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C’est +à quoi songeait Sainte-Beuve quand il disait: «Le critique n’est qu’un +homme qui sait lire et qui apprend à lire aux autres.» + +Mais en quoi cet art consiste-t-il? Je crois que nous voilà tous +embarrassés. + +Un art se définissant d’après le but qu’il se propose, nous avons sans +doute à nous demander pourquoi nous lisons. Est-ce pour nous instruire? +Est-ce pour juger des ouvrages? Est-ce pour en jouir? Si c’est pour nous +instruire, nous devons lire très lentement, en notant plume en main tout +ce que le livre nous apprend, tout ce qu’il contient d’inconnu pour +nous--et puis, nous devons relire, très lentement, tout ce que nous +avons écrit. C’est un travail très sérieux, très grave et où il n’y a +aucun plaisir, si ce n’est celui de se sentir plus instruit de moment en +moment. + +Est-ce pour juger des ouvrages, en d’autres termes, est-ce lire en +critique? Tout de même, il faudra lire très lentement, en prenant des +notes et même en notant sur fiches. Fiches relatives à l’invention, aux +idées nouvelles; fiches relatives à la disposition, au plan, à la +manière dont l’auteur conduit ses idées ou conduit son récit, ou mêle +ses idées à son récit; fiches sur le style, sur la langue; fiches de +discussion enfin, c’est-à-dire sur les idées de l’auteur comparées aux +vôtres, sur son goût comparé à celui que vous avez, sur ses idées encore +et son goût comparés à ceux de notre génération ou à ceux de la +génération dont il était, etc. De toutes ces fiches, vous constituez +l’idée générale que vous vous faites de l’auteur et les idées +particulières que vous avez sur lui et vous n’avez plus qu’à rattacher +logiquement ou vraisemblablement ces idées particulières à cette idée +générale, pour faire, sinon un bon article, du moins un article qui se +tienne. + +Seulement vous aurez appris à votre lecteur à lire en critique, et non +pas à lire pour jouir de sa lecture, et peu s’en faut que le mot de +Sainte-Beuve ne soit faux: le critique ne sait pas lire pour son plaisir +et n’apprend pas aux autres à lire pour le leur. Il apprend au lecteur à +lire en critique. Or lire en critique n’est pas un plaisir ou du moins +est un plaisir très particulier, mêlé de beaucoup de sécheresse. Sarcey +me disait, vers la fin de sa vie, il est vrai: «Comme je suis las de +lire les livres pour savoir ce que j’en dirai! Ce n’est plus lire, cela; +ce n’est plus s’abandonner; c’est réagir; c’est lire en soi beaucoup +plus que dans l’auteur.» Il avait bien un peu raison. A quoi donc sert +le critique? A faire lire l’auteur _à un certain point de vue_. Son +article est une sorte d’introduction à l’auteur dont il s’agit, +introduction, qui, du reste, peut être fort utile. Selon que le lecteur +a lu déjà ou n’a pas lu l’auteur, le critique l’invite à lire dans telle +disposition générale ou à relire (ou repenser) selon telle orientation +nouvelle. Dans le premier cas, il lui dit: «songez à ceci»; dans le +second: «avez-vous songé à ceci?» Pour parler comme Bonald, qui voyait +tout par trois et dans chaque triade un médiateur, la lecture se compose +de trois personnages: l’auteur, le lecteur; et le critique est le +médiateur. + +Mais, encore une fois, le critique est un homme qui ne sait lire qu’en +critique et qui n’apprend à lire qu’en critique, qui n’enseigne que la +lecture critique, dont, du reste, je ne songe à dire aucun mal. Mais +voulez-vous lire seulement pour jouir de vos lectures? Voulez-vous +apprendre à lire comme on apprend à jouer du violon, c’est-à-dire pour +savoir en jouer et pour prendre le plus grand plaisir possible en en +jouant? C’est un tout autre but; c’est un tout autre point de vue, et +c’est à cet art seul qu’est consacré le petit livre que je commence. + + + + +CHAPITRE I + +LIRE LENTEMENT + + +Pour apprendre à lire, il faut d’abord lire très lentement et ensuite il +faut lire très lentement et, toujours, jusqu’au dernier livre qui aura +l’honneur d’être lu par vous, il faudra lire très lentement. Il faut +lire aussi lentement un livre pour en jouir que pour s’instruire par lui +ou le critiquer. Flaubert disait: «Ah! ces hommes du XVIIe siècle! Comme +ils savaient le latin! Comme ils lisaient lentement!» Même sans dessein +d’écrire soi-même, il faut lire avec lenteur, quoi que ce soit, en se +demandant toujours si l’on a bien compris et si l’idée que vous venez de +recevoir est bien celle de l’auteur et non la vôtre. «Est-ce bien cela?» +doit être la question continuelle que le lecteur se fait à lui-même. + +Il y a une manie des philologues qui est un peu divertissante, mais qui +part du meilleur sentiment du monde et dont nous devons avoir et +conserver comme le principe, comme la racine. Ils se demandent toujours: +«Est-ce bien le texte? N’y a-t-il pas _ergo_ au lieu de _ego_, et _ex +templo_ au lieu de _extemplo_. Cela ferait une différence.» Cette manie +leur est venue d’une excellente habitude, qui est de lire lentement, qui +est de se défier du premier sens qu’ils voient aux choses, qui est de +pas s’abandonner, qui est de ne pas être paresseux en lisant. On dit +que, dans le texte de Pascal sur le ciron, voyant le manuscrit, Cousin +lisait: «... dans l’enceinte de ce raccourci d’abîme.» Et il admirait! +Il admirait! Il y avait: «dans l’enceinte de ce raccourci d’atome», ce +qui a un sens. Cousin, entraîné par son enthousiasme romantique, ne +s’était pas demandé si «raccourci d’abîme» en avait un. Il ne faut pas +avoir de paresse en lisant, même lyrique. + +Ni de précipitation. La précipitation n’est d’ailleurs qu’une autre +forme de la paresse. Nos pères disaient: «lire des doigts». Cela voulait +dire feuilleter, de telle sorte que, tout compte fait, les doigts aient +plus de travail que les yeux. «M. Beyle lisait beaucoup des doigts, +c’est-à-dire qu’il parcourait beaucoup plus qu’il ne lisait et qu’il +tombait toujours sur l’endroit essentiel et curieux du livre.» Il ne +faut pas penser trop de mal de cette méthode qui est celle des hommes +qui sont, comme Beyle, des collectionneurs d’idées. Seulement cette +méthode ôte tout le plaisir de la lecture et y substitue celui de la +chasse. Si vous voulez être un lecteur _dilettante_ et non un chasseur, +c’est le contraire même de cette méthode qui doit être la vôtre. Il ne +faut pas du tout lire des doigts, ni lire en diagonale, comme on a dit +aussi d’une manière très pittoresque. Il faut lire avec un esprit très +attentif et très défiant de la première impression. + +Vous me direz qu’il y a des livres qui ne peuvent pas être lus +lentement, qui ne supportent pas la lecture lente. Il y en a, en effet; +mais ce sont ceux-là qu’il ne faut pas lire du tout. Premier bienfait de +la lecture lente: elle fait le départ, du premier coup, entre le livre à +lire et le livre qui n’est fait que pour n’être pas lu. + +Lire lentement, c’est le premier principe et qui s’applique absolument à +toute lecture. C’est l’art de lire comme en essence. + +Y en a-t-il d’autres? Oui; mais dont aucun ne s’applique à tous les +livres indistinctement. En dehors de «lire lentement», il n’y a pas _un_ +art de lire; il y a _des_ arts de lire et très différents selon les +différents ouvrages. Ce sont ces arts de lire que nous allons +successivement essayer de démêler. + + + + +CHAPITRE II + +LES LIVRES D’IDÉES + + +Il y a des livres d’idées, comme le _Discours de la Méthode_, l’_Esprit +des Lois_, le _Cours de Philosophie positive_. Il y a des livres de +sentiments, comme les _Confessions_ et les _Mémoires d’Outre-tombe_. Il +y a des poèmes dramatiques. Il y a des poèmes lyriques. Il est évident +que, sauf ce précepte général de lire avec attention et réflexion +continuelles, l’art de lire ne peut pas être le même pour ces différents +genres d’écrits. Il y a un art de lire pour chacun. + +L’art de lire les livres d’idées me semble être celui-ci. + +C’est un art de comparaison et de rapprochement continuel. +Matériellement on lit un livre d’idées autant en tournant les feuillets +de gauche à droite qu’en les tournant de droite à gauche, je veux dire +autant en revenant à ce qu’on a lu qu’en continuant de lire. L’homme à +idées étant, plus encore qu’un autre, un homme qui ne peut pas tout dire +à la fois, se complète et s’éclaire en avançant et on ne le possède que +quand on l’a lu tout entier. Il faut donc, à mesure qu’il se complète et +qu’il s’éclaire, tenir compte sans cesse, pour comprendre ce qu’on en +lit aujourd’hui, de ce qu’on en a lu hier, et pour mieux comprendre ce +qu’on en a lu hier, de ce qu’on en lit aujourd’hui. + +Ainsi se dessinent dans votre esprit les idées les plus générales de +votre penseur, celles qu’il a eues avant toutes les autres et dont +toutes les autres ont découlé;--_ou_ celles qu’il a eues tout à la fin, +comme conséquences et comme synthèse d’une foule d’idées +particulières;--_ou_ (plus souvent) celles qu’il a eues au milieu de sa +carrière intellectuelle et qui étaient le résumé d’un grand nombre +d’idées particulières et qui à leur tour ont produit, ont créé des idées +particulières en très grand nombre. + +Si vous lisez Platon par exemple, vous croyez bien vous apercevoir que +la première idée générale qu’il a eue, c’est l’horreur de la démocratie +athénienne qui avait tué Socrate. Vous observez que toute sa politique +doit venir de là, et vous êtes amené ainsi à comparer tel ou tel texte +des _Lois_ à la fameuse prosopopée des Lois dans le _Criton_. Vous vous +dites que Platon est avant tout un aristocrate, mais qu’une sorte de +respect stoïque et même chevaleresque de la loi est une chose qu’il doit +avoir dans le cœur puisqu’il l’admire si fort dans le cœur des autres. +Il serait donc une sorte de républicain aristocrate, républicain +c’est-à-dire ne voulant être que sujet de la loi et voulant que la loi +soit plus puissante que tous les hommes, aristocrate c’est-à-dire ne +voulant pas du commandement de la foule. + +Mais n’y a-t-il pas contradiction et n’est-ce point la foule qui fait la +loi? Non, dans une république aristocratique; non, surtout si vous +observez que Platon parle surtout du respect aux lois _anciennes_, qui +ne sont, au moment présent, l’œuvre ni de la foule, ni d’une élite, mais +l’œuvre du passé, l’œuvre lente des siècles; et vous arrivez à cette +conclusion que peut-être Platon est un homme qui veut qu’un peuple soit +surtout gouverné par son passé, ce qui est l’essence même de +l’aristocratisme.--Vous vous trompez peut-être; mais vous avez comparé, +rapproché, contrôlé une idée par l’autre, limité ou rectifié une idée +par l’autre, et vous avez goûté le plaisir qui est celui que l’on doit +aller chercher chez un penseur, qui est le plaisir de penser. + +J’ai parlé d’idées générales dont l’auteur est _parti_ et qui ont fait +naître des idées particulières. Vous remarquerez toujours que, quand il +s’agit d’une idée générale d’où l’auteur est parti, cette idée est un +sentiment. Pour Platon, la haine de la démocratie, c’est le culte de +Socrate. Mais j’ai parlé d’idées générales où l’auteur est arrivé, peu à +peu en ramassant un grand nombre d’idées ou d’observations de détail. +Platon vous paraîtra avoir procédé ainsi pour arriver à sa théorie des +idées. Il est monothéiste, comme plusieurs de ses prédécesseurs en +philosophie; il est monothéiste; que le monde soit susceptible d’être +ramené à une seule loi, c’est une idée qui a commencé à envahir l’esprit +humain et à s’imposer à lui; mais, d’autre part, il est trop Grec pour +ne pas rester un peu polythéiste, pour ne pas croire que des forces +multiples et diverses gouvernent le monde et se le disputent. N’est-ce +point pour cela qu’il imagine son monde des Idées, vivant dans le sein +de Dieu, substances et âmes intérieures de toutes les choses qui +existent? Qu’est-ce que ceci? C’est un Olympe spirituel substitué à un +Olympe matériel; c’est un Olympe d’âmes pures substitué à un Olympe de +surhommes, à un Olympe anthropomorphique. C’est le livre d’un païen +mystique, d’un païen spiritualisé. Vous comparez; vous rapprochez; vous +vous souvenez que Platon adore les mythes, c’est-à-dire les théories +habillées en fables, en manière de poèmes épiques; et vous vous dites +que la rencontre d’un mythologue et d’un spiritualiste a produit cette +théorie des idées vivantes, des abstractions qui sont des êtres, des +abstractions qui sont des forces, des abstractions qui sont des dieux. +Et vous pouvez encore vous tromper; mais vous ne mécontenteriez pas +Platon qui, comme tous les philosophes, écrit moins pour être admiré que +pour être compris et même moins pour être compris que pour faire penser. +Vous avez pensé; il a gagné la partie. + +Et encore il y a des idées générales qui viennent dans le cerveau du +penseur après toutes les autres, ou bien à peu près; et celles-ci, idées +filles d’idées, elles n’ont presque plus aucun rapport avec le +sentiment. Distinguez-les comme telles et voyez-les comme aussi +téméraires qu’elles sont pures et comme aussi aventureuses qu’elles sont +abstraites. Qu’est-ce que Dieu pour Platon? Non pas un être qu’on adore +par mouvement du cœur et élan de l’instinct, mais une doctrine que +d’autres doctrines ont amené peu à peu à croire vraie; Dieu pour Platon +est une conclusion; la foi de Platon est une logique. Ce n’est pas chose +à lui reprocher; mais comme cela nous intéresse de comparer cette +religion philosophique aux religions où Dieu est «sensible au cœur» +c’est-à-dire à l’intuition immédiate de tout l’être vivant! Lesquels ont +raison? Eh! pour le moment, qu’importe? Pour le moment, je n’apprends +qu’à lire. + +Lire un philosophe, c’est le comparer sans cesse à lui-même; c’est voir +ce qui en lui est sentiment, idée sentimentale, idée résultant d’un +mélange de sentiment et d’idées, idée idéologique enfin, c’est-à-dire +résultant d’une lente accumulation, dans l’esprit du penseur, d’idées +pures ou presque pures. + +Vous lisez Montesquieu. Vous apprenez assez vite que cet homme n’a +qu’une passion: c’est la haine du despotisme. Ce qu’on déteste le plus +au monde, quand on a l’âme active et non pas seulement passive et +soumise, c’est ce que l’on a vu autour de soi à vingt ans. Et je ne dis +pas que cela soit très bon; je dis seulement qu’il en est ainsi. +Montesquieu a vu à vingt ans la fin du règne de Louis XIV; ce qu’il +déteste le plus au monde c’est le despotisme. Observons-le encore, en +lisant surtout les _Lettres persanes_: ce qu’il n’aime pas non plus, +c’est la religion catholique. Pourquoi? mais sans doute parce que la +religion catholique a été une très bonne alliée de Louis XIV surtout +dans la dernière partie de son règne, et un bon soutien de son trône. Or +que lisons-nous dans l’_Esprit des Lois_? Que la religion est une des +meilleures choses d’un État bien réglé. Quelle est cette contradiction? +N’y aurait-il pas là seulement ceci que nous sommes passés d’une idée de +sentiment à une idée de raisonnement? Montesquieu est porté à la haine +du despotisme. Il a songé, assez naturellement, à tout ce qui pouvait +l’arrêter, le réfréner, l’endiguer, l’entraver et l’amortir. Parmi les +différentes forces qui pouvaient avoir cet effet, il a rencontré la +religion, comme il a rencontré l’aristocratie militaire, comme il a +rencontré la magistrature. Dès lors, la religion lui est apparue sous un +autre aspect et je ne dis pas qu’il ait eu pour elle tendresse d’âme; +mais il a eu pour elle tendresse d’esprit. Évolution des idées se +dégageant peu à peu des sentiments dont elles sont parties. + +Nous rencontrons dans Montesquieu cette grande idée générale: influence +des climats sur les tempéraments, et sur les mœurs, et sur les idées, et +sur les institutions des peuples. Et nous ne manquons pas d’envisager +Montesquieu comme le théoricien matérialiste ou fataliste des +législations. Que voyons-nous tout à côté? Cette idée qu’il faut +combattre le climat par les mœurs; et les mœurs, telles qu’elles sont +restées encore sous l’influence du climat, par les lois. Mais cela +est-il possible? A quoi croit-il donc? Il est à supposer qu’il croit à +deux choses: c’est à savoir à l’empire des choses sur nous et au pouvoir +de nous sur les choses. Il croit sans doute, comme a dit Montaigne, que +la fatalité nous mâche; il croit sans doute aussi que l’esprit humain +peut réagir contre la fatalité. Les climats font nos mœurs, nos mœurs +font les lois; oui, mais aussi nos lois font nos mœurs et nos mœurs +peuvent combattre le climat. + +Mais avec quoi ferons-nous des lois contre nos mœurs et ensuite des +mœurs qui, pénétrées de nos lois, combattront le climat? Avec, sans +doute, la force de notre esprit même. Un fataliste spiritualiste et +d’autant plus spiritualiste, car il le faut, qu’il est plus fataliste, +tel est donc Montesquieu? Il paraît bien. Du moins à le supposer tel, +par comparaison que nous aurons faite de lui à lui, nous aurons pensé, +nous aurons réfléchi sur ces différentes forces, extérieures que nous +subissons, intérieures que nous saisissons ou croyons saisir; +extérieures que nous sentons, intérieures dont nous prenons conscience; +et nous aurons, en tout cas, élargi le cercle de notre esprit. + +Nous lisons Descartes. Première impression: quel positiviste! Ne rien +croire sur autorité, ne rien croire que sur observation faite par nous +et réflexion faite par nous. Et éclairés par quelle lumière? Assurés par +quel critérium? Par «l’évidence» c’est-à-dire par la nécessité où nous +serons de croire à moins de renoncer à notre intellect lui-même, par la +nécessité où nous serons de croire sous peine de suicide intellectuel. +C’est le positivisme lui-même. + +Poursuivez, lisez encore et rapprochez. Mais qui nous assurera que notre +évidence n’est pas trompeuse? Rien!--Si! Dieu! Dieu qui ne peut pas se +tromper ni nous tromper, et qui, par conséquent nous a donné une +évidence qui n’est pas une illusion d’évidence et par lequel nous sommes +donc assurés qu’à croire à notre évidence nous ne serons pas +illusionnés. Mais reprenons: Dieu qui ne peut pas se tromper, c’est +Dieu-vérité, et Dieu qui ne peut pas nous tromper, c’est Dieu-bonté. +Pour croire à notre évidence, c’est donc à Dieu-omniscient et à +Dieu-providence qu’il faut croire, et notre condition de connaissance, +c’est donc Dieu-vérité et Dieu-providence. Et cette connaissance +dépendant de Dieu-providence, ce n’est pas très différent de la vision +en Dieu de Malebranche. Ne voir que parce que Dieu permet que nous +voyons, c’est voir en Dieu; voir par Dieu, c’est voir en Dieu. Descartes +n’est donc pas un positiviste, c’est un déiste et quel déiste! C’est un +mystique. Par la comparaison des deux idées principales de Descartes, +nous avons retourné Descartes et du père du positivisme moderne nous +avons fait le tenant le plus radical du déisme et du providentialisme +traditionnel. + +Est-ce là ce qu’il est? Je n’en sais rien; il est très probable, à mon +avis, mais je n’en sais rien; mais ce que je sais, c’est que nous avons +pensé. Nous avons pensé, en nous souvenant, à travers les _Méditations_ +du _Discours de la Méthode_ et en contrôlant le _Discours de la Méthode_ +par les _Méditations_; et nous avons fait comme le tour du problème de +la connaissance, nous apercevant que notre moyen essentiel de connaître +est subordonné à quelque chose que nous ne pouvons pas connaître; nous +apercevant que notre connaissance se résout en foi, soit à elle-même, +soit à quelque chose d’inconnaissable. Qu’avons-nous gagné? De +comprendre une intelligence de premier ordre, de comprendre une +intelligence supérieure à nous et par conséquent, sans doute, d’avoir +développé la nôtre. + +Nous lisons un simple moraliste, La Rochefoucauld par exemple. Nous nous +apercevons qu’il ne croit à aucune vertu. Cela peut nous révolter. Cela +peut aussi nous paraître très facile à réfuter par une donnée immédiate +de la conscience, par cette affirmation de notre être intime que, si +nous sentons en nous bien des vices, nous nous saisissons aussi à tel +moment comme capable d’une vertu et comme dans une sorte d’impuissance +de ne pas céder à son appel. Voilà qui est bien; mais, à nous en tenir +là, nous sommes encore loin de notre auteur, nous nous tenons à distance +de lui, nous n’entrons pas dans son intimité; tranchons le mot, nous ne +le lisons pas. Approchons-nous, voyons de plus près. Que voyons-nous peu +à peu? Qu’il y a des nuances et que très souvent La Rochefoucauld dit: +«toujours», mais qu’assez souvent aussi il dit: «quelquefois»; qu’il est +beaucoup moins tranchant au fond qu’il ne paraît l’être au premier +regard; qu’il ne faut pas le voir comme un bloc. Il y a plus; nous nous +apercevrons bientôt, rien qu’en faisant mentalement une petite liste des +vertus humaines, qu’il y a des vertus dont il ne parle pas et par +conséquent des vertus qu’il ne nie point. Il ne nie point l’amour +paternel, l’amour maternel; et c’est probablement qu’il reconnaît qu’ils +existent et à l’état pur. S’il dit: «si l’on croit que c’est par amour +pour elle que l’on aime une femme, on est bien trompé», il ne dit point: +«si une mère croit que c’est par amour pour lui qu’elle aime son enfant, +elle se trompe». Il n’a pas poussé jusque-là son scepticisme. Son +scepticisme a donc des bornes. Eh bien! traçons-les et, en délimitant la +pensée de notre auteur, nous l’aurons mieux compris; nous l’aurons +compris. Lire un philosophe, c’est le relire si attentivement qu’on +l’analyse. + +Relisons encore celui-ci et apercevons-nous, ce qu’il est impossible que +nous ne finissions pas par saisir, de son procédé. Son procédé, par +comparaison d’un nombre suffisant de ses maximes entre elles nous le +surprendrons, est celui-ci: dissoudre en quelque sorte, diluer une vertu +qu’il entreprend, dans tous les défauts qui l’avoisinent; le courage, +par exemple, dans le désir de briller, la générosité dans l’ostentation, +la loyauté dans le désir d’inspirer une confiance dont on retirera des +bénéfices, etc. Fort bien; mais dès lors, si l’on peut dissoudre les +vertus dans les défauts qui les avoisinent, on peut dissoudre aussi les +défauts dans les vertus qui sont proches d’eux et dire: «Tel homme +désire briller; et pour cela se met toujours en avant; mais au fond de +cela, il y a du courage. Tel homme veut qu’on le sache généreux; mais, +pour qu’on le sache, il l’est en effet; il faut bien qu’il le soit même +au fond pour faire tant de sacrifices à vouloir qu’on sache qu’il l’est. +C’est en somme un assez bon homme.» Maître du procédé d’un auteur, vous +pouvez toujours le retourner contre lui. Et d’abord, c’est un jeu +divertissant, donc une jouissance; mais ce n’est pas seulement un jeu; +c’est posséder son auteur jusqu’en son fond, c’est saisir comme sa +racine, comme le germe d’où son œuvre est sortie et d’où elle pouvait +sortir la même sans doute, mais dans une autre direction; et c’est en +vérité le bien connaître. + +On ne connaît sans doute quelqu’un que quand on sait ce qu’il est et +aussi ce qu’il pouvait être. + +En revenant encore à M. le duc, que voyons-nous qu’il affirme toujours? +Que l’égoïsme, l’intérêt, l’amour-propre, comme il dit, est le fond de +tous nos sentiments et le mobile de toutes nos actions. Vous +réfléchissez là-dessus et vous vous dites: «Mais... plût à Dieu! Dire +que nous agissons toujours en vue de notre intérêt, c’est dire que nous +n’agissons jamais par bonté, mais c’est dire aussi que nous n’agissons +jamais par méchanceté, que l’homme ne fait jamais le mal pour le plaisir +de faire le mal, qu’en un mot la méchanceté n’existe pas! Mais alors, +quelle idée favorable La Rochefoucauld se fait de la nature humaine! +Comme il se trompe en sa faveur! Quel optimiste que ce La Rochefoucauld! +Comme je me trompais sur ce La Rochefoucauld!»--Il y a du vrai, beaucoup +de vrai. La Rochefoucauld a été sévère pour nous, mais aussi il a été +charitable. Notre plus grand défaut, il ne l’a pas vu ou il n’a point +voulu le voir. De la part d’un homme si sagace, c’est une merveilleuse +indulgence. + +Soit; mais qu’est-il donc arrivé? Il est arrivé qu’à lire et à relire La +Rochefoucauld, La Rochefoucauld s’est transformé sous nos yeux. Nous le +voyons tout différent de ce qu’il était. Les sentences se transforment +sous la lecture comme le rayon à travers le prisme. Est-ce un bien? +Est-ce un mal? Et dès lors où est la vérité? Dans la première +impression, ou dans la seconde, ou dans la troisième? Probablement cette +vérité, elle aussi, nous fuit d’une fuite éternelle; probablement les +auteurs sont inépuisables en raison de ce qu’ils ont et en raison de ce +qu’en les lisant, nous mettons en eux; mais l’essentiel est de penser, +le plaisir que l’on cherche en lisant un philosophe est le plaisir de +penser, et ce plaisir nous l’aurons goûté en suivant toute la pensée de +l’auteur et la nôtre mêlée à la sienne et la sienne excitant la nôtre et +la nôtre interprétant la sienne et peut-être les trahissant; mais il +n’est question ici que de plaisir et il y a des plaisirs d’infidélité et +l’infidélité à l’égard d’un auteur est un innocent libertinage. + +Encore, en lisant un philosophe, il faut faire attention à ses +contradictions. Les contradictions sont les accidents de paysage d’un +grand penseur. On serait désolé qu’il n’en eût point et que son paysage +fût trop bien composé. Il semblerait alors que son œuvre fût ce tableau +dont parlait Musset, «où l’on voit qu’un monsieur bien sage s’est +appliqué». On n’est point fâché que la liberté d’esprit, que la +spontanéité, que le jaillissement intellectuel se marque à ceci que le +penseur n’a pas toujours pensé la même chose et n’a pas tiré toutes ses +idées les unes des autres comme des formules algébriques. La +contradiction appelle l’attention, l’excite, la ravive, la transforme en +réflexion, la féconde infiniment. Je ne souhaite pas que les auteurs +abondent en contradictions; mais je souhaite que les lecteurs sachent en +trouver. + +Par exemple, Jean-Jacques Rousseau, dans tous ses ouvrages, maudit +l’influence de la société sur l’individu et souhaite passionnément que +l’individu sache s’y soustraire; et dans un seul il sacrifie l’individu +à la société et souhaite impérieusement qu’elle l’absorbe. C’est une +contradiction, sans doute, et pour mon compte j’en suis persuadé: les +grandes idées générales dérivant toujours des sentiments, il est +probable que Rousseau, dans la plupart de ses écrits, a tiré ses idées +de sa passion pour l’indépendance et pour la solitude, et dans un de ses +livres de sa passion, très honorable, pour la République de Genève. Mais +en sommes-nous sûrs et sommes-nous certains même qu’il y ait +contradiction? Je sais des hommes de la plus haute intelligence qui n’en +voient point ici et qui rattachent très ingénieusement le _Contrat +Social_ à l’œuvre tout entière, pour eux très une et très cohérente, de +Rousseau. Je ne dis point qu’ils aient tort. En fait de contradiction, +le premier plaisir du lecteur est d’en trouver, et le second plaisir du +lecteur est de les résoudre. Il aiguise son esprit à les trouver et il +l’affine plus encore à les faire disparaître; il s’exerce à les faire +lever; il s’exerce plus encore à se démontrer à lui-même qu’elles +n’existent pas et n’ont jamais existé. Tout cela est bon et tout cela +est très agréable. + +La suite des états d’esprit à cet égard est celui-ci: on commence par ne +pas saisir les contradictions en lisant les penseurs; puis on en relève +beaucoup; puis on en aperçoit trop, et dès lors, selon la nature +d’esprit que l’on a, on les multiplie avec malignité, et l’on en +triomphe, ou l’on s’habitue à les résoudre toutes et l’on finit par les +multiplier pour les résoudre. Il ne faut pencher vers aucun excès et il +faut se tenir dans un certain milieu où le plaisir de comprendre ne soit +pas gâté par le plaisir de discuter, ni même par celui de concilier +trop; mais se placer tour à tour aux différents points de vue et dans +les différentes attitudes, et tantôt s’abandonner à la force de la +pensée et à la rigueur de la logique, tantôt se défendre, ne vouloir pas +être dupe, opposer l’auteur à l’auteur pour le battre à l’aide d’un +auxiliaire qui est lui-même; tantôt venir à son secours et démontrer +qu’il ne s’est ni trompé ni contredit et que ce sont des apparences qui +sont contre lui, si tant est même qu’il y ait des apparences: tout cela +est comprendre encore; tout cela n’est que différentes façons de +comprendre et il suffit, pour que toutes soient utiles et fécondes, qu’à +toutes ces opérations préside la loyauté et que jamais le sophisme ne +s’y mêle. + +Pour résumer, la lecture d’un auteur qui est philosophe est une +discussion continuelle avec lui, une discussion où se retrouvent tous +les charmes et tous les dangers aussi d’une discussion dans la vie +privée. Les charmes, il faut savoir les goûter; il faut savoir écouter +longtemps; il faut savoir suivre le penseur dans tous les détours et +même dans toutes les hésitations de sa pensée; il faut sentir +l’objection se lever doucement dans notre esprit, mais la prier de ne +pas éclater et d’attendre le moment où peut-être l’auteur se la sera +faite lui-même, et le plaisir est très vif alors; car d’abord nous +sommes sûrs d’être bien en commerce intellectuel avec l’auteur, puisque +nous l’avons prévenu, c’est-à-dire compris d’avance, et ensuite nous +nous disons avec satisfaction que nous ne sommes pas indignement +inférieurs à lui, puisque l’objection qu’il s’est faite, nous la lui +faisions, c’est-à-dire puisque nous circulions dans sa pensée presque +aussi largement, presque aussi aisément que lui-même. + +Et les dangers de la discussion, il faut savoir les éviter comme dans +une discussion privée. Il ne faut point nous obstiner dans notre +sentiment, parce qu’il est notre sentiment; et, parce que nous avons +trouvé contre un raisonnement un peu faible de l’auteur un raisonnement +assez fort, croire toujours avoir raison contre lui. Cela nous mènerait +assez vite à une étroitesse d’esprit, à une sorte d’_irréceptivité_, si +je puis dire ainsi, en vérité à une inintelligence acquise qui serait +certainement la plus fâcheuse des acquisitions. + +Certaines préférences à rebours sont à noter. Tel auteur est préféré par +un lecteur, non pas parce que ce lecteur lui trouve l’esprit juste, mais +parce qu’il lui trouve l’esprit faux, ce qui donne à ce lecteur le +plaisir d’avoir toujours raison ou de croire toujours avoir raison +contre lui, par suite de quoi c’est à cet auteur que ce lecteur revient +constamment. En entrant dans sa bibliothèque, ce lecteur-là va tout +droit à cet auteur-là et s’assied en se disant, de façon plus ou moins +consciente: «Comme je vais avoir raison! Comme je vais avoir l’esprit +juste!» Je conseillerais un peu à ce lecteur de changer d’auteur favori. + +J’ai connu deux hommes qui ne conversaient jamais que de Proudhon. L’un +ne jurait que par lui; l’autre allait souvent jusqu’à jurer contre lui. +Je n’ai jamais su lequel aimait le plus Proudhon, de celui qui y voyait +une source inépuisable de vérités, ou de celui qui y voyait un océan de +sophismes. L’un l’aimait comme un père spirituel à qui il devait +reconnaissance du don de la vie; l’autre l’aimait comme un homme à qui +il devait de savourer continuellement sa supériorité intellectuelle; +l’un l’aimait avec dévotion, l’autre avec égoïsme; l’un l’aimait de tout +l’amour que l’on a pour l’être d’élection, l’autre de tout l’amour que +l’on peut avoir pour soi-même; et l’un était fier de se dire que, s’il +rencontrait Proudhon, il le réfuterait et le confondrait assurément; et +l’autre de se dire que, s’il rencontrait Proudhon, il l’expliquerait à +lui-même avec une clarté définitive. + +Et ils s’aimaient réciproquement, du reste: l’un étant heureux des +occasions que lui donnait l’autre d’exposer la doctrine de son maître et +de s’en pénétrer à nouveau; l’autre étant heureux des occasions que lui +donnait le premier de discuter comme avec Proudhon lui-même et de le +terrasser par procuration. _Fortunati ambo._ + +Je crois pourtant que c’est à distance égale ou à peu près de ces deux +heureux qu’il faut être et tâcher de se maintenir, pour garder cette +liberté d’esprit qui est le bonheur intellectuel véritable. En choses +intellectuelles, il ne faut ni abdication ni triomphe. L’abdication est +toujours un peu déprimante et le triomphe est toujours vain. Se sentir +en face d’un penseur, toujours en lutte courtoise et bienveillante, +sentir qu’il a raison et n’en convenir qu’à la dernière extrémité, mais +en convenir franchement, sentir qu’il a tort et se savoir gré de le +sentir, mais à la dernière extrémité encore et en se disant toujours +que, s’il était là, il ne nous laisserait pas peut-être en pleine +sécurité de victoire et aurait sans doute quelque redoutable retour +offensif; lui prêter, même en les tirant de lui ou de vous, quelque +argument de réserve à vous réduire ou à vous embarrasser: voilà +l’exercice qui constituera pour vous une bonne hygiène intellectuelle. +Avec les philosophes, la lecture est une escrime où, quelques +précautions prises, que nous avons indiquées, l’esprit prend +incessamment des forces nouvelles qui peuvent être utiles de toutes +sortes de façons et qui, par elles-mêmes et pour le seul plaisir de les +posséder, valent qu’on les possède. + + + + +CHAPITRE III + +LES LIVRES DE SENTIMENT + + +Il est permis de lire un peu moins lentement les auteurs qui ont pour +matière les sentiments de l’âme humaine, guère moins du reste. Là aussi +il faut, sous d’autres formes, de la réflexion et même de la discussion +et par conséquent tout le contraire de la hâte. Cependant ici, je suis +tout à fait d’avis qu’il faut commencer par _s’abandonner_. L’auteur +sentimental peint les sentiments du cœur moins pour les peindre que pour +nous les inspirer. Il est un semeur de sentiments comme le philosophe +est un semeur d’idées. Avant tout, il veut toucher. Toucher, c’est faire +partager au lecteur les sentiments qu’on a prêtés à ses personnages; +c’est nous mettre, par une sorte de contagion, dans l’état d’âme et dans +les divers états d’âmes des personnages qu’on a créés. Si l’auteur ne +réussit point à cela, s’il ne touche pas du tout, laissons-le; mais s’il +nous touche un peu, ne résistons-pas, laissons-nous conduire à cet +aimable guide, laissons-nous aller à l’impression, laissons-nous +toucher, laissons-nous attendrir. Nous ne nous appartenons plus, il est +vrai; mais c’est peut-être pour cela que nous avons pris en main un +romancier ou un poète. Cette possession de nous-mêmes par une fiction +est une chose assez curieuse. C’est une sorte d’enivrement, et +c’est-à-dire c’est à la fois une perte et une augmentation de notre +personnalité. C’est un état suggestif. En lisant un roman qui nous +passionne, nous ne sommes plus nous-mêmes et nous vivons dans les +personnages qui nous sont présentés et dans les lieux qui nous sont +peints par le _magus_, comme dit très bien Horace, c’est-à-dire par +l’hypnotiseur. Il y a perte de notre personnalité. + +Mais aussi il y a augmentation de notre personnalité en ce sens que, +dans cette vie d’emprunt, nous nous sentons vivre plus puissamment, plus +amplement, plus magnifiquement qu’à l’ordinaire. Et ce moi d’emprunt, +vivant d’une vie plus riche que le moi proprement dit, c’est encore +nous-mêmes. Le moi proprement dit en est comme le support et est heureux +de le supporter et de s’en sentir agrandi. Ou il est comme le vase qui +le reçoit et qui est heureux de le recevoir, et comme un vase qui, en +recevant, s’agrandirait, s’élargirait, se dépasserait. Nous recevons en +nous l’âme de la princesse de Clèves et, tout en sentant fort bien que +c’est d’une autre âme que nous vivons pour une heure, nous sentons aussi +que notre âme à nous enveloppe l’âme étrangère qu’elle reçoit, et s’en +pénètre et s’en enrichit merveilleusement, ou du moins d’une façon qui +nous paraît merveilleuse. + +Pour vous rendre compte de cette hypnose, portez votre attention sur le +moment du réveil. En posant le beau roman, nous nous réveillons au sens +propre du mot, nous nous frottons les yeux, nous nous étirons, nous nous +ébrouons; nous sentons très nettement que nous passons d’une vie dans +une autre et que nous nous diminuons, ou que nous tombons de haut. C’est +une âme qui s’était unie à la nôtre, à laquelle nous nous étions unis et +qui nous quitte. + +Voilà ce que j’appelle _s’abandonner_, ce qui est nécessaire absolument +quand c’est à un écrivain de sentiment que l’on a affaire. Mais, il est +bien entendu qu’il n’est pas défendu de se reprendre et ressaisir, et il +y a même à se reprendre et à réfléchir des plaisirs nouveaux. Réfléchir +sur une œuvre d’imagination consiste surtout en ceci: se demander si les +personnages sont vraisemblables et naturels et goûter leur vérité, comme +en lisant l’on a goûté la beauté, l’intensité de leur vie morale. On me +dira: selon quel critérium pourrons-nous juger de la vérité d’un +personnage? Je répondrai: par ce que vous avez vu et observé autour de +vous. Sans doute, c’est là un très petit champ d’observation, et ce +qu’on en a tiré est par conséquent un critérium, pour ainsi parler, très +pauvre. Je ne connais pourtant pas d’autre moyen de juger de la vérité. + +Il est probable que, par manque de termes de comparaison, nous nous +trompons très fréquemment et que l’auteur qui nous dit: «Ces personnages +que vous trouvez invraisemblables, je les ai connus» a raison. Cependant +les hommes ne sont pas si différents les uns des autres qu’on ne puisse, +avec un certain nombre d’observations personnelles, juger par +comparaison des personnages que les auteurs nous présentent. Ce qui, +dans la réalité, est à portée de nos regards est une moyenne de +l’humanité. Ce que les auteurs mettent sous nos yeux, ce sont êtres qui, +ou sont dans la moyenne de l’humanité, ou s’en écartent en étant +supérieurs ou inférieurs à elle, mais doivent lui ressembler et sont de +purs monstres d’imagination s’ils ne lui ressemblent pas. Vous avez donc +les éléments nécessaires et suffisants pour juger de la vérité des +peintures. Vous n’avez jamais vu _le père Grandet_; mais vous avez connu +tel avare, M. X..., et, en réfléchissant sur le _père Grandet_, vous +vous dites: «... et il est très vrai; _Le père Grandet_ c’est M. X..., +tel que serait celui-ci s’il était plus poussé, plus entraîné par la +fougue de la passion, placé du reste, dans des conditions un peu +différentes, dans une petite ville ou dans un village, etc.» + +La lecture des romans suppose ainsi comme condition nécessaire du second +moment, je veux dire de la réflexion qui juge, une assez grande +connaissance des hommes, et je n’entends par là qu’une assez grande +habitude d’observer les hommes autour de soi. Les jeunes ouvrières qui +lisent les romans à très bon marché ne sont capables que de +l’enthousiasme du premier moment, que de ce que j’ai appelé +l’abandonnement; le second moment n’existe que pour ceux qui sont plus +âgés et qui sont doués d’une certaine faculté d’observation et de +mémoire; mais ceux-ci goûtent des plaisirs beaucoup plus vifs, étant +encore capables de s’abandonner, l’étant surtout de comparer le roman à +la vie et d’éprouver des sensations d’admiration très vive quand ils +estiment que le roman a copié la vie avec sûreté ou plutôt l’a déformée +de manière à accuser plus vigoureusement ses traits caractéristiques. + +Une des plus fortes parmi ces sensations est celle-ci: voir dans le +roman ce qu’on avait vu dans la vie, mais le voir d’une façon plus nette +et plus accusée. La connaissance que nous avions d’un caractère est +juste sans doute, mais elle est générale; elle est d’ensemble et par +conséquent elle est flottante encore; ce qui nous ravit, c’est d’avoir +retrouvé dans le roman cette même connaissance sous un rayon plus vif +qui fait sortir les traits de détail, qui met en relief les +particularités significatives et qui nous fait dire: «Comme c’est vrai! +J’avais entrevu cela, je ne l’avais pas vu; j’en avais l’intuition, je +n’en avais pas pris possession.» Le roman, s’il est bon, nous aide à +capter la vie elle-même qui nous fuyait, qui échappait à demi à nos +prises nonchalantes. + +La lecture est ainsi faite de ce que nous savons, de ce que nous +apprenons et de ce que nous n’apprenons que parce que nous le savions +déjà et de ce que nous savons mieux maintenant parce que nous venons de +le rapprendre. Nous allons ainsi de la réalité à la fiction, et la +fiction n’a de prix pour nous que si à nos yeux mêmes elle est pénétrée +de réalité, et la réalité nous est plus intéressante quand nous y +revenons après avoir traversé la fiction pénétrée d’elle. + +Un autre critérium à juger la fiction et par conséquent à en jouir +davantage si elle est bonne, c’est de regarder en nous-mêmes. On +demandait à Massillon, très honnête homme: «Où prenez-vous donc la +matière de toutes les peintures de vice que vous faites?» Il répondit: +«en moi-même». Il est ainsi. Chacun de nous se suffirait presque pour +peindre tous les vices et aussi toutes les vertus, s’il savait peindre; +pour reconnaître, du moins, la vérité de toutes les peintures de toutes +les vertus et de tous les vices. Chacun de nous est un petit monde où le +monde entier se voit en raccourci et est véritablement comme en germe, +et le proverbe italien cité par Pascal est très exact: «Le monde entier +est fait comme notre famille» et même comme nous. Or, ces semences de +toutes les vertus et de tous les vices qui sont en nous, nous permettent +très bien de juger ce qu’il y a de réalité dans les fictions. Une +fiction, c’est toujours une partie de nous qui, aux mains de l’auteur, +est devenue un personnage, une autre partie de nous qui est devenue un +autre personnage, et ainsi de suite, et c’est encore le plus souvent par +retour sur nous-mêmes que nous jugeons. + +La lecture exige donc de nous que nous soyons capables d’analyse +auto-psychologique, et il n’y a très bons lecteurs que ceux qui en sont +capables. J’ai entendu une femme de trente ans dire: «Je n’ai jamais pu +comprendre ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame Bovary_.» J’ai +pensé à lui répondre: «Ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame +Bovary_, c’est vous», car il n’y a pas de femme de trente ans, je ne dis +point qui ne soit Madame Bovary, mais qui ne contienne en elle une +Madame Bovary avec toutes ses aspirations et tous ses rêves et toute sa +conception de la vie; une Madame Bovary latente, qui n’éclora point, +comprimée et déroutée par toutes sortes d’autres éléments psychiques, +mais qui existe. Seulement la dame dont je parle, très en dehors, très +étourdie, n’était pas capable de se discerner elle-même et ne pouvait +démêler la Madame Bovary qui était en elle, comme, du reste, dans toutes +les autres femmes. + +Les étonnements mêmes que nous causent quelquefois les fictions, et je +parle encore une fois de celles qui sont bonnes, nous amènent à des +découvertes. Nous sommes étonnés, choqués, nous nous disons: «mais ce +n’est pas vrai!» Un je ne sais quoi nous avertit que peut-être ce n’est +pas si faux que nous croyons; nous nous interrogeons et il arrive +souvent que nous nous disions: «du moins, ce n’est pas impossible». +C’est qu’un retrait inexploré de notre âme s’est à demi révélé à nous, +c’est qu’une partie du subconscient, par l’effet de cette aide +étrangère, est entrée dans notre conscient, c’est que nous nous voyons +plus profondément qu’auparavant. + +C’est ainsi que la lecture, si elle exige l’habitude de l’examen de +conscience, par contre-coup aussi nous la donne. Du jour, où déjà, bon +lecteur, nous nous avisons de comparer les personnages d’une fiction, +non aux gens connus de nous, mais à nous-mêmes, nous prenons cette +habitude, et nous nous lisons comme un livre, du moins comme un +manuscrit difficile, avec attention et application, et quand nous +revenons aux livres, nous avons acquis une aptitude plus grande à les +comprendre et à les juger, ce qui, du reste, est la même chose. + +Il est certains livres qu’on ne sait guère comment lire et pour lesquels +on sent que l’on n’a point de critérium. Ce sont les livres où sont +rapportés, décrits et dépeints, des caractères d’exception. Ce ne sont +point des livres faits pour le plaisir, chez l’auteur, de conter, chez +le lecteur, d’entendre bien conter; ce ne sont pas des livres +d’observation générale et par conséquent que nous puissions contrôler; +ce ne sont point des livres d’idéalisation et que par conséquent nous +puissions contrôler encore en ce sens qu’ils présentent comme réalisé ce +qui est en nous belle inspiration, beaux rêves et belles ambitions +morales. Ce sont des livres où nous sont présentés des êtres _dont +l’intérêt même_ est d’être en dehors de la moyenne, en dehors de la vie +connue et en dehors de la vie telle que, à l’ordinaire, nous voudrions +qu’elle fût. Telles sont, par exemple, souvent, les créations ou les +créatures des frères Goncourt, tel est le principal personnage du +_Horla_ de Maupassant, etc. Les auteurs qui ont ce goût nous diront +volontiers que ce sont les plus intéressants des livres, puisqu’ils +apprennent quelque chose; ceux que vous pouvez contrôler par vos +observations propres ne valent pas la peine d’être écrits, puisque vous +pourriez presque les faire et que par conséquent il vous est peu utile +de les lire; les nôtres sont des livres d’observation et les livres +d’observation par excellence, puisqu’ils sont d’observation inédite et +qu’ils étendent le domaine de l’observation. + +Ils nous étonnent pourtant et nous désorientent, parce que nous ne nous +y sentons pas sur un terrain sûr et que nous ne pouvons plus les +contrôler même partiellement et que, pour ainsi dire, ils nous demandent +trop de confiance. + +On voudrait le plus souvent que ces livres-ci fussent placés par les +auteurs en terre étrangère et donnés comme des relations de voyage. D’un +Japonais, rien n’étonne beaucoup, et l’on n’est point surpris que, par +rapport à nous, un Japonais soit très exceptionnel et que nous manquions +de critérium pour juger s’il est vrai ou faux. + +On voudrait encore que l’auteur nous donnât sa parole d’honneur que le +fait est vrai et que les caractères sont vrais, auquel cas on lirait ces +livres comme des livres scientifiques rapportant des observations toutes +nouvelles et tout étranges et plus intéressants que tous les autres en +effet, car ce n’est point un cas classique de fièvre muqueuse qui +intéressera un médecin; mais la parole d’honneur du romancier n’est +point de ces choses qui nous puissent mettre en pleine assurance. + +Le moyen le plus usité et le meilleur assurément qu’emploient les +romanciers qui savent leur métier est d’entourer le cas exceptionnel +d’un bon nombre de faits d’observation très courante au contraire et +bien connus. A ce compte nous leur faisons confiance, parce que nous +voyons qu’ils savent bien observer ce que nous observons nous-mêmes et +nous les respectons comme bons observateurs et nous supposons qu’ils +l’ont été aussi des cas exceptionnels qu’ils nous rapportent; et ce cas +exceptionnel bénéficie, en quelque sorte, de l’exactitude de tout ce qui +l’entoure. + +Moi, tout compte fait, je ne saurais trop dire comment il faut lire ces +livres-ci. Ils échappent un peu aux moyens ordinaires de lecture. Le +plus souvent on les lit comme purs et simples ouvrages d’imagination, et +l’on ne sait gré à l’auteur que de sa faculté d’imaginer, contre quoi +précisément il proteste, disant: «Si c’était imaginé, ce ne serait pas +intéressant» et se fâchant comme un historien dont on dirait qu’il est +un romancier très curieux. + +L’exceptionnel en littérature est plein de danger. La littérature +proprement dite est la peinture de notre âme à tous et de nos mœurs à +nous tous, avec une certaine exagération savante destinée à mettre en +relief les parties les plus importantes et les plus intéressantes de la +vérité elle-même. Et c’est cette exagération qui fait les caractères +d’exception, comme les Harpagon, les Tartuffe, les Chimène, les Pauline, +les Monime et les Mithridate; mais ces exceptions, n’étant qu’une +exagération habile et un agrandissement de la vérité elle-même, sont +reconnaissables et contrôlables encore. Un vers du bon Sanson, l’acteur, +est très amusant. + + C’est surtout dans l’excès qu’il faut de la mesure. + +Il y a sans doute une certaine naïveté dans la forme; mais il a +parfaitement raison; je dirai de même, et avec autant d’ingénuité, que +c’est surtout dans l’exceptionnel qu’il faut un fond de vérité générale +qui nous persuade que, si anormal qu’il soit, il est vrai encore, et +qui, par là, lui rende en quelque sorte son autorité sur nous et par +suite son intérêt. Quant à l’exceptionnel tout pur, le plus souvent il +rebute par son caractère, apparemment hybride, par l’incertitude où l’on +est s’il est une vérité, auquel cas il n’y aurait rien de plus +intéressant, ou s’il est une fantaisie, auquel cas il n’intéresse que +sur l’auteur, doué d’un tour d’imagination si particulier. + +Je dis souvent: «l’exceptionnel du roman ne me renseigne que sur +l’exceptionnel de l’auteur, ce qui du reste est déjà de quelque valeur». + +Beaucoup de lecteurs pourtant s’intéressent à l’exceptionnel proprement +dit, lisant, disent-ils, pour se secouer, pour se dépayser, pour voir du +nouveau et du tout nouveau, et précisément ne tenant point à contrôler, +ce qui n’est que se ramener au déjà vu et au train, peu aimé, de tous +les jours. Je ne songe pas à leur en vouloir; mais il me semble que +peut-être il vaudrait mieux qu’ils s’adressassent à un autre art qu’à la +littérature. Ce qui nous fait sortir de la vie où nous sommes, ce n’est +ni la littérature, si romanesque ou si poétique qu’elle puisse être, ni +la peinture, ni la sculpture, c’est l’architecture et la musique, aux +deux pôles, pour ainsi dire, de l’art: l’architecture qui, tout compte +fait et quoi qu’on ait pu dire, ne copie rien et n’est que combinaison +de belles lignes tout abstraites et tirées de notre conception intime et +pure des belles lignes; la musique qui ne copie rien et qui ne peint que +des états d’âme et qui ne suggère que des états d’âme. + +Encore l’architecture ramène la pensée à la vie civile, en ce sens qu’un +monument est fait pour recevoir une foule en vue de tel ou tel acte et +doit jusqu’à un certain point avoir le caractère qui convient à cet +acte, comme il a la forme qui s’y prête, et une école ne doit pas +présenter les mêmes combinaisons de lignes qu’une église;--et la musique +seule est tout à fait l’art qui permet qu’on échappe à la vie et qui +aide à en sortir; et c’est l’expression même de la rêverie. + +Les amateurs d’exceptionnel en littérature et qui l’aiment, non point +parce qu’ils sont blasés sur le normal, mais par goût de s’évader de la +vie réelle, se trompent donc, je crois, en s’adressant à la littérature, +y entretiennent en se plaisant à lui un genre qui, en littérature, est +un genre faux, et feraient mieux, je crois, de s’adresser, selon leurs +tempéraments particuliers, à l’un ou à l’autre des deux autres arts que +j’ai dits. + +Quoi qu’il en soit, il y a lectures très différentes selon les +différentes natures d’esprit, et par suite il y a, et elle est amusante, +décevante aussi ou peu sûre, et telle qu’il ne faut pas s’y fier +légèrement, mais assez instructive en somme, une étude des esprits et +même des âmes, une étude des hommes _par ce qu’ils se montrent comme +lecteurs_. + +Celui, par exemple, qui ne peut lire que des narrations, le lecteur +d’Alexandre Dumas, n’est pas pour autant un homme d’action et +quelquefois même il est très paresseux, mais le plus souvent il n’est ni +un observateur des autres ni un observateur de soi-même et il n’a ni vie +intérieure ni vie extérieure intellectuelle. + +Il est amateur de courses et volontiers spectateur de départs +d’aviation; il est, sauf quand il est atteint de paresse physique, très +grand voyageur, les voyages étant, sinon tout à fait, comme a dit +Emerson, «le paradis des sots», du moins le paradis de tous ceux à qui +le don d’observer ou de méditer est refusé, ni la méditation ni même +l’observation ne demandant plus de six kilomètres carrés pour se +satisfaire. + +Il est très volontiers conteur et conteur de soi-même. Il est celui qui +dit le plus: «j’étais là, telle chose m’advint». Il conte beaucoup, +raisonne peu, ne réfléchit jamais et ignore le repentir. C’est un homme +aimable dont la société est aussi agréable qu’elle est inutile, s’il est +vrai, ce que l’on pourra contester, que ce qui est agréable puisse être +inutile. + +Le lecteur qui n’aime que le roman réaliste est généralement un esprit +juste, droit, pondéré, qui a de bons yeux, un bon raisonnement, qui ne +se trompera guère, que l’on ne trompera pas souvent et qui se tirera +bien de l’affaire de la vie. Il a une tendance au pessimisme, ou plutôt, +car le grand pessimiste est toujours un idéaliste froissé, il a une +tendance à trouver tout médiocre, à bien compter là-dessus et à s’en +accommoder sans trop de peine. Des hommes il se console par en médire et +il est de ceux, signe d’âme triste et un peu mauvaise, pour qui la +médisance est une consolation. + +L’amateur de livres réalistes n’est pas très bon. Il trouve souvent que +son auteur n’est pas assez noir, et il lui donnerait des conseils dans +le sens d’une plus grande sévérité et des avis très vigoureux sur la +bassesse humaine. + +L’amateur de livres réalistes est d’une société un peu attristante. On +l’estime dans les salons personnage indésirable à moins qu’il n’ait de +l’esprit et de l’humour, en considération de quoi l’on pardonne en ces +lieux-là absolument tout. + +Le lecteur de livres idéalistes où les personnages ont des vertus +extraordinaires et des délicatesses de sentiments inattendues est +généralement une lectrice: «J’ai pour moi les jeunes gens et les +femmes», disait Lamartine, et George Sand aurait pu le dire aussi sans +se tromper aucunement. Le lecteur de livres idéalistes n’est pas +nécessairement optimiste; mais il aime à croire à la noblesse de la +nature humaine au moins chez un certain nombre d’individus privilégiés +parmi lesquels il se place et non pas toujours à tort. Il a des +mouvements généreux: il a au moins des mouvements généreux qui, pour +n’être pas toujours suivis d’un plein effet, doivent pourtant lui être +comptés. Il se fait une âme très spéciale qui est composée de celle +d’abord qu’il a apportée avec lui et qui tendait naturellement à +l’idéal, de celle ensuite qu’il a tirée de ses livres favoris et qui +raffine encore et renchérit sur les instincts primitifs; il se fait ce +qu’on appelle une âme romanesque. + +Le romanesque est un être très aimable qui nous donne bien des +satisfactions: celle d’abord de l’aimer; celle ensuite de l’admirer un +peu comme un noble exemplaire en somme de l’humanité; celle ensuite de +ne pas le craindre, encore qu’il ne fallût pas, à cet égard, avoir une +pleine confiance; celle enfin de lui donner ces fameux conseils de bon +sens, de prudence, de sagesse pratique, qu’à donner nous nous +épanouissons, nous nous élargissons, nous nous enorgueillissons et qui +comblent de plaisir, de pleine satisfaction, de joie intime et profonde, +du sentiment de la supériorité indulgente et bienfaisante, ceux de qui +ils partent. + +Les lecteurs de poètes ne sont pas très différents des lecteurs de +romans idéalistes; il y a pourtant quelque distinction à faire. Le +lecteur des poètes n’est pas seulement un romanesque; c’est un artiste +ou un homme qui a des prétentions à être artiste. Il veut lire dans une +«langue artiste», dans cette langue, comme a dit Musset, que le monde +entend et ne parle pas et j’ajouterai que le monde n’entend même pas +beaucoup. Le lecteur de poètes est un initié ou croit l’être et se +flatte de l’être. Il y a entre les poètes et les lecteurs de poètes une +franc-maçonnerie qui n’existe pas entre les romanciers et les lecteurs +de romans. + +Pour le poète, le lecteur des poètes est un homme qui a le chiffre. Et +le lecteur des poètes sait qu’il a le chiffre ou il croit l’avoir. Aussi +le lecteur de romans idéalistes n’est pas dédaigneux à l’ordinaire, mais +le lecteur des poètes l’est presque toujours. Il méprise ceux qui lisent +les journaux; il méprise un peu ceux qui lisent les livres pratiques et +les livres d’histoire. Il ne doute point qu’il n’ait une âme de qualité +supérieure, une âme nourrie du miel d’Hymette. + +Il est rare qu’un lecteur de romans idéalistes écrive lui-même des +romans; il est rare, au contraire, que le lecteur de poètes ne fasse pas +des vers lui-même. Il est du Parnasse. Je ne l’en dissuaderai pas, du +reste. Dans les livres de philosophie, on va chercher des idées +générales, dans les romans réalistes des observations, dans les romans +idéalistes de beaux sentiments, dans les poètes _tout cela_ et de plus +des inventions de rythme, des trouvailles de mélodie, d’harmonie, toute +une technique, qui ici, a autant d’importance que le fond; et de cette +technique on ne jouit, à cette technique on ne se plaît, à cette +technique on ne se joue amoureusement, que si soi-même on s’en est mêlé, +que si on s’y est essayé, que si l’on en a mesuré les difficultés, que +si l’on y a atteint soi-même à quelques petits succès relatifs; comme il +n’y a que les musiciens qui comprennent la musique, et les autres, quand +ils croient y entendre quelque chose, sont des snobs, il n’y a que les +hommes qui ont été un peu versificateurs qui comprennent les poètes. + +S’est-on assez moqué des vers latins qu’on nous faisait faire encore +dans notre enfance! Ils avaient été inventés pour qu’on eût du plaisir à +lire Virgile, pour qu’on ne le lût pas comme de l’Aulu-Gelle et par des +gens qui savaient qu’ils goûtaient Mozart parce qu’ils avaient joué du +violon, et Virgile parce qu’ils avaient fait des vers latins. + +Le lecteur de poètes est donc presque toujours un versificateur, ou il +l’a été. Il se sent par là d’une classe un peu supérieure au reste de +l’humanité. C’est un raffiné, c’est un _select_, c’est un noble. Cette +vieille fille, noble, dans une nouvelle d’Edmond About, disait: «Ce qui +me plaît dans les artistes, c’est qu’ils ne sont pas des bourgeois». Le +lecteur des poètes sent qu’il n’est pas un bourgeois. + +Il est du reste, souvent, très aimable à travers cette légère +affectation et, sauf une certaine irritabilité qui lui est venue, comme +par contagion, des poètes eux-mêmes, il est sociable, bon causeur avec +un langage choisi, et épouse généralement les causes nobles. «O poète!» +dit-on ordinairement aux idéalistes, ce qui fait très grand honneur aux +poètes; on peut dire aussi: «Il est distingué, surtout il veut l’être; +volontiers original, un peu dédaigneux; il a le goût des sentiments +nobles; c’est un lecteur de poètes». + +Enfin le lecteur de livres où sont peints des êtres tout à fait +exceptionnels est en général un homme que la vie ne satisfait pas et qui +ne la trouve pas intéressante et qui veut s’en tenir le plus loin +possible. Il est un peu comme le _Fantasio_ de Musset disant: «Je +voudrais être ce monsieur qui passe; il doit avoir une foule d’idées qui +me sont complètement étrangères; son essence lui est particulière». Et +encore non, point tout à fait; le chercheur d’exceptions voudrait être +le monsieur qui ne passe pas, le monsieur qui n’est jamais passé devant +lui et qui n’y passera jamais. + +Il ne peut pas être très sociable; ne lui parlez pas; vous êtes au +nombre des choses connues. Vous avez la vulgarité du réel. Il est +incontestable que c’en est une. Il n’y a de distingué, comme se +distinguant nécessairement de tout, que ce qui n’existe pas, et même que +ce qui ne peut pas exister; car pour être conçu comme pouvant exister, +il faut déjà ressembler à quelque chose. + +Tout ce que je viens de dire est généralement vrai; mais, comme il +arrive, les choses sont quelquefois tout à l’inverse. + +Par un certain besoin de réaction contre soi-même et pour ne pas tomber +du côté où l’on sent qu’on penche, c’est quelquefois le penseur très +abstrait et l’homme d’examen intérieur qui aime, souvent du moins, lire +des ouvrages de pure narration, et l’on a cité tel très digne héritier +de Montesquieu qui faisait ses délices de Ponson du Terrail. + +C’est quelquefois et même assez souvent un homme à penchants romanesques +qui fait sa lecture ordinaire des romans réalistes, et ici l’on pourrait +citer Flaubert lui-même, qui, romanesque et romantique éperdument, se +corrigeait et rectifiait lui-même non seulement en lisant des romans +réalistes, mais en en faisant. Et enfin on s’aperçoit assez souvent, +surtout chez les femmes, qu’un très grand goût de lectures romanesques +n’est qu’une surface et qu’en leur fond on les trouvera très réalistes +et très pratiques; je dis _assez_ souvent. + +Le caractère d’après les lectures, cela est donc vrai, mais, comme +beaucoup de vérités, d’une vérité relative; et c’est une observation +intéressante, mais qui, comme toutes les observations, demande contrôle. + +Je mets à part un «type disparu», ou à peu près, mais qu’il faut +mentionner pourtant, puisqu’il n’a pas complètement cessé d’exister, je +veux parler du lecteur des livres anciens, du lecteur d’Homère, de +Virgile, d’Horace et de quelques autres. Ce lecteur est généralement un +professeur de littérature latine dans une faculté, mais ce n’est pas de +lui que je veux parler; je ne parle pas ici des lecteurs professionnels. +Je songe au lecteur d’Homère ou d’Horace qui les lit par goût, par +élection, par vocation, et qui se plaît à eux, seulement parce que ce +sont eux et que c’est lui. + +C’est un homme assez singulier, tout à fait charmant du reste, presque +toujours, mais assez singulier en vérité. D’abord, c’est un homme sur +qui ses premières études ont eu une très grande influence, _qui ne s’est +pas ennuyé au collège_, que ses professeurs n’ont pas dégoûté des +auteurs classiques par la manière dont ils les enseignaient; et voilà +déjà un homme un peu exceptionnel. + +Il y a des chances, je crois, pour qu’on en trouve, non pas beaucoup +plus, mais un peu plus, dans les générations de demain et +d’après-demain, parce que les professeurs actuels de l’enseignement +secondaire n’enseignent plus du tout les auteurs classiques; ils ne +s’occupent que de sociologie et de littérature contemporaine--C’en est +donc fait de l’humanisme!--En une certaine mesure au contraire, parce +que c’était la façon dont, généralement, les auteurs classiques nous +étaient montrés, qui nous les faisait prendre en horreur; parce que +Virgile et Horace ne pouvaient rester dans nos souvenirs qu’accompagnés +de l’idée d’ennui; et parce que, laissés de côté par les professeurs d’à +présent, ils se présenteront aux écoliers dans toute leur beauté propre, +avec leur charme inaltéré et, si j’ose ainsi parler, sans encrassement. +Savoir lire en latin et lire Virgile sans intervention de professeur, +c’est la condition la meilleure pour se plaire à Virgile, et c’est la +condition où se trouvent généralement nos écoliers d’aujourd’hui. Une +renaissance de l’humanisme est peut-être là. + +Quoi qu’il en soit, le lecteur d’Horace est un homme sur qui ses +premières études, grâce à telle circonstance ou à telle autre, grâce à +l’abstention de ses professeurs à l’égard de la littérature antique, ou +grâce, au contraire, à un professeur exceptionnel qui savait faire +goûter les auteurs anciens, ont eu une influence très forte et très +prolongée. + +Secondement, un peu à cause de ce qui précède, mais pour d’autres +raisons qu’il faudrait chercher dans sa psychologie individuelle, c’est +un homme que la littérature de son temps, quand il est sorti du collège, +a peu intéressé. Il était homme, par conséquent, à se tourner du côté +des arts, peinture, musique, mais sans doute il n’avait point ces goûts +ou ces aptitudes, et il est peu à peu revenu à ce qui l’avait, sinon +charmé, du moins intéressé vers la quinzième année, et il s’est aperçu, +son intelligence et sa sensibilité s’étant accrues, que ces auteurs sont +d’excellents et d’exquis aliments de l’âme et de l’esprit. + +Cet homme--il a maintenant entre quarante ou cinquante ans--est presque +absolument étranger et indifférent aux temps où il vit. Il ressemble à +Montaigne et, tout compte fait, c’est précisément un Montaigne à deux ou +trois ou à dix degrés au-dessous du prototype. + +Je dis indifférent au temps où il vit et non pas hostile; car, s’il y +était hostile, il s’en occuperait continuellement pour s’indigner contre +lui et pour le maudire; je dis indifférent, étranger et qui ne le +connaît pas et ne se soucie aucunement de le connaître. + +Ce n’est pas que le lecteur des anciens se soit fait, précisément, une +âme grecque ou une âme romaine; il s’est fait une âme de tous les temps, +excepté du temps où il est. En effet, ce par quoi les anciens ont +survécu, c’est ce qu’ils avaient d’éternel, de très général exprimé dans +une forme définitive. Or, cela est de tous les temps, excepté de chacun. +Je veux dire qu’à chaque époque l’homme de raison, d’imagination, de +sensibilité et de goût y trouve son plaisir, à la condition qu’il ne +soit pas dominé par le tour d’imagination, de sensibilité, de goût et de +raisonnement qui est particulier à son temps même. + +Au XVIe siècle, un humaniste est un homme que le problème religieux, ou +plus exactement ce qu’il y a de problèmes dans le sentiment religieux et +dans la croyance, ne torture pas; au XVIIe siècle, «le partisan des +anciens» est un homme que la gloire de Louis le Grand, encore qu’elle le +touche, n’éblouit point et n’hypnotise pas; au XVIIIe siècle, l’homme de +goût (très rare) est celui qui n’est pas très persuadé que l’univers +vient pour la première fois d’ouvrir les yeux à la raison éternelle et +que le monde date d’hier, d’aujourd’hui ou plutôt de demain; au XIXe +siècle, le classique, vraiment digne de ce nom, est celui qui n’est pas +comme subjugué par les Hugo et les Lamartine et qui s’aperçoit, de tout +ce qu’il y a, Dieu merci, de classique dans Hugo, Lamartine et Musset, +et qui garde assez de liberté d’esprit pour lire Homère pour Homère +lui-même et non pas en tant qu’homme qui annonce Hugo et qui semble +quelquefois être son disciple. + +Le lecteur des anciens est donc étranger à son temps sans y être +hostile, si étranger à son temps qu’il ne lui est pas même hostile et +est en quelque façon de tous les âges. Il est l’homme sur qui aucune +mode n’a d’influence et qui ne s’aperçoit pas qu’il y a des modes. + +C’est un homme très heureux si c’est un bonheur, comme je le crois, de +ne pas vieillir. Il ne s’aperçoit pas des changements qui se sont +produits depuis sa jeunesse dans le goût public. Il goûte ce que +quelques-uns parmi les jeunes et parmi les vieux goûtaient déjà dans sa +jeunesse et ce que quelques-uns parmi ses contemporains et aussi parmi +les jeunes goûtent encore. Il a toujours été avec quelques-uns, il n’a +jamais été seul et n’est pas plus seul à soixante ans qu’il n’était à +vingt. Il ne se doute pas que la littérature est la chose la plus +instable du monde. Il n’est pas très vivant, comme on dit, mais il est +comme s’il avait choisi une fois pour toutes entre le vivant et +l’éternel, et c’est l’éternel qu’il a choisi. Il est assez probable +qu’il a la meilleure part et il est certain qu’elle ne lui sera point +ôtée. + + + + +CHAPITRE IV + +LES PIÈCES DE THÉÂTRE + + +Les poètes dramatiques sont-ils faits pour être lus? Autant que pour +être entendus, je le crois. S’il est très vrai, comme on disait +autrefois, qu’une bonne comédie ne se peut juger qu’aux chandelles, il +n’est pas moins véritable qu’il y a comme un jugement d’appel à porter +sur elle et qui ne se peut porter qu’à la lecture. C’est de l’éclat, +c’est du mouvement aussi, de la pièce de théâtre qu’on juge à la +représentation; mais à la lecture, c’est de sa solidité. C’est par la +lecture d’une pièce qu’on échappe aux prestiges de la représentation; +c’est en lisant que l’on n’est plus dupe du jeu des acteurs, de +l’énergie de leur déclamation et de la sorte d’empire et de possession +qu’ils exercent sur nous. Surtout, c’est en lisant qu’on peut relire, et +ce n’est qu’en relisant qu’on peut bien juger, non seulement du style, +mais de la composition, de la disposition des parties et du fond même, +j’entends de l’impression totale que l’auteur a voulu produire sur nous +et de la question s’il l’a produite en effet ou non, ou seulement à +demi. + +C’est à la lecture que l’on ne peut plus prendre la fausse monnaie pour +la bonne, et des sonorités plus ou moins savantes pour une idée ou un +sentiment. «Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de +longues suites de vers pompeux qui semblent fort élevés et remplis de +grands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la +bouche ouverte, croit que cela lui plaît et, à mesure qu’il y comprend +moins, l’admire davantage; il n’a pas le temps de respirer; il a à peine +celui de se récrier et d’applaudir. J’ai cru autrefois, et dans ma +première jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour +les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre; que leurs auteurs +s’entendaient eux-mêmes et qu’avec toute l’attention que je donnais à +leur récit, j’avais tort de n’y rien entendre; je me suis détrompé.» +Soyez sûr que La Bruyère s’est détrompé surtout en lisant. + +Beaucoup de pièces réussissent pleinement au théâtre; l’impression est +l’écueil. Volontiers je distribuerais les pièces de théâtre en quatre +classes: celles qui sont meilleures à la lecture qu’à la représentation, +celles qui sont aussi bonnes au cabinet qu’au théâtre, celles qui sont +moins bonnes imprimées qu’entendues, et celles qui ne valent pas même la +peine qu’on les imprime. + +Et les premières sont celles qui sont supérieures au talent des acteurs +et que, par conséquent, les acteurs déparent et dégradent: tous les +grands chefs-d’œuvre classiques sont dans cette classe. + +Et les secondes sont d’une bonne moyenne ou un peu au-dessus de la +moyenne, et c’est un éloge à faire d’une pièce que de dire qu’elle peut +être lue. + +Et les troisièmes sont celles, si nombreuses, qui sont au-dessous du +talent des acteurs et que les acteurs relèvent. + +Et les quatrièmes sont celles que les acteurs font, dont les véritables +auteurs sont les comédiens; et elles sont les plus nombreuses de toutes. + +Tout auteur qui écrit une pièce en vue d’une étoile, en vue de tel ou +tel acteur ou de telle ou telle actrice, n’écrit point pour le lecteur, +se résigne à n’être pas lu et condamne en vérité sa pièce comme œuvre +d’art. + +Tant y a qu’il existe des pièces qui sont très bien faites pour être +lues et même relues; ce sont les plus profondes et les plus subtiles, et +les noms de Racine et de Marivaux, plus encore que ceux de Corneille et +de Molière, viennent à l’esprit, comme aussi ceux de Sophocle et de +Térence. + +Il faut donc lire les bons ouvrages dramatiques; mais ici encore il y a +une manière particulière de lire et tout à fait particulière. Pour +pouvoir lire une pièce, il faut avoir été assez souvent au théâtre; car +il faut, en lisant une pièce, _la voir_, la voir des yeux de +l’imagination telle qu’on la verrait sur un théâtre. Cela est +indispensable. Comme le véritable auteur dramatique écrit sa pièce en la +voyant jouer, en voyant d’avance les acteurs qui entrent et qui sortent, +qui se groupent et qui ont, en s’adressant les uns aux autres, telle ou +telle attitude, et ne peut faire bien qu’à ce prix; tout de même le +lecteur doit voir, comme si elle était représentée, la pièce qu’il lit +et pour ainsi dire presque littéralement entendre les couplets et les +répliques. + +Pourvu que l’on ait été quelquefois au théâtre, on s’habitue vite à lire +ainsi, et, si l’on s’y habitue, on arrive, assez vite aussi, à ne +pouvoir plus lire autrement. Rien, du reste, n’est plus agréable, et ce +spectacle dans un fauteuil n’a d’autre inconvénient que d’affaiblir un +peu en nous le désir de voir jouer des pièces dans un théâtre +surchauffé, trop odorant et incommode. On arrive par cette méthode, et +c’est un petit excès, à voir, à travers le couplet d’un acteur, surtout +la figure de celui qui ne parle pas et à qui le couplet est adressé, et +c’est surtout Suréna qu’on suit des yeux pendant que Pompée a la parole, +et la figure d’Orgon que l’on compose et que l’on contemple en la +composant quand Dorine le raille ou quand Cléante le chapitre. + +Cet excès n’a rien de très dangereux, puisqu’on peut, et c’est le grand +avantage du spectacle dans un fauteuil, puisqu’on peut relire. + +Cette méthode est tout à fait indispensable pour ce qui est du théâtre +antique. Sans pousser cette sollicitude jusque une sorte de manie, il ne +faut jamais oublier, en effet, que le théâtre antique est sculptural, +que les personnages y forment des groupes harmonieux faits pour +satisfaire les yeux amoureux de la beauté des lignes autant que l’esprit +amoureux de la beauté des pensées; que les Grecs ne cessent jamais +d’être artistes et qu’il faut nous faire artistes nous-mêmes pour goûter +leur théâtre, sinon autant qu’ils le goûtaient, du moins de la manière, +d’une des manières, et importante, dont ils le goûtaient. Ne doutez +point que l’introduction du _troisième personnage_ sur la scène à partir +de Sophocle, ne leur ait été, en partie, du moins, inspirée par un souci +de groupement artistique et que la règle inverse: _ne quarta loqui +persona laboret_ (il ne faut pas qu’un quatrième personnage se mêle au +dialogue) ne leur ait été inspirée par la même considération. + +Remarquez que, dans la comédie, qui n’a pas ou qui n’est pas tenue +d’avoir les mêmes préoccupations artistiques, le même idéal sculptural, +il est assez rare qu’un groupe de trois personnages occupant le théâtre +en même temps soit présent à nos yeux. + +Il faut donc, en lisant Sophocle et Euripide, celui-là surtout, +restituer et tenir sous notre vue le groupement des personnages aménagés +pour produire une émotion esthétique. Relisez surtout à ce point de vue +_Antigone_, _Œdipe roi_ et _Œdipe à Colone_. + +Quelquefois même le théâtre français a quelque chose de cela, non point +ou presque jamais dans Racine, mais dans Corneille. Auguste, Maxime et +Cinna forment un groupe, le roi, Don Diègue et Chimène forment un +groupe, le vieil Horace intervenant (II, 7) entre Horace, Curiace, +Sabine et Camille pour dire: «Qu’est ceci, mes enfants, écoutez tous vos +flammes» forme un groupe et d’une très grande beauté. On pourrait +multiplier ces exemples. + +--C’est considérer la tragédie comme un opéra! + +--La tragédie grecque est un opéra. La tragédie française n’en est pas +un; mais parce qu’elle ne laisse pas d’être inspirée de la tragédie +grecque, et surtout parce qu’elle a en elle l’esprit même de la +tragédie, il lui arrive, du moins par le souci des groupements à la fois +savants et naturels, aussi par les morceaux lyriques qu’elle admet, +d’avoir avec l’opéra des analogies qui ne sont pas douteuses et qui sont +très loin d’être une dégradation ou de marquer une déchéance. + +En tout cas, lorsqu’on lit une tragédie ou une comédie, il faut +s’habituer à la voir. Il faut faire grande attention aux entrées et aux +sorties des acteurs, à leurs mouvements, indiqués quelquefois par le +texte, à l’attitude que ce qu’ils disent suppose qu’ils doivent avoir, +aux jeux de physionomie que leurs paroles permettent d’imaginer. + +Brunetière faisait remarquer que le début de _Phèdre_ est très +précisément un tableau, toutes les paroles de Phèdre étant des +descriptions de sa personne, de ses attitudes et de ses gestes. +L’auteur, en effet, en pleine possession non seulement de son génie, +mais de son expérience théâtrale, aurait voulu forcer l’actrice, même de +trois siècles après lui, à jouer comme il l’entendait et non pas à son +gré à elle, qu’il n’aurait pas écrit autrement; il semble avoir dicté la +mimique mot à mot et c’est-à-dire geste par geste: + + N’allons pas plus avant, demeurons, chère Œnone. + +Phèdre n’a fait que quelques pas sur le théâtre et s’arrête, fatiguée, +presque épuisée; l’arrêt doit être brusque, une des mains de la reine +cramponnée au bras de sa nourrice: + + Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne; + +Toute une attitude lassée, déprimée; une sorte d’écroulement du corps. + + Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi + +Évidemment une main s’élève pour protéger les yeux que la lumière du +soleil blesse et meurtrit. + + Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi + +D’une démarche chancelante, elle cherche un siège que, nécessairement, +d’une main, la nourrice approche d’elle, tandis que de l’autre elle +continue de la soutenir. Tout est réglé dans le plus petit détail par le +texte même. + +Phèdre s’assied, avec un «hélas!» qui n’est que le «Ah!» d’accablement +que nous poussons en nous asseyant ou en nous couchant après une grande +fatigue. + + Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent! + Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, + A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux! + +La main glisse sur le peplum, esquisse le geste de le rejeter, pendant +que les épaules frémissent; puis remonte vers le front et esquisse le +geste de repousser les cheveux sur les épaules; puis, fatiguée de +l’effort, retombe et traîne pendant que Phèdre dit d’une voix qui +languit: + + Tout m’afflige et me suit et conspire à me nuire. + +Plus loin, après qu’Œnone, prosternée devant Phèdre et «embrassant ses +genoux», l’a longtemps suppliée de lui révéler son fatal secret, Phèdre: + + Tu le veux, lève-toi. + +Ce mot indique tout un jeu de scène, coupe nettement le dialogue, sépare +tout ce qui suit de tout ce qui précède, prépare l’attention du +spectateur pour la révélation qui enfin va se produire, dessine aux yeux +Phèdre encore assise et Œnone debout, attentive et anxieuse. Mais +pourquoi faut-il qu’Œnone se lève? Pour que Phèdre se lève elle-même +quelques instants après; car, pour la liberté des gestes dans le grand +récit que Phèdre doit faire tout à l’heure, à partir de: «Mon mal vient +de plus loin...», il convient qu’elle soit debout. Or, elle n’aurait +aucune raison de se lever, si Œnone était assise et elle en a une grande +raison si Œnone est debout, parce qu’à une personne qui est debout on +parle de plus près, plus directement, plus intimement, si l’on est +debout soi-même. + +Phèdre se lèvera donc tout à l’heure, et c’est pour qu’elle se lève avec +vraisemblance que Racine fait lever Œnone, ce qu’il est naturel, du +reste, que Phèdre lui commande, puisqu’Œnone, vieille femme, est à +genoux, inclinée et dans une position incommode et fatigante. + +Mais, à quel moment Phèdre elle-même se lèvera-t-elle? Ce n’est pas +indiqué par le texte. Nous pouvons _la voir se lever_, soit quand elle +dit: «Tu vas ouïr le comble des horreurs»; soit quand elle dit: «C’est +toi qui l’as nommé», soit quand elle dit: «Mon mal vient de plus loin». + +Dans le premier cas, au moment où la confidence commence, il est naturel +qu’instinctivement elle veuille se rapprocher de la personne à qui elle +la fait et que, puisque cette personne est debout, elle se lève +elle-même. + +Dans le second cas, même raison avec cette particularité qu’Œnone ayant +nommé Hippolyte, ce nom réveille dans l’esprit de Phèdre l’idée de la +nécessité de parler à Œnone confidentiellement et de très près. + +Dans le troisième cas, la confidence est faite par ce mot même: «C’est +toi qui l’as nommé»; il reste à la donner dans tout son détail. Ce +détail même étant honteux, il est naturel que Phèdre, qui en prévoit +toutes les hontes, se rapproche de sa confidente et pour cela se lève. + +Pour moi, je vois Phèdre se lever à: «Tu vas ouïr», mais il vous est +loisible de placer ce mouvement à l’un ou à l’autre des trois endroits +que j’ai indiqués. A tout autre, je ne serais pas de votre avis. + +Ce que j’en dis, du reste, n’est que pour insister sur l’avantage de +cette méthode qui consiste à se représenter les mouvements et les +attitudes des acteurs et reconstituer l’action. On ne doit pas lire un +drame autrement, et il me semble qu’en vérité on ne le peut pas. + +J’ai vu représenter le commencement d’_Athalie_ de la façon suivante: +Abner apparaît à gauche, Joad apparaît à droite, reconnaît de loin +Abner, lui fait un geste qui veut dire: «Ah! c’est vous! Je suis heureux +de vous voir ici». Abner lui _répond_: «Oui, je viens dans son temple +adorer l’Éternel.» + +C’est assez théâtral; sans doute; car, à montrer les deux personnages +comme continuant une conversation commencée, on est forcé de les faire +apparaître sortant de la coulisse ensemble, côte à côte, pour ainsi dire +presque bras dessus bras dessous et cela est un peu bourgeois. Donc il +faut faire comme je l’ai marqué plus haut. + +Peut-être; mais il me semble que jamais la lecture ne donnerait l’idée +de cette façon de présenter les choses. «Oui», est une réponse à une +parole et non pas à un geste. Pour qu’Abner dise «oui», il faut que Joad +ait parlé. Joad, traversant le théâtre pour venir au-devant d’Abner, +doit parler, doit avoir parlé pour qu’on lui réponde «oui», et, ne +provoquant ce «oui» que par un geste, est un peu étrange et il semble +avoir une extinction de voix; ou semble être étourdi par la surprise et +il n’y a vraiment pas lieu. + +Non, c’est bien une conversation commencée qui continue, et c’est ainsi +que l’a voulu Racine; et donc il faut présenter Joad et Abner plus +bourgeoisement, entrant par le fond, de front, et conversant déjà +ensemble. Voyez ainsi. + +De même, quand Oreste et Pilade entrent en scène, Oreste disant: «Oui, +puisque je retrouve un ami si fidèle». Point de jeu de scène. Ils +entrent et il n’y a rien autre. + +Au contraire, quand Agamemnon réveille Arcas et lui dit: «Oui, c’est +Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille», il y a jeu de scène évident et +il n’y a point conversation commencée qui continue. Arcas dort, +Agamemnon entre, lui touche le bras. Arcas se réveille et manifeste son +étonnement de voir Agamemnon à son chevet, ce qu’il est tout naturel +qu’il fasse sans parler encore; et il va parler, mais Agamemnon, très +impatient, fiévreux, comme la suite de la scène le montre, lui dit: +«Oui, c’est moi; j’ai à te parler». Il le lui dit plus solennellement: +mais c’est le ton de la tragédie qui le veut ainsi. Ici, je crois qu’il +y a jeu de scène. Voyez de la sorte. + +En tout cas, _voyez_; habituez-vous à voir. Une des choses qui +distinguent une pièce bien faite d’une pièce mal faite, une pièce +vivante d’une pièce sans vie, c’est que la première, on la voit, et que +la seconde, on ne la voit pas. De même que le bon dramatiste a écrit sa +pièce en la voyant, de même le bon lecteur lit la pièce en la dressant +devant ses yeux. + +De quelque art, du reste, qu’il s’agisse, le secret du dilettante, c’est +d’attraper l’état d’esprit où l’artiste a été lui-même en composant son +œuvre et de savoir plus ou moins pleinement le garder et s’y maintenir. +«Je ne trouve pas cette femme si belle, disait un Athénien devant une +statue de Phidias.--C’est que tu ne la vois pas avec mes yeux, lui dit +un autre.--Es-tu donc l’auteur?--Plût à Dieu! mais j’ai quelquefois +comme une illusion que je le suis.» + +C’est une grande jouissance encore en lisant les auteurs dramatiques et +qu’on éprouve plus en lisant les auteurs dramatiques que tous les +autres, que d’observer les différences de style entre les divers +personnages. Les auteurs dramatiques--un peu aussi les romanciers, mais +moins--ont cela de particulier qu’ils ont plusieurs styles et qu’il faut +qu’ils en aient plusieurs, faisant parler les personnages les plus +différents et devant avoir autant de styles qu’ils ont de personnages. +On reprochait à un auteur dramatique de ne pas avoir de style. Il +répondit spirituellement: «Ne savez-vous pas qu’un auteur dramatique ne +doit pas avoir de style?» Comme presque toutes les réponses +spirituelles, celle-ci n’est juste que prise d’un certain biais. La +vérité est qu’un auteur dramatique doit avoir un style, plus cent autres +qui ne sont pas le sien. Il doit avoir un style à lui et qui se +reconnaîtra toujours quand il fait parler le personnage qui le +représente, ou toutes les fois, dans quelque rôle que ce soit, qu’il +fait dire à quelqu’un ce qu’il dirait en effet lui-même. C’est ici +qu’est son style à lui. Il doit avoir cent autres styles différents et +dont il n’est pas responsable, ou plutôt pour lesquels il n’est +responsable que de leur vérité relative et circonstancielle, à l’usage +des différents personnages qu’il fait parler, bourgeois, homme du +peuple, paysan, valet, marquis, hypocrite de religion, etc. + +Il y a plus: le langage change, non seulement selon les conditions, mais +selon les caractères, ou plutôt le langage change selon les conditions +et le style change selon les caractères. L’avare ne parle pas comme le +prodigue, le timide comme le fanfaron, le Don Juan comme le craintif +auprès des femmes, etc.; non seulement ils ne disent pas les mêmes +choses, mais ils n’ont pas le même tour de style. Un auteur disait: «Mon +Guillaume le Taciturne m’embarrasse; car de quel style le faire parler? +Il ne suffit pas de lui donner un style laconique; il faudrait qu’il ne +dît rien; ce n’est pas un personnage de théâtre.» Il est plus difficile +de trouver le style d’un caractère que d’inventer le caractère lui-même. + +Bellac, du _Monde où l’on s’ennuie_, n’était pas difficile à inventer, +puisqu’il est toujours dans la réalité et qu’il suffisait de _s’en +aviser_; ce qui était malaisé, c’était de lui trouver son style, et +c’est à quoi Pailleron a admirablement réussi. + +Léon Tolstoï fait remarquer, et c’est pour lui un critérium, que +Shakespeare est un bien mauvais poète dramatique, puisqu’il n’a qu’un +style, oratoire, poétique, lyrique, pour tous ses personnages, d’où +conclusion que Shakespeare n’est pas, à proprement parler, un poète +dramatique. Le critérium, quoique insuffisant s’il est unique, est très +juste: le poète dramatique se révèle vrai créateur d’hommes par +plusieurs choses, _en particulier_ par ceci qu’il a autant de styles +qu’il a de personnages. + +La critique à l’égard de Shakespeare est assez injuste; car précisément +Shakespeare fait parler de la façon la plus différente du monde Falstaff +et Othello, Iago et Hamlet, les Joyeuses commères et Béatrix, la +nourrice de Juliette et Juliette elle-même. + +Et enfin, il reste quelque chose de la critique, parce que, à la vérité, +Shakespeare a été trop grand poète et particulièrement trop grand poète +lyrique pour ne pas, un peu, faire parler ses principaux personnages +d’une manière qui ne les distingue pas suffisamment les uns des autres. + +Vous observerez que nos tragiques du XVIe siècle font parler leurs +personnages tous de la même façon et qu’il en résulte une monotonie +cruelle; que Corneille est excellent pour donner à Félix, à Stratonice, +à Polyeucte et à Sévère des styles qu’on ne peut pas confondre; que +Racine, quoiqu’il y faille de meilleurs yeux, par des nuances, au moins +très sensibles, sait fort bien distinguer le langage de Néron de celui +de Narcisse, et aussi de celui d’Agrippine. + +Mais le maître en ce genre, maître incomparable, du moins à considérer +tous les auteurs français, et pour les autres je sens mon incompétence, +c’est Molière, qui trace un caractère par le style même du personnage +dès les premières répliques qu’il prononce, qui met des nuances de style +sensibles entre des personnages à peu près semblables, et par exemple +entre Philaminte, Armande et Bélise, peut-être et je le crois, entre +Mademoiselle Cathos et Mademoiselle Madelon; qui indique par des styles +différents les différents âges, même, d’un même personnage; car on sait +parfaitement que Don Juan n’a pas le même âge au cinquième acte qu’au +premier, malgré l’apparente observation de la règle des vingt-quatre +heures, et qu’il change de caractère du commencement à la fin de la +pièce; or, observez le style, et vous verrez que de ces différences dans +le caractère et de ces différences d’âge, le style même vous avertit. + +Il est à remarquer même que l’auteur dramatique varie naturellement son +style selon les nuances de caractère d’un même personnage. On sait assez +qu’Orgon,--et c’est une des grandes beautés de l’ouvrage--a deux +caractères, selon, pour ainsi dire, qu’il est tourné du côté de Tartuffe +ou tourné du côté de sa famille, autoritaire dans sa maison, docile au +dernier degré devant «le pauvre homme». Or, cela est marqué par des +différences de style qui sont extrêmes. + +Quand Orgon parle à sa fille c’est de ce style tranchant et acerbe: + + Ah! voilà justement de nos religieuses, + Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses. + Debout! Plus votre cœur répugne à l’accepter + Plus ce sera pour vous matière à mériter; + Mortifiez vos sens avec ce mariage, + Et ne me rompez pas la tête davantage. + +Et, quand c’est l’élève de Tartuffe qui parle, même non plus devant lui, +mais répétant une leçon qu’autrefois il a apprise de lui, voyez le style +sinueux, tortueux, serpentin, voyez la démarche de Tartuffe dans le +style d’Orgon: + + Ce fut pour un motif de cas de conscience: + J’allais droit à mon traître en faire confidence + Et son raisonnement me vint persuader + De lui donner plutôt la cassette à garder, + Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, + J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête, + Par où ma conscience eût pleine sûreté + A faire des serments contre la vérité. + +De même Elmire, qui a un style si court, si direct et si franc dans la +scène trois du troisième acte, parce qu’elle n’est nullement une +coquette, quoi que d’aucuns en aient cru, change de style, non seulement +en ce sens qu’elle parle un tout autre langage, comme le lui fait +remarquer Tartuffe («Madame, vous parliez tantôt d’un autre style»); +mais aussi dans le sens grammatical du mot, quand elle a pris un +caractère d’emprunt; et le style alambiqué, torturé de la coquette, ou +bien plutôt de la femme qui ne l’est point et qui s’efforce péniblement +de l’être, lui vient aux lèvres et marque tout justement ce changement +momentané de caractère et avertirait et mettrait en défiance le +convoiteux, s’il n’était étourdi par sa convoitise. + + Et lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer + A refuser l’hymen qu’_on_ venait d’annoncer, + Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, + Que l’intérêt qu’en vous _on_ s’avise de prendre, + Et l’ennui qu’_on_ aurait que ce nœud qu’_on_ résout, + Vînt au moins partager un cœur que l’_on_ veut tout. + +Un auteur dramatique ne doit se servir de son style à lui et ne s’en +sert, en effet, s’il a tout son art, que quand il parle en son nom et je +veux dire quand il fait parler le personnage qui le représente ou le +personnage qui lui est particulièrement sympathique. Il y a un style de +Corneille, un style de Racine, un style de Molière. + +Le style de Corneille est celui des Don Diègue des Rodrigue et des +Horaces. + +Le style de Racine est le style de ses héroïnes, et l’on voit très bien +que le style des hommes, chez lui, si savant qu’il soit, est plus tendu, +plus voulu, j’hésite à dire plus artificiel, et semble lui avoir coûté +plus de peine. + +Le style de Molière est celui de ses raisonneurs et de ses railleurs: +c’est celui de Cléante et d’Henriette, un peu (et non pas tout à fait) +celui de Chrysale. C’est là qu’il faut le chercher, et précisément, +c’est en le cherchant là qu’on saisira les différences entre le style +personnel et le style qu’il invente et qu’il crée à l’usage des +personnages étrangers à lui et pour les peindre. + +Ces études sont très intéressantes; elles ne se peuvent faire un peu +sérieusement qu’à la lecture; cela même prouve qu’il faut lire les +pièces de théâtre; les pièces de théâtre se relevant au-dessus ou +s’abaissant au-dessous de la représentation à la lecture que l’on en +fait. Je ne dis pas pour cela que la lecture soit le vrai tribunal, ce +qu’on pourrait toujours me contester et ce que rien ne me permet +d’affirmer; je dis seulement qu’il y en a deux et que la lecture en est +un où il est agréable de siéger et autant ou moins que dans l’autre. + +Un des plaisirs encore de la lecture des poètes dramatiques est de +distinguer ce qui, comme pensée, est d’eux et ce qui est de leurs +personnages. Cette recherche est d’autant plus engageante, d’autant plus +passionnante que l’on sent bien qu’elle n’aboutira jamais complètement, +qu’elle n’aboutira jamais qu’à peu près. Jamais l’auteur n’est +responsable totalement de l’un quelconque de ses personnages. Jamais ce +n’est absolument lui-même qu’il peint dans un de ses héros; jamais ce +n’est absolument lui qui parle par la bouche de l’un d’eux. Il ne faut +pas dire que Chrysale soit Molière, ni même que Gorgibus soit Molière, +ni que le Cléante de _Tartuffe_ soit Molière (et ici j’ai peur que, si +on le croyait, on ne se trompât plus qu’ailleurs), ni même que le +Clitandre des _Femmes Savantes_ soit Molière encore, quoique ici +j’estime qu’on serait plus près de la vérité. Cependant, nous avons +quelque moyen d’approximation pour ainsi dire. Le personnage, par +exemple, qui raille le personnage ridicule représente approximativement +l’auteur, et il n’y a pas à douter beaucoup que ce que dit la Dorine de +_Tartuffe_ ne soit ce que Molière pense lui-même; le personnage, dans +les pièces à thèse, qui «raisonne», qui fait une dissertation, qui +exprime des idées générales et à qui, cela est important, _l’adversaire +n’a rien à répondre_, peut être considéré comme exprimant, à très peu +près, la pensée de l’auteur. Thouvenin dans _Denise_ est bien évidemment +Dumas fils lui-même. Remarquez bien ce procédé de Molière: + + Monsieur mon cher beau-frère avez-vous tout dit?--Oui. + --Je suis votre valet. + +Et Orgon s’en va. Cela veut dire: «Cléante a raison, non seulement parce +qu’il raisonne bien; mais parce qu’Orgon ne trouve pas un mot à lui +répliquer; et donc Orgon n’obéit qu’à sa passion et Cléante obéit à son +jugement». Molière use assez souvent de ce procédé qui est un +avertissement au spectateur et au lecteur. Arnolphe: + + Prêchez, ratiocinez jusqu’à la Pentecôte, + Vous serez ébahi, quand vous serez au bout. + Que vous ne m’auriez rien persuadé du tout. + --Je ne vous dis plus mot. + +De même et d’une façon prolongée, dans la _Critique de l’École des +Femmes_: «Tu ferais mieux de te taire... Je ne veux pas seulement +t’écouter... La, la, la, lare, la, la, la», etc. Toutes les fois que +l’auteur montre le personnage B réduit à _quia_ c’est qu’il déclare et +qu’il proclame que celui qui a parlé par la bouche de A est l’auteur +lui-même. + +C’est pour cela que, de son temps, on a accusé Molière de donner raison +à l’athéisme de Don Juan. Et pourquoi donc? mais parce qu’il a montré +comme représentant de la cause de Dieu un imbécile et particulièrement +parce que, tout en raisonnant, Sganarelle tombe par terre et que Don +Juan lui dit: «Voilà ton raisonnement qui se casse le nez». Et +certainement les apparences ici sont contre Molière. + +De même on l’a accusé de louer, d’autoriser et de recommander «la plus +infâme complaisance chez les maris», parce que c’est _le personnage +raisonnable_ de _l’École des Femmes_ qui, à un certain moment, vante à +Arnolphe les délices de l’état de mari trompé. On n’a pas compris ou +point voulu comprendre, qu’au premier acte Chrysale est en effet, +l’homme raisonnable, et qui ne parle que raison, et qu’au quatrième, il +est un bourgeois raillard qui, pour taquiner Arnolphe et le mettre en +ébullition, soutient devant lui le paradoxe le plus propre à +l’exaspérer. Et sans doute, il y a là, de la part de Molière, une légère +faute au point de vue de la thèse à plaider puisqu’il la compromet; mais +l’erreur est plus grande encore de la part de ceux qui n’ont pas entendu +qu’un homme de raison peut devenir à un moment donné un homme d’esprit +et qui s’amuse. En résumé, sauf légères exceptions circonstancielles, on +démêlera dans l’ouvrage d’un auteur dramatique ce qu’il pense lui-même +en voyant à qui, dans la discussion, il donne «le raisonnement faible», +comme disaient les sophistes; à qui surtout il donne le raisonnement à +quoi l’on ne répond rien, encore qu’à tout raisonnement on puisse +répondre. Ceci même est la marque: puisqu’à tout raisonnement on en peut +opposer un autre, que l’auteur, qui assurément pouvait faire répliquer +Paul, lui fasse garder le silence, c’est le signe qu’il veut que ce soit +Pierre qui soit hautement désigné par lui comme ayant raison. + +Et, enfin, on distingue la pensée personnelle de l’auteur dramatique +surtout à l’_accent_ avec lequel un personnage parle. C’est ce qui +trompe le moins. Personne ne doute, à la façon dont Suréna parle, que +Corneille ne soit avec Suréna, et que Suréna ne jette au public la +pensée même de Corneille. Personne ne doute que les Don Diègue et le +vieil Horace ne soient le cœur même de Corneille. + +Il y a des cas plus complexes. L’accent est aussi fort, en vérité, chez +Polyeucte, chez Pauline et chez Sévère. C’est qu’il arrive, et c’est +cela que précisément il faut comprendre, qu’il y a pour un auteur et +qu’il y a réellement, plusieurs vérités, vérité d’enthousiasme, vérité +d’amour, vérité de raison, et que, par ainsi, plusieurs personnages +peuvent discuter, disputer et se torturer dans le sein même de la +vérité. La raison de Corneille est avec Sévère, son cœur avec Pauline, +sa foi avec Polyeucte; les meilleures parties de lui sont partout +répandues dans cette pièce et, par parenthèse, c’est une des raisons +pourquoi cette pièce est si admirable. + +Mais, retenons ceci: c’est l’accent qui est révélateur de ce qu’un +auteur dramatique met de lui-même dans un ouvrage dramatique. Encore que +ce soit l’essentielle qualité du dramatiste de se transformer en les +personnages les plus différents et de vivre en eux; encore que le +dramatiste ne soit rien s’il n’est pas objectif, cependant le subjectif +reste et c’est à l’accent que le subjectif se reconnaît. + +Quand un personnage touche au lyrisme, doutez peu que ce ne soit +l’auteur qui parle. Le lyrisme n’est pas tout entier littérature +personnelle, mais il y a toujours quelque littérature personnelle dans +le lyrisme. + +On voit qu’une des plus vives _jouissances de réflexion_ dans la lecture +des poètes dramatiques est de reconnaître ce qu’ils mettent eux-mêmes +dans leurs œuvres. On voit aussi que cette recherche est difficile et +qu’il n’y manque pas de chances de se tromper; ce n’est qu’une raison de +plus pour la faire, quand il s’agit de plaisir, et, dans le petit livre +que j’écris, il n’est question que de cela; le risque de se tromper +aiguise le désir de voir juste et relève le plaisir d’avoir probablement +raison, et il y a un plaisir, je ne dirai pas plus grand, mais plus +piquant, à être à peu près certain qu’on a raison, qu’à en être +pleinement sûr. + + + + +CHAPITRE V + +LES POÈTES + + +Les poètes proprement dits, et par là j’entends les poètes épiques, les +poètes élégiaques et les poètes lyriques, doivent être lus d’une façon +un peu différente, comme du reste ces poètes en prose qui sont les +grands orateurs, et ces autres poètes en prose qui, par le nombre de +leur phrase, sont des musiciens. Ils doivent être lus d’abord tout bas +et ensuite tout haut. D’abord tout bas, pour que l’on comprenne leur +pensée; car la plupart d’entre nous, par l’effet de l’habitude, ne +comprennent guère qu’à moitié ce qu’ils lisent tout haut; ensuite à +haute voix, pour que l’oreille se rende compte du nombre et de +l’harmonie, sans que, cette fois, l’esprit laisse échapper le sens, +puisqu’il s’en sera préalablement rempli. + +La lecture à haute voix ou plutôt à demi-voix, car il ne s’agit pas de +déclamer, mais simplement d’appeler l’oreille à son secours pour se +rendre compte, devra être dirigée de la façon suivante. Elle repose +avant tout sur la ponctuation; il faut tenir compte, ce que l’on fait si +peu en lisant tout bas, des points, des virgules et des points et +virgules; et ce précepte est aussi essentiel qu’il est élémentaire et +aussi rarement suivi qu’il est essentiel. La ponctuation n’est pas moins +importante pour le nombre que pour le sens et c’est pourquoi une faute +de ponctuation met les auteurs et particulièrement les poètes au +désespoir. Rappelons l’exemple classique à cet égard. Musset avait écrit +dans _Carmosine_: + + Depuis le jour où le voyant vainqueur, + D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, + Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur + De lui montrer ma craintive pensée, + Dont je me sens à tel point oppressée, + Mourant ainsi, que la mort me fait peur. + +Le typographe avait imprimé, bien naturellement: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + De lui montrer ma craintive pensée, + Dont je me sens à tel point oppressée. + Mourant ainsi, que la mort me fait peur! + +Musset, il le dit dans sa correspondance, fut malade de chagrin. Il y +avait de quoi. Au point de vue de la correction, on lui avait fait faire +une faute; «dont je me sens à tel point oppressée» étant laissé sans +complément et restant en l’air. Mais au point de vue du nombre, la +faute, qu’on lui faisait commettre était encore plus grave; car ces vers +forment une strophe de six vers couplés, menés deux à deux, avec, ce qui +est très conforme aux lois générales du rythme, un repos assez fort +après le premier distique, un repos un peu moins fort, mais un repos +encore, après le second distique: + + Depuis le jour où le voyant vainqueur, + D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, || + Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur + De lui montrer ma craintive pensée, | + Dont je me sens à tel point oppressée, + Mourant ainsi, que la mort me fait peur. + +Tandis qu’en ponctuant comme le typographe avait fait, même avec une +syntaxe correcte, comme je vais faire, nous aurons un distique, puis +trois vers d’une seule tenue de voix, puis un vers isolé; deux, trois, +un; et tout rythme est détruit. + + Depuis le jour où le voyant vainqueur + D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, | + Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur + De lui montrer ma craintive pensée, + Dont je me sens lourdement oppressée. | + Mourant ainsi, que la mort me fait peur! + +Oui, tout rythme est détruit et l’on se trouve en présence d’une de ces +dissonances, ou plutôt d’une de ces arythmies que les poètes sans doute +se permettent et même cherchent parfois, mais pour produire un effet +particulier, à quoi ici on ne voit pas qu’il y ait lieu. + +Il faut donc lire sur une édition bien ponctuée et il faut faire une +attention scrupuleuse à la ponctuation. + +Ensuite, il faut faire attention au nombre et à l’harmonie, qui ne sont +pas absolument la même chose. J’appelle nombre une phrase d’une certaine +longueur qui est bien faite, dont les différentes parties sont en juste +équilibre et satisfont l’oreille comme un corps aux membres +proportionnés et bien attachés satisfait les yeux: une phrase nombreuse, +c’est une femme qui marche bien. + +J’appelle harmonieuse une phrase qui, _de plus_, par les sonorités ou +les assourdissements des mots, par la langueur ou la vigueur des +rythmes, par toutes sortes d’artifices, naturels, du reste, dans la +disposition des mots et des membres de phrases, représente un sentiment, +peint la pensée par les sons, et la mêle ainsi plus profondément à notre +sensibilité. + +Ce qui suit n’est qu’une phrase nombreuse; du reste, elle l’est à +souhait, et sans affectation ni raffinement, par où elle est un vrai +modèle: «Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses +humaines, | la félicité sans bornes aussi bien que les misères, | une +longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de +l’Univers, | tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et +la grandeur accumulée sur une seule tête, | qui ensuite est exposée à +tous les outrages de la fortune; | la bonne cause d’abord suivie de bon +succès | et, depuis, des retours soudains, des changements inouïs, | la +rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein +à la licence; les lois abolies; la majesté violée par des attentats +jusqu’alors inconnus, | l’usurpation et la tyrannie sous le nom de +liberté, | une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois +royaumes | et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu +d’exil, | neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgré les +tempêtes, | l’océan étonné de se voir traversé tant de fois en des +appareils si divers et pour des causes si différentes, | un trône +indignement renversé et miraculeusement rétabli.» + +Cette période est composée de membres de phrase d’une longueur inégale, +mais non pas très inégale, de membres de phrase qui vont d’une longueur +de vingt syllabes environ à une longueur de trente syllabes environ et +c’est-à-dire qui sont réglées par le rythme de l’haleine sans +s’astreindre à en remplir toujours toute la tenue, et qui ainsi se +soutiennent bien les uns les autres et satisfont le besoin qu’a +l’oreille de continuité à la fois et de variété, de rythme et de rythme +qui ne soit pas monotone. + +De même (je préviens tout de suite qu’ici les membres de phrases sont +plus courts): «Celui qui règne dans les Cieux et de qui relèvent tous +les empires, | à qui seul appartient la gloire, la majesté et +l’indépendance, | est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux +rois | et de leur donner quand il lui plaît de grandes et terribles +leçons. | Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, | soit +qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à +lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, | il leur apprend +leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui. | Car en leur +donnant sa puissance, il leur commande d’en user comme il fait lui-même +pour le bien du monde, | et il leur fait voir en la retirant que toute +leur majesté est empruntée | et que pour être assis sur le trône | ils +n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême.» + +Nous avons ici des membres de phrase presque toujours de dix-sept, +dix-huit, dix-neuf ou vingt syllabes, donc presque égaux, plus égaux que +dans le précédent exemple, et, puisque en même temps ils sont plus +courts, obéissant à un rythme plus marqué; la phrase est essentiellement +nombreuse. + +Une phrase harmonieuse sera celle qui peindra quelque chose par les +sons: paysage, musique de la nature, faits, sentiment, pensée. Dans le +premier exemple que nous avons donné, il y avait déjà quelque trace, non +plus seulement de nombre, mais d’harmonie. On peut le prendre au point +de vue de l’harmonie de la façon suivante, en la scandant _quelquefois_, +non plus seulement en ayant égard à la reprise de l’haleine, mais à +l’accent rythmique que doit mettre l’orateur sur certains mots et qui +les isole, eux avec les quelques mots qui les précèdent, du reste du +membre de phrase; et alors nous avons ceci. + +D’abord, pour peindre un règne heureux, des membres de phrases assez +longs, se faisant bien équilibre les uns aux autres jusqu’à: «et +depuis...».--Ensuite, pour peindre l’anarchie, un rythme _relativement_ +brisé et heurté: Des retours soudains, des changements inouïs, | la +rébellion retenue et à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein à la +licence, | les lois abolies.»--Enfin, pour peindre la bonace revenue, la +période tombant et se reposant sur un rythme très net, très précis, +presque de versification (un vers de 9, un vers de 10) et majestueux: +«Un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli.» + +Mais ici l’harmonie expressive ne fait que se mêler _un peu et de temps +en temps_ au nombre. Voici où elle règne en maîtresse et fait la période +toute sienne. + +«Comme un aigle qu’on voit toujours, soit qu’il vole au milieu des airs, +soit qu’il se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés +ses regards perçants, | et tomber si sûrement sur sa proie qu’on ne peut +éviter ses ongles non plus que ses yeux; | aussi vifs étaient les +regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et +inévitables, | étaient les mains du prince du Condé.» + +Au point de vue de la tenue de l’haleine, il faut scander, je crois, +comme j’ai fait; mais au point de vue de l’harmonie expressive il faut +accentuer les mots _airs_, _rocher_, _perçants_, _proie_, _yeux_, +_regards_, _attaque_ et _inévitables_, et alors nous voyons que les +choses sont peintes par les mots, et c’est-à-dire, ici, par le rythme +général, par les sonorités et par les silences. + +Comme rythme général, deux grandes demi-périodes, l’une largement +ouverte et comme à pleines ailes, montrant l’aigle évoluant dans le +ciel, puis fondant sur sa proie; l’autre plus courte, plus pressée et +plus pressante, donnant cette sensation que non seulement aussi vite et +aussi foudroyant, mais plus vite et plus foudroyant encore était le vol +du prince de Condé. + +Comme sonorités, le mot _rocher_, sec et dur, où l’on voit l’aigle comme +cramponné; le mot _perçant_ rappelé par le mot _yeux_ qui dessine si +fortement, surtout pour les contemporains de Condé, le trait essentiel +de la figure du prince; le mot _attaque_, brusque et éclatant; le mot +_inévitables_ qui donne l’impression d’un grand filet où le général +enveloppe l’ennemi. + +Comme silences enfin, la pose de la voix après la première demi-période +et après le mot _inévitables_. + +Tout cela est une peinture musicale, tout cela est l’harmonie +expressive. Et je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ici, comme il doit être, +le nombre et l’harmonie concourent, l’harmonie ne contrarie pas le +nombre et au contraire s’associe avec lui intimement et la voix +s’arrête, selon le nombre, sur le mot _inévitables_, comme, selon +l’harmonie, le mot _inévitables_ doit être vigoureusement accentué. + +Voyez encore cette phrase de Chateaubriand: «Les matelots se passionnent +pour leur navire; ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en +le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur famille; après avoir juré +cent fois qu’ils ne s’exposeront plus à la mer, il leur est impossible +de s’en passer; comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d’une +maîtresse orageuse et infidèle.» + +Le magnifique effet rythmique de la fin est dû au contraste entre les +lignes sans rythme du commencement et le rythme imprécis et flottant, +mais singulièrement séducteur, de la fin: «comme un jeune homme, | ne se +peut arracher des bras, | d’une maîtresse orageuse | et infidèle». + +Voyez ceci, de Renan: «Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents +barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord +d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. +On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les +algues et les coquillages colorés qu’on trouve au fond des baies +solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur et la joie même y est +un peu triste; mais des fontaines d’eau froide y sortent des rochers et +les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des +fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel.» + +Je laisse de côté l’effet de peinture qui est étonnant; mais j’appelle +l’attention sur l’effet rythmique; il est dans l’opposition, légère du +reste, et qu’il serait inepte de marquer comme un contraste, mais dans +l’opposition cependant, des sons étouffés, sourds, des tons tristes +«mousses marines... au fond des baies solitaires..., nuages sans +couleur» et des sons plus clairs, plus chantants, sans avoir rien +d’éclatant, de triomphant ni de sonore, «yeux de jeune fille..., vertes +fontaines..., se mire le ciel». Il est aussi dans les membres de phrase +courts en même temps qu’ils sont sourds, des membres de phrase déprimés +du commencement, auxquels s’oppose le membre de phrase final, non pas +allègre, mais libre, mais libéré, s’espaçant discrètement, mais +s’espaçant et prenant du champ et qui semble comme l’expression du +soulagement et de la reprise de la vie dans un sourire: «les yeux des +jeunes filles y sont (verts et bleus à la fois) comme ces vertes +fontaines où sur un fond d’herbes ondulées se mire le ciel.» + +Ainsi, en lisant à haute voix, vous vous pénétrez des rythmes qui +complètent le sens chez les écrivains qui savent écrire musicalement; du +rythme qui est le sens lui-même en sa profondeur; du rythme qui, en +quelque façon, a précédé la pensée (car il y a trois phases: la pensée +en son ensemble, en sa généralité: «Je suis né en Bretagne»--le rythme +qui chante dans l’esprit de l’auteur, qui est son émotion elle-même et +dans lequel il sent qu’il faut que sa pensée soit coulée--le détail de +la pensée qui se coule en effet dans le rythme, s’y adapte, le respecte, +ne le froisse pas et le remplit); du rythme enfin qui, parce qu’il est +le mouvement même de l’âme de l’auteur, est ce qui, plus que tout le +reste, vous met comme directement et sans intermédiaire en communication +avec son âme. + +Ouvrez La Fontaine n’importe où; aussi bien c’est ce que je viens de +faire; et lisez à demi-voix: + + Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, + Et de tous les côtés au soleil exposé... + +sons lourds, sourds, durs, rudes, compacts, sans air; car il n’y a pas +d’_e_ muets; sensation d’accablement. + + Six forts chevaux tiraient un coche, + +vers aussi lourd, aussi rude, plus rude même, mais plus court, qui par +conséquent serait plus léger s’il n’était pesant par la rudesse des sons +et qui, à cause de cela, semble tronqué, semble n’avoir pas pu aller +jusqu’à fin de lui-même. + + Femmes, moine, vieillards, tout était descendu, + +Celui-ci plus léger, du moins moins accablé; c’est que ceux-ci marchent +ou se promènent, ou s’ébrouent et, par comparaison avec le coche, sont +presque allègres. Mais l’attelage... + + L’attelage suait, soufflait, était rendu, + +retour des sonorités sourdes, du vers compact et serré. + + Une mouche survient et des chevaux s’approche + +Vers léger, rapide, presque dansant; c’est une étourdie qui entre en +scène. + + Prétend les animer par son bourdonnement, + +Vif, courant, d’une seule venue, mais sourd: c’est le travail, inutile, +mais c’est le travail ardent, concentré, très sérieux pour elle, de la +mouche, qui est commencé. + + Pique l’un, pique l’autre et pense à tout moment + Qu’elle fait aller la machine, + +Léger cette fois et presque allègre. C’est la joie impertinente de la +mouche, du commissaire du comité dans un cortège, qui est exprimée. + + S’assied sur le timon, sur le nez du cocher, + +Le commissaire se repose un moment en s’appuyant à un bec de gaz; il +souffle, il s’essuie le visage; il va recommencer; le vers est à la fois +stable et inquiet; il exprime un mouvement qui reprend au moment presque +où il s’arrête. + + Aussitôt que le char chemine + Et qu’elle voit les gens marcher, + +Reprise du mouvement, du mouvement général; changement de rythme. + + Elle s’en attribue uniquement la gloire, + +Vers ample, étoffé, qui se termine sur une sonorité éclatante, sur une +fanfare. + + Va, vient, fait l’empressée; il semble que ce soit + Un sergent de bataille, allant en chaque endroit, + Faire avancer les gens et hâter la victoire. + +Vers vastes, développés et enveloppants, circulaires, par où l’on voit +la mouche parcourant toute la périphérie du champ d’activité, toute à +tous, se multipliant et réalisant une ubiquité inutile et orgueilleuse. + +Ainsi de suite. Faites ces observations ou des observations analogues, +ou contraires; mais faites-en pour tirer tout le parti possible des +écrivains qui savent écrire en musique. Faites-en même sur ceux qui ne +le savent point. Pourquoi? Pour constater qu’ils ne le savent point et +par là mieux apprécier ceux qui le savent. + +Vous observerez peut-être que Delille, qui est extrêmement estimable +comme versificateur, ne peut pas se lire à haute voix. D’où vient? De ce +qu’il peint et souvent très bien, mais ne chante pas. Il n’est pas +musical; il ne peint jamais par les sons. Corneille, admirablement +oratoire, est musical très rarement. Ses vers lyriques eux-mêmes ont le +mouvement et merveilleux («Source délicieuse en misères fécondes...») +mais n’ont pas l’harmonie expressive. Il lui arrive cependant, comme à +tout grand poète, d’atteindre à cette partie de l’art et il dira: + + Et la terre et le fleuve et leur flotte et le port + Sont des champs de carnage où triomphe la mort. + +et il dira aussi: + + Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible, + Jetait dans les sillons cette semence horrible, + D’où s’élève aussitôt un escadron armé, + Par qui de tous côtés il se trouve enfermé, + Tous n’en veulent qu’à lui, mais son âme plus fière, + Ne daigne contre eux tous s’armer que de poussière. + A peine il la répand qu’une commune erreur, + D’eux tous, l’un contre l’autre, anime la fureur; + Ils s’entr’immolent tous au commun adversaire, + Tous pensent le percer quand ils percent leur frère, + Leur sang partout regorge, et Jason, au milieu, + Reçoit ce sacrifice en posture d’un dieu. + +Et de même dans Racine, mélodieux plutôt qu’harmonieux, flattant +l’oreille par le nombre savamment observé et ingénieusement inventé, +plutôt que peignant par les sons, cependant on trouve, sans bien +chercher, des vers sonores dont les sonorités ont un sens, donnant une +impression de grandeur, de triomphe ou d’immense désolation: + + Lorsque de notre Crète il traversa les flots, + Digne sujet des vœux des filles de Minos, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et la Crète fumant du sang du Minotaure, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dans l’Orient désert quel devint mon ennui! + +Et si vous me dites qu’à faire ainsi, l’on finit par dénaturer le poète, +l’on finit par ne plus chercher en lui que le musicien et par ne plus le +trouver poète quand il ne fait plus de la musique; je vous répondrai +que, quand on commence à sentir cela, on doit faire taire l’orchestre +comme on éteint une lampe; qu’on doit cesser de lire tout haut et +recommencer à lire tout bas et que, de même que pour saisir l’idée et +s’en pénétrer on doit d’abord lire tout bas, de même, après avoir assez +longtemps lu tout haut, on doit revenir à la lecture intime pour +retrouver devant soi l’homme qui pense. + +Le poète, comme aussi le grand prosateur, ne livre pas du même coup tous +ses genres de beautés et ne peut pas donner à la fois tous les plaisirs +qu’il est capable de donner. Il en faut user avec lui comme avec un +peintre, dont tantôt on étudie la composition, tantôt le dessin, tantôt +la couleur, tantôt les figures et physionomies humaines, tantôt les eaux +et tantôt le ciel. L’impression d’ensemble se fera plus tard de tous ces +éléments d’impression fondus ensemble. + +Un grand plaisir, difficile pour la plupart et pour moi du moins, avec +les prosateurs, très facile avec les poètes, est, non plus de lire, mais +de réciter de mémoire les morceaux qui se sont fixés dans notre esprit +et que nous chérissons de dilection particulière. Il est rare que je me +promène sans me réciter à moi-même quelqu’une des pièces suivantes: +«_Marquise si mon visage..._»; _les deux Pigeons_; «_O mon souverain +roi, me voici donc tremblante..._», «_Si vous voulez que j’aime +encore..._»; _la Jeune Captive_; _le Lac_; _la Tristesse d’Olympio_; _le +Souvenir_; plus souvent _la Vigne et la Maison_; _la Voie lactée_ de +Sully-Prudhomme, _l’Agonie_, du même. Dans cette récitation solitaire, +il arrive de petites choses assez notables. On scande autrement. Je ne +sais pas trop pourquoi, à vrai dire, mais peut-être parce que le papier +et l’impression d’un volume du XVIIe siècle suggèrent de couper +l’alexandrin à l’hémistiche, je ne lis jamais la prière d’Esther sans +scander ainsi: + + O mon souverain roi, + Me voici donc tremblante, | et seule devant toi. + +Et quand je me récite à moi-même ces vers, je ne manque jamais de +scander: + + Me voici donc | tremblante et seule | devant toi, + +la seule manière de scander, du reste, qui ait le sens commun. + +Quand je lis, malgré la virgule qui devrait me crever les yeux, je +scande ou au moins j’ai tendance à scander: + + Toujours punir, toujours | trembler dans vos projets + +Et quand je me récite à moi-même, je ne manque pas de scander: + + Toujours punir, | toujours trembler dans vos projets. + +Et je ne vais pas sans doute en lisant jusqu’à scander comme j’ai +entendu un acteur de la Comédie Française le faire: + + Passer des jours entiers, | et des nuits à cheval, + +mais j’ai bien quelque tendance à en user ainsi. Et, quand je me récite +à moi-même, je scande: + + Passer | des jours entiers et des nuits | à cheval, + +Quand on se récite des vers, on les possède plus intimement en quelque +sorte; on les couve en soi; il vous semble qu’on les fasse et on les +fait selon le rythme vrai qu’ils doivent avoir, que la pensée qu’ils +expriment doit leur donner. + +Cette manière d’incubation a donc, non seulement ses plaisirs, mais ses +avantages. + +Il arrive aussi, et cela est moins heureux, que l’on altère le texte. Je +me suis longtemps cité à moi-même le vers de Voltaire ainsi: «Il est +deux morts, je le vois bien...» Le texte est: «On meurt deux fois, je le +vois bien»; qui, au moins comme euphonie est très préférable. Je me suis +longtemps cité le vers de _Ruy-Blas_ ainsi: + + Je donne des conseils aux ouvriers du nonce. + +Le texte est: «Je donne des avis», qui est le mot propre. + +De même dans le _Jean Sévère_ de Victor-Hugo: + + Un discours de cette espèce, + Sortant de mon hiatus, + Prouve que la langue épaisse, + Ne rend pas l’esprit obtus. + +Le texte est: «Ne fait pas l’esprit obtus», qui est le mot nécessaire. +Je dois confesser à ma honte que, toutes les fois que j’ai constaté une +altération de texte faite par moi, j’ai dû reconnaître que le texte de +l’auteur était beaucoup meilleur que le mien; mais ceci même est une +comparaison très instructive et très utile pour l’étudiant en +littérature. + +Pour un seul texte--je ne le dis qu’en rougissant et en permettant du +reste qu’on se moque de moi--je ne puis pas me décider à croire que je +n’ai pas raison contre l’auteur. Je me suis toujours récité à moi-même +la fin du _Semeur_ de la façon suivante: + + L’ombre où se mêle une lueur, + Semble élargir jusqu’aux étoiles + Le geste auguste du semeur, + +C’est le _sublustri noctis in umbra_, que j’avais dans l’esprit, qui me +faisait altérer ainsi le vers de Victor Hugo. Le texte est: «L’ombre où +se mêle une rumeur». Je ne puis pas le préférer. Il n’y a pas de rumeur +à ce «moment crépusculaire», et il est indifférent pour l’effet à +produire qu’il y en ait une ou qu’il n’y en ait pas, et c’est à ce +«reste de jour» mêlé à l’ombre que l’auteur et le lecteur doivent +penser, pour bien _voir_ le geste du semeur élargi jusqu’au ciel. Je +penche à croire que Victor Hugo a mis «rumeur» par horreur de la rime +pauvre. + +Quoi qu’il en soit, ces corrections de soi-même et même ces corrections +de l’auteur, quelque irrespectueuses et quelque aventureuses qu’elles +soient, aiguisent le goût, tout au moins vous renseignent, ce qui n’est +pas sans profit, sur celui que vous avez. + +Il est un autre exercice, tout voisin de celui-ci, qui consiste à aviser +dans un poète médiocre, intéressant pourtant, une pièce qui ne vous +déplaît pas, mais qui ne satisfait pas entièrement votre goût, que l’on +approuverait tournée d’autre façon, comme dit Boileau, et de la refaire +en promenade ou dans une insomnie, par exemple en la resserrant (ne +jamais faire l’inverse) en mettant en stances de vers octosyllabiques +des stances de vers alexandrins. C’est amusant; et l’on compare après et +c’est amusant encore. Mais nous sortons un peu de l’art de lire +proprement dit. + + + + +CHAPITRE VI + +LES ÉCRIVAINS OBSCURS + + +Il y a une catégorie d’auteurs qu’au point de vue de l’art de lire il +faut considérer très attentivement: ce sont, comme on les a appelés, +«les auteurs difficiles», c’est-à-dire ceux qu’on ne comprend pas du +premier regard, ni même du second, les Lycophron, les Maurice Scève, les +Mallarmé. Ces auteurs jouissent toujours d’une très grande réputation. +Ils ont un ban et un arrière-ban d’admirateurs. Le ban est composé de +ceux qui prétendent les entendre, l’arrière-ban de ceux qui n’osent pas +dire qu’ils ne les comprennent pas et qui, sans les lire, déclarent +qu’ils sont exquis. Ceux du premier ban sont tout à fait fanatiques, +leur admiration étant faite de l’admiration qu’ils ont pour leur +intelligence et du mépris qu’ils font de l’inintelligence d’autrui. Ce +sont des initiés; ils ont toute la morgue et toute l’intransigeance des +initiés aux mystères. + +Remarquez qu’ils n’ont pas absolument tort. Ils partent de ce principe +que tout texte qui est compris du premier coup par n’importe qui n’est +pas de la littérature. Et ce principe n’est point tout à fait faux. Peut +être compris du premier coup par n’importe qui un trait de sentiment qui +parfois du reste est fort beau. + + Je t’aimais inconstant; qu’aurais-je fait fidèle? + +est une fort belle chose et peut être entendu par le premier venu, et +qu’il soit entendu du premier venu n’est point du tout une raison pour +le trouver vulgaire et le forclore de la littérature. + +Mais il est très vrai aussi que tout texte _où il y a de la pensée_ ne +peut être qu’un lieu commun s’il est compris de prime abord. Vous n’avez +pas compris du premier coup _la Mise en liberté_ de Victor Hugo et je ne +songe qu’à vous en féliciter. + +Il y a donc quelque chose de juste dans le principe des amateurs +d’auteurs difficiles. Mais ils l’exagèrent, premièrement en excluant +ainsi de la littérature toute sensibilité, ou tout au moins toute +sensibilité générale et en n’admettant que des sentiments rares très +difficiles à pénétrer, c’est-à-dire à ressentir; secondement, même quand +il s’agit de pensée, en voulant que rien de la pensée ne soit compris du +premier coup. La pensée doit se présenter, et c’est sa façon d’attirer à +elle, de manière à être entendue, du premier abord, en son ensemble, de +manière à être apparemment et même partiellement accessible; il faut +ensuite qu’à la reprendre on s’aperçoive qu’on ne l’avait pas +entièrement entendue et qu’elle est digne d’être creusée, et qu’on la +creuse en effet, et qu’on la trouve toujours plus riche; et s’il se +peut, il faut enfin qu’elle soit pour ainsi dire inépuisable. + +Et la pensée, qu’on aura, pour ainsi parler, vidée du premier coup, +n’est assurément qu’un lieu commun; mais il est très important qu’une +pensée originale soit d’abord accessible et comme hospitalière, ensuite +se révèle comme digne d’un examen prolongé et l’exigeant. + +Mais, c’est ce que les amateurs d’auteurs difficiles n’admettent point. +Ils veulent que la pensée se garde tout d’abord du lecteur profane par +l’obscurité, pour attirer par elle les raffinés, les divinateurs, ceux +qui sont intelligents d’une façon exquise. Ils veulent que la pensée +fasse le vide autour d’elle pour avoir le plaisir, eux, de franchir la +zone déserte, d’entrer dans le sanctuaire, d’y séjourner et surtout d’en +sortir en déclarant qu’ils ont compris, mais qu’il s’en faut que tout le +monde en puisse autant faire. + +Et c’est ceci qui est exagéré et qui est une manie intellectuelle. + +Je vois tel auteur, de qui, en m’appliquant, je ne comprends +littéralement pas une ligne et que jeunes gens, femmes, enfants +comprennent parfaitement, jusqu’à assurer que tout ce qu’il dit les +étonne si peu qu’ils l’avaient pensé avant lui. Je me récuse et dis que +je ne comprends pas, malgré un grand désir et un grand zèle. On me +répond, des yeux du moins et de la mine, car nous sommes un peuple poli: +«Oh! quand il sera clair de manière que vous l’entendiez...» La joie +pour certains et même pour beaucoup est d’abord de comprendre, mais +surtout de comprendre ce que le vulgaire ne comprend pas. Il y a du +ragoût. Ainsi se forment, autour de certains auteurs, des élites qui se +savent gré de le pénétrer et lui savent gré d’être impénétrable. + +Elles sont composées, il me semble ainsi quand j’y songe, de plusieurs +éléments divers. Il y a ceux qui ne comprennent pas, qui savent qu’ils +ne comprennent pas et qui font semblant de comprendre et d’admirer. Ce +sont les faux dévots de ce culte. Ils en usent ainsi par calcul de +vanité et pour se faire prendre par la foule pour des intelligences +supérieures. + +Il y a ceux qui vraiment comprennent quelque chose, assez peu, mais +vraiment quelque chose. + +--Comment font-ils? + +--Dans ce qui n’a pas de sens, ce sont eux qui en mettent un; dans ce +qui ne contient aucune pensée, ce sont eux qui mettent une pensée ou +quelque chose d’analogue qui est à eux. Ceux-ci ont précisément besoin +de textes obscurs pour y évoluer à l’aise et, pour ainsi parler, de +textes creux pour y verser leur pensée propre. Un texte clair les +arrête, les limite, les fixe devant lui et ne leur permet que de le +comprendre et non pas eux. Descartes exige qu’on le comprenne, et ne +permet pas qu’on l’imagine; un texte obscur se prête à toutes les +interprétations, c’est-à-dire à toutes les imaginations dont il sera, +non la source, mais le prétexte. Un texte obscur est un vêtement où +quiconque peut se couler et, s’y étant introduit, admirer ou goûter la +figure qu’il y fait. Un texte obscur est un miroir brouillé où chacun +contemple le visage qu’il rêve d’avoir. Il y a donc des gens qui +comprennent quelque chose dans les textes inintelligibles à savoir ce +qu’ils y ont mis et qui ont besoin de textes inintelligibles pour n’être +point passifs dans une lecture, pour ne pas subir, pour n’être pas +réduits au rôle d’adhérents, et pour n’adhérer, plus ou moins +consciemment, plus ou moins inconsciemment, qu’à eux-mêmes. + +Et enfin il y a ceux, très sincères et très désintéressés, les vrais +dévots de ce culte-ci, assez nombreux encore, qui ne peuvent admirer que +ce qu’ils ne comprennent pas. Ils existent; il y en a même plus qu’on ne +croit; c’est une disposition d’esprit; c’est l’attrait du mystère; c’est +la curiosité du caché, c’est l’attraction de l’abîme, c’est un vertige +doux; c’est le prestige exercé sur nous par ce qui nous dépasse, échappe +à nos prises, nous défie. Par jeu, je disais dans ma jeunesse: «Je +n’admire que ce que je ne comprends pas, que ce que je me sens incapable +de comprendre, et il me semble que c’est tout naturel. Ce que je +comprends, il me semble que moins le style, moins un certain tour de +main, que je n’ai pas, je le ferais. Donc je ne l’admire pas, je +l’approuve; je ne l’admire pas, je le reconnais; il ne m’éblouit pas, il +augmente en moi une lumière que j’avais déjà. Ce que je ne comprends pas +me dépasse et, par conséquent, m’impose; il m’intimide; il me fait un +peu peur; je l’admire; il y a dans toute admiration un peu de terreur. +Je me dis: à quelle hauteur ou à quelle profondeur faut-il que soit cet +homme pour que je ne le distingue plus. Et je sens que, quelque effort +que je fasse, il sera toujours à cette hauteur ou à cette profondeur, à +cette distance de moi; j’admire, je suis éperdu, je suis au moins +inquiet, d’admiration.» + +Ce que je disais par amusement, il en est qui ne le disent point, mais +qui sont très réellement et très exactement dans l’état d’esprit que je +viens de décrire. Ceux-ci ont besoin de texte obscur pour satisfaire un +besoin d’admiration qui est un besoin d’inquiétude. Ils sont dans un +état d’âme très connu, celui des amateurs de sciences occultes. Il n’y a +dans leur cas rien d’étonnant. + +--Mais nous, gens du commun et qui ne prétendons qu’à nous instruire et +surtout à jouir de nos lectures, devons-nous lire les auteurs +difficiles, c’est-à-dire les auteurs auxquels, à une première lecture, +nous prévoyons que nous n’entendrons jamais rien? + +--Mon Dieu, oui! D’abord parce qu’il y a une certaine paresse +intellectuelle qu’il est bon de vaincre, de heurter contre de très +grandes difficultés, contre de redoutables obstacles, pour qu’elle +n’augmente point et pour que, en augmentant, elle ne vous mène très bas. +Vous vous habituerez--transportons-nous à une autre époque pour ne +blesser personne--vous vous habituerez à lire Delille qui assurément +n’offre aucune difficulté; vous en viendrez peu à peu, fuyant l’effort +et le redoutant, à ne lire que les romans de Mme Cottin, et vous ne +pourrez jamais aborder le _Second Faust_, ce qui vraiment sera dommage. + +Il faut donc s’exercer les dents sur les auteurs difficiles. A ne pas le +faire, on risque déchéance. J’ai connu dans ma jeunesse des hommes +lettrés qui déclaraient le _Second Faust_ inintelligible et qui +trouvaient Victor Hugo obscur. Pour trouver Victor Hugo obscur, de quels +Bérangers et même de quels sous-Bérangers faut-il s’être exclusivement +nourri? + +Mais comment lire les auteurs difficiles? Tous ne sont pas lisibles par +des gens comme nous, et il en est qui ne le sont que par gens +appartenant à l’une des trois catégories que j’indiquais plus haut. Il +en est qui sont obscurs naturellement, spontanément, très loyalement, +sans artifice; qui sont capables, ce qui est une chose encore que je +n’ai jamais comprise, d’exprimer par des mots, de mettre sur le papier, +une pensée qui n’est pas devenue nette dans leur esprit; pour qui la +parole ou l’écriture n’est pas un instrument d’analyse; pour qui la +parole ou l’écriture n’est pas une épreuve qui force à se rendre compte +de ce qu’on pense; qui, en un mot, peuvent exprimer ce qu’ils ne +conçoivent pas. Ceux-ci, sans doute, il faut les laisser sur le vert, et +je ne vois guère quel profit l’on en pourrait tirer; car de penser, à +propos d’eux, ce qu’ils n’ont point pensé et ce qu’ils auraient pu +penser s’ils avaient pensé quelque chose, cela est un peu vain et si +hasardeux qu’il vaut mieux penser directement pour son compte. + +Mais il en est, et ce sont, je crois, les plus nombreux, qui sont +obscurs volontairement et de propos fait, pour s’acquérir la gloire +délicate et précieuse d’auteurs obscurs, et voici comment ils ont +procédé. Ils ont pensé _en clair_, d’abord, comme tout le monde, puis, +par des substitutions patientes de mots impropres aux mots justes, de +tournures bizarres aux tours simples, d’inversions aux tours directs, +ils ont obscurci progressivement leur texte. Ils ont fait exactement +l’inverse de ce que font les auteurs «qui n’écrivent que pour être +entendus». Ceux-ci ramènent progressivement l’expression vague à +l’expression précise; eux détournent laborieusement l’expression à peu +près précise vers l’expression sibylline, sachant pour qui ils écrivent. +Ils disent--le mot, assure-t-on, est authentique--: «Mon livre est fait; +je n’ai plus qu’à l’enténébrer un peu». Nietzsche disait: «Enfin nous +devenons clairs!»; ils disent, en remaniant leur œuvre: «Enfin je +deviens obscur». Ils se défendent, par l’obscurité, de l’indiscrétion de +la foule; ils se défendent, par l’obscurité, d’être compris de ceux par +qui ce leur serait une honte d’être entendus. + +Nietzsche a très bien saisi leur procédé et leurs intentions: «On veut, +non seulement être compris quand on écrit, mais encore, certainement, +n’être pas compris. Ce n’est nullement une objection contre un livre, +quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible; peut-être cela +faisait-il partie du dessein de l’auteur de ne pas être entendu de +n’importe qui. Tout esprit distingué, qui a un goût distingué, choisit +ainsi ses auditeurs lorsqu’il veut se communiquer; en les choisissant, +il se gare contre les autres. Toutes les règles subtiles d’un style ont +là leur origine: en même temps elles éloignent, elles créent la +distance, elles défendent l’entrée; en même temps elles ouvrent les +oreilles de ceux qui nous sont parents par l’oreille.» + +A la vérité, ce travail de Protée des auteurs difficiles, ce _noli me +tangere, noli me intelligere_, est assez vain, puisqu’ils seront +compris, adoptés, du moins «touchés» par ceux précisément, en majorité, +par qui ils redoutent d’être entendus et dont ils craignent le contact, +c’est-à-dire par les sots; et ce sont ceux qui comprennent peu qui +courent tout droit aux choses les plus difficiles à comprendre. Mais +enfin tel est leur travail: ils se voilent, ils se masquent et ils se +déguisent jusqu’au moment où ils se jugent impénétrables. + +Or, ce travail qu’ils ont fait, faites-le à l’inverse et ramenez-les +patiemment à la simplicité. Invertissez les inversions, tournez les +termes impropres aux termes probablement justes, d’après le sens général +du morceau, s’il en a un; par une lecture attentive, pénétrez-vous de ce +que l’auteur a sans doute voulu dire et, ainsi éclairés, si la chose est +possible, saisissez les petits procédés par lesquels il a dérobé son +idée aux regards et détruisez-les à mesure, jusqu’à ce que vous soyez en +présence de l’idée elle-même, laquelle vous paraîtra souvent très +ordinaire, mais quelquefois intéressante encore. «Vous voulez, Acis, me +dire qu’il fait froid, dites il fait froid.» Eh bien! précisément, par +une sorte de filtrage et de décantation, contraignez Acis à dire: il +fait froid. + +Ce travail est très utile; c’est un des exercices les plus vigoureux de +l’intelligence et qui l’accroît et l’aiguise. + +Montaigne a une page admirable sur l’art de compliquer ce qui est simple +et d’obscurcir ce qui est clair: «Il n’est pronostiqueur, s’il a cette +autorité qu’on daigne feuilleter et rechercher curieusement tous les +plis et lustres [détours?] de ses paroles, à qui on ne fasse dire tout +ce que l’on voudra comme aux Sibylles; il y a tant de moyens +d’interprétation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un +esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet quelque avis qui lui serve à +son point [à son point de vue]. Pourtant [et c’est pourquoi] se trouve +un style nubileux et douteux en si fréquent et ancien usage. Que +l’auteur puisse gagner cela d’attirer et embesogner à soi la postérité, +ce que non seulement la suffisance [la capacité] mais autant ou plus la +faveur fortuite de la matière peut gagner, qu’au demeurant il se +présente, _par bêtise ou par finesse_, un peu obscurément et +diversement, ne lui chaille: nombre d’esprits, le blutant et secouant, +en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à côté, ou au contraire +de la sienne, qui lui feront toutes honneur, et il se verra enrichi des +moyens de ses disciples, comme les régents du lendit. C’est ce qui a +fait valoir plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs +écrits et les a chargés de toutes sortes de matières qu’on a voulu, une +même chose recevant mille et mille et autant qu’il nous plaît d’images +et considérations diverses.» + +Or bien, c’est juste le travail contraire qu’il convient que vous +fassiez sur les auteurs difficiles. Ils se sont couverts d’ajustements +compliqués et de harnois enchevêtrés; il faut les mettre en chemise; il +faut les forcer d’être simples à leur corps défendant et les juger et +peut-être les approuver et les goûter ainsi devenus. + +--Mais de même qu’en lisant un auteur simple on prend assez facilement +l’habitude, par la lecture méditée, d’y mettre beaucoup de choses qu’il +n’a point pensées ou qu’il n’a pensées qu’_en puissance_; tout de même, +en simplifiant les auteurs compliqués, ne leur fait-on pas le tort de +leur ôter leur seul mérite? + +--Il est assez vrai; mais leur punition méritée est sans doute qu’on les +dépouille, au lieu de les enrichir, eux qui veulent paraître plus riches +qu’ils ne sont et qui donnent les apparences de la richesse à leur +pauvreté; et qu’on jette de la lumière dans l’appartement volontairement +obscur où ils nous reçoivent, pour voir l’ameublement un peu usé sur +lequel ils voulaient faire illusion. + +En tout cas l’exercice, s’il est fatigant, est très sain et très utile. +C’est une traduction d’un langage chiffré. Il s’agit de trouver le +chiffre. Tant qu’on le cherche, c’est une bataille. Quand on l’a trouvé, +c’est une victoire. Il ne faut point passer sa vie à chercher des +chiffres et à déchiffrer. Mais de temps à autre, c’est une chose qui +n’est ni sans plaisir ni sans profit. + + + + +CHAPITRE VII + +LES MAUVAIS AUTEURS + + +De même il est bon de lire quelquefois les mauvais auteurs. Ceci est +très dangereux; mais, si l’on y met de la discrétion, très salutaire +encore. + +C’est très dangereux: «Pourquoi aimez-vous, ce me semble, la +conversation des imbéciles? + +--Ils m’amusent infiniment. + +--Il ne faut pas se livrer beaucoup à cette volupté. Elle est malsaine. +C’est un plaisir de malice qui est très sec et très desséchant et qui +rend l’esprit très aride. Flaubert adorait les imbéciles. Il rêvait de +faire une encyclopédie de la sottise et il en a donné deux gros volumes. +C’est déjà trop. A ce jeu, on s’habitue à un immense orgueil et à se +considérer comme infiniment supérieur, ce qui d’abord est assez +déplaisant, et ce qui ensuite rend très peu capable de grandes choses; +car c’est en regardant en haut qu’on fait effort et qu’on tire de soi +tout ce qui est possible qu’on en tire. Il n’y a rien de plus inutile +que la grande partie de sa vie que Boileau a passée à lire de mauvais +auteurs pour se moquer d’eux, et je vois là une grande petitesse +d’esprit. Le métier qu’a fait Boileau ne se justifie que quand il s’agit +d’un mauvais auteur qui jouit de la faveur générale, et par conséquent +d’une funeste erreur publique à rectifier; mais attaquer Pinchène et +Bonnecorse, c’est s’accuser soi-même; car c’est avouer qu’on les a lus, +et qui vous forçait à les lire si ce n’est le désir d’y trouver matière +à des épigrammes? Et ce désir n’est pas charitable, et le genre +littéraire qui en dérive est le plus méprisable des genres littéraires. + +On remarque parmi les enfants beaucoup de petits moqueurs qui saisissent +bien les ridicules des grandes personnes et de leurs camarades et qui se +font par là une petite royauté, comme d’autres par la force ou par +l’instinct et les qualités du commandement. La Bruyère les a bien +connus: «Il n’y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps [de +l’esprit aussi, quoique moins] qui ne soient aperçus par les enfants; +ils les saisissent d’une première vue et ils savent les exprimer par des +mots convenables: on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes, +ils sont chargés, à leur tour, de toutes les imperfections dont ils se +sont moqués.» + +Vous reconnaissez certainement quelques-uns des petits garçons qui +furent vos camarades de classe. Rappelez-vous maintenant ce qu’ils sont +devenus. Leurs parents, tout en croyant devoir les gronder et en faisant +mine, en étaient très fiers. Ils sont devenus des imbéciles. Rien ne +révèle la débilité d’esprit et ne l’entretient comme la moquerie. + +Il faut donc plutôt éviter que provoquer les occasions de se donner ou +de confirmer en soi cette tendance. S’exercer à la moquerie, c’est avoir +déjà et se conférer la volonté d’impuissance. + +Cependant, il ne faut pas s’interdire tout à fait les livres des sots. +C’est d’abord une catharsis. La catharsis est, comme on sait, l’art de +se débarrasser sans danger d’un sentiment qui pourrait nuire, de s’en +_purger_ de telle sorte qu’il ne reste pas en nous pour nous torturer, +ou qu’il ne s’exerce pas d’une manière mauvaise et funeste. Selon +Aristote on se purge de la peur et de la pitié en les éprouvant, au +théâtre, pour les malheurs de héros imaginaires, grâce à quoi elles ne +demeurent pas en nous pour nous assombrir. Les acteurs savent qu’il faut +avoir le _trac_, l’émotion paralysante, avant la représentation ou +pendant la représentation, et ils disent: «Si on l’a avant, on ne l’a +pas pendant; on est purgé»; et il est possible. + +Or la moquerie exercée sur les mauvais livres est une catharsis. A +l’exercer sur le mauvais livre, on lui donne satisfaction, et l’on n’a +plus le besoin, peut-être, de l’exercer sur les personnes. C’est une +soupape de sûreté. C’est la part du feu; la malignité a eu son aliment; +elle se calme, elle s’apaise et elle ne nous anime plus. + +J’ai dit «peut-être»; car je n’en suis pas très sûr. Boileau est un +exemple à l’appui de la théorie, Racine contre. Boileau épuisant sa +malignité sur les méchants ouvrages, était d’humeur aimable dans le +cours ordinaire de la vie; Racine, criblant d’épigrammes les mauvais +auteurs, demeurait d’humeur maligne dans son domestique, même à l’égard +de son meilleur ami. + +Alceste me paraît bien avoir été aussi bourru contre les livres que +contre les personnes et contre les personnes que contre les livres, et +Molière ne se trompe guère en connaissance des caractères. Mais enfin, +il est possible que le railleur de livres canalise sa malignité. + +Pour mon compte, je connais un Pococurante. Pourquoi aime-t-il à lire +les livres, puisque, jamais non pas une seule fois de sa vie, il n’en a +trouvé un bon? Pourquoi? Évidemment parce qu’il prend du plaisir à les +trouver mauvais. Cela est certain. Et ce sont des épigrammes continues, +redoublées, triplées, renaissant indéfiniment les unes des autres. Et il +semble ne lire que pour renouveler la matière épuisée de ses épigrammes. +Naturellement il n’a jamais rien écrit. C’est, comme on a dit, un grand +avantage que de n’avoir rien fait; mais il ne faut pas en abuser. Il en +abuse royalement. On demandait: «Pourquoi n’a-t-il jamais fait un +livre?» On répondit: «Parce qu’il l’aurait trouvé bon et que trouver bon +un ouvrage l’aurait tellement désorienté qu’il en aurait fait une +maladie». Or, j’ai dit que je le connais; il est extrêmement agréable et +bienveillant envers les personnes; c’est un homme du meilleur caractère. + +Concluons que dans sa malveillance à l’égard des livres il a sa soupape. +Il est possible que la lecture des mauvais livres soit une catharsis +d’une très précieuse utilité morale. + +Ensuite la lecture des mauvais livres forme le goût, à la condition +qu’on en ait lu de bons, d’une façon qu’il ne faut pas mépriser, ni +peut-être négliger. Au sortir des études scolaires, les jeunes gens se +partagent à peu près en trois classes: ceux qui liront instinctivement +de bons livres; ceux qui en liront de mauvais, ou vulgaires, ou très +médiocres; ceux qui ne liront rien du tout. Les études scolaires donnent +le goût du beau, ou l’horreur du beau, ou l’indifférence à l’égard de la +littérature. + +Elles donnent le goût du beau à ceux qu’elles ont intéressés, et ils ne +songent plus qu’à retrouver des sensations d’art analogues à celles +qu’ils ont éprouvées en lisant Horace, Virgile, Corneille et Racine, et +c’est pour cela, disons-le en passant, qu’il faut toujours, au lycée, +amener l’élève jusqu’aux auteurs presque contemporains, pour que, entre +les grands classiques et les bons auteurs de leur siècle, il n’y ait pas +une grande lacune qui les ferait désorientés en face des bons auteurs de +leur siècle et qui les empêcherait de les goûter, par où ils seraient de +ces humanistes qui ne peuvent entendre que les auteurs très éloignés de +nous, gens respectables et peut-être même enviables, mais qui sont +privés de grandes et saines jouissances. + +Les études scolaires inspirent à jamais l’horreur du beau à ceux +qu’elles ont ennuyés. A la vérité, il est évident qu’ils l’avaient déjà, +mais ces études l’ont comme violemment développée. Figurez-vous un +enfant qui, de naissance, n’aimerait pas la musique et que, par autorité +paternelle, on aurait fait jouer du violon pendant dix ans: il ne +pourrait plus passer devant un marchand d’instruments de musique. + +Seulement, ceux que les études scolaires ont ennuyés se subdivisent en +deux classes: ceux qui n’ont horreur que de la belle littérature et ceux +qui ont horreur de toute littérature. Les premiers forment le contingent +des lecteurs de mauvais écrivains, des lecteurs de romans niais, des +lecteurs de poètes excentriques, etc. + +Les seconds, de toute leur vie, ne liront que leur journal, en en +choisissant un où l’on ne fera jamais de critique littéraire; de quoi il +ne faut pas les blâmer, car on est bien plus sot en contrariant sa +nature qu’en la suivant. + +Voilà les trois catégories. Or, il me semble qu’il ne faut être d’aucune +des trois. Il est souhaitable qu’on ne soit pas de la troisième; il est +désirable qu’on ne soit pas de la seconde; il n’est pas tout à fait sans +danger d’être uniquement et strictement de la première. + +Supposez un homme, de nos jours, qui ne lirait que de l’Anatole France, +du Loti, du Lemaître, du Bourget, du Régnier... Il me semble qu’il +serait exactement dans la situation de cet humaniste dont je parlais +plus haut: il n’aurait que le sentiment de l’excellent, avec une +certaine étroitesse dédaigneuse d’esprit. + +Aurait-il même le sentiment de l’excellent? En vérité, je ne sais. C’est +par comparaison que l’on a le sentiment de l’exquis. Ce n’est pas +seulement par comparaison, sans doute, et la beauté nous frappe par +elle-même et c’est-à-dire par un accord soudain entre notre façon de +sentir et la façon qu’un autre a de créer. Mais il n’en est pas moins +que mesurer les distances aide singulièrement à évaluer les hauteurs et, +s’il n’est pas mauvais de connaître les prédécesseurs et les +contemporains de Corneille pour bien entendre, pour entendre +distinctement combien il est nouveau et combien il est grand, à toutes +les époques il en est de même, et il faut pousser des reconnaissances +dans le pays des médiocres pour revenir aux grands avec une faculté +renouvelée d’admiration. + +Chateaubriand parle d’un auteur de son temps qui, chaque année, allait +faire sa remonte d’idées en Allemagne; un homme sage doit aller faire de +temps en temps chez les mauvais auteurs la remonte de ses facultés +d’admiration. + +Il n’est pas impossible que Boileau, dans la lecture des Pradon, n’ait +cherché des raisons d’admirer davantage Racine. Cette pensée est +consolante. On peut envisager les mauvais auteurs comme fonction de la +gloire des grands. Un bon auteur peut dire des mauvais: «Que serais-je +sans eux? Je semblerais petit.» Un mauvais auteur peut dire d’un bon qui +le méprise: «Ingrat! Serait-il grand si je n’existais pas.» + +Tant y a qu’il n’est pas inutile de retremper son goût pour les hommes +d’esprit dans le commerce des imbéciles. Certaine table d’hôte a formé +mon goût peut-être plus que Sainte-Beuve. Où en serais-je si je n’avais +pas lu X...? Je ne saurais pas le contraire de quoi il faut croire bon; +car il avait une infaillibilité à rebours qui donnait une idée de +l’absolu. + +Lisons un peu les mauvais auteurs; à la condition que ce ne soit pas par +malignité, c’est excellent. Cultivons en nous la haine d’un sot livre. +La haine d’un sot livre est un sentiment très inutile en soi; mais qui a +son prix s’il ravive en nous l’amour et la soif de ceux qui sont bons. + + + + +CHAPITRE VIII + +LES ENNEMIS DE LA LECTURE + + +J’appelle ennemis de la lecture, non pas les multiples choses qui +empêchent de lire et dont il faut reconnaître que la plupart sont +excellentes, études scientifiques, vie d’action, sports, etc. Il est +évident que notre temps n’est pas et ne peut pas être celui des liseurs. +Ce que les anciens appelaient d’un mot charmant _umbratilis vita_ +n’existe plus guère. Presque personne n’a plus le temps de s’enfermer «à +l’ombre» pendant plusieurs jours pour lire un livre. Le livre n’est plus +lu que morceau par morceau, vingt pages par vingt pages et c’est-à-dire, +même quand il est lu, n’est plus lu du tout, puisque la continuité dans +la lecture est nécessaire, non seulement pour juger d’un ouvrage bien +fait, mais pour l’entendre. + +Un tout petit nombre,--«d’adorateurs zélés à peine un petit +nombre»--d’hommes et de femmes aimant à lire composent aujourd’hui un +public restreint pour lequel, un peu aussi par habitude, on continue +d’écrire. Un auteur, de nos jours, est un moine qui écrit pour son +couvent, isolé dans un petit monde isolé. La littérature est devenue +conventuelle. + +Pour certains, du reste, amoureux de la réputation à petit bruit et +délicate, elle n’en est que plus agréable et que plus chère. + +Mais ce n’est pas de ces ennemis-là que je veux parler. Tout compte +fait, il me semble qu’ils ne peuvent être que très utiles. Ils éliminent +les faux amis de la littérature, ceux qui ne liraient que s’il n’y avait +pas d’autre distraction, ni d’autre passe-temps, gens par conséquent de +très peu de goût, n’ayant pas la vocation et qui alimenteraient autant +la basse littérature que la bonne et plutôt celle-là que celle-ci; et +ils laissent intacte la troupe de ceux qui sont véritablement nés pour +lire. Je crois que la perte est nulle, si tant est même qu’il n’y ait +pas gain. + +Les ennemis de la lecture dont je veux parler, ce sont les tendances, +les penchants et les habitudes qui empêchent de bien lire, de lire comme +il est utile, profitable et agréable de faire. + +A l’entendre ainsi, les principaux ennemis de la lecture sont +l’amour-propre, la timidité, la passion et l’esprit de critique. + +La Bruyère, dont le chapitre intitulé _Des ouvrages de l’esprit_ +contient tout un art de ne pas bien lire, a touché l’un après l’autre +tous ces points et nous n’avons qu’à l’écouter: «L’on m’a engagé, dit +Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: Je l’ai fait. Ils l’ont saisi +d’abord et, avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais, il les +a loués modestement en ma présence et il ne les a pas loués depuis +devant personne. Je l’excuse: je n’en demande pas davantage à un auteur; +je le plains même d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point +faites.» + +Ceci est l’amour-propre, l’amour de soi, la jalousie, empêchant de lire +ou de jouir en lisant. Ces sentiments sont tout naturels de la part d’un +auteur, et il est, en effet, bien «excusable». Cet écrivain--c’est je +crois, un Anglais; mais j’ai oublié son nom--disait: «Quand je veux lire +un bon livre, je le fais». C’est excellent comme estime de soi; ce n’est +même pas, peut-être, de l’orgueil proprement dit. Il est très vrai que, +quand on est auteur et bon auteur, on doit nécessairement et sans vanité +n’être satisfait que de ce que l’on fait soi-même, puisqu’on a une façon +de penser toute particulière qui ne peut guère s’accommoder que +d’elle-même. + +Comment voulez-vous que Corneille puisse trouver bon Racine, qui goûte +les sujets que Corneille a toujours évités et les manières de traiter +les sujets que Corneille très visiblement n’aime point, et qui se donne +tout entier à la peinture de l’amour, sentiment que Corneille a toujours +considéré comme trop chargé de faiblesse pour pouvoir soutenir une +tragédie? Il y a une sorte d’incompatibilité d’humeur. Corneille, +direz-vous, au moment même de la plus grande vogue de Racine, a fait +_Psyché_. Voulez-vous mon sentiment secret? Corneille n’a jamais été +très fier ni très satisfait d’avoir écrit _Psyché_. + +Comment veut-on que Voltaire, toutes raisons à part d’animosité et +d’amour-propre, trouve bonne la _Nouvelle Héloïse_ et bon l’_Émile_? +C’est proprement, de par la nature différente des esprits, la chose +impossible. Les auteurs ont toutes sortes de motifs de ne pas admirer, +ni même goûter les ouvrages de leurs confrères, motifs dont +l’amour-propre est seulement l’un, duquel, du reste, je n’irai pas +jusqu’à dire qu’il est le plus faible. + +--Mais nous qui ne sommes pas auteurs, nous n’avons aucun amour-propre +qui nous empêche de lire et de lire de la bonne façon.--Si bien! Vous +n’avez pas remarqué qu’un auteur est un ennemi? Il l’est toujours. Il +l’est toujours un peu. Si c’est un moraliste, il est un homme, d’abord +qui s’arroge le droit de se moquer de vous. Vous vous en apercevez +toujours, sourdement. S’il est un idéaliste, il vous présente des héros +de vertu, de courage et de grandeur d’âme qu’il prétend être, du moins +qu’il a l’air de prétendre être, puisqu’il était capable de les +concevoir. Quand on peint son héros, on peint son idéal, et l’idéal que +l’on a, on se croit toujours un peu, on se croit du moins par moment, de +force à le réaliser. Tout au moins on a quelque air de cela. Poser un +héros, c’est un peu se poser en héros. C’est une chose bien +insupportable à beaucoup de lecteurs que cet air de supériorité. Si la +petite lectrice naïve de romans se dit: «Quel beau caractère doit être +ce monsieur Octave Feuillet», et est un peu amoureuse de M. Octave +Feuillet; pour le même motif et par contre, l’amour-propre de bien des +lecteurs regimbe contre Octave Feuillet et dit en grondant: «Cet auteur +se donne bien du mal pour me faire entendre qu’il a plus de délicatesse +que moi. Quel prétentieux!» + +Et votre amour-propre est blessé et votre jalousie s’éveille comme +contre quelqu’un qui a plus de succès que vous dans un salon. + +Inversement le réaliste vous «touche», comme on disait quelquefois au +XVIIe siècle, pour ne pas dire tout à fait blesser, ou au moins vous +inquiète, quand il peint quelqu’un de ridicule qui pourrait bien être à +peu près vous. Que de lecteurs ayant compris que Flaubert se moque +d’Homais se sont dit: «Se railler d’un homme parce qu’il est +anticlérical, ce n’est pas très fort; après tout, moi je le suis et je +ne suis pas si ridicule. Cet auteur écrit avec correction; mais il est +un peu impertinent.» L’amour-propre s’est éveillé et il est en garde. + +Et, dans tous les cas, un auteur blesse ce sentiment profond d’égalité +que nous avons tous. Il est un homme qui se détache de la troupe et qui +prétend se faire admirer, au moins se faire écouter et nous divertir. Ce +n’est pas une petite fatuité. C’est un homme qui dans un salon prend la +parole; c’est un homme qui dans un salon va du côté de la cheminée; il +faut qu’un homme ait bien de l’esprit pour se faire pardonner de s’être +dirigé du côté de la cheminée. La première impression est toujours +hostile. Il a toujours à vaincre cette première impression. Autant en a +à faire l’auteur, quel qu’il soit du reste. + +Au fond, bien des lecteurs ne pardonnent d’écrire qu’aux rédacteurs des +faits divers dans les journaux. Ceux-ci n’ont point de prétention à +l’invention, ils n’en ont point à la composition, ils n’en ont point au +style. Ils sont utiles; ils renseignent. Voilà de bons écrivains. Ils ne +se font pas centre. Ils ne se donnent point des airs d’hommes +supérieurs. Ils ne demandent pas, plus ou moins secrètement, +l’admiration. Ils n’excitent aucune jalousie. Voilà de bons écrivains. +Les sociétés décidément démocratiques n’en admettront sans doute pas +d’autres. + +Au vrai, si l’on ne s’ennuyait pas, on ne ferait jamais cet acte +d’abnégation et d’humilité d’ouvrir un livre. On se contenterait de ses +pensées, en estimant qu’elles valent bien toutes celles qu’un autre peut +avoir. La lecture est une victoire de l’ennui sur l’amour-propre. + +Du moment qu’elle est cela, l’auteur est toujours un peu un ennemi et +lui-même a à remporter sur l’amour-propre une victoire. Et donc +l’amour-propre est un ennemi de la lecture, terrible quand il est +amour-propre d’auteur, notable encore quand il est amour-propre de +n’importe qui. + +Continuons de lire La Bruyère; il connaît la question; il est homme qui +a fait un livre et qui a désiré très vivement être lu et qui était assez +intelligent pour comprendre, mieux encore que tout autre chose, les +raisons qu’on pouvait avoir de ne le lire point ou de le lire mal: «Ceux +qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont, +ou des passions, ou des besoins qui les distraient ou les rendent froids +sur les conceptions d’autrui; personne presque, par la disposition de +son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au +plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.» + +Et c’est-à-dire qu’un des ennemis de la lecture, c’est la vie même. La +vie n’est pas liseuse, puisqu’elle n’est pas contemplative. L’ambition, +l’amour, l’avarice, les haines, particulièrement les haines politiques, +les jalousies, les rivalités, les luttes locales, tout ce qui fait la +vie agitée et violente, éloigne prodigieusement de l’idée même de lire +quelque chose. Millevoye, dans sa jeunesse, était commis de librairie. +Son patron le surprit lisant: «Vous lisez, jeune homme; vous ne serez +jamais libraire.» Il avait raison: l’homme qui lit n’a pas de passions; +c’en est la marque; et il n’aura pas même la passion de son métier, son +métier fût-il de vendre des livres. + +La plupart des parents n’aiment pas beaucoup le goût de la lecture chez +leurs enfants. Chez les petites filles, c’est une menace qu’un jour +elles ne lisent des romans; et vous ne vous trompez pas beaucoup sur ce +point; elles ne liront guère autre chose. Chez les petits garçons, c’est +bon dans une certaine mesure; mais encore c’est inquiétant. On n’a pas +trop de temps pour se faire une position. «Tu liras quand tu seras +vieux, quand tu te seras tiré d’affaire.» Il y a bien quelque bon sens +là-dedans. Qu’un homme lise, c’est une marque qu’il n’est pas bien +ambitieux, qu’il n’est pas tourmenté par «le fléau des hommes et des +dieux», qu’il n’a pas de passions politiques, auquel cas il ne lirait +que des journaux, qu’il n’aime pas dîner en ville, qu’il n’a pas la +passion de bâtir, qu’il n’a pas la passion des voyages, qu’il n’a pas +l’inquiétude de changer de place, même, remarquez qu’il n’aime pas à +causer. L’effroyable quantité de temps que les hommes, surtout en +France, dépensent à ne rien dire, et c’est à savoir aux délices de la +conversation, suffirait à lire un volume par jour, mais empêche qu’on en +lise un par an. + +L’homme qui lit n’a même pas la passion nationale de la conversation. +Que de passions n’a pas et ne doit pas avoir l’homme qui lit! + +Et quand on songe qu’une seule suffit pour interdire qu’on soit liseur, +on comprend que La Bruyère, ou tout autre auteur, soit effrayé des +obstacles qu’il a à vaincre et du petit nombre de personnes qui restent, +non pas pour lire son livre, mais pour n’être pas dans l’impossibilité +de l’ouvrir. + +Un autre obstacle, c’est la timidité, qui, du reste, est, elle aussi, +une passion. La Bruyère n’a traité ce point qu’indirectement. Il n’a pas +dit que la timidité fût un obstacle à lire un livre, il a dit qu’elle en +est un à l’approuver: «Bien des gens vont jusqu’à sentir le mérite d’un +manuscrit qu’on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur +jusqu’à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par +l’impression, ou quel sera son sort parmi les habiles; ils ne hasardent +point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et +entraînés par la multitude. Ils disent alors qu’ils ont les premiers +approuvé cet ouvrage et que le public est de leur avis.» + +Un certain manque de courage à donner son avis est donc une cause que le +bon ouvrage n’ait pas tout de suite le succès qu’il mérite, il est très +vrai; mais je dis que la timidité du lecteur est cause aussi qu’un +ouvrage n’est pas autant lu qu’il en serait digne. Certains lecteurs, en +effet, par une sorte de timidité, sont toujours des lecteurs en retard. +Ils attendent, non seulement pour approuver, mais pour lire, que le +suffrage du public se soit prononcé. Non seulement pour un livre; mais +pour un auteur; et beaucoup ne lisent un ou plusieurs ouvrages d’un +homme que quand il est passé grand écrivain dans l’estime de tout le +public, ou quand il a été nommé de l’Académie française, ce qui, du +reste, n’est pas tout à fait exactement la même chose; ou quand ils +apprennent sa mort; ces lecteurs nécrologiques sont assez nombreux. + +Il s’ensuit que ces lecteurs à la suite n’ont pas d’élan, d’ardeur, de +ferveur, ni de vraie joie. Non seulement ils ne vont pas à la +découverte, ce qui est un des plus grands plaisirs de la lecture, mais +ils lisent dans un temps où, de quelque caractère durable que soit le +livre et dût-il être immortel, il n’a plus sa nouveauté, sa fraîcheur, +son duvet, sa concordance avec les circonstances qui, sans l’avoir fait +naître, ont contribué du moins à sa formation et surtout lui ont donné +en partie sa couleur. Le plaisir de lire un livre suranné est toujours +un peu languissant. + +Il l’est plus que celui de lire un livre très ancien. Le livre très +ancien est franchement d’un autre temps, il a tout son caractère +archaïque; il peut plaire pleinement ainsi; il peut n’en plaire que +davantage. Il en est de cela comme des modes. Ce n’est pas la mode d’il +y a vingt ans qui est ridicule; c’est celle d’il y a deux ans. Celle +d’il y a vingt ans est ancienne, celle d’il y a deux ans _date_, elle +est surannée; celle d’il y a vingt ans est entrée dans l’histoire; celle +d’il y a deux ans n’est pas entrée dans l’histoire et est sortie de +l’usage et son ridicule est de se donner ou d’avoir l’air de se donner +comme étant encore dans l’usage alors qu’elle en est sortie. + +Il en est de même des livres qui ont dix ans et qui n’ont pas l’avantage +d’en avoir cinquante. Vous avez remarqué qu’après la mort de tous les +grands écrivains il y a une dépréciation de quelques années. C’est +qu’aux yeux de la génération qui existe à ce moment-là, l’écrivain qui +vient de disparaître est suranné; il était un peu vieux; on en avait +assez de sa manière. Quelques années après, il a pris la place qu’il +doit garder--ou à peu près; car il y a toujours des fluctuations--qu’il +doit garder indéfiniment. Dans ma jeunesse, vingt ans après 1848, +Chateaubriand _était ridicule_. Il est remonté sur le trône vers 1875 et +il y reste. + +Être un lecteur retardataire est donc dangereux, c’est se préparer une +série de déceptions; c’est se réserver de lire toujours les auteurs dans +un certain refroidissement de la température. «Employez vite ce remède, +pendant qu’il guérit», disait un médecin, non pas sceptique, mais qui +savait très au juste en quoi consiste la thérapeutique qui est surtout +une suggestion. Lisez cet auteur pendant qu’il est bon, dirai-je; plus +tard il deviendra mauvais; plus tard encore il est possible qu’il +redevienne bon; mais alors vous ne serez plus là pour le lire. +N’attendez pas pour faire commerce avec lui le moment intermédiaire où +il sera mauvais. + +Cette sorte de timidité qui fait le lecteur retardataire est un des +grands ennemis du plaisir de la lecture. + +Son plus grand ennemi encore, c’est l’esprit critique, entendu dans un +certain sens du mot, et je prie qu’on attende, pour bien entendre ce que +je veux dire par là. Je suis forcé, ici, d’être un peu long. + +La Bruyère a écrit une ligne qui est la plus fausse du monde comprise +comme nous la comprenons infailliblement de nos jours, très juste dans +le sens où, très probablement, il l’a entendue lui-même: «Le plaisir de +la critique nous ôte celui d’être vivement touchés de très belles +choses». C’est précisément le contraire, répondra immédiatement l’homme +de notre époque. Comment La Bruyère peut-il écrire cela, Boileau vivant? +Si Boileau a été «touché» plus «vivement» que personne des belles choses +de Racine, c’est précisément parce qu’il était critique et parce qu’il +jouissait d’autant plus des belles choses qu’il était plus horripilé des +mauvaises. Qui a plus vivement, qui a plus passionnément joui des belles +choses que Sainte-Beuve? Et pourquoi? Parce qu’il avait affiné son goût +critique par une immense lecture méditée, parce qu’il avait toujours _lu +en critique_. La critique n’est pas autre chose qu’un exercice continu +de l’esprit, par lequel nous le rendons apte à comprendre où est le +faux, le faible, le médiocre, le mauvais et à être très sensible au +faux, au faible, au médiocre et au mauvais, grâce à quoi nous le sommes +pareillement au vrai et au beau et infiniment plus que nous ne +l’eussions été sans cet exercice. + +Le lecteur, qui ne lit pas en critique, bon esprit du reste et juste, +mais qui ne réagit point, ne fait pas une extrême différence entre +Racine et Campistron, entre Rousseau et Diderot et entre Diderot et +Helvétius. Il ne fait pas, dans le même auteur, de grandes différences +entre un ouvrage et un autre, entre le _Misanthrope_ et le _Mariage +forcé_. La lecture est pour lui un plaisir passif, pour mieux parler un +plaisir uni, sans accidents, sans montées et sans descentes, sans +grandes émotions, sans transports d’admiration et sans irritations +vives, sans émotions, pour tout dire d’un mot. + +Le lecteur qui lit en critique se prive à la vérité de plaisirs +médiocres ou moyens; mais c’est la rançon; et, par compensation de cette +perte, il se prépare des plaisirs exquis quand il découvrira l’œuvre +exquise. Ce ne sont donc pas les «très belles choses» dont il se prive, +ce sont les très belles choses que d’avance il met à part en se mettant +en état, quand il les trouvera, de les démêler du premier coup avec un +cri d’amour et de gratitude. + +Au fond il ne faut pas dire qu’il n’y a que les critiques qui ne +jouissent pas; il faut dire qu’il n’y a que les critiques qui jouissent +vivement. Le lecteur critique est le lecteur armé, armé d’armes +défensives. On ne l’emprisonne pas, on ne le garrotte pas du premier +coup, ni facilement; mais, précisément à cause de cela, quand on le +charme c’est avec l’ivresse du plaisir qu’il laisse tomber toutes ses +armes. + +Ce n’est pas à dire (et Nietzsche a d’excellentes remarques sur ce +point), que le lecteur doive être armé tout d’abord, en ouvrant le +livre, ni le spectateur tout d’abord en voyant la toile se lever. Il +faut d’abord se livrer, vouloir se livrer, se livrer par méthode. +Nietzsche dit très bien: «_L’amour en tant qu’artifice_. Qui veut +apprendre à connaître réellement quelque chose de nouveau, que ce soit +un homme, un événement, un livre, fait bien d’adopter cette nouveauté +avec tout l’amour possible, de détourner résolument sa vue de ce qu’il y +trouve d’hostile, de choquant, de faux, même de l’oublier, si bien qu’à +l’auteur d’un livre, par exemple, on donne la plus grande avance et que, +d’abord, comme dans une course, on souhaite, le cœur palpitant, qu’il +atteigne son but. Par ce procédé, _on pénètre en effet la chose jusqu’au +cœur, jusqu’à son point émouvant_, et c’est justement ce qui s’appelle +apprendre à connaître.» + +Rien de plus juste, rien de plus certain; il faut toujours, d’abord, +être sympathique. La sympathie est la clef par laquelle on entre. Mais +Nietzsche ajoute tout de suite: «Une fois là, le raisonnement fait après +coup ses restrictions. Cette estime trop haute, _cette suspension +momentanée_ du pendule critique n’était qu’un artifice pour prendre à la +pipée l’âme d’une chose.» + +Il faut donc être un lecteur armé, qui désarme par méthode et pour +comprendre, qui reprend ses armes pour discuter, qui désarme enfin de +nouveau quand l’examen critique lui a prouvé qu’il est en face d’une +chose dont la vérité ou la beauté est indiscutable. + +Mais, tout compte fait, il faut être un lecteur critique, ayant, +seulement, les méthodes de la critique juste, dans tous les sens de ce +mot. + +La contre-épreuve de ceci, c’est l’esprit critique chez l’auteur +lui-même. L’auteur doit avoir l’esprit critique, et il doit l’exercer +tout juste avec les méthodes et les démarches mêmes que nous venons de +voir que doit observer le lecteur. C’est ici, ce me semble bien, que +Nietzsche a erré. Il paraît croire que l’artiste ne doit pas du tout +être critique de lui-même: «... c’est ce qui distingue l’artiste du +profane qui est réceptif. Celui-ci atteint les points culminants de sa +faculté d’émotion en recevant; celui-là, en donnant; en sorte qu’un +antagonisme entre ces deux prédispositions est non seulement naturel, +mais encore désirable. Chacun de ces états possède une optique contraire +à l’autre. Exiger de l’artiste qu’il s’exerce à l’optique du spectateur, +du critique, c’est exiger qu’il appauvrisse sa puissance créatrice. Il +en est de cela comme de la différence des sexes: il ne faut pas demander +à l’artiste qui donne, de devenir femme, de recevoir. Notre esthétique +fut jusqu’à présent une esthétique de femme, en ce sens que ce sont +seulement les hommes réceptifs à l’art qui ont formulé leurs expériences +au sujet de ce qui est beau. Il y a là, comme l’indique ce qui précède, +une erreur nécessaire. Celle de l’artiste, car l’artiste qui +comprendrait se méprendrait, il n’a pas à regarder en arrière; il n’a +pas à regarder du tout; il doit donner. C’est à l’honneur de l’artiste +qu’il soit incapable de critiquer. Autrement il n’est ni chair ni +poisson, il est _moderne_.» + +Par «modernes», Nietzsche entend ces artistes qui précisément, sont très +intelligents, sont très critiques, raisonnent de leur art, surveillent +leur art et font exactement ce qu’ils veulent faire. Le type, pour moi, +en est Virgile ou Racine. Le type, pour Nietzsche, en est Euripide, non +sans raison, ou Lessing, et il dit sur eux avec une singulière +pénétration: «Euripide se sentait, certes, en tant que poète supérieur à +la foule mais non pas à deux de ses spectateurs... D’eux seuls il +écoutait la valable sentence portée sur son ouvrage, ou la réconfortante +promesse de victoires futures lorsqu’il se voyait encore une fois +condamné par le tribunal du public. De ces deux spectateurs, l’un est +Euripide lui-même, Euripide en tant que penseur et non pas en tant que +poète. On pourrait dire de lui que, à peu près comme chez Lessing, +l’extraordinaire puissance de son sens critique, a sinon produit, au +moins fécondé sans cesse une activité créatrice, artistique, parallèle. +Doué de cette faculté, il s’était assis dans le théâtre et avait étudié +ses grands devanciers... Et il y trouve de l’énigmatique et du +mystère... Même dans le langage de l’ancienne tragédie, il y avait pour +lui beaucoup de choses choquantes, tout au moins inexplicables... C’est +ainsi qu’assis dans le théâtre, il réfléchissait longuement, inquiet et +troublé, et il dut s’avouer, lui, le spectateur, qu’il ne comprenait pas +ses grands devanciers... Dans cette angoisse, il rencontra l’autre +spectateur (Socrate) qui ne comprenait pas la tragédie et pour ce motif +la méprisait. Délivré de son isolement en s’alliant à celui-ci, il put +oser entreprendre une guerre monstrueuse contre les œuvres d’art +d’Eschyle, de Sophocle, et cela non par des ouvrages de polémique, mais +par ses œuvres de poète dramatique opposant sa conception de la tragédie +à celle de la tradition.» + +Voilà donc le poète conscient, le poète qui _comprend_, le poète qui +analyse, le poète qui est mêlé d’un critique et qui fera exactement ce +qu’il aura voulu faire. Nietzsche ne l’aime pas, sans doute, Nietzsche +ne le voit pas comme type du grand poète, lequel est tout instinct et ne +doit pas regarder en arrière et ne doit rien regarder du tout; mais +cependant il l’admet, et il va jusqu’à dire que son extraordinaire +puissance de sens critique a, sinon produit, du moins _fécondé_ sa +faculté créatrice. Le poète est donc quelquefois mêlé d’un critique dont +l’office est d’abord de démêler ce que veut le poète et de l’avertir de +ce qu’il veut--«ce que tu veux obscurément, le voici clairement; tu veux +ceci»--dont l’office est ensuite de surveiller le travail de l’artiste +et de l’avertir qu’il ne fait pas ce qu’il veut et ce qu’il a voulu. + +Le poète est quelquefois mêlé de ce critique-là. Mon opinion est même +qu’il l’est toujours. Victor Hugo, qu’on pourrait si bien soupçonner de +manquer de sens critique, en a, puisqu’il se corrige et puisqu’il se +corrige toujours bien, comme l’étude de ses manuscrits le prouve. + +Un poète est un poète uni à un critique d’art et travaillant avec lui. + +Mais travaillent-ils ensemble, en même temps? Point du tout, et c’est +cela qui est impossible. Si, dans l’artiste le critique intervenait +pendant que l’artiste travaille, c’est alors que seraient absolument +vraies les paroles de Nietzsche, «l’artiste appauvrirait sa puissance +créatrice», il la dessécherait même et deviendrait incapable de rien +produire. Non, quand l’artiste travaille il doit s’abandonner à sa +faculté créatrice, il ne doit pas regarder en arrière, ni nulle part, il +doit «donner». Le mot de l’ancienne langue française, «donner», dans le +sens de marcher impétueusement en avant, est admirable. Mais plus tard +le critique intervient et il juge, et il compare et il raisonne, et il +contraint l’artiste à distinguer ce qu’il a fait de ce qu’il a voulu +faire, et il l’amène à se corriger et il juge des corrections, et enfin +il donne son approbation et même son admiration devant la vérité ou la +beauté définitivement atteintes. + +_Or_, s’il en est ainsi, remarquez-vous les coïncidences entre les +démarches du lecteur et du poète? Elles sont identiques. Le lecteur doit +s’abandonner d’abord à une sympathie instinctive ou voulue, pour +l’auteur; le poète doit s’abandonner d’abord à son inspiration, à sa +verve, à sa foi en lui, à sa sympathie pour lui même en tant +qu’artiste;--le lecteur doit ensuite se faire critique, raisonner, +comparer, juger, discuter; l’auteur doit ensuite se faire critique, +réveiller le critique qui est en lui, examiner, comparer, raisonner, +discuter, juger;--le lecteur doit enfin admirer, s’il y a lieu, ce qui a +comme passé successivement par sa sympathie et par sa critique; l’auteur +doit enfin approuver et même admirer, s’il y a lieu, ce qu’il a conçu +dans la foi et dans l’amour, ce qu’il a contrôlé et redressé ensuite à +l’aide de son sens critique. + +Foi, critique, admiration, il y a trois phases, _qui sont les mêmes_ +que, et le lecteur et le poète, doivent traverser successivement pour +arriver, l’un à la pleine admiration, l’autre à la pleine réalisation du +vrai ou du beau. + +Si tout cela est vrai, ne l’est-il pas que _la critique est toujours là +quand il s’agit d’œuvre d’art_, tant pour prendre possession du beau que +pour le créer, qu’il faut que le lecteur soit critique puisqu’il faut +que l’auteur le soit, et qu’il faut que le poète le soit puisque le +lecteur doit l’être? Et si l’auteur doit l’être lui-même, ce que +Nietzsche lui-même avoue, n’est-il pas vrai à plus forte raison qu’il +faut que le lecteur le soit pour son plus grand plaisir, qui est +l’admiration intelligente, l’admiration consciente, l’admiration qui +sait pourquoi elle admire? + +Donc, que devient le mot de La Bruyère? Il est absolument faux! + +Ainsi parlera un homme qui prendra le mot «critique» dans le sens où +tout le monde le prend aujourd’hui. + +_Seulement_ il est infiniment probable que La Bruyère lui-même ne l’a +pas pris du tout dans ce sens. De son temps, «esprit critique» +signifiait le plus souvent esprit de dénigrement, ou tout au moins +esprit de mécontentement. Quand Boileau dit: «Gardez-vous, dira l’un, de +cet esprit critique», il veut dire, on le sent assez: gardez-vous de cet +épigrammatiste. La Fontaine, dans sa fable _Contre ceux qui ont le goût +difficile_, emploie le mot critique dans le même sens; Molière de même: +«un cagot de critique... car il contrôle tout ce critique zélé».--Dès +lors, si La Bruyère l’emploie dans ce sens, ce que l’on voit qui est +probable, La Bruyère a raison. Ce qui empêche de jouir des belles +choses, c’est l’envie de les trouver mauvaises; il n’y a rien de plus +incontestable. + +Cette envie est très naturelle. En dehors même de cette impatience des +supériorités dont j’ai parlé plus haut, l’instinct de taquinerie est une +des formes de l’instinct querelleur, qui est extrêmement fort dans +l’humanité. Je ne suis pas tout à fait de l’avis de Voltaire sur ce +point. En quittant Pococurante, Candide dit à Martin: «Voilà le plus +heureux de tous les hommes; car il est au-dessus de tout ce qu’il +possède.--Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce +qu’il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs +estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.--Mais, dit +Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des +défauts là où les autres hommes croient voir des beautés?--C’est-à-dire, +reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir?» + +Au fond, je suis très bien de l’avis de Martin. Cependant il avait tort +de croire absolument qu’il n’y a pas de plaisir à n’avoir pas de +plaisir. Il y en a. Il y a précisément la jouissance qu’on éprouve à +n’être de l’avis de personne. D’abord, c’est une attestation de +supériorité que l’on se donne. «Que d’autres admirent tel ouvrage; c’est +affaire à eux; c’est bien pour eux qu’il est écrit; ils sont à sa +hauteur, parce qu’il est à leur niveau. Mais moi...» + +Je me rappelle encore de quel air un de mes amis, voyant _la Dame aux +Camélias_ affichée, me désignait l’affiche du bout de sa canne et me +disait: «C’est beau, cette pièce-là!» Cela voulait dire: «Je suis +parfaitement sûr que tu es assez philistin pour trouver cela beau?» Or +croyez-vous que cet homme ne jouissait pas? Il jouissait de toute son +âme. + +Ensuite, c’est le plaisir d’offenser, de provoquer, c’est l’instinct de +lutte. On connaît assez l’homme qui en politique est toujours de +l’opposition. C’est un homme qui n’aime pas à approuver, et qui n’aime +pas à approuver parce qu’il aime la dispute, la contradiction, la +provocation, le défi, le regard hostile cherchant le regard hostile. Le +mécontentement, c’est le désir de mécontenter. Le pococurante en +littérature est un mécontent qui veut surtout qu’on soit, autour de lui, +mécontent de son mécontentement. Maint homme est heureux de voir autour +de lui des visages renfrognés et qui le sont parce qu’il a voulu qu’ils +le soient. C’est une volonté de puissance. + +Et enfin, peut-être surtout, le pococurantisme est un désir de se rendre +témoignage à soi-même _que l’on n’est pas dupe_. De même que l’honnête +homme est satisfait d’avoir vu clair dans le manège d’un charlatan et de +n’être pas tombé dans ses pièges, de même le pococurante considère les +artistes, les auteurs, les poètes et les jolies femmes comme des +thaumaturges et faiseurs de prestiges qui empaument adroitement +l’humanité. L’humanité soit, mais non pas lui. On n’a pas raison de lui +si facilement. Il sait se défendre; il n’a même pas besoin de se +défendre; il est inaccessible; il voit clair dans le jeu et on ne lui en +donne pas à garder. La satisfaction de n’être pas dupe se mesure à +l’horreur que l’on a de l’être et cette horreur est infinie chez +quelques hommes. + +La Bruyère a très bien indiqué pourquoi l’on a honte de pleurer au +théâtre, tandis que l’on n’a point honte d’y rire: «Est-ce une peine que +l’on sent à laisser voir que l’on est tendre, et à marquer quelque +faiblesse surtout en un sujet faux et dont il semble _que l’on soit la +dupe_?» Assurément c’est cela, tandis que, pour ce qui est de rire, on +s’y laisse aller plus facilement parce qu’on est moins dupe et l’on fait +moins figure de dupe en riant qu’en pleurant, le rire vous laissant +toute liberté d’esprit et les pleurs marquant qu’on l’a perdue, et qu’on +est pénétré jusqu’au fond et possédé par le sujet et par l’auteur. + +Encore l’on sait fort bien que les esprits «forts» et les esprits +«délicats» ne rient pas plus qu’ils ne pleurent et, quand il y a matière +à hilarité, se contentent de sourire, rire à gorge déployée n’étant _pas +beaucoup moins que pleurer_ signe que l’on est conquis et en possession +de l’auteur. + +Tout de même, ou à peu près tout de même, admirer, c’est avouer que l’on +est ébloui, fasciné, étourdi par le talent, l’habileté, l’adresse, la +rouerie d’un auteur. On n’aime pas beaucoup avouer cela. + +Voilà au moins quelques éléments de cet esprit critique dont parle La +Bruyère et entendu comme il l’entend. + +Or Martin a-t-il bien raison quand il dit: «le plaisir de s’empêcher +d’avoir du plaisir»? Non pas tout à fait; car le pococurante ne +s’empêche point d’avoir du plaisir; il va bel et bien en chercher où il +peut en trouver. Il se refuse le plaisir de l’admiration, sans doute, +mais pour s’en donner un plus aigu et plus pénétrant qui est de se +contempler n’admirant point et de se féliciter de n’admirer pas. N’en +doutez point, Martin, c’est toujours son plaisir qu’on cherche et +c’est-à-dire une activité psychique conforme au caractère que l’on a. + +Mais si l’on a comme le choix, si, avec des penchants, comme tous les +hommes, à l’orgueil, à la taquinerie, à la dispute, au désir de se +distinguer, à l’horreur d’être dupe, on en a aussi à l’admiration ou +simplement au plaisir de goûter les belles choses, il vaut certainement +mieux incliner de ce dernier côté et, si vous êtes ainsi partagé, je +vous dirai: Considérez le «plaisir de la critique» comme le plus grand +ennemi et le plus dangereux de la lecture et faites-lui bonne guerre. Le +«plaisir de la critique», dans le sens où l’entend La Bruyère, est juste +aussi funeste à la lecture que l’esprit critique dans le sens moderne du +mot lui est utile. + +Amour-propre, passions diverses, timidité, esprit de mécontentement, +tels sont les principaux ennemis de la lecture, à ne compter que ceux +que nous portons en nous. On voit qu’ils sont nombreux, et l’on a vu +qu’ils sont assez terribles. Il faut se tenir en garde contre eux, si +l’on ne veut pas se préparer une vieillesse triste, puisque les livres +sont nos derniers amis, et qui ne nous trompent pas, et qui ne nous +reprochent pas de vieillir. + + + + +CHAPITRE IX + +LA LECTURE DES CRITIQUES + + +Il y a une grande question. Faut-il lire, concurremment avec les bons +auteurs, ceux qui ont parlé d’eux ou qui en parlent? Faut-il lire les +critiques? + +J’en suis très modérément d’avis, mais j’en suis d’avis. + +Qu’est-ce qu’un critique? C’est un ami qui cause avec vous de vos +lectures, faisant les mêmes ou ayant fait les mêmes. Or, ce personnage +est-il inutile, est-il odieux? Non, sans doute; dans la vie domestique +vous le recherchez. Vous sentez qu’il vous fait réfléchir, qu’il +renouvelle en vous vos sensations et impressions de lecteur, qu’il +éveille en vous des curiosités de lecteur, qu’en épousant ou en +contrariant vos jugements, il fait que vous les révisez, à quoi sans +doute votre goût s’exerce et s’affine; qu’en vous dirigeant du côté de +nouvelles lectures, il vous ouvre des pays nouveaux auxquels vous +songiez vaguement, ou ne songiez point, et qui peuvent être d’une grande +beauté ou d’une étrangeté captivante. + +Enfin vous êtes content de l’ami qui cause avec vous de vos lectures et +des siennes. Il est quelquefois cassant; il est quelquefois un peu trop +admiratif et ami de tout le monde; il est quelquefois, à votre goût, +trop tourné du côté du passé ou au contraire trop attiré vers les +nouveautés, et homme qui découvre tous les matins un nouveau +chef-d’œuvre, ce qui lui fait oublier celui qu’il a découvert hier; il +est quelquefois l’homme qui n’a que de la mémoire et qui cite presque +sans choix, et vous le trouvez monotone; il est quelquefois l’homme qui, +en parlant des autres, songe surtout à lui et qui, dans l’esprit des +auteurs, ne trouve presque qu’une occasion de faire admirer celui qu’il +a; mais quels que soient ses défauts vous l’aimez toujours un peu: le +lecteur aime celui qui lit et qui lui parle de lectures, et en vient +même, par besoin de confidences intellectuelles à faire et à recevoir, à +ne pouvoir plus se passer de lui. + +Eh bien! le critique est précisément cet ami que vous avez et, si vous +n’en avez pas, il le remplace. + +Vous n’avez pas tort d’aimer le critique. + +Mais, et c’est ici que la question se pose dans ses vrais termes, +_quand_ faut-il lire les critiques? A quel moment? Le critique qui parle +de Corneille, avant d’avoir lu Corneille lui-même, ou après que vous +aurez lu Corneille? Voilà le point. + +J’ai souvent dit: un critique est un homme qui sert à vous faire lire un +auteur à un certain point de vue et dans certaines dispositions d’esprit +qu’il vous donne. Si cela est vrai, prenons garde! Est-ce qu’il se +faudrait pas... ne point lire le critique du tout? + +Il semble bien; car enfin ce qui m’importe à moi lecteur (et en vérité, +c’est mon devoir) c’est d’avoir une impression personnelle, c’est +d’avoir une impression bien à moi, c’est d’être ému par Corneille très +personnellement et non pas d’être ému par Corneille selon l’impression +d’un autre. Ce point de vue où le critique m’aura mis, c’est le sien; +cette disposition d’esprit où il m’aura mis, c’est la sienne. De sorte +que lire le critique avant l’auteur, c’est m’empêcher de comprendre +l’auteur moi-même; c’est me forcer à ne l’entendre que d’une oreille +préparée et presque formée par un autre; c’est bien travailler à me +mettre dans l’impossibilité d’être touché directement, et c’est-à-dire +c’est bien travailler à me rendre incapable de jouissance. Voilà +vraiment un beau profit! + +Ajoutez qu’une certaine paresse aidant, ou, si vous voulez, la loi du +moindre effort, je me contenterai bientôt de savoir ce que pensent des +auteurs les critiques les plus autorisés, sans jamais lire les auteurs +eux-mêmes; d’abord, parce que--si l’on sait choisir ses critiques--c’est +plus court; ensuite, parce que même les critiques prolixes ont +débrouillé la matière et me donnent, par les citations qu’ils font de +leur auteur, le meilleur, évidemment, de cet auteur-là, ce qui peut me +suffire; ensuite et surtout parce que, devant, quand je lirai l’auteur +après le critique, subir l’influence de celui-ci et lire dans la +disposition d’esprit où il m’aura mis; si je dois, l’auteur lu après le +critique, avoir la même impression que le critique seul étant lu, +j’épargne du temps en lisant le critique seul. + +Et c’est ainsi que Renan a très bien dit qu’un temps viendrait où la +lecture des auteurs serait remplacée par celle des historiens +littéraires. Il avait même l’air de n’être pas fâché en disant cela. + +Il y a beaucoup de vrai dans ces observations et, je le dirai en +passant, c’est bien pour cela que moi, très partisan de la lecture des +auteurs eux-mêmes, j’ai souvent applaudi de tout mon cœur aux critiques +prolixes. «Comment! Celui-ci écrit deux volumes sur la _Princesse de +Clèves_; celui-ci cinq volumes sur Jean-Jacques Rousseau! Tant mieux! + +--Comment? tant mieux? + +--Sans doute! Le lecteur trouvera plus court de lire Rousseau lui-même!» + +Cependant il faut s’entendre. Distinguons d’abord entre l’historien +littéraire et le critique proprement dit. + +L’historien littéraire doit être aussi impersonnel qu’il peut l’être; il +devrait l’être absolument. Il ne doit que renseigner. Il n’a pas à dire +quelle impression a faite sur lui tel auteur; il n’a à dire que celle +qu’il a faite sur ses contemporains. Il doit indiquer l’esprit général +d’un temps d’après tout ce qu’il sait d’histoire proprement dite; +l’esprit littéraire et artistique d’un temps, ce qui est déjà un peu +différent, d’après tout ce qu’il sait d’histoire littéraire et de +l’histoire même de l’art; mesurer, ce qui du reste est impossible, mais +c’est pour cela que c’est intéressant, les influences qui ont pu agir +sur un auteur; s’inquiéter de la formation de son esprit d’après les +lectures qu’on peut savoir qu’il a faites, d’après sa correspondance, +d’après les rapports que ses contemporains ont faits de lui; s’enquérir +des circonstances générales, nationales, locales, domestiques, +personnelles dans lesquelles il a écrit tel de ses ouvrages et puis tel +autre; chercher, ce qui est encore une manière de le définir, +l’influence que lui-même a exercée et c’est-à-dire à qui il a plu, les +répulsions qu’il a excitées et c’est-à-dire à qui il a déplu. Ce n’est +là qu’une très petite partie du travail de l’historien littéraire, mais +cela en donne une idée suffisante. + +Ce qu’il ne doit pas faire, c’est juger, ni dogmatiquement, à savoir +d’après des principes, ni, non plus, _impressionnellement_, à savoir +d’après les émotions qu’il a eues. Il est trop clair qu’en ce faisant, +il sortirait complètement de son rôle d’historien. Il ferait de +l’histoire littéraire, comme on faisait de l’histoire proprement dite au +XVIe ou encore au XVIIe siècle, quand l’historien jugeait les rois et +les grands personnages de l’histoire, les louait ou les blâmait, se +révoltait contre eux comme eût fait une province ou les couvrait de +fleurs comme à une entrée de ville; enfin dirigeait l’histoire tout +entière et l’inclinait à être une prédication morale. + +L’historien littéraire ne doit pas plus en user ainsi que l’historien +politique. Il ne doit connaître et faire connaître que des faits et des +rapports entre les faits. Le lecteur ne doit savoir ni comment il juge +ni s’il juge; ni comment il sent, ni s’il sent. + +Le critique, au contraire, commence où l’historien littéraire finit, ou +plutôt il est sur un tout autre plan géométrique que l’historien +littéraire. A lui, ce qu’on demande, au contraire, c’est sa pensée sur +un auteur ou sur un ouvrage, sa pensée, soit qu’elle soit faite de +principes ou qu’elle le soit d’émotions; ce qu’on lui demande, ce n’est +pas une carte du pays, ce sont des impressions de voyage; ce qu’on lui +dit, c’est: «Vous vous êtes rencontré avec M. Corneille; quel effet +a-t-il fait sur vous? Est-il entré dans vos idées générales sur la +littérature et sur l’art d’écrire, ou les a-t-il contrariées, et par +conséquent l’avez-vous hautement approuvé ou condamné sévèrement? Si +vous êtes plutôt et surtout ou même uniquement un homme de sentiment, de +sensibilité, d’émotion, quelles émotions M. Corneille a-t-il excitées en +vous, de quelle manière votre âme a-t-elle réagi, délicieusement ou +douloureusement, ou faiblement, à rencontrer la sienne; qu’est devenue +votre sensibilité dans le commerce ou au contact de M. Corneille? + +--Mais vous m’interrogez autant, au moins, sur moi que sur Corneille? + +--_Certainement_!» + +Voilà ce qu’est le critique. Peu s’en faut qu’il ne soit le contraire +même de l’historien littéraire; tout au moins ils sont si différents que +ce qu’on demande à l’un, et légitimement, c’est ce qu’on ne demande pas +et ce qu’on ne doit pas demander à l’autre, et la converse est vraie. + +Il a fallu insister sur ce point, parce qu’il n’y a pas si longtemps +qu’on a compris la grande différence qu’il y a entre l’historien +littéraire et le critique; parce que, jusqu’aux dernières années du +dernier siècle, les historiens littéraires croyaient avoir mission de +critique et réciproquement; parce que telle histoire de la littérature +française, celle de Nisard, est tout entière œuvre de critique et comme +histoire littéraire n’existe pas, de telle sorte que l’auteur n’a rien +fait de ce qu’il devait faire et a fait tout le temps, et du reste d’une +manière admirable, ce qu’il devait ne pas faire du tout; si bien encore +que son livre, absolument manqué comme histoire littéraire, reste tout +entier debout comme recueil de morceaux de critique. + +Or, cette distinction étant faite et si vous l’admettez, revenons à +notre question: quand faut-il lire le critique? + +Cela dépend précisément de la question de savoir s’il est historien +littéraire, d’après la définition que nous avons donné de l’historien +littéraire, ou s’il est critique, selon la définition que nous avons +donnée du critique. S’il est historien littéraire, il faut le lire avant +de lire l’auteur, et s’il est critique, il ne faut _jamais_ le lire +avant. S’il est historien littéraire, il vous donnera tous les +renseignements qui vous sont utiles, et dont quelques-uns vous sont +indispensables sur le monde où vivait l’auteur, sur les hommes pour qui +il a parlé, sur tout ce qui (son génie mis à part) l’a fait ce qu’il a +été; il vous introduira ainsi chez lui; il vous fournira toutes les +informations sans lesquelles vous ne comprendriez de lui à très peu près +rien. Il est donc prouvé qu’il faut lire l’historien littéraire avant +l’auteur à qui vous voulez vous attacher. L’introduction à +l’intelligence de Corneille, c’est l’histoire du temps de Corneille, +toute l’histoire du temps de Corneille et particulièrement l’histoire de +la littérature française de 1600 à 1660. + +Pour le critique, c’est très différent. Il est très vrai que, si vous le +lisez avant l’auteur avec qui vous désirez lier commerce, il vous nuira +beaucoup plus qu’il ne vous rendra des services. Vous ne pourrez pas, en +lisant l’auteur, ou vous pourrez difficilement, vous débarrasser du +point de vue du critique pour recevoir l’impression directe; le critique +sera comme un écran entre l’auteur et vous. Vous désiriez savoir quel +effet ferait sur vous Montaigne, et vous ne savez pas si ce qui vous +vient à l’esprit, en lisant Montaigne, vous vient en effet de Montaigne +ou de Nisard; vous vouliez connaître votre sensibilité modifiée par +Montaigne; vous connaissez une modification faite peut-être par +Montaigne, mais préparée par Nisard; vous connaissez quelque chose en +vous qui est de Montaigne, de Nisard et de vous-même; il y a un terme de +trop; ce n’est pas lire Montaigne que de le lire à travers Nisard, que +de le lire en y cherchant instinctivement, et en y trouvant forcément, +moins les pensées de Montaigne que les pensées que Montaigne a inspirées +à Nisard; et pour lire Montaigne vraiment, ce qui s’appelle lire, il +faudrait d’abord que vous missiez Nisard en total oubli. + +S’il est ainsi, il va de soi qu’il ne fallait pas commencer par lire le +critique. + +--Alors, lisons l’historien littéraire avant et le critique jamais! + +--Pourquoi? Lisons l’historien littéraire avant et le critique après. +Après, c’est trop tard? Non point. Le critique doit inviter à relire ou +à repenser sa lecture. Voilà le vrai rôle du critique. Le critique +prépare non pas, comme je l’ai dit d’abord, à lire dans une certaine +disposition et à un certain point de vue: en quoi il serait nuisible; il +prépare à relire à un certain point de vue et dans une certaine +disposition d’esprit, en quoi il est utile. + +Reprenons l’exemple, donné plus haut, de l’ami avec qui vous causez +littérature. Vous avez lu le dernier roman; il vous a laissé telle +impression; vous rencontrez l’ami; il l’a lu, lui aussi; le livre lui a +laissé une impression très différente; vous discutez, vous donnez vos +raisons, il donne les siennes, vous rapportez tel détail qu’il n’a pas +vu, il vous indique telle particularité qui vous est échappée; vous +rentrez chez vous; vous ne songez guère qu’à relire le volume, tout au +moins à le repasser en revue dans votre mémoire; d’une façon ou d’une +autre, vous le relisez, vous le revoyez sous un nouvel angle. C’est +votre ami qui en est cause. Voilà le rôle du critique, et voilà le cas +où le critique ne peut pas être nuisible, fût-il mauvais, puisqu’il ne +fait que provoquer une révision; et peut être très utile parce qu’il la +provoque. + +J’ai vécu pendant quelques années dans une société d’hommes très +intelligents, très lettrés, de beaucoup de goût, très décisionnaires +aussi, qui parlaient sans cesse des ouvrages nouveaux. Je les avais +presque toujours lus avant qu’ils n’en parlassent et j’écoutais ces +messieurs avec un très vif intérêt. Leurs décisions un peu tranchantes +et leurs aperçus, extrêmement inattendus de moi, m’étonnaient et me +donnaient beaucoup à penser. Je rentrais chez moi toujours avec le +véritable besoin de relire le livre dont ils avaient parlé et de +comparer mes impressions aux leurs. C’était un très grand profit; je +n’étais pas toujours, après révision, de leur avis; je n’en étais même +jamais; mais j’avais relu avec un esprit nouveau, et c’est cela qui est +important. Je leur dois beaucoup. + +Au bout d’un certain temps, à la vérité, ils cessèrent de m’être utiles, +parce que je m’aperçus que de tous les livres dont ils parlaient, ils +n’avaient jamais lu une page, ce qui m’expliqua la netteté de leurs +décisions et l’originalité de leurs aperçus. Ils n’avaient pas lu, ils +avaient des idées générales, ils avaient des idées préconçues, ils +jugeaient de haut et sans réplique: ils remplissaient la définition du +grand critique. + +Mais remarquez: si à toutes leurs qualités ils avaient ajouté la +faiblesse de lire les livres dont ils devaient parler, leurs décisions +eussent été moins tranchantes et leurs considérations moins originales; +ils eussent été des critiques de moyen ordre; mais leur influence sur +moi eût été la même et même se serait prolongée plus longtemps; j’aurais +relu, après leurs conversations, avec un esprit nouveau. + +C’est le bienfait du critique. Le critique est cause que le lecteur fait +des lectures méditées après avoir fait des lectures abandonnées; le +critique est cause que le lecteur fait des lectures dans un champ plus +vaste de pensées; le critique est cause que le lecteur, après avoir lu +l’auteur tête-à-tête, le lit à trois ou à quatre; il ne faudrait pas +étendre indéfiniment ce cercle et comme multiplier l’auditoire autour de +l’auteur; mais il faut, au bon moment, rompre le tête-à-tête. + +Car il durerait. L’auteur que vous avez lu personnellement, si vous me +permettez de parler ainsi, l’auteur que vous avez lu personnellement, ce +qu’il fallait faire en effet, si vous le relisez sans consultation, vous +retrouvez en le relisant, toutes les mêmes impressions que vous avez +eues à une première lecture; elles ont laissé leurs «traces», comme dit +Malebranche; vous creusez fatalement dans le même sillon. + +Il faut qu’à un moment donné--lequel? celui-là même où vous vous +apercevez de la monotonie de vos sensations--vous vous avisiez de vous +demander: «Qu’en pense un tel?» Quand vous saurez ce qu’en pense un tel, +vous serez préparé pour un nouveau voyage; non, pour le même, mais avec +une autre façon de voir. Les médecins appellent un confrère en +consultation, non parce qu’ils se défient d’eux-mêmes, non parce qu’ils +croient que leur confrère est plus habile qu’eux; ils ne le croient +jamais; mais par crainte de persévérer dans un diagnostic faux, à cause +de l’influence que garde sur nous une première impression ou une +première idée. Ils changent d’air. + +Donc ne jamais lire le critique d’un auteur avant l’auteur lui-même; ne +jamais relire un auteur qu’après avoir lu un ou plusieurs critiques de +cet auteur, voilà, je crois, la bonne méthode de lecture et de +_relecture_. + +D’autre part, lire l’historien littéraire avant l’auteur est à peu près +indispensable; mais il ne l’est plus de lire l’historien littéraire +après avoir lu l’auteur; ce n’est plus qu’un peu utile, quelquefois, +selon les cas, pour vérifier telle concordance, le plus souvent pour se +rappeler tel renseignement, donné par l’historien, que l’on sent qui +nous fuit. + +Un petit inconvénient à cela, au temps actuel, c’est que jusqu’à présent +tous les historiens littéraires, sans exception, je crois, ont prétendu +être _en même temps_ critiques, critiques dans leurs livres d’histoire +eux-mêmes, et que, par conséquent, si on les lit, comme on le doit, +avant de lire l’auteur, le mauvais effet que produit le critique lu +avant l’auteur, ils le produisent. + +Il est vrai, l’inconvénient est assez grave. Il cessera. Les historiens +littéraires s’accoutumeront à n’être que des historiens, comme les +critiques à n’être que des critiques; ou plutôt l’historien littéraire +s’accoutumera à n’être qu’historien littéraire dans un livre d’histoire +et à n’être que critique dans un livre de critique; ils s’y accoutument +déjà, et ils font en cela le mieux du monde. + +Une question reste, assez grave. S’il en est comme j’ai dit, comment +faut-il, dans l’enseignement, user des critiques? Il faut, à mon avis, +mettre entre les mains des écoliers les historiens littéraires, ceux des +historiens littéraires qui ne font pas de critique--puisque tous en +font, ceux, jusqu’à nouvel ordre, qui en font le moins--et les leur +faire lire avant les auteurs; ou il faut faire aux écoliers un cours +d’histoire littéraire, comme on leur fait un cours d’histoire et les +prier de ne lire que les auteurs dont, dans ce cours d’histoire +littéraire, il leur aura déjà été parlé. + +Les choses s’arrangeront, du reste, assez bien d’elles-mêmes, puisque le +cours d’histoire littéraire invitera l’enfant à lire tel ou tel auteur +dont le nom l’aura frappé dans le cours. Je parle de la majorité des +enfants qui, même en France, est assez docile. + +Quelques-uns seront, au contraire, incités par le cours à lire les +auteurs dont il n’aura pas été parlé ou pas encore. Ma curiosité ayant +été éveillée, en rhétorique, par le devoir français d’un de mes +camarades que je ne connaissais pas autrement, parce qu’il était d’une +autre pension que moi, j’allai à lui, quelque temps après, et je lui +demandai ce qu’il faisait: «Depuis quelque temps, me dit-il, je m’occupe +beaucoup de philosophie.» Il s’occupa sans doute des littérateurs latins +et français l’année suivante. + +Mais la majorité des écoliers lira naturellement les auteurs vers +lesquels le cours d’histoire littéraire ou les historiens littéraires +mis entre leurs mains auront dirigé leur attention. + +--Mais les critiques proprement dits? + +--Rien ne m’embarrasse comme cette question. Du temps où j’ai fait mes +études, on ne mettait entre nos mains aucun critique. Je n’ai lu +Sainte-Beuve qu’à vingt-trois ans. On nous donnait des histoires +littéraires, qui, à la vérité, je l’ai assez dit, étaient mêlés de +critiques, mais qui, après tout, étaient surtout des histoires +littéraires. Le professeur, quand il nous donnait un devoir à faire, les +complétait par quelques renseignements se rapportant au devoir en +question. Il nous traçait, par exemple, deux petits portraits de Sadolet +et d’Érasme quand il nous donnait à confectionner une lettre d’Érasme à +Sadolet. Voilà tout. Nous n’avions pas, bien entendu, ni de Sadolet, ni +d’Érasme lu un mot. Que pouvait être notre devoir? Quelques lieux +communs de morale ou de littérature, historiés de quelques +particularités anecdotiques, précieusement recueillies de la bouche de +notre professeur. + +C’était très vide. Nos «discours historiques» l’étaient un peu moins; +car encore nous savions un peu plus d’histoire proprement dite que +d’histoire littéraire; nous n’avions pas lu Érasme; mais nous +connaissions un peu Henri IV, Louis XIV, Turenne et Condé. + +On reconnut, vers 1880, l’inanité de cette méthode et de ses résultats; +on mit entre les mains des écoliers des critiques; on leur fit des cours +de littérature très mêlés et même chargés de critique; on leur fit faire +des dissertations sur le stoïcisme dans Montaigne et l’atticisme dans +Molière;--et alors ce fut bien pis. + +Ce fut pis, parce que les enfants, incapables d’avoir assez lu Montaigne +et Molière et de les avoir assez lus en critiques pour avoir des idées +personnelles, des idées bien à eux sur le tour d’esprit particulier de +Molière et de Montaigne, ne mettaient dans leurs devoirs que des +lambeaux, quelquefois un peu démarqués, de Sainte-Beuve, de Brunetière, +de Lintilhac. L’affligeante stérilité de ces exercices ne le cédait en +rien à l’affligeante puérilité des exercices de 1865, si tant est +qu’elle ne fût pas, au moins, plus éclatante aux yeux. + +Que faire donc? Énergiquement, doctoralement, quelques-uns disent: «Ne +jamais demander à l’enfant que sa pensée personnelle, que l’impression +qu’il a reçue et dont il a dû, seulement, se rendre compte, dont il a +dû, seulement, prendre possession, en lisant _les Femmes savantes_, +_Britannicus_ ou _l’Art de conférer_. Cultiver la personnalité, au lieu +de l’étouffer sous celles d’autrui, au lieu de la forcer à abdiquer pour +faire place à une personnalité d’emprunt: voilà, voilà ce qu’il y a à +faire et rien autre.» + +Certes, j’en suis d’avis et de toute mon âme. Seulement, c’est tellement +restreindre le champ des exercices scolaires qu’il se réduirait à +presque rien. Cela revient à ceci: ne dites rien à l’élève sur le _Cid_, +ne lui laissez rien lire sur le _Cid_, faites-lui lire le _Cid_ et puis +demandez-lui ce qu’il en pense. Or, l’élève répondra que cela lui a +beaucoup plu et que c’est très beau. Soyez sûr que, s’il répond autre +chose, c’est qu’il aura triché; c’est qu’il aura lu quelque Sainte-Beuve +ou quelque Lintilhac pour y trouver «des idées». + +_Comme fond_ et sauf quelques traits, quelques observations de détail, +que ce sera le devoir du professeur de guetter, d’aviser et de relever +avec soin pour en féliciter l’écolier, un devoir scolaire sera toujours +un reflet. Ce qui sera de l’enfant, ce sera une composition bien +ordonnée, une disposition claire et peut-être déjà adroite des idées, et +un style déjà plus ou moins formé, et ce sera toujours sur ces choses +qu’il faudra juger un devoir d’enfant. La personnalité, l’originalité, +n’y comptez point. + +Elles viendront, et chez très peu, chez infiniment peu, beaucoup plus +tard. Qui est-ce qui a une personnalité? Ils sont rares qui en ont une. +Presque personne n’est une personne. Et à seize ans, personne n’est une +personne. A quelques indices seulement, tel ou tel marque ou fait +espérer qu’il en sera une. + +Même cette chasse à la personnalité, louable en soi, peut être un défaut +chez le professeur. Il y a le professeur qui ne cherche qu’à rapprocher +tous ses élèves d’un type convenu de bon sens, de rectitude d’esprit et +de bon goût. C’est le professeur ordinaire. Il y a aussi le professeur +qui, par souci, certes très louable, de chercher la personnalité et de +la faire naître, prend, avec une bonne volonté touchante, pour des +marques de personnalité hésitante encore et se cherchant, mais pouvant +aboutir, de simples signes de bizarrerie, ou de simples boutades +d’espiègle. Tel ce professeur, peut-être légendaire, qui était enchanté +de l’élève Croulebarbe qui avait fait l’éloge de la Saint-Barthélémy: +«Il a tort, je le lui ai dit, il a tort; mais il est personnel. Eh! Eh! +Il est personnel.» C’est d’un professeur de ce genre qu’un de ses +collègues disait: «Voilà Fliegenfanger qui est encore à la recherche +d’un esprit faux.» + +Non, il faut se contenter d’un fond de discours qui n’aura d’ordinaire +aucune originalité, qui sera d’emprunt plus ou moins adroit, et d’idées +plus ou moins bien repensées--et d’une bonne disposition des parties, et +d’un style sain, parfois agréable. Voilà tout ce qu’on peut demander à +un très bon élève de première. + +Dès lors? Dès lors, je suis à peu près contraint à abandonner, pour ce +qui est de l’enseignement, mon grand principe qui est de ne pas lire les +critiques avant les textes. J’admets que, concurremment aux textes, pour +«faire leurs devoirs», pour se préparer aux examens, pour donner à leurs +esprits une culture générale, très superficielle, mais enfin une culture +générale, les élèves des lycées lisent les critiques. + +Mais, mon principe, je le reprends très vite pour leur dire: au moins +pour ce qui est des grands auteurs dont vous avez le temps de lire les +œuvres principales, lisez toujours l’auteur d’abord et le critique +seulement ensuite, seulement après vous être fait de l’auteur une idée, +quelle qu’elle puisse être, qui soit à vous. + +De plus, cette habitude de lire presque concurremment, presque +pêle-mêle, les textes et les critiques, surtout celle de lire les +critiques et non les auteurs, perdez-la totalement, perdez-la +énergiquement, dès que vous serez sortis du lycée. Elle est funeste en +soi; elle fait des sots; elle fait en choses littéraires des hommes tout +pareils à ceux qui, en politique, récitent les articles de fond de leur +journal; elle fait des hommes-reflets; elle fait des hommes qui sont des +lunes; il ne faut pas aspirer à être un soleil mais il ne faut pas non +plus être comme la lune. + +Il y a deux éducations: la première que l’on reçoit au lycée, la seconde +que l’on se donne à soi-même; la première est indispensable, mais il n’y +a que la seconde qui vaille. Dans la première, lisez les critiques à peu +près en même temps que les auteurs, encore avec les précautions que j’ai +indiquées. Dans la seconde, ne lisez jamais le critique d’un auteur que +pour relire l’auteur lui-même; autrement vous n’entreriez jamais dans la +seconde éducation; vous resteriez toujours dans la première. + + + + +CHAPITRE X + +RELIRE + + +Lire est doux; relire est--quelquefois--plus doux encore. «A Paris, on +ne relit pas, disait Voltaire; vive la campagne où l’on a le temps!» +Relire est, en effet, une occupation de gens peu occupés. Royer-Collard +disait: «A mon âge, on ne lit plus; on relit.» C’est, en effet, plaisir +de vieillard. Il faudrait se persuader que c’est plaisir et profit de +tous les âges, et ne pas le réserver exclusivement pour celui où je +reconnais qu’il est plus à sa place qu’à tout autre. + +Il y a bien des raisons pour relire; j’en choisis trois qui me viennent +plus précisément à l’esprit. + +On relit pour mieux comprendre. Ce sont surtout les philosophes, les +moralistes, les penseurs, qu’on relit dans ce dessein, et ce n’est pas +mal fait; mais il n’est auteur qu’on ne puisse relire dans cette +intention, et il en est qui sont tellement dignes d’être relus qu’on +doit les relire pour cet objet. Il n’y a pas d’auteurs plus clairs que +La Fontaine, que La Bruyère. J’assure qu’à les relire pour la vingtième +fois on trouve des passages que l’on n’avait point compris comme ils +devaient l’être, et que l’on entend pour la première fois. A la fois +l’on se sait gré de cette découverte, et c’est un plaisir; et l’on peste +un peu de ne l’avoir pas faite plus tôt et c’est un exercice d’humilité +qui est très sain. + +La découverte n’est pas toujours de détail. Il m’est arrivé, en relisant +Jean-Jacques Rousseau d’un peu près, particulièrement dans sa +correspondance, de m’apercevoir que Jean-Jacques Rousseau était +aristocrate. + +Il n’y a rien de plus certain, encore qu’il ait donné leçon de +démocratie et de la pire. + +Il faut, du reste, quand on relit, surveiller ces repentirs et ne pas se +laisser trop aller au plaisir de la découverte et à celui du remords et +à la taquinerie envers soi-même qui consiste à se dire qu’on a été +précédemment un imbécile. «Vous avez eu tort, me disait un ami, d’avoir +présenté Sainte-Beuve comme un positiviste, ou comme un sceptique, ou +comme un agnostique. Je l’ai beaucoup relu; c’est un mystique.» Beaucoup +relire Sainte-Beuve pour en arriver à découvrir qu’il est un mystique, +c’est certainement un abus de la révision. + +Mais encore le plus souvent, presque toujours, quelques précautions +prises, on comprend beaucoup mieux un auteur quand on le relit que quand +on le lit pour la première fois. Il suffit de se défier un peu de soi et +de ne pas lire chez lui seulement ce qu’on y met. Je relis beaucoup; je +crois comprendre beaucoup mieux. C’est une vieillesse qui n’est pas sans +charme que celle que l’on consacre à corriger ses vieux contresens. + +Le plaisir de mieux comprendre met, du reste, dans l’esprit un certain +feu, une certaine chaleur qui excite l’imagination elle-même. On invente +un peu à la suite de l’auteur. Soyez sûr que c’est en relisant que M. +Jules Lemaître a écrit ses exquis _En marge_ et Émile Gebhart, son +spirituel _Dernier voyage d’Ulysse_. + +On relit encore pour jouir du détail, pour jouir du style. La première +lecture est au lecteur ce que l’improvisation est à l’orateur. C’est +chose toujours un peu impétueuse; de tempérament si sain que l’on soit, +ou quelque bonne méthode de lecture que l’on ait, on ne peut jamais +s’empêcher tout à fait d’être pressé, avec un philosophe de voir quelle +est son idée générale et quelles sont ses conclusions, avec un romancier +de voir comment cela finit. Détestable précipitation; mais dont personne +n’est absolument exempt. + +Comme l’orateur, dans l’épreuve de l’_Officiel_ qu’on lui soumet, +corrige le style et la langue de son improvisation, à relire nous +corrigeons notre improvisation de lecture. Nous faisons attention à la +langue, au style, au rythme, aux procédés et artifices de composition et +de disposition des idées. Nous étions entrés dans la pensée de l’auteur, +nous entrons maintenant dans son laboratoire; nous le voyons travailler. +Si nous voulons travailler nous-mêmes, rien, évidemment, n’est plus +utile; mais, même si nous n’avons pas cette intention, surprendre +quelques secrets de l’art est s’affiner singulièrement l’esprit, ce qui +est déjà un plaisir, et le rendre capable de mieux, de plus sûrement, de +plus finement juger l’auteur que demain nous lirons pour la première +fois. Relire apprend l’art de lire. + +Les professeurs de littérature sont gens très intelligents, quelques-uns +du moins, en choses de lettres. Cela vient de ce que, pour leurs élèves, +devant leurs élèves, ils relisent sans cesse. Deux écueils, du reste +ici. Charybde et Scylla sont partout. A force de relire et toujours à +peu près les mêmes textes, le professeur en arrive quelquefois à y +retrouver toujours les mêmes impressions et, quand il y trouve toujours +les mêmes impressions, il les retrouve un peu affaiblies ou comme +émoussées. Quelquefois aussi, il veut en rencontrer toujours de +nouvelles, de toutes nouvelles, et il invente aux auteurs des sens +inattendus, ou tout au moins des intentions qu’il n’est pas absolument +certain qu’ils aient eues. + +Vous n’êtes pas très exposés à l’un de ces dangers ni à l’autre, ne +relisant pas autant qu’un professeur est obligé de relire. Il convenait +pourtant de vous indiquer ces périls pour que vous ne relisiez pas trop. +Prenez garde, quelque beau qu’il soit, au livre qui s’ouvre toujours de +lui-même à la même page. Géruzez disait: «Je crains l’homme d’un seul +livre, surtout lorsque ce livre est de lui.» Craignez un peu d’être +l’homme d’un seul livre, le livre fût-il même d’un autre; ce n’est +qu’une circonstance atténuante. + +Et enfin on relit, dessein plus ou moins conscient, pour se comparer à +soi-même. «Quel effet ferait sur moi tel livre dont j’ai été féru dans +ma jeunesse» est une parole qu’on se dit assez souvent à un certain âge. +Revoir les lieux autrefois visités, les amis autrefois fréquentés, les +livres lus jadis, est une des passions du déclin. Or, c’est précisément +se comparer à soi-même; c’est éprouver si l’on a toujours autant de +facultés de sentir et si l’on a les mêmes. + +L’effet de l’expérience n’est pas toujours très consolant, ni très +agréable. Les beaux lieux vus autrefois paraissent ordinaires et avoir +été surfaits par on ne sait qui. Les vieux amis paraissent un peu +ennuyeux. Les beaux livres paraissent un peu décolorés. Pour ce qui est +des vieux amis, s’ils paraissent ennuyeux, c’est peut-être qu’ils le +sont devenus. Pour les lieux et les livres, ce ne peut pas être cela, et +il faut bien que nous nous en prenions à nous-même. «J’admirais cela! Où +avais-je l’esprit?... Hélas! Je l’avais où il est; mais je l’avais plus +sensible et plus imaginatif.» L’impression devant un paysage ou devant +un livre dépend de ce qui y est et de ce que l’on y met. Duquel le plus? +On ne sait. De tous les deux, à coup sûr. Or, ce paysage et ce livre ont +certainement tout ce qu’ils avaient, moins ce que vous y mettiez et n’y +mettez plus. Leur dépréciation mesure la vôtre. Ils sont eux moins vous. +Rencontrant une dame qu’il n’avait pas vue depuis très longtemps un +homme d’âge hésitait: «Comment! dit la dame, vous ne me reconnaissez +pas?--Hélas! madame; j’ai tant changé!» C’est précisément ce qu’il faut +dire, mais sans méchanceté, et c’est la vérité même, devant un site ou +un livre que l’on ne reconnaît plus. + +Quand un roman, qui vous arrachait des larmes à vingt ans, ne vous fait +plus que sourire, ne vous pressez pas de conclure qu’il est mauvais et +que c’est à vingt ans, que vous vous trompiez. Dites seulement qu’il +était fait pour votre âge, et que votre âge n’est plus fait pour lui. + + J’aimais les romans à vingt ans, + Aujourd’hui je n’ai plus le temps; + Le bien perdu rend l’homme avare; + J’y veux voir moins loin mais plus clair: + Je me console de Werther, + Avec la reine de Navarre. + +Il n’y a pas lieu de s’en féliciter beaucoup; mais il est ainsi. Peu de +romans lus avec ivresse à vingt ans plaisent à quarante. C’est un peu +pour cela qu’il faut les relire, pour se relire, pour se rendre compte +de soi, pour s’analyser, pour se connaître par comparaison et pour +savoir ce qu’on a perdu. + +Non pas toujours ce qu’on a perdu. Il arrive que dans un livre on +découvre, au bout de vingt ans, une foule de choses que l’on n’y avait +pas entrevues. Cela advient surtout avec les livres philosophiques, avec +les livres de pensées. Si je désire vivre encore quelques années, c’est +dans l’espérance, bien ambitieuse du reste, de comprendre quelque chose +à tel philosophe contemporain qui m’est fermé, et je veux dire à qui je +suis fermé moi-même. Les penseurs incompris jadis se révèlent +quelquefois brusquement. On dirait qu’on a trouvé une clef dans son +esprit. C’est vrai. L’intelligence s’est fortifiée, ou, seulement +enrichie, et dans Ergaste la clef a été trouvée qui nous ouvre +Clitandre. Cette fois, la surprise nous est agréable; nous nous trouvons +plus forts et mieux armés; les années nous ont raffermi. Elles nous +deviennent chères, et nous leur sommes reconnaissants. + +Mais ce n’est pas seulement chez les philosophes qu’il arrive que nous +fassions des découvertes de ce genre et que nous récoltions regain de +cette sorte. Chez les romanciers, chez les poètes, nous avons assez +souvent de ces révélations tardives. L’émotion sentimentale est toujours +moindre, l’émotion artistique est quelquefois beaucoup plus forte. On +s’aperçoit, au bout de vingt ans, de trente ans, de quarante ans, qu’il +y a des qualités de style qu’on n’avait pas aperçues, des qualités de +composition dont on ne s’était point douté, parce que, du temps de la +première lecture, on ignorait l’art. A propos d’un _Werther_ en musique, +il y a quelques années, averti par les observations de plusieurs +critiques éminents de l’insignifiance et de la puérilité du _Werther_ de +Gœthe, je relus _Werther_, que je n’avais pas lu depuis à peu près un +demi-siècle, ayant accoutumé de relire plutôt _Faust_ et le _Divan_. Je +fus certainement moins ému qu’à seize ans; je ne pleurai point; mais je +fus frappé de la _solidité_ de l’ouvrage, de l’admirable disposition des +parties, de la progression lente et forte, de tout ce qu’il y a enfin de +savant dans cet ouvrage d’un étudiant et qui ne se retrouve plus du +tout, beaucoup plus tard, dans les _Affinités électives_. + +De même, je ne sais plus à quelle occasion, et peut-être sans occasion, +je relus _Leone Leoni_. Chose curieuse, l’émotion sentimentale fut, ce +m’a semblé, tout aussi forte, et de plus je m’aperçus d’un mérite +incroyable de composition, d’un art, assurément tout instinctif, des +_préparations_, des dispositions prises en vue d’amener un effet final, +ou en vue d’éclairer d’avance certaines particularités de caractère par +où s’expliquent les incidents et les péripéties; je m’aperçus, en un +mot, que le roman, s’il n’était pas aussi bien écrit que je l’eusse +désiré, était aussi bien construit qu’une nouvelle de Maupassant. Et +ceci est rare dans George Sand; mais n’est que plus intéressant quand on +l’y rencontre. + +C’est ainsi qu’à relire, on se compare à soi-même, on note les hausses +et les décadences--plus souvent celles-ci--de sa sensibilité; les pertes +et les gains--plus souvent ceux-ci--de notre intelligence générale et de +notre intelligence critique, et l’on trace ainsi les courbes de sa vie +intellectuelle et morale. + +Ajoutez que, quel que soit l’auteur qu’on relise, si l’on sent plus, si +l’on sent moins, si l’on comprend plus, si l’on comprend mieux, même si +l’on comprend moins; ce sont en partie les événements mêmes de votre vie +qui en sont la cause, et que par conséquent, relire, c’est revivre. + +On écrirait très bien une autobiographie avec les impressions comparées +de ses lectures et qu’on pourrait intituler _En relisant_. Relire, c’est +lire ses mémoires sans se donner la peine de les écrire. C’est peut-être +tout profit. + +Il va sans dire que tout cela n’arrive que dans le commerce des très +grandes œuvres. Un médiocre roman oublié, et qu’on croit n’avoir pas lu, +et que l’on reprend en mains vous donne une singulière impression quand +on s’aperçoit qu’on l’a lu déjà. Il vous ennuie plus que de droit. On le +continue, parce qu’on ne s’en rappelle pas le dénouement et qu’on veut +le connaître; mais on est sûr que l’impression finalement ne sera pas +agréable, et l’on s’en veut de céder à la curiosité, ce qui fait +paraître le livre plus mauvais qu’il n’est réellement. C’est un fâcheux +qui fut douloureux, et qui revient, et qu’on ne reconnaît pas d’abord et +qu’on reconnaît, à sa voix, un instant après, avec désespoir. +Évidemment, il ne faut relire que ce qu’on a vraiment désir de +retrouver. C’est une grande marque, pour un livre, d’excellence ou de +conformité avec notre caractère, que le désir que l’on a de le rouvrir. +_Iterum quæ digna legi sint._ + + + + +CHAPITRE XI + +ÉPILOGUE + + +L’art de lire, c’est l’art de penser avec un peu d’aide. Par conséquent, +il a les mêmes règles générales que l’art de penser. Il faut penser +lentement; il faut lire lentement; il faut penser avec circonspection +sans donner à grand’erre dans sa pensée et en se faisant sans cesse des +objections; il faut lire avec circonspection et en faisant constamment +des objections à l’auteur; cependant il faut d’abord s’abandonner au +train de sa pensée et ne revenir qu’après un certain temps à la +discuter, sans quoi l’on ne penserait pas du tout; il faut faire +confiance provisoire à son auteur et ne lui faire des objections +qu’après qu’on s’est assuré qu’on l’a bien compris; mais alors, lui +faire toutes celles qui nous viennent à l’esprit et examiner +attentivement et s’il n’y a pas répondu, et ce qu’il pourrait y +répondre. Ainsi de suite; car lire, c’est penser avec un autre, penser +la pensée d’un autre, et penser la pensée, conforme ou contraire à la +sienne, qu’il nous suggère. + +Heureux peut-être ceux qui n’ont pas besoin de livre pour penser, et +tout à fait malheureux évidemment ceux qui en lisant ne pensent +exactement que ce que pense l’auteur; je ne sais même pas quel plaisir +ceux-ci peuvent avoir et je ne puis me le définir. Mais pour ceux qui +sont entre les deux extrêmes, et c’est le cas, je pense, de la plupart +d’entre nous, le livre, ce petit meuble de l’intelligence, ce petit +instrument à mettre en activité notre entendement, ce moteur de l’esprit +qui vient au secours de notre paresse et plus souvent de notre +insuffisance, et qui nous donne la délicieuse jouissance de croire que +nous pensons, alors que nous ne pensons peut-être pas du tout, le livre +est un ami précieux et bien cher. Ne nous dissimulons point qu’il a ses +défauts. On a dit qu’il ne trompe pas; j’ai montré qu’il trompe souvent, +puisque, par notre faute, à la vérité, il ne paraît pas du tout le même +au bout d’un certain temps et nous déçoit. + +On a dit qu’il n’est pas importun, oiseux, bavard, puisque c’est un +bavard que l’on peut mettre à la porte, sans impolitesse, aussitôt qu’il +nous ennuie. C’est une grave erreur; car un livre peut nous irriter par +son bavardage, et en même temps nous empêcher de le fermer, parce qu’il +est intéressant et qu’entre deux bavardages on peut s’attendre à quelque +chose de très fin qu’il serait fâcheux d’avoir perdu. Bien souvent un +livre est tel qu’on voudrait que quelqu’un, qui fût vous-même, car on ne +peut s’en reposer que sur soi, en eût marqué les passages intéressants +et signalé particulièrement les pages d’une incontestable inutilité. + +On a dit que du plus mauvais livre on peut tirer quelque chose de bon et +que par conséquent un livre est toujours un ami et un bienfaiteur, et +l’on a pu citer en l’appliquant aux livres, cette ligne de Montaigne: +«Il sondera la portée d’un chacun: un bouvier, un maçon, un passant, il +faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise; +car tout sert en ménage; _la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera +instruction_: à contrôler les grâces et façons d’un chacun il +s’engendrera envie des bonnes et mépris des mauvaises.» + +Ce n’est pas tout à fait vrai, ou je n’en suis pas tout à fait sûr. Il +est plus facile d’être assoté par un sot livre que de le rendre +intelligent ou de le faire servir à son intelligence par la façon dont +on le lit. Le sot livre impose, étant très souvent goûté par une +multitude de gens dont le nombre fait impression sur vous, et l’on ne +sait pas le discuter avec la pleine liberté d’esprit que suppose +Montaigne, ce qui est la seule condition à laquelle il deviendrait de +profit. Donc le livre n’est pas toujours un bienfaiteur; il n’est pas, +quel qu’il soit, encore un bienfaiteur. + +Il est très vrai aussi que la lecture devient une passion et que, comme +toute passion, elle a de singuliers excès. A un certain degré de +violence, elle empêche toute action, elle s’oppose à tout emploi +énergique de la vie. Le livre est un moly qui empêche les hommes de +devenir bêtes aux mains des Circé; mais c’est un lotos, aussi, qui +paraît une nourriture si délicieuse qu’il faut user de violence pour +nous arracher au pays où il croît, pour nous faire rentrer dans nos +vaisseaux et nous obliger à ramer. + +Il n’y a nul doute à cet égard. Il faut s’armer de sagesse même contre +les passions les plus innocentes, parce qu’il n’y a pas de passions +innocentes, et même en parlant de la lecture il faut dire: + + Le sage qui la suit, prompt à se modérer, + Sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer. + +Aussi bien chacun sent qu’il y a un art de lire et, si la lecture +n’offrait aucun danger, il n’y aurait pas besoin d’art pour s’y livrer. + +En revanche, la lecture, certaines précautions prises, est un des moyens +de bonheur les plus éprouvés. Elle conduit au bonheur, parce qu’elle +conduit à la sagesse et elle conduit à la sagesse parce qu’elle en vient +et que c’est son pays même, où naturellement elle aime à mener ses amis. +J’ai mon vieillard du Galése; je l’ai eu du moins, car il m’a précédé au +rendez-vous universel. Il était avoué en province. La cinquantaine +venue, il vendit son étude et se retira, mais non pas au bord d’un cours +d’eau et pour y cultiver les fleurs; il se retira à la Bibliothèque +nationale. Il y passait six heures ou huit heures par jour, selon les +saisons. Il avait été attiré à Paris pour deux raisons: parce que, +disait-il, c’est la seule ville où la vie intellectuelle et artistique +soit à très bon marché et parce que c’est la seule ville où l’on vous +permette de ne pas appartenir à un parti politique; et parce que, en +conséquence, Paris est la ville des pauvres et des gens tranquilles. + +Je le félicitai, en lui recommandant de ne pas se faire d’amis, la +Bibliothèque nationale regorgeant d’aimables causeurs qui semblent ne +pas aimer la lecture des autres et qui se relayent pour vous empêcher de +prendre connaissance du livre que vous venez d’ouvrir. Il me répondit +qu’il avait sa méthode, et que, dès qu’un de ceux pour qui la salle de +lecture est une salle de conversation venait s’accouder à son fauteuil, +il s’endormait immédiatement, ce qui, dans une salle de lecture, comme à +un cours public, est dans les mœurs, ne peut froisser personne et n’a +pas besoin qu’on s’en excuse. + +Comme il n’était pas un grand humaniste, il avait, pour en arriver sans +grand effort à lire les auteurs des temps les plus reculés de la langue +de France, adopté le procédé suivant. Il avait commencé par lire les +auteurs d’aujourd’hui, ceux qui écrivent la langue contemporaine, puis, +remontant peu à peu, il avait passé aux auteurs du XIXe siècle, puis à +ceux du XVIIIe siècle et ainsi de suite, s’habituant à la langue +archaïque par transitions lentes et se faisant, du reste, quoique +marchant à reculons, une idée fort nette de la suite de notre +civilisation. Je ne doute point qu’avant de mourir, il ne lût très +couramment la _Cantilène de Sainte Eulalie_. + +C’était bien un vieillard du Galése à sa manière, aussi assidu quoique +moins laborieux et aussi sage. Au lieu de cueillir des fleurs, il +cueillait avec délicatesse les plus belles idées, les plus beaux récits, +les plus beaux dialogues qui aient germé dans l’esprit humain. En latin +_legere_ signifie _lire_ et signifie _cueillir_. Cette langue latine est +charmante. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + AVANT-PROPOS I + CHAPITRE I + LIRE LENTEMENT 1 + CHAPITRE II + LES LIVRES D’IDÉES 4 + CHAPITRE III + LES LIVRES DE SENTIMENT 22 + CHAPITRE IV + LES PIÈCES DE THÉÂTRE 46 + CHAPITRE V + LES POÈTES 69 + CHAPITRE VI + LES ÉCRIVAINS OBSCURS 88 + CHAPITRE VII + LES MAUVAIS AUTEURS 100 + CHAPITRE VIII + LES ENNEMIS DE LA LECTURE 108 + CHAPITRE IX + LA LECTURE DES CRITIQUES 132 + CHAPITRE X + RELIRE 151 + CHAPITRE XI + ÉPILOGUE 160 + + +CORBEIL--IMPRIMERIE CRÉTÉ. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76777 *** |
