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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76777 ***
+
+
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+
+
+ L’ART
+ DE LIRE
+
+ PAR ÉMILE FAGUET
+ DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+ PARIS
+ HACHETTE ET Cie
+ M CM XII
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+EN LISANT LES BEAUX VIEUX LIVRES
+
+
+
+
+Tous droits réservés.
+
+Copyright by Hachette et Cie, 1911.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+On lit très peu, disait Voltaire, et, parmi ceux qui veulent
+s’instruire, la plupart lisent très mal. De même un épigrammatiste
+inconnu, du moins de moi, disait, au commencement, je crois, du XIXe
+siècle:
+
+ Le sort des hommes est ceci:
+ Beaucoup d’appelés, peu d’élus;
+ Le sort des livres, le voici:
+ Beaucoup d’épelés, peu de lus.
+
+Savoir lire, on le sent, est donc un art et il y a un art de lire. C’est
+à quoi songeait Sainte-Beuve quand il disait: «Le critique n’est qu’un
+homme qui sait lire et qui apprend à lire aux autres.»
+
+Mais en quoi cet art consiste-t-il? Je crois que nous voilà tous
+embarrassés.
+
+Un art se définissant d’après le but qu’il se propose, nous avons sans
+doute à nous demander pourquoi nous lisons. Est-ce pour nous instruire?
+Est-ce pour juger des ouvrages? Est-ce pour en jouir? Si c’est pour nous
+instruire, nous devons lire très lentement, en notant plume en main tout
+ce que le livre nous apprend, tout ce qu’il contient d’inconnu pour
+nous--et puis, nous devons relire, très lentement, tout ce que nous
+avons écrit. C’est un travail très sérieux, très grave et où il n’y a
+aucun plaisir, si ce n’est celui de se sentir plus instruit de moment en
+moment.
+
+Est-ce pour juger des ouvrages, en d’autres termes, est-ce lire en
+critique? Tout de même, il faudra lire très lentement, en prenant des
+notes et même en notant sur fiches. Fiches relatives à l’invention, aux
+idées nouvelles; fiches relatives à la disposition, au plan, à la
+manière dont l’auteur conduit ses idées ou conduit son récit, ou mêle
+ses idées à son récit; fiches sur le style, sur la langue; fiches de
+discussion enfin, c’est-à-dire sur les idées de l’auteur comparées aux
+vôtres, sur son goût comparé à celui que vous avez, sur ses idées encore
+et son goût comparés à ceux de notre génération ou à ceux de la
+génération dont il était, etc. De toutes ces fiches, vous constituez
+l’idée générale que vous vous faites de l’auteur et les idées
+particulières que vous avez sur lui et vous n’avez plus qu’à rattacher
+logiquement ou vraisemblablement ces idées particulières à cette idée
+générale, pour faire, sinon un bon article, du moins un article qui se
+tienne.
+
+Seulement vous aurez appris à votre lecteur à lire en critique, et non
+pas à lire pour jouir de sa lecture, et peu s’en faut que le mot de
+Sainte-Beuve ne soit faux: le critique ne sait pas lire pour son plaisir
+et n’apprend pas aux autres à lire pour le leur. Il apprend au lecteur à
+lire en critique. Or lire en critique n’est pas un plaisir ou du moins
+est un plaisir très particulier, mêlé de beaucoup de sécheresse. Sarcey
+me disait, vers la fin de sa vie, il est vrai: «Comme je suis las de
+lire les livres pour savoir ce que j’en dirai! Ce n’est plus lire, cela;
+ce n’est plus s’abandonner; c’est réagir; c’est lire en soi beaucoup
+plus que dans l’auteur.» Il avait bien un peu raison. A quoi donc sert
+le critique? A faire lire l’auteur _à un certain point de vue_. Son
+article est une sorte d’introduction à l’auteur dont il s’agit,
+introduction, qui, du reste, peut être fort utile. Selon que le lecteur
+a lu déjà ou n’a pas lu l’auteur, le critique l’invite à lire dans telle
+disposition générale ou à relire (ou repenser) selon telle orientation
+nouvelle. Dans le premier cas, il lui dit: «songez à ceci»; dans le
+second: «avez-vous songé à ceci?» Pour parler comme Bonald, qui voyait
+tout par trois et dans chaque triade un médiateur, la lecture se compose
+de trois personnages: l’auteur, le lecteur; et le critique est le
+médiateur.
+
+Mais, encore une fois, le critique est un homme qui ne sait lire qu’en
+critique et qui n’apprend à lire qu’en critique, qui n’enseigne que la
+lecture critique, dont, du reste, je ne songe à dire aucun mal. Mais
+voulez-vous lire seulement pour jouir de vos lectures? Voulez-vous
+apprendre à lire comme on apprend à jouer du violon, c’est-à-dire pour
+savoir en jouer et pour prendre le plus grand plaisir possible en en
+jouant? C’est un tout autre but; c’est un tout autre point de vue, et
+c’est à cet art seul qu’est consacré le petit livre que je commence.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LIRE LENTEMENT
+
+
+Pour apprendre à lire, il faut d’abord lire très lentement et ensuite il
+faut lire très lentement et, toujours, jusqu’au dernier livre qui aura
+l’honneur d’être lu par vous, il faudra lire très lentement. Il faut
+lire aussi lentement un livre pour en jouir que pour s’instruire par lui
+ou le critiquer. Flaubert disait: «Ah! ces hommes du XVIIe siècle! Comme
+ils savaient le latin! Comme ils lisaient lentement!» Même sans dessein
+d’écrire soi-même, il faut lire avec lenteur, quoi que ce soit, en se
+demandant toujours si l’on a bien compris et si l’idée que vous venez de
+recevoir est bien celle de l’auteur et non la vôtre. «Est-ce bien cela?»
+doit être la question continuelle que le lecteur se fait à lui-même.
+
+Il y a une manie des philologues qui est un peu divertissante, mais qui
+part du meilleur sentiment du monde et dont nous devons avoir et
+conserver comme le principe, comme la racine. Ils se demandent toujours:
+«Est-ce bien le texte? N’y a-t-il pas _ergo_ au lieu de _ego_, et _ex
+templo_ au lieu de _extemplo_. Cela ferait une différence.» Cette manie
+leur est venue d’une excellente habitude, qui est de lire lentement, qui
+est de se défier du premier sens qu’ils voient aux choses, qui est de
+pas s’abandonner, qui est de ne pas être paresseux en lisant. On dit
+que, dans le texte de Pascal sur le ciron, voyant le manuscrit, Cousin
+lisait: «... dans l’enceinte de ce raccourci d’abîme.» Et il admirait!
+Il admirait! Il y avait: «dans l’enceinte de ce raccourci d’atome», ce
+qui a un sens. Cousin, entraîné par son enthousiasme romantique, ne
+s’était pas demandé si «raccourci d’abîme» en avait un. Il ne faut pas
+avoir de paresse en lisant, même lyrique.
+
+Ni de précipitation. La précipitation n’est d’ailleurs qu’une autre
+forme de la paresse. Nos pères disaient: «lire des doigts». Cela voulait
+dire feuilleter, de telle sorte que, tout compte fait, les doigts aient
+plus de travail que les yeux. «M. Beyle lisait beaucoup des doigts,
+c’est-à-dire qu’il parcourait beaucoup plus qu’il ne lisait et qu’il
+tombait toujours sur l’endroit essentiel et curieux du livre.» Il ne
+faut pas penser trop de mal de cette méthode qui est celle des hommes
+qui sont, comme Beyle, des collectionneurs d’idées. Seulement cette
+méthode ôte tout le plaisir de la lecture et y substitue celui de la
+chasse. Si vous voulez être un lecteur _dilettante_ et non un chasseur,
+c’est le contraire même de cette méthode qui doit être la vôtre. Il ne
+faut pas du tout lire des doigts, ni lire en diagonale, comme on a dit
+aussi d’une manière très pittoresque. Il faut lire avec un esprit très
+attentif et très défiant de la première impression.
+
+Vous me direz qu’il y a des livres qui ne peuvent pas être lus
+lentement, qui ne supportent pas la lecture lente. Il y en a, en effet;
+mais ce sont ceux-là qu’il ne faut pas lire du tout. Premier bienfait de
+la lecture lente: elle fait le départ, du premier coup, entre le livre à
+lire et le livre qui n’est fait que pour n’être pas lu.
+
+Lire lentement, c’est le premier principe et qui s’applique absolument à
+toute lecture. C’est l’art de lire comme en essence.
+
+Y en a-t-il d’autres? Oui; mais dont aucun ne s’applique à tous les
+livres indistinctement. En dehors de «lire lentement», il n’y a pas _un_
+art de lire; il y a _des_ arts de lire et très différents selon les
+différents ouvrages. Ce sont ces arts de lire que nous allons
+successivement essayer de démêler.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES LIVRES D’IDÉES
+
+
+Il y a des livres d’idées, comme le _Discours de la Méthode_, l’_Esprit
+des Lois_, le _Cours de Philosophie positive_. Il y a des livres de
+sentiments, comme les _Confessions_ et les _Mémoires d’Outre-tombe_. Il
+y a des poèmes dramatiques. Il y a des poèmes lyriques. Il est évident
+que, sauf ce précepte général de lire avec attention et réflexion
+continuelles, l’art de lire ne peut pas être le même pour ces différents
+genres d’écrits. Il y a un art de lire pour chacun.
+
+L’art de lire les livres d’idées me semble être celui-ci.
+
+C’est un art de comparaison et de rapprochement continuel.
+Matériellement on lit un livre d’idées autant en tournant les feuillets
+de gauche à droite qu’en les tournant de droite à gauche, je veux dire
+autant en revenant à ce qu’on a lu qu’en continuant de lire. L’homme à
+idées étant, plus encore qu’un autre, un homme qui ne peut pas tout dire
+à la fois, se complète et s’éclaire en avançant et on ne le possède que
+quand on l’a lu tout entier. Il faut donc, à mesure qu’il se complète et
+qu’il s’éclaire, tenir compte sans cesse, pour comprendre ce qu’on en
+lit aujourd’hui, de ce qu’on en a lu hier, et pour mieux comprendre ce
+qu’on en a lu hier, de ce qu’on en lit aujourd’hui.
+
+Ainsi se dessinent dans votre esprit les idées les plus générales de
+votre penseur, celles qu’il a eues avant toutes les autres et dont
+toutes les autres ont découlé;--_ou_ celles qu’il a eues tout à la fin,
+comme conséquences et comme synthèse d’une foule d’idées
+particulières;--_ou_ (plus souvent) celles qu’il a eues au milieu de sa
+carrière intellectuelle et qui étaient le résumé d’un grand nombre
+d’idées particulières et qui à leur tour ont produit, ont créé des idées
+particulières en très grand nombre.
+
+Si vous lisez Platon par exemple, vous croyez bien vous apercevoir que
+la première idée générale qu’il a eue, c’est l’horreur de la démocratie
+athénienne qui avait tué Socrate. Vous observez que toute sa politique
+doit venir de là, et vous êtes amené ainsi à comparer tel ou tel texte
+des _Lois_ à la fameuse prosopopée des Lois dans le _Criton_. Vous vous
+dites que Platon est avant tout un aristocrate, mais qu’une sorte de
+respect stoïque et même chevaleresque de la loi est une chose qu’il doit
+avoir dans le cœur puisqu’il l’admire si fort dans le cœur des autres.
+Il serait donc une sorte de républicain aristocrate, républicain
+c’est-à-dire ne voulant être que sujet de la loi et voulant que la loi
+soit plus puissante que tous les hommes, aristocrate c’est-à-dire ne
+voulant pas du commandement de la foule.
+
+Mais n’y a-t-il pas contradiction et n’est-ce point la foule qui fait la
+loi? Non, dans une république aristocratique; non, surtout si vous
+observez que Platon parle surtout du respect aux lois _anciennes_, qui
+ne sont, au moment présent, l’œuvre ni de la foule, ni d’une élite, mais
+l’œuvre du passé, l’œuvre lente des siècles; et vous arrivez à cette
+conclusion que peut-être Platon est un homme qui veut qu’un peuple soit
+surtout gouverné par son passé, ce qui est l’essence même de
+l’aristocratisme.--Vous vous trompez peut-être; mais vous avez comparé,
+rapproché, contrôlé une idée par l’autre, limité ou rectifié une idée
+par l’autre, et vous avez goûté le plaisir qui est celui que l’on doit
+aller chercher chez un penseur, qui est le plaisir de penser.
+
+J’ai parlé d’idées générales dont l’auteur est _parti_ et qui ont fait
+naître des idées particulières. Vous remarquerez toujours que, quand il
+s’agit d’une idée générale d’où l’auteur est parti, cette idée est un
+sentiment. Pour Platon, la haine de la démocratie, c’est le culte de
+Socrate. Mais j’ai parlé d’idées générales où l’auteur est arrivé, peu à
+peu en ramassant un grand nombre d’idées ou d’observations de détail.
+Platon vous paraîtra avoir procédé ainsi pour arriver à sa théorie des
+idées. Il est monothéiste, comme plusieurs de ses prédécesseurs en
+philosophie; il est monothéiste; que le monde soit susceptible d’être
+ramené à une seule loi, c’est une idée qui a commencé à envahir l’esprit
+humain et à s’imposer à lui; mais, d’autre part, il est trop Grec pour
+ne pas rester un peu polythéiste, pour ne pas croire que des forces
+multiples et diverses gouvernent le monde et se le disputent. N’est-ce
+point pour cela qu’il imagine son monde des Idées, vivant dans le sein
+de Dieu, substances et âmes intérieures de toutes les choses qui
+existent? Qu’est-ce que ceci? C’est un Olympe spirituel substitué à un
+Olympe matériel; c’est un Olympe d’âmes pures substitué à un Olympe de
+surhommes, à un Olympe anthropomorphique. C’est le livre d’un païen
+mystique, d’un païen spiritualisé. Vous comparez; vous rapprochez; vous
+vous souvenez que Platon adore les mythes, c’est-à-dire les théories
+habillées en fables, en manière de poèmes épiques; et vous vous dites
+que la rencontre d’un mythologue et d’un spiritualiste a produit cette
+théorie des idées vivantes, des abstractions qui sont des êtres, des
+abstractions qui sont des forces, des abstractions qui sont des dieux.
+Et vous pouvez encore vous tromper; mais vous ne mécontenteriez pas
+Platon qui, comme tous les philosophes, écrit moins pour être admiré que
+pour être compris et même moins pour être compris que pour faire penser.
+Vous avez pensé; il a gagné la partie.
+
+Et encore il y a des idées générales qui viennent dans le cerveau du
+penseur après toutes les autres, ou bien à peu près; et celles-ci, idées
+filles d’idées, elles n’ont presque plus aucun rapport avec le
+sentiment. Distinguez-les comme telles et voyez-les comme aussi
+téméraires qu’elles sont pures et comme aussi aventureuses qu’elles sont
+abstraites. Qu’est-ce que Dieu pour Platon? Non pas un être qu’on adore
+par mouvement du cœur et élan de l’instinct, mais une doctrine que
+d’autres doctrines ont amené peu à peu à croire vraie; Dieu pour Platon
+est une conclusion; la foi de Platon est une logique. Ce n’est pas chose
+à lui reprocher; mais comme cela nous intéresse de comparer cette
+religion philosophique aux religions où Dieu est «sensible au cœur»
+c’est-à-dire à l’intuition immédiate de tout l’être vivant! Lesquels ont
+raison? Eh! pour le moment, qu’importe? Pour le moment, je n’apprends
+qu’à lire.
+
+Lire un philosophe, c’est le comparer sans cesse à lui-même; c’est voir
+ce qui en lui est sentiment, idée sentimentale, idée résultant d’un
+mélange de sentiment et d’idées, idée idéologique enfin, c’est-à-dire
+résultant d’une lente accumulation, dans l’esprit du penseur, d’idées
+pures ou presque pures.
+
+Vous lisez Montesquieu. Vous apprenez assez vite que cet homme n’a
+qu’une passion: c’est la haine du despotisme. Ce qu’on déteste le plus
+au monde, quand on a l’âme active et non pas seulement passive et
+soumise, c’est ce que l’on a vu autour de soi à vingt ans. Et je ne dis
+pas que cela soit très bon; je dis seulement qu’il en est ainsi.
+Montesquieu a vu à vingt ans la fin du règne de Louis XIV; ce qu’il
+déteste le plus au monde c’est le despotisme. Observons-le encore, en
+lisant surtout les _Lettres persanes_: ce qu’il n’aime pas non plus,
+c’est la religion catholique. Pourquoi? mais sans doute parce que la
+religion catholique a été une très bonne alliée de Louis XIV surtout
+dans la dernière partie de son règne, et un bon soutien de son trône. Or
+que lisons-nous dans l’_Esprit des Lois_? Que la religion est une des
+meilleures choses d’un État bien réglé. Quelle est cette contradiction?
+N’y aurait-il pas là seulement ceci que nous sommes passés d’une idée de
+sentiment à une idée de raisonnement? Montesquieu est porté à la haine
+du despotisme. Il a songé, assez naturellement, à tout ce qui pouvait
+l’arrêter, le réfréner, l’endiguer, l’entraver et l’amortir. Parmi les
+différentes forces qui pouvaient avoir cet effet, il a rencontré la
+religion, comme il a rencontré l’aristocratie militaire, comme il a
+rencontré la magistrature. Dès lors, la religion lui est apparue sous un
+autre aspect et je ne dis pas qu’il ait eu pour elle tendresse d’âme;
+mais il a eu pour elle tendresse d’esprit. Évolution des idées se
+dégageant peu à peu des sentiments dont elles sont parties.
+
+Nous rencontrons dans Montesquieu cette grande idée générale: influence
+des climats sur les tempéraments, et sur les mœurs, et sur les idées, et
+sur les institutions des peuples. Et nous ne manquons pas d’envisager
+Montesquieu comme le théoricien matérialiste ou fataliste des
+législations. Que voyons-nous tout à côté? Cette idée qu’il faut
+combattre le climat par les mœurs; et les mœurs, telles qu’elles sont
+restées encore sous l’influence du climat, par les lois. Mais cela
+est-il possible? A quoi croit-il donc? Il est à supposer qu’il croit à
+deux choses: c’est à savoir à l’empire des choses sur nous et au pouvoir
+de nous sur les choses. Il croit sans doute, comme a dit Montaigne, que
+la fatalité nous mâche; il croit sans doute aussi que l’esprit humain
+peut réagir contre la fatalité. Les climats font nos mœurs, nos mœurs
+font les lois; oui, mais aussi nos lois font nos mœurs et nos mœurs
+peuvent combattre le climat.
+
+Mais avec quoi ferons-nous des lois contre nos mœurs et ensuite des
+mœurs qui, pénétrées de nos lois, combattront le climat? Avec, sans
+doute, la force de notre esprit même. Un fataliste spiritualiste et
+d’autant plus spiritualiste, car il le faut, qu’il est plus fataliste,
+tel est donc Montesquieu? Il paraît bien. Du moins à le supposer tel,
+par comparaison que nous aurons faite de lui à lui, nous aurons pensé,
+nous aurons réfléchi sur ces différentes forces, extérieures que nous
+subissons, intérieures que nous saisissons ou croyons saisir;
+extérieures que nous sentons, intérieures dont nous prenons conscience;
+et nous aurons, en tout cas, élargi le cercle de notre esprit.
+
+Nous lisons Descartes. Première impression: quel positiviste! Ne rien
+croire sur autorité, ne rien croire que sur observation faite par nous
+et réflexion faite par nous. Et éclairés par quelle lumière? Assurés par
+quel critérium? Par «l’évidence» c’est-à-dire par la nécessité où nous
+serons de croire à moins de renoncer à notre intellect lui-même, par la
+nécessité où nous serons de croire sous peine de suicide intellectuel.
+C’est le positivisme lui-même.
+
+Poursuivez, lisez encore et rapprochez. Mais qui nous assurera que notre
+évidence n’est pas trompeuse? Rien!--Si! Dieu! Dieu qui ne peut pas se
+tromper ni nous tromper, et qui, par conséquent nous a donné une
+évidence qui n’est pas une illusion d’évidence et par lequel nous sommes
+donc assurés qu’à croire à notre évidence nous ne serons pas
+illusionnés. Mais reprenons: Dieu qui ne peut pas se tromper, c’est
+Dieu-vérité, et Dieu qui ne peut pas nous tromper, c’est Dieu-bonté.
+Pour croire à notre évidence, c’est donc à Dieu-omniscient et à
+Dieu-providence qu’il faut croire, et notre condition de connaissance,
+c’est donc Dieu-vérité et Dieu-providence. Et cette connaissance
+dépendant de Dieu-providence, ce n’est pas très différent de la vision
+en Dieu de Malebranche. Ne voir que parce que Dieu permet que nous
+voyons, c’est voir en Dieu; voir par Dieu, c’est voir en Dieu. Descartes
+n’est donc pas un positiviste, c’est un déiste et quel déiste! C’est un
+mystique. Par la comparaison des deux idées principales de Descartes,
+nous avons retourné Descartes et du père du positivisme moderne nous
+avons fait le tenant le plus radical du déisme et du providentialisme
+traditionnel.
+
+Est-ce là ce qu’il est? Je n’en sais rien; il est très probable, à mon
+avis, mais je n’en sais rien; mais ce que je sais, c’est que nous avons
+pensé. Nous avons pensé, en nous souvenant, à travers les _Méditations_
+du _Discours de la Méthode_ et en contrôlant le _Discours de la Méthode_
+par les _Méditations_; et nous avons fait comme le tour du problème de
+la connaissance, nous apercevant que notre moyen essentiel de connaître
+est subordonné à quelque chose que nous ne pouvons pas connaître; nous
+apercevant que notre connaissance se résout en foi, soit à elle-même,
+soit à quelque chose d’inconnaissable. Qu’avons-nous gagné? De
+comprendre une intelligence de premier ordre, de comprendre une
+intelligence supérieure à nous et par conséquent, sans doute, d’avoir
+développé la nôtre.
+
+Nous lisons un simple moraliste, La Rochefoucauld par exemple. Nous nous
+apercevons qu’il ne croit à aucune vertu. Cela peut nous révolter. Cela
+peut aussi nous paraître très facile à réfuter par une donnée immédiate
+de la conscience, par cette affirmation de notre être intime que, si
+nous sentons en nous bien des vices, nous nous saisissons aussi à tel
+moment comme capable d’une vertu et comme dans une sorte d’impuissance
+de ne pas céder à son appel. Voilà qui est bien; mais, à nous en tenir
+là, nous sommes encore loin de notre auteur, nous nous tenons à distance
+de lui, nous n’entrons pas dans son intimité; tranchons le mot, nous ne
+le lisons pas. Approchons-nous, voyons de plus près. Que voyons-nous peu
+à peu? Qu’il y a des nuances et que très souvent La Rochefoucauld dit:
+«toujours», mais qu’assez souvent aussi il dit: «quelquefois»; qu’il est
+beaucoup moins tranchant au fond qu’il ne paraît l’être au premier
+regard; qu’il ne faut pas le voir comme un bloc. Il y a plus; nous nous
+apercevrons bientôt, rien qu’en faisant mentalement une petite liste des
+vertus humaines, qu’il y a des vertus dont il ne parle pas et par
+conséquent des vertus qu’il ne nie point. Il ne nie point l’amour
+paternel, l’amour maternel; et c’est probablement qu’il reconnaît qu’ils
+existent et à l’état pur. S’il dit: «si l’on croit que c’est par amour
+pour elle que l’on aime une femme, on est bien trompé», il ne dit point:
+«si une mère croit que c’est par amour pour lui qu’elle aime son enfant,
+elle se trompe». Il n’a pas poussé jusque-là son scepticisme. Son
+scepticisme a donc des bornes. Eh bien! traçons-les et, en délimitant la
+pensée de notre auteur, nous l’aurons mieux compris; nous l’aurons
+compris. Lire un philosophe, c’est le relire si attentivement qu’on
+l’analyse.
+
+Relisons encore celui-ci et apercevons-nous, ce qu’il est impossible que
+nous ne finissions pas par saisir, de son procédé. Son procédé, par
+comparaison d’un nombre suffisant de ses maximes entre elles nous le
+surprendrons, est celui-ci: dissoudre en quelque sorte, diluer une vertu
+qu’il entreprend, dans tous les défauts qui l’avoisinent; le courage,
+par exemple, dans le désir de briller, la générosité dans l’ostentation,
+la loyauté dans le désir d’inspirer une confiance dont on retirera des
+bénéfices, etc. Fort bien; mais dès lors, si l’on peut dissoudre les
+vertus dans les défauts qui les avoisinent, on peut dissoudre aussi les
+défauts dans les vertus qui sont proches d’eux et dire: «Tel homme
+désire briller; et pour cela se met toujours en avant; mais au fond de
+cela, il y a du courage. Tel homme veut qu’on le sache généreux; mais,
+pour qu’on le sache, il l’est en effet; il faut bien qu’il le soit même
+au fond pour faire tant de sacrifices à vouloir qu’on sache qu’il l’est.
+C’est en somme un assez bon homme.» Maître du procédé d’un auteur, vous
+pouvez toujours le retourner contre lui. Et d’abord, c’est un jeu
+divertissant, donc une jouissance; mais ce n’est pas seulement un jeu;
+c’est posséder son auteur jusqu’en son fond, c’est saisir comme sa
+racine, comme le germe d’où son œuvre est sortie et d’où elle pouvait
+sortir la même sans doute, mais dans une autre direction; et c’est en
+vérité le bien connaître.
+
+On ne connaît sans doute quelqu’un que quand on sait ce qu’il est et
+aussi ce qu’il pouvait être.
+
+En revenant encore à M. le duc, que voyons-nous qu’il affirme toujours?
+Que l’égoïsme, l’intérêt, l’amour-propre, comme il dit, est le fond de
+tous nos sentiments et le mobile de toutes nos actions. Vous
+réfléchissez là-dessus et vous vous dites: «Mais... plût à Dieu! Dire
+que nous agissons toujours en vue de notre intérêt, c’est dire que nous
+n’agissons jamais par bonté, mais c’est dire aussi que nous n’agissons
+jamais par méchanceté, que l’homme ne fait jamais le mal pour le plaisir
+de faire le mal, qu’en un mot la méchanceté n’existe pas! Mais alors,
+quelle idée favorable La Rochefoucauld se fait de la nature humaine!
+Comme il se trompe en sa faveur! Quel optimiste que ce La Rochefoucauld!
+Comme je me trompais sur ce La Rochefoucauld!»--Il y a du vrai, beaucoup
+de vrai. La Rochefoucauld a été sévère pour nous, mais aussi il a été
+charitable. Notre plus grand défaut, il ne l’a pas vu ou il n’a point
+voulu le voir. De la part d’un homme si sagace, c’est une merveilleuse
+indulgence.
+
+Soit; mais qu’est-il donc arrivé? Il est arrivé qu’à lire et à relire La
+Rochefoucauld, La Rochefoucauld s’est transformé sous nos yeux. Nous le
+voyons tout différent de ce qu’il était. Les sentences se transforment
+sous la lecture comme le rayon à travers le prisme. Est-ce un bien?
+Est-ce un mal? Et dès lors où est la vérité? Dans la première
+impression, ou dans la seconde, ou dans la troisième? Probablement cette
+vérité, elle aussi, nous fuit d’une fuite éternelle; probablement les
+auteurs sont inépuisables en raison de ce qu’ils ont et en raison de ce
+qu’en les lisant, nous mettons en eux; mais l’essentiel est de penser,
+le plaisir que l’on cherche en lisant un philosophe est le plaisir de
+penser, et ce plaisir nous l’aurons goûté en suivant toute la pensée de
+l’auteur et la nôtre mêlée à la sienne et la sienne excitant la nôtre et
+la nôtre interprétant la sienne et peut-être les trahissant; mais il
+n’est question ici que de plaisir et il y a des plaisirs d’infidélité et
+l’infidélité à l’égard d’un auteur est un innocent libertinage.
+
+Encore, en lisant un philosophe, il faut faire attention à ses
+contradictions. Les contradictions sont les accidents de paysage d’un
+grand penseur. On serait désolé qu’il n’en eût point et que son paysage
+fût trop bien composé. Il semblerait alors que son œuvre fût ce tableau
+dont parlait Musset, «où l’on voit qu’un monsieur bien sage s’est
+appliqué». On n’est point fâché que la liberté d’esprit, que la
+spontanéité, que le jaillissement intellectuel se marque à ceci que le
+penseur n’a pas toujours pensé la même chose et n’a pas tiré toutes ses
+idées les unes des autres comme des formules algébriques. La
+contradiction appelle l’attention, l’excite, la ravive, la transforme en
+réflexion, la féconde infiniment. Je ne souhaite pas que les auteurs
+abondent en contradictions; mais je souhaite que les lecteurs sachent en
+trouver.
+
+Par exemple, Jean-Jacques Rousseau, dans tous ses ouvrages, maudit
+l’influence de la société sur l’individu et souhaite passionnément que
+l’individu sache s’y soustraire; et dans un seul il sacrifie l’individu
+à la société et souhaite impérieusement qu’elle l’absorbe. C’est une
+contradiction, sans doute, et pour mon compte j’en suis persuadé: les
+grandes idées générales dérivant toujours des sentiments, il est
+probable que Rousseau, dans la plupart de ses écrits, a tiré ses idées
+de sa passion pour l’indépendance et pour la solitude, et dans un de ses
+livres de sa passion, très honorable, pour la République de Genève. Mais
+en sommes-nous sûrs et sommes-nous certains même qu’il y ait
+contradiction? Je sais des hommes de la plus haute intelligence qui n’en
+voient point ici et qui rattachent très ingénieusement le _Contrat
+Social_ à l’œuvre tout entière, pour eux très une et très cohérente, de
+Rousseau. Je ne dis point qu’ils aient tort. En fait de contradiction,
+le premier plaisir du lecteur est d’en trouver, et le second plaisir du
+lecteur est de les résoudre. Il aiguise son esprit à les trouver et il
+l’affine plus encore à les faire disparaître; il s’exerce à les faire
+lever; il s’exerce plus encore à se démontrer à lui-même qu’elles
+n’existent pas et n’ont jamais existé. Tout cela est bon et tout cela
+est très agréable.
+
+La suite des états d’esprit à cet égard est celui-ci: on commence par ne
+pas saisir les contradictions en lisant les penseurs; puis on en relève
+beaucoup; puis on en aperçoit trop, et dès lors, selon la nature
+d’esprit que l’on a, on les multiplie avec malignité, et l’on en
+triomphe, ou l’on s’habitue à les résoudre toutes et l’on finit par les
+multiplier pour les résoudre. Il ne faut pencher vers aucun excès et il
+faut se tenir dans un certain milieu où le plaisir de comprendre ne soit
+pas gâté par le plaisir de discuter, ni même par celui de concilier
+trop; mais se placer tour à tour aux différents points de vue et dans
+les différentes attitudes, et tantôt s’abandonner à la force de la
+pensée et à la rigueur de la logique, tantôt se défendre, ne vouloir pas
+être dupe, opposer l’auteur à l’auteur pour le battre à l’aide d’un
+auxiliaire qui est lui-même; tantôt venir à son secours et démontrer
+qu’il ne s’est ni trompé ni contredit et que ce sont des apparences qui
+sont contre lui, si tant est même qu’il y ait des apparences: tout cela
+est comprendre encore; tout cela n’est que différentes façons de
+comprendre et il suffit, pour que toutes soient utiles et fécondes, qu’à
+toutes ces opérations préside la loyauté et que jamais le sophisme ne
+s’y mêle.
+
+Pour résumer, la lecture d’un auteur qui est philosophe est une
+discussion continuelle avec lui, une discussion où se retrouvent tous
+les charmes et tous les dangers aussi d’une discussion dans la vie
+privée. Les charmes, il faut savoir les goûter; il faut savoir écouter
+longtemps; il faut savoir suivre le penseur dans tous les détours et
+même dans toutes les hésitations de sa pensée; il faut sentir
+l’objection se lever doucement dans notre esprit, mais la prier de ne
+pas éclater et d’attendre le moment où peut-être l’auteur se la sera
+faite lui-même, et le plaisir est très vif alors; car d’abord nous
+sommes sûrs d’être bien en commerce intellectuel avec l’auteur, puisque
+nous l’avons prévenu, c’est-à-dire compris d’avance, et ensuite nous
+nous disons avec satisfaction que nous ne sommes pas indignement
+inférieurs à lui, puisque l’objection qu’il s’est faite, nous la lui
+faisions, c’est-à-dire puisque nous circulions dans sa pensée presque
+aussi largement, presque aussi aisément que lui-même.
+
+Et les dangers de la discussion, il faut savoir les éviter comme dans
+une discussion privée. Il ne faut point nous obstiner dans notre
+sentiment, parce qu’il est notre sentiment; et, parce que nous avons
+trouvé contre un raisonnement un peu faible de l’auteur un raisonnement
+assez fort, croire toujours avoir raison contre lui. Cela nous mènerait
+assez vite à une étroitesse d’esprit, à une sorte d’_irréceptivité_, si
+je puis dire ainsi, en vérité à une inintelligence acquise qui serait
+certainement la plus fâcheuse des acquisitions.
+
+Certaines préférences à rebours sont à noter. Tel auteur est préféré par
+un lecteur, non pas parce que ce lecteur lui trouve l’esprit juste, mais
+parce qu’il lui trouve l’esprit faux, ce qui donne à ce lecteur le
+plaisir d’avoir toujours raison ou de croire toujours avoir raison
+contre lui, par suite de quoi c’est à cet auteur que ce lecteur revient
+constamment. En entrant dans sa bibliothèque, ce lecteur-là va tout
+droit à cet auteur-là et s’assied en se disant, de façon plus ou moins
+consciente: «Comme je vais avoir raison! Comme je vais avoir l’esprit
+juste!» Je conseillerais un peu à ce lecteur de changer d’auteur favori.
+
+J’ai connu deux hommes qui ne conversaient jamais que de Proudhon. L’un
+ne jurait que par lui; l’autre allait souvent jusqu’à jurer contre lui.
+Je n’ai jamais su lequel aimait le plus Proudhon, de celui qui y voyait
+une source inépuisable de vérités, ou de celui qui y voyait un océan de
+sophismes. L’un l’aimait comme un père spirituel à qui il devait
+reconnaissance du don de la vie; l’autre l’aimait comme un homme à qui
+il devait de savourer continuellement sa supériorité intellectuelle;
+l’un l’aimait avec dévotion, l’autre avec égoïsme; l’un l’aimait de tout
+l’amour que l’on a pour l’être d’élection, l’autre de tout l’amour que
+l’on peut avoir pour soi-même; et l’un était fier de se dire que, s’il
+rencontrait Proudhon, il le réfuterait et le confondrait assurément; et
+l’autre de se dire que, s’il rencontrait Proudhon, il l’expliquerait à
+lui-même avec une clarté définitive.
+
+Et ils s’aimaient réciproquement, du reste: l’un étant heureux des
+occasions que lui donnait l’autre d’exposer la doctrine de son maître et
+de s’en pénétrer à nouveau; l’autre étant heureux des occasions que lui
+donnait le premier de discuter comme avec Proudhon lui-même et de le
+terrasser par procuration. _Fortunati ambo._
+
+Je crois pourtant que c’est à distance égale ou à peu près de ces deux
+heureux qu’il faut être et tâcher de se maintenir, pour garder cette
+liberté d’esprit qui est le bonheur intellectuel véritable. En choses
+intellectuelles, il ne faut ni abdication ni triomphe. L’abdication est
+toujours un peu déprimante et le triomphe est toujours vain. Se sentir
+en face d’un penseur, toujours en lutte courtoise et bienveillante,
+sentir qu’il a raison et n’en convenir qu’à la dernière extrémité, mais
+en convenir franchement, sentir qu’il a tort et se savoir gré de le
+sentir, mais à la dernière extrémité encore et en se disant toujours
+que, s’il était là, il ne nous laisserait pas peut-être en pleine
+sécurité de victoire et aurait sans doute quelque redoutable retour
+offensif; lui prêter, même en les tirant de lui ou de vous, quelque
+argument de réserve à vous réduire ou à vous embarrasser: voilà
+l’exercice qui constituera pour vous une bonne hygiène intellectuelle.
+Avec les philosophes, la lecture est une escrime où, quelques
+précautions prises, que nous avons indiquées, l’esprit prend
+incessamment des forces nouvelles qui peuvent être utiles de toutes
+sortes de façons et qui, par elles-mêmes et pour le seul plaisir de les
+posséder, valent qu’on les possède.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES LIVRES DE SENTIMENT
+
+
+Il est permis de lire un peu moins lentement les auteurs qui ont pour
+matière les sentiments de l’âme humaine, guère moins du reste. Là aussi
+il faut, sous d’autres formes, de la réflexion et même de la discussion
+et par conséquent tout le contraire de la hâte. Cependant ici, je suis
+tout à fait d’avis qu’il faut commencer par _s’abandonner_. L’auteur
+sentimental peint les sentiments du cœur moins pour les peindre que pour
+nous les inspirer. Il est un semeur de sentiments comme le philosophe
+est un semeur d’idées. Avant tout, il veut toucher. Toucher, c’est faire
+partager au lecteur les sentiments qu’on a prêtés à ses personnages;
+c’est nous mettre, par une sorte de contagion, dans l’état d’âme et dans
+les divers états d’âmes des personnages qu’on a créés. Si l’auteur ne
+réussit point à cela, s’il ne touche pas du tout, laissons-le; mais s’il
+nous touche un peu, ne résistons-pas, laissons-nous conduire à cet
+aimable guide, laissons-nous aller à l’impression, laissons-nous
+toucher, laissons-nous attendrir. Nous ne nous appartenons plus, il est
+vrai; mais c’est peut-être pour cela que nous avons pris en main un
+romancier ou un poète. Cette possession de nous-mêmes par une fiction
+est une chose assez curieuse. C’est une sorte d’enivrement, et
+c’est-à-dire c’est à la fois une perte et une augmentation de notre
+personnalité. C’est un état suggestif. En lisant un roman qui nous
+passionne, nous ne sommes plus nous-mêmes et nous vivons dans les
+personnages qui nous sont présentés et dans les lieux qui nous sont
+peints par le _magus_, comme dit très bien Horace, c’est-à-dire par
+l’hypnotiseur. Il y a perte de notre personnalité.
+
+Mais aussi il y a augmentation de notre personnalité en ce sens que,
+dans cette vie d’emprunt, nous nous sentons vivre plus puissamment, plus
+amplement, plus magnifiquement qu’à l’ordinaire. Et ce moi d’emprunt,
+vivant d’une vie plus riche que le moi proprement dit, c’est encore
+nous-mêmes. Le moi proprement dit en est comme le support et est heureux
+de le supporter et de s’en sentir agrandi. Ou il est comme le vase qui
+le reçoit et qui est heureux de le recevoir, et comme un vase qui, en
+recevant, s’agrandirait, s’élargirait, se dépasserait. Nous recevons en
+nous l’âme de la princesse de Clèves et, tout en sentant fort bien que
+c’est d’une autre âme que nous vivons pour une heure, nous sentons aussi
+que notre âme à nous enveloppe l’âme étrangère qu’elle reçoit, et s’en
+pénètre et s’en enrichit merveilleusement, ou du moins d’une façon qui
+nous paraît merveilleuse.
+
+Pour vous rendre compte de cette hypnose, portez votre attention sur le
+moment du réveil. En posant le beau roman, nous nous réveillons au sens
+propre du mot, nous nous frottons les yeux, nous nous étirons, nous nous
+ébrouons; nous sentons très nettement que nous passons d’une vie dans
+une autre et que nous nous diminuons, ou que nous tombons de haut. C’est
+une âme qui s’était unie à la nôtre, à laquelle nous nous étions unis et
+qui nous quitte.
+
+Voilà ce que j’appelle _s’abandonner_, ce qui est nécessaire absolument
+quand c’est à un écrivain de sentiment que l’on a affaire. Mais, il est
+bien entendu qu’il n’est pas défendu de se reprendre et ressaisir, et il
+y a même à se reprendre et à réfléchir des plaisirs nouveaux. Réfléchir
+sur une œuvre d’imagination consiste surtout en ceci: se demander si les
+personnages sont vraisemblables et naturels et goûter leur vérité, comme
+en lisant l’on a goûté la beauté, l’intensité de leur vie morale. On me
+dira: selon quel critérium pourrons-nous juger de la vérité d’un
+personnage? Je répondrai: par ce que vous avez vu et observé autour de
+vous. Sans doute, c’est là un très petit champ d’observation, et ce
+qu’on en a tiré est par conséquent un critérium, pour ainsi parler, très
+pauvre. Je ne connais pourtant pas d’autre moyen de juger de la vérité.
+
+Il est probable que, par manque de termes de comparaison, nous nous
+trompons très fréquemment et que l’auteur qui nous dit: «Ces personnages
+que vous trouvez invraisemblables, je les ai connus» a raison. Cependant
+les hommes ne sont pas si différents les uns des autres qu’on ne puisse,
+avec un certain nombre d’observations personnelles, juger par
+comparaison des personnages que les auteurs nous présentent. Ce qui,
+dans la réalité, est à portée de nos regards est une moyenne de
+l’humanité. Ce que les auteurs mettent sous nos yeux, ce sont êtres qui,
+ou sont dans la moyenne de l’humanité, ou s’en écartent en étant
+supérieurs ou inférieurs à elle, mais doivent lui ressembler et sont de
+purs monstres d’imagination s’ils ne lui ressemblent pas. Vous avez donc
+les éléments nécessaires et suffisants pour juger de la vérité des
+peintures. Vous n’avez jamais vu _le père Grandet_; mais vous avez connu
+tel avare, M. X..., et, en réfléchissant sur le _père Grandet_, vous
+vous dites: «... et il est très vrai; _Le père Grandet_ c’est M. X...,
+tel que serait celui-ci s’il était plus poussé, plus entraîné par la
+fougue de la passion, placé du reste, dans des conditions un peu
+différentes, dans une petite ville ou dans un village, etc.»
+
+La lecture des romans suppose ainsi comme condition nécessaire du second
+moment, je veux dire de la réflexion qui juge, une assez grande
+connaissance des hommes, et je n’entends par là qu’une assez grande
+habitude d’observer les hommes autour de soi. Les jeunes ouvrières qui
+lisent les romans à très bon marché ne sont capables que de
+l’enthousiasme du premier moment, que de ce que j’ai appelé
+l’abandonnement; le second moment n’existe que pour ceux qui sont plus
+âgés et qui sont doués d’une certaine faculté d’observation et de
+mémoire; mais ceux-ci goûtent des plaisirs beaucoup plus vifs, étant
+encore capables de s’abandonner, l’étant surtout de comparer le roman à
+la vie et d’éprouver des sensations d’admiration très vive quand ils
+estiment que le roman a copié la vie avec sûreté ou plutôt l’a déformée
+de manière à accuser plus vigoureusement ses traits caractéristiques.
+
+Une des plus fortes parmi ces sensations est celle-ci: voir dans le
+roman ce qu’on avait vu dans la vie, mais le voir d’une façon plus nette
+et plus accusée. La connaissance que nous avions d’un caractère est
+juste sans doute, mais elle est générale; elle est d’ensemble et par
+conséquent elle est flottante encore; ce qui nous ravit, c’est d’avoir
+retrouvé dans le roman cette même connaissance sous un rayon plus vif
+qui fait sortir les traits de détail, qui met en relief les
+particularités significatives et qui nous fait dire: «Comme c’est vrai!
+J’avais entrevu cela, je ne l’avais pas vu; j’en avais l’intuition, je
+n’en avais pas pris possession.» Le roman, s’il est bon, nous aide à
+capter la vie elle-même qui nous fuyait, qui échappait à demi à nos
+prises nonchalantes.
+
+La lecture est ainsi faite de ce que nous savons, de ce que nous
+apprenons et de ce que nous n’apprenons que parce que nous le savions
+déjà et de ce que nous savons mieux maintenant parce que nous venons de
+le rapprendre. Nous allons ainsi de la réalité à la fiction, et la
+fiction n’a de prix pour nous que si à nos yeux mêmes elle est pénétrée
+de réalité, et la réalité nous est plus intéressante quand nous y
+revenons après avoir traversé la fiction pénétrée d’elle.
+
+Un autre critérium à juger la fiction et par conséquent à en jouir
+davantage si elle est bonne, c’est de regarder en nous-mêmes. On
+demandait à Massillon, très honnête homme: «Où prenez-vous donc la
+matière de toutes les peintures de vice que vous faites?» Il répondit:
+«en moi-même». Il est ainsi. Chacun de nous se suffirait presque pour
+peindre tous les vices et aussi toutes les vertus, s’il savait peindre;
+pour reconnaître, du moins, la vérité de toutes les peintures de toutes
+les vertus et de tous les vices. Chacun de nous est un petit monde où le
+monde entier se voit en raccourci et est véritablement comme en germe,
+et le proverbe italien cité par Pascal est très exact: «Le monde entier
+est fait comme notre famille» et même comme nous. Or, ces semences de
+toutes les vertus et de tous les vices qui sont en nous, nous permettent
+très bien de juger ce qu’il y a de réalité dans les fictions. Une
+fiction, c’est toujours une partie de nous qui, aux mains de l’auteur,
+est devenue un personnage, une autre partie de nous qui est devenue un
+autre personnage, et ainsi de suite, et c’est encore le plus souvent par
+retour sur nous-mêmes que nous jugeons.
+
+La lecture exige donc de nous que nous soyons capables d’analyse
+auto-psychologique, et il n’y a très bons lecteurs que ceux qui en sont
+capables. J’ai entendu une femme de trente ans dire: «Je n’ai jamais pu
+comprendre ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame Bovary_.» J’ai
+pensé à lui répondre: «Ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame
+Bovary_, c’est vous», car il n’y a pas de femme de trente ans, je ne dis
+point qui ne soit Madame Bovary, mais qui ne contienne en elle une
+Madame Bovary avec toutes ses aspirations et tous ses rêves et toute sa
+conception de la vie; une Madame Bovary latente, qui n’éclora point,
+comprimée et déroutée par toutes sortes d’autres éléments psychiques,
+mais qui existe. Seulement la dame dont je parle, très en dehors, très
+étourdie, n’était pas capable de se discerner elle-même et ne pouvait
+démêler la Madame Bovary qui était en elle, comme, du reste, dans toutes
+les autres femmes.
+
+Les étonnements mêmes que nous causent quelquefois les fictions, et je
+parle encore une fois de celles qui sont bonnes, nous amènent à des
+découvertes. Nous sommes étonnés, choqués, nous nous disons: «mais ce
+n’est pas vrai!» Un je ne sais quoi nous avertit que peut-être ce n’est
+pas si faux que nous croyons; nous nous interrogeons et il arrive
+souvent que nous nous disions: «du moins, ce n’est pas impossible».
+C’est qu’un retrait inexploré de notre âme s’est à demi révélé à nous,
+c’est qu’une partie du subconscient, par l’effet de cette aide
+étrangère, est entrée dans notre conscient, c’est que nous nous voyons
+plus profondément qu’auparavant.
+
+C’est ainsi que la lecture, si elle exige l’habitude de l’examen de
+conscience, par contre-coup aussi nous la donne. Du jour, où déjà, bon
+lecteur, nous nous avisons de comparer les personnages d’une fiction,
+non aux gens connus de nous, mais à nous-mêmes, nous prenons cette
+habitude, et nous nous lisons comme un livre, du moins comme un
+manuscrit difficile, avec attention et application, et quand nous
+revenons aux livres, nous avons acquis une aptitude plus grande à les
+comprendre et à les juger, ce qui, du reste, est la même chose.
+
+Il est certains livres qu’on ne sait guère comment lire et pour lesquels
+on sent que l’on n’a point de critérium. Ce sont les livres où sont
+rapportés, décrits et dépeints, des caractères d’exception. Ce ne sont
+point des livres faits pour le plaisir, chez l’auteur, de conter, chez
+le lecteur, d’entendre bien conter; ce ne sont pas des livres
+d’observation générale et par conséquent que nous puissions contrôler;
+ce ne sont point des livres d’idéalisation et que par conséquent nous
+puissions contrôler encore en ce sens qu’ils présentent comme réalisé ce
+qui est en nous belle inspiration, beaux rêves et belles ambitions
+morales. Ce sont des livres où nous sont présentés des êtres _dont
+l’intérêt même_ est d’être en dehors de la moyenne, en dehors de la vie
+connue et en dehors de la vie telle que, à l’ordinaire, nous voudrions
+qu’elle fût. Telles sont, par exemple, souvent, les créations ou les
+créatures des frères Goncourt, tel est le principal personnage du
+_Horla_ de Maupassant, etc. Les auteurs qui ont ce goût nous diront
+volontiers que ce sont les plus intéressants des livres, puisqu’ils
+apprennent quelque chose; ceux que vous pouvez contrôler par vos
+observations propres ne valent pas la peine d’être écrits, puisque vous
+pourriez presque les faire et que par conséquent il vous est peu utile
+de les lire; les nôtres sont des livres d’observation et les livres
+d’observation par excellence, puisqu’ils sont d’observation inédite et
+qu’ils étendent le domaine de l’observation.
+
+Ils nous étonnent pourtant et nous désorientent, parce que nous ne nous
+y sentons pas sur un terrain sûr et que nous ne pouvons plus les
+contrôler même partiellement et que, pour ainsi dire, ils nous demandent
+trop de confiance.
+
+On voudrait le plus souvent que ces livres-ci fussent placés par les
+auteurs en terre étrangère et donnés comme des relations de voyage. D’un
+Japonais, rien n’étonne beaucoup, et l’on n’est point surpris que, par
+rapport à nous, un Japonais soit très exceptionnel et que nous manquions
+de critérium pour juger s’il est vrai ou faux.
+
+On voudrait encore que l’auteur nous donnât sa parole d’honneur que le
+fait est vrai et que les caractères sont vrais, auquel cas on lirait ces
+livres comme des livres scientifiques rapportant des observations toutes
+nouvelles et tout étranges et plus intéressants que tous les autres en
+effet, car ce n’est point un cas classique de fièvre muqueuse qui
+intéressera un médecin; mais la parole d’honneur du romancier n’est
+point de ces choses qui nous puissent mettre en pleine assurance.
+
+Le moyen le plus usité et le meilleur assurément qu’emploient les
+romanciers qui savent leur métier est d’entourer le cas exceptionnel
+d’un bon nombre de faits d’observation très courante au contraire et
+bien connus. A ce compte nous leur faisons confiance, parce que nous
+voyons qu’ils savent bien observer ce que nous observons nous-mêmes et
+nous les respectons comme bons observateurs et nous supposons qu’ils
+l’ont été aussi des cas exceptionnels qu’ils nous rapportent; et ce cas
+exceptionnel bénéficie, en quelque sorte, de l’exactitude de tout ce qui
+l’entoure.
+
+Moi, tout compte fait, je ne saurais trop dire comment il faut lire ces
+livres-ci. Ils échappent un peu aux moyens ordinaires de lecture. Le
+plus souvent on les lit comme purs et simples ouvrages d’imagination, et
+l’on ne sait gré à l’auteur que de sa faculté d’imaginer, contre quoi
+précisément il proteste, disant: «Si c’était imaginé, ce ne serait pas
+intéressant» et se fâchant comme un historien dont on dirait qu’il est
+un romancier très curieux.
+
+L’exceptionnel en littérature est plein de danger. La littérature
+proprement dite est la peinture de notre âme à tous et de nos mœurs à
+nous tous, avec une certaine exagération savante destinée à mettre en
+relief les parties les plus importantes et les plus intéressantes de la
+vérité elle-même. Et c’est cette exagération qui fait les caractères
+d’exception, comme les Harpagon, les Tartuffe, les Chimène, les Pauline,
+les Monime et les Mithridate; mais ces exceptions, n’étant qu’une
+exagération habile et un agrandissement de la vérité elle-même, sont
+reconnaissables et contrôlables encore. Un vers du bon Sanson, l’acteur,
+est très amusant.
+
+ C’est surtout dans l’excès qu’il faut de la mesure.
+
+Il y a sans doute une certaine naïveté dans la forme; mais il a
+parfaitement raison; je dirai de même, et avec autant d’ingénuité, que
+c’est surtout dans l’exceptionnel qu’il faut un fond de vérité générale
+qui nous persuade que, si anormal qu’il soit, il est vrai encore, et
+qui, par là, lui rende en quelque sorte son autorité sur nous et par
+suite son intérêt. Quant à l’exceptionnel tout pur, le plus souvent il
+rebute par son caractère, apparemment hybride, par l’incertitude où l’on
+est s’il est une vérité, auquel cas il n’y aurait rien de plus
+intéressant, ou s’il est une fantaisie, auquel cas il n’intéresse que
+sur l’auteur, doué d’un tour d’imagination si particulier.
+
+Je dis souvent: «l’exceptionnel du roman ne me renseigne que sur
+l’exceptionnel de l’auteur, ce qui du reste est déjà de quelque valeur».
+
+Beaucoup de lecteurs pourtant s’intéressent à l’exceptionnel proprement
+dit, lisant, disent-ils, pour se secouer, pour se dépayser, pour voir du
+nouveau et du tout nouveau, et précisément ne tenant point à contrôler,
+ce qui n’est que se ramener au déjà vu et au train, peu aimé, de tous
+les jours. Je ne songe pas à leur en vouloir; mais il me semble que
+peut-être il vaudrait mieux qu’ils s’adressassent à un autre art qu’à la
+littérature. Ce qui nous fait sortir de la vie où nous sommes, ce n’est
+ni la littérature, si romanesque ou si poétique qu’elle puisse être, ni
+la peinture, ni la sculpture, c’est l’architecture et la musique, aux
+deux pôles, pour ainsi dire, de l’art: l’architecture qui, tout compte
+fait et quoi qu’on ait pu dire, ne copie rien et n’est que combinaison
+de belles lignes tout abstraites et tirées de notre conception intime et
+pure des belles lignes; la musique qui ne copie rien et qui ne peint que
+des états d’âme et qui ne suggère que des états d’âme.
+
+Encore l’architecture ramène la pensée à la vie civile, en ce sens qu’un
+monument est fait pour recevoir une foule en vue de tel ou tel acte et
+doit jusqu’à un certain point avoir le caractère qui convient à cet
+acte, comme il a la forme qui s’y prête, et une école ne doit pas
+présenter les mêmes combinaisons de lignes qu’une église;--et la musique
+seule est tout à fait l’art qui permet qu’on échappe à la vie et qui
+aide à en sortir; et c’est l’expression même de la rêverie.
+
+Les amateurs d’exceptionnel en littérature et qui l’aiment, non point
+parce qu’ils sont blasés sur le normal, mais par goût de s’évader de la
+vie réelle, se trompent donc, je crois, en s’adressant à la littérature,
+y entretiennent en se plaisant à lui un genre qui, en littérature, est
+un genre faux, et feraient mieux, je crois, de s’adresser, selon leurs
+tempéraments particuliers, à l’un ou à l’autre des deux autres arts que
+j’ai dits.
+
+Quoi qu’il en soit, il y a lectures très différentes selon les
+différentes natures d’esprit, et par suite il y a, et elle est amusante,
+décevante aussi ou peu sûre, et telle qu’il ne faut pas s’y fier
+légèrement, mais assez instructive en somme, une étude des esprits et
+même des âmes, une étude des hommes _par ce qu’ils se montrent comme
+lecteurs_.
+
+Celui, par exemple, qui ne peut lire que des narrations, le lecteur
+d’Alexandre Dumas, n’est pas pour autant un homme d’action et
+quelquefois même il est très paresseux, mais le plus souvent il n’est ni
+un observateur des autres ni un observateur de soi-même et il n’a ni vie
+intérieure ni vie extérieure intellectuelle.
+
+Il est amateur de courses et volontiers spectateur de départs
+d’aviation; il est, sauf quand il est atteint de paresse physique, très
+grand voyageur, les voyages étant, sinon tout à fait, comme a dit
+Emerson, «le paradis des sots», du moins le paradis de tous ceux à qui
+le don d’observer ou de méditer est refusé, ni la méditation ni même
+l’observation ne demandant plus de six kilomètres carrés pour se
+satisfaire.
+
+Il est très volontiers conteur et conteur de soi-même. Il est celui qui
+dit le plus: «j’étais là, telle chose m’advint». Il conte beaucoup,
+raisonne peu, ne réfléchit jamais et ignore le repentir. C’est un homme
+aimable dont la société est aussi agréable qu’elle est inutile, s’il est
+vrai, ce que l’on pourra contester, que ce qui est agréable puisse être
+inutile.
+
+Le lecteur qui n’aime que le roman réaliste est généralement un esprit
+juste, droit, pondéré, qui a de bons yeux, un bon raisonnement, qui ne
+se trompera guère, que l’on ne trompera pas souvent et qui se tirera
+bien de l’affaire de la vie. Il a une tendance au pessimisme, ou plutôt,
+car le grand pessimiste est toujours un idéaliste froissé, il a une
+tendance à trouver tout médiocre, à bien compter là-dessus et à s’en
+accommoder sans trop de peine. Des hommes il se console par en médire et
+il est de ceux, signe d’âme triste et un peu mauvaise, pour qui la
+médisance est une consolation.
+
+L’amateur de livres réalistes n’est pas très bon. Il trouve souvent que
+son auteur n’est pas assez noir, et il lui donnerait des conseils dans
+le sens d’une plus grande sévérité et des avis très vigoureux sur la
+bassesse humaine.
+
+L’amateur de livres réalistes est d’une société un peu attristante. On
+l’estime dans les salons personnage indésirable à moins qu’il n’ait de
+l’esprit et de l’humour, en considération de quoi l’on pardonne en ces
+lieux-là absolument tout.
+
+Le lecteur de livres idéalistes où les personnages ont des vertus
+extraordinaires et des délicatesses de sentiments inattendues est
+généralement une lectrice: «J’ai pour moi les jeunes gens et les
+femmes», disait Lamartine, et George Sand aurait pu le dire aussi sans
+se tromper aucunement. Le lecteur de livres idéalistes n’est pas
+nécessairement optimiste; mais il aime à croire à la noblesse de la
+nature humaine au moins chez un certain nombre d’individus privilégiés
+parmi lesquels il se place et non pas toujours à tort. Il a des
+mouvements généreux: il a au moins des mouvements généreux qui, pour
+n’être pas toujours suivis d’un plein effet, doivent pourtant lui être
+comptés. Il se fait une âme très spéciale qui est composée de celle
+d’abord qu’il a apportée avec lui et qui tendait naturellement à
+l’idéal, de celle ensuite qu’il a tirée de ses livres favoris et qui
+raffine encore et renchérit sur les instincts primitifs; il se fait ce
+qu’on appelle une âme romanesque.
+
+Le romanesque est un être très aimable qui nous donne bien des
+satisfactions: celle d’abord de l’aimer; celle ensuite de l’admirer un
+peu comme un noble exemplaire en somme de l’humanité; celle ensuite de
+ne pas le craindre, encore qu’il ne fallût pas, à cet égard, avoir une
+pleine confiance; celle enfin de lui donner ces fameux conseils de bon
+sens, de prudence, de sagesse pratique, qu’à donner nous nous
+épanouissons, nous nous élargissons, nous nous enorgueillissons et qui
+comblent de plaisir, de pleine satisfaction, de joie intime et profonde,
+du sentiment de la supériorité indulgente et bienfaisante, ceux de qui
+ils partent.
+
+Les lecteurs de poètes ne sont pas très différents des lecteurs de
+romans idéalistes; il y a pourtant quelque distinction à faire. Le
+lecteur des poètes n’est pas seulement un romanesque; c’est un artiste
+ou un homme qui a des prétentions à être artiste. Il veut lire dans une
+«langue artiste», dans cette langue, comme a dit Musset, que le monde
+entend et ne parle pas et j’ajouterai que le monde n’entend même pas
+beaucoup. Le lecteur de poètes est un initié ou croit l’être et se
+flatte de l’être. Il y a entre les poètes et les lecteurs de poètes une
+franc-maçonnerie qui n’existe pas entre les romanciers et les lecteurs
+de romans.
+
+Pour le poète, le lecteur des poètes est un homme qui a le chiffre. Et
+le lecteur des poètes sait qu’il a le chiffre ou il croit l’avoir. Aussi
+le lecteur de romans idéalistes n’est pas dédaigneux à l’ordinaire, mais
+le lecteur des poètes l’est presque toujours. Il méprise ceux qui lisent
+les journaux; il méprise un peu ceux qui lisent les livres pratiques et
+les livres d’histoire. Il ne doute point qu’il n’ait une âme de qualité
+supérieure, une âme nourrie du miel d’Hymette.
+
+Il est rare qu’un lecteur de romans idéalistes écrive lui-même des
+romans; il est rare, au contraire, que le lecteur de poètes ne fasse pas
+des vers lui-même. Il est du Parnasse. Je ne l’en dissuaderai pas, du
+reste. Dans les livres de philosophie, on va chercher des idées
+générales, dans les romans réalistes des observations, dans les romans
+idéalistes de beaux sentiments, dans les poètes _tout cela_ et de plus
+des inventions de rythme, des trouvailles de mélodie, d’harmonie, toute
+une technique, qui ici, a autant d’importance que le fond; et de cette
+technique on ne jouit, à cette technique on ne se plaît, à cette
+technique on ne se joue amoureusement, que si soi-même on s’en est mêlé,
+que si on s’y est essayé, que si l’on en a mesuré les difficultés, que
+si l’on y a atteint soi-même à quelques petits succès relatifs; comme il
+n’y a que les musiciens qui comprennent la musique, et les autres, quand
+ils croient y entendre quelque chose, sont des snobs, il n’y a que les
+hommes qui ont été un peu versificateurs qui comprennent les poètes.
+
+S’est-on assez moqué des vers latins qu’on nous faisait faire encore
+dans notre enfance! Ils avaient été inventés pour qu’on eût du plaisir à
+lire Virgile, pour qu’on ne le lût pas comme de l’Aulu-Gelle et par des
+gens qui savaient qu’ils goûtaient Mozart parce qu’ils avaient joué du
+violon, et Virgile parce qu’ils avaient fait des vers latins.
+
+Le lecteur de poètes est donc presque toujours un versificateur, ou il
+l’a été. Il se sent par là d’une classe un peu supérieure au reste de
+l’humanité. C’est un raffiné, c’est un _select_, c’est un noble. Cette
+vieille fille, noble, dans une nouvelle d’Edmond About, disait: «Ce qui
+me plaît dans les artistes, c’est qu’ils ne sont pas des bourgeois». Le
+lecteur des poètes sent qu’il n’est pas un bourgeois.
+
+Il est du reste, souvent, très aimable à travers cette légère
+affectation et, sauf une certaine irritabilité qui lui est venue, comme
+par contagion, des poètes eux-mêmes, il est sociable, bon causeur avec
+un langage choisi, et épouse généralement les causes nobles. «O poète!»
+dit-on ordinairement aux idéalistes, ce qui fait très grand honneur aux
+poètes; on peut dire aussi: «Il est distingué, surtout il veut l’être;
+volontiers original, un peu dédaigneux; il a le goût des sentiments
+nobles; c’est un lecteur de poètes».
+
+Enfin le lecteur de livres où sont peints des êtres tout à fait
+exceptionnels est en général un homme que la vie ne satisfait pas et qui
+ne la trouve pas intéressante et qui veut s’en tenir le plus loin
+possible. Il est un peu comme le _Fantasio_ de Musset disant: «Je
+voudrais être ce monsieur qui passe; il doit avoir une foule d’idées qui
+me sont complètement étrangères; son essence lui est particulière». Et
+encore non, point tout à fait; le chercheur d’exceptions voudrait être
+le monsieur qui ne passe pas, le monsieur qui n’est jamais passé devant
+lui et qui n’y passera jamais.
+
+Il ne peut pas être très sociable; ne lui parlez pas; vous êtes au
+nombre des choses connues. Vous avez la vulgarité du réel. Il est
+incontestable que c’en est une. Il n’y a de distingué, comme se
+distinguant nécessairement de tout, que ce qui n’existe pas, et même que
+ce qui ne peut pas exister; car pour être conçu comme pouvant exister,
+il faut déjà ressembler à quelque chose.
+
+Tout ce que je viens de dire est généralement vrai; mais, comme il
+arrive, les choses sont quelquefois tout à l’inverse.
+
+Par un certain besoin de réaction contre soi-même et pour ne pas tomber
+du côté où l’on sent qu’on penche, c’est quelquefois le penseur très
+abstrait et l’homme d’examen intérieur qui aime, souvent du moins, lire
+des ouvrages de pure narration, et l’on a cité tel très digne héritier
+de Montesquieu qui faisait ses délices de Ponson du Terrail.
+
+C’est quelquefois et même assez souvent un homme à penchants romanesques
+qui fait sa lecture ordinaire des romans réalistes, et ici l’on pourrait
+citer Flaubert lui-même, qui, romanesque et romantique éperdument, se
+corrigeait et rectifiait lui-même non seulement en lisant des romans
+réalistes, mais en en faisant. Et enfin on s’aperçoit assez souvent,
+surtout chez les femmes, qu’un très grand goût de lectures romanesques
+n’est qu’une surface et qu’en leur fond on les trouvera très réalistes
+et très pratiques; je dis _assez_ souvent.
+
+Le caractère d’après les lectures, cela est donc vrai, mais, comme
+beaucoup de vérités, d’une vérité relative; et c’est une observation
+intéressante, mais qui, comme toutes les observations, demande contrôle.
+
+Je mets à part un «type disparu», ou à peu près, mais qu’il faut
+mentionner pourtant, puisqu’il n’a pas complètement cessé d’exister, je
+veux parler du lecteur des livres anciens, du lecteur d’Homère, de
+Virgile, d’Horace et de quelques autres. Ce lecteur est généralement un
+professeur de littérature latine dans une faculté, mais ce n’est pas de
+lui que je veux parler; je ne parle pas ici des lecteurs professionnels.
+Je songe au lecteur d’Homère ou d’Horace qui les lit par goût, par
+élection, par vocation, et qui se plaît à eux, seulement parce que ce
+sont eux et que c’est lui.
+
+C’est un homme assez singulier, tout à fait charmant du reste, presque
+toujours, mais assez singulier en vérité. D’abord, c’est un homme sur
+qui ses premières études ont eu une très grande influence, _qui ne s’est
+pas ennuyé au collège_, que ses professeurs n’ont pas dégoûté des
+auteurs classiques par la manière dont ils les enseignaient; et voilà
+déjà un homme un peu exceptionnel.
+
+Il y a des chances, je crois, pour qu’on en trouve, non pas beaucoup
+plus, mais un peu plus, dans les générations de demain et
+d’après-demain, parce que les professeurs actuels de l’enseignement
+secondaire n’enseignent plus du tout les auteurs classiques; ils ne
+s’occupent que de sociologie et de littérature contemporaine--C’en est
+donc fait de l’humanisme!--En une certaine mesure au contraire, parce
+que c’était la façon dont, généralement, les auteurs classiques nous
+étaient montrés, qui nous les faisait prendre en horreur; parce que
+Virgile et Horace ne pouvaient rester dans nos souvenirs qu’accompagnés
+de l’idée d’ennui; et parce que, laissés de côté par les professeurs d’à
+présent, ils se présenteront aux écoliers dans toute leur beauté propre,
+avec leur charme inaltéré et, si j’ose ainsi parler, sans encrassement.
+Savoir lire en latin et lire Virgile sans intervention de professeur,
+c’est la condition la meilleure pour se plaire à Virgile, et c’est la
+condition où se trouvent généralement nos écoliers d’aujourd’hui. Une
+renaissance de l’humanisme est peut-être là.
+
+Quoi qu’il en soit, le lecteur d’Horace est un homme sur qui ses
+premières études, grâce à telle circonstance ou à telle autre, grâce à
+l’abstention de ses professeurs à l’égard de la littérature antique, ou
+grâce, au contraire, à un professeur exceptionnel qui savait faire
+goûter les auteurs anciens, ont eu une influence très forte et très
+prolongée.
+
+Secondement, un peu à cause de ce qui précède, mais pour d’autres
+raisons qu’il faudrait chercher dans sa psychologie individuelle, c’est
+un homme que la littérature de son temps, quand il est sorti du collège,
+a peu intéressé. Il était homme, par conséquent, à se tourner du côté
+des arts, peinture, musique, mais sans doute il n’avait point ces goûts
+ou ces aptitudes, et il est peu à peu revenu à ce qui l’avait, sinon
+charmé, du moins intéressé vers la quinzième année, et il s’est aperçu,
+son intelligence et sa sensibilité s’étant accrues, que ces auteurs sont
+d’excellents et d’exquis aliments de l’âme et de l’esprit.
+
+Cet homme--il a maintenant entre quarante ou cinquante ans--est presque
+absolument étranger et indifférent aux temps où il vit. Il ressemble à
+Montaigne et, tout compte fait, c’est précisément un Montaigne à deux ou
+trois ou à dix degrés au-dessous du prototype.
+
+Je dis indifférent au temps où il vit et non pas hostile; car, s’il y
+était hostile, il s’en occuperait continuellement pour s’indigner contre
+lui et pour le maudire; je dis indifférent, étranger et qui ne le
+connaît pas et ne se soucie aucunement de le connaître.
+
+Ce n’est pas que le lecteur des anciens se soit fait, précisément, une
+âme grecque ou une âme romaine; il s’est fait une âme de tous les temps,
+excepté du temps où il est. En effet, ce par quoi les anciens ont
+survécu, c’est ce qu’ils avaient d’éternel, de très général exprimé dans
+une forme définitive. Or, cela est de tous les temps, excepté de chacun.
+Je veux dire qu’à chaque époque l’homme de raison, d’imagination, de
+sensibilité et de goût y trouve son plaisir, à la condition qu’il ne
+soit pas dominé par le tour d’imagination, de sensibilité, de goût et de
+raisonnement qui est particulier à son temps même.
+
+Au XVIe siècle, un humaniste est un homme que le problème religieux, ou
+plus exactement ce qu’il y a de problèmes dans le sentiment religieux et
+dans la croyance, ne torture pas; au XVIIe siècle, «le partisan des
+anciens» est un homme que la gloire de Louis le Grand, encore qu’elle le
+touche, n’éblouit point et n’hypnotise pas; au XVIIIe siècle, l’homme de
+goût (très rare) est celui qui n’est pas très persuadé que l’univers
+vient pour la première fois d’ouvrir les yeux à la raison éternelle et
+que le monde date d’hier, d’aujourd’hui ou plutôt de demain; au XIXe
+siècle, le classique, vraiment digne de ce nom, est celui qui n’est pas
+comme subjugué par les Hugo et les Lamartine et qui s’aperçoit, de tout
+ce qu’il y a, Dieu merci, de classique dans Hugo, Lamartine et Musset,
+et qui garde assez de liberté d’esprit pour lire Homère pour Homère
+lui-même et non pas en tant qu’homme qui annonce Hugo et qui semble
+quelquefois être son disciple.
+
+Le lecteur des anciens est donc étranger à son temps sans y être
+hostile, si étranger à son temps qu’il ne lui est pas même hostile et
+est en quelque façon de tous les âges. Il est l’homme sur qui aucune
+mode n’a d’influence et qui ne s’aperçoit pas qu’il y a des modes.
+
+C’est un homme très heureux si c’est un bonheur, comme je le crois, de
+ne pas vieillir. Il ne s’aperçoit pas des changements qui se sont
+produits depuis sa jeunesse dans le goût public. Il goûte ce que
+quelques-uns parmi les jeunes et parmi les vieux goûtaient déjà dans sa
+jeunesse et ce que quelques-uns parmi ses contemporains et aussi parmi
+les jeunes goûtent encore. Il a toujours été avec quelques-uns, il n’a
+jamais été seul et n’est pas plus seul à soixante ans qu’il n’était à
+vingt. Il ne se doute pas que la littérature est la chose la plus
+instable du monde. Il n’est pas très vivant, comme on dit, mais il est
+comme s’il avait choisi une fois pour toutes entre le vivant et
+l’éternel, et c’est l’éternel qu’il a choisi. Il est assez probable
+qu’il a la meilleure part et il est certain qu’elle ne lui sera point
+ôtée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES PIÈCES DE THÉÂTRE
+
+
+Les poètes dramatiques sont-ils faits pour être lus? Autant que pour
+être entendus, je le crois. S’il est très vrai, comme on disait
+autrefois, qu’une bonne comédie ne se peut juger qu’aux chandelles, il
+n’est pas moins véritable qu’il y a comme un jugement d’appel à porter
+sur elle et qui ne se peut porter qu’à la lecture. C’est de l’éclat,
+c’est du mouvement aussi, de la pièce de théâtre qu’on juge à la
+représentation; mais à la lecture, c’est de sa solidité. C’est par la
+lecture d’une pièce qu’on échappe aux prestiges de la représentation;
+c’est en lisant que l’on n’est plus dupe du jeu des acteurs, de
+l’énergie de leur déclamation et de la sorte d’empire et de possession
+qu’ils exercent sur nous. Surtout, c’est en lisant qu’on peut relire, et
+ce n’est qu’en relisant qu’on peut bien juger, non seulement du style,
+mais de la composition, de la disposition des parties et du fond même,
+j’entends de l’impression totale que l’auteur a voulu produire sur nous
+et de la question s’il l’a produite en effet ou non, ou seulement à
+demi.
+
+C’est à la lecture que l’on ne peut plus prendre la fausse monnaie pour
+la bonne, et des sonorités plus ou moins savantes pour une idée ou un
+sentiment. «Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de
+longues suites de vers pompeux qui semblent fort élevés et remplis de
+grands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la
+bouche ouverte, croit que cela lui plaît et, à mesure qu’il y comprend
+moins, l’admire davantage; il n’a pas le temps de respirer; il a à peine
+celui de se récrier et d’applaudir. J’ai cru autrefois, et dans ma
+première jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour
+les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre; que leurs auteurs
+s’entendaient eux-mêmes et qu’avec toute l’attention que je donnais à
+leur récit, j’avais tort de n’y rien entendre; je me suis détrompé.»
+Soyez sûr que La Bruyère s’est détrompé surtout en lisant.
+
+Beaucoup de pièces réussissent pleinement au théâtre; l’impression est
+l’écueil. Volontiers je distribuerais les pièces de théâtre en quatre
+classes: celles qui sont meilleures à la lecture qu’à la représentation,
+celles qui sont aussi bonnes au cabinet qu’au théâtre, celles qui sont
+moins bonnes imprimées qu’entendues, et celles qui ne valent pas même la
+peine qu’on les imprime.
+
+Et les premières sont celles qui sont supérieures au talent des acteurs
+et que, par conséquent, les acteurs déparent et dégradent: tous les
+grands chefs-d’œuvre classiques sont dans cette classe.
+
+Et les secondes sont d’une bonne moyenne ou un peu au-dessus de la
+moyenne, et c’est un éloge à faire d’une pièce que de dire qu’elle peut
+être lue.
+
+Et les troisièmes sont celles, si nombreuses, qui sont au-dessous du
+talent des acteurs et que les acteurs relèvent.
+
+Et les quatrièmes sont celles que les acteurs font, dont les véritables
+auteurs sont les comédiens; et elles sont les plus nombreuses de toutes.
+
+Tout auteur qui écrit une pièce en vue d’une étoile, en vue de tel ou
+tel acteur ou de telle ou telle actrice, n’écrit point pour le lecteur,
+se résigne à n’être pas lu et condamne en vérité sa pièce comme œuvre
+d’art.
+
+Tant y a qu’il existe des pièces qui sont très bien faites pour être
+lues et même relues; ce sont les plus profondes et les plus subtiles, et
+les noms de Racine et de Marivaux, plus encore que ceux de Corneille et
+de Molière, viennent à l’esprit, comme aussi ceux de Sophocle et de
+Térence.
+
+Il faut donc lire les bons ouvrages dramatiques; mais ici encore il y a
+une manière particulière de lire et tout à fait particulière. Pour
+pouvoir lire une pièce, il faut avoir été assez souvent au théâtre; car
+il faut, en lisant une pièce, _la voir_, la voir des yeux de
+l’imagination telle qu’on la verrait sur un théâtre. Cela est
+indispensable. Comme le véritable auteur dramatique écrit sa pièce en la
+voyant jouer, en voyant d’avance les acteurs qui entrent et qui sortent,
+qui se groupent et qui ont, en s’adressant les uns aux autres, telle ou
+telle attitude, et ne peut faire bien qu’à ce prix; tout de même le
+lecteur doit voir, comme si elle était représentée, la pièce qu’il lit
+et pour ainsi dire presque littéralement entendre les couplets et les
+répliques.
+
+Pourvu que l’on ait été quelquefois au théâtre, on s’habitue vite à lire
+ainsi, et, si l’on s’y habitue, on arrive, assez vite aussi, à ne
+pouvoir plus lire autrement. Rien, du reste, n’est plus agréable, et ce
+spectacle dans un fauteuil n’a d’autre inconvénient que d’affaiblir un
+peu en nous le désir de voir jouer des pièces dans un théâtre
+surchauffé, trop odorant et incommode. On arrive par cette méthode, et
+c’est un petit excès, à voir, à travers le couplet d’un acteur, surtout
+la figure de celui qui ne parle pas et à qui le couplet est adressé, et
+c’est surtout Suréna qu’on suit des yeux pendant que Pompée a la parole,
+et la figure d’Orgon que l’on compose et que l’on contemple en la
+composant quand Dorine le raille ou quand Cléante le chapitre.
+
+Cet excès n’a rien de très dangereux, puisqu’on peut, et c’est le grand
+avantage du spectacle dans un fauteuil, puisqu’on peut relire.
+
+Cette méthode est tout à fait indispensable pour ce qui est du théâtre
+antique. Sans pousser cette sollicitude jusque une sorte de manie, il ne
+faut jamais oublier, en effet, que le théâtre antique est sculptural,
+que les personnages y forment des groupes harmonieux faits pour
+satisfaire les yeux amoureux de la beauté des lignes autant que l’esprit
+amoureux de la beauté des pensées; que les Grecs ne cessent jamais
+d’être artistes et qu’il faut nous faire artistes nous-mêmes pour goûter
+leur théâtre, sinon autant qu’ils le goûtaient, du moins de la manière,
+d’une des manières, et importante, dont ils le goûtaient. Ne doutez
+point que l’introduction du _troisième personnage_ sur la scène à partir
+de Sophocle, ne leur ait été, en partie, du moins, inspirée par un souci
+de groupement artistique et que la règle inverse: _ne quarta loqui
+persona laboret_ (il ne faut pas qu’un quatrième personnage se mêle au
+dialogue) ne leur ait été inspirée par la même considération.
+
+Remarquez que, dans la comédie, qui n’a pas ou qui n’est pas tenue
+d’avoir les mêmes préoccupations artistiques, le même idéal sculptural,
+il est assez rare qu’un groupe de trois personnages occupant le théâtre
+en même temps soit présent à nos yeux.
+
+Il faut donc, en lisant Sophocle et Euripide, celui-là surtout,
+restituer et tenir sous notre vue le groupement des personnages aménagés
+pour produire une émotion esthétique. Relisez surtout à ce point de vue
+_Antigone_, _Œdipe roi_ et _Œdipe à Colone_.
+
+Quelquefois même le théâtre français a quelque chose de cela, non point
+ou presque jamais dans Racine, mais dans Corneille. Auguste, Maxime et
+Cinna forment un groupe, le roi, Don Diègue et Chimène forment un
+groupe, le vieil Horace intervenant (II, 7) entre Horace, Curiace,
+Sabine et Camille pour dire: «Qu’est ceci, mes enfants, écoutez tous vos
+flammes» forme un groupe et d’une très grande beauté. On pourrait
+multiplier ces exemples.
+
+--C’est considérer la tragédie comme un opéra!
+
+--La tragédie grecque est un opéra. La tragédie française n’en est pas
+un; mais parce qu’elle ne laisse pas d’être inspirée de la tragédie
+grecque, et surtout parce qu’elle a en elle l’esprit même de la
+tragédie, il lui arrive, du moins par le souci des groupements à la fois
+savants et naturels, aussi par les morceaux lyriques qu’elle admet,
+d’avoir avec l’opéra des analogies qui ne sont pas douteuses et qui sont
+très loin d’être une dégradation ou de marquer une déchéance.
+
+En tout cas, lorsqu’on lit une tragédie ou une comédie, il faut
+s’habituer à la voir. Il faut faire grande attention aux entrées et aux
+sorties des acteurs, à leurs mouvements, indiqués quelquefois par le
+texte, à l’attitude que ce qu’ils disent suppose qu’ils doivent avoir,
+aux jeux de physionomie que leurs paroles permettent d’imaginer.
+
+Brunetière faisait remarquer que le début de _Phèdre_ est très
+précisément un tableau, toutes les paroles de Phèdre étant des
+descriptions de sa personne, de ses attitudes et de ses gestes.
+L’auteur, en effet, en pleine possession non seulement de son génie,
+mais de son expérience théâtrale, aurait voulu forcer l’actrice, même de
+trois siècles après lui, à jouer comme il l’entendait et non pas à son
+gré à elle, qu’il n’aurait pas écrit autrement; il semble avoir dicté la
+mimique mot à mot et c’est-à-dire geste par geste:
+
+ N’allons pas plus avant, demeurons, chère Œnone.
+
+Phèdre n’a fait que quelques pas sur le théâtre et s’arrête, fatiguée,
+presque épuisée; l’arrêt doit être brusque, une des mains de la reine
+cramponnée au bras de sa nourrice:
+
+ Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne;
+
+Toute une attitude lassée, déprimée; une sorte d’écroulement du corps.
+
+ Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi
+
+Évidemment une main s’élève pour protéger les yeux que la lumière du
+soleil blesse et meurtrit.
+
+ Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi
+
+D’une démarche chancelante, elle cherche un siège que, nécessairement,
+d’une main, la nourrice approche d’elle, tandis que de l’autre elle
+continue de la soutenir. Tout est réglé dans le plus petit détail par le
+texte même.
+
+Phèdre s’assied, avec un «hélas!» qui n’est que le «Ah!» d’accablement
+que nous poussons en nous asseyant ou en nous couchant après une grande
+fatigue.
+
+ Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!
+ Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
+ A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux!
+
+La main glisse sur le peplum, esquisse le geste de le rejeter, pendant
+que les épaules frémissent; puis remonte vers le front et esquisse le
+geste de repousser les cheveux sur les épaules; puis, fatiguée de
+l’effort, retombe et traîne pendant que Phèdre dit d’une voix qui
+languit:
+
+ Tout m’afflige et me suit et conspire à me nuire.
+
+Plus loin, après qu’Œnone, prosternée devant Phèdre et «embrassant ses
+genoux», l’a longtemps suppliée de lui révéler son fatal secret, Phèdre:
+
+ Tu le veux, lève-toi.
+
+Ce mot indique tout un jeu de scène, coupe nettement le dialogue, sépare
+tout ce qui suit de tout ce qui précède, prépare l’attention du
+spectateur pour la révélation qui enfin va se produire, dessine aux yeux
+Phèdre encore assise et Œnone debout, attentive et anxieuse. Mais
+pourquoi faut-il qu’Œnone se lève? Pour que Phèdre se lève elle-même
+quelques instants après; car, pour la liberté des gestes dans le grand
+récit que Phèdre doit faire tout à l’heure, à partir de: «Mon mal vient
+de plus loin...», il convient qu’elle soit debout. Or, elle n’aurait
+aucune raison de se lever, si Œnone était assise et elle en a une grande
+raison si Œnone est debout, parce qu’à une personne qui est debout on
+parle de plus près, plus directement, plus intimement, si l’on est
+debout soi-même.
+
+Phèdre se lèvera donc tout à l’heure, et c’est pour qu’elle se lève avec
+vraisemblance que Racine fait lever Œnone, ce qu’il est naturel, du
+reste, que Phèdre lui commande, puisqu’Œnone, vieille femme, est à
+genoux, inclinée et dans une position incommode et fatigante.
+
+Mais, à quel moment Phèdre elle-même se lèvera-t-elle? Ce n’est pas
+indiqué par le texte. Nous pouvons _la voir se lever_, soit quand elle
+dit: «Tu vas ouïr le comble des horreurs»; soit quand elle dit: «C’est
+toi qui l’as nommé», soit quand elle dit: «Mon mal vient de plus loin».
+
+Dans le premier cas, au moment où la confidence commence, il est naturel
+qu’instinctivement elle veuille se rapprocher de la personne à qui elle
+la fait et que, puisque cette personne est debout, elle se lève
+elle-même.
+
+Dans le second cas, même raison avec cette particularité qu’Œnone ayant
+nommé Hippolyte, ce nom réveille dans l’esprit de Phèdre l’idée de la
+nécessité de parler à Œnone confidentiellement et de très près.
+
+Dans le troisième cas, la confidence est faite par ce mot même: «C’est
+toi qui l’as nommé»; il reste à la donner dans tout son détail. Ce
+détail même étant honteux, il est naturel que Phèdre, qui en prévoit
+toutes les hontes, se rapproche de sa confidente et pour cela se lève.
+
+Pour moi, je vois Phèdre se lever à: «Tu vas ouïr», mais il vous est
+loisible de placer ce mouvement à l’un ou à l’autre des trois endroits
+que j’ai indiqués. A tout autre, je ne serais pas de votre avis.
+
+Ce que j’en dis, du reste, n’est que pour insister sur l’avantage de
+cette méthode qui consiste à se représenter les mouvements et les
+attitudes des acteurs et reconstituer l’action. On ne doit pas lire un
+drame autrement, et il me semble qu’en vérité on ne le peut pas.
+
+J’ai vu représenter le commencement d’_Athalie_ de la façon suivante:
+Abner apparaît à gauche, Joad apparaît à droite, reconnaît de loin
+Abner, lui fait un geste qui veut dire: «Ah! c’est vous! Je suis heureux
+de vous voir ici». Abner lui _répond_: «Oui, je viens dans son temple
+adorer l’Éternel.»
+
+C’est assez théâtral; sans doute; car, à montrer les deux personnages
+comme continuant une conversation commencée, on est forcé de les faire
+apparaître sortant de la coulisse ensemble, côte à côte, pour ainsi dire
+presque bras dessus bras dessous et cela est un peu bourgeois. Donc il
+faut faire comme je l’ai marqué plus haut.
+
+Peut-être; mais il me semble que jamais la lecture ne donnerait l’idée
+de cette façon de présenter les choses. «Oui», est une réponse à une
+parole et non pas à un geste. Pour qu’Abner dise «oui», il faut que Joad
+ait parlé. Joad, traversant le théâtre pour venir au-devant d’Abner,
+doit parler, doit avoir parlé pour qu’on lui réponde «oui», et, ne
+provoquant ce «oui» que par un geste, est un peu étrange et il semble
+avoir une extinction de voix; ou semble être étourdi par la surprise et
+il n’y a vraiment pas lieu.
+
+Non, c’est bien une conversation commencée qui continue, et c’est ainsi
+que l’a voulu Racine; et donc il faut présenter Joad et Abner plus
+bourgeoisement, entrant par le fond, de front, et conversant déjà
+ensemble. Voyez ainsi.
+
+De même, quand Oreste et Pilade entrent en scène, Oreste disant: «Oui,
+puisque je retrouve un ami si fidèle». Point de jeu de scène. Ils
+entrent et il n’y a rien autre.
+
+Au contraire, quand Agamemnon réveille Arcas et lui dit: «Oui, c’est
+Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille», il y a jeu de scène évident et
+il n’y a point conversation commencée qui continue. Arcas dort,
+Agamemnon entre, lui touche le bras. Arcas se réveille et manifeste son
+étonnement de voir Agamemnon à son chevet, ce qu’il est tout naturel
+qu’il fasse sans parler encore; et il va parler, mais Agamemnon, très
+impatient, fiévreux, comme la suite de la scène le montre, lui dit:
+«Oui, c’est moi; j’ai à te parler». Il le lui dit plus solennellement:
+mais c’est le ton de la tragédie qui le veut ainsi. Ici, je crois qu’il
+y a jeu de scène. Voyez de la sorte.
+
+En tout cas, _voyez_; habituez-vous à voir. Une des choses qui
+distinguent une pièce bien faite d’une pièce mal faite, une pièce
+vivante d’une pièce sans vie, c’est que la première, on la voit, et que
+la seconde, on ne la voit pas. De même que le bon dramatiste a écrit sa
+pièce en la voyant, de même le bon lecteur lit la pièce en la dressant
+devant ses yeux.
+
+De quelque art, du reste, qu’il s’agisse, le secret du dilettante, c’est
+d’attraper l’état d’esprit où l’artiste a été lui-même en composant son
+œuvre et de savoir plus ou moins pleinement le garder et s’y maintenir.
+«Je ne trouve pas cette femme si belle, disait un Athénien devant une
+statue de Phidias.--C’est que tu ne la vois pas avec mes yeux, lui dit
+un autre.--Es-tu donc l’auteur?--Plût à Dieu! mais j’ai quelquefois
+comme une illusion que je le suis.»
+
+C’est une grande jouissance encore en lisant les auteurs dramatiques et
+qu’on éprouve plus en lisant les auteurs dramatiques que tous les
+autres, que d’observer les différences de style entre les divers
+personnages. Les auteurs dramatiques--un peu aussi les romanciers, mais
+moins--ont cela de particulier qu’ils ont plusieurs styles et qu’il faut
+qu’ils en aient plusieurs, faisant parler les personnages les plus
+différents et devant avoir autant de styles qu’ils ont de personnages.
+On reprochait à un auteur dramatique de ne pas avoir de style. Il
+répondit spirituellement: «Ne savez-vous pas qu’un auteur dramatique ne
+doit pas avoir de style?» Comme presque toutes les réponses
+spirituelles, celle-ci n’est juste que prise d’un certain biais. La
+vérité est qu’un auteur dramatique doit avoir un style, plus cent autres
+qui ne sont pas le sien. Il doit avoir un style à lui et qui se
+reconnaîtra toujours quand il fait parler le personnage qui le
+représente, ou toutes les fois, dans quelque rôle que ce soit, qu’il
+fait dire à quelqu’un ce qu’il dirait en effet lui-même. C’est ici
+qu’est son style à lui. Il doit avoir cent autres styles différents et
+dont il n’est pas responsable, ou plutôt pour lesquels il n’est
+responsable que de leur vérité relative et circonstancielle, à l’usage
+des différents personnages qu’il fait parler, bourgeois, homme du
+peuple, paysan, valet, marquis, hypocrite de religion, etc.
+
+Il y a plus: le langage change, non seulement selon les conditions, mais
+selon les caractères, ou plutôt le langage change selon les conditions
+et le style change selon les caractères. L’avare ne parle pas comme le
+prodigue, le timide comme le fanfaron, le Don Juan comme le craintif
+auprès des femmes, etc.; non seulement ils ne disent pas les mêmes
+choses, mais ils n’ont pas le même tour de style. Un auteur disait: «Mon
+Guillaume le Taciturne m’embarrasse; car de quel style le faire parler?
+Il ne suffit pas de lui donner un style laconique; il faudrait qu’il ne
+dît rien; ce n’est pas un personnage de théâtre.» Il est plus difficile
+de trouver le style d’un caractère que d’inventer le caractère lui-même.
+
+Bellac, du _Monde où l’on s’ennuie_, n’était pas difficile à inventer,
+puisqu’il est toujours dans la réalité et qu’il suffisait de _s’en
+aviser_; ce qui était malaisé, c’était de lui trouver son style, et
+c’est à quoi Pailleron a admirablement réussi.
+
+Léon Tolstoï fait remarquer, et c’est pour lui un critérium, que
+Shakespeare est un bien mauvais poète dramatique, puisqu’il n’a qu’un
+style, oratoire, poétique, lyrique, pour tous ses personnages, d’où
+conclusion que Shakespeare n’est pas, à proprement parler, un poète
+dramatique. Le critérium, quoique insuffisant s’il est unique, est très
+juste: le poète dramatique se révèle vrai créateur d’hommes par
+plusieurs choses, _en particulier_ par ceci qu’il a autant de styles
+qu’il a de personnages.
+
+La critique à l’égard de Shakespeare est assez injuste; car précisément
+Shakespeare fait parler de la façon la plus différente du monde Falstaff
+et Othello, Iago et Hamlet, les Joyeuses commères et Béatrix, la
+nourrice de Juliette et Juliette elle-même.
+
+Et enfin, il reste quelque chose de la critique, parce que, à la vérité,
+Shakespeare a été trop grand poète et particulièrement trop grand poète
+lyrique pour ne pas, un peu, faire parler ses principaux personnages
+d’une manière qui ne les distingue pas suffisamment les uns des autres.
+
+Vous observerez que nos tragiques du XVIe siècle font parler leurs
+personnages tous de la même façon et qu’il en résulte une monotonie
+cruelle; que Corneille est excellent pour donner à Félix, à Stratonice,
+à Polyeucte et à Sévère des styles qu’on ne peut pas confondre; que
+Racine, quoiqu’il y faille de meilleurs yeux, par des nuances, au moins
+très sensibles, sait fort bien distinguer le langage de Néron de celui
+de Narcisse, et aussi de celui d’Agrippine.
+
+Mais le maître en ce genre, maître incomparable, du moins à considérer
+tous les auteurs français, et pour les autres je sens mon incompétence,
+c’est Molière, qui trace un caractère par le style même du personnage
+dès les premières répliques qu’il prononce, qui met des nuances de style
+sensibles entre des personnages à peu près semblables, et par exemple
+entre Philaminte, Armande et Bélise, peut-être et je le crois, entre
+Mademoiselle Cathos et Mademoiselle Madelon; qui indique par des styles
+différents les différents âges, même, d’un même personnage; car on sait
+parfaitement que Don Juan n’a pas le même âge au cinquième acte qu’au
+premier, malgré l’apparente observation de la règle des vingt-quatre
+heures, et qu’il change de caractère du commencement à la fin de la
+pièce; or, observez le style, et vous verrez que de ces différences dans
+le caractère et de ces différences d’âge, le style même vous avertit.
+
+Il est à remarquer même que l’auteur dramatique varie naturellement son
+style selon les nuances de caractère d’un même personnage. On sait assez
+qu’Orgon,--et c’est une des grandes beautés de l’ouvrage--a deux
+caractères, selon, pour ainsi dire, qu’il est tourné du côté de Tartuffe
+ou tourné du côté de sa famille, autoritaire dans sa maison, docile au
+dernier degré devant «le pauvre homme». Or, cela est marqué par des
+différences de style qui sont extrêmes.
+
+Quand Orgon parle à sa fille c’est de ce style tranchant et acerbe:
+
+ Ah! voilà justement de nos religieuses,
+ Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses.
+ Debout! Plus votre cœur répugne à l’accepter
+ Plus ce sera pour vous matière à mériter;
+ Mortifiez vos sens avec ce mariage,
+ Et ne me rompez pas la tête davantage.
+
+Et, quand c’est l’élève de Tartuffe qui parle, même non plus devant lui,
+mais répétant une leçon qu’autrefois il a apprise de lui, voyez le style
+sinueux, tortueux, serpentin, voyez la démarche de Tartuffe dans le
+style d’Orgon:
+
+ Ce fut pour un motif de cas de conscience:
+ J’allais droit à mon traître en faire confidence
+ Et son raisonnement me vint persuader
+ De lui donner plutôt la cassette à garder,
+ Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
+ J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
+ Par où ma conscience eût pleine sûreté
+ A faire des serments contre la vérité.
+
+De même Elmire, qui a un style si court, si direct et si franc dans la
+scène trois du troisième acte, parce qu’elle n’est nullement une
+coquette, quoi que d’aucuns en aient cru, change de style, non seulement
+en ce sens qu’elle parle un tout autre langage, comme le lui fait
+remarquer Tartuffe («Madame, vous parliez tantôt d’un autre style»);
+mais aussi dans le sens grammatical du mot, quand elle a pris un
+caractère d’emprunt; et le style alambiqué, torturé de la coquette, ou
+bien plutôt de la femme qui ne l’est point et qui s’efforce péniblement
+de l’être, lui vient aux lèvres et marque tout justement ce changement
+momentané de caractère et avertirait et mettrait en défiance le
+convoiteux, s’il n’était étourdi par sa convoitise.
+
+ Et lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
+ A refuser l’hymen qu’_on_ venait d’annoncer,
+ Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
+ Que l’intérêt qu’en vous _on_ s’avise de prendre,
+ Et l’ennui qu’_on_ aurait que ce nœud qu’_on_ résout,
+ Vînt au moins partager un cœur que l’_on_ veut tout.
+
+Un auteur dramatique ne doit se servir de son style à lui et ne s’en
+sert, en effet, s’il a tout son art, que quand il parle en son nom et je
+veux dire quand il fait parler le personnage qui le représente ou le
+personnage qui lui est particulièrement sympathique. Il y a un style de
+Corneille, un style de Racine, un style de Molière.
+
+Le style de Corneille est celui des Don Diègue des Rodrigue et des
+Horaces.
+
+Le style de Racine est le style de ses héroïnes, et l’on voit très bien
+que le style des hommes, chez lui, si savant qu’il soit, est plus tendu,
+plus voulu, j’hésite à dire plus artificiel, et semble lui avoir coûté
+plus de peine.
+
+Le style de Molière est celui de ses raisonneurs et de ses railleurs:
+c’est celui de Cléante et d’Henriette, un peu (et non pas tout à fait)
+celui de Chrysale. C’est là qu’il faut le chercher, et précisément,
+c’est en le cherchant là qu’on saisira les différences entre le style
+personnel et le style qu’il invente et qu’il crée à l’usage des
+personnages étrangers à lui et pour les peindre.
+
+Ces études sont très intéressantes; elles ne se peuvent faire un peu
+sérieusement qu’à la lecture; cela même prouve qu’il faut lire les
+pièces de théâtre; les pièces de théâtre se relevant au-dessus ou
+s’abaissant au-dessous de la représentation à la lecture que l’on en
+fait. Je ne dis pas pour cela que la lecture soit le vrai tribunal, ce
+qu’on pourrait toujours me contester et ce que rien ne me permet
+d’affirmer; je dis seulement qu’il y en a deux et que la lecture en est
+un où il est agréable de siéger et autant ou moins que dans l’autre.
+
+Un des plaisirs encore de la lecture des poètes dramatiques est de
+distinguer ce qui, comme pensée, est d’eux et ce qui est de leurs
+personnages. Cette recherche est d’autant plus engageante, d’autant plus
+passionnante que l’on sent bien qu’elle n’aboutira jamais complètement,
+qu’elle n’aboutira jamais qu’à peu près. Jamais l’auteur n’est
+responsable totalement de l’un quelconque de ses personnages. Jamais ce
+n’est absolument lui-même qu’il peint dans un de ses héros; jamais ce
+n’est absolument lui qui parle par la bouche de l’un d’eux. Il ne faut
+pas dire que Chrysale soit Molière, ni même que Gorgibus soit Molière,
+ni que le Cléante de _Tartuffe_ soit Molière (et ici j’ai peur que, si
+on le croyait, on ne se trompât plus qu’ailleurs), ni même que le
+Clitandre des _Femmes Savantes_ soit Molière encore, quoique ici
+j’estime qu’on serait plus près de la vérité. Cependant, nous avons
+quelque moyen d’approximation pour ainsi dire. Le personnage, par
+exemple, qui raille le personnage ridicule représente approximativement
+l’auteur, et il n’y a pas à douter beaucoup que ce que dit la Dorine de
+_Tartuffe_ ne soit ce que Molière pense lui-même; le personnage, dans
+les pièces à thèse, qui «raisonne», qui fait une dissertation, qui
+exprime des idées générales et à qui, cela est important, _l’adversaire
+n’a rien à répondre_, peut être considéré comme exprimant, à très peu
+près, la pensée de l’auteur. Thouvenin dans _Denise_ est bien évidemment
+Dumas fils lui-même. Remarquez bien ce procédé de Molière:
+
+ Monsieur mon cher beau-frère avez-vous tout dit?--Oui.
+ --Je suis votre valet.
+
+Et Orgon s’en va. Cela veut dire: «Cléante a raison, non seulement parce
+qu’il raisonne bien; mais parce qu’Orgon ne trouve pas un mot à lui
+répliquer; et donc Orgon n’obéit qu’à sa passion et Cléante obéit à son
+jugement». Molière use assez souvent de ce procédé qui est un
+avertissement au spectateur et au lecteur. Arnolphe:
+
+ Prêchez, ratiocinez jusqu’à la Pentecôte,
+ Vous serez ébahi, quand vous serez au bout.
+ Que vous ne m’auriez rien persuadé du tout.
+ --Je ne vous dis plus mot.
+
+De même et d’une façon prolongée, dans la _Critique de l’École des
+Femmes_: «Tu ferais mieux de te taire... Je ne veux pas seulement
+t’écouter... La, la, la, lare, la, la, la», etc. Toutes les fois que
+l’auteur montre le personnage B réduit à _quia_ c’est qu’il déclare et
+qu’il proclame que celui qui a parlé par la bouche de A est l’auteur
+lui-même.
+
+C’est pour cela que, de son temps, on a accusé Molière de donner raison
+à l’athéisme de Don Juan. Et pourquoi donc? mais parce qu’il a montré
+comme représentant de la cause de Dieu un imbécile et particulièrement
+parce que, tout en raisonnant, Sganarelle tombe par terre et que Don
+Juan lui dit: «Voilà ton raisonnement qui se casse le nez». Et
+certainement les apparences ici sont contre Molière.
+
+De même on l’a accusé de louer, d’autoriser et de recommander «la plus
+infâme complaisance chez les maris», parce que c’est _le personnage
+raisonnable_ de _l’École des Femmes_ qui, à un certain moment, vante à
+Arnolphe les délices de l’état de mari trompé. On n’a pas compris ou
+point voulu comprendre, qu’au premier acte Chrysale est en effet,
+l’homme raisonnable, et qui ne parle que raison, et qu’au quatrième, il
+est un bourgeois raillard qui, pour taquiner Arnolphe et le mettre en
+ébullition, soutient devant lui le paradoxe le plus propre à
+l’exaspérer. Et sans doute, il y a là, de la part de Molière, une légère
+faute au point de vue de la thèse à plaider puisqu’il la compromet; mais
+l’erreur est plus grande encore de la part de ceux qui n’ont pas entendu
+qu’un homme de raison peut devenir à un moment donné un homme d’esprit
+et qui s’amuse. En résumé, sauf légères exceptions circonstancielles, on
+démêlera dans l’ouvrage d’un auteur dramatique ce qu’il pense lui-même
+en voyant à qui, dans la discussion, il donne «le raisonnement faible»,
+comme disaient les sophistes; à qui surtout il donne le raisonnement à
+quoi l’on ne répond rien, encore qu’à tout raisonnement on puisse
+répondre. Ceci même est la marque: puisqu’à tout raisonnement on en peut
+opposer un autre, que l’auteur, qui assurément pouvait faire répliquer
+Paul, lui fasse garder le silence, c’est le signe qu’il veut que ce soit
+Pierre qui soit hautement désigné par lui comme ayant raison.
+
+Et, enfin, on distingue la pensée personnelle de l’auteur dramatique
+surtout à l’_accent_ avec lequel un personnage parle. C’est ce qui
+trompe le moins. Personne ne doute, à la façon dont Suréna parle, que
+Corneille ne soit avec Suréna, et que Suréna ne jette au public la
+pensée même de Corneille. Personne ne doute que les Don Diègue et le
+vieil Horace ne soient le cœur même de Corneille.
+
+Il y a des cas plus complexes. L’accent est aussi fort, en vérité, chez
+Polyeucte, chez Pauline et chez Sévère. C’est qu’il arrive, et c’est
+cela que précisément il faut comprendre, qu’il y a pour un auteur et
+qu’il y a réellement, plusieurs vérités, vérité d’enthousiasme, vérité
+d’amour, vérité de raison, et que, par ainsi, plusieurs personnages
+peuvent discuter, disputer et se torturer dans le sein même de la
+vérité. La raison de Corneille est avec Sévère, son cœur avec Pauline,
+sa foi avec Polyeucte; les meilleures parties de lui sont partout
+répandues dans cette pièce et, par parenthèse, c’est une des raisons
+pourquoi cette pièce est si admirable.
+
+Mais, retenons ceci: c’est l’accent qui est révélateur de ce qu’un
+auteur dramatique met de lui-même dans un ouvrage dramatique. Encore que
+ce soit l’essentielle qualité du dramatiste de se transformer en les
+personnages les plus différents et de vivre en eux; encore que le
+dramatiste ne soit rien s’il n’est pas objectif, cependant le subjectif
+reste et c’est à l’accent que le subjectif se reconnaît.
+
+Quand un personnage touche au lyrisme, doutez peu que ce ne soit
+l’auteur qui parle. Le lyrisme n’est pas tout entier littérature
+personnelle, mais il y a toujours quelque littérature personnelle dans
+le lyrisme.
+
+On voit qu’une des plus vives _jouissances de réflexion_ dans la lecture
+des poètes dramatiques est de reconnaître ce qu’ils mettent eux-mêmes
+dans leurs œuvres. On voit aussi que cette recherche est difficile et
+qu’il n’y manque pas de chances de se tromper; ce n’est qu’une raison de
+plus pour la faire, quand il s’agit de plaisir, et, dans le petit livre
+que j’écris, il n’est question que de cela; le risque de se tromper
+aiguise le désir de voir juste et relève le plaisir d’avoir probablement
+raison, et il y a un plaisir, je ne dirai pas plus grand, mais plus
+piquant, à être à peu près certain qu’on a raison, qu’à en être
+pleinement sûr.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES POÈTES
+
+
+Les poètes proprement dits, et par là j’entends les poètes épiques, les
+poètes élégiaques et les poètes lyriques, doivent être lus d’une façon
+un peu différente, comme du reste ces poètes en prose qui sont les
+grands orateurs, et ces autres poètes en prose qui, par le nombre de
+leur phrase, sont des musiciens. Ils doivent être lus d’abord tout bas
+et ensuite tout haut. D’abord tout bas, pour que l’on comprenne leur
+pensée; car la plupart d’entre nous, par l’effet de l’habitude, ne
+comprennent guère qu’à moitié ce qu’ils lisent tout haut; ensuite à
+haute voix, pour que l’oreille se rende compte du nombre et de
+l’harmonie, sans que, cette fois, l’esprit laisse échapper le sens,
+puisqu’il s’en sera préalablement rempli.
+
+La lecture à haute voix ou plutôt à demi-voix, car il ne s’agit pas de
+déclamer, mais simplement d’appeler l’oreille à son secours pour se
+rendre compte, devra être dirigée de la façon suivante. Elle repose
+avant tout sur la ponctuation; il faut tenir compte, ce que l’on fait si
+peu en lisant tout bas, des points, des virgules et des points et
+virgules; et ce précepte est aussi essentiel qu’il est élémentaire et
+aussi rarement suivi qu’il est essentiel. La ponctuation n’est pas moins
+importante pour le nombre que pour le sens et c’est pourquoi une faute
+de ponctuation met les auteurs et particulièrement les poètes au
+désespoir. Rappelons l’exemple classique à cet égard. Musset avait écrit
+dans _Carmosine_:
+
+ Depuis le jour où le voyant vainqueur,
+ D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée,
+ Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur
+ De lui montrer ma craintive pensée,
+ Dont je me sens à tel point oppressée,
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur.
+
+Le typographe avait imprimé, bien naturellement:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ De lui montrer ma craintive pensée,
+ Dont je me sens à tel point oppressée.
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur!
+
+Musset, il le dit dans sa correspondance, fut malade de chagrin. Il y
+avait de quoi. Au point de vue de la correction, on lui avait fait faire
+une faute; «dont je me sens à tel point oppressée» étant laissé sans
+complément et restant en l’air. Mais au point de vue du nombre, la
+faute, qu’on lui faisait commettre était encore plus grave; car ces vers
+forment une strophe de six vers couplés, menés deux à deux, avec, ce qui
+est très conforme aux lois générales du rythme, un repos assez fort
+après le premier distique, un repos un peu moins fort, mais un repos
+encore, après le second distique:
+
+ Depuis le jour où le voyant vainqueur,
+ D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, ||
+ Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur
+ De lui montrer ma craintive pensée, |
+ Dont je me sens à tel point oppressée,
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur.
+
+Tandis qu’en ponctuant comme le typographe avait fait, même avec une
+syntaxe correcte, comme je vais faire, nous aurons un distique, puis
+trois vers d’une seule tenue de voix, puis un vers isolé; deux, trois,
+un; et tout rythme est détruit.
+
+ Depuis le jour où le voyant vainqueur
+ D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, |
+ Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur
+ De lui montrer ma craintive pensée,
+ Dont je me sens lourdement oppressée. |
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur!
+
+Oui, tout rythme est détruit et l’on se trouve en présence d’une de ces
+dissonances, ou plutôt d’une de ces arythmies que les poètes sans doute
+se permettent et même cherchent parfois, mais pour produire un effet
+particulier, à quoi ici on ne voit pas qu’il y ait lieu.
+
+Il faut donc lire sur une édition bien ponctuée et il faut faire une
+attention scrupuleuse à la ponctuation.
+
+Ensuite, il faut faire attention au nombre et à l’harmonie, qui ne sont
+pas absolument la même chose. J’appelle nombre une phrase d’une certaine
+longueur qui est bien faite, dont les différentes parties sont en juste
+équilibre et satisfont l’oreille comme un corps aux membres
+proportionnés et bien attachés satisfait les yeux: une phrase nombreuse,
+c’est une femme qui marche bien.
+
+J’appelle harmonieuse une phrase qui, _de plus_, par les sonorités ou
+les assourdissements des mots, par la langueur ou la vigueur des
+rythmes, par toutes sortes d’artifices, naturels, du reste, dans la
+disposition des mots et des membres de phrases, représente un sentiment,
+peint la pensée par les sons, et la mêle ainsi plus profondément à notre
+sensibilité.
+
+Ce qui suit n’est qu’une phrase nombreuse; du reste, elle l’est à
+souhait, et sans affectation ni raffinement, par où elle est un vrai
+modèle: «Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses
+humaines, | la félicité sans bornes aussi bien que les misères, | une
+longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de
+l’Univers, | tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et
+la grandeur accumulée sur une seule tête, | qui ensuite est exposée à
+tous les outrages de la fortune; | la bonne cause d’abord suivie de bon
+succès | et, depuis, des retours soudains, des changements inouïs, | la
+rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein
+à la licence; les lois abolies; la majesté violée par des attentats
+jusqu’alors inconnus, | l’usurpation et la tyrannie sous le nom de
+liberté, | une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois
+royaumes | et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu
+d’exil, | neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgré les
+tempêtes, | l’océan étonné de se voir traversé tant de fois en des
+appareils si divers et pour des causes si différentes, | un trône
+indignement renversé et miraculeusement rétabli.»
+
+Cette période est composée de membres de phrase d’une longueur inégale,
+mais non pas très inégale, de membres de phrase qui vont d’une longueur
+de vingt syllabes environ à une longueur de trente syllabes environ et
+c’est-à-dire qui sont réglées par le rythme de l’haleine sans
+s’astreindre à en remplir toujours toute la tenue, et qui ainsi se
+soutiennent bien les uns les autres et satisfont le besoin qu’a
+l’oreille de continuité à la fois et de variété, de rythme et de rythme
+qui ne soit pas monotone.
+
+De même (je préviens tout de suite qu’ici les membres de phrases sont
+plus courts): «Celui qui règne dans les Cieux et de qui relèvent tous
+les empires, | à qui seul appartient la gloire, la majesté et
+l’indépendance, | est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux
+rois | et de leur donner quand il lui plaît de grandes et terribles
+leçons. | Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, | soit
+qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à
+lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, | il leur apprend
+leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui. | Car en leur
+donnant sa puissance, il leur commande d’en user comme il fait lui-même
+pour le bien du monde, | et il leur fait voir en la retirant que toute
+leur majesté est empruntée | et que pour être assis sur le trône | ils
+n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême.»
+
+Nous avons ici des membres de phrase presque toujours de dix-sept,
+dix-huit, dix-neuf ou vingt syllabes, donc presque égaux, plus égaux que
+dans le précédent exemple, et, puisque en même temps ils sont plus
+courts, obéissant à un rythme plus marqué; la phrase est essentiellement
+nombreuse.
+
+Une phrase harmonieuse sera celle qui peindra quelque chose par les
+sons: paysage, musique de la nature, faits, sentiment, pensée. Dans le
+premier exemple que nous avons donné, il y avait déjà quelque trace, non
+plus seulement de nombre, mais d’harmonie. On peut le prendre au point
+de vue de l’harmonie de la façon suivante, en la scandant _quelquefois_,
+non plus seulement en ayant égard à la reprise de l’haleine, mais à
+l’accent rythmique que doit mettre l’orateur sur certains mots et qui
+les isole, eux avec les quelques mots qui les précèdent, du reste du
+membre de phrase; et alors nous avons ceci.
+
+D’abord, pour peindre un règne heureux, des membres de phrases assez
+longs, se faisant bien équilibre les uns aux autres jusqu’à: «et
+depuis...».--Ensuite, pour peindre l’anarchie, un rythme _relativement_
+brisé et heurté: Des retours soudains, des changements inouïs, | la
+rébellion retenue et à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein à la
+licence, | les lois abolies.»--Enfin, pour peindre la bonace revenue, la
+période tombant et se reposant sur un rythme très net, très précis,
+presque de versification (un vers de 9, un vers de 10) et majestueux:
+«Un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli.»
+
+Mais ici l’harmonie expressive ne fait que se mêler _un peu et de temps
+en temps_ au nombre. Voici où elle règne en maîtresse et fait la période
+toute sienne.
+
+«Comme un aigle qu’on voit toujours, soit qu’il vole au milieu des airs,
+soit qu’il se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés
+ses regards perçants, | et tomber si sûrement sur sa proie qu’on ne peut
+éviter ses ongles non plus que ses yeux; | aussi vifs étaient les
+regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et
+inévitables, | étaient les mains du prince du Condé.»
+
+Au point de vue de la tenue de l’haleine, il faut scander, je crois,
+comme j’ai fait; mais au point de vue de l’harmonie expressive il faut
+accentuer les mots _airs_, _rocher_, _perçants_, _proie_, _yeux_,
+_regards_, _attaque_ et _inévitables_, et alors nous voyons que les
+choses sont peintes par les mots, et c’est-à-dire, ici, par le rythme
+général, par les sonorités et par les silences.
+
+Comme rythme général, deux grandes demi-périodes, l’une largement
+ouverte et comme à pleines ailes, montrant l’aigle évoluant dans le
+ciel, puis fondant sur sa proie; l’autre plus courte, plus pressée et
+plus pressante, donnant cette sensation que non seulement aussi vite et
+aussi foudroyant, mais plus vite et plus foudroyant encore était le vol
+du prince de Condé.
+
+Comme sonorités, le mot _rocher_, sec et dur, où l’on voit l’aigle comme
+cramponné; le mot _perçant_ rappelé par le mot _yeux_ qui dessine si
+fortement, surtout pour les contemporains de Condé, le trait essentiel
+de la figure du prince; le mot _attaque_, brusque et éclatant; le mot
+_inévitables_ qui donne l’impression d’un grand filet où le général
+enveloppe l’ennemi.
+
+Comme silences enfin, la pose de la voix après la première demi-période
+et après le mot _inévitables_.
+
+Tout cela est une peinture musicale, tout cela est l’harmonie
+expressive. Et je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ici, comme il doit être,
+le nombre et l’harmonie concourent, l’harmonie ne contrarie pas le
+nombre et au contraire s’associe avec lui intimement et la voix
+s’arrête, selon le nombre, sur le mot _inévitables_, comme, selon
+l’harmonie, le mot _inévitables_ doit être vigoureusement accentué.
+
+Voyez encore cette phrase de Chateaubriand: «Les matelots se passionnent
+pour leur navire; ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en
+le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur famille; après avoir juré
+cent fois qu’ils ne s’exposeront plus à la mer, il leur est impossible
+de s’en passer; comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d’une
+maîtresse orageuse et infidèle.»
+
+Le magnifique effet rythmique de la fin est dû au contraste entre les
+lignes sans rythme du commencement et le rythme imprécis et flottant,
+mais singulièrement séducteur, de la fin: «comme un jeune homme, | ne se
+peut arracher des bras, | d’une maîtresse orageuse | et infidèle».
+
+Voyez ceci, de Renan: «Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents
+barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord
+d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages.
+On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les
+algues et les coquillages colorés qu’on trouve au fond des baies
+solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur et la joie même y est
+un peu triste; mais des fontaines d’eau froide y sortent des rochers et
+les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des
+fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel.»
+
+Je laisse de côté l’effet de peinture qui est étonnant; mais j’appelle
+l’attention sur l’effet rythmique; il est dans l’opposition, légère du
+reste, et qu’il serait inepte de marquer comme un contraste, mais dans
+l’opposition cependant, des sons étouffés, sourds, des tons tristes
+«mousses marines... au fond des baies solitaires..., nuages sans
+couleur» et des sons plus clairs, plus chantants, sans avoir rien
+d’éclatant, de triomphant ni de sonore, «yeux de jeune fille..., vertes
+fontaines..., se mire le ciel». Il est aussi dans les membres de phrase
+courts en même temps qu’ils sont sourds, des membres de phrase déprimés
+du commencement, auxquels s’oppose le membre de phrase final, non pas
+allègre, mais libre, mais libéré, s’espaçant discrètement, mais
+s’espaçant et prenant du champ et qui semble comme l’expression du
+soulagement et de la reprise de la vie dans un sourire: «les yeux des
+jeunes filles y sont (verts et bleus à la fois) comme ces vertes
+fontaines où sur un fond d’herbes ondulées se mire le ciel.»
+
+Ainsi, en lisant à haute voix, vous vous pénétrez des rythmes qui
+complètent le sens chez les écrivains qui savent écrire musicalement; du
+rythme qui est le sens lui-même en sa profondeur; du rythme qui, en
+quelque façon, a précédé la pensée (car il y a trois phases: la pensée
+en son ensemble, en sa généralité: «Je suis né en Bretagne»--le rythme
+qui chante dans l’esprit de l’auteur, qui est son émotion elle-même et
+dans lequel il sent qu’il faut que sa pensée soit coulée--le détail de
+la pensée qui se coule en effet dans le rythme, s’y adapte, le respecte,
+ne le froisse pas et le remplit); du rythme enfin qui, parce qu’il est
+le mouvement même de l’âme de l’auteur, est ce qui, plus que tout le
+reste, vous met comme directement et sans intermédiaire en communication
+avec son âme.
+
+Ouvrez La Fontaine n’importe où; aussi bien c’est ce que je viens de
+faire; et lisez à demi-voix:
+
+ Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
+ Et de tous les côtés au soleil exposé...
+
+sons lourds, sourds, durs, rudes, compacts, sans air; car il n’y a pas
+d’_e_ muets; sensation d’accablement.
+
+ Six forts chevaux tiraient un coche,
+
+vers aussi lourd, aussi rude, plus rude même, mais plus court, qui par
+conséquent serait plus léger s’il n’était pesant par la rudesse des sons
+et qui, à cause de cela, semble tronqué, semble n’avoir pas pu aller
+jusqu’à fin de lui-même.
+
+ Femmes, moine, vieillards, tout était descendu,
+
+Celui-ci plus léger, du moins moins accablé; c’est que ceux-ci marchent
+ou se promènent, ou s’ébrouent et, par comparaison avec le coche, sont
+presque allègres. Mais l’attelage...
+
+ L’attelage suait, soufflait, était rendu,
+
+retour des sonorités sourdes, du vers compact et serré.
+
+ Une mouche survient et des chevaux s’approche
+
+Vers léger, rapide, presque dansant; c’est une étourdie qui entre en
+scène.
+
+ Prétend les animer par son bourdonnement,
+
+Vif, courant, d’une seule venue, mais sourd: c’est le travail, inutile,
+mais c’est le travail ardent, concentré, très sérieux pour elle, de la
+mouche, qui est commencé.
+
+ Pique l’un, pique l’autre et pense à tout moment
+ Qu’elle fait aller la machine,
+
+Léger cette fois et presque allègre. C’est la joie impertinente de la
+mouche, du commissaire du comité dans un cortège, qui est exprimée.
+
+ S’assied sur le timon, sur le nez du cocher,
+
+Le commissaire se repose un moment en s’appuyant à un bec de gaz; il
+souffle, il s’essuie le visage; il va recommencer; le vers est à la fois
+stable et inquiet; il exprime un mouvement qui reprend au moment presque
+où il s’arrête.
+
+ Aussitôt que le char chemine
+ Et qu’elle voit les gens marcher,
+
+Reprise du mouvement, du mouvement général; changement de rythme.
+
+ Elle s’en attribue uniquement la gloire,
+
+Vers ample, étoffé, qui se termine sur une sonorité éclatante, sur une
+fanfare.
+
+ Va, vient, fait l’empressée; il semble que ce soit
+ Un sergent de bataille, allant en chaque endroit,
+ Faire avancer les gens et hâter la victoire.
+
+Vers vastes, développés et enveloppants, circulaires, par où l’on voit
+la mouche parcourant toute la périphérie du champ d’activité, toute à
+tous, se multipliant et réalisant une ubiquité inutile et orgueilleuse.
+
+Ainsi de suite. Faites ces observations ou des observations analogues,
+ou contraires; mais faites-en pour tirer tout le parti possible des
+écrivains qui savent écrire en musique. Faites-en même sur ceux qui ne
+le savent point. Pourquoi? Pour constater qu’ils ne le savent point et
+par là mieux apprécier ceux qui le savent.
+
+Vous observerez peut-être que Delille, qui est extrêmement estimable
+comme versificateur, ne peut pas se lire à haute voix. D’où vient? De ce
+qu’il peint et souvent très bien, mais ne chante pas. Il n’est pas
+musical; il ne peint jamais par les sons. Corneille, admirablement
+oratoire, est musical très rarement. Ses vers lyriques eux-mêmes ont le
+mouvement et merveilleux («Source délicieuse en misères fécondes...»)
+mais n’ont pas l’harmonie expressive. Il lui arrive cependant, comme à
+tout grand poète, d’atteindre à cette partie de l’art et il dira:
+
+ Et la terre et le fleuve et leur flotte et le port
+ Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
+
+et il dira aussi:
+
+ Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible,
+ Jetait dans les sillons cette semence horrible,
+ D’où s’élève aussitôt un escadron armé,
+ Par qui de tous côtés il se trouve enfermé,
+ Tous n’en veulent qu’à lui, mais son âme plus fière,
+ Ne daigne contre eux tous s’armer que de poussière.
+ A peine il la répand qu’une commune erreur,
+ D’eux tous, l’un contre l’autre, anime la fureur;
+ Ils s’entr’immolent tous au commun adversaire,
+ Tous pensent le percer quand ils percent leur frère,
+ Leur sang partout regorge, et Jason, au milieu,
+ Reçoit ce sacrifice en posture d’un dieu.
+
+Et de même dans Racine, mélodieux plutôt qu’harmonieux, flattant
+l’oreille par le nombre savamment observé et ingénieusement inventé,
+plutôt que peignant par les sons, cependant on trouve, sans bien
+chercher, des vers sonores dont les sonorités ont un sens, donnant une
+impression de grandeur, de triomphe ou d’immense désolation:
+
+ Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
+ Digne sujet des vœux des filles de Minos,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et la Crète fumant du sang du Minotaure,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dans l’Orient désert quel devint mon ennui!
+
+Et si vous me dites qu’à faire ainsi, l’on finit par dénaturer le poète,
+l’on finit par ne plus chercher en lui que le musicien et par ne plus le
+trouver poète quand il ne fait plus de la musique; je vous répondrai
+que, quand on commence à sentir cela, on doit faire taire l’orchestre
+comme on éteint une lampe; qu’on doit cesser de lire tout haut et
+recommencer à lire tout bas et que, de même que pour saisir l’idée et
+s’en pénétrer on doit d’abord lire tout bas, de même, après avoir assez
+longtemps lu tout haut, on doit revenir à la lecture intime pour
+retrouver devant soi l’homme qui pense.
+
+Le poète, comme aussi le grand prosateur, ne livre pas du même coup tous
+ses genres de beautés et ne peut pas donner à la fois tous les plaisirs
+qu’il est capable de donner. Il en faut user avec lui comme avec un
+peintre, dont tantôt on étudie la composition, tantôt le dessin, tantôt
+la couleur, tantôt les figures et physionomies humaines, tantôt les eaux
+et tantôt le ciel. L’impression d’ensemble se fera plus tard de tous ces
+éléments d’impression fondus ensemble.
+
+Un grand plaisir, difficile pour la plupart et pour moi du moins, avec
+les prosateurs, très facile avec les poètes, est, non plus de lire, mais
+de réciter de mémoire les morceaux qui se sont fixés dans notre esprit
+et que nous chérissons de dilection particulière. Il est rare que je me
+promène sans me réciter à moi-même quelqu’une des pièces suivantes:
+«_Marquise si mon visage..._»; _les deux Pigeons_; «_O mon souverain
+roi, me voici donc tremblante..._», «_Si vous voulez que j’aime
+encore..._»; _la Jeune Captive_; _le Lac_; _la Tristesse d’Olympio_; _le
+Souvenir_; plus souvent _la Vigne et la Maison_; _la Voie lactée_ de
+Sully-Prudhomme, _l’Agonie_, du même. Dans cette récitation solitaire,
+il arrive de petites choses assez notables. On scande autrement. Je ne
+sais pas trop pourquoi, à vrai dire, mais peut-être parce que le papier
+et l’impression d’un volume du XVIIe siècle suggèrent de couper
+l’alexandrin à l’hémistiche, je ne lis jamais la prière d’Esther sans
+scander ainsi:
+
+ O mon souverain roi,
+ Me voici donc tremblante, | et seule devant toi.
+
+Et quand je me récite à moi-même ces vers, je ne manque jamais de
+scander:
+
+ Me voici donc | tremblante et seule | devant toi,
+
+la seule manière de scander, du reste, qui ait le sens commun.
+
+Quand je lis, malgré la virgule qui devrait me crever les yeux, je
+scande ou au moins j’ai tendance à scander:
+
+ Toujours punir, toujours | trembler dans vos projets
+
+Et quand je me récite à moi-même, je ne manque pas de scander:
+
+ Toujours punir, | toujours trembler dans vos projets.
+
+Et je ne vais pas sans doute en lisant jusqu’à scander comme j’ai
+entendu un acteur de la Comédie Française le faire:
+
+ Passer des jours entiers, | et des nuits à cheval,
+
+mais j’ai bien quelque tendance à en user ainsi. Et, quand je me récite
+à moi-même, je scande:
+
+ Passer | des jours entiers et des nuits | à cheval,
+
+Quand on se récite des vers, on les possède plus intimement en quelque
+sorte; on les couve en soi; il vous semble qu’on les fasse et on les
+fait selon le rythme vrai qu’ils doivent avoir, que la pensée qu’ils
+expriment doit leur donner.
+
+Cette manière d’incubation a donc, non seulement ses plaisirs, mais ses
+avantages.
+
+Il arrive aussi, et cela est moins heureux, que l’on altère le texte. Je
+me suis longtemps cité à moi-même le vers de Voltaire ainsi: «Il est
+deux morts, je le vois bien...» Le texte est: «On meurt deux fois, je le
+vois bien»; qui, au moins comme euphonie est très préférable. Je me suis
+longtemps cité le vers de _Ruy-Blas_ ainsi:
+
+ Je donne des conseils aux ouvriers du nonce.
+
+Le texte est: «Je donne des avis», qui est le mot propre.
+
+De même dans le _Jean Sévère_ de Victor-Hugo:
+
+ Un discours de cette espèce,
+ Sortant de mon hiatus,
+ Prouve que la langue épaisse,
+ Ne rend pas l’esprit obtus.
+
+Le texte est: «Ne fait pas l’esprit obtus», qui est le mot nécessaire.
+Je dois confesser à ma honte que, toutes les fois que j’ai constaté une
+altération de texte faite par moi, j’ai dû reconnaître que le texte de
+l’auteur était beaucoup meilleur que le mien; mais ceci même est une
+comparaison très instructive et très utile pour l’étudiant en
+littérature.
+
+Pour un seul texte--je ne le dis qu’en rougissant et en permettant du
+reste qu’on se moque de moi--je ne puis pas me décider à croire que je
+n’ai pas raison contre l’auteur. Je me suis toujours récité à moi-même
+la fin du _Semeur_ de la façon suivante:
+
+ L’ombre où se mêle une lueur,
+ Semble élargir jusqu’aux étoiles
+ Le geste auguste du semeur,
+
+C’est le _sublustri noctis in umbra_, que j’avais dans l’esprit, qui me
+faisait altérer ainsi le vers de Victor Hugo. Le texte est: «L’ombre où
+se mêle une rumeur». Je ne puis pas le préférer. Il n’y a pas de rumeur
+à ce «moment crépusculaire», et il est indifférent pour l’effet à
+produire qu’il y en ait une ou qu’il n’y en ait pas, et c’est à ce
+«reste de jour» mêlé à l’ombre que l’auteur et le lecteur doivent
+penser, pour bien _voir_ le geste du semeur élargi jusqu’au ciel. Je
+penche à croire que Victor Hugo a mis «rumeur» par horreur de la rime
+pauvre.
+
+Quoi qu’il en soit, ces corrections de soi-même et même ces corrections
+de l’auteur, quelque irrespectueuses et quelque aventureuses qu’elles
+soient, aiguisent le goût, tout au moins vous renseignent, ce qui n’est
+pas sans profit, sur celui que vous avez.
+
+Il est un autre exercice, tout voisin de celui-ci, qui consiste à aviser
+dans un poète médiocre, intéressant pourtant, une pièce qui ne vous
+déplaît pas, mais qui ne satisfait pas entièrement votre goût, que l’on
+approuverait tournée d’autre façon, comme dit Boileau, et de la refaire
+en promenade ou dans une insomnie, par exemple en la resserrant (ne
+jamais faire l’inverse) en mettant en stances de vers octosyllabiques
+des stances de vers alexandrins. C’est amusant; et l’on compare après et
+c’est amusant encore. Mais nous sortons un peu de l’art de lire
+proprement dit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES ÉCRIVAINS OBSCURS
+
+
+Il y a une catégorie d’auteurs qu’au point de vue de l’art de lire il
+faut considérer très attentivement: ce sont, comme on les a appelés,
+«les auteurs difficiles», c’est-à-dire ceux qu’on ne comprend pas du
+premier regard, ni même du second, les Lycophron, les Maurice Scève, les
+Mallarmé. Ces auteurs jouissent toujours d’une très grande réputation.
+Ils ont un ban et un arrière-ban d’admirateurs. Le ban est composé de
+ceux qui prétendent les entendre, l’arrière-ban de ceux qui n’osent pas
+dire qu’ils ne les comprennent pas et qui, sans les lire, déclarent
+qu’ils sont exquis. Ceux du premier ban sont tout à fait fanatiques,
+leur admiration étant faite de l’admiration qu’ils ont pour leur
+intelligence et du mépris qu’ils font de l’inintelligence d’autrui. Ce
+sont des initiés; ils ont toute la morgue et toute l’intransigeance des
+initiés aux mystères.
+
+Remarquez qu’ils n’ont pas absolument tort. Ils partent de ce principe
+que tout texte qui est compris du premier coup par n’importe qui n’est
+pas de la littérature. Et ce principe n’est point tout à fait faux. Peut
+être compris du premier coup par n’importe qui un trait de sentiment qui
+parfois du reste est fort beau.
+
+ Je t’aimais inconstant; qu’aurais-je fait fidèle?
+
+est une fort belle chose et peut être entendu par le premier venu, et
+qu’il soit entendu du premier venu n’est point du tout une raison pour
+le trouver vulgaire et le forclore de la littérature.
+
+Mais il est très vrai aussi que tout texte _où il y a de la pensée_ ne
+peut être qu’un lieu commun s’il est compris de prime abord. Vous n’avez
+pas compris du premier coup _la Mise en liberté_ de Victor Hugo et je ne
+songe qu’à vous en féliciter.
+
+Il y a donc quelque chose de juste dans le principe des amateurs
+d’auteurs difficiles. Mais ils l’exagèrent, premièrement en excluant
+ainsi de la littérature toute sensibilité, ou tout au moins toute
+sensibilité générale et en n’admettant que des sentiments rares très
+difficiles à pénétrer, c’est-à-dire à ressentir; secondement, même quand
+il s’agit de pensée, en voulant que rien de la pensée ne soit compris du
+premier coup. La pensée doit se présenter, et c’est sa façon d’attirer à
+elle, de manière à être entendue, du premier abord, en son ensemble, de
+manière à être apparemment et même partiellement accessible; il faut
+ensuite qu’à la reprendre on s’aperçoive qu’on ne l’avait pas
+entièrement entendue et qu’elle est digne d’être creusée, et qu’on la
+creuse en effet, et qu’on la trouve toujours plus riche; et s’il se
+peut, il faut enfin qu’elle soit pour ainsi dire inépuisable.
+
+Et la pensée, qu’on aura, pour ainsi parler, vidée du premier coup,
+n’est assurément qu’un lieu commun; mais il est très important qu’une
+pensée originale soit d’abord accessible et comme hospitalière, ensuite
+se révèle comme digne d’un examen prolongé et l’exigeant.
+
+Mais, c’est ce que les amateurs d’auteurs difficiles n’admettent point.
+Ils veulent que la pensée se garde tout d’abord du lecteur profane par
+l’obscurité, pour attirer par elle les raffinés, les divinateurs, ceux
+qui sont intelligents d’une façon exquise. Ils veulent que la pensée
+fasse le vide autour d’elle pour avoir le plaisir, eux, de franchir la
+zone déserte, d’entrer dans le sanctuaire, d’y séjourner et surtout d’en
+sortir en déclarant qu’ils ont compris, mais qu’il s’en faut que tout le
+monde en puisse autant faire.
+
+Et c’est ceci qui est exagéré et qui est une manie intellectuelle.
+
+Je vois tel auteur, de qui, en m’appliquant, je ne comprends
+littéralement pas une ligne et que jeunes gens, femmes, enfants
+comprennent parfaitement, jusqu’à assurer que tout ce qu’il dit les
+étonne si peu qu’ils l’avaient pensé avant lui. Je me récuse et dis que
+je ne comprends pas, malgré un grand désir et un grand zèle. On me
+répond, des yeux du moins et de la mine, car nous sommes un peuple poli:
+«Oh! quand il sera clair de manière que vous l’entendiez...» La joie
+pour certains et même pour beaucoup est d’abord de comprendre, mais
+surtout de comprendre ce que le vulgaire ne comprend pas. Il y a du
+ragoût. Ainsi se forment, autour de certains auteurs, des élites qui se
+savent gré de le pénétrer et lui savent gré d’être impénétrable.
+
+Elles sont composées, il me semble ainsi quand j’y songe, de plusieurs
+éléments divers. Il y a ceux qui ne comprennent pas, qui savent qu’ils
+ne comprennent pas et qui font semblant de comprendre et d’admirer. Ce
+sont les faux dévots de ce culte. Ils en usent ainsi par calcul de
+vanité et pour se faire prendre par la foule pour des intelligences
+supérieures.
+
+Il y a ceux qui vraiment comprennent quelque chose, assez peu, mais
+vraiment quelque chose.
+
+--Comment font-ils?
+
+--Dans ce qui n’a pas de sens, ce sont eux qui en mettent un; dans ce
+qui ne contient aucune pensée, ce sont eux qui mettent une pensée ou
+quelque chose d’analogue qui est à eux. Ceux-ci ont précisément besoin
+de textes obscurs pour y évoluer à l’aise et, pour ainsi parler, de
+textes creux pour y verser leur pensée propre. Un texte clair les
+arrête, les limite, les fixe devant lui et ne leur permet que de le
+comprendre et non pas eux. Descartes exige qu’on le comprenne, et ne
+permet pas qu’on l’imagine; un texte obscur se prête à toutes les
+interprétations, c’est-à-dire à toutes les imaginations dont il sera,
+non la source, mais le prétexte. Un texte obscur est un vêtement où
+quiconque peut se couler et, s’y étant introduit, admirer ou goûter la
+figure qu’il y fait. Un texte obscur est un miroir brouillé où chacun
+contemple le visage qu’il rêve d’avoir. Il y a donc des gens qui
+comprennent quelque chose dans les textes inintelligibles à savoir ce
+qu’ils y ont mis et qui ont besoin de textes inintelligibles pour n’être
+point passifs dans une lecture, pour ne pas subir, pour n’être pas
+réduits au rôle d’adhérents, et pour n’adhérer, plus ou moins
+consciemment, plus ou moins inconsciemment, qu’à eux-mêmes.
+
+Et enfin il y a ceux, très sincères et très désintéressés, les vrais
+dévots de ce culte-ci, assez nombreux encore, qui ne peuvent admirer que
+ce qu’ils ne comprennent pas. Ils existent; il y en a même plus qu’on ne
+croit; c’est une disposition d’esprit; c’est l’attrait du mystère; c’est
+la curiosité du caché, c’est l’attraction de l’abîme, c’est un vertige
+doux; c’est le prestige exercé sur nous par ce qui nous dépasse, échappe
+à nos prises, nous défie. Par jeu, je disais dans ma jeunesse: «Je
+n’admire que ce que je ne comprends pas, que ce que je me sens incapable
+de comprendre, et il me semble que c’est tout naturel. Ce que je
+comprends, il me semble que moins le style, moins un certain tour de
+main, que je n’ai pas, je le ferais. Donc je ne l’admire pas, je
+l’approuve; je ne l’admire pas, je le reconnais; il ne m’éblouit pas, il
+augmente en moi une lumière que j’avais déjà. Ce que je ne comprends pas
+me dépasse et, par conséquent, m’impose; il m’intimide; il me fait un
+peu peur; je l’admire; il y a dans toute admiration un peu de terreur.
+Je me dis: à quelle hauteur ou à quelle profondeur faut-il que soit cet
+homme pour que je ne le distingue plus. Et je sens que, quelque effort
+que je fasse, il sera toujours à cette hauteur ou à cette profondeur, à
+cette distance de moi; j’admire, je suis éperdu, je suis au moins
+inquiet, d’admiration.»
+
+Ce que je disais par amusement, il en est qui ne le disent point, mais
+qui sont très réellement et très exactement dans l’état d’esprit que je
+viens de décrire. Ceux-ci ont besoin de texte obscur pour satisfaire un
+besoin d’admiration qui est un besoin d’inquiétude. Ils sont dans un
+état d’âme très connu, celui des amateurs de sciences occultes. Il n’y a
+dans leur cas rien d’étonnant.
+
+--Mais nous, gens du commun et qui ne prétendons qu’à nous instruire et
+surtout à jouir de nos lectures, devons-nous lire les auteurs
+difficiles, c’est-à-dire les auteurs auxquels, à une première lecture,
+nous prévoyons que nous n’entendrons jamais rien?
+
+--Mon Dieu, oui! D’abord parce qu’il y a une certaine paresse
+intellectuelle qu’il est bon de vaincre, de heurter contre de très
+grandes difficultés, contre de redoutables obstacles, pour qu’elle
+n’augmente point et pour que, en augmentant, elle ne vous mène très bas.
+Vous vous habituerez--transportons-nous à une autre époque pour ne
+blesser personne--vous vous habituerez à lire Delille qui assurément
+n’offre aucune difficulté; vous en viendrez peu à peu, fuyant l’effort
+et le redoutant, à ne lire que les romans de Mme Cottin, et vous ne
+pourrez jamais aborder le _Second Faust_, ce qui vraiment sera dommage.
+
+Il faut donc s’exercer les dents sur les auteurs difficiles. A ne pas le
+faire, on risque déchéance. J’ai connu dans ma jeunesse des hommes
+lettrés qui déclaraient le _Second Faust_ inintelligible et qui
+trouvaient Victor Hugo obscur. Pour trouver Victor Hugo obscur, de quels
+Bérangers et même de quels sous-Bérangers faut-il s’être exclusivement
+nourri?
+
+Mais comment lire les auteurs difficiles? Tous ne sont pas lisibles par
+des gens comme nous, et il en est qui ne le sont que par gens
+appartenant à l’une des trois catégories que j’indiquais plus haut. Il
+en est qui sont obscurs naturellement, spontanément, très loyalement,
+sans artifice; qui sont capables, ce qui est une chose encore que je
+n’ai jamais comprise, d’exprimer par des mots, de mettre sur le papier,
+une pensée qui n’est pas devenue nette dans leur esprit; pour qui la
+parole ou l’écriture n’est pas un instrument d’analyse; pour qui la
+parole ou l’écriture n’est pas une épreuve qui force à se rendre compte
+de ce qu’on pense; qui, en un mot, peuvent exprimer ce qu’ils ne
+conçoivent pas. Ceux-ci, sans doute, il faut les laisser sur le vert, et
+je ne vois guère quel profit l’on en pourrait tirer; car de penser, à
+propos d’eux, ce qu’ils n’ont point pensé et ce qu’ils auraient pu
+penser s’ils avaient pensé quelque chose, cela est un peu vain et si
+hasardeux qu’il vaut mieux penser directement pour son compte.
+
+Mais il en est, et ce sont, je crois, les plus nombreux, qui sont
+obscurs volontairement et de propos fait, pour s’acquérir la gloire
+délicate et précieuse d’auteurs obscurs, et voici comment ils ont
+procédé. Ils ont pensé _en clair_, d’abord, comme tout le monde, puis,
+par des substitutions patientes de mots impropres aux mots justes, de
+tournures bizarres aux tours simples, d’inversions aux tours directs,
+ils ont obscurci progressivement leur texte. Ils ont fait exactement
+l’inverse de ce que font les auteurs «qui n’écrivent que pour être
+entendus». Ceux-ci ramènent progressivement l’expression vague à
+l’expression précise; eux détournent laborieusement l’expression à peu
+près précise vers l’expression sibylline, sachant pour qui ils écrivent.
+Ils disent--le mot, assure-t-on, est authentique--: «Mon livre est fait;
+je n’ai plus qu’à l’enténébrer un peu». Nietzsche disait: «Enfin nous
+devenons clairs!»; ils disent, en remaniant leur œuvre: «Enfin je
+deviens obscur». Ils se défendent, par l’obscurité, de l’indiscrétion de
+la foule; ils se défendent, par l’obscurité, d’être compris de ceux par
+qui ce leur serait une honte d’être entendus.
+
+Nietzsche a très bien saisi leur procédé et leurs intentions: «On veut,
+non seulement être compris quand on écrit, mais encore, certainement,
+n’être pas compris. Ce n’est nullement une objection contre un livre,
+quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible; peut-être cela
+faisait-il partie du dessein de l’auteur de ne pas être entendu de
+n’importe qui. Tout esprit distingué, qui a un goût distingué, choisit
+ainsi ses auditeurs lorsqu’il veut se communiquer; en les choisissant,
+il se gare contre les autres. Toutes les règles subtiles d’un style ont
+là leur origine: en même temps elles éloignent, elles créent la
+distance, elles défendent l’entrée; en même temps elles ouvrent les
+oreilles de ceux qui nous sont parents par l’oreille.»
+
+A la vérité, ce travail de Protée des auteurs difficiles, ce _noli me
+tangere, noli me intelligere_, est assez vain, puisqu’ils seront
+compris, adoptés, du moins «touchés» par ceux précisément, en majorité,
+par qui ils redoutent d’être entendus et dont ils craignent le contact,
+c’est-à-dire par les sots; et ce sont ceux qui comprennent peu qui
+courent tout droit aux choses les plus difficiles à comprendre. Mais
+enfin tel est leur travail: ils se voilent, ils se masquent et ils se
+déguisent jusqu’au moment où ils se jugent impénétrables.
+
+Or, ce travail qu’ils ont fait, faites-le à l’inverse et ramenez-les
+patiemment à la simplicité. Invertissez les inversions, tournez les
+termes impropres aux termes probablement justes, d’après le sens général
+du morceau, s’il en a un; par une lecture attentive, pénétrez-vous de ce
+que l’auteur a sans doute voulu dire et, ainsi éclairés, si la chose est
+possible, saisissez les petits procédés par lesquels il a dérobé son
+idée aux regards et détruisez-les à mesure, jusqu’à ce que vous soyez en
+présence de l’idée elle-même, laquelle vous paraîtra souvent très
+ordinaire, mais quelquefois intéressante encore. «Vous voulez, Acis, me
+dire qu’il fait froid, dites il fait froid.» Eh bien! précisément, par
+une sorte de filtrage et de décantation, contraignez Acis à dire: il
+fait froid.
+
+Ce travail est très utile; c’est un des exercices les plus vigoureux de
+l’intelligence et qui l’accroît et l’aiguise.
+
+Montaigne a une page admirable sur l’art de compliquer ce qui est simple
+et d’obscurcir ce qui est clair: «Il n’est pronostiqueur, s’il a cette
+autorité qu’on daigne feuilleter et rechercher curieusement tous les
+plis et lustres [détours?] de ses paroles, à qui on ne fasse dire tout
+ce que l’on voudra comme aux Sibylles; il y a tant de moyens
+d’interprétation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un
+esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet quelque avis qui lui serve à
+son point [à son point de vue]. Pourtant [et c’est pourquoi] se trouve
+un style nubileux et douteux en si fréquent et ancien usage. Que
+l’auteur puisse gagner cela d’attirer et embesogner à soi la postérité,
+ce que non seulement la suffisance [la capacité] mais autant ou plus la
+faveur fortuite de la matière peut gagner, qu’au demeurant il se
+présente, _par bêtise ou par finesse_, un peu obscurément et
+diversement, ne lui chaille: nombre d’esprits, le blutant et secouant,
+en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à côté, ou au contraire
+de la sienne, qui lui feront toutes honneur, et il se verra enrichi des
+moyens de ses disciples, comme les régents du lendit. C’est ce qui a
+fait valoir plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs
+écrits et les a chargés de toutes sortes de matières qu’on a voulu, une
+même chose recevant mille et mille et autant qu’il nous plaît d’images
+et considérations diverses.»
+
+Or bien, c’est juste le travail contraire qu’il convient que vous
+fassiez sur les auteurs difficiles. Ils se sont couverts d’ajustements
+compliqués et de harnois enchevêtrés; il faut les mettre en chemise; il
+faut les forcer d’être simples à leur corps défendant et les juger et
+peut-être les approuver et les goûter ainsi devenus.
+
+--Mais de même qu’en lisant un auteur simple on prend assez facilement
+l’habitude, par la lecture méditée, d’y mettre beaucoup de choses qu’il
+n’a point pensées ou qu’il n’a pensées qu’_en puissance_; tout de même,
+en simplifiant les auteurs compliqués, ne leur fait-on pas le tort de
+leur ôter leur seul mérite?
+
+--Il est assez vrai; mais leur punition méritée est sans doute qu’on les
+dépouille, au lieu de les enrichir, eux qui veulent paraître plus riches
+qu’ils ne sont et qui donnent les apparences de la richesse à leur
+pauvreté; et qu’on jette de la lumière dans l’appartement volontairement
+obscur où ils nous reçoivent, pour voir l’ameublement un peu usé sur
+lequel ils voulaient faire illusion.
+
+En tout cas l’exercice, s’il est fatigant, est très sain et très utile.
+C’est une traduction d’un langage chiffré. Il s’agit de trouver le
+chiffre. Tant qu’on le cherche, c’est une bataille. Quand on l’a trouvé,
+c’est une victoire. Il ne faut point passer sa vie à chercher des
+chiffres et à déchiffrer. Mais de temps à autre, c’est une chose qui
+n’est ni sans plaisir ni sans profit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES MAUVAIS AUTEURS
+
+
+De même il est bon de lire quelquefois les mauvais auteurs. Ceci est
+très dangereux; mais, si l’on y met de la discrétion, très salutaire
+encore.
+
+C’est très dangereux: «Pourquoi aimez-vous, ce me semble, la
+conversation des imbéciles?
+
+--Ils m’amusent infiniment.
+
+--Il ne faut pas se livrer beaucoup à cette volupté. Elle est malsaine.
+C’est un plaisir de malice qui est très sec et très desséchant et qui
+rend l’esprit très aride. Flaubert adorait les imbéciles. Il rêvait de
+faire une encyclopédie de la sottise et il en a donné deux gros volumes.
+C’est déjà trop. A ce jeu, on s’habitue à un immense orgueil et à se
+considérer comme infiniment supérieur, ce qui d’abord est assez
+déplaisant, et ce qui ensuite rend très peu capable de grandes choses;
+car c’est en regardant en haut qu’on fait effort et qu’on tire de soi
+tout ce qui est possible qu’on en tire. Il n’y a rien de plus inutile
+que la grande partie de sa vie que Boileau a passée à lire de mauvais
+auteurs pour se moquer d’eux, et je vois là une grande petitesse
+d’esprit. Le métier qu’a fait Boileau ne se justifie que quand il s’agit
+d’un mauvais auteur qui jouit de la faveur générale, et par conséquent
+d’une funeste erreur publique à rectifier; mais attaquer Pinchène et
+Bonnecorse, c’est s’accuser soi-même; car c’est avouer qu’on les a lus,
+et qui vous forçait à les lire si ce n’est le désir d’y trouver matière
+à des épigrammes? Et ce désir n’est pas charitable, et le genre
+littéraire qui en dérive est le plus méprisable des genres littéraires.
+
+On remarque parmi les enfants beaucoup de petits moqueurs qui saisissent
+bien les ridicules des grandes personnes et de leurs camarades et qui se
+font par là une petite royauté, comme d’autres par la force ou par
+l’instinct et les qualités du commandement. La Bruyère les a bien
+connus: «Il n’y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps [de
+l’esprit aussi, quoique moins] qui ne soient aperçus par les enfants;
+ils les saisissent d’une première vue et ils savent les exprimer par des
+mots convenables: on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes,
+ils sont chargés, à leur tour, de toutes les imperfections dont ils se
+sont moqués.»
+
+Vous reconnaissez certainement quelques-uns des petits garçons qui
+furent vos camarades de classe. Rappelez-vous maintenant ce qu’ils sont
+devenus. Leurs parents, tout en croyant devoir les gronder et en faisant
+mine, en étaient très fiers. Ils sont devenus des imbéciles. Rien ne
+révèle la débilité d’esprit et ne l’entretient comme la moquerie.
+
+Il faut donc plutôt éviter que provoquer les occasions de se donner ou
+de confirmer en soi cette tendance. S’exercer à la moquerie, c’est avoir
+déjà et se conférer la volonté d’impuissance.
+
+Cependant, il ne faut pas s’interdire tout à fait les livres des sots.
+C’est d’abord une catharsis. La catharsis est, comme on sait, l’art de
+se débarrasser sans danger d’un sentiment qui pourrait nuire, de s’en
+_purger_ de telle sorte qu’il ne reste pas en nous pour nous torturer,
+ou qu’il ne s’exerce pas d’une manière mauvaise et funeste. Selon
+Aristote on se purge de la peur et de la pitié en les éprouvant, au
+théâtre, pour les malheurs de héros imaginaires, grâce à quoi elles ne
+demeurent pas en nous pour nous assombrir. Les acteurs savent qu’il faut
+avoir le _trac_, l’émotion paralysante, avant la représentation ou
+pendant la représentation, et ils disent: «Si on l’a avant, on ne l’a
+pas pendant; on est purgé»; et il est possible.
+
+Or la moquerie exercée sur les mauvais livres est une catharsis. A
+l’exercer sur le mauvais livre, on lui donne satisfaction, et l’on n’a
+plus le besoin, peut-être, de l’exercer sur les personnes. C’est une
+soupape de sûreté. C’est la part du feu; la malignité a eu son aliment;
+elle se calme, elle s’apaise et elle ne nous anime plus.
+
+J’ai dit «peut-être»; car je n’en suis pas très sûr. Boileau est un
+exemple à l’appui de la théorie, Racine contre. Boileau épuisant sa
+malignité sur les méchants ouvrages, était d’humeur aimable dans le
+cours ordinaire de la vie; Racine, criblant d’épigrammes les mauvais
+auteurs, demeurait d’humeur maligne dans son domestique, même à l’égard
+de son meilleur ami.
+
+Alceste me paraît bien avoir été aussi bourru contre les livres que
+contre les personnes et contre les personnes que contre les livres, et
+Molière ne se trompe guère en connaissance des caractères. Mais enfin,
+il est possible que le railleur de livres canalise sa malignité.
+
+Pour mon compte, je connais un Pococurante. Pourquoi aime-t-il à lire
+les livres, puisque, jamais non pas une seule fois de sa vie, il n’en a
+trouvé un bon? Pourquoi? Évidemment parce qu’il prend du plaisir à les
+trouver mauvais. Cela est certain. Et ce sont des épigrammes continues,
+redoublées, triplées, renaissant indéfiniment les unes des autres. Et il
+semble ne lire que pour renouveler la matière épuisée de ses épigrammes.
+Naturellement il n’a jamais rien écrit. C’est, comme on a dit, un grand
+avantage que de n’avoir rien fait; mais il ne faut pas en abuser. Il en
+abuse royalement. On demandait: «Pourquoi n’a-t-il jamais fait un
+livre?» On répondit: «Parce qu’il l’aurait trouvé bon et que trouver bon
+un ouvrage l’aurait tellement désorienté qu’il en aurait fait une
+maladie». Or, j’ai dit que je le connais; il est extrêmement agréable et
+bienveillant envers les personnes; c’est un homme du meilleur caractère.
+
+Concluons que dans sa malveillance à l’égard des livres il a sa soupape.
+Il est possible que la lecture des mauvais livres soit une catharsis
+d’une très précieuse utilité morale.
+
+Ensuite la lecture des mauvais livres forme le goût, à la condition
+qu’on en ait lu de bons, d’une façon qu’il ne faut pas mépriser, ni
+peut-être négliger. Au sortir des études scolaires, les jeunes gens se
+partagent à peu près en trois classes: ceux qui liront instinctivement
+de bons livres; ceux qui en liront de mauvais, ou vulgaires, ou très
+médiocres; ceux qui ne liront rien du tout. Les études scolaires donnent
+le goût du beau, ou l’horreur du beau, ou l’indifférence à l’égard de la
+littérature.
+
+Elles donnent le goût du beau à ceux qu’elles ont intéressés, et ils ne
+songent plus qu’à retrouver des sensations d’art analogues à celles
+qu’ils ont éprouvées en lisant Horace, Virgile, Corneille et Racine, et
+c’est pour cela, disons-le en passant, qu’il faut toujours, au lycée,
+amener l’élève jusqu’aux auteurs presque contemporains, pour que, entre
+les grands classiques et les bons auteurs de leur siècle, il n’y ait pas
+une grande lacune qui les ferait désorientés en face des bons auteurs de
+leur siècle et qui les empêcherait de les goûter, par où ils seraient de
+ces humanistes qui ne peuvent entendre que les auteurs très éloignés de
+nous, gens respectables et peut-être même enviables, mais qui sont
+privés de grandes et saines jouissances.
+
+Les études scolaires inspirent à jamais l’horreur du beau à ceux
+qu’elles ont ennuyés. A la vérité, il est évident qu’ils l’avaient déjà,
+mais ces études l’ont comme violemment développée. Figurez-vous un
+enfant qui, de naissance, n’aimerait pas la musique et que, par autorité
+paternelle, on aurait fait jouer du violon pendant dix ans: il ne
+pourrait plus passer devant un marchand d’instruments de musique.
+
+Seulement, ceux que les études scolaires ont ennuyés se subdivisent en
+deux classes: ceux qui n’ont horreur que de la belle littérature et ceux
+qui ont horreur de toute littérature. Les premiers forment le contingent
+des lecteurs de mauvais écrivains, des lecteurs de romans niais, des
+lecteurs de poètes excentriques, etc.
+
+Les seconds, de toute leur vie, ne liront que leur journal, en en
+choisissant un où l’on ne fera jamais de critique littéraire; de quoi il
+ne faut pas les blâmer, car on est bien plus sot en contrariant sa
+nature qu’en la suivant.
+
+Voilà les trois catégories. Or, il me semble qu’il ne faut être d’aucune
+des trois. Il est souhaitable qu’on ne soit pas de la troisième; il est
+désirable qu’on ne soit pas de la seconde; il n’est pas tout à fait sans
+danger d’être uniquement et strictement de la première.
+
+Supposez un homme, de nos jours, qui ne lirait que de l’Anatole France,
+du Loti, du Lemaître, du Bourget, du Régnier... Il me semble qu’il
+serait exactement dans la situation de cet humaniste dont je parlais
+plus haut: il n’aurait que le sentiment de l’excellent, avec une
+certaine étroitesse dédaigneuse d’esprit.
+
+Aurait-il même le sentiment de l’excellent? En vérité, je ne sais. C’est
+par comparaison que l’on a le sentiment de l’exquis. Ce n’est pas
+seulement par comparaison, sans doute, et la beauté nous frappe par
+elle-même et c’est-à-dire par un accord soudain entre notre façon de
+sentir et la façon qu’un autre a de créer. Mais il n’en est pas moins
+que mesurer les distances aide singulièrement à évaluer les hauteurs et,
+s’il n’est pas mauvais de connaître les prédécesseurs et les
+contemporains de Corneille pour bien entendre, pour entendre
+distinctement combien il est nouveau et combien il est grand, à toutes
+les époques il en est de même, et il faut pousser des reconnaissances
+dans le pays des médiocres pour revenir aux grands avec une faculté
+renouvelée d’admiration.
+
+Chateaubriand parle d’un auteur de son temps qui, chaque année, allait
+faire sa remonte d’idées en Allemagne; un homme sage doit aller faire de
+temps en temps chez les mauvais auteurs la remonte de ses facultés
+d’admiration.
+
+Il n’est pas impossible que Boileau, dans la lecture des Pradon, n’ait
+cherché des raisons d’admirer davantage Racine. Cette pensée est
+consolante. On peut envisager les mauvais auteurs comme fonction de la
+gloire des grands. Un bon auteur peut dire des mauvais: «Que serais-je
+sans eux? Je semblerais petit.» Un mauvais auteur peut dire d’un bon qui
+le méprise: «Ingrat! Serait-il grand si je n’existais pas.»
+
+Tant y a qu’il n’est pas inutile de retremper son goût pour les hommes
+d’esprit dans le commerce des imbéciles. Certaine table d’hôte a formé
+mon goût peut-être plus que Sainte-Beuve. Où en serais-je si je n’avais
+pas lu X...? Je ne saurais pas le contraire de quoi il faut croire bon;
+car il avait une infaillibilité à rebours qui donnait une idée de
+l’absolu.
+
+Lisons un peu les mauvais auteurs; à la condition que ce ne soit pas par
+malignité, c’est excellent. Cultivons en nous la haine d’un sot livre.
+La haine d’un sot livre est un sentiment très inutile en soi; mais qui a
+son prix s’il ravive en nous l’amour et la soif de ceux qui sont bons.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES ENNEMIS DE LA LECTURE
+
+
+J’appelle ennemis de la lecture, non pas les multiples choses qui
+empêchent de lire et dont il faut reconnaître que la plupart sont
+excellentes, études scientifiques, vie d’action, sports, etc. Il est
+évident que notre temps n’est pas et ne peut pas être celui des liseurs.
+Ce que les anciens appelaient d’un mot charmant _umbratilis vita_
+n’existe plus guère. Presque personne n’a plus le temps de s’enfermer «à
+l’ombre» pendant plusieurs jours pour lire un livre. Le livre n’est plus
+lu que morceau par morceau, vingt pages par vingt pages et c’est-à-dire,
+même quand il est lu, n’est plus lu du tout, puisque la continuité dans
+la lecture est nécessaire, non seulement pour juger d’un ouvrage bien
+fait, mais pour l’entendre.
+
+Un tout petit nombre,--«d’adorateurs zélés à peine un petit
+nombre»--d’hommes et de femmes aimant à lire composent aujourd’hui un
+public restreint pour lequel, un peu aussi par habitude, on continue
+d’écrire. Un auteur, de nos jours, est un moine qui écrit pour son
+couvent, isolé dans un petit monde isolé. La littérature est devenue
+conventuelle.
+
+Pour certains, du reste, amoureux de la réputation à petit bruit et
+délicate, elle n’en est que plus agréable et que plus chère.
+
+Mais ce n’est pas de ces ennemis-là que je veux parler. Tout compte
+fait, il me semble qu’ils ne peuvent être que très utiles. Ils éliminent
+les faux amis de la littérature, ceux qui ne liraient que s’il n’y avait
+pas d’autre distraction, ni d’autre passe-temps, gens par conséquent de
+très peu de goût, n’ayant pas la vocation et qui alimenteraient autant
+la basse littérature que la bonne et plutôt celle-là que celle-ci; et
+ils laissent intacte la troupe de ceux qui sont véritablement nés pour
+lire. Je crois que la perte est nulle, si tant est même qu’il n’y ait
+pas gain.
+
+Les ennemis de la lecture dont je veux parler, ce sont les tendances,
+les penchants et les habitudes qui empêchent de bien lire, de lire comme
+il est utile, profitable et agréable de faire.
+
+A l’entendre ainsi, les principaux ennemis de la lecture sont
+l’amour-propre, la timidité, la passion et l’esprit de critique.
+
+La Bruyère, dont le chapitre intitulé _Des ouvrages de l’esprit_
+contient tout un art de ne pas bien lire, a touché l’un après l’autre
+tous ces points et nous n’avons qu’à l’écouter: «L’on m’a engagé, dit
+Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: Je l’ai fait. Ils l’ont saisi
+d’abord et, avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais, il les
+a loués modestement en ma présence et il ne les a pas loués depuis
+devant personne. Je l’excuse: je n’en demande pas davantage à un auteur;
+je le plains même d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point
+faites.»
+
+Ceci est l’amour-propre, l’amour de soi, la jalousie, empêchant de lire
+ou de jouir en lisant. Ces sentiments sont tout naturels de la part d’un
+auteur, et il est, en effet, bien «excusable». Cet écrivain--c’est je
+crois, un Anglais; mais j’ai oublié son nom--disait: «Quand je veux lire
+un bon livre, je le fais». C’est excellent comme estime de soi; ce n’est
+même pas, peut-être, de l’orgueil proprement dit. Il est très vrai que,
+quand on est auteur et bon auteur, on doit nécessairement et sans vanité
+n’être satisfait que de ce que l’on fait soi-même, puisqu’on a une façon
+de penser toute particulière qui ne peut guère s’accommoder que
+d’elle-même.
+
+Comment voulez-vous que Corneille puisse trouver bon Racine, qui goûte
+les sujets que Corneille a toujours évités et les manières de traiter
+les sujets que Corneille très visiblement n’aime point, et qui se donne
+tout entier à la peinture de l’amour, sentiment que Corneille a toujours
+considéré comme trop chargé de faiblesse pour pouvoir soutenir une
+tragédie? Il y a une sorte d’incompatibilité d’humeur. Corneille,
+direz-vous, au moment même de la plus grande vogue de Racine, a fait
+_Psyché_. Voulez-vous mon sentiment secret? Corneille n’a jamais été
+très fier ni très satisfait d’avoir écrit _Psyché_.
+
+Comment veut-on que Voltaire, toutes raisons à part d’animosité et
+d’amour-propre, trouve bonne la _Nouvelle Héloïse_ et bon l’_Émile_?
+C’est proprement, de par la nature différente des esprits, la chose
+impossible. Les auteurs ont toutes sortes de motifs de ne pas admirer,
+ni même goûter les ouvrages de leurs confrères, motifs dont
+l’amour-propre est seulement l’un, duquel, du reste, je n’irai pas
+jusqu’à dire qu’il est le plus faible.
+
+--Mais nous qui ne sommes pas auteurs, nous n’avons aucun amour-propre
+qui nous empêche de lire et de lire de la bonne façon.--Si bien! Vous
+n’avez pas remarqué qu’un auteur est un ennemi? Il l’est toujours. Il
+l’est toujours un peu. Si c’est un moraliste, il est un homme, d’abord
+qui s’arroge le droit de se moquer de vous. Vous vous en apercevez
+toujours, sourdement. S’il est un idéaliste, il vous présente des héros
+de vertu, de courage et de grandeur d’âme qu’il prétend être, du moins
+qu’il a l’air de prétendre être, puisqu’il était capable de les
+concevoir. Quand on peint son héros, on peint son idéal, et l’idéal que
+l’on a, on se croit toujours un peu, on se croit du moins par moment, de
+force à le réaliser. Tout au moins on a quelque air de cela. Poser un
+héros, c’est un peu se poser en héros. C’est une chose bien
+insupportable à beaucoup de lecteurs que cet air de supériorité. Si la
+petite lectrice naïve de romans se dit: «Quel beau caractère doit être
+ce monsieur Octave Feuillet», et est un peu amoureuse de M. Octave
+Feuillet; pour le même motif et par contre, l’amour-propre de bien des
+lecteurs regimbe contre Octave Feuillet et dit en grondant: «Cet auteur
+se donne bien du mal pour me faire entendre qu’il a plus de délicatesse
+que moi. Quel prétentieux!»
+
+Et votre amour-propre est blessé et votre jalousie s’éveille comme
+contre quelqu’un qui a plus de succès que vous dans un salon.
+
+Inversement le réaliste vous «touche», comme on disait quelquefois au
+XVIIe siècle, pour ne pas dire tout à fait blesser, ou au moins vous
+inquiète, quand il peint quelqu’un de ridicule qui pourrait bien être à
+peu près vous. Que de lecteurs ayant compris que Flaubert se moque
+d’Homais se sont dit: «Se railler d’un homme parce qu’il est
+anticlérical, ce n’est pas très fort; après tout, moi je le suis et je
+ne suis pas si ridicule. Cet auteur écrit avec correction; mais il est
+un peu impertinent.» L’amour-propre s’est éveillé et il est en garde.
+
+Et, dans tous les cas, un auteur blesse ce sentiment profond d’égalité
+que nous avons tous. Il est un homme qui se détache de la troupe et qui
+prétend se faire admirer, au moins se faire écouter et nous divertir. Ce
+n’est pas une petite fatuité. C’est un homme qui dans un salon prend la
+parole; c’est un homme qui dans un salon va du côté de la cheminée; il
+faut qu’un homme ait bien de l’esprit pour se faire pardonner de s’être
+dirigé du côté de la cheminée. La première impression est toujours
+hostile. Il a toujours à vaincre cette première impression. Autant en a
+à faire l’auteur, quel qu’il soit du reste.
+
+Au fond, bien des lecteurs ne pardonnent d’écrire qu’aux rédacteurs des
+faits divers dans les journaux. Ceux-ci n’ont point de prétention à
+l’invention, ils n’en ont point à la composition, ils n’en ont point au
+style. Ils sont utiles; ils renseignent. Voilà de bons écrivains. Ils ne
+se font pas centre. Ils ne se donnent point des airs d’hommes
+supérieurs. Ils ne demandent pas, plus ou moins secrètement,
+l’admiration. Ils n’excitent aucune jalousie. Voilà de bons écrivains.
+Les sociétés décidément démocratiques n’en admettront sans doute pas
+d’autres.
+
+Au vrai, si l’on ne s’ennuyait pas, on ne ferait jamais cet acte
+d’abnégation et d’humilité d’ouvrir un livre. On se contenterait de ses
+pensées, en estimant qu’elles valent bien toutes celles qu’un autre peut
+avoir. La lecture est une victoire de l’ennui sur l’amour-propre.
+
+Du moment qu’elle est cela, l’auteur est toujours un peu un ennemi et
+lui-même a à remporter sur l’amour-propre une victoire. Et donc
+l’amour-propre est un ennemi de la lecture, terrible quand il est
+amour-propre d’auteur, notable encore quand il est amour-propre de
+n’importe qui.
+
+Continuons de lire La Bruyère; il connaît la question; il est homme qui
+a fait un livre et qui a désiré très vivement être lu et qui était assez
+intelligent pour comprendre, mieux encore que tout autre chose, les
+raisons qu’on pouvait avoir de ne le lire point ou de le lire mal: «Ceux
+qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont,
+ou des passions, ou des besoins qui les distraient ou les rendent froids
+sur les conceptions d’autrui; personne presque, par la disposition de
+son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au
+plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.»
+
+Et c’est-à-dire qu’un des ennemis de la lecture, c’est la vie même. La
+vie n’est pas liseuse, puisqu’elle n’est pas contemplative. L’ambition,
+l’amour, l’avarice, les haines, particulièrement les haines politiques,
+les jalousies, les rivalités, les luttes locales, tout ce qui fait la
+vie agitée et violente, éloigne prodigieusement de l’idée même de lire
+quelque chose. Millevoye, dans sa jeunesse, était commis de librairie.
+Son patron le surprit lisant: «Vous lisez, jeune homme; vous ne serez
+jamais libraire.» Il avait raison: l’homme qui lit n’a pas de passions;
+c’en est la marque; et il n’aura pas même la passion de son métier, son
+métier fût-il de vendre des livres.
+
+La plupart des parents n’aiment pas beaucoup le goût de la lecture chez
+leurs enfants. Chez les petites filles, c’est une menace qu’un jour
+elles ne lisent des romans; et vous ne vous trompez pas beaucoup sur ce
+point; elles ne liront guère autre chose. Chez les petits garçons, c’est
+bon dans une certaine mesure; mais encore c’est inquiétant. On n’a pas
+trop de temps pour se faire une position. «Tu liras quand tu seras
+vieux, quand tu te seras tiré d’affaire.» Il y a bien quelque bon sens
+là-dedans. Qu’un homme lise, c’est une marque qu’il n’est pas bien
+ambitieux, qu’il n’est pas tourmenté par «le fléau des hommes et des
+dieux», qu’il n’a pas de passions politiques, auquel cas il ne lirait
+que des journaux, qu’il n’aime pas dîner en ville, qu’il n’a pas la
+passion de bâtir, qu’il n’a pas la passion des voyages, qu’il n’a pas
+l’inquiétude de changer de place, même, remarquez qu’il n’aime pas à
+causer. L’effroyable quantité de temps que les hommes, surtout en
+France, dépensent à ne rien dire, et c’est à savoir aux délices de la
+conversation, suffirait à lire un volume par jour, mais empêche qu’on en
+lise un par an.
+
+L’homme qui lit n’a même pas la passion nationale de la conversation.
+Que de passions n’a pas et ne doit pas avoir l’homme qui lit!
+
+Et quand on songe qu’une seule suffit pour interdire qu’on soit liseur,
+on comprend que La Bruyère, ou tout autre auteur, soit effrayé des
+obstacles qu’il a à vaincre et du petit nombre de personnes qui restent,
+non pas pour lire son livre, mais pour n’être pas dans l’impossibilité
+de l’ouvrir.
+
+Un autre obstacle, c’est la timidité, qui, du reste, est, elle aussi,
+une passion. La Bruyère n’a traité ce point qu’indirectement. Il n’a pas
+dit que la timidité fût un obstacle à lire un livre, il a dit qu’elle en
+est un à l’approuver: «Bien des gens vont jusqu’à sentir le mérite d’un
+manuscrit qu’on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur
+jusqu’à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par
+l’impression, ou quel sera son sort parmi les habiles; ils ne hasardent
+point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et
+entraînés par la multitude. Ils disent alors qu’ils ont les premiers
+approuvé cet ouvrage et que le public est de leur avis.»
+
+Un certain manque de courage à donner son avis est donc une cause que le
+bon ouvrage n’ait pas tout de suite le succès qu’il mérite, il est très
+vrai; mais je dis que la timidité du lecteur est cause aussi qu’un
+ouvrage n’est pas autant lu qu’il en serait digne. Certains lecteurs, en
+effet, par une sorte de timidité, sont toujours des lecteurs en retard.
+Ils attendent, non seulement pour approuver, mais pour lire, que le
+suffrage du public se soit prononcé. Non seulement pour un livre; mais
+pour un auteur; et beaucoup ne lisent un ou plusieurs ouvrages d’un
+homme que quand il est passé grand écrivain dans l’estime de tout le
+public, ou quand il a été nommé de l’Académie française, ce qui, du
+reste, n’est pas tout à fait exactement la même chose; ou quand ils
+apprennent sa mort; ces lecteurs nécrologiques sont assez nombreux.
+
+Il s’ensuit que ces lecteurs à la suite n’ont pas d’élan, d’ardeur, de
+ferveur, ni de vraie joie. Non seulement ils ne vont pas à la
+découverte, ce qui est un des plus grands plaisirs de la lecture, mais
+ils lisent dans un temps où, de quelque caractère durable que soit le
+livre et dût-il être immortel, il n’a plus sa nouveauté, sa fraîcheur,
+son duvet, sa concordance avec les circonstances qui, sans l’avoir fait
+naître, ont contribué du moins à sa formation et surtout lui ont donné
+en partie sa couleur. Le plaisir de lire un livre suranné est toujours
+un peu languissant.
+
+Il l’est plus que celui de lire un livre très ancien. Le livre très
+ancien est franchement d’un autre temps, il a tout son caractère
+archaïque; il peut plaire pleinement ainsi; il peut n’en plaire que
+davantage. Il en est de cela comme des modes. Ce n’est pas la mode d’il
+y a vingt ans qui est ridicule; c’est celle d’il y a deux ans. Celle
+d’il y a vingt ans est ancienne, celle d’il y a deux ans _date_, elle
+est surannée; celle d’il y a vingt ans est entrée dans l’histoire; celle
+d’il y a deux ans n’est pas entrée dans l’histoire et est sortie de
+l’usage et son ridicule est de se donner ou d’avoir l’air de se donner
+comme étant encore dans l’usage alors qu’elle en est sortie.
+
+Il en est de même des livres qui ont dix ans et qui n’ont pas l’avantage
+d’en avoir cinquante. Vous avez remarqué qu’après la mort de tous les
+grands écrivains il y a une dépréciation de quelques années. C’est
+qu’aux yeux de la génération qui existe à ce moment-là, l’écrivain qui
+vient de disparaître est suranné; il était un peu vieux; on en avait
+assez de sa manière. Quelques années après, il a pris la place qu’il
+doit garder--ou à peu près; car il y a toujours des fluctuations--qu’il
+doit garder indéfiniment. Dans ma jeunesse, vingt ans après 1848,
+Chateaubriand _était ridicule_. Il est remonté sur le trône vers 1875 et
+il y reste.
+
+Être un lecteur retardataire est donc dangereux, c’est se préparer une
+série de déceptions; c’est se réserver de lire toujours les auteurs dans
+un certain refroidissement de la température. «Employez vite ce remède,
+pendant qu’il guérit», disait un médecin, non pas sceptique, mais qui
+savait très au juste en quoi consiste la thérapeutique qui est surtout
+une suggestion. Lisez cet auteur pendant qu’il est bon, dirai-je; plus
+tard il deviendra mauvais; plus tard encore il est possible qu’il
+redevienne bon; mais alors vous ne serez plus là pour le lire.
+N’attendez pas pour faire commerce avec lui le moment intermédiaire où
+il sera mauvais.
+
+Cette sorte de timidité qui fait le lecteur retardataire est un des
+grands ennemis du plaisir de la lecture.
+
+Son plus grand ennemi encore, c’est l’esprit critique, entendu dans un
+certain sens du mot, et je prie qu’on attende, pour bien entendre ce que
+je veux dire par là. Je suis forcé, ici, d’être un peu long.
+
+La Bruyère a écrit une ligne qui est la plus fausse du monde comprise
+comme nous la comprenons infailliblement de nos jours, très juste dans
+le sens où, très probablement, il l’a entendue lui-même: «Le plaisir de
+la critique nous ôte celui d’être vivement touchés de très belles
+choses». C’est précisément le contraire, répondra immédiatement l’homme
+de notre époque. Comment La Bruyère peut-il écrire cela, Boileau vivant?
+Si Boileau a été «touché» plus «vivement» que personne des belles choses
+de Racine, c’est précisément parce qu’il était critique et parce qu’il
+jouissait d’autant plus des belles choses qu’il était plus horripilé des
+mauvaises. Qui a plus vivement, qui a plus passionnément joui des belles
+choses que Sainte-Beuve? Et pourquoi? Parce qu’il avait affiné son goût
+critique par une immense lecture méditée, parce qu’il avait toujours _lu
+en critique_. La critique n’est pas autre chose qu’un exercice continu
+de l’esprit, par lequel nous le rendons apte à comprendre où est le
+faux, le faible, le médiocre, le mauvais et à être très sensible au
+faux, au faible, au médiocre et au mauvais, grâce à quoi nous le sommes
+pareillement au vrai et au beau et infiniment plus que nous ne
+l’eussions été sans cet exercice.
+
+Le lecteur, qui ne lit pas en critique, bon esprit du reste et juste,
+mais qui ne réagit point, ne fait pas une extrême différence entre
+Racine et Campistron, entre Rousseau et Diderot et entre Diderot et
+Helvétius. Il ne fait pas, dans le même auteur, de grandes différences
+entre un ouvrage et un autre, entre le _Misanthrope_ et le _Mariage
+forcé_. La lecture est pour lui un plaisir passif, pour mieux parler un
+plaisir uni, sans accidents, sans montées et sans descentes, sans
+grandes émotions, sans transports d’admiration et sans irritations
+vives, sans émotions, pour tout dire d’un mot.
+
+Le lecteur qui lit en critique se prive à la vérité de plaisirs
+médiocres ou moyens; mais c’est la rançon; et, par compensation de cette
+perte, il se prépare des plaisirs exquis quand il découvrira l’œuvre
+exquise. Ce ne sont donc pas les «très belles choses» dont il se prive,
+ce sont les très belles choses que d’avance il met à part en se mettant
+en état, quand il les trouvera, de les démêler du premier coup avec un
+cri d’amour et de gratitude.
+
+Au fond il ne faut pas dire qu’il n’y a que les critiques qui ne
+jouissent pas; il faut dire qu’il n’y a que les critiques qui jouissent
+vivement. Le lecteur critique est le lecteur armé, armé d’armes
+défensives. On ne l’emprisonne pas, on ne le garrotte pas du premier
+coup, ni facilement; mais, précisément à cause de cela, quand on le
+charme c’est avec l’ivresse du plaisir qu’il laisse tomber toutes ses
+armes.
+
+Ce n’est pas à dire (et Nietzsche a d’excellentes remarques sur ce
+point), que le lecteur doive être armé tout d’abord, en ouvrant le
+livre, ni le spectateur tout d’abord en voyant la toile se lever. Il
+faut d’abord se livrer, vouloir se livrer, se livrer par méthode.
+Nietzsche dit très bien: «_L’amour en tant qu’artifice_. Qui veut
+apprendre à connaître réellement quelque chose de nouveau, que ce soit
+un homme, un événement, un livre, fait bien d’adopter cette nouveauté
+avec tout l’amour possible, de détourner résolument sa vue de ce qu’il y
+trouve d’hostile, de choquant, de faux, même de l’oublier, si bien qu’à
+l’auteur d’un livre, par exemple, on donne la plus grande avance et que,
+d’abord, comme dans une course, on souhaite, le cœur palpitant, qu’il
+atteigne son but. Par ce procédé, _on pénètre en effet la chose jusqu’au
+cœur, jusqu’à son point émouvant_, et c’est justement ce qui s’appelle
+apprendre à connaître.»
+
+Rien de plus juste, rien de plus certain; il faut toujours, d’abord,
+être sympathique. La sympathie est la clef par laquelle on entre. Mais
+Nietzsche ajoute tout de suite: «Une fois là, le raisonnement fait après
+coup ses restrictions. Cette estime trop haute, _cette suspension
+momentanée_ du pendule critique n’était qu’un artifice pour prendre à la
+pipée l’âme d’une chose.»
+
+Il faut donc être un lecteur armé, qui désarme par méthode et pour
+comprendre, qui reprend ses armes pour discuter, qui désarme enfin de
+nouveau quand l’examen critique lui a prouvé qu’il est en face d’une
+chose dont la vérité ou la beauté est indiscutable.
+
+Mais, tout compte fait, il faut être un lecteur critique, ayant,
+seulement, les méthodes de la critique juste, dans tous les sens de ce
+mot.
+
+La contre-épreuve de ceci, c’est l’esprit critique chez l’auteur
+lui-même. L’auteur doit avoir l’esprit critique, et il doit l’exercer
+tout juste avec les méthodes et les démarches mêmes que nous venons de
+voir que doit observer le lecteur. C’est ici, ce me semble bien, que
+Nietzsche a erré. Il paraît croire que l’artiste ne doit pas du tout
+être critique de lui-même: «... c’est ce qui distingue l’artiste du
+profane qui est réceptif. Celui-ci atteint les points culminants de sa
+faculté d’émotion en recevant; celui-là, en donnant; en sorte qu’un
+antagonisme entre ces deux prédispositions est non seulement naturel,
+mais encore désirable. Chacun de ces états possède une optique contraire
+à l’autre. Exiger de l’artiste qu’il s’exerce à l’optique du spectateur,
+du critique, c’est exiger qu’il appauvrisse sa puissance créatrice. Il
+en est de cela comme de la différence des sexes: il ne faut pas demander
+à l’artiste qui donne, de devenir femme, de recevoir. Notre esthétique
+fut jusqu’à présent une esthétique de femme, en ce sens que ce sont
+seulement les hommes réceptifs à l’art qui ont formulé leurs expériences
+au sujet de ce qui est beau. Il y a là, comme l’indique ce qui précède,
+une erreur nécessaire. Celle de l’artiste, car l’artiste qui
+comprendrait se méprendrait, il n’a pas à regarder en arrière; il n’a
+pas à regarder du tout; il doit donner. C’est à l’honneur de l’artiste
+qu’il soit incapable de critiquer. Autrement il n’est ni chair ni
+poisson, il est _moderne_.»
+
+Par «modernes», Nietzsche entend ces artistes qui précisément, sont très
+intelligents, sont très critiques, raisonnent de leur art, surveillent
+leur art et font exactement ce qu’ils veulent faire. Le type, pour moi,
+en est Virgile ou Racine. Le type, pour Nietzsche, en est Euripide, non
+sans raison, ou Lessing, et il dit sur eux avec une singulière
+pénétration: «Euripide se sentait, certes, en tant que poète supérieur à
+la foule mais non pas à deux de ses spectateurs... D’eux seuls il
+écoutait la valable sentence portée sur son ouvrage, ou la réconfortante
+promesse de victoires futures lorsqu’il se voyait encore une fois
+condamné par le tribunal du public. De ces deux spectateurs, l’un est
+Euripide lui-même, Euripide en tant que penseur et non pas en tant que
+poète. On pourrait dire de lui que, à peu près comme chez Lessing,
+l’extraordinaire puissance de son sens critique, a sinon produit, au
+moins fécondé sans cesse une activité créatrice, artistique, parallèle.
+Doué de cette faculté, il s’était assis dans le théâtre et avait étudié
+ses grands devanciers... Et il y trouve de l’énigmatique et du
+mystère... Même dans le langage de l’ancienne tragédie, il y avait pour
+lui beaucoup de choses choquantes, tout au moins inexplicables... C’est
+ainsi qu’assis dans le théâtre, il réfléchissait longuement, inquiet et
+troublé, et il dut s’avouer, lui, le spectateur, qu’il ne comprenait pas
+ses grands devanciers... Dans cette angoisse, il rencontra l’autre
+spectateur (Socrate) qui ne comprenait pas la tragédie et pour ce motif
+la méprisait. Délivré de son isolement en s’alliant à celui-ci, il put
+oser entreprendre une guerre monstrueuse contre les œuvres d’art
+d’Eschyle, de Sophocle, et cela non par des ouvrages de polémique, mais
+par ses œuvres de poète dramatique opposant sa conception de la tragédie
+à celle de la tradition.»
+
+Voilà donc le poète conscient, le poète qui _comprend_, le poète qui
+analyse, le poète qui est mêlé d’un critique et qui fera exactement ce
+qu’il aura voulu faire. Nietzsche ne l’aime pas, sans doute, Nietzsche
+ne le voit pas comme type du grand poète, lequel est tout instinct et ne
+doit pas regarder en arrière et ne doit rien regarder du tout; mais
+cependant il l’admet, et il va jusqu’à dire que son extraordinaire
+puissance de sens critique a, sinon produit, du moins _fécondé_ sa
+faculté créatrice. Le poète est donc quelquefois mêlé d’un critique dont
+l’office est d’abord de démêler ce que veut le poète et de l’avertir de
+ce qu’il veut--«ce que tu veux obscurément, le voici clairement; tu veux
+ceci»--dont l’office est ensuite de surveiller le travail de l’artiste
+et de l’avertir qu’il ne fait pas ce qu’il veut et ce qu’il a voulu.
+
+Le poète est quelquefois mêlé de ce critique-là. Mon opinion est même
+qu’il l’est toujours. Victor Hugo, qu’on pourrait si bien soupçonner de
+manquer de sens critique, en a, puisqu’il se corrige et puisqu’il se
+corrige toujours bien, comme l’étude de ses manuscrits le prouve.
+
+Un poète est un poète uni à un critique d’art et travaillant avec lui.
+
+Mais travaillent-ils ensemble, en même temps? Point du tout, et c’est
+cela qui est impossible. Si, dans l’artiste le critique intervenait
+pendant que l’artiste travaille, c’est alors que seraient absolument
+vraies les paroles de Nietzsche, «l’artiste appauvrirait sa puissance
+créatrice», il la dessécherait même et deviendrait incapable de rien
+produire. Non, quand l’artiste travaille il doit s’abandonner à sa
+faculté créatrice, il ne doit pas regarder en arrière, ni nulle part, il
+doit «donner». Le mot de l’ancienne langue française, «donner», dans le
+sens de marcher impétueusement en avant, est admirable. Mais plus tard
+le critique intervient et il juge, et il compare et il raisonne, et il
+contraint l’artiste à distinguer ce qu’il a fait de ce qu’il a voulu
+faire, et il l’amène à se corriger et il juge des corrections, et enfin
+il donne son approbation et même son admiration devant la vérité ou la
+beauté définitivement atteintes.
+
+_Or_, s’il en est ainsi, remarquez-vous les coïncidences entre les
+démarches du lecteur et du poète? Elles sont identiques. Le lecteur doit
+s’abandonner d’abord à une sympathie instinctive ou voulue, pour
+l’auteur; le poète doit s’abandonner d’abord à son inspiration, à sa
+verve, à sa foi en lui, à sa sympathie pour lui même en tant
+qu’artiste;--le lecteur doit ensuite se faire critique, raisonner,
+comparer, juger, discuter; l’auteur doit ensuite se faire critique,
+réveiller le critique qui est en lui, examiner, comparer, raisonner,
+discuter, juger;--le lecteur doit enfin admirer, s’il y a lieu, ce qui a
+comme passé successivement par sa sympathie et par sa critique; l’auteur
+doit enfin approuver et même admirer, s’il y a lieu, ce qu’il a conçu
+dans la foi et dans l’amour, ce qu’il a contrôlé et redressé ensuite à
+l’aide de son sens critique.
+
+Foi, critique, admiration, il y a trois phases, _qui sont les mêmes_
+que, et le lecteur et le poète, doivent traverser successivement pour
+arriver, l’un à la pleine admiration, l’autre à la pleine réalisation du
+vrai ou du beau.
+
+Si tout cela est vrai, ne l’est-il pas que _la critique est toujours là
+quand il s’agit d’œuvre d’art_, tant pour prendre possession du beau que
+pour le créer, qu’il faut que le lecteur soit critique puisqu’il faut
+que l’auteur le soit, et qu’il faut que le poète le soit puisque le
+lecteur doit l’être? Et si l’auteur doit l’être lui-même, ce que
+Nietzsche lui-même avoue, n’est-il pas vrai à plus forte raison qu’il
+faut que le lecteur le soit pour son plus grand plaisir, qui est
+l’admiration intelligente, l’admiration consciente, l’admiration qui
+sait pourquoi elle admire?
+
+Donc, que devient le mot de La Bruyère? Il est absolument faux!
+
+Ainsi parlera un homme qui prendra le mot «critique» dans le sens où
+tout le monde le prend aujourd’hui.
+
+_Seulement_ il est infiniment probable que La Bruyère lui-même ne l’a
+pas pris du tout dans ce sens. De son temps, «esprit critique»
+signifiait le plus souvent esprit de dénigrement, ou tout au moins
+esprit de mécontentement. Quand Boileau dit: «Gardez-vous, dira l’un, de
+cet esprit critique», il veut dire, on le sent assez: gardez-vous de cet
+épigrammatiste. La Fontaine, dans sa fable _Contre ceux qui ont le goût
+difficile_, emploie le mot critique dans le même sens; Molière de même:
+«un cagot de critique... car il contrôle tout ce critique zélé».--Dès
+lors, si La Bruyère l’emploie dans ce sens, ce que l’on voit qui est
+probable, La Bruyère a raison. Ce qui empêche de jouir des belles
+choses, c’est l’envie de les trouver mauvaises; il n’y a rien de plus
+incontestable.
+
+Cette envie est très naturelle. En dehors même de cette impatience des
+supériorités dont j’ai parlé plus haut, l’instinct de taquinerie est une
+des formes de l’instinct querelleur, qui est extrêmement fort dans
+l’humanité. Je ne suis pas tout à fait de l’avis de Voltaire sur ce
+point. En quittant Pococurante, Candide dit à Martin: «Voilà le plus
+heureux de tous les hommes; car il est au-dessus de tout ce qu’il
+possède.--Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce
+qu’il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs
+estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.--Mais, dit
+Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des
+défauts là où les autres hommes croient voir des beautés?--C’est-à-dire,
+reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir?»
+
+Au fond, je suis très bien de l’avis de Martin. Cependant il avait tort
+de croire absolument qu’il n’y a pas de plaisir à n’avoir pas de
+plaisir. Il y en a. Il y a précisément la jouissance qu’on éprouve à
+n’être de l’avis de personne. D’abord, c’est une attestation de
+supériorité que l’on se donne. «Que d’autres admirent tel ouvrage; c’est
+affaire à eux; c’est bien pour eux qu’il est écrit; ils sont à sa
+hauteur, parce qu’il est à leur niveau. Mais moi...»
+
+Je me rappelle encore de quel air un de mes amis, voyant _la Dame aux
+Camélias_ affichée, me désignait l’affiche du bout de sa canne et me
+disait: «C’est beau, cette pièce-là!» Cela voulait dire: «Je suis
+parfaitement sûr que tu es assez philistin pour trouver cela beau?» Or
+croyez-vous que cet homme ne jouissait pas? Il jouissait de toute son
+âme.
+
+Ensuite, c’est le plaisir d’offenser, de provoquer, c’est l’instinct de
+lutte. On connaît assez l’homme qui en politique est toujours de
+l’opposition. C’est un homme qui n’aime pas à approuver, et qui n’aime
+pas à approuver parce qu’il aime la dispute, la contradiction, la
+provocation, le défi, le regard hostile cherchant le regard hostile. Le
+mécontentement, c’est le désir de mécontenter. Le pococurante en
+littérature est un mécontent qui veut surtout qu’on soit, autour de lui,
+mécontent de son mécontentement. Maint homme est heureux de voir autour
+de lui des visages renfrognés et qui le sont parce qu’il a voulu qu’ils
+le soient. C’est une volonté de puissance.
+
+Et enfin, peut-être surtout, le pococurantisme est un désir de se rendre
+témoignage à soi-même _que l’on n’est pas dupe_. De même que l’honnête
+homme est satisfait d’avoir vu clair dans le manège d’un charlatan et de
+n’être pas tombé dans ses pièges, de même le pococurante considère les
+artistes, les auteurs, les poètes et les jolies femmes comme des
+thaumaturges et faiseurs de prestiges qui empaument adroitement
+l’humanité. L’humanité soit, mais non pas lui. On n’a pas raison de lui
+si facilement. Il sait se défendre; il n’a même pas besoin de se
+défendre; il est inaccessible; il voit clair dans le jeu et on ne lui en
+donne pas à garder. La satisfaction de n’être pas dupe se mesure à
+l’horreur que l’on a de l’être et cette horreur est infinie chez
+quelques hommes.
+
+La Bruyère a très bien indiqué pourquoi l’on a honte de pleurer au
+théâtre, tandis que l’on n’a point honte d’y rire: «Est-ce une peine que
+l’on sent à laisser voir que l’on est tendre, et à marquer quelque
+faiblesse surtout en un sujet faux et dont il semble _que l’on soit la
+dupe_?» Assurément c’est cela, tandis que, pour ce qui est de rire, on
+s’y laisse aller plus facilement parce qu’on est moins dupe et l’on fait
+moins figure de dupe en riant qu’en pleurant, le rire vous laissant
+toute liberté d’esprit et les pleurs marquant qu’on l’a perdue, et qu’on
+est pénétré jusqu’au fond et possédé par le sujet et par l’auteur.
+
+Encore l’on sait fort bien que les esprits «forts» et les esprits
+«délicats» ne rient pas plus qu’ils ne pleurent et, quand il y a matière
+à hilarité, se contentent de sourire, rire à gorge déployée n’étant _pas
+beaucoup moins que pleurer_ signe que l’on est conquis et en possession
+de l’auteur.
+
+Tout de même, ou à peu près tout de même, admirer, c’est avouer que l’on
+est ébloui, fasciné, étourdi par le talent, l’habileté, l’adresse, la
+rouerie d’un auteur. On n’aime pas beaucoup avouer cela.
+
+Voilà au moins quelques éléments de cet esprit critique dont parle La
+Bruyère et entendu comme il l’entend.
+
+Or Martin a-t-il bien raison quand il dit: «le plaisir de s’empêcher
+d’avoir du plaisir»? Non pas tout à fait; car le pococurante ne
+s’empêche point d’avoir du plaisir; il va bel et bien en chercher où il
+peut en trouver. Il se refuse le plaisir de l’admiration, sans doute,
+mais pour s’en donner un plus aigu et plus pénétrant qui est de se
+contempler n’admirant point et de se féliciter de n’admirer pas. N’en
+doutez point, Martin, c’est toujours son plaisir qu’on cherche et
+c’est-à-dire une activité psychique conforme au caractère que l’on a.
+
+Mais si l’on a comme le choix, si, avec des penchants, comme tous les
+hommes, à l’orgueil, à la taquinerie, à la dispute, au désir de se
+distinguer, à l’horreur d’être dupe, on en a aussi à l’admiration ou
+simplement au plaisir de goûter les belles choses, il vaut certainement
+mieux incliner de ce dernier côté et, si vous êtes ainsi partagé, je
+vous dirai: Considérez le «plaisir de la critique» comme le plus grand
+ennemi et le plus dangereux de la lecture et faites-lui bonne guerre. Le
+«plaisir de la critique», dans le sens où l’entend La Bruyère, est juste
+aussi funeste à la lecture que l’esprit critique dans le sens moderne du
+mot lui est utile.
+
+Amour-propre, passions diverses, timidité, esprit de mécontentement,
+tels sont les principaux ennemis de la lecture, à ne compter que ceux
+que nous portons en nous. On voit qu’ils sont nombreux, et l’on a vu
+qu’ils sont assez terribles. Il faut se tenir en garde contre eux, si
+l’on ne veut pas se préparer une vieillesse triste, puisque les livres
+sont nos derniers amis, et qui ne nous trompent pas, et qui ne nous
+reprochent pas de vieillir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA LECTURE DES CRITIQUES
+
+
+Il y a une grande question. Faut-il lire, concurremment avec les bons
+auteurs, ceux qui ont parlé d’eux ou qui en parlent? Faut-il lire les
+critiques?
+
+J’en suis très modérément d’avis, mais j’en suis d’avis.
+
+Qu’est-ce qu’un critique? C’est un ami qui cause avec vous de vos
+lectures, faisant les mêmes ou ayant fait les mêmes. Or, ce personnage
+est-il inutile, est-il odieux? Non, sans doute; dans la vie domestique
+vous le recherchez. Vous sentez qu’il vous fait réfléchir, qu’il
+renouvelle en vous vos sensations et impressions de lecteur, qu’il
+éveille en vous des curiosités de lecteur, qu’en épousant ou en
+contrariant vos jugements, il fait que vous les révisez, à quoi sans
+doute votre goût s’exerce et s’affine; qu’en vous dirigeant du côté de
+nouvelles lectures, il vous ouvre des pays nouveaux auxquels vous
+songiez vaguement, ou ne songiez point, et qui peuvent être d’une grande
+beauté ou d’une étrangeté captivante.
+
+Enfin vous êtes content de l’ami qui cause avec vous de vos lectures et
+des siennes. Il est quelquefois cassant; il est quelquefois un peu trop
+admiratif et ami de tout le monde; il est quelquefois, à votre goût,
+trop tourné du côté du passé ou au contraire trop attiré vers les
+nouveautés, et homme qui découvre tous les matins un nouveau
+chef-d’œuvre, ce qui lui fait oublier celui qu’il a découvert hier; il
+est quelquefois l’homme qui n’a que de la mémoire et qui cite presque
+sans choix, et vous le trouvez monotone; il est quelquefois l’homme qui,
+en parlant des autres, songe surtout à lui et qui, dans l’esprit des
+auteurs, ne trouve presque qu’une occasion de faire admirer celui qu’il
+a; mais quels que soient ses défauts vous l’aimez toujours un peu: le
+lecteur aime celui qui lit et qui lui parle de lectures, et en vient
+même, par besoin de confidences intellectuelles à faire et à recevoir, à
+ne pouvoir plus se passer de lui.
+
+Eh bien! le critique est précisément cet ami que vous avez et, si vous
+n’en avez pas, il le remplace.
+
+Vous n’avez pas tort d’aimer le critique.
+
+Mais, et c’est ici que la question se pose dans ses vrais termes,
+_quand_ faut-il lire les critiques? A quel moment? Le critique qui parle
+de Corneille, avant d’avoir lu Corneille lui-même, ou après que vous
+aurez lu Corneille? Voilà le point.
+
+J’ai souvent dit: un critique est un homme qui sert à vous faire lire un
+auteur à un certain point de vue et dans certaines dispositions d’esprit
+qu’il vous donne. Si cela est vrai, prenons garde! Est-ce qu’il se
+faudrait pas... ne point lire le critique du tout?
+
+Il semble bien; car enfin ce qui m’importe à moi lecteur (et en vérité,
+c’est mon devoir) c’est d’avoir une impression personnelle, c’est
+d’avoir une impression bien à moi, c’est d’être ému par Corneille très
+personnellement et non pas d’être ému par Corneille selon l’impression
+d’un autre. Ce point de vue où le critique m’aura mis, c’est le sien;
+cette disposition d’esprit où il m’aura mis, c’est la sienne. De sorte
+que lire le critique avant l’auteur, c’est m’empêcher de comprendre
+l’auteur moi-même; c’est me forcer à ne l’entendre que d’une oreille
+préparée et presque formée par un autre; c’est bien travailler à me
+mettre dans l’impossibilité d’être touché directement, et c’est-à-dire
+c’est bien travailler à me rendre incapable de jouissance. Voilà
+vraiment un beau profit!
+
+Ajoutez qu’une certaine paresse aidant, ou, si vous voulez, la loi du
+moindre effort, je me contenterai bientôt de savoir ce que pensent des
+auteurs les critiques les plus autorisés, sans jamais lire les auteurs
+eux-mêmes; d’abord, parce que--si l’on sait choisir ses critiques--c’est
+plus court; ensuite, parce que même les critiques prolixes ont
+débrouillé la matière et me donnent, par les citations qu’ils font de
+leur auteur, le meilleur, évidemment, de cet auteur-là, ce qui peut me
+suffire; ensuite et surtout parce que, devant, quand je lirai l’auteur
+après le critique, subir l’influence de celui-ci et lire dans la
+disposition d’esprit où il m’aura mis; si je dois, l’auteur lu après le
+critique, avoir la même impression que le critique seul étant lu,
+j’épargne du temps en lisant le critique seul.
+
+Et c’est ainsi que Renan a très bien dit qu’un temps viendrait où la
+lecture des auteurs serait remplacée par celle des historiens
+littéraires. Il avait même l’air de n’être pas fâché en disant cela.
+
+Il y a beaucoup de vrai dans ces observations et, je le dirai en
+passant, c’est bien pour cela que moi, très partisan de la lecture des
+auteurs eux-mêmes, j’ai souvent applaudi de tout mon cœur aux critiques
+prolixes. «Comment! Celui-ci écrit deux volumes sur la _Princesse de
+Clèves_; celui-ci cinq volumes sur Jean-Jacques Rousseau! Tant mieux!
+
+--Comment? tant mieux?
+
+--Sans doute! Le lecteur trouvera plus court de lire Rousseau lui-même!»
+
+Cependant il faut s’entendre. Distinguons d’abord entre l’historien
+littéraire et le critique proprement dit.
+
+L’historien littéraire doit être aussi impersonnel qu’il peut l’être; il
+devrait l’être absolument. Il ne doit que renseigner. Il n’a pas à dire
+quelle impression a faite sur lui tel auteur; il n’a à dire que celle
+qu’il a faite sur ses contemporains. Il doit indiquer l’esprit général
+d’un temps d’après tout ce qu’il sait d’histoire proprement dite;
+l’esprit littéraire et artistique d’un temps, ce qui est déjà un peu
+différent, d’après tout ce qu’il sait d’histoire littéraire et de
+l’histoire même de l’art; mesurer, ce qui du reste est impossible, mais
+c’est pour cela que c’est intéressant, les influences qui ont pu agir
+sur un auteur; s’inquiéter de la formation de son esprit d’après les
+lectures qu’on peut savoir qu’il a faites, d’après sa correspondance,
+d’après les rapports que ses contemporains ont faits de lui; s’enquérir
+des circonstances générales, nationales, locales, domestiques,
+personnelles dans lesquelles il a écrit tel de ses ouvrages et puis tel
+autre; chercher, ce qui est encore une manière de le définir,
+l’influence que lui-même a exercée et c’est-à-dire à qui il a plu, les
+répulsions qu’il a excitées et c’est-à-dire à qui il a déplu. Ce n’est
+là qu’une très petite partie du travail de l’historien littéraire, mais
+cela en donne une idée suffisante.
+
+Ce qu’il ne doit pas faire, c’est juger, ni dogmatiquement, à savoir
+d’après des principes, ni, non plus, _impressionnellement_, à savoir
+d’après les émotions qu’il a eues. Il est trop clair qu’en ce faisant,
+il sortirait complètement de son rôle d’historien. Il ferait de
+l’histoire littéraire, comme on faisait de l’histoire proprement dite au
+XVIe ou encore au XVIIe siècle, quand l’historien jugeait les rois et
+les grands personnages de l’histoire, les louait ou les blâmait, se
+révoltait contre eux comme eût fait une province ou les couvrait de
+fleurs comme à une entrée de ville; enfin dirigeait l’histoire tout
+entière et l’inclinait à être une prédication morale.
+
+L’historien littéraire ne doit pas plus en user ainsi que l’historien
+politique. Il ne doit connaître et faire connaître que des faits et des
+rapports entre les faits. Le lecteur ne doit savoir ni comment il juge
+ni s’il juge; ni comment il sent, ni s’il sent.
+
+Le critique, au contraire, commence où l’historien littéraire finit, ou
+plutôt il est sur un tout autre plan géométrique que l’historien
+littéraire. A lui, ce qu’on demande, au contraire, c’est sa pensée sur
+un auteur ou sur un ouvrage, sa pensée, soit qu’elle soit faite de
+principes ou qu’elle le soit d’émotions; ce qu’on lui demande, ce n’est
+pas une carte du pays, ce sont des impressions de voyage; ce qu’on lui
+dit, c’est: «Vous vous êtes rencontré avec M. Corneille; quel effet
+a-t-il fait sur vous? Est-il entré dans vos idées générales sur la
+littérature et sur l’art d’écrire, ou les a-t-il contrariées, et par
+conséquent l’avez-vous hautement approuvé ou condamné sévèrement? Si
+vous êtes plutôt et surtout ou même uniquement un homme de sentiment, de
+sensibilité, d’émotion, quelles émotions M. Corneille a-t-il excitées en
+vous, de quelle manière votre âme a-t-elle réagi, délicieusement ou
+douloureusement, ou faiblement, à rencontrer la sienne; qu’est devenue
+votre sensibilité dans le commerce ou au contact de M. Corneille?
+
+--Mais vous m’interrogez autant, au moins, sur moi que sur Corneille?
+
+--_Certainement_!»
+
+Voilà ce qu’est le critique. Peu s’en faut qu’il ne soit le contraire
+même de l’historien littéraire; tout au moins ils sont si différents que
+ce qu’on demande à l’un, et légitimement, c’est ce qu’on ne demande pas
+et ce qu’on ne doit pas demander à l’autre, et la converse est vraie.
+
+Il a fallu insister sur ce point, parce qu’il n’y a pas si longtemps
+qu’on a compris la grande différence qu’il y a entre l’historien
+littéraire et le critique; parce que, jusqu’aux dernières années du
+dernier siècle, les historiens littéraires croyaient avoir mission de
+critique et réciproquement; parce que telle histoire de la littérature
+française, celle de Nisard, est tout entière œuvre de critique et comme
+histoire littéraire n’existe pas, de telle sorte que l’auteur n’a rien
+fait de ce qu’il devait faire et a fait tout le temps, et du reste d’une
+manière admirable, ce qu’il devait ne pas faire du tout; si bien encore
+que son livre, absolument manqué comme histoire littéraire, reste tout
+entier debout comme recueil de morceaux de critique.
+
+Or, cette distinction étant faite et si vous l’admettez, revenons à
+notre question: quand faut-il lire le critique?
+
+Cela dépend précisément de la question de savoir s’il est historien
+littéraire, d’après la définition que nous avons donné de l’historien
+littéraire, ou s’il est critique, selon la définition que nous avons
+donnée du critique. S’il est historien littéraire, il faut le lire avant
+de lire l’auteur, et s’il est critique, il ne faut _jamais_ le lire
+avant. S’il est historien littéraire, il vous donnera tous les
+renseignements qui vous sont utiles, et dont quelques-uns vous sont
+indispensables sur le monde où vivait l’auteur, sur les hommes pour qui
+il a parlé, sur tout ce qui (son génie mis à part) l’a fait ce qu’il a
+été; il vous introduira ainsi chez lui; il vous fournira toutes les
+informations sans lesquelles vous ne comprendriez de lui à très peu près
+rien. Il est donc prouvé qu’il faut lire l’historien littéraire avant
+l’auteur à qui vous voulez vous attacher. L’introduction à
+l’intelligence de Corneille, c’est l’histoire du temps de Corneille,
+toute l’histoire du temps de Corneille et particulièrement l’histoire de
+la littérature française de 1600 à 1660.
+
+Pour le critique, c’est très différent. Il est très vrai que, si vous le
+lisez avant l’auteur avec qui vous désirez lier commerce, il vous nuira
+beaucoup plus qu’il ne vous rendra des services. Vous ne pourrez pas, en
+lisant l’auteur, ou vous pourrez difficilement, vous débarrasser du
+point de vue du critique pour recevoir l’impression directe; le critique
+sera comme un écran entre l’auteur et vous. Vous désiriez savoir quel
+effet ferait sur vous Montaigne, et vous ne savez pas si ce qui vous
+vient à l’esprit, en lisant Montaigne, vous vient en effet de Montaigne
+ou de Nisard; vous vouliez connaître votre sensibilité modifiée par
+Montaigne; vous connaissez une modification faite peut-être par
+Montaigne, mais préparée par Nisard; vous connaissez quelque chose en
+vous qui est de Montaigne, de Nisard et de vous-même; il y a un terme de
+trop; ce n’est pas lire Montaigne que de le lire à travers Nisard, que
+de le lire en y cherchant instinctivement, et en y trouvant forcément,
+moins les pensées de Montaigne que les pensées que Montaigne a inspirées
+à Nisard; et pour lire Montaigne vraiment, ce qui s’appelle lire, il
+faudrait d’abord que vous missiez Nisard en total oubli.
+
+S’il est ainsi, il va de soi qu’il ne fallait pas commencer par lire le
+critique.
+
+--Alors, lisons l’historien littéraire avant et le critique jamais!
+
+--Pourquoi? Lisons l’historien littéraire avant et le critique après.
+Après, c’est trop tard? Non point. Le critique doit inviter à relire ou
+à repenser sa lecture. Voilà le vrai rôle du critique. Le critique
+prépare non pas, comme je l’ai dit d’abord, à lire dans une certaine
+disposition et à un certain point de vue: en quoi il serait nuisible; il
+prépare à relire à un certain point de vue et dans une certaine
+disposition d’esprit, en quoi il est utile.
+
+Reprenons l’exemple, donné plus haut, de l’ami avec qui vous causez
+littérature. Vous avez lu le dernier roman; il vous a laissé telle
+impression; vous rencontrez l’ami; il l’a lu, lui aussi; le livre lui a
+laissé une impression très différente; vous discutez, vous donnez vos
+raisons, il donne les siennes, vous rapportez tel détail qu’il n’a pas
+vu, il vous indique telle particularité qui vous est échappée; vous
+rentrez chez vous; vous ne songez guère qu’à relire le volume, tout au
+moins à le repasser en revue dans votre mémoire; d’une façon ou d’une
+autre, vous le relisez, vous le revoyez sous un nouvel angle. C’est
+votre ami qui en est cause. Voilà le rôle du critique, et voilà le cas
+où le critique ne peut pas être nuisible, fût-il mauvais, puisqu’il ne
+fait que provoquer une révision; et peut être très utile parce qu’il la
+provoque.
+
+J’ai vécu pendant quelques années dans une société d’hommes très
+intelligents, très lettrés, de beaucoup de goût, très décisionnaires
+aussi, qui parlaient sans cesse des ouvrages nouveaux. Je les avais
+presque toujours lus avant qu’ils n’en parlassent et j’écoutais ces
+messieurs avec un très vif intérêt. Leurs décisions un peu tranchantes
+et leurs aperçus, extrêmement inattendus de moi, m’étonnaient et me
+donnaient beaucoup à penser. Je rentrais chez moi toujours avec le
+véritable besoin de relire le livre dont ils avaient parlé et de
+comparer mes impressions aux leurs. C’était un très grand profit; je
+n’étais pas toujours, après révision, de leur avis; je n’en étais même
+jamais; mais j’avais relu avec un esprit nouveau, et c’est cela qui est
+important. Je leur dois beaucoup.
+
+Au bout d’un certain temps, à la vérité, ils cessèrent de m’être utiles,
+parce que je m’aperçus que de tous les livres dont ils parlaient, ils
+n’avaient jamais lu une page, ce qui m’expliqua la netteté de leurs
+décisions et l’originalité de leurs aperçus. Ils n’avaient pas lu, ils
+avaient des idées générales, ils avaient des idées préconçues, ils
+jugeaient de haut et sans réplique: ils remplissaient la définition du
+grand critique.
+
+Mais remarquez: si à toutes leurs qualités ils avaient ajouté la
+faiblesse de lire les livres dont ils devaient parler, leurs décisions
+eussent été moins tranchantes et leurs considérations moins originales;
+ils eussent été des critiques de moyen ordre; mais leur influence sur
+moi eût été la même et même se serait prolongée plus longtemps; j’aurais
+relu, après leurs conversations, avec un esprit nouveau.
+
+C’est le bienfait du critique. Le critique est cause que le lecteur fait
+des lectures méditées après avoir fait des lectures abandonnées; le
+critique est cause que le lecteur fait des lectures dans un champ plus
+vaste de pensées; le critique est cause que le lecteur, après avoir lu
+l’auteur tête-à-tête, le lit à trois ou à quatre; il ne faudrait pas
+étendre indéfiniment ce cercle et comme multiplier l’auditoire autour de
+l’auteur; mais il faut, au bon moment, rompre le tête-à-tête.
+
+Car il durerait. L’auteur que vous avez lu personnellement, si vous me
+permettez de parler ainsi, l’auteur que vous avez lu personnellement, ce
+qu’il fallait faire en effet, si vous le relisez sans consultation, vous
+retrouvez en le relisant, toutes les mêmes impressions que vous avez
+eues à une première lecture; elles ont laissé leurs «traces», comme dit
+Malebranche; vous creusez fatalement dans le même sillon.
+
+Il faut qu’à un moment donné--lequel? celui-là même où vous vous
+apercevez de la monotonie de vos sensations--vous vous avisiez de vous
+demander: «Qu’en pense un tel?» Quand vous saurez ce qu’en pense un tel,
+vous serez préparé pour un nouveau voyage; non, pour le même, mais avec
+une autre façon de voir. Les médecins appellent un confrère en
+consultation, non parce qu’ils se défient d’eux-mêmes, non parce qu’ils
+croient que leur confrère est plus habile qu’eux; ils ne le croient
+jamais; mais par crainte de persévérer dans un diagnostic faux, à cause
+de l’influence que garde sur nous une première impression ou une
+première idée. Ils changent d’air.
+
+Donc ne jamais lire le critique d’un auteur avant l’auteur lui-même; ne
+jamais relire un auteur qu’après avoir lu un ou plusieurs critiques de
+cet auteur, voilà, je crois, la bonne méthode de lecture et de
+_relecture_.
+
+D’autre part, lire l’historien littéraire avant l’auteur est à peu près
+indispensable; mais il ne l’est plus de lire l’historien littéraire
+après avoir lu l’auteur; ce n’est plus qu’un peu utile, quelquefois,
+selon les cas, pour vérifier telle concordance, le plus souvent pour se
+rappeler tel renseignement, donné par l’historien, que l’on sent qui
+nous fuit.
+
+Un petit inconvénient à cela, au temps actuel, c’est que jusqu’à présent
+tous les historiens littéraires, sans exception, je crois, ont prétendu
+être _en même temps_ critiques, critiques dans leurs livres d’histoire
+eux-mêmes, et que, par conséquent, si on les lit, comme on le doit,
+avant de lire l’auteur, le mauvais effet que produit le critique lu
+avant l’auteur, ils le produisent.
+
+Il est vrai, l’inconvénient est assez grave. Il cessera. Les historiens
+littéraires s’accoutumeront à n’être que des historiens, comme les
+critiques à n’être que des critiques; ou plutôt l’historien littéraire
+s’accoutumera à n’être qu’historien littéraire dans un livre d’histoire
+et à n’être que critique dans un livre de critique; ils s’y accoutument
+déjà, et ils font en cela le mieux du monde.
+
+Une question reste, assez grave. S’il en est comme j’ai dit, comment
+faut-il, dans l’enseignement, user des critiques? Il faut, à mon avis,
+mettre entre les mains des écoliers les historiens littéraires, ceux des
+historiens littéraires qui ne font pas de critique--puisque tous en
+font, ceux, jusqu’à nouvel ordre, qui en font le moins--et les leur
+faire lire avant les auteurs; ou il faut faire aux écoliers un cours
+d’histoire littéraire, comme on leur fait un cours d’histoire et les
+prier de ne lire que les auteurs dont, dans ce cours d’histoire
+littéraire, il leur aura déjà été parlé.
+
+Les choses s’arrangeront, du reste, assez bien d’elles-mêmes, puisque le
+cours d’histoire littéraire invitera l’enfant à lire tel ou tel auteur
+dont le nom l’aura frappé dans le cours. Je parle de la majorité des
+enfants qui, même en France, est assez docile.
+
+Quelques-uns seront, au contraire, incités par le cours à lire les
+auteurs dont il n’aura pas été parlé ou pas encore. Ma curiosité ayant
+été éveillée, en rhétorique, par le devoir français d’un de mes
+camarades que je ne connaissais pas autrement, parce qu’il était d’une
+autre pension que moi, j’allai à lui, quelque temps après, et je lui
+demandai ce qu’il faisait: «Depuis quelque temps, me dit-il, je m’occupe
+beaucoup de philosophie.» Il s’occupa sans doute des littérateurs latins
+et français l’année suivante.
+
+Mais la majorité des écoliers lira naturellement les auteurs vers
+lesquels le cours d’histoire littéraire ou les historiens littéraires
+mis entre leurs mains auront dirigé leur attention.
+
+--Mais les critiques proprement dits?
+
+--Rien ne m’embarrasse comme cette question. Du temps où j’ai fait mes
+études, on ne mettait entre nos mains aucun critique. Je n’ai lu
+Sainte-Beuve qu’à vingt-trois ans. On nous donnait des histoires
+littéraires, qui, à la vérité, je l’ai assez dit, étaient mêlés de
+critiques, mais qui, après tout, étaient surtout des histoires
+littéraires. Le professeur, quand il nous donnait un devoir à faire, les
+complétait par quelques renseignements se rapportant au devoir en
+question. Il nous traçait, par exemple, deux petits portraits de Sadolet
+et d’Érasme quand il nous donnait à confectionner une lettre d’Érasme à
+Sadolet. Voilà tout. Nous n’avions pas, bien entendu, ni de Sadolet, ni
+d’Érasme lu un mot. Que pouvait être notre devoir? Quelques lieux
+communs de morale ou de littérature, historiés de quelques
+particularités anecdotiques, précieusement recueillies de la bouche de
+notre professeur.
+
+C’était très vide. Nos «discours historiques» l’étaient un peu moins;
+car encore nous savions un peu plus d’histoire proprement dite que
+d’histoire littéraire; nous n’avions pas lu Érasme; mais nous
+connaissions un peu Henri IV, Louis XIV, Turenne et Condé.
+
+On reconnut, vers 1880, l’inanité de cette méthode et de ses résultats;
+on mit entre les mains des écoliers des critiques; on leur fit des cours
+de littérature très mêlés et même chargés de critique; on leur fit faire
+des dissertations sur le stoïcisme dans Montaigne et l’atticisme dans
+Molière;--et alors ce fut bien pis.
+
+Ce fut pis, parce que les enfants, incapables d’avoir assez lu Montaigne
+et Molière et de les avoir assez lus en critiques pour avoir des idées
+personnelles, des idées bien à eux sur le tour d’esprit particulier de
+Molière et de Montaigne, ne mettaient dans leurs devoirs que des
+lambeaux, quelquefois un peu démarqués, de Sainte-Beuve, de Brunetière,
+de Lintilhac. L’affligeante stérilité de ces exercices ne le cédait en
+rien à l’affligeante puérilité des exercices de 1865, si tant est
+qu’elle ne fût pas, au moins, plus éclatante aux yeux.
+
+Que faire donc? Énergiquement, doctoralement, quelques-uns disent: «Ne
+jamais demander à l’enfant que sa pensée personnelle, que l’impression
+qu’il a reçue et dont il a dû, seulement, se rendre compte, dont il a
+dû, seulement, prendre possession, en lisant _les Femmes savantes_,
+_Britannicus_ ou _l’Art de conférer_. Cultiver la personnalité, au lieu
+de l’étouffer sous celles d’autrui, au lieu de la forcer à abdiquer pour
+faire place à une personnalité d’emprunt: voilà, voilà ce qu’il y a à
+faire et rien autre.»
+
+Certes, j’en suis d’avis et de toute mon âme. Seulement, c’est tellement
+restreindre le champ des exercices scolaires qu’il se réduirait à
+presque rien. Cela revient à ceci: ne dites rien à l’élève sur le _Cid_,
+ne lui laissez rien lire sur le _Cid_, faites-lui lire le _Cid_ et puis
+demandez-lui ce qu’il en pense. Or, l’élève répondra que cela lui a
+beaucoup plu et que c’est très beau. Soyez sûr que, s’il répond autre
+chose, c’est qu’il aura triché; c’est qu’il aura lu quelque Sainte-Beuve
+ou quelque Lintilhac pour y trouver «des idées».
+
+_Comme fond_ et sauf quelques traits, quelques observations de détail,
+que ce sera le devoir du professeur de guetter, d’aviser et de relever
+avec soin pour en féliciter l’écolier, un devoir scolaire sera toujours
+un reflet. Ce qui sera de l’enfant, ce sera une composition bien
+ordonnée, une disposition claire et peut-être déjà adroite des idées, et
+un style déjà plus ou moins formé, et ce sera toujours sur ces choses
+qu’il faudra juger un devoir d’enfant. La personnalité, l’originalité,
+n’y comptez point.
+
+Elles viendront, et chez très peu, chez infiniment peu, beaucoup plus
+tard. Qui est-ce qui a une personnalité? Ils sont rares qui en ont une.
+Presque personne n’est une personne. Et à seize ans, personne n’est une
+personne. A quelques indices seulement, tel ou tel marque ou fait
+espérer qu’il en sera une.
+
+Même cette chasse à la personnalité, louable en soi, peut être un défaut
+chez le professeur. Il y a le professeur qui ne cherche qu’à rapprocher
+tous ses élèves d’un type convenu de bon sens, de rectitude d’esprit et
+de bon goût. C’est le professeur ordinaire. Il y a aussi le professeur
+qui, par souci, certes très louable, de chercher la personnalité et de
+la faire naître, prend, avec une bonne volonté touchante, pour des
+marques de personnalité hésitante encore et se cherchant, mais pouvant
+aboutir, de simples signes de bizarrerie, ou de simples boutades
+d’espiègle. Tel ce professeur, peut-être légendaire, qui était enchanté
+de l’élève Croulebarbe qui avait fait l’éloge de la Saint-Barthélémy:
+«Il a tort, je le lui ai dit, il a tort; mais il est personnel. Eh! Eh!
+Il est personnel.» C’est d’un professeur de ce genre qu’un de ses
+collègues disait: «Voilà Fliegenfanger qui est encore à la recherche
+d’un esprit faux.»
+
+Non, il faut se contenter d’un fond de discours qui n’aura d’ordinaire
+aucune originalité, qui sera d’emprunt plus ou moins adroit, et d’idées
+plus ou moins bien repensées--et d’une bonne disposition des parties, et
+d’un style sain, parfois agréable. Voilà tout ce qu’on peut demander à
+un très bon élève de première.
+
+Dès lors? Dès lors, je suis à peu près contraint à abandonner, pour ce
+qui est de l’enseignement, mon grand principe qui est de ne pas lire les
+critiques avant les textes. J’admets que, concurremment aux textes, pour
+«faire leurs devoirs», pour se préparer aux examens, pour donner à leurs
+esprits une culture générale, très superficielle, mais enfin une culture
+générale, les élèves des lycées lisent les critiques.
+
+Mais, mon principe, je le reprends très vite pour leur dire: au moins
+pour ce qui est des grands auteurs dont vous avez le temps de lire les
+œuvres principales, lisez toujours l’auteur d’abord et le critique
+seulement ensuite, seulement après vous être fait de l’auteur une idée,
+quelle qu’elle puisse être, qui soit à vous.
+
+De plus, cette habitude de lire presque concurremment, presque
+pêle-mêle, les textes et les critiques, surtout celle de lire les
+critiques et non les auteurs, perdez-la totalement, perdez-la
+énergiquement, dès que vous serez sortis du lycée. Elle est funeste en
+soi; elle fait des sots; elle fait en choses littéraires des hommes tout
+pareils à ceux qui, en politique, récitent les articles de fond de leur
+journal; elle fait des hommes-reflets; elle fait des hommes qui sont des
+lunes; il ne faut pas aspirer à être un soleil mais il ne faut pas non
+plus être comme la lune.
+
+Il y a deux éducations: la première que l’on reçoit au lycée, la seconde
+que l’on se donne à soi-même; la première est indispensable, mais il n’y
+a que la seconde qui vaille. Dans la première, lisez les critiques à peu
+près en même temps que les auteurs, encore avec les précautions que j’ai
+indiquées. Dans la seconde, ne lisez jamais le critique d’un auteur que
+pour relire l’auteur lui-même; autrement vous n’entreriez jamais dans la
+seconde éducation; vous resteriez toujours dans la première.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+RELIRE
+
+
+Lire est doux; relire est--quelquefois--plus doux encore. «A Paris, on
+ne relit pas, disait Voltaire; vive la campagne où l’on a le temps!»
+Relire est, en effet, une occupation de gens peu occupés. Royer-Collard
+disait: «A mon âge, on ne lit plus; on relit.» C’est, en effet, plaisir
+de vieillard. Il faudrait se persuader que c’est plaisir et profit de
+tous les âges, et ne pas le réserver exclusivement pour celui où je
+reconnais qu’il est plus à sa place qu’à tout autre.
+
+Il y a bien des raisons pour relire; j’en choisis trois qui me viennent
+plus précisément à l’esprit.
+
+On relit pour mieux comprendre. Ce sont surtout les philosophes, les
+moralistes, les penseurs, qu’on relit dans ce dessein, et ce n’est pas
+mal fait; mais il n’est auteur qu’on ne puisse relire dans cette
+intention, et il en est qui sont tellement dignes d’être relus qu’on
+doit les relire pour cet objet. Il n’y a pas d’auteurs plus clairs que
+La Fontaine, que La Bruyère. J’assure qu’à les relire pour la vingtième
+fois on trouve des passages que l’on n’avait point compris comme ils
+devaient l’être, et que l’on entend pour la première fois. A la fois
+l’on se sait gré de cette découverte, et c’est un plaisir; et l’on peste
+un peu de ne l’avoir pas faite plus tôt et c’est un exercice d’humilité
+qui est très sain.
+
+La découverte n’est pas toujours de détail. Il m’est arrivé, en relisant
+Jean-Jacques Rousseau d’un peu près, particulièrement dans sa
+correspondance, de m’apercevoir que Jean-Jacques Rousseau était
+aristocrate.
+
+Il n’y a rien de plus certain, encore qu’il ait donné leçon de
+démocratie et de la pire.
+
+Il faut, du reste, quand on relit, surveiller ces repentirs et ne pas se
+laisser trop aller au plaisir de la découverte et à celui du remords et
+à la taquinerie envers soi-même qui consiste à se dire qu’on a été
+précédemment un imbécile. «Vous avez eu tort, me disait un ami, d’avoir
+présenté Sainte-Beuve comme un positiviste, ou comme un sceptique, ou
+comme un agnostique. Je l’ai beaucoup relu; c’est un mystique.» Beaucoup
+relire Sainte-Beuve pour en arriver à découvrir qu’il est un mystique,
+c’est certainement un abus de la révision.
+
+Mais encore le plus souvent, presque toujours, quelques précautions
+prises, on comprend beaucoup mieux un auteur quand on le relit que quand
+on le lit pour la première fois. Il suffit de se défier un peu de soi et
+de ne pas lire chez lui seulement ce qu’on y met. Je relis beaucoup; je
+crois comprendre beaucoup mieux. C’est une vieillesse qui n’est pas sans
+charme que celle que l’on consacre à corriger ses vieux contresens.
+
+Le plaisir de mieux comprendre met, du reste, dans l’esprit un certain
+feu, une certaine chaleur qui excite l’imagination elle-même. On invente
+un peu à la suite de l’auteur. Soyez sûr que c’est en relisant que M.
+Jules Lemaître a écrit ses exquis _En marge_ et Émile Gebhart, son
+spirituel _Dernier voyage d’Ulysse_.
+
+On relit encore pour jouir du détail, pour jouir du style. La première
+lecture est au lecteur ce que l’improvisation est à l’orateur. C’est
+chose toujours un peu impétueuse; de tempérament si sain que l’on soit,
+ou quelque bonne méthode de lecture que l’on ait, on ne peut jamais
+s’empêcher tout à fait d’être pressé, avec un philosophe de voir quelle
+est son idée générale et quelles sont ses conclusions, avec un romancier
+de voir comment cela finit. Détestable précipitation; mais dont personne
+n’est absolument exempt.
+
+Comme l’orateur, dans l’épreuve de l’_Officiel_ qu’on lui soumet,
+corrige le style et la langue de son improvisation, à relire nous
+corrigeons notre improvisation de lecture. Nous faisons attention à la
+langue, au style, au rythme, aux procédés et artifices de composition et
+de disposition des idées. Nous étions entrés dans la pensée de l’auteur,
+nous entrons maintenant dans son laboratoire; nous le voyons travailler.
+Si nous voulons travailler nous-mêmes, rien, évidemment, n’est plus
+utile; mais, même si nous n’avons pas cette intention, surprendre
+quelques secrets de l’art est s’affiner singulièrement l’esprit, ce qui
+est déjà un plaisir, et le rendre capable de mieux, de plus sûrement, de
+plus finement juger l’auteur que demain nous lirons pour la première
+fois. Relire apprend l’art de lire.
+
+Les professeurs de littérature sont gens très intelligents, quelques-uns
+du moins, en choses de lettres. Cela vient de ce que, pour leurs élèves,
+devant leurs élèves, ils relisent sans cesse. Deux écueils, du reste
+ici. Charybde et Scylla sont partout. A force de relire et toujours à
+peu près les mêmes textes, le professeur en arrive quelquefois à y
+retrouver toujours les mêmes impressions et, quand il y trouve toujours
+les mêmes impressions, il les retrouve un peu affaiblies ou comme
+émoussées. Quelquefois aussi, il veut en rencontrer toujours de
+nouvelles, de toutes nouvelles, et il invente aux auteurs des sens
+inattendus, ou tout au moins des intentions qu’il n’est pas absolument
+certain qu’ils aient eues.
+
+Vous n’êtes pas très exposés à l’un de ces dangers ni à l’autre, ne
+relisant pas autant qu’un professeur est obligé de relire. Il convenait
+pourtant de vous indiquer ces périls pour que vous ne relisiez pas trop.
+Prenez garde, quelque beau qu’il soit, au livre qui s’ouvre toujours de
+lui-même à la même page. Géruzez disait: «Je crains l’homme d’un seul
+livre, surtout lorsque ce livre est de lui.» Craignez un peu d’être
+l’homme d’un seul livre, le livre fût-il même d’un autre; ce n’est
+qu’une circonstance atténuante.
+
+Et enfin on relit, dessein plus ou moins conscient, pour se comparer à
+soi-même. «Quel effet ferait sur moi tel livre dont j’ai été féru dans
+ma jeunesse» est une parole qu’on se dit assez souvent à un certain âge.
+Revoir les lieux autrefois visités, les amis autrefois fréquentés, les
+livres lus jadis, est une des passions du déclin. Or, c’est précisément
+se comparer à soi-même; c’est éprouver si l’on a toujours autant de
+facultés de sentir et si l’on a les mêmes.
+
+L’effet de l’expérience n’est pas toujours très consolant, ni très
+agréable. Les beaux lieux vus autrefois paraissent ordinaires et avoir
+été surfaits par on ne sait qui. Les vieux amis paraissent un peu
+ennuyeux. Les beaux livres paraissent un peu décolorés. Pour ce qui est
+des vieux amis, s’ils paraissent ennuyeux, c’est peut-être qu’ils le
+sont devenus. Pour les lieux et les livres, ce ne peut pas être cela, et
+il faut bien que nous nous en prenions à nous-même. «J’admirais cela! Où
+avais-je l’esprit?... Hélas! Je l’avais où il est; mais je l’avais plus
+sensible et plus imaginatif.» L’impression devant un paysage ou devant
+un livre dépend de ce qui y est et de ce que l’on y met. Duquel le plus?
+On ne sait. De tous les deux, à coup sûr. Or, ce paysage et ce livre ont
+certainement tout ce qu’ils avaient, moins ce que vous y mettiez et n’y
+mettez plus. Leur dépréciation mesure la vôtre. Ils sont eux moins vous.
+Rencontrant une dame qu’il n’avait pas vue depuis très longtemps un
+homme d’âge hésitait: «Comment! dit la dame, vous ne me reconnaissez
+pas?--Hélas! madame; j’ai tant changé!» C’est précisément ce qu’il faut
+dire, mais sans méchanceté, et c’est la vérité même, devant un site ou
+un livre que l’on ne reconnaît plus.
+
+Quand un roman, qui vous arrachait des larmes à vingt ans, ne vous fait
+plus que sourire, ne vous pressez pas de conclure qu’il est mauvais et
+que c’est à vingt ans, que vous vous trompiez. Dites seulement qu’il
+était fait pour votre âge, et que votre âge n’est plus fait pour lui.
+
+ J’aimais les romans à vingt ans,
+ Aujourd’hui je n’ai plus le temps;
+ Le bien perdu rend l’homme avare;
+ J’y veux voir moins loin mais plus clair:
+ Je me console de Werther,
+ Avec la reine de Navarre.
+
+Il n’y a pas lieu de s’en féliciter beaucoup; mais il est ainsi. Peu de
+romans lus avec ivresse à vingt ans plaisent à quarante. C’est un peu
+pour cela qu’il faut les relire, pour se relire, pour se rendre compte
+de soi, pour s’analyser, pour se connaître par comparaison et pour
+savoir ce qu’on a perdu.
+
+Non pas toujours ce qu’on a perdu. Il arrive que dans un livre on
+découvre, au bout de vingt ans, une foule de choses que l’on n’y avait
+pas entrevues. Cela advient surtout avec les livres philosophiques, avec
+les livres de pensées. Si je désire vivre encore quelques années, c’est
+dans l’espérance, bien ambitieuse du reste, de comprendre quelque chose
+à tel philosophe contemporain qui m’est fermé, et je veux dire à qui je
+suis fermé moi-même. Les penseurs incompris jadis se révèlent
+quelquefois brusquement. On dirait qu’on a trouvé une clef dans son
+esprit. C’est vrai. L’intelligence s’est fortifiée, ou, seulement
+enrichie, et dans Ergaste la clef a été trouvée qui nous ouvre
+Clitandre. Cette fois, la surprise nous est agréable; nous nous trouvons
+plus forts et mieux armés; les années nous ont raffermi. Elles nous
+deviennent chères, et nous leur sommes reconnaissants.
+
+Mais ce n’est pas seulement chez les philosophes qu’il arrive que nous
+fassions des découvertes de ce genre et que nous récoltions regain de
+cette sorte. Chez les romanciers, chez les poètes, nous avons assez
+souvent de ces révélations tardives. L’émotion sentimentale est toujours
+moindre, l’émotion artistique est quelquefois beaucoup plus forte. On
+s’aperçoit, au bout de vingt ans, de trente ans, de quarante ans, qu’il
+y a des qualités de style qu’on n’avait pas aperçues, des qualités de
+composition dont on ne s’était point douté, parce que, du temps de la
+première lecture, on ignorait l’art. A propos d’un _Werther_ en musique,
+il y a quelques années, averti par les observations de plusieurs
+critiques éminents de l’insignifiance et de la puérilité du _Werther_ de
+Gœthe, je relus _Werther_, que je n’avais pas lu depuis à peu près un
+demi-siècle, ayant accoutumé de relire plutôt _Faust_ et le _Divan_. Je
+fus certainement moins ému qu’à seize ans; je ne pleurai point; mais je
+fus frappé de la _solidité_ de l’ouvrage, de l’admirable disposition des
+parties, de la progression lente et forte, de tout ce qu’il y a enfin de
+savant dans cet ouvrage d’un étudiant et qui ne se retrouve plus du
+tout, beaucoup plus tard, dans les _Affinités électives_.
+
+De même, je ne sais plus à quelle occasion, et peut-être sans occasion,
+je relus _Leone Leoni_. Chose curieuse, l’émotion sentimentale fut, ce
+m’a semblé, tout aussi forte, et de plus je m’aperçus d’un mérite
+incroyable de composition, d’un art, assurément tout instinctif, des
+_préparations_, des dispositions prises en vue d’amener un effet final,
+ou en vue d’éclairer d’avance certaines particularités de caractère par
+où s’expliquent les incidents et les péripéties; je m’aperçus, en un
+mot, que le roman, s’il n’était pas aussi bien écrit que je l’eusse
+désiré, était aussi bien construit qu’une nouvelle de Maupassant. Et
+ceci est rare dans George Sand; mais n’est que plus intéressant quand on
+l’y rencontre.
+
+C’est ainsi qu’à relire, on se compare à soi-même, on note les hausses
+et les décadences--plus souvent celles-ci--de sa sensibilité; les pertes
+et les gains--plus souvent ceux-ci--de notre intelligence générale et de
+notre intelligence critique, et l’on trace ainsi les courbes de sa vie
+intellectuelle et morale.
+
+Ajoutez que, quel que soit l’auteur qu’on relise, si l’on sent plus, si
+l’on sent moins, si l’on comprend plus, si l’on comprend mieux, même si
+l’on comprend moins; ce sont en partie les événements mêmes de votre vie
+qui en sont la cause, et que par conséquent, relire, c’est revivre.
+
+On écrirait très bien une autobiographie avec les impressions comparées
+de ses lectures et qu’on pourrait intituler _En relisant_. Relire, c’est
+lire ses mémoires sans se donner la peine de les écrire. C’est peut-être
+tout profit.
+
+Il va sans dire que tout cela n’arrive que dans le commerce des très
+grandes œuvres. Un médiocre roman oublié, et qu’on croit n’avoir pas lu,
+et que l’on reprend en mains vous donne une singulière impression quand
+on s’aperçoit qu’on l’a lu déjà. Il vous ennuie plus que de droit. On le
+continue, parce qu’on ne s’en rappelle pas le dénouement et qu’on veut
+le connaître; mais on est sûr que l’impression finalement ne sera pas
+agréable, et l’on s’en veut de céder à la curiosité, ce qui fait
+paraître le livre plus mauvais qu’il n’est réellement. C’est un fâcheux
+qui fut douloureux, et qui revient, et qu’on ne reconnaît pas d’abord et
+qu’on reconnaît, à sa voix, un instant après, avec désespoir.
+Évidemment, il ne faut relire que ce qu’on a vraiment désir de
+retrouver. C’est une grande marque, pour un livre, d’excellence ou de
+conformité avec notre caractère, que le désir que l’on a de le rouvrir.
+_Iterum quæ digna legi sint._
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ÉPILOGUE
+
+
+L’art de lire, c’est l’art de penser avec un peu d’aide. Par conséquent,
+il a les mêmes règles générales que l’art de penser. Il faut penser
+lentement; il faut lire lentement; il faut penser avec circonspection
+sans donner à grand’erre dans sa pensée et en se faisant sans cesse des
+objections; il faut lire avec circonspection et en faisant constamment
+des objections à l’auteur; cependant il faut d’abord s’abandonner au
+train de sa pensée et ne revenir qu’après un certain temps à la
+discuter, sans quoi l’on ne penserait pas du tout; il faut faire
+confiance provisoire à son auteur et ne lui faire des objections
+qu’après qu’on s’est assuré qu’on l’a bien compris; mais alors, lui
+faire toutes celles qui nous viennent à l’esprit et examiner
+attentivement et s’il n’y a pas répondu, et ce qu’il pourrait y
+répondre. Ainsi de suite; car lire, c’est penser avec un autre, penser
+la pensée d’un autre, et penser la pensée, conforme ou contraire à la
+sienne, qu’il nous suggère.
+
+Heureux peut-être ceux qui n’ont pas besoin de livre pour penser, et
+tout à fait malheureux évidemment ceux qui en lisant ne pensent
+exactement que ce que pense l’auteur; je ne sais même pas quel plaisir
+ceux-ci peuvent avoir et je ne puis me le définir. Mais pour ceux qui
+sont entre les deux extrêmes, et c’est le cas, je pense, de la plupart
+d’entre nous, le livre, ce petit meuble de l’intelligence, ce petit
+instrument à mettre en activité notre entendement, ce moteur de l’esprit
+qui vient au secours de notre paresse et plus souvent de notre
+insuffisance, et qui nous donne la délicieuse jouissance de croire que
+nous pensons, alors que nous ne pensons peut-être pas du tout, le livre
+est un ami précieux et bien cher. Ne nous dissimulons point qu’il a ses
+défauts. On a dit qu’il ne trompe pas; j’ai montré qu’il trompe souvent,
+puisque, par notre faute, à la vérité, il ne paraît pas du tout le même
+au bout d’un certain temps et nous déçoit.
+
+On a dit qu’il n’est pas importun, oiseux, bavard, puisque c’est un
+bavard que l’on peut mettre à la porte, sans impolitesse, aussitôt qu’il
+nous ennuie. C’est une grave erreur; car un livre peut nous irriter par
+son bavardage, et en même temps nous empêcher de le fermer, parce qu’il
+est intéressant et qu’entre deux bavardages on peut s’attendre à quelque
+chose de très fin qu’il serait fâcheux d’avoir perdu. Bien souvent un
+livre est tel qu’on voudrait que quelqu’un, qui fût vous-même, car on ne
+peut s’en reposer que sur soi, en eût marqué les passages intéressants
+et signalé particulièrement les pages d’une incontestable inutilité.
+
+On a dit que du plus mauvais livre on peut tirer quelque chose de bon et
+que par conséquent un livre est toujours un ami et un bienfaiteur, et
+l’on a pu citer en l’appliquant aux livres, cette ligne de Montaigne:
+«Il sondera la portée d’un chacun: un bouvier, un maçon, un passant, il
+faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise;
+car tout sert en ménage; _la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera
+instruction_: à contrôler les grâces et façons d’un chacun il
+s’engendrera envie des bonnes et mépris des mauvaises.»
+
+Ce n’est pas tout à fait vrai, ou je n’en suis pas tout à fait sûr. Il
+est plus facile d’être assoté par un sot livre que de le rendre
+intelligent ou de le faire servir à son intelligence par la façon dont
+on le lit. Le sot livre impose, étant très souvent goûté par une
+multitude de gens dont le nombre fait impression sur vous, et l’on ne
+sait pas le discuter avec la pleine liberté d’esprit que suppose
+Montaigne, ce qui est la seule condition à laquelle il deviendrait de
+profit. Donc le livre n’est pas toujours un bienfaiteur; il n’est pas,
+quel qu’il soit, encore un bienfaiteur.
+
+Il est très vrai aussi que la lecture devient une passion et que, comme
+toute passion, elle a de singuliers excès. A un certain degré de
+violence, elle empêche toute action, elle s’oppose à tout emploi
+énergique de la vie. Le livre est un moly qui empêche les hommes de
+devenir bêtes aux mains des Circé; mais c’est un lotos, aussi, qui
+paraît une nourriture si délicieuse qu’il faut user de violence pour
+nous arracher au pays où il croît, pour nous faire rentrer dans nos
+vaisseaux et nous obliger à ramer.
+
+Il n’y a nul doute à cet égard. Il faut s’armer de sagesse même contre
+les passions les plus innocentes, parce qu’il n’y a pas de passions
+innocentes, et même en parlant de la lecture il faut dire:
+
+ Le sage qui la suit, prompt à se modérer,
+ Sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer.
+
+Aussi bien chacun sent qu’il y a un art de lire et, si la lecture
+n’offrait aucun danger, il n’y aurait pas besoin d’art pour s’y livrer.
+
+En revanche, la lecture, certaines précautions prises, est un des moyens
+de bonheur les plus éprouvés. Elle conduit au bonheur, parce qu’elle
+conduit à la sagesse et elle conduit à la sagesse parce qu’elle en vient
+et que c’est son pays même, où naturellement elle aime à mener ses amis.
+J’ai mon vieillard du Galése; je l’ai eu du moins, car il m’a précédé au
+rendez-vous universel. Il était avoué en province. La cinquantaine
+venue, il vendit son étude et se retira, mais non pas au bord d’un cours
+d’eau et pour y cultiver les fleurs; il se retira à la Bibliothèque
+nationale. Il y passait six heures ou huit heures par jour, selon les
+saisons. Il avait été attiré à Paris pour deux raisons: parce que,
+disait-il, c’est la seule ville où la vie intellectuelle et artistique
+soit à très bon marché et parce que c’est la seule ville où l’on vous
+permette de ne pas appartenir à un parti politique; et parce que, en
+conséquence, Paris est la ville des pauvres et des gens tranquilles.
+
+Je le félicitai, en lui recommandant de ne pas se faire d’amis, la
+Bibliothèque nationale regorgeant d’aimables causeurs qui semblent ne
+pas aimer la lecture des autres et qui se relayent pour vous empêcher de
+prendre connaissance du livre que vous venez d’ouvrir. Il me répondit
+qu’il avait sa méthode, et que, dès qu’un de ceux pour qui la salle de
+lecture est une salle de conversation venait s’accouder à son fauteuil,
+il s’endormait immédiatement, ce qui, dans une salle de lecture, comme à
+un cours public, est dans les mœurs, ne peut froisser personne et n’a
+pas besoin qu’on s’en excuse.
+
+Comme il n’était pas un grand humaniste, il avait, pour en arriver sans
+grand effort à lire les auteurs des temps les plus reculés de la langue
+de France, adopté le procédé suivant. Il avait commencé par lire les
+auteurs d’aujourd’hui, ceux qui écrivent la langue contemporaine, puis,
+remontant peu à peu, il avait passé aux auteurs du XIXe siècle, puis à
+ceux du XVIIIe siècle et ainsi de suite, s’habituant à la langue
+archaïque par transitions lentes et se faisant, du reste, quoique
+marchant à reculons, une idée fort nette de la suite de notre
+civilisation. Je ne doute point qu’avant de mourir, il ne lût très
+couramment la _Cantilène de Sainte Eulalie_.
+
+C’était bien un vieillard du Galése à sa manière, aussi assidu quoique
+moins laborieux et aussi sage. Au lieu de cueillir des fleurs, il
+cueillait avec délicatesse les plus belles idées, les plus beaux récits,
+les plus beaux dialogues qui aient germé dans l’esprit humain. En latin
+_legere_ signifie _lire_ et signifie _cueillir_. Cette langue latine est
+charmante.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ AVANT-PROPOS I
+ CHAPITRE I
+ LIRE LENTEMENT 1
+ CHAPITRE II
+ LES LIVRES D’IDÉES 4
+ CHAPITRE III
+ LES LIVRES DE SENTIMENT 22
+ CHAPITRE IV
+ LES PIÈCES DE THÉÂTRE 46
+ CHAPITRE V
+ LES POÈTES 69
+ CHAPITRE VI
+ LES ÉCRIVAINS OBSCURS 88
+ CHAPITRE VII
+ LES MAUVAIS AUTEURS 100
+ CHAPITRE VIII
+ LES ENNEMIS DE LA LECTURE 108
+ CHAPITRE IX
+ LA LECTURE DES CRITIQUES 132
+ CHAPITRE X
+ RELIRE 151
+ CHAPITRE XI
+ ÉPILOGUE 160
+
+
+CORBEIL--IMPRIMERIE CRÉTÉ.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76777 ***