
+<p>A cette nuit les anges et l’Esprit descendent dans le monde
+pour régler toutes choses.</p>
+
+<p>La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’aurore…</p>
+</blockquote>
+
+<p>— Ya Sidi, commenta Si-Kaddour, c’est la nuit
+des arrêts immuables. Les événements de toute
+l’année sont fixés par les anges durant ces heures
+redoutables et bénies !</p>
+
+<p>Il était plein d’enthousiasme.</p>
+
+<p>— O Sidi, quand je traverse cette cour, je sens
+revivre ma jeunesse. Ici j’ai étudié. Et là, un peu
+plus loin, j’ai prié, tlemid de vingt ans, ardent et
+modeste comme ces jeunes gens que tu as vus souvent
+défiler, qui poursuivent leurs études et deviennent
+de savants <i>tolbas</i>, et qui porteront les
+bonnes gloses dans toutes nos zaouïas lointaines.
+Ya Sidi ! la science est belle quand on la reçoit d’un
+cœur humble et pieux. C’est la récompense des
+purs. Il n’y faut pas d’ambitions trop fortes. Le
+proverbe nous le dit : « Travaille pour ton honneur
+jusqu’à ce qu’il soit réputé ; et quand il est
+réputé, dors et reste tranquille. »</p>
+
+<p>Brave Si-Kaddour, vieille candeur convaincue…
+qui n’a jamais, jamais bien compris quelles haines
+inextinguibles se répandent à travers le monde en
+même temps que les bonnes gloses et que les commentaires
+« humbles et pieux ».</p>
+
+<p>— Ya Sidi, je me souviens qu’un jour de ce
+temps-là, alors que le grand chériff, père de Sid’Amar
+(Dieu augmente le salut de l’un et la réputation
+de l’autre !), nous exposait les doctrines du
+Vénéré Sidi-Bou-Saad, j’éprouvai une émotion telle
+que je dus quitter la salle et m’en aller dans les
+jardins, où j’errai durant de longues heures, comme
+soulevé du sol par un ravissement presque inexprimable…
+Ya Sidi ! Ya Sidi !!… Et ce sont là des
+joies ineffables… Je te les souhaiterais, Sidi, parce
+que je t’aime. Rien que pour cela, oui, je souhaiterais
+te voir <i>meslim</i>… Que mes femmes me soient défendues
+si je mens !!</p>
+
+<p>Cette phrase, prise en soi, n’avait rien d’extraordinaire,
+car il est peu d’Arabes ne l’employant pas
+sept fois par jour. Pourtant (à portée du moins de
+mes oreilles), jamais Si-Kaddour ne l’a prononcée.
+Jamais…</p>
+
+<p>Ses femmes ? Quelles femmes ? Était-ce là un
+tour oratoire ? Lui, mon vieux taleb, mon vieil
+ascète, marié ?</p>
+
+<p>Marié ??…</p>
+
+<p>Les points d’interrogation de ma surprise paraissaient
+bien aussi violents que les points d’exclamation
+coutumiers à l’incriminé. J’en voulais
+à Si-Kaddour de m’avoir trompé — j’appelais ainsi
+sa réserve — sur un point capital de sa vie. Marié !</p>
+
+<p>Il parut s’amuser beaucoup de ma stupéfaction
+<i>roumie</i>.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête, je te
+prie d’observer une chose : je dois l’exemple de la
+pureté à tous nos élèves, à tous nos disciples, à
+tous nos serviteurs. Par conséquent, ô Sidi, <i>je ne
+pouvais donc pas ne pas être marié</i>.</p>
+
+<p>Il me développa sa thèse devant le Désert vaste
+et grave. Et il était heureux d’un si beau motif de
+disserter.</p>
+
+<p>— Le mariage, ô Sidi, nous le nommons « l’indispensable »
+et « le salutaire ». Dès qu’un
+homme prend femme, le chitane pleure ; et quand
+les diables d’enfer lui demandent : « Qu’as-tu donc,
+maître ? » — il leur répond : « Un fils d’Adam vient
+de m’échapper ! »</p>
+
+<p>Si-Kaddour s’interrompit pour rire, parce que
+je riais.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu t’égaies. Ta sagesse sait qu’en
+effet le mortel n’échappe pas toujours. Mais les
+vertueux ont du moins une raison de résister.
+Nous préconisons aux chameliers, aux soldats, aux
+marchands ce bon moyen : avoir une femme légitime
+dans chacun des divers endroits où les mènent
+leurs parcours. C’est pourquoi ton guide Bou-Haousse,
+par exemple, sur le conseil de nos tolbas,
+s’est marié à Mozafrane sans vouloir que tu le
+saches — parce qu’il craignait ta moquerie. Mais
+il ne faut pas railler les efforts du côté de la chasteté…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Soudain, les paroles s’arrêtèrent dans la gorge
+de l’excellent homme : il apercevait, s’avançant vers
+nous suivi d’auxiliaires, un exquis sourire aux
+lèvres, son « ennemi » Si-Hassan-ben-Ali ! Et ce
+furent toutefois des souhaits échangés, des compliments
+à perte d’haleine, comme il convient, pendant
+cinq minutes au moins.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, roucoulait le beau khodjah de sa voix
+câline, enveloppante, ya Sidi, je bénis Allah qui t’a
+rougi le visage et redonné ce bien : la santé. Ta
+jambe cassée sera ces jours prochains, si Dieu
+permet, plus forte et plus excellente que l’autre.
+Et nous sentirons en nos cœurs la douleur de te
+perdre, tandis que toi, Sidi, tu triompheras par ton
+élégante désinvolture devant les jolies femmes de
+ton pays…</p>
+
+<p>Si-Hassan-ben-Ali, le Rusé, est trop fin pour
+n’avoir pas constaté tout de suite que ce sujet me
+déplaisait. Aussi, sans s’interrompre, plein de cette
+désinvolture et de cette élégance qu’il m’attribue,
+fit-il dévier la conversation sur les caravanes, puis
+sur les chevaux, la chasse, les animaux domestiques…</p>
+
+<p>Je vais devenir, je crois, l’écho de mon vieux
+taleb :</p>
+
+<p>Méfions-nous de Si-Hassan (par ce : « nous », je
+pense à la France). Ce khodjah-chef est extrêmement
+fort. En lui réside une puissance de domination
+perfide qui l’a conduit déjà jusqu’aux portes
+du pouvoir. Et par ces portes, qu’il entr’ouvre, il
+regarde tout, s’immisce en tout, tire des fils
+secrets correspondant avec tout… Il n’y a pas, je
+crois, une intelligence comparable à la sienne entre
+les natifs de l’Afrique des sables. Intelligence très
+musulmane, c’est-à-dire plus intuitive que compréhensive,
+plus rouée que vraiment habile, plus
+patiente que persévérante, plus vaniteuse que fière,
+plus indomptée que stoïque dans les revers du
+malheur : telle que, un ensemble à craindre le
+jour où ces facultés se déchaîneraient contre nous,
+après avoir — qui sait ? — pris leur point d’appui
+en certaines révolutions de palais…</p>
+
+<p>Mais je reviens aux gazelles. Y étais-je arrivé,
+du reste ? (Je reconnais que mes chemins d’aujourd’hui
+se ressentent étrangement d’avoir trop vu
+d’écoliers…) L’équivoque Si-Hassan-ben-Ali me
+vantait les mérites de ces animaux légers, tellement
+rapides qu’une race spéciale de chiens s’est
+créée, rien qu’à les poursuivre. Il évoquait leur
+douceur, leur grâce.</p>
+
+<p>— Je déplore jusqu’aux larmes, Sidi, que nous
+n’en ayons pas ici. Tu verrais comme elles s’apprivoisent :
+aussi fidèles que des chevaux, aussi caressantes
+que des femmes. Mais pourquoi n’emporterais-tu
+pas une de ces gazelles, Sidi ? Oui, chez toi,
+en France…</p>
+
+<p>Nous étions groupés sous une des galeries à
+colonnettes de marbre. Des esclaves nous entouraient
+de leurs curiosités compactes. Et des pigeons
+bleuâtres volaient avec un claquement d’ailes autour
+de la tête de Si-Hassan, toujours souriant,
+affable, digne et noble — beau, plus beau qu’on
+n’a le droit de l’être quand on n’est ni ange, ni
+divinité.</p>
+
+<p>Ce serait un diable plutôt, au fond — un Chitane
+revêtu d’une forme séduisante. Un peu de l’orgueil
+infernal luisait sous ses longues paupières quand,
+à mon objection qu’on ne pouvait guère emporter
+ce qui n’existait pas, il répliqua :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Par Allah Puissant, ne suis-je point ton
+serviteur ? Tu veux une chose, elle se trouve. Je
+n’ai qu’à mettre trois mots sur le moindre petit
+papier, et l’un de nos <i>khouan</i> m’envoie la gazelle que
+tu désires, privée, docile, accoutumée à se coucher
+sur un coussin dans un coin de la chambre. Un
+cavalier galope pour aller ; il galope pour revenir ;
+six jours passent : la gazelle est là. Quel disciple
+oserait ne pas accomplir nos simples vœux !</p>
+
+<p>Il disait : <i>nos</i>. Le son de ses paroles rectifiait :
+<i>mes</i>. Et je fus curieux tout à coup de voir jusqu’à
+quel point il parlait sérieusement. J’acceptai, au
+grand dam de Si-Kaddour.</p>
+
+<p>S’il avait, le beau khodjah, pensé que ses phrases
+polies n’étaient que le vent du désert susurrant
+parmi les dattiers, il ne m’en laissa rien apprendre.
+En peu de minutes un des sous-secrétaires se trouva
+installé, accroupi au dallage, tirant de son écritoire
+une plume de roseau pareille à celles du bon Si-Kaddour — et
+Si-Hassan-ben-Ali dicta la lettre. Il
+interrompait pour « prendre mes ordres ».</p>
+
+<p>— La veux-tu toute petite, Sidi ?</p>
+
+<p>Mon vieux taleb, grinchu sous cape, fit alors
+observer très courtoisement, avec plusieurs circonlocutions
+et périphrases, qu’un fragile nouveau-né
+mourrait avant d’atteindre les pays roumis. Le
+changement de climat le tuerait comme la pluie
+tue les chameaux, ou comme le soleil tue les grenouilles.</p>
+
+<p>— Par la bénédiction de notre koubba, tu as
+raison, Si-Kaddour ! La plus haute sagesse s’exprime
+toujours d’ailleurs par ta bouche vénérable. Réfléchissons.
+La demandons-nous adulte, cette gazelle ?
+Non, n’est-ce pas ! De quatre ou cinq lunes au plus…
+Écris, Ahmed-ben-Abd-er-Rhaman.</p>
+
+<p>La plume de roseau traçait les caractères à senestre,
+légèrement, souplement.</p>
+
+<p>« … de quatre ou cinq lunes, au plus, et familière,
+tel l’enfant qui ne quitte jamais les pas de sa
+mère. Si vous n’en possédez point une de cette
+sorte, ayez à vous la procurer chez vos voisins ou
+chez vos amis, immédiatement.</p>
+
+<p>« Allah veuille en retour vous accorder sa bénédiction
+la plus haute. Il est Clément et Miséricordieux :
+qu’il soit loué dans les siècles ! »</p>
+
+<p>Puis un cachet, sorti des vêtements neigeux de
+Si-Hassan-ben-Ali. Un coup de tampon. Une empreinte.
+Et l’un des askers appelé :</p>
+
+<p>— Miloud-ben-Tahar ! Selle un méhari ! Pars !
+<i>Fissa, fissa !</i> Vite, vite !</p>
+
+<p>Il se mêlait beaucoup de jactance dans cette hâte
+merveilleuse : car ordinairement les Arabes ne sont
+pas pressés. Enfin je serai donc encombré d’une
+gazelle. Peut-être pourra-t-elle ne pas périr de froid
+à Saint-Raphaël, chez ma grand’tante… Cette dernière,
+enchantée d’une semblable « curiosité » vivante,
+remerciera dans son esprit le beau khodjah, qui répliquerait,
+s’il le pouvait, par des phrases analogues
+à celles dont il me combla :</p>
+
+<p>— Excuse au contraire ton serviteur, Sidi. Ceci
+n’est rien. Tu aurais souhaité tant soit peu un léopard,
+une autruche, une négresse d’Éthiopie ou quelque
+autre rare objet, c’eût été de même. Il n’y a pour
+nous ni distance ni obstacles. Eh quoi ! ton immense
+bonté craint d’affliger le possesseur actuel de la
+gazelle ?… Rafraîchis ton œil, ô Sidi ! Songe, n’importe
+qui de nos <i>khouan</i> nous enverrait au premier
+avis, dans une outre, le sang de tous ses
+enfants !…</p>
+
+<p>Il me quitta dès ces derniers mots, en virtuose
+soigneux de finir sur un « effet ». Mais dans cet
+effet, pourtant, est une vérité enclose. La zaouïa demande
+des présents, ou des sacrifices, ou des vies — et
+tout s’offre.</p>
+
+<p>— Je te laisse, Sidi, avec le bien !</p>
+
+<p>— Avec le bien !</p>
+
+<p>— Avec le bien !</p>
+
+<p>Alors je dis à Si-Kaddour, qui soupirait à faire
+peur aux pigeons bleuâtres :</p>
+
+<p>— Reconnais cette fois, taleb, l’amabilité parfaite
+du khodjah.</p>
+
+<p>Le vieux redoubla ses soupirs : « Ya Sidi ! » en
+faisant de grandes enjambées près de mon fauteuil
+remis en route. Mais quand nous fûmes seuls, il
+exhala le sentiment de son esprit. Il me dépeignit
+les malheurs qui pouvaient résulter pour moi de
+ma confiance téméraire.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, laisse-moi te citer ce proverbe de
+simples nomades : « Le son ne devient jamais farine ;
+l’ennemi ne devient jamais ami… » Ya Sidi !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
+
+
+<p class="date">21 octobre.</p>
+
+<p>Encore quarante-huit heures d’anxieuse attente…</p>
+
+<p>Mais, pour occuper cette attente, les navrances
+de Si-Kaddour et diverses anecdotes. J’avais bien
+deviné : au Ciel est un bon Djazerti, patron de ceux
+qui songent trop que leur « appareil » sera levé
+après-demain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’était vers le soir. Les Djazerti de cette terre
+venaient d’accomplir leur visite à l’hôte, leur devoir
+qu’ils ont repris avec la plus édifiante ponctualité.
+Ils quittaient ma tonnelle (dont le sol est maintenant
+raffermi). Ils s’en allaient — toujours semblables
+à eux-mêmes, toujours énigmatiques, muets,
+graves, austères, rigides, visages sans pensée discernable,
+masses de blancs vêtements accumulés ne
+laissant point deviner où commence la laine des
+draperies, où finit la chair sanctifiée des membres
+ni du corps. Et leur suite « accompagnait », en
+ordre silencieux…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, murmura Si-Kaddour, regarde celui
+dont le cœur est atteint d’infirmité.</p>
+
+<p>Infirmité morale, je le compris bientôt, en voyant
+quel élégant beurnouss visait le regard scandalisé du
+vieux taleb.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, reprit-il, une infirmité siège en <i>son</i>
+cœur et ne fera que s’accroître. Mais le Miséricordieux
+connaît les secrets, les entretiens, les embûches
+cachées : il est au-dessus de tout… Je vais
+raconter quelque chose à ta haute compétence, Sidi.
+Tu te souviens, n’est-ce pas, qu’hier un papillon
+de Dieu s’était posé sur moi, présage de nouvelle ?
+Eh bien, cette nouvelle est venue… par un courrier…
+non pas bonne, <i>idri Allah</i> ! La plus aimée
+de nos zaouïas-filles, celle de Siouah, se rebelle
+contre son Maître ; elle refuse de nous envoyer les
+présents de ziara qu’on dépose là-bas pour nous.
+Ce sera donc désormais une rivalité déplorable, une
+scission même peut-être, à moins que le Seigneur
+ne pulvérise les intrigants. Or, Sidi, laisse-moi te
+l’apprendre, le mokaddème dirigeant notre maison
+de Siouah, c’est le propre cousin du khodjah. Ya
+Sidi, ya Sidi ! En vérité, je te le répète, par mon
+bonheur futur des Paradis, par la bénédiction
+sublime du Vénéré Sidi-Bou-Saad, la main de Si-Hassan-ben-Ali
+se retrouve en tout acte de révolte.
+Et sa bouche a deux souffles : l’un propage au loin
+le Mal, et l’autre feint perfidement de réchauffer ici
+le Bien !</p>
+
+<p>Je songeais, écoutant le taleb.</p>
+
+<p>Siouah… Nom célèbre, pays béni d’Égypte…
+Ancienne oasis de Jupiter Ammon, où tant de souvenirs
+fabuleux et mythiques s’éveillent — où
+Alexandre le Grand crut devoir se rendre et se
+prosterner — où les thaumaturges des villes
+grecques allaient chercher leurs moyens de miracles…
+Et j’y croyais voir, blanche et secrète entre
+les palmiers, la zaouïa-fille des Djazertïa près
+d’autres rivales, en ce lieu sacré que les croyances,
+les schismes, les sectes se disputent encore aujourd’hui…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, continuait Si-Kaddour, je souhaite
+ardemment, de toute mon âme de vieil homme, le
+retour de notre Illustre Chériff (Dieu le ramène avec
+le bonheur !). Bien que sa magnanimité soit toujours
+trop douce à Si-Hassan, il empêcherait beaucoup
+de péchés par sa seule présence. La divine <i>baraka</i>
+l’éclairerait sur le danger.</p>
+
+<p>— Tu crains alors, ô taleb, que vos <i>khouan</i> de
+Siouah ne s’attachent à d’autres « Ordres » ?</p>
+
+<p>Comme un cheval fourbu recevant de l’éperon,
+le pauvre taleb rassembla son courage. Il gesticula
+quelque peu, pour protester. Il leva ses yeux jusque-là
+rivés au tapis. Et très haut dans le ciel il
+vit passer les sombres oiseaux de mauvais augure — les
+sansonnets, les <i>zerzour</i> aux bandes impressionnantes,
+au vol bruissant, rapide et noir.</p>
+
+<p>— Non, ô Sidi ! Nos fidèles, inch’ Allah, suivront
+toujours notre Règle, bien que d’autres sucent
+leurs dons. A quels Ordres, à quels Ordres veux-tu
+que des Djazertïa s’abandonnent ?… A quelles nouvelles
+et fallacieuses doctrines se plieront les cœurs
+ayant une fois goûté l’Extase en la vraie voie de
+Sidi-Bou-Saad ? Sans vouloir nommer nos rivaux
+des sables, hem, hem ! dont il ne me sied de faire
+ni blâme, ni éloge, les <i>khouan</i> Djazertïa iront-ils
+aux Khadrïa<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, qui souffrent parmi leurs disciples les
+misérables sous-groupes des Derkaoua mendiants
+ou des Aïssaoua mangeurs de verre ?… Iront-ils
+aux Rhamanïa, qui prétendent avec impudence
+que le corps de leur fondateur gît entier en deux
+villes différentes, faveur miraculeuse dont Notre-Seigneur
+Mohammed le Saint Prophète, lui-même,
+n’a pas joui ?… Iront-ils aux Cheikhïa, qui négligent
+les choses spirituelles pour les vains honneurs des
+hommes ? — et d’ailleurs la gloire de ceux-ci a
+baissé : ils sont montés et descendus, comme le soleil…
+Iront-ils encore, que te dirai-je, Sidi, aux
+Bakkaïa du Soudan, qui font mille simagrées avant
+et après la prière, trois signes à droite, trois signes
+à gauche, trois derrière eux, trois vers la terre et
+trois vers le ciel ?… Ou aux Naquechebendïa de
+Perse, qui, sous couleur d’ascétisme, négligent les
+intérêts de ce monde, et même ceux inéluctables
+de la Justice et de la Vérité ?…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Tous les Ordres cités dans ce paragraphe (sauf les Djazertïa)
+y sont nommés sous leur vrai nom.</p>
+</div>
+<p>Il se tut enfin. Les <i>zerzour</i> passaient, passaient,
+projetant sur le sol l’ombre de leurs compagnies
+épaisses, emplissant l’air, par minutes, de la stridence
+de leur vol. Et la science théologique demeurait
+inerte, un peu inquiète, semblant avoir du
+plomb dans l’aile… Infortuné Si-Kaddour…</p>
+
+<p>C’est alors que Bou-Haousse, disparu depuis le
+matin, se précipita en trombe au pied de mon
+fauteuil, clamant sur un timbre suraigu :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu es mon père ! Tu es mon seigneur !
+Moi ton serviteur, j’ai droit à la considération !</p>
+
+<p>Plusieurs beurnouss criards suivaient. Mais la
+voix vrillante de mon guide dominait tout, me perçait
+le tympan.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, je ne connais que toi et Allah ! Personne
+n’est au-dessus de moi, que toi et Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p>
+
+<p>Il fallut bien un quart d’heure, je n’exagère pas,
+pour ne rien savoir encore — mais simplement
+pour discerner quelques paroles des autres hurleurs :</p>
+
+<p>— Fils de chien !</p>
+
+<p>— Fils du péché !</p>
+
+<p>— Fils de celle chez qui descendaient les cavaliers !</p>
+
+<p>— Fils de celle qui jamais n’a dit non !</p>
+
+<p>Je pensais aux fusées d’un feu d’artifice, les dernières,
+celles du bouquet. Elles se croisent, elles se
+mêlent, elles ne font qu’un tout aveuglant. Au
+lieu d’aveuglé, mettez abasourdi : voilà ce que
+j’étais. Je ne m’en serais jamais tiré sans l’aide du
+bon Si-Kaddour, plus accoutumé que moi à ces
+véhémences arabes, à ces rauques fureurs, à ces
+yeux furibonds, à ces poings brandis au ciel.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, raisonna-t-il, que ton cœur ne se tourmente
+point de ces choses. Le serviteur de l’hôte
+est aussi l’hôte, on ne doit point l’accuser. Ben-Ziane
+va reconnaître qu’il s’est trompé.</p>
+
+<p>— Qui cela, Ben-Ziane ?</p>
+
+<p>Dans le tumulte je n’avais pu discerner l’accusateur.
+Mais, au prononcé de son nom, un petit homme
+chafouin, pâle, maigre, souffreteux — un de ceux
+qu’avaria la tare physique si fréquente au Sud — cessa
+de tendre vers Bou-Haousse un bras menaçant,
+plus décharné que le possible. Il se terra, lui aussi,
+entre les roues de mon fauteuil.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Par Sidi-Bou-Saad, j’invoque Allah
+et sa Justice !</p>
+
+<p>C’était moi qu’il invoquait, pour l’instant, d’une
+voix plus élevée encore que celle de mon Bou-Haousse.
+Et l’un glapissait : « Tu es mon père ! »
+Et l’autre râlait : « Je suis ton fils ! »</p>
+
+<p>— Ton guide m’a volé, Sidi ! il m’a dévalisé ! Je
+suis un homme mort, Sidi ! Je suis aussi dépouillé
+que le jour où je suis sorti du ventre de ma mère !</p>
+
+<p>Et cependant Bou-Haousse continuait son apologie :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Le mensonge n’a jamais glissé sur mes
+lèvres ! Ce vil imposteur ne te persuadera pas, Sidi !
+Je le méprise plus qu’un enfant de moucheron ! Moi,
+ton serviteur, je suis sans crainte ! J’ai droit à la
+considération !</p>
+
+<p>A dire vrai, cette prétention semblait généralement
+admise par le cercle de curieux qui, très vite,
+s’était formé, grossi, aggloméré, risquant de rompre
+la tonnelle. — Et les épithètes injurieuses, relatées
+plus haut, n’allaient pas du tout au voleur. Elles
+tombaient au contraire en pluie sur le capuchon
+du volé.</p>
+
+<p>« Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte » : cela
+déterminait l’opinion.</p>
+
+<p>Mais quand, avec mes idées de Français, j’eus
+déclaré vouloir pour Bou-Haousse une exemplaire
+punition, l’aspect de la scène se modifia. Au lieu de
+rugir d’orgueil, mon guide bêla d’innocence. Les
+amis-défenseurs prirent tout à coup je ne sais quel
+air de n’avoir rien vu, ni su, ni entendu, — ni rien
+dit non plus, depuis une heure. Seul l’excellent Si-Kaddour
+persistait en son projet de m’éviter cet
+esclandre.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, je t’en conjure par ta tête chérie,
+laisse aller cette petite histoire au fil de l’oubli…</p>
+
+<p>Mais j’exigeais une suite à l’affaire devant le
+« khadi de l’Islam » qui juge les différends, à la
+zaouïa.</p>
+
+<p>— Écoute-moi, ô taleb !</p>
+
+<p>— Je t’écoute, Sidi, je t’écoute, car tes paroles
+sont toujours agréables et profitables…</p>
+
+<p>A force de m’écouter, il finit par m’entendre. Et
+Bou-Haousse, qui m’entendait aussi, sanglotait
+désespérément, faisant retentir l’air de ses protestations.</p>
+
+<p>— O Sidi, tu méconnais ton fils chéri !</p>
+
+<p>Mais au contraire cet inappétissant Ben-Ziane, le volé,
+transporté de joie embrassait mes genoux, mon
+épaule, et même un peu mon fauteuil :</p>
+
+<p>— Sidi, ô mon père ! Qu’Allah augmente ton
+bonheur ! Qu’il détruise tes ennemis ! Qu’il te rende
+pareil à l’eau courante ! Qu’il te donne cent chamelles
+et une chamelle. Je suis ton esclave, je suis
+ton cher fils !</p>
+
+<p>Il fallut presque l’emporter de force, afin d’éviter
+la mort par les baisers.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
+
+
+<p class="date">22 octobre.</p>
+
+<p>Je m’impatientais, ce matin, devant le tribunal
+du khadi, plus semblable à une boutique qu’à un
+lieu auguste et solennel. Il y avait là, par terre
+devant la porte, quantité de plaideurs et de témoins
+accroupis sur les talons, patiemment, béatement,
+commentant à perte de vue leur bon droit indéniable.
+Du bruit bourdonnait — une humeur
+joyeuse — et les tasses de thé jouaient leur rôle
+bienfaisant et consolateur.</p>
+
+<p>Mon fauteuil roulait parmi les compliments.</p>
+
+<p>— Tu vas bien ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Tu vas bien ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Bien…</p>
+
+<p>Un salut mieux scandé résonna dernière moi.
+C’était, survenant tout à coup, Si-Djelloul-ben-Embarek,
+Grand Oukil, administrateur du temporel
+de la zaouïa, gardien suprême des saints tombeaux,
+et tellement majestueux que parfois il m’intimide.
+Son « amplitude » se montra très cordiale. Comme
+hier Si-Kaddour, il fit aujourd’hui le louable essai
+d’empêcher ce qu’il appelait une inconvenance.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par Allah sur toi, ne laisse pas comparaître
+publiquement ce Bou-Haousse ! Foule aux
+pieds cette petite chose !…</p>
+
+<p>Et je sentis que, pour cela seulement, le gros
+personnage était sorti ce matin. Il voulait me parler,
+sans risquer son prestige dans une démarche
+trop directe. Qui sait même si le retard du fameux
+« khadi de l’Islam » ne provenait point de son influence ?…
+Et je devinai davantage encore : derrière
+leurs murailles épaisses et leurs portes inconnues,
+les Djazerti blancs, les Sphinx, souhaitaient de
+même que « la petite chose » fût négligée par moi — si
+toutefois des Sphinx pétrifiés peuvent <i>souhaiter</i> — avoir
+un mouvement de l’esprit ressemblant
+à de la vie…</p>
+
+<p>Mais malheureusement, plus on souhaitait, plus
+je m’obstinais en la décision opposée. Après cet
+aveu, je ne pourrai plus céler que j’ai mauvais
+caractère…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, me disait le gros homme, tu es plus
+inébranlable que les fondements des sept cieux.</p>
+
+<p>Ayant ainsi protesté et dégagé sa responsabilité,
+Si-Djelloul-ben-Embarek sourit, très épanoui. J’ai
+peine à le croire complice secret des intrigues du
+beau khodjah-chef. Mais c’est évidemment l’un de
+ces fonctionnaires zélés, contents d’eux, tyranniques
+quand on leur montre de la faiblesse, et pouvant devenir
+instruments passifs d’une habile flatterie…</p>
+
+<p>Nous entrâmes tous au tribunal du khadi.</p>
+
+<p>Je ne puis transcrire ici l’océan de paroles superflues
+où se noient les affaires entre Arabes beaux
+parleurs, et qui fait une comédie de toute séance de
+justice civile. Les deux hommes, Bou-Haousse et
+Ben-Ziane, crièrent, hurlèrent, s’injurièrent. Ce dernier
+voulait prouver qu’il avait été tondu, et je me
+déclarai prêt à le tenir pour écorché — j’étais assez
+confus d’avoir amené un voleur chez mes hôtes…</p>
+
+<p>Mais ne pouvait-on punir Bou-Haousse ? L’estimable
+Si-Khouïder-ben-Abdallah, juché derrière son
+comptoir, n’avait-il donc aucune lumière éclairant ce
+cas spécial ?</p>
+
+<p>Embarrassé, le khadi, au lieu de me répondre,
+feuilletait son code malékite, et consultait — lui
+aussi, Seigneur ! — les gloses des commentateurs des
+Livres Saints. Cependant le grand oukil me disait :</p>
+
+<p>— Pardonne à ton serviteur, ô Sidi, puisque ta
+trop grande bonté crut devoir réparer sa faute…</p>
+
+<p>— Pardonne-lui, ô Sidi, renchérissait Si-Kaddour.
+Tu ne peux espérer le corriger. La queue courbe
+du chien sloughi ne se redressera point, même si
+tu la mets sept ans dans un étui…</p>
+
+<p>Néanmoins nous passions en revue les moyens
+répressifs. La matraque éloquente se trouvait
+écartée par mes habitudes françaises et par la prière
+du grand oukil. Une amende ? Avec quoi l’eût-il
+payée, puisqu’il venait de restituer tous les douros
+de son <i>mezoued</i> ? La prison prolongée ? J’en deviendrais
+la victime, accoutumé que je suis au service
+de ce coquin ; et, davantage encore, je vais avoir
+besoin de lui, pour ma « contre-opération », demain.</p>
+
+<p>Le khadi tournait toujours les feuillets de ses
+gros livres et me proposait des « punitions » vraiment
+puériles : promener Bou-Haousse dans la
+zaouïa, avec, sur la poitrine, un « écriteau de honte ».
+Le revêtir de haillons vermineux. Le priver durant
+trois jours de cousscouss. — Châtiments du monde
+islamique qui sait à quel point ses enfants, parfois
+féroces, restent de petits enfants. Je refusai ces
+expédients, fallacieusement coercitifs. Je remis à
+plus tard la solution du problème… Finalement
+nous nous séparâmes sans avoir rien décidé :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Allah est le plus instruit !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Et nous allâmes déjeuner. Le grand oukil me
+conduisait, toujours majestueux, toujours bonasse,
+toujours serviable. Il cherchait en sa tête
+une compensation aux tracas judiciaires que j’avais
+voulus, mais qui n’auraient pas dû m’atteindre dans
+la zaouïa bénie de Mozafrane. Avec simplicité, avec
+le même calme dont il m’avait vanté tout à l’heure
+les talents de chasseur de son chaouch Djouba (« Tu
+ne peux concevoir son habileté, Sidi : tout ce qu’il
+a visé est inscrit tué »), avec la même simplicité,
+donc, le grand oukil me fit cette offre inattendue : — Si tu
+veux une belle femme, Sidi, tu n’as qu’à
+souhaiter, et tu la trouveras sur tes fréchias par
+mon ordre…</p>
+
+<p>Divers détails suivirent, assez peu chastes. Et je
+ne voulus pas répondre que je connaissais dès longtemps
+la présence à la zaouïa de ces « dorées », de
+ces danseuses qui vivent ici sans y danser à cause
+de la gravité du lieu, ces « beautés » (récite mon
+vieux taleb) « dont les yeux brillent comme la lune
+au zénith et dont les bras sont polis comme la hampe
+des étendards » — et qui font partie de la haute hospitalité.</p>
+
+<p>Ce sont des usages très anciens, plutôt bibliques.
+Aux caïds, aux chefs arrivant de loin sans leurs
+femmes, on ne croit pas du tout, par cette politesse,
+faire perdre le droit de réciter pieusement la
+sourate vingt-troisième :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Heureux sont les croyants…</div>
+<div class="verse">Qui évitent toute parole déshonnête,</div>
+<div class="verse">Qui savent commander à leurs appétits sensuels.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXV</h2>
+
+
+<p class="date">23 octobre.</p>
+
+<p>C’est aujourd’hui, c’est tout à l’heure…</p>
+
+<p>Je ne suis pas d’ordinaire une telle poule mouillée.
+Cette fracture, à Paris, je l’aurais tout bonnement
+considérée comme une fracture, c’est-à-dire
+une simple épreuve de patience. Mais sous ce terrible
+climat, le paludisme aidant, il arrive que les
+os brisés ne se ressoudent point, et restent inertes
+en présence.</p>
+
+<p>Mon énergie s’est usée pendant ces deux mois d’inquiétudes
+et de souffrances — car j’ai souffert aussi
+physiquement, beaucoup. Est-ce bon ? Est-ce mauvais ?
+Je l’ignore. Mon vieux Si-Kaddour prétend y voir un
+excellent signe : le travail douloureux mais sûr
+menant au « raccommodage » parfait. Du reste, le
+taleb s’en remet à la Puissance de Là-Haut, si loin
+de nous si petits. Et voici le Koran ouvert, pour me
+relire quelque chapitre :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Dieu sépare le fruit du noyau. Il tire le brin d’herbe d’une
+graine desséchée. Il crée, il tue. Il fait la mort avec de la vie :
+et de même il fait revivre ce qui semblait mort ou endormi.
+Il est le Miséricordieux !</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ai-je mérité la miséricorde ?…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
+
+
+<p class="date">Même jour, minuit.</p>
+
+<p>En deux mots, comme les notes d’un soir de
+bataille :</p>
+
+<p>Nous avons « rompu le plâtre », et je ne suis pas,
+hélas ! certain du résultat. Quel engourdissement,
+quelle impression hésitante, au sortir des langes
+rigides et durs. Ma cheville est très faible. Je la traite
+avec la gaucherie un peu affolée des jeunes mères
+qui n’ont jamais encore enfanté…</p>
+
+<p>Si j’allais tout compromettre par ignorance ?</p>
+
+<p>Puis il me semble à d’autres instants que tout est
+déjà compromis. Je frissonne. Moi qui n’aime point
+les médecins, je regrette pourtant de me sentir ès
+mains du seul Si-Kaddour, privé des lumières de la
+Faculté…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
+
+
+<p class="date">30 octobre.</p>
+
+<p>Vraiment, c’était bien une naissance ; et l’on me
+traite comme une accouchée : petits soins, petites
+friandises, visites — oh, surtout, des visites ! A peine
+me reste-t-il le temps d’éprouver une joie quelconque
+de cette issue probablement favorable — si rien de
+fâcheux n’intervient.</p>
+
+<p>Le cheikh des tolbas m’envoie de la confiture,
+reçue de Damas ces temps derniers. Le grand oukil
+me fait présent d’un coussin de cuir découpé, le plus
+beau que j’aie jamais vu, apporté l’autre jour à la
+zaouïa par les Touareg. Et le délicieux khodjah, Si-Hassan-ben-Ali,
+me vante doucereusement les
+charmes de la gazelle arrivée hier dans les bras
+d’un cavalier — une petite bête mignonne et fine,
+malicieuse et timide, que j’ai baptisée Faffa, au grand
+scandale de mon vieux taleb.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu es au-dessus de mes paupières !
+Mais, par Allah, une gazelle a-t-elle besoin d’un
+nom ?</p>
+
+<p>Alors nous dissertons, nous discutons. Le Prophète avait
+bien nommé sa chamelle favorite Kosouah,
+et ses ânes Ofaïr et Yafour. Et sa mule blanche, sa
+célèbre mule Doldol, Si-Kaddour voulait-il donc
+l’oublier ?</p>
+
+<p>— Ya Sidi, la vérité est avec toi. Ne te moque
+pas de ton serviteur. Mais ces noms que tu me
+cites n’étaient pas des noms d’homme, ni de femme
+des hommes. Rien qu’en cette zaouïa, Sidi, cinquante
+au moins de nos filles en Dieu, esclaves ou
+libres, s’appellent Faffa !</p>
+
+<p>Je ris. Faffa ne sera Faffa que pour les Français
+plus tard et maintenant pour moi. Sans nul souci
+des propos, elle trottine autour du tapis, frappant de
+ses petits sabots le dallage des faïences claires — et ce
+joli toc-toc, si léger, me semble battre la mesure
+aux élans de mon espoir. La vie est belle, quelquefois.</p>
+
+<p>J’aspire à la liberté de toutes mes forces, la vraie
+liberté, celle qui résulte de cette chose si simple, si
+peu appréciée quand nous la possédons : l’inconsciente
+rapidité du mouvement. Courir… même par ce
+temps lourd, j’en fais un idéal qui me hante. J’y songe
+le matin, quand la nacre de l’aube tardive découpe
+en noir le grillage doré de ma fenêtre — et le soir,
+quand l’écroulement des argenteries encadre de nouveau
+le mouton rôti — et la nuit, lorsque la prière
+est annoncée par le <i>moudden</i>. J’y songe même quand
+midi flamboie : avoir chaud par suite d’une course
+folle, comme un enfant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je n’ai point mentionné les phases traversées
+cette semaine, les oscillations entre mes doutes et
+ma croyance à la guérison.</p>
+
+<p>— Allah est le maître des événements. Il domine
+tout, me répétait Si-Kaddour.</p>
+
+<p>Cependant, pour aider Allah, il convoqua près
+de mon tapis le chef-masseur des étuves, Hamou-ben-Missouk,
+celui qui pétrit sous ses doigts les
+chairs les plus djazertiques. Or cet Hamou me
+déclara, par la bénédiction et le salut, qu’au bout
+de quinze jours de traitement ma jambe serait apte
+à me conduire « jusqu’à la fin de la terre ! » Je n’en
+demande pas même autant. Et je l’écoutais cependant,
+charmé de ses promesses, cet homme aux
+petits yeux bridés, mystérieux, dont les longs bras
+maigres détiennent ma future santé.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, la force, la résistance, la souplesse
+sortiront pour toi de mes deux mains comme le
+vase sort des mains du potier. Que Sidi-Bou-Saad
+me brûle sur place si tu te rappelles en partant
+quelle est celle de tes chevilles qui t’aura retenu
+chez nous, qui me donne aujourd’hui la gloire de
+te servir…</p>
+
+<p>Son regard est équivoque, et son sourire. Il porte
+la tare morale de ceux dont le métier s’accompagne
+d’à-côtés louches et discrets : la robuste beauté de
+son corps n’arrive pas à faire illusion, mais pas du
+tout, sur la beauté de son âme. Il sent mon impression.
+Il essaie de la combattre en dogmatisant médecine
+et chirurgie.</p>
+
+<p>— Mauvaise cassure, ô Sidi ! heureusement ton
+sang vaut de l’or. <i>Ak Rabbi !</i> je te le répète, avant
+une lune, si Dieu veut, tu retourneras dans ta
+France à condition que d’ici là tu viennes tous les
+jours au <i>hamma</i> — car, te soigner, je ne le puis
+sans la buée chaude et salutaire. Tu verras ma
+science, ô Sidi ! Tu ne pourras en croire ni tes
+muscles ni tes yeux. Par la baraka très sainte ! j’ai
+guéri plus de seigneurs que ta tête chérie n’a de
+cheveux. J’ai remis l’épaule à Si-El-Aïd, j’ai enlevé
+à Si-Tahar le mal des princes (la goutte) — et combien
+d’autres, très remarquables, n’ai-je pas soulagés
+entre les illustres Djazerti !</p>
+
+<p>Il fallut prier ce faquin d’aller surveiller son étuve,
+en laquelle je me rends depuis très consciencieusement.</p>
+
+<p>Et là ce sont chaque soir des séances bizarres où
+je joue le rôle d’un objet, d’une chose docile qu’on
+tourne et retourne parmi la buée fantastique et le
+doux ruissellement de l’eau. Hamou-ben-Missouk
+chantonne à voix basse (malgré la défense des
+pieuses règles). Il s’approche de moi, il me palpe,
+et son chant se coupe de souffles haletants, étouffés,
+presque indiscernables. Les deux esclaves noirs qui
+l’aident glissent félinement sur le sol mouillé. Et
+j’entends derrière les murs des papotages, de petits
+cris de femmes, des rires légers, jeunes et frais…
+Je pense aux ébats singuliers dans la piscine de
+Bagdad, j’évoque le portefaix, les trois jeunes filles,
+tous ces contes de licence et de suavité dont l’Orient
+charme encore maintenant ses oisivetés voluptueuses…
+Puis aux rudesses du grand massage
+succèdent de lentes pressions dont Hamou repose
+sa fatigue et la mienne. Il se met à raconter, sans
+préambule, de merveilleuses histoires saugrenues
+qui s’ajustent à mes songes :</p>
+
+<p>— … Alors la mère du sultan dit à son fils magnanime :
+« Ne cherche pas davantage, ô toi que
+j’ai porté ! Donne à celui qui est présent, couvre
+celui qui dort, oublie celui qui est absent. » Mais
+il n’écoutait point sa mère, parce qu’il voulait ce
+jeune homme et cette belle femme…</p>
+
+<p>Le conte s’interrompt sans que je le sache ou
+que j’y prenne garde. Les nègres passent, colossales
+silhouettes. Les rires tintent derrière le
+mur… L’eau tiède s’égoutte paresseuse… Hamou
+chantonne…</p>
+
+<p>Et comme aux jours de mon arrivée, mon âme
+est « prise » au piège du rêve et de l’irréel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
+
+
+<p class="date">2 novembre.</p>
+
+<p>L’étuve n’exige que mes soirs.</p>
+
+<p>En cette date mélancolique où Paris visite ses
+morts, les tombeaux m’ont attiré, et ces souvenirs
+du passé qui sont les tombes de sensations éteintes.
+Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait
+trop de sa splendeur automnale, si différente
+du tragique été calciné. Je n’ai pas pu
+mettre mon âme au régime de la tristesse.</p>
+
+<p>Pourtant — et plus que certains — j’ai mes
+deuils. Sécheresse d’âme, alors ? Oui, dont je suis
+presque irresponsable, car elle ne vient pas de mon
+cœur : le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement.
+Ce sable est un débris de rocs. Ce peuple
+est un débris de race. Il garde à peine la mémoire
+de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait
+l’Espagne de sa civilisation créatrice, ceux où les
+Sarrasins guerriers venaient chez nous jusqu’à
+Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme
+à l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui,
+je ne l’ignore plus, la conquête du monde
+par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la
+vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante — la
+gloire qui portait quelque chose de fort derrière ses
+étendards. Il n’y a là (sauvage aussi) que le seul
+progrès tortueux d’un mysticisme mené par des
+appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement
+les offrandes de vies humaines, mêlées sur
+les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de <i>douros</i>.</p>
+
+<p>Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses
+sourires comme dans ses tempêtes, dans ses apaisements
+comme dans ses férocités. Et c’est pourquoi,
+âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance.
+C’est pourquoi il m’impose cette indifférence momentanée
+de la vie et de la mort, cette acceptation
+du néant…</p>
+
+<p>Certes, voilà des propos maussades ; je subis
+aussi sans le savoir l’impression de la Toussaint :
+et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses yeux
+veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout,
+cette jolie bête, plus câline et plus bondissante
+qu’on ne saurait l’imaginer. Sa légèreté doit
+faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot
+qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant
+valoir et moi faisant valoir Faffa, nous attirons
+beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa.</p>
+
+<p>— Ne sois pas offensé, ô Sidi ! <i>Ils</i> n’ont guère vu
+de gazelles, car elles sont rares en nos contrées.
+Et jamais leurs yeux curieux n’ont connu de bâton
+pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes
+ordres.</p>
+
+<p>Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se
+nommer <i>béquille</i> en langage précis — la tant redoutée
+béquille… Mais que m’importe d’être grotesque
+pour quelques jours de prudence seulement ?</p>
+
+<p>Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance,
+chez nous natifs de l’Europe, est bien la meilleure
+résignation…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage
+aux saints restes.</p>
+
+<p>Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette
+grotte où Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence — et
+d’abord à la fontaine Aïn-Selam d’où
+descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau.
+Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers
+étroits du sommet de la petite montagne.</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte !</p>
+
+<p>Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances,
+et Barka se tenait à quatre, pris d’un désir
+de pirouettes. Mais bientôt cependant, la fatigue
+aidant pour moi et la piété pour les autres, nous
+abordâmes les lieux sacrés dans un recueillement
+complet.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de
+richesse et de salut : car son onde parfaite, que
+rapportent nos fidèles aux pays les plus distants,
+guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme.
+Et n’est-ce point un immense miracle, Sidi, qu’elle
+ait ainsi jailli au faîte du mont ? D’où vient-elle,
+cette eau bénie ? D’où ? J’ai réfléchi, et je pense, ô
+Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des
+Jardins du Ciel.</p>
+
+<p>Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance : assez
+de prose règne déjà sur l’univers contemporain. Et
+puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas entièrement :
+la source artésienne doit arriver (par-dessous
+l’horizon en effet) des hauts plateaux du Sud,
+analogues à ceux de l’Aïr dont les lointaines nappes
+mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à
+Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad
+(Allah veuille lui prolonger la félicité !) vit l’eau
+pure couler soudain au simple choc de son bâton, il
+s’écria : « Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur
+la terre ! » Puis, comme c’était l’heure sacrée de la
+prière du <i>mogh’reb</i>, il s’agenouilla pour ses ablutions
+près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant
+trois fois : « O mon Seigneur, fais-moi sentir
+l’odeur exquise des Paradis !… » Et dès cette heure,
+ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très sainte : par le
+miracle d’abord, et par le contact de son premier
+flot avec un être religieux, supérieur à toute créature,
+notre Sublime, notre Illustre, notre Vénéré
+Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p>
+
+<p>Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous
+écoutant, ma béquille béquillant, nous parvenions
+au seuil de la grotte, petite excavation sans profondeur
+et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue
+s’étend, libre, sur le grand Sahara de sables aux
+lignes d’indicible beauté.</p>
+
+<p>— IL vivait là, Sidi…</p>
+
+<p>Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes,
+me touchèrent plus que l’habituelle éloquence
+du vieux disciple : « IL vivait là… » Sous
+cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et <i>voulu</i> son
+rêve. Et ce rêve de doctrines et de domination persiste
+encore, magnifié par la renommée, agrandi par une
+heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose,
+les Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui
+souhaitent posséder le monde jaune et noir. Mais nos
+cervelles françaises, critiques et irrespectueuses,
+ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent
+de super-terrestre, de colossal et d’immense
+pour des esprits musulmans ralliés à leur <i>dikhr</i>.</p>
+
+<p>— IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons.
+Son extase mystique était pleine d’amour des
+hommes, de piété, de douceur, d’humilité. Laisse-moi
+te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent
+parlé et que depuis longtemps je projette de te faire
+entendre : un fragment de son admirable ouvrage
+que tu ne connais pas encore, intitulé : <i>l’Or de la
+Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du
+monde, Bou-Saad-ed-Djazerti</i>…</p>
+
+<p>Décidément, le grand Saint a produit toute une
+bibliothèque, car une foule d’autres titres édifiants
+me sont devenus familiers (sans compter ceux que
+j’ai déjà notés) : <i>le Parfum du Ciel</i>, par exemple,
+<i>les Glaives de la Foi</i>, <i>les Diamants du Sublime Trésor</i>.
+J’en oublie quelques-uns. Le taleb reprend ses
+bonnes habitudes de transporter des bouquins
+fanés dans les profondeurs du capuchon de son
+beurnouss…</p>
+
+<p>— C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du
+Koran : « Dis : si vous aimez Dieu, suivez-moi,
+Dieu vous aimera. »</p>
+
+<p>Nous étions assis contre les parois mi-circulaires
+de la petite grotte, suavement prostrés par le temps
+très chaud. Des mouches, près de l’entrée, coupaient
+les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante ;
+et la vieille voix de Si-Kaddour, lente et
+monotone, se mêlait au bruit de leurs ailes et formait
+la basse du concert.</p>
+
+<p>— « … Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais
+Dieu aime aussi ceux qui ne suivent pas. Il aime
+tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la
+volonté même, puisque aimer une créature ou une
+chose <i>c’est la vouloir</i>.</p>
+
+<p>« Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer.
+Si l’on se pénètre bien de cette vérité évidente, on
+demeure persuadé que tout ce qui existe, l’infidèle
+comme le croyant, est enfermé dans l’amour de
+Dieu. En effet, si l’infidèle n’avait pas été l’objet de
+sa sollicitude, Dieu ne l’aurait pas créé. »</p>
+
+<p>Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant
+signet.</p>
+
+<p>— Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand
+je te parlais de cette douceur de dogmes, et, spécialement
+envers les Roumis, du bon sentiment de
+Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.</p>
+
+<p>Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient.
+Tout recommence d’ailleurs sur cette
+terre : la nuit après le jour, le découragement
+après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi
+toujours la même : « Les Djazerti sont guerriers,
+dominateurs, violents. Le sang des Roumis, notre
+sang, ils l’ont maintes fois versé. »</p>
+
+<p>— Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb !
+pour que je sois convaincu, tu n’aurais pas dû me
+l’apprendre.</p>
+
+<p>Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour,
+pendant que je rythmais la mélopée avec un zèle
+de vrai <i>khouan</i> soutenu par mon esprit taquin :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Demande de tous tes vœux un Chef juste</div>
+<div class="verse">Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile !</div>
+<div class="verse">Si de ton Chef le Sabre est affilé</div>
+<div class="verse">Il imposera la Voie droite,</div>
+<div class="verse">Il confirmera le Témoignage.</div>
+<div class="verse">Prions, de par le Sabre !</div>
+<div class="verse">Par le Sabre, ta prière sera exaucée…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Ya Sidi : Je t’en prie, Sidi !</p>
+
+<p>Mais je récitais encore :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Par le Sabre, ton aumône sera agréée,</div>
+<div class="verse">Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée,</div>
+<div class="verse">Par le Sabre, ta famille sera bénie,</div>
+<div class="verse">Par le Sabre, tu seras un saint et un pur !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Ya Sidi ! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine
+musulmane ? Dans le Koran, n’y a-t-il pas
+écrit : <i>La force, réelle manifestation de Dieu sur la
+terre</i> ?</p>
+
+<p>Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire
+conciliant, il se rebiffait. Il acceptait sa part
+de responsabilité dans les rudesses de l’Islam.</p>
+
+<p>Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter.
+Et lui, voyant cela, fut terriblement confus
+d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta dans des
+explications où il fonçait, tête baissée, pareil au
+fuyard qui court dans une ruelle.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, la vérité est avec toi ! le jugement
+sain est avec toi ! Pourtant remarque ceci : le
+Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait l’exhortation
+que tu me répètes, n’en portait pas la faute,
+si faute pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh, — tu
+trouveras cette règle en nos doctrines et en les
+meilleures gloses des Livres Sacrés, — l’âme du
+cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer
+endormie… Oui, Sidi ! Pendant que les paroles
+inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et chérif
+doit écouter, surpris : il devient son propre auditeur.
+Et les maximes qu’il a dites, il les connaît seulement
+par ses oreilles attentives, et non point par
+le mouvement de ses lèvres, encore moins par
+l’impulsion volontaire de son cerveau…</p>
+
+<p>Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui ;
+c’est l’Esprit qui parlait chez Daniel et chez Ézéchiel)
+n’allait pas sans me faire sourire — en
+dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes
+« flairent » nos impressions avec un merveilleux
+instinct. Si-Kaddour répondit avant que j’aie pu
+parler :</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! Pourquoi doutes-tu ? Il n’y a rien de
+plus juste et de plus naturel… Le chériff inspiré
+par Allah se trouve dans la situation d’un pêcheur
+de perles, qui plonge pour trouver de précieux
+coquillages au fond de la mer. Le sang bourdonne
+sous son crâne, ses mains s’accrochent au rocher.
+Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des
+coquilles pêle-mêle dans son panier. Mais les
+perles, ô Sidi, les perles fines et rares, il ne les
+voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même
+temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent,
+sur le rivage.</p>
+
+<p>La parabole se déroulait doucement, à l’abri de
+cette grotte miraculeuse, en ce décor de vignes et
+de palmiers dont le vent tiède faisait frémir les
+branches — les beaux palmiers, les arbres féconds
+et précieux qu’Allah créa le sixième jour en même
+temps que l’homme, parce que, sans eux, l’homme
+n’aurait pu vivre au milieu des Déserts.</p>
+
+<p>— Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien
+Sidi-Bou-Saad aimait les arbres : on ne peut avoir
+l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait au
+point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers
+et par quelques marchands cette oasis miraculeuse.
+Il les aimait… tels des enfants chers. Il
+les aime encore jusque dans le tombeau. Et les
+arbres le lui rendent. Le gros figuier, près de la
+mosquée, a percé le mur d’un effort de ses racines — et
+voici que son étreinte enserre affectueusement
+le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection.</p>
+
+<p>— Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile.</p>
+
+<p>Nous descendîmes lestement — autant qu’une
+béquille aidée d’auxiliaires connaît l’allure leste.
+Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et vermeil.
+Des roses piquetaient les buissons près de
+nous, sous les ombrages frais. Et Faffa la gazelle
+humait leur parfum de son petit nez dédaigneux,
+et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc,
+toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais
+comme nous arrivions dans la cour d’honneur, elle
+partit d’un bond soudain, inexplicable, prodigieux,
+pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples
+du figuier.</p>
+
+<p>— Viens, petite, petite !</p>
+
+<p>Elle ne bougeait pas.</p>
+
+<p>Alors le vieux taleb conclut triomphalement :</p>
+
+<p>— Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent
+la bonté qu’eut jadis le Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils
+se réfugient en lui, ou en ce qui le touche…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je
+n’étais entré jusqu’ici dans la « koubba des tombaux » :
+mon équipage eût scandalisé les fidèles.
+Si-Kaddour en explique le motif :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu
+ne pouvais pas ôter… »</p>
+
+<p>Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se
+déchausse point seulement en signe de respect — mais
+afin que ses semelles, qui marchèrent sur des
+choses impures, ne viennent pas souiller les nattes
+pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique,
+Clément et Miséricordieux.</p>
+
+<p>Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé
+aussi ma béquille à la porte, près de mes babouches.
+Et j’ai suivi le grand oukil, gardien d’honneur des
+sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et
+dont l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait
+en courtes phrases, murmurées, susurrées,
+pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu obscur,
+sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les
+bois ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la
+piété des voix chuchotantes ne parvenaient pas à
+m’impressionner. Je me trouvais pris de cette
+bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte
+ennemi du nôtre, même si ce « nôtre », depuis
+l’enfance, fut oublié.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs
+pierreries sont des émeraudes enchâssées d’or
+massif !</p>
+
+<p>Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque
+travée, petites lueurs discrètes de sanctuaire. La
+chaire de cèdre paraissait toute noire, d’une hostilité
+qui menaçait. La niche plate où l’<i>imam</i> qui
+conduit la prière se place debout, dans la direction
+de la Mecque, le dos au public, semblait une porte
+reclose sur des secrets que je ne saurai point. Tout
+me déroutait, même les parfums : véhémente odeur
+de musc, de santal, de benjoin, mêlée d’un relent
+de moisissure, agréable et comme dépravé.</p>
+
+<p>— Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine
+qui soulève les dalles et enlace le saint monument.</p>
+
+<p>C’était réel — mais je me demandai si c’était
+naturel. Et la sécheresse morale augmentait en moi,
+cette curieuse impossibilité de sentir. J’accordai
+pourtant les louanges nécessaires au merveilleux
+sépulcre qui s’est bâti tout seul en une nuit, avec
+les pierres apportées par les pèlerins du vivant de
+Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous
+l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres
+savaient apparemment, dans ce temps de miracles,
+non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car
+les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils
+et du petit-fils, ne sont pas mieux travaillées que
+celle du grand aïeul — cependant elles sont fort
+belles : d’élégantes colonnettes ; des frises harmonieuses ;
+des inscriptions dorées qui sillonnent le
+marbre blanc de leurs courbes fantaisistes, proclamant
+en versets du Koran que tout est poussière et
+qu’Allah reste éternel.</p>
+
+<p>Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur
+sépulture ailleurs, en ce cimetière éloigné que je
+vis un soir et d’où s’enfuirent des femmes, blancs
+fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement,
+après la vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de
+la chaîne corporelle ; seuls les héritiers de la
+<i>baraka</i> reposent ici, près de l’ancêtre, parmi l’ardeur
+des parfums et le recueillement du silence
+dévot.</p>
+
+<p>Richesse et considération, tout vient à Mozafrane
+pour ces dalles augustes. Elles en sont la fortune,
+l’orgueil, la gloire et la raison d’exister. Elles ont,
+de la primitive fondation (<i>zaouïa</i> signifie simplement
+<i>coin</i>, ermitage, cellule), fait un palais et une
+ville florissante. Et leur présence mélancolique décuple
+pour des Arabes la volupté des richesses, la
+volupté de l’amour charnel.</p>
+
+<p>Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun
+occupé de nos pensées divergentes.</p>
+
+<p>Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement
+s’éleva, semblant sortir du sol même. Cette
+voix rauque et douce à la fois proférait des syllabes
+confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me
+jugeais impassible, le petit frisson subtil de l’approche
+du mystérieux. Je <i>sentis</i>, jusqu’à pâlir. Là-bas
+un <i>khouan</i>, un pèlerin déjà en extase, soupirait
+sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur
+éperdu, frémissant délire qui n’a pas l’âpreté des
+visions indoues, parce qu’il vient des sens et non
+des conceptions de l’esprit.</p>
+
+<p>— Cet homme est heureux… murmura près de
+mon oreille le taleb.</p>
+
+<p>Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait
+de jeunesse supérieure, de toutes les beautés de la
+catalepsie mystique, et le tremblement de cet être
+l’amenait au spasme, peu à peu.</p>
+
+<p>— Il est heureux… Encore un bienfait, ô Sidi,
+augmentant le nombre indicible de ceux qu’on ne
+peut plus compter. O notre Sublime Maître en la
+Vérité et la Voie ! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source
+inépuisable de tendresse !…</p>
+
+<p>Tendresse ? Mes yeux regardèrent en haut. Les
+grands étendards de guerre laissaient tomber de la
+voûte les plis somptueux de leurs brocarts, prêts
+à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies
+du Sabre bourdonnait ironiquement dans je ne
+sais quelle case de mon souvenir :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères,</div>
+<div class="verse">Par le Sabre, tu seras un pur <i>khouan</i>,</div>
+<div class="verse">Par le Sabre, tes biens seront centuplés,</div>
+<div class="verse">Par le Sabre, ton épouse sera à toi</div>
+<div class="verse">Et personne autre que toi ne la verra !</div>
+<div class="verse">Mais si le Sabre est mis au fourreau</div>
+<div class="verse">Le mal s’emparera de toi.</div>
+<div class="verse">Si tu es Khadi, tu deviendras injuste.</div>
+<div class="verse">Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur.</div>
+<div class="verse">Si tu es Khouan, tu deviendras renégat.</div>
+<div class="verse">Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs.</div>
+<div class="verse">Ayez foi dans le Sabre !</div>
+<div class="verse">Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi ?</div>
+<div class="verse">Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
+
+
+<p class="date">3 novembre.</p>
+
+<p>Un peu de sirocco nous accable aujourd’hui. Et la
+fièvre, qui toujours guette, en profite pour envahir
+les artères, doucement, doucement, languide et
+voluptueuse pulsation par quoi l’on s’use, s’abandonnant,
+devenant sa proie jusqu’à défaillir…</p>
+
+<p>Si j’étais poète, j’écrirais sur la fièvre un lot de
+sonnets « admirables ! » J’en vanterais le charme pervers.
+Des gens s’abolissent exprès, par les alcools,
+l’éther, la morphine, la fumée d’opium et autres
+fâcheux ingrédients. Que ne viennent-ils au Sahara ?
+Dans les endroits les plus mauvais, cela va sans
+dire. Peut-être ils y trouveraient des pâmoisons
+de haute rareté, des déliquescences imprévues,
+d’exquises disparitions de leur <i>moi</i> pensant. Et ce
+serait leur mort lente, très lente, voulue, bien
+voulue, un mode de destruction parfaitement propre
+qui débarrasserait la société d’Europe.</p>
+
+<p>Ils auraient aussi l’extase. Mais c’est moins
+périlleux, je crois.</p>
+
+<p>Depuis hier je me préoccupe de l’extase — depuis
+que le vieux pèlerin se tordait près du saint tombeau,
+dans une enviable crise de joie. Et la curiosité
+me tourmente. J’aurais voulu savoir si le
+taleb, par exemple, mon brave et inséparable compagnon,
+avait obtenu lui aussi le « <i>them</i> en Dieu ».
+J’en doute par instants. Car celui qui vient de goûter
+l’anéantissement suave peut-il se remettre ainsi
+aux proses vulgaires de chaque jour ? Se résignera-t-il
+à quitter l’Incommensurable pour exhorter des
+esclaves, ou pour se promener avec moi — moi
+Roumi ?</p>
+
+<p>— Ya Sidi (sa réponse fut tellement paisible…),
+Ya Sidi, par ta tête chérie, tu te nourris, mais
+manges-tu toujours ? Tu as souvent soif, mais bois-tu
+toujours ? Tu trouves les femmes belles, mais les
+aimes-tu toujours ? Oui, Sidi, mon humble piété a
+connu les joies super-terrestres. Seulement, vois-tu,
+pour savourer les délices de ces bonheurs-là, il est
+bon de redescendre parmi la vie des autres hommes.
+Ya Sidi !… Le Fidèle monté au « degré perfectionné »
+occupe, alternativement, deux états : l’état d’<i>union</i>, où
+il n’aperçoit que Dieu et son unité ineffable ; l’état de
+<i>vision</i>, où il rentre dans le cercle naturel pour s’occuper
+du bien des siens, du succès de l’œuvre commune
+et des devoirs extérieurs. Qui donc, ô Sidi,
+prêcherait la vertu, qui rendrait la justice, qui
+instruirait la jeunesse, qui soignerait les infirmes, qui
+vaquerait aux cultures et au commerce, si tous
+étaient sans cesse en extase ?</p>
+
+<p>Je me soulevai, un peu étourdi : la fièvre battait
+à mes poignets le rythme du pieux discours. Je dis
+pourtant :</p>
+
+<p>— Et le salut de vos âmes ?</p>
+
+<p>— Le salut, Sidi ? Mais le salut reste possible
+sans qu’on ait effleuré l’extase. Il suffit au khouan
+vertueux, pour entrer dans les Paradis, d’avoir
+cru de tout son être à ce que contient la <i>chahada</i> — à
+ces « attributs » de Dieu, renfermés implicitement
+dans notre profession de foi : <i>La illah ill’
+Allah ou Mohammed Ressoul Allah.</i> Et aussi, cela se
+conçoit, de faire l’aumône aux Saints, et de suivre
+les principes du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.</p>
+
+<p>Naturellement, cela se concevait. Donnez, donnez !
+Je savais depuis longtemps ce mot d’ordre.
+Donnez pour gagner le ciel, donnez pour effacer
+vos fautes, donnez pour compenser l’extase manquante. — Ma
+fièvre croissait. A mes poignets, à
+mes coudes, de petits coups frappaient, réguliers,
+et le frisson délicat du paludisme saharien me
+semblait aussi répéter : Donnez, donnez !</p>
+
+<p>Le pauvre Si-Kaddour soupçonnait un doute en
+mon mutisme. Il continua néanmoins, très bénin :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par la baraka ! nous ne recommandons
+la recherche de l’extase qu’aux fidèles choisis,
+de vie sainte et déjà vieux. Il faut aussi qu’ils
+soient instruits, pour extérioriser leur âme au
+moyen du seul amour de Dieu. Quant aux autres…</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Le sirocco devenait fatigant.
+Et ce fut comme en dormant que je relevai la
+phrase tombée (je ne savais du reste pourquoi cette
+persistance d’enquête) :</p>
+
+<p>— Quant aux autres ?…</p>
+
+<p>— Les autres, ya Sidi, les intelligences moins
+vives, les ignorants, les simples, obtiennent un résultat
+par la répétition du nom d’Allah, deux ou
+trois mille fois. Au bout d’un temps, le <i>nefs</i> seul
+vibre encore, tandis que le corps et le cœur s’endorment.
+L’extase arrive. Certes, cette pratique est
+moins pure et moins bonne, mais Dieu est Indulgent
+et Sage. <i>Il</i> comprend les faiblesses humaines.
+<i>Il</i> accepte aussi les deux extases délirantes, Sidi…</p>
+
+<p>Ces doctrines sont monotones, ô lecteur, mais elles
+me plaisent ainsi. Songez que j’ai la fièvre, et qu’il
+fait chaud, lourd, écrasant. Songez que si je cesse tout
+à fait d’interroger mon taleb, je sombrerai dans un
+sommeil coupé de délire, tout comme l’extase en
+question. Et <i lang="it" xml:lang="it">chi lo sa ?</i> l’extase est peut-être bien
+quelque variante de la fièvre ; et je souffre peut-être,
+moi profane, de l’exacerbation du <i>nefs</i> qui
+n’est, on s’en souvient, ni l’âme, ni le cœur, ni le
+corps.</p>
+
+<p>— Les deux extases délirantes, Sidi, sont : et
+d’abord celle qui saisit parfois le croyant, dès qu’on
+lui permet de toucher le tombeau de Sidi-Bou-Saad,
+celle qu’amène la fumée du kif ou l’influence
+du haschich. Voie dangereuse ! Nous la permettons
+seulement après un long essai des moyens meilleurs.
+Du reste, Sidi, ta suprême compétence
+admettra, même parmi ceux qui s’efforcent, qui
+suivent les enseignements trois fois sages du Vénéré,
+qui mènent une vie pure, qui font l’aumône,
+qui s’élancent par la prière constante vers cette fusion
+dans la divine étincelle, beaucoup ne touchent
+jamais le but. Ils s’arrêtent à mi-chemin du <i>them</i>.
+Ils ne peuvent anéantir leur corps, ni percevoir les
+effluves du grand Inconnu…</p>
+
+<p>Et le taleb murmure, très bas, la voix soudain
+brisée :</p>
+
+<p>— J’ai perçu ces effluves, ô Sidi, ô Sidi. J’ai savouré
+les délices du Ciel…</p>
+
+<p>Il se tut, pris de rêverie.</p>
+
+<p>Nous n’avons plus parlé pendant la soirée suivante.
+Le <i>them</i> morbide, celui de la fièvre, achevait
+de m’envahir. Des hallucinations passaient, des
+visions de <i>khouan</i> prosternés, des Djazerti en extase,
+tous, tous, les gros lis blancs, tous écrasés de bonheur…
+Et vraiment une sorte de transport me prenait
+à mon tour, une ivresse non point croyante,
+non point mystique, mais sensuellement pâmée.
+Puis je glissai peu à peu dans le calme inerte des
+choses… Je fus une parcelle consentante du marasme
+musulman, subtil, quiet et berceur, dont
+(entre ses convulsions) l’Islam s’enveloppe comme
+d’un doux linceul.</p>
+
+<p>Il respire sous le suaire. Sa mort est vivante — mais
+sa vie est faite de mort et du goût de la mort,
+et d’ardeur vers la mort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXX</h2>
+
+
+<p class="date">4 novembre.</p>
+
+<p>Et cette mort est gaie souvent — voire bouffonne
+et pantalonnesque.</p>
+
+<p>Je me souviens qu’un jour, ou plutôt une nuit,
+Barka et Bachir voulurent me faire connaître la
+« danse des hommes ».</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ne le dis pas à Si-Kaddour…</p>
+
+<p>Alors ils se glissèrent dans mon appartement, sept
+ou huit fidèles serviteurs et disciples, des « blancs »
+en majorité. La danse interdite, mystérieusement
+ils la dansèrent. Ils la dansèrent, ainsi qu’ils la
+miment presque chaque soir, en se cachant, à la
+muette, sous la faible lueur suspendue de ma lampe — chorégraphie
+équivoque, bras qui s’arrondissaient
+comme des bras de femme, faisant signe au
+désir. Réellement, pour un Roumi non pervers,
+ce ne semblait point très séducteur. Plutôt
+terne, avec l’attente de je ne sais quoi qui vint
+enfin : le spasme de ces gens, brutal, parmi des
+rires, des cris étouffés. Et c’était l’extase encore — l’extase
+exhilarante et malsaine de paillasses et
+de pitres — toute une parade de foire, gloussante
+et titubante, abrutie de joie par l’invocation à
+Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Vénéré, le Sublime.</p>
+
+<p>Pauvre Sidi-Bou-Saad. Dans sa grotte, paraît-il, il
+répétait un verset de préférence à tant d’autres :</p>
+
+<p>« Celui de vous qui gardera sa pureté sera
+béni… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
+
+
+<p class="date">5 novembre.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, me dit Si-Kaddour en entrant chez
+moi, tu vas recevoir, je crois, la visite de l’hypocrite,
+du fourbe et de l’homme dangereux.</p>
+
+<p>Cette trinité en un seul être me met de très bonne
+humeur, — soit parce que « l’hypocrite » me devient sympathique,
+soit tout bonnement parce que, le
+sirocco disparu, j’ai pu ce matin faire le tour des
+jardins sans ma béquille ou sans le bras d’un esclave,
+avec le simple appui d’une canne de roseau.</p>
+
+<p>— Eh bien, taleb, nous le recevrons pour le mieux,
+ce beau khodjah-chef. C’est un charmant garçon,
+qui se montre depuis des semaines un véritable
+ami.</p>
+
+<p>Si-Kaddour hoche la tête du mouvement que
+j’aime, où il résume les protestations de sa conscience.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, que la baraka descende sur toi ! Tu
+peux nommer Si-Hassan-ben-Ali garçon charmant,
+pierre précieuse. Il y en a beaucoup de ces joyaux
+à travers le monde, en apparence ou en réalité. Le
+tison du feu de bivouac ressemble au rubis, Sidi :
+il est plus ardent, plus brillant même ; seulement
+il s’éteint, et le rubis ne s’éteint pas.</p>
+
+<p>L’« hypocrite » arrivait en effet, escorté de ses
+deux sous-scribes, et nuançant aujourd’hui ses amabilités
+d’un peu de solennel. Sa marche paraissait
+protocolaire. Son air aussi. Sa voix aussi.</p>
+
+<p>Il y eut naturellement des saluts, des préliminaires,
+des compliments échangés. Mais ensuite :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, dans quelques instants, inch’ Allah,
+Nos Seigneurs les Djazerti viendront te rendre
+leurs hommages, bien que l’heure ne soit pas convenable
+pour te troubler ainsi. Mais tu les excuseras,
+car ils ont une communication <i>urgente</i> à te faire. Et
+je suis heureux, Sidi, de pouvoir t’affirmer d’avance
+qu’elle est conforme au plus cher vœu de nos cœurs.</p>
+
+<p>Là-dessus, le khodjah se retira, me laissant assez
+intrigué. Mais je me démontrai vite à moi-même
+qu’en pays arabe, une « importance » proclamée si
+fort était certainement petite. Et sans curiosité bien
+intense je les vis pénétrer dans ma chambre, à la
+file, avec une suite plus nombreuse que de coutume,
+les Djazerti, les Sphinx hiératiques, les
+froids, les calmes, les blancs, les purs, les saints
+parents du chériff.</p>
+
+<p>— Que le salut soit…</p>
+
+<p>Le reste se perdit dans un bourdonnement confus,
+qui bientôt mourut, et le silence régna. Les souples
+laines neigeuses formaient des tas symétriques sur
+les arabesques des tapis déroulés. Et du sommet de
+chacun de ces tas, entre un voile cordé et la noirceur
+d’une barbe soyeuse, des regards venaient à
+moi, tout en se surveillant les uns les autres, disant
+les défiances, les compétitions, les prudences, l’effacement
+volontaire et provisoire dans une situation
+difficile, comparable à celle d’archiducs dont chacun
+se croirait des chances certaines de devenir empereur.</p>
+
+<p>J’attendais.</p>
+
+<p><i>Ils</i> attendaient.</p>
+
+<p>Dans la paix de cette mutuelle attente, on discerna
+le vol des mouches, qu’assagit l’automne — puis
+l’aboi d’un chien — puis le frou-frou métallique
+des feuilles de figuier, durcies par la saison, mais
+qui persistent à draper de vert la moitié des grosses
+branches sous ma fenêtre. Des minutes moururent,
+et des minutes. Enfin, de l’un des beurnouss une main
+grasse et blanche sortit lentement. Un index, sans
+beaucoup se lever, montra le ciel (que représentaient
+mes poutrelles vertes). Et la bouche de Si-Mesroud,
+oncle du chériff, doyen actuel de la famille, proféra
+tout bas la phrase fatidique :</p>
+
+<p>— Allah aekbar…</p>
+
+<p>Signal, probablement. Le khodjah Si-Hassan-ben-Ali,
+secrétaire général et particulier, quitta
+tout de suite la stupeur rigide qu’il s’impose, très
+correct en l’exercice de ses fonctions. Et me fut
+confiée alors — il était temps — la « communication
+importante… »</p>
+
+<p>Il ne s’agissait que d’une requête, d’une prière fort courtoise,
+transmise de la part du grand Absent, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti,
+Sublime porteur
+actuel de l’étincelle divine… Ce personnage sacré,
+dont l’éloignement a pris pour moi des allures
+mythiques, me fait demander par courrier de ne
+point quitter Mozafrane avant son proche retour. Il
+veut, <i>inch’ Allah</i>, saluer l’hôte de son logis. Il veut,
+<i>inch’ Allah</i>, ne pas mourir sans que ses yeux m’aient
+vu. Il veut, <i>inch’ Allah</i>, remercier le Seigneur
+d’avoir mis sa main dans la mienne…</p>
+
+<p>Je devrais rougir de confusion satisfaite.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, crois-nous, le retard pour toi sera
+peu de chose : car Notre Illustre Maître et Chériff
+(le Tout-Puissant augmente encore son incomparable
+réputation !) se trouve très près, à notre zaouïa-fille
+de Hassi-el-Biod. Dans huit ou dix journées, si
+Dieu veut, la joie de le revoir gonflera nos cœurs,
+soulèvera nos âmes. Tu pourrais d’ici-là fortifier ta
+précieuse santé. Et tu profiterais justement, ô Sidi,
+des grands convois de pèlerins qui viendront du
+Nord et de l’Est à ce temps même, comme il nous
+en viendra d’ailleurs, tu le sais, des quatre Directions
+de l’Esprit. Or, Sidi, leur halte chez nous
+n’est jamais longue. Tu repartirais avec eux, inch’
+Allah, pour la contrée où les tiens gouvernent
+excellemment sous la protection du Clément et du
+Miséricordieux. Et nous t’affirmons, ô Sidi, que tu
+courras moins de risques avec ces pèlerins que si
+tu t’en vas presque seul, protégé d’une simple
+escorte, franchir le grand Sahara dans cette saison
+de mauvaises rencontres. L’homme en troupe défie
+le lion, le <i>simoum</i> et les fusils…</p>
+
+<p>Il parla longtemps, toujours plus persuasivement,
+le khodjah Si-Hassan-ben-Ali. Je le laissais parler
+comme si je fusse devenu l’un des Djazerti pétrifiés.
+Je calculais, à part moi, que ces huit ou dix jours,
+mettons douze, aboutissaient au terme prévu pour
+le parachèvement de ma guérison. Hamou le masseur
+accomplit de véritables merveilles — mais
+encore faut-il que ces merveilles soient consolidées
+et transportables jusqu’à Paris.</p>
+
+<p>— Ya Sidi !…</p>
+
+<p>Les phrases éloquentes sortaient, inépuisables.
+Et quand j’eus accepté, me donnant l’apparence
+(que je deviens fourbe, moi aussi !) de m’immoler
+à l’amitié pure — quand j’eus promis formellement
+« d’attendre le grand Chériff », les soupirs de gratitude
+remplirent ma chambre, non moins sincères,
+je suppose, que mon faux sacrifice et mon dévouement.</p>
+
+<p>— Loué soit Allah !</p>
+
+<p>— Loué soit Allah !</p>
+
+<p>— Loué soit Allah !…</p>
+
+<p>Cela se prolongeait sans fin.</p>
+
+<p>— Loué soit Allah !</p>
+
+<p>Mon enthousiasme, réel cette fois, faisait chorus.
+La distance entre la France et moi me semble diminuer
+rien qu’en fixant une date. Ce ne sont plus
+que peu de jours à passer ici.</p>
+
+<p>— Notre cœur est un fragment de ton cœur.
+Nous te laissons, Sidi, avec le bien.</p>
+
+<p>Et les regards étaient doux. Les menaces d’antan
+n’ont pas laissé plus de traces que le sirocco sur le
+sable — mais la bonne disposition peut fuir avec
+le beau temps. D’ailleurs, ne sommes-nous pas bien
+singuliers, nous d’Europe, qui voudrions qu’un
+sentiment dure et persiste quand tout change en ce
+monde, la place des étoiles, l’humeur de l’homme
+et le sens des vents ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXII</h2>
+
+
+<p class="date">8 novembre</p>
+
+<p>Je reviens de la chasse.</p>
+
+<p>Une simple promenade au delà des murs, pour
+éprouver mes forces avant le voyage, pour ne pas
+se risquer si loin, si longtemps, sans préalable
+essai.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil :
+tu as raison ! Prends demain une bonne mule,
+douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps ne
+sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah,
+tu fais deux pas, un jour tu fais cent pas, un jour
+tu fais mille pas : c’est ainsi qu’on progresse.</p>
+
+<p>Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller
+de leurs richesses les palmiers tardifs. Joyeuse
+récolte, la dernière de l’année, vendange saharienne
+à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires.</p>
+
+<p>— Ya Saïd ! Ya Mabrouk ! Ya Mohammed ! Ya
+Ben-Srirr ! <i>Chouïa, chouïa !</i>… Par Allah, prends
+garde ! Tête du Prophète, le régime m’échappe ! Le
+voici tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu ! <i>Rabbi
+berra !</i>…</p>
+
+<p>Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de
+fruits sucrés dus au Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient
+sur des linges violets, étendus au pied des
+arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans
+l’air.</p>
+
+<p>Et le grand oukil me disait :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade.
+Pourquoi ne brûlerais-tu pas quelques coups de
+poudre ? Emmène Djouba !</p>
+
+<p>Djouba, « grand chasseur devant le Puissant »,
+vous vous en souvenez — Djouba qui connaît les
+plis des sables, les touffes d’herbes sèches, les
+moindres empreintes des créatures rampantes et
+marchantes, les repaires des êtres blottis parmi
+l’aridité fauve du Sahara. Mais ce Djouba, lui, ne
+semblait nullement enchanté de m’accompagner.
+Pourtant il céda, sur un signe quasi suppliant du
+grand oukil (car ici l’esclave ne fait qu’à son gré la
+volonté de son propriétaire).</p>
+
+<p>— Allons, Djouba !</p>
+
+<p>Le colosse finit par marmotter, bourru :</p>
+
+<p>— Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour
+la prière du <i>Fedjeur</i>.</p>
+
+<p>Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme
+heureux de la récolte et les rires excités des récolteurs.</p>
+
+<p>— Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement
+le grand oukil.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Fedjeur, minute de l’Orient… aube chatoyante,
+douce et sereine…</p>
+
+<p>Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme
+est comprimée d’horizons étroits, parmi cet art
+voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir respiré
+là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité
+que peuvent prendre ces actions machinales…
+On garde son cerveau de civilisé — et le
+corps et le cœur reviennent aux primitives sensations.
+Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit,
+temps éloignés qui se rejoignent en cette
+molécule infime que nous sommes, humble rien
+plein de jouissances trop fortes et sous lesquelles
+on défaille, pris d’une heureuse, fiévreuse, passionnée,
+j’oserais dire active langueur.</p>
+
+<p>Nous « tournions », gardant en vue les coupoles
+de Mozafrane, profilées sur le ciel de triomphant
+azur. Nous avancions ensemble, les uns à pieds,
+les autres sur des montures, et mon beurnouss
+m’identifiait à ces hommes frustes, le beau-frère de
+Djouba (un Arabe blanc) et son neveu (un khenati) — comme
+aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes
+serviteurs ordinaires, créatures tellement conformes
+au type moyen du Saharien que je n’ai jamais
+songé au détail qui pût les préciser.</p>
+
+<p>Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient
+quelque relief de personnalité. Les voilà, en somme,
+ceux que les Djazerti ont marqués de leur empreinte,
+les prototypes d’un bon <i>khouan</i> de classe
+modeste. Voilà les <i>Djazertïa</i>. Ma lente chevauchée
+me faisait une occasion de me rapprocher d’eux,
+chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur
+maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans
+les sables tièdes où l’on ne trouve guère pourtant,
+sauf aux abords immédiats de l’oasis, que lézards,
+gerboises, scorpions, vipères à cornes — bêtes silencieuses
+de l’espace sans bruit.</p>
+
+<p>Le « lion du Désert » ! Quelle belle expression.
+Malheureusement elle est fausse depuis des siècles.
+Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions, ni panthères.
+Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du
+Djérid, disparaissent les gazelles, les outardes et
+presque les perdreaux. Il ne reste que les chacals
+(en petit nombre) et quelques porcs-épics encore
+plus rares, à travers l’immense territoire dont la
+grande tache pâle, sur la carte d’Afrique coloriée,
+faisait rêver mon enfance. De quelle nourriture
+subsisterait une faune nombreuse ? Nature morte,
+nature muette, s’effritant dans la paix des choses
+qui ne sont plus.</p>
+
+<p>A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers,
+la vie réveille. Les grands lévriers de Djouba, bondissant
+çà et là, revenaient près de nous qu’ils enserraient
+dans les lignes de leurs courses affolées.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le <i>kelb</i> te
+flaire. Il veut reconnaître l’odeur de ta chair.</p>
+
+<p>— Les chiens sloughis, si on leur demandait leur
+opinion, sont grands amateurs de viande humaine,
+ajouta Bachir.</p>
+
+<p>Et Djouba les approuvait en leurs dires :</p>
+
+<p>— Oui, par la koubba ! c’est vrai. Quand tu
+mènes les sloughis à la chasse, ils se réjouissent ;
+ils se parlent au dedans d’eux-mêmes, satisfaits :
+« Si mon maître tue, je mangerai ! Si mon maître
+est tué, je mangerai aussi ! »</p>
+
+<p>Puis le colosse en référait à son tour, sur cette
+palpitante question, au témoignage de Bou-Haousse,
+qu’il estime comme un « père de l’adresse et du
+bras ».</p>
+
+<p>Après la fâcheuse histoire du larcin des douros,
+j’avais pendant quelque temps montré rancune à
+mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant
+le blâme général pour une pareille sévérité. Car le
+vol, aux yeux du peuple arabe, n’est pas un crime,
+pas même une faute grave : une simple défaillance
+morale dont tout honnête homme peut souffrir, et
+que tout honnête homme doit pardonner.</p>
+
+<p>« Il a cherché le bien de Dieu sur sa route. »</p>
+
+<p>Cet euphémisme indulgent m’enchante et me
+désarme. Pourtant je souhaitais laisser aujourd’hui
+Bou-Haousse au logis — et je l’eusse fait, sans le
+chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une
+ardeur agressive :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu
+de ton guide ? Qu’il n’enlève peut-être les dards
+des scorpions ou les cornes des vipères ? Il est bien
+vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille.
+Même Ben-Ziane reconnaît cela, et lui témoigne
+désormais une amitié de frère. Encore une fois,
+que crains-tu de lui, ô Sidi ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à
+ces « idées » de ce peuple rusé, fier et sauvage,
+trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions
+tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions
+maintenant dans la dune. Et c’était un repas tout
+frugal, antique si j’ose dire, qui s’harmonisait avec
+la naïveté du discours de mes hommes.</p>
+
+<p>Ils se contaient, inlassables, les prodiges de
+l’univers africain : monstres ou phénomènes dont
+la tradition remonte si loin qu’Athènes et Rome
+avaient forgé, pour exprimer ce « nouveau » toujours
+renouvelé, toujours surprenant, un proverbe
+spécial. Et les visions, les transformations d’animaux
+devenus princes, tout ce merveilleux se
+mêlait ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir,
+pour Abd-el-Khader) de légendes maraboutiques
+sur des personnages très variés, même autres que
+les Djazerti.</p>
+
+<p>« Loué soit Allah qui dirige toutes choses ! »</p>
+
+<p>Leur foi se gardait absolue cependant — entière
+sans être exclusive. Les « saints » d’un peu partout — de
+Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah, d’Ouargla, — ils
+en vantaient le pouvoir ; mais cela ne diminuait
+pas à leurs yeux le prestige de leur Saint personnel,
+Sidi-Bou-Saad. La terre est vaste. Le soleil luit
+pour tous les miracles. Allah mène le monde : et
+c’est une obéissance salutaire que de croire à tout
+ce qu’il a permis et créé.</p>
+
+<p>— Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de
+Ghat, fit Abd-el-Khader. Un oiseau vert un jour
+vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit :
+« Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te
+mettre en affût là-bas, où se trouve une pierre près
+d’un palmier : mais ne regarde ni derrière toi, ni
+à droite, ni à gauche, car tu mourrais. » Il y alla.
+Je ne sais pas bien le reste ; il a tué ce qu’il a tué,
+mais c’était beaucoup.</p>
+
+<p>Les sables roux s’allongeaient à perte de vue,
+grandioses de néant. Et les chasseurs regardaient
+au fond de leur mémoire, pour y trouver de l’incroyable.</p>
+
+<p>Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement
+baissé :</p>
+
+<p>— Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou
+qu’un ange dirige ! Alors il ne craint plus les
+djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je
+viens chasser dans ces dunes ; je marche tant que
+je distingue encore la koubba de Sidi-Bou-Saad.
+Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le manteau
+du Prophète ! Du reste les <i>tolbas</i> de la zaouïa
+nous l’ont défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est
+un savant remarquable (par Allah sur nous tous, il
+lit le Koran sans s’asseoir !), nous a répété septante-sept
+fois : « Voyagez toujours en compagnie.
+Isolé, un démon vous suit : à deux, deux démons
+vous tentent ; à trois, vous êtes déjà mieux préservés
+des mauvaises pensées. Et sitôt que vous
+êtes trois, ayez un chef… »</p>
+
+<p>Le brave colosse, se taisant, demeura pensif.
+Toutes les tentations de la chair, tous les détraquements
+du désir, tous les dangers de la folie
+étaient prévus par cette phrase des <i>Hadits</i> musulmans.
+Et les autres chasseurs comprenaient. Ils
+rêvaient. Non seulement des images terrestres passaient
+derrière leurs paupières baissées, mais les
+formes terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets
+de l’Erg : les <i>hatefs</i>, dont on entend les appels
+dans le vent qui souffle ; les <i>chahams</i>, qui mangent
+le voyageur en commençant par les pieds, supplice
+dont on meurt voluptueusement ; les <i>nasnas</i>, qui
+coupent les chemins et vous font tomber dans un
+gouffre d’orgies infernales. Et ces <i>djinns</i> ou <i>djenoune</i>,
+ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle
+a transmis à l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils
+prennent la forme d’un jeune homme, plus beau
+que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent
+l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne
+voie du salut. Puis ils effacent derrière lui ses
+traces avec un coup de brise, et son corps est
+perdu comme son âme…</p>
+
+<p>Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud
+soleil. Enfin Djouba prononça, et sa voix tremblait
+imperceptiblement :</p>
+
+<p>— Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve,
+le Clément et le Miséricordieux…</p>
+
+<p>— <i>Amine</i>… firent les cinq autres.</p>
+
+<p>Juste à cet instant, comme un soutien moral au
+milieu d’une crise d’angoisse, parvint de Mozafrane
+jusqu’en notre dune l’invocation du <i>moudden</i>. Les
+notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et
+pures ; elles semblaient s’égrener, telles des perles
+qui tomberaient une à une dans un bassin de
+cristal.</p>
+
+<p>C’était la prière de dohor…</p>
+
+<p>Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant
+purifiés d’eau ou de sable, ils étendirent les bras.
+Oraison muette, selon le rite des Djazertïa. Génuflexions,
+corps jeté au sol, dans un élan complet
+d’homme qui se livre, éperdument, pour fuir les
+terreurs de l’épouvante.</p>
+
+<p>« Dis : Je cherche un refuge auprès de Dieu
+contre Satan le Lapidé… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas
+avouer ma lassitude qui va donner du travail au
+masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais assez
+fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de
+la mule, une bête énorme aux magnifiques piquants
+noirs et blancs. Gibier de miséreux ou d’esclave,
+paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien
+découvrir, pour m’en louanger, quelque « passage »
+dans le docte Sidi-Khelil.</p>
+
+<p>Et les chasseurs me louangeaient, en attendant,
+comme si j’eusse abattu la Bête des Heures dernières.
+Et pour détourner les propos, je m’informais
+d’autres bêtes, plus paisibles — celles des
+troupeaux, richesse considérable de la zaouïa.</p>
+
+<p>— Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra,
+Sidi, m’expliqua Djouba qui s’humanisait. Ils
+paissent par groupes, aux bons endroits de <i>driss</i>
+et de <i>chih</i>. Nos moutons, plus considérables en
+quantité que les gouttes d’eau de la mer, nous les
+confions aux nomades. Seuls nos chevaux reviennent
+chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux délicats,
+dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné
+de prendre soin…</p>
+
+<p>— Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta
+Bachir.</p>
+
+<p>Djouba le chasseur parut très offusqué.</p>
+
+<p>— Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter
+de chèvres et de cabris ? Les chevaux, c’est
+différent : voilà une conversation d’hommes. Oui,
+par Allah ! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta
+monture à gauche, nous contournerons cette dune,
+et nous allons, ces chevaux saints de la zaouïa, nous
+allons les rencontrer.</p>
+
+<p>Étrange rencontre, véritablement, rappelant les
+surprises de certains rêves. Devant les « buveurs
+d’air », à la crinière touffue et fière, un cavalier en
+veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et
+les juments, et les étalons, comme subissant une
+incantation supérieure, suivaient, tête baissée et
+oreille fixe, cette frêle musique au rythme capricieux,
+incertain, si humain, soupir et plainte des
+vieilles races… Et peut-être « l’homme », la domination
+de l’homme se symbolisaient-ils, pour leur cervelle
+de bêtes domptées, en ce tendre petit bruit de
+flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin.</p>
+
+<p>La fantastique chevauchée défilait rapide, les
+sabots s’enfonçant un peu dans le sable silencieux.
+La mélopée frémissait, plus avant, plus avant, syncopes
+légères… Et tout disparut derrière une butte
+gagnant l’oasis bientôt proche.</p>
+
+<p>— Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent,
+on les permet à nos pasteurs : ils ne pourraient
+sans cela conduire leurs ouailles.</p>
+
+<p>Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se
+rompt pour exciter les attelages, les bœufs de labour.
+Mais les Arabes n’ont point le renoncement moral,
+plus facile peut-être à nos moines ; cette défense
+des tam-tam, des flûtes et des <i>rhéïtas</i> représente,
+je crois, la plus forte des privations que « l’Ordre
+des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles. Ils en
+souffrent, et les négros davantage, tellement le
+sens et le besoin de la cadence se trouvent au fond
+d’eux, intensément.</p>
+
+<p>Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre — celui-ci
+sanctifié pourtant par son « inventeur », Iskah,
+fils d’Ibrahim, que nous appelons Isaac. — Les
+autres confréries musulmanes sont moins sévères — et
+cependant, de nouveaux adeptes en foule se
+donnent à Sidi-Bou-Saad, chaque année.</p>
+
+<p>— C’est dur… gémit Bou-Haousse.</p>
+
+<p>Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure
+puissante. Et sa réplique, brusquement formulée,
+m’impressionna — car nous sentons toujours un
+émoi à entendre nos déductions sortir de bouches
+étrangères, et c’étaient celles mêmes que j’avais
+trouvées, quand je m’interrogeais sur ces choses
+au début de mon séjour djazertique.</p>
+
+<p>— Ya Bou-Haousse ! De quoi te plains-tu ? Écoute :
+tu as la prière, tu as la chasse et la guerre, tu as
+le couscouss, tu as la femme. Et de ces bonheurs,
+chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce
+qu’on te prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi
+oukil, me l’a bien expliqué. Et par Allah, il est dans
+le sentier droit ! Quand tu te sens une petite soif,
+l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours
+la sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux
+que bonne, ô Bou-Haousse. Elle est divine, et alors,
+entre tes lèvres coule un morceau des Paradis…</p>
+
+<p>Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des
+dernières heures, jeté soudain à la sécurité comme
+à la joie, le chaouch se mit à scander des rimes.
+Une force émanait de lui, une intense, heureuse
+animalité :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La fraîcheur de l’eau vive,</div>
+<div class="verse">Le lancement des chiens sloughis,</div>
+<div class="verse">Le cliquetis des colliers de femmes</div>
+<div class="verse">Vous ôtent les vers de la tête !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ces « vers de la tête », ce sont les soucis rongeurs.
+Mon Bou-Haousse approuvait : « Tu as raison.
+<i>Mleh, mleh</i>… » Il dissertait, se grisait de
+paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Oui, trois choses, ô mon ami,</div>
+<div class="verse">Effacent le chagrin :</div>
+<div class="verse">La vue de la verdure,</div>
+<div class="verse">La trouvaille de l’eau vive</div>
+<div class="verse">Et la chair soyeuse des garçons et des filles.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tous les chasseurs, ravis de cette poésie,
+s’écrièrent :</p>
+
+<p>— <i>Mleh !</i>… Gloire à Dieu qui créa l’homme et la
+femme !</p>
+
+<p>— Qu’il soit loué dans les siècles ! <i>Amine.</i></p>
+
+<p>Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés
+permises. C’étaient de pieux, de bons Djazertïa qui
+rentraient, le cœur léger, l’esprit tranquille et les
+sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont
+nous touchions le mur à créneaux…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXIII</h2>
+
+
+<p class="date">10 novembre.</p>
+
+<p>Si-Kaddour ne tient plus en place, et son agitation
+semble mêlée d’enthousiasme et de chagrin.
+Demain, m’explique-t-il, demain dans la journée,
+inch’ Allah, les pèlerins de la caravane d’Agadès
+seront ici sans encombre. Les estafettes de la
+zaouïa, qui, montées sur leurs méharas, battent le
+désert environnant, les ont signalés.</p>
+
+<p>C’est le commencement des arrivées pieuses.
+C’est le grand pèlerinage annuel indiqué l’autre
+jour par Si-Hassan-ben-Ali. Et l’on nous annonce
+également, comme tout proches, les convois de
+l’Égypte, grossis des <i>khouan</i> de l’Yémen, et ceux
+des croyants de Stamboul, du Turkestan, d’Asie
+Mineure.</p>
+
+<p>— O Sidi, tous apportent des dons de <i>ziara</i>, selon
+leur état et leurs moyens. Les zèles se montrent
+chauds, ya Sidi ! C’est pourquoi notre reconnaissance
+est la même, qu’on nous offre un sac d’émeraudes
+ou sept grains de blé. Quelle joie de voir
+par foules nos frères, surtout ces nomades sahariens
+qui seront à beaucoup près les plus nombreux,
+ces gens simples mais de bonne race puisqu’ils
+sont issus d’Abraham. La <i>baraka</i> divine va se trouver
+glorifiée, fortifiée — car c’est l’ensemble des
+fidèles qui est agréable à Dieu, et non pas un seul !</p>
+
+<p>Oui, heureuses, heureuses nouvelles, quand même
+dites sur un ton théologique. L’instant approche.
+Bientôt, demain, après-demain, vont poindre aux
+horizons les pieuses caravanes d’autres pays, du
+Borkou, du Soudan, du Maroc par le Touat, de
+Tripoli, de Kairouan la Tunisienne et du Sahara
+français. Je sens mon cœur tressaillir à cette idée
+du départ imminent, de la route vers les terres
+françaises… Quelques jours encore, et je m’en irai
+vers le Nord avec les pèlerins Châamba !</p>
+
+<p>Le taleb me regardait d’un certain air mélancolique :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu vas retourner dans ta France. Que
+nous deviendrons peu de chose pour ta mémoire et
+pour ton cœur…</p>
+
+<p>J’essayai de le convaincre de toute ma reconnaissance,
+mais ce brave homme naïf et candide était
+sceptique aujourd’hui. Il avait dans les yeux ce
+regard énigmatique dont l’Arabe effleure les ossements
+du chemin, les ruines et les tombeaux.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ta justice est incomparable, et ta bonté
+surpasse celle de Loth. Mais nous serons alors pour
+toi, que tu le veuilles ou non, le vêtement rejeté,
+la tente usée, la forêt qui n’a plus de bois. D’ailleurs
+c’est la loi d’Allah. Il est le Clairvoyant, le Sage :
+car si tu ne te détaches pas de ce que tu laisses, tu
+meurs pendant ta vie septante-sept fois cent fois.
+Tu aimeras là-bas, ô Sidi, ceux de là-bas, dont
+certains ne t’aimeront pas tant que je t’aurai aimé ;
+mais ce seront ceux de là-bas, et ton esprit marchera
+ainsi dans le sentier raisonnable. Notre
+Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu éternise sa
+félicité !) le déclare en son <i>Livre des Lances</i> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ton nouvel ami, ô musulman, s’il est près,</div>
+<div class="verse">Vaut mieux que ton frère s’il est loin.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tout de même j’étais un peu ému.</p>
+
+<p>— Remarque bien : je ne dis pas amen, Si-Kaddour.</p>
+
+<p>— Excuse-moi donc, ô Sidi, de te blâmer. Par
+ta tête chérie, et pour le bonheur de ton existence,
+il <i>faut</i> dire amen…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXIV</h2>
+
+
+<p class="date">11 novembre.</p>
+
+<p>Et tout en se détachant, tout en me faisant me
+détacher, Si-Kaddour m’accompagne aux campements
+des nouveaux venus, parmi le grouillement
+pieux, émerveillé, ahuri de ces pèlerins fidèles
+issus des « lointains lointains »…</p>
+
+<p>On en a casé dans les cours, les places, les ruelles,
+les jardins, et jusque dans le sable. Ils ont dressé
+leurs tentes de laine, sous la draperie relevée
+desquelles brûle le petit foyer des matins et des
+soirs. Il y a là des hommes d’âge varié, quelques
+enfants, de vieilles femmes, — et les chameaux
+qui grognent et brament, clopinant sur trois de
+leurs pattes, tandis que la quatrième se relève
+grotesquement entravée. C’est en somme l’apparence
+de n’importe quelle affluence saharienne, foire
+ou fête, avec moins de tumulte peut-être, moins de
+cris, sauf de la part des dromadaires, bien entendu.
+Ce sont les affalements de formes lasses ou paresseuses,
+par groupes de sculptural agencement. Ce
+sont les attentes patientes en quoi se consument
+les jours de cette race : oui, toujours <i>ils</i> attendent
+« celui qui viendra » ; simple acheteur, ou Grand
+Chériff, ou Maître de l’Heure. Et cette attente béate
+et nerveuse, autant que l’extase presque, est une
+volupté.</p>
+
+<p>Les principaux chefs arabes, les personnages
+afghans ou turcs trouvent abri dans les bâtiments
+de la zaouïa. Mais la masse des <i>Khouan</i> reste à la
+porte faute de place. Ainsi les <i>ahl-es-soffa</i>, les
+« gens du banc » dont j’ai parlé, les « espéreurs »,
+les « demandeurs » se trouvent simplement augmentés
+de quelques milliers d’humbles aux visages
+blancs, noirs ou bruns, aux turbans plus ou moins
+gros, plus ou moins bariolés, qui remporteront la
+Certitude et la Joie. Ils croient. Leurs femmes
+seront fécondes, leurs maux seront guéris, leur
+âme sera sauvée, leur être aura senti le bonheur
+à ce degré suprême où davantage serait la mort.</p>
+
+<p>La Joie, la Certitude…</p>
+
+<p>Ils arrivèrent ce matin, chantant, malgré les
+défenses rituelles, la louange de Sidi-Bou-Saad, le
+Pôle sublimement élevé. On a feint de ne pas
+entendre cette infraction aux saintes règles : et très
+vite le milieu ambiant calma leur trop folle ardeur.
+Ils se bornent maintenant aux litanies djazertiques,
+seul bruit de prière permis par un Ordre dont le
+<i>dikhr</i> et les oraisons sont muets. Ils épanchent
+le trop-plein de leur émoi dans ce bourdonnement
+musical et sensuel que jamais je n’oublierai, et qui
+fait partie, pour moi, de l’atmosphère de Mozafrane :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Seul, le Victorieux !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Grand, le Certain !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Fort, le Généreux !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le plus Miséricordieux !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le plus Clément des Cléments !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Puissant par Excellence !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">L’Entendant, le Voyant !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">L’Incommensurable, le Roi !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">L’Ami des repentants !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Donneur de secours !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Connu pour ses bienfaits !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">L’Adoré en tous lieux !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">L’Invoqué dans toutes les langues !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Continuateur de ses propres œuvres !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">L’Apparent et le Caché !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Premier et le Dernier !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Le Maître de toutes choses !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Avant toutes choses !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Pendant toutes choses !</div>
+<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div>
+<div class="verse i2">Après toutes choses !</div>
+<div class="verse">O Dieu. Seigneur des Créatures, ô Dieu !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>A vrai dire, mon « détachement » ne produit
+pas encore ses effets. Ces <i>Khouan</i> m’intéressent
+trop, surtout ceux d’origine arabe et nomade, les
+vrais gardiens des traditions depuis les pasteurs de
+Chaldée, — à défaut d’Abraham.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, m’affirme Si-Kaddour, il y a parmi
+leur nombre beaucoup d’âmes agréables au Puissant.</p>
+
+<p>Et mon taleb leur parle, les reconnaît d’une
+année à l’autre, désigne les plus âgés par leur nom
+(ce nom très souvent emprunté à la famille des
+Djazerti : Amar, Bou-Saad, El-Aïd, Ahmed, comme
+les légitimistes appelaient chez nous leur fils Henry).</p>
+
+<p>— Le salut sur toi, ô Mohammed-ben-Taïeb :
+Tu es comme le lièvre, tu ne vieillis pas !</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, sur toi la bénédiction et le
+salut ! Merci. Et tu vas bien ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Dieu soit remercié, ô Sidi Taleb. Et tes
+affaires vont bien ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Et les tiens vont bien ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Et ceux qui t’intéressent vont bien ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Et alors vraiment tout va bien pour toi ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Et vraiment tu es tout à fait bien ?</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Abdoullah ! Dieu soit remercié.</p>
+
+<p>Viennent ensuite les propos sur la froide température
+de ces jours derniers, et le temps qui va se
+réchauffant considérablement. Puis les petites enquêtes
+du taleb. Il s’inquiète de l’état moral et
+physique des tribus éloignées, des <i>ksour</i> distants.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, Allah soit loué, il n’y a chez
+nous que le bien et la tranquillité.</p>
+
+<p>Partout, partout, à croire les réponses, règnent
+ce bien et cette tranquillité ; seulement, si l’on poursuit
+les questions, on découvre partout, partout des
+abus, des crimes, des vols armés, des assassinats,
+des pillages. Mais cela ne compte pas. Dieu l’avait
+écrit. <i>Mektoub Allah</i>…</p>
+
+<p>Le thème récriminatoire (la <i>chicaya</i> traditionnelle)
+se développe aussi, fertile en variations :</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, le mokaddème n’a pas été poli
+avec moi, parce que je suis pauvre. Si j’avais été
+riche, il m’aurait baisé le manteau. Ya Sidi Taleb,
+quand le <i>kelb</i> (chien) a de l’argent, on lui fait la
+révérence et on le nomme « Sidi Kelboune »…</p>
+
+<p>Le bon Si-Kaddour essaie d’arranger les choses.</p>
+
+<p>— Ya El-Aïd-ben-Amar, ta langue prend le mauvais
+chemin. Peut-être avais-tu refusé au mokaddème
+les aumônes conformes à ton état. Tu sais que
+le Seigneur a dit : « O croyants, faites don à ceux
+qui vous dirigent des meilleures choses que vous
+aurez acquises et des meilleurs fruits que vous
+aurez fait sortir de la terre. Ne distribuez pas en
+largesses la partie la plus vile de vos biens… »</p>
+
+<p>Après cette exhortation, Si-Kaddour s’en va — nous
+nous en allons — un peu plus loin.</p>
+
+<p>— Ya Ahmed-ben-bou-Saad, réjouis ton cœur !
+Tu vas boire l’eau d’Aïn-Selam. Tu vas recevoir,
+une fois de plus, la bénédiction divine. Tu vas
+écouter la voix du chériff avec ivresse et reconnaissance.
+Souviens-toi qu’il est écrit dans les enseignements
+sublimes du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti :
+« La situation du disciple devant le Maître doit être
+celle d’un affamé qui, assis pour pêcher au bord
+de la mer, en attend sa nourriture et sa vie même. »
+Rappelle-toi aussi que la baraka descend où Dieu
+veut.</p>
+
+<p>Alors, se tournant vers moi, Si-Kaddour m’introduit
+dans l’entretien théologique — très fier qu’il
+est, sous son air bonhomme, d’exhiber aux yeux
+des fidèles un Roumi « comprenant El-Koran ».</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu les connais, les miracles de la
+grâce, et toutes les merveilles qui firent éclater
+comme un soleil la sainteté supérieure du Vénéré
+Sidi-Bou-Saad !</p>
+
+<p>Et moi, pour me montrer poli, je m’embarquai
+dans une phrase malheureuse. J’indiquai (supposant
+plaire à ces admirateurs du Saint) que peut-être un jour
+le grand chériff actuel exciterait-il les mêmes dévouements
+et ferait-il, après sa mort, des miracles
+extraordinaires, rappelant ceux de son aïeul.</p>
+
+<p>A peine ai-je achevé ces mots, une clameur résonne — un
+hourvari de protestations variées.</p>
+
+<p>— Ya-a-a-a-ah !… Mais on l’adore ! Mais à chaque
+heure, à chaque minute, <i>il</i> accomplit des miracles !
+La lune ni le soleil ne se lèvent sans avoir à éclairer
+les prodiges du chériff !!</p>
+
+<p>Et les bras gesticulent, les regards fulgurent, les gosiers crient. J’ai
+déchaîné la passion qui dormait auprès des petits feux de campement — qui
+se pelotonnait jusqu’à l’arrivée du Vivant, de Celui dont les anges
+baisent les pas, l’Appui du Monde, la Lumière parfaite, l’Œil de la Foi,
+l’Illustre Grand Chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-ed-Djazerti.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! sache-le, devant <i>lui</i>, l’amour des
+peuples est si empressé que le poitrail de sa monture
+coupe la foule comme le poignard coupe la
+chair !</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! L’archange Djébril lui a fait don de
+septante-sept mille chameaux, et <i>lui</i>, dans sa bonté,
+les a lâchés librement dans le Sah’ra, jusqu’au
+Soudan, jusqu’en Égypte, pour sauver la vie de
+ceux dont les animaux de caravane sont morts !</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! quand <i>il</i> se déplace, il est sous une tente
+magique, où les aliments les meilleurs viennent
+seuls !</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! <i>il</i> a pour son fusil des balles en or, qui
+frappent mortellement tous ceux qu’il vise !</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! <i>il</i> a son anneau qui le rend invisible
+lorsqu’il veut ! Et si sa clémence ne tournait pas
+le chaton au dedans de sa main, tous ceux qui l’approchent
+seraient changés en pierres !</p>
+
+<p>Ces propos vociférés se croisaient autour de moi,
+comme le vol d’un essaim de guêpes ; des mains
+persuasives, véhémentes, quasi hostiles se cramponnaient
+à mes vêtements, et j’eus une certaine
+peine, malgré l’aide de Si-Kaddour, à me tirer du
+bousculage.</p>
+
+<p>— Paix ! silence ! <i>eskout !</i> réclamait le taleb.</p>
+
+<p>Effervescence vite calmée d’ailleurs, muée en
+d’obéissants sourires. Mais le fanatisme avait pour
+la première fois passé près de moi, tout près. Et ce
+qui m’impressionnait — car je me sentais impressionné,
+je l’avoue, — ce n’était certes point la rudesse
+de ces enfants des solitudes, contre laquelle me
+protège trop bien l’amitié <i>présente</i> des Djazerti.
+C’était l’exaltation intolérante de toutes les époques,
+c’étaient les massacres ariens, c’était la guerre des
+Albigeois, c’était l’invasion des Turcs en Europe,
+c’était le sac de Constantinople par les Croisés, c’était
+l’Inquisition, et la Ligue ; c’étaient les sorciers brûlés,
+c’était aussi la folie sanglante qui souilla la Révolution,
+par fanatisme de liberté. Et ceci n’est point une
+« phrase » combinée maintenant, après coup.</p>
+
+<p>Non, ces drames ont ressuscité, je ne sais comment,
+hallucination singulière, cinématographe
+mystérieux, lors de ces minutes mêmes où les
+croyants me hurlaient au visage l’excès de leur
+enthousiasme et l’ardeur un peu féroce de leurs
+rectifications…</p>
+
+<p>— O taleb, — demandai-je à Si-Kaddour, — pourquoi ne
+m’avais-tu jamais rien dit des miracles
+du grand chériff ?</p>
+
+<p>Le visage du vieux théologien se rida plus fort,
+exprimant quelque embarras. J’ai déjà vu cette
+expression sur les traits de prêtres catholiques,
+lorsqu’on parle en leur présence de certaines pieuses
+apparitions plus ou moins discutées.</p>
+
+<p>— O Sidi, excuse l’amitié de ton serviteur ! Je
+t’ai dit tant de choses. Notre grand chériff commande
+dans la force et dans le bien. Je t’ai confié — je me
+souviens, Sidi, — qu’il ne remue pas le plus petit
+de ses doigts sans que ce mouvement réponde à
+des âmes du Soudan, de l’Ouadaï, de l’Arabie, du
+Maroc et de votre Algérie entière. N’est-ce pas un
+assez beau miracle ? Et n’en as-tu pas la preuve
+aujourd’hui ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un quart d’heure plus tard, après la prière du
+<i>mogh’reb</i>, la scène avait changé.</p>
+
+<p>Dans la cour de la mosquée, le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek
+me tenait un langage beaucoup
+plus terre à terre. En sa qualité d’administrateur,
+de ministre des finances, l’oukil voudrait
+mettre un terme au chapitre des dépenses, et que
+le chapitre des recettes gonflât, gonflât, autant que
+le Nil lors des époques de bienfaisante crue.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, ne t’y trompe pas : le pèlerinage <i>el-kébir</i>
+est une perte pour la zaouïa, non un bénéfice. Cette
+année surtout, où tant de gens vont attendre plusieurs
+jours notre grand chériff ! Par la bénédiction
+de Sidi-Bou-Saad, une pareille foule à nourrir,
+et le <i>hamma</i> des askers qui jour et nuit chauffe pour
+les pèlerins ! Et les vêtements que nous distribuons
+aux plus dénués ! Une ruine, Sidi.</p>
+
+<p>Je risquai une légère allusion aux offrandes
+générales et aux présents somptueux apportés par
+les riches <i>khouan</i> de l’Orient.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête ! Mais
+permets-moi de t’affirmer qu’au fond ces cadeaux ne
+sont pas notre affaire. Ce qu’il faut pour une zaouïa,
+Sidi, c’est de l’argent, de bons douros ; ou ces marchandises
+propres au trafic, meilleures encore : des
+chameaux, des chevaux, des moutons, des grains, de
+la gomme, des dattes. Crois-tu donc, ô Sidi, que
+les vases ciselés des uns, ou les misérables dons des
+autres, les pauvres, me procurent seulement la
+farine du cousscouss énorme de chaque soir.</p>
+
+<p>Son geste circulaire indiquait toute la vaste place
+où des esclaves apportaient justement les plats de
+bois, pleins du savoureux régal. Il en venait des
+cuisines, encore, encore, encore. Les monceaux de
+portions habituelles m’effrayaient déjà lorsque je
+les voyais distribuer, chaque soir, par les agiles
+messagers de la quotidienne bombance. (C’est un peu
+phalanstérien, Mozafrane : on y prépare les aliments
+sur un seul point ; et la demeure individuelle n’y est
+que le refuge des siestes et des nuits, l’asile pour dormir,
+aimer ou souffrir.) Mais je reviens à ces accumulations
+de grains blancs, amollis au-dessus des
+vapeurs de la <i>merga</i> bouillante, rendus onctueux
+par le bon <i>taam</i> de mouton. Leurs amas pantagruéliques
+se quintuplaient pour le moins aujourd’hui…</p>
+
+<p>Et cela composait un curieux spectacle, ces
+groupes de « mangeurs » serrés près des feux dans
+le jour baissant, ces appétits autour de ces victuailles,
+ces béatitudes à l’idée de « rassasier les
+ventres ». Et mon estomac, à moi, se trouvait rassasié,
+rien qu’en songeant aux autres cours, aux
+places, aux galeries, aux ruelles, aux jardins, à la
+dune, où des plats et des plats mêmement se vidaient,
+où des fidèles se bourraient, se gavaient, joyeux,
+louant Allah et les Djazerti, tandis que pour les
+supérieurs — et pour moi, hélas ! — cuisaient les mets
+innombrables, tournaient les broches de bois des
+<i>méchouïs</i>, épaississaient les ragoûts, mijotaient les
+soupes au bouillon poivré, fumaient les pâtisseries,
+les feuilletages, les frangipanes. Et les graisses, et
+les beurres rances, et les hachis pimentés, et le
+miel, et l’eau de roses, et le musc, tout cela se
+combinant en une odeur de nourritures dont ma
+mémoire instruite ressentait un violent dégoût.</p>
+
+<p>L’allégresse cependant régnait partout :</p>
+
+<p><i>Abdoullah !</i>…</p>
+
+<p>Enfin nous rentrions par la place des Caravanes,
+trébuchant contre les plateaux chargés et les dîneurs
+accroupis.</p>
+
+<p>Nous formulions des souhaits :</p>
+
+<p>— Soyez avec le bien et le salut ! Qu’Allah bénisse
+votre repas !</p>
+
+<p>— Merci, merci. Sur vous deux la bénédiction
+de Sidi-Bou-Saad !</p>
+
+<p>Mais, dans cette cohue, mon taleb dénicha bien
+vite d’autres anciennes connaissances.</p>
+
+<p>— Ya Taïeb-ben-el-Aïd, salut ! Qu’Allah tourne
+au profit de ton âme ce qui nourrit ton corps !</p>
+
+<p>Et des politesses renouvelées, des questions, des
+réponses voltigeant de lèvres en lèvres. Celui-là
+aussi, Taïeb-ben-El-Aïd, interrogé au sujet de l’état
+moral des tribus, prononça la phrase coutumière :</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, loué soit Allah, il n’y a chez
+nous que le bien et la tranquillité.</p>
+
+<p>Il répétait : « le bien et la tranquillité », appuyant
+sur les mots avec trop de persistance. C’était un de
+ces nomades, « maigres comme un roseau », infatigables,
+durs, un peu sauvages, pleins de bravoure
+rusée et de musulmanes vertus. Et sa voix s’élevait.
+On eût cru qu’il voulait masquer, du bruit
+de ses paroles, une clameur de gémissements dont
+les éclats nous parvinrent tout de même à travers
+le bourdonnement général.</p>
+
+<p>Mon <i>taleb</i> dressa l’oreille. Qu’était-ce, par Allah,
+ces lamentations ?</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, comme je te le dis, il n’y a
+chez nous que le bien et la tranquillité. Seulement
+Ahmed-ben-Mohammed est allé voir de l’autre côté
+de la vie. Sa tente le pleure.</p>
+
+<p>— La mort rouge ? questionna Si-Kaddour avec
+une assurance, une brièveté qui me surprit.</p>
+
+<p>Mais le nomade ne voulait point se compromettre :</p>
+
+<p>— O Sidi Taleb, que ta bonté m’excuse. Je préfère
+ne rien te répondre. Dans la bouche qui reste
+close, le moucheron ne peut pas entrer.</p>
+
+<p>— O Sidi Taleb, gémirent d’autres hommes de
+la même tribu, moins circonspects, ô Sidi, <i>son</i>
+fusil est venu, lui n’est pas venu ! <i>Il</i> a été assassiné
+ce matin à l’heure de l’aube. Nous étions déjà
+en vue de l’oasis sainte. C’est un sacrilège, une
+profanation !</p>
+
+<p>Sur le nom de l’assassin, cependant, eux aussi
+restaient « bouche close ».</p>
+
+<p>— Peut-être certains le savent-ils, peut-être ne
+le saura-t-on pas. On n’a pu recueillir le sang, pour
+faire l’épreuve. Mais là-bas, Sidi Taleb, se forme la
+nuée de l’orage.</p>
+
+<p>Orage de vengeance. « Là-bas », c’était la tente
+où sanglotaient les fils et le frère du mort.
+Quelques vieilles femmes pieuses, par solidarité,
+s’y étaient groupées, et poussaient ces effroyables
+cris auxquels je me suis accoutumé, mais qui me
+donnaient le frisson lors de mon premier voyage.
+Hurlements éperdus, désolations où s’effondre la
+créature humaine. Même pour la mort d’une simple
+connaissance coulent à flots des larmes hystériques,
+véhémentes, ruisselant avec le sang des joues déchirées.</p>
+
+<p>— O mon père, ô mon père ! à mon père, ô mon
+père !…</p>
+
+<p>Et les reproches au ciel — et les imprécations.
+Je puis me tromper : mais j’imagine que Si-Kaddour
+regrettait d’avoir traversé la place des Caravanes,
+ce soir. Avertis de la présence d’un des plus
+saints <i>tolbas</i> de la zaouïa, les parents du défunt
+s’étaient précipités, mouillés de pleurs, saignants,
+eux aussi, de griffures. Ils accusaient formellement
+un certain Bel-Kher, un gueux, un infâme !
+Ils accumulaient les preuves confuses, non vérifiables,
+toute une histoire de jalousie mêlée (comme
+presque toujours) de questions d’intérêt, de chameaux
+volés, de douros. Et ce Bel-Kher, après
+avoir souillé du meurtre la caravane de pèlerinage,
+avait maintenant disparu ! Fils de prostituée ! Fils
+de chitane !</p>
+
+<p>— Que son retour soit malheureux !</p>
+
+<p>— Qu’il trouve en arrivant sa tente violée !</p>
+
+<p>— Qu’Allah lui jaunisse le visage !</p>
+
+<p>— Que maudits soient la mémoire de son père et
+le ventre de sa mère !</p>
+
+<p>Soudain, l’aîné des fils eut une effrayante explosion
+de rage :</p>
+
+<p>— O mon père, ô mon père ! Tu étais le maître
+du courage ! Tu étais le maître du bien ! Tu n’es
+pas mort dans ton jour ! Ton sang crie et demande
+le sang ! Je t’en donnerai, inch’ Allah, ô mon père,
+mon père !! Je te donnerai la vie de Bel-Kher !
+Je ferai de son corps une gaine à mon couteau !!!</p>
+
+<p>Et les autres parents se joignaient à ces malédictions,
+proférant les mots les plus terribles. Si-Kaddour,
+en vain, essayait de les calmer.</p>
+
+<p>— O mes enfants, ne ressemblez point à cette
+femme qui défaisait le fil qu’elle avait tordu solidement.
+Ne prononcez point entre vous de serments
+inutiles que vous ne tiendrez pas ensuite…</p>
+
+<p>Mais le respect disparaissait sous l’excitation factice
+ou vraie. Le taleb fut violemment interrompu.</p>
+
+<p>— Nous les tiendrons, par notre chance des
+Paradis ! Par les entrailles de nos mères ! Nous les
+tiendrons, nous ne serons avec toi, ô fils premier-né
+du mort, qu’un seul poignard, qu’un seul sabre,
+qu’un seul fusil ! Nous ne renoncerons à ta vengeance
+que si nos enfants sont perdus et nos têtes
+frappées !!</p>
+
+<p>Si-Kaddour les regardait maintenant, désintéressé,
+semblait-il.</p>
+
+<p>— Que votre père dorme en paix…</p>
+
+<p>Son ministère, presque un sacerdoce, le forçait
+à dire les paroles qui calment.</p>
+
+<p>— Que votre père dorme. L’ange Azraïl viendra
+tout à l’heure près de lui pour faire le décompte
+de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Puisque
+c’était un homme juste, il sera heureux : le patronage
+de Dieu suffit.</p>
+
+<p>Ce fut alors que le public, les assistants qui de
+plus en plus s’amassaient et se multipliaient (ayant
+achevé leur cousscouss devenu ainsi repas de funérailles),
+conjurèrent le taleb de dire pour Ahmed-ben-Mohammed
+la prière des trépassés. Certainement
+d’autres <i>tolbas</i>, de jeunes savants secondaires
+avaient bien été mandés afin de diriger la veillée
+de larmes : mais de Si-Kaddour les oraisons plaisaient
+à Allah.</p>
+
+<p>Il fallut céder.</p>
+
+<p>— Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux !</p>
+
+<p>Tous, accroupis maintenant, formant un cercle
+épais, posèrent leurs mains devant eux, en forme
+des feuillets d’un imaginaire livre ouvert. Et les
+yeux de leur âme lisaient sur ce livre… Les vieilles
+femmes, prévenues, se taisaient. Et le crépitement
+des feux de genêt troublait seul le silence, joint
+aux sourds grognements des chameaux qu’on avait
+éloignés.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Louange à Dieu qui fait mourir et vivre !</p>
+
+<p>Louange à Dieu qui ressuscite les morts !</p>
+
+<p>O Seigneur, Ahmed-ben-Mohammed des Ouled-M’baïl était
+ton adorateur, fils d’un serviteur de ton serviteur… Accorde-lui
+ta bonté. Lave-le avec l’eau, la neige et le feu. Qu’il soit
+purifié comme une gandourah blanche. Donne-lui une habitation
+plus belle que la sienne, une épouse plus désirable
+que la sienne. S’il était bon, rends-le parfait. Et pardonne
+ses péchés, ô Seigneur ! Il est réfugié chez toi, et c’est le
+meilleur refuge. Nous te supplions tous pour lui, au nom des
+anges et des archanges, au nom du saint prophète Mohammed,
+au nom de tes amis Ibrahim, Noah, Moussa, Eli, Daoud
+et Suléïman, au nom de Sidna-Aïssa (Jésus), ton souffle, qui
+jugera les âmes au jour de la Rétribution. Nous te supplions
+surtout au nom du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti,
+ton Fidèle. Que notre prière monte à travers les sept cieux
+jusqu’à ton trône, entre les ailes des Chérubins…</p>
+
+<p>Dieu est le plus grand ! <i>Allah aekbar !</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais le recueillement n’avait pas étouffé les rancunes.
+Tandis que nous nous éloignions enfin, les
+parents du défunt répétaient plus résolument leur
+vœu terrible :</p>
+
+<p>— O fils du mort, nous n’abandonnerons ta vengeance
+que si nos enfants sont perdus et nos têtes
+frappées !</p>
+
+<p>Et les vieilles femmes hurlaient de nouveau,
+pareilles à des panthères. Et mêlées de sang les
+larmes ruisselaient. Et les appels de désespoir
+montaient, montaient, s’épandaient jusqu’au Sahara
+nocturne, avec la fumée des foyers et l’odeur encore
+flottante du cousscouss.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXV</h2>
+
+
+<p class="date">12 novembre.</p>
+
+<p>La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat
+n’arrive guère. Plus que je ne le laisse voir, je
+m’en préoccupe ; je m’impatiente. Si je me distrais,
+c’est sans joie.</p>
+
+<p>— As-tu des nouvelles, Miloud-ben-Taïeb ?</p>
+
+<p>Le bon Si-Kaddour s’informe ainsi pour moi près
+d’un chef des askers. Et le chef d’askers hoche la
+tête, semblant inquiet, lui également. Et sa préoccupation
+gagne le taleb dont le voile blanc cordé
+s’agite à l’unisson, exprimant le doute et la surprise.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, ceux d’Ouargla ne sont point
+même signalés par nos cavaliers.</p>
+
+<p>En attendant, nous promenons nos loisirs inutiles
+dans le tohu-bohu des places, comme hier.
+Le grand chériff non plus ne se montre point aux
+horizons : mais cela paraît-il est voulu, à cause
+de raisons très subtiles. Cependant le jour se
+traîne. Les dromadaires crient, nerveux. En un
+coin de la quatrième cour un gros de pèlerins du
+Fezzou piaille, discute, se bouscule autour de
+deux mokaddèmes distribuant des amulettes — contre
+bonnes « aumônes », cela s’entend.</p>
+
+<p>Des amulettes authentiques, selon les formules
+indiquées par Sidi-Bou-Saad.</p>
+
+<p>Sur de petits carrés de papier, des lignes d’écriture
+croisées (comme souvent les dernières pages
+des lettres de femme). — Généralement une
+sourate du Koran, le chapitre de l’<i>Aube</i>, ou des
+<i>Hommes</i> : et cela se porte au cou, soit dans un
+sachet de cuir, soit dans un étui de métal. Préservatif
+de tous maux, fécondité pour les épouses, très
+salutaire aussi pour les chevaux et les chameaux,
+surtout si l’on y ajoute quelques gouttes d’eau
+d’Aïn-Selam et quelques mottes de terre bénie prise
+aux jardins de Mozafrane. Et, plus nombreux sont
+les sachets, plus naturellement le remède est efficace ;
+plus on est guéri des maux physiques et des
+tares ravalantes ; plus on est sauvé des démons ;
+plus on est apte à trouver le chemin des Paradis
+où les belles vierges, redevenant toujours vierges,
+offriront aux croyants ardents la beauté de leurs
+yeux noirs, de leurs corps souples et parfaits.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, dit un nomade, j’emporte deux
+papiers qu’avalera mon père malade ou que je
+ferai, inch’ Allah, bouillir dans son breuvage…</p>
+
+<p>Le taleb approuve.</p>
+
+<p>— Tu as raison, ô mon fils. N’oublie pas d’acheter
+aussi le verset qui guérit les douleurs et donne la
+vraie résignation : « Seigneur, Seigneur, lorsque
+tu dis d’une chose : <i>Koun</i> (sois), elle est ; ton ordre
+est accompli entre le <i>Kaf</i> et le <i>Noun</i> (entre le K
+et l’N)… » Et ces bienfaits ne sont pas tout ; la
+possession écrite de ces paroles efface quinze jours
+de péchés sur le registre de l’ange, au Ciel.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, c’est qu’elle est plus chère
+que les autres, la sourate de <i>Koun</i>.</p>
+
+<p>— Le salut ne semble jamais trop cher, ô mon
+fils !</p>
+
+<p>Je souris, entendant ceci. Le taleb s’en aperçoit,
+veut se justifier. Et nous discutons un peu, dans un
+mélange de théologie, de poussière et de chameaux
+bramants qui nous fait mal à la tête.</p>
+
+<p>Mais cela aide à passer le temps.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXVI</h2>
+
+
+<p class="date">14 novembre.</p>
+
+<p>Toujours de l’imprévu succédant au marasme.</p>
+
+<p>La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat
+mêle, depuis ce matin, son tumulte aux tumultes
+précédents : et voici mon plus facile retour assuré.
+Mais, d’autre part, ce retour va se trouver empêché
+peut-être… L’heure de la poudre, chère aux croyants,
+l’heure des préparatifs contre l’ennemi règne à
+Mozafrane — et les pilons de la huitième cour
+broient en cadence le salpêtre et le charbon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Car cette caravane du Touat nous apporte, avec
+ses dons de <i>ziara</i>, une demande de vengeance et
+la nouvelle de désordres aux sables voisins. Tel fut
+le motif de son retard. « Par la koubba trois fois
+sainte ! » depuis des jours le pieux convoi, animé
+par son zèle, aurait dû nous arriver ! Mais il avait
+été attaqué dans l’Erg, en une région dépendant,
+si l’on veut, de la zaouïa djazertique. Un <i>rezzou</i> de
+pillards abominables ! Perte de chameaux. Perte
+d’hommes. Imprécations. Lamentations. Appels à
+la protection du Vénéré Sidi-Bou-Saad, dont les
+coupeurs de route n’avaient pas respecté la
+<i>ziara</i> !</p>
+
+<p>— Ce sont des Beni-Mezreug ! Chiens fils de
+chiens ! Fils de prostituées ! Fils du Chitane !</p>
+
+<p>Il me paraît qu’en réduisant des trois quarts les
+doléances, elles sont — qui sait ? — encore exagérées.</p>
+
+<p>— Peu importe, Sidi, m’affirme Si-Kaddour. Il
+va devenir nécessaire de châtier ces Beni-Mezreug,
+dont l’audace offense la justice d’Allah. Sans quoi
+leur outrecuidance, leur impiété que le Ciel confonde
+iraient bientôt jusqu’à piller nos troupeaux
+ou les jardins de l’oasis. Allah seul sait quelle est
+l’insubordination de ces hommes, indignes du nom
+d’hommes. Et certes <i>Il</i> est Clairvoyant : Et certes
+<i>Il</i> est Puissant et se venge !…</p>
+
+<p>Le tapage assourdissant des conversations, dans
+les cours et dans les places, s’anime ce matin d’un
+air guerrier. Des gardes partent à méhari, conduisant
+un <i>goum</i> de volontaires, fusil en travers du beurnouss.
+Et, comme je traversais les parterres du côté
+de ma tonnelle, j’aperçus dans le Sahara une autre
+troupe nombreuse, richement montée, qui s’en
+allait de Mozafrane vers le Sud. En tête, un cavalier
+blanc… On eût dit le neveu du chériff, le glacial
+Si-Ahmed-ould-Djazerti.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête chérie, tu
+ne te trompes pas ; c’est bien Si-Ahmed lui-même
+(Dieu le protège et le fasse réussir !). Il va au-devant
+de Notre Seigneur le Grand Chériff (Dieu augmente
+sa gloire !) pour avertir celui-ci des événements
+et protéger sa dernière étape. O Sidi, que les déprédations
+de ces Beni-Mezreug sont impardonnables !
+Ils fuient, ils disparaissent dès qu’ils ont volé et
+tué, les chiens, les impies, les hyènes, les jaguars !
+Dieu maudisse leur engeance et interrompe leur
+génération !</p>
+
+<p>Je ne connaissais pas un Si-Kaddour pareillement
+combatif, pareillement excité. Il m’a conduit
+voir la fabrication de la poudre, avec les produits
+qu’on écrase dans de grands mortiers de pierre placés
+entre les jambes du pileur habile et dévot. Pan,
+pan, pan ! Aucun accident ne se produit, et c’est
+merveille.</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, le salut sur toi ! Allah veuille
+nous accorder vraiment la joie d’une journée de
+poudre !</p>
+
+<p>— Ya Sidi Taleb, jamais tu n’auras entendu
+parler aussi fort une bonne poudre !</p>
+
+<p>La poudre… <i>el-baroud !</i> Mot que l’Arabe prononce
+les yeux brillants et la bouche tremblante,
+en l’attente exquise d’une volupté. Mot si beau
+qu’il évoque les bonheurs paradisiaques. Et tellement
+grand est l’amour de cette poudre qu’au
+Sahara la plupart des nomades, par figure de rhétorique,
+nomment leur fusil : <i>la poudre</i> — que ce
+soit un vieux tromblon, une escopette, une vieille
+machine à moulinet — ou l’arme la plus moderne,
+Remington perfectionné introduit au cœur des
+Déserts par les influences étrangères que vous
+savez.</p>
+
+<p>— Ya Sidi ! ya Sidi ! la poudre va parler !</p>
+
+<p>En vérité, malgré tout ce bruit promis, cette
+histoire guerrière ne me paraît pas sérieuse. L’essentiel
+est que Si-Ahmed nous ramène le grand
+chériff, et que j’en finisse, laissant mon brave
+taleb à ses belliqueuses ardeurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXVII</h2>
+
+
+<p class="date">15 novembre,</p>
+
+<p><i>Il</i> est arrivé, <i>Lui</i>, le Très Glorieux, le Pieux, le Perspicace, le
+Généreux, le Magnifique, le Magnanime, le Très Considérable, le Pôle de
+la Foi, l’Ami d’Allah, le Maître de la Voie droite… — l’Illustre Grand
+Chériff Sid’Amar-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…</p>
+
+<p>Il est arrivé tandis que je dormais, tandis que
+tous dormaient, comme tombe silencieusement la
+neige des pays du Nord, pendant le sommeil des
+hommes. Ainsi ses allures le rapprochent des
+choses du ciel, de celles qui sont au-dessus de
+notre pouvoir et de nous-mêmes ; qui nous sont
+envoyées, porteuses du Bien et du Mal, sans que
+nous discutions leur force, ni leur physique domination.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, mes yeux maintenant ne craignent
+plus la paix du tombeau. J’ai vécu. J’ai revu la
+Lumière des lumières ! J’ai revu notre Grand
+Chériff (Dieu augmente l’immensité de sa réputation !).</p>
+
+<p>Et les vieilles mains parcheminées de Si-Kaddour
+tremblent de joie, en me racontant ce mystérieux
+retour nocturne. Par une petite poterne,
+<i>Il</i> était entré. La masse des pèlerins ne savait
+rien de la sublime Présence : car on n’aurait pu
+contenir les élans de leur amour ni l’enthousiasme
+de leurs fusils. Et la poudre crépitante eût fâcheusement
+averti les Beni-Mezreug de l’approche des
+utiles vengeances.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, Notre Seigneur le saint Chériff ne se
+montrera que demain à la foule, quand seront
+foudroyés ces fils de chiens. Allah sur nous ! Mais
+écoute, ô Sidi : ma bouche t’apporte un message.
+<i>Il</i> désire saluer en toi l’hôte de Dieu et le bonheur
+de cette zaouïa. Vêtu en simple mokaddème,
+le capuchon rabattu, il va te rendre ses
+hommages ici, dans ta chambre. <i>Il</i> se glissera
+inconnu le long des couloirs secrets. Sidi ! Tu <i>le</i>
+verras ! Tu <i>le</i> verras !!…</p>
+
+<p>Éperdu, le pauvre taleb courait dans mon appartement.
+Il apostrophait Bou-Haousse, Barka, Bachir,
+Abd-el-Khader. Il faisait dérouler des tapis,
+puis renvoyait les domestiques par crainte des indiscrétions,
+et terminait lui-même la besogne.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu <i>le</i> verras !…</p>
+
+<p>Et tel était son émoi que l’apparition de « l’hypocrite »,
+de Si-Hassan-ben-Ali, qui venait à son tour
+m’annoncer protocolairement la fameuse visite, ne
+toucha point le brave homme. Il ne s’en aperçut
+pas pour ainsi dire — tellement troublé qu’il soupirait
+comme une mule qui s’ébroue — si nerveux
+qu’il renversa le bahut de Smyrne, seul meuble de
+cette pièce immense. Et son agitation finissait par
+me gagner. Je m’attendais à une grosse déception,
+certes : mais j’avais hâte de l’éprouver, d’examiner
+face à face le possesseur de tant d’âmes, celui dont
+le moindre signe peut ébranler les couches profondes
+du continent noir.</p>
+
+<p>— Tu <i>le</i> verras ! Tu <i>le</i> verras !!…</p>
+
+<p>Celui que je vis, dans un cérémonial très simplifié
+par l’incognito, je n’ai guère pu le juger avant ce
+soir, au cours d’une longue et deuxième entrevue
+chez lui. Et quand je risque ce mot : juger, c’est
+une simple formule — car on ne juge à peu près
+que ce que l’on connaît, compare et comprend.</p>
+
+<p>Or, les documents me manquent pour ces trois
+primordiales opérations de l’esprit.</p>
+
+<p>Mais ils me manquaient bien davantage encore
+à cette heure matinale du premier abord, quand je
+buvais le thé à la menthe sous mes poutrelles
+vertes, en compagnie du grand personnage. J’étais
+fort dérouté. Cet homme de tournure princière en
+son beurnouss de travesti ressemble extraordinairement
+à tous ces chefs, ces caïds, ces aghas rencontrés
+ailleurs. C’est le même calme satisfait, le
+même port de tête, le même air « déjà civilisé ».
+J’avais cru à je ne sais quoi de plus farouchement
+grandiose, de plus sauvage — de plus renfrogné,
+comme le sont toujours les autres membres de la
+famille, les Djazerti silencieux. Bref (je le pressentais
+du reste), j’éprouvai ce désappointement badaud
+de foule guettant un souverain et s’émerveillant
+de le trouver si pareil à n’importe qui — et d’une
+si simple, si coutumière humanité…</p>
+
+<p><i>Il</i> est très beau, pourtant, Sid’Amar — quarante
+ans à peu près — une parfaite désinvolture. Et il
+parle, chose surprenante. Il parle avec cette éloquence
+enflammée des Arabes bien-disants. Il fait
+des phrases — et vite — et beaucoup.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, module-t-il en saisissant sa tasse
+d’un geste européen, je suis allé jusqu’en la ville
+de Tunis, voici trois ans, lors de mon voyage à
+Kairouan. Vos institutions sont admirables, vos
+arts exquis et vos femmes très belles. Si tu veux
+me faire la faveur de venir chez moi ce soir, je te
+montrerai, Sidi, des photographies de… hé, hé,
+hé, hé !… Mais excuse-moi, par le Puissant, de te
+fixer grossièrement ainsi l’instant de la visite dont
+tu voudras m’honorer. Hélas, tu vas nous priver
+bientôt (inch’ Allah) de l’immense joie causée par
+ta présence — et moi, demain, je ne pourrai plus
+trouver de loisir. Dieu le veut ainsi. Celui qui commande,
+ô Sidi, doit être le premier des serviteurs.</p>
+
+<p>Comme il me disait au revoir en rabaissant
+son capuchon blanc — semblant ainsi quelque
+moine de race hautaine — il me proposa le tour
+du propriétaire.</p>
+
+<p>— Nous irons, si tu veux, par les galeries fermées,
+aux écuries de la cinquième cour. On ne t’a
+pas montré mes chevaux, je crois, Sidi.</p>
+
+<p>Je le suivis, avec le sentiment très net que son
+air aimable et familier était un masque voulu. Il
+doit avoir des dents et des griffes, celui pour qui
+les vies humaines sont si peu, celui qui, respirant
+l’encens de la fanatique adoration, marche dans le
+prestige des miracles et dans le nimbe de la <i>baraka</i>
+djazertique…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, voici mes « buveurs d’air ». Par
+Allah ! les présents de chevaux sont le don de
+<i>ziara</i> qui m’est le plus agréable. Il est saint. Et
+notre aïeul vénéré, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, l’a
+proclamé : « Si tu entretiens ou élèves un cheval
+pour la cause de Dieu, tu seras compté parmi ceux
+faisant l’aumône. » Admire ces crinières, ô Sidi ! et
+ces croupes fines !… Rassasie ton œil ! Et vérifie
+la nourriture que je fais répandre devant leurs
+naseaux. Tu seras de mon avis, Sidi, en y attachant
+de l’importance. Le cheval noble qui hennit nous
+dit clairement : « Fais-moi manger comme ton
+frère, et monte-moi comme ton ennemi !… »</p>
+
+<p>Il frappa sur l’encolure d’un superbe étalon
+noir.</p>
+
+<p>— C’est une de mes joies, par la koubba ! Il faut
+emplir de bonheur sa vie, car elle est aussi courte
+que la traversée de l’ombre d’un arbre.</p>
+
+<p>Alors il se tut. Évidemment, cette loquacité en
+mon honneur lui semble un peu rabaissante. Il
+regardait maintenant dans le vide. Il écoutait au
+loin, et tout près, et partout, le brouhaha des pèlerins
+qui chantaient ses louanges et qui tous auraient
+bondi, s’ils l’avaient su là, pour baiser avec
+des transports la trace de ses pas. Un orgueil souleva
+ses paupières. Un sourire étrange glissa dans
+sa barbe noire.</p>
+
+<p>Je la « voyais » passer, la volupté de la puissance
+et de la domination.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vint le soir. Visite rendue après visite reçue,
+comme il sied. Et puisque se présenter seul aurait
+été mesquin, affecté, ridicule (et puisque mon brave
+Si-Kaddour n’est pas assez officiel), l’« hypocrite »,
+le khodjah-chef, fut chargé de me prendre chez
+moi et de m’introduire aux appartements du grand
+chériff.</p>
+
+<p>— Méfie-toi, ô Sidi… me souffla Si-Kaddour,
+auquel revenait la haine avec le sang-froid.</p>
+
+<p>Me méfier ? certainement : au Sahara l’heure est
+toujours présente de se méfier. Mais pourtant cette
+heure-là me paraissait si sereine… Les magies
+somptueuses du couchant déroulaient leurs indicibles
+merveilles. Le Désert se pâmait, sensuellement
+blond sous les ardents rayons d’adieu. Qu’il
+est admirable, cet Erg stérile. Combien ses formes
+de souplesse et de grâce nous prennent violemment,
+d’une sorte de désir jamais assouvi. Et c’est
+pour cela que ces nomades misérables errent sans
+cesse, dans une orgueilleuse joie. Ils oublient leurs
+fatigues, leur pauvreté sale et leurs nombreuses
+tares physiologiques, ils oublient tout, parce que,
+de sables en sables, ils <i>la</i> possèdent un peu plus
+chaque jour, l’impossédable, la vaste splendeur
+glorieuse, l’immensité d’âpres jouissances et de
+lente mort…</p>
+
+<p>Je vous le dis : avoir profondément senti cette
+ivresse — et ils la sentent — les élève, eux très
+brutes, plus haut que la brute. Joie des horizons
+de lumière et d’étendue qui les pénètre consciemment,
+qui est « à eux », qui est « en eux » et que
+nul ne peut leur ravir. Mais leur sauvagerie puérile
+ne s’en trouve pas diminuée — ni leurs appétits
+violents — ni leurs instincts dangereux. <i>Au
+contraire.</i> Je le voyais bien ce soir, après ces
+minutes où le feu de l’astre qui tombe embrase la
+terre, et où tous se recueillent, interrompant le
+tumulte des trop nombreuses assemblées. Leurs
+prunelles sauvages, ayant savouré du bonheur, en
+étaient soudain plus hostiles sous les plis du voile
+et la corde de chameau mal nouée. J’étais davantage
+l’impur Roumi, puisqu’ils entendaient plus
+farouchement bruire leur sentiment de peuples
+indomptés.</p>
+
+<p>— Ya Sidi…</p>
+
+<p>Le beau khodjah-chef discourait, tandis que nous
+traversions les places entre des groupes compacts
+et des chameaux agenouillés. Et les fins beurnouss
+flottants de Si-Hassan-ben-Ali s’accrochaient aux
+piquets des tentes.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, nous t’aimons ; nous t’aimerons en
+notre souvenir, et nous compterons sur ton amitié…</p>
+
+<p>Vaines paroles, qui m’arrivaient dans l’air du
+soir par-dessus le grondement de la foule… Et Si-Hassan
+soignait son geste, sans paraître se soucier
+des humbles à ses pieds ni du coucher du soleil
+aux lignes planes de l’horizon. Il m’entraîna soudain,
+prit un couloir sombre pour échapper ainsi
+plus vite aux curiosités des <i>khouan</i>.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu es notre ami ! Par la bénédiction
+de la koubba, si j’ose te le suggérer, ta haute
+influence ne pourrait-elle obtenir de ton <i>baïlek</i>
+(gouvernement) une distinction française ? qu’on
+enverrait de Paris, gage de paix et d’alliance, à
+notre sublime grand chériff ?</p>
+
+<p>Si-Hassan-ben-Ali me retenait debout maintenant,
+avec la fermeté de qui <i>veut</i> faire accepter ses
+paroles. Et je m’ébahissais qu’en l’Erg reculé,
+près de la Hamada presque inconnue, les Croyants
+voulussent agripper ce ruban rouge qu’ils méprisent
+en tant qu’honneur, mais qu’ils se disputent, gloriole
+et jouet. Quoi ! ce n’était pas assez des aghas
+de nos territoires, cravatés de moire sanglante avec
+une étrange profusion ? Les voisins, les ennemis
+allaient s’y mettre, à cette curée des étoiles d’émail ?
+Et tant de soins du beau khodjah avaient préparé
+ceci ?…</p>
+
+<p>— Ya Sidi, excuse ma franchise : tel, tel et tel
+de votre Sahara l’ont reçue, la distinction ! Pourtant
+ils n’aiment guère les Français, par ma chance
+des Paradis je te le jure ! Et si les Français ne le
+savent point, c’est alors qu’ils ont aux yeux le voile
+opaque dont souffrit Tobïa… Ya Sidi, par Allah,
+par ta tête chérie, par les entrailles heureuses de
+celle qui t’a conçu, ce serait la vraie justice que
+d’honorer notre grand chériff — et quelques autres
+de son entourage, parmi ceux qui sont des maîtres
+de l’attachement et de la fidélité.</p>
+
+<p>L’obscurité croissait. Il susurrait tout bas, tout
+bas de sa voix enveloppante et câline :</p>
+
+<p>— Ya Sidi, tu es notre ami ! Et mon âme est en
+morceaux à l’idée de te quitter !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je n’étais pas au bout de mes étonnements stupéfiés. Une porte s’ouvrit
+brusquement, jetant dans le noir intense un reflet de lueur rose,
+dernier adieu du soleil couché. C’était le « salon » du chériff, et de la
+pénombre une forme émergea, dressée pour me saluer — la haute stature de
+Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…</p>
+
+<p>— Sois avec le salut, ô Sidi ! que la bénédiction
+de notre aïeul Sidi-Bou-Saad repose sur toi !</p>
+
+<p>Les formules se prolongeaient encore, faites de
+cet orgueil, de cette <i>grandesa</i>, de cette familiarité
+« cherchée », dont le mélange est inquiétant, — et
+je m’installais à peine au bord d’un divan bas, à la
+mode turque, quand j’entendis un bruit singulier
+bien connu de moi — la petite explosion d’un gaz
+qu’on allume dans un manchon de verre.</p>
+
+<p>Je ne pus retenir une sourde exclamation. Une
+lumière aveuglante avait jailli… <i>Ma</i> lumière, ma
+lumière-phare, tant cherchée depuis tant de jours,
+restée vision féerique et miraculeuse ! Et je la retrouvais
+devenue prose, émanant d’un appareil gazogène,
+moderne engin ! Elle me souffletait pour ainsi dire,
+réalité pénible, rançon des menues joies idéales
+qu’a pu trouver ici ma sensibilité.</p>
+
+<p>Allons, la poésie musulmane se brûlait les ailes.
+Ce foyer fulgurant mettait les djinns en fuite, et
+le rêve avec…</p>
+
+<p>Il me fallut exprimer pourtant une très vive
+admiration, puis examiner et louanger les richesses
+de l’immense salle — superbe, je l’avoue, contenant
+entre ses murailles des trésors à faire pâmer
+des amateurs orientalistes — mais rappelant trop
+çà et là que le grand chériff fut à Tripoli, à Tunis…
+et même dans le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> incohérent d’aimables
+demoiselles, hospitalières plus que femmes de
+goût. On a réuni, pour cette pièce d’apparat, ce
+que la zaouïa compte de très beau et ce qu’elle
+possède d’odieusement absurde. Et les armes
+brillent, et le clinquant scintille. Et les ivoires de
+l’Inde et de Chine, les bronzes persans antiques
+semblent humiliés par le toc et l’éclat de la camelote
+parisienne, des <i lang="de" xml:lang="de">Nippsachen</i> viennoises et du
+<i>Krimskrams</i> de Berlin…</p>
+
+<p>Le thé me fut offert.</p>
+
+<p>— Bois, ô Sidi !</p>
+
+<p>Il fumait, le breuvage blond, entouré de gâteaux,
+chargeant une table de cèdre vraiment arabe, aux
+ciselures à jour patiemment fouillées — mais les
+tasses peintes venaient de Londres ; les cuillères
+étaient de forme russe, et le plateau de mosaïque
+me parut napolitain, fragments de marbre sertis
+de métal. Et ce luxe un peu détraqué, sous
+cette flamme ardemment pâle, trop blafarde, trop
+intense, qu’un générateur « dernier système »
+alimentait, finissait par ramener au songe à force
+de s’en extrêmement éloigner. — Et je m’hypnotisais
+aux étincellements des miroirs de Venise,
+des écrans de pierreries, des merveilleux bahuts
+florentins du <small>XIV</small><sup>e</sup>, avec leurs plaques d’or poli. Je
+m’imaginais Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le volontairement
+pauvre, le pénitent, l’ascète, revenu sur
+cette terre, et comparant ces magnificences filiales
+aux parois de son humble grotte où sa vie s’acheva
+pieuse, dans le jeûne et les privations.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, permets que je te fasse connaître mon
+fils !</p>
+
+<p>Un enfant s’approchait, de treize ou quatorze
+ans, lourdement chargé de draperies blanches. Et
+je tombai dans une nouvelle surprise à l’idée de
+n’avoir jamais soupçonné, durant trois mois, l’existence
+de cette jeune tête, espoir du chériff qui
+perdit, me confia-t-il, ses autres rejetons premiers-nés…
+Jamais Si-Kaddour ne m’en a parlé. Jamais
+Barka le négro n’a laissé rien échapper qui le concernât,
+à travers ses propos exubérants et fantasques.
+Mystère ? Non : silence simplement. L’un de ces
+« trous » qui se produisent, vide qu’on n’aperçoit
+point sous le réseau compliqué des effusions musulmanes.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, mon fils se nomme Bou-Saad ainsi
+que l’ancêtre vénéré.</p>
+
+<p>— Le bonheur sur ta soirée, ô Bou-Saad ! lui
+dis-je.</p>
+
+<p>Un peu interloqué, un peu hébété, le jeune garçon
+saluait d’un geste chérifien. Puis il but, comme
+nous, du thé à la menthe. Et je contemplais sur
+ses jeunes traits l’abrutissement de son âge intermédiaire.
+Crise torpide que traversent tous les
+Arabes… Celui-ci eût évidemment préféré, à l’honneur
+douteux de toucher les doigts d’un Roumi,
+des plaisirs moins hypothétiques. Il souhaitait
+rejoindre sur ses fréchias d’amour les deux ou trois
+femmes qu’on a dû lui donner déjà — proies sensuelles
+et légitimes, voluptés précoces dont les
+pères et surtout les mères se montrent pourvoyeurs
+zélés.</p>
+
+<p>Et le petit Bou-Saad voyait au fond de sa tasse,
+sous le liquide, des formes de luxure. Et il se taisait.
+Et son père souriait doucement, songeant aux
+joies de son âge tendre… Et le silence reprit un
+instant ses droits méconnus… Du nard brûlait dans
+des cassolettes.</p>
+
+<p>Si-Ahmed, neveu du chériff (ai-je noté qu’ils
+étaient là, tous les Djazerti neigeux, beurnouss
+immobiles, statues muettes, plus pétrifiées encore
+que de coutume ?), Si-Ahmed regardait l’enfant,
+l’héritier de la baraka sainte et profitable. Une vie,
+c’est peu de chose, une seule vie puérile et frêle,
+séparant une ambition d’un pouvoir. Et le beau
+khodjah Si-Hassan-ben-Ali regardait Si-Ahmed
+comme Si-Ahmed regardait Bou-Saad. Et tous ces
+cœurs d’Islam battaient doucement, d’un tic-tac
+très régulier d’animosité et de haine.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, fit le grand chériff, nous ne formons
+tous qu’un seul sentiment, qu’une seule pensée en
+plusieurs corps ; nous sommes les Ouled-Djazerti.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les aromates chargeaient l’air de vapeurs plus
+lourdes. J’attendais ce qui n’avait pas été dit, ce qu’on
+voulait me demander — le pourquoi des manœuvres
+du cheikh suprême. Il s’était <i>abaissé</i> jusqu’à me prier
+de l’attendre, puis à se rendre ce matin dans ma
+chambre, et à me recevoir ce soir trop amicalement
+chez lui, avec un fatigant essai des manières d’Europe.
+Tout cela ne pouvait être en vain. Des paroles
+nécessaires allaient venir, qui tardaient — et dont
+je ne prévoyais en rien le sens ni la portée.</p>
+
+<p>Mais soudain, bonhomme et princier, dédaigneux
+et courtois, le chériff leva la main.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, écoute !</p>
+
+<p>Et ce fut un discours diplomatique.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, j’en atteste nos livres et les vôtres,
+la France est un pays de <i>baraka</i>, protégé d’Allah !
+Une seule chose m’étonne parmi ce que j’en apprends
+(excuse ma liberté, Sidi). Vous n’honorez point
+beaucoup vos prêtres, dit-on, ni ceux qui parlent
+de la Divinité… Vous faites des lois contre les
+moines… C’est là un tort, ô Sidi ! Mais, d’autre part,
+je sais qu’en Ed-Djézaïr (Alger) et en toutes vos
+villes qui sont peuplées de notre peuple, vous respectez
+cependant notre foi musulmane. Vous faites
+enseigner le saint Koran aux fils des croyants, par
+des maîtres capables : mais ceci, qui mérite toute
+louange, doit encore être fortifié, et cet enseignement
+plus développé encore. Car le saint Koran est
+la moelle même de l’autorité divine et de la sagesse
+humaine. Bien mieux, Sidi : au saint Koran se
+trouvent (et vos sujets musulmans instruits trouveront)
+des sourates par quoi nous, fils d’Allah,
+avons le droit religieux de rester « avec vous » et
+de regarder vos terres soumises d’Afrique comme
+« terres d’Islam ». La <i>fetoua</i> de la Mecque, obtenue
+par l’un de vos chefs, n’a fait que publier les vérités
+contenues de tout temps dans le Livre et dictées
+par le Seigneur même. Il est le Savant, l’Immense.
+Il voit tout et connaît tout.</p>
+
+<p>Ici, une pause. Une tasse de thé. Les parfums de
+l’air semblaient plus pénétrants, plus graves. Nous
+tournions à la politique, aux événements récents
+qui m’étaient encore inconnus.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, des ferments de discorde inquiètent
+la paix des pays d’Islam. Je ne parle pas de nos
+dissensions intérieures. Mais le <i>baïlek</i> de la France,
+depuis quelque temps, n’était plus d’accord avec
+le sultan de Constantinople. Les ambassadeurs des
+deux puissances ont dit adieu à leurs ambassades.
+Aujourd’hui, vos vaisseaux, ayant traversé la mer,
+menacent de loin Stamboul la sacrée. Je te communique
+ces nouvelles qui peuvent, ô Sidi, t’intéresser.</p>
+
+<p>Une sonore franchise accentuait ses paroles — franchise
+faite de joie — satisfaction d’un échec
+possible, moral, ou financier, ou guerrier, qu’éprouverait
+Abdul-Hamid. Car les sultans de Stamboul
+sont les ennemis des Djazerti, un peu comme les
+rois de France l’étaient jadis des grands vassaux
+lointains, indépendants, irréductibles… Et tantôt
+les Djazerti pensent à vaguement soutenir le commandeur
+des croyants, tantôt à le trahir. C’est le
+jeu au double visage, tel celui que jouèrent avec
+nous les Ouled-Sidi-Cheikh dans un autre coin
+d’Afrique, pendant plus de trente ans. Balance
+d’habileté musulmane élémentaire.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, nous avons appris autre chose encore.
+Ton <i>baïlek</i> (Dieu lui accorde la gloire qu’il mérite !)
+paraît ne pas s’inquiéter des projets de conquête
+d’un autre baïlek, celui du pays roumi nommé
+l’Italie… Cela me semble plus redoutable que votre
+désaccord actuel avec le sultan magnifique — car
+ce désaccord ne durera pas. Mais l’autre chose,
+Sidi !…</p>
+
+<p>Il guettait l’effet de ses paroles sur mon visage.
+S’il s’était agi d’alliés officiels de la France, des
+Russes par exemple, il m’aurait dit : « Tout en les
+redoutant, nous aimons tes nobles amis, fils de la
+loyauté et du courage. » — Mais on lui avait conté que
+les Français et les Italiens font un peu abus du couteau
+dans les villages tunisiens, et que, dans toutes
+ces parties Est de nos colonies, se cultivent des
+haines. Voilà pourquoi il appuyait sur les épithètes
+d’horreur et de blâme, croyant par cela gagner mes
+instinctives sympathies.</p>
+
+<p>— … Mais l’autre chose, Sidi, serait une redoutable
+iniquité. Tripoli, cité reine de la côte, bien
+qu’elle ne soit pas à moi, je la verrais avec douleur
+tomber aux mains de ces étrangers, qui sont insinuants,
+qui sont faux, et dont la parole n’est pas
+d’or pur. Nous ne pouvons prévoir leur attitude
+après une conquête qu’Allah veuille leur refuser !
+Nous ne pouvons connaître leurs intentions envers
+notre religion. Ah ! Sidi, c’est alors que nos prières
+monteraient au Trône du Miséricordieux pour lui
+demander l’appui des Français, puisque les Français
+respectent notre croyance, puisque les Français
+sont le courage et la loyauté !…</p>
+
+<p>Il appuyait lentement sur chaque mot, comme si
+j’eusse été notre ministre des Affaires étrangères.
+Il cherchait à graver en moi les vœux qu’il émettait
+et les sourdes menaces qu’il n’émettait pas. Or,
+moi, je ne prononçais que de pâles monosyllabes,
+et mon étonnement me tenait lieu de prudence.</p>
+
+<p>Alors il se jeta, violent, aux effets oratoires :</p>
+
+<p>— Du reste, ô Sidi, que nous importe à nous,
+que nous importe le possesseur du rivage ? Nous
+en sommes loin ! Nous sommes libres ! Nous sommes
+les Djazerti !!… Mais c’est en Croyant que je te
+parle, en pasteur des âmes, en chef qui doit songer
+à l’avenir de ses fidèles, qu’ils soient d’Oran, de
+Constantine, de Tunis, de Tripoli ou d’ailleurs. Et
+voilà pourquoi tu peux répéter aux tiens mes
+paroles : je ne veux m’appuyer ni sur les Roumis
+anglais de l’Égypte, ni sur les Roumis allemands du
+Kameroun. Je laisse ces amitiés au sultan de Marrakesch.
+Et les Roumis italiens, mon âme les craint.
+Les seuls en qui j’aie confiance, ô Sidi, les seuls
+que je place au-dessus de ma tête, ce sont tes frères
+les Français. Le tigre peut s’allier au lion, mais non
+pas à l’hyène !</p>
+
+<p>Les Djazerti, tous alignés, tigres guettants, tigres
+aux apparences de roc inerte, entendaient comme
+s’ils n’avaient pas entendu.</p>
+
+<p>— Le tigre ne s’allie pas à l’hyène : répète mes
+paroles, ô Sidi !!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Conversation inutile (puisque je ne suis rien),
+dissertation européenne qui se prolongeait trop.
+Mais tout à coup — était-ce voulu, ceci ? fut-ce
+hasard ? effet combiné ? — tout à coup la vie barbare,
+sadique et sanglante de l’Islam fit irruption
+parmi ces parlotages, et le frisson du « pas encore
+vu » me ramena brutalement dans les terres de
+l’exotisme, et vint teindre ma sensation d’une couleur
+tragique de passé…</p>
+
+<p>Nous causions comme je l’ai narré quand des
+hommes entrèrent, rapides, jusqu’au milieu du
+« salon », avec un air très étrange et l’excitation de
+ceux que le triomphe a transportés. Je reconnus
+trois askers de Mozafrane, des soldats-gardes, les
+vêtements en désordre, le visage noirci. Et ce qui
+suivit leur arrivée, je pourrais en emplir des pages
+de digressions et de sensations, mais aucune phrase
+n’atteindrait l’<i>intensité</i> du simple dialogue, simple,
+simple, ingénu, comme en ont les races qui vivent
+sans cesse dans l’idée de la mort.</p>
+
+<p>Les trois hommes s’inclinèrent sans servilité :</p>
+
+<p>— Le salut sur toi, ô cheikh, ô maître, ô chériff !</p>
+
+<p>Moi je regardais, un peu ému sans savoir pourquoi
+de cette intrusion subite et familière. Le chériff
+ne bougeait point. A peine cilla-t-il des yeux,
+tandis que les hommes baisaient ses genoux et le
+cuir brodé de ses chaussures. Paisiblement il leur
+demanda :</p>
+
+<p>— O mes fils, est-ce fait ?</p>
+
+<p>— Oui, Sidi, loué soit Allah !</p>
+
+<p>Et l’un des gardes, précisément ce fameux parent
+de Bou-Haousse, un bon jovial, répéta, riant d’un
+air fauve :</p>
+
+<p>— Loué soit Allah qui conduit toutes choses !</p>
+
+<p>Les autres éclatèrent de joie, riant aussi, redressant
+le beurnouss dérangé sur leurs épaules, tels
+des moissonneurs s’égayant après le rude travail
+du jour. Le chériff souriait, bon enfant — et le
+petit Bou-Saad retroussait sa lèvre, ainsi que les
+panthères leurs babines.</p>
+
+<p>Mais le parent de Bou-Haousse reprit (et sans
+doute cette comparaison de la moisson ne s’imposait
+point qu’à moi) :</p>
+
+<p>— <i>Ils</i> sont pareils aux orges de l’oasis : coupons
+les épis, si nous voulons cultiver une deuxième
+récolte !</p>
+
+<p>Alors (encouragement pour un fidèle serviteur),
+le chériff prononça cet ordre, d’un timbre doux,
+patriarcal, condescendant :</p>
+
+<p>— Fais voir…</p>
+
+<p>Le garde s’en alla vers la porte, la rouvrit, avec
+cette même simplicité dont toute la scène était empreinte.
+Derrière la porte il prit un sac à blé, un de
+ces grands <i>tellis</i> rayés que les femmes nomades
+tissent au seuil de leurs tentes, en fredonnant des
+chansons d’amour. Le sac était gros, gonflé. Aidé
+de ses compagnons, l’homme le souleva, le retourna,
+disant :</p>
+
+<p>— Vois, ô chériff !…</p>
+
+<p>Et les têtes roulèrent — les têtes tranchées des
+Beni-Mezreug, montrant leurs crânes demi-rasés,
+leurs yeux fixes, leurs bouches crispées, parfois
+voilées d’une barbe grise… Elles passèrent, boules
+lugubres, trophées intimes, en diverses directions,
+ajoutant quelques fleurs rouges aux arabesques des
+tapis. L’une s’en fut sous le guéridon surchargé de
+tasses… Une autre arriva contre mon pied, qu’elle
+heurta d’une saccade — et je crois la sentir encore — et
+je la sentirai toujours, aux heures où l’on se
+ressouvient…</p>
+
+<p>Tête pâle, tête exsangue, douloureuse, farouche — tête
+d’un bel Arabe de trente ans. Le chériff,
+allongeant l’index, me la désigna, indolemment
+vainqueur (et j’y reviens, était-ce naturel, était-ce
+affectation ? comment le saurais-je ?) :</p>
+
+<p>— <i>Leur</i> meneur, Abkir-ben-Abdallah…</p>
+
+<p>— Chien fils de chien ! crièrent les hommes.</p>
+
+<p>Mais le Maître contint ce zèle d’un geste sacerdotal.</p>
+
+<p>— O mes fils ! soyez calmes ; soyez les pieux serviteurs
+d’une zaouïa sainte ; craignez les conseils
+du mal et les emportements de la colère. Allah
+reste Clément et Miséricordieux. Veuille-t-il nous
+bénir tous…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2>
+
+
+<p class="date"><span class="blk">16 novembre soir<br>
+(avant de quitter Mozafrane).</span></p>
+
+<p>Je ne devrais plus rien ajouter au volume compact
+de ces notes, car « l’histoire » est achevée…
+Et le dénouement banal et sans grâce va se trouver
+juste celui que j’avais prédit : je fais boucler mes
+valises et je pars à l’aube prochaine « voir l’état de
+ma destinée sur le chemin d’Allah ».</p>
+
+<p>Mais je crains de rester sur l’impression pénible
+dont je suis désormais hanté. Ce matin, après la
+nuit passée, — mauvaise nuit, — ce cauchemar de
+l’idée fixe horrifiait encore mes préparatifs de
+bagages. Certains détails m’y ramenaient, du reste :
+les grands <i>tellis</i> de laine rayée, où l’on engouffre
+pêle-mêle les objets de chargement, sont pareils,
+trop pareils au terrible sac d’hier ; et je me demande
+si plus tard, lors de l’arrivée, je n’y retrouverai
+pas quelques têtes.</p>
+
+<p>Un emballage moins impressionnant, certes,
+mais peu facile, ce fut l’installation de Faffa la
+gazelle en sa belle cage de <i>djérid</i> qu’on va percher
+par-dessus les tellis, au sommet d’un chameau.
+Peut-être, pauvre Faffa, mal habituée à ces
+secousses, à ce roulis, à ce tangage, va-t-elle souffrir
+du mal de mer.</p>
+
+<p>Plaignons Faffa, et parlons d’autre chose ; mais
+ne recommençons point à nous hypnotiser devant
+le côté tragique d’usages rouges, tout sahariens ; et
+puisque je veille ce soir, je vais écrire — ultime
+griffonnage — les grandes scènes religieuses d’aujourd’hui,
+la zaouïa débordante de cris et d’enthousiasmes
+et toutes les impressions successives de ces
+heures suprêmes, hallucinantes à leur façon. Le
+brave Si-Kaddour, heureusement, redevenait mon
+inséparable — pour la dernière fois, et c’était là de
+la mélancolie sur l’allégresse ambiante autour de
+moi, depuis le <i>Fedjeur</i>…</p>
+
+<p>Pauvre vieux, qui cherche mille détours afin
+d’excuser les faiblesses de « l’Ordre » ou celles
+de la famille chériffienne. Comme les fidèles répandus
+à travers le monde, il supporterait au besoin
+les vexations, les spoliations, les mauvais traitements ;
+il les appellerait défaillance momentanée
+des saints — ou du chériff.</p>
+
+<p>— Ya Sidi !</p>
+
+<p>Dès les minutes matinales, Si-Kaddour venait
+me chercher pour me « faire voir » l’affiliation des
+nouveaux khouan<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Le chériff me l’avait promis la
+veille. Et je me hâtai, selon l’objurgation du taleb.
+J’appelais aux échos Bou-Haousse ; il fallait bien
+lui donner mes instructions d’emballage. Quelle
+fièvre, tous ces paquets, un jour de grande fête et
+de vie au dehors.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Toutes les doctrines et les prières de ce chapitre sont strictement
+puisées dans celles des Ordres mystiques.</p>
+</div>
+<p>— Ya Sidi, viens, par ta tête chérie, et ne t’inquiète
+point de ton serviteur ! Pressons-nous, car…</p>
+
+<p>Il avait un bizarre sourire. Il savait, en m’entraînant
+du côté de la mosquée, que le plus particulier
+de la cérémonie serait passé. Instructions du
+cheikh aux prosélytes (pieuses, matérielles, politiques,
+secrètes surtout), tout ce qui pouvait trop
+m’éclairer sur des intentions cachées, on venait de
+l’escamoter pour moi avec une maëstria parfaite, en
+m’envoyant avertir <i>trop tard</i> par le vieux taleb. Et
+la diligence qu’il avait déployée me permettait
+seule d’entendre les dernières phrases, les derniers
+<i>aâmine</i> servant de point final.</p>
+
+<p>— Console-toi, Sidi, voici maintenant l’initiation…</p>
+
+<p>Je me tenais le visage collé à la grille d’un petit
+guichet ; nous n’étions pas dans la mosquée même,
+mais en un réduit contigu, plein de fatras multiformes :
+tapis roulés, bouts de cierges, vieux
+balustres cassés — le rebut dont s’environnent, en
+tous pays, les sacristies de tous les cultes.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, les nouveaux fidèles vont réciter
+ensemble le <i>dikhr</i> sacré, la « rose » de notre Ordre…</p>
+
+<p>La « rose », prière spéciale, différente pour chaque
+Confrérie, récitée en suivant les grains sériés du
+chapelet. Et les postulants la disaient, assis en
+cercle. Ils la scandaient à haute voix, seule fois en
+leur vie, car le <i>dikhr</i> ne se répète plus tard que
+« dans le silence du cœur et de l’âme », par les
+« lèvres de l’esprit ».</p>
+
+<p>Et les formules changeaient, se succédaient. Cinquante
+fois revenait cette phrase :</p>
+
+<blockquote>
+<p>O mon Dieu, que la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed
+qui a ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce
+qui a précédé, qui a conduit dans une voie droite. Sa puissance
+et son pouvoir ont pour base le bien.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis trente fois le début de la <i>Sourate suffisante</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Louange à Dieu, Maître de l’Univers, le Clément, le Miséricordieux,
+Souverain au Jour de la Rétribution.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis cent fois :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Que Dieu soit exalté !</p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis enfin, pour finir, vingt fois :</p>
+
+<blockquote>
+<p>O mon Dieu, bénissez-moi au moment de la mort et dans
+les épreuves qui suivent la mort… Répandez vos bénédictions
+sur Notre-Seigneur Mohammed, en nombre aussi incommensurable
+que l’horizon de votre science… Et qu’il en vienne
+quelques-unes jusqu’à nous, amen…</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ainsi les aspirants Djazertïa, les postulants,
+récitaient le <i>dikhr</i> dans la mosquée de Sidi-Bou-Saad,
+près des tombes saintes, à l’ombre des étendards.
+Puis, l’un après l’autre, ils se levèrent, et,
+s’étant prosternés trois fois, vinrent baiser le genou
+du Cheikh. Celui-ci leur dit à l’oreille les obligations,
+les bases et les règles de la Voie, qui
+sont chacune sept… Ou plutôt il les leur dit <i>aux
+oreilles</i> — car (m’expliquait Si-Kaddour en chuchotant)
+il leur soufflait six des règlements en l’oreille
+droite, puis le septième en l’oreille gauche. Et
+c’était recueilli, étouffé dans la fumée de benjoin
+dont l’odeur était si violente que je devais quitter
+ma petite grille, de minute à minute, pour respirer.</p>
+
+<p>La haute taille du chériff se penchait vers ces
+nouveaux fils qui venaient à lui, qui seraient dorénavant
+« son bien et sa chose ». Tour à tour, il
+leur prit les mains dans les siennes, paume contre
+paume, les doigts du disciple dans les doigts du
+Maître. Et réellement il les « prenait » en leur
+prenant les mains. Il prenait non seulement les
+initiatives et les âmes, mais la chair de leur corps
+et la chair de leurs enfants, et leurs épouses et
+leurs possessions de ce monde. Tout ce qu’il leur
+laisserait en propre deviendrait une faveur de sa
+magnanimité…</p>
+
+<p>— O Maître !…</p>
+
+<p>Et ce fut un murmure qui monta suavement
+sous la coupole de l’ancêtre. Le Maître et l’initié
+prononçaient ensemble :</p>
+
+<p>« Implorons le pardon de Dieu, le Puissant,
+l’Unique… »</p>
+
+<p>Puis le disciple seul :</p>
+
+<p>« Allah, Dieu Unique, je te prends à témoin, et
+tes Prophètes, que je reconnais ce Maître pour le
+possesseur de moi-même. Il m’indiquera la bonne
+Voie. »</p>
+
+<p>Et voici que derrière les hommes des femmes
+aussi s’approchèrent — des vieilles — puisque aux
+plus jeunes la prière ne serait pas permise. Leur
+affiliation fut semblable aux autres en tant que
+paroles. Seulement le grand chériff, d’un geste un
+peu plus austère, interposait entre ses mains et les
+vieilles mains de ces croyantes l’épaisse étoffe de
+ses deux beurnouss — afin que soit évité le contact
+impur…</p>
+
+<p>— O Maître !…</p>
+
+<p>Et voici qu’après les femmes s’avançaient encore
+d’autres hommes, et encore, le front grave et l’œil
+noyé. Et parmi ceux-ci se trouvait mon Bou-Haousse.
+J’eus un sursaut, comme une envie de rire. Cependant
+ce spectacle n’était point risible en soi. Ma
+bouche frémit soudain d’une impression toute contraire,
+faite de défiance, et d’une crainte inconnue,
+et d’émotion. J’eusse été femme que sans doute
+j’aurais pleuré.</p>
+
+<p>— O Maître ! ô Maître !…</p>
+
+<p>O Maître des esprits, Maître des cœurs, Maître
+des vouloirs, Maître des petites ou grandes richesses,
+Maître des bienfaits ou des crimes.</p>
+
+<p>— O Maître… Nous t’adorons… O Maître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Opposition à ce mysticisme contenu, silencieux
+presque, la foi des foules se déchaîna l’après-midi
+en indicibles emportements.</p>
+
+<p>Le soleil, oublieux de la saison, surchauffait le
+Sahara d’automne. Il flamboyait implacable, excitateur
+des ivresses et des folies ardentes ; et de
+l’horizon lointain, là-bas, là-bas, venait une démence
+qui se ruait ici, devant les murailles — puisque ni
+places, ni cours, ni même l’oasis ne pouvaient contenir
+la masse de ces croyants.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, Notre Sublime Grand Chériff sera
+forcé de les bénir dehors.</p>
+
+<p>Dehors, c’était à perte de vue le sable roux, tiède
+et stérile. C’était le cadre pour cette crise où se pâmait
+l’amour des khouan.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O Bonté de Dieu !</div>
+<div class="verse">O Pôle de Dieu !</div>
+<div class="verse">O Prodige de Dieu !</div>
+<div class="verse">O Merveille de Dieu !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les mains se levaient implorantes vers la poterne
+du Sud par où, disait-on, peut-être <i>Il</i> allait sortir…
+Les yeux se fixaient, déjà déviés sous l’extase
+proche…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O Sultan saint !</div>
+<div class="verse">O Père des étendards !</div>
+<div class="verse">O Foudroyeur des Infidèles !</div>
+<div class="verse">O chéri d’Allah, qui lui feras passer notre prière, avec l’intercession du Sublime Sidi-Bou-Saad !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Une voix jeta, suraiguë :</p>
+
+<p>— Le sabre du Prophète arme son bras !…</p>
+
+<p>Et les milliers de voix répétèrent cette louange,
+grisées d’amour, éperdues de ferveur adorante. Et
+tout à coup, des premières jusqu’aux dernières,
+elles s’unirent en une autre clameur rauque qui
+grossit, qui monta, qui rugit vers le ciel :</p>
+
+<p>« <i>Houa ! Houa !!</i>… Lui ! Lui !… »</p>
+
+<p>Et ce ne fut plus rien qu’un flot roulant, hurlant,
+qui se jetait à terre sous les semelles sacrées, et
+qui baisait hystériquement les vêtements du grand
+chériff, ces blanches draperies de pure et fine laine.
+Lui ! Lui !!… Le Miracle ! La Baraka sainte incarnée !
+Le Sauveur des embarrassés ! Le Sanctifiant
+des sanctifiés !</p>
+
+<p>« <i>Houa ! Houa !!</i>… Lui ! Lui !!… »</p>
+
+<p>Lui !!! Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Il</i> fit un geste — et la tempête de cris s’apaisa.
+Ce fut d’une prodigieuse soudaineté.</p>
+
+<p>— Silence ! <i>Il</i> va parler ! Silence ! <i>Eskout !</i> Liez
+la bouche de vos chameaux !</p>
+
+<p>Alors le grand chériff, dans ce calme qu’on
+« entendait », plus impressionnant que l’agitation
+et le tumulte, s’avança lentement vers une petite
+éminence d’où l’on dominait l’assemblée. Les Djazerti
+le suivaient, processionnellement, sphinx
+mouvants et hiératiques — et le cheikh des tolbas,
+et le grand oukil, et les khodjahs variés. Mais seul
+il monta sur la butte, seul au-dessus des siens,
+porteur de la <i>baraka</i> sainte — seul au-dessus de
+ce luxe, seul au-dessus de ces loques plus loin — seul
+au-dessus des corps et des âmes. Et le <i>moudden</i>
+de la mosquée se mit à chanter l’appel à la
+prière, cette mélopée qui supplie en notes de tendresse
+plaintive. Et quand l’appel fut terminé, le
+Maître de tous étendit la main :</p>
+
+<p>— O frères du tapis, ô frères de la Voie, c’est
+l’heure ! Implorons Allah…</p>
+
+<p>Tous, suivant son mouvement, se jetèrent le
+visage au sol. La prière muette dura, dura… Le
+soleil brûlait, le vent soufflait, le silence planait.
+Là-haut, entre les cimes des palmiers nombreux,
+apparaissait un coin de l’humble grotte d’où
+vinrent tant d’amour et tant de domination…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’aurais voulu sténographier le sermon d’ensuite
+sur « l’aumône » nécessaire ; mosaïque de passages
+du Koran, d’axiomes de Sidi-Bou-Saad et d’exhortations
+personnelles du grand chériff Sid’Amar — spectacle
+prononcé, détaillé, joué, mimé noblement
+par lui, orateur incomparable.</p>
+
+<p>Mais mon oreille conserve encore <i>ses</i> paroles de
+persuasion et de force. Et mes yeux voient encore
+<i>sa</i> silhouette magnifique, si noble, si blanche sur
+le bleu du ciel. Et j’ai deviné son dédain pour les
+très humbles qu’il incite à payer, toujours et davantage…
+Et j’ai senti son orgueil, atteignant l’extrême
+volupté dont certains pourraient mourir — cet
+orgueil supérieur et grandiose qu’avaient prévu
+les malédictions bibliques dirigées contre Lucifer.</p>
+
+<p>Il était le cheikh. Il était le prêtre. Il était le
+dieu. Chacun buvait ses paroles, ainsi qu’on boit
+au puits du Désert après six jours de marche.
+Chacun avait présents les miracles admirables — dont
+la tradition se transmet des rivages de la
+Caspienne jusqu’à ceux de la mer des Atlantes, et
+du grand lac barbaresque jusqu’à l’océan Indien.</p>
+
+<blockquote>
+<p>O frères du tapis ! ô frères de la Voie !</p>
+
+<p>Au nom du Clément et du Miséricordieux !</p>
+
+<p>Il n’y a de Dieu que Dieu. Il est l’entendant, le voyant, le
+meilleur défenseur, le meilleur seigneur, le meilleur aide. Ses
+bienfaits sont innombrables et sa générosité sans fin. Tout vient
+de lui et tout retourne à lui, vos prières, vos bonnes actions, vos
+aumônes. Et il vous rendra tout : les prières septante-sept fois,
+les bonnes actions cent fois septante-sept fois, et les aumônes
+mille fois septante-sept fois ! Les béatitudes de ceux dont la
+main aura été grande ouverte seront infinies, ô frères de la
+Voie ! Mais, je le sais, il y en a parmi les nomades qui laissent
+entrer l’erreur dans leur esprit. Ils regardent la ziara comme
+une contribution terrestre. C’est là un péché sans bornes !
+De terribles vicissitudes les attendent, car Dieu sait tout et
+connaît tout. Qu’êtes-vous donc ? Que voulez-vous ? Qu’espérez-vous,
+pour ne point dépenser vos biens périssables dans
+le sentier du Tout-Puissant ? O frères du tapis, ô croyants,
+donnez l’aumône des biens que Dieu vous a répartis !</p>
+
+<p>Vous apportez la <i>ziara</i>. C’est votre devoir moral, votre
+devoir strict, qui, bien accompli, vous mérite la faveur
+divine. Dieu est riche et comblé de gloire. Mais si quelqu’un
+d’entre vous désire une grâce particulière, supplémentaire,
+ne sent-il pas qu’il doit offrir une aumône supplémentaire ?
+Un enfant même comprend ceci.</p>
+
+<p>Les riches doivent donner, et les pauvres doivent donner,
+parce que l’aumône est sainte et vous ouvre les Jardins Célestes.
+L’indulgence du Seigneur descend sur ceux qui
+sacrifient de leur aisance et sur ceux qui sacrifient de leur
+gêne. <i>Il</i> les purifie. <i>Il</i> est le Généreux. <i>Il</i> est le Clairvoyant.</p>
+
+<p>Il est l’immuablement Sage. O frères de la Voie, écoutez
+quelques fragments de la Divine Parole, celle que chaque
+musulman devrait avoir gravée dans le cœur en traits brûlés
+au feu — celle que reçut de l’ange Djébril Notre-Seigneur
+Mohammed (Dieu lui conserve le salut, et à tous les siens !) :</p>
+
+<p>Au nom du Clément et du Miséricordieux !</p>
+
+<p>Dieu a dit :</p>
+
+<p>J’en jure par le Soleil et sa clarté, par la Lune quand
+elle le suit de près : celui qui a son âme pure sera l’heureux ;
+celui qui la laisse se corrompre sera le maudit…</p>
+
+<p>Dieu a dit :</p>
+
+<p>J’en jure par la Matinée vermeille, la vie future vaut mieux
+pour toi que la vie présente, et les biens futurs valent mieux
+que les biens présents…</p>
+
+<p>Dieu a dit :</p>
+
+<p>J’en jure par la Nuit quand elle étend son voile : celui qui
+donne et qui craint, et qui ajoute foi aux paroles, à celui-là
+nous rendrons facile la route du bonheur…</p>
+
+<p>Dieu a dit :</p>
+
+<p>J’en jure par l’Heure de l’Après-Midi, l’homme entêté travaille
+à sa perte ; mais j’excepterai ceux qui croient et dont
+les doigts sont prompts à donner…</p>
+
+<p>Dieu a dit :</p>
+
+<p>J’en jure par le Point du Jour et les dix Aurores : quand
+pour éprouver l’homme je le couvre de bienfaits, l’homme
+s’écrie : « Le Seigneur m’a témoigné des égards ! » Mais quand
+pour éprouver l’homme je lui mesure mes dons, l’homme
+s’écrie : « Le Seigneur me fait un affront ! » Et ses doigts
+méchants cessent de préparer l’aumône…</p>
+
+<p>Dieu a dit sur le même sujet :</p>
+
+<p>J’en jure par les Coursiers haletants de la Guerre, qui font
+voler la poussière sous leurs pas : en vérité, l’homme est ingrat
+envers son Seigneur, et certes il le voit lui-même…</p>
+
+<p>Dieu a dit encore :</p>
+
+<p>J’en jure par le Figuier et l’Olivier de la Paix : j’avais créé
+l’homme de la plus belle façon, et pour être heureux ; mais
+je le précipiterai au bas de l’échelle, cet ingrat, excepté celui
+qui donnera et fera le bien !…</p>
+
+<p>O frères du tapis ! ô frères de la Voie ! je pourrais longtemps
+vous instruire en vous répétant les Paroles, car le Seigneur
+nous a enseigné :</p>
+
+<p>Au nom du Clément et du Miséricordieux !</p>
+
+<p>Dis :</p>
+
+<p>Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de
+Dieu, la mer se tarirait avant les paroles de Dieu, quand même
+nous y emploierions une autre mer pareille.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je ne puis, hélas ! en ces mots traduits, mettre
+l’accent de la belle voix sonore, le frémissement
+des fidèles, ni l’auguste splendeur du décor. Cependant
+j’y trouverai plus tard de quoi revivre ce spectacle.</p>
+
+<p>Et je me félicite, maintenant, d’avoir « vu »
+ceci… d’avoir entendu ce que nul autre Européen
+de ma caste n’a jamais entendu encore — car les
+rares maçons italiens qui parfois peuvent se glisser
+en ces parages religieux y sont confinés entre
+leur truelle et leur mortier. Ils n’éprouveraient
+peut-être pas d’ailleurs cette fièvre qui me saisit
+malgré mon scepticisme, alors qu’après les commerciales
+demandes de fonds vint la « grande
+prière » annuelle, « l’invocation » clamée une fois
+l’an, celle où la bouche étouffant peut crier son
+élan vers les Cieux.</p>
+
+<p>Qu’il était superbe, le grand chériff, debout sur
+sa butte de sable… Son geste était large et splendide,
+magnifiant son appel en haut. Preneur de
+volontés… preneur d’âmes…</p>
+
+<p>Et tous répétaient les phrases, par bribes haletantes — tous
+les khouan, tous les frères. Et Si-Kaddour,
+à mon côté, les soupirait aussi, telles des
+secousses de spasme. Et tous étaient éperdus ;
+tous éprouvaient, jusqu’à la douleur, l’aiguë jouissance
+d’adoration…</p>
+
+<blockquote>
+<p>O Dieu, Père de l’Univers !</p>
+
+<p>Nous implorons ton secours et ta grâce. Ne nous fais point
+passer sur le pont de Sirath qui mène aux géhennes. Pardonne,
+ô Dieu ! Pardonne, ô Puissant ! Tout retourne à toi, ô Dieu
+qui accorde la Victoire !</p>
+
+<p>Sois exalté, ô Dieu le plus élevé !</p>
+
+<p>Sois exalté ! Nous ne te connaissons pas comme tu mérites !</p>
+
+<p>Sois exalté ! Nous ne t’adorons pas comme tu mérites !</p>
+
+<p>Je veux te connaître, ô Dieu, ô Dieu !</p>
+
+<p>Et tu as dit, ô mon Dieu, que par les Saints nous parviendrions
+à toi !</p>
+
+<p>Et tu as envoyé la Lumière à ton fils chéri Sidi-Bou-Saad !</p>
+
+<p>Et ses fils ont la Lumière ! Ils me montrent la Voie ! Ils
+sont comme des rois, des prophètes !</p>
+
+<p>Ils me teindront sans teinture. Qui les aimera brillera !
+Qui les verra guérira ! Qui viendra vers eux boira l’eau de
+la source, ô Dieu immuable, ô Dieu, ô Dieu !</p>
+
+<p>O Dieu, par le Vénéré Sidi-Bou-Saad, favorise-moi !</p>
+
+<p>Guéris celui qui souffre !</p>
+
+<p>Éclaire nos cœurs !</p>
+
+<p>Purifie nos âmes !</p>
+
+<p>Donne-nous de ta science !</p>
+
+<p>Abreuve-nous de l’eau inconnue !</p>
+
+<p>Tu m’as créé pour être enseigné. Je suis ton esclave !</p>
+
+<p>O Dieu, ô Bienfaiteur, je serai résigné. Fais ce qu’il te plaît !</p>
+
+<p>O Dieu, fais frémir mon cœur du bonheur de t’invoquer
+pour t’aimer ! Consume-le d’amour avant que le soleil ne
+parte !</p>
+
+<p>O Dieu, ô Miséricordieux, ô Père de Sidi-Bou-Saad, saint
+de Dieu !</p>
+
+<p>Sois exalté !</p>
+
+<p>Sois exalté !</p>
+
+<p>Sois exalté !</p>
+
+<p>Sois exalté ! ô Dieu, ô Dieu !…</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et tous hurlaient leur foi djazertique. On eût dit
+les fauves du nord d’Afrique en amour au fond
+d’une forêt. Et les cris rauques se croisaient,
+s’élevaient plaintivement, sombraient dans un
+râle. Pour beaucoup l’extase arrivait, l’extase subite
+des pèlerinages, crise sensuelle qui renverse
+l’homme pantelant d’abord, puis inerte et comme
+évanoui.</p>
+
+<p>« O Dieu ! ô Dieu ! ô Dieu !… »</p>
+
+<p>Mais avant cette extase, avant du moins qu’elle
+ne soit générale, devait se recevoir la grande bénédiction
+du Maître, par quoi vient aux disciples
+une parcelle de la <i>baraka</i>, et qu’on remporte précieusement
+à ceux « dont les pieds sont restés
+là-bas »…</p>
+
+<p>Le temps pressait.</p>
+
+<p>« O Dieu ! ô Dieu !… »</p>
+
+<p>Alors le chériff, son visage transfiguré par l’éclairage
+du soleil baissant, les galvanisa brusquement
+d’un <i lang="la" xml:lang="la">sursum corda</i>.</p>
+
+<p>— <i>O frères du tapis ! Élargissez vos âmes !…
+Adorez le Seigneur autant que les sables sont
+étendus !</i>…</p>
+
+<p>Et les sables s’étendaient dans une magique
+gloire pourprée. Et cette religion devenait ce
+qu’elle est, la religion des espaces cruels. L’astre du
+jour baignait de rouge la plaine infinie, et la zaouïa
+tout entière, et la koubba de Sidi-Bou-Saad, et
+les têtes pâles des rebelles, des Beni-Mezreug
+d’hier, alignées sur les créneaux…</p>
+
+<p>Elle tombait maintenant, syllabes lentes, la
+<i>baraka</i> suprême, la bénédiction :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Je bénis les malades, qu’ils soient guéris !</p>
+
+<p>Je bénis les affligés, qu’ils soient consolés !</p>
+
+<p>Je bénis les absents, qu’ils soient sanctifiés si leur foi
+demeure entière !</p>
+
+<p>Je bénis l’eau de vos puits, les dattes de vos palmiers, les
+orges de vos oasis et les petits de vos chamelles !</p>
+
+<p>Je bénis vos biens ! Je bénis votre sang !</p>
+
+<p>Je vous bénis, ô frères du tapis, ô pèlerins !</p>
+</blockquote>
+
+<p>A ce moment, des voix affolées réclamèrent, et
+des corps prostrés se relevèrent, pour s’élancer,
+ruisselants de larmes farouches.</p>
+
+<p>— Et moi, Sidi ? Et moi ?… Et moi ?…</p>
+
+<p>Mais le chériff les cloua sur place, d’une domination
+pareille à celle de nos magnétiseurs.</p>
+
+<p>— O pèlerins, soyez en paix ! La baraka est pour
+tous et pour chacun !</p>
+
+<p>Et sa main restait levée, sa main qui les possédait,
+sa main de Maître tenant en bride tous les
+Djazertïa de ce monde. Puis il la laissa retomber — et
+les râles agonisèrent de nouveau, cris de tigres
+en rut, comme voulus par <i>lui</i> — et ce fut l’ultime
+folie, l’extase déchaînée, les ivresses, les délires,
+l’apothéose de Mozafrane parmi la démence voluptueuse,
+parmi les magnificences du couchant de
+rubis et d’or.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et demain, ils repartiront, ces khouan, ces fanatiques
+d’Islam, porter à travers l’Afrique et l’Asie
+<i>ce qu’on leur aura dit de porter</i> : des pardons pour
+les péchés, ou des avis insurrectionnels. Une âme
+autre que la leur animera leurs courages.</p>
+
+<p>Ils repartiront.</p>
+
+<p>Je m’en vais avec ceux d’Ouargla, dans bien peu
+de temps (car il est minuit)…</p>
+
+<p>Dans cinq heures.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXXIX</h2>
+
+
+<p class="date"><i>Bir-ed-Dib</i> (puits du Chacal), 17 novembre.</p>
+
+<p>Me voilà sous la tente, et ce soir de première
+étape me trouve encore mal apaisé. Nous campons
+à Bir-ed-Dib. C’est un lieu sauvage et morne, privé
+des beautés habituelles du Désert — pas très loin
+de Mozafrane que mes yeux ont cessé de voir et ne
+reverront sans doute jamais plus.</p>
+
+<p>Il y a de l’arrachement dans ces adieux définitifs.
+Je laisse des lambeaux de mon être aux buissons
+de <i>r’tem</i>, aux broussailles épineuses. L’Islam a
+soufflé sur moi, destructeur d’énergie, sans me
+donner la calme quiétude.</p>
+
+<p>Pourtant ce matin, au moment du boute-selle,
+les vœux des esclaves me souhaitèrent le bonheur
+le plus éminent. Puis l’on versa quatre tasses de
+thé sur les sabots de ma bête, comme panacée de chance
+et de réussite.</p>
+
+<p>— Adieu, Sidi ! <i>Beslama !</i>… Avec la paix !…</p>
+
+<p>Nous étions prêts, rassemblant nos rênes, ceux
+qui partent et ceux qui venaient par courtoisie jusqu’à
+la dune d’El-Hadjirat — car les Djazerti et
+leur suite ont tenu, malgré ce dérangement dès
+l’aube, à me prodiguer les honneurs d’une « reconduite »
+pompeuse en vêtements neufs et harnais
+brodés de pierreries.</p>
+
+<p>— En avant !… <i>Emchi !</i>…</p>
+
+<p>Nous chevauchions lentement, à cause des lourds
+chameaux de mon groupe de pèlerins qui suivaient,
+respectueux, par derrière. Le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek
+m’exprima surabondamment
+l’excès de sa sympathie.</p>
+
+<p>— Ya Sidi, par la koubba, nous te regardions
+« comme de nous » !</p>
+
+<p>Et Si-Hassan-ben-Ali, l’élégant khodjah-chef,
+exhalait sa vive douleur de me perdre si tôt, si
+tôt.</p>
+
+<p>— … Mais puisque tu <i>dois</i> nous fuir, ô Sidi,
+nous nous résignerons, retenant nos pleurs. Nous
+prononcerons le <i>mektoub</i>. Nous songerons qu’Allah
+le voulut. Hélas, Sidi, la destinée de chacun est un
+oiseau attaché au cou, et qui ne peut voler librement.</p>
+
+<p>Émotions de crocodiles… Mais, librement ou non,
+nous arrivions à la dune de la séparation où l’on
+met pied à terre pour échanger les cérémonies et
+les paroles qu’il faut. Le grand chériff, négligemment,
+me demanda d’emporter en ma <i>djébira</i>
+quelques lettres…</p>
+
+<p>— Elles sont écrites par ton serviteur de sa
+propre main périssable. Tu les donnerais, inch’
+Allah, accompagnées des saluts d’usage, à celui qui
+dirige Ouargla ; à celui qui, habitant Alger, dirige
+la plus grande portion de vos pays soumis ; et cette
+troisième, à celui qui dirige la France. Tu consens,
+ô Sidi ?… Je t’en garderai, <i>idri Allah</i>, une reconnaissance
+plus énorme que les montagnes touchant
+le ciel — plus profonde que le fond des plus profondes
+mers…</p>
+
+<p>Par-dessus ce discours, le grand chérif m’embrassa.
+Ses yeux <i>désiraient</i> je ne sais quoi du <i>baïlek</i>
+français, comme un chamelier de vingt ans désire
+les trésors secrets d’une belle femme. Et du coup
+me voilà sûr, ou à peu près, d’atteindre nos postes
+sain et sauf. On a dû faire circuler des ordres commandant
+le respect, détruisant même au besoin les
+injonctions d’autres précédents ordres.</p>
+
+<p>Il fallait achever. Nous subissions tous la dépression
+particulière aux lendemains de fête, fût-ce de
+fête religieuse seulement. Mais, pour las qu’il parût
+des efforts écrasants de la veille, le grand chériff
+se redressa, très noble, et retrouva l’un de ses
+gestes de puissance et de beauté :</p>
+
+<p>— Que les amitiés de l’heure présente, inch’ Allah,
+durent dans le temps !</p>
+
+<p>Et tous répondirent, même les Djazerti glacés :</p>
+
+<p>— Qu’elles durent, au nom du Clément et du
+Miséricordieux !</p>
+
+<p>Souhait fort habile, ne précisant rien, mais enfin
+souhait. Seul mon pauvre taleb, mon vieux compagnon
+Si-Kaddour, ne joignit pas sa voix à ce concert
+unanime. Sa vieille bouche tremblait sous sa
+vieille barbe broussailleuse. Alors il me tourna le
+dos, et contempla quelque chose à l’horizon, très
+au loin…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le soleil a parcouru, depuis, sa route journalière.
+Notre campement s’endort parmi les vastes obscurités.
+Je me mélancolise trop, dans ce noir maussade,
+gardé par des pèlerins harassés et par deux
+feux de drinn, qui vont baissant. Et tout autour de
+nous l’étendue, cachée par le voile des ténèbres — et
+pas un cri d’insecte — et pas un frisson de
+plante — seulement l’angoisse du silence, le tragique
+repos du Désert.</p>
+
+<p>Je n’entendrai pas, cette nuit, le mot qu’échangeaient
+les sentinelles des murailles :</p>
+
+<p>— O croyants, veillez !</p>
+
+<p>Je n’écouterai pas le chant du <i>moudden</i> au sommet
+de la koubba sainte… Et quand le vent soufflera,
+deux heures avant l’aurore, il n’agitera pas,
+près de ma fenêtre, les longs panaches des djérids.
+Il ne m’apportera point ce parfum des jardins, avec
+toutes sortes d’odeurs d’encens. C’est le départ tant
+souhaité, et dont je souffre : l’aurais-je cru ? Invisible
+derrière l’ombre de la nuit et de la distance,
+Mozafrane réapparaît — me hante, me fait oublier
+la mauvaise clarté jaune de cette bougie qui
+vacille tandis que je me penche sur mes cahiers
+rassemblés…</p>
+
+<p>Étais-je capable de la montrer, cette zaouïa
+trafiquante et mystique, dans son extrême complication — si
+falote, si puérile, si incohérente, si
+violente à la fois ? J’ai souvent pensé, durant mes
+loisirs des soirs d’automne, lorsque la brise saharienne
+soupirait entre les palmiers, j’ai souvent
+pensé à recommencer mon grimoire sur un plan
+plus clair, à mettre quelque essai d’ordre et de logique
+parmi ce fatras. Mais ensuite je changeai
+d’avis. Je l’ai laissé tel quel ; et demain, en recommençant
+les chargements — quotidien travail de
+Sisyphe — je l’enfermerai sans plus au fond d’une
+cantine.</p>
+
+<p>Oui, toute étude méthodique serait <i>fausse</i>… Elle
+porterait, à travers les idées de ces cerveaux sahariens,
+chaudes et sombres comme une sieste dans
+l’obscurité des abris fermés, je ne sais quelle flamme
+européenne, aussi mal « de la contrée » que la lampe
+astrale du salon chériffien, ou que les orchestrions
+jouant la <i>Mascotte</i>.</p>
+
+<p>Seule la confusion de mes barbouillages, jetés au
+jour le jour sur des feuillets d’occasion, saura peut-être
+donner un peu — <i>un peu</i> — l’impression de la réalité
+vécue, tellement enchevêtrée et diverse… Seule
+elle pourra mettre à leur réel plan les silhouettes
+véridiques, les attendrissements de Si-Kaddour,
+les patelins manèges du khodjah, les cabrioles des
+négros, la tranquillité des coupeurs de têtes, le prestige
+de l’« Ordre » merveilleux, la continuelle menace
+de troubles et d’insécurité. Entrée de clowns
+souriants et graves, de fantoches perfides et dangereux,
+et, tout au-dessus, non pas un homme, mais
+une autorité planante, latente, ambiante, qui s’incarne
+d’homme en homme — pour de Mozafrane
+régir tant de millions d’autres hommes :</p>
+
+<p class="ugap">La « bénédiction », la <i>baraka</i> des Djazerti.</p>
+
+
+<p class="date">Zoubïa (Figuig), mars 1901.<br>
+Aïn-Soltan, février 1902.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">NOTES<br>
+<span class="xsmall">ET</span><br>
+DOCUMENTS</h2>
+
+
+<p class="left40 small i">Ces notes documentaires ont
+paru, plus développées, dans la
+revue “<i>Minerva</i>”, n<sup>o</sup> de juin et
+juillet 1902.</p>
+
+
+
+
+<h3>(1)<br>
+DE QUELQUES ORDRES EXISTANTS</h3>
+
+
+<p>On compte environ quarante-cinq ordres musulmans
+d’une certaine force, parmi lesquels huit ou dix noms
+brillent comme des étoiles de première grandeur ; et ces
+quarante-cinq ordres sont entourés d’une quantité de
+petites confréries, d’un maraboutisme plus ou moins
+terne, aussi difficile à reconnaître et à classer que les éléments
+d’une nébuleuse. Mais la nébuleuse existe pourtant.</p>
+
+<p>A quoi bon tenter ici sa nomenclature fatigante ? Il
+faut se borner à quelques-uns des titres barbares qui
+dérivent parfois du nom de la zaouïa-mère, ou de celui
+d’un objet matériel et symbolique, comme chez les
+Moukhalïa<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, francs-tireurs du désert, presque disparus
+aujourd’hui. Mais ils rappellent le plus souvent ce
+« fondateur », ce saint dont les fils pleins d’orgueil
+feignent l’humilité dans quelques oraisons publiques :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> De <i>moukhala</i>, fusil.</p>
+</div>
+<p>« O Dieu, redresse-moi et permets-moi de redresser !
+O Dieu, guide-moi et permets-moi de guider ! »</p>
+
+<p>Mais tant de modestie voulue ne peut cacher l’immense
+satisfaction d’hommes presque divinisés par
+l’adoration de leurs disciples — leurs disciples qui n’ont
+plus, selon le serment, « qu’un morceau de l’âme chériffienne
+en place de la leur ».</p>
+
+<p>Les chériffs, les soufis… distributeurs des jouissances
+et possesseurs des volontés : ceux dont les conseils sont
+doux et les promesses affolantes :</p>
+
+<p>« Approche-toi de ton Maître : comme tu bois près du
+puits, tu boiras entre ses deux mains l’ivresse divine<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Instructions de l’« ordre » des Aroussïa-Selamïa.</p>
+</div>
+<p>Ils sont, ces <i>ouali</i>, ces saints, les « marchands de
+bonheur » que souhaitait l’un des nôtres, esprit délicieux
+du temps qui s’en va. Contre un peu de viles richesses,
+ils rendent de la joie présente, des délices immédiates,
+porte entr’ouverte sur les délices futures qui ne passeront
+pas.</p>
+
+<p>Ils sont les « donneurs » par excellence, les « dispensateurs ».
+Ils tiennent au bout de leurs dix doigts tout
+ce qui touche à la vie et tout ce qui rachète la mort…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Nord algérien, tout autant que le Sud, se livre
+à l’influence des mystiques (il s’agit ici, bien entendu,
+de l’élément indigène). Mais une seule confrérie très
+importante a ses zaouïas-mères dans ces régions : celle
+des Rahmanïa, célèbres par l’ubiquité posthume de leur
+premier cheikh, dont le corps <i>entier</i> repose dans deux
+pays à la fois, grand miracle évidemment, et grâce auquel
+deux maisons directrices se partagent les hautes
+prérogatives : une près de chaque tombeau.</p>
+
+<p>En dehors des Rahmanïa, nos Arabes septentrionaux
+prennent leur <i>dikhr</i> tantôt de petites congrégations
+locales, innombrables dans les montagnes surtout, tantôt — et
+en même temps au besoin — des ordres sahariens<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>,
+tripolitains ou marocains : tels nous trouvons,
+dans la province d’Oran et jusque dans celle d’Alger, les
+Taïbïa. Ils sont extrêmement connus, de par leur quantité
+considérable et le prestige de leur directeur, ces
+<i>khouan</i> fidèles et dévoués de Moulay-Taïeb, le fameux
+chériff d’Ouazzan (Maroc)<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Je classe comme ordre africain celui des <i>Khadrïa</i>, bien qu’il
+ait son origine à Bagdad ; mais ses branches de l’Algérie-Sud et de
+Tunisie ont une existence propre, presque détachée du tronc primitif.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le chef de cet « ordre » épousa une très intelligente Anglaise,
+dont l’influence se fit sentir de façon évidente en divers cas.</p>
+</div>
+<p>L’origine marocaine est commune à beaucoup d’autres
+ordres. Par exemple les Hansalïa, dont l’association fut
+fondée par le Marocain Saïd-ben-Yousef-el-Hansali, et
+dont la province de Constantine est celle qui renferme
+le plus d’adeptes. Par exemple aussi les Chabbïa du
+Sahel tunisien. Par exemple encore les Ammarïa, jongleurs
+plus modérés que les Aïssaoua, et qui, priant
+selon les maximes de Sidi-Ammar-bou-Senna, grand
+saint marocain venu jadis vers des terres plus douces,
+progressent actuellement en Tripolitaine, en Tunisie et
+en Algérie de si inquiétante façon.</p>
+
+<p>On le voit : de l’âpre Moghreb, de ces montagnes
+sévères qui forment le « coin » de la Méditerranée et de
+l’Atlantique, le mysticisme se propage, cherchant à combattre
+l’Infidèle et à galvaniser le zèle des « frères » dans
+les contrées plus voisines du Levant poétique, dans les
+terres du Fedjeur…</p>
+
+<p>Quant aux ordres qui sont du Sud par leur influence
+immédiate (sans compter l’immense et lointain pouvoir
+qu’ils peuvent ailleurs exercer), j’en choisirai sept ou
+huit, les plus réputés, ces étoiles de première grandeur
+dont nous parlions tout à l’heure — astres qui projettent
+souvent plus de feu sombre que de vraie lumière, plus
+de grise et rouge superstition que de blanche clarté.</p>
+
+<p>Ce seront, si l’on y consent :</p>
+
+<p>Les Khadrïa, les Cheikhïa, les Amamïa, les Derkaoua,
+les Bakkaïa, les Selamïa, les Tidjanïa, les Snoussïa.</p>
+
+<p>Et chacun de ces groupements formera le sujet d’une
+note, paragraphe sommaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(2)<br>
+KHADRIA</h3>
+
+
+<p>Voici le type d’une très ancienne association de soufistes.
+Et quand le chériff Sid’Mahdi-ed-Dine-Abou-Mohammed-Abd-el-Khader-ed-Djilani
+vivait dans la méditation
+(471-561 de l’hégire — années 1079-1166 après
+Jésus-Christ), peut-être ne prévoyait-il pas l’extension
+prodigieuse de son ordre mystique, ni qu’une telle
+abondance de fils spirituels lui viendrait au cours des
+siècles dans l’Inde inquiétante, dans l’Arabie sauvage,
+dans le rude Turkestan, ni dans les sables africains.</p>
+
+<p>Il y a peu d’années, ces âmes de Khadrïa d’Afrique
+furent partagées entre les neuf enfants mâles du cheikh
+Brahim, qui de Tunisie avait fermement régné sur les
+disciples du continent noir. Et c’était l’un des « neuf
+enfants », ce naïb d’Ouargla, Si-Mohammed-Taïeb, tué
+dans nos rangs à Timimoun. Un de ses frères, Si-El-Hachemi,
+dirige nos sujets Khadrïa du Souf. L’aîné,
+Si-Mohammed-ben-Brahim, est cheikh de la zaouïa-mère
+de Nefta<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Et plus de trente-cinq zaouïas-succursales
+s’élèvent sur le seul territoire d’Algérie, sans compter
+le Touat. Qu’on suppute le nombre considérable d’autres
+zaouïas au Soudan français, au Baghirmi, au Sénégal,
+lesquelles sont en communication avec les établissements
+Khadrïa de Tripolitaine et du Maroc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Sahara tunisien.</p>
+</div>
+<p>Cependant, cet ordre n’est point parmi ceux qui se
+montrent hostiles. Ses directeurs semblent même chercher
+notre alliance étroite. Les doctrines y sont, par
+comparaison, peu guerrières, et l’ardeur de l’Islam s’y
+enveloppe d’une sorte de douceur prenante, dont on
+peut être illusionné…</p>
+
+<p>Aucune confrérie, si ce n’est celle des Cheikhïa, n’est
+plus fertile en légendes dorées, aucune n’a des sous-groupes
+spirituels aussi connus, par exemple celui des
+Aïssaoua, mystiques cataleptiques, dont il ne faudrait
+pas cependant confondre la bonne foi, les danses sacrées
+et l’insensibilisation extatique avec le charlatanisme de
+ces bandes grimaçantes, qui viennent exploiter la curiosité
+des touristes, à Tunis, à Biskra ou ailleurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(3)<br>
+CHEIKHIA</h3>
+
+
+<p>Les Oulad-Sidi-Cheikh guerriers, dont la gloire
+saharienne subit une éclipse depuis les dernières périodes
+politiques, forment avec leurs disciples religieux
+la confrérie des Cheikhïa. Il y a donc parmi eux les
+membres nobles, issus des dix-huit fils du fondateur
+vénéré (le cheikh Abd-el-Khader-ben-Mohammed) et qui
+composent aujourd’hui des tribus entières. Il y a aussi
+d’autres membres, issus des anciens esclaves affranchis
+par le premier chériff, formant une sorte d’aristocratie
+secondaire, toute de sacristie et d’intendance. A ces
+derniers l’entretien matériel (et certains bénéfices) des
+richesses et revenus donnés par tous les autres, par la
+masse, par les simples fidèles qui n’eurent jamais à
+enrichir plus nombreuse postérité de <i>m’raboth</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir <a href="#note-10">note 10</a>.</p>
+</div>
+<p>La <i>baraka</i> de la confrérie, on le conçoit, ne s’incarne
+successivement que dans <i>un seul</i> ; mais elle dut choisir
+parmi beaucoup, et cela produisit, au cours des siècles,
+de vifs tiraillements — des scissions — des vengeances.
+L’organisation de cette confrérie avait, jusqu’en ces
+temps derniers, quelque chose de féodal et de turbulent,
+compliqué d’une rapacité peu ordinaire, bien que de
+beau geste. Ces « qualités » mêlées expliquent les ambitions,
+les promesses, les trahisons, les révoltes dont
+nous eûmes à souffrir pendant trente ans de la part des
+Oulad-Sidi-Cheikh, si célèbres parmi les Français qui
+firent campagne dans la province d’Oran.</p>
+
+<p>C’est dans cette même province qu’à l’heure actuelle
+les Oulad-Sidi-Cheikh ont encore le plus de disciples.
+Ils en possèdent aussi près d’Ouargla, et au Touat, au
+Tafilalet, au Soudan, au Maroc. Mais l’influence religieuse
+a décru avec l’influence politique, et leurs allures
+grandioses sont surtout celles d’oiseaux de proie vaincus.</p>
+
+<p>A peine oserai-je répéter ici la légende tellement
+redite dont l’ancien Maître et fondateur des Cheikhïa prit
+jadis son nom. Cependant la voici résumée :</p>
+
+<p>Un jour, une femme d’El-Abiod, ayant vu son enfant
+choir dans un puits, clame éperdue : « Sauve-le, ô grand
+Sidi-Abd-el-Khader ! » A l’appel de cette pauvre mère,
+deux saints se mettent en mouvement : le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed,
+lequel se promenait pas
+bien loin, et Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, qui sut
+s’arracher subitement au repos de la tombe où il dormait
+à Bagdad depuis plusieurs siècles. Quoi d’étonnant
+si ce long voyage à travers l’espace le mit un peu
+en retard ? Lorsqu’il arriva près du puits, le miracle était
+déjà fait : le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed,
+soufi local et contemporain, venait de ressusciter l’enfant.
+Ce fut ce jour-là que, bourru, le saint de Bagdad dit au
+saint d’El-Abiod (d’ailleurs bon disciple de sa doctrine) :
+« Ces confusions sont désagréables ; désormais tu ne t’appelleras
+plus Abd-el-Khader-ben-Mohammed, mais seulement
+Sidi-Cheikh. »</p>
+
+<p>Et ce fut ainsi.</p>
+
+<p>Et peut-être y pourrions-nous trouver un symbole : de
+même que les saints soufis obéissent les uns aux autres,
+de même les confréries ne se désobéissent point, surtout
+lorsqu’une question d’intérêt général est en jeu — par
+exemple l’opposition aux Roumis, soit ouverte ou soit
+secrète…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(4)<br>
+AMAMIA</h3>
+
+
+<p>Bou-Amama, chef de cette confrérie, est un parent des
+Oulad-Sidi-Cheikh. Mais, promoteur d’une scission jadis
+sans grande importance, il est devenu peu à peu redoutable,
+et beaucoup plus que ses cousins ou neveux. Il a des
+fidèles jusqu’aux rivages de la Méditerranée, jusqu’au
+lointain Niger. Il reçoit la <i>ziara</i> de nos sujets<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> du Gourara,
+du Touat, et de nos ennemis les <i>Bérabers</i>, et de
+ceux qui sont à la fois pour nous des sujets et des
+ennemis, tels que les Beni-Guil, les Douï-Menïa, et toutes
+ces peuplades (difficiles à pacifier) de la frontière marocaine.
+On voit assez quels complexes moyens d’intrigues
+se trouvent réunis dans ses vieilles mains ridées, dans
+ses vieilles griffes de vautour ayant trop souvent goûté
+le sang des cadavres français.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le mot <i>sujet</i> n’est pas tout à fait équitable, et devrait être ici
+remplacé par <i>soumis</i>, puisque les indigènes ont leur droit civil et
+social tout à fait à part.</p>
+</div>
+<p>Né au Figuig en 1840, il fut atteint d’épilepsie pendant
+sa jeunesse, et, par ainsi, marqué du sceau divin. En 1875,
+il s’installa dans l’oasis de Mogh’rar, non loin d’Aïn-Sefra.
+Et, 1881 venu, il déchaîna l’insurrection dans tout
+le Sud-Oranais avec une audace extraordinaire. Puis les
+hautes montagnes du Figuig, ces cimes dentelées, déchiquetées,
+ces murailles naturelles d’une forteresse qu’il
+croyait inexpugnable, l’abritèrent derechef. Il planta ses
+tentes près du tombeau de son père, au Hammam-Foukani.</p>
+
+<p>Je possède un très curieux dessin exécuté devant moi
+par Si-Mohammed, neveu de Bou-Amama, et qui veut
+représenter (avec des effets de perspective inattendus) la
+<i>koubba</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> de l’ancêtre en question. Et comme le dessinateur
+faisait surmonter l’édifice par un croissant gigantesque
+plus grand que la coupole même (au lieu du
+modeste ornement qui la couronne réellement, porté par
+une tige analogue à celle du coq de nos clochers), je lui
+signalai son exagération. Mais il me répondit, avec
+autant de dignité que Bou-Amama en personne :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Monument à dôme.</p>
+</div>
+<p>— « Le croissant n’est jamais trop grand sur le tombeau
+d’un <i>ouali</i> ! »</p>
+
+<p>Quant au <i>ouali</i> actuel, Bou-Amama, qui fuit, revient,
+s’approche, s’éloigne, il a trouvé le plus ingénieux
+« truc » pour dissimuler aux Roumis le nombre de ses
+fidèles et se procurer des amis, même parmi ses rivaux.
+Il remet bien à ses khouan son <i>dikhr</i>, le seul salutaire :
+seulement il leur ordonne en même temps de porter au
+cou, très en vue, non pas le chapelet propre à ce <i>dikhr</i> — ce
+serait trop simple — mais le chapelet d’autres
+ordres, auxquels les disciples Amamïa paient, de ce chef,
+une légère redevance. Et ces confréries voisines deviennent
+ainsi les obligées — dirons-nous les alliées ? — de
+Bou-Amama.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(5)<br>
+DERKAOUA</h3>
+
+
+<p>Précisément les Derkaoua — ordre marocain combatif — forment
+l’une des favorisées parmi les associations
+que protège le rusé forban (c’est Bou-Amama que je
+veux dire). Leur zaouïa-mère de Modaghrar (Tafilalet)
+sert souvent de maison d’asile à ceux de nos ennemis
+sahariens jugés trop compromettants par le vieux renard.</p>
+
+<p>Et peu à peu, pour ces causes et pour plusieurs autres,
+les Derkaoua gagnent un terrain considérable. Ils ont
+une dizaine de zaouïas succursales dans les parages
+civilisés <i>de notre province d’Oran</i>… Ils ont des groupements
+de fidèles dans nos nouvelles possessions de
+l’Oued-Saoura, du Gourara, du Touat et du Tidikelt.</p>
+
+<p>Ce sont les plus frénétiques khouan de l’Afrique, ne
+vivant que par l’idée de la Guerre Sainte, ne respirant
+que la haine et la rébellion. Leurs pratiques hystériques,
+leurs traditions, leur sauvagerie qui dédaigne (il faut le
+reconnaître) les compromissions, font d’eux — joints aux
+Amamïa — un clan plutôt adversaire, une menace dissimulée
+à l’ouest et au sud-ouest du Sahara.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(6)<br>
+BAKKAIA</h3>
+
+
+<p>Nous avons ici une confrérie tout à fait saharienne, de
+Sahara central même, dont le territoire d’action fut,
+depuis trois siècles, les vastes espaces qui s’étendent du
+Gourara et du Touat à Tombouktou, sur des sujets de
+races variées, Arabes, Peuhls ou Touareg. Les Bakkaïa
+possèdent des zaouïas dans la région d’Adrar ; ils en ont
+trois à In-Salah, point principal du Tidikelt. Leurs doctrines
+sont beaucoup moins guerrières que celles des
+Derkaoua ; elles se rapprochent même de la douceur des
+théories khadriennes, dont elles dérivent théologiquement.
+L’extase chez eux est simpliste, et les jongleries
+n’y sont pas rares : puérilités si bien assorties aux tendances
+de races enfantines quoique rudes — ou parce
+que rudes. Petits moyens qui peuvent donner de grands
+résultats variés, selon que les Bakkaïa manœuvreront ou
+ne manœuvreront pas contre nous.</p>
+
+<p>Les Bakkaïa ont eu pour premier maître le cheikh
+Sidi-Omar-ben-Sid’Ahmed-el-Bakkaï, lequel leur enseigna
+un dikhr où chaque prière est par 33, et qui s’accompagne
+de nombreuses génuflexions triples (l’une en
+face pour Dieu, celle de droite pour les anges « de
+la droite », celle de gauche pour les anges « de la
+gauche »). Le cheikh El-Bakkaï leur avait donné aussi
+cette <i>oudifa</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>O mon Dieu, nous te louons ! Tu es grand ! Tu répands tes
+grâces ! Compte-nous parmi ceux qui suivent la bonne voie,
+et tiens-nous loin des dévoyés !</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les « dévoyés », ce sont les Infidèles, ce sont les Roumis
+chrétiens. Cela se récitait en 1552, du temps du
+cheikh El-Bakkaï — cela se récite encore aujourd’hui,
+et d’autant mieux et d’autant plus fort qu’un drapeau
+bleu, blanc et rouge flotte sur les casbahs du Touat, un
+étendard impur dont les couleurs ne sont pas celles du
+Prophète…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(7)<br>
+SELAMIA</h3>
+
+
+<p>Les Selamïa ou Aroussïa pratiquent également une
+doctrine très entachée de jongleries. Mais d’autant plus
+vifs s’accentuent leurs progrès, si rapides depuis quelques
+années en Tunisie et en Algérie. Ils ne sont point Marocains,
+ceux-ci, ni Touatiens. Leur maison-mère s’élève en
+Tripolitaine, et c’est la grande et luxueuse et très célèbre
+zaouïa de Zliten. Le fondateur de leur ordre, Sidi-Abd-es-Selam,
+passait pour invulnérable tout comme Sidi-Aïssa,
+le promoteur des Aïssaoua.</p>
+
+<p>Les doctrines et les prières de cette confrérie se
+teintent de lyrisme :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Heureux celui qui s’enivre en mon verre toujours
+plein !… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>C’est l’avant-sensation des breuvages paradisiaques.
+Tant de joies promises valent chaque année aux Selamïa
+des disciples nouveaux, nombreux, jusqu’au Soudan, jusqu’au
+Sénégal, jusqu’en Arabie. Ils dominent en notre
+Tunisie. Ils s’infiltrent dans toute la province de Constantine,
+et cette caste d’exorcistes, qu’on ignorait presque
+il y a quinze ans, devient chaque jour davantage une
+force avec laquelle il faut compter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(8)<br>
+TIDJANIA</h3>
+
+
+<p>Tandis que les doctrines grossières progressent, les enseignements
+de mysticité plus haute semblent perdre du
+terrain. Il en va ainsi pour la « Voie » des Tidjanïa — et
+c’est dommage, car cet ordre est l’un de ceux ayant les
+premiers cessé l’opposition à notre pouvoir. Il y eut bien,
+dans son amitié, des défaillances. Mais il ne faut exiger
+ni des institutions ni des hommes, ni des confréries ni
+des chériffs plus qu’ils ne peuvent donner…</p>
+
+<p>Les Tidjanïa sont presque scindés en deux branches
+rivales : celle que dirige la zaouïa de Temassine, près de
+Touggourt, et celle d’Aïn-Mahdi, l’ancienne zaouïa-mère,
+au pied du Djebel-Amour. Le saint fondateur de cet
+ordre, Si-Ahmed-ben-Mohammed-ben-El-Mokhtar-ben-Salem-et-Tidjani,
+naquit<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, chose assez rare, en la ville
+bénie qu’avait bâtie, fortifiée déjà un autre saint de ses
+ancêtres. Ses descendants ont transféré depuis peu d’années
+leur résidence effective à Courdane, devenue
+à son tour zaouïa-mère, non loin de l’aïeule trop vieillie.
+Et c’est un véritable miracle de végétation, cette oasis
+nouvelle qu’on a fait surgir en quelques saisons d’un
+lieu sauvage, de triste stérilité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> En 1737 de J.-C.</p>
+</div>
+<p>Pendant nos célèbres luttes avec Abd-el-Khader, les
+Tidjani de ce temps prirent le parti de la France conquérante,
+et soutinrent en 1838, contre l’émir, un siège
+demeuré célèbre dans tout le Sahara. C’est ensuite que
+se produisirent les « remous » d’infidélité à notre cause.
+Les deux héritiers de la <i>baraka</i> furent envoyés réfléchir à
+Bordeaux vers 1870, et ceci leur permit de ne point prendre
+part à l’insurrection indigène de 1871 — tellement peut
+être heureux et de bonne coïncidence un exil. L’un de ces
+jeunes gens, Si-Ahmed, prit pour femme une Française,
+M<sup>lle</sup> Aurélie Picard ; il la ramena en 1872 à sa zaouïa d’Aïn-Mahdi ;
+il sut la faire valoir aux yeux des fidèles, et lui
+attribua — elle le méritait — la fondation du luxueux établissement
+de Courdane. Depuis, M<sup>me</sup> Aurélie, ayant perdu
+son mari, épousa le frère de celui-ci, Si-El-Bachir, chef
+actuel des Tidjanïa. — Ce serait une étude peut-être intéressante,
+mais débordant la place mesurée à ces pages,
+que de chercher et de montrer quelle fut exactement la part
+d’influence d’une de nos compatriotes, épouse légitime
+d’un chériff.</p>
+
+<p>L’enseignement des Tidjanïa s’anime d’une flamme
+assez claire et pure, malgré les complications inévitables
+en Islam. Son inspiration, puisée jadis à Fès du Maroc,
+est parfois guerrière, mais mitigée de sentiments exceptionnels
+sur l’amour du prochain, dans lequel amour ses
+dirigeants prétendent englober le Roumi lui-même…</p>
+
+<p>Une grande partie des Peuhls récitent le <i>dikhr</i> des
+Tidjanïa.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(9)<br>
+SNOUSSIA</h3>
+
+
+<p>Certes, ici, l’influence française n’a pas pénétré : ce
+sont pour nous les « pères de l’inimitié », selon la formule
+arabe. J’ai mentionné leurs prières qui rappellent
+beaucoup celles des Tidjanïa ; j’ai indiqué, également<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>,
+les circonstances en lesquelles leur ordre fut fondé par
+Si-Mohammed-ben-Si-Ali-ben-Snoussi, vers 1813.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Voir l’<i>Avertissement</i> du présent ouvrage.</p>
+</div>
+<p>Ce cheikh mourut en 1839 ; mais il avait deux fils, Si-Mohammed-Chériff
+et Cheikh-el-Mahdi. J’ajouterai que
+ce dernier nom a causé bien des confusions, dans cette
+région guerroyante, où le premier marabout venu prend
+le titre de <i>Mahdi</i> (Messie). Les miracles accomplis par
+Cheikh-el-Mahdi sont quotidiens, d’après ses fidèles. Il
+repose en voyage sous une tente magique qui se déplace
+selon ses vœux, espèce d’aérostat merveilleux sans aucun
+danger de chutes mortelles, et dont la foi et la <i>baraka</i>
+seraient les uniques moteurs. Sur les tapis de cette
+tente, autre merveille plus aimable encore, les houris du
+Paradis viennent en bande rendre visite au <i>ouali</i>. J’imagine
+que ces houris ne parlent point arabe, puisque sur
+leur poitrine sans défaut se trouve un écriteau disant :
+« Ami de Dieu, fils de la Lumière, à toi nos faveurs ! »</p>
+
+<p>Il est difficile de prévoir si les Snoussïa continueront
+l’apparence d’évolution qu’ils essayent depuis deux ou
+trois ans du côté de la France, évolution n’empêchant
+d’ailleurs pas, au besoin, le vol ou l’assassinat. Leur
+zaouïa-mère de Koufra, dans les sables tripolitains, garde
+son importance considérable, bien que le chériff l’abandonne
+souvent pour des séjours au pays plus noir : car
+c’est au centre de l’Afrique, autour du Tchad (sans
+compter l’Asie Mineure et le Hedjaz d’Arabie) que
+Cheikh-el-Mahdi compte ses fervents plus extasiés.</p>
+
+<p>Mais il a des adeptes secrets répandus à travers tout
+le monde d’Islam ; il en a dans toute notre Algérie :
+même une zaouïa snoussienne s’élève ostensiblement au
+lieu de naissance de Si-Snoussi, à l’Hillil, entre Relizane
+et Mostaganem…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="note-10">(10)<br>
+DU MOT M’RABOTH</h3>
+
+
+<p>On a parfois, en France, confondu les chériffs religieux
+avec de simples marabouts vulgaires, analogues à ce
+mendiant derviche, à ce multiforme « taleb sorcier » de qui
+le haillonnement pittoresque amusa nos peintres, lors de
+la conquête. Il avait en ce temps-là beaucoup de besogne,
+ce <i>m’raboth</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Il pullulait, il devenait légion, pendant
+ces années de pacification pénible : car il servait aux
+insoumis de conseil, d’émissaire, d’espion et de négociateur — de
+chef au besoin — et c’était, sans compter les
+honneurs, de profitable besogne. Tel l’ont vu ceux qui
+les premiers explorèrent ces parages. Tel il reparaîtrait
+à l’occasion, mouche bourdonnante, réfugiée dans le nord
+ou dans quelque oasis. Mais son actuelle influence est
+piètre et s’exerce toute en dehors de celle des chériffs,
+des grands maîtres de confréries sahariennes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>M’raboth</i>, ou marabout, peut se traduire par moine, ermite ;
+littéralement, le mot signifie : « celui qui vit dans un <i>ribat</i> » — et
+le <i>ribat</i> est un asile, un réduit.</p>
+
+<p>Par extension de sens, nos soldats nomment <i>marabouts</i> les coupoles
+ou <i>koubbas</i> sous lesquelles est enseveli un marabout — et,
+par une seconde extension, ils ont appelé marabouts les grandes
+tentes rondes ressemblant, selon ceux, à des koubbas.</p>
+</div>
+<p>Le bas peuple arabe, en sa naïveté égalitaire, nomme
+bien aussi <i>m’raboth</i> les chériffs vénérés. Mais ceux-ci
+s’en plaignent et s’en dépitent, jugeant qu’on les ravale
+ainsi au niveau d’un gardien de troupeaux de l’Erg, ou
+d’un jardinier du Touat, ou d’un tailleur de gandouras
+d’Ouargla, petit marabout de rencontre, végétant petitement
+de petites aumônes gagnées par son petit savoir-faire,
+lequel, en Afrique comme ailleurs, tient assez bien
+lieu de savoir.</p>
+
+<p>Et le dédain des chériffs, expliquant ceci, devient
+immense et plisse leur front dont les fines veines charrient
+le sang même du Prophète. N’importe lequel d’entre
+eux se trouve froissé (même si par politique il le cache)
+lorsque la bêtise des humbles fidèles ou la légèreté des
+Européens l’appelle marabout. — J’y insiste. Eux aussi,
+les chériffs, y insistent à l’occasion : je me souviens que,
+me trouvant un jour (février 1899) dans la grande zaouïa
+ou maison-mère des Tidjanïa, mon inadvertance à ce
+sujet fut douloureusement relevée par les membres de
+cette lignée sainte. Comment ma langue avait-elle laissé
+échapper ce qui constituait une telle « gaffe » saharienne ?
+Je l’ignore. Mais je sais — et je <i>sentis</i> dès alors — que
+l’égratignure à l’amour-propre devait être bien
+cuisante pour qu’on fît à « l’hôte de Dieu » un reproche,
+même amical.</p>
+
+<p>— Ne vois-tu pas, me dit-on, l’affront qui nous vient
+de ce terme impropre, dont trop de musulmans nous
+affligent aussi ? Excuse-nous… Tu ne peux nous confondre
+avec ces marabouts, pauvres hères rencontrés sur
+ta route…</p>
+
+<p>J’en avais rencontré, en effet : joueurs de viole dans
+les cafés maures des ksour, empiriques guérissant les
+ophtalmies ou la fièvre par des inscriptions sur des œufs,
+ou même rentiers paisibles vivant des revenus de quelque
+koubba. L’un de mes chameliers également se disait
+<i>m’raboth</i>, l’ineffable va-nu-pieds Ben-Abdallah, fertile
+en récits édifiants comme en ingénieux poèmes… Et je
+compris que le rapprochement pouvait sembler peu flatteur
+à qui manie des millions<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> d’âmes, du sein de
+retraites agréablement opulentes, parmi les odeurs
+d’encens, la joie des intrigues et la quiétude de la méditation ; — à
+qui, méprisant le clergé des mosquées payé
+par la France, le clergé<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> « fonctionnariste », se dit fils
+et continuateur du <i>Ressoul</i> créa l’Islam.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Le terme de millions n’est pas ici une figure : on estime à plus
+de cent soixante-dix millions (170.000.000) le nombre des <i>khouan</i>
+ou affiliés des « ordres » religieux musulmans.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> A proprement parler, il y a des théologiens, des prédicants,
+mais point de clergé et nul sacerdoce dans la religion d’Islam. Les
+musulmans ont théoriquement, pour chef spirituel, le chériff de la
+Mecque, et, pour chef temporel, le sultan de Constantinople. Mais
+en Asie comme en Afrique les déserts de sables sont vastes et eux,
+les officiels conducteurs d’âmes, sont très loin…</p>
+
+<p>Quant à la hiérarchie rituelle en Afrique française, à ce clergé qui
+émarge à notre budget d’Algérie ou de Tunisie, imans, cadis, etc.,
+il reconnaît la première de ces autorités ; mais il ne peut guère
+l’imposer, n’ayant pas lui-même d’influence. Il assiste donc aux
+progrès des « ordres » particuliers. Il les redoute et les désavoue,
+mais à voix baissée, car il est Arabe et prudent.</p>
+
+<p>Pour les tribus nomades, ce sont les plus instruits du douar qui
+conduisent la prière en commun. Dès qu’un fidèle y sait déchiffrer
+péniblement quelques sourates du Koran, on le déclare <i>taleb</i>
+(savant), et très propre à catéchiser son entourage. Or, tous ces
+talebs ou <i>tolba</i> sont affiliés aux confréries — tous.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(11)<br>
+ZAOUIAS</h3>
+
+
+<p>La zaouïa-mère, demeure des chériffs, s’étend plus ou
+moins luxueuse, on le sait, près du tombeau du premier
+« saint ». Le plus souvent, c’est dans une oasis — ou
+mieux, l’établissement forme une oasis à soi seul, et ses
+jardins sont vraiment, pour le fidèle plein d’admiration, un
+symbole moral, une représentation physique des Célestes
+Demeures, « parterres de joie », « maison de tranquillité ».</p>
+
+<blockquote>
+<p>Annonce à ceux qui croient et pratiquent les bonnes
+œuvres qu’ils auront des Jardins arrosés de courants d’eau…</p>
+
+<p class="sign"><i>Koran</i>, II, 23.</p>
+
+<p>… Des Jardins de délices,</p>
+
+<p>Où circuleront des jeunes gens…</p>
+
+<p>Avec des aiguières, des coupes, des gobelets remplis d’une
+boisson limpide…</p>
+
+<p>Avec des fruits à leur goût…</p>
+
+<p class="sign"><i>Koran</i>, VI, 12-17-18-20.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Donc, près de ces jardins « où des sources vives
+coulent éternellement » s’étendent les bâtiments, presque
+toujours fortifiés, qui entourent la <i>koubba</i> dans laquelle
+reposent les ancêtres : constructions allongées, cours à
+galeries, à arcades, blanchies de chaux et, pour le pays,
+bien entretenues. Le luxe des sculptures, des colonnes
+de marbre, des faïences n’y est pas rare ; il donne l’impression
+de ce qui dure au milieu de tout ce qui passe,
+et de ce qui vit au milieu de tout ce qui meurt.</p>
+
+<p>Mais c’est une vie saharienne, insouciante, toujours un
+peu délabrée ; et parfois c’est aussi la vie errante comme
+celle du chériff Bou-Amama, chef de l’Ordre des Amamïa,
+qui campe sous des tentes, lui, sa famille et son
+personnel, et ne veut de monuments fixes que pour les
+tombes de ses aïeux. Ceci permet au vieil oiseau de
+proie les déplacements faciles et un peu plus de traîtrise
+impunie, hélas !…</p>
+
+<p>Mais cependant, ce mode d’habitation volante reste
+une exception rare, et l’on sait où les trouver, les saints,
+les bénis d’Allah, les porteurs de l’Étincelle, les chériffs.</p>
+
+<p>On a pu voir, par le détail authentique de l’ouvrage
+qui précède, quel monde grouillant et divers représente
+la zaouïa-mère d’une grande confrérie. Les succursales
+ont beaucoup moins d’importance, modestes <i>bordjs</i> ou
+forteresses, école religieuse, sorte de séminaire où la
+plupart du temps vivent une centaine d’étudiants, futurs
+tolba. A peine s’y joint-il une école pour les jeunes
+enfants des douars voisins, et un asile pour les voyageurs — et
+un point de rencontre pour l’intrigue, pour
+la menace, pour le crime permis par Allah : celui contre
+le Roumi. D’autres fois c’est moins encore, dans les lieux
+très désolés, très privés d’eau : un simple dôme, deux
+ou trois chambres, un jardin avec dix palmiers, comme
+à Temassinine, entre Ouargla et l’Aïr.</p>
+
+<p>Le bon accueil, en ces asiles, n’est pas rare, — mais
+rare la franchise, même chez ceux qui se déclarent
+« amis ». Une défiance y guette, même quand l’animosité
+désarme, et, d’instinct, l’on y sent planer quelque chose
+d’obscur, de violent, de patient qui vous enveloppe, vous
+oppresse, vous berce à la fois, comme ces vapeurs de
+musc et de benjoin chères à l’Islam. Je n’oublierai
+jamais mon arrivée à l’une de ces zaouïas moyennes
+(plutôt petite, préciserai-je), celle de Bour-N’gouça<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>,
+dans les sables. Il faisait la chaleur torride des soirs
+d’été sahariens, quand la dune embrasée renvoie vers le
+ciel cette ardeur qu’elle en reçut. La zaouïa se distinguait
+mal dans l’ombre, et ses lignes hautes seulement
+se profilaient sur « le manteau » de la nuit d’Allah : une
+grande <i>koubba</i>, des bâtiments à étage, tout un ensemble
+de constructions à côté des palmiers rabougris, qu’on
+devinait parmi l’obscurité…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Au nord d’Ouargla. — Ordre des Khadrïa. — <i>Bour</i> désigne
+ordinairement une sorte d’oasis sans irrigation.</p>
+</div>
+<p>— Le salut sur vous !</p>
+
+<p>— Sur vous le salut !</p>
+
+<p>Il y avait des chants pieux quelque part, un bourdonnement
+de litanies derrière d’autres murs invisibles ;
+mais nous, les hôtes, nous étions bloqués, avec une
+prestesse bien curieuse, dans une aile sans fenêtre contenant
+les chambres d’honneur. Un plafond bas, des
+parois blanches, de longues, longues, longues pièces
+nues et tristes. Et sur les duretés inégales du sol de terre
+battue, de longs, longs, longs tapis, moelleux, superbes, — tout
+neufs, répétaient les serviteurs de la zaouïa — éloge
+ayant sa valeur en une contrée chère à la vermine.
+Dans la pièce à côté, des <i>fréchias</i> se déroulaient aussi
+pour nos propres serviteurs.</p>
+
+<p>Alors des vivres furent servis, et le <i>mokaddème</i> vint
+lui-même, précédé du café et d’un pot de confitures de
+Damas. Et ce fut pendant une heure un échange de
+paroles polies, banales, coupées de cuillerées savoureuses…
+Et par instants un silence passait, laissant distinguer
+les psalmodies, et <i>sentir</i> aussi, sentir ce sentiment
+indéfinissable, celui qui se mêlait aux lourdes
+émanations du benjoin et du poivre des tapis, et au parfum
+du kaouah, et à l’odeur du <i>kronnfell</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Girofle.</p>
+</div>
+<p>Et dans la nuit, vers deux heures, les chants pieux
+recommencèrent.</p>
+
+<p>— Combien y a-t-il d’élèves dans cette zaouïa ?</p>
+
+<p>— Allah le sait.</p>
+
+<p>— Et combien de serviteurs ?</p>
+
+<p>— Allah le sait.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, combien de personnes en tout ?</p>
+
+<p>— Allah le sait… Excuse-moi… Par la bénédiction
+de ta tête, moi je ne sais pas.</p>
+
+<p>Toujours la défiance, toujours, — et, je le répète,
+c’était une maison amie, je l’ai choisie à cause de cela
+pour exemple. Et toujours ces prières qui redoublaient,
+murmurantes, confuses, et parfois, soudain rythmées.
+Nous partîmes à la pointe de l’aube, à l’heure douce
+et tiède, la seule supportable sur vingt-quatre. Le ciel
+était de nacre rosée, un peu grise encore. Nos montures
+attendaient, entre les bâtiments fermés et les palmiers
+rabougris.</p>
+
+<p>Une seule porte s’ouvrait de ce côté, et par cette porte
+venait en clameur la prière « des Hommes » :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux,</p>
+
+<p>Dis : je cherche un refuge auprès du Seigneur des
+hommes,</p>
+
+<p>Roi des hommes,</p>
+
+<p>Dieu des hommes,</p>
+
+<p>Contre la méchanceté de celui qui suggère les mauvaises
+pensées et se dérobe,</p>
+
+<p>Qui souffle le Mal dans le cœur des hommes<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>…</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Koran, CXIV — 1, 2, 3, 4, 5.</p>
+</div>
+<p>Ce n’était point secret, cela ; c’était la prière rituelle. Je
+m’approchai de cette porte ouverte, et… et voici qu’une
+main me saisit, et me fit faire doucement, puissamment,
+irrésistiblement demi-tour. C’était un sous-mokaddème,
+le khodjah ou secrétaire de l’endroit. Il était pâle et
+me dit :</p>
+
+<p>— N’entre pas là…</p>
+
+<p>Et je n’entrai pas — ce jour-là. J’ai réparé cet échec
+plus tard et ailleurs. Pendant notre colloque, la <i>sourate</i>
+du Koran avait changé : j’entendais maintenant la cent
+dixième, celle de l’<i>Assistance</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux.</p>
+
+<p>Lorsque l’assistance de Dieu et la victoire nous arrivent…</p>
+
+<p>Chante les louanges de ton Seigneur…</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce n’était point secret non plus. Mais enfin, tant que
+sera psalmodiée cette sourate, croyez-le — cette sourate
+au bruit béni de laquelle ont surgi l’insurrection de 1871,
+celle de 1876 et celle de 1881 — et la plus récente
+bagarre de Margueritte, dont l’inspiration fut saharienne — tant
+que la prière de l’Assistance bourdonnera sous
+les koubbas, il restera très utile d’opposer quelque peu
+de défiance à la défiance, et de porter la clarté de l’observation
+française parmi la trouble et voluptueuse fumée
+du musc et du benjoin…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(12)<br>
+HIÉRARCHIE</h3>
+
+
+<p>Elle peut se rappeler en quelques lignes.</p>
+
+<p>Au sommet, naturellement, le membre de la famille
+sainte, détenteur de l’Étincelle et de la Bénédiction. C’est
+à lui qu’on fait prononcer les paroles décisives. C’est lui
+qui préside à l’initiation des principaux khouan. Toujours
+sa vie coutumière s’accompagne, selon le peuple,
+de miracles. Un pouvoir mystérieux se cache en lui,
+aussi propre à guérir les maux du corps qu’à tracer à
+l’âme la voie vers le bonheur incomparable, par le moyen
+des prières (<i>oudifa</i>), et de la récitation de l’<i>ouerd</i> (rose,
+fleur, même origine poétique que notre rosaire) sur les
+grains du <i>dikhr</i> ou chapelet, aux perles d’ébène, de
+corail ou d’olives inégalement partagées, différant pour
+chaque confrérie.</p>
+
+<p>La <i>baraka</i> merveilleuse compose l’essence même de
+la supériorité, factice ou réelle, du chériff ; par factice,
+j’entends que s’il est pauvre d’esprit ou de caractère
+faible, quelque intrigant souvent le dirige dans l’ombre.
+Mais il reste le fantôme apparent. C’est le maître, c’est
+le cheikh : religieusement, voilà ses deux titres officiels.</p>
+
+<p>La famille chériffienne, parfois nombreuse, vit dans
+l’oisiveté, l’opulence et la gloriole du prestige héréditaire.
+Certains de ses membres, les plus proches de la
+<i>baraka</i>, y joignent le délicieux frisson de l’attente du
+pouvoir, <i>si</i> le cheikh meurt sans frères<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> et sans enfants
+mâles — ou <i>si</i> de hasard les trépas, voulus ou non,
+pleurésie, poison, poignard, viennent à créer d’heureux
+vides. Mais enfin, normalement, et tant que le Maître
+existe, ils ne sont rien, tous ces chériffs de l’entourage,
+à moins d’occuper l’un des emplois hiérarchiques que je
+vais indiquer ; en certains ordres on les leur accorde ; en
+d’autres, ces honneurs vont plutôt aux disciples de
+marque, créatures mieux « en main ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> La loi d’héritage du pouvoir musulman (que ce pouvoir soit
+matériel ou spirituel) en règle la transmission par les frères
+d’abord, avant les fils.</p>
+</div>
+<p>Parmi les grands dignitaires, aussitôt après le cheikh
+(et chargé de le suppléer dans beaucoup de circonstances)
+nous trouvons le <i>khalifah</i>. Ce nom veut dire lieutenant,
+dans son sens strict de « tenant lieu » ; ce n’est
+pas un mince honneur que de le porter en certains cas.
+Les successeurs de Mahomet l’arborèrent comme un
+drapeau, représentants d’Allah sur terre. Et l’appel de
+« lieutenant d’Allah » s’adresse, tel un hommage, dans
+les litanies adressées aux divers <i>oualis</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Saints.</p>
+</div>
+<p>Après le khalifah, nous rencontrons les directeurs des
+trois grands services, si j’ose employer un terme à ce point
+administratif. Les finances et l’économat appartiennent
+au Grand Oukil, portant le titre honorifique de « gardien
+des saints tombeaux ». Les études théologiques sont surveillées
+par le Cheikh des Tolba, généralement un très
+dévot personnage, comme il sied, et très versé dans l’érudition
+pointilleuse, dans les subtilités de dogmes, dans
+le pullulement des gloses. Quant aux relations avec le
+dehors, à la propagande par les missionnaires ou <i>mokaddèmes</i>
+(envoyés), elles sont conduites par un fonctionnaire
+dont le titre change d’un ordre à l’autre. Souvent,
+il se nomme simplement Mokaddème des mokaddèmes,
+parfois Naïb ou grand vicaire. Cependant ce dernier
+titre appartient plutôt à un délégué lointain muni d’une
+grande autorité<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Par exemple le célèbre naïb de Rouissat, près Ouargla, duquel
+j’ai déjà parlé, et dont il fut beaucoup question lors du procès des
+assassins de Morès. Ce naïb fut tué dans nos rangs, au combat de
+Charouïne.</p>
+</div>
+<p>D’ailleurs, on le conçoit, il y a des variantes dans ces
+emplois et dans ces titres. Il y en a aussi dans les appellations
+des fonctionnaires inférieurs, depuis les <i>chaouch</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>
+du grand oukil jusqu’au <i>m’kaïm</i>, allumeur des lanternes
+et balayeur de la mosquée. Une zaouïa et son personnel,
+au sud du Maroc, par exemple, diffèrent un peu de ceux
+du Touat ou de l’Erg tripolitain. Mais l’ensemble
+demeure analogue, plus ou moins important, selon que
+l’importance même de l’Ordre est plus ou moins réduite — et
+toujours la triple division reste nette entre la théologie,
+l’administration financière et la propagande religieuse,
+sociale, extrêmement politique, sanglante à l’occasion, — usant
+de moyens détournés et rampants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Véritable pluriel : <i>chouache</i>.</p>
+</div>
+<p>Nous trouvons bien encore, de surplus, un quatrième
+service plus obscur et qui se substitue volontiers, au
+moyen de mille intrigues, à l’un ou l’autre des précédents :
+car il a en main les documents, les preuves, les
+« écritures ». C’est celui des scribes, prenant sa direction
+du khodjah-chef, lequel, lui, semble la prendre d’un
+peu partout. Il arrive que ce khodjah-chef devient le
+personnage nécessaire, subtil et habile, qui fait mouvoir
+les fantoches dont on voit les gestes — autorité dangereuse,
+mal définissable. Peut-être autrefois (j’ajouterai :
+peut-être hier, peut-être aujourd’hui) nous, Français, ne
+nous en sommes pas assez méfiés…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="note-13">(13)<br>
+LES MOKADDÈMES</h3>
+
+
+<p>Ils sont les instruments parfaits de la récolte des dons,
+du recrutement de nouveaux fidèles ; et c’est par eux,
+par leur talent de persuasion, leur habileté, leur patience,
+leur éloquence souvent enflammée, que s’est fait le réveil
+d’Islam — dans lequel leur nature orientale trouve un
+singulier bénéfice pour leur salut, et des gonflements
+heureux (les uns licites, les autres inavoués) pour leur
+vaste et personnelle bourse de cuir.</p>
+
+<p>L’islamisme un peu modifié, un peu défiguré qu’ils
+colportent ainsi à travers l’Afrique, est bien plus idoine
+à ces races — et bien plus dangereux pour <i>nous</i>, Roumis.
+Ce qui m’a le plus frappé au contact des doctrines
+soufistes ou de leur application, c’est justement la
+« compréhension » parfaite du disciple qu’on veut attirer — comme
+si l’ambition donnait aux chériffs des lumières
+étranges et miraculeuses en psychologie expérimentale,
+les mettait au niveau des plus célèbres manieurs d’âmes
+de tous les temps…</p>
+
+<p>L’Arabe a <i>besoin</i> d’obéir à quelqu’un de sa race et de
+sa croyance. De sorte que, soumises ou non par la France,
+les populations du sud se sont jetées aux confréries, les
+unes prises d’une ardeur de piété, les autres par désir
+d’être « avec » une puissance qui ne fût pas nous — qui
+nous fût au contraire hostile. Toutes se sont « affiliées ».
+Elles ont livré leur foi, leur volonté, leur corps et leur
+âme, leurs enfants, leur foyer ; elles ont tout donné, avec
+le plus d’argent possible — et les mokaddèmes s’en vont
+à la fois semer et moissonner.</p>
+
+<p>Ils s’en vont, les envoyés, jusqu’aux « confins de la
+terre ». Ils retrouvent, aux points où se groupent déjà
+des affiliés de leur « ordre », les <i>mokaddèmes fixes</i>, ces
+derniers vivant au milieu des khouan sans que leur
+qualité, le plus souvent, soit connue des profanes. Et ce
+sont alors des conciliabules, des émois, des enthousiasmes,
+une ardeur de baiser l’épaule à celui qui toucha
+la main du cheikh et du Maître — à celui qui distribue
+les instructions et les commandements, qui transmet les
+avis d’en haut, qui passe le mot d’ordre et commente les
+doctrines — à celui enfin qui va tirer, des plis de son
+beurnouss, l’<i>idjeza</i>, diplôme mystique par quoi il devient
+réellement le chaînon supplémentaire à la « chaîne
+dorée ». Oui, c’est un fragment de la <i>baraka</i> qu’il porte
+en soi, ce mokaddème ! L’étincelle divine a rejailli sur la
+quintessence de son âme déjà sanctifiée !…</p>
+
+<p>Et, dès qu’il « demande », on lui donne, avec ivresse,
+comme on donnerait à Dieu même. Tout est à lui, ou
+plutôt tout est au Maître, là-bas. Et le « Maître » ne peut
+se tromper, puisqu’il détient la Bénédiction même. Le
+mokaddème non plus ne peut se tromper, puisque, grâce
+à sa mission, il est le représentant du Maître.</p>
+
+<p>« Celui que je vous présente, recevez-le comme moi-même…
+Écoutez-le… »</p>
+
+<p>Cette phrase revient, presque invariablement, dans
+tous les diplômes, aussi bien dans l’<i>idjeza-el-kebira</i>,
+destinée aux grandes circonstances, prenant des allures
+de mandement<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, que dans la plus courante <i>idjeza-es-srrira</i>.
+« Recevez-le comme moi-même »… Formule
+merveilleuse, vraie procuration générale du temporel et
+du spirituel ; par sa force, le mokaddème, qui n’est rien
+qu’un messager, devient une espèce de <i lang="la" xml:lang="la">sacerdos</i> absolument
+vénérable. Il use de son prestige, largement ; il en
+abuse même parfois. Mais tout ce qu’il fait se proclame
+bien fait, et nulle bizarrerie n’étonne — depuis les « actes
+charnels » en public jusqu’aux alliances politiques avec
+d’autres confréries qu’on savait rivales et qu’on croyait
+ennemies.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Le mandement proprement dit, envoyé sans intermédiaire
+aux fidèles, se nomme <i>risala</i>.</p>
+</div>
+<p>Ces bizarreries ne surprendraient pas davantage
+chez le Maître, qui ne peut en aucune circonstance
+être coupable — à peine victime, passagèrement,
+d’une minute de délire ; car le chériff est supra-humain.
+« Sa chair et son sang furent pétris de la droite même
+d’Allah<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. » — « Ses péchés étaient pardonnés d’avance,
+dans la préexistence<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. » L’erreur se tient loin de son
+front, comme la gazelle loin du chasseur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Secte des Amamïa.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Secte des Snoussïa.</p>
+</div>
+<p>« Il envoie vers ses fidèles ses mokaddèmes, ceux qui
+sont purs. »</p>
+
+<p>Citerai-je ici ce fragment d’une <i>idjeza</i> que j’eus entre
+les mains, et dans laquelle les louanges de « l’envoyé »
+se proclament sans réserve, pour faire valoir encore
+mieux, par comparaison, les autres louanges plus orgueilleuses
+du signataire chériffien ? Lignes calligraphiées
+à grand renfort d’azur et de vermillon, sur un
+papier devenu sale au frottement de la <i>djebira</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> — et à
+celui, fort douteux, d’innombrables pieuses bouches de
+croyants…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Grand sac plat ayant la forme des anciennes sabretaches.</p>
+</div>
+<blockquote>
+<p>Loué soit Allah !</p>
+
+<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux !</p>
+
+<p>Que la bénédiction et le salut soient sur Notre-Seigneur
+Mohammed, prophète de Dieu, sur sa famille et tous les
+siens.</p>
+
+<p>Qu’elle soit sur tous nos amis très élevés et très généreux,
+et sur tous nos frères en doctrine. Que la miséricorde divine
+soit sur eux tous, avec les faveurs les plus abondantes.</p>
+
+<p>Ensuite,</p>
+
+<p>Recevez comme moi-même celui que je vous envoie en
+qualité de mokaddème, mon illustre ami, mon disciple le
+plus grand, la fraîcheur de mon œil, le <i>chemineur</i> dans la
+voie droite, le perspicace, le modèle à suivre, le pieux, le
+très élevé en vertu, le sagace taleb qui craint Dieu, Ahmed-ben-Bachir-ben-Moussa-ben-el-Mogharri,
+qui vous instruira
+des pratiques les plus recommandables et conférera la Voie
+(<i>tarika</i>) à qui la sollicitera.</p>
+
+<p>Quiconque sera initié à cette Voie en retirera d’immenses
+avantages, par la grâce de Dieu, le Clairvoyant, le Sage…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Écrit au nom du Maître Illustre et Généreux, Cheikh des
+Fidèles, Celui qui dévoile aux hommes la Vérité supérieure,
+le Refuge unique, le Pôle le plus élevé, le Pontife par lequel
+le bonheur règne, autour duquel gravitent les docteurs,
+Celui qui réunit les deux noblesses sublimes, le Diadème de
+la vertu, Celui dont les regards font rayonner une joie si
+splendide que même en ses jours de nuages sa lumière
+éteint celle des astres, Celui que les Khouan invoquent avec
+ivresse, le Béni à la porte duquel se présentent sans cesse
+tous ceux qui cherchent à s’approcher de Dieu, le Saint de
+gloire indicible, le Cheikh et Seigneur X… (Que Dieu
+augmente, s’il est possible, sa gloire et sa réputation !)</p>
+
+<p>Louange à Dieu, maître des mondes !</p>
+
+<p>Louange depuis le commencement jusqu’à la fin !</p>
+
+<p>Allah dirige ceux qu’il veut dans la Voie droite.</p>
+
+<p>Amen.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et tout en haut de cet écrit, un cachet se trouvait
+apposé, avec l’inscription en exergue : <i>le serviteur de son
+Seigneur</i>, puis le nom au centre, ce nom que je demande
+la permission de taire, pour plusieurs raisons de convenances
+et de sécurité.</p>
+
+<p>Les mokaddèmes gardent jalousement, en général, le
+secret de leurs fonctions, surtout les mokaddèmes fixes,
+dont la mission n’est point révélée par une arrivée
+subite, ni par de visibles transports. Un jour, dans une
+grande zaouïa, l’on m’avait dit : « Tu rencontreras dans
+telle ville notre mokaddème <i>un tel</i>. C’est un homme très
+estimable qui pourra te servir utilement. Nous le préviendrons. »
+En réalité, par suite d’événements quelconques,
+le mokaddème ne fut pas prévenu, et lorsque
+je me présentai dans sa boutique (car il était marchand
+de livres pieux et profanes) il refusa de s’avouer
+membre de l’« ordre » qui me l’avait désigné de façon
+circonstanciée. « Non, il n’était pas dignitaire, pas même
+khouan — tout bonnement un pauvre homme qui vendait
+vaille que vaille aux caravanes des exemplaires du
+Koran et parfois des contes licencieux. Il y joignait le
+commerce des lunettes, nécessaires aux pieuses lectures
+des croyants fatigués. Rien de plus… Un pauvre homme…
+Un pauvre homme… »</p>
+
+<p>Mais par la suite ce commerçant, s’étant lié avec moi,
+m’invita aux noces de son fils, et je constatai, devant le
+luxe déployé, qu’il appartenait à une très riche variété
+de « pauvre homme ».</p>
+
+<p>Puis ce fut une seconde découverte qui remettait les
+mensonges au point : le surlendemain des noces, jour de
+bombances, le jeune marié laissa échapper incidemment
+(ivre qu’il se trouvait de viandes fortes, de graisse et de
+jus) cette phrase révélatrice :</p>
+
+<p>— J’ai vu telle chose quand je suis allé à la zaouïa,
+chez le chériff X…, tu sais, avec mon père. Et certes
+mon père est le meilleur, le plus réputé de leurs mokaddèmes,
+par Allah sur nous tous !</p>
+
+<p>Une fois de plus, la jactance avait amené la révélation.
+J’ai connu depuis quel rôle avait joué le marchand de
+livres, joint à d’autres mokaddèmes « envoyés ». Sans
+compter les intrigues, les jugements clandestins rendus
+« entre soi », en dehors de l’administration <i>roumie</i> — sans
+compter des incitations et des manœuvres très
+curieuses, ils avaient « bien travaillé » tous ensemble ;
+ils avaient recruté de nouveaux adeptes « par milliers »,
+comme dit la sourate de l’Assistance, et recueilli des
+largesses inaccoutumées, une <i>sadaka</i> très abondante,
+pour le bien, pour la Voie, pour la zaouïa…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(14)<br>
+LES DONS</h3>
+
+
+<blockquote>
+<p>O croyants, donnez les biens que Dieu vous a répartis.</p>
+
+<p>Tout ce que vous aurez distribué en largesses tournera à
+votre avantage ; tout ce que vous aurez distribué dans le désir
+de contempler la face de Dieu vous sera payé, et vous ne
+craindrez point d’injustice.</p>
+
+<p>Celui qui donne le jour et la nuit, en secret ou en public,
+en recevra la récompense. La crainte ne descendra pas sur
+lui ; il ne sera point affligé.</p>
+
+<p class="sign"><i>Koran</i>, II, 255, 274, 275.</p>
+</blockquote>
+
+<p>A vous tous, lecteurs de France, si peu que d’un effort
+vous puissiez prendre l’état d’âme de l’Arabe du Désert,
+à vous tous je le demande : que feriez-vous de vos trois
+ou quatre <i>douros</i><a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, au cas où vous seriez cet Arabe ? Les
+donneriez-vous comme impôt à l’infernal <i>baïlek</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> français,
+ou à la très sainte zaouïa, mère du bonheur, maîtresse de
+la Voie suprême, indicatrice du <i>dikhr</i> ou prière par quoi
+l’on atteint les Célestes Jardins ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Le <i>douro</i> n’est autre que la pièce de 5 francs.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Baïlek</i> — gouvernement.</p>
+</div>
+<p>Soyez sincères : vous les donneriez à la zaouïa, à l’Ordre
+béni, au chériff qui vit grassement parmi ce flux et ce
+reflux d’argent et d’aumônes. A lui aussi la piécette de
+monnaie des vieilles femmes pieuses, qui tissèrent au
+long des jours les trames monotones des beurnouss. A
+lui quelques-uns de ces beurnouss même ; à lui les tapis,
+les voiles pour ses femmes ; à lui les dattes, à lui l’orge,
+à lui le blé ; à lui le mouton qu’on a choisi, le meilleur
+du troupeau maigre ; à lui des chameaux de faix, ou des
+<i>méhara</i> de course<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, si l’on est moins pauvre ; à lui le
+superbe étalon noir, plein de fougue et de noblesse, si
+l’on est caïd — et par conséquent fonctionnaire du baïlek
+français.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Je produirais volontiers quelques chiffres pour préciser la valeur
+des offrandes en nature ou en argent. Mais ceux que je possède ne
+me semblent pas assez sûrs : le contrôle est trop difficile. Les statistiques
+officielles même — dirai-je surtout ? — me paraissent en
+erreur — et d’ailleurs elles ne sont pas toujours d’accord avec leurs
+propres données.</p>
+</div>
+<p>Ma surprise fut extrême, le jour où j’appris ce dernier
+trait de la bouche même du caïd qui préparait pour un
+chériff — non, pour une zaouïa, c’est plus neutre et plus
+diplomatique, — le cadeau princier d’un cheval admirable,
+tel que j’en ai bien peu vu… C’était en 1898. J’avais donc
+quatre années d’études arabes de moins, et mon esprit
+ne se trouvait pas encore blasé. Certaines choses m’étonnaient
+encore : il y en avait que je comprenais mal, ou
+que je ne devinais point. Et justement, ce jour d’hiver
+saharien, je remarquai soudain en mon caïd une sorte
+d’émotion bizarre, inexpliquée, lorsqu’en visitant sa maison
+et ses écuries il me fit voir le magnifique cheval
+sombre, sur la robe soyeuse duquel des frissons passaient
+comme une moire.</p>
+
+<p>— Qu’il est beau !</p>
+
+<p>— Oui, c’est un « buveur d’air »…</p>
+
+<p>Cette réponse murmurée à voix basse, respectueuse,
+ainsi qu’on chuchote dans les églises… Et j’étais sur le
+point de mettre ce respect, faute de savoir, sur le compte
+de l’amour des Arabes pour leurs chevaux : ce qui eût été
+la plus grosse erreur du monde. Mais le soir, comme
+nous repassions près de l’abri où le beau cheval était tout
+seul à part, je m’arrêtai de nouveau, je le contemplai, je
+l’admirai. Et mon caïd, de même que son cheval « buvait »
+l’air, buvait mes éloges, avec tant d’onction subite et de
+dévotion dans l’aspect ! Une nécessité de questionner
+s’imposait à moi.</p>
+
+<p>— Tu montes souvent cette belle bête ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Il n’a jamais été monté.</p>
+
+<p>Ceci prononcé de plus en plus respectueusement, avec — oserai-je
+risquer cette figure ? — une sorte d’agenouillement
+de la voix.</p>
+
+<p>— Quand le monteras-tu ?</p>
+
+<p>— Je ne le monterai pas. Il est pour le marabout X…,
+le jour du pèlerinage de <i>ziara</i>…</p>
+
+<p>Mon caïd, lui aussi, disait <i>m’raboth</i>, mais il le faisait
+seulement à cause de ma pseudo-ignorance roumie. Et
+tout de suite il détourna l’entretien. Mais j’appris par
+ailleurs que des vases précieux, et des haïks de soie, et
+cinquante moutons, et dix chameaux seraient joints au
+cheval noir, sans compter les sommes d’argent qui
+devaient rester secrètes.</p>
+
+<p>Il est vrai, le chériff auquel étaient destinés ces présents
+ne compte point parmi les hostiles à nos progrès.
+Mais combien parmi les hostiles reçoivent de ceux qui
+sont à nous la <i>ziara</i> et la <i>sadaka</i> ? S’il s’était agi d’un
+autre Ordre, moins avouable, mon caïd ne m’aurait rien
+avoué du tout, c’était fort simple. Et cette confidence de
+moins lui aurait fait trouver plus de plaisir encore au don
+qui sera rendu « septante-sept fois cent fois dans le ciel ».</p>
+
+<p>Les grands pèlerinages de <i>ziara</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> apportent autre
+chose que des animaux ou des grains aux <i>zaouïas</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> chériffiennes ;
+elles y amènent chaque année une quantité
+d’esclaves noirs. Car l’esclavage (très doux, d’ailleurs)
+règne encore dans le Sahara. La suppression des biens
+de <i>habous</i> ou de mainmorte, que je me permets de
+classer parmi les fautes de jadis, nous a enlevé tout contrôle
+sur les associations, lesquelles maintenant, sauf
+leurs demeures et les jardins adjacents, ne possèdent plus
+que des biens meubles. Nous avons fourni ainsi aux
+innombrables saints d’Islam, qu’ils soient du nord ou du
+sud, un bon moyen de crier misère ; et ceux à qui l’on
+n’a rien enlevé ont peut-être crié le plus fort, et, de la
+sorte, ont davantage profité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Ziara</i> signifie visite religieuse des pèlerins ou <i>ziars</i>. On a donné
+ce nom aux présents apportés à la zaouïa, par une extension de
+sens coutumière à la langue arabe. Quant à la <i>sadaka</i>, qui signifie
+dîme ou tribut, c’est plutôt ce que le mokaddem ou envoyé va lever
+sur place sous forme de quête. Le tout, joint au prix des amulettes
+et des indulgences, forme l’offrande ou aumône de rachat.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Le vrai pluriel de zaouïa est : <i>zaouïett</i>.</p>
+</div>
+<p>C’est aux familles aisées de caïds, de kébirs, de gros
+marchands dans les ksour, que les zaouïas écoulent le
+stock superflu de leurs négresses et de leurs nègres après
+avoir gardé tous ceux nécessaires au travail des jardins
+et au peuplement du <i>heurm</i> (harem). Et qu’on songe
+quelle variété de heurm à peupler dans une zaouïa-mère,
+qui comporte tous les membres, souvent nombreux, de
+la famille sainte, dont chacun a plusieurs femmes dès
+l’âge de douze ans — et tous ces fonctionnaires, et tous
+ces <i>tolba</i>, et tous ces serviteurs-chefs auxquels il faut
+bien un foyer selon l’usage musulman.</p>
+
+<p>« Ayez des femmes en nombre permis (quatre) et les
+négresses à volonté, selon que pourra en acquérir votre
+main droite. »</p>
+
+<p>Aussi, avec les chevaux (d’autant plus précieux et
+rares qu’ils vivent difficilement sous ce ciel brûlant),
+sont-ce les présents de négresses qui paraissent le mieux
+accueillis par les zaouïas sahariennes. On s’efforce du
+reste de recevoir <i>tout</i> avec la même politesse. Et le conflit
+de cette courtoisie et de l’involontaire dédain cause
+sur le visage des Saints des effets d’expression parfois
+bien intéressants.</p>
+
+<p>Les fidèles ne sont pas alors en état de discerner ces
+nuances. Leur âme s’élance vers la double joie de posséder
+et de donner. Leur esprit ne voit plus qu’à travers
+un nimbe ce chériff admirable, fort et parfait.</p>
+
+<p>Ils arrivent ordinairement vers le soir à la zaouïa
+dorée de prestige. La paix de l’heure étend sa douceur
+sur les vastitudes désolées, et le chant du <i>moudden</i><a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>
+semble promettre les délices suprêmes des paradis. Ils
+arrivent, nomades des sables, ksouriens de la montagne
+là-bas, marchant et peinant, ne goûtant pas aujourd’hui
+cette minute inerte chère au repos des hommes… Mais
+ils se sentent heureux pourtant : ils peinent et marchent,
+pour mieux mériter le futur <i lang="es" xml:lang="es">far-niente</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Ou <i>muezzin</i>.</p>
+</div>
+<p>« Chaque pas que tu fais à pied en allant en pèlerinage
+efface au Livre de l’Ange septante-sept mauvaises
+actions et en inscrit septante-sept bonnes. Et si
+tu pries d’un cœur pur, c’est cent fois septante-sept<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Hadits</i>.</p>
+</div>
+<p>Ils attendent toutes les joies humaines qu’ils peuvent
+concevoir : le bonheur des admirations et des rassasiements,
+y compris celui de la gourmandise ; et l’extase, ce
+bonheur « devant lequel il n’est plus d’autres bonheurs »…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(15)<br>
+L’EXTASE</h3>
+
+
+<p>J’ai développé ce sujet au cours de l’ouvrage dont ces
+notes ne sont qu’un corollaire.</p>
+
+<p>C’est en somme — que l’on n’en doute point — une
+crise de nerfs, provoquée par une tension de volonté
+éperdue. C’est une auto-suggestion, aidée d’une sorte
+d’hypnose qu’amène la répétition du nom d’Allah, pendant
+des heures de jour et de nuit, et qu’augmentent
+quelquefois les hallucinations du jeûne. Puis c’est un
+cri délirant : <i>Lui ! Lui !</i> — appel vers la sensation inéprouvable,
+supplications sanglotantes qui ne parviennent
+pas toujours à franchir les diverses barrières séparant
+l’homme, créature d’argile, du parfait anéantissement,
+de la complète fusion dans le sein du Tout-Puissant.</p>
+
+<p>Et quand ces barrières s’ouvrent enfin, l’une après
+l’autre, l’âme occupe progressivement un nouveau
+« degré » de l’extase jusqu’à la <i>fena</i> complète, en passant
+par le <i>them</i> ou prostration. Ajouterai-je que le
+nombre de ces degrés varie, et leur nom, et les cris
+d’appel à Dieu, et les moyens d’arriver au bonheur
+incomparable ? Une seule théorie réellement commune
+à tous les mystiques me semble celle du <i>nefs</i>, esprit
+humain qui ne tient ni du corps ni de l’âme : forme, lumière,
+émanation propre à souffrir, à adorer, à jouir,
+et dont l’extériorisation se cherche par le <i>vouloir</i> — je
+dirai par un vouloir qui farouchement s’annihile, et
+qui met toute sa puissance à se détruire soi-même pour
+renaître plus fort dans le <i>nefs</i>, sous la forme de supérieure
+volupté… Et ceci rappelle un peu la méthode — européenne
+aujourd’hui — de l’extériorisation du corps
+astral.</p>
+
+<p>« Je sens <i>quelque chose</i> qui sort de moi sans me
+quitter complètement. » — « Je sens la forme de mon
+corps à côté de moi. » Telles sont les phases que j’ai
+recueillies le plus souvent, quand les circonstances
+m’ont permis d’interroger des khouan sahariens. Ces
+circonstances sont assez rares. Les uns s’offusquent aux
+questions. Les autres se taisent. Certains sont trop
+simples pour pouvoir bien exprimer ce qu’ils ont ressenti.
+Plusieurs, trop habiles, seraient charmés de fournir
+(sciemment) des indications erronées.</p>
+
+<p>La fièvre palustre saharienne, qui porte en arabe le
+nom de <i>them</i> comme un des degrés de l’extase, amène
+aussi la sensation d’extériorisation. J’en ai mon propre
+témoignage, et peut-être ce qu’on éprouva soi-même
+est-il ce qu’on reste le mieux en droit d’affirmer. Cet
+appoint morbide aux phénomènes de l’extase en expliquerait
+tout ensemble et la fréquence et la bonne foi — car
+si les Arabes sont moins ravagés que nos soldats
+par le paludisme, ils le sont encore assez pour s’affaiblir
+cependant, et pour se « détraquer ».</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit (et sauf en certains vieux ascètes
+chez qui la crise prend l’apparence cataleptique), l’extase
+musulmane saharienne se produit sous une forme sensuelle,
+allant du spasme doux et prolongé à la fureur
+érotique épileptiforme, selon les natures et les jours — selon,
+aussi, les procédés employés pour l’obtenir ; car
+chez la plèbe vulgaire la pure adoration d’Allah ne suffit
+pas. Les adjuvants à la piété sont tolérés, nombreux et
+variés : danse frénétique des Aïssaoua ; fumée du <i>kief</i>
+stupéfiant ; balancements des <i>Derkaouas</i>, hurlements et
+tournoiements<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> de quelques ordres de basse mysticité.
+Et ce sont alors des désordres sur lesquels il est séant
+de jeter un voile…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Ces dernières manœuvres sont extrêmement rares au Sahara,
+où les importèrent sans grand succès des khouan de Turquie ou
+d’Asie Mineure.</p>
+</div>
+<p>La plus spontanée, la plus rapidement obtenue d’entre
+ces extases est celle qui vient aux fidèles par le contact
+des saints tombeaux. Mais cette promptitude apparente
+résulte, je le répète, d’une longue auto-suggestion, d’une
+« certitude » que <i>là</i>, et non ailleurs, sera goûté le délire
+terrestre et super-terrestre, le brisant avant-propos des
+voluptés du Paradis, l’écroulement délicieux de toutes
+les forces spirituelles et sensuelles dans un gouffre de
+félicité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(16)<br>
+LES ORAISONS</h3>
+
+
+<p>La prière en soi — c’est-à-dire l’élan de celui qui
+croit vers le Souverain Bien auquel il croit — me semble
+la plus belle, la plus haute chose du monde, et la plus
+respectable. Aussi voudrais-je, en indiquant quelques-unes
+des invocations spéciales aux confréries musulmanes,
+qu’on ne vît pas dans mes phrases du dénigrement
+ni de l’ironie ; plutôt de l’inquiétude, analogue à
+celle qu’inspire toute grande force mystérieuse et de
+perpétuelle menace — par exemple, la proximité d’un
+volcan.</p>
+
+<p>Les puissances de la Nature sont belles aussi, et très
+augustes — mais elles enferment les cataclysmes, les
+dangers latents d’effrayante mort…</p>
+
+<p>Ceci posé, j’entre aux explications sur le <i>dikhr</i>, l’<i>ouerd</i>,
+l’<i>oudifa</i>, et la <i>tarika</i> qui comprend le tout. La <i>tarika</i>,
+c’est la « Voie » dont j’ai parlé si souvent au cours de ce
+livre ; c’est l’ensemble des moyens spirituels pour obtenir
+le « rapprochement » de Dieu, autrement dit l’extase ;
+et ces moyens, en dehors de la sacro-sainte « aumône », — inévitable
+et indispensable — se rattachent soit à
+l’ardeur mystique, au jeûne (rare aujourd’hui, du moins
+volontairement), soit à la prière de forme particulière,
+<i>surajoutée</i> aux devoirs pieux de tout musulman, et qui
+prépare au grand élan vers la fusion en Dieu.</p>
+
+<p>Lorsque cette prière consiste en une oraison qu’on
+prononce « une seule fois à la fois », elle se nomme
+<i>oudifa</i>. Lorsqu’elle prend au contraire le caractère
+d’une formule répétée quantité de fois sans interruption,
+par nombres précisés, elle porte le titre d’<i>ouerd</i> (rose ou
+fleur) et se récite en suivant des doigts le <i>dikhr</i> ou chapelet,
+dont les grains sériés correspondent, pour chaque
+ordre, aux combinaisons de son <i>ouerd</i>. Les populations
+sahariennes — chez lesquelles les confusions de mots
+sont une habitude ancienne qui fait le désespoir des
+philologues — résument souvent tous ces termes en
+celui seul de <i>dikhr</i>, y mettant jusqu’à l’idée générale de
+la Voie, ou <i>tarika</i>. Même la conception abstraite de la
+<i>baraka</i> du chériff, étincelle divine héréditaire, se mêle
+au sens de la syllabe <i>dikhr</i> pour ces esprits simplificateurs.
+Et le joli terme de <i>fleur</i> — la « rose » des mystiques
+chrétiens, celle aussi du primitif rosaire — n’est
+guère employé que par des fidèles très instruits.</p>
+
+<p>Quand le <i>moudden</i> ou <i>muezzen</i> appelle à la prière,
+cinq fois par jour ; quand sa voix suavement modulée se
+mêle à la tendresse des aubes (<i>es-salat-el-Fedjeur</i>), à
+l’ardeur farouche des midis (<i>es-salat-ed-D’ohor</i>), à la torpeur
+plus quiète des heures suivantes (<i>es-salat-el-Aasser</i>),
+puis à la magique splendeur du couchant (<i>es-salat-el-Moghreb</i>)
+et finalement à la nuit calmée, mais dont
+l’ombre fait peur (<i>es-salat-el-Aâcha</i>), les khouan récitent
+d’abord les prières régulières de la religion musulmane,
+la <i>fatah</i> ou <i>fatihah</i>, premier chapitre du Koran, qu’on
+nomme aussi <i>el-Sourat-el-Kafiyé</i>, la sourate suffisante,
+parce que sa récitation suffit pour être sauvé. Puis vient
+l’oraison liturgique propre à chaque heure du jour. Et
+c’est ensuite, seulement, qu’interviennent les prières
+spéciales à l’ordre, les prières <i>par</i> lesquelles le disciple
+suit la Voie de son Saint.</p>
+
+<p>L’<i>oudifa</i> isolée<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> se prononce le plus souvent à volonté,
+selon le besoin d’effusion. Elle gagne aux fidèles des
+joies supplémentaires dans les futurs Jardins — ou
+encore l’inscription, sur le livre du ciel, de bonnes
+actions bien qu’on ne les ait pas faites, et l’« effaçage »
+de mauvaises actions qu’on a pourtant commises. Car
+toute « écriture » passée par l’ange-scribe aux feuillets
+« Doit » du Registre Évident amène sa contre-partie
+dans les feuillets « Avoir ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Comme je l’expliquais déjà au sujet des titres hiérarchiques,
+il arrive que les termes désignant les variétés d’oraisons reçoivent
+une modification d’un ordre à l’autre.</p>
+</div>
+<p>Au contraire, les récitations de l’<i>ouerd</i> sont réglées
+par une stricte discipline. Certains ordres le prescrivent
+après chacune des cinq prières orthodoxes quotidiennes ;
+d’autres ne l’exigent qu’à la prière d’<i>El-Fedjeur</i> (aurore)
+et à celle d’<i>El-Moghreb</i> (couchant) ; d’autres, encore,
+permettent de le réciter un nombre de fois déterminé
+« entre l’aube et le crépuscule », mais à des heures
+variées selon les occupations ; certains, enfin, les plus
+ascétiques, commandent de le réciter la nuit, « si l’on
+possède un esclave qui vous puisse réveiller<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> » — sinon,
+le fidèle « accomplira ce devoir l’instant avant de s’endormir
+par la grâce du Clément et du Miséricordieux<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Snoussïa</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Tidjanïa</i>.</p>
+</div>
+<p>Les mokaddèmes<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> sont chargés d’apprendre aux futurs
+affiliés ces diverses oraisons, qui doivent se garder secrètes.
+Quand le postulant les sait, seulement alors, on
+lui donne l’<i>initiation</i>, soit sur place, soit lors qu’il vient en
+pèlerinage à la zaouïa-mère — et la remise solennelle du
+<i>dikhr</i> ou chapelet s’opère en même temps. D’ailleurs, on
+vend les chapelets (différents pour chaque confrérie) aux
+marchés de nomades ; et, plus d’une fois, un khouan
+ou un chériff a fait don d’un de ces rangs de perles à
+tel ou tel Européen, sans que la portée du cadeau
+dépasse celle d’une politesse. Il n’y a rien de plus dans
+les soi-disant « agrégations » de certains voyageurs.
+Le chapelet n’est qu’un objet, une chose de peu ; l’<i>ouerd</i>
+mystique et mystérieux est beaucoup plus, et les instructions
+secrètes qui se joignent à la <i>tarika</i>, les « directions »
+socialo-politiques, sont davantage encore.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Voyez <a href="#note-13">note 13</a>.</p>
+</div>
+<p>Lorsqu’ils enseignent aux fidèles les règles de la
+<i>tarika</i>, les mokaddèmes leur communiquent aussi maints
+détails utiles : le nombre de génuflexions pendant les
+prières, la façon de prononcer le nom d’Allah, en appuyant
+plus ou moins sur les syllabes ; le meilleur moyen
+de l’invoquer, en criant <i>Hou !</i> (pour certains ordres) ou
+en balbutiements rapides, à peine proférés, au moment
+où l’on sent venir l’extase. Ils préconisent aussi les litanies
+du saint fondateur de l’ordre, très salutaires en ce
+qu’elles mettent davantage le disciple sous la bonne influence
+de la <i>baraka</i> du <i>ouali</i>.</p>
+
+<p>Voici quelques mots de litanies recueillies par moi
+à des réunions de khouan Khadrïa :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O Chose d’Allah !</div>
+<div class="verse">O Lumière d’Allah !</div>
+<div class="verse">O Sabre d’Allah !</div>
+<div class="verse">O Argument d’Allah !</div>
+<div class="verse">O Sultan des Saints,</div>
+<div class="verse">Toi qui montais une jument rouge,</div>
+<div class="verse">Toi le chéri du Seigneur,</div>
+<div class="verse">Fais-lui passer notre prière !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>L’ordre des Aroussïa-Selamïa, au lieu de la louange
+de son « saint », célèbre en ces litanies le Seigneur lui-même :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sois glorifié ! ô Dieu Unique !</div>
+<div class="verse">Sois glorifié ! ta promesse est vraie !</div>
+<div class="verse">Sois glorifié ! tu es notre courage !</div>
+<div class="verse">Sois glorifié ! tu fortifies notre bras !</div>
+<div class="verse">Sois glorifié ! tu nous assures la victoire !</div>
+<div class="verse">Sois glorifié ! tu nous délivres des Infidèles !…</div>
+<div class="verse">O Dieu Unique !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et longtemps, longtemps continue cet appel un peu
+menaçant, parmi le bourdonnement musical et scandé de
+la mélopée bizarre :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu nous délivres des Infidèles !</div>
+<div class="verse">Sois glorifié !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(17)<br>
+OUERD OU DIKHR DES SNOUSSIA</h3>
+
+
+<p>La variété du <i>dikhr</i> ou chapelet est grande d’une
+confrérie à l’autre, surtout dans les nombres. Certaines
+confréries préfèrent le rythme par 100. D’autres
+comptent par 70 et par 30, ce qui fait 100 tout de même.
+Il y a des <i>dikhr</i> par 7 ; et certains sont très variés, le
+long d’un même <i>ouerd</i>.</p>
+
+<p>D’autre part, cette prière du <i>dikhr</i> est tantôt modulée
+en chant, comme chez les Khadrïa, tantôt récitée « par les
+lèvres du cœur », c’est-à-dire à la muette, comme chez
+les Tidjanïa et les Snoussïa dont les doctrines offrent
+une grande ressemblance, malgré leur rivalité grinchue.</p>
+
+<p>Le <i>dikhr</i> se récite agenouillé dans beaucoup d’ordres ;
+en quelques-uns les mains levées, en plusieurs les mains
+tombantes. Chez les Snoussïa, le <i>dikhr</i> s’accompagne de
+postures variées selon l’heure. Le soir et à l’aube, le fidèle
+peut rester couché, allongé sur le flanc droit, la tête
+appuyée dans la main droite, tandis que la main gauche
+égrène le chapelet. Alors il dit rapidement (car la hâte
+des phrases aide l’approche céleste) :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>100 fois</i> : J’ai recours à Dieu !</p>
+
+<p><i>100 fois</i> : Il n’y a de Dieu que Dieu !</p>
+
+<p><i>100 fois</i> : O mon Dieu, répands tes grâces sur Notre-Seigneur
+Mohammed, le Prophète Illettré<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, ton envoyé, et sur
+tous les siens, et accorde-leur la paix !</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Il est admis, surtout chez les nomades, que Mahomet ne savait
+pas lire. Car un jour l’ange Gabriel lui dit : « <i>Lis !</i> » et il répondit :
+« Sidi, comment ferai-je ? »</p>
+</div>
+<blockquote>
+<p><i>40 fois</i> : O mon Dieu, bénis-moi au moment de la mort et
+dans les épreuves qui suivent la mort.</p>
+
+<p><i>100 fois de nouveau</i> : J’ai recours à Dieu !</p>
+
+<p><i>7 fois</i> : Que Dieu soit glorifié !</p>
+
+<p><i>7 fois</i> : Dieu est grand !</p>
+
+<p><i>30 fois</i> : Il n’y a de puissance qu’en Dieu, l’élevé, l’impondérable.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis vient ensuite l’oudifa ou prière, ardemment mystique :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Que Dieu répande ses bénédictions, en quantité aussi
+incommensurable que l’horizon de son divin amour…</p>
+</blockquote>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(18)<br>
+OUERD OU DIKHR DES TIDJANIA</h3>
+
+
+<blockquote>
+<p><i>100 fois</i> : Que Dieu pardonne !</p>
+
+<p><i>30 fois</i> : Que Dieu l’immense, celui qui est le seul Dieu, le
+vivant, l’éternel, pardonne !</p>
+
+<p><i>70 fois</i> : O Dieu, la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed
+qui a ouvert tout ce qui était fermé ; qui a mis le sceau
+à ce qui a précédé, faisant triompher le droit par le droit ;
+qui a conduit dans une voie droite et élevée. Sa puissance et
+son pouvoir ont pour base le droit.</p>
+
+<p><i>100 fois</i> : Il n’y a de Dieu que Dieu !</p>
+</blockquote>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(19)<br>
+OUDIFA DES FIDÈLES DE BOU-AMAMA</h3>
+
+
+<blockquote>
+<p>O notre Dieu, fais frissonner mon cœur du bonheur de
+t’aimer !</p>
+
+<p>Accorde-moi dans ta miséricorde, ô Miséricordieux, le
+moyen de te rejoindre !</p>
+
+<p>Consume-moi d’amour, fonds-moi comme la cire molle au
+soleil de ta bonté !</p>
+
+<p>O Dieu inaccessible !</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais le vieux renard sait ajouter, aux éloges d’Allah,
+sa propre louange :</p>
+
+<blockquote>
+<p>O notre Dieu, je t’invoque par ton ami (Bou-Amama) !</p>
+
+<p>Et tu as dit, ô Dieu, que par ce saint nous irions à toi !</p>
+
+<p>Celui qui nous montre ta Voie est comme un Roi de gloire !</p>
+
+<p>Il baigne ses fidèles de la lumière de sa grandeur !</p>
+
+<p>Sa doctrine lui est transmise depuis le Prophète !</p>
+
+<p>Que par lui mon cœur aille à toi, ô notre Dieu !</p>
+</blockquote>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>(20)<br>
+CHANTS PIEUX</h3>
+
+
+<p>Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque
+taleb d’une zaouïa sainte, il vous répondra, surtout en
+certains ordres, que la musique instrumentale ou vocale
+est défendue par de sévères règlements, conformes du
+reste cette fois à la doctrine du Prophète<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> « Ceux qui n’auront jamais fait ni écouté de musique en ce
+bas monde auront aux Jardins futurs des bonheurs supplémentaires
+indicibles (<i>Hadits</i>). »</p>
+
+<p>« Les chanteurs et joueurs d’instruments auront à supporter
+d’affreux supplices dans les sept enfers (<i>Hadits</i>). »</p>
+
+<p>« Sont réputés couverts d’opprobre et récusés comme témoins
+les chanteurs d’habitude (Code de justice malékite). »</p>
+</div>
+<p>Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements :
+et, certes, on a l’occasion d’entendre souvent
+des chants religieux ou dévots sans qu’il en résulte aucun
+scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent un compromis :
+ils assimilent les cantiques des <i>ziars</i> ou pèlerins,
+par exemple, au seul hymne dûment permis, <i>el-telbïé</i>, qui
+se psalmodie pour l’entrée à la Mecque ; ils font aussi,
+parfois, de ces chants populaires, le symbole des sons
+divins que profèrent les chœurs d’anges, quand ceux-ci
+s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept
+mille fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement
+de comparaison très goûté des fidèles, et très flatteur,
+évidemment, pour la vanité du chériff qu’on vient
+visiter.</p>
+
+<p>J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En
+voici qui sont chantés par des fidèles de l’Ordre des
+Khadrïa<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, originaires d’Ouargla :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Les Khadrïa sont moins rebelles au bruit chanté.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La profession de foi<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> est belle,</div>
+<div class="verse">Et <i>Lui</i> est beau, sublime,</div>
+<div class="verse i2">Baba<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> Abd-el-Khader !</div>
+
+<div class="verse stanza">Il est le Briseur de cœurs d’infidèles,</div>
+<div class="verse">Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété,</div>
+<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div>
+
+<div class="verse stanza">Musc précieux qui ranimes les morts,</div>
+<div class="verse">Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais,</div>
+<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et je dirai : Mon <i>m’raboth</i> m’a accordé la Voie du Salut.</div>
+<div class="verse">Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié,</div>
+<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div>
+
+<div class="verse stanza">Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver</div>
+<div class="verse">Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision,</div>
+<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ou comme celui qui respire les roses au printemps,</div>
+<div class="verse">Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne,</div>
+<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div>
+
+<div class="verse stanza">La <i>baraka</i> descendra sur tous les khouan</div>
+<div class="verse">Qui marchent derrière toi dans la Voie,</div>
+<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Profession ou <i>chahada</i> : c’est la célèbre phrase : — Il n’y a de
+Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu. — <i>La illah, ill’
+Allah, ou Mohammed Ressoul Allah.</i> Cette phrase, dite avec foi,
+suffit à faire d’un infidèle un musulman. Prononcée à l’agonie, même
+ébauchée, elle est la sûre clef du paradis.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Baba</i>, père en langage familier, montre la confiance des
+fidèles en leur saint, le fameux Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, de
+Bagdad.</p>
+</div>
+<p>Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf
+qu’elle renferme, une des dernières strophes de la longue
+mélopée :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu es puissant près d’Allah,</div>
+<div class="verse">Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces,</div>
+<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi
+les dons de ziara il ne se trouvera pas un certain
+nombre de « mauvaises pièces », subrepticement glissées
+au Saint lorsqu’elles « passeront » mal ailleurs, faute
+d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un
+sacrilège de la part des khouan pleins d’ardeur. La
+familiarité de leurs cantiques n’ôte rien à leur vénération
+pour les Chériffs de Lumière. Elle nous révèle seulement,
+cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son
+réel jour : puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne
+l’expression), épris de satisfactions sensuelles qu’un
+grain de poésie relève parfois — fort éloigné, au résumé,
+de l’extase mystique telle que la concevaient les anciens
+soufis.</p>
+
+<p>Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes.
+Voici un fragment de leur <i>oudifa</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons
+ton pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en
+toi, nous nous résignons à ta volonté ! Place-nous au rang
+des parfaits, des purs ! Fais que nous mourions avec la <i>chahada</i>
+sur les lèvres !</p>
+</blockquote>
+
+<p>Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres
+ordres, est d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique
+« d’entrée » des Snoussïa, quand ils se rendent à
+la zaouïa-mère de Koufra :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous venons à toi, ô Allah,</div>
+<div class="verse">Nous venons à toi par ton ami</div>
+<div class="verse">Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère.</div>
+<div class="verse">Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable !</div>
+<div class="verse">Il nous fera te toucher, ô Impondérable !</div>
+<div class="verse">Il nous fera te saisir, ô Insaisissable !</div>
+<div class="verse">Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable !</div>
+<div class="verse">Et te connaître, ô Inconnu !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une
+chose comprise, un appel senti, avec le râle instinctif de
+la volupté…</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">TOURS<br>
+IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES<br>
+6, <span class="xsmall">RUE GAMBETTA</span>, 6</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76778 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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