diff options
Diffstat (limited to '76775-h')
| -rw-r--r-- | 76775-h/76775-h.htm | 14635 | ||||
| -rw-r--r-- | 76775-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 181427 bytes |
2 files changed, 14635 insertions, 0 deletions
diff --git a/76775-h/76775-h.htm b/76775-h/76775-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7edf00e --- /dev/null +++ b/76775-h/76775-h.htm @@ -0,0 +1,14635 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Histoire d’un converti | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.h3 { text-align: center; text-indent: 0; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i2 { text-indent: -1em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; width: 45%; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.pad { padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } +td.upad { padding-top: .5em; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76775 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">PERTE ET GAIN.<br> +<span class="xlarge">HISTOIRE D’UN CONVERTI</span></h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large">LE R. P. NEWMAN,</span><br> +<span class="xsmall">Recteur de l’Université catholique de Dublin, Supérieur de l’Oratoire +de Birmingham, etc.</span></p> + +<p class="c"><span class="b">Ouvrage traduit de l’anglais sur la troisième édition,</span><br> +<span class="xsmall">PAR</span><br> +M. L’ABBÉ SEGONDY,<br> +<span class="xsmall">du diocèse de Montpellier,</span><br> +<span class="b small">Avec des Notes du traducteur et une Conférence de M. le Chanoine OAKELEY, en Appendice.</span></p> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Adhuc modicum aliquantulum,</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Qui venturus est, veniet, et non tardabit,</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Justus autem meus ex fide vivit.</div> +</div> + +</div> +</blockquote> +<p class="c xsmall">DEUXIÈME ÉDITION, REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE</p> + + +<p class="c gap"><span class="blk small"><span class="ssf">PARIS</span><br> +<span class="small">Librairie de P. Lethielleux,</span><br> +<span class="xsmall">RUE BONAPARTE</span>, 66.</span> +<span class="blk small"><span class="ssf">TOURNAI</span><br> +<span class="small">Librairie de H. Casterman,</span><br> +<span class="xsmall">RUE AUX RATS</span>, 11.</span></p> + +<p class="c"><span class="large">H. CASTERMAN</span><br> +<span class="xsmall">ÉDITEUR.</span><br> +1859.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em">IMPRIMATUR</p> + +<p class="i" lang="la" xml:lang="la">Mechliniæ, 15 Marti 1856.</p> + +<p class="sign sc">J.-B. VAN HEMEL, Vic. Gen.</p> + + +<p class="c gap small">Imprimerie de BEAU, à Saint-Germain-en-Laye, rue de Paris, 84.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="avertissement">AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR</h2> + + +<p>En écrivant <i>Perte et gain</i>, l’auteur ne s’est point proposé +d’en faire un ouvrage de controverse en faveur de la +religion catholique. C’est seulement une peinture de ce +que quelques-uns appellent la marche de la pensée et l’état +d’un esprit ; ou, pour mieux dire, parmi les différentes +évolutions de la pensée et les différents états de l’esprit, +c’est un cas particulier dont le dénoûment est une conviction +éclairée de l’origine divine du catholicisme.</p> + +<p>Ce récit n’est pas, non plus, basé sur un fait, pour nous +servir d’une expression consacrée. Ce n’est pas la propre +histoire de l’esprit d’aucun des nouveaux convertis à l’Église +de Rome. Les principaux caractères sont de pure invention ; +et l’auteur déclare n’avoir voulu, en aucun d’eux, faire d’allusion +personnelle. C’est dans ce but qu’il a créé des corps +ecclésiastiques et des localités imaginaires, afin de ne pas +courir le risque, ce qui autrement aurait pu arriver, de représenter, +sans le vouloir, aux yeux du lecteur, des personnages +réels que l’écrivain n’a pas eu du tout en vue.</p> + +<p>Cependant il s’est emparé sans scrupule des discours et +des actes qui caractérisent l’époque et le lieu où la scène se +passe. Du reste, lorsque, dans un récit, une vérité générale +ou un grand fait est individuellement spécifié, il est impossible +que, malgré les efforts de l’auteur, la représentation +idéale ne coïncide pas, plus ou moins, avec des exemples +ou des personnages vivants.</p> + +<p>Ajoutons encore, pour empêcher une autre méprise, qu’on +n’a voulu faire d’aucun des acteurs de ce récit le représentant +propre des opinions religieuses qui ont exercé, récemment, +tant d’influence au sein de l’université d’Oxford.</p> + +<p class="ind small">21 février 1848.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE DU TRADUCTEUR.</h2> + + +<p>L’année dernière, au mois d’août et de septembre, nous +nous trouvions sous le toit hospitalier des PP. Oratoriens de +Birmingham, dans le but d’ajouter quelques nouveaux renseignements +à ceux que nous avions pris dans un voyage antérieur +touchant le « mouvement religieux d’Oxford ». Avons-nous +besoin de le dire ? dans cette admirable maison de +l’Oratoire, il nous fut aisé de remplir notre dessein : n’avions-nous +pas sous les yeux les fruits les plus beaux<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> de ce +mouvement providentiel ? Désireux, toutefois, de poursuivre +cette belle étude à notre retour sur le continent, nous demandâmes +un jour à l’un des bons pères de nous indiquer les +ouvrages qui pourraient nous être le plus utiles. — Bien volontiers, +nous répondit-il ; mais voulez-vous avoir l’idée la +plus exacte du mouvement religieux ? lisez <i lang="en" xml:lang="en">Loss and gain</i> +(Perte et gain). Tout est là ; et les hommes, et les controverses, +et l’atmosphère même d’Oxford. — Il ne nous fut pas difficile +de déférer à ce conseil : la parole de notre digne interlocuteur +était pour nous une autorité ; le nom de l’auteur de +l’ouvrage nous était non-seulement une garantie de son mérite, +mais un attrait. Nous nous empressâmes donc de lire +<i>Perte et gain</i>. L’intérêt que nous prîmes à cette lecture fut si +vif, que nous eûmes dès lors la pensée de faire connaître ce +beau livre aux deux nations chrétiennes — la France et la +Belgique — qui, par leurs prières, ont une si large part à ce +qui se passe au delà du détroit. Le dessein que nous formions +l’année dernière, nous le réalisons enfin aujourd’hui ; et, nous +l’avouerons avec franchise, nous croyons que l’ouvrage du +docteur Newman jettera un nouveau jour sur la question +peut-être <i>la plus importante</i> des intérêts catholiques au +<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. — Tout le monde a lu les belles paroles que +nous a laissées Bossuet<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> touchant le schisme anglican. Quel +tressaillement n’eût pas été le sien, si cet immortel génie avait +pu assister au spectacle qui se déroule de nos jours en Angleterre ! +N’aurait-il pas cru toucher à l’heure solennelle qu’il +avait entrevue de son regard d’aigle, il y a deux cents ans ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> A l’exception d’un seul, tous les pères et tous les novices de l’Oratoire de +Birmingham sont des <i>convertis</i>. — Nous voudrions que tous ceux qui sont travaillés +par le doute passassent une semaine dans cette aimable retraite : nous +sommes convaincu que la plupart ne la quitteraient pas sans en emporter un trésor +précieux de lumière et de paix.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Histoire des variations</i>, liv. VII.</p> +</div> +<p>Mais qu’est-ce que <i>Perte et gain</i> ?</p> + +<p>Une réponse complète à cette question exigerait de notre +part certains développements relatifs au temps où la scène se +passe. Nous nous étions proposé de faire ce travail ; mais, +ayant obtenu de M. le chanoine Oakeley de reproduire en +français une conférence que ce digne ecclésiastique a prononcée +à Londres sur le livre qui nous occupe, et dans le sens que +nous venons d’indiquer, nous lui avons volontiers laissé la +parole<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. L’autorité de ce savant converti aura, dans ces matières, +plus de poids que la nôtre. Il nous suffira donc de donner +une appréciation générale de l’ouvrage.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voy. l’<i><a href="#appendice">Appendice</a></i>. — Nous engageons nos lecteurs à lire cette conférence +avant <i>Perte et gain</i> ; elle les aidera à mieux comprendre l’ouvrage.</p> +</div> +<p>Comme son titre seul le fait déjà connaître, <i>Perte et gain</i> +est l’histoire d’une âme qui, sous la double action de la volonté +privée et de la grâce, arrive des sentiers perdus de l’anglicanisme +à la vraie lumière, ou, pour nous servir des +paroles de l’auteur, « c’est la peinture de la marche et de +l’état d’un esprit qui parvient à se convaincre de l’origine +divine du catholicisme ». Une semblable question est belle, +élevée, et l’on comprend tout de suite quel intérêt saisissant +elle doit avoir, traitée par une main habile. Qui de +nous n’aime à contempler ces nobles luttes d’une âme qui a +soif de la vérité, et qui la cherche au prix des plus grands sacrifices ? +Oui, ces combats secrets où ne se verse pas le sang, +mais où l’on immole toujours quelque passion chérie, nous +révèlent le beau côté de notre dignité humaine, et nous en +sommes fiers. N’allons pas croire, toutefois, que l’analyse de +cette transformation de l’homme intérieur soit un problème +facile. « <i>Savez-vous par quelle voie la lumière se propage ?</i> » +demandait Dieu à son serviteur<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ; qui peut dire, aussi, et à +plus forte raison, par quels sentiers le soleil qui <i>n’a pas de +couchant</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> arrive à faire pénétrer ses rayons dans une âme ? +Il faut un œil bien exercé pour saisir tous ces fils mystérieux +par lesquels une intelligence est liée à l’erreur, et pour suivre +ce travail sans bruit qui fait tomber un à un les voiles épais +dont ses yeux étaient couverts. Mais quelque difficile que pût +être la tâche, elle n’était pas au-dessus des forces du savant +oratorien : disons mieux, le R. P. Newman semblait destiné, +plus que tout autre, à faire une œuvre si délicate : sa naissance +et sa première éducation, sa position antérieure, à Oxford, +le rôle si providentiel qu’il a joué dans le mouvement +religieux, sa haute intelligence, son érudition immense, sa +vie de méditation et de prière, son expérience du catholicisme, +tout le rendait éminemment propre à nous tracer l’<i>Histoire +d’un converti</i>. Aussi est-ce une heureuse pensée que l’illustre +écrivain a eue, quand il a résolu d’écrire <i>Perte et gain</i> ; nous +ne saurions trop lui en être reconnaissants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Job. XXXVIII, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Isaïe, LX, 20.</p> +</div> +<p>Autant le but de <i>Perte et gain</i> est élevé, autant le plan en +est simple ; et cependant, <i>comme œuvre d’art</i>, c’est un vrai +<i>chef-d’œuvre</i> (<i lang="en" xml:lang="en">a master piece</i>), nous dit M. Brownson<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Le +R. P. Newman s’y révèle, en effet, comme un écrivain de premier +ordre, il nous y montre même une nouvelle face de son +talent. Tout le monde reconnaissait dans le pieux ex-<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i> +d’Oriel un érudit profond, un habile controversiste, un orateur +éloquent, mais on n’avait peut-être pas soupçonné chez lui, +du moins en France, cette science si variée, cette connaissance +intime du cœur humain, ce sentiment si vrai de tout ce qui +est beau. A côté du théologien et du philosophe, nous trouvons +dans <i>Perte et gain</i> le moraliste, le poëte, le littérateur +consommé. Et c’est à l’ensemble de toutes ces brillantes qualités +que l’ouvrage doit la perfection qui le distingue : de là ces +belles scènes où l’écrivain s’adresse tour à tour à l’esprit, à +l’imagination, au cœur ; de là ces esquisses, si habilement +tracées, des caractères de tout rang et de tout âge ; de là cette +description si vraie des mœurs de l’université d’Oxford comme +de celles de la famille anglaise ; de là ces dialogues si pleins +de science et d’esprit ; de là cette logique si serrée, cette sensibilité +si exquise, cet enthousiasme si pieux, cette analyse si +délicate de la marche de l’esprit vers la vérité, de là, enfin, +cet attrait soutenu qu’on retrouve même dans des discussions +qui, sous la plume de tout autre, seraient fastidieuses ou sèches.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> M. Brownson est le célèbre converti des États-Unis. C’est de lui que +M. Cousin écrivait en 1838 : « M. Brownson a publié une apologie de mes principes +où brille un talent de pensée et de style qui, régulièrement développé, promet +à l’Amérique un écrivain philosophique de premier ordre. » Après avoir +expérimenté l’impuissance de la philosophie humaine à donner la vérité, comme +il l’a raconté lui-même, M. Brownson s’est uni à l’Église catholique, en 1845. +Aujourd’hui, il rédige la Revue qui porte son nom : <i lang="en" xml:lang="en">Brownson’s Quarterly +Review</i>.</p> +</div> +<p>Mais ce n’est ici proprement que le côté littéraire de <i>Perte et +gain</i>. Ce qui fait de ce livre une œuvre précieuse, c’est qu’il +nous offre une peinture parfaite du monde religieux de l’Angleterre +aux temps présents ; c’est un tableau animé où sont +groupés avec art les fruits divers de la Réforme. Évangéliques, +Cambdéniens, partisans de la Haute Église, Confrères de Plymouth, +défenseurs des Églises-branches (<i lang="en" xml:lang="en">branch-theorists</i>), +hommes du juste milieu, etc., etc. : toutes ces innombrables +sectes, nées du libre examen, posent devant les yeux du lecteur +avec leur cachet propre et distinctif ; il n’y a pas jusqu’aux +fanatiques déclamateurs d’Exeter-Hall qui n’y aient leur représentant +furibond, reconnaissable entre tous, comme de droit. +Le talent et les ressources dont le R. P. Newman a fait preuve +dans cette partie essentielle de son livre sont immenses ; aussi +n’y a-t-il, peut-être, que ceux qui sont déjà au courant de la +controverse anglicane qui puissent sentir tout le mérite de +l’ouvrage sous ce rapport. Nous ne craignons pas de l’affirmer : +<i>Perte et gain</i> est le résumé le plus parfait des systèmes +religieux qui s’agitent à cette heure en Angleterre.</p> + +<p>Toutefois, parmi les sectes que le savant oratorien nous peint +avec tant de vérité, se dessine ce qu’on a appelé l’<i>École d’Oxford</i>. +Une chose que nous avons souvent entendu répéter aux +convertis, c’est que, en général, on a faussement jugé le mouvement +religieux et qu’on ne l’a pas envisagé sous son véritable +point de vue. Il n’y a rien d’étonnant en cela. Pour apprécier +complétement une école, il ne suffit pas d’en connaître +les doctrines ; il faut aussi avoir la clef de l’état des esprits qui +ont embrassé ces doctrines. Qui ne le sait ? l’éducation, les +préjugés et les traditions locales sont les éléments multiples +qui, avec beaucoup d’autres encore, éclairent ou obscurcissent +nos vues, nos théories, nos systèmes ; qui en déterminent, +jusqu’à un certain point, le degré de bonté ou de malice. Or, +c’est sans doute cette connaissance intime des hommes d’Oxford +qui a fait défaut au grand nombre ; et, privé de ce flambeau +nécessaire, on n’a vu les choses qu’à demi, sinon sous un +faux jour. Grâce au docteur Newman, nous pensons qu’on +pourra désormais se faire une idée plus juste du mouvement +religieux, et qu’on en saisira mieux le caractère. Son livre, +en effet, nous introduit dans le secret du mouvement lui-même ; +il nous dévoile ce qu’il a eu de sérieux ou de superficiel ; +il nous fait comprendre l’état des esprits ; il nous montre +par quels labeurs les hommes droits se sont approchés de +l’Église, dans <i>quelles pensées</i> ils s’y sont unis : spectacle émouvant +qui, pour le philosophe comme pour le chrétien, renferme +de très-graves leçons. « Cet ouvrage, a dit l’auteur que +nous citions plus haut, nous explique bien des choses qui jusqu’à +ce jour nous étaient inintelligibles » (<i lang="en" xml:lang="en">which were hitherto +unintelligible</i>)<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ; et, avec une loyauté qui l’honore, il demande +pardon au R. P. Newman de l’avoir combattu pendant +de si longues années. <i>Perte et gain</i> a fait ce qu’un autre bel et +profond écrit<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> du même auteur n’avait pas su produire. La +<i>Revue de Dublin</i> a été plus loin encore que M. Brownson : elle +a positivement assuré aux catholiques du Royaume-Uni que, +malgré leur cohabitation sur le même sol avec les anglicans, +ils avaient à prendre dans l’<i>Histoire d’un converti</i> des renseignements +qui leur étaient inconnus.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Brownson’s Quarterly Review</i>. Oct. 1854.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Histoire du développement de la doctrine chrétienne.</p> +</div> +<p>Les habiles défenseurs de la foi catholique n’ont pas manqué +à l’Angleterre. Milner, par exemple, a rendu, au commencement +de ce siècle, de grands services à l’Église. Il était réservé +au docteur Newman de résumer avec son beau talent les +principales controverses, et de mettre complétement à nu ces +bases d’argile sur lesquelles repose l’anglicanisme ; nous voulons +dire, ses formulaires — ses <small>XXXIX</small> Articles, son <i lang="en" xml:lang="en">Prayerbook</i>. — Et +qu’on ne croie pas que le savant oratorien écrase +ses adversaires sous le poids de son immense érudition. Non, +il cache plutôt sa science. Des citations de textes eussent embarrassé +sa marche rapide ; il les a négligées, se contentant de +quintessencier la doctrine des Pères et des théologiens. D’ailleurs, +comme il connaît son anglicanisme à fond, il en sait +tous les points les plus vulnérables, et c’est là qu’il dirige ses +coups. Aussi, rien de plus intéressant que de voir comment +une seule interrogation lui suffit parfois pour pousser son +adversaire au pied du mur. — Il est bon de l’observer +ici : l’auteur de <i>Perte et gain</i> parle avec dignité de son ancienne +communion ; tout en la combattant, il n’a pas contre +elle la moindre parole blessante. Ce qui ne l’empêche pas, +et ce n’est que justice, de poursuivre de son ridicule mordant +les systèmes religieux nés de cerveaux creux ou malades.</p> + +<p>En résumé, nous dirons que ce beau livre, <i>Perte et gain</i>, +nous offre, avec l’histoire attrayante d’un converti, un tableau +des plus savants et des plus finement esquissés des doctrines +de l’Église anglicane et de ses tendances actuelles. Placé déjà +au premier rang de la littérature anglaise par sa forme brillante, +la peinture parfaite des caractères, le bon goût de ses +scènes si variées, la disposition enfin de toutes ses parties, cet +ouvrage est surtout rempli d’enseignements précieux pour +tous les hommes qui ont à cœur le triomphe de l’Église, ou +qui aiment seulement à connaître le courant des idées religieuses +à notre époque.</p> + +<p>Quoiqu’il ait déjà huit ans de date, cet ouvrage conserve +toute son actualité. Depuis 1848, ni la tendance, ni l’esprit du +« mouvement » n’ont changé. A la surface, il y a moins d’agitation, +mais au fond le travail est le même ; travail immense, +qui doit nécessairement aboutir à un résultat magnifique<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. +« La semence est jetée, nous disait dans notre dernier voyage +un des savants convertis d’Oxford ; il faudra bien qu’elle +lève. » Un an s’est à peine écoulé depuis que ces paroles ont +été prononcées, et, parmi beaucoup d’autres, l’Église a eu le +bonheur de recevoir dans son sein trois hommes des plus recommandables +par leur science, leur vertu et leur position +dans l’Établissement : MM. Wilberforce, Ffoulkes et Palmer. +Ces trois belles conversions ne disent-elles pas, de la manière +la plus évidente, que le mouvement religieux est toujours +plein de vie ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> « Il semble que les meilleurs logiciens sont ceux qui franchissent le pas et +vont droit à l’Église romaine, comme Gfrœrer et Hurter en Allemagne, comme +Newman et les Wilberforce en Angleterre. Des âmes ardentes ne resteront jamais +sur ce point entre deux abîmes où se tient le docteur Pusey. » (<i>Journal des +Débats</i>, 5 août 1885.)</p> +</div> +<p>Encore quelques mots ; ils ne nous paraissent pas déplacés +ici, vu la nature de l’ouvrage.</p> + +<p>Si, par hasard, ce livre tombait entre les mains de quelqu’un +de nos frères séparés, et que sa lecture lui apportât des lumières +nouvelles, éveillât seulement quelques doutes, nous +l’engageons à ne pas rejeter cette faveur divine, mais à se retirer +dans la solitude de son âme et à <i>prier</i>. Quiconque se sent +assez grand pour aspirer à la vérité doit rechercher tous les +moyens qui peuvent lui en assurer la possession. Et quel +homme, faisant profession de christianisme, ne se sentirait +cette noble ambition au cœur ? La vérité n’est-elle pas l’aliment +de l’intelligence humaine ici-bas ? et, au delà du temps, +n’est-ce pas elle qui est le fondement de la joie des élus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> ? +Or, la prière est le <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i> de cette précieuse conquête. +On a beau fouiller dans les livres, se renfermer dans le silence +du cabinet : si l’on ne demande à Dieu le pain de l’âme, +comme on lui demande, tous les jours, la nourriture du corps, +on peut être sûr de mourir d’inanition, après des luttes désespérées. +L’étude est bonne sans doute pour quelques-uns, +mais la prière est indispensable pour tous. L’étude ne peut +faire que des demi-philosophes : à la prière seule, le droit de +former les vrais sages. La prière, c’est le soleil qui vivifie +dans l’âme le grain de la vérité, qui en développe la tige délicate, +en féconde les fleurs et en mûrit les fruits. Au reste, le +conseil que nous donnons, nous semble-t-il, n’a rien de captieux. +S’il est un acte libre, un acte qui échappe à toute +séduction, c’est bien la prière. Et quel protestant sincère +pourrait craindre de s’adresser avec confiance au Souverain +Dispensateur de <i>tout don parfait</i> ? <i>Qui est l’homme qui donne +une pierre à son fils, lorsqu’il lui demande du pain ? Ou, s’il +lui demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ?</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> « <span lang="la" xml:lang="la">Gaudium de veritate.</span> » S. Aug., Conf. Liv. X, ch. <small>XXIII</small>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> S. Matth, VII, 9 et 10.</p> +</div> +<hr> + + +<p><i>P. S.</i> Ce n’est pas à nous de parler de notre traduction ; on +nous permettra seulement de dire que nous avons tâché qu’elle +ne fût pas trop indigne de l’illustre écrivain que nous admirons +comme génie, et dont les aimables vertus ont éveillé dans +notre cœur la plus profonde reconnaissance et le plus respectueux +attachement. Les notes que nous avons mises, soit au +bas des pages, soit à la fin du livre, nous ont paru indispensables. +Jointes à l’Appendice, elles jetteront, croyons-nous, +assez de jour sur l’ouvrage pour en faire comprendre le fond +à tous nos lecteurs<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Les personnes qui, après avoir lu <i>Perte et gain</i>, désireraient étudier plus +à fond la question du « mouvement religieux », feront bien de consulter les excellents +ouvrages publiés sur cette matière par M. J. Gondon, un des rédacteurs +de l’<i>Univers</i>.</p> +</div> +<p>Pour toute récompense de notre modeste travail, nous ne demandons +qu’une obole, celle qui vient du cœur : que toute +âme aimante fasse l’aumône d’une prière à la malheureuse +patrie du glorieux martyr saint Thomas.</p> + +<p class="ind small">Novembre 1858.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">PERTE ET GAIN</p> + + + + +<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE.</h2> + + + + +<h3 id="p1c1">CHAPITRE PREMIER.<br> +L’éducation.</h3> + + +<p>Charles Reding était le seul fils d’un ministre anglican qui +jouissait d’un gros bénéfice dans un comté du centre. Son père, +le destinant aux ordres, l’envoya, à l’âge ordinaire, à une +école publique. Longtemps M. Reding avait pesé dans son esprit +les avantages et les inconvénients de l’éducation publique +et de l’éducation privée, et il avait enfin opté pour la première. — L’isolement, +se disait-il à lui-même, n’est pas une +sauvegarde pour la vertu. Qui peut dire les sentiments intimes +d’un enfant ? Expansif et heureux, bon et soumis, tel il +peut toujours paraître, alors cependant que le mal fait en lui +de grands ravages. Au Créateur seul appartient le secret des +cœurs, et personne ici-bas ne peut espérer d’en sonder les +abîmes, d’en effleurer même la surface. Je suis pasteur des +âmes ; mais quelle connaissance, en vérité, ai-je de mes paroissiens ? +Aucune. Leurs cœurs sont des livres scellés pour +moi. Quant à ce cher enfant, il est toujours à mes côtés, il se +suspend à mon cou ; et pourtant son âme est aussi loin de ma +vue que s’il était aux antipodes. Je ne l’accuse pas de réserve, +ce cher petit ; mais son amour et son respect pour moi le tiennent +dans une espèce de solitude enchantée. Vainement j’essayerais +de le connaître à fond.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Dans son heureuse ou triste sphère</div> +<div class="verse">» Tout homme vit plein de mystère. »</div> +</div> + +</div> +<p>Et tel est notre sort en ce monde. Nul ne peut connaître les +secrètes pensées de Charles. Alors même que je le garderais +ici veillant sur sa conduite avec la même sollicitude, il viendrait +néanmoins un jour où je trouverais qu’un serpent s’est +glissé dans le cœur de son innocence. Les enfants n’ont pas +une connaissance pleine et entière du bien et du mal ; ne commettent-ils +pas d’abord, presque innocemment, des actions +mauvaises ? Éblouis par la nouveauté, ils ne voient pas la laideur +du vice ; abandonnés à eux-mêmes, ils n’ont personne +auprès d’eux pour les avertir ou leur tracer des règles de conduite ; +aussi deviennent-ils les esclaves du mal, tandis qu’ils +sont encore à apprendre quelle en est la nature. Ils vont à l’Université, +et, à peine arrivés, ils se livrent à des excès dont +l’énormité est proportionnée à leur inexpérience. Et puis, +après tout, je ne suis pas, moi, de taille à former un esprit +aussi actif et aussi investigateur que le sien. Il me pose déjà +des questions auxquelles je ne sais que répondre. Il ira donc à +une école publique. Là, il se formera au moins à la discipline, +dût-il y trouver plus d’épreuves qu’ici ; là, il apprendra à se +vaincre, à avoir de l’énergie, à être circonspect ; là, il commencera +à acquérir l’esprit d’observation au milieu des mille +petits événements qu’il aura sous les yeux : et de la sorte, il +sera préparé à cette liberté dont il doit inévitablement jouir +quand il ira à Oxford.</p> + +<p>Cette décision était nécessaire ; car à d’excellentes qualités +Charles joignait une timidité naturelle, une certaine réserve et +une sensibilité excessive. Quoique d’un caractère gai, il y +avait néanmoins dans sa nature une teinte de mélancolie qui +parfois le rendait un peu maussade.</p> + +<p>Charles fut donc envoyé à Eton<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Là, il eut la bonne fortune +de tomber entre les mains d’un excellent maître, qui, +l’élevant dans les principes de la vieille église d’Angleterre, +d’après Mant et Doyley, laissa dans son esprit une profonde +impression religieuse. Grâce à elle, il fut à l’abri de tous les +entraînements des mauvaises sociétés, soit à l’école, soit, plus +tard, à Oxford. Quand l’époque en fut venue, il alla dans cette +dernière ville, ce siége célèbre de la science, et il entra au collége +Saint-Sauveur. Six mois sont déjà écoulés depuis son inscription, +et quatre depuis sa résidence, au moment où commence notre +histoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Eton dans le comté de Buckingham. Le collége de cette ville est un des +plus remarquables d’Angleterre ; il fut fondé par Henri VI, en 1441. Soixante et +dix élèves y sont entretenus gratuitement ; on les appelle les écoliers du roi, ou +simplement collégiens. Mais il y a, en outre, deux ou trois cents jeunes gens des +meilleures familles. Parmi les hommes célèbres qui ont fait leurs études dans +cette belle institution, on peut citer Pitt, Fox, Canning, Wellington…</p> +</div> +<p>A Oxford, il n’est pas nécessaire de le dire, Charles avait +rencontré un grand nombre de ses anciens condisciples : mais +parmi eux il trouva peu d’amis. Les uns étaient trop légers +pour son caractère, et il s’en était éloigné ; d’autres, amis intimes +à Eton, ayant maintenant de hautes relations, l’avaient +ouvertement méconnu à leur arrivée à l’Université<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, ou, +étant entrés dans d’autres colléges, l’avaient perdu de vue. +En fait de connaissances, à Oxford, presque tout dépend de la +proximité des chambres. C’est la situation de l’escalier, plutôt +que l’inclination, qui décide le choix des amis. Cela nous +rappelle l’histoire de ce commerçant de Londres qui perdit un +jour toute sa clientèle, parce qu’en embellissant sa maison il +avait exhaussé d’une marche la porte d’entrée ; et, d’ailleurs, +ne savons-nous pas tous quelle énorme différence il y a +pour nous-mêmes entre des portes ouvertes et des portes fermées, +quand nous parcourons une rue bordée de boutiques ? +Dans une Université, toutes les heures de l’étudiant sont réglées. +Un jeune homme exact se lève et va à la chapelle, il +déjeune, s’occupe de ses études, assiste au cours, se promène, +dîne. Dans toutes ces actions, qui ne le voit ? il n’y +a rien qui puisse l’engager à monter un escalier autre que le +sien ; et, s’il le fait, dix fois pour une il trouve absent l’ami +qu’il cherche. Inutile d’ajouter qu’il est tout naturel que les +étudiants de première année, qui ont des sentiments et des +intérêts communs, occupent le même escalier. C’est ainsi +que Charles Reding fut amené à faire la connaissance de +William Sheffield, arrivé à l’Université en même temps +que lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Voyez la <a href="#note-a">note A</a>.</p> +</div> +<p>L’esprit des jeunes gens est souple et facile ; aisément ils +s’accommodent du premier venu. Pour eux, les causes d’attraction +de l’un vers l’autre sont aussi bien dans les ressemblances +que dans les contrastes ; la similitude des goûts crée +la sympathie ; l’admiration et l’estime naissent de la bienveillance +dans les rapports ou d’une supériorité reconnue. Des +liaisons ainsi formées durent souvent toute la vie, et cela par +la seule force de l’habitude et la puissance du souvenir. Ainsi il +arrive fréquemment, lorsque nous cherchons un ami, que le +hasard nous sert autant qu’aurait pu le faire le choix le plus +étudié. Quels étaient le caractère et le degré de l’amitié qui se +forma entre nos jeunes étudiants, Reding et Sheffield, ce n’est +pas ici le lieu de l’expliquer à fond. Qu’il nous suffise de dire +que ce qu’ils avaient de commun, c’était d’être également tous +deux novices, d’avoir des talents remarquables et de fréquenter +le même escalier. La différence entre eux portait sur ceci : +Sheffield avait longtemps vécu avec des gens plus âgés que +lui. Il avait lu beaucoup, mais sans méthode ; opinions et +faits, spécialement par rapport aux controverses du jour, +il avait tout recueilli, sans prendre toutefois aucune chose +fort à cœur. Vif, clairvoyant, jamais embarrassé, et quelque +peu suffisant, tel était Sheffield. Charles, au contraire, n’avait +jusqu’alors qu’une connaissance imparfaite des principes +ou de leurs rapports ; mais il avait une compréhension +plus profonde et traduisait davantage dans la pratique ce +qu’il avait une fois acquis ; il était aimable, affectueux, et +cédait facilement aux autres, excepté quand la voix du devoir +se faisait clairement entendre. Ajoutons encore, que +dans la paroisse de son père il avait eu l’occasion de voir +différentes communions religieuses, et d’acquérir par là une +connaissance générale, mais non formulée en système, de +leurs doctrines. La suite de notre récit fera mieux connaître +nos deux étudiants.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c2">CHAPITRE II.<br> +Les deux amis et un bachelier amateur d’architecture gothique.</h3> + + +<p>Il était une heure de l’après-midi ; Sheffield, passant devant +la chambre de Charles, en vit la porte ouverte. Le domestique +du collége venait d’apporter la demi-ration ordinaire du +<i lang="en" xml:lang="en">lunch</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, et il était occupé à faire le feu. Notre jeune étudiant +entra. Nonchalamment appuyé sur les bras de son fauteuil, la +toque sur la tête et revêtu de sa toge, Charles mangeait son +pain et son fromage. Sheffield, le voyant dans cette situation, +lui demanda s’il dormait aussi bien qu’il paraissait manger et +boire, accoutré de cette manière. « J’étais sur le point d’aller +faire un tour au <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, répondit Charles. Nous voici à +l’époque de l’année qui fait mes délices : <i lang="la" xml:lang="la">Nunc formosissimus +annus.</i> A cette heure, tout dans la nature est beauté : les aubours +ont déjà fleuri, et l’aubépine a étalé ses blanches corolles. +Ce pays possède vraiment une admirable variété d’arbres. +Je n’en vis jamais de semblable. Comme ils sont délicieux +les platanes avec leurs feuilles à demi ouvertes, si nombreuses +et si verdoyantes ! Comme ils sont beaux, ces deux ou trois +saules qui déploient leur verdure sombre sur le Cherwell<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ! +Je m’imagine que quelques dryades les habitent. Revenez-vous +sur vos pas, vous avez à votre droite le <i lang="en" xml:lang="en">Long Walk</i>, et devant +vos yeux s’étalent les admirables monuments d’Oxford<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, +vus entre les ormes. On dit qu’il y a ici des <i>dons</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> qui se +souviennent du temps où cette avenue ne formait qu’un berceau, +et où l’on pouvait s’y promener à l’abri de l’orage. +Quant à moi, je sais bien que j’y ai été trempé l’autre jour. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>, ou <i lang="en" xml:lang="en">luncheon</i>, est une collation entre le déjeuner et le dîner. Le +<i lang="en" xml:lang="en">lunch</i> des étudiants d’Oxford se compose ordinairement de pain et de fromage +(<i lang="en" xml:lang="en">bread and cheese</i>).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i>, délicieuse promenade, plantée d’arbres magnifiques. Elle a +50 ares de superficie.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le <i>Cherwell</i>, charmante petite rivière.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Voyez la <a href="#note-b">note B</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Dans l’argot des étudiants d’Oxford, le mot <i>don</i> veut dire <i>grand seigneur +universitaire</i>.</p> +</div> +<p>Sheffield se prit à rire ; il invita Charles en même temps à +mettre son castor, pour faire une course avec lui d’un autre +côté. Il avait besoin d’une longue promenade ; les cours lui +avaient brisé la tête. Le vieux Jennings avait commenté Paley +d’une manière si épouvantable qu’il en était tout malade. +L’ennuyeux professeur avait parlé des Apôtres comme n’étant +« ni trompeurs, ni trompés », de leurs « miracles visibles et +de leur mort comme témoignage » ; mais de telle sorte que +lui, Sheffield, ne savait plus s’il était un <i lang="la" xml:lang="la">ens physiologicum</i> ou +un <i lang="la" xml:lang="la">totum metaphysicum</i>, lorsque Jennings avait eu la cruauté +de lui demander de redire l’argument de Paley. L’élève n’ayant +pas reproduit les paroles du maître, l’ami Jennings s’était +pincé les lèvres et avait recommencé sa thèse. Dans son enthousiasme +froid, il s’était appliqué si fortement à sa propre +analyse, qu’il n’avait pas entendu sonner l’heure. En vain +toute la classe avait frappé des pieds, usé de ses mouchoirs, +regardé ses montres, notre professeur avait poursuivi sa marche +vingt minutes au delà du temps prescrit. « Il continuerait +même encore, ajouta Sheffield, s’il n’avait été interrompu par +un incident qui n’eut de pareil que celui des oies du Capitole. +Car, au moment qu’il avait à peu près répété la moitié de sa +thèse, et que, parvenu à la fin d’une période, il s’arrêtait pour +juger de son impression sur l’auditoire, ne voilà-t-il pas que +cet original de Lively, poussé on ne sait par quelle heureuse +inspiration, a subitement rompu le silence, à propos de rien, +fait un signe de tête, et d’un ton dégagé : « S’il vous plaît, monsieur, +s’est-il écrié, quelle est votre opinion touchant l’infaillibilité +du Pape ? » A ces mots tout le monde est parti d’un +grand éclat de rire, Jennings excepté ; au contraire, notre professeur +commençait à froncer le sourcil, et l’on ne peut même +dire ce qu’il en serait advenu, lorsque, par hasard, ses yeux +sont tombés sur sa montre. Troublé à cette vue, il a fermé +son livre et sur-le-champ congédié l’auditoire. »</p> + +<p>« La chose est assez comique, repartit Charles en riant. Toutefois +je vous assure, Sheffield, que Jennings, malgré sa roideur +et son air si froid, est au fond, à mon avis, un très-bon enfant. +Dernièrement, il m’a témoigné beaucoup d’intérêt dans une +conversation ; il est même sorti de ses habitudes pour me faire +quelques faveurs. Sa charité envers les pauvres est inépuisable ; +et l’on s’accorde à dire que ses discours à Sainte-Croix +sont excellents. » Sheffield répliqua qu’il aimait que les gens +eussent des manières naturelles, et qu’il avait en horreur ces +façons affectées et pompeuses. Quel bien cela pouvait-il faire ? +Et quelle portée cela avait-il ? « Voilà ce que j’appelle du +puritanisme, répondit Charles ; ma manière de voir, c’est de +prendre chacun pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il n’est +pas : l’un a cette qualité, l’autre celle-là ; mais nul n’est parfait. +Pourquoi ne pas fermer les yeux sur ce qu’on n’aime +point, et ne pas admirer ce qui nous plaît ? Voilà la science du +savoir-vivre, la seule vraie sagesse, et certainement notre devoir, +par-dessus le marché. » Sheffield jugea cette réponse +prosaïque et fausse. « Nous devons avoir un système arrêté, +ajouta-t-il ; sans cela, une chose est aussi bonne qu’une autre. +Mais je ne puis rester ici toute la journée, et nous devrions +déjà être à la promenade. » Ce disant, il ôta à Charles sa toque +et lui mit à la place son chapeau. « Allons, sortons. — Il faut +donc que je renonce au <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i>. — Sans doute ; vous devez +vous promener en castor. J’ai besoin de vous pour aller jusqu’à +Oxley, village qui n’est pas loin de notre route, et dont, +au reste, tous les ministres, tôt ou tard, deviennent évêques. +Peut-être cette promenade nous portera-t-elle bonheur. »</p> + +<p>Les deux amis sortirent, équipés de la tête aux pieds selon +la tenue la plus irréprochable d’Oxford, d’une recherche et +d’une élégance exquises. Sheffield entrait dans <i lang="en" xml:lang="en">High Street</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, +lorsque Charles l’arrêtant : « Ça m’ennuie toujours, dit-il, d’aller +en chapeau dans cette rue ; on est sûr de rencontrer un Censeur. — Tous +ces costumes d’Université sont du pur charlatanisme, +répliqua Sheffield ; est-ce qu’ils nous rendent meilleurs ? +A dire vrai, ce sont des masques et pas autre chose. Et puis, +notre robe est si affreusement laide ! — Je ne souscris pas à une +condamnation si entière, reprit Charles. Oxford est un siége +important, et il convient qu’on y ait un costume spécial. Je +vous l’avoue, lorsque, pour la première fois, je vis la procession +des Chefs à Sainte-Marie, j’en fus profondément touché. +D’abord… — Naturellement les massiers », dit Sheffield en l’interrompant. +« D’abord, l’orgue se fait entendre, et chacun se +lève ; puis, le vice-chancelier s’avance dans son costume rouge, +et, par une inclination, salue le prédicateur, qui se dirige vers +la chaire ; viennent ensuite les différents Chefs rangés en ordre, +et, enfin, après eux, les Censeurs. Cependant, vous apercevez +la tête du prédicateur qui monte posément l’escalier de +la chaire ; arrivé à son siége, il ferme la porte, jette un regard +à la tribune de l’orgue pour saisir le psaume, et aussitôt les +chants commencent. » A cette description, Sheffield se mit à rire. +« Eh bien, Charles, j’approuve votre exemple. Le prédicateur est, +ou est supposé être, un homme de talent ; il va commencer son +discours : théologiens et étudiants d’une grande université +sont là pour l’entendre. La parade ne fait que me représenter +exactement le grand fait moral qui est devant nous. Ceci, je +le comprends ; je ne l’appelle pas du charlatanisme ; mais ce +que je qualifie de ce nom, ce sont les formes extérieures sans +âme. Or, je dois le dire, le sermon lui-même et la prière qui le +précède… Mais comment l’appelle-t-on cette prière ? — La +prière de demande<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. — Eh bien, et sermon et prière, tout ça +n’est souvent que du charlatanisme. Je vais rarement aux discours +de l’Université, mais je les ai assez suivis pour ne plus +y assister, à moins de contrainte. Le dernier prédicateur que +j’y ai entendu était de la campagne. Oh ! ce fut merveille ! Il +commença d’abord en criant du ton le plus aigu : « Vous +prierez. » Quelle rapsodie ! « Vous prierez. » Parce que le +vieux Latimer ou Jewell a dit : « Vous prierez », il ne faut +donc plus dire : « Prions. » Puis il nous jeta ces mots, +continua Sheffield, en prenant un ton pompeux qu’il élevait +et baissait tour à tour : « Spécialement pour cette branche +pure et apostolique de l’Église <i>établie</i> (ici notre +homme se leva sur la pointe des pieds), <i>établie</i> dans ces +États. » Vint ensuite : « Pour notre Souveraine et Reine, +Lady Victoria, défenseur de la foi ; dans toutes les causes et +sur toutes les personnes tant civiles qu’ecclésiastiques, dans +l’étendue de ce royaume, juge <i>suprême</i>. » A ce mot, silence +imposant ; on entend clairement la chute de l’étui à sermon<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> +sur le coussin de la chaire ; on dirait que la nature ne peut +créer, ni l’esprit humain soutenir une pensée plus forte. Après +cette pause, toujours sur le même ton nasillard : « Pour les +pieux et bienfaisants fondateurs des colléges de Tous les Saints +et de Leicester. » Mais son chef-d’œuvre fut l’énumération emphatique +« de <i>tous</i> les docteurs, ainsi que des <i>deux</i> Censeurs<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> », +comme si l’antithèse des nombres avait la puissance du burin, +et devait nous reproduire tous ces excellents personnages +en un délicieux tableau vivant. — Cette description originale +amusa Charles ; il répliqua néanmoins que, pour lui, +il n’avait jamais entendu un sermon sans en retirer quelque +profit, à moins qu’il n’y mît de la mauvaise volonté ; et à ce +sujet, il cita la réponse que lui fit un jour son père à cette demande, +s’il ne lui était pas arrivé quelquefois de faire un sermon +médiocre : « Mon cher fils, lui avait-il dit, tous les sermons +sont excellents. » Paroles qui, à cause même de leur +simplicité, s’étaient profondément gravées dans sa mémoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Cette rue, large et se développant en forme de courbe, présente une perspective +admirable. En se plaçant non loin du collége de la Madeleine, on saisit +dans un seul coup d’œil les bâtiments de l’<i>Université</i>, le <i>Collége de la Reine</i>, +l’<i>Église de Sainte-Marie</i>, le <i>Collége de toutes âmes</i> et celui <i>de tous saints</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Au commencement du service anglican, le ministre engage l’assistance à +prier pour les différents besoins qu’il énumère.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Les ministres anglicans ont l’habitude de porter en chaire leurs discours +écrits qu’ils enferment dans une espèce d’étui.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Les Censeurs ont principalement pour charge de veiller à l’observation des +règles universitaires. Il n’y a que deux Censeurs ; leurs fonctions sont annuelles. +Tous les colléges, à l’exception d’un seul, ayant droit d’élection à tour de rôle, +chaque année il y a <i>deux</i> de ces établissements qui nomment, chacun, <i>un</i> censeur.</p> +</div> +<p>Cependant nos deux étudiants avaient parcouru <i lang="en" xml:lang="en">High Street</i>, +cette rue prohibée, et traversaient le pont<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, lorsque sur le +côté opposé ils virent devant eux un homme de haute taille et +d’une contenance roide. Sheffield n’eut pas de peine à le reconnaître ; +c’était un bachelier de <i lang="en" xml:lang="en">Nun’s Hall</i>, et un <i>importun</i>, +au moins de second ordre. Quoique revêtu de sa toge et coiffé +de sa toque, il paraissait avoir l’intention de faire une promenade +dans les champs. Comme il prit le sentier qu’ils devaient +suivre eux-mêmes, ils essayèrent de marcher derrière lui ; +mais leur pas était trop rapide et celui du bachelier trop lent +pour qu’ils ne l’atteignissent pas bientôt.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Le pont de la Madeleine.</p> +</div> +<p>Peindre un <i>importun</i> dans un récit n’est pas chose facile, +et cela, parce que c’est un <i>importun</i>. Un conte doit tendre vite +à son dénoûment : un importun, au contraire, traîne toujours +en longueur. Ce n’est que dans une course de longue haleine +qu’on peut le reconnaître, et alors <i>on sent</i> qui il est : on le +trouve oppressif ; semblable au sirocco, que l’indigène devine +tout de suite, tandis que l’étranger s’y trompe souvent. <i lang="la" xml:lang="la">Tenet, +occiditque.</i> Si vous n’entendez de lui qu’un seul discours, peut-être +le jugerez-vous un homme instruit et agréable ; mais si +à son bavardage il n’y a jamais de fin ; s’il vous débite une +seule et même prose toutes les fois qu’il vous rencontre ; s’il +vous tient sur vos jambes jusqu’à défaillance ; s’il vous garde +sans pitié, quand vous voudriez remplir un engagement, ou +assister à une conversation intéressante, alors il n’y a pas à +s’y tromper : la vérité vous saute aux yeux, <i lang="la" xml:lang="la">apparent diræ +facies</i>, vous êtes sous les griffes d’un <i>importun</i>. Vous pouvez +céder, vous pouvez fuir, mais vous ne sauriez vaincre. De là +n’est-il pas évident qu’un <i>importun</i> ne peut être représenté +dans un récit, sans quoi le récit serait aussi importun que notre +individu lui-même ? Donc, lecteur, vous devez croire sur +parole que cet homme à la taille roide, ce M. Bateman, est +réellement ce que vous ne sauriez découvrir d’une autre manière, +et nous savoir gré du motif qui nous a fait affirmer plutôt +que démontrer notre proposition.</p> + +<p>Sheffield salua poliment notre bachelier, et eût voulu poursuivre +sa route ; mais Bateman, entraîné par sa nature, ne le +permit pas. Le saisissant par la main : « Seriez-vous disposé, +dit-il, à jeter un coup d’œil dans la jolie chapelle que nous +faisons restaurer dans les champs ? C’est une vraie perle, dans +le style le plus pur du quatorzième siècle. Elle était dans un +bien triste état, on eût dit d’une étable ; mais nous avons ouvert +une souscription, et nous allons mettre tout en ordre. — Nous +nous rendons à Oxley, répondit Sheffield, vous nous entraîneriez +hors de notre route. — Pas du tout, répliqua Bateman ; +ce n’est pas à un jet de pierre du chemin. Vous ne pouvez +me refuser cette faveur. Je suis sûr que notre œuvre aura +toutes vos sympathies. » Il s’empressa ensuite de leur faire +l’histoire de la chapelle : tout ceci a existé ; tout ceci aurait pu +être ; tout ceci n’existait pas ; tout ceci devait se faire. « Ce +sera, continua-t-il, un vrai spécimen de chapelle catholique ; +nous avons même l’intention de tenter une démarche auprès +de l’évêque, afin qu’il la dédie au Royal Martyr. Pourquoi n’aurions-nous +pas notre saint Charles, aussi bien que les catholiques +romains ? Quel doux plaisir ne sera-ce pas, d’ailleurs, +d’entendre la cloche jeter, chaque soir, ses tintements sur la +bruyère sombre, par tous les temps, et à travers toutes les péripéties +et les hasards de cette vie mortelle ! » Sheffield lui demanda +quelle assemblée il pensait réunir à cette heure. « Voilà +une idée peu élevée, répondit Bateman ; ce n’est pas une question. +Dans les véritables églises catholiques, le nombre des assistants +ne fait rien à la chose ; le service divin se célèbre pour +ceux qui y viennent et non pas pour ceux qui sont dehors. » +Cette réponse, répliqua Sheffield, je la comprends dans la bouche +d’un catholique romain, parce que dans son Église on suppose +un sacrifice offert par un prêtre, avec ou sans assistance. +Et puis, les chapelles catholiques sont bâties souvent sur les +corps des martyrs, ou dans un lieu remarquable par quelque +miracle, mais notre service, à nous, est la <i>prière en commun</i> ; +et comment pouvons-nous le célébrer sans une assemblée ? »</p> + +<p>Bateman répondit que, alors même que les membres de l’Université +n’y viendraient pas, ce à quoi il s’attendait, au moins +la cloche serait un mémento de loin comme de près. « Ah ! je +vois, reprit Sheffield, son usage sera l’inverse de ce que vous +disiez tout à l’heure : elle servira, non pour ceux qui viendront, +mais pour ceux qui seront dehors. L’assemblée sera +au dehors, et non au dedans ; c’est une affaire d’extérieur. +Je me rappelle avoir vu autrefois une haute tour d’église ; +c’est ainsi, du moins, qu’elle paraissait de la route ; mais +quand on la regardait sur le côté, on ne voyait qu’une mince +muraille, bâtie pour simuler une tour ; et cela, afin de donner +un aspect imposant à l’édifice. Élevez aussi un bout de +muraille, et placez-y la cloche. — Il y a un autre motif qui +nous a fait entreprendre cette restauration, repartit Bateman, +motif tout à fait indépendant du culte. C’est que cette chapelle +date d’un temps immémorial, et qu’elle fut consacrée par nos +ancêtres catholiques. » Sheffield objecta qu’il y aurait autant +de raison pour y dire la messe que pour conserver le bâtiment. +« La messe, nous la conservons, répondit Bateman ; nous offrons +la nôtre, tous les dimanches, selon le rite de celui que +l’honnête Pierre Heylin appelle le Cyprien<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> de l’Angleterre ; +que pouvez-vous désirer de plus ? » Cette réponse fut-elle comprise +de Sheffield ? Qui le sait ? Mais au moins elle était hors de +la portée de Charles. Cette messe anglaise était-ce la Prière +Commune, ou le service de la communion, ou la litanie, +ou le sermon, ou une partie quelconque de ces choses ? Ou +bien les paroles de Bateman étaient-elles un véritable aveu +qu’il existait des ministres qui, à cette époque, célébraient la +messe papiste une fois la semaine ? La pensée précise de Bateman +est perdue pour la postérité ; car ils étaient arrivés, en +causant ainsi, à la porte de la chapelle. Cet édifice avait été +autrefois une aumônerie ; à côté se trouvait une petite ferme. +Quant à la population, on voyait évidemment que la restauration +de la chapelle ne lui était pas nécessaire. Au moment d’entrer, +Charles resta en arrière et dit tout bas à son ami qu’il ne connaissait +pas Bateman<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Une présentation eut donc lieu. — Reding +de Saint-Sauveur. — Bateman de <span lang="en" xml:lang="en">Nun’s Hall</span>. La cérémonie +étant faite, en guise d’eau bénite, ils entrèrent tous ensemble +dans la chapelle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Il s’agit de Laud. P. Heylin a écrit la vie de ce théologien anglican.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Deux Anglais, surtout deux <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>, ne s’adressent jamais la parole jusqu’à +ce qu’ils aient été présentés l’un à l’autre (<i lang="en" xml:lang="en">introduce</i>). Une semblable réserve, +c’est, dit-on, de la liberté individuelle. Quant à la forme de la présentation, +elle n’est pas plus difficile que celle qui est dans le texte.</p> +</div> +<p>L’édifice était aussi beau que les paroles de Bateman avaient +pu le faire supposer ; la restauration en avait été faite avec +beaucoup de goût. On y remarquait un autel de pierre du meilleur +style, une crédence, une piscine qui ressemblait à un tabernacle, +et une paire de chandeliers de cuivre. Charles demanda +à quoi servait la piscine, dont il ignorait même le nom. +On lui répondit qu’il y avait toujours, autrefois, une piscine dans +les vieilles églises d’Angleterre, et qu’on ne pouvait faire une +restauration intelligente sans la replacer. Il s’informa ensuite +de l’objet de ce coffre, ou espèce d’armoire, si admirablement +travaillé, qu’on apercevait sur l’autel ; et il apprit que « nos +sœurs, les églises de l’obédience de Rome, avaient toujours un +tabernacle pour garder le pain consacré. » Après cette réponse, +Charles se tut. Profitant de ce silence, Sheffield demanda à connaître +l’usage des niches ; et Bateman lui dit que les images +des saints étaient sans doute prohibées par les canons, mais +que ses amis en ces matières faisaient ce qu’ils pouvaient. Interrogé +enfin sur l’emploi des chandeliers, notre bachelier répondit +que, vu les dispositions de leur évêque à l’égard des catholiques, +ils avaient quelque crainte que ce prélat ne mît opposition +à l’emploi du luminaire dans le service, au moins tout +d’abord ; mais qu’il était évident que les chandeliers étaient +faits pour porter des cierges. Ayant eu le temps convenable +pour voir et admirer, Reding et Sheffield se disposèrent à reprendre +leur course. Ils ne purent, toutefois, esquiver une invitation +à déjeuner, sous peu de jours, au domicile de Bateman, +dans le Turl<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Si le lecteur s’est donné la peine de parcourir la conférence de M. le chanoine +Oakeley ayant de lire <i>Perte et gain</i>, il comprendra facilement que Bateman +appartient à la <i>coterie des amateurs catholiques</i>, selon l’expression caractéristique +du digne <span lang="en" xml:lang="en">ex-fellow</span> de Balliol. Ce jeune bachelier est un des représentants +du côté <i>superficiel du mouvement religieux</i>. Aussi ne doit-on pas être +étonné s’il ne se convertit pas.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c3">CHAPITRE III.<br> +Un cœur ouvert et aimant. — Un homme à <i>vues</i>.</h3> + + +<p>Aucun des deux amis n’avait encore, en fait de religion, ce +qu’on appelle des <i>vues</i>. Par ce mot, nous n’entendons pas +dire qu’ils n’eussent déjà une opinion arrêtée sur cette importante +matière, les juger ainsi serait une erreur ; mais nous +voulons faire comprendre qu’aucun d’eux (et comment l’auraient-ils +pu à leur âge ?) n’avait fait reposer sa religion sur +une base intellectuelle. Aussi bien, expliquons d’une manière +plus claire ce que sont des <i>vues</i>, ce qu’on entend par un homme +à <i>vues</i>, et quel est l’état de ceux qui n’ont pas de <i>vues</i>. Lors +donc que des personnes jettent les yeux, pour la première fois, +sur le monde de la politique ou de la religion, tout ce qu’elles +voient produit sur leur esprit le même effet qu’un paysage +qui s’offrirait, également pour la première fois, à un homme +jusqu’alors aveugle. Tout leur paraît à égale distance ; il n’y a +pas de perspective. La relation d’un fait avec un fait, d’une +vérité avec une vérité, le rapport entre un fait et une vérité, +entre une vérité et un fait, comment telle chose mène à telle +autre, quels sont les principes premiers et les principes secondaires : +tout cela elles ont à l’apprendre. C’est pour elles une +science nouvelle, et elles ignorent leur ignorance même sur +ce point. Dans leur esprit, le monde d’aujourd’hui n’a aucun +rapport avec le monde d’hier ; le temps n’est pas le torrent +qui se précipite, mais il s’immobilise devant elles, rond et +plein comme la lune. Elles ne connaissent pas l’histoire de +dix ans, encore moins celle d’un siècle ; pour elles le passé ne +vit pas dans le présent ; elles ne comprennent pas l’intérêt des +questions qui s’agitent ; les noms ne font naître en elles aucune +association d’idées, et les individus n’éveillent dans leur mémoire +aucun souvenir. Elles entendent bien parler et des hommes, +et des choses, et des projets, et des luttes, et des principes ; +mais tout va et vient comme le vent ; rien ne fait impression, +rien ne pénètre, rien ne se fixe dans leur esprit. Elles +ne savent pas ranger leurs idées ; elles n’ont pas de système. +Elles entendent et elles oublient, ou tout au plus elles se rappellent +ce qu’elles ont entendu autrefois, mais sans pouvoir +dire en quel lieu. De là nulle consistance dans leur argumentation ; +aujourd’hui elles raisonneront d’une manière et +demain d’une autre, au moins indirectement, c’est-à-dire +à l’aventure. Les fils de leur raisonnement divergent ; rien +ne vient à sa place ; il n’y a pas d’idée mère sur laquelle +s’appuie leur esprit, d’où procèdent leurs jugements sur les +hommes et les choses. Et tel est l’état de bien des gens, +pendant toute leur vie. Aussi quels misérables politiques, ou +hommes d’Église ne font-ils pas, à moins que leur bonne fortune +ne les ait mis entre des mains sûres, et qu’ils ne soient +menés par d’autres, ou qu’ils ne soient engagés dans un parti. +Autrement, voyez-les, ils sont à la merci des vents et des vagues ; +et, sans être radicaux, <span lang="en" xml:lang="en">whigs, tories</span>, ou conservateurs, +partisans de la haute ou de la basse Église<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, ils agissent, ou +comme un <span lang="en" xml:lang="en">whig</span>, ou comme un <span lang="en" xml:lang="en">tory</span>, ou comme un catholique, +ou comme un dissident, selon que le caprice les pousse, que +les événements ou les partis les mènent. Si parfois leur +amour-propre est blessé, ils se consolent dans la pensée que +leur conduite est la preuve qu’ils sont des hommes libres, +modérés, sans passions, des hommes du juste-milieu, et non +des <i>hommes de parti</i> ; tandis que, dans le fait, ils sont les plus +malheureux des esclaves ; car notre force, en ce monde, c’est +d’être les sujets de la raison, et notre liberté d’être les captifs +de la vérité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> La <i>haute Église</i>, ou les partisans de l’Église et de l’État (<i lang="en" xml:lang="en">the church and +state</i>) ; l’<i>Église basse</i>, ou le parti puritain, qui ne reconnaît que la Bible pour +règle de foi.</p> +</div> +<p>Et maintenant, qu’y a-t-il d’étonnant que Charles, jeune imberbe +d’une vingtaine d’années, n’eût pas des vues profondes +en fait de religion ou de politique ? Toutefois un homme d’intelligence +ne se permet pas de juger des choses à l’aventure +et au hasard. Par une espèce de respect qu’il se doit, il est +obligé de se tracer une règle de conduite quelconque, vraie +ou fausse ; et Charles goûtait beaucoup la maxime qu’il a déjà +émise, savoir : qu’il faut estimer les gens d’après ce qu’ils +sont, et non d’après ce qu’ils ne sont pas. Il considérait comme +un premier devoir d’aimer tous les hommes, de les regarder +tous d’un œil de bonté ; son cœur était fortement pénétré +du sentiment que le poëte a exprimé dans ces vers populaires :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Quoique souillé du mal, ce honteux diadème,</div> +<div class="verse">» Le chrétien, ici-bas, porte un front radieux ;</div> +<div class="verse">» Par le prêtre du Christ, au jour de son baptême,</div> +<div class="verse">» Ne fut-il pas marqué d’un sceau tout glorieux ? »</div> +</div> + +</div> +<p>Quand il rencontrait dans ses promenades un laboureur ou +un cavalier, un gentilhomme ou un mendiant, il aimait à se +dire : « Voilà un chrétien. » Et lorsqu’il vint à Oxford, il y +entra avec un enthousiasme si simple et si chaleureux, qu’on +eût dit presque celui d’un enfant. Son respect, il le portait +jusqu’à honorer même le velours du vice-Censeur ; que dis-je ? +le bonnet à cornes qui précède le prédicateur avait aussi des +droits à sa déférence. Sans être poëte, il était dans la saison de +la poésie, à l’époque du délicieux printemps, alors que l’année +est dans toutes ses splendeurs, tout y étant nouveau. La nouveauté +était la beauté elle-même pour un cœur aussi ouvert +et aussi aimant que le sien ; non pas seulement parce que c’était +de la nouveauté, et que comme telle, elle a ses propres +charmes, mais bien parce que, quand les objets nous apparaissent +pour la première fois, nous les voyons dans une aimable +confusion, qui est le principal élément de la poétique. Mais à +mesure que le temps marche et que nous arrivons à énumérer, +à classer et à apprécier les choses, à mesure que nous +agrandissons nos vues, nous avançons vers la philosophie et +la vérité ; mais nous nous éloignons de la poésie.</p> + +<p>Dans notre jeunesse, nous allâmes un jour par un soleil brûlant +d’été nous promener sur la route qui va d’Oxford à Newington, +route fort triste, comme le savent bien tous ceux qui +l’ont parcourue. Cependant, c’était du nouveau pour nos yeux, +et nous vous l’assurons, lecteur, croyez-le ou ne le croyez pas, +riez ou non, comme il vous plaira, cette route, dans cette +circonstance, nous parut d’une beauté touchante. Elle éveilla +dans notre cœur une douce mélancolie, mélancolie dont la +vague sensation nous émeut encore quand nous jetons un +regard en arrière sur ce voyage accompagné de tant de poussière +et de fatigue. Et pourquoi ? Parce qu’alors chaque objet +que nous rencontrions était inconnu et plein de mystère. Un +arbre ou deux, à distance, nous semblaient le commencement +d’une grande forêt ou d’un parc d’une étendue sans limites : +une colline cachait derrière elle un vallon, et ce vallon avait +son histoire ; les sentiers eux-mêmes, avec leurs haies verdoyantes +aux mille détours capricieux, frappaient notre imagination. +Telles furent les impressions du premier voyage ; +mais quand nous eûmes fréquenté souvent la même voie, +alors l’esprit ne se prêta plus à l’action, la scène cessa d’être +enchanteresse, la triste réalité seule resta, et nous demeurâmes +convaincu que cette route d’Oxford à Newington était +la plus ennuyeuse et la plus détestable que nous eussions jamais +parcourue.</p> + +<p>Mais revenons à notre histoire. Nous avons fait le portrait +de Reding. Quant à Sheffield, sans avoir dans l’esprit plus de +vues réelles que Charles, néanmoins à cette époque il cherchait +à en acquérir, mais il était bien plus en danger d’en +accueillir de fausses. En d’autres termes, c’était un homme <i>à +vues</i>, dans le mauvais sens de l’expression. Il n’était pas satisfait +des choses telles qu’elles sont ; il était censeur, impatient +de réduire tout en système ; il exagérait les principes, +aimait la discussion, soit pour le plaisir de l’exercice, soit +parce que son esprit était inquiet : au fond, il n’avait rien fortement +à cœur.</p> + +<p>Aucun de nos deux amis ne prenait un vif intérêt aux controverses +qui s’agitaient alors à l’Université et dans le pays +touchant la haute et la basse Église. Sheffield avait une espèce +de mépris pour cette polémique, et Reding trouvait de mauvais +goût de se montrer original ou de se faire distinguer en +quoi que ce fût. Une de ses connaissances d’Eton l’avait engagé +un jour à venir entendre un des meilleurs prédicateurs du +parti catholique, et lui avait offert de le présenter ; mais il +avait décliné cet honneur. Il n’aimait pas, disait-il, à se mêler +aux partis ; il était venu à Oxford pour prendre ses grades et +non pour y embrasser des opinions. En agissant autrement, il +aurait craint la désapprobation de son père ; et puis, il sentait +de la répugnance à épouser de telles idées et à se faire l’ami +de telles personnes, par cela seul que les autorités de l’Université +étaient opposées à tout ce mouvement. A ses yeux, les chefs +de l’agitation étaient des démagogues, et les démagogues, il +les avait en grande horreur, il les méprisait. Il ne pouvait pas +comprendre comment des ecclésiastiques, hommes respectables +d’ailleurs, travaillaient à grouper auteur d’eux de jeunes sous-gradués ; +plus d’une histoire même qu’il entendit sur leurs intrigues +le blessa. En outre, il n’aimait pas les spécimens de +leurs partisans qu’il avait eu l’occasion de voir ; c’étaient des +hommes présomptueux ou qui « parlaient haut », comme on +disait alors. Ils faisaient des actions ridicules, extravagantes, +et parfois négligeaient leurs devoirs de collége pour des choses +qui ne les regardaient en aucune façon. Charles avait eu sans +doute du malheur ; car cette appréciation n’est pas le vrai portrait +des hommes les plus remarquables de cette époque qui, certainement, +font encore aujourd’hui, comme ecclésiastiques ou +comme laïques, la force de l’Église anglicane. Mais dans toutes +les réunions d’hommes, la paille et les immondices (selon les +paroles de Bacon) flottent sur l’eau, tandis que l’or et les pierreries +tombent au fond et demeurent cachés ; ou, pour mieux +dire encore, bien des hommes, la plupart des hommes, sont un +mélange de qualités précieuses et de défauts : les défauts surnagent, +les bonnes qualités restent dans l’abîme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c4">CHAPITRE IV.<br> +Le charlatanisme en religion.</h3> + + +<p>Bateman était un de ces caractères complexes dont nous venons +de parler. Il y avait du bon chez lui, il ne manquait pas +de mérite ; mais il était absurde ; aussi servit-il de thème à la +conversation de nos deux amis pendant le reste de leur promenade. +« J’aimerais qu’on vît moins de charlatanisme et de grimaces +en tout lieu, dit Sheffield ; on pourrait en emporter d’ici +des charretées, et même sans que rien y parût. — Si l’on faisait +à votre goût, répondit Charles, vous useriez les routes au +point qu’on ne pourrait plus se promener. Nous sommes obligés +de marcher dans cette voie que vous nommez charlatanisme. +Nous la foulons aux pieds, mais enfin nous nous en servons. — Je +ne puis admettre un tel système ; c’est tout simplement +faire le mal pour arriver au bien. Oui, je vois partout +la comédie. Je vais à Sainte-Marie, et là j’entends des hommes +qui débitent des lieux communs, tantôt d’une voix sépulcrale, +tantôt d’un ton aigu, d’autres fois avec une certaine emphase +mesurée, claire, calme, et un regard étudié, comme, par exemple, +ce prédicateur de Bampton qui, il n’y a pas longtemps, +nous soutenait, à propos de la résurrection des corps, que tous +les essais pour ranimer un cadavre, au moyen de méthodes +naturelles, avaient complétement échoué. Si je pénètre dans +la salle où se donnent les grades, dans la salle de la Convocation, +là, pendant des heures entières, je suis obligé de subir un +latin ridicule, d’entendre accorder des grâces, des dispenses, +de voir les Censeurs monter, descendre pour rien absolument ; +et tout cela, afin de conserver l’esprit de choses vieillies depuis +des siècles, alors que le travail réel pourrait se faire en +un quart d’heure. Je rencontre Bateman, et voilà mon homme +qui me parle de jubés sans crucifix, de piscines sans eau, de +niches sans statues, de chandeliers sans lumières, de messes +sans pape ; et, moi, je dis avec Shakespeare : « Le monde est +un vrai théâtre. » Ce n’est pas tout : je m’adresse à Shaw, à +Turner, à Brown, hommes de caractères bien différents, élèves +de Gloucester (vous comprenez de qui je parle), et ils nous +prêchent qu’il faut placer des crucifix aux carrefours, afin d’exciter +chez les passants des sentiments religieux. »</p> + +<p>« — Pour ma part, je pense que vous êtes trop sévère envers +tous ces hommes-là, dit Charles ; votre discours ressemble +beaucoup à de la déclamation ; si l’on vous croyait, il faudrait +abolir toutes les formes extérieures. Vous me faites l’effet +de cet homme qui, dans un des romans de miss Edgeworth, +ferme ses oreilles à la musique, afin de pouvoir rire à son aise +des danseurs. — A quelle musique fermé-je les oreilles ? — A +la signification de tous les divers actes dont nous venons de +parler ; les sentiments pieux qui accompagnent la vue des +images, voilà la musique. — Sans doute, pour ceux qui déjà +ont ces sentiments ; mais rétablir les images en Angleterre pour +faire naître des sentiments, c’est tout juste danser pour créer +la musique. — Je crois que vous ne rendez pas justice à notre +pays, mon cher Sheffield ; nous sommes un peuple religieux. — Eh +bien, je vais vous présenter la chose d’une autre +manière : Aimez-vous la musique ? — Avez-vous donc oublié +la frayeur que j’occasionnai à une certaine personne avec mon +violon ? — Aimez-vous la danse ? — A dire vrai, je ne l’aime +pas du tout. — Ni moi non plus, reprit Sheffield, et je ne +puis penser sans rire à ce que je fis, étant encore enfant, pour +y échapper. La danse est quelque chose de si absurde ; et puis, +il fallait se montrer poli et aimable envers des jeunes filles +légères ou précieuses. Je me conduisis parfois à leur égard +avec tant de grossièreté, que je fus humilié de mon impolitesse ; +aussi ne savais-je plus comment me tirer d’embarras. — J’ignorais, +mon cher ami, que nous eussions entre nous un +point de ressemblance aussi frappant. Oh ! quelle humiliation +j’eus à souffrir, lorsqu’il fallut se tenir debout, prêt à danser, +et figurer avec une dame ! Tous les yeux tournés sur moi qui +étais si gauche ! Bien des jours avant, comme après, ce me fut +un martyre. »</p> + +<p>Cependant, ils étaient arrivés au pied d’une pente roide qui +mène à une espèce de plateau sur le bord duquel se trouve +Oxley, et ils s’arrêtèrent un instant pour voir des cavaliers +qui sautaient des barrières. Ils montèrent ensuite la colline et +se retournèrent vers Oxford. « Peut-être, dit Charles, appellerez-vous +toutes ces flèches et ces tours un magnifique simulacre, +parce que vous en apercevez le faîte sans en découvrir la +base ? — Où en étions-nous de notre discussion ? » reprit +Sheffield, se rappelant qu’ils s’en étaient écartés pendant les +dix dernières minutes : « oh ! je m’en souviens, j’y suis. Je +disais donc que vous aimiez la musique, mais que vous détestiez +la danse. Pour d’autres, la musique est l’aiguillon qui les +pousse à danser ; pour vous, c’est le contraire ; la danse même +diminue le sentiment de plaisir que vous cause la musique. Eh +bien, pareillement, c’est un acte de pédantisme de vouloir +rendre une nation religieuse, comme l’Angleterre, plus religieuse +encore, en plaçant des images dans les rues. Un tel +procédé n’est pas anglais, et il ne peut que nous blesser. S’il +était dans le génie de ce peuple, il serait venu naturellement, +sans qu’on nous y eût engagés. Comme la musique entraîne à +la danse, ainsi la religion nous eût fait adopter les images. +Mais de même que la danse n’ajoute rien aux charmes de la +musique pour ceux qui n’aiment pas à danser, de même, les +cérémonies n’agrandiront pas le sentiment religieux chez ceux +qui détestent les cérémonies. — Donc, à vos yeux les catholiques +romains sont des charlatans, puisqu’ils emploient des +crucifix ? — Halte-là ; vous sortez maintenant de la question. +Les catholiques romains croient que les images possèdent une +certaine <i>vertu</i>. Sans doute c’est absurde, mais en les honorant +ils sont conséquents avec leurs principes. Ils n’exposent +pas les images pour en faire des montres d’apparat, pour +éveiller des sentiments dans le cœur de ceux qui les contemplent, +ainsi que le voudrait Gloucester, mais ils les honorent +d’un culte solide, naturel et ardent : à leurs yeux, elles disent +plus qu’elles ne paraissent ; ce ne sont pas de simples représentations. +Ils leur rendent des honneurs religieux, soit parce +que de grands saints les ont autrefois vénérées, soit parce +qu’en temps de peste on s’est adressé à elles, soit parce qu’elles +ont opéré des miracles, soit parce qu’elles ont remué leurs +yeux, incliné leur tête ; ou, au moins, parce qu’elles ont été +bénites par la main du prêtre, et qu’elles ont des relations +mystérieuses avec la grâce invisible. Tout cela, je l’avoue, est +superstitieux ; mais tout cela a une réalité. »</p> + +<p>Charles n’était pas satisfait de cette argumentation. « Une +image est un mode d’enseignement, répliqua-t-il. Voulez-vous +donc dire qu’un homme est un saltimbanque parce qu’il se +méprend sur le mode d’enseignement le plus convenable à +son pays ? — Cette qualification, je ne l’ai pas donnée à Gloucester, +repartit Sheffield ; j’ai seulement soutenu qu’un pareil +mode d’enseignement, chez des protestants, était du charlatanisme +et une farce. — Mais votre principe vous conduira trop +loin, et, d’ailleurs, il se détruit lui-même. Ne vous rappelez-vous +pas le passage d’Aristote que nous cita, l’autre jour, +Thompson, passage qu’il avait rencontré dans une de ses leçons +avec Vincent, et qui nous paraissait si subtil, savoir : que +les habitudes sont créées par ces mêmes actes dans lesquels +elles se manifestent lorsqu’elles sont produites ? C’est en s’essayant +à nager qu’on apprend à bien nager. J’en viens à Bateman. +Il désire, sans aucun doute, <i>introduire</i> dans nos églises +les piscines et les tabernacles ; or, attendre, avant de commencer, +qu’on ait accepté cette réforme, c’est agir comme un +homme qui ne va pas à l’eau sans savoir nager. — Soit ; mais +quel bien en reviendra-t-il à Bateman, quand l’usage de la +piscine sera devenu universel ? Qu’est-ce que cela signifie ? +Dans l’Église romaine, la piscine a son emploi, je le sais, quoique +j’ignore lequel ; on s’en sert pendant la messe. Mais que +Bateman rende universel l’usage des piscines, et qu’aura-t-il +créé, sinon le règne d’un charlatanisme universel ? — Mais, +mon cher Sheffield, combien de choses n’y a-t-il pas qui, dans +le cours des âges, ont changé leur destination première, et +toutefois en conservent encore une, quoique différente ? La +perruque d’un juge n’est pas du charlatanisme, cependant elle +a déjà son histoire. La reine, à son couronnement, porte un +vêtement qu’on dit être catholique romain ; est-ce du charlatanisme ? +Ne vous figure-t-il pas, en traits ineffaçables, « la +divinité qui entoure un roi », quoique ce vêtement ait perdu +la signification qu’y attachait l’Église de Rome ? Ou seriez-vous +du nombre de ceux qui, selon un vieux calembour sur le mot +Majesté<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, estiment la chose elle-même une farce ? — Vous +prohibez donc l’introduction des piscines et des chandeliers qui +n’ont aucun but ? — Je pense, mon ami, qu’il y a une grande +différence entre faire revivre une chose et la conserver : la +conserver paraît naturel, même quand son emploi a cessé ; +la faire revivre, quand elle est déjà morte, c’est contre nature. +Mais ceci est une question de prudence et de jugement. — Ainsi +donc, vous condamnez Bateman », conclut Sheffield.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Dépouillez <i lang="en" xml:lang="en">majesty</i> — la majesté — de ses dehors (<i lang="en" xml:lang="en">of its externals</i>), c’est-à-dire +enlevez à ce mot sa première et sa dernière lettre, que reste-t-il ? <i lang="en" xml:lang="en">ajest, a +jest</i>, — une farce. — Ce calembour, qui existe dans l’original, ne peut, comme +on le voit, se traduire en français.</p> +</div> +<p>Il y eut un moment de silence. Charles reprit ensuite : +« Mais peut-être ces hommes désirent actuellement introduire +les réalités aussi bien que leurs formes extérieures ; peut-être +désirent-ils employer la piscine aussi bien que l’avoir… Sheffield, +continua-t-il brusquement, pourquoi les costumes de +cérémonie dans l’église ne sont-ils pas du charlatanisme, si +les piscines méritent ce nom ? — Ces costumes… » répondit +Sheffield paraissant réfléchir, « non, ces costumes ne sont pas +du charlatanisme ; car prêcher, je suppose, est la fonction la +plus haute dans notre Église, et l’on y consacre les plus riches +vêtements. Les robes d’un grand prédicateur, je le sais, coûtent +bien des livres ; j’en ai connu un, près de chez nous, qui, +à son départ, reçut en présent, de certaines dames, un assortiment +complet, et une douzaine de pantoufles brodées, par-dessus +le marché. Mais tout cela est convenable, si la prédication +est le principal office du clergé. Vient ensuite le sacrement<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, +et il exige le surplis et le capuchon. Et le capuchon, +répéta-t-il tout pensif… mais à quoi sert-il ? Non, c’est l’écharpe. +Le capuchon ne se porte que dans la chaire de l’Université. +Qu’est-ce que l’écharpe ? Elle appartient aux chapelains, +c’est-à-dire aux personnes… Je n’en sors pas. — Mon cher +Sheffield, vous vous êtes vous-même coupé la gorge. Vous +avez essayé d’expliquer le symbolisme des vêtements du +clergé, et vous ne l’avez pu. Seriez-vous encore disposé à appeler +cela du charlatanisme ? Répondez-moi à cette seule +question : Pourquoi un ecclésiastique porte-t-il un surplis +quand il lit les prières ? Mieux encore, je vous poserai la question +plus simplement : Pourquoi un ecclésiastique seul a-t-il +le pouvoir de lire les prières dans l’église ? pourquoi ne le +puis-je pas moi-même ? » Sheffield hésita et parut sérieux. +« Savez-vous bien, dit-il ensuite, que vous avez tout juste posé +une objection de Jérémie Bentham ? Dans son <i>Église d’Angleterre</i>, +cet écrivain propose, si ma mémoire est fidèle, d’enseigner +à un enfant de la paroisse à lire la liturgie ; et il demande +pourquoi on envoie un jeune homme à l’Université, +pendant trois ou quatre ans, à frais énormes ; pourquoi on lui +apprend le latin et le grec, et cela pour faire une simple lecture +qu’un enfant aurait appris à faire chez une maîtresse +d’école. Quelle est la <i>vertu</i> d’une lecture faite par un ministre ? +Voilà à peu près les paroles de Bentham. Et, ajouta Sheffield +avec lenteur, à dire vrai, je ne sais que lui répondre. » +Cette dernière réflexion étonna Reding ; il en fut même choqué +et embarrassé ; il ne savait que dire, lorsque, peut-être heureusement, +la conversation fut interrompue.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> La cène.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c5">CHAPITRE V.<br> +Oxford : une vue d’intérieur par un vieux <i>don</i>.</h3> + + +<p>Chaque année amène des changements et des réformes. +Nous ignorons l’état actuel de l’église d’Oxley ; elle peut avoir +jubé, piscine, <i lang="la" xml:lang="la">sedilia</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, toutes choses nouvelles, comme aussi +avoir subi une réforme en sens contraire, c’est-à-dire le dossier +des bancs tourné par principe vers la table de communion, et +la chaire placée au milieu des bas-côtés. Mais à l’époque où nos +jeunes gens traversèrent le cimetière, il n’y avait rien, en bien +ni en mal, qui pût les attirer dans l’intérieur de l’édifice, et +ils passaient outre, lorsqu’ils aperçurent, en s’éloignant de +l’église, ce que Sheffield appelait un vieux <i>don</i>. C’était un +<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> connu de Charles, un homme de bonne famille +et possesseur d’un petit patrimoine. Il avait fait ses études +à l’Université en même temps que M. Reding, et parfois il +avait été son hôte au presbytère. Aussi Charles le connaissait +depuis son enfance ; et maintenant qu’il était à Oxford, il en +avait reçu, comme c’était naturel, plusieurs petites attentions. +Un jour qu’il s’était trop attardé pour son dîner, le bon <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> +l’avait invité à sa table ; une autre fois, il l’avait emmené à +une partie de pêche à Faringdon ; il lui avait également promis +des billets pour des dames de sa connaissance, qui devaient +venir à la Commémoration<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. C’était un homme clairvoyant, +d’un caractère facile, à la parole libre, aux désirs bornés, d’une +sensibilité assez calme, d’une délicatesse peu romanesque, et +sans ostentation dans ses croyances religieuses : en d’autres +termes, irréprochable dans sa conduite, il détestait néanmoins +toute parade de religion et ne pouvait souffrir les prétentions +en ce genre. Connaissant l’Université depuis trente ans, il pouvait +en porter un jugement équitable sur la plupart des choses. +Il était venu à Oxley pour faire des funérailles à la place d’un +ami, et il retournait chez lui. Il appela Charles de loin. Celui-ci, +embarrassé tout d’abord de se trouver avec deux amis si +différents et dans des rapports si opposés, ne tarda pas à se remettre +un peu, en voyant l’indifférence de M. Malcolm ; et tous +les trois rentrèrent ensemble dans la ville. Reding, toutefois, +jusqu’au dernier moment, garda un reste de gêne et de malaise, +surtout aux approches d’Oxford, où il rencontra des +personnes de différents partis, qui le saluaient en passant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Siéges gothiques en pierre, pour le célébrant, le diacre et le sous-diacre. +Ils sont construits dans l’épaisseur de la muraille du sanctuaire, du côté de l’épître. +On en voit des modèles, en Angleterre, dans les églises et les chapelles bâties +par le célèbre Pugin.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">fellow</i> est un membre de l’Université qui jouit d’un legs (<i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i>) +fondé au profit d’un collége. Tous les colléges ont leurs <i lang="en" xml:lang="en">fellows</i> ; le nombre de +ces sortes de bénéficiers s’élève quelquefois jusqu’à trente pour un seul établissement. +Les revenus des <i lang="en" xml:lang="en">fellowships</i> varient entre 2,500 et 8,750 francs. Les <i lang="en" xml:lang="en">fellows</i> +ne peuvent se marier ; ils ont cependant la liberté de le faire ; mais dans +ce cas ils perdent leur <span lang="en" xml:lang="en">fellowship</span>, qui, au reste, est remplacé ordinairement par +un bénéfice dans l’intérieur du pays, s’ils sont ministres.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> La fête de la Commémoration est d’origine catholique. Jadis elle était consacrée +à prier pour les bienfaiteurs de l’Université : on disait une messe pour +eux ; aujourd’hui on se contente de faire prononcer un discours en leur honneur. — Nous +nous dispensons de toute réflexion ; le lecteur n’aura pas de peine à tirer +la conclusion de ce fait. Qu’il nous suffise de dire qu’à Oxford la plupart des +monuments et des usages ont conservé leur cachet catholique… Peut-être est-ce +à ces restes de respect pour la religion de ses pères que cette ville doit le privilége +d’avoir donné naissance au grand Mouvement religieux.</p> +</div> +<p>Par forme d’observation, Charles dit qu’ils avaient vu dans +la campagne une jolie petite chapelle qui était en voie de restauration. +M. Malcolm se prit à rire. « Ainsi, Charles, répliqua-t-il, +vous mordez aux nouveautés du jour ? » « Quelles nouveautés ? » +s’écria le jeune étudiant, qui, troublé à ce reproche, +ajouta pour s’excuser que c’était seulement par hasard qu’un +ami les avait conduits à cette chapelle. « Vous me demandez +quelles nouveautés ? reprit M. Malcolm ; eh bien, la plus nouvelle, +la dernière. Oxford est le lieu des nouveautés ; elles ne +manquaient pas non plus de mon temps. La plus grande partie +des résidents, les élèves, changent tous les trois ans ; les <span lang="en" xml:lang="en">fellows</span> +et les <i>tuteurs</i>, tous les six ; et chaque génération a sa nouveauté. +Non, il n’y a pas de principe de stabilité dans cette +ville, excepté pour les chefs, qui s’y fixent et qui restent les +mêmes jusqu’à la fin de leur carrière. Quel est le caprice du +moment parmi vous autres les nouveaux venus ? continua-t-il : +est-ce la bouteille ou le cigare ? » Charles sourit modestement ; +J’espère, ajouta-t-il, que l’habitude de la boisson a entièrement +disparu. « Des choses plus mauvaises peuvent s’introduire, repartit +M. Malcolm ; mais la mode est de tous les pays. Autrefois, +nous avions ici le club de la Déclamation, peut-être est-il encore +en faveur ; auparavant c’était la Société Philharmonique. Nous +avons vu la géologie faire fureur ; maintenant, c’est la théologie : +et bientôt ce sera l’architecture, ou les antiquités du +moyen âge, ou les éditions, ou les manuscrits. Chaque mode +s’use à son tour. Tout dépend d’un ou de deux hommes d’action. +Mais le secrétaire se marie, ou le professeur obtient un +canonicat ; de là des réunions moins régulières, des réunions +sans conséquence, et ainsi peu à peu la chose dépérit et +meurt. »</p> + +<p>Sheffield demanda si le mouvement actuel n’était pas trop +général dans le pays pour lui assigner une telle chute. Il n’en +savait pas long sur ce point ; mais les journaux en étaient tout +remplis, et dans le voisinage c’était le sujet de toutes les conversations : +le mouvement ne s’arrêtait pas à Oxford.</p> + +<p>« J’ignore ce qui se passe dans l’intérieur du pays, répondit +M. Malcolm ; la question est vaste ; mais le mouvement n’a pas +ici des éléments de durée. Ces messieurs obtiendront des bénéfices +et se marieront, et ce sera la fin de l’histoire. Je ne parle +pas contre eux, je les crois des hommes très-respectables ; +mais ils sont emportés par le flux de la mode. »</p> + +<p>Charles fit observer qu’il était fâcheux que cette agitation +alimentât l’esprit de parti. « Oxford, ajoutait-il, devrait être un +lieu de calme et d’étude ; la paix et les Muses sont des compagnes +inséparables ; et à cette heure on parle, on discute dans +chaque quartier. Les étudiants ne peuvent plus remplir leurs +devoirs comme à l’ordinaire, ni accepter chacun comme il se +présente ; mais ils sont obligés de prendre part aux questions, +d’avoir égard à de certaines choses qu’au fond ils rejettent, et +d’affecter des opinions quand ils n’en ont réellement aucune.</p> + +<p>M. Malcolm donna son assentiment d’un air distrait, occupé +d’un point de vue qui s’offrait à ses yeux, et qu’il paraissait +considérer avec plaisir. « On trouve laide cette partie du pays, +dit-il, et peut-être avec raison ; mais, soit habitude ou non, +quant à moi, ce comté me plaît et je lui trouve toujours des +charmes. Les effets de lumière y changent à tout instant, de +sorte que le paysage, si l’on peut parler ainsi, varie à chaque +pas. J’ai vu là-bas Shotover prendre les nuances les plus +opposées, quelquefois pourpres, d’autres fois couleur de safran +brillant ou orange foncé. » Et il s’arrêta. « Oui, vous +parlez de l’esprit de parti ; en vérité, il y en a beaucoup ici… +Non, je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup, continua-t-il, sortant +de sa distraction. Certainement il y a des divisions à Oxford, +mais les divisions et la rivalité y sont à l’état de permanence. +Les sociétés diverses ont chacune leurs intérêts et leur +honneur à maintenir, et elles se querellent, comme les ordres +religieux dans l’Église de Rome. Je me trompe, la comparaison +est exagérée. Oxford ressemble plutôt à une aumônerie pour +les veuves des ministres. La vanité, la jalousie, les bavardages +y sont à l’ordre du jour. C’était de même en mon temps. +Les deux grandes <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span>, dame Vice-Chancelier et dame Théologien-Professeur +ne peuvent être d’accord, et elles ont chacune +leurs adeptes. Un jour, c’est le Vice-Chancelier lui-même +qui, d’un coup de balai, met à la porte de la Convocation<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> +tous les jeunes <i>maîtres</i> ; et de là grande colère parmi ceux-ci. +Un autre jour, c’est M. Slaney, doyen de Saint-Pierre, qui +ne se fait pas scrupule de dire dans une diligence que M. Wood +n’est pas un savant, sur quoi Wood, à son tour, l’appelle « le +calomniateur Slaney ». Ici, c’est le vieux M. Barge, ex-doyen +<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> de Saint-Michel, qui s’imagine que sa jolie fiancée n’a +pas été reçue avec les honneurs convenables. Là, c’est le docteur +Crotchet, qu’une influence funeste écarte, pendant bien +des années, de l’évêché qui lui est destiné. D’un autre côté, +c’est M. le professeur Carraway qui a été peint d’une manière +infâme, dans la <i>Revue d’Edimbourg</i>, par un élève paresseux +qu’il avait humilié aux examens. Mais, voici (<i lang="la" xml:lang="la">majora movemus</i>) +que trois colléges forment mutuellement le vœu d’une +mortelle opposition à un quatrième ; ou enfin, que les jeunes +<i>maîtres</i>, hommes de labeur, trament une conspiration contre +les chefs. Maintenant, toutefois, nous sommes en progrès ; si +nous nous querellons, que ce soit une rivalité d’intelligence +et de devoir, et non une rivalité d’intérêts matériels ou de caractères ; +combattons pour des réalités et non pour des ombres. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> La <i>Convocation</i> est le grand conseil, et la suprême autorité de l’université. +Tous les docteurs et tous les maîtres en font partie. A lui seul le collége de +<i lang="en" xml:lang="en">Christ church</i> (église du Christ) fournit environ 500 membres. En 1845, lors de +l’affaire de M. Ward touchant son livre : <i lang="en" xml:lang="en">Ideal of a christian church</i>, on vit +arriver à Oxford 1300 membres de la Convocation.</p> +</div> +<p>Ces réflexions plurent à Sheffield, et il fit observer que l’état +actuel des choses était plus réel que ce qu’on avait vu jusqu’alors, +et qu’il avait par conséquent plus d’éléments de vie. +M. Malcolm ne parut pas l’entendre, car il ne répliqua point. +Aux approches du pont, la conversation tomba. Tandis qu’ils +s’avançaient dans <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span>, Sheffield lança furtivement un +regard à Charles. Pour eux, c’était un triomphe et un amusement +tout à la fois de se voir hors des traits d’un Censeur, qui +parcourait la même rue, grâce au <i>maître</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> sous la protection +duquel ils marchaient.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Maître</i>. Ce grade répond à celui de licencié, en France.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c6">CHAPITRE VI.<br> +Un déjeuner assez sérieux.</h3> + + +<p>Avant leur promenade à Oxley, Charles avait déjà eu plusieurs +fois l’occasion de voir, sous une forme ou l’autre, les +pensées de Sheffield touchant les réalités et le charlatanisme ; +et les discours de son ami avaient commencé à faire impression +sur lui. Il sentait qu’au fond il y avait du vrai, et ce vrai +était nouveau à ses yeux. Reding n’était pas d’un caractère +à laisser une vérité dormir dans son esprit. Elle ne s’y épanouissait +pas très-vite, mais on pouvait être sûr qu’à la fin +elle porterait des fruits, et qu’elle modifierait ses opinions acquises. +Dans le cas présent, il vit que le principe de Sheffield +était plus ou moins opposé à sa maxime favorite, savoir : que +c’est un devoir d’être content de tout le monde. Deux contradictions, +se dit-il, ne sauraient être vraies en même temps : +lorsque l’affirmative est vraie, la négative doit être fausse. +Toutes les doctrines ne peuvent être également fondées : il y +a une vérité et une erreur. La théorie de la vérité dogmatique, +comme opposée au latitudinarisme, s’était ainsi graduellement +établie dans son esprit pendant ces premiers trimestres. Il ne +connaissait rien pourtant ni du nom, ni de l’histoire de ces +deux théories ; il ne soupçonnait pas même le travail qui se +faisait en lui. Laissons-lui voir toutefois développer sous ses +yeux les absurdités du principe latitudinaire, et il est probable +qu’il lui fera une opposition plus forte encore.</p> + +<p>Parmi d’autres singularités, Bateman croyait que mettre ensemble +des personnes de sentiments contraires, c’était le meilleur +moyen de créer une société agréable ou au moins utile. +Il avait fait de son mieux pour donner cet élément de perfection +à son déjeuner, auquel assistaient nos deux amis. Il n’avait +pas toutefois atteint complétement son but, n’ayant pu +réunir, malgré tous ses efforts, que trois convives, outre +Charles et Sheffield. On remarquait d’abord M. Freeborn, +jeune maître évangélique, avec qui Sheffield était en connaissance. +Venait ensuite un jeune étudiant intelligent, mais non +très-circonspect, qui, après avoir été gâté dans sa famille et +ayant toujours bourse pleine, se proclamait amateur de l’<i>esthétique</i> : +au collége, toutes les autorités vivaient constamment +dans la crainte de le voir devenir papiste un beau matin. +Le troisième, enfin, était un de ses amis, jeune homme +au maintien aimable et modeste, qui avait des yeux vifs et +perçants comme une souris, et mangeait son pain et son +beurre dans un profond silence.</p> + +<p>Nos convives venaient de se mettre à table. Sheffield versait +le café ; une assiette de muffins courait à la ronde, et +Bateman, une casserole en main, en retirait les œufs déjà +cuits. Tout à coup notre jeune imprudent, dont le nom était +White, fit observer combien était belle la coutume catholique +de prendre les œufs pour l’emblème de la fête Pascale. « C’est +vraiment catholique, dit-il ; car cet usage est conservé dans +certaines parties de l’Angleterre, se retrouve en Russie, et est +en vigueur à Rome même, où un œuf accompagne chaque plat +pendant la semaine de Pâques, après, je crois, avoir été bénit. +Cet usage, d’ailleurs, est aussi expressif et aussi significatif +que catholique. — Magnifique, en vérité ! reprit leur hôte : +un usage si charmant et si délicieux ! Je m’étonne que nos réformateurs +n’y aient pas songé, ni le profond Hooker, qui aimait +tant les figures, ni Jewell. Vous n’avez pas sans doute +oublié le bâton que celui-ci donna à Hooker : c’était une figure, +tout comme l’envoi du bâton d’Élisée, par son serviteur, +à l’enfant mort. — Oh ! mon cher Bateman, s’écria Sheffield, +vous faites de Hooker un Giézi. — C’est bien la conclusion +d’une pareille plaisanterie, dit M. Freeborn ; vous ne pourrez +jamais voir où mène un symbole. Un symbole prouve tout et +ne prouve rien. — Sans doute jusqu’à ce qu’il ait une sanction, +reprit White ; mais quand l’Église catholique l’a sanctionné, +nous sommes sûrs d’être dans le vrai. — Oui, certes, +dit Bateman ; en d’autres termes, c’est bon parce que c’est +catholique. — Oui, continua White, les choses changent de +nature entre les mains de l’Église catholique : on nous permet +de faire le mal pour arriver au bien. — Qu’est-ce à dire ? s’écria +Bateman. — Eh bien, reprit White, l’Église fait du mal le +bien. — Mon cher White, reprit notre hôte d’un ton grave, +c’est aller trop loin. » M. Freeborn suspendit son opération +gastronomique et se rejeta sur le dos de sa chaise. « L’idolâtrie, +continua White, n’est-elle pas une erreur ? cependant le +culte des images est légitime. » M. Freeborn était dans un état +de consternation. « Votre exemple est mal choisi, White, dit +Sheffield ; il y a dans le monde des gens assez peu catholiques +pour penser que le culte des images est aussi mauvais que +l’idolâtrie elle-même. — Distinction jésuitique ! s’écria Freeborn +avec émotion. — Eh bien », répliqua White, qui ne paraissait +pas avoir grand’peur du jeune maître ès-arts, quoique +celui-ci fût plus âgé que lui, « je prendrai un meilleur exemple : +qui ne sait que le baptême confère la grâce ? cependant +il y avait, chez les païens, des rites baptismaux, et naturellement +ils étaient diaboliques. — Je ne serais pas disposé, monsieur +White, à vous faire toutes les concessions que vous voudriez +touchant la vertu du baptême, dit Freeborn. — Ni même +touchant le baptême chrétien ? demanda White. — Il est facile, +répondit Freeborn, de prendre le signe pour la chose signifiée. — Ni +même touchant le baptême catholique ? répéta White. — Le +baptême catholique est une vraie supercherie et une illusion, +répondit Freeborn. — Oh ! mon cher Freeborn, s’écria Bateman, +à votre tour vous allez trop loin, en vérité. — Catholique, +catholique ; j’ignore ce que vous voulez dire, reprit Freeborn. — J’entends +par là, dit White, cette Église Une et Catholique +dont parle le Symbole ; c’est très-intelligible. — Mais +qu’entendez-vous par l’Église catholique ? demanda Freeborn. — L’Église +Anglicane, répondit Bateman. — L’Église Romaine », +répondit White, tous deux parlant en même temps. +Il y eut un éclat de rire général. « Il n’y a pas de quoi rire, +reprit Bateman, l’Église Anglicane et l’Église Romaine ne sont +qu’une même Église. — Une même Église ? Impossible ! s’écria +Sheffield. — Bien plus qu’impossible, ajouta M. Freeborn. — Je +ferais une distinction, dit Bateman ; je dirais qu’elles sont +une même Église, mis à part les corruptions de l’Église Romaine. — En +d’autres termes, elles forment une même Église, +excepté ce en quoi elles diffèrent, dit Sheffield. — Précisément, +comme vous dites, reprit Bateman. — Je dirais plutôt, ajouta +M. Freeborn : Elles sont deux, excepté ce en quoi elles s’accordent. — Voilà +la vraie conclusion, dit Sheffield. Bateman +soutient que l’Église anglicane et l’Église romaine sont une +même Église, excepté ce en quoi elles sont deux ; et Freeborn, +qu’elles sont deux, excepté ce en quoi elles sont une. »</p> + +<p>Par bonheur, en cet instant, le garçon de cuisine entra avec +un plat de saucisses ; mais cet incident n’amena pas de diversion ; +la controverse continua. Deux personnes ne l’aimaient +point : Freeborn, qui tout simplement détestait la doctrine en +discussion, et Reding, qui la jugeait inopportune. Mais c’était +la mauvaise fortune du premier d’indisposer Charles contre +lui aussi bien que les autres, et d’être obligé de vaincre sa +répugnance à prendre part à la dispute. Dans le fait, Freeborn +pensait que la théologie elle-même est une duperie, comme +substituant, à son avis, des notions intellectuelles sans valeur +aux vérités fondamentales de la religion. C’est pourquoi il continua +à faire observer, en posant son couteau et sa fourchette, +que pour lui c’était un mystère qu’on fît reposer la religion +véritable sur des distinctions métaphysiques ou sur des observances +extérieures ; que l’Écriture avait un enseignement +tout à fait contraire ; que l’Écriture parlait beaucoup de foi et +de sainteté, mais ne disait pas un mot sur les Églises et leurs +formes. Il continua, disant que c’était la grande et malheureuse +tendance de l’esprit humain, de mettre entre lui et son Créateur +un médiateur de son invention, et qu’il importait peu que ce +médiateur fût un rite, ou un symbole, ou une forme de prière, +ou les bonnes œuvres, ou la communion avec des Églises +particulières : toutes ces choses étaient des « baumes trompeurs +pour l’âme », si on les regardait comme nécessaires. Le +seul moyen légitime d’en user, c’était de s’en servir avec la +conviction qu’on pouvait s’en passer. Freeborn ajoutait qu’aucune +de ces choses n’allait à la racine de la religion ; car la foi, +c’est-à-dire la ferme croyance que Dieu nous a pardonné, +était le seul objet indispensable ; que là où ce seul objet se +trouvait, tout autre était superflu, et que là où il faisait défaut, +aucun autre ne pouvait le remplacer. Ce point, il le défendait +si fort, qu’à ses yeux (et il avoua que c’était non-seulement sa +conviction, mais une vérité certaine), quand on avait la foi on +pouvait professer toute espèce de religion : être arminien, calviniste, +épiscopal, presbytérien, swendenborgien, voire même +unitaire, aller plus loin encore, ajouta-t-il en jetant un coup +d’œil sur White, être papiste même, et cependant être dans la +voie du salut.</p> + +<p>Freeborn s’était laissé aller à des concessions plus larges qu’il +ne l’eût fait dans ses moments de calme ; mais il était un peu +irrité, et il désirait profiter de la parole à son tour. D’ailleurs, +c’était pour lui une occasion favorable de faire une grande profession +de foi. « Merci pour votre libéralité à l’égard de ces +pauvres papistes, dit White. D’après vous, ils sont sauvés, s’ils +sont hypocrites ; ils peuvent extérieurement professer le catholicisme, +et rester protestants dans le cœur. — Les Unitaires aussi, +dit Sheffield, sont vos obligés. Il paraît qu’on n’a pas besoin de +craindre que l’on croie trop peu, pourvu qu’on sente beaucoup. — Mieux +encore, reprit White ; si l’on se croit pardonné, on +n’a pas à croire autre chose. » Reding ajouta son mot : il fit observer +que, dans le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span><a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, la croyance à la Sainte-Trinité +est représentée, non comme une chose indifférente, +mais comme une vérité, « avant tout », nécessaire au salut. +« Votre réponse, Reding, n’est pas directe, répliqua Sheffield. +La remarque de M. Freeborn est qu’il n’y a pas de Symbole +dans la Bible ; et vous, vous répondez qu’il y en a un dans le +<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. — Alors la Bible enseigne une chose, et le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> +en enseigne une autre, objecta Bateman. — Non, répondit +Freeborn ; le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> tire seulement une <i>déduction</i> de la +Bible. Le Symbole d’Athanase est une création humaine ; il est +vrai, mais c’est une œuvre d’homme ; et il doit être admis, +selon les expressions formelles des Articles, parce qu’il est +« fondé sur l’Écriture. » Les Symboles sont utiles, à leur place, +de même que l’Église ; mais ni Symbole ni Église ne sont la +religion. — Mais alors, pourquoi prônez-vous si haut votre +doctrine touchant « la foi seule » ? demanda Bateman ; car ces +mots ne sont pas dans l’Écriture, et ils ne sont qu’une déduction +humaine. — <i>Ma</i> doctrine ! s’écria Freeborn ; mais elle est +dans les Articles. Les Articles disent positivement que nous +sommes justifiés par la foi seule. — Les Articles ne sont pas +l’Écriture, pas plus que le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, repartit Sheffield. — Ils +ne disent pas non plus, ajouta Bateman, que la doctrine qu’ils +enseignent soit nécessaire au salut. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Voy. la <a href="#note-c">note C</a>.</p> +</div> +<p>Tout ceci ne plaisait pas beaucoup à Freeborn, quoiqu’il l’eût +provoqué. Il avait à la fois quatre adversaires ; et le cinquième +convive, qui gardait le silence, paraissait sympathiser avec +eux. Sheffield parlait par malice ; White par habitude ; Reding +était entré dans la discussion parce qu’il n’avait pu s’en dispenser ; +et Bateman raisonnait d’après un principe : il croyait +qu’il allait perfectionner les vues de Freeborn par ce cours de +controverse. Au moins ne perfectionna-t-il pas son caractère +qui, en ce moment, subissait une dure épreuve. La plupart des +convives n’étaient pas gradués ; lui, Freeborn, était <i>maître</i> : +c’était trop fort de la part de Bateman. Il acheva en silence sa +saucisse qui était devenue froide. La conversation languit ; il +y eut recrudescence de rôties et de muffins ; on enleva les +tasses à café, et le thé coula à pleins flots.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c7">CHAPITRE VII.<br> +Une controverse entre un évangélique, un néo-catholique, l’homme <i>à vues</i> +et le bachelier.</h3> + + +<p>Freeborn n’aimait pas à être battu ; il revint à la charge. +La religion, d’après lui, était une affaire de cœur : celui dont +le cœur n’était pas droit ne pouvait interpréter convenablement +l’Écriture. Jusqu’à ce que nos yeux fussent éclairés, disputer +sur le sens de l’Écriture, essayer d’en tirer des déductions, +c’était battre la campagne : c’était comme des aveugles +disputant sur les couleurs. « Si ce que vous dites est vrai, reprit +Bateman, nul ne peut absolument raisonner sur la religion ; +cependant, vous avez été le premier à le faire, Freeborn. — Naturellement, +répondit celui-ci, ceux qui ont <i>trouvé</i> la vérité +sont les seules gens capables de raisonner sur cette matière, car +ils ont le <i>don</i>. — Et ils sont les derniers à pouvoir en convaincre +les autres, repartit Sheffield ; car le don n’est que +pour eux. — C’est pourquoi les vrais chrétiens devraient discuter +entre eux, et pas avec d’autres, dit Bateman. — Mais ce +sont précisément ceux-là qui n’en ont pas besoin, reprit Sheffield. +Raisonner appartient à ceux qui ne sont pas convertis, +et non aux convertis. La discussion est le moyen ordinaire des +recherches. » Freeborn continua à soutenir que la raison d’un +homme non converti était charnelle, et que dans cet état on +ne pouvait comprendre l’Écriture. « J’ai toujours pensé, dit +Reding, que la raison est un bienfait général, tandis que la foi +est une grâce spéciale et personnelle. Si la foi est vraiment +rationnelle, tout le monde doit voir qu’elle a ce caractère ; +autrement, d’après la nature du cas, elle n’est pas rationnelle. — Mais +saint Paul nous prêche, répondit Freeborn, que « pour +l’homme charnel les choses de l’esprit sont folie ». — Mais, +après tout, repartit Reding, comment arriver à la vérité, si ce +n’est par la raison ? C’est elle qui nous doit servir de guide : aux +brutes de se diriger par l’instinct, à l’homme de se conduire +par la raison. »</p> + +<p>Ils étaient tombés sur un sujet difficile ; tous éprouvaient +une sorte d’embarras, excepté White, qui n’avait pas pris part +à cette dernière controverse, et qui était simplement fatigué. +Mais il voulut prendre sa revanche : « Le monde serait bien +triste, dit-il, si les hommes se conduisaient par la raison. Ils +peuvent croire qu’il en est ainsi, mais au fond il n’en est rien. +Dans le fait, ils sont dirigés par leurs sentiments, leurs affections, +par le sentiment du beau, du bon, du saint. La religion +est le beau ; les nuages, le soleil et les cieux, les champs et les +bois sont la religion. — D’après vous, repartit Freeborn, toutes +les religions seraient vraies, les bonnes comme les mauvaises. — Non, +répondit White, les rites du paganisme sont sanguinaires +et impurs, ils ne sont pas beaux ; et le mahométisme est +aussi froid et aussi sec que toute assemblée calviniste. Les +mahométans n’ont ni prêtres ni autels, rien absolument, sinon +une chaire et un prédicateur. — Comme à Sainte-Marie, fit +observer Sheffield. — Précisément. Dans notre Église d’Angleterre +nous n’avons ni vie ni poésie ; l’Église Catholique seule +est belle. Vous verriez ce à quoi je fais allusion, si vous visitiez +les cathédrales du continent, ou même seulement une église +catholique de nos grandes cités. Célébrant, diacre et sous-diacre, +acolytes avec leurs chandeliers, encens et plain-chant, +tout concourt à une même fin, au même acte religieux. +On voit que c’est un vrai culte ; les yeux, les oreilles, l’odorat, +chaque sens en un mot reconnaît cette vérité. Les fidèles à +genoux, récitant leur chapelet ou faisant leurs actes ; le chœur +chantant le <i>Kyrie</i> ; le prêtre et ses ministres inclinant profondément +la tête et disant alternativement le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> ; voilà +un culte, et il est bien supérieur à la raison. » Ces paroles +furent prononcées avec âme ; mais elles ne s’harmonisaient +pas avec la conversation qui les avait précédées, et la poésie +de White fut presque aussi désagréable à l’assemblée que la +prose de Freeborn. « White, dit Sheffield, vous deviendrez +catholique à ne plus en revenir. — Mon cher ami, ajouta Bateman, +pensez à ce que vous dites ; certainement vous n’êtes +jamais entré dans une chapelle schismatique. Oh, fi donc ! » +Freeborn fit observer gravement que si les deux Églises étaient +une, comme on l’avait soutenu, il ne voyait pas, malgré tout +ce qu’on pourrait dire, pourquoi c’était mal de passer d’une +Église à l’autre. « Vous oubliez, dit Bateman à White, que +vous avez ou que vous pourriez avoir toutes ces choses dans +notre propre Église, sauf les corruptions de Rome. — Les +corruptions de Rome, répliqua White, je ne sais trop ce que +vous entendez par là. » Freeborn murmura d’une manière sensible. +« Oui, je ne sais trop ce que vous entendez par là, répéta +White avec vivacité ; mais quel rapport cela a-t-il avec le sujet ? +Il faut prendre les choses comme on les trouve. Je n’aime +pas dans l’Église Catholique ce qui est mauvais, si toutefois il +y a du mauvais, mais j’y aime ce qui est bon. Je ne la recherche +pas pour ce qui est mauvais, mais pour ce qui est bon. +Vous ne pouvez contester que ce que j’y admire est excellent +et très-beau. Vous faites vous-même des efforts pour l’introduire +dans votre Église. Vous donneriez vos deux oreilles, +vous le savez bien, pour entendre le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i>. » A ce mot +éclata un rire général. White était Irlandais. Ce fut une interruption +heureuse. L’assemblée se leva de table, et au même +instant un coup, qui retentit à la porte, vint à propos couper +le fil de la conversation.</p> + +<p>C’était un marchand de gravures portant sous le bras un +grand livre de planches. « Soyez le bienvenu, monsieur Baker, dit +Bateman ; déposez votre portefeuille, ou plutôt donnez-le-moi. +Messieurs, je voudrais avoir votre opinion sur un point que j’ai +à cœur. Vous savez, Freeborn, que je désire vous montrer ma +chapelle ; Sheffield et Reding l’ont déjà visitée. Eh bien, maintenant, +regardez. » Bateman ouvrit le portefeuille ; il contenait +des vues du Campo Santo, à Pise. Les feuilles étaient +tournées lentement et en silence. Parmi les spectateurs, les +uns admiraient, les autres ne savaient que penser, d’autres +étaient curieux de savoir ce qu’il adviendrait de tout cela. +« Quel plan me prêtez-vous ? continua Bateman. Vous me blâmiez, +Sheffield, de ce que ma chapelle serait inutile. Or, j’ai +l’intention d’y joindre un cimetière ; le terrain n’y manque +pas ; et la chapelle deviendra une <i lang="en" xml:lang="en">chantry</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. Mais qu’allez-vous +dire, quand nous aurons reproduit en sculpture et en +peinture, autour du cimetière, tous ces magnifiques monuments +du moyen âge ? Eh bien, Sheffield, monsieur le critique, +que dites-vous de tout cela ? — Un plan vraiment admirable ! +répondit Sheffield ; il renverse toutes mes objections… Une +<i lang="en" xml:lang="en">chantry</i> ! qu’est-ce que c’est que ça ? N’y dit-on pas la messe +pour les morts ? — Oh, non, non, non, s’écria Bateman, qui +avait peur de Freeborn ; nous n’aurons rien de votre papisme. +Ce sera une simple et innocente chapelle où l’on fera le service. » +Cependant Sheffield examinait les planches avec attention. +Il s’arrêta à l’une d’entre elles. « Que voulez-vous faire +de cette figure ? demanda-t-il, indiquant une image de la Madone. — Ah ! +le mieux, le plus sûr sera de ne pas s’y arrêter ; +certainement, certainement. » Sheffield reprit bientôt : « Mais +voyez donc ! mon bon ami, que faites-vous de ces saints et +de ces anges ? Regardez, il y a ici une légende complète. Avez-vous +l’intention d’avoir cela ? Voici encore : c’est une série de +miracles et une femme invoquant un saint qui est au ciel. » +Bateman jeta sur la planche un regard circonspect et ne répondit +pas, il aurait voulu fermer le livre ; mais Sheffield désirait +en voir davantage. Il ajouta cependant : « Oh ! oui, c’est +vrai, il y a là certaines choses ; mais j’ai un expédient pour +tout cela, j’ai l’intention de rendre toutes ces figures allégoriques. +La Sainte Vierge sera l’Église, et les saints deviendront +les vertus cardinales et les autres ; et quant à la vie de +ce saint, saint Ramieri, elle représentera le <i>voyage d’un pèlerin</i> +catholique. — Bien ; mais alors, il vous faut enlever tous +ces papes et évêques, ces chapes et calices, reprit Sheffield, +et mettre leurs noms nouveaux sous les autres figures, afin +qu’on ne puisse pas les prendre pour des saints et des anges. +Peut-être feriez-vous mieux de faire sortir de leurs bouches +des légendes en vieil anglais. Ce saint Thomas est vigoureux ; +faites-lui dire : Je suis M. Sans-Peur, ou, Je suis le géant Désespoir ; +et, puisque cette belle sainte porte une espèce de plat, +faites-en madame Comfort. Mais regardez ici, continua-t-il, +toute une bande de démons ; est-ce que vous allez les faire +peindre aussi ? » Bateman essaya de fermer le livre de force. +Sheffield continua : « La tentation de Saint Antoine ; qu’est-ce +que ceci ? voilà le diable sous la forme d’un chat assis sur un +baril de vin. — En vérité, en vérité, s’écria Bateman, poussé à +bout et s’emparant du livre, vous êtes méchant, oui, très-méchant. +Nous y reviendrons quand vous serez plus sérieux. » +Il faut l’avouer, Sheffield était agaçant, et son ami, de meilleure +humeur que bien des personnes ne l’eussent été à sa +place. Cependant Freeborn, qui s’était emparé de sa toge +dans l’intervalle, fit un signe de tête à son hôte et s’en alla +tout seul. Il fut bientôt après suivi de White et Willis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Chapelle dans laquelle le bénéficier dit la messe à certains jours.</p> +</div> +<p>« Mon cher, je vous l’assure, dit Bateman à Sheffield, lorsque +ces derniers furent sortis, vous et White, chacun à votre +manière, vous êtes très-hardis dans votre façon de parler, et +cela devant les autres également. Je voulais apprendre à Freeborn +un peu du bon Catholicisme, et vous avez tout gâté. J’espérais +que quelque chose serait sorti de ce déjeuner ; mais +pensez seulement à White ! Tout est perdu ; Freeborn racontera +la chose à sa coterie. C’est très-mal. Et vous, mon cher, +vous ne valez pas beaucoup mieux ; vous n’êtes jamais sérieux. +Que vouliez-vous donc dire, en affirmant que notre Église n’est +pas une avec l’Église de Rome ? c’était donner un grand avantage +à Freeborn. » Sheffield prit un certain air d’aisance provocateur, +et, le dos appuyé contre la cheminée, tandis que +le bout de son habit jouait avec le tuyau de la bouilloire, il +répliqua : « Vous aviez un très-singulier attelage à tirer. » +Puis lançant un regard de côté à son hôte, et rejetant sa tête +en arrière : « Et pourquoi, ajouta-t-il, avez-vous eu, vous, le +plus réglé des hommes, l’audace de dire que l’Église d’Angleterre +et l’Église Romaine ne faisaient qu’une même Église ? — Il +doit en être ainsi, répondit Bateman. Il n’y a qu’une Église ; +le Symbole l’affirme. Voulez-vous en faire deux ? — Je ne +parle pas de doctrine, répliqua Sheffield, mais d’un fait. Je +ne voulais pas soutenir <i>qu’il y eût <em>deux</em> Églises</i>, ni contester +qu’il n’y en avait qu’une. Je niais seulement ce fait, que ce qui +évidemment forme deux corps n’en fasse qu’un. » Bateman +réfléchit un instant, tandis que Charles s’amusait avec le tisonnier +à gratter la suie dans le fond de la cheminée. Notre jeune +étudiant n’avait pas l’envie de parler, mais il n’était pas fâché +d’entendre un argument de ce genre.</p> + +<p>« Mon bon ami, reprit Bateman d’un ton magistral, vous +faites une distinction entre une Église et un corps ; cette distinction, +je ne la comprends pas tout à fait. Vous dites qu’il +y a deux corps, et cependant rien qu’une Église. Si c’est ainsi, +l’Église n’est pas un corps, mais quelque chose d’abstrait, un +pur nom, une idée générale. Est-ce bien là votre pensée ? +Avec une pareille doctrine, vous êtes un honnête calviniste. — Vous +en êtes un autre, répliqua Sheffield, car si de deux +Églises visibles, celle d’Angleterre et celle de Rome, vous n’en +faites qu’une, cette Église une doit être invisible, et non pas +visible. Ainsi, si je crée une Église abstraite, vous en faites +une invisible. — Je ne vois pas cela. — Prouvez que les deux +Églises n’en font qu’une, et je prouverai, à mon tour, quelque +autre chose. — Quelque paradoxe, sans doute. — Naturellement, +c’en est un fameux, mais il vous appartient, et non à moi. +Prouvez que les Églises d’Angleterre et de Rome n’en font +qu’une, en un sens quelconque, et je prouverai par des arguments +semblables que nous et les Wesleyens nous ne faisons +qu’un. »</p> + +<p>Le défi était beau. Bateman toutefois prit soudain un air +grave, et resta silencieux. « Nous traitons des sujets sacrés, +dit-il enfin d’un ton calme, nous traitons des sujets très-sacrés ; +nous devons être respectueux » ; et son visage s’allongea démesurément. +Sheffield partit d’un éclat de rire ; Reding ne put +y résister. « Qu’est-ce donc ? s’écria Sheffield ; ne soyez pas si +sévère ; qu’ai-je fait ? Où avons-nous touché au sacré ? Je rétracte +mes paroles. — Oh ! il n’a pas d’intention mauvaise, +ajouta Charles, non. Il est plus sérieux qu’il ne paraît ; répondez-lui ; +j’y suis intéressé. — Croyez-le, mon ami, je désire +traiter ce sujet sérieusement, reprit Sheffield, je recommencerai. +Je suis très-peiné, oui, vraiment. Laissez-moi faire mon +objection d’une façon plus respectueuse. » Bateman laissa +tomber son sérieux. « Mon brave Sheffield, dit-il, c’est la chose +qui est inconvenante, et non la manière. Comparer votre sainte +Mère aux schismatiques Wesleyens, c’est manquer complétement +de respect. — Eh bien, je me repens, repartit Sheffield ; +c’était de l’indécision touchant la foi ; c’était très-inconvenant, +je l’avoue. Que voulez-vous de plus ? Regardez-moi ; cela suffit-il ? +Et maintenant dites-moi, dites-moi, je vous prie, comment ne +faisons-nous qu’un seul corps avec les Papistes, tandis que les +Wesleyens n’en font pas un avec nous ? » Bateman le regarda et +fut satisfait de l’expression de sa figure : « C’est une étrange +question de votre part, répondit-il ensuite ; je vous croyais +plus fin. Ne voyez-vous pas que nous avons la succession apostolique +aussi bien que les Catholiques Romains ? — Mais les +Papistes, répliqua Sheffield, soutiennent que ce n’est pas assez +pour l’unité ; ils disent que nous devrions être en communion +avec le Pape. — Là est leur erreur, reprit Bateman. — Eh, +c’est justement ce que les Wesleyens disent de nous, repartit +Sheffield. Lorsque nous refusons de reconnaître <i>leur</i> succession, +ils disent que c’est là notre erreur. — Leur succession ! +de succession, ils n’en ont pas. — Certainement, ils en ont +une : ils ont la succession ministérielle. — Elle n’est pas apostolique. — Sans +doute, mais elle est évangélique ; c’est une +succession de doctrine, dit Sheffield. — Doctrine ! évangélique ! +qui jamais entendit ces mots ? Ce n’est pas assez ; la doctrine +sans les évêques ne suffit pas. — Et la succession non +plus sans le Pape. — Ils agissent contre les évêques, répliqua +Bateman, ne voyant pas trop où il se jetait. — Et nous aussi +nous agissons contre le Pape, repartit Sheffield. — Nous soutenons +que le Pape n’est pas nécessaire. — Et ils soutiennent +que les évêques ne le sont pas non plus.</p> + +<p>Nos combattants étaient hors d’haleine, et ils se reposèrent +pour voir où ils en étaient venus. Bateman reprit là parole : +« Mon bon monsieur, ceci est une question de <i>fait</i> et non l’affaire +d’une argumentation subtile. La question est de savoir +s’il n’est pas <i>vrai</i>, d’une part, que les évêques sont nécessaires +à la notion de l’Église, et s’il n’est pas <i>faux</i>, de l’autre, +que les Papes le soient. — Non, non, repartit Sheffield, la +question est celle-ci : L’obéissance à nos évêques n’est-elle +pas nécessaire pour faire des Wesleyens et de nous un seul +corps ? et l’obéissance à leur Pape n’est-elle pas nécessaire +pour faire un même corps de nous et des Catholiques Romains ? +Vous admettez un point et vous niez l’autre ; je les maintiens +tous les deux. Admettez-les ou rejetez-les ensemble ; je suis +conséquent, vous ne l’êtes pas. » Bateman était embarrassé. +« En un mot, ajouta Sheffield, la succession n’est pas l’unité, +pas plus que la doctrine. — N’est pas l’unité ? Qu’est-ce donc +que l’unité ? — C’est un gouvernement UN. »</p> + +<p>Bateman se prit à réfléchir. « L’idée est déraisonnable, +dit-il. Nous, nous avons la <i>possession</i> ; nous, nous sommes +établis depuis le temps du roi Lucius, ou depuis que saint +Paul a prêché dans ce pays, occupant l’île, ayant une Église +qui se perpétue, et possédant le même territoire, la même +succession, la même hiérarchie, la même position civile et +politique, les mêmes églises. Oui, continua-t-il, nous avons +les mêmes établissements, des souvenirs de dix siècles, une +doctrine gravée et perpétuée sur la pierre ; tout l’enseignement +mystique des saints anciens. Que peuvent comparer les +Méthodistes à nos rites catholiques, aux autels, au sacrifice, +aux jubés, aux fonts baptismaux, aux niches ? Ils nomment +tout cela superstition. — Ne vous fâchez pas contre moi, Bateman, +reprit Sheffield, mais avant d’aller plus loin, je veux +vous proposer une allégorie. Ici, nous avons l’Église d’Angleterre ; +c’est un établissement protestant autant qu’il puisse +l’être : évêques et peuple, tous, excepté votre petit parti, l’appellent +protestant ; le corps vivant s’appelle lui-même ainsi. +Le corps vivant rejette le Catholicisme, repousse le nom et +la chose, déteste l’Église de Rome, se moque de la puissance +sacramentelle, méprise les Pères, est jaloux du sacerdoce, +est une réalité protestante, un simulacre de Catholicisme. +Cette réalité existante, qui est pleine de vie et non +un fantôme, vous prétendez l’éclipser avec vos œuvres dentelées +de jubés, de <i>dorsals</i><a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, de bâtons pastoraux, de crosses, +de mitres et d’autres choses semblables. Or, voulez-vous entendre +mon apologue ? N’en seriez-vous pas fâché ? » Ayant +pris le silence de son hôte pour un assentiment, Sheffield continua : +« Eh bien, il y avait une fois un petit nègre qui, voyant +son maître sorti, se glissa furtivement dans sa garde-robe et +voulut se faire beau garçon aux dépens de son seigneur. +Qu’arriva-t-il ? on le vit alors dans les rues, nu comme auparavant ; +mais il allait et venait se pavanant de haut en bas, affublé +d’un chapeau à cornes et ayant aux mains une paire de +gants blancs de chevreau. — Loin de moi ! sortez d’ici, homme +pervers et désespérant ! » s’écria Bateman, tout en lui jetant +le coussin du sofa à la tête. Dans l’intervalle, Sheffield gagnait +la porte à la course, et il se trouva bien vite dans la rue avec +Charles.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Ouvrage gothique derrière le maître-autel, au fond de l’abside ; il se compose +ordinairement d’une suite de niches renfermant des statues de saints. Un +grand nombre des églises nouvellement bâties, en Angleterre, offrent des <i>dorsals</i> +admirables.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c8">CHAPITRE VIII.<br> +Les temps nouveaux. — Le bon vieux temps.</h3> + + +<p>Laissons Sheffield et Charles aller leur chemin, et suivons +White et Willis. C’était un jour de fête, et ils n’avaient pas eu +de cours ; ils se promenaient bras dessus bras dessous dans +<i lang="en" xml:lang="en">Broad street</i>, avec beaucoup d’intimité. Willis sortit de son +mutisme : « Je ne puis, dit-il, supporter ce Freeborn ; il est si +fat ! et je l’aime d’autant moins que je suis obligé de le voir. — Vous +l’avez connu ailleurs, je suppose ? reprit White. — Grâce +à cette connaissance, il m’a mené quelquefois prendre le +thé dans ses réunions spirituelles, et il m’a présenté au vieux +M. Grimes, bon <i lang="en" xml:lang="en">fogie</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, au cœur excellent, mais un évangélique +terrible, moins méchant toutefois que sa femme. Grimes +est proprement le créateur des Pieux Buveurs de thé, et Freeborn +en fait son modèle. Ils réunissent autant de personnes +qu’ils peuvent, une vingtaine peut-être, étudiants de première +année, bacheliers et maîtres, qui s’asseyent en cercle, la tasse +et la soucoupe en main, et l’agenouilloir aux pieds. Un ennuyeux +personnage de <span lang="en" xml:lang="en">Capel Hall</span><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> ou de Saint-Marc, qui +parle à peine anglais, sous prétexte de faire une question théologique +à M. Grimes, pérore sur le péché originel, sur la justification, +sur l’assurance du salut, et monopolise la conversation. +Cependant le cabaret est enlevé, et une lecture de la Bible +le remplace. Le vieux Grimes commente ; pour un laïque, ce +qu’il dit est excellent sans doute. C’est une bonne vieille âme ; +mais nul dans le salon ne peut y résister. Madame Grimes +elle-même s’endort sur son tricot, et quelques-uns des bien-aimés +frères ronflent très-distinctement. Le commentateur, +toutefois, n’entend rien que lui-même. Enfin il s’arrête ; +ses auditeurs se réveillent, et l’on use des agenouilloirs. +Après quoi l’on se retire ; et M. Grimes et l’homme de +Saint-Marc appellent cela une soirée profitable. Je ne puis +comprendre qu’on assiste deux fois à pareille réunion. Il +en est pourtant qui n’y manquent jamais. — Ils y vont sur +la foi, dit White ; sur la foi en M. Grimes. — La foi dans le +vieux Grimes ! répliqua Willis, un vieux lieutenant à demi-solde ! — Voici +une église ouverte, reprit White, c’est étonnant ; +entrons-y. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Dans l’argot des étudiants d’Oxford, ce mot désigne un caractère complexe : +le <i lang="en" xml:lang="en">fogie</i> est un homme ennemi des nouveautés, aimant le comfortable, et +prêtant en outre au ridicule.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Voy. la <a href="#note-d">note D</a>.</p> +</div> +<p>Ils entrèrent. Une vieille femme nettoyait les bancs, comme +si le service allait avoir lieu. « Tout sera mis en ordre, dit +Willis. Nous n’aurons pas de femmes, mais des sacristains et +des servants. — Puis, tous ces bancs s’en iront où ils voudront. +Avez-vous jamais vu une église plus belle pour le service ? — Où +voudriez-vous placer la sacristie ? demanda Willis ; ce cabinet +doit servir de vestiaire, mais il ne sera jamais assez +grand. — Tout dépend du nombre d’autels que l’église peut +admettre. Chaque autel doit avoir sa table et son armoire +dans la sacristie. — Un d’abord, dit Willis se mettant à +compter, là où se trouve la chaire ; ce sera le maître-autel ; +un second, derrière, pour Notre-Dame ; deux ensuite : un +de chaque côté du sanctuaire. En somme, déjà quatre. A +qui les dédierez-vous ? — L’église n’est pas assez large pour +ces deux derniers, objecta White. — Oh ! elle l’est suffisamment ; +j’ai vu, à l’étranger, des autels avec une seule +marche, et ils n’exigeaient pas beaucoup d’espace. Je pense +aussi que cette muraille admettrait une arche. Voyez la +profondeur de la fenêtre ; on pourrait gagner du terrain. — Non, +répliqua White ; le sanctuaire est trop étroit. » Et il se +mit à mesurer le pavé avec son mouchoir. « Quelle est, à votre +avis, la largeur d’un autel en dehors du mur ? » ajouta-t-il.</p> + +<p>En levant les yeux, il aperçut dans l’église des dames de +leurs connaissances, les jolies misses Bolton, demoiselles très-catholiques, +vraiment bonnes et charitables, en outre. Nous +ne pouvons pas ajouter qu’à cette époque elles fussent beaucoup +plus prudentes que les deux jeunes gens qu’elles rencontraient +en ce moment ; et si quelque belle lectrice prend +notre rapport sur leur compte pour une appréciation générale +des dames favorables au catholicisme, nous demandons de +dire ouvertement que nous ne les proposons, d’aucune manière, +comme des types d’une classe. Dans de telles personnes +on devait retrouver, comme nous le savons bien, de l’amabilité +et des cœurs très-tendres ; mais nous ne saurions, sans +manquer à la vérité historique, parer les misses Bolton de +cette prudence ni de ce bon sens qui brillaient chez tant d’autres +dames de leur part. Toutefois, elles n’avaient pas une +forte tête, ces deux sœurs avaient les mains toujours ouvertes, +et leur but, en entrant dans l’église (qui n’était pas celle +de leur paroisse), était de voir la vieille femme, l’objet et l’instrument, +à la fois, de leur bienfaisance. Elles avaient à lui +dire un mot sur ses petits enfants, auxquels elles portaient de +l’intérêt. Comme on peut le supposer, elles n’en savaient pas +long sur les matières ecclésiastiques : elles en savaient encore +moins sur leur propre compte. Ce dernier défaut, White ne +pouvait le corriger, quoi qu’il eût fait et quoi qu’il fît ; le +mieux, pour lui, c’était de remédier au premier, et il y travaillait +un peu à chaque rencontre.</p> + +<p>Les deux sociétés quittèrent l’église en même temps, et nos +<i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> reconduisirent ces dames chez elles. « Nous nous +figurions, miss Bolton, dit White se tenant à une distance respectueuse ; +nous nous figurions l’église Saint-Jacques déjà catholique, +et nous tachions d’arranger les choses comme elles +devraient l’être. — Quelle était votre première réforme ? demanda +miss Bolton. — Je crains qu’elle ne fût très-dure pour +votre protégée, la vieille femme qui nettoie les bancs. — Sans +doute, parce qu’il n’y aurait plus de bancs à nettoyer ? — Ce +ne serait pas seulement à cause de son office, mais de sa personne, +ou plutôt de son sexe, qu’elle devrait quitter l’église. — Impossible ! +les femmes devront donc rester protestantes ? — Oh ! +non, la bonne vieille femme reparaîtra, mais sous un +autre caractère, ce sera une veuve. — Et qui remplira son +emploi actuel ? — Un sacristain : un sacristain en <i lang="it" xml:lang="it">cotta</i><a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. +Aimez-vous la <i lang="it" xml:lang="it">cotta</i> longue ou la courte ? continua White en +se tournant vers la plus jeune demoiselle. — Moi ? répondit +miss Charlotte ; je l’oublie toujours ; mais je crois que vous +nous avez dit que celle de Rome était la courte ; je suis pour +celle-là. — Vous savez, Charlotte, reprit la sœur aînée, qu’à +cette heure il se poursuit en Angleterre une grande réforme +dans les vêtements ecclésiastiques. — Je déteste toutes les +réformes, répliqua Charlotte, depuis celle de Luther jusqu’à +celles d’aujourd’hui. Au reste, nous avons déjà avancé un peu +notre chape ; vous l’avez vue, monsieur White ? c’est un si joli +modèle ! — Avez-vous déterminé ce que vous en ferez ? demanda +Willis. — Nous avons du temps pour y penser, répondit la +plus jeune sœur ; elle nous prendra quatre années pour la finir. — Quatre +années ! s’écria White ; d’ici là nous serons tous +de vrais catholiques, l’Angleterre sera convertie. — Elle sera +faite à temps pour l’évêque, dit Charlotte. — Oh ce n’est pas +assez bon pour lui, reprit miss Bolton ; mais cela peut servir +dans l’église pour l’<i lang="la" xml:lang="la">Asperges me</i>. Que les choses seront changées ! +continua-t-elle ; cependant l’idée d’un cardinal à Oxford +ne me sourit guère. Faut-il que nous soyons Romains jusque +là ? Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’être de vrais catholiques +sans le Pape. — Il n’est pas nécessaire de s’effrayer, +répondit White avec sagesse ; les choses ne vont pas si rapidement. +Les cardinaux ne sont pas à si bon marché. — Les cardinaux +ont une tenue si splendide, et tant d’apparat ! dit miss +Bolton ; j’ai ouï dire qu’ils ne marchent jamais sans avoir deux +domestiques derrière eux, et qu’ils quittent toujours le salon +avant que la danse commence. — Eh bien, je crois qu’Oxford +est précisément fait pour des cardinaux, dit miss Charlotte ; +peut-il y avoir quelque chose de plus triste que les soirées du +Président ? Je m’imagine voir le docteur Bone cardinal, quand +il se promène au parc. — C’est là le génie de l’Église Catholique, +reprit White ; vous comprendrez mieux cela en son +temps. Nul n’est son propre maître. Le Pape lui-même ne +peut faire ce qu’il veut ; il dîne tout seul, et, s’il parle, c’est +d’après ses prédécesseurs. — Naturellement, dit Charlotte, +car il est infaillible. — Bien plus, s’il commet des fautes dans +l’exercice de ses fonctions, continua White, il est obligé de les +coucher par écrit et de s’en confesser, de peur qu’elles ne servent +de précédents. — Et il est obligé, pendant les solennités, +d’obéir au maître des cérémonies, contre son propre jugement, +ajouta Willis. — Ne disiez-vous pas que le Pape se confesse, +monsieur White ? demanda miss Bolton ; cela m’a toujours intriguée +de savoir si le Pape est soumis à la confession comme +un autre homme. — Oh ! certainement, répondit White, il +n’y a d’exception pour personne. — Eh bien, dit Charlotte, je +ne puis me représenter au pied d’un confessionnal M. Hurst de +Saint-Pierre, qui vient nous chanter des romances, ni aucun +des chefs si graves de nos établissements, eux qui saluent +avec tant de hauteur. — Ils auront tous à se confesser, reprit +White. — Tous ? demanda miss Bolton ; mais non pas les convertis ? +Je croyais que c’était seulement les anciens catholiques. » +Il y eut un moment de silence.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Mot italien pour désigner le surplis.</p> +</div> +<p>« Que deviendront les chefs de nos établissements ? demanda +miss Charlotte. — Des abbés ou des supérieurs, répondit +White. Ils porteront des crosses ; et quand ils diront la messe, +il y aura, par surcroît, un cierge allumé. — Quel majestueux +et excellent abbé va faire le Vice-Chancelier ! s’écria miss Bolton. — Oh ! +non ; il est trop petit pour un abbé, reprit sa sœur. +Mais vous avez oublié le Chancelier lui-même ; vous avez +pourvu tous les autres, ce me semble : qu’allez-vous faire de +lui ? — Le Chancelier est tout mon embarras, répondit White +avec gravité. — Faites-en un chevalier du Temple, dit Willis. — Le +duc<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> est un personnage gênant, reprit White, toujours +sérieusement ; je ne sais ce qu’il deviendra. Un chevalier du +Temple… oui ; Malte est aujourd’hui une possession anglaise ; +il pourrait ressusciter l’ordre. » Les deux demoiselles se mirent +à rire. « Mais vous n’avez pas complété votre plan, monsieur +White, dit miss Bolton. Les chefs des établissements sont +des femmes : comment peuvent-ils se faire moines ? — Oh ! +leurs femmes iront au couvent, dit White ; Willis et moi, nous +avons déjà fait des recherches dans <span lang="en" xml:lang="en">High street</span>, et les résultats +sont on ne peut plus satisfaisants. Certaines maisons de +cette rue étaient autrefois des établissements de l’Université, +et il sera facile de les convertir en couvents. La seule chose qui +manquera, c’est de mettre des grilles aux fenêtres. — Avez-vous +déjà une idée de l’ordre auquel elles s’uniront ? demanda +miss Charlotte. — Cela dépend d’elles-mêmes, répondit White ; +aucune contrainte ne leur sera faite. A elles de faire leur +choix. Mais il sera utile d’avoir deux couvents : l’un d’un ordre +actif, et l’autre contemplatif ; les Ursulines, par exemple, +et les Carmélites de la réforme de sainte Thérèse. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> le duc de Wellington qui, à cette époque, était chancelier de l’université +d’Oxford.</p> +</div> +<p>Jusqu’alors la conversation s’était tenue sur la limite de la +plaisanterie et du sérieux ; à ce moment, elle prit un ton plus +réfléchi et plus doux : « Les nonnes de sainte Thérèse ont une +règle très-rigide, ce me semble, monsieur White ? dit miss Bolton. — Oui, +répondit celui-ci, j’aurais des craintes pour mesdames +les Présidentes et mesdames les Principales qui feraient ce +sacrifice. — Peut-être de plus jeunes personnes, dit-elle timidement, +pourraient mener l’affaire avec plus d’assurance. » On +était arrivé à la maison, et White agita poliment la sonnette. +« Des personnes plus jeunes, reprit-il, sont trop délicates pour +un tel sacrifice. » Miss Bolton se tut. « Et que deviendrez-vous, +monsieur White ? dit-elle ensuite. — Je n’en sais rien. J’ai songé +aux Cisterciens : ils ne parlent jamais. — Oh ! les chers Cisterciens ! +s’écria-t-elle : Saint Bernard n’en était-il pas un ? le +délicieux homme, le céleste, et si jeune ! J’ai vu son portrait : +quels yeux ! » White était un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> de bonne mine. La +nonne et le moine échangèrent un coup d’œil très-respectueux, +et se saluèrent ; l’autre couple exécuta la même cérémonie ; +puis le salut se donna en diagonale. Les deux demoiselles +étant rentrées chez elles, nos jeunes gens se retirèrent.</p> + +<p>Suivons les misses Bolton à l’étage supérieur. En entrant +dans le salon, elles trouvèrent leur mère assise près de la fenêtre, +en chapeau et en châle ; elle feuilletait un livre de cet +air vague qui annonce qu’une personne est occupée, si toutefois +cette expression est permise, à attendre plutôt qu’à faire +toute autre chose. « Mes chères enfants, dit-elle à leur apparition, +où avez-vous été ? Les cloches ont cessé depuis un bon +quart d’heure ; je crains qu’il ne vous faille renoncer à l’église +ce matin. — Impossible, chère maman, répondit la sœur +aînée ; nous sommes sorties à neuf heures et demie précises ; +nous n’avons pas dépensé deux minutes chez le mercier, et +nous voici de retour. — La seule chose que nous ayons faite, +en outre, ajouta Charlotte, a été de jeter un regard dans Saint-Jacques, +dont la porte était ouverte, pour dire un mot ou deux +à la pauvre vieille Wiggins. M. White était là, ainsi que +M. Willis ; et ces messieurs nous ont ramenées. — Oh ! je comprends, +reprit madame Bolton ; c’est l’habitude, lorsque des +jeunes gens et des demoiselles se rencontrent. Mais, dans tous +les cas, il est trop tard pour aller à l’église. — Non, dit Charlotte, +partons immédiatement ; nous arriverons pour la première +leçon. — Ma chère enfant, comment pouvez-vous me +proposer une pareille chose ? je ne voudrais pas le faire pour +tout au monde ; c’est si honteux ! Mieux vaut ne pas y aller +du tout. — Oh ! très-chère maman, repartit la sœur aînée, +cela est très-certainement un préjugé. Pourquoi aller à l’église +toujours au même moment ? C’est une règle si gênante que de +s’y rendre tous à la fois et de s’attendre les uns les autres ! +Évidemment, il est plus raisonnable d’y aller quand on le +peut : tant de choses peuvent vous retarder ! — Eh bien, ma +chère Louisa, reprit la mère, j’aime la vieille méthode. On +nous disait toujours : Soyez à vos places avant les paroles +« <i>Lorsque le méchant</i> », et au plus tard avant celles-ci : +« <i>Bien-aimés frères</i> ». Voilà la bonne vieille méthode. M. Jones +et M. Pearson avaient d’ailleurs l’habitude de s’asseoir, au +moins cinq minutes, dans la chaire pour nous donner le temps +d’arriver ; et puis, avant de commencer, ils jetaient un regard +autour d’eux. M. Jones avait même la coutume de prêcher +contre les retardataires. Je ne puis discuter, mais il me paraît +raisonnable que les bons chrétiens entendent l’office en entier. +Sans cela, ils pourraient aussi bien déserter l’église avant +qu’il soit fini. — Mais, maman, dit Charlotte, c’est l’usage des +pays étrangers : on va à l’église et l’on en sort à volonté. C’est +si bien selon la dévotion ! — Ma chère fille, reprit madame +Bolton, je suis trop vieille pour comprendre tout cela ; c’est +au-dessus de mon esprit. Je suppose que M. White vous a débité +cette doctrine, C’est un excellent jeune homme, fort aimable +et très-poli ; je n’ai rien à dire contre sa personne, sinon +qu’il est jeune, et qu’en vieillissant il modifiera ses idées. — Tandis +que nous parlons, le temps marche, dit Louisa ; il +est absolument impossible maintenant d’aller à l’église. — Ma +chère Louisa, je ne voudrais pas remonter le bas-côté pour +tout au monde ; positivement, je m’enfoncerais sous terre ; +quel mauvais exemple ! Comment avez-vous pu y penser ? — Dès +lors, je crois qu’il n’y a rien à faire, reprit Louisa en ôtant +son chapeau ; mais, en vérité, c’est bien triste de rendre le +culte si froid et si gênant. L’assistance serait double, si l’on +pouvait y aller tard. — Eh bien, ma chère, toutes choses sont +changées à présent : dans ma jeunesse, les catholiques étaient +les gens à règles strictes, et nous, nous étions les personnes +de dévotion ; aujourd’hui, c’est l’inverse. — Mais n’est-il pas +vrai, chère maman ? dit Charlotte ; ce concours continuel, ce +flux et ce reflux, ce changement, et pourtant cette affluence, +n’est-ce pas quelque chose de plus beau que cette manière de +prier aussi sèche que le pupitre ? Il y a tant de liberté et de +naturel ! — Liberté et aisance, je crois, repartit la mère ; fi +donc, Charlotte ! comment pouvez-vous parler contre le magnifique +service de l’église ! Vous m’affligez. — Je ne blâme +pas, maman ; je critique seulement cette coutume puritaine +qui ne fait pas plus partie de notre église que les bancs eux-mêmes. — La +prière commune est offerte pour ceux qui peuvent +venir, ajouta Louisa ; aller à l’église serait dès lors un +privilége et non un simple devoir. — Eh bien, ma chère enfant, +de pareils principes je ne saurais les comprendre. Il y +avait un jeune homme du nom de Georges Ashton qui sortait +toujours de l’église avant le discours ; et lorsqu’on le reprenait +là-dessus, il répondait qu’il ne pouvait supporter un prédicateur +hérétique. Un enfant de dix-huit ans ! — Mais, maman, +que doit-on faire lorsque le prédicateur est hérétique ? Quel +autre moyen employer ? C’est si affligeant pour un esprit catholique ! — Catholique, +catholique ! s’écria madame Bolton +avec humeur ; donnez-moi le bon vieux George II et la religion +protestante. C’était le bon temps. Tout alors marchait en +règle. Pas de disputes, pas de divisions, pas de différends dans +les familles. Mais aujourd’hui, tout va autrement. Ma tête est +bouleversée, je le déclare ; tant de choses étranges, extravagantes, +arrivent à mes oreilles ! »</p> + +<p>Les deux sœurs ne répondirent pas ; l’une jeta un coup d’œil +par la fenêtre, l’autre se disposa à sortir du salon. « Eh bien, +c’est un contre-temps réciproque, reprit la mère ; vous m’avez +les premières empêchée d’aller à l’église, et moi ensuite +je vous ai retenues. Mais je soupçonne, chère Louisa, que mon +désappointement est plus grand que le vôtre. » Louisa s’éloigna +de la fenêtre. « J’estime le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> plus que vous ne +pouvez le faire, ma chère enfant, continua-t-elle ; car j’ai expérimenté +ce qu’il vaut dans une affliction profonde. Puisse-t-il +s’écouler de longs jours, chères filles, avant que vous le connaissiez +dans de pareilles circonstances ! mais si l’affliction +vient vous visiter, sachez-le, toutes ces nouvelles fantaisies et +ces modes s’évanouiront à vos yeux, comme le vent, et le bon +vieux <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> sera seul votre refuge. » Ces paroles émurent +nos deux demoiselles. « Approchez, mes enfants ; je vous +ai parlé trop sérieusement, ajouta-t-elle. Allez, emportez vos +effets, revenez ensuite, et occupons-nous à un ouvrage paisible +avant le <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c9">CHAPITRE IX.<br> +Le sermon assez élastique du docteur Brownside.</h3> + + +<p>Il est des personnes qui en présence de difficultés intellectuelles +se tourmentent, et font pour les résoudre de continuels +efforts que ne couronne pas toujours le succès. Charles était +d’une autre trempe de caractère ; une idée nouvelle n’était +pas perdue pour lui, mais elle ne l’inquiétait pas. Si elle était +obscure ou opposée à son appréciation habituelle des choses, +il la laissait aller son chemin, trouver d’elle-même sa place, +et se formuler en lui par l’action lente, mais spontanée, de +son esprit. En soi, pourtant, la perplexité est un état peu +agréable, et volontiers il s’en serait défait, si c’eût été possible.</p> + +<p>Au moyen de conversations semblables à celles que nous +avons citées, et de beaucoup d’autres dont nous faisons grâce +au lecteur ; en outre, d’après la diversité de vues qu’il avait +rencontrée à Oxford, Charles en était venu, au bout d’une +année, à quelques conclusions, peu nouvelles sans doute, +mais très-graves : d’abord, qu’il y a une infinité d’opinions +dans le monde touchant les matières les plus importantes ; secondement, +que toutes choses ne sont pas également vraies ; +troisièmement, que c’est un devoir d’embrasser les opinions +vraies ; et quatrièmement, qu’il est bien difficile d’arriver à la +connaissance de ces dernières. Comme nous l’avons dit, il +s’était accoutumé, dans le principe, à fixer son esprit sur +les personnes et non sur les opinions, à aimer dans chacun +ce qui était bon ; mais il était alors arrivé à sentir qu’il +n’était pas honorable, pour ne pas dire plus, d’embrasser +des opinions fausses. Peu importait qu’on crût sincèrement +à ces opinions ; il ne pouvait avoir pour une personne qui +embrassait ce que Sheffield appelait du charlatanisme le +même respect qu’il éprouvait pour celle qui embrassait une +réalité. White et Bateman en étaient des preuves vivantes : +ils étaient certainement d’excellents garçons, mais comment +souffrir leur langage chimérique, quoique eux-mêmes ne le +crussent pas tel ? Pareillement, si le système catholique de +Rome était faux, il n’était pas moins clair (laissant de côté des +considérations plus hautes) qu’un homme qui croyait au pouvoir +des saints et les invoquait était acteur d’une grande comédie, +quelque sincère qu’il fût. Il prenait des mots pour des +choses, et jusque là, lui, Charles, ne pouvait le respecter, pas +plus qu’il ne respectait White et Bateman. De même de l’Unitaire : +si celui-ci croyait que la puissance de la nature humaine +abandonnée à ses propres forces est ce qu’elle n’est pas ; +si dès son origine l’homme est un être tombé, et que lui le +crût debout, il s’attachait à une absurdité. Il pouvait racheter +ou couvrir cette tache par mille qualités précieuses, la tache +resterait toujours ; justement comme nous regarderions un +bel homme défiguré par la perte d’un œil ou d’une main. De +plus, si un chrétien de profession faisait du Très-Haut un être +simplement miséricordieux, et que cet être, au contraire, selon +la doctrine de l’Église Anglicane, fût un Dieu qui punît par +amour de la justice, ce chrétien faisait une idole ou une chimère +de l’objet de sa religion et (à part des idées plus sérieuses +sur son compte) lui, Charles, ne pouvait le respecter. Et +c’est ainsi que, graduellement, le principe du dogmatisme +devint un élément essentiel dans les vues religieuses de Reding.</p> + +<p>Graduellement, et d’une manière imperceptible à lui-même, +disons-nous ; car les pensées que nous avons exposées ne lui +vinrent qu’à des époques différentes ; mais il les reprenait +toujours au point où il les avait quittées en dernier lieu. Ses +cours et ses autres devoirs particuliers, ses amis et ses récréations +étaient le principal objet de la journée ; il y avait néanmoins, +chez lui, un secret courant qui était toujours en action, +et qui venait retentir à l’oreille de son esprit dès que les +autres bruits se calmaient. S’il faisait sa toilette le matin, s’il +s’asseyait sous les hêtres du jardin du collége, lorsqu’il errait +dans la prairie, lorsqu’il allait en ville payer une note ou faire +une visite, lorsque le soir il se jetait sur son sofa, après avoir +fermé sa porte, des pensées analogues à celles que nous avons +décrites s’agitaient dans sa tête.</p> + +<p>Cependant les discussions et les travaux, dont Oxford était +le théâtre, touchaient à leur fin ; car le temps de la Trinité +était déjà passé, et la Commémoration approchait. Or, il arriva, +le dimanche avant cette dernière fête, que le sermon de l’Université +fut prêché par un personnage de distinction, venu à +la ville pour prendre part à cette solennité. Ledit personnage +n’était rien moins que le très-révérend docteur Brownside, +nouveau doyen de Nottingham, pendant quelque temps professeur +Huntingdonien de théologie, et l’un des plus subtils +penseurs universitaires du jour, sinon le plus profond. Une +taille plus que médiocre, un nez affublé de lunettes, un front +chauve, des cheveux noirs aux boucles arrondies, des lèvres +souriant avec affectation, un certain air compassé dans les +formes, tel était au physique notre prédicateur. Ajoutons en +outre qu’il savait donner de la pompe à son geste, et qu’il +maniait avec facilité une prononciation distincte et musicale, +de sorte que tout son auditoire pouvait l’entendre sans efforts. +Comme théologien, le docteur Brownside paraissait n’avoir +jamais eu de difficulté sur n’importe quel sujet. Il était +si clair ou si superficiel, qu’il voyait au fond de toutes ses +pensées ; aussi bien, puisque le docteur Johnson nous assure +que « toutes les eaux peu profondes sont claires », peut-être +pouvons-nous le désigner par les deux épithètes. Pour lui, la +Révélation, au lieu d’être l’abîme des conseils de Dieu, avec +ses ébauches obscures et ses grandes ombres, était une plaine +ouverte et brillante, sillonnée par des routes droites et macadamisées. +Sans doute, il ne niait pas l’incompréhensibilité divine +elle-même, comme quelques hérétiques anciens ; mais il +soutenait que dans la Révélation tout ce qui était mystérieux +avait été laissé de côté, et que Dieu ne nous avait fait connaître +que ce qui était pratique et ce qui nous regardait directement. +Toutefois, c’était pour lui un prodige que tout le monde +ne fût pas de son avis, en acceptant cette manière de voir +simple et naturelle qui, à ses yeux, était l’évidence elle-même ; +et il attribuait ce phénomène, qui n’était pas rare, à +quelque défaut d’intelligence ou au manque de quelque fil de +l’esprit, comme il peut advenir. Le docteur Brownside était un +prédicateur populaire, c’est-à-dire que, quoiqu’il eût peu de +partisans, il avait toujours un très-bel auditoire ; et à l’occasion +dont il s’agit ici, l’église pouvait à peine contenir les nombreux +étudiants venus pour l’entendre.</p> + +<p>Il commença son discours en faisant observer que c’était +une chose étonnante de voir si peu de bons dialecticiens dans +le monde, alors que la faculté du raisonnement était un des +apanages de la nature humaine, celui qui la distinguait des +brutes. On avait dit, il est vrai, que les brutes raisonnaient ; +mais c’était dans un sens analogique du mot <i>raison</i> et un +exemple de cette ambiguïté de langage ou de la confusion +d’idées dont il parlait en ce moment. Pareillement, nous disons +que la <i>raison</i> pour laquelle le vent souffle, c’est qu’il y +a un changement de température dans l’atmosphère ; et que +la <i>raison</i> pour laquelle les cloches sonnent, c’est qu’un sonneur +les balance ; mais qui oserait dire que le vent <i>raisonne</i> +ou que les cloches <i>raisonnent</i> ?</p> + +<p>Il y avait, croyait-il, un <i>fait</i> (et il appuya fortement sur ce +mot), non parfaitement constaté, de brutes qui raisonnent. On +avait soutenu que si, en cherchant son maître, le chien, cet +animal si intelligent, rencontrait trois routes, après en avoir +flairé deux, il prenait hardiment la troisième, sans autre investigation +préalable ; ce qui, en supposant le fait vrai, était +un exemple d’un syllogisme disjonctif et hypothétique. Dugald +Stewart avait aussi parlé d’un singe qui cassait des noix derrière +une porte, ce qui, n’étant pas une imitation stricte d’une +chose que l’animal aurait pu voir actuellement, impliquait un +acte d’abstraction par lequel cette brute intelligente s’était +d’abord élevée à la notion générale des casse-noisettes, qu’elle +avait pu voir dans un cas particulier, en argent ou en acier, +sur la table de son maître, et qu’ensuite, descendant de cette +idée générale, elle lui avait donné un corps, et l’avait obtenu +sous la forme d’un expédient de sa propre invention. Les brutes +raisonnent : telle avait donc été l’assertion ; toutefois, le +docteur Brownside pouvait présentement admettre que la faculté +du raisonnement était le caractère propre de l’espèce +humaine, et que, tel étant le cas, il était vraiment étrange de +trouver si peu de personnes qui raisonnassent bien.</p> + +<p>Après cette introduction, notre prédicateur en vint à attribuer +à ce défaut le nombre des différences religieuses qui sont +dans le monde. Il dit que les questions les plus célèbres en +religion n’étaient que des questions de mots ; que les combattants +ignoraient leur propre dessein ou celui de leurs adversaires ; +et qu’une teinte de bonne logique aurait mis fin à +toutes les discussions qui avaient troublé le monde pendant +des siècles, aurait empêché bien des guerres sanglantes, bien +de furieux anathèmes, bien des exécutions cruelles et nous eût +épargné bien de lourds in-folio. Il alla jusqu’à supposer que, +dans le fait, il n’y avait ni vérité ni erreur dans les dogmes +reçus en théologie ; que c’étaient des modes, ni bons ni mauvais +en eux-mêmes, mais personnels, nationaux ou périodiques, +manifestant seulement le travail de l’intelligence sur les +grandes vérités religieuses ; que le tort consistait non à les +admettre, mais à appuyer fortement sur eux : en d’autres +termes, que c’était vouloir absolument habiller un Hindou en +Finnois, et donner le <i>boomarang</i><a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> à un régiment de dragons.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Petit bâton recourbé par un bout, dont se servent dans leurs jeux, avec +beaucoup d’adresse, des sauvages d’une tribu d’Australie.</p> +</div> +<p>Il continua, faisant observer que, d’après les assertions précédentes, +on pouvait voir clairement sous quel point de vue +les formulaires anglicans devaient être acceptés : c’était notre +mode d’exprimer des vérités éternelles, qu’on aurait pu aussi +bien traduire d’une autre manière, comme tout penseur dialecticien +le comprendrait sans peine. Dès lors, on ne devait +leur faire subir aucune altération ; il fallait les conserver dans +leur intégrité, sans oublier toutefois qu’ils étaient la théologie +anglicane, et non la théologie abstractivement prise ; et que, +quoique le Symbole d’Athanase fût bon pour nous, il ne s’ensuivait +pas qu’il le fût aussi pour nos voisins : bien plus, que +ce qui, à nos yeux, était l’opposé de ce <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>, pouvait convenir +mieux à d’autres, être leur mode d’exprimer les mêmes vérités.</p> + +<p>Il termina son discours par un mot en faveur de Nestorius, +deux pour Abeilard, trois pour Luther, « ce grand génie », +qui vit que, Églises, symboles, rites, personnes n’étaient rien +en religion, et que l’esprit intérieur, « la <i>foi</i> », selon son expression, +« était absolument tout en tout ». Il avertit enfin +ses auditeurs que les choses n’iraient bien à l’Université que +lorsque ce grand principe serait tellement admis qu’ils en +viendraient, non pas à rejeter leurs formulaires propres et +distinctifs, mais à regarder leurs contradictions directes comme +étant également agréables au divin auteur du Christianisme.</p> + +<p>Charles ne comprit pas tout l’ensemble du sermon ; mais il +en saisit assez pour être convaincu que ce discours était différent +de tous ceux qu’il avait entendus dans sa vie. Il fit plus +que douter si, après l’avoir ouï, son père n’en aurait pas fait +une exception à sa maxime favorite. Il se retira, cherchant en +lui-même ce que le prédicateur avait pu vouloir exprimer, et +se demandant s’il l’aurait mal compris. — Voulait-il dire que +les Unitaires étaient seulement de mauvais dialecticiens, mais +qu’ils pouvaient être d’aussi bons chrétiens que les croyants +orthodoxes ? C’était bien là sa pensée. Mais, quoi donc ! si, +après tout, il était dans le vrai ? — Un instant Charles s’abandonna +à cette idée. — Dès lors tout homme est, plus ou moins, +ce que Sheffield appelle un comédien, et nous n’avons pas à +nous inquiéter de qui que ce soit. Donc, j’avais raison dans le +principe de vouloir accepter chacun pour ce qu’il est. Réfléchissons. +Tout homme un comédien… Les comédiens sont respectables, +ou plutôt personne n’est respectable. Nous ne pouvons +agir sans quelque forme extérieure de croyance ; l’une +n’est pas plus vraie que l’autre ; c’est-à-dire toutes sont également +vraies… <i>Toutes</i> sont vraies. C’est bien le meilleur +côté par où l’on puisse prendre la question ; aucune n’est comédie, +toutes sont vraies. Toutes sont <i>vraies</i> ? impossible ! +l’une aussi vraie que l’autre ? Eh bien, donc, il est aussi vrai +que notre Seigneur est un pur homme qu’il est certain qu’il +est un Dieu. Impossible qu’il ait voulu exprimer cela ; que +voulait-il dire ?</p> + +<p>Ainsi pensait Charles, troublé d’une manière pénible. Cependant, +malgré cet état de perplexité, deux convictions naquirent +en lui : la première, bien triste sans doute, était qu’il +ne pouvait recevoir pour évangile tout ce qui était prêché du +haut de la chaire, même par les autorités d’Oxford et les +théologiens de renom ; la seconde, que son aimable disposition +d’autrefois d’accepter chacun pour ce qu’il est offrait des +dangers, conduisant, sans beaucoup de peine, à la tolérance +de toutes sortes de croyances, et arrivant, par une déduction +légitime, au sentiment exprimé dans la <i>Prière universelle</i> de +Pope, prière que son père lui avait toujours présentée comme +un modèle achevé du philosophisme superficiel :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Père de l’Univers, en tous lieux, en tout âge,</div> +<div class="verse">» Constamment adoré, comme un suprême honneur,</div> +<div class="verse">» Du barbare farouche, et du saint et du sage,</div> +<div class="verse">» Toi, le grand Jehovah, Jupiter ou Seigneur. »</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c10">CHAPITRE X.<br> +L’homme du juste milieu et les partis d’Oxford.</h3> + + +<p>Charles consacra ce trimestre à son premier examen, ce qui +l’obligea à rester encore quelques jours à Oxford après le départ +de ses condisciples pour les grandes vacances. Ainsi vint-il +à faire la connaissance de M. Vincent, un des plus jeunes +<i>tuteurs</i><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, lequel fut assez bon pour l’inviter à dîner, le +dimanche, au réfectoire, et qui plusieurs fois lui fit faire, le +matin, quelques tours de promenade, avec lui, dans l’allée des +<span lang="en" xml:lang="en">Fellows</span>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Le <i>tuteur</i> (<i lang="en" xml:lang="en">tutor</i>) n’est autre que le professeur du collége. Le nom de professeurs +(<i lang="en" xml:lang="en">professors</i>) ne se donne qu’aux professeurs eux-mêmes de l’Université. +Au lieu de se rendre dans sa classe pour donner ses leçons, le <i>tuteur</i> reçoit les +élèves chez lui.</p> +</div> +<p>Peu d’années suffisent, à Oxford, pour mettre une grande +différence dans la position des personnes. C’est ainsi que +M. Vincent devint ce qu’on appelle un <i>don</i> aux yeux de quelques +étudiants qui avaient presque son âge. Au reste, Vincent +paraissait plus âgé qu’il n’était en réalité. D’une constitution +forte, il avait le teint fleuri et de grands yeux bleus ; sa poitrine +et ses poignets étalaient un grand luxe de linge. Quoique +homme d’intelligence, lecteur intrépide, travailleur infatigable, +et un des premiers <i>tuteurs</i>, il était également bon convive ; +il mangeait et buvait, il se promenait et montait à cheval +avec autant d’ardeur qu’il en mettait à expliquer Aristote ou +à bourrer ses élèves de théâtre grec. Ce qui est plus étrange +encore, avec tout cela, Vincent avait quelque chose du valétudinaire. +Il avait quitté l’école, grâce à la participation à une +bourse, et partout, à l’école comme à l’Université, il s’était +acquis la réputation d’être un érudit de premier ordre. Strict +observateur de la discipline, à sa manière, il avait sous ses +ordres les élèves du collége. Comme il y avait de la bonhomie +dans sa nature, ceux-ci le regardaient avec des sentiments +mêlés de crainte et de bon vouloir. Ils riaient de lui, mais ils +lui obéissaient ponctuellement. Aussi bien, notre tuteur savait +faire un bon discours, lire les prières avec onction, et parfois, +dans la conversation, il trouvait l’accent d’une spiritualité +évangélique. Les jeunes étudiants déclaraient même qu’ils +pourraient dire combien de <i>porto</i> il avait bu au réfectoire, +comme récompense de ses pieuses réponses à la prière du +soir ; et l’on se rappelait qu’une fois, pendant le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>, dans +la chaleur de sa contrition, il avait poussé l’énorme coussin de +velours où s’appuyaient ses coudes sur la tête des <i lang="la" xml:lang="la">gentlemen +commoners</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> qui étaient assis plus bas que lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Voy. la <a href="#note-b">note B</a>.</p> +</div> +<p>Vincent avait juste assez d’originalité d’esprit pour se donner +une excuse de former « son propre parti » en religion ; ou +comme il le disait lui-même, de « n’être pas homme de parti » ; +il en avait en même temps assez peu pour prendre toujours +des fictions pour des vérités et changer des riens pompeux en +oracles. Ses manières étaient celles d’un augure ; il dénonçait +les partis et l’esprit du parti, et croyait se garder libre en évitant +tout le monde, et en embrassant toutes les opinions. Il +était persuadé que la vérité se trouvait dans le <i lang="la" xml:lang="la">via media</i>, et, +pour l’acquérir, il pensait que c’était assez de s’éloigner des +extrêmes, sans avoir une connaissance exacte de ce juste-milieu. +Il n’avait pas assez de pénétration d’esprit pour pousser +une vérité jusqu’à ses dernières limites, ni assez de hardiesse +pour l’embrasser dans sa simplicité ; mais il était sans cesse +affirmant une chose, la niant ensuite, balançant ses idées dans +une position impossible, et noyant ses paroles dans un déluge +d’exceptions inintelligibles. Quant aux hommes et aux opinions +du jour et du lieu, il aurait voulu en général les suivre, +s’il avait été libre ; mais il était obligé d’avoir un esprit à lui, +et cela le poussait à de terribles expédients lorsqu’il voulait se +distinguer des autres. S’il avait été plus âgé qu’eux, il aurait +parlé « des jeunes têtes, des têtes chaudes » ; mais vu que ces +messieurs étaient des hommes graves et froids, et qu’ils le +dépassaient de quatorze ou quinze ans, il ne trouvait rien de +mieux que de secouer la tête, de murmurer contre l’esprit de +parti, de refuser de lire leurs ouvrages par crainte d’être +d’accord avec eux, et de se faire une gloriole de son aversion +pour leur société. En ce moment, il était sur le point de partir +pour faire un voyage sur le continent, dans le but de se remettre +de ses travaux de l’année ; il tenait, toutefois, salles et +chapelles ouvertes pour les étudiants qui attendaient l’époque +de leur examen ou la note de leur pension à payer. C’est +dans ces circonstances que Vincent remarqua Charles comme +un jeune homme intelligent et modeste, dont on pourrait +faire quelque chose. Dans cette pensée, parmi d’autres politesses, +il l’avait invité à déjeuner un ou deux jours avant son +départ.</p> + +<p>Un déjeuner de <i>tuteur</i> est toujours une affaire délicate pour +l’hôte, comme pour les convives ; et Vincent se piquait du tact +avec lequel il se tirait d’embarras. La partie matérielle était +assez facile : petits pains, rôties, muffins, œufs, agneau froid, +fraises, formaient le menu, et, au moment convenable, le servant +du collége apporta des côtelettes de mouton et du jambon +grillé ; et chacun satisfait mangeait de tout cœur ou plutôt +selon son appétit. C’était une plus dure tâche d’entretenir un +courant d’idées, ou au moins de paroles, ce sans quoi le déjeuner +n’eût guère été meilleur qu’une auge immonde. La conversation, +ou plutôt le mono-polylogue, comme l’appelle un +grand artiste, se déroula à peu près ainsi qu’il suit :</p> + +<p>« Monsieur Bruton, quelles nouvelles du Straffordshire ? Les +poteries marchent-elles bien maintenant ? Nos poteries gagnent +de l’importance. Vous n’avez pas besoin de regarder la +tasse et la soucoupe qui sont devant vous, monsieur Catley : +elles viennent du Derbyshire. Aujourd’hui, on voit partout de +la faïence anglaise sur le continent. J’ai trouvé moi-même, +dans le cratère du Vésuve, une demi-soucoupe sur laquelle +était dessiné un saule. Monsieur Sikes, je pense que vous +avez été en Italie ? — Non, monsieur, j’étais sur le point d’y +aller ; ma famille est partie, il y a une quinzaine ; mais j’ai +été retenu ici par ces maudites bêtises. — Vos <i lang="la" xml:lang="la">responsiones</i>, +reprit le <i>tuteur</i> sur un ton de reproche ; ce délai est bien fâcheux +pour vous ; car la saison sera extraordinairement belle, si les +météorologistes de la sœur<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> de notre Université ne se trompent +point dans leurs prédictions. Quels sont les examinateurs, monsieur +Sikes ? — Butson de Leicester est un des plus sévères, +monsieur ; il rejette un candidat sur trois. La semaine dernière, +il a refusé Patch de Saint-Georges, et Patch a juré de le tuer ; +depuis lors, Butson ne se promène qu’accompagne d’un bouledogue. — Ces +bruits sont de ceux qui courent souvent, mais il +ne faut pas y croire. Si c’est vrai, M. Patch n’aurait pas pu donner +une meilleure preuve que son rejet était mérité. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> L’université de Cambridge.</p> +</div> +<p>Ici, un moment de silence, pendant lequel le pauvre Vincent +avala à la hâte deux ou trois bouchées de pain et de beurre, +tandis que les fourchettes et les couteaux de ses convives résonnaient +sur les assiettes. « Monsieur, est-il vrai, s’écria enfin +quelqu’un, que le vieux Principal va se marier ? — Ce sont des +matières dont il faut toujours s’assurer à la source, monsieur +Atkins, répondit Vincent ; <i lang="la" xml:lang="la">antiquam exquirite matrem</i>, ou +plutôt <i lang="la" xml:lang="la">patrem</i> ; ha, ha ! Un peu plus de thé, monsieur Reding ; +cela n’agitera pas vos nerfs. Je suis quelque peu recherché dans +mon thé ; celui-ci est venu par voie de terre à travers la +Russie ; l’air de la mer détruit l’arome de notre thé ordinaire. +A propos d’air, monsieur Tenby, je crois que vous êtes chimiste. +Avez-vous remarqué les nouvelles expériences sur la composition +et la décomposition de l’air ?… Non ? J’en suis surpris ; +elles méritent votre plus sérieuse attention. C’est maintenant +assez bien établi qu’en aspirant des gaz on obtient la guérison +de toute espèce de maladies. On commence à parler de cures +par le gaz comme on a parlé des cures par l’eau. Le grand chimiste +étranger, le professeur Scaramouche, a le mérite de la +découverte. Les effets sont étonnants, tout à fait étonnants ; +et il y a plusieurs coïncidences remarquables. Vous savez que +les médecines sont toujours désagréables : eh bien, ces gaz, +également, sont fétides. Le professeur guérit par les mauvaises +odeurs et il a poussé sa science à une telle perfection qu’il +a pu les classer d’une manière positive. Il y a six mauvaises +odeurs élémentaires, lesquelles se partagent en une grande +variété de subdivisions. Que dites-vous, monsieur Reding ?… +Distinctif ? Oui, il y a quelque chose de très-distinctif dans +les odeurs. Mais ce qu’il y a de plus beau, la merveilleuse coïncidence +dont je parle, c’est que la décomposition dernière des +gaz fétides leur assigne précisément le même nombre que +celui des maladies reconnues d’après les plus récents traités +de pathologie. Chaque maladie a son gaz ; et ce qu’il y a de +plus singulier, un récipient où l’on a fait le vide est un spécifique +pour certains cas désespérés. Par exemple, on a opéré ainsi +plusieurs cures d’hydrophobie. Monsieur Seaton, continua-t-il en +s’adressant à un étudiant de première année, qui, son déjeuner +fini, était assis tristement sur sa chaise, les yeux baissés, et jouait +avec son couteau ; monsieur Seaton, vous regardez ce tableau +(le tableau était presque derrière Seaton) ; je ne m’en étonne +pas ; il m’a été donné par ma bonne vieille mère qui mourut +il y a plusieurs années. Il représente une belle vue d’Italie. »</p> + +<p>Vincent se leva, et tout le monde après lui. Les convives se +groupèrent autour du tableau. « Je préfère le vert de l’Angleterre, +dit Reding. — L’Angleterre n’a pas cette brillante variété +de couleurs, reprit Tenby. — Mais il y a quelque chose de +si agréable dans le vert. — Vous savez probablement, monsieur +Reding, dit le <i>tuteur</i>, que le vert est abondant en Italie, et +qu’en hiver même il y en a plus qu’en Angleterre ; seulement, +il y a aussi d’autres couleurs. — Mais je ne puis m’empêcher +de croire que ce mélange de couleurs n’offre pas le calme du +paysage anglais. — Le calme, par exemple, de Binsey ou de +Port-Meadow, en hiver, reprit Tenby. — Dites en été, répliqua +Charles ; si vous choisissez le lieu, je choisirai la saison. +L’Université entre en vacances au moment qu’Oxford commence +à étaler tous ses charmes. Les promenades et les prairies +sont maintenant si odorantes et si splendides, le foin est +presque enlevé, et le nouveau gazon commence à paraître. — Reding +devrait passer ici les grandes vacances, dit Tenby : +reste-t-on à Oxford pendant ce temps, monsieur ? — Voulez-vous +dire qu’on y meurt avant qu’elles se terminent, monsieur Tenby ? +répliqua Vincent. Il est vrai toutefois, continua-t-il, que bien +des jeunes gens, comme M, Reding, croient que c’est la plus +agréable saison de l’année. J’aime Oxford ; mais ce n’est pas ma +demeure en dehors du temps de mes études. — Eh bien, quant +à moi, j’aimerais à y rester, reprit Charles. Mais je pense +qu’on ne le permet pas aux sous-gradués. » M. Vincent répondit, +avec plus de gravité qu’il n’était nécessaire : « Non. » +C’était l’affaire du Principal ; mais, selon lui, celui-ci n’y consentirait +pas. Vincent ajouta que certainement il y <i>avait</i> des +partis qui restaient à Oxford pendant les grandes vacances. +Ceci fut dit avec mystère. Charles répliqua que si c’était contre +les règles du collége, il n’y avait rien à espérer ; autrement, +puisqu’il étudiait pour prendre ses grades, rien ne lui plairait +tant que de passer ses grandes vacances à Oxford, à en juger +par le charme des dix derniers jours. « C’est un compliment à +l’adresse de vos compagnons, monsieur Reding », dit Vincent.</p> + +<p>En ce moment, la porte s’ouvrit, et le pourvoyeur entra +avec le menu du dîner, sur lequel M. Vincent devait jeter un +coup d’œil : « Watkins, dit-il, en lui remettant la note, je suis +presque sûr qu’aujourd’hui c’est un des jeûnes<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> de l’Église. +Allez voir, Watkins, et donnez-moi un mot de réponse. » Le +pourvoyeur, qui n’avait jamais eu de semblable commission +à remplir durant toute sa carrière, fut étonné, et il sortit à la +hâte du salon pour chercher dans son esprit le meilleur moyen +de s’acquitter de son devoir. La question du <i>tuteur</i> parut +frapper aussi la compagnie, car il y eut un prompt silence, +qui fut suivi d’une agitation de pieds et de saluts d’adieu. On +eût dit que, quoique au déjeuner ces messieurs eussent mis +en lieu sûr jambon, mouton et le reste, ils ne voulaient pas +risquer leur dîner. Watkins revint plus tôt qu’on ne pouvait s’y +attendre. Il dit à M. Vincent qu’il avait raison : d’après le calendrier, +ce jour-là, c’était la fête des Apôtres. « Vous voulez dire la +vigile de Saint-Pierre, Watkins, reprit M. Vincent : c’est ce que +je pensais. Alors, donnez-nous un bon bifteck et un filet de mouton : +pas d’oignons de Portugal, Watkins, ni de gelée ; ajoutez-y +un simple pouding, une charlotte, Watkins : et cela suffit. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le jeûne proprement dit n’existe plus parmi les anglicans. Les plus sévères +d’entre eux, les hommes de la vieille école, se contentent, quand vient un +de ces jours de pénitence d’après leur calendrier, de joindre du poisson salé à +leur dîner, qui est toujours gras. — Nous n’entendons pas parler ici des Puséistes ; +ils forment une honorable exception ; mais, en cela comme dans leurs doctrines, +ils diffèrent des principes et des pratiques de l’Église anglicane.</p> +</div> +<p>Watkins disparut. Charles se trouva alors seul avec l’autorité +du collége, qui commença à lui parler d’un ton plus confidentiel. +« Monsieur Reding, dit Vincent, je n’aimais pas à vous +interroger en présence des autres convives ; je comprends +toutefois que vous n’ayez pas d’<i>intention</i> particulière dans l’éloge +que vous faites d’Oxford, comme séjour pendant les vacances. +Dans la bouche de certains autres, ce langage aurait été +suspect. » Charles était tout surpris. « A dire vrai, monsieur +Reding, les choses allant comme elles vont, c’est souvent une +marque de <i>parti</i> que cette résidence à Oxford à pareille époque, +quoique, sans doute, il n’y a rien dans la <i>chose</i> elle-même +qui ne soit naturel et légitime. » Charles redoubla d’attention. +« Mon bon monsieur, continua le <i>tuteur</i>, évitez les partis, je +vous y engage fort. Vous êtes jeune encore parmi nous. J’ai +toujours été inquiet par rapport aux jeunes gens de talent ; à +l’Université, le plus grand danger pour le talent, c’est d’être +absorbé dans un parti. » Reding répondit qu’il espérait n’avoir +jamais donné lieu à l’observation de son <i>tuteur</i>. « Non, répliqua +M. Vincent ; non, ajouta-t-il avec une légère hésitation ; +non, je ne sais rien là-dessus. Mais j’ai jugé que certaines de +vos remarques et de vos questions au cours indiquaient une +personne qui pousse les choses <i>trop loin</i>, et qui désire se +créer un <i>système</i>. » Charles fut tellement confondu par ce reproche +que le mystère inexpliqué des grandes vacances s’échappa +de sa tête. Il répondit qu’il était très-peiné et très-obligé ; +et il tâcha de se rappeler ce qu’il aurait pu dire qui +prêtât un fondement à l’observation de son <i>tuteur</i>. Ne pouvant +s’en souvenir en ce moment, il continua : « Je vous l’assure, +monsieur ; je connais si peu les partis de cette ville, que c’est +à peine si j’en connais les chefs. J’ai entendu citer quelques +personnes ; mais, si j’essayais de me les rappeler, je pense que +je confondrais les noms et les opinions. — Je le crois, dit Vincent ; +mais vous êtes si jeune, je vous mets en garde contre les +<i>tendances</i>. Vous pouvez vous trouver subitement absorbé, +avant de savoir où vous en êtes. »</p> + +<p>Charles crut l’occasion favorable pour faire quelques questions +sur des points qui le tourmentaient. Il demanda si le +docteur Brownside était regardé comme un théologien bon à +suivre. « Je soutiens, voyez-vous, répondit Vincent, que toutes +les erreurs sont des contrefaçons de la vérité. Les hommes intelligents +disent des choses vraies, monsieur Reding, vraies dans +leur substance, mais (parlant à voix basse) ils vont <i>trop loin</i>. +On pourrait même montrer que toutes les sectes, en un sens, +ne sont que des portions de l’Église Catholique. Je ne dis pas +des portions vraies, ceci est une autre question ; mais elles +<i>renferment</i> de grands <i>principes</i>. Les Quakers représentent le +principe de la simplicité et de la pauvreté évangélique ; ils +ont même un costume à eux comme les moines. Les Indépendants +représentent les droits des laïques ; les Wesleyens chérissent +le principe de la dévotion ; les Irvingites, le symbolisme +et le mysticisme ; la Haute Église, le principe de l’obéissance ; +les Libéraux sont les gardiens de la raison. Nul parti +dès lors, à mon avis, n’est entièrement vrai, ni entièrement +faux. Quant au docteur Brownside, il y a eu certainement +bien des opinions soutenues sur sa théologie ; cependant, c’est +un homme habile, et je pense que vous acquerrez du <i>bon</i>, oui, +du <i>bon</i>, dans son enseignement. Mais, souvenez-vous-en, je ne +vous le <i>recommande</i> pas. Pourtant je le respecte ; et je crois +qu’il dit bien des choses très-dignes de votre attention. Je +vous conseillerais donc de prendre dans ses discours ce qui est +<i>bon</i>, et de ne pas vous attacher à ce qui est <i>mauvais</i>. Ceci, +croyez-le, monsieur Reding, est, dans ces matières, la règle +la plus claire, et la règle d’or en même temps. ».</p> + +<p>Charles répondit que M. Vincent l’estimait à une trop haute +valeur, qu’il sentait fort bien qu’il avait à apprendre avant de +pouvoir porter des jugements ; et qu’il désirait fort connaître +si son <i>tuteur</i> pourrait lui recommander un ouvrage où il vît +d’un coup d’œil quelle était la vraie doctrine de l’Église d’Angleterre +sur un certain nombre de points qui le tourmentaient. +M. Vincent répliqua qu’il devait prendre garde à ne pas dissiper +son esprit dans de telles lectures. A une époque où ses devoirs +de l’Université avaient un droit réel sur lui, il devait +s’éloigner de toutes les controverses et de tous les hommes du +jour. Il lui conseillerait de ne pas lire d’auteurs vivants. « Lisez +seulement les auteurs morts, continua-t-il. Les auteurs +morts sont sûrs. Nos grands théologiens (et il se leva debout) +étaient des modèles. Il y avait des géants sur la terre en ce +temps-là, comme l’a dit un jour au docteur Johnson George III, +en lui parlant de ces hommes. Ils avaient la profondeur, et la +puissance, et la gravité, et la plénitude du talent, et l’érudition. +Et il y avait en eux de la substance, cette substance +réelle que l’on pouvait appeler vraiment anglaise. Ils avaient +cette richesse aussi, une mine si féconde de pensées, un tel +monde d’opinions, une telle activité d’esprit, des ressources si +inépuisables, une telle variété aussi. Et puis, ils étaient si éloquents ! +le majestueux Hooker, Taylor à l’imagination si belle, +le brillant Hall, la science de Barrow, le jugement droit de +South, la logique serrée de Chillingworth, l’honnête et le bon +vieux Burnet, etc., etc. »</p> + +<p>En le prenant sur ce ton, Vincent pouvait parler sans fin ; il +lui plut pourtant de s’arrêter. C’était de la prose, mais cette +prose était agréable à Charles. Il en connaissait assez sur ces +écrivains pour trouver de l’intérêt à entendre parler d’eux, et, +pour lui, Vincent semblait dire bien des choses, tandis que, +dans le fait, son discours était fort pauvre. Lorsque le <i>tuteur</i> +s’arrêta, notre jeune étudiant répondit qu’il croyait que certaines +personnes de l’Université poussaient à l’étude de ces auteurs. +M. Vincent prit un air grave. « C’est vrai, répliqua-t-il ; +mais, mon jeune ami, je vous ai déjà donné à entendre que +les choses indifférentes elles-mêmes sont employées comme +instruments de <i>parti</i>. En ce moment, les noms de nos plus +grands théologiens ne sont que le mot d’ordre qui sert à indiquer +les opinions des personnes vivantes. — Ces opinions, je +suppose, reprit Charles, ne doivent pas se trouver dans ces +auteurs. — Je ne dis pas cela, répondit M. Vincent. J’ai le plus +grand respect pour les personnes en question, et je ne nie pas +qu’elles n’aient fait du bien à notre Église en ramenant l’attention, +en ces jours de relâchement, sur l’ancienne théologie +de l’Église d’Angleterre. Mais c’est une chose que d’être d’accord +avec ces messieurs, et c’en est une autre (frappant sur +l’épaule de Charles), c’en est une autre d’embrasser leur parti. +Ne faites d’aucun homme votre maître ; acceptez de tous ce qui +est bon ; pensez bien de tous, et vous serez un homme sage. »</p> + +<p>Reding demanda, avec une certaine timidité, si cette doctrine +ne ressemblait pas à celle que le docteur Brownside avait +prêchée du haut de la chaire de l’Université ; mais peut-être +M. Vincent soutenait-il une tolérance d’opinions dans un sens +différent ? Le <i>tuteur</i> répondit d’une manière un peu brève, +qu’il n’avait pas entendu le sermon du docteur Brownside ; +mais que, pour lui, il avait parlé seulement des personnes de +notre communion. « Notre Église, ajouta-t-il, admet dans son +sein une grande liberté de pensées. Nos plus grands théologiens +même diffèrent entre eux à beaucoup d’égards ; bien +plus, l’évêque Taylor diffère de lui-même. C’est là un grand +principe dans l’Église d’Angleterre. Ses véritables enfants s’accordent +à différer d’opinions. En vérité, continua-t-il, c’est là +cette indépendance vigoureuse, forte et noble de l’esprit anglais, +qui refuse de s’assujettir à des formes artificielles, et qui +ressemble, dirai-je, à une grande et magnifique production de +la nature ; c’est un arbre riche dans son feuillage et aux +branches capricieuses ; un arbre qui n’est pas languissant dans +une serre chaude ou sous la dépendance malheureuse d’un +mur de jardin, mais qui, dans une magnificence négligée, répand +ses fruits sur une terre libre pour l’oiseau de l’air, la +bête des champs et toute espèce d’animaux, afin qu’ils s’en +nourrissent et qu’ils y trouvent tous des jouissances. »</p> + +<p>Lorsque Charles sortit, il essaya de résumer ce qu’il avait +gagné à la conversation de M. Vincent. Il n’avait pas obtenu +précisément ce qu’il avait demandé (quelques règles pratiques +pour guider son esprit et le faire marcher droit), mais seulement +quelques conseils utiles. Déjà il s’était éloigné des partis, +et ce qu’il avait vu des hommes qui y étaient attachés +avait scandalisé sa conscience. Vincent l’avait confirmé dans +sa résolution de les éviter et de s’appliquer à ses devoirs de +collége. Il était satisfait d’avoir eu cette conversation avec lui ; +mais que signifiait ce soupçon de sa tendance à pousser les +choses trop loin, et à se mêler par là aux partis ? Il fut obligé +de se résigner à l’ignorance sur ce sujet et de se contenter +d’être sur ses gardes à l’avenir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c11">CHAPITRE XI.<br> +Une rencontre.</h3> + + +<p>L’occasion ne s’est pas offerte d’informer le lecteur que, +pendant la dernière ou l’avant-dernière semaine, Charles +avait, par hasard, rencontré plusieurs fois Willis, l’ombre de +White au déjeuner de Bateman. Le jour où il l’avait vu chez +celui-ci, il avait aimé son air quand il gardait le silence. Il +avait été moins content de sa personne quand il l’avait entendu +parler ; il ne pouvait, toutefois, s’empêcher de lui porter +de l’intérêt, vu surtout que Willis paraissait l’avoir pris en +affection. Évidemment, ce dernier aimait Charles et semblait +désireux d’entretenir avec lui de bons rapports. Charles, pourtant, +goûtait aussi peu sa manière de parler que celle de +White ; et lorsqu’il visita pour la première fois son logement, +il y trouva bien des choses qui choquèrent son bon sens et +ses principes religieux. Un grand crucifix d’ivoire, enfermé +sous verre, se faisait remarquer entre les fenêtres ; une gravure +représentant la Sainte-Trinité, selon l’usage des pays catholiques, +était suspendue au-dessus de la cheminée ; vis-à-vis +était un tableau de la Madone et de saint Dominique ; sur la +cheminée elle-même, se voyaient un rosaire, un encensoir et +d’autres signes de catholicisme dont Charles ne connaissait pas +l’usage ; un missel, un rituel et quelques traités catholiques +étaient sur la table ; et, comme il arriva chez Willis d’une manière +inattendue, il le trouva dans son fauteuil, revêtu d’un +habit qui ressemblait plutôt à une soutane qu’à une robe de +chambre, et occupé à lire le bréviaire. Virgile et Sophocle, +Hérodote et Cicéron paraissaient s’être cachés dans les coins, +comme d’impurs païens ; ou avoir fui devant la terrible présence +de l’ancienne Église. Charles avait pris sur lui de protester +contre quelques-unes de ces singularités, mais tous ses +efforts étaient restés inutiles.</p> + +<p>La veille de son départ pour rentrer dans sa famille, il dut +aller à <span lang="en" xml:lang="en">Folly Bridge</span> payer une note. A son retour, il passait +près d’une chapelle qu’il avait toujours regardée comme appartenant +à des dissidents ; quelle ne fut pas sa surprise d’en +voir sortir Willis ! A peine s’il put en croire ses yeux ; il savait +bien que ce jeune étudiant avait été retenu à Oxford comme +lui, mais quel motif l’avait poussé à une visite aussi extraordinaire +que celle qu’il venait de faire ? c’est ce que Charles ne +pouvait décider. « Willis ! » cria-t-il, comme il s’arrêtait. A +cet appel, Willis rougit tout en s’efforçant de paraître à l’aise. +« Faites quelques pas avec moi, ajouta Charles. Qu’avez-vous +donc à faire dans cette chapelle ? N’est-ce pas une assemblée +de dissidents ? — Une assemblée de dissidents ! s’écria Willis, +surpris et offensé à son tour ; et quel motif a pu vous faire +croire que je fréquentais une assemblée de dissidents ? — Pardon, +reprit Charles, je m’en souviens, maintenant ; c’est une +salle d’exposition. Cependant c’était autrefois une chapelle ; +c’est ce qui m’a trompé. N’est-ce pas ce qu’on appelait l’ancienne +Chapelle Méthodiste ? Jamais je n’y ai mis les pieds ; +on y montrait le <i>Dio-astro-doxon</i> ; c’est le nom, je crois, qu’on +donnait à cette exposition. » Charles tirait en long son discours, +afin de faire oublier sa méprise, car il était honteux du +reproche qu’il avait fait. Willis ne savait s’il voulait plaisanter, +ou s’il parlait sérieusement. « Reding, lui dit-il, ne continuez +pas ; vous m’offensez. — Qu’est-ce donc ? repartit Charles. — Vous +en savez bien assez ; vous vous plaisez cependant à me tourmenter. — Pas +du tout. — Eh bien, c’est l’église catholique. » +Un instant Charles ne répliqua pas : « Mon ami, dit-il ensuite, +à mes yeux votre explication ne vous justifie guère ; appelez-la +comme vous voudrez, cette assemblée est une assemblée +dissidente ; pourtant elle n’est pas de l’espèce que je m’imaginais. — Laquelle +voulez-vous dire ? — Plutôt, dites-moi +vous-même quelle était votre intention en allant dans un tel +lieu ? car sachez-le, vous avez agi contre votre serment. — Mon +serment ! Quel serment ? — Il n’y a pas de serment à cette +heure, mais vous en avez fait un, il y a peu de temps encore ; +c’est, du reste, un engagement solennel que tout étudiant est +obligé de prendre. Ne vous rappelez-vous pas votre inscription +chez le Vice-Chancelier, ni quelles déclarations et quels serments +vous avez faits ? — J’ignore ce que j’ai fait ; mon <i>tuteur</i> +ne m’a rien dit sur cela. J’ai apposé ma signature sur un ou +deux livres. — Vous avez fait plus, j’en ai été informé très-exactement, +vous vous êtes solennellement engagé à garder +les Statuts. Or, un des Statuts défend d’aller dans toute espèce +de chapelle ou d’assemblée de dissidents. — Les catholiques +ne sont pas dissidents. — Oh ! ne parlez pas ainsi ; vous savez +que la pensée du Statut est de les regarder comme tels. Il +veut nous tenir éloignés de toute espèce de culte, le nôtre excepté. — Mais +c’est une déclaration ou un vœu illégal ; donc +il ne lie pas. — Où avez-vous trouvé ce faux-fuyant ? C’est +sans doute le prêtre de cette chapelle qui vous l’a mis dans la +tête. — Ce prêtre, je ne le connais pas ; je ne lui ai jamais +adressé la parole. — En tout cas, cette réponse n’est pas de +vous, et elle ne vous sert de rien. Je ne suis pas casuiste, mais +si notre engagement est illégal, vous ne devriez pas continuer +à jouir des avantages auxquels il donne droit. — Quels avantages ? — Votre +toque et votre toge ; l’éducation de l’Université ; +la chance d’un <i lang="en" xml:lang="en">scholarship</i><a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ou d’un <i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i>. Renoncez +à toutes ces choses, et puis déclarez, si vous voulez, et +selon les règles, que vous êtes libéré de votre engagement ; +mais ne voguez pas sous un faux pavillon. N’acceptez pas le +bienfait, et brisez la stipulation. — Vous le prenez trop au +sérieux ; il y a une cinquantaine de statuts que vous ne gardez +pas vous-même plus que moi. Vous êtes très-inconséquent. — Si +nous ne les suivons pas, c’est sur des points, je suppose, +dont les autorités ne pressent pas l’exécution : par exemple, +on ne nous oblige pas à nous vêtir d’habits bruns, quoique +les Statuts l’ordonnent. — Mais on a bien l’intention de vous +défendre de vous promener en castor dans <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span>, +répliqua +Willis, cela est si vrai que les Censeurs montent et +descendent constamment la rue, et vous renvoient au collége, +s’ils vous prennent en flagrant délit. — Mais ceci est une +autre affaire, répartit Charles changeant de terrain ; votre cas +à vous est matière de religion. Il ne peut être permis de se +rendre à des assemblées ou à des endroits de culte étranger. — Mais, +répliqua Willis, si nous ne faisons qu’une même +Église avec les Catholiques Romains, je ne puis comprendre, +sur mon honneur, comment c’est mal pour nous d’aller à eux, +ou pour eux de venir à nous. — je ne suis pas théologien, je ne +comprends pas ce qu’on entend par l’Église une, dit Charles ; +mais je sais bien qu’il n’y a pas dans le pays d’évêque, d’ecclésiastique, +ni d’homme d’Église sensé qui ne tournât cet +argument contre vous. C’est une pure absurdité. — Ne parlez +pas de la sorte, je vous prie, je me sens entraîné de tout mon +cœur vers le culte catholique : notre service est si froid ! — C’est +précisément la raison de tout opiniâtre dissident, répondit +Charles. Chaque pauvre paysanne, qui, n’en sachant +pas plus long, court après les Méthodistes, ou après le cher +M. Spoutaway, ou après le prédicateur savetier, vous dit (je +l’ai entendu de mes oreilles) : « Oh ! monsieur, je suppose que +nous devons aller là où nous trouvons le plus de bien. M. tel +et tel va à mon cœur, il m’attendrit. » Willis se mit à rire. +« Eh bien, par le temps où nous sommes, dit-il, la raison n’est +pas mauvaise, je crois. Pauvres âmes ! quels meilleurs moyens +ont-elles pour juger de leur religion ? Comment pouvez-vous +espérer qu’elles goûteront ces paroles : « L’Écriture nous +touche ? » Quant à ma démarche, vous y donnez réellement +trop d’importance. C’est seulement la seconde fois que j’ai +visité la chapelle catholique, et, je vous le dis sérieusement ; +je m’y trouve l’âme pleine de respect et de piété ; comme vous +voudriez être aussi, je pense. J’en sors vraiment meilleur : je +ne puis prier dans notre église ; il y a là une mauvaise odeur +qui m’indispose ; et puis, les bancs masquent tout : comment +voir à travers une planche de sapin ? Mais ici, quand je suis +entré, je trouve tout silencieux et calme ; l’espace est ouvert, +et, dans un demi-jour, se montre le tabernacle, indiqué par la +lampe. » Charles paraissait mal à l’aise. « Willis, dit-il, vous +m’embarrassez. Que le ciel me garde de rien dire contre les +Catholiques Romains : je ne sais rien sur leur compte. Mais ce +que je sais, c’est que vous n’êtes pas membre de leur communion, +et que vous n’avez rien à faire chez eux. S’ils ont dans +leur église les choses sacrées dont vous parlez, il est certain, +cependant, que ces choses ne sont pas les vôtres ; vous êtes +un intrus. Je suis très-ignorant sur cette matière ; je n’aime +pas à porter un jugement. Mais, laissez-moi vous le dire, c’est +se faire un jeu des choses saintes que de courir ici et là, de +toucher aux objets et de les goûter, de les accueillir et de les +rejeter ensuite. Je n’aime pas ces manières, ajouta-t-il avec +véhémence ; c’est prendre des libertés avec Dieu. — Oh ! mon +cher Reding, ne parlez pas si sévèrement, repartit le pauvre +Willis ; qu’ai-je fait de plus que vous ne fussiez prêt à faire, si +vous étiez en France ou en Italie ? Est-ce donc que vous n’entreriez +pas dans les églises sur le continent ? — Je veux seulement +décider un cas qui est devant mes yeux, répondit +Charles ; quand j’irai à l’étranger, alors ce sera le moment de +résoudre votre question. C’est bien assez de connaître ce qu’on +doit faire présentement ; or, il est clair pour moi que vous +avez mal fait. Comment êtes-vous arrivé à cette chapelle ? — White +m’y a conduit. — Alors, il y a dans le monde un +homme plus irréfléchi que vous. Y a-t-il beaucoup d’étudiants +qui la fréquentent ? — Je l’ignore ; un ou deux y sont venus par +curiosité ; ils n’ont pas l’habitude d’y venir, au moins d’après +ce qu’on m’a dit. — Eh bien, reprit Charles, il faut que vous +me promettiez de ne pas y retourner. Allons, je ne vous lâche +pas que vous ne m’ayez fait cette promesse. — C’est trop demander », +dit Willis avec douceur. Dégageant alors son bras +des mains de son ami, il s’éloigna subitement, en criant : « Au +revoir, au revoir ; à notre prochaine partie de plaisir, au +revoir ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> A son origine, c’est-à-dire au moyen âge, le <i lang="en" xml:lang="en">scholarship</i> était une bourse +fondée au profit des étudiants pauvres ; aujourd’hui il consiste simplement dans +le prix d’un concours auquel tous les étudiants peuvent prendre part, pourvu +qu’ils aient dix-neuf ans.</p> +</div> +<p>Il n’y avait rien à faire. Charles revint lentement au collége, +se disant à lui-même : « Mais, après tout, si l’Église catholique +de Rome est la véritable Église ? Je voudrais savoir ce +qu’il faut croire, nul ne sait me satisfaire sur ce point, et me +voilà ainsi abandonné à moi seul. » Il lui vint ensuite à l’esprit : +« Je suppose que j’en sais assez pour ma direction personnelle, +plus même que je ne pratique, et je devrais certainement +être content et plein de reconnaissance. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c12">CHAPITRE XII.<br> +Le pressentiment.</h3> + + +<p>Charles était un fils affectueux, aussi trouvait-il un bonheur +ineffable à vivre au sein de sa famille pendant les grandes +vacances. Levé de bonne heure, il travaillait jusqu’au <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>, +et, dès ce moment, il était tout entier à son père, à sa mère et +à ses sœurs, pour le reste de la journée. Il aimait le calme de +la campagne ; il aimait le cours monotone du temps, alors +qu’un jour n’est pas différent d’un autre ; et après avoir respiré +l’atmosphère brûlante d’Oxford, le presbytère avec sa +solitude lui était comme un port après l’agitation des vagues. +Les mille opinions et les perplexités diverses qui l’avaient envahi +de toutes parts au collége étaient à cette heure comme +le bruit lointain de l’Océan ; elles le rappelaient à la jouissance +de sa sécurité présente. Les prairies ondoyantes, les haies +vertes, la vaste bruyère, les champs de vaine pâture avec leur +développement profond d’ormes sombres, la haute futaie qui +frange le sentier de l’horizon d’un village à l’autre, et qui, +coupée de temps en temps, se dessine en groupes ou se perd +dans les taillis, la porte elle-même, et la barrière<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> et la +grand’route ; tout cela avait des charmes pour notre jeune +ami, non pas sans doute ceux de la nouveauté, mais ceux des +vieilles connaissances ; c’était toute la poésie des souvenirs. +Malgré son état de dilapidation et de délabrement, avec son +escalier extérieur, ses galeries disgracieuses, ses fenêtres +profondes, ses bancs incommodes, sa table basse, son vestiaire +abandonné et son odeur humide et terreuse, l’église, +elle aussi, éveillait des pensées agréables dans l’homme intérieur ; +car c’était là que, pendant plusieurs années, il avait +entendu son père, tous les dimanches, faire la lecture et prêcher ; +là se trouvaient les tombeaux antiques avec leurs inscriptions +latines et leurs devises étranges, les écriteaux noirs +avec des lettres blanches, les <i lang="la" xml:lang="la">Resurgam</i>, les crânes grimaçants, +les seaux à incendie, les couleurs fanées de la milice, +et le vieux clerc, brave homme, presque passé à l’état d’immeuble, +portant toujours sa perruque galloise sur les oreilles +et disant ses répons à tort et à travers. Toutes ces choses +avaient frappé l’imagination de Charles dans son enfance et +elles lui avaient laissé un profond sentiment de respect. Et +puis d’ailleurs, il était là désormais dans sa maison ; là il retrouvait +son appartement bien connu, la routine avec ses +délices, son propre arrangement, son comfort : en un mot, +son chez lui, vieil et véritable ami, d’autant plus cher à son +cœur que maintenant il en connaissait d’autres. — Où serai-je +dans un temps à venir ? se dit-il un jour à lui-même ; je +l’ignore. Je ne suis qu’un enfant ; bien des événements, auxquels +je n’ai pas songé, que mon imagination ne saurait mesurer, +peuvent m’arriver avant que je meure, si toutefois je +vis. Mais ici, au moins, et en ce moment, je suis heureux, et +je veux jouir de mon bonheur. Certaines personnes disent que +le plus beau temps de la vie est celui de l’école ; cela n’exclut +pas le collége. Je suppose que ce sont les soucis qui rendent +la vie si lourde. Pour le moment, je n’ai ni soucis, ni +responsabilité ; j’en aurai bien sans doute un peu pour prendre +mes grades. Les soucis sont une terrible chose ; j’en ai eu +quelque idée autrefois, à l’école. Que c’est curieux à penser : +un jour j’aurai vingt-cinq ou trente ans ! Comme les semaines +s’écoulent vite ! les vacances touchent déjà à leur terme ! Oh ! +je suis si heureux ! cela me fait peur. Mais j’aurai de l’énergie +au jour venu.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> La barrière d’enclos ou de haie (<i lang="en" xml:lang="en">the style</i>). +La forme en est très-variée et +très-ingénieuse.</p> +</div> +<p>Parfois cependant les pensées de Charles prenaient une tournure +plus triste, et il anticipait sur l’avenir d’une manière +plus vive qu’il ne jouissait du présent. Un ami de la maison, +M. Malcolm, était venu les voir après une absence de plusieurs +années. Sa visite fit plaisir à Reding ; et le bon <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> +partagea ce bonheur. Un nouveau pays et un cercle de famille +avaient pour lui des charmes ineffables, après sa vie de garçon +au collége. M. Malcolm avait été un grand ami de Charles et +de ses sœurs pendant leur enfance. Mais à cette heure, l’affection +que ceux-ci lui conservaient ne vivait, en grande partie, +que de souvenirs. Lorsqu’il leur racontait des histoires amusantes, +ou qu’il leur permettait de grimper sur ses genoux et +de lui enlever ses lunettes, il faisait tout ce qu’il faut pour +gagner des cœurs d’enfants ; mais c’est avec d’autres armes +qu’on parvient à conquérir le cœur de la jeunesse. Qu’y a-t-il +donc de surprenant que M. Malcolm ne vécût dans leur esprit +que par prescription ? Le brave homme ne savait rien de cela, +et il n’y aurait pas, au reste, beaucoup songé, si toutefois il +s’en était aperçu ; car, semblable à bon nombre de personnes +avancées en âge, il se faisait trop lui-même son propre centre, +ne se donnait pas la peine de pénétrer dans l’esprit des autres, +ne s’inquiétait pas de leur faire plaisir, ni de trouver en +eux sa satisfaction. Il était bon et affable envers Charles et ses +sœurs comme il l’aurait été à l’égard d’un serin ou d’un bichon ; +c’était une espèce d’amour externe ; et quoique les enfants +de M. Reding fussent très-bien avec lui, ils ne sentaient +pas son absence quand il partait, ils n’auraient pas été peinés +d’apprendre qu’il ne devait plus revenir. Charles le conduisait +dans la campagne, il lui timbrait ses lettres, avait soin de lui +faire arriver les journaux de la ville voisine ; il écoutait ses +histoires sur Oxford et sur les hommes d’Oxford. Il l’aimait +vraiment, il désirait même lui être agréable ; mais quant à le +consulter sur des matières sérieuses, ou à s’adresser à lui +pour demander des consolations dans ses peines, il aurait plutôt +eu la pensée de se confier à Daniel le colporteur ou au +vieil Isaac qui, le dimanche, jouait du basson.</p> + +<p>« Comment vos pêches se trouvent-elles cette année, monsieur +Malcolm ? » demanda un jour M. Reding à son hôte, +après le dîner. — Vous devriez savoir que nous n’avons pas de +pêches à Oxford, répondit M. Melcolm. — Alors, ma mémoire me +trompe ; mais, il me semble y avoir vu des pêches d’octobre, +et de très-belles pêches même. — Ah ! vous voulez parler des +pêches du vieux Tom Spindel, le jockey », reprit M. Malcolm. +« C’est vrai, il avait un pan de mur de briques, et il en était +très-fier. Mais quand les pêches arrivent, il n’y a personne à +Oxford pour les manger ; aussi, l’arbre comme le fruit y est +une grande rareté. Oxford n’était pas si dépourvu autrefois, +il y reste les vieux mûriers, en souvenir de jours meilleurs. — A +cette époque également, je le suppose, dit Charles, les +fruits les plus coûteux n’y étaient pas cultivés. Les mûriers +sont le témoignage non-seulement d’un collége nombreux, +mais des goûts simples. — Charles fait secrètement la guerre +à nos serres chaudes, dit M. Reding, comme si notre premier +père ne préférait pas les fruits et les fleurs au bœuf et au +mouton. — Pas du tout, répliqua Charles, je regarde les pêches +comme une chose excellente ; et quant aux fleurs, j’aime +passionnément leurs odeurs. — Charles a dès lors quelque +théorie sur les odeurs, je le parierais, reprit son père ; je ne +connus jamais d’enfant qui décidât ainsi de ses goûts et de ses +répugnances selon la fantaisie. Il commença à aimer les olives +dès qu’il lut l’<i>Œdipe</i> de Sophocle, et je crois vraiment que +bientôt, par dégoût du roi Guillaume, il ne mangera plus d’oranges. — Tout +le monde agit ainsi, repartit Charles. Qui ne +voudrait être à la mode ? Notre tante Catherine appelle une +année son chapeau délicieux, et le traite d’épouvantail l’année +suivante. — Vous avez raison, papa, dans cette circonstance, +dit la fille ; sans savoir quel est son motif, je sais que Charles en +a un pour savourer le parfum de la rose ou distiller la lavande. — Quel +est-il, ma chère Marie ? — <i>Vous êtes des restes des +berceaux d’Éden</i> », répondit la fille. — Eh bien, papa, c’était +précisément la raison que vous donnez. — Il y a plus que +celle-là, reprit M. Reding, si toutefois je connus jamais ce que +c’était. — Il pense que l’odorat est un sens plus spirituel que +les autres, ajouta Marie en souriant. — Quel enfant né pour +les paradoxes ! s’écria sa mère. — Cependant, c’est ainsi d’une +certaine façon, reprit Charles ; mais je ne puis l’expliquer. +Les odeurs et les sons sont plus aériens, moins matériels ; ils +n’ont pas de forme, de même que les anges. » M. Malcolm se +mit à rire. « Soit, je vous l’accorde, Charles, dit-il ; les anges +ont de la longueur sans largeur. — Avez-vous jamais ouï pareille +chose ? » s’écria madame Reding riant à son tour ; « ne +l’encouragez pas, monsieur Malcolm ; vous êtes pire que lui. +Des anges longs sans largeur ! — Ils passent d’un lieu à l’autre ; +ils vont, ils viennent, continua M. Malcolm. — Les odeurs +évoquent le passé si vivement ! ajouta Charles.</p> + +<p>« Mais les sons, assurément, éveillent ce passé plus que les +odeurs, dit M. Malcolm. — Pardon, c’est l’inverse, à mon avis, +répliqua Charles. — C’est un paradoxe, mon jeune ami ; l’odeur +du rosbif n’a jamais eu d’autre puissance que d’éveiller chez un +homme le souvenir du dîner ; mais les sons émeuvent et inspirent +les âmes. — Mais, monsieur, reprit Charles, songez que les +odeurs sont complètes en elles-mêmes, sans être formées de parties. +Songez combien différente est l’odeur entre une rose et un +œillet, entre un œillet et un pois de senteur, entre un pois de +senteur et une giroflée, entre une giroflée et le lilas, entre le +lilas et la lavande, entre la lavande et le jasmin, entre le jasmin +et le chèvre-feuille, le chèvre-feuille et l’aubépine, l’aubépine +et la jacinthe, la jacinthe… — Grâce ! grâce ! Charles, +vous allez nous donner tout le catalogue de Loudon. — Et ce +ne sont que les odeurs des fleurs ; quelle différence d’odeur +entre les fleurs et les fruits, les fruits et les épices, les épices +et le rosbif ou les côtelettes de porc, et ainsi de suite ! Voici +maintenant ma conclusion : ces odeurs sont parfaitement distinctes +les unes des autres et <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> ; elles ne peuvent +jamais être confondues ; cependant, chacune se communique +à la perception en un instant. La perspective demande un grand +espace, un air est une succession de sons ; mais les odeurs +sont d’un seul trait spécifiques et complètes, quoique indivisibles. +Qui jamais a pu partager en deux une odeur ? Elles ne +demandent ni temps ni espace ; ainsi elles sont immatérielles +ou spirituelles. — Charles n’a pas été à Oxford pour rien », dit +sa mère en riant et en jetant un coup d’œil à Marie ; « voilà +ce que j’appelle de la vigoureuse logique ! »</p> + +<p>« Bien terminé, Charles, s’écria M. Malcolm ; et maintenant, +puisque vous avez des notions si claires sur la puissance des +odeurs, vous devriez, comme un certain homme, être satisfait +en flairant votre dîner, et engraisser par ce moyen. C’est une +honte de vous voir assis à table. — Eh bien, monsieur, il est +au moins des gens qui paraissent s’engraisser avec le tabac. — Fi +donc ! Charles ; vous m’avez vu user de ma boîte au réfectoire +pour me tenir éveillé après le repas ; mais certainement +jamais autre part. Je prends ma tabatière avec moi +simplement comme un jouet ; j’y tiens, parce qu’on m’en a +fait cadeau. Il vous aurait fallu vivre au temps de ma jeunesse. +Vous auriez vu alors le vieux docteur Troughton de <span lang="en" xml:lang="en">Nun’s Hall</span> +qui tenait son tabac dans sa poche, et la vieille Vice-Principale, +madame Daffy, qui avait l’habitude d’en mettre une +traînée sur son bras et de l’aspirer bravement. Les docteurs +en médecine, eux aussi, non moins que leurs confrères en +théologie, en usaient avec largesse ; ceux-là, comme un préservatif +contre les infections, ceux-ci contre le sommeil dans +l’église. — Maintenant, ils prennent du vin contre les infections, +dit M. Reding ; c’est un préservatif plus sûr. — Du vin ! +s’écria M. Malcolm, oh ! ils n’en buvaient pas moins jadis, +l’avez-vous donc oublié ? En certaines occasions solennelles, +ils se faisaient même un point d’honneur d’enivrer tout le +collége, depuis le Vice-Principal jusqu’aux domestiques. Grâce +à leurs femmes, les chefs des établissements restaient dans +les bornes du devoir ; néanmoins, je vous l’assure, le Dieu de +la gaieté s’approchait <i>très-près</i> de M. le Vice-Chancelier lui-même. +Vivait alors le vieux docteur Sturdy, de Saint-Michel, +le grand martinet de son temps. Un jour, le roi passait à Oxford ; +Sturdy, homme de haute taille, à la contenance roide +et à la face de fer, devait aller à sa rencontre, en procession, +à <span lang="en" xml:lang="en">Magdalen-Bridge</span>, et il descendait, précédé de ses masses +d’or et d’argent, de ses porte-verges, des chapeaux à cornes +et du reste. Or, parmi les gens de sa suite, pas un qui ne fût +ivre. Je vous laisse à penser l’effroi du bon vieil homme : Sa +Majesté dans le lointain, et sous son propre nez tout son monde +chancelant de droite et de gauche, et le menaçant de le quitter +pour le ruisseau avant la fin de la marche. — Personne ne peut +s’enivrer avec du tabac, je vous l’accorde, reprit M. Reding ; +mais si le vin a fait du mal à quelques-uns, il a fait tant de +bien à d’autres ! — La poudre pour les cheveux n’est pas +meilleure que le tabac, ajouta Marie, qui préférait le premier +sujet de conversation. Vous connaissez le vieux M. Butler, de +Cooling ; sa perruque est si grande et si couverte de poudre, +que toutes les fois qu’il remue la tête, je suis sûre d’éternuer.</p> + +<p>— Ah ! mais ce ne sont là que des accidents, mademoiselle », +repartit M. Malcolm, troublé par ce coup porté à la conversation +et s’échappant, de mauvaise grâce, d’un autre côté ; « des +accidents après tout. Les vieilles gens sont toujours les mêmes ; +et les jeunes aussi. Chaque âge a ses caprices. Si M. Butler ne +portait pas perruque, il y aurait néanmoins chez lui quelque +chose de singulier et d’étrange pour de jeunes yeux. Charles, +ne devenez pas vieux garçon. Personne ne s’inquiète des +vieilles gens. Mariez-vous, mon cher ; choisissez de bonne +heure une femme jeune et vertueuse, qui aura pour vous de +douces attentions. » Charles rougit légèrement, et sa sœur se +mit à rire, comme si sur ce point il y avait quelque mystère +entre eux. M. Malcolm continua : « N’attendez pas jusqu’à +l’âge où vous aurez besoin de quelqu’un qui vous achète de la +flanelle pour votre rhumatisme ou la goutte ; mariez-vous de +bonne heure. — Vous voulez bien, toutefois, qu’auparavant +je prenne mes grades ? — Certainement, prenez votre titre de +maître ès-arts, si vous voulez ; mais ne devenez pas vieux +<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i>. N’attendez pas la quarantaine ; on fait souvent d’étranges +bévues. — Lorsque le temps viendra, notre bien-aimé +Charles fera, j’en suis sûre, un bon et affectueux mari, répondit +la mère ; et ce temps viendra, mais pas encore. Oui, +mon cher enfant, ajouta-t-elle en lui faisant un signe de tête, +vous ne pourrez échapper à votre destinée quand l’heure sera +venue. — Il faut que vous le sachiez, dit M. Reding à son hôte, +Charles, en ce moment, est romanesque dans ses idées ; à ses +yeux, je le crois, personne n’est assez bon pour lui. Oh ! mon +cher fils, que je ne vous inquiète pas : je ne fais allusion à rien +de sérieux ; mais, quoi qu’il en soit, notre jeune étudiant ne +s’est pas bien tiré d’affaire auprès de quelques demoiselles qui +s’attendaient à plus d’attention de sa part. — Je vous assure, +papa, reprit Marie, que Charles est plein d’attentions quand il +y a lieu, et qu’il épie toujours le moment de rendre service ; +seulement, il se tire mal du babillage féminin. — Tout viendra +en son temps, ma chère, reprit madame Reding ; un bon fils +fait un bon mari. — Et un tendre papa, ajouta M. Malcolm. — Oh ! +grâce, monsieur, s’écria le pauvre Charles ; comment +ai-je mérité tout ceci ? — Soit, continua M. Malcolm ; et les +demoiselles, également, doivent se marier de bonne heure. — Allons, +Marie, voici votre tour », s’écria Charles ; et prenant +sa sœur par la main, il releva le châssis et s’échappa avec elle +dans le jardin.</p> + +<p>Ils traversèrent la pelouse et vinrent se réfugier dans un +bosquet. « Que c’est étrange ! » dit Marie comme ils parcouraient +l’allée tortueuse, « nous aimions tant M. Malcolm dans +notre enfance ; aujourd’hui, je l’aime encore, sans doute, +mais il ne me paraît plus le même. — Nous sommes plus +âgés, lui répondit son frère ; d’autres objets nous préoccupent. — Il +était si bon ! continua Marie ; avec quelle impatience +n’attendions-nous pas le jour où il devait venir ! « Faites en +sorte d’être sages quand M. Malcolm sera ici », nous disait +alors maman ; et l’on pouvait être sûr que le brave homme +nous apportait ou un gâteau des rois, ou une arche de Noé, +ou quelque chose de semblable. Et puis il jouait avec nous, et +nous permettait de lui faire des niches. — Ce n’est pas lui +qui est changé, reprit Charles, mais nous ; nous avons déjà +changé, et nous changerons encore. — Quelle bénédiction +n’est-ce pas, dit sa sœur, que nous soyons si heureux comme +famille ! Si nous changeons, changeons tous ensemble, comme +les pommes d’un même arbre : quand l’une tombe, les autres +tombent également. Et c’est ainsi que nous resterons toujours +les mêmes les uns à l’égard des autres. — C’est une bénédiction, +vraiment, repartit Charles ; nous sommes comblés de +tant de faveurs que parfois j’en suis effrayé. » Sa sœur le +regarda fixement. Il fit un léger sourire pour faire oublier le +côté trop sérieux de ses paroles. « Vous sauriez ce à quoi je +fais allusion, chère Marie, si vous aviez lu Hérodote. Un tyran +de la Grèce, redoutant son excessive prospérité, voulut faire +à la fortune le sacrifice de l’objet qu’il estimait le plus ; il +prit donc un anneau de son doigt et le jeta dans la mer. Il +s’imposait ce sacrifice pour prévenir les terribles coups du +ciel. — Mais, mon très-cher ami, si nous ne faisons que jouir +avec reconnaissance des bienfaits de Dieu, et que nous prenions +garde d’y attacher nos cœurs ou d’en abuser, pourquoi craindrions-nous +d’en voir tarir la source ? — Eh bien, bonne Marie, +il y a un texte qui pèse toujours sur mon esprit : « Réjouissez-vous +avec tremblement. » Je ne puis prendre à rien un plaisir +complet et sans limites. — Pourquoi pas, si vous considérez +tout comme un bienfait de Dieu ? — Je ne puis m’en défendre ; +c’est ma manière de voir ; cela peut être de la prudence +égoïste, pour ce que j’en sais, mais je suis sûr que si je donnais +mon cœur à une créature, je la ravirais à Dieu. Qu’il me +serait facile d’idolâtrer ces délicieuses promenades que nous +connaissons depuis tant d’années ! »</p> + +<p>Ils se promenèrent en silence. « Eh bien, reprit Marie, quelque +malheur qui arrive, comme famille nous ne serons affectés +par aucun changement. Tant que nous serons nous, nous serons +les uns à l’égard des autres ce qu’aucune chose étrangère +ne pourrait être pour nous, le bonheur lui-même comme l’infortune. » +Charles ne répondit pas. « Qu’avez-vous donc, +Charles ? dit-elle en s’arrêtant et en fixant les yeux sur lui ; +puis elle écarta doucement ses cheveux, et caressant son +front, elle ajouta : « Vous êtes si triste aujourd’hui ! — Très-chère +Marie, il n’y a rien vraiment ; je pense que c’est M. Malcolm +qui m’a dérangé. C’est si stupide de parler de l’avenir +d’un garçon comme moi. Ne prenez pas cet air inquiet, je n’ai +rien en tête : seulement, cela m’ennuie. » Marie laissa échapper +un sourire. « Ce que je voulais dire, continua Charles, +c’est que nous ne pouvons compter sur rien ici-bas, et que +c’est folie d’édifier sur l’avenir. — Mais nous pouvons nous +reposer les uns sur les autres, répéta sa sœur. — Ah ! chère +amie, ne parlez pas ainsi, cela m’effraie. » Marie considéra son +frère avec surprise et fut presque effrayée elle-même : « Très-chère, +continua-t-il, je n’ai rien en tête ; mais toutes choses +sont si incertaines en ce monde ! — Nous sommes sûrs l’un +de l’autre, Charles. — Oui, Marie », et il l’embrassa avec affection, +« c’est vrai, très-vrai ». Puis il ajouta : « Tout ce que +je voulais dire, c’est qu’il y a de la présomption à parler de +la sorte. David et Jonathas furent séparés ; n’en fut-il pas de +même de saint Paul et de saint Barnabé ? » De grosses larmes +roulèrent dans les yeux de Marie. « Oh ! quel imbécile je suis, +reprit Charles, de vous tourmenter ainsi pour rien ! Non, je +veux seulement dire qu’il n’y a qu’un être <i>seul</i> qui ne puisse +pas mourir, qui ne change jamais : un seul ! Il n’y a pas de +mal à se le rappeler. Vous souvenez vous des beaux vers de +Cooper ? Je les sais sans les avoir appris ; ils me frappèrent si fort +la première fois que je les lus ! » Et il se mit à les réciter :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En Toi, Verbe Éternel, tout esprit a sa source,</div> +<div class="verse">Son centre et son appui. Mais, hélas ! dans sa course</div> +<div class="verse">S’il s’éloigne de Toi, soudain, dans son malheur,</div> +<div class="verse">Il erre sans espoir, sans paix et sans honneur.</div> +<div class="verse">Par Toi, Verbe Éternel, le fardeau de la vie</div> +<div class="verse">Est rendu moins pesant. L’ardeur qui vivifie,</div> +<div class="verse">La force dans les maux, les succès glorieux :</div> +<div class="verse">Voilà tes dons. Mais Toi, souverain généreux,</div> +<div class="verse">De ces dons Tu nous es toi-même la couronne,</div> +<div class="verse">Vois notre pauvreté ; fais-nous, fais-nous l’aumône.</div> +<div class="verse">Quelle richesse en nous, si Tu veux nous bénir !</div> +<div class="verse">Ici-bas, accomplis toujours ton saint désir.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c13">CHAPITRE XIII.<br> +Un assaut chaleureux mais prématuré.</h3> + + +<p>Cependant le mois d’octobre venait de s’ouvrir, et naturellement +les pensées de Charles se tournèrent de nouveau vers +Oxford. Les dernières semaines des vacances écoulées, notre +jeune étudiant s’empressa de faire ses malles. M. Reding vit +partir son fils avec peine ; son émotion fut plus grande même +que lorsqu’il l’envoya pour la première fois à l’école. Il voulut, +malgré la goutte qui le tourmentait, le conduire lui-même en +phaéton à la ville voisine, d’où l’omnibus se rendait au chemin +de fer. Mais lorsque le moment de la séparation arriva, il ne +pouvait laisser aller sa main, comme s’il avait eu à dire quelque +chose qu’il ne pût se rappeler, ou exprimer une pensée +qui le tourmentât. « Allons, dit-il enfin, nous serons bientôt à +Noël. Il faut nous quitter ; à quoi bon retarder davantage ? +Écrivez-nous dans peu de jours, cher enfant, et dites-nous bien +tout ce qui vous concerne, vous et vos maîtres. Parlez-nous +de vos amis ; ce sont sans doute d’excellents garçons ; mais j’ai +grande confiance dans votre sagesse ; vous en avez plus que certains +d’entre eux. Votre <i>tuteur</i> paraît un homme estimable, d’après +ce que vous m’avez dit. » Il continua, rappelant les conversations +qu’il avait eues souvent avec Charles. « C’est un homme +solide, d’un jugement sain, que ce M. Vincent. Sheffield a trop +d’esprit ; il est jeune : vous avez une tête plus mûre. Il n’est pas +nécessaire que j’aille plus loin ; je vous ai déjà dit tout cela et +vous pourriez, d’ailleurs, arriver trop tard pour le chemin de +fer. Allons, que Dieu vous bénisse, mon bon Charles, et qu’il +fasse de vous une bénédiction pour nous tous. Puissiez-vous +être encore plus heureux et meilleur que votre père ! J’ai toujours +été béni pendant ma vie, prodigieusement béni. Les +bénédictions ont été répandues sur moi bien au delà de mes +mérites, puissiez-vous en obtenir deux fois plus ! Au revoir, +mon bien-aimé Charles, au revoir. »</p> + +<p>Charles, avant de rentrer au collége, devait passer un ou +deux jours chez un de ses parents qui demeurait tout près de +Londres. Pendant son séjour dans cette maison, il lui arriva +une lettre transmise de chez lui, et datée de cette dernière +ville. C’était Willis qui lui écrivait pour lui annoncer qu’il +avait pris une résolution importante, et qu’il ne reviendrait +pas à Oxford. Charles se retrouvait subitement dans le monde, +plongé dans le tourbillon des opinions. Quel triste contraste +avec sa vie calme de famille ! Il n’y avait pas à se tromper sur +le vrai sens de la lettre ; et notre jeune ami partit tout de +suite avec l’espérance d’en trouver l’auteur à la maison d’où +elle était datée. C’était un logement au bout du quartier ouest +de la ville. Il y arriva vers midi.</p> + +<p>Il trouva Willis en compagnie d’un personnage qui paraissait +plus âgé que lui de deux ou trois ans. A la vue de +Charles, Willis tressaillit : « Qui l’aurait pensé ! Qu’est-ce qui +vous amène ici ? s’écria-t-il, je vous croyais dans votre famille » ; +et s’adressant à son compagnon : « C’est l’ami dont +je vous ai entretenu, Morley. Quelle heureuse réunion ! Asseyez-vous, +cher Reding ; j’ai bien des choses à vous dire. » +Charles s’assit tout en suspens, et ses yeux se fixèrent sur +Willis avec une si vive anxiété, que celui-ci fut forcé de s’expliquer +brièvement : « Reding, dit-il, je suis catholique. » +Terrifié à ces mots, Charles se jeta en arrière sur sa chaise et +pâlit. « Mon cher Reding, qu’avez-vous donc ? Pourquoi ne +me parlez-vous pas ? » Vaines demandes ; Charles gardait le +silence ; à la fin, se penchant en avant, les coudes appuyés sur +ses genoux, et la tête dans ses mains, il dit à voix basse : +« O Willis, qu’avez-vous fait ! — Ce que j’ai fait ? Ah ! ce que +vous devriez faire, vous, ainsi que la moitié d’Oxford. O Reding, +si vous connaissiez mon bonheur ! — Hélas ! hélas ! mais +quel bien fait ici ma présence ? Soyez heureux, Willis ; adieu ! — Non, +mon cher Reding, vous ne me quitterez pas si vite, +étant venu me trouver si inopinément. Vous avez fait d’ailleurs +une longue course. Asseyez-vous, vous êtes un brave +garçon. Nous prendrons notre <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>, et vous ne nous quitterez +pas sans y participer. » Tout en parlant, il prit le chapeau +de Charles, et celui-ci, sous le poids de sentiments divers, +le laissa faire. « O Willis, vous voilà donc séparé de nous +pour toujours ; vous avez choisi votre chemin ; pour nous nous +gardons le nôtre ; nos voies sont différentes. — Non, mon +ami ; il faut que vous me suiviez, et nous serons encore unis. » +Charles fut presque offensé. « Je dois absolument vous quitter, +si vous parlez de la sorte, reprit-il, et il se leva. — Pardon, +Charles, je vous prie, je ne le ferai plus ; mais je ne +pouvais m’en empêcher. Je ne suis pas dans un état normal ; +je suis si heureux ! »</p> + +<p>Il vint une pensée à Reding. « Racontez-moi, Willis, votre +véritable position ; en quel sens êtes-vous catholique ? Qu’est-ce +qui vous empêche de revenir avec moi à Oxford ? » Le +compagnon de Willis s’interposa : « Je prends peut-être une +trop grande liberté, dit-il ; mais M. Willis a été régulièrement +reçu dans l’Église catholique. — Je ne vous ai pas présenté, +mon cher, reprit Willis. Reding, permettez-moi de vous présenter +M. Morley ; Morley, monsieur Reding. Oui, Reding, je dois à +monsieur d’être catholique. Nous avons fait ensemble un tour +sur le continent, et nous avons rencontré en France un excellent +prêtre qui a consenti à recevoir mon abjuration. — Je +pense que ce prêtre aurait bien fait d’examiner l’état de votre +esprit avant d’agir ainsi, reprit Charles ; Willis, vous n’êtes +pas homme à devenir catholique. — Que voulez-vous dire ? — Que +vous êtes plutôt un dissident qu’un catholique. Je +vous demande pardon, ajouta-t-il, voyant le regard animé de +Willis, mais permettez-moi d’être franc. Vous vous êtes attaché +à l’Église de Rome, non comme un enfant à sa mère, mais +comme un esprit fantasque et vagabond. Vous en avez fait +une affaire d’imagination, de goût ; ou bien, excusez-moi, +vous avez agi comme un enfant gourmand vis-à-vis d’un objet +qui le tente, et vous avez poursuivi votre but en désobéissant +aux autorités établies. » Poussé à bout par ce langage, Willis répliqua +qu’il croyait se rappeler un texte qui proclamait qu’il <i>vaut +mieux</i> obéir à Dieu qu’aux hommes. « Je <i>vois</i> que vous avez désobéi +aux hommes, repartit Charles ; <i>j’espère</i> que vous avez obéi +à Dieu. » Willis le trouva brusque et ne voulut pas répondre.</p> + +<p>M. Morley prit la parole : « Si vous connaissiez mieux les +circonstances, dit-il, vous jugeriez différemment sans doute. +Je regarde M. Willis comme étant précisément l’homme pour +qui c’était un devoir de se réunir à l’Église, et il fera un très-bon +catholique. S’il y a quelqu’un qui mérite des reproches, +c’est moi que vous devez blâmer, et non le vénérable prêtre +qui a reçu son abjuration. L’excellent homme voyait sa piété, +ses larmes, son humilité, son désir ardent ; mais il n’a connu +l’état de son esprit que par moi qui parlais mieux le français +que Willis. Il a eu, toutefois, assez de conversations avec lui +en français et en latin. Il ne pouvait rejeter une âme qui lui +demandait de la sauver ; c’était impossible. Si vous aviez été +à sa place, vous auriez agi de même. — Soit, monsieur ; peut-être +ai-je été injuste à son égard et envers vous, reprit Charles ; +néanmoins, je n’augure pas bien de cette conduite. — Vous +jugez, monsieur, permettez-moi de vous le dire, de choses +que vous ne connaissez pas, répondit M. Morley. Vous ignorez +ce que c’est que la Religion Catholique ; vous ne savez pas +ce qu’est la grâce ou le don de la foi. » L’interlocuteur était +laïque ; il parlait avec une force d’autant plus pénétrante +qu’elle était calme. Charles sentit un blâme indirect dans le +ton de M. Morley. Sa bonne éducation lui fit comprendre qu’il +avait été trop violent en présence d’un étranger ; cependant, +il ne se sentait pas moins sûr de sa cause. Il se tut avant de +répondre ; puis il ajouta en peu de mots, qu’il ne connaissait +pas l’Église Romaine, mais qu’il connaissait M. Willis. Il ne +pouvait s’empêcher d’exprimer son opinion sur le funeste résultat +de cette affaire. « J’ai toujours été catholique, reprit +M. Morley ; ainsi, je ne puis porter un jugement sur les +membres de l’Église anglicane ; mais ce que je sais, c’est que +l’Église Catholique est la seule véritable. Je puis me tromper +en bien des choses, je ne puis errer sur ce point. D’autre part, +je sais que la foi catholique est une, et qu’aucune autre Église +n’a la foi. L’Église d’Angleterre n’a pas la foi. La foi, vous ne +l’avez pas non plus, mon cher monsieur. »</p> + +<p>M. Morley venait de frapper un grand coup. Les controverses +d’Oxford revinrent en ce moment à l’esprit de Charles ; +mais il retrouva aussitôt son aplomb. « Vous ne vous attendez +pas, je pense, dit-il en souriant, que moi, qui suis encore un +enfant, je sois en état d’argumenter avec vous, de défendre +mon Église, ou d’expliquer sa foi. Je suis content de garder +cette foi, de croire ce qu’elle croit, sans faire profession d’être +théologien. Cette doctrine est celle que j’ai apprise à Oxford. +N’étant qu’un simple étudiant, quel peut être mon bagage +scientifique ? Peu de chose. Excusez-moi donc, monsieur, si +je refuse la controverse avec vous. Il était naturel que j’argumentasse +avec Willis ; nous sommes égaux, et nous nous comprenons +l’un l’autre ; mais, je le répète, je ne suis pas théologien. — Mon +cher Reding, s’écria Willis à ces mots, je vous +dis seulement, <i>venez et voyez</i>. Ne restez pas à la porte, occupé +de syllogismes ; mais pénétrez dans la grande demeure de +l’âme, entrez et adorez. — Mais, répliqua Charles, certainement, +Dieu veut que nous nous laissions guider par la +raison. Je ne veux pas dire que la raison est tout, mais du +moins elle est quelque chose. Évidemment, nous ne pouvons +agir sans elle ou contre elle. — Mais le doute n’est-il pas un +état épouvantable ? un état très-périlleux ? Oui, il n’y a de sûr +que l’état de foi. Or, avez-vous la foi, dans votre Église ? Je +vous connais assez pour affirmer que vous ne l’avez point : où +donc en êtes-vous ? — Willis, vous m’avez très-mal compris ; +dix mille pensées traversent l’esprit, et en admettant même +qu’il soit sage de tourner contre un homme quelques-unes de +ses paroles, peut-on regarder comme des convictions tout ce +qui sort de sa bouche ? Cela, me semble-t-il, ne serait pas +juste. Vous devez faire allusion à quelques mots que j’ai oubliés, +et qui n’étaient pas l’expression réelle de mes sentiments. +Voulez-vous dire que je n’ai pas de culte ? Et le culte +ne suppose-t-il pas la foi ? J’ai beaucoup à apprendre, j’en suis +convaincu ; mais c’est auprès de l’Église qui protégea mon +berceau et qui répond à mes besoins, que je veux m’instruire +des choses divines. — Il avoue qu’il n’a pas la foi ; il avoue +qu’il est dans le doute. Mon cher Reding, pouvez-vous, consciencieusement, +soutenir que vous êtes dans une ignorance +invincible après ce qui s’est passé entre nous ? Or, supposez, +pour une seconde, que le Catholicisme est vrai, n’est-il pas +certain que vous avez présentement une occasion de l’embrasser ? +Et si vous ne le faites pas, êtes-vous dans un état où vous +pourriez mourir en sûreté ?</p> + +<p>Reding était embarrassé, c’est-à-dire qu’il ne pouvait analyser +et traduire assez promptement en paroles la réponse que +sa raison lui suggérait aux interrogations rapides de Willis. +M. Morley avait gardé le silence, de peur que Charles n’eût à +la fois deux adversaires à combattre. Mais voyant que Willis +se taisait et que Charles ne répliquait pas, il prit la parole. Il +dit que, dans l’Écriture, tous ceux qui avaient été appelés +avaient obéi promptement, et que Notre-Seigneur n’avait pas +voulu même permettre à un jeune homme d’aller ensevelir +son père. Charles répondit que dans ce cas la voix du Christ +s’était fait positivement entendre ; il était sur la terre dans un +corps visible ; mais, maintenant, la question véritable était : +Quelle est la voix du Christ ? et puis, l’Église de Rome parle-t-elle, +oui ou non, la parole du Christ ? Évidemment nous devions +agir avec prudence ; le Christ ne pouvait désirer que +nous agissions autrement. Quant à lui, il n’avait pas de doute +qu’il ne fût où la Providence le voulait ; mais alors même qu’il +aurait des doutes pour savoir si le Christ l’appelait autre part +(pure hypothèse pour le moment), il avait la conviction que +le divin maître l’appellerait par la voix et la méthode d’un +examen sérieux. Cette prudence était le moyen divinement +établi pour arriver à la vérité. — Prudence ! s’écria Willis, +une prudence comme celle de saint Thomas, je suppose, lorsqu’il +voulut voir avant de croire. » Charles hésitait pour répondre. +« Je le vois », continua Willis ; et, se levant debout, +il saisit le bras de Reding : « Venez, mon cher ami, venez +avec moi tout de suite ; allons trouver un bon prêtre qui demeure +à deux pas d’ici. Vous serez reçu aujourd’hui même. +Mettez votre chapeau. » Et avant que Charles pût montrer de +la résistance, il était déjà à moitié hors de la chambre. Il ne +put s’empêcher de rire, malgré cette vexation. Il dégagea son +bras, et s’assit résolument : « Pas si vite, dit-il, nous ne sommes +pas tout à fait de cette espèce de gens. » Willis parut un +moment embarrassé. « Soit, dit-il ensuite, du moins vous devez +aller en retraite ; vous devez y aller sur-le-champ. Morley, +savez-vous quand M. de Mowbray ou le père Augustin donnera +sa prochaine retraite ? Reding, c’est précisément ce qui vous +manque, et ce dont tout Oxford a besoin. J’espère que vous +ne me refuserez pas. » Charles le regarda en face et sourit. « Ce +n’est pas ma ligne de conduite, dit-il enfin. Je me rends à Oxford ; +rien ne peut m’empêcher d’y aller. Je suis venu ici pour +vous rendre service ; je ne puis y réussir, je m’en vais donc. +Si je pouvais vous être utile… mais il n’y a plus d’espoir. Oh ! +cela me fait mal au cœur. » Et il se mit à frotter son chapeau +avec ses gants, comme s’il était sur le point de se lever, tout +en ayant de la peine à le faire.</p> + +<p>Morley entra alors en lice. Il parla tout le temps comme un +homme de bonne éducation et d’une vraie piété, mais avec +une grande ignorance des protestants, ou de la manière dont +on doit les traiter. « Excusez-moi, monsieur Reding, dit-il, si, +avant votre départ, j’ajoute encore un mot. Je suis très-sensible +à la lutte qui assiégé votre esprit, et je vous assure que ce +n’est pas à moi de vous parler avec sévérité ou rigueur. La +lutte entre une conviction et les motifs terrestres est souvent +très-longue ; puisse-t-elle avoir bientôt une heureuse fin en +vous ! Ne vous offensez point si je vous rappelle que les plus +chers et les plus forts liens, tels que ceux qui vous rattachent +à l’Église protestante, peuvent être dans certains cas sur la +lisière des motifs terrestres. C’est une espèce de martyre d’avoir +à rompre de tels nœuds ; mais ceux qui ont ce courage +reçoivent la récompense des martyrs. Et puis, à l’Université +vous respirez une atmosphère qui sert à entretenir le cours +habituel de vos pensées ; l’avenir, les succès dans sa carrière, +la bonne opinion des amis, voilà ce qui préoccupe à Oxford ; +et toutes ces choses conspirent contre vous. Elles doivent +étouffer la bonne semence. Eh bien, j’aurais désiré que vous +eussiez été capable de suivre d’un seul coup le <i>dictamen</i> de la +conscience. Mais la lutte doit se prolonger tout le temps marqué ; +espérons que tout finira bien. »</p> + +<p>— Je ne puis persuader à ces braves gens, pensait Charles, +en fermant la porte d’entrée, que je ne suis pas dans un état +de conviction ni de lutte contre cette conviction ; quelle absurdité ! +Je viens ici pour rappeler un déserteur, et je suis +moi-même appréhendé au corps, et, contre ma volonté formelle, +on me pousse à la hâte à une profession de foi. Est-ce +que ces choses arrivent tous les jours, ou est-ce ma destinée, +à moi, d’être ainsi jeté au milieu de controverses pour lesquelles +je ne suis pas prêt ? Moi ! Catholique Romain ! Quel +contraste avec la quiétude de Hartley (c’était le nom de la demeure +paternelle) ! » A mesure qu’il continuait à penser à la +scène qui venait d’avoir lieu, il en était moins satisfait, ou +pour mieux dire, moins content de lui-même. Il était venu pour +faire la leçon à Willis, et c’était lui qu’on avait sermonné ; il +avait d’ailleurs laissé entrevoir l’état secret de son esprit ; mais +non, il n’avait rien dévoilé. Sans doute, il avait donné à entendre +qu’il cherchait la vérité religieuse, mais tout Protestant +cherche ; il n’aurait pas été Protestant s’il n’avait pas agi +de la sorte. Naturellement il cherchait la vérité ; c’était là son +devoir ; il se rappelait parfaitement que son <i>tuteur</i> lui avait +démontré, dans une certaine circonstance, le devoir du jugement +privé. C’est en cela que consiste la différence entre les +Protestants et les Catholiques ; les Catholiques commencent +par la foi, les Protestants par l’examen ; et voilà ce qu’il aurait +dû dire à Willis. Il était fâché de ne l’avoir pas dit ; cela aurait +simplifié la question, et démontré combien il était loin d’être +chancelant. Chancelant ! quelle extravagance ! Il aurait bien +voulu que cette pensée lui fût venue pendant la conversation ; +c’était, toutefois, un adoucissement qu’elle lui vînt à cette +heure : elle justifiait sa position.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c14">CHAPITRE XIV.<br> +Rentrée au collége peu agréable.</h3> + + +<p>Le premier jour du trimestre de la Saint-Michel est le plus +brillant de l’année, pour un étudiant, en ce qui touche à l’ameublement +de sa chambre. Quoique Charles regrettât la +maison paternelle, il se réjouissait de revoir le vieil Oxford. +A son entrée au collége, le portier l’avait reconnu, et son domestique +lui avait souri, en le saluant comme il montait +l’escalier aux marches usées. Pour lui souhaiter la bienvenue, +un feu magnifique brûlait dans le foyer ; le charbon pétillait, +se divisait et lançait une flamme blanche qui contrastait avec +les barres et les plaques de la grille, nouvellement noircies. +Une bouilloire de cuivre toute luisante sifflait et gémissait +sous l’action intérieure de l’eau en ébullition. La glace de la +cheminée avait été nettoyée, le tapis battu, les rideaux fraîchement +lustrés. Un plateau à thé et ses accessoires étaient +sur la table ; on y voyait en outre la note du trimestre, +deux ou trois cartes de marchands qui désiraient sa pratique +et une lettre d’un ami qui l’avait précédé à Oxford. Le +portefaix arriva avec ses malles, et il venait de recevoir une +large rétribution, lorsque, au moment que la porte se fermait, +Sheffield s’élança dans la chambre en habit de voyage.</p> + +<p>« Eh bien, mon vieux, comment va la santé ? » s’écria-t-il, +en secouant de toutes ses forces les deux mains de Charles, +ou plutôt ses bras. « Nous voici donc de retour ; j’arrive à +l’instant, comme vous. Où avez-vous passé vos vacances ? +Allons, racontez-nous toute votre histoire. Mais donnez-moi +d’abord du thé, et devisons ensuite de bonne et joyeuse humeur. » +Charles aimait Sheffield, il aimait Oxford, il était +content d’être revenu ; toutefois, il lui restait un peu de mal +du pays, et il n’était pas en train de s’harmoniser à la turbulence +de la bonne nature de Sheffield ; d’ailleurs, la conversation +avec Willis pesait encore sur son esprit. « Avez-vous appris +les nouvelles ? continua Sheffield : j’ai déjà passé assez de +temps dans le collége pour les recueillir. Jack, mon ami, Jack +le marmiton, en était tout occupé au moment que j’entrais, et +Jack est un brave et honnête garçon qui sait tous les cancans +de la ville. J’ignore ce que cela signifie, mais Oxford, à cette +heure, a un très-vilain intérieur. Le bruit court que quelques +personnes se sont converties à l’Église de Rome, et l’on dit +qu’il y a dans ces murs des étrangers sur le compte desquels +plane le mystère. Jack, qui est lui-même un peu théologien, +rapporte qu’il a entendu le Principal donner pour certain +qu’au fond de tout ceci il y avait des Jésuites ; et je ne sais +ce qu’il veut dire, mais il déclare qu’il a vu de ses propres +yeux le Pape se promener dans <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span> avec un prêtre. Je +lui ai demandé comment il l’avait reconnu. Il m’a répondu +qu’il avait connu le Pape à son chapeau rabattu et à sa longue +barbe ; et d’ailleurs, le portier lui avait assuré que c’était le +Pape. A ce qu’il paraît, les <i>dons</i> se sont réunis plusieurs fois ; +on raconte que certains <i>tuteurs</i> seront privés de leur droit à +la ration, et que leurs noms seront affichés à la porte du magasin +à beurre. On assure encore que le Maréchal<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> monte la +garde devant la chapelle catholique avec deux <i>bouledogues</i><a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. +Enfin, pour compléter les nouvelles, on rapporte +malicieusement, que ce vieil ivrogne de Topham, ayant été +appelé pour couper les cheveux au gardien de Sainte-Marie, lui +a fait sur le sommet de la tête une belle et blanche tonsure.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Espèce d’huissier.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Dans l’argot des étudiants d’Oxford, deux domestiques des Censeurs.</p> +</div> +<p>— Mon cher Sheffield, comme vous y allez ! repartit Charles. +Eh bien, moi, je puis vous donner quelques vraies nouvelles +qui se rapportent à ces bruits, et elles ne sont pas des plus +agréables. Avez-vous connu Willis de Saint-George ? — Je +pense l’avoir vu une fois chez vous ; c’est un jeune homme +modeste, au regard doux, et qui ne lâchait jamais une parole. — Oh ! +je vous assure qu’il a assez de langue quand ça lui +convient, reprit Charles ; je crois, cependant, ajouta-t-il d’un +ton réfléchi, qu’il est fort changé, mais ce n’est pas en mieux. — Eh +bien, quel est le fin mot ? — Il s’est fait catholique. — Quel +fou ! » Il y eut un moment de silence. Charles se sentit +embarrassé. « Je ne puis pas dire, reprit-il ensuite, que j’aie +été surpris ; cependant, je l’aurais été moins, si c’eût été White. — Oh ! +White ne deviendra pas catholique ; ce n’est pas dans +son sang. C’est un poltron. — Des fous et des poltrons ! c’est +donc ainsi que vous divisez le monde, Sheffield ? Pauvre +Willis ! on doit cependant respecter un homme qui agit selon +sa conscience. — Sa conscience ! mais qu’en sait-il de sa conscience ? +repartit Sheffield. Quoi ! l’idée d’absorber librement +le tas de vieilleries que tout catholique doit croire ! De sang-froid +se mettre un collier autour du cou, et déposer poliment +sa chaîne entre les mains d’un prêtre… Et puis le confessionnal ! +C’est merveilleux ! » Et il se mit à briser le charbon +avec le tisonnier. « Tout cela est très-bien, continua-t-il, si +l’on est né catholique ; quoique je ne suppose pas que les +Papistes croient réellement tout ce qu’ils sont obligés de +professer ; mais qu’un Anglais, un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, un homme d’Oxford, +jouissant de tant de prérogatives, puisse se nourrir ainsi +d’immondices, remuer et ramasser les mensonges morts des +siècles de ténèbres : c’est un prodige ! »</p> + +<p>« — Eh bien, s’il y avait une chose qui pût me faire estimer +la Religion Romaine, reprit Charles, c’est précisément ce que +vous détestez si fort : je donnerais deux <i lang="en" xml:lang="en">pence</i><a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, si un homme +en qui je puisse avoir confiance voulait me dire : Ceci est la +vérité. Nous serions délivrés de ces éternelles disputes. Ne +seriez-vous pas heureux si saint Paul pouvait revivre ? Je me +suis souvent dit à moi-même : Oh ! si je pouvais demander +ceci ou cela à ce grand Apôtre ! — Mais l’Église Catholique +n’est pas tout à fait saint Paul, j’imagine, reprit Sheffield. — Certainement +non ; mais en supposant que vous crussiez +qu’elle a l’inspiration d’un Apôtre, comme tout Catholique +Romain le pense, quelle consolation ne serait-ce pas pour vous +de savoir, hors de tout doute, ce que vous devez croire sur +Dieu et de quelle manière vous devez l’honorer et lui plaire ! Je +vous comprends, vous dites : Je ne puis croire ceci ou cela ; +or, vous auriez dû dire plutôt : Je ne puis croire que le Pape +a réellement le <i>pouvoir</i> de <i>décider</i> ceci ou cela ; car, s’il a ce +pouvoir, il ne vous reste qu’à accepter sa décision, et ne pas +dire : Je ne saurais la croire. » Sheffield regarda fixement son +ami : « Nous vous verrons papiste un de ces beaux jours, reprit-il. — Sottise, +repartit Charles ; vous ne devriez pas dire +de pareilles choses, même en plaisantant. — Je ne plaisante +pas ; je parle sérieusement : vous allez en plein sur cette route. — Eh +bien, si j’y suis, c’est que vous m’y avez amené, répliqua +Reding, désirant écarter au plus tôt ce sujet de controverse ; +car c’est vous qui m’avez toujours parlé contre le +charlatanisme, et qui vous moquiez du roi Charles et de Laud, +de Bateman et de White, des jubés et des piscines. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Vingt centimes.</p> +</div> +<p>« Maintenant vous voilà Puséiste, repartit Sheffield un peu +déconcerté. — Vous me donnez là, mon cher ami, le nom d’un +excellent homme que je connais à peine de vue ; mais ce que +je veux dire, c’est que personne ne sait ce qu’il faut croire, +personne n’a une foi définie, excepté les Catholiques et les +Puséistes ; personne ne dit : Ceci est vrai, cela est faux ; ceci +vient des Apôtres, cela n’en vient pas. — Alors, vous croiriez +des Turcs qui viendraient à vous avec leur « seul Allah et Mahomet +son prophète ? » — Je n’ai pas dit qu’un symbole fût tout, +ni qu’une religion ne pût être fausse avec un symbole ; mais +une religion qui n’a pas de symbole ne peut être vraie. — Eh +bien, cela ne me frappe aucunement », repartit Sheffield. +Charles reprit : « Après votre départ, à la fin du trimestre, +nous avons été sous la direction de Vincent ; vous savez que +j’étais resté pour mon examen ; le <i>tuteur</i>, je dois l’avouer, +s’est montré fort honnête ; oui, très-honnête. Or, j’eus un +jour un entretien avec lui sur les différents partis d’Oxford, +et dans le moment même il me plut beaucoup ; mais ensuite, +plus je réfléchis à ses paroles, moins je fus satisfait ; en d’autres +termes, je n’avais reçu de lui rien de défini. Il ne disait +pas : Ceci est vrai, cela est faux, mais : « Soyez franc, soyez +franc ; soyez bon, soyez bon ; n’allez pas trop loin, tenez-vous +dans un juste milieu, soyez sur vos gardes, évitez les +partis, suivez nos théologiens, suivez-les tous. » Ce qui se +réduisait à dire : Mettez un grain de sel sur la queue de l’oiseau. +J’avais besoin d’une direction pratique, et non de vérités +abstraites. — Vincent est un farceur, s’écria Sheffield. — Le +docteur Pusey, au contraire, continua Charles, est, assure-t-on, +toujours affirmatif. Il dit : « Ceci est apostolique, cela est +dans les Pères ; saint Cyprien affirme ceci, saint Augustin +nie cela ; ceci est bien, cela est mal ; je vous ordonne, je +vous défends. » Ce langage je le saisis ; mais je ne comprends +pas qu’on m’impose des devoirs qui sont trop lourds +pour mes épaules. Je ne comprends pas, je n’aime pas, +qu’ayant une volonté propre, je n’aie pas les moyens de m’en +servir légitimement. Dans un tel cas, me dire d’agir par moi-même, +c’est imiter Pharaon qui commandait aux Israélites de +faire des briques sans paille. M’ordonner de chercher, de juger, +de décider, vraiment c’est absurde : qui me l’a appris ?</p> + +<p>— Mais les Puséistes ne sont pas toujours si affirmatifs, répliqua +Sheffield ; Smith, par exemple, ne parle jamais d’une +manière décisive sur les questions épineuses. J’ai connu une +personne qui allait passer quelques années en Italie et devait +forcément se trouver à une grande distance de toute chapelle +anglaise. Avant de partir, elle vint demander à Smith si elle +pourrait se rendre aux églises catholiques, mais ce fut en +vain ; elle ne put jamais obtenir de réponse ; notre Puséiste +ne voulut pas lui donner un oui ou un non. — Dès lors, +Smith n’aura pas eu beaucoup de partisans, et voilà tout. — Mais +il en a plus que le docteur Pusey. — Eh bien, je ne puis +le comprendre ; il ne devrait pas en avoir. Peut-être ne lui +resteront-ils pas fidèles. — La vérité est, reprit Sheffield, que +je le soupçonne d’être au fond un peu sceptique. — J’honore +l’homme qui édifie, repartit Reding, et je méprise l’homme +qui détruit. — Je suis porté, mon cher ami, à croire que vous +avez une notion fausse de ces deux mots, édifier, détruire. +Coventry, dans ses <i>Dissertations</i>, prouve d’une manière claire +que le Christianisme n’est pas une religion de doctrines. — Qu’est-ce +que Coventry ? — Vous ne connaissez pas Coventry ? +C’est un des écrivains les plus remarquables de cette époque : +il est Américain, et, je crois, congrégationaliste. Oh ! je vous +l’assure, Coventry est un auteur à lire, malgré ses erreurs sur +le gouvernement de l’Église. Vous ne serez bien au courant +de la littérature du jour, que lorsque vous aurez fait connaissance +avec lui. Ce n’est pas un homme de parti ; il correspond +avec les premiers personnages de l’époque. Lorsqu’il était en +Angleterre, il a logé chez le doyen d’Oxford, qui a publié une +édition anglaise de ses <i>Dissertations</i>, avec préface. Lui et lord +Newlights étaient regardés comme les deux hommes les plus +spirituels au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> de l’Association Britannique, il y a deux +ans. — Je n’aime pas lord Newlights, dit Charles ; il me semble +qu’il n’a pas de principes, de principes religieux fixes et +définis. On ne sait où le saisir. Telle est l’opinion de mon +père ; je l’ai entendu souvent parler de Newlights. — Il est +étrange que vous vous serviez du mot <i>principes</i>, reprit Sheffield ; +car c’est précisément le point sur lequel Coventry insiste +avec force. Il dit que le Christianisme n’a pas de symbole ; +que c’est là le caractère principal par où il se distingue des +autres religions ; que vous chercheriez en vain un symbole +dans le Nouveau Testament ; mais que l’Écriture est pleine de +<i>principes</i>. L’idée est très-ingénieuse, et m’a paru vraie, quand +j’ai lu son livre. D’après lui, donc, le Christianisme n’est pas +une religion de doctrines ni de mystères ; et si vous cherchez +du dogmatisme dans l’Écriture, vous êtes dans l’erreur. » +Charles était troublé. « Certainement, dit-il, à première vue, +il n’y a pas de symbole dans l’Écriture… Pas de symbole dans +l’Écriture ? répéta-t-il lentement, comme s’il eût pensé tout +haut. Pas de symbole dans l’Écriture, donc il n’y a pas de symbole. +Mais le Symbole d’Athanase, ajouta-t-il avec empressement, +est-il dans l’Écriture ? Il est dans l’Écriture ou il n’y est +pas ; voyons. Que soutenait Freeborn le trimestre dernier ?… +Dites-moi, Sheffield, le doyen d’Oxford affirme-t-il que le +symbole se trouve dans l’Écriture ou qu’il n’y est pas ? Peut-être +n’exposez-vous pas bien l’idée de Coventry ; quel est votre +sentiment ? — Eh bien, je vous avouerai avec franchise que +mon opinion, à en juger par sa préface, est que le doyen ne +se ferait pas scrupule de dire que le symbole n’est pas dans +l’Écriture, mais que c’est une addition scolastique. — Mais +quoi ! mon cher ami, voudriez-vous donner à entendre que +lui, dignitaire de l’Église, tiendrait le Symbole d’Athanase +pour une erreur, parce qu’il représente le Christianisme +comme une révélation de doctrines ou de mystères qu’on doit +accepter par la foi ? — Je puis me tromper, répondit Sheffield ; +mais c’est ainsi que je l’ai compris. — Après tout, reprit +Charles tristement, ce n’est pas beaucoup plus étrange que ce +qu’un autre doyen, dont j’ai oublié le nom, prêchait à Sainte-Marie +avant les vacances ; cela fait partie du même système. +Le fait eut lieu après votre départ, ou vers la fin du trimestre. +Vous n’allez pas aux sermons ; j’ai envie de ne pas y +aller, non plus. Je ne puis entrer dans l’argumentation du +doyen ; cela n’en vaut pas la peine. Eh bien, ajouta-t-il en se +levant et en étirant ses bras, je suis fatigué ; en soi, pourtant, +la journée n’a pas été très-dure ; mais Londres est une ville +si bruyante ! — Vous désirez que je vous souhaite le bonsoir », +dit Sheffield. Charles ne rejeta pas le compliment, et les deux +amis se séparèrent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c15">CHAPITRE XV.<br> +Les XXXIX Articles.</h3> + + +<p>Pour la tranquillité de l’esprit de Charles, il ne pouvait y +avoir de cours plus fâcheux que celui auquel il assista pendant +ce trimestre ; cependant, telle est notre ignorance de l’avenir, +qu’il le salua avec bonheur, comme s’il devait lui apporter +une réponse à toutes les perplexités dans lesquelles avaient +concouru à le jeter, chacun à leur manière, Sheffield, Bateman, +Freeborn, White, Willis, M. Morley, le docteur Brownside, +M. Vincent et l’état général d’Oxford. Notre jeune ami avait +fait preuve de tant de moyens dans la première partie de l’année, +et il avait étudié avec tant de zèle, que ses <i>tuteurs</i> l’envoyèrent +prématurément au cours des Articles. Ce cours était +de premier ordre, vu surtout que le <i>tuteur</i> qui le donnait était +parfaitement maître de sa matière. Il savait toute l’histoire des +Articles<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> ; il pouvait dire comment ils étaient arrivés à la +forme actuelle, par quelles vicissitudes ils étaient passés, les +additions qu’on y avait faites, l’époque de ces additions, et enfin +ce qu’on en avait retranché. A cette érudition se joignait +naturellement une explication du texte déduite, autant que +possible, de l’exposé historique ainsi donné. Le professeur faisait +intervenir, en outre, dans le cours tous les Réformateurs +anglais et étrangers ; et rien n’y manquait, au moins +dans sa pensée, pour fortifier un jeune étudiant dans la +croyance et la discipline de l’Église d’Angleterre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Les XXXIX Articles furent rédigés en 1562 et confirmés par la reine et les +évêques en 1571.</p> +</div> +<p>Or, tel ne fut pas l’effet produit sur Reding. Soit qu’il eût +formé des espérances exagérées, soit pour toute autre cause, +il arriva qu’il n’éprouva que plus vivement le sentiment du +vieux père de la comédie, après la consultation des avocats : +<i lang="la" xml:lang="la">Incertior sum multo quam ante.</i> Il vit que la profession de +foi contenue dans les Articles n’était qu’un amalgame de morceaux +d’orthodoxie, de luthéranisme, de calvinisme, de zwinglianisme, +et tout cela ne reposant sur aucun principe. Il vit +que cette profession n’était que l’œuvre du hasard, si toutefois +le hasard existe ; qu’elle avait revêtu cette forme particulière +dans laquelle l’Église d’Angleterre la reçoit aujourd’hui, +alors qu’elle aurait pu en prendre toute autre ; et qu’il +n’y avait pas de raison pour que les Anglicans de ce jour ne +fussent pas Calvinistes, Presbytériens, ou Luthériens aussi +bien qu’Épiscopaux. Ce fait historique ne faisait que centupler +la difficulté, ou plutôt l’impossibilité de dire quelle était +la foi de l’Église d’Angleterre. Presque sur chaque point de la +controverse, le texte de la doctrine était vague ou contradictoire, +et il y avait un poids imposant de témoignages extérieurs +en faveur d’interprétations opposées. Il s’arrêta une ou +deux fois, après le cours, pour demander des renseignements +à M. Upton, le <i>tuteur</i>, qui était très-disposé à les lui fournir ; +mais ses démarches n’aboutirent à rien, en ce qui regarde +l’objet qu’il avait en vue.</p> + +<p>Une difficulté particulière tourmentait Charles ; c’était de +savoir, si, selon les Articles, la vérité divine nous était <i>transmise</i> +directement, ou si nous avions à la <i>chercher</i> nous-mêmes +dans l’Écriture. Plusieurs Articles éveillaient en lui ce doute. +Il le proposa à son <i>tuteur</i>, et M. Upton, ecclésiastique de la +Haute Église, lui répondit que la doctrine du salut ne nous +était pas <i>transmise</i>, que nous n’avions pas à la <i>chercher</i>, non +plus, mais qu’elle nous était <i>proposée</i> par l’Église, et que c’était +à l’individu à se la <i>prouver</i>. Charles ne comprenait pas +cette distinction entre <i>chercher</i> et <i>prouver</i> ; car comment +pouvons-nous <i>prouver</i>, sinon en <i>cherchant</i> les raisons (dans +l’Écriture) ? Il présenta sa proposition sous une autre forme. +Il demanda si la Religion Chrétienne permettait le jugement +privé ? Ce n’était pas là une question abstraite, mais bien pratique. +S’il avait fait la même question à un Wesleyen ou à un +Indépendant, il aurait obtenu une réponse absolue dans le sens +affirmatif ; s’il l’avait faite à un Catholique, celui-ci lui aurait +dit que nous usons de notre jugement privé pour trouver l’Église, +et qu’ensuite l’Église le remplace ; mais il ne put obtenir +une réponse claire de ce théologien d’Oxford. D’abord, on +lui dit que certainement nous <i>devons</i> user de notre jugement +privé dans la détermination de la doctrine religieuse ; mais ensuite +on lui assura que c’était un péché (comme indubitablement +c’en est un) de mettre en doute la doctrine de la Sainte-Trinité. +Or, tandis que, d’une part, on lui disait que douter de +cette doctrine c’était un péché, dans une autre conversation +on lui soutenait que notre état le plus haut, ici-bas, c’est l’état +de doute. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Assurément la certitude +était de toute nécessité sur quelques points, comme par +exemple sur l’objet du culte ; comment pouvons-nous honorer +d’un culte ce dont nous doutons ? Les deux actes étaient d’ailleurs +mis en contraste par l’Évangéliste : « Lorsque les disciples +virent Notre-Seigneur après sa résurrection, <i>il l’adorèrent</i>, +<i>mais</i> quelques-uns doutaient. » Toutefois, malgré ce +fait, on disait à Charles qu’il y avait de « l’impatience » dans +la seule idée de désirer la certitude.</p> + +<p>Dans une autre circonstance, notre jeune étudiant demanda +si les anathèmes du Symbole d’Athanase s’appliquaient à toutes +ses clauses ; par exemple, s’il était nécessaire au salut de +croire qu’il y a « <i lang="la" xml:lang="la">unus æternus</i> », comme porte le latin ; ou +« <i>tel le Père… tel le Saint-Esprit</i> » ; ou que l’Esprit-Saint est +« <i>par lui-même Dieu et Seigneur</i> » ; ou que le Christ est Un +« <i>par l’assomption<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> de l’humanité en Dieu</i> ». Il ne put obtenir +de réponse. M. Upton lui dit qu’il n’aimait pas les questions +poussées à l’extrême ; qu’il ne pouvait et qu’il ne désirait +pas y répondre ; que le Symbole avait été écrit comme +une espèce de <i>protestation</i> contre des hérésies qui n’existaient +plus. Reding demanda si cela voulait dire que le Symbole ne +contient pas une manière de voir distincte, à lui propre, qui +seule est sûre, ou si cela voulait dire qu’il est simplement une +négation de l’erreur. « Les clauses, observa-t-il, en <i>sont</i> positives +et non négatives. » Il ne put obtenir d’autre réponse, +sinon que ce Symbole enseigne que les doctrines de « la Trinité » +et de « l’Incarnation » sont « nécessaires au salut », tout +en laissant évidemment incertain ce en quoi consistent ces +doctrines.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Il faut prendre ce mot dans le sens du latin, +<i lang="la" xml:lang="la">assumptio</i>.</p> +</div> +<p>Un autre jour il demanda comment les péchés graves commis +après le baptême étaient pardonnés. Était-ce par la foi, où +ne l’étaient-ils pas du tout en cette vie ? On lui répondit que +les Articles n’en disaient rien ; que la doctrine papiste sur +le pardon et sur le purgatoire était erronée, et qu’il ferait +bien d’écarter et les questions curieuses et les réponses subtiles.</p> + +<p>A un autre cours, une nouvelle question se présenta, savoir : +si, par la présence réelle on entendait une présence du +Christ dans les éléments, ou dans l’âme, c’est-à-dire dans la +foi du communiant ; en d’autres termes, si la présence était +réellement telle, ou si elle n’était qu’un simple nom. M. Upton +déclara que c’était une question en litige. Un jour, Charles +demanda si le Christ était présent en fait, ou seulement par +ses effets. M. Upton répondit sans hésiter : « Par ses effets », +ce qui, aux yeux de Reding, signifiait qu’il n’y avait pas du +tout de présence réelle.</p> + +<p>Charles avait eu quelque peine à accepter la doctrine des +châtiments éternels ; elle lui paraissait le point le plus ardu +de la Révélation. Puis il se dit à lui-même : « Mais qu’est-ce +que la foi dans sa véritable notion, si ce n’est une acceptation +de la parole de Dieu, alors que la raison semble lui être opposée ? +Comment la foi existerait-elle, s’il n’y avait rien pour +l’éprouver ? » Cette pensée le satisfit complétement. La seule +question à résoudre était : Ce dogme fait-il partie de la parole +révélée ? « Je puis l’accepter, se dit-il, s’il est certain pour +moi que je suis <i>obligé</i> de le croire : mais si je n’étais pas tenu +de le croire, je n’aurais pas la force de l’admettre. » C’est +pourquoi il demanda à M. Upton si c’était une doctrine de +l’Église d’Angleterre ; si la croyance en était exigée par les +Articles. Il ne put obtenir de réponse. Cependant s’il ne croyait +pas ce dogme, il sentait tout l’édifice de sa foi trembler sous +ses pieds. Immédiatement après vint la doctrine de l’expiation.</p> + +<p>Il est difficile d’apporter des exemples de ce genre, sans +faire naître dans l’esprit du lecteur cette idée que Charles était +hardi et captieux dans ses questions. M. Upton, néanmoins, +tout en gardant son opinion sur Reding, n’attribua jamais cette +manière d’agir à l’orgueil, ni à l’oubli du respect qui lui était +dû à lui-même.</p> + +<p>Naturellement Charles était préoccupé de son sujet, et il aurait +voulu faire part de ses perplexités à Sheffield, s’il n’avait +fortement redouté de rendre ainsi la chose pire. Il pensa que +Bateman pourrait lui être de quelque utilité, et il s’ouvrit à lui +dans une promenade qu’ils firent ensemble à la campagne. +Que devait-il faire ? A son arrivée à Oxford, on lui avait dit +que lorsqu’il prendrait ses grades il aurait à signer les Articles, +non sur la foi, mais sur la raison ; les Articles, pourtant, +étaient incompréhensibles : et comment pouvait-il se prouver +ce qu’il ne pouvait s’expliquer ?</p> + +<p>Bateman paraissait peu disposé à entamer cette matière : +« Oh ! mon cher ami, dit-il enfin, vous êtes vraiment dans +un état de surexcitation d’esprit ; je n’aime pas à vous parler +maintenant, vous ne verrez pas les choses d’une manière +droite et claire, vous ne les prendrez pas dans leur sens naturel. +Quel fantôme allez-vous évoquer ! Vous assistez, dans votre +seconde année, au cours des Articles, et à peine avez-vous +commencé, que vous songez à ce que vous penserez ou ne +penserez pas à la fin de vos études. Ne demandez rien sur les +Articles présentement : attendez, au moins, que vous ayez fini +le cours. — Je n’ai pas l’habitude de faire de l’embarras ni de +me tourmenter, repartit Charles, quoique, je l’avoue, je ne +sois pas tranquille comme je devrais l’être. J’entends exprimer +tant d’opinions différentes dans les conversations ! Et si je suis +à l’église, que vois-je ? le prédicateur attaquer violemment +son confrère ; en dernier lieu, je me mets à l’étude des Articles, +et, en vérité, je ne puis voir ce qu’ils enseignent. Par +exemple, je ne puis saisir leur doctrine sur la foi, les sacrements, +la prédestination, l’Église, l’inspiration de l’Écriture. +Et, d’ailleurs, leur langage est si en désaccord avec le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> ! +Upton a démontré tout cela de la manière la plus évidente, +dans son cours. — Mon très-respectable ami, reprit +Bateman, songez un instant aux grands hommes qui ont signé +les Articles. Peut-être le roi Charles lui-même, Laud bien certainement, +tous les grands évêques de l’époque, et ceux de la +génération suivante. Songez au très-orthodoxe Bull, au savant +Pearson, à l’éloquent Taylor, à Montague, à Barrow, à Thorndike, +au bon évêque Horne et à Jones de Nayland. Ne pouvez-vous +pas faire ce qu’ils ont fait ? — L’argument est très-fort, +répondit Charles ; je l’ai senti ; vous voulez donc dire +que je dois signer sur la foi ? — Oui, sans doute, si c’est +nécessaire. — Et comment dois-je signer quand je passerai +<i>maître</i>, ou lorsque je recevrai les ordres ? — Voilà +ce que j’appelle se tourmenter gratuitement. Vous n’êtes +pas content de votre jour présent, vous vous transportez à +cinq années en avance. » Charles se mit à rire. « Ce n’est +pas tout à fait cela, dit-il, je voulais seulement connaître +votre opinion ; toutefois, il y a là du vrai. » Et il changea de +sujet.</p> + +<p>Pendant quelque temps, ils parlèrent de choses insignifiantes, +mais, après une pause, les pensées de Charles revinrent +aux Articles. « Dites-moi, Bateman, reprit-il, comme simple +sujet de curiosité, de quelle manière vous avez souscrit, quand +vous avez pris vos grades. — Oh ! je n’eus pas du tout d’embarras, +répondit Bateman ; les exemples de Bull et de Pearson : +me suffisaient. — Alors vous avez signé sur la foi. — Pas précisément, +mais ce fut cette pensée qui aplanit toutes les difficultés. — Auriez-vous +pu signer sans cela ? — Comment pouvez-vous +me faire cette question ? Évidemment. — Eh bien, +dites-moi alors quel était votre motif. — Oh ! des motifs ! j’en +avais beaucoup. Mais je ne puis me rappeler à la minute de +choses déjà passées depuis quelque temps. — Avouez-le, c’était +une matière de difficulté ; vous venez de le dire tout à l’heure. — Pas +du tout ; ma difficulté ne tombait pas sur mon opinion +personnelle, mais sur la manière de présenter la matière à +d’autres. — Quoi ! est-ce qu’on vous tenait pour suspect ? — Non, +non, vous êtes complétement dans l’erreur. Voici ma +pensée : par exemple, un Article dit que nous sommes justifiés +par la foi seule. Or, le sens protestant de ce passage est +un point contraire à la doctrine de nos grands théologiens. La +question était de savoir ce que je devais répondre quand on +me demanderait <i>mon</i> opinion sur cet Article. — Je comprends, +dit Charles ; à présent, expliquez-moi comment vous avez résolu +le problème. — Eh bien, je ne nie pas que le sens protestant +ne soit hérétique, répondit Bateman, ni que tel ne soit le +caractère de beaucoup d’autres choses dans les Articles ; mais +il n’est pas nécessaire de les prendre dans le sens protestant. — Alors, +dans quel sens ? — Eh bien, d’abord, il n’est pas nécessaire +de les prendre dans un sens quelconque. Ne riez pas ; +écoutez. De graves autorités, comme Laud et Bramhall, paraissent +avoir admis que nous signons les Articles seulement +comme des articles de paix ; non pas comme les acceptant en +réalité, mais comme n’y étant pas opposés. C’est pourquoi, +lorsque nous signons les Articles, nous ne faisons que nous +engager à ne pas prêcher contre eux. » Reding réfléchit. « Bateman, +dit-il ensuite, est-ce que cette manière d’interpréter +la signature des Articles ne permettrait pas aux Unitaires +d’entrer dans l’Église ? » Bateman l’avoua, mais la Liturgie +les en tiendrait éloignés. Charles fit observer qu’ils pourraient +prendre également la Liturgie comme une Liturgie de paix.</p> + +<p>Bateman reprit de nouveau : « Si vous avez besoin d’un +principe palpable pour l’interprétation des Articles et de la +Liturgie, je puis vous en donner un. Vous savez, continua-t-il +après un court silence, ce que nous acceptons ? eh bien, nous +donnons aux Articles une interprétation catholique. » Charles +prit un air attentif. « Il est clair, continua Bateman, qu’aucun +écrit ne peut être une lettre morte ; il doit être l’expression +de la pensée de quelqu’un ; et la question est de savoir de qui +est ce qu’on peut appeler la voix qui s’exprime par les Articles. +Or, si les évêques, si les chefs des établissements, les autorités +et autres dignitaires étaient unanimes dans leurs vues religieuses, +et que tous, comme un seul, dissent : « Les Articles +signifient ceci et non cela », en vertu de leur position, ils en +seraient les interprètes légitimes ; et les Articles auraient le +sens que ces messieurs leur donneraient. Mais ceux-ci ne sont +pas d’accord entre eux ; quelques-uns même sont diamétralement +opposés aux autres. L’un rejette la succession apostolique, +l’autre la soutient ; celui-ci repousse la justification +luthérienne, celui-là l’admet ; un premier nie l’inspiration de +l’Écriture, un second regarde Calvin comme un saint, un troisième +considère la doctrine de la grâce sacramentelle comme +une superstition, un quatrième se fait le partisan de Nestorius +contre l’Église, un cinquième est Sabellien. Il est donc évident +que les Articles n’ont aucun sens, si l’on doit tenir compte de +la voix collective des évêques, des doyens, des professeurs et +autres. Ceux-ci ne peuvent suppléer ce que les scolastiques +appelleraient la <i>forme</i> des Articles. Mais peut-être les auteurs +eux-mêmes des Articles pourront suppléer cette <i>forme</i> ? Nullement ; +car, d’abord, nous ne connaissons pas d’une manière +certaine ces auteurs ; et puis, les Articles ont passé par tant +de mains et par tant de corrections, que quelques-uns au +moins des auteurs primitifs ne voudraient pas en prendre la +responsabilité aujourd’hui. Venons-en aux assemblées qui les +ratifièrent. Mais elles aussi étaient de sentiments différents ; le +dix-septième siècle ne soutint pas la doctrine du seizième. Tel +est l’état de la question. D’autre part, nous, nous disons que +si l’Église Anglicane est une portion de l’Église Une et Catholique, +elle doit nécessairement garder la doctrine catholique. +C’est pourquoi, tout le Symbole Catholique, la doctrine connue +des Pères, de saint Ignace, de saint Cyprien, de saint Augustin, +de saint Ambroise, est la <i>forme</i>, le seul véritable sens et l’interprétation +des Articles. Ceux-ci peuvent être équivoques en +eux-mêmes ; ils peuvent avoir été rédigés avec des intentions +différentes par les personnes qui les composèrent, mais ce +sont des accidents : l’Église ne connaît pas les individus, elle +s’interprète elle-même. »</p> + +<p>Reding prit quelque temps pour réfléchir à ce qu’il venait +d’entendre. « Tout ceci, dit-il ensuite, repose sur le principe +fondamental que l’Église d’Angleterre est une partie intégrante +de ce corps visible dont saint Ignace, saint Cyprien et les autres +Pères étaient évêques, suivant les paroles de l’Écriture, « un +seul corps, une seule foi ». Bateman en convint. Charles continua : +« Dès lors les Articles ne doivent pas être considérés +dans le principe comme enseignement ; en eux-mêmes, ils +n’ont pas de sens ; de l’aveu général, ils sont ambigus ; ils ont +été extraits de sources hétérogènes ; mais tout cela n’est rien, +car tous doivent être interprétés par l’enseignement de l’Église +Catholique. » Bateman approuva en somme, tout en faisant +observer que Charles avait présenté la thèse d’une manière +trop forte. « Mais si les Articles <i>contredisent</i> une doctrine des +Pères, dois-je forcer la lettre ? — Si un tel cas arrivait, la +théorie ne se soutiendrait pas, répondit Bateman ; ce serait +seulement une farce grossière. Vous ne pourrez jamais signer +un Article dans un sens que ses paroles ne comporteraient pas. +Mais, heureusement, ou plutôt providentiellement, telle n’est +pas notre position : nous avons simplement à expliquer des +ambiguïtés et à harmoniser des divergences. L’interprétation +catholique ne fait pas au texte une violence plus grande que +toute autre règle ne pourrait le faire. — Je ne connais rien +des Pères, reprit Charles, et je ne suis pas le seul ; comment +apprendre à interpréter les Articles d’une manière pratique ? — Par +le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> ; le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> est la voix des Pères. — Comment +donc ? — Parce que le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> est ancien, +de l’aveu de tout le monde, et que les Articles sont récents. »</p> + +<p>Charles garda de nouveau le silence : « C’est très-plausible », +dit-il enfin ; et il réfléchit encore. Il demanda ensuite : « Cette +manière de voir est-elle reçue ? — <i>Aucune</i> manière de voir +n’est reçue, répondit Bateman ; les Articles seuls sont reçus, +mais il n’existe absolument pas d’autorité pour leur interprétation. +C’est ce que je disais tout à l’heure : évêques et professeurs +ne s’accordent pas entre eux. — Mais est-ce une manière +de voir <i>tolérée</i> ? — On l’a certainement combattue avec force ; +mais elle n’a jamais été condamnée. — Ceci n’est pas une +réponse, répliqua Charles, qui, à la tournure de Bateman, +voyait où gisait la vérité. Y a-t-il un seul évêque aujourd’hui +qui admette cette règle ? Y a-t-il jamais eu un seul évêque qui +l’admît ? A-t-elle jamais été admise formellement comme +soutenable par un seul évêque ? Est-ce une règle établie pour +aplanir les difficultés qu’on rencontre ? A-t-elle une existence +historique ? » Bateman ne put que donner une réponse +à ces questions à mesure qu’elles lui étaient adressées. « Je le +croyais ainsi, reprit Charles après avoir entendu cette réponse. +Je connais, au reste, la personne dont vous m’avez exposé la +manière de voir ; quoique je n’aie jamais entendu, avant cette +heure, développer cette théorie devant moi. C’est spécieux, +je l’avoue ; je ne vois pas que cette règle n’eût pu suffire, si +on l’avait sanctionnée d’une manière quelconque ; mais vous +n’avez pas de sanction à me montrer. Telle que la chose existe, +c’est une pure théorie mise en avant par quelques individus. +Notre Église pourrait avoir adopté ce mode d’interpréter les +Articles : mais, d’après ce que vous dites, elle <i>ne l’a pas fait</i> +certainement. Je suis où j’en étais. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c16">CHAPITRE XVI.<br> +M. Freeborn, un vrai évangélique, expose sa nébuleuse doctrine.</h3> + + +<p>La pensée vint à Reding que peut-être, après tout, ce qu’on +appelait la Religion Évangélique était le vrai Christianisme. +Ses professeurs, il le savait, étaient des hommes actifs et influents, +et avaient été beaucoup persécutés autrefois. Freeborn +l’avait surpris, offensé même au déjeuner de Bateman, +avant les vacances, mais Freeborn avait dans sa personne +quelque chose de sérieux, et peut-être s’était-il fait mal comprendre. +Cette pensée, toutefois, passa aussi vite qu’elle était +venue, et il peut se faire qu’elle ne se serait plus présentée à +l’esprit de notre jeune étudiant, lorsque le hasard vint lui +fournir quelques données pour résoudre la question.</p> + +<p>Une après-midi, il était à flâner au parc, en extase devant +un de ces remarquables effets de lumière qui, à cette époque +de l’année, sont fréquents dans le voisinage d’Oxford : tandis +que le soleil descendait vers l’horizon, la lumière colorait +d’une teinte or pale et brun Marston, Elsfield et leurs petits +bosquets à demi dépouillés de leur feuillage. Tout à coup +Charles se trouva surpris et abordé par ledit Freeborn <i lang="la" xml:lang="la">in propriâ +personâ</i>. Freeborn préférait de beaucoup la causerie du +tête-à-tête à une controverse dans une réunion ; il se sentait +plus fort dans de longues conversations faites à loisir, et il +était bientôt hors d’haleine lorsqu’il avait à émettre et à aiguiser +ses paroles au milieu des voix toujours variées d’une table +de déjeuner. Il jugea l’occasion favorable pour faire du bien à +un pauvre jeune homme qui ne distinguait pas <i>la craie du +fromage</i>, et qui, grâce à ses lumières, pourrait être, selon ses +expressions, « converti au salut ». Ils entrèrent donc en conversation ; +ils parlèrent de la démarche accomplie par Willis. +Freeborn la qualifia de déplorable. Charles ne savait pas encore +où il en était, lorsqu’il lui arriva de demander à Freeborn ce +qu’il entendait par la foi.</p> + +<p>« La foi, répondit Freeborn, est un don divin et l’instrument +de notre justification dans la pensée de Dieu. Par nature, nous +lui sommes tous odieux, jusqu’à ce qu’il nous justifie librement +à cause du Christ. La foi est comme une main qui nous applique +personnellement les mérites du Christ, elle est notre +justification. Or, de quoi pouvons-nous avoir besoin, ou que +pouvons-nous posséder qui soit plus précieux que ces mérites ? +Donc, la foi est tout, et accomplit tout pour nous. Vous voyez +par là combien il importe d’avoir une idée exacte de la justification +par la foi seule. Si nous sommes bien établis sur ce +point capital, le reste ne doit pas nous préoccuper ; d’un seul +trait, nous verrons la folie des querelles touchant les cérémonies, +touchant les formes du gouvernement de l’Église, touchant, +dirais-je même, les Sacrements ou les Symboles ; et alors +les choses extérieures seront négligées, ou n’obtiendront tout +au plus qu’une place secondaire. » Reding fit observer que sans +doute Freeborn ne voulait pas dire que les bonnes œuvres ne +fussent pas nécessaires pour obtenir la faveur de Dieu ; mais si +elles l’étaient, comment la justification existait-elle par la foi +seule ? Souriant à une pareille question, Freeborn répondit +qu’il espérait que Charles aurait, dans peu de temps, des vues +plus claires. C’était une affaire très-simple : la foi ne justifiait +pas seulement, elle régénérait aussi. Elle était la racine de la +sanctification, aussi bien que du divin accueil. Le même acte qui +servait à nous conduire à la faveur de Dieu nous rendait également +propres à recevoir cette faveur. Ainsi les bonnes +œuvres étaient assurées, parce que la foi ne serait pas véritable, +si elle n’avait la certitude de produire de bonnes œuvres +en temps opportun.</p> + +<p>Reding jugea cette manière de voir simple et claire, quoiqu’elle +lui rappelât désagréablement le docteur Brownside. +Freeborn ajouta que cette doctrine était précieuse pour le +pauvre, qu’elle renfermait tout l’Évangile dans une coque de +noix, qu’elle dispensait de critique, de la connaissance des +âges primitifs, des professeurs ; en un mot, de toute autorité +sous une forme quelconque. Elle faisait table rase de la théologie. +Il n’était pas nécessaire de faire remarquer cette dernière +conséquence à Charles ; mais il la laissa passer, parce +qu’il désirait éprouver le système dans ses propres mérites. +« Vous parlez de la <i>vraie</i> foi, dit-il, comme produisant les +bonnes œuvres ; vous dites que ce n’est pas la foi qui justifie, +mais la vraie foi, et que la vraie foi produit les bonnes œuvres. +En d’autres termes, je suppose, la foi, qui est <i>certaine d’être féconde</i>, +ou la foi <i>féconde</i>, justifie. Or, raisonner ainsi, c’est comme +si l’on disait : La foi et les œuvres sont les moyens réunis de la +justification. — Oh ! non, non, s’écria Freeborn, cela est une doctrine +déplorable : c’est complétement opposé à l’Évangile, c’est +antichrétien. Nous sommes justifiés par la foi seule, en dehors des +bonnes œuvres. — Je me trouve précisément au cours des Articles, +reprit Charles, et Upton nous a dit que nous devons faire une +distinction de ce genre : par exemple, le duc de Wellington est +Chancelier de l’Université, mais quoiqu’il soit aussi bien Chancelier +que duc, cependant il ne siége à la Chambre des Lords que +comme duc, et non comme Chancelier. Ainsi, quoique la foi soit +aussi véritablement féconde qu’elle est la foi, cependant elle ne +justifie pas comme étant féconde, mais comme étant la foi. Est-ce +là votre pensée ? — Nullement, répondit Freeborn ; c’était là +la doctrine de Mélanchthon. A force d’explications, il réduisit une +vertu cardinale à une simple question de mots ; il fit de la foi un +pur symbole : mais c’est s’écarter du vrai Évangile. La foi est <i>l’instrument</i> +et non un <i>symbole</i> de la justification. Elle n’est vraiment +qu’une simple <i>appréhension</i><a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> et pas autre chose : c’est l’acte +qu’un mendiant pourrait hasarder sur un roi qui passe, en le saisissant, +et en se cramponnant à lui. La foi est aussi pauvre que +Job sur les cendres ; comme ce Patriarche dépouillé de tout orgueil, +de faste et de bonnes œuvres, elle est couverte d’ignobles +haillons : elle est sans aucun bien. Je le répète, c’est une simple +<i>appréhension</i>. Maintenant, vous voyez, n’est-ce pas, quelle est ma +pensée ? — Je ne sais si je vous comprends bien, répondit Charles : +vous dites qu’avoir la foi c’est saisir les mérites du Christ, et +que nous les possédons, ces mérites, pourvu que nous arrivions +à les saisir. Mais évidemment tous ceux qui les saisissent +ne les obtiennent pas ; car les hommes corrompus qui ne +songent jamais à se repentir entièrement, ou qui n’ont pas +une véritable haine du péché, seraient heureux de s’en saisir +et de se les approprier, s’ils pouvaient le faire. Ils voudraient +bien gagner le ciel pour rien. La foi, dès lors, doit être une +<i>espèce</i> particulière d’<i>appréhension</i>. Quelle est cette espèce ? +On ne peut se tromper sur de bonnes œuvres ; mais on le +peut sur une <i>appréhension</i>. Qu’est-ce qu’une véritable <i>appréhension</i> ? +Qu’est-ce que la foi ? — Quelle nécessité, mon cher +ami, repartit Freeborn, de connaître métaphysiquement ce +que c’est que la vraie foi, si nous la possédons et si nous en +jouissons ? j’ignore ce que c’est que le pain, mais je le mange ; +pour en user, vais-je attendre qu’un chimiste en ait fait l’analyse ? +Non, je le mange, et ensuite j’en éprouve les bons effets. +Et de même, soyons contents de connaître, non ce que <i>c’est</i> +que la foi, mais ce qu’elle <i>produit</i>, et jouissons de notre bonheur +en la possédant. — Je n’ai pas envie de faire intervenir +la métaphysique, répliqua Charles, j’accepte votre propre +exemple. Supposez que je suspecte le pain qui est devant moi de +renfermer de l’arsenic ou d’être simplement malsain, serait-il +étonnant que je cherchasse à connaître le fait avec certitude ? — Avez-vous +agi ainsi, ce matin, à votre déjeuner ? — Je ne +puis suspecter mon pain. — Mais alors pourquoi suspectez-vous +la foi ? — Parce qu’elle est, pour ainsi parler, une nouvelle +substance (Freeborn soupira), parce que je n’y suis pas habitué, +bien plus, parce que je la suspecte. Je dois dire que je la +<i>suspecte</i> ; car, bien que je connaisse peu cette matière, je sais +parfaitement, d’après ce qui s’est passé dans la paroisse de +mon père, à quels excès peut conduire cette doctrine, si l’on +n’y prend garde. Vous dites que c’est une doctrine précieuse +pour les pauvres ; eh bien, ils vont très-vraisemblablement +prendre une chose pour une autre, et tout le monde fera de +même. Si donc, on nous dit que nous n’ayons qu’à saisir les +mérites du Christ, et qu’il n’est pas nécessaire de nous tourmenter +pour le reste ; que, si la justification a eu lieu, les +bonnes œuvres viendront ensuite ; que tout est fini et que le +salut est parfait, pourvu que nous continuions à avoir la foi, +je pense que nous devrions être passablement sûrs que nous +avons la foi, une foi réelle, une réelle <i>appréhension</i>, avant de +fermer nos livres et de nous reposer. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Il faut prendre cette expression dans le sens du mot latin +<i lang="la" xml:lang="la">apprehensio</i>.</p> +</div> +<p>Freeborn était contrarié d’avoir entamé cette discussion ; il +était peiné (comme il aurait voulu le dire), de voir s’éveiller +dans Charles l’orgueil de l’homme naturel, ou l’aveuglement +de sa raison charnelle ; mais il n’y avait pas moyen de reculer, +il fallait donner une réponse. « Il y a, je le sais, plusieurs +sortes de foi, dit-il, et sans doute il vous faut être sur vos +gardes pour ne pas prendre une foi fausse à la place de la +vraie foi. Bien des personnes, comme vous l’observiez très-exactement, +commettent cette faute, et le plus important, +tout ce qu’il y a d’important, dirai-je, c’est d’aller droit. D’abord, +il est clair que la foi n’est pas la simple croyance aux +faits, à l’existence d’un Dieu ou à l’événement historique de +la venue du Christ en ce monde et de son départ ; elle n’est +pas la soumission de la raison aux mystères, ni cette espèce +de confiance, non plus, qui est requise pour exercer le don +des miracles ; elle n’est ni la connaissance ni l’acceptation du +contenu de la Bible. Je dis, elle n’est pas la connaissance, +elle n’est pas l’assentiment de l’intelligence, elle n’est pas un +fait historique, elle n’est pas une foi morte : la vraie foi justifiante +n’est rien de tout cela, elle est établie dans le cœur et +les affections. » Après un court silence il ajouta : « Maintenant, +ce me semble, j’ai assez bien décrit ce que c’est que la +foi justifiante pour l’usage pratique. — En décrivant ce que +la foi <i>n’est pas</i>, vous voulez dire ? répliqua Charles après un +moment d’hésitation. La foi justifiante dès lors est, je le suppose, +la foi vivante. — N’allez pas si vite, monsieur Reding. — Eh +bien, si ce n’est pas la foi morte, c’est la foi vivante. — Elle +n’est ni la foi vivante, ni la foi morte, mais la foi, la simple +foi qui justifie. Mélanchthon causa bien du chagrin à Luther +pour avoir soutenu que la foi vivante et efficace justifie. Allez, +mon jeune ami, j’ai étudié cette question avec le plus grand +soin. — Alors, dites-moi, reprit Charles, ce que c’est que la +foi, puisque je ne puis l’expliquer clairement. Par exemple, +si vous disiez (ce que vous ne dites pas) que la foi est la soumission +de la raison aux mystères, ou l’acceptation de l’Écriture +comme document historique, je comprendrais parfaitement +votre pensée ; <i>cela</i> est une donnée claire. Mais quand +vous venez dire que la foi qui justifie est une <i>appréhension</i> du +Christ, qu’elle n’est ni la foi vivante, ni la foi féconde, ni la +foi active, mais un quelque chose qui, dans le fait et en réalité, +est distinct de toutes ces sortes de foi, je l’avoue, je ne sais à +quoi m’en tenir. »</p> + +<p>Freeborn désirait sortir de l’argumentation. « Oh ! s’écria-t-il, +si, un seul jour, vous éprouviez réellement la puissance +de la foi ! comme elle change le cœur, ouvre les yeux, donne +un nouveau goût spirituel, un sens nouveau à l’âme ! Si, un +seul jour, vous connaissiez ce que c’est que d’être aveugle, et +puis de voir, vous ne demanderiez pas de définition. Les +étrangers ont besoin de descriptions verbales, mais les héritiers +du royaume se contentent de jouir. Oh ! si vous pouviez +seulement parvenir à rejeter les folles imaginations, à vous +dépouiller de votre amour-propre, et à expérimenter en vous-même +le merveilleux changement, vous ne voudriez plus +vivre que de louanges et d’actions de grâces, au lieu d’argumentations +et de critique. » Charles était touché de cette parole +ardente : « Mais, dit-il, c’est la raison qui doit nous conduire, +et je ne vois pas que j’aie plus de motifs, ni même autant, +pour vous écouter que pour écouter l’Église romaine, qui +m’enseigne qu’il ne m’est pas possible d’avoir véritablement +cette certitude de la foi avant de croire, mais que cette certitude +me sera divinement accordée quand je croirai. — Sans doute, +reprit Freeborn d’un air grave, vous ne voulez pas comparer +le chrétien spirituel, Luther, par exemple, croyant sa doctrine +cardinale sur la justification, à ce dévot formaliste, esclave de +la loi et superstitieux, tel que le Papisme peut le faire, avec +ses rites charnels et ses remèdes empiriques, qui jamais ne +peuvent purifier l’âme complétement, ni la réconcilier avec +Dieu ? — Je n’aime pas à vous entendre parler ainsi, répliqua +Charles : le Papisme m’est bien peu connu ; mais, dans mon +enfance, j’entrai un jour par hasard dans une chapelle catholique +romaine, et vraiment je n’ai jamais vu, dans ma vie, une +dévotion semblable : quel respect dans l’assistance prosternée +à genoux ! quelle profonde attention de la part de tous +à l’action qui se passait sous les yeux ! Cette action, je ne la +compris pas, mais, j’en suis sûr, si vous aviez été présent, +vous n’auriez jamais appelé la Religion Catholique, à tort ou à +raison, une pure forme extérieure ou un culte charnel. » +Freeborn répliqua qu’il était profondément peiné de l’entendre +exprimer de tels sentiments, et de le voir infecté à ce +point des erreurs du jour ; et il se mit maladroitement à +parler du Pape comme de l’Antechrist ; il aurait même poussé +jusqu’à la prophétie, si le jeune étudiant avait dit une seule +parole pour alimenter la controverse. Comme il garda le silence, +le zèle de Freeborn se consuma et la conversation fut +interrompue.</p> + +<p>Quelque temps après, Charles se hasarda à reprendre le +même sujet. « Si je vous comprends, dit-il, la foi apporte avec +elle sa propre évidence. De même que je mange mon pain au +déjeuner sans hésitation sur sa salubrité, ainsi, quand j’ai +réellement la foi, je le sais d’une manière certaine, et je n’ai +pas besoin de faire des épreuves pour m’en assurer ? — Précisément, +comme vous dites, répondit Freeborn ; vous commencez +à saisir ma pensée ; vous progressez. L’âme est éclairée +pour voir qu’elle a réellement la foi. — Mais comment, +demanda Charles, pouvons-nous tirer de leur dangereuse méprise +ceux qui croient avoir la foi, alors qu’ils ne l’ont point ? +N’y a-t-il pas un moyen qui leur permette de découvrir qu’ils +sont dans l’illusion ? — Il n’est pas étonnant, répondit Freeborn, +que ce moyen manque ; il y a bien des personnes, dans +le monde, qui se trompent elles-mêmes. Certains hommes +s’attribuent leur propre justice, ils sont confiants dans leurs +œuvres, et ils se croient sauvés, alors qu’ils sont dans un état +de perdition ; on ne peut donner des règles formelles qui +puissent aider leur raison à découvrir leur méprise. Ainsi en +est-il de la foi fausse. — Eh bien, il me paraît étonnant, repartit +Charles, qu’on n’ait pas établi une règle naturelle et facile +pour découvrir cette illusion ; je suis étonné que la foi +fausse ressemble si exactement à la vraie foi, que l’événement +seul indique la différence entre elles. Tout effet implique une +cause : si une <i>appréhension</i> du Christ produit les bonnes +œuvres, et qu’une autre ne les produise pas, il doit y avoir +dans l’une une chose qui n’existe pas dans l’autre. Qu’est-ce +qui se trouve dans une vraie <i>appréhension</i> qu’on ne puisse +pas trouver dans une fausse ? Le mot <i>appréhension</i>, d’ailleurs, +est si vague ; il n’éveille chez moi aucune idée bien définie, et +pourtant la justification en dépend. Est-ce, par exemple, le besoin +senti de repentir ou d’amendement ? — Non, non, la vraie +foi est complète sans conversion ; la conversion vient après ; +mais la foi est la racine. — Est-ce l’amour de Dieu qui distingue +la vraie foi de la fausse ? — L’amour ? reprit Freeborn ; vous +devriez lire ce que Luther dit dans son célèbre commentaire +sur les Galates. Il appelle une pareille doctrine : <i lang="la" xml:lang="la">pestilens +figmentum, diaboli portentum</i> ; et il s’écrie contre les Papistes : +<i lang="la" xml:lang="la">Pereant sophistæ cum suâ maledictâ glossâ.</i> — Donc elle ne +diffère en rien de la foi fausse. — Ce n’est pas cela, elle en +diffère par ses fruits : « C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez. » — Cela +revient encore au même point ; les fruits +viennent après ; mais un homme, paraît-il, doit trouver sa +consolation dans sa justification avant que les fruits viennent, +avant qu’il sache que sa foi produira ces fruits. — Les bonnes +œuvres sont les fruits nécessaires de la foi ; ainsi parlent les +Articles. » Charles ne fit pas de réponse, mais il se dit à part +lui : « Mon bon ami, en ce point, n’a pas certes la plus lucide +des têtes. » Puis à haute voix : « Eh bien, je désespère de pénétrer +au fond de ce sujet. — C’est naturellement un principe +très-simple, répondit Freeborn d’un air de supériorité, quoique +d’un ton doux : <i lang="la" xml:lang="la">Fides justificat ante et sine charitate</i> ; mais +la foi requiert une lumière divine pour l’embrasser. » Ils marchèrent +un moment en silence ; et comme le jour tombait, ils +regagnèrent leur demeure. Arrivés aux bâtiments de Clarendon, +ils se séparèrent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c17">CHAPITRE XVII.<br> +Une réunion discordante d’évangéliques.</h3> + + +<p>Freeborn n’était pas d’un caractère à laisser aller un jeune +homme comme Charles sans tenter un nouvel effort pour le +gagner ; et peu de jours après il l’invita à venir prendre le thé +chez lui. Charles s’y rendit à l’heure indiquée, par une soirée +humide et froide du triste novembre. Il trouva cinq ou six +personnes déjà réunies. C’était tout un monde nouveau pour +notre étudiant : figures, manières, discours ; tout lui était +étranger et ne rappelait ni l’école d’Eton, ni Oxford lui-même. +Il fut présenté ; et la conversation qui continuait ne fit qu’ajouter +à l’embarras causé par ces nouvelles connaissances. +C’était un feu mesuré de remarques sérieuses, entrecoupées +de silences que relevaient seulement des « <i>hem</i> » accidentels, +l’absorption lente du thé, le bruit des cuillers tombant sur les +soucoupes et le mouvement machinal des chaises, quand la +servante affairée de la maison venait subitement apporter la +bouilloire pour la théière ou des rôties pour la table. Dans la +réunion, il n’y avait pas de naturel ni de laisser-aller, mais +une grande intention d’être utile.</p> + +<p>« Avez-vous vu le dernier <i>Journal Spirituel</i> ? » demanda +à voix basse n<sup>o</sup> 1 à n<sup>o</sup> 2. N<sup>o</sup> 2 venait de le lire. « C’est un très-remarquable +article sur l’agonie du Pape, dit n<sup>o</sup> 1. — Il ne faut +désespérer de personne, répondit n<sup>o</sup> 2. — J’en ai entendu parler, +dit n<sup>o</sup> 3, mais je ne l’ai pas vu. » Silence. « De quoi s’agit-il ? +demanda Reding. — Du dernier Pape Sixte XVI, répondit +n<sup>o</sup> 3 ; il paraît qu’il est mort croyant. » Sensation. La figure +de Charles exprima le désir d’en savoir davantage. « Le journal +donne cette nouvelle d’après une excellente autorité, reprit +n<sup>o</sup> 2. M. O’Niggins, l’agent de la branche de la Société des +Traités pour la conversion des prêtres catholiques, se trouvait +à Rome pendant la dernière maladie du Pape. Il sollicita une +audience, qui lui fut accordée. Arrivé près du malade, il commença +tout de suite à lui parler de la nécessité du changement +du cœur, de la croyance au seul espoir des pécheurs et +du renoncement à tous les médiateurs créés. Il lui annonça la +Bonne Nouvelle, et lui garantit qu’il y avait un pardon pour +tous. Il le mit en garde contre la fiction de la régénération +baptismale ; et puis, continuant à lui <i>apporter</i> la parole, il le +pressa, quoique à la onzième heure, de recevoir la Bible, toute +à Bible et rien que la Bible. Le Pape écouta avec une attention +marquée et fut profondément ému. L’exhortation finie, +Sixte XVI répondit à M. O’Niggins, qu’il espérait ardemment +que tous les deux ne mourraient pas sans se trouver ensemble +dans la même communion, ou quelque chose de ce +genre. Il déclara en outre, ce qui est étonnant, qu’il mettait +sa seule confiance dans le Christ, « source de tous les mérites » ; +phrase bien remarquable dans sa bouche. — En quelle +langue s’est faite la conversion ? demanda Charles. — On ne +le dit pas, répondit n<sup>o</sup> 2 ; mais je suis à peu près certain que +M. O’Niggins sait parfaitement le français. — Il ne me semble +pas, repartit Charles, que les concessions du Pape soient plus +grandes que celles que font, tous les jours, des membres de +notre propre Église, lesquels néanmoins sont accusés de papisme. — Mais +les concessions de ces messieurs leur sont arrachées +par force, répliqua Freeborn, tandis que celles du +Pape étaient volontaires. — Ce parti rétrograde vers les ténèbres, +ajouta n<sup>o</sup> 2 ; le Pape marchait vers la lumière. — On doit +interpréter tout pour le mieux chez un vrai Papiste, reprit +Freeborn, et tout pour le pire chez un Puséiste. C’est à la fois +de la charité et du sens commun. — Ce ne fut pas tout, continua +n<sup>o</sup> 2 ; le Pape rassembla les cardinaux, leur protesta +qu’il désirait ardemment la gloire de Dieu, dit que la religion +intérieure était tout en tout et que les formes n’étaient rien +sans un cœur contrit, enfin qu’il avait la confiance d’être +bientôt au ciel, ce qui, vous le comprenez, était le rejet de la +doctrine sur le purgatoire. — C’est un brandon tiré du feu, je +l’espère, dit n<sup>o</sup> 3. — On l’a observé souvent, ajouta n<sup>o</sup> 4, et +cela m’a frappé moi-même : le moyen de convertir les Catholiques +Romains, c’est de convertir d’abord le Pape. — La méthode, +au moins, est sûre », repartit Charles avec timidité, +craignant d’en avoir trop dit ; mais son ironie passa inaperçue. +« L’homme ne peut faire ces choses, reprit Freeborn ; +mais la foi a cette puissance. La foi peut descendre même +jusqu’aux plus grands pécheurs. Vous voyez maintenant, +peut-être mieux que par le passé, ajouta-t-il en se tournant +vers Charles, ce que j’entendais par la foi l’autre jour. Ce +pauvre vieillard pouvait n’avoir pas de mérites ; il avait passé +une longue vie en opposition avec la croix. Vos difficultés continuent-elles ? »</p> + +<p>Charles avait souvent pensé sérieusement à sa première +conversation avec Freeborn : « Eh bien, répondit-il, je ne +crois pas qu’elles soient aussi grandes. » Freeborn parut satisfait. +« Je veux dire, ajouta Reding, que l’idée se soutient +mieux que je ne le croyais d’abord. » Freeborn eut l’air contrarié. +Charles, rougissant un peu, fut obligé de continuer au +milieu d’un silence général. « Vous disiez, il vous en souvient, +que la foi justifiante existe sans l’amour ou sans aucune autre +grâce qu’elle-même, et que personne ne peut absolument expliquer +ce qu’elle est, si ce n’est plus tard, d’après ses fruits ; +qu’il n’y a pas de <i>critérium</i> au moyen duquel on s’examine +soi-même pour voir si on se trompe, lorsqu’on croit avoir la +foi ; de sorte que le bon et le méchant peuvent prendre chacun, +également, pour soi les promesses et les priviléges propres +à l’Évangile. Cette doctrine, je la trouvai certainement +dure tout d’abord ; mais ensuite cette idée me frappa, que +peut-être la foi est le résultat d’un état d’esprit antérieur, +résultat béni d’un état béni ; et c’est pourquoi elle peut être +considérée comme la récompense d’une obéissance antérieure ; +et la foi trompeuse, ou ce qui simplement ressemble à la foi, +être un juste châtiment. » Autant l’expression de la première +partie de ce discours était vague, autant la conclusion en était +claire. Personne ne s’y trompa, et l’émotion de tous fut sensible. +« Il n’y a rien de semblable à un mérite antérieur, dit +n<sup>o</sup> 1 : tout est grâce. — Pas de mérite, je le sais, reprit Charles, +mais… — Nous ne devons pas nous jeter dans la doctrine <i lang="la" xml:lang="la">de +condigno</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">de congruo</i>, dit n<sup>o</sup> 2. — Mais, évidemment, répliqua +Charles, c’est une cruauté de dire aux ignorants et à la +foule : « Croyez, et d’un seul coup vous serez sauvés ; n’attendez +pas les fruits, réjouissez-vous tout de suite », sans accompagner +cette doctrine d’une description claire de ce que +c’est que la foi, et sans prémunir ces pauvres gens contre leur +propre illusion par une éducation religieuse. — C’est là, répondit +Freeborn, la véritable gloire de cette doctrine d’être +prêchée aux plus misérables des hommes. Elle leur dit : +« Venez tels que vous êtes. N’essayez pas de vous rendre +meilleurs. Croyez que vous êtes sauvés, et le salut est à +vous ; les bonnes œuvres viendront après. » — Au contraire, +reprit Charles continuant sa thèse, lorsqu’on dit que la justification +suit le baptême, il y a là quelque chose d’intelligible, +de précis, dont tout le monde peut s’assurer. Le baptême est +un signe extérieur et non équivoque ; tandis que si un homme +a ce sentiment secret appelé la foi, nul autre que lui ne peut +en rendre témoignage ; or, cet homme ne peut être un témoin +impartial. »</p> + +<p>Reding avait enfin réussi à mettre cette sombre assemblée +dans un état de grande excitation. « Mon cher ami, dit Freeborn, +je m’attendais à mieux que cela ; dans peu de temps, je +l’espère, vous verrez les objets sous d’autres couleurs. Le +baptême est un rite extérieur. Qu’y a-t-il, que peut-il y avoir +de spirituel, de saint ou de céleste dans le baptême ? — Mais +vous me dites vous-même que la foi, non plus, n’est pas spirituelle, +répliqua Charles. — Je vous le dis ! et quand donc ? — Eh +bien, répondit Charles un peu déconcerté, au moins +vous ne la croyez pas sainte. » Freeborn fut embarrassé à son +tour. « Si elle est sainte, continua Charles, elle a quelque +chose de bon en elle ; elle a quelque valeur ; elle ne porte pas +d’ignobles haillons. Tout bien, dites-vous, arrive ensuite. Vous +dites que ses fruits sont saints, mais que la foi n’est elle-même +absolument rien. » Il y eut un silence momentané, et un peu +d’agitation dans les esprits. « Oh ! la foi est certainement un +sentiment saint, dit n<sup>o</sup> 1. — Non, il est spirituel, mais non pas +saint, repartit n<sup>o</sup> 2 ; c’est un simple acte, l’<i>appréhension</i> des +mérites du Christ. — Il a son siége dans les affections, dit +n<sup>o</sup> 3 ; la foi est un sentiment du cœur ; c’est la confiance, c’est +la croyance que le Christ est <i>mon</i> Sauveur : tout cela est distinct +de la sainteté. La sainteté éveille l’idée d’une justice relevant +de soi. La foi est paix et bonheur, mais elle n’est pas +la sainteté. La sainteté vient ensuite. — Rien ne peut produire +la sainteté, si ce n’est ce qui est saint, reprit Charles ; c’est +une espèce d’axiome : les fruits étant saints, la foi, qui en est +la racine, doit être sainte. — Vous pourriez aussi bien soutenir +que la racine de la rose est rouge, et celle du lis blanche, +répliqua n<sup>o</sup> 3. — Pardon, s’écria Freeborn ; c’est, comme dit +mon ami, une <i>appréhension</i>. L’<i>appréhension</i>, c’est l’acte de +saisir ; il n’y a pas plus de sainteté dans la foi justifiante que +dans l’acte d’une main qui s’empare d’une substance qu’elle +trouve devant elle. C’est là la grande doctrine de Luther dans +son commentaire sur les Galates. La foi n’est rien en elle-même ; +c’est un simple instrument : voilà ce qu’il enseigne, +lorsqu’il s’élève avec tant de force contre la notion de la foi +justifiante comme étant accompagnée de l’amour. »</p> + +<p>« Je ne puis souscrire à cette doctrine, reprit n<sup>o</sup> 1. Elle peut +être vraie en un certain sens ; mais elle jette des pierres d’achoppement +dans la voie de ceux qui cherchent. Luther ne +pouvait vouloir dire ce que vous soutenez, j’en suis convaincu. +La foi justifiante est toujours accompagnée de l’amour. — C’est +ce que je croyais, dit Charles. — C’est tout à fait +la doctrine de Rome, reprit n<sup>o</sup> 2 ; c’est la doctrine de Bull et +de Taylor. — Dans le sens que Luther l’appelle <i lang="la" xml:lang="la">venenum infernale</i>, +repartit Freeborn. — C’est précisément la doctrine +que prêchent en ce moment les Puséistes, dit n<sup>o</sup> 3. — Au contraire, +repartit n<sup>o</sup> 1, c’est celle de Mélanchthon. Regardez, continua-t-il +en tirant de sa poche son portefeuille, j’ai noté ses +paroles, lorsque Shuffleton les cita l’autre jour dans la salle +de théologie : « <i lang="la" xml:lang="la">Fides significat fiduciam ; in fiduciâ inest +dilectio ; ergo etiam dilectione sumus justi.</i> » Trois membres +de la réunion s’écrièrent que c’était impossible ; le papier passa +de main en main dans un silence solennel. « Calvin dit la +même chose », ajouta n<sup>o</sup> 1 d’un air de triomphe.</p> + +<p>« Je pense », reprit n<sup>o</sup> 4, d’une voix basse, douce et soutenue, +qui contrastait avec l’animation qui s’était subitement +manifestée dans la conversation, « je pense que la controverse +(<i>hem</i>) peut aisément se vider. C’est une question de +mots entre Luther et Mélanchthon. Luther dit : (<i>hem</i>) « La foi +existe sans l’amour », voulant exprimer que « la foi justifie +sans l’amour ». Mélanchthon, d’autre part, dit : (<i>hem</i>) « La foi +existe avec l’amour », voulant exprimer que « la foi justifie +avec l’amour ». Or, tous les deux sont dans le vrai : Car +(<i>hem</i>) « la foi-sans-l’amour <i>justifie</i>, cependant la foi justifie +<i>non-sans-l’amour</i>. » Il y eut un moment de silence, tandis que +les deux partis élaboraient cette explication. « Au contraire, +ajouta-t-il, c’est la doctrine papiste que la foi-avec-l’amour +justifie. » Freeborn exprima son dissentiment ; il croyait que +C’était là la doctrine de Mélanchthon condamnée par Luther. +« Vous voulez dire, reprit Charles, que la justification est donnée +à la foi <i>avec</i> l’amour, et non à la foi <i>et à</i> l’amour. — Vous +avez exprimé ma pensée, répondit n<sup>o</sup> 4. — Et quelle différence +mettez-vous entre le mot <i>avec</i> et le mot <i>et</i> ? » N<sup>o</sup> 4 répondit +sans hésiter : « La foi est l’<i>instrument</i>, l’amour <i lang="la" xml:lang="la">le sine +quâ non</i>. » N<sup>os</sup> 2 et 3 se récrièrent en l’interrompant ; ils +croyaient que c’était en revenir au <i>légal</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> que d’introduire +la phrase <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i> ; c’était introduire des conditions. La +justification était inconditionnelle. « Mais la foi n’est-elle pas +une condition ? demanda Charles. — Certainement non, répondit +Freeborn ; <i>condition</i> est un mot <i>légal</i>. Comment le +salut peut-il être libre et entier, s’il est conditionnel ? — Il n’y +a pas de condition, dit n<sup>o</sup> 3 ; tout doit venir du cœur. Nous +croyons avec le cœur, nous aimons avec le cœur, nous obéissons +avec le cœur ; non que nous y soyons obligés, mais parce +que nous avons une nouvelle nature. — N’y a-t-il pas obligation +d’obéir ? demanda Charles étonné. — Pas d’obligation +pour les régénérés, répondit n<sup>o</sup> 3 ; ils sont au-dessus de toute +obligation ; ils sont dans un nouvel état. — Mais, certainement, +les Chrétiens sont sous une loi », reprit Charles. — Certainement +non, repartit n<sup>o</sup> 2 ; la loi est abolie sous le +Christ. — Prenez-y garde, dit n<sup>o</sup> 1, vous êtes sur la lisière de +l’Antinomianisme. — Pas du tout, répondit Freeborn ; un Antinomien +soutient ouvertement qu’il peut briser la loi, un +croyant spirituel dit qu’il n’est pas tenu de l’accomplir. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Allusion à la loi judaïque.</p> +</div> +<p>Il s’éleva alors au sein de l’assemblée une nouvelle discussion. +Comme il paraissait qu’elle serait aussi interminable +qu’elle était ennuyeuse, Reding saisit l’occasion de souhaiter +le bonsoir à son hôte et de s’en aller à la dérobée. Il n’avait +jamais eu beaucoup de penchant pour la doctrine évangélique, +et Freeborn et ses amis, qui connaissaient leur propre +croyance mieux que le reste de leur secte, lui avaient démontré +qu’il n’avait pas grand’chose à gagner en étudiant davantage +cette doctrine. Ces messieurs, en conséquence, ne figureront +plus dans notre livre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c18">CHAPITRE XVIII.<br> +Le deuil de famille.</h3> + + +<p>Lorsque Charles entra dans sa chambre, il vit sur la table +une lettre de chez lui, et, à sa grande terreur, elle avait une +large bordure noire. Il s’empressa d’en briser le cachet. Hélas +elle annonçait la mort subite de son père. La goutte, après +l’avoir tourmenté pendant plusieurs semaines, avait fini par +lui attaquer l’estomac et elle l’avait emporté en quelque +heures.</p> + +<p>O mon pauvre Charles, laissez-moi partager toutes vos douleurs ! +quelle longue nuit ! quel indicible réveil ! et puis quelle +triste journée ! Dans l’après-midi, vous étiez déjà chez vous : +ô cruel changement, depuis les quelques semaines que vous +aviez quitté cette demeure tant aimée ! que vos sentiments +étaient différents alors ! Et qu’était devenu celui qui vous +avait accompagné jusqu’à l’omnibus du chemin de fer ? Pour +peindre une telle douleur, la parole est impuissante… Et puis +trouver sa mère, ses sœurs et le mort…</p> + +<p>Les funérailles ont eu lieu depuis plusieurs jours. Charles +doit passer à la maison le reste du trimestre, et il ne retournera +pas à Oxford avant la fin de janvier. Les signes de douleur +ont disparu ; la maison paraît joyeuse comme auparavant ; +le feu est aussi brillant, les miroirs aussi purs, l’ameublement +aussi bien rangé ; les tableaux sont les mêmes, les ornements +de la cheminée sont là comme toujours, et la pendule imperturbable +continue à sonner les heures. Les habitants du presbytère, +il est vrai, portent les marques d’une séparation +cruelle ; mais ils conversent comme de coutume et sur les sujets +ordinaires ; ils se livrent aux mêmes occupations, ils travaillent, +ils lisent, ils se promènent dans le jardin, ils dînent. +Au dehors, il n’y a pas de changement, mais dans le cœur +quelles angoisses sous le coup d’une perte déchirante ! Lui, en +effet, il n’est pas là aujourd’hui, il n’y sera pas demain non plus ; +il n’est pas simplement absent, mais, comme ils le savent bien, +il est parti pour ne plus jamais revenir… Son absence du moment +est à leur esprit un signe et un souvenir qu’il sera absent +toujours. Mais c’est surtout au dîner que cette pensée les +frappe ; car Charles doit désormais occuper à table une place +qu’il n’a remplie parfois jusqu’à ce jour que comme délégué, +et en présence de celui auquel il succède : son père, n’ayant +guère au delà de l’âge mûr, avait l’habitude de découper lui-même. +Et lorsque, au repas principal, Charles levait les yeux, +il rencontrait le regard troublé d’une personne qui, de la +chaise qu’elle occupait, avait devant elle un mémento encore +plus vivant de leur perte commune : <i lang="la" xml:lang="la">Aliquid desideraverunt +oculi…</i></p> + +<p>M. Reding avait laissé sa famille dans une bonne position de +fortune. Quoique ce fût pour elle un adoucissement à sa perte, +peut-être en ce moment sa douleur en fut-elle augmentée. +N. Reding avait toujours été un père bon et indulgent. C’était +un très-respectable ecclésiastique de la vieille école, un ministre +aux sentiments pieux, un <i lang="la" xml:lang="la">gentleman</i> par l’éducation, +un homme exemplaire dans ses relations sociales. Il n’était +pas grand lecteur et n’avait jamais été dans une situation à +acquérir la science théologique ; il croyait sincèrement tout le +contenu du <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, mais ses sermons étaient rarement +dogmatiques. C’étaient des discours pleins de raison, le langage +d’un homme mûr sur les devoirs moraux. M. Reding distribuait +la communion aux trois grandes fêtes, voyait son évêque +deux ou trois fois l’an, vivait en bons termes avec les +gentilshommes campagnards du voisinage, était charitable envers +le pauvre, hospitalier dans sa demeure, et, sans être exagéré, +il se montrait ferme partisan des intérêts tories dans son +comté. Il était incapable de toute action blessante, mesquine, +basse ou impolie. Il mourut estimé des grandes maisons d’alentour +et pleuré par ses paroissiens.</p> + +<p>La mort de son père était la première dure épreuve que +Charles eût subie, et il sentit qu’elle était réelle. Comme s’évanouissaient, +en présence de cette infortune palpable, les petites +anxiétés qui l’avaient tourmenté récemment ! Il comprit +alors la différence qui existe entre ce qui est réel et ce qui ne +l’est point. Tous les doutes, les recherches, les conjectures, +les idées qui l’avaient agité à propos des matières théologiques +lui parurent autant de fantômes qui voltigeaient devant +ses yeux aux heures brillantes, mais qui n’avaient pas de racines +dans son âme, et qui, semblables aux feuilles mortes de +décembre, s’envolaient loin de lui au jour de l’affliction. Il +sentit alors <i>où</i> habitait son cœur, où était sa vie. Sa naissance, +sa famille, son éducation, le toit paternel étaient de grandes +réalités ; à ces réalités son être se trouvait uni ; il avait grandi +à leur ombre. Il comprit qu’il devait rester ce que la Providence +l’avait fait. Ce qu’on appelle la poursuite de la vérité lui +paraissait un vain rêve. Il avait de grands devoirs, des devoirs +évidents à remplir envers la mémoire de son père, envers sa +mère, envers ses sœurs et sa position ; et c’est à les accomplir +religieusement qu’il devait désormais s’appliquer. Comme si +elles l’avaient trompé, il se sentit dégoûté de toutes les théories, +et il résolut secrètement de n’avoir plus rien à démêler +avec elles. Que le monde allât comme il pourrait, quoi qu’il +arrivât, pour lui sa place et son chemin étaient clairement +indiqués. Il reviendrait à Oxford, il s’appliquerait avec ardeur +à ses études, il écarterait toute distraction, il s’éloignerait des +routes de traverse, et il ferait de son mieux pour bien passer +son examen. L’Église d’Angleterre telle qu’elle était, ses Articles, +ses évêques, ses prédicateurs avaient suffi à des personnes +meilleures que lui ; pourquoi ne s’en contenterait-il pas ? +Au reste, il ne pouvait mieux faire que d’imiter la vie et la +mort de son père bien-aimé : une existence paisible à la +campagne, loin de toutes les agitations, un cercle de personnes +pieuses, un travail utile parmi les pauvres, le soin de l’école +du village, et, à la fin, la mort du juste, tels devraient être +ses rêves.</p> + +<p>En ce moment, et pour quelque temps encore, il avait des +devoirs spéciaux à remplir envers sa mère ; il désirait, autant +que possible, remplacer auprès d’elle celui qu’elle avait perdu. +Pauvre mère ! que de grandes épreuves lui restaient à subir ! +Si lui, Charles, éprouvait tant de peine à quitter Hartley, que +serait-ce pour elle ? Encore quelques mois, et elle devrait s’éloigner +d’un lieu qui lui avait toujours été cher, mais qui maintenant +était sacré pour son cœur ; encore quelques mois, et +elle devrait démeubler sa vieille habitation et s’occuper du +travail si rude d’un déménagement : quelle situation ! Une +tête fatiguée et un cœur malade, au moment où elle avait le +plus besoin de sang-froid et d’énergie…</p> + +<p>Telles furent les pensées qui assiégèrent l’esprit de Charles, +pendant ces semaines de tristesse. La mort avait tourné une +feuille de sa vie : il ne pouvait plus être ce qu’il avait été. Les +hommes arrivent à l’âge viril à des époques différentes. Dans +une famille, les plus jeunes, comme les moines dans un monastère, +peuvent rester enfants jusqu’à ce qu’ils aient atteint +l’âge mûr ; mais les aînés, si leur père vient à mourir prématurément, +passent tout à coup à la virilité, alors qu’ils arrivent +à peine à l’adolescence. Charles était un jeune homme +intelligent, mais à peine formé, quand il avait quitté Oxford ; +il y revint homme fait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE.</h2> + + + + +<h3 id="p2c1">CHAPITRE PREMIER.<br> +Les partis politiques.</h3> + + +<p>A quatre milles environ d’Oxford, sur le penchant d’un coteau +long et escarpé, se trouve un village fortement boisé qui +donne sur les forêts du Berkshire, et d’où l’œil peut jouir +d’une belle vue de la ville aux nombreuses tours<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Sur le +large sommet de ce coteau s’étendait autrefois un bois de châtaigniers ; +aujourd’hui, il est couvert de racines d’arbres, de +genêts et d’un doux gazon. En dessous se voit du sable rouge +qui contraste avec la verdure et en fait ressortir davantage +l’éclat. La pluie n’y séjourne pas longtemps, de sorte que la +promenade y est toujours possible. On y respire également un +air frais et salutaire, bien différent de l’atmosphère lourde de +l’Université, qui se trouve plus bas. Le genêt était encore en +fleur, à la fin du mois de juin, lorsque Reding et Sheffield fixèrent +leur séjour à l’extrémité de ce village, dans une petite +chaumière, si bien cachée par les arbres et tellement environnée +de prairies, qu’il eût été difficile à un étranger de la découvrir. +C’est dans ce lieu qu’ils voulaient passer leurs dernières +vacances, avant de se présenter pour leur examen.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Oxford.</p> +</div> +<p>Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis la grande infortune +de Charles, et le temps n’avait pas été inutilement employé +par nos deux amis. Ils avaient étudié avec beaucoup de persévérance. +Sheffield avait même obtenu le prix de poésie latine. +Charles, de son côté, avait fait taire ses perplexités religieuses. +Naturellement, il connaissait un plus grand nombre de +personnes de tous les partis, il connaissait mieux leurs principes +et leurs caractères ; mais il ne s’appesantissait sur rien ; +il n’essayait pas de déterminer la valeur ou les difficultés de +telle ou telle question. Il prenait les choses comme elles venaient, +et, tout en s’appliquant à ses études, il profitait avec +reconnaissance des priviléges religieux que lui offrait le système +du collége. Une année environ lui restait avant son examen, +et comme sa mère et ses sœurs n’avaient pas encore arrangé +leurs plans, allant d’un ami chez l’autre, il avait accédé +à une proposition que lui avait faite Sheffield de prendre un +<i>tuteur</i> pendant les vacances et de chercher un site pour étudier +dans le voisinage d’Oxford. Ils avaient tous les deux beaucoup +de motifs d’espérer les plus grands honneurs que décerne +l’Université : c’étaient des jeunes gens pleins de savoir +et d’intelligence ; ils avaient étudié avec suite, et avaient eu +l’avantage d’assister à des cours excellents.</p> + +<p>Le flanc de la colline forme une large et longue excavation +ou amphithéâtre sur un des côtés du village d’Horsley. Les +deux points extrêmes peuvent se trouver à un demi-mille en +ligne directe ; mais la distance est plus grande quand on suit +le sentier qui serpente sur la crête, à travers le gazon et la +bruyère. Leur <i>tuteur</i> n’avait pu trouver un logement dans le +village, et tandis que les deux jeunes gens demeuraient à une +extrémité de l’endroit que nous avons décrit, M. Carlton, à +peine leur aîné de trois ans, s’était établi dans une ferme à +l’extrémité opposée. La ferme, d’ailleurs, lui convenait davantage ; +elle le rapprochait d’un hameau qu’il avait à desservir +pendant les vacances.</p> + +<p>Une après-midi, nos deux étudiants étaient couchés sur +l’herbe, attendant l’heure du dîner et considérant leur ami +qui venait à leur rencontre : un petit volume classique était +dans leurs mains. « Je ne crois pas, disait Reding à Sheffield, +que vous avez pour Carlton la même estime que moi. Je +le trouve si attrayant, d’un caractère si uniforme, si aimable, +si bienveillant ! Je ne connais personne qui plus que lui ait le +talent de rapprocher les cœurs, de leur inspirer de la confiance +et d’éveiller en eux des sentiments d’amitié réciproque. — Vous +vous trompez, répondit Sheffield, si vous croyez que je +ne l’estime pas et que je ne l’aime point ; il est impossible de +ne pas l’aimer. Mais ce n’est pas l’homme qui pourrait avoir +de l’influence sur moi. — Il est trop anglican pour vous, reprit +Charles. — Pas du tout, si ce n’est d’une façon indirecte. Le +reproche que je lui fais, c’est que tout en ayant beaucoup de +pensées remarquables, beaucoup de pensées profondes en détail, +il soit complétement incapable de saisir les liens qui les +unissent entre elles et d’en tirer des conséquences. Il ne voit +jamais une vérité à moins qu’il ne la touche du doigt. Il est +toujours à chercher, à tâtonner, et, comme au jeu de cache-cache, +il brûle constamment sans rien découvrir. Au reste, je +sais qu’il y a des milliers de personnes qui ne voient pas un +pouce au delà de leur nez, et qui digèrent parfaitement des +contradictions. Mais Carlton est vraiment un homme d’intelligence ; +ce n’est pas un penseur ordinaire, et c’est ce qui m’agace. +Je sais que j’écris d’une manière obscure et que souvent +je ne dispose pas dans un ordre convenable la suite de mes +idées ; mais si je fais un travail pour lui, on peut être sûr +qu’il laissera de côté la pensée ou le trait que je prise le plus, +sur lequel repose toute l’argumentation, qui lie toutes les parties +ensemble, et puis, il viendra me dire froidement : C’est +extravagant, ou c’est cherché ; ne voyant pas qu’en effaçant +ce trait il fait une absurdité du reste. C’est un homme à enlever +à un arceau sa clef de voûte, et à bâtir ensuite tranquillement +sa maison dessus. — Ah ! vous voilà revenu encore à +votre ancienne faiblesse : un désir immodéré de vues positives. +Pour moi, ce que j’aime dans Carlton, c’est son calme ; +disant toujours assez, jamais trop ; jamais ne vous importunant, +ne vous surchargeant jamais de questions ; toujours +pratique, jamais dans les nuages. Gardez-moi d’un homme +à vues, je ne saurais vivre une semaine avec lui (j’excepte +toujours les personnes présentes). — Si vous considérez avec +quelle ardeur j’ai étudié, et combien peu j’ai parlé cette année-ci, +votre reproche est sévère, Charles. N’ai-je pas été l’un +des seize élèves du vieux Thruston, les vacances passées ? Le +brave homme ! Tout en nous attelant aux Moralistes et à +Agamemnon, il nous donnait de gros dîners et fumait son cigare +avec nous. Il sait ses livres par cœur, peut répéter ses +pièces au rebours, et connaît à un gramme près ce que pèse +Aristote ; mais quant à la synthèse, aux idées, à la poésie, oh ! +c’était désolant ; on n’y sentait que ténèbres. — Et sur quatre +mois, repartit Charles, vous y êtes resté six semaines, Sheffield. »</p> + +<p>Carlton venait de les rejoindre, et après les salutations réciproques +il s’assit avec eux sur l’herbe. « Reding et moi, dit +Sheffield, nous débattions si Nicias était un homme de parti. — Naturellement, +reprit Carlton, vous avez d’abord défini vos +termes. — Eh bien, répondit Sheffield, j’entends par un homme +de parti celui qui non-seulement appartient à un parti, mais +qui en a l’<i lang="la" xml:lang="la">animus</i>. Nicias ne créa pas un parti, il le trouva +formé ; il se trouva à la tête de ce parti. Nicias n’était pas plus +homme de parti qu’un prince qui est né souverain de ses États. — Je +partage votre idée, reprit Carlton ; toutefois, je voudrais +savoir ce que c’est qu’un parti, et ce que c’est qu’un homme +de parti. — Un parti, répondit Sheffield, est simplement un +corps extra-constitutionnel ou extra-légal. — L’action d’un +parti, ajouta Charles, est l’exercice d’une influence à la place +de la loi. — Mais, Reding, en supposant qu’il n’y ait pas de loi +existante là où l’influence s’exerce ? demanda Carlton. » +Charles avait à s’expliquer : « Certainement, dit-il, l’État n’a +pas fait de lois pour tous les cas possibles. — Par exemple, +continua Carlton, un premier ministre, ainsi l’ai-je compris, +n’est pas reconnu dans la constitution ; il exerce son influence +en dehors de la loi, mais non pas, conséquemment, contre aucune +loi existante ; et il serait absurde de parler de lui comme +d’un homme de parti. — Les partis parlementaires sont également +reconnus chez nous, quoique extra-constitutionnels, +dit Sheffield. Nous les appelons des partis ; mais qui voudrait +appeler le duc de Devonshire ou lord John Russell un homme +de parti, dans le mauvais sens du mot ? — Il me semble, reprit +Carlton, que la formation d’un parti est simplement le retour +au mode primitif de la formation de la société. Rappelez-vous +Déjocès ; il forma un parti ; il obtint de l’influence ; et il +jeta les fondements de l’ordre social. — La loi commence certainement +par une influence, dit Reding ; car elle présuppose +un législateur ; puis elle se substitue à cette influence. A partir +de ce moment, l’exercice de l’influence est un signe de +parti. — Vous parlez d’une manière trop large, comme vous +venez de le reconnaître vous-même, reprit Carlton, vous devriez +dire que la loi <i>commence</i> par se substituer à l’influence +et que, <i>à proportion</i> qu’elle s’y substitue, l’exercice de l’influence +implique l’action d’un parti. Par exemple, la couronne +n’a-t-elle pas une influence personnelle immense ? Nous parlons +du <i>parti</i> de la cour ; cependant ce parti n’entre pas en +conflit avec la loi, il est établi pour concilier le peuple à celle-ci. — Mais +il est reconnu par la loi et par la constitution, +comme le fut la dictature, fit observer Charles. — Eh bien, +prenez l’influence du clergé, reprit Carlton ; nous faisons grand +cas de cette influence comme principe supplémentaire à la loi +et comme lui prêtant un appui ; pourtant ce principe n’a pas +été créé ni défini par la loi. La loi ne reconnaît pas, dans +chaque paroisse, le personnage qu’un écrivain appelle, avec +justesse, un « <i><span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> résident</i> ». L’influence, dès lors, à la +place de la loi, n’est pas nécessairement l’action d’un parti. — De +même, dit Sheffield, le caractère national est une influence +distincte de la loi, selon cet aphorisme : <i lang="la" xml:lang="la">Quid leges sine moribus ?</i> — La +loi, reprit Carlton, ne se forme et ne s’étend que +graduellement. Or, donc, tant qu’il n’y a pas de loi, il y a le +règne de l’influence ; il y a un parti sans qu’il y ait nécessairement +ce qu’on appelle l’action d’un parti. Ceci est la justification +des whigs et des tories, au temps présent. Ils suppléent, +comme le dit Aristote traitant d’une autre matière, au défaut +de la loi. — Charles I<sup>er</sup> exerça une influence royale, Walpole +une influence ministérielle ; mais l’influence, et non la loi, +était le principe d’action dans les deux circonstances. L’objet +et les moyens pouvaient être mauvais, mais la marche elle-même +ne pouvait être appelée l’action d’un parti. — Vous +voudriez donc justifier, répliqua Charles, les associations et +les sociétés qui existaient, par exemple, à Athènes, non pas +dans le cas où « elles se faisaient justice à elles-mêmes », +comme on dit, mais dans celui où il n’y avait pas d’autorité +établie pour faire justice. C’était un retour au précédent de +Déjocès. — Manzoni, dit Sheffield, nous fournit un exemple +frappant de la chose, au commencement de ses <i lang="it" xml:lang="it">Promessi +sposi</i>, lorsqu’il fait voir qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle la protection due au +faible par la loi ne se trouvait presque exclusivement que dans +les factions et les compagnies. Je ne puis me rappeler les +faits en particulier, mais il montre le clergé occupé à étendre +ses immunités, la noblesse ses priviléges, l’armée ses exemptions, +les commerçants et les artisans leurs corporations. Les +juristes eux-mêmes ainsi que les médecins formaient un corps +à part. »</p> + +<p>« Ainsi, reprit Carlton, les constitutions ont été moulées et +perfectionnées graduellement par des corps extra-constitutionnels, +soit qu’ils se réunissent sous la protection de la loi, +soit qu’ils fussent remplacés par une disposition sage de la loi +relative au but qu’ils se proposaient. Au moyen âge, l’Église +était un immense corps extra-constitutionnel. Les rois germains +et anglo-normands voulurent soumettre son action à la +loi ; les parlements modernes l’ont remplacée par celle-ci. A +cette époque, l’État revendiquait le droit des investitures ; aujourd’hui, +l’État marie, enregistre, régit les pauvres, exerce +la juridiction ecclésiastique à la place de l’Église. — Cette manière +de voir fait de la Réforme ou de la Révolution un véritable +ostracisme, dit Sheffield ; il y a une lutte d’influence +contre influence, et l’un des combattants finit tôt ou tard par +se débarrasser de l’autre. Ni la loi ni la Constitution ne sont +mises en question, mais la volonté du peuple ou de la cour rejette +soit l’individu trop privilégié, soit le monarque, soit la +religion. Ce qui n’est pas sous la loi n’a rien à faire avec la loi, et +n’a pas le droit d’invoquer son intervention. — Une pensée m’a +frappé quelquefois, dit Charles, elle s’accorde avec ce que vous +avez dit. Dans la seconde moitié du siècle dernier, il s’est formé +graduellement dans l’État un parti populaire qui tend aujourd’hui +à se faire reconnaître comme constitutionnel, ou qui +déjà est ainsi reconnu. Mon père n’a jamais pu souffrir les +journaux (je veux dire leur système) ; il soutenait que c’était +un nouveau pouvoir dans l’État. Certes, je ne veux pas défendre +ce qu’il condamnait : un tas de vilaines choses, des +principes funestes, l’arrogance et la tyrannie des rédacteurs, +mais je contrôle le sujet par l’application de votre théorie. La +grande masse du peuple est imparfaitement représentée dans +le Parlement ; la Chambre des Communes n’est pas sa voix, +mais la voix de quelques grands intérêts. En conséquence, la +Presse vient pour faire ce que la Constitution n’a pas fait, pour +former le peuple en une vaste association de protection mutuelle. +Et cela a lieu en vertu du même droit dont usa Déjocès +pour réunir le peuple autour de lui, cette association ne +vient pas empiéter sur le domaine de la loi, elle bâtit sur un +terrain auquel la Constitution n’a pas pourvu. Elle <i>tend</i>, dès +lors, à être ultérieurement reconnue par la Constitution.</p> + +<p>— Il y a, reprit Carlton, un autre phénomène remarquable +du même genre qui se développe en ce moment ; je veux dire, +l’influence de l’agitation. Je ne suis pas assez homme politique +pour en parler en bien ou en mal ; notre instinct naturel s’oppose +à cette influence ; mais elle peut être nécessaire. Cependant +l’agitation parvient chaque jour à se faire accepter +comme l’instrument légitime par lequel les masses manifestent +leurs désirs et en assurent l’accomplissement. De même +qu’un <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> passe au Parlement, après des lectures, des discussions, +des discours, des votes et autres choses semblables ; de +même la marche par laquelle un acte de la volonté populaire +devient loi est une longue agitation qui se traduit par des pétitions +nombreuses, et qui, antérieure à l’action parlementaire, +se développe avec elle. Le premier exemple de ce genre +a eu lieu, il y a environ cinquante ou soixante ans, lorsque… +Holà ! qui est-ce qui galope ainsi vers nous ? — Tiens, c’est le +vieux Vincent, dit Sheffield. — Il vient juste à temps pour +dîner, reprit Charles. — Comment allez-vous, Carlton ? s’écria +Vincent : comment vous portez-vous, monsieur Sheffield ? +Monsieur Reding, votre santé est-elle bonne ? Vous justifiez +toujours votre nom<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, je suppose ; je vous ai connu, en tout +temps, homme d’étude. Quant à moi, continua-t-il, je suis à +cette heure un homme disposé à manger, et je viens pour dîner +avec vous, si vous me le permettez. Avez-vous une place +pour mon cheval ? » Il y avait tout auprès l’écurie d’une +ferme. Charles y conduisit le cheval, et le cavalier, sans aucun +retard, à cause de l’heure avancée, entra dans le cottage +pour faire une courte toilette.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Jeu de mots. <i>Reding</i> se prononce comme +<i lang="en" xml:lang="en">reading</i> (liseur, studieux).</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c2">CHAPITRE II.<br> +Les partis religieux.</h3> + + +<p>Quelques instants après, ils étaient tous à table dans un +petit salon qui était la pièce <i lang="la" xml:lang="la">omnibus</i> du cottage. Nos deux +étudiants n’avaient pas toute la maison à leur service, quoiqu’elle +ne fût pas bien grande ; elle servait aussi d’habitation +à un jardinier, qui portait ses légumes au marché d’Oxford +et dont la femme faisait, comme on dit, le ménage de ses +locataires.</p> + +<p>Le dîner était en rapport avec l’appartement, l’appartement +avec le dîner. La table de travail avait été débarrassée à la +hâte pour mettre la nappe, qui n’était pas d’une blancheur +irréprochable ; et sur une seconde table, la seule qui restât, +s’étalait un grand luxe d’assiettes, de couteaux et de fourchettes +au milieu de livres de toute espèce, in-octavo et in-douze, +reliés et brochés, qui se dressaient, rangés en piles, ou +étaient jetés çà et là en désordre. Les autres ornements dudit +meuble étaient un encrier, quelques mains de papier grand +format, un chapeau de paille, une montre d’or, une brosse à +habits, quelques bouteilles de <i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i>, une paire de gants, +un porte-cigares, une cravate, un chausse-pied, une petite ardoise, +un grand couteau à fermoir, un marteau et un joli pupitre +marqueté.</p> + +<p>« J’aime ces courses dans la campagne, dit Vincent dès +qu’ils furent à table ; la campagne n’a plus d’effet sur moi +lorsque je l’habite comme vous faites ; mais je la trouve délicieuse +comme excitant. Visitez-la ; ne l’habitez point, si vous +voulez en jouir. L’air de la campagne est un stimulant. Les +stimulants, monsieur Reding, doivent se prendre avec modération. +Vous, vous êtes du parti de la campagne ; moi, je ne +suis d’aucun parti. Je vais ici, là, comme l’abeille ; je goûte +de chaque objet, je ne m’arrête à aucun. » Sheffield lui fit +observer que de cette manière il appartenait plutôt à tous les +partis qu’à aucun. « C’est impossible, répliqua Vincent ; je +soutiens que c’est entièrement impossible. On ne peut être à +la fois de deux partis. Croyez-le bien ; il serait aussi facile de +se trouver simultanément en deux endroits. Être uni à deux, +c’est n’être uni à aucun. Tenez-le pour certain, mon jeune +ami, les principes antagonistes se corrigent les uns les autres. +C’est un morceau de philosophie dont vous me saurez gré un +jour, quand vous serez plus âgé. — J’ai entendu rapporter, reprit +Sheffield, un fait remarquable qui a lieu en Amérique, et +qui confirme évidemment ce que vous dites, monsieur. Aux +États-Unis les professeurs sont parfois de deux ou trois religions +en même temps, suivant qu’on les considère historiquement, +personnellement ou officiellement. De cette manière, +peut-être arrivent-ils au juste-milieu. » Vincent provoquait +souvent le rire chez les autres, mais il ne comprenait pas lui-même +la plaisanterie, et il ne pouvait jamais voir la différence +entre l’ironie et le sérieux. Il ne sut donc que répondre. +Charles vint à son secours. « Avant le dîner, dit-il, nous nous +amusions à développer une question que vous regarderez, je +le crains, comme un grand paradoxe. Nous soutenions que les +partis sont des choses bonnes, ou plutôt nécessaires. — Vous +ne me rendez pas justice, répondit Vincent, si vous croyez +que telle est ma pensée. Je partage en deux vos paroles : Les +partis ne sont pas choses bonnes, mais choses nécessaires ; ils +ressemblent aux limaçons ; je ne leur envie pas leurs étroites +coquilles ; je n’essaierai pas de m’y loger. — Vous voulez dire, +reprit Carlton, que les partis font notre sale besogne ; ils sont +nos bêtes de somme ; nous ne pourrions avancer sans eux, +mais nous n’avons pas besoin de nous y identifier ; nous pouvons +nous tenir à l’écart. — Cela, dit Sheffield, ressemble à la +doctrine de ces dévots qui soutiennent que c’est un péché de se +livrer à des occupations terrestres, quoiqu’elles soient nécessaires ; +c’est aux méchants à s’y adonner et à travailler pour +les élus. — Il y aura toujours assez de gens qui aimeront à +s’enrôler sous le drapeau d’un parti sans qu’il soit nécessaire +de le leur prescrire, répliqua Vincent ; notre affaire, à nous, +c’est de les mettre à profit, de nous en servir, mais en même +temps de nous tenir à distance. Je crois que tous les partis +renferment du bon, seulement ils vont trop loin. Pour moi, je +fais des emprunts à chacun en particulier, je coopère à tous +en tant qu’ils sont dans le vrai, mais je ne vais pas au delà. +Ainsi je tire le bien de tous, et je fais à tous du bien ; car je +les favorise en ce que chacun a de vrai.</p> + +<p>— M. Carlton va plus loin que vous, monsieur, reprit Sheffield. +Il soutient que l’existence des partis n’est pas seulement +nécessaire et utile, mais encore légitime. — M. Carlton n’est +pas homme à soutenir des paradoxes, repartit Vincent. Je +suppose qu’il ne voudrait pas défendre les opinions extrêmes +qui, hélas ! existent chez nous en ce moment, et qui font tous +les jours de nouveaux progrès. — Je parlais des partis politiques, +reprit Carlton ; mais je suis disposé à étendre ma proposition +aux partis religieux également. — Mais, mon brave +Carlton, répliqua Vincent, l’Écriture condamne les partis religieux. — Certainement, +je ne veux pas m’opposer à l’Écriture, +répondit Carlton, et je parle sauf correction du livre sacré ; +mais je soutiens que, lorsque, n’importe où, une Église ne +décide pas certains points religieux, jusque là elle en laisse la +décision aux individus ; et puisque vous ne pouvez espérer +que tout le monde soit du même sentiment, vous devez vous +attendre à des différences d’opinions. Or, l’expression de ces +différentes opinions par les différentes personnes qui les soutiennent +est ce qu’on appelle un parti. — M. Carlton s’est +montré supérieur, monsieur, sur la thèse générale, avant le +dîner, dit Sheffield ; et maintenait il tire la conséquence que +toutes les fois qu’il y a des partis dans une Église, cette +Église ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Ils sont le résultat +logique du jugement privé ; et plus vous avez de personnes +qui usent du jugement privé, plus vous avez de partis. Vous +êtes donc réduit à cette alternative : Pas de tolérance, ou pas +de partis ; et il vous faut admettre les partis, à moins de refuser +la tolérance. — Sheffield exprime mes idées d’une manière +plus forte que je ne le ferais, reprit Carlton ; mais j’admets +assez ce qu’il dit. Prenez, par exemple, l’Église de Rome ; elle +a décidé bien des points de théologie ; mais il y en a plusieurs +qu’elle n’a pas résolus. Or, sur toutes les questions où il n’y +a pas de décision ecclésiastique, il y a tout de suite un parti +chez les Catholiques Romains ; la décision est-elle enfin portée, +dès ce moment le parti cesse. De là la célèbre dispute des +Dominicains et des Franciscains sur l’Immaculée Conception ; +les deux ordres ont continué à controverser parce que l’autorité +n’avait pas donné de décision dès le principe du débat ; +d’autre part, au contraire, lorsque les Jésuites et les Jansénistes +se disputaient sur la grâce, le Pape décida en faveur +des premiers, et la controverse finit sur-le-champ. — Sans +doute, répondit Vincent, mon bon et digne ami le révérend +Charles Curlion, <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> de Leicester, et jadis lauréat au concours +du prix Irlande, ne préfère pas l’Église de Rome à +l’Église d’Angleterre ? » Carlton se mit à rire : « Vous ne me +suspectez pas sur ce point, je pense, répondit-il. Tout ce que +je dis, c’est que notre Église, d’après sa constitution, admet, +approuve le jugement privé ; et que le jugement privé, tel +qu’on l’applique, renferme nécessairement des partis. Dans +l’Église de Rome, vous trouvez un mince jugement privé qui +admet des partis occasionnels ou locaux ; mais le vaste jugement +privé, qui est en usage chez nous, reconnaît les partis +comme un élément même de l’Église. — Bien, bien, mon cher +Carlton… » répliqua Vincent en fronçant le sourcil et en prenant +un air d’importance, quoiqu’il n’eût rien de particulier +à répondre. « Vous voulez dire, reprit Sheffield, si je vous +comprends, que c’est un acte de sotte hypocrisie de secouer +la tête et de faire de grands yeux à monsieur tel ou tel, parce +qu’il est chef d’un parti religieux, tandis que nous rendons +au Ciel des actions de grâces pour le bienfait de notre Église +pure et réformée. La pureté, en effet, la réforme, l’apostolicité, +la tolérance, toutes ces gloires, tous ces orgueils de l’Église +d’Angleterre font de l’action des partis et de l’esprit de +parti un second bienfait qui devrait également exciter notre +reconnaissance. Les partis forment un de nos plus beaux ornements, +monsieur Vincent. — Une opinion ou un argument +ne perd rien entre vos mains, monsieur Sheffield, reprit Carlton ; +mais ma pensée était simplement que les chefs de parti +ne déshonorent pas l’Église, à moins que lord John Russell ou +sir Robert Peel n’occupent un poste déshonorant dans l’État. — Mon +jeune ami », dit Vincent, en achevant son mouton et +en repoussant son assiette, « mes deux jeunes amis (vu que +Carlton n’est guère plus âgé que Sheffield), puissiez-vous acquérir +un peu plus de jugement. Lorsque vous aurez atteint +mon âge (c’est-à-dire deux ou trois ans de plus que Carlton), +vous apprendrez à mettre de la sobriété en toutes choses. +Monsieur Reding, encore un verre de vin. Voyez cette pauvre +enfant, comme elle chancelle sous son pouding de groseilles ! +allez à son secours, monsieur Sheffield. La vieille femme fait +mieux la cuisine que je ne m’y attendais. Comment votre +viande de boucherie vous arrive-t-elle ici, Carlton ? J’avais +envie de vous apporter un beau brochet que j’ai vu dans +notre cuisine, mais je croyais que vous n’aviez pas les moyens +de le faire cuire. »</p> + +<p>Le dîner fini, la société se leva de table. On alla se promener +dans la prairie. Un autre sujet fut entamé. « Willis de +Saint-George n’était-il pas de vos amis, monsieur Reding ? » +demanda Vincent. Charles tressaillit : « Je l’ai connu un peu… +je l’ai vu plusieurs fois. — Vous savez qu’il nous a quittés, +continua Vincent, et qu’il s’est uni à l’Église de Rome. On +assure maintenant qu’il nous revient. — Triste histoire en tout +cas, reprit Charles ; oui, très-triste, si ceci est vrai. — Vous +voulez dire, repartit Vincent, en le reprenant comme s’il eût +commis une erreur de paroles, vous voulez dire plutôt : dénoûment +heureux ; la seule chose qui lui restât à faire. Vous +savez qu’il a été sur le continent. Tous ceux qui ont du penchant +à se faire papistes devraient faire ce voyage : Carlton, +nous vous y enverrons bientôt. D’ici, les choses paraissent +sous un jour favorable ; là, l’Église de Rome se voit sous son +vrai jour. J’ai fait moi-même ce voyage, et je sais ce qu’il en +est. Quel tas de mendiants dans les rues de Rome et de Naples ! +Quelle saleté ! quelle misère ! Nulle propreté ; absence complète +de comfort ; et puis, quelle superstition ! quel abus de +la véritable gravité évangélique ! Ils se poussent, ils se battent +pendant la messe ; ils bredouillent leurs prières avec la vitesse +du <i lang="en" xml:lang="en">railway</i> ; ils adorent la Vierge comme une déesse ; et ils +voient des miracles à tous les coins de rue. Leurs images sont +épouvantables, et leur ignorance prodigieuse. Eh bien, Willis +a vu toutes ces choses, et je tiens d’autorité sûre, dit-il mystérieusement, +qu’il est entièrement dégoûté de toute cette boutique +et qu’il revient à nous. — Est-il en ce moment en Angleterre ? +demanda Charles. — On dit qu’il est dans le Devonshire +auprès de sa mère, qui, vous le savez peut-être, est +veuve, et à laquelle il a causé bien du chagrin. Pauvre sot, +qui ne voulait pas suivre l’avis de têtes plus mûres que la +sienne ! Un ami me l’envoya un jour ; mais je ne pus rien en +obtenir. Je ne pouvais saisir ses arguments, ni lui les miens. +L’entrevue n’eut aucun résultat. Il a voulu absolument tenter +l’épreuve, et il en est puni. »</p> + +<p>Il y eut un moment de silence ; puis Vincent ajouta : « Je +suppose que Carlton pense que de telles perversions sont aussi +nécessaires que les partis dans l’Église protestante pure ? — Je +ne puis dire, Carlton, que vos paroles me satisfassent, reprit +Charles, et je suis heureux d’avoir la sanction de M. Vincent. +Si les partis politiques rendaient les hommes rebelles, tout +parti politique serait dès lors inexcusable ; ainsi en est-il d’un +parti religieux, s’il mène à l’apostasie. — Les Whigs, vous le +savez, repartit Sheffield, furent accusés, dans la dernière +guerre, d’être pour Bonaparte ; les accidents de ce genre ne +peuvent atteindre les règles générales ni les coutumes établies. — Eh +bien, malgré cela, reprit Charles, je ne puis croire +que les motifs qui justifient les partis politiques excusent les +partis religieux. A mon avis, se faire chef d’un parti religieux, +c’est quelque chose de méprisable. — Loyola et saint Dominique +étaient-ils méprisables ? demanda Sheffield. — Ils avaient, +eux, la sanction de leurs supérieurs, répondit Charles. — Reding, +vous êtes certainement sévère pour les partis, dit Carlton ; +un homme, individuellement, peut écrire, prêcher et +publier ce qu’il croit être la vérité sans commettre de faute ; +pourquoi donc commence-t-il à avoir tort lorsqu’il fait cela +avec d’autres ? — Les manœuvres d’un parti, répondit Charles, +déshonorent la vérité. — Ne vous rappelez-vous plus l’histoire ? +reprit Carlton ; n’y voyons-nous pas Athanase en lutte contre +le monde entier, et le monde entier luttant contre Athanase ? — Alors, +répliqua Charles, je dirai seulement qu’un homme +de parti doit se tenir bien au-dessus ou bien au-dessous du +vulgaire. — Ici encore, je ne saurais partager votre idée ; vous +supposez qu’un chef de parti a la conscience de ce qu’il fait, +et qu’ayant cette conscience il peut être, selon vos paroles, +bien au-dessus ou bien au-dessous du vulgaire ; mais quel +besoin a-t-il de se dire à lui-même qu’il forme un parti ? — Voilà +qui est plus difficile à concevoir, s’écria Vincent, que +toute autre opinion qui ait été avancée cette après-midi. — Il +n’y a pas de difficulté, répondit Carlton. Prétendriez-vous +qu’il n’y eût qu’un seul moyen d’obtenir de l’influence ? Évidemment, +il y a une influence qui n’a pas conscience d’elle-même. — Je +croirais aussi volontiers, repartit Vincent, que la +beauté ignore ses charmes. — C’est là une pensée mesquine. +Un homme est assis dans sa chambre et il écrit ; ne peut-il +pas ignorer ce qu’on pense de lui ? — Je croirais ceci encore +moins, appuya Vincent ; la beauté est un fait ; l’influence est +un effet. Les effets supposent des agents ; une action suppose +une volonté, une conscience. — Il y a différents modes d’influence, +fit observer Sheffield ; l’influence est souvent spontanée +et presque fatale. — Comme la lumière sur la face de +Moïse, ajouta Carlton. — On dit que Bonaparte avait un sourire +irrésistible, reprit Sheffield. — Qu’est-ce que la beauté +elle-même, sinon une influence spontanée ? continua Carlton ; +ne vous rappelez-vous pas « la jeune et aimable Lavinia » de +Thompson ? — Eh bien, messieurs, s’écria Vincent, lorsque je +serai chancelier, je donnerai un prix pour un essai sur « l’Influence +morale, ses espèces et ses causes », et c’est à M. Sheffield +qu’il sera décerné ; quant à Carlton, il sera mon professeur +de poésie lorsque je serai la Convocation. »</p> + +<p>Vous allez dire, cher lecteur, que nos amis firent une bien +courte promenade sur la colline, si nous vous annonçons qu’ils +rentraient déjà, en baissant la tête, sous la petite porte du +cottage. Mais la <i lang="la" xml:lang="la">littera scripta</i>, dans sa précision, abrége merveilleusement +la vagabonde <i lang="la" xml:lang="la">vox emissa</i>, et il y eut peut-être +d’autres choses dites dans la conversation, dont l’histoire n’a +pas daigné fixer le souvenir. En tout cas, nous sommes obligé +d’introduire de nouveau nos amis dans la salle où ils avaient +pris leur repas, et où ils trouvèrent le thé tout préparé et la +bouilloire déjà sur la table. Le pain et le beurre étaient excellents, +et ils en firent justice comme s’ils ne venaient pas de +dîner. « Je vois que vous conservez votre thé dans des boîtes +d’étain, dit Vincent ; je préfère le cristal. N’épargnez pas le +thé, monsieur Reding : généralement les hommes d’Oxford +n’ont pas de reproche à se faire sur ce point. Lord Bacon dit +que le premier et le meilleur jus du raisin, de même que le +premier, le plus pur et le meilleur commentaire sur l’Écriture, +n’est pas pressé ni extrait par force, mais qu’il provient d’une +exsudation naturelle. C’est ce qui a lieu en Italie de nos jours ; +et l’on appelle ce jus <i lang="it" xml:lang="it">lagrima</i> ; ainsi en est-il du thé et +du café. Prenez-en une grande quantité, versez-y de l’eau, +retirez la liqueur ; retirez-la tout de suite, ne la laissez +pas se reposer, elle devient un poison. Je suis grand amateur +de thé ; le poëte l’a dit avec raison : « Il réjouit, mais il n’enivre +pas. » Il a parfois un singulier effet sur mes nerfs ; il me +fait siffler ; c’est ce que l’on m’assure ; mais je ne m’en suis +jamais aperçu. Parfois aussi il a un effet dyspeptique. Je trouve +qu’il ne faut pas le prendre trop chaud. Nous autres Anglais, +nous buvons nos liqueurs trop chaudes. Ce n’est pas le défaut +des Français ; non, certes. En France, dans l’intérieur du pays, +on ne peut avoir pour son déjeuner que du vin acide et des +raisins ; c’est un autre extrême, et il m’a jadis terriblement +éprouvé. Cependant les acides ont également sur certaines +personnes un effet agréable et sédatif, la limonade surtout. +Mais rien ne me va aussi bien que le thé. Carlton, continua-t-il +mystérieusement, connaissez-vous le remède préventif de +feu le docteur Baillie contre la flatulence que produit le thé ? +Et vous, monsieur Sheffield ? » Tous les deux répondirent négativement. — Des +fleurs de camomille : un peu de camomille, +pas beaucoup. Quelques personnes mâchent de la rhubarbe, +mais un peu de camomille dans le thé n’est pas +perceptible. Ne faites pas la grimace, monsieur Sheffield ; je +dis un peu ; un peu de chaque chose, et c’est parfait : <i lang="la" xml:lang="la">ne quid +nimis</i>. Évitez les extrêmes. Ainsi en doit-il être du sucre. +Monsieur Reding, vous en mettez trop dans votre thé. J’établis +cette règle : le sucre ne devrait pas être un élément substantif +dans le thé, mais un adjectif ; le thé a une âpreté naturelle : +le sucre n’a pour but que de la faire disparaître ; son emploi +est négatif. Quand il y entre au delà, c’est trop. Eh bien, Carlton, +il est temps que je voie après mon cheval. Je crains que pour +lui cette après-midi n’ait pas été aussi agréable que pour +moi. Je me suis fort amusé dans votre villa suburbaine. Quelle +délicieuse lune ! mais j’ai un bout de chemin assez dur à parcourir. +Je n’ose pas galoper sur les ornières à cause des carrières +de sable qui sont près de la route. Monsieur Sheffield, +faites-moi le plaisir de me montrer le chemin de l’écurie. Au +revoir, Carlton ; bonsoir, monsieur Reding. »</p> + +<p>Lorsqu’ils furent seuls, Charles demanda à Carlton, s’il +croyait réellement que les chefs actuels du Mouvement d’Oxford +fussent exempts de l’esprit de parti. « Il ne faut pas vous +méprendre sur mon opinion, répondit le <i>tuteur</i> ; je ne connais +pas très-bien ces messieurs, mais je sais que ce sont des +hommes d’un grand mérite et d’un caractère élevé ; et je veux +les juger avec toute la faveur possible. Ils sont attaqués déloyalement, +c’est un fait. Ainsi, ils sont accusés de vouloir +faire de la parade, de viser à l’influence et au pouvoir, d’aimer +l’agitation, et que sais-je ? Je ne puis nier que certains +de leurs actes n’aient une apparence fâcheuse et ne donnent +un caractère plausible à ces reproches. Je voudrais qu’en certaines +occasions ils eussent agi autrement. Je pense, toutefois, +qu’il est de toute justice de se dire que l’existence des partis +n’est pas leur faute. Ils ne font que revendiquer leurs droits +de naissance comme Protestants. Lorsque l’Église ne parle +pas, d’autres veulent parler à sa place ; et les hommes instruits +ont plus que personne le droit de le faire. De même, lorsque +des hommes instruits prennent la parole, d’autres veulent +les entendre ; et c’est ainsi que la formation d’un parti est +plutôt le fait de ceux qui suivent, que de ceux qui sont à la +tête. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c3">CHAPITRE III.<br> +Une conversion.</h3> + + +<p>Sheffield avait quelques amis à Chalton, village voisin, chez +un <i lang="en" xml:lang="en">scholar</i> de Saint-Michel, qui y possédait une petite cure et +un presbytère. L’un d’entre eux était également connu de +Charles ; c’était notre ami White, qui préparait son examen, +et qui, durant les six derniers mois, s’était efforcé de regagner +le temps qu’il avait gaspillé pendant ses premières années à +Oxford. Charles, depuis leur première rencontre, l’avait perdu +de vue, ou à peu près, et à cette époque de leur vie, un temps +si considérable ne pouvait s’écouler sans modifier leurs caractères +en bien ou en mal, peut-être aussi des deux manières à +la fois. Carlton et Charles, qui étaient souvent restés seuls à +cause des courses fréquentes de Sheffield à Chalton, rentraient +un soir de leur promenade, lorsqu’ils trouvèrent sur leur +chemin White, qui revenait d’Oxford, où il avait été faire une +visite à M. Bolton. A peine avaient-ils fait quelques pas +qu’ils furent rejoints par Sheffield et le ministre de Chalton, +M. Barry ; et la société se trouva alors composée de cinq personnes.</p> + +<p>« Ainsi vous allez perdre Upton ? disait Barry à Reding ; +c’est un excellent <i>tuteur</i> ; vous aurez de la peine à vous en +passer. Qui le remplace ? — Nous l’ignorons, répondit Charles ; +le Principal fera, probablement, venir de l’intérieur du pays +un des jeunes <span lang="en" xml:lang="en">fellows</span>. — Oh ! mais vous ne retrouverez pas +un homme comme Upton, dit Carlton ; il connaissait si parfaitement +sa matière ! Son cours sur Agricola, de l’avis de vos +messieurs, aurait pu être publié. C’était un commentaire magistral, +minutieux et vif sur le texte, qu’il envisageait sous +tous les rapports. — Oui, c’était là qu’il brillait, reprit Charles ; +cependant il ne surchargeait pas ses cours, et il ne disait rien +qui ne fût utile et nécessaire. — Il a obtenu un gros bénéfice, +dit Barry, et de plus un presbytère parfaitement approprié et +tout neuf, qui n’est qu’à une heure de Londres par le chemin +de fer. — Et 500 livres sterling, ajouta White ; c’est ce que +m’a dit M. Bolton, qui a été voir la cure. C’est dans le voisinage +de ma future résidence ; le pays est fort beau, et il y a +plusieurs bonnes maisons aux alentours. — On dit qu’il va +épouser la fille du doyen de Selsey, reprit Barry ; Miss Juliette, +la treizième, une fort jolie personne. Connaissez-vous la famille ? — Oui, +répondit White, je les connais tous ; c’est une +famille charmante ; madame Bland est une délicieuse femme, +pleine de distinction. C’est une bonne fortune pour moi d’être +sous la juridiction du doyen. Je pense que nous nous entendrons. — C’est +un homme instruit, ajouta Barry ; ses discours +sont toujours bien écrits. En son temps, il avait un nom connu +à Cambridge. — Mais dites donc, White, s’écria Sheffield, est-ce +qu’il n’a pas écrit dernièrement contre vos amis d’Oxford ? — Mes +amis ! répondit White, qui voulez-vous dire ? Il a écrit +contre les partis et les chefs de parti ; et c’est avec raison, je +pense. Oh ! oui, il faisait allusion au pauvre Willis et à certains +autres. — Il y avait plus que cela, reprit Sheffield ; il s’est +élevé contre certains discours et certaines pratiques qui ont eu +lieu à Sainte-Marie. — Eh bien, quant à moi, franchement, je +ne saurais approuver tout ce qu’on prêche du haut de cette +chaire, dit White. Je sais, comme un fait positif, que Willis se +plaît à rapporter à ce qu’il a entendu dans cette chapelle ses +penchants au Papisme. — Je voudrais que prédicateurs et auditeurs, +reprit Barry, s’en allassent tous ensemble une bonne +fois ; alors, nous aurions enfin le calme nécessaire pour nous +livrer aux véritables études de l’Université. — Prenez garde à +vos paroles, Barry, dit Sheffield ; vous exceptez sans doute les +personnes présentes ? Vous, White, vous êtes bien, je pense, +dans la catégorie des auditeurs ? — Moi ! s’écria White ; pas du +tout. Je suis allé jadis, comme la plupart des étudiants, à +Sainte-Marie pour entendre le prédicateur ; mais je crois qu’il +est souvent peu judicieux, qu’il frise même l’erreur. La tendance +de ses discours, c’est de nous faire prendre en aversion +notre propre Église. — Si ma mémoire ne me trompe, reprit +Sheffield, il me semble qu’un de mes amis m’a soutenu contre +notre Église des propositions dix fois aussi fortes qu’un prédicateur +quelconque l’ait jamais fait dans Oxford. — Vous voulez +parler de moi, répliqua White avec chaleur ; vous m’avez +très-mal compris. J’ai toujours été fort dévoué à l’Église d’Angleterre. +Vous ne m’avez jamais entendu dire la moindre chose +qui ne s’alliât pas avec l’attachement le plus ardent pour elle. +C’est vrai, je n’ai jamais nié les droits de l’Église romaine à +être une branche de l’Église catholique, je ne le nierai jamais ; +cela est tout à fait une autre question ; il y a bien des choses +que nous pouvons emprunter avec beaucoup d’avantage aux +Papistes ; mais j’ai toujours aimé et j’espère vénérer toujours +ma propre mère, l’Église de mon baptême. »</p> + +<p>La figure de Sheffield prit une singulière expression, et +personne ne dit mot. White continua, tâchant de garder un +air d’indifférence : « Il est remarquable que M. Bolton, qui, +quoique laïque et non théologien, est un homme sensé, pratique +et clairvoyant, n’a jamais aimé cette chaire ; il a toujours +prophétisé qu’il n’en sortirait rien de bon. » Comme le silence +continuait, White se mit à attaquer Sheffield. « Je vous défie, +dit-il avec une affectation de gaieté, de prouver ce à quoi vous +avez fait allusion ; c’est honteux ! Il est aisé de parler contre +les autres, de les appeler des hommes peu judicieux, extravagants, +et que sais-je ? Vous êtes la seule personne… — Bien, +bien, très-bien, mon ami, répliqua Sheffield ; nous ne faisons +que vous canoniser, et je représente l’avocat du diable. »</p> + +<p>Charles désirait avoir quelques renseignements sur Willis ; +il détourna donc le courant des idées de White, en lui demandant, +après s’être approché de lui, s’il y avait quelque chose +de vrai dans ce que Vincent lui avait raconté plusieurs semaines +auparavant. White avait-il eu récemment des nouvelles +de Willis ? White ne savait presque rien de positif sur ce jeune +homme, et ne pouvait affirmer si ce bruit était vrai ou faux. +Ce qu’il y avait de sûr, c’est que Willis était de retour du continent +et qu’il vivait dans sa famille. Il ne s’était donc pas livré +à l’Église de Rome, soit comme étudiant en théologie, soit +comme novice ; mais White ne pouvait en dire davantage. Autre +chose cependant : il avait appris, et le fond d’une lettre qu’il +avait reçue de Willis lui-même corroborait ce rapport ; il avait +appris qu’il était très-prononcé sur ce point, que l’Église de +Rome et l’Anglicanisme forment deux religions différentes ; +que ces deux religions, nous ne pouvons les amalgamer ensemble ; +qu’il nous faut être ou Romains ou Anglicans, mais +que nous ne pouvons être ni Anglo-Romains, ni Anglo-Catholiques. +« Voilà ce qu’un ami m’a rapporté, continua White. +Quant à la lettre que Willis m’a écrite, je ne puis comprendre +tout à fait sa pensée ; mais il y parle longuement de la nécessité +de la foi pour devenir catholique. Il dit que personne ne +devrait passer à l’Église de Rome pour ce seul motif, qu’il +croit l’aimer davantage ; que lui, Willis, a vu par expérience +que nul ne peut vivre rien que de sentiment ; que tout le système +du culte dans l’Église romaine est différent du nôtre ; +bien plus, que la véritable idée du culte, l’idée de la prière, +que la doctrine de l’intention elle-même, considérée dans toutes +ses parties, constitue une nouvelle religion. Il ne parle pas +de lui-même d’une manière positive ; mais il dit, en général, +que tout cela pourrait être cause d’un grand découragement +pour un converti et le faire revenir sur ses pas. En somme, le +ton de sa lettre est celui d’un homme désappointé, et qu’on +pourrait ramener aisément : au moins telle a été mon impression. — J’admets +bien qu’il est plus triste ; mais il est aussi +plus sage, reprit Charles ; j’ignorais qu’il eût en lui cette qualité. +Il y a dans tout cela plus de bon sens qu’une personne +aussi excitable qu’il me paraissait être ne peut ordinairement +en montrer ; mais en même temps, il n’y a rien qui prouve +de sa part le regret de s’être converti. — Je vous l’ai accordé, +répondit White ; toutefois l’effet de sa lettre est d’empêcher +d’autres de le suivre, en mettant des obstacles dans leur chemin ; +et d’ailleurs, il nous faut rattacher tout ceci au fait de +son retour dans sa famille. » Charles réfléchit un instant. « Le +témoignage de Vincent, reprit-il, est la confirmation ou la +simple exagération de ce que vous venez de dire ; cela dépend +de la source où il a puisé ses renseignements. » Il se dit ensuite +à lui-même : « White, également, a plus de sagesse que +je n’aurais cru ; il a parlé de Willis avec beaucoup de bon +sens. Que lui est-il arrivé ? »</p> + +<p>Nos voyageurs parvinrent bientôt à un endroit où la route +formait deux sentiers, et tandis que les deux habitants de +Chalton prenaient à droite, Carlton et ses élèves tournèrent +à gauche. Un peu plus loin, le <i>tuteur</i> se sépara de Charles +et de Sheffield, et les deux amis atteignirent leur cottage juste +à temps pour voit le coucher du soleil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c4">CHAPITRE IV.<br> +Le célibat dans l’Église anglicane.</h3> + + +<p>Quelques jours après, Carlton, Sheffield et Reding s’entretenaient +en plein air, après le dîner, sur le compte de White. +« Comme il est changé, disait Charles, depuis que je l’ai vu +pour la première fois ! — Changé ! s’écria Sheffield ; il était +jadis enjoué comme un petit chat, il est devenu triste et ennuyeux +comme une vieille chatte. — Il est changé en mieux, +reprit Charles ; sa conversation a maintenant quelque chose de +sensé et de ferme, mais il n’était guère sage il y a deux ans. Il +étudie aussi avec beaucoup d’ardeur. — Il a quelque raison de +le faire, mon cher, car il est terriblement en retard. Mais il y a +une autre cause à son ardeur ; peut-être la connaissez-vous ? — Moi ? +non, en vérité. — Je croyais que vous la saviez, reprit +Sheffield. Vous avez certainement entendu dire qu’il est +fiancé à une demoiselle d’Oxford ! — Fiancé ! quelle absurdité ! — Je +ne vois pas cela du tout, mon cher Reding, repartit +Carlton. White en a bien le moyen ; il a une bonne cure en +perspective ; et, de plus, il ne perd pas son temps, de cette +manière, ce qui est important dans la vie, où on le prodigue +si souvent. White se trouvera bientôt établi, selon toute la +force du mot, dans ses idées, dans sa vie, dans sa carrière. ».</p> + +<p>Charles ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise. Il se rappelait +que lors de sa première rencontre avec White, celui-ci +s’était montré un très-ardent défenseur du célibat ecclésiastique. +Carlton et Sheffield se mirent à rire. « Eh ! pensez-vous, +dit le premier, qu’un jeune homme de dix-huit ans puisse +avoir une opinion sur un tel sujet, ou qu’il se connaisse assez +pour prendre une résolution dans son propre cas ? En toute +justice, peut-on regarder un homme comme invinciblement +lié à toutes les opinions et à toutes les paroles extravagantes +qu’il a émises au sortir de l’école ? — White avait lu quelque +livre exalté, reprit Sheffield, où il avait vu quelque belle +nonne sculptée sur le jubé d’un sanctuaire, et il avait été séduit +par le roman, comme d’autres l’ont été et le sont encore. — Ne +croyez-vous pas, dit Carlton, que tous ces braves garçons +qui, à cette heure, sont si pleins de « la pureté sacerdotale », +de la « béatitude angélique » et du reste, seront tous, +depuis le premier jusqu’au dernier, mariés d’ici à dix ans ? — J’accepterais +le pari, reprit Sheffield, que l’un se prononcera +de bonne heure, un autre plus tard, mais qu’il y a un temps +marqué pour tous. Dix ou douze années écoulées, comme dit +Carlton, et nous trouverons A. B. dans un vicariat, l’heureux +père de dix enfants ; C. D. faisant une cour assidue à un objet +chéri, jusqu’à ce qu’un bénéfice lui arrive ; E. F. dans sa lune +de miel ; G. H. favorisé de deux jumeaux par M<sup>me</sup> H ; I. K. +tout transporté de bonheur, parce qu’il vient d’être accepté ; +quant à L. M., il peut rester ce que Gibbon appelle « une +colonne au milieu des ruines », et colonne très-chancelante. — Croyez-vous +donc, répliqua Charles, que les hommes pensent +si peu ce qu’ils disent ? — Vous prenez les choses trop au +sérieux, Reding, repartit Carlton ; qui ne change pas d’opinions +de vingt à trente ans ? Un jeune homme entre dans la +vie avec les idées de son père ou de son <i>tuteur</i> ; mais il finit +par les changer, tôt ou tard, pour les siennes propres. Plus il +est modeste et timide, plus il est crédule, et plus longtemps il +parle le langage des autres ; mais la force des circonstances ou +la vigueur de son esprit l’oblige infailliblement, à la fin, à +avoir un esprit à lui, supposé qu’il ait quelque valeur. — Mais +je soupçonne, dit Reding, que la dernière génération, +celle des pères comme celle des <i>tuteurs</i>, n’avait pas des idées +très-exaltées sur le célibat ecclésiastique. — Souvent les circonstances, +répondit Carlton, nous imposent des opinions que +nous suivons pendant un temps. — Eh bien, j’honore les hommes +qui portent leurs habits de famille ; je ne respecte pas du +tout ceux qui commencent par les modes étrangères, et qui +ensuite les abandonnent. — Quelques années de plus, reprit +Carlton en souriant, rendront votre jugement moins sévère. — Je +n’aime pas les bavards, continua Charles ; je crois, j’espère +ne les aimer jamais. — Je sais bien ce qu’il y a au fond +de tout ceci, reprit Sheffield ; mais je ne puis rester plus longtemps ; +il faut que je rentre pour étudier. Reding aime trop +le commérage. — Qui bavarde autant que vous ? répliqua +Charles. — Mais je parle vite, quand je bavarde, riposta +Sheffield, et je fais beaucoup de besogne ; puis je me tais. +Mais vous, vous parlez fastidieusement, et vous rêvez, et +vous soupirez, et vous parlez encore. » Ce disant, il les +quitta.</p> + +<p>« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda Carlton. Charles +rougit un peu et se mit à rire : « Carlton, répondit-il, vous +êtes un homme à qui je confie des choses que je ne dirais pas +à d’autres ; quant à Sheffield, il s’imagine qu’il a trouvé cela +de lui-même. » Son <i>tuteur</i> le regarda vivement et avec un air +de curiosité. « Je suis honteux de moi-même, continua Charles +en riant et paraissant confus ; je vous ai fait croire que j’avais +quelque chose d’important à vous communiquer, tandis que, +en réalité, je n’ai rien. — Alors, parlez ouvertement. — A dire +vrai… Non, réellement, c’est trop absurde. Je me suis moqué +de moi-même. » Il fit quelques pas pour s’en aller ; puis il revint. +« Eh bien, reprit-il, voici le fait : Sheffield s’imagine que +j’ai moi-même un secret penchant pour… le célibat. — Un +penchant pour qui ? demanda le <i>tuteur</i>. — Un penchant pour +le célibat. » Il y eut un moment de silence, et la figure de +Carlton changea un peu. « Oh ! mon cher ami, dit-il avec bienveillance, +vous êtes donc un des leurs ; mais tout cela passera. — Peut-être, +répondit Charles : je n’insiste pas sur cette +matière. C’est Sheffield qui m’en a fait parler. » Une différence +réelle de sentiments et de vues venait évidemment +d’être exprimée par les deux amis, très-sympathiques d’ailleurs, +et très attachés l’un à l’autre. Il y eut un silence de +quelques secondes.</p> + +<p>« Vous êtes ordinairement un jeune homme très-sensé, Reding, +reprit Carlton ; je suis surpris que vous adoptiez cette +opinion. — Ce n’est pas chez moi une opinion nouvelle, répondit +Charles ; vous allez sourire, mais je l’avais dès l’école, n’étant +encore qu’un enfant, et j’ai toujours pensé depuis lors +que je ne me marierais jamais ; non que ce sentiment n’ait +pas eu d’intermittence, mais c’est l’état habituel de mon esprit. +Mes pensées, en général, sont tournées de ce côté-là. Si +je me mariais, je redouterais le châtiment de Thalaba<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. » +Carlton mit sa main sur l’épaule de Charles et la secoua doucement : +« Reding, dit-il, cela me surprend. » Puis, après un +court silence : « J’ai toujours pensé que le célibat et le mariage +étaient bons chacun à sa manière. Dans l’Église de +Rome, je le vois, le célibat produit un grand bien ; mais, +soyez-en convaincu, mon cher ami, vous faites une grosse +bévue si vous voulez introduire le célibat dans l’Église anglicane. — Il +n’y a rien contre le célibat dans le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, ni +dans les Articles, répliqua Charles. — C’est possible ; mais +l’esprit, l’organisation et le travail de notre Église y sont entièrement +contraires. Par exemple, nous n’avons pas de monastères +pour secourir les pauvres ; et si nous en avions, je +pense que dans l’état où sont les choses, une femme de ministre +serait, par son utilité pratique et réelle, infiniment supérieure +à tous les moines qui ont jamais porté tonsure. Je vous +l’avoue, je crois que l’évêque d’Ipswich est presque justifié +lorsqu’il établit que nul, sinon les ministres mariés, n’aura, +de sa part, des chances pour son avancement. J’approuve aussi +l’évêque d’Abingdon, qui s’est fait une règle d’accorder en +dot ses meilleurs bénéfices aux demoiselles les plus vertueuses +de son diocèse. » Carlton avait parlé avec plus d’énergie +qu’à l’ordinaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Dans un poëme de Southey intitulé <i>Thalaba</i>, ce héros trouve sa femme +morte le jour même de ses noces.</p> +</div> +<p>Charles répondit qu’il n’avait pas envisagé l’à-propos ou la +possibilité de la chose, qu’il avait seulement songé à ce qui lui +avait paru le meilleur en soi, et à ce qu’il ne pouvait s’empêcher +d’admirer. « Je n’ai pas parlé du célibat ecclésiastique, +fit-il observer, mais du célibat en général. — Le célibat n’a +pas de place dans nos idées ni dans notre système de religion, +croyez-moi, dit le <i>tuteur</i>. Il est indifférent qu’il y ait quelque +chose de contraire dans les Articles ; la question ne roule pas +sur des règles formelles, mais sur ceci : l’esprit de l’Anglicanisme +n’est-il pas tout à fait en désaccord avec cette discipline ? +L’expérience de trois siècles est certainement suffisante +comme preuve ; si nous ne connaissons pas le caractère de +notre religion au bout de ce temps, quand le connaîtrons-nous ? +Il y a des formes de religion dont toute l’existence n’a +pas eu cette durée. Or, examinez les cas de célibat par amour +du célibat dans cette période, et quelle en sera la somme totale ? +Il y a quelques exemples ; mais Hammond lui-même, +qui mourut célibataire, fut sur le point de se marier pour répondre +au désir de sa mère. D’autre part, si vous cherchez les +types de notre Église, pouvez-vous en désigner de plus vrais +que leurs excellences mariées, le profond Hooker, le pieux +Taylor et Bull le controversiste ? Le premier de tous les primats +réformés était marié. Pole et Parker personnifient d’une +manière frappante les deux systèmes, le romain et l’anglican. — Eh +bien, répondit Charles, il me paraît qu’il est aussi tyrannique +de contraindre au mariage que d’obliger au célibat, +et c’est ce à quoi vous poussez réellement. Vous me dites que +quiconque ne se marie pas est une brebis noire. — Ce n’est +pas pour vous une difficulté pratique en ce moment ; personne +ne vous demande d’aller précisément, à cette heure, entreprendre +le voyage du <i>Célibataire</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> avec Aristote en main et +la liste de classe<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> en perspective. — Excusez-moi, mon cher +Carlton, si je vous ai dit quelque folie ; vous ne supposez pas +que je discute avec d’autres sur de pareils sujets. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Roman anglais dont le héros court le monde à la recherche d’une femme.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> La liste de classe (<i lang="en" xml:lang="en">class-list</i>) c’est-à-dire la liste de ceux qui ont réussi +dans leur examen ; elle est divisée en quatre catégories, selon le mérite des candidats +reçus.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c5">CHAPITRE V.<br> +Le célibat est-il contre nature ?</h3> + + +<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à l’habitation de Carlton, +où se trouvaient précisément les livres que Charles avait plus +particulièrement à étudier alors ; et ils firent, avant d’entrer, +deux ou trois tours sous de beaux hêtres plantés devant +la maison. « Expliquez-moi, Reding, car je ne vous comprends +pas, dit le <i>tuteur</i>, quelles sont vos raisons pour admirer un +état qui, évidemment, est contre nature. — N’en parlons pas +davantage, mon cher Carlton, répondit Charles, j’arriverais à +faire rire de moi. Laissons, je vous prie, toutes choses en +paix, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. » Il était clair qu’un +sentiment pénible s’agitait en lui ; les paroles et le ton étaient +trop sérieux pour la circonstance. Carlton comprit également +que la question qui, tout d’abord, lui avait paru secondaire, +était au fond plus importante ; sans cela, il n’y aurait pas mis +tant d’insistance, selon le désir de Charles. « Non, reprit-il ; +puisque nous sommes sur cette matière, permettez-moi de +connaître votre opinion. Il a été dit, dès l’origine : « Croissez +et multipliez » ; donc le célibat est contre nature. — Surnaturel, +repartit Charles en souriant. — N’est-ce pas là un mot vide de +sens ? objecta Carlton. Butler nous apprend qu’il y a une analogie +entre la nature et la grâce ; autrement, vous pourriez +comparer le paganisme à la nature ; et, partout où le paganisme +lui est contraire, soutenir qu’il est surnaturel. Les convulsions +des Wesleyens sont en dehors de la nature ; pourquoi +ne pas les appeler surnaturelles ? — Je crois, répliqua Charles, +que nos théologiens, ou au moins quelques-uns d’entre eux, +sont ici pour moi : Jérémie Taylor, par exemple. — Vous ne +m’avez pas expliqué ce que vous entendez par le mot surnaturel, +Charles, j’ai besoin, vous le savez, de connaître votre pensée. — Il +me paraît que le christianisme, étant la perfection de +la nature, lui ressemble et en diffère en même temps ; il lui +ressemble là où il est le même et autant qu’elle ; il en diffère +là où il est autant et plus qu’elle. J’entends par surnaturel la +perfection de la nature. — Donnez-moi des exemples. — Des exemples, +en voici : Notre-Seigneur dit : « Vous avez appris +qu’il a été dit des temps anciens… mais <i>moi</i> je vous dis » ; +ce contraste entre les deux membres de phrase indique la voie +plus parfaite, ou l’Évangile… « Il est venu non pour détruire +la loi, mais pour l’accomplir… » Je ne puis me rappeler tout de +suite… Ah ! voici encore un cas applicable au sujet ; Notre-Seigneur +abolit la permission qui avait été donnée aux Juifs +à cause de la dureté de leurs cœurs. — Cet exemple ne va +pas tout à fait à la question, mon ami ; car les Juifs, dans +leurs divorces, étaient tombés au-dessous de la nature. « Que +l’homme ne sépare pas… » telle fut la règle dans le paradis. — Cependant, +il est certain que l’idée d’un Apôtre non marié, +chaste, vivant dans le jeûne et le dénûment, et à la fin martyr, +est une idée plus haute que celle d’un des anciens Israélites, +assis sous sa vigne et son figuier, regorgeant de biens +temporels, et entouré de ses enfants et de ses petits-enfants. +Je ne condamne ni Gédéon ni Caleb ; je développe saint Paul. — Le +cas de saint Paul est un cas tout particulier. — Mais il +établit lui-même la maxime générale qu’il est « bon » pour tout +homme de demeurer comme il était lui-même. — Nous arrivons +maintenant à une question de critique : que veut dire le +mot « bon » ? Je puis croire qu’il signifie « avantageux », et +ce que dit l’Apôtre touchant « les misères présentes » confirme +cette interprétation. — Je n’en viendrai pas à une question de +critique, reprit Charles ; mais prenez ce texte : « Ma mère m’a +conçu dans l’iniquité. » Ces paroles ne montrent-elles pas que, +en dehors et par-dessus la doctrine du péché originel, il y a, +pour ne pas dire pis, grand risque que le mariage ne conduise +au péché les personnes engagées dans cet état ? — Mon cher +Reding, répondit Carlton étonné, vous donnez dans le Gnosticisme. — Non +pas sciemment. Comprenez ce que je veux dire ; +ce n’est pas un sujet sur lequel je puisse parler ; mais, sans +vouloir soutenir que les personnes mariées doivent pécher (ce +qui serait du Gnosticisme), il me paraît qu’il y a danger de pécher. +Permettez-moi de ne rien ajouter sur cette matière.</p> + +<p>— J’ai toujours eu pour principe, reprit le <i>tuteur</i>, après avoir +réfléchi un moment, de considérer le Christianisme comme +ayant pour fin la perfection de l’homme tout entier, en tant +que corps, âme et esprit. Ne vous méprenez pas sur le sens +de mes paroles. Les Panthéistes disent le corps et l’intelligence, +laissant de côté le principe moral ; mais, moi, je dis +l’esprit aussi bien que l’intelligence. L’esprit, principe de la +foi religieuse ou de l’obéissance, doit être le principe maître ; +l’<i>hegemonicon</i>. A l’esprit sont soumis l’intelligence et le corps, +mais comme cette suprématie n’implique pas le mauvais +usage, l’esclavage de l’intelligence, elle n’implique pas non +plus celui du corps ; l’intelligence et le corps doivent être bien +traités. — Pour moi, au contraire, répliqua Charles, je pense +que cette suprématie implique, dans un certain sens, l’esclavage +de l’intelligence et celui du corps en même temps. +Qu’est-ce que la foi, sinon la soumission de l’intelligence ? Et, +de même que « toute haute pensée est retenue captive », ainsi +il nous est expressément recommandé de réduire le corps en +servitude. L’intelligence et le corps sont bien traités, lorsqu’ils +sont traités de manière à devenir les instruments du principe +souverain lui-même. — Voilà ce qui, pour moi, est contre +nature, dit Carlton. — Et c’est ce que j’entends par surnaturel, +répliqua Charles avec un peu de vivacité. — Mais comment +donc est-ce une chose surnaturelle, ou une addition à la +nature, que d’en détruire une partie ? demanda Carlton. » Charles +était embarrassé. C’était, dit-il, une voie vers la perfection ; +mais il croyait que la perfection n’aurait lieu qu’après la mort. +Notre nature ne pouvait être parfaite avec un corps corruptible ; +le corps était traité ici-bas comme un corps de mort. +« Eh bien, Charles, reprit Carlton, d’après moi, vous faites du +Christianisme une religion très-différente de celle que notre +Église admet. » Et il se tut un moment.</p> + +<p>« Voyez donc, continua-t-il, comment pouvons-nous nous +réjouir dans le Christ, comme ayant été rachetés par lui, si +nous sommes dans cette espèce d’état de tristesse et de pénitence ? +Que n’a pas dit saint Paul sur la paix, l’action de grâces, +la confiance, le bonheur, et le reste ! Les choses anciennes +sont passées ; la loi judaïque est détruite ; le pardon et la paix +sont venus : voilà l’Évangile. — Ne pensez-vous donc pas, dit +Charles, que nous devons nous attrister pour les fautes dans +lesquelles nous sommes entraînés chaque jour, et pour les +péchés plus graves que nous pouvons avoir commis de temps +à autre ? — Sans doute ; c’est ce que nous faisons dans les +prières du matin et du soir, et dans le service de la communion. — Bien ; +mais supposez qu’un jeune homme, comme il +arrive si souvent, ait négligé ses devoirs religieux, et qu’il ait +en même temps sur la conscience tout un fardeau de péchés, +de péchés abominables ; pensez-vous, lorsqu’il revient à un +nouveau genre de vie et qu’il va à la communion, qu’il soit +pardonné tout de suite en disant tout simplement son <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>, +en le disant même avec cette contrition que les grands +pécheurs devraient avoir ? Pensez-vous qu’il n’ait plus rien à +craindre touchant ses fautes passées ? — Je dirais oui, répondit +Carlton. — Vraiment ? reprit Charles tout pensif. — Il va sans +dire, ajouta Carlton, que je le suppose réellement contrit ou +pénitent. Sa conduite future prouvera s’il l’est ou s’il ne l’est +pas. — Je ne puis en aucune manière admettre ce sentiment ; je +pense que des hommes très-sérieux s’affligeraient même pour +une faute légère, et qu’ils ne croiraient pas avoir obtenu leur +pardon pour l’avoir simplement demandé. — Sans doute ; +mais Dieu pardonne à ceux qui ne se pardonnent pas à eux-mêmes. — C’est-à-dire, +repartit Charles, à ceux qui n’éprouvent +pas tout de suite la paix, l’assurance et la consolation ; à +ceux qui ne jouissent pas de la joie parfaite de l’Évangile. — Ces +personnes s’affligent, mais elles se réjouissent en même +temps. — Mais, dites-moi, Carlton, ce chagrin, ce trouble, +cette crainte de se pardonner à soi-même, tout cela est-il +agréable à Dieu ? — Assurément. — Donc une pénitence volontaire +pour le péché commis lui est agréable ; et s’il en est +ainsi, qu’importe que la pénitence tombe sur l’âme ou sur le +corps ? — Mais ce n’est pas proprement une pénitence volontaire, +la pénitence volontaire implique une intention ; la douleur +du péché est quelque chose de spontané. Lorsque vous +vous affligez vous-même à dessein, vous vous éloignez sur-le-champ +du pur Christianisme. — Eh bien, je m’imaginais que +le jeûne, l’abstinence, le travail et le célibat pouvaient être +regardés comme une expiation du péché. Ce n’est pas là une +idée extravagante ; rappelez-vous le docteur Johnson, devenu +homme, se tenant à la pluie au milieu du marché de Lichfield, +pour expier une désobéissance de son jeune âge commise envers +son père. — Mon cher Reding, reprit Carlton, laissez-moi +vous ramener à ce que vous disiez au début de cet entretien, +et à la réponse que je vous faisais : ce que vous soutenez en +ce moment ne sert qu’à rendre ma réponse plus exacte. Vous +avez commencé par dire que le célibat était une perfection de +la nature ; maintenant, vous en faites une pénitence ; d’abord +c’est un état excellent et glorieux, puis c’est un remède et +une punition. — Peut-être, la pénitence est-elle notre plus +haute perfection en ce monde, répondit Charles ; mais, je +l’ignore, je ne prétends pas avoir des idées claires sur la question. +J’ai parlé plus que je n’aime à le faire en général. Renonçons +enfin à ce sujet. »</p> + +<p>Ils passèrent donc aux matières qui étaient en rapport avec +les études de Charles. Rentrés ensuite à la maison, ils travaillèrent +sur Polybe. On ne peut nier, toutefois, que le reste du +jour les manières de Carlton n’eussent quelque chose de singulier, +comme s’il avait été contrarié. Le lendemain matin, il +avait repris son air habituel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c6">CHAPITRE VI.<br> +Abdication du jugement privé.</h3> + + +<p>Arrêter la marche de l’esprit est chose impossible. Pendant +deux ans, Charles avait éloigné ses pensées de controverses religieuses ; +vains efforts : ses vues sur la religion avaient progressé +tous les jours à son insu. Cela devait être ainsi, supposé +qu’il dût vivre d’une vie quelque peu religieuse. S’il devait +honorer son créateur et lui obéir, des actes intellectuels, des +conclusions et des jugements devaient accompagner ce culte +et cette obéissance. Il pouvait ne pas formuler sa propre +croyance jusqu’à ce que les questions lui eussent été posées ; +mais, le cas échéant, une seule discussion avec un ami, comme +par exemple celle qu’il avait eue avec son <i>tuteur</i>, devait produire +au jour ce qu’il regardait comme sa propre opinion, préciser +les limites de chaque opinion telle qu’il la croyait, et déterminer +les rapports de ces opinions entre elles. Il n’avait pas +encore donné de nom à ces opinions, encore moins avaient-elles +pris dans son esprit la forme scientifique ; elles ne pouvaient, +non plus, dans son état, être exprimées dans le langage +de la théologie. Charles était tout simplement un jeune +homme de vingt-deux ans, qui professait, dans une heure de +conversation avec un ami, ce qui était réellement la doctrine +et les usages du Catholicisme sur la pénitence, le purgatoire, +les conseils de perfection, la mortification personnelle et le célibat +ecclésiastique. Il n’était donc pas étonnant que tout cela +tourmentât Carlton, quoiqu’il ne vît, pas plus que Charles, que +tout ce Catholicisme était en fait caché sous les aveux de son +élève. Mais il sentait, dans les principes avancés par celui-ci, +se révéler une « chose très-différente de l’Église d’Angleterre », +selon ses propres expressions ; une chose nouvelle pour lui, et +peu agréable, qui en même temps avait un corps, une vie, +qui ne pouvait disparaître comme un son vague et rapide, +comme une nuée fugitive, mais qui, reposant sur un fondement +réel, se faisait sensiblement reconnaître et manifestait +son existence avec force.</p> + +<p>Ici, nous voyons ce qu’une personne entend quand elle dit +que le système catholique va à son esprit, qu’il réalise ses +idées sur la religion, qu’il répond à ses sympathies, et autres +choses semblables ; et que là-dessus elle se fait catholique. On +dit souvent d’une telle personne qu’elle procède par la voie +du jugement privé, qu’elle choisit sa religion d’après l’idée +qu’elle s’est faite de sa nature. Or, on ne peut nier que ceux +qui sont étrangers à l’Église ne doivent commencer par le jugement +privé ; ils s’en servent d’abord, mais ils s’en passeront +plus tard : comme un homme, dans la rue, se sert d’une lampe +pendant une nuit obscure et l’éteint en rentrant dans sa maison. +Que penserait-on de lui, s’il l’apportait tout allumée dans +le salon ? Que lui dirait l’heureuse société de dames élégantes +et de <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> en grande toilette qui est réunie là, devant +un ardent foyer, et à la lumière des lustres étincelants, s’il +entrait dans la salle avec un gros paletot, le chapeau sur la +tête, un parapluie sous le bras, et une grande lanterne d’écurie +à la main ? D’autre part, quelle idée donnerait-il de +sa personne, s’il allait en toilette de bal se jeter au milieu +d’une nuit épouvantable et des éléments de la nature en furie ? +« Lorsque le roi entra pour voir les convives, il vit un +homme qui n’avait pas la robe nuptiale » : il vit un homme +qui était déterminé à vivre dans l’Église comme il vivait avant +de lui être uni, qui voulait conserver ses priviléges, qui ne +voulait pas échanger la raison pour la foi, qui ne voulait pas +harmoniser ses pensées et ses actes à la scène glorieuse qui +l’environnait, qui cherchait à tâtons le trésor caché et fouillait +pour trouver la perle de prix dans le temple même du Dieu +des armées, temple majestueux, éclatant, tout orné de pierreries ; +un homme qui fermait ses yeux et méditait, quand +il pouvait les ouvrir et voir. Il n’y a donc pas d’absurdité ni +d’inconséquence dans une personne qui use d’abord du jugement +privé, et qui, ensuite, le condamne. Les circonstances +changent les devoirs.</p> + +<p>Cependant, après tout, la personne dont il s’agit, à parler +strictement, ne juge pas avec ses propres idées le système extérieur +qui lui est offert ; mais elle prend les données de ce +système pour confirmer et pour justifier des jugements privés, +des sentiments personnels et des dispositions déjà existantes. +Charles, par exemple, éprouvait une difficulté à déterminer +comment et quand les péchés du chrétien sont pardonnés ; +dans sa pensée, également, le célibat était un état +meilleur que le mariage. Certainement il n’était pas la première +personne de l’Église d’Angleterre qui eût eu de semblables +idées ; sans doute elles s’étaient présentées à bon nombre +d’autres avant lui ; ces personnes, toutefois, ayant regardé +autour d’elles, n’avaient rien vu qui autorisât leurs +sentiments, et, en conséquence, ces sentiments s’étaient corrompus +ou éteints dans leurs cœurs. Mais lorsqu’un homme, +dans cet état d’esprit, vient à rencontrer autour de lui l’ombre +du Catholicisme, immédiatement le puissant Symbole +produit son influence sur son âme. Cet homme voit que ce +Symbole justifie ses pensées, qu’il explique ses sentiments ; +qu’en outre il les nombre, les corrige, les harmonise, les complète ; +et il est amené à demander aussitôt sur quelle autorité +s’appuie cet enseignement étranger. Or, quand il découvre +que cet enseignement est celui qui était reçu autrefois en Angleterre, +du nord au sud, depuis les premiers temps où le +Christianisme y avait fait son apparition ; que, en remontant +aux souvenirs historiques les plus anciens, Christianisme et +Catholicisme sont synonymes ; quand il voit que cet enseignement +forme encore la foi de la plus grande partie du monde +chrétien, tandis que la foi de son propre pays n’est admise +que dans les bornes de son territoire et dans celles de ses colonies ; +bien plus, qu’il est difficile de dire quelle est la foi de +l’Angleterre, ou même si elle a une foi ; quand cet homme, +disons-nous, découvre ces vérités, alors il se soumet à l’Église +Catholique Romaine, non par la voie de la critique, mais comme +un disciple à son maître.</p> + +<p>En parlant ainsi, sans doute, on ne peut nier, d’une part, +qu’il peut y avoir des hommes qui s’unissent à l’Église catholique +sur des motifs imparfaits ou par une route fausse ; qui +choisissent cette Église avec l’esprit de critique, et qui, non +subjugués par sa majesté ou sa grâce, conservent ce malheureux +esprit lorsqu’ils en sont déjà membres. Ces hommes, +s’ils persistent dans ce travers, et n’apprennent pas à être +humbles, courent le danger de retomber dans l’abîme. D’autre +part, on ne peut nier, non plus, que d’autres hommes non +catholiques peuvent choisir, par exemple, le Méthodisme, de +la manière que nous avons expliquée plus haut, et cela, parce +qu’il confirme et justifie le sentiment intérieur de leurs cœurs. +Ceci est certainement possible spéculativement, quoiqu’il soit +embarrassant de dire ce qu’il y a de si vénérable, de si imposant, +de si surhumain dans les conférences Wesleyennes pour persuader +à quelqu’un de les accepter comme un prophète ; cependant, +après tout, nous concevons que le fait repose sur +une autre base ; savoir, que les Wesleyens et autres sectaires +se placent au-dessus de leur système ; et quoiqu’ils puissent +physiquement se trouver « assis au-dessous » de leur prédicateur, +néanmoins, par l’état de leurs âmes, de leur esprit, de +leur intelligence et de leur jugement, ils sont élevés bien au-dessus +de lui.</p> + +<p>Mais revenons au héros de notre histoire. Quel mystère que +l’âme humaine ! Voilà Charles occupé d’Aristote et d’Euripide, +de Thucydide et de Lucrèce, et toutefois, pendant ce travail, +il s’avance toujours vers l’Église, « vers la mesure de la plénitude +de l’âge du Christ ». Sa mère lui avait dit qu’il ne pouvait +échapper à sa destinée : c’était vrai, quoique cette parole dût +s’accomplir d’une manière qu’elle ne pouvait imaginer, ni +même rêver dans son cœur aimant. Il ne pouvait échapper à +la destinée de devenir un élu de Dieu ; à cette sublime destinée +que la grâce de son Rédempteur avait imprimée dans son +âme au baptême, que son bon ange y avait vue tracée en caractères +lumineux, et pour laquelle il avait déployé un zèle +ardent afin de la conserver pure et brillante ; cette destinée +que sa propre coopération aux bénédictions du ciel avait fortifiée +en lui et mise hors de péril ; il ne pouvait échapper à la +destinée, au temps marqué par Dieu, de devenir catholique. +Ce temps sans doute pouvait tarder encore, les anges pouvaient +être inquiets, l’Église aurait peut-être à supplier, +comme si elle eût été frustrée de la promesse qui lui annonçait +un étranger de plus, un enfant déjà ; mais le fait devait +s’accomplir : c’était écrit au ciel, et la marche lente du temps +le faisait avancer plus près à chaque minute. Et même avant +cette heure bénie, telle qu’une fleur éclose répand ses parfums +en tout lieu, ainsi des odeurs étranges, inconnues, délicieuses +pour les uns, désagréables pour d’autres, s’échappaient +de sa personne sur les ailes des vents, et l’on se +demandait avec surprise la cause de ce phénomène mystérieux, +et l’on considérait Charles avec anxiété et inquiétude, +tandis que lui-même n’avait pas conscience de son propre +état. Soyons patients comme son Créateur est patient, et supportons +qu’il fasse avec lenteur un ouvrage qu’il fera bien.</p> + +<p>Hélas ! tandis que Charles s’était avancé d’un côté, Sheffield +avait marché dans une autre voie. Quelle route avait-il suivie ? +c’est ce que nous verrons au chapitre suivant, dans une conversation +qui eut lieu entre les deux amis.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c7">CHAPITRE VII.<br> +Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane.</h3> + + +<p>Carlton avait ouvert pour la fête des Saints la petite église +qu’il desservait pendant les grandes vacances. N’étant pas à +même d’y réunir une assemblée, et l’église d’Horsley étant +fermée toute la semaine, sauf le dimanche, il avait demandé à +ses élèves de l’y accompagner le jour de Saint-Matthieu. Comme +la saison était belle et la promenade agréable, ils acceptèrent +volontiers. Lorsque le service de l’église fut terminé, Carlton +eut à visiter un malade qui demeurait un peu plus loin, et les +deux jeunes gens revinrent ensemble.</p> + +<p>« J’ignorais que Carlton fût un homme de parti si avancé, +dit Sheffield, est-ce que sa lecture du Symbole d’Athanase +ne vous a pas frappé ? — Ce n’est pas une marque de parti, +assurément, répondit Charles. — Lire ce symbole dans des +jours comme les nôtres est une marque de parti, je pense ; +c’est marcher hors de la voie commune. » Charles ne voyait +pas comment ce pouvait être un acte de parti, que d’obéir, +dans une matière si évidente, à la direction formelle<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> du +<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. « La direction ! reprit Sheffield ; mais la question +est de savoir si cette direction oblige maintenant. C’est le sentiment, +l’interprétation de l’Église d’aujourd’hui qui doit en +déterminer l’obligation. — La vue <i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i> de la matière, +repartit Charles, est que ceux-là sont les plus éloignés de l’esprit +de parti, qui ne font que suivre les ordonnances du +<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. — Pas +du tout ; l’adhésion stricte à des coutumes anciennes +peut certainement être la marque d’un parti. Il y a +dix ans, avant que l’étude de l’histoire ecclésiastique fût remise +en vigueur, l’Arianisme et l’Athanasianisme étaient complétement +laissés dans l’oubli, ou, tout au plus, étaient-ils +regardés comme des questions de mots, au moins par le plus +grand nombre : l’un paraissait aussi bon que l’autre. — Je +dirai comme vous, en un sens ; j’admettrai que bon nombre +de personnes, par exemple, les illettrés, qui vivaient dans les +communautés ariennes parlaient le langage arien, et cependant +n’avaient pas d’intention mauvaise. Je crois avoir entendu +raconter qu’un ancien missionnaire des Goths ou des +Huns était arien. — Eh bien, je parlerai d’une manière plus +précise. Un savant d’Oxford, il y a environ dix ans, allait publier +une histoire du concile de Nicée. Le libraire lui proposa +de mettre en tête de son livre un portrait de saint Athanase, +qu’il avait trouvé dans un ancien volume ; mais l’auteur en +fut fortement dissuadé par un de ses confrères ecclésiastiques +qui parlait, non d’après son propre sentiment, mais d’après +ce motif, que saint Athanase était un nom très-impopulaire +parmi nous. — Une hirondelle ne fait pas le printemps. — Cet +ecclésiastique, continua Sheffield, était un ami des écrivains +actuels les plus dévoués à la Haute Église. — Il y a toujours +eu dans notre Église, répondit Charles, une école hétérodoxe, +je ne l’ignore pas, mais elle n’a jamais été puissante. Votre +ami peu scrupuleux en était membre. — Je ne le crois pas ; +il vivait en dehors de la controverse et s’occupait de littérature ; +c’était un ministre accompli et un homme de piété. Il +n’exprima pas un sentiment personnel ; il ne fit que témoigner +d’un fait, de l’impopularité du nom d’Athanase, fait que personne +ne conteste. — Qu’y a-t-il là d’étonnant ? On connaissait +si peu l’histoire. Saint Athanase, vous le savez, n’a pas écrit +le symbole qui porte son nom. On peut bien penser que cet +auteur exagère parfois, sans croire cependant que le symbole +soit erroné. — Ce n’est pas tout, reprit Sheffield : vous connaissez +le professeur de théologie nommé Beatson : on ne +l’appellera, en aucun sens, un homme de parti ; ce sont les +tories qui l’ont nommé professeur, et jamais on ne l’a vu se +compromettre par aucune théorie libérale en matières théologiques. +Or, un étudiant qui assistait à ses cours particuliers +m’a assuré qu’il avait dit à son auditoire : « Je crois, messieurs, +que l’ancienne interprétation du Symbole par l’Église +d’Angleterre a fini avec Bull. Après que Locke eut pris +la plume, la vieille phraséologie orthodoxe tomba en discrédit. » — Peut-être +voulait-il dire, répliqua Charles, que +l’érudition s’éteignait, ce qui est vrai. Le vieux langage théologique +est tout à fait un langage savant ; naturellement on +dut l’abandonner quand on n’étudiait pas les Pères ni les scolastiques ; +mais lorsque les études ont porté de nouveau sur +ces auteurs, ce langage a été ressuscité. — Non, non, Beatson +s’est exprimé beaucoup plus clairement dans une autre circonstance. +Parlant des symboles et autres choses semblables : +« Je crois, a-t-il dit, que tous les laïques instruits de notre +Église sont en général Sabelliens. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Il est prescrit aux ministres de l’Église anglicane de lire ou de chanter le +Symbole d’Athanase dans treize des principales fêtes de l’année.</p> +</div> +<p>Charles était silencieux et savait à peine que répondre. +Sheffield continua : « Il y a quelques années, n’étant encore +qu’un enfant, j’assistais à une conversation dans laquelle un +de mes précepteurs communiquait un plan d’histoire des conciles +à un théologien des plus savants et des plus orthodoxes, +à un homme dont le nom n’a jamais été associé à aucun parti, +et qui compte de hauts dignitaires dans sa famille. Cet homme, +bon et intelligent, écouta avec politesse, il applaudit au projet ; +puis, il ajouta en riant : « Savez-vous bien que vous avez +choisi précisément le plus ennuyeux sujet de l’histoire de +l’Église ? » Les conciles, en effet, commencent au Symbole de +Nicée et embrassent à peu près tous les points doctrinaux. — Mon +cher Sheffield, laissez-moi vous le dire, vous êtes +tombé dans un cercle particulier ou dans un parti d’hommes, +très-respectables, excellents, je n’en doute pas, mais qui ne +sont pas précisément les purs modèles de notre Église. — Je +ne les cite pas comme des autorités, mais comme des témoins. — Pourtant, +je sais très-bien qu’à la fin du dernier siècle il +s’éleva entre certains savants et l’évêque Horsley une controverse +dans laquelle celui-ci expliqua, d’une manière claire, +une partie au moins de la doctrine d’Athanase. — Vous vous +trompez, sa controverse n’était pas une défense du Symbole +d’Athanase, je le sais pertinemment ; car ce sujet s’est +présenté au cours d’Upton sur les Articles. Ce fut avec +Priestley qu’il eut cette polémique. Mais, quoi qu’il en soit, +nos théologiens se contentent de penser que tout cela est très-beau, +comme les sermons du même auteur sur les prophéties. +C’est une autre question de savoir s’ils reconnaissent le +mérite de l’un ou de l’autre de ces ouvrages. Ils acceptent les +termes scolastiques sur la Trinité, de la même manière qu’ils +acceptent la doctrine que le Pape est l’Antechrist. Lorsque +Horsley parle du Pape, ou de quelque chose de semblable, les +bons vieux ecclésiastiques s’écrient : « Certainement, certainement ; +oh ! oui, c’est la doctrine de l’ancienne Église d’Angleterre », +croyant qu’il est bon de maintenir cette idée, ou +au moins d’en faire profession, lorsqu’il en est question ; mais +s’en souciant fort peu eux-mêmes, et n’y pensant même pas +d’un bout de l’année à l’autre. Et ainsi en est-il de la doctrine +sur la Trinité. Ils disent : « le grand Horsley, le puissant +Horsley », et voilà tout. Ils ne discutent pas sa doctrine ; ils ne +s’en inquiètent guère non plus ; ils le regardent comme un +preux champion, armé de pied en cap, qui a terrassé son adversaire, +qui a coupé la tête à quelque insolent non protectionniste, +à un chartiste insensé, où à quelque novateur en religion, +qui, sous le couvert de la théologie, avait fait une +charge contre les dîmes et les taxes pour l’entretien de +l’Église. »</p> + +<p>— Je ne puis avoir une si mauvaise idée de nos théologiens +actuels, repartit Charles. Je sais qu’ici même, à Oxford, il y a +des écrivains orthodoxes que personne ne peut appeler des +hommes de parti. — Arrêtez, mon ami, comprenez-moi bien, +je ne parlais pas contre eux, je disais seulement que ces idées +anti-athanasiennes n’étaient pas rares. J’ai été à même d’entendre +bien des choses sur la matière chez mon précepteur +particulier, et j’ai toujours été sur mes gardes depuis mon arrivée +à Oxford. L’évêque de Derby était un ami de Sheen, mon +précepteur. Lors de sa promotion, je me trouvais avec celui-ci, +et Sheen me confia que l’évêque élu lui avait écrit à cette +occasion : « Quel auteur lirai-je ? je ne connais rien en fait de +théologie. » Je crois qu’on lui recommanda, ou qu’on lui proposa +de lire la Bible de Scott. — Il est facile de citer des exemples, +quand on a ses coudées franches. Ce que vous dites est +évidemment un exposé à votre manière. — Prenez encore Shipton, +qui est mort dernièrement, continua Sheffield ; quelle +magnifique position n’avait-il pas dans l’Église ? cependant +tout le monde sait très-bien qu’il regardait comme une erreur +d’employer le mot « personne » dans la doctrine sur la Trinité. +Ce qui rend ceci plus étonnant, c’était sa grande sévérité +envers les ecclésiastiques (les Tractariens par exemple), +qui esquivaient le sens des Articles. Or, Shipton était parfaitement +équitable et juste ; il méprisait l’argent ; l’opinion publique +le préoccupait peu ; et toutefois il était Sabellien. Aurait-il +mangé le pain de l’Église, comme on disait, même un +seul jour, s’il n’avait pas cru que ses opinions n’étaient pas +incompatibles avec sa charge de doyen de Bath et de Dorchester ? +N’est-il pas évident qu’il croyait que la pratique de l’Église +avait modifié, avait <i>réinterprété</i> ses propres formulaires ? — Cependant, +mon cher ami, la pratique de l’Église ne peut rendre +noir ce qui est blanc, ni faire dire oui à un texte qui dit +non. Je ne nierai pas que les paroles sont souvent vagues et +incertaines dans leur sens, et qu’elles ont besoin fréquemment +de commentaires ; à cet égard, l’enseignement du jour +a une grande influence pour fixer la valeur des termes ; mais +la question est de savoir si l’enseignement opposé de chaque +doyen, de chaque prébendier, de chaque ecclésiastique, de +chaque évêque dans notre Église, pourrait rendre Sabellien le +Symbole d’Athanase ; pour moi, je ne le pense pas. — Certainement, +non, répondit Sheffield ; mais les ecclésiastiques +dont je parle soutiennent simplement qu’ils ne sont pas tenus +à tous les détails du Symbole, mais seulement à la grande idée +qu’il y a <i>une</i> Trinité. — Grande idée ! s’écria Charles, grande +sottise ! Un Unitaire ne répudierait pas cette doctrine. N’admet-il +pas le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, bien qu’il croie que le +Fils est une créature et l’Esprit une influence ? — Eh bien, quant +à moi, je ne vois pas pourquoi, si le doyen Shipton fut un +membre saint de l’Église, le docteur Priestley ne l’aurait pas été +également. Mais mon doute est de savoir, si, supposé que les +Tractariens n’eussent point paru, Priestley n’aurait pas été, +s’il avait vécu dans ce temps-ci, je ne dirai pas un membre +parfait, mais assez digne pour mériter des bénéfices dans notre +Église. — Si les Tractariens n’eussent point paru ! c’est-à-dire +si notre Église était autre qu’elle n’est. Qu’est-ce que cette +école, sinon un enfantement, un produit de l’Église ? Et si l’Église +n’avait pas donné le jour à un parti qui prît sa défense, +elle en aurait fait naître certainement un autre. Non, non, +Charles ; je vous garantis que la vieille école doctrinale était +tout à fait tombée, lorsque les Tractariens parurent, et je +vous avoue que j’aurais aimé qu’ils eussent laissé les choses +tranquilles. Il y avait encore, à cette époque, la doctrine de +la succession Apostolique ; mais quelques bons vieux hommes +étaient ses seuls apôtres restants dans l’Église. Il leur arriva +même, dans une occasion, qu’un grand personnage se moqua +complétement de leur persistance à conserver ce point. Il leur +soutint que leur doctrine s’en allait avec les non-jureurs<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. +« Vous êtes si peu nombreux, leur dit-il, que nous pouvons +vous compter. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Les <i>non-jureurs</i> sont ceux qui soutiennent la doctrine primitive de l’Église +anglicane, contenue dans les <i>Homélies</i>, sur l’obéissance passive et la non résistance, +et qui adhèrent au premier rituel d’Édouard VI.</p> +</div> +<p>La conversation ne plaisait pas à Charles, et cela pour plusieurs +motifs. Il n’aimait pas ce qui lui paraissait une attaque +de la part de Sheffield contre l’Église d’Angleterre ; et, d’ailleurs, +il commençait à éprouver des doutes et des craintes pénibles +que cette attaque ne reposât sur de solides fondements, +craintes et doutes auxquels il ne voulait pas être exposé. Il +garda donc le silence, et, après un court intervalle, il essaya +de changer de sujet ; mais Sheffield avait engagé la partie, il +ne voulait pas la perdre ; il commença de nouveau : « J’ai +parlé, dit-il, du parti libéral de notre Église. Dans l’Église, il +y a quatre partis. Parmi eux, le vieux parti tory, ou le parti de +la campagne, qui évidemment est le plus nombreux, n’a pas +du tout d’opinion ; il se contente d’accepter la théologie ou la +non-théologie du jour, et l’on ne peut pas dire proprement +qu’il ait ce que le Symbole appelle la foi Catholique. » Il ne la +répudie pas ; il peut être incroyant à son insu ; mais, en tout +cas, il ne donne aucun signe positif qu’il ait vraiment cette foi ; +il ne fait que la traiter avec respect. J’ose dire qu’il n’y a pas +dans tout ce parti un ministre de campagne, qui, d’un bout de +l’année à l’autre, fasse un seul jour ce que les Catholiques appellent +« un acte de foi », touchant le mystère spécial et très-distinct +contenu dans les clauses du Symbole d’Athanase. » +Voyant que Charles paraissait froissé, Sheffield ajouta : « Je +ne parle pas de tel ou tel ecclésiastique en particulier, mais +de la grande majorité d’entre eux. Après le parti tory vient le +parti libéral, qui n’aime pas non plus le Symbole d’Athanase, +comme je vous l’ai déjà dit. En troisième lieu, nous avons le +parti évangélique. Je sais que vous possédez un des numéros +des <i>Traités</i> sur la foi objective. Or, ce <i>Traité</i> paraît prouver +que les évangéliques sont implicitement Sabelliens, et qu’ils +tendent à avouer cette croyance. La même marche a déjà été +effectivement suivie par leurs confrères du continent et de l’Amérique. +Les protestants de Genève, de Hollande, d’Ulster et +de Boston sont tous devenus, je crois, Unitaires, ou chose +semblable. Le docteur Adam Clarke, le célèbre Wesleyen, admettait, +lui aussi, le principe distinctif du Sabellianisme, +comme Doddridge, dit-on, l’avait fait antérieurement. Toutes +choses considérées, je pense que j’ai bien prouvé ma thèse +touchant ma première assertion : savoir, qu’en ce temps-ci +c’est une marque de parti que de sortir de la voie commune +pour lire le Symbole d’Athanase. — Je ne suis nullement d’accord +avec vous là-dessus, mon cher Sheffield ; vous discutez +sans preuves suffisantes, et vous tirez de terribles conclusions +de bien faibles prémisses. Voilà, du moins, ce qu’il me semble. +Je voudrais aussi que vous n’eussiez pas parlé de prouver une +thèse, comme si de pareils sujets étaient de simples matières +à discussion. Je n’aime pas non plus que vous preniez le mauvais +côté des choses ; c’est en général votre tendance. — Reding, +je dis ce que je pense, et il en sera toujours de même. +Je ne veux pas être un homme de parti. Je n’essaie pas, +comme Vincent, de concilier les choses opposées. Il est de tous +les partis ; je ne suis d’aucun. Je crois voir assez bien le vide +de tous. — O mon cher ami, s’écria Charles en détresse, songez +à ce que vous dites ; vous n’avez pas certainement envie +de maintenir vos paroles. A vous entendre, on supposerait +qu’à vos yeux la croyance au Symbole d’Athanase n’est qu’une +simple opinion de parti. » Sheffield resta d’abord silencieux ; +il reprit ensuite : « Eh bien, je vous demande pardon, si j’ai +dit quelque chose qui pût vous contrarier, ou si je me suis +exprimé trop vivement ; mais, évidemment, il n’est pas nécessaire +de croire ce que tant de gens ne croient pas, ou traitent +avec indifférence. »</p> + +<p>La conversation tomba, et peu d’instants après Carlton vint +à leur rencontre sur un poney qu’il avait emprunté à la +ferme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c8">CHAPITRE VIII.<br> +Les XXXIX Articles mis en regard du symbole catholique.</h3> + + +<p>Pendant deux ans environ, Reding avait banni ses doutes +touchant les Articles ; mais c’était différer le paiement d’une +dette : c’était un sursis, et non une quittance. Les deux conversations +que nous avons rapportées, l’ayant fait s’expliquer +sur des matières très-importantes, d’abord avec l’un, ensuite +avec l’autre de ses amis, tous deux également liés par les Articles, +lui rappelèrent tristement son obligation envers l’Université +et l’Église. L’époque d’ailleurs de son examen et de +l’obtention de ses grades, approchant de plus en plus, le fit +penser que le temps venait où il devrait être prêt à acquitter +cette dette.</p> + +<p>Un jour, c’était vers la fin des vacances, Charles se promenait +avec Carlton ; tout en devisant, il avait été amené à parler +du nombre des opinions religieuses et des partis d’Oxford qui +produisaient de si mauvais effets, en donnant lieu à tant de +discours, à tant de critiques, et peut-être aussi à un peu de +scepticisme. « Évidemment, dit-il ensuite, tout cela est un mal +dans une ville d’éducation ; je craindrais cependant, Carlton, +que ce mal ne soit inévitable, si votre doctrine sur les partis +est vraie ; car s’il était un lieu où les différences des opinions +religieuses doivent se produire, c’est bien au sein d’une Université. — Je +suis loin de le nier, répondit Carlton ; mais tous +les systèmes ont leurs défauts : constitution politique, théologie, +rituel, rien n’est parfait. Un seul système vient directement +et simplement du ciel, c’est le système judaïque ; encore +même a-t-il été aboli à cause de sa stérilité. Ceci n’est pas une +atteinte à la perfection de la Révélation divine, car cette stérilité +provient du sujet sur lequel et par lequel elle opérait. » +Il y eut un moment de silence : « C’est le défaut de la plupart +des jeunes penseurs, continua Carlton, d’être impatients, s’ils +ne trouvent pas la perfection en toutes choses ; ils ont le zèle +de tous les novices. » Autre silence. Il reprit de nouveau : +« Quelle forme de religion est moins controversable que la +nôtre sous tous les rapports ? Vous voyez les inconvénients de +notre propre système, parce que vous les expérimentez, mais +vous n’avez pas senti, vous ne pouvez même connaître ceux +des autres. » Charles ne répondait pas ; il marchait, arrachant +et broyant les feuilles des arbustes et des buissons à travers +lesquels tournait le sentier. Rompant enfin son mutisme : « Carlton, +dit-il, laissez-moi vous faire une confidence que je ne ferais +pas à tout autre. Vous savez qu’il y a environ deux ans j’étais +très-inquiet par rapport aux Articles ; réellement, je ne pouvais +pas les comprendre, et leur histoire ne faisait qu’aggraver la +difficulté. Je rejetai alors loin de moi ce sujet d’études ; mais +voici venir mon examen et mon grade, et ces matières vont +m’occuper encore. — Il faut que vous ayez été admis de bonne +heure au cours des Articles. — Peut-être n’étais-je pas à la +hauteur du sujet. — Loin de moi une pareille pensée ; mais +quant à la chose elle-même, mon bon ami, sachez-le, c’est ce qui +arrive chaque jour, et spécialement aux jeunes gens réfléchis +comme vous. Cela ne devrait pas vous tourmenter. — Mais +mon inquiétude, reprit Charles, naît de la crainte que j’ai que +mes anciennes difficultés ne reviennent, et que je ne sois +pas capable de les repousser. — Vous devriez prendre toutes +ces choses avec calme, répliqua Carlton ; toutes choses, comme +je l’ai dit, ont leurs difficultés. Si vous attendez jusqu’à ce +que chaque objet soit comme il devrait être, ou pourrait être +d’après vos idées, vous ne ferez rien et vous perdrez votre +temps. Le monde moral n’est pas un pays de plaine ; il a aujourd’hui +ses points tracés, sa géographie, ses routes. Vous ne +pouvez marcher à travers champs ; si vous tentez un <i lang="en" xml:lang="en">steeple-chase</i>, +Vous vous casserez le cou pour vos peines. Les formes +de religion sont des faits ; elles ont chacune leur histoire. Elles +étaient avant vous, elles vous survivront. Il vous faut faire un +choix, vous ne pouvez créer. — Je sais que je ne puis créer +une religion ; peut-être, non plus, ne puis-je en trouver une +meilleure que la mienne. Je n’ai pas besoin de tenter l’entreprise ; +mais ma difficulté n’est pas là. Prenez votre propre figure. +Je m’en vais au petit trot, le long de ma route ; tout à +coup, voilà une haute barrière solidement fermée à clef, et +mon pauvre poney ne peut la franchir. Que faire ? Je ne me +plains pas ; mais tel est le fait, ou du moins tel il peut être. — Le +poney doit franchir la barrière, ou, s’il ne le peut, il faut +qu’il y ait une autre voie. Autrement, à quoi sert une route ? +En religion, toutes les routes ont leurs obstacles ; l’une a une +porte solide qui la coupe, l’autre se déroule à travers un marais. +Ne doit-on pas aller en avant ? La religion doit-elle aboutir +à une barrière infranchissable ? Le Christianisme doit-il s’éteindre ? +Mais où irez-vous ? Non pas certainement au Méthodisme +ni à la Confraternité de Plymouth. Quant à l’Église Papiste, +je soupçonne qu’elle présente plus de difficultés que la +nôtre. Il <i>faut</i> sacrifier son jugement privé. — Tout cela est +très-bien, reprit Charles ; mais ce qui est très-utile peut cependant +être tout à fait impossible. Les plus belles paroles sur la +nécessité d’arriver à la maison avant la nuit ne rendront pas +mon pauvre petit poney capable de franchir la porte. — Non, +certainement ; mais si vous aviez l’ordre de la part d’un prince +bienveillant, votre souverain et votre bienfaiteur, de suivre +la route sans broncher jusqu’au soir, et que vous dussiez le +rencontrer au bout de votre voyage, vous seriez bien sûr que +celui qui vous a marqué la fin vous a également indiqué les +moyens. Et quant à la difficulté présente, vous devriez chercher +un expédient quelconque d’ouvrir la porte, ou de passer à +travers la haie, ou, d’une manière ou d’une autre, de trouver +un chemin, en sorte que vous pussiez tourner l’obstacle. »</p> + +<p>Charles répondit qu’en aucun cas il n’aimait ce mode d’argumentation ; +il lui semblait dangereux, il ne voyait ni où +il menait, ni où il aboutissait. — Eh ! pourquoi, dit-il ensuite +brusquement, pourquoi pensez-vous qu’il y a plus de difficultés +dans l’Église de Rome ? — Évidemment, il y en a davantage ; +s’il est difficile de mordre aux Articles, ne l’est-il pas plus de +digérer le Symbole du Pape Pie ? — Le Symbole du Pape Pie ? +Je ne le connais pas ! Je suis peu versé dans cette matière. +Que dit ce symbole ? — Oh ! il parle d’infaillibilité, de transsubstantiation, +de culte des Saints, et que sais-je ? je suppose +que vous ne pourriez souscrire complétement à toute cette +doctrine. — Pourquoi pas ?… Tout dépend, reprit Charles +avec lenteur, de la valeur de l’autorité qui me la transmettrait. » +Il s’arrêta, puis continuant : « Naturellement, je pourrais +y souscrire, si elle m’était transmise par la même autorité +qui m’enseigne la Sainte Trinité. Quant aux Articles, ils ne +me parviennent sur aucune autorité, ce sont des vues particulières +à des personnes du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle ; et d’ailleurs, il n’est +pas clair jusqu’à quel point ils sont ou ne sont pas modifiés +par les vues sans autorité du <small>XIX</small><sup>e</sup>. Je suis donc obligé d’exercer +mon propre jugement, et je puis vous dire avec franchise +que mon jugement est au-dessous d’une si grande tâche. Au +moins, c’est ce qui me trouble, toutes les fois que ce sujet se +présente à mon esprit ; car je l’ai rejeté loin de moi. — Alors, +dit Carlton, recevez les Articles sur la <i>foi</i>. — Vous voulez dire, +repartit Charles, que je dois considérer notre Église comme +<i>infaillible</i>. » Carlton sentit la difficulté. « Non, répondit-il ; +mais il vous faut agir <i>comme si</i> elle était infaillible, par un +sentiment de devoir. » Charles sourit ; puis, soudain devenant +grave, il resta immobile et baissa les yeux : « Si je <i>dois</i> me +créer une Église infaillible, dit-il, si je <i>dois</i> renoncer à mon +jugement privé, si je <i>dois</i> procéder par la foi, il <i>existe</i> une +Église qui a sur nous tous des droits plus grands que l’Église +d’Angleterre. — Mon cher Reding, répliqua Carlton avec émotion, +où avez-vous pris ces idées ? — Je l’ignore ; quelqu’un a +dit qu’elles étaient dans l’air. Je n’en ai parlé à personne. Il +m’est arrivé seulement, la première année, d’avoir une ou +deux discussions sur cette matière. J’ai banni ce sujet de mon +esprit, mais quand une fois je commence, vous le voyez, je +parle malgré moi. »</p> + +<p>Ils se promenèrent un moment en silence. « Voulez-vous +dire, reprit Carlton, qu’il est très-difficile de comprendre et +d’admettre les Articles ? Pour moi, ils sont assez clairs, et ils +parlent le langage du sens commun. — Eh bien, quant à moi, +repartit Reding, il me semble parfois qu’ils sont en contradiction +avec eux-mêmes, d’autres fois avec le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> ; de +sorte que je les suspecte. Je ne sais ce que je vais signer, +quand il faudra poser cet acte. Cependant, je dois signer <i lang="la" xml:lang="la">ex +animo</i>. Une soumission aveugle, je pourrais la faire ; mais une +déclaration aveugle, je ne puis la donner. — Citez-moi quelques +exemples. — Ainsi, les Articles admettent positivement +la doctrine luthérienne de la justification par la foi seule ; et +cette doctrine est rejetée implicitement par le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> +dans chacun de ses offices. Ils en appellent aux Homélies +comme autorité ; or, les Homélies parlent des livres apocryphes +comme étant inspirés ; ce que nient implicitement les Articles. +Les Articles sur l’ordination sont contraires dans leur esprit +au service de l’ordination. Un article sur les sacrements exprime +la doctrine de Mélanchthon, un autre celle de Calvin. Tel +Article parle de l’autorité de l’Église dans les controverses de +foi, tel autre fait de l’Écriture un juge sans appel. Voilà les +points qui, en ce moment, se présentent à mon esprit. — Assurément +beaucoup d’entre eux, reprit Carlton, ne sont que de +simples difficultés de mots ; et toutes ces difficultés apparentes +peuvent être surmontées avec un peu de peine. — D’autre part, +continua Charles, ce qui m’a frappé, c’est que l’Église de Rome +est incontestablement conséquente dans ses formulaires ; c’est +même le reproche que lui adressent quelques-uns de nos écrivains : +ils la trouvent trop systématique. Cela peut être un système +dur, un système de fer, mais il est logique. » Carlton ne +voulut pas l’interrompre, jugeant qu’il était mieux de l’entendre +exposer sa difficulté entière. Charles continua donc : +« Lorsqu’un système est logique, au moins il ne se condamne +pas lui-même. La logique n’est pas la vérité, mais la vérité est +logique. Or, je ne suis pas capable, je l’avoue, de décider si +tel système est vrai, mais je puis bien juger s’il est conséquent +avec lui-même. Quand un oracle équivoque, il porte avec lui +sa propre condamnation. Je suis porté à croire qu’il y a dans +l’Écriture quelque chose sur ce sujet, une comparaison, sous +ce rapport, entre les prophéties païennes et les prophéties +inspirées. Ce qui m’a également frappé, c’est que saint Paul +donne ce caractère de l’hérétique, qu’il « se condamne lui-même », +portant sa condamnation sur sa figure. En outre, je +me trouvais un jour dans la société de Freeborn (que vous +connaissez peut-être) et d’autres personnes du parti évangélique, +et ces messieurs démontrèrent, s’il fallait les en croire, +que Luther et Mélanchthon ne s’accordent pas sur le point capital +de la justification par la foi : circonstance qui ne nous a +pas été expliquée au cours des Articles. J’ai lu aussi quelque +part, ou j’ai entendu prêcher, que les anciens hérétiques +étaient toujours inconséquents ; qu’ils ne pouvaient jamais exposer +clairement leurs idées, encore moins s’accorder entre +eux ; et ainsi, qu’ils le voulussent ou non, ils ne pouvaient +s’empêcher de faire connaître aux simples leur vrai caractère +par leur bavardage. »</p> + +<p>Charles s’arrêta ; puis continuant : « Ceci m’a encore frappé : +Il n’y a pas de prophète de la vérité sur la terre, ou bien l’Église +de Rome est ce prophète. Appelez-le apôtre, messager, +maître, comme il vous plaira, il est évident pour moi, d’après +notre croyance à une Église visible, qu’il existe encore un +prophète ; et le sens commun nous dit ce que doit être le +messager de Dieu. D’abord, il ne doit pas se contredire, +comme je viens de le soutenir. Secondement, un prophète de +Dieu ne peut souffrir de rival, mais il condamne tous ceux +qui ont des prétentions particulières, comme font les prophètes +dans l’Écriture. Or, il est impossible de dire si notre +Église reconnaît ou non le Luthéranisme de l’Allemagne, le +Calvinisme de la Suisse, les sectes Nestoriennes et Monophysites +de l’Orient. Elle ne nous expose pas non plus, d’une manière +claire, sa pensée sur l’Église de Rome. Le seul endroit +où elle reconnaisse son existence, c’est dans les Homélies, et +là, elle en parle comme de l’Antechrist. La position de l’Église +Grecque, non plus, n’est pas bien définie dans la doctrine +anglicane. D’autre part, l’Église de Rome <i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i> +a cette marque d’un prophète, d’un prophète tel que l’Écriture +nous le dépeint : elle n’admet pas de rivaux, et anathématise +toute doctrine qui est contraire à la sienne propre. Autre +chose : Un prophète de Dieu est naturellement à l’aise avec +son message ; il n’est pas impuissant et sans vie au milieu des +erreurs et de la lutte des opinions. Il sait ce qu’on lui a donné +à faire connaître, jusqu’où s’étend sa doctrine ; il peut agir +comme un arbitre ; il est à la hauteur des événements. Or, +cela parle encore en faveur de l’Église de Rome. A mesure +que les siècles se déroulent, elle est toujours sur le qui-vive ; +elle interroge tout nouveau venu ; elle sonne l’alarme, brise +toute doctrine étrangère, revendique, détermine et perfectionne +ce qui est nouveau et vrai. L’Église de Rome m’inspire +la confiance, je sens que je puis me fier à elle. C’est une autre +question de savoir si elle est vraie : pour le moment, je ne +prétends pas le décider. Mais je n’ai pas la même confiance en +notre propre Église. Je l’aime plus que je n’ai confiance en +elle : elle me laisse sans foi. Maintenant, vous voyez l’état de +mon esprit. » Il laissa échapper un profond soupir, comme +s’il se fût débarrassé d’un fardeau.</p> + +<p>« Eh bien, dit Carlton, lorsque Charles eut cessé, tout cela +est une théorie fort belle ; savoir si elle s’accorde avec les +faits, c’est une autre question. Pour nous, nous avons toujours +cru jusqu’à présent que Chillingworth avait raison quand +il nous montre Papes contre Papes, Conciles contre Conciles, +et ainsi de suite. Soyez sûr, mon ami, que les controversistes +protestants ne vous laisseront pas admettre cette parfaite harmonie +de la doctrine papiste ; ce qui est certain, c’est que +vous avez étudié fort peu, et que vous jugez de la vérité, non +d’après les faits, mais d’après des idées ; je veux dire que +pour vous c’est assez si des idées se soutiennent mutuellement. +Quoique vous ne vouliez pas le reconnaître, cependant, +en matière de faits, l’harmonie, à vos yeux, est la vérité. Les +faits répondent-ils aux théories, vous n’en savez rien, et vous +ne vous en informez pas. Je ne suis pas très-versé dans le sujet ; +mais j’en sais assez pour être sûr que les Papistes auraient +plus de peine que vous ne vous l’imaginez à prouver l’enchaînement +logique de leur système. Par exemple, ils en appellent +aux Pères, et cependant ils placent le Pape au-dessus +de ceux-ci ; ils maintiennent l’infaillibilité de l’Église et la +prouvent par l’Écriture, et puis ils prouvent l’Écriture par +l’Église. Ils croient qu’un Concile général est infaillible <i>lorsque</i> +le Pape l’a confirmé, mais pas <i>avant</i> cette sanction. Bellarmin, +il me semble, donne la liste des Conciles généraux qui +ont erré. Jamais, non plus, je n’ai pu m’expliquer la doctrine +de Rome sur les indulgences. » Charles réfléchit sur ces paroles : +« Peut-être avez-vous raison, dit-il ensuite ; je devrais +connaître les faits plus exactement avant de porter un jugement +sur ces matières. Mais, mon cher Carlton, je vous proteste, +et vous pouvez vous imaginer avec quelle peine je vous +fais cet aveu, je vous proteste que si l’Église de Rome est +aussi ambiguë dans son enseignement que la nôtre, je serais +en voie de devenir sceptique sur ce fondement, que je n’ai +pas d’autorité compétente pour me fixer ma croyance. L’Éthiopien +disait : « Comment puis-je le savoir, à moins que +quelqu’un ne me l’apprenne ? » et saint Paul : « La foi +vient par l’ouïe. » Si personne ne réclame ma foi, comment +puis-je l’exercer ? Du moins, je courrai le risque de devenir +Latitudinaire ; car si l’Écriture seule est mon guide, évidemment +il n’y a pas de Symbole écrit pour nous dans le livre +sacré. — Notre affaire, répondit Carlton, est de prendre le +meilleur côté des choses, et non le pire. Retenez bien ceci, +Charles, c’est qu’il faut vous mettre en garde contre toute vue +forcée ou maladive des choses. Soyez gai, soyez naturel, et +tout sera facile. — Carlton, vous êtes toujours bon et plein de +bienveillance, repartit Charles ; mais après tout (et je voudrais +pouvoir vous le faire comprendre), vous n’avez pas un mot à +dire relativement à ma difficulté sur la signature des Articles. +Comment dois-je sauter par-dessus le mur ? Que m’importe, à +moi, que les autres communions aient aussi leurs murailles à +franchir ! »</p> + +<p>Ils s’approchaient alors de la maison, et ils finirent leur +promenade en silence, chacun d’eux absorbé dans les pensées +que la conversation avait fait naître.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c9">CHAPITRE IX.<br> +Un système d’espionnage.</h3> + + +<p>Cependant les vacances s’écoulaient avec une douce et charmante +rapidité. Les jours succédaient tranquillement aux +jours ; et dans leurs occupations habituelles, nos deux étudiants +ajoutaient insensiblement, mais d’une manière certaine, +à la somme de leurs connaissances et à leur progrès intellectuel. +Avant de les mettre de côté, ils avaient lu une dernière +fois historiens et orateurs ; ils avaient approfondi la philosophie, +parcouru les commentaires, complété les analyses et les +résumés. Tout cela était un travail de solitude. Tandis que +d’autres peut-être voguaient de Londres à Bombay, ou à la +Havane, et que les mois pouvaient, rétrospectivement, leur +paraître comme des années, pour Reding et Sheffield la semaine +était à peine commencée qu’elle touchait à sa fin. Lorsque +octobre arriva et qu’ils revirent leurs amis d’Oxford, tout +d’abord ils crurent qu’ils avaient bien des choses à leur raconter ; +mais, dès leur première conversation, ils trouvèrent +qu’ils n’avaient à parler que de leurs études et de leurs affaires +personnelles ; ils furent donc réduits au silence, malgré +leur désir de causerie.</p> + +<p>La saison avait changé. Ce changement leur rappela que +Horsley convenait à un séjour d’été et non à une habitation +permanente. Déjà des brouillards lourds et gris s’attachaient +aux flancs de la colline ; les gros vents et les orages étaient +venus ; le gazon s’était flétri, et lorsque Charles et son ami +restaient dans le cottage, ils avaient remarqué que les portes +et les fenêtres ne fermaient pas bien, et que la cheminée fumait. +Vinrent ensuite ces fruits qui sont la fête funèbre de +l’année, la mûre et la noix ; la noix, insipide et sans jus ; la +mûre, noire, juteuse, mais âpre et moisie en même temps, +comme si on la cueillait sur la terre humide et non sur l’arbre. +Ainsi ce lieu si frais, s’étant dépouillé de ses charmes, +semblait les inviter lui-même à le quitter. Reding jeta un +coup d’œil autour de lui, et se prépara au départ comme un +« <i lang="la" xml:lang="la">conviva satur</i> ». Ces mots : « <i lang="la" xml:lang="la">Edisti satis, tempus abire</i> » +lui semblaient écrits sur tous les objets. Les hirondelles +étaient parties ; les feuilles étaient pâles ; le soleil effleurait à +peine l’horizon. Aux espérances du printemps, à la paix et au +calme de l’été avaient succédé les tristes réalités de l’automne. +Charles allait se précipiter au milieu d’un monde qui +l’avait laissé tranquille sur la montagne ; là, il avait vécu sans +querelles, sans distractions, sans désappointements, et, à cette +heure, toutes ces misères allaient faire partie de son existence. +Hélas ! il n’était qu’un enfant d’Adam ; Horsley avait été +seulement un répit ; et il avait encore vivant dans sa mémoire +le grand revers qui l’avait frappé deux années auparavant : +Quel été enchanteur ! Quel triste automne ! Plein de ces pensées, +il ramassa ses livres et ses papiers, et se dirigea vers +Saint-Sauveur.</p> + +<p>Oxford aussi avait perdu à ses yeux presque tout son prestige. +La fraîcheur de son admiration pour cette ville était +passée ; maintenant, il voyait des défauts là où d’abord tout lui +avait paru bon, excellent ; le merveilleux des choses et des personnes +s’était évanoui. Aussi bien, il y avait des changements : +parmi ses condisciples, les uns avaient déjà pris leurs grades +et étaient partis ; d’autres étudiaient dans l’intérieur du pays ; +d’autres habitaient de nouveaux colléges pour y jouir d’un +<i lang="en" xml:lang="en">Fellowship</i>. Une foule de figures plus jeunes se faisaient remarquer +au réfectoire et à la chapelle, et Charles savait à +peine leurs noms. Les chambres où autrefois il venait se récréer +familièrement étaient occupées aujourd’hui par des inconnus +qui prétendaient avoir sur elles le droit qui, dans sa +pensée, ne pouvait appartenir qu’à leurs anciens possesseurs. +Le collége lui paraissait déchu ; il y avait une troupe remuante +qui n’y était pas auparavant : un certain nombre de petits garçons, +une grande quantité de gamins.</p> + +<p>Mais la vraie peine de Charles, ce qui devenait de plus en +plus évident à son cœur alarmé, c’était de voir que son intimité +avec Sheffield était un peu refroidie. Ils avaient bien +passé leurs vacances ensemble, ils avaient pu se connaître +mieux que jamais ; néanmoins, leur sympathie mutuelle n’était +plus aussi forte, ils ne partageaient ni les mêmes goûts ni +les mêmes répugnances ; en un mot, leurs esprits n’étaient pas +aussi homogènes qu’ils l’avaient cru, alors qu’ils étaient étudiants +de première année. Il n’y avait pas autant d’abandon +de cœur dans leurs conversations, et ils souffraient plus aisément +de se trouver séparés l’un de l’autre. Ils étudiaient tous +les deux pour les <i>honneurs</i>, ils étudiaient ardemment ; mais +Sheffield était tout entier à son œuvre, et la religion pour lui +ne venait que sur le second plan. Il n’avait ni doutes, ni difficultés, +ni anxiétés, ni chagrins qui l’affectassent beaucoup. Ce +n’était pas la certitude de la foi qui ôtait le soleil de son âme +et qui dissipait chez lui les nuages de la faiblesse humaine ; +disons mieux, il n’éprouvait pas le besoin de cette contemplation +de l’Invisible qui est la vie du chrétien. Sa réputation était +pure, sa conduite exemplaire ; mais il se contentait de ce que +lui offrait ce monde périssable. Pour Charles, au contraire, +son trait caractéristique, peut-être au-dessus de tout, était un +sentiment habituel de la présence divine. Ce sentiment, sans +doute, ne lui assurait pas une conformité constante de pensées +et d’actions : il était cependant la colonne de feu qui marchait +devant lui et lui servait de guide. Charles sentait qu’il était la +créature de Dieu, qu’il aurait un compte à lui rendre, qu’il +lui appartenait sans réserve. Il désirait beaucoup réussir dans +son examen ; il ne pouvait y songer sans tressaillement ; mais +l’ambition n’était pas sa vie ; quelques minutes lui auraient +suffi pour se remettre d’un insuccès. Dans cet état de choses, +les seuls objets sur lesquels nos deux amis parlassent librement +étaient ceux qui avaient rapport à leurs études. Ils travaillaient +ensemble, ils s’examinaient l’un l’autre, ils se prêtaient +leurs cahiers et se les corrigeaient réciproquement, ils +se résolvaient mutuellement leurs difficultés. Peut-être Sheffield, +quoique très-fin, s’aperçut-il à peine qu’il y avait un certain +relâchement dans leur intimité. La controverse religieuse, +dans sa nouveauté, avait été la nourriture de son intelligence +active ; maintenant, elle avait perdu son charme, et les livres +l’avaient remplacée. Pour Reding, c’était le contraire ; il avait +trouvé de l’intérêt aux questions religieuses pour l’amour +d’elles-mêmes, et lorsqu’il se les était interdites, il s’était imposé +un vrai sacrifice. Aujourd’hui donc qu’elles venaient de +nouveau se présenter forcément à son esprit, il ne pouvait espérer +de Sheffield cette assistance d’ami dont il avait un si +grand besoin.</p> + +<p id="p189">Une épreuve plus forte encore lui était réservée. Nous devons +dire au lecteur qu’il y avait à cette époque un système d’espionnage +poursuivi par différents hommes, bien intentionnés +d’ailleurs, qui croyaient rendre un véritable service à l’Université +en signalant les jeunes membres qui étaient enclins, +comme on disait, au Papisme. Système erroné. Ces messieurs +ne s’apercevaient pas qu’une telle marche renfermait +le danger de disposer au Catholicisme ces esprits ardents en +leur faisant de faux rapports sur la religion romaine, et celui +de les forcer à aller plus loin ensuite, en leur montrant l’incompatibilité +de leurs opinions avec leur position dans l’Église +Anglicane. Des idées qui auraient reposé tranquilles dans leurs +têtes, ou se seraient évanouies tôt ou tard, étaient, par là +même, fixées, définies, établies en eux ; et la crainte de la +censure du monde ne servait plus à les retenir, lorsqu’une +fois elle avait été encourue. Quand Charles se rendit à la soirée +de Freeborn, c’était à la barre qu’on le traduisait. On l’admit +non-seulement pour lui faire la leçon, mais pour le soumettre +à un examen inquisitorial ; et n’ayant pas promis d’être +un sujet pour l’impression spirituelle, il fut un sujet pour la +censure spirituelle. Il devint un homme signalé dans les cercles +de <span lang="en" xml:lang="en">Capel-Hall</span> et de Saint-Marc. Ses rapports avec Willis, +les questions qu’il avait faites au cours des Articles, quelques +remarques isolées dans certaines réunions ; tout avait été recueilli +et avait aggravé le cas contre lui. Un jour, en rentrant +dans son appartement, il trouva Freeborn, qui était venu lui +rendre visite, occupé à fouiller dans ses livres : un volume de +sermons de l’école du jour, emprunté à un ami pour éclaircir +Aristote, reposait sur sa table, et dans les rayons de sa bibliothèque +un des plus philosophiques « Traités pour le temps<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> » +était placé entre un Hermann <i lang="la" xml:lang="la">de Metris</i> et un Thucydide. Un +autre jour, la porte de sa chambre à coucher était ouverte, et +n<sup>o</sup> 2 de la réunion <i>au thé</i> vit une gravure religieuse d’Overbeck +appendue à la muraille.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Série de publications dans lesquelles plusieurs des hommes qui ont créé le +Mouvement Religieux d’Oxford traitaient des questions de doctrine et de discipline +ecclésiastique. Voy. l’<i><a href="#appendice">Appendice</a></i>.</p> +</div> +<p>Les faits de ce genre étaient souvent rapportés au chef de +la maison à laquelle appartenaient les jeunes étudiants pris en +flagrant délit. Gardien vigilant de la pureté du Protestantisme +de ses sous-gradués, le chef recevait les informations +avec reconnaissance ; on dit même qu’il y ajoutait parfois une invitation +à dîner. Que, dans quelques cas, cette manière d’agir +ait réussi à effrayer et à refroidir ceux qui en étaient l’objet, +c’est ce qu’on ne saurait nier ; ce fut ainsi qu’on put faire de +White un fils dévoué et un ministre utile de l’Église d’Angleterre ; +mais c’était un remède propre à tuer ou à guérir, et il +ne pouvait convenir à des intelligences plus nobles et plus élevées. +La suite nous apprendra quel effet cette conduite produisit +sur Charles. Il nous suffira pour le moment de rapporter +les entrevues qu’il eut à ce sujet avec le Principal et le +Vice-Principal de son collége.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c10">CHAPITRE X.<br> +La rustication, ou le renvoi temporaire.</h3> + + +<p>Lorsque Charles se présenta chez le Vice-Principal, le révérend +Josué Jennings, pour lui demander la permission de +loger dans un appartement particulier, pendant les deux trimestres +qui lui restaient jusqu’à l’époque de son examen, il +lui fut répondu par un refus courtois, mais net. Sa surprise +fut grande ; il avait considéré cette démarche comme une simple +affaire de forme. Interdit, il resta un moment silencieux ; +puis se levant, il allait se retirer. La rougeur colorait ses +joues ; un pareil refus était une punition infligée seulement +aux étudiants paresseux, sur lesquels on ne pouvait pas +compter dès qu’ils échappaient à l’œil du doyen du collége.</p> + +<p>Le Vice-Principal paraissait attendre que Charles lui demandât +la raison de ce procédé ; comme le jeune étudiant, dans +sa confusion, ne semblait pas disposé à le faire, il condescendit +à ouvrir lui-même la conversation. Ce n’était pas, dit-il, qu’on +voulût infliger un blâme à la conduite morale de M. Reding, +non ; il avait toujours été un jeune homme de mœurs irréprochables, +et il avait soutenu la réputation qu’il avait apportée +de l’école ; mais les chefs avaient des devoirs à remplir à +l’égard de la communauté, et parmi ces devoirs, l’un des plus +impérieux leur commandait de mettre les sous-gradués à l’abri +de la contagion des malheureux principes qui dominaient +dans Oxford. La surprise de Charles, s’il est possible, fut +encore plus grande, et il balbutia qu’il devait y avoir un +malentendu, s’il avait été signalé à M. le Vice-Principal +comme ayant des rapports avec aucun soi-disant parti de +l’Université. « Par cette forme d’expression, monsieur Reding, +repartit l’autorité du collége, vous n’entendez pas nier qu’il +n’<i>existe</i> des partis ? » Jennings était un homme maigre et pâle, +au nez aquilin et portant lunettes : quoique libéral dans sa +croyance, on l’eût pris réellement pour un nourrisson de ce +temps primitif de la Réforme, où les Anabaptistes allumèrent +les bûchers de Smithfield. Par son âge, son talent exercé et sa +position, il pouvait facilement déconcerter un infortuné jeune +homme qui avait encouru sa disgrâce, et quoique au fond il +eût un bon cœur, il usait assez souvent de son pouvoir. Charles +ne savait que répondre à sa question, et comme il se taisait, +elle lui fut répétée. A la fin, il dit que réellement, dans +sa position, il n’avait pas le droit de parler contre personne, +et que s’il avait prononcé ces paroles : « soi-disant parti », +c’était afin de ne point paraître irrespectueux envers certains +hommes qui pouvaient être meilleurs que lui. M. le Vice-Principal +gardait le silence, sans être satisfait. « Qu’appelez-<i>vous</i> +un parti, monsieur Reding ? Quelle serait votre définition de +ce mot ? » Charles réfléchit : « Les personnes, répondit-il, qui +de leur propre autorité se liguent ensemble pour la défense +de vues personnelles. — Et voulez-vous dire que ces messieurs +n’ont pas des vues qui leur soient propres ? demanda +M. Jennings. Charles fut de son avis.</p> + +<p>« Quelles sont vos vues relativement aux Trente-neuf Articles ? +reprit le Vice-Principal <i lang="la" xml:lang="la">ex abrupto</i>. « Mes vues ! pensa +Charles ; que veut-il dire ? Mes vues sur les Articles ! est-ce +mon opinion des choses en général ? Veut-il demander s’ils +sont en anglais ou en latin, longs ou courts, bons ou mauvais, +utiles ou dangereux, Catholiques ou non, Calvinistes ou Érastiens ? » +Cependant Jennings tenait ses regards attachés sur le +pauvre étudiant, dont la confusion augmentait de plus en +plus. « Je pense, répondit Charles, faisant un effort suprême +pour saisir les paroles de l’autorité, je pense que les Articles +contiennent une doctrine divine, saine, et nécessaire pour +ces temps-ci. » — C’est du second livre des Homélies que vous +parlez, monsieur Reding, et non des Articles ? D’ailleurs, j’ai +besoin de connaître votre opinion sur la matière. » Après un +moment de silence, il continua : « Qu’est-ce que la Justification ? — La +Justification… » répéta Charles d’un air réfléchi ; +puis répondant d’après le texte des Articles : « Nous sommes, +dit-il, réputés justes devant Dieu par la foi, à cause seulement +des mérites du Christ, et non par nos bonnes œuvres et +nos propres mérites. — Bien, dit Jennings ; mais vous n’avez +pas répondu à ma question : Qu’est-ce que la Justification ? » +La demande était ardue, car c’était précisément une des difficultés +de Charles de savoir en quoi consiste la Justification, +vu que les Articles ne la définissent pas plus que la foi. Il répondit, +en conséquence, que les Articles n’en donnent pas la +définition. Le Vice-Principal parut mécontent.</p> + +<p>« Les Conciles généraux peuvent-ils errer ? — Oui », répondit +Charles. C’était bien. « Qu’en disent les Catholiques Romains ? — Ils +pensent aussi qu’ils errent. » Ceci était complétement +faux. « Non, reprit Jennings ; ils les croient infaillibles. » +Charles gardait le silence ; Jennings essaya de lui imposer sa +décision. A la fin, Charles répondit qu’il n’y avait que quelques +Conciles généraux qui fussent admis comme infaillibles +par l’Église de Rome, et qu’il croyait que Bellarmin donnait +une liste de ceux qui avaient erré. Nouveau silence ; le front +de Jennings se couvrit de nuages.</p> + +<p>Il revint à son premier sujet : « Dans quel sens entendez-vous +les Articles, monsieur Reding ? » demanda-t-il. C’était +plus que Charles ne pouvait dire ; il désirait seulement beaucoup +connaître leur vrai sens ; aussi s’efforça-t-il de trouver +dans sa tête la réponse <i>admise</i>. « Dans le sens de l’Écriture », +dit-il. C’était vrai, mais insuffisant. « Ou plutôt, reprit Jennings, +vous entendez l’Écriture dans le sens des Articles. » +Par amour de la paix, Charles en convint. Mais cette concession +fut en pure perte ; le Vice-Principal poursuivit son avantage : +« Ils ne doivent pas s’interpréter l’un l’autre, monsieur +Reding, autrement, vous roulez dans un cercle vicieux. +Laissez-moi vous répéter ma question : Dans quel sens interprétez-vous +les Articles ? — Je veux les admettre, répondit +Charles, dans le sens généralement reçu de notre Église, +comme les acceptent nos théologiens et nos évêques actuels. » +Le Vice-Principal parut satisfait. Charles ne put s’empêcher +d’être candide, et il ajouta d’un ton plus bas comme corollaire : +« c’est-à-dire sur la foi ». Ceci dérangea tout encore ; +Jennings ne voulait pas admettre ce mot ; c’était une confiance +aveugle, papiste. C’était très-bien de la part de Charles, +lorsqu’il vint pour la première fois à l’Université, avant qu’il +eût étudié les Articles, de les admettre sur parole ; mais un +jeune homme qui avait eu tant d’avantages, qui avait passé +trois années à Saint-Sauveur et qui avait suivi le cours sur +ces matières, devait accepter l’interprétation reçue, non-seulement +parce qu’elle était reçue, mais comme la sienne propre, +par un assentiment libre de son intelligence. Il continua à lui +demander par quels textes il prouvait la doctrine protestante +de la justification. Charles cita deux ou trois passages avec +tant de bonheur que le Vice-Principal commençait à se calmer, +lorsque malheureusement, en faisant une dernière question +comme chose de pure forme, il eut une réponse qui le confirma +dans tous ses premiers soupçons.</p> + +<p>« Quelle est la doctrine de notre Église touchant l’intercession +des saints ? » Charles répondit qu’il ne se rappelait pas +qu’elle eût exprimé une opinion sur ce sujet. Jennings l’invita +à réfléchir ; Charles réfléchissait en vain. « Eh bien, quelle est +votre opinion là-dessus, monsieur Reding ? » Charles, croyant +que c’était un point tout à fait libre, jugea qu’il serait sage +d’imiter la modération « de notre Église ». « Il y a différentes +opinions sur cette matière, dit-il : certaines personnes croient +qu’ils intercèdent pour nous, d’autres pensent le contraire. Il +est facile de se jeter dans les extrêmes, peut-être serait-il +mieux d’écarter de telles questions et de s’en tenir à l’Écriture ; +le livre de la Révélation parle de l’intercession des saints, +mais il ne dit pas expressément qu’ils intercèdent pour +nous, etc., etc. » Jennings se redressa dans son fauteuil ; la +colère lui monta au front. A la fin son visage s’assombrit complétement. — C’est +là votre opinion, monsieur Reding ? — Charles +commençait à être effrayé. — S’il vous plaît, prenez +le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> et cherchez le 22<sup>e</sup> Article. Maintenant lisez. — « La +doctrine romaine, dit Charles, la doctrine romaine touchant +le purgatoire, le pardon, le culte et l’adoration tant des +images que des reliques, et également l’invocation des saints. » — Arrêtez-vous, +dit le Vice-Principal ; relisez encore ces paroles. — « Et +également l’invocation des saints. » — A vous +maintenant, monsieur Reding. » Charles était embarrassé ; il +croyait avoir fait une bévue qu’il ne pouvait découvrir, et il +restait silencieux. « Eh bien, monsieur Reding ? » Charles +hasarda une réponse ; il dit qu’il pensait que M. le Vice-Principal +avait parlé de l’<i>intercession</i> des saints. « C’est vrai, +répondit celui-ci. — Et le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, reprit Charles timidement, +parle de l’<i>invocation</i>. » Jennings fit un mouvement dans +son fauteuil et rougit un peu. « Eh ! dit-il, donnez-moi le livre. » +Il lut l’Article lentement, et jeta un œil scrutateur sur +la page qui précédait et sur celle qui suivait le texte. Ce fut +en vain. Il reprit : « Ainsi donc, monsieur Reding, vous prétendez +vous justifier par cette subtile distinction entre l’invocation +et l’intercession, comme si les Papistes n’invoquaient +pas les saints pour obtenir leur intercession, et comme s’ils +ne supposaient pas que ces bienheureux intercèdent pour répondre +à leur invocation ? Les termes sont corrélatifs. L’intercession +des saints, au lieu d’être seulement un extrême, +comme vous l’entendez, est une abomination papiste. Je rougis +pour vous, monsieur Reding ; je suis peiné de voir qu’un +jeune homme d’un si bel avenir, de grands talents et d’une +moralité parfaite, ait commis la faute d’employer un faux-fuyant +si palpable pour éluder l’autorité des formulaires de +notre Église ; qu’il soit coupable d’un tel outrage au sens +commun, d’une violation si grossière des termes sur lesquels +seuls il lui a été permis d’inscrire son nom sur les registres +de ce collége. Je ne pouvais avoir une preuve plus manifeste +que votre esprit a été perverti, je dirai plus, pour me servir +de l’expression vraie, que votre esprit a été débauché par les +sophismes et le jésuitisme, qui, malheureusement, ont trouvé +accès parmi nous. Bonjour, monsieur Reding. »</p> + +<p>Ainsi, c’était chose arrêtée : Charles devait être renvoyé chez +lui. Le bannissement était supportable.</p> + +<p>Avant de descendre, il fit une visite de politesse au vieux +Principal, digne homme en son temps. Le docteur Bluett, en +effet, avait créé jadis une paroisse dans un lieu sauvage du +pays ; il avait instruit les ignorants et nourri les pauvres ; mais +aujourd’hui, à la fin de sa carrière, arrivant à des jours mauvais, +on lui permettait, pour des raisons impénétrables, de +donner une preuve de ce malheureux levain puritain, qui était +un élément secret de sa religion. Il avait jusque là témoigné +de la bienveillance à Charles, et son air froid, dans cette circonstance, +fut très-sensible à notre ami. « Nous avions espéré, +monsieur Reding, dit-il, qu’un jeune homme aussi bien pensant +que vous l’étiez jadis aurait obtenu ici un <i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i>, +qu’il s’y serait établi, et qu’il aurait été utile à son siècle, +monsieur. Nous pensions que vous auriez été une colonne, un +arc-boutant de l’Église d’Angleterre, monsieur. Eh bien, monsieur, +voici mes vœux les plus ardents pour vous, monsieur : +lorsque vous reviendrez pour votre grade de maître, monsieur… +Non, je pense que c’est pour votre grade de bachelier… +Quel grade est-ce, monsieur Reding ? Êtes-vous déjà bachelier ? +Oh ! je vois votre toge. » Charles répondit qu’il n’avait +pas encore passé son examen. « Eh bien, monsieur, lorsque +vous reviendrez pour votre examen, dis-je… pour votre examen…, +nous espérons que dans l’intervalle la réflexion et +l’étude, et peut-être l’éloignement de compagnons dangereux, +vous auront ramené à une situation d’esprit plus sage, monsieur +Reding. » Charles était blessé du ton qu’on prenait à son +égard. « Réellement, monsieur, dit-il, si vous me connaissiez +mieux, vous comprendriez que je ne suis pas dans le cas ni +d’éprouver ni de faire du mal en restant ici jusqu’à Pâques. — Quoi ! +rester ici, monsieur, avec tous les étudiants ? s’écria +le docteur Bluett stupéfié, avec tous nos jeunes étudiants ? » +Charles ne trouvait pas un mot à répondre ; il ne se reconnaissait +pas dans une situation si nouvelle. « Je ne puis comprendre, +monsieur, dit-il enfin, pourquoi je serais un compagnon +dangereux pour les habitants au collége. » Le menton +du docteur Bluett s’allongea, et ses yeux prirent un aspect +sombre. « Vous corrompriez leur esprit, monsieur, répondit-il ; +vous corrompriez leur esprit. » Puis il ajouta d’une voix +sépulcrale, qui vint des dernières profondeurs de ses entrailles : +« Vous les mèneriez, monsieur, à quelque subtil jésuite… +à quelque subtil jésuite, monsieur Reding. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c11">CHAPITRE XI.<br> +La famille.</h3> + + +<p>Cependant madame Reding s’était fixée auprès de vieux +amis dans le Devonshire. C’est là que Charles passa l’hiver et +les premiers jours du printemps avec elle et ses trois sœurs, +dont l’aînée avait deux ans de plus que lui.</p> + +<p>« Allons, fermez enfin tous ces livres, Charles », disait Caroline, +la plus jeune des demoiselles, âgée seulement de quatorze +ans ; « faites place pour le thé ; certainement, vous avez +assez étudié. Parfois vous passez une heure entière sans prononcer +un mot ; au moins, vous devriez nous dire ce que vous +étudiez. — Ma chère Caroline, vous ne seriez pas plus savante, +si je vous le disais, répondit Charles ; c’est de l’histoire +grecque. — Oh ! reprit Caroline, j’en sais plus que vous ne +pensez ; j’ai lu Goldsmith, une bonne partie de Rollin, et l’<i>Homère</i> +de Pope en outre. — Bravo ! eh bien, j’étudie l’histoire +de Pélopidas ; savez-vous qui il était ? — Pélopidas, je dois le +connaître. Oh ! je m’en souviens ; il avait une épaule d’ivoire. — Bien +dit, Caroline ; mais cela ne me donne pas une idée +exacte de sa personne. Était-ce une statue, ou un homme en +chair et en os, avec cette épaule dont vous parlez ? — Oh ! il +était en vie ; quelqu’un le mangea, je crois. — Eh bien, était-ce +un dieu, ou un homme ? — Je me suis trompée ; c’était une +déesse, aux pieds d’ivoire… Non, c’était Thétis. — Ma chère +enfant, dit madame Reding, ne parlez pas ainsi au hasard ; +réfléchissez avant de parler ; vous savez mieux que vous ne +dites. — Maman, elle a, reprit Charles, ce que M. Jennings +appellerait un esprit très-inexact. — Je m’en souviens très-bien +maintenant, s’écria Caroline ; c’était un ami d’Épaminondas. — Quand +vivait-il ? » demanda Charles. Caroline se taisait. +« Oh ! Caroline, reprit Élisa, avez-vous donc oublié la +mnémotechnie ? — Jamais je n’ai pu l’apprendre ; je la déteste. — Je +ne puis non plus la retenir, dit Marie ; donnez-moi +les nombres naturels ; ils sont doux et bons comme des +fleurs dans un carré ; mais je n’aime pas les fleurs artificielles. — Mais, +évidemment, reprit Charles, la mnémotechnie aide à +se rappeler un très-grand nombre de dates dont, sans cela, on +ne pourrait se souvenir. — Ces noms baroques sont même +plus difficiles à prononcer que les nombres à apprendre, dit +Caroline. — C’est parce que vous avez peu de dates à retenir, +répliqua Charles ; mais l’écriture ordinaire elle-même est une +mnémotechnie. — Cela est au-dessus de l’intelligence de Caroline, +dit Marie. — Que sont les mots, sinon les signes artificiels +des idées ? continua Charles ; ils sont plus harmonieux, +mais tout aussi arbitraires. Il n’y a pas plus de raison pour que +le son « chapeau » signifiât l’objet particulier ainsi nommé +que nous mettons sur la tête, qu’il n’y en a pour que « abuldistof » +s’écrivît pour 1520. — O mon cher enfant, s’écria madame +Reding, comme vous y allez ! Ne soyez pas paradoxal. — Ma +bonne mère, répondit Charles en se rapprochant du feu, je +ne veux pas être paradoxal ; c’est seulement une généralisation. — Gardez-la +donc pour votre examen, mon cher ; j’ose +dire que là elle vous sera utile, continua-t-elle en travaillant +à son ourlet ; la pauvre Caroline sera tout aussi embarrassée +en logique qu’en histoire. »</p> + +<p>— Me voilà entre deux feux, reprit Charles, en s’asseyant +sur un petit tabouret aux pieds de sa mère : Caroline m’appelle +stupide si je garde le silence et vous vous m’appelez +paradoxal si je parle. — Le bon sens, reprit sa mère, +est la monnaie d’or. — Et qu’est-ce que le sens commun ? demanda +Charles. — C’est la monnaie d’argent, reprit Élisa. — Bien +trouvé, dit Charles ; c’est de la monnaie courante pour +chaque heure. — Ou plutôt, reprit Caroline, c’est de la monnaie +de cuivre ; car nous en avons besoin pour distribuer sans +cesse, comme des aumônes pour les pauvres. On m’en demande +toujours. Si je ne puis trouver quel était le père +d’Isaac, Marie me dit : « O Caroline, où est votre sens commun ? » +Si je sors, Élisa court après moi : « Caroline, crie-t-elle, +vous n’avez pas le sens commun ; votre châle est mis +tout de travers. » Et lorsque je demande à maman de prendre +par les champs le plus court chemin pour aller à Dalton, +elle me dit : « Faites usage de votre sens commun, ma chère. » — Il +n’est pas étonnant que vous en ayez si peu, pauvre enfant, +reprit Charles ; il n’y a pas de banque qui pût soutenir +un pareil cours. — Pas ainsi, dit Marie ; cela rentre dans sa +banque dix fois plus vite que ça n’en sort. Elle en reçoit beaucoup +de nous, et ce qu’elle en fait, personne ne peut le comprendre ; +ou elle amasse, ou elle spécule. — Comme le grand +Océan, qui reçoit les fleuves, et qui n’est jamais plein, dit +Charles. — Cela se trouve quelque part dans l’Écriture, reprit +Élisa. — Dans l’Ecclésiaste », répondit Charles ; et il continua +le texte : « Toutes les choses du monde sont difficiles ; l’homme +ne peut les expliquer par ses paroles. L’œil ne se rassasie +point de voir, et l’oreille ne se lasse point d’écouter. »</p> + +<p>Sa mère soupira. « Prenez ma tasse, mon enfant, dit-elle ; +je n’en veux pas davantage. — Je sais pourquoi Charles +aime tant l’Ecclésiaste, reprit Marie ; c’est parce qu’il est +fatigué de l’étude : « De longues études sont une lassitude +pour la chair. » Je voudrais pouvoir vous aider, Charles. — Mon +cher enfant, je crois en vérité que vous travaillez trop, +dit sa mère ; songez seulement au nombre d’heures que vous +avez consacrées à l’étude aujourd’hui. Vous êtes toujours levé +deux heures avant le soleil ; et je ne pense pas que vous vous +soyez promené de toute la journée. — C’est si triste de se promener +seul, chère mère ; et quant à la promenade avec vous, +ou avec mes sœurs, c’est assez agréable, mais ce n’est pas un +exercice. — Mais, Charles, dit Marie, c’est absurde de votre +part ; nous avons un temps délicieux et que nous ne pouvions +pas espérer à cette époque, vous devriez en profiter pour faire +de longues promenades. Pourquoi ne vous décidez-vous point +à aller droit aux plantations, ou sur les hauteurs de <span lang="en" xml:lang="en">Hart-Hill</span>, +ou à faire une course d’ici à <span lang="en" xml:lang="en">Dun-Wood</span> ? — Parce que les +bois ne sont plus verts, mais tristes et sombres, chère sœur ; +ils inspirent la mélancolie. — Précisément la plus belle époque +de l’année, reprit sa mère ; c’est généralement reconnu ; tous +les peintres disent que l’automne est la saison pour voir les +paysages. — Tout est alors couleur or et rouge brun, ajouta +Marie. — Cela me rend triste, reprit Charles. — Quoi ! le bel +automne vous rend triste, s’écria sa mère. — Oh ! chère mère, +Vous allez dire encore que je suis paradoxal ; je ne puis m’en +défendre, j’aime le printemps ; mais l’automne m’attriste. — Charles +parle toujours ainsi, reprit Marie ; il ne compte pour +rien les riches couleurs dans lesquelles se métamorphose le +vert si calme ; il aime l’ennuyeuse uniformité de l’été. — Non, +ce n’est pas cela ; je n’ai jamais rien vu, par exemple, de plus +magnifique que le <span lang="en" xml:lang="en">Water-Walk</span> de la Madeleine, en octobre ; +c’est une prodigieuse variété de couleurs. J’admire et je suis +émerveillé ; mais je ne puis affectionner ni aimer ce spectacle. +La raison en est que je ne saurais séparer, dans mon esprit, +la vue de ces choses de la fin qu’elles présagent ; cette riche +variété n’est que le signal de la maladie et de la mort. — Assurément, +repartit Marie, les couleurs ont leur beauté propre, +intrinsèque ; nous pouvons les aimer pour elles-mêmes. — Non, +non ; nous ne procédons que par association d’idées ; +autrement, pourquoi ne pas admirer un morceau de bœuf +cru, ou un crapaud, ou d’autres reptiles, qui sont aussi beaux +et aussi brillants que les tulipes et les cerises, et qui pourtant +nous révoltent, parce que nous considérons ce qu’ils sont et, +non ce qu’ils paraissent ? — Quelle est cette nouvelle idée ? +dit sa mère, en levant les yeux de dessus son ouvrage. Mon +cher enfant, vous plaisantez en comparant les cerises à de la +viande crue ou à des crapauds. — Non, ma bonne mère, répondit +Charles en riant, non ; je disais qu’ils paraissent leur +ressembler. — Un crapaud ressembler à une cerise, Charles ! +insista madame Reding. — Oh ! chère mère, je ne puis m’expliquer ; +mais réellement je n’ai rien dit d’extraordinaire ; Marie +ne le pense pas. — Mais, reprit celle-ci, pourquoi ne pas +associer des pensées agréables avec l’automne ? — C’est impossible ; +chère sœur, l’automne, c’est la saison malade et +l’agonie de la nature. Je ne puis contempler avec plaisir le dépérissement +de la mère de tout ce qui vit. Les couleurs si variées +du paysage ne sont que les marques de la dissolution. — Charles, +vous avez une manière de voir outrée et peu naturelle, +repartit Marie ; remuez-vous, et vous aurez de meilleures +idées. N’aimez-vous pas à voir un beau coucher de soleil ? +cependant c’est le moment où le soleil nous quitte. » +Charles demeura un moment silencieux, puis il dit : « Oui, +mais il n’y avait pas d’automne dans l’Éden ; le Paradis avait +ses levers et ses couchers de soleil, mais les feuilles y étaient +toujours vertes et ne se fanaient point. Il s’y trouvait un fleuve +pour les nourrir. L’automne c’est la « chute ».</p> + +<p>« Ainsi, mon cher fils, reprit madame Reding, vous n’allez +pas vous promener par ces belles journées, parce qu’il n’y +avait pas d’automne dans l’Éden ? — Oh ! répondit Charles en +riant, c’est cruel de me pousser ainsi à bout. Ce que je voulais +dire, c’est que mes études sont un obstacle direct à la +promenade, et que le beau temps ne me tente pas assez pour +me les faire quitter. — Je suis heureuse de vous posséder ici, +dit sa mère, car nous pouvons vous forcer à sortir de temps +en temps ; je soupçonne qu’au collége vous ne vous promeniez +pas du tout. — Ce n’est que pour un certain temps, maman, +répondit Charles ; lorsque j’aurai subi mon examen, je +ferai des promenades aussi longues que celles que je faisais +avec Edward Gandy, l’hiver que je quittai l’école. — Ah ! vous +étiez alors si gai, Charles ! dit Marie ; que vous étiez heureux +de la pensée d’aller à Oxford ! — Mon cher, reprit madame +Reding, vous vous promènerez trop alors, comme aujourd’hui +vous vous promenez trop peu. Oui, Charles, vous êtes trop +ardent en tout. — Ce n’est pas bien de lui faire un reproche +d’être laborieux, dit Marie : vous le savez, maman, vous désirez +qu’il étudie pour les honneurs, mais s’il doit les obtenir, +il faut qu’il étudie beaucoup. — C’est vrai, ma fille, +répondit madame Reding ; Charles est un bon garçon, je le +sais. Que nous serons heureuses de le voir établi dans un bon +vicariat ! » Charles soupira. « Allons, Marie, dit-il, faites-nous +un peu de musique, maintenant le thé est enlevé. Jouez-moi +cet air si beau de Beethoven, celui que j’appelle « la voix des +morts ». — Oh ! Charles, vous donnez aux objets des noms +si tristes ! s’écria Marie. — L’autre jour, reprit Élisa, comme +nous nous promenions, le vent nous apporta un délicieux +parfum, et il l’appela « l’esprit du passé » ; il dit aussi que +le son de la harpe éolienne est « plein de remords ». — Vous +trouveriez tout cela fort joli, repartit Charles, si vous le lisiez +dans un poëte ; mais vous l’appelez triste, lorsque c’est moi +qui le dis. — Sans doute, répondit Caroline, parce que les poëtes +ne pensent jamais ce qu’ils disent, et pourtant ils ne seraient +pas poëtes s’ils n’étaient mélancoliques. — Eh bien, dit Marie, +je vous ferai de la musique, Charles, mais à la condition que +vous me permettrez, un de ces matins, de vous donner une +bonne leçon sur cette mélancolie qui, je vous l’assure, se développe +chez vous tous les jours. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c12">CHAPITRE XII.<br> +Confidence intime.</h3> + + +<p>Les perplexités de Charles avaient bientôt pris une forme +définie à son arrivée dans le Devonshire. Le fait seul de sa présence +dans sa famille, et non à Oxford, où il aurait dû être, +les avait ramenées dans son esprit ; l’approche du temps où il +devait passer son examen et prendre son grade justifiait sa +préoccupation à cet égard. A dire vrai, ces perplexités n’avaient +pas acquis un développement plus grand que celui que +nous avons dépeint ; mais elles n’étaient plus vagues ni indistinctes ; +il les saisissait entièrement ; il ne les croyait pas non +plus insurmontables, voyant alors d’une manière évidente les +derniers obstacles à vaincre. La forme particulière dans laquelle +elles se fixèrent, en se résumant, fut déterminée par les +circonstances qui surgirent pour lui, à cette époque. Il se demanda +d’abord comment il pourrait souscrire aux Articles <i lang="la" xml:lang="la">ex +animo</i>, sans avoir une foi quelconque dans son Église comme +autorité ayant droit à les lui imposer ; et, en second lieu, comment +il pourrait avoir foi dans son Église, vu son histoire et +sa situation présente. Le fait de ces difficultés était une grande +source de chagrins pour notre jeune ami. Ce qui aggravait son +état, c’est qu’il n’avait personne avec qui il pût parler ou sympathiser +sur cette matière. Le comble enfin de son malheur, +c’était la nécessité de garder devers lui un secret qu’il +n’osait confier à d’autres, et qui pourtant, d’après ses prévisions, +devait être révélé un jour. Telles étaient les causes cachées +de l’abattement que ses sœurs remarquaient dans Charles.</p> + +<p>Un jour, il était assis tout pensif devant le feu, un livre à +la main, lorsque Marie entra. « Je voudrais, dit-elle, que vous +m’apprissiez l’art d’étudier le grec dans des charbons ardents. — Les +pierres ont leur langage, et il y a du bon en toutes choses, +répondit Charles. — Vous faites bien de vous comparer +au mélancolique Jacques. — Non pas à Jacques, mais au bon +duc Charles, qui fut banni dans la forêt verte. — C’est fâcheux +pour nous, répliqua Marie, puisque nous sommes les +êtres sauvages avec lesquels vous êtes forcé de vivre. Mon +bon Charles, continua-t-elle, j’espère que la triste affaire qui +a été la cause de votre renvoi ne vous chagrine plus. — En vérité, +Marie, il n’est pas agréable, après avoir vécu dans les +meilleurs termes avec tout le collége, et en particulier avec le +Principal et Jennings, d’être à la fin chassé comme un mauvais +étudiant qu’on envoie conduire la charrette. Vous n’avez +pas d’idée combien le vieux Principal et Jennings ont été sévères. — Mon +cher ami, vous ne devez plus vous en préoccuper, +comme je soupçonne que vous le faites. — Je ne sais pas +où cela finira ; le Principal a dit expressément que mon avenir +à l’Université était brisé. Je suppose qu’ils ne voudraient pas me +donner un certificat, si je désirais un <i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i> partout ailleurs. — Oh ! +c’est une méprise momentanée ; je suis sûre que +maintenant ils sont mieux informés. Aussi bien c’est pour nous +une si bonne fortune de vous avoir ici, que nous leur en +devons de la reconnaissance. — Je crois pourtant avoir agi +avec prudence, Marie ; je ne suis jamais allé aux réunions +du soir, ni aux sermons des célèbres prédicateurs du jour. +Je me demande ce qui a pu leur mettre ces idées dans la +tête. Au cours des Articles, je faisais de temps en temps une +question, mais c’était vraiment parce que je désirais comprendre +et saisir les matières. A mon entrée dans sa chambre, Jennings +tomba sur moi ; je ne puis dire autrement. Il fut d’abord +poli dans ses formes, mais il y avait dans son regard +quelque chose qui m’annonçait l’orage. Il est étrange qu’un +homme d’un caractère fort comme lui n’ait pas su mieux dissimuler +ses sentiments ; j’ai toujours pu deviner ses pensées. — Croyez-moi, +Charles, vous aurez oublié tout cela +l’année prochaine. Ce sera comme un nuage d’été qui vient et +disparaît. — Et puis, cela me décourage, et interrompt forcément +mes études. J’y pense toujours, et c’est en vain que je +veux fixer mon esprit sur mes livres, je ne sais plus retrouver +mon énergie. C’est très-dur. — Marie soupira ; — je voudrais +pouvoir vous aider, dit-elle, mais les femmes peuvent si +peu ! Allons, laissez-moi prendre le chagrin, et gardez l’étude ; +ce sera un excellent partage. — Et d’ailleurs, continua Charles, +que va penser ma mère, quand la chose arrivera à ses oreilles, +et il faut bien qu’elle lui parvienne ! — Laissez donc ! ne +faites pas une montagne d’une taupinière. Vous reviendrez à +Oxford, vous prendrez votre grade, et personne ne saura rien +de tout cela. — Non, il n’en peut être ainsi », répondit Charles +sérieusement. « Que voulez-vous dire ? — Ces choses ne se +dissipent pas de cette manière ; ce n’est pas un nuage d’été : +cela pourrait bien tourner à la pluie, à mon avis. »</p> + +<p>Marie le regarda avec étonnement. « Je veux dire, reprit-il, +que je n’ai pas l’espoir qu’ils me laissent prendre mon grade, +pas plus qu’ils ne m’ont permis la résidence à Oxford. — C’est +très-absurde, mon ami, voilà ce que j’entends par se préoccuper +d’enfantillages et faire des montagnes de taupinières. — Ma +bonne Marie, reprit-il en lui prenant la main affectueusement, +ma seule vraie confidente et mon unique consolation, +je voudrais vous faire encore une confidence, si vous pouviez +la supporter. » Marie était effrayée, et son cœur battait fort. +« Charles, répondit-elle en retirant sa main, souffrir une peine +quelconque me serait moins dur que de vous voir dans cet +état. Il est trop évident pour moi que quelque chose vous tourmente. » +Charles mit ses pieds sur le garde-feu, et baissa les +yeux. « Je ne puis vous le confier », dit-il enfin avec effort. +Puis voyant à la physionomie de sa sœur combien il l’affligeait, +il ajouta, souriant à demi comme pour atténuer l’effet +de ses paroles : « Ma chère Marie, quand un pareil témoignage +est porté contre quelqu’un, on ne peut s’empêcher de craindre +qu’il n’ait été peut-être dicté par des motifs plausibles. — Impossible, +Charles : <i>vous</i> corrompre les autres ! <i>vous</i> falsifier le +<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> et les Articles ! Impossible. — Marie, de nous deux +qui serait le meilleur juge, si ma figure était sale et mon habit +râpé, vous ou moi ? Eh bien, peut-être Jennings, ou au moins +l’opinion publique, en sait plus sur ma personne que moi-même. — Ne +parlez pas ainsi, répliqua Marie très-émue ; +vraiment, vous me faites de la peine en ce moment. Que voulez-vous +dire ? » Charles couvrit son visage de ses mains : « Il +n’y a rien à faire, répondit-il, vous ne pouvez m’aider ici ; +je ne fais que vous chagriner. Je n’aurais pas dû aborder ce +sujet. » Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>« Mon bien-aimé Charles, reprit Marie avec tendresse, allons, +je supporterai tout tranquillement. Rien ne peut m’affliger +autant que de vous voir aller de ce train-là. Mais, en vérité, +vous m’effrayez. — Eh bien, répondit-il, quand plusieurs personnes +viennent me dire qu’Oxford n’est pas ma place, que +ma position n’est pas là, qui sait, si elles ont tort ou raison ? — Mais, +réellement, est-ce tout ? et qui exige que vous passiez +votre vie à Oxford ? Ce n’est pas nous, certainement. — Non, +mais Oxford implique la nécessité d’obtenir un grade… de +prendre les ordres. — Maintenant, mon cher ami, parlez +d’une manière claire ; ne me donnez pas des demi-mots ; faites-moi +tout connaître. » Et elle s’assit, le regard plein d’anxiété. +« Eh bien, soit, dit-il faisant un effort ; cependant, je ne sais +par où commencer. Tout ce que je puis dire, c’est que bien +des choses me sont arrivées de différentes manières pour me +montrer que je n’ai ni lieu, ni position, ni demeure ; que je +ne suis pas fait pour l’Église d’Angleterre, que j’y suis un +étranger. » Il y eut un silence terrible ; Marie devint très-pâle ; +puis, tirant précipitamment une conclusion : « Vous voulez +dire, Charles, reprit-elle avec vivacité, que vous allez vous +réunir à l’Église de Rome. — Non, ce n’est pas cela. Vous +m’avez mal compris ; je ne veux dire que ce que j’exprime ; je +vous ai tout révélé ; ma confession est complète. Voici ma pensée +entière : je ne me sens pas à ma place. — Cela ne suffit +point, vous devez m’en révéler davantage ; car, comme je l’appréhende, +vous voulez dire ce que j’ai exprimé moi-même, +rien de moins. — Je ne saurais raconter les choses avec suite : +mais quelque part que j’aille, avec quelque personne que je +parle, je me sens une autre sorte d’homme que je ne suis. Je +ne puis vous communiquer ce sentiment intime ; vous ne me +comprendriez pas. La meilleure idée de mon état véritable se +trouve dans ces paroles du Psalmiste : « Je suis un étranger +sur la terre. » Nul ne pense et ne sent comme moi. J’entends +des sermons, je cause de sujets religieux avec des amis, et +tout le monde me condamne. Le collége enfin vient, lui aussi, +rendre son témoignage contre moi, et il me chasse hors de ses +murs. — Oh ! Charles, reprit Marie, que vous êtes changé ! » +Et les larmes lui vinrent aux yeux. « Vous étiez si gai, si heureux +autrefois ! Vous trouviez tant de plaisir auprès de tout le +monde et en toutes choses ! Nous aimions tant à rire et à répéter : +« Les oies de Charles sont des cygnes. » Que vous est-il +arrivé ? » Elle se tut. « Ne vous rappelez-vous pas, continua-t-elle +ensuite, ces paroles de l’<i>Année chrétienne</i><a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> ? Je ne puis +les citer textuellement ; nous vous les appliquions. Il s’agit de +l’espérance ou de l’amour « qui rend tous les objets radieux +par son sourire magique ». Charles fut ému en se rappelant +ce qu’il était trois années auparavant. « Je suppose, dit-il, que +je sors des ombres pour entrer dans les réalités. — Il y a eu +bien des choses pour vous attrister, repartit Marie en soupirant ; +et maintenant ces vilains livres vous fatiguent trop. +Pourquoi concourir pour les <i>honneurs</i> ? quel bien en reviendra-t-il ? » +Nouveau silence.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Recueil de poésies religieuses par M. Keble. Il contient des hymnes et +autres compositions pour chaque fête du calendrier anglican. L’auteur y célèbre, +à la date du 25 mars, la bienheureuse mère de Dieu.</p> +</div> +<p>— Je voudrais vous rapporter, reprit Charles, le nombre +des avis indirects qui m’ont été donnés sur mon antipathie, +comme on pourrait l’appeler, pour les choses telles qu’elles +vont. Ce qui, peut-être, m’a le plus frappé, c’est un entretien +que j’eus avec Carlton, ce tuteur avec qui j’ai étudié pendant +les dernières vacances ; évidemment si je ne pouvais +m’entendre avec lui, ou plutôt s’il me condamnait comme les +autres, de qui devais-je attendre une parole en ma faveur ? +D’ailleurs, je ne puis supporter le faste et les faux-semblants +que je vois partout. Je ne parle pas contre les individus ; ce +sont de très-bonnes personnes, je le sais ; mais, réellement, +si vous voyiez Oxford tel qu’il est ! les chefs surtout avec +leurs gros revenus, je ne sais trop ce que vous en penseriez. +Sans doute ces messieurs sont généreux, leurs femmes sont +souvent simples et modestes, on se plaît à le dire ; elles font +aussi beaucoup de bien dans la ville, je me garderais de les +attaquer sur ce point ; mais je parle du système. Reconnaît-on +des ministres du Christ dans des hommes qui jouissent de +revenus énormes, qui vivent dans des maisons richement +meublées, qui ont femme et enfants, qui se font servir par +des sommeliers et de magnifiques valets en livrées, qui donnent +des dîners splendides, affectent des airs protecteurs et +gracieux, arrondissent leurs gestes, et mesurent leurs paroles +comme s’ils étaient la crème de la terre, mais qui n’ont rien +de l’ecclésiastique, si ce n’est l’habit noir et la cravate blanche ? +Puis viennent les évêques et les doyens qui, eux aussi, +traînent une femme au bras, et qui ne peuvent entrer dans +l’église sans être précédés d’un valet bien poudré, portant +un coussin et une peau de mouton chaude pour préserver +leurs pieds du froid des pierres. » Marie se mit à rire. « Eh +bien, mon cher ami, dit-elle, je ne croyais pas que vous +eussiez vu tant d’évêques, de doyens, de professeurs et de +chefs d’établissements à Saint-Sauveur ; vous avez eu bonne +compagnie. — Mes yeux sont constamment en éveil, et les +occasions ne m’ont pas manqué ; je ne puis entrer dans les +détails. — Je crois que vous avez été sévère envers ces messieurs, +reprit Marie ; quand un pauvre vieillard souffre d’un +rhumatisme (et elle soupira un peu), il serait dur qu’il ne pût +garantir ses pieds du froid. — Ah ! Marie, je ne saurais vous +expliquer tout ! mais pénétrez-vous, je vous prie, de ce que +je dis, et ne critiquez pas mes exemples ou mes paroles. Ce +que je veux faire entendre, c’est qu’il y a à Oxford une atmosphère +mondaine qui est aussi éloignée que possible de +l’esprit de l’Évangile. Je n’accuse pas les <i>dons</i> d’ambition ni +d’avarice ; il n’en est pas moins vrai, toutefois, que la fin que +se proposent les chefs d’établissements, les <i lang="en" xml:lang="en">Fellows</i> et tous +ces messieurs, c’est de jouir d’abord de la terre, et puis de +servir Dieu. Sans doute ils font du ciel l’objet final de leurs +désirs ; mais leur objet immédiat, c’est d’être dans l’aisance, +de se marier, d’avoir de beaux revenus, une position, de +<i>l’honorabilité</i>, une maison commode, une campagne agréable +et un aimable voisinage. Il n’y a rien de surnaturel chez eux. +Je l’avoue, je crois que les Puséistes sont les seules personnes +de l’endroit qui aient des vues élevées ; je devrais dire +les seules personnes qui en fassent profession, car je ne les +connais pas assez pour en parler. » Il pensait à White. « Vous +m’entretenez là de choses que j’ignore, Charles, mais je ne +pense pas que toute cette jeunesse intelligente d’Oxford ne +recherche que ses aises et le bien-être ; je ne crois pas non +plus que dans l’Église de Rome l’argent ait toujours été employé +à la meilleure fin. — Je ne disais rien de l’Église Romaine, +pourquoi me la nommer ? C’est tout à fait une autre +question. Mon unique pensée, c’est qu’il y a à Oxford une +atmosphère mondaine que je ne puis souffrir. Je n’emploie pas +le mot « mondaine » dans sa plus mauvaise acception. Les gens +y sont religieux et charitables ; mais (je n’aime pas à citer des +noms propres), mais je connais plusieurs <i>dons</i> qui ne paraissent +pas faire entrer dans le caractère de leur religion, à eux, +la notion de la pauvreté évangélique, le danger des richesses, +l’abandon de toutes choses pour le Christ : idées qui sont +les premiers principes de l’Écriture telle que je la lis et la comprends. +Je l’avoue, je crois que c’est la raison pour laquelle +les Puséistes sont si impopulaires. — Eh bien, repartit Marie, +je ne vois pas pourquoi vous êtes si dégoûté du monde, ainsi +que de la place et des devoirs que vous devez y remplir, +parce qu’il s’y trouve des hommes mondains.</p> + +<p>— A propos, je parlais de Carlton, reprit Charles. Certes +c’est un excellent garçon que j’aime, que j’admire et que je +respecte beaucoup ; eh bien, savez-vous qu’il a posé en axiome +qu’un ecclésiastique de l’Église d’Angleterre doit se marier ? +Il disait que le célibat peut être chose très-bonne dans d’autres +communions, mais qu’un homme se rendait ridicule et n’était +pas du siècle, s’il restait célibataire dans notre Église. » Le +pauvre Charles était si sérieux, et la proposition qu’il énonçait +était si monstrueuse, que Marie, malgré sa profonde tristesse, +ne put s’empêcher de rire aux éclats : « Je ne puis m’en +défendre, dit-elle. En vérité, c’était une assertion très-extraordinaire. +Mais, mon cher ami, ne craignez-vous pas que Carlton +ne vous enlève un beau jour par violence, et qu’il ne vous +marie à quelque gentille demoiselle avant que vous sachiez +où vous en êtes ? — Ne parlez pas sur ce ton, Marie, répliqua +Charles ; à cette heure, je ne puis supporter la plaisanterie. +Ce que je veux dire, c’est que, considérant le bon sens de +Carlton et son coup d’œil si juste en toutes choses, je restai +convaincu que l’Église d’Angleterre est réellement, d’après les +déclarations implicites de mon répétiteur, une forme de religion +très-différente de celle des Apôtres. »</p> + +<p>Ces paroles rendirent Marie sérieuse. « Hélas ! dit-elle, nous +voici sur un nouveau terrain, il s’agit maintenant, non de ce +que l’Église pense de vous, mais de ce que vous pensez de +notre Église. » Il y eut un moment de silence. « Je soupçonnais +que cela reposait au fond, continua-t-elle ; je n’ai jamais pu +croire qu’une poignée de gens, dont quelques-uns n’étaient +rien pour vous, venant vous dire que vous n’étiez pas à votre +place, vous auraient fait penser ainsi, à moins que vous, le +premier, n’eussiez eu ces sentiments. Voilà la vérité réelle ; et +puis vous interprétez dans votre sens ce que les autres viennent +vous dire. » Il y eut encore un moment de silence pénible. +« Je vois, reprit-elle, comment tout cela ira. Quand vous +prenez une chose à cœur, Charles, je sais bien que vous ne +l’abandonnez plus. Oui, vos idées sont déjà arrêtées. Nous vous +verrons Catholique Romain. — Marie, répliqua le frère avec +tristesse, voulez-vous, vous aussi, vous élever contre moi ? » +Elle vit sa méprise. « Non, Charles ; tout ce que je dis, c’est que +cela dépend de vous, et non des autres. Si votre esprit l’a résolu, +il n’y a plus rien à faire. Ce ne sont pas les autres qui +vous mènent, qui s’élèvent contre vous ; mon cher ami, ne +vous méprenez pas sur mes paroles, et ne vous faites pas illusion. +Vous avez une volonté de fer. »</p> + +<p>En ce moment, Caroline entra dans la chambre. « Je ne +pouvais m’imaginer où vous étiez, Marie, dit-elle ; il y a une +éternité que Perkins vous demande. Il s’agit de quelque chose +pour le dîner ; je ne sais quoi. Nous avons cherché en haut et +en bas, sans pouvoir deviner que vous aidiez Charles dans ses +études. » Marie poussa un profond soupir et sortit de la +chambre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c13">CHAPITRE XIII.<br> +Perplexités d’une bonne sœur.</h3> + + +<p>L’entretien que nous venons de rapporter n’avait donné aucune +satisfaction ni aucun soulagement aux anxiétés du frère +et de la sœur. « Je ne puis trouver nulle part de sympathie, se +disait Charles. Marie ne me comprend pas plus que les autres. +Je ne puis manifester mes pensées et mes sentiments ; et si +j’essaie de le faire, mes propositions et mes arguments me paraissent +absurdes à moi-même. Ç’a été un grand effort de me +confier à elle ; et, en un sens, c’est autant de gagné, car c’est +une épreuve surmontée ; mais autrement je n’ai rien obtenu +par mon initiative, et j’aurais aussi bien fait de me taire. Je n’ai +réussi qu’à la chagriner sans soulager mon cœur. Par parenthèse, +elle est partie croyant le cas deux fois plus grave qu’il +ne l’est. J’allais la remettre dans le vrai, lorsque Caroline est +entrée. Ma seule difficulté regarde les ordres, et elle croit que +je vais me faire Catholique Romain. Quelle absurdité ! Mais les +femmes vont vite en besogne ; donnez-leur un pouce, et elles +prennent une aune. Je ne connais pas les Catholiques Romains. +Toute la question est de savoir si je m’attacherai au barreau ou +à l’Église. J’avoue que je me suis exagéré beaucoup les choses +à moi-même ; j’aurais dû commencer par ceci avec elle : +« Savez-vous, aurais-je dû lui dire, que j’ai sérieusement envie +d’étudier le droit ? » J’ai tout embrouillé.</p> + +<p>La pauvre Marie, de son côté, était dans un trouble d’esprit +et de cœur aussi pénible que nouveau pour elle ; cependant +les affaires du ménage et ses devoirs obligés envers ses plus +jeunes sœurs détournèrent un moment ses pensées. A dire vrai, +elle avait été prise au mot ; elle s’attendait peu à ce qui allait +lui arriver, quand elle s’était engagée à accepter le chagrin, +tandis qu’elle laissait les livres à Charles. La douleur, elle l’avait +connue naguère ; mais jusqu’alors, elle ne connaissait pas +l’anxiété. L’état de l’esprit de son frère avait été pour elle jusque +là un simple sujet d’étonnement ; mais dès que cet état lui +eut été manifesté clairement, elle en fut effrayée et révoltée. +C’était comme si Charles avait perdu son identité et se fût +changé en un autre homme ; c’était comme si jusque là il avait +trompé sa confiance. Elle avait vu dans les journaux qu’il s’agissait +beaucoup du « parti d’Oxford » et de ses actes. Dans différents +lieux où elle avait été en visite, elle avait entendu parler +d’églises qui suivaient la nouvelle mode, et d’ecclésiastiques accusés, +en conséquence, de Papisme, reproche dont elle s’était +moquée. Mais maintenant on lui apprenait dans sa maison +même qu’il y avait quelque chose de vrai dans ces bruits. La +chose toutefois restait incompréhensible à son esprit, et elle +savait à peine où elle en était. Et que, de toutes les personnes +du monde, son frère, son propre Charles, avec qui de tout +temps elle n’avait fait qu’un cœur et qu’une âme, que ce frère, +jadis si aimable, si religieux, si bon, si sensé, si prudent, pût +être le premier qui jetât sur sa voie les nouvelles opinions ; +cela la mettait hors d’elle-même.</p> + +<p>Et où Charles avait-il puisé ses idées ? Des idées ! elle ne pouvait +les appeler de ce nom ; il n’avait rien à donner pour excuse ; +c’était un enivrement. Lui, si intelligent, d’un esprit si +perçant, comment ! il n’avait rien de mieux pour sa justification +que de dire que la femme de l’évêque de Monmouth était +trop jolie, et que le vieux docteur Stock s’asseyait sur un +coussin ! Oh ! tout cela était bien triste, en vérité ! Et comment +se faisait-il qu’il fût insensible aux bienfaits de son Église, +bienfaits dont il avait joui toute sa vie ! Que lui manquait-il ? +Pour elle, tout était selon ses désirs : aller à l’église faisait son +bonheur. Elle aimait à entendre les leçons et les collectes revenant +chaque année et marquant les différentes saisons. Les +livres historiques et les prophètes, en été ; la collecte : « Levez-vous » +pour annoncer l’Avent ; les belles collectes de l’Avent +lui-même avec les leçons d’Isaïe, qui se prolongent jusque +dans le temps de l’Épiphanie : tout cet ensemble était une vraie +musique à son oreille. Les psaumes, à leur tour, variant tous +les dimanches, étaient pour son cœur une consolation perpétuelle, +toujours ancienne, et cependant toujours nouvelle. Les +additions de circonstance aussi : le Symbole d’Athanase, le +<i lang="la" xml:lang="la">Benedictus</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">Deus misereatur</i> +et l’<i lang="la" xml:lang="la">Omnia opera</i>, que son +père avait coutume de lire aux grandes fêtes ; et la belle litanie ; +toutes ces choses n’étaient-elles pas ravissantes ? Que pouvait-il +désirer de plus ? où pourrait-il en trouver autant ? C’était +un mystère pour sa raison, et elle ne pouvait que se sentir +pénétrée de reconnaissance de n’être pas exposée aux tentations, +quelles qu’elles pussent être, qui avaient agi sur l’esprit +si solide de ce frère bien-aimé !</p> + +<p>Puis, elle s’était bercée de la douce pensée de voir Charles +ministre et de l’entendre prêcher ; d’avoir quelqu’un à qui elle +aurait le droit d’adresser des questions, de demander des conseils +quand elle le désirerait. Ce rêve était fini ; elle ne pouvait +plus compter sur son frère ; il avait fait à sa confiance +une blessure que le temps ne pourrait cicatriser : cette confiance +avait disparu pour toujours. Charles était le seul homme +de la famille ; il était son seul soutien, maintenant que le père +était mort. Qu’allaient-elles devenir, elles pauvres femmes ? +Être délaissée par son propre frère, oh ! que c’était dur !</p> + +<p>Et comment allait-elle préparer sa mère à ce coup terrible ? +Car il fallait bien que, tôt ou tard, cette triste affaire fût connue. +Elle ne pouvait se faire illusion ; elle connaissait assez son +frère pour être sûre que lorsqu’il s’était mis réellement une +chose en tête, il ne l’abandonnait point sans des raisons convaincantes, +et elle ne voyait pas celles qui pourraient le détourner +de ces idées s’il avait des motifs pour les garder. Le +moyen de résoudre le problème confondait toute raison, tout +calcul. Mais enfin, comment devait-elle apprendre ce malheur +à sa mère ? Valait-il mieux le lui laisser soupçonner et le lui +faire arriver ainsi, ou fallait-il attendre jusqu’à l’accomplissement +du fait ? La question était trop difficile à résoudre pour +le présent, et elle préféra l’abandonner.</p> + +<p>Telle fut la situation de Marie pendant plusieurs jours jusqu’à +ce que l’excitation de son esprit se changeât en un état +dont une anxiété triste était l’élément latent et habituel. Cette +anxiété la quittait d’ordinaire à l’heure de ses occupations, +mais elle se trahissait de temps à autre par des soupirs subits +et profonds, ou par l’égarement de ses pensées. Ni le frère ni +la sœur, tout en s’aimant autant que jamais, n’avaient cette +douceur et cette égalité de caractère qui leur étaient naturelles ; +il fallait maintenant veiller sur soi, et, sans qu’on pût en dire +la cause, le cercle du soir était plus triste qu’autrefois, Charles +était plus attentif envers sa mère ; pour être davantage avec +elle, il n’apportait plus ses livres dans le salon. Il faisait la lecture +à haute voix, mais il causait peu ; aussi Élisa et Caroline +désiraient que son examen fût passé, afin qu’il pût reprendre +sa gaîté naturelle.</p> + +<p>Quant à M<sup>me</sup> Reding, ses observations allaient simplement à +constater que son fils était un étudiant intrépide, et qu’il se +refusait une promenade ou une course à cheval, quelque beau +temps qu’il fît. C’était une personne douce et tranquille, aux +sentiments vifs et aux habitudes réglées, mais d’un esprit peu +observateur. Elle avait vécu toute sa vie à la campagne, et +jusqu’à sa récente infortune ayant à peine connu le chagrin, +elle était entièrement incapable de comprendre comment les +choses peuvent marcher, sinon d’une seule manière. Charles +ne lui avait pas dit le motif réel de son séjour à la maison pendant +l’hiver, jugeant que c’eût été l’affliger en pure perte ; encore +moins avait-il songé à la fatiguer par l’exposé de ses difficultés +religieuses, qu’elle n’aurait pu apprécier ; c’eût été, +également, sans résultat positif. Quant à sa sœur, il essaya de +lui donner une explication de sa conversation antérieure, dans +la pensée d’adoucir les craintes extrêmes qu’il avait fait naître +dans son esprit. Marie reçut l’explication avec reconnaissance, +et déclara qu’elle était consolée. Mais le coup était porté, le +soupçon était profondément entré dans son âme ; c’était toujours +Charles, son bien-aimé Charles comme auparavant, mais +elle ne pouvait bannir de son esprit le cruel pressentiment +qu’elle avait exprimé dans son entretien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c14">CHAPITRE XIV.<br> +Les nouvelles réformes.</h3> + + +<p>Un matin on vint annoncer à Charles qu’une personne, qu’on +avait fait entrer dans la salle à manger, le demandait. En ouvrant +la porte, il se trouva en face du long et maigre Bateman, +qui, promu aux ordres, venait d’être nommé ministre d’une +paroisse voisine. Charles ne l’avait pas vu depuis dix-huit mois, +et il lui serra la main avec beaucoup d’affection, en le félicitant +sur sa cravate blanche qui, comme il le lui dit, le transformait +plus qu’il ne s’y serait attendu. Évidemment les manières +de Bateman étaient changées ; cela pouvait être le fait de la +circonstance, mais il ne paraissait pas à son aise ; peut-être +était-ce le résultat de sa présence dans une maison étrangère +et de la préoccupation de ce qu’il allait vraisemblablement +être présenté à des dames qu’il n’avait jamais vues. L’épreuve +devait bientôt commencer pour le jeune ministre ; car Charles +l’invita au même moment à venir voir sa mère et à dîner ensuite +avec eux. « Le ciel est pur, ajouta-t-il, et il y a un excellent +sentier entre Boughton et Melford. » Bateman répondit +qu’il ne pouvait accepter la dernière invitation, mais qu’il serait +heureux d’être présenté à madame Reding. Il suivit donc +Charles dans le salon, et peu d’instants après il était en conversation +avec la mère et ses filles.</p> + +<p>« Quel charmant coup d’œil on a de la maison, madame ! dit +Bateman. Du dehors on ne croirait pas à une vue si spacieuse. — Non, +elle est cachée par les arbres, répondit madame Reding. +Le flanc de la colline change si fort sa direction que, +dans le principe, je croyais que le point de vue devait être des +fenêtres opposées. — Quelle est cette haute colline ? demanda +Bateman. — C’est <span lang="en" xml:lang="en">Hart-Hill</span>, répondit Charles ; il y a un camp +romain sur le sommet. — Nous pouvons apercevoir huit clochers +de nos fenêtres, reprit madame Reding. Sonnez pour le +lunch, ma chère. — Ah ! madame Reding, repartit Bateman, +nos ancêtres songeaient plus que nous à bâtir des églises, ou +pour mieux dire, plus que nous ne l’avons fait ; car, en ce moment, +on exécute des travaux prodigieux pour ajouter à nos +constructions ecclésiastiques. — Nos ancêtres ont également +fait beaucoup, reprit madame Reding. Ma chère, combien d’églises +furent bâties dans Londres, sous la reine Anne ? Saint-Martin +en était une. — Cinquante, répondit Élisa. — Cinquante +étaient projetées, reprit Charles. — Oui, madame, dit +Bateman ; mais par ancêtres j’entends les saints évêques et +autres membres de notre Église Catholique, antérieurement à +la Réforme. Car, quoique la Réforme ait été un grand bienfait +(et il jeta un coup d’œil vers Charles), cependant, nous ne +pouvons, sans injustice, oublier ce qui a été accompli avant +cette époque par les Catholiques Anglais. — Ah ! les pauvres +gens, reprit madame Reding, ils ont fait une bonne chose, en +bâtissant des églises ; cela nous a épargné beaucoup de peine. — Restaure-t-on +beaucoup d’églises dans ce pays ? demanda +Bateman, un peu déconcerté. — Ma mère ne fait que d’arriver +ici, comme vous, répondit Charles ; oui, on en restaure quelques-unes ; +l’église de Barton que vous connaissez, ajouta-t-il +en s’adressant à Marie. — Avez-vous poussé vos promenades +jusqu’à Barton ? demanda celle-ci à Bateman. — Pas encore, +miss Reding, pas encore ; sans doute, on enlève les bancs. — On +en fait des siéges, dit Charles, et même d’un très-joli modèle. — Les +bancs sont détestables, reprit Bateman ; toutefois, +la dernière génération des titulaires les supportait sans se +plaindre ; c’est étonnant ! »</p> + +<p>Un silence très-naturel succéda à ces paroles. Charles le +rompit en demandant au jeune ministre s’il se proposait de +faire quelques améliorations à Melford. Bateman prit un air +modeste. « Rien d’important, dit-il, quelques petites choses +ont été déjà faites. Malheureusement, j’ai un recteur de la +vieille école, un pauvre homme, qui est l’ennemi de toute espèce +de nouveauté. » Ce fut avec un sentiment de malice, par +suite de son attaque contre le clergé du dernier siècle, que +Charles engagea son ami à faire un exposé de ses réformes. +Eh bien, continua Bateman, il faut beaucoup de prudence +dans ces matières, sans cela on fait autant de mal que de bien : +on marche dans l’eau chaude avec tout le monde, les marguilliers, +le comité paroissial, les vieux recteurs, la <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> de +l’endroit, et l’on ne satisfait personne. C’est pour cette raison, +que je n’ai pas encore essayé d’introduire le surplis dans la +chaire, excepté aux grandes fêtes, me proposant de familiariser +peu à peu mes paroissiens avec ce costume. Cependant, je +mets l’écharpe ou l’étole, et j’ai eu soin qu’elle fût de deux +pouces plus large qu’à l’ordinaire. Je porte aussi, toujours, la +soutane dans ma paroisse. J’espère que vous approuvez la +soutane, madame Reding ? — C’est un costume très-froid, +monsieur, à mon avis, quand elle est de soie ou d’alépine ; elle +habille aussi très-mal, quand elle est portée seule. — Spécialement +par derrière, dit Charles, la soutane est tout à fait +difforme. — J’ai remédié à cela, reprit Bateman. Vous avez +remarqué miss Reding, j’en suis sûr, la soutane courte de +l’évêque. Elle ne vient qu’aux genoux, et paraît être une continuation +du gilet, le frac étant porté comme toujours. Eh bien, +mademoiselle, j’ai adopté le même costume avec ma longue +soutane ; je mets mon habit par-dessus. » Marie eut de la peine +à s’empêcher de rire ; Charles éclata. « Impossible, Bateman, +s’écria-t-il ; vous ne voulez pas dire que vous portez votre habit +français à basques par-dessus votre longue soutane qui +descend jusqu’aux chevilles ?? — Mais, oui, répondit Bateman +d’un ton grave : j’ai par là avisé à la chaleur et à l’apparence +extérieure, et je suis sûr que tous mes paroissiens me reconnaissent. +Je pense que c’est un grand point, miss Reding. +Quand je passe, j’entends les petits enfants se dire : Voilà le +ministre ! — Je le crois bien ! reprit Charles. — En vérité, +s’écria madame Reding, oubliant sa dignité habituelle, qui +jamais entendit choses semblables ? » Bateman la regarda avec +surprise et stupeur.</p> + +<p>« Vous alliez parler de vos améliorations dans l’église, reprit +Marie, voulant détourner l’attention du jeune ministre des paroles +de sa mère. — Ah ! c’est vrai, miss Reding, c’est vrai, +répondit Bateman. Je vous remercie de me le rappeler ; j’ai fait +une digression sur mon costume… J’aurais voulu abattre les +galeries et diminuer la hauteur des bancs ; mais je n’ai pu exécuter +ce projet. J’ai cependant abaissé de six pieds la chaire à +prêcher. Or, en faisant ainsi, d’abord j’ai donné dans ma personne +l’exemple de la condescendance et de l’humilité que je +voudrais inspirer à mes paroissiens. Mais ce n’est pas tout ; +comme conséquence de cet abaissement de la chaire, nul dans +les galeries ne peut me voir ni m’entendre prêcher ; et cela est +un avantage que j’ai l’air d’accorder aux auditeurs de la nef. — Évidemment, +c’est une idée heureuse, dit Charles. — Mais +c’est aussi un avertissement pour les auditeurs eux-mêmes de +la nef, continua Bateman ; car on ne peut me voir ni m’entendre +dans les bancs, jusqu’à ce que les côtés en soient diminués — Une +seule chose vous manque encore, ajouta Charles avec +un air d’amabilité, de crainte d’aller trop loin ; puisque vous +avez une haute taille, il vous faut prêcher à genoux, sans quoi +vous détruiriez vos propres perfectionnements. » Bateman parut +satisfait. « Je vous ai prévenu, mon ami ; je prêche assis. +Il est plus conforme à l’antiquité et à la raison, d’être assis +que d’être debout. — Avec ces précautions, je pense que vous +pourriez arriver à mettre le surplis tous les dimanches. Vos +paroissiens sont-ils contents ? — Oh ! pas du tout, loin de là, +mais ils n’ont rien à dire : le changement est si simple ! — Y +a-t-il encore autre chose ? — Rien en ce qui regarde l’architecture ; +mais j’ai opéré une réforme dans les observances. J’ai +été assez heureux pour recueillir un très-bel exemplaire de +Jewell en lettres gothiques, et je l’ai placé dans l’église, en +l’attachant à la muraille avec une chaîne ; il servira aux personnes +pauvres qui voudront le lire. Notre église est proprement +« l’église du pauvre », madame Reding. — Eh bien, se +dit Charles à part lui, je soutiendrai toujours les vieux ministres +contre les jeunes, si telle doit être la réforme de ceux-ci.</p> + +<p>Puis il reprit à haute voix : « Allons, Bateman, il faut que vous +voyiez notre jardin ; prenez votre chapeau, et faisons un petit +tour de promenade. Nous avons au bout du jardin une jolie +terrasse. » Après avoir ainsi fait poser Bateman pour l’amusement +de sa mère et de ses sœurs, Charles l’emmena, et bientôt +ils se trouvèrent sur la terrasse, l’arpentant en long et en +large, et livrés à une conversation des plus chaleureuses.</p> + +<p>« Reding, mon cher ami, dit le jeune ministre, que signifient +les bruits qui courent en tout lieu sur votre compte ? — Je +n’en sais rien, répondit Charles brusquement. — Eh bien, +voici, reprit Bateman ; mais je désire toucher à ce sujet avec +toute la délicatesse possible. Ne me répondez pas, si cela vous +plaît ainsi, ou ne me répondez que ce que vous voudrez : +veuillez toutefois excuser un vieil ami. On dit que vous allez +quitter l’Église de votre baptême pour l’Église de Rome. — Ce +bruit est-il bien répandu ? demanda Charles froidement. — Oh ! +oui, je l’ai appris à Londres : une lettre d’Oxford m’en faisait +également mention, et un de mes amis l’a entendu raconter +dans le pays de Galles comme une chose positive, à un +dîner qui se donnait à l’occasion de la visite de l’évêque. » — Ainsi, +pensa Charles, vous venez à votre tour porter témoignage +contre moi. « Eh bien, mon bon Reding, continua Bateman, +pourquoi gardez-vous le silence ? Est-ce vrai ? — Quoi +donc ? que je suis catholique romain ? Oh ! certainement ; ne +comprenez-vous pas que c’est pour cela que je prépare mon +examen avec tant d’ardeur ? — Allons, parlez sérieusement, +Reding ; voulez-vous m’autoriser à contredire ce bruit, et à le +nier jusqu’à un certain point, ou sous tous les rapports ? — Sans +doute, contredisez-le de toute manière, contredisez-le entièrement. — Puis-je +y donner un démenti absolu, sans réserve, +sans condition, catégorique, net ? — Sans doute, sans +doute. » Bateman ne pouvait pénétrer la pensée de Charles, et +il ne se figurait pas à quel point il le tourmentait. « Je ne +sais comment vous déchiffrer », dit-il. Ils se promenèrent en +silence.</p> + +<p>Bateman reprit de nouveau. « Vous voyez, Charles, que ce +serait un si prodigieux aveuglement qu’une telle démarche, un +aveuglement tout à fait inexcusable, dans un homme comme +vous, qui avez connu ce que c’est que l’Église d’Angleterre ; +vous, qui n’êtes ni un dissident, ni un laïque illettré ; mais qui +avez vécu à Oxford, qui avez fréquenté tant d’hommes supérieurs, +qui avez vu ce que peut être l’Église d’Angleterre, sa +beauté grave, son activité réglée et convenable ; vous qui avez +vu les églises décorées comme elles devraient l’être avec des +chandeliers, des ciboires, des prie-Dieu, des lutrins, des +<i lang="la" xml:lang="la">antependium</i><a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, +des piscines, des jubés et des <i lang="la" xml:lang="la">sedilia</i> ; vous qui, +dans le fait, avez vu le service de l’église parfaitement célébré, +et qui ne pouvez rien désirer au delà. Dites-moi, mon +cher Reding, continua-t-il en le prenant par sa boutonnière, +que vous manque-t-il ? Qu’est-ce ? Dites. » Que vous alliez vous +promener, aurait répondu Charles s’il avait parlé d’après sa +pensée ; mais il se contenta de dire qu’il ne désirait rien, sinon +qu’on le crût quand il affirmait qu’il n’avait pas l’intention de +quitter son Église. Bateman restait incrédule et croyait à un +secret. « Peut-être ignorez-vous, reprit-il, jusqu’à quel point +sont connues les circonstances de votre renvoi. Le vieux +Principal était tout préoccupé de cette affaire. — Eh bien ! +probablement qu’il en a parlé à tout le monde ? — Oh ! oui, répondit +Bateman ; un de mes amis, qui le connaît et qui lui fit +visite peu de temps après votre départ, a appris toute l’histoire +de sa bouche. Le Principal parla de vous avec beaucoup +de bienveillance et dans les termes les plus flatteurs ; mais il +ajouta que c’était déplorable de voir combien votre esprit avait +été perverti par les opinions du jour, et qu’il n’aurait pas été +étonné si vous eussiez fini par être catholique romain, même +pendant votre séjour à Saint-Sauveur ; qu’en tout cas, vous le +deviendriez certainement tôt ou tard, parce que vous souteniez +que les Saints qui règnent avec le Christ intercèdent pour +nous dans le ciel. Mais ce qui est plus étrange, c’est que lorsque +cette histoire se répandit au dehors, Sheffield assura qu’il +n’en était pas surpris, qu’il avait toujours prévu ce résultat. — Je +lui en suis très-reconnaissant. — Cependant vous m’autorisez +à contredire la nouvelle (ainsi l’ai-je compris), à la contredire +péremptoirement ? cela me suffit. C’est un grand soulagement, +une grande satisfaction, pour mon esprit. Mais il +faut que je vous quitte. — Je ne voudrais pas avoir l’air de +vous renvoyer, reprit Charles ; mais, évidemment, vous devez +partir, si vous voulez arriver chez vous avant la nuit. J’espère +que vous ne sentez pas trop la solitude, ou que vous n’avez +pas trop d’occupation dans votre paroisse. Quand vous vous +ennuierez, où que vous serez fatigué, venez sans cérémonie +dîner avec nous ; nous pouvons même vous offrir un lit, si cela +vous convient. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Devants d’autel.</p> +</div> +<p>Bateman le remercia, et ils se dirigèrent vers la porte d’entrée. +Au moment de sortir, le jeune ministre s’arrêta : « Je désirerais +vous prêter quelques livres, dit-il. Permettez-moi de vous +envoyer Bramhall, Thorndike, Barrow sur l’unité de l’Église, et +les dialogues de Leslie sur la Religion romaine. Je pourrais vous +en nommer d’autres, mais je me contente de ceux-ci pour le +présent. Ils traitent parfaitement leur matière ; vous ne pourrez +vous empêcher d’être convaincu. Je n’ajoute pas un mot ; +adieu, au revoir. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c15">CHAPITRE XV.<br> +Les corruptions de l’Église romaine.</h3> + + +<p>Quoique Charles estimât et aimât beaucoup la société de sa +mère et de ses sœurs, il n’était pas fâché d’avoir des relations +d’hommes ; aussi accepta-t-il avec plaisir une invitation que +lui envoya Bateman de venir dîner à Melford. Il désirait également +montrer à son ami, ce que ses protestations ne pouvaient +faire, combien étaient exagérés jusqu’à l’absurde les +bruits qui couraient sur son compte ; et comme Bateman, malgré +le manque complet de sens commun, était, au fond, très +instruit et très-versé dans les théologiens anglais, Charles +pensait qu’il pourrait par occasion recueillir auprès de lui +quelques idées dont il ferait son profit. Lorsqu’il arriva à Melford, +il y trouva un M. Campbell, qu’on avait invité à son intention. +C’était un jeune homme sorti de Cambridge, et actuellement +recteur d’une paroisse voisine ; il professait les +mêmes sentiments religieux que Bateman, et, bien qu’un peu +positif, il se faisait remarquer par l’éclat de son intelligence +et la vigueur de son esprit.</p> + +<p>Nos deux invités et leur hôte avaient été voir l’église, et +naturellement au dîner, la conversation roula sur la renaissance +de l’architecture gothique, événement qu’ils accueillaient +tous avec une vraie satisfaction. Le sujet aurait été +épuisé presque aussitôt que mis sur le tapis, à cause de leur +parfait accord sur cette matière, si par bonheur Bateman n’avait +déclaré, d’un ton très-affirmatif, que, s’il le pouvait, il n’y +aurait pas d’autre architecture que la gothique dans les églises +d’Angleterre, ni d’autre musique que le chant grégorien. +La thèse était bonne, clairement posée, et elle fournissait carrière +à une très-jolie discussion. Reding commença par dire +que tous ces accessoires du culte, soit musique, soit architecture, +étaient nationaux ; que c’était le mode dans lequel les +sentiments religieux se traduisaient dans des temps et dans +des lieux particuliers. D’après lui, sans doute, il n’était pas +défendu de diriger l’expression extérieure de la religion dans +un pays, mais on ne pouvait la rendre obligatoire, et à ses +yeux, il était aussi déraisonnable d’imposer au peuple une +seule forme de culte, qu’il l’était de le contraindre à s’amuser +d’une seule manière. « Les Grecs, continua-t-il, se coupaient les +cheveux en signe de deuil, les Romains les laissaient croître ; +les Orientaux voilaient leur tête quand ils priaient, les Grecs +la découvraient ; les Chrétiens ôtent leur chapeau dans l’église, +les Mahométans leurs souliers ; un long voile est une marque +de modestie en Europe, d’immodestie en Asie. On peut aussi +bien essayer de changer la taille d’un peuple que les formes +de son culte. Bateman, laissez-nous vous raccourcir d’un pied, +et puis vous commencerez vos réformes ecclésiastiques. — Mais +assurément, mon digne ami, répondit l’amphitryon, vous +ne voulez pas dire qu’il n’y a pas de connexion naturelle +entre un sentiment intérieur et son expression extérieure, de +sorte qu’une forme ne soit pas meilleure qu’une autre ? — Non, +loin de là ; mais laissez ceux qui restreignent leur musique +au chant grégorien élever des crucifix sur les grandes +routes. Chaque forme est la représentation d’une localité ou +d’une époque particulière. — C’est ce que je dis du frac et de +la longue soutane de notre ami, reprit Campbell ; c’est une +confusion de temps différents, de l’ancien et du moderne. — Ou +d’idées différentes, ajouta Charles ; la soutane est catholique, +le frac est protestant. — C’est l’inverse, repartit Bateman ; +la soutane est l’habit anglican du vieux Hooker, le frac +vient de la France catholique. — En tout cas, c’est ce que +M. Reding appelle une confusion d’idées, dit Campbell ; et c’est +la difficulté que j’éprouve à unir ensemble le gothique et le +grégorien. — Oh ! pardon, répliqua Bateman, c’est une même +idée ; elles sont toutes les deux éminemment catholiques. — Vous +ne pouvez pas être plus catholique que Rome, je suppose, +repartit Campbell ; pourtant il n’y a pas de gothique +dans cette ville. — Rome est une ville à part, répondit Bateman. +En outre, mon cher ami, si nous nous rappelons +seulement que Rome a corrompu la pure doctrine apostolique, +pouvons-nous être surpris qu’elle ait corrompu son architecture ? — Pourquoi +donc s’adresser à Rome pour le grégorien ? +répliqua Campbell ; car ce chant, sans doute, tire son +nom de Grégoire I<sup>er</sup>, évêque de Rome, que les Protestants regardent +comme le premier spécimen de l’Antechrist. — Eh ! que +nous importe ce que pensent les Protestants. — Ne nous disputons +pas pour des mots, Bateman ; nous pensons l’un et +l’autre que Rome a corrompu la foi, qu’elle soit l’Antechrist +ou non. C’est ce que vous venez de dire vous-même. — C’est +vrai ; mais je fais une petite distinction. L’Église de Rome n’a +pas <i>corrompu</i> la foi, mais elle a <i>admis</i> des corruptions dans +son sein. — Cela ne suffit pas ; croyez-le, nous ne pouvons +avoir une base solide dans la controverse, à moins que dans +nos cœurs nous ne pensions mal de l’Église de Rome. — Eh ! +que nous importe Rome ? nous descendons de l’ancienne Église +Britannique ; nous ne nous occupons pas de Rome, et nous +désirons que Rome ne s’occupe pas de nous ; mais cela ne fait +pas son affaire. — Eh bien, reprit Campbell, lisez seulement +une page de l’histoire de la Réforme, et vous y verrez que l’âme +du mouvement était cette doctrine, que le Pape est l’Antechrist. — Pour +les ultra-Protestants, et non pour nous, repartit +Bateman. — Oui, des ultra-Protestants comme ceux qui +ont écrit les Homélies. Mais, je le répète, je ne dispute pas +pour des mots. Voici ma pensée : de même que cette doctrine +était la vie de la Réforme, de même la croyance, commune à +nous deux, qu’il y a quelque chose de mauvais, de corrompu +et de dangereux dans l’Église de Rome ; qu’elle renferme un +esprit d’Antechrist, vivant en elle, l’animant et la dirigeant ; +cette croyance, dis-je, est nécessaire pour être bon Anglican. +Il vous faut croire cela, ou vous devez vous réunir à l’Église +de Rome. — Impossible ! mon cher ami ; nous avons toujours +soutenu que Rome et nous, nous sommes deux Églises sœurs. — Je +dis, reprit Campbell, que sans cette forte répulsion, vous +ne pouvez écarter les droits nombreux, l’attraction puissante +de l’Église de Rome. Elle est notre mère… Oh ! quel mot !… +Notre puissante mère ! Elle ouvre ses bras. Quel parfum +s’exhale de son sein ! Elle est pleine de grâces. Je le sens, je +l’ai senti depuis longtemps. Pourquoi ne me précipité-je pas +dans ses bras ? Parce que je sens aussi qu’elle est conduite par +un esprit qui n’est pas elle. Mais si cette méfiance que j’éprouve +à son égard et si la certitude que j’ai de sa corruption +m’étaient démontrées fausses, j’irais demain m’unir à sa communion. » +Ceci n’est pas une doctrine édifiante pour Reding, +pensa Bateman. « Mon bon Campbell, dit-il, vous êtes paradoxal +aujourd’hui. — Pas le moins du monde ; nos Réformateurs +ont compris que le seul moyen de rompre le lien de fidélité +qui nous unissait à Rome, c’était de l’accuser d’une profonde +corruption. Il en est de même pour nos théologiens. S’il +est une doctrine sur laquelle ils se trouvent d’accord, c’est +que Rome est l’Antechrist ou un Antechrist. Croyez-le bien, +cette doctrine est nécessaire pour légitimer notre position. »</p> + +<p>— Je ne comprends pas tout à fait ce langage, que je vois +aussi employé dans différentes publications, dit Reding. Il +fait supposer que la controverse est un jeu, et que les adversaires +ne cherchent pas la vérité, mais des arguments. — Il +ne faut pas vous méprendre sur mes paroles, monsieur Reding, +repartit Campbell ; ma pensée est que vous ne pouvez +pas jouer avec votre conviction que Rome est antichrétienne, +si telle est votre croyance ; car si <i>c’est</i> ainsi, il faut <i>parler</i> +ainsi. Un poëte a dit : « Parlez <i>doucement</i> de la chute de +notre sœur. » Non, si c’est une chute, nous ne devons pas en +parler doucement. Tout d’abord on s’écrie : « Une si grande, +Église ! eh, qui suis-je pour parler contre elle ? » Oui, vous +le devez, si c’est vrai. « Dites la vérité, et moquez-vous du +diable. » Rappelez-vous que vous n’employez pas vos propres +paroles ; vous avez la sanction et l’appui de tous nos théologiens. +Vous le devez ; sans cela, vous ne pouvez donner des +raisons suffisantes pour rester en dehors de l’Église de Rome. +Vous devez proclamer haut, non ce que vous ne pensez pas, +mais ce que vous pensez, si réellement vous avez une conviction. » +« Voici au moins une doctrine, se dit Charles à lui-même, +c’est placer la controverse dans une coque de noix. » +Bateman répliqua : « Mon cher Campbell, vous n’êtes pas du +progrès. Nous avons renoncé à toutes ces criailleries contre +Rome. — Dès lors, le parti n’est pas aussi habile que je le +croyais, repartit Campbell. Soyez-en sûr, ceux qui ont renoncé +à leurs protestations contre Rome, ont déjà leurs regards +tournés vers elle, ou n’ont pas d’yeux pour voir. — Tout ce +que nous disons, reprit Bateman, c’est que, comme je l’ai +déjà exprimé, nous ne voulons pas nous occuper de Rome. +<i>Nous</i> ne disons pas : Anathème à Rome ! mais Rome <i>nous</i> +anathématise. — Cela ne suffit point ; ceux qui sont résolus à +rester dans notre Église, et qui emploient des paroles douces +à l’égard de Rome seront repoussés sur leur propre terrain, +en dépit d’eux mêmes, et n’obtiendront pas de remercîments +pour leurs peines. « Nul ne peut servir deux maîtres » : +unissez-vous à Rome, ou condamnez-la. Quant à moi, j’avoue +que l’Église Romaine a d’excellentes choses que je ne puis +nier ; mais en pensant de la sorte, et tout en l’admirant dans +certains points, je ne saurais vraiment m’empêcher de parler +comme je le fais. Cela ne serait ni loyal, ni logique. »</p> + +<p>« Il a mieux fini qu’il n’avait commencé », pensa Bateman ; +et il parla dans le même sens. « Oh ! oui, c’est vrai, +trop vrai ; c’est pénible à voir, mais il y a dans l’Église de +Rome bien des choses contre lesquelles doit nécessairement +s’élever tout homme raisonnable, tout lecteur des Pères et +de l’Écriture, tout membre véritable de l’Église Anglo-Catholique. » +Ces paroles couronnèrent la discussion, et le reste +du dîner se passa très-agréablement, sinon d’une manière +très-spirituelle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c16">CHAPITRE XVI.<br> +Du chant grégorien et de l’architecture gothique.</h3> + + +<p>Après le dîner, nos convives se rappelèrent qu’ils n’avaient +fait qu’effleurer la question du grégorien et du gothique. +« Comment cela s’est-il fait ? demanda Charles. — En tout +cas, nous y voilà de nouveau, dit notre hôte ; et je vous +l’avoue, Campbell, j’aimerais à entendre ce que vous avez +à dire sur la matière. — A vrai dire, Bateman, répondit celui-ci, +je suis fatigué du sujet ; tout le monde me paraît exagéré. +A quoi bon discuter là-dessus ? vous ne serez pas d’accord +avec moi. — Je ne vois pas ça du tout, répliqua Bateman ; +on croit souvent être en désaccord, simplement parce qu’on +n’a pas le courage de s’expliquer. » « Excellente remarque, +pensa Charles ; quel dommage que Bateman, avec tant de +bonnes idées, ait si peu de sens commun ! » « Eh bien, donc, +dit Campbell, mon objection au gothique et au grégorien réunis, +c’est qu’ils représentent, non pas une, mais deux idées. +Ayez de la musique dans les églises gothiques, et gardez pour +les basiliques le grégorien. — Mon bon Campbell, repartit +Bateman, vous paraissez oublier que les hymnes et les chants +grégoriens ont toujours accompagné les nefs, les chapes, les +mitres et les calices gothiques. — Nos ancêtres faisaient ce +qu’ils pouvaient, reprit Campbell ; ils étaient grands en architecture, +petits en musique. Ils ne pouvaient employer ce +qui n’était pas encore inventé. Ils chantaient le grégorien, +parce qu’ils n’avaient point Palestrina. — Paradoxe ! paradoxe, +s’écria Bateman. — On ne peut le nier, continua Campbell : +il y a une étroite relation entre l’origine et la nature +de la basilique et celles du chant grégorien. Tous les deux +existaient avant le Christianisme ; tous les deux sont d’origine +païenne ; et plus tard l’Église s’en est emparée pour les +consacrer à son service. — Pardon, dit Bateman ; le grégorien +est juif et non païen. — Je vous l’accorde par égard pour +l’argumentation, répondit Campbell ; mais, au moins, ils +n’étaient pas d’origine chrétienne. D’ailleurs, l’ancienne musique +et l’ancienne architecture étaient simples et limitées +dans leurs moyens de montrer leur art respectif. On ne +voit pas un vaste temple grec, on ne trouve pas un seul +long <i>Gloria</i> grégorien. — Pas un seul ! s’écria Bateman, et +le pauvre Willis, qui se plaignait sans cesse de l’ennui que +lui causaient sur le continent les vieux chants grégoriens ! — Je +m’explique mal, reprit Campbell ; naturellement, on +peut rendre un morceau de plain-chant aussi long que l’on +veut, mais simplement par addition et non pas en développant +la mélodie. On peut en mettre deux ensemble et en avoir +ainsi un deux fois plus long que l’autre ; mais je parle d’une +pièce musicale qui, évidemment, doit être le développement +naturel d’idées arrêtées et dont toutes les parties s’enchaînent. +Pareillement, on peut faire un temple ionique deux fois +aussi long et aussi large que le Parthénon ; mais on perd la +beauté des proportions en agissant ainsi. Voici donc ma pensée +sur l’architecture et la musique primitives : c’est qu’elles +atteignent vite leurs bornes, qu’elles sont bientôt épuisées +et qu’elles ne peuvent rien au delà. Tenter davantage, c’est +forcer un instrument musical au delà de ses moyens.</p> + +<p>« Bateman, ajouta Reding, essayez seulement de faire jouer +des quadrilles à un violoncelle, et vous verrez ce qu’on veut +dire par forcer un instrument. — Eh bien, repartit notre hôte, +j’ai entendu Lindley jouer toutes sortes d’airs légers sur son +violoncelle, et c’est fort extraordinaire. — Extraordinaire, +c’est bien le mot, reprit Charles ; c’est fort extraordinaire. +Vous dites : « Comment peut-il produire cet effet ? c’est prodigieux +pour une basse », mais, avouez-le, ce n’est pas agréable +en soi. De même, j’éprouve toujours une sensation pénible +lorsque monsieur tel ou tel se présente pour faire bêler et +braire sa délicieuse flûte comme un hautbois ; c’est forcer le +pauvre instrument à faire ce pourquoi il ne fut pas créé. — C’est +vrai à la lettre en ce qui regarde le chant grégorien, dit +Campbell ; les instruments qui existaient primitivement ne +pouvaient pas jouer autre chose. Mais je parle sauf correction. +Monsieur Reding, vous paraissez posséder le sujet mieux que +moi. — J’ai toujours ouï dire, comme vous l’affirmez, répondit +Charles, que la musique moderne n’a pris naissance qu’après +que l’on a connu la puissance du violon. Corelli lui-même, qui +écrivait il n’y a pas encore deux siècles, a traité à peine du +démanché. Le piano, également, je l’ai entendu assurer, a +presque donné naissance à Beethoven. — La musique moderne +ne pouvait donc exister dans les temps anciens, faute +d’instruments, reprit Campbell ; et, de même aussi, l’architecture +gothique ne pouvait exister avant que la construction +des voûtes n’eût atteint à la perfection. De grandes inventions +mécaniques ont eu lieu, soit en architecture, soit en musique, +depuis l’époque des basiliques et du grégorien ; et chaque +science y a gagné. — C’est assez curieux, dit Reding : une +chose que j’ai souvent répétée s’applique parfaitement à votre +opinion. Quand des gens qui ne sont pas musiciens ont accusé +Haendel et Beethoven de n’être pas <i>simples</i>, j’ai toujours répondu : +Et l’architecture gothique est-elle <i>simple</i> ? Une cathédrale +exprime une idée, mais variée à l’infini et travaillée +dans toutes ses parties ; il en est de même d’une symphonie +ou d’un quatuor de Beethoven.</p> + +<p>— Évidemment, Bateman, reprit Campbell, vous devez tolérer +l’architecture païenne, ou il vous faut logiquement exclure +le grégorien, qu’il soit païen ou juif ; vous devez tolérer +la musique ou réprouver les fenêtres à style flamboyant. — Et +pour quoi optez-vous ? demanda notre hôte ; pour le gothique +avec Haendel, ou pour l’architecture romaine avec le +grégorien ? — Pour tous les deux à leur place. Je préfère de +beaucoup l’architecture gothique à la classique. A mes yeux, +elle est un vrai produit et une expansion du Christianisme ; +mais je ne voudrais pas, pour cette raison, exclure le style +païen qui a été sanctifié par dix-huit siècles, par l’amour exclusif +de plusieurs pays chrétiens, et par la sanction d’une +foule de saints personnages. Je suis pour la tolérance. Faites +dominer le gothique, mais ayez du respect pour le classique. »</p> + +<p>La conversation se ralentit. « Quoique j’aime la musique +moderne, reprit Charles, je ne saurais cependant aller jusqu’à +la dernière conséquence où me conduirait votre doctrine. Je +ne puis m’empêcher d’aimer Mozart, mais assurément sa musique +n’est pas religieuse. — Je n’ai pas pris la défense de +compositeurs particuliers, répliqua Campbell ; la musique +peut être bonne, et Mozart et Beethoven étaient inadmissibles. +Pareillement, vous ne supposez pas, parce que je tolère +l’architecture romaine, que j’aime à voir des cupidons tout +nus représenter des chérubins, et des femmes mollement +couchées figurer les vertus cardinales. » Il s’arrêta. « D’ailleurs, +reprit-il, comme vous venez de le dire, nous devons +consulter le génie de notre pays et les appréciations religieuses +de notre époque. — Eh bien, dit Bateman, je pense +que la perfection de la musique sacrée, c’est le grégorien +combiné avec l’harmonie ; on a ainsi les célèbres chants d’autrefois +et un peu de la richesse moderne. — Et moi, je pense +que ce serait le pire de tout, repartit Campbell ; c’est un mélange +de deux choses dont chacune est bonne en soi, mais qui +sont incompatibles. C’est le mélange du premier et du second +service à table. C’est comme l’architecture de la façade de +Milan, moitié gothique, moitié grecque. — C’est, je crois, ce +qui a toujours lieu, dit Charles. — Nous ne devons pas lutter +contre notre siècle, continua Campbell ; ce serait absurde. Je +parlais seulement de ce qui est bien ou mal d’après les principes +généraux ; et, à vrai dire, je ne saurais moi-même ne +pas aimer le mélange, quoique je manque de bonnes raisons +pour le défendre. »</p> + +<p>Bateman sonna pour le thé ; ses amis désiraient retourner +chez eux de bonne heure ; on était au mois de janvier, saison +peu favorable pour les promenades après dîner. « Eh bien, +Campbell, dit notre hôte, vous êtes plus indulgent pour +le siècle que pour moi ; vous lui permettez d’ajouter une basse +chiffrée aux tons grégoriens, et vous riez de moi si je mets +un frac par-dessus ma soutane. — Il n’y a pas de gloire, repartit +Campbell, à être l’auteur d’un type mixte. — Un type mixte ! +s’écria Bateman ; c’est plutôt un état de transition. — A quel +état passez-vous ? demanda Charles. — A propos de transition, +dit Campbell, savez-vous que votre ami Willis (je ne connais +pas son collége, celui qui s’est fait catholique) demeure dans +ma paroisse, et que j’ai l’espérance de lui voir faire une nouvelle +transition, en arrière. — L’avez-vous vu ? demanda +Charles ? — Non, j’ai été pour lui faire visite ; malheureusement +il était sorti. J’ai appris qu’il va encore à la messe. — Mais +où trouve-t-il une chapelle ? reprit Bateman. — A Seaton. — A +sept bons milles de chez vous, dit Charles. — Oui, répondit +Campbell, et il fait à pied cette longue course, tous les dimanches. — Cela +ne ressemble pas à une transition, fit observer +Charles, sinon qu’elle est physique. — Il faut bien aller +quelque part, repartit Campbell ; je pense qu’il a continué de +fréquenter notre église jusqu’à la semaine où il s’est fait catholique. — Terribles +sont ces défections, reprit Bateman ; +mais c’est très-consolant, c’est une satisfaction triste (jetant +un coup d’œil à Charles) que les victimes de l’illusion soient +enfin recouvrées. — C’est très-triste, en vérité, dit Campbell. +Je crains qu’il ne nous faille en attendre bien d’autres encore. — Pour +moi, je ne sais qu’en penser, reprit Charles. Le +droit que l’Église a sur notre esprit est si puissant ; c’est un +si cruel tourment de la quitter, que je ne puis m’imaginer +qu’un lien de parti fasse agir contre elle. Humainement parlant, +il est, croyez-moi, infiniment plus difficile de retenir ces +hommes que de les ramener. — Oui, s’ils changeaient par esprit +de parti, reprit Campbell ; mais tel n’est pas le cas. Ils ne +changent pas simplement parce que d’autres changent ; mais, +les malheureux ! parce qu’ils ne peuvent s’en empêcher… +Bateman, auriez-vous l’obligeance de dire qu’on avance ma +voiture devant la porte ?… Comment peuvent-ils s’en empêcher ? +continua-t-il, en se levant devant le feu ; leurs principes +catholiques les poussent, et il n’y a rien pour les faire +revenir à nous. — Pourquoi leur amour pour notre Église, qui +est la leur, ne le ferait-il pas ? dit Bateman ; c’est déplorable, +c’est impardonnable. — Ils s’en iront l’un après l’autre, à mesure +qu’ils seront mûrs, reprit Campbell. — Avez-vous entendu +dire (je ne crois pas beaucoup moi-même à ce bruit) +que Smith a des tendances vers Rome ? dit Charles. — Ce n’est +pas possible, répondit Campbell tout pensif. — Impossible, +tout à fait impossible, s’écria Bateman ; un tel triomphe pour +nos ennemis ! je n’y croirai que lorsque je le verrai de mes +yeux. — Ce n’est pas impossible, répéta Campbell tout en boutonnant +et en arrangeant sa redingote ; Smith a changé sa +manière de voir… » On annonça la voiture. « Monsieur Reding, +je crois que je puis vous épargner une partie de la +route, si vous voulez accepter une place dans mon cabriolet. » +Charles ne refusa pas l’invitation, et peu d’instants après +Bateman se trouvait seul.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c17">CHAPITRE XVII.<br> +Questions pour celui à qui il appartient.</h3> + + +<p>Campbell laissa son compagnon de voyage à mi-chemin de +Melford à Boughton. Après avoir remercié son nouvel ami de +son obligeance, Charles franchit une barrière sur le côté de la +route, et fut tout de suite engagé dans l’ombre d’un taillis, le +long duquel se déroulait le sentier. C’était par un beau clair +de lune. Au bout de quelques instants, il se trouva en vue +d’une grande croix de bois. En des jours meilleurs, cette croix +avait été un emblème religieux, mais elle avait servi, dans +les derniers temps, à marquer la limite entre deux paroisses +contiguës. La lune l’éclairant en face, le symbole sacré se dessinait +majestueusement sur le ciel pâle, qui se reflétait dans +une nappe d’eau, vénérée encore dans le voisinage pour sa +vertu miraculeuse. Charles, à sa grande surprise, vit distinctement +un homme à genoux sur un petit monticule d’où s’élançait +la croix ; il entendit même des coups. Armé d’une discipline, +cet homme frappait ses épaules nues, en récitant des +paroles qui parurent à Reding être une prière. Notre jeune +ami s’arrêta, ne voulant pas l’interrompre, embarrassé toutefois +pour passer outre ; mais l’étranger avait entendu le bruit +de sa marche, et en quelques secondes il disparut. Charles +fut frappé d’une émotion soudaine qu’il ne put maîtriser. « O +temps béni, s’écria-t-il, alors que la foi était une ! O heureux +pénitent, admirable chrétien, qui avez une croyance, qui savez +comment obtenir votre pardon, et qui pouvez commencer +là ou d’autres finissent ! Me voici, moi, avec mes vingt-deux +ans, incertain sur tout, parce que je ne sais à quoi donner ma +confiance. » Il se rapprocha de la croix, ôta son chapeau, mit un +genou en terre, baisa le bois sacré, et il pria un instant afin que +quelles que fussent les conséquences, quelle que fût l’épreuve, +quel que fût le sacrifice, il obtînt la grâce d’aller partout où +Dieu l’appellerait. Puis il se leva et s’approcha de la source +froide ; il prit un peu d’eau dans le creux de sa main et la but. +Il se sentit disposé à prier le saint, protecteur de cette fontaine +(saint Thomas martyr, croyait-il), d’intercéder pour lui +et de l’aider dans la recherche de la vraie foi, mais quelque +chose lui murmura à l’oreille : « C’est mal » ; et il réprima ce +désir. Remettant donc son chapeau, il passa outre, et il continua +son chemin d’un pas rapide.</p> + +<p>Sa mère et ses sœurs s’étaient retirées pour dormir, et il +monta sans délai à sa chambre. En passant dans son cabinet, +il trouva sur sa table, sans timbre de poste, une lettre qu’on +lui avait apportée pendant son absence. Il en brisa le cachet ; +c’était un écrit anonyme qui commençait ainsi :</p> + +<p>« <i>Questions pour celui à qui il appartient.</i></p> + +<p>» 1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole ? »</p> + +<p>« C’est trop pour cette nuit, se dit Charles, il est déjà tard. » +Il replia la lettre et la jeta sur sa toilette. « C’est sans doute +quelque personne bien intentionnée, qui pense me connaître. » +Il remonta sa montre, bâilla et mit ses pantoufles. « Qui, dans +le voisinage, peut m’adresser cet écrit ? » Il rouvrit la lettre. +« Cela vient certainement d’un catholique », continua-t-il. +Son esprit se porta sur la personne qu’il avait vue au pied de +la croix ; peut-être alla-t-il plus loin. Il s’assit, et lut le papier +<i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>.</p> + +<p>« <i>Questions pour celui à qui il appartient.</i></p> + +<p>» 1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole ?</p> + +<p>» 2. Est-ce une généralisation ou une réalité ?</p> + +<p>» 3. Appartient-elle à l’histoire du passé ou au temps présent ?</p> + +<p>» 4. L’Écriture n’en parle-t-elle pas comme d’un royaume ?</p> + +<p>» 5. Et comme d’un royaume qui doit durer jusqu’à la +fin ?</p> + +<p>» 6. Qu’est-ce qu’un royaume ? Et que veut dire l’Écriture +lorsqu’elle appelle l’Église un royaume ?</p> + +<p>» 7. Est-ce un royaume visible ou invisible ?</p> + +<p>» 8. Un royaume peut-il avoir deux gouvernements, surtout +agissant dans des directions contraires ?</p> + +<p>» 9. L’identité des institutions, des opinions ou de la race +est-elle suffisante pour faire de deux nations un seul +royaume ?</p> + +<p>» 10. La forme de l’Épiscopat, la hiérarchie, ou le Symbole +des Apôtres est-il suffisant pour faire une seule Église des +Églises de Rome et d’Angleterre ?</p> + +<p>» 11. Là où il y a des parties, l’unité ne demande-t-elle pas +l’union, et une unité visible ne requiert-elle pas une union +visible ?</p> + +<p>» 12. Comment peuvent-elles être les mêmes, deux Religions +qui ont un culte tout à fait différent et des idées différentes +sur le culte ?</p> + +<p>» 13. Deux religions peuvent-elles n’en former qu’une, +lorsque ce que l’une regarde comme l’acte le plus sacré et +le plus caractéristique de son culte est appelé par l’autre +un mensonge blasphématoire et une tromperie dangereuse ?</p> + +<p>» 14. L’Église <i>une</i> du Christ n’a-t-elle pas la foi <i>une</i> ?</p> + +<p>» 15. Une Église qui n’a pas la foi <i>une</i> peut-elle appartenir +au Christ ?</p> + +<p>» 16. Qu’est-ce qu’une Église qui se contredit dans ses formulaires ?</p> + +<p>» 17. Et dans différents siècles ?</p> + +<p>» 18. Et dans ses formulaires comparés avec ses théologiens ?</p> + +<p>» 19. Et dans ses théologiens et dans ses membres comparés +les uns aux autres ?</p> + +<p>» 20. Quelle est la foi de l’Église d’Angleterre ?</p> + +<p>» 21. Combien de conciles admet l’Église d’Angleterre ?</p> + +<p>» 22. L’Église d’Angleterre considère-t-elle les Églises actuelles +des Nestoriens et des Jacobites comme étant sous +l’anathème, ou comme formant une partie de l’Église visible ?</p> + +<p>» 23. Est-il nécessaire ou possible de croire quelqu’un, sinon +un véritable envoyé de Dieu ?</p> + +<p>» 24. L’Église d’Angleterre est-elle un envoyé de Dieu ? Revendique-t-elle +ce titre ?</p> + +<p>» 25. Nous enseigne-t-elle la vérité, ou nous ordonne-t-elle +de la chercher ?</p> + +<p>» 26. Si elle laisse à nous-mêmes de rechercher la vérité, +les membres de l’Église d’Angleterre la cherchent-ils avec +cette ardeur que l’Écriture nous prescrit ?</p> + +<p>» 27. Est-elle en état de sécurité une personne qui vit sans +foi, quoiqu’elle paraisse avoir l’espérance et la charité ? »</p> + +<p>Charles était accablé de sommeil avant d’arriver à la vingt-septième +question. « Cela ne suffit pas, se dit-il ; je perds seulement +mon temps. Ces questions paraissent bien posées ; +mais elles doivent rester là. » Il déposa le papier, dit ses prières, +et fut bien vite endormi.</p> + +<p>Le lendemain, en s’éveillant, le sujet de la lettre se présenta +à son esprit, et pendant quelque temps il se prit à y réfléchir. +Certainement, dit-il, je désire beaucoup être fixé soit +dans l’Église d’Angleterre, soit partout ailleurs. Je voudrais +savoir ce que c’est que le Christianisme ; je suis prêt à ne reculer +devant aucune difficulté pour le chercher ; si je le trouvais, +je l’accepterais avec empressement et reconnaissance. +Mais c’est une œuvre de temps ; tous les arguments écrits du +monde sont insuffisants pour donner à quelqu’un une vue +claire des choses en un quart d’heure. Il doit y avoir une marche +à suivre ; on peut l’abréger, comme la médecine abrége la +marche de la nature, mais on doit en subir la nécessité. Je me +rappelle comment tous mes doutes religieux et mes théories +s’évanouirent à la mort de mon pauvre père. Ils ne faisaient +pas partie de moi, et ils ne purent supporter l’orage. La conviction +est la vue de l’esprit et non une conclusion déduite de +prémisses ; c’est Dieu qui la travaille, et ses opérations sont +lentes. Au moins, en est-il ainsi pour moi. Je ne puis croire +tout d’un coup ; si je l’essaye, je prendrai des mots pour des +choses, et je suis sûr de m’en repentir. Si j’agis autrement, +je marcherai droit, simplement par hasard. Je dois me mouvoir +dans la voie qui semble celle de Dieu ; je ne puis que me +mettre sur la route ; une puissance plus haute doit m’atteindre +et me pousser en avant. Maintenant, j’ai vis-à-vis de moi +un devoir direct que mon père m’a laissé à remplir, c’est de +faire de bonnes études. C’est là le sentier du devoir. Je n’abandonnerai +pas mes recherches, mais je les ferai marcher dans +ce sens. Dieu peut bénir mes études, et m’y faire trouver la +lumière spirituelle, aussi bien qu’en toute autre chose. Saül +cherchait les ânesses de son oncle, et il trouva un royaume. +Tout vient en son temps. Quand j’aurai pris mon premier +grade, ce sujet me reviendra à propos. » Il soupira. « Mon +grade ! ces odieux Articles ! plutôt, quand j’aurai passé mon +examen. Mais à quoi bon rester ici. » Et il se leva à la hâte de +son lit, tout en faisant sur lui le signe de la croix. Ses yeux +rencontrèrent la lettre. « Elle est bien écrite ; mieux que Willis +ne pourrait le faire ; non, elle n’est pas de Willis. Il y a quelque +chose que je ne puis comprendre par rapport à ce jeune +homme. Je voudrais bien savoir comment il s’entend avec sa +mère. Je ne pense pas qu’il ait des sœurs. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c18">CHAPITRE XVIII.<br> +L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une seule et même Église ?</h3> + + +<p>Campbell avait été enchanté de Reding, et son intérêt pour +ce jeune homme n’avait pas diminué, quoique Bateman lui eût +fait entendre que l’attachement de Charles pour l’Église d’Angleterre +était en péril. Peu de temps après, il lui fit une visite +et l’invita à dîner. Lorsque Charles lui eut rendu la même politesse, +il commença à s’établir entre le recteur de Sutton et +la famille de Boughton une liaison qui devint de l’intimité avec +le temps. Campbell était un vrai <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, qui avait beaucoup +voyagé : d’une intelligence vive, d’un esprit ardent, d’une +franchise loyale, il était versé dans la théologie anglicane et +plein de dévouement pour son Église ; quant à sa position matérielle, +il jouissait d’une grosse cure dont les revenus faisaient +de lui presque un dignitaire de l’Établissement. Marie était +charmée de cette connaissance, parce qu’elle plaçait son frère +sous l’influence d’un esprit qu’il ne pouvait point ne pas estimer ; +d’ailleurs, comme Campbell avait une voiture, naturellement +il épargnerait à Charles, en venant lui-même à Boughton, +la perte d’une journée d’étude et la fatigue d’une promenade +dans la boue pour aller au presbytère. Il arriva ainsi que +Campbell venait deux fois chez madame Reding, tandis que +Charles n’allait qu’une fois à Sutton. Mais quel que fût le résultat +de ces visites, rien de particulier ne mérite d’en être +noté dans notre récit ; nous n’en parlerons donc pas.</p> + +<p>Un jour Charles allait voir Bateman. A son entrée dans le +salon, il fut étonné de trouver son ami et Campbell occupés à +leur collation et s’entretenant avec un troisième personnage. +Il y eut un moment de surprise et d’hésitation à son arrivée. +En jetant les yeux sur l’étranger, il sentit lui-même un léger +embarras qu’il ne put maîtriser. C’était Willis, et, selon toute +probabilité, on travaillait à le reconvertir. Charles, évidemment, +était de trop ; mais il n’y avait rien à faire ; il échangea +donc une poignée de main avec Willis, et accepta la pressante +invitation que lui fit Bateman de se mettre à table et de partager +leur pain et leur fromage.</p> + +<p>Charles s’assit en face de Willis, et pendant quelque temps +il ne put le quitter des yeux. Tout d’abord, il eut quelque +peine à croire qu’il eût devant lui ce jeune homme impétueux +qu’il avait connu deux ans et demi auparavant. Dans une société +nombreuse, Willis avait toujours gardé le silence ; mais +à cette heure, il était complétement changé en cela comme en +tout le reste. Il ne parlait pas plus qu’il ne fallait, mais sa parole +était libre et aisée. Le changement toutefois le plus remarquable +était dans son air et ses manières. Il avait perdu +son teint de fraîcheur et de jeunesse ; l’expression de sa figure +était à la vérité plus douce qu’auparavant et très-calme, mais +on remarquait une légère contraction de chaque côté de la +bouche ; ses joues étaient maigries, et il avait l’air d’un +homme de trente ans. Quand il entra en conversation et qu’il +fut animé, l’ancien Willis reparut.</p> + +<p>« Voilà un plat qui doit nous étonner tous dans cette saison, +dit Charles en se servant de crème, car aucun de nous n’appartient +au Devonshire. — Cette crème n’est pas particulière +à ce comté, répondit Campbell ; on la trouve sur le continent. +A Rome, il y a une espèce de crème ou de fromage qui y ressemble +et qui est très-commune. — Comment le beurre et la +crème peuvent-ils se conserver dans un climat si chaud ? demanda +Charles ; je croyais qu’on y substituait l’huile. — Il ne +fait pas à Rome aussi chaud que vous vous l’imaginez, repartit +Willis, excepté pendant l’été. — L’huile ? c’est vrai, dit Campbell ; +c’est pourquoi l’Écriture nous parle de la multiplication +de l’huile et de la farine, qui semblent répondre au pain et au +beurre. A Rome, l’huile est excellente, très-limpide et très-claire ; +on peut la prendre comme du lait. — Elle a, je suppose, +un goût particulier, dit Charles. — Tout d’abord, répondit +Campbell ; mais on s’y accoutume bientôt. Les substances telles +que le lait, le beurre, le fromage et l’huile ont dans le +principe un goût spécial que l’usage fait disparaître. Le beurre +de la fertile Guernesey est trop fort pour les étrangers, tandis +que les Russes savourent l’huile de baleine. La plupart de nos +goûts sont artificiels jusqu’à un certain point. — C’est certainement +ainsi par rapport aux légumes, dit Willis ; dans mon +enfance, je ne pouvais manger les fèves, les épinards, les asperges +ni les panais. — C’est pourquoi, reprit Campbell, votre +menu d’ermite est non-seulement le plus naturel, mais le +seul naturellement agréable : « une croûte de pain et de l’eau +du torrent », je suppose. — Ou les pois chiches du Clerc de +Copmanhurst, dit Charles. — Le macaroni et les raisins de +Naples sont tout aussi naturels et plus agréables au goût, reprit +Willis. — C’est plutôt du luxe, dit Bateman. — Non, répondit +Campbell, ce n’est pas du luxe ; le luxe, dans son idée +vraie, est quelque chose de recherché. Ainsi Horace parle de +la <i lang="la" xml:lang="la">peregrina lagoïs</i>. Ce que la nature produit <i lang="la" xml:lang="la">sponte suâ</i> autour +de nous, quoique délicieux, n’est pas du luxe. Les canards +sauvages ne sont pas du luxe dans votre ancien voisinage, +au milieu de vos marais d’Oxford, Bateman ; il en est +de même des raisins à Naples. — Alors, repartit notre hôte, +les vieilles femmes d’ici donnent dans le luxe pour leur six +<i lang="en" xml:lang="en">pence</i> de thé, car ce produit vient de la Chine. » Campbell se +tut un instant. Ni lui ni Bateman ne paraissaient à leur aise ; +on les eût dit également gênés l’un vis-à-vis de l’autre ; cela +pouvait provenir de l’arrivée inattendue de Charles, ou de +tout autre incident survenu auparavant. A la fin, Campbell +répondit que les bateaux à vapeur et les chemins de fer opéraient +d’étranges changements ; que le temps et l’espace disparaissaient, +et que bientôt le prix serait la seule mesure du +luxe.</p> + +<p>« Le prix paraît être également la mesure du <i lang="it" xml:lang="it">grasso</i> et du +<i lang="it" xml:lang="it">magro</i> en Italie, dit Willis ; car je crois qu’il y a des dispenses +pour la viande de boucher en carême, à cause de la cherté du +pain et de l’huile. — Cela prouve, remarqua Campbell, que le +siècle de l’abstinence et du jeûne est passé ; car il est absurde +de faire le carême avec du bœuf ou du mouton. — Oh ! Campbell, +que dites-vous ? s’écria Bateman : Passé ! sommes-nous +liés par leurs pratiques relâchées d’Italie ? — Eh bien, quant +à moi, mon cher, je crois que le jeûne ne convient pas à notre +siècle, en Angleterre comme à Rome. » « Prenez-y garde, +mes bons amis, pensa Charles ; serrez vos rangs, ou votre prisonnier +vous échappe. » « Quoi ! s’écria Bateman, ne pas jeûner +le vendredi ! Nous observions toujours cette loi très-sévèrement +à Oxford. — Cela vous fait honneur, répliqua Campbell, +mais je suis de Cambridge. — Mais que pensez-vous des +Rubriques et du Calendrier ? reprit Bateman. — Ils n’obligent +pas, répondit Campbell. — Ils obligent, riposta Bateman. » Il +y eut un moment de silence, comme parmi les spectateurs +d’un combat de boxeurs. Charles s’interposa : « Bateman, +donnez-moi un morceau de votre excellent pain, fait ici, je +suppose ? — Mille pardons ! Reding… Ils n’obligent pas ?… S’il +vous plaît, Willis, passe-le-lui, Oui, il vient de la ferme, la +porte voisine. Je suis heureux que vous l’aimiez… Je le répète, +ils obligent, Campbell. — Singulière obligation, quand ils +n’ont jamais obligé, repartit celui-ci ; ils existent depuis deux +ou trois cents ans ; quand ont-ils été mis en vigueur ? — Mais +ils se trouvent dans le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. — Oui, et laissez-les-y reposer, +et ne les en faites jamais sortir ; ils y resteront jusqu’à +la fin de l’histoire. — Oh ! fi donc ! vous devriez venir en aide +à votre mère dans ses difficultés, et ne pas ressembler au +prêtre et au lévite. — Ma mère ne désire point être aidée. — Quel +langage ! que ferai-je ? que peut-on faire ? s’écria le +pauvre Bateman. — Que faire ? Rien, répondit Campbell ; +n’est-ce pas ici comme une loi tombée en désuétude ? Or, une +loi ne cesse-t-elle pas d’obliger quand on n’en presse pas l’accomplissement ? +J’en appelle à M. Willis. » Willis, ainsi interpellé, +répondit qu’il n’était pas un théologien de morale ; mais +il avait assisté à quelques cours, et il croyait que c’était la règle +catholique, que lorsqu’une loi, après sa promulgation, +n’était pas observée par la majorité, si le législateur, connaissant +cet état de choses, gardait le silence, il était censé révoquer +la loi <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>. « Quoi ! dit Bateman à Campbell, vous +en appelez à l’Église de Rome ? — Non, répondit celui-ci ; j’en +appelle à toute l’Église catholique, dont, pour ce cas particulier, +Rome, par hasard, a exposé la doctrine. C’est un principe +de sens commun, que, si une loi n’est pas pressée dans son +exécution, à la fin elle cesse d’obliger. Autrement, ce serait +une vraie tyrannie ; nous ne saurions plus où nous en +sommes. L’Église de Rome ne fait qu’exprimer cette donnée +du sens commun. — Eh bien donc, reprit Bateman, j’en appellerai +également à l’Église Romaine. Rome est une partie de +l’Église Catholique, aussi bien que notre Église ; puis donc que +l’Église de Rome a toujours maintenu les jeûnes, la loi n’est +pas abolie ; « la plus grande partie » de l’Église Catholique l’a +toujours observée. — Mais elle ne l’observe pas, répliqua +Campbell ; aujourd’hui, elle dispense du jeûne, vous l’avez +entendu. »</p> + +<p>Willis s’interposa pour faire une question. « Voulez-vous +donc dire, Bateman, que l’Église d’Angleterre et l’Église de +Rome ne font qu’une même Église ? — Très-certainement, répondit +notre hôte. — Est-ce possible ? dit Willis ; quel sens attachez-vous +au mot <i>une</i> ? — Je le prends en tout sens, excepté +celui d’inter-communion. — C’est-à-dire, je suppose, qu’elles +sont une, excepté qu’elles n’ont aucun rapport entre elles. » +Bateman en convint. Willis continua : « Pas de rapport, c’est-à-dire +pas de relations sociales, pas de consultations ni d’entente, +pas de commandement ni d’obéissance, pas de support mutuel, +en un mot pas d’union visible. » Bateman approuva encore. +« Eh bien, voici ma difficulté, ajouta Willis : je ne puis comprendre +comment deux parties peuvent faire un seul corps visible, +si elles ne sont pas visiblement unies ; l’unité implique +l’<i>union</i>. — Je ne vois pas cela du tout repartit Bateman ; je ne +le vois pas du tout. Non, Willis ; ne vous attendez pas à ce que +je vous cède là-dessus ; c’est un de nos principes. Il n’y a +qu’une seule Église visible, et c’est pourquoi les Églises d’Angleterre +et de Rome en forment toutes deux des parties. »</p> + +<p>Campbell vit clairement que Bateman s’était jeté dans une +difficulté, et il vint lui porter secours à sa façon. « Il nous +faut poser le cas, dit-il, d’une manière plus définie. Un +royaume peut être divisé, il peut être déchiré par des partis, +par des dissensions, et cependant être encore un royaume. +Telle est, je le comprends, la condition réelle de l’Église, et +c’est de la sorte que les Églises d’Angleterre, de Rome et de +Grèce n’en forment qu’une. — Je suppose que vous m’accorderez, +répondit Willis, que plus un parti rebelle est fort, +plus l’unité du royaume est menacée ; et si la rébellion triomphe, +ou si les partis, dans une guerre civile, s’entendent pour +partager entre eux l’autorité et le territoire, alors sur-le-champ, +au lieu d’un royaume, vous en avez deux. Il y a quelques +années, la Belgique était une partie du royaume des +Pays-Bas ; l’appelleriez-vous encore maintenant une partie de +ce même royaume ? Or, tel paraît être le cas pour les Églises +de Rome et d’Angleterre. — Mais un royaume peut être en +état de décadence, répliqua Campbell ; voyez l’Empire Turc +en ce moment. L’union entre les parties séparées est si faible, +que chaque pacha peut être appelé souverain ; pourtant, +c’est un seul royaume. — Donc l’Église, en ce moment, objecta +Willis, est un royaume qui tend à sa dissolution ? — Certainement. — Et +elle finira par tomber ? — Sans doute : +lorsque la fin arrivera, selon la parole de Notre-Seigneur : +« Quand le Fils de l’Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur +la terre ? » Précisément comme dans le cas du peuple élu : +le sceptre sortit de Juda quand vint le Messie. — Eh bien, j’ose +l’affirmer, répliqua Willis, l’Église a déjà failli <i>avant</i> la fin, +d’après l’idée que vous vous faites de sa chute. Peut-il y avoir +une séparation plus complète que celle qui existe aujourd’hui +entre l’Église de Rome, celle de Grèce et celle d’Angleterre ? — Elles +pourraient s’excommunier l’une l’autre, repartit +Campbell. — Vous voulez donc assigner à l’avance quelque +chose de défini dont l’accomplissement constituera une séparation +réelle. — Ne faites pas cela, Campbell, dit Reding, c’est +dangereux. Ne vous jetez pas dans une question morale ; car +alors, si la chose spécifiée arrivait, il deviendrait difficile de +voir notre chemin. — Non, reprit Willis ; vous seriez certainement +dans l’embarras ; mais vous vous retrouveriez, je le +sais. Dans ce cas, vous choisiriez un autre <i lang="la" xml:lang="la">ultimatum</i> pour +votre marque de schisme. Ce serait, ajouta-t-il avec une certaine +émotion, dans le plus profond abîme un abîme plus +profond encore. »</p> + +<p>Ces dernières paroles étaient loin de s’harmoniser avec le +ton de la conversation qui avait régné jusque-là, et elles firent +éclater notre hôte, qui, pendant quelque temps, était resté +auditeur impatient. « En vérité, Campbell, votre marche est +dangereuse, dit-il ; je ne puis vous suivre. Il ne sera jamais +bien de dire que l’Église va à sa chute ; non l’Église ne peut faillir. +Elle est toujours forte, pure, et parfaite, selon le langage +des prophètes. Voyez ses cathédrales, les églises de ses abbayes +et les autres sanctuaires ; voilà le type de l’Église. — Mon +cher Bateman, répondit Campbell, je veux, comme vous, +maintenir l’accomplissement des prophéties faites à l’Église ; +mais il nous faut admettre le <i>fait</i> que les branches de l’Église +sont <i>divisées</i>, tout en soutenant la doctrine que l’Église doit +être une. — Je ne suis pas de votre avis, mon cher ami. +Non, il n’est pas nécessaire d’admettre cela. Il n’y a pas plusieurs +Églises ; il n’y a en tous lieux qu’une seule Église, et +elle n’est pas divisée. Ce sont simplement les formes extérieures, +les apparences, les manifestations de l’Église qui sont +différentes. L’Église est une autant que jamais. C’est comme +dans le pain consacré, la substance matérielle est brisée, mais +la présence du Christ reste une et la même. « Cette doctrine +n’est pas admissible », répondit Campbell ; et il se leva devant +le feu, évidemment mal à l’aise. « La nature ne vous a +pas créé controversiste, mon cher Bateman », se dit-il à lui-même. +« C’est comme je le pensais, reprit Willis ; Bateman, +vous décrivez une Église invisible. C’est l’indéfectibilité de +l’Église invisible, et non celle de l’Église visible, que vous +soutenez. »</p> + +<p>« Les voilà embourbés, pensa Charles ; mais je ferai de mon +mieux pour sortir de là ce pauvre Bateman. » « Non, reprit-il ; +Bateman veut dire qu’une Église présente dans quelques +points particuliers une apparence différente d’une autre Église : +mais il ne s’ensuit pas que dans le fait elles n’aient pas aussi +un accord visible. Toute différence implique un accord ; les +Églises d’Angleterre et de Rome s’accordent visiblement et +diffèrent de même. Songez, Willis, aux différents styles d’architecture, +et vous verrez quelle est sa pensée. Une église +est une église partout ; elle est visiblement une et la même, +et cependant que de différences il y a d’église à église ! Nos +églises sont gothiques, celles du Midi sont grecques. Quelle +différence entre une basilique et la cathédrale d’York ! Pourtant +elles s’accordent visiblement ensemble. Personne ne les +prendra, ni l’une ni l’autre, pour une mosquée ou un temple +juif. Mais on peut discuter pour savoir quel est le meilleur +style ; l’un aime la basilique, l’autre appelle ce style +<i>païen</i>. — C’est mon opinion, dit Bateman. — Un peu d’exagération, +comme de coutume, reprit Campbell. La basilique est +belle en son lieu. Il y a deux choses que le gothique ne peut +produire, la ligne ou la forêt de colonnes rondes et polies, et +le dôme gracieux s’arrondissant sur la tête du spectateur +comme le bleu firmament. »</p> + +<p>Tout le monde fut satisfait de cette diversion à la controverse +religieuse. On continua donc avec beaucoup d’entrain +la conversation plus légère qu’on venait d’ouvrir. « Je dois +l’avouer, dit Willis ; les églises de Rome ne m’impressionnent +pas comme les églises gothiques ; je les respecte, elles me +pénètrent d’une sainte terreur, mais j’aime l’arcade gothique, +sa vue me fait plaisir. — Il y a d’autres raisons de ce sentiment, +reprit Campbell ; à Rome, les églises sont incomplètes +et malpropres. Rome est une ville de ruines ; les temples chrétiens +sont bâtis sur des ruines, et ils sont eux-mêmes, en +général, délabrés ou près de s’écrouler ; ce sont, passez-moi +l’expression, des ruines de ruines. » Campbell était sur un +sujet plus facile que celui de l’Anglo-Catholicisme, et, comme +personne ne l’interrompait, il continua à son aise : « A Rome, +d’énormes et hauts contre-forts remplacent les colonnes, et +sont revêtus de plâtre froid ou de peintures, au lieu de marbre, +ce qui donne aux églises un air indescriptible d’abandon. » +Willis ajouta qu’il s’était souvent demandé ce qui pouvait +amener à Rome tant d’étrangers, c’est-à-dire tant de Protestants. +« C’est une ville si solitaire, si triste ! continua-t-il ? Qu’y +trouve-t-on, en effet ? Un amas de décombres, un terrain +inégal, des chaussées droites, enfermées dans de hautes et +monotones murailles ; les monuments antiques se perdant au +milieu de solitudes immenses ; des palais ternis par le temps, +des arbres sans verdure, des rues où l’on enfonce dans la boue +jusqu’à la cheville, d’épais nuages de poussière et de paille qui +vous aveuglent et vous étouffent, un climat très-variable, l’air +du soir très-dangereux. Naples est bien un paradis terrestre, +mais Rome n’est qu’une ville de foi. Chercher les reliquaires +qu’elle contient serait une vraie pénitence, comme cela doit +être pour un vrai Chrétien. Je comprends l’attrait des Catholiques +pour cette ville ; mais je suis surpris d’y voir des Protestants. — Il +y a un charme auprès des <i lang="la" xml:lang="la">limina Apostolorum</i>, dit +Reding, Saint-Pierre et Saint-Paul ne sont pas là pour rien. — Il +y a une raison plus palpable, reprit Campbell ; c’est que +cette ville est un rendez-vous universel de toutes les parties +du monde. Il n’y a pas de société aussi variée que celle de +Rome. Vous allez à un bal ; votre hôte, que vous saluez dans +le premier salon, est Français ; vous avancez, vos yeux aperçoivent +la petite fille de Masséna en conversation avec Mustapha-Pacha ; +bientôt vous vous trouvez assis entre un +chargé d’affaires yankee et un colonel russe ; et en face de +vous un Anglais se fait remarquer par son excentricité. »</p> + +<p>Ici Campbell, après avoir regardé sa montre, jeta un coup +d’œil à Willis, qu’il avait amené à Melford pour rendre sa visite +à Bateman. Il était temps pour eux de partir, s’ils ne voulaient +être surpris par la nuit. Notre hôte, qui se trouvait fort +mécontent depuis qu’il avait parlé, c’est-à-dire depuis environ +un quart d’heure, n’était pas d’humeur à faire des instances +pour les retenir, non plus que Reding ; il se trouva donc +bientôt seul. Il approcha son fauteuil du feu. Pendant quelques +instants, il n’éprouva que le sentiment d’un profond dégoût. +A la fin, pourtant, ses pensées commencèrent à se dérouler, +et elles prirent la forme suivante : « C’est dommage, +c’est dommage, se dit-il ; Campbell est un homme très-habile, +bien plus habile que moi ; c’est même un homme instruit ; +mais il n’a pas de tact. C’est déplorable ; l’arrivée de Reding a +été un malheur ; nous aurions pu, toutefois, la faire tourner à +notre avantage ; mais employer les arguments dont il s’est +servi ! Comment pouvait-il espérer de le convaincre ? Il nous +a rendus simplement la risée des autres… Comment s’est-il +tiré d’affaire ? Il a dit que les Rubriques ne lient pas. Qui jamais +entendit pareil langage, au moins de la part d’un Anglo-Catholique ? +Comment prétendre être bon Catholique avec de +telles idées ? Mieux vaudrait s’appeler Protestant ou Erastien +tout d’un coup ; on saurait au moins à quoi s’en tenir. Quelle +fâcheuse impression cela doit avoir faite sur Willis ! Je m’en +suis bien aperçu ; il avait de la peine à contenir un sourire ; +mais Campbell n’a aucun tact. Il va, il va son chemin, jetant +ses pensées, qui sont très-subtiles, très-originales, certainement, +mais il ne tient jamais compte de la société présente. +Et puis, il est si positif, si tranchant ; c’est très-désagréable, +je ne sais parfois comment je puis supporter tout cela. Oh ! +voici une cruelle affaire, l’effet doit en être désastreux. Pauvre +Willis ! je suis certain que nous ne l’avons pas fait avancer +d’un pouce. Il m’a paru même, à un moment, qu’il riait +de moi… Qu’a-t-il dit ensuite ? Il y avait quelque autre chose, +je le sais. Ah ! je me souviens. L’Église Catholique est en +ruines, elle est brisée en morceaux !… Quel paradoxe ! qui le +croira, si ce n’est lui ? J’avoue que je suis si vexé, que je ne +sais que faire. » Il se leva brusquement et se mit à se promener +en long et en large. « Et tout cela, parce que les évêques +n’interviennent point. On ne peut le dire, et c’est ce qu’il y a +de plus triste, mais ils sont au fond la cause du mal. Ils n’auraient +qu’à montrer leur petit doigt et à rendre obligatoires les +Rubriques, dès lors toute controverse serait finie… Mais je +croyais qu’il y avait encore autre chose. Eh ! oui, il a dit qu’il +n’était pas nécessaire de jeûner ! Mais les étudiants de Cambridge +sont toujours singuliers, ils ont toujours quelque caprice. +Il aurait dû venir à Oxford ; nous en aurions fait un +homme. On ne peut le nier, il a plusieurs bons principes ; +mais il court les théories, caresse sa marotte et pousse les +conséquences à l’extrême. »</p> + +<p>Notre hôte fut interrompu au milieu de ses réflexions par +son clerc, qui venait lui dire que John Tims avait juré que sa +femme ne ferait pas ses relevailles à l’église devant l’assemblée, +et qu’il était presque décidé à faire baptiser son enfant +par les Méthodistes. Cet incident donna une nouvelle direction +aux pensées de Bateman.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c19">CHAPITRE XIX.<br> +De quelques pratiques religieuses.</h3> + + +<p>L’hiver avait été en général sec et agréable. En février et en +mars, les pluies furent si abondantes et les vents si forts que +Bateman ne vit guère Charles ni Willis. Il n’avait pas renoncé, +pourtant, à ses projets sur ce dernier, mais le difficile pour +lui était de trouver le meilleur moyen de les faire réussir. +Quant à Campbell, il était résolu à l’exclure de toute participation +à son œuvre ; il hésitait, au contraire, à l’égard de +Charles. Il l’avait trouvé beaucoup moins catholique romain +qu’il ne s’y attendait, et il pensait qu’en se confiant à lui, et +en le faisant son agent auprès de Willis, il parviendrait peut-être +à lui donner une direction anglicane. En conséquence, il +lui fit part de sa sollicitude pour ramener Willis à « l’Église +de son baptême ». Charles lui conseilla de laisser les choses +en paix, ajoutant qu’il pourrait réussir à éloigner de Rome le +jeune converti sans le ramener à l’Anglicanisme. Cet avis ne +découragea pas Bateman. Le temps s’étant amélioré, celui-ci +les invita tous deux à dîner, un des derniers dimanches du +carême. Il voulait ce jour-là livrer bataille, et, dans ce dessein, +il avait lu avec soin les ouvrages les plus populaires contre +l’Église de Rome. Après y avoir beaucoup réfléchi, il se décida +à diriger son attaque sur quelques-uns des « maux pratiques », +d’après lui, « de l’Église Romaine », comme étant plus faciles +à prouver que des points de doctrine ou d’histoire ; matières +d’ailleurs dans lesquelles Willis pouvait bien être plus versé +que lui à cette époque. Il considérait, en outre, que si Willis +avait jamais été ébranlé dans sa nouvelle foi sur le continent, +c’était par les exemples pratiques qu’il avait eus sous les yeux +du résultat des doctrines particulières de sa croyance, lorsqu’elles +étaient librement suivies. Enfin, à dire vrai, notre ami +n’avait pas une idée très-claire du nombre des principes qui +lui étaient communs avec l’Église de Rome, ni du point où il +devait s’arrêter dans les différents détails du Symbole du pape +Pie. C’est pourquoi il était évidemment plus sûr de borner son +attaque à des matières de pratique.</p> + +<p>« Vous voyez, Willis, dit-il quand ils furent à table, que je +vous ai servi du maigre, ignorant si vous avez une dispense. +Nous ferons gras, nous autres ; mais ne pensez pas que nous +ne jeûnions à certains jours. Je ne suis nullement de l’avis +de Campbell ; toutefois nous ne jeûnons pas le dimanche. +Telle est notre règle, et je crois qu’elle remonte aux premiers +siècles. » Willis répondit qu’il ignorait les usages de la primitive +Église : « mais je pense, ajouta-t-il, que tout le monde admet +que les matières de discipline peuvent être modifiées par +l’autorité compétente. — Sans doute, repartit Bateman, pourvu +que tout soit d’accord avec le texte inspiré de l’Écriture » ; et +il s’arrêta, dévoré du désir d’aborder quelque grand sujet, si +c’était possible. Ne sachant comment s’y prendre, il vit qu’il +devait se jeter <i lang="la" xml:lang="la">in medias res</i>, et il ajouta : « Tout ce qu’on +trouve dans les églises du continent ne s’accorde pas, je présume, +avec le texte inspiré. — Vous voulez parler, je suppose, +dit Willis innocemment, des <i lang="la" xml:lang="la">antependia</i>, des <i>dorsals</i>, +des autels de pierre, des chapes et des mitres ; sans doute, ces +choses ne se trouvent pas dans l’Écriture. — C’est vrai, dit +Bateman ; mais quoiqu’elles ne se trouvent pas dans l’Écriture, +ces choses ne sont pas en contradiction avec la Bible. +Elles sont toutes très-légitimes ; mais le culte des Saints, spécialement +celui de la Sainte Vierge, le culte des Reliques, les +prières marmottées dans une langue inconnue, les Indulgences +et les Communions rares sont, je le crois, en contradiction directe +avec l’Écriture. — Mon cher Bateman, repartit Willis, +vous paraissez vivre dans une atmosphère de controverse ; +c’est comme à Oxford, il y avait toujours chez vous quelque +argument sur le tapis. La religion nous est octroyée pour +jouir de ses charmes, et non pour en faire un objet de dispute. +Donnez-moi une autre tranche de ce gigot. — Oui, Bateman, +ajouta Reding, laissez-nous savourer votre dîner. Willis +le mérite, car je crois qu’il a fait une bonne promenade aujourd’hui. +N’avez-vous pas été à pied à Seaton ? Une route de +quatorze milles, et un terrain accidenté. En certains endroits, +le chemin doit être encore boueux. — C’est vrai, dit Bateman. +Prenez un verre de ce vin, Willis ; il est bon ; c’est du madère +que j’ai reçu d’une de mes tantes. — Willis nous fait honte, +reprit Charles, à nous qui n’avons eu qu’un pas à faire de +notre chambre jusqu’à l’église, tandis que, lui, il a fait un +pèlerinage à la sienne. — Je n’attaque pas notre ami, répondit +Bateman ; il s’agissait seulement d’un point sur lequel je +le croyais d’accord avec moi ; savoir, qu’il y a bien des corruptions +de culte dans les églises du continent. » Voyant que +son silence commençait à être remarqué, Willis répondit qu’il +pensait que les personnes non catholiques ne peuvent indiquer +ce qui est corruption et ce qui ne l’est pas. Ici la controverse +s’arrêta encore ; Willis ne paraissait pas d’humeur à la +poursuivre, peut-être aussi était-il trop fatigué. Ils mangèrent +donc et ils burent, se contentant d’assaisonner le repas de +quelques lieux communs, jusqu’à ce que la nappe fût levée. +Le dîner fini, on recula un peu la table, et les trois amis se +placèrent devant le feu que Bateman ranima. Deux d’entre +eux au moins avaient mérité quelque relâche, et c’était précisément +les deux qui, se posant en mutuels adversaires, +allaient se battre dans la prochaine controverse. L’un avait +fait une longue course ; l’autre avait eu deux services entiers, +un baptême et un enterrement. L’armistice dura un +grand quart d’heure. Charles et Willis employèrent ce temps +à une causerie amicale. Bateman, de son côté, profita de ce +répit pour combiner ses moyens d’attaque. Se trouvant enfin +prêt pour l’assaut, il l’ouvrit selon les règles.</p> + +<p>« Allons, mon cher Willis, dit-il, je ne puis vous lâcher de +la sorte ; je suis sûr que ce que vous avez vu sur le continent +vous a scandalisé. » L’attaque était presque grossière : Willis +répondit que s’il eût été protestant, il aurait été facilement +choqué ; mais il était catholique ; et un soupir presque imperceptible +s’échappa de sa poitrine. D’ailleurs, s’il avait été tenté +de se scandaliser, il se serait souvenu qu’il appartenait à une +Église qui ne peut errer dans aucune matière importante. Il +ne s’était pas joint à l’Église pour critiquer, mais pour apprendre. +« J’ignore, ajouta-t-il, ce qu’on entend quand on dit que +nous devons avoir la foi, que la foi est une grâce, que la foi +est le moyen de notre salut, s’il n’y a aucun point sur lequel +nous ayons à l’exercer. La foi marche contre la vue : donc, à +moins qu’il n’y ait des choses qui vous heurtent, il n’y a rien +contre quoi vous ayez à marcher. » Bateman cria au paradoxe. +« S’il en est ainsi, répliqua-t-il, pourquoi ne pas nous +faire Mahométans ? Nous aurions alors assez de matières pour +exercer notre foi. »</p> + +<p>— Eh bien, repartit Willis, supposons que votre ami, +homme honorable, est accusé de vol, et que les apparences +lui sont contraires ; admettriez-vous de prime abord l’accusation ? +Ce serait une belle épreuve pour votre foi en lui ; et si +par la suite il était en mesure de montrer son innocence, je +ne crois pas qu’il vous fût très-reconnaissant, dans le cas où +vous auriez attendu son explication pour prendre son parti ; +la connaissance que vous aviez de sa personne ne vous permettait +pas de le suspecter. Si donc, je m’unis à l’Église ayant +foi en elle, quoi que je puisse voir qui me surprenne, ce n’est +qu’une épreuve pour ma foi. — C’est vrai, dit Charles ; mais +la foi doit avoir un fondement ; nous ne pouvons pas croire +sans raison ; et la question est de savoir si certains actes de +l’Église ne sont pas un sujet légitime de former un jugement +en sa faveur, ou contre elle. — Un catholique, comme je l’étais +sur le continent, répondit Willis, a déjà trouvé ses motifs +de crédibilité, car il croit ; mais pour celui qui ne l’est pas, +un protestant par exemple, je tiens pour certain qu’il aura +probablement des idées fausses touchant le culte catholique. +Il peut facilement arriver qu’il ne le comprenne pas. — Cependant +il y a des gens qui ont autrefois été convertis par la +seule vue de ce culte, objecta Reding. — Certainement, répondit +Willis ; Dieu opère de mille manières. Dans le culte +catholique, il y a bien des choses capables de frapper un protestant, +mais il y en a aussi beaucoup qui doivent l’embarrasser ; +par exemple, la dévotion à la Sainte Vierge, dont parlait +notre ami.</p> + +<p>— Vous ne pouvez le nier, reprit Bateman ; cela est évident ; +il est impossible que le culte rendu par les Catholiques Romains +à la Sainte Vierge ne porte pas atteinte à la suprême +adoration due au Créateur seul. — Voilà précisément un +exemple de ce que je disais, répondit Willis, vous jugez <i lang="la" xml:lang="la">a +priori</i> ; vous ne connaissez pas la chose par expérience, mais +vous dites : « Cela doit être, il ne peut en être autrement. » +Telle est la manière dont un protestant juge et tire ses conclusions ; +mais un catholique, qui pratique et ne s’en tient pas +à des idées spéculatives, sent la vérité du contraire. — Il est +des choses, repartit Bateman, qui ressemblent tellement à des +axiomes qu’elles dispensent de l’épreuve. D’ailleurs, l’usage +journalier est très-propre à cacher au peuple le mal réel de +certaines pratiques. — Étrange aveuglement que le vôtre ! +répliqua Willis ; vous ne voyez pas que cet argument est celui-là +même que les différentes sectes emploient contre vous +autres Anglicans. L’Unitaire, par exemple, dit que la doctrine +de l’Expiation <i>doit</i> nous conduire à considérer le Père, non +comme un Dieu d’amour, mais seulement comme un Dieu de +vengeance ; et il appelle immoral le dogme de l’éternité des +peines. De même le Wesleyen ou le Baptiste déclare qu’il est +absurde de supposer qu’un homme puisse admettre la doctrine +de la régénération baptismale et être en même temps un +homme spirituel, et il dit que cette doctrine <i>doit</i> avoir un effet +engourdissant sur l’esprit et détruire sa simple confiance +dans l’expiation du Christ. Je prendrai un autre exemple. +Beaucoup d’excellents Catholiques, qui n’ont jamais vu d’Anglicans, +sont aussi incapables de se faire une idée exacte de +votre position que vous l’êtes, vous, de vous représenter la +leur. Ils ne peuvent s’expliquer comment vous êtes assez illogiques +que de ne pas marcher en avant ou reculer. Bien +plus, ils soutiennent que l’état de votre esprit, tel que vous +le manifestez, est impossible ; ils ne croient pas à sa réalité. +Quant à moi, je puis déplorer votre état ; je puis croire que +vous êtes illogiques, et quelque chose de pis ; mais je sais que +c’est un état qui existe. De même donc que j’admets qu’une +personne peut reconnaître une Église Catholique, sans croire +cependant que cette Église est celle de Rome ; de même, je +vous demande, sous forme d’<i lang="la" xml:lang="la">argumentum ad hominem</i>, si +vous ne devez pas croire que nous pouvons honorer la Sainte +Vierge comme la première des créatures, sans porter atteinte +à l’honneur dû à Dieu. Tout au plus, devriez-vous nous appeler +illogiques ; mais vous ne devriez pas nier que nous faisons +ce que nous vous affirmons. — J’établis une distinction, repartit +Bateman : il est bien possible, je vous l’accorde, qu’un Catholique +instruit mette une différence entre la dévotion à la +Sainte Vierge et le culte rendu à Dieu ; mais je soutiens seulement +que la multitude ne fera pas cette différence. — Je +sais que c’est votre pensée, répondit Willis ; et cependant, je +le répète, vous parlez, non d’après l’expérience, mais sur une +raison <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. Vous ne dites pas : « Cela est ainsi », mais, +« Cela doit être ainsi. »</p> + +<p>Il y eut un moment de silence ; puis Bateman reprit la parole. +« Vous nous donnerez peut-être quelque peine, dit-il en +riant, mais nous sommes résolus de vous ramener à nous, +mon bon Willis. Or, je vous le demande, à vous qui aimez +la vérité : vient-elle du ciel cette Église qui enseigne des mensonges ? — Il +nous faut définir les mots <i>vérité</i> et <i>mensonge</i>, +répondit Willis en riant aussi. Mais cette définition nous étant +à tous deux connue, je n’ai pas de peine à déclarer comme +proposition évidente qu’une Église qui enseigne des mensonges +ne vient pas du ciel. — Naturellement, vous ne pouvez nier +la proposition, reprit Bateman ; eh bien, donc, n’est-il pas +certain qu’à Rome même il y a des reliques que rejettent aujourd’hui +tous les hommes instruits, et lesquelles cependant +sont encore vénérées comme reliques ? Par exemple, Campbell +m’a dit que les têtes réputées de saint Pierre et de saint +Paul, dans une des grandes basiliques de Rome, ne sont pas +certainement celles des apôtres, puisque la tête de saint Paul +fut trouvée avec son corps, après l’incendie qui, il y a quelques +années, dévora son église. — Je ne connais pas ce cas +particulier, mon cher ami ; mais vous posez une vaste question, +qui ne peut être résolue en quelques mots. Si je devais +parler, voici comment j’établirais ma thèse. Je commencerais +par cette proposition, que l’existence des reliques n’est pas +invraisemblable ; m’accordez-vous ce point ? — Je n’accorde +rien ; continuez. — Eh bien, il y a un grand nombre de reliques +païennes que vous admettez. Qu’est-ce que Pompéi et +tout ce qu’on y trouve, sinon un immense reliquaire païen ? +Pourquoi n’y aurait-il pas, à Rome et ailleurs, des reliques +chrétiennes, comme il y en a de païennes ? — C’est juste. — Bien ; +et les reliques peuvent avoir un caractère d’authenticité. +On voit encore de nos jours le tombeau des Scipion, sur +lequel se lisent les noms de ces grands hommes. Supposez +qu’on y eût trouvé des cendres, n’admettriez-vous pas que ce +sont les cendres d’un Scipion ? — A la question ! Plus vite. — Saint +Pierre, continua Willis, parle de David « dont le tombeau +est au milieu de vous jusqu’à ce jour ». Il n’y a donc +rien d’étonnant qu’une relique sacrée soit conservée onze siècles +et reconnue pour être telle, lorsqu’une nation se fait un +devoir de la garder. — Vous battez les buissons, s’écria Bateman +avec impatience ; allez plus vite. — Laissez-moi suivre +ma route ; donc, il n’y a rien d’invraisemblable, en considérant +que les chrétiens ont toujours traité avec soin les monuments +des choses sacrées… — Vous ne l’avez pas prouvé, +repartit Bateman, qui craignait une manœuvre cachée sous +ces paroles. — Eh bien, reprit Willis, vous n’en doutez pas, +je suppose, au moins depuis le quatrième siècle, alors que +sainte Hélène apporta de la Terre Sainte les monuments de la +Passion de Notre-Seigneur et les enferma à Rome dans la basilique, +qui, pour ce motif, fut appelée <span lang="it" xml:lang="it">Santa-Croce</span>. Quant +aux temps antérieurs à l’époque de la persécution, les chrétiens +eurent naturellement peu d’occasions de montrer une +dévotion semblable, et les souvenirs historiques y sont moins +nombreux ; toutefois, l’existence de ce respect est aussi sûre +et aussi certaine qu’aucun fait de l’histoire. On ramassa les os +de saint Polycarpe, disciple de saint Jean, après qu’il eut été +brûlé, comme on avait fait de ceux de saint Ignace avant lui, +après son exposition aux bêtes ; et l’on en fit autant des os et +du sang de tous les martyrs. Personne ne doute de ce fait ; je +n’ai jamais rencontré de dissidence sur ce point. De même +encore, les disciples prirent le corps de saint Jean-Baptiste (et +il serait bien étrange qu’ils ne l’eussent pas fait), et ils l’ensevelirent +« dans <i>le</i> tombeau », selon l’expression de saint Marc, +qui en parle comme d’une chose connue. Or, pourquoi n’aurait-on +pas de la même manière, et même à plus forte raison, +pris soin des corps de saint Pierre et de saint Paul, quand ce +n’eût été que pour les ensevelir avec décence ? Mais si l’on a +pris soin de ces corps au moment de leur martyre, est-il +étonnant qu’on les ait ensuite conservés ? — Mais ils ne peuvent +se trouver en deux endroits à la fois, objecta Bateman. — Écoutez-moi, +mon ami : s’il existe une tradition que dans +un certain lieu se trouve une relique d’un apôtre, de prime +abord il y a une probabilité qu’elle est là ; la présomption est +en sa faveur. Pouvez-vous le nier ? Eh bien, si l’on dit que la +même relique se trouve en deux endroits, alors l’une ou +l’autre des deux traditions est fausse, et <i lang="la" xml:lang="la">prima facie</i> leur valeur +respective en est affaiblie. Cela, je l’admets, mais je me +garderai bien de rejeter ces deux traditions à la fois ; chacune +d’elles a encore sa valeur, quoique individuellement diminuée. +Or, supposez qu’il existe des circonstances qui confirment +l’une, l’autre s’en trouve d’autant plus affaiblie, et à la +fin la probabilité de sa vérité peut disparaître ; et quand, un +long temps s’étant écoulé, les témoignages lui restent toujours +contraires, alors cette tradition est complétement abandonnée. +Mais tout cela est l’œuvre du temps. D’ailleurs ce n’est pas +plus une objection contre la doctrine et la pratique de la vénération +des reliques d’entendre dire qu’un corps se trouve +dans deux endroits, que ce n’est une accusation contre l’histoire +profane de voir, à propos de Charles I<sup>er</sup>, certains historiens +nous soutenir qu’il fut enseveli à Windsor, et d’autres à +Westminster ; problème qui a été résolu dans ces derniers +temps<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> ; c’est une question de témoignage, et elle doit être +traitée comme telle. — Mais si la tête de saint Paul a été +trouvée sous l’église qui porte son nom, repartit Bateman, il +est assez clair qu’elle n’a pas été conservée dans l’autre basilique. — C’est +vrai ; mais les questions graves de ce genre ne +peuvent se décider en un instant. Quant à moi, j’ignore les +circonstances de ce fait, et je ne prends que votre relation. Il +faut donc prouver que c’est la tête de saint Paul qu’on a trouvée +avec son corps ; car, puisqu’il fut décapité, la tête et le +corps ne sauraient être joints ensemble. Voilà une question ; +et combien d’autres surgiraient ! Il n’est pas facile d’établir +une question d’histoire. On voit tous les jours revivre des controverses +de ce genre qui semblaient résolues. C’est très-bien +pour des historiens profanes de renoncer tout d’un coup à une +tradition ou à un témoignage, et pour une génération de s’en +moquer ; mais l’Église ne peut faire ainsi. Elle a une responsabilité +religieuse, et elle doit procéder lentement. Supposez +qu’il arrive que les têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran +sont, après tout, celles des Apôtres, et que l’Église les ait +rejetées ; est-ce admissible ? On voit tous les jours revivre des +questions historiques, disais-je. Walpole ne prouva-t-il pas +admirablement que les deux petits princes assistaient à la procession +du couronnement du roi Richard ? Cependant, il y a +quelques années, deux squelettes d’enfants furent trouvés +dans la Tour à la place même où l’on disait que les enfants +d’Édouard avaient été assassinés et enterrés par le duc de +Gloucester. Je parle de mémoire, mais le fait général que je +cite est incontestable. Ussher, Pearson et Voss prouvèrent +que les petites Épîtres de saint Ignace étaient authentiques ; +et aujourd’hui, après un laps de deux siècles, la question +est encore débattue d’une manière assez plausible. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Il est parfaitement établi maintenant que Charles I<sup>er</sup> a été enseveli au château +de Windsor, dans la magnifique chapelle de Saint-George. C’est en 1813 +que les doutes sur la sépulture de ce roi ont été éclaircis. La cérémonie de l’exhumation +eut lieu sous les yeux de George IV et d’un petit nombre de témoins.</p> +</div> +<p>Il y eut un nouveau silence, pendant lequel Bateman réfléchit +à ses faits et à ses arguments ; mais rien ne se présentait +pour l’heure. Willis continua : « Vous devez remarquer aussi +que les reliques comme celles que vous avez mentionnées +sont ordinairement sous la garde de corps religieux. Or, naturellement, +ceux-ci sont jaloux de toutes les tentatives faites +pour prouver qu’elles sont fausses, et, dans un esprit de corps +bien pardonnable, ils les défendent de toute leur puissance et +soulèvent des obstacles contre toute décision opposée. C’est +ainsi que votre société défend, à très-juste titre, la réputation +de sa fondatrice, la reine Boadicée. Si un jugement était porté +contre elle par tous les tribunaux du pays, votre brave et +loyal président l’abandonnerait-il ? Non. Un pareil fait briserait +son cœur magnanime, et comme un preux chevalier il voudrait +mourir au service de sa dame. Donc, et d’après le devoir +religieux et d’après le sentiment humain, c’est une chose +très-difficile de faire désavouer une relique reconnue. — Eh +bien, reprit notre hôte, d’après mon pauvre jugement, il me +semble que c’est une honte de conserver, par exemple, des +inscriptions que tout le monde sait être fausses. — Mon cher +Bateman, répliqua Willis, vous tournez dans un cercle vicieux ; +<i>tout</i> le monde ne sait pas cela ; c’est un point qui est +en voie d’être établi, mais qui ne l’est pas encore. Vous pouvez +dire que des <i>individus</i> l’ont établi, ou qu’il <i>peut</i> être établi, +mais, je le répète, il ne l’est pas encore. Des cas semblables +arrivent fréquemment en matières civiles, sans que pour cela +personne parle mal des individus ou des corps existants. Jusque +dans ces dernières années, le Monument de Londres<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> +portait une inscription attestant que cette ville avait été brûlée +par nous, pauvres Papistes. Déjà, il y a un siècle, Pope, le +poëte, appelait la colonne « un grand matamore » qui « relève +sa tête pour mentir » ; et cependant l’inscription n’a été enlevée +que depuis peu de temps. Ce fut, je crois, à l’époque de la +restauration du Monument. L’occasion était favorable pour +faire disparaître une calomnie sur laquelle jusqu’alors on ne +s’était pas prononcé définitivement, et sur laquelle on ne se +prononça pas, non plus, par égard <i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i> pour l’autorité +de la relation contemporaine de la calamité que la colonne +rappelait. Il n’y a jamais un point fixe du temps où l’on puisse +dire : Maintenant la tradition est prouvée fausse. Lorsqu’une +croyance reçue a été ostensiblement exposée, la question +reste dormante jusqu’à ce que l’on trouve de nouvelles preuves. +Si aucune ne se produit, une cause accidentelle, comme +la restauration d’un monument, la fait à la fin disparaître. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Voy. la <a href="#note-e">note E</a>.</p> +</div> +<p>« Nous sommes un peu sortis du sujet », pensa Bateman ; +et il s’agitait sur sa chaise tâchant de rattraper le fil de son +raisonnement. Reding fit une objection. Il dit que personne +ne connaissait l’inscription du Monument, ni ne s’en inquiétait, +tandis que l’on rendait un culte religieux aux deux têtes +qui se trouvent à Saint-Jean de Latran. « C’est cela, s’écria +notre hôte, c’est précisément ce que j’allais dire. — Eh bien, +répondit Willis, quant à ce cas particulier, rappelez-vous que +j’accepte votre relation, puisque j’ignore le fait. Mais considérons +l’étendue de cette erreur. On ne doute nulle part qu’au +moins ce ne soient des têtes de martyrs. La seule et l’unique +question est donc celle-ci : Sont-elles les véritables têtes des +Apôtres ? Depuis un temps immémorial elles ont été conservées +sur ou sous l’autel comme les têtes de saints ou de martyrs ; +et il suffit d’une légère connaissance des antiquités chrétiennes +pour être parfaitement certain qu’elles sont réellement +de saintes reliques, lors même qu’elles seraient inconnues. La +seule erreur, donc, est que les Catholiques ont vénéré, sous +un faux nom, ce qui, après tout, était digne de vénération. +Peut-être en ont-ils attendu des miracles, confiance bien légitime ; +peut-être encore ont-ils été les témoins de ces miracles, +et cette hypothèse est bien naturelle, vu que, quoiqu’on se +trompât sur leur vrai nom, ces reliques étaient néanmoins +des reliques de saints ; mais enfin tout cela n’est certainement +pas une si grande affaire. — Vous avez avancé gratuitement +trois propositions, répliqua Bateman : 1<sup>o</sup> qu’on n’a placé sous +les autels que des reliques de saints ; 2<sup>o</sup> que ces reliques ont +toujours été là ; 3<sup>o</sup>… Je sais qu’il y avait un troisième point ; +voyons… — C’est très-vrai, repartit Willis en l’interrompant, +et je vous aiderai encore pour quelques autres. J’ai avancé +qu’il y a dans le monde des Chrétiens appelés Catholiques ; de +plus, qu’ils pensent que c’est bien de vénérer les reliques ; +mais, mon cher Bateman, ces propositions étaient les principes +et non le sujet de notre discussion, et si l’on devait les démontrer, +il faudrait une controverse particulière ; je pense, +toutefois, que nous avons assez de controverse pour aujourd’hui. — Oui, +Bateman, reprit Charles ; il se fait tard. Je dois +songer à mon retour. Donnez-nous du thé, et laissez-nous +partir. — Partir ? s’écria Bateman ; mais nous venons à peine +de dîner, et nous n’avons encore rien fait jusqu’à présent. +J’avais beaucoup de choses à dire. » Il sonna cependant pour +le thé, et la table fut dégarnie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c20">CHAPITRE XX.<br> +Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif.</h3> + + +<p>La conversation se ralentit. Bateman était encore affairé +avec sa mémoire, et il devenait, aussi, impatient. Le temps +s’écoulait, et aucun coup n’avait été frappé. Willis, de son +côté, commençait à bâiller, et Charles paraissait désireux d’en +finir. « Ces Papistes, se disait Bateman à part lui, établissent +leurs propositions d’une manière fort plausible, mais de très-mauvaise +foi certainement ; on doit être à la hauteur de leurs +ruses. J’ose le dire, si la vérité était connue, on saurait que +Willis a pris des leçons ; il paraît si grave ; je suis convaincu +qu’il tient en réserve bien des choses, et qu’il se joue de mon +ignorance. Qui sait ? Peut-être est-ce un jésuite déguisé… » +Cette pensée était terrible, et elle arrêta pendant quelques +secondes le cours de ses réflexions. « Si je pouvais savoir ce +qu’il pense réellement ! Il est si difficile de les déchiffrer ! Ils +ne disent rien de ce qui se passe chez eux, et ils sont sous +l’obéissance. On ne sait quand il faut les croire. Je soupçonne +qu’il a été cruellement désappointé par le Romanisme ; il est +si maigre… Mais naturellement il ne l’avouera pas. Un tel +aveu blesse l’amour-propre, et il veut être conséquent. Il ne +veut pas qu’on se moque de lui, il tire donc le meilleur parti +des choses. Je voudrais savoir comment il faut le traiter. J’ai +eu tort d’inviter Reding ; évidemment Willis ne peut être expansif +devant un tiers. Il ressemble au renard qui a perdu sa +queue. J’ai manqué de tact en cela, je le vois maintenant. +Chose très-importante que d’avoir du tact ! Ceci en demande +beaucoup. J’avais tant de choses à lui dire sur les indulgences, +et sur la rareté des communions ! Je pense que je dois lui +parler de la messe. » Ainsi se tourmentait notre hôte intérieurement, +tout en faisant le thé. Il tenta enfin son dernier +assaut.</p> + +<p>« Eh bien, Willis, dit-il, nous vous ramènerons parmi nous +à la Noël prochaine. Je ne puis vous accorder un plus long +terme ; je suis certain de mon fait ; cela demande du temps, +cela ira avec lenteur, mais c’est sûr. Quelle joie alors ! je ne +sais pas ce qui vous arrête. Vous ne faites rien à cette heure ; +vous êtes relégué dans un coin ; vous dissipez votre existence. +Qu’est-ce qui vous retient ? » Willis, prenant un air étrange, +répondit simplement : « Ce qui me retient ? La grâce. » Bateman +fut ébahi de cette réponse, mais il se remit bientôt : +« Me préserve le ciel, reprit-il, de traiter ces choses à la légère, +ou de m’occuper de vous indûment ! Je sais, mon cher +ami, que vous êtes un jeune homme sérieux ; mais, dites-moi, +je vous prie, avec quelles raisons vous justifiez la messe telle +qu’on la célèbre sur le continent. Comment peut-on l’appeler +un « culte raisonnable », alors que tous les prêtres conspirent +pour la marmotter au galop, comme s’il ne leur importait absolument +pas qu’on y assistât, ou qu’on en comprît le sens ? +Parlez, mon brave, parlez, ajouta-t-il en le frappant doucement +sur l’épaule. — Ce sont des questions difficiles, répondit +Willis ; dois-je m’expliquer ? Des questions très-difficiles, répéta-t-il +d’un ton plus animé et s’échauffant à mesure qu’il +parlait ; je veux dire qu’on les considère très-diversement. Il +est difficile de faire passer dans l’esprit d’une personne l’idée +d’une autre. L’idée du culte, dans l’Église Catholique, est +différente de celle que vous en avez dans votre Église ; car, en +vérité, les religions sont différentes. Ne vous y trompez pas, +mon cher Bateman, continua-t-il avec douceur, notre religion +n’est pas la vôtre un peu plus ou un peu trop développée, +comme il vous plaît de le dire. Non, elles diffèrent dans l’espèce +et non pas dans la valeur. La religion Romaine est une +religion, l’Anglo-Catholicisme en est une autre. Et quand le +temps viendra (et il viendra) pour vous, étranger comme vous +êtes aujourd’hui, de vous soumettre au joug aimable du +Christ, alors, mon cher ami, ce sera la <i>foi</i> qui vous rendra +capable de supporter les manières et les usages des Catholiques, +lesquels sans cela pourraient vous surprendre. Autrement, +vos habitudes dès longtemps contractées, les rapports +de certains actes extérieurs avec les vrais actes intérieurs de +dévotion pourraient vous embarrasser, lorsque vous auriez à +vous conformer à d’autres habitudes et à vous créer d’autres +associations d’idées. Mais cette foi dont je parle, le grand bienfait +de Dieu, vous rendra capable alors de vous surmonter +vous-même, de soumettre votre jugement, votre volonté, +votre raison, vos affections, vos goûts et vos penchants aux +règles et aux usages de l’Église. Ah ! pourquoi faut-il que la +foi soit nécessaire en une telle matière, et que ce qui est si +naturel et si évident quand on est catholique ait besoin d’une +explication ! Quant à moi, je vous le déclare », et il joignit ses +mains sur ses genoux, et, le regard fixe, comme s’il se fût +parlé à lui-même, il dit : « Quant à moi, rien ne me paraît si +consolant, si touchant, si saisissant, si capable de subjuguer +l’âme entière que la messe telle qu’on la célèbre parmi nous. +Je pourrais y assister toute une longue vie, sans éprouver jamais +de fatigue. La messe, elle n’est pas une simple forme +de paroles ; c’est une grande action, la plus grande action +qui puisse être accomplie sur la terre. C’est, non une pure invocation, +mais, si j’ose employer le mot, l’évocation même de +l’Éternel. Il descend sur l’autel en chair et en sang, Celui devant +qui les anges s’inclinent et les démons tremblent. C’est +ce majestueux événement qui est la fin et l’explication de +toutes les parties de la solennité. Des paroles sont nécessaires, +non comme fin, mais comme moyen ; ce ne sont pas de simples +supplications au trône de la grâce, ce sont les instruments +de ce qui est beaucoup plus haut, de la consécration, +du sacrifice. Comme si elles étaient impatientes d’accomplir +leur mission, elles se hâtent. Elles se suivent rapidement ; car +toutes sont des parties d’une action intégrale. Rapidement +elles vont ; car elles sont les paroles terribles du sacrifice, +elles sont une œuvre trop grande pour s’y appesantir ; selon +ce qui fut dit au commencement : « Ce que vous faites, faites-le +rapidement. » Rapidement elles passent ; car le Seigneur +Jésus va avec elles, comme il passa sur le lac aux jours de sa +vie terrestre, appelant vite d’abord l’un, puis l’autre. Rapidement +elles passent, parce que tel l’éclair brille d’un bout à +l’autre du ciel, telle est la venue du Fils de l’Homme. Rapidement +elles passent ; car elles sont comme les paroles de Moïse, +lorsque le Seigneur descendit dans la nue, appelant le nom +du Seigneur quand il passait : « Le Seigneur, le Seigneur Dieu, +miséricordieux et aimable, patient et riche en bonté et en +vérité. » Et comme Moïse sur la montagne, nous aussi « nous +nous hâtons, nous inclinons nos têtes, et nous adorons ». Et +de même encore, tous rangés autour de l’autel, chacun à sa +place, nous tenons nos yeux fixés sur le grand avénement, +« attendant l’agitation de l’eau » ; chacun à sa place, avec son +cœur, ses besoins, ses pensées, son intention, ses prières ; +chacun à sa place, attentif à l’action qui s’opère, attentif à ses +progrès, s’unissant à sa consommation. C’est ainsi que, du +commencement à la fin, suivant sans peine et d’un cœur plein +d’espoir des prières magnifiques et suaves, nous formons +comme un concert de divers instruments qui concourent à +une douce harmonie, dont le prêtre de Dieu est l’âme et le +soutien. Là se trouvent des petits enfants et des vieillards ; +des laboureurs au cœur simple et des lévites du sanctuaire ; +des prêtres qui se préparent pour cet auguste sacrifice, et +d’autres faisant leurs actions de grâces ; là sont des vierges +pures et des hommes pénitents. Mais de toutes ces âmes s’élève +une seule hymne eucharistique, dont la grande action est +la mesure et l’essor. Et vous me demandez, mon cher Bateman, +ajouta-t-il en se tournant vers lui, si un tel culte n’est pas de +pure forme et déraisonnable ! Il est merveilleux, ce culte ! +s’écria-t-il en se levant, prodigieusement merveilleux !!! +Quand donc ce cher et bon peuple sera-t-il éclairé ? <i lang="la" xml:lang="la">O Sapientia, +fortiter suaviterque disponens omnia, o Adonaï, o +Clavis David et Exspectatio gentium, veni ad salvandum +nos, Domine Deus noster.</i> »</p> + +<p>Il n’y avait plus à se tromper sur Willis. Bateman était immobile, +et presque effrayé de cet élan d’enthousiasme auquel +il était loin de s’attendre. « Eh bien, mon ami, dit-il, ce n’est +donc pas vrai, alors, ce qu’on nous a rapporté sur vos hésitations +dans votre attachement à l’Église de Rome ? Je vous +en prie, excusez-moi. Pour rien au monde, je ne vous aurais +tourmenté, si j’avais connu la vérité. — La figure de Willis +était encore animée, et il paraissait aussi jeune et aussi radieux +qu’il l’était deux années auparavant. Il n’y avait rien +de dur dans sa vivacité ; un sourire, de la joie presque, était +sur son visage. On eût dit toutefois qu’il était honteux de son +propre enthousiasme ; mais cela n’ôtait rien à la sincérité +évidente de ses paroles. Il prit les deux mains de Bateman +avant que celui-ci s’en aperçût, le souleva de son siége, et, +approchant sa bouche de son oreille, il lui dit à voix basse : +« Plût à Dieu que non-seulement vous, mais tous ceux qui +m’entendent en ce jour fussiez tout à fait tels que je suis, à +la réserve de ces chaînes ! » Puis rappelant à son hôte que leur +controverse s’était prolongée fort tard, et lui souhaitant une +bonne nuit, il sortit avec Charles.</p> + +<p>Quand la porte fut fermée, Bateman resta quelques minutes +le dos tourné vers le feu, et il se laissa aller au cours de ses +pensées. « En vérité, s’écria-t-il, Willis est tout à fait un +homme ; il m’a presque touché moi-même. Quels moyens ont +ces gens-là en leur pouvoir ! Je l’avoue, son contact a fait battre +mon cœur : que l’enthousiasme est contagieux ! Tout +autre que moi aurait été ébranlé. C’est vraiment un excellent +garçon ; quel dommage que nous ne l’ayons pas gagné ! c’est +précisément l’homme qu’il nous faudrait. Il aurait fait un Anglican +admirable ; il aurait converti la moitié des dissidents de +ce pays. Eh bien, nous les aurons un jour ; il ne faut pas perdre +patience. Mais cette idée de parler de <i>me</i> convertir ! +« complétement », selon sa parole ! A propos, que voulait-il +dire par ces mots « à la réserve de ces chaînes » ? Il s’assit, +réfléchissant sur cette difficulté. D’abord il fut porté à croire +qu’après tout son ami pourrait bien avoir quelque crainte sur +sa position ; puis il pensa que peut-être il avait un cilice ou +une chaînette sur le corps. Il finit par conclure que Willis +n’avait voulu rien dire du tout, et qu’il n’avait fait que terminer +la citation du texte<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Act. des Ap. XXVI, 29.</p> +</div> +<p>Après avoir passé quelque temps dans cet état, il jeta les +yeux sur la théière, se versa une dernière tasse de thé et mangea +un morceau de rôtie. Il retira ensuite le charbon du feu, +éteignit une des bougies, et, s’emparant de l’autre, il quitta le +salon et se précipita, comme un vélocipède, au haut du rude +escalier tournant qui conduisait à sa chambre.</p> + +<p>Cependant Willis et Charles s’avançaient vers leurs demeures +respectives. Pendant quelque temps ils parcoururent en silence +le même sentier. Charles avait été beaucoup plus ému +que Bateman, ou, pour mieux dire, il avait été touché de l’enthousiasme +de son ami. Il avait toutefois gardé en lui ses +impressions, éprouvant de la difficulté à exprimer ses sentiments, +et craignant d’être emporté hors des bornes. Quand +ils furent sur le point de se séparer, Willis lui dit avec douceur : +« Vous irez bientôt à Oxford, mon très-cher Reding ; +oh ! si vous étiez un des nôtres ! Vous avez cela en vous. J’ai +souvent pensé à vous pendant la messe. Notre vénéré pasteur +a célébré l’auguste sacrifice à votre intention. Oh ! mon cher +ami, ne rejetez pas la grâce ; écoutez sa voix. Vous avez reçu +des bienfaits que d’autres n’ont pas eus. Ce qui vous manque, +c’est la foi. Je pense que vous avez assez de preuves pour être +converti. Mais la foi est un don ; priez pour obtenir ce grand +bienfait, sans lequel vous ne pouvez vous unir à l’Église, sans +lequel… » Et il s’arrêta, « vous ne pouvez marcher droit quand +vous appartiendrez à notre communion. Et maintenant, adieu ; +hélas ! nos sentiers se divisent. Tout est facile à celui qui +croit : que Dieu vous accorde ce don de la foi, comme il me +l’a accordé à moi-même ! Adieu encore ; qui sait quand et où +je vous reverrai ! Fasse le Seigneur que cela soit dans le sein +de la Jérusalem véritable, de la reine des élus, de la sainte +Église Romaine, de notre mère à tous ! » Il attira Charles vers +lui, l’embrassa, et il était déjà loin avant que celui-ci eût pu +trouver une parole.</p> + +<p>Charles pourtant n’aurait point parlé, quand même il l’aurait +pu, tant son émotion était forte ! Il s’éloigna d’un pas rapide, +abattant avec sa canne les ronces et les petites branches +que le pâle crépuscule lui montrait dans son chemin. On eût +dit que le baiser de son ami avait fait couler dans son âme +l’enthousiasme de ses paroles. Il se sentait possédé, sans savoir +comment, par un pouvoir supérieur et surnaturel qui semblait +le rendre capable de transporter les montagnes et de marcher +à travers l’Océan. Avec l’hiver autour de lui, il éprouvait dans +tout son être comme un parfum de printemps, alors que tout +est nouveau et radieux. Il voyait qu’il avait trouvé ce qu’il +n’avait vraiment jamais cherché, parce qu’il n’en avait pas +même soupçonné l’existence, l’objet toutefois dont il avait +toujours éprouvé le besoin : une âme sympathique à la sienne. +Il sentait qu’il n’était plus seul en ce monde, quoiqu’il perdît +cette âme vraiment sœur de son âme au moment même qu’il +l’avait trouvée. « Est-ce là, se demanda-t-il, la communion des +Saints ? Hélas ! comment cela se pourrait-il, étant, moi, dans +une communion et Willis dans une autre ? O puissante +Mère ! » Ces mots s’échappèrent de ses lèvres, et il précipita +davantage sa marche, escaladant les montées rudes et courant +dans les vallées qui le séparaient encore de Boughton. « O +puissante Mère ! » répéta-t-il sans trop avoir conscience de ses +paroles. « O puissante Mère ! je viens, ô puissante Mère ! je +viens ; mais je suis loin de la demeure. Épargnez-moi un peu ; +je viens aussi vite que je puis, mais mon pied est lourd ; je +ne suis pas comme d’autres, ô puissante Mère ! » Cependant il +avait marché deux milles dans cet état d’excitation physique +et mentale, et naturellement il se sentit très-fatigué. Il ralentit +son pas, et peu à peu il revint à lui ; mais il continua, comme +machinalement, à répéter : « O puissante Mère ! » « Mais, quoi +donc ! s’écria-t-il soudain, où ai-je appris ces paroles ? Willis +ne les a pas employées. En vérité, je dois être en garde contre +ces voies étranges : Tout homme peut être enthousiaste ; l’enthousiasme +n’est pas la vérité… O puissante Mère ! Hélas ! +je sais où est mon cœur ! mais il faut marcher par la raison. +O puissante Mère ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c21">CHAPITRE XXI.<br> +L’examen.</h3> + + +<p>Le temps arriva enfin où Charles devait retourner à Oxford. +Mais pendant le dernier mois, des scrupules s’étaient élevés +dans son esprit : pouvait-il consciencieusement, dans l’état où +il se trouvait, se présenter même pour son examen ? On n’avait +pas, il est vrai, de signature à donner pour subir cette épreuve, +mais il comprenait que les honneurs de la liste de classe n’étaient +destinés qu’à ceux qui adhéraient <i lang="la" xml:lang="la">bonâ fide</i> à l’Église +d’Angleterre. Il fit part de son embarras à Carlton, qui s’efforça +de connaître à fond l’état de son esprit. Or, telles furent les +données qui semblèrent résulter pour celui-ci de ses observations : +Charles n’avait aucune intention de s’unir, présentement +ni plus tard, à l’Église de Rome. Il sentait qu’en ce +moment il ne pourrait prendre une pareille décision sans commettre +une faute évidente ; s’il le faisait, il agirait simplement +contre sa conscience. Dieu l’appelait-il autre part ? il n’en avait +pas la certitude. Il comprenait que rien ne pouvait justifier un +acte si sérieux, si ce n’est la conviction qu’il lui était impossible +de se sauver dans l’Église à laquelle il appartenait ; et +cette conviction, il ne l’avait point. Il n’avait pas de preuves +suffisantes ni définies contre son Église pour la quitter, ni aucune +idée arrêtée en faveur de l’Église de Rome, comme étant +la seule Église du Christ. Cependant il ne pouvait s’empêcher +de soupçonner qu’un jour il penserait autrement. Il concevait +qu’un jour pouvait venir, qu’il viendrait même, où il aurait +cette conviction qu’à présent il n’avait pas, et d’après laquelle +il agirait naturellement, en quittant l’Église d’Angleterre pour +celle de Rome. Il ne pouvait dire clairement pourquoi il anticipait +ainsi, sinon parce qu’il y avait dans l’Église de Rome +bien des choses qu’il croyait vraies, et d’autre part dans l’Église +d’Angleterre bien des choses qu’il croyait fausses ; et puis +encore, parce que, plus il avait eu l’occasion d’entendre et de +voir, plus il avait eu de motifs d’admirer et de vénérer le système +de Rome, et d’être mécontent, au contraire, de celui de +son Église. Telles furent les remarques de Carlton à l’égard de +son jeune ami. Après avoir sérieusement étudié le cas, il conseilla +à Charles de se présenter pour son examen. Il agit ainsi, +d’abord, parce qu’il savait les changements qui s’opèrent dans +l’esprit de la jeunesse, et la difficulté pour Reding de prédire +quel serait l’état de ses idées deux années plus tard. Il prévoyait, +en second lieu, qu’un avis contraire eût été le moyen +infaillible de tourner en conviction ses doutes actuels sur le +peu de solidité de l’Anglicanisme.</p> + +<p>L’examen de Charles eut donc lieu en son temps. Les candidats +étaient nombreux. Il s’en tira d’une manière honorable, +et son succès fut regardé comme assuré. Sheffield vint après +lui, et il subit son épreuve avec éclat. On produisit la liste : +Sheffield était au premier rang, Charles au second. Dans ces +sortes d’épreuves, il y a nécessairement toujours du hasard ; +mais dans le cas actuel, on peut expliquer la différence du +succès des deux amis. Charles avait perdu quelque temps par +suite de la mort de son père et des affaires de famille qui en +avaient été la conséquence. Puis son renvoi de l’Université +pendant les six derniers mois, renvoi fort peu déshonorant, lui +avait fait beaucoup de tort. En outre, quoiqu’il eût étudié +avec soin et persévérance, il n’avait pas concouru pour les +honneurs avec le même zèle que Sheffield. Ses difficultés religieuses, +particulièrement son indécision pour savoir s’il se +présenterait, n’avaient pas été sans exercer une grande influence +sur son application et son énergie. Comme le succès +n’avait pas été le premier désir de son cœur, la non-réussite +ne lui causa pas non plus une très-grande peine. Il aurait sans +doute préféré le succès ; mais il jugea et sentit bientôt qu’il +pouvait très-bien s’en passer.</p> + +<p>Ensuite se présenta la question de ses grades, qu’il ne pouvait +prendre sans souscrire aux Articles. Il consulta Carlton. +Il n’y avait pas nécessité pour l’heure de devenir bachelier ès-arts ; +que pourrait-il y gagner ? Il valait mieux différer cette +démarche. Il n’avait qu’à partir et à ne pas en parler ; personne +n’en saurait rien ; et si, au bout de six mois, comme +Carlton le prédisait avec confiance, il se trouvait dans un état +d’esprit plus calme, alors il n’avait qu’à revenir et à poursuivre +son but.</p> + +<p>Qu’allait-il faire de sa personne à présent ? Il n’y avait pas +là une grande difficulté, pour l’un comme pour l’autre, d’émettre +un avis. On décida qu’il serait mieux pour Charles +d’étudier avec un ecclésiastique dans l’intérieur du pays. De +cette manière, il pourrait à la fois se préparer aux ordres et +s’éclairer sur les points qui le troublaient. Il aurait par là, en +outre, l’occasion de remplir quelques devoirs du ministère, +ce qui aurait pour résultat de tranquilliser et de calmer son +âme. Quant aux livres qu’il devait étudier, naturellement le +choix en appartiendrait à l’ecclésiastique qui serait chargé +de sa direction, mais, quant à lui, ajoutait Carlton, il ne lui +recommandait pas les ouvrages ordinaires de controverse +avec Rome, ces ouvrages pour lesquels l’Église Anglicane est +si célèbre. Il lui conseillait plutôt ceux qui étaient d’un caractère +positif, qui traitaient les sujets au point de vue de la philosophie, +de l’histoire ou de la doctrine, et qui développaient +les principes particuliers à cette Église ; ainsi, par exemple : +le grand ouvrage de Hooker, ou la <i lang="la" xml:lang="la">Defensio</i> et l’<i lang="la" xml:lang="la">Harmonia</i> +de Bull, ou les <i lang="la" xml:lang="la">Vindiciæ</i> de Pearson, ou le magnifique travail +de Jackson sur le Symbole. A ces auteurs, il pourrait ajouter +Laud sur la Tradition, quoique ce dernier eût adopté la forme +de controverse. Il pourrait encore lire avec fruit les <i>Antiquités</i> +de Bingham, Waterland sur l’usage de l’Antiquité, Wall +sur le Baptême des enfants, et Palmer sur la Liturgie. Il ne +devait pas non plus négliger les auteurs pratiques et traitant +de la dévotion, tels que les évêques Taylor, Wilson et Horne. +Mais le point le plus important restait à résoudre : où devait-il +se fixer ? connaissait-il dans le pays un ecclésiastique qui +voulût le recevoir dans sa maison comme ami et élève ? Charles +pensa à Campbell, avec qui il était dans les meilleurs rapports. +Carlton approuva ; il connaissait assez de réputation ce +ministre pour être certain que Charles ne pouvait se placer +en des mains plus sûres.</p> + +<p>Reding, en conséquence, fit la proposition au recteur de +Sutton, et elle fut acceptée. Dès lors il ne lui restait plus qu’à +payer quelques comptes, à emballer des livres laissés chez un +ami, et à dire adieu, au moins pour un temps, aux cloîtres et +aux délicieux ombrages de l’Université. Il partit au mois de +juin, à cette époque où toute la nature étale cette beauté +fraîche et suave dont les charmes avaient ravi son cœur au +commencement de son séjour à Oxford, trois années auparavant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE.</h2> + + + + +<h3 id="p3c1">CHAPITRE PREMIER.<br> +La cruelle séparation.</h3> + + +<p>Nous allons franchir un assez long espace de temps. Déjà, +une fois, nous avons pris la liberté d’omettre deux années de +la vie du héros de notre histoire ; nous nous permettons de +nouveau de laisser dans l’oubli une triste période non moins +longue, et le lecteur doit se transporter à l’automne de la +deuxième année après celle où Charles passa son examen, +sans prendre son grade<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Le grade est conféré dans une cérémonie distincte de l’examen.</p> +</div> +<p>A cette époque, notre intérêt se trouve tout entier à Boughton +et au presbytère de Sutton. Quant à Melford, l’ami Bateman +l’avait quitté pour l’administration d’une église dans une +ville manufacturière dont le district avait 10,000 âmes, et sur +ce nouveau théâtre il travaillait à faire accepter à son troupeau +le surplis et les chandeliers dorés. Willis avait également +suivi sa voie : il avait dit adieu à sa mère et à son frère, +peu de temps après que Charles fut parti pour passer son +examen, et à cette heure il était dans le couvent des Passionnistes +à Pennington, sous le nom de Père Louis de <i lang="la" xml:lang="la">Sancta-Cruce</i>.</p> + +<p>Un soir, vers la fin de septembre, Campbell était en visite à +Boughton, et il se promenait dans le jardin avec miss Reding. +« En vérité, Marie, lui disait-il, je ne pense pas que ce soit un +bien de le retenir. Les meilleures années de sa vie passent, +sans que, humainement parlant, il y ait espoir de lui voir +changer ses idées, au moins jusqu’à ce qu’il ait fait un essai +de l’Église de Rome. Il est très-possible que l’expérience le +fasse revenir sur ses pas. — Terrible situation, répondit Marie ! +Comment pouvons-nous, même indirectement, lui permettre +de faire une telle démarche ? — C’est un brave et excellent +jeune homme, répliqua Campbell ; c’est un caractère +d’or. Tout le temps qu’il est resté avec moi, il n’a fait aucune +difficulté ; il a lu entièrement les livres que je lui ai recommandés +et d’autres encore. Je l’ai trouvé toujours docile à ma +parole. Vous savez que je l’ai employé dans ma paroisse ; il a +enseigné le catéchisme aux enfants et m’a servi d’aumônier. +Pauvre jeune homme ! déjà sa santé en souffre ; il voit qu’il n’y +a pas de fin à tout ceci : l’espérance différée rend le cœur malade. — Il +est si pénible de donner un appui quelconque à une +démarche qu’on juge mauvaise ! dit Marie. — Mais qu’y faire ? +il n’est pas nécessaire que nous lui donnions notre appui. +Charles pourtant ne peut rester toujours à la lisière ; d’autant +plus que nous avons fait une espèce de compromis. Il voulait +aller en avant dès la fin de la première année ; je ne crus pas +devoir alors vous tourmenter à ce sujet ; je me contentai de +le retenir. Nous transigeâmes de cette manière : il retira son +nom des registres du collége, car il n’y avait pas la moindre +chance de lui faire jamais signer les Articles, et il consentit à +attendre encore une année. Aujourd’hui, ce temps est plus +qu’écoulé, et l’impatience le gagne. Ainsi ce n’est pas nous +qui favoriserons sa démarche, c’est bien lui qui nous quittera. — Mais +c’est si effrayant, repartit Marie ; et ma pauvre mère ! +Je crains vraiment que cela ne cause sa mort. — Ce sera un coup +écrasant, il n’y a pas de doute à cet égard ; qu’en sait-elle +maintenant ? — Je ne pourrais guère vous le dire. Elle en a +été positivement informée, il y a un an ; mais comme elle voit +Charles si fréquemment, et toujours le même en apparence, +je crains qu’elle n’ait pas pris cela au sérieux. Elle ne m’en +a jamais parlé. J’imagine qu’elle pense que, dans mon frère, +c’est une affaire de scrupule, d’inquiétude sans doute, mais +que cela passera. — C’est à moi à le lui annoncer, Marie. — Eh +bien, je crois qu’il faut le faire, repartit miss Reding en +soupirant ; et puisque c’est ainsi, vous me rendrez vraiment +un grand service, en m’épargnant une tâche pour laquelle je +me sens incapable. Mais ayez auparavant un entretien avec +Charles. Quand viendra le moment décisif, il peut être arrêté +par plus de difficultés qu’il ne l’a supposé d’abord. » Tel fut +le plan convenu ; et Campbell revint à Sutton, tout préoccupé +de la double mission qu’il avait à remplir.</p> + +<p>Le pauvre Charles était assis devant une fenêtre ouverte, et +contemplait le paysage d’alentour, lorsque Campbell entra +dans sa chambre. Le point de vue était magnifique : de hautes +collines se perdaient dans le lointain, et à deux pas une +rivière roulait ses flots rapides. Campbell entra sans être +aperçu. Mettant la main sur l’épaule de son jeune ami, il lui +demanda le sujet de ses réflexions ; Charles se retourna et le +regarda avec un sourire plein de tristesse : « Je suis comme +Moïse voyant la terre de la promesse, dit-il. O mon cher Campbell, +quand viendra donc la fin ? — Mon ami, naturellement, +ce n’est pas à moi de le décider. — Depuis longtemps, l’année +est terminée : puis-je enfin suivre ma voie ? — Vous ne pouvez +vous attendre, Charles, à ce que ni moi, ni aucun de nous, +nous vous donnions un appui, même indirect, pour une démarche +que, malgré toute notre affection pour vous, nous +considérons comme une faute. — C’est me dire : Agissez par +vous-même. Eh bien, j’y consens. » Campbell ne répliqua pas +d’abord ; puis il dit : « Je devrai annoncer cette résolution à +votre pauvre mère ; Marie pense que cela va la tuer. » Charles +se cacha la figure dans ses mains. « Non, dit-il ; j’espère que +ma mère et nous tous, nous serons soutenus dans cette circonstance. — Je +l’espère aussi de tout mon cœur ; car ce sera +un coup bien terrible pour vos sœurs. Mon cher ami, ne tiendrez-vous +aucun compte de tout cela ? Considérez sérieusement +la peine réelle que vous causez pour un bien qui n’est pas +certain. — Croyez-vous que je n’y aie pas déjà réfléchi, Campbell ? +N’est-ce rien pour un cœur comme le mien de briser ses +liens d’affection, et de perdre l’estime et la tendresse de tant +de personnes aimées ? Oh ! ç’a été une pensée des plus cruelles ; +mais je l’ai épuisée, je l’ai bue jusqu’à la lie. Je me suis rendu +familière cette perspective, et maintenant je suis tranquille : +Oui, j’abandonne ma famille, j’abandonne tous ceux qui m’ont +connu, aimé, estimé, tous ceux qui me voulaient du bien. Je +le sais, je me rends la risée du monde et je deviens proscrit. — Oh ! +mon cher ami, mettez-vous en garde contre une tentation +très-captieuse qui peut s’offrir à vous dans cette circonstance. +Déjà, avant cette heure, j’avais eu la pensée de +vous en avertir. La grandeur du sacrifice vous aiguillonne ; +vous le faites, parce qu’il vous en coûte beaucoup. » Charles +sourit. « Que vous me connaissez peu ! dit-il. Si telle eût été +la disposition de mon cœur, aurais-je attendu patiemment +plus de deux années ? Pourquoi ne me serais-je pas précipité +en avant, comme d’autres ? Vous ne pouvez nier que je n’aie +agi d’une manière raisonnable et avec une volonté soumise. +Mille fois j’ai écarté ce sujet de mon esprit, mais il est toujours +revenu. — Je ne veux pas vous faire de la peine ni vous offenser, +Charles ; mais c’est la plus malheureuse des illusions. +Je voudrais vous mettre dans l’esprit qu’il se peut que vous +vous abusiez. — Ah ! Campbell, quel oubli est le vôtre ! Ne +savez-vous pas que cette pensée est précisément celle qui m’a +retenu le plus longtemps ? Je me disais : Peut-être suis-je le +jouet d’un rêve. Oh ! si je pouvais trouver un moyen sûr de +sortir de mon sommeil ! Vous savez quelles espérances j’avais +fondées sur le changement de mes idées à la mort de mon +cher père ; ce que j’avais pris auparavant pour des convictions +s’évanouit alors comme un nuage. Peut-être, me disais-je, +celles-ci s’évanouiront-elles également. Mais non ; « les nuages +reviennent après la pluie » ; ils sont revenus, revenus sans +cesse, plus lourds que jamais. C’est une conviction enracinée +en moi ; et elle se soutient, malgré la perspective de perdre +une mère et des sœurs. Je me consume ici dans l’inaction, +alors que je pourrais rendre ma vie utile. Et pourquoi ? parce +que cette démarche m’épouvante. Dernièrement, cette conviction +s’est décuplée en moi. Vous allez rire, mais laissez-moi +vous faire une confidence ; dernièrement j’avais peur de monter +à cheval, de me baigner, ou de faire tout autre exercice +de ce genre, dans la crainte qu’il ne m’arrivât un accident, et +que je ne fusse emporté de ce monde, en laissant un grand +devoir non accompli. Oui, maintenant j’ai éprouvé que c’est +une conviction vraie, réelle. Ma croyance à l’Église de Rome +fait partie de moi-même ; je ne puis agir contre cette croyance +sans agir contre Dieu. — C’est une situation des plus déplorables, +certainement, répondit Campbell, qui se promenait en +long et en large dans la chambre. C’est une illusion, j’en suis +convaincu. Peut-être le découvrirez-vous au moment même +que vous aurez accompli cette démarche. Vous vous lierez solennellement +à un symbole étranger, et à peine l’engagement +sera-t-il sorti de votre bouche, que le nuage s’évanouira de +devant vos yeux, et que la vérité se montrera. C’est une pensée +terrible ! — J’ai également songé à cette possibilité, repartit +Charles, et elle a beaucoup influé sur moi. Elle m’a fait +reculer. Mais aujourd’hui, je crois que cet obstacle ressemble +à ces fantômes hideux qui, dans les contes de fées, obsèdent +les preux chevaliers lorsqu’ils veulent s’introduire de force +dans un palais enchanté. Rappelez-vous les paroles de Thalaba : +« Le talisman, c’est la <i>foi</i>. » Si j’ai des motifs raisonnables +pour croire, la croyance est pour moi un devoir. Dieu prendra +soin de son œuvre. Je ne serai pas délaissé au jour du +besoin suprême. La foi commence toujours avec une chance à +courir, et elle est récompensée par la vue claire de la vérité. — Oui, +mon cher ami, mais la question est de savoir si vos +motifs <i>sont</i> fondés. Ma pensée est que, <i>puisqu’ils ne le sont +pas</i>, ils ne vous serviront de rien dans l’épreuve. Vous trouverez +alors, trop tard malheureusement, qu’ils étaient illusoires. — Campbell, +répliqua Charles, d’après moi, toute raison +vient de Dieu. Nos motifs peuvent, tout au plus, être imparfaits, +mais si, après avoir prié, s’être livré à des recherches, +avoir obéi, attendu, en un mot, si après avoir de notre côté +rempli notre tâche, ils paraissent suffisants, c’est la voix de +notre Père qui nous appelle. Dans ce cas, c’est lui-même qui +nous donne la conviction. Je suis entre ses mains. La seule +question qui reste est : Que veut-il que je fasse ? Je ne puis me +refuser à une conviction qui me domine. La semaine dernière +encore elle s’est emparée de moi tout autrement qu’elle ne +l’avait jamais fait ; et, en ce moment, elle est si forte qu’attendre +plus longtemps c’est résister à Dieu. Ma soumission à l’Église +de Rome n’est plus, à cette heure, qu’une simple affaire +de temps. Je veux, mon cher Campbell, vous quitter en paix +et rester toujours votre ami. Consentez donc à me laisser partir. — Que +je vous laisse partir ! sans doute, si vous alliez +vous réunir à l’Église Catholique, il ne serait pas nécessaire +de me faire cette demande ; mais « vous laisser partir », comment +pouvez-vous l’attendre de nous, quand nous ne pensons +pas ainsi ? Songez à notre position, Charles, aussi bien qu’à la +vôtre ; entrez dans nos sentiments. Quant à moi, je crois fermement +(et je ne vous ai jamais caché que telle est ma conviction), +je crois fermement que l’Église de Rome est antichrétienne. +Elle a dans son sein mille grâces, et sous plusieurs rapports +elle est supérieure à la nôtre ; mais elle renferme quelque +chose qui gâte tout. Je n’ai pas <i>confiance</i> en elle. Or, tel +étant le cas, comment puis-je vous permettre de vous unir à +cette Église ? Non ; c’est comme si l’on disait : Laissez-moi aller +me pendre ; laissez-moi aller dormir dans un endroit fiévreux ; +laissez-moi sauter dans un puits, et vous voulez que je vous +permette de partir ? — Oh ! dit Charles, c’est en cela que nous +différons d’une manière terrible ; nous ne pouvons nous trouver +en plus grand désaccord. Pour moi, l’Église de Rome est +le prophète de Dieu ; tandis que pour vous, c’est le suppôt de +Satan. — Je l’avoue, telle est ma conviction. Si vous accomplissez +cette démarche, vous vous trouverez dans les mains +d’une Circé qui vous transformera et fera de vous une brute. » +Charles rougit légèrement. « Je ne continuerai pas, ajouta +Campbell ; je vous fais de la peine ; et puis, cela ne sert à rien ; +peut-être ne fais-je qu’aggraver le mal. » Ils ne dirent plus +un mot pendant quelques instants. A la fin, Charles se leva et +se dirigea vers le jeune ministre, lui prit la main et l’embrassa. +« Pendant deux ans, Campbell, vous avez été pour +moi un ami dévoué et désintéressé, dit-il ; vous m’avez abrité +sous votre toit ; et nous voilà sur le point d’être unis par des +liens plus intimes. Que Dieu vous récompense ; mais laissez-moi +partir, car le jour se lève. — C’est donc sans espoir ! Ah ! +du moins, séparons-nous amis. Mais il faut que j’annonce cette +triste nouvelle à votre mère. »</p> + +<p>Dix jours après cette conversation, Charles était prêt pour +son voyage : sa chambre était remise en ordre, sa valise fermée, +et à la porte l’attendait le cabriolet qui devait le conduire +jusqu’à la première diligence. Il devait passer par Boughton. +Campbell et Marie avaient arrêté ensemble que le mieux +pour lui serait de ne voir sa mère qu’au moment de la séparation, +à laquelle, au reste, elle avait été préparée par Campbell +lui-même. C’eût été pour la mère comme pour le fils une +peine inutile de se trouver plus tôt en présence l’un de +l’autre.</p> + +<p id="p273">Charles descendit de voiture le cœur ému, et il courut à la +chambre de sa mère. Madame Reding était assise près du feu +et travaillait lorsqu’il entra. Elle lui tendit froidement la +main ; Charles s’assit. Ils ne se dirent rien durant quelques +instants. Puis, sans discontinuer son ouvrage, la mère commença : +« Eh bien, Charles, dit-elle, vous allez donc nous quitter. +Où et comment pensez-vous vivre, lorsque vous serez +entré dans votre nouvelle carrière ? » Charles répondit qu’il +n’avait songé jusque là qu’à l’importante démarche d’où dépendait +tout le reste. Il y eut de nouveau un moment de silence. +La mère reprit : « Nulle part, Charles, vous ne trouverez +des amis comme ceux que vous aviez à la maison. » Elle +continua : « Vous avez eu tout à souhait, Charles : vous avez +reçu du ciel des talents, les avantages d’une bonne éducation, +une heureuse position de fortune. Que d’efforts doivent faire +bien des jeunes gens de mérite pour arriver où vous en êtes ! » +Charles répondit qu’il avait le sentiment profond de ce qu’il +devait à la Providence dans les choses temporelles, ajoutant +que c’était seulement par un ordre divin qu’il les abandonnait. +« Nous mettions en vous notre espoir, Charles : +peut-être avions-nous trop compté sur vous. Eh bien, que +Dieu vous protége ! Vous avez choisi vous-même votre voie. » +Le pauvre Charles assura que personne ne saurait comprendre +ce qu’il lui en coûtait pour abandonner des objets qui étaient +si chers à son cœur et qui faisaient partie de lui-même : sur +la terre, il n’estimait rien tant que le foyer de famille. « Mais +alors, pourquoi nous quitter ? reprit la mère vivement ; il faut +que vous fassiez votre volonté ! Vous agissez ainsi, je suppose, +parce que cela vous plaît. — Oh ! ma mère, ma bonne mère ! +si vous pouviez voir au fond de mon cœur ! Rappelez-vous ce +que vous avez lu dans l’Écriture ; comment, au temps des +Apôtres, on était obligé de tout quitter pour le Christ. — Nous +sommes donc des païens ? Merci, Charles, je vous suis +obligée pour ces paroles. » Et elle laissa tomber une larme. +Charles était presque hors de lui-même ; il ne savait que répondre. +Il se leva et, appuyant son coude sur la cheminée, il +cacha sa tête dans ses mains. « Eh bien, Charles, ajouta-t-elle +en continuant à travailler, peut-être viendra-t-il un jour… » +Sa voix trembla. « Votre cher père… » Elle déposa son ouvrage. +« C’est nous faire inutilement du chagrin, reprit +Charles. Pourquoi resterais-je ici ? Adieu pour le présent, +chère mère. Je vous laisse en de bonnes mains, non pas plus +dévouées, mais meilleures que les miennes ; vous me perdez, +moi, vous gagnez un autre fils. Adieu pour le présent ; nous +nous reverrons quand vous le voudrez, quand vous m’appellerez : +quel heureux jour que celui-là ! » Il se jeta à ses pieds, +et posa sa tête sur ses genoux. La mère ne put résister plus +longtemps : elle se pencha sur lui et se mit à caresser ses +cheveux, comme elle faisait quand il était petit enfant. A la +fin, un torrent de larmes s’échappa de ses yeux ; elles inondèrent +la figure et le cou de son fils. Un moment, Charles les +supporta ; puis, se levant tout à coup, il embrassa sa mère +avec précipitation, et s’élança hors de la chambre. Quelques +secondes après, il avait vu ses sœurs, s’était arraché à leurs +embrassements, était remonté dans son cabriolet à côté de son +flegmatique conducteur, et, doucement balancé dans tous les +sens, il se dirigeait vers Collumpton.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c2">CHAPITRE II.<br> +Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect.</h3> + + +<p>Le lecteur demandera peut-être où allait Charles. Question +embarrassante. Car notre jeune ami lui-même n’avait évidemment +qu’une idée très-vague de ce qu’il deviendrait, du lieu +même où il fixerait ses pas, et, semblable au patriarche, « il +partit ne sachant où il allait ». Il n’avait jamais vu de prêtre +catholique, qu’une seule fois dans son enfance, en entrant +dans une église de la communion romaine ; dans le monde entier, +il ne connaissait aussi qu’un seul catholique, et encore +ignorait-il où il était en ce moment. Mais il savait que les Passionnistes +avaient un couvent à Londres, et il était assez naturel +que, tout en ignorant si le jeune père Louis se trouvait là +ou ailleurs, il tournât ses pas vers San Michaele.</p> + +<p>Cependant, par un sentiment de sollicitude pour Marie et le +reste de sa famille, il ne voulut pas avoir l’air de se rendre +directement à Londres. Il résolut donc d’aller à Oxford s’adresser +à Carlton, et de lui demander son avis sur ce qu’il y +avait à faire dans sa position présente. Il semblait également +que cette démarche serait pour les siens comme une dernière +chance d’éloigner ce qui leur était une calamité si cruelle.</p> + +<p>C’est donc vers Oxford qu’il se dirigea. Comme il avait certaines +affaires à régler à Bath, il s’y arrêta pour la nuit, se +proposant de continuer son voyage le lendemain matin. Il +avait, entre autres choses, à se procurer « le Jardin de l’Ame » +et deux ou trois autres livres semblables qui pourraient lui +l’être d’un grand secours dans l’acte solennel qu’il allait accomplir +à son arrivée à Londres. Dans cette pensée, il entra dans +une librairie religieuse de <i lang="en" xml:lang="en">Danvers street</i>. Pendant qu’il était +occupé dans l’arrière-magasin à feuilleter quelques ouvrages +catholiques, qui, pour le public religieux, avaient moins d’attrait +que les brillants volumes évangéliques et anglo-catholiques +mis en étalage, il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, et, +en jetant un coup d’œil, il aperçut un visage connu. C’était +un jeune ministre ayant au bras une jolie femme dont la toilette +annonçait une mariée de fraîche date. L’amour était +dans leurs yeux, la joie dans leurs paroles ; leur démarche et +leur mise annonçaient la richesse. Charles se sentit pris d’un +grand malaise, à peu près comme un homme qui, atteint du +mal de mer, entendrait un des passagers demander des côtelettes +de porc. Il se cacha derrière une pile de gros registres +et d’autres articles de papeterie. Cela ne put toutefois l’empêcher +d’entendre de temps en temps les notes douces et harmonieuses +de la conversation qui s’échangeait entre les deux +nouveaux venus.</p> + +<p>« Avez-vous reçu quelques-uns des bons ouvrages réimprimés +dernièrement à Oxford ? dit au commis le jeune marié +qui n’était autre que White. — Oui, monsieur ; mais quels +sont ceux que vous désirez ? Le Recueil des anciens Théologiens, +ou bien, « les Nouvelles Adaptations Catholiques ? » — Oh ! +non ; pas les Adaptations ; c’est un ouvrage extrêmement +dangereux. Je demande la vraie théologie de l’Église +d’Angleterre : Bull, Patrick, Hooker et les autres. » Le commis +alla chercher ces auteurs. — Je pense, mon chéri, que c’est +contre ces Adaptations que l’évêque nous a prévenus, dit la +jeune dame. — Non, pas l’évêque, Louisa, mais sa fille. — Oh ! +miss Primrose, c’est vrai. Elle nous a aussi recommandé un +livre ; vous rappelez-vous lequel ? — Vous vous trompez, mon +amour, c’était un discours : celui de M. O’Ballaway à Exeter +Hall ; mais je pense qu’il ne serait pas entièrement de notre +goût. — Non, non, Henri, c’était bien un livre, mais je ne puis +m’en rappeler le titre. — Vous voulez dire, peut-être, « la +Nouvelle Réfutation du Papisme » du docteur Grow ; mais +celui-là, c’est l’évêque qui nous l’a recommandé. »</p> + +<p>Le commis revint. « Oh ! quelle délicieuse figure ! s’écria la +jeune dame, en regardant le frontispice d’un petit volume +qu’elle tenait ; voyez, mon cher Henri, qui cela vous rappelle-t-il ? — Eh +bien, on a voulu représenter saint Jean-Baptiste. — Il +ressemble à la petite Angelina Primrose ; ce sont ses cheveux. +Je suis étonnée que cette ressemblance ne vous frappe +pas. — Oui, oui, elle me frappe, mon bijou, dit White en souriant. +Mais il se fait tard, vous ne pouvez rester plus longtemps +exposée au grand air : vous n’avez rien pour couvrir +votre cou. J’ai choisi mes livres, tandis que vous admiriez le +petit saint Jean. — Je ne puis me rappeler qui lui ressemble +si fort… oh ! je l’ai trouvé : c’est la tante d’Angélina, lady Constance. — Venez, +Louisa, les chevaux pourraient également +avoir à souffrir, retournons chez nos amis. — Ah ! mais je +voulais avoir un livre ; j’ai oublié lequel. Nommez-le-moi, +Henri, je serais si fâchée de ne l’avoir pas acheté ! — Est-ce le +nouvel ouvrage sur le chant grégorien ? — Ah ! c’est vrai, j’en +ai besoin pour les enfants de l’école ; mais ce n’est pas celui-là. — Est-ce +« le Presbytère Catholique ? » « les Chants des Apôtres ? » +« l’Église d’Angleterre plus ancienne que celle de +Rome ? » « l’Anglicanisme des martyrs primitifs ? » « les Aveux +d’un Perverti ? » « Eustache Beville ? » « le Célibat modifié ? » — Non, +non, non ; mon Dieu ! quelle sotte mémoire ! — Eh +bien, Louisa, vous reviendrez un autre jour ; ne restez pas plus +longtemps, ma chère ; cela suffit. — Oh ! je m’en souviens ; +ce sont « les Abbayes et les Abbés ». J’ai besoin de quelques +idées pour la restauration des fenêtres du presbytère, lorsque +nous reviendrons à la maison ; et puis, notre église, vous le +savez, manque d’un porche pour les pauvres. Ce livre est +rempli de dessins. » On trouva le livre, et il fut ajouté aux +autres, qui avaient déjà été portés dans la voiture. « Maintenant, +Louisa… — Eh bien, mon chéri, nous avons encore une +course à faire. Dites à John de nous conduire chez Sharp. +Nous pouvons nous y rendre par la Pépinière. Ce n’est qu’à +deux pas de notre route. J’ai besoin de dire un mot à cet +homme relativement à notre serre. Il n’y a pas de bon jardinier +dans notre voisinage. — A quoi bon y aller maintenant ? +Louisa, nous ne reviendrons pas chez nous avant un mois » ; +et ce disant, White, avec une humble résignation, ordonna au +cocher de les conduire chez le pépiniériste que Louisa désirait +voir ; il fit en même temps entrer sa femme dans la voiture, +et y monta après elle.</p> + +<p>Dès qu’ils furent sortis, Charles respira librement. Un texte +sévère de l’Écriture lui vint à l’esprit, mais il réprima tout +sentiment de censure, toute pensée peu charitable, et il ne +songea plus qu’aux devoirs difficiles qu’il avait à accomplir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c3">CHAPITRE III.<br> +L’apostasie.</h3> + + +<p>Le lendemain, Charles arriva à Steventon, sans aucun incident +digne d’être cité. L’après-midi étant magnifique, il laissa +son porte-manteau à l’omnibus, et continua la route à pied. Il +fallait un certain courage pour oser, dans une circonstance si +importante, affronter l’ennui de voyager seul ; ennui que ne +pouvait guère adoucir la perspective de revoir une personne +et un lieu qui lui étaient si chers, Carlton et Oxford.</p> + +<p>Il avait traversé <span lang="en" xml:lang="en">Bagley Wood</span>, lorsque les flèches et les +tours de l’Université s’offrirent tout à coup à ses yeux. Que +d’aimables souvenirs elles éveillèrent en lui ! Après avoir vécu +loin d’elles deux années entières, il lui était enfin donné de +les revoir, mais, ô malheur ! c’était pour les perdre de nouveau +et sans retour. Devant lui était le vieil Oxford avec ses +collines et ses prairies aussi gracieuses et aussi vertes que +jamais. A la première vue de ce lieu tant aimé, il s’arrêta, +croisant les bras sur sa poitrine et incapable d’avancer. Il reconnaissait +chaque collége et chaque église à son toit et à ses +tourelles. L’Isis argenté, les saules au feuillage gris, les +plaines immenses, les bois sombres, Shotover dans le lointain, +le charmant village où il avait vécu avec Carlton et +Sheffield : forêt, eau, pierres, toutes ces choses si calmes, si +brillantes, il aurait pu les posséder, mais hélas ! il fallait leur +dire adieu. Quelques avantages qu’il dût obtenir en se faisant +catholique, il allait néanmoins perdre tous ces riches et ineffables +trésors. Quoique le but auquel il aspirait fût sans +doute plus élevé et plus parfait, cependant il ne pouvait espérer +de retrouver ailleurs rien de semblable à ce qu’il avait +maintenant sous les yeux. Il ne pourrait avoir un autre Oxford, +il ne pourrait, parmi les amis de son enfance et de sa +jeunesse, faire un choix pour son âge mûr. — Il arriva à +cette porte si connue qui est sur la gauche, et descendit dans +la plaine. Personne n’était là pour le saluer, pour sympathiser +avec lui ; personne qui pût croire seulement qu’il avait besoin +de sympathie, ni qu’il avait fait le sacrifice entier de +toutes choses ; personne pour s’intéresser à lui, pour lui montrer +de la compassion ; personne pour le défendre. Il avait +beaucoup souffert, mais qui croyait seulement à ses souffrances ? +Le monde l’aurait plutôt accusé d’affliger les autres, +mais nul n’aurait cru à ses peines. En eût-il parlé lui-même, +on lui aurait répondu durement que chacun suit son bon plaisir, +et que s’il avait quitté Oxford, c’était pour une fantaisie +qu’il avait plus à cœur que le reste. Mais loin de là, nul ne le +connaissait ; il avait été absent environ trois années ; trois +années ! c’est tout une génération. Oxford avait été sa résidence, +et ce lieu si cher l’avait oublié. Il se souvenait de son +respect et de son enthousiasme lors de son arrivée à l’Université ; +il y était venu comme on s’approche d’un reliquaire vénéré. +Il se souvenait des espérances qui, de temps à autre, lui +avaient souri. Il se rappelait qu’il avait parfois rêvé un titre +de résidence dans une des anciennes fondations. Un soir, il +était monté à une tour avec un de ses amis pour observer les +étoiles, et, tandis que son compagnon était activement occupé +aux aiguilles, lui, jeune homme terrestre, il regardait les +sombres cours que le gaz éclairait à ses pieds et se demandait +s’il serait jamais <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> de tel ou tel collége qu’il distinguait +de la masse des bâtiments académiques. Toutes ces choses +étaient passées comme un songe, et il n’était plus qu’un étranger +là où il avait espéré établir son foyer.</p> + +<p>Cependant il s’approchait d’Oxford. Il vit, le long de la +route, passer deux à deux des jeunes gens qui, d’un pas léger, +finissaient leur modeste promenade quotidienne et arrivaient +aux portes de la ville. Un objet, qui, à un mille de distance, +lui avait paru une voiture à deux chevaux, vint s’offrir à ses +yeux privé de son cheval conducteur. Bientôt se présentèrent +dans le lointain une toque et une robe solennelles. Charles +était arrivé à la grand’route avant que cette apparition fût +passée à côté de lui : c’était un tuteur de collége que jadis il +avait vu quelquefois. Il s’attendait à être reconnu ; mais le +professeur continua sa marche, après lui avoir jeté un regard +vague, incertain, qui semblait dire : Je vous ai vu quelque +part, mais pourtant vous m’êtes tout à fait étranger. Charles +avait traversé <span lang="en" xml:lang="en">Folly Bridge</span> ; des cavaliers passèrent à ses côtés ; +montés sur leurs chevaux et causant à haute voix, ils reconduisaient +leurs montures à leurs écuries respectives. Il se dirigea +vers <span lang="en" xml:lang="en">Christ-Church</span>, et pénétra à Peckwater. Le crépuscule +n’avait pas entièrement disparu, et le gaz s’allumait. Des +groupes d’étudiants stationnaient çà et là, le plus grand nombre +en chapeau, quelques-uns avec la toque, un ou deux avec leur +toge par surcroît ; d’autres appelaient leurs compagnons penchés +aux fenêtres d’un second étage. On voyait courir des +domestiques chargés de dîners délicats, et des garçons pâtissiers +portant des desserts. Des individus vêtus misérablement +flânaient, accompagnés de leurs <i>blenheims</i><a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, sous <i lang="en" xml:lang="en">Canterbury +Gate</i>. Plusieurs regardèrent Charles fixement, mais personne +ne le reconnut. Il se hâta d’arriver à <span lang="en" xml:lang="en">Oriel Lane</span>. Soudain +il fut très-surpris de recevoir le salut d’un passant. Il chercha +de qui lui venait cette politesse ; c’était un décrotteur en retraite +de son collége, à qui il avait donné parfois un schelling +d’étrennes. Il atteignit <i lang="en" xml:lang="en">High Street</i>, et se dirigea vers l’hôtel +de l’Ange. Mais qui s’avançait vers lui ? C’était l’ombre d’un +Censeur. Charles éprouva un frissonnement instinctif ; mais +le fantôme passa outre sans lui faire de mal. Semblable à +Kehama, il vivait sous l’influence d’un charme. Il était enfin +arrivé à son hôtel, où il trouva son porte-manteau tout préparé. +Il choisit immédiatement une chambre, et après s’y être +complétement installé, il songea à son dîner.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Espèce d’épagneuls.</p> +</div> +<p>Notre jeune ami ne voulait pas perdre de temps, et désirait, +si c’était possible, se diriger vers Londres le lendemain matin. +A ses yeux, ce serait un grand point de terminer son voyage +assez tôt dans la semaine pour que, le dimanche, dans le cas +où il en serait jugé digne, il pût offrir ses actions de grâces +dans l’immense et sainte communion de l’Église universelle, +pour les bienfaits qu’il avait reçus. Il se décida en conséquence +à faire une tentative ce soir même auprès de Carlton. +Il espérait, s’il se rendait à son logement entre sept et huit +heures, le trouver de retour du réfectoire. Dans cette pensée, +il sortit tout de suite. Arrivé au collége de son ancien tuteur, +il frappa à la porte, entra, passa outre et franchit les roides +degrés du vieil escalier de bois. La porte extérieure était fermée. +Il descendit et trouva un domestique, qui lui apprit que +M. Carlton donnait un dîner au réfectoire, mais que le repas +touchait à sa fin. Notre visiteur se décida à attendre.</p> + +<p>Le domestique alluma les bougies dans le salon, et Charles +s’assit auprès du feu. Un instant, il se livra à ses réflexions ; +puis il regarda autour de lui pour trouver un sujet qui l’occupât. +Ses yeux tombèrent sur un journal d’Oxford, daté seulement +de quelques jours. « Voyons comment les choses vont +ici », se dit-il à lui-même en le prenant. Il parcourut un article +après l’autre ; il regardait quels étaient les prédicateurs +de l’Université pendant la semaine, quels étudiants +avaient pris leurs grades, quels étaient les examinateurs publics, +etc., etc… lorsque son attention fut éveillée par le paragraphe +suivant :</p> + +<p><span class="sc">Une apostasie dans l’Église.</span> — « Nous apprenons qu’une +nouvelle victime vient de s’ajouter à la liste de celles que le +poison des principes Tractariens a précipitées dans le sein de +la Sorcière de Rome. M. Reding de Saint-Sauveur, fils d’un +respectable ecclésiastique de l’Établissement, qui est mort +après avoir mangé toute sa vie le pain de l’Église, vient enfin +de se déclarer le sujet et l’esclave d’un évêque italien. Des +mécomptes dans son examen ont été, dit-on, la cause déterminante +de cet acte insensé. Le bruit court que des mesures +légales sont préparées pour infliger les amendes du +statut du <i lang="la" xml:lang="la">præmunire</i> à tous les apostats. Une proposition +est également arrêtée pour demander à Sa Majesté de consacrer +l’argent ainsi obtenu à l’érection d’un « monument +commémoratif des Martyrs<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> » chez la sœur de notre +Université. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Ce monument existe réellement à Oxford. Il a été érigé en 1841. C’est une +glorification de Ridley, Latimer et Cranmer, trois hommes que le protestant +Cobbett range à la tête de ceux dont il a dit : « C’étaient tous sans exception ou +des apostats, ou des parjures, ou des voleurs publics. » Nous l’avouons, ce monument +est celui qui nous a le plus péniblement impressionné à Oxford.</p> +</div> +<p>« Ainsi, pensa Charles, le monde, comme toujours, prend les +devants sur moi. » Il se prit à chercher d’où ce bruit pouvait +provenir, et il avait presque oublié qu’il attendait Carlton.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c4">CHAPITRE IV.<br> +Une conversation d’actualité.</h3> + + +<p>Tandis que Charles apprenait, dans le salon de son ami, jusqu’à +quel point le monde s’intéressait à sa position et à ses actes, +il servait au même moment de sujet de conversation à la société +réunie dans le réfectoire voisin. Le thé et le café avaient +déjà été servis, et les convives, s’étant levés de table, formaient +un cercle autour du feu. « Quel est ce M. Reding dont +il est parlé dans la Gazette de la semaine dernière ? » demandait +un petit monsieur, tiré à quatre épingles, qui buvait son +thé à petites gorgées et se levait sur la pointe des pieds, tout +en parlant. « Vous n’irez pas chercher loin la réponse », répondit +son voisin, qui, se tournant vers leur hôte, ajouta : +« Carlton, qui est ce M. Reding ? — Un très-aimable et fort honnête +garçon. Plût à Dieu que nous fussions tous aussi bons ! Il +a travaillé avec moi durant une de ses grandes vacances ; c’est +un excellent étudiant, et il doit avoir réussi dans son examen. +Je n’ai plus entendu parler de lui depuis quelque temps. — Il +a d’autres amis ici », dit un nouvel interlocuteur : « Je pense », +se tournant vers un jeune <span lang="en" xml:lang="en">Fellow</span> de Leicester, « que vous, +Sheffield, avez été intimement lié avec lui. — Oui, répondit +Sheffield ; Vincent le connaît aussi. C’est un jeune homme de +premier mérite. Je le connais parfaitement. L’assertion de la +Gazette sur son compte est fausse. Je n’ai jamais vu un étudiant +qui se préoccupât moins de ses succès. C’était là son plus +grand défaut. — Pourtant il y a du vrai dans cette nouvelle, +ajouta un autre convive. Hier, j’ai rencontré à un dîner +M. Malcolm, qui paraît avoir des relations avec la famille de +M. Reding ; il m’a dit que les idées religieuses de ce jeune +homme l’ont jeté hors de la voie et ont gâté ses études. »</p> + +<p>La conversation n’était pas générale ; elle se morcela en +plusieurs groupes, selon que les convives se trouvaient réunis. +Le sujet, non plus, n’était pas du goût de tous ; il était +même plutôt pénible et désagréable à toute la société, à l’exception +de deux ou trois individus curieux et difficiles, qui +vivaient d’opposition au Catholicisme. En outre, à cette époque, +il arrivait souvent dans de semblables réunions qu’on +ne connaissait pas exactement les idées de son voisin sur cette +question majeure, et qu’il s’y trouvait aussi, comme dans le +cas actuel, des amis de la personne accusée ou calomniée. +Puis, d’ailleurs, on avait le noble sentiment et la conviction +profonde du sacrifice accompli par ces hommes qui se séparaient +de l’Église d’Angleterre, ce qui empêchait d’en parler +avec malveillance.</p> + +<p>« Croyez-vous avoir beaucoup à faire pour les examens de +ce trimestre ? dit un convive à un autre. — Je l’ignore. Nous +avons deux étudiants qui s’en vont, deux bons élèves. — Qui +vient à la place de Stretton ? — Jackson de King. — Jackson ? +vraiment ? il est, je crois, très-fort en philosophie. — Oui, très-fort. — Nos +étudiants connaissent bien leurs livres, mais je +ne dirais pas que la philosophie soit leur vocation. — Leicester +en présente quatre. — Ce sera une belle liste de classe, +d’après ce que j’entends. — Ah ! oui ; à la Saint-Michel, la +liste est toujours bien fournie. »</p> + +<p>Cependant dans un autre groupe la conversation roulait sur +le pauvre Charles. « Non, croyez-moi, l’article de la Gazette +est plus fondé que vous ne pensez. En général, il y a beaucoup +de mécomptes au fond de tous ces changements. — Pauvres +diables ! ils n’en peuvent mais, dit un autre à son voisin, +à voix basse. — Heureuse délivrance, après tout, repartit +celui-ci ; nous aurons un peu de paix, enfin. — Eh bien, dit le +premier des deux, en s’étirant et parlant en l’air, comment +un homme bien élevé peut-il…? » Sa voix fut couverte par +la parole grave d’un petit homme qui jusque là avait gardé +le silence, et qui, passant sa tête entre les deux interlocuteurs, +s’adressa d’un ton décisif à un groupe qui était plus loin : +« Tout cela, dit-il, est l’effet du rationalisme ; le mouvement tout +entier est rationaliste. D’ici à trois ans, tous ces hommes qui +viennent d’apostasier seront infidèles. » Personne ne répondit. +A la fin, un autre membre de la réunion s’avança vers l’ami +de M. Malcolm et lui dit d’un ton mesuré : « Peut-être ne savez-vous +pas qu’il y a <i>là</i> quelque chose de dérangé dans +M. Reding (et il toucha son front d’une manière significative) ; +on m’a assuré que c’était un mal de famille. » Une voix profonde, +puissante, et résonnante comme « la grande cloche de +Bow », s’éleva d’un coin de la salle, comme pour mettre fin +à la conversation : « Je respecte infiniment Reding, dit-elle +brusquement ; j’ai une grande estime pour lui. C’est un honnête +homme ; je voudrais que d’autres lui ressemblassent. +S’il en était ainsi, de même que les Puséistes se font Catholiques, +peut-être verrions-nous le vieux Brownside et sa clique +devenir Unitaires. Mais ces messieurs préfèrent ne pas +bouger. »</p> + +<p>La plupart des personnes présentes sentirent la vérité de +cette remarque, et il y eut un moment de silence. Il fut interrompu +par un individu à la voix claire et glapissante. +« Avez-vous jamais ouï dire, demanda-t-il en balançant sa +tête ou plutôt tout son corps, vous est-il jamais arrivé, Sheffield, +d’entendre dire que ce <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, votre ami M. Reding, +lorsqu’il était étudiant de première année, avait eu une conversation +avec quelque attaché de la chapelle papiste dans +cette ville, à la porte même de cette chapelle, après le départ +des étudiants pour les vacances ? — Impossible, Fusby, dit +Carlton en riant. — C’est très-vrai, reprit Fusby ; je le tiens +du sous-maréchal, qui passait en ce moment. Depuis plusieurs +années j’ai les yeux sur M. Reding. — Ce rapport paraît exact, +répliqua Sheffield, car cela aurait eu lieu, au moins, voyons, +il y a cinq ou six ans. — Oh ! continua Fusby, vous en verrez +encore deux ou trois suivre Reding. — Eh bien, Fusby, dit +Vincent, qui avait entendu par hasard et qui s’avança vers +eux, vous ressemblez aux trois vieilles femmes de la Fiancée +de Lammermoor qui voulaient soigner le cadavre du seigneur +de Ravenswood. » Fusby s’inclina, mais ne répondit point. +« Pas tous les trois à la fois, j’espère, reprit Sheffield. — Oh ! +c’est tout à fait une concentration, une quintessence du sentiment +protestant, répondit Vincent ; je me considère comme un +bon Protestant ; mais le plaisir que vous avez à pourchasser +ces messieurs est complétement sensuel, Fusby. » Le domestique +du réfectoire entra en ce moment et annonça tout bas à +Carlton qu’un étranger l’attendait chez lui.</p> + +<p>« Quand pensez-vous que vos jeunes gens vous arrivent ? +demanda Sheffield à Vincent. — Samedi prochain. — Ils viennent +toujours tard, reprit le premier. — Oui, le collége de +<i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church</i> s’est ouvert la semaine dernière. — Celui de +Saint-Michel s’est également ouvert, dit Sheffield : nous aussi, +nous avons commencé nos cours. — Nous avons un motif +pour commencer un peu plus tard ; plusieurs de nos étudiants +viennent du Nord et de l’Irlande. — Ce n’est pas une raison, +avec les chemins de fer. — J’apprends qu’on a commencé le +nôtre, dit Vincent, je croyais que l’Université s’y opposait. — Le +Pape a cédé, reprit Sheffield ; nous pouvons bien faire de +même. — Ne me parlez pas du Pape, repartit Vincent ; j’en +suis dégoûté, du Pape. — Le Pape ? demanda Fusby, qui venait +de saisir ce mot, avez-vous entendu dire que sa sainteté +vient en Angleterre ? — Oh ! oh ! s’écria Vincent, le Pape venir +en Angleterre ! Je ne puis résister à cela, il faut que je parte. +Bonsoir, Carlton : où est ma toge ? — Je crois que le domestique +du réfectoire l’a appendue à la muraille dans le couloir ; +mais vous devriez rester et me protéger contre Fusby. » Vincent +ne l’écouta pas. Fusby, non plus, ne profita pas de l’avertissement ; +de sorte que le pauvre Carlton, avec la certitude +qu’on l’attendait chez lui, eut à soutenir une bonne +demi-heure de tête-à-tête avec ce dernier, qui lui parlait <i lang="la" xml:lang="la">in +extenso</i> du pape Grégoire XVI, des jésuites, des hommes suspects +de l’Université, de Mède sur l’Apostasie, du <i lang="en" xml:lang="en">relief Bill</i> +des Catholiques, du traité du docteur Pusey sur le Baptême, +de la Justification, et de la nomination des professeurs de l’établissement +Taylor.</p> + +<p>A la fin, cependant, Carlton fut libre. Il traversa la cour à +pas précipités, monta rapidement son escalier, ouvrit la porte +avec empressement et se dirigea vers son salon. En ce moment, +une personne se levait pour venir à sa rencontre : Impossible ! +et pourtant c’était vrai. « Quoi ! Reding ! s’écria-t-il. +Qui l’aurait cru ? Quel bonheur ! nous étions précisément… +Quel vent vous amène ici ? » ajouta-t-il d’une voix émue ; +puis, d’un ton grave : « Reding, où en êtes-vous ? — Pas encore +Catholique », répondit Charles. Il y eut un moment de +silence. Cette réponse disait beaucoup : c’était un soulagement, +mais aussi un avis indirect. « Asseyez-vous, mon cher +Reding ; désirez-vous prendre quelque chose ? Avez-vous dîné ? +Quel plaisir de vous revoir, mon vieil ami ! Est-il donc vrai +que nous allons vous perdre ? » Ils furent bientôt en conversation +sur le grand sujet.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c5">CHAPITRE V.<br> +La conclusion pratique.</h3> + + +<p>« Si votre résolution est prise, Reding, dit Carlton, il est +inutile de parler de cela. Puissiez-vous trouver le bonheur +quelque part que vous soyez ! Vous serez toujours vous-même ; +oui, quoique Catholique Romain, vous serez toujours Charles +Reding. — Je sais, Carlton, que j’ai en vous un ami dévoué +et sympathique. Vous m’avez toujours écouté ; jamais je n’ai +reçu de vous des paroles dures, à moins que je ne les méritasse. +Vous me connaissez mieux que personne. Campbell a +les plus aimables et les meilleures qualités de cœur. Bientôt +il aura un titre de plus à mon affection ; car (je vous le confie +sous le sceau du secret) il va épouser ma sœur. Il m’a souffert +chez lui pendant ces deux dernières années ; jamais il n’a été +dur envers moi ; au contraire, je l’ai toujours trouvé prêt +quand j’ai eu besoin de causer avec lui. Et pourtant, Carlton, +il n’a pas le talent d’ouvrir mon cœur comme vous. Parfois +vos opinions ont différé des miennes, mais vous m’avez toujours +compris. — Merci pour vos bonnes paroles, Charles ; +mais, quant à moi, c’est un vrai mystère que votre séparation +d’avec nous. J’entre dans vos raisons, et malgré cela je vous +jure que je ne vois pas comment vous arrivez à une conclusion +semblable. — Eh bien, quant à moi, Carlton, c’est aussi +clair que deux et deux font quatre. Vous, au contraire, vous +dites deux et deux font cinq, et vous vous étonnez ensuite +que nous ne soyons pas d’accord. — Abandonnons ces choses +à une puissance plus haute. J’espère, Reding, que nous ne serons +pas moins amis, quand vous appartiendrez à une autre +communion. Nous nous connaissons l’un l’autre ; les choses +extérieures ne nous changeront pas. » Reding soupira ; il +voyait clairement que sa conversion, lorsqu’elle serait un fait +accompli, produirait sur Carlton les mêmes effets que sur ses +autres amis. Il ne pouvait en être autrement : car lui-même +était sûr d’avoir d’autres sentiments à l’égard de son ancien +tuteur.</p> + +<p>Quelques instants après, celui-ci reprit avec douceur : « Est-il +donc tout à fait impossible, Reding, de vous retenir encore à +la onzième heure ? Quels sont vos motifs ? — Ne discutons pas, +mon cher Carlton ; j’en ai fini avec les arguments. Cependant, +si je dois parler pour vous satisfaire, qu’il me suffise de vous +dire que j’ai accompli vos désirs. Vous m’aviez engagé à lire +les théologiens de l’Église Anglicane. Je les ai lus ; je leur ai +même consacré beaucoup de temps, et maintenant je vais embrasser +ce Symbole qui seul est le centre vers lequel ils convergent +dans leur enseignement séparé ; le Symbole qui soutient +la divinité de la tradition avec Laud, l’accord des Pères +avec Beveridge, une Église visible avec Bramhall, un tribunal +pour les décisions dogmatiques avec Bull, l’autorité du Pape +avec Thorndike, la pénitence avec Taylor, les prières pour les +morts avec Ussher ; le célibat, l’ascétisme et la discipline ecclésiastique +avec Bingham. Je cherche l’Église qui, dans ces +points comme dans une infinité d’autres, se rapproche le +plus de l’Église Apostolique ; qui soit la continuation de cette +Église des Apôtres, si toutefois celle-ci a été continuée. Or, en +<i>voyant</i> que cette Église que je choisis est semblable à celle +des Apôtres, je <i>crois</i> que réellement c’est la <i>même</i>. La raison +a marché la première, la foi doit suivre. »</p> + +<p>Il s’arrêta, et Carlton ne répliqua point ; il y eut un moment +de silence. « Je vous le répète, reprit enfin Charles, il +est inutile de discuter ; c’est une résolution prise après de +longues et mûres réflexions. Je l’ai annoncée à ma mère, et +je lui ai fait mes adieux. Tout est arrêté ; je ne puis revenir +sur mes pas. — Est-ce là un bon sentiment ? répliqua Carlton +d’un air de demi-reproche. — Comprenez-moi, répondit +Charles ; j’en suis venu à cette résolution après y avoir gravement +réfléchi. Elle est restée dans mon esprit à l’état de simple +conclusion intellectuelle, pendant une ou deux années. +Évidemment, à cette heure, je puis, sans encourir de blâme, +changer cette conclusion en une résolution pratique. Mais nul +d’entre nous ne peut assurer qu’au milieu du tourbillon du +monde et des intérêts de toute espèce dont il sera assailli, il +conservera toujours devant sa conscience ces convictions habituelles +et déterminantes, d’après lesquelles c’est notre devoir +d’agir. C’est pourquoi je dis que le temps des arguments +est passé. J’agis d’après une conclusion déjà tirée. — Mais +comment savez-vous, Charles, si vous n’avez pas été influencé +à votre insu, pour arriver à ce résultat ? Une idée s’est emparée +de vous, et vous n’avez pas été capable de la bannir. La +seule preuve, la preuve nécessaire de la réalité de vos convictions +serait, d’après moi, de vous les voir conserver au milieu +des agitations de la vie. — Mais ces convictions ne me quittent +point ; elles me dominent en tout temps et en tout lieu. — Oui, +seulement, à certaines heures, comme vous l’avez avoué +vous-même. Sans doute vous devez avoir une conviction profonde +pour agir malgré les fâcheux effets causés par une démarche +de ce genre. Considérez dans combien d’esprits vous +jetez le trouble ; quel triomphe vous fournissez aux ennemis +de toute religion ! quel encouragement à ceux qui pensent +qu’il n’y a pas de vérité ! Songez combien vous affaiblissez +notre Église ! Eh bien, d’après moi, il faut que vous +ayez des convictions très-fortes pour aller en avant malgré +tout cela. — Je reconnais, je soutiens, reprit Charles, que le +seul motif suffisant pour justifier une telle démarche, c’est +la conviction que le salut en dépend. Or, je vous parle avec +sincérité, mon cher Carlton, en vous disant que je ne pense +pas être sauvé si je reste dans l’Église d’Angleterre. — Voulez-vous +dire que le salut n’est pas possible dans notre Église ? répliqua +Carlton un peu froidement… — Non ; je ne parle que de +moi-même ; ce n’est pas à moi de juger les autres. Je dis seulement : +Dieu <i>m’appelle</i>, et je dois marcher au risque de mon +âme. — Dieu vous <i>appelle</i> ! qu’est-ce que cela signifie ? Je n’aime +pas ce langage ; c’est celui d’un dissident. — Vous n’ignorez +pas que c’est le langage de l’Écriture. — Oui ; mais dans l’Écriture +personne ne <i>dit</i> : Je suis appelé. La vocation est un +acte du dehors, l’acte d’autrui, et non un sentiment intérieur. — Mais, +mon cher Carlton, comment peut-on, à notre époque, +arriver à la vérité, alors qu’il ne peut y avoir aucun appel du +dehors ? — Dans ce cas, il me paraît que c’est un avertissement +indirect, que nous devons rester où la Providence nous a fait +naître. — Voilà précisément un des points de la doctrine de l’Église +Anglicane que je ne puis bien comprendre. Mais pour combien +d’autres sujets n’est-ce pas ainsi ? je vous le demande, Carlton : +Les membres de l’Église d’Angleterre doivent-ils chercher la +vérité, ou l’ont-ils reçue depuis le commencement ? La cherchent-ils +eux-mêmes, ou la vérité leur est-elle transmise ? »</p> + +<p>Carlton réfléchit un moment et parut hésiter ; il répondit +ensuite que nous devions chercher la vérité. C’était une partie +de nos épreuves morales que d’aller à cette recherche. « Dès +lors ne me parlez pas de notre position, reprit Charles. Cette +réponse, je l’attendais à peine de votre part ; mais c’est ce que +la majorité des membres de l’Église d’Angleterre proclame. +On nous dit de chercher, on nous donne des règles pour faire +cette recherche, on nous fait exercer notre jugement privé ; +mais arrivons-nous à une conclusion différente, on fait volte-face, +et on nous parle de notre « position providentielle ». Il y +a plus : Dites-moi, en supposant que nous devions tous chercher +la vérité, croyez-vous que les membres de l’Église d’Angleterre +la cherchent de la manière que l’Écriture l’ordonne ? +Songez combien l’Écriture insiste sur la difficulté de trouver la +vérité, sur le zèle à la chercher, sur le devoir d’en être altérés. +Non, je ne puis croire que la masse du clergé anglais, la masse +des résidents d’Oxford, chefs des établissements et <span lang="en" xml:lang="en">Fellows</span> des +colléges (malgré leurs bonnes qualités, que je me plais à reconnaître), +ait jamais cherché la vérité. Ils ont accepté ce qu’ils +ont trouvé établi, et n’ont absolument pas exercé leur jugement +privé ; ou s’ils en ont fait usage, ç’a été de la manière la +plus vague et la plus superficielle. Admettons qu’ils aient consulté +l’Écriture : dans quel but l’ont-ils fait ? seulement pour y +trouver des preuves en faveur de ce qu’ils devaient souscrire, +à l’époque où, étant sous-gradués, ils ont assisté au cours des +Articles. Puis, après dîner, en prenant un verre de vin, ils +parlent de tel ou tel ami qui s’est séparé de l’Église, et ils le +condamnent ; bien plus (jetant un coup d’œil sur le journal +placé sur la table), ils prétendent indiquer les motifs de sa +conduite. Cependant, après tout, qui vraisemblablement doit +avoir raison ? Est-ce cet homme qui a passé, peut-être, des +années entières à la recherche de la vérité, qui constamment +a demandé au ciel sa direction divine, et qui a pris tous les +moyens en son pouvoir pour arriver à la lumière ? ou bien, +sont-ce « les <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> de l’Angleterre qui restent tranquillement +chez eux au sein de leur comfort ? » Non, non ; ils +peuvent parler de la recherche de la vérité, du jugement privé, +comme d’un devoir, mais ils n’ont jamais cherché, jamais ils +n’ont exercé leur jugement. Ils restent là où ils sont, non parce +que c’est la vérité, mais parce qu’ils s’y trouvent, parce que +c’est « leur position providentielle », et position assez agréable +par-dessus le marché. »</p> + +<p>Reding s’était un peu animé, étant sous l’influence pénible +de l’article de la Gazette. Mais, sans tenir compte de ce fait, il +y avait dans sa situation assez de causes pour jeter son esprit +hors de son état habituel. Il se trouvait dans la crise d’une +épreuve particulière qu’il faut avoir sentie pour la comprendre : +peu d’hommes vont de sang-froid à la bataille, ou se préparent +avec calme à une opération chirurgicale. Carlton, +d’autre part, était un homme doux et modéré qui ne prononçait +pas une parole de vivacité une fois l’an. La conversation +tomba. A la fin, Carlton reprit : « J’espère, Reding, que vous +n’allez pas vous réunir à l’Église de Rome simplement parce +qu’il y a des gens égoïstes et déraisonnables dans l’Église +d’Angleterre. » Charles comprit qu’il ne se montrait pas à son +avantage, et que, relativement aux motifs de sa conversion, il +donnait lieu à des conjectures qu’il voulait détourner. « Il est +triste, dit-il comme s’il se fût adressé un reproche, d’employer +nos derniers instants en discussions. Pardonnez-moi, Carlton, si +j’ai dit quelque chose de trop fort ou de trop vif. » Carlton le +pensait ainsi ; il le croyait dans un état de surexcitation ; mais +à quoi bon le lui dire ? Il se contenta de serrer affectueusement +la main que Charles lui tendait, et il ne répondit pas.</p> + +<p>Il dit ensuite brusquement et d’un ton sec : « Charles, connaissez-vous +quelque catholique romain ? — Non ; je me trompe, +je connais Willis ; mais je ne l’ai pas vu depuis deux ans. Ça +été entièrement l’œuvre de mon esprit. » Carlton ne répliqua +pas tout d’abord ; puis, d’un ton aussi sec et aussi brusque +qu’auparavant : « Je pense donc, dit-il, que vous aurez beaucoup +à souffrir quand vous connaîtrez ces gens-là. — Que +voulez-vous dire ? — Vous verrez, je le crains, que ce sont +des hommes sans éducation. — Que savez-vous sur leur +compte ? — Je le soupçonne ainsi. — Mais qu’est-ce que cela +fait à mon but ? — C’est une chose à laquelle vous devriez +penser. Un ecclésiastique anglican est un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> ; vous +pourrez avoir à souffrir plus que vous ne croyez, lorsque vous +vivrez avec des hommes d’un esprit peu cultivé ou de manières +communes. — Mon cher Carlton, ne parlez-vous pas de choses +que vous ignorez complétement ? — Soit ; mais vous devriez y +penser, vous devriez prendre la chose en considération. J’en +juge par leurs lettres et leurs discours qu’on lit dans les journaux. » +Charles réfléchit un moment : « Certainement, répondit-il +ensuite, je n’aime pas bien des choses qui sont faites +et dites par des catholiques romains ; mais tout cela, à mes +yeux, n’est qu’une épreuve et une croix ; je ne vois pas +comment ce fait touche à la grande question. — Non, si ce n’est +que vous pourriez vous trouver comme un poisson hors de +l’eau. Vous pourrez vous trouver dans une position où il +vous sera impossible de vous entendre avec personne, où vous +serez mis entièrement de côté. — Eh bien, reprit Charles, +quant au fait, je l’ignore ; il peut arriver qu’il soit tel que vous +le dites ; mais, pour moi, la valeur de votre preuve est presque +nulle. Dans toutes les communions, la lie est à la surface. +Ce qui me choque dans les actes publics des catholiques ne +doit pas être la mesure, que dis-je ? ne peut être la mesure de +l’esprit intérieur du Catholicisme. Je ne voudrais pas juger de +l’Église Anglicane par Exeter-Hall, ni même d’après les mandements +des évêques. Nous voyons l’intérieur de notre propre +Église, et nous ne connaissons que l’extérieur de celle de Rome. +La comparaison n’est pas équitable. — Mais voyez leurs livres +de piété, continua Carlton, ils ne savent pas écrire en anglais. » +Reding sourit, et secouant doucement la tête : « Ils écrivent +l’anglais, je suppose, répondit-il, d’une manière aussi classique +que saint Jean écrivait le grec. » Ici encore, la conversation fit +une halte, et pendant quelques instants on n’entendit plus +rien que le bouillonnement de la cafetière.</p> + +<p>De la discussion ne devait sortir aucun bien, comme on pouvait +en juger dès le principe. Chacun avait sa manière de voir, +et cette vue particulière était le commencement et la fin de la +controverse. Charles se leva. « Eh bien, mon cher Carlton, +dit-il, il faut nous séparer ; il doit être près de onze heures. » +Il tira de sa poche un petit livre, « l’<i>Année chrétienne</i> ». +« Vous m’avez vu souvent ce volume entre les mains, continua-t-il ; +acceptez-le en souvenir de moi. En mon absence, ce +gage vous dira que je ne vous oublie point, mais que je pense +toujours à vous. » Il s’arrêta très-ému. « Oh ! c’est très-dur de +vous quitter tous pour aller vers des étrangers, reprit-il ; je ne +le désirais pas, mais je ne puis m’en empêcher ; je suis appelé, +j’y suis contraint. » Il s’arrêta encore ; les larmes coulaient le +long de ses joues. « Ce n’est rien, dit-il en se remettant un peu, +ce n’est rien ; mais elle est dure, cette heure : à peine un ami +qui s’intéresse à moi ; des regards sombres, des paroles +amères… Je me satisfais moi-même, en suivant ma propre volonté… +Bien… » Et il se mit à regarder ses doigts et à se frotter +doucement les mains. « Cela doit être, se dit-il tout bas à +lui-même, il faut aller au royaume, à travers les tribulations, +semer dans les larmes pour moissonner dans la joie. » Autre +silence, et un nouveau cours de pensées se présenta : « Oh ! +reprit-il, je crains tant, je crains si fort que vous tous qui +n’allez pas en avant ne retourniez en arrière ! Vous ne pouvez +rester fixes là où vous êtes. Pendant un temps vous croirez +qu’il en est ainsi ; puis, vous nous ferez de l’opposition, et +vous croirez encore que vous conservez votre terrain, parce +que vous emploierez les mêmes mots qu’auparavant ; mais et +votre croyance et vos opinions déclineront. Vous serez moins +fermes. Viendra enfin un jour où ceci vous frappera : c’est +que, tout en différant des Protestants, vous discutez seulement +sur des mots. On nous appelle Rationalistes ; prenez +garde de tomber dans le Libéralisme. Et maintenant, mon +cher Carlton, vous, le seul de mes amis d’Oxford qui se soit +montré patient et affectueux envers moi, adieu. Puissions-nous +nous retrouver bientôt dans la paix et dans la joie ! Je ne puis +aller à vous ; il faut que vous veniez à moi. » Ils s’embrassèrent +avec affection. Une minute après, Charles descendait l’escalier +en courant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c6">CHAPITRE VI.<br> +Le <span lang="en" xml:lang="en">rail-way</span>.</h3> + + +<p>Charles se coucha avec un violent mal de tête. A son réveil, +il souffrait encore plus fort. Il ne lui restait plus rien à +faire qu’à demander sa note et à partir pour Londres. Il ne +put cependant quitter Oxford sans dire un dernier adieu à +cette ville chérie. Il se leva vers sept heures, et tandis que les +étudiants sortaient de leurs chambres et se rendaient à leurs +chapelles respectives, il fit un tour à <i lang="en" xml:lang="en">Magdalen Walk</i> et à +<i lang="en" xml:lang="en">Christ Church Meadow</i>. Quelque part qu’il allât, il ne pouvait +rencontrer personne, ou, du moins, peu de monde. Les arbres +de <i lang="en" xml:lang="en">Water-Walk</i> étaient diaprés des mille couleurs de la saison +et formaient des berceaux sur sa tête, tout en l’abritant +sur le côté. Il atteignit <i lang="en" xml:lang="en">Addison’s Walk</i>, promenade qu’il avait +vue, la première fois, avec son père, à son arrivée à l’Université, +six années auparavant, jour pour jour. Il continua sa +course plus loin encore, jusqu’à ce qu’il arrivât en vue de la +belle tour<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, qui enfin se dressa majestueusement au-dessus +de sa tête. La matinée était froide, et une légère couche de +gelée couvrait le sol : les feuilles voltigeaient çà et là ; tout +était en harmonie avec ses sentiments. Étant rentré dans les +bâtiments monastiques, il ne rencontra que des servants avec +des baquets de cendres, et des vieilles femmes qui emportaient +les restes de la cuisine. Il traversa le <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i> et se dirigea +vers le confluent du <i>Cherwell</i> et de l’<i>Ists</i> ; puis il revint +sur ses pas. Une pensée traverse son esprit ! Hélas ! c’est pour +la dernière fois !!! Personne ne pouvait le voir ; il jeta ses +bras autour des saules qu’il affectionnait tant et les baisa. +Ayant ensuite arraché quelques-unes de leurs feuilles noires, +il les mit dans sa poitrine. « Je suis comme Ondine, dit-il, qui +tue avec un baiser. Nul ne s’intéresse à moi ; à peine une personne +qui me connaisse<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. » Il se rapprocha encore de <i lang="en" xml:lang="en">Long +Walk</i>. Soudain, en jetant les yeux dans cette allée, il vit une +toque et une toge ; il regarda avec anxiété : c’était Jennings, +il n’y avait pas à s’y tromper, et le Vice-Principal se dirigeait +vers lui. Charles avait toujours eu de l’estime pour Jennings, +malgré sa sévérité, mais il n’aurait pas voulu le +rencontrer pour tout au monde. Que faire ? Il se mit derrière +un gros orme et le laissa passer, puis il s’éloigna +d’un pas rapide. Quand il eut gagné un peu de terrain, il +se hasarda à tourner la tête ; mais, par cette espèce de fatalité +ou de sympathie qui est si commune en pareil cas, +il vit en même temps Jennings qui se tournait aussi vers +lui. Charles pressa sa marche et se retrouva bientôt à son +hôtel.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> La tour du collége de la Madeleine.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Pour comprendre cette scène, il faut avoir visité Oxford. +Sans être anglais, +on sent que l’atmosphère de cette ville, au parfum antique et religieux, +est faite +pour pénétrer l’âme d’une profonde impression magique qui ne saurait jamais +plus s’effacer. « Il faut plaindre l’Anglais dont la jeunesse se passe +loin d’un tel +séjour. Il faudrait plaindre surtout celui qui, après y avoir vécu, se +souviendrait, +sans émotion, de ces voûtes, de ces cloîtres, de ces ombrages, de ces +chants religieux. » (Comte de Montalembert, <i>De l’avenir politique de +l’Angleterre</i>.) — Nous +avons vu nous-même un <i>converti</i>, ex-<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> +de l’un des plus +beaux colléges de l’Université, laisser couler de grosses larmes sur son visage +mâle, à la lecture de la scène que le lecteur a maintenant sous les yeux. Ces +larmes en disaient plus que de longs livres et sur le charme irrésistible +d’Oxford, +et sur le sublime sacrifice de ces hommes généreux qui, pour répondre au +cri de la conscience, n’ont pas craint de s’arracher à tout ce qu’ils +admirèrent et +aimèrent aux beaux jours de leur jeunesse.</p> +</div> +<p>Chose étonnante ! quoique Charles eût aussi bien réussi que +Carlton, dans « le rude assaut de leurs intelligences », la veille +au soir, néanmoins cet entretien avait produit un certain malaise +dans son esprit. Le temps de l’action était venu ; l’argument +était passé, comme il le disait lui-même ; et revenir à +la discussion c’était seulement obscurcir la claire perception +qu’il avait de la vérité. Il commença à se demander si réellement +il avait assez de motifs clairs et puissants pour faire la +démarche qu’il allait accomplir, et la pensée lui vint qu’il perdrait +le monde d’ici-bas sans gagner le monde futur. Évidemment, +Carlton le croyait dans un état de surexcitation ; et si +c’était vrai ! Peut-être, après tout, ses convictions étaient-elles +un rêve ; sur quoi reposaient-elles ? Il essaya, mais en vain, +de se rappeler ses meilleures raisons. Qui sait ? ce qu’on appelle +la vérité, est-ce quelque chose de réel ? Une chose n’est-elle +pas aussi bonne qu’une autre ? Dans tous les cas, n’aurait-il +pas pu bien servir Dieu dans la famille où il avait été placé +par sa naissance ? Il se rappela quelques lignes des Éthiques +d’Aristote, empruntées par le philosophe à un poëte ancien, +dans lesquelles le pauvre Philoctète, abandonné, déplore le +stupide empressement officieux, comme il l’appelle, qui a été +la cause de ses infortunes. Charles se demandait s’il ne s’était +pas trop occupé, lui aussi, de ce qui ne le regardait point. Ne +pouvait-il pas laisser les choses comme elles étaient ? Des +hommes meilleurs que lui avaient vécu et étaient morts dans +le sein de l’Église d’Angleterre. Et puis d’ailleurs, si, comme +Campbell le lui avait dit, ses prétendues convictions s’évanouissaient +au moment qu’il s’unirait à l’Église Romaine, ainsi +que déjà cela lui était arrivé à la mort de son père ? Il commença +à porter envie à Sheffield. Tout avait bien tourné pour +son ami : un brillant succès dans son examen, une place de +<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> ; et cela simplement parce qu’il avait pris les choses +comme elles se présentaient, et qu’il n’avait pas couru après +des visions. Charles se sentit violemment tenté, mais il ne fut +ni abandonné ni vaincu. Son bon sens, disons mieux, son bon +ange vint à son secours. Évidemment il n’était pas en état +d’argumenter ni de juger à cette heure. Des conclusions pesées +pendant plusieurs années ne devaient pas être mises à +néant par les pensées d’un instant de trouble. Faisant donc +un effort sur lui-même pour rejeter toutes ces préoccupations, +il ne songea plus qu’à son voyage.</p> + +<p>Comment il arriva à Steventon, il aurait eu de la peine à le +dire. Mais peu à peu il se remit, et il se trouva dans une voiture +de première classe sur le chemin de fer du <i lang="en" xml:lang="en">Great-Western</i>, +s’avançant rapidement vers Londres. Il regarda autour +de lui pour reconnaître ses compagnons de voyage. Le compartiment +de devant était plein de voyageurs qui paraissaient +former une seule société, causant ensemble avec +beaucoup de volubilité et d’entrain. Des trois siéges du compartiment +où il se trouvait, un seul, en face de lui ; était occupé. +En considérant l’étranger, il vit que c’était un homme +grave, atteignant ou ayant passé l’âge mûr. Sa figure avait +cette expression fatiguée ou plutôt tourmentée que même +une légère souffrance physique, si elle est habituelle, donne +à tous les traits, et ses yeux étaient pâles, probablement +par suite de longues études. Charles crut qu’il avait déjà +vu cette figure, mais il ne put se rappeler en quel lieu ni à +quelle époque. Ce qui l’intéressa davantage, ce fut le costume +de l’inconnu, dont il avait rarement vu le pareil dans ses voyages. +Ce costume avait un cachet étranger. Cela, joint à un petit +livre d’offices que le voyageur tenait dans ses mains, fit +comprendre à notre jeune ami qu’il était en présence d’un ecclésiastique +romain. Son cœur commença à battre, et il fut +tenté de quitter son siége ; il se sentit malade et près de s’évanouir. +Peu à peu, il devint plus calme, et il voyagea quelque +temps en silence, désirant et craignant toutefois de prendre la +parole. A la fin, dans un moment d’arrêt à une station, il +adressa quelques mots en français à l’étranger. Celui-ci parut +surpris, il sourit, et d’une voix hésitante et un peu mélancolique +répondit qu’il était Anglais. Charles s’excusa assez gauchement, +et il y eut un nouveau silence. Parfois leurs yeux se +rencontraient, et puis ils les détournaient lentement l’un de +l’autre, comme deux personnes qui tâchent de se reconnaître. +Mais l’étranger crut qu’il avait interrompu trop brusquement +la conversation, et après quelques paroles vagues pour la rouvrir : +« Probablement, monsieur, dit-il, je vous reconnais +mieux que vous ne pouvez me reconnaître moi-même. A votre +air, vous êtes un étudiant d’Oxford. » Charles en convint. « Bachelier ? » +Il était tout près de passer maître. Son compagnon +de voyage, qui n’était pas en veine de causer, continua à lui +adresser différentes questions de politesse sur l’Université : +« Quels colléges nomment les censeurs cette année ? Les professeurs +de l’établissement Taylor sont-ils choisis ? Sont-ce des +membres de l’Église d’Angleterre ? Le nouvel évêque de Bury +a-t-il conservé son rang de Principal ? etc., etc. » Après ces +questions, la conversation roula sur des lieux communs qui +n’aboutirent à rien. Charles avait tant de choses à demander ! +Mille pensées s’agitaient en lui ; son esprit en était plein. Là, +en sa présence, se trouvait un prêtre catholique prêt à pourvoir +aux besoins de son âme, et cependant cette occasion allait +probablement passer sans résultat aucun. Après une ou deux +tentatives infructueuses, il abandonna la partie et se rejeta +dans son coin. Son compagnon de voyage commença, aussi +tranquillement qu’il le put, à dire son office. Le temps s’écoulait ; +déjà plusieurs stations avaient été franchies, et le convoi +s’approchait de Londres. Cependant, l’ecclésiastique avait terminé +son bréviaire, et son livre avait disparu dans une de ses +poches.</p> + +<p>Un moment après, Charles demanda tout à coup : « Comment +avez-vous supposé que je suis un étudiant d’Oxford ? — Non +pas précisément par votre air ni par vos manières, mais +je vous ai vu descendre de l’omnibus à Steventon, et avec ce +renseignement il est impossible de s’y méprendre. — J’ai entendu +d’autres personnes dire la même chose ; cependant, je +ne puis m’expliquer à quoi un étudiant d’Oxford peut se reconnaître. — Pas +seulement les étudiants d’Oxford, mais ceux +de Cambridge même se laissent deviner à leurs manières. Soldats, +légistes, bénéficiers, chaque classe porte des indications +extérieures auxquelles on peut la reconnaître. — Je sais des +personnes qui croient que l’écriture indique la profession et +le caractère. — Je n’en doute pas. La démarche est une autre +indication ; mais tout le monde ne peut pas comprendre un +langage si caché. Cependant, c’est un langage aussi réel que +des hiéroglyphes sur un obélisque. — C’est une pensée terrible, +dit Charles en soupirant, que nous nous manifestions, +pour ainsi dire, chaque fois que nous respirons. » L’étranger +en convint. « L’être moral de l’homme, dit-il, est concentré +dans chaque instant de sa vie ; cet être moral se trahit depuis +le bout des doigts jusqu’à la pointe des pieds. Peu de chose +suffit pour indiquer ce qu’est un homme. »</p> + +<p>« Je pense que je parle à un prêtre catholique ? » reprit +Charles. Ayant obtenu une réponse affirmative, il demanda, +avec une sorte d’hésitation, si ce qu’ils avaient dit ne démontrait +pas l’importance de la foi. « De prime abord, continua-t-il, +on ne voit pas comment il est rationnel de soutenir qu’il +est si important d’admettre telle ou telle doctrine, d’en avoir +un peu plus ou un peu moins, à moins que ce ne soit comme +critérium du cœur. » La physionomie de son compagnon s’éclaircit. +Il fit observer pourtant, que la foi ne se mesure pas +par « le plus ou le moins » ; que, ou nous croyons toute la parole +révélée, ou réellement nous n’en croyons aucune partie ; +que nous devons croire sur la parole de l’Église ce que l’Église +nous propose. « Mais assurément, répliqua Charles, les soi-disant +Évangéliques croient plus que les Unitaires, et les ecclésiastiques +de la Haute Église plus que les Évangéliques. — La +question, reprit son compagnon de voyage, est de savoir si +l’on soumet sa raison, implicitement, à ce qu’on a reçu comme +la parole de Dieu. » Charles en convint. « Voudriez-vous donc +dire, continua le prêtre, que l’Unitaire croit réellement comme +la parole de Dieu tout ce qu’il professe accepter, alors qu’il ne +tient aucun compte de tant de choses qui se trouvent dans +cette parole sacrée et qu’il les rejette ? — Certainement, non. — Et +pourquoi ? — Parce qu’il est évident que, pour l’Unitaire, +le dernier régulateur de la vérité est, non pas l’Écriture, +mais, à son insu, quelque vue particulière de son esprit dont +il fait la mesure du livre divin. — Dès lors il se croit lui-même, +si l’expression est permise, dit le prêtre, et il ne croit pas la +parole extérieure de Dieu. — Sans doute. — Eh bien, pareillement, +continua-t-il, pensez-vous qu’une personne ait une foi +réelle en ce qu’elle regarde comme la parole de Dieu, si elle +néglige, sans essayer de les comprendre, des passages tels +que ceux-ci : « L’Église, colonne et soutien de la vérité » ; +« Celui à qui vous pardonnerez les péchés, ils lui seront pardonnés » ; +« Si quelqu’un est malade, qu’il appelle les prêtres +de l’Église, et qu’ils l’oignent d’huile » ? — Oui, repartit Charles ; +mais dans le fait, nous ne professons pas d’avoir foi seulement +au texte de l’Écriture. Vous savez, monsieur, ajouta-t-il +en hésitant, que d’après la doctrine anglicane nous interprétons +l’Écriture par l’Église. C’est pourquoi nous avons foi, +comme les catholiques, non simplement dans l’Écriture, mais +dans toute la parole confiée à l’Église, parole dont l’Écriture +elle-même fait partie. » Son compagnon sourit. « Combien y +en a-t-il qui professent cette doctrine ? demanda-t-il. Mais +n’insistons pas sur cette question. Je comprends la pensée d’un +catholique lorsqu’il dit qu’il se guide par la voix de l’Église. +Cela signifie pratiquement, par la voix du premier prêtre qu’il +rencontre. En matière de doctrine, il a foi à la parole de tout +prêtre. Mais quelle est-elle ? où est-elle cette « parole » de +l’Église, dans laquelle croient les personnes dont vous parlez ? +Quand exercent-elles leur croyance ? Bien loin que tous les +anglicans s’accordent ensemble sur la foi, n’est-ce pas un fait +incontestable que ce que l’un affirme, l’autre le nie ? Ainsi, un +anglican, alors même qu’il le voudrait, ne peut avoir foi dans +ses ministres, et nécessairement, bon gré mal gré, il fait un +choix parmi eux. Comment donc la foi a-t-elle place dans la +religion d’un anglican ? — Eh bien, répondit Charles, je vous +assure, monsieur, que j’ai vu beaucoup de personnes (et, si +vous connaissiez l’Église d’Angleterre comme moi, il ne serait +pas nécessaire de vous le dire) qui, d’après la science qu’elles +possèdent des Évangiles, ont une conviction absolue et le sentiment +intime de la réalité des faits sacrés qui y sont contenus. +Appelez cette conviction la foi, ou donnez-lui un autre +nom, il n’en est pas moins vrai qu’elle est assez puissante +pour influencer toute leur vie, régler leur cœur et diriger +leur conduite aussi bien que leur imagination. Je ne puis +croire que ces personnes soient déshéritées de la faveur de +Dieu, cependant, d’après vous, elles n’ont pas la foi. — Pensez-vous +que ces personnes croient et pratiquent tout ce qui +leur est rapporté comme étant dans l’Écriture ? demanda le +prêtre. — Sans doute, répondit Charles, autant qu’un homme +puisse en juger. — Alors, peut-être, pratiquent-elles la vertu +de foi. S’il y a des passages de l’Écriture auxquels elles demeurent +insensibles, comme par rapport aux Sacrements, à +la Pénitence, à l’Extrême-Onction, au siége de Pierre, je devrais +charitablement penser que ces passages n’ont jamais +été offerts ni développés à leur esprit et à leur conscience ; de +même qu’il peut arriver qu’une bulle du Pape reste inconnue +pendant quelque temps à une contrée lointaine de l’Église. +Elles peuvent être dans une ignorance involontaire<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. Cependant +je crains qu’en prenant la nation en masse, il ne s’en +trouve bien peu de ce genre. » Charles répliqua que cette réponse +ne résolvait pas pleinement la difficulté. La foi, dans la +position de ces personnes, n’est pas du moins la foi dans la +parole de l’Église. Son compagnon de voyage ne voulut pas en +convenir, il dit que ces personnes reçoivent l’Écriture Sainte +sur le témoignage de l’Église, et qu’au moins elles croient la +parole de Dieu et ce qui s’ensuit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Errantes invincibiliter circa aliquos articulos, et credentes alios, non sunt +formaliter hæretici, sed habent fidem supernaturalem, quâ credunt veros articulos, +atque adeo ex eâ possunt procedere actus perfectæ contritionis, quibus justificentur +et salventur.</span> — <span class="sc">De Lugo</span>, <i lang="la" xml:lang="la">de Fide</i>, p. 169.</p> +</div> +<p>« C’est pour moi un grand mystère, reprit Charles, que le +retour à la vraie foi de tout le peuple anglais, en tant que +nation. Les preuves en faveur de la foi sont-elles assez évidentes ? » +Son nouvel ami parut surpris et assez peu satisfait. +« Sans doute, répondit-il. En fait, un homme peut avoir plus +de preuves pour croire à la mission divine de l’Église qu’il +n’en a pour croire à la divinité des quatre Évangiles. Si donc, +il croit déjà à ces livres sacrés, pourquoi ne croirait-il pas à +l’Église ? — Mais la croyance aux Évangiles est une croyance +traditionnelle, répliqua Charles ; cela fait toute la différence. +Je ne vois pas comment une nation telle que l’Angleterre, qui +a perdu la foi, peut jamais la recouvrer ; car, en matière de +conversion, la Providence n’a généralement visité que des nations +simples et barbares. — Les convertis du peuple romain +formaient, je suppose, une grande exception. — Néanmoins, +cela me paraît une immense difficulté. Je ne vois pas comment, +lorsque l’édifice dogmatique a été renversé, on peut le +rebâtir de nouveau. Il me semble qu’il y a dans la <i>Révolution +française</i> de Carlyle un passage qui va à notre sujet. L’auteur +déplore la folie des hommes qui détruisaient ce qu’ils ne pouvaient +rétablir, ce qui demanderait des siècles et une combinaison +de circonstances heureuses pour se réédifier, en un +mot, un symbole extérieur reçu de tous. Je ne nie pas, Dieu +m’en préserve ! l’objectivité de la Révélation, ni ce dicton, que +la foi est une espèce d’illusion heureuse et utile ; mais, vraiment, +l’évidence de la doctrine révélée est tellement établie +sur des probabilités que je ne vois pas ce qui doit l’introduire +dans une société civilisée, où la raison a été cultivée au plus +haut point, et où la discussion est la pierre de touche de la +vérité. Bien des hommes disent : « Oh ! que je voudrais avoir +reçu une éducation catholique ! » mais, cette éducation, ils +ne l’ont pas eue ; et ils se trouvent incapables de croire, malgré +leur bon désir, parce que l’évidence n’est pas assez grande +à leurs yeux pour soumettre leur raison. Qu’est-ce qui doit +les faire croire ? » Depuis quelque temps son compagnon de +voyage donnait des signes de déplaisir. Lorsque Charles s’arrêta, +le prêtre se contenta de dire brièvement, mais avec +calme : « Ce qui doit les faire croire ? la <i>volonté</i>, leur <i>volonté</i>. »</p> + +<p>Reding hésitait. Le prêtre continua : « S’il y a assez de +preuves pour croire à l’Écriture, et nous voyons, je le répète, +que c’est ainsi, il y en a également plus qu’il ne faut pour +croire à l’Église. L’évidence ne manque pas. Tout ce qu’elle +réclame, c’est d’être présentée à l’esprit ou de s’y imprimer. +Si, donc, la croyance ne suit pas, la faute en est à la volonté. — Eh +bien, dit Charles, je pense qu’il y a un sentiment général +parmi les anglicans instruits, que les droits de l’Église +Romaine ne reposent pas sur une base suffisamment intellectuelle ; +que les preuves, ou <i>notes</i>, étaient assez bonnes pour +un siècle grossier, mais non pas pour le siècle des lumières. +C’est ce qui me fait désespérer du progrès du Catholicisme. » +Son compagnon le regarda avec curiosité, et lui dit tranquillement : +« Sachez-le, il y a assez d’évidence pour une <i>conviction +morale</i> que l’Église Catholique ou Romaine, et nulle autre, +est la voix de Dieu. — Voulez-vous dire, reprit Charles, dont +le cœur battait avec violence, qu’avant la conversion un +homme ne peut arriver à une conviction présente, inébranlable, +actuelle de cette vérité ? — Je ne sais, répondit le prêtre ; +mais, au moins, il peut avoir une <i>certitude morale</i> habituelle, +c’est-à-dire une conviction et une seule, une conviction ferme, +sans rivale, ou même sans doute raisonnable, qui se présente +à lui dans ses heures de solitude alors qu’il est le plus calme : +et qui, dans le tumulte du monde, lui apparaît, de temps en +temps, comme à travers des nuages ; une conviction ainsi formulée : +« L’Église Catholique Romaine est la seule et unique +voix de Dieu, le seul et unique chemin du salut. » — Alors +vous pensez, dit Charles avec une émotion croissante, que cet +homme n’est pas obligé d’attendre de plus éclatantes lumières ? — Il +n’en aura pas, il ne peut en attendre d’autres avant sa +conversion. La certitude, dans son sens le plus élevé, est la +récompense de ceux qui, par un acte de leur volonté, embrassent +la vérité, lorsque la nature recule lâchement. Il faut +se hasarder. La foi est une chance à courir avant qu’on soit +catholique ; c’est une grâce ensuite. On s’approche de l’Église +par la voie de la raison, on y vit dans la lumière de l’Esprit. »</p> + +<p>Charles exprima la crainte que bien des hommes excellents +et fort instruits ne fussent tentés de trouver en défaut l’évidence +du Catholicisme et de cesser toutes recherches, sur ce +prétexte qu’il y a des arguments de part et d’autre. « Ce n’est +pas une certaine catégorie d’hommes, répondit le prêtre, ce +sont tous les Anglais qui donnent dans ce fâcheux travers. +Les Anglais sont heureusement doués sous bien des rapports, +mais ils n’ont pas la foi. D’autres nations, qui leur sont inférieures +à beaucoup d’égards, ont cette foi. Cependant rien ne +peut la remplacer : ni le sentiment de la beauté, de la majesté, +ou de l’antiquité du Catholicisme ; ni l’appréciation de +sa miséricorde envers les pécheurs ; ni l’admiration pour les +martyrs ; ni l’estime pour les anciens Pères et pour leurs écrits. +Quelques individus peuvent avoir des mœurs douces et aimables, +ou un esprit de droiture qui mérite notre respect ; cependant, +jusqu’à ce qu’ils aient la foi, ils n’ont pas de fondement, +et leur édifice s’écroulera. Ils ne seront pas bénis, ils ne feront +rien en matière religieuse, jusqu’à ce qu’ils commencent à +croire sans réserve à la parole de Dieu, quelle qu’elle soit ; +jusqu’à ce qu’ils se renoncent eux-mêmes ; jusqu’à ce qu’ils +cessent de faire de quelqu’une de leurs idées leur propre symbole ; +jusqu’à ce qu’ils obligent leur volonté à perfectionner +ce qui pour leur raison peut être suffisant, mais reste néanmoins +incomplet. Et lorsqu’ils reconnaîtront cette lacune en +eux, et qu’ils tâcheront d’y remédier, alors ils verront beaucoup +plus loin, ils seront bientôt sur la route du Catholicisme. »</p> + +<p>Dans tout cela, il n’y avait rien de bien nouveau pour Charles ; +mais il était heureux de l’apprendre de la bouche d’un autre, +et surtout d’un prêtre. Il avait donc trouvé de la sympathie et +une autorité : il se sentit rendu à lui-même. La conversation +s’arrêta. Un moment après, il confia à son nouvel ami le motif +qui le conduisait à Londres. Cette déclaration, après ce que +Charles avait déjà dit, ne pouvait beaucoup surprendre son +compagnon de voyage. Celui-ci connaissait le supérieur de <i>San +Michaele</i>, et donnant sa carte à Reding, il y écrivit quelques +paroles pour lui servir d’introduction auprès du bon père. Cependant +ils avaient atteint Paddington, et avant que le convoi +fût complétement arrêté, le prêtre, ayant pris son sac de nuit +de dessous son siége et s’étant enveloppé d’un manteau, était +sorti de voiture et s’éloignait d’un pas rapide.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c7">CHAPITRE VII.<br> +Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif assiégeant une +pauvre chambre.</h3> + + +<p>Charles désirait naturellement accomplir son importante +démarche avec tout le calme possible ; et il avait pris, à son +avis du moins, les mesures les plus convenables pour atteindre +ce but. Mais de semblables combinaisons tournent souvent +d’une manière bien différente de ce que l’on avait espéré. +C’est ce qui arriva à notre jeune ami.</p> + +<p>Le couvent dès Passionnistes était situé à l’est de Londres ; +jusque là, c’était bien. Or, Charles connaissait dans le voisinage +un honnête éditeur de publications religieuses avec lequel +son père avait eu des relations, et il lui avait écrit pour +retenir une chambre dans sa maison. Il voulait y passer le +peu de jours qu’il croyait devoir lui suffire pour préparer sa +réception. Ce qui lui adviendrait ensuite, il le laissait à la sagesse +de ceux entre les mains desquels il allait se trouver. +C’était le mercredi ; il comptait avoir deux jours pour se disposer +à la confession et se présenter ensuite à ceux qui devaient +recevoir son abjuration. Le meilleur plan eût été de se +rendre directement à la maison des religieux, où sans doute +les bons Pères, en le logeant, l’auraient mis à l’abri de toute +importunité, et lui auraient donné les avis les plus sages sur +ce qu’il avait à faire. Mais nous devons lui pardonner si, en +accomplissant un si grand acte, il aime à le faire à sa façon, +et nous ne devons pas être sévères à son égard, quoiqu’il +n’ait pas choisi la meilleure voie.</p> + +<p>En arrivant à sa destination, Charles vit au maintien de son +hôte que non-seulement sa venue était attendue, mais qu’on +en comprenait aussi le motif. Probablement l’article de la +<i>Gazette d’Oxford</i> avait été copié par les journaux de Londres. +Autre contre-temps, qui ne servit pas peu à augmenter désagréablement +sa surprise. En se rendant à sa chambre, il vit +que le digne libraire avait un cabinet de lecture attenant à sa +boutique, voisinage bien plus dangereux pour sa retraite +qu’une salle de café. Il ne fut cependant pas obligé de se +mêler aux différentes sociétés qui paraissaient fréquenter ce +lieu, et il résolut autant que possible de ne pas sortir de sa +chambre. Le reste de la journée, il l’employa à écrire à ses +amis. Sa conversation du matin l’avait tranquillisé. Il se +coucha calme et heureux, dormit profondément, se leva tard, +et, dispos d’esprit et de corps, il tourna ses pensées vers les +devoirs sérieux de la journée.</p> + +<p>Le déjeuner fini, il consacra un temps assez long à des +exercices pieux ; puis, ouvrant son pupitre, il se mit au travail. +Il commençait à peine, lorsque se présenta le propriétaire de +la maison, lequel, après beaucoup d’excuses sur son importunité, +et des protestations qu’il ne voulait pas être indiscret, +s’aventura à demander si M. Reding était catholique. La +question lui avait été posée à lui-même, et il pensait qu’il +pouvait solliciter une réponse de la personne la plus capable +de fournir un renseignement authentique. Pour Charles, une +pareille interruption était désagréable en soi, et embarrassante +par la forme dans laquelle la demande avait été faite. Dire +qu’il était sur le point de se faire catholique aurait été absurde ; +aussi répondit-il négativement d’un ton bref. M. Mumford lui +apprit ensuite que deux de ses amis désiraient s’entretenir +quelques instants avec M. Reding. Charles ne pouvait faire +d’objection à cette requête : il n’eût pas été compris ; et un +moment après, on frappa à la porte de sa chambre<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Après avoir consacré les précédents chapitres à réfuter l’Église Anglicane et +les principales sectes qui ont eu quelque rapport avec le mouvement qu’il décrit, +le R. P. Newman a voulu, avant de finir, montrer en peu de mots l’absurdité de +certaines opinions, plus ou moins importantes, qui ont aussi leurs partisans en +Angleterre. De là cette espèce de mise en scène de divers personnages qui viennent +successivement passer devant les yeux du lecteur. Leur accorder une plus +large place dans son ouvrage, eût paru à l’auteur leur faire un trop grand honneur. +Quant aux importunités dont Charles est la malheureuse victime, à la +veille de son abjuration, elles ne sont, croyons-nous, que trop réelles ; et plus +d’un converti pourrait nous apprendre là-dessus des choses fort curieuses.</p> +</div> +<p>« Entrez », dit-il, et deux individus se présentèrent, tous les +deux lui paraissant inconnus. Cette circonstance fut pour lui +une espèce de soulagement ; car des craintes vagues et des +soupçons avaient commencé à traverser son esprit relativement +aux visages qu’il allait voir. Le plus jeune des deux visiteurs, +aux joues arrondies, au nez retroussé vers l’œil droit, et à +la voix perçante, s’avança avec assurance ; il semblait espérer +d’être reconnu. Charles se souvint de l’avoir vu jadis, mais +en quel lieu, il ne pouvait se le rappeler. « Je crois vous avoir vu +quelque part, dit-il. — Oui, monsieur Reding, répondit l’individu +à qui ces paroles s’adressaient, vous devez vous souvenir de +m’avoir vu au collége. — Ah ! je me souviens ; vous êtes Jack, +le marmiton de Saint-Sauveur. — Précisément, monsieur. Je +vins au collége lorsque le jeune Tom obtint la place de Dennis. » +Et puis avec un signe de tête solennel, notre jeune interlocuteur +ajouta : « Moi aussi, j’ai obtenu de l’avancement. — Il +me le semble, Jack ; mais que faites-vous ? — Ah ! monsieur, +répondit l’ancien marmiton, nous ne devons parler sur +ce sujet qu’avec beaucoup de gravité. » Et il ajouta d’une voix +complétement inarticulée, ses lèvres ne paraissant pas vouloir +se réunir : « Monsieur, en ce moment, je suis presque un ange. — Quoi ! +un ange ? s’écria Charles ; oh ! je sais ; il s’agit de +quelque secte, des Sandemaniens. — Les Sandemaniens, reprit +Jack, nous les avons en abomination. Ce sont des niveleurs ; +ils apportent avec eux le désordre et toute espèce de +mauvaises œuvres. — Pardon, mais il s’agit d’une secte, +quoique je ne me rappelle pas laquelle. J’en ai entendu parler. +Eh bien, dites-moi, Jack, qu’êtes-vous ? — Je suis, répondit +Jack, comme s’il se fût confessé au tribunal du Propréteur, +je suis membre de la sainte Église Catholique. — Bien, Jack, +mais ce n’est pas assez clair. Nous en sommes tous, de cette +Église ; tout le monde en dit autant. — Écoutez-moi jusqu’au +bout, monsieur Reding, reprit Jack en agitant sa main ; écoutez-moi, +monsieur, et puis frappez. Je vous le répète, je suis membre +de la sainte Église Catholique qui se réunit à <i lang="en" xml:lang="en">Huggermugger +Lane</i>. — Ah ! je vois ; c’est le nom que les « Dieux » vous +donnent, mais que font les hommes ? — Les hommes, répondit +Jack, sans comprendre toutefois l’allusion, les hommes +nous appellent des Chrétiens, professant les opinions de feu le +révérend Edward Irving, bachelier en théologie. — Maintenant +je vous comprends très-bien : vous êtes des Irvingites ; je me +rappelle. — Non, monsieur, pas des Irvingites ; nous n’acceptons +aucun homme pour guide ; nous allons partout où nous +mène l’Esprit ; nous avons renoncé au <i>don des langues</i>. Mais +je dois vous présenter mon ami, qui est plus qu’un ange, +ajouta-t-il avec modestie, qui possède plus que la parole des +hommes et des anges, puisqu’il n’est rien moins qu’un apôtre. +Monsieur Reding, voici le révérend Alexandre Highfly ; monsieur +Highfly, M. Reding<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> L’exposé des doctrines, fait ici par Jack et M. Highfly, est bien le résumé +des opinions des <i>Irvingites</i>, secte qui s’appelle emphatiquement : L’<i>Église catholique +et apostolique</i>. Il est probable cependant que les Irvingites, dernière expression +du Méthodisme, ont subi encore des modifications ; et c’est sans doute +pour cela que l’auteur fait dire à Jack qu’ils ont renoncé au <i>don des langues</i>. +Car, dans le principe, les partisans d’<i>Irving</i> tenaient beaucoup à ce grand privilége, +de parler <i lang="it" xml:lang="it">subito</i>, sous l’impulsion irrésistible de l’Esprit, <i>une langue +inconnue</i>. On aura, enfin, compris tout ce qu’il y avait de ridicule et de scandaleux +dans toutes ces extases, convulsions et inspirations désordonnées.</p> +</div> +<p>M. Highfly était un homme aux manières et à l’air distingués. +Son langage était raffiné, et ses procédés délicats. Aussi Charles, +en lui parlant, changea de ton tout de suite. Il venait, dit +tout d’abord M. Highfly, trouver M. Reding par un sentiment +de devoir ; et il n’y eut rien dans sa conversation qui ne s’accordât +avec cette déclaration. Il lui exposa qu’il avait entendu +dire que M. Reding n’était pas fixé sur ses vues religieuses, +et il n’avait pas voulu perdre l’opportunité de rattacher un +homme d’un aussi grand mérite à la cause à laquelle il s’était +dévoué lui-même. « Je vois, répondit Charles en souriant, +que je suis sur la place. — C’est le marché de Glaucus et de +Diomède, répliqua M. Highfly, puisque je vous demande votre +coopération. Je vous range dans la société des Apôtres. — Je +me souviens, dit Charles. C’est un des caractères de votre +corps, d’avoir un ordre d’Apôtres outre les évêques, les prêtres +et les diacres. — Ou plutôt, reprit le <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, c’est +notre trait spécialement caractéristique ; car nous admettons +les ordres de l’Église d’Angleterre. Nous ne faisons que compléter +le système de l’Église, en rétablissant le Collége des +Apôtres. — Ce que je vous reprocherais, dit Charles, si j’étais +porté le moins du monde à écouter vos réclamations, ce seraient +les vues très-différentes que les différents membres de +votre corps mettent en avant. — Il faut vous rappeler, reprit +M. Highfly, que nous sommes sous un enseignement divin, et +que la vérité n’est communiquée à l’Église que graduellement. +Nous ne garantissons pas quelle sera demain notre croyance +par celle que nous soutenons aujourd’hui. — Certainement, +répliqua Charles, il m’a été dit par vos maîtres des choses que +je dois regarder comme de simples opinions privées, quoiqu’elles +me paraissaient avoir un plus haut caractère. — Je +disais donc, reprit M. Highfly, qu’en ce moment nous rétablissons +l’Apostolat des Gentils. L’Église d’Angleterre a des évêques, +des prêtres et des diacres, mais l’Église, d’après l’Écriture, +à davantage : il est clair qu’elle doit avoir des Apôtres. +Or, d’après ce livre divin les Apôtres exerçaient la suprême +autorité, et les trois ordres anglicans leur étaient inférieurs. — Je +suis disposé à être d’accord avec vous sur ce point, dit +Charles. — M. Highfly parut surpris et satisfait. — Nous ramenons +l’Église, ajouta-t-il, à un état plus conforme à l’Écriture. +Peut-être alors, pouvons-nous compter sur votre coopération +pour ce but ? Nous ne vous demandons pas de vous séparer de +l’Établissement, mais de reconnaître l’autorité apostolique, à +laquelle tous doivent se soumettre. — Mais cela ne vous frappe-t-il +pas, monsieur Highfly, repartit Charles, qu’il existe un corps +de Chrétiens, et très-important certes, qui maintient avec +vous, et, qui plus est, a toujours parfaitement conservé cette +vraie succession apostolique dans l’Église ; un corps, veux-je +dire, qui croit que, outre l’épiscopat, il y a un rang plus élevé +que cette dignité, et auquel il donne le nom d’Apostolat ? — Au +contraire, répondit M. Highfly, je pense que nous rétablissons +ce qui est resté comme mort depuis le temps de saint Paul. +Bien plus, je dirai que c’est un ordre qui n’a jamais été en +vigueur, quoiqu’il fut dans les desseins du Christ dès le commencement. +Vous voudrez bien vous rappeler que les Apôtres +étaient juifs ; mais il n’y a jamais eu d’Apostolat des Gentils. +Saint Paul, il est vrai, était Apôtre des Gentils, mais le dessein +providentiel commencé en lui a été interrompu jusqu’à +ce jour. Il s’en alla à Jérusalem contre l’avis solennel de l’Esprit. +Maintenant, nous arrivons, nous, pour compléter cette +œuvre de l’Esprit qui avait été arrêtée par l’inadvertance du +premier Apôtre. »</p> + +<p>Jack intervint dans la controverse : « Je serais très-heureux, +dit-il, de savoir quelle communion religieuse, outre la +nôtre, a, selon M. Reding, toujours maintenu la succession +des Apôtres comme une chose distincte de l’Épiscopat. — Il +est évident, répondit Charles, que je veux parler des Catholiques. +La Papauté est le véritable Apostolat ; le Pape est le +successeur des Apôtres, particulièrement de saint Pierre. — Nous +sommes très-bien disposés envers les Catholiques Romains, +reprit M. Highfly avec un peu d’hésitation. Nous avons +adopté une grande partie de leur rituel ; mais nous ne pensons +pas que nous leur ressemblons en ce qui est notre principe, +caractéristique et fondamental. — Permettez-moi de vous dire, +monsieur Highfly, répliqua Charles, que c’est une raison pour +tout Irvingite (je veux dire pour tout homme qui partage vos +convictions) de se faire catholique. Votre propre sens religieux +vous a appris qu’il doit y avoir un Apostolat dans l’Église. +Vous reconnaissez que l’autorité des Apôtres n’était pas +temporaire, mais essentielle et fondamentale. Quelle était +cette autorité, c’est ce que nous voyons dans la conduite de +saint Paul envers saint Thimothée. Il l’établit sur le siége +d’Éphèse, il lui confia une charge et, dans le fait, il était son +surveillant ou évêque. Saint Paul avait le soin de toutes les +Églises. Or, tel est précisément le pouvoir que le Pape réclame, +qu’il a toujours réclamé, et qu’il a, d’ailleurs, revendiqué +comme étant le <i>successeur</i> des Apôtres, quoique les Évêques +puissent l’être aussi, mais dans un sens plus général<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. +C’est pourquoi les Catholiques l’appellent le Vicaire du Christ, +l’Évêque des Évêques, et lui donnent d’autres noms analogues. +Je pense, en outre, qu’ils le considèrent d’une manière +spéciale, comme l’unique pasteur ou gouverneur de l’Église, +la source de la juridiction, le juge des controverses et le +centre de l’unité, parce qu’il a les pouvoirs des Apôtres, et +particulièrement ceux de saint Pierre. » M. Highfly garda le +silence. « Ne pensez-vous pas, dès lors, continua Charles, que, +avant de venir me convertir, vous devriez vous rattacher d’abord +à l’Église Catholique ? Au moins, vous me présenteriez +votre doctrine avec plus d’autorité, si vous veniez à moi +comme un de ses membres. Je vous avouerai même franchement +qu’il vous serait plus facile de me convertir au Catholicisme +qu’à votre opinion actuelle. » Jack jeta un coup d’œil à +M. Highfly, comme s’il avait attendu une réplique décisive à +ce qui était pour lui un nouveau point de vue ; mais M. Highfly +fut d’un avis différent : « Eh bien, monsieur, dit celui-ci, +je ne vois pas quel bien résulterait d’une entrevue plus longue. +Votre dernière remarque, toutefois, me conduit à vous +faire observer que le <i>prosélytisme</i> n’était pas l’objet de notre +visite. Nous nous proposions seulement de vous informer +qu’une grande œuvre se forme, afin d’appeler votre attention +de ce côté-là, et pour vous inviter à y coopérer. Nous ne faisons +pas de controverse. Nous ne désirions que vous donner +notre témoignage, et puis laisser la matière à vos réflexions. +Je crois, par conséquent, qu’il n’est pas nécessaire d’abuser +plus longtemps de vos moments précieux. » Ce disant, il se +leva ainsi que Jack, et tout en faisant force gracieux saluts et +sourires, auxquels Charles répondit de son mieux, les deux +visiteurs gagnèrent la porte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Successores sunt, sed ita ut potius Vicarii dicendi sint Apostolorum quam +successores ; contra, Romanus Pontifex, quia verus Petri successor est, non nisi +per quemdam abusum ejus Vicarius diceretur.</span> — <span class="sc">Zaccar.</span> <i>Antifebr.</i>, p. 130.</p> +</div> +<p>« Eh bien, il aurait pu m’arriver pis, pensa Charles. Vraiment, +ils sont gentils ; ce sont des animaux bien dressés, après +tout. J’aurais pu tomber sous la griffe des bêtes farouches +d’Exeter-Hall. Mais, maintenant à l’ouvrage… Qu’est-ce donc ? » +ajouta-t-il. Hélas ! c’était un petit coup modeste, mais bien +distinct, frappé à sa porte ; il n’y avait pas à s’y tromper.</p> + +<p>« Qui est là ? Entrez », s’écria-t-il. A ce mot, la porte s’ouvrit +doucement, et une jeune dame, assez avenante et mise +avec recherche, se présenta. Charles, contrarié, se leva précipitamment ; +mais il n’y avait pas moyen de fuir. Il fut obligé +d’offrir une chaise ; puis il attendit, tout oreilles, ou plutôt +tout impatience, que l’inconnue l’informât de sa mission. Un +instant la jeune dame ne parla pas. La tête penchée de côté, +elle regardait le bout de son parasol, avec lequel elle décrivait +lentement une circonférence sur le tapis. A la fin elle demanda, +sans lever les yeux, s’il était vrai (et elle parlait doucement +et de ce ton qu’on appelle spirituel), s’il était vrai, +comme on le lui avait appris, que M. Reding à qui elle avait +l’honneur de s’adresser fût à la recherche d’une religion plus +sympathique à son cœur que celle de l’Église d’Angleterre. » +Charles, contenant avec peine sa mauvaise humeur, répondit +brièvement qu’il ne pouvait lui donner un renseignement sur +le sujet de sa demande. La question, continua-t-elle, pouvait +paraître impertinente ; mais elle avait ses raisons. Quelques-unes +de ses sœurs s’occupaient de l’organisation d’un nouveau +corps religieux, et l’acquisition de M. Reding, son assistance, +ses conseils leur seraient particulièrement précieux, vu surtout +qu’elles n’avaient pas encore parmi elles de <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> élevé +à l’Université. « Puis-je vous demander, dit Charles, le nom +de la société que vous voulez fonder ? — Le nom, répondit-elle, +n’est pas déterminé ; et c’est là vraiment un des points pour +lesquels nous ambitionnerions le privilége de l’avis d’un +homme aussi capable que M. Reding, afin qu’il nous assistât +dans nos délibérations. — Et quels sont vos principes, madame ? — Ici +encore, répliqua-t-elle, il y a beaucoup à faire : +les principes ne sont pas fixés, non plus ; c’est-à-dire qu’ils ne +sont qu’esquissés, et nous priserions beaucoup vos inspirations. +Bien plus, naturellement vous auriez l’occasion, comme +vous en auriez le droit, d’indiquer la doctrine à laquelle vous +vous sentez particulièrement enclin. » Charles ne savait que +répondre à une offre aussi large. Elle continua : « Peut-être +serait-il à propos, monsieur Reding, de vous dire quelque +chose de particulier sur mon compte personnel. Je suis née +dans la communion de l’Église d’Angleterre ; un moment j’ai +été membre de la nouvelle Connexion, et à présent, ajouta-t-elle, +d’une voix languissante et d’un ton de psalmodie, en +laissant tomber sa tête, à présent je suis un frère de Plymouth. » +Ceci devenait trop absurde ; et Charles, qui, pendant +quelques instants, s’en était amusé, commença à n’avoir qu’une +pensée : par quel moyen il pourrait la mettre à la porte.</p> + +<p>Évidemment la conversation était abandonnée à la jeune +dame ; elle continua : « Nous sommes tous pour une religion +pure. — D’après ce que vous me dites, reprit Charles, je conclus +que chaque membre de votre nouvelle communauté a le +droit de désigner une ou deux doctrines de son choix. — Nous +sommes tous pour l’Écriture, monsieur, et c’est pourquoi +nous ne faisons qu’un. Nous pouvons différer, mais nous restons +d’accord. Cependant, c’est comme vous dites, monsieur +Reding. Je tiens, moi, pour l’élection et l’assurance du salut ; +une de mes dignes amies est pour la perfection, et une autre +bonne sœur pour le second avénement. Mais nous désirons accueillir +parmi nous toutes les âmes altérées du fleuve de vie, +quelles que soient leurs vues personnelles. Je crois que vous +tenez pour les sacrements et les cérémonies ? » Charles essaya +de couper court à l’entrevue, en niant qu’il eût une religion à +chercher, ou une résolution à prendre ; mais il était plus facile +de terminer la conversation que de mettre fin à la visite. Désespéré, +il se rejeta en arrière dans sa chaise, les yeux à demi +fermés : « Oh ! ces bons Irvingites, pensa-t-il, braves gens qui +viennent pour protester et qui s’évanouissent à la première +parole d’opposition. Voilà trois quarts d’heure que celle-ci +m’assomme, et je ne vois pas de raison pour qu’elle ne reste +pas ici jusqu’à la fin des siècles, puisqu’elle est déjà restée si +longtemps. Vraiment elle n’a pas dans sa personne les éléments +du progrès ni de la décadence. Elle ne mourra jamais : +que deviendrai-je alors ? »</p> + +<p>La jeune dame, en effet, n’était pas destinée à une mort naturelle ; +car, alors que le cas semblait désespéré, on entendit +un bruit dans l’escalier, et, à peine le coup frappé à la porte, +parut un homme grossier et niais, qui s’écria en entrant : +« J’espère, monsieur, qu’il n’y a pas encore de marché fait ; +j’espère que ce n’est pas trop tard. Congédiez cette jeune +femme, monsieur Reding, et permettez-moi de vous enseigner +la vérité ancienne, qui n’a jamais été abrogée. » Il ne fut pas +nécessaire de renvoyer notre sœur de Plymouth. Car avec la +même bonté qu’elle avait mise à se dilater et à s’épanouir au +soleil de la tolérance de Charles, ainsi elle se retira et disparut +soudain, sans qu’on pût dire de quelle manière, devant les +rudes accents de l’importun ; et Reding se trouva tout à coup +entre les mains d’un autre bourreau. « C’est intolérable », se +dit-il à lui-même ; et se levant debout : « Monsieur, s’écria-t-il, +excusez-moi, je suis particulièrement occupé ce matin, et +je dois vous demander de décliner l’honneur de votre visite. — Que +dites-vous, monsieur ? » repartit l’étranger ; et tirant +de sa poche un portefeuille et un crayon, il se mit à regarder +Charles en face et à noter ses paroles, disant à demi-voix +comme il l’écrivait : « Il décline l’honneur de ma visite. » Puis, +il le regarda de nouveau, tenant son crayon sur son papier : +« Maintenant, monsieur ? » dit-il. Charles s’avança vers lui, +et étendant son bras comme un homme qui conduit un troupeau +d’oies ou de moutons, il répéta tout en regardant la +porte : « Réellement, monsieur, je sens tout l’honneur de votre +visite ; un autre jour, monsieur, un autre jour. C’est trop, c’est +trop. — C’est trop ? s’écria l’importun ; et moi qui ai attendu +si longtemps au bas de l’escalier ! Cette bégueule est restée +près d’une heure ici, et vous ne pouvez maintenant me donner +cinq minutes, monsieur ! — Eh bien, monsieur, répondit +Charles, je suis sûr que vous venez pour un message qui sera +aussi infructueux que celui de cette dame, d’ailleurs, je suis +fatigué de toutes ces discussions religieuses, j’ai besoin d’être +seul. Veuillez vous épargner une plus longue peine. » « Fatigué +des discussions religieuses », se dit l’étranger à lui-même, +notant ces paroles dans son portefeuille. Charles ne daigna +pas faire attention à cette action impertinente, ni expliquer +ses propres paroles ; il se prépara à lui indiquer la porte. Son +bourreau reprit : « Peut-être désirez-vous savoir mon nom ? +Je suis Zorobabel. »</p> + +<p>Quoique vexé, Reding comprit qu’il ne devrait pas rejeter +l’ennui de la visite précédente sur l’importun actuel ; il fit +donc un effort pour répondre : « Zorobabel ! vraiment ! et Zorobabel +est-il votre prénom, monsieur, ou votre nom de famille ? — L’un +et l’autre, monsieur Reding, ou plutôt, je n’ai +pas de nom de baptême, et Zorobabel est ma seule désignation +juive. — Vous venez donc voir s’il y a quelque apparence +que je me fasse juif. — Il peut arriver des choses plus étranges, +monsieur ; par exemple, j’étais moi-même autrefois diacre +de l’Église d’Angleterre. — Vous n’êtes donc pas juif ? — Je +suis juif par choix. Après bien des prières et une longue étude +de l’Écriture, je suis arrivé à cette conclusion que, puisque le +Judaïsme fut la première religion, il doit aussi être la dernière. +A mes yeux, le Christianisme n’est qu’un épisode de l’histoire +de la Révélation. — Il n’est pas probable que vous ayez beaucoup +de sectateurs avec une telle doctrine. Nous sommes tous +pour le progrès, à cette heure, et non pour le mouvement +rétrograde. — Je ne suis pas de votre avis, monsieur Reding. +Voyez ce que l’Établissement vient de faire ; il a envoyé +un évêque à Jérusalem. — Oui, mais c’est dans la pensée de +rendre les Juifs Chrétiens, plutôt que pour convertir les Chrétiens +au Judaïsme. — Zorobabel écrivit : « Il pense que l’évêque +de Jérusalem doit convertir les Juifs » ; il dit ensuite : +« Je ne partage pas votre opinion, monsieur. Au contraire, +j’imagine que l’excellent évêque se propose de faire revivre +la distinction entre les Juifs et les Gentils, ce qui est un premier +pas vers la suprématie de ceux-là. Car si les Juifs ont +jamais une place dans le Christianisme, comme Juifs, ce doit +être nécessairement la première. » Charles pensa qu’il valait +mieux le laisser parler à son aise. Zorobabel continua donc : +« Le bon évêque en question sait bien que le Juif est le frère +aîné du Gentil, et c’est sa mission spéciale de rétablir un épiscopat +juif sur le siége de Jérusalem. La succession juive a été +interrompue depuis le temps des Apôtres. Et maintenant, vous +voyez la raison de ma visite chez vous, monsieur Reding. On +dit que vous penchez vers l’Église Catholique. Je voudrais +vous suggérer que vous vous trompez sur le centre de l’unité. +C’est le siége de Jacques à Jérusalem qui est le vrai centre, +et non le siége de Pierre à Rome. Le pouvoir de Pierre est +une usurpation sur Jacques. Pour moi, le vrai Pape c’est l’évêque +actuel de Jérusalem. Les Gentils ont été au pouvoir +trop longtemps. A cette heure, c’est le tour des Juifs. — Vous +paraissez admettre, répliqua Charles, qu’il doit y avoir un centre +d’unité et un Pape. — Certainement, et un rituel aussi, +mais il doit être juif. Je cherche des souscriptions pour rebâtir +le Temple sur le mont Moriah. J’espère, également, négocier +un emprunt, et nous aurons un capital du Temple donnant +au moins, d’après nos calculs, quatre pour cent. — Jusqu’ici +on a regardé comme un péché, répliqua Reding, la tentative +de reconstruire le Temple. D’après vous, Julien l’Apostat aurait +pris le meilleur chemin pour atteindre le but. — Son +motif était coupable, monsieur, mais l’acte était bon. Le moyen +de convertir les Juifs, c’est d’accepter d’abord leurs rites. +Ceci est une des grandes découvertes de notre siècle. Nous +devons faire le premier pas vers eux. Quant à moi, j’ai admis +tout ce que l’état actuel de leur religion rend possible ; et je +ne désespère pas de voir le jour où les sacrifices sanglants +seront offerts sur la montagne du Temple, comme anciennement. » +Ici notre étrange visiteur s’arrêta. Voyant que Charles +ne répliquait pas, il ajouta d’un ton dégagé et à la hâte : « Ne +puis-je pas espérer que vous souscrirez à ce projet religieux, +et que vous adopterez l’ancien rituel ? Celui des Catholiques +est d’hier comparé au nôtre. » Charles répondant d’une manière +négative, Zorobabel coucha sur son portefeuille : « Il +refuse de prendre part à notre projet », et il quitta la chambre +aussi vite qu’il y était entré.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c8">CHAPITRE VIII.<br> +Le siége continué par un membre de la société de la vérité et par un fanatique +d’Exeter-Hall.</h3> + + +<p>Charles n’était pas au bout de ses épreuves. Nous craignons +qu’à cette nouvelle le lecteur ne frissonne, parce qu’il a, dans +cette affaire, sa bonne part d’ennui. Toutefois le lecteur trouve +cet adoucissement à sa position : il lit cette histoire dans un +moment d’oisiveté, et Charles en subissait la réalité à une +heure d’action et d’inquiétude. Il s’était donc écoulé peu de +temps depuis le départ de Zorobabel, lorsque le propriétaire +de la maison se présenta de nouveau à la porte. Il assura à +M. Reding que ce n’était pas sa faute si les deux dernières +personnes lui avaient fait visite. La jeune dame s’était faufilée +à son insu, et le <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> +avait forcé le passage. Mais, cette +fois, il venait solliciter réellement une entrevue pour un personnage +à grandes prétentions littéraires, avec qui il avait eu +quelques rapports, et qui était venu du quartier Ouest de +Londres pour le seul honneur de s’entretenir avec M. Reding. +Charles gémit, mais une seule réponse était possible. La journée +d’ailleurs était déjà perdue, et avec une espèce de résignation +triste, il donna la permission d’introduire l’étranger.</p> + +<p>C’était un homme à la face pâteuse, d’environ trente-cinq +ans, qui, tout en parlant, relevait ses sourcils et avait un sourire +particulier. Il commença par exprimer la crainte que +M. Reding n’eût été fatigué par ces visiteurs impertinents et +inutiles, gens sans intelligence, dont le fanatisme aveugle ne +pouvait inspirer que le mépris. « Je connais assez les Universités, +continua-t-il, pour déclarer qu’il ne peut exister aucune +affinité entre leurs membres et la masse des sectaires religieux. +Vous avez eu parmi vous, à Oxford, des hommes très-éminents, +appartenant à des écoles très-différentes ; cependant +c’étaient tous des hommes capables, qui se sont fait distinguer +par leur zèle pour la vérité, quoiqu’ils soient arrivés à des +opinions contradictoires. » Reding, ignorant où il voulait en +venir, resta dans une attitude expectante. « J’appartiens, continua +le nouveau visiteur, à une société qui s’est consacrée à +étendre parmi toutes les classes la recherche de la vérité. Tout +esprit philosophique, monsieur Reding, doit avoir senti un +intérêt profond pour votre parti, à l’Université. Notre société, +dans le fait, vous considère comme un des agents les plus +remarquables de cette œuvre si importante, et je ne puis vous +offrir, individuellement, un compliment plus flatteur, à vous +dont le nom a paru naguère d’une manière si honorable dans +les journaux, qu’en vous nommant membre de notre Société +de la Vérité. Voici votre diplôme, ajouta-t-il eu lui remettant +une feuille de papier. » Charles y jeta un coup d’œil. C’était +une feuille, partie gravée, partie imprimée, partie manuscrite. +Un emblème de la vérité occupait le centre. Ce n’était +pas un soleil radieux, ni une étoile brillante, comme on aurait +pu l’attendre, mais la lune dans une éclipse totale, environnée +des têtes de Socrate, de Cicéron, de Julien, d’Abailard, de +Luther, de Benjamin Franklin et de lord Brougham, en guise +de chérubins. Puis venaient quelques phrases disant que l’Association +de la branche de Londres, faisant partie de la Société +Britannique et Étrangère de la Vérité, ayant la preuve du zèle +déployé dans la poursuite de la vérité par Charles Reding, Esq., +membre de l’Université d’Oxford, l’avait admis à l’unanimité +dans son sein, et lui avait assigné la haute et importante mission +de membre associé et correspondant. « Je remercie beaucoup +la Société de la Vérité, dit Charles lorsqu’il arriva au +bout de la feuille, pour cette marque de son bon vouloir ; je +regrette, toutefois, d’avoir quelque scrupule à l’accepter jusqu’à +ce qu’on ait fait disparaître quelques-uns des protecteurs +dont les têtes couronnent le diplôme. Par exemple, je n’aime +pas fort me trouver à l’ombre de l’empereur Julien. — Vous +respecteriez cependant son amour de la vérité, je présume, +dit M. Batts. — Pas beaucoup, je le crains, monsieur, en +voyant que cet amour ne l’a pas empêché d’embrasser sciemment +l’erreur. — Non, non, pas l’erreur, d’embrasser ce qu’il +<i>croyait</i> être la vérité ; et Julien, à mon avis, ne peut être accusé +d’avoir déserté la vérité, puisque dans le fait il fut toujours +à sa recherche. — Je crains qu’il n’y ait sur ce point une +différence très-marquée entre vos principes et les miens. — Ah ! +mon cher monsieur, un peu d’attention à nos principes +ferait disparaître cette différence. Permettez-moi de vous offrir +cette petite brochure, dans laquelle vous trouverez établies +quelques vérités fondamentales, sous la forme d’aphorismes. +J’appelle particulièrement votre attention sur la page 8. » +Reding chercha cette page, et lut ce qui suit :</p> + +<p>« <i>De la poursuite de la vérité.</i></p> + +<p>» 1. Il est incertain que la vérité existe.</p> + +<p>» 2. Il est certain qu’on ne peut la trouver.</p> + +<p>» 3. C’est une folie de se vanter de la posséder.</p> + +<p>» 4. Le travail et le devoir de l’homme, comme homme, consistent +non pas à la posséder, mais à la chercher.</p> + +<p>» 5. Son bonheur et sa véritable dignité consistent à la poursuivre.</p> + +<p>» 6. La poursuite de la vérité est une fin ; on doit s’y engager +par amour d’elle-même.</p> + +<p>» 7. Comme la philosophie est l’amour, et non la possession +de la sagesse, ainsi la religion est l’amour, et non la possession +de la vérité.</p> + +<p>» 8. De même que le Catholicisme commence par la foi, de +même le Protestantisme finit par l’examen.</p> + +<p>» 9. Comme il y a du désintéressement à chercher, ainsi il y +a de l’égoïsme à réclamer la possession.</p> + +<p>» 10. Le martyr de la vérité est celui qui meurt en déclarant +qu’elle est une ombre.</p> + +<p>» 11. C’est le martyre de toute la vie que de changer toujours.</p> + +<p>» 12. La crainte d’errer est la ruine de l’examen. »</p> + +<p>Charles ne poussa pas plus loin sa lecture ; ce qui suivait +avait le même caractère. Il rendit la brochure à M. Batts. « J’ai +vu suffisamment, dit-il, les opinions de la Société de la Vérité +pour admirer leur originalité et leur franchise ; mais, excusez-moi, +je ne saurais y trouver du bon sens. Il est impossible que +je souscrive à ce qui est si clairement opposé au Christianisme. » +M. Batts parut contrarié. « Nous ne voulons pas, répliqua-t-il, +nous opposer au Christianisme ; nous désirons seulement +que le Christianisme ne s’oppose pas à nous. Il est très-fâcheux +que nous ne puissions pas aller notre chemin, quand +nous permettons aux autres de suivre le leur. A mes yeux, il +est imprudent, dans un siècle comme le nôtre, de représenter +le Christianisme comme hostile au progrès de l’esprit, et de +faire des ennemis de la Révélation de ceux qui désirent sincèrement +« vivre tranquilles et laisser vivre les autres ». — Mais +les contradictions ne peuvent être vraies, repartit Charles. +Si le Christianisme affirme que la vérité peut se trouver, +ce doit être une erreur de soutenir qu’on ne peut la trouver. — Il +y a de l’intolérance dans votre Christianisme, je le crois, +monsieur. Vous m’accorderez, je suppose, que le Christianisme +n’a rien à faire avec l’astronomie ou la géologie. Et dès lors +pourquoi se mêlerait-il de philosophie ? » C’eût été inutile de +prolonger la discussion. Charles réprima la réponse qui lui +venait sur les lèvres, de l’alliance essentielle de la philosophie +avec la religion. Il y eut un silence de plusieurs minutes, et +M. Batts, à la fin, comprit cet avis indirect, car il se leva d’un +air désappointé et souhaita le bonjour à notre infortuné ami.</p> + +<p>Après la fatigue et l’agitation causées par ces conversations +successives, peu importait maintenant à Charles qu’on le laissât +ou non livré à lui-même, car il ne se sentait plus en état +d’appliquer son esprit aux sujets dont il s’était promis de s’occuper +le matin. Au départ de M. Batts, il ne fit donc aucun +effort pour travailler. Il se contenta de s’asseoir devant le +feu, triste, abattu, et en danger de retomber dans les pensées +de trouble dont l’avait fait sortir son compagnon du chemin +de fer. Lors donc qu’au bout d’une demi-heure un nouveau +coup se fit entendre à la porte, il admit le postulant avec une +indifférence calme, comme si la fortune avait épuisé ses plus +cruelles rigueurs et qu’il n’eût plus rien à craindre. L’individu +qui se présenta était un homme d’un âge mûr, au teint +luisant et aux membres dodus. Il paraissait se trouver dans +des conditions favorables qu’il avait su mettre à profit. Son +habit noir lustré contrastait avec la couleur rose de son visage +et de son cou, que n’emprisonnait pas un faux col. Son maintien +était roide et solennel. Tout cela ajouté à un débit rapide +lorsqu’il parlait, lui donnait un grand air de dindon de basse-cour, +qui aurait frappé Reding, s’il eût été moins las qu’il ne +l’était en ce moment de voir de nouvelles figures. Cet étrange +visiteur, en entrant dans la chambre, jeta autour de lui un +coup d’œil investigateur. « Votre très-humble, dit-il d’un ton +brusque. Vous paraissez abattu, mon cher monsieur ; mais asseyez-vous, +monsieur Reding, et permettez-moi de profiter de +l’occasion pour vous donner quelques bons avis. Vous pouvez +deviner qui je suis à mon aspect : mon air parle de soi ; je ne +dirai pas davantage, je puis vous être utile. Monsieur Reding, +continua-t-il, en rapprochant sa chaise de lui et en étendant sa +main, comme s’il allait le secouer, n’avez-vous pas fait une +méprise, en pensant qu’il était nécessaire de vous adresser à +l’Église de Rome pour l’apaisement de vos difficultés religieuses ? — Je +ne vous ai pas encore informé, monsieur, répondit +Charles gravement, que j’eusse des difficultés. Excusez-moi +si je suis brusque ; j’ai eu bien des personnes qui m’ont +fait visite pour le même objet. C’est très-obligeant de votre +part, mais je n’ai pas besoin d’avis. Quelle sottise que de venir +ici ! — Bien, mon cher monsieur Reding ; mais écoutez-moi, +reprit son persécuteur, en étendant les doigts de sa main +droite et en ouvrant de grands yeux. J’ai raison, je crois d’appréhender +que votre motif de quitter l’Établissement est que +vous ne pouvez introduire le surplis dans la chaire et les chandeliers +sur la table de communion. Or, n’en faites-vous pas plus +qu’il ne faut ? Pardon, mais vous ressemblez à un homme qui +ferait passer la Tamise sur sa maison, lorsqu’il a simplement +besoin de nettoyer les marches de sa porte. Pourquoi vous +adresser au Papisme, quand vous pouvez arriver à votre but +par une voie plus facile et à meilleur marché ? Établissez-vous +pour votre propre compte, mon cher monsieur ; agissez +pour vous-même ; formez une nouvelle communion, six <i lang="en" xml:lang="en">pence</i> +y suffiront ; et vous aurez alors votre surplis et les chandeliers +au gré de vos désirs, sans renier l’Évangile, ou sans vous +jeter dans les horribles abominations de la Grande Prostituée… » +Et il se redressa sur sa chaise, les mains appuyées +sur ses genoux écartés, considérant avec un air de satisfaction +l’effet de ses paroles sur Reding.</p> + +<p>« J’en ai eu assez de tout cela, répondit le pauvre Charles. +En vérité, vous n’êtes qu’un de plus, monsieur, et je voudrais +vous dire que vous n’avez rien de commun avec les autres ; +mais je ne puis m’empêcher de vous regarder comme la cinquième, +sixième, ou septième personne (je ne puis plus les +compter) qui est venue ce matin me donner, avec les meilleures +intentions sans doute, des avis que je n’avais pas demandés. +Je ne vous connais pas, monsieur ; vous ne m’avez +pas été présenté ; vous ne m’avez pas même dit votre nom. Il +n’est pas d’usage de discourir sur des sujets personnels avec +des étrangers. Permettez-moi donc de vous remercier de +votre bonté à me faire visite, et puis, de votre nouvelle bonté +à sortir. » Et Charles se leva.</p> + +<p>Son persécuteur ne parut pas disposé à se mouvoir, ni à +faire attention à ces paroles. Il attendit un moment, déploya +son mouchoir avec beaucoup de délibération et se moucha ; il +dit ensuite : « Kitchens est mon nom, monsieur ; le docteur +Kitchens. L’état de votre esprit, monsieur Reding, ne m’est pas +inconnu : vous êtes présentement sous l’influence du vieil +Adam, et, en vérité, dans une triste voie. Je m’y attendais. +Aussi ai-je mis dans ma poche un petit traité que je vous presserai +d’accepter avec toute la sollicitude chrétienne qu’un frère +peut montrer envers un frère. Le voici. J’ai la plus grande +confiance dans sa vertu. Peut-être en avez-vous entendu parler. +Il est connu sous la dénomination de l’<i>Élixir spirituel +de Kitchens</i>. L’Élixir a éclairé des millions d’âmes ; et je prendrai +sur moi de vous dire qu’il vous convertira dans les vingt-quatre +heures. Son action est douce et agréable, et ses effets +merveilleux, prodigieux, quoiqu’il ne consiste qu’en huit +pages in-12. Voici une liste des témoignages donnés pour +quelques-uns des cas les plus remarquables. J’ai connu moi-même +cent deux cas, dans lesquels il a opéré un changement +salutaire en six heures ; soixante-dix-neuf, dans lesquels son +effet s’est produit en trois heures seulement ; et vingt-sept où +la conversion a eu lieu immédiatement après sa lecture. D’un +seul coup, de pauvres pécheurs qui, cinq minutes auparavant, +ressemblaient aux démoniaques de l’Évangile, reparaissaient +« vêtus et sains d’esprit ». Ainsi je suis au-dessous de la vérité, +monsieur Reding, lorsque j’affirme que je vous garantis +un changement chez vous dans l’espace de vingt-quatre +heures. Je n’ai jamais connu qu’un seul cas dans lequel il ait +paru impuissant. C’était un méchant vieillard, qui le garda +dans sa main toute une journée, et en silence, sans aucun effet +visible. Mais ici <i lang="la" xml:lang="la">exceptio probat regulam</i>, +car, après plus ample +information, nous découvrîmes que ce vieux pécheur ne +savait pas lire. Aussi le <i>Traité</i> lui fut-il administré doucement +par une autre personne, et avant que la lecture en fût terminée, +je vous le jure, monsieur Reding, il tomba dans un +sommeil profond et salutaire, transpira abondamment, et se +réveilla, au bout de douze heures, créature nouvelle, parfaitement +nouvelle, et mûr pour le ciel, où il monta dans le courant +de la semaine. En ce moment, nous faisons des expériences +plus larges sur son action, et nous trouvons que même les +feuilles séparées du <i>Traité</i> ont un effet relatif. Et, ce qui vaut +encore mieux par rapport à vous, c’est un spécifique admirable +dans le cas de Papisme. Il attaque directement la matière +peccante ; et toute la pourriture des sacrements, des +saints, de la pénitence, du purgatoire et des bonnes œuvres +est évacuée de l’âme d’un seul coup. »</p> + +<p>Charles restait silencieux et grave, et semblait disposé à accomplir +quelque grand acte d’énergie, plutôt que d’écouter un +plus long bavardage. Le docteur Kitchens continua : « Avez-vous +assisté à quelque discours contre la Babylone mystique, +ou à une des controverses publiques qui ont eu lieu dans un +grand nombre de villes ? M. Makanoise, un de mes bons amis, +a lutté sur dix points avec trente jésuites, une bonne moitié +de ceux de Londres, et il les a battus sur toutes les matières. +Ne connaissez-vous aucune des lumières d’Exeter-Hall ? N’avez-vous +jamais entendu M. Gabb ? c’est un <i>Boanerges</i>, un +vrai Niagara de paroles : quelle vie dans sa diction ! quelle véhémence ! +quelle force ! Sa voix seule suffit pour terrasser un +homme. Il peut parler sept heures durant sans fatigue. L’année +passée, il a parcouru l’Angleterre, débitant dans tout le +pays, en long et en large, une seule, mais terrible protestation +contre la sorcière apocalyptique d’Endor. Il commença +à Devenport et finit à Berwick, et il se surpassa lui-même à +chaque meeting. A Berwick, lieu de sa dernière représentation, +l’effet fut complétement formidable. Un de mes amis l’y +a entendu. Il m’a assuré, quelque incroyable que la chose +paraisse, que la voix de M. Gabb avait brisé des vitres dans +une maison voisine, et que deux prêtres de Baal, qui étaient +à leur école d’externat, à un quart de mille environ, avaient +été si maltraités par le seul écho, que l’un d’eux alla se coucher +sur-le-champ, et que l’autre a marché avec des béquilles +depuis lors. » Il s’arrêta un moment, puis il reprit : « Et quelle +est la cause, croyez-vous, monsieur Reding, qui a produit sur +eux cet effet ? C’était la connaissance que possédait M. Gabb, +relativement au signe de la bête dont parle la Révélation : il +prouva, monsieur Reding, et ce fut le coup le plus original +de son discours, il prouva que ce signe était la croix, la croix +matérielle. »</p> + +<p>Le moment était enfin venu ; Reding ne pouvait plus y tenir, +et, par bonheur, l’injure de ce cruel intrus lui fournissait les +moyens aussi bien que le motif de le punir. « Oh ! dit-il soudain, +alors je suppose, docteur Kitchens, que vous ne pouvez +tolérer la croix ? — Oh ! non ; la tolérer ! mais c’est l’Antechrist ! — Vous +ne pouvez en supporter la vue, je le soupçonne, +docteur Kitchens ? — Je ne puis la supporter, monsieur ; +quel vrai Protestant le pourrait ? — Alors, regardez ! » dit +Charles, tirant de son pupitre un petit crucifix qu’il mit devant +les yeux du docteur Kitchens. Celui-ci, tout d’un coup, +se dressa sur ses pieds, et, reculant : « Qu’est-ce que cela ? » +s’écria-t-il ; et son visage rougit et pâlit tour à tour : « Qu’est-ce +que cela ? c’est la chose elle-même » ; et il fit un mouvement +pour la saisir. « Retirez-la, monsieur Reding, c’est une +idole ; je ne puis la supporter ; retirez-la. — Elle a vraiment, se +dit Charles à lui-même, un pouvoir magique sur lui » ; et il la +présenta encore au fougueux sectaire, tout en la tenant hors +de ses atteintes. « Retirez-la, monsieur Reding, je vous en supplie ! » +s’écria le docteur en reculant toujours, tandis que Charles +continuait à le presser. « Retirez-la, c’est trop fort. Oh ! oh ! +épargnez-moi, épargnez-moi, monsieur Reding !… Nohestan<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>… +une idole !… Oh ! jeune Antechrist, démon !… C’est +lui, c’est lui… Torture !… Grâce, monsieur Reding ! » Et le +misérable docteur commença à s’agiter, toujours regardant le +signe sacré et l’écartant de devant ses yeux. Charles, à cette +heure, tenait la victoire dans ses mains. Il y avait sans doute +quelque difficulté à diriger vers la porte cet impertinent visiteur +de l’endroit où il était assis, mais un seul effort suffit ; +arrivé là, il ouvrit avec violence l’un des battants, se précipita +dans l’escalier, et se mit à enjamber deux ou trois marches à +la fois. Oubliant tout alors, sauf l’objet de sa terreur, il vint +fondre d’un seul trait sur deux personnes qui se disputaient +pour monter, et tandis qu’il jetait l’un contre la rampe, il fit +bravement rouler l’autre au bas de l’escalier.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> On lit au IV<sup>e</sup> L. des Rois, ch. 18. v. 4 : « … +Il (Ézéchias) fit mettre en +pièces le serpent d’airain que Moïse avait fait, parce que les enfants +d’Israël lui +avaient brûlé de l’encens jusqu’alors, et il l’appela +<i>Nohestan</i> » — C’est-à-dire +d’après d’Allioli, petit airain, petit cuivre, vil cuivre.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c9">CHAPITRE IX.<br> +Le dernier assaut.</h3> + + +<p>Charles se jeta sur sa chaise et enferma le crucifix dans sa +poitrine. Il était fatigué de cette longue épreuve et de l’effort +par lequel elle s’était soudain terminée. Un bruit se fit entendre +à la porte, et les coups se succédèrent nombreux. Il n’y +fit pas attention, et se contenta de poser ses pieds sur le +garde-feu en cachant son visage dans ses mains. La sommation, +tout d’abord, ne venait évidemment que d’un seul individu, +mais le retard de Charles à répondre donna à un second +le temps d’arriver, et bientôt il y eut une succession rapide de +coups alternatifs de deux personnes. Charles les laissait frapper. +A la fin, un des deux candidats rivaux à la présentation, +plus hardi que l’autre, ouvrit doucement la porte. Le second, +qui, après sa chute, avait grimpé en courant au haut de l’escalier, +se précipita dans la chambre avant lui, en s’écriant : +« Un seul mot pour la Nouvelle Jérusalem<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. — Par charité, +répondit Charles, sans changer d’attitude, par charité, laissez-moi +tranquille ! Votre intention est bonne, mais je n’ai pas besoin +de vous, monsieur, je n’en ai pas besoin. J’ai eu déjà, +ici, l’Ancienne Jérusalem et les Apôtres juifs ; les Apôtres gentils +et le libre examen ; une religion de fantaisie et Exeter-Hall. +Quel est donc mon crime ? Ne puis-je mourir en paix ? +Mon cher monsieur, sortez : je ne puis vous recevoir ; je suis +épuisé. » Il se leva alors et s’avança vers le nouvel intrus. +« Revenez une autre fois, mon cher monsieur, si vous êtes résolu +à me parler ; mais, excusez-moi, j’en ai eu réellement +assez pour une journée. Ce n’est pas votre faute, mon cher +monsieur, si vous êtes le sixième ou le septième. » Et il lui +ouvrit la porte. « Un fou vient de me renverser comme je +montais, reprit avec émotion la personne à qui Charles s’était +adressé. — Mille pardons pour sa grossièreté, mon cher monsieur, +mille pardons, mais permettez-moi… » Et en le saluant, +il le poussa hors de la chambre. Il se tourna ensuite +vers l’autre étranger, qui se tenait auprès de lui en silence : +« Et vous aussi, monsieur…? Est-ce possible ! » Une extrême +surprise se peignit sur son visage ; C’était M. Malcolm. Les pensées +de Charles prirent un nouveau cours, et ses persécuteurs +furent oubliés sur-le-champ.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Ces seuls mots indiquent un partisan du visionnaire +Swedenborg.</p> +</div> +<p>L’histoire de la visite de M. Malcolm était toute simple. Amateur +de bouquins, il avait souvent mis à contribution le fonds +du propriétaire de Charles pour augmenter sa bibliothèque. +Or, en passant par Londres pour se rendre au chemin de fer +des comtés de l’Est, il était entré par hasard dans la boutique ; +et, comme le digne libraire était à la hauteur de son cabinet +de lecture pour le bavardage, M. Malcolm avait appris de lui +que M. Reding, qui était sur le point de quitter l’Établissement, +se trouvait, en ce moment, à l’étage supérieur. M. Malcolm +avait donc attendu avec impatience la fin de la visite +du docteur Kitchens, et peu s’en était fallu même, ce qui +l’eût fort contrarié, qu’il ne fût dépassé par le bon Swedenborgien.</p> + +<p>« Comment vous portez-vous, Charles ? » dit-il enfin, avec +un peu de roideur dans ses manières. Notre jeune ami, de son +côté, n’était pas moins embarrassé dans son accueil. « Vous +avez eu, ce matin, un petit lever, paraît-il. Je croyais que je +n’arriverais jamais à vous voir. Asseyez-vous ; asseyons-nous, +et laissez-moi vous dire quelques mots. » Malgré les épreuves diverses +que Charles venait de subir de la part d’étrangers, il n’y +avait peut-être personne qu’il désirât moins voir que M. Malcolm. +Il ne pouvait s’empêcher de l’associer, dans son esprit, +avec l’image de son père. Toutefois, il ne se sentait pas disposé +à lui ouvrir son cœur ni à tenir compte de ses jugements. Ses +sentiments étaient un mélange de crainte par droit de prescription +et de disposition amicale en même temps. C’était un +attachement né d’anciens souvenirs, et un désir de rester en +bons rapports avec cette vieille connaissance de sa famille, +mais ce n’était ni confiance, ni amitié réelle. Il rougit comme +s’il se fût senti coupable, sans comprendre clairement pourquoi. +« Eh bien, Charles Reding, dit M. Malcolm, je pensais que +nous nous connaissions assez l’un l’autre pour que j’aie droit +à être averti de ce qui vous concerne. » Charles répliqua qu’il +lui avait écrit la veille au soir. « Ah ! lorsqu’il n’y avait plus +de temps pour répondre à votre lettre. » Charles repartit qu’il +voulait épargner à un si bon ami… Il bégaya et ne put finir +sa phrase. « Un ami, qui, naturellement, ne pouvait donner +de conseils, répliqua sèchement M. Malcolm. Ces messieurs, +continua-t-il, étaient-ce quelques-uns de vos nouveaux amis +qui vous rendaient visite ? Ils m’ont tenu trois quarts d’heure +dans la boutique, et le dernier, qui vient de sortir, a failli me +jeter par-dessus la rampe. — Non, monsieur ; je ne les connais +pas du tout. C’étaient les plus fâcheux des importuns. — Comme +un autre paraît l’être », ajouta M. Malcolm. Charles fut vivement +blessé de ces paroles, et d’autant plus qu’il n’avait rien +à répondre. « Eh bien, Charles, reprit M. Malcolm sans le regarder, +je vous ai connu grand comme ça ; même quand vous +étiez à la mamelle. Vous étiez jadis un garçon franc et ouvert, +j’ignore ce qui vous a gâté. Ces jésuites, peut-être… Ce +n’était pas ainsi du vivant de votre père. — Mon cher monsieur, +répondit Charles, vos paroles me fendent le cœur. Vous +avez toujours été très-bon pour moi. Si j’ai erré, ç’a été une +erreur de jugement, j’en suis désolé, et j’espère que vous me +le pardonnerez. J’ai agi pour le mieux ; mais je me suis trouvé, +comme il vous le faut comprendre, dans une situation très +pénible. Il y a un an que ma mère sait ce que je méditais. — Situation +pénible ! Sornette ! Que me parlez-vous de situation ? +Je vous aurais raconté mille histoires sur ces Catholiques. J’en +sais long sur eux. Une erreur de jugement ! vous vous moquez. +Je sais bien comment arrive tout cela. Pareils faits ne +me sont pas inconnus ; seulement, je vous croyais un jeune +homme plus sensé. Faut-il vous citer le jeune Dalton de Sainte-Croix ? +Il va sur le continent et rencontre un prêtre doucereux, +qui persuade au pauvre niais que l’Église Catholique est +l’ancienne et la véritable Église d’Angleterre, la seule religion +digne d’un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>. On le présente au comte un tel, à la +marquise une telle, et Dalton nous revient catholique. Il y en +avait un autre. Comment s’appelait-il ? j’ai oublié son nom. Il +appartenait à une famille du Berkshire. Celui-ci est séduit par +un joli minois. Désormais rien ne peut le satisfaire s’il n’épouse +la jeune personne qui a charmé son cœur. Mais elle est catholique +et ne peut se marier à un hérétique. Aussi, ma foi, il +renonce et à la faveur de son oncle et à son avenir dans le +pays pour sa belle Juliette. Il y avait encore un autre exemple… +mais, inutile de les citer tous. Et maintenant, je me +demande quel motif vous a poussé vous-même… »</p> + +<p>Tout cela était la meilleure justification du silence de Charles +envers M. Malcolm. Ce brave homme avait ses trente ou +quarante années d’expérience et, comme quelques grands +philosophes, il faisait de cette expérience personnelle le critérium +suprême du possible et du vrai. « Je les connais, continua-t-il, +je les connais : une bande d’hypocrites et d’escrocs ! +Je pourrais vous raconter d’étranges histoires que j’ai vues de +mes yeux sur le continent. Ces prêtres ne méritent aucune +confiance. Avez-vous jamais connu quelque prêtre ? — Non. — Avez-vous +jamais vu une chapelle papiste ? — Non. — Connaissez-vous +quelque chose des livres catholiques, de la +doctrine catholique, de la morale catholique ? Ah ! je vous le +garantis, vous ne savez pas grand’chose de tout cela. » Charles +paraissait fort mal à son aise. « Eh bien, alors qu’est-ce qui +vous pousse vers eux ? » Charles ne savait que dire. « Pauvre +sot ! continua M. Malcolm, vous n’avez pas un mot à me donner +en votre faveur. Tout ceci est une affaire de pure imagination. +Vous allez comme l’oiseau au chasseur. »</p> + +<p>Reding commença à se remettre. Il comprit qu’il devait dire +enfin quelque chose, sans quoi son silence l’eût condamné. +« Mon cher monsieur, répondit-il, il n’est rien qu’on ne puisse +tourner contre une personne quand on le veut. Or, voyez. Si +j’avais connu un prêtre quelconque, vous vous seriez écrié +sur-le-champ : « Ah ! il vous a fasciné. » Si j’avais fréquenté +les chapelles catholiques, « j’aurais été séduit par la musique +ou l’encens ». Que pouvais-je faire de mieux que de me confier +à moi-même, de marcher sous l’étendard de ma raison +éclairée, de consulter les amis que je trouvais autour de moi, +comme je l’ai fait, et d’attendre avec patience jusqu’à ce que +je fusse sûr de mes convictions ? — Ah ! voilà votre manière, +à vous, jeunes gens, reprit M. Malcolm : vous vous croyez +tous infaillibles. Vous pensez, et c’est à ravir, que des têtes +plus âgées ne sont rien à côté de vous. Eh bien, continua-t-il, +en mettant ses gants, je vois que je ne suis pas capable de +vous persuader. Pauvre et cher petit Charles, j’en suis fâché +pour vous. Qu’eût dit votre pauvre père, s’il avait vécu pour +être témoin de ceci ? Pauvre Reding ! quel terrible coup lui a +été épargné ! Mais peut-être cela n’aurait point eu lieu. Je sais +quel en sera le résultat définitif. Vous nous reviendrez ; oui, +j’en suis certain et sûr. Nous vous verrons revenir, jeune insensé, +après que vous aurez couru à travers champs, la bride +sur le cou. Bien, bien ! cela vaut mieux que de vivre sans +frein. Il faut que vous ayez votre dada. Ç’aurait pu être pire ; +vous auriez pu manger votre fortune. Mais peut-être la donnerez-vous, +comme tant d’autres, à quelque prêtre artificieux. +C’est cruel, bien cruel : voire éducation perdue, votre avenir +ruiné, votre pauvre mère et vos sœurs abandonnées à elles-mêmes… +Et vous ne me dites pas un mot. » Il devint rêveur. +« Quel monde de tribulations ! Adieu, Charles. Maintenant +vous êtes haut et puissant ; vous voguez à pleines voiles : +peut-être reviendrez-vous, un jour, avec d’autres sentiments, +vers l’ami de votre père. Adieu. » Le cœur de Charles était +plein, mais sa tête se trouvait fatiguée et troublée, son esprit +abattu : il n’eut donc pas un mot à répondre, de sorte qu’il +parut à M. Malcolm stupide ou très-réservé. Il ne put que +presser chaleureusement la main que celui-ci lui abandonnait +à contre-cœur, et accompagner le brave homme jusqu’à la +porte de la rue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c10">CHAPITRE X.<br> +Le couvent des Passionnistes.</h3> + + +<p>« Cela ne finira donc jamais ! se dit Charles, en fermant la +porte et en remontant l’escalier. Voilà une journée complétement +perdue ; et en vérité, je ne saurais dire avec lesquels de +ces importuns, étrangers ou amis, mon temps a été le moins +gaspillé. J’aurais dû aller directement au couvent. » Cette +dernière pensée frappa son esprit, et il se plaça devant le feu, +en y réfléchissant. « Oui, dit-il, je ne différerai pas davantage. +Quelle heure peut-il être ? Déjà quatre heures ! » Il réfléchit +de nouveau : « Je vais aller dîner, et puis, je me sauverai +bien vite chez mes bons Passionnistes. »</p> + +<p>Le restaurant où Charles se rendit était à une certaine distance. +Il ne lui fut donc possible d’arriver au couvent que +vers les six heures. Ce monastère était une simple construction +en briques. Les ressources étant très-restreintes, on avait +dû sacrifier l’extérieur, afin de pourvoir aux dépenses de l’intérieur. +L’édifice était également incomplet. Une grande église +avait été construite, mais ses murailles étaient nues ; et, à +part les autels qu’on y avait élevés, elle ne se faisait remarquer +que par ses proportions bien prises, un sanctuaire large, +de bonnes orgues et un chœur convenable. Un corps de bâtiments +adjacents pouvait loger environ une demi-douzaine de +Religieux ; mais la grandeur de l’église demandait un établissement +plus vaste. Depuis lors sans doute les choses ont bien +changé, mais nous remontons ici aux premiers efforts de cette +communauté anglaise, à une époque où elle avait à peine +cessé de lutter pour son existence, et où les amis et les membres +ne faisaient que commencer à y arriver.</p> + +<p>Dix années seulement s’étaient écoulées alors, depuis que le +plus sévère des ordres modernes avait été introduit en Angleterre. +Au milieu de la tiédeur et de l’égoïsme du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ; +deux cents ans après l’époque mémorable où saint Philippe +et saint Ignace, laissant de côté les austérités corporelles, dont +toutefois ils étaient personnellement de si grands maîtres, +avaient prêché la mortification de la volonté et de la raison +comme plus nécessaire à un âge de civilisation, le père Paul +de la Croix fut divinement poussé à la fondation d’une communauté +plus ascétique, sous certains rapports, que les premiers +ermites et les ordres du moyen âge. Quoique le jeûne, +la pauvreté et le silence fussent au nombre des pratiques de +mortification les plus strictement imposées à la nouvelle congrégation, +c’était surtout par la rigueur de ses pénitences corporelles +qu’elle se distinguait. Dans la cellule de son vénérable +fondateur, sur le mont Célien, on voit encore aujourd’hui un +fouet de fer, garni de clous, qui est un souvenir, non-seulement +des souffrances du père Paul lui-même, mais aussi de celles +de sa famille italienne. L’objet de ces mortifications n’était pas +moins remarquable que leur intensité. La pénitence sans +doute est, à un certain point de vue, la fin de toute mortification, +mais dans l’esprit des Passionnistes l’usage de la discipline +est spécialement destiné au profit du prochain. Ils +appliquent leurs souffrances au soulagement des âmes du purgatoire, +ou bien ils se les infligent pour réveiller la ferveur d’un +auditoire inattentif. Dans leurs missions, quand leurs discours +semblent ne produire aucun effet, on les a vus parfois découvrir +soudain leur poitrine et leurs épaules, et se frapper de +couteaux aiguisés ou de rasoirs, en criant à leur auditoire terrifié +qu’ils ne feraient point miséricorde à leur chair, jusqu’à +ce que ceux à qui ils s’adressaient eussent pitié de leurs âmes. +Cette charité dévorante ne s’arrêta pas aux frontières de leur +patrie. Poussé peut-être par un souvenir attaché à sa maison, +pendant bien des années, le cœur du père Paul se dirigea vers +une nation du Nord avec laquelle, humainement parlant, il +n’avait aucun rapport. En face de Saint-Jean et Saint-Paul, +maison des Passionnistes sur le mont Célien, s’élèvent l’ancienne +église et le monastère de San Gregorio, la source pure +d’où le Christianisme de l’Angleterre est sorti. Là avait vécu +le grand pape qui est appelé notre Apôtre, et qui plus tard +monta sur la chaire de saint Pierre. De là partirent aussi, pendant +et après son pontificat, Augustin, Paulin, Juste et les autres +saints qui convertirent nos barbares ancêtres. Leurs +noms, qui aujourd’hui sont inscrits sur les colonnes du portique, +sembleraient s’être manifestés au vénérable Paul, +avoir traversé son esprit et s’y être fixés. Car, chose étrange ! +la pensée de l’Angleterre se mêlait à ses prières habituelles, +et dans les dernières années de sa vie, après une vision qu’il +eut pendant la messe, comme s’il eût été Augustin ou Mellitus, +il parlait de ses enfants d’Angleterre.</p> + +<p>Il était assez surprenant qu’un seul Italien, au cœur de +Rome, eût à cette époque l’ambitieuse pensée de faire des novices +ou des convertis dans notre patrie. Mais après la mort du +vénérable fondateur, l’intérêt spécial que celui-ci avait montré +pour notre île lointaine se manifesta dans un autre membre +du même ordre. Sur les Apennins, près de Viterbe, vivait, +au commencement de ce siècle, un petit berger, dont +l’esprit s’était de bonne heure tourné vers le ciel. Un jour qu’il +priait devant l’image de la Madone, il eut le pressentiment +qu’il était destiné à prêcher l’Évangile dans une région du +Nord. Il n’était guère probable qu’un paysan romain pût jamais +être missionnaire ; plus tard, il est vrai, le jeune pâtre +devint frère, et puis religieux dans la congrégation des Passionnistes ; +mais cela ne semblait pas augmenter pour lui les +probabilités d’une mission lointaine. Cependant Dieu avait ses +vues, et quoique les moyens extérieurs ne se produisissent +pas, peu à peu l’impression de son enfance, restée toujours +vivante, prit une forme plus caractérisée, et au lieu du Nord +en général, ce fut le nom de l’Angleterre qui se grava dans +son cœur. Chose étonnante ! après un certain nombre d’années, +sans faire aucune démarche, puisqu’il vivait sous l’obéissance, +notre paysan se trouva, à la fin, sur le bord de cette mer +orageuse du Nord, d’où César, jadis, aspirait à la conquête +d’un nouveau monde. Mais il était toujours aussi peu probable +qu’auparavant qu’il traversât le détroit. Néanmoins +cela n’était pas impossible ; aurait-il cru autrefois qu’il verrait +jamais cette plage du grand Océan ?… Et arrêté sur le +rivage, le bon religieux aimait à contempler les vagues agitées, +et à se demander si jamais viendrait le jour où elles le +porteraient vers cette Angleterre tant désirée. Ce jour arriva, +non pas toutefois par suite d’aucune détermination de sa part, +mais par le soin de cette même Providence qui, trente années +auparavant, le lui avait fait pressentir.</p> + +<p>A l’époque de notre récit, le père Domenico de Matre Dei +était déjà familiarisé avec l’Angleterre. Il avait eu bien des +peines, d’abord par manque d’argent, et puis, plus encore, par +manque de sujets. Les années s’écoulaient, et soit que la +crainte de la sévérité de la règle (quoique ce fût sans fondement, +puisqu’elle avait été mitigée pour l’Angleterre), soit que +les droits acquis des autres corps religieux en fussent la cause, +sa communauté ne grandissait pas. Il se sentait presque découragé. +Mais chaque œuvre vient en son temps. Enfin, les +difficultés diminuèrent peu à peu, et l’on vit quelques hommes +pleins de zèle, les uns nobles de naissance, d’autres distingués +par leurs talents, entrer dans la communauté. Parmi eux, +nous devons citer notre ami Willis, qui, à cette époque, avait +reçu la prêtrise. Quoique né bien loin de Londres, il n’était pas +le dernier venu. Et maintenant, lecteur, vous connaissez mieux +les Passionnistes que Reding lui-même, au moment où il se +dirigeait vers leur monastère<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> A ces détails si intéressants donnés par l’auteur, nous croyons devoir ajouter +quelques mots.</p> + +<p>Le R. P. Dominique de la Mère de Dieu naquit à Viterbe, le 4 août 1793. Il fit +sa profession dans l’ordre des Passionnistes à l’âge de 22 ans. C’est seulement en +1840 qu’il quitta l’Italie avec trois de ses confrères pour venir s’établir à Boulogne, +en France. Mais le gouvernement d’alors qu’épouvantait tout habit de +moine ne permit pas à ces quatre religieux de vivre tranquillement au fond de +leurs cellules. Obligés de sortir de la France, ils allèrent se réfugier à Ere, près +Tournai (Belgique), et ils y fondèrent une maison. Deux ans plus tard, le P. Dominique +touchait enfin à ce sol d’Angleterre si ardemment désiré. C’était le 17 février +1842. Depuis cette époque jusqu’au 27 août 1849, jour où il est mort subitement, +cet admirable religieux a opéré un bien immense sur ce nouveau théâtre +de son zèle. Ses vertus éminentes, surtout sa charité intelligente et douce, ont +attiré à la Foi un grand nombre de protestants, parmi lesquels on compte l’auteur +lui-même de <i>Perte et Gain</i>.</p> + +<p>Ce pieux serviteur de Dieu a laissé de nombreux écrits, dont un seul, croyons-nous, +a été traduit jusqu’à présent. C’est un ouvrage intitulé : <i>Excellence de +Marie et de son culte</i>, en 2 vol. in-12.</p> +</div> +<p>Le premier objet qui se présenta à Charles fut la porte de +l’église. Comme elle était ouverte, il y entra. Les fidèles arrivaient +pour un office. Lorsqu’il eut passé le vestibule, la personne +qui le précédait immédiatement lui présenta le bout de +ses doigts qu’elle avait trempés dans un bassin d’eau placé à +l’entrée. Charles ignorant le but de cette action, et se sentant +embarrassé de cette ignorance, se retira de côté, et chercha +un coin pour s’y réfugier ; mais tout l’espace était ouvert, il n’y +avait pas moyen de se cacher. Cependant, chacun paraissait occupé +de soi. Nul ne fit attention à lui, et il se sentit ainsi plus à +l’aise. Il se tint debout près de la porte, et promena ses regards +dans l’église. Un grand nombre de cierges s’allumaient sur le +maître-autel, situé au centre d’une abside semi-circulaire. Il y +avait environ une demi-douzaine d’autels latéraux. La plupart +n’étaient pas éclairés. On y voyait malgré cela quelques adorateurs +solitaires. Sur l’un d’entre eux était un grand crucifix +antique, aux pieds duquel brûlait une lampe, et celui-là +était visité par une suite non interrompue de personnes. +Elles s’y arrêtaient chacune cinq minutes, lisaient quelques +prières dans un tableau attaché à la balustrade, et passaient +outre. A un autre autel, qui se trouvait dans une chapelle au +bout de l’un des bas-côtés et qui était surmonté d’une image, +brûlaient six longs cierges. En regardant avec attention, Charles +reconnut que c’était une image de Notre-Dame, et que le petit +Enfant Jésus tenait un rosaire. Là était déjà réunie une assemblée, +ou plutôt on y célébrait un office qui lui était inconnu. +C’était rapide, alternatif, monotone. Comme cet exercice pieux +paraissait interminable, Charles tourna ses yeux ailleurs. Il vit +deux confessionnaux, chacun environné d’un petit groupe de +personnes à genoux qui attendaient leur tour pour se présenter +au sacrement de Pénitence ; les hommes d’un côté, les femmes +de l’autre. Au bas de l’église étaient trois rangées de bancs +mobiles avec dossiers et agenouilloirs. Le reste de l’espace était +ouvert et rempli de chaises. Mais l’objet qui attirait surtout +l’attention en ce moment, c’était le maître-autel. Cependant +chaque fidèle, en entrant, prenait une chaise et, s’agenouillant +derrière, se mettait à prier. L’église finit par se remplir. +Riches et pauvres, artisans, jeunes élégants et ouvriers irlandais, +mères et enfants, tous étaient confondus, sans autre distinction +que la séparation des femmes d’avec les hommes. +Une troupe de garçons et de petits enfants, mêlés à quelques +vieilles femmes, avaient pris possession de la balustrade du +chœur, et la secouaient avec des mouvements convulsifs +comme dans l’attente de quelque chose.</p> + +<p>Quoique Reding fût resté debout, nul n’aurait fait attention +à lui ; mais il vit que le temps était venu de s’agenouiller. Il +alla se mettre au coin du banc le plus rapproché. A peine avait-il +pris place, qu’une procession avec des cierges passa de la +sacristie à l’autel. Vint ensuite quelque chose qu’il ne put comprendre, +et soudain commença un chant qu’il reconnut être +une litanie, aux paroles <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Ora pro nobis</i>. Une hymne +suivit. L’attention de l’assemblée était si profonde, sa dévotion +si ardente, que Reding pensa qu’il n’avait jamais, jusqu’à ce +jour, assisté à un véritable acte de culte. Ce qui le frappa particulièrement, +ce fut que, tandis que dans l’Église anglicane +le ministre ou l’orgue est tout et le peuple rien, sauf le clerc +qui le représente, ici c’était précisément l’inverse. Le prêtre +parlait à peine ou du moins presqu’à voix basse ; mais tous, +dans l’assemblée, comme un immense instrument ou <i>Panharmonicon</i>, +ne formaient qu’une seule voix, tout en paraissant +n’agir, chacun, que d’après sa propre inspiration. Ils ne semblaient +avoir besoin d’aucune impulsion étrangère ni d’aucune +direction, quoique dans la litanie le chœur chantât alternativement. +Les paroles étaient en latin, mais on eût dit que tous +en comprenaient la valeur, et qu’ils offraient leurs prières à +la Sainte-Trinité, au Sauveur incarné, à la puissante Mère de +Dieu et aux Saints glorifiés, avec une ardeur égale à l’énergie +de leurs cantiques. Près de Charles se trouvaient un petit enfant +et une pauvre femme qui chantaient de toute la force de +leurs poumons. Il n’y avait pas à s’y méprendre, Reding se +dit à lui-même : « Voilà une religion populaire. » Il jeta de +nouveau un regard dans l’église. Comme nous l’avons dit, elle +était très-simple, et l’on voyait qu’elle n’était pas finie ; mais +le Temple vivant qui s’y manifestait n’avait besoin ni de +sculptures délicates ni de marbres somptueux pour la parachever, +« car la gloire de Dieu l’avait éclairée, et l’Agneau en +était la lumière ». « Que c’est étrange ! se dit Charles à lui-même, +on appelle ce culte un culte de pure forme, et cependant +il paraît comprendre indistinctement toutes les classes : +enfants et vieillards, gens d’éducation et peuple, hommes et +femmes ; c’est l’œuvre du même Esprit en tous, qui d’un grand +nombre ne fait qu’un seul corps. »</p> + +<p>Pendant qu’il réfléchissait ainsi, il y eut un changement +dans l’office. Un prêtre, ou un assistant, était monté quelques +secondes sur l’autel et y avait pris un calice ou un vase qui +s’y trouvait ; Charles ne pouvait voir d’une manière distincte. +Un nuage d’encens s’éleva vers la voûte. Soudain tous les +fronts s’inclinèrent jusqu’à terre. Que signifiait cet acte ? La +vérité brilla aux yeux de Reding d’une manière terrible, mais +douce pourtant : c’était le Seigneur incarné qui reposait sur +l’autel, et qui était venu pour visiter et bénir son peuple ; +c’était l’auguste présence qui fait d’une église catholique un +sanctuaire unique ; qui en fait ce qu’aucun autre lieu ne saurait +être, un lieu saint… A cette époque, les offices du bréviaire +n’étaient plus inconnus à notre jeune ami, et au moment +où il se prosterna sur le pavé, dans un mouvement +subit d’anéantissement et de joie, quelques paroles de ces +grandes antiennes, dont Willis, dans une circonstance, avait +cité quelques phrases, lui vinrent sur les lèvres : « <i lang="la" xml:lang="la">O Adonaï, +et Dux domûs Israel, qui Moysi in rubo apparuisti ; O Emmanuel, +Exspectatio gentium et Salvator earum, veni ad +salvandum nos, Domine Deus noster.</i> »</p> + +<p>Après cette cérémonie, l’office ne dura plus longtemps. En +relevant la tête, Charles vit que l’assemblée s’écoulait avec +rapidité et qu’on éteignait les lumières. Il comprit qu’il fallait +se hâter. Il se dirigea donc vers un frère convers, qui attendait +pour fermer les portes, et le pria de le conduire au supérieur. +Le bon frère craignait que celui-ci ne fût occupé en ce +moment. Toutefois, il conduisit Charles dans une petite chambre +bien propre, où notre ami, laissé à lui-même, eut le +temps de rassembler ses pensées. A la fin, le supérieur parut. +C’était un homme au-dessus de l’âge mûr, d’un maintien à la +fois grave et bienveillant. Les sentiments de Reding étaient +indicibles, mais tous pleins de charme. Son cœur battait fort, +non de crainte ni d’anxiété, mais d’un frémissement de plaisir, +en pensant qu’il était sous le toit d’une communauté catholique +et en face d’un de ses prêtres. En un moment son trouble +disparut, et il se sentit enivré de joie. A peine pouvait-il +dominer son émotion ; il craignait d’être pris pour un fou. Il +présenta la carte de son compagnon de voyage. Le bon Père +sourit, en voyant le nom de l’ecclésiastique ; mais ce fut avec +une satisfaction toute particulière qu’il lut les paroles aimables +que celui-ci avait tracées au crayon. Charles ne tarda pas +à s’entendre avec le supérieur. Grâce à Willis, il était déjà +connu dans le couvent. Il fut arrêté qu’il logerait tout de +suite chez ses nouveaux amis, et qu’il y resterait tant que +cela lui conviendrait. La première chose à faire, c’était de se +préparer à la confession, et l’on espérait qu’ainsi il pourrait +être reçu, le dimanche suivant, dans la communion catholique. +Après cet acte solennel, il aurait à se présenter à +l’évêque, au moment convenable, pour lui demander le sacrement +de Confirmation. Peu de temps lui suffit pour faire transporter +ses bagages au couvent, et une heure après son entrevue +avec le supérieur, il était assis seul, avec plumes, papier, +livres, et devant un feu joyeux, dans une cellule de sa nouvelle +habitation.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c11">CHAPITRE XI.<br> +Le beau jour.</h3> + + +<p>Quelques mots vont nous conduire à la fin de notre récit. +C’était le dimanche matin vers les sept heures ; Charles avait +été admis dans la communion de l’Église Catholique depuis +une heure environ. Il était encore à genoux dans l’église des +Passionnistes, devant le tabernacle, jouissant d’une paix profonde +et d’une sérénité d’esprit qu’il n’aurait pas crues possibles +sur la terre. C’était plus que le calme qui affecte sensiblement +l’oreille, lorsqu’une cloche s’arrête après avoir tinté +longtemps, ou lorsqu’un vaisseau, après le ballottement des +vagues, se trouve dans le port. C’était une sensation si douce, +qu’il se croyait reporté par le souvenir à ses plus tendres années, +qu’il lui semblait recommencer l’existence. Mais il y +avait plus que le bonheur de l’enfance dans son âme : il lui +paraissait sentir un roc sous ses pieds ; c’était <i lang="la" xml:lang="la">soliditas Cathedræ +Petri</i>. Il continua à rester à genoux, comme s’il eût +été déjà dans le ciel, ayant le trône de Dieu en face, et les anges +tout autour de lui ; comme si, en se remuant, il dût perdre +cette immense faveur.</p> + +<p>A la fin, il sentit une main légère sur son épaule, et une +voix lui dit : « Reding, je vais partir ; laissez-moi vous dire +adieu auparavant. » Il se retourna, c’était Willis, ou plutôt +le père Louis, dans son costume sombre de Passionniste, sur +lequel se dessinait un cœur blanc du côté gauche de la poitrine. +Willis le conduisit de l’église à la sacristie. « Quelle +joie, Reding ! s’écria-t-il quand la porte fut fermée ; quel jour +de joie ! La fête de saint Édouard, jour doublement béni désormais. +Mon supérieur m’a permis d’assister à la cérémonie ; +vous ne m’avez pas vu, mais j’ai été présent à tout. — Oh ! +reprit Charles, que dirai-je ?… la face de Dieu ! Comme j’étais +à genoux, il me semblait que je ne désirais plus rien que de +répéter avec le vieillard Siméon : « Maintenant, laissez-moi +mourir, puisque j’ai vu votre face. » — Pour vous, cher Reding, +vous sentez dans votre âme toute l’ardeur et tout l’enthousiasme +d’un néophyte ; quant à moi, ces sentiments sont +déjà émoussés par l’habitude. — Non, Willis, non ; vous avez +pris la meilleure part de bonne heure, tandis que j’ai temporisé. +Trop tard, je t’ai connue, Vérité ancienne ; trop tard je +t’ai trouvée, première et unique Beauté ! — Tout est bien, +mon cher ami, excepté ce que le péché rend mauvais. Si vous +avez à pleurer la perte du temps avant votre conversion, j’ai +à déplorer aussi de l’avoir perdu après la mienne. Vous parlez +de délai : ne dois-je pas parler de précipitation ? Un Dieu bon +gouverne toutes choses… Mais il faut que je vous quitte. Vous +rappelez-vous mes dernières paroles, lorsque nous nous séparâmes +dans le Devonshire ? J’y ai souvent pensé depuis cette +époque ; elles étaient trop vraies alors. Je vous disais : « Nos +voies se divisent. » Aujourd’hui elles restent encore différentes, +et cependant désormais elles seront les mêmes. Nous reverrons-nous +ici-bas ? qui le sait ? mais encore un peu de +temps, et il y aura une réunion éternelle devant le trône de +Dieu, à l’ombre de sa Mère bénie et de tous les saints. « <i lang="la" xml:lang="la">Deus +manifestè veniet, Deus noster et non silebit.</i> » Charles prit +la main du père Louis et la baisa. S’étant jeté à genoux, il +reçut la bénédiction du jeune prêtre. Puis le bon père disparut +par la porte de la sacristie ; et le nouveau converti rentra dans +sa cellule temporaire, si heureux dans le présent qu’il ne songeait +ni au passé ni à l’avenir…</p> + + +<p class="c gap small">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="appendice">APPENDICE.</h2> + +<p class="c">SOUVENIRS PERSONNELS<br> +<span class="xsmall">DU</span><br> +<span class="b xlarge">MOUVEMENT D’OXFORD,</span><br> +<span class="xsmall">AVEC DES EXTRAITS</span><br> +DE PERTE ET GAIN DU DOCTEUR NEWMAN.</p> + +<p class="c"><span class="large b ssf">CONFÉRENCE</span><br> +<span class="xsmall">DONNÉE</span><br> +<span class="small">(AU MOIS DE MAI 1856) AU CLUB POPULAIRE ET CATHOLIQUE D’ISLINGTON<br> +(A LONDRES)</span></p> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<b>FRÉDÉRIC OAKELEY</b>,<br> +<span class="xsmall">Maître ès-arts de l’Université d’Oxford, curé de Saint-Jean l’Évangéliste +à Islingten, chanoine +du chapitre métropolitain, et ex-<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i> +du collége de Balliol à Oxford.</span></p> + + +<p>L’origine, le développement et les résultats du grand Mouvement +Religieux qui a pris naissance à l’Université d’Oxford, il y +a environ un quart de siècle, et qui en moins de douze ans a +donné à la Sainte Église Catholique plusieurs centaines de convertis, +ont été si complétement expliqués par le docteur Newman, +dans ses célèbres « Conférences sur les difficultés de l’Anglicanisme », +que ce serait une témérité coupable de ma part de +toucher à un sujet sur lequel, après l’illustre écrivain, on ne +pourrait que divaguer ou dire des choses superflues. C’est pourquoi, +dans le titre de ma Conférence de ce jour, j’ai eu soin de +me renfermer dans des bornes qui me missent moi-même à l’abri +de toute tentation ambitieuse, et qui vous épargnassent, à vous, +mes amis, un désappointement. Mon simple dessein est de vous +présenter les souvenirs personnels d’une époque de ma vie qui, +après avoir donné lieu et à des regrets et à de la reconnaissance, +a été couronnée par des résultats qui sont pour nous tous un sujet +commun de joie. Je dois cependant, dès le début, vous mettre +en garde contre la supposition qui pourrait vous faire attendre +de moi un article d’autobiographie, ou ce qu’un de nos adversaires +appellerait les « Aveux d’un converti ». Ce n’est pas aujourd’hui +mon but. Je ne viens pas non plus vous faire « l’Histoire +du Tractarianisme ». Ce que je me propose, c’est de me +placer dans la position d’un témoin étranger aux faits qu’il raconte, +et de considérer à mon point de vue les matières d’Oxford +et les événements qui en sont sortis. Si, en traitant ce sujet, +je suis obligé de rapporter des circonstances auxquelles j’ai pris +part, c’est une nécessité que je dois subir ; mais je ferai de mon +mieux pour remplir ma tâche avec le moins de partialité ou d’amour-propre +possible.</p> + +<p>Mes plus anciens « souvenirs personnels », relativement au +premier coup porté aux vieilles habitudes religieuses d’Oxford, +remontent au professorat royal du docteur Charles Lloyd, qui, +vers l’année 1827, reçut de feu le ministre sir Robert Peel, dont +il avait été précepteur, la charge de l’évêché d’Oxford. Le docteur +Lloyd était un ecclésiastique très-instruit et de talents hors +ligne. Il appartenait à ce petit nombre d’hommes qui, sous un +système corrompu, se sentent assez forts pour se choisir un terrain +à eux et combattre sans peur les préjugés du jour. Ayant +passé une partie de son adolescence dans la société de prêtres +français, il s’était formé, d’après leur conversation et leur conduite, +une idée des doctrines et de la vie des Catholiques bien +différente de celle qui est généralement reçue parmi les Protestants. +Sans doute, sa première éducation et ses rapports avec l’Université +en avaient fait un protestant ferme ; mais en prenant la +fonction si délicate de professeur de Théologie, et en se trouvant +disposer de l’influence que sa science et ses talents, joints +à une facilité remarquable pour gagner l’affection des élèves, lui +donnaient sur les étudiants de sa classe, il chercha à se débarrasser, +autant qu’il put, des entraves de sa position et à se jeter, +comme on dirait à Oxford, « dans une nouvelle voie ». Il choisit +donc, pour sujet de son cours de Théologie l’histoire et la forme +du <i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> anglican, sujet qui l’amena, et ses élèves avec +lui, à examiner le Missel et le Bréviaire comme étant les sources +d’où ont été tirées les principales matières de ce livre de prières. +Tout à coup, sans aucune cause connue, on pria M. Booker de +<i lang="en" xml:lang="en">New Bond Street</i> de fournir aux étudiants d’Oxford tous les livres +de liturgie et d’office que contenait son magasin. M. Booker +était trop bon catholique pour traiter une telle demande comme +une simple affaire de commerce, et, n’osant pas espérer un miracle, +il crut prudemment à un complot. Par une singulière +coïncidence, il arriva que j’étais le seul protestant que M. Booker +connût à Oxford, et que le seul catholique que je connusse +moi-même c’était M. Booker. Aussi je crois que ce fut grâce à +moi que ses craintes furent dissipées et que la libre importation +des missels et des bréviaires eut lieu à Oxford. Cependant, les +leçons du docteur Lloyd continuaient avec un succès soutenu ; +et j’ai, ou, pour mieux dire, j’ai eu naguère entre les mains un +<i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> anglican avec des feuillets intercalés qui contenaient +des renvois aux autorités catholiques, d’après lesquelles +le maître prouvait d’une manière triomphante les larges emprunts +faits par les Réformateurs anglais à l’ancienne Église. Le +pauvre docteur Lloyd, à qui je ne puis penser sans qu’il s’éveille +en moi des sentiments d’attachement et de gratitude, tomba, +bientôt après, victime de son zèle dans la cause de « l’Émancipation +Catholique ». Soudain on le vit changer sa politique +dans cette question brûlante, et voter avec son patron, sir Robert +Peel, lorsque le ministère, en 1829, adopta ce projet de loi. +Cette conduite indisposa contre lui le roi ainsi que son propre +clergé. Un jour qu’il siégeait dans la Chambre des Lords (car à +cette époque il était évêque), il fut pris d’une fièvre dont il +mourut au bout de trois semaines, laissant à Oxford un vide qui, +jusqu’à présent, n’a pu être bien comblé. Avec cet illustre professeur +disparut l’étude des liturgies ; et les volumes suspects, +qui avaient été importés dans un lieu si étrange et qui s’accordaient +si mal avec les ouvrages des librairies d’Oxford, furent +vendus ou cachés dans les rayons des bibliothèques, au moins +pour un temps. La semence, toutefois, avait certainement pris +racine, et elle devait porter ses fruits au moment opportun. Aux +leçons du docteur Lloyd assistaient John-Henry Newman et +Edward Pusey, quoique plus âgés que la majorité de la classe. +Parmi ceux qui étaient un peu plus jeunes, on remarquait +M. Wilberforce l’ex-archidiacre, M. Froude, feu l’évêque de Salisbury +et plusieurs autres, au nombre desquels je me trouvais.</p> + +<p>Dans toute la classe, il n’y avait personne sur qui ces leçons +fissent une impression plus profonde que sur feu Richard Hurrell +Froude. Bien différent de la plupart des hommes de son parti, +M. Froude ne vacilla jamais dans son adhésion aux principes catholiques, +ou, dans tous les cas, à des principes religieux qui +étaient prodigieusement en avant de son époque. L’enseignement +du docteur Lloyd, relativement aux matières de liturgie, +trouva dans ce jeune homme de vingt et un ans un esprit déjà +mûr pour recevoir des impressions favorables même à l’Église de +Rome, et fortement contraires à la Réforme. Pendant sa vie si +courte, les impressions de M. Froude devinrent chaque année +plus profondes, et elles s’étaient transformées en convictions +fermes et très-énergiques par le moyen d’austérités personnelles, +de la retraite, de l’étude et de la prière ; lorsque enfin (comme +toutes les convictions réelles et mûries) elles commencèrent à +produire leur effet sur le monde. Ce qui, dans le docteur Lloyd, +n’était que de simples « vues », se changeait en motifs dans +M. Froude ; et ce qui, pour beaucoup d’élèves de l’illustre professeur, +aurait vécu et serait mort comme une simple mode, prit +de larges racines, grâce à l’influence de M. Froude, et germa +dans la suite en quelque chose d’intimement et d’efficacement +pratique. En effet, cela se passait à peu près à l’époque que +M. Froude fit la conquête de M. Newman.</p> + +<p>Plusieurs années après le temps auquel je me reporte, les +« Traités d’Oxford » firent leur apparition<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> dans les circonstances +et pour le but que le docteur Newman a pleinement développés +dans ses « Difficultés de l’Anglicanisme ». Cependant, +le reste d’entre nous, quoique fixés à Oxford et plus ou moins +liés ensemble, nous allions chacun dans notre propre direction, +qui de ce côté, qui de celui-là ; quelques-uns s’éloignant de toute +pratique religieuse, d’autres embrassant une religion très-étrangère +à notre éducation et à notre caractère naturel. De toutes +les erreurs les plus accréditées touchant la controverse d’Oxford, +il n’en est pas de plus palpable que celle qui suppose une ligue, +ou une union préméditée entre ceux qui finirent plus tard par +se faire catholiques. Chacun de nous, je puis vous l’assurer, +nous avions nos vues individuelles qui, comme autant de lames +aiguës, s’opposaient à toute vraie combinaison. Il résultait de là +que, sur beaucoup de questions importantes, on nous trouvait +dans des camps opposés. Nous avions tous nos occupations particulières, +nos propres intérêts, des réunions différentes ; et +lorsque les hommes dont les noms sont généralement les plus +mêlés au Mouvement d’Oxford se rencontraient dans un salon, il +y avait une certaine réserve froide et une crainte mutuelle de +collision ; ce qui loin de favoriser, gênait plutôt les rapports +entre nous. Aussi beaucoup des plus sincères partisans des opinions +régnantes se rendaient-ils dans des sociétés où ils trouvaient +sans doute moins d’essor à leur enthousiasme, mais aussi +moins de danger d’être en désaccord.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Le premier de ces <i>traités</i> parut en 1833.</p> +</div> +<p>Pendant ce temps, toutefois, le levain de la vraie religion +montait sous la surface. Les hommes (et ils étaient nombreux) +qui traitaient toute l’affaire avec mépris, et qui pensaient sérieusement +que cette <i lang="it" xml:lang="it">furore</i> catholique était une simple fantaisie +du jour, qui aurait son temps et qui s’évanouirait aussi vite +et aussi complétement que l’intérêt d’un nouvel opéra ; ces +hommes, dis-je, connaissaient peu l’étendue et la force de la +puissance qu’ils avaient à combattre. Ils ne savaient pas quels +phénomènes s’accomplissaient dans les chefs de la controverse, +ces savants qui étaient, et non pas nous, la vie et l’âme de tout. +Ils ignoraient quelles clartés des études patientes apportaient, +chaque jour, à leur intelligence ; quelle vigueur la mortification +corporelle imprimait à leur âme ; quelle maturité une marche +solide donnait à leurs principes, et surtout combien le dénoûment +se précipitait sous l’influence de leurs prières persévérantes. +Ces observateurs bien intentionnés, mais à courte vue, tiraient +leurs arguments d’opposition de ce qui, dans de semblables +mouvements, se fait le plus remarquer, je veux dire des +folies et des extravagances des disciples. Ceux-ci, je le crois, +agirent souvent comme des aveugles providentiels, destinés à +détourner l’attention de ce qu’il y avait de positif dans l’œuvre. +De temps à autre, il est vrai, une circonstance venait montrer +qu’il y avait, sous cette agitation, un principe plus profond et +une force plus réelle qu’on ne le pensait ; mais Oxford est habitué +à des troubles de ce genre, et rarement on les y a vus survivre +aux grandes vacances. La controverse Hampden, la controverse +Faussett, et je ne sais combien d’autres d’une moindre +importance, étaient là pour prouver que les hommes qu’on avait +sottement supposés morts, enterrés et oubliés, étaient, en réalité, +pleins de vigueur et prêts à l’action au moment voulu. Mais le +grand corps universitaire ne voyait que peu à peu, et ne voulait +pas se convaincre que le cheval de bois qui s’avançait si pesamment +et si majestueusement était rempli de guerriers armés de +pied en cap pour la lutte. A la fin, parut le célèbre Traité XC<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. +Ce fut lui qui véritablement donna l’alarme, en proposant une +interprétation des XXXIX Articles qui aurait permis de les signer +en conscience aux personnes déjà fort avancées dans la +voie du Catholicisme. L’esprit académique s’en émut, et il +trouva, mais trop tard, que le danger imminent ne pouvait désormais +être écarté par un sermon de circonstance à Sainte-Marie, +ni par le renvoi d’un sous-gradué suspect. Le malencontreux +Traité reçut de l’<i lang="en" xml:lang="en">Hebdomadal Board</i><a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> une flétrissure +qui fut pour lui un <i lang="la" xml:lang="la">imprimatur</i> plutôt qu’un stigmate ; car le +produit énorme de sa vente permit à son auteur de rassembler, +sous la forme d’une excellente bibliothèque de théologie, des +matériaux pour étendre le mal. Cependant la thèse de ce Traité +trouva des défenseurs, et, il faut l’avouer, ceux-ci exagérèrent +sa théorie touchant la signature des Articles. Ils y firent entrer +toute « la doctrine romaine » (avec la plus grande pureté d’intention, +j’aime à le croire) par la porte qui avait été ouverte +pour admettre simplement la partie élevée de l’Anglicanisme ; +et ils bâtirent sur la base du docteur Newman des conclusions +que celui-ci rejetait, mais qu’il ne pouvait ostensiblement attaquer +sans faire encourir à l’Établissement un danger plus immédiat +que celui qu’il lui créait par son silence.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> On trouve une excellente analyse de ce traité dans l’ouvrage de M. J. Gondon, +intitulé : <i>du Mouvement religieux en Angleterre</i>. — Ce traité XC parut +en 1841.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> L’<i lang="en" xml:lang="en">Hebdomadal Board</i> est un comité formé de tous les chefs des établissements +d’Oxford.</p> +</div> +<p>Il est difficile de parler de ces incidents sans vous amener à +penser, mes chers auditeurs, que le docteur Newman, l’auteur +de ce célèbre Traité, agissait dans un esprit d’astuce et d’insubordination. +Rien ne saurait être plus loin de la vérité. Le docteur +Newman croyait, d’une conviction ferme, que les Articles +de l’Église d’Angleterre pouvaient être interprétés, en conscience, +de la manière qu’il l’établissait, et qu’ils l’avaient été +par des hommes de mérite de cette communion depuis le commencement +de son histoire. Il agissait aussi entièrement en vue +du système établi, et (si les autorités d’Oxford avaient connu +leur véritable intérêt) en vue de l’Université elle-même. Il savait +mieux que ces messieurs la profondeur et la réalité des aspirations +vers Rome ; il savait également que le moyen d’encourager +ces tendances, c’était d’arrêter, sans nécessité, l’interprétation +des Trente-neuf Articles. J’avoue, néanmoins, qu’il était impossible +de faire la tentative de donner à ce formulaire une interprétation +nouvelle, quoique vraie, sans qu’il y eût un semblant de +subtilité de la part de l’auteur et la certitude d’un malentendu. +Mais en encourant ces conséquences, le docteur Newman faisait +ce qu’il s’est montré toujours prêt à faire : il se sacrifiait à un devoir +public manifeste. Si les autorités d’Oxford avaient eu assez +d’esprit pour se laisser guider par le docteur Newman, et si elles +avaient permis au Traité XC d’atteindre son but sans lui chercher +querelle, je ne dis pas qu’elles eussent empêché les conversions +subséquentes à l’Église, mais elles les auraient retardées +indéfiniment. Grâces soient rendues à Dieu qui en a ordonné +d’une autre manière ! Si le docteur Newman veut me permettre +de lui offrir le témoignage d’une connaissance de près de +trente années, relativement à un côté de son caractère, je dirai +que si jamais il y eut un homme qui agît simplement en vue de +l’objet placé devant lui, et qui fût dépouillé de ce qu’on peut appeler +l’esprit <i>diplomatique</i>, cet homme c’est lui. Qu’un homme +de ce genre pût être mal compris du monde, c’est un fait qui +n’est ni nouveau ni inexplicable. — Il n’est pas inexplicable, +parce qu’il n’y a rien qui ennuie le monde (si je puis user de +cette expression familière) comme la simplicité, surtout quand +il la trouve jointe à une profondeur à laquelle n’atteint pas sa +pénétration ; il n’est pas nouveau, parce que ce fut le lot de saint +Paul et de ses compagnons d’être regardés « comme des séducteurs, +quoique sincères<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> II Cor. VI, 8.</p> +</div> +<p>Tandis qu’Oxford faisait son œuvre à sa manière, un effort du +même genre, quoique indépendant, se poursuivait dans une petite +chapelle qui « n’est pas à plusieurs milles » de <i lang="en" xml:lang="en">Cavendish +square</i><a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Cette chapelle, qu’on a poétiquement dédiée à sainte +Marguerite, ne devait certainement pas son nom à une sainte +quelconque, mais à une dame titrée ; et je puis l’assurer, en +1839, alors que je la connus pour la première fois, ses antécédents +et son caractère révélaient un tout autre calendrier que +celui de l’Église. C’était le champ le plus stérile qu’on pût imaginer +pour faire un essai de Catholicisme. Son origine était +protestante au dernier degré, allant se perdre dans un siècle de +ténèbres très-rapproché de nous, et pire encore que la Réforme. +Le représentant de ses traditions et le type de son caractère +(encore avait-il pour lui l’avantage de l’antiquité) était un vieux +clerc, à perruque brune, qui avait connu l’édifice « homme et +enfant », presque depuis son origine. Cet édifice avait été construit +vers l’époque de la Révolution française, et avait été d’abord +une espèce de temple du déisme. Après une ou deux +phases de transition, il devint une chapelle à la mode, et sa +chaire fut successivement occupée par des défenseurs de l’Établissement, +de l’Irvingisme, de l’Anglicanisme et d’une espèce +de Tractarianisme modifié. Sous la dernière administration, ce +temple était presque désert. Dans cet état de choses, l’évêque +jugeait complétement inutile de remplacer le ministre sortant, +lorsqu’il accepta, non sans quelque crainte, je pense, une offre +que lui fit Oxford d’y mettre un homme de son choix.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> A Londres.</p> +</div> +<p>Toute l’histoire de <span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span> se retrouvait dans sa +construction et dans son arrangement. Des galeries garnissaient +les murailles ; les bancs fermaient l’espace. Naturellement, il n’y +avait pas de sanctuaire ; mais immédiatement en face de la table +de communion, et de manière à la masquer, s’élevait une +énorme chaire, d’où le pupitre et le banc du clerc se détachaient +et venaient finir dans le corps du bâtiment en échelle +décroissante de proportion. Telle était <span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span>, lorsqu’elle +passa sous l’administration d’un ecclésiastique d’Oxford, +dont la principale qualité pour cette charge était une ferme résolution, +dût-il échouer, d’appliquer les principes religieux +qu’il avait appris d’hommes qui lui étaient bien supérieurs en +science et en talents.</p> + +<p>Ces principes, on ne peut le nier, se montrèrent assez vrais +et assez forts pour tenir bon contre des obstacles sérieux. Le +champ de l’action, quelque désavantageux qu’il fût, donna libre +carrière à des essais religieux différents de ce qu’on aurait pu +tenter, même à Oxford ; et cela, tout en suivant les principes de +cette ville, et surtout celui de ces principes qui a été défendu +en théorie comme en pratique par le véritable fondateur de +cette école, le docteur Newman. L’ordre et la beauté qu’on introduisit +dans le culte divin étaient choses nouvelles pour le +Londres protestant, mais l’expérience prouva combien cette +innovation était en rapport avec les besoins de la nature humaine. +La chapelle elle-même, malgré sa difformité, ne se +montra pas aussi contraire qu’on aurait pu l’attendre à l’introduction +des cérémonies. Grâce à des conseils judicieux et à de +généreuses offrandes, l’intérieur de l’édifice prit un nouvel aspect. +La chaire et le pupitre furent enlevés de leur ancienne +position ; et le pauvre clerc prit place, à contre-cœur, dans le +corps de là chapelle, sans pouvoir, toutefois, réussir jamais à +chanter son <i>amen</i> d’un ton convenablement soumis. La table de +communion, qualifiée maintenant du nom d’autel, était couverte +d’un tapis cramoisi, sur lequel reposaient une croix et des chandeliers, +dont les cierges non allumés restaient comme un signe +permanent de l’inflexibilité épiscopale et comme l’emblème +d’une espérance patiente. Les cierges, cependant, ne demeurèrent +pas toujours éteints ; car périodiquement la nuit remplaça +le jour, et parfois la nature vint nous favoriser d’un +brouillard propice.</p> + +<p>Tout ceci, mes amis, doit vous paraître quelque chose d’infiniment +absurde. J’en conviens, je ne saurais justifier ces cierges +non allumés, et encore moins cet attachement excessif pour des +brouillards. Mais, à part quelques extravagances de ce genre, +toute cette réforme, je vous l’assure, avait son côté sérieux et sa +réalité, comme l’ont prouvé, vous l’admettez, je pense, ses résultats +auxquels on ne songeait pas même alors : <span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span> +a donné quelques vingtaines de convertis à l’Église Catholique, +en y comprenant quatre de ses ministres successifs ; et cela, +alors qu’on ne se proposait autre chose que de travailler à l’avancement +de l’Église d’Angleterre. Cette chapelle a continué +son œuvre, après que je l’ai eu quittée. A cette heure elle est +devenue une des plus magnifiques églises du royaume, et elle +est appelée, j’en suis convaincu, à poursuivre encore sa mission. +D’après quelles idées ou d’après quels principes elle a été administrée +depuis mon départ, c’est ce que j’ignore ; mais je sais +que celui qui m’a succédé dans l’administration, et qui est encore +son ministre actuel, est un homme d’une vie irréprochable, +d’une très-haute probité, du plus aimable caractère et d’intentions +très-droites. Aussi ne douté-je pas qu’il ne sorte beaucoup +de bien des efforts sincères d’un tel ecclésiastique, quoique je +ne puisse pas voir présentement de quelle manière. Il me sera +plus facile de dire quelle pensée présidait à l’administration de +<span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span>, lorsque j’en étais chargé. Notre principal objet +était d’élever le caractère moral et religieux de notre troupeau, +par le moyen d’un enseignement aussi catholique que le permettait +une loyale interprétation des formulaires reçus. Nous étions +persuadés que, puisque l’Église d’Angleterre était historiquement +et positivement une Église nationale, il y avait place dans +son sein pour toutes les phases de la religion protestante qu’on +pourrait faire entrer dans ses formulaires, évidemment latitudinaires +de l’aveu de tous ; et, de plus, qu’il s’y trouvait aussi de +la place pour cette forme extrême d’Anglicanisme, Protestante +seulement jusque-là qu’elle n’est pas Romaine. Je ne veux pas, +pour l’heure, défendre cette manière de voir ; mais quelque absurde +et peu justifiable qu’elle puisse paraître aujourd’hui, je +crois (et c’est la seule excuse que j’apporterai en sa faveur) que +c’était là, au fond, une <i>honnête</i> méprise. Quant à la partie liturgique +de la question, nous étions convaincus que, comme les +Articles de l’Église d’Angleterre donnaient une grande latitude, +en ce qui touche à la vraie doctrine ; ainsi ses rubriques donnaient, +également, une latitude non moins grande en ce qui regarde +les cérémonies. Mais il est évident que cette interprétation +de l’objet dont il s’agit, quoique vraie en thèse générale, était +renversée, dans les deux cas, par ce Protestantisme d’<i>esprit</i> qui +anime toute l’Église et toute la nation d’Angleterre : Protestantisme +qui, après tout, et non pas la lettre des formulaires, est le +vrai signe distinctif du caractère de la religion nationale. Le +<i>génie</i> de l’Église Catholique s’harmonise avec ses doctrines et +ses pratiques de dévotion. C’est là le véritable secret de notre +force et de nos succès. La doctrine et les observances catholiques +sont en tout point opposées aux maximes et à l’esprit du +monde. Laissées à elles-mêmes, sans union, sans rapports visibles, +sans traditions, et, par-dessus tout, sans secours surnaturels, +cette doctrine et ces observances n’auront jamais de chance +de succès dans la lutte avec les puissances des ténèbres. « La +doctrine romaine » sans autorité, et les pratiques catholiques +sans fondement, ne peuvent avantageusement lutter contre les +comités paroissiaux, les Parlements et les Conseils privés. Il +n’est pas nécessaire d’avoir l’œil prophétique pour prévoir que +l’histoire des vingt dernières années de l’Église anglicane sera +l’histoire des vingt années à venir, seulement avec une répétition +plus marquée des mêmes traits. Les sentiments catholiques +se développeront à l’ombre de la tolérance, et ils se répandront +grâce à la lutte. Les évêques anglicans n’agiront pas jusqu’à ce +qu’ils y soient contraints ; mais ils trouveront la punition de +leurs délais dans la résistance vigoureuse de l’œuvre qu’ils auront +à renverser. On doit les plaindre, et non pas les blâmer. +La tâche qu’ils ont à remplir aurait défié les forces d’un Athanase +ou d’un Ambroise. Pour des hommes tranquilles, produits +de temps de calme, c’est déjà une besogne assez dure que de +détruire seulement l’empire du mal ; et, cependant, les autorités +de l’Église d’Angleterre ont entrepris une œuvre plus rude encore, — elles +luttent avec l’Esprit de Dieu.</p> + +<p>Me proposant de vous donner une juste idée du célèbre récit +du docteur Newman, autour duquel je veux grouper toutes les +observations de ma Conférence de ce jour, il m’est nécessaire +de vous parler encore quelques instants de la partie <i>esthétique</i> +(ou de fantaisie) du Mouvement. Il est certain que parmi les +hommes d’un esprit raffiné, mais d’une éducation superficielle, +comme il s’en trouve à nos deux grandes universités, plusieurs +voulaient embrasser le côté facile du Catholicisme et repousser +le côté pénible ; suivre cette religion comme sentiment, et ne +pas en tenir compte comme règle. Toute une coterie de ces +<i>amateurs</i> catholiques venait de paraître, et, soit dit en passant, +je ne nierai pas que beaucoup d’entre nous ne fussent, plus ou +moins, en danger de tomber dans cette grande erreur. Les uns +s’attachèrent à l’architecture ; d’autres aux cérémonies, selon la +pente de leur goût naturel, selon les sociétés, locales ou étrangères, +avec lesquelles ils étaient le plus en rapport. La manie de +l’architecture était, à bien des égards, plus élevée, plus honorable +et plus populaire que l’autre ; et pour cette raison, peut-être, +elle n’était pas moins dangereuse. C’est une bonne fortune +pour la cause de la vérité, lorsque l’erreur se trahit elle-même. +Or, tel fut précisément le cas dans les excès qui se rapportaient +aux cérémonies religieuses. Des révérends furent accusés, avec +assez de vraisemblance, de brûler de l’encens en guise de pastilles ; +et « les fleurs sur l’autel » furent défendues avec un zèle +qui aurait fait honneur à un confesseur de la foi. On racontait +aussi que certains ministres avaient fait des génuflexions devant +des évêques, malgré les protestations de ceux-ci, que d’autres +s’étaient inopinément présentés à eux en surplis ou en chapes. +On disait (et sans doute par plaisanterie, mais des plaisanteries +de ce genre témoignent de réalités), on disait que la doctrine de +l’intercession des saints avait été fondée sur la « prière de saint +Chrysostome » qu’on trouve dans le service du matin. Ce qu’il +y a de sûr, c’est que le « louez le Seigneur » avait suggéré l’introduction +des neuf alléluia chantés en chœur. Un second avantage, +c’est que, relativement à ces extravagances, les Catholiques +Anglais, comme les étrangers, nous étaient visiblement +opposés. Mais le contraire de tout cela était vrai en ce qui regarde +l’engouement architectural. Le goût des cérémonies n’est +nullement anglais. Tous les préjugés de la nation devaient donc +s’élever contre cette nouveauté. Mais il n’en est pas de même +de l’alliance du Catholicisme avec l’art. Nos magnifiques cathédrales, +dont l’origine catholique est un fait d’histoire, tandis +que leur destination protestante n’est qu’un simple fait de possession, +sont des liens naturels entre l’ancienne religion et l’esprit +national, et ce n’est pas évidemment sans raison qu’on les +regardait, avec les idées qu’elles font naître, comme une base +commune sur laquelle Protestants, Anglicans et Catholiques +pourraient signer leur union. La grande société Camden, à +Cambridge, comptait parmi ses membres des dignitaires de l’Établissement, +et même un évêque. Ces messieurs, cependant, +ne se proposaient qu’une renaissance religieuse. Il y a plus : les +Catholiques Anglais, qui restèrent toujours en dehors des sympathies +de « l’Anglo-Catholicisme », furent regardés avec faveur +à cause de leur intérêt bien connu pour <i>cette</i> face du grand +prodige Tractarien. Tout cela, naturellement, et pendant un +certain temps, paraissait un avantage ; mais le docteur Newman, +il n’y avait pas à s’y tromper, ne put jamais voir avec la moindre +satisfaction ce résultat particulier de son œuvre, qu’il avait, au +reste, prédit clairement. Il vit, dès le principe, ce que le fait +prouva bientôt, que la phase architecturale du Mouvement était +aussi vide que celle du rituel ; et cela, pour les raisons que +nous venons de donner, et pour d’autres peut-être. Il avait toujours +dit que ce serait un jour malheureux pour la cause de la +vérité que celui où l’idée de la beauté extérieure de la Religion +prendrait le pas sur l’idée de sa sévérité. Or, cela fit que les +hommes (à la tête desquels se trouvait le docteur Newman) qui +regardaient les cérémonies de la religion comme une expression +de la majesté, de la beauté et de l’ordre divins, s’efforcèrent, à +la même époque, avec plus ou moins de succès, de témoigner +par leurs actes publics de l’importance d’une Religion sérieuse. +On craignait que, une fois dépouillé du caractère particulièrement +moral de l’enseignement d’Oxford, l’intérêt pour la grande +œuvre manquât d’un contre-poids salutaire.</p> + +<p>Ce qui protégea surtout Oxford contre les notions mal comprises +ou superficielles, ce furent les sermons que le docteur +Newman donnait, toutes les semaines, du haut de la chaire de +Sainte-Marie. Ces admirables discours étaient suivis par tous +ceux qui prenaient intérêt à la grande controverse, et ils fournissaient +l’aliment spirituel aussi bien qu’intellectuel qui soutenait +le religieux Oxford dans l’intervalle. Les esprits les plus +profonds, alors même qu’ils n’en goûtaient pas encore entièrement +les doctrines, y trouvaient, au moins, matière à faire des +recherches. Les plus simples et les moins instruits des étudiants +eux-mêmes n’y assistaient jamais sans en emporter quelque leçon +inappréciable de sagesse et de vérité pratiques. Non-seulement +la doctrine, mais le culte anglican aussi trouvait à Sainte-Marie +une vie et une puissance nouvelles. La majesté calme et le +pathétique touchant qu’on savait y répandre lui donnaient presque +le cachet de vraies cérémonies. Je vois encore, à cette heure, +le maintien recueilli des assistants qui annonçait des cœurs pénétrés +jusqu’au fond du sentiment de leur acte religieux ; j’entends +encore, avec ses chutes plaintives et ses pauses saisissantes, +le chant mélodieux qui devenait pour les paroles sacrées un +commentaire admirable, et qui donnait au narré de l’Écriture +l’intérêt le plus haut et la réalité la plus vivante. Telles furent +donc, parmi les influences rassurantes, celles qui préservèrent +Oxford en grande partie d’une fausse direction.</p> + +<p>Mais revenons à notre sujet. Les résultats de cet engouement +pour l’architecture et pour les cérémonies avaient, dans les deux +cas, le même cachet d’excentricité, lorsqu’ils manquaient de +ces puissants correctifs moraux et religieux. Ce qui correspond +proprement à l’art du moyen âge, non moins qu’aux cérémonies +(comme tout le monde l’admettra), c’est le culte catholique +et pas un autre ; aussi les églises bâties, d’après les modèles catholiques, +pour le service protestant, sont de tous les charlatanismes +le plus grotesque, parce que c’est le plus pompeux. Cependant, +vers cette époque, le grand Mouvement d’Oxford, celui +qui était basé sur des principes vraiment solides, et qui était +environné à son centre des réalités les plus sérieuses, devait +se voir accuser faussement de toutes ces applications extravagantes. +Les folies des disciples zélés, mais indiscrets, ne voulurent +pas s’éteindre avec les cierges, ni s’évaporer avec l’encens : +elles aspirèrent à vivre sur le bronze séculaire et la pierre impérissable. +Des autels sans sacrifice, des jubés qui ne cachaient +pas de mystères, des niches de saints, des bas-côtés sans processions, +et des sanctuaires sans la très-sainte Présence donnaient +un corps à ces brillantes illusions et les perpétuaient. +Des piscines ouvertes appelaient, mais en vain, les restes des +éléments, casuel ordinaire du clerc. On construisait des bénitiers +qui devenaient le réceptacle de la poussière et des toiles +d’araignée ; des anges sculptés se trouvaient logés dans des demeures +surprises de les voir ; et des démons à face hideuse s’échappaient, +comme en fuyant, des porches du temple, tandis +que, pour une raison contraire, ils auraient bien pu continuer à +y habiter en toute sécurité.</p> + +<p>Nous devons toutefois ajouter, en bonne justice, que les +essais de Catholicisme se faisaient aussi dans une sphère plus +haute. A la même époque, plusieurs établissements religieux +poursuivaient leur marche avec succès, au profit de chacun de +leurs membres en particulier, comme de la communauté en général ; +et cela, malgré tous les désavantages effrayants du système +protestant. Parmi ces maisons se faisait remarquer, au premier +rang, sous tous les rapports, le collége fondé par le docteur +Newman à Littlemoor<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, près d’Oxford. Si je ne me trompe, +feu le R. P. Dominique, autorité de poids en ces matières, a +dit, à cette époque, dans le <i lang="en" xml:lang="en">Tablet</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, que cette institution lui +rappelait les monastères catholiques de la plus rigoureuse observance. +Il m’a été donné plusieurs fois de passer quelques jours +dans cette aimable retraite avec le docteur Newman, et, j’aime +à le proclamer, celui qui se rappelle le sentiment de calme religieux +que l’âme y éprouvait ; la bibliothèque avec son vrai parfum +d’ouvrages théologiques ; les lecteurs studieux qu’on voyait +dans cette salle, chacun assis à une table séparée avec son in-folio ; +le silence de ce lieu, rendu sensible par le mouvement +monotone de la pendule placée sur la cheminée ; celui encore +qui a toujours partagé le repas frugal et silencieux de la communauté, +dans un réfectoire bien pauvre, ou qui a assisté aux Heures +dans la sombre petite chapelle, remarquable par son grand rideau +rouge, son crucifix et son air de solitude impénétrable ; — celui-là, +dis-je, qui a été témoin de ce spectacle, doit reconnaître +forcément qu’il n’y avait pas là de « charlatanisme. » +Disons-le, c’était l’ascétisme du désert qui conduit au Christ. +Et qu’un établissement si remarquable à tous les points de vue, +si magistral dans sa conception, si habilement dirigé, si dépourvu, +selon toutes les apparences, de tout ce qui pouvait faire +naître le désir d’un changement ou l’espoir d’une amélioration ; +qu’un tel établissement pût tomber tout à coup, sans pression +extérieure et sans décadence intérieure, c’était là peut-être la +preuve la plus évidente pour ses hôtes qu’ils n’avaient pas de +« cité permanente »<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a> hors de l’Église de Dieu.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> C’est dans cette maison de retraite que le père Newman a fait son abjuration +avec deux de ses disciples, le 9 octobre 1848.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Journal anglais catholique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Héb. XIII, 14.</p> +</div> +<p>Cependant l’état florissant et la régularité habituelle des établissements +de ce genre ne devaient être ni une garantie ni +une sauvegarde contre les accidents qui, comme le canon d’alarme, +servaient à réveiller les plus calmes de leur sommeil, et +à indiquer que quelque chose de désastreux ou de triste se passait +dans le lointain. Chaque maison religieuse a besoin d’une +certaine classe de personnes, qu’il était singulièrement difficile +de gouverner dans l’état de choses que je décris, je veux parler +des frères lais. On ne pouvait attendre de ces braves garçons +qu’ils se tirassent d’affaire avec le même bonheur que leurs supérieurs +en âge et en mérite ; et parfois ils devaient rabaisser le +caractère de l’institution la plus florissante, mettre sa stabilité +en péril par un simple acte de gaucherie, résultat naturel de +leur fausse position. L’histoire suivante, qui se rapporte à ce sujet, +est un fait littéralement vrai. Dans un certain établissement +qui affectait la vie religieuse, c’était la coutume des supérieurs +d’admettre à leur table les jeunes gens qui les servaient comme +des espèces de « frères lais » ; et, je vous l’assure, ce n’était +pas sans un acte de mortification de part et d’autre. Un jour +frère Isaac (c’est le nom que nous donnerons à notre héros) +chercha très-naturellement à échapper à la cage dans laquelle +on le retenait, avec les plus pures intentions sans doute, mais +avec une prudence contestable ; il voulut se marier avec une +personne qui demeurait de l’autre côté de la rue. L’objet de ses +affections se trouvant appartenir à un rang de la société un peu +plus élevé que le sien, il devint nécessaire pour lui de rassembler +et de montrer, à son plus grand avantage, toutes les preuves +qui pouvaient établir qu’il était « un <i>gentleman</i> ». Or, parmi +les nombreuses recommandations qu’il produisit en sa faveur +se trouvait celle-ci, que « dans la famille au sein de laquelle il +avait le bonheur de résider, ce jeune homme vivait dans les rapports +les plus intimes avec les personnes de la maison, et qu’il +avait l’habitude d’être un de leurs convives au dîner ».</p> + +<p>Il y avait encore une autre forme d’illusion innocente, dont +quelques esprits étaient préoccupés, et qui dépassait toutes les +autres dans son absurdité presque incroyable. Il vous faut donc +savoir, mes amis, que l’idée de conversion à l’Église Catholique, +que plusieurs personnes encourageaient à cette époque, était, non +pas celle d’une soumission partielle à son autorité, mais bien +celle d’une union entre l’Église Catholique et l’Établissement, +ce qu’on appelait alors, les « Églises d’Angleterre et de Rome ». +Ce plan, s’il eût été exécutable, avait sans doute plusieurs avantages +sur celui des conversions séparées : il faisait moins de violence +à tous les sentiments nationaux, sociaux, domestiques, ou +personnels ; il nous promettait la conversion en masse de l’Angleterre, +au lieu de sa conversion en détail. Vous me direz, peut-être, +que parmi d’autres avantages, ce plan nous aurait permis, +à nous ecclésiastiques, de garder nos bénéfices. Je crois toutefois +que ce point particulier en sa faveur n’eût rien ajouté auprès +d’aucun de nous à ce qu’il offrait par lui-même d’attrayant.</p> + +<p>Je vous présente ce projet sous son côté le plus beau, parce +que je suis obligé de vous avouer qu’il avait conquis un corps +respectable de partisans. Au reste, si vous étiez trop disposés +à le critiquer, il faut que vous sachiez une chose qui rectifiera +vos idées à cet égard, et qui vous empêchera de lancer toute la +bordée de votre vertueuse indignation contre les pauvres Puséistes. +Le fait donc est que ce grand et intéressant dessein trouva +une certaine faveur auprès d’excellents catholiques. Il en eut +un, cependant, qui, malgré sa profonde sollicitude pour ramener +au bercail les chercheurs d’Oxford, ne voulut jamais l’encourager, +ne fût-ce que pour une heure ; je veux parler du docteur +Wiseman, qui désapprouva, dès le principe, toute idée +d’unité catholique basée sur un pacte entre l’Église et l’Établissement. +C’était toutefois une manière de voir qui, en tant qu’elle +n’impliquait pas le sacrifice d’une doctrine ou d’un principe fondamental, +pouvait être embrassée par tout catholique, et que +quelques catholiques éminents, en effet, étaient disposés, pour +un certain temps, à regarder avec faveur, ou, au moins, avec +indulgence. Aussi, lorsque, d’après la tournure que ce projet prit +dans la pratique, je l’appelle absurde, je désire que l’on comprenne +que je ne fais pas allusion à l’idée elle-même, mais à quelques-unes +des conséquences que renfermait le plan lui-même.</p> + +<p>Or, d’une manière ou d’une autre, il nous arriva de ne pas +songer, chose merveilleuse ! que, pour le succès de tout projet +d’union, le consentement des deux parties est nécessaire. +Comme l’Irlandais dans ses plans de mariage, nous avions « notre +propre consentement » dans l’affaire : mais nous oubliions qu’il +y en avait un autre à demander. Tout était pour le mieux… +d’un seul côté. Non-seulement les termes d’union étaient rédigés, +mais ils étaient déjà acceptés (en imagination) ; et l’on se +représentait l’Angleterre, en idéal, comme une dépendance volontaire +et florissante de l’Église ! Nous n’avions pas à élever des +cathédrales, car elles étaient sous la main, et elles comptaient +au rang des plus riches et des plus belles ; sous leurs voûtes, +le culte catholique devait se trouver dans son lieu naturel. Les +abbayes en ruine pourraient être facilement restaurées et devenir +l’instrument de la charité envers les pauvres ; elles seraient +(comme on l’a dit spirituellement) des « <i lang="en" xml:lang="en">workhouses</i> d’union » +d’une nouvelle espèce. La réforme du personnel de l’Établissement +présentait une difficulté plus grande, mais non +insurmontable, pourtant. Les chapitres aussi reprendraient naturellement +leur forme normale de sociétés ou de colléges religieux ; +et personne ne pouvait positivement prédire quel ne serait +pas l’effet moral d’une mitre, d’une crosse et d’une chape, +même sur l’archevêque de Cantorbéry. La grande difficulté, +toutefois, était bien moins avec les dignitaires qu’avec leurs femmes. +Mais si les bons sentiments de ces dames ne les amenaient +pas à désirer une séparation de biens, l’obstacle pourrait être +levé, en suspendant pour un temps la loi du célibat ecclésiastique. +Tout cela, il faut l’avouer, était un château en Espagne +bâti sur une échelle gigantesque ; et je sens, tout en vous faisant +cette description, combien il est impossible pour moi de vous +persuader que je ne plaisante point. Mais je vous l’assure, sans +la moindre équivoque, une bonne partie de ce que je viens de +vous dire a été proposé sérieusement ; et ce qui, dans mon discours, +a été naturellement ridiculisé charge fort peu le tableau +de l’Église Utopique, que plus d’un fut tenté de réaliser dans +l’ardeur de son jeune zèle.</p> + +<p>Maintenant, mes amis, je vous ai mis en état, je l’espère, de +goûter mon premier extrait de « Perte et Gain », livre qui, +sans une certaine connaissance des temps auxquels il se rapporte, +doit être absolument incompréhensible. Je n’ai pas besoin +de vous dire que « Perte et Gain », quoique encore sans nom +d’auteur<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, a été publiquement reconnu, comme étant son +œuvre, par le docteur Newman, qui a ainsi justifié le jugement +qui fit prononcer, tout de suite, à ceux qui connaissaient personnellement +l’écrivain, que ce livre, d’après ses caractères intrinsèques, +devait sortir de sa plume. Car dans cette peinture magistrale +des personnages, dans ces esquisses si vraies de la nature +humaine, dans cette plaisanterie élégante et enjouée, dans +cette pureté si bien sentie de pensée et d’expression, dans cette +modestie de l’auteur à passer sous silence la part qu’il a prise +aux événements qu’il raconte, dans ce savoir et cette puissance +d’argumentation ; de plus, ajouterai-je, dans cette bonté exubérante +du cœur et dans cette charité de jugement qui distinguent +cet ouvrage, ils ne tardèrent pas à reconnaître l’esprit qui naguère +avait brillé d’un si vif éclat du haut de la chaire de Sainte-Marie, +et la voix qui, dans le réfectoire d’Oriel, ravisait ses +auditeurs, tenant, par mille charmes, dans une captivité volontaire +de confiance et d’amitié, tout ce qu’Oxford renfermait +d’hommes d’élite.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Perte et Gain</i>, en effet, est sans nom d’auteur dans les trois éditions anglaises ; +mais le R. P. Newman a eu l’extrême bonté de nous permettre de placer +son nom en tête de notre traduction.</p> +</div> +<p>Je vous exposais, il n’y a qu’un instant, mes amis, les résultats +produits par le « Mouvement d’Oxford » sur quelques-uns +de ses disciples les moins sagaces et les moins prudents ; je vous +prie de vous rappeler ce que je vous ai dit là-dessus et de me +permettre, en même temps, de vous faire assister à la conversation +suivante, qui a lieu entre deux jeunes gens et deux demoiselles, +qui s’étaient laissé prendre à ce qu’on appelle communément +« le Puséisme », par le côté le plus stérile et le moins +estimable. Et ici, laissez-moi vous dire, une fois pour toutes, +que j’emploie ce mot « Puséisme », simplement pour ma commodité, +et non parce que je l’aime. Car, d’abord, il est irrespectueux +à l’égard d’un excellent homme, qui n’a jamais désiré ni +mérité d’être regardé comme le fondateur de l’école de religion +que ce mot désigne ; et, en second lieu, il proclame une injustice +vis-à-vis d’une grande et sainte œuvre, accomplie +en dehors de l’Église, en la représentant, ce qu’elle ne fut jamais +de la part de la généralité de ses chefs, comme une simple +entreprise calculée d’avance et faite avec un esprit de sectaire.</p> + +<p>La scène se passe à Oxford, un jour de fête, entre 10 et 11 +heures du matin. Les deux jeunes gens, White et Willis, ont +déjeuné chez un de leurs amis, et, trouvant sur leur chemin +une église ouverte, ils y entrent.</p> + +<p>— Ici M. le chanoine Oakeley cite le passage qui commence +par ces mots : <i>Une vieille femme nettoyait les bancs…</i> Jusqu’à +ceux-ci : <i>carmélites de la réforme de sainte Thérèse</i>. V. p. 56. — Puis +il continue :</p> + +<p>L’auteur nous a dit que ces demoiselles « ne se connaissaient +pas elles-mêmes » ; et peut-être quelques-uns d’entre vous suspectent +déjà que l’intérêt de ces jeunes personnes, sans qu’elles +s’en doutassent, ne se rapportait pas à un objet purement ecclésiastique. +Supposant que tel soit le cas, ce que je me garderai +bien d’affirmer, on était alors, évidemment, arrivé à un point où +cet intérêt devait prendre un caractère d’inquiétude et même +de tristesse. Et c’est là sans doute la raison qui fait dire à notre +auteur que, tandis que la conversation s’était jusque là tenue +sur la limite de la plaisanterie et du sérieux, elle prit en ce moment +« un ton plus réfléchi et plus doux ».</p> + +<p>— M. le chanoine Oakeley continue la citation ci-dessus et +la poursuit jusqu’à ces mots : « <i>tant de choses étranges, +extravagantes arrivent à mes oreilles !</i> — Il ajoute ensuite :</p> + +<p>On doit reconnaître qu’au moins dans cet exemple, les deux +demoiselles avaient quelque chose à dire en leur faveur. Mais +un des plus malheureux effets du « Mouvement », lorsqu’il était +mal compris des personnes ignorantes, c’était de soulever la +jeunesse contre les pères et les mères, ainsi que contre les « pasteurs +et les maîtres spirituels ». Aussi le but de notre auteur, +dans ce brillant passage, est sans doute de nous montrer que le +bien ne saurait venir que des personnes qui cherchent la lumière +au milieu de leurs perplexités d’esprit, tout en accomplissant +leur devoir, avec humilité et patience, dans « l’état de vie +où il a plu à Dieu de les placer ». Ne soyons donc pas surpris +que ni White ni miss Bolton ne deviennent pas catholiques +dans la suite de l’histoire. Au contraire, nous les voyons reparaître, +au chapitre 2 de la III<sup>e</sup> partie, comme mari et femme, +dans une position opulente et avec des vues modifiées. Willis, +le moins loquace des deux amis, se fait catholique d’une manière +abrupte et peu satisfaisante, mais il finit par devenir Passionniste. +Quant à miss Charlotte, la plus jeune des sœurs, +elle quitte la scène, sans même qu’on fasse allusion à son +avenir.</p> + +<p>Notre auteur n’est rien moins que sévère, relativement à son +ancienne communion. Dans les personnes de Campbell et de +Carlton, il montre les principes de l’Église d’Angleterre sous leur +jour le plus favorable. Dans une sphère moins élevée, M. et +madame Reding (leur fille Marie appartient à une classe plus +haute), et même notre amie madame Bolton nous reproduisent +avec honneur les effets de leur éducation. Tous ces personnages +déploient plus ou moins les vertus calmes de famille, unies à +un sentiment très-réel et très-pratique de la religion, ces vertus +qui sont un résultat assez ordinaire de l’enseignement de l’Église +Anglicane. Mais le caractère éminent du récit est celui de +son héros, de Charles Reding. Franc, pur d’intention et plein de +confiance, ce jeune homme passe du sein d’une famille chérie et +de la solitude de sa paisible demeure, dans le tourbillon d’Oxford, +à l’époque où le grand « Mouvement Religieux » est à son +apogée. Il entre à l’Université avec un esprit candide, pensant +bien de toute autorité constituée et prêt à recevoir l’instruction +de toute main. Bientôt il trouve qu’au lieu de cette vérité unique +qu’il est disposé à recevoir, il a à choisir entre une foule d’opinions, +toutes soutenues avec une égale assurance, sans qu’aucune +puisse produire une sanction de quelque valeur. Il trouve +que les oracles de l’Université, lorsqu’on les interroge sur les +points principaux de leur enseignement, ne peuvent donner que +des réponses douteuses et renvoyer l’étudiant investigateur au +jugement privé, dont celui-ci cherche précisément à secouer le +fardeau. C’est ainsi que du rôle de disciple, qui est naturel à son +âge et à son caractère, Charles Reding est investi brusquement +de celui de juge, malgré ses répugnances et son inhabileté. Cependant, +quoique très-circonspect dans ses démarches et très-consciencieux +dans sa conduite, il se trouve tout à coup l’objet +d’un espionnage et la victime d’un soupçon. Ses plus innocentes +remarques sont recueillies à son préjudice, et les explications qu’il +en donne ne servent qu’à le jeter davantage dans le discrédit. Sans +qu’il le sache, on lui fait la réputation d’un « homme de parti » ; +ses espérances sont brisées et son arrêt scellé. Tourmenté, mal +compris, et « jeté hors de la synagogue », il se trouve, sans effort +et presque sans l’avoir voulu, un enfant de la sainte Église, +tel qu’un pauvre orphelin qui, longtemps le jouet des étrangers, +se réveillerait tout à coup dans les bras d’une nouvelle mère. Le +docteur Newman nous dit, et avec vérité, que son récit « ne +repose pas sur un fait ». Charles Reding est un caractère qui, +tout autant que je puis me le rappeler, n’a pas eu son modèle vivant +au temps auquel il se rapporte ; mais, bien certainement, +il représente une classe véritable de caractères, et son histoire, +quoique une fiction, témoigne d’une vérité. Il y a eu, à notre +époque, des conversions qui ont fait voir le bien sortant du mal +d’une manière plus éclatante que celles qui étaient le résultat +naturel de dispositions meilleures. Il y a eu des cas dans lesquels +(si nous considérons la loi ordinaire de la conduite de Dieu), on +ne trouve d’autres préliminaires naturels ni d’autres prédispositions +à une si grande faveur, qu’une intention droite. Il y en a +eu d’autres, peut-être, qui, selon toute apparence, avaient à +peine cette sauvegarde contre une illusion possible. Eh bien, +Dieu a tout ordonné selon sa miséricordieuse Providence ; fortifiant +ce qui était bon, corrigeant ou purifiant ce qui était mauvais +ou erroné ; abandonnant, hélas ! dans un petit nombre de +cas, le péché d’un esprit orgueilleux à son châtiment naturel, et +punissant un changement trop précipité par une apostasie malheureuse. +Le prophète Osée semble parler de ces exemples funestes, +lorsqu’il dit : « Ils ont semé du vent et ils moissonneront +des tempêtes ; il n’y demeurera pas un épi debout ; son grain ne +rendra point de farine, et s’il en rend, les étrangers la mangeront<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Osée, VIII, 7.</p> +</div> +<p>Mais il y avait aussi des cas différents de ceux dont Charles +Reding est un exemple. Il y avait des hommes de dispositions +simples, innocentes, véritables éléments caractéristiques du Catholicisme. +Ces hommes n’avaient ni désir, ni aspiration au delà +de la sphère où la Providence les avait placés, jusqu’à ce que le +terrain sur lequel ils paraissaient se tenir debout vînt à leur +manquer, et qu’ils fussent poussés en avant par le simple instinct +de leur propre conservation. Ils aimaient leurs verts cottages +et leur belle terre natale. Les pays étrangers avec leur esprit +remuant et leur culte étrange n’avaient pas d’attraits pour +eux. Là où ils avaient toujours été, c’est là qu’ils désiraient rester +toujours. A leurs yeux, les joies de l’enfance étaient celles +de l’âge mûr. Mais ce n’est que dans l’Église Catholique que la +réalité de la vie répond aux rêves du jeune âge ; seule, l’Église +peut remplir d’un bonheur plus grand encore ces vides que le +temps fait nécessairement dans le sanctuaire de nos premières +joies. Avez-vous jamais lu les vers si beaux et si touchants de +Cooper « sur la réception du portrait de sa mère » ? Qui ne comprend +la consolation qu’un homme aussi sensible eût trouvé +dans la contemplation de la sainte Vierge ! Eh bien, il y avait +des âmes tendres, affectueuses et souples, qui aspiraient après +quelque chose de meilleur et de plus durable que ce monde ou +que les espérances d’ici-bas. Or, comment le Protestantisme, +même dans sa forme la meilleure, satisfit-il jamais à ce besoin ? +Par des vues terrestres, moins belles, mais non moins fugitives +que celles qui s’étaient évanouies, ou par des rêves plus beaux +sans doute, mais tout aussi vaporeux. « <i>Mais</i> », nous dit le docteur +Newman, « <i>lorsqu’un homme…</i> » (citation jusqu’à ces paroles : +« <i>comme un disciple à son maître.</i> » V. pag. 169.) — Après +quoi M. le chanoine Oakeley ajoute :</p> + +<p>La première des citations suivantes vous montrera Charles au +sein de sa famille ; la seconde, au milieu de ses perplexités d’Oxford ; +la troisième, dans son état de transition ; la dernière, enfin, +dans son état de quiétude.</p> + +<p>— Ici, premier extrait à partir de ces mots : « <i>Charles était +un fils affectueux…</i> » jusqu’à ceux-ci : « <i>j’aurai de l’énergie +au jour venu.</i> » V. <a href="#p1c12">pag. 85</a>. — M. le chanoine Oakeley +ajoute :</p> + +<p>Le vague soupçon exprimé ici par Charles, que l’espèce de +bonheur qui l’environne ne réponde pas complétement aux besoins +de son être immortel, est admirablement développé dans +la suite de l’histoire. La visite de M. Malcolm, « un ami de la +famille », sert à donner à ce sentiment de crainte une forme +un peu définie ; et ce sentiment se dessine encore mieux dans +quelques conversations touchantes de Charles avec sa sœur Marie. +Bientôt après, le père de Charles meurt, et alors viennent tous +les tristes accessoires d’un deuil de famille. Ainsi sont brisés +pour Charles les liens qui l’attachent à sa maison terrestre. Différents +événements qui lui arrivent à Oxford agissent dans le +même sens. Le principal de ces événements, c’est le soupçon +d’excentricité religieuse auquel il se trouve exposé, et qui bientôt +se termine par un fait décisif, comme l’auteur va nous le +raconter.</p> + +<p>— Extrait, depuis ces mots : « <i>Nous devons dire au lecteur…</i> » +jusqu’à ceux-ci : « <i>bannissement était supportable.</i> » +V. <a href="#p189">p. 189</a>. — M. le chanoine Oakeley ajoute :</p> + +<p>Je ne vous raconterai pas, mes chers auditeurs, les démarches, +qui, au reste, ne sont ni nombreuses ni difficiles, par lesquelles +Charles est amené jusque sur le seuil de l’Église Catholique. +Maintenant, il n’a plus qu’une épreuve à surmonter ; mais +aussi c’est la plus terrible, quoique ce ne soit pas la dernière.</p> + +<p>— Extrait, depuis ces mots : « <i>Charles descendit…</i> » jusqu’à +ceux-ci : « <i>vers Collumpton.</i> » V. <a href="#p273">p. 273</a>. — M. le chanoine +Oakeley continue :</p> + +<p>Charles avait encore un bien rude temps à affronter avant de +se trouver sain et sauf dans le port. Cependant, comme je ne +me propose pas de vous donner une analyse de « Perte et Gain », +ni même une critique de cet ouvrage ; mais comme mon unique +but en vous le citant, c’est d’éclairer le sujet que je traite, je +m’en vais au plus tôt débarrasser notre jeune étudiant de toutes +ses misères.</p> + +<p>— Citation du dernier chap. de la III<sup>e</sup> partie. M. le chanoine +Oakeley termine sa conférence par ces réflexions :</p> + +<p>Ces deux amis sont arrivés à l’Église catholique par des voies +et à des heures différentes. Willis s’y est réuni dès le début de +sa carrière. Sa démarche ne porte pas le cachet d’une délibération +bien mûrie ; on la dirait le fruit de la volonté propre. +Charles, qui est du même âge que le jeune converti, et qui se +trouve dans les mêmes circonstances et dans les mêmes occasions, +use de sa pleine liberté tout le temps de sa préparation. Il +passe au crible de sa raison tout argument qu’il rencontre, et +épuise toutes les alternatives. Puis il se jette dans le sein de +l’Église, non-seulement sans un acte de choix, mais à peine avec +un effort de volonté, tel qu’une grappe mûre qui tomberait d’elle-même +dans les mains de celui qui la cueille. La première pensée +de Charles, comme nous venons de le voir, c’est qu’il a tardé +trop longtemps ; la crainte de Willis, après de sérieuses réflexions, +c’est que, peut-être, il a agi avec trop de précipitation. +Il est certain qu’on peut arriver à faire une bonne action par +une fausse voie ; et des juges différents, tout en se réjouissant +avec Charles et Willis de leurs conversions, jugeront d’une +manière différente la marche respective par laquelle ces jeunes +gens sont arrivés, chacun à sa façon, au Catholicisme. Certaines +personnes disent parfois que la seule faute que commettent les +convertis, c’est de ne pas se convertir plus tôt ; d’autres, au +contraire, après avoir étudié des conversions particulières, les +croient trop précipitées et évidemment trop peu mûries.</p> + +<p>Les paroles que notre auteur met dans la bouche de Willis +peuvent être prises, il me semble, comme exprimant sa pensée +sur cette question : « Tout est bien, dit-il, excepté ce que le +péché rend mauvais. » Une conversion à l’Église est l’acte le +plus grand de la faveur divine sur la terre, à part le don de la +persévérance ; et Dieu accorde cette grâce à qui il veut, de la +manière qu’il lui plaît, au temps qui lui convient. Les uns, il les +appelle à la première heure, d’autres à la onzième. Il peut arriver +que celui qui s’est converti de bonne heure ait été téméraire, +et que celui qui s’est converti tard ait temporisé avec la grâce ; +et s’il en est ainsi, il y a un péché (plus ou moins grand) dans la +conduite, quoique le résultat témoigne de la bénédiction divine. +Mais dans aucun des deux cas, la faute n’a été assez considérable +pour provoquer le retrait de cette grâce divine ; grâce, permettez-moi +de vous le rappeler, qui apporte avec elle, parmi +d’autres priviléges, celui d’obtenir le pardon de tout péché +commis dans la voie même que Dieu avait marquée. Soyons donc +toujours plus disposés, en jugeant les conversions individuelles, +à applaudir au bienfait reçu qu’à critiquer les fautes que l’on +peut avoir commises au moment où Dieu accordait ce bienfait.</p> + +<p>Les mêmes considérations qui nous portent à juger charitablement +des conversions individuelles nous font également apprécier +avec indulgence le grand « Mouvement Religieux » lui-même. +Pour tout catholique qui en ignore l’origine, qui ne sait +pas le caractère et les intentions de ses chefs, ce Mouvement doit +avoir présenté sans doute un spectacle inexplicable et peu satisfaisant. +Il doit être très-difficile de comprendre pourquoi des +hommes qui s’avançaient si loin n’allaient pas plus loin encore. +Et de là il est arrivé que les mêmes personnes auxquelles les +Protestants reprochaient d’être infidèles à leur Église, étaient +accusées, au contraire, par les Catholiques de lui être trop servilement +attachées. Cette anomalie, toutefois, était parfaitement +intelligible pour ceux qui étaient plus rapprochés du théâtre de +l’action. Ils comprenaient que le désir de rendre justice à l’Église +Catholique s’accordait très-bien, jusqu’à un certain point, +avec l’attachement le plus respectueux à la communion qui +<i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i> avait droit à la soumission de ses membres comme +étant celle qui les avait vus naître, qui les avait élevés et qui +avait été pour eux, évidemment, le canal de bien des grâces. +Les chefs et les disciples du Mouvement d’Oxford (ou du moins +ceux à qui je fais directement allusion) désiraient seulement +connaître la volonté de Dieu envers eux ; et ils tâchaient de la +connaître par la seule voie légitime, celle du devoir. Le grand +problème, dont ils acceptaient par anticipation les conséquences, +fut résolu non par eux, mais pour eux ; et lorsque la voix +de Dieu parla à leurs cœurs de manière à ne pas s’y méprendre, +ils se levèrent et ils obéirent. Qu’ils lui aient obéi lorsqu’ils l’ont +fait, c’est une preuve qu’ils étaient prêts à obéir dès le commencement. +Les conversions, donc, viennent nous donner le +véritable commentaire et l’interprétation du Mouvement. « C’est +à leurs fruits que vous les connaîtrez. » Oui, ce n’a pu être que +l’œuvre de Dieu qui a donné à son Église des centaines d’enfants +fidèles et dévoués comme résultat direct de ce Mouvement, et +des milliers comme son résultat indirect. Et cependant <i>il est +probable que nous ne cueillerons de nos jours que les premiers +fruits de cette grande moisson</i>. Je le répète, les conversions, +si nombreuses et si multiformes, si indépendantes dans +leur origine et si semblables dans leur résultat ; les conversions +impliquant l’assujettissement de tant de puissantes intelligences, +la soumission de tant de volontés opiniâtres, le sacrifice de tant +de rapports aimés, l’immolation de tant d’attachements terrestres : +voilà, mes amis, ce qui explique la crise religieuse d’où +elles sont sorties ; comme, aussi, elles sont expliquées, à leur +tour, par cette crise elle-même. L’importance du Mouvement +nous est une garantie que nous pouvons compter sur ces conversions ; +le nombre et la valeur des conversions nous sont des +preuves manifestes de la profonde réalité du Mouvement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="notes">NOTES.</h2> + + +<p class="h3" id="note-a">A</p> + +<p>« Les Universités et les colléges d’Angleterre sont des institutions +tout à fait distinctes. Nécessité donc de se dépouiller tout +d’abord de l’idée que réveille naturellement chez nous l’Université +telle que nous l’avons en France.</p> + +<p>» L’origine des Universités anglaises est de date fort reculée. +Elles furent dans le principe instituées pour l’enseignement de +tous, sans distinction de classes. L’origine des colléges est bien +différente. Ces établissements sont dus à des fondateurs qui les +ont dotés de propriétés foncières, dont la possession et la transmission +se font en vertu de chartres de corporation, données à +ces établissements. Mais les fondateurs les ont institués avec une +destination déterminée, ou abandonnée au choix de celui qui +était appelé à les diriger. Dans ces colléges, les étudiants se préparaient +à recevoir plus tard le haut enseignement des Universités. +Mais on vit ces derniers établissements être à peu près +abandonnés, et les colléges recevoir presque exclusivement le +soin d’instruire la jeunesse. Sous Henri VIII, il fut décidé que +pour être admis dans les Universités, il fallait avoir d’abord été +reçu dans l’un des colléges établis près d’elles. Or, les colléges +étant des institutions privées, où une certaine classe, un certain +nombre de personnes pouvaient seules être admises, les Universités +elles-mêmes, d’institutions publiques, devinrent des institutions +privilégiées.</p> + +<p>» On vit plus tard, sous la reine Elisabeth, le grand sénéchal +de l’Université d’Oxford décréter qu’il faudrait, pour être admis +dans les colléges, jurer les trente-neuf Articles qui constituent +les dogmes du culte anglican. Le bienfait de l’instruction était +déjà devenu le privilége des nobles et des riches ; il devint +alors celui d’une secte, et cet état de choses s’est continué +jusqu’à nos jours.</p> + +<p>» Les Universités ont conservé leurs professeurs titulaires qui +jouissent d’énormes revenus ; mais ces messieurs, laissant aux +colléges le soin de faire le cours, possèdent à peu près des sinécures. +Ce sont aujourd’hui les colléges qui enseignent ; les Universités +constatent seulement la science, en faisant subir les examens +et conférant les différents grades. Ces établissements sont +tout à fait indépendants du gouvernement, qui n’exerce pas +même sur eux un droit de surveillance.</p> + +<p>» L’Université de Londres, fondée il y a peu d’années, est établie +sur des bases plus libérales. Elle diffère de celles d’Oxford +et de Cambridge, en ce qu’elle n’est pas exclusivement anglicane : +elle est ouverte à toutes les croyances.</p> + +<p>» L’Université fondée à Dublin par Elisabeth, quoique basée +sur les principes protestants des Universités d’Oxford et de Cambridge, +est cependant moins intolérante que celles-ci, car elle +admet les étudiants catholiques aussi bien que les dissidents à +venir recevoir l’instruction chez elle. Mais on s’imagine aisément +avec quelle répugnance des parents catholiques, en Irlande surtout, +se décident à confier l’éducation de leurs enfants à des +maîtres anglicans. Les Catholiques peuvent non-seulement y recevoir +l’instruction, mais ils sont autorisés à habiter l’Université, +et à y prendre des grades. Toutefois, ils ne peuvent devenir ni +<i lang="en" xml:lang="en">fellows</i> ni <i lang="en" xml:lang="en">scholars</i>.</p> + +<p>» A Cambridge, les Catholiques peuvent habiter les colléges et +suivre les cours, mais on ne leur donne pas de grades. A Oxford, +l’intolérance est absolue : les Catholiques ne peuvent ni y être +instruits, ni y habiter.</p> + +<p>» Voilà les trois systèmes aujourd’hui en vigueur dans les +Universités anglaises. Il serait difficile de donner une explication +satisfaisante et raisonnable de ces différences. On ne comprend +pas que la présence des Catholiques Romains puisse être +dangereuse à Oxford, tandis qu’elle ne l’est pas à Cambridge ; et +comment on leur donne plus de liberté à Dublin qu’en Angleterre, +lorsque, vu leur nombre et leur influence en Irlande, on +devrait se méfier d’eux bien davantage qu’à Cambridge ou à +Oxford. » <i>Du Mouvement Religieux en Angleterre</i>, par J. +<span class="sc">Gondon</span>.</p> + +<p class="ugap"><i>N. B.</i> Depuis que M. Jules Gondon a écrit ces lignes, deux +grands faits se sont accomplis : ils méritent d’être indiqués.</p> + +<p class="ugap">1<sup>o</sup> Après bien des efforts, dignes de succès, l’Irlande a enfin +son Université Catholique, à Dublin même. L’inauguration de +cet établissement a eu lieu au mois de novembre de l’année 1854. +C’est grâce à l’énergie des évêques du pays et à la générosité +des braves Irlandais que cette magnifique institution a pu être +fondée. Jusqu’à présent, toutefois, l’Université n’est pas complète, +puisqu’elle n’a que trois pédagogies ; mais encore un peu +de temps, et elle embrassera toutes les branches des sciences +humaines.</p> + +<p>Dans la création d’une Université catholique en Irlande, nous +ne pouvons nous empêcher de reconnaître la main divine ; mais +où le fait providentiel nous frappe surtout, c’est dans le choix +de la personne à qui a été confiée une œuvre si colossale. Qui, +en effet, mieux que le révérend père Newman, pouvait connaître +les besoins si étendus d’une institution semblable ? qui, mieux +que lui, pouvait donner la vie à cet immense corps après l’avoir +créé ? Quel autre eût possédé, au même degré, cet ascendant +du génie et de la vertu qui inspire la confiance, attire le talent, +féconde les œuvres, leur assure le succès, la gloire, une stabilité +pour des siècles ? Que d’événements, enfin, n’ont pas dû s’accomplir, +pour que le savant et pieux ex-<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i> d’Oriel devînt le +<i>premier</i> Recteur d’une Université <i>Catholique</i> en <i>Irlande</i> ? A +l’époque de la conversion de son illustre ami, le docteur Pusey +écrivit ces lignes dans une lettre devenue célèbre : « Et y avait +là (dans le docteur Newman) un homme destiné à être un +<i>grand instrument de Dieu</i>, propre par toutes ses qualités à +réaliser de <i>grandes</i> choses… Il nous a quittés sans se douter +de sa valeur. Il me semble qu’il a été transplanté dans une +autre partie du vignoble où toute l’énergie de son puissant +esprit pourra être employée, tandis qu’elle ne l’était pas chez +nous. » C’est maintenant surtout que ces belles paroles se réalisent. — Qu’on +nous permette de le dire, en passant : après tout +ce qui a eu lieu depuis dix ans en Angleterre, la conduite du +docteur Pusey reste une énigme mystérieuse ; ses anciens amis +eux-mêmes ne savent comment expliquer la position que garde +le savant professeur. Puisse-t-il, enfin, voir la lumière !</p> + +<p>Quel est l’avenir réservé à l’Université Catholique de Dublin ? +Le révérend père Newman va lui-même répondre : « Je vous +félicite, messieurs, de la noble entreprise que vous avez si heureusement +commencée. Pour moi, qui ne l’ai connue qu’après +son autorisation par le Saint-Siége, je n’ai jamais, un seul instant, +douté de son succès, parce qu’elle nous vient de Rome. Je ne +vivrai peut-être pas assez pour être témoin de ses résultats ; +mais cet avenir n’altère en rien ma confiance ; car je sais que +dans une œuvre aussi importante que la vôtre, l’exécution est laborieuse, +et que plus les bienfaits sont grands, plus grandes sont +les difficultés. » (Discours d’inauguration, 14 nov. 1854).</p> + +<p>Les espérances du R. P. Newman paraissent devoir se réaliser +plus vite qu’on ne l’avait pensé. La première année scolaire, +qui vient de finir, a eu un succès qu’on n’osait pas attendre ; +outre les Irlandais, l’Université Catholique a vu dans son sein +des Anglais, des Écossais et des Français. Toutes les classes de +la société y ont été représentées, depuis la pairie jusqu’aux +humbles <i lang="en" xml:lang="en">scholars</i>. Nous faisons les vœux les plus ardents pour +que cette grande œuvre atteigne le but que se sont proposé les +bons évêques d’Irlande en la créant. Nous lui souhaitons les succès +de la nouvelle Université de Louvain, qui continue avec tant +d’éclat la gloire de sa devancière. — Quand le clergé, en France, +<i>aura-t-il son Université catholique</i> ?</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le Parlement a aboli, cette année (1856), les serments qui +fermaient aux Catholiques les portes de l’Université d’Oxford. A +la première vue, cet acte semble consacrer une grande liberté +de plus ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, dans le <i>fait</i>, l’accès de +l’<i lang="la" xml:lang="la">Alma Mater</i> sera interdit comme auparavant à tout vrai Catholique. +Car l’acte du Parlement ne changera rien à l’enseignement, +aux pratiques et aux usages traditionnels des colléges +académiques : l’atmosphère restera la même, elle sera anglicane. +On peut juger de ce qui aura lieu à Oxford par ce qui se +passe à Cambridge. Ici, en effet, tous les jeunes Catholiques qui +désirent suivre les cours de l’Université sont absolument soumis +aux mêmes règlements que les Protestants : ils doivent assister +aux mêmes exercices religieux, entendre prêcher constamment +une doctrine hérétique, faire depuis le matin jusqu’au soir des +actes contraires à leur croyance.</p> + +<p>Quel est, après cela, le Catholique, digne de ce nom, qui oserait +envoyer son fils à l’Université d’Oxford ? Recevoir l’enseignement, +à de pareilles conditions, n’est-ce pas apostasier ?</p> + +<p>Au reste, bien des personnes ont une fausse idée des écoles +mixtes du Royaume-Uni. On croit généralement, que parce +qu’une école ouvre ses portes à tout le monde sans exception, +l’enseignement religieux qui y est donné est tel qu’il puisse s’accommoder +à toutes les croyances ; cela est une erreur. Pratiquement, +chaque école a ses principes religieux qu’elle tâche +d’inculquer à son auditoire. Si l’école mixte est créée par l’État, +elle est tout à fait anglicane ; si elle appartient aux Wesleyens, +elle enseigne le Méthodisme ; si elle doit sa fondation aux Anabaptistes, +elle prêche les doctrines des Anabaptistes, et ainsi +de toutes les autres.</p> + +<p>C’est ne pas connaître l’esprit des sectaires, c’est surtout ne +pas connaître le caractère anglais, que de supposer qu’il puisse +en être autrement. L’Université de Londres, créée seulement +depuis quelques années, semble faire exception : là, l’enseignement +religieux est purement négatif. Mais pour bien apprécier +cet état de choses, il faut tenir compte de deux observations qui +diminuent infiniment l’importance que quelques hommes, à un +point de vue très-dangereux, voudraient attribuer à l’existence +de cette Université.</p> + +<p>La première de ces observations est relative aux colléges annexés. +Ces colléges, en effet, ont le droit d’élever chez eux les +jeunes gens qui vont plus tard se présenter à Londres pour +prendre leurs grades. Ils peuvent donc donner l’enseignement +religieux qui leur convient, sans que l’Université ait rien à y +voir. Le magnifique collége catholique d’Oscott est dans ce cas.</p> + +<p>La seconde observation est relative à l’Université de Londres +elle-même. L’enseignement religieux de cette université est purement +négatif, c’est vrai ; mais c’est aussi un fait de notoriété +publique, que les Protestants, qui ont une croyance définie, ne +permettent pas à leurs enfants d’aller suivre des cours dont les +professeurs peuvent impunément enseigner des doctrines antichrétiennes. +Ces cours ne sont fréquentés que par des jeunes +gens dont les parents vivent dans une complète indifférence en +matière de religion.</p> + + +<p class="h3" id="note-b">B</p> + +<p>« A Oxford, ce qu’il y a de plus rare, C’est un bâtiment qui ne +soit pas historique. Toutes ces longues murailles entrecoupées +de tourelles, ces toits surmontés de dômes, ces porches en ogives, +ce sont des rois et des reines, des cardinaux, des ministres +ou des princes qui les ont bâtis : on dirait que les simples +bourgeois ont été bannis lors de la construction de la ville savante. +Le voyageur est comme étourdi des grands noms que lui +redit son guide, en le promenant à travers tous les magnifiques +colléges. A celui de <i>Sainte-Madeleine</i> (car la protestante Université +d’Oxford a conservé toutes les anciennes dénominations +catholiques de colléges de <i>Tous saints</i>, de <i>Toutes âmes</i> ; de <i lang="la" xml:lang="la">Corpus +Christi</i>, etc., etc.), on vous montre le tombeau du fondateur +Waynflete, chancelier du malheureux Henri VI. Au <i lang="en" xml:lang="en">Queen’s +college</i>, on vous cite Robert d’Eglesfield, confesseur de la reine +Philippa d’Espagne, femme d’Édouard III. A <i lang="en" xml:lang="en">University college</i>, +c’est Alfred, roi troubadour et guerrier, qui le premier +rassembla dans ce lieu quelques enfants de la harpe et de la +science.</p> + +<p>» Plus loin, à <i lang="en" xml:lang="en">Oriel college</i>, vous entendez le nom d’Edward +II. <i lang="en" xml:lang="en">Balliol college</i> redit celui de son fondateur, Jean Balliol, +père de Balliol, roi d’Écosse.</p> + +<p>» Puis vous entendez citer les patrons, les saints de la réformation +protestante, le chaste Henri VII, la vierge-reine Elisabeth +et le cardinal Wolsey.</p> + +<p>» Dans ces vastes et nobles colléges, les chapelles attirent toujours +l’attention des voyageurs ; c’est la partie la plus soignée. +Pas une pierre ne manque à leurs voûtes, pas une feuille à leurs +corniches ; les statues mêmes de ces saints que l’on n’y vénère +plus sont réparées avec un soin extrême. Nous avons remarqué +des têtes nouvelles remises sur les corps de sainte Ursule et de +sainte Brigitte. En vérité, si, comme je le crois, le Catholicisme +rentre un jour dans ses vieilles églises d’Angleterre, il n’aura à +y rapporter que des tabernacles et des confessionnaux…</p> + +<p>» Parmi les édifices sacrés de l’Université, l’église de <i lang="en" xml:lang="en">New +college</i> est ce qu’il y a de plus cité : c’est là que nous avons admiré +de beaux vitraux… On nous a montré dans le sanctuaire +de cette chapelle la crosse de Wikeham, évêque de Winchester. +Ce bâton pastoral est en vermeil et orné de pierres précieuses incrustées, +et a sept pieds de haut ; il porte dans sa partie recourbée +la figure du saint fondateur du collége. Il me semble que +cette crosse doit faire un singulier effet entre les mains d’un +évêque protestant.</p> + +<p>» A <i lang="en" xml:lang="en">Jesus college</i>, on fait voir aux visiteurs une montre qui +a appartenu à Charles I<sup>er</sup>. Qui n’aurait cru autrefois que la montre +d’un roi ne devait lui indiquer que des heures heureuses !… +Et cependant cette montre lui a fait voir le 29 janvier 1648, sa +dernière heure, celle de son exécution !</p> + +<p>» Ce collége a conservé aussi un énorme étrier qui servait jadis +à Elisabeth, et un bol en vermeil qui contient dix gallons et +pèse 278 onces…</p> + +<p>» Dans différents endroits nous avons vu de ces vases énormes +où les Anglais aiment à faire brûler le punch pour leurs grands +jours de fête et de réjouissance.</p> + +<p>» Au musée Ashmoléen (<i lang="en" xml:lang="en">the Ashmolean museum</i>) fondé par +Elias Ashmole, et bâti par sir Christopher Wren, il y a une foule +de choses curieuses que bien des gens appellent vieilleries, entre +autres :</p> + +<p>» Un amulette, jadis porté par Alfred le Grand ; d’un côté est +la figure de saint Cuthbert, et de l’autre une fleur grossièrement +taillée. Les ornements sont d’or, et sur une plaque on lit en lettres +saxonnes : « <i>Alfred m’a fait faire.</i> »</p> + +<p>» L’épée offerte par Léon X à Henri VIII !… Le livre qui explique +toutes ces curiosités dit que ce qu’il y a de plus curieux +dans cette épée, c’est la poignée qui est de cristal et d’argent. +Ce qui nous a semblé le plus curieux, à nous, c’est de voir cette +épée donnée au défenseur de la foi par les mains d’un pape, +précieusement conservée par le prince apostat !</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>» Le collége de <i>la Trinité</i> possède un magnifique calice en +vermeil, jadis de l’abbaye de Saint-Alban…</p> + +<p>» Le collége de <i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church</i> déploie une belle façade de plus +de quatre cents pieds ; la porte principale, flanquée de quatre tourelles, +est surmontée d’une haute tour terminée en dôme. C’est +au fameux Christopher Wren que l’on doit la régularité et la majesté +de ce monument. La grande salle ou le réfectoire, l’escalier, +le vestibule, sa voûte surtout, sont très-remarquables.</p> + +<p>» Le réfectoire a 115 pieds de long, 40 de large et 50 de haut. +Comme l’honneur de recevoir les rois d’Angleterre appartient à +<i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church college</i>, cette vaste salle a bien des fois reçu des +convives couronnés : Henri VIII, en 1533 ; la reine-vierge, en +1566 ; Jacques I<sup>er</sup> le bel esprit, en 1591, et, plus tard, son infortuné +fils.</p> + +<p>» En 1814, on vit sous ces nobles voûtes une bien illustre assemblée : +George IV, alors prince régent ; Alexandre, empereur +de toutes les Russies ; François, empereur d’Allemagne et roi +des Romains ; Guillaume, roi de Prusse ; le feu duc d’York, la +grande duchesse d’Oldenbourg… Oxford se souvient avec fierté +de cette visite, de cet hommage rendu aux muses par des empereurs +et des rois qui s’honorèrent de recevoir des diplômes de +membres de son Université…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>» Dans la chapelle de <i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church college</i>, on montre la +châsse de sainte Frideswide ; elle est surmontée d’un dais de +pierre à petits pinacles gothiques d’un travail précieux…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>» Les dix-neuf colléges réunis de l’Université, et les cinq +halls comptent près de cinq mille étudiants…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>» Dans cette Angleterre, que certaines gens nous citent sans +cesse comme la terre classique de la liberté, les étudiants des +Universités ne sont pas indistinctement confondus. Nous avons +vu dans les réfectoires des places privilégiées pour les jeunes +nobles (<i lang="en" xml:lang="en">sons of noblemen</i>). Le fils d’un noble, d’un homme titré +a deux habits : celui des grands jours est de soie violette damassée, +richement orné de galons d’or ; celui des jours ordinaires +est une toge de soie noire.</p> + +<p>» Après ces fils d’hommes titrés viennent les <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen commoners</i>, +qui ont deux toges de soie : l’une unie, et l’autre chargée +de glands de soie noire.</p> + +<p>» Les simples <i lang="en" xml:lang="en">commoners</i> ont la toge en laine et sans manches. +Les nobles ont la toque de velours avec le gland d’or ; les <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>, +en velours, mais avec un gland de soie, et les <i lang="en" xml:lang="en">commoners</i>, +en drap noir avec une touffe de soie…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>» Le premier dignitaire de l’Université est le chancelier ; on +a toujours soin de le choisir dans les hauts rangs de la Société ; +il faut qu’il ait été élevé à Oxford, car on veut que ce +protecteur aime l’Université avec tous les souvenirs de son +jeune âge.</p> + +<p>» Le vice-chancelier, nommé par le chancelier, est tenu à résidence ; +c’est lui qui, de concert avec quatre pro-vice-chanceliers, +surveille tous les colléges et les <i>halls</i>, y maintient la discipline +et l’observance des anciens statuts…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>» La bibliothèque Bodleyenne<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> fondée par sir Thomas Bodley, +est la plus riche et la plus remarquable de toutes les bibliothèques +des différents colléges d’Oxford. Tout membre gradué a +droit d’y venir étudier. On y voit un grand nombre de manuscrits +orientaux : elle compte 430,000 volumes…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> En parcourant cette belle bibliothèque, l’année dernière, nous n’avons pas +été peu surpris de voir parmi les nombreux portraits dont elle est ornée, celui +d’un prêtre catholique en surplis. Notre étonnement a cessé, lorsque nous avons +lu sur le catalogue le nom du personnage que cette toile représente ; c’est le +père Le Courayer, si tristement célèbre. Il doit l’honneur de se trouver dans une +place si étrange à son ouvrage, intitulé : <i>Dissertations sur la validité des ordinations +anglicanes</i>.</p> +</div> +<p>» Je vous ai parlé du chancelier…; mais il faut que je vous +cite encore une autre charge que les temps auraient pu supprimer, +et que l’Université a conservée, celle de barbier ou <i lang="la" xml:lang="la">tonsor</i>. +Le barbier est encore un personnage, les dignitaires lui doivent +les égards de la <i>fraternité</i>, et lui donnent à souper une fois par +an dans les grands appartements. Il ne frise ni ne poudre plus, +il rase rarement ; mais il n’en est pas moins <i>incorporé</i> et immatriculé. » +<i>Lettres sur l’Angleterre</i>, par M. le vicomte <span class="sc">Walsh</span>, +1829. <i>Lettre X</i>.)</p> + + +<p class="h3" id="note-c">C</p> + +<p>Le <i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> (livre de prières) est un recueil qui renferme +les prières du matin et du soir, le service de la Cène, les règles +liturgiques pour le Baptême, la Confirmation et le Mariage, un +catéchisme anglican et les XXXIX Articles. C’est sous Charles II +que l’usage de ce livre, dans sa forme actuelle, fut ordonné par +la Convocation (grand conseil ecclésiastique). Le Parlement l’a +enregistré dans ses actes. Aux yeux des Anglicans purs, le +<i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> est une autorité, c’est l’enseignement même de +l’Église ; mais les esprits qui sont conséquents avec le principe +du jugement privé demandent sur quoi l’on s’appuie pour donner +une si grande valeur à ce livre. Les questions que ceux-ci +soulèvent sur ce point ne sont pas faciles à résoudre ; disons +mieux, elles sont insolubles (Voy. la lettre de Froude à M. Kèble) ; +et le <i lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</i> comme la Bible elle-même, est un livre que +chacun interprète à sa façon.</p> + + +<p class="h3" id="note-d">D</p> + +<p>Les <i>Halls</i> (salles) jouissent des mêmes priviléges que les colléges ; +mais ces établissements ne sont pas incorporés à l’Université. +Chacun d’eux vit sous l’administration particulière d’un +principal. De ces anciennes et nombreuses maisons, il n’en reste +plus que cinq, savoir :</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>Hall</i> de Saint-Edmond (<i lang="en" xml:lang="en">St. Edmond Hall</i>). Elle tire son +nom de saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, qui vivait +sous le règne de Henri III, au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>Hall</i> de Sainte-Marie (<i lang="en" xml:lang="en">St. Mary Hall</i>), bâtie en 1333, par +Édouard II.</p> + +<p>3<sup>o</sup> <i>Hall</i> du Nouvel Hôtel (<i lang="en" xml:lang="en">New Inn Hall</i>), bâtie en 1349, par +Jean Trilleck, évêque d’Hereford.</p> + +<p>4<sup>o</sup> <i>Hall</i> de Saint-Alban (<i lang="en" xml:lang="en">St. Alban’s Hall</i>), érigée sous le +règne du roi Jean. Elle tire son nom de Robert de Saint-Alban, +qui probablement la fit bâtir pour en faire son habitation.</p> + +<p>5<sup>o</sup> <i>Hall</i> de la Madeleine (<i lang="en" xml:lang="en">Magdalen Hall</i>). Le bâtiment qui +porte aujourd’hui ce nom a été construit en 1820. L’ancienne +Hall du même nom se trouvait à côté du beau collége de la Madeleine. +Il a fallu un acte du Parlement pour pouvoir opérer +le transfert.</p> + + +<p class="h3" id="note-e">E</p> + +<p>Le <i>Monument</i>, à Londres, est une colonne dorique, élevée en +1671, par ordre du Parlement, en mémoire de l’incendie de +1666, qui consuma presque toute la Cité. Cette colonne a 66 mètres +de hauteur ; une balustrade entoure son chapiteau, et des +flammes de cuivre brillent sur son sommet.</p> + +<p>A l’époque où eut lieu l’incendie, la haine populaire attribua +cette calamité aux <i>Papistes</i>. On prétendit qu’ils avaient voulu +exterminer les Anglicans, rétablir le dogme catholique et plonger +la nation dans la servitude. Une calomnie si révoltante fut +gravée sur le piédestal du <i>Monument</i>, et elle y resta jusqu’en +1829, année de l’émancipation des Catholiques.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<table> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap">Avertissement de l’auteur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#avertissement"><small>I</small></a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap">Préface du traducteur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#preface"><small>III</small></a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>PREMIÈRE PARTIE.</div></td></tr> +<tr><td class="sc">Chap.</td> +<td class="drap">I<sup>er</sup>. L’éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">43</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">II. Les deux amis et un bachelier amateur d’architecture gothique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">17</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">III. Un cœur ouvert et aimant. — Un homme <i>à vues</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">26</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">IV. Le charlatanisme en religion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">31</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">V. Oxford : une vue d’intérieur par un vieux <i>don</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">36</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VI. Un déjeuner assez sérieux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">41</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VII. Une controverse entre un évangélique, un néo-catholique, +l’homme <i>à vues</i> et le bachelier</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">46</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VIII. Les temps nouveaux. — Le bon vieux temps</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c8">55</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">IX. Le sermon assez élastique du docteur Brownside</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c9">63</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">X. L’homme du juste milieu et les partis d’Oxford</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c10">70</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XI. Une rencontre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c11">80</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XII. Le pressentiment</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c12">85</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XIII. Un assaut chaleureux mais prématuré</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c13">94</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XIV. Rentrée au collége peu agréable</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c14">102</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XV. Les XXXIX Articles</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c15">108</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XVI. M. Freeborn, un vrai évangélique, expose sa nébuleuse doctrine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c16">118</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XVII. Une réunion discordante d’évangéliques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c17">126</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XVIII. Le deuil de famille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c18">132</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>DEUXIÈME PARTIE.</div></td></tr> +<tr><td class="sc">Chap.</td> +<td class="drap">I<sup>er</sup>. Les partis politiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">137</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">II. Partis religieux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">144</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">III. Une conversion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">153</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">IV. Le célibat dans l’Église anglicane</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">157</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">V. Le célibat est-il contre nature ?</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">162</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VI. Abdication du jugement privé</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">167</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VII. Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">171</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VIII. Les XXXIX Articles mis en regard du symbole catholique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">178</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">IX. Un système d’espionnage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">186</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">X. La rustication, ou le renvoi temporaire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">191</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XI. La famille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">197</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XII. Confidence intime</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">202</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XIII. Perplexités d’une bonne sœur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c13">210</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XIV. Les nouvelles réformes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c14">214</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XV. Les corruptions de l’Église romaine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c15">220</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XVI. Du chant grégorien et de l’architecture gothique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c16">225</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XVII. Questions pour celui à qui il appartient</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c17">230</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XVIII. L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une +seule et même Église ?</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c18">234</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XIX. De quelques pratiques religieuses</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c19">244</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XX. Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c20">298</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XXI. L’examen</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c21">262</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>TROISIÈME PARTIE.</div></td></tr> +<tr><td class="sc">Chap.</td> +<td class="drap">I<sup>er</sup>. La cruelle séparation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">267</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">II. Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">275</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">III. L’apostasie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">278</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">IV. Une conversation d’actualité</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">282</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">V. La conclusion pratique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">286</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VI. Le <span lang="en" xml:lang="en">rail-way</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c6">293</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VII. Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif assiégeant une +pauvre chambre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c7">304</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">VIII. Le siége continué par un membre de la société de la vérité et +par un fanatique d’Exeter-Hall</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c8">345</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">IX. Le dernier assaut</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c9">324</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">X. Le couvent des Passionnistes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c10">329</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="drap">XI. Le beau jour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c11">336</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="upad drap">Appendice. — Souvenirs personnels du Mouvement d’Oxford, avec des extraits +de <i>Perte et Gain</i> du docteur Newman. — Conférence par Frédéric +Oakeley</td> +<td class="bot r upad"><div><a href="#appendice">339</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="upad drap">Notes</td> +<td class="bot r upad"><div><a href="#notes">363</a></div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">FIN DE LA TABLE.</p> + + +<p class="c gap small">Imprimerie <span class="xsmall">DE BEAU</span>, à Saint-Germain-en-Laye.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76775 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76775-h/images/cover.jpg b/76775-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5577c60 --- /dev/null +++ b/76775-h/images/cover.jpg |
