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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76777 ***
+
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+ L’ART
+ DE LIRE
+
+ PAR ÉMILE FAGUET
+ DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+ PARIS
+ HACHETTE ET Cie
+ M CM XII
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+EN LISANT LES BEAUX VIEUX LIVRES
+
+
+
+
+Tous droits réservés.
+
+Copyright by Hachette et Cie, 1911.
+
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+
+AVANT-PROPOS
+
+
+On lit très peu, disait Voltaire, et, parmi ceux qui veulent
+s’instruire, la plupart lisent très mal. De même un épigrammatiste
+inconnu, du moins de moi, disait, au commencement, je crois, du XIXe
+siècle:
+
+ Le sort des hommes est ceci:
+ Beaucoup d’appelés, peu d’élus;
+ Le sort des livres, le voici:
+ Beaucoup d’épelés, peu de lus.
+
+Savoir lire, on le sent, est donc un art et il y a un art de lire. C’est
+à quoi songeait Sainte-Beuve quand il disait: «Le critique n’est qu’un
+homme qui sait lire et qui apprend à lire aux autres.»
+
+Mais en quoi cet art consiste-t-il? Je crois que nous voilà tous
+embarrassés.
+
+Un art se définissant d’après le but qu’il se propose, nous avons sans
+doute à nous demander pourquoi nous lisons. Est-ce pour nous instruire?
+Est-ce pour juger des ouvrages? Est-ce pour en jouir? Si c’est pour nous
+instruire, nous devons lire très lentement, en notant plume en main tout
+ce que le livre nous apprend, tout ce qu’il contient d’inconnu pour
+nous--et puis, nous devons relire, très lentement, tout ce que nous
+avons écrit. C’est un travail très sérieux, très grave et où il n’y a
+aucun plaisir, si ce n’est celui de se sentir plus instruit de moment en
+moment.
+
+Est-ce pour juger des ouvrages, en d’autres termes, est-ce lire en
+critique? Tout de même, il faudra lire très lentement, en prenant des
+notes et même en notant sur fiches. Fiches relatives à l’invention, aux
+idées nouvelles; fiches relatives à la disposition, au plan, à la
+manière dont l’auteur conduit ses idées ou conduit son récit, ou mêle
+ses idées à son récit; fiches sur le style, sur la langue; fiches de
+discussion enfin, c’est-à-dire sur les idées de l’auteur comparées aux
+vôtres, sur son goût comparé à celui que vous avez, sur ses idées encore
+et son goût comparés à ceux de notre génération ou à ceux de la
+génération dont il était, etc. De toutes ces fiches, vous constituez
+l’idée générale que vous vous faites de l’auteur et les idées
+particulières que vous avez sur lui et vous n’avez plus qu’à rattacher
+logiquement ou vraisemblablement ces idées particulières à cette idée
+générale, pour faire, sinon un bon article, du moins un article qui se
+tienne.
+
+Seulement vous aurez appris à votre lecteur à lire en critique, et non
+pas à lire pour jouir de sa lecture, et peu s’en faut que le mot de
+Sainte-Beuve ne soit faux: le critique ne sait pas lire pour son plaisir
+et n’apprend pas aux autres à lire pour le leur. Il apprend au lecteur à
+lire en critique. Or lire en critique n’est pas un plaisir ou du moins
+est un plaisir très particulier, mêlé de beaucoup de sécheresse. Sarcey
+me disait, vers la fin de sa vie, il est vrai: «Comme je suis las de
+lire les livres pour savoir ce que j’en dirai! Ce n’est plus lire, cela;
+ce n’est plus s’abandonner; c’est réagir; c’est lire en soi beaucoup
+plus que dans l’auteur.» Il avait bien un peu raison. A quoi donc sert
+le critique? A faire lire l’auteur _à un certain point de vue_. Son
+article est une sorte d’introduction à l’auteur dont il s’agit,
+introduction, qui, du reste, peut être fort utile. Selon que le lecteur
+a lu déjà ou n’a pas lu l’auteur, le critique l’invite à lire dans telle
+disposition générale ou à relire (ou repenser) selon telle orientation
+nouvelle. Dans le premier cas, il lui dit: «songez à ceci»; dans le
+second: «avez-vous songé à ceci?» Pour parler comme Bonald, qui voyait
+tout par trois et dans chaque triade un médiateur, la lecture se compose
+de trois personnages: l’auteur, le lecteur; et le critique est le
+médiateur.
+
+Mais, encore une fois, le critique est un homme qui ne sait lire qu’en
+critique et qui n’apprend à lire qu’en critique, qui n’enseigne que la
+lecture critique, dont, du reste, je ne songe à dire aucun mal. Mais
+voulez-vous lire seulement pour jouir de vos lectures? Voulez-vous
+apprendre à lire comme on apprend à jouer du violon, c’est-à-dire pour
+savoir en jouer et pour prendre le plus grand plaisir possible en en
+jouant? C’est un tout autre but; c’est un tout autre point de vue, et
+c’est à cet art seul qu’est consacré le petit livre que je commence.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LIRE LENTEMENT
+
+
+Pour apprendre à lire, il faut d’abord lire très lentement et ensuite il
+faut lire très lentement et, toujours, jusqu’au dernier livre qui aura
+l’honneur d’être lu par vous, il faudra lire très lentement. Il faut
+lire aussi lentement un livre pour en jouir que pour s’instruire par lui
+ou le critiquer. Flaubert disait: «Ah! ces hommes du XVIIe siècle! Comme
+ils savaient le latin! Comme ils lisaient lentement!» Même sans dessein
+d’écrire soi-même, il faut lire avec lenteur, quoi que ce soit, en se
+demandant toujours si l’on a bien compris et si l’idée que vous venez de
+recevoir est bien celle de l’auteur et non la vôtre. «Est-ce bien cela?»
+doit être la question continuelle que le lecteur se fait à lui-même.
+
+Il y a une manie des philologues qui est un peu divertissante, mais qui
+part du meilleur sentiment du monde et dont nous devons avoir et
+conserver comme le principe, comme la racine. Ils se demandent toujours:
+«Est-ce bien le texte? N’y a-t-il pas _ergo_ au lieu de _ego_, et _ex
+templo_ au lieu de _extemplo_. Cela ferait une différence.» Cette manie
+leur est venue d’une excellente habitude, qui est de lire lentement, qui
+est de se défier du premier sens qu’ils voient aux choses, qui est de
+pas s’abandonner, qui est de ne pas être paresseux en lisant. On dit
+que, dans le texte de Pascal sur le ciron, voyant le manuscrit, Cousin
+lisait: «... dans l’enceinte de ce raccourci d’abîme.» Et il admirait!
+Il admirait! Il y avait: «dans l’enceinte de ce raccourci d’atome», ce
+qui a un sens. Cousin, entraîné par son enthousiasme romantique, ne
+s’était pas demandé si «raccourci d’abîme» en avait un. Il ne faut pas
+avoir de paresse en lisant, même lyrique.
+
+Ni de précipitation. La précipitation n’est d’ailleurs qu’une autre
+forme de la paresse. Nos pères disaient: «lire des doigts». Cela voulait
+dire feuilleter, de telle sorte que, tout compte fait, les doigts aient
+plus de travail que les yeux. «M. Beyle lisait beaucoup des doigts,
+c’est-à-dire qu’il parcourait beaucoup plus qu’il ne lisait et qu’il
+tombait toujours sur l’endroit essentiel et curieux du livre.» Il ne
+faut pas penser trop de mal de cette méthode qui est celle des hommes
+qui sont, comme Beyle, des collectionneurs d’idées. Seulement cette
+méthode ôte tout le plaisir de la lecture et y substitue celui de la
+chasse. Si vous voulez être un lecteur _dilettante_ et non un chasseur,
+c’est le contraire même de cette méthode qui doit être la vôtre. Il ne
+faut pas du tout lire des doigts, ni lire en diagonale, comme on a dit
+aussi d’une manière très pittoresque. Il faut lire avec un esprit très
+attentif et très défiant de la première impression.
+
+Vous me direz qu’il y a des livres qui ne peuvent pas être lus
+lentement, qui ne supportent pas la lecture lente. Il y en a, en effet;
+mais ce sont ceux-là qu’il ne faut pas lire du tout. Premier bienfait de
+la lecture lente: elle fait le départ, du premier coup, entre le livre à
+lire et le livre qui n’est fait que pour n’être pas lu.
+
+Lire lentement, c’est le premier principe et qui s’applique absolument à
+toute lecture. C’est l’art de lire comme en essence.
+
+Y en a-t-il d’autres? Oui; mais dont aucun ne s’applique à tous les
+livres indistinctement. En dehors de «lire lentement», il n’y a pas _un_
+art de lire; il y a _des_ arts de lire et très différents selon les
+différents ouvrages. Ce sont ces arts de lire que nous allons
+successivement essayer de démêler.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES LIVRES D’IDÉES
+
+
+Il y a des livres d’idées, comme le _Discours de la Méthode_, l’_Esprit
+des Lois_, le _Cours de Philosophie positive_. Il y a des livres de
+sentiments, comme les _Confessions_ et les _Mémoires d’Outre-tombe_. Il
+y a des poèmes dramatiques. Il y a des poèmes lyriques. Il est évident
+que, sauf ce précepte général de lire avec attention et réflexion
+continuelles, l’art de lire ne peut pas être le même pour ces différents
+genres d’écrits. Il y a un art de lire pour chacun.
+
+L’art de lire les livres d’idées me semble être celui-ci.
+
+C’est un art de comparaison et de rapprochement continuel.
+Matériellement on lit un livre d’idées autant en tournant les feuillets
+de gauche à droite qu’en les tournant de droite à gauche, je veux dire
+autant en revenant à ce qu’on a lu qu’en continuant de lire. L’homme à
+idées étant, plus encore qu’un autre, un homme qui ne peut pas tout dire
+à la fois, se complète et s’éclaire en avançant et on ne le possède que
+quand on l’a lu tout entier. Il faut donc, à mesure qu’il se complète et
+qu’il s’éclaire, tenir compte sans cesse, pour comprendre ce qu’on en
+lit aujourd’hui, de ce qu’on en a lu hier, et pour mieux comprendre ce
+qu’on en a lu hier, de ce qu’on en lit aujourd’hui.
+
+Ainsi se dessinent dans votre esprit les idées les plus générales de
+votre penseur, celles qu’il a eues avant toutes les autres et dont
+toutes les autres ont découlé;--_ou_ celles qu’il a eues tout à la fin,
+comme conséquences et comme synthèse d’une foule d’idées
+particulières;--_ou_ (plus souvent) celles qu’il a eues au milieu de sa
+carrière intellectuelle et qui étaient le résumé d’un grand nombre
+d’idées particulières et qui à leur tour ont produit, ont créé des idées
+particulières en très grand nombre.
+
+Si vous lisez Platon par exemple, vous croyez bien vous apercevoir que
+la première idée générale qu’il a eue, c’est l’horreur de la démocratie
+athénienne qui avait tué Socrate. Vous observez que toute sa politique
+doit venir de là, et vous êtes amené ainsi à comparer tel ou tel texte
+des _Lois_ à la fameuse prosopopée des Lois dans le _Criton_. Vous vous
+dites que Platon est avant tout un aristocrate, mais qu’une sorte de
+respect stoïque et même chevaleresque de la loi est une chose qu’il doit
+avoir dans le cœur puisqu’il l’admire si fort dans le cœur des autres.
+Il serait donc une sorte de républicain aristocrate, républicain
+c’est-à-dire ne voulant être que sujet de la loi et voulant que la loi
+soit plus puissante que tous les hommes, aristocrate c’est-à-dire ne
+voulant pas du commandement de la foule.
+
+Mais n’y a-t-il pas contradiction et n’est-ce point la foule qui fait la
+loi? Non, dans une république aristocratique; non, surtout si vous
+observez que Platon parle surtout du respect aux lois _anciennes_, qui
+ne sont, au moment présent, l’œuvre ni de la foule, ni d’une élite, mais
+l’œuvre du passé, l’œuvre lente des siècles; et vous arrivez à cette
+conclusion que peut-être Platon est un homme qui veut qu’un peuple soit
+surtout gouverné par son passé, ce qui est l’essence même de
+l’aristocratisme.--Vous vous trompez peut-être; mais vous avez comparé,
+rapproché, contrôlé une idée par l’autre, limité ou rectifié une idée
+par l’autre, et vous avez goûté le plaisir qui est celui que l’on doit
+aller chercher chez un penseur, qui est le plaisir de penser.
+
+J’ai parlé d’idées générales dont l’auteur est _parti_ et qui ont fait
+naître des idées particulières. Vous remarquerez toujours que, quand il
+s’agit d’une idée générale d’où l’auteur est parti, cette idée est un
+sentiment. Pour Platon, la haine de la démocratie, c’est le culte de
+Socrate. Mais j’ai parlé d’idées générales où l’auteur est arrivé, peu à
+peu en ramassant un grand nombre d’idées ou d’observations de détail.
+Platon vous paraîtra avoir procédé ainsi pour arriver à sa théorie des
+idées. Il est monothéiste, comme plusieurs de ses prédécesseurs en
+philosophie; il est monothéiste; que le monde soit susceptible d’être
+ramené à une seule loi, c’est une idée qui a commencé à envahir l’esprit
+humain et à s’imposer à lui; mais, d’autre part, il est trop Grec pour
+ne pas rester un peu polythéiste, pour ne pas croire que des forces
+multiples et diverses gouvernent le monde et se le disputent. N’est-ce
+point pour cela qu’il imagine son monde des Idées, vivant dans le sein
+de Dieu, substances et âmes intérieures de toutes les choses qui
+existent? Qu’est-ce que ceci? C’est un Olympe spirituel substitué à un
+Olympe matériel; c’est un Olympe d’âmes pures substitué à un Olympe de
+surhommes, à un Olympe anthropomorphique. C’est le livre d’un païen
+mystique, d’un païen spiritualisé. Vous comparez; vous rapprochez; vous
+vous souvenez que Platon adore les mythes, c’est-à-dire les théories
+habillées en fables, en manière de poèmes épiques; et vous vous dites
+que la rencontre d’un mythologue et d’un spiritualiste a produit cette
+théorie des idées vivantes, des abstractions qui sont des êtres, des
+abstractions qui sont des forces, des abstractions qui sont des dieux.
+Et vous pouvez encore vous tromper; mais vous ne mécontenteriez pas
+Platon qui, comme tous les philosophes, écrit moins pour être admiré que
+pour être compris et même moins pour être compris que pour faire penser.
+Vous avez pensé; il a gagné la partie.
+
+Et encore il y a des idées générales qui viennent dans le cerveau du
+penseur après toutes les autres, ou bien à peu près; et celles-ci, idées
+filles d’idées, elles n’ont presque plus aucun rapport avec le
+sentiment. Distinguez-les comme telles et voyez-les comme aussi
+téméraires qu’elles sont pures et comme aussi aventureuses qu’elles sont
+abstraites. Qu’est-ce que Dieu pour Platon? Non pas un être qu’on adore
+par mouvement du cœur et élan de l’instinct, mais une doctrine que
+d’autres doctrines ont amené peu à peu à croire vraie; Dieu pour Platon
+est une conclusion; la foi de Platon est une logique. Ce n’est pas chose
+à lui reprocher; mais comme cela nous intéresse de comparer cette
+religion philosophique aux religions où Dieu est «sensible au cœur»
+c’est-à-dire à l’intuition immédiate de tout l’être vivant! Lesquels ont
+raison? Eh! pour le moment, qu’importe? Pour le moment, je n’apprends
+qu’à lire.
+
+Lire un philosophe, c’est le comparer sans cesse à lui-même; c’est voir
+ce qui en lui est sentiment, idée sentimentale, idée résultant d’un
+mélange de sentiment et d’idées, idée idéologique enfin, c’est-à-dire
+résultant d’une lente accumulation, dans l’esprit du penseur, d’idées
+pures ou presque pures.
+
+Vous lisez Montesquieu. Vous apprenez assez vite que cet homme n’a
+qu’une passion: c’est la haine du despotisme. Ce qu’on déteste le plus
+au monde, quand on a l’âme active et non pas seulement passive et
+soumise, c’est ce que l’on a vu autour de soi à vingt ans. Et je ne dis
+pas que cela soit très bon; je dis seulement qu’il en est ainsi.
+Montesquieu a vu à vingt ans la fin du règne de Louis XIV; ce qu’il
+déteste le plus au monde c’est le despotisme. Observons-le encore, en
+lisant surtout les _Lettres persanes_: ce qu’il n’aime pas non plus,
+c’est la religion catholique. Pourquoi? mais sans doute parce que la
+religion catholique a été une très bonne alliée de Louis XIV surtout
+dans la dernière partie de son règne, et un bon soutien de son trône. Or
+que lisons-nous dans l’_Esprit des Lois_? Que la religion est une des
+meilleures choses d’un État bien réglé. Quelle est cette contradiction?
+N’y aurait-il pas là seulement ceci que nous sommes passés d’une idée de
+sentiment à une idée de raisonnement? Montesquieu est porté à la haine
+du despotisme. Il a songé, assez naturellement, à tout ce qui pouvait
+l’arrêter, le réfréner, l’endiguer, l’entraver et l’amortir. Parmi les
+différentes forces qui pouvaient avoir cet effet, il a rencontré la
+religion, comme il a rencontré l’aristocratie militaire, comme il a
+rencontré la magistrature. Dès lors, la religion lui est apparue sous un
+autre aspect et je ne dis pas qu’il ait eu pour elle tendresse d’âme;
+mais il a eu pour elle tendresse d’esprit. Évolution des idées se
+dégageant peu à peu des sentiments dont elles sont parties.
+
+Nous rencontrons dans Montesquieu cette grande idée générale: influence
+des climats sur les tempéraments, et sur les mœurs, et sur les idées, et
+sur les institutions des peuples. Et nous ne manquons pas d’envisager
+Montesquieu comme le théoricien matérialiste ou fataliste des
+législations. Que voyons-nous tout à côté? Cette idée qu’il faut
+combattre le climat par les mœurs; et les mœurs, telles qu’elles sont
+restées encore sous l’influence du climat, par les lois. Mais cela
+est-il possible? A quoi croit-il donc? Il est à supposer qu’il croit à
+deux choses: c’est à savoir à l’empire des choses sur nous et au pouvoir
+de nous sur les choses. Il croit sans doute, comme a dit Montaigne, que
+la fatalité nous mâche; il croit sans doute aussi que l’esprit humain
+peut réagir contre la fatalité. Les climats font nos mœurs, nos mœurs
+font les lois; oui, mais aussi nos lois font nos mœurs et nos mœurs
+peuvent combattre le climat.
+
+Mais avec quoi ferons-nous des lois contre nos mœurs et ensuite des
+mœurs qui, pénétrées de nos lois, combattront le climat? Avec, sans
+doute, la force de notre esprit même. Un fataliste spiritualiste et
+d’autant plus spiritualiste, car il le faut, qu’il est plus fataliste,
+tel est donc Montesquieu? Il paraît bien. Du moins à le supposer tel,
+par comparaison que nous aurons faite de lui à lui, nous aurons pensé,
+nous aurons réfléchi sur ces différentes forces, extérieures que nous
+subissons, intérieures que nous saisissons ou croyons saisir;
+extérieures que nous sentons, intérieures dont nous prenons conscience;
+et nous aurons, en tout cas, élargi le cercle de notre esprit.
+
+Nous lisons Descartes. Première impression: quel positiviste! Ne rien
+croire sur autorité, ne rien croire que sur observation faite par nous
+et réflexion faite par nous. Et éclairés par quelle lumière? Assurés par
+quel critérium? Par «l’évidence» c’est-à-dire par la nécessité où nous
+serons de croire à moins de renoncer à notre intellect lui-même, par la
+nécessité où nous serons de croire sous peine de suicide intellectuel.
+C’est le positivisme lui-même.
+
+Poursuivez, lisez encore et rapprochez. Mais qui nous assurera que notre
+évidence n’est pas trompeuse? Rien!--Si! Dieu! Dieu qui ne peut pas se
+tromper ni nous tromper, et qui, par conséquent nous a donné une
+évidence qui n’est pas une illusion d’évidence et par lequel nous sommes
+donc assurés qu’à croire à notre évidence nous ne serons pas
+illusionnés. Mais reprenons: Dieu qui ne peut pas se tromper, c’est
+Dieu-vérité, et Dieu qui ne peut pas nous tromper, c’est Dieu-bonté.
+Pour croire à notre évidence, c’est donc à Dieu-omniscient et à
+Dieu-providence qu’il faut croire, et notre condition de connaissance,
+c’est donc Dieu-vérité et Dieu-providence. Et cette connaissance
+dépendant de Dieu-providence, ce n’est pas très différent de la vision
+en Dieu de Malebranche. Ne voir que parce que Dieu permet que nous
+voyons, c’est voir en Dieu; voir par Dieu, c’est voir en Dieu. Descartes
+n’est donc pas un positiviste, c’est un déiste et quel déiste! C’est un
+mystique. Par la comparaison des deux idées principales de Descartes,
+nous avons retourné Descartes et du père du positivisme moderne nous
+avons fait le tenant le plus radical du déisme et du providentialisme
+traditionnel.
+
+Est-ce là ce qu’il est? Je n’en sais rien; il est très probable, à mon
+avis, mais je n’en sais rien; mais ce que je sais, c’est que nous avons
+pensé. Nous avons pensé, en nous souvenant, à travers les _Méditations_
+du _Discours de la Méthode_ et en contrôlant le _Discours de la Méthode_
+par les _Méditations_; et nous avons fait comme le tour du problème de
+la connaissance, nous apercevant que notre moyen essentiel de connaître
+est subordonné à quelque chose que nous ne pouvons pas connaître; nous
+apercevant que notre connaissance se résout en foi, soit à elle-même,
+soit à quelque chose d’inconnaissable. Qu’avons-nous gagné? De
+comprendre une intelligence de premier ordre, de comprendre une
+intelligence supérieure à nous et par conséquent, sans doute, d’avoir
+développé la nôtre.
+
+Nous lisons un simple moraliste, La Rochefoucauld par exemple. Nous nous
+apercevons qu’il ne croit à aucune vertu. Cela peut nous révolter. Cela
+peut aussi nous paraître très facile à réfuter par une donnée immédiate
+de la conscience, par cette affirmation de notre être intime que, si
+nous sentons en nous bien des vices, nous nous saisissons aussi à tel
+moment comme capable d’une vertu et comme dans une sorte d’impuissance
+de ne pas céder à son appel. Voilà qui est bien; mais, à nous en tenir
+là, nous sommes encore loin de notre auteur, nous nous tenons à distance
+de lui, nous n’entrons pas dans son intimité; tranchons le mot, nous ne
+le lisons pas. Approchons-nous, voyons de plus près. Que voyons-nous peu
+à peu? Qu’il y a des nuances et que très souvent La Rochefoucauld dit:
+«toujours», mais qu’assez souvent aussi il dit: «quelquefois»; qu’il est
+beaucoup moins tranchant au fond qu’il ne paraît l’être au premier
+regard; qu’il ne faut pas le voir comme un bloc. Il y a plus; nous nous
+apercevrons bientôt, rien qu’en faisant mentalement une petite liste des
+vertus humaines, qu’il y a des vertus dont il ne parle pas et par
+conséquent des vertus qu’il ne nie point. Il ne nie point l’amour
+paternel, l’amour maternel; et c’est probablement qu’il reconnaît qu’ils
+existent et à l’état pur. S’il dit: «si l’on croit que c’est par amour
+pour elle que l’on aime une femme, on est bien trompé», il ne dit point:
+«si une mère croit que c’est par amour pour lui qu’elle aime son enfant,
+elle se trompe». Il n’a pas poussé jusque-là son scepticisme. Son
+scepticisme a donc des bornes. Eh bien! traçons-les et, en délimitant la
+pensée de notre auteur, nous l’aurons mieux compris; nous l’aurons
+compris. Lire un philosophe, c’est le relire si attentivement qu’on
+l’analyse.
+
+Relisons encore celui-ci et apercevons-nous, ce qu’il est impossible que
+nous ne finissions pas par saisir, de son procédé. Son procédé, par
+comparaison d’un nombre suffisant de ses maximes entre elles nous le
+surprendrons, est celui-ci: dissoudre en quelque sorte, diluer une vertu
+qu’il entreprend, dans tous les défauts qui l’avoisinent; le courage,
+par exemple, dans le désir de briller, la générosité dans l’ostentation,
+la loyauté dans le désir d’inspirer une confiance dont on retirera des
+bénéfices, etc. Fort bien; mais dès lors, si l’on peut dissoudre les
+vertus dans les défauts qui les avoisinent, on peut dissoudre aussi les
+défauts dans les vertus qui sont proches d’eux et dire: «Tel homme
+désire briller; et pour cela se met toujours en avant; mais au fond de
+cela, il y a du courage. Tel homme veut qu’on le sache généreux; mais,
+pour qu’on le sache, il l’est en effet; il faut bien qu’il le soit même
+au fond pour faire tant de sacrifices à vouloir qu’on sache qu’il l’est.
+C’est en somme un assez bon homme.» Maître du procédé d’un auteur, vous
+pouvez toujours le retourner contre lui. Et d’abord, c’est un jeu
+divertissant, donc une jouissance; mais ce n’est pas seulement un jeu;
+c’est posséder son auteur jusqu’en son fond, c’est saisir comme sa
+racine, comme le germe d’où son œuvre est sortie et d’où elle pouvait
+sortir la même sans doute, mais dans une autre direction; et c’est en
+vérité le bien connaître.
+
+On ne connaît sans doute quelqu’un que quand on sait ce qu’il est et
+aussi ce qu’il pouvait être.
+
+En revenant encore à M. le duc, que voyons-nous qu’il affirme toujours?
+Que l’égoïsme, l’intérêt, l’amour-propre, comme il dit, est le fond de
+tous nos sentiments et le mobile de toutes nos actions. Vous
+réfléchissez là-dessus et vous vous dites: «Mais... plût à Dieu! Dire
+que nous agissons toujours en vue de notre intérêt, c’est dire que nous
+n’agissons jamais par bonté, mais c’est dire aussi que nous n’agissons
+jamais par méchanceté, que l’homme ne fait jamais le mal pour le plaisir
+de faire le mal, qu’en un mot la méchanceté n’existe pas! Mais alors,
+quelle idée favorable La Rochefoucauld se fait de la nature humaine!
+Comme il se trompe en sa faveur! Quel optimiste que ce La Rochefoucauld!
+Comme je me trompais sur ce La Rochefoucauld!»--Il y a du vrai, beaucoup
+de vrai. La Rochefoucauld a été sévère pour nous, mais aussi il a été
+charitable. Notre plus grand défaut, il ne l’a pas vu ou il n’a point
+voulu le voir. De la part d’un homme si sagace, c’est une merveilleuse
+indulgence.
+
+Soit; mais qu’est-il donc arrivé? Il est arrivé qu’à lire et à relire La
+Rochefoucauld, La Rochefoucauld s’est transformé sous nos yeux. Nous le
+voyons tout différent de ce qu’il était. Les sentences se transforment
+sous la lecture comme le rayon à travers le prisme. Est-ce un bien?
+Est-ce un mal? Et dès lors où est la vérité? Dans la première
+impression, ou dans la seconde, ou dans la troisième? Probablement cette
+vérité, elle aussi, nous fuit d’une fuite éternelle; probablement les
+auteurs sont inépuisables en raison de ce qu’ils ont et en raison de ce
+qu’en les lisant, nous mettons en eux; mais l’essentiel est de penser,
+le plaisir que l’on cherche en lisant un philosophe est le plaisir de
+penser, et ce plaisir nous l’aurons goûté en suivant toute la pensée de
+l’auteur et la nôtre mêlée à la sienne et la sienne excitant la nôtre et
+la nôtre interprétant la sienne et peut-être les trahissant; mais il
+n’est question ici que de plaisir et il y a des plaisirs d’infidélité et
+l’infidélité à l’égard d’un auteur est un innocent libertinage.
+
+Encore, en lisant un philosophe, il faut faire attention à ses
+contradictions. Les contradictions sont les accidents de paysage d’un
+grand penseur. On serait désolé qu’il n’en eût point et que son paysage
+fût trop bien composé. Il semblerait alors que son œuvre fût ce tableau
+dont parlait Musset, «où l’on voit qu’un monsieur bien sage s’est
+appliqué». On n’est point fâché que la liberté d’esprit, que la
+spontanéité, que le jaillissement intellectuel se marque à ceci que le
+penseur n’a pas toujours pensé la même chose et n’a pas tiré toutes ses
+idées les unes des autres comme des formules algébriques. La
+contradiction appelle l’attention, l’excite, la ravive, la transforme en
+réflexion, la féconde infiniment. Je ne souhaite pas que les auteurs
+abondent en contradictions; mais je souhaite que les lecteurs sachent en
+trouver.
+
+Par exemple, Jean-Jacques Rousseau, dans tous ses ouvrages, maudit
+l’influence de la société sur l’individu et souhaite passionnément que
+l’individu sache s’y soustraire; et dans un seul il sacrifie l’individu
+à la société et souhaite impérieusement qu’elle l’absorbe. C’est une
+contradiction, sans doute, et pour mon compte j’en suis persuadé: les
+grandes idées générales dérivant toujours des sentiments, il est
+probable que Rousseau, dans la plupart de ses écrits, a tiré ses idées
+de sa passion pour l’indépendance et pour la solitude, et dans un de ses
+livres de sa passion, très honorable, pour la République de Genève. Mais
+en sommes-nous sûrs et sommes-nous certains même qu’il y ait
+contradiction? Je sais des hommes de la plus haute intelligence qui n’en
+voient point ici et qui rattachent très ingénieusement le _Contrat
+Social_ à l’œuvre tout entière, pour eux très une et très cohérente, de
+Rousseau. Je ne dis point qu’ils aient tort. En fait de contradiction,
+le premier plaisir du lecteur est d’en trouver, et le second plaisir du
+lecteur est de les résoudre. Il aiguise son esprit à les trouver et il
+l’affine plus encore à les faire disparaître; il s’exerce à les faire
+lever; il s’exerce plus encore à se démontrer à lui-même qu’elles
+n’existent pas et n’ont jamais existé. Tout cela est bon et tout cela
+est très agréable.
+
+La suite des états d’esprit à cet égard est celui-ci: on commence par ne
+pas saisir les contradictions en lisant les penseurs; puis on en relève
+beaucoup; puis on en aperçoit trop, et dès lors, selon la nature
+d’esprit que l’on a, on les multiplie avec malignité, et l’on en
+triomphe, ou l’on s’habitue à les résoudre toutes et l’on finit par les
+multiplier pour les résoudre. Il ne faut pencher vers aucun excès et il
+faut se tenir dans un certain milieu où le plaisir de comprendre ne soit
+pas gâté par le plaisir de discuter, ni même par celui de concilier
+trop; mais se placer tour à tour aux différents points de vue et dans
+les différentes attitudes, et tantôt s’abandonner à la force de la
+pensée et à la rigueur de la logique, tantôt se défendre, ne vouloir pas
+être dupe, opposer l’auteur à l’auteur pour le battre à l’aide d’un
+auxiliaire qui est lui-même; tantôt venir à son secours et démontrer
+qu’il ne s’est ni trompé ni contredit et que ce sont des apparences qui
+sont contre lui, si tant est même qu’il y ait des apparences: tout cela
+est comprendre encore; tout cela n’est que différentes façons de
+comprendre et il suffit, pour que toutes soient utiles et fécondes, qu’à
+toutes ces opérations préside la loyauté et que jamais le sophisme ne
+s’y mêle.
+
+Pour résumer, la lecture d’un auteur qui est philosophe est une
+discussion continuelle avec lui, une discussion où se retrouvent tous
+les charmes et tous les dangers aussi d’une discussion dans la vie
+privée. Les charmes, il faut savoir les goûter; il faut savoir écouter
+longtemps; il faut savoir suivre le penseur dans tous les détours et
+même dans toutes les hésitations de sa pensée; il faut sentir
+l’objection se lever doucement dans notre esprit, mais la prier de ne
+pas éclater et d’attendre le moment où peut-être l’auteur se la sera
+faite lui-même, et le plaisir est très vif alors; car d’abord nous
+sommes sûrs d’être bien en commerce intellectuel avec l’auteur, puisque
+nous l’avons prévenu, c’est-à-dire compris d’avance, et ensuite nous
+nous disons avec satisfaction que nous ne sommes pas indignement
+inférieurs à lui, puisque l’objection qu’il s’est faite, nous la lui
+faisions, c’est-à-dire puisque nous circulions dans sa pensée presque
+aussi largement, presque aussi aisément que lui-même.
+
+Et les dangers de la discussion, il faut savoir les éviter comme dans
+une discussion privée. Il ne faut point nous obstiner dans notre
+sentiment, parce qu’il est notre sentiment; et, parce que nous avons
+trouvé contre un raisonnement un peu faible de l’auteur un raisonnement
+assez fort, croire toujours avoir raison contre lui. Cela nous mènerait
+assez vite à une étroitesse d’esprit, à une sorte d’_irréceptivité_, si
+je puis dire ainsi, en vérité à une inintelligence acquise qui serait
+certainement la plus fâcheuse des acquisitions.
+
+Certaines préférences à rebours sont à noter. Tel auteur est préféré par
+un lecteur, non pas parce que ce lecteur lui trouve l’esprit juste, mais
+parce qu’il lui trouve l’esprit faux, ce qui donne à ce lecteur le
+plaisir d’avoir toujours raison ou de croire toujours avoir raison
+contre lui, par suite de quoi c’est à cet auteur que ce lecteur revient
+constamment. En entrant dans sa bibliothèque, ce lecteur-là va tout
+droit à cet auteur-là et s’assied en se disant, de façon plus ou moins
+consciente: «Comme je vais avoir raison! Comme je vais avoir l’esprit
+juste!» Je conseillerais un peu à ce lecteur de changer d’auteur favori.
+
+J’ai connu deux hommes qui ne conversaient jamais que de Proudhon. L’un
+ne jurait que par lui; l’autre allait souvent jusqu’à jurer contre lui.
+Je n’ai jamais su lequel aimait le plus Proudhon, de celui qui y voyait
+une source inépuisable de vérités, ou de celui qui y voyait un océan de
+sophismes. L’un l’aimait comme un père spirituel à qui il devait
+reconnaissance du don de la vie; l’autre l’aimait comme un homme à qui
+il devait de savourer continuellement sa supériorité intellectuelle;
+l’un l’aimait avec dévotion, l’autre avec égoïsme; l’un l’aimait de tout
+l’amour que l’on a pour l’être d’élection, l’autre de tout l’amour que
+l’on peut avoir pour soi-même; et l’un était fier de se dire que, s’il
+rencontrait Proudhon, il le réfuterait et le confondrait assurément; et
+l’autre de se dire que, s’il rencontrait Proudhon, il l’expliquerait à
+lui-même avec une clarté définitive.
+
+Et ils s’aimaient réciproquement, du reste: l’un étant heureux des
+occasions que lui donnait l’autre d’exposer la doctrine de son maître et
+de s’en pénétrer à nouveau; l’autre étant heureux des occasions que lui
+donnait le premier de discuter comme avec Proudhon lui-même et de le
+terrasser par procuration. _Fortunati ambo._
+
+Je crois pourtant que c’est à distance égale ou à peu près de ces deux
+heureux qu’il faut être et tâcher de se maintenir, pour garder cette
+liberté d’esprit qui est le bonheur intellectuel véritable. En choses
+intellectuelles, il ne faut ni abdication ni triomphe. L’abdication est
+toujours un peu déprimante et le triomphe est toujours vain. Se sentir
+en face d’un penseur, toujours en lutte courtoise et bienveillante,
+sentir qu’il a raison et n’en convenir qu’à la dernière extrémité, mais
+en convenir franchement, sentir qu’il a tort et se savoir gré de le
+sentir, mais à la dernière extrémité encore et en se disant toujours
+que, s’il était là, il ne nous laisserait pas peut-être en pleine
+sécurité de victoire et aurait sans doute quelque redoutable retour
+offensif; lui prêter, même en les tirant de lui ou de vous, quelque
+argument de réserve à vous réduire ou à vous embarrasser: voilà
+l’exercice qui constituera pour vous une bonne hygiène intellectuelle.
+Avec les philosophes, la lecture est une escrime où, quelques
+précautions prises, que nous avons indiquées, l’esprit prend
+incessamment des forces nouvelles qui peuvent être utiles de toutes
+sortes de façons et qui, par elles-mêmes et pour le seul plaisir de les
+posséder, valent qu’on les possède.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES LIVRES DE SENTIMENT
+
+
+Il est permis de lire un peu moins lentement les auteurs qui ont pour
+matière les sentiments de l’âme humaine, guère moins du reste. Là aussi
+il faut, sous d’autres formes, de la réflexion et même de la discussion
+et par conséquent tout le contraire de la hâte. Cependant ici, je suis
+tout à fait d’avis qu’il faut commencer par _s’abandonner_. L’auteur
+sentimental peint les sentiments du cœur moins pour les peindre que pour
+nous les inspirer. Il est un semeur de sentiments comme le philosophe
+est un semeur d’idées. Avant tout, il veut toucher. Toucher, c’est faire
+partager au lecteur les sentiments qu’on a prêtés à ses personnages;
+c’est nous mettre, par une sorte de contagion, dans l’état d’âme et dans
+les divers états d’âmes des personnages qu’on a créés. Si l’auteur ne
+réussit point à cela, s’il ne touche pas du tout, laissons-le; mais s’il
+nous touche un peu, ne résistons-pas, laissons-nous conduire à cet
+aimable guide, laissons-nous aller à l’impression, laissons-nous
+toucher, laissons-nous attendrir. Nous ne nous appartenons plus, il est
+vrai; mais c’est peut-être pour cela que nous avons pris en main un
+romancier ou un poète. Cette possession de nous-mêmes par une fiction
+est une chose assez curieuse. C’est une sorte d’enivrement, et
+c’est-à-dire c’est à la fois une perte et une augmentation de notre
+personnalité. C’est un état suggestif. En lisant un roman qui nous
+passionne, nous ne sommes plus nous-mêmes et nous vivons dans les
+personnages qui nous sont présentés et dans les lieux qui nous sont
+peints par le _magus_, comme dit très bien Horace, c’est-à-dire par
+l’hypnotiseur. Il y a perte de notre personnalité.
+
+Mais aussi il y a augmentation de notre personnalité en ce sens que,
+dans cette vie d’emprunt, nous nous sentons vivre plus puissamment, plus
+amplement, plus magnifiquement qu’à l’ordinaire. Et ce moi d’emprunt,
+vivant d’une vie plus riche que le moi proprement dit, c’est encore
+nous-mêmes. Le moi proprement dit en est comme le support et est heureux
+de le supporter et de s’en sentir agrandi. Ou il est comme le vase qui
+le reçoit et qui est heureux de le recevoir, et comme un vase qui, en
+recevant, s’agrandirait, s’élargirait, se dépasserait. Nous recevons en
+nous l’âme de la princesse de Clèves et, tout en sentant fort bien que
+c’est d’une autre âme que nous vivons pour une heure, nous sentons aussi
+que notre âme à nous enveloppe l’âme étrangère qu’elle reçoit, et s’en
+pénètre et s’en enrichit merveilleusement, ou du moins d’une façon qui
+nous paraît merveilleuse.
+
+Pour vous rendre compte de cette hypnose, portez votre attention sur le
+moment du réveil. En posant le beau roman, nous nous réveillons au sens
+propre du mot, nous nous frottons les yeux, nous nous étirons, nous nous
+ébrouons; nous sentons très nettement que nous passons d’une vie dans
+une autre et que nous nous diminuons, ou que nous tombons de haut. C’est
+une âme qui s’était unie à la nôtre, à laquelle nous nous étions unis et
+qui nous quitte.
+
+Voilà ce que j’appelle _s’abandonner_, ce qui est nécessaire absolument
+quand c’est à un écrivain de sentiment que l’on a affaire. Mais, il est
+bien entendu qu’il n’est pas défendu de se reprendre et ressaisir, et il
+y a même à se reprendre et à réfléchir des plaisirs nouveaux. Réfléchir
+sur une œuvre d’imagination consiste surtout en ceci: se demander si les
+personnages sont vraisemblables et naturels et goûter leur vérité, comme
+en lisant l’on a goûté la beauté, l’intensité de leur vie morale. On me
+dira: selon quel critérium pourrons-nous juger de la vérité d’un
+personnage? Je répondrai: par ce que vous avez vu et observé autour de
+vous. Sans doute, c’est là un très petit champ d’observation, et ce
+qu’on en a tiré est par conséquent un critérium, pour ainsi parler, très
+pauvre. Je ne connais pourtant pas d’autre moyen de juger de la vérité.
+
+Il est probable que, par manque de termes de comparaison, nous nous
+trompons très fréquemment et que l’auteur qui nous dit: «Ces personnages
+que vous trouvez invraisemblables, je les ai connus» a raison. Cependant
+les hommes ne sont pas si différents les uns des autres qu’on ne puisse,
+avec un certain nombre d’observations personnelles, juger par
+comparaison des personnages que les auteurs nous présentent. Ce qui,
+dans la réalité, est à portée de nos regards est une moyenne de
+l’humanité. Ce que les auteurs mettent sous nos yeux, ce sont êtres qui,
+ou sont dans la moyenne de l’humanité, ou s’en écartent en étant
+supérieurs ou inférieurs à elle, mais doivent lui ressembler et sont de
+purs monstres d’imagination s’ils ne lui ressemblent pas. Vous avez donc
+les éléments nécessaires et suffisants pour juger de la vérité des
+peintures. Vous n’avez jamais vu _le père Grandet_; mais vous avez connu
+tel avare, M. X..., et, en réfléchissant sur le _père Grandet_, vous
+vous dites: «... et il est très vrai; _Le père Grandet_ c’est M. X...,
+tel que serait celui-ci s’il était plus poussé, plus entraîné par la
+fougue de la passion, placé du reste, dans des conditions un peu
+différentes, dans une petite ville ou dans un village, etc.»
+
+La lecture des romans suppose ainsi comme condition nécessaire du second
+moment, je veux dire de la réflexion qui juge, une assez grande
+connaissance des hommes, et je n’entends par là qu’une assez grande
+habitude d’observer les hommes autour de soi. Les jeunes ouvrières qui
+lisent les romans à très bon marché ne sont capables que de
+l’enthousiasme du premier moment, que de ce que j’ai appelé
+l’abandonnement; le second moment n’existe que pour ceux qui sont plus
+âgés et qui sont doués d’une certaine faculté d’observation et de
+mémoire; mais ceux-ci goûtent des plaisirs beaucoup plus vifs, étant
+encore capables de s’abandonner, l’étant surtout de comparer le roman à
+la vie et d’éprouver des sensations d’admiration très vive quand ils
+estiment que le roman a copié la vie avec sûreté ou plutôt l’a déformée
+de manière à accuser plus vigoureusement ses traits caractéristiques.
+
+Une des plus fortes parmi ces sensations est celle-ci: voir dans le
+roman ce qu’on avait vu dans la vie, mais le voir d’une façon plus nette
+et plus accusée. La connaissance que nous avions d’un caractère est
+juste sans doute, mais elle est générale; elle est d’ensemble et par
+conséquent elle est flottante encore; ce qui nous ravit, c’est d’avoir
+retrouvé dans le roman cette même connaissance sous un rayon plus vif
+qui fait sortir les traits de détail, qui met en relief les
+particularités significatives et qui nous fait dire: «Comme c’est vrai!
+J’avais entrevu cela, je ne l’avais pas vu; j’en avais l’intuition, je
+n’en avais pas pris possession.» Le roman, s’il est bon, nous aide à
+capter la vie elle-même qui nous fuyait, qui échappait à demi à nos
+prises nonchalantes.
+
+La lecture est ainsi faite de ce que nous savons, de ce que nous
+apprenons et de ce que nous n’apprenons que parce que nous le savions
+déjà et de ce que nous savons mieux maintenant parce que nous venons de
+le rapprendre. Nous allons ainsi de la réalité à la fiction, et la
+fiction n’a de prix pour nous que si à nos yeux mêmes elle est pénétrée
+de réalité, et la réalité nous est plus intéressante quand nous y
+revenons après avoir traversé la fiction pénétrée d’elle.
+
+Un autre critérium à juger la fiction et par conséquent à en jouir
+davantage si elle est bonne, c’est de regarder en nous-mêmes. On
+demandait à Massillon, très honnête homme: «Où prenez-vous donc la
+matière de toutes les peintures de vice que vous faites?» Il répondit:
+«en moi-même». Il est ainsi. Chacun de nous se suffirait presque pour
+peindre tous les vices et aussi toutes les vertus, s’il savait peindre;
+pour reconnaître, du moins, la vérité de toutes les peintures de toutes
+les vertus et de tous les vices. Chacun de nous est un petit monde où le
+monde entier se voit en raccourci et est véritablement comme en germe,
+et le proverbe italien cité par Pascal est très exact: «Le monde entier
+est fait comme notre famille» et même comme nous. Or, ces semences de
+toutes les vertus et de tous les vices qui sont en nous, nous permettent
+très bien de juger ce qu’il y a de réalité dans les fictions. Une
+fiction, c’est toujours une partie de nous qui, aux mains de l’auteur,
+est devenue un personnage, une autre partie de nous qui est devenue un
+autre personnage, et ainsi de suite, et c’est encore le plus souvent par
+retour sur nous-mêmes que nous jugeons.
+
+La lecture exige donc de nous que nous soyons capables d’analyse
+auto-psychologique, et il n’y a très bons lecteurs que ceux qui en sont
+capables. J’ai entendu une femme de trente ans dire: «Je n’ai jamais pu
+comprendre ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame Bovary_.» J’ai
+pensé à lui répondre: «Ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame
+Bovary_, c’est vous», car il n’y a pas de femme de trente ans, je ne dis
+point qui ne soit Madame Bovary, mais qui ne contienne en elle une
+Madame Bovary avec toutes ses aspirations et tous ses rêves et toute sa
+conception de la vie; une Madame Bovary latente, qui n’éclora point,
+comprimée et déroutée par toutes sortes d’autres éléments psychiques,
+mais qui existe. Seulement la dame dont je parle, très en dehors, très
+étourdie, n’était pas capable de se discerner elle-même et ne pouvait
+démêler la Madame Bovary qui était en elle, comme, du reste, dans toutes
+les autres femmes.
+
+Les étonnements mêmes que nous causent quelquefois les fictions, et je
+parle encore une fois de celles qui sont bonnes, nous amènent à des
+découvertes. Nous sommes étonnés, choqués, nous nous disons: «mais ce
+n’est pas vrai!» Un je ne sais quoi nous avertit que peut-être ce n’est
+pas si faux que nous croyons; nous nous interrogeons et il arrive
+souvent que nous nous disions: «du moins, ce n’est pas impossible».
+C’est qu’un retrait inexploré de notre âme s’est à demi révélé à nous,
+c’est qu’une partie du subconscient, par l’effet de cette aide
+étrangère, est entrée dans notre conscient, c’est que nous nous voyons
+plus profondément qu’auparavant.
+
+C’est ainsi que la lecture, si elle exige l’habitude de l’examen de
+conscience, par contre-coup aussi nous la donne. Du jour, où déjà, bon
+lecteur, nous nous avisons de comparer les personnages d’une fiction,
+non aux gens connus de nous, mais à nous-mêmes, nous prenons cette
+habitude, et nous nous lisons comme un livre, du moins comme un
+manuscrit difficile, avec attention et application, et quand nous
+revenons aux livres, nous avons acquis une aptitude plus grande à les
+comprendre et à les juger, ce qui, du reste, est la même chose.
+
+Il est certains livres qu’on ne sait guère comment lire et pour lesquels
+on sent que l’on n’a point de critérium. Ce sont les livres où sont
+rapportés, décrits et dépeints, des caractères d’exception. Ce ne sont
+point des livres faits pour le plaisir, chez l’auteur, de conter, chez
+le lecteur, d’entendre bien conter; ce ne sont pas des livres
+d’observation générale et par conséquent que nous puissions contrôler;
+ce ne sont point des livres d’idéalisation et que par conséquent nous
+puissions contrôler encore en ce sens qu’ils présentent comme réalisé ce
+qui est en nous belle inspiration, beaux rêves et belles ambitions
+morales. Ce sont des livres où nous sont présentés des êtres _dont
+l’intérêt même_ est d’être en dehors de la moyenne, en dehors de la vie
+connue et en dehors de la vie telle que, à l’ordinaire, nous voudrions
+qu’elle fût. Telles sont, par exemple, souvent, les créations ou les
+créatures des frères Goncourt, tel est le principal personnage du
+_Horla_ de Maupassant, etc. Les auteurs qui ont ce goût nous diront
+volontiers que ce sont les plus intéressants des livres, puisqu’ils
+apprennent quelque chose; ceux que vous pouvez contrôler par vos
+observations propres ne valent pas la peine d’être écrits, puisque vous
+pourriez presque les faire et que par conséquent il vous est peu utile
+de les lire; les nôtres sont des livres d’observation et les livres
+d’observation par excellence, puisqu’ils sont d’observation inédite et
+qu’ils étendent le domaine de l’observation.
+
+Ils nous étonnent pourtant et nous désorientent, parce que nous ne nous
+y sentons pas sur un terrain sûr et que nous ne pouvons plus les
+contrôler même partiellement et que, pour ainsi dire, ils nous demandent
+trop de confiance.
+
+On voudrait le plus souvent que ces livres-ci fussent placés par les
+auteurs en terre étrangère et donnés comme des relations de voyage. D’un
+Japonais, rien n’étonne beaucoup, et l’on n’est point surpris que, par
+rapport à nous, un Japonais soit très exceptionnel et que nous manquions
+de critérium pour juger s’il est vrai ou faux.
+
+On voudrait encore que l’auteur nous donnât sa parole d’honneur que le
+fait est vrai et que les caractères sont vrais, auquel cas on lirait ces
+livres comme des livres scientifiques rapportant des observations toutes
+nouvelles et tout étranges et plus intéressants que tous les autres en
+effet, car ce n’est point un cas classique de fièvre muqueuse qui
+intéressera un médecin; mais la parole d’honneur du romancier n’est
+point de ces choses qui nous puissent mettre en pleine assurance.
+
+Le moyen le plus usité et le meilleur assurément qu’emploient les
+romanciers qui savent leur métier est d’entourer le cas exceptionnel
+d’un bon nombre de faits d’observation très courante au contraire et
+bien connus. A ce compte nous leur faisons confiance, parce que nous
+voyons qu’ils savent bien observer ce que nous observons nous-mêmes et
+nous les respectons comme bons observateurs et nous supposons qu’ils
+l’ont été aussi des cas exceptionnels qu’ils nous rapportent; et ce cas
+exceptionnel bénéficie, en quelque sorte, de l’exactitude de tout ce qui
+l’entoure.
+
+Moi, tout compte fait, je ne saurais trop dire comment il faut lire ces
+livres-ci. Ils échappent un peu aux moyens ordinaires de lecture. Le
+plus souvent on les lit comme purs et simples ouvrages d’imagination, et
+l’on ne sait gré à l’auteur que de sa faculté d’imaginer, contre quoi
+précisément il proteste, disant: «Si c’était imaginé, ce ne serait pas
+intéressant» et se fâchant comme un historien dont on dirait qu’il est
+un romancier très curieux.
+
+L’exceptionnel en littérature est plein de danger. La littérature
+proprement dite est la peinture de notre âme à tous et de nos mœurs à
+nous tous, avec une certaine exagération savante destinée à mettre en
+relief les parties les plus importantes et les plus intéressantes de la
+vérité elle-même. Et c’est cette exagération qui fait les caractères
+d’exception, comme les Harpagon, les Tartuffe, les Chimène, les Pauline,
+les Monime et les Mithridate; mais ces exceptions, n’étant qu’une
+exagération habile et un agrandissement de la vérité elle-même, sont
+reconnaissables et contrôlables encore. Un vers du bon Sanson, l’acteur,
+est très amusant.
+
+ C’est surtout dans l’excès qu’il faut de la mesure.
+
+Il y a sans doute une certaine naïveté dans la forme; mais il a
+parfaitement raison; je dirai de même, et avec autant d’ingénuité, que
+c’est surtout dans l’exceptionnel qu’il faut un fond de vérité générale
+qui nous persuade que, si anormal qu’il soit, il est vrai encore, et
+qui, par là, lui rende en quelque sorte son autorité sur nous et par
+suite son intérêt. Quant à l’exceptionnel tout pur, le plus souvent il
+rebute par son caractère, apparemment hybride, par l’incertitude où l’on
+est s’il est une vérité, auquel cas il n’y aurait rien de plus
+intéressant, ou s’il est une fantaisie, auquel cas il n’intéresse que
+sur l’auteur, doué d’un tour d’imagination si particulier.
+
+Je dis souvent: «l’exceptionnel du roman ne me renseigne que sur
+l’exceptionnel de l’auteur, ce qui du reste est déjà de quelque valeur».
+
+Beaucoup de lecteurs pourtant s’intéressent à l’exceptionnel proprement
+dit, lisant, disent-ils, pour se secouer, pour se dépayser, pour voir du
+nouveau et du tout nouveau, et précisément ne tenant point à contrôler,
+ce qui n’est que se ramener au déjà vu et au train, peu aimé, de tous
+les jours. Je ne songe pas à leur en vouloir; mais il me semble que
+peut-être il vaudrait mieux qu’ils s’adressassent à un autre art qu’à la
+littérature. Ce qui nous fait sortir de la vie où nous sommes, ce n’est
+ni la littérature, si romanesque ou si poétique qu’elle puisse être, ni
+la peinture, ni la sculpture, c’est l’architecture et la musique, aux
+deux pôles, pour ainsi dire, de l’art: l’architecture qui, tout compte
+fait et quoi qu’on ait pu dire, ne copie rien et n’est que combinaison
+de belles lignes tout abstraites et tirées de notre conception intime et
+pure des belles lignes; la musique qui ne copie rien et qui ne peint que
+des états d’âme et qui ne suggère que des états d’âme.
+
+Encore l’architecture ramène la pensée à la vie civile, en ce sens qu’un
+monument est fait pour recevoir une foule en vue de tel ou tel acte et
+doit jusqu’à un certain point avoir le caractère qui convient à cet
+acte, comme il a la forme qui s’y prête, et une école ne doit pas
+présenter les mêmes combinaisons de lignes qu’une église;--et la musique
+seule est tout à fait l’art qui permet qu’on échappe à la vie et qui
+aide à en sortir; et c’est l’expression même de la rêverie.
+
+Les amateurs d’exceptionnel en littérature et qui l’aiment, non point
+parce qu’ils sont blasés sur le normal, mais par goût de s’évader de la
+vie réelle, se trompent donc, je crois, en s’adressant à la littérature,
+y entretiennent en se plaisant à lui un genre qui, en littérature, est
+un genre faux, et feraient mieux, je crois, de s’adresser, selon leurs
+tempéraments particuliers, à l’un ou à l’autre des deux autres arts que
+j’ai dits.
+
+Quoi qu’il en soit, il y a lectures très différentes selon les
+différentes natures d’esprit, et par suite il y a, et elle est amusante,
+décevante aussi ou peu sûre, et telle qu’il ne faut pas s’y fier
+légèrement, mais assez instructive en somme, une étude des esprits et
+même des âmes, une étude des hommes _par ce qu’ils se montrent comme
+lecteurs_.
+
+Celui, par exemple, qui ne peut lire que des narrations, le lecteur
+d’Alexandre Dumas, n’est pas pour autant un homme d’action et
+quelquefois même il est très paresseux, mais le plus souvent il n’est ni
+un observateur des autres ni un observateur de soi-même et il n’a ni vie
+intérieure ni vie extérieure intellectuelle.
+
+Il est amateur de courses et volontiers spectateur de départs
+d’aviation; il est, sauf quand il est atteint de paresse physique, très
+grand voyageur, les voyages étant, sinon tout à fait, comme a dit
+Emerson, «le paradis des sots», du moins le paradis de tous ceux à qui
+le don d’observer ou de méditer est refusé, ni la méditation ni même
+l’observation ne demandant plus de six kilomètres carrés pour se
+satisfaire.
+
+Il est très volontiers conteur et conteur de soi-même. Il est celui qui
+dit le plus: «j’étais là, telle chose m’advint». Il conte beaucoup,
+raisonne peu, ne réfléchit jamais et ignore le repentir. C’est un homme
+aimable dont la société est aussi agréable qu’elle est inutile, s’il est
+vrai, ce que l’on pourra contester, que ce qui est agréable puisse être
+inutile.
+
+Le lecteur qui n’aime que le roman réaliste est généralement un esprit
+juste, droit, pondéré, qui a de bons yeux, un bon raisonnement, qui ne
+se trompera guère, que l’on ne trompera pas souvent et qui se tirera
+bien de l’affaire de la vie. Il a une tendance au pessimisme, ou plutôt,
+car le grand pessimiste est toujours un idéaliste froissé, il a une
+tendance à trouver tout médiocre, à bien compter là-dessus et à s’en
+accommoder sans trop de peine. Des hommes il se console par en médire et
+il est de ceux, signe d’âme triste et un peu mauvaise, pour qui la
+médisance est une consolation.
+
+L’amateur de livres réalistes n’est pas très bon. Il trouve souvent que
+son auteur n’est pas assez noir, et il lui donnerait des conseils dans
+le sens d’une plus grande sévérité et des avis très vigoureux sur la
+bassesse humaine.
+
+L’amateur de livres réalistes est d’une société un peu attristante. On
+l’estime dans les salons personnage indésirable à moins qu’il n’ait de
+l’esprit et de l’humour, en considération de quoi l’on pardonne en ces
+lieux-là absolument tout.
+
+Le lecteur de livres idéalistes où les personnages ont des vertus
+extraordinaires et des délicatesses de sentiments inattendues est
+généralement une lectrice: «J’ai pour moi les jeunes gens et les
+femmes», disait Lamartine, et George Sand aurait pu le dire aussi sans
+se tromper aucunement. Le lecteur de livres idéalistes n’est pas
+nécessairement optimiste; mais il aime à croire à la noblesse de la
+nature humaine au moins chez un certain nombre d’individus privilégiés
+parmi lesquels il se place et non pas toujours à tort. Il a des
+mouvements généreux: il a au moins des mouvements généreux qui, pour
+n’être pas toujours suivis d’un plein effet, doivent pourtant lui être
+comptés. Il se fait une âme très spéciale qui est composée de celle
+d’abord qu’il a apportée avec lui et qui tendait naturellement à
+l’idéal, de celle ensuite qu’il a tirée de ses livres favoris et qui
+raffine encore et renchérit sur les instincts primitifs; il se fait ce
+qu’on appelle une âme romanesque.
+
+Le romanesque est un être très aimable qui nous donne bien des
+satisfactions: celle d’abord de l’aimer; celle ensuite de l’admirer un
+peu comme un noble exemplaire en somme de l’humanité; celle ensuite de
+ne pas le craindre, encore qu’il ne fallût pas, à cet égard, avoir une
+pleine confiance; celle enfin de lui donner ces fameux conseils de bon
+sens, de prudence, de sagesse pratique, qu’à donner nous nous
+épanouissons, nous nous élargissons, nous nous enorgueillissons et qui
+comblent de plaisir, de pleine satisfaction, de joie intime et profonde,
+du sentiment de la supériorité indulgente et bienfaisante, ceux de qui
+ils partent.
+
+Les lecteurs de poètes ne sont pas très différents des lecteurs de
+romans idéalistes; il y a pourtant quelque distinction à faire. Le
+lecteur des poètes n’est pas seulement un romanesque; c’est un artiste
+ou un homme qui a des prétentions à être artiste. Il veut lire dans une
+«langue artiste», dans cette langue, comme a dit Musset, que le monde
+entend et ne parle pas et j’ajouterai que le monde n’entend même pas
+beaucoup. Le lecteur de poètes est un initié ou croit l’être et se
+flatte de l’être. Il y a entre les poètes et les lecteurs de poètes une
+franc-maçonnerie qui n’existe pas entre les romanciers et les lecteurs
+de romans.
+
+Pour le poète, le lecteur des poètes est un homme qui a le chiffre. Et
+le lecteur des poètes sait qu’il a le chiffre ou il croit l’avoir. Aussi
+le lecteur de romans idéalistes n’est pas dédaigneux à l’ordinaire, mais
+le lecteur des poètes l’est presque toujours. Il méprise ceux qui lisent
+les journaux; il méprise un peu ceux qui lisent les livres pratiques et
+les livres d’histoire. Il ne doute point qu’il n’ait une âme de qualité
+supérieure, une âme nourrie du miel d’Hymette.
+
+Il est rare qu’un lecteur de romans idéalistes écrive lui-même des
+romans; il est rare, au contraire, que le lecteur de poètes ne fasse pas
+des vers lui-même. Il est du Parnasse. Je ne l’en dissuaderai pas, du
+reste. Dans les livres de philosophie, on va chercher des idées
+générales, dans les romans réalistes des observations, dans les romans
+idéalistes de beaux sentiments, dans les poètes _tout cela_ et de plus
+des inventions de rythme, des trouvailles de mélodie, d’harmonie, toute
+une technique, qui ici, a autant d’importance que le fond; et de cette
+technique on ne jouit, à cette technique on ne se plaît, à cette
+technique on ne se joue amoureusement, que si soi-même on s’en est mêlé,
+que si on s’y est essayé, que si l’on en a mesuré les difficultés, que
+si l’on y a atteint soi-même à quelques petits succès relatifs; comme il
+n’y a que les musiciens qui comprennent la musique, et les autres, quand
+ils croient y entendre quelque chose, sont des snobs, il n’y a que les
+hommes qui ont été un peu versificateurs qui comprennent les poètes.
+
+S’est-on assez moqué des vers latins qu’on nous faisait faire encore
+dans notre enfance! Ils avaient été inventés pour qu’on eût du plaisir à
+lire Virgile, pour qu’on ne le lût pas comme de l’Aulu-Gelle et par des
+gens qui savaient qu’ils goûtaient Mozart parce qu’ils avaient joué du
+violon, et Virgile parce qu’ils avaient fait des vers latins.
+
+Le lecteur de poètes est donc presque toujours un versificateur, ou il
+l’a été. Il se sent par là d’une classe un peu supérieure au reste de
+l’humanité. C’est un raffiné, c’est un _select_, c’est un noble. Cette
+vieille fille, noble, dans une nouvelle d’Edmond About, disait: «Ce qui
+me plaît dans les artistes, c’est qu’ils ne sont pas des bourgeois». Le
+lecteur des poètes sent qu’il n’est pas un bourgeois.
+
+Il est du reste, souvent, très aimable à travers cette légère
+affectation et, sauf une certaine irritabilité qui lui est venue, comme
+par contagion, des poètes eux-mêmes, il est sociable, bon causeur avec
+un langage choisi, et épouse généralement les causes nobles. «O poète!»
+dit-on ordinairement aux idéalistes, ce qui fait très grand honneur aux
+poètes; on peut dire aussi: «Il est distingué, surtout il veut l’être;
+volontiers original, un peu dédaigneux; il a le goût des sentiments
+nobles; c’est un lecteur de poètes».
+
+Enfin le lecteur de livres où sont peints des êtres tout à fait
+exceptionnels est en général un homme que la vie ne satisfait pas et qui
+ne la trouve pas intéressante et qui veut s’en tenir le plus loin
+possible. Il est un peu comme le _Fantasio_ de Musset disant: «Je
+voudrais être ce monsieur qui passe; il doit avoir une foule d’idées qui
+me sont complètement étrangères; son essence lui est particulière». Et
+encore non, point tout à fait; le chercheur d’exceptions voudrait être
+le monsieur qui ne passe pas, le monsieur qui n’est jamais passé devant
+lui et qui n’y passera jamais.
+
+Il ne peut pas être très sociable; ne lui parlez pas; vous êtes au
+nombre des choses connues. Vous avez la vulgarité du réel. Il est
+incontestable que c’en est une. Il n’y a de distingué, comme se
+distinguant nécessairement de tout, que ce qui n’existe pas, et même que
+ce qui ne peut pas exister; car pour être conçu comme pouvant exister,
+il faut déjà ressembler à quelque chose.
+
+Tout ce que je viens de dire est généralement vrai; mais, comme il
+arrive, les choses sont quelquefois tout à l’inverse.
+
+Par un certain besoin de réaction contre soi-même et pour ne pas tomber
+du côté où l’on sent qu’on penche, c’est quelquefois le penseur très
+abstrait et l’homme d’examen intérieur qui aime, souvent du moins, lire
+des ouvrages de pure narration, et l’on a cité tel très digne héritier
+de Montesquieu qui faisait ses délices de Ponson du Terrail.
+
+C’est quelquefois et même assez souvent un homme à penchants romanesques
+qui fait sa lecture ordinaire des romans réalistes, et ici l’on pourrait
+citer Flaubert lui-même, qui, romanesque et romantique éperdument, se
+corrigeait et rectifiait lui-même non seulement en lisant des romans
+réalistes, mais en en faisant. Et enfin on s’aperçoit assez souvent,
+surtout chez les femmes, qu’un très grand goût de lectures romanesques
+n’est qu’une surface et qu’en leur fond on les trouvera très réalistes
+et très pratiques; je dis _assez_ souvent.
+
+Le caractère d’après les lectures, cela est donc vrai, mais, comme
+beaucoup de vérités, d’une vérité relative; et c’est une observation
+intéressante, mais qui, comme toutes les observations, demande contrôle.
+
+Je mets à part un «type disparu», ou à peu près, mais qu’il faut
+mentionner pourtant, puisqu’il n’a pas complètement cessé d’exister, je
+veux parler du lecteur des livres anciens, du lecteur d’Homère, de
+Virgile, d’Horace et de quelques autres. Ce lecteur est généralement un
+professeur de littérature latine dans une faculté, mais ce n’est pas de
+lui que je veux parler; je ne parle pas ici des lecteurs professionnels.
+Je songe au lecteur d’Homère ou d’Horace qui les lit par goût, par
+élection, par vocation, et qui se plaît à eux, seulement parce que ce
+sont eux et que c’est lui.
+
+C’est un homme assez singulier, tout à fait charmant du reste, presque
+toujours, mais assez singulier en vérité. D’abord, c’est un homme sur
+qui ses premières études ont eu une très grande influence, _qui ne s’est
+pas ennuyé au collège_, que ses professeurs n’ont pas dégoûté des
+auteurs classiques par la manière dont ils les enseignaient; et voilà
+déjà un homme un peu exceptionnel.
+
+Il y a des chances, je crois, pour qu’on en trouve, non pas beaucoup
+plus, mais un peu plus, dans les générations de demain et
+d’après-demain, parce que les professeurs actuels de l’enseignement
+secondaire n’enseignent plus du tout les auteurs classiques; ils ne
+s’occupent que de sociologie et de littérature contemporaine--C’en est
+donc fait de l’humanisme!--En une certaine mesure au contraire, parce
+que c’était la façon dont, généralement, les auteurs classiques nous
+étaient montrés, qui nous les faisait prendre en horreur; parce que
+Virgile et Horace ne pouvaient rester dans nos souvenirs qu’accompagnés
+de l’idée d’ennui; et parce que, laissés de côté par les professeurs d’à
+présent, ils se présenteront aux écoliers dans toute leur beauté propre,
+avec leur charme inaltéré et, si j’ose ainsi parler, sans encrassement.
+Savoir lire en latin et lire Virgile sans intervention de professeur,
+c’est la condition la meilleure pour se plaire à Virgile, et c’est la
+condition où se trouvent généralement nos écoliers d’aujourd’hui. Une
+renaissance de l’humanisme est peut-être là.
+
+Quoi qu’il en soit, le lecteur d’Horace est un homme sur qui ses
+premières études, grâce à telle circonstance ou à telle autre, grâce à
+l’abstention de ses professeurs à l’égard de la littérature antique, ou
+grâce, au contraire, à un professeur exceptionnel qui savait faire
+goûter les auteurs anciens, ont eu une influence très forte et très
+prolongée.
+
+Secondement, un peu à cause de ce qui précède, mais pour d’autres
+raisons qu’il faudrait chercher dans sa psychologie individuelle, c’est
+un homme que la littérature de son temps, quand il est sorti du collège,
+a peu intéressé. Il était homme, par conséquent, à se tourner du côté
+des arts, peinture, musique, mais sans doute il n’avait point ces goûts
+ou ces aptitudes, et il est peu à peu revenu à ce qui l’avait, sinon
+charmé, du moins intéressé vers la quinzième année, et il s’est aperçu,
+son intelligence et sa sensibilité s’étant accrues, que ces auteurs sont
+d’excellents et d’exquis aliments de l’âme et de l’esprit.
+
+Cet homme--il a maintenant entre quarante ou cinquante ans--est presque
+absolument étranger et indifférent aux temps où il vit. Il ressemble à
+Montaigne et, tout compte fait, c’est précisément un Montaigne à deux ou
+trois ou à dix degrés au-dessous du prototype.
+
+Je dis indifférent au temps où il vit et non pas hostile; car, s’il y
+était hostile, il s’en occuperait continuellement pour s’indigner contre
+lui et pour le maudire; je dis indifférent, étranger et qui ne le
+connaît pas et ne se soucie aucunement de le connaître.
+
+Ce n’est pas que le lecteur des anciens se soit fait, précisément, une
+âme grecque ou une âme romaine; il s’est fait une âme de tous les temps,
+excepté du temps où il est. En effet, ce par quoi les anciens ont
+survécu, c’est ce qu’ils avaient d’éternel, de très général exprimé dans
+une forme définitive. Or, cela est de tous les temps, excepté de chacun.
+Je veux dire qu’à chaque époque l’homme de raison, d’imagination, de
+sensibilité et de goût y trouve son plaisir, à la condition qu’il ne
+soit pas dominé par le tour d’imagination, de sensibilité, de goût et de
+raisonnement qui est particulier à son temps même.
+
+Au XVIe siècle, un humaniste est un homme que le problème religieux, ou
+plus exactement ce qu’il y a de problèmes dans le sentiment religieux et
+dans la croyance, ne torture pas; au XVIIe siècle, «le partisan des
+anciens» est un homme que la gloire de Louis le Grand, encore qu’elle le
+touche, n’éblouit point et n’hypnotise pas; au XVIIIe siècle, l’homme de
+goût (très rare) est celui qui n’est pas très persuadé que l’univers
+vient pour la première fois d’ouvrir les yeux à la raison éternelle et
+que le monde date d’hier, d’aujourd’hui ou plutôt de demain; au XIXe
+siècle, le classique, vraiment digne de ce nom, est celui qui n’est pas
+comme subjugué par les Hugo et les Lamartine et qui s’aperçoit, de tout
+ce qu’il y a, Dieu merci, de classique dans Hugo, Lamartine et Musset,
+et qui garde assez de liberté d’esprit pour lire Homère pour Homère
+lui-même et non pas en tant qu’homme qui annonce Hugo et qui semble
+quelquefois être son disciple.
+
+Le lecteur des anciens est donc étranger à son temps sans y être
+hostile, si étranger à son temps qu’il ne lui est pas même hostile et
+est en quelque façon de tous les âges. Il est l’homme sur qui aucune
+mode n’a d’influence et qui ne s’aperçoit pas qu’il y a des modes.
+
+C’est un homme très heureux si c’est un bonheur, comme je le crois, de
+ne pas vieillir. Il ne s’aperçoit pas des changements qui se sont
+produits depuis sa jeunesse dans le goût public. Il goûte ce que
+quelques-uns parmi les jeunes et parmi les vieux goûtaient déjà dans sa
+jeunesse et ce que quelques-uns parmi ses contemporains et aussi parmi
+les jeunes goûtent encore. Il a toujours été avec quelques-uns, il n’a
+jamais été seul et n’est pas plus seul à soixante ans qu’il n’était à
+vingt. Il ne se doute pas que la littérature est la chose la plus
+instable du monde. Il n’est pas très vivant, comme on dit, mais il est
+comme s’il avait choisi une fois pour toutes entre le vivant et
+l’éternel, et c’est l’éternel qu’il a choisi. Il est assez probable
+qu’il a la meilleure part et il est certain qu’elle ne lui sera point
+ôtée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES PIÈCES DE THÉÂTRE
+
+
+Les poètes dramatiques sont-ils faits pour être lus? Autant que pour
+être entendus, je le crois. S’il est très vrai, comme on disait
+autrefois, qu’une bonne comédie ne se peut juger qu’aux chandelles, il
+n’est pas moins véritable qu’il y a comme un jugement d’appel à porter
+sur elle et qui ne se peut porter qu’à la lecture. C’est de l’éclat,
+c’est du mouvement aussi, de la pièce de théâtre qu’on juge à la
+représentation; mais à la lecture, c’est de sa solidité. C’est par la
+lecture d’une pièce qu’on échappe aux prestiges de la représentation;
+c’est en lisant que l’on n’est plus dupe du jeu des acteurs, de
+l’énergie de leur déclamation et de la sorte d’empire et de possession
+qu’ils exercent sur nous. Surtout, c’est en lisant qu’on peut relire, et
+ce n’est qu’en relisant qu’on peut bien juger, non seulement du style,
+mais de la composition, de la disposition des parties et du fond même,
+j’entends de l’impression totale que l’auteur a voulu produire sur nous
+et de la question s’il l’a produite en effet ou non, ou seulement à
+demi.
+
+C’est à la lecture que l’on ne peut plus prendre la fausse monnaie pour
+la bonne, et des sonorités plus ou moins savantes pour une idée ou un
+sentiment. «Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de
+longues suites de vers pompeux qui semblent fort élevés et remplis de
+grands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la
+bouche ouverte, croit que cela lui plaît et, à mesure qu’il y comprend
+moins, l’admire davantage; il n’a pas le temps de respirer; il a à peine
+celui de se récrier et d’applaudir. J’ai cru autrefois, et dans ma
+première jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour
+les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre; que leurs auteurs
+s’entendaient eux-mêmes et qu’avec toute l’attention que je donnais à
+leur récit, j’avais tort de n’y rien entendre; je me suis détrompé.»
+Soyez sûr que La Bruyère s’est détrompé surtout en lisant.
+
+Beaucoup de pièces réussissent pleinement au théâtre; l’impression est
+l’écueil. Volontiers je distribuerais les pièces de théâtre en quatre
+classes: celles qui sont meilleures à la lecture qu’à la représentation,
+celles qui sont aussi bonnes au cabinet qu’au théâtre, celles qui sont
+moins bonnes imprimées qu’entendues, et celles qui ne valent pas même la
+peine qu’on les imprime.
+
+Et les premières sont celles qui sont supérieures au talent des acteurs
+et que, par conséquent, les acteurs déparent et dégradent: tous les
+grands chefs-d’œuvre classiques sont dans cette classe.
+
+Et les secondes sont d’une bonne moyenne ou un peu au-dessus de la
+moyenne, et c’est un éloge à faire d’une pièce que de dire qu’elle peut
+être lue.
+
+Et les troisièmes sont celles, si nombreuses, qui sont au-dessous du
+talent des acteurs et que les acteurs relèvent.
+
+Et les quatrièmes sont celles que les acteurs font, dont les véritables
+auteurs sont les comédiens; et elles sont les plus nombreuses de toutes.
+
+Tout auteur qui écrit une pièce en vue d’une étoile, en vue de tel ou
+tel acteur ou de telle ou telle actrice, n’écrit point pour le lecteur,
+se résigne à n’être pas lu et condamne en vérité sa pièce comme œuvre
+d’art.
+
+Tant y a qu’il existe des pièces qui sont très bien faites pour être
+lues et même relues; ce sont les plus profondes et les plus subtiles, et
+les noms de Racine et de Marivaux, plus encore que ceux de Corneille et
+de Molière, viennent à l’esprit, comme aussi ceux de Sophocle et de
+Térence.
+
+Il faut donc lire les bons ouvrages dramatiques; mais ici encore il y a
+une manière particulière de lire et tout à fait particulière. Pour
+pouvoir lire une pièce, il faut avoir été assez souvent au théâtre; car
+il faut, en lisant une pièce, _la voir_, la voir des yeux de
+l’imagination telle qu’on la verrait sur un théâtre. Cela est
+indispensable. Comme le véritable auteur dramatique écrit sa pièce en la
+voyant jouer, en voyant d’avance les acteurs qui entrent et qui sortent,
+qui se groupent et qui ont, en s’adressant les uns aux autres, telle ou
+telle attitude, et ne peut faire bien qu’à ce prix; tout de même le
+lecteur doit voir, comme si elle était représentée, la pièce qu’il lit
+et pour ainsi dire presque littéralement entendre les couplets et les
+répliques.
+
+Pourvu que l’on ait été quelquefois au théâtre, on s’habitue vite à lire
+ainsi, et, si l’on s’y habitue, on arrive, assez vite aussi, à ne
+pouvoir plus lire autrement. Rien, du reste, n’est plus agréable, et ce
+spectacle dans un fauteuil n’a d’autre inconvénient que d’affaiblir un
+peu en nous le désir de voir jouer des pièces dans un théâtre
+surchauffé, trop odorant et incommode. On arrive par cette méthode, et
+c’est un petit excès, à voir, à travers le couplet d’un acteur, surtout
+la figure de celui qui ne parle pas et à qui le couplet est adressé, et
+c’est surtout Suréna qu’on suit des yeux pendant que Pompée a la parole,
+et la figure d’Orgon que l’on compose et que l’on contemple en la
+composant quand Dorine le raille ou quand Cléante le chapitre.
+
+Cet excès n’a rien de très dangereux, puisqu’on peut, et c’est le grand
+avantage du spectacle dans un fauteuil, puisqu’on peut relire.
+
+Cette méthode est tout à fait indispensable pour ce qui est du théâtre
+antique. Sans pousser cette sollicitude jusque une sorte de manie, il ne
+faut jamais oublier, en effet, que le théâtre antique est sculptural,
+que les personnages y forment des groupes harmonieux faits pour
+satisfaire les yeux amoureux de la beauté des lignes autant que l’esprit
+amoureux de la beauté des pensées; que les Grecs ne cessent jamais
+d’être artistes et qu’il faut nous faire artistes nous-mêmes pour goûter
+leur théâtre, sinon autant qu’ils le goûtaient, du moins de la manière,
+d’une des manières, et importante, dont ils le goûtaient. Ne doutez
+point que l’introduction du _troisième personnage_ sur la scène à partir
+de Sophocle, ne leur ait été, en partie, du moins, inspirée par un souci
+de groupement artistique et que la règle inverse: _ne quarta loqui
+persona laboret_ (il ne faut pas qu’un quatrième personnage se mêle au
+dialogue) ne leur ait été inspirée par la même considération.
+
+Remarquez que, dans la comédie, qui n’a pas ou qui n’est pas tenue
+d’avoir les mêmes préoccupations artistiques, le même idéal sculptural,
+il est assez rare qu’un groupe de trois personnages occupant le théâtre
+en même temps soit présent à nos yeux.
+
+Il faut donc, en lisant Sophocle et Euripide, celui-là surtout,
+restituer et tenir sous notre vue le groupement des personnages aménagés
+pour produire une émotion esthétique. Relisez surtout à ce point de vue
+_Antigone_, _Œdipe roi_ et _Œdipe à Colone_.
+
+Quelquefois même le théâtre français a quelque chose de cela, non point
+ou presque jamais dans Racine, mais dans Corneille. Auguste, Maxime et
+Cinna forment un groupe, le roi, Don Diègue et Chimène forment un
+groupe, le vieil Horace intervenant (II, 7) entre Horace, Curiace,
+Sabine et Camille pour dire: «Qu’est ceci, mes enfants, écoutez tous vos
+flammes» forme un groupe et d’une très grande beauté. On pourrait
+multiplier ces exemples.
+
+--C’est considérer la tragédie comme un opéra!
+
+--La tragédie grecque est un opéra. La tragédie française n’en est pas
+un; mais parce qu’elle ne laisse pas d’être inspirée de la tragédie
+grecque, et surtout parce qu’elle a en elle l’esprit même de la
+tragédie, il lui arrive, du moins par le souci des groupements à la fois
+savants et naturels, aussi par les morceaux lyriques qu’elle admet,
+d’avoir avec l’opéra des analogies qui ne sont pas douteuses et qui sont
+très loin d’être une dégradation ou de marquer une déchéance.
+
+En tout cas, lorsqu’on lit une tragédie ou une comédie, il faut
+s’habituer à la voir. Il faut faire grande attention aux entrées et aux
+sorties des acteurs, à leurs mouvements, indiqués quelquefois par le
+texte, à l’attitude que ce qu’ils disent suppose qu’ils doivent avoir,
+aux jeux de physionomie que leurs paroles permettent d’imaginer.
+
+Brunetière faisait remarquer que le début de _Phèdre_ est très
+précisément un tableau, toutes les paroles de Phèdre étant des
+descriptions de sa personne, de ses attitudes et de ses gestes.
+L’auteur, en effet, en pleine possession non seulement de son génie,
+mais de son expérience théâtrale, aurait voulu forcer l’actrice, même de
+trois siècles après lui, à jouer comme il l’entendait et non pas à son
+gré à elle, qu’il n’aurait pas écrit autrement; il semble avoir dicté la
+mimique mot à mot et c’est-à-dire geste par geste:
+
+ N’allons pas plus avant, demeurons, chère Œnone.
+
+Phèdre n’a fait que quelques pas sur le théâtre et s’arrête, fatiguée,
+presque épuisée; l’arrêt doit être brusque, une des mains de la reine
+cramponnée au bras de sa nourrice:
+
+ Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne;
+
+Toute une attitude lassée, déprimée; une sorte d’écroulement du corps.
+
+ Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi
+
+Évidemment une main s’élève pour protéger les yeux que la lumière du
+soleil blesse et meurtrit.
+
+ Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi
+
+D’une démarche chancelante, elle cherche un siège que, nécessairement,
+d’une main, la nourrice approche d’elle, tandis que de l’autre elle
+continue de la soutenir. Tout est réglé dans le plus petit détail par le
+texte même.
+
+Phèdre s’assied, avec un «hélas!» qui n’est que le «Ah!» d’accablement
+que nous poussons en nous asseyant ou en nous couchant après une grande
+fatigue.
+
+ Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!
+ Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
+ A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux!
+
+La main glisse sur le peplum, esquisse le geste de le rejeter, pendant
+que les épaules frémissent; puis remonte vers le front et esquisse le
+geste de repousser les cheveux sur les épaules; puis, fatiguée de
+l’effort, retombe et traîne pendant que Phèdre dit d’une voix qui
+languit:
+
+ Tout m’afflige et me suit et conspire à me nuire.
+
+Plus loin, après qu’Œnone, prosternée devant Phèdre et «embrassant ses
+genoux», l’a longtemps suppliée de lui révéler son fatal secret, Phèdre:
+
+ Tu le veux, lève-toi.
+
+Ce mot indique tout un jeu de scène, coupe nettement le dialogue, sépare
+tout ce qui suit de tout ce qui précède, prépare l’attention du
+spectateur pour la révélation qui enfin va se produire, dessine aux yeux
+Phèdre encore assise et Œnone debout, attentive et anxieuse. Mais
+pourquoi faut-il qu’Œnone se lève? Pour que Phèdre se lève elle-même
+quelques instants après; car, pour la liberté des gestes dans le grand
+récit que Phèdre doit faire tout à l’heure, à partir de: «Mon mal vient
+de plus loin...», il convient qu’elle soit debout. Or, elle n’aurait
+aucune raison de se lever, si Œnone était assise et elle en a une grande
+raison si Œnone est debout, parce qu’à une personne qui est debout on
+parle de plus près, plus directement, plus intimement, si l’on est
+debout soi-même.
+
+Phèdre se lèvera donc tout à l’heure, et c’est pour qu’elle se lève avec
+vraisemblance que Racine fait lever Œnone, ce qu’il est naturel, du
+reste, que Phèdre lui commande, puisqu’Œnone, vieille femme, est à
+genoux, inclinée et dans une position incommode et fatigante.
+
+Mais, à quel moment Phèdre elle-même se lèvera-t-elle? Ce n’est pas
+indiqué par le texte. Nous pouvons _la voir se lever_, soit quand elle
+dit: «Tu vas ouïr le comble des horreurs»; soit quand elle dit: «C’est
+toi qui l’as nommé», soit quand elle dit: «Mon mal vient de plus loin».
+
+Dans le premier cas, au moment où la confidence commence, il est naturel
+qu’instinctivement elle veuille se rapprocher de la personne à qui elle
+la fait et que, puisque cette personne est debout, elle se lève
+elle-même.
+
+Dans le second cas, même raison avec cette particularité qu’Œnone ayant
+nommé Hippolyte, ce nom réveille dans l’esprit de Phèdre l’idée de la
+nécessité de parler à Œnone confidentiellement et de très près.
+
+Dans le troisième cas, la confidence est faite par ce mot même: «C’est
+toi qui l’as nommé»; il reste à la donner dans tout son détail. Ce
+détail même étant honteux, il est naturel que Phèdre, qui en prévoit
+toutes les hontes, se rapproche de sa confidente et pour cela se lève.
+
+Pour moi, je vois Phèdre se lever à: «Tu vas ouïr», mais il vous est
+loisible de placer ce mouvement à l’un ou à l’autre des trois endroits
+que j’ai indiqués. A tout autre, je ne serais pas de votre avis.
+
+Ce que j’en dis, du reste, n’est que pour insister sur l’avantage de
+cette méthode qui consiste à se représenter les mouvements et les
+attitudes des acteurs et reconstituer l’action. On ne doit pas lire un
+drame autrement, et il me semble qu’en vérité on ne le peut pas.
+
+J’ai vu représenter le commencement d’_Athalie_ de la façon suivante:
+Abner apparaît à gauche, Joad apparaît à droite, reconnaît de loin
+Abner, lui fait un geste qui veut dire: «Ah! c’est vous! Je suis heureux
+de vous voir ici». Abner lui _répond_: «Oui, je viens dans son temple
+adorer l’Éternel.»
+
+C’est assez théâtral; sans doute; car, à montrer les deux personnages
+comme continuant une conversation commencée, on est forcé de les faire
+apparaître sortant de la coulisse ensemble, côte à côte, pour ainsi dire
+presque bras dessus bras dessous et cela est un peu bourgeois. Donc il
+faut faire comme je l’ai marqué plus haut.
+
+Peut-être; mais il me semble que jamais la lecture ne donnerait l’idée
+de cette façon de présenter les choses. «Oui», est une réponse à une
+parole et non pas à un geste. Pour qu’Abner dise «oui», il faut que Joad
+ait parlé. Joad, traversant le théâtre pour venir au-devant d’Abner,
+doit parler, doit avoir parlé pour qu’on lui réponde «oui», et, ne
+provoquant ce «oui» que par un geste, est un peu étrange et il semble
+avoir une extinction de voix; ou semble être étourdi par la surprise et
+il n’y a vraiment pas lieu.
+
+Non, c’est bien une conversation commencée qui continue, et c’est ainsi
+que l’a voulu Racine; et donc il faut présenter Joad et Abner plus
+bourgeoisement, entrant par le fond, de front, et conversant déjà
+ensemble. Voyez ainsi.
+
+De même, quand Oreste et Pilade entrent en scène, Oreste disant: «Oui,
+puisque je retrouve un ami si fidèle». Point de jeu de scène. Ils
+entrent et il n’y a rien autre.
+
+Au contraire, quand Agamemnon réveille Arcas et lui dit: «Oui, c’est
+Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille», il y a jeu de scène évident et
+il n’y a point conversation commencée qui continue. Arcas dort,
+Agamemnon entre, lui touche le bras. Arcas se réveille et manifeste son
+étonnement de voir Agamemnon à son chevet, ce qu’il est tout naturel
+qu’il fasse sans parler encore; et il va parler, mais Agamemnon, très
+impatient, fiévreux, comme la suite de la scène le montre, lui dit:
+«Oui, c’est moi; j’ai à te parler». Il le lui dit plus solennellement:
+mais c’est le ton de la tragédie qui le veut ainsi. Ici, je crois qu’il
+y a jeu de scène. Voyez de la sorte.
+
+En tout cas, _voyez_; habituez-vous à voir. Une des choses qui
+distinguent une pièce bien faite d’une pièce mal faite, une pièce
+vivante d’une pièce sans vie, c’est que la première, on la voit, et que
+la seconde, on ne la voit pas. De même que le bon dramatiste a écrit sa
+pièce en la voyant, de même le bon lecteur lit la pièce en la dressant
+devant ses yeux.
+
+De quelque art, du reste, qu’il s’agisse, le secret du dilettante, c’est
+d’attraper l’état d’esprit où l’artiste a été lui-même en composant son
+œuvre et de savoir plus ou moins pleinement le garder et s’y maintenir.
+«Je ne trouve pas cette femme si belle, disait un Athénien devant une
+statue de Phidias.--C’est que tu ne la vois pas avec mes yeux, lui dit
+un autre.--Es-tu donc l’auteur?--Plût à Dieu! mais j’ai quelquefois
+comme une illusion que je le suis.»
+
+C’est une grande jouissance encore en lisant les auteurs dramatiques et
+qu’on éprouve plus en lisant les auteurs dramatiques que tous les
+autres, que d’observer les différences de style entre les divers
+personnages. Les auteurs dramatiques--un peu aussi les romanciers, mais
+moins--ont cela de particulier qu’ils ont plusieurs styles et qu’il faut
+qu’ils en aient plusieurs, faisant parler les personnages les plus
+différents et devant avoir autant de styles qu’ils ont de personnages.
+On reprochait à un auteur dramatique de ne pas avoir de style. Il
+répondit spirituellement: «Ne savez-vous pas qu’un auteur dramatique ne
+doit pas avoir de style?» Comme presque toutes les réponses
+spirituelles, celle-ci n’est juste que prise d’un certain biais. La
+vérité est qu’un auteur dramatique doit avoir un style, plus cent autres
+qui ne sont pas le sien. Il doit avoir un style à lui et qui se
+reconnaîtra toujours quand il fait parler le personnage qui le
+représente, ou toutes les fois, dans quelque rôle que ce soit, qu’il
+fait dire à quelqu’un ce qu’il dirait en effet lui-même. C’est ici
+qu’est son style à lui. Il doit avoir cent autres styles différents et
+dont il n’est pas responsable, ou plutôt pour lesquels il n’est
+responsable que de leur vérité relative et circonstancielle, à l’usage
+des différents personnages qu’il fait parler, bourgeois, homme du
+peuple, paysan, valet, marquis, hypocrite de religion, etc.
+
+Il y a plus: le langage change, non seulement selon les conditions, mais
+selon les caractères, ou plutôt le langage change selon les conditions
+et le style change selon les caractères. L’avare ne parle pas comme le
+prodigue, le timide comme le fanfaron, le Don Juan comme le craintif
+auprès des femmes, etc.; non seulement ils ne disent pas les mêmes
+choses, mais ils n’ont pas le même tour de style. Un auteur disait: «Mon
+Guillaume le Taciturne m’embarrasse; car de quel style le faire parler?
+Il ne suffit pas de lui donner un style laconique; il faudrait qu’il ne
+dît rien; ce n’est pas un personnage de théâtre.» Il est plus difficile
+de trouver le style d’un caractère que d’inventer le caractère lui-même.
+
+Bellac, du _Monde où l’on s’ennuie_, n’était pas difficile à inventer,
+puisqu’il est toujours dans la réalité et qu’il suffisait de _s’en
+aviser_; ce qui était malaisé, c’était de lui trouver son style, et
+c’est à quoi Pailleron a admirablement réussi.
+
+Léon Tolstoï fait remarquer, et c’est pour lui un critérium, que
+Shakespeare est un bien mauvais poète dramatique, puisqu’il n’a qu’un
+style, oratoire, poétique, lyrique, pour tous ses personnages, d’où
+conclusion que Shakespeare n’est pas, à proprement parler, un poète
+dramatique. Le critérium, quoique insuffisant s’il est unique, est très
+juste: le poète dramatique se révèle vrai créateur d’hommes par
+plusieurs choses, _en particulier_ par ceci qu’il a autant de styles
+qu’il a de personnages.
+
+La critique à l’égard de Shakespeare est assez injuste; car précisément
+Shakespeare fait parler de la façon la plus différente du monde Falstaff
+et Othello, Iago et Hamlet, les Joyeuses commères et Béatrix, la
+nourrice de Juliette et Juliette elle-même.
+
+Et enfin, il reste quelque chose de la critique, parce que, à la vérité,
+Shakespeare a été trop grand poète et particulièrement trop grand poète
+lyrique pour ne pas, un peu, faire parler ses principaux personnages
+d’une manière qui ne les distingue pas suffisamment les uns des autres.
+
+Vous observerez que nos tragiques du XVIe siècle font parler leurs
+personnages tous de la même façon et qu’il en résulte une monotonie
+cruelle; que Corneille est excellent pour donner à Félix, à Stratonice,
+à Polyeucte et à Sévère des styles qu’on ne peut pas confondre; que
+Racine, quoiqu’il y faille de meilleurs yeux, par des nuances, au moins
+très sensibles, sait fort bien distinguer le langage de Néron de celui
+de Narcisse, et aussi de celui d’Agrippine.
+
+Mais le maître en ce genre, maître incomparable, du moins à considérer
+tous les auteurs français, et pour les autres je sens mon incompétence,
+c’est Molière, qui trace un caractère par le style même du personnage
+dès les premières répliques qu’il prononce, qui met des nuances de style
+sensibles entre des personnages à peu près semblables, et par exemple
+entre Philaminte, Armande et Bélise, peut-être et je le crois, entre
+Mademoiselle Cathos et Mademoiselle Madelon; qui indique par des styles
+différents les différents âges, même, d’un même personnage; car on sait
+parfaitement que Don Juan n’a pas le même âge au cinquième acte qu’au
+premier, malgré l’apparente observation de la règle des vingt-quatre
+heures, et qu’il change de caractère du commencement à la fin de la
+pièce; or, observez le style, et vous verrez que de ces différences dans
+le caractère et de ces différences d’âge, le style même vous avertit.
+
+Il est à remarquer même que l’auteur dramatique varie naturellement son
+style selon les nuances de caractère d’un même personnage. On sait assez
+qu’Orgon,--et c’est une des grandes beautés de l’ouvrage--a deux
+caractères, selon, pour ainsi dire, qu’il est tourné du côté de Tartuffe
+ou tourné du côté de sa famille, autoritaire dans sa maison, docile au
+dernier degré devant «le pauvre homme». Or, cela est marqué par des
+différences de style qui sont extrêmes.
+
+Quand Orgon parle à sa fille c’est de ce style tranchant et acerbe:
+
+ Ah! voilà justement de nos religieuses,
+ Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses.
+ Debout! Plus votre cœur répugne à l’accepter
+ Plus ce sera pour vous matière à mériter;
+ Mortifiez vos sens avec ce mariage,
+ Et ne me rompez pas la tête davantage.
+
+Et, quand c’est l’élève de Tartuffe qui parle, même non plus devant lui,
+mais répétant une leçon qu’autrefois il a apprise de lui, voyez le style
+sinueux, tortueux, serpentin, voyez la démarche de Tartuffe dans le
+style d’Orgon:
+
+ Ce fut pour un motif de cas de conscience:
+ J’allais droit à mon traître en faire confidence
+ Et son raisonnement me vint persuader
+ De lui donner plutôt la cassette à garder,
+ Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
+ J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
+ Par où ma conscience eût pleine sûreté
+ A faire des serments contre la vérité.
+
+De même Elmire, qui a un style si court, si direct et si franc dans la
+scène trois du troisième acte, parce qu’elle n’est nullement une
+coquette, quoi que d’aucuns en aient cru, change de style, non seulement
+en ce sens qu’elle parle un tout autre langage, comme le lui fait
+remarquer Tartuffe («Madame, vous parliez tantôt d’un autre style»);
+mais aussi dans le sens grammatical du mot, quand elle a pris un
+caractère d’emprunt; et le style alambiqué, torturé de la coquette, ou
+bien plutôt de la femme qui ne l’est point et qui s’efforce péniblement
+de l’être, lui vient aux lèvres et marque tout justement ce changement
+momentané de caractère et avertirait et mettrait en défiance le
+convoiteux, s’il n’était étourdi par sa convoitise.
+
+ Et lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
+ A refuser l’hymen qu’_on_ venait d’annoncer,
+ Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
+ Que l’intérêt qu’en vous _on_ s’avise de prendre,
+ Et l’ennui qu’_on_ aurait que ce nœud qu’_on_ résout,
+ Vînt au moins partager un cœur que l’_on_ veut tout.
+
+Un auteur dramatique ne doit se servir de son style à lui et ne s’en
+sert, en effet, s’il a tout son art, que quand il parle en son nom et je
+veux dire quand il fait parler le personnage qui le représente ou le
+personnage qui lui est particulièrement sympathique. Il y a un style de
+Corneille, un style de Racine, un style de Molière.
+
+Le style de Corneille est celui des Don Diègue des Rodrigue et des
+Horaces.
+
+Le style de Racine est le style de ses héroïnes, et l’on voit très bien
+que le style des hommes, chez lui, si savant qu’il soit, est plus tendu,
+plus voulu, j’hésite à dire plus artificiel, et semble lui avoir coûté
+plus de peine.
+
+Le style de Molière est celui de ses raisonneurs et de ses railleurs:
+c’est celui de Cléante et d’Henriette, un peu (et non pas tout à fait)
+celui de Chrysale. C’est là qu’il faut le chercher, et précisément,
+c’est en le cherchant là qu’on saisira les différences entre le style
+personnel et le style qu’il invente et qu’il crée à l’usage des
+personnages étrangers à lui et pour les peindre.
+
+Ces études sont très intéressantes; elles ne se peuvent faire un peu
+sérieusement qu’à la lecture; cela même prouve qu’il faut lire les
+pièces de théâtre; les pièces de théâtre se relevant au-dessus ou
+s’abaissant au-dessous de la représentation à la lecture que l’on en
+fait. Je ne dis pas pour cela que la lecture soit le vrai tribunal, ce
+qu’on pourrait toujours me contester et ce que rien ne me permet
+d’affirmer; je dis seulement qu’il y en a deux et que la lecture en est
+un où il est agréable de siéger et autant ou moins que dans l’autre.
+
+Un des plaisirs encore de la lecture des poètes dramatiques est de
+distinguer ce qui, comme pensée, est d’eux et ce qui est de leurs
+personnages. Cette recherche est d’autant plus engageante, d’autant plus
+passionnante que l’on sent bien qu’elle n’aboutira jamais complètement,
+qu’elle n’aboutira jamais qu’à peu près. Jamais l’auteur n’est
+responsable totalement de l’un quelconque de ses personnages. Jamais ce
+n’est absolument lui-même qu’il peint dans un de ses héros; jamais ce
+n’est absolument lui qui parle par la bouche de l’un d’eux. Il ne faut
+pas dire que Chrysale soit Molière, ni même que Gorgibus soit Molière,
+ni que le Cléante de _Tartuffe_ soit Molière (et ici j’ai peur que, si
+on le croyait, on ne se trompât plus qu’ailleurs), ni même que le
+Clitandre des _Femmes Savantes_ soit Molière encore, quoique ici
+j’estime qu’on serait plus près de la vérité. Cependant, nous avons
+quelque moyen d’approximation pour ainsi dire. Le personnage, par
+exemple, qui raille le personnage ridicule représente approximativement
+l’auteur, et il n’y a pas à douter beaucoup que ce que dit la Dorine de
+_Tartuffe_ ne soit ce que Molière pense lui-même; le personnage, dans
+les pièces à thèse, qui «raisonne», qui fait une dissertation, qui
+exprime des idées générales et à qui, cela est important, _l’adversaire
+n’a rien à répondre_, peut être considéré comme exprimant, à très peu
+près, la pensée de l’auteur. Thouvenin dans _Denise_ est bien évidemment
+Dumas fils lui-même. Remarquez bien ce procédé de Molière:
+
+ Monsieur mon cher beau-frère avez-vous tout dit?--Oui.
+ --Je suis votre valet.
+
+Et Orgon s’en va. Cela veut dire: «Cléante a raison, non seulement parce
+qu’il raisonne bien; mais parce qu’Orgon ne trouve pas un mot à lui
+répliquer; et donc Orgon n’obéit qu’à sa passion et Cléante obéit à son
+jugement». Molière use assez souvent de ce procédé qui est un
+avertissement au spectateur et au lecteur. Arnolphe:
+
+ Prêchez, ratiocinez jusqu’à la Pentecôte,
+ Vous serez ébahi, quand vous serez au bout.
+ Que vous ne m’auriez rien persuadé du tout.
+ --Je ne vous dis plus mot.
+
+De même et d’une façon prolongée, dans la _Critique de l’École des
+Femmes_: «Tu ferais mieux de te taire... Je ne veux pas seulement
+t’écouter... La, la, la, lare, la, la, la», etc. Toutes les fois que
+l’auteur montre le personnage B réduit à _quia_ c’est qu’il déclare et
+qu’il proclame que celui qui a parlé par la bouche de A est l’auteur
+lui-même.
+
+C’est pour cela que, de son temps, on a accusé Molière de donner raison
+à l’athéisme de Don Juan. Et pourquoi donc? mais parce qu’il a montré
+comme représentant de la cause de Dieu un imbécile et particulièrement
+parce que, tout en raisonnant, Sganarelle tombe par terre et que Don
+Juan lui dit: «Voilà ton raisonnement qui se casse le nez». Et
+certainement les apparences ici sont contre Molière.
+
+De même on l’a accusé de louer, d’autoriser et de recommander «la plus
+infâme complaisance chez les maris», parce que c’est _le personnage
+raisonnable_ de _l’École des Femmes_ qui, à un certain moment, vante à
+Arnolphe les délices de l’état de mari trompé. On n’a pas compris ou
+point voulu comprendre, qu’au premier acte Chrysale est en effet,
+l’homme raisonnable, et qui ne parle que raison, et qu’au quatrième, il
+est un bourgeois raillard qui, pour taquiner Arnolphe et le mettre en
+ébullition, soutient devant lui le paradoxe le plus propre à
+l’exaspérer. Et sans doute, il y a là, de la part de Molière, une légère
+faute au point de vue de la thèse à plaider puisqu’il la compromet; mais
+l’erreur est plus grande encore de la part de ceux qui n’ont pas entendu
+qu’un homme de raison peut devenir à un moment donné un homme d’esprit
+et qui s’amuse. En résumé, sauf légères exceptions circonstancielles, on
+démêlera dans l’ouvrage d’un auteur dramatique ce qu’il pense lui-même
+en voyant à qui, dans la discussion, il donne «le raisonnement faible»,
+comme disaient les sophistes; à qui surtout il donne le raisonnement à
+quoi l’on ne répond rien, encore qu’à tout raisonnement on puisse
+répondre. Ceci même est la marque: puisqu’à tout raisonnement on en peut
+opposer un autre, que l’auteur, qui assurément pouvait faire répliquer
+Paul, lui fasse garder le silence, c’est le signe qu’il veut que ce soit
+Pierre qui soit hautement désigné par lui comme ayant raison.
+
+Et, enfin, on distingue la pensée personnelle de l’auteur dramatique
+surtout à l’_accent_ avec lequel un personnage parle. C’est ce qui
+trompe le moins. Personne ne doute, à la façon dont Suréna parle, que
+Corneille ne soit avec Suréna, et que Suréna ne jette au public la
+pensée même de Corneille. Personne ne doute que les Don Diègue et le
+vieil Horace ne soient le cœur même de Corneille.
+
+Il y a des cas plus complexes. L’accent est aussi fort, en vérité, chez
+Polyeucte, chez Pauline et chez Sévère. C’est qu’il arrive, et c’est
+cela que précisément il faut comprendre, qu’il y a pour un auteur et
+qu’il y a réellement, plusieurs vérités, vérité d’enthousiasme, vérité
+d’amour, vérité de raison, et que, par ainsi, plusieurs personnages
+peuvent discuter, disputer et se torturer dans le sein même de la
+vérité. La raison de Corneille est avec Sévère, son cœur avec Pauline,
+sa foi avec Polyeucte; les meilleures parties de lui sont partout
+répandues dans cette pièce et, par parenthèse, c’est une des raisons
+pourquoi cette pièce est si admirable.
+
+Mais, retenons ceci: c’est l’accent qui est révélateur de ce qu’un
+auteur dramatique met de lui-même dans un ouvrage dramatique. Encore que
+ce soit l’essentielle qualité du dramatiste de se transformer en les
+personnages les plus différents et de vivre en eux; encore que le
+dramatiste ne soit rien s’il n’est pas objectif, cependant le subjectif
+reste et c’est à l’accent que le subjectif se reconnaît.
+
+Quand un personnage touche au lyrisme, doutez peu que ce ne soit
+l’auteur qui parle. Le lyrisme n’est pas tout entier littérature
+personnelle, mais il y a toujours quelque littérature personnelle dans
+le lyrisme.
+
+On voit qu’une des plus vives _jouissances de réflexion_ dans la lecture
+des poètes dramatiques est de reconnaître ce qu’ils mettent eux-mêmes
+dans leurs œuvres. On voit aussi que cette recherche est difficile et
+qu’il n’y manque pas de chances de se tromper; ce n’est qu’une raison de
+plus pour la faire, quand il s’agit de plaisir, et, dans le petit livre
+que j’écris, il n’est question que de cela; le risque de se tromper
+aiguise le désir de voir juste et relève le plaisir d’avoir probablement
+raison, et il y a un plaisir, je ne dirai pas plus grand, mais plus
+piquant, à être à peu près certain qu’on a raison, qu’à en être
+pleinement sûr.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES POÈTES
+
+
+Les poètes proprement dits, et par là j’entends les poètes épiques, les
+poètes élégiaques et les poètes lyriques, doivent être lus d’une façon
+un peu différente, comme du reste ces poètes en prose qui sont les
+grands orateurs, et ces autres poètes en prose qui, par le nombre de
+leur phrase, sont des musiciens. Ils doivent être lus d’abord tout bas
+et ensuite tout haut. D’abord tout bas, pour que l’on comprenne leur
+pensée; car la plupart d’entre nous, par l’effet de l’habitude, ne
+comprennent guère qu’à moitié ce qu’ils lisent tout haut; ensuite à
+haute voix, pour que l’oreille se rende compte du nombre et de
+l’harmonie, sans que, cette fois, l’esprit laisse échapper le sens,
+puisqu’il s’en sera préalablement rempli.
+
+La lecture à haute voix ou plutôt à demi-voix, car il ne s’agit pas de
+déclamer, mais simplement d’appeler l’oreille à son secours pour se
+rendre compte, devra être dirigée de la façon suivante. Elle repose
+avant tout sur la ponctuation; il faut tenir compte, ce que l’on fait si
+peu en lisant tout bas, des points, des virgules et des points et
+virgules; et ce précepte est aussi essentiel qu’il est élémentaire et
+aussi rarement suivi qu’il est essentiel. La ponctuation n’est pas moins
+importante pour le nombre que pour le sens et c’est pourquoi une faute
+de ponctuation met les auteurs et particulièrement les poètes au
+désespoir. Rappelons l’exemple classique à cet égard. Musset avait écrit
+dans _Carmosine_:
+
+ Depuis le jour où le voyant vainqueur,
+ D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée,
+ Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur
+ De lui montrer ma craintive pensée,
+ Dont je me sens à tel point oppressée,
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur.
+
+Le typographe avait imprimé, bien naturellement:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ De lui montrer ma craintive pensée,
+ Dont je me sens à tel point oppressée.
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur!
+
+Musset, il le dit dans sa correspondance, fut malade de chagrin. Il y
+avait de quoi. Au point de vue de la correction, on lui avait fait faire
+une faute; «dont je me sens à tel point oppressée» étant laissé sans
+complément et restant en l’air. Mais au point de vue du nombre, la
+faute, qu’on lui faisait commettre était encore plus grave; car ces vers
+forment une strophe de six vers couplés, menés deux à deux, avec, ce qui
+est très conforme aux lois générales du rythme, un repos assez fort
+après le premier distique, un repos un peu moins fort, mais un repos
+encore, après le second distique:
+
+ Depuis le jour où le voyant vainqueur,
+ D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, ||
+ Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur
+ De lui montrer ma craintive pensée, |
+ Dont je me sens à tel point oppressée,
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur.
+
+Tandis qu’en ponctuant comme le typographe avait fait, même avec une
+syntaxe correcte, comme je vais faire, nous aurons un distique, puis
+trois vers d’une seule tenue de voix, puis un vers isolé; deux, trois,
+un; et tout rythme est détruit.
+
+ Depuis le jour où le voyant vainqueur
+ D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, |
+ Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur
+ De lui montrer ma craintive pensée,
+ Dont je me sens lourdement oppressée. |
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur!
+
+Oui, tout rythme est détruit et l’on se trouve en présence d’une de ces
+dissonances, ou plutôt d’une de ces arythmies que les poètes sans doute
+se permettent et même cherchent parfois, mais pour produire un effet
+particulier, à quoi ici on ne voit pas qu’il y ait lieu.
+
+Il faut donc lire sur une édition bien ponctuée et il faut faire une
+attention scrupuleuse à la ponctuation.
+
+Ensuite, il faut faire attention au nombre et à l’harmonie, qui ne sont
+pas absolument la même chose. J’appelle nombre une phrase d’une certaine
+longueur qui est bien faite, dont les différentes parties sont en juste
+équilibre et satisfont l’oreille comme un corps aux membres
+proportionnés et bien attachés satisfait les yeux: une phrase nombreuse,
+c’est une femme qui marche bien.
+
+J’appelle harmonieuse une phrase qui, _de plus_, par les sonorités ou
+les assourdissements des mots, par la langueur ou la vigueur des
+rythmes, par toutes sortes d’artifices, naturels, du reste, dans la
+disposition des mots et des membres de phrases, représente un sentiment,
+peint la pensée par les sons, et la mêle ainsi plus profondément à notre
+sensibilité.
+
+Ce qui suit n’est qu’une phrase nombreuse; du reste, elle l’est à
+souhait, et sans affectation ni raffinement, par où elle est un vrai
+modèle: «Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses
+humaines, | la félicité sans bornes aussi bien que les misères, | une
+longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de
+l’Univers, | tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et
+la grandeur accumulée sur une seule tête, | qui ensuite est exposée à
+tous les outrages de la fortune; | la bonne cause d’abord suivie de bon
+succès | et, depuis, des retours soudains, des changements inouïs, | la
+rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein
+à la licence; les lois abolies; la majesté violée par des attentats
+jusqu’alors inconnus, | l’usurpation et la tyrannie sous le nom de
+liberté, | une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois
+royaumes | et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu
+d’exil, | neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgré les
+tempêtes, | l’océan étonné de se voir traversé tant de fois en des
+appareils si divers et pour des causes si différentes, | un trône
+indignement renversé et miraculeusement rétabli.»
+
+Cette période est composée de membres de phrase d’une longueur inégale,
+mais non pas très inégale, de membres de phrase qui vont d’une longueur
+de vingt syllabes environ à une longueur de trente syllabes environ et
+c’est-à-dire qui sont réglées par le rythme de l’haleine sans
+s’astreindre à en remplir toujours toute la tenue, et qui ainsi se
+soutiennent bien les uns les autres et satisfont le besoin qu’a
+l’oreille de continuité à la fois et de variété, de rythme et de rythme
+qui ne soit pas monotone.
+
+De même (je préviens tout de suite qu’ici les membres de phrases sont
+plus courts): «Celui qui règne dans les Cieux et de qui relèvent tous
+les empires, | à qui seul appartient la gloire, la majesté et
+l’indépendance, | est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux
+rois | et de leur donner quand il lui plaît de grandes et terribles
+leçons. | Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, | soit
+qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à
+lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, | il leur apprend
+leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui. | Car en leur
+donnant sa puissance, il leur commande d’en user comme il fait lui-même
+pour le bien du monde, | et il leur fait voir en la retirant que toute
+leur majesté est empruntée | et que pour être assis sur le trône | ils
+n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême.»
+
+Nous avons ici des membres de phrase presque toujours de dix-sept,
+dix-huit, dix-neuf ou vingt syllabes, donc presque égaux, plus égaux que
+dans le précédent exemple, et, puisque en même temps ils sont plus
+courts, obéissant à un rythme plus marqué; la phrase est essentiellement
+nombreuse.
+
+Une phrase harmonieuse sera celle qui peindra quelque chose par les
+sons: paysage, musique de la nature, faits, sentiment, pensée. Dans le
+premier exemple que nous avons donné, il y avait déjà quelque trace, non
+plus seulement de nombre, mais d’harmonie. On peut le prendre au point
+de vue de l’harmonie de la façon suivante, en la scandant _quelquefois_,
+non plus seulement en ayant égard à la reprise de l’haleine, mais à
+l’accent rythmique que doit mettre l’orateur sur certains mots et qui
+les isole, eux avec les quelques mots qui les précèdent, du reste du
+membre de phrase; et alors nous avons ceci.
+
+D’abord, pour peindre un règne heureux, des membres de phrases assez
+longs, se faisant bien équilibre les uns aux autres jusqu’à: «et
+depuis...».--Ensuite, pour peindre l’anarchie, un rythme _relativement_
+brisé et heurté: Des retours soudains, des changements inouïs, | la
+rébellion retenue et à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein à la
+licence, | les lois abolies.»--Enfin, pour peindre la bonace revenue, la
+période tombant et se reposant sur un rythme très net, très précis,
+presque de versification (un vers de 9, un vers de 10) et majestueux:
+«Un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli.»
+
+Mais ici l’harmonie expressive ne fait que se mêler _un peu et de temps
+en temps_ au nombre. Voici où elle règne en maîtresse et fait la période
+toute sienne.
+
+«Comme un aigle qu’on voit toujours, soit qu’il vole au milieu des airs,
+soit qu’il se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés
+ses regards perçants, | et tomber si sûrement sur sa proie qu’on ne peut
+éviter ses ongles non plus que ses yeux; | aussi vifs étaient les
+regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et
+inévitables, | étaient les mains du prince du Condé.»
+
+Au point de vue de la tenue de l’haleine, il faut scander, je crois,
+comme j’ai fait; mais au point de vue de l’harmonie expressive il faut
+accentuer les mots _airs_, _rocher_, _perçants_, _proie_, _yeux_,
+_regards_, _attaque_ et _inévitables_, et alors nous voyons que les
+choses sont peintes par les mots, et c’est-à-dire, ici, par le rythme
+général, par les sonorités et par les silences.
+
+Comme rythme général, deux grandes demi-périodes, l’une largement
+ouverte et comme à pleines ailes, montrant l’aigle évoluant dans le
+ciel, puis fondant sur sa proie; l’autre plus courte, plus pressée et
+plus pressante, donnant cette sensation que non seulement aussi vite et
+aussi foudroyant, mais plus vite et plus foudroyant encore était le vol
+du prince de Condé.
+
+Comme sonorités, le mot _rocher_, sec et dur, où l’on voit l’aigle comme
+cramponné; le mot _perçant_ rappelé par le mot _yeux_ qui dessine si
+fortement, surtout pour les contemporains de Condé, le trait essentiel
+de la figure du prince; le mot _attaque_, brusque et éclatant; le mot
+_inévitables_ qui donne l’impression d’un grand filet où le général
+enveloppe l’ennemi.
+
+Comme silences enfin, la pose de la voix après la première demi-période
+et après le mot _inévitables_.
+
+Tout cela est une peinture musicale, tout cela est l’harmonie
+expressive. Et je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ici, comme il doit être,
+le nombre et l’harmonie concourent, l’harmonie ne contrarie pas le
+nombre et au contraire s’associe avec lui intimement et la voix
+s’arrête, selon le nombre, sur le mot _inévitables_, comme, selon
+l’harmonie, le mot _inévitables_ doit être vigoureusement accentué.
+
+Voyez encore cette phrase de Chateaubriand: «Les matelots se passionnent
+pour leur navire; ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en
+le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur famille; après avoir juré
+cent fois qu’ils ne s’exposeront plus à la mer, il leur est impossible
+de s’en passer; comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d’une
+maîtresse orageuse et infidèle.»
+
+Le magnifique effet rythmique de la fin est dû au contraste entre les
+lignes sans rythme du commencement et le rythme imprécis et flottant,
+mais singulièrement séducteur, de la fin: «comme un jeune homme, | ne se
+peut arracher des bras, | d’une maîtresse orageuse | et infidèle».
+
+Voyez ceci, de Renan: «Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents
+barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord
+d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages.
+On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les
+algues et les coquillages colorés qu’on trouve au fond des baies
+solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur et la joie même y est
+un peu triste; mais des fontaines d’eau froide y sortent des rochers et
+les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des
+fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel.»
+
+Je laisse de côté l’effet de peinture qui est étonnant; mais j’appelle
+l’attention sur l’effet rythmique; il est dans l’opposition, légère du
+reste, et qu’il serait inepte de marquer comme un contraste, mais dans
+l’opposition cependant, des sons étouffés, sourds, des tons tristes
+«mousses marines... au fond des baies solitaires..., nuages sans
+couleur» et des sons plus clairs, plus chantants, sans avoir rien
+d’éclatant, de triomphant ni de sonore, «yeux de jeune fille..., vertes
+fontaines..., se mire le ciel». Il est aussi dans les membres de phrase
+courts en même temps qu’ils sont sourds, des membres de phrase déprimés
+du commencement, auxquels s’oppose le membre de phrase final, non pas
+allègre, mais libre, mais libéré, s’espaçant discrètement, mais
+s’espaçant et prenant du champ et qui semble comme l’expression du
+soulagement et de la reprise de la vie dans un sourire: «les yeux des
+jeunes filles y sont (verts et bleus à la fois) comme ces vertes
+fontaines où sur un fond d’herbes ondulées se mire le ciel.»
+
+Ainsi, en lisant à haute voix, vous vous pénétrez des rythmes qui
+complètent le sens chez les écrivains qui savent écrire musicalement; du
+rythme qui est le sens lui-même en sa profondeur; du rythme qui, en
+quelque façon, a précédé la pensée (car il y a trois phases: la pensée
+en son ensemble, en sa généralité: «Je suis né en Bretagne»--le rythme
+qui chante dans l’esprit de l’auteur, qui est son émotion elle-même et
+dans lequel il sent qu’il faut que sa pensée soit coulée--le détail de
+la pensée qui se coule en effet dans le rythme, s’y adapte, le respecte,
+ne le froisse pas et le remplit); du rythme enfin qui, parce qu’il est
+le mouvement même de l’âme de l’auteur, est ce qui, plus que tout le
+reste, vous met comme directement et sans intermédiaire en communication
+avec son âme.
+
+Ouvrez La Fontaine n’importe où; aussi bien c’est ce que je viens de
+faire; et lisez à demi-voix:
+
+ Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
+ Et de tous les côtés au soleil exposé...
+
+sons lourds, sourds, durs, rudes, compacts, sans air; car il n’y a pas
+d’_e_ muets; sensation d’accablement.
+
+ Six forts chevaux tiraient un coche,
+
+vers aussi lourd, aussi rude, plus rude même, mais plus court, qui par
+conséquent serait plus léger s’il n’était pesant par la rudesse des sons
+et qui, à cause de cela, semble tronqué, semble n’avoir pas pu aller
+jusqu’à fin de lui-même.
+
+ Femmes, moine, vieillards, tout était descendu,
+
+Celui-ci plus léger, du moins moins accablé; c’est que ceux-ci marchent
+ou se promènent, ou s’ébrouent et, par comparaison avec le coche, sont
+presque allègres. Mais l’attelage...
+
+ L’attelage suait, soufflait, était rendu,
+
+retour des sonorités sourdes, du vers compact et serré.
+
+ Une mouche survient et des chevaux s’approche
+
+Vers léger, rapide, presque dansant; c’est une étourdie qui entre en
+scène.
+
+ Prétend les animer par son bourdonnement,
+
+Vif, courant, d’une seule venue, mais sourd: c’est le travail, inutile,
+mais c’est le travail ardent, concentré, très sérieux pour elle, de la
+mouche, qui est commencé.
+
+ Pique l’un, pique l’autre et pense à tout moment
+ Qu’elle fait aller la machine,
+
+Léger cette fois et presque allègre. C’est la joie impertinente de la
+mouche, du commissaire du comité dans un cortège, qui est exprimée.
+
+ S’assied sur le timon, sur le nez du cocher,
+
+Le commissaire se repose un moment en s’appuyant à un bec de gaz; il
+souffle, il s’essuie le visage; il va recommencer; le vers est à la fois
+stable et inquiet; il exprime un mouvement qui reprend au moment presque
+où il s’arrête.
+
+ Aussitôt que le char chemine
+ Et qu’elle voit les gens marcher,
+
+Reprise du mouvement, du mouvement général; changement de rythme.
+
+ Elle s’en attribue uniquement la gloire,
+
+Vers ample, étoffé, qui se termine sur une sonorité éclatante, sur une
+fanfare.
+
+ Va, vient, fait l’empressée; il semble que ce soit
+ Un sergent de bataille, allant en chaque endroit,
+ Faire avancer les gens et hâter la victoire.
+
+Vers vastes, développés et enveloppants, circulaires, par où l’on voit
+la mouche parcourant toute la périphérie du champ d’activité, toute à
+tous, se multipliant et réalisant une ubiquité inutile et orgueilleuse.
+
+Ainsi de suite. Faites ces observations ou des observations analogues,
+ou contraires; mais faites-en pour tirer tout le parti possible des
+écrivains qui savent écrire en musique. Faites-en même sur ceux qui ne
+le savent point. Pourquoi? Pour constater qu’ils ne le savent point et
+par là mieux apprécier ceux qui le savent.
+
+Vous observerez peut-être que Delille, qui est extrêmement estimable
+comme versificateur, ne peut pas se lire à haute voix. D’où vient? De ce
+qu’il peint et souvent très bien, mais ne chante pas. Il n’est pas
+musical; il ne peint jamais par les sons. Corneille, admirablement
+oratoire, est musical très rarement. Ses vers lyriques eux-mêmes ont le
+mouvement et merveilleux («Source délicieuse en misères fécondes...»)
+mais n’ont pas l’harmonie expressive. Il lui arrive cependant, comme à
+tout grand poète, d’atteindre à cette partie de l’art et il dira:
+
+ Et la terre et le fleuve et leur flotte et le port
+ Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
+
+et il dira aussi:
+
+ Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible,
+ Jetait dans les sillons cette semence horrible,
+ D’où s’élève aussitôt un escadron armé,
+ Par qui de tous côtés il se trouve enfermé,
+ Tous n’en veulent qu’à lui, mais son âme plus fière,
+ Ne daigne contre eux tous s’armer que de poussière.
+ A peine il la répand qu’une commune erreur,
+ D’eux tous, l’un contre l’autre, anime la fureur;
+ Ils s’entr’immolent tous au commun adversaire,
+ Tous pensent le percer quand ils percent leur frère,
+ Leur sang partout regorge, et Jason, au milieu,
+ Reçoit ce sacrifice en posture d’un dieu.
+
+Et de même dans Racine, mélodieux plutôt qu’harmonieux, flattant
+l’oreille par le nombre savamment observé et ingénieusement inventé,
+plutôt que peignant par les sons, cependant on trouve, sans bien
+chercher, des vers sonores dont les sonorités ont un sens, donnant une
+impression de grandeur, de triomphe ou d’immense désolation:
+
+ Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
+ Digne sujet des vœux des filles de Minos,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et la Crète fumant du sang du Minotaure,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dans l’Orient désert quel devint mon ennui!
+
+Et si vous me dites qu’à faire ainsi, l’on finit par dénaturer le poète,
+l’on finit par ne plus chercher en lui que le musicien et par ne plus le
+trouver poète quand il ne fait plus de la musique; je vous répondrai
+que, quand on commence à sentir cela, on doit faire taire l’orchestre
+comme on éteint une lampe; qu’on doit cesser de lire tout haut et
+recommencer à lire tout bas et que, de même que pour saisir l’idée et
+s’en pénétrer on doit d’abord lire tout bas, de même, après avoir assez
+longtemps lu tout haut, on doit revenir à la lecture intime pour
+retrouver devant soi l’homme qui pense.
+
+Le poète, comme aussi le grand prosateur, ne livre pas du même coup tous
+ses genres de beautés et ne peut pas donner à la fois tous les plaisirs
+qu’il est capable de donner. Il en faut user avec lui comme avec un
+peintre, dont tantôt on étudie la composition, tantôt le dessin, tantôt
+la couleur, tantôt les figures et physionomies humaines, tantôt les eaux
+et tantôt le ciel. L’impression d’ensemble se fera plus tard de tous ces
+éléments d’impression fondus ensemble.
+
+Un grand plaisir, difficile pour la plupart et pour moi du moins, avec
+les prosateurs, très facile avec les poètes, est, non plus de lire, mais
+de réciter de mémoire les morceaux qui se sont fixés dans notre esprit
+et que nous chérissons de dilection particulière. Il est rare que je me
+promène sans me réciter à moi-même quelqu’une des pièces suivantes:
+«_Marquise si mon visage..._»; _les deux Pigeons_; «_O mon souverain
+roi, me voici donc tremblante..._», «_Si vous voulez que j’aime
+encore..._»; _la Jeune Captive_; _le Lac_; _la Tristesse d’Olympio_; _le
+Souvenir_; plus souvent _la Vigne et la Maison_; _la Voie lactée_ de
+Sully-Prudhomme, _l’Agonie_, du même. Dans cette récitation solitaire,
+il arrive de petites choses assez notables. On scande autrement. Je ne
+sais pas trop pourquoi, à vrai dire, mais peut-être parce que le papier
+et l’impression d’un volume du XVIIe siècle suggèrent de couper
+l’alexandrin à l’hémistiche, je ne lis jamais la prière d’Esther sans
+scander ainsi:
+
+ O mon souverain roi,
+ Me voici donc tremblante, | et seule devant toi.
+
+Et quand je me récite à moi-même ces vers, je ne manque jamais de
+scander:
+
+ Me voici donc | tremblante et seule | devant toi,
+
+la seule manière de scander, du reste, qui ait le sens commun.
+
+Quand je lis, malgré la virgule qui devrait me crever les yeux, je
+scande ou au moins j’ai tendance à scander:
+
+ Toujours punir, toujours | trembler dans vos projets
+
+Et quand je me récite à moi-même, je ne manque pas de scander:
+
+ Toujours punir, | toujours trembler dans vos projets.
+
+Et je ne vais pas sans doute en lisant jusqu’à scander comme j’ai
+entendu un acteur de la Comédie Française le faire:
+
+ Passer des jours entiers, | et des nuits à cheval,
+
+mais j’ai bien quelque tendance à en user ainsi. Et, quand je me récite
+à moi-même, je scande:
+
+ Passer | des jours entiers et des nuits | à cheval,
+
+Quand on se récite des vers, on les possède plus intimement en quelque
+sorte; on les couve en soi; il vous semble qu’on les fasse et on les
+fait selon le rythme vrai qu’ils doivent avoir, que la pensée qu’ils
+expriment doit leur donner.
+
+Cette manière d’incubation a donc, non seulement ses plaisirs, mais ses
+avantages.
+
+Il arrive aussi, et cela est moins heureux, que l’on altère le texte. Je
+me suis longtemps cité à moi-même le vers de Voltaire ainsi: «Il est
+deux morts, je le vois bien...» Le texte est: «On meurt deux fois, je le
+vois bien»; qui, au moins comme euphonie est très préférable. Je me suis
+longtemps cité le vers de _Ruy-Blas_ ainsi:
+
+ Je donne des conseils aux ouvriers du nonce.
+
+Le texte est: «Je donne des avis», qui est le mot propre.
+
+De même dans le _Jean Sévère_ de Victor-Hugo:
+
+ Un discours de cette espèce,
+ Sortant de mon hiatus,
+ Prouve que la langue épaisse,
+ Ne rend pas l’esprit obtus.
+
+Le texte est: «Ne fait pas l’esprit obtus», qui est le mot nécessaire.
+Je dois confesser à ma honte que, toutes les fois que j’ai constaté une
+altération de texte faite par moi, j’ai dû reconnaître que le texte de
+l’auteur était beaucoup meilleur que le mien; mais ceci même est une
+comparaison très instructive et très utile pour l’étudiant en
+littérature.
+
+Pour un seul texte--je ne le dis qu’en rougissant et en permettant du
+reste qu’on se moque de moi--je ne puis pas me décider à croire que je
+n’ai pas raison contre l’auteur. Je me suis toujours récité à moi-même
+la fin du _Semeur_ de la façon suivante:
+
+ L’ombre où se mêle une lueur,
+ Semble élargir jusqu’aux étoiles
+ Le geste auguste du semeur,
+
+C’est le _sublustri noctis in umbra_, que j’avais dans l’esprit, qui me
+faisait altérer ainsi le vers de Victor Hugo. Le texte est: «L’ombre où
+se mêle une rumeur». Je ne puis pas le préférer. Il n’y a pas de rumeur
+à ce «moment crépusculaire», et il est indifférent pour l’effet à
+produire qu’il y en ait une ou qu’il n’y en ait pas, et c’est à ce
+«reste de jour» mêlé à l’ombre que l’auteur et le lecteur doivent
+penser, pour bien _voir_ le geste du semeur élargi jusqu’au ciel. Je
+penche à croire que Victor Hugo a mis «rumeur» par horreur de la rime
+pauvre.
+
+Quoi qu’il en soit, ces corrections de soi-même et même ces corrections
+de l’auteur, quelque irrespectueuses et quelque aventureuses qu’elles
+soient, aiguisent le goût, tout au moins vous renseignent, ce qui n’est
+pas sans profit, sur celui que vous avez.
+
+Il est un autre exercice, tout voisin de celui-ci, qui consiste à aviser
+dans un poète médiocre, intéressant pourtant, une pièce qui ne vous
+déplaît pas, mais qui ne satisfait pas entièrement votre goût, que l’on
+approuverait tournée d’autre façon, comme dit Boileau, et de la refaire
+en promenade ou dans une insomnie, par exemple en la resserrant (ne
+jamais faire l’inverse) en mettant en stances de vers octosyllabiques
+des stances de vers alexandrins. C’est amusant; et l’on compare après et
+c’est amusant encore. Mais nous sortons un peu de l’art de lire
+proprement dit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES ÉCRIVAINS OBSCURS
+
+
+Il y a une catégorie d’auteurs qu’au point de vue de l’art de lire il
+faut considérer très attentivement: ce sont, comme on les a appelés,
+«les auteurs difficiles», c’est-à-dire ceux qu’on ne comprend pas du
+premier regard, ni même du second, les Lycophron, les Maurice Scève, les
+Mallarmé. Ces auteurs jouissent toujours d’une très grande réputation.
+Ils ont un ban et un arrière-ban d’admirateurs. Le ban est composé de
+ceux qui prétendent les entendre, l’arrière-ban de ceux qui n’osent pas
+dire qu’ils ne les comprennent pas et qui, sans les lire, déclarent
+qu’ils sont exquis. Ceux du premier ban sont tout à fait fanatiques,
+leur admiration étant faite de l’admiration qu’ils ont pour leur
+intelligence et du mépris qu’ils font de l’inintelligence d’autrui. Ce
+sont des initiés; ils ont toute la morgue et toute l’intransigeance des
+initiés aux mystères.
+
+Remarquez qu’ils n’ont pas absolument tort. Ils partent de ce principe
+que tout texte qui est compris du premier coup par n’importe qui n’est
+pas de la littérature. Et ce principe n’est point tout à fait faux. Peut
+être compris du premier coup par n’importe qui un trait de sentiment qui
+parfois du reste est fort beau.
+
+ Je t’aimais inconstant; qu’aurais-je fait fidèle?
+
+est une fort belle chose et peut être entendu par le premier venu, et
+qu’il soit entendu du premier venu n’est point du tout une raison pour
+le trouver vulgaire et le forclore de la littérature.
+
+Mais il est très vrai aussi que tout texte _où il y a de la pensée_ ne
+peut être qu’un lieu commun s’il est compris de prime abord. Vous n’avez
+pas compris du premier coup _la Mise en liberté_ de Victor Hugo et je ne
+songe qu’à vous en féliciter.
+
+Il y a donc quelque chose de juste dans le principe des amateurs
+d’auteurs difficiles. Mais ils l’exagèrent, premièrement en excluant
+ainsi de la littérature toute sensibilité, ou tout au moins toute
+sensibilité générale et en n’admettant que des sentiments rares très
+difficiles à pénétrer, c’est-à-dire à ressentir; secondement, même quand
+il s’agit de pensée, en voulant que rien de la pensée ne soit compris du
+premier coup. La pensée doit se présenter, et c’est sa façon d’attirer à
+elle, de manière à être entendue, du premier abord, en son ensemble, de
+manière à être apparemment et même partiellement accessible; il faut
+ensuite qu’à la reprendre on s’aperçoive qu’on ne l’avait pas
+entièrement entendue et qu’elle est digne d’être creusée, et qu’on la
+creuse en effet, et qu’on la trouve toujours plus riche; et s’il se
+peut, il faut enfin qu’elle soit pour ainsi dire inépuisable.
+
+Et la pensée, qu’on aura, pour ainsi parler, vidée du premier coup,
+n’est assurément qu’un lieu commun; mais il est très important qu’une
+pensée originale soit d’abord accessible et comme hospitalière, ensuite
+se révèle comme digne d’un examen prolongé et l’exigeant.
+
+Mais, c’est ce que les amateurs d’auteurs difficiles n’admettent point.
+Ils veulent que la pensée se garde tout d’abord du lecteur profane par
+l’obscurité, pour attirer par elle les raffinés, les divinateurs, ceux
+qui sont intelligents d’une façon exquise. Ils veulent que la pensée
+fasse le vide autour d’elle pour avoir le plaisir, eux, de franchir la
+zone déserte, d’entrer dans le sanctuaire, d’y séjourner et surtout d’en
+sortir en déclarant qu’ils ont compris, mais qu’il s’en faut que tout le
+monde en puisse autant faire.
+
+Et c’est ceci qui est exagéré et qui est une manie intellectuelle.
+
+Je vois tel auteur, de qui, en m’appliquant, je ne comprends
+littéralement pas une ligne et que jeunes gens, femmes, enfants
+comprennent parfaitement, jusqu’à assurer que tout ce qu’il dit les
+étonne si peu qu’ils l’avaient pensé avant lui. Je me récuse et dis que
+je ne comprends pas, malgré un grand désir et un grand zèle. On me
+répond, des yeux du moins et de la mine, car nous sommes un peuple poli:
+«Oh! quand il sera clair de manière que vous l’entendiez...» La joie
+pour certains et même pour beaucoup est d’abord de comprendre, mais
+surtout de comprendre ce que le vulgaire ne comprend pas. Il y a du
+ragoût. Ainsi se forment, autour de certains auteurs, des élites qui se
+savent gré de le pénétrer et lui savent gré d’être impénétrable.
+
+Elles sont composées, il me semble ainsi quand j’y songe, de plusieurs
+éléments divers. Il y a ceux qui ne comprennent pas, qui savent qu’ils
+ne comprennent pas et qui font semblant de comprendre et d’admirer. Ce
+sont les faux dévots de ce culte. Ils en usent ainsi par calcul de
+vanité et pour se faire prendre par la foule pour des intelligences
+supérieures.
+
+Il y a ceux qui vraiment comprennent quelque chose, assez peu, mais
+vraiment quelque chose.
+
+--Comment font-ils?
+
+--Dans ce qui n’a pas de sens, ce sont eux qui en mettent un; dans ce
+qui ne contient aucune pensée, ce sont eux qui mettent une pensée ou
+quelque chose d’analogue qui est à eux. Ceux-ci ont précisément besoin
+de textes obscurs pour y évoluer à l’aise et, pour ainsi parler, de
+textes creux pour y verser leur pensée propre. Un texte clair les
+arrête, les limite, les fixe devant lui et ne leur permet que de le
+comprendre et non pas eux. Descartes exige qu’on le comprenne, et ne
+permet pas qu’on l’imagine; un texte obscur se prête à toutes les
+interprétations, c’est-à-dire à toutes les imaginations dont il sera,
+non la source, mais le prétexte. Un texte obscur est un vêtement où
+quiconque peut se couler et, s’y étant introduit, admirer ou goûter la
+figure qu’il y fait. Un texte obscur est un miroir brouillé où chacun
+contemple le visage qu’il rêve d’avoir. Il y a donc des gens qui
+comprennent quelque chose dans les textes inintelligibles à savoir ce
+qu’ils y ont mis et qui ont besoin de textes inintelligibles pour n’être
+point passifs dans une lecture, pour ne pas subir, pour n’être pas
+réduits au rôle d’adhérents, et pour n’adhérer, plus ou moins
+consciemment, plus ou moins inconsciemment, qu’à eux-mêmes.
+
+Et enfin il y a ceux, très sincères et très désintéressés, les vrais
+dévots de ce culte-ci, assez nombreux encore, qui ne peuvent admirer que
+ce qu’ils ne comprennent pas. Ils existent; il y en a même plus qu’on ne
+croit; c’est une disposition d’esprit; c’est l’attrait du mystère; c’est
+la curiosité du caché, c’est l’attraction de l’abîme, c’est un vertige
+doux; c’est le prestige exercé sur nous par ce qui nous dépasse, échappe
+à nos prises, nous défie. Par jeu, je disais dans ma jeunesse: «Je
+n’admire que ce que je ne comprends pas, que ce que je me sens incapable
+de comprendre, et il me semble que c’est tout naturel. Ce que je
+comprends, il me semble que moins le style, moins un certain tour de
+main, que je n’ai pas, je le ferais. Donc je ne l’admire pas, je
+l’approuve; je ne l’admire pas, je le reconnais; il ne m’éblouit pas, il
+augmente en moi une lumière que j’avais déjà. Ce que je ne comprends pas
+me dépasse et, par conséquent, m’impose; il m’intimide; il me fait un
+peu peur; je l’admire; il y a dans toute admiration un peu de terreur.
+Je me dis: à quelle hauteur ou à quelle profondeur faut-il que soit cet
+homme pour que je ne le distingue plus. Et je sens que, quelque effort
+que je fasse, il sera toujours à cette hauteur ou à cette profondeur, à
+cette distance de moi; j’admire, je suis éperdu, je suis au moins
+inquiet, d’admiration.»
+
+Ce que je disais par amusement, il en est qui ne le disent point, mais
+qui sont très réellement et très exactement dans l’état d’esprit que je
+viens de décrire. Ceux-ci ont besoin de texte obscur pour satisfaire un
+besoin d’admiration qui est un besoin d’inquiétude. Ils sont dans un
+état d’âme très connu, celui des amateurs de sciences occultes. Il n’y a
+dans leur cas rien d’étonnant.
+
+--Mais nous, gens du commun et qui ne prétendons qu’à nous instruire et
+surtout à jouir de nos lectures, devons-nous lire les auteurs
+difficiles, c’est-à-dire les auteurs auxquels, à une première lecture,
+nous prévoyons que nous n’entendrons jamais rien?
+
+--Mon Dieu, oui! D’abord parce qu’il y a une certaine paresse
+intellectuelle qu’il est bon de vaincre, de heurter contre de très
+grandes difficultés, contre de redoutables obstacles, pour qu’elle
+n’augmente point et pour que, en augmentant, elle ne vous mène très bas.
+Vous vous habituerez--transportons-nous à une autre époque pour ne
+blesser personne--vous vous habituerez à lire Delille qui assurément
+n’offre aucune difficulté; vous en viendrez peu à peu, fuyant l’effort
+et le redoutant, à ne lire que les romans de Mme Cottin, et vous ne
+pourrez jamais aborder le _Second Faust_, ce qui vraiment sera dommage.
+
+Il faut donc s’exercer les dents sur les auteurs difficiles. A ne pas le
+faire, on risque déchéance. J’ai connu dans ma jeunesse des hommes
+lettrés qui déclaraient le _Second Faust_ inintelligible et qui
+trouvaient Victor Hugo obscur. Pour trouver Victor Hugo obscur, de quels
+Bérangers et même de quels sous-Bérangers faut-il s’être exclusivement
+nourri?
+
+Mais comment lire les auteurs difficiles? Tous ne sont pas lisibles par
+des gens comme nous, et il en est qui ne le sont que par gens
+appartenant à l’une des trois catégories que j’indiquais plus haut. Il
+en est qui sont obscurs naturellement, spontanément, très loyalement,
+sans artifice; qui sont capables, ce qui est une chose encore que je
+n’ai jamais comprise, d’exprimer par des mots, de mettre sur le papier,
+une pensée qui n’est pas devenue nette dans leur esprit; pour qui la
+parole ou l’écriture n’est pas un instrument d’analyse; pour qui la
+parole ou l’écriture n’est pas une épreuve qui force à se rendre compte
+de ce qu’on pense; qui, en un mot, peuvent exprimer ce qu’ils ne
+conçoivent pas. Ceux-ci, sans doute, il faut les laisser sur le vert, et
+je ne vois guère quel profit l’on en pourrait tirer; car de penser, à
+propos d’eux, ce qu’ils n’ont point pensé et ce qu’ils auraient pu
+penser s’ils avaient pensé quelque chose, cela est un peu vain et si
+hasardeux qu’il vaut mieux penser directement pour son compte.
+
+Mais il en est, et ce sont, je crois, les plus nombreux, qui sont
+obscurs volontairement et de propos fait, pour s’acquérir la gloire
+délicate et précieuse d’auteurs obscurs, et voici comment ils ont
+procédé. Ils ont pensé _en clair_, d’abord, comme tout le monde, puis,
+par des substitutions patientes de mots impropres aux mots justes, de
+tournures bizarres aux tours simples, d’inversions aux tours directs,
+ils ont obscurci progressivement leur texte. Ils ont fait exactement
+l’inverse de ce que font les auteurs «qui n’écrivent que pour être
+entendus». Ceux-ci ramènent progressivement l’expression vague à
+l’expression précise; eux détournent laborieusement l’expression à peu
+près précise vers l’expression sibylline, sachant pour qui ils écrivent.
+Ils disent--le mot, assure-t-on, est authentique--: «Mon livre est fait;
+je n’ai plus qu’à l’enténébrer un peu». Nietzsche disait: «Enfin nous
+devenons clairs!»; ils disent, en remaniant leur œuvre: «Enfin je
+deviens obscur». Ils se défendent, par l’obscurité, de l’indiscrétion de
+la foule; ils se défendent, par l’obscurité, d’être compris de ceux par
+qui ce leur serait une honte d’être entendus.
+
+Nietzsche a très bien saisi leur procédé et leurs intentions: «On veut,
+non seulement être compris quand on écrit, mais encore, certainement,
+n’être pas compris. Ce n’est nullement une objection contre un livre,
+quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible; peut-être cela
+faisait-il partie du dessein de l’auteur de ne pas être entendu de
+n’importe qui. Tout esprit distingué, qui a un goût distingué, choisit
+ainsi ses auditeurs lorsqu’il veut se communiquer; en les choisissant,
+il se gare contre les autres. Toutes les règles subtiles d’un style ont
+là leur origine: en même temps elles éloignent, elles créent la
+distance, elles défendent l’entrée; en même temps elles ouvrent les
+oreilles de ceux qui nous sont parents par l’oreille.»
+
+A la vérité, ce travail de Protée des auteurs difficiles, ce _noli me
+tangere, noli me intelligere_, est assez vain, puisqu’ils seront
+compris, adoptés, du moins «touchés» par ceux précisément, en majorité,
+par qui ils redoutent d’être entendus et dont ils craignent le contact,
+c’est-à-dire par les sots; et ce sont ceux qui comprennent peu qui
+courent tout droit aux choses les plus difficiles à comprendre. Mais
+enfin tel est leur travail: ils se voilent, ils se masquent et ils se
+déguisent jusqu’au moment où ils se jugent impénétrables.
+
+Or, ce travail qu’ils ont fait, faites-le à l’inverse et ramenez-les
+patiemment à la simplicité. Invertissez les inversions, tournez les
+termes impropres aux termes probablement justes, d’après le sens général
+du morceau, s’il en a un; par une lecture attentive, pénétrez-vous de ce
+que l’auteur a sans doute voulu dire et, ainsi éclairés, si la chose est
+possible, saisissez les petits procédés par lesquels il a dérobé son
+idée aux regards et détruisez-les à mesure, jusqu’à ce que vous soyez en
+présence de l’idée elle-même, laquelle vous paraîtra souvent très
+ordinaire, mais quelquefois intéressante encore. «Vous voulez, Acis, me
+dire qu’il fait froid, dites il fait froid.» Eh bien! précisément, par
+une sorte de filtrage et de décantation, contraignez Acis à dire: il
+fait froid.
+
+Ce travail est très utile; c’est un des exercices les plus vigoureux de
+l’intelligence et qui l’accroît et l’aiguise.
+
+Montaigne a une page admirable sur l’art de compliquer ce qui est simple
+et d’obscurcir ce qui est clair: «Il n’est pronostiqueur, s’il a cette
+autorité qu’on daigne feuilleter et rechercher curieusement tous les
+plis et lustres [détours?] de ses paroles, à qui on ne fasse dire tout
+ce que l’on voudra comme aux Sibylles; il y a tant de moyens
+d’interprétation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un
+esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet quelque avis qui lui serve à
+son point [à son point de vue]. Pourtant [et c’est pourquoi] se trouve
+un style nubileux et douteux en si fréquent et ancien usage. Que
+l’auteur puisse gagner cela d’attirer et embesogner à soi la postérité,
+ce que non seulement la suffisance [la capacité] mais autant ou plus la
+faveur fortuite de la matière peut gagner, qu’au demeurant il se
+présente, _par bêtise ou par finesse_, un peu obscurément et
+diversement, ne lui chaille: nombre d’esprits, le blutant et secouant,
+en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à côté, ou au contraire
+de la sienne, qui lui feront toutes honneur, et il se verra enrichi des
+moyens de ses disciples, comme les régents du lendit. C’est ce qui a
+fait valoir plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs
+écrits et les a chargés de toutes sortes de matières qu’on a voulu, une
+même chose recevant mille et mille et autant qu’il nous plaît d’images
+et considérations diverses.»
+
+Or bien, c’est juste le travail contraire qu’il convient que vous
+fassiez sur les auteurs difficiles. Ils se sont couverts d’ajustements
+compliqués et de harnois enchevêtrés; il faut les mettre en chemise; il
+faut les forcer d’être simples à leur corps défendant et les juger et
+peut-être les approuver et les goûter ainsi devenus.
+
+--Mais de même qu’en lisant un auteur simple on prend assez facilement
+l’habitude, par la lecture méditée, d’y mettre beaucoup de choses qu’il
+n’a point pensées ou qu’il n’a pensées qu’_en puissance_; tout de même,
+en simplifiant les auteurs compliqués, ne leur fait-on pas le tort de
+leur ôter leur seul mérite?
+
+--Il est assez vrai; mais leur punition méritée est sans doute qu’on les
+dépouille, au lieu de les enrichir, eux qui veulent paraître plus riches
+qu’ils ne sont et qui donnent les apparences de la richesse à leur
+pauvreté; et qu’on jette de la lumière dans l’appartement volontairement
+obscur où ils nous reçoivent, pour voir l’ameublement un peu usé sur
+lequel ils voulaient faire illusion.
+
+En tout cas l’exercice, s’il est fatigant, est très sain et très utile.
+C’est une traduction d’un langage chiffré. Il s’agit de trouver le
+chiffre. Tant qu’on le cherche, c’est une bataille. Quand on l’a trouvé,
+c’est une victoire. Il ne faut point passer sa vie à chercher des
+chiffres et à déchiffrer. Mais de temps à autre, c’est une chose qui
+n’est ni sans plaisir ni sans profit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES MAUVAIS AUTEURS
+
+
+De même il est bon de lire quelquefois les mauvais auteurs. Ceci est
+très dangereux; mais, si l’on y met de la discrétion, très salutaire
+encore.
+
+C’est très dangereux: «Pourquoi aimez-vous, ce me semble, la
+conversation des imbéciles?
+
+--Ils m’amusent infiniment.
+
+--Il ne faut pas se livrer beaucoup à cette volupté. Elle est malsaine.
+C’est un plaisir de malice qui est très sec et très desséchant et qui
+rend l’esprit très aride. Flaubert adorait les imbéciles. Il rêvait de
+faire une encyclopédie de la sottise et il en a donné deux gros volumes.
+C’est déjà trop. A ce jeu, on s’habitue à un immense orgueil et à se
+considérer comme infiniment supérieur, ce qui d’abord est assez
+déplaisant, et ce qui ensuite rend très peu capable de grandes choses;
+car c’est en regardant en haut qu’on fait effort et qu’on tire de soi
+tout ce qui est possible qu’on en tire. Il n’y a rien de plus inutile
+que la grande partie de sa vie que Boileau a passée à lire de mauvais
+auteurs pour se moquer d’eux, et je vois là une grande petitesse
+d’esprit. Le métier qu’a fait Boileau ne se justifie que quand il s’agit
+d’un mauvais auteur qui jouit de la faveur générale, et par conséquent
+d’une funeste erreur publique à rectifier; mais attaquer Pinchène et
+Bonnecorse, c’est s’accuser soi-même; car c’est avouer qu’on les a lus,
+et qui vous forçait à les lire si ce n’est le désir d’y trouver matière
+à des épigrammes? Et ce désir n’est pas charitable, et le genre
+littéraire qui en dérive est le plus méprisable des genres littéraires.
+
+On remarque parmi les enfants beaucoup de petits moqueurs qui saisissent
+bien les ridicules des grandes personnes et de leurs camarades et qui se
+font par là une petite royauté, comme d’autres par la force ou par
+l’instinct et les qualités du commandement. La Bruyère les a bien
+connus: «Il n’y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps [de
+l’esprit aussi, quoique moins] qui ne soient aperçus par les enfants;
+ils les saisissent d’une première vue et ils savent les exprimer par des
+mots convenables: on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes,
+ils sont chargés, à leur tour, de toutes les imperfections dont ils se
+sont moqués.»
+
+Vous reconnaissez certainement quelques-uns des petits garçons qui
+furent vos camarades de classe. Rappelez-vous maintenant ce qu’ils sont
+devenus. Leurs parents, tout en croyant devoir les gronder et en faisant
+mine, en étaient très fiers. Ils sont devenus des imbéciles. Rien ne
+révèle la débilité d’esprit et ne l’entretient comme la moquerie.
+
+Il faut donc plutôt éviter que provoquer les occasions de se donner ou
+de confirmer en soi cette tendance. S’exercer à la moquerie, c’est avoir
+déjà et se conférer la volonté d’impuissance.
+
+Cependant, il ne faut pas s’interdire tout à fait les livres des sots.
+C’est d’abord une catharsis. La catharsis est, comme on sait, l’art de
+se débarrasser sans danger d’un sentiment qui pourrait nuire, de s’en
+_purger_ de telle sorte qu’il ne reste pas en nous pour nous torturer,
+ou qu’il ne s’exerce pas d’une manière mauvaise et funeste. Selon
+Aristote on se purge de la peur et de la pitié en les éprouvant, au
+théâtre, pour les malheurs de héros imaginaires, grâce à quoi elles ne
+demeurent pas en nous pour nous assombrir. Les acteurs savent qu’il faut
+avoir le _trac_, l’émotion paralysante, avant la représentation ou
+pendant la représentation, et ils disent: «Si on l’a avant, on ne l’a
+pas pendant; on est purgé»; et il est possible.
+
+Or la moquerie exercée sur les mauvais livres est une catharsis. A
+l’exercer sur le mauvais livre, on lui donne satisfaction, et l’on n’a
+plus le besoin, peut-être, de l’exercer sur les personnes. C’est une
+soupape de sûreté. C’est la part du feu; la malignité a eu son aliment;
+elle se calme, elle s’apaise et elle ne nous anime plus.
+
+J’ai dit «peut-être»; car je n’en suis pas très sûr. Boileau est un
+exemple à l’appui de la théorie, Racine contre. Boileau épuisant sa
+malignité sur les méchants ouvrages, était d’humeur aimable dans le
+cours ordinaire de la vie; Racine, criblant d’épigrammes les mauvais
+auteurs, demeurait d’humeur maligne dans son domestique, même à l’égard
+de son meilleur ami.
+
+Alceste me paraît bien avoir été aussi bourru contre les livres que
+contre les personnes et contre les personnes que contre les livres, et
+Molière ne se trompe guère en connaissance des caractères. Mais enfin,
+il est possible que le railleur de livres canalise sa malignité.
+
+Pour mon compte, je connais un Pococurante. Pourquoi aime-t-il à lire
+les livres, puisque, jamais non pas une seule fois de sa vie, il n’en a
+trouvé un bon? Pourquoi? Évidemment parce qu’il prend du plaisir à les
+trouver mauvais. Cela est certain. Et ce sont des épigrammes continues,
+redoublées, triplées, renaissant indéfiniment les unes des autres. Et il
+semble ne lire que pour renouveler la matière épuisée de ses épigrammes.
+Naturellement il n’a jamais rien écrit. C’est, comme on a dit, un grand
+avantage que de n’avoir rien fait; mais il ne faut pas en abuser. Il en
+abuse royalement. On demandait: «Pourquoi n’a-t-il jamais fait un
+livre?» On répondit: «Parce qu’il l’aurait trouvé bon et que trouver bon
+un ouvrage l’aurait tellement désorienté qu’il en aurait fait une
+maladie». Or, j’ai dit que je le connais; il est extrêmement agréable et
+bienveillant envers les personnes; c’est un homme du meilleur caractère.
+
+Concluons que dans sa malveillance à l’égard des livres il a sa soupape.
+Il est possible que la lecture des mauvais livres soit une catharsis
+d’une très précieuse utilité morale.
+
+Ensuite la lecture des mauvais livres forme le goût, à la condition
+qu’on en ait lu de bons, d’une façon qu’il ne faut pas mépriser, ni
+peut-être négliger. Au sortir des études scolaires, les jeunes gens se
+partagent à peu près en trois classes: ceux qui liront instinctivement
+de bons livres; ceux qui en liront de mauvais, ou vulgaires, ou très
+médiocres; ceux qui ne liront rien du tout. Les études scolaires donnent
+le goût du beau, ou l’horreur du beau, ou l’indifférence à l’égard de la
+littérature.
+
+Elles donnent le goût du beau à ceux qu’elles ont intéressés, et ils ne
+songent plus qu’à retrouver des sensations d’art analogues à celles
+qu’ils ont éprouvées en lisant Horace, Virgile, Corneille et Racine, et
+c’est pour cela, disons-le en passant, qu’il faut toujours, au lycée,
+amener l’élève jusqu’aux auteurs presque contemporains, pour que, entre
+les grands classiques et les bons auteurs de leur siècle, il n’y ait pas
+une grande lacune qui les ferait désorientés en face des bons auteurs de
+leur siècle et qui les empêcherait de les goûter, par où ils seraient de
+ces humanistes qui ne peuvent entendre que les auteurs très éloignés de
+nous, gens respectables et peut-être même enviables, mais qui sont
+privés de grandes et saines jouissances.
+
+Les études scolaires inspirent à jamais l’horreur du beau à ceux
+qu’elles ont ennuyés. A la vérité, il est évident qu’ils l’avaient déjà,
+mais ces études l’ont comme violemment développée. Figurez-vous un
+enfant qui, de naissance, n’aimerait pas la musique et que, par autorité
+paternelle, on aurait fait jouer du violon pendant dix ans: il ne
+pourrait plus passer devant un marchand d’instruments de musique.
+
+Seulement, ceux que les études scolaires ont ennuyés se subdivisent en
+deux classes: ceux qui n’ont horreur que de la belle littérature et ceux
+qui ont horreur de toute littérature. Les premiers forment le contingent
+des lecteurs de mauvais écrivains, des lecteurs de romans niais, des
+lecteurs de poètes excentriques, etc.
+
+Les seconds, de toute leur vie, ne liront que leur journal, en en
+choisissant un où l’on ne fera jamais de critique littéraire; de quoi il
+ne faut pas les blâmer, car on est bien plus sot en contrariant sa
+nature qu’en la suivant.
+
+Voilà les trois catégories. Or, il me semble qu’il ne faut être d’aucune
+des trois. Il est souhaitable qu’on ne soit pas de la troisième; il est
+désirable qu’on ne soit pas de la seconde; il n’est pas tout à fait sans
+danger d’être uniquement et strictement de la première.
+
+Supposez un homme, de nos jours, qui ne lirait que de l’Anatole France,
+du Loti, du Lemaître, du Bourget, du Régnier... Il me semble qu’il
+serait exactement dans la situation de cet humaniste dont je parlais
+plus haut: il n’aurait que le sentiment de l’excellent, avec une
+certaine étroitesse dédaigneuse d’esprit.
+
+Aurait-il même le sentiment de l’excellent? En vérité, je ne sais. C’est
+par comparaison que l’on a le sentiment de l’exquis. Ce n’est pas
+seulement par comparaison, sans doute, et la beauté nous frappe par
+elle-même et c’est-à-dire par un accord soudain entre notre façon de
+sentir et la façon qu’un autre a de créer. Mais il n’en est pas moins
+que mesurer les distances aide singulièrement à évaluer les hauteurs et,
+s’il n’est pas mauvais de connaître les prédécesseurs et les
+contemporains de Corneille pour bien entendre, pour entendre
+distinctement combien il est nouveau et combien il est grand, à toutes
+les époques il en est de même, et il faut pousser des reconnaissances
+dans le pays des médiocres pour revenir aux grands avec une faculté
+renouvelée d’admiration.
+
+Chateaubriand parle d’un auteur de son temps qui, chaque année, allait
+faire sa remonte d’idées en Allemagne; un homme sage doit aller faire de
+temps en temps chez les mauvais auteurs la remonte de ses facultés
+d’admiration.
+
+Il n’est pas impossible que Boileau, dans la lecture des Pradon, n’ait
+cherché des raisons d’admirer davantage Racine. Cette pensée est
+consolante. On peut envisager les mauvais auteurs comme fonction de la
+gloire des grands. Un bon auteur peut dire des mauvais: «Que serais-je
+sans eux? Je semblerais petit.» Un mauvais auteur peut dire d’un bon qui
+le méprise: «Ingrat! Serait-il grand si je n’existais pas.»
+
+Tant y a qu’il n’est pas inutile de retremper son goût pour les hommes
+d’esprit dans le commerce des imbéciles. Certaine table d’hôte a formé
+mon goût peut-être plus que Sainte-Beuve. Où en serais-je si je n’avais
+pas lu X...? Je ne saurais pas le contraire de quoi il faut croire bon;
+car il avait une infaillibilité à rebours qui donnait une idée de
+l’absolu.
+
+Lisons un peu les mauvais auteurs; à la condition que ce ne soit pas par
+malignité, c’est excellent. Cultivons en nous la haine d’un sot livre.
+La haine d’un sot livre est un sentiment très inutile en soi; mais qui a
+son prix s’il ravive en nous l’amour et la soif de ceux qui sont bons.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES ENNEMIS DE LA LECTURE
+
+
+J’appelle ennemis de la lecture, non pas les multiples choses qui
+empêchent de lire et dont il faut reconnaître que la plupart sont
+excellentes, études scientifiques, vie d’action, sports, etc. Il est
+évident que notre temps n’est pas et ne peut pas être celui des liseurs.
+Ce que les anciens appelaient d’un mot charmant _umbratilis vita_
+n’existe plus guère. Presque personne n’a plus le temps de s’enfermer «à
+l’ombre» pendant plusieurs jours pour lire un livre. Le livre n’est plus
+lu que morceau par morceau, vingt pages par vingt pages et c’est-à-dire,
+même quand il est lu, n’est plus lu du tout, puisque la continuité dans
+la lecture est nécessaire, non seulement pour juger d’un ouvrage bien
+fait, mais pour l’entendre.
+
+Un tout petit nombre,--«d’adorateurs zélés à peine un petit
+nombre»--d’hommes et de femmes aimant à lire composent aujourd’hui un
+public restreint pour lequel, un peu aussi par habitude, on continue
+d’écrire. Un auteur, de nos jours, est un moine qui écrit pour son
+couvent, isolé dans un petit monde isolé. La littérature est devenue
+conventuelle.
+
+Pour certains, du reste, amoureux de la réputation à petit bruit et
+délicate, elle n’en est que plus agréable et que plus chère.
+
+Mais ce n’est pas de ces ennemis-là que je veux parler. Tout compte
+fait, il me semble qu’ils ne peuvent être que très utiles. Ils éliminent
+les faux amis de la littérature, ceux qui ne liraient que s’il n’y avait
+pas d’autre distraction, ni d’autre passe-temps, gens par conséquent de
+très peu de goût, n’ayant pas la vocation et qui alimenteraient autant
+la basse littérature que la bonne et plutôt celle-là que celle-ci; et
+ils laissent intacte la troupe de ceux qui sont véritablement nés pour
+lire. Je crois que la perte est nulle, si tant est même qu’il n’y ait
+pas gain.
+
+Les ennemis de la lecture dont je veux parler, ce sont les tendances,
+les penchants et les habitudes qui empêchent de bien lire, de lire comme
+il est utile, profitable et agréable de faire.
+
+A l’entendre ainsi, les principaux ennemis de la lecture sont
+l’amour-propre, la timidité, la passion et l’esprit de critique.
+
+La Bruyère, dont le chapitre intitulé _Des ouvrages de l’esprit_
+contient tout un art de ne pas bien lire, a touché l’un après l’autre
+tous ces points et nous n’avons qu’à l’écouter: «L’on m’a engagé, dit
+Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: Je l’ai fait. Ils l’ont saisi
+d’abord et, avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais, il les
+a loués modestement en ma présence et il ne les a pas loués depuis
+devant personne. Je l’excuse: je n’en demande pas davantage à un auteur;
+je le plains même d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point
+faites.»
+
+Ceci est l’amour-propre, l’amour de soi, la jalousie, empêchant de lire
+ou de jouir en lisant. Ces sentiments sont tout naturels de la part d’un
+auteur, et il est, en effet, bien «excusable». Cet écrivain--c’est je
+crois, un Anglais; mais j’ai oublié son nom--disait: «Quand je veux lire
+un bon livre, je le fais». C’est excellent comme estime de soi; ce n’est
+même pas, peut-être, de l’orgueil proprement dit. Il est très vrai que,
+quand on est auteur et bon auteur, on doit nécessairement et sans vanité
+n’être satisfait que de ce que l’on fait soi-même, puisqu’on a une façon
+de penser toute particulière qui ne peut guère s’accommoder que
+d’elle-même.
+
+Comment voulez-vous que Corneille puisse trouver bon Racine, qui goûte
+les sujets que Corneille a toujours évités et les manières de traiter
+les sujets que Corneille très visiblement n’aime point, et qui se donne
+tout entier à la peinture de l’amour, sentiment que Corneille a toujours
+considéré comme trop chargé de faiblesse pour pouvoir soutenir une
+tragédie? Il y a une sorte d’incompatibilité d’humeur. Corneille,
+direz-vous, au moment même de la plus grande vogue de Racine, a fait
+_Psyché_. Voulez-vous mon sentiment secret? Corneille n’a jamais été
+très fier ni très satisfait d’avoir écrit _Psyché_.
+
+Comment veut-on que Voltaire, toutes raisons à part d’animosité et
+d’amour-propre, trouve bonne la _Nouvelle Héloïse_ et bon l’_Émile_?
+C’est proprement, de par la nature différente des esprits, la chose
+impossible. Les auteurs ont toutes sortes de motifs de ne pas admirer,
+ni même goûter les ouvrages de leurs confrères, motifs dont
+l’amour-propre est seulement l’un, duquel, du reste, je n’irai pas
+jusqu’à dire qu’il est le plus faible.
+
+--Mais nous qui ne sommes pas auteurs, nous n’avons aucun amour-propre
+qui nous empêche de lire et de lire de la bonne façon.--Si bien! Vous
+n’avez pas remarqué qu’un auteur est un ennemi? Il l’est toujours. Il
+l’est toujours un peu. Si c’est un moraliste, il est un homme, d’abord
+qui s’arroge le droit de se moquer de vous. Vous vous en apercevez
+toujours, sourdement. S’il est un idéaliste, il vous présente des héros
+de vertu, de courage et de grandeur d’âme qu’il prétend être, du moins
+qu’il a l’air de prétendre être, puisqu’il était capable de les
+concevoir. Quand on peint son héros, on peint son idéal, et l’idéal que
+l’on a, on se croit toujours un peu, on se croit du moins par moment, de
+force à le réaliser. Tout au moins on a quelque air de cela. Poser un
+héros, c’est un peu se poser en héros. C’est une chose bien
+insupportable à beaucoup de lecteurs que cet air de supériorité. Si la
+petite lectrice naïve de romans se dit: «Quel beau caractère doit être
+ce monsieur Octave Feuillet», et est un peu amoureuse de M. Octave
+Feuillet; pour le même motif et par contre, l’amour-propre de bien des
+lecteurs regimbe contre Octave Feuillet et dit en grondant: «Cet auteur
+se donne bien du mal pour me faire entendre qu’il a plus de délicatesse
+que moi. Quel prétentieux!»
+
+Et votre amour-propre est blessé et votre jalousie s’éveille comme
+contre quelqu’un qui a plus de succès que vous dans un salon.
+
+Inversement le réaliste vous «touche», comme on disait quelquefois au
+XVIIe siècle, pour ne pas dire tout à fait blesser, ou au moins vous
+inquiète, quand il peint quelqu’un de ridicule qui pourrait bien être à
+peu près vous. Que de lecteurs ayant compris que Flaubert se moque
+d’Homais se sont dit: «Se railler d’un homme parce qu’il est
+anticlérical, ce n’est pas très fort; après tout, moi je le suis et je
+ne suis pas si ridicule. Cet auteur écrit avec correction; mais il est
+un peu impertinent.» L’amour-propre s’est éveillé et il est en garde.
+
+Et, dans tous les cas, un auteur blesse ce sentiment profond d’égalité
+que nous avons tous. Il est un homme qui se détache de la troupe et qui
+prétend se faire admirer, au moins se faire écouter et nous divertir. Ce
+n’est pas une petite fatuité. C’est un homme qui dans un salon prend la
+parole; c’est un homme qui dans un salon va du côté de la cheminée; il
+faut qu’un homme ait bien de l’esprit pour se faire pardonner de s’être
+dirigé du côté de la cheminée. La première impression est toujours
+hostile. Il a toujours à vaincre cette première impression. Autant en a
+à faire l’auteur, quel qu’il soit du reste.
+
+Au fond, bien des lecteurs ne pardonnent d’écrire qu’aux rédacteurs des
+faits divers dans les journaux. Ceux-ci n’ont point de prétention à
+l’invention, ils n’en ont point à la composition, ils n’en ont point au
+style. Ils sont utiles; ils renseignent. Voilà de bons écrivains. Ils ne
+se font pas centre. Ils ne se donnent point des airs d’hommes
+supérieurs. Ils ne demandent pas, plus ou moins secrètement,
+l’admiration. Ils n’excitent aucune jalousie. Voilà de bons écrivains.
+Les sociétés décidément démocratiques n’en admettront sans doute pas
+d’autres.
+
+Au vrai, si l’on ne s’ennuyait pas, on ne ferait jamais cet acte
+d’abnégation et d’humilité d’ouvrir un livre. On se contenterait de ses
+pensées, en estimant qu’elles valent bien toutes celles qu’un autre peut
+avoir. La lecture est une victoire de l’ennui sur l’amour-propre.
+
+Du moment qu’elle est cela, l’auteur est toujours un peu un ennemi et
+lui-même a à remporter sur l’amour-propre une victoire. Et donc
+l’amour-propre est un ennemi de la lecture, terrible quand il est
+amour-propre d’auteur, notable encore quand il est amour-propre de
+n’importe qui.
+
+Continuons de lire La Bruyère; il connaît la question; il est homme qui
+a fait un livre et qui a désiré très vivement être lu et qui était assez
+intelligent pour comprendre, mieux encore que tout autre chose, les
+raisons qu’on pouvait avoir de ne le lire point ou de le lire mal: «Ceux
+qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont,
+ou des passions, ou des besoins qui les distraient ou les rendent froids
+sur les conceptions d’autrui; personne presque, par la disposition de
+son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au
+plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.»
+
+Et c’est-à-dire qu’un des ennemis de la lecture, c’est la vie même. La
+vie n’est pas liseuse, puisqu’elle n’est pas contemplative. L’ambition,
+l’amour, l’avarice, les haines, particulièrement les haines politiques,
+les jalousies, les rivalités, les luttes locales, tout ce qui fait la
+vie agitée et violente, éloigne prodigieusement de l’idée même de lire
+quelque chose. Millevoye, dans sa jeunesse, était commis de librairie.
+Son patron le surprit lisant: «Vous lisez, jeune homme; vous ne serez
+jamais libraire.» Il avait raison: l’homme qui lit n’a pas de passions;
+c’en est la marque; et il n’aura pas même la passion de son métier, son
+métier fût-il de vendre des livres.
+
+La plupart des parents n’aiment pas beaucoup le goût de la lecture chez
+leurs enfants. Chez les petites filles, c’est une menace qu’un jour
+elles ne lisent des romans; et vous ne vous trompez pas beaucoup sur ce
+point; elles ne liront guère autre chose. Chez les petits garçons, c’est
+bon dans une certaine mesure; mais encore c’est inquiétant. On n’a pas
+trop de temps pour se faire une position. «Tu liras quand tu seras
+vieux, quand tu te seras tiré d’affaire.» Il y a bien quelque bon sens
+là-dedans. Qu’un homme lise, c’est une marque qu’il n’est pas bien
+ambitieux, qu’il n’est pas tourmenté par «le fléau des hommes et des
+dieux», qu’il n’a pas de passions politiques, auquel cas il ne lirait
+que des journaux, qu’il n’aime pas dîner en ville, qu’il n’a pas la
+passion de bâtir, qu’il n’a pas la passion des voyages, qu’il n’a pas
+l’inquiétude de changer de place, même, remarquez qu’il n’aime pas à
+causer. L’effroyable quantité de temps que les hommes, surtout en
+France, dépensent à ne rien dire, et c’est à savoir aux délices de la
+conversation, suffirait à lire un volume par jour, mais empêche qu’on en
+lise un par an.
+
+L’homme qui lit n’a même pas la passion nationale de la conversation.
+Que de passions n’a pas et ne doit pas avoir l’homme qui lit!
+
+Et quand on songe qu’une seule suffit pour interdire qu’on soit liseur,
+on comprend que La Bruyère, ou tout autre auteur, soit effrayé des
+obstacles qu’il a à vaincre et du petit nombre de personnes qui restent,
+non pas pour lire son livre, mais pour n’être pas dans l’impossibilité
+de l’ouvrir.
+
+Un autre obstacle, c’est la timidité, qui, du reste, est, elle aussi,
+une passion. La Bruyère n’a traité ce point qu’indirectement. Il n’a pas
+dit que la timidité fût un obstacle à lire un livre, il a dit qu’elle en
+est un à l’approuver: «Bien des gens vont jusqu’à sentir le mérite d’un
+manuscrit qu’on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur
+jusqu’à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par
+l’impression, ou quel sera son sort parmi les habiles; ils ne hasardent
+point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et
+entraînés par la multitude. Ils disent alors qu’ils ont les premiers
+approuvé cet ouvrage et que le public est de leur avis.»
+
+Un certain manque de courage à donner son avis est donc une cause que le
+bon ouvrage n’ait pas tout de suite le succès qu’il mérite, il est très
+vrai; mais je dis que la timidité du lecteur est cause aussi qu’un
+ouvrage n’est pas autant lu qu’il en serait digne. Certains lecteurs, en
+effet, par une sorte de timidité, sont toujours des lecteurs en retard.
+Ils attendent, non seulement pour approuver, mais pour lire, que le
+suffrage du public se soit prononcé. Non seulement pour un livre; mais
+pour un auteur; et beaucoup ne lisent un ou plusieurs ouvrages d’un
+homme que quand il est passé grand écrivain dans l’estime de tout le
+public, ou quand il a été nommé de l’Académie française, ce qui, du
+reste, n’est pas tout à fait exactement la même chose; ou quand ils
+apprennent sa mort; ces lecteurs nécrologiques sont assez nombreux.
+
+Il s’ensuit que ces lecteurs à la suite n’ont pas d’élan, d’ardeur, de
+ferveur, ni de vraie joie. Non seulement ils ne vont pas à la
+découverte, ce qui est un des plus grands plaisirs de la lecture, mais
+ils lisent dans un temps où, de quelque caractère durable que soit le
+livre et dût-il être immortel, il n’a plus sa nouveauté, sa fraîcheur,
+son duvet, sa concordance avec les circonstances qui, sans l’avoir fait
+naître, ont contribué du moins à sa formation et surtout lui ont donné
+en partie sa couleur. Le plaisir de lire un livre suranné est toujours
+un peu languissant.
+
+Il l’est plus que celui de lire un livre très ancien. Le livre très
+ancien est franchement d’un autre temps, il a tout son caractère
+archaïque; il peut plaire pleinement ainsi; il peut n’en plaire que
+davantage. Il en est de cela comme des modes. Ce n’est pas la mode d’il
+y a vingt ans qui est ridicule; c’est celle d’il y a deux ans. Celle
+d’il y a vingt ans est ancienne, celle d’il y a deux ans _date_, elle
+est surannée; celle d’il y a vingt ans est entrée dans l’histoire; celle
+d’il y a deux ans n’est pas entrée dans l’histoire et est sortie de
+l’usage et son ridicule est de se donner ou d’avoir l’air de se donner
+comme étant encore dans l’usage alors qu’elle en est sortie.
+
+Il en est de même des livres qui ont dix ans et qui n’ont pas l’avantage
+d’en avoir cinquante. Vous avez remarqué qu’après la mort de tous les
+grands écrivains il y a une dépréciation de quelques années. C’est
+qu’aux yeux de la génération qui existe à ce moment-là, l’écrivain qui
+vient de disparaître est suranné; il était un peu vieux; on en avait
+assez de sa manière. Quelques années après, il a pris la place qu’il
+doit garder--ou à peu près; car il y a toujours des fluctuations--qu’il
+doit garder indéfiniment. Dans ma jeunesse, vingt ans après 1848,
+Chateaubriand _était ridicule_. Il est remonté sur le trône vers 1875 et
+il y reste.
+
+Être un lecteur retardataire est donc dangereux, c’est se préparer une
+série de déceptions; c’est se réserver de lire toujours les auteurs dans
+un certain refroidissement de la température. «Employez vite ce remède,
+pendant qu’il guérit», disait un médecin, non pas sceptique, mais qui
+savait très au juste en quoi consiste la thérapeutique qui est surtout
+une suggestion. Lisez cet auteur pendant qu’il est bon, dirai-je; plus
+tard il deviendra mauvais; plus tard encore il est possible qu’il
+redevienne bon; mais alors vous ne serez plus là pour le lire.
+N’attendez pas pour faire commerce avec lui le moment intermédiaire où
+il sera mauvais.
+
+Cette sorte de timidité qui fait le lecteur retardataire est un des
+grands ennemis du plaisir de la lecture.
+
+Son plus grand ennemi encore, c’est l’esprit critique, entendu dans un
+certain sens du mot, et je prie qu’on attende, pour bien entendre ce que
+je veux dire par là. Je suis forcé, ici, d’être un peu long.
+
+La Bruyère a écrit une ligne qui est la plus fausse du monde comprise
+comme nous la comprenons infailliblement de nos jours, très juste dans
+le sens où, très probablement, il l’a entendue lui-même: «Le plaisir de
+la critique nous ôte celui d’être vivement touchés de très belles
+choses». C’est précisément le contraire, répondra immédiatement l’homme
+de notre époque. Comment La Bruyère peut-il écrire cela, Boileau vivant?
+Si Boileau a été «touché» plus «vivement» que personne des belles choses
+de Racine, c’est précisément parce qu’il était critique et parce qu’il
+jouissait d’autant plus des belles choses qu’il était plus horripilé des
+mauvaises. Qui a plus vivement, qui a plus passionnément joui des belles
+choses que Sainte-Beuve? Et pourquoi? Parce qu’il avait affiné son goût
+critique par une immense lecture méditée, parce qu’il avait toujours _lu
+en critique_. La critique n’est pas autre chose qu’un exercice continu
+de l’esprit, par lequel nous le rendons apte à comprendre où est le
+faux, le faible, le médiocre, le mauvais et à être très sensible au
+faux, au faible, au médiocre et au mauvais, grâce à quoi nous le sommes
+pareillement au vrai et au beau et infiniment plus que nous ne
+l’eussions été sans cet exercice.
+
+Le lecteur, qui ne lit pas en critique, bon esprit du reste et juste,
+mais qui ne réagit point, ne fait pas une extrême différence entre
+Racine et Campistron, entre Rousseau et Diderot et entre Diderot et
+Helvétius. Il ne fait pas, dans le même auteur, de grandes différences
+entre un ouvrage et un autre, entre le _Misanthrope_ et le _Mariage
+forcé_. La lecture est pour lui un plaisir passif, pour mieux parler un
+plaisir uni, sans accidents, sans montées et sans descentes, sans
+grandes émotions, sans transports d’admiration et sans irritations
+vives, sans émotions, pour tout dire d’un mot.
+
+Le lecteur qui lit en critique se prive à la vérité de plaisirs
+médiocres ou moyens; mais c’est la rançon; et, par compensation de cette
+perte, il se prépare des plaisirs exquis quand il découvrira l’œuvre
+exquise. Ce ne sont donc pas les «très belles choses» dont il se prive,
+ce sont les très belles choses que d’avance il met à part en se mettant
+en état, quand il les trouvera, de les démêler du premier coup avec un
+cri d’amour et de gratitude.
+
+Au fond il ne faut pas dire qu’il n’y a que les critiques qui ne
+jouissent pas; il faut dire qu’il n’y a que les critiques qui jouissent
+vivement. Le lecteur critique est le lecteur armé, armé d’armes
+défensives. On ne l’emprisonne pas, on ne le garrotte pas du premier
+coup, ni facilement; mais, précisément à cause de cela, quand on le
+charme c’est avec l’ivresse du plaisir qu’il laisse tomber toutes ses
+armes.
+
+Ce n’est pas à dire (et Nietzsche a d’excellentes remarques sur ce
+point), que le lecteur doive être armé tout d’abord, en ouvrant le
+livre, ni le spectateur tout d’abord en voyant la toile se lever. Il
+faut d’abord se livrer, vouloir se livrer, se livrer par méthode.
+Nietzsche dit très bien: «_L’amour en tant qu’artifice_. Qui veut
+apprendre à connaître réellement quelque chose de nouveau, que ce soit
+un homme, un événement, un livre, fait bien d’adopter cette nouveauté
+avec tout l’amour possible, de détourner résolument sa vue de ce qu’il y
+trouve d’hostile, de choquant, de faux, même de l’oublier, si bien qu’à
+l’auteur d’un livre, par exemple, on donne la plus grande avance et que,
+d’abord, comme dans une course, on souhaite, le cœur palpitant, qu’il
+atteigne son but. Par ce procédé, _on pénètre en effet la chose jusqu’au
+cœur, jusqu’à son point émouvant_, et c’est justement ce qui s’appelle
+apprendre à connaître.»
+
+Rien de plus juste, rien de plus certain; il faut toujours, d’abord,
+être sympathique. La sympathie est la clef par laquelle on entre. Mais
+Nietzsche ajoute tout de suite: «Une fois là, le raisonnement fait après
+coup ses restrictions. Cette estime trop haute, _cette suspension
+momentanée_ du pendule critique n’était qu’un artifice pour prendre à la
+pipée l’âme d’une chose.»
+
+Il faut donc être un lecteur armé, qui désarme par méthode et pour
+comprendre, qui reprend ses armes pour discuter, qui désarme enfin de
+nouveau quand l’examen critique lui a prouvé qu’il est en face d’une
+chose dont la vérité ou la beauté est indiscutable.
+
+Mais, tout compte fait, il faut être un lecteur critique, ayant,
+seulement, les méthodes de la critique juste, dans tous les sens de ce
+mot.
+
+La contre-épreuve de ceci, c’est l’esprit critique chez l’auteur
+lui-même. L’auteur doit avoir l’esprit critique, et il doit l’exercer
+tout juste avec les méthodes et les démarches mêmes que nous venons de
+voir que doit observer le lecteur. C’est ici, ce me semble bien, que
+Nietzsche a erré. Il paraît croire que l’artiste ne doit pas du tout
+être critique de lui-même: «... c’est ce qui distingue l’artiste du
+profane qui est réceptif. Celui-ci atteint les points culminants de sa
+faculté d’émotion en recevant; celui-là, en donnant; en sorte qu’un
+antagonisme entre ces deux prédispositions est non seulement naturel,
+mais encore désirable. Chacun de ces états possède une optique contraire
+à l’autre. Exiger de l’artiste qu’il s’exerce à l’optique du spectateur,
+du critique, c’est exiger qu’il appauvrisse sa puissance créatrice. Il
+en est de cela comme de la différence des sexes: il ne faut pas demander
+à l’artiste qui donne, de devenir femme, de recevoir. Notre esthétique
+fut jusqu’à présent une esthétique de femme, en ce sens que ce sont
+seulement les hommes réceptifs à l’art qui ont formulé leurs expériences
+au sujet de ce qui est beau. Il y a là, comme l’indique ce qui précède,
+une erreur nécessaire. Celle de l’artiste, car l’artiste qui
+comprendrait se méprendrait, il n’a pas à regarder en arrière; il n’a
+pas à regarder du tout; il doit donner. C’est à l’honneur de l’artiste
+qu’il soit incapable de critiquer. Autrement il n’est ni chair ni
+poisson, il est _moderne_.»
+
+Par «modernes», Nietzsche entend ces artistes qui précisément, sont très
+intelligents, sont très critiques, raisonnent de leur art, surveillent
+leur art et font exactement ce qu’ils veulent faire. Le type, pour moi,
+en est Virgile ou Racine. Le type, pour Nietzsche, en est Euripide, non
+sans raison, ou Lessing, et il dit sur eux avec une singulière
+pénétration: «Euripide se sentait, certes, en tant que poète supérieur à
+la foule mais non pas à deux de ses spectateurs... D’eux seuls il
+écoutait la valable sentence portée sur son ouvrage, ou la réconfortante
+promesse de victoires futures lorsqu’il se voyait encore une fois
+condamné par le tribunal du public. De ces deux spectateurs, l’un est
+Euripide lui-même, Euripide en tant que penseur et non pas en tant que
+poète. On pourrait dire de lui que, à peu près comme chez Lessing,
+l’extraordinaire puissance de son sens critique, a sinon produit, au
+moins fécondé sans cesse une activité créatrice, artistique, parallèle.
+Doué de cette faculté, il s’était assis dans le théâtre et avait étudié
+ses grands devanciers... Et il y trouve de l’énigmatique et du
+mystère... Même dans le langage de l’ancienne tragédie, il y avait pour
+lui beaucoup de choses choquantes, tout au moins inexplicables... C’est
+ainsi qu’assis dans le théâtre, il réfléchissait longuement, inquiet et
+troublé, et il dut s’avouer, lui, le spectateur, qu’il ne comprenait pas
+ses grands devanciers... Dans cette angoisse, il rencontra l’autre
+spectateur (Socrate) qui ne comprenait pas la tragédie et pour ce motif
+la méprisait. Délivré de son isolement en s’alliant à celui-ci, il put
+oser entreprendre une guerre monstrueuse contre les œuvres d’art
+d’Eschyle, de Sophocle, et cela non par des ouvrages de polémique, mais
+par ses œuvres de poète dramatique opposant sa conception de la tragédie
+à celle de la tradition.»
+
+Voilà donc le poète conscient, le poète qui _comprend_, le poète qui
+analyse, le poète qui est mêlé d’un critique et qui fera exactement ce
+qu’il aura voulu faire. Nietzsche ne l’aime pas, sans doute, Nietzsche
+ne le voit pas comme type du grand poète, lequel est tout instinct et ne
+doit pas regarder en arrière et ne doit rien regarder du tout; mais
+cependant il l’admet, et il va jusqu’à dire que son extraordinaire
+puissance de sens critique a, sinon produit, du moins _fécondé_ sa
+faculté créatrice. Le poète est donc quelquefois mêlé d’un critique dont
+l’office est d’abord de démêler ce que veut le poète et de l’avertir de
+ce qu’il veut--«ce que tu veux obscurément, le voici clairement; tu veux
+ceci»--dont l’office est ensuite de surveiller le travail de l’artiste
+et de l’avertir qu’il ne fait pas ce qu’il veut et ce qu’il a voulu.
+
+Le poète est quelquefois mêlé de ce critique-là. Mon opinion est même
+qu’il l’est toujours. Victor Hugo, qu’on pourrait si bien soupçonner de
+manquer de sens critique, en a, puisqu’il se corrige et puisqu’il se
+corrige toujours bien, comme l’étude de ses manuscrits le prouve.
+
+Un poète est un poète uni à un critique d’art et travaillant avec lui.
+
+Mais travaillent-ils ensemble, en même temps? Point du tout, et c’est
+cela qui est impossible. Si, dans l’artiste le critique intervenait
+pendant que l’artiste travaille, c’est alors que seraient absolument
+vraies les paroles de Nietzsche, «l’artiste appauvrirait sa puissance
+créatrice», il la dessécherait même et deviendrait incapable de rien
+produire. Non, quand l’artiste travaille il doit s’abandonner à sa
+faculté créatrice, il ne doit pas regarder en arrière, ni nulle part, il
+doit «donner». Le mot de l’ancienne langue française, «donner», dans le
+sens de marcher impétueusement en avant, est admirable. Mais plus tard
+le critique intervient et il juge, et il compare et il raisonne, et il
+contraint l’artiste à distinguer ce qu’il a fait de ce qu’il a voulu
+faire, et il l’amène à se corriger et il juge des corrections, et enfin
+il donne son approbation et même son admiration devant la vérité ou la
+beauté définitivement atteintes.
+
+_Or_, s’il en est ainsi, remarquez-vous les coïncidences entre les
+démarches du lecteur et du poète? Elles sont identiques. Le lecteur doit
+s’abandonner d’abord à une sympathie instinctive ou voulue, pour
+l’auteur; le poète doit s’abandonner d’abord à son inspiration, à sa
+verve, à sa foi en lui, à sa sympathie pour lui même en tant
+qu’artiste;--le lecteur doit ensuite se faire critique, raisonner,
+comparer, juger, discuter; l’auteur doit ensuite se faire critique,
+réveiller le critique qui est en lui, examiner, comparer, raisonner,
+discuter, juger;--le lecteur doit enfin admirer, s’il y a lieu, ce qui a
+comme passé successivement par sa sympathie et par sa critique; l’auteur
+doit enfin approuver et même admirer, s’il y a lieu, ce qu’il a conçu
+dans la foi et dans l’amour, ce qu’il a contrôlé et redressé ensuite à
+l’aide de son sens critique.
+
+Foi, critique, admiration, il y a trois phases, _qui sont les mêmes_
+que, et le lecteur et le poète, doivent traverser successivement pour
+arriver, l’un à la pleine admiration, l’autre à la pleine réalisation du
+vrai ou du beau.
+
+Si tout cela est vrai, ne l’est-il pas que _la critique est toujours là
+quand il s’agit d’œuvre d’art_, tant pour prendre possession du beau que
+pour le créer, qu’il faut que le lecteur soit critique puisqu’il faut
+que l’auteur le soit, et qu’il faut que le poète le soit puisque le
+lecteur doit l’être? Et si l’auteur doit l’être lui-même, ce que
+Nietzsche lui-même avoue, n’est-il pas vrai à plus forte raison qu’il
+faut que le lecteur le soit pour son plus grand plaisir, qui est
+l’admiration intelligente, l’admiration consciente, l’admiration qui
+sait pourquoi elle admire?
+
+Donc, que devient le mot de La Bruyère? Il est absolument faux!
+
+Ainsi parlera un homme qui prendra le mot «critique» dans le sens où
+tout le monde le prend aujourd’hui.
+
+_Seulement_ il est infiniment probable que La Bruyère lui-même ne l’a
+pas pris du tout dans ce sens. De son temps, «esprit critique»
+signifiait le plus souvent esprit de dénigrement, ou tout au moins
+esprit de mécontentement. Quand Boileau dit: «Gardez-vous, dira l’un, de
+cet esprit critique», il veut dire, on le sent assez: gardez-vous de cet
+épigrammatiste. La Fontaine, dans sa fable _Contre ceux qui ont le goût
+difficile_, emploie le mot critique dans le même sens; Molière de même:
+«un cagot de critique... car il contrôle tout ce critique zélé».--Dès
+lors, si La Bruyère l’emploie dans ce sens, ce que l’on voit qui est
+probable, La Bruyère a raison. Ce qui empêche de jouir des belles
+choses, c’est l’envie de les trouver mauvaises; il n’y a rien de plus
+incontestable.
+
+Cette envie est très naturelle. En dehors même de cette impatience des
+supériorités dont j’ai parlé plus haut, l’instinct de taquinerie est une
+des formes de l’instinct querelleur, qui est extrêmement fort dans
+l’humanité. Je ne suis pas tout à fait de l’avis de Voltaire sur ce
+point. En quittant Pococurante, Candide dit à Martin: «Voilà le plus
+heureux de tous les hommes; car il est au-dessus de tout ce qu’il
+possède.--Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce
+qu’il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs
+estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.--Mais, dit
+Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des
+défauts là où les autres hommes croient voir des beautés?--C’est-à-dire,
+reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir?»
+
+Au fond, je suis très bien de l’avis de Martin. Cependant il avait tort
+de croire absolument qu’il n’y a pas de plaisir à n’avoir pas de
+plaisir. Il y en a. Il y a précisément la jouissance qu’on éprouve à
+n’être de l’avis de personne. D’abord, c’est une attestation de
+supériorité que l’on se donne. «Que d’autres admirent tel ouvrage; c’est
+affaire à eux; c’est bien pour eux qu’il est écrit; ils sont à sa
+hauteur, parce qu’il est à leur niveau. Mais moi...»
+
+Je me rappelle encore de quel air un de mes amis, voyant _la Dame aux
+Camélias_ affichée, me désignait l’affiche du bout de sa canne et me
+disait: «C’est beau, cette pièce-là!» Cela voulait dire: «Je suis
+parfaitement sûr que tu es assez philistin pour trouver cela beau?» Or
+croyez-vous que cet homme ne jouissait pas? Il jouissait de toute son
+âme.
+
+Ensuite, c’est le plaisir d’offenser, de provoquer, c’est l’instinct de
+lutte. On connaît assez l’homme qui en politique est toujours de
+l’opposition. C’est un homme qui n’aime pas à approuver, et qui n’aime
+pas à approuver parce qu’il aime la dispute, la contradiction, la
+provocation, le défi, le regard hostile cherchant le regard hostile. Le
+mécontentement, c’est le désir de mécontenter. Le pococurante en
+littérature est un mécontent qui veut surtout qu’on soit, autour de lui,
+mécontent de son mécontentement. Maint homme est heureux de voir autour
+de lui des visages renfrognés et qui le sont parce qu’il a voulu qu’ils
+le soient. C’est une volonté de puissance.
+
+Et enfin, peut-être surtout, le pococurantisme est un désir de se rendre
+témoignage à soi-même _que l’on n’est pas dupe_. De même que l’honnête
+homme est satisfait d’avoir vu clair dans le manège d’un charlatan et de
+n’être pas tombé dans ses pièges, de même le pococurante considère les
+artistes, les auteurs, les poètes et les jolies femmes comme des
+thaumaturges et faiseurs de prestiges qui empaument adroitement
+l’humanité. L’humanité soit, mais non pas lui. On n’a pas raison de lui
+si facilement. Il sait se défendre; il n’a même pas besoin de se
+défendre; il est inaccessible; il voit clair dans le jeu et on ne lui en
+donne pas à garder. La satisfaction de n’être pas dupe se mesure à
+l’horreur que l’on a de l’être et cette horreur est infinie chez
+quelques hommes.
+
+La Bruyère a très bien indiqué pourquoi l’on a honte de pleurer au
+théâtre, tandis que l’on n’a point honte d’y rire: «Est-ce une peine que
+l’on sent à laisser voir que l’on est tendre, et à marquer quelque
+faiblesse surtout en un sujet faux et dont il semble _que l’on soit la
+dupe_?» Assurément c’est cela, tandis que, pour ce qui est de rire, on
+s’y laisse aller plus facilement parce qu’on est moins dupe et l’on fait
+moins figure de dupe en riant qu’en pleurant, le rire vous laissant
+toute liberté d’esprit et les pleurs marquant qu’on l’a perdue, et qu’on
+est pénétré jusqu’au fond et possédé par le sujet et par l’auteur.
+
+Encore l’on sait fort bien que les esprits «forts» et les esprits
+«délicats» ne rient pas plus qu’ils ne pleurent et, quand il y a matière
+à hilarité, se contentent de sourire, rire à gorge déployée n’étant _pas
+beaucoup moins que pleurer_ signe que l’on est conquis et en possession
+de l’auteur.
+
+Tout de même, ou à peu près tout de même, admirer, c’est avouer que l’on
+est ébloui, fasciné, étourdi par le talent, l’habileté, l’adresse, la
+rouerie d’un auteur. On n’aime pas beaucoup avouer cela.
+
+Voilà au moins quelques éléments de cet esprit critique dont parle La
+Bruyère et entendu comme il l’entend.
+
+Or Martin a-t-il bien raison quand il dit: «le plaisir de s’empêcher
+d’avoir du plaisir»? Non pas tout à fait; car le pococurante ne
+s’empêche point d’avoir du plaisir; il va bel et bien en chercher où il
+peut en trouver. Il se refuse le plaisir de l’admiration, sans doute,
+mais pour s’en donner un plus aigu et plus pénétrant qui est de se
+contempler n’admirant point et de se féliciter de n’admirer pas. N’en
+doutez point, Martin, c’est toujours son plaisir qu’on cherche et
+c’est-à-dire une activité psychique conforme au caractère que l’on a.
+
+Mais si l’on a comme le choix, si, avec des penchants, comme tous les
+hommes, à l’orgueil, à la taquinerie, à la dispute, au désir de se
+distinguer, à l’horreur d’être dupe, on en a aussi à l’admiration ou
+simplement au plaisir de goûter les belles choses, il vaut certainement
+mieux incliner de ce dernier côté et, si vous êtes ainsi partagé, je
+vous dirai: Considérez le «plaisir de la critique» comme le plus grand
+ennemi et le plus dangereux de la lecture et faites-lui bonne guerre. Le
+«plaisir de la critique», dans le sens où l’entend La Bruyère, est juste
+aussi funeste à la lecture que l’esprit critique dans le sens moderne du
+mot lui est utile.
+
+Amour-propre, passions diverses, timidité, esprit de mécontentement,
+tels sont les principaux ennemis de la lecture, à ne compter que ceux
+que nous portons en nous. On voit qu’ils sont nombreux, et l’on a vu
+qu’ils sont assez terribles. Il faut se tenir en garde contre eux, si
+l’on ne veut pas se préparer une vieillesse triste, puisque les livres
+sont nos derniers amis, et qui ne nous trompent pas, et qui ne nous
+reprochent pas de vieillir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA LECTURE DES CRITIQUES
+
+
+Il y a une grande question. Faut-il lire, concurremment avec les bons
+auteurs, ceux qui ont parlé d’eux ou qui en parlent? Faut-il lire les
+critiques?
+
+J’en suis très modérément d’avis, mais j’en suis d’avis.
+
+Qu’est-ce qu’un critique? C’est un ami qui cause avec vous de vos
+lectures, faisant les mêmes ou ayant fait les mêmes. Or, ce personnage
+est-il inutile, est-il odieux? Non, sans doute; dans la vie domestique
+vous le recherchez. Vous sentez qu’il vous fait réfléchir, qu’il
+renouvelle en vous vos sensations et impressions de lecteur, qu’il
+éveille en vous des curiosités de lecteur, qu’en épousant ou en
+contrariant vos jugements, il fait que vous les révisez, à quoi sans
+doute votre goût s’exerce et s’affine; qu’en vous dirigeant du côté de
+nouvelles lectures, il vous ouvre des pays nouveaux auxquels vous
+songiez vaguement, ou ne songiez point, et qui peuvent être d’une grande
+beauté ou d’une étrangeté captivante.
+
+Enfin vous êtes content de l’ami qui cause avec vous de vos lectures et
+des siennes. Il est quelquefois cassant; il est quelquefois un peu trop
+admiratif et ami de tout le monde; il est quelquefois, à votre goût,
+trop tourné du côté du passé ou au contraire trop attiré vers les
+nouveautés, et homme qui découvre tous les matins un nouveau
+chef-d’œuvre, ce qui lui fait oublier celui qu’il a découvert hier; il
+est quelquefois l’homme qui n’a que de la mémoire et qui cite presque
+sans choix, et vous le trouvez monotone; il est quelquefois l’homme qui,
+en parlant des autres, songe surtout à lui et qui, dans l’esprit des
+auteurs, ne trouve presque qu’une occasion de faire admirer celui qu’il
+a; mais quels que soient ses défauts vous l’aimez toujours un peu: le
+lecteur aime celui qui lit et qui lui parle de lectures, et en vient
+même, par besoin de confidences intellectuelles à faire et à recevoir, à
+ne pouvoir plus se passer de lui.
+
+Eh bien! le critique est précisément cet ami que vous avez et, si vous
+n’en avez pas, il le remplace.
+
+Vous n’avez pas tort d’aimer le critique.
+
+Mais, et c’est ici que la question se pose dans ses vrais termes,
+_quand_ faut-il lire les critiques? A quel moment? Le critique qui parle
+de Corneille, avant d’avoir lu Corneille lui-même, ou après que vous
+aurez lu Corneille? Voilà le point.
+
+J’ai souvent dit: un critique est un homme qui sert à vous faire lire un
+auteur à un certain point de vue et dans certaines dispositions d’esprit
+qu’il vous donne. Si cela est vrai, prenons garde! Est-ce qu’il se
+faudrait pas... ne point lire le critique du tout?
+
+Il semble bien; car enfin ce qui m’importe à moi lecteur (et en vérité,
+c’est mon devoir) c’est d’avoir une impression personnelle, c’est
+d’avoir une impression bien à moi, c’est d’être ému par Corneille très
+personnellement et non pas d’être ému par Corneille selon l’impression
+d’un autre. Ce point de vue où le critique m’aura mis, c’est le sien;
+cette disposition d’esprit où il m’aura mis, c’est la sienne. De sorte
+que lire le critique avant l’auteur, c’est m’empêcher de comprendre
+l’auteur moi-même; c’est me forcer à ne l’entendre que d’une oreille
+préparée et presque formée par un autre; c’est bien travailler à me
+mettre dans l’impossibilité d’être touché directement, et c’est-à-dire
+c’est bien travailler à me rendre incapable de jouissance. Voilà
+vraiment un beau profit!
+
+Ajoutez qu’une certaine paresse aidant, ou, si vous voulez, la loi du
+moindre effort, je me contenterai bientôt de savoir ce que pensent des
+auteurs les critiques les plus autorisés, sans jamais lire les auteurs
+eux-mêmes; d’abord, parce que--si l’on sait choisir ses critiques--c’est
+plus court; ensuite, parce que même les critiques prolixes ont
+débrouillé la matière et me donnent, par les citations qu’ils font de
+leur auteur, le meilleur, évidemment, de cet auteur-là, ce qui peut me
+suffire; ensuite et surtout parce que, devant, quand je lirai l’auteur
+après le critique, subir l’influence de celui-ci et lire dans la
+disposition d’esprit où il m’aura mis; si je dois, l’auteur lu après le
+critique, avoir la même impression que le critique seul étant lu,
+j’épargne du temps en lisant le critique seul.
+
+Et c’est ainsi que Renan a très bien dit qu’un temps viendrait où la
+lecture des auteurs serait remplacée par celle des historiens
+littéraires. Il avait même l’air de n’être pas fâché en disant cela.
+
+Il y a beaucoup de vrai dans ces observations et, je le dirai en
+passant, c’est bien pour cela que moi, très partisan de la lecture des
+auteurs eux-mêmes, j’ai souvent applaudi de tout mon cœur aux critiques
+prolixes. «Comment! Celui-ci écrit deux volumes sur la _Princesse de
+Clèves_; celui-ci cinq volumes sur Jean-Jacques Rousseau! Tant mieux!
+
+--Comment? tant mieux?
+
+--Sans doute! Le lecteur trouvera plus court de lire Rousseau lui-même!»
+
+Cependant il faut s’entendre. Distinguons d’abord entre l’historien
+littéraire et le critique proprement dit.
+
+L’historien littéraire doit être aussi impersonnel qu’il peut l’être; il
+devrait l’être absolument. Il ne doit que renseigner. Il n’a pas à dire
+quelle impression a faite sur lui tel auteur; il n’a à dire que celle
+qu’il a faite sur ses contemporains. Il doit indiquer l’esprit général
+d’un temps d’après tout ce qu’il sait d’histoire proprement dite;
+l’esprit littéraire et artistique d’un temps, ce qui est déjà un peu
+différent, d’après tout ce qu’il sait d’histoire littéraire et de
+l’histoire même de l’art; mesurer, ce qui du reste est impossible, mais
+c’est pour cela que c’est intéressant, les influences qui ont pu agir
+sur un auteur; s’inquiéter de la formation de son esprit d’après les
+lectures qu’on peut savoir qu’il a faites, d’après sa correspondance,
+d’après les rapports que ses contemporains ont faits de lui; s’enquérir
+des circonstances générales, nationales, locales, domestiques,
+personnelles dans lesquelles il a écrit tel de ses ouvrages et puis tel
+autre; chercher, ce qui est encore une manière de le définir,
+l’influence que lui-même a exercée et c’est-à-dire à qui il a plu, les
+répulsions qu’il a excitées et c’est-à-dire à qui il a déplu. Ce n’est
+là qu’une très petite partie du travail de l’historien littéraire, mais
+cela en donne une idée suffisante.
+
+Ce qu’il ne doit pas faire, c’est juger, ni dogmatiquement, à savoir
+d’après des principes, ni, non plus, _impressionnellement_, à savoir
+d’après les émotions qu’il a eues. Il est trop clair qu’en ce faisant,
+il sortirait complètement de son rôle d’historien. Il ferait de
+l’histoire littéraire, comme on faisait de l’histoire proprement dite au
+XVIe ou encore au XVIIe siècle, quand l’historien jugeait les rois et
+les grands personnages de l’histoire, les louait ou les blâmait, se
+révoltait contre eux comme eût fait une province ou les couvrait de
+fleurs comme à une entrée de ville; enfin dirigeait l’histoire tout
+entière et l’inclinait à être une prédication morale.
+
+L’historien littéraire ne doit pas plus en user ainsi que l’historien
+politique. Il ne doit connaître et faire connaître que des faits et des
+rapports entre les faits. Le lecteur ne doit savoir ni comment il juge
+ni s’il juge; ni comment il sent, ni s’il sent.
+
+Le critique, au contraire, commence où l’historien littéraire finit, ou
+plutôt il est sur un tout autre plan géométrique que l’historien
+littéraire. A lui, ce qu’on demande, au contraire, c’est sa pensée sur
+un auteur ou sur un ouvrage, sa pensée, soit qu’elle soit faite de
+principes ou qu’elle le soit d’émotions; ce qu’on lui demande, ce n’est
+pas une carte du pays, ce sont des impressions de voyage; ce qu’on lui
+dit, c’est: «Vous vous êtes rencontré avec M. Corneille; quel effet
+a-t-il fait sur vous? Est-il entré dans vos idées générales sur la
+littérature et sur l’art d’écrire, ou les a-t-il contrariées, et par
+conséquent l’avez-vous hautement approuvé ou condamné sévèrement? Si
+vous êtes plutôt et surtout ou même uniquement un homme de sentiment, de
+sensibilité, d’émotion, quelles émotions M. Corneille a-t-il excitées en
+vous, de quelle manière votre âme a-t-elle réagi, délicieusement ou
+douloureusement, ou faiblement, à rencontrer la sienne; qu’est devenue
+votre sensibilité dans le commerce ou au contact de M. Corneille?
+
+--Mais vous m’interrogez autant, au moins, sur moi que sur Corneille?
+
+--_Certainement_!»
+
+Voilà ce qu’est le critique. Peu s’en faut qu’il ne soit le contraire
+même de l’historien littéraire; tout au moins ils sont si différents que
+ce qu’on demande à l’un, et légitimement, c’est ce qu’on ne demande pas
+et ce qu’on ne doit pas demander à l’autre, et la converse est vraie.
+
+Il a fallu insister sur ce point, parce qu’il n’y a pas si longtemps
+qu’on a compris la grande différence qu’il y a entre l’historien
+littéraire et le critique; parce que, jusqu’aux dernières années du
+dernier siècle, les historiens littéraires croyaient avoir mission de
+critique et réciproquement; parce que telle histoire de la littérature
+française, celle de Nisard, est tout entière œuvre de critique et comme
+histoire littéraire n’existe pas, de telle sorte que l’auteur n’a rien
+fait de ce qu’il devait faire et a fait tout le temps, et du reste d’une
+manière admirable, ce qu’il devait ne pas faire du tout; si bien encore
+que son livre, absolument manqué comme histoire littéraire, reste tout
+entier debout comme recueil de morceaux de critique.
+
+Or, cette distinction étant faite et si vous l’admettez, revenons à
+notre question: quand faut-il lire le critique?
+
+Cela dépend précisément de la question de savoir s’il est historien
+littéraire, d’après la définition que nous avons donné de l’historien
+littéraire, ou s’il est critique, selon la définition que nous avons
+donnée du critique. S’il est historien littéraire, il faut le lire avant
+de lire l’auteur, et s’il est critique, il ne faut _jamais_ le lire
+avant. S’il est historien littéraire, il vous donnera tous les
+renseignements qui vous sont utiles, et dont quelques-uns vous sont
+indispensables sur le monde où vivait l’auteur, sur les hommes pour qui
+il a parlé, sur tout ce qui (son génie mis à part) l’a fait ce qu’il a
+été; il vous introduira ainsi chez lui; il vous fournira toutes les
+informations sans lesquelles vous ne comprendriez de lui à très peu près
+rien. Il est donc prouvé qu’il faut lire l’historien littéraire avant
+l’auteur à qui vous voulez vous attacher. L’introduction à
+l’intelligence de Corneille, c’est l’histoire du temps de Corneille,
+toute l’histoire du temps de Corneille et particulièrement l’histoire de
+la littérature française de 1600 à 1660.
+
+Pour le critique, c’est très différent. Il est très vrai que, si vous le
+lisez avant l’auteur avec qui vous désirez lier commerce, il vous nuira
+beaucoup plus qu’il ne vous rendra des services. Vous ne pourrez pas, en
+lisant l’auteur, ou vous pourrez difficilement, vous débarrasser du
+point de vue du critique pour recevoir l’impression directe; le critique
+sera comme un écran entre l’auteur et vous. Vous désiriez savoir quel
+effet ferait sur vous Montaigne, et vous ne savez pas si ce qui vous
+vient à l’esprit, en lisant Montaigne, vous vient en effet de Montaigne
+ou de Nisard; vous vouliez connaître votre sensibilité modifiée par
+Montaigne; vous connaissez une modification faite peut-être par
+Montaigne, mais préparée par Nisard; vous connaissez quelque chose en
+vous qui est de Montaigne, de Nisard et de vous-même; il y a un terme de
+trop; ce n’est pas lire Montaigne que de le lire à travers Nisard, que
+de le lire en y cherchant instinctivement, et en y trouvant forcément,
+moins les pensées de Montaigne que les pensées que Montaigne a inspirées
+à Nisard; et pour lire Montaigne vraiment, ce qui s’appelle lire, il
+faudrait d’abord que vous missiez Nisard en total oubli.
+
+S’il est ainsi, il va de soi qu’il ne fallait pas commencer par lire le
+critique.
+
+--Alors, lisons l’historien littéraire avant et le critique jamais!
+
+--Pourquoi? Lisons l’historien littéraire avant et le critique après.
+Après, c’est trop tard? Non point. Le critique doit inviter à relire ou
+à repenser sa lecture. Voilà le vrai rôle du critique. Le critique
+prépare non pas, comme je l’ai dit d’abord, à lire dans une certaine
+disposition et à un certain point de vue: en quoi il serait nuisible; il
+prépare à relire à un certain point de vue et dans une certaine
+disposition d’esprit, en quoi il est utile.
+
+Reprenons l’exemple, donné plus haut, de l’ami avec qui vous causez
+littérature. Vous avez lu le dernier roman; il vous a laissé telle
+impression; vous rencontrez l’ami; il l’a lu, lui aussi; le livre lui a
+laissé une impression très différente; vous discutez, vous donnez vos
+raisons, il donne les siennes, vous rapportez tel détail qu’il n’a pas
+vu, il vous indique telle particularité qui vous est échappée; vous
+rentrez chez vous; vous ne songez guère qu’à relire le volume, tout au
+moins à le repasser en revue dans votre mémoire; d’une façon ou d’une
+autre, vous le relisez, vous le revoyez sous un nouvel angle. C’est
+votre ami qui en est cause. Voilà le rôle du critique, et voilà le cas
+où le critique ne peut pas être nuisible, fût-il mauvais, puisqu’il ne
+fait que provoquer une révision; et peut être très utile parce qu’il la
+provoque.
+
+J’ai vécu pendant quelques années dans une société d’hommes très
+intelligents, très lettrés, de beaucoup de goût, très décisionnaires
+aussi, qui parlaient sans cesse des ouvrages nouveaux. Je les avais
+presque toujours lus avant qu’ils n’en parlassent et j’écoutais ces
+messieurs avec un très vif intérêt. Leurs décisions un peu tranchantes
+et leurs aperçus, extrêmement inattendus de moi, m’étonnaient et me
+donnaient beaucoup à penser. Je rentrais chez moi toujours avec le
+véritable besoin de relire le livre dont ils avaient parlé et de
+comparer mes impressions aux leurs. C’était un très grand profit; je
+n’étais pas toujours, après révision, de leur avis; je n’en étais même
+jamais; mais j’avais relu avec un esprit nouveau, et c’est cela qui est
+important. Je leur dois beaucoup.
+
+Au bout d’un certain temps, à la vérité, ils cessèrent de m’être utiles,
+parce que je m’aperçus que de tous les livres dont ils parlaient, ils
+n’avaient jamais lu une page, ce qui m’expliqua la netteté de leurs
+décisions et l’originalité de leurs aperçus. Ils n’avaient pas lu, ils
+avaient des idées générales, ils avaient des idées préconçues, ils
+jugeaient de haut et sans réplique: ils remplissaient la définition du
+grand critique.
+
+Mais remarquez: si à toutes leurs qualités ils avaient ajouté la
+faiblesse de lire les livres dont ils devaient parler, leurs décisions
+eussent été moins tranchantes et leurs considérations moins originales;
+ils eussent été des critiques de moyen ordre; mais leur influence sur
+moi eût été la même et même se serait prolongée plus longtemps; j’aurais
+relu, après leurs conversations, avec un esprit nouveau.
+
+C’est le bienfait du critique. Le critique est cause que le lecteur fait
+des lectures méditées après avoir fait des lectures abandonnées; le
+critique est cause que le lecteur fait des lectures dans un champ plus
+vaste de pensées; le critique est cause que le lecteur, après avoir lu
+l’auteur tête-à-tête, le lit à trois ou à quatre; il ne faudrait pas
+étendre indéfiniment ce cercle et comme multiplier l’auditoire autour de
+l’auteur; mais il faut, au bon moment, rompre le tête-à-tête.
+
+Car il durerait. L’auteur que vous avez lu personnellement, si vous me
+permettez de parler ainsi, l’auteur que vous avez lu personnellement, ce
+qu’il fallait faire en effet, si vous le relisez sans consultation, vous
+retrouvez en le relisant, toutes les mêmes impressions que vous avez
+eues à une première lecture; elles ont laissé leurs «traces», comme dit
+Malebranche; vous creusez fatalement dans le même sillon.
+
+Il faut qu’à un moment donné--lequel? celui-là même où vous vous
+apercevez de la monotonie de vos sensations--vous vous avisiez de vous
+demander: «Qu’en pense un tel?» Quand vous saurez ce qu’en pense un tel,
+vous serez préparé pour un nouveau voyage; non, pour le même, mais avec
+une autre façon de voir. Les médecins appellent un confrère en
+consultation, non parce qu’ils se défient d’eux-mêmes, non parce qu’ils
+croient que leur confrère est plus habile qu’eux; ils ne le croient
+jamais; mais par crainte de persévérer dans un diagnostic faux, à cause
+de l’influence que garde sur nous une première impression ou une
+première idée. Ils changent d’air.
+
+Donc ne jamais lire le critique d’un auteur avant l’auteur lui-même; ne
+jamais relire un auteur qu’après avoir lu un ou plusieurs critiques de
+cet auteur, voilà, je crois, la bonne méthode de lecture et de
+_relecture_.
+
+D’autre part, lire l’historien littéraire avant l’auteur est à peu près
+indispensable; mais il ne l’est plus de lire l’historien littéraire
+après avoir lu l’auteur; ce n’est plus qu’un peu utile, quelquefois,
+selon les cas, pour vérifier telle concordance, le plus souvent pour se
+rappeler tel renseignement, donné par l’historien, que l’on sent qui
+nous fuit.
+
+Un petit inconvénient à cela, au temps actuel, c’est que jusqu’à présent
+tous les historiens littéraires, sans exception, je crois, ont prétendu
+être _en même temps_ critiques, critiques dans leurs livres d’histoire
+eux-mêmes, et que, par conséquent, si on les lit, comme on le doit,
+avant de lire l’auteur, le mauvais effet que produit le critique lu
+avant l’auteur, ils le produisent.
+
+Il est vrai, l’inconvénient est assez grave. Il cessera. Les historiens
+littéraires s’accoutumeront à n’être que des historiens, comme les
+critiques à n’être que des critiques; ou plutôt l’historien littéraire
+s’accoutumera à n’être qu’historien littéraire dans un livre d’histoire
+et à n’être que critique dans un livre de critique; ils s’y accoutument
+déjà, et ils font en cela le mieux du monde.
+
+Une question reste, assez grave. S’il en est comme j’ai dit, comment
+faut-il, dans l’enseignement, user des critiques? Il faut, à mon avis,
+mettre entre les mains des écoliers les historiens littéraires, ceux des
+historiens littéraires qui ne font pas de critique--puisque tous en
+font, ceux, jusqu’à nouvel ordre, qui en font le moins--et les leur
+faire lire avant les auteurs; ou il faut faire aux écoliers un cours
+d’histoire littéraire, comme on leur fait un cours d’histoire et les
+prier de ne lire que les auteurs dont, dans ce cours d’histoire
+littéraire, il leur aura déjà été parlé.
+
+Les choses s’arrangeront, du reste, assez bien d’elles-mêmes, puisque le
+cours d’histoire littéraire invitera l’enfant à lire tel ou tel auteur
+dont le nom l’aura frappé dans le cours. Je parle de la majorité des
+enfants qui, même en France, est assez docile.
+
+Quelques-uns seront, au contraire, incités par le cours à lire les
+auteurs dont il n’aura pas été parlé ou pas encore. Ma curiosité ayant
+été éveillée, en rhétorique, par le devoir français d’un de mes
+camarades que je ne connaissais pas autrement, parce qu’il était d’une
+autre pension que moi, j’allai à lui, quelque temps après, et je lui
+demandai ce qu’il faisait: «Depuis quelque temps, me dit-il, je m’occupe
+beaucoup de philosophie.» Il s’occupa sans doute des littérateurs latins
+et français l’année suivante.
+
+Mais la majorité des écoliers lira naturellement les auteurs vers
+lesquels le cours d’histoire littéraire ou les historiens littéraires
+mis entre leurs mains auront dirigé leur attention.
+
+--Mais les critiques proprement dits?
+
+--Rien ne m’embarrasse comme cette question. Du temps où j’ai fait mes
+études, on ne mettait entre nos mains aucun critique. Je n’ai lu
+Sainte-Beuve qu’à vingt-trois ans. On nous donnait des histoires
+littéraires, qui, à la vérité, je l’ai assez dit, étaient mêlés de
+critiques, mais qui, après tout, étaient surtout des histoires
+littéraires. Le professeur, quand il nous donnait un devoir à faire, les
+complétait par quelques renseignements se rapportant au devoir en
+question. Il nous traçait, par exemple, deux petits portraits de Sadolet
+et d’Érasme quand il nous donnait à confectionner une lettre d’Érasme à
+Sadolet. Voilà tout. Nous n’avions pas, bien entendu, ni de Sadolet, ni
+d’Érasme lu un mot. Que pouvait être notre devoir? Quelques lieux
+communs de morale ou de littérature, historiés de quelques
+particularités anecdotiques, précieusement recueillies de la bouche de
+notre professeur.
+
+C’était très vide. Nos «discours historiques» l’étaient un peu moins;
+car encore nous savions un peu plus d’histoire proprement dite que
+d’histoire littéraire; nous n’avions pas lu Érasme; mais nous
+connaissions un peu Henri IV, Louis XIV, Turenne et Condé.
+
+On reconnut, vers 1880, l’inanité de cette méthode et de ses résultats;
+on mit entre les mains des écoliers des critiques; on leur fit des cours
+de littérature très mêlés et même chargés de critique; on leur fit faire
+des dissertations sur le stoïcisme dans Montaigne et l’atticisme dans
+Molière;--et alors ce fut bien pis.
+
+Ce fut pis, parce que les enfants, incapables d’avoir assez lu Montaigne
+et Molière et de les avoir assez lus en critiques pour avoir des idées
+personnelles, des idées bien à eux sur le tour d’esprit particulier de
+Molière et de Montaigne, ne mettaient dans leurs devoirs que des
+lambeaux, quelquefois un peu démarqués, de Sainte-Beuve, de Brunetière,
+de Lintilhac. L’affligeante stérilité de ces exercices ne le cédait en
+rien à l’affligeante puérilité des exercices de 1865, si tant est
+qu’elle ne fût pas, au moins, plus éclatante aux yeux.
+
+Que faire donc? Énergiquement, doctoralement, quelques-uns disent: «Ne
+jamais demander à l’enfant que sa pensée personnelle, que l’impression
+qu’il a reçue et dont il a dû, seulement, se rendre compte, dont il a
+dû, seulement, prendre possession, en lisant _les Femmes savantes_,
+_Britannicus_ ou _l’Art de conférer_. Cultiver la personnalité, au lieu
+de l’étouffer sous celles d’autrui, au lieu de la forcer à abdiquer pour
+faire place à une personnalité d’emprunt: voilà, voilà ce qu’il y a à
+faire et rien autre.»
+
+Certes, j’en suis d’avis et de toute mon âme. Seulement, c’est tellement
+restreindre le champ des exercices scolaires qu’il se réduirait à
+presque rien. Cela revient à ceci: ne dites rien à l’élève sur le _Cid_,
+ne lui laissez rien lire sur le _Cid_, faites-lui lire le _Cid_ et puis
+demandez-lui ce qu’il en pense. Or, l’élève répondra que cela lui a
+beaucoup plu et que c’est très beau. Soyez sûr que, s’il répond autre
+chose, c’est qu’il aura triché; c’est qu’il aura lu quelque Sainte-Beuve
+ou quelque Lintilhac pour y trouver «des idées».
+
+_Comme fond_ et sauf quelques traits, quelques observations de détail,
+que ce sera le devoir du professeur de guetter, d’aviser et de relever
+avec soin pour en féliciter l’écolier, un devoir scolaire sera toujours
+un reflet. Ce qui sera de l’enfant, ce sera une composition bien
+ordonnée, une disposition claire et peut-être déjà adroite des idées, et
+un style déjà plus ou moins formé, et ce sera toujours sur ces choses
+qu’il faudra juger un devoir d’enfant. La personnalité, l’originalité,
+n’y comptez point.
+
+Elles viendront, et chez très peu, chez infiniment peu, beaucoup plus
+tard. Qui est-ce qui a une personnalité? Ils sont rares qui en ont une.
+Presque personne n’est une personne. Et à seize ans, personne n’est une
+personne. A quelques indices seulement, tel ou tel marque ou fait
+espérer qu’il en sera une.
+
+Même cette chasse à la personnalité, louable en soi, peut être un défaut
+chez le professeur. Il y a le professeur qui ne cherche qu’à rapprocher
+tous ses élèves d’un type convenu de bon sens, de rectitude d’esprit et
+de bon goût. C’est le professeur ordinaire. Il y a aussi le professeur
+qui, par souci, certes très louable, de chercher la personnalité et de
+la faire naître, prend, avec une bonne volonté touchante, pour des
+marques de personnalité hésitante encore et se cherchant, mais pouvant
+aboutir, de simples signes de bizarrerie, ou de simples boutades
+d’espiègle. Tel ce professeur, peut-être légendaire, qui était enchanté
+de l’élève Croulebarbe qui avait fait l’éloge de la Saint-Barthélémy:
+«Il a tort, je le lui ai dit, il a tort; mais il est personnel. Eh! Eh!
+Il est personnel.» C’est d’un professeur de ce genre qu’un de ses
+collègues disait: «Voilà Fliegenfanger qui est encore à la recherche
+d’un esprit faux.»
+
+Non, il faut se contenter d’un fond de discours qui n’aura d’ordinaire
+aucune originalité, qui sera d’emprunt plus ou moins adroit, et d’idées
+plus ou moins bien repensées--et d’une bonne disposition des parties, et
+d’un style sain, parfois agréable. Voilà tout ce qu’on peut demander à
+un très bon élève de première.
+
+Dès lors? Dès lors, je suis à peu près contraint à abandonner, pour ce
+qui est de l’enseignement, mon grand principe qui est de ne pas lire les
+critiques avant les textes. J’admets que, concurremment aux textes, pour
+«faire leurs devoirs», pour se préparer aux examens, pour donner à leurs
+esprits une culture générale, très superficielle, mais enfin une culture
+générale, les élèves des lycées lisent les critiques.
+
+Mais, mon principe, je le reprends très vite pour leur dire: au moins
+pour ce qui est des grands auteurs dont vous avez le temps de lire les
+œuvres principales, lisez toujours l’auteur d’abord et le critique
+seulement ensuite, seulement après vous être fait de l’auteur une idée,
+quelle qu’elle puisse être, qui soit à vous.
+
+De plus, cette habitude de lire presque concurremment, presque
+pêle-mêle, les textes et les critiques, surtout celle de lire les
+critiques et non les auteurs, perdez-la totalement, perdez-la
+énergiquement, dès que vous serez sortis du lycée. Elle est funeste en
+soi; elle fait des sots; elle fait en choses littéraires des hommes tout
+pareils à ceux qui, en politique, récitent les articles de fond de leur
+journal; elle fait des hommes-reflets; elle fait des hommes qui sont des
+lunes; il ne faut pas aspirer à être un soleil mais il ne faut pas non
+plus être comme la lune.
+
+Il y a deux éducations: la première que l’on reçoit au lycée, la seconde
+que l’on se donne à soi-même; la première est indispensable, mais il n’y
+a que la seconde qui vaille. Dans la première, lisez les critiques à peu
+près en même temps que les auteurs, encore avec les précautions que j’ai
+indiquées. Dans la seconde, ne lisez jamais le critique d’un auteur que
+pour relire l’auteur lui-même; autrement vous n’entreriez jamais dans la
+seconde éducation; vous resteriez toujours dans la première.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+RELIRE
+
+
+Lire est doux; relire est--quelquefois--plus doux encore. «A Paris, on
+ne relit pas, disait Voltaire; vive la campagne où l’on a le temps!»
+Relire est, en effet, une occupation de gens peu occupés. Royer-Collard
+disait: «A mon âge, on ne lit plus; on relit.» C’est, en effet, plaisir
+de vieillard. Il faudrait se persuader que c’est plaisir et profit de
+tous les âges, et ne pas le réserver exclusivement pour celui où je
+reconnais qu’il est plus à sa place qu’à tout autre.
+
+Il y a bien des raisons pour relire; j’en choisis trois qui me viennent
+plus précisément à l’esprit.
+
+On relit pour mieux comprendre. Ce sont surtout les philosophes, les
+moralistes, les penseurs, qu’on relit dans ce dessein, et ce n’est pas
+mal fait; mais il n’est auteur qu’on ne puisse relire dans cette
+intention, et il en est qui sont tellement dignes d’être relus qu’on
+doit les relire pour cet objet. Il n’y a pas d’auteurs plus clairs que
+La Fontaine, que La Bruyère. J’assure qu’à les relire pour la vingtième
+fois on trouve des passages que l’on n’avait point compris comme ils
+devaient l’être, et que l’on entend pour la première fois. A la fois
+l’on se sait gré de cette découverte, et c’est un plaisir; et l’on peste
+un peu de ne l’avoir pas faite plus tôt et c’est un exercice d’humilité
+qui est très sain.
+
+La découverte n’est pas toujours de détail. Il m’est arrivé, en relisant
+Jean-Jacques Rousseau d’un peu près, particulièrement dans sa
+correspondance, de m’apercevoir que Jean-Jacques Rousseau était
+aristocrate.
+
+Il n’y a rien de plus certain, encore qu’il ait donné leçon de
+démocratie et de la pire.
+
+Il faut, du reste, quand on relit, surveiller ces repentirs et ne pas se
+laisser trop aller au plaisir de la découverte et à celui du remords et
+à la taquinerie envers soi-même qui consiste à se dire qu’on a été
+précédemment un imbécile. «Vous avez eu tort, me disait un ami, d’avoir
+présenté Sainte-Beuve comme un positiviste, ou comme un sceptique, ou
+comme un agnostique. Je l’ai beaucoup relu; c’est un mystique.» Beaucoup
+relire Sainte-Beuve pour en arriver à découvrir qu’il est un mystique,
+c’est certainement un abus de la révision.
+
+Mais encore le plus souvent, presque toujours, quelques précautions
+prises, on comprend beaucoup mieux un auteur quand on le relit que quand
+on le lit pour la première fois. Il suffit de se défier un peu de soi et
+de ne pas lire chez lui seulement ce qu’on y met. Je relis beaucoup; je
+crois comprendre beaucoup mieux. C’est une vieillesse qui n’est pas sans
+charme que celle que l’on consacre à corriger ses vieux contresens.
+
+Le plaisir de mieux comprendre met, du reste, dans l’esprit un certain
+feu, une certaine chaleur qui excite l’imagination elle-même. On invente
+un peu à la suite de l’auteur. Soyez sûr que c’est en relisant que M.
+Jules Lemaître a écrit ses exquis _En marge_ et Émile Gebhart, son
+spirituel _Dernier voyage d’Ulysse_.
+
+On relit encore pour jouir du détail, pour jouir du style. La première
+lecture est au lecteur ce que l’improvisation est à l’orateur. C’est
+chose toujours un peu impétueuse; de tempérament si sain que l’on soit,
+ou quelque bonne méthode de lecture que l’on ait, on ne peut jamais
+s’empêcher tout à fait d’être pressé, avec un philosophe de voir quelle
+est son idée générale et quelles sont ses conclusions, avec un romancier
+de voir comment cela finit. Détestable précipitation; mais dont personne
+n’est absolument exempt.
+
+Comme l’orateur, dans l’épreuve de l’_Officiel_ qu’on lui soumet,
+corrige le style et la langue de son improvisation, à relire nous
+corrigeons notre improvisation de lecture. Nous faisons attention à la
+langue, au style, au rythme, aux procédés et artifices de composition et
+de disposition des idées. Nous étions entrés dans la pensée de l’auteur,
+nous entrons maintenant dans son laboratoire; nous le voyons travailler.
+Si nous voulons travailler nous-mêmes, rien, évidemment, n’est plus
+utile; mais, même si nous n’avons pas cette intention, surprendre
+quelques secrets de l’art est s’affiner singulièrement l’esprit, ce qui
+est déjà un plaisir, et le rendre capable de mieux, de plus sûrement, de
+plus finement juger l’auteur que demain nous lirons pour la première
+fois. Relire apprend l’art de lire.
+
+Les professeurs de littérature sont gens très intelligents, quelques-uns
+du moins, en choses de lettres. Cela vient de ce que, pour leurs élèves,
+devant leurs élèves, ils relisent sans cesse. Deux écueils, du reste
+ici. Charybde et Scylla sont partout. A force de relire et toujours à
+peu près les mêmes textes, le professeur en arrive quelquefois à y
+retrouver toujours les mêmes impressions et, quand il y trouve toujours
+les mêmes impressions, il les retrouve un peu affaiblies ou comme
+émoussées. Quelquefois aussi, il veut en rencontrer toujours de
+nouvelles, de toutes nouvelles, et il invente aux auteurs des sens
+inattendus, ou tout au moins des intentions qu’il n’est pas absolument
+certain qu’ils aient eues.
+
+Vous n’êtes pas très exposés à l’un de ces dangers ni à l’autre, ne
+relisant pas autant qu’un professeur est obligé de relire. Il convenait
+pourtant de vous indiquer ces périls pour que vous ne relisiez pas trop.
+Prenez garde, quelque beau qu’il soit, au livre qui s’ouvre toujours de
+lui-même à la même page. Géruzez disait: «Je crains l’homme d’un seul
+livre, surtout lorsque ce livre est de lui.» Craignez un peu d’être
+l’homme d’un seul livre, le livre fût-il même d’un autre; ce n’est
+qu’une circonstance atténuante.
+
+Et enfin on relit, dessein plus ou moins conscient, pour se comparer à
+soi-même. «Quel effet ferait sur moi tel livre dont j’ai été féru dans
+ma jeunesse» est une parole qu’on se dit assez souvent à un certain âge.
+Revoir les lieux autrefois visités, les amis autrefois fréquentés, les
+livres lus jadis, est une des passions du déclin. Or, c’est précisément
+se comparer à soi-même; c’est éprouver si l’on a toujours autant de
+facultés de sentir et si l’on a les mêmes.
+
+L’effet de l’expérience n’est pas toujours très consolant, ni très
+agréable. Les beaux lieux vus autrefois paraissent ordinaires et avoir
+été surfaits par on ne sait qui. Les vieux amis paraissent un peu
+ennuyeux. Les beaux livres paraissent un peu décolorés. Pour ce qui est
+des vieux amis, s’ils paraissent ennuyeux, c’est peut-être qu’ils le
+sont devenus. Pour les lieux et les livres, ce ne peut pas être cela, et
+il faut bien que nous nous en prenions à nous-même. «J’admirais cela! Où
+avais-je l’esprit?... Hélas! Je l’avais où il est; mais je l’avais plus
+sensible et plus imaginatif.» L’impression devant un paysage ou devant
+un livre dépend de ce qui y est et de ce que l’on y met. Duquel le plus?
+On ne sait. De tous les deux, à coup sûr. Or, ce paysage et ce livre ont
+certainement tout ce qu’ils avaient, moins ce que vous y mettiez et n’y
+mettez plus. Leur dépréciation mesure la vôtre. Ils sont eux moins vous.
+Rencontrant une dame qu’il n’avait pas vue depuis très longtemps un
+homme d’âge hésitait: «Comment! dit la dame, vous ne me reconnaissez
+pas?--Hélas! madame; j’ai tant changé!» C’est précisément ce qu’il faut
+dire, mais sans méchanceté, et c’est la vérité même, devant un site ou
+un livre que l’on ne reconnaît plus.
+
+Quand un roman, qui vous arrachait des larmes à vingt ans, ne vous fait
+plus que sourire, ne vous pressez pas de conclure qu’il est mauvais et
+que c’est à vingt ans, que vous vous trompiez. Dites seulement qu’il
+était fait pour votre âge, et que votre âge n’est plus fait pour lui.
+
+ J’aimais les romans à vingt ans,
+ Aujourd’hui je n’ai plus le temps;
+ Le bien perdu rend l’homme avare;
+ J’y veux voir moins loin mais plus clair:
+ Je me console de Werther,
+ Avec la reine de Navarre.
+
+Il n’y a pas lieu de s’en féliciter beaucoup; mais il est ainsi. Peu de
+romans lus avec ivresse à vingt ans plaisent à quarante. C’est un peu
+pour cela qu’il faut les relire, pour se relire, pour se rendre compte
+de soi, pour s’analyser, pour se connaître par comparaison et pour
+savoir ce qu’on a perdu.
+
+Non pas toujours ce qu’on a perdu. Il arrive que dans un livre on
+découvre, au bout de vingt ans, une foule de choses que l’on n’y avait
+pas entrevues. Cela advient surtout avec les livres philosophiques, avec
+les livres de pensées. Si je désire vivre encore quelques années, c’est
+dans l’espérance, bien ambitieuse du reste, de comprendre quelque chose
+à tel philosophe contemporain qui m’est fermé, et je veux dire à qui je
+suis fermé moi-même. Les penseurs incompris jadis se révèlent
+quelquefois brusquement. On dirait qu’on a trouvé une clef dans son
+esprit. C’est vrai. L’intelligence s’est fortifiée, ou, seulement
+enrichie, et dans Ergaste la clef a été trouvée qui nous ouvre
+Clitandre. Cette fois, la surprise nous est agréable; nous nous trouvons
+plus forts et mieux armés; les années nous ont raffermi. Elles nous
+deviennent chères, et nous leur sommes reconnaissants.
+
+Mais ce n’est pas seulement chez les philosophes qu’il arrive que nous
+fassions des découvertes de ce genre et que nous récoltions regain de
+cette sorte. Chez les romanciers, chez les poètes, nous avons assez
+souvent de ces révélations tardives. L’émotion sentimentale est toujours
+moindre, l’émotion artistique est quelquefois beaucoup plus forte. On
+s’aperçoit, au bout de vingt ans, de trente ans, de quarante ans, qu’il
+y a des qualités de style qu’on n’avait pas aperçues, des qualités de
+composition dont on ne s’était point douté, parce que, du temps de la
+première lecture, on ignorait l’art. A propos d’un _Werther_ en musique,
+il y a quelques années, averti par les observations de plusieurs
+critiques éminents de l’insignifiance et de la puérilité du _Werther_ de
+Gœthe, je relus _Werther_, que je n’avais pas lu depuis à peu près un
+demi-siècle, ayant accoutumé de relire plutôt _Faust_ et le _Divan_. Je
+fus certainement moins ému qu’à seize ans; je ne pleurai point; mais je
+fus frappé de la _solidité_ de l’ouvrage, de l’admirable disposition des
+parties, de la progression lente et forte, de tout ce qu’il y a enfin de
+savant dans cet ouvrage d’un étudiant et qui ne se retrouve plus du
+tout, beaucoup plus tard, dans les _Affinités électives_.
+
+De même, je ne sais plus à quelle occasion, et peut-être sans occasion,
+je relus _Leone Leoni_. Chose curieuse, l’émotion sentimentale fut, ce
+m’a semblé, tout aussi forte, et de plus je m’aperçus d’un mérite
+incroyable de composition, d’un art, assurément tout instinctif, des
+_préparations_, des dispositions prises en vue d’amener un effet final,
+ou en vue d’éclairer d’avance certaines particularités de caractère par
+où s’expliquent les incidents et les péripéties; je m’aperçus, en un
+mot, que le roman, s’il n’était pas aussi bien écrit que je l’eusse
+désiré, était aussi bien construit qu’une nouvelle de Maupassant. Et
+ceci est rare dans George Sand; mais n’est que plus intéressant quand on
+l’y rencontre.
+
+C’est ainsi qu’à relire, on se compare à soi-même, on note les hausses
+et les décadences--plus souvent celles-ci--de sa sensibilité; les pertes
+et les gains--plus souvent ceux-ci--de notre intelligence générale et de
+notre intelligence critique, et l’on trace ainsi les courbes de sa vie
+intellectuelle et morale.
+
+Ajoutez que, quel que soit l’auteur qu’on relise, si l’on sent plus, si
+l’on sent moins, si l’on comprend plus, si l’on comprend mieux, même si
+l’on comprend moins; ce sont en partie les événements mêmes de votre vie
+qui en sont la cause, et que par conséquent, relire, c’est revivre.
+
+On écrirait très bien une autobiographie avec les impressions comparées
+de ses lectures et qu’on pourrait intituler _En relisant_. Relire, c’est
+lire ses mémoires sans se donner la peine de les écrire. C’est peut-être
+tout profit.
+
+Il va sans dire que tout cela n’arrive que dans le commerce des très
+grandes œuvres. Un médiocre roman oublié, et qu’on croit n’avoir pas lu,
+et que l’on reprend en mains vous donne une singulière impression quand
+on s’aperçoit qu’on l’a lu déjà. Il vous ennuie plus que de droit. On le
+continue, parce qu’on ne s’en rappelle pas le dénouement et qu’on veut
+le connaître; mais on est sûr que l’impression finalement ne sera pas
+agréable, et l’on s’en veut de céder à la curiosité, ce qui fait
+paraître le livre plus mauvais qu’il n’est réellement. C’est un fâcheux
+qui fut douloureux, et qui revient, et qu’on ne reconnaît pas d’abord et
+qu’on reconnaît, à sa voix, un instant après, avec désespoir.
+Évidemment, il ne faut relire que ce qu’on a vraiment désir de
+retrouver. C’est une grande marque, pour un livre, d’excellence ou de
+conformité avec notre caractère, que le désir que l’on a de le rouvrir.
+_Iterum quæ digna legi sint._
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ÉPILOGUE
+
+
+L’art de lire, c’est l’art de penser avec un peu d’aide. Par conséquent,
+il a les mêmes règles générales que l’art de penser. Il faut penser
+lentement; il faut lire lentement; il faut penser avec circonspection
+sans donner à grand’erre dans sa pensée et en se faisant sans cesse des
+objections; il faut lire avec circonspection et en faisant constamment
+des objections à l’auteur; cependant il faut d’abord s’abandonner au
+train de sa pensée et ne revenir qu’après un certain temps à la
+discuter, sans quoi l’on ne penserait pas du tout; il faut faire
+confiance provisoire à son auteur et ne lui faire des objections
+qu’après qu’on s’est assuré qu’on l’a bien compris; mais alors, lui
+faire toutes celles qui nous viennent à l’esprit et examiner
+attentivement et s’il n’y a pas répondu, et ce qu’il pourrait y
+répondre. Ainsi de suite; car lire, c’est penser avec un autre, penser
+la pensée d’un autre, et penser la pensée, conforme ou contraire à la
+sienne, qu’il nous suggère.
+
+Heureux peut-être ceux qui n’ont pas besoin de livre pour penser, et
+tout à fait malheureux évidemment ceux qui en lisant ne pensent
+exactement que ce que pense l’auteur; je ne sais même pas quel plaisir
+ceux-ci peuvent avoir et je ne puis me le définir. Mais pour ceux qui
+sont entre les deux extrêmes, et c’est le cas, je pense, de la plupart
+d’entre nous, le livre, ce petit meuble de l’intelligence, ce petit
+instrument à mettre en activité notre entendement, ce moteur de l’esprit
+qui vient au secours de notre paresse et plus souvent de notre
+insuffisance, et qui nous donne la délicieuse jouissance de croire que
+nous pensons, alors que nous ne pensons peut-être pas du tout, le livre
+est un ami précieux et bien cher. Ne nous dissimulons point qu’il a ses
+défauts. On a dit qu’il ne trompe pas; j’ai montré qu’il trompe souvent,
+puisque, par notre faute, à la vérité, il ne paraît pas du tout le même
+au bout d’un certain temps et nous déçoit.
+
+On a dit qu’il n’est pas importun, oiseux, bavard, puisque c’est un
+bavard que l’on peut mettre à la porte, sans impolitesse, aussitôt qu’il
+nous ennuie. C’est une grave erreur; car un livre peut nous irriter par
+son bavardage, et en même temps nous empêcher de le fermer, parce qu’il
+est intéressant et qu’entre deux bavardages on peut s’attendre à quelque
+chose de très fin qu’il serait fâcheux d’avoir perdu. Bien souvent un
+livre est tel qu’on voudrait que quelqu’un, qui fût vous-même, car on ne
+peut s’en reposer que sur soi, en eût marqué les passages intéressants
+et signalé particulièrement les pages d’une incontestable inutilité.
+
+On a dit que du plus mauvais livre on peut tirer quelque chose de bon et
+que par conséquent un livre est toujours un ami et un bienfaiteur, et
+l’on a pu citer en l’appliquant aux livres, cette ligne de Montaigne:
+«Il sondera la portée d’un chacun: un bouvier, un maçon, un passant, il
+faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise;
+car tout sert en ménage; _la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera
+instruction_: à contrôler les grâces et façons d’un chacun il
+s’engendrera envie des bonnes et mépris des mauvaises.»
+
+Ce n’est pas tout à fait vrai, ou je n’en suis pas tout à fait sûr. Il
+est plus facile d’être assoté par un sot livre que de le rendre
+intelligent ou de le faire servir à son intelligence par la façon dont
+on le lit. Le sot livre impose, étant très souvent goûté par une
+multitude de gens dont le nombre fait impression sur vous, et l’on ne
+sait pas le discuter avec la pleine liberté d’esprit que suppose
+Montaigne, ce qui est la seule condition à laquelle il deviendrait de
+profit. Donc le livre n’est pas toujours un bienfaiteur; il n’est pas,
+quel qu’il soit, encore un bienfaiteur.
+
+Il est très vrai aussi que la lecture devient une passion et que, comme
+toute passion, elle a de singuliers excès. A un certain degré de
+violence, elle empêche toute action, elle s’oppose à tout emploi
+énergique de la vie. Le livre est un moly qui empêche les hommes de
+devenir bêtes aux mains des Circé; mais c’est un lotos, aussi, qui
+paraît une nourriture si délicieuse qu’il faut user de violence pour
+nous arracher au pays où il croît, pour nous faire rentrer dans nos
+vaisseaux et nous obliger à ramer.
+
+Il n’y a nul doute à cet égard. Il faut s’armer de sagesse même contre
+les passions les plus innocentes, parce qu’il n’y a pas de passions
+innocentes, et même en parlant de la lecture il faut dire:
+
+ Le sage qui la suit, prompt à se modérer,
+ Sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer.
+
+Aussi bien chacun sent qu’il y a un art de lire et, si la lecture
+n’offrait aucun danger, il n’y aurait pas besoin d’art pour s’y livrer.
+
+En revanche, la lecture, certaines précautions prises, est un des moyens
+de bonheur les plus éprouvés. Elle conduit au bonheur, parce qu’elle
+conduit à la sagesse et elle conduit à la sagesse parce qu’elle en vient
+et que c’est son pays même, où naturellement elle aime à mener ses amis.
+J’ai mon vieillard du Galése; je l’ai eu du moins, car il m’a précédé au
+rendez-vous universel. Il était avoué en province. La cinquantaine
+venue, il vendit son étude et se retira, mais non pas au bord d’un cours
+d’eau et pour y cultiver les fleurs; il se retira à la Bibliothèque
+nationale. Il y passait six heures ou huit heures par jour, selon les
+saisons. Il avait été attiré à Paris pour deux raisons: parce que,
+disait-il, c’est la seule ville où la vie intellectuelle et artistique
+soit à très bon marché et parce que c’est la seule ville où l’on vous
+permette de ne pas appartenir à un parti politique; et parce que, en
+conséquence, Paris est la ville des pauvres et des gens tranquilles.
+
+Je le félicitai, en lui recommandant de ne pas se faire d’amis, la
+Bibliothèque nationale regorgeant d’aimables causeurs qui semblent ne
+pas aimer la lecture des autres et qui se relayent pour vous empêcher de
+prendre connaissance du livre que vous venez d’ouvrir. Il me répondit
+qu’il avait sa méthode, et que, dès qu’un de ceux pour qui la salle de
+lecture est une salle de conversation venait s’accouder à son fauteuil,
+il s’endormait immédiatement, ce qui, dans une salle de lecture, comme à
+un cours public, est dans les mœurs, ne peut froisser personne et n’a
+pas besoin qu’on s’en excuse.
+
+Comme il n’était pas un grand humaniste, il avait, pour en arriver sans
+grand effort à lire les auteurs des temps les plus reculés de la langue
+de France, adopté le procédé suivant. Il avait commencé par lire les
+auteurs d’aujourd’hui, ceux qui écrivent la langue contemporaine, puis,
+remontant peu à peu, il avait passé aux auteurs du XIXe siècle, puis à
+ceux du XVIIIe siècle et ainsi de suite, s’habituant à la langue
+archaïque par transitions lentes et se faisant, du reste, quoique
+marchant à reculons, une idée fort nette de la suite de notre
+civilisation. Je ne doute point qu’avant de mourir, il ne lût très
+couramment la _Cantilène de Sainte Eulalie_.
+
+C’était bien un vieillard du Galése à sa manière, aussi assidu quoique
+moins laborieux et aussi sage. Au lieu de cueillir des fleurs, il
+cueillait avec délicatesse les plus belles idées, les plus beaux récits,
+les plus beaux dialogues qui aient germé dans l’esprit humain. En latin
+_legere_ signifie _lire_ et signifie _cueillir_. Cette langue latine est
+charmante.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ AVANT-PROPOS I
+ CHAPITRE I
+ LIRE LENTEMENT 1
+ CHAPITRE II
+ LES LIVRES D’IDÉES 4
+ CHAPITRE III
+ LES LIVRES DE SENTIMENT 22
+ CHAPITRE IV
+ LES PIÈCES DE THÉÂTRE 46
+ CHAPITRE V
+ LES POÈTES 69
+ CHAPITRE VI
+ LES ÉCRIVAINS OBSCURS 88
+ CHAPITRE VII
+ LES MAUVAIS AUTEURS 100
+ CHAPITRE VIII
+ LES ENNEMIS DE LA LECTURE 108
+ CHAPITRE IX
+ LA LECTURE DES CRITIQUES 132
+ CHAPITRE X
+ RELIRE 151
+ CHAPITRE XI
+ ÉPILOGUE 160
+
+
+CORBEIL--IMPRIMERIE CRÉTÉ.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76777 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76777 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">L’ART<br>
+DE LIRE</h1>
+
+<p class="c"><span class="large">PAR ÉMILE FAGUET</span><br>
+<span class="xsmall">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="small">PARIS</span><br>
+HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
+<span class="small">M CM XII</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<p class="cc">EN LISANT<br>
+LES BEAUX<br>
+VIEUX LIVRES</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Tous droits réservés.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Hachette et Cie, 1911.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p>On lit très peu, disait Voltaire, et, parmi ceux qui
+veulent s’instruire, la plupart lisent très mal. De
+même un épigrammatiste inconnu, du moins de
+moi, disait, au commencement, je crois, du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le sort des hommes est ceci :</div>
+<div class="verse">Beaucoup d’appelés, peu d’élus ;</div>
+<div class="verse">Le sort des livres, le voici :</div>
+<div class="verse">Beaucoup d’épelés, peu de lus.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Savoir lire, on le sent, est donc un art et il y
+a un art de lire. C’est à quoi songeait Sainte-Beuve quand
+il disait : « Le critique n’est qu’un homme qui sait
+lire et qui apprend à lire aux autres. »</p>
+
+<p>Mais en quoi cet art consiste-t-il ? Je crois que
+nous voilà tous embarrassés.</p>
+
+<p>Un art se définissant d’après le but qu’il se propose,
+nous avons sans doute à nous demander pourquoi
+nous lisons. Est-ce pour nous instruire ? Est-ce pour
+juger des ouvrages ? Est-ce pour en jouir ? Si c’est
+pour nous instruire, nous devons lire très lentement,
+en notant plume en main tout ce que le livre nous
+apprend, tout ce qu’il contient d’inconnu pour nous — et
+puis, nous devons relire, très lentement, tout ce que
+nous avons écrit. C’est un travail très sérieux, très
+grave et où il n’y a aucun plaisir, si ce n’est celui de
+se sentir plus instruit de moment en moment.</p>
+
+<p>Est-ce pour juger des ouvrages, en d’autres termes,
+est-ce lire en critique ? Tout de même, il faudra lire
+très lentement, en prenant des notes et même en notant
+sur fiches. Fiches relatives à l’invention, aux idées
+nouvelles ; fiches relatives à la disposition, au plan, à
+la manière dont l’auteur conduit ses idées ou conduit
+son récit, ou mêle ses idées à son récit ; fiches sur le
+style, sur la langue ; fiches de discussion enfin, c’est-à-dire
+sur les idées de l’auteur comparées aux vôtres,
+sur son goût comparé à celui que vous avez, sur ses
+idées encore et son goût comparés à ceux de notre
+génération ou à ceux de la génération dont il était, etc.
+De toutes ces fiches, vous constituez l’idée générale
+que vous vous faites de l’auteur et les idées particulières
+que vous avez sur lui et vous n’avez plus
+qu’à rattacher logiquement ou vraisemblablement ces
+idées particulières à cette idée générale, pour faire,
+sinon un bon article, du moins un article qui se
+tienne.</p>
+
+<p>Seulement vous aurez appris à votre lecteur à
+lire en critique, et non pas à lire pour jouir de sa
+lecture, et peu s’en faut que le mot de Sainte-Beuve
+ne soit faux : le critique ne sait pas lire pour son
+plaisir et n’apprend pas aux autres à lire pour le leur.
+Il apprend au lecteur à lire en critique. Or lire
+en critique n’est pas un plaisir ou du moins est un
+plaisir très particulier, mêlé de beaucoup de sécheresse.
+Sarcey me disait, vers la fin de sa vie, il
+est vrai : « Comme je suis las de lire les livres
+pour savoir ce que j’en dirai ! Ce n’est plus lire, cela ;
+ce n’est plus s’abandonner ; c’est réagir ; c’est lire en
+soi beaucoup plus que dans l’auteur. » Il avait bien
+un peu raison. A quoi donc sert le critique ? A faire
+lire l’auteur <i>à un certain point de vue</i>. Son article
+est une sorte d’introduction à l’auteur dont il
+s’agit, introduction, qui, du reste, peut être fort utile.
+Selon que le lecteur a lu déjà ou n’a pas lu l’auteur,
+le critique l’invite à lire dans telle disposition générale
+ou à relire (ou repenser) selon telle orientation
+nouvelle. Dans le premier cas, il lui dit : « songez à
+ceci » ; dans le second : « avez-vous songé à ceci ? »
+Pour parler comme Bonald, qui voyait tout par trois
+et dans chaque triade un médiateur, la lecture se
+compose de trois personnages : l’auteur, le lecteur ;
+et le critique est le médiateur.</p>
+
+<p>Mais, encore une fois, le critique est un homme qui
+ne sait lire qu’en critique et qui n’apprend à lire
+qu’en critique, qui n’enseigne que la lecture critique,
+dont, du reste, je ne songe à dire aucun mal. Mais
+voulez-vous lire seulement pour jouir de vos
+lectures ? Voulez-vous apprendre à lire comme on
+apprend à jouer du violon, c’est-à-dire pour savoir
+en jouer et pour prendre le plus grand plaisir possible
+en en jouant ? C’est un tout autre but ; c’est
+un tout autre point de vue, et c’est à cet art seul
+qu’est consacré le petit livre que je commence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="i small">CHAPITRE I</span><br>
+LIRE LENTEMENT</h2>
+
+
+<p>Pour apprendre à lire, il faut d’abord lire très lentement
+et ensuite il faut lire très lentement et,
+toujours, jusqu’au dernier livre qui aura l’honneur
+d’être lu par vous, il faudra lire très lentement. Il
+faut lire aussi lentement un livre pour en jouir que
+pour s’instruire par lui ou le critiquer. Flaubert
+disait : « Ah ! ces hommes du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ! Comme
+ils savaient le latin ! Comme ils lisaient lentement ! »
+Même sans dessein d’écrire soi-même, il faut lire
+avec lenteur, quoi que ce soit, en se demandant
+toujours si l’on a bien compris et si l’idée que vous
+venez de recevoir est bien celle de l’auteur et non
+la vôtre. « Est-ce bien cela ? » doit être la question
+continuelle que le lecteur se fait à lui-même.</p>
+
+<p>Il y a une manie des philologues qui est un peu
+divertissante, mais qui part du meilleur sentiment du
+monde et dont nous devons avoir et conserver
+comme le principe, comme la racine. Ils se demandent
+toujours : « Est-ce bien le texte ? N’y a-t-il pas
+<i lang="la" xml:lang="la">ergo</i> au lieu de <i lang="la" xml:lang="la">ego</i>, et <i lang="la" xml:lang="la">ex templo</i> au lieu de
+<i lang="la" xml:lang="la">extemplo</i>. Cela ferait une différence. » Cette manie
+leur est venue d’une excellente habitude, qui est de
+lire lentement, qui est de se défier du premier sens
+qu’ils voient aux choses, qui est de pas s’abandonner,
+qui est de ne pas être paresseux en lisant. On dit
+que, dans le texte de Pascal sur le ciron, voyant
+le manuscrit, Cousin lisait : « … dans l’enceinte de ce
+raccourci d’abîme. » Et il admirait ! Il admirait ! Il y
+avait : « dans l’enceinte de ce raccourci d’atome », ce
+qui a un sens. Cousin, entraîné par son enthousiasme
+romantique, ne s’était pas demandé si
+« raccourci d’abîme » en avait un. Il ne faut pas
+avoir de paresse en lisant, même lyrique.</p>
+
+<p>Ni de précipitation. La précipitation n’est d’ailleurs
+qu’une autre forme de la paresse. Nos pères
+disaient : « lire des doigts ». Cela voulait dire
+feuilleter, de telle sorte que, tout compte fait, les
+doigts aient plus de travail que les yeux. « M. Beyle
+lisait beaucoup des doigts, c’est-à-dire qu’il parcourait
+beaucoup plus qu’il ne lisait et qu’il tombait
+toujours sur l’endroit essentiel et curieux du livre. »
+Il ne faut pas penser trop de mal de cette méthode
+qui est celle des hommes qui sont, comme Beyle,
+des collectionneurs d’idées. Seulement cette méthode
+ôte tout le plaisir de la lecture et y substitue celui
+de la chasse. Si vous voulez être un lecteur <i>dilettante</i>
+et non un chasseur, c’est le contraire même
+de cette méthode qui doit être la vôtre. Il ne faut
+pas du tout lire des doigts, ni lire en diagonale,
+comme on a dit aussi d’une manière très pittoresque.
+Il faut lire avec un esprit très attentif et très
+défiant de la première impression.</p>
+
+<p>Vous me direz qu’il y a des livres qui ne
+peuvent pas être lus lentement, qui ne supportent
+pas la lecture lente. Il y en a, en effet ; mais ce sont
+ceux-là qu’il ne faut pas lire du tout. Premier bienfait
+de la lecture lente : elle fait le départ, du premier
+coup, entre le livre à lire et le livre qui n’est fait que
+pour n’être pas lu.</p>
+
+<p>Lire lentement, c’est le premier principe et qui
+s’applique absolument à toute lecture. C’est l’art de
+lire comme en essence.</p>
+
+<p>Y en a-t-il d’autres ? Oui ; mais dont aucun ne
+s’applique à tous les livres indistinctement. En
+dehors de « lire lentement », il n’y a pas <i>un</i> art de
+lire ; il y a <i>des</i> arts de lire et très différents selon
+les différents ouvrages. Ce sont ces arts de lire que
+nous allons successivement essayer de démêler.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="i small">CHAPITRE II</span><br>
+LES LIVRES D’IDÉES</h2>
+
+
+<p>Il y a des livres d’idées, comme le <i>Discours de
+la Méthode</i>, l’<i>Esprit des Lois</i>, le <i>Cours de
+Philosophie positive</i>. Il y a des livres de sentiments,
+comme les <i>Confessions</i> et les <i>Mémoires d’Outre-tombe</i>.
+Il y a des poèmes dramatiques. Il y a des
+poèmes lyriques. Il est évident que, sauf ce
+précepte général de lire avec attention et réflexion
+continuelles, l’art de lire ne peut pas être le même
+pour ces différents genres d’écrits. Il y a un art de
+lire pour chacun.</p>
+
+<p>L’art de lire les livres d’idées me semble être
+celui-ci.</p>
+
+<p>C’est un art de comparaison et de rapprochement
+continuel. Matériellement on lit un livre d’idées
+autant en tournant les feuillets de gauche à droite
+qu’en les tournant de droite à gauche, je veux dire
+autant en revenant à ce qu’on a lu qu’en continuant
+de lire. L’homme à idées étant, plus encore qu’un
+autre, un homme qui ne peut pas tout dire à la fois, se
+complète et s’éclaire en avançant et on ne le possède
+que quand on l’a lu tout entier. Il faut donc, à
+mesure qu’il se complète et qu’il s’éclaire, tenir
+compte sans cesse, pour comprendre ce qu’on en lit
+aujourd’hui, de ce qu’on en a lu hier, et pour mieux
+comprendre ce qu’on en a lu hier, de ce qu’on en
+lit aujourd’hui.</p>
+
+<p>Ainsi se dessinent dans votre esprit les idées les
+plus générales de votre penseur, celles qu’il a eues
+avant toutes les autres et dont toutes les autres ont
+découlé ; — <i>ou</i> celles qu’il a eues tout à la fin,
+comme conséquences et comme synthèse d’une foule
+d’idées particulières ; — <i>ou</i> (plus souvent) celles
+qu’il a eues au milieu de sa carrière intellectuelle et
+qui étaient le résumé d’un grand nombre d’idées
+particulières et qui à leur tour ont produit, ont
+créé des idées particulières en très grand nombre.</p>
+
+<p>Si vous lisez Platon par exemple, vous croyez bien
+vous apercevoir que la première idée générale qu’il
+a eue, c’est l’horreur de la démocratie athénienne qui
+avait tué Socrate. Vous observez que toute sa politique
+doit venir de là, et vous êtes amené ainsi à
+comparer tel ou tel texte des <i>Lois</i> à la fameuse
+prosopopée des Lois dans le <i>Criton</i>. Vous vous dites
+que Platon est avant tout un aristocrate, mais qu’une
+sorte de respect stoïque et même chevaleresque
+de la loi est une chose qu’il doit avoir dans le cœur
+puisqu’il l’admire si fort dans le cœur des autres. Il
+serait donc une sorte de républicain aristocrate,
+républicain c’est-à-dire ne voulant être que sujet de
+la loi et voulant que la loi soit plus puissante que
+tous les hommes, aristocrate c’est-à-dire ne voulant
+pas du commandement de la foule.</p>
+
+<p>Mais n’y a-t-il pas contradiction et n’est-ce point
+la foule qui fait la loi ? Non, dans une république
+aristocratique ; non, surtout si vous observez que
+Platon parle surtout du respect aux lois <i>anciennes</i>,
+qui ne sont, au moment présent, l’œuvre ni de la
+foule, ni d’une élite, mais l’œuvre du passé, l’œuvre
+lente des siècles ; et vous arrivez à cette conclusion
+que peut-être Platon est un homme qui veut qu’un
+peuple soit surtout gouverné par son passé, ce qui
+est l’essence même de l’aristocratisme. — Vous vous
+trompez peut-être ; mais vous avez comparé, rapproché,
+contrôlé une idée par l’autre, limité ou rectifié
+une idée par l’autre, et vous avez goûté le plaisir
+qui est celui que l’on doit aller chercher chez un
+penseur, qui est le plaisir de penser.</p>
+
+<p>J’ai parlé d’idées générales dont l’auteur est <i>parti</i>
+et qui ont fait naître des idées particulières. Vous
+remarquerez toujours que, quand il s’agit d’une idée
+générale d’où l’auteur est parti, cette idée est un
+sentiment. Pour Platon, la haine de la démocratie,
+c’est le culte de Socrate. Mais j’ai parlé d’idées
+générales où l’auteur est arrivé, peu à peu en ramassant
+un grand nombre d’idées ou d’observations de
+détail. Platon vous paraîtra avoir procédé ainsi pour
+arriver à sa théorie des idées. Il est monothéiste,
+comme plusieurs de ses prédécesseurs en philosophie ;
+il est monothéiste ; que le monde soit susceptible
+d’être ramené à une seule loi, c’est une idée qui a
+commencé à envahir l’esprit humain et à s’imposer
+à lui ; mais, d’autre part, il est trop Grec pour ne pas
+rester un peu polythéiste, pour ne pas croire que
+des forces multiples et diverses gouvernent le monde
+et se le disputent. N’est-ce point pour cela qu’il
+imagine son monde des Idées, vivant dans le sein
+de Dieu, substances et âmes intérieures de toutes les
+choses qui existent ? Qu’est-ce que ceci ? C’est un
+Olympe spirituel substitué à un Olympe matériel ;
+c’est un Olympe d’âmes pures substitué à un
+Olympe de surhommes, à un Olympe anthropomorphique.
+C’est le livre d’un païen mystique, d’un
+païen spiritualisé. Vous comparez ; vous rapprochez ;
+vous vous souvenez que Platon adore les mythes,
+c’est-à-dire les théories habillées en fables, en
+manière de poèmes épiques ; et vous vous dites que
+la rencontre d’un mythologue et d’un spiritualiste a
+produit cette théorie des idées vivantes, des abstractions
+qui sont des êtres, des abstractions qui sont
+des forces, des abstractions qui sont des dieux. Et
+vous pouvez encore vous tromper ; mais vous ne
+mécontenteriez pas Platon qui, comme tous les
+philosophes, écrit moins pour être admiré que
+pour être compris et même moins pour être compris
+que pour faire penser. Vous avez pensé ; il a gagné
+la partie.</p>
+
+<p>Et encore il y a des idées générales qui viennent
+dans le cerveau du penseur après toutes les autres,
+ou bien à peu près ; et celles-ci, idées filles d’idées,
+elles n’ont presque plus aucun rapport avec le sentiment.
+Distinguez-les comme telles et voyez-les
+comme aussi téméraires qu’elles sont pures et
+comme aussi aventureuses qu’elles sont abstraites.
+Qu’est-ce que Dieu pour Platon ? Non pas un être
+qu’on adore par mouvement du cœur et élan de
+l’instinct, mais une doctrine que d’autres doctrines
+ont amené peu à peu à croire vraie ; Dieu pour
+Platon est une conclusion ; la foi de Platon est une
+logique. Ce n’est pas chose à lui reprocher ; mais
+comme cela nous intéresse de comparer cette religion
+philosophique aux religions où Dieu est « sensible au
+cœur » c’est-à-dire à l’intuition immédiate de tout
+l’être vivant ! Lesquels ont raison ? Eh ! pour le
+moment, qu’importe ? Pour le moment, je n’apprends
+qu’à lire.</p>
+
+<p>Lire un philosophe, c’est le comparer sans cesse à
+lui-même ; c’est voir ce qui en lui est sentiment, idée
+sentimentale, idée résultant d’un mélange de sentiment
+et d’idées, idée idéologique enfin, c’est-à-dire
+résultant d’une lente accumulation, dans l’esprit du
+penseur, d’idées pures ou presque pures.</p>
+
+<p>Vous lisez Montesquieu. Vous apprenez assez vite
+que cet homme n’a qu’une passion : c’est la haine
+du despotisme. Ce qu’on déteste le plus au monde,
+quand on a l’âme active et non pas seulement passive
+et soumise, c’est ce que l’on a vu autour de soi à
+vingt ans. Et je ne dis pas que cela soit très bon ;
+je dis seulement qu’il en est ainsi. Montesquieu a
+vu à vingt ans la fin du règne de Louis XIV ; ce
+qu’il déteste le plus au monde c’est le despotisme.
+Observons-le encore, en lisant surtout les <i>Lettres persanes</i> :
+ce qu’il n’aime pas non plus, c’est la religion
+catholique. Pourquoi ? mais sans doute parce que la
+religion catholique a été une très bonne alliée de
+Louis XIV surtout dans la dernière partie de son
+règne, et un bon soutien de son trône. Or que lisons-nous
+dans l’<i>Esprit des Lois</i> ? Que la religion est
+une des meilleures choses d’un État bien réglé.
+Quelle est cette contradiction ? N’y aurait-il pas là
+seulement ceci que nous sommes passés d’une idée
+de sentiment à une idée de raisonnement ? Montesquieu
+est porté à la haine du despotisme. Il a
+songé, assez naturellement, à tout ce qui pouvait
+l’arrêter, le réfréner, l’endiguer, l’entraver et l’amortir.
+Parmi les différentes forces qui pouvaient avoir
+cet effet, il a rencontré la religion, comme il a rencontré
+l’aristocratie militaire, comme il a rencontré
+la magistrature. Dès lors, la religion lui est apparue
+sous un autre aspect et je ne dis pas qu’il ait eu
+pour elle tendresse d’âme ; mais il a eu pour elle
+tendresse d’esprit. Évolution des idées se dégageant
+peu à peu des sentiments dont elles sont parties.</p>
+
+<p>Nous rencontrons dans Montesquieu cette grande
+idée générale : influence des climats sur les tempéraments,
+et sur les mœurs, et sur les idées, et sur
+les institutions des peuples. Et nous ne manquons
+pas d’envisager Montesquieu comme le théoricien
+matérialiste ou fataliste des législations. Que voyons-nous
+tout à côté ? Cette idée qu’il faut combattre le
+climat par les mœurs ; et les mœurs, telles qu’elles
+sont restées encore sous l’influence du climat, par
+les lois. Mais cela est-il possible ? A quoi croit-il
+donc ? Il est à supposer qu’il croit à deux choses :
+c’est à savoir à l’empire des choses sur nous et
+au pouvoir de nous sur les choses. Il croit sans
+doute, comme a dit Montaigne, que la fatalité
+nous mâche ; il croit sans doute aussi que l’esprit
+humain peut réagir contre la fatalité. Les climats
+font nos mœurs, nos mœurs font les lois ; oui, mais
+aussi nos lois font nos mœurs et nos mœurs
+peuvent combattre le climat.</p>
+
+<p>Mais avec quoi ferons-nous des lois contre nos
+mœurs et ensuite des mœurs qui, pénétrées de nos
+lois, combattront le climat ? Avec, sans doute, la
+force de notre esprit même. Un fataliste spiritualiste
+et d’autant plus spiritualiste, car il le faut, qu’il est
+plus fataliste, tel est donc Montesquieu ? Il paraît
+bien. Du moins à le supposer tel, par comparaison
+que nous aurons faite de lui à lui, nous aurons
+pensé, nous aurons réfléchi sur ces différentes
+forces, extérieures que nous subissons, intérieures
+que nous saisissons ou croyons saisir ; extérieures
+que nous sentons, intérieures dont nous prenons
+conscience ; et nous aurons, en tout cas, élargi le
+cercle de notre esprit.</p>
+
+<p>Nous lisons Descartes. Première impression :
+quel positiviste ! Ne rien croire sur autorité, ne rien
+croire que sur observation faite par nous et
+réflexion faite par nous. Et éclairés par quelle
+lumière ? Assurés par quel critérium ? Par « l’évidence »
+c’est-à-dire par la nécessité où nous serons
+de croire à moins de renoncer à notre intellect lui-même,
+par la nécessité où nous serons de croire sous
+peine de suicide intellectuel. C’est le positivisme
+lui-même.</p>
+
+<p>Poursuivez, lisez encore et rapprochez. Mais qui
+nous assurera que notre évidence n’est pas trompeuse ?
+Rien ! — Si ! Dieu ! Dieu qui ne peut pas se
+tromper ni nous tromper, et qui, par conséquent
+nous a donné une évidence qui n’est pas une
+illusion d’évidence et par lequel nous sommes donc
+assurés qu’à croire à notre évidence nous ne serons
+pas illusionnés. Mais reprenons : Dieu qui ne peut
+pas se tromper, c’est Dieu-vérité, et Dieu qui ne
+peut pas nous tromper, c’est Dieu-bonté. Pour
+croire à notre évidence, c’est donc à Dieu-omniscient
+et à Dieu-providence qu’il faut croire, et notre
+condition de connaissance, c’est donc Dieu-vérité et
+Dieu-providence. Et cette connaissance dépendant
+de Dieu-providence, ce n’est pas très différent de la
+vision en Dieu de Malebranche. Ne voir que parce que
+Dieu permet que nous voyons, c’est voir en Dieu ; voir
+par Dieu, c’est voir en Dieu. Descartes n’est donc pas
+un positiviste, c’est un déiste et quel déiste ! C’est un
+mystique. Par la comparaison des deux idées principales
+de Descartes, nous avons retourné Descartes
+et du père du positivisme moderne nous avons fait
+le tenant le plus radical du déisme et du providentialisme
+traditionnel.</p>
+
+<p>Est-ce là ce qu’il est ? Je n’en sais rien ; il est
+très probable, à mon avis, mais je n’en sais rien ;
+mais ce que je sais, c’est que nous avons pensé. Nous
+avons pensé, en nous souvenant, à travers les <i>Méditations</i>
+du <i>Discours de la Méthode</i> et en contrôlant
+le <i>Discours de la Méthode</i> par les <i>Méditations</i> ;
+et nous avons fait comme le tour du problème de
+la connaissance, nous apercevant que notre moyen
+essentiel de connaître est subordonné à quelque
+chose que nous ne pouvons pas connaître ; nous
+apercevant que notre connaissance se résout en
+foi, soit à elle-même, soit à quelque chose d’inconnaissable.
+Qu’avons-nous gagné ? De comprendre une
+intelligence de premier ordre, de comprendre une
+intelligence supérieure à nous et par conséquent,
+sans doute, d’avoir développé la nôtre.</p>
+
+<p>Nous lisons un simple moraliste, La Rochefoucauld
+par exemple. Nous nous apercevons qu’il ne
+croit à aucune vertu. Cela peut nous révolter. Cela
+peut aussi nous paraître très facile à réfuter par
+une donnée immédiate de la conscience, par cette
+affirmation de notre être intime que, si nous
+sentons en nous bien des vices, nous nous saisissons
+aussi à tel moment comme capable d’une vertu et
+comme dans une sorte d’impuissance de ne pas
+céder à son appel. Voilà qui est bien ; mais, à
+nous en tenir là, nous sommes encore loin de
+notre auteur, nous nous tenons à distance de lui,
+nous n’entrons pas dans son intimité ; tranchons le
+mot, nous ne le lisons pas. Approchons-nous,
+voyons de plus près. Que voyons-nous peu à peu ?
+Qu’il y a des nuances et que très souvent La Rochefoucauld
+dit : « toujours », mais qu’assez souvent
+aussi il dit : « quelquefois » ; qu’il est beaucoup
+moins tranchant au fond qu’il ne paraît l’être au
+premier regard ; qu’il ne faut pas le voir comme un
+bloc. Il y a plus ; nous nous apercevrons bientôt,
+rien qu’en faisant mentalement une petite liste des
+vertus humaines, qu’il y a des vertus dont il ne parle
+pas et par conséquent des vertus qu’il ne nie point. Il
+ne nie point l’amour paternel, l’amour maternel ; et
+c’est probablement qu’il reconnaît qu’ils existent et
+à l’état pur. S’il dit : « si l’on croit que c’est par
+amour pour elle que l’on aime une femme, on est
+bien trompé », il ne dit point : « si une mère croit que
+c’est par amour pour lui qu’elle aime son enfant,
+elle se trompe ». Il n’a pas poussé jusque-là son
+scepticisme. Son scepticisme a donc des bornes. Eh
+bien ! traçons-les et, en délimitant la pensée de notre
+auteur, nous l’aurons mieux compris ; nous l’aurons
+compris. Lire un philosophe, c’est le relire si attentivement
+qu’on l’analyse.</p>
+
+<p>Relisons encore celui-ci et apercevons-nous, ce qu’il
+est impossible que nous ne finissions pas par saisir,
+de son procédé. Son procédé, par comparaison d’un
+nombre suffisant de ses maximes entre elles nous
+le surprendrons, est celui-ci : dissoudre en quelque
+sorte, diluer une vertu qu’il entreprend, dans tous
+les défauts qui l’avoisinent ; le courage, par exemple,
+dans le désir de briller, la générosité dans l’ostentation,
+la loyauté dans le désir d’inspirer une
+confiance dont on retirera des bénéfices, etc. Fort
+bien ; mais dès lors, si l’on peut dissoudre les
+vertus dans les défauts qui les avoisinent, on peut
+dissoudre aussi les défauts dans les vertus qui sont
+proches d’eux et dire : « Tel homme désire briller ;
+et pour cela se met toujours en avant ; mais au
+fond de cela, il y a du courage. Tel homme veut
+qu’on le sache généreux ; mais, pour qu’on le
+sache, il l’est en effet ; il faut bien qu’il le
+soit même au fond pour faire tant de sacrifices
+à vouloir qu’on sache qu’il l’est. C’est en somme
+un assez bon homme. » Maître du procédé d’un
+auteur, vous pouvez toujours le retourner contre
+lui. Et d’abord, c’est un jeu divertissant, donc
+une jouissance ; mais ce n’est pas seulement un
+jeu ; c’est posséder son auteur jusqu’en son fond,
+c’est saisir comme sa racine, comme le germe d’où
+son œuvre est sortie et d’où elle pouvait sortir la
+même sans doute, mais dans une autre direction ;
+et c’est en vérité le bien connaître.</p>
+
+<p>On ne connaît sans doute quelqu’un que
+quand on sait ce qu’il est et aussi ce qu’il pouvait
+être.</p>
+
+<p>En revenant encore à M. le duc, que voyons-nous
+qu’il affirme toujours ? Que l’égoïsme, l’intérêt,
+l’amour-propre, comme il dit, est le fond de tous
+nos sentiments et le mobile de toutes nos actions.
+Vous réfléchissez là-dessus et vous vous dites :
+« Mais… plût à Dieu ! Dire que nous agissons
+toujours en vue de notre intérêt, c’est dire que nous
+n’agissons jamais par bonté, mais c’est dire aussi que
+nous n’agissons jamais par méchanceté, que l’homme
+ne fait jamais le mal pour le plaisir de faire le mal,
+qu’en un mot la méchanceté n’existe pas ! Mais
+alors, quelle idée favorable La Rochefoucauld se fait
+de la nature humaine ! Comme il se trompe en sa
+faveur ! Quel optimiste que ce La Rochefoucauld !
+Comme je me trompais sur ce La Rochefoucauld ! » — Il
+y a du vrai, beaucoup de vrai. La Rochefoucauld
+a été sévère pour nous, mais aussi il a été charitable.
+Notre plus grand défaut, il ne l’a pas vu ou
+il n’a point voulu le voir. De la part d’un homme
+si sagace, c’est une merveilleuse indulgence.</p>
+
+<p>Soit ; mais qu’est-il donc arrivé ? Il est arrivé qu’à
+lire et à relire La Rochefoucauld, La Rochefoucauld
+s’est transformé sous nos yeux. Nous le voyons tout
+différent de ce qu’il était. Les sentences se transforment
+sous la lecture comme le rayon à travers le
+prisme. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Et dès lors
+où est la vérité ? Dans la première impression, ou
+dans la seconde, ou dans la troisième ? Probablement
+cette vérité, elle aussi, nous fuit d’une fuite éternelle ;
+probablement les auteurs sont inépuisables en raison
+de ce qu’ils ont et en raison de ce qu’en les lisant,
+nous mettons en eux ; mais l’essentiel est de penser,
+le plaisir que l’on cherche en lisant un philosophe
+est le plaisir de penser, et ce plaisir nous l’aurons
+goûté en suivant toute la pensée de l’auteur et la
+nôtre mêlée à la sienne et la sienne excitant la nôtre
+et la nôtre interprétant la sienne et peut-être les
+trahissant ; mais il n’est question ici que de plaisir
+et il y a des plaisirs d’infidélité et l’infidélité
+à l’égard d’un auteur est un innocent libertinage.</p>
+
+<p>Encore, en lisant un philosophe, il faut faire attention
+à ses contradictions. Les contradictions sont
+les accidents de paysage d’un grand penseur.
+On serait désolé qu’il n’en eût point et que son
+paysage fût trop bien composé. Il semblerait alors
+que son œuvre fût ce tableau dont parlait Musset,
+« où l’on voit qu’un monsieur bien sage s’est
+appliqué ». On n’est point fâché que la liberté d’esprit,
+que la spontanéité, que le jaillissement intellectuel
+se marque à ceci que le penseur n’a pas toujours
+pensé la même chose et n’a pas tiré toutes ses idées
+les unes des autres comme des formules algébriques.
+La contradiction appelle l’attention, l’excite, la
+ravive, la transforme en réflexion, la féconde infiniment.
+Je ne souhaite pas que les auteurs abondent
+en contradictions ; mais je souhaite que les lecteurs
+sachent en trouver.</p>
+
+<p>Par exemple, Jean-Jacques Rousseau, dans tous ses
+ouvrages, maudit l’influence de la société sur l’individu
+et souhaite passionnément que l’individu sache
+s’y soustraire ; et dans un seul il sacrifie l’individu
+à la société et souhaite impérieusement qu’elle
+l’absorbe. C’est une contradiction, sans doute, et pour
+mon compte j’en suis persuadé : les grandes idées
+générales dérivant toujours des sentiments, il est
+probable que Rousseau, dans la plupart de ses écrits,
+a tiré ses idées de sa passion pour l’indépendance
+et pour la solitude, et dans un de ses livres de sa
+passion, très honorable, pour la République de
+Genève. Mais en sommes-nous sûrs et sommes-nous
+certains même qu’il y ait contradiction ? Je sais des
+hommes de la plus haute intelligence qui n’en voient
+point ici et qui rattachent très ingénieusement le <i>Contrat
+Social</i> à l’œuvre tout entière, pour eux très une et
+très cohérente, de Rousseau. Je ne dis point qu’ils aient
+tort. En fait de contradiction, le premier plaisir du
+lecteur est d’en trouver, et le second plaisir du lecteur
+est de les résoudre. Il aiguise son esprit à les
+trouver et il l’affine plus encore à les faire disparaître ;
+il s’exerce à les faire lever ; il s’exerce plus
+encore à se démontrer à lui-même qu’elles n’existent
+pas et n’ont jamais existé. Tout cela est bon et tout
+cela est très agréable.</p>
+
+<p>La suite des états d’esprit à cet égard est celui-ci :
+on commence par ne pas saisir les contradictions en
+lisant les penseurs ; puis on en relève beaucoup ; puis
+on en aperçoit trop, et dès lors, selon la nature
+d’esprit que l’on a, on les multiplie avec malignité,
+et l’on en triomphe, ou l’on s’habitue à les résoudre
+toutes et l’on finit par les multiplier pour les résoudre.
+Il ne faut pencher vers aucun excès et il faut se
+tenir dans un certain milieu où le plaisir de comprendre
+ne soit pas gâté par le plaisir de discuter,
+ni même par celui de concilier trop ; mais se placer
+tour à tour aux différents points de vue et dans les
+différentes attitudes, et tantôt s’abandonner à la
+force de la pensée et à la rigueur de la logique,
+tantôt se défendre, ne vouloir pas être dupe, opposer
+l’auteur à l’auteur pour le battre à l’aide d’un auxiliaire
+qui est lui-même ; tantôt venir à son secours et
+démontrer qu’il ne s’est ni trompé ni contredit et que ce
+sont des apparences qui sont contre lui, si tant est même
+qu’il y ait des apparences : tout cela est comprendre
+encore ; tout cela n’est que différentes façons de
+comprendre et il suffit, pour que toutes soient utiles
+et fécondes, qu’à toutes ces opérations préside la
+loyauté et que jamais le sophisme ne s’y mêle.</p>
+
+<p>Pour résumer, la lecture d’un auteur qui est philosophe
+est une discussion continuelle avec lui, une
+discussion où se retrouvent tous les charmes et tous
+les dangers aussi d’une discussion dans la vie privée.
+Les charmes, il faut savoir les goûter ; il faut savoir
+écouter longtemps ; il faut savoir suivre le penseur
+dans tous les détours et même dans toutes les hésitations
+de sa pensée ; il faut sentir l’objection se lever
+doucement dans notre esprit, mais la prier de ne pas
+éclater et d’attendre le moment où peut-être l’auteur
+se la sera faite lui-même, et le plaisir est très vif
+alors ; car d’abord nous sommes sûrs d’être bien en
+commerce intellectuel avec l’auteur, puisque nous
+l’avons prévenu, c’est-à-dire compris d’avance, et
+ensuite nous nous disons avec satisfaction que nous
+ne sommes pas indignement inférieurs à lui, puisque
+l’objection qu’il s’est faite, nous la lui faisions, c’est-à-dire
+puisque nous circulions dans sa pensée presque
+aussi largement, presque aussi aisément que lui-même.</p>
+
+<p>Et les dangers de la discussion, il faut savoir les
+éviter comme dans une discussion privée. Il ne faut
+point nous obstiner dans notre sentiment, parce
+qu’il est notre sentiment ; et, parce que nous avons
+trouvé contre un raisonnement un peu faible de
+l’auteur un raisonnement assez fort, croire toujours
+avoir raison contre lui. Cela nous mènerait assez
+vite à une étroitesse d’esprit, à une sorte d’<i>irréceptivité</i>,
+si je puis dire ainsi, en vérité à une inintelligence
+acquise qui serait certainement la plus
+fâcheuse des acquisitions.</p>
+
+<p>Certaines préférences à rebours sont à noter.
+Tel auteur est préféré par un lecteur, non pas parce
+que ce lecteur lui trouve l’esprit juste, mais parce
+qu’il lui trouve l’esprit faux, ce qui donne à ce lecteur
+le plaisir d’avoir toujours raison ou de croire toujours
+avoir raison contre lui, par suite de quoi c’est à cet
+auteur que ce lecteur revient constamment. En
+entrant dans sa bibliothèque, ce lecteur-là va tout
+droit à cet auteur-là et s’assied en se disant, de
+façon plus ou moins consciente : « Comme je vais
+avoir raison ! Comme je vais avoir l’esprit juste ! »
+Je conseillerais un peu à ce lecteur de changer
+d’auteur favori.</p>
+
+<p>J’ai connu deux hommes qui ne conversaient
+jamais que de Proudhon. L’un ne jurait que par lui ;
+l’autre allait souvent jusqu’à jurer contre lui. Je n’ai
+jamais su lequel aimait le plus Proudhon, de celui
+qui y voyait une source inépuisable de vérités, ou
+de celui qui y voyait un océan de sophismes. L’un
+l’aimait comme un père spirituel à qui il devait
+reconnaissance du don de la vie ; l’autre l’aimait
+comme un homme à qui il devait de savourer
+continuellement sa supériorité intellectuelle ; l’un
+l’aimait avec dévotion, l’autre avec égoïsme ; l’un
+l’aimait de tout l’amour que l’on a pour l’être d’élection,
+l’autre de tout l’amour que l’on peut avoir pour
+soi-même ; et l’un était fier de se dire que, s’il rencontrait
+Proudhon, il le réfuterait et le confondrait
+assurément ; et l’autre de se dire que, s’il
+rencontrait Proudhon, il l’expliquerait à lui-même avec une
+clarté définitive.</p>
+
+<p>Et ils s’aimaient réciproquement, du reste : l’un
+étant heureux des occasions que lui donnait l’autre
+d’exposer la doctrine de son maître et de s’en
+pénétrer à nouveau ; l’autre étant heureux des occasions
+que lui donnait le premier de discuter comme
+avec Proudhon lui-même et de le terrasser par procuration.
+<i lang="la" xml:lang="la">Fortunati ambo.</i></p>
+
+<p>Je crois pourtant que c’est à distance égale ou à
+peu près de ces deux heureux qu’il faut être et
+tâcher de se maintenir, pour garder cette liberté
+d’esprit qui est le bonheur intellectuel véritable. En
+choses intellectuelles, il ne faut ni abdication ni
+triomphe. L’abdication est toujours un peu déprimante
+et le triomphe est toujours vain. Se sentir en
+face d’un penseur, toujours en lutte courtoise et
+bienveillante, sentir qu’il a raison et n’en convenir
+qu’à la dernière extrémité, mais en convenir franchement,
+sentir qu’il a tort et se savoir gré de le
+sentir, mais à la dernière extrémité encore et en se
+disant toujours que, s’il était là, il ne nous laisserait
+pas peut-être en pleine sécurité de victoire et aurait
+sans doute quelque redoutable retour offensif ; lui
+prêter, même en les tirant de lui ou de vous, quelque
+argument de réserve à vous réduire ou à vous embarrasser :
+voilà l’exercice qui constituera pour vous
+une bonne hygiène intellectuelle. Avec les philosophes,
+la lecture est une escrime où, quelques
+précautions prises, que nous avons indiquées, l’esprit
+prend incessamment des forces nouvelles qui
+peuvent être utiles de toutes sortes de façons et qui,
+par elles-mêmes et pour le seul plaisir de les posséder,
+valent qu’on les possède.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="i small">CHAPITRE III</span><br>
+LES LIVRES DE SENTIMENT</h2>
+
+
+<p>Il est permis de lire un peu moins lentement les
+auteurs qui ont pour matière les sentiments de
+l’âme humaine, guère moins du reste. Là aussi il faut,
+sous d’autres formes, de la réflexion et même de la
+discussion et par conséquent tout le contraire de la
+hâte. Cependant ici, je suis tout à fait d’avis qu’il
+faut commencer par <i>s’abandonner</i>. L’auteur sentimental
+peint les sentiments du cœur moins pour les
+peindre que pour nous les inspirer. Il est un semeur
+de sentiments comme le philosophe est un semeur
+d’idées. Avant tout, il veut toucher. Toucher, c’est
+faire partager au lecteur les sentiments qu’on a
+prêtés à ses personnages ; c’est nous mettre, par une
+sorte de contagion, dans l’état d’âme et dans les
+divers états d’âmes des personnages qu’on a créés.
+Si l’auteur ne réussit point à cela, s’il ne touche pas
+du tout, laissons-le ; mais s’il nous touche un peu, ne
+résistons-pas, laissons-nous conduire à cet aimable
+guide, laissons-nous aller à l’impression, laissons-nous
+toucher, laissons-nous attendrir. Nous ne nous
+appartenons plus, il est vrai ; mais c’est peut-être
+pour cela que nous avons pris en main un romancier
+ou un poète. Cette possession de nous-mêmes par une
+fiction est une chose assez curieuse. C’est une sorte
+d’enivrement, et c’est-à-dire c’est à la fois une perte et
+une augmentation de notre personnalité. C’est un
+état suggestif. En lisant un roman qui nous passionne,
+nous ne sommes plus nous-mêmes et nous
+vivons dans les personnages qui nous sont présentés
+et dans les lieux qui nous sont peints par le <i lang="la" xml:lang="la">magus</i>,
+comme dit très bien Horace, c’est-à-dire par l’hypnotiseur.
+Il y a perte de notre personnalité.</p>
+
+<p>Mais aussi il y a augmentation de notre personnalité
+en ce sens que, dans cette vie d’emprunt, nous
+nous sentons vivre plus puissamment, plus amplement,
+plus magnifiquement qu’à l’ordinaire.
+Et ce moi d’emprunt, vivant d’une vie plus riche
+que le moi proprement dit, c’est encore
+nous-mêmes. Le moi proprement dit en est comme le support et
+est heureux de le supporter et de s’en sentir agrandi.
+Ou il est comme le vase qui le reçoit et qui est heureux
+de le recevoir, et comme un vase qui, en
+recevant, s’agrandirait, s’élargirait, se dépasserait.
+Nous recevons en nous l’âme de la princesse de
+Clèves et, tout en sentant fort bien que c’est d’une
+autre âme que nous vivons pour une heure, nous
+sentons aussi que notre âme à nous enveloppe l’âme
+étrangère qu’elle reçoit, et s’en pénètre et s’en
+enrichit merveilleusement, ou du moins d’une façon
+qui nous paraît merveilleuse.</p>
+
+<p>Pour vous rendre compte de cette hypnose, portez
+votre attention sur le moment du réveil. En posant
+le beau roman, nous nous réveillons au sens propre
+du mot, nous nous frottons les yeux, nous nous
+étirons, nous nous ébrouons ; nous sentons très
+nettement que nous passons d’une vie dans une
+autre et que nous nous diminuons, ou que nous tombons
+de haut. C’est une âme qui s’était unie à la nôtre,
+à laquelle nous nous étions unis et qui nous quitte.</p>
+
+<p>Voilà ce que j’appelle <i>s’abandonner</i>, ce qui est
+nécessaire absolument quand c’est à un écrivain de
+sentiment que l’on a affaire. Mais, il est bien
+entendu qu’il n’est pas défendu de se reprendre et
+ressaisir, et il y a même à se reprendre et à réfléchir
+des plaisirs nouveaux. Réfléchir sur une œuvre
+d’imagination consiste surtout en ceci : se demander
+si les personnages sont vraisemblables et naturels
+et goûter leur vérité, comme en lisant l’on a goûté
+la beauté, l’intensité de leur vie morale. On me dira :
+selon quel critérium pourrons-nous juger de la vérité
+d’un personnage ? Je répondrai : par ce que vous
+avez vu et observé autour de vous. Sans doute, c’est
+là un très petit champ d’observation, et ce qu’on
+en a tiré est par conséquent un critérium, pour
+ainsi parler, très pauvre. Je ne connais pourtant
+pas d’autre moyen de juger de la vérité.</p>
+
+<p>Il est probable que, par manque de termes de
+comparaison, nous nous trompons très fréquemment
+et que l’auteur qui nous dit : « Ces personnages que
+vous trouvez invraisemblables, je les ai connus » a
+raison. Cependant les hommes ne sont pas si différents
+les uns des autres qu’on ne puisse, avec un
+certain nombre d’observations personnelles, juger
+par comparaison des personnages que les auteurs
+nous présentent. Ce qui, dans la réalité, est à portée
+de nos regards est une moyenne de l’humanité. Ce
+que les auteurs mettent sous nos yeux, ce sont êtres
+qui, ou sont dans la moyenne de l’humanité, ou
+s’en écartent en étant supérieurs ou inférieurs à elle, mais
+doivent lui ressembler et sont de purs monstres d’imagination
+s’ils ne lui ressemblent pas. Vous avez donc
+les éléments nécessaires et suffisants pour juger de la
+vérité des peintures. Vous n’avez jamais vu <i>le père
+Grandet</i> ; mais vous avez connu tel avare, M. X…,
+et, en réfléchissant sur le <i>père Grandet</i>, vous vous
+dites : « … et il est très vrai ; <i>Le père Grandet</i> c’est
+M. X…, tel que serait celui-ci s’il était plus poussé, plus
+entraîné par la fougue de la passion, placé du
+reste, dans des conditions un peu différentes, dans une
+petite ville ou dans un village, etc. »</p>
+
+<p>La lecture des romans suppose ainsi comme condition
+nécessaire du second moment, je veux dire
+de la réflexion qui juge, une assez grande connaissance
+des hommes, et je n’entends par là qu’une
+assez grande habitude d’observer les hommes
+autour de soi. Les jeunes ouvrières qui lisent les
+romans à très bon marché ne sont capables que
+de l’enthousiasme du premier moment, que de
+ce que j’ai appelé l’abandonnement ; le second
+moment n’existe que pour ceux qui sont plus âgés
+et qui sont doués d’une certaine faculté d’observation
+et de mémoire ; mais ceux-ci goûtent des
+plaisirs beaucoup plus vifs, étant encore capables
+de s’abandonner, l’étant surtout de comparer le
+roman à la vie et d’éprouver des sensations d’admiration
+très vive quand ils estiment que le roman a
+copié la vie avec sûreté ou plutôt l’a déformée de
+manière à accuser plus vigoureusement ses traits
+caractéristiques.</p>
+
+<p>Une des plus fortes parmi ces sensations est celle-ci :
+voir dans le roman ce qu’on avait vu dans la
+vie, mais le voir d’une façon plus nette et plus
+accusée. La connaissance que nous avions d’un
+caractère est juste sans doute, mais elle est générale ;
+elle est d’ensemble et par conséquent elle est flottante
+encore ; ce qui nous ravit, c’est d’avoir retrouvé
+dans le roman cette même connaissance sous un
+rayon plus vif qui fait sortir les traits de détail,
+qui met en relief les particularités significatives et
+qui nous fait dire : « Comme c’est vrai ! J’avais
+entrevu cela, je ne l’avais pas vu ; j’en avais l’intuition,
+je n’en avais pas pris possession. » Le roman,
+s’il est bon, nous aide à capter la vie elle-même
+qui nous fuyait, qui échappait à demi à nos prises
+nonchalantes.</p>
+
+<p>La lecture est ainsi faite de ce que nous savons,
+de ce que nous apprenons et de ce que nous
+n’apprenons que parce que nous le savions déjà
+et de ce que nous savons mieux maintenant parce
+que nous venons de le rapprendre. Nous allons
+ainsi de la réalité à la fiction, et la fiction n’a de
+prix pour nous que si à nos yeux mêmes elle est
+pénétrée de réalité, et la réalité nous est plus intéressante
+quand nous y revenons après avoir traversé
+la fiction pénétrée d’elle.</p>
+
+<p>Un autre critérium à juger la fiction et par conséquent
+à en jouir davantage si elle est bonne, c’est
+de regarder en nous-mêmes. On demandait à Massillon,
+très honnête homme : « Où prenez-vous donc
+la matière de toutes les peintures de vice que vous
+faites ? » Il répondit : « en moi-même ». Il est ainsi.
+Chacun de nous se suffirait presque pour peindre
+tous les vices et aussi toutes les vertus, s’il savait
+peindre ; pour reconnaître, du moins, la vérité de
+toutes les peintures de toutes les vertus et de tous
+les vices. Chacun de nous est un petit monde où le
+monde entier se voit en raccourci et est véritablement
+comme en germe, et le proverbe italien
+cité par Pascal est très exact : « Le monde entier
+est fait comme notre famille » et même comme
+nous. Or, ces semences de toutes les vertus et de
+tous les vices qui sont en nous, nous permettent
+très bien de juger ce qu’il y a de réalité dans les
+fictions. Une fiction, c’est toujours une partie de
+nous qui, aux mains de l’auteur, est devenue un personnage,
+une autre partie de nous qui est devenue un
+autre personnage, et ainsi de suite, et c’est encore le
+plus souvent par retour sur nous-mêmes que nous
+jugeons.</p>
+
+<p>La lecture exige donc de nous que nous soyons
+capables d’analyse auto-psychologique, et il n’y
+a très bons lecteurs que ceux qui en sont
+capables. J’ai entendu une femme de trente ans
+dire : « Je n’ai jamais pu comprendre ce qu’on
+trouve d’intéressant dans <i>Madame Bovary</i>. » J’ai
+pensé à lui répondre : « Ce qu’on trouve d’intéressant
+dans <i>Madame Bovary</i>, c’est vous », car il
+n’y a pas de femme de trente ans, je ne dis point
+qui ne soit Madame Bovary, mais qui ne contienne
+en elle une Madame Bovary avec toutes ses aspirations
+et tous ses rêves et toute sa conception de la
+vie ; une Madame Bovary latente, qui n’éclora point,
+comprimée et déroutée par toutes sortes d’autres
+éléments psychiques, mais qui existe. Seulement la
+dame dont je parle, très en dehors, très étourdie,
+n’était pas capable de se discerner elle-même et ne
+pouvait démêler la Madame Bovary qui était en
+elle, comme, du reste, dans toutes les autres
+femmes.</p>
+
+<p>Les étonnements mêmes que nous causent quelquefois
+les fictions, et je parle encore une fois de
+celles qui sont bonnes, nous amènent à des découvertes.
+Nous sommes étonnés, choqués, nous nous
+disons : « mais ce n’est pas vrai ! » Un je ne sais
+quoi nous avertit que peut-être ce n’est pas si faux
+que nous croyons ; nous nous interrogeons et il
+arrive souvent que nous nous disions : « du moins,
+ce n’est pas impossible ». C’est qu’un retrait inexploré
+de notre âme s’est à demi révélé à nous, c’est
+qu’une partie du subconscient, par l’effet de cette
+aide étrangère, est entrée dans notre conscient, c’est
+que nous nous voyons plus profondément qu’auparavant.</p>
+
+<p>C’est ainsi que la lecture, si elle exige l’habitude
+de l’examen de conscience, par contre-coup aussi
+nous la donne. Du jour, où déjà, bon lecteur, nous
+nous avisons de comparer les personnages d’une
+fiction, non aux gens connus de nous, mais à nous-mêmes,
+nous prenons cette habitude, et nous nous
+lisons comme un livre, du moins comme un manuscrit
+difficile, avec attention et application, et quand
+nous revenons aux livres, nous avons acquis une
+aptitude plus grande à les comprendre et à les juger,
+ce qui, du reste, est la même chose.</p>
+
+<p>Il est certains livres qu’on ne sait guère comment
+lire et pour lesquels on sent que l’on n’a point de critérium.
+Ce sont les livres où sont rapportés, décrits
+et dépeints, des caractères d’exception. Ce ne sont
+point des livres faits pour le plaisir, chez l’auteur,
+de conter, chez le lecteur, d’entendre bien conter ;
+ce ne sont pas des livres d’observation générale et
+par conséquent que nous puissions contrôler ; ce ne
+sont point des livres d’idéalisation et que par conséquent
+nous puissions contrôler encore en ce sens
+qu’ils présentent comme réalisé ce qui est en nous
+belle inspiration, beaux rêves et belles ambitions
+morales. Ce sont des livres où nous sont présentés
+des êtres <i>dont l’intérêt même</i> est d’être en dehors
+de la moyenne, en dehors de la vie connue et
+en dehors de la vie telle que, à l’ordinaire, nous
+voudrions qu’elle fût. Telles sont, par exemple,
+souvent, les créations ou les créatures des frères
+Goncourt, tel est le principal personnage du
+<i>Horla</i> de Maupassant, etc. Les auteurs qui ont ce
+goût nous diront volontiers que ce sont les plus
+intéressants des livres, puisqu’ils apprennent quelque
+chose ; ceux que vous pouvez contrôler par vos
+observations propres ne valent pas la peine d’être
+écrits, puisque vous pourriez presque les faire et que
+par conséquent il vous est peu utile de les lire ; les
+nôtres sont des livres d’observation et les livres
+d’observation par excellence, puisqu’ils sont d’observation
+inédite et qu’ils étendent le domaine de
+l’observation.</p>
+
+<p>Ils nous étonnent pourtant et nous désorientent,
+parce que nous ne nous y sentons pas sur un
+terrain sûr et que nous ne pouvons plus les contrôler
+même partiellement et que, pour ainsi dire,
+ils nous demandent trop de confiance.</p>
+
+<p>On voudrait le plus souvent que ces livres-ci
+fussent placés par les auteurs en terre étrangère et
+donnés comme des relations de voyage. D’un Japonais,
+rien n’étonne beaucoup, et l’on n’est point
+surpris que, par rapport à nous, un Japonais soit
+très exceptionnel et que nous manquions de critérium
+pour juger s’il est vrai ou faux.</p>
+
+<p>On voudrait encore que l’auteur nous donnât sa
+parole d’honneur que le fait est vrai et que les
+caractères sont vrais, auquel cas on lirait ces
+livres comme des livres scientifiques rapportant des
+observations toutes nouvelles et tout étranges et
+plus intéressants que tous les autres en effet, car
+ce n’est point un cas classique de fièvre muqueuse
+qui intéressera un médecin ; mais la parole d’honneur
+du romancier n’est point de ces choses qui
+nous puissent mettre en pleine assurance.</p>
+
+<p>Le moyen le plus usité et le meilleur assurément
+qu’emploient les romanciers qui savent leur métier
+est d’entourer le cas exceptionnel d’un bon nombre
+de faits d’observation très courante au contraire
+et bien connus. A ce compte nous leur faisons
+confiance, parce que nous voyons qu’ils savent bien
+observer ce que nous observons nous-mêmes et
+nous les respectons comme bons observateurs et
+nous supposons qu’ils l’ont été aussi des cas exceptionnels
+qu’ils nous rapportent ; et ce cas exceptionnel
+bénéficie, en quelque sorte, de l’exactitude
+de tout ce qui l’entoure.</p>
+
+<p>Moi, tout compte fait, je ne saurais trop dire
+comment il faut lire ces livres-ci. Ils échappent un
+peu aux moyens ordinaires de lecture. Le plus
+souvent on les lit comme purs et simples ouvrages
+d’imagination, et l’on ne sait gré à l’auteur que de sa
+faculté d’imaginer, contre quoi précisément il proteste,
+disant : « Si c’était imaginé, ce ne serait pas
+intéressant » et se fâchant comme un historien dont
+on dirait qu’il est un romancier très curieux.</p>
+
+<p>L’exceptionnel en littérature est plein de danger.
+La littérature proprement dite est la peinture de
+notre âme à tous et de nos mœurs à nous tous, avec
+une certaine exagération savante destinée à mettre
+en relief les parties les plus importantes et les plus
+intéressantes de la vérité elle-même. Et c’est cette
+exagération qui fait les caractères d’exception,
+comme les Harpagon, les Tartuffe, les Chimène,
+les Pauline, les Monime et les Mithridate ; mais
+ces exceptions, n’étant qu’une exagération habile
+et un agrandissement de la vérité elle-même, sont
+reconnaissables et contrôlables encore. Un vers du
+bon Sanson, l’acteur, est très amusant.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est surtout dans l’excès qu’il faut de la mesure.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il y a sans doute une certaine naïveté dans la forme ;
+mais il a parfaitement raison ; je dirai de même, et
+avec autant d’ingénuité, que c’est surtout dans l’exceptionnel
+qu’il faut un fond de vérité générale qui
+nous persuade que, si anormal qu’il soit, il est vrai
+encore, et qui, par là, lui rende en quelque sorte son
+autorité sur nous et par suite son intérêt. Quant à
+l’exceptionnel tout pur, le plus souvent il rebute par
+son caractère, apparemment hybride, par l’incertitude
+où l’on est s’il est une vérité, auquel cas il n’y
+aurait rien de plus intéressant, ou s’il est une fantaisie,
+auquel cas il n’intéresse que sur l’auteur, doué
+d’un tour d’imagination si particulier.</p>
+
+<p>Je dis souvent : « l’exceptionnel du roman ne me
+renseigne que sur l’exceptionnel de l’auteur, ce qui
+du reste est déjà de quelque valeur ».</p>
+
+<p>Beaucoup de lecteurs pourtant s’intéressent à
+l’exceptionnel proprement dit, lisant, disent-ils, pour
+se secouer, pour se dépayser, pour voir du nouveau
+et du tout nouveau, et précisément ne tenant point
+à contrôler, ce qui n’est que se ramener au déjà vu
+et au train, peu aimé, de tous les jours. Je ne
+songe pas à leur en vouloir ; mais il me semble que
+peut-être il vaudrait mieux qu’ils s’adressassent à
+un autre art qu’à la littérature. Ce qui nous fait
+sortir de la vie où nous sommes, ce n’est ni la littérature,
+si romanesque ou si poétique qu’elle puisse
+être, ni la peinture, ni la sculpture, c’est l’architecture
+et la musique, aux deux pôles, pour ainsi dire, de
+l’art : l’architecture qui, tout compte fait
+et quoi qu’on ait pu dire, ne copie rien et n’est que combinaison
+de belles lignes tout abstraites et tirées de notre
+conception intime et pure des belles lignes ; la musique
+qui ne copie rien et qui ne peint que des états
+d’âme et qui ne suggère que des états d’âme.</p>
+
+<p>Encore l’architecture ramène la pensée à la vie
+civile, en ce sens qu’un monument est fait pour
+recevoir une foule en vue de tel ou tel acte et doit
+jusqu’à un certain point avoir le caractère qui convient
+à cet acte, comme il a la forme qui s’y prête,
+et une école ne doit pas présenter les mêmes combinaisons
+de lignes qu’une église ; — et la musique
+seule est tout à fait l’art qui permet qu’on échappe
+à la vie et qui aide à en sortir ; et c’est l’expression
+même de la rêverie.</p>
+
+<p>Les amateurs d’exceptionnel en littérature et qui
+l’aiment, non point parce qu’ils sont blasés sur le
+normal, mais par goût de s’évader de la vie réelle,
+se trompent donc, je crois, en s’adressant à la littérature,
+y entretiennent en se plaisant à lui un genre
+qui, en littérature, est un genre faux, et feraient
+mieux, je crois, de s’adresser, selon leurs tempéraments
+particuliers, à l’un ou à l’autre des deux autres
+arts que j’ai dits.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, il y a lectures très différentes
+selon les différentes natures d’esprit, et par suite il
+y a, et elle est amusante, décevante aussi ou peu
+sûre, et telle qu’il ne faut pas s’y fier légèrement,
+mais assez instructive en somme, une étude des
+esprits et même des âmes, une étude des hommes
+<i>par ce qu’ils se montrent comme lecteurs</i>.</p>
+
+<p>Celui, par exemple, qui ne peut lire que des narrations,
+le lecteur d’Alexandre Dumas, n’est pas
+pour autant un homme d’action et quelquefois
+même il est très paresseux, mais le plus souvent il
+n’est ni un observateur des autres ni un observateur
+de soi-même et il n’a ni vie intérieure ni vie
+extérieure intellectuelle.</p>
+
+<p>Il est amateur de courses et volontiers spectateur
+de départs d’aviation ; il est, sauf quand il est
+atteint de paresse physique, très grand voyageur, les
+voyages étant, sinon tout à fait, comme a dit Emerson,
+« le paradis des sots », du moins le paradis de
+tous ceux à qui le don d’observer ou de méditer est
+refusé, ni la méditation ni même l’observation ne
+demandant plus de six kilomètres carrés pour se
+satisfaire.</p>
+
+<p>Il est très volontiers conteur et conteur de soi-même.
+Il est celui qui dit le plus : « j’étais là, telle
+chose m’advint ». Il conte beaucoup, raisonne peu,
+ne réfléchit jamais et ignore le repentir. C’est un
+homme aimable dont la société est aussi agréable
+qu’elle est inutile, s’il est vrai, ce que l’on pourra
+contester, que ce qui est agréable puisse être inutile.</p>
+
+<p>Le lecteur qui n’aime que le roman réaliste est
+généralement un esprit juste, droit, pondéré, qui a
+de bons yeux, un bon raisonnement, qui ne se
+trompera guère, que l’on ne trompera pas souvent et
+qui se tirera bien de l’affaire de la vie. Il a une
+tendance au pessimisme, ou plutôt, car le grand
+pessimiste est toujours un idéaliste froissé, il a une
+tendance à trouver tout médiocre, à bien compter là-dessus
+et à s’en accommoder sans trop de peine.
+Des hommes il se console par en médire et il est
+de ceux, signe d’âme triste et un peu mauvaise, pour
+qui la médisance est une consolation.</p>
+
+<p>L’amateur de livres réalistes n’est pas très bon. Il
+trouve souvent que son auteur n’est pas assez noir,
+et il lui donnerait des conseils dans le sens d’une
+plus grande sévérité et des avis très vigoureux sur
+la bassesse humaine.</p>
+
+<p>L’amateur de livres réalistes est d’une société un
+peu attristante. On l’estime dans les salons personnage
+indésirable à moins qu’il n’ait de l’esprit et de
+l’humour, en considération de quoi l’on pardonne
+en ces lieux-là absolument tout.</p>
+
+<p>Le lecteur de livres idéalistes où les personnages
+ont des vertus extraordinaires et des délicatesses de
+sentiments inattendues est généralement une
+lectrice : « J’ai pour moi les jeunes gens et les femmes », disait
+Lamartine, et George Sand aurait pu le dire aussi
+sans se tromper aucunement. Le lecteur de livres
+idéalistes n’est pas nécessairement optimiste ; mais
+il aime à croire à la noblesse de la nature humaine
+au moins chez un certain nombre d’individus privilégiés
+parmi lesquels il se place et non pas toujours
+à tort. Il a des mouvements généreux : il a au moins
+des mouvements généreux qui, pour n’être pas toujours
+suivis d’un plein effet, doivent pourtant lui
+être comptés. Il se fait une âme très spéciale qui est
+composée de celle d’abord qu’il a apportée avec lui
+et qui tendait naturellement à l’idéal, de celle
+ensuite qu’il a tirée de ses livres favoris et qui raffine
+encore et renchérit sur les instincts primitifs ; il
+se fait ce qu’on appelle une âme romanesque.</p>
+
+<p>Le romanesque est un être très aimable qui nous
+donne bien des satisfactions : celle d’abord de l’aimer ;
+celle ensuite de l’admirer un peu comme un noble
+exemplaire en somme de l’humanité ; celle ensuite
+de ne pas le craindre, encore qu’il ne fallût pas, à
+cet égard, avoir une pleine confiance ; celle enfin de
+lui donner ces fameux conseils de bon sens, de
+prudence, de sagesse pratique, qu’à donner nous
+nous épanouissons, nous nous élargissons, nous nous
+enorgueillissons et qui comblent de plaisir, de pleine
+satisfaction, de joie intime et profonde, du sentiment
+de la supériorité indulgente et bienfaisante, ceux de
+qui ils partent.</p>
+
+<p>Les lecteurs de poètes ne sont pas très différents
+des lecteurs de romans idéalistes ; il y a pourtant
+quelque distinction à faire. Le lecteur des poètes
+n’est pas seulement un romanesque ; c’est un artiste
+ou un homme qui a des prétentions à être artiste.
+Il veut lire dans une « langue artiste », dans cette
+langue, comme a dit Musset, que le monde entend
+et ne parle pas et j’ajouterai que le monde n’entend
+même pas beaucoup. Le lecteur de poètes est un
+initié ou croit l’être et se flatte de l’être. Il y a entre
+les poètes et les lecteurs de poètes une franc-maçonnerie
+qui n’existe pas entre les romanciers et les
+lecteurs de romans.</p>
+
+<p>Pour le poète, le lecteur des poètes est un homme
+qui a le chiffre. Et le lecteur des poètes sait qu’il
+a le chiffre ou il croit l’avoir. Aussi le lecteur de
+romans idéalistes n’est pas dédaigneux à l’ordinaire,
+mais le lecteur des poètes l’est presque toujours. Il
+méprise ceux qui lisent les journaux ; il méprise un
+peu ceux qui lisent les livres pratiques et les livres
+d’histoire. Il ne doute point qu’il n’ait une âme de
+qualité supérieure, une âme nourrie du miel d’Hymette.</p>
+
+<p>Il est rare qu’un lecteur de romans idéalistes
+écrive lui-même des romans ; il est rare, au contraire,
+que le lecteur de poètes ne fasse pas des vers lui-même.
+Il est du Parnasse. Je ne l’en dissuaderai
+pas, du reste. Dans les livres de philosophie, on va
+chercher des idées générales, dans les romans
+réalistes des observations, dans les romans idéalistes
+de beaux sentiments, dans les poètes <i>tout cela</i> et de
+plus des inventions de rythme, des trouvailles de
+mélodie, d’harmonie, toute une technique, qui ici, a
+autant d’importance que le fond ; et de cette technique
+on ne jouit, à cette technique on ne se plaît, à cette
+technique on ne se joue amoureusement, que si soi-même
+on s’en est mêlé, que si on s’y est essayé, que si
+l’on en a mesuré les difficultés, que si l’on y a atteint
+soi-même à quelques petits succès relatifs ; comme
+il n’y a que les musiciens qui comprennent la musique,
+et les autres, quand ils croient y entendre quelque
+chose, sont des snobs, il n’y a que les hommes
+qui ont été un peu versificateurs qui comprennent les
+poètes.</p>
+
+<p>S’est-on assez moqué des vers latins qu’on nous
+faisait faire encore dans notre enfance ! Ils avaient
+été inventés pour qu’on eût du plaisir à lire Virgile,
+pour qu’on ne le lût pas comme de l’Aulu-Gelle et
+par des gens qui savaient qu’ils goûtaient Mozart
+parce qu’ils avaient joué du violon, et Virgile parce
+qu’ils avaient fait des vers latins.</p>
+
+<p>Le lecteur de poètes est donc presque toujours un
+versificateur, ou il l’a été. Il se sent par là d’une
+classe un peu supérieure au reste de l’humanité.
+C’est un raffiné, c’est un <i>select</i>, c’est un noble. Cette
+vieille fille, noble, dans une nouvelle d’Edmond
+About, disait : « Ce qui me plaît dans les artistes,
+c’est qu’ils ne sont pas des bourgeois ». Le
+lecteur des poètes sent qu’il n’est pas un bourgeois.</p>
+
+<p>Il est du reste, souvent, très aimable à travers
+cette légère affectation et, sauf une certaine irritabilité
+qui lui est venue, comme par contagion, des
+poètes eux-mêmes, il est sociable, bon causeur avec
+un langage choisi, et épouse généralement les causes
+nobles. « O poète ! » dit-on ordinairement aux
+idéalistes, ce qui fait très grand honneur aux poètes ;
+on peut dire aussi : « Il est distingué, surtout il veut
+l’être ; volontiers original, un peu dédaigneux ; il a
+le goût des sentiments nobles ; c’est un lecteur de
+poètes ».</p>
+
+<p>Enfin le lecteur de livres où sont peints des êtres
+tout à fait exceptionnels est en général un homme
+que la vie ne satisfait pas et qui ne la trouve pas
+intéressante et qui veut s’en tenir le plus loin possible.
+Il est un peu comme le <i>Fantasio</i> de Musset
+disant : « Je voudrais être ce monsieur qui passe ;
+il doit avoir une foule d’idées qui me sont complètement
+étrangères ; son essence lui est particulière ».
+Et encore non, point tout à fait ; le chercheur
+d’exceptions voudrait être le monsieur qui ne passe
+pas, le monsieur qui n’est jamais passé devant lui
+et qui n’y passera jamais.</p>
+
+<p>Il ne peut pas être très sociable ; ne lui parlez pas ;
+vous êtes au nombre des choses connues. Vous avez
+la vulgarité du réel. Il est incontestable que c’en
+est une. Il n’y a de distingué, comme se distinguant
+nécessairement de tout, que ce qui n’existe pas, et
+même que ce qui ne peut pas exister ; car pour être
+conçu comme pouvant exister, il faut déjà ressembler
+à quelque chose.</p>
+
+<p>Tout ce que je viens de dire est généralement
+vrai ; mais, comme il arrive, les choses sont quelquefois
+tout à l’inverse.</p>
+
+<p>Par un certain besoin de réaction contre soi-même
+et pour ne pas tomber du côté où l’on sent
+qu’on penche, c’est quelquefois le penseur très abstrait
+et l’homme d’examen intérieur qui aime, souvent
+du moins, lire des ouvrages de pure narration,
+et l’on a cité tel très digne héritier de Montesquieu
+qui faisait ses délices de Ponson du Terrail.</p>
+
+<p>C’est quelquefois et même assez souvent un
+homme à penchants romanesques qui fait sa lecture
+ordinaire des romans réalistes, et ici l’on pourrait
+citer Flaubert lui-même, qui, romanesque et romantique
+éperdument, se corrigeait et rectifiait lui-même
+non seulement en lisant des romans réalistes, mais
+en en faisant. Et enfin on s’aperçoit assez souvent,
+surtout chez les femmes, qu’un très grand goût de
+lectures romanesques n’est qu’une surface et qu’en
+leur fond on les trouvera très réalistes et très
+pratiques ; je dis <i>assez</i> souvent.</p>
+
+<p>Le caractère d’après les lectures, cela est donc
+vrai, mais, comme beaucoup de vérités, d’une vérité
+relative ; et c’est une observation intéressante, mais
+qui, comme toutes les observations, demande
+contrôle.</p>
+
+<p>Je mets à part un « type disparu », ou à peu près,
+mais qu’il faut mentionner pourtant, puisqu’il n’a pas
+complètement cessé d’exister, je veux parler du
+lecteur des livres anciens, du lecteur d’Homère, de
+Virgile, d’Horace et de quelques autres. Ce lecteur
+est généralement un professeur de littérature latine
+dans une faculté, mais ce n’est pas de lui que je veux
+parler ; je ne parle pas ici des lecteurs professionnels.
+Je songe au lecteur d’Homère ou d’Horace qui
+les lit par goût, par élection, par vocation, et qui
+se plaît à eux, seulement parce que ce sont eux et
+que c’est lui.</p>
+
+<p>C’est un homme assez singulier, tout à fait
+charmant du reste, presque toujours, mais assez
+singulier en vérité. D’abord, c’est un homme sur qui
+ses premières études ont eu une très grande influence,
+<i>qui ne s’est pas ennuyé au collège</i>, que ses
+professeurs n’ont pas dégoûté des auteurs classiques
+par la manière dont ils les enseignaient ; et voilà
+déjà un homme un peu exceptionnel.</p>
+
+<p>Il y a des chances, je crois, pour qu’on en trouve,
+non pas beaucoup plus, mais un peu plus, dans les
+générations de demain et d’après-demain, parce que
+les professeurs actuels de l’enseignement secondaire
+n’enseignent plus du tout les auteurs classiques ; ils
+ne s’occupent que de sociologie et de littérature
+contemporaine — C’en est donc fait de l’humanisme ! — En
+une certaine mesure au contraire,
+parce que c’était la façon dont, généralement, les
+auteurs classiques nous étaient montrés, qui nous
+les faisait prendre en horreur ; parce que Virgile
+et Horace ne pouvaient rester dans nos souvenirs
+qu’accompagnés de l’idée d’ennui ; et parce que,
+laissés de côté par les professeurs d’à présent, ils
+se présenteront aux écoliers dans toute leur beauté
+propre, avec leur charme inaltéré et, si j’ose ainsi
+parler, sans encrassement. Savoir lire en latin et lire
+Virgile sans intervention de professeur, c’est la
+condition la meilleure pour se plaire à Virgile, et
+c’est la condition où se trouvent généralement nos
+écoliers d’aujourd’hui. Une renaissance de l’humanisme
+est peut-être là.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, le lecteur d’Horace est un homme
+sur qui ses premières études, grâce à telle circonstance
+ou à telle autre, grâce à l’abstention de ses
+professeurs à l’égard de la littérature antique, ou
+grâce, au contraire, à un professeur exceptionnel qui
+savait faire goûter les auteurs anciens, ont eu une
+influence très forte et très prolongée.</p>
+
+<p>Secondement, un peu à cause de ce qui précède,
+mais pour d’autres raisons qu’il faudrait chercher
+dans sa psychologie individuelle, c’est un homme
+que la littérature de son temps, quand il est sorti du
+collège, a peu intéressé. Il était homme, par conséquent,
+à se tourner du côté des arts, peinture,
+musique, mais sans doute il n’avait point ces goûts
+ou ces aptitudes, et il est peu à peu revenu à ce qui
+l’avait, sinon charmé, du moins intéressé vers la
+quinzième année, et il s’est aperçu, son intelligence
+et sa sensibilité s’étant accrues, que ces auteurs sont
+d’excellents et d’exquis aliments de l’âme et de l’esprit.</p>
+
+<p>Cet homme — il a maintenant entre quarante ou
+cinquante ans — est presque absolument étranger
+et indifférent aux temps où il vit. Il ressemble à
+Montaigne et, tout compte fait, c’est précisément un
+Montaigne à deux ou trois ou à dix degrés au-dessous
+du prototype.</p>
+
+<p>Je dis indifférent au temps où il vit et non pas
+hostile ; car, s’il y était hostile, il s’en occuperait
+continuellement pour s’indigner contre lui et pour
+le maudire ; je dis indifférent, étranger et qui ne le
+connaît pas et ne se soucie aucunement de le
+connaître.</p>
+
+<p>Ce n’est pas que le lecteur des anciens se soit fait,
+précisément, une âme grecque ou une âme romaine ;
+il s’est fait une âme de tous les temps, excepté du
+temps où il est. En effet, ce par quoi les anciens ont
+survécu, c’est ce qu’ils avaient d’éternel, de très
+général exprimé dans une forme définitive. Or, cela
+est de tous les temps, excepté de chacun. Je veux
+dire qu’à chaque époque l’homme de raison, d’imagination,
+de sensibilité et de goût y trouve son plaisir,
+à la condition qu’il ne soit pas dominé par le tour
+d’imagination, de sensibilité, de goût et de raisonnement
+qui est particulier à son temps même.</p>
+
+<p>Au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, un humaniste est un homme que
+le problème religieux, ou plus exactement ce qu’il y
+a de problèmes dans le sentiment religieux et dans
+la croyance, ne torture pas ; au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, « le
+partisan des anciens » est un homme que la gloire
+de Louis le Grand, encore qu’elle le touche, n’éblouit
+point et n’hypnotise pas ; au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, l’homme
+de goût (très rare) est celui qui n’est pas très
+persuadé que l’univers vient pour la première fois
+d’ouvrir les yeux à la raison éternelle et que le
+monde date d’hier, d’aujourd’hui ou plutôt de
+demain ; au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, le classique, vraiment digne
+de ce nom, est celui qui n’est pas comme subjugué par
+les Hugo et les Lamartine et qui s’aperçoit, de tout
+ce qu’il y a, Dieu merci, de classique dans Hugo,
+Lamartine et Musset, et qui garde assez de liberté
+d’esprit pour lire Homère pour Homère lui-même et
+non pas en tant qu’homme qui annonce Hugo et
+qui semble quelquefois être son disciple.</p>
+
+<p>Le lecteur des anciens est donc étranger à son
+temps sans y être hostile, si étranger à son temps
+qu’il ne lui est pas même hostile et est en quelque
+façon de tous les âges. Il est l’homme sur qui aucune
+mode n’a d’influence et qui ne s’aperçoit pas qu’il y
+a des modes.</p>
+
+<p>C’est un homme très heureux si c’est un bonheur,
+comme je le crois, de ne pas vieillir. Il ne s’aperçoit
+pas des changements qui se sont produits depuis sa
+jeunesse dans le goût public. Il goûte ce que quelques-uns
+parmi les jeunes et parmi les vieux
+goûtaient déjà dans sa jeunesse et ce que quelques-uns
+parmi ses contemporains et aussi parmi les jeunes
+goûtent encore. Il a toujours été avec quelques-uns,
+il n’a jamais été seul et n’est pas plus seul à soixante
+ans qu’il n’était à vingt. Il ne se doute pas que la
+littérature est la chose la plus instable du monde.
+Il n’est pas très vivant, comme on dit, mais il est
+comme s’il avait choisi une fois pour toutes entre le
+vivant et l’éternel, et c’est l’éternel qu’il a choisi. Il
+est assez probable qu’il a la meilleure part et il est
+certain qu’elle ne lui sera point ôtée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="i small">CHAPITRE IV</span><br>
+LES PIÈCES DE THÉÂTRE</h2>
+
+
+<p>Les poètes dramatiques sont-ils faits pour être
+lus ? Autant que pour être entendus, je le crois.
+S’il est très vrai, comme on disait autrefois, qu’une
+bonne comédie ne se peut juger qu’aux chandelles,
+il n’est pas moins véritable qu’il y a comme un
+jugement d’appel à porter sur elle et qui ne se peut
+porter qu’à la lecture. C’est de l’éclat, c’est du mouvement
+aussi, de la pièce de théâtre qu’on juge à la
+représentation ; mais à la lecture, c’est de sa solidité.
+C’est par la lecture d’une pièce qu’on échappe aux
+prestiges de la représentation ; c’est en lisant que
+l’on n’est plus dupe du jeu des acteurs, de l’énergie
+de leur déclamation et de la sorte d’empire et de
+possession qu’ils exercent sur nous. Surtout, c’est en
+lisant qu’on peut relire, et ce n’est qu’en relisant
+qu’on peut bien juger, non seulement du style, mais
+de la composition, de la disposition des parties et
+du fond même, j’entends de l’impression totale que
+l’auteur a voulu produire sur nous et de la question
+s’il l’a produite en effet ou non, ou seulement à demi.</p>
+
+<p>C’est à la lecture que l’on ne peut plus prendre
+la fausse monnaie pour la bonne, et des sonorités plus
+ou moins savantes pour une idée ou un sentiment.
+« Certains poètes sont sujets, dans le dramatique,
+à de longues suites de vers pompeux qui
+semblent fort élevés et remplis de grands sentiments.
+Le peuple écoute avidement, les yeux élevés
+et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît et, à
+mesure qu’il y comprend moins, l’admire davantage ;
+il n’a pas le temps de respirer ; il a à peine celui de
+se récrier et d’applaudir. J’ai cru autrefois, et dans
+ma première jeunesse, que ces endroits étaient clairs
+et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et
+l’amphithéâtre ; que leurs auteurs s’entendaient eux-mêmes
+et qu’avec toute l’attention que je donnais
+à leur récit, j’avais tort de n’y rien entendre ; je me
+suis détrompé. » Soyez sûr que La Bruyère s’est
+détrompé surtout en lisant.</p>
+
+<p>Beaucoup de pièces réussissent pleinement au
+théâtre ; l’impression est l’écueil. Volontiers je
+distribuerais les pièces de théâtre en quatre classes :
+celles qui sont meilleures à la lecture qu’à la représentation,
+celles qui sont aussi bonnes au cabinet
+qu’au théâtre, celles qui sont moins bonnes imprimées
+qu’entendues, et celles qui ne valent pas même
+la peine qu’on les imprime.</p>
+
+<p>Et les premières sont celles qui sont supérieures
+au talent des acteurs et que, par conséquent, les
+acteurs déparent et dégradent : tous les grands
+chefs-d’œuvre classiques sont dans cette classe.</p>
+
+<p>Et les secondes sont d’une bonne moyenne ou un
+peu au-dessus de la moyenne, et c’est un éloge à faire
+d’une pièce que de dire qu’elle peut être lue.</p>
+
+<p>Et les troisièmes sont celles, si nombreuses, qui sont
+au-dessous du talent des acteurs et que les acteurs
+relèvent.</p>
+
+<p>Et les quatrièmes sont celles que les acteurs font,
+dont les véritables auteurs sont les comédiens ; et elles
+sont les plus nombreuses de toutes.</p>
+
+<p>Tout auteur qui écrit une pièce en vue d’une
+étoile, en vue de tel ou tel acteur ou de telle ou
+telle actrice, n’écrit point pour le lecteur, se résigne
+à n’être pas lu et condamne en vérité sa pièce
+comme œuvre d’art.</p>
+
+<p>Tant y a qu’il existe des pièces qui sont très bien
+faites pour être lues et même relues ; ce sont les plus
+profondes et les plus subtiles, et les noms de Racine
+et de Marivaux, plus encore que ceux de Corneille
+et de Molière, viennent à l’esprit, comme aussi ceux
+de Sophocle et de Térence.</p>
+
+<p>Il faut donc lire les bons ouvrages dramatiques ;
+mais ici encore il y a une manière particulière de
+lire et tout à fait particulière. Pour pouvoir lire une
+pièce, il faut avoir été assez souvent au théâtre ; car
+il faut, en lisant une pièce, <i>la voir</i>, la voir des yeux
+de l’imagination telle qu’on la verrait sur un théâtre.
+Cela est indispensable. Comme le véritable auteur
+dramatique écrit sa pièce en la voyant jouer, en
+voyant d’avance les acteurs qui entrent et qui
+sortent, qui se groupent et qui ont, en s’adressant
+les uns aux autres, telle ou telle attitude, et ne peut
+faire bien qu’à ce prix ; tout de même le lecteur doit
+voir, comme si elle était représentée, la pièce qu’il
+lit et pour ainsi dire presque littéralement entendre
+les couplets et les répliques.</p>
+
+<p>Pourvu que l’on ait été quelquefois au théâtre, on
+s’habitue vite à lire ainsi, et, si l’on s’y habitue, on
+arrive, assez vite aussi, à ne pouvoir plus lire autrement.
+Rien, du reste, n’est plus agréable, et ce
+spectacle dans un fauteuil n’a d’autre inconvénient
+que d’affaiblir un peu en nous le désir de voir jouer
+des pièces dans un théâtre surchauffé, trop odorant
+et incommode. On arrive par cette méthode, et c’est
+un petit excès, à voir, à travers le couplet d’un
+acteur, surtout la figure de celui qui ne parle pas et
+à qui le couplet est adressé, et c’est surtout Suréna
+qu’on suit des yeux pendant que Pompée a la parole,
+et la figure d’Orgon que l’on compose et que l’on
+contemple en la composant quand Dorine le raille
+ou quand Cléante le chapitre.</p>
+
+<p>Cet excès n’a rien de très dangereux, puisqu’on
+peut, et c’est le grand avantage du spectacle dans un
+fauteuil, puisqu’on peut relire.</p>
+
+<p>Cette méthode est tout à fait indispensable pour
+ce qui est du théâtre antique. Sans pousser cette
+sollicitude jusque une sorte de manie, il ne faut
+jamais oublier, en effet, que le théâtre antique est
+sculptural, que les personnages y forment des groupes
+harmonieux faits pour satisfaire les yeux amoureux
+de la beauté des lignes autant que l’esprit amoureux
+de la beauté des pensées ; que les Grecs ne cessent
+jamais d’être artistes et qu’il faut nous faire artistes
+nous-mêmes pour goûter leur théâtre, sinon autant
+qu’ils le goûtaient, du moins de la manière, d’une
+des manières, et importante, dont ils le goûtaient.
+Ne doutez point que l’introduction du <i>troisième
+personnage</i> sur la scène à partir de Sophocle, ne leur
+ait été, en partie, du moins, inspirée par un souci de
+groupement artistique et que la règle inverse : <i lang="la" xml:lang="la">ne
+quarta loqui persona laboret</i> (il ne faut pas qu’un
+quatrième personnage se mêle au dialogue) ne leur
+ait été inspirée par la même considération.</p>
+
+<p>Remarquez que, dans la comédie, qui n’a pas ou qui
+n’est pas tenue d’avoir les mêmes préoccupations
+artistiques, le même idéal sculptural, il est assez rare
+qu’un groupe de trois personnages occupant le théâtre
+en même temps soit présent à nos yeux.</p>
+
+<p>Il faut donc, en lisant Sophocle et Euripide, celui-là
+surtout, restituer et tenir sous notre vue le groupement
+des personnages aménagés pour produire une
+émotion esthétique. Relisez surtout à ce point de vue
+<i>Antigone</i>, <i>Œdipe roi</i> et <i>Œdipe à Colone</i>.</p>
+
+<p>Quelquefois même le théâtre français a quelque
+chose de cela, non point ou presque jamais dans
+Racine, mais dans Corneille. Auguste, Maxime et
+Cinna forment un groupe, le roi, Don Diègue et Chimène
+forment un groupe, le vieil Horace intervenant (II, 7)
+entre Horace, Curiace, Sabine et Camille pour dire :
+« Qu’est ceci, mes enfants, écoutez tous vos flammes »
+forme un groupe et d’une très grande beauté. On
+pourrait multiplier ces exemples.</p>
+
+<p>— C’est considérer la tragédie comme un opéra !</p>
+
+<p>— La tragédie grecque est un opéra. La tragédie
+française n’en est pas un ; mais parce qu’elle ne
+laisse pas d’être inspirée de la tragédie grecque, et
+surtout parce qu’elle a en elle l’esprit même de la
+tragédie, il lui arrive, du moins par le souci des
+groupements à la fois savants et naturels, aussi par
+les morceaux lyriques qu’elle admet, d’avoir avec
+l’opéra des analogies qui ne sont pas douteuses et
+qui sont très loin d’être une dégradation ou de marquer
+une déchéance.</p>
+
+<p>En tout cas, lorsqu’on lit une tragédie ou une
+comédie, il faut s’habituer à la voir. Il faut faire
+grande attention aux entrées et aux sorties des
+acteurs, à leurs mouvements, indiqués quelquefois
+par le texte, à l’attitude que ce qu’ils disent suppose
+qu’ils doivent avoir, aux jeux de physionomie que
+leurs paroles permettent d’imaginer.</p>
+
+<p>Brunetière faisait remarquer que le début de <i>Phèdre</i>
+est très précisément un tableau, toutes les paroles de
+Phèdre étant des descriptions de sa personne, de ses
+attitudes et de ses gestes. L’auteur, en effet, en pleine
+possession non seulement de son génie, mais de son
+expérience théâtrale, aurait voulu forcer l’actrice,
+même de trois siècles après lui, à jouer comme il
+l’entendait et non pas à son gré à elle, qu’il n’aurait
+pas écrit autrement ; il semble avoir dicté la
+mimique mot à mot et c’est-à-dire geste par geste :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">N’allons pas plus avant, demeurons, chère Œnone.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Phèdre n’a fait que quelques pas sur le théâtre et
+s’arrête, fatiguée, presque épuisée ; l’arrêt doit être
+brusque, une des mains de la reine cramponnée au
+bras de sa nourrice :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne ;</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Toute une attitude lassée, déprimée ; une sorte
+d’écroulement du corps.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Évidemment une main s’élève pour protéger les
+yeux que la lumière du soleil blesse et meurtrit.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>D’une démarche chancelante, elle cherche un
+siège que, nécessairement, d’une main, la nourrice
+approche d’elle, tandis que de l’autre elle continue
+de la soutenir. Tout est réglé dans le plus petit
+détail par le texte même.</p>
+
+<p>Phèdre s’assied, avec un « hélas ! » qui n’est que
+le « Ah ! » d’accablement que nous poussons en
+nous asseyant ou en nous couchant après une grande
+fatigue.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !</div>
+<div class="verse">Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,</div>
+<div class="verse">A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La main glisse sur le peplum, esquisse le geste de
+le rejeter, pendant que les épaules frémissent ; puis
+remonte vers le front et esquisse le geste de repousser
+les cheveux sur les épaules ; puis, fatiguée de l’effort,
+retombe et traîne pendant que Phèdre dit d’une voix
+qui languit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tout m’afflige et me suit et conspire à me nuire.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Plus loin, après qu’Œnone, prosternée devant
+Phèdre et « embrassant ses genoux », l’a longtemps
+suppliée de lui révéler son fatal secret, Phèdre :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu le veux, lève-toi.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ce mot indique tout un jeu de scène, coupe nettement
+le dialogue, sépare tout ce qui suit de tout
+ce qui précède, prépare l’attention du spectateur
+pour la révélation qui enfin va se produire, dessine
+aux yeux Phèdre encore assise et Œnone debout,
+attentive et anxieuse. Mais pourquoi faut-il qu’Œnone
+se lève ? Pour que Phèdre se lève elle-même quelques
+instants après ; car, pour la liberté des gestes dans
+le grand récit que Phèdre doit faire tout à l’heure,
+à partir de : « Mon mal vient de plus loin… », il
+convient qu’elle soit debout. Or, elle n’aurait aucune
+raison de se lever, si Œnone était assise et
+elle en a une grande raison si Œnone est debout,
+parce qu’à une personne qui est debout on parle de
+plus près, plus directement, plus intimement, si l’on
+est debout soi-même.</p>
+
+<p>Phèdre se lèvera donc tout à l’heure, et c’est pour
+qu’elle se lève avec vraisemblance que Racine fait
+lever Œnone, ce qu’il est naturel, du reste, que Phèdre
+lui commande, puisqu’Œnone, vieille femme, est à
+genoux, inclinée et dans une position incommode et
+fatigante.</p>
+
+<p>Mais, à quel moment Phèdre elle-même se lèvera-t-elle ?
+Ce n’est pas indiqué par le texte. Nous pouvons
+<i>la voir se lever</i>, soit quand elle dit : « Tu vas
+ouïr le comble des horreurs » ; soit quand elle dit :
+« C’est toi qui l’as nommé », soit quand elle dit :
+« Mon mal vient de plus loin ».</p>
+
+<p>Dans le premier cas, au moment où la confidence
+commence, il est naturel qu’instinctivement elle
+veuille se rapprocher de la personne à qui elle la
+fait et que, puisque cette personne est debout, elle
+se lève elle-même.</p>
+
+<p>Dans le second cas, même raison avec cette particularité
+qu’Œnone ayant nommé Hippolyte, ce nom
+réveille dans l’esprit de Phèdre l’idée de la nécessité
+de parler à Œnone confidentiellement et de très
+près.</p>
+
+<p>Dans le troisième cas, la confidence est faite par
+ce mot même : « C’est toi qui l’as nommé » ; il reste
+à la donner dans tout son détail. Ce détail même
+étant honteux, il est naturel que Phèdre, qui en
+prévoit toutes les hontes, se rapproche de sa confidente
+et pour cela se lève.</p>
+
+<p>Pour moi, je vois Phèdre se lever à : « Tu vas
+ouïr », mais il vous est loisible de placer ce mouvement
+à l’un ou à l’autre des trois endroits que j’ai
+indiqués. A tout autre, je ne serais pas de votre avis.</p>
+
+<p>Ce que j’en dis, du reste, n’est que pour insister
+sur l’avantage de cette méthode qui consiste à se
+représenter les mouvements et les attitudes des
+acteurs et reconstituer l’action. On ne doit pas lire un
+drame autrement, et il me semble qu’en vérité on ne
+le peut pas.</p>
+
+<p>J’ai vu représenter le commencement d’<i>Athalie</i>
+de la façon suivante : Abner apparaît à gauche,
+Joad apparaît à droite, reconnaît de loin Abner, lui
+fait un geste qui veut dire : « Ah ! c’est vous ! Je
+suis heureux de vous voir ici ». Abner lui <i>répond</i> :
+« Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel. »</p>
+
+<p>C’est assez théâtral ; sans doute ; car, à montrer
+les deux personnages comme continuant une conversation
+commencée, on est forcé de les faire apparaître
+sortant de la coulisse ensemble, côte à côte,
+pour ainsi dire presque bras dessus bras dessous et
+cela est un peu bourgeois. Donc il faut faire comme
+je l’ai marqué plus haut.</p>
+
+<p>Peut-être ; mais il me semble que jamais la lecture
+ne donnerait l’idée de cette façon de présenter les
+choses. « Oui », est une réponse à une parole et non
+pas à un geste. Pour qu’Abner dise « oui », il faut
+que Joad ait parlé. Joad, traversant le théâtre pour
+venir au-devant d’Abner, doit parler, doit avoir
+parlé pour qu’on lui réponde « oui », et, ne provoquant
+ce « oui » que par un geste, est un peu étrange et il
+semble avoir une extinction de voix ; ou semble être
+étourdi par la surprise et il n’y a vraiment pas lieu.</p>
+
+<p>Non, c’est bien une conversation commencée qui
+continue, et c’est ainsi que l’a voulu Racine ; et donc
+il faut présenter Joad et Abner plus bourgeoisement,
+entrant par le fond, de front, et conversant déjà
+ensemble. Voyez ainsi.</p>
+
+<p>De même, quand Oreste et Pilade entrent
+en scène, Oreste disant : « Oui, puisque je retrouve un ami si
+fidèle ». Point de jeu de scène. Ils entrent et il n’y
+a rien autre.</p>
+
+<p>Au contraire, quand Agamemnon réveille Arcas
+et lui dit : « Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui
+t’éveille », il y a jeu de scène évident et il n’y a
+point conversation commencée qui continue. Arcas
+dort, Agamemnon entre, lui touche le bras. Arcas
+se réveille et manifeste son étonnement de voir
+Agamemnon à son chevet, ce qu’il est tout naturel
+qu’il fasse sans parler encore ; et il va parler, mais
+Agamemnon, très impatient, fiévreux, comme la
+suite de la scène le montre, lui dit : « Oui, c’est moi ;
+j’ai à te parler ». Il le lui dit plus solennellement :
+mais c’est le ton de la tragédie qui le veut ainsi. Ici,
+je crois qu’il y a jeu de scène. Voyez de la sorte.</p>
+
+<p>En tout cas, <i>voyez</i> ; habituez-vous à voir. Une
+des choses qui distinguent une pièce bien faite d’une
+pièce mal faite, une pièce vivante d’une pièce sans
+vie, c’est que la première, on la voit, et que la seconde,
+on ne la voit pas. De même que le bon dramatiste
+a écrit sa pièce en la voyant, de même le bon lecteur
+lit la pièce en la dressant devant ses yeux.</p>
+
+<p>De quelque art, du reste, qu’il s’agisse, le secret du
+dilettante, c’est d’attraper l’état d’esprit où l’artiste a
+été lui-même en composant son œuvre et de savoir
+plus ou moins pleinement le garder et s’y maintenir.
+« Je ne trouve pas cette femme si belle, disait un
+Athénien devant une statue de Phidias. — C’est que
+tu ne la vois pas avec mes yeux, lui dit un autre. — Es-tu
+donc l’auteur ? — Plût à Dieu ! mais j’ai quelquefois
+comme une illusion que je le suis. »</p>
+
+<p>C’est une grande jouissance encore en lisant les
+auteurs dramatiques et qu’on éprouve plus en lisant
+les auteurs dramatiques que tous les autres, que
+d’observer les différences de style entre les divers
+personnages. Les auteurs dramatiques — un peu
+aussi les romanciers, mais moins — ont cela de
+particulier qu’ils ont plusieurs styles et qu’il faut
+qu’ils en aient plusieurs, faisant parler les personnages
+les plus différents et devant avoir autant de
+styles qu’ils ont de personnages. On reprochait à
+un auteur dramatique de ne pas avoir de style. Il
+répondit spirituellement : « Ne savez-vous pas qu’un
+auteur dramatique ne doit pas avoir de style ? »
+Comme presque toutes les réponses spirituelles, celle-ci
+n’est juste que prise d’un certain biais. La vérité
+est qu’un auteur dramatique doit avoir un style,
+plus cent autres qui ne sont pas le sien. Il doit avoir
+un style à lui et qui se reconnaîtra toujours quand
+il fait parler le personnage qui le représente, ou
+toutes les fois, dans quelque rôle que ce soit, qu’il
+fait dire à quelqu’un ce qu’il dirait en effet lui-même.
+C’est ici qu’est son style à lui. Il doit avoir cent autres
+styles différents et dont il n’est pas responsable, ou
+plutôt pour lesquels il n’est responsable que de leur
+vérité relative et circonstancielle, à l’usage des
+différents personnages qu’il fait parler, bourgeois,
+homme du peuple, paysan, valet, marquis, hypocrite
+de religion, etc.</p>
+
+<p>Il y a plus : le langage change, non seulement
+selon les conditions, mais selon les caractères, ou
+plutôt le langage change selon les conditions et le
+style change selon les caractères. L’avare ne parle
+pas comme le prodigue, le timide comme le fanfaron,
+le Don Juan comme le craintif auprès des femmes, etc. ;
+non seulement ils ne disent pas les mêmes choses,
+mais ils n’ont pas le même tour de style. Un auteur
+disait : « Mon Guillaume le Taciturne m’embarrasse ;
+car de quel style le faire parler ? Il ne suffit pas de
+lui donner un style laconique ; il faudrait qu’il ne
+dît rien ; ce n’est pas un personnage de théâtre. »
+Il est plus difficile de trouver le style d’un caractère
+que d’inventer le caractère lui-même.</p>
+
+<p>Bellac, du <i>Monde où l’on s’ennuie</i>, n’était pas
+difficile à inventer, puisqu’il est toujours dans la
+réalité et qu’il suffisait de <i>s’en aviser</i> ; ce qui était
+malaisé, c’était de lui trouver son style, et c’est à quoi
+Pailleron a admirablement réussi.</p>
+
+<p>Léon Tolstoï fait remarquer, et c’est pour lui un
+critérium, que Shakespeare est un bien mauvais poète
+dramatique, puisqu’il n’a qu’un style, oratoire, poétique,
+lyrique, pour tous ses personnages, d’où
+conclusion que Shakespeare n’est pas, à proprement
+parler, un poète dramatique. Le critérium, quoique
+insuffisant s’il est unique, est très juste : le poète
+dramatique se révèle vrai créateur d’hommes par
+plusieurs choses, <i>en particulier</i> par ceci qu’il a
+autant de styles qu’il a de personnages.</p>
+
+<p>La critique à l’égard de Shakespeare est assez
+injuste ; car précisément Shakespeare fait parler de
+la façon la plus différente du monde Falstaff et
+Othello, Iago et Hamlet, les Joyeuses commères et
+Béatrix, la nourrice de Juliette et Juliette elle-même.</p>
+
+<p>Et enfin, il reste quelque chose de la critique,
+parce que, à la vérité, Shakespeare a été trop grand
+poète et particulièrement trop grand poète lyrique
+pour ne pas, un peu, faire parler ses principaux
+personnages d’une manière qui ne les distingue pas
+suffisamment les uns des autres.</p>
+
+<p>Vous observerez que nos tragiques du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle
+font parler leurs personnages tous de la même
+façon et qu’il en résulte une monotonie cruelle ;
+que Corneille est excellent pour donner à Félix, à
+Stratonice, à Polyeucte et à Sévère des styles qu’on
+ne peut pas confondre ; que Racine, quoiqu’il y faille
+de meilleurs yeux, par des nuances, au moins très
+sensibles, sait fort bien distinguer le langage de Néron
+de celui de Narcisse, et aussi de celui d’Agrippine.</p>
+
+<p>Mais le maître en ce genre, maître incomparable,
+du moins à considérer tous les auteurs français, et
+pour les autres je sens mon incompétence, c’est
+Molière, qui trace un caractère par le style même
+du personnage dès les premières répliques qu’il
+prononce, qui met des nuances de style sensibles
+entre des personnages à peu près semblables, et par
+exemple entre Philaminte, Armande et Bélise, peut-être
+et je le crois, entre Mademoiselle Cathos et
+Mademoiselle Madelon ; qui indique par des styles
+différents les différents âges, même, d’un même
+personnage ; car on sait parfaitement que Don Juan
+n’a pas le même âge au cinquième acte qu’au
+premier, malgré l’apparente observation de la
+règle des vingt-quatre heures, et qu’il change de
+caractère du commencement à la fin de la pièce ;
+or, observez le style, et vous verrez que de ces
+différences dans le caractère et de ces différences
+d’âge, le style même vous avertit.</p>
+
+<p>Il est à remarquer même que l’auteur dramatique
+varie naturellement son style selon les nuances de
+caractère d’un même personnage. On sait assez
+qu’Orgon, — et c’est une des grandes beautés de
+l’ouvrage — a deux caractères, selon, pour ainsi dire,
+qu’il est tourné du côté de Tartuffe ou tourné du
+côté de sa famille, autoritaire dans sa maison,
+docile au dernier degré devant « le pauvre homme ».
+Or, cela est marqué par des différences de style qui
+sont extrêmes.</p>
+
+<p>Quand Orgon parle à sa fille c’est de ce style
+tranchant et acerbe :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! voilà justement de nos religieuses,</div>
+<div class="verse">Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses.</div>
+<div class="verse">Debout ! Plus votre cœur répugne à l’accepter</div>
+<div class="verse">Plus ce sera pour vous matière à mériter ;</div>
+<div class="verse">Mortifiez vos sens avec ce mariage,</div>
+<div class="verse">Et ne me rompez pas la tête davantage.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et, quand c’est l’élève de Tartuffe qui parle, même
+non plus devant lui, mais répétant une leçon qu’autrefois
+il a apprise de lui, voyez le style sinueux,
+tortueux, serpentin, voyez la démarche de Tartuffe
+dans le style d’Orgon :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce fut pour un motif de cas de conscience :</div>
+<div class="verse">J’allais droit à mon traître en faire confidence</div>
+<div class="verse">Et son raisonnement me vint persuader</div>
+<div class="verse">De lui donner plutôt la cassette à garder,</div>
+<div class="verse">Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,</div>
+<div class="verse">J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,</div>
+<div class="verse">Par où ma conscience eût pleine sûreté</div>
+<div class="verse">A faire des serments contre la vérité.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>De même Elmire, qui a un style si court, si direct
+et si franc dans la scène trois du troisième acte,
+parce qu’elle n’est nullement une coquette, quoi que
+d’aucuns en aient cru, change de style, non seulement
+en ce sens qu’elle parle un tout autre langage,
+comme le lui fait remarquer Tartuffe (« Madame,
+vous parliez tantôt d’un autre style ») ; mais aussi
+dans le sens grammatical du mot, quand elle a
+pris un caractère d’emprunt ; et le style alambiqué,
+torturé de la coquette, ou bien plutôt de la femme
+qui ne l’est point et qui s’efforce péniblement de
+l’être, lui vient aux lèvres et marque tout justement
+ce changement momentané de caractère et avertirait
+et mettrait en défiance le convoiteux, s’il n’était
+étourdi par sa convoitise.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer</div>
+<div class="verse">A refuser l’hymen qu’<i>on</i> venait d’annoncer,</div>
+<div class="verse">Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,</div>
+<div class="verse">Que l’intérêt qu’en vous <i>on</i> s’avise de prendre,</div>
+<div class="verse">Et l’ennui qu’<i>on</i> aurait que ce nœud qu’<i>on</i> résout,</div>
+<div class="verse">Vînt au moins partager un cœur que l’<i>on</i> veut tout.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Un auteur dramatique ne doit se servir de son
+style à lui et ne s’en sert, en effet, s’il a tout son art,
+que quand il parle en son nom et je veux dire quand
+il fait parler le personnage qui le représente ou le
+personnage qui lui est particulièrement sympathique.
+Il y a un style de Corneille, un style de Racine, un
+style de Molière.</p>
+
+<p>Le style de Corneille est celui des Don Diègue
+des Rodrigue et des Horaces.</p>
+
+<p>Le style de Racine est le style de ses héroïnes,
+et l’on voit très bien que le style des hommes,
+chez lui, si savant qu’il soit, est plus tendu, plus
+voulu, j’hésite à dire plus artificiel, et semble lui
+avoir coûté plus de peine.</p>
+
+<p>Le style de Molière est celui de ses raisonneurs
+et de ses railleurs : c’est celui de Cléante et d’Henriette,
+un peu (et non pas tout à fait) celui de
+Chrysale. C’est là qu’il faut le chercher, et précisément,
+c’est en le cherchant là qu’on saisira les
+différences entre le style personnel et le style qu’il
+invente et qu’il crée à l’usage des personnages
+étrangers à lui et pour les peindre.</p>
+
+<p>Ces études sont très intéressantes ; elles ne
+se peuvent faire un peu sérieusement qu’à la lecture ;
+cela même prouve qu’il faut lire les pièces de
+théâtre ; les pièces de théâtre se relevant au-dessus
+ou s’abaissant au-dessous de la représentation à la
+lecture que l’on en fait. Je ne dis pas pour cela que
+la lecture soit le vrai tribunal, ce qu’on pourrait
+toujours me contester et ce que rien ne me permet
+d’affirmer ; je dis seulement qu’il y en a deux et
+que la lecture en est un où il est agréable de siéger
+et autant ou moins que dans l’autre.</p>
+
+<p>Un des plaisirs encore de la lecture des poètes
+dramatiques est de distinguer ce qui, comme
+pensée, est d’eux et ce qui est de leurs personnages.
+Cette recherche est d’autant plus engageante,
+d’autant plus passionnante que l’on sent bien
+qu’elle n’aboutira jamais complètement, qu’elle
+n’aboutira jamais qu’à peu près. Jamais l’auteur
+n’est responsable totalement de l’un quelconque de
+ses personnages. Jamais ce n’est absolument lui-même
+qu’il peint dans un de ses héros ; jamais ce
+n’est absolument lui qui parle par la bouche de l’un
+d’eux. Il ne faut pas dire que Chrysale soit Molière,
+ni même que Gorgibus soit Molière, ni que le
+Cléante de <i>Tartuffe</i> soit Molière (et ici j’ai peur
+que, si on le croyait, on ne se trompât plus
+qu’ailleurs), ni même que le Clitandre des <i>Femmes
+Savantes</i> soit Molière encore, quoique ici j’estime
+qu’on serait plus près de la vérité. Cependant, nous
+avons quelque moyen d’approximation pour ainsi
+dire. Le personnage, par exemple, qui raille le
+personnage ridicule représente approximativement
+l’auteur, et il n’y a pas à douter beaucoup que ce que
+dit la Dorine de <i>Tartuffe</i> ne soit ce que Molière
+pense lui-même ; le personnage, dans les pièces à
+thèse, qui « raisonne », qui fait une dissertation, qui
+exprime des idées générales et à qui, cela est
+important, <i>l’adversaire n’a rien à répondre</i>, peut
+être considéré comme exprimant, à très peu près,
+la pensée de l’auteur. Thouvenin dans <i>Denise</i> est
+bien évidemment Dumas fils lui-même. Remarquez
+bien ce procédé de Molière :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Monsieur mon cher beau-frère avez-vous tout dit ? — Oui.</div>
+<div class="verse">— Je suis votre valet.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et Orgon s’en va. Cela veut dire : « Cléante a
+raison, non seulement parce qu’il raisonne bien ;
+mais parce qu’Orgon ne trouve pas un mot à lui
+répliquer ; et donc Orgon n’obéit qu’à sa passion et
+Cléante obéit à son jugement ». Molière use assez
+souvent de ce procédé qui est un avertissement au
+spectateur et au lecteur. Arnolphe :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Prêchez, ratiocinez jusqu’à la Pentecôte,</div>
+<div class="verse">Vous serez ébahi, quand vous serez au bout.</div>
+<div class="verse">Que vous ne m’auriez rien persuadé du tout.</div>
+<div class="verse">— Je ne vous dis plus mot.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>De même et d’une façon prolongée, dans la <i>Critique
+de l’École des Femmes</i> : « Tu ferais mieux de
+te taire… Je ne veux pas seulement t’écouter… La,
+la, la, lare, la, la, la », etc. Toutes les fois que l’auteur
+montre le personnage B réduit à <i>quia</i> c’est qu’il
+déclare et qu’il proclame que celui qui a parlé par la
+bouche de A est l’auteur lui-même.</p>
+
+<p>C’est pour cela que, de son temps, on a accusé
+Molière de donner raison à l’athéisme de Don
+Juan. Et pourquoi donc ? mais parce qu’il a montré
+comme représentant de la cause de Dieu un imbécile
+et particulièrement parce que, tout en raisonnant,
+Sganarelle tombe par terre et que Don Juan lui dit :
+« Voilà ton raisonnement qui se casse le nez ». Et
+certainement les apparences ici sont contre Molière.</p>
+
+<p>De même on l’a accusé de louer, d’autoriser et de
+recommander « la plus infâme complaisance chez
+les maris », parce que c’est <i>le personnage raisonnable</i>
+de <i>l’École des Femmes</i> qui, à un certain
+moment, vante à Arnolphe les délices de l’état de
+mari trompé. On n’a pas compris ou point voulu
+comprendre, qu’au premier acte Chrysale est en
+effet, l’homme raisonnable, et qui ne parle que
+raison, et qu’au quatrième, il est un bourgeois
+raillard qui, pour taquiner Arnolphe et le mettre en
+ébullition, soutient devant lui le paradoxe le plus
+propre à l’exaspérer. Et sans doute, il y a là, de la
+part de Molière, une légère faute au point de vue de
+la thèse à plaider puisqu’il la compromet ; mais
+l’erreur est plus grande encore de la part de ceux qui
+n’ont pas entendu qu’un homme de raison peut
+devenir à un moment donné un homme d’esprit et
+qui s’amuse. En résumé, sauf légères exceptions circonstancielles,
+on démêlera dans l’ouvrage d’un
+auteur dramatique ce qu’il pense lui-même en voyant
+à qui, dans la discussion, il donne « le raisonnement
+faible », comme disaient les sophistes ; à qui surtout
+il donne le raisonnement à quoi l’on ne répond rien,
+encore qu’à tout raisonnement on puisse répondre.
+Ceci même est la marque : puisqu’à tout raisonnement
+on en peut opposer un autre, que l’auteur, qui
+assurément pouvait faire répliquer Paul, lui fasse
+garder le silence, c’est le signe qu’il veut que ce soit
+Pierre qui soit hautement désigné par lui comme
+ayant raison.</p>
+
+<p>Et, enfin, on distingue la pensée personnelle de
+l’auteur dramatique surtout à l’<i>accent</i> avec lequel
+un personnage parle. C’est ce qui trompe le moins.
+Personne ne doute, à la façon dont Suréna parle, que
+Corneille ne soit avec Suréna, et que Suréna ne
+jette au public la pensée même de Corneille.
+Personne ne doute que les Don Diègue et le vieil
+Horace ne soient le cœur même de Corneille.</p>
+
+<p>Il y a des cas plus complexes. L’accent est aussi
+fort, en vérité, chez Polyeucte, chez Pauline et
+chez Sévère. C’est qu’il arrive, et c’est cela que précisément
+il faut comprendre, qu’il y a pour un auteur
+et qu’il y a réellement, plusieurs vérités, vérité
+d’enthousiasme, vérité d’amour, vérité de raison, et
+que, par ainsi, plusieurs personnages peuvent
+discuter, disputer et se torturer dans le sein même
+de la vérité. La raison de Corneille est avec Sévère,
+son cœur avec Pauline, sa foi avec Polyeucte ; les
+meilleures parties de lui sont partout répandues
+dans cette pièce et, par parenthèse, c’est une des
+raisons pourquoi cette pièce est si admirable.</p>
+
+<p>Mais, retenons ceci : c’est l’accent qui est révélateur
+de ce qu’un auteur dramatique met de lui-même
+dans un ouvrage dramatique. Encore que ce
+soit l’essentielle qualité du dramatiste de se transformer
+en les personnages les plus différents et de
+vivre en eux ; encore que le dramatiste ne soit rien
+s’il n’est pas objectif, cependant le subjectif reste
+et c’est à l’accent que le subjectif se reconnaît.</p>
+
+<p>Quand un personnage touche au lyrisme, doutez
+peu que ce ne soit l’auteur qui parle. Le lyrisme
+n’est pas tout entier littérature personnelle, mais il
+y a toujours quelque littérature personnelle dans le
+lyrisme.</p>
+
+<p>On voit qu’une des plus vives <i>jouissances de
+réflexion</i> dans la lecture des poètes dramatiques
+est de reconnaître ce qu’ils mettent eux-mêmes dans
+leurs œuvres. On voit aussi que cette recherche est
+difficile et qu’il n’y manque pas de chances de se
+tromper ; ce n’est qu’une raison de plus pour la
+faire, quand il s’agit de plaisir, et, dans le petit
+livre que j’écris, il n’est question que de cela ; le
+risque de se tromper aiguise le désir de voir juste
+et relève le plaisir d’avoir probablement raison, et il
+y a un plaisir, je ne dirai pas plus grand, mais plus
+piquant, à être à peu près certain qu’on a raison,
+qu’à en être pleinement sûr.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="i small">CHAPITRE V</span><br>
+LES POÈTES</h2>
+
+
+<p>Les poètes proprement dits, et par là j’entends les
+poètes épiques, les poètes élégiaques et les poètes
+lyriques, doivent être lus d’une façon un peu différente,
+comme du reste ces poètes en prose qui sont
+les grands orateurs, et ces autres poètes en prose
+qui, par le nombre de leur phrase, sont des musiciens.
+Ils doivent être lus d’abord tout bas et
+ensuite tout haut. D’abord tout bas, pour que l’on
+comprenne leur pensée ; car la plupart d’entre nous,
+par l’effet de l’habitude, ne comprennent guère
+qu’à moitié ce qu’ils lisent tout haut ; ensuite à
+haute voix, pour que l’oreille se rende compte du
+nombre et de l’harmonie, sans que, cette fois,
+l’esprit laisse échapper le sens, puisqu’il s’en sera
+préalablement rempli.</p>
+
+<p>La lecture à haute voix ou plutôt à demi-voix,
+car il ne s’agit pas de déclamer, mais simplement
+d’appeler l’oreille à son secours pour se rendre
+compte, devra être dirigée de la façon suivante.
+Elle repose avant tout sur la ponctuation ; il faut
+tenir compte, ce que l’on fait si peu en lisant tout
+bas, des points, des virgules et des points et virgules ;
+et ce précepte est aussi essentiel qu’il est élémentaire
+et aussi rarement suivi qu’il est essentiel. La
+ponctuation n’est pas moins importante pour le
+nombre que pour le sens et c’est pourquoi une
+faute de ponctuation met les auteurs et particulièrement
+les poètes au désespoir. Rappelons l’exemple
+classique à cet égard. Musset avait écrit dans <i>Carmosine</i> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Depuis le jour où le voyant vainqueur,</div>
+<div class="verse">D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée,</div>
+<div class="verse">Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur</div>
+<div class="verse">De lui montrer ma craintive pensée,</div>
+<div class="verse">Dont je me sens à tel point oppressée,</div>
+<div class="verse">Mourant ainsi, que la mort me fait peur.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le typographe avait imprimé, bien naturellement :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">De lui montrer ma craintive pensée,</div>
+<div class="verse">Dont je me sens à tel point oppressée.</div>
+<div class="verse">Mourant ainsi, que la mort me fait peur !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Musset, il le dit dans sa correspondance, fut malade
+de chagrin. Il y avait de quoi. Au point de vue de
+la correction, on lui avait fait faire une faute ; « dont
+je me sens à tel point oppressée » étant laissé sans
+complément et restant en l’air. Mais au point de vue
+du nombre, la faute, qu’on lui faisait commettre était
+encore plus grave ; car ces vers forment une strophe
+de six vers couplés, menés deux à deux, avec, ce
+qui est très conforme aux lois générales du rythme,
+un repos assez fort après le premier distique, un
+repos un peu moins fort, mais un repos encore,
+après le second distique :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Depuis le jour où le voyant vainqueur,</div>
+<div class="verse">D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, ||</div>
+<div class="verse">Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur</div>
+<div class="verse">De lui montrer ma craintive pensée, |</div>
+<div class="verse">Dont je me sens à tel point oppressée,</div>
+<div class="verse">Mourant ainsi, que la mort me fait peur.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tandis qu’en ponctuant comme le typographe
+avait fait, même avec une syntaxe correcte, comme
+je vais faire, nous aurons un distique, puis trois
+vers d’une seule tenue de voix, puis un vers isolé ;
+deux, trois, un ; et tout rythme est détruit.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Depuis le jour où le voyant vainqueur</div>
+<div class="verse">D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, |</div>
+<div class="verse">Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur</div>
+<div class="verse">De lui montrer ma craintive pensée,</div>
+<div class="verse">Dont je me sens lourdement oppressée. |</div>
+<div class="verse">Mourant ainsi, que la mort me fait peur !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Oui, tout rythme est détruit et l’on se trouve en présence
+d’une de ces dissonances, ou plutôt d’une de
+ces arythmies que les poètes sans doute se permettent
+et même cherchent parfois, mais pour produire un
+effet particulier, à quoi ici on ne voit pas qu’il y ait
+lieu.</p>
+
+<p>Il faut donc lire sur une édition bien ponctuée et
+il faut faire une attention scrupuleuse à la ponctuation.</p>
+
+<p>Ensuite, il faut faire attention au nombre et à
+l’harmonie, qui ne sont pas absolument la même
+chose. J’appelle nombre une phrase d’une certaine
+longueur qui est bien faite, dont les différentes parties
+sont en juste équilibre et satisfont l’oreille comme
+un corps aux membres proportionnés et bien attachés
+satisfait les yeux : une phrase nombreuse, c’est une
+femme qui marche bien.</p>
+
+<p>J’appelle harmonieuse une phrase qui, <i>de plus</i>,
+par les sonorités ou les assourdissements des mots,
+par la langueur ou la vigueur des rythmes, par
+toutes sortes d’artifices, naturels, du reste, dans la
+disposition des mots et des membres de phrases,
+représente un sentiment, peint la pensée par les
+sons, et la mêle ainsi plus profondément à notre sensibilité.</p>
+
+<p>Ce qui suit n’est qu’une phrase nombreuse ; du
+reste, elle l’est à souhait, et sans affectation ni raffinement,
+par où elle est un vrai modèle : « Vous
+verrez dans une seule vie toutes les extrémités des
+choses humaines, | la félicité sans bornes aussi bien
+que les misères, | une longue et paisible jouissance
+d’une des plus nobles couronnes de l’Univers, | tout
+ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance
+et la grandeur accumulée sur une seule tête, | qui
+ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ;
+| la bonne cause d’abord suivie de bon succès | et,
+depuis, des retours soudains, des changements
+inouïs, | la rébellion longtemps retenue, à la fin
+tout à fait maîtresse, | nul frein à la licence ; les
+lois abolies ; la majesté violée par des attentats
+jusqu’alors inconnus, | l’usurpation et la tyrannie
+sous le nom de liberté, | une reine fugitive qui ne
+trouve aucune retraite dans trois royaumes | et
+à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu
+d’exil, | neuf voyages sur mer entrepris par une
+princesse malgré les tempêtes, | l’océan étonné
+de se voir traversé tant de fois en des appareils
+si divers et pour des causes si différentes, | un
+trône indignement renversé et miraculeusement
+rétabli. »</p>
+
+<p>Cette période est composée de membres de
+phrase d’une longueur inégale, mais non pas très
+inégale, de membres de phrase qui vont d’une
+longueur de vingt syllabes environ à une longueur
+de trente syllabes environ et c’est-à-dire qui sont
+réglées par le rythme de l’haleine sans s’astreindre à
+en remplir toujours toute la tenue, et qui ainsi se soutiennent
+bien les uns les autres et satisfont le besoin
+qu’a l’oreille de continuité à la fois et de variété,
+de rythme et de rythme qui ne soit pas monotone.</p>
+
+<p>De même (je préviens tout de suite qu’ici les
+membres de phrases sont plus courts) : « Celui qui
+règne dans les Cieux et de qui relèvent tous les
+empires, | à qui seul appartient la gloire, la majesté
+et l’indépendance, | est aussi le seul qui se glorifie
+de faire la loi aux rois | et de leur donner quand il
+lui plaît de grandes et terribles leçons. | Soit qu’il
+élève les trônes, soit qu’il les abaisse, | soit qu’il
+communique sa puissance aux princes, soit qu’il la
+retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre
+faiblesse, | il leur apprend leurs devoirs d’une manière
+souveraine et digne de lui. | Car en leur donnant
+sa puissance, il leur commande d’en user comme il
+fait lui-même pour le bien du monde, | et il leur fait
+voir en la retirant que toute leur majesté est empruntée
+| et que pour être assis sur le trône |
+ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité
+suprême. »</p>
+
+<p>Nous avons ici des membres de phrase presque
+toujours de dix-sept, dix-huit, dix-neuf ou vingt
+syllabes, donc presque égaux, plus égaux que dans
+le précédent exemple, et, puisque en même temps
+ils sont plus courts, obéissant à un rythme plus
+marqué ; la phrase est essentiellement nombreuse.</p>
+
+<p>Une phrase harmonieuse sera celle qui peindra
+quelque chose par les sons : paysage, musique de la
+nature, faits, sentiment, pensée. Dans le premier
+exemple que nous avons donné, il y avait déjà
+quelque trace, non plus seulement de nombre, mais
+d’harmonie. On peut le prendre au point de vue de
+l’harmonie de la façon suivante, en la scandant
+<i>quelquefois</i>, non plus seulement en ayant égard à la
+reprise de l’haleine, mais à l’accent rythmique que
+doit mettre l’orateur sur certains mots et qui les
+isole, eux avec les quelques mots qui les précèdent, du
+reste du membre de phrase ; et alors nous avons
+ceci.</p>
+
+<p>D’abord, pour peindre un règne heureux, des
+membres de phrases assez longs, se faisant bien
+équilibre les uns aux autres jusqu’à : « et depuis… ». — Ensuite,
+pour peindre l’anarchie, un rythme
+<i>relativement</i> brisé et heurté : Des retours soudains,
+des changements inouïs, | la rébellion retenue et à
+la fin tout à fait maîtresse, | nul frein à la licence, |
+les lois abolies. » — Enfin, pour peindre la bonace
+revenue, la période tombant et se reposant sur un
+rythme très net, très précis, presque de versification
+(un vers de 9, un vers de 10) et majestueux : « Un
+trône indignement renversé et miraculeusement
+rétabli. »</p>
+
+<p>Mais ici l’harmonie expressive ne fait que se mêler
+<i>un peu et de temps en temps</i> au nombre. Voici où
+elle règne en maîtresse et fait la période toute
+sienne.</p>
+
+<p>« Comme un aigle qu’on voit toujours, soit qu’il
+vole au milieu des airs, soit qu’il se pose sur le haut
+de quelque rocher, porter de tous côtés ses regards
+perçants, | et tomber si sûrement sur sa proie qu’on
+ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux ; |
+aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse
+était l’attaque, aussi fortes et inévitables, | étaient
+les mains du prince du Condé. »</p>
+
+<p>Au point de vue de la tenue de l’haleine, il faut
+scander, je crois, comme j’ai fait ; mais au point de
+vue de l’harmonie expressive il faut accentuer les mots
+<i>airs</i>, <i>rocher</i>, <i>perçants</i>, <i>proie</i>, <i>yeux</i>, <i>regards</i>, <i>attaque</i>
+et <i>inévitables</i>, et alors nous voyons que les choses
+sont peintes par les mots, et c’est-à-dire, ici, par le
+rythme général, par les sonorités et par les silences.</p>
+
+<p>Comme rythme général, deux grandes demi-périodes,
+l’une largement ouverte et comme à pleines
+ailes, montrant l’aigle évoluant dans le ciel, puis
+fondant sur sa proie ; l’autre plus courte, plus
+pressée et plus pressante, donnant cette sensation
+que non seulement aussi vite et aussi foudroyant,
+mais plus vite et plus foudroyant encore était le vol
+du prince de Condé.</p>
+
+<p>Comme sonorités, le mot <i>rocher</i>, sec et dur, où
+l’on voit l’aigle comme cramponné ; le mot <i>perçant</i>
+rappelé par le mot <i>yeux</i> qui dessine si fortement,
+surtout pour les contemporains de Condé, le trait
+essentiel de la figure du prince ; le mot <i>attaque</i>,
+brusque et éclatant ; le mot <i>inévitables</i> qui donne
+l’impression d’un grand filet où le général enveloppe
+l’ennemi.</p>
+
+<p>Comme silences enfin, la pose de la voix après la
+première demi-période et après le mot <i>inévitables</i>.</p>
+
+<p>Tout cela est une peinture musicale, tout cela est
+l’harmonie expressive. Et je n’ai pas besoin d’ajouter
+qu’ici, comme il doit être, le nombre et l’harmonie
+concourent, l’harmonie ne contrarie pas le nombre
+et au contraire s’associe avec lui intimement et la
+voix s’arrête, selon le nombre, sur le mot <i>inévitables</i>,
+comme, selon l’harmonie, le mot <i>inévitables</i> doit
+être vigoureusement accentué.</p>
+
+<p>Voyez encore cette phrase de Chateaubriand :
+« Les matelots se passionnent pour leur navire ; ils
+pleurent de regret en le quittant, de tendresse en
+le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur
+famille ; après avoir juré cent fois qu’ils ne s’exposeront
+plus à la mer, il leur est impossible de s’en
+passer ; comme un jeune homme ne se peut arracher
+des bras d’une maîtresse orageuse et infidèle. »</p>
+
+<p>Le magnifique effet rythmique de la fin est dû au
+contraste entre les lignes sans rythme du commencement
+et le rythme imprécis et flottant, mais singulièrement
+séducteur, de la fin : « comme un jeune
+homme, | ne se peut arracher des bras, | d’une
+maîtresse orageuse | et infidèle ».</p>
+
+<p>Voyez ceci, de Renan : « Je suis né, déesse
+aux yeux bleus, de parents barbares, chez les
+Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord
+d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue
+par les orages. On y connaît à peine le soleil ; les
+fleurs sont les mousses marines, les algues et les
+coquillages colorés qu’on trouve au fond des baies
+solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur et la
+joie même y est un peu triste ; mais des fontaines
+d’eau froide y sortent des rochers et les yeux des
+jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où,
+sur des fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel. »</p>
+
+<p>Je laisse de côté l’effet de peinture qui est étonnant ;
+mais j’appelle l’attention sur l’effet rythmique ;
+il est dans l’opposition, légère du reste, et qu’il
+serait inepte de marquer comme un contraste, mais dans
+l’opposition cependant, des sons étouffés, sourds, des
+tons tristes « mousses marines… au fond des baies solitaires…,
+nuages sans couleur » et des sons plus
+clairs, plus chantants, sans avoir rien d’éclatant,
+de triomphant ni de sonore, « yeux de jeune fille…,
+vertes fontaines…, se mire le ciel ». Il est aussi dans
+les membres de phrase courts en même temps qu’ils
+sont sourds, des membres de phrase déprimés du
+commencement, auxquels s’oppose le membre de
+phrase final, non pas allègre, mais libre, mais libéré,
+s’espaçant discrètement, mais s’espaçant et prenant
+du champ et qui semble comme l’expression du
+soulagement et de la reprise de la vie dans un sourire :
+« les yeux des jeunes filles y sont (verts et
+bleus à la fois) comme ces vertes fontaines où sur
+un fond d’herbes ondulées se mire le ciel. »</p>
+
+<p>Ainsi, en lisant à haute voix, vous vous pénétrez
+des rythmes qui complètent le sens chez les écrivains
+qui savent écrire musicalement ; du rythme
+qui est le sens lui-même en sa profondeur ; du rythme
+qui, en quelque façon, a précédé la pensée (car il y a
+trois phases : la pensée en son ensemble, en sa
+généralité : « Je suis né en Bretagne » — le rythme
+qui chante dans l’esprit de l’auteur, qui est son émotion
+elle-même et dans lequel il sent qu’il faut que
+sa pensée soit coulée — le détail de la pensée qui se
+coule en effet dans le rythme, s’y adapte, le respecte,
+ne le froisse pas et le remplit) ; du rythme enfin
+qui, parce qu’il est le mouvement même de l’âme
+de l’auteur, est ce qui, plus que tout le reste, vous
+met comme directement et sans intermédiaire en
+communication avec son âme.</p>
+
+<p>Ouvrez La Fontaine n’importe où ; aussi bien c’est
+ce que je viens de faire ; et lisez à demi-voix :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,</div>
+<div class="verse">Et de tous les côtés au soleil exposé…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">sons lourds, sourds, durs, rudes, compacts, sans
+air ; car il n’y a pas d’<i>e</i> muets ; sensation d’accablement.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Six forts chevaux tiraient un coche,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">vers aussi lourd, aussi rude, plus rude même, mais
+plus court, qui par conséquent serait plus léger s’il
+n’était pesant par la rudesse des sons et qui, à cause
+de cela, semble tronqué, semble n’avoir pas pu aller
+jusqu’à fin de lui-même.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Femmes, moine, vieillards, tout était descendu,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Celui-ci plus léger, du moins moins accablé ; c’est
+que ceux-ci marchent ou se promènent, ou s’ébrouent
+et, par comparaison avec le coche, sont presque
+allègres. Mais l’attelage…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’attelage suait, soufflait, était rendu,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">retour des sonorités sourdes, du vers compact et
+serré.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Une mouche survient et des chevaux s’approche</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vers léger, rapide, presque dansant ; c’est une
+étourdie qui entre en scène.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Prétend les animer par son bourdonnement,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vif, courant, d’une seule venue, mais sourd : c’est
+le travail, inutile, mais c’est le travail ardent,
+concentré, très sérieux pour elle, de la mouche, qui
+est commencé.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pique l’un, pique l’autre et pense à tout moment</div>
+<div class="verse i2">Qu’elle fait aller la machine,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Léger cette fois et presque allègre. C’est la joie
+impertinente de la mouche, du commissaire du
+comité dans un cortège, qui est exprimée.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">S’assied sur le timon, sur le nez du cocher,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le commissaire se repose un moment en s’appuyant
+à un bec de gaz ; il souffle, il s’essuie le visage ; il va
+recommencer ; le vers est à la fois stable et inquiet ;
+il exprime un mouvement qui reprend au moment
+presque où il s’arrête.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aussitôt que le char chemine</div>
+<div class="verse">Et qu’elle voit les gens marcher,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Reprise du mouvement, du mouvement général ;
+changement de rythme.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle s’en attribue uniquement la gloire,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vers ample, étoffé, qui se termine sur une sonorité
+éclatante, sur une fanfare.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Va, vient, fait l’empressée ; il semble que ce soit</div>
+<div class="verse">Un sergent de bataille, allant en chaque endroit,</div>
+<div class="verse">Faire avancer les gens et hâter la victoire.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vers vastes, développés et enveloppants, circulaires,
+par où l’on voit la mouche parcourant toute
+la périphérie du champ d’activité, toute à tous, se
+multipliant et réalisant une ubiquité inutile et
+orgueilleuse.</p>
+
+<p>Ainsi de suite. Faites ces observations ou des
+observations analogues, ou contraires ; mais faites-en
+pour tirer tout le parti possible des écrivains qui
+savent écrire en musique. Faites-en même sur ceux
+qui ne le savent point. Pourquoi ? Pour constater
+qu’ils ne le savent point et par là mieux apprécier
+ceux qui le savent.</p>
+
+<p>Vous observerez peut-être que Delille, qui est
+extrêmement estimable comme versificateur, ne peut
+pas se lire à haute voix. D’où vient ? De ce qu’il peint
+et souvent très bien, mais ne chante pas. Il n’est pas
+musical ; il ne peint jamais par les sons. Corneille,
+admirablement oratoire, est musical très rarement.
+Ses vers lyriques eux-mêmes ont le mouvement et
+merveilleux (« Source délicieuse en misères
+fécondes… ») mais n’ont pas l’harmonie expressive.
+Il lui arrive cependant, comme à tout grand poète,
+d’atteindre à cette partie de l’art et il dira :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et la terre et le fleuve et leur flotte et le port</div>
+<div class="verse">Sont des champs de carnage où triomphe la mort.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">et il dira aussi :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible,</div>
+<div class="verse">Jetait dans les sillons cette semence horrible,</div>
+<div class="verse">D’où s’élève aussitôt un escadron armé,</div>
+<div class="verse">Par qui de tous côtés il se trouve enfermé,</div>
+<div class="verse">Tous n’en veulent qu’à lui, mais son âme plus fière,</div>
+<div class="verse">Ne daigne contre eux tous s’armer que de poussière.</div>
+<div class="verse">A peine il la répand qu’une commune erreur,</div>
+<div class="verse">D’eux tous, l’un contre l’autre, anime la fureur ;</div>
+<div class="verse">Ils s’entr’immolent tous au commun adversaire,</div>
+<div class="verse">Tous pensent le percer quand ils percent leur frère,</div>
+<div class="verse">Leur sang partout regorge, et Jason, au milieu,</div>
+<div class="verse">Reçoit ce sacrifice en posture d’un dieu.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et de même dans Racine, mélodieux plutôt qu’harmonieux,
+flattant l’oreille par le nombre savamment
+observé et ingénieusement inventé, plutôt que peignant
+par les sons, cependant on trouve, sans bien
+chercher, des vers sonores dont les sonorités ont
+un sens, donnant une impression de grandeur, de
+triomphe ou d’immense désolation :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Lorsque de notre Crète il traversa les flots,</div>
+<div class="verse">Digne sujet des vœux des filles de Minos,</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Et la Crète fumant du sang du Minotaure,</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et si vous me dites qu’à faire ainsi, l’on finit par
+dénaturer le poète, l’on finit par ne plus chercher en
+lui que le musicien et par ne plus le trouver poète
+quand il ne fait plus de la musique ; je vous répondrai
+que, quand on commence à sentir cela, on doit faire
+taire l’orchestre comme on éteint une lampe ; qu’on
+doit cesser de lire tout haut et recommencer à lire
+tout bas et que, de même que pour saisir l’idée et
+s’en pénétrer on doit d’abord lire tout bas, de même,
+après avoir assez longtemps lu tout haut, on doit
+revenir à la lecture intime pour retrouver devant soi
+l’homme qui pense.</p>
+
+<p>Le poète, comme aussi le grand prosateur, ne
+livre pas du même coup tous ses genres de beautés
+et ne peut pas donner à la fois tous les plaisirs qu’il
+est capable de donner. Il en faut user avec lui
+comme avec un peintre, dont tantôt on étudie la
+composition, tantôt le dessin, tantôt la couleur,
+tantôt les figures et physionomies humaines, tantôt
+les eaux et tantôt le ciel. L’impression d’ensemble se
+fera plus tard de tous ces éléments d’impression
+fondus ensemble.</p>
+
+<p>Un grand plaisir, difficile pour la plupart et pour
+moi du moins, avec les prosateurs, très facile avec
+les poètes, est, non plus de lire, mais de réciter de
+mémoire les morceaux qui se sont fixés dans notre
+esprit et que nous chérissons de dilection particulière.
+Il est rare que je me promène sans me réciter à moi-même
+quelqu’une des pièces suivantes : « <i>Marquise
+si mon visage…</i> » ; <i>les deux Pigeons</i> ; « <i>O mon souverain
+roi, me voici donc tremblante…</i> », « <i>Si vous
+voulez que j’aime encore…</i> » ; <i>la Jeune Captive</i> ; <i>le
+Lac</i> ; <i>la Tristesse d’Olympio</i> ; <i>le Souvenir</i> ; plus
+souvent <i>la Vigne et la Maison</i> ; <i>la Voie lactée</i> de
+Sully-Prudhomme, <i>l’Agonie</i>, du même. Dans cette
+récitation solitaire, il arrive de petites choses assez
+notables. On scande autrement. Je ne sais pas trop
+pourquoi, à vrai dire, mais peut-être parce que le
+papier et l’impression d’un volume du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle
+suggèrent de couper l’alexandrin à l’hémistiche, je ne
+lis jamais la prière d’Esther sans scander ainsi :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i3">O mon souverain roi,</div>
+<div class="verse">Me voici donc tremblante, | et seule devant toi.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et quand je me récite à moi-même ces vers, je ne
+manque jamais de scander :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Me voici donc | tremblante et seule | devant toi,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">la seule manière de scander, du reste, qui ait le sens
+commun.</p>
+
+<p>Quand je lis, malgré la virgule qui devrait me
+crever les yeux, je scande ou au moins j’ai tendance
+à scander :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Toujours punir, toujours | trembler dans vos projets</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et quand je me récite à moi-même, je ne manque
+pas de scander :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Toujours punir, | toujours trembler dans vos projets.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et je ne vais pas sans doute en lisant jusqu’à
+scander comme j’ai entendu un acteur de la Comédie
+Française le faire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Passer des jours entiers, | et des nuits à cheval,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">mais j’ai bien quelque tendance à en user ainsi. Et,
+quand je me récite à moi-même, je scande :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Passer | des jours entiers et des nuits | à cheval,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Quand on se récite des vers, on les possède plus
+intimement en quelque sorte ; on les couve en soi ;
+il vous semble qu’on les fasse et on les fait selon le
+rythme vrai qu’ils doivent avoir, que la pensée qu’ils
+expriment doit leur donner.</p>
+
+<p>Cette manière d’incubation a donc, non seulement
+ses plaisirs, mais ses avantages.</p>
+
+<p>Il arrive aussi, et cela est moins heureux, que l’on
+altère le texte. Je me suis longtemps cité à moi-même
+le vers de Voltaire ainsi : « Il est deux morts, je le
+vois bien… » Le texte est : « On meurt deux fois, je
+le vois bien » ; qui, au moins comme euphonie est très
+préférable. Je me suis longtemps cité le vers de
+<i>Ruy-Blas</i> ainsi :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je donne des conseils aux ouvriers du nonce.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le texte est : « Je donne des avis », qui est le mot
+propre.</p>
+
+<p>De même dans le <i>Jean Sévère</i> de Victor-Hugo :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Un discours de cette espèce,</div>
+<div class="verse">Sortant de mon hiatus,</div>
+<div class="verse">Prouve que la langue épaisse,</div>
+<div class="verse">Ne rend pas l’esprit obtus.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le texte est : « Ne fait pas l’esprit obtus », qui est
+le mot nécessaire. Je dois confesser à ma honte que,
+toutes les fois que j’ai constaté une altération de
+texte faite par moi, j’ai dû reconnaître que le texte
+de l’auteur était beaucoup meilleur que le mien ;
+mais ceci même est une comparaison très instructive
+et très utile pour l’étudiant en littérature.</p>
+
+<p>Pour un seul texte — je ne le dis qu’en rougissant
+et en permettant du reste qu’on se moque de moi — je
+ne puis pas me décider à croire que je n’ai pas
+raison contre l’auteur. Je me suis toujours récité à
+moi-même la fin du <i>Semeur</i> de la façon suivante :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’ombre où se mêle une lueur,</div>
+<div class="verse">Semble élargir jusqu’aux étoiles</div>
+<div class="verse">Le geste auguste du semeur,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>C’est le <i lang="la" xml:lang="la">sublustri noctis in umbra</i>, que j’avais
+dans l’esprit, qui me faisait altérer ainsi le vers de
+Victor Hugo. Le texte est : « L’ombre où se mêle
+une rumeur ». Je ne puis pas le préférer. Il n’y a pas
+de rumeur à ce « moment crépusculaire », et il est
+indifférent pour l’effet à produire qu’il y en ait une ou
+qu’il n’y en ait pas, et c’est à ce « reste de jour » mêlé
+à l’ombre que l’auteur et le lecteur doivent penser,
+pour bien <i>voir</i> le geste du semeur élargi jusqu’au
+ciel. Je penche à croire que Victor Hugo a mis
+« rumeur » par horreur de la rime pauvre.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, ces corrections de soi-même et
+même ces corrections de l’auteur, quelque irrespectueuses
+et quelque aventureuses qu’elles soient,
+aiguisent le goût, tout au moins vous renseignent, ce
+qui n’est pas sans profit, sur celui que vous avez.</p>
+
+<p>Il est un autre exercice, tout voisin de celui-ci, qui
+consiste à aviser dans un poète médiocre, intéressant
+pourtant, une pièce qui ne vous déplaît pas, mais
+qui ne satisfait pas entièrement votre goût, que l’on
+approuverait tournée d’autre façon, comme dit
+Boileau, et de la refaire en promenade ou dans une
+insomnie, par exemple en la resserrant (ne jamais
+faire l’inverse) en mettant en stances de vers octosyllabiques
+des stances de vers alexandrins. C’est
+amusant ; et l’on compare après et c’est amusant
+encore. Mais nous sortons un peu de l’art de lire
+proprement dit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="i small">CHAPITRE VI</span><br>
+LES ÉCRIVAINS OBSCURS</h2>
+
+
+<p>Il y a une catégorie d’auteurs qu’au point de vue
+de l’art de lire il faut considérer très attentivement :
+ce sont, comme on les a appelés, « les
+auteurs difficiles », c’est-à-dire ceux qu’on ne comprend
+pas du premier regard, ni même du second, les
+Lycophron, les Maurice Scève, les Mallarmé. Ces
+auteurs jouissent toujours d’une très grande réputation.
+Ils ont un ban et un arrière-ban d’admirateurs.
+Le ban est composé de ceux qui prétendent les
+entendre, l’arrière-ban de ceux qui n’osent pas dire
+qu’ils ne les comprennent pas et qui, sans les lire,
+déclarent qu’ils sont exquis. Ceux du premier ban
+sont tout à fait fanatiques, leur admiration étant
+faite de l’admiration qu’ils ont pour leur intelligence
+et du mépris qu’ils font de l’inintelligence d’autrui.
+Ce sont des initiés ; ils ont toute la morgue et toute
+l’intransigeance des initiés aux mystères.</p>
+
+<p>Remarquez qu’ils n’ont pas absolument tort. Ils
+partent de ce principe que tout texte qui est compris
+du premier coup par n’importe qui n’est pas de la
+littérature. Et ce principe n’est point tout à fait faux.
+Peut être compris du premier coup par n’importe qui
+un trait de sentiment qui parfois du reste est fort
+beau.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je t’aimais inconstant ; qu’aurais-je fait fidèle ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">est une fort belle chose et peut être entendu par le
+premier venu, et qu’il soit entendu du premier venu
+n’est point du tout une raison pour le trouver vulgaire
+et le forclore de la littérature.</p>
+
+<p>Mais il est très vrai aussi que tout texte <i>où il y a
+de la pensée</i> ne peut être qu’un lieu commun s’il
+est compris de prime abord. Vous n’avez pas
+compris du premier coup <i>la Mise en liberté</i> de
+Victor Hugo et je ne songe qu’à vous en féliciter.</p>
+
+<p>Il y a donc quelque chose de juste dans le principe
+des amateurs d’auteurs difficiles. Mais ils
+l’exagèrent, premièrement en excluant ainsi de la
+littérature toute sensibilité, ou tout au moins toute
+sensibilité générale et en n’admettant que des sentiments
+rares très difficiles à pénétrer, c’est-à-dire
+à ressentir ; secondement, même quand il s’agit de
+pensée, en voulant que rien de la pensée ne soit
+compris du premier coup. La pensée doit se présenter,
+et c’est sa façon d’attirer à elle, de manière à être
+entendue, du premier abord, en son ensemble, de
+manière à être apparemment et même partiellement
+accessible ; il faut ensuite qu’à la reprendre on
+s’aperçoive qu’on ne l’avait pas entièrement entendue
+et qu’elle est digne d’être creusée, et qu’on la creuse
+en effet, et qu’on la trouve toujours plus riche ; et s’il
+se peut, il faut enfin qu’elle soit pour ainsi dire
+inépuisable.</p>
+
+<p>Et la pensée, qu’on aura, pour ainsi parler, vidée
+du premier coup, n’est assurément qu’un lieu
+commun ; mais il est très important qu’une pensée
+originale soit d’abord accessible et comme hospitalière,
+ensuite se révèle comme digne d’un examen
+prolongé et l’exigeant.</p>
+
+<p>Mais, c’est ce que les amateurs d’auteurs difficiles
+n’admettent point. Ils veulent que la pensée se garde
+tout d’abord du lecteur profane par l’obscurité, pour
+attirer par elle les raffinés, les divinateurs, ceux
+qui sont intelligents d’une façon exquise. Ils veulent
+que la pensée fasse le vide autour d’elle pour avoir
+le plaisir, eux, de franchir la zone déserte, d’entrer
+dans le sanctuaire, d’y séjourner et surtout d’en sortir
+en déclarant qu’ils ont compris, mais qu’il s’en faut
+que tout le monde en puisse autant faire.</p>
+
+<p>Et c’est ceci qui est exagéré et qui est une manie
+intellectuelle.</p>
+
+<p>Je vois tel auteur, de qui, en m’appliquant, je ne
+comprends littéralement pas une ligne et que jeunes
+gens, femmes, enfants comprennent parfaitement,
+jusqu’à assurer que tout ce qu’il dit les étonne si peu
+qu’ils l’avaient pensé avant lui. Je me récuse et dis
+que je ne comprends pas, malgré un grand désir et
+un grand zèle. On me répond, des yeux du moins et
+de la mine, car nous sommes un peuple poli : « Oh !
+quand il sera clair de manière que vous l’entendiez… »
+La joie pour certains et même pour beaucoup
+est d’abord de comprendre, mais surtout de
+comprendre ce que le vulgaire ne comprend pas. Il
+y a du ragoût. Ainsi se forment, autour de certains
+auteurs, des élites qui se savent gré de le pénétrer
+et lui savent gré d’être impénétrable.</p>
+
+<p>Elles sont composées, il me semble ainsi quand
+j’y songe, de plusieurs éléments divers. Il y a ceux
+qui ne comprennent pas, qui savent qu’ils ne comprennent
+pas et qui font semblant de comprendre et
+d’admirer. Ce sont les faux dévots de ce culte. Ils en
+usent ainsi par calcul de vanité et pour se faire prendre
+par la foule pour des intelligences supérieures.</p>
+
+<p>Il y a ceux qui vraiment comprennent quelque
+chose, assez peu, mais vraiment quelque chose.</p>
+
+<p>— Comment font-ils ?</p>
+
+<p>— Dans ce qui n’a pas de sens, ce sont eux qui en
+mettent un ; dans ce qui ne contient aucune pensée,
+ce sont eux qui mettent une pensée ou quelque chose
+d’analogue qui est à eux. Ceux-ci ont précisément
+besoin de textes obscurs pour y évoluer à l’aise et,
+pour ainsi parler, de textes creux pour y verser leur
+pensée propre. Un texte clair les arrête, les limite,
+les fixe devant lui et ne leur permet que de le comprendre
+et non pas eux. Descartes exige qu’on le
+comprenne, et ne permet pas qu’on l’imagine ; un
+texte obscur se prête à toutes les interprétations,
+c’est-à-dire à toutes les imaginations dont il sera, non
+la source, mais le prétexte. Un texte obscur est
+un vêtement où quiconque peut se couler et, s’y étant
+introduit, admirer ou goûter la figure qu’il y fait. Un
+texte obscur est un miroir brouillé où chacun
+contemple le visage qu’il rêve d’avoir. Il y a donc
+des gens qui comprennent quelque chose dans les
+textes inintelligibles à savoir ce qu’ils y ont mis et qui
+ont besoin de textes inintelligibles pour n’être point
+passifs dans une lecture, pour ne pas subir, pour
+n’être pas réduits au rôle d’adhérents, et pour
+n’adhérer, plus ou moins consciemment, plus ou
+moins inconsciemment, qu’à eux-mêmes.</p>
+
+<p>Et enfin il y a ceux, très sincères et très désintéressés,
+les vrais dévots de ce culte-ci, assez
+nombreux encore, qui ne peuvent admirer que ce
+qu’ils ne comprennent pas. Ils existent ; il y en a
+même plus qu’on ne croit ; c’est une disposition
+d’esprit ; c’est l’attrait du mystère ; c’est la curiosité
+du caché, c’est l’attraction de l’abîme, c’est un vertige
+doux ; c’est le prestige exercé sur nous par ce qui
+nous dépasse, échappe à nos prises, nous défie. Par
+jeu, je disais dans ma jeunesse : « Je n’admire que
+ce que je ne comprends pas, que ce que je me sens
+incapable de comprendre, et il me semble que c’est
+tout naturel. Ce que je comprends, il me semble que
+moins le style, moins un certain tour de main, que
+je n’ai pas, je le ferais. Donc je ne l’admire pas, je
+l’approuve ; je ne l’admire pas, je le reconnais ; il ne
+m’éblouit pas, il augmente en moi une lumière que
+j’avais déjà. Ce que je ne comprends pas me dépasse
+et, par conséquent, m’impose ; il m’intimide ; il me fait
+un peu peur ; je l’admire ; il y a dans toute admiration
+un peu de terreur. Je me dis : à quelle hauteur
+ou à quelle profondeur faut-il que soit cet homme
+pour que je ne le distingue plus. Et je sens que,
+quelque effort que je fasse, il sera toujours à cette
+hauteur ou à cette profondeur, à cette distance de
+moi ; j’admire, je suis éperdu, je suis au moins
+inquiet, d’admiration. »</p>
+
+<p>Ce que je disais par amusement, il en est qui ne
+le disent point, mais qui sont très réellement et très
+exactement dans l’état d’esprit que je viens de
+décrire. Ceux-ci ont besoin de texte obscur pour
+satisfaire un besoin d’admiration qui est un besoin
+d’inquiétude. Ils sont dans un état d’âme très
+connu, celui des amateurs de sciences occultes. Il
+n’y a dans leur cas rien d’étonnant.</p>
+
+<p>— Mais nous, gens du commun et qui ne prétendons
+qu’à nous instruire et surtout à jouir de nos lectures,
+devons-nous lire les auteurs difficiles, c’est-à-dire les
+auteurs auxquels, à une première lecture, nous
+prévoyons que nous n’entendrons jamais rien ?</p>
+
+<p>— Mon Dieu, oui ! D’abord parce qu’il y a une
+certaine paresse intellectuelle qu’il est bon de vaincre,
+de heurter contre de très grandes difficultés,
+contre de redoutables obstacles, pour qu’elle n’augmente
+point et pour que, en augmentant, elle ne
+vous mène très bas. Vous vous habituerez — transportons-nous
+à une autre époque pour ne blesser
+personne — vous vous habituerez à lire Delille qui
+assurément n’offre aucune difficulté ; vous en viendrez
+peu à peu, fuyant l’effort et le redoutant, à ne
+lire que les romans de Mme Cottin, et vous ne pourrez
+jamais aborder le <i>Second Faust</i>, ce qui vraiment
+sera dommage.</p>
+
+<p>Il faut donc s’exercer les dents sur les auteurs
+difficiles. A ne pas le faire, on risque déchéance. J’ai
+connu dans ma jeunesse des hommes lettrés qui
+déclaraient le <i>Second Faust</i> inintelligible et qui trouvaient
+Victor Hugo obscur. Pour trouver Victor Hugo
+obscur, de quels Bérangers et même de quels sous-Bérangers
+faut-il s’être exclusivement nourri ?</p>
+
+<p>Mais comment lire les auteurs difficiles ? Tous ne
+sont pas lisibles par des gens comme nous, et il en
+est qui ne le sont que par gens appartenant à l’une
+des trois catégories que j’indiquais plus haut. Il en
+est qui sont obscurs naturellement, spontanément,
+très loyalement, sans artifice ; qui sont capables, ce
+qui est une chose encore que je n’ai jamais comprise,
+d’exprimer par des mots, de mettre sur le papier, une
+pensée qui n’est pas devenue nette dans leur esprit ;
+pour qui la parole ou l’écriture n’est pas un instrument
+d’analyse ; pour qui la parole ou l’écriture n’est
+pas une épreuve qui force à se rendre compte de ce
+qu’on pense ; qui, en un mot, peuvent exprimer ce
+qu’ils ne conçoivent pas. Ceux-ci, sans doute, il faut
+les laisser sur le vert, et je ne vois guère quel profit
+l’on en pourrait tirer ; car de penser, à propos d’eux,
+ce qu’ils n’ont point pensé et ce qu’ils auraient pu
+penser s’ils avaient pensé quelque chose, cela est un
+peu vain et si hasardeux qu’il vaut mieux penser
+directement pour son compte.</p>
+
+<p>Mais il en est, et ce sont, je crois, les plus
+nombreux, qui sont obscurs volontairement et de propos fait,
+pour s’acquérir la gloire délicate et précieuse d’auteurs
+obscurs, et voici comment ils ont procédé. Ils
+ont pensé <i>en clair</i>, d’abord, comme tout le monde,
+puis, par des substitutions patientes de mots impropres
+aux mots justes, de tournures bizarres aux tours
+simples, d’inversions aux tours directs, ils ont obscurci
+progressivement leur texte. Ils ont fait exactement
+l’inverse de ce que font les auteurs « qui n’écrivent
+que pour être entendus ». Ceux-ci ramènent
+progressivement l’expression vague à l’expression
+précise ; eux détournent laborieusement l’expression
+à peu près précise vers l’expression sibylline,
+sachant pour qui ils écrivent. Ils disent — le mot,
+assure-t-on, est authentique —  : « Mon livre est fait ;
+je n’ai plus qu’à l’enténébrer un peu ». Nietzsche
+disait : « Enfin nous devenons clairs ! » ; ils disent,
+en remaniant leur œuvre : « Enfin je deviens obscur ».
+Ils se défendent, par l’obscurité, de l’indiscrétion de
+la foule ; ils se défendent, par l’obscurité, d’être
+compris de ceux par qui ce leur serait une honte
+d’être entendus.</p>
+
+<p>Nietzsche a très bien saisi leur procédé et leurs
+intentions : « On veut, non seulement être compris
+quand on écrit, mais encore, certainement, n’être
+pas compris. Ce n’est nullement une objection contre
+un livre, quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible ;
+peut-être cela faisait-il partie du
+dessein de l’auteur de ne pas être entendu de
+n’importe qui. Tout esprit distingué, qui a un goût
+distingué, choisit ainsi ses auditeurs lorsqu’il veut se
+communiquer ; en les choisissant, il se gare contre
+les autres. Toutes les règles subtiles d’un style ont là
+leur origine : en même temps elles éloignent, elles
+créent la distance, elles défendent l’entrée ; en même
+temps elles ouvrent les oreilles de ceux qui nous sont
+parents par l’oreille. »</p>
+
+<p>A la vérité, ce travail de Protée des auteurs difficiles,
+ce <i lang="la" xml:lang="la">noli me tangere, noli me intelligere</i>, est
+assez vain, puisqu’ils seront compris, adoptés, du
+moins « touchés » par ceux précisément, en majorité,
+par qui ils redoutent d’être entendus et dont ils
+craignent le contact, c’est-à-dire par les sots ; et ce
+sont ceux qui comprennent peu qui courent tout droit
+aux choses les plus difficiles à comprendre. Mais
+enfin tel est leur travail : ils se voilent, ils se masquent
+et ils se déguisent jusqu’au moment où ils se jugent
+impénétrables.</p>
+
+<p>Or, ce travail qu’ils ont fait, faites-le à l’inverse et
+ramenez-les patiemment à la simplicité. Invertissez
+les inversions, tournez les termes impropres aux
+termes probablement justes, d’après le sens général
+du morceau, s’il en a un ; par une lecture attentive,
+pénétrez-vous de ce que l’auteur a sans doute voulu
+dire et, ainsi éclairés, si la chose est possible, saisissez
+les petits procédés par lesquels il a dérobé son idée
+aux regards et détruisez-les à mesure, jusqu’à ce que
+vous soyez en présence de l’idée elle-même, laquelle
+vous paraîtra souvent très ordinaire, mais quelquefois
+intéressante encore. « Vous voulez, Acis, me
+dire qu’il fait froid, dites il fait froid. » Eh bien !
+précisément, par une sorte de filtrage et de décantation,
+contraignez Acis à dire : il fait froid.</p>
+
+<p>Ce travail est très utile ; c’est un des exercices les
+plus vigoureux de l’intelligence et qui l’accroît et
+l’aiguise.</p>
+
+<p>Montaigne a une page admirable sur l’art de
+compliquer ce qui est simple et d’obscurcir ce qui est
+clair : « Il n’est pronostiqueur, s’il a cette autorité
+qu’on daigne feuilleter et rechercher curieusement
+tous les plis et lustres [détours ?] de ses paroles, à qui
+on ne fasse dire tout ce que l’on voudra comme aux
+Sibylles ; il y a tant de moyens d’interprétation
+qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un
+esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet quelque
+avis qui lui serve à son point [à son point de vue].
+Pourtant [et c’est pourquoi] se trouve un style
+nubileux et douteux en si fréquent et ancien usage.
+Que l’auteur puisse gagner cela d’attirer et embesogner
+à soi la postérité, ce que non seulement la suffisance
+[la capacité] mais autant ou plus la faveur fortuite de
+la matière peut gagner, qu’au demeurant il se
+présente, <i>par bêtise ou par finesse</i>, un peu obscurément
+et diversement, ne lui chaille : nombre
+d’esprits, le blutant et secouant, en exprimeront
+quantité de formes, ou selon, ou à côté, ou au
+contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur,
+et il se verra enrichi des moyens de ses disciples,
+comme les régents du lendit. C’est ce qui a fait valoir
+plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs
+écrits et les a chargés de toutes sortes de matières
+qu’on a voulu, une même chose recevant mille et mille
+et autant qu’il nous plaît d’images et considérations
+diverses. »</p>
+
+<p>Or bien, c’est juste le travail contraire qu’il
+convient que vous fassiez sur les auteurs difficiles.
+Ils se sont couverts d’ajustements compliqués et de
+harnois enchevêtrés ; il faut les mettre en chemise ;
+il faut les forcer d’être simples à leur corps défendant
+et les juger et peut-être les approuver et les
+goûter ainsi devenus.</p>
+
+<p>— Mais de même qu’en lisant un auteur simple on
+prend assez facilement l’habitude, par la lecture
+méditée, d’y mettre beaucoup de choses qu’il n’a
+point pensées ou qu’il n’a pensées qu’<i>en puissance</i> ;
+tout de même, en simplifiant les auteurs compliqués,
+ne leur fait-on pas le tort de leur ôter leur seul
+mérite ?</p>
+
+<p>— Il est assez vrai ; mais leur punition méritée est
+sans doute qu’on les dépouille, au lieu de les enrichir,
+eux qui veulent paraître plus riches qu’ils ne sont et
+qui donnent les apparences de la richesse à leur
+pauvreté ; et qu’on jette de la lumière dans l’appartement
+volontairement obscur où ils nous reçoivent,
+pour voir l’ameublement un peu usé sur lequel ils
+voulaient faire illusion.</p>
+
+<p>En tout cas l’exercice, s’il est fatigant, est très sain
+et très utile. C’est une traduction d’un langage
+chiffré. Il s’agit de trouver le chiffre. Tant qu’on le
+cherche, c’est une bataille. Quand on l’a trouvé, c’est
+une victoire. Il ne faut point passer sa vie à
+chercher des chiffres et à déchiffrer. Mais de temps
+à autre, c’est une chose qui n’est ni sans plaisir ni
+sans profit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="i small">CHAPITRE VII</span><br>
+LES MAUVAIS AUTEURS</h2>
+
+
+<p>De même il est bon de lire quelquefois les
+mauvais auteurs. Ceci est très dangereux ;
+mais, si l’on y met de la discrétion, très salutaire
+encore.</p>
+
+<p>C’est très dangereux : « Pourquoi aimez-vous,
+ce me semble, la conversation des imbéciles ?</p>
+
+<p>— Ils m’amusent infiniment.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas se livrer beaucoup à cette volupté.
+Elle est malsaine. C’est un plaisir de malice qui est
+très sec et très desséchant et qui rend l’esprit très
+aride. Flaubert adorait les imbéciles. Il rêvait de
+faire une encyclopédie de la sottise et il en a donné
+deux gros volumes. C’est déjà trop. A ce jeu, on
+s’habitue à un immense orgueil et à se considérer
+comme infiniment supérieur, ce qui d’abord est
+assez déplaisant, et ce qui ensuite rend très peu
+capable de grandes choses ; car c’est en regardant
+en haut qu’on fait effort et qu’on tire de soi tout ce
+qui est possible qu’on en tire. Il n’y a rien de plus
+inutile que la grande partie de sa vie que Boileau
+a passée à lire de mauvais auteurs pour se moquer
+d’eux, et je vois là une grande petitesse d’esprit.
+Le métier qu’a fait Boileau ne se justifie que quand
+il s’agit d’un mauvais auteur qui jouit de la faveur
+générale, et par conséquent d’une funeste erreur
+publique à rectifier ; mais attaquer Pinchène et
+Bonnecorse, c’est s’accuser soi-même ; car c’est
+avouer qu’on les a lus, et qui vous forçait à les
+lire si ce n’est le désir d’y trouver matière à
+des épigrammes ? Et ce désir n’est pas charitable,
+et le genre littéraire qui en dérive est le plus méprisable
+des genres littéraires.</p>
+
+<p>On remarque parmi les enfants beaucoup de
+petits moqueurs qui saisissent bien les ridicules des
+grandes personnes et de leurs camarades et qui se
+font par là une petite royauté, comme d’autres par
+la force ou par l’instinct et les qualités du commandement.
+La Bruyère les a bien connus : « Il n’y a
+nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps [de
+l’esprit aussi, quoique moins] qui ne soient aperçus
+par les enfants ; ils les saisissent d’une première
+vue et ils savent les exprimer par des mots convenables :
+on ne nomme point plus heureusement.
+Devenus hommes, ils sont chargés, à leur tour, de
+toutes les imperfections dont ils se sont moqués. »</p>
+
+<p>Vous reconnaissez certainement quelques-uns des
+petits garçons qui furent vos camarades de classe.
+Rappelez-vous maintenant ce qu’ils sont devenus.
+Leurs parents, tout en croyant devoir les gronder et
+en faisant mine, en étaient très fiers. Ils sont
+devenus des imbéciles. Rien ne révèle la débilité
+d’esprit et ne l’entretient comme la moquerie.</p>
+
+<p>Il faut donc plutôt éviter que provoquer les
+occasions de se donner ou de confirmer en soi
+cette tendance. S’exercer à la moquerie, c’est avoir
+déjà et se conférer la volonté d’impuissance.</p>
+
+<p>Cependant, il ne faut pas s’interdire tout à fait
+les livres des sots. C’est d’abord une catharsis. La
+catharsis est, comme on sait, l’art de se débarrasser
+sans danger d’un sentiment qui pourrait nuire, de
+s’en <i>purger</i> de telle sorte qu’il ne reste pas en nous
+pour nous torturer, ou qu’il ne s’exerce pas d’une
+manière mauvaise et funeste. Selon Aristote on se
+purge de la peur et de la pitié en les éprouvant, au
+théâtre, pour les malheurs de héros imaginaires,
+grâce à quoi elles ne demeurent pas en nous pour
+nous assombrir. Les acteurs savent qu’il faut avoir
+le <i>trac</i>, l’émotion paralysante, avant la représentation
+ou pendant la représentation, et ils disent : « Si
+on l’a avant, on ne l’a pas pendant ; on est purgé » ;
+et il est possible.</p>
+
+<p>Or la moquerie exercée sur les mauvais livres est
+une catharsis. A l’exercer sur le mauvais livre, on lui
+donne satisfaction, et l’on n’a plus le besoin, peut-être,
+de l’exercer sur les personnes. C’est une
+soupape de sûreté. C’est la part du feu ; la malignité
+a eu son aliment ; elle se calme, elle s’apaise et elle
+ne nous anime plus.</p>
+
+<p>J’ai dit « peut-être » ; car je n’en suis pas très
+sûr. Boileau est un exemple à l’appui de la
+théorie, Racine contre. Boileau épuisant sa malignité
+sur les méchants ouvrages, était d’humeur
+aimable dans le cours ordinaire de la vie ; Racine,
+criblant d’épigrammes les mauvais auteurs, demeurait
+d’humeur maligne dans son domestique, même
+à l’égard de son meilleur ami.</p>
+
+<p>Alceste me paraît bien avoir été aussi bourru
+contre les livres que contre les personnes et contre
+les personnes que contre les livres, et Molière ne se
+trompe guère en connaissance des caractères. Mais
+enfin, il est possible que le railleur de livres canalise
+sa malignité.</p>
+
+<p>Pour mon compte, je connais un Pococurante.
+Pourquoi aime-t-il à lire les livres, puisque, jamais
+non pas une seule fois de sa vie, il n’en a trouvé un
+bon ? Pourquoi ? Évidemment parce qu’il prend du
+plaisir à les trouver mauvais. Cela est certain. Et ce
+sont des épigrammes continues, redoublées, triplées,
+renaissant indéfiniment les unes des autres. Et il
+semble ne lire que pour renouveler la matière épuisée
+de ses épigrammes. Naturellement il n’a jamais
+rien écrit. C’est, comme on a dit, un grand avantage
+que de n’avoir rien fait ; mais il ne faut pas en abuser.
+Il en abuse royalement. On demandait : « Pourquoi
+n’a-t-il jamais fait un livre ? » On répondit : « Parce
+qu’il l’aurait trouvé bon et que trouver bon un
+ouvrage l’aurait tellement désorienté qu’il en aurait
+fait une maladie ». Or, j’ai dit que je le connais ;
+il est extrêmement agréable et bienveillant envers
+les personnes ; c’est un homme du meilleur caractère.</p>
+
+<p>Concluons que dans sa malveillance à l’égard des
+livres il a sa soupape. Il est possible que la lecture des
+mauvais livres soit une catharsis d’une très précieuse
+utilité morale.</p>
+
+<p>Ensuite la lecture des mauvais livres forme le
+goût, à la condition qu’on en ait lu de bons, d’une
+façon qu’il ne faut pas mépriser, ni peut-être
+négliger. Au sortir des études scolaires, les jeunes
+gens se partagent à peu près en trois classes : ceux
+qui liront instinctivement de bons livres ; ceux qui
+en liront de mauvais, ou vulgaires, ou très médiocres ;
+ceux qui ne liront rien du tout. Les études scolaires
+donnent le goût du beau, ou l’horreur du beau, ou
+l’indifférence à l’égard de la littérature.</p>
+
+<p>Elles donnent le goût du beau à ceux qu’elles ont
+intéressés, et ils ne songent plus qu’à retrouver des
+sensations d’art analogues à celles qu’ils ont
+éprouvées en lisant Horace, Virgile, Corneille et
+Racine, et c’est pour cela, disons-le en passant, qu’il
+faut toujours, au lycée, amener l’élève jusqu’aux
+auteurs presque contemporains, pour que, entre les
+grands classiques et les bons auteurs de leur siècle,
+il n’y ait pas une grande lacune qui les ferait
+désorientés en face des bons auteurs de leur siècle et
+qui les empêcherait de les goûter, par où ils seraient
+de ces humanistes qui ne peuvent entendre que les
+auteurs très éloignés de nous, gens respectables et
+peut-être même enviables, mais qui sont privés de
+grandes et saines jouissances.</p>
+
+<p>Les études scolaires inspirent à jamais l’horreur
+du beau à ceux qu’elles ont ennuyés. A la vérité, il
+est évident qu’ils l’avaient déjà, mais ces études
+l’ont comme violemment développée. Figurez-vous
+un enfant qui, de naissance, n’aimerait pas la
+musique et que, par autorité paternelle, on aurait
+fait jouer du violon pendant dix ans : il ne pourrait
+plus passer devant un marchand d’instruments de
+musique.</p>
+
+<p>Seulement, ceux que les études scolaires ont
+ennuyés se subdivisent en deux classes : ceux qui
+n’ont horreur que de la belle littérature et ceux qui ont
+horreur de toute littérature. Les premiers forment
+le contingent des lecteurs de mauvais écrivains, des
+lecteurs de romans niais, des lecteurs de poètes
+excentriques, etc.</p>
+
+<p>Les seconds, de toute leur vie, ne liront que leur
+journal, en en choisissant un où l’on ne fera jamais
+de critique littéraire ; de quoi il ne faut pas les
+blâmer, car on est bien plus sot en contrariant sa
+nature qu’en la suivant.</p>
+
+<p>Voilà les trois catégories. Or, il me semble qu’il
+ne faut être d’aucune des trois. Il est souhaitable
+qu’on ne soit pas de la troisième ; il est désirable
+qu’on ne soit pas de la seconde ; il n’est pas tout à
+fait sans danger d’être uniquement et strictement de
+la première.</p>
+
+<p>Supposez un homme, de nos jours, qui ne lirait
+que de l’Anatole France, du Loti, du Lemaître, du
+Bourget, du Régnier… Il me semble qu’il serait
+exactement dans la situation de cet humaniste dont
+je parlais plus haut : il n’aurait que le sentiment
+de l’excellent, avec une certaine étroitesse dédaigneuse
+d’esprit.</p>
+
+<p>Aurait-il même le sentiment de l’excellent ? En
+vérité, je ne sais. C’est par comparaison que l’on a
+le sentiment de l’exquis. Ce n’est pas seulement par
+comparaison, sans doute, et la beauté nous frappe
+par elle-même et c’est-à-dire par un accord soudain
+entre notre façon de sentir et la façon qu’un autre
+a de créer. Mais il n’en est pas moins que mesurer
+les distances aide singulièrement à évaluer les
+hauteurs et, s’il n’est pas mauvais de connaître les
+prédécesseurs et les contemporains de Corneille
+pour bien entendre, pour entendre distinctement
+combien il est nouveau et combien il est grand, à
+toutes les époques il en est de même, et il faut
+pousser des reconnaissances dans le pays des
+médiocres pour revenir aux grands avec une
+faculté renouvelée d’admiration.</p>
+
+<p>Chateaubriand parle d’un auteur de son temps
+qui, chaque année, allait faire sa remonte d’idées
+en Allemagne ; un homme sage doit aller faire
+de temps en temps chez les mauvais auteurs la
+remonte de ses facultés d’admiration.</p>
+
+<p>Il n’est pas impossible que Boileau, dans la lecture
+des Pradon, n’ait cherché des raisons d’admirer
+davantage Racine. Cette pensée est consolante. On
+peut envisager les mauvais auteurs comme fonction
+de la gloire des grands. Un bon auteur peut dire des
+mauvais : « Que serais-je sans eux ? Je semblerais
+petit. » Un mauvais auteur peut dire d’un bon qui
+le méprise : « Ingrat ! Serait-il grand si je n’existais
+pas. »</p>
+
+<p>Tant y a qu’il n’est pas inutile de retremper
+son goût pour les hommes d’esprit dans le commerce
+des imbéciles. Certaine table d’hôte a formé mon
+goût peut-être plus que Sainte-Beuve. Où en serais-je
+si je n’avais pas lu X…? Je ne saurais pas le
+contraire de quoi il faut croire bon ; car il avait
+une infaillibilité à rebours qui donnait une idée de
+l’absolu.</p>
+
+<p>Lisons un peu les mauvais auteurs ; à la condition
+que ce ne soit pas par malignité, c’est excellent.
+Cultivons en nous la haine d’un sot livre. La haine
+d’un sot livre est un sentiment très inutile en soi ;
+mais qui a son prix s’il ravive en nous l’amour et
+la soif de ceux qui sont bons.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="i small">CHAPITRE VIII</span><br>
+LES ENNEMIS DE LA LECTURE</h2>
+
+
+<p>J’appelle ennemis de la lecture, non pas les
+multiples choses qui empêchent de lire et dont
+il faut reconnaître que la plupart sont excellentes,
+études scientifiques, vie d’action, sports, etc. Il est
+évident que notre temps n’est pas et ne peut pas
+être celui des liseurs. Ce que les anciens appelaient
+d’un mot charmant <i lang="la" xml:lang="la">umbratilis vita</i> n’existe plus
+guère. Presque personne n’a plus le temps de
+s’enfermer « à l’ombre » pendant plusieurs jours
+pour lire un livre. Le livre n’est plus lu que morceau
+par morceau, vingt pages par vingt pages et c’est-à-dire,
+même quand il est lu, n’est plus lu du tout,
+puisque la continuité dans la lecture est nécessaire,
+non seulement pour juger d’un ouvrage bien fait,
+mais pour l’entendre.</p>
+
+<p>Un tout petit nombre, — « d’adorateurs zélés à
+peine un petit nombre » — d’hommes et de femmes
+aimant à lire composent aujourd’hui un public restreint
+pour lequel, un peu aussi par habitude, on continue
+d’écrire. Un auteur, de nos jours, est un moine qui
+écrit pour son couvent, isolé dans un petit monde
+isolé. La littérature est devenue conventuelle.</p>
+
+<p>Pour certains, du reste, amoureux de la réputation
+à petit bruit et délicate, elle n’en est que plus
+agréable et que plus chère.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas de ces ennemis-là que je veux
+parler. Tout compte fait, il me semble qu’ils ne
+peuvent être que très utiles. Ils éliminent les faux
+amis de la littérature, ceux qui ne liraient que s’il
+n’y avait pas d’autre distraction, ni d’autre passe-temps,
+gens par conséquent de très peu de goût,
+n’ayant pas la vocation et qui alimenteraient
+autant la basse littérature que la bonne et plutôt
+celle-là que celle-ci ; et ils laissent intacte la
+troupe de ceux qui sont véritablement nés pour
+lire. Je crois que la perte est nulle, si tant est même
+qu’il n’y ait pas gain.</p>
+
+<p>Les ennemis de la lecture dont je veux parler,
+ce sont les tendances, les penchants et les
+habitudes qui empêchent de bien lire, de lire
+comme il est utile, profitable et agréable de faire.</p>
+
+<p>A l’entendre ainsi, les principaux ennemis de la
+lecture sont l’amour-propre, la timidité, la passion
+et l’esprit de critique.</p>
+
+<p>La Bruyère, dont le chapitre intitulé <i>Des
+ouvrages de l’esprit</i> contient tout un art de ne
+pas bien lire, a touché l’un après l’autre tous ces
+points et nous n’avons qu’à l’écouter : « L’on m’a
+engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle : Je
+l’ai fait. Ils l’ont saisi d’abord et, avant qu’il ait eu
+le loisir de les trouver mauvais, il les a loués modestement
+en ma présence et il ne les a pas loués depuis
+devant personne. Je l’excuse : je n’en demande pas
+davantage à un auteur ; je le plains même d’avoir
+écouté de belles choses qu’il n’a point faites. »</p>
+
+<p>Ceci est l’amour-propre, l’amour de soi, la jalousie,
+empêchant de lire ou de jouir en lisant. Ces sentiments
+sont tout naturels de la part d’un auteur,
+et il est, en effet, bien « excusable ». Cet écrivain — c’est
+je crois, un Anglais ; mais j’ai oublié son nom — disait :
+« Quand je veux lire un bon livre, je le
+fais ». C’est excellent comme estime de soi ; ce
+n’est même pas, peut-être, de l’orgueil proprement
+dit. Il est très vrai que, quand on est auteur et bon
+auteur, on doit nécessairement et sans vanité
+n’être satisfait que de ce que l’on fait soi-même,
+puisqu’on a une façon de penser toute particulière
+qui ne peut guère s’accommoder que d’elle-même.</p>
+
+<p>Comment voulez-vous que Corneille puisse
+trouver bon Racine, qui goûte les sujets que
+Corneille a toujours évités et les manières de
+traiter les sujets que Corneille très visiblement
+n’aime point, et qui se donne tout entier à la
+peinture de l’amour, sentiment que Corneille a
+toujours considéré comme trop chargé de faiblesse
+pour pouvoir soutenir une tragédie ? Il y a une
+sorte d’incompatibilité d’humeur. Corneille, direz-vous,
+au moment même de la plus grande vogue
+de Racine, a fait <i>Psyché</i>. Voulez-vous mon sentiment
+secret ? Corneille n’a jamais été très fier
+ni très satisfait d’avoir écrit <i>Psyché</i>.</p>
+
+<p>Comment veut-on que Voltaire, toutes raisons à
+part d’animosité et d’amour-propre, trouve bonne la
+<i>Nouvelle Héloïse</i> et bon l’<i>Émile</i> ? C’est proprement,
+de par la nature différente des esprits, la chose
+impossible. Les auteurs ont toutes sortes de motifs
+de ne pas admirer, ni même goûter les ouvrages de
+leurs confrères, motifs dont l’amour-propre est
+seulement l’un, duquel, du reste, je n’irai pas
+jusqu’à dire qu’il est le plus faible.</p>
+
+<p>— Mais nous qui ne sommes pas auteurs, nous
+n’avons aucun amour-propre qui nous empêche de
+lire et de lire de la bonne façon. — Si bien ! Vous
+n’avez pas remarqué qu’un auteur est un ennemi ?
+Il l’est toujours. Il l’est toujours un peu. Si c’est un
+moraliste, il est un homme, d’abord qui s’arroge le
+droit de se moquer de vous. Vous vous en apercevez
+toujours, sourdement. S’il est un idéaliste, il
+vous présente des héros de vertu, de courage et de
+grandeur d’âme qu’il prétend être, du moins qu’il
+a l’air de prétendre être, puisqu’il était capable de
+les concevoir. Quand on peint son héros, on peint
+son idéal, et l’idéal que l’on a, on se croit toujours
+un peu, on se croit du moins par moment, de force
+à le réaliser. Tout au moins on a quelque air de
+cela. Poser un héros, c’est un peu se poser en héros.
+C’est une chose bien insupportable à beaucoup de
+lecteurs que cet air de supériorité. Si la petite lectrice
+naïve de romans se dit : « Quel beau caractère doit
+être ce monsieur Octave Feuillet », et est un peu
+amoureuse de M. Octave Feuillet ; pour le même
+motif et par contre, l’amour-propre de bien des
+lecteurs regimbe contre Octave Feuillet et dit en
+grondant : « Cet auteur se donne bien du mal pour
+me faire entendre qu’il a plus de délicatesse que
+moi. Quel prétentieux ! »</p>
+
+<p>Et votre amour-propre est blessé et votre jalousie
+s’éveille comme contre quelqu’un qui a plus de
+succès que vous dans un salon.</p>
+
+<p>Inversement le réaliste vous « touche », comme
+on disait quelquefois au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, pour ne pas
+dire tout à fait blesser, ou au moins vous inquiète,
+quand il peint quelqu’un de ridicule qui pourrait
+bien être à peu près vous. Que de lecteurs ayant
+compris que Flaubert se moque d’Homais se sont
+dit : « Se railler d’un homme parce qu’il est anticlérical,
+ce n’est pas très fort ; après tout, moi je le suis
+et je ne suis pas si ridicule. Cet auteur écrit avec
+correction ; mais il est un peu impertinent. » L’amour-propre
+s’est éveillé et il est en garde.</p>
+
+<p>Et, dans tous les cas, un auteur blesse ce
+sentiment profond d’égalité que nous avons tous. Il est un
+homme qui se détache de la troupe et qui prétend
+se faire admirer, au moins se faire écouter et nous
+divertir. Ce n’est pas une petite fatuité. C’est un
+homme qui dans un salon prend la parole ; c’est un
+homme qui dans un salon va du côté de la cheminée ;
+il faut qu’un homme ait bien de l’esprit pour se faire
+pardonner de s’être dirigé du côté de la cheminée.
+La première impression est toujours hostile. Il a
+toujours à vaincre cette première impression. Autant
+en a à faire l’auteur, quel qu’il soit du reste.</p>
+
+<p>Au fond, bien des lecteurs ne pardonnent d’écrire
+qu’aux rédacteurs des faits divers dans les journaux.
+Ceux-ci n’ont point de prétention à l’invention, ils
+n’en ont point à la composition, ils n’en ont point au
+style. Ils sont utiles ; ils renseignent. Voilà de bons
+écrivains. Ils ne se font pas centre. Ils ne se donnent point des
+airs d’hommes supérieurs. Ils ne demandent pas,
+plus ou moins secrètement, l’admiration. Ils n’excitent
+aucune jalousie. Voilà de bons écrivains. Les sociétés
+décidément démocratiques n’en admettront sans
+doute pas d’autres.</p>
+
+<p>Au vrai, si l’on ne s’ennuyait pas, on ne ferait
+jamais cet acte d’abnégation et d’humilité d’ouvrir
+un livre. On se contenterait de ses pensées, en estimant
+qu’elles valent bien toutes celles qu’un autre
+peut avoir. La lecture est une victoire de l’ennui sur
+l’amour-propre.</p>
+
+<p>Du moment qu’elle est cela, l’auteur est toujours
+un peu un ennemi et lui-même a à remporter sur
+l’amour-propre une victoire. Et donc l’amour-propre
+est un ennemi de la lecture, terrible quand il est
+amour-propre d’auteur, notable encore quand il est
+amour-propre de n’importe qui.</p>
+
+<p>Continuons de lire La Bruyère ; il connaît la
+question ; il est homme qui a fait un livre et qui a
+désiré très vivement être lu et qui était assez intelligent
+pour comprendre, mieux encore que tout autre
+chose, les raisons qu’on pouvait avoir de ne le lire
+point ou de le lire mal : « Ceux qui par leur condition
+se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont, ou
+des passions, ou des besoins qui les distraient ou les
+rendent froids sur les conceptions d’autrui ; personne
+presque, par la disposition de son esprit, de son cœur
+et de sa fortune, n’est en état de se livrer au plaisir
+que donne la perfection d’un ouvrage. »</p>
+
+<p>Et c’est-à-dire qu’un des ennemis de la lecture, c’est
+la vie même. La vie n’est pas liseuse, puisqu’elle n’est
+pas contemplative. L’ambition, l’amour, l’avarice, les
+haines, particulièrement les haines politiques, les
+jalousies, les rivalités, les luttes locales, tout ce qui fait
+la vie agitée et violente, éloigne prodigieusement de
+l’idée même de lire quelque chose. Millevoye, dans sa
+jeunesse, était commis de librairie. Son patron le surprit
+lisant : « Vous lisez, jeune homme ; vous ne serez
+jamais libraire. » Il avait raison : l’homme qui lit
+n’a pas de passions ; c’en est la marque ; et il n’aura pas
+même la passion de son métier, son métier fût-il de
+vendre des livres.</p>
+
+<p>La plupart des parents n’aiment pas beaucoup le
+goût de la lecture chez leurs enfants. Chez les petites
+filles, c’est une menace qu’un jour elles ne lisent des
+romans ; et vous ne vous trompez pas beaucoup sur
+ce point ; elles ne liront guère autre chose. Chez les
+petits garçons, c’est bon dans une certaine mesure ;
+mais encore c’est inquiétant. On n’a pas trop de
+temps pour se faire une position. « Tu liras quand tu
+seras vieux, quand tu te seras tiré d’affaire. » Il y a
+bien quelque bon sens là-dedans. Qu’un homme lise,
+c’est une marque qu’il n’est pas bien ambitieux, qu’il
+n’est pas tourmenté par « le fléau des hommes et
+des dieux », qu’il n’a pas de passions politiques,
+auquel cas il ne lirait que des journaux, qu’il n’aime pas
+dîner en ville, qu’il n’a pas la passion de bâtir, qu’il
+n’a pas la passion des voyages, qu’il n’a pas
+l’inquiétude de changer de place, même, remarquez
+qu’il n’aime pas à causer. L’effroyable quantité de
+temps que les hommes, surtout en France, dépensent
+à ne rien dire, et c’est à savoir aux délices de la conversation,
+suffirait à lire un volume par jour, mais
+empêche qu’on en lise un par an.</p>
+
+<p>L’homme qui lit n’a même pas la passion nationale
+de la conversation. Que de passions n’a pas et ne
+doit pas avoir l’homme qui lit !</p>
+
+<p>Et quand on songe qu’une seule suffit pour interdire
+qu’on soit liseur, on comprend que La Bruyère,
+ou tout autre auteur, soit effrayé des obstacles qu’il
+a à vaincre et du petit nombre de personnes qui restent,
+non pas pour lire son livre, mais pour n’être pas
+dans l’impossibilité de l’ouvrir.</p>
+
+<p>Un autre obstacle, c’est la timidité, qui, du reste,
+est, elle aussi, une passion. La Bruyère n’a traité ce
+point qu’indirectement. Il n’a pas dit que la timidité
+fût un obstacle à lire un livre, il a dit qu’elle en
+est un à l’approuver : « Bien des gens vont jusqu’à
+sentir le mérite d’un manuscrit qu’on leur lit, qui ne
+peuvent se déclarer en sa faveur jusqu’à ce qu’ils
+aient vu le cours qu’il aura dans le monde par l’impression,
+ou quel sera son sort parmi les habiles ; ils
+ne hasardent point leurs suffrages, et ils veulent être
+portés par la foule et entraînés par la multitude.
+Ils disent alors qu’ils ont les premiers approuvé cet
+ouvrage et que le public est de leur avis. »</p>
+
+<p>Un certain manque de courage à donner son avis
+est donc une cause que le bon ouvrage n’ait pas
+tout de suite le succès qu’il mérite, il est très vrai ;
+mais je dis que la timidité du lecteur est cause aussi
+qu’un ouvrage n’est pas autant lu qu’il en serait
+digne. Certains lecteurs, en effet, par une sorte de
+timidité, sont toujours des lecteurs en retard. Ils
+attendent, non seulement pour approuver, mais pour
+lire, que le suffrage du public se soit prononcé. Non
+seulement pour un livre ; mais pour un auteur ; et
+beaucoup ne lisent un ou plusieurs ouvrages d’un
+homme que quand il est passé grand écrivain dans
+l’estime de tout le public, ou quand il a été nommé
+de l’Académie française, ce qui, du reste, n’est pas
+tout à fait exactement la même chose ; ou quand ils
+apprennent sa mort ; ces lecteurs nécrologiques sont
+assez nombreux.</p>
+
+<p>Il s’ensuit que ces lecteurs à la suite n’ont pas
+d’élan, d’ardeur, de ferveur, ni de vraie joie. Non
+seulement ils ne vont pas à la découverte, ce qui est
+un des plus grands plaisirs de la lecture, mais ils
+lisent dans un temps où, de quelque caractère
+durable que soit le livre et dût-il être immortel, il
+n’a plus sa nouveauté, sa fraîcheur, son duvet, sa
+concordance avec les circonstances qui, sans l’avoir
+fait naître, ont contribué du moins à sa formation
+et surtout lui ont donné en partie sa couleur. Le
+plaisir de lire un livre suranné est toujours un peu
+languissant.</p>
+
+<p>Il l’est plus que celui de lire un livre très ancien.
+Le livre très ancien est franchement d’un autre
+temps, il a tout son caractère archaïque ; il peut
+plaire pleinement ainsi ; il peut n’en plaire que
+davantage. Il en est de cela comme des modes. Ce
+n’est pas la mode d’il y a vingt ans qui est ridicule ;
+c’est celle d’il y a deux ans. Celle d’il y a vingt ans
+est ancienne, celle d’il y a deux ans <i>date</i>, elle est
+surannée ; celle d’il y a vingt ans est entrée dans
+l’histoire ; celle d’il y a deux ans n’est pas entrée dans
+l’histoire et est sortie de l’usage et son ridicule est
+de se donner ou d’avoir l’air de se donner comme
+étant encore dans l’usage alors qu’elle en est sortie.</p>
+
+<p>Il en est de même des livres qui ont dix ans et
+qui n’ont pas l’avantage d’en avoir cinquante. Vous
+avez remarqué qu’après la mort de tous les grands
+écrivains il y a une dépréciation de quelques années.
+C’est qu’aux yeux de la génération qui existe à ce
+moment-là, l’écrivain qui vient de disparaître est
+suranné ; il était un peu vieux ; on en avait assez de
+sa manière. Quelques années après, il a pris la place
+qu’il doit garder — ou à peu près ; car il y a toujours
+des fluctuations — qu’il doit garder indéfiniment.
+Dans ma jeunesse, vingt ans après 1848, Chateaubriand
+<i>était ridicule</i>. Il est remonté sur le trône vers
+1875 et il y reste.</p>
+
+<p>Être un lecteur retardataire est donc dangereux,
+c’est se préparer une série de déceptions ; c’est se
+réserver de lire toujours les auteurs dans un certain
+refroidissement de la température. « Employez vite
+ce remède, pendant qu’il guérit », disait un médecin,
+non pas sceptique, mais qui savait très au juste en quoi
+consiste la thérapeutique qui est surtout une suggestion.
+Lisez cet auteur pendant qu’il est bon, dirai-je ;
+plus tard il deviendra mauvais ; plus tard encore il est
+possible qu’il redevienne bon ; mais alors vous ne
+serez plus là pour le lire. N’attendez pas pour faire
+commerce avec lui le moment intermédiaire où il
+sera mauvais.</p>
+
+<p>Cette sorte de timidité qui fait le lecteur retardataire
+est un des grands ennemis du plaisir de la
+lecture.</p>
+
+<p>Son plus grand ennemi encore, c’est l’esprit critique,
+entendu dans un certain sens du mot, et je
+prie qu’on attende, pour bien entendre ce que je veux
+dire par là. Je suis forcé, ici, d’être un peu long.</p>
+
+<p>La Bruyère a écrit une ligne qui est la plus fausse
+du monde comprise comme nous la comprenons
+infailliblement de nos jours, très juste dans le sens
+où, très probablement, il l’a entendue lui-même : « Le
+plaisir de la critique nous ôte celui d’être vivement
+touchés de très belles choses ». C’est précisément le
+contraire, répondra immédiatement l’homme de
+notre époque. Comment La Bruyère peut-il écrire
+cela, Boileau vivant ? Si Boileau a été « touché »
+plus « vivement » que personne des belles choses
+de Racine, c’est précisément parce qu’il était critique
+et parce qu’il jouissait d’autant plus des belles
+choses qu’il était plus horripilé des mauvaises. Qui
+a plus vivement, qui a plus passionnément joui des
+belles choses que Sainte-Beuve ? Et pourquoi ? Parce
+qu’il avait affiné son goût critique par une immense
+lecture méditée, parce qu’il avait toujours <i>lu en critique</i>.
+La critique n’est pas autre chose qu’un exercice
+continu de l’esprit, par lequel nous le rendons
+apte à comprendre où est le faux, le faible, le
+médiocre, le mauvais et à être très sensible au faux,
+au faible, au médiocre et au mauvais, grâce à quoi
+nous le sommes pareillement au vrai et au beau et
+infiniment plus que nous ne l’eussions été sans cet
+exercice.</p>
+
+<p>Le lecteur, qui ne lit pas en critique, bon esprit
+du reste et juste, mais qui ne réagit point, ne fait
+pas une extrême différence entre Racine et Campistron,
+entre Rousseau et Diderot et entre Diderot et
+Helvétius. Il ne fait pas, dans le même auteur, de
+grandes différences entre un ouvrage et un autre,
+entre le <i>Misanthrope</i> et le <i>Mariage forcé</i>. La lecture
+est pour lui un plaisir passif, pour mieux parler un
+plaisir uni, sans accidents, sans montées et sans
+descentes, sans grandes émotions, sans transports
+d’admiration et sans irritations vives, sans émotions,
+pour tout dire d’un mot.</p>
+
+<p>Le lecteur qui lit en critique se prive à la vérité de
+plaisirs médiocres ou moyens ; mais c’est la rançon ;
+et, par compensation de cette perte, il se prépare des
+plaisirs exquis quand il découvrira l’œuvre exquise.
+Ce ne sont donc pas les « très belles choses » dont il
+se prive, ce sont les très belles choses que d’avance
+il met à part en se mettant en état, quand il les
+trouvera, de les démêler du premier coup avec un cri
+d’amour et de gratitude.</p>
+
+<p>Au fond il ne faut pas dire qu’il n’y a que les critiques
+qui ne jouissent pas ; il faut dire qu’il n’y a que les
+critiques qui jouissent vivement. Le lecteur critique
+est le lecteur armé, armé d’armes défensives. On ne
+l’emprisonne pas, on ne le garrotte pas du premier
+coup, ni facilement ; mais, précisément à cause de
+cela, quand on le charme c’est avec l’ivresse du
+plaisir qu’il laisse tomber toutes ses armes.</p>
+
+<p>Ce n’est pas à dire (et Nietzsche a d’excellentes
+remarques sur ce point), que le lecteur doive être
+armé tout d’abord, en ouvrant le livre, ni le spectateur
+tout d’abord en voyant la toile se lever. Il faut
+d’abord se livrer, vouloir se livrer, se livrer par méthode.
+Nietzsche dit très bien : « <i>L’amour en tant
+qu’artifice</i>. Qui veut apprendre à connaître réellement
+quelque chose de nouveau, que ce soit un
+homme, un événement, un livre, fait bien d’adopter
+cette nouveauté avec tout l’amour possible, de
+détourner résolument sa vue de ce qu’il y trouve
+d’hostile, de choquant, de faux, même de l’oublier,
+si bien qu’à l’auteur d’un livre, par exemple, on
+donne la plus grande avance et que, d’abord, comme
+dans une course, on souhaite, le cœur palpitant,
+qu’il atteigne son but. Par ce procédé, <i>on pénètre en
+effet la chose jusqu’au cœur, jusqu’à son point
+émouvant</i>, et c’est justement ce qui s’appelle apprendre
+à connaître. »</p>
+
+<p>Rien de plus juste, rien de plus certain ; il faut
+toujours, d’abord, être sympathique. La sympathie
+est la clef par laquelle on entre. Mais Nietzsche
+ajoute tout de suite : « Une fois là, le raisonnement
+fait après coup ses restrictions. Cette estime trop
+haute, <i>cette suspension momentanée</i> du pendule
+critique n’était qu’un artifice pour prendre à la pipée
+l’âme d’une chose. »</p>
+
+<p>Il faut donc être un lecteur armé, qui désarme par
+méthode et pour comprendre, qui reprend ses armes
+pour discuter, qui désarme enfin de nouveau quand
+l’examen critique lui a prouvé qu’il est en face d’une
+chose dont la vérité ou la beauté est indiscutable.</p>
+
+<p>Mais, tout compte fait, il faut être un lecteur critique,
+ayant, seulement, les méthodes de la critique
+juste, dans tous les sens de ce mot.</p>
+
+<p>La contre-épreuve de ceci, c’est l’esprit critique
+chez l’auteur lui-même. L’auteur doit avoir l’esprit
+critique, et il doit l’exercer tout juste avec les méthodes
+et les démarches mêmes que nous venons de
+voir que doit observer le lecteur. C’est ici, ce me
+semble bien, que Nietzsche a erré. Il paraît croire que
+l’artiste ne doit pas du tout être critique de lui-même :
+« … c’est ce qui distingue l’artiste du profane qui est
+réceptif. Celui-ci atteint les points culminants de sa
+faculté d’émotion en recevant ; celui-là, en donnant ;
+en sorte qu’un antagonisme entre ces deux prédispositions
+est non seulement naturel, mais encore désirable.
+Chacun de ces états possède une optique
+contraire à l’autre. Exiger de l’artiste qu’il s’exerce à
+l’optique du spectateur, du critique, c’est exiger qu’il
+appauvrisse sa puissance créatrice. Il en est de cela
+comme de la différence des sexes : il ne faut pas
+demander à l’artiste qui donne, de devenir femme,
+de recevoir. Notre esthétique fut jusqu’à présent
+une esthétique de femme, en ce sens que ce sont
+seulement les hommes réceptifs à l’art qui ont formulé
+leurs expériences au sujet de ce qui est beau.
+Il y a là, comme l’indique ce qui précède, une erreur
+nécessaire. Celle de l’artiste, car l’artiste qui comprendrait
+se méprendrait, il n’a pas à regarder en
+arrière ; il n’a pas à regarder du tout ; il doit donner.
+C’est à l’honneur de l’artiste qu’il soit incapable de
+critiquer. Autrement il n’est ni chair ni poisson, il
+est <i>moderne</i>. »</p>
+
+<p>Par « modernes », Nietzsche entend ces artistes qui
+précisément, sont très intelligents, sont très critiques,
+raisonnent de leur art, surveillent leur art et font
+exactement ce qu’ils veulent faire. Le type, pour moi,
+en est Virgile ou Racine. Le type, pour Nietzsche, en
+est Euripide, non sans raison, ou Lessing, et il dit sur
+eux avec une singulière pénétration : « Euripide se
+sentait, certes, en tant que poète supérieur à la foule
+mais non pas à deux de ses spectateurs… D’eux
+seuls il écoutait la valable sentence portée sur son
+ouvrage, ou la réconfortante promesse de victoires
+futures lorsqu’il se voyait encore une fois condamné
+par le tribunal du public. De ces deux spectateurs,
+l’un est Euripide lui-même, Euripide en tant que
+penseur et non pas en tant que poète. On pourrait
+dire de lui que, à peu près comme chez Lessing,
+l’extraordinaire puissance de son sens critique, a
+sinon produit, au moins fécondé sans cesse une activité
+créatrice, artistique, parallèle. Doué de cette
+faculté, il s’était assis dans le théâtre et avait étudié
+ses grands devanciers… Et il y trouve de l’énigmatique
+et du mystère… Même dans le langage de
+l’ancienne tragédie, il y avait pour lui beaucoup
+de choses choquantes, tout au moins inexplicables…
+C’est ainsi qu’assis dans le théâtre, il réfléchissait
+longuement, inquiet et troublé, et il dut s’avouer,
+lui, le spectateur, qu’il ne comprenait pas ses grands
+devanciers… Dans cette angoisse, il rencontra l’autre
+spectateur (Socrate) qui ne comprenait pas la tragédie
+et pour ce motif la méprisait. Délivré de son
+isolement en s’alliant à celui-ci, il put oser entreprendre
+une guerre monstrueuse contre les œuvres
+d’art d’Eschyle, de Sophocle, et cela non par des
+ouvrages de polémique, mais par ses œuvres de
+poète dramatique opposant sa conception de la tragédie
+à celle de la tradition. »</p>
+
+<p>Voilà donc le poète conscient, le poète qui <i>comprend</i>,
+le poète qui analyse, le poète qui est mêlé d’un
+critique et qui fera exactement ce qu’il aura voulu
+faire. Nietzsche ne l’aime pas, sans doute, Nietzsche
+ne le voit pas comme type du grand poète, lequel est
+tout instinct et ne doit pas regarder en arrière et ne
+doit rien regarder du tout ; mais cependant il
+l’admet, et il va jusqu’à dire que son extraordinaire puissance
+de sens critique a, sinon produit, du moins <i>fécondé</i>
+sa faculté créatrice. Le poète est donc quelquefois
+mêlé d’un critique dont l’office est d’abord de
+démêler ce que veut le poète et de l’avertir de ce
+qu’il veut — « ce que tu veux obscurément, le voici
+clairement ; tu veux ceci » — dont l’office est ensuite
+de surveiller le travail de l’artiste et de l’avertir qu’il
+ne fait pas ce qu’il veut et ce qu’il a voulu.</p>
+
+<p>Le poète est quelquefois mêlé de ce critique-là.
+Mon opinion est même qu’il l’est toujours. Victor
+Hugo, qu’on pourrait si bien soupçonner de manquer
+de sens critique, en a, puisqu’il se corrige et puisqu’il
+se corrige toujours bien, comme l’étude de ses
+manuscrits le prouve.</p>
+
+<p>Un poète est un poète uni à un critique d’art et
+travaillant avec lui.</p>
+
+<p>Mais travaillent-ils ensemble, en même temps ?
+Point du tout, et c’est cela qui est impossible. Si,
+dans l’artiste le critique intervenait pendant que
+l’artiste travaille, c’est alors que seraient absolument
+vraies les paroles de Nietzsche, « l’artiste
+appauvrirait sa puissance créatrice », il la dessécherait même et
+deviendrait incapable de rien produire. Non, quand
+l’artiste travaille il doit s’abandonner à sa faculté
+créatrice, il ne doit pas regarder en arrière, ni nulle
+part, il doit « donner ». Le mot de l’ancienne langue
+française, « donner », dans le sens de marcher impétueusement
+en avant, est admirable. Mais plus tard
+le critique intervient et il juge, et il compare et il
+raisonne, et il contraint l’artiste à distinguer ce qu’il
+a fait de ce qu’il a voulu faire, et il l’amène à se
+corriger et il juge des corrections, et enfin il donne
+son approbation et même son admiration devant la
+vérité ou la beauté définitivement atteintes.</p>
+
+<p><i>Or</i>, s’il en est ainsi, remarquez-vous les coïncidences
+entre les démarches du lecteur et du poète ? Elles
+sont identiques. Le lecteur doit s’abandonner d’abord
+à une sympathie instinctive ou voulue, pour l’auteur ;
+le poète doit s’abandonner d’abord à son inspiration,
+à sa verve, à sa foi en lui, à sa sympathie pour lui
+même en tant qu’artiste ; — le lecteur doit ensuite se
+faire critique, raisonner, comparer, juger, discuter ;
+l’auteur doit ensuite se faire critique, réveiller le
+critique qui est en lui, examiner, comparer, raisonner,
+discuter, juger ; — le lecteur doit enfin admirer,
+s’il y a lieu, ce qui a comme passé successivement
+par sa sympathie et par sa critique ; l’auteur doit
+enfin approuver et même admirer, s’il y a lieu, ce
+qu’il a conçu dans la foi et dans l’amour, ce qu’il a
+contrôlé et redressé ensuite à l’aide de son sens critique.</p>
+
+<p>Foi, critique, admiration, il y a trois phases, <i>qui
+sont les mêmes</i> que, et le lecteur et le poète, doivent
+traverser successivement pour arriver, l’un à la pleine
+admiration, l’autre à la pleine réalisation du vrai
+ou du beau.</p>
+
+<p>Si tout cela est vrai, ne l’est-il pas que <i>la critique
+est toujours là quand il s’agit d’œuvre d’art</i>, tant
+pour prendre possession du beau que pour le créer,
+qu’il faut que le lecteur soit critique puisqu’il faut
+que l’auteur le soit, et qu’il faut que le poète le soit
+puisque le lecteur doit l’être ? Et si l’auteur doit
+l’être lui-même, ce que Nietzsche lui-même avoue,
+n’est-il pas vrai à plus forte raison qu’il faut que le
+lecteur le soit pour son plus grand plaisir, qui est
+l’admiration intelligente, l’admiration consciente,
+l’admiration qui sait pourquoi elle admire ?</p>
+
+<p>Donc, que devient le mot de La Bruyère ? Il est
+absolument faux !</p>
+
+<p>Ainsi parlera un homme qui prendra le mot
+« critique » dans le sens où tout le monde le prend
+aujourd’hui.</p>
+
+<p><i>Seulement</i> il est infiniment probable que La Bruyère
+lui-même ne l’a pas pris du tout dans ce sens. De
+son temps, « esprit critique » signifiait le
+plus souvent esprit de dénigrement, ou tout au
+moins esprit de mécontentement. Quand Boileau
+dit : « Gardez-vous, dira l’un, de cet esprit critique »,
+il veut dire, on le sent assez : gardez-vous de cet
+épigrammatiste. La Fontaine, dans sa fable <i>Contre
+ceux qui ont le goût difficile</i>, emploie le mot critique
+dans le même sens ; Molière de même : « un cagot de critique…
+car il contrôle tout ce critique zélé ». — Dès lors,
+si La Bruyère l’emploie dans ce sens, ce que l’on voit
+qui est probable, La Bruyère a raison. Ce qui
+empêche de jouir des belles choses, c’est l’envie de les trouver
+mauvaises ; il n’y a rien de plus incontestable.</p>
+
+<p>Cette envie est très naturelle. En dehors même
+de cette impatience des supériorités dont j’ai parlé
+plus haut, l’instinct de taquinerie est une des formes
+de l’instinct querelleur, qui est extrêmement fort
+dans l’humanité. Je ne suis pas tout à fait de l’avis
+de Voltaire sur ce point. En quittant Pococurante,
+Candide dit à Martin : « Voilà le plus heureux de
+tous les hommes ; car il est au-dessus de tout ce qu’il
+possède. — Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est
+dégoûté de tout ce qu’il possède ? Platon a dit, il y a
+longtemps, que les meilleurs estomacs ne sont pas
+ceux qui rebutent tous les aliments. — Mais, dit Candide,
+n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir
+des défauts là où les autres hommes croient voir des
+beautés ? — C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du
+plaisir à n’avoir pas de plaisir ? »</p>
+
+<p>Au fond, je suis très bien de l’avis de Martin.
+Cependant il avait tort de croire absolument qu’il
+n’y a pas de plaisir à n’avoir pas de plaisir. Il y en
+a. Il y a précisément la jouissance qu’on éprouve à
+n’être de l’avis de personne. D’abord, c’est une attestation
+de supériorité que l’on se donne. « Que d’autres
+admirent tel ouvrage ; c’est affaire à eux ; c’est bien
+pour eux qu’il est écrit ; ils sont à sa hauteur, parce
+qu’il est à leur niveau. Mais moi… »</p>
+
+<p>Je me rappelle encore de quel air un de mes amis,
+voyant <i>la Dame aux Camélias</i> affichée, me désignait
+l’affiche du bout de sa canne et me disait : « C’est
+beau, cette pièce-là ! » Cela voulait dire : « Je suis
+parfaitement sûr que tu es assez philistin pour
+trouver cela beau ? » Or croyez-vous que cet homme
+ne jouissait pas ? Il jouissait de toute son âme.</p>
+
+<p>Ensuite, c’est le plaisir d’offenser, de provoquer,
+c’est l’instinct de lutte. On connaît assez l’homme qui
+en politique est toujours de l’opposition. C’est un
+homme qui n’aime pas à approuver, et qui n’aime pas
+à approuver parce qu’il aime la dispute, la contradiction,
+la provocation, le défi, le regard hostile
+cherchant le regard hostile. Le mécontentement, c’est
+le désir de mécontenter. Le pococurante en littérature
+est un mécontent qui veut surtout qu’on soit, autour
+de lui, mécontent de son mécontentement. Maint
+homme est heureux de voir autour de lui des
+visages renfrognés et qui le sont parce qu’il a voulu
+qu’ils le soient. C’est une volonté de puissance.</p>
+
+<p>Et enfin, peut-être surtout, le pococurantisme est
+un désir de se rendre témoignage à soi-même <i>que l’on
+n’est pas dupe</i>. De même que l’honnête homme est satisfait
+d’avoir vu clair dans le manège d’un charlatan
+et de n’être pas tombé dans ses pièges, de même le
+pococurante considère les artistes, les auteurs, les
+poètes et les jolies femmes comme des thaumaturges
+et faiseurs de prestiges qui empaument adroitement
+l’humanité. L’humanité soit, mais non pas lui. On n’a
+pas raison de lui si facilement. Il sait se défendre ;
+il n’a même pas besoin de se défendre ; il est inaccessible ;
+il voit clair dans le jeu et on ne lui en donne
+pas à garder. La satisfaction de n’être pas dupe se
+mesure à l’horreur que l’on a de l’être et cette horreur
+est infinie chez quelques hommes.</p>
+
+<p>La Bruyère a très bien indiqué pourquoi l’on a
+honte de pleurer au théâtre, tandis que l’on n’a
+point honte d’y rire : « Est-ce une peine que l’on sent à
+laisser voir que l’on est tendre, et à marquer quelque
+faiblesse surtout en un sujet faux et dont il semble
+<i>que l’on soit la dupe</i> ? » Assurément c’est cela, tandis
+que, pour ce qui est de rire, on s’y laisse aller plus
+facilement parce qu’on est moins dupe et l’on fait
+moins figure de dupe en riant qu’en pleurant, le rire
+vous laissant toute liberté d’esprit et les pleurs
+marquant qu’on l’a perdue, et qu’on est pénétré
+jusqu’au fond et possédé par le sujet et par l’auteur.</p>
+
+<p>Encore l’on sait fort bien que les esprits « forts »
+et les esprits « délicats » ne rient pas plus qu’ils ne
+pleurent et, quand il y a matière à hilarité, se contentent
+de sourire, rire à gorge déployée n’étant <i>pas
+beaucoup moins que pleurer</i> signe que l’on est
+conquis et en possession de l’auteur.</p>
+
+<p>Tout de même, ou à peu près tout de même, admirer,
+c’est avouer que l’on est ébloui, fasciné, étourdi
+par le talent, l’habileté, l’adresse, la rouerie d’un
+auteur. On n’aime pas beaucoup avouer cela.</p>
+
+<p>Voilà au moins quelques éléments de cet esprit
+critique dont parle La Bruyère et entendu comme il
+l’entend.</p>
+
+<p>Or Martin a-t-il bien raison quand il dit : « le plaisir
+de s’empêcher d’avoir du plaisir » ? Non pas tout à
+fait ; car le pococurante ne s’empêche point d’avoir
+du plaisir ; il va bel et bien en chercher où il peut en
+trouver. Il se refuse le plaisir de l’admiration, sans
+doute, mais pour s’en donner un plus aigu et plus pénétrant
+qui est de se contempler n’admirant point et de
+se féliciter de n’admirer pas. N’en doutez point,
+Martin, c’est toujours son plaisir qu’on cherche et
+c’est-à-dire une activité psychique conforme au caractère
+que l’on a.</p>
+
+<p>Mais si l’on a comme le choix, si, avec des penchants,
+comme tous les hommes, à l’orgueil, à la taquinerie,
+à la dispute, au désir de se distinguer, à l’horreur
+d’être dupe, on en a aussi à l’admiration ou simplement
+au plaisir de goûter les belles choses, il vaut
+certainement mieux incliner de ce dernier côté et, si
+vous êtes ainsi partagé, je vous dirai : Considérez le
+« plaisir de la critique » comme le plus grand ennemi
+et le plus dangereux de la lecture et faites-lui bonne
+guerre. Le « plaisir de la critique », dans le sens où l’entend
+La Bruyère, est juste aussi funeste à la lecture que
+l’esprit critique dans le sens moderne du mot lui est
+utile.</p>
+
+<p>Amour-propre, passions diverses, timidité, esprit
+de mécontentement, tels sont les principaux ennemis
+de la lecture, à ne compter que ceux que nous
+portons en nous. On voit qu’ils sont nombreux, et
+l’on a vu qu’ils sont assez terribles. Il faut se tenir en
+garde contre eux, si l’on ne veut pas se préparer
+une vieillesse triste, puisque les livres sont nos
+derniers amis, et qui ne nous trompent pas, et qui
+ne nous reprochent pas de vieillir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="i small">CHAPITRE IX</span><br>
+LA LECTURE DES CRITIQUES</h2>
+
+
+<p>Il y a une grande question. Faut-il lire, concurremment
+avec les bons auteurs, ceux qui ont
+parlé d’eux ou qui en parlent ? Faut-il lire les critiques ?</p>
+
+<p>J’en suis très modérément d’avis, mais j’en suis
+d’avis.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qu’un critique ? C’est un ami qui cause
+avec vous de vos lectures, faisant les mêmes ou
+ayant fait les mêmes. Or, ce personnage est-il inutile, est-il
+odieux ? Non, sans doute ; dans la vie domestique
+vous le recherchez. Vous sentez qu’il vous fait
+réfléchir, qu’il renouvelle en vous vos sensations et
+impressions de lecteur, qu’il éveille en vous des
+curiosités de lecteur, qu’en épousant ou en contrariant
+vos jugements, il fait que vous les révisez,
+à quoi sans doute votre goût s’exerce et s’affine ;
+qu’en vous dirigeant du côté de nouvelles lectures,
+il vous ouvre des pays nouveaux auxquels vous songiez
+vaguement, ou ne songiez point, et qui peuvent
+être d’une grande beauté ou d’une étrangeté captivante.</p>
+
+<p>Enfin vous êtes content de l’ami qui cause avec
+vous de vos lectures et des siennes. Il est quelquefois
+cassant ; il est quelquefois un peu trop admiratif
+et ami de tout le monde ; il est quelquefois, à votre
+goût, trop tourné du côté du passé ou au contraire
+trop attiré vers les nouveautés, et homme qui découvre
+tous les matins un nouveau chef-d’œuvre, ce qui
+lui fait oublier celui qu’il a découvert hier ; il est
+quelquefois l’homme qui n’a que de la mémoire et qui
+cite presque sans choix, et vous le trouvez monotone ;
+il est quelquefois l’homme qui, en parlant des
+autres, songe surtout à lui et qui, dans l’esprit des
+auteurs, ne trouve presque qu’une occasion de faire
+admirer celui qu’il a ; mais quels que soient ses défauts
+vous l’aimez toujours un peu : le lecteur aime celui
+qui lit et qui lui parle de lectures, et en vient même,
+par besoin de confidences intellectuelles à faire et à
+recevoir, à ne pouvoir plus se passer de lui.</p>
+
+<p>Eh bien ! le critique est précisément cet ami que
+vous avez et, si vous n’en avez pas, il le remplace.</p>
+
+<p>Vous n’avez pas tort d’aimer le critique.</p>
+
+<p>Mais, et c’est ici que la question se pose dans ses
+vrais termes, <i>quand</i> faut-il lire les critiques ? A quel
+moment ? Le critique qui parle de Corneille, avant
+d’avoir lu Corneille lui-même, ou après que vous
+aurez lu Corneille ? Voilà le point.</p>
+
+<p>J’ai souvent dit : un critique est un homme qui
+sert à vous faire lire un auteur à un certain point de vue
+et dans certaines dispositions d’esprit qu’il vous
+donne. Si cela est vrai, prenons garde ! Est-ce qu’il
+se faudrait pas… ne point lire le critique du tout ?</p>
+
+<p>Il semble bien ; car enfin ce qui m’importe à moi
+lecteur (et en vérité, c’est mon devoir) c’est d’avoir
+une impression personnelle, c’est d’avoir une impression
+bien à moi, c’est d’être ému par Corneille très
+personnellement et non pas d’être ému par Corneille
+selon l’impression d’un autre. Ce point de vue où
+le critique m’aura mis, c’est le sien ; cette disposition
+d’esprit où il m’aura mis, c’est la sienne.
+De sorte que lire le critique avant l’auteur, c’est
+m’empêcher de comprendre l’auteur moi-même ;
+c’est me forcer à ne l’entendre que d’une oreille
+préparée et presque formée par un autre ; c’est bien
+travailler à me mettre dans l’impossibilité d’être
+touché directement, et c’est-à-dire c’est bien travailler
+à me rendre incapable de jouissance. Voilà vraiment
+un beau profit !</p>
+
+<p>Ajoutez qu’une certaine paresse aidant, ou, si vous
+voulez, la loi du moindre effort, je me contenterai
+bientôt de savoir ce que pensent des auteurs les critiques
+les plus autorisés, sans jamais lire les auteurs
+eux-mêmes ; d’abord, parce que — si l’on sait choisir
+ses critiques — c’est plus court ; ensuite, parce que
+même les critiques prolixes ont débrouillé la matière
+et me donnent, par les citations qu’ils font de leur
+auteur, le meilleur, évidemment, de cet auteur-là, ce
+qui peut me suffire ; ensuite et surtout parce que,
+devant, quand je lirai l’auteur après le critique, subir
+l’influence de celui-ci et lire dans la disposition
+d’esprit où il m’aura mis ; si je dois, l’auteur lu
+après le critique, avoir la même impression que le
+critique seul étant lu, j’épargne du temps en lisant
+le critique seul.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que Renan a très bien dit qu’un
+temps viendrait où la lecture des auteurs serait remplacée
+par celle des historiens littéraires. Il
+avait même l’air de n’être pas fâché en disant cela.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de vrai dans ces observations et,
+je le dirai en passant, c’est bien pour cela que moi,
+très partisan de la lecture des auteurs eux-mêmes,
+j’ai souvent applaudi de tout mon cœur aux critiques
+prolixes. « Comment ! Celui-ci écrit deux volumes sur
+la <i>Princesse de Clèves</i> ; celui-ci cinq volumes sur
+Jean-Jacques Rousseau ! Tant mieux !</p>
+
+<p>— Comment ? tant mieux ?</p>
+
+<p>— Sans doute ! Le lecteur trouvera plus court de
+lire Rousseau lui-même ! »</p>
+
+<p>Cependant il faut s’entendre. Distinguons d’abord
+entre l’historien littéraire et le critique proprement
+dit.</p>
+
+<p>L’historien littéraire doit être aussi impersonnel
+qu’il peut l’être ; il devrait l’être absolument. Il ne
+doit que renseigner. Il n’a pas à dire quelle impression
+a faite sur lui tel auteur ; il n’a à dire que celle
+qu’il a faite sur ses contemporains. Il doit indiquer
+l’esprit général d’un temps d’après tout ce qu’il sait
+d’histoire proprement dite ; l’esprit littéraire et artistique
+d’un temps, ce qui est déjà un peu différent,
+d’après tout ce qu’il sait d’histoire littéraire et de
+l’histoire même de l’art ; mesurer, ce qui du reste est
+impossible, mais c’est pour cela que c’est intéressant,
+les influences qui ont pu agir sur un auteur ; s’inquiéter
+de la formation de son esprit d’après les
+lectures qu’on peut savoir qu’il a faites, d’après sa
+correspondance, d’après les rapports que ses contemporains
+ont faits de lui ; s’enquérir des circonstances
+générales, nationales, locales, domestiques, personnelles
+dans lesquelles il a écrit tel de ses ouvrages et
+puis tel autre ; chercher, ce qui est encore une
+manière de le définir, l’influence que lui-même a
+exercée et c’est-à-dire à qui il a plu, les répulsions
+qu’il a excitées et c’est-à-dire à qui il a déplu. Ce n’est
+là qu’une très petite partie du travail de l’historien
+littéraire, mais cela en donne une idée suffisante.</p>
+
+<p>Ce qu’il ne doit pas faire, c’est juger, ni dogmatiquement,
+à savoir d’après des principes, ni, non plus,
+<i>impressionnellement</i>, à savoir d’après les émotions
+qu’il a eues. Il est trop clair qu’en ce faisant, il sortirait
+complètement de son rôle d’historien. Il ferait de
+l’histoire littéraire, comme on faisait de l’histoire
+proprement dite au <small>XVI</small><sup>e</sup> ou encore au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+quand l’historien jugeait les rois et les grands personnages
+de l’histoire, les louait ou les blâmait, se
+révoltait contre eux comme eût fait une province ou
+les couvrait de fleurs comme à une entrée de ville ;
+enfin dirigeait l’histoire tout entière et l’inclinait à
+être une prédication morale.</p>
+
+<p>L’historien littéraire ne doit pas plus en user ainsi
+que l’historien politique. Il ne doit connaître et faire
+connaître que des faits et des rapports entre les faits.
+Le lecteur ne doit savoir ni comment il juge ni s’il
+juge ; ni comment il sent, ni s’il sent.</p>
+
+<p>Le critique, au contraire, commence où l’historien
+littéraire finit, ou plutôt il est sur un tout autre plan
+géométrique que l’historien littéraire. A lui, ce qu’on
+demande, au contraire, c’est sa pensée sur un auteur
+ou sur un ouvrage, sa pensée, soit qu’elle soit faite
+de principes ou qu’elle le soit d’émotions ; ce qu’on
+lui demande, ce n’est pas une carte du pays, ce sont
+des impressions de voyage ; ce qu’on lui dit, c’est :
+« Vous vous êtes rencontré avec M. Corneille ; quel
+effet a-t-il fait sur vous ? Est-il entré dans vos idées
+générales sur la littérature et sur l’art d’écrire, ou les
+a-t-il contrariées, et par conséquent l’avez-vous hautement
+approuvé ou condamné sévèrement ? Si vous
+êtes plutôt et surtout ou même uniquement un
+homme de sentiment, de sensibilité, d’émotion,
+quelles émotions M. Corneille a-t-il excitées en vous,
+de quelle manière votre âme a-t-elle réagi, délicieusement
+ou douloureusement, ou faiblement, à rencontrer
+la sienne ; qu’est devenue votre sensibilité
+dans le commerce ou au contact de M. Corneille ?</p>
+
+<p>— Mais vous m’interrogez autant, au moins, sur
+moi que sur Corneille ?</p>
+
+<p>— <i>Certainement</i> ! »</p>
+
+<p>Voilà ce qu’est le critique. Peu s’en faut qu’il ne
+soit le contraire même de l’historien littéraire ; tout
+au moins ils sont si différents que ce qu’on demande
+à l’un, et légitimement, c’est ce qu’on ne demande
+pas et ce qu’on ne doit pas demander à l’autre, et la
+converse est vraie.</p>
+
+<p>Il a fallu insister sur ce point, parce qu’il n’y a pas
+si longtemps qu’on a compris la grande différence
+qu’il y a entre l’historien littéraire et le critique ;
+parce que, jusqu’aux dernières années du dernier
+siècle, les historiens littéraires croyaient avoir mission
+de critique et réciproquement ; parce que telle
+histoire de la littérature française, celle de Nisard,
+est tout entière œuvre de critique et comme histoire
+littéraire n’existe pas, de telle sorte que l’auteur n’a
+rien fait de ce qu’il devait faire et a fait tout le temps,
+et du reste d’une manière admirable, ce qu’il devait
+ne pas faire du tout ; si bien encore que son livre,
+absolument manqué comme histoire littéraire, reste
+tout entier debout comme recueil de morceaux de
+critique.</p>
+
+<p>Or, cette distinction étant faite et si vous l’admettez,
+revenons à notre question : quand faut-il lire le critique ?</p>
+
+<p>Cela dépend précisément de la question de savoir
+s’il est historien littéraire, d’après la définition que
+nous avons donné de l’historien littéraire, ou s’il est
+critique, selon la définition que nous avons donnée
+du critique. S’il est historien littéraire, il faut le lire
+avant de lire l’auteur, et s’il est critique, il ne faut
+<i>jamais</i> le lire avant. S’il est historien littéraire, il vous
+donnera tous les renseignements qui vous sont utiles,
+et dont quelques-uns vous sont indispensables sur
+le monde où vivait l’auteur, sur les hommes pour
+qui il a parlé, sur tout ce qui (son génie mis à part)
+l’a fait ce qu’il a été ; il vous introduira ainsi chez
+lui ; il vous fournira toutes les informations sans
+lesquelles vous ne comprendriez de lui à très peu
+près rien. Il est donc prouvé qu’il faut lire l’historien
+littéraire avant l’auteur à qui vous voulez vous
+attacher. L’introduction à l’intelligence de Corneille,
+c’est l’histoire du temps de Corneille, toute l’histoire
+du temps de Corneille et particulièrement l’histoire
+de la littérature française de 1600 à 1660.</p>
+
+<p>Pour le critique, c’est très différent. Il est très
+vrai que, si vous le lisez avant l’auteur avec
+qui vous désirez lier commerce, il vous nuira
+beaucoup plus qu’il ne vous rendra des services.
+Vous ne pourrez pas, en lisant l’auteur, ou vous
+pourrez difficilement, vous débarrasser du point de
+vue du critique pour recevoir l’impression directe ;
+le critique sera comme un écran entre l’auteur et
+vous. Vous désiriez savoir quel effet ferait sur vous
+Montaigne, et vous ne savez pas si ce qui vous vient
+à l’esprit, en lisant Montaigne, vous vient en effet de
+Montaigne ou de Nisard ; vous vouliez connaître
+votre sensibilité modifiée par Montaigne ; vous
+connaissez une modification faite peut-être par
+Montaigne, mais préparée par Nisard ; vous
+connaissez quelque chose en vous qui est de Montaigne,
+de Nisard et de vous-même ; il y a un terme
+de trop ; ce n’est pas lire Montaigne que de le lire à
+travers Nisard, que de le lire en y cherchant
+instinctivement, et en y trouvant forcément, moins les pensées
+de Montaigne que les pensées que Montaigne a
+inspirées à Nisard ; et pour lire Montaigne vraiment,
+ce qui s’appelle lire, il faudrait d’abord que vous
+missiez Nisard en total oubli.</p>
+
+<p>S’il est ainsi, il va de soi qu’il ne fallait pas commencer
+par lire le critique.</p>
+
+<p>— Alors, lisons l’historien littéraire avant et le critique
+jamais !</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Lisons l’historien littéraire avant et
+le critique après. Après, c’est trop tard ? Non point.
+Le critique doit inviter à relire ou à repenser sa
+lecture. Voilà le vrai rôle du critique. Le critique prépare
+non pas, comme je l’ai dit d’abord, à lire dans
+une certaine disposition et à un certain point de vue :
+en quoi il serait nuisible ; il prépare à relire à un
+certain point de vue et dans une certaine disposition
+d’esprit, en quoi il est utile.</p>
+
+<p>Reprenons l’exemple, donné plus haut, de l’ami
+avec qui vous causez littérature. Vous avez lu le
+dernier roman ; il vous a laissé telle impression ;
+vous rencontrez l’ami ; il l’a lu, lui aussi ; le livre lui
+a laissé une impression très différente ; vous
+discutez, vous donnez vos raisons, il donne les
+siennes, vous rapportez tel détail qu’il n’a pas vu,
+il vous indique telle particularité qui vous est
+échappée ; vous rentrez chez vous ; vous ne songez
+guère qu’à relire le volume, tout au moins à le
+repasser en revue dans votre mémoire ; d’une
+façon ou d’une autre, vous le relisez, vous le revoyez
+sous un nouvel angle. C’est votre ami qui en est
+cause. Voilà le rôle du critique, et voilà le cas où le
+critique ne peut pas être nuisible, fût-il mauvais,
+puisqu’il ne fait que provoquer une révision ; et peut
+être très utile parce qu’il la provoque.</p>
+
+<p>J’ai vécu pendant quelques années dans une
+société d’hommes très intelligents, très lettrés, de
+beaucoup de goût, très décisionnaires aussi, qui
+parlaient sans cesse des ouvrages nouveaux. Je les
+avais presque toujours lus avant qu’ils n’en parlassent
+et j’écoutais ces messieurs avec un très vif intérêt.
+Leurs décisions un peu tranchantes et leurs aperçus,
+extrêmement inattendus de moi, m’étonnaient et me
+donnaient beaucoup à penser. Je rentrais chez moi
+toujours avec le véritable besoin de relire le livre
+dont ils avaient parlé et de comparer mes impressions
+aux leurs. C’était un très grand profit ; je n’étais pas
+toujours, après révision, de leur avis ; je n’en étais
+même jamais ; mais j’avais relu avec un esprit
+nouveau, et c’est cela qui est important. Je leur dois
+beaucoup.</p>
+
+<p>Au bout d’un certain temps, à la vérité, ils cessèrent
+de m’être utiles, parce que je m’aperçus que
+de tous les livres dont ils parlaient, ils n’avaient
+jamais lu une page, ce qui m’expliqua la netteté de
+leurs décisions et l’originalité de leurs aperçus. Ils
+n’avaient pas lu, ils avaient des idées générales, ils
+avaient des idées préconçues, ils jugeaient de haut
+et sans réplique : ils remplissaient la définition du
+grand critique.</p>
+
+<p>Mais remarquez : si à toutes leurs qualités ils avaient
+ajouté la faiblesse de lire les livres dont ils devaient
+parler, leurs décisions eussent été moins tranchantes
+et leurs considérations moins originales ; ils eussent
+été des critiques de moyen ordre ; mais leur influence
+sur moi eût été la même et même se serait prolongée
+plus longtemps ; j’aurais relu, après leurs conversations,
+avec un esprit nouveau.</p>
+
+<p>C’est le bienfait du critique. Le critique est cause
+que le lecteur fait des lectures méditées après avoir
+fait des lectures abandonnées ; le critique est cause
+que le lecteur fait des lectures dans un champ plus
+vaste de pensées ; le critique est cause que le lecteur,
+après avoir lu l’auteur tête-à-tête, le lit à trois ou
+à quatre ; il ne faudrait pas étendre indéfiniment ce
+cercle et comme multiplier l’auditoire autour de
+l’auteur ; mais il faut, au bon moment, rompre le tête-à-tête.</p>
+
+<p>Car il durerait. L’auteur que vous avez lu personnellement,
+si vous me permettez de parler ainsi,
+l’auteur que vous avez lu personnellement, ce qu’il
+fallait faire en effet, si vous le relisez sans consultation,
+vous retrouvez en le relisant, toutes les mêmes
+impressions que vous avez eues à une première lecture ;
+elles ont laissé leurs « traces », comme dit Malebranche ;
+vous creusez fatalement dans le même
+sillon.</p>
+
+<p>Il faut qu’à un moment donné — lequel ? celui-là
+même où vous vous apercevez de la monotonie de
+vos sensations — vous vous avisiez de vous
+demander : « Qu’en pense un tel ? » Quand vous
+saurez ce qu’en pense un tel, vous serez préparé pour
+un nouveau voyage ; non, pour le même, mais avec
+une autre façon de voir. Les médecins appellent un
+confrère en consultation, non parce qu’ils se défient
+d’eux-mêmes, non parce qu’ils croient que leur
+confrère est plus habile qu’eux ; ils ne le croient
+jamais ; mais par crainte de persévérer dans un diagnostic
+faux, à cause de l’influence que garde sur
+nous une première impression ou une première idée.
+Ils changent d’air.</p>
+
+<p>Donc ne jamais lire le critique d’un auteur avant
+l’auteur lui-même ; ne jamais relire un auteur qu’après
+avoir lu un ou plusieurs critiques de cet auteur, voilà,
+je crois, la bonne méthode de lecture et de <i>relecture</i>.</p>
+
+<p>D’autre part, lire l’historien littéraire avant l’auteur
+est à peu près indispensable ; mais il ne l’est plus de
+lire l’historien littéraire après avoir lu l’auteur ; ce
+n’est plus qu’un peu utile, quelquefois, selon les cas,
+pour vérifier telle concordance, le plus souvent pour
+se rappeler tel renseignement, donné par l’historien,
+que l’on sent qui nous fuit.</p>
+
+<p>Un petit inconvénient à cela, au temps actuel,
+c’est que jusqu’à présent tous les historiens littéraires,
+sans exception, je crois, ont prétendu être <i>en même
+temps</i> critiques, critiques dans leurs livres d’histoire
+eux-mêmes, et que, par conséquent, si on les lit, comme
+on le doit, avant de lire l’auteur, le mauvais effet
+que produit le critique lu avant l’auteur, ils le produisent.</p>
+
+<p>Il est vrai, l’inconvénient est assez grave. Il cessera.
+Les historiens littéraires s’accoutumeront à n’être
+que des historiens, comme les critiques à n’être que
+des critiques ; ou plutôt l’historien littéraire s’accoutumera
+à n’être qu’historien littéraire dans un livre
+d’histoire et à n’être que critique dans un livre de
+critique ; ils s’y accoutument déjà, et ils font en cela
+le mieux du monde.</p>
+
+<p>Une question reste, assez grave. S’il en est comme
+j’ai dit, comment faut-il, dans l’enseignement, user
+des critiques ? Il faut, à mon avis, mettre entre les
+mains des écoliers les historiens littéraires, ceux des
+historiens littéraires qui ne font pas de critique — puisque
+tous en font, ceux, jusqu’à nouvel ordre, qui
+en font le moins — et les leur faire lire avant les
+auteurs ; ou il faut faire aux écoliers un cours
+d’histoire littéraire, comme on leur fait un cours
+d’histoire et les prier de ne lire que les auteurs dont,
+dans ce cours d’histoire littéraire, il leur aura déjà
+été parlé.</p>
+
+<p>Les choses s’arrangeront, du reste, assez bien d’elles-mêmes,
+puisque le cours d’histoire littéraire invitera
+l’enfant à lire tel ou tel auteur dont le nom l’aura
+frappé dans le cours. Je parle de la majorité des
+enfants qui, même en France, est assez docile.</p>
+
+<p>Quelques-uns seront, au contraire, incités par le
+cours à lire les auteurs dont il n’aura pas été parlé ou
+pas encore. Ma curiosité ayant été éveillée, en rhétorique,
+par le devoir français d’un de mes camarades
+que je ne connaissais pas autrement, parce qu’il était
+d’une autre pension que moi, j’allai à lui, quelque
+temps après, et je lui demandai ce qu’il faisait :
+« Depuis quelque temps, me dit-il, je m’occupe
+beaucoup de philosophie. » Il s’occupa sans doute
+des littérateurs latins et français l’année suivante.</p>
+
+<p>Mais la majorité des écoliers lira naturellement les
+auteurs vers lesquels le cours d’histoire littéraire ou
+les historiens littéraires mis entre leurs mains auront
+dirigé leur attention.</p>
+
+<p>— Mais les critiques proprement dits ?</p>
+
+<p>— Rien ne m’embarrasse comme cette question.
+Du temps où j’ai fait mes études, on ne mettait entre
+nos mains aucun critique. Je n’ai lu Sainte-Beuve
+qu’à vingt-trois ans. On nous donnait des histoires
+littéraires, qui, à la vérité, je l’ai assez dit, étaient
+mêlés de critiques, mais qui, après tout, étaient surtout
+des histoires littéraires. Le professeur, quand il nous
+donnait un devoir à faire, les complétait par quelques
+renseignements se rapportant au devoir en question.
+Il nous traçait, par exemple, deux petits portraits de
+Sadolet et d’Érasme quand il nous donnait à
+confectionner une lettre d’Érasme à Sadolet. Voilà
+tout. Nous n’avions pas, bien entendu, ni de Sadolet,
+ni d’Érasme lu un mot. Que pouvait être notre
+devoir ? Quelques lieux communs de morale ou de
+littérature, historiés de quelques particularités
+anecdotiques, précieusement recueillies de la bouche
+de notre professeur.</p>
+
+<p>C’était très vide. Nos « discours historiques »
+l’étaient un peu moins ; car encore nous savions un
+peu plus d’histoire proprement dite que d’histoire
+littéraire ; nous n’avions pas lu Érasme ; mais nous
+connaissions un peu Henri IV, Louis XIV, Turenne
+et Condé.</p>
+
+<p>On reconnut, vers 1880, l’inanité de cette méthode
+et de ses résultats ; on mit entre les mains
+des écoliers des critiques ; on leur fit des cours de
+littérature très mêlés et même chargés de critique ;
+on leur fit faire des dissertations sur le stoïcisme
+dans Montaigne et l’atticisme dans Molière ; — et alors
+ce fut bien pis.</p>
+
+<p>Ce fut pis, parce que les enfants, incapables d’avoir
+assez lu Montaigne et Molière et de les avoir assez
+lus en critiques pour avoir des idées personnelles,
+des idées bien à eux sur le tour d’esprit particulier
+de Molière et de Montaigne, ne mettaient dans leurs
+devoirs que des lambeaux, quelquefois un peu
+démarqués, de Sainte-Beuve, de Brunetière, de
+Lintilhac. L’affligeante stérilité de ces exercices ne le
+cédait en rien à l’affligeante puérilité des exercices
+de 1865, si tant est qu’elle ne fût pas, au moins, plus
+éclatante aux yeux.</p>
+
+<p>Que faire donc ? Énergiquement, doctoralement,
+quelques-uns disent : « Ne jamais demander à
+l’enfant que sa pensée personnelle, que l’impression
+qu’il a reçue et dont il a dû, seulement, se rendre
+compte, dont il a dû, seulement, prendre possession,
+en lisant <i>les Femmes savantes</i>, <i>Britannicus</i> ou
+<i>l’Art de conférer</i>. Cultiver la personnalité, au lieu de
+l’étouffer sous celles d’autrui, au lieu de la forcer à
+abdiquer pour faire place à une personnalité
+d’emprunt : voilà, voilà ce qu’il y a à faire et rien
+autre. »</p>
+
+<p>Certes, j’en suis d’avis et de toute mon âme.
+Seulement, c’est tellement restreindre le champ des
+exercices scolaires qu’il se réduirait à presque rien.
+Cela revient à ceci : ne dites rien à l’élève sur le
+<i>Cid</i>, ne lui laissez rien lire sur le <i>Cid</i>, faites-lui lire le
+<i>Cid</i> et puis demandez-lui ce qu’il en pense. Or, l’élève
+répondra que cela lui a beaucoup plu et que c’est très
+beau. Soyez sûr que, s’il répond autre chose, c’est qu’il
+aura triché ; c’est qu’il aura lu quelque Sainte-Beuve
+ou quelque Lintilhac pour y trouver « des idées ».</p>
+
+<p><i>Comme fond</i> et sauf quelques traits, quelques
+observations de détail, que ce sera le devoir du
+professeur de guetter, d’aviser et de relever avec
+soin pour en féliciter l’écolier, un devoir scolaire sera
+toujours un reflet. Ce qui sera de l’enfant, ce sera
+une composition bien ordonnée, une disposition
+claire et peut-être déjà adroite des idées, et un style
+déjà plus ou moins formé, et ce sera toujours sur ces
+choses qu’il faudra juger un devoir d’enfant.
+La personnalité, l’originalité, n’y comptez point.</p>
+
+<p>Elles viendront, et chez très peu, chez infiniment
+peu, beaucoup plus tard. Qui est-ce qui a une
+personnalité ? Ils sont rares qui en ont une. Presque
+personne n’est une personne. Et à seize ans, personne
+n’est une personne. A quelques indices seulement,
+tel ou tel marque ou fait espérer qu’il en sera une.</p>
+
+<p>Même cette chasse à la personnalité, louable en
+soi, peut être un défaut chez le professeur. Il y a le
+professeur qui ne cherche qu’à rapprocher tous ses
+élèves d’un type convenu de bon sens, de rectitude
+d’esprit et de bon goût. C’est le professeur ordinaire.
+Il y a aussi le professeur qui, par souci, certes très
+louable, de chercher la personnalité et de la faire
+naître, prend, avec une bonne volonté touchante,
+pour des marques de personnalité hésitante encore et
+se cherchant, mais pouvant aboutir, de simples
+signes de bizarrerie, ou de simples boutades d’espiègle.
+Tel ce professeur, peut-être légendaire, qui était
+enchanté de l’élève Croulebarbe qui avait fait l’éloge
+de la Saint-Barthélémy : « Il a tort, je le lui ai dit, il
+a tort ; mais il est personnel. Eh ! Eh ! Il est personnel. »
+C’est d’un professeur de ce genre qu’un de ses
+collègues disait : « Voilà Fliegenfanger qui est encore
+à la recherche d’un esprit faux. »</p>
+
+<p>Non, il faut se contenter d’un fond de discours
+qui n’aura d’ordinaire aucune originalité, qui sera
+d’emprunt plus ou moins adroit, et d’idées plus ou
+moins bien repensées — et d’une bonne disposition
+des parties, et d’un style sain, parfois agréable. Voilà
+tout ce qu’on peut demander à un très bon élève de
+première.</p>
+
+<p>Dès lors ? Dès lors, je suis à peu près contraint à
+abandonner, pour ce qui est de l’enseignement, mon
+grand principe qui est de ne pas lire les critiques
+avant les textes. J’admets que, concurremment aux
+textes, pour « faire leurs devoirs », pour se préparer
+aux examens, pour donner à leurs esprits une culture
+générale, très superficielle, mais enfin une culture
+générale, les élèves des lycées lisent les critiques.</p>
+
+<p>Mais, mon principe, je le reprends très vite pour leur
+dire : au moins pour ce qui est des grands auteurs
+dont vous avez le temps de lire les œuvres principales,
+lisez toujours l’auteur d’abord et le critique
+seulement ensuite, seulement après vous être fait de
+l’auteur une idée, quelle qu’elle puisse être, qui soit
+à vous.</p>
+
+<p>De plus, cette habitude de lire presque concurremment,
+presque pêle-mêle, les textes et les critiques,
+surtout celle de lire les critiques et non les auteurs,
+perdez-la totalement, perdez-la énergiquement, dès
+que vous serez sortis du lycée. Elle est funeste en soi ;
+elle fait des sots ; elle fait en choses littéraires des
+hommes tout pareils à ceux qui, en politique, récitent
+les articles de fond de leur journal ; elle fait des
+hommes-reflets ; elle fait des hommes qui sont des
+lunes ; il ne faut pas aspirer à être un soleil mais il ne
+faut pas non plus être comme la lune.</p>
+
+<p>Il y a deux éducations : la première que l’on reçoit
+au lycée, la seconde que l’on se donne à soi-même ;
+la première est indispensable, mais il n’y a que la
+seconde qui vaille. Dans la première, lisez les critiques
+à peu près en même temps que les auteurs,
+encore avec les précautions que j’ai indiquées. Dans
+la seconde, ne lisez jamais le critique d’un auteur
+que pour relire l’auteur lui-même ; autrement vous
+n’entreriez jamais dans la seconde éducation ; vous
+resteriez toujours dans la première.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="i small">CHAPITRE X</span><br>
+RELIRE</h2>
+
+
+<p>Lire est doux ; relire est — quelquefois — plus
+doux encore. « A Paris, on ne relit pas, disait
+Voltaire ; vive la campagne où l’on a le temps ! »
+Relire est, en effet, une occupation de gens peu
+occupés. Royer-Collard disait : « A mon âge, on ne
+lit plus ; on relit. » C’est, en effet, plaisir de vieillard.
+Il faudrait se persuader que c’est plaisir et profit de
+tous les âges, et ne pas le réserver exclusivement pour
+celui où je reconnais qu’il est plus à sa place qu’à
+tout autre.</p>
+
+<p>Il y a bien des raisons pour relire ; j’en choisis
+trois qui me viennent plus précisément à l’esprit.</p>
+
+<p>On relit pour mieux comprendre. Ce sont surtout
+les philosophes, les moralistes, les penseurs, qu’on
+relit dans ce dessein, et ce n’est pas mal fait ; mais il
+n’est auteur qu’on ne puisse relire dans cette intention,
+et il en est qui sont tellement dignes d’être
+relus qu’on doit les relire pour cet objet. Il n’y a pas
+d’auteurs plus clairs que La Fontaine, que La
+Bruyère. J’assure qu’à les relire pour la vingtième
+fois on trouve des passages que l’on n’avait point
+compris comme ils devaient l’être, et que l’on entend
+pour la première fois. A la fois l’on se sait gré de
+cette découverte, et c’est un plaisir ; et l’on peste un
+peu de ne l’avoir pas faite plus tôt et c’est un exercice
+d’humilité qui est très sain.</p>
+
+<p>La découverte n’est pas toujours de détail. Il
+m’est arrivé, en relisant Jean-Jacques Rousseau d’un
+peu près, particulièrement dans sa correspondance,
+de m’apercevoir que Jean-Jacques Rousseau était
+aristocrate.</p>
+
+<p>Il n’y a rien de plus certain, encore qu’il ait donné
+leçon de démocratie et de la pire.</p>
+
+<p>Il faut, du reste, quand on relit, surveiller ces
+repentirs et ne pas se laisser trop aller au plaisir de
+la découverte et à celui du remords et à la taquinerie
+envers soi-même qui consiste à se dire qu’on a été
+précédemment un imbécile. « Vous avez eu tort, me
+disait un ami, d’avoir présenté Sainte-Beuve comme
+un positiviste, ou comme un sceptique, ou comme un
+agnostique. Je l’ai beaucoup relu ; c’est un mystique. »
+Beaucoup relire Sainte-Beuve pour en arriver à
+découvrir qu’il est un mystique, c’est certainement
+un abus de la révision.</p>
+
+<p>Mais encore le plus souvent, presque toujours,
+quelques précautions prises, on comprend beaucoup
+mieux un auteur quand on le relit que quand on le
+lit pour la première fois. Il suffit de se défier un peu
+de soi et de ne pas lire chez lui seulement ce qu’on
+y met. Je relis beaucoup ; je crois comprendre
+beaucoup mieux. C’est une vieillesse qui n’est pas
+sans charme que celle que l’on consacre à corriger
+ses vieux contresens.</p>
+
+<p>Le plaisir de mieux comprendre met, du reste,
+dans l’esprit un certain feu, une certaine chaleur qui
+excite l’imagination elle-même. On invente un peu à
+la suite de l’auteur. Soyez sûr que c’est en relisant
+que M. Jules Lemaître a écrit ses exquis <i>En marge</i>
+et Émile Gebhart, son spirituel <i>Dernier voyage
+d’Ulysse</i>.</p>
+
+<p>On relit encore pour jouir du détail, pour jouir du
+style. La première lecture est au lecteur ce que
+l’improvisation est à l’orateur. C’est chose toujours
+un peu impétueuse ; de tempérament si sain que
+l’on soit, ou quelque bonne méthode de lecture
+que l’on ait, on ne peut jamais s’empêcher tout à
+fait d’être pressé, avec un philosophe de voir quelle
+est son idée générale et quelles sont ses conclusions,
+avec un romancier de voir comment cela finit.
+Détestable précipitation ; mais dont personne n’est
+absolument exempt.</p>
+
+<p>Comme l’orateur, dans l’épreuve de l’<i>Officiel</i>
+qu’on lui soumet, corrige le style et la langue de
+son improvisation, à relire nous corrigeons notre
+improvisation de lecture. Nous faisons attention à la
+langue, au style, au rythme, aux procédés et artifices
+de composition et de disposition des idées. Nous
+étions entrés dans la pensée de l’auteur, nous
+entrons maintenant dans son laboratoire ; nous le
+voyons travailler. Si nous voulons travailler nous-mêmes,
+rien, évidemment, n’est plus utile ; mais,
+même si nous n’avons pas cette intention, surprendre
+quelques secrets de l’art est s’affiner singulièrement
+l’esprit, ce qui est déjà un plaisir, et le rendre capable
+de mieux, de plus sûrement, de plus finement juger
+l’auteur que demain nous lirons pour la première
+fois. Relire apprend l’art de lire.</p>
+
+<p>Les professeurs de littérature sont gens très intelligents,
+quelques-uns du moins, en choses de lettres.
+Cela vient de ce que, pour leurs élèves, devant leurs
+élèves, ils relisent sans cesse. Deux écueils, du reste
+ici. Charybde et Scylla sont partout. A force de
+relire et toujours à peu près les mêmes textes, le
+professeur en arrive quelquefois à y retrouver
+toujours les mêmes impressions et, quand il y trouve
+toujours les mêmes impressions, il les retrouve un
+peu affaiblies ou comme émoussées. Quelquefois aussi,
+il veut en rencontrer toujours de nouvelles, de toutes
+nouvelles, et il invente aux auteurs des sens inattendus,
+ou tout au moins des intentions qu’il n’est pas
+absolument certain qu’ils aient eues.</p>
+
+<p>Vous n’êtes pas très exposés à l’un de ces dangers
+ni à l’autre, ne relisant pas autant qu’un professeur
+est obligé de relire. Il convenait pourtant de vous
+indiquer ces périls pour que vous ne relisiez pas trop.
+Prenez garde, quelque beau qu’il soit, au livre qui
+s’ouvre toujours de lui-même à la même page.
+Géruzez disait : « Je crains l’homme d’un seul livre,
+surtout lorsque ce livre est de lui. » Craignez un peu
+d’être l’homme d’un seul livre, le livre fût-il même
+d’un autre ; ce n’est qu’une circonstance atténuante.</p>
+
+<p>Et enfin on relit, dessein plus ou moins conscient,
+pour se comparer à soi-même. « Quel effet ferait sur
+moi tel livre dont j’ai été féru dans ma jeunesse » est
+une parole qu’on se dit assez souvent à un certain
+âge. Revoir les lieux autrefois visités, les amis autrefois
+fréquentés, les livres lus jadis, est une des
+passions du déclin. Or, c’est précisément se comparer
+à soi-même ; c’est éprouver si l’on a toujours autant
+de facultés de sentir et si l’on a les mêmes.</p>
+
+<p>L’effet de l’expérience n’est pas toujours très
+consolant, ni très agréable. Les beaux lieux vus
+autrefois paraissent ordinaires et avoir été surfaits
+par on ne sait qui. Les vieux amis paraissent un peu
+ennuyeux. Les beaux livres paraissent un peu
+décolorés. Pour ce qui est des vieux amis, s’ils paraissent
+ennuyeux, c’est peut-être qu’ils le sont devenus.
+Pour les lieux et les livres, ce ne peut pas être cela,
+et il faut bien que nous nous en prenions à nous-même.
+« J’admirais cela ! Où avais-je l’esprit ?…
+Hélas ! Je l’avais où il est ; mais je l’avais plus
+sensible et plus imaginatif. » L’impression devant un
+paysage ou devant un livre dépend de ce qui y est
+et de ce que l’on y met. Duquel le plus ? On ne sait.
+De tous les deux, à coup sûr. Or, ce paysage et ce
+livre ont certainement tout ce qu’ils avaient, moins ce que
+vous y mettiez et n’y mettez plus. Leur dépréciation
+mesure la vôtre. Ils sont eux moins vous. Rencontrant
+une dame qu’il n’avait pas vue depuis très
+longtemps un homme d’âge hésitait : « Comment !
+dit la dame, vous ne me reconnaissez pas ? — Hélas !
+madame ; j’ai tant changé ! » C’est précisément ce
+qu’il faut dire, mais sans méchanceté, et c’est la
+vérité même, devant un site ou un livre que l’on ne
+reconnaît plus.</p>
+
+<p>Quand un roman, qui vous arrachait des larmes à
+vingt ans, ne vous fait plus que sourire, ne vous
+pressez pas de conclure qu’il est mauvais et que c’est
+à vingt ans, que vous vous trompiez. Dites seulement
+qu’il était fait pour votre âge, et que votre âge n’est
+plus fait pour lui.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’aimais les romans à vingt ans,</div>
+<div class="verse">Aujourd’hui je n’ai plus le temps ;</div>
+<div class="verse">Le bien perdu rend l’homme avare ;</div>
+<div class="verse">J’y veux voir moins loin mais plus clair :</div>
+<div class="verse">Je me console de Werther,</div>
+<div class="verse">Avec la reine de Navarre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il n’y a pas lieu de s’en féliciter beaucoup ; mais il
+est ainsi. Peu de romans lus avec ivresse à vingt ans
+plaisent à quarante. C’est un peu pour cela qu’il faut
+les relire, pour se relire, pour se rendre compte de
+soi, pour s’analyser, pour se connaître par comparaison
+et pour savoir ce qu’on a perdu.</p>
+
+<p>Non pas toujours ce qu’on a perdu. Il arrive que
+dans un livre on découvre, au bout de vingt ans, une
+foule de choses que l’on n’y avait pas entrevues.
+Cela advient surtout avec les livres philosophiques,
+avec les livres de pensées. Si je désire vivre
+encore quelques années, c’est dans l’espérance, bien
+ambitieuse du reste, de comprendre quelque chose
+à tel philosophe contemporain qui m’est fermé, et je
+veux dire à qui je suis fermé moi-même. Les penseurs
+incompris jadis se révèlent quelquefois brusquement.
+On dirait qu’on a trouvé une clef dans son
+esprit. C’est vrai. L’intelligence s’est fortifiée, ou,
+seulement enrichie, et dans Ergaste la clef a été
+trouvée qui nous ouvre Clitandre. Cette fois, la
+surprise nous est agréable ; nous nous trouvons plus
+forts et mieux armés ; les années nous ont raffermi.
+Elles nous deviennent chères, et nous leur sommes
+reconnaissants.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas seulement chez les philosophes
+qu’il arrive que nous fassions des découvertes de ce
+genre et que nous récoltions regain de cette sorte.
+Chez les romanciers, chez les poètes, nous avons assez
+souvent de ces révélations tardives. L’émotion sentimentale
+est toujours moindre, l’émotion artistique
+est quelquefois beaucoup plus forte. On s’aperçoit,
+au bout de vingt ans, de trente ans, de quarante ans,
+qu’il y a des qualités de style qu’on n’avait pas aperçues,
+des qualités de composition dont on ne s’était
+point douté, parce que, du temps de la première
+lecture, on ignorait l’art. A propos d’un <i>Werther</i> en
+musique, il y a quelques années, averti par les observations
+de plusieurs critiques éminents de l’insignifiance
+et de la puérilité du <i>Werther</i> de Gœthe, je
+relus <i>Werther</i>, que je n’avais pas lu depuis à peu
+près un demi-siècle, ayant accoutumé de relire plutôt
+<i>Faust</i> et le <i>Divan</i>. Je fus certainement moins ému
+qu’à seize ans ; je ne pleurai point ; mais je fus
+frappé de la <i>solidité</i> de l’ouvrage, de l’admirable
+disposition des parties, de la progression lente et
+forte, de tout ce qu’il y a enfin de savant dans cet
+ouvrage d’un étudiant et qui ne se retrouve plus du
+tout, beaucoup plus tard, dans les <i>Affinités électives</i>.</p>
+
+<p>De même, je ne sais plus à quelle occasion, et peut-être
+sans occasion, je relus <i>Leone Leoni</i>. Chose
+curieuse, l’émotion sentimentale fut, ce m’a semblé,
+tout aussi forte, et de plus je m’aperçus d’un mérite
+incroyable de composition, d’un art, assurément
+tout instinctif, des <i>préparations</i>, des dispositions
+prises en vue d’amener un effet final, ou en vue
+d’éclairer d’avance certaines particularités de caractère
+par où s’expliquent les incidents et les péripéties ;
+je m’aperçus, en un mot, que le roman, s’il n’était pas
+aussi bien écrit que je l’eusse désiré, était aussi bien
+construit qu’une nouvelle de Maupassant. Et ceci est
+rare dans George Sand ; mais n’est que plus intéressant
+quand on l’y rencontre.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’à relire, on se compare à soi-même,
+on note les hausses et les décadences — plus souvent
+celles-ci — de sa sensibilité ; les pertes et les gains — plus
+souvent ceux-ci — de notre intelligence générale
+et de notre intelligence critique, et l’on trace
+ainsi les courbes de sa vie intellectuelle et morale.</p>
+
+<p>Ajoutez que, quel que soit l’auteur qu’on relise, si
+l’on sent plus, si l’on sent moins, si l’on comprend
+plus, si l’on comprend mieux, même si l’on comprend
+moins ; ce sont en partie les événements mêmes de
+votre vie qui en sont la cause, et que par conséquent,
+relire, c’est revivre.</p>
+
+<p>On écrirait très bien une autobiographie avec les
+impressions comparées de ses lectures et qu’on
+pourrait intituler <i>En relisant</i>. Relire, c’est lire ses
+mémoires sans se donner la peine de les écrire. C’est
+peut-être tout profit.</p>
+
+<p>Il va sans dire que tout cela n’arrive que dans le
+commerce des très grandes œuvres. Un médiocre
+roman oublié, et qu’on croit n’avoir pas lu, et que l’on
+reprend en mains vous donne une singulière impression
+quand on s’aperçoit qu’on l’a lu déjà. Il vous
+ennuie plus que de droit. On le continue, parce qu’on
+ne s’en rappelle pas le dénouement et qu’on veut le
+connaître ; mais on est sûr que l’impression finalement
+ne sera pas agréable, et l’on s’en veut de céder à
+la curiosité, ce qui fait paraître le livre plus mauvais
+qu’il n’est réellement. C’est un fâcheux qui fut
+douloureux, et qui revient, et qu’on ne reconnaît pas
+d’abord et qu’on reconnaît, à sa voix, un instant
+après, avec désespoir. Évidemment, il ne faut relire
+que ce qu’on a vraiment désir de retrouver. C’est une
+grande marque, pour un livre, d’excellence ou de
+conformité avec notre caractère, que le désir que
+l’on a de le rouvrir. <i lang="la" xml:lang="la">Iterum quæ digna legi sint.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="i small">CHAPITRE XI</span><br>
+ÉPILOGUE</h2>
+
+
+<p>L’art de lire, c’est l’art de penser avec un peu
+d’aide. Par conséquent, il a les mêmes règles générales
+que l’art de penser. Il faut penser lentement ; il
+faut lire lentement ; il faut penser avec circonspection
+sans donner à grand’erre dans sa pensée et en se
+faisant sans cesse des objections ; il faut lire avec
+circonspection et en faisant constamment des objections
+à l’auteur ; cependant il faut d’abord s’abandonner
+au train de sa pensée et ne revenir qu’après
+un certain temps à la discuter, sans quoi l’on ne penserait
+pas du tout ; il faut faire confiance provisoire
+à son auteur et ne lui faire des objections qu’après
+qu’on s’est assuré qu’on l’a bien compris ; mais
+alors, lui faire toutes celles qui nous viennent à
+l’esprit et examiner attentivement et s’il n’y a pas
+répondu, et ce qu’il pourrait y répondre. Ainsi de
+suite ; car lire, c’est penser avec un autre, penser la
+pensée d’un autre, et penser la pensée, conforme ou
+contraire à la sienne, qu’il nous suggère.</p>
+
+<p>Heureux peut-être ceux qui n’ont pas besoin de
+livre pour penser, et tout à fait malheureux évidemment
+ceux qui en lisant ne pensent exactement
+que ce que pense l’auteur ; je ne sais même pas quel
+plaisir ceux-ci peuvent avoir et je ne puis me le
+définir. Mais pour ceux qui sont entre les deux
+extrêmes, et c’est le cas, je pense, de la plupart
+d’entre nous, le livre, ce petit meuble de l’intelligence, ce
+petit instrument à mettre en activité notre entendement,
+ce moteur de l’esprit qui vient au secours
+de notre paresse et plus souvent de notre insuffisance,
+et qui nous donne la délicieuse jouissance de
+croire que nous pensons, alors que nous ne pensons
+peut-être pas du tout, le livre est un ami précieux et
+bien cher. Ne nous dissimulons point qu’il a ses
+défauts. On a dit qu’il ne trompe pas ; j’ai montré
+qu’il trompe souvent, puisque, par notre faute, à la
+vérité, il ne paraît pas du tout le même au bout d’un
+certain temps et nous déçoit.</p>
+
+<p>On a dit qu’il n’est pas importun, oiseux, bavard,
+puisque c’est un bavard que l’on peut mettre à la
+porte, sans impolitesse, aussitôt qu’il nous ennuie.
+C’est une grave erreur ; car un livre peut nous irriter
+par son bavardage, et en même temps nous empêcher
+de le fermer, parce qu’il est intéressant et qu’entre
+deux bavardages on peut s’attendre à quelque chose
+de très fin qu’il serait fâcheux d’avoir perdu. Bien
+souvent un livre est tel qu’on voudrait que quelqu’un,
+qui fût vous-même, car on ne peut s’en reposer
+que sur soi, en eût marqué les passages intéressants
+et signalé particulièrement les pages d’une incontestable
+inutilité.</p>
+
+<p>On a dit que du plus mauvais livre on peut tirer
+quelque chose de bon et que par conséquent un
+livre est toujours un ami et un bienfaiteur, et l’on a
+pu citer en l’appliquant aux livres, cette ligne de
+Montaigne : « Il sondera la portée d’un chacun : un
+bouvier, un maçon, un passant, il faut tout mettre en
+besogne et emprunter chacun selon sa marchandise ;
+car tout sert en ménage ; <i>la sottise même et faiblesse
+d’autrui lui sera instruction</i> : à contrôler les grâces
+et façons d’un chacun il s’engendrera envie des
+bonnes et mépris des mauvaises. »</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout à fait vrai, ou je n’en suis pas tout
+à fait sûr. Il est plus facile d’être assoté par un sot
+livre que de le rendre intelligent ou de le faire servir
+à son intelligence par la façon dont on le lit. Le sot
+livre impose, étant très souvent goûté par une multitude
+de gens dont le nombre fait impression sur vous,
+et l’on ne sait pas le discuter avec la pleine liberté
+d’esprit que suppose Montaigne, ce qui est la seule
+condition à laquelle il deviendrait de profit. Donc le
+livre n’est pas toujours un bienfaiteur ; il n’est pas,
+quel qu’il soit, encore un bienfaiteur.</p>
+
+<p>Il est très vrai aussi que la lecture devient une
+passion et que, comme toute passion, elle a de singuliers
+excès. A un certain degré de violence, elle
+empêche toute action, elle s’oppose à tout emploi
+énergique de la vie. Le livre est un moly qui empêche
+les hommes de devenir bêtes aux mains des Circé ;
+mais c’est un lotos, aussi, qui paraît une nourriture
+si délicieuse qu’il faut user de violence pour nous
+arracher au pays où il croît, pour nous faire rentrer
+dans nos vaisseaux et nous obliger à ramer.</p>
+
+<p>Il n’y a nul doute à cet égard. Il faut s’armer de
+sagesse même contre les passions les plus innocentes,
+parce qu’il n’y a pas de passions innocentes, et même
+en parlant de la lecture il faut dire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le sage qui la suit, prompt à se modérer,</div>
+<div class="verse">Sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Aussi bien chacun sent qu’il y a un art de lire et,
+si la lecture n’offrait aucun danger, il n’y aurait pas
+besoin d’art pour s’y livrer.</p>
+
+<p>En revanche, la lecture, certaines précautions
+prises, est un des moyens de bonheur les plus éprouvés.
+Elle conduit au bonheur, parce qu’elle conduit à
+la sagesse et elle conduit à la sagesse parce qu’elle
+en vient et que c’est son pays même, où naturellement
+elle aime à mener ses amis. J’ai mon
+vieillard du Galése ; je l’ai eu du moins, car il m’a
+précédé au rendez-vous universel. Il était avoué
+en province. La cinquantaine venue, il vendit son
+étude et se retira, mais non pas au bord d’un cours
+d’eau et pour y cultiver les fleurs ; il se retira à la
+Bibliothèque nationale. Il y passait six heures ou
+huit heures par jour, selon les saisons. Il avait été
+attiré à Paris pour deux raisons : parce que, disait-il,
+c’est la seule ville où la vie intellectuelle et artistique
+soit à très bon marché et parce que c’est la seule ville
+où l’on vous permette de ne pas appartenir à un parti
+politique ; et parce que, en conséquence, Paris est la
+ville des pauvres et des gens tranquilles.</p>
+
+<p>Je le félicitai, en lui recommandant de ne pas se
+faire d’amis, la Bibliothèque nationale regorgeant
+d’aimables causeurs qui semblent ne pas aimer la
+lecture des autres et qui se relayent pour vous empêcher
+de prendre connaissance du livre que vous
+venez d’ouvrir. Il me répondit qu’il avait sa méthode,
+et que, dès qu’un de ceux pour qui la salle de lecture
+est une salle de conversation venait s’accouder
+à son fauteuil, il s’endormait immédiatement, ce
+qui, dans une salle de lecture, comme à un cours
+public, est dans les mœurs, ne peut froisser personne
+et n’a pas besoin qu’on s’en excuse.</p>
+
+<p>Comme il n’était pas un grand humaniste, il avait,
+pour en arriver sans grand effort à lire les auteurs
+des temps les plus reculés de la langue de France,
+adopté le procédé suivant. Il avait commencé par
+lire les auteurs d’aujourd’hui, ceux qui écrivent
+la langue contemporaine, puis, remontant peu à
+peu, il avait passé aux auteurs du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
+puis à ceux du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle et ainsi de suite, s’habituant
+à la langue archaïque par transitions lentes et
+se faisant, du reste, quoique marchant à reculons,
+une idée fort nette de la suite de notre civilisation.
+Je ne doute point qu’avant de mourir, il ne lût très
+couramment la <i>Cantilène de Sainte Eulalie</i>.</p>
+
+<p>C’était bien un vieillard du Galése à sa manière,
+aussi assidu quoique moins laborieux et aussi sage.
+Au lieu de cueillir des fleurs, il cueillait avec délicatesse
+les plus belles idées, les plus beaux récits,
+les plus beaux dialogues qui aient germé dans l’esprit
+humain. En latin <i lang="la" xml:lang="la">legere</i> signifie <i>lire</i> et signifie
+<i>cueillir</i>. Cette langue latine est charmante.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap2 xsmall">AVANT-PROPOS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE I</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LIRE LENTEMENT</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE II</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LES LIVRES D’IDÉES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">4</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE III</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LES LIVRES DE SENTIMENT</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">22</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE IV</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LES PIÈCES DE THÉÂTRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">46</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE V</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LES POÈTES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">69</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE VI</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LES ÉCRIVAINS OBSCURS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">88</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE VII</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LES MAUVAIS AUTEURS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">100</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE VIII</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LES ENNEMIS DE LA LECTURE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">108</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE IX</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">LA LECTURE DES CRITIQUES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">132</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE X</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">RELIRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">151</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap i xsmall">CHAPITRE XI</td></tr>
+<tr><td class="drap2 xsmall">ÉPILOGUE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">160</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">CORBEIL — IMPRIMERIE CRÉTÉ.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76777 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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