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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Histoire d’un converti | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76775 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">PERTE ET GAIN.<br>
+<span class="xlarge">HISTOIRE D’UN CONVERTI</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large">LE R. P. NEWMAN,</span><br>
+<span class="xsmall">Recteur de l’Université catholique de Dublin, Supérieur de l’Oratoire
+de Birmingham, etc.</span></p>
+
+<p class="c"><span class="b">Ouvrage traduit de l’anglais sur la troisième édition,</span><br>
+<span class="xsmall">PAR</span><br>
+M. L’ABBÉ SEGONDY,<br>
+<span class="xsmall">du diocèse de Montpellier,</span><br>
+<span class="b small">Avec des Notes du traducteur et une Conférence de M. le Chanoine OAKELEY, en Appendice.</span></p>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Adhuc modicum aliquantulum,</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Qui venturus est, veniet, et non tardabit,</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Justus autem meus ex fide vivit.</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+<p class="c xsmall">DEUXIÈME ÉDITION, REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="blk small"><span class="ssf">PARIS</span><br>
+<span class="small">Librairie de P. Lethielleux,</span><br>
+<span class="xsmall">RUE BONAPARTE</span>, 66.</span>
+<span class="blk small"><span class="ssf">TOURNAI</span><br>
+<span class="small">Librairie de H. Casterman,</span><br>
+<span class="xsmall">RUE AUX RATS</span>, 11.</span></p>
+
+<p class="c"><span class="large">H. CASTERMAN</span><br>
+<span class="xsmall">ÉDITEUR.</span><br>
+1859.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em">IMPRIMATUR</p>
+
+<p class="i" lang="la" xml:lang="la">Mechliniæ, 15 Marti 1856.</p>
+
+<p class="sign sc">J.-B. VAN HEMEL, Vic. Gen.</p>
+
+
+<p class="c gap small">Imprimerie de BEAU, à Saint-Germain-en-Laye, rue de Paris, 84.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="avertissement">AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR</h2>
+
+
+<p>En écrivant <i>Perte et gain</i>, l’auteur ne s’est point proposé
+d’en faire un ouvrage de controverse en faveur de la
+religion catholique. C’est seulement une peinture de ce
+que quelques-uns appellent la marche de la pensée et l’état
+d’un esprit ; ou, pour mieux dire, parmi les différentes
+évolutions de la pensée et les différents états de l’esprit,
+c’est un cas particulier dont le dénoûment est une conviction
+éclairée de l’origine divine du catholicisme.</p>
+
+<p>Ce récit n’est pas, non plus, basé sur un fait, pour nous
+servir d’une expression consacrée. Ce n’est pas la propre
+histoire de l’esprit d’aucun des nouveaux convertis à l’Église
+de Rome. Les principaux caractères sont de pure invention ;
+et l’auteur déclare n’avoir voulu, en aucun d’eux, faire d’allusion
+personnelle. C’est dans ce but qu’il a créé des corps
+ecclésiastiques et des localités imaginaires, afin de ne pas
+courir le risque, ce qui autrement aurait pu arriver, de représenter,
+sans le vouloir, aux yeux du lecteur, des personnages
+réels que l’écrivain n’a pas eu du tout en vue.</p>
+
+<p>Cependant il s’est emparé sans scrupule des discours et
+des actes qui caractérisent l’époque et le lieu où la scène se
+passe. Du reste, lorsque, dans un récit, une vérité générale
+ou un grand fait est individuellement spécifié, il est impossible
+que, malgré les efforts de l’auteur, la représentation
+idéale ne coïncide pas, plus ou moins, avec des exemples
+ou des personnages vivants.</p>
+
+<p>Ajoutons encore, pour empêcher une autre méprise, qu’on
+n’a voulu faire d’aucun des acteurs de ce récit le représentant
+propre des opinions religieuses qui ont exercé, récemment,
+tant d’influence au sein de l’université d’Oxford.</p>
+
+<p class="ind small">21 février 1848.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE DU TRADUCTEUR.</h2>
+
+
+<p>L’année dernière, au mois d’août et de septembre, nous
+nous trouvions sous le toit hospitalier des PP. Oratoriens de
+Birmingham, dans le but d’ajouter quelques nouveaux renseignements
+à ceux que nous avions pris dans un voyage antérieur
+touchant le « mouvement religieux d’Oxford ». Avons-nous
+besoin de le dire ? dans cette admirable maison de
+l’Oratoire, il nous fut aisé de remplir notre dessein : n’avions-nous
+pas sous les yeux les fruits les plus beaux<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> de ce
+mouvement providentiel ? Désireux, toutefois, de poursuivre
+cette belle étude à notre retour sur le continent, nous demandâmes
+un jour à l’un des bons pères de nous indiquer les
+ouvrages qui pourraient nous être le plus utiles. — Bien volontiers,
+nous répondit-il ; mais voulez-vous avoir l’idée la
+plus exacte du mouvement religieux ? lisez <i lang="en" xml:lang="en">Loss and gain</i>
+(Perte et gain). Tout est là ; et les hommes, et les controverses,
+et l’atmosphère même d’Oxford. — Il ne nous fut pas difficile
+de déférer à ce conseil : la parole de notre digne interlocuteur
+était pour nous une autorité ; le nom de l’auteur de
+l’ouvrage nous était non-seulement une garantie de son mérite,
+mais un attrait. Nous nous empressâmes donc de lire
+<i>Perte et gain</i>. L’intérêt que nous prîmes à cette lecture fut si
+vif, que nous eûmes dès lors la pensée de faire connaître ce
+beau livre aux deux nations chrétiennes — la France et la
+Belgique — qui, par leurs prières, ont une si large part à ce
+qui se passe au delà du détroit. Le dessein que nous formions
+l’année dernière, nous le réalisons enfin aujourd’hui ; et, nous
+l’avouerons avec franchise, nous croyons que l’ouvrage du
+docteur Newman jettera un nouveau jour sur la question
+peut-être <i>la plus importante</i> des intérêts catholiques au
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. — Tout le monde a lu les belles paroles que
+nous a laissées Bossuet<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> touchant le schisme anglican. Quel
+tressaillement n’eût pas été le sien, si cet immortel génie avait
+pu assister au spectacle qui se déroule de nos jours en Angleterre !
+N’aurait-il pas cru toucher à l’heure solennelle qu’il
+avait entrevue de son regard d’aigle, il y a deux cents ans ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> A l’exception d’un seul, tous les pères et tous les novices de l’Oratoire de
+Birmingham sont des <i>convertis</i>. — Nous voudrions que tous ceux qui sont travaillés
+par le doute passassent une semaine dans cette aimable retraite : nous
+sommes convaincu que la plupart ne la quitteraient pas sans en emporter un trésor
+précieux de lumière et de paix.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Histoire des variations</i>, liv. VII.</p>
+</div>
+<p>Mais qu’est-ce que <i>Perte et gain</i> ?</p>
+
+<p>Une réponse complète à cette question exigerait de notre
+part certains développements relatifs au temps où la scène se
+passe. Nous nous étions proposé de faire ce travail ; mais,
+ayant obtenu de M. le chanoine Oakeley de reproduire en
+français une conférence que ce digne ecclésiastique a prononcée
+à Londres sur le livre qui nous occupe, et dans le sens que
+nous venons d’indiquer, nous lui avons volontiers laissé la
+parole<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. L’autorité de ce savant converti aura, dans ces matières,
+plus de poids que la nôtre. Il nous suffira donc de donner
+une appréciation générale de l’ouvrage.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voy. l’<i><a href="#appendice">Appendice</a></i>. — Nous engageons nos lecteurs à lire cette conférence
+avant <i>Perte et gain</i> ; elle les aidera à mieux comprendre l’ouvrage.</p>
+</div>
+<p>Comme son titre seul le fait déjà connaître, <i>Perte et gain</i>
+est l’histoire d’une âme qui, sous la double action de la volonté
+privée et de la grâce, arrive des sentiers perdus de l’anglicanisme
+à la vraie lumière, ou, pour nous servir des
+paroles de l’auteur, « c’est la peinture de la marche et de
+l’état d’un esprit qui parvient à se convaincre de l’origine
+divine du catholicisme ». Une semblable question est belle,
+élevée, et l’on comprend tout de suite quel intérêt saisissant
+elle doit avoir, traitée par une main habile. Qui de
+nous n’aime à contempler ces nobles luttes d’une âme qui a
+soif de la vérité, et qui la cherche au prix des plus grands sacrifices ?
+Oui, ces combats secrets où ne se verse pas le sang,
+mais où l’on immole toujours quelque passion chérie, nous
+révèlent le beau côté de notre dignité humaine, et nous en
+sommes fiers. N’allons pas croire, toutefois, que l’analyse de
+cette transformation de l’homme intérieur soit un problème
+facile. « <i>Savez-vous par quelle voie la lumière se propage ?</i> »
+demandait Dieu à son serviteur<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ; qui peut dire, aussi, et à
+plus forte raison, par quels sentiers le soleil qui <i>n’a pas de
+couchant</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> arrive à faire pénétrer ses rayons dans une âme ?
+Il faut un œil bien exercé pour saisir tous ces fils mystérieux
+par lesquels une intelligence est liée à l’erreur, et pour suivre
+ce travail sans bruit qui fait tomber un à un les voiles épais
+dont ses yeux étaient couverts. Mais quelque difficile que pût
+être la tâche, elle n’était pas au-dessus des forces du savant
+oratorien : disons mieux, le R. P. Newman semblait destiné,
+plus que tout autre, à faire une œuvre si délicate : sa naissance
+et sa première éducation, sa position antérieure, à Oxford,
+le rôle si providentiel qu’il a joué dans le mouvement
+religieux, sa haute intelligence, son érudition immense, sa
+vie de méditation et de prière, son expérience du catholicisme,
+tout le rendait éminemment propre à nous tracer l’<i>Histoire
+d’un converti</i>. Aussi est-ce une heureuse pensée que l’illustre
+écrivain a eue, quand il a résolu d’écrire <i>Perte et gain</i> ; nous
+ne saurions trop lui en être reconnaissants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Job. XXXVIII, 24.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Isaïe, LX, 20.</p>
+</div>
+<p>Autant le but de <i>Perte et gain</i> est élevé, autant le plan en
+est simple ; et cependant, <i>comme œuvre d’art</i>, c’est un vrai
+<i>chef-d’œuvre</i> (<i lang="en" xml:lang="en">a master piece</i>), nous dit M. Brownson<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Le
+R. P. Newman s’y révèle, en effet, comme un écrivain de premier
+ordre, il nous y montre même une nouvelle face de son
+talent. Tout le monde reconnaissait dans le pieux ex-<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i>
+d’Oriel un érudit profond, un habile controversiste, un orateur
+éloquent, mais on n’avait peut-être pas soupçonné chez lui,
+du moins en France, cette science si variée, cette connaissance
+intime du cœur humain, ce sentiment si vrai de tout ce qui
+est beau. A côté du théologien et du philosophe, nous trouvons
+dans <i>Perte et gain</i> le moraliste, le poëte, le littérateur
+consommé. Et c’est à l’ensemble de toutes ces brillantes qualités
+que l’ouvrage doit la perfection qui le distingue : de là ces
+belles scènes où l’écrivain s’adresse tour à tour à l’esprit, à
+l’imagination, au cœur ; de là ces esquisses, si habilement
+tracées, des caractères de tout rang et de tout âge ; de là cette
+description si vraie des mœurs de l’université d’Oxford comme
+de celles de la famille anglaise ; de là ces dialogues si pleins
+de science et d’esprit ; de là cette logique si serrée, cette sensibilité
+si exquise, cet enthousiasme si pieux, cette analyse si
+délicate de la marche de l’esprit vers la vérité, de là, enfin,
+cet attrait soutenu qu’on retrouve même dans des discussions
+qui, sous la plume de tout autre, seraient fastidieuses ou sèches.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> M. Brownson est le célèbre converti des États-Unis. C’est de lui que
+M. Cousin écrivait en 1838 : « M. Brownson a publié une apologie de mes principes
+où brille un talent de pensée et de style qui, régulièrement développé, promet
+à l’Amérique un écrivain philosophique de premier ordre. » Après avoir
+expérimenté l’impuissance de la philosophie humaine à donner la vérité, comme
+il l’a raconté lui-même, M. Brownson s’est uni à l’Église catholique, en 1845.
+Aujourd’hui, il rédige la Revue qui porte son nom : <i lang="en" xml:lang="en">Brownson’s Quarterly
+Review</i>.</p>
+</div>
+<p>Mais ce n’est ici proprement que le côté littéraire de <i>Perte et
+gain</i>. Ce qui fait de ce livre une œuvre précieuse, c’est qu’il
+nous offre une peinture parfaite du monde religieux de l’Angleterre
+aux temps présents ; c’est un tableau animé où sont
+groupés avec art les fruits divers de la Réforme. Évangéliques,
+Cambdéniens, partisans de la Haute Église, Confrères de Plymouth,
+défenseurs des Églises-branches (<i lang="en" xml:lang="en">branch-theorists</i>),
+hommes du juste milieu, etc., etc. : toutes ces innombrables
+sectes, nées du libre examen, posent devant les yeux du lecteur
+avec leur cachet propre et distinctif ; il n’y a pas jusqu’aux
+fanatiques déclamateurs d’Exeter-Hall qui n’y aient leur représentant
+furibond, reconnaissable entre tous, comme de droit.
+Le talent et les ressources dont le R. P. Newman a fait preuve
+dans cette partie essentielle de son livre sont immenses ; aussi
+n’y a-t-il, peut-être, que ceux qui sont déjà au courant de la
+controverse anglicane qui puissent sentir tout le mérite de
+l’ouvrage sous ce rapport. Nous ne craignons pas de l’affirmer :
+<i>Perte et gain</i> est le résumé le plus parfait des systèmes
+religieux qui s’agitent à cette heure en Angleterre.</p>
+
+<p>Toutefois, parmi les sectes que le savant oratorien nous peint
+avec tant de vérité, se dessine ce qu’on a appelé l’<i>École d’Oxford</i>.
+Une chose que nous avons souvent entendu répéter aux
+convertis, c’est que, en général, on a faussement jugé le mouvement
+religieux et qu’on ne l’a pas envisagé sous son véritable
+point de vue. Il n’y a rien d’étonnant en cela. Pour apprécier
+complétement une école, il ne suffit pas d’en connaître
+les doctrines ; il faut aussi avoir la clef de l’état des esprits qui
+ont embrassé ces doctrines. Qui ne le sait ? l’éducation, les
+préjugés et les traditions locales sont les éléments multiples
+qui, avec beaucoup d’autres encore, éclairent ou obscurcissent
+nos vues, nos théories, nos systèmes ; qui en déterminent,
+jusqu’à un certain point, le degré de bonté ou de malice. Or,
+c’est sans doute cette connaissance intime des hommes d’Oxford
+qui a fait défaut au grand nombre ; et, privé de ce flambeau
+nécessaire, on n’a vu les choses qu’à demi, sinon sous un
+faux jour. Grâce au docteur Newman, nous pensons qu’on
+pourra désormais se faire une idée plus juste du mouvement
+religieux, et qu’on en saisira mieux le caractère. Son livre,
+en effet, nous introduit dans le secret du mouvement lui-même ;
+il nous dévoile ce qu’il a eu de sérieux ou de superficiel ;
+il nous fait comprendre l’état des esprits ; il nous montre
+par quels labeurs les hommes droits se sont approchés de
+l’Église, dans <i>quelles pensées</i> ils s’y sont unis : spectacle émouvant
+qui, pour le philosophe comme pour le chrétien, renferme
+de très-graves leçons. « Cet ouvrage, a dit l’auteur que
+nous citions plus haut, nous explique bien des choses qui jusqu’à
+ce jour nous étaient inintelligibles » (<i lang="en" xml:lang="en">which were hitherto
+unintelligible</i>)<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ; et, avec une loyauté qui l’honore, il demande
+pardon au R. P. Newman de l’avoir combattu pendant
+de si longues années. <i>Perte et gain</i> a fait ce qu’un autre bel et
+profond écrit<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> du même auteur n’avait pas su produire. La
+<i>Revue de Dublin</i> a été plus loin encore que M. Brownson : elle
+a positivement assuré aux catholiques du Royaume-Uni que,
+malgré leur cohabitation sur le même sol avec les anglicans,
+ils avaient à prendre dans l’<i>Histoire d’un converti</i> des renseignements
+qui leur étaient inconnus.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Brownson’s Quarterly Review</i>. Oct. 1854.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Histoire du développement de la doctrine chrétienne.</p>
+</div>
+<p>Les habiles défenseurs de la foi catholique n’ont pas manqué
+à l’Angleterre. Milner, par exemple, a rendu, au commencement
+de ce siècle, de grands services à l’Église. Il était réservé
+au docteur Newman de résumer avec son beau talent les
+principales controverses, et de mettre complétement à nu ces
+bases d’argile sur lesquelles repose l’anglicanisme ; nous voulons
+dire, ses formulaires — ses <small>XXXIX</small> Articles, son <i lang="en" xml:lang="en">Prayerbook</i>. — Et
+qu’on ne croie pas que le savant oratorien écrase
+ses adversaires sous le poids de son immense érudition. Non,
+il cache plutôt sa science. Des citations de textes eussent embarrassé
+sa marche rapide ; il les a négligées, se contentant de
+quintessencier la doctrine des Pères et des théologiens. D’ailleurs,
+comme il connaît son anglicanisme à fond, il en sait
+tous les points les plus vulnérables, et c’est là qu’il dirige ses
+coups. Aussi, rien de plus intéressant que de voir comment
+une seule interrogation lui suffit parfois pour pousser son
+adversaire au pied du mur. — Il est bon de l’observer
+ici : l’auteur de <i>Perte et gain</i> parle avec dignité de son ancienne
+communion ; tout en la combattant, il n’a pas contre
+elle la moindre parole blessante. Ce qui ne l’empêche pas,
+et ce n’est que justice, de poursuivre de son ridicule mordant
+les systèmes religieux nés de cerveaux creux ou malades.</p>
+
+<p>En résumé, nous dirons que ce beau livre, <i>Perte et gain</i>,
+nous offre, avec l’histoire attrayante d’un converti, un tableau
+des plus savants et des plus finement esquissés des doctrines
+de l’Église anglicane et de ses tendances actuelles. Placé déjà
+au premier rang de la littérature anglaise par sa forme brillante,
+la peinture parfaite des caractères, le bon goût de ses
+scènes si variées, la disposition enfin de toutes ses parties, cet
+ouvrage est surtout rempli d’enseignements précieux pour
+tous les hommes qui ont à cœur le triomphe de l’Église, ou
+qui aiment seulement à connaître le courant des idées religieuses
+à notre époque.</p>
+
+<p>Quoiqu’il ait déjà huit ans de date, cet ouvrage conserve
+toute son actualité. Depuis 1848, ni la tendance, ni l’esprit du
+« mouvement » n’ont changé. A la surface, il y a moins d’agitation,
+mais au fond le travail est le même ; travail immense,
+qui doit nécessairement aboutir à un résultat magnifique<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.
+« La semence est jetée, nous disait dans notre dernier voyage
+un des savants convertis d’Oxford ; il faudra bien qu’elle
+lève. » Un an s’est à peine écoulé depuis que ces paroles ont
+été prononcées, et, parmi beaucoup d’autres, l’Église a eu le
+bonheur de recevoir dans son sein trois hommes des plus recommandables
+par leur science, leur vertu et leur position
+dans l’Établissement : MM. Wilberforce, Ffoulkes et Palmer.
+Ces trois belles conversions ne disent-elles pas, de la manière
+la plus évidente, que le mouvement religieux est toujours
+plein de vie ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> « Il semble que les meilleurs logiciens sont ceux qui franchissent le pas et
+vont droit à l’Église romaine, comme Gfrœrer et Hurter en Allemagne, comme
+Newman et les Wilberforce en Angleterre. Des âmes ardentes ne resteront jamais
+sur ce point entre deux abîmes où se tient le docteur Pusey. » (<i>Journal des
+Débats</i>, 5 août 1885.)</p>
+</div>
+<p>Encore quelques mots ; ils ne nous paraissent pas déplacés
+ici, vu la nature de l’ouvrage.</p>
+
+<p>Si, par hasard, ce livre tombait entre les mains de quelqu’un
+de nos frères séparés, et que sa lecture lui apportât des lumières
+nouvelles, éveillât seulement quelques doutes, nous
+l’engageons à ne pas rejeter cette faveur divine, mais à se retirer
+dans la solitude de son âme et à <i>prier</i>. Quiconque se sent
+assez grand pour aspirer à la vérité doit rechercher tous les
+moyens qui peuvent lui en assurer la possession. Et quel
+homme, faisant profession de christianisme, ne se sentirait
+cette noble ambition au cœur ? La vérité n’est-elle pas l’aliment
+de l’intelligence humaine ici-bas ? et, au delà du temps,
+n’est-ce pas elle qui est le fondement de la joie des élus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> ?
+Or, la prière est le <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i> de cette précieuse conquête.
+On a beau fouiller dans les livres, se renfermer dans le silence
+du cabinet : si l’on ne demande à Dieu le pain de l’âme,
+comme on lui demande, tous les jours, la nourriture du corps,
+on peut être sûr de mourir d’inanition, après des luttes désespérées.
+L’étude est bonne sans doute pour quelques-uns,
+mais la prière est indispensable pour tous. L’étude ne peut
+faire que des demi-philosophes : à la prière seule, le droit de
+former les vrais sages. La prière, c’est le soleil qui vivifie
+dans l’âme le grain de la vérité, qui en développe la tige délicate,
+en féconde les fleurs et en mûrit les fruits. Au reste, le
+conseil que nous donnons, nous semble-t-il, n’a rien de captieux.
+S’il est un acte libre, un acte qui échappe à toute
+séduction, c’est bien la prière. Et quel protestant sincère
+pourrait craindre de s’adresser avec confiance au Souverain
+Dispensateur de <i>tout don parfait</i> ? <i>Qui est l’homme qui donne
+une pierre à son fils, lorsqu’il lui demande du pain ? Ou, s’il
+lui demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> « <span lang="la" xml:lang="la">Gaudium de veritate.</span> » S. Aug., Conf. Liv. X, ch. <small>XXIII</small>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> S. Matth, VII, 9 et 10.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p><i>P. S.</i> Ce n’est pas à nous de parler de notre traduction ; on
+nous permettra seulement de dire que nous avons tâché qu’elle
+ne fût pas trop indigne de l’illustre écrivain que nous admirons
+comme génie, et dont les aimables vertus ont éveillé dans
+notre cœur la plus profonde reconnaissance et le plus respectueux
+attachement. Les notes que nous avons mises, soit au
+bas des pages, soit à la fin du livre, nous ont paru indispensables.
+Jointes à l’Appendice, elles jetteront, croyons-nous,
+assez de jour sur l’ouvrage pour en faire comprendre le fond
+à tous nos lecteurs<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Les personnes qui, après avoir lu <i>Perte et gain</i>, désireraient étudier plus
+à fond la question du « mouvement religieux », feront bien de consulter les excellents
+ouvrages publiés sur cette matière par M. J. Gondon, un des rédacteurs
+de l’<i>Univers</i>.</p>
+</div>
+<p>Pour toute récompense de notre modeste travail, nous ne demandons
+qu’une obole, celle qui vient du cœur : que toute
+âme aimante fasse l’aumône d’une prière à la malheureuse
+patrie du glorieux martyr saint Thomas.</p>
+
+<p class="ind small">Novembre 1858.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">PERTE ET GAIN</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="p1c1">CHAPITRE PREMIER.<br>
+L’éducation.</h3>
+
+
+<p>Charles Reding était le seul fils d’un ministre anglican qui
+jouissait d’un gros bénéfice dans un comté du centre. Son père,
+le destinant aux ordres, l’envoya, à l’âge ordinaire, à une
+école publique. Longtemps M. Reding avait pesé dans son esprit
+les avantages et les inconvénients de l’éducation publique
+et de l’éducation privée, et il avait enfin opté pour la première. — L’isolement,
+se disait-il à lui-même, n’est pas une
+sauvegarde pour la vertu. Qui peut dire les sentiments intimes
+d’un enfant ? Expansif et heureux, bon et soumis, tel il
+peut toujours paraître, alors cependant que le mal fait en lui
+de grands ravages. Au Créateur seul appartient le secret des
+cœurs, et personne ici-bas ne peut espérer d’en sonder les
+abîmes, d’en effleurer même la surface. Je suis pasteur des
+âmes ; mais quelle connaissance, en vérité, ai-je de mes paroissiens ?
+Aucune. Leurs cœurs sont des livres scellés pour
+moi. Quant à ce cher enfant, il est toujours à mes côtés, il se
+suspend à mon cou ; et pourtant son âme est aussi loin de ma
+vue que s’il était aux antipodes. Je ne l’accuse pas de réserve,
+ce cher petit ; mais son amour et son respect pour moi le tiennent
+dans une espèce de solitude enchantée. Vainement j’essayerais
+de le connaître à fond.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Dans son heureuse ou triste sphère</div>
+<div class="verse">» Tout homme vit plein de mystère. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et tel est notre sort en ce monde. Nul ne peut connaître les
+secrètes pensées de Charles. Alors même que je le garderais
+ici veillant sur sa conduite avec la même sollicitude, il viendrait
+néanmoins un jour où je trouverais qu’un serpent s’est
+glissé dans le cœur de son innocence. Les enfants n’ont pas
+une connaissance pleine et entière du bien et du mal ; ne commettent-ils
+pas d’abord, presque innocemment, des actions
+mauvaises ? Éblouis par la nouveauté, ils ne voient pas la laideur
+du vice ; abandonnés à eux-mêmes, ils n’ont personne
+auprès d’eux pour les avertir ou leur tracer des règles de conduite ;
+aussi deviennent-ils les esclaves du mal, tandis qu’ils
+sont encore à apprendre quelle en est la nature. Ils vont à l’Université,
+et, à peine arrivés, ils se livrent à des excès dont
+l’énormité est proportionnée à leur inexpérience. Et puis,
+après tout, je ne suis pas, moi, de taille à former un esprit
+aussi actif et aussi investigateur que le sien. Il me pose déjà
+des questions auxquelles je ne sais que répondre. Il ira donc à
+une école publique. Là, il se formera au moins à la discipline,
+dût-il y trouver plus d’épreuves qu’ici ; là, il apprendra à se
+vaincre, à avoir de l’énergie, à être circonspect ; là, il commencera
+à acquérir l’esprit d’observation au milieu des mille
+petits événements qu’il aura sous les yeux : et de la sorte, il
+sera préparé à cette liberté dont il doit inévitablement jouir
+quand il ira à Oxford.</p>
+
+<p>Cette décision était nécessaire ; car à d’excellentes qualités
+Charles joignait une timidité naturelle, une certaine réserve et
+une sensibilité excessive. Quoique d’un caractère gai, il y
+avait néanmoins dans sa nature une teinte de mélancolie qui
+parfois le rendait un peu maussade.</p>
+
+<p>Charles fut donc envoyé à Eton<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Là, il eut la bonne fortune
+de tomber entre les mains d’un excellent maître, qui,
+l’élevant dans les principes de la vieille église d’Angleterre,
+d’après Mant et Doyley, laissa dans son esprit une profonde
+impression religieuse. Grâce à elle, il fut à l’abri de tous les
+entraînements des mauvaises sociétés, soit à l’école, soit, plus
+tard, à Oxford. Quand l’époque en fut venue, il alla dans cette
+dernière ville, ce siége célèbre de la science, et il entra au collége
+Saint-Sauveur. Six mois sont déjà écoulés depuis son inscription,
+et quatre depuis sa résidence, au moment où commence notre
+histoire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Eton dans le comté de Buckingham. Le collége de cette ville est un des
+plus remarquables d’Angleterre ; il fut fondé par Henri VI, en 1441. Soixante et
+dix élèves y sont entretenus gratuitement ; on les appelle les écoliers du roi, ou
+simplement collégiens. Mais il y a, en outre, deux ou trois cents jeunes gens des
+meilleures familles. Parmi les hommes célèbres qui ont fait leurs études dans
+cette belle institution, on peut citer Pitt, Fox, Canning, Wellington…</p>
+</div>
+<p>A Oxford, il n’est pas nécessaire de le dire, Charles avait
+rencontré un grand nombre de ses anciens condisciples : mais
+parmi eux il trouva peu d’amis. Les uns étaient trop légers
+pour son caractère, et il s’en était éloigné ; d’autres, amis intimes
+à Eton, ayant maintenant de hautes relations, l’avaient
+ouvertement méconnu à leur arrivée à l’Université<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, ou,
+étant entrés dans d’autres colléges, l’avaient perdu de vue.
+En fait de connaissances, à Oxford, presque tout dépend de la
+proximité des chambres. C’est la situation de l’escalier, plutôt
+que l’inclination, qui décide le choix des amis. Cela nous
+rappelle l’histoire de ce commerçant de Londres qui perdit un
+jour toute sa clientèle, parce qu’en embellissant sa maison il
+avait exhaussé d’une marche la porte d’entrée ; et, d’ailleurs,
+ne savons-nous pas tous quelle énorme différence il y a
+pour nous-mêmes entre des portes ouvertes et des portes fermées,
+quand nous parcourons une rue bordée de boutiques ?
+Dans une Université, toutes les heures de l’étudiant sont réglées.
+Un jeune homme exact se lève et va à la chapelle, il
+déjeune, s’occupe de ses études, assiste au cours, se promène,
+dîne. Dans toutes ces actions, qui ne le voit ? il n’y
+a rien qui puisse l’engager à monter un escalier autre que le
+sien ; et, s’il le fait, dix fois pour une il trouve absent l’ami
+qu’il cherche. Inutile d’ajouter qu’il est tout naturel que les
+étudiants de première année, qui ont des sentiments et des
+intérêts communs, occupent le même escalier. C’est ainsi
+que Charles Reding fut amené à faire la connaissance de
+William Sheffield, arrivé à l’Université en même temps
+que lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Voyez la <a href="#note-a">note A</a>.</p>
+</div>
+<p>L’esprit des jeunes gens est souple et facile ; aisément ils
+s’accommodent du premier venu. Pour eux, les causes d’attraction
+de l’un vers l’autre sont aussi bien dans les ressemblances
+que dans les contrastes ; la similitude des goûts crée
+la sympathie ; l’admiration et l’estime naissent de la bienveillance
+dans les rapports ou d’une supériorité reconnue. Des
+liaisons ainsi formées durent souvent toute la vie, et cela par
+la seule force de l’habitude et la puissance du souvenir. Ainsi il
+arrive fréquemment, lorsque nous cherchons un ami, que le
+hasard nous sert autant qu’aurait pu le faire le choix le plus
+étudié. Quels étaient le caractère et le degré de l’amitié qui se
+forma entre nos jeunes étudiants, Reding et Sheffield, ce n’est
+pas ici le lieu de l’expliquer à fond. Qu’il nous suffise de dire
+que ce qu’ils avaient de commun, c’était d’être également tous
+deux novices, d’avoir des talents remarquables et de fréquenter
+le même escalier. La différence entre eux portait sur ceci :
+Sheffield avait longtemps vécu avec des gens plus âgés que
+lui. Il avait lu beaucoup, mais sans méthode ; opinions et
+faits, spécialement par rapport aux controverses du jour,
+il avait tout recueilli, sans prendre toutefois aucune chose
+fort à cœur. Vif, clairvoyant, jamais embarrassé, et quelque
+peu suffisant, tel était Sheffield. Charles, au contraire, n’avait
+jusqu’alors qu’une connaissance imparfaite des principes
+ou de leurs rapports ; mais il avait une compréhension
+plus profonde et traduisait davantage dans la pratique ce
+qu’il avait une fois acquis ; il était aimable, affectueux, et
+cédait facilement aux autres, excepté quand la voix du devoir
+se faisait clairement entendre. Ajoutons encore, que
+dans la paroisse de son père il avait eu l’occasion de voir
+différentes communions religieuses, et d’acquérir par là une
+connaissance générale, mais non formulée en système, de
+leurs doctrines. La suite de notre récit fera mieux connaître
+nos deux étudiants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c2">CHAPITRE II.<br>
+Les deux amis et un bachelier amateur d’architecture gothique.</h3>
+
+
+<p>Il était une heure de l’après-midi ; Sheffield, passant devant
+la chambre de Charles, en vit la porte ouverte. Le domestique
+du collége venait d’apporter la demi-ration ordinaire du
+<i lang="en" xml:lang="en">lunch</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, et il était occupé à faire le feu. Notre jeune étudiant
+entra. Nonchalamment appuyé sur les bras de son fauteuil, la
+toque sur la tête et revêtu de sa toge, Charles mangeait son
+pain et son fromage. Sheffield, le voyant dans cette situation,
+lui demanda s’il dormait aussi bien qu’il paraissait manger et
+boire, accoutré de cette manière. « J’étais sur le point d’aller
+faire un tour au <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, répondit Charles. Nous voici à
+l’époque de l’année qui fait mes délices : <i lang="la" xml:lang="la">Nunc formosissimus
+annus.</i> A cette heure, tout dans la nature est beauté : les aubours
+ont déjà fleuri, et l’aubépine a étalé ses blanches corolles.
+Ce pays possède vraiment une admirable variété d’arbres.
+Je n’en vis jamais de semblable. Comme ils sont délicieux
+les platanes avec leurs feuilles à demi ouvertes, si nombreuses
+et si verdoyantes ! Comme ils sont beaux, ces deux ou trois
+saules qui déploient leur verdure sombre sur le Cherwell<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> !
+Je m’imagine que quelques dryades les habitent. Revenez-vous
+sur vos pas, vous avez à votre droite le <i lang="en" xml:lang="en">Long Walk</i>, et devant
+vos yeux s’étalent les admirables monuments d’Oxford<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>,
+vus entre les ormes. On dit qu’il y a ici des <i>dons</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> qui se
+souviennent du temps où cette avenue ne formait qu’un berceau,
+et où l’on pouvait s’y promener à l’abri de l’orage.
+Quant à moi, je sais bien que j’y ai été trempé l’autre jour. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>, ou <i lang="en" xml:lang="en">luncheon</i>, est une collation entre le déjeuner et le dîner. Le
+<i lang="en" xml:lang="en">lunch</i> des étudiants d’Oxford se compose ordinairement de pain et de fromage
+(<i lang="en" xml:lang="en">bread and cheese</i>).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i>, délicieuse promenade, plantée d’arbres magnifiques. Elle a
+50 ares de superficie.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le <i>Cherwell</i>, charmante petite rivière.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Voyez la <a href="#note-b">note B</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Dans l’argot des étudiants d’Oxford, le mot <i>don</i> veut dire <i>grand seigneur
+universitaire</i>.</p>
+</div>
+<p>Sheffield se prit à rire ; il invita Charles en même temps à
+mettre son castor, pour faire une course avec lui d’un autre
+côté. Il avait besoin d’une longue promenade ; les cours lui
+avaient brisé la tête. Le vieux Jennings avait commenté Paley
+d’une manière si épouvantable qu’il en était tout malade.
+L’ennuyeux professeur avait parlé des Apôtres comme n’étant
+« ni trompeurs, ni trompés », de leurs « miracles visibles et
+de leur mort comme témoignage » ; mais de telle sorte que
+lui, Sheffield, ne savait plus s’il était un <i lang="la" xml:lang="la">ens physiologicum</i> ou
+un <i lang="la" xml:lang="la">totum metaphysicum</i>, lorsque Jennings avait eu la cruauté
+de lui demander de redire l’argument de Paley. L’élève n’ayant
+pas reproduit les paroles du maître, l’ami Jennings s’était
+pincé les lèvres et avait recommencé sa thèse. Dans son enthousiasme
+froid, il s’était appliqué si fortement à sa propre
+analyse, qu’il n’avait pas entendu sonner l’heure. En vain
+toute la classe avait frappé des pieds, usé de ses mouchoirs,
+regardé ses montres, notre professeur avait poursuivi sa marche
+vingt minutes au delà du temps prescrit. « Il continuerait
+même encore, ajouta Sheffield, s’il n’avait été interrompu par
+un incident qui n’eut de pareil que celui des oies du Capitole.
+Car, au moment qu’il avait à peu près répété la moitié de sa
+thèse, et que, parvenu à la fin d’une période, il s’arrêtait pour
+juger de son impression sur l’auditoire, ne voilà-t-il pas que
+cet original de Lively, poussé on ne sait par quelle heureuse
+inspiration, a subitement rompu le silence, à propos de rien,
+fait un signe de tête, et d’un ton dégagé : « S’il vous plaît, monsieur,
+s’est-il écrié, quelle est votre opinion touchant l’infaillibilité
+du Pape ? » A ces mots tout le monde est parti d’un
+grand éclat de rire, Jennings excepté ; au contraire, notre professeur
+commençait à froncer le sourcil, et l’on ne peut même
+dire ce qu’il en serait advenu, lorsque, par hasard, ses yeux
+sont tombés sur sa montre. Troublé à cette vue, il a fermé
+son livre et sur-le-champ congédié l’auditoire. »</p>
+
+<p>« La chose est assez comique, repartit Charles en riant. Toutefois
+je vous assure, Sheffield, que Jennings, malgré sa roideur
+et son air si froid, est au fond, à mon avis, un très-bon enfant.
+Dernièrement, il m’a témoigné beaucoup d’intérêt dans une
+conversation ; il est même sorti de ses habitudes pour me faire
+quelques faveurs. Sa charité envers les pauvres est inépuisable ;
+et l’on s’accorde à dire que ses discours à Sainte-Croix
+sont excellents. » Sheffield répliqua qu’il aimait que les gens
+eussent des manières naturelles, et qu’il avait en horreur ces
+façons affectées et pompeuses. Quel bien cela pouvait-il faire ?
+Et quelle portée cela avait-il ? « Voilà ce que j’appelle du
+puritanisme, répondit Charles ; ma manière de voir, c’est de
+prendre chacun pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il n’est
+pas : l’un a cette qualité, l’autre celle-là ; mais nul n’est parfait.
+Pourquoi ne pas fermer les yeux sur ce qu’on n’aime
+point, et ne pas admirer ce qui nous plaît ? Voilà la science du
+savoir-vivre, la seule vraie sagesse, et certainement notre devoir,
+par-dessus le marché. » Sheffield jugea cette réponse
+prosaïque et fausse. « Nous devons avoir un système arrêté,
+ajouta-t-il ; sans cela, une chose est aussi bonne qu’une autre.
+Mais je ne puis rester ici toute la journée, et nous devrions
+déjà être à la promenade. » Ce disant, il ôta à Charles sa toque
+et lui mit à la place son chapeau. « Allons, sortons. — Il faut
+donc que je renonce au <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i>. — Sans doute ; vous devez
+vous promener en castor. J’ai besoin de vous pour aller jusqu’à
+Oxley, village qui n’est pas loin de notre route, et dont,
+au reste, tous les ministres, tôt ou tard, deviennent évêques.
+Peut-être cette promenade nous portera-t-elle bonheur. »</p>
+
+<p>Les deux amis sortirent, équipés de la tête aux pieds selon
+la tenue la plus irréprochable d’Oxford, d’une recherche et
+d’une élégance exquises. Sheffield entrait dans <i lang="en" xml:lang="en">High Street</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>,
+lorsque Charles l’arrêtant : « Ça m’ennuie toujours, dit-il, d’aller
+en chapeau dans cette rue ; on est sûr de rencontrer un Censeur. — Tous
+ces costumes d’Université sont du pur charlatanisme,
+répliqua Sheffield ; est-ce qu’ils nous rendent meilleurs ?
+A dire vrai, ce sont des masques et pas autre chose. Et puis,
+notre robe est si affreusement laide ! — Je ne souscris pas à une
+condamnation si entière, reprit Charles. Oxford est un siége
+important, et il convient qu’on y ait un costume spécial. Je
+vous l’avoue, lorsque, pour la première fois, je vis la procession
+des Chefs à Sainte-Marie, j’en fus profondément touché.
+D’abord… — Naturellement les massiers », dit Sheffield en l’interrompant.
+« D’abord, l’orgue se fait entendre, et chacun se
+lève ; puis, le vice-chancelier s’avance dans son costume rouge,
+et, par une inclination, salue le prédicateur, qui se dirige vers
+la chaire ; viennent ensuite les différents Chefs rangés en ordre,
+et, enfin, après eux, les Censeurs. Cependant, vous apercevez
+la tête du prédicateur qui monte posément l’escalier de
+la chaire ; arrivé à son siége, il ferme la porte, jette un regard
+à la tribune de l’orgue pour saisir le psaume, et aussitôt les
+chants commencent. » A cette description, Sheffield se mit à rire.
+« Eh bien, Charles, j’approuve votre exemple. Le prédicateur est,
+ou est supposé être, un homme de talent ; il va commencer son
+discours : théologiens et étudiants d’une grande université
+sont là pour l’entendre. La parade ne fait que me représenter
+exactement le grand fait moral qui est devant nous. Ceci, je
+le comprends ; je ne l’appelle pas du charlatanisme ; mais ce
+que je qualifie de ce nom, ce sont les formes extérieures sans
+âme. Or, je dois le dire, le sermon lui-même et la prière qui le
+précède… Mais comment l’appelle-t-on cette prière ? — La
+prière de demande<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. — Eh bien, et sermon et prière, tout ça
+n’est souvent que du charlatanisme. Je vais rarement aux discours
+de l’Université, mais je les ai assez suivis pour ne plus
+y assister, à moins de contrainte. Le dernier prédicateur que
+j’y ai entendu était de la campagne. Oh ! ce fut merveille ! Il
+commença d’abord en criant du ton le plus aigu : « Vous
+prierez. » Quelle rapsodie ! « Vous prierez. » Parce que le
+vieux Latimer ou Jewell a dit : « Vous prierez », il ne faut
+donc plus dire : « Prions. » Puis il nous jeta ces mots,
+continua Sheffield, en prenant un ton pompeux qu’il élevait
+et baissait tour à tour : « Spécialement pour cette branche
+pure et apostolique de l’Église <i>établie</i> (ici notre
+homme se leva sur la pointe des pieds), <i>établie</i> dans ces
+États. » Vint ensuite : « Pour notre Souveraine et Reine,
+Lady Victoria, défenseur de la foi ; dans toutes les causes et
+sur toutes les personnes tant civiles qu’ecclésiastiques, dans
+l’étendue de ce royaume, juge <i>suprême</i>. » A ce mot, silence
+imposant ; on entend clairement la chute de l’étui à sermon<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>
+sur le coussin de la chaire ; on dirait que la nature ne peut
+créer, ni l’esprit humain soutenir une pensée plus forte. Après
+cette pause, toujours sur le même ton nasillard : « Pour les
+pieux et bienfaisants fondateurs des colléges de Tous les Saints
+et de Leicester. » Mais son chef-d’œuvre fut l’énumération emphatique
+« de <i>tous</i> les docteurs, ainsi que des <i>deux</i> Censeurs<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> »,
+comme si l’antithèse des nombres avait la puissance du burin,
+et devait nous reproduire tous ces excellents personnages
+en un délicieux tableau vivant. — Cette description originale
+amusa Charles ; il répliqua néanmoins que, pour lui,
+il n’avait jamais entendu un sermon sans en retirer quelque
+profit, à moins qu’il n’y mît de la mauvaise volonté ; et à ce
+sujet, il cita la réponse que lui fit un jour son père à cette demande,
+s’il ne lui était pas arrivé quelquefois de faire un sermon
+médiocre : « Mon cher fils, lui avait-il dit, tous les sermons
+sont excellents. » Paroles qui, à cause même de leur
+simplicité, s’étaient profondément gravées dans sa mémoire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Cette rue, large et se développant en forme de courbe, présente une perspective
+admirable. En se plaçant non loin du collége de la Madeleine, on saisit
+dans un seul coup d’œil les bâtiments de l’<i>Université</i>, le <i>Collége de la Reine</i>,
+l’<i>Église de Sainte-Marie</i>, le <i>Collége de toutes âmes</i> et celui <i>de tous saints</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Au commencement du service anglican, le ministre engage l’assistance à
+prier pour les différents besoins qu’il énumère.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Les ministres anglicans ont l’habitude de porter en chaire leurs discours
+écrits qu’ils enferment dans une espèce d’étui.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Les Censeurs ont principalement pour charge de veiller à l’observation des
+règles universitaires. Il n’y a que deux Censeurs ; leurs fonctions sont annuelles.
+Tous les colléges, à l’exception d’un seul, ayant droit d’élection à tour de rôle,
+chaque année il y a <i>deux</i> de ces établissements qui nomment, chacun, <i>un</i> censeur.</p>
+</div>
+<p>Cependant nos deux étudiants avaient parcouru <i lang="en" xml:lang="en">High Street</i>,
+cette rue prohibée, et traversaient le pont<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, lorsque sur le
+côté opposé ils virent devant eux un homme de haute taille et
+d’une contenance roide. Sheffield n’eut pas de peine à le reconnaître ;
+c’était un bachelier de <i lang="en" xml:lang="en">Nun’s Hall</i>, et un <i>importun</i>,
+au moins de second ordre. Quoique revêtu de sa toge et coiffé
+de sa toque, il paraissait avoir l’intention de faire une promenade
+dans les champs. Comme il prit le sentier qu’ils devaient
+suivre eux-mêmes, ils essayèrent de marcher derrière lui ;
+mais leur pas était trop rapide et celui du bachelier trop lent
+pour qu’ils ne l’atteignissent pas bientôt.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Le pont de la Madeleine.</p>
+</div>
+<p>Peindre un <i>importun</i> dans un récit n’est pas chose facile,
+et cela, parce que c’est un <i>importun</i>. Un conte doit tendre vite
+à son dénoûment : un importun, au contraire, traîne toujours
+en longueur. Ce n’est que dans une course de longue haleine
+qu’on peut le reconnaître, et alors <i>on sent</i> qui il est : on le
+trouve oppressif ; semblable au sirocco, que l’indigène devine
+tout de suite, tandis que l’étranger s’y trompe souvent. <i lang="la" xml:lang="la">Tenet,
+occiditque.</i> Si vous n’entendez de lui qu’un seul discours, peut-être
+le jugerez-vous un homme instruit et agréable ; mais si
+à son bavardage il n’y a jamais de fin ; s’il vous débite une
+seule et même prose toutes les fois qu’il vous rencontre ; s’il
+vous tient sur vos jambes jusqu’à défaillance ; s’il vous garde
+sans pitié, quand vous voudriez remplir un engagement, ou
+assister à une conversation intéressante, alors il n’y a pas à
+s’y tromper : la vérité vous saute aux yeux, <i lang="la" xml:lang="la">apparent diræ
+facies</i>, vous êtes sous les griffes d’un <i>importun</i>. Vous pouvez
+céder, vous pouvez fuir, mais vous ne sauriez vaincre. De là
+n’est-il pas évident qu’un <i>importun</i> ne peut être représenté
+dans un récit, sans quoi le récit serait aussi importun que notre
+individu lui-même ? Donc, lecteur, vous devez croire sur
+parole que cet homme à la taille roide, ce M. Bateman, est
+réellement ce que vous ne sauriez découvrir d’une autre manière,
+et nous savoir gré du motif qui nous a fait affirmer plutôt
+que démontrer notre proposition.</p>
+
+<p>Sheffield salua poliment notre bachelier, et eût voulu poursuivre
+sa route ; mais Bateman, entraîné par sa nature, ne le
+permit pas. Le saisissant par la main : « Seriez-vous disposé,
+dit-il, à jeter un coup d’œil dans la jolie chapelle que nous
+faisons restaurer dans les champs ? C’est une vraie perle, dans
+le style le plus pur du quatorzième siècle. Elle était dans un
+bien triste état, on eût dit d’une étable ; mais nous avons ouvert
+une souscription, et nous allons mettre tout en ordre. — Nous
+nous rendons à Oxley, répondit Sheffield, vous nous entraîneriez
+hors de notre route. — Pas du tout, répliqua Bateman ;
+ce n’est pas à un jet de pierre du chemin. Vous ne pouvez
+me refuser cette faveur. Je suis sûr que notre œuvre aura
+toutes vos sympathies. » Il s’empressa ensuite de leur faire
+l’histoire de la chapelle : tout ceci a existé ; tout ceci aurait pu
+être ; tout ceci n’existait pas ; tout ceci devait se faire. « Ce
+sera, continua-t-il, un vrai spécimen de chapelle catholique ;
+nous avons même l’intention de tenter une démarche auprès
+de l’évêque, afin qu’il la dédie au Royal Martyr. Pourquoi n’aurions-nous
+pas notre saint Charles, aussi bien que les catholiques
+romains ? Quel doux plaisir ne sera-ce pas, d’ailleurs,
+d’entendre la cloche jeter, chaque soir, ses tintements sur la
+bruyère sombre, par tous les temps, et à travers toutes les péripéties
+et les hasards de cette vie mortelle ! » Sheffield lui demanda
+quelle assemblée il pensait réunir à cette heure. « Voilà
+une idée peu élevée, répondit Bateman ; ce n’est pas une question.
+Dans les véritables églises catholiques, le nombre des assistants
+ne fait rien à la chose ; le service divin se célèbre pour
+ceux qui y viennent et non pas pour ceux qui sont dehors. »
+Cette réponse, répliqua Sheffield, je la comprends dans la bouche
+d’un catholique romain, parce que dans son Église on suppose
+un sacrifice offert par un prêtre, avec ou sans assistance.
+Et puis, les chapelles catholiques sont bâties souvent sur les
+corps des martyrs, ou dans un lieu remarquable par quelque
+miracle, mais notre service, à nous, est la <i>prière en commun</i> ;
+et comment pouvons-nous le célébrer sans une assemblée ? »</p>
+
+<p>Bateman répondit que, alors même que les membres de l’Université
+n’y viendraient pas, ce à quoi il s’attendait, au moins
+la cloche serait un mémento de loin comme de près. « Ah ! je
+vois, reprit Sheffield, son usage sera l’inverse de ce que vous
+disiez tout à l’heure : elle servira, non pour ceux qui viendront,
+mais pour ceux qui seront dehors. L’assemblée sera
+au dehors, et non au dedans ; c’est une affaire d’extérieur.
+Je me rappelle avoir vu autrefois une haute tour d’église ;
+c’est ainsi, du moins, qu’elle paraissait de la route ; mais
+quand on la regardait sur le côté, on ne voyait qu’une mince
+muraille, bâtie pour simuler une tour ; et cela, afin de donner
+un aspect imposant à l’édifice. Élevez aussi un bout de
+muraille, et placez-y la cloche. — Il y a un autre motif qui
+nous a fait entreprendre cette restauration, repartit Bateman,
+motif tout à fait indépendant du culte. C’est que cette chapelle
+date d’un temps immémorial, et qu’elle fut consacrée par nos
+ancêtres catholiques. » Sheffield objecta qu’il y aurait autant
+de raison pour y dire la messe que pour conserver le bâtiment.
+« La messe, nous la conservons, répondit Bateman ; nous offrons
+la nôtre, tous les dimanches, selon le rite de celui que
+l’honnête Pierre Heylin appelle le Cyprien<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> de l’Angleterre ;
+que pouvez-vous désirer de plus ? » Cette réponse fut-elle comprise
+de Sheffield ? Qui le sait ? Mais au moins elle était hors de
+la portée de Charles. Cette messe anglaise était-ce la Prière
+Commune, ou le service de la communion, ou la litanie,
+ou le sermon, ou une partie quelconque de ces choses ? Ou
+bien les paroles de Bateman étaient-elles un véritable aveu
+qu’il existait des ministres qui, à cette époque, célébraient la
+messe papiste une fois la semaine ? La pensée précise de Bateman
+est perdue pour la postérité ; car ils étaient arrivés, en
+causant ainsi, à la porte de la chapelle. Cet édifice avait été
+autrefois une aumônerie ; à côté se trouvait une petite ferme.
+Quant à la population, on voyait évidemment que la restauration
+de la chapelle ne lui était pas nécessaire. Au moment d’entrer,
+Charles resta en arrière et dit tout bas à son ami qu’il ne connaissait
+pas Bateman<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Une présentation eut donc lieu. — Reding
+de Saint-Sauveur. — Bateman de <span lang="en" xml:lang="en">Nun’s Hall</span>. La cérémonie
+étant faite, en guise d’eau bénite, ils entrèrent tous ensemble
+dans la chapelle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Il s’agit de Laud. P. Heylin a écrit la vie de ce théologien anglican.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Deux Anglais, surtout deux <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>, ne s’adressent jamais la parole jusqu’à
+ce qu’ils aient été présentés l’un à l’autre (<i lang="en" xml:lang="en">introduce</i>). Une semblable réserve,
+c’est, dit-on, de la liberté individuelle. Quant à la forme de la présentation,
+elle n’est pas plus difficile que celle qui est dans le texte.</p>
+</div>
+<p>L’édifice était aussi beau que les paroles de Bateman avaient
+pu le faire supposer ; la restauration en avait été faite avec
+beaucoup de goût. On y remarquait un autel de pierre du meilleur
+style, une crédence, une piscine qui ressemblait à un tabernacle,
+et une paire de chandeliers de cuivre. Charles demanda
+à quoi servait la piscine, dont il ignorait même le nom.
+On lui répondit qu’il y avait toujours, autrefois, une piscine dans
+les vieilles églises d’Angleterre, et qu’on ne pouvait faire une
+restauration intelligente sans la replacer. Il s’informa ensuite
+de l’objet de ce coffre, ou espèce d’armoire, si admirablement
+travaillé, qu’on apercevait sur l’autel ; et il apprit que « nos
+sœurs, les églises de l’obédience de Rome, avaient toujours un
+tabernacle pour garder le pain consacré. » Après cette réponse,
+Charles se tut. Profitant de ce silence, Sheffield demanda à connaître
+l’usage des niches ; et Bateman lui dit que les images
+des saints étaient sans doute prohibées par les canons, mais
+que ses amis en ces matières faisaient ce qu’ils pouvaient. Interrogé
+enfin sur l’emploi des chandeliers, notre bachelier répondit
+que, vu les dispositions de leur évêque à l’égard des catholiques,
+ils avaient quelque crainte que ce prélat ne mît opposition
+à l’emploi du luminaire dans le service, au moins tout
+d’abord ; mais qu’il était évident que les chandeliers étaient
+faits pour porter des cierges. Ayant eu le temps convenable
+pour voir et admirer, Reding et Sheffield se disposèrent à reprendre
+leur course. Ils ne purent, toutefois, esquiver une invitation
+à déjeuner, sous peu de jours, au domicile de Bateman,
+dans le Turl<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Si le lecteur s’est donné la peine de parcourir la conférence de M. le chanoine
+Oakeley ayant de lire <i>Perte et gain</i>, il comprendra facilement que Bateman
+appartient à la <i>coterie des amateurs catholiques</i>, selon l’expression caractéristique
+du digne <span lang="en" xml:lang="en">ex-fellow</span> de Balliol. Ce jeune bachelier est un des représentants
+du côté <i>superficiel du mouvement religieux</i>. Aussi ne doit-on pas être
+étonné s’il ne se convertit pas.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c3">CHAPITRE III.<br>
+Un cœur ouvert et aimant. — Un homme à <i>vues</i>.</h3>
+
+
+<p>Aucun des deux amis n’avait encore, en fait de religion, ce
+qu’on appelle des <i>vues</i>. Par ce mot, nous n’entendons pas
+dire qu’ils n’eussent déjà une opinion arrêtée sur cette importante
+matière, les juger ainsi serait une erreur ; mais nous
+voulons faire comprendre qu’aucun d’eux (et comment l’auraient-ils
+pu à leur âge ?) n’avait fait reposer sa religion sur
+une base intellectuelle. Aussi bien, expliquons d’une manière
+plus claire ce que sont des <i>vues</i>, ce qu’on entend par un homme
+à <i>vues</i>, et quel est l’état de ceux qui n’ont pas de <i>vues</i>. Lors
+donc que des personnes jettent les yeux, pour la première fois,
+sur le monde de la politique ou de la religion, tout ce qu’elles
+voient produit sur leur esprit le même effet qu’un paysage
+qui s’offrirait, également pour la première fois, à un homme
+jusqu’alors aveugle. Tout leur paraît à égale distance ; il n’y a
+pas de perspective. La relation d’un fait avec un fait, d’une
+vérité avec une vérité, le rapport entre un fait et une vérité,
+entre une vérité et un fait, comment telle chose mène à telle
+autre, quels sont les principes premiers et les principes secondaires :
+tout cela elles ont à l’apprendre. C’est pour elles une
+science nouvelle, et elles ignorent leur ignorance même sur
+ce point. Dans leur esprit, le monde d’aujourd’hui n’a aucun
+rapport avec le monde d’hier ; le temps n’est pas le torrent
+qui se précipite, mais il s’immobilise devant elles, rond et
+plein comme la lune. Elles ne connaissent pas l’histoire de
+dix ans, encore moins celle d’un siècle ; pour elles le passé ne
+vit pas dans le présent ; elles ne comprennent pas l’intérêt des
+questions qui s’agitent ; les noms ne font naître en elles aucune
+association d’idées, et les individus n’éveillent dans leur mémoire
+aucun souvenir. Elles entendent bien parler et des hommes,
+et des choses, et des projets, et des luttes, et des principes ;
+mais tout va et vient comme le vent ; rien ne fait impression,
+rien ne pénètre, rien ne se fixe dans leur esprit. Elles
+ne savent pas ranger leurs idées ; elles n’ont pas de système.
+Elles entendent et elles oublient, ou tout au plus elles se rappellent
+ce qu’elles ont entendu autrefois, mais sans pouvoir
+dire en quel lieu. De là nulle consistance dans leur argumentation ;
+aujourd’hui elles raisonneront d’une manière et
+demain d’une autre, au moins indirectement, c’est-à-dire
+à l’aventure. Les fils de leur raisonnement divergent ; rien
+ne vient à sa place ; il n’y a pas d’idée mère sur laquelle
+s’appuie leur esprit, d’où procèdent leurs jugements sur les
+hommes et les choses. Et tel est l’état de bien des gens,
+pendant toute leur vie. Aussi quels misérables politiques, ou
+hommes d’Église ne font-ils pas, à moins que leur bonne fortune
+ne les ait mis entre des mains sûres, et qu’ils ne soient
+menés par d’autres, ou qu’ils ne soient engagés dans un parti.
+Autrement, voyez-les, ils sont à la merci des vents et des vagues ;
+et, sans être radicaux, <span lang="en" xml:lang="en">whigs, tories</span>, ou conservateurs,
+partisans de la haute ou de la basse Église<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, ils agissent, ou
+comme un <span lang="en" xml:lang="en">whig</span>, ou comme un <span lang="en" xml:lang="en">tory</span>, ou comme un catholique,
+ou comme un dissident, selon que le caprice les pousse, que
+les événements ou les partis les mènent. Si parfois leur
+amour-propre est blessé, ils se consolent dans la pensée que
+leur conduite est la preuve qu’ils sont des hommes libres,
+modérés, sans passions, des hommes du juste-milieu, et non
+des <i>hommes de parti</i> ; tandis que, dans le fait, ils sont les plus
+malheureux des esclaves ; car notre force, en ce monde, c’est
+d’être les sujets de la raison, et notre liberté d’être les captifs
+de la vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> La <i>haute Église</i>, ou les partisans de l’Église et de l’État (<i lang="en" xml:lang="en">the church and
+state</i>) ; l’<i>Église basse</i>, ou le parti puritain, qui ne reconnaît que la Bible pour
+règle de foi.</p>
+</div>
+<p>Et maintenant, qu’y a-t-il d’étonnant que Charles, jeune imberbe
+d’une vingtaine d’années, n’eût pas des vues profondes
+en fait de religion ou de politique ? Toutefois un homme d’intelligence
+ne se permet pas de juger des choses à l’aventure
+et au hasard. Par une espèce de respect qu’il se doit, il est
+obligé de se tracer une règle de conduite quelconque, vraie
+ou fausse ; et Charles goûtait beaucoup la maxime qu’il a déjà
+émise, savoir : qu’il faut estimer les gens d’après ce qu’ils
+sont, et non d’après ce qu’ils ne sont pas. Il considérait comme
+un premier devoir d’aimer tous les hommes, de les regarder
+tous d’un œil de bonté ; son cœur était fortement pénétré
+du sentiment que le poëte a exprimé dans ces vers populaires :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Quoique souillé du mal, ce honteux diadème,</div>
+<div class="verse">» Le chrétien, ici-bas, porte un front radieux ;</div>
+<div class="verse">» Par le prêtre du Christ, au jour de son baptême,</div>
+<div class="verse">» Ne fut-il pas marqué d’un sceau tout glorieux ? »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Quand il rencontrait dans ses promenades un laboureur ou
+un cavalier, un gentilhomme ou un mendiant, il aimait à se
+dire : « Voilà un chrétien. » Et lorsqu’il vint à Oxford, il y
+entra avec un enthousiasme si simple et si chaleureux, qu’on
+eût dit presque celui d’un enfant. Son respect, il le portait
+jusqu’à honorer même le velours du vice-Censeur ; que dis-je ?
+le bonnet à cornes qui précède le prédicateur avait aussi des
+droits à sa déférence. Sans être poëte, il était dans la saison de
+la poésie, à l’époque du délicieux printemps, alors que l’année
+est dans toutes ses splendeurs, tout y étant nouveau. La nouveauté
+était la beauté elle-même pour un cœur aussi ouvert
+et aussi aimant que le sien ; non pas seulement parce que c’était
+de la nouveauté, et que comme telle, elle a ses propres
+charmes, mais bien parce que, quand les objets nous apparaissent
+pour la première fois, nous les voyons dans une aimable
+confusion, qui est le principal élément de la poétique. Mais à
+mesure que le temps marche et que nous arrivons à énumérer,
+à classer et à apprécier les choses, à mesure que nous
+agrandissons nos vues, nous avançons vers la philosophie et
+la vérité ; mais nous nous éloignons de la poésie.</p>
+
+<p>Dans notre jeunesse, nous allâmes un jour par un soleil brûlant
+d’été nous promener sur la route qui va d’Oxford à Newington,
+route fort triste, comme le savent bien tous ceux qui
+l’ont parcourue. Cependant, c’était du nouveau pour nos yeux,
+et nous vous l’assurons, lecteur, croyez-le ou ne le croyez pas,
+riez ou non, comme il vous plaira, cette route, dans cette
+circonstance, nous parut d’une beauté touchante. Elle éveilla
+dans notre cœur une douce mélancolie, mélancolie dont la
+vague sensation nous émeut encore quand nous jetons un
+regard en arrière sur ce voyage accompagné de tant de poussière
+et de fatigue. Et pourquoi ? Parce qu’alors chaque objet
+que nous rencontrions était inconnu et plein de mystère. Un
+arbre ou deux, à distance, nous semblaient le commencement
+d’une grande forêt ou d’un parc d’une étendue sans limites :
+une colline cachait derrière elle un vallon, et ce vallon avait
+son histoire ; les sentiers eux-mêmes, avec leurs haies verdoyantes
+aux mille détours capricieux, frappaient notre imagination.
+Telles furent les impressions du premier voyage ;
+mais quand nous eûmes fréquenté souvent la même voie,
+alors l’esprit ne se prêta plus à l’action, la scène cessa d’être
+enchanteresse, la triste réalité seule resta, et nous demeurâmes
+convaincu que cette route d’Oxford à Newington était
+la plus ennuyeuse et la plus détestable que nous eussions jamais
+parcourue.</p>
+
+<p>Mais revenons à notre histoire. Nous avons fait le portrait
+de Reding. Quant à Sheffield, sans avoir dans l’esprit plus de
+vues réelles que Charles, néanmoins à cette époque il cherchait
+à en acquérir, mais il était bien plus en danger d’en
+accueillir de fausses. En d’autres termes, c’était un homme <i>à
+vues</i>, dans le mauvais sens de l’expression. Il n’était pas satisfait
+des choses telles qu’elles sont ; il était censeur, impatient
+de réduire tout en système ; il exagérait les principes,
+aimait la discussion, soit pour le plaisir de l’exercice, soit
+parce que son esprit était inquiet : au fond, il n’avait rien fortement
+à cœur.</p>
+
+<p>Aucun de nos deux amis ne prenait un vif intérêt aux controverses
+qui s’agitaient alors à l’Université et dans le pays
+touchant la haute et la basse Église. Sheffield avait une espèce
+de mépris pour cette polémique, et Reding trouvait de mauvais
+goût de se montrer original ou de se faire distinguer en
+quoi que ce fût. Une de ses connaissances d’Eton l’avait engagé
+un jour à venir entendre un des meilleurs prédicateurs du
+parti catholique, et lui avait offert de le présenter ; mais il
+avait décliné cet honneur. Il n’aimait pas, disait-il, à se mêler
+aux partis ; il était venu à Oxford pour prendre ses grades et
+non pour y embrasser des opinions. En agissant autrement, il
+aurait craint la désapprobation de son père ; et puis, il sentait
+de la répugnance à épouser de telles idées et à se faire l’ami
+de telles personnes, par cela seul que les autorités de l’Université
+étaient opposées à tout ce mouvement. A ses yeux, les chefs
+de l’agitation étaient des démagogues, et les démagogues, il
+les avait en grande horreur, il les méprisait. Il ne pouvait pas
+comprendre comment des ecclésiastiques, hommes respectables
+d’ailleurs, travaillaient à grouper auteur d’eux de jeunes sous-gradués ;
+plus d’une histoire même qu’il entendit sur leurs intrigues
+le blessa. En outre, il n’aimait pas les spécimens de
+leurs partisans qu’il avait eu l’occasion de voir ; c’étaient des
+hommes présomptueux ou qui « parlaient haut », comme on
+disait alors. Ils faisaient des actions ridicules, extravagantes,
+et parfois négligeaient leurs devoirs de collége pour des choses
+qui ne les regardaient en aucune façon. Charles avait eu sans
+doute du malheur ; car cette appréciation n’est pas le vrai portrait
+des hommes les plus remarquables de cette époque qui, certainement,
+font encore aujourd’hui, comme ecclésiastiques ou
+comme laïques, la force de l’Église anglicane. Mais dans toutes
+les réunions d’hommes, la paille et les immondices (selon les
+paroles de Bacon) flottent sur l’eau, tandis que l’or et les pierreries
+tombent au fond et demeurent cachés ; ou, pour mieux
+dire encore, bien des hommes, la plupart des hommes, sont un
+mélange de qualités précieuses et de défauts : les défauts surnagent,
+les bonnes qualités restent dans l’abîme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c4">CHAPITRE IV.<br>
+Le charlatanisme en religion.</h3>
+
+
+<p>Bateman était un de ces caractères complexes dont nous venons
+de parler. Il y avait du bon chez lui, il ne manquait pas
+de mérite ; mais il était absurde ; aussi servit-il de thème à la
+conversation de nos deux amis pendant le reste de leur promenade.
+« J’aimerais qu’on vît moins de charlatanisme et de grimaces
+en tout lieu, dit Sheffield ; on pourrait en emporter d’ici
+des charretées, et même sans que rien y parût. — Si l’on faisait
+à votre goût, répondit Charles, vous useriez les routes au
+point qu’on ne pourrait plus se promener. Nous sommes obligés
+de marcher dans cette voie que vous nommez charlatanisme.
+Nous la foulons aux pieds, mais enfin nous nous en servons. — Je
+ne puis admettre un tel système ; c’est tout simplement
+faire le mal pour arriver au bien. Oui, je vois partout
+la comédie. Je vais à Sainte-Marie, et là j’entends des hommes
+qui débitent des lieux communs, tantôt d’une voix sépulcrale,
+tantôt d’un ton aigu, d’autres fois avec une certaine emphase
+mesurée, claire, calme, et un regard étudié, comme, par exemple,
+ce prédicateur de Bampton qui, il n’y a pas longtemps,
+nous soutenait, à propos de la résurrection des corps, que tous
+les essais pour ranimer un cadavre, au moyen de méthodes
+naturelles, avaient complétement échoué. Si je pénètre dans
+la salle où se donnent les grades, dans la salle de la Convocation,
+là, pendant des heures entières, je suis obligé de subir un
+latin ridicule, d’entendre accorder des grâces, des dispenses,
+de voir les Censeurs monter, descendre pour rien absolument ;
+et tout cela, afin de conserver l’esprit de choses vieillies depuis
+des siècles, alors que le travail réel pourrait se faire en
+un quart d’heure. Je rencontre Bateman, et voilà mon homme
+qui me parle de jubés sans crucifix, de piscines sans eau, de
+niches sans statues, de chandeliers sans lumières, de messes
+sans pape ; et, moi, je dis avec Shakespeare : « Le monde est
+un vrai théâtre. » Ce n’est pas tout : je m’adresse à Shaw, à
+Turner, à Brown, hommes de caractères bien différents, élèves
+de Gloucester (vous comprenez de qui je parle), et ils nous
+prêchent qu’il faut placer des crucifix aux carrefours, afin d’exciter
+chez les passants des sentiments religieux. »</p>
+
+<p>«  — Pour ma part, je pense que vous êtes trop sévère envers
+tous ces hommes-là, dit Charles ; votre discours ressemble
+beaucoup à de la déclamation ; si l’on vous croyait, il faudrait
+abolir toutes les formes extérieures. Vous me faites l’effet
+de cet homme qui, dans un des romans de miss Edgeworth,
+ferme ses oreilles à la musique, afin de pouvoir rire à son aise
+des danseurs. — A quelle musique fermé-je les oreilles ? — A
+la signification de tous les divers actes dont nous venons de
+parler ; les sentiments pieux qui accompagnent la vue des
+images, voilà la musique. — Sans doute, pour ceux qui déjà
+ont ces sentiments ; mais rétablir les images en Angleterre pour
+faire naître des sentiments, c’est tout juste danser pour créer
+la musique. — Je crois que vous ne rendez pas justice à notre
+pays, mon cher Sheffield ; nous sommes un peuple religieux. — Eh
+bien, je vais vous présenter la chose d’une autre
+manière : Aimez-vous la musique ? — Avez-vous donc oublié
+la frayeur que j’occasionnai à une certaine personne avec mon
+violon ? — Aimez-vous la danse ? — A dire vrai, je ne l’aime
+pas du tout. — Ni moi non plus, reprit Sheffield, et je ne
+puis penser sans rire à ce que je fis, étant encore enfant, pour
+y échapper. La danse est quelque chose de si absurde ; et puis,
+il fallait se montrer poli et aimable envers des jeunes filles
+légères ou précieuses. Je me conduisis parfois à leur égard
+avec tant de grossièreté, que je fus humilié de mon impolitesse ;
+aussi ne savais-je plus comment me tirer d’embarras. — J’ignorais,
+mon cher ami, que nous eussions entre nous un
+point de ressemblance aussi frappant. Oh ! quelle humiliation
+j’eus à souffrir, lorsqu’il fallut se tenir debout, prêt à danser,
+et figurer avec une dame ! Tous les yeux tournés sur moi qui
+étais si gauche ! Bien des jours avant, comme après, ce me fut
+un martyre. »</p>
+
+<p>Cependant, ils étaient arrivés au pied d’une pente roide qui
+mène à une espèce de plateau sur le bord duquel se trouve
+Oxley, et ils s’arrêtèrent un instant pour voir des cavaliers
+qui sautaient des barrières. Ils montèrent ensuite la colline et
+se retournèrent vers Oxford. « Peut-être, dit Charles, appellerez-vous
+toutes ces flèches et ces tours un magnifique simulacre,
+parce que vous en apercevez le faîte sans en découvrir la
+base ? — Où en étions-nous de notre discussion ? » reprit
+Sheffield, se rappelant qu’ils s’en étaient écartés pendant les
+dix dernières minutes : « oh ! je m’en souviens, j’y suis. Je
+disais donc que vous aimiez la musique, mais que vous détestiez
+la danse. Pour d’autres, la musique est l’aiguillon qui les
+pousse à danser ; pour vous, c’est le contraire ; la danse même
+diminue le sentiment de plaisir que vous cause la musique. Eh
+bien, pareillement, c’est un acte de pédantisme de vouloir
+rendre une nation religieuse, comme l’Angleterre, plus religieuse
+encore, en plaçant des images dans les rues. Un tel
+procédé n’est pas anglais, et il ne peut que nous blesser. S’il
+était dans le génie de ce peuple, il serait venu naturellement,
+sans qu’on nous y eût engagés. Comme la musique entraîne à
+la danse, ainsi la religion nous eût fait adopter les images.
+Mais de même que la danse n’ajoute rien aux charmes de la
+musique pour ceux qui n’aiment pas à danser, de même, les
+cérémonies n’agrandiront pas le sentiment religieux chez ceux
+qui détestent les cérémonies. — Donc, à vos yeux les catholiques
+romains sont des charlatans, puisqu’ils emploient des
+crucifix ? — Halte-là ; vous sortez maintenant de la question.
+Les catholiques romains croient que les images possèdent une
+certaine <i>vertu</i>. Sans doute c’est absurde, mais en les honorant
+ils sont conséquents avec leurs principes. Ils n’exposent
+pas les images pour en faire des montres d’apparat, pour
+éveiller des sentiments dans le cœur de ceux qui les contemplent,
+ainsi que le voudrait Gloucester, mais ils les honorent
+d’un culte solide, naturel et ardent : à leurs yeux, elles disent
+plus qu’elles ne paraissent ; ce ne sont pas de simples représentations.
+Ils leur rendent des honneurs religieux, soit parce
+que de grands saints les ont autrefois vénérées, soit parce
+qu’en temps de peste on s’est adressé à elles, soit parce qu’elles
+ont opéré des miracles, soit parce qu’elles ont remué leurs
+yeux, incliné leur tête ; ou, au moins, parce qu’elles ont été
+bénites par la main du prêtre, et qu’elles ont des relations
+mystérieuses avec la grâce invisible. Tout cela, je l’avoue, est
+superstitieux ; mais tout cela a une réalité. »</p>
+
+<p>Charles n’était pas satisfait de cette argumentation. « Une
+image est un mode d’enseignement, répliqua-t-il. Voulez-vous
+donc dire qu’un homme est un saltimbanque parce qu’il se
+méprend sur le mode d’enseignement le plus convenable à
+son pays ? — Cette qualification, je ne l’ai pas donnée à Gloucester,
+repartit Sheffield ; j’ai seulement soutenu qu’un pareil
+mode d’enseignement, chez des protestants, était du charlatanisme
+et une farce. — Mais votre principe vous conduira trop
+loin, et, d’ailleurs, il se détruit lui-même. Ne vous rappelez-vous
+pas le passage d’Aristote que nous cita, l’autre jour,
+Thompson, passage qu’il avait rencontré dans une de ses leçons
+avec Vincent, et qui nous paraissait si subtil, savoir : que
+les habitudes sont créées par ces mêmes actes dans lesquels
+elles se manifestent lorsqu’elles sont produites ? C’est en s’essayant
+à nager qu’on apprend à bien nager. J’en viens à Bateman.
+Il désire, sans aucun doute, <i>introduire</i> dans nos églises
+les piscines et les tabernacles ; or, attendre, avant de commencer,
+qu’on ait accepté cette réforme, c’est agir comme un
+homme qui ne va pas à l’eau sans savoir nager. — Soit ; mais
+quel bien en reviendra-t-il à Bateman, quand l’usage de la
+piscine sera devenu universel ? Qu’est-ce que cela signifie ?
+Dans l’Église romaine, la piscine a son emploi, je le sais, quoique
+j’ignore lequel ; on s’en sert pendant la messe. Mais que
+Bateman rende universel l’usage des piscines, et qu’aura-t-il
+créé, sinon le règne d’un charlatanisme universel ? — Mais,
+mon cher Sheffield, combien de choses n’y a-t-il pas qui, dans
+le cours des âges, ont changé leur destination première, et
+toutefois en conservent encore une, quoique différente ? La
+perruque d’un juge n’est pas du charlatanisme, cependant elle
+a déjà son histoire. La reine, à son couronnement, porte un
+vêtement qu’on dit être catholique romain ; est-ce du charlatanisme ?
+Ne vous figure-t-il pas, en traits ineffaçables, « la
+divinité qui entoure un roi », quoique ce vêtement ait perdu
+la signification qu’y attachait l’Église de Rome ? Ou seriez-vous
+du nombre de ceux qui, selon un vieux calembour sur le mot
+Majesté<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, estiment la chose elle-même une farce ? — Vous
+prohibez donc l’introduction des piscines et des chandeliers qui
+n’ont aucun but ? — Je pense, mon ami, qu’il y a une grande
+différence entre faire revivre une chose et la conserver : la
+conserver paraît naturel, même quand son emploi a cessé ;
+la faire revivre, quand elle est déjà morte, c’est contre nature.
+Mais ceci est une question de prudence et de jugement. — Ainsi
+donc, vous condamnez Bateman », conclut Sheffield.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Dépouillez <i lang="en" xml:lang="en">majesty</i> — la majesté — de ses dehors (<i lang="en" xml:lang="en">of its externals</i>), c’est-à-dire
+enlevez à ce mot sa première et sa dernière lettre, que reste-t-il ? <i lang="en" xml:lang="en">ajest, a
+jest</i>, — une farce. — Ce calembour, qui existe dans l’original, ne peut, comme
+on le voit, se traduire en français.</p>
+</div>
+<p>Il y eut un moment de silence. Charles reprit ensuite :
+« Mais peut-être ces hommes désirent actuellement introduire
+les réalités aussi bien que leurs formes extérieures ; peut-être
+désirent-ils employer la piscine aussi bien que l’avoir… Sheffield,
+continua-t-il brusquement, pourquoi les costumes de
+cérémonie dans l’église ne sont-ils pas du charlatanisme, si
+les piscines méritent ce nom ? — Ces costumes… » répondit
+Sheffield paraissant réfléchir, « non, ces costumes ne sont pas
+du charlatanisme ; car prêcher, je suppose, est la fonction la
+plus haute dans notre Église, et l’on y consacre les plus riches
+vêtements. Les robes d’un grand prédicateur, je le sais, coûtent
+bien des livres ; j’en ai connu un, près de chez nous, qui,
+à son départ, reçut en présent, de certaines dames, un assortiment
+complet, et une douzaine de pantoufles brodées, par-dessus
+le marché. Mais tout cela est convenable, si la prédication
+est le principal office du clergé. Vient ensuite le sacrement<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>,
+et il exige le surplis et le capuchon. Et le capuchon,
+répéta-t-il tout pensif… mais à quoi sert-il ? Non, c’est l’écharpe.
+Le capuchon ne se porte que dans la chaire de l’Université.
+Qu’est-ce que l’écharpe ? Elle appartient aux chapelains,
+c’est-à-dire aux personnes… Je n’en sors pas. — Mon cher
+Sheffield, vous vous êtes vous-même coupé la gorge. Vous
+avez essayé d’expliquer le symbolisme des vêtements du
+clergé, et vous ne l’avez pu. Seriez-vous encore disposé à appeler
+cela du charlatanisme ? Répondez-moi à cette seule
+question : Pourquoi un ecclésiastique porte-t-il un surplis
+quand il lit les prières ? Mieux encore, je vous poserai la question
+plus simplement : Pourquoi un ecclésiastique seul a-t-il
+le pouvoir de lire les prières dans l’église ? pourquoi ne le
+puis-je pas moi-même ? » Sheffield hésita et parut sérieux.
+« Savez-vous bien, dit-il ensuite, que vous avez tout juste posé
+une objection de Jérémie Bentham ? Dans son <i>Église d’Angleterre</i>,
+cet écrivain propose, si ma mémoire est fidèle, d’enseigner
+à un enfant de la paroisse à lire la liturgie ; et il demande
+pourquoi on envoie un jeune homme à l’Université,
+pendant trois ou quatre ans, à frais énormes ; pourquoi on lui
+apprend le latin et le grec, et cela pour faire une simple lecture
+qu’un enfant aurait appris à faire chez une maîtresse
+d’école. Quelle est la <i>vertu</i> d’une lecture faite par un ministre ?
+Voilà à peu près les paroles de Bentham. Et, ajouta Sheffield
+avec lenteur, à dire vrai, je ne sais que lui répondre. »
+Cette dernière réflexion étonna Reding ; il en fut même choqué
+et embarrassé ; il ne savait que dire, lorsque, peut-être heureusement,
+la conversation fut interrompue.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> La cène.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c5">CHAPITRE V.<br>
+Oxford : une vue d’intérieur par un vieux <i>don</i>.</h3>
+
+
+<p>Chaque année amène des changements et des réformes.
+Nous ignorons l’état actuel de l’église d’Oxley ; elle peut avoir
+jubé, piscine, <i lang="la" xml:lang="la">sedilia</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, toutes choses nouvelles, comme aussi
+avoir subi une réforme en sens contraire, c’est-à-dire le dossier
+des bancs tourné par principe vers la table de communion, et
+la chaire placée au milieu des bas-côtés. Mais à l’époque où nos
+jeunes gens traversèrent le cimetière, il n’y avait rien, en bien
+ni en mal, qui pût les attirer dans l’intérieur de l’édifice, et
+ils passaient outre, lorsqu’ils aperçurent, en s’éloignant de
+l’église, ce que Sheffield appelait un vieux <i>don</i>. C’était un
+<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> connu de Charles, un homme de bonne famille
+et possesseur d’un petit patrimoine. Il avait fait ses études
+à l’Université en même temps que M. Reding, et parfois il
+avait été son hôte au presbytère. Aussi Charles le connaissait
+depuis son enfance ; et maintenant qu’il était à Oxford, il en
+avait reçu, comme c’était naturel, plusieurs petites attentions.
+Un jour qu’il s’était trop attardé pour son dîner, le bon <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span>
+l’avait invité à sa table ; une autre fois, il l’avait emmené à
+une partie de pêche à Faringdon ; il lui avait également promis
+des billets pour des dames de sa connaissance, qui devaient
+venir à la Commémoration<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. C’était un homme clairvoyant,
+d’un caractère facile, à la parole libre, aux désirs bornés, d’une
+sensibilité assez calme, d’une délicatesse peu romanesque, et
+sans ostentation dans ses croyances religieuses : en d’autres
+termes, irréprochable dans sa conduite, il détestait néanmoins
+toute parade de religion et ne pouvait souffrir les prétentions
+en ce genre. Connaissant l’Université depuis trente ans, il pouvait
+en porter un jugement équitable sur la plupart des choses.
+Il était venu à Oxley pour faire des funérailles à la place d’un
+ami, et il retournait chez lui. Il appela Charles de loin. Celui-ci,
+embarrassé tout d’abord de se trouver avec deux amis si
+différents et dans des rapports si opposés, ne tarda pas à se remettre
+un peu, en voyant l’indifférence de M. Malcolm ; et tous
+les trois rentrèrent ensemble dans la ville. Reding, toutefois,
+jusqu’au dernier moment, garda un reste de gêne et de malaise,
+surtout aux approches d’Oxford, où il rencontra des
+personnes de différents partis, qui le saluaient en passant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Siéges gothiques en pierre, pour le célébrant, le diacre et le sous-diacre.
+Ils sont construits dans l’épaisseur de la muraille du sanctuaire, du côté de l’épître.
+On en voit des modèles, en Angleterre, dans les églises et les chapelles bâties
+par le célèbre Pugin.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">fellow</i> est un membre de l’Université qui jouit d’un legs (<i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i>)
+fondé au profit d’un collége. Tous les colléges ont leurs <i lang="en" xml:lang="en">fellows</i> ; le nombre de
+ces sortes de bénéficiers s’élève quelquefois jusqu’à trente pour un seul établissement.
+Les revenus des <i lang="en" xml:lang="en">fellowships</i> varient entre 2,500 et 8,750 francs. Les <i lang="en" xml:lang="en">fellows</i>
+ne peuvent se marier ; ils ont cependant la liberté de le faire ; mais dans
+ce cas ils perdent leur <span lang="en" xml:lang="en">fellowship</span>, qui, au reste, est remplacé ordinairement par
+un bénéfice dans l’intérieur du pays, s’ils sont ministres.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> La fête de la Commémoration est d’origine catholique. Jadis elle était consacrée
+à prier pour les bienfaiteurs de l’Université : on disait une messe pour
+eux ; aujourd’hui on se contente de faire prononcer un discours en leur honneur. — Nous
+nous dispensons de toute réflexion ; le lecteur n’aura pas de peine à tirer
+la conclusion de ce fait. Qu’il nous suffise de dire qu’à Oxford la plupart des
+monuments et des usages ont conservé leur cachet catholique… Peut-être est-ce
+à ces restes de respect pour la religion de ses pères que cette ville doit le privilége
+d’avoir donné naissance au grand Mouvement religieux.</p>
+</div>
+<p>Par forme d’observation, Charles dit qu’ils avaient vu dans
+la campagne une jolie petite chapelle qui était en voie de restauration.
+M. Malcolm se prit à rire. « Ainsi, Charles, répliqua-t-il,
+vous mordez aux nouveautés du jour ? » « Quelles nouveautés ? »
+s’écria le jeune étudiant, qui, troublé à ce reproche,
+ajouta pour s’excuser que c’était seulement par hasard qu’un
+ami les avait conduits à cette chapelle. « Vous me demandez
+quelles nouveautés ? reprit M. Malcolm ; eh bien, la plus nouvelle,
+la dernière. Oxford est le lieu des nouveautés ; elles ne
+manquaient pas non plus de mon temps. La plus grande partie
+des résidents, les élèves, changent tous les trois ans ; les <span lang="en" xml:lang="en">fellows</span>
+et les <i>tuteurs</i>, tous les six ; et chaque génération a sa nouveauté.
+Non, il n’y a pas de principe de stabilité dans cette
+ville, excepté pour les chefs, qui s’y fixent et qui restent les
+mêmes jusqu’à la fin de leur carrière. Quel est le caprice du
+moment parmi vous autres les nouveaux venus ? continua-t-il :
+est-ce la bouteille ou le cigare ? » Charles sourit modestement ;
+J’espère, ajouta-t-il, que l’habitude de la boisson a entièrement
+disparu. « Des choses plus mauvaises peuvent s’introduire, repartit
+M. Malcolm ; mais la mode est de tous les pays. Autrefois,
+nous avions ici le club de la Déclamation, peut-être est-il encore
+en faveur ; auparavant c’était la Société Philharmonique. Nous
+avons vu la géologie faire fureur ; maintenant, c’est la théologie :
+et bientôt ce sera l’architecture, ou les antiquités du
+moyen âge, ou les éditions, ou les manuscrits. Chaque mode
+s’use à son tour. Tout dépend d’un ou de deux hommes d’action.
+Mais le secrétaire se marie, ou le professeur obtient un
+canonicat ; de là des réunions moins régulières, des réunions
+sans conséquence, et ainsi peu à peu la chose dépérit et
+meurt. »</p>
+
+<p>Sheffield demanda si le mouvement actuel n’était pas trop
+général dans le pays pour lui assigner une telle chute. Il n’en
+savait pas long sur ce point ; mais les journaux en étaient tout
+remplis, et dans le voisinage c’était le sujet de toutes les conversations :
+le mouvement ne s’arrêtait pas à Oxford.</p>
+
+<p>« J’ignore ce qui se passe dans l’intérieur du pays, répondit
+M. Malcolm ; la question est vaste ; mais le mouvement n’a pas
+ici des éléments de durée. Ces messieurs obtiendront des bénéfices
+et se marieront, et ce sera la fin de l’histoire. Je ne parle
+pas contre eux, je les crois des hommes très-respectables ;
+mais ils sont emportés par le flux de la mode. »</p>
+
+<p>Charles fit observer qu’il était fâcheux que cette agitation
+alimentât l’esprit de parti. « Oxford, ajoutait-il, devrait être un
+lieu de calme et d’étude ; la paix et les Muses sont des compagnes
+inséparables ; et à cette heure on parle, on discute dans
+chaque quartier. Les étudiants ne peuvent plus remplir leurs
+devoirs comme à l’ordinaire, ni accepter chacun comme il se
+présente ; mais ils sont obligés de prendre part aux questions,
+d’avoir égard à de certaines choses qu’au fond ils rejettent, et
+d’affecter des opinions quand ils n’en ont réellement aucune.</p>
+
+<p>M. Malcolm donna son assentiment d’un air distrait, occupé
+d’un point de vue qui s’offrait à ses yeux, et qu’il paraissait
+considérer avec plaisir. « On trouve laide cette partie du pays,
+dit-il, et peut-être avec raison ; mais, soit habitude ou non,
+quant à moi, ce comté me plaît et je lui trouve toujours des
+charmes. Les effets de lumière y changent à tout instant, de
+sorte que le paysage, si l’on peut parler ainsi, varie à chaque
+pas. J’ai vu là-bas Shotover prendre les nuances les plus
+opposées, quelquefois pourpres, d’autres fois couleur de safran
+brillant ou orange foncé. » Et il s’arrêta. « Oui, vous
+parlez de l’esprit de parti ; en vérité, il y en a beaucoup ici…
+Non, je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup, continua-t-il, sortant
+de sa distraction. Certainement il y a des divisions à Oxford,
+mais les divisions et la rivalité y sont à l’état de permanence.
+Les sociétés diverses ont chacune leurs intérêts et leur
+honneur à maintenir, et elles se querellent, comme les ordres
+religieux dans l’Église de Rome. Je me trompe, la comparaison
+est exagérée. Oxford ressemble plutôt à une aumônerie pour
+les veuves des ministres. La vanité, la jalousie, les bavardages
+y sont à l’ordre du jour. C’était de même en mon temps.
+Les deux grandes <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span>, dame Vice-Chancelier et dame Théologien-Professeur
+ne peuvent être d’accord, et elles ont chacune
+leurs adeptes. Un jour, c’est le Vice-Chancelier lui-même
+qui, d’un coup de balai, met à la porte de la Convocation<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>
+tous les jeunes <i>maîtres</i> ; et de là grande colère parmi ceux-ci.
+Un autre jour, c’est M. Slaney, doyen de Saint-Pierre, qui
+ne se fait pas scrupule de dire dans une diligence que M. Wood
+n’est pas un savant, sur quoi Wood, à son tour, l’appelle « le
+calomniateur Slaney ». Ici, c’est le vieux M. Barge, ex-doyen
+<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> de Saint-Michel, qui s’imagine que sa jolie fiancée n’a
+pas été reçue avec les honneurs convenables. Là, c’est le docteur
+Crotchet, qu’une influence funeste écarte, pendant bien
+des années, de l’évêché qui lui est destiné. D’un autre côté,
+c’est M. le professeur Carraway qui a été peint d’une manière
+infâme, dans la <i>Revue d’Edimbourg</i>, par un élève paresseux
+qu’il avait humilié aux examens. Mais, voici (<i lang="la" xml:lang="la">majora movemus</i>)
+que trois colléges forment mutuellement le vœu d’une
+mortelle opposition à un quatrième ; ou enfin, que les jeunes
+<i>maîtres</i>, hommes de labeur, trament une conspiration contre
+les chefs. Maintenant, toutefois, nous sommes en progrès ; si
+nous nous querellons, que ce soit une rivalité d’intelligence
+et de devoir, et non une rivalité d’intérêts matériels ou de caractères ;
+combattons pour des réalités et non pour des ombres. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> La <i>Convocation</i> est le grand conseil, et la suprême autorité de l’université.
+Tous les docteurs et tous les maîtres en font partie. A lui seul le collége de
+<i lang="en" xml:lang="en">Christ church</i> (église du Christ) fournit environ 500 membres. En 1845, lors de
+l’affaire de M. Ward touchant son livre : <i lang="en" xml:lang="en">Ideal of a christian church</i>, on vit
+arriver à Oxford 1300 membres de la Convocation.</p>
+</div>
+<p>Ces réflexions plurent à Sheffield, et il fit observer que l’état
+actuel des choses était plus réel que ce qu’on avait vu jusqu’alors,
+et qu’il avait par conséquent plus d’éléments de vie.
+M. Malcolm ne parut pas l’entendre, car il ne répliqua point.
+Aux approches du pont, la conversation tomba. Tandis qu’ils
+s’avançaient dans <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span>, Sheffield lança furtivement un
+regard à Charles. Pour eux, c’était un triomphe et un amusement
+tout à la fois de se voir hors des traits d’un Censeur, qui
+parcourait la même rue, grâce au <i>maître</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> sous la protection
+duquel ils marchaient.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Maître</i>. Ce grade répond à celui de licencié, en France.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c6">CHAPITRE VI.<br>
+Un déjeuner assez sérieux.</h3>
+
+
+<p>Avant leur promenade à Oxley, Charles avait déjà eu plusieurs
+fois l’occasion de voir, sous une forme ou l’autre, les
+pensées de Sheffield touchant les réalités et le charlatanisme ;
+et les discours de son ami avaient commencé à faire impression
+sur lui. Il sentait qu’au fond il y avait du vrai, et ce vrai
+était nouveau à ses yeux. Reding n’était pas d’un caractère
+à laisser une vérité dormir dans son esprit. Elle ne s’y épanouissait
+pas très-vite, mais on pouvait être sûr qu’à la fin
+elle porterait des fruits, et qu’elle modifierait ses opinions acquises.
+Dans le cas présent, il vit que le principe de Sheffield
+était plus ou moins opposé à sa maxime favorite, savoir : que
+c’est un devoir d’être content de tout le monde. Deux contradictions,
+se dit-il, ne sauraient être vraies en même temps :
+lorsque l’affirmative est vraie, la négative doit être fausse.
+Toutes les doctrines ne peuvent être également fondées : il y
+a une vérité et une erreur. La théorie de la vérité dogmatique,
+comme opposée au latitudinarisme, s’était ainsi graduellement
+établie dans son esprit pendant ces premiers trimestres. Il ne
+connaissait rien pourtant ni du nom, ni de l’histoire de ces
+deux théories ; il ne soupçonnait pas même le travail qui se
+faisait en lui. Laissons-lui voir toutefois développer sous ses
+yeux les absurdités du principe latitudinaire, et il est probable
+qu’il lui fera une opposition plus forte encore.</p>
+
+<p>Parmi d’autres singularités, Bateman croyait que mettre ensemble
+des personnes de sentiments contraires, c’était le meilleur
+moyen de créer une société agréable ou au moins utile.
+Il avait fait de son mieux pour donner cet élément de perfection
+à son déjeuner, auquel assistaient nos deux amis. Il n’avait
+pas toutefois atteint complétement son but, n’ayant pu
+réunir, malgré tous ses efforts, que trois convives, outre
+Charles et Sheffield. On remarquait d’abord M. Freeborn,
+jeune maître évangélique, avec qui Sheffield était en connaissance.
+Venait ensuite un jeune étudiant intelligent, mais non
+très-circonspect, qui, après avoir été gâté dans sa famille et
+ayant toujours bourse pleine, se proclamait amateur de l’<i>esthétique</i> :
+au collége, toutes les autorités vivaient constamment
+dans la crainte de le voir devenir papiste un beau matin.
+Le troisième, enfin, était un de ses amis, jeune homme
+au maintien aimable et modeste, qui avait des yeux vifs et
+perçants comme une souris, et mangeait son pain et son
+beurre dans un profond silence.</p>
+
+<p>Nos convives venaient de se mettre à table. Sheffield versait
+le café ; une assiette de muffins courait à la ronde, et
+Bateman, une casserole en main, en retirait les œufs déjà
+cuits. Tout à coup notre jeune imprudent, dont le nom était
+White, fit observer combien était belle la coutume catholique
+de prendre les œufs pour l’emblème de la fête Pascale. « C’est
+vraiment catholique, dit-il ; car cet usage est conservé dans
+certaines parties de l’Angleterre, se retrouve en Russie, et est
+en vigueur à Rome même, où un œuf accompagne chaque plat
+pendant la semaine de Pâques, après, je crois, avoir été bénit.
+Cet usage, d’ailleurs, est aussi expressif et aussi significatif
+que catholique. — Magnifique, en vérité ! reprit leur hôte :
+un usage si charmant et si délicieux ! Je m’étonne que nos réformateurs
+n’y aient pas songé, ni le profond Hooker, qui aimait
+tant les figures, ni Jewell. Vous n’avez pas sans doute
+oublié le bâton que celui-ci donna à Hooker : c’était une figure,
+tout comme l’envoi du bâton d’Élisée, par son serviteur,
+à l’enfant mort. — Oh ! mon cher Bateman, s’écria Sheffield,
+vous faites de Hooker un Giézi. — C’est bien la conclusion
+d’une pareille plaisanterie, dit M. Freeborn ; vous ne pourrez
+jamais voir où mène un symbole. Un symbole prouve tout et
+ne prouve rien. — Sans doute jusqu’à ce qu’il ait une sanction,
+reprit White ; mais quand l’Église catholique l’a sanctionné,
+nous sommes sûrs d’être dans le vrai. — Oui, certes,
+dit Bateman ; en d’autres termes, c’est bon parce que c’est
+catholique. — Oui, continua White, les choses changent de
+nature entre les mains de l’Église catholique : on nous permet
+de faire le mal pour arriver au bien. — Qu’est-ce à dire ? s’écria
+Bateman. — Eh bien, reprit White, l’Église fait du mal le
+bien. — Mon cher White, reprit notre hôte d’un ton grave,
+c’est aller trop loin. » M. Freeborn suspendit son opération
+gastronomique et se rejeta sur le dos de sa chaise. « L’idolâtrie,
+continua White, n’est-elle pas une erreur ? cependant le
+culte des images est légitime. » M. Freeborn était dans un état
+de consternation. « Votre exemple est mal choisi, White, dit
+Sheffield ; il y a dans le monde des gens assez peu catholiques
+pour penser que le culte des images est aussi mauvais que
+l’idolâtrie elle-même. — Distinction jésuitique ! s’écria Freeborn
+avec émotion. — Eh bien », répliqua White, qui ne paraissait
+pas avoir grand’peur du jeune maître ès-arts, quoique
+celui-ci fût plus âgé que lui, « je prendrai un meilleur exemple :
+qui ne sait que le baptême confère la grâce ? cependant
+il y avait, chez les païens, des rites baptismaux, et naturellement
+ils étaient diaboliques. — Je ne serais pas disposé, monsieur
+White, à vous faire toutes les concessions que vous voudriez
+touchant la vertu du baptême, dit Freeborn. — Ni même
+touchant le baptême chrétien ? demanda White. — Il est facile,
+répondit Freeborn, de prendre le signe pour la chose signifiée. — Ni
+même touchant le baptême catholique ? répéta White. — Le
+baptême catholique est une vraie supercherie et une illusion,
+répondit Freeborn. — Oh ! mon cher Freeborn, s’écria Bateman,
+à votre tour vous allez trop loin, en vérité. — Catholique,
+catholique ; j’ignore ce que vous voulez dire, reprit Freeborn. — J’entends
+par là, dit White, cette Église Une et Catholique
+dont parle le Symbole ; c’est très-intelligible. — Mais
+qu’entendez-vous par l’Église catholique ? demanda Freeborn. — L’Église
+Anglicane, répondit Bateman. — L’Église Romaine »,
+répondit White, tous deux parlant en même temps.
+Il y eut un éclat de rire général. « Il n’y a pas de quoi rire,
+reprit Bateman, l’Église Anglicane et l’Église Romaine ne sont
+qu’une même Église. — Une même Église ? Impossible ! s’écria
+Sheffield. — Bien plus qu’impossible, ajouta M. Freeborn. — Je
+ferais une distinction, dit Bateman ; je dirais qu’elles sont
+une même Église, mis à part les corruptions de l’Église Romaine. — En
+d’autres termes, elles forment une même Église,
+excepté ce en quoi elles diffèrent, dit Sheffield. — Précisément,
+comme vous dites, reprit Bateman. — Je dirais plutôt, ajouta
+M. Freeborn : Elles sont deux, excepté ce en quoi elles s’accordent. — Voilà
+la vraie conclusion, dit Sheffield. Bateman
+soutient que l’Église anglicane et l’Église romaine sont une
+même Église, excepté ce en quoi elles sont deux ; et Freeborn,
+qu’elles sont deux, excepté ce en quoi elles sont une. »</p>
+
+<p>Par bonheur, en cet instant, le garçon de cuisine entra avec
+un plat de saucisses ; mais cet incident n’amena pas de diversion ;
+la controverse continua. Deux personnes ne l’aimaient
+point : Freeborn, qui tout simplement détestait la doctrine en
+discussion, et Reding, qui la jugeait inopportune. Mais c’était
+la mauvaise fortune du premier d’indisposer Charles contre
+lui aussi bien que les autres, et d’être obligé de vaincre sa
+répugnance à prendre part à la dispute. Dans le fait, Freeborn
+pensait que la théologie elle-même est une duperie, comme
+substituant, à son avis, des notions intellectuelles sans valeur
+aux vérités fondamentales de la religion. C’est pourquoi il continua
+à faire observer, en posant son couteau et sa fourchette,
+que pour lui c’était un mystère qu’on fît reposer la religion
+véritable sur des distinctions métaphysiques ou sur des observances
+extérieures ; que l’Écriture avait un enseignement
+tout à fait contraire ; que l’Écriture parlait beaucoup de foi et
+de sainteté, mais ne disait pas un mot sur les Églises et leurs
+formes. Il continua, disant que c’était la grande et malheureuse
+tendance de l’esprit humain, de mettre entre lui et son Créateur
+un médiateur de son invention, et qu’il importait peu que ce
+médiateur fût un rite, ou un symbole, ou une forme de prière,
+ou les bonnes œuvres, ou la communion avec des Églises
+particulières : toutes ces choses étaient des « baumes trompeurs
+pour l’âme », si on les regardait comme nécessaires. Le
+seul moyen légitime d’en user, c’était de s’en servir avec la
+conviction qu’on pouvait s’en passer. Freeborn ajoutait qu’aucune
+de ces choses n’allait à la racine de la religion ; car la foi,
+c’est-à-dire la ferme croyance que Dieu nous a pardonné,
+était le seul objet indispensable ; que là où ce seul objet se
+trouvait, tout autre était superflu, et que là où il faisait défaut,
+aucun autre ne pouvait le remplacer. Ce point, il le défendait
+si fort, qu’à ses yeux (et il avoua que c’était non-seulement sa
+conviction, mais une vérité certaine), quand on avait la foi on
+pouvait professer toute espèce de religion : être arminien, calviniste,
+épiscopal, presbytérien, swendenborgien, voire même
+unitaire, aller plus loin encore, ajouta-t-il en jetant un coup
+d’œil sur White, être papiste même, et cependant être dans la
+voie du salut.</p>
+
+<p>Freeborn s’était laissé aller à des concessions plus larges qu’il
+ne l’eût fait dans ses moments de calme ; mais il était un peu
+irrité, et il désirait profiter de la parole à son tour. D’ailleurs,
+c’était pour lui une occasion favorable de faire une grande profession
+de foi. « Merci pour votre libéralité à l’égard de ces
+pauvres papistes, dit White. D’après vous, ils sont sauvés, s’ils
+sont hypocrites ; ils peuvent extérieurement professer le catholicisme,
+et rester protestants dans le cœur. — Les Unitaires aussi,
+dit Sheffield, sont vos obligés. Il paraît qu’on n’a pas besoin de
+craindre que l’on croie trop peu, pourvu qu’on sente beaucoup. — Mieux
+encore, reprit White ; si l’on se croit pardonné, on
+n’a pas à croire autre chose. » Reding ajouta son mot : il fit observer
+que, dans le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span><a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, la croyance à la Sainte-Trinité
+est représentée, non comme une chose indifférente,
+mais comme une vérité, « avant tout », nécessaire au salut.
+« Votre réponse, Reding, n’est pas directe, répliqua Sheffield.
+La remarque de M. Freeborn est qu’il n’y a pas de Symbole
+dans la Bible ; et vous, vous répondez qu’il y en a un dans le
+<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. — Alors la Bible enseigne une chose, et le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>
+en enseigne une autre, objecta Bateman. — Non, répondit
+Freeborn ; le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> tire seulement une <i>déduction</i> de la
+Bible. Le Symbole d’Athanase est une création humaine ; il est
+vrai, mais c’est une œuvre d’homme ; et il doit être admis,
+selon les expressions formelles des Articles, parce qu’il est
+« fondé sur l’Écriture. » Les Symboles sont utiles, à leur place,
+de même que l’Église ; mais ni Symbole ni Église ne sont la
+religion. — Mais alors, pourquoi prônez-vous si haut votre
+doctrine touchant « la foi seule » ? demanda Bateman ; car ces
+mots ne sont pas dans l’Écriture, et ils ne sont qu’une déduction
+humaine. — <i>Ma</i> doctrine ! s’écria Freeborn ; mais elle est
+dans les Articles. Les Articles disent positivement que nous
+sommes justifiés par la foi seule. — Les Articles ne sont pas
+l’Écriture, pas plus que le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, repartit Sheffield. — Ils
+ne disent pas non plus, ajouta Bateman, que la doctrine qu’ils
+enseignent soit nécessaire au salut. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Voy. la <a href="#note-c">note C</a>.</p>
+</div>
+<p>Tout ceci ne plaisait pas beaucoup à Freeborn, quoiqu’il l’eût
+provoqué. Il avait à la fois quatre adversaires ; et le cinquième
+convive, qui gardait le silence, paraissait sympathiser avec
+eux. Sheffield parlait par malice ; White par habitude ; Reding
+était entré dans la discussion parce qu’il n’avait pu s’en dispenser ;
+et Bateman raisonnait d’après un principe : il croyait
+qu’il allait perfectionner les vues de Freeborn par ce cours de
+controverse. Au moins ne perfectionna-t-il pas son caractère
+qui, en ce moment, subissait une dure épreuve. La plupart des
+convives n’étaient pas gradués ; lui, Freeborn, était <i>maître</i> :
+c’était trop fort de la part de Bateman. Il acheva en silence sa
+saucisse qui était devenue froide. La conversation languit ; il
+y eut recrudescence de rôties et de muffins ; on enleva les
+tasses à café, et le thé coula à pleins flots.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c7">CHAPITRE VII.<br>
+Une controverse entre un évangélique, un néo-catholique, l’homme <i>à vues</i>
+et le bachelier.</h3>
+
+
+<p>Freeborn n’aimait pas à être battu ; il revint à la charge.
+La religion, d’après lui, était une affaire de cœur : celui dont
+le cœur n’était pas droit ne pouvait interpréter convenablement
+l’Écriture. Jusqu’à ce que nos yeux fussent éclairés, disputer
+sur le sens de l’Écriture, essayer d’en tirer des déductions,
+c’était battre la campagne : c’était comme des aveugles
+disputant sur les couleurs. « Si ce que vous dites est vrai, reprit
+Bateman, nul ne peut absolument raisonner sur la religion ;
+cependant, vous avez été le premier à le faire, Freeborn. — Naturellement,
+répondit celui-ci, ceux qui ont <i>trouvé</i> la vérité
+sont les seules gens capables de raisonner sur cette matière, car
+ils ont le <i>don</i>. — Et ils sont les derniers à pouvoir en convaincre
+les autres, repartit Sheffield ; car le don n’est que
+pour eux. — C’est pourquoi les vrais chrétiens devraient discuter
+entre eux, et pas avec d’autres, dit Bateman. — Mais ce
+sont précisément ceux-là qui n’en ont pas besoin, reprit Sheffield.
+Raisonner appartient à ceux qui ne sont pas convertis,
+et non aux convertis. La discussion est le moyen ordinaire des
+recherches. » Freeborn continua à soutenir que la raison d’un
+homme non converti était charnelle, et que dans cet état on
+ne pouvait comprendre l’Écriture. « J’ai toujours pensé, dit
+Reding, que la raison est un bienfait général, tandis que la foi
+est une grâce spéciale et personnelle. Si la foi est vraiment
+rationnelle, tout le monde doit voir qu’elle a ce caractère ;
+autrement, d’après la nature du cas, elle n’est pas rationnelle. — Mais
+saint Paul nous prêche, répondit Freeborn, que « pour
+l’homme charnel les choses de l’esprit sont folie ». — Mais,
+après tout, repartit Reding, comment arriver à la vérité, si ce
+n’est par la raison ? C’est elle qui nous doit servir de guide : aux
+brutes de se diriger par l’instinct, à l’homme de se conduire
+par la raison. »</p>
+
+<p>Ils étaient tombés sur un sujet difficile ; tous éprouvaient
+une sorte d’embarras, excepté White, qui n’avait pas pris part
+à cette dernière controverse, et qui était simplement fatigué.
+Mais il voulut prendre sa revanche : « Le monde serait bien
+triste, dit-il, si les hommes se conduisaient par la raison. Ils
+peuvent croire qu’il en est ainsi, mais au fond il n’en est rien.
+Dans le fait, ils sont dirigés par leurs sentiments, leurs affections,
+par le sentiment du beau, du bon, du saint. La religion
+est le beau ; les nuages, le soleil et les cieux, les champs et les
+bois sont la religion. — D’après vous, repartit Freeborn, toutes
+les religions seraient vraies, les bonnes comme les mauvaises. — Non,
+répondit White, les rites du paganisme sont sanguinaires
+et impurs, ils ne sont pas beaux ; et le mahométisme est
+aussi froid et aussi sec que toute assemblée calviniste. Les
+mahométans n’ont ni prêtres ni autels, rien absolument, sinon
+une chaire et un prédicateur. — Comme à Sainte-Marie, fit
+observer Sheffield. — Précisément. Dans notre Église d’Angleterre
+nous n’avons ni vie ni poésie ; l’Église Catholique seule
+est belle. Vous verriez ce à quoi je fais allusion, si vous visitiez
+les cathédrales du continent, ou même seulement une église
+catholique de nos grandes cités. Célébrant, diacre et sous-diacre,
+acolytes avec leurs chandeliers, encens et plain-chant,
+tout concourt à une même fin, au même acte religieux.
+On voit que c’est un vrai culte ; les yeux, les oreilles, l’odorat,
+chaque sens en un mot reconnaît cette vérité. Les fidèles à
+genoux, récitant leur chapelet ou faisant leurs actes ; le chœur
+chantant le <i>Kyrie</i> ; le prêtre et ses ministres inclinant profondément
+la tête et disant alternativement le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> ; voilà
+un culte, et il est bien supérieur à la raison. » Ces paroles
+furent prononcées avec âme ; mais elles ne s’harmonisaient
+pas avec la conversation qui les avait précédées, et la poésie
+de White fut presque aussi désagréable à l’assemblée que la
+prose de Freeborn. « White, dit Sheffield, vous deviendrez
+catholique à ne plus en revenir. — Mon cher ami, ajouta Bateman,
+pensez à ce que vous dites ; certainement vous n’êtes
+jamais entré dans une chapelle schismatique. Oh, fi donc ! »
+Freeborn fit observer gravement que si les deux Églises étaient
+une, comme on l’avait soutenu, il ne voyait pas, malgré tout
+ce qu’on pourrait dire, pourquoi c’était mal de passer d’une
+Église à l’autre. « Vous oubliez, dit Bateman à White, que
+vous avez ou que vous pourriez avoir toutes ces choses dans
+notre propre Église, sauf les corruptions de Rome. — Les
+corruptions de Rome, répliqua White, je ne sais trop ce que
+vous entendez par là. » Freeborn murmura d’une manière sensible.
+« Oui, je ne sais trop ce que vous entendez par là, répéta
+White avec vivacité ; mais quel rapport cela a-t-il avec le sujet ?
+Il faut prendre les choses comme on les trouve. Je n’aime
+pas dans l’Église Catholique ce qui est mauvais, si toutefois il
+y a du mauvais, mais j’y aime ce qui est bon. Je ne la recherche
+pas pour ce qui est mauvais, mais pour ce qui est bon.
+Vous ne pouvez contester que ce que j’y admire est excellent
+et très-beau. Vous faites vous-même des efforts pour l’introduire
+dans votre Église. Vous donneriez vos deux oreilles,
+vous le savez bien, pour entendre le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i>. » A ce mot
+éclata un rire général. White était Irlandais. Ce fut une interruption
+heureuse. L’assemblée se leva de table, et au même
+instant un coup, qui retentit à la porte, vint à propos couper
+le fil de la conversation.</p>
+
+<p>C’était un marchand de gravures portant sous le bras un
+grand livre de planches. « Soyez le bienvenu, monsieur Baker, dit
+Bateman ; déposez votre portefeuille, ou plutôt donnez-le-moi.
+Messieurs, je voudrais avoir votre opinion sur un point que j’ai
+à cœur. Vous savez, Freeborn, que je désire vous montrer ma
+chapelle ; Sheffield et Reding l’ont déjà visitée. Eh bien, maintenant,
+regardez. » Bateman ouvrit le portefeuille ; il contenait
+des vues du Campo Santo, à Pise. Les feuilles étaient
+tournées lentement et en silence. Parmi les spectateurs, les
+uns admiraient, les autres ne savaient que penser, d’autres
+étaient curieux de savoir ce qu’il adviendrait de tout cela.
+« Quel plan me prêtez-vous ? continua Bateman. Vous me blâmiez,
+Sheffield, de ce que ma chapelle serait inutile. Or, j’ai
+l’intention d’y joindre un cimetière ; le terrain n’y manque
+pas ; et la chapelle deviendra une <i lang="en" xml:lang="en">chantry</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. Mais qu’allez-vous
+dire, quand nous aurons reproduit en sculpture et en
+peinture, autour du cimetière, tous ces magnifiques monuments
+du moyen âge ? Eh bien, Sheffield, monsieur le critique,
+que dites-vous de tout cela ? — Un plan vraiment admirable !
+répondit Sheffield ; il renverse toutes mes objections… Une
+<i lang="en" xml:lang="en">chantry</i> ! qu’est-ce que c’est que ça ? N’y dit-on pas la messe
+pour les morts ? — Oh, non, non, non, s’écria Bateman, qui
+avait peur de Freeborn ; nous n’aurons rien de votre papisme.
+Ce sera une simple et innocente chapelle où l’on fera le service. »
+Cependant Sheffield examinait les planches avec attention.
+Il s’arrêta à l’une d’entre elles. « Que voulez-vous faire
+de cette figure ? demanda-t-il, indiquant une image de la Madone. — Ah !
+le mieux, le plus sûr sera de ne pas s’y arrêter ;
+certainement, certainement. » Sheffield reprit bientôt : « Mais
+voyez donc ! mon bon ami, que faites-vous de ces saints et
+de ces anges ? Regardez, il y a ici une légende complète. Avez-vous
+l’intention d’avoir cela ? Voici encore : c’est une série de
+miracles et une femme invoquant un saint qui est au ciel. »
+Bateman jeta sur la planche un regard circonspect et ne répondit
+pas, il aurait voulu fermer le livre ; mais Sheffield désirait
+en voir davantage. Il ajouta cependant : « Oh ! oui, c’est
+vrai, il y a là certaines choses ; mais j’ai un expédient pour
+tout cela, j’ai l’intention de rendre toutes ces figures allégoriques.
+La Sainte Vierge sera l’Église, et les saints deviendront
+les vertus cardinales et les autres ; et quant à la vie de
+ce saint, saint Ramieri, elle représentera le <i>voyage d’un pèlerin</i>
+catholique. — Bien ; mais alors, il vous faut enlever tous
+ces papes et évêques, ces chapes et calices, reprit Sheffield,
+et mettre leurs noms nouveaux sous les autres figures, afin
+qu’on ne puisse pas les prendre pour des saints et des anges.
+Peut-être feriez-vous mieux de faire sortir de leurs bouches
+des légendes en vieil anglais. Ce saint Thomas est vigoureux ;
+faites-lui dire : Je suis M. Sans-Peur, ou, Je suis le géant Désespoir ;
+et, puisque cette belle sainte porte une espèce de plat,
+faites-en madame Comfort. Mais regardez ici, continua-t-il,
+toute une bande de démons ; est-ce que vous allez les faire
+peindre aussi ? » Bateman essaya de fermer le livre de force.
+Sheffield continua : « La tentation de Saint Antoine ; qu’est-ce
+que ceci ? voilà le diable sous la forme d’un chat assis sur un
+baril de vin. — En vérité, en vérité, s’écria Bateman, poussé à
+bout et s’emparant du livre, vous êtes méchant, oui, très-méchant.
+Nous y reviendrons quand vous serez plus sérieux. »
+Il faut l’avouer, Sheffield était agaçant, et son ami, de meilleure
+humeur que bien des personnes ne l’eussent été à sa
+place. Cependant Freeborn, qui s’était emparé de sa toge
+dans l’intervalle, fit un signe de tête à son hôte et s’en alla
+tout seul. Il fut bientôt après suivi de White et Willis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Chapelle dans laquelle le bénéficier dit la messe à certains jours.</p>
+</div>
+<p>« Mon cher, je vous l’assure, dit Bateman à Sheffield, lorsque
+ces derniers furent sortis, vous et White, chacun à votre
+manière, vous êtes très-hardis dans votre façon de parler, et
+cela devant les autres également. Je voulais apprendre à Freeborn
+un peu du bon Catholicisme, et vous avez tout gâté. J’espérais
+que quelque chose serait sorti de ce déjeuner ; mais
+pensez seulement à White ! Tout est perdu ; Freeborn racontera
+la chose à sa coterie. C’est très-mal. Et vous, mon cher,
+vous ne valez pas beaucoup mieux ; vous n’êtes jamais sérieux.
+Que vouliez-vous donc dire, en affirmant que notre Église n’est
+pas une avec l’Église de Rome ? c’était donner un grand avantage
+à Freeborn. » Sheffield prit un certain air d’aisance provocateur,
+et, le dos appuyé contre la cheminée, tandis que
+le bout de son habit jouait avec le tuyau de la bouilloire, il
+répliqua : « Vous aviez un très-singulier attelage à tirer. »
+Puis lançant un regard de côté à son hôte, et rejetant sa tête
+en arrière : « Et pourquoi, ajouta-t-il, avez-vous eu, vous, le
+plus réglé des hommes, l’audace de dire que l’Église d’Angleterre
+et l’Église Romaine ne faisaient qu’une même Église ? — Il
+doit en être ainsi, répondit Bateman. Il n’y a qu’une Église ;
+le Symbole l’affirme. Voulez-vous en faire deux ? — Je ne
+parle pas de doctrine, répliqua Sheffield, mais d’un fait. Je
+ne voulais pas soutenir <i>qu’il y eût <em>deux</em> Églises</i>, ni contester
+qu’il n’y en avait qu’une. Je niais seulement ce fait, que ce qui
+évidemment forme deux corps n’en fasse qu’un. » Bateman
+réfléchit un instant, tandis que Charles s’amusait avec le tisonnier
+à gratter la suie dans le fond de la cheminée. Notre jeune
+étudiant n’avait pas l’envie de parler, mais il n’était pas fâché
+d’entendre un argument de ce genre.</p>
+
+<p>« Mon bon ami, reprit Bateman d’un ton magistral, vous
+faites une distinction entre une Église et un corps ; cette distinction,
+je ne la comprends pas tout à fait. Vous dites qu’il
+y a deux corps, et cependant rien qu’une Église. Si c’est ainsi,
+l’Église n’est pas un corps, mais quelque chose d’abstrait, un
+pur nom, une idée générale. Est-ce bien là votre pensée ?
+Avec une pareille doctrine, vous êtes un honnête calviniste. — Vous
+en êtes un autre, répliqua Sheffield, car si de deux
+Églises visibles, celle d’Angleterre et celle de Rome, vous n’en
+faites qu’une, cette Église une doit être invisible, et non pas
+visible. Ainsi, si je crée une Église abstraite, vous en faites
+une invisible. — Je ne vois pas cela. — Prouvez que les deux
+Églises n’en font qu’une, et je prouverai, à mon tour, quelque
+autre chose. — Quelque paradoxe, sans doute. — Naturellement,
+c’en est un fameux, mais il vous appartient, et non à moi.
+Prouvez que les Églises d’Angleterre et de Rome n’en font
+qu’une, en un sens quelconque, et je prouverai par des arguments
+semblables que nous et les Wesleyens nous ne faisons
+qu’un. »</p>
+
+<p>Le défi était beau. Bateman toutefois prit soudain un air
+grave, et resta silencieux. « Nous traitons des sujets sacrés,
+dit-il enfin d’un ton calme, nous traitons des sujets très-sacrés ;
+nous devons être respectueux » ; et son visage s’allongea démesurément.
+Sheffield partit d’un éclat de rire ; Reding ne put
+y résister. « Qu’est-ce donc ? s’écria Sheffield ; ne soyez pas si
+sévère ; qu’ai-je fait ? Où avons-nous touché au sacré ? Je rétracte
+mes paroles. — Oh ! il n’a pas d’intention mauvaise,
+ajouta Charles, non. Il est plus sérieux qu’il ne paraît ; répondez-lui ;
+j’y suis intéressé. — Croyez-le, mon ami, je désire
+traiter ce sujet sérieusement, reprit Sheffield, je recommencerai.
+Je suis très-peiné, oui, vraiment. Laissez-moi faire mon
+objection d’une façon plus respectueuse. » Bateman laissa
+tomber son sérieux. « Mon brave Sheffield, dit-il, c’est la chose
+qui est inconvenante, et non la manière. Comparer votre sainte
+Mère aux schismatiques Wesleyens, c’est manquer complétement
+de respect. — Eh bien, je me repens, repartit Sheffield ;
+c’était de l’indécision touchant la foi ; c’était très-inconvenant,
+je l’avoue. Que voulez-vous de plus ? Regardez-moi ; cela suffit-il ?
+Et maintenant dites-moi, dites-moi, je vous prie, comment ne
+faisons-nous qu’un seul corps avec les Papistes, tandis que les
+Wesleyens n’en font pas un avec nous ? » Bateman le regarda et
+fut satisfait de l’expression de sa figure : « C’est une étrange
+question de votre part, répondit-il ensuite ; je vous croyais
+plus fin. Ne voyez-vous pas que nous avons la succession apostolique
+aussi bien que les Catholiques Romains ? — Mais les
+Papistes, répliqua Sheffield, soutiennent que ce n’est pas assez
+pour l’unité ; ils disent que nous devrions être en communion
+avec le Pape. — Là est leur erreur, reprit Bateman. — Eh,
+c’est justement ce que les Wesleyens disent de nous, repartit
+Sheffield. Lorsque nous refusons de reconnaître <i>leur</i> succession,
+ils disent que c’est là notre erreur. — Leur succession !
+de succession, ils n’en ont pas. — Certainement, ils en ont
+une : ils ont la succession ministérielle. — Elle n’est pas apostolique. — Sans
+doute, mais elle est évangélique ; c’est une
+succession de doctrine, dit Sheffield. — Doctrine ! évangélique !
+qui jamais entendit ces mots ? Ce n’est pas assez ; la doctrine
+sans les évêques ne suffit pas. — Et la succession non
+plus sans le Pape. — Ils agissent contre les évêques, répliqua
+Bateman, ne voyant pas trop où il se jetait. — Et nous aussi
+nous agissons contre le Pape, repartit Sheffield. — Nous soutenons
+que le Pape n’est pas nécessaire. — Et ils soutiennent
+que les évêques ne le sont pas non plus.</p>
+
+<p>Nos combattants étaient hors d’haleine, et ils se reposèrent
+pour voir où ils en étaient venus. Bateman reprit là parole :
+« Mon bon monsieur, ceci est une question de <i>fait</i> et non l’affaire
+d’une argumentation subtile. La question est de savoir
+s’il n’est pas <i>vrai</i>, d’une part, que les évêques sont nécessaires
+à la notion de l’Église, et s’il n’est pas <i>faux</i>, de l’autre,
+que les Papes le soient. — Non, non, repartit Sheffield, la
+question est celle-ci : L’obéissance à nos évêques n’est-elle
+pas nécessaire pour faire des Wesleyens et de nous un seul
+corps ? et l’obéissance à leur Pape n’est-elle pas nécessaire
+pour faire un même corps de nous et des Catholiques Romains ?
+Vous admettez un point et vous niez l’autre ; je les maintiens
+tous les deux. Admettez-les ou rejetez-les ensemble ; je suis
+conséquent, vous ne l’êtes pas. » Bateman était embarrassé.
+« En un mot, ajouta Sheffield, la succession n’est pas l’unité,
+pas plus que la doctrine. — N’est pas l’unité ? Qu’est-ce donc
+que l’unité ? — C’est un gouvernement UN. »</p>
+
+<p>Bateman se prit à réfléchir. « L’idée est déraisonnable,
+dit-il. Nous, nous avons la <i>possession</i> ; nous, nous sommes
+établis depuis le temps du roi Lucius, ou depuis que saint
+Paul a prêché dans ce pays, occupant l’île, ayant une Église
+qui se perpétue, et possédant le même territoire, la même
+succession, la même hiérarchie, la même position civile et
+politique, les mêmes églises. Oui, continua-t-il, nous avons
+les mêmes établissements, des souvenirs de dix siècles, une
+doctrine gravée et perpétuée sur la pierre ; tout l’enseignement
+mystique des saints anciens. Que peuvent comparer les
+Méthodistes à nos rites catholiques, aux autels, au sacrifice,
+aux jubés, aux fonts baptismaux, aux niches ? Ils nomment
+tout cela superstition. — Ne vous fâchez pas contre moi, Bateman,
+reprit Sheffield, mais avant d’aller plus loin, je veux
+vous proposer une allégorie. Ici, nous avons l’Église d’Angleterre ;
+c’est un établissement protestant autant qu’il puisse
+l’être : évêques et peuple, tous, excepté votre petit parti, l’appellent
+protestant ; le corps vivant s’appelle lui-même ainsi.
+Le corps vivant rejette le Catholicisme, repousse le nom et
+la chose, déteste l’Église de Rome, se moque de la puissance
+sacramentelle, méprise les Pères, est jaloux du sacerdoce,
+est une réalité protestante, un simulacre de Catholicisme.
+Cette réalité existante, qui est pleine de vie et non
+un fantôme, vous prétendez l’éclipser avec vos œuvres dentelées
+de jubés, de <i>dorsals</i><a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, de bâtons pastoraux, de crosses,
+de mitres et d’autres choses semblables. Or, voulez-vous entendre
+mon apologue ? N’en seriez-vous pas fâché ? » Ayant
+pris le silence de son hôte pour un assentiment, Sheffield continua :
+« Eh bien, il y avait une fois un petit nègre qui, voyant
+son maître sorti, se glissa furtivement dans sa garde-robe et
+voulut se faire beau garçon aux dépens de son seigneur.
+Qu’arriva-t-il ? on le vit alors dans les rues, nu comme auparavant ;
+mais il allait et venait se pavanant de haut en bas, affublé
+d’un chapeau à cornes et ayant aux mains une paire de
+gants blancs de chevreau. — Loin de moi ! sortez d’ici, homme
+pervers et désespérant ! » s’écria Bateman, tout en lui jetant
+le coussin du sofa à la tête. Dans l’intervalle, Sheffield gagnait
+la porte à la course, et il se trouva bien vite dans la rue avec
+Charles.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Ouvrage gothique derrière le maître-autel, au fond de l’abside ; il se compose
+ordinairement d’une suite de niches renfermant des statues de saints. Un
+grand nombre des églises nouvellement bâties, en Angleterre, offrent des <i>dorsals</i>
+admirables.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c8">CHAPITRE VIII.<br>
+Les temps nouveaux. — Le bon vieux temps.</h3>
+
+
+<p>Laissons Sheffield et Charles aller leur chemin, et suivons
+White et Willis. C’était un jour de fête, et ils n’avaient pas eu
+de cours ; ils se promenaient bras dessus bras dessous dans
+<i lang="en" xml:lang="en">Broad street</i>, avec beaucoup d’intimité. Willis sortit de son
+mutisme : « Je ne puis, dit-il, supporter ce Freeborn ; il est si
+fat ! et je l’aime d’autant moins que je suis obligé de le voir. — Vous
+l’avez connu ailleurs, je suppose ? reprit White. — Grâce
+à cette connaissance, il m’a mené quelquefois prendre le
+thé dans ses réunions spirituelles, et il m’a présenté au vieux
+M. Grimes, bon <i lang="en" xml:lang="en">fogie</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, au cœur excellent, mais un évangélique
+terrible, moins méchant toutefois que sa femme. Grimes
+est proprement le créateur des Pieux Buveurs de thé, et Freeborn
+en fait son modèle. Ils réunissent autant de personnes
+qu’ils peuvent, une vingtaine peut-être, étudiants de première
+année, bacheliers et maîtres, qui s’asseyent en cercle, la tasse
+et la soucoupe en main, et l’agenouilloir aux pieds. Un ennuyeux
+personnage de <span lang="en" xml:lang="en">Capel Hall</span><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> ou de Saint-Marc, qui
+parle à peine anglais, sous prétexte de faire une question théologique
+à M. Grimes, pérore sur le péché originel, sur la justification,
+sur l’assurance du salut, et monopolise la conversation.
+Cependant le cabaret est enlevé, et une lecture de la Bible
+le remplace. Le vieux Grimes commente ; pour un laïque, ce
+qu’il dit est excellent sans doute. C’est une bonne vieille âme ;
+mais nul dans le salon ne peut y résister. Madame Grimes
+elle-même s’endort sur son tricot, et quelques-uns des bien-aimés
+frères ronflent très-distinctement. Le commentateur,
+toutefois, n’entend rien que lui-même. Enfin il s’arrête ;
+ses auditeurs se réveillent, et l’on use des agenouilloirs.
+Après quoi l’on se retire ; et M. Grimes et l’homme de
+Saint-Marc appellent cela une soirée profitable. Je ne puis
+comprendre qu’on assiste deux fois à pareille réunion. Il
+en est pourtant qui n’y manquent jamais. — Ils y vont sur
+la foi, dit White ; sur la foi en M. Grimes. — La foi dans le
+vieux Grimes ! répliqua Willis, un vieux lieutenant à demi-solde ! — Voici
+une église ouverte, reprit White, c’est étonnant ;
+entrons-y. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Dans l’argot des étudiants d’Oxford, ce mot désigne un caractère complexe :
+le <i lang="en" xml:lang="en">fogie</i> est un homme ennemi des nouveautés, aimant le comfortable, et
+prêtant en outre au ridicule.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Voy. la <a href="#note-d">note D</a>.</p>
+</div>
+<p>Ils entrèrent. Une vieille femme nettoyait les bancs, comme
+si le service allait avoir lieu. « Tout sera mis en ordre, dit
+Willis. Nous n’aurons pas de femmes, mais des sacristains et
+des servants. — Puis, tous ces bancs s’en iront où ils voudront.
+Avez-vous jamais vu une église plus belle pour le service ? — Où
+voudriez-vous placer la sacristie ? demanda Willis ; ce cabinet
+doit servir de vestiaire, mais il ne sera jamais assez
+grand. — Tout dépend du nombre d’autels que l’église peut
+admettre. Chaque autel doit avoir sa table et son armoire
+dans la sacristie. — Un d’abord, dit Willis se mettant à
+compter, là où se trouve la chaire ; ce sera le maître-autel ;
+un second, derrière, pour Notre-Dame ; deux ensuite : un
+de chaque côté du sanctuaire. En somme, déjà quatre. A
+qui les dédierez-vous ? — L’église n’est pas assez large pour
+ces deux derniers, objecta White. — Oh ! elle l’est suffisamment ;
+j’ai vu, à l’étranger, des autels avec une seule
+marche, et ils n’exigeaient pas beaucoup d’espace. Je pense
+aussi que cette muraille admettrait une arche. Voyez la
+profondeur de la fenêtre ; on pourrait gagner du terrain. — Non,
+répliqua White ; le sanctuaire est trop étroit. » Et il se
+mit à mesurer le pavé avec son mouchoir. « Quelle est, à votre
+avis, la largeur d’un autel en dehors du mur ? » ajouta-t-il.</p>
+
+<p>En levant les yeux, il aperçut dans l’église des dames de
+leurs connaissances, les jolies misses Bolton, demoiselles très-catholiques,
+vraiment bonnes et charitables, en outre. Nous
+ne pouvons pas ajouter qu’à cette époque elles fussent beaucoup
+plus prudentes que les deux jeunes gens qu’elles rencontraient
+en ce moment ; et si quelque belle lectrice prend
+notre rapport sur leur compte pour une appréciation générale
+des dames favorables au catholicisme, nous demandons de
+dire ouvertement que nous ne les proposons, d’aucune manière,
+comme des types d’une classe. Dans de telles personnes
+on devait retrouver, comme nous le savons bien, de l’amabilité
+et des cœurs très-tendres ; mais nous ne saurions, sans
+manquer à la vérité historique, parer les misses Bolton de
+cette prudence ni de ce bon sens qui brillaient chez tant d’autres
+dames de leur part. Toutefois, elles n’avaient pas une
+forte tête, ces deux sœurs avaient les mains toujours ouvertes,
+et leur but, en entrant dans l’église (qui n’était pas celle
+de leur paroisse), était de voir la vieille femme, l’objet et l’instrument,
+à la fois, de leur bienfaisance. Elles avaient à lui
+dire un mot sur ses petits enfants, auxquels elles portaient de
+l’intérêt. Comme on peut le supposer, elles n’en savaient pas
+long sur les matières ecclésiastiques : elles en savaient encore
+moins sur leur propre compte. Ce dernier défaut, White ne
+pouvait le corriger, quoi qu’il eût fait et quoi qu’il fît ; le
+mieux, pour lui, c’était de remédier au premier, et il y travaillait
+un peu à chaque rencontre.</p>
+
+<p>Les deux sociétés quittèrent l’église en même temps, et nos
+<i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> reconduisirent ces dames chez elles. « Nous nous
+figurions, miss Bolton, dit White se tenant à une distance respectueuse ;
+nous nous figurions l’église Saint-Jacques déjà catholique,
+et nous tachions d’arranger les choses comme elles
+devraient l’être. — Quelle était votre première réforme ? demanda
+miss Bolton. — Je crains qu’elle ne fût très-dure pour
+votre protégée, la vieille femme qui nettoie les bancs. — Sans
+doute, parce qu’il n’y aurait plus de bancs à nettoyer ? — Ce
+ne serait pas seulement à cause de son office, mais de sa personne,
+ou plutôt de son sexe, qu’elle devrait quitter l’église. — Impossible !
+les femmes devront donc rester protestantes ? — Oh !
+non, la bonne vieille femme reparaîtra, mais sous un
+autre caractère, ce sera une veuve. — Et qui remplira son
+emploi actuel ? — Un sacristain : un sacristain en <i lang="it" xml:lang="it">cotta</i><a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.
+Aimez-vous la <i lang="it" xml:lang="it">cotta</i> longue ou la courte ? continua White en
+se tournant vers la plus jeune demoiselle. — Moi ? répondit
+miss Charlotte ; je l’oublie toujours ; mais je crois que vous
+nous avez dit que celle de Rome était la courte ; je suis pour
+celle-là. — Vous savez, Charlotte, reprit la sœur aînée, qu’à
+cette heure il se poursuit en Angleterre une grande réforme
+dans les vêtements ecclésiastiques. — Je déteste toutes les
+réformes, répliqua Charlotte, depuis celle de Luther jusqu’à
+celles d’aujourd’hui. Au reste, nous avons déjà avancé un peu
+notre chape ; vous l’avez vue, monsieur White ? c’est un si joli
+modèle ! — Avez-vous déterminé ce que vous en ferez ? demanda
+Willis. — Nous avons du temps pour y penser, répondit la
+plus jeune sœur ; elle nous prendra quatre années pour la finir. — Quatre
+années ! s’écria White ; d’ici là nous serons tous
+de vrais catholiques, l’Angleterre sera convertie. — Elle sera
+faite à temps pour l’évêque, dit Charlotte. — Oh ce n’est pas
+assez bon pour lui, reprit miss Bolton ; mais cela peut servir
+dans l’église pour l’<i lang="la" xml:lang="la">Asperges me</i>. Que les choses seront changées !
+continua-t-elle ; cependant l’idée d’un cardinal à Oxford
+ne me sourit guère. Faut-il que nous soyons Romains jusque
+là ? Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’être de vrais catholiques
+sans le Pape. — Il n’est pas nécessaire de s’effrayer,
+répondit White avec sagesse ; les choses ne vont pas si rapidement.
+Les cardinaux ne sont pas à si bon marché. — Les cardinaux
+ont une tenue si splendide, et tant d’apparat ! dit miss
+Bolton ; j’ai ouï dire qu’ils ne marchent jamais sans avoir deux
+domestiques derrière eux, et qu’ils quittent toujours le salon
+avant que la danse commence. — Eh bien, je crois qu’Oxford
+est précisément fait pour des cardinaux, dit miss Charlotte ;
+peut-il y avoir quelque chose de plus triste que les soirées du
+Président ? Je m’imagine voir le docteur Bone cardinal, quand
+il se promène au parc. — C’est là le génie de l’Église Catholique,
+reprit White ; vous comprendrez mieux cela en son
+temps. Nul n’est son propre maître. Le Pape lui-même ne
+peut faire ce qu’il veut ; il dîne tout seul, et, s’il parle, c’est
+d’après ses prédécesseurs. — Naturellement, dit Charlotte,
+car il est infaillible. — Bien plus, s’il commet des fautes dans
+l’exercice de ses fonctions, continua White, il est obligé de les
+coucher par écrit et de s’en confesser, de peur qu’elles ne servent
+de précédents. — Et il est obligé, pendant les solennités,
+d’obéir au maître des cérémonies, contre son propre jugement,
+ajouta Willis. — Ne disiez-vous pas que le Pape se confesse,
+monsieur White ? demanda miss Bolton ; cela m’a toujours intriguée
+de savoir si le Pape est soumis à la confession comme
+un autre homme. — Oh ! certainement, répondit White, il
+n’y a d’exception pour personne. — Eh bien, dit Charlotte, je
+ne puis me représenter au pied d’un confessionnal M. Hurst de
+Saint-Pierre, qui vient nous chanter des romances, ni aucun
+des chefs si graves de nos établissements, eux qui saluent
+avec tant de hauteur. — Ils auront tous à se confesser, reprit
+White. — Tous ? demanda miss Bolton ; mais non pas les convertis ?
+Je croyais que c’était seulement les anciens catholiques. »
+Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Mot italien pour désigner le surplis.</p>
+</div>
+<p>« Que deviendront les chefs de nos établissements ? demanda
+miss Charlotte. — Des abbés ou des supérieurs, répondit
+White. Ils porteront des crosses ; et quand ils diront la messe,
+il y aura, par surcroît, un cierge allumé. — Quel majestueux
+et excellent abbé va faire le Vice-Chancelier ! s’écria miss Bolton. — Oh !
+non ; il est trop petit pour un abbé, reprit sa sœur.
+Mais vous avez oublié le Chancelier lui-même ; vous avez
+pourvu tous les autres, ce me semble : qu’allez-vous faire de
+lui ? — Le Chancelier est tout mon embarras, répondit White
+avec gravité. — Faites-en un chevalier du Temple, dit Willis. — Le
+duc<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> est un personnage gênant, reprit White, toujours
+sérieusement ; je ne sais ce qu’il deviendra. Un chevalier du
+Temple… oui ; Malte est aujourd’hui une possession anglaise ;
+il pourrait ressusciter l’ordre. » Les deux demoiselles se mirent
+à rire. « Mais vous n’avez pas complété votre plan, monsieur
+White, dit miss Bolton. Les chefs des établissements sont
+des femmes : comment peuvent-ils se faire moines ? — Oh !
+leurs femmes iront au couvent, dit White ; Willis et moi, nous
+avons déjà fait des recherches dans <span lang="en" xml:lang="en">High street</span>, et les résultats
+sont on ne peut plus satisfaisants. Certaines maisons de
+cette rue étaient autrefois des établissements de l’Université,
+et il sera facile de les convertir en couvents. La seule chose qui
+manquera, c’est de mettre des grilles aux fenêtres. — Avez-vous
+déjà une idée de l’ordre auquel elles s’uniront ? demanda
+miss Charlotte. — Cela dépend d’elles-mêmes, répondit White ;
+aucune contrainte ne leur sera faite. A elles de faire leur
+choix. Mais il sera utile d’avoir deux couvents : l’un d’un ordre
+actif, et l’autre contemplatif ; les Ursulines, par exemple,
+et les Carmélites de la réforme de sainte Thérèse. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> le duc de Wellington qui, à cette époque, était chancelier de l’université
+d’Oxford.</p>
+</div>
+<p>Jusqu’alors la conversation s’était tenue sur la limite de la
+plaisanterie et du sérieux ; à ce moment, elle prit un ton plus
+réfléchi et plus doux : « Les nonnes de sainte Thérèse ont une
+règle très-rigide, ce me semble, monsieur White ? dit miss Bolton. — Oui,
+répondit celui-ci, j’aurais des craintes pour mesdames
+les Présidentes et mesdames les Principales qui feraient ce
+sacrifice. — Peut-être de plus jeunes personnes, dit-elle timidement,
+pourraient mener l’affaire avec plus d’assurance. » On
+était arrivé à la maison, et White agita poliment la sonnette.
+« Des personnes plus jeunes, reprit-il, sont trop délicates pour
+un tel sacrifice. » Miss Bolton se tut. « Et que deviendrez-vous,
+monsieur White ? dit-elle ensuite. — Je n’en sais rien. J’ai songé
+aux Cisterciens : ils ne parlent jamais. — Oh ! les chers Cisterciens !
+s’écria-t-elle : Saint Bernard n’en était-il pas un ? le
+délicieux homme, le céleste, et si jeune ! J’ai vu son portrait :
+quels yeux ! » White était un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> de bonne mine. La
+nonne et le moine échangèrent un coup d’œil très-respectueux,
+et se saluèrent ; l’autre couple exécuta la même cérémonie ;
+puis le salut se donna en diagonale. Les deux demoiselles
+étant rentrées chez elles, nos jeunes gens se retirèrent.</p>
+
+<p>Suivons les misses Bolton à l’étage supérieur. En entrant
+dans le salon, elles trouvèrent leur mère assise près de la fenêtre,
+en chapeau et en châle ; elle feuilletait un livre de cet
+air vague qui annonce qu’une personne est occupée, si toutefois
+cette expression est permise, à attendre plutôt qu’à faire
+toute autre chose. « Mes chères enfants, dit-elle à leur apparition,
+où avez-vous été ? Les cloches ont cessé depuis un bon
+quart d’heure ; je crains qu’il ne vous faille renoncer à l’église
+ce matin. — Impossible, chère maman, répondit la sœur
+aînée ; nous sommes sorties à neuf heures et demie précises ;
+nous n’avons pas dépensé deux minutes chez le mercier, et
+nous voici de retour. — La seule chose que nous ayons faite,
+en outre, ajouta Charlotte, a été de jeter un regard dans Saint-Jacques,
+dont la porte était ouverte, pour dire un mot ou deux
+à la pauvre vieille Wiggins. M. White était là, ainsi que
+M. Willis ; et ces messieurs nous ont ramenées. — Oh ! je comprends,
+reprit madame Bolton ; c’est l’habitude, lorsque des
+jeunes gens et des demoiselles se rencontrent. Mais, dans tous
+les cas, il est trop tard pour aller à l’église. — Non, dit Charlotte,
+partons immédiatement ; nous arriverons pour la première
+leçon. — Ma chère enfant, comment pouvez-vous me
+proposer une pareille chose ? je ne voudrais pas le faire pour
+tout au monde ; c’est si honteux ! Mieux vaut ne pas y aller
+du tout. — Oh ! très-chère maman, repartit la sœur aînée,
+cela est très-certainement un préjugé. Pourquoi aller à l’église
+toujours au même moment ? C’est une règle si gênante que de
+s’y rendre tous à la fois et de s’attendre les uns les autres !
+Évidemment, il est plus raisonnable d’y aller quand on le
+peut : tant de choses peuvent vous retarder ! — Eh bien, ma
+chère Louisa, reprit la mère, j’aime la vieille méthode. On
+nous disait toujours : Soyez à vos places avant les paroles
+« <i>Lorsque le méchant</i> », et au plus tard avant celles-ci :
+« <i>Bien-aimés frères</i> ». Voilà la bonne vieille méthode. M. Jones
+et M. Pearson avaient d’ailleurs l’habitude de s’asseoir, au
+moins cinq minutes, dans la chaire pour nous donner le temps
+d’arriver ; et puis, avant de commencer, ils jetaient un regard
+autour d’eux. M. Jones avait même la coutume de prêcher
+contre les retardataires. Je ne puis discuter, mais il me paraît
+raisonnable que les bons chrétiens entendent l’office en entier.
+Sans cela, ils pourraient aussi bien déserter l’église avant
+qu’il soit fini. — Mais, maman, dit Charlotte, c’est l’usage des
+pays étrangers : on va à l’église et l’on en sort à volonté. C’est
+si bien selon la dévotion ! — Ma chère fille, reprit madame
+Bolton, je suis trop vieille pour comprendre tout cela ; c’est
+au-dessus de mon esprit. Je suppose que M. White vous a débité
+cette doctrine, C’est un excellent jeune homme, fort aimable
+et très-poli ; je n’ai rien à dire contre sa personne, sinon
+qu’il est jeune, et qu’en vieillissant il modifiera ses idées. — Tandis
+que nous parlons, le temps marche, dit Louisa ; il
+est absolument impossible maintenant d’aller à l’église. — Ma
+chère Louisa, je ne voudrais pas remonter le bas-côté pour
+tout au monde ; positivement, je m’enfoncerais sous terre ;
+quel mauvais exemple ! Comment avez-vous pu y penser ? — Dès
+lors, je crois qu’il n’y a rien à faire, reprit Louisa en ôtant
+son chapeau ; mais, en vérité, c’est bien triste de rendre le
+culte si froid et si gênant. L’assistance serait double, si l’on
+pouvait y aller tard. — Eh bien, ma chère, toutes choses sont
+changées à présent : dans ma jeunesse, les catholiques étaient
+les gens à règles strictes, et nous, nous étions les personnes
+de dévotion ; aujourd’hui, c’est l’inverse. — Mais n’est-il pas
+vrai, chère maman ? dit Charlotte ; ce concours continuel, ce
+flux et ce reflux, ce changement, et pourtant cette affluence,
+n’est-ce pas quelque chose de plus beau que cette manière de
+prier aussi sèche que le pupitre ? Il y a tant de liberté et de
+naturel ! — Liberté et aisance, je crois, repartit la mère ; fi
+donc, Charlotte ! comment pouvez-vous parler contre le magnifique
+service de l’église ! Vous m’affligez. — Je ne blâme
+pas, maman ; je critique seulement cette coutume puritaine
+qui ne fait pas plus partie de notre église que les bancs eux-mêmes. — La
+prière commune est offerte pour ceux qui peuvent
+venir, ajouta Louisa ; aller à l’église serait dès lors un
+privilége et non un simple devoir. — Eh bien, ma chère enfant,
+de pareils principes je ne saurais les comprendre. Il y
+avait un jeune homme du nom de Georges Ashton qui sortait
+toujours de l’église avant le discours ; et lorsqu’on le reprenait
+là-dessus, il répondait qu’il ne pouvait supporter un prédicateur
+hérétique. Un enfant de dix-huit ans ! — Mais, maman,
+que doit-on faire lorsque le prédicateur est hérétique ? Quel
+autre moyen employer ? C’est si affligeant pour un esprit catholique ! — Catholique,
+catholique ! s’écria madame Bolton
+avec humeur ; donnez-moi le bon vieux George II et la religion
+protestante. C’était le bon temps. Tout alors marchait en
+règle. Pas de disputes, pas de divisions, pas de différends dans
+les familles. Mais aujourd’hui, tout va autrement. Ma tête est
+bouleversée, je le déclare ; tant de choses étranges, extravagantes,
+arrivent à mes oreilles ! »</p>
+
+<p>Les deux sœurs ne répondirent pas ; l’une jeta un coup d’œil
+par la fenêtre, l’autre se disposa à sortir du salon. « Eh bien,
+c’est un contre-temps réciproque, reprit la mère ; vous m’avez
+les premières empêchée d’aller à l’église, et moi ensuite
+je vous ai retenues. Mais je soupçonne, chère Louisa, que mon
+désappointement est plus grand que le vôtre. » Louisa s’éloigna
+de la fenêtre. « J’estime le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> plus que vous ne
+pouvez le faire, ma chère enfant, continua-t-elle ; car j’ai expérimenté
+ce qu’il vaut dans une affliction profonde. Puisse-t-il
+s’écouler de longs jours, chères filles, avant que vous le connaissiez
+dans de pareilles circonstances ! mais si l’affliction
+vient vous visiter, sachez-le, toutes ces nouvelles fantaisies et
+ces modes s’évanouiront à vos yeux, comme le vent, et le bon
+vieux <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> sera seul votre refuge. » Ces paroles émurent
+nos deux demoiselles. « Approchez, mes enfants ; je vous
+ai parlé trop sérieusement, ajouta-t-elle. Allez, emportez vos
+effets, revenez ensuite, et occupons-nous à un ouvrage paisible
+avant le <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c9">CHAPITRE IX.<br>
+Le sermon assez élastique du docteur Brownside.</h3>
+
+
+<p>Il est des personnes qui en présence de difficultés intellectuelles
+se tourmentent, et font pour les résoudre de continuels
+efforts que ne couronne pas toujours le succès. Charles était
+d’une autre trempe de caractère ; une idée nouvelle n’était
+pas perdue pour lui, mais elle ne l’inquiétait pas. Si elle était
+obscure ou opposée à son appréciation habituelle des choses,
+il la laissait aller son chemin, trouver d’elle-même sa place,
+et se formuler en lui par l’action lente, mais spontanée, de
+son esprit. En soi, pourtant, la perplexité est un état peu
+agréable, et volontiers il s’en serait défait, si c’eût été possible.</p>
+
+<p>Au moyen de conversations semblables à celles que nous
+avons citées, et de beaucoup d’autres dont nous faisons grâce
+au lecteur ; en outre, d’après la diversité de vues qu’il avait
+rencontrée à Oxford, Charles en était venu, au bout d’une
+année, à quelques conclusions, peu nouvelles sans doute,
+mais très-graves : d’abord, qu’il y a une infinité d’opinions
+dans le monde touchant les matières les plus importantes ; secondement,
+que toutes choses ne sont pas également vraies ;
+troisièmement, que c’est un devoir d’embrasser les opinions
+vraies ; et quatrièmement, qu’il est bien difficile d’arriver à la
+connaissance de ces dernières. Comme nous l’avons dit, il
+s’était accoutumé, dans le principe, à fixer son esprit sur
+les personnes et non sur les opinions, à aimer dans chacun
+ce qui était bon ; mais il était alors arrivé à sentir qu’il
+n’était pas honorable, pour ne pas dire plus, d’embrasser
+des opinions fausses. Peu importait qu’on crût sincèrement
+à ces opinions ; il ne pouvait avoir pour une personne qui
+embrassait ce que Sheffield appelait du charlatanisme le
+même respect qu’il éprouvait pour celle qui embrassait une
+réalité. White et Bateman en étaient des preuves vivantes :
+ils étaient certainement d’excellents garçons, mais comment
+souffrir leur langage chimérique, quoique eux-mêmes ne le
+crussent pas tel ? Pareillement, si le système catholique de
+Rome était faux, il n’était pas moins clair (laissant de côté des
+considérations plus hautes) qu’un homme qui croyait au pouvoir
+des saints et les invoquait était acteur d’une grande comédie,
+quelque sincère qu’il fût. Il prenait des mots pour des
+choses, et jusque là, lui, Charles, ne pouvait le respecter, pas
+plus qu’il ne respectait White et Bateman. De même de l’Unitaire :
+si celui-ci croyait que la puissance de la nature humaine
+abandonnée à ses propres forces est ce qu’elle n’est pas ;
+si dès son origine l’homme est un être tombé, et que lui le
+crût debout, il s’attachait à une absurdité. Il pouvait racheter
+ou couvrir cette tache par mille qualités précieuses, la tache
+resterait toujours ; justement comme nous regarderions un
+bel homme défiguré par la perte d’un œil ou d’une main. De
+plus, si un chrétien de profession faisait du Très-Haut un être
+simplement miséricordieux, et que cet être, au contraire, selon
+la doctrine de l’Église Anglicane, fût un Dieu qui punît par
+amour de la justice, ce chrétien faisait une idole ou une chimère
+de l’objet de sa religion et (à part des idées plus sérieuses
+sur son compte) lui, Charles, ne pouvait le respecter. Et
+c’est ainsi que, graduellement, le principe du dogmatisme
+devint un élément essentiel dans les vues religieuses de Reding.</p>
+
+<p>Graduellement, et d’une manière imperceptible à lui-même,
+disons-nous ; car les pensées que nous avons exposées ne lui
+vinrent qu’à des époques différentes ; mais il les reprenait
+toujours au point où il les avait quittées en dernier lieu. Ses
+cours et ses autres devoirs particuliers, ses amis et ses récréations
+étaient le principal objet de la journée ; il y avait néanmoins,
+chez lui, un secret courant qui était toujours en action,
+et qui venait retentir à l’oreille de son esprit dès que les
+autres bruits se calmaient. S’il faisait sa toilette le matin, s’il
+s’asseyait sous les hêtres du jardin du collége, lorsqu’il errait
+dans la prairie, lorsqu’il allait en ville payer une note ou faire
+une visite, lorsque le soir il se jetait sur son sofa, après avoir
+fermé sa porte, des pensées analogues à celles que nous avons
+décrites s’agitaient dans sa tête.</p>
+
+<p>Cependant les discussions et les travaux, dont Oxford était
+le théâtre, touchaient à leur fin ; car le temps de la Trinité
+était déjà passé, et la Commémoration approchait. Or, il arriva,
+le dimanche avant cette dernière fête, que le sermon de l’Université
+fut prêché par un personnage de distinction, venu à
+la ville pour prendre part à cette solennité. Ledit personnage
+n’était rien moins que le très-révérend docteur Brownside,
+nouveau doyen de Nottingham, pendant quelque temps professeur
+Huntingdonien de théologie, et l’un des plus subtils
+penseurs universitaires du jour, sinon le plus profond. Une
+taille plus que médiocre, un nez affublé de lunettes, un front
+chauve, des cheveux noirs aux boucles arrondies, des lèvres
+souriant avec affectation, un certain air compassé dans les
+formes, tel était au physique notre prédicateur. Ajoutons en
+outre qu’il savait donner de la pompe à son geste, et qu’il
+maniait avec facilité une prononciation distincte et musicale,
+de sorte que tout son auditoire pouvait l’entendre sans efforts.
+Comme théologien, le docteur Brownside paraissait n’avoir
+jamais eu de difficulté sur n’importe quel sujet. Il était
+si clair ou si superficiel, qu’il voyait au fond de toutes ses
+pensées ; aussi bien, puisque le docteur Johnson nous assure
+que « toutes les eaux peu profondes sont claires », peut-être
+pouvons-nous le désigner par les deux épithètes. Pour lui, la
+Révélation, au lieu d’être l’abîme des conseils de Dieu, avec
+ses ébauches obscures et ses grandes ombres, était une plaine
+ouverte et brillante, sillonnée par des routes droites et macadamisées.
+Sans doute, il ne niait pas l’incompréhensibilité divine
+elle-même, comme quelques hérétiques anciens ; mais il
+soutenait que dans la Révélation tout ce qui était mystérieux
+avait été laissé de côté, et que Dieu ne nous avait fait connaître
+que ce qui était pratique et ce qui nous regardait directement.
+Toutefois, c’était pour lui un prodige que tout le monde
+ne fût pas de son avis, en acceptant cette manière de voir
+simple et naturelle qui, à ses yeux, était l’évidence elle-même ;
+et il attribuait ce phénomène, qui n’était pas rare, à
+quelque défaut d’intelligence ou au manque de quelque fil de
+l’esprit, comme il peut advenir. Le docteur Brownside était un
+prédicateur populaire, c’est-à-dire que, quoiqu’il eût peu de
+partisans, il avait toujours un très-bel auditoire ; et à l’occasion
+dont il s’agit ici, l’église pouvait à peine contenir les nombreux
+étudiants venus pour l’entendre.</p>
+
+<p>Il commença son discours en faisant observer que c’était
+une chose étonnante de voir si peu de bons dialecticiens dans
+le monde, alors que la faculté du raisonnement était un des
+apanages de la nature humaine, celui qui la distinguait des
+brutes. On avait dit, il est vrai, que les brutes raisonnaient ;
+mais c’était dans un sens analogique du mot <i>raison</i> et un
+exemple de cette ambiguïté de langage ou de la confusion
+d’idées dont il parlait en ce moment. Pareillement, nous disons
+que la <i>raison</i> pour laquelle le vent souffle, c’est qu’il y
+a un changement de température dans l’atmosphère ; et que
+la <i>raison</i> pour laquelle les cloches sonnent, c’est qu’un sonneur
+les balance ; mais qui oserait dire que le vent <i>raisonne</i>
+ou que les cloches <i>raisonnent</i> ?</p>
+
+<p>Il y avait, croyait-il, un <i>fait</i> (et il appuya fortement sur ce
+mot), non parfaitement constaté, de brutes qui raisonnent. On
+avait soutenu que si, en cherchant son maître, le chien, cet
+animal si intelligent, rencontrait trois routes, après en avoir
+flairé deux, il prenait hardiment la troisième, sans autre investigation
+préalable ; ce qui, en supposant le fait vrai, était
+un exemple d’un syllogisme disjonctif et hypothétique. Dugald
+Stewart avait aussi parlé d’un singe qui cassait des noix derrière
+une porte, ce qui, n’étant pas une imitation stricte d’une
+chose que l’animal aurait pu voir actuellement, impliquait un
+acte d’abstraction par lequel cette brute intelligente s’était
+d’abord élevée à la notion générale des casse-noisettes, qu’elle
+avait pu voir dans un cas particulier, en argent ou en acier,
+sur la table de son maître, et qu’ensuite, descendant de cette
+idée générale, elle lui avait donné un corps, et l’avait obtenu
+sous la forme d’un expédient de sa propre invention. Les brutes
+raisonnent : telle avait donc été l’assertion ; toutefois, le
+docteur Brownside pouvait présentement admettre que la faculté
+du raisonnement était le caractère propre de l’espèce
+humaine, et que, tel étant le cas, il était vraiment étrange de
+trouver si peu de personnes qui raisonnassent bien.</p>
+
+<p>Après cette introduction, notre prédicateur en vint à attribuer
+à ce défaut le nombre des différences religieuses qui sont
+dans le monde. Il dit que les questions les plus célèbres en
+religion n’étaient que des questions de mots ; que les combattants
+ignoraient leur propre dessein ou celui de leurs adversaires ;
+et qu’une teinte de bonne logique aurait mis fin à
+toutes les discussions qui avaient troublé le monde pendant
+des siècles, aurait empêché bien des guerres sanglantes, bien
+de furieux anathèmes, bien des exécutions cruelles et nous eût
+épargné bien de lourds in-folio. Il alla jusqu’à supposer que,
+dans le fait, il n’y avait ni vérité ni erreur dans les dogmes
+reçus en théologie ; que c’étaient des modes, ni bons ni mauvais
+en eux-mêmes, mais personnels, nationaux ou périodiques,
+manifestant seulement le travail de l’intelligence sur les
+grandes vérités religieuses ; que le tort consistait non à les
+admettre, mais à appuyer fortement sur eux : en d’autres
+termes, que c’était vouloir absolument habiller un Hindou en
+Finnois, et donner le <i>boomarang</i><a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> à un régiment de dragons.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Petit bâton recourbé par un bout, dont se servent dans leurs jeux, avec
+beaucoup d’adresse, des sauvages d’une tribu d’Australie.</p>
+</div>
+<p>Il continua, faisant observer que, d’après les assertions précédentes,
+on pouvait voir clairement sous quel point de vue
+les formulaires anglicans devaient être acceptés : c’était notre
+mode d’exprimer des vérités éternelles, qu’on aurait pu aussi
+bien traduire d’une autre manière, comme tout penseur dialecticien
+le comprendrait sans peine. Dès lors, on ne devait
+leur faire subir aucune altération ; il fallait les conserver dans
+leur intégrité, sans oublier toutefois qu’ils étaient la théologie
+anglicane, et non la théologie abstractivement prise ; et que,
+quoique le Symbole d’Athanase fût bon pour nous, il ne s’ensuivait
+pas qu’il le fût aussi pour nos voisins : bien plus, que
+ce qui, à nos yeux, était l’opposé de ce <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>, pouvait convenir
+mieux à d’autres, être leur mode d’exprimer les mêmes vérités.</p>
+
+<p>Il termina son discours par un mot en faveur de Nestorius,
+deux pour Abeilard, trois pour Luther, « ce grand génie »,
+qui vit que, Églises, symboles, rites, personnes n’étaient rien
+en religion, et que l’esprit intérieur, « la <i>foi</i> », selon son expression,
+« était absolument tout en tout ». Il avertit enfin
+ses auditeurs que les choses n’iraient bien à l’Université que
+lorsque ce grand principe serait tellement admis qu’ils en
+viendraient, non pas à rejeter leurs formulaires propres et
+distinctifs, mais à regarder leurs contradictions directes comme
+étant également agréables au divin auteur du Christianisme.</p>
+
+<p>Charles ne comprit pas tout l’ensemble du sermon ; mais il
+en saisit assez pour être convaincu que ce discours était différent
+de tous ceux qu’il avait entendus dans sa vie. Il fit plus
+que douter si, après l’avoir ouï, son père n’en aurait pas fait
+une exception à sa maxime favorite. Il se retira, cherchant en
+lui-même ce que le prédicateur avait pu vouloir exprimer, et
+se demandant s’il l’aurait mal compris. — Voulait-il dire que
+les Unitaires étaient seulement de mauvais dialecticiens, mais
+qu’ils pouvaient être d’aussi bons chrétiens que les croyants
+orthodoxes ? C’était bien là sa pensée. Mais, quoi donc ! si,
+après tout, il était dans le vrai ? — Un instant Charles s’abandonna
+à cette idée. — Dès lors tout homme est, plus ou moins,
+ce que Sheffield appelle un comédien, et nous n’avons pas à
+nous inquiéter de qui que ce soit. Donc, j’avais raison dans le
+principe de vouloir accepter chacun pour ce qu’il est. Réfléchissons.
+Tout homme un comédien… Les comédiens sont respectables,
+ou plutôt personne n’est respectable. Nous ne pouvons
+agir sans quelque forme extérieure de croyance ; l’une
+n’est pas plus vraie que l’autre ; c’est-à-dire toutes sont également
+vraies… <i>Toutes</i> sont vraies. C’est bien le meilleur
+côté par où l’on puisse prendre la question ; aucune n’est comédie,
+toutes sont vraies. Toutes sont <i>vraies</i> ? impossible !
+l’une aussi vraie que l’autre ? Eh bien, donc, il est aussi vrai
+que notre Seigneur est un pur homme qu’il est certain qu’il
+est un Dieu. Impossible qu’il ait voulu exprimer cela ; que
+voulait-il dire ?</p>
+
+<p>Ainsi pensait Charles, troublé d’une manière pénible. Cependant,
+malgré cet état de perplexité, deux convictions naquirent
+en lui : la première, bien triste sans doute, était qu’il
+ne pouvait recevoir pour évangile tout ce qui était prêché du
+haut de la chaire, même par les autorités d’Oxford et les
+théologiens de renom ; la seconde, que son aimable disposition
+d’autrefois d’accepter chacun pour ce qu’il est offrait des
+dangers, conduisant, sans beaucoup de peine, à la tolérance
+de toutes sortes de croyances, et arrivant, par une déduction
+légitime, au sentiment exprimé dans la <i>Prière universelle</i> de
+Pope, prière que son père lui avait toujours présentée comme
+un modèle achevé du philosophisme superficiel :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Père de l’Univers, en tous lieux, en tout âge,</div>
+<div class="verse">» Constamment adoré, comme un suprême honneur,</div>
+<div class="verse">» Du barbare farouche, et du saint et du sage,</div>
+<div class="verse">» Toi, le grand Jehovah, Jupiter ou Seigneur. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c10">CHAPITRE X.<br>
+L’homme du juste milieu et les partis d’Oxford.</h3>
+
+
+<p>Charles consacra ce trimestre à son premier examen, ce qui
+l’obligea à rester encore quelques jours à Oxford après le départ
+de ses condisciples pour les grandes vacances. Ainsi vint-il
+à faire la connaissance de M. Vincent, un des plus jeunes
+<i>tuteurs</i><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, lequel fut assez bon pour l’inviter à dîner, le
+dimanche, au réfectoire, et qui plusieurs fois lui fit faire, le
+matin, quelques tours de promenade, avec lui, dans l’allée des
+<span lang="en" xml:lang="en">Fellows</span>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Le <i>tuteur</i> (<i lang="en" xml:lang="en">tutor</i>) n’est autre que le professeur du collége. Le nom de professeurs
+(<i lang="en" xml:lang="en">professors</i>) ne se donne qu’aux professeurs eux-mêmes de l’Université.
+Au lieu de se rendre dans sa classe pour donner ses leçons, le <i>tuteur</i> reçoit les
+élèves chez lui.</p>
+</div>
+<p>Peu d’années suffisent, à Oxford, pour mettre une grande
+différence dans la position des personnes. C’est ainsi que
+M. Vincent devint ce qu’on appelle un <i>don</i> aux yeux de quelques
+étudiants qui avaient presque son âge. Au reste, Vincent
+paraissait plus âgé qu’il n’était en réalité. D’une constitution
+forte, il avait le teint fleuri et de grands yeux bleus ; sa poitrine
+et ses poignets étalaient un grand luxe de linge. Quoique
+homme d’intelligence, lecteur intrépide, travailleur infatigable,
+et un des premiers <i>tuteurs</i>, il était également bon convive ;
+il mangeait et buvait, il se promenait et montait à cheval
+avec autant d’ardeur qu’il en mettait à expliquer Aristote ou
+à bourrer ses élèves de théâtre grec. Ce qui est plus étrange
+encore, avec tout cela, Vincent avait quelque chose du valétudinaire.
+Il avait quitté l’école, grâce à la participation à une
+bourse, et partout, à l’école comme à l’Université, il s’était
+acquis la réputation d’être un érudit de premier ordre. Strict
+observateur de la discipline, à sa manière, il avait sous ses
+ordres les élèves du collége. Comme il y avait de la bonhomie
+dans sa nature, ceux-ci le regardaient avec des sentiments
+mêlés de crainte et de bon vouloir. Ils riaient de lui, mais ils
+lui obéissaient ponctuellement. Aussi bien, notre tuteur savait
+faire un bon discours, lire les prières avec onction, et parfois,
+dans la conversation, il trouvait l’accent d’une spiritualité
+évangélique. Les jeunes étudiants déclaraient même qu’ils
+pourraient dire combien de <i>porto</i> il avait bu au réfectoire,
+comme récompense de ses pieuses réponses à la prière du
+soir ; et l’on se rappelait qu’une fois, pendant le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>, dans
+la chaleur de sa contrition, il avait poussé l’énorme coussin de
+velours où s’appuyaient ses coudes sur la tête des <i lang="la" xml:lang="la">gentlemen
+commoners</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> qui étaient assis plus bas que lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Voy. la <a href="#note-b">note B</a>.</p>
+</div>
+<p>Vincent avait juste assez d’originalité d’esprit pour se donner
+une excuse de former « son propre parti » en religion ; ou
+comme il le disait lui-même, de « n’être pas homme de parti » ;
+il en avait en même temps assez peu pour prendre toujours
+des fictions pour des vérités et changer des riens pompeux en
+oracles. Ses manières étaient celles d’un augure ; il dénonçait
+les partis et l’esprit du parti, et croyait se garder libre en évitant
+tout le monde, et en embrassant toutes les opinions. Il
+était persuadé que la vérité se trouvait dans le <i lang="la" xml:lang="la">via media</i>, et,
+pour l’acquérir, il pensait que c’était assez de s’éloigner des
+extrêmes, sans avoir une connaissance exacte de ce juste-milieu.
+Il n’avait pas assez de pénétration d’esprit pour pousser
+une vérité jusqu’à ses dernières limites, ni assez de hardiesse
+pour l’embrasser dans sa simplicité ; mais il était sans cesse
+affirmant une chose, la niant ensuite, balançant ses idées dans
+une position impossible, et noyant ses paroles dans un déluge
+d’exceptions inintelligibles. Quant aux hommes et aux opinions
+du jour et du lieu, il aurait voulu en général les suivre,
+s’il avait été libre ; mais il était obligé d’avoir un esprit à lui,
+et cela le poussait à de terribles expédients lorsqu’il voulait se
+distinguer des autres. S’il avait été plus âgé qu’eux, il aurait
+parlé « des jeunes têtes, des têtes chaudes » ; mais vu que ces
+messieurs étaient des hommes graves et froids, et qu’ils le
+dépassaient de quatorze ou quinze ans, il ne trouvait rien de
+mieux que de secouer la tête, de murmurer contre l’esprit de
+parti, de refuser de lire leurs ouvrages par crainte d’être
+d’accord avec eux, et de se faire une gloriole de son aversion
+pour leur société. En ce moment, il était sur le point de partir
+pour faire un voyage sur le continent, dans le but de se remettre
+de ses travaux de l’année ; il tenait, toutefois, salles et
+chapelles ouvertes pour les étudiants qui attendaient l’époque
+de leur examen ou la note de leur pension à payer. C’est
+dans ces circonstances que Vincent remarqua Charles comme
+un jeune homme intelligent et modeste, dont on pourrait
+faire quelque chose. Dans cette pensée, parmi d’autres politesses,
+il l’avait invité à déjeuner un ou deux jours avant son
+départ.</p>
+
+<p>Un déjeuner de <i>tuteur</i> est toujours une affaire délicate pour
+l’hôte, comme pour les convives ; et Vincent se piquait du tact
+avec lequel il se tirait d’embarras. La partie matérielle était
+assez facile : petits pains, rôties, muffins, œufs, agneau froid,
+fraises, formaient le menu, et, au moment convenable, le servant
+du collége apporta des côtelettes de mouton et du jambon
+grillé ; et chacun satisfait mangeait de tout cœur ou plutôt
+selon son appétit. C’était une plus dure tâche d’entretenir un
+courant d’idées, ou au moins de paroles, ce sans quoi le déjeuner
+n’eût guère été meilleur qu’une auge immonde. La conversation,
+ou plutôt le mono-polylogue, comme l’appelle un
+grand artiste, se déroula à peu près ainsi qu’il suit :</p>
+
+<p>« Monsieur Bruton, quelles nouvelles du Straffordshire ? Les
+poteries marchent-elles bien maintenant ? Nos poteries gagnent
+de l’importance. Vous n’avez pas besoin de regarder la
+tasse et la soucoupe qui sont devant vous, monsieur Catley :
+elles viennent du Derbyshire. Aujourd’hui, on voit partout de
+la faïence anglaise sur le continent. J’ai trouvé moi-même,
+dans le cratère du Vésuve, une demi-soucoupe sur laquelle
+était dessiné un saule. Monsieur Sikes, je pense que vous
+avez été en Italie ? — Non, monsieur, j’étais sur le point d’y
+aller ; ma famille est partie, il y a une quinzaine ; mais j’ai
+été retenu ici par ces maudites bêtises. — Vos <i lang="la" xml:lang="la">responsiones</i>,
+reprit le <i>tuteur</i> sur un ton de reproche ; ce délai est bien fâcheux
+pour vous ; car la saison sera extraordinairement belle, si les
+météorologistes de la sœur<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> de notre Université ne se trompent
+point dans leurs prédictions. Quels sont les examinateurs, monsieur
+Sikes ? — Butson de Leicester est un des plus sévères,
+monsieur ; il rejette un candidat sur trois. La semaine dernière,
+il a refusé Patch de Saint-Georges, et Patch a juré de le tuer ;
+depuis lors, Butson ne se promène qu’accompagne d’un bouledogue. — Ces
+bruits sont de ceux qui courent souvent, mais il
+ne faut pas y croire. Si c’est vrai, M. Patch n’aurait pas pu donner
+une meilleure preuve que son rejet était mérité. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> L’université de Cambridge.</p>
+</div>
+<p>Ici, un moment de silence, pendant lequel le pauvre Vincent
+avala à la hâte deux ou trois bouchées de pain et de beurre,
+tandis que les fourchettes et les couteaux de ses convives résonnaient
+sur les assiettes. « Monsieur, est-il vrai, s’écria enfin
+quelqu’un, que le vieux Principal va se marier ? — Ce sont des
+matières dont il faut toujours s’assurer à la source, monsieur
+Atkins, répondit Vincent ; <i lang="la" xml:lang="la">antiquam exquirite matrem</i>, ou
+plutôt <i lang="la" xml:lang="la">patrem</i> ; ha, ha ! Un peu plus de thé, monsieur Reding ;
+cela n’agitera pas vos nerfs. Je suis quelque peu recherché dans
+mon thé ; celui-ci est venu par voie de terre à travers la
+Russie ; l’air de la mer détruit l’arome de notre thé ordinaire.
+A propos d’air, monsieur Tenby, je crois que vous êtes chimiste.
+Avez-vous remarqué les nouvelles expériences sur la composition
+et la décomposition de l’air ?… Non ? J’en suis surpris ;
+elles méritent votre plus sérieuse attention. C’est maintenant
+assez bien établi qu’en aspirant des gaz on obtient la guérison
+de toute espèce de maladies. On commence à parler de cures
+par le gaz comme on a parlé des cures par l’eau. Le grand chimiste
+étranger, le professeur Scaramouche, a le mérite de la
+découverte. Les effets sont étonnants, tout à fait étonnants ;
+et il y a plusieurs coïncidences remarquables. Vous savez que
+les médecines sont toujours désagréables : eh bien, ces gaz,
+également, sont fétides. Le professeur guérit par les mauvaises
+odeurs et il a poussé sa science à une telle perfection qu’il
+a pu les classer d’une manière positive. Il y a six mauvaises
+odeurs élémentaires, lesquelles se partagent en une grande
+variété de subdivisions. Que dites-vous, monsieur Reding ?…
+Distinctif ? Oui, il y a quelque chose de très-distinctif dans
+les odeurs. Mais ce qu’il y a de plus beau, la merveilleuse coïncidence
+dont je parle, c’est que la décomposition dernière des
+gaz fétides leur assigne précisément le même nombre que
+celui des maladies reconnues d’après les plus récents traités
+de pathologie. Chaque maladie a son gaz ; et ce qu’il y a de
+plus singulier, un récipient où l’on a fait le vide est un spécifique
+pour certains cas désespérés. Par exemple, on a opéré ainsi
+plusieurs cures d’hydrophobie. Monsieur Seaton, continua-t-il en
+s’adressant à un étudiant de première année, qui, son déjeuner
+fini, était assis tristement sur sa chaise, les yeux baissés, et jouait
+avec son couteau ; monsieur Seaton, vous regardez ce tableau
+(le tableau était presque derrière Seaton) ; je ne m’en étonne
+pas ; il m’a été donné par ma bonne vieille mère qui mourut
+il y a plusieurs années. Il représente une belle vue d’Italie. »</p>
+
+<p>Vincent se leva, et tout le monde après lui. Les convives se
+groupèrent autour du tableau. « Je préfère le vert de l’Angleterre,
+dit Reding. — L’Angleterre n’a pas cette brillante variété
+de couleurs, reprit Tenby. — Mais il y a quelque chose de
+si agréable dans le vert. — Vous savez probablement, monsieur
+Reding, dit le <i>tuteur</i>, que le vert est abondant en Italie, et
+qu’en hiver même il y en a plus qu’en Angleterre ; seulement,
+il y a aussi d’autres couleurs. — Mais je ne puis m’empêcher
+de croire que ce mélange de couleurs n’offre pas le calme du
+paysage anglais. — Le calme, par exemple, de Binsey ou de
+Port-Meadow, en hiver, reprit Tenby. — Dites en été, répliqua
+Charles ; si vous choisissez le lieu, je choisirai la saison.
+L’Université entre en vacances au moment qu’Oxford commence
+à étaler tous ses charmes. Les promenades et les prairies
+sont maintenant si odorantes et si splendides, le foin est
+presque enlevé, et le nouveau gazon commence à paraître. — Reding
+devrait passer ici les grandes vacances, dit Tenby :
+reste-t-on à Oxford pendant ce temps, monsieur ? — Voulez-vous
+dire qu’on y meurt avant qu’elles se terminent, monsieur Tenby ?
+répliqua Vincent. Il est vrai toutefois, continua-t-il, que bien
+des jeunes gens, comme M, Reding, croient que c’est la plus
+agréable saison de l’année. J’aime Oxford ; mais ce n’est pas ma
+demeure en dehors du temps de mes études. — Eh bien, quant
+à moi, j’aimerais à y rester, reprit Charles. Mais je pense
+qu’on ne le permet pas aux sous-gradués. » M. Vincent répondit,
+avec plus de gravité qu’il n’était nécessaire : « Non. »
+C’était l’affaire du Principal ; mais, selon lui, celui-ci n’y consentirait
+pas. Vincent ajouta que certainement il y <i>avait</i> des
+partis qui restaient à Oxford pendant les grandes vacances.
+Ceci fut dit avec mystère. Charles répliqua que si c’était contre
+les règles du collége, il n’y avait rien à espérer ; autrement,
+puisqu’il étudiait pour prendre ses grades, rien ne lui plairait
+tant que de passer ses grandes vacances à Oxford, à en juger
+par le charme des dix derniers jours. « C’est un compliment à
+l’adresse de vos compagnons, monsieur Reding », dit Vincent.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte s’ouvrit, et le pourvoyeur entra
+avec le menu du dîner, sur lequel M. Vincent devait jeter un
+coup d’œil : « Watkins, dit-il, en lui remettant la note, je suis
+presque sûr qu’aujourd’hui c’est un des jeûnes<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> de l’Église.
+Allez voir, Watkins, et donnez-moi un mot de réponse. » Le
+pourvoyeur, qui n’avait jamais eu de semblable commission
+à remplir durant toute sa carrière, fut étonné, et il sortit à la
+hâte du salon pour chercher dans son esprit le meilleur moyen
+de s’acquitter de son devoir. La question du <i>tuteur</i> parut
+frapper aussi la compagnie, car il y eut un prompt silence,
+qui fut suivi d’une agitation de pieds et de saluts d’adieu. On
+eût dit que, quoique au déjeuner ces messieurs eussent mis
+en lieu sûr jambon, mouton et le reste, ils ne voulaient pas
+risquer leur dîner. Watkins revint plus tôt qu’on ne pouvait s’y
+attendre. Il dit à M. Vincent qu’il avait raison : d’après le calendrier,
+ce jour-là, c’était la fête des Apôtres. « Vous voulez dire la
+vigile de Saint-Pierre, Watkins, reprit M. Vincent : c’est ce que
+je pensais. Alors, donnez-nous un bon bifteck et un filet de mouton :
+pas d’oignons de Portugal, Watkins, ni de gelée ; ajoutez-y
+un simple pouding, une charlotte, Watkins : et cela suffit. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le jeûne proprement dit n’existe plus parmi les anglicans. Les plus sévères
+d’entre eux, les hommes de la vieille école, se contentent, quand vient un
+de ces jours de pénitence d’après leur calendrier, de joindre du poisson salé à
+leur dîner, qui est toujours gras. — Nous n’entendons pas parler ici des Puséistes ;
+ils forment une honorable exception ; mais, en cela comme dans leurs doctrines,
+ils diffèrent des principes et des pratiques de l’Église anglicane.</p>
+</div>
+<p>Watkins disparut. Charles se trouva alors seul avec l’autorité
+du collége, qui commença à lui parler d’un ton plus confidentiel.
+« Monsieur Reding, dit Vincent, je n’aimais pas à vous
+interroger en présence des autres convives ; je comprends
+toutefois que vous n’ayez pas d’<i>intention</i> particulière dans l’éloge
+que vous faites d’Oxford, comme séjour pendant les vacances.
+Dans la bouche de certains autres, ce langage aurait été
+suspect. » Charles était tout surpris. « A dire vrai, monsieur
+Reding, les choses allant comme elles vont, c’est souvent une
+marque de <i>parti</i> que cette résidence à Oxford à pareille époque,
+quoique, sans doute, il n’y a rien dans la <i>chose</i> elle-même
+qui ne soit naturel et légitime. » Charles redoubla d’attention.
+« Mon bon monsieur, continua le <i>tuteur</i>, évitez les partis, je
+vous y engage fort. Vous êtes jeune encore parmi nous. J’ai
+toujours été inquiet par rapport aux jeunes gens de talent ; à
+l’Université, le plus grand danger pour le talent, c’est d’être
+absorbé dans un parti. » Reding répondit qu’il espérait n’avoir
+jamais donné lieu à l’observation de son <i>tuteur</i>. « Non, répliqua
+M. Vincent ; non, ajouta-t-il avec une légère hésitation ;
+non, je ne sais rien là-dessus. Mais j’ai jugé que certaines de
+vos remarques et de vos questions au cours indiquaient une
+personne qui pousse les choses <i>trop loin</i>, et qui désire se
+créer un <i>système</i>. » Charles fut tellement confondu par ce reproche
+que le mystère inexpliqué des grandes vacances s’échappa
+de sa tête. Il répondit qu’il était très-peiné et très-obligé ;
+et il tâcha de se rappeler ce qu’il aurait pu dire qui
+prêtât un fondement à l’observation de son <i>tuteur</i>. Ne pouvant
+s’en souvenir en ce moment, il continua : « Je vous l’assure,
+monsieur ; je connais si peu les partis de cette ville, que c’est
+à peine si j’en connais les chefs. J’ai entendu citer quelques
+personnes ; mais, si j’essayais de me les rappeler, je pense que
+je confondrais les noms et les opinions. — Je le crois, dit Vincent ;
+mais vous êtes si jeune, je vous mets en garde contre les
+<i>tendances</i>. Vous pouvez vous trouver subitement absorbé,
+avant de savoir où vous en êtes. »</p>
+
+<p>Charles crut l’occasion favorable pour faire quelques questions
+sur des points qui le tourmentaient. Il demanda si le
+docteur Brownside était regardé comme un théologien bon à
+suivre. « Je soutiens, voyez-vous, répondit Vincent, que toutes
+les erreurs sont des contrefaçons de la vérité. Les hommes intelligents
+disent des choses vraies, monsieur Reding, vraies dans
+leur substance, mais (parlant à voix basse) ils vont <i>trop loin</i>.
+On pourrait même montrer que toutes les sectes, en un sens,
+ne sont que des portions de l’Église Catholique. Je ne dis pas
+des portions vraies, ceci est une autre question ; mais elles
+<i>renferment</i> de grands <i>principes</i>. Les Quakers représentent le
+principe de la simplicité et de la pauvreté évangélique ; ils
+ont même un costume à eux comme les moines. Les Indépendants
+représentent les droits des laïques ; les Wesleyens chérissent
+le principe de la dévotion ; les Irvingites, le symbolisme
+et le mysticisme ; la Haute Église, le principe de l’obéissance ;
+les Libéraux sont les gardiens de la raison. Nul parti
+dès lors, à mon avis, n’est entièrement vrai, ni entièrement
+faux. Quant au docteur Brownside, il y a eu certainement
+bien des opinions soutenues sur sa théologie ; cependant, c’est
+un homme habile, et je pense que vous acquerrez du <i>bon</i>, oui,
+du <i>bon</i>, dans son enseignement. Mais, souvenez-vous-en, je ne
+vous le <i>recommande</i> pas. Pourtant je le respecte ; et je crois
+qu’il dit bien des choses très-dignes de votre attention. Je
+vous conseillerais donc de prendre dans ses discours ce qui est
+<i>bon</i>, et de ne pas vous attacher à ce qui est <i>mauvais</i>. Ceci,
+croyez-le, monsieur Reding, est, dans ces matières, la règle
+la plus claire, et la règle d’or en même temps. ».</p>
+
+<p>Charles répondit que M. Vincent l’estimait à une trop haute
+valeur, qu’il sentait fort bien qu’il avait à apprendre avant de
+pouvoir porter des jugements ; et qu’il désirait fort connaître
+si son <i>tuteur</i> pourrait lui recommander un ouvrage où il vît
+d’un coup d’œil quelle était la vraie doctrine de l’Église d’Angleterre
+sur un certain nombre de points qui le tourmentaient.
+M. Vincent répliqua qu’il devait prendre garde à ne pas dissiper
+son esprit dans de telles lectures. A une époque où ses devoirs
+de l’Université avaient un droit réel sur lui, il devait
+s’éloigner de toutes les controverses et de tous les hommes du
+jour. Il lui conseillerait de ne pas lire d’auteurs vivants. « Lisez
+seulement les auteurs morts, continua-t-il. Les auteurs
+morts sont sûrs. Nos grands théologiens (et il se leva debout)
+étaient des modèles. Il y avait des géants sur la terre en ce
+temps-là, comme l’a dit un jour au docteur Johnson George III,
+en lui parlant de ces hommes. Ils avaient la profondeur, et la
+puissance, et la gravité, et la plénitude du talent, et l’érudition.
+Et il y avait en eux de la substance, cette substance
+réelle que l’on pouvait appeler vraiment anglaise. Ils avaient
+cette richesse aussi, une mine si féconde de pensées, un tel
+monde d’opinions, une telle activité d’esprit, des ressources si
+inépuisables, une telle variété aussi. Et puis, ils étaient si éloquents !
+le majestueux Hooker, Taylor à l’imagination si belle,
+le brillant Hall, la science de Barrow, le jugement droit de
+South, la logique serrée de Chillingworth, l’honnête et le bon
+vieux Burnet, etc., etc. »</p>
+
+<p>En le prenant sur ce ton, Vincent pouvait parler sans fin ; il
+lui plut pourtant de s’arrêter. C’était de la prose, mais cette
+prose était agréable à Charles. Il en connaissait assez sur ces
+écrivains pour trouver de l’intérêt à entendre parler d’eux, et,
+pour lui, Vincent semblait dire bien des choses, tandis que,
+dans le fait, son discours était fort pauvre. Lorsque le <i>tuteur</i>
+s’arrêta, notre jeune étudiant répondit qu’il croyait que certaines
+personnes de l’Université poussaient à l’étude de ces auteurs.
+M. Vincent prit un air grave. « C’est vrai, répliqua-t-il ;
+mais, mon jeune ami, je vous ai déjà donné à entendre que
+les choses indifférentes elles-mêmes sont employées comme
+instruments de <i>parti</i>. En ce moment, les noms de nos plus
+grands théologiens ne sont que le mot d’ordre qui sert à indiquer
+les opinions des personnes vivantes. — Ces opinions, je
+suppose, reprit Charles, ne doivent pas se trouver dans ces
+auteurs. — Je ne dis pas cela, répondit M. Vincent. J’ai le plus
+grand respect pour les personnes en question, et je ne nie pas
+qu’elles n’aient fait du bien à notre Église en ramenant l’attention,
+en ces jours de relâchement, sur l’ancienne théologie
+de l’Église d’Angleterre. Mais c’est une chose que d’être d’accord
+avec ces messieurs, et c’en est une autre (frappant sur
+l’épaule de Charles), c’en est une autre d’embrasser leur parti.
+Ne faites d’aucun homme votre maître ; acceptez de tous ce qui
+est bon ; pensez bien de tous, et vous serez un homme sage. »</p>
+
+<p>Reding demanda, avec une certaine timidité, si cette doctrine
+ne ressemblait pas à celle que le docteur Brownside avait
+prêchée du haut de la chaire de l’Université ; mais peut-être
+M. Vincent soutenait-il une tolérance d’opinions dans un sens
+différent ? Le <i>tuteur</i> répondit d’une manière un peu brève,
+qu’il n’avait pas entendu le sermon du docteur Brownside ;
+mais que, pour lui, il avait parlé seulement des personnes de
+notre communion. « Notre Église, ajouta-t-il, admet dans son
+sein une grande liberté de pensées. Nos plus grands théologiens
+même diffèrent entre eux à beaucoup d’égards ; bien
+plus, l’évêque Taylor diffère de lui-même. C’est là un grand
+principe dans l’Église d’Angleterre. Ses véritables enfants s’accordent
+à différer d’opinions. En vérité, continua-t-il, c’est là
+cette indépendance vigoureuse, forte et noble de l’esprit anglais,
+qui refuse de s’assujettir à des formes artificielles, et qui
+ressemble, dirai-je, à une grande et magnifique production de
+la nature ; c’est un arbre riche dans son feuillage et aux
+branches capricieuses ; un arbre qui n’est pas languissant dans
+une serre chaude ou sous la dépendance malheureuse d’un
+mur de jardin, mais qui, dans une magnificence négligée, répand
+ses fruits sur une terre libre pour l’oiseau de l’air, la
+bête des champs et toute espèce d’animaux, afin qu’ils s’en
+nourrissent et qu’ils y trouvent tous des jouissances. »</p>
+
+<p>Lorsque Charles sortit, il essaya de résumer ce qu’il avait
+gagné à la conversation de M. Vincent. Il n’avait pas obtenu
+précisément ce qu’il avait demandé (quelques règles pratiques
+pour guider son esprit et le faire marcher droit), mais seulement
+quelques conseils utiles. Déjà il s’était éloigné des partis,
+et ce qu’il avait vu des hommes qui y étaient attachés
+avait scandalisé sa conscience. Vincent l’avait confirmé dans
+sa résolution de les éviter et de s’appliquer à ses devoirs de
+collége. Il était satisfait d’avoir eu cette conversation avec lui ;
+mais que signifiait ce soupçon de sa tendance à pousser les
+choses trop loin, et à se mêler par là aux partis ? Il fut obligé
+de se résigner à l’ignorance sur ce sujet et de se contenter
+d’être sur ses gardes à l’avenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c11">CHAPITRE XI.<br>
+Une rencontre.</h3>
+
+
+<p>L’occasion ne s’est pas offerte d’informer le lecteur que,
+pendant la dernière ou l’avant-dernière semaine, Charles
+avait, par hasard, rencontré plusieurs fois Willis, l’ombre de
+White au déjeuner de Bateman. Le jour où il l’avait vu chez
+celui-ci, il avait aimé son air quand il gardait le silence. Il
+avait été moins content de sa personne quand il l’avait entendu
+parler ; il ne pouvait, toutefois, s’empêcher de lui porter
+de l’intérêt, vu surtout que Willis paraissait l’avoir pris en
+affection. Évidemment, ce dernier aimait Charles et semblait
+désireux d’entretenir avec lui de bons rapports. Charles, pourtant,
+goûtait aussi peu sa manière de parler que celle de
+White ; et lorsqu’il visita pour la première fois son logement,
+il y trouva bien des choses qui choquèrent son bon sens et
+ses principes religieux. Un grand crucifix d’ivoire, enfermé
+sous verre, se faisait remarquer entre les fenêtres ; une gravure
+représentant la Sainte-Trinité, selon l’usage des pays catholiques,
+était suspendue au-dessus de la cheminée ; vis-à-vis
+était un tableau de la Madone et de saint Dominique ; sur la
+cheminée elle-même, se voyaient un rosaire, un encensoir et
+d’autres signes de catholicisme dont Charles ne connaissait pas
+l’usage ; un missel, un rituel et quelques traités catholiques
+étaient sur la table ; et, comme il arriva chez Willis d’une manière
+inattendue, il le trouva dans son fauteuil, revêtu d’un
+habit qui ressemblait plutôt à une soutane qu’à une robe de
+chambre, et occupé à lire le bréviaire. Virgile et Sophocle,
+Hérodote et Cicéron paraissaient s’être cachés dans les coins,
+comme d’impurs païens ; ou avoir fui devant la terrible présence
+de l’ancienne Église. Charles avait pris sur lui de protester
+contre quelques-unes de ces singularités, mais tous ses
+efforts étaient restés inutiles.</p>
+
+<p>La veille de son départ pour rentrer dans sa famille, il dut
+aller à <span lang="en" xml:lang="en">Folly Bridge</span> payer une note. A son retour, il passait
+près d’une chapelle qu’il avait toujours regardée comme appartenant
+à des dissidents ; quelle ne fut pas sa surprise d’en
+voir sortir Willis ! A peine s’il put en croire ses yeux ; il savait
+bien que ce jeune étudiant avait été retenu à Oxford comme
+lui, mais quel motif l’avait poussé à une visite aussi extraordinaire
+que celle qu’il venait de faire ? c’est ce que Charles ne
+pouvait décider. « Willis ! » cria-t-il, comme il s’arrêtait. A
+cet appel, Willis rougit tout en s’efforçant de paraître à l’aise.
+« Faites quelques pas avec moi, ajouta Charles. Qu’avez-vous
+donc à faire dans cette chapelle ? N’est-ce pas une assemblée
+de dissidents ? — Une assemblée de dissidents ! s’écria Willis,
+surpris et offensé à son tour ; et quel motif a pu vous faire
+croire que je fréquentais une assemblée de dissidents ? — Pardon,
+reprit Charles, je m’en souviens, maintenant ; c’est une
+salle d’exposition. Cependant c’était autrefois une chapelle ;
+c’est ce qui m’a trompé. N’est-ce pas ce qu’on appelait l’ancienne
+Chapelle Méthodiste ? Jamais je n’y ai mis les pieds ;
+on y montrait le <i>Dio-astro-doxon</i> ; c’est le nom, je crois, qu’on
+donnait à cette exposition. » Charles tirait en long son discours,
+afin de faire oublier sa méprise, car il était honteux du
+reproche qu’il avait fait. Willis ne savait s’il voulait plaisanter,
+ou s’il parlait sérieusement. « Reding, lui dit-il, ne continuez
+pas ; vous m’offensez. — Qu’est-ce donc ? repartit Charles. — Vous
+en savez bien assez ; vous vous plaisez cependant à me tourmenter. — Pas
+du tout. — Eh bien, c’est l’église catholique. »
+Un instant Charles ne répliqua pas : « Mon ami, dit-il ensuite,
+à mes yeux votre explication ne vous justifie guère ; appelez-la
+comme vous voudrez, cette assemblée est une assemblée
+dissidente ; pourtant elle n’est pas de l’espèce que je m’imaginais. — Laquelle
+voulez-vous dire ? — Plutôt, dites-moi
+vous-même quelle était votre intention en allant dans un tel
+lieu ? car sachez-le, vous avez agi contre votre serment. — Mon
+serment ! Quel serment ? — Il n’y a pas de serment à cette
+heure, mais vous en avez fait un, il y a peu de temps encore ;
+c’est, du reste, un engagement solennel que tout étudiant est
+obligé de prendre. Ne vous rappelez-vous pas votre inscription
+chez le Vice-Chancelier, ni quelles déclarations et quels serments
+vous avez faits ? — J’ignore ce que j’ai fait ; mon <i>tuteur</i>
+ne m’a rien dit sur cela. J’ai apposé ma signature sur un ou
+deux livres. — Vous avez fait plus, j’en ai été informé très-exactement,
+vous vous êtes solennellement engagé à garder
+les Statuts. Or, un des Statuts défend d’aller dans toute espèce
+de chapelle ou d’assemblée de dissidents. — Les catholiques
+ne sont pas dissidents. — Oh ! ne parlez pas ainsi ; vous savez
+que la pensée du Statut est de les regarder comme tels. Il
+veut nous tenir éloignés de toute espèce de culte, le nôtre excepté. — Mais
+c’est une déclaration ou un vœu illégal ; donc
+il ne lie pas. — Où avez-vous trouvé ce faux-fuyant ? C’est
+sans doute le prêtre de cette chapelle qui vous l’a mis dans la
+tête. — Ce prêtre, je ne le connais pas ; je ne lui ai jamais
+adressé la parole. — En tout cas, cette réponse n’est pas de
+vous, et elle ne vous sert de rien. Je ne suis pas casuiste, mais
+si notre engagement est illégal, vous ne devriez pas continuer
+à jouir des avantages auxquels il donne droit. — Quels avantages ? — Votre
+toque et votre toge ; l’éducation de l’Université ;
+la chance d’un <i lang="en" xml:lang="en">scholarship</i><a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ou d’un <i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i>. Renoncez
+à toutes ces choses, et puis déclarez, si vous voulez, et
+selon les règles, que vous êtes libéré de votre engagement ;
+mais ne voguez pas sous un faux pavillon. N’acceptez pas le
+bienfait, et brisez la stipulation. — Vous le prenez trop au
+sérieux ; il y a une cinquantaine de statuts que vous ne gardez
+pas vous-même plus que moi. Vous êtes très-inconséquent. — Si
+nous ne les suivons pas, c’est sur des points, je suppose,
+dont les autorités ne pressent pas l’exécution : par exemple,
+on ne nous oblige pas à nous vêtir d’habits bruns, quoique
+les Statuts l’ordonnent. — Mais on a bien l’intention de vous
+défendre de vous promener en castor dans <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span>,
+répliqua
+Willis, cela est si vrai que les Censeurs montent et
+descendent constamment la rue, et vous renvoient au collége,
+s’ils vous prennent en flagrant délit. — Mais ceci est une
+autre affaire, répartit Charles changeant de terrain ; votre cas
+à vous est matière de religion. Il ne peut être permis de se
+rendre à des assemblées ou à des endroits de culte étranger. — Mais,
+répliqua Willis, si nous ne faisons qu’une même
+Église avec les Catholiques Romains, je ne puis comprendre,
+sur mon honneur, comment c’est mal pour nous d’aller à eux,
+ou pour eux de venir à nous. — je ne suis pas théologien, je ne
+comprends pas ce qu’on entend par l’Église une, dit Charles ;
+mais je sais bien qu’il n’y a pas dans le pays d’évêque, d’ecclésiastique,
+ni d’homme d’Église sensé qui ne tournât cet
+argument contre vous. C’est une pure absurdité. — Ne parlez
+pas de la sorte, je vous prie, je me sens entraîné de tout mon
+cœur vers le culte catholique : notre service est si froid ! — C’est
+précisément la raison de tout opiniâtre dissident, répondit
+Charles. Chaque pauvre paysanne, qui, n’en sachant
+pas plus long, court après les Méthodistes, ou après le cher
+M. Spoutaway, ou après le prédicateur savetier, vous dit (je
+l’ai entendu de mes oreilles) : « Oh ! monsieur, je suppose que
+nous devons aller là où nous trouvons le plus de bien. M. tel
+et tel va à mon cœur, il m’attendrit. » Willis se mit à rire.
+« Eh bien, par le temps où nous sommes, dit-il, la raison n’est
+pas mauvaise, je crois. Pauvres âmes ! quels meilleurs moyens
+ont-elles pour juger de leur religion ? Comment pouvez-vous
+espérer qu’elles goûteront ces paroles : « L’Écriture nous
+touche ? » Quant à ma démarche, vous y donnez réellement
+trop d’importance. C’est seulement la seconde fois que j’ai
+visité la chapelle catholique, et, je vous le dis sérieusement ;
+je m’y trouve l’âme pleine de respect et de piété ; comme vous
+voudriez être aussi, je pense. J’en sors vraiment meilleur : je
+ne puis prier dans notre église ; il y a là une mauvaise odeur
+qui m’indispose ; et puis, les bancs masquent tout : comment
+voir à travers une planche de sapin ? Mais ici, quand je suis
+entré, je trouve tout silencieux et calme ; l’espace est ouvert,
+et, dans un demi-jour, se montre le tabernacle, indiqué par la
+lampe. » Charles paraissait mal à l’aise. « Willis, dit-il, vous
+m’embarrassez. Que le ciel me garde de rien dire contre les
+Catholiques Romains : je ne sais rien sur leur compte. Mais ce
+que je sais, c’est que vous n’êtes pas membre de leur communion,
+et que vous n’avez rien à faire chez eux. S’ils ont dans
+leur église les choses sacrées dont vous parlez, il est certain,
+cependant, que ces choses ne sont pas les vôtres ; vous êtes
+un intrus. Je suis très-ignorant sur cette matière ; je n’aime
+pas à porter un jugement. Mais, laissez-moi vous le dire, c’est
+se faire un jeu des choses saintes que de courir ici et là, de
+toucher aux objets et de les goûter, de les accueillir et de les
+rejeter ensuite. Je n’aime pas ces manières, ajouta-t-il avec
+véhémence ; c’est prendre des libertés avec Dieu. — Oh ! mon
+cher Reding, ne parlez pas si sévèrement, repartit le pauvre
+Willis ; qu’ai-je fait de plus que vous ne fussiez prêt à faire, si
+vous étiez en France ou en Italie ? Est-ce donc que vous n’entreriez
+pas dans les églises sur le continent ? — Je veux seulement
+décider un cas qui est devant mes yeux, répondit
+Charles ; quand j’irai à l’étranger, alors ce sera le moment de
+résoudre votre question. C’est bien assez de connaître ce qu’on
+doit faire présentement ; or, il est clair pour moi que vous
+avez mal fait. Comment êtes-vous arrivé à cette chapelle ? — White
+m’y a conduit. — Alors, il y a dans le monde un
+homme plus irréfléchi que vous. Y a-t-il beaucoup d’étudiants
+qui la fréquentent ? — Je l’ignore ; un ou deux y sont venus par
+curiosité ; ils n’ont pas l’habitude d’y venir, au moins d’après
+ce qu’on m’a dit. — Eh bien, reprit Charles, il faut que vous
+me promettiez de ne pas y retourner. Allons, je ne vous lâche
+pas que vous ne m’ayez fait cette promesse. — C’est trop demander »,
+dit Willis avec douceur. Dégageant alors son bras
+des mains de son ami, il s’éloigna subitement, en criant : « Au
+revoir, au revoir ; à notre prochaine partie de plaisir, au
+revoir ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> A son origine, c’est-à-dire au moyen âge, le <i lang="en" xml:lang="en">scholarship</i> était une bourse
+fondée au profit des étudiants pauvres ; aujourd’hui il consiste simplement dans
+le prix d’un concours auquel tous les étudiants peuvent prendre part, pourvu
+qu’ils aient dix-neuf ans.</p>
+</div>
+<p>Il n’y avait rien à faire. Charles revint lentement au collége,
+se disant à lui-même : « Mais, après tout, si l’Église catholique
+de Rome est la véritable Église ? Je voudrais savoir ce
+qu’il faut croire, nul ne sait me satisfaire sur ce point, et me
+voilà ainsi abandonné à moi seul. » Il lui vint ensuite à l’esprit :
+« Je suppose que j’en sais assez pour ma direction personnelle,
+plus même que je ne pratique, et je devrais certainement
+être content et plein de reconnaissance. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c12">CHAPITRE XII.<br>
+Le pressentiment.</h3>
+
+
+<p>Charles était un fils affectueux, aussi trouvait-il un bonheur
+ineffable à vivre au sein de sa famille pendant les grandes
+vacances. Levé de bonne heure, il travaillait jusqu’au <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>,
+et, dès ce moment, il était tout entier à son père, à sa mère et
+à ses sœurs, pour le reste de la journée. Il aimait le calme de
+la campagne ; il aimait le cours monotone du temps, alors
+qu’un jour n’est pas différent d’un autre ; et après avoir respiré
+l’atmosphère brûlante d’Oxford, le presbytère avec sa
+solitude lui était comme un port après l’agitation des vagues.
+Les mille opinions et les perplexités diverses qui l’avaient envahi
+de toutes parts au collége étaient à cette heure comme
+le bruit lointain de l’Océan ; elles le rappelaient à la jouissance
+de sa sécurité présente. Les prairies ondoyantes, les haies
+vertes, la vaste bruyère, les champs de vaine pâture avec leur
+développement profond d’ormes sombres, la haute futaie qui
+frange le sentier de l’horizon d’un village à l’autre, et qui,
+coupée de temps en temps, se dessine en groupes ou se perd
+dans les taillis, la porte elle-même, et la barrière<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> et la
+grand’route ; tout cela avait des charmes pour notre jeune
+ami, non pas sans doute ceux de la nouveauté, mais ceux des
+vieilles connaissances ; c’était toute la poésie des souvenirs.
+Malgré son état de dilapidation et de délabrement, avec son
+escalier extérieur, ses galeries disgracieuses, ses fenêtres
+profondes, ses bancs incommodes, sa table basse, son vestiaire
+abandonné et son odeur humide et terreuse, l’église,
+elle aussi, éveillait des pensées agréables dans l’homme intérieur ;
+car c’était là que, pendant plusieurs années, il avait
+entendu son père, tous les dimanches, faire la lecture et prêcher ;
+là se trouvaient les tombeaux antiques avec leurs inscriptions
+latines et leurs devises étranges, les écriteaux noirs
+avec des lettres blanches, les <i lang="la" xml:lang="la">Resurgam</i>, les crânes grimaçants,
+les seaux à incendie, les couleurs fanées de la milice,
+et le vieux clerc, brave homme, presque passé à l’état d’immeuble,
+portant toujours sa perruque galloise sur les oreilles
+et disant ses répons à tort et à travers. Toutes ces choses
+avaient frappé l’imagination de Charles dans son enfance et
+elles lui avaient laissé un profond sentiment de respect. Et
+puis d’ailleurs, il était là désormais dans sa maison ; là il retrouvait
+son appartement bien connu, la routine avec ses
+délices, son propre arrangement, son comfort : en un mot,
+son chez lui, vieil et véritable ami, d’autant plus cher à son
+cœur que maintenant il en connaissait d’autres. — Où serai-je
+dans un temps à venir ? se dit-il un jour à lui-même ; je
+l’ignore. Je ne suis qu’un enfant ; bien des événements, auxquels
+je n’ai pas songé, que mon imagination ne saurait mesurer,
+peuvent m’arriver avant que je meure, si toutefois je
+vis. Mais ici, au moins, et en ce moment, je suis heureux, et
+je veux jouir de mon bonheur. Certaines personnes disent que
+le plus beau temps de la vie est celui de l’école ; cela n’exclut
+pas le collége. Je suppose que ce sont les soucis qui rendent
+la vie si lourde. Pour le moment, je n’ai ni soucis, ni
+responsabilité ; j’en aurai bien sans doute un peu pour prendre
+mes grades. Les soucis sont une terrible chose ; j’en ai eu
+quelque idée autrefois, à l’école. Que c’est curieux à penser :
+un jour j’aurai vingt-cinq ou trente ans ! Comme les semaines
+s’écoulent vite ! les vacances touchent déjà à leur terme ! Oh !
+je suis si heureux ! cela me fait peur. Mais j’aurai de l’énergie
+au jour venu.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> La barrière d’enclos ou de haie (<i lang="en" xml:lang="en">the style</i>).
+La forme en est très-variée et
+très-ingénieuse.</p>
+</div>
+<p>Parfois cependant les pensées de Charles prenaient une tournure
+plus triste, et il anticipait sur l’avenir d’une manière
+plus vive qu’il ne jouissait du présent. Un ami de la maison,
+M. Malcolm, était venu les voir après une absence de plusieurs
+années. Sa visite fit plaisir à Reding ; et le bon <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span>
+partagea ce bonheur. Un nouveau pays et un cercle de famille
+avaient pour lui des charmes ineffables, après sa vie de garçon
+au collége. M. Malcolm avait été un grand ami de Charles et
+de ses sœurs pendant leur enfance. Mais à cette heure, l’affection
+que ceux-ci lui conservaient ne vivait, en grande partie,
+que de souvenirs. Lorsqu’il leur racontait des histoires amusantes,
+ou qu’il leur permettait de grimper sur ses genoux et
+de lui enlever ses lunettes, il faisait tout ce qu’il faut pour
+gagner des cœurs d’enfants ; mais c’est avec d’autres armes
+qu’on parvient à conquérir le cœur de la jeunesse. Qu’y a-t-il
+donc de surprenant que M. Malcolm ne vécût dans leur esprit
+que par prescription ? Le brave homme ne savait rien de cela,
+et il n’y aurait pas, au reste, beaucoup songé, si toutefois il
+s’en était aperçu ; car, semblable à bon nombre de personnes
+avancées en âge, il se faisait trop lui-même son propre centre,
+ne se donnait pas la peine de pénétrer dans l’esprit des autres,
+ne s’inquiétait pas de leur faire plaisir, ni de trouver en
+eux sa satisfaction. Il était bon et affable envers Charles et ses
+sœurs comme il l’aurait été à l’égard d’un serin ou d’un bichon ;
+c’était une espèce d’amour externe ; et quoique les enfants
+de M. Reding fussent très-bien avec lui, ils ne sentaient
+pas son absence quand il partait, ils n’auraient pas été peinés
+d’apprendre qu’il ne devait plus revenir. Charles le conduisait
+dans la campagne, il lui timbrait ses lettres, avait soin de lui
+faire arriver les journaux de la ville voisine ; il écoutait ses
+histoires sur Oxford et sur les hommes d’Oxford. Il l’aimait
+vraiment, il désirait même lui être agréable ; mais quant à le
+consulter sur des matières sérieuses, ou à s’adresser à lui
+pour demander des consolations dans ses peines, il aurait plutôt
+eu la pensée de se confier à Daniel le colporteur ou au
+vieil Isaac qui, le dimanche, jouait du basson.</p>
+
+<p>« Comment vos pêches se trouvent-elles cette année, monsieur
+Malcolm ? » demanda un jour M. Reding à son hôte,
+après le dîner. — Vous devriez savoir que nous n’avons pas de
+pêches à Oxford, répondit M. Melcolm. — Alors, ma mémoire me
+trompe ; mais, il me semble y avoir vu des pêches d’octobre,
+et de très-belles pêches même. — Ah ! vous voulez parler des
+pêches du vieux Tom Spindel, le jockey », reprit M. Malcolm.
+« C’est vrai, il avait un pan de mur de briques, et il en était
+très-fier. Mais quand les pêches arrivent, il n’y a personne à
+Oxford pour les manger ; aussi, l’arbre comme le fruit y est
+une grande rareté. Oxford n’était pas si dépourvu autrefois,
+il y reste les vieux mûriers, en souvenir de jours meilleurs. — A
+cette époque également, je le suppose, dit Charles, les
+fruits les plus coûteux n’y étaient pas cultivés. Les mûriers
+sont le témoignage non-seulement d’un collége nombreux,
+mais des goûts simples. — Charles fait secrètement la guerre
+à nos serres chaudes, dit M. Reding, comme si notre premier
+père ne préférait pas les fruits et les fleurs au bœuf et au
+mouton. — Pas du tout, répliqua Charles, je regarde les pêches
+comme une chose excellente ; et quant aux fleurs, j’aime
+passionnément leurs odeurs. — Charles a dès lors quelque
+théorie sur les odeurs, je le parierais, reprit son père ; je ne
+connus jamais d’enfant qui décidât ainsi de ses goûts et de ses
+répugnances selon la fantaisie. Il commença à aimer les olives
+dès qu’il lut l’<i>Œdipe</i> de Sophocle, et je crois vraiment que
+bientôt, par dégoût du roi Guillaume, il ne mangera plus d’oranges. — Tout
+le monde agit ainsi, repartit Charles. Qui ne
+voudrait être à la mode ? Notre tante Catherine appelle une
+année son chapeau délicieux, et le traite d’épouvantail l’année
+suivante. — Vous avez raison, papa, dans cette circonstance,
+dit la fille ; sans savoir quel est son motif, je sais que Charles en
+a un pour savourer le parfum de la rose ou distiller la lavande. — Quel
+est-il, ma chère Marie ? — <i>Vous êtes des restes des
+berceaux d’Éden</i> », répondit la fille. — Eh bien, papa, c’était
+précisément la raison que vous donnez. — Il y a plus que
+celle-là, reprit M. Reding, si toutefois je connus jamais ce que
+c’était. — Il pense que l’odorat est un sens plus spirituel que
+les autres, ajouta Marie en souriant. — Quel enfant né pour
+les paradoxes ! s’écria sa mère. — Cependant, c’est ainsi d’une
+certaine façon, reprit Charles ; mais je ne puis l’expliquer.
+Les odeurs et les sons sont plus aériens, moins matériels ; ils
+n’ont pas de forme, de même que les anges. » M. Malcolm se
+mit à rire. « Soit, je vous l’accorde, Charles, dit-il ; les anges
+ont de la longueur sans largeur. — Avez-vous jamais ouï pareille
+chose ? » s’écria madame Reding riant à son tour ; « ne
+l’encouragez pas, monsieur Malcolm ; vous êtes pire que lui.
+Des anges longs sans largeur ! — Ils passent d’un lieu à l’autre ;
+ils vont, ils viennent, continua M. Malcolm. — Les odeurs
+évoquent le passé si vivement ! ajouta Charles.</p>
+
+<p>« Mais les sons, assurément, éveillent ce passé plus que les
+odeurs, dit M. Malcolm. — Pardon, c’est l’inverse, à mon avis,
+répliqua Charles. — C’est un paradoxe, mon jeune ami ; l’odeur
+du rosbif n’a jamais eu d’autre puissance que d’éveiller chez un
+homme le souvenir du dîner ; mais les sons émeuvent et inspirent
+les âmes. — Mais, monsieur, reprit Charles, songez que les
+odeurs sont complètes en elles-mêmes, sans être formées de parties.
+Songez combien différente est l’odeur entre une rose et un
+œillet, entre un œillet et un pois de senteur, entre un pois de
+senteur et une giroflée, entre une giroflée et le lilas, entre le
+lilas et la lavande, entre la lavande et le jasmin, entre le jasmin
+et le chèvre-feuille, le chèvre-feuille et l’aubépine, l’aubépine
+et la jacinthe, la jacinthe… — Grâce ! grâce ! Charles,
+vous allez nous donner tout le catalogue de Loudon. — Et ce
+ne sont que les odeurs des fleurs ; quelle différence d’odeur
+entre les fleurs et les fruits, les fruits et les épices, les épices
+et le rosbif ou les côtelettes de porc, et ainsi de suite ! Voici
+maintenant ma conclusion : ces odeurs sont parfaitement distinctes
+les unes des autres et <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> ; elles ne peuvent
+jamais être confondues ; cependant, chacune se communique
+à la perception en un instant. La perspective demande un grand
+espace, un air est une succession de sons ; mais les odeurs
+sont d’un seul trait spécifiques et complètes, quoique indivisibles.
+Qui jamais a pu partager en deux une odeur ? Elles ne
+demandent ni temps ni espace ; ainsi elles sont immatérielles
+ou spirituelles. — Charles n’a pas été à Oxford pour rien », dit
+sa mère en riant et en jetant un coup d’œil à Marie ; « voilà
+ce que j’appelle de la vigoureuse logique ! »</p>
+
+<p>« Bien terminé, Charles, s’écria M. Malcolm ; et maintenant,
+puisque vous avez des notions si claires sur la puissance des
+odeurs, vous devriez, comme un certain homme, être satisfait
+en flairant votre dîner, et engraisser par ce moyen. C’est une
+honte de vous voir assis à table. — Eh bien, monsieur, il est
+au moins des gens qui paraissent s’engraisser avec le tabac. — Fi
+donc ! Charles ; vous m’avez vu user de ma boîte au réfectoire
+pour me tenir éveillé après le repas ; mais certainement
+jamais autre part. Je prends ma tabatière avec moi
+simplement comme un jouet ; j’y tiens, parce qu’on m’en a
+fait cadeau. Il vous aurait fallu vivre au temps de ma jeunesse.
+Vous auriez vu alors le vieux docteur Troughton de <span lang="en" xml:lang="en">Nun’s Hall</span>
+qui tenait son tabac dans sa poche, et la vieille Vice-Principale,
+madame Daffy, qui avait l’habitude d’en mettre une
+traînée sur son bras et de l’aspirer bravement. Les docteurs
+en médecine, eux aussi, non moins que leurs confrères en
+théologie, en usaient avec largesse ; ceux-là, comme un préservatif
+contre les infections, ceux-ci contre le sommeil dans
+l’église. — Maintenant, ils prennent du vin contre les infections,
+dit M. Reding ; c’est un préservatif plus sûr. — Du vin !
+s’écria M. Malcolm, oh ! ils n’en buvaient pas moins jadis,
+l’avez-vous donc oublié ? En certaines occasions solennelles,
+ils se faisaient même un point d’honneur d’enivrer tout le
+collége, depuis le Vice-Principal jusqu’aux domestiques. Grâce
+à leurs femmes, les chefs des établissements restaient dans
+les bornes du devoir ; néanmoins, je vous l’assure, le Dieu de
+la gaieté s’approchait <i>très-près</i> de M. le Vice-Chancelier lui-même.
+Vivait alors le vieux docteur Sturdy, de Saint-Michel,
+le grand martinet de son temps. Un jour, le roi passait à Oxford ;
+Sturdy, homme de haute taille, à la contenance roide
+et à la face de fer, devait aller à sa rencontre, en procession,
+à <span lang="en" xml:lang="en">Magdalen-Bridge</span>, et il descendait, précédé de ses masses
+d’or et d’argent, de ses porte-verges, des chapeaux à cornes
+et du reste. Or, parmi les gens de sa suite, pas un qui ne fût
+ivre. Je vous laisse à penser l’effroi du bon vieil homme : Sa
+Majesté dans le lointain, et sous son propre nez tout son monde
+chancelant de droite et de gauche, et le menaçant de le quitter
+pour le ruisseau avant la fin de la marche. — Personne ne peut
+s’enivrer avec du tabac, je vous l’accorde, reprit M. Reding ;
+mais si le vin a fait du mal à quelques-uns, il a fait tant de
+bien à d’autres ! — La poudre pour les cheveux n’est pas
+meilleure que le tabac, ajouta Marie, qui préférait le premier
+sujet de conversation. Vous connaissez le vieux M. Butler, de
+Cooling ; sa perruque est si grande et si couverte de poudre,
+que toutes les fois qu’il remue la tête, je suis sûre d’éternuer.</p>
+
+<p>— Ah ! mais ce ne sont là que des accidents, mademoiselle »,
+repartit M. Malcolm, troublé par ce coup porté à la conversation
+et s’échappant, de mauvaise grâce, d’un autre côté ; « des
+accidents après tout. Les vieilles gens sont toujours les mêmes ;
+et les jeunes aussi. Chaque âge a ses caprices. Si M. Butler ne
+portait pas perruque, il y aurait néanmoins chez lui quelque
+chose de singulier et d’étrange pour de jeunes yeux. Charles,
+ne devenez pas vieux garçon. Personne ne s’inquiète des
+vieilles gens. Mariez-vous, mon cher ; choisissez de bonne
+heure une femme jeune et vertueuse, qui aura pour vous de
+douces attentions. » Charles rougit légèrement, et sa sœur se
+mit à rire, comme si sur ce point il y avait quelque mystère
+entre eux. M. Malcolm continua : « N’attendez pas jusqu’à
+l’âge où vous aurez besoin de quelqu’un qui vous achète de la
+flanelle pour votre rhumatisme ou la goutte ; mariez-vous de
+bonne heure. — Vous voulez bien, toutefois, qu’auparavant
+je prenne mes grades ? — Certainement, prenez votre titre de
+maître ès-arts, si vous voulez ; mais ne devenez pas vieux
+<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i>. N’attendez pas la quarantaine ; on fait souvent d’étranges
+bévues. — Lorsque le temps viendra, notre bien-aimé
+Charles fera, j’en suis sûre, un bon et affectueux mari, répondit
+la mère ; et ce temps viendra, mais pas encore. Oui,
+mon cher enfant, ajouta-t-elle en lui faisant un signe de tête,
+vous ne pourrez échapper à votre destinée quand l’heure sera
+venue. — Il faut que vous le sachiez, dit M. Reding à son hôte,
+Charles, en ce moment, est romanesque dans ses idées ; à ses
+yeux, je le crois, personne n’est assez bon pour lui. Oh ! mon
+cher fils, que je ne vous inquiète pas : je ne fais allusion à rien
+de sérieux ; mais, quoi qu’il en soit, notre jeune étudiant ne
+s’est pas bien tiré d’affaire auprès de quelques demoiselles qui
+s’attendaient à plus d’attention de sa part. — Je vous assure,
+papa, reprit Marie, que Charles est plein d’attentions quand il
+y a lieu, et qu’il épie toujours le moment de rendre service ;
+seulement, il se tire mal du babillage féminin. — Tout viendra
+en son temps, ma chère, reprit madame Reding ; un bon fils
+fait un bon mari. — Et un tendre papa, ajouta M. Malcolm. — Oh !
+grâce, monsieur, s’écria le pauvre Charles ; comment
+ai-je mérité tout ceci ? — Soit, continua M. Malcolm ; et les
+demoiselles, également, doivent se marier de bonne heure. — Allons,
+Marie, voici votre tour », s’écria Charles ; et prenant
+sa sœur par la main, il releva le châssis et s’échappa avec elle
+dans le jardin.</p>
+
+<p>Ils traversèrent la pelouse et vinrent se réfugier dans un
+bosquet. « Que c’est étrange ! » dit Marie comme ils parcouraient
+l’allée tortueuse, « nous aimions tant M. Malcolm dans
+notre enfance ; aujourd’hui, je l’aime encore, sans doute,
+mais il ne me paraît plus le même. — Nous sommes plus
+âgés, lui répondit son frère ; d’autres objets nous préoccupent. — Il
+était si bon ! continua Marie ; avec quelle impatience
+n’attendions-nous pas le jour où il devait venir ! « Faites en
+sorte d’être sages quand M. Malcolm sera ici », nous disait
+alors maman ; et l’on pouvait être sûr que le brave homme
+nous apportait ou un gâteau des rois, ou une arche de Noé,
+ou quelque chose de semblable. Et puis il jouait avec nous, et
+nous permettait de lui faire des niches. — Ce n’est pas lui
+qui est changé, reprit Charles, mais nous ; nous avons déjà
+changé, et nous changerons encore. — Quelle bénédiction
+n’est-ce pas, dit sa sœur, que nous soyons si heureux comme
+famille ! Si nous changeons, changeons tous ensemble, comme
+les pommes d’un même arbre : quand l’une tombe, les autres
+tombent également. Et c’est ainsi que nous resterons toujours
+les mêmes les uns à l’égard des autres. — C’est une bénédiction,
+vraiment, repartit Charles ; nous sommes comblés de
+tant de faveurs que parfois j’en suis effrayé. » Sa sœur le
+regarda fixement. Il fit un léger sourire pour faire oublier le
+côté trop sérieux de ses paroles. « Vous sauriez ce à quoi je
+fais allusion, chère Marie, si vous aviez lu Hérodote. Un tyran
+de la Grèce, redoutant son excessive prospérité, voulut faire
+à la fortune le sacrifice de l’objet qu’il estimait le plus ; il
+prit donc un anneau de son doigt et le jeta dans la mer. Il
+s’imposait ce sacrifice pour prévenir les terribles coups du
+ciel. — Mais, mon très-cher ami, si nous ne faisons que jouir
+avec reconnaissance des bienfaits de Dieu, et que nous prenions
+garde d’y attacher nos cœurs ou d’en abuser, pourquoi craindrions-nous
+d’en voir tarir la source ? — Eh bien, bonne Marie,
+il y a un texte qui pèse toujours sur mon esprit : « Réjouissez-vous
+avec tremblement. » Je ne puis prendre à rien un plaisir
+complet et sans limites. — Pourquoi pas, si vous considérez
+tout comme un bienfait de Dieu ? — Je ne puis m’en défendre ;
+c’est ma manière de voir ; cela peut être de la prudence
+égoïste, pour ce que j’en sais, mais je suis sûr que si je donnais
+mon cœur à une créature, je la ravirais à Dieu. Qu’il me
+serait facile d’idolâtrer ces délicieuses promenades que nous
+connaissons depuis tant d’années ! »</p>
+
+<p>Ils se promenèrent en silence. « Eh bien, reprit Marie, quelque
+malheur qui arrive, comme famille nous ne serons affectés
+par aucun changement. Tant que nous serons nous, nous serons
+les uns à l’égard des autres ce qu’aucune chose étrangère
+ne pourrait être pour nous, le bonheur lui-même comme l’infortune. »
+Charles ne répondit pas. « Qu’avez-vous donc,
+Charles ? dit-elle en s’arrêtant et en fixant les yeux sur lui ;
+puis elle écarta doucement ses cheveux, et caressant son
+front, elle ajouta : « Vous êtes si triste aujourd’hui ! — Très-chère
+Marie, il n’y a rien vraiment ; je pense que c’est M. Malcolm
+qui m’a dérangé. C’est si stupide de parler de l’avenir
+d’un garçon comme moi. Ne prenez pas cet air inquiet, je n’ai
+rien en tête : seulement, cela m’ennuie. » Marie laissa échapper
+un sourire. « Ce que je voulais dire, continua Charles,
+c’est que nous ne pouvons compter sur rien ici-bas, et que
+c’est folie d’édifier sur l’avenir. — Mais nous pouvons nous
+reposer les uns sur les autres, répéta sa sœur. — Ah ! chère
+amie, ne parlez pas ainsi, cela m’effraie. » Marie considéra son
+frère avec surprise et fut presque effrayée elle-même : « Très-chère,
+continua-t-il, je n’ai rien en tête ; mais toutes choses
+sont si incertaines en ce monde ! — Nous sommes sûrs l’un
+de l’autre, Charles. — Oui, Marie », et il l’embrassa avec affection,
+« c’est vrai, très-vrai ». Puis il ajouta : « Tout ce que
+je voulais dire, c’est qu’il y a de la présomption à parler de
+la sorte. David et Jonathas furent séparés ; n’en fut-il pas de
+même de saint Paul et de saint Barnabé ? » De grosses larmes
+roulèrent dans les yeux de Marie. « Oh ! quel imbécile je suis,
+reprit Charles, de vous tourmenter ainsi pour rien ! Non, je
+veux seulement dire qu’il n’y a qu’un être <i>seul</i> qui ne puisse
+pas mourir, qui ne change jamais : un seul ! Il n’y a pas de
+mal à se le rappeler. Vous souvenez vous des beaux vers de
+Cooper ? Je les sais sans les avoir appris ; ils me frappèrent si fort
+la première fois que je les lus ! » Et il se mit à les réciter :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En Toi, Verbe Éternel, tout esprit a sa source,</div>
+<div class="verse">Son centre et son appui. Mais, hélas ! dans sa course</div>
+<div class="verse">S’il s’éloigne de Toi, soudain, dans son malheur,</div>
+<div class="verse">Il erre sans espoir, sans paix et sans honneur.</div>
+<div class="verse">Par Toi, Verbe Éternel, le fardeau de la vie</div>
+<div class="verse">Est rendu moins pesant. L’ardeur qui vivifie,</div>
+<div class="verse">La force dans les maux, les succès glorieux :</div>
+<div class="verse">Voilà tes dons. Mais Toi, souverain généreux,</div>
+<div class="verse">De ces dons Tu nous es toi-même la couronne,</div>
+<div class="verse">Vois notre pauvreté ; fais-nous, fais-nous l’aumône.</div>
+<div class="verse">Quelle richesse en nous, si Tu veux nous bénir !</div>
+<div class="verse">Ici-bas, accomplis toujours ton saint désir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c13">CHAPITRE XIII.<br>
+Un assaut chaleureux mais prématuré.</h3>
+
+
+<p>Cependant le mois d’octobre venait de s’ouvrir, et naturellement
+les pensées de Charles se tournèrent de nouveau vers
+Oxford. Les dernières semaines des vacances écoulées, notre
+jeune étudiant s’empressa de faire ses malles. M. Reding vit
+partir son fils avec peine ; son émotion fut plus grande même
+que lorsqu’il l’envoya pour la première fois à l’école. Il voulut,
+malgré la goutte qui le tourmentait, le conduire lui-même en
+phaéton à la ville voisine, d’où l’omnibus se rendait au chemin
+de fer. Mais lorsque le moment de la séparation arriva, il ne
+pouvait laisser aller sa main, comme s’il avait eu à dire quelque
+chose qu’il ne pût se rappeler, ou exprimer une pensée
+qui le tourmentât. « Allons, dit-il enfin, nous serons bientôt à
+Noël. Il faut nous quitter ; à quoi bon retarder davantage ?
+Écrivez-nous dans peu de jours, cher enfant, et dites-nous bien
+tout ce qui vous concerne, vous et vos maîtres. Parlez-nous
+de vos amis ; ce sont sans doute d’excellents garçons ; mais j’ai
+grande confiance dans votre sagesse ; vous en avez plus que certains
+d’entre eux. Votre <i>tuteur</i> paraît un homme estimable, d’après
+ce que vous m’avez dit. » Il continua, rappelant les conversations
+qu’il avait eues souvent avec Charles. « C’est un homme
+solide, d’un jugement sain, que ce M. Vincent. Sheffield a trop
+d’esprit ; il est jeune : vous avez une tête plus mûre. Il n’est pas
+nécessaire que j’aille plus loin ; je vous ai déjà dit tout cela et
+vous pourriez, d’ailleurs, arriver trop tard pour le chemin de
+fer. Allons, que Dieu vous bénisse, mon bon Charles, et qu’il
+fasse de vous une bénédiction pour nous tous. Puissiez-vous
+être encore plus heureux et meilleur que votre père ! J’ai toujours
+été béni pendant ma vie, prodigieusement béni. Les
+bénédictions ont été répandues sur moi bien au delà de mes
+mérites, puissiez-vous en obtenir deux fois plus ! Au revoir,
+mon bien-aimé Charles, au revoir. »</p>
+
+<p>Charles, avant de rentrer au collége, devait passer un ou
+deux jours chez un de ses parents qui demeurait tout près de
+Londres. Pendant son séjour dans cette maison, il lui arriva
+une lettre transmise de chez lui, et datée de cette dernière
+ville. C’était Willis qui lui écrivait pour lui annoncer qu’il
+avait pris une résolution importante, et qu’il ne reviendrait
+pas à Oxford. Charles se retrouvait subitement dans le monde,
+plongé dans le tourbillon des opinions. Quel triste contraste
+avec sa vie calme de famille ! Il n’y avait pas à se tromper sur
+le vrai sens de la lettre ; et notre jeune ami partit tout de
+suite avec l’espérance d’en trouver l’auteur à la maison d’où
+elle était datée. C’était un logement au bout du quartier ouest
+de la ville. Il y arriva vers midi.</p>
+
+<p>Il trouva Willis en compagnie d’un personnage qui paraissait
+plus âgé que lui de deux ou trois ans. A la vue de
+Charles, Willis tressaillit : « Qui l’aurait pensé ! Qu’est-ce qui
+vous amène ici ? s’écria-t-il, je vous croyais dans votre famille » ;
+et s’adressant à son compagnon : « C’est l’ami dont
+je vous ai entretenu, Morley. Quelle heureuse réunion ! Asseyez-vous,
+cher Reding ; j’ai bien des choses à vous dire. »
+Charles s’assit tout en suspens, et ses yeux se fixèrent sur
+Willis avec une si vive anxiété, que celui-ci fut forcé de s’expliquer
+brièvement : « Reding, dit-il, je suis catholique. »
+Terrifié à ces mots, Charles se jeta en arrière sur sa chaise et
+pâlit. « Mon cher Reding, qu’avez-vous donc ? Pourquoi ne
+me parlez-vous pas ? » Vaines demandes ; Charles gardait le
+silence ; à la fin, se penchant en avant, les coudes appuyés sur
+ses genoux, et la tête dans ses mains, il dit à voix basse :
+« O Willis, qu’avez-vous fait ! — Ce que j’ai fait ? Ah ! ce que
+vous devriez faire, vous, ainsi que la moitié d’Oxford. O Reding,
+si vous connaissiez mon bonheur ! — Hélas ! hélas ! mais
+quel bien fait ici ma présence ? Soyez heureux, Willis ; adieu ! — Non,
+mon cher Reding, vous ne me quitterez pas si vite,
+étant venu me trouver si inopinément. Vous avez fait d’ailleurs
+une longue course. Asseyez-vous, vous êtes un brave
+garçon. Nous prendrons notre <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i>, et vous ne nous quitterez
+pas sans y participer. » Tout en parlant, il prit le chapeau
+de Charles, et celui-ci, sous le poids de sentiments divers,
+le laissa faire. « O Willis, vous voilà donc séparé de nous
+pour toujours ; vous avez choisi votre chemin ; pour nous nous
+gardons le nôtre ; nos voies sont différentes. — Non, mon
+ami ; il faut que vous me suiviez, et nous serons encore unis. »
+Charles fut presque offensé. « Je dois absolument vous quitter,
+si vous parlez de la sorte, reprit-il, et il se leva. — Pardon,
+Charles, je vous prie, je ne le ferai plus ; mais je ne
+pouvais m’en empêcher. Je ne suis pas dans un état normal ;
+je suis si heureux ! »</p>
+
+<p>Il vint une pensée à Reding. « Racontez-moi, Willis, votre
+véritable position ; en quel sens êtes-vous catholique ? Qu’est-ce
+qui vous empêche de revenir avec moi à Oxford ? » Le
+compagnon de Willis s’interposa : « Je prends peut-être une
+trop grande liberté, dit-il ; mais M. Willis a été régulièrement
+reçu dans l’Église catholique. — Je ne vous ai pas présenté,
+mon cher, reprit Willis. Reding, permettez-moi de vous présenter
+M. Morley ; Morley, monsieur Reding. Oui, Reding, je dois à
+monsieur d’être catholique. Nous avons fait ensemble un tour
+sur le continent, et nous avons rencontré en France un excellent
+prêtre qui a consenti à recevoir mon abjuration. — Je
+pense que ce prêtre aurait bien fait d’examiner l’état de votre
+esprit avant d’agir ainsi, reprit Charles ; Willis, vous n’êtes
+pas homme à devenir catholique. — Que voulez-vous dire ? — Que
+vous êtes plutôt un dissident qu’un catholique. Je
+vous demande pardon, ajouta-t-il, voyant le regard animé de
+Willis, mais permettez-moi d’être franc. Vous vous êtes attaché
+à l’Église de Rome, non comme un enfant à sa mère, mais
+comme un esprit fantasque et vagabond. Vous en avez fait
+une affaire d’imagination, de goût ; ou bien, excusez-moi,
+vous avez agi comme un enfant gourmand vis-à-vis d’un objet
+qui le tente, et vous avez poursuivi votre but en désobéissant
+aux autorités établies. » Poussé à bout par ce langage, Willis répliqua
+qu’il croyait se rappeler un texte qui proclamait qu’il <i>vaut
+mieux</i> obéir à Dieu qu’aux hommes. « Je <i>vois</i> que vous avez désobéi
+aux hommes, repartit Charles ; <i>j’espère</i> que vous avez obéi
+à Dieu. » Willis le trouva brusque et ne voulut pas répondre.</p>
+
+<p>M. Morley prit la parole : « Si vous connaissiez mieux les
+circonstances, dit-il, vous jugeriez différemment sans doute.
+Je regarde M. Willis comme étant précisément l’homme pour
+qui c’était un devoir de se réunir à l’Église, et il fera un très-bon
+catholique. S’il y a quelqu’un qui mérite des reproches,
+c’est moi que vous devez blâmer, et non le vénérable prêtre
+qui a reçu son abjuration. L’excellent homme voyait sa piété,
+ses larmes, son humilité, son désir ardent ; mais il n’a connu
+l’état de son esprit que par moi qui parlais mieux le français
+que Willis. Il a eu, toutefois, assez de conversations avec lui
+en français et en latin. Il ne pouvait rejeter une âme qui lui
+demandait de la sauver ; c’était impossible. Si vous aviez été
+à sa place, vous auriez agi de même. — Soit, monsieur ; peut-être
+ai-je été injuste à son égard et envers vous, reprit Charles ;
+néanmoins, je n’augure pas bien de cette conduite. — Vous
+jugez, monsieur, permettez-moi de vous le dire, de choses
+que vous ne connaissez pas, répondit M. Morley. Vous ignorez
+ce que c’est que la Religion Catholique ; vous ne savez pas
+ce qu’est la grâce ou le don de la foi. » L’interlocuteur était
+laïque ; il parlait avec une force d’autant plus pénétrante
+qu’elle était calme. Charles sentit un blâme indirect dans le
+ton de M. Morley. Sa bonne éducation lui fit comprendre qu’il
+avait été trop violent en présence d’un étranger ; cependant,
+il ne se sentait pas moins sûr de sa cause. Il se tut avant de
+répondre ; puis il ajouta en peu de mots, qu’il ne connaissait
+pas l’Église Romaine, mais qu’il connaissait M. Willis. Il ne
+pouvait s’empêcher d’exprimer son opinion sur le funeste résultat
+de cette affaire. « J’ai toujours été catholique, reprit
+M. Morley ; ainsi, je ne puis porter un jugement sur les
+membres de l’Église anglicane ; mais ce que je sais, c’est que
+l’Église Catholique est la seule véritable. Je puis me tromper
+en bien des choses, je ne puis errer sur ce point. D’autre part,
+je sais que la foi catholique est une, et qu’aucune autre Église
+n’a la foi. L’Église d’Angleterre n’a pas la foi. La foi, vous ne
+l’avez pas non plus, mon cher monsieur. »</p>
+
+<p>M. Morley venait de frapper un grand coup. Les controverses
+d’Oxford revinrent en ce moment à l’esprit de Charles ;
+mais il retrouva aussitôt son aplomb. « Vous ne vous attendez
+pas, je pense, dit-il en souriant, que moi, qui suis encore un
+enfant, je sois en état d’argumenter avec vous, de défendre
+mon Église, ou d’expliquer sa foi. Je suis content de garder
+cette foi, de croire ce qu’elle croit, sans faire profession d’être
+théologien. Cette doctrine est celle que j’ai apprise à Oxford.
+N’étant qu’un simple étudiant, quel peut être mon bagage
+scientifique ? Peu de chose. Excusez-moi donc, monsieur, si
+je refuse la controverse avec vous. Il était naturel que j’argumentasse
+avec Willis ; nous sommes égaux, et nous nous comprenons
+l’un l’autre ; mais, je le répète, je ne suis pas théologien. — Mon
+cher Reding, s’écria Willis à ces mots, je vous
+dis seulement, <i>venez et voyez</i>. Ne restez pas à la porte, occupé
+de syllogismes ; mais pénétrez dans la grande demeure de
+l’âme, entrez et adorez. — Mais, répliqua Charles, certainement,
+Dieu veut que nous nous laissions guider par la
+raison. Je ne veux pas dire que la raison est tout, mais du
+moins elle est quelque chose. Évidemment, nous ne pouvons
+agir sans elle ou contre elle. — Mais le doute n’est-il pas un
+état épouvantable ? un état très-périlleux ? Oui, il n’y a de sûr
+que l’état de foi. Or, avez-vous la foi, dans votre Église ? Je
+vous connais assez pour affirmer que vous ne l’avez point : où
+donc en êtes-vous ? — Willis, vous m’avez très-mal compris ;
+dix mille pensées traversent l’esprit, et en admettant même
+qu’il soit sage de tourner contre un homme quelques-unes de
+ses paroles, peut-on regarder comme des convictions tout ce
+qui sort de sa bouche ? Cela, me semble-t-il, ne serait pas
+juste. Vous devez faire allusion à quelques mots que j’ai oubliés,
+et qui n’étaient pas l’expression réelle de mes sentiments.
+Voulez-vous dire que je n’ai pas de culte ? Et le culte
+ne suppose-t-il pas la foi ? J’ai beaucoup à apprendre, j’en suis
+convaincu ; mais c’est auprès de l’Église qui protégea mon
+berceau et qui répond à mes besoins, que je veux m’instruire
+des choses divines. — Il avoue qu’il n’a pas la foi ; il avoue
+qu’il est dans le doute. Mon cher Reding, pouvez-vous, consciencieusement,
+soutenir que vous êtes dans une ignorance
+invincible après ce qui s’est passé entre nous ? Or, supposez,
+pour une seconde, que le Catholicisme est vrai, n’est-il pas
+certain que vous avez présentement une occasion de l’embrasser ?
+Et si vous ne le faites pas, êtes-vous dans un état où vous
+pourriez mourir en sûreté ?</p>
+
+<p>Reding était embarrassé, c’est-à-dire qu’il ne pouvait analyser
+et traduire assez promptement en paroles la réponse que
+sa raison lui suggérait aux interrogations rapides de Willis.
+M. Morley avait gardé le silence, de peur que Charles n’eût à
+la fois deux adversaires à combattre. Mais voyant que Willis
+se taisait et que Charles ne répliquait pas, il prit la parole. Il
+dit que, dans l’Écriture, tous ceux qui avaient été appelés
+avaient obéi promptement, et que Notre-Seigneur n’avait pas
+voulu même permettre à un jeune homme d’aller ensevelir
+son père. Charles répondit que dans ce cas la voix du Christ
+s’était fait positivement entendre ; il était sur la terre dans un
+corps visible ; mais, maintenant, la question véritable était :
+Quelle est la voix du Christ ? et puis, l’Église de Rome parle-t-elle,
+oui ou non, la parole du Christ ? Évidemment nous devions
+agir avec prudence ; le Christ ne pouvait désirer que
+nous agissions autrement. Quant à lui, il n’avait pas de doute
+qu’il ne fût où la Providence le voulait ; mais alors même qu’il
+aurait des doutes pour savoir si le Christ l’appelait autre part
+(pure hypothèse pour le moment), il avait la conviction que
+le divin maître l’appellerait par la voix et la méthode d’un
+examen sérieux. Cette prudence était le moyen divinement
+établi pour arriver à la vérité. — Prudence ! s’écria Willis,
+une prudence comme celle de saint Thomas, je suppose, lorsqu’il
+voulut voir avant de croire. » Charles hésitait pour répondre.
+« Je le vois », continua Willis ; et, se levant debout,
+il saisit le bras de Reding : « Venez, mon cher ami, venez
+avec moi tout de suite ; allons trouver un bon prêtre qui demeure
+à deux pas d’ici. Vous serez reçu aujourd’hui même.
+Mettez votre chapeau. » Et avant que Charles pût montrer de
+la résistance, il était déjà à moitié hors de la chambre. Il ne
+put s’empêcher de rire, malgré cette vexation. Il dégagea son
+bras, et s’assit résolument : « Pas si vite, dit-il, nous ne sommes
+pas tout à fait de cette espèce de gens. » Willis parut un
+moment embarrassé. « Soit, dit-il ensuite, du moins vous devez
+aller en retraite ; vous devez y aller sur-le-champ. Morley,
+savez-vous quand M. de Mowbray ou le père Augustin donnera
+sa prochaine retraite ? Reding, c’est précisément ce qui vous
+manque, et ce dont tout Oxford a besoin. J’espère que vous
+ne me refuserez pas. » Charles le regarda en face et sourit. « Ce
+n’est pas ma ligne de conduite, dit-il enfin. Je me rends à Oxford ;
+rien ne peut m’empêcher d’y aller. Je suis venu ici pour
+vous rendre service ; je ne puis y réussir, je m’en vais donc.
+Si je pouvais vous être utile… mais il n’y a plus d’espoir. Oh !
+cela me fait mal au cœur. » Et il se mit à frotter son chapeau
+avec ses gants, comme s’il était sur le point de se lever, tout
+en ayant de la peine à le faire.</p>
+
+<p>Morley entra alors en lice. Il parla tout le temps comme un
+homme de bonne éducation et d’une vraie piété, mais avec
+une grande ignorance des protestants, ou de la manière dont
+on doit les traiter. « Excusez-moi, monsieur Reding, dit-il, si,
+avant votre départ, j’ajoute encore un mot. Je suis très-sensible
+à la lutte qui assiégé votre esprit, et je vous assure que ce
+n’est pas à moi de vous parler avec sévérité ou rigueur. La
+lutte entre une conviction et les motifs terrestres est souvent
+très-longue ; puisse-t-elle avoir bientôt une heureuse fin en
+vous ! Ne vous offensez point si je vous rappelle que les plus
+chers et les plus forts liens, tels que ceux qui vous rattachent
+à l’Église protestante, peuvent être dans certains cas sur la
+lisière des motifs terrestres. C’est une espèce de martyre d’avoir
+à rompre de tels nœuds ; mais ceux qui ont ce courage
+reçoivent la récompense des martyrs. Et puis, à l’Université
+vous respirez une atmosphère qui sert à entretenir le cours
+habituel de vos pensées ; l’avenir, les succès dans sa carrière,
+la bonne opinion des amis, voilà ce qui préoccupe à Oxford ;
+et toutes ces choses conspirent contre vous. Elles doivent
+étouffer la bonne semence. Eh bien, j’aurais désiré que vous
+eussiez été capable de suivre d’un seul coup le <i>dictamen</i> de la
+conscience. Mais la lutte doit se prolonger tout le temps marqué ;
+espérons que tout finira bien. »</p>
+
+<p>— Je ne puis persuader à ces braves gens, pensait Charles,
+en fermant la porte d’entrée, que je ne suis pas dans un état
+de conviction ni de lutte contre cette conviction ; quelle absurdité !
+Je viens ici pour rappeler un déserteur, et je suis
+moi-même appréhendé au corps, et, contre ma volonté formelle,
+on me pousse à la hâte à une profession de foi. Est-ce
+que ces choses arrivent tous les jours, ou est-ce ma destinée,
+à moi, d’être ainsi jeté au milieu de controverses pour lesquelles
+je ne suis pas prêt ? Moi ! Catholique Romain ! Quel
+contraste avec la quiétude de Hartley (c’était le nom de la demeure
+paternelle) ! » A mesure qu’il continuait à penser à la
+scène qui venait d’avoir lieu, il en était moins satisfait, ou
+pour mieux dire, moins content de lui-même. Il était venu pour
+faire la leçon à Willis, et c’était lui qu’on avait sermonné ; il
+avait d’ailleurs laissé entrevoir l’état secret de son esprit ; mais
+non, il n’avait rien dévoilé. Sans doute, il avait donné à entendre
+qu’il cherchait la vérité religieuse, mais tout Protestant
+cherche ; il n’aurait pas été Protestant s’il n’avait pas agi
+de la sorte. Naturellement il cherchait la vérité ; c’était là son
+devoir ; il se rappelait parfaitement que son <i>tuteur</i> lui avait
+démontré, dans une certaine circonstance, le devoir du jugement
+privé. C’est en cela que consiste la différence entre les
+Protestants et les Catholiques ; les Catholiques commencent
+par la foi, les Protestants par l’examen ; et voilà ce qu’il aurait
+dû dire à Willis. Il était fâché de ne l’avoir pas dit ; cela aurait
+simplifié la question, et démontré combien il était loin d’être
+chancelant. Chancelant ! quelle extravagance ! Il aurait bien
+voulu que cette pensée lui fût venue pendant la conversation ;
+c’était, toutefois, un adoucissement qu’elle lui vînt à cette
+heure : elle justifiait sa position.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c14">CHAPITRE XIV.<br>
+Rentrée au collége peu agréable.</h3>
+
+
+<p>Le premier jour du trimestre de la Saint-Michel est le plus
+brillant de l’année, pour un étudiant, en ce qui touche à l’ameublement
+de sa chambre. Quoique Charles regrettât la
+maison paternelle, il se réjouissait de revoir le vieil Oxford.
+A son entrée au collége, le portier l’avait reconnu, et son domestique
+lui avait souri, en le saluant comme il montait
+l’escalier aux marches usées. Pour lui souhaiter la bienvenue,
+un feu magnifique brûlait dans le foyer ; le charbon pétillait,
+se divisait et lançait une flamme blanche qui contrastait avec
+les barres et les plaques de la grille, nouvellement noircies.
+Une bouilloire de cuivre toute luisante sifflait et gémissait
+sous l’action intérieure de l’eau en ébullition. La glace de la
+cheminée avait été nettoyée, le tapis battu, les rideaux fraîchement
+lustrés. Un plateau à thé et ses accessoires étaient
+sur la table ; on y voyait en outre la note du trimestre,
+deux ou trois cartes de marchands qui désiraient sa pratique
+et une lettre d’un ami qui l’avait précédé à Oxford. Le
+portefaix arriva avec ses malles, et il venait de recevoir une
+large rétribution, lorsque, au moment que la porte se fermait,
+Sheffield s’élança dans la chambre en habit de voyage.</p>
+
+<p>« Eh bien, mon vieux, comment va la santé ? » s’écria-t-il,
+en secouant de toutes ses forces les deux mains de Charles,
+ou plutôt ses bras. « Nous voici donc de retour ; j’arrive à
+l’instant, comme vous. Où avez-vous passé vos vacances ?
+Allons, racontez-nous toute votre histoire. Mais donnez-moi
+d’abord du thé, et devisons ensuite de bonne et joyeuse humeur. »
+Charles aimait Sheffield, il aimait Oxford, il était
+content d’être revenu ; toutefois, il lui restait un peu de mal
+du pays, et il n’était pas en train de s’harmoniser à la turbulence
+de la bonne nature de Sheffield ; d’ailleurs, la conversation
+avec Willis pesait encore sur son esprit. « Avez-vous appris
+les nouvelles ? continua Sheffield : j’ai déjà passé assez de
+temps dans le collége pour les recueillir. Jack, mon ami, Jack
+le marmiton, en était tout occupé au moment que j’entrais, et
+Jack est un brave et honnête garçon qui sait tous les cancans
+de la ville. J’ignore ce que cela signifie, mais Oxford, à cette
+heure, a un très-vilain intérieur. Le bruit court que quelques
+personnes se sont converties à l’Église de Rome, et l’on dit
+qu’il y a dans ces murs des étrangers sur le compte desquels
+plane le mystère. Jack, qui est lui-même un peu théologien,
+rapporte qu’il a entendu le Principal donner pour certain
+qu’au fond de tout ceci il y avait des Jésuites ; et je ne sais
+ce qu’il veut dire, mais il déclare qu’il a vu de ses propres
+yeux le Pape se promener dans <span lang="en" xml:lang="en">High Street</span> avec un prêtre. Je
+lui ai demandé comment il l’avait reconnu. Il m’a répondu
+qu’il avait connu le Pape à son chapeau rabattu et à sa longue
+barbe ; et d’ailleurs, le portier lui avait assuré que c’était le
+Pape. A ce qu’il paraît, les <i>dons</i> se sont réunis plusieurs fois ;
+on raconte que certains <i>tuteurs</i> seront privés de leur droit à
+la ration, et que leurs noms seront affichés à la porte du magasin
+à beurre. On assure encore que le Maréchal<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> monte la
+garde devant la chapelle catholique avec deux <i>bouledogues</i><a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.
+Enfin, pour compléter les nouvelles, on rapporte
+malicieusement, que ce vieil ivrogne de Topham, ayant été
+appelé pour couper les cheveux au gardien de Sainte-Marie, lui
+a fait sur le sommet de la tête une belle et blanche tonsure.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Espèce d’huissier.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Dans l’argot des étudiants d’Oxford, deux domestiques des Censeurs.</p>
+</div>
+<p>— Mon cher Sheffield, comme vous y allez ! repartit Charles.
+Eh bien, moi, je puis vous donner quelques vraies nouvelles
+qui se rapportent à ces bruits, et elles ne sont pas des plus
+agréables. Avez-vous connu Willis de Saint-George ? — Je
+pense l’avoir vu une fois chez vous ; c’est un jeune homme
+modeste, au regard doux, et qui ne lâchait jamais une parole. — Oh !
+je vous assure qu’il a assez de langue quand ça lui
+convient, reprit Charles ; je crois, cependant, ajouta-t-il d’un
+ton réfléchi, qu’il est fort changé, mais ce n’est pas en mieux. — Eh
+bien, quel est le fin mot ? — Il s’est fait catholique. — Quel
+fou ! » Il y eut un moment de silence. Charles se sentit
+embarrassé. « Je ne puis pas dire, reprit-il ensuite, que j’aie
+été surpris ; cependant, je l’aurais été moins, si c’eût été White. — Oh !
+White ne deviendra pas catholique ; ce n’est pas dans
+son sang. C’est un poltron. — Des fous et des poltrons ! c’est
+donc ainsi que vous divisez le monde, Sheffield ? Pauvre
+Willis ! on doit cependant respecter un homme qui agit selon
+sa conscience. — Sa conscience ! mais qu’en sait-il de sa conscience ?
+repartit Sheffield. Quoi ! l’idée d’absorber librement
+le tas de vieilleries que tout catholique doit croire ! De sang-froid
+se mettre un collier autour du cou, et déposer poliment
+sa chaîne entre les mains d’un prêtre… Et puis le confessionnal !
+C’est merveilleux ! » Et il se mit à briser le charbon
+avec le tisonnier. « Tout cela est très-bien, continua-t-il, si
+l’on est né catholique ; quoique je ne suppose pas que les
+Papistes croient réellement tout ce qu’ils sont obligés de
+professer ; mais qu’un Anglais, un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, un homme d’Oxford,
+jouissant de tant de prérogatives, puisse se nourrir ainsi
+d’immondices, remuer et ramasser les mensonges morts des
+siècles de ténèbres : c’est un prodige ! »</p>
+
+<p>«  — Eh bien, s’il y avait une chose qui pût me faire estimer
+la Religion Romaine, reprit Charles, c’est précisément ce que
+vous détestez si fort : je donnerais deux <i lang="en" xml:lang="en">pence</i><a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, si un homme
+en qui je puisse avoir confiance voulait me dire : Ceci est la
+vérité. Nous serions délivrés de ces éternelles disputes. Ne
+seriez-vous pas heureux si saint Paul pouvait revivre ? Je me
+suis souvent dit à moi-même : Oh ! si je pouvais demander
+ceci ou cela à ce grand Apôtre ! — Mais l’Église Catholique
+n’est pas tout à fait saint Paul, j’imagine, reprit Sheffield. — Certainement
+non ; mais en supposant que vous crussiez
+qu’elle a l’inspiration d’un Apôtre, comme tout Catholique
+Romain le pense, quelle consolation ne serait-ce pas pour vous
+de savoir, hors de tout doute, ce que vous devez croire sur
+Dieu et de quelle manière vous devez l’honorer et lui plaire ! Je
+vous comprends, vous dites : Je ne puis croire ceci ou cela ;
+or, vous auriez dû dire plutôt : Je ne puis croire que le Pape
+a réellement le <i>pouvoir</i> de <i>décider</i> ceci ou cela ; car, s’il a ce
+pouvoir, il ne vous reste qu’à accepter sa décision, et ne pas
+dire : Je ne saurais la croire. » Sheffield regarda fixement son
+ami : « Nous vous verrons papiste un de ces beaux jours, reprit-il. — Sottise,
+repartit Charles ; vous ne devriez pas dire
+de pareilles choses, même en plaisantant. — Je ne plaisante
+pas ; je parle sérieusement : vous allez en plein sur cette route. — Eh
+bien, si j’y suis, c’est que vous m’y avez amené, répliqua
+Reding, désirant écarter au plus tôt ce sujet de controverse ;
+car c’est vous qui m’avez toujours parlé contre le
+charlatanisme, et qui vous moquiez du roi Charles et de Laud,
+de Bateman et de White, des jubés et des piscines. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Vingt centimes.</p>
+</div>
+<p>« Maintenant vous voilà Puséiste, repartit Sheffield un peu
+déconcerté. — Vous me donnez là, mon cher ami, le nom d’un
+excellent homme que je connais à peine de vue ; mais ce que
+je veux dire, c’est que personne ne sait ce qu’il faut croire,
+personne n’a une foi définie, excepté les Catholiques et les
+Puséistes ; personne ne dit : Ceci est vrai, cela est faux ; ceci
+vient des Apôtres, cela n’en vient pas. — Alors, vous croiriez
+des Turcs qui viendraient à vous avec leur « seul Allah et Mahomet
+son prophète ? » — Je n’ai pas dit qu’un symbole fût tout,
+ni qu’une religion ne pût être fausse avec un symbole ; mais
+une religion qui n’a pas de symbole ne peut être vraie. — Eh
+bien, cela ne me frappe aucunement », repartit Sheffield.
+Charles reprit : « Après votre départ, à la fin du trimestre,
+nous avons été sous la direction de Vincent ; vous savez que
+j’étais resté pour mon examen ; le <i>tuteur</i>, je dois l’avouer,
+s’est montré fort honnête ; oui, très-honnête. Or, j’eus un
+jour un entretien avec lui sur les différents partis d’Oxford,
+et dans le moment même il me plut beaucoup ; mais ensuite,
+plus je réfléchis à ses paroles, moins je fus satisfait ; en d’autres
+termes, je n’avais reçu de lui rien de défini. Il ne disait
+pas : Ceci est vrai, cela est faux, mais : « Soyez franc, soyez
+franc ; soyez bon, soyez bon ; n’allez pas trop loin, tenez-vous
+dans un juste milieu, soyez sur vos gardes, évitez les
+partis, suivez nos théologiens, suivez-les tous. » Ce qui se
+réduisait à dire : Mettez un grain de sel sur la queue de l’oiseau.
+J’avais besoin d’une direction pratique, et non de vérités
+abstraites. — Vincent est un farceur, s’écria Sheffield. — Le
+docteur Pusey, au contraire, continua Charles, est, assure-t-on,
+toujours affirmatif. Il dit : « Ceci est apostolique, cela est
+dans les Pères ; saint Cyprien affirme ceci, saint Augustin
+nie cela ; ceci est bien, cela est mal ; je vous ordonne, je
+vous défends. » Ce langage je le saisis ; mais je ne comprends
+pas qu’on m’impose des devoirs qui sont trop lourds
+pour mes épaules. Je ne comprends pas, je n’aime pas,
+qu’ayant une volonté propre, je n’aie pas les moyens de m’en
+servir légitimement. Dans un tel cas, me dire d’agir par moi-même,
+c’est imiter Pharaon qui commandait aux Israélites de
+faire des briques sans paille. M’ordonner de chercher, de juger,
+de décider, vraiment c’est absurde : qui me l’a appris ?</p>
+
+<p>— Mais les Puséistes ne sont pas toujours si affirmatifs, répliqua
+Sheffield ; Smith, par exemple, ne parle jamais d’une
+manière décisive sur les questions épineuses. J’ai connu une
+personne qui allait passer quelques années en Italie et devait
+forcément se trouver à une grande distance de toute chapelle
+anglaise. Avant de partir, elle vint demander à Smith si elle
+pourrait se rendre aux églises catholiques, mais ce fut en
+vain ; elle ne put jamais obtenir de réponse ; notre Puséiste
+ne voulut pas lui donner un oui ou un non. — Dès lors,
+Smith n’aura pas eu beaucoup de partisans, et voilà tout. — Mais
+il en a plus que le docteur Pusey. — Eh bien, je ne puis
+le comprendre ; il ne devrait pas en avoir. Peut-être ne lui
+resteront-ils pas fidèles. — La vérité est, reprit Sheffield, que
+je le soupçonne d’être au fond un peu sceptique. — J’honore
+l’homme qui édifie, repartit Reding, et je méprise l’homme
+qui détruit. — Je suis porté, mon cher ami, à croire que vous
+avez une notion fausse de ces deux mots, édifier, détruire.
+Coventry, dans ses <i>Dissertations</i>, prouve d’une manière claire
+que le Christianisme n’est pas une religion de doctrines. — Qu’est-ce
+que Coventry ? — Vous ne connaissez pas Coventry ?
+C’est un des écrivains les plus remarquables de cette époque :
+il est Américain, et, je crois, congrégationaliste. Oh ! je vous
+l’assure, Coventry est un auteur à lire, malgré ses erreurs sur
+le gouvernement de l’Église. Vous ne serez bien au courant
+de la littérature du jour, que lorsque vous aurez fait connaissance
+avec lui. Ce n’est pas un homme de parti ; il correspond
+avec les premiers personnages de l’époque. Lorsqu’il était en
+Angleterre, il a logé chez le doyen d’Oxford, qui a publié une
+édition anglaise de ses <i>Dissertations</i>, avec préface. Lui et lord
+Newlights étaient regardés comme les deux hommes les plus
+spirituels au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> de l’Association Britannique, il y a deux
+ans. — Je n’aime pas lord Newlights, dit Charles ; il me semble
+qu’il n’a pas de principes, de principes religieux fixes et
+définis. On ne sait où le saisir. Telle est l’opinion de mon
+père ; je l’ai entendu souvent parler de Newlights. — Il est
+étrange que vous vous serviez du mot <i>principes</i>, reprit Sheffield ;
+car c’est précisément le point sur lequel Coventry insiste
+avec force. Il dit que le Christianisme n’a pas de symbole ;
+que c’est là le caractère principal par où il se distingue des
+autres religions ; que vous chercheriez en vain un symbole
+dans le Nouveau Testament ; mais que l’Écriture est pleine de
+<i>principes</i>. L’idée est très-ingénieuse, et m’a paru vraie, quand
+j’ai lu son livre. D’après lui, donc, le Christianisme n’est pas
+une religion de doctrines ni de mystères ; et si vous cherchez
+du dogmatisme dans l’Écriture, vous êtes dans l’erreur. »
+Charles était troublé. « Certainement, dit-il, à première vue,
+il n’y a pas de symbole dans l’Écriture… Pas de symbole dans
+l’Écriture ? répéta-t-il lentement, comme s’il eût pensé tout
+haut. Pas de symbole dans l’Écriture, donc il n’y a pas de symbole.
+Mais le Symbole d’Athanase, ajouta-t-il avec empressement,
+est-il dans l’Écriture ? Il est dans l’Écriture ou il n’y est
+pas ; voyons. Que soutenait Freeborn le trimestre dernier ?…
+Dites-moi, Sheffield, le doyen d’Oxford affirme-t-il que le
+symbole se trouve dans l’Écriture ou qu’il n’y est pas ? Peut-être
+n’exposez-vous pas bien l’idée de Coventry ; quel est votre
+sentiment ? — Eh bien, je vous avouerai avec franchise que
+mon opinion, à en juger par sa préface, est que le doyen ne
+se ferait pas scrupule de dire que le symbole n’est pas dans
+l’Écriture, mais que c’est une addition scolastique. — Mais
+quoi ! mon cher ami, voudriez-vous donner à entendre que
+lui, dignitaire de l’Église, tiendrait le Symbole d’Athanase
+pour une erreur, parce qu’il représente le Christianisme
+comme une révélation de doctrines ou de mystères qu’on doit
+accepter par la foi ? — Je puis me tromper, répondit Sheffield ;
+mais c’est ainsi que je l’ai compris. — Après tout, reprit
+Charles tristement, ce n’est pas beaucoup plus étrange que ce
+qu’un autre doyen, dont j’ai oublié le nom, prêchait à Sainte-Marie
+avant les vacances ; cela fait partie du même système.
+Le fait eut lieu après votre départ, ou vers la fin du trimestre.
+Vous n’allez pas aux sermons ; j’ai envie de ne pas y
+aller, non plus. Je ne puis entrer dans l’argumentation du
+doyen ; cela n’en vaut pas la peine. Eh bien, ajouta-t-il en se
+levant et en étirant ses bras, je suis fatigué ; en soi, pourtant,
+la journée n’a pas été très-dure ; mais Londres est une ville
+si bruyante ! — Vous désirez que je vous souhaite le bonsoir »,
+dit Sheffield. Charles ne rejeta pas le compliment, et les deux
+amis se séparèrent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c15">CHAPITRE XV.<br>
+Les XXXIX Articles.</h3>
+
+
+<p>Pour la tranquillité de l’esprit de Charles, il ne pouvait y
+avoir de cours plus fâcheux que celui auquel il assista pendant
+ce trimestre ; cependant, telle est notre ignorance de l’avenir,
+qu’il le salua avec bonheur, comme s’il devait lui apporter
+une réponse à toutes les perplexités dans lesquelles avaient
+concouru à le jeter, chacun à leur manière, Sheffield, Bateman,
+Freeborn, White, Willis, M. Morley, le docteur Brownside,
+M. Vincent et l’état général d’Oxford. Notre jeune ami avait
+fait preuve de tant de moyens dans la première partie de l’année,
+et il avait étudié avec tant de zèle, que ses <i>tuteurs</i> l’envoyèrent
+prématurément au cours des Articles. Ce cours était
+de premier ordre, vu surtout que le <i>tuteur</i> qui le donnait était
+parfaitement maître de sa matière. Il savait toute l’histoire des
+Articles<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> ; il pouvait dire comment ils étaient arrivés à la
+forme actuelle, par quelles vicissitudes ils étaient passés, les
+additions qu’on y avait faites, l’époque de ces additions, et enfin
+ce qu’on en avait retranché. A cette érudition se joignait
+naturellement une explication du texte déduite, autant que
+possible, de l’exposé historique ainsi donné. Le professeur faisait
+intervenir, en outre, dans le cours tous les Réformateurs
+anglais et étrangers ; et rien n’y manquait, au moins
+dans sa pensée, pour fortifier un jeune étudiant dans la
+croyance et la discipline de l’Église d’Angleterre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Les XXXIX Articles furent rédigés en 1562 et confirmés par la reine et les
+évêques en 1571.</p>
+</div>
+<p>Or, tel ne fut pas l’effet produit sur Reding. Soit qu’il eût
+formé des espérances exagérées, soit pour toute autre cause,
+il arriva qu’il n’éprouva que plus vivement le sentiment du
+vieux père de la comédie, après la consultation des avocats :
+<i lang="la" xml:lang="la">Incertior sum multo quam ante.</i> Il vit que la profession de
+foi contenue dans les Articles n’était qu’un amalgame de morceaux
+d’orthodoxie, de luthéranisme, de calvinisme, de zwinglianisme,
+et tout cela ne reposant sur aucun principe. Il vit
+que cette profession n’était que l’œuvre du hasard, si toutefois
+le hasard existe ; qu’elle avait revêtu cette forme particulière
+dans laquelle l’Église d’Angleterre la reçoit aujourd’hui,
+alors qu’elle aurait pu en prendre toute autre ; et qu’il
+n’y avait pas de raison pour que les Anglicans de ce jour ne
+fussent pas Calvinistes, Presbytériens, ou Luthériens aussi
+bien qu’Épiscopaux. Ce fait historique ne faisait que centupler
+la difficulté, ou plutôt l’impossibilité de dire quelle était
+la foi de l’Église d’Angleterre. Presque sur chaque point de la
+controverse, le texte de la doctrine était vague ou contradictoire,
+et il y avait un poids imposant de témoignages extérieurs
+en faveur d’interprétations opposées. Il s’arrêta une ou
+deux fois, après le cours, pour demander des renseignements
+à M. Upton, le <i>tuteur</i>, qui était très-disposé à les lui fournir ;
+mais ses démarches n’aboutirent à rien, en ce qui regarde
+l’objet qu’il avait en vue.</p>
+
+<p>Une difficulté particulière tourmentait Charles ; c’était de
+savoir, si, selon les Articles, la vérité divine nous était <i>transmise</i>
+directement, ou si nous avions à la <i>chercher</i> nous-mêmes
+dans l’Écriture. Plusieurs Articles éveillaient en lui ce doute.
+Il le proposa à son <i>tuteur</i>, et M. Upton, ecclésiastique de la
+Haute Église, lui répondit que la doctrine du salut ne nous
+était pas <i>transmise</i>, que nous n’avions pas à la <i>chercher</i>, non
+plus, mais qu’elle nous était <i>proposée</i> par l’Église, et que c’était
+à l’individu à se la <i>prouver</i>. Charles ne comprenait pas
+cette distinction entre <i>chercher</i> et <i>prouver</i> ; car comment
+pouvons-nous <i>prouver</i>, sinon en <i>cherchant</i> les raisons (dans
+l’Écriture) ? Il présenta sa proposition sous une autre forme.
+Il demanda si la Religion Chrétienne permettait le jugement
+privé ? Ce n’était pas là une question abstraite, mais bien pratique.
+S’il avait fait la même question à un Wesleyen ou à un
+Indépendant, il aurait obtenu une réponse absolue dans le sens
+affirmatif ; s’il l’avait faite à un Catholique, celui-ci lui aurait
+dit que nous usons de notre jugement privé pour trouver l’Église,
+et qu’ensuite l’Église le remplace ; mais il ne put obtenir
+une réponse claire de ce théologien d’Oxford. D’abord, on
+lui dit que certainement nous <i>devons</i> user de notre jugement
+privé dans la détermination de la doctrine religieuse ; mais ensuite
+on lui assura que c’était un péché (comme indubitablement
+c’en est un) de mettre en doute la doctrine de la Sainte-Trinité.
+Or, tandis que, d’une part, on lui disait que douter de
+cette doctrine c’était un péché, dans une autre conversation
+on lui soutenait que notre état le plus haut, ici-bas, c’est l’état
+de doute. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Assurément la certitude
+était de toute nécessité sur quelques points, comme par
+exemple sur l’objet du culte ; comment pouvons-nous honorer
+d’un culte ce dont nous doutons ? Les deux actes étaient d’ailleurs
+mis en contraste par l’Évangéliste : « Lorsque les disciples
+virent Notre-Seigneur après sa résurrection, <i>il l’adorèrent</i>,
+<i>mais</i> quelques-uns doutaient. » Toutefois, malgré ce
+fait, on disait à Charles qu’il y avait de « l’impatience » dans
+la seule idée de désirer la certitude.</p>
+
+<p>Dans une autre circonstance, notre jeune étudiant demanda
+si les anathèmes du Symbole d’Athanase s’appliquaient à toutes
+ses clauses ; par exemple, s’il était nécessaire au salut de
+croire qu’il y a « <i lang="la" xml:lang="la">unus æternus</i> », comme porte le latin ; ou
+« <i>tel le Père… tel le Saint-Esprit</i> » ; ou que l’Esprit-Saint est
+« <i>par lui-même Dieu et Seigneur</i> » ; ou que le Christ est Un
+« <i>par l’assomption<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> de l’humanité en Dieu</i> ». Il ne put obtenir
+de réponse. M. Upton lui dit qu’il n’aimait pas les questions
+poussées à l’extrême ; qu’il ne pouvait et qu’il ne désirait
+pas y répondre ; que le Symbole avait été écrit comme
+une espèce de <i>protestation</i> contre des hérésies qui n’existaient
+plus. Reding demanda si cela voulait dire que le Symbole ne
+contient pas une manière de voir distincte, à lui propre, qui
+seule est sûre, ou si cela voulait dire qu’il est simplement une
+négation de l’erreur. « Les clauses, observa-t-il, en <i>sont</i> positives
+et non négatives. » Il ne put obtenir d’autre réponse,
+sinon que ce Symbole enseigne que les doctrines de « la Trinité »
+et de « l’Incarnation » sont « nécessaires au salut », tout
+en laissant évidemment incertain ce en quoi consistent ces
+doctrines.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Il faut prendre ce mot dans le sens du latin,
+<i lang="la" xml:lang="la">assumptio</i>.</p>
+</div>
+<p>Un autre jour il demanda comment les péchés graves commis
+après le baptême étaient pardonnés. Était-ce par la foi, où
+ne l’étaient-ils pas du tout en cette vie ? On lui répondit que
+les Articles n’en disaient rien ; que la doctrine papiste sur
+le pardon et sur le purgatoire était erronée, et qu’il ferait
+bien d’écarter et les questions curieuses et les réponses subtiles.</p>
+
+<p>A un autre cours, une nouvelle question se présenta, savoir :
+si, par la présence réelle on entendait une présence du
+Christ dans les éléments, ou dans l’âme, c’est-à-dire dans la
+foi du communiant ; en d’autres termes, si la présence était
+réellement telle, ou si elle n’était qu’un simple nom. M. Upton
+déclara que c’était une question en litige. Un jour, Charles
+demanda si le Christ était présent en fait, ou seulement par
+ses effets. M. Upton répondit sans hésiter : « Par ses effets »,
+ce qui, aux yeux de Reding, signifiait qu’il n’y avait pas du
+tout de présence réelle.</p>
+
+<p>Charles avait eu quelque peine à accepter la doctrine des
+châtiments éternels ; elle lui paraissait le point le plus ardu
+de la Révélation. Puis il se dit à lui-même : « Mais qu’est-ce
+que la foi dans sa véritable notion, si ce n’est une acceptation
+de la parole de Dieu, alors que la raison semble lui être opposée ?
+Comment la foi existerait-elle, s’il n’y avait rien pour
+l’éprouver ? » Cette pensée le satisfit complétement. La seule
+question à résoudre était : Ce dogme fait-il partie de la parole
+révélée ? « Je puis l’accepter, se dit-il, s’il est certain pour
+moi que je suis <i>obligé</i> de le croire : mais si je n’étais pas tenu
+de le croire, je n’aurais pas la force de l’admettre. » C’est
+pourquoi il demanda à M. Upton si c’était une doctrine de
+l’Église d’Angleterre ; si la croyance en était exigée par les
+Articles. Il ne put obtenir de réponse. Cependant s’il ne croyait
+pas ce dogme, il sentait tout l’édifice de sa foi trembler sous
+ses pieds. Immédiatement après vint la doctrine de l’expiation.</p>
+
+<p>Il est difficile d’apporter des exemples de ce genre, sans
+faire naître dans l’esprit du lecteur cette idée que Charles était
+hardi et captieux dans ses questions. M. Upton, néanmoins,
+tout en gardant son opinion sur Reding, n’attribua jamais cette
+manière d’agir à l’orgueil, ni à l’oubli du respect qui lui était
+dû à lui-même.</p>
+
+<p>Naturellement Charles était préoccupé de son sujet, et il aurait
+voulu faire part de ses perplexités à Sheffield, s’il n’avait
+fortement redouté de rendre ainsi la chose pire. Il pensa que
+Bateman pourrait lui être de quelque utilité, et il s’ouvrit à lui
+dans une promenade qu’ils firent ensemble à la campagne.
+Que devait-il faire ? A son arrivée à Oxford, on lui avait dit
+que lorsqu’il prendrait ses grades il aurait à signer les Articles,
+non sur la foi, mais sur la raison ; les Articles, pourtant,
+étaient incompréhensibles : et comment pouvait-il se prouver
+ce qu’il ne pouvait s’expliquer ?</p>
+
+<p>Bateman paraissait peu disposé à entamer cette matière :
+« Oh ! mon cher ami, dit-il enfin, vous êtes vraiment dans
+un état de surexcitation d’esprit ; je n’aime pas à vous parler
+maintenant, vous ne verrez pas les choses d’une manière
+droite et claire, vous ne les prendrez pas dans leur sens naturel.
+Quel fantôme allez-vous évoquer ! Vous assistez, dans votre
+seconde année, au cours des Articles, et à peine avez-vous
+commencé, que vous songez à ce que vous penserez ou ne
+penserez pas à la fin de vos études. Ne demandez rien sur les
+Articles présentement : attendez, au moins, que vous ayez fini
+le cours. — Je n’ai pas l’habitude de faire de l’embarras ni de
+me tourmenter, repartit Charles, quoique, je l’avoue, je ne
+sois pas tranquille comme je devrais l’être. J’entends exprimer
+tant d’opinions différentes dans les conversations ! Et si je suis
+à l’église, que vois-je ? le prédicateur attaquer violemment
+son confrère ; en dernier lieu, je me mets à l’étude des Articles,
+et, en vérité, je ne puis voir ce qu’ils enseignent. Par
+exemple, je ne puis saisir leur doctrine sur la foi, les sacrements,
+la prédestination, l’Église, l’inspiration de l’Écriture.
+Et, d’ailleurs, leur langage est si en désaccord avec le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> !
+Upton a démontré tout cela de la manière la plus évidente,
+dans son cours. — Mon très-respectable ami, reprit
+Bateman, songez un instant aux grands hommes qui ont signé
+les Articles. Peut-être le roi Charles lui-même, Laud bien certainement,
+tous les grands évêques de l’époque, et ceux de la
+génération suivante. Songez au très-orthodoxe Bull, au savant
+Pearson, à l’éloquent Taylor, à Montague, à Barrow, à Thorndike,
+au bon évêque Horne et à Jones de Nayland. Ne pouvez-vous
+pas faire ce qu’ils ont fait ? — L’argument est très-fort,
+répondit Charles ; je l’ai senti ; vous voulez donc dire
+que je dois signer sur la foi ? — Oui, sans doute, si c’est
+nécessaire. — Et comment dois-je signer quand je passerai
+<i>maître</i>, ou lorsque je recevrai les ordres ? — Voilà
+ce que j’appelle se tourmenter gratuitement. Vous n’êtes
+pas content de votre jour présent, vous vous transportez à
+cinq années en avance. » Charles se mit à rire. « Ce n’est
+pas tout à fait cela, dit-il, je voulais seulement connaître
+votre opinion ; toutefois, il y a là du vrai. » Et il changea de
+sujet.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps, ils parlèrent de choses insignifiantes,
+mais, après une pause, les pensées de Charles revinrent
+aux Articles. « Dites-moi, Bateman, reprit-il, comme simple
+sujet de curiosité, de quelle manière vous avez souscrit, quand
+vous avez pris vos grades. — Oh ! je n’eus pas du tout d’embarras,
+répondit Bateman ; les exemples de Bull et de Pearson :
+me suffisaient. — Alors vous avez signé sur la foi. — Pas précisément,
+mais ce fut cette pensée qui aplanit toutes les difficultés. — Auriez-vous
+pu signer sans cela ? — Comment pouvez-vous
+me faire cette question ? Évidemment. — Eh bien,
+dites-moi alors quel était votre motif. — Oh ! des motifs ! j’en
+avais beaucoup. Mais je ne puis me rappeler à la minute de
+choses déjà passées depuis quelque temps. — Avouez-le, c’était
+une matière de difficulté ; vous venez de le dire tout à l’heure. — Pas
+du tout ; ma difficulté ne tombait pas sur mon opinion
+personnelle, mais sur la manière de présenter la matière à
+d’autres. — Quoi ! est-ce qu’on vous tenait pour suspect ? — Non,
+non, vous êtes complétement dans l’erreur. Voici ma
+pensée : par exemple, un Article dit que nous sommes justifiés
+par la foi seule. Or, le sens protestant de ce passage est
+un point contraire à la doctrine de nos grands théologiens. La
+question était de savoir ce que je devais répondre quand on
+me demanderait <i>mon</i> opinion sur cet Article. — Je comprends,
+dit Charles ; à présent, expliquez-moi comment vous avez résolu
+le problème. — Eh bien, je ne nie pas que le sens protestant
+ne soit hérétique, répondit Bateman, ni que tel ne soit le
+caractère de beaucoup d’autres choses dans les Articles ; mais
+il n’est pas nécessaire de les prendre dans le sens protestant. — Alors,
+dans quel sens ? — Eh bien, d’abord, il n’est pas nécessaire
+de les prendre dans un sens quelconque. Ne riez pas ;
+écoutez. De graves autorités, comme Laud et Bramhall, paraissent
+avoir admis que nous signons les Articles seulement
+comme des articles de paix ; non pas comme les acceptant en
+réalité, mais comme n’y étant pas opposés. C’est pourquoi,
+lorsque nous signons les Articles, nous ne faisons que nous
+engager à ne pas prêcher contre eux. » Reding réfléchit. « Bateman,
+dit-il ensuite, est-ce que cette manière d’interpréter
+la signature des Articles ne permettrait pas aux Unitaires
+d’entrer dans l’Église ? » Bateman l’avoua, mais la Liturgie
+les en tiendrait éloignés. Charles fit observer qu’ils pourraient
+prendre également la Liturgie comme une Liturgie de paix.</p>
+
+<p>Bateman reprit de nouveau : « Si vous avez besoin d’un
+principe palpable pour l’interprétation des Articles et de la
+Liturgie, je puis vous en donner un. Vous savez, continua-t-il
+après un court silence, ce que nous acceptons ? eh bien, nous
+donnons aux Articles une interprétation catholique. » Charles
+prit un air attentif. « Il est clair, continua Bateman, qu’aucun
+écrit ne peut être une lettre morte ; il doit être l’expression
+de la pensée de quelqu’un ; et la question est de savoir de qui
+est ce qu’on peut appeler la voix qui s’exprime par les Articles.
+Or, si les évêques, si les chefs des établissements, les autorités
+et autres dignitaires étaient unanimes dans leurs vues religieuses,
+et que tous, comme un seul, dissent : « Les Articles
+signifient ceci et non cela », en vertu de leur position, ils en
+seraient les interprètes légitimes ; et les Articles auraient le
+sens que ces messieurs leur donneraient. Mais ceux-ci ne sont
+pas d’accord entre eux ; quelques-uns même sont diamétralement
+opposés aux autres. L’un rejette la succession apostolique,
+l’autre la soutient ; celui-ci repousse la justification
+luthérienne, celui-là l’admet ; un premier nie l’inspiration de
+l’Écriture, un second regarde Calvin comme un saint, un troisième
+considère la doctrine de la grâce sacramentelle comme
+une superstition, un quatrième se fait le partisan de Nestorius
+contre l’Église, un cinquième est Sabellien. Il est donc évident
+que les Articles n’ont aucun sens, si l’on doit tenir compte de
+la voix collective des évêques, des doyens, des professeurs et
+autres. Ceux-ci ne peuvent suppléer ce que les scolastiques
+appelleraient la <i>forme</i> des Articles. Mais peut-être les auteurs
+eux-mêmes des Articles pourront suppléer cette <i>forme</i> ? Nullement ;
+car, d’abord, nous ne connaissons pas d’une manière
+certaine ces auteurs ; et puis, les Articles ont passé par tant
+de mains et par tant de corrections, que quelques-uns au
+moins des auteurs primitifs ne voudraient pas en prendre la
+responsabilité aujourd’hui. Venons-en aux assemblées qui les
+ratifièrent. Mais elles aussi étaient de sentiments différents ; le
+dix-septième siècle ne soutint pas la doctrine du seizième. Tel
+est l’état de la question. D’autre part, nous, nous disons que
+si l’Église Anglicane est une portion de l’Église Une et Catholique,
+elle doit nécessairement garder la doctrine catholique.
+C’est pourquoi, tout le Symbole Catholique, la doctrine connue
+des Pères, de saint Ignace, de saint Cyprien, de saint Augustin,
+de saint Ambroise, est la <i>forme</i>, le seul véritable sens et l’interprétation
+des Articles. Ceux-ci peuvent être équivoques en
+eux-mêmes ; ils peuvent avoir été rédigés avec des intentions
+différentes par les personnes qui les composèrent, mais ce
+sont des accidents : l’Église ne connaît pas les individus, elle
+s’interprète elle-même. »</p>
+
+<p>Reding prit quelque temps pour réfléchir à ce qu’il venait
+d’entendre. « Tout ceci, dit-il ensuite, repose sur le principe
+fondamental que l’Église d’Angleterre est une partie intégrante
+de ce corps visible dont saint Ignace, saint Cyprien et les autres
+Pères étaient évêques, suivant les paroles de l’Écriture, « un
+seul corps, une seule foi ». Bateman en convint. Charles continua :
+« Dès lors les Articles ne doivent pas être considérés
+dans le principe comme enseignement ; en eux-mêmes, ils
+n’ont pas de sens ; de l’aveu général, ils sont ambigus ; ils ont
+été extraits de sources hétérogènes ; mais tout cela n’est rien,
+car tous doivent être interprétés par l’enseignement de l’Église
+Catholique. » Bateman approuva en somme, tout en faisant
+observer que Charles avait présenté la thèse d’une manière
+trop forte. « Mais si les Articles <i>contredisent</i> une doctrine des
+Pères, dois-je forcer la lettre ? — Si un tel cas arrivait, la
+théorie ne se soutiendrait pas, répondit Bateman ; ce serait
+seulement une farce grossière. Vous ne pourrez jamais signer
+un Article dans un sens que ses paroles ne comporteraient pas.
+Mais, heureusement, ou plutôt providentiellement, telle n’est
+pas notre position : nous avons simplement à expliquer des
+ambiguïtés et à harmoniser des divergences. L’interprétation
+catholique ne fait pas au texte une violence plus grande que
+toute autre règle ne pourrait le faire. — Je ne connais rien
+des Pères, reprit Charles, et je ne suis pas le seul ; comment
+apprendre à interpréter les Articles d’une manière pratique ? — Par
+le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> ; le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> est la voix des Pères. — Comment
+donc ? — Parce que le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> est ancien,
+de l’aveu de tout le monde, et que les Articles sont récents. »</p>
+
+<p>Charles garda de nouveau le silence : « C’est très-plausible »,
+dit-il enfin ; et il réfléchit encore. Il demanda ensuite : « Cette
+manière de voir est-elle reçue ? — <i>Aucune</i> manière de voir
+n’est reçue, répondit Bateman ; les Articles seuls sont reçus,
+mais il n’existe absolument pas d’autorité pour leur interprétation.
+C’est ce que je disais tout à l’heure : évêques et professeurs
+ne s’accordent pas entre eux. — Mais est-ce une manière
+de voir <i>tolérée</i> ? — On l’a certainement combattue avec force ;
+mais elle n’a jamais été condamnée. — Ceci n’est pas une
+réponse, répliqua Charles, qui, à la tournure de Bateman,
+voyait où gisait la vérité. Y a-t-il un seul évêque aujourd’hui
+qui admette cette règle ? Y a-t-il jamais eu un seul évêque qui
+l’admît ? A-t-elle jamais été admise formellement comme
+soutenable par un seul évêque ? Est-ce une règle établie pour
+aplanir les difficultés qu’on rencontre ? A-t-elle une existence
+historique ? » Bateman ne put que donner une réponse
+à ces questions à mesure qu’elles lui étaient adressées. « Je le
+croyais ainsi, reprit Charles après avoir entendu cette réponse.
+Je connais, au reste, la personne dont vous m’avez exposé la
+manière de voir ; quoique je n’aie jamais entendu, avant cette
+heure, développer cette théorie devant moi. C’est spécieux,
+je l’avoue ; je ne vois pas que cette règle n’eût pu suffire, si
+on l’avait sanctionnée d’une manière quelconque ; mais vous
+n’avez pas de sanction à me montrer. Telle que la chose existe,
+c’est une pure théorie mise en avant par quelques individus.
+Notre Église pourrait avoir adopté ce mode d’interpréter les
+Articles : mais, d’après ce que vous dites, elle <i>ne l’a pas fait</i>
+certainement. Je suis où j’en étais. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c16">CHAPITRE XVI.<br>
+M. Freeborn, un vrai évangélique, expose sa nébuleuse doctrine.</h3>
+
+
+<p>La pensée vint à Reding que peut-être, après tout, ce qu’on
+appelait la Religion Évangélique était le vrai Christianisme.
+Ses professeurs, il le savait, étaient des hommes actifs et influents,
+et avaient été beaucoup persécutés autrefois. Freeborn
+l’avait surpris, offensé même au déjeuner de Bateman,
+avant les vacances, mais Freeborn avait dans sa personne
+quelque chose de sérieux, et peut-être s’était-il fait mal comprendre.
+Cette pensée, toutefois, passa aussi vite qu’elle était
+venue, et il peut se faire qu’elle ne se serait plus présentée à
+l’esprit de notre jeune étudiant, lorsque le hasard vint lui
+fournir quelques données pour résoudre la question.</p>
+
+<p>Une après-midi, il était à flâner au parc, en extase devant
+un de ces remarquables effets de lumière qui, à cette époque
+de l’année, sont fréquents dans le voisinage d’Oxford : tandis
+que le soleil descendait vers l’horizon, la lumière colorait
+d’une teinte or pale et brun Marston, Elsfield et leurs petits
+bosquets à demi dépouillés de leur feuillage. Tout à coup
+Charles se trouva surpris et abordé par ledit Freeborn <i lang="la" xml:lang="la">in propriâ
+personâ</i>. Freeborn préférait de beaucoup la causerie du
+tête-à-tête à une controverse dans une réunion ; il se sentait
+plus fort dans de longues conversations faites à loisir, et il
+était bientôt hors d’haleine lorsqu’il avait à émettre et à aiguiser
+ses paroles au milieu des voix toujours variées d’une table
+de déjeuner. Il jugea l’occasion favorable pour faire du bien à
+un pauvre jeune homme qui ne distinguait pas <i>la craie du
+fromage</i>, et qui, grâce à ses lumières, pourrait être, selon ses
+expressions, « converti au salut ». Ils entrèrent donc en conversation ;
+ils parlèrent de la démarche accomplie par Willis.
+Freeborn la qualifia de déplorable. Charles ne savait pas encore
+où il en était, lorsqu’il lui arriva de demander à Freeborn ce
+qu’il entendait par la foi.</p>
+
+<p>« La foi, répondit Freeborn, est un don divin et l’instrument
+de notre justification dans la pensée de Dieu. Par nature, nous
+lui sommes tous odieux, jusqu’à ce qu’il nous justifie librement
+à cause du Christ. La foi est comme une main qui nous applique
+personnellement les mérites du Christ, elle est notre
+justification. Or, de quoi pouvons-nous avoir besoin, ou que
+pouvons-nous posséder qui soit plus précieux que ces mérites ?
+Donc, la foi est tout, et accomplit tout pour nous. Vous voyez
+par là combien il importe d’avoir une idée exacte de la justification
+par la foi seule. Si nous sommes bien établis sur ce
+point capital, le reste ne doit pas nous préoccuper ; d’un seul
+trait, nous verrons la folie des querelles touchant les cérémonies,
+touchant les formes du gouvernement de l’Église, touchant,
+dirais-je même, les Sacrements ou les Symboles ; et alors
+les choses extérieures seront négligées, ou n’obtiendront tout
+au plus qu’une place secondaire. » Reding fit observer que sans
+doute Freeborn ne voulait pas dire que les bonnes œuvres ne
+fussent pas nécessaires pour obtenir la faveur de Dieu ; mais si
+elles l’étaient, comment la justification existait-elle par la foi
+seule ? Souriant à une pareille question, Freeborn répondit
+qu’il espérait que Charles aurait, dans peu de temps, des vues
+plus claires. C’était une affaire très-simple : la foi ne justifiait
+pas seulement, elle régénérait aussi. Elle était la racine de la
+sanctification, aussi bien que du divin accueil. Le même acte qui
+servait à nous conduire à la faveur de Dieu nous rendait également
+propres à recevoir cette faveur. Ainsi les bonnes
+œuvres étaient assurées, parce que la foi ne serait pas véritable,
+si elle n’avait la certitude de produire de bonnes œuvres
+en temps opportun.</p>
+
+<p>Reding jugea cette manière de voir simple et claire, quoiqu’elle
+lui rappelât désagréablement le docteur Brownside.
+Freeborn ajouta que cette doctrine était précieuse pour le
+pauvre, qu’elle renfermait tout l’Évangile dans une coque de
+noix, qu’elle dispensait de critique, de la connaissance des
+âges primitifs, des professeurs ; en un mot, de toute autorité
+sous une forme quelconque. Elle faisait table rase de la théologie.
+Il n’était pas nécessaire de faire remarquer cette dernière
+conséquence à Charles ; mais il la laissa passer, parce
+qu’il désirait éprouver le système dans ses propres mérites.
+« Vous parlez de la <i>vraie</i> foi, dit-il, comme produisant les
+bonnes œuvres ; vous dites que ce n’est pas la foi qui justifie,
+mais la vraie foi, et que la vraie foi produit les bonnes œuvres.
+En d’autres termes, je suppose, la foi, qui est <i>certaine d’être féconde</i>,
+ou la foi <i>féconde</i>, justifie. Or, raisonner ainsi, c’est comme
+si l’on disait : La foi et les œuvres sont les moyens réunis de la
+justification. — Oh ! non, non, s’écria Freeborn, cela est une doctrine
+déplorable : c’est complétement opposé à l’Évangile, c’est
+antichrétien. Nous sommes justifiés par la foi seule, en dehors des
+bonnes œuvres. — Je me trouve précisément au cours des Articles,
+reprit Charles, et Upton nous a dit que nous devons faire une
+distinction de ce genre : par exemple, le duc de Wellington est
+Chancelier de l’Université, mais quoiqu’il soit aussi bien Chancelier
+que duc, cependant il ne siége à la Chambre des Lords que
+comme duc, et non comme Chancelier. Ainsi, quoique la foi soit
+aussi véritablement féconde qu’elle est la foi, cependant elle ne
+justifie pas comme étant féconde, mais comme étant la foi. Est-ce
+là votre pensée ? — Nullement, répondit Freeborn ; c’était là
+la doctrine de Mélanchthon. A force d’explications, il réduisit une
+vertu cardinale à une simple question de mots ; il fit de la foi un
+pur symbole : mais c’est s’écarter du vrai Évangile. La foi est <i>l’instrument</i>
+et non un <i>symbole</i> de la justification. Elle n’est vraiment
+qu’une simple <i>appréhension</i><a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> et pas autre chose : c’est l’acte
+qu’un mendiant pourrait hasarder sur un roi qui passe, en le saisissant,
+et en se cramponnant à lui. La foi est aussi pauvre que
+Job sur les cendres ; comme ce Patriarche dépouillé de tout orgueil,
+de faste et de bonnes œuvres, elle est couverte d’ignobles
+haillons : elle est sans aucun bien. Je le répète, c’est une simple
+<i>appréhension</i>. Maintenant, vous voyez, n’est-ce pas, quelle est ma
+pensée ? — Je ne sais si je vous comprends bien, répondit Charles :
+vous dites qu’avoir la foi c’est saisir les mérites du Christ, et
+que nous les possédons, ces mérites, pourvu que nous arrivions
+à les saisir. Mais évidemment tous ceux qui les saisissent
+ne les obtiennent pas ; car les hommes corrompus qui ne
+songent jamais à se repentir entièrement, ou qui n’ont pas
+une véritable haine du péché, seraient heureux de s’en saisir
+et de se les approprier, s’ils pouvaient le faire. Ils voudraient
+bien gagner le ciel pour rien. La foi, dès lors, doit être une
+<i>espèce</i> particulière d’<i>appréhension</i>. Quelle est cette espèce ?
+On ne peut se tromper sur de bonnes œuvres ; mais on le
+peut sur une <i>appréhension</i>. Qu’est-ce qu’une véritable <i>appréhension</i> ?
+Qu’est-ce que la foi ? — Quelle nécessité, mon cher
+ami, repartit Freeborn, de connaître métaphysiquement ce
+que c’est que la vraie foi, si nous la possédons et si nous en
+jouissons ? j’ignore ce que c’est que le pain, mais je le mange ;
+pour en user, vais-je attendre qu’un chimiste en ait fait l’analyse ?
+Non, je le mange, et ensuite j’en éprouve les bons effets.
+Et de même, soyons contents de connaître, non ce que <i>c’est</i>
+que la foi, mais ce qu’elle <i>produit</i>, et jouissons de notre bonheur
+en la possédant. — Je n’ai pas envie de faire intervenir
+la métaphysique, répliqua Charles, j’accepte votre propre
+exemple. Supposez que je suspecte le pain qui est devant moi de
+renfermer de l’arsenic ou d’être simplement malsain, serait-il
+étonnant que je cherchasse à connaître le fait avec certitude ? — Avez-vous
+agi ainsi, ce matin, à votre déjeuner ? — Je ne
+puis suspecter mon pain. — Mais alors pourquoi suspectez-vous
+la foi ? — Parce qu’elle est, pour ainsi parler, une nouvelle
+substance (Freeborn soupira), parce que je n’y suis pas habitué,
+bien plus, parce que je la suspecte. Je dois dire que je la
+<i>suspecte</i> ; car, bien que je connaisse peu cette matière, je sais
+parfaitement, d’après ce qui s’est passé dans la paroisse de
+mon père, à quels excès peut conduire cette doctrine, si l’on
+n’y prend garde. Vous dites que c’est une doctrine précieuse
+pour les pauvres ; eh bien, ils vont très-vraisemblablement
+prendre une chose pour une autre, et tout le monde fera de
+même. Si donc, on nous dit que nous n’ayons qu’à saisir les
+mérites du Christ, et qu’il n’est pas nécessaire de nous tourmenter
+pour le reste ; que, si la justification a eu lieu, les
+bonnes œuvres viendront ensuite ; que tout est fini et que le
+salut est parfait, pourvu que nous continuions à avoir la foi,
+je pense que nous devrions être passablement sûrs que nous
+avons la foi, une foi réelle, une réelle <i>appréhension</i>, avant de
+fermer nos livres et de nous reposer. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Il faut prendre cette expression dans le sens du mot latin
+<i lang="la" xml:lang="la">apprehensio</i>.</p>
+</div>
+<p>Freeborn était contrarié d’avoir entamé cette discussion ; il
+était peiné (comme il aurait voulu le dire), de voir s’éveiller
+dans Charles l’orgueil de l’homme naturel, ou l’aveuglement
+de sa raison charnelle ; mais il n’y avait pas moyen de reculer,
+il fallait donner une réponse. « Il y a, je le sais, plusieurs
+sortes de foi, dit-il, et sans doute il vous faut être sur vos
+gardes pour ne pas prendre une foi fausse à la place de la
+vraie foi. Bien des personnes, comme vous l’observiez très-exactement,
+commettent cette faute, et le plus important,
+tout ce qu’il y a d’important, dirai-je, c’est d’aller droit. D’abord,
+il est clair que la foi n’est pas la simple croyance aux
+faits, à l’existence d’un Dieu ou à l’événement historique de
+la venue du Christ en ce monde et de son départ ; elle n’est
+pas la soumission de la raison aux mystères, ni cette espèce
+de confiance, non plus, qui est requise pour exercer le don
+des miracles ; elle n’est ni la connaissance ni l’acceptation du
+contenu de la Bible. Je dis, elle n’est pas la connaissance,
+elle n’est pas l’assentiment de l’intelligence, elle n’est pas un
+fait historique, elle n’est pas une foi morte : la vraie foi justifiante
+n’est rien de tout cela, elle est établie dans le cœur et
+les affections. » Après un court silence il ajouta : « Maintenant,
+ce me semble, j’ai assez bien décrit ce que c’est que la
+foi justifiante pour l’usage pratique. — En décrivant ce que
+la foi <i>n’est pas</i>, vous voulez dire ? répliqua Charles après un
+moment d’hésitation. La foi justifiante dès lors est, je le suppose,
+la foi vivante. — N’allez pas si vite, monsieur Reding. — Eh
+bien, si ce n’est pas la foi morte, c’est la foi vivante. — Elle
+n’est ni la foi vivante, ni la foi morte, mais la foi, la simple
+foi qui justifie. Mélanchthon causa bien du chagrin à Luther
+pour avoir soutenu que la foi vivante et efficace justifie. Allez,
+mon jeune ami, j’ai étudié cette question avec le plus grand
+soin. — Alors, dites-moi, reprit Charles, ce que c’est que la
+foi, puisque je ne puis l’expliquer clairement. Par exemple,
+si vous disiez (ce que vous ne dites pas) que la foi est la soumission
+de la raison aux mystères, ou l’acceptation de l’Écriture
+comme document historique, je comprendrais parfaitement
+votre pensée ; <i>cela</i> est une donnée claire. Mais quand
+vous venez dire que la foi qui justifie est une <i>appréhension</i> du
+Christ, qu’elle n’est ni la foi vivante, ni la foi féconde, ni la
+foi active, mais un quelque chose qui, dans le fait et en réalité,
+est distinct de toutes ces sortes de foi, je l’avoue, je ne sais à
+quoi m’en tenir. »</p>
+
+<p>Freeborn désirait sortir de l’argumentation. « Oh ! s’écria-t-il,
+si, un seul jour, vous éprouviez réellement la puissance
+de la foi ! comme elle change le cœur, ouvre les yeux, donne
+un nouveau goût spirituel, un sens nouveau à l’âme ! Si, un
+seul jour, vous connaissiez ce que c’est que d’être aveugle, et
+puis de voir, vous ne demanderiez pas de définition. Les
+étrangers ont besoin de descriptions verbales, mais les héritiers
+du royaume se contentent de jouir. Oh ! si vous pouviez
+seulement parvenir à rejeter les folles imaginations, à vous
+dépouiller de votre amour-propre, et à expérimenter en vous-même
+le merveilleux changement, vous ne voudriez plus
+vivre que de louanges et d’actions de grâces, au lieu d’argumentations
+et de critique. » Charles était touché de cette parole
+ardente : « Mais, dit-il, c’est la raison qui doit nous conduire,
+et je ne vois pas que j’aie plus de motifs, ni même autant,
+pour vous écouter que pour écouter l’Église romaine, qui
+m’enseigne qu’il ne m’est pas possible d’avoir véritablement
+cette certitude de la foi avant de croire, mais que cette certitude
+me sera divinement accordée quand je croirai. — Sans doute,
+reprit Freeborn d’un air grave, vous ne voulez pas comparer
+le chrétien spirituel, Luther, par exemple, croyant sa doctrine
+cardinale sur la justification, à ce dévot formaliste, esclave de
+la loi et superstitieux, tel que le Papisme peut le faire, avec
+ses rites charnels et ses remèdes empiriques, qui jamais ne
+peuvent purifier l’âme complétement, ni la réconcilier avec
+Dieu ? — Je n’aime pas à vous entendre parler ainsi, répliqua
+Charles : le Papisme m’est bien peu connu ; mais, dans mon
+enfance, j’entrai un jour par hasard dans une chapelle catholique
+romaine, et vraiment je n’ai jamais vu, dans ma vie, une
+dévotion semblable : quel respect dans l’assistance prosternée
+à genoux ! quelle profonde attention de la part de tous
+à l’action qui se passait sous les yeux ! Cette action, je ne la
+compris pas, mais, j’en suis sûr, si vous aviez été présent,
+vous n’auriez jamais appelé la Religion Catholique, à tort ou à
+raison, une pure forme extérieure ou un culte charnel. »
+Freeborn répliqua qu’il était profondément peiné de l’entendre
+exprimer de tels sentiments, et de le voir infecté à ce
+point des erreurs du jour ; et il se mit maladroitement à
+parler du Pape comme de l’Antechrist ; il aurait même poussé
+jusqu’à la prophétie, si le jeune étudiant avait dit une seule
+parole pour alimenter la controverse. Comme il garda le silence,
+le zèle de Freeborn se consuma et la conversation fut
+interrompue.</p>
+
+<p>Quelque temps après, Charles se hasarda à reprendre le
+même sujet. « Si je vous comprends, dit-il, la foi apporte avec
+elle sa propre évidence. De même que je mange mon pain au
+déjeuner sans hésitation sur sa salubrité, ainsi, quand j’ai
+réellement la foi, je le sais d’une manière certaine, et je n’ai
+pas besoin de faire des épreuves pour m’en assurer ? — Précisément,
+comme vous dites, répondit Freeborn ; vous commencez
+à saisir ma pensée ; vous progressez. L’âme est éclairée
+pour voir qu’elle a réellement la foi. — Mais comment,
+demanda Charles, pouvons-nous tirer de leur dangereuse méprise
+ceux qui croient avoir la foi, alors qu’ils ne l’ont point ?
+N’y a-t-il pas un moyen qui leur permette de découvrir qu’ils
+sont dans l’illusion ? — Il n’est pas étonnant, répondit Freeborn,
+que ce moyen manque ; il y a bien des personnes, dans
+le monde, qui se trompent elles-mêmes. Certains hommes
+s’attribuent leur propre justice, ils sont confiants dans leurs
+œuvres, et ils se croient sauvés, alors qu’ils sont dans un état
+de perdition ; on ne peut donner des règles formelles qui
+puissent aider leur raison à découvrir leur méprise. Ainsi en
+est-il de la foi fausse. — Eh bien, il me paraît étonnant, repartit
+Charles, qu’on n’ait pas établi une règle naturelle et facile
+pour découvrir cette illusion ; je suis étonné que la foi
+fausse ressemble si exactement à la vraie foi, que l’événement
+seul indique la différence entre elles. Tout effet implique une
+cause : si une <i>appréhension</i> du Christ produit les bonnes
+œuvres, et qu’une autre ne les produise pas, il doit y avoir
+dans l’une une chose qui n’existe pas dans l’autre. Qu’est-ce
+qui se trouve dans une vraie <i>appréhension</i> qu’on ne puisse
+pas trouver dans une fausse ? Le mot <i>appréhension</i>, d’ailleurs,
+est si vague ; il n’éveille chez moi aucune idée bien définie, et
+pourtant la justification en dépend. Est-ce, par exemple, le besoin
+senti de repentir ou d’amendement ? — Non, non, la vraie
+foi est complète sans conversion ; la conversion vient après ;
+mais la foi est la racine. — Est-ce l’amour de Dieu qui distingue
+la vraie foi de la fausse ? — L’amour ? reprit Freeborn ; vous
+devriez lire ce que Luther dit dans son célèbre commentaire
+sur les Galates. Il appelle une pareille doctrine : <i lang="la" xml:lang="la">pestilens
+figmentum, diaboli portentum</i> ; et il s’écrie contre les Papistes :
+<i lang="la" xml:lang="la">Pereant sophistæ cum suâ maledictâ glossâ.</i> — Donc elle ne
+diffère en rien de la foi fausse. — Ce n’est pas cela, elle en
+diffère par ses fruits : « C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez. » — Cela
+revient encore au même point ; les fruits
+viennent après ; mais un homme, paraît-il, doit trouver sa
+consolation dans sa justification avant que les fruits viennent,
+avant qu’il sache que sa foi produira ces fruits. — Les bonnes
+œuvres sont les fruits nécessaires de la foi ; ainsi parlent les
+Articles. » Charles ne fit pas de réponse, mais il se dit à part
+lui : « Mon bon ami, en ce point, n’a pas certes la plus lucide
+des têtes. » Puis à haute voix : « Eh bien, je désespère de pénétrer
+au fond de ce sujet. — C’est naturellement un principe
+très-simple, répondit Freeborn d’un air de supériorité, quoique
+d’un ton doux : <i lang="la" xml:lang="la">Fides justificat ante et sine charitate</i> ; mais
+la foi requiert une lumière divine pour l’embrasser. » Ils marchèrent
+un moment en silence ; et comme le jour tombait, ils
+regagnèrent leur demeure. Arrivés aux bâtiments de Clarendon,
+ils se séparèrent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c17">CHAPITRE XVII.<br>
+Une réunion discordante d’évangéliques.</h3>
+
+
+<p>Freeborn n’était pas d’un caractère à laisser aller un jeune
+homme comme Charles sans tenter un nouvel effort pour le
+gagner ; et peu de jours après il l’invita à venir prendre le thé
+chez lui. Charles s’y rendit à l’heure indiquée, par une soirée
+humide et froide du triste novembre. Il trouva cinq ou six
+personnes déjà réunies. C’était tout un monde nouveau pour
+notre étudiant : figures, manières, discours ; tout lui était
+étranger et ne rappelait ni l’école d’Eton, ni Oxford lui-même.
+Il fut présenté ; et la conversation qui continuait ne fit qu’ajouter
+à l’embarras causé par ces nouvelles connaissances.
+C’était un feu mesuré de remarques sérieuses, entrecoupées
+de silences que relevaient seulement des « <i>hem</i> » accidentels,
+l’absorption lente du thé, le bruit des cuillers tombant sur les
+soucoupes et le mouvement machinal des chaises, quand la
+servante affairée de la maison venait subitement apporter la
+bouilloire pour la théière ou des rôties pour la table. Dans la
+réunion, il n’y avait pas de naturel ni de laisser-aller, mais
+une grande intention d’être utile.</p>
+
+<p>« Avez-vous vu le dernier <i>Journal Spirituel</i> ? » demanda
+à voix basse n<sup>o</sup> 1 à n<sup>o</sup> 2. N<sup>o</sup> 2 venait de le lire. « C’est un très-remarquable
+article sur l’agonie du Pape, dit n<sup>o</sup> 1. — Il ne faut
+désespérer de personne, répondit n<sup>o</sup> 2. — J’en ai entendu parler,
+dit n<sup>o</sup> 3, mais je ne l’ai pas vu. » Silence. « De quoi s’agit-il ?
+demanda Reding. — Du dernier Pape Sixte XVI, répondit
+n<sup>o</sup> 3 ; il paraît qu’il est mort croyant. » Sensation. La figure
+de Charles exprima le désir d’en savoir davantage. « Le journal
+donne cette nouvelle d’après une excellente autorité, reprit
+n<sup>o</sup> 2. M. O’Niggins, l’agent de la branche de la Société des
+Traités pour la conversion des prêtres catholiques, se trouvait
+à Rome pendant la dernière maladie du Pape. Il sollicita une
+audience, qui lui fut accordée. Arrivé près du malade, il commença
+tout de suite à lui parler de la nécessité du changement
+du cœur, de la croyance au seul espoir des pécheurs et
+du renoncement à tous les médiateurs créés. Il lui annonça la
+Bonne Nouvelle, et lui garantit qu’il y avait un pardon pour
+tous. Il le mit en garde contre la fiction de la régénération
+baptismale ; et puis, continuant à lui <i>apporter</i> la parole, il le
+pressa, quoique à la onzième heure, de recevoir la Bible, toute
+à Bible et rien que la Bible. Le Pape écouta avec une attention
+marquée et fut profondément ému. L’exhortation finie,
+Sixte XVI répondit à M. O’Niggins, qu’il espérait ardemment
+que tous les deux ne mourraient pas sans se trouver ensemble
+dans la même communion, ou quelque chose de ce
+genre. Il déclara en outre, ce qui est étonnant, qu’il mettait
+sa seule confiance dans le Christ, « source de tous les mérites » ;
+phrase bien remarquable dans sa bouche. — En quelle
+langue s’est faite la conversion ? demanda Charles. — On ne
+le dit pas, répondit n<sup>o</sup> 2 ; mais je suis à peu près certain que
+M. O’Niggins sait parfaitement le français. — Il ne me semble
+pas, repartit Charles, que les concessions du Pape soient plus
+grandes que celles que font, tous les jours, des membres de
+notre propre Église, lesquels néanmoins sont accusés de papisme. — Mais
+les concessions de ces messieurs leur sont arrachées
+par force, répliqua Freeborn, tandis que celles du
+Pape étaient volontaires. — Ce parti rétrograde vers les ténèbres,
+ajouta n<sup>o</sup> 2 ; le Pape marchait vers la lumière. — On doit
+interpréter tout pour le mieux chez un vrai Papiste, reprit
+Freeborn, et tout pour le pire chez un Puséiste. C’est à la fois
+de la charité et du sens commun. — Ce ne fut pas tout, continua
+n<sup>o</sup> 2 ; le Pape rassembla les cardinaux, leur protesta
+qu’il désirait ardemment la gloire de Dieu, dit que la religion
+intérieure était tout en tout et que les formes n’étaient rien
+sans un cœur contrit, enfin qu’il avait la confiance d’être
+bientôt au ciel, ce qui, vous le comprenez, était le rejet de la
+doctrine sur le purgatoire. — C’est un brandon tiré du feu, je
+l’espère, dit n<sup>o</sup> 3. — On l’a observé souvent, ajouta n<sup>o</sup> 4, et
+cela m’a frappé moi-même : le moyen de convertir les Catholiques
+Romains, c’est de convertir d’abord le Pape. — La méthode,
+au moins, est sûre », repartit Charles avec timidité,
+craignant d’en avoir trop dit ; mais son ironie passa inaperçue.
+« L’homme ne peut faire ces choses, reprit Freeborn ;
+mais la foi a cette puissance. La foi peut descendre même
+jusqu’aux plus grands pécheurs. Vous voyez maintenant,
+peut-être mieux que par le passé, ajouta-t-il en se tournant
+vers Charles, ce que j’entendais par la foi l’autre jour. Ce
+pauvre vieillard pouvait n’avoir pas de mérites ; il avait passé
+une longue vie en opposition avec la croix. Vos difficultés continuent-elles ? »</p>
+
+<p>Charles avait souvent pensé sérieusement à sa première
+conversation avec Freeborn : « Eh bien, répondit-il, je ne
+crois pas qu’elles soient aussi grandes. » Freeborn parut satisfait.
+« Je veux dire, ajouta Reding, que l’idée se soutient
+mieux que je ne le croyais d’abord. » Freeborn eut l’air contrarié.
+Charles, rougissant un peu, fut obligé de continuer au
+milieu d’un silence général. « Vous disiez, il vous en souvient,
+que la foi justifiante existe sans l’amour ou sans aucune autre
+grâce qu’elle-même, et que personne ne peut absolument expliquer
+ce qu’elle est, si ce n’est plus tard, d’après ses fruits ;
+qu’il n’y a pas de <i>critérium</i> au moyen duquel on s’examine
+soi-même pour voir si on se trompe, lorsqu’on croit avoir la
+foi ; de sorte que le bon et le méchant peuvent prendre chacun,
+également, pour soi les promesses et les priviléges propres
+à l’Évangile. Cette doctrine, je la trouvai certainement
+dure tout d’abord ; mais ensuite cette idée me frappa, que
+peut-être la foi est le résultat d’un état d’esprit antérieur,
+résultat béni d’un état béni ; et c’est pourquoi elle peut être
+considérée comme la récompense d’une obéissance antérieure ;
+et la foi trompeuse, ou ce qui simplement ressemble à la foi,
+être un juste châtiment. » Autant l’expression de la première
+partie de ce discours était vague, autant la conclusion en était
+claire. Personne ne s’y trompa, et l’émotion de tous fut sensible.
+« Il n’y a rien de semblable à un mérite antérieur, dit
+n<sup>o</sup> 1 : tout est grâce. — Pas de mérite, je le sais, reprit Charles,
+mais… — Nous ne devons pas nous jeter dans la doctrine <i lang="la" xml:lang="la">de
+condigno</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">de congruo</i>, dit n<sup>o</sup> 2. — Mais, évidemment, répliqua
+Charles, c’est une cruauté de dire aux ignorants et à la
+foule : « Croyez, et d’un seul coup vous serez sauvés ; n’attendez
+pas les fruits, réjouissez-vous tout de suite », sans accompagner
+cette doctrine d’une description claire de ce que
+c’est que la foi, et sans prémunir ces pauvres gens contre leur
+propre illusion par une éducation religieuse. — C’est là, répondit
+Freeborn, la véritable gloire de cette doctrine d’être
+prêchée aux plus misérables des hommes. Elle leur dit :
+« Venez tels que vous êtes. N’essayez pas de vous rendre
+meilleurs. Croyez que vous êtes sauvés, et le salut est à
+vous ; les bonnes œuvres viendront après. » — Au contraire,
+reprit Charles continuant sa thèse, lorsqu’on dit que la justification
+suit le baptême, il y a là quelque chose d’intelligible,
+de précis, dont tout le monde peut s’assurer. Le baptême est
+un signe extérieur et non équivoque ; tandis que si un homme
+a ce sentiment secret appelé la foi, nul autre que lui ne peut
+en rendre témoignage ; or, cet homme ne peut être un témoin
+impartial. »</p>
+
+<p>Reding avait enfin réussi à mettre cette sombre assemblée
+dans un état de grande excitation. « Mon cher ami, dit Freeborn,
+je m’attendais à mieux que cela ; dans peu de temps, je
+l’espère, vous verrez les objets sous d’autres couleurs. Le
+baptême est un rite extérieur. Qu’y a-t-il, que peut-il y avoir
+de spirituel, de saint ou de céleste dans le baptême ? — Mais
+vous me dites vous-même que la foi, non plus, n’est pas spirituelle,
+répliqua Charles. — Je vous le dis ! et quand donc ? — Eh
+bien, répondit Charles un peu déconcerté, au moins
+vous ne la croyez pas sainte. » Freeborn fut embarrassé à son
+tour. « Si elle est sainte, continua Charles, elle a quelque
+chose de bon en elle ; elle a quelque valeur ; elle ne porte pas
+d’ignobles haillons. Tout bien, dites-vous, arrive ensuite. Vous
+dites que ses fruits sont saints, mais que la foi n’est elle-même
+absolument rien. » Il y eut un silence momentané, et un peu
+d’agitation dans les esprits. « Oh ! la foi est certainement un
+sentiment saint, dit n<sup>o</sup> 1. — Non, il est spirituel, mais non pas
+saint, repartit n<sup>o</sup> 2 ; c’est un simple acte, l’<i>appréhension</i> des
+mérites du Christ. — Il a son siége dans les affections, dit
+n<sup>o</sup> 3 ; la foi est un sentiment du cœur ; c’est la confiance, c’est
+la croyance que le Christ est <i>mon</i> Sauveur : tout cela est distinct
+de la sainteté. La sainteté éveille l’idée d’une justice relevant
+de soi. La foi est paix et bonheur, mais elle n’est pas
+la sainteté. La sainteté vient ensuite. — Rien ne peut produire
+la sainteté, si ce n’est ce qui est saint, reprit Charles ; c’est
+une espèce d’axiome : les fruits étant saints, la foi, qui en est
+la racine, doit être sainte. — Vous pourriez aussi bien soutenir
+que la racine de la rose est rouge, et celle du lis blanche,
+répliqua n<sup>o</sup> 3. — Pardon, s’écria Freeborn ; c’est, comme dit
+mon ami, une <i>appréhension</i>. L’<i>appréhension</i>, c’est l’acte de
+saisir ; il n’y a pas plus de sainteté dans la foi justifiante que
+dans l’acte d’une main qui s’empare d’une substance qu’elle
+trouve devant elle. C’est là la grande doctrine de Luther dans
+son commentaire sur les Galates. La foi n’est rien en elle-même ;
+c’est un simple instrument : voilà ce qu’il enseigne,
+lorsqu’il s’élève avec tant de force contre la notion de la foi
+justifiante comme étant accompagnée de l’amour. »</p>
+
+<p>« Je ne puis souscrire à cette doctrine, reprit n<sup>o</sup> 1. Elle peut
+être vraie en un certain sens ; mais elle jette des pierres d’achoppement
+dans la voie de ceux qui cherchent. Luther ne
+pouvait vouloir dire ce que vous soutenez, j’en suis convaincu.
+La foi justifiante est toujours accompagnée de l’amour. — C’est
+ce que je croyais, dit Charles. — C’est tout à fait
+la doctrine de Rome, reprit n<sup>o</sup> 2 ; c’est la doctrine de Bull et
+de Taylor. — Dans le sens que Luther l’appelle <i lang="la" xml:lang="la">venenum infernale</i>,
+repartit Freeborn. — C’est précisément la doctrine
+que prêchent en ce moment les Puséistes, dit n<sup>o</sup> 3. — Au contraire,
+repartit n<sup>o</sup> 1, c’est celle de Mélanchthon. Regardez, continua-t-il
+en tirant de sa poche son portefeuille, j’ai noté ses
+paroles, lorsque Shuffleton les cita l’autre jour dans la salle
+de théologie : « <i lang="la" xml:lang="la">Fides significat fiduciam ; in fiduciâ inest
+dilectio ; ergo etiam dilectione sumus justi.</i> » Trois membres
+de la réunion s’écrièrent que c’était impossible ; le papier passa
+de main en main dans un silence solennel. « Calvin dit la
+même chose », ajouta n<sup>o</sup> 1 d’un air de triomphe.</p>
+
+<p>« Je pense », reprit n<sup>o</sup> 4, d’une voix basse, douce et soutenue,
+qui contrastait avec l’animation qui s’était subitement
+manifestée dans la conversation, « je pense que la controverse
+(<i>hem</i>) peut aisément se vider. C’est une question de
+mots entre Luther et Mélanchthon. Luther dit : (<i>hem</i>) « La foi
+existe sans l’amour », voulant exprimer que « la foi justifie
+sans l’amour ». Mélanchthon, d’autre part, dit : (<i>hem</i>) « La foi
+existe avec l’amour », voulant exprimer que « la foi justifie
+avec l’amour ». Or, tous les deux sont dans le vrai : Car
+(<i>hem</i>) « la foi-sans-l’amour <i>justifie</i>, cependant la foi justifie
+<i>non-sans-l’amour</i>. » Il y eut un moment de silence, tandis que
+les deux partis élaboraient cette explication. « Au contraire,
+ajouta-t-il, c’est la doctrine papiste que la foi-avec-l’amour
+justifie. » Freeborn exprima son dissentiment ; il croyait que
+C’était là la doctrine de Mélanchthon condamnée par Luther.
+« Vous voulez dire, reprit Charles, que la justification est donnée
+à la foi <i>avec</i> l’amour, et non à la foi <i>et à</i> l’amour. — Vous
+avez exprimé ma pensée, répondit n<sup>o</sup> 4. — Et quelle différence
+mettez-vous entre le mot <i>avec</i> et le mot <i>et</i> ? » N<sup>o</sup> 4 répondit
+sans hésiter : « La foi est l’<i>instrument</i>, l’amour <i lang="la" xml:lang="la">le sine
+quâ non</i>. » N<sup>os</sup> 2 et 3 se récrièrent en l’interrompant ; ils
+croyaient que c’était en revenir au <i>légal</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> que d’introduire
+la phrase <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i> ; c’était introduire des conditions. La
+justification était inconditionnelle. « Mais la foi n’est-elle pas
+une condition ? demanda Charles. — Certainement non, répondit
+Freeborn ; <i>condition</i> est un mot <i>légal</i>. Comment le
+salut peut-il être libre et entier, s’il est conditionnel ? — Il n’y
+a pas de condition, dit n<sup>o</sup> 3 ; tout doit venir du cœur. Nous
+croyons avec le cœur, nous aimons avec le cœur, nous obéissons
+avec le cœur ; non que nous y soyons obligés, mais parce
+que nous avons une nouvelle nature. — N’y a-t-il pas obligation
+d’obéir ? demanda Charles étonné. — Pas d’obligation
+pour les régénérés, répondit n<sup>o</sup> 3 ; ils sont au-dessus de toute
+obligation ; ils sont dans un nouvel état. — Mais, certainement,
+les Chrétiens sont sous une loi », reprit Charles. — Certainement
+non, repartit n<sup>o</sup> 2 ; la loi est abolie sous le
+Christ. — Prenez-y garde, dit n<sup>o</sup> 1, vous êtes sur la lisière de
+l’Antinomianisme. — Pas du tout, répondit Freeborn ; un Antinomien
+soutient ouvertement qu’il peut briser la loi, un
+croyant spirituel dit qu’il n’est pas tenu de l’accomplir. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Allusion à la loi judaïque.</p>
+</div>
+<p>Il s’éleva alors au sein de l’assemblée une nouvelle discussion.
+Comme il paraissait qu’elle serait aussi interminable
+qu’elle était ennuyeuse, Reding saisit l’occasion de souhaiter
+le bonsoir à son hôte et de s’en aller à la dérobée. Il n’avait
+jamais eu beaucoup de penchant pour la doctrine évangélique,
+et Freeborn et ses amis, qui connaissaient leur propre
+croyance mieux que le reste de leur secte, lui avaient démontré
+qu’il n’avait pas grand’chose à gagner en étudiant davantage
+cette doctrine. Ces messieurs, en conséquence, ne figureront
+plus dans notre livre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c18">CHAPITRE XVIII.<br>
+Le deuil de famille.</h3>
+
+
+<p>Lorsque Charles entra dans sa chambre, il vit sur la table
+une lettre de chez lui, et, à sa grande terreur, elle avait une
+large bordure noire. Il s’empressa d’en briser le cachet. Hélas
+elle annonçait la mort subite de son père. La goutte, après
+l’avoir tourmenté pendant plusieurs semaines, avait fini par
+lui attaquer l’estomac et elle l’avait emporté en quelque
+heures.</p>
+
+<p>O mon pauvre Charles, laissez-moi partager toutes vos douleurs !
+quelle longue nuit ! quel indicible réveil ! et puis quelle
+triste journée ! Dans l’après-midi, vous étiez déjà chez vous :
+ô cruel changement, depuis les quelques semaines que vous
+aviez quitté cette demeure tant aimée ! que vos sentiments
+étaient différents alors ! Et qu’était devenu celui qui vous
+avait accompagné jusqu’à l’omnibus du chemin de fer ? Pour
+peindre une telle douleur, la parole est impuissante… Et puis
+trouver sa mère, ses sœurs et le mort…</p>
+
+<p>Les funérailles ont eu lieu depuis plusieurs jours. Charles
+doit passer à la maison le reste du trimestre, et il ne retournera
+pas à Oxford avant la fin de janvier. Les signes de douleur
+ont disparu ; la maison paraît joyeuse comme auparavant ;
+le feu est aussi brillant, les miroirs aussi purs, l’ameublement
+aussi bien rangé ; les tableaux sont les mêmes, les ornements
+de la cheminée sont là comme toujours, et la pendule imperturbable
+continue à sonner les heures. Les habitants du presbytère,
+il est vrai, portent les marques d’une séparation
+cruelle ; mais ils conversent comme de coutume et sur les sujets
+ordinaires ; ils se livrent aux mêmes occupations, ils travaillent,
+ils lisent, ils se promènent dans le jardin, ils dînent.
+Au dehors, il n’y a pas de changement, mais dans le cœur
+quelles angoisses sous le coup d’une perte déchirante ! Lui, en
+effet, il n’est pas là aujourd’hui, il n’y sera pas demain non plus ;
+il n’est pas simplement absent, mais, comme ils le savent bien,
+il est parti pour ne plus jamais revenir… Son absence du moment
+est à leur esprit un signe et un souvenir qu’il sera absent
+toujours. Mais c’est surtout au dîner que cette pensée les
+frappe ; car Charles doit désormais occuper à table une place
+qu’il n’a remplie parfois jusqu’à ce jour que comme délégué,
+et en présence de celui auquel il succède : son père, n’ayant
+guère au delà de l’âge mûr, avait l’habitude de découper lui-même.
+Et lorsque, au repas principal, Charles levait les yeux,
+il rencontrait le regard troublé d’une personne qui, de la
+chaise qu’elle occupait, avait devant elle un mémento encore
+plus vivant de leur perte commune : <i lang="la" xml:lang="la">Aliquid desideraverunt
+oculi…</i></p>
+
+<p>M. Reding avait laissé sa famille dans une bonne position de
+fortune. Quoique ce fût pour elle un adoucissement à sa perte,
+peut-être en ce moment sa douleur en fut-elle augmentée.
+N. Reding avait toujours été un père bon et indulgent. C’était
+un très-respectable ecclésiastique de la vieille école, un ministre
+aux sentiments pieux, un <i lang="la" xml:lang="la">gentleman</i> par l’éducation,
+un homme exemplaire dans ses relations sociales. Il n’était
+pas grand lecteur et n’avait jamais été dans une situation à
+acquérir la science théologique ; il croyait sincèrement tout le
+contenu du <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, mais ses sermons étaient rarement
+dogmatiques. C’étaient des discours pleins de raison, le langage
+d’un homme mûr sur les devoirs moraux. M. Reding distribuait
+la communion aux trois grandes fêtes, voyait son évêque
+deux ou trois fois l’an, vivait en bons termes avec les
+gentilshommes campagnards du voisinage, était charitable envers
+le pauvre, hospitalier dans sa demeure, et, sans être exagéré,
+il se montrait ferme partisan des intérêts tories dans son
+comté. Il était incapable de toute action blessante, mesquine,
+basse ou impolie. Il mourut estimé des grandes maisons d’alentour
+et pleuré par ses paroissiens.</p>
+
+<p>La mort de son père était la première dure épreuve que
+Charles eût subie, et il sentit qu’elle était réelle. Comme s’évanouissaient,
+en présence de cette infortune palpable, les petites
+anxiétés qui l’avaient tourmenté récemment ! Il comprit
+alors la différence qui existe entre ce qui est réel et ce qui ne
+l’est point. Tous les doutes, les recherches, les conjectures,
+les idées qui l’avaient agité à propos des matières théologiques
+lui parurent autant de fantômes qui voltigeaient devant
+ses yeux aux heures brillantes, mais qui n’avaient pas de racines
+dans son âme, et qui, semblables aux feuilles mortes de
+décembre, s’envolaient loin de lui au jour de l’affliction. Il
+sentit alors <i>où</i> habitait son cœur, où était sa vie. Sa naissance,
+sa famille, son éducation, le toit paternel étaient de grandes
+réalités ; à ces réalités son être se trouvait uni ; il avait grandi
+à leur ombre. Il comprit qu’il devait rester ce que la Providence
+l’avait fait. Ce qu’on appelle la poursuite de la vérité lui
+paraissait un vain rêve. Il avait de grands devoirs, des devoirs
+évidents à remplir envers la mémoire de son père, envers sa
+mère, envers ses sœurs et sa position ; et c’est à les accomplir
+religieusement qu’il devait désormais s’appliquer. Comme si
+elles l’avaient trompé, il se sentit dégoûté de toutes les théories,
+et il résolut secrètement de n’avoir plus rien à démêler
+avec elles. Que le monde allât comme il pourrait, quoi qu’il
+arrivât, pour lui sa place et son chemin étaient clairement
+indiqués. Il reviendrait à Oxford, il s’appliquerait avec ardeur
+à ses études, il écarterait toute distraction, il s’éloignerait des
+routes de traverse, et il ferait de son mieux pour bien passer
+son examen. L’Église d’Angleterre telle qu’elle était, ses Articles,
+ses évêques, ses prédicateurs avaient suffi à des personnes
+meilleures que lui ; pourquoi ne s’en contenterait-il pas ?
+Au reste, il ne pouvait mieux faire que d’imiter la vie et la
+mort de son père bien-aimé : une existence paisible à la
+campagne, loin de toutes les agitations, un cercle de personnes
+pieuses, un travail utile parmi les pauvres, le soin de l’école
+du village, et, à la fin, la mort du juste, tels devraient être
+ses rêves.</p>
+
+<p>En ce moment, et pour quelque temps encore, il avait des
+devoirs spéciaux à remplir envers sa mère ; il désirait, autant
+que possible, remplacer auprès d’elle celui qu’elle avait perdu.
+Pauvre mère ! que de grandes épreuves lui restaient à subir !
+Si lui, Charles, éprouvait tant de peine à quitter Hartley, que
+serait-ce pour elle ? Encore quelques mois, et elle devrait s’éloigner
+d’un lieu qui lui avait toujours été cher, mais qui maintenant
+était sacré pour son cœur ; encore quelques mois, et
+elle devrait démeubler sa vieille habitation et s’occuper du
+travail si rude d’un déménagement : quelle situation ! Une
+tête fatiguée et un cœur malade, au moment où elle avait le
+plus besoin de sang-froid et d’énergie…</p>
+
+<p>Telles furent les pensées qui assiégèrent l’esprit de Charles,
+pendant ces semaines de tristesse. La mort avait tourné une
+feuille de sa vie : il ne pouvait plus être ce qu’il avait été. Les
+hommes arrivent à l’âge viril à des époques différentes. Dans
+une famille, les plus jeunes, comme les moines dans un monastère,
+peuvent rester enfants jusqu’à ce qu’ils aient atteint
+l’âge mûr ; mais les aînés, si leur père vient à mourir prématurément,
+passent tout à coup à la virilité, alors qu’ils arrivent
+à peine à l’adolescence. Charles était un jeune homme
+intelligent, mais à peine formé, quand il avait quitté Oxford ;
+il y revint homme fait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="p2c1">CHAPITRE PREMIER.<br>
+Les partis politiques.</h3>
+
+
+<p>A quatre milles environ d’Oxford, sur le penchant d’un coteau
+long et escarpé, se trouve un village fortement boisé qui
+donne sur les forêts du Berkshire, et d’où l’œil peut jouir
+d’une belle vue de la ville aux nombreuses tours<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Sur le
+large sommet de ce coteau s’étendait autrefois un bois de châtaigniers ;
+aujourd’hui, il est couvert de racines d’arbres, de
+genêts et d’un doux gazon. En dessous se voit du sable rouge
+qui contraste avec la verdure et en fait ressortir davantage
+l’éclat. La pluie n’y séjourne pas longtemps, de sorte que la
+promenade y est toujours possible. On y respire également un
+air frais et salutaire, bien différent de l’atmosphère lourde de
+l’Université, qui se trouve plus bas. Le genêt était encore en
+fleur, à la fin du mois de juin, lorsque Reding et Sheffield fixèrent
+leur séjour à l’extrémité de ce village, dans une petite
+chaumière, si bien cachée par les arbres et tellement environnée
+de prairies, qu’il eût été difficile à un étranger de la découvrir.
+C’est dans ce lieu qu’ils voulaient passer leurs dernières
+vacances, avant de se présenter pour leur examen.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Oxford.</p>
+</div>
+<p>Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis la grande infortune
+de Charles, et le temps n’avait pas été inutilement employé
+par nos deux amis. Ils avaient étudié avec beaucoup de persévérance.
+Sheffield avait même obtenu le prix de poésie latine.
+Charles, de son côté, avait fait taire ses perplexités religieuses.
+Naturellement, il connaissait un plus grand nombre de
+personnes de tous les partis, il connaissait mieux leurs principes
+et leurs caractères ; mais il ne s’appesantissait sur rien ;
+il n’essayait pas de déterminer la valeur ou les difficultés de
+telle ou telle question. Il prenait les choses comme elles venaient,
+et, tout en s’appliquant à ses études, il profitait avec
+reconnaissance des priviléges religieux que lui offrait le système
+du collége. Une année environ lui restait avant son examen,
+et comme sa mère et ses sœurs n’avaient pas encore arrangé
+leurs plans, allant d’un ami chez l’autre, il avait accédé
+à une proposition que lui avait faite Sheffield de prendre un
+<i>tuteur</i> pendant les vacances et de chercher un site pour étudier
+dans le voisinage d’Oxford. Ils avaient tous les deux beaucoup
+de motifs d’espérer les plus grands honneurs que décerne
+l’Université : c’étaient des jeunes gens pleins de savoir
+et d’intelligence ; ils avaient étudié avec suite, et avaient eu
+l’avantage d’assister à des cours excellents.</p>
+
+<p>Le flanc de la colline forme une large et longue excavation
+ou amphithéâtre sur un des côtés du village d’Horsley. Les
+deux points extrêmes peuvent se trouver à un demi-mille en
+ligne directe ; mais la distance est plus grande quand on suit
+le sentier qui serpente sur la crête, à travers le gazon et la
+bruyère. Leur <i>tuteur</i> n’avait pu trouver un logement dans le
+village, et tandis que les deux jeunes gens demeuraient à une
+extrémité de l’endroit que nous avons décrit, M. Carlton, à
+peine leur aîné de trois ans, s’était établi dans une ferme à
+l’extrémité opposée. La ferme, d’ailleurs, lui convenait davantage ;
+elle le rapprochait d’un hameau qu’il avait à desservir
+pendant les vacances.</p>
+
+<p>Une après-midi, nos deux étudiants étaient couchés sur
+l’herbe, attendant l’heure du dîner et considérant leur ami
+qui venait à leur rencontre : un petit volume classique était
+dans leurs mains. « Je ne crois pas, disait Reding à Sheffield,
+que vous avez pour Carlton la même estime que moi. Je
+le trouve si attrayant, d’un caractère si uniforme, si aimable,
+si bienveillant ! Je ne connais personne qui plus que lui ait le
+talent de rapprocher les cœurs, de leur inspirer de la confiance
+et d’éveiller en eux des sentiments d’amitié réciproque. — Vous
+vous trompez, répondit Sheffield, si vous croyez que je
+ne l’estime pas et que je ne l’aime point ; il est impossible de
+ne pas l’aimer. Mais ce n’est pas l’homme qui pourrait avoir
+de l’influence sur moi. — Il est trop anglican pour vous, reprit
+Charles. — Pas du tout, si ce n’est d’une façon indirecte. Le
+reproche que je lui fais, c’est que tout en ayant beaucoup de
+pensées remarquables, beaucoup de pensées profondes en détail,
+il soit complétement incapable de saisir les liens qui les
+unissent entre elles et d’en tirer des conséquences. Il ne voit
+jamais une vérité à moins qu’il ne la touche du doigt. Il est
+toujours à chercher, à tâtonner, et, comme au jeu de cache-cache,
+il brûle constamment sans rien découvrir. Au reste, je
+sais qu’il y a des milliers de personnes qui ne voient pas un
+pouce au delà de leur nez, et qui digèrent parfaitement des
+contradictions. Mais Carlton est vraiment un homme d’intelligence ;
+ce n’est pas un penseur ordinaire, et c’est ce qui m’agace.
+Je sais que j’écris d’une manière obscure et que souvent
+je ne dispose pas dans un ordre convenable la suite de mes
+idées ; mais si je fais un travail pour lui, on peut être sûr
+qu’il laissera de côté la pensée ou le trait que je prise le plus,
+sur lequel repose toute l’argumentation, qui lie toutes les parties
+ensemble, et puis, il viendra me dire froidement : C’est
+extravagant, ou c’est cherché ; ne voyant pas qu’en effaçant
+ce trait il fait une absurdité du reste. C’est un homme à enlever
+à un arceau sa clef de voûte, et à bâtir ensuite tranquillement
+sa maison dessus. — Ah ! vous voilà revenu encore à
+votre ancienne faiblesse : un désir immodéré de vues positives.
+Pour moi, ce que j’aime dans Carlton, c’est son calme ;
+disant toujours assez, jamais trop ; jamais ne vous importunant,
+ne vous surchargeant jamais de questions ; toujours
+pratique, jamais dans les nuages. Gardez-moi d’un homme
+à vues, je ne saurais vivre une semaine avec lui (j’excepte
+toujours les personnes présentes). — Si vous considérez avec
+quelle ardeur j’ai étudié, et combien peu j’ai parlé cette année-ci,
+votre reproche est sévère, Charles. N’ai-je pas été l’un
+des seize élèves du vieux Thruston, les vacances passées ? Le
+brave homme ! Tout en nous attelant aux Moralistes et à
+Agamemnon, il nous donnait de gros dîners et fumait son cigare
+avec nous. Il sait ses livres par cœur, peut répéter ses
+pièces au rebours, et connaît à un gramme près ce que pèse
+Aristote ; mais quant à la synthèse, aux idées, à la poésie, oh !
+c’était désolant ; on n’y sentait que ténèbres. — Et sur quatre
+mois, repartit Charles, vous y êtes resté six semaines, Sheffield. »</p>
+
+<p>Carlton venait de les rejoindre, et après les salutations réciproques
+il s’assit avec eux sur l’herbe. « Reding et moi, dit
+Sheffield, nous débattions si Nicias était un homme de parti. — Naturellement,
+reprit Carlton, vous avez d’abord défini vos
+termes. — Eh bien, répondit Sheffield, j’entends par un homme
+de parti celui qui non-seulement appartient à un parti, mais
+qui en a l’<i lang="la" xml:lang="la">animus</i>. Nicias ne créa pas un parti, il le trouva
+formé ; il se trouva à la tête de ce parti. Nicias n’était pas plus
+homme de parti qu’un prince qui est né souverain de ses États. — Je
+partage votre idée, reprit Carlton ; toutefois, je voudrais
+savoir ce que c’est qu’un parti, et ce que c’est qu’un homme
+de parti. — Un parti, répondit Sheffield, est simplement un
+corps extra-constitutionnel ou extra-légal. — L’action d’un
+parti, ajouta Charles, est l’exercice d’une influence à la place
+de la loi. — Mais, Reding, en supposant qu’il n’y ait pas de loi
+existante là où l’influence s’exerce ? demanda Carlton. »
+Charles avait à s’expliquer : « Certainement, dit-il, l’État n’a
+pas fait de lois pour tous les cas possibles. — Par exemple,
+continua Carlton, un premier ministre, ainsi l’ai-je compris,
+n’est pas reconnu dans la constitution ; il exerce son influence
+en dehors de la loi, mais non pas, conséquemment, contre aucune
+loi existante ; et il serait absurde de parler de lui comme
+d’un homme de parti. — Les partis parlementaires sont également
+reconnus chez nous, quoique extra-constitutionnels,
+dit Sheffield. Nous les appelons des partis ; mais qui voudrait
+appeler le duc de Devonshire ou lord John Russell un homme
+de parti, dans le mauvais sens du mot ? — Il me semble, reprit
+Carlton, que la formation d’un parti est simplement le retour
+au mode primitif de la formation de la société. Rappelez-vous
+Déjocès ; il forma un parti ; il obtint de l’influence ; et il
+jeta les fondements de l’ordre social. — La loi commence certainement
+par une influence, dit Reding ; car elle présuppose
+un législateur ; puis elle se substitue à cette influence. A partir
+de ce moment, l’exercice de l’influence est un signe de
+parti. — Vous parlez d’une manière trop large, comme vous
+venez de le reconnaître vous-même, reprit Carlton, vous devriez
+dire que la loi <i>commence</i> par se substituer à l’influence
+et que, <i>à proportion</i> qu’elle s’y substitue, l’exercice de l’influence
+implique l’action d’un parti. Par exemple, la couronne
+n’a-t-elle pas une influence personnelle immense ? Nous parlons
+du <i>parti</i> de la cour ; cependant ce parti n’entre pas en
+conflit avec la loi, il est établi pour concilier le peuple à celle-ci. — Mais
+il est reconnu par la loi et par la constitution,
+comme le fut la dictature, fit observer Charles. — Eh bien,
+prenez l’influence du clergé, reprit Carlton ; nous faisons grand
+cas de cette influence comme principe supplémentaire à la loi
+et comme lui prêtant un appui ; pourtant ce principe n’a pas
+été créé ni défini par la loi. La loi ne reconnaît pas, dans
+chaque paroisse, le personnage qu’un écrivain appelle, avec
+justesse, un « <i><span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> résident</i> ». L’influence, dès lors, à la
+place de la loi, n’est pas nécessairement l’action d’un parti. — De
+même, dit Sheffield, le caractère national est une influence
+distincte de la loi, selon cet aphorisme : <i lang="la" xml:lang="la">Quid leges sine moribus ?</i> — La
+loi, reprit Carlton, ne se forme et ne s’étend que
+graduellement. Or, donc, tant qu’il n’y a pas de loi, il y a le
+règne de l’influence ; il y a un parti sans qu’il y ait nécessairement
+ce qu’on appelle l’action d’un parti. Ceci est la justification
+des whigs et des tories, au temps présent. Ils suppléent,
+comme le dit Aristote traitant d’une autre matière, au défaut
+de la loi. — Charles I<sup>er</sup> exerça une influence royale, Walpole
+une influence ministérielle ; mais l’influence, et non la loi,
+était le principe d’action dans les deux circonstances. L’objet
+et les moyens pouvaient être mauvais, mais la marche elle-même
+ne pouvait être appelée l’action d’un parti. — Vous
+voudriez donc justifier, répliqua Charles, les associations et
+les sociétés qui existaient, par exemple, à Athènes, non pas
+dans le cas où « elles se faisaient justice à elles-mêmes »,
+comme on dit, mais dans celui où il n’y avait pas d’autorité
+établie pour faire justice. C’était un retour au précédent de
+Déjocès. — Manzoni, dit Sheffield, nous fournit un exemple
+frappant de la chose, au commencement de ses <i lang="it" xml:lang="it">Promessi
+sposi</i>, lorsqu’il fait voir qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle la protection due au
+faible par la loi ne se trouvait presque exclusivement que dans
+les factions et les compagnies. Je ne puis me rappeler les
+faits en particulier, mais il montre le clergé occupé à étendre
+ses immunités, la noblesse ses priviléges, l’armée ses exemptions,
+les commerçants et les artisans leurs corporations. Les
+juristes eux-mêmes ainsi que les médecins formaient un corps
+à part. »</p>
+
+<p>« Ainsi, reprit Carlton, les constitutions ont été moulées et
+perfectionnées graduellement par des corps extra-constitutionnels,
+soit qu’ils se réunissent sous la protection de la loi,
+soit qu’ils fussent remplacés par une disposition sage de la loi
+relative au but qu’ils se proposaient. Au moyen âge, l’Église
+était un immense corps extra-constitutionnel. Les rois germains
+et anglo-normands voulurent soumettre son action à la
+loi ; les parlements modernes l’ont remplacée par celle-ci. A
+cette époque, l’État revendiquait le droit des investitures ; aujourd’hui,
+l’État marie, enregistre, régit les pauvres, exerce
+la juridiction ecclésiastique à la place de l’Église. — Cette manière
+de voir fait de la Réforme ou de la Révolution un véritable
+ostracisme, dit Sheffield ; il y a une lutte d’influence
+contre influence, et l’un des combattants finit tôt ou tard par
+se débarrasser de l’autre. Ni la loi ni la Constitution ne sont
+mises en question, mais la volonté du peuple ou de la cour rejette
+soit l’individu trop privilégié, soit le monarque, soit la
+religion. Ce qui n’est pas sous la loi n’a rien à faire avec la loi, et
+n’a pas le droit d’invoquer son intervention. — Une pensée m’a
+frappé quelquefois, dit Charles, elle s’accorde avec ce que vous
+avez dit. Dans la seconde moitié du siècle dernier, il s’est formé
+graduellement dans l’État un parti populaire qui tend aujourd’hui
+à se faire reconnaître comme constitutionnel, ou qui
+déjà est ainsi reconnu. Mon père n’a jamais pu souffrir les
+journaux (je veux dire leur système) ; il soutenait que c’était
+un nouveau pouvoir dans l’État. Certes, je ne veux pas défendre
+ce qu’il condamnait : un tas de vilaines choses, des
+principes funestes, l’arrogance et la tyrannie des rédacteurs,
+mais je contrôle le sujet par l’application de votre théorie. La
+grande masse du peuple est imparfaitement représentée dans
+le Parlement ; la Chambre des Communes n’est pas sa voix,
+mais la voix de quelques grands intérêts. En conséquence, la
+Presse vient pour faire ce que la Constitution n’a pas fait, pour
+former le peuple en une vaste association de protection mutuelle.
+Et cela a lieu en vertu du même droit dont usa Déjocès
+pour réunir le peuple autour de lui, cette association ne
+vient pas empiéter sur le domaine de la loi, elle bâtit sur un
+terrain auquel la Constitution n’a pas pourvu. Elle <i>tend</i>, dès
+lors, à être ultérieurement reconnue par la Constitution.</p>
+
+<p>— Il y a, reprit Carlton, un autre phénomène remarquable
+du même genre qui se développe en ce moment ; je veux dire,
+l’influence de l’agitation. Je ne suis pas assez homme politique
+pour en parler en bien ou en mal ; notre instinct naturel s’oppose
+à cette influence ; mais elle peut être nécessaire. Cependant
+l’agitation parvient chaque jour à se faire accepter
+comme l’instrument légitime par lequel les masses manifestent
+leurs désirs et en assurent l’accomplissement. De même
+qu’un <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> passe au Parlement, après des lectures, des discussions,
+des discours, des votes et autres choses semblables ; de
+même la marche par laquelle un acte de la volonté populaire
+devient loi est une longue agitation qui se traduit par des pétitions
+nombreuses, et qui, antérieure à l’action parlementaire,
+se développe avec elle. Le premier exemple de ce genre
+a eu lieu, il y a environ cinquante ou soixante ans, lorsque…
+Holà ! qui est-ce qui galope ainsi vers nous ? — Tiens, c’est le
+vieux Vincent, dit Sheffield. — Il vient juste à temps pour
+dîner, reprit Charles. — Comment allez-vous, Carlton ? s’écria
+Vincent : comment vous portez-vous, monsieur Sheffield ?
+Monsieur Reding, votre santé est-elle bonne ? Vous justifiez
+toujours votre nom<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, je suppose ; je vous ai connu, en tout
+temps, homme d’étude. Quant à moi, continua-t-il, je suis à
+cette heure un homme disposé à manger, et je viens pour dîner
+avec vous, si vous me le permettez. Avez-vous une place
+pour mon cheval ? » Il y avait tout auprès l’écurie d’une
+ferme. Charles y conduisit le cheval, et le cavalier, sans aucun
+retard, à cause de l’heure avancée, entra dans le cottage
+pour faire une courte toilette.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Jeu de mots. <i>Reding</i> se prononce comme
+<i lang="en" xml:lang="en">reading</i> (liseur, studieux).</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c2">CHAPITRE II.<br>
+Les partis religieux.</h3>
+
+
+<p>Quelques instants après, ils étaient tous à table dans un
+petit salon qui était la pièce <i lang="la" xml:lang="la">omnibus</i> du cottage. Nos deux
+étudiants n’avaient pas toute la maison à leur service, quoiqu’elle
+ne fût pas bien grande ; elle servait aussi d’habitation
+à un jardinier, qui portait ses légumes au marché d’Oxford
+et dont la femme faisait, comme on dit, le ménage de ses
+locataires.</p>
+
+<p>Le dîner était en rapport avec l’appartement, l’appartement
+avec le dîner. La table de travail avait été débarrassée à la
+hâte pour mettre la nappe, qui n’était pas d’une blancheur
+irréprochable ; et sur une seconde table, la seule qui restât,
+s’étalait un grand luxe d’assiettes, de couteaux et de fourchettes
+au milieu de livres de toute espèce, in-octavo et in-douze,
+reliés et brochés, qui se dressaient, rangés en piles, ou
+étaient jetés çà et là en désordre. Les autres ornements dudit
+meuble étaient un encrier, quelques mains de papier grand
+format, un chapeau de paille, une montre d’or, une brosse à
+habits, quelques bouteilles de <i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i>, une paire de gants,
+un porte-cigares, une cravate, un chausse-pied, une petite ardoise,
+un grand couteau à fermoir, un marteau et un joli pupitre
+marqueté.</p>
+
+<p>« J’aime ces courses dans la campagne, dit Vincent dès
+qu’ils furent à table ; la campagne n’a plus d’effet sur moi
+lorsque je l’habite comme vous faites ; mais je la trouve délicieuse
+comme excitant. Visitez-la ; ne l’habitez point, si vous
+voulez en jouir. L’air de la campagne est un stimulant. Les
+stimulants, monsieur Reding, doivent se prendre avec modération.
+Vous, vous êtes du parti de la campagne ; moi, je ne
+suis d’aucun parti. Je vais ici, là, comme l’abeille ; je goûte
+de chaque objet, je ne m’arrête à aucun. » Sheffield lui fit
+observer que de cette manière il appartenait plutôt à tous les
+partis qu’à aucun. « C’est impossible, répliqua Vincent ; je
+soutiens que c’est entièrement impossible. On ne peut être à
+la fois de deux partis. Croyez-le bien ; il serait aussi facile de
+se trouver simultanément en deux endroits. Être uni à deux,
+c’est n’être uni à aucun. Tenez-le pour certain, mon jeune
+ami, les principes antagonistes se corrigent les uns les autres.
+C’est un morceau de philosophie dont vous me saurez gré un
+jour, quand vous serez plus âgé. — J’ai entendu rapporter, reprit
+Sheffield, un fait remarquable qui a lieu en Amérique, et
+qui confirme évidemment ce que vous dites, monsieur. Aux
+États-Unis les professeurs sont parfois de deux ou trois religions
+en même temps, suivant qu’on les considère historiquement,
+personnellement ou officiellement. De cette manière,
+peut-être arrivent-ils au juste-milieu. » Vincent provoquait
+souvent le rire chez les autres, mais il ne comprenait pas lui-même
+la plaisanterie, et il ne pouvait jamais voir la différence
+entre l’ironie et le sérieux. Il ne sut donc que répondre.
+Charles vint à son secours. « Avant le dîner, dit-il, nous nous
+amusions à développer une question que vous regarderez, je
+le crains, comme un grand paradoxe. Nous soutenions que les
+partis sont des choses bonnes, ou plutôt nécessaires. — Vous
+ne me rendez pas justice, répondit Vincent, si vous croyez
+que telle est ma pensée. Je partage en deux vos paroles : Les
+partis ne sont pas choses bonnes, mais choses nécessaires ; ils
+ressemblent aux limaçons ; je ne leur envie pas leurs étroites
+coquilles ; je n’essaierai pas de m’y loger. — Vous voulez dire,
+reprit Carlton, que les partis font notre sale besogne ; ils sont
+nos bêtes de somme ; nous ne pourrions avancer sans eux,
+mais nous n’avons pas besoin de nous y identifier ; nous pouvons
+nous tenir à l’écart. — Cela, dit Sheffield, ressemble à la
+doctrine de ces dévots qui soutiennent que c’est un péché de se
+livrer à des occupations terrestres, quoiqu’elles soient nécessaires ;
+c’est aux méchants à s’y adonner et à travailler pour
+les élus. — Il y aura toujours assez de gens qui aimeront à
+s’enrôler sous le drapeau d’un parti sans qu’il soit nécessaire
+de le leur prescrire, répliqua Vincent ; notre affaire, à nous,
+c’est de les mettre à profit, de nous en servir, mais en même
+temps de nous tenir à distance. Je crois que tous les partis
+renferment du bon, seulement ils vont trop loin. Pour moi, je
+fais des emprunts à chacun en particulier, je coopère à tous
+en tant qu’ils sont dans le vrai, mais je ne vais pas au delà.
+Ainsi je tire le bien de tous, et je fais à tous du bien ; car je
+les favorise en ce que chacun a de vrai.</p>
+
+<p>— M. Carlton va plus loin que vous, monsieur, reprit Sheffield.
+Il soutient que l’existence des partis n’est pas seulement
+nécessaire et utile, mais encore légitime. — M. Carlton n’est
+pas homme à soutenir des paradoxes, repartit Vincent. Je
+suppose qu’il ne voudrait pas défendre les opinions extrêmes
+qui, hélas ! existent chez nous en ce moment, et qui font tous
+les jours de nouveaux progrès. — Je parlais des partis politiques,
+reprit Carlton ; mais je suis disposé à étendre ma proposition
+aux partis religieux également. — Mais, mon brave
+Carlton, répliqua Vincent, l’Écriture condamne les partis religieux. — Certainement,
+je ne veux pas m’opposer à l’Écriture,
+répondit Carlton, et je parle sauf correction du livre sacré ;
+mais je soutiens que, lorsque, n’importe où, une Église ne
+décide pas certains points religieux, jusque là elle en laisse la
+décision aux individus ; et puisque vous ne pouvez espérer
+que tout le monde soit du même sentiment, vous devez vous
+attendre à des différences d’opinions. Or, l’expression de ces
+différentes opinions par les différentes personnes qui les soutiennent
+est ce qu’on appelle un parti. — M. Carlton s’est
+montré supérieur, monsieur, sur la thèse générale, avant le
+dîner, dit Sheffield ; et maintenait il tire la conséquence que
+toutes les fois qu’il y a des partis dans une Église, cette
+Église ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Ils sont le résultat
+logique du jugement privé ; et plus vous avez de personnes
+qui usent du jugement privé, plus vous avez de partis. Vous
+êtes donc réduit à cette alternative : Pas de tolérance, ou pas
+de partis ; et il vous faut admettre les partis, à moins de refuser
+la tolérance. — Sheffield exprime mes idées d’une manière
+plus forte que je ne le ferais, reprit Carlton ; mais j’admets
+assez ce qu’il dit. Prenez, par exemple, l’Église de Rome ; elle
+a décidé bien des points de théologie ; mais il y en a plusieurs
+qu’elle n’a pas résolus. Or, sur toutes les questions où il n’y
+a pas de décision ecclésiastique, il y a tout de suite un parti
+chez les Catholiques Romains ; la décision est-elle enfin portée,
+dès ce moment le parti cesse. De là la célèbre dispute des
+Dominicains et des Franciscains sur l’Immaculée Conception ;
+les deux ordres ont continué à controverser parce que l’autorité
+n’avait pas donné de décision dès le principe du débat ;
+d’autre part, au contraire, lorsque les Jésuites et les Jansénistes
+se disputaient sur la grâce, le Pape décida en faveur
+des premiers, et la controverse finit sur-le-champ. — Sans
+doute, répondit Vincent, mon bon et digne ami le révérend
+Charles Curlion, <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> de Leicester, et jadis lauréat au concours
+du prix Irlande, ne préfère pas l’Église de Rome à
+l’Église d’Angleterre ? » Carlton se mit à rire : « Vous ne me
+suspectez pas sur ce point, je pense, répondit-il. Tout ce que
+je dis, c’est que notre Église, d’après sa constitution, admet,
+approuve le jugement privé ; et que le jugement privé, tel
+qu’on l’applique, renferme nécessairement des partis. Dans
+l’Église de Rome, vous trouvez un mince jugement privé qui
+admet des partis occasionnels ou locaux ; mais le vaste jugement
+privé, qui est en usage chez nous, reconnaît les partis
+comme un élément même de l’Église. — Bien, bien, mon cher
+Carlton… » répliqua Vincent en fronçant le sourcil et en prenant
+un air d’importance, quoiqu’il n’eût rien de particulier
+à répondre. « Vous voulez dire, reprit Sheffield, si je vous
+comprends, que c’est un acte de sotte hypocrisie de secouer
+la tête et de faire de grands yeux à monsieur tel ou tel, parce
+qu’il est chef d’un parti religieux, tandis que nous rendons
+au Ciel des actions de grâces pour le bienfait de notre Église
+pure et réformée. La pureté, en effet, la réforme, l’apostolicité,
+la tolérance, toutes ces gloires, tous ces orgueils de l’Église
+d’Angleterre font de l’action des partis et de l’esprit de
+parti un second bienfait qui devrait également exciter notre
+reconnaissance. Les partis forment un de nos plus beaux ornements,
+monsieur Vincent. — Une opinion ou un argument
+ne perd rien entre vos mains, monsieur Sheffield, reprit Carlton ;
+mais ma pensée était simplement que les chefs de parti
+ne déshonorent pas l’Église, à moins que lord John Russell ou
+sir Robert Peel n’occupent un poste déshonorant dans l’État. — Mon
+jeune ami », dit Vincent, en achevant son mouton et
+en repoussant son assiette, « mes deux jeunes amis (vu que
+Carlton n’est guère plus âgé que Sheffield), puissiez-vous acquérir
+un peu plus de jugement. Lorsque vous aurez atteint
+mon âge (c’est-à-dire deux ou trois ans de plus que Carlton),
+vous apprendrez à mettre de la sobriété en toutes choses.
+Monsieur Reding, encore un verre de vin. Voyez cette pauvre
+enfant, comme elle chancelle sous son pouding de groseilles !
+allez à son secours, monsieur Sheffield. La vieille femme fait
+mieux la cuisine que je ne m’y attendais. Comment votre
+viande de boucherie vous arrive-t-elle ici, Carlton ? J’avais
+envie de vous apporter un beau brochet que j’ai vu dans
+notre cuisine, mais je croyais que vous n’aviez pas les moyens
+de le faire cuire. »</p>
+
+<p>Le dîner fini, la société se leva de table. On alla se promener
+dans la prairie. Un autre sujet fut entamé. « Willis de
+Saint-George n’était-il pas de vos amis, monsieur Reding ? »
+demanda Vincent. Charles tressaillit : « Je l’ai connu un peu…
+je l’ai vu plusieurs fois. — Vous savez qu’il nous a quittés,
+continua Vincent, et qu’il s’est uni à l’Église de Rome. On
+assure maintenant qu’il nous revient. — Triste histoire en tout
+cas, reprit Charles ; oui, très-triste, si ceci est vrai. — Vous
+voulez dire, repartit Vincent, en le reprenant comme s’il eût
+commis une erreur de paroles, vous voulez dire plutôt : dénoûment
+heureux ; la seule chose qui lui restât à faire. Vous
+savez qu’il a été sur le continent. Tous ceux qui ont du penchant
+à se faire papistes devraient faire ce voyage : Carlton,
+nous vous y enverrons bientôt. D’ici, les choses paraissent
+sous un jour favorable ; là, l’Église de Rome se voit sous son
+vrai jour. J’ai fait moi-même ce voyage, et je sais ce qu’il en
+est. Quel tas de mendiants dans les rues de Rome et de Naples !
+Quelle saleté ! quelle misère ! Nulle propreté ; absence complète
+de comfort ; et puis, quelle superstition ! quel abus de
+la véritable gravité évangélique ! Ils se poussent, ils se battent
+pendant la messe ; ils bredouillent leurs prières avec la vitesse
+du <i lang="en" xml:lang="en">railway</i> ; ils adorent la Vierge comme une déesse ; et ils
+voient des miracles à tous les coins de rue. Leurs images sont
+épouvantables, et leur ignorance prodigieuse. Eh bien, Willis
+a vu toutes ces choses, et je tiens d’autorité sûre, dit-il mystérieusement,
+qu’il est entièrement dégoûté de toute cette boutique
+et qu’il revient à nous. — Est-il en ce moment en Angleterre ?
+demanda Charles. — On dit qu’il est dans le Devonshire
+auprès de sa mère, qui, vous le savez peut-être, est
+veuve, et à laquelle il a causé bien du chagrin. Pauvre sot,
+qui ne voulait pas suivre l’avis de têtes plus mûres que la
+sienne ! Un ami me l’envoya un jour ; mais je ne pus rien en
+obtenir. Je ne pouvais saisir ses arguments, ni lui les miens.
+L’entrevue n’eut aucun résultat. Il a voulu absolument tenter
+l’épreuve, et il en est puni. »</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence ; puis Vincent ajouta : « Je
+suppose que Carlton pense que de telles perversions sont aussi
+nécessaires que les partis dans l’Église protestante pure ? — Je
+ne puis dire, Carlton, que vos paroles me satisfassent, reprit
+Charles, et je suis heureux d’avoir la sanction de M. Vincent.
+Si les partis politiques rendaient les hommes rebelles, tout
+parti politique serait dès lors inexcusable ; ainsi en est-il d’un
+parti religieux, s’il mène à l’apostasie. — Les Whigs, vous le
+savez, repartit Sheffield, furent accusés, dans la dernière
+guerre, d’être pour Bonaparte ; les accidents de ce genre ne
+peuvent atteindre les règles générales ni les coutumes établies. — Eh
+bien, malgré cela, reprit Charles, je ne puis croire
+que les motifs qui justifient les partis politiques excusent les
+partis religieux. A mon avis, se faire chef d’un parti religieux,
+c’est quelque chose de méprisable. — Loyola et saint Dominique
+étaient-ils méprisables ? demanda Sheffield. — Ils avaient,
+eux, la sanction de leurs supérieurs, répondit Charles. — Reding,
+vous êtes certainement sévère pour les partis, dit Carlton ;
+un homme, individuellement, peut écrire, prêcher et
+publier ce qu’il croit être la vérité sans commettre de faute ;
+pourquoi donc commence-t-il à avoir tort lorsqu’il fait cela
+avec d’autres ? — Les manœuvres d’un parti, répondit Charles,
+déshonorent la vérité. — Ne vous rappelez-vous plus l’histoire ?
+reprit Carlton ; n’y voyons-nous pas Athanase en lutte contre
+le monde entier, et le monde entier luttant contre Athanase ? — Alors,
+répliqua Charles, je dirai seulement qu’un homme
+de parti doit se tenir bien au-dessus ou bien au-dessous du
+vulgaire. — Ici encore, je ne saurais partager votre idée ; vous
+supposez qu’un chef de parti a la conscience de ce qu’il fait,
+et qu’ayant cette conscience il peut être, selon vos paroles,
+bien au-dessus ou bien au-dessous du vulgaire ; mais quel
+besoin a-t-il de se dire à lui-même qu’il forme un parti ? — Voilà
+qui est plus difficile à concevoir, s’écria Vincent, que
+toute autre opinion qui ait été avancée cette après-midi. — Il
+n’y a pas de difficulté, répondit Carlton. Prétendriez-vous
+qu’il n’y eût qu’un seul moyen d’obtenir de l’influence ? Évidemment,
+il y a une influence qui n’a pas conscience d’elle-même. — Je
+croirais aussi volontiers, repartit Vincent, que la
+beauté ignore ses charmes. — C’est là une pensée mesquine.
+Un homme est assis dans sa chambre et il écrit ; ne peut-il
+pas ignorer ce qu’on pense de lui ? — Je croirais ceci encore
+moins, appuya Vincent ; la beauté est un fait ; l’influence est
+un effet. Les effets supposent des agents ; une action suppose
+une volonté, une conscience. — Il y a différents modes d’influence,
+fit observer Sheffield ; l’influence est souvent spontanée
+et presque fatale. — Comme la lumière sur la face de
+Moïse, ajouta Carlton. — On dit que Bonaparte avait un sourire
+irrésistible, reprit Sheffield. — Qu’est-ce que la beauté
+elle-même, sinon une influence spontanée ? continua Carlton ;
+ne vous rappelez-vous pas « la jeune et aimable Lavinia » de
+Thompson ? — Eh bien, messieurs, s’écria Vincent, lorsque je
+serai chancelier, je donnerai un prix pour un essai sur « l’Influence
+morale, ses espèces et ses causes », et c’est à M. Sheffield
+qu’il sera décerné ; quant à Carlton, il sera mon professeur
+de poésie lorsque je serai la Convocation. »</p>
+
+<p>Vous allez dire, cher lecteur, que nos amis firent une bien
+courte promenade sur la colline, si nous vous annonçons qu’ils
+rentraient déjà, en baissant la tête, sous la petite porte du
+cottage. Mais la <i lang="la" xml:lang="la">littera scripta</i>, dans sa précision, abrége merveilleusement
+la vagabonde <i lang="la" xml:lang="la">vox emissa</i>, et il y eut peut-être
+d’autres choses dites dans la conversation, dont l’histoire n’a
+pas daigné fixer le souvenir. En tout cas, nous sommes obligé
+d’introduire de nouveau nos amis dans la salle où ils avaient
+pris leur repas, et où ils trouvèrent le thé tout préparé et la
+bouilloire déjà sur la table. Le pain et le beurre étaient excellents,
+et ils en firent justice comme s’ils ne venaient pas de
+dîner. « Je vois que vous conservez votre thé dans des boîtes
+d’étain, dit Vincent ; je préfère le cristal. N’épargnez pas le
+thé, monsieur Reding : généralement les hommes d’Oxford
+n’ont pas de reproche à se faire sur ce point. Lord Bacon dit
+que le premier et le meilleur jus du raisin, de même que le
+premier, le plus pur et le meilleur commentaire sur l’Écriture,
+n’est pas pressé ni extrait par force, mais qu’il provient d’une
+exsudation naturelle. C’est ce qui a lieu en Italie de nos jours ;
+et l’on appelle ce jus <i lang="it" xml:lang="it">lagrima</i> ; ainsi en est-il du thé et
+du café. Prenez-en une grande quantité, versez-y de l’eau,
+retirez la liqueur ; retirez-la tout de suite, ne la laissez
+pas se reposer, elle devient un poison. Je suis grand amateur
+de thé ; le poëte l’a dit avec raison : « Il réjouit, mais il n’enivre
+pas. » Il a parfois un singulier effet sur mes nerfs ; il me
+fait siffler ; c’est ce que l’on m’assure ; mais je ne m’en suis
+jamais aperçu. Parfois aussi il a un effet dyspeptique. Je trouve
+qu’il ne faut pas le prendre trop chaud. Nous autres Anglais,
+nous buvons nos liqueurs trop chaudes. Ce n’est pas le défaut
+des Français ; non, certes. En France, dans l’intérieur du pays,
+on ne peut avoir pour son déjeuner que du vin acide et des
+raisins ; c’est un autre extrême, et il m’a jadis terriblement
+éprouvé. Cependant les acides ont également sur certaines
+personnes un effet agréable et sédatif, la limonade surtout.
+Mais rien ne me va aussi bien que le thé. Carlton, continua-t-il
+mystérieusement, connaissez-vous le remède préventif de
+feu le docteur Baillie contre la flatulence que produit le thé ?
+Et vous, monsieur Sheffield ? » Tous les deux répondirent négativement. — Des
+fleurs de camomille : un peu de camomille,
+pas beaucoup. Quelques personnes mâchent de la rhubarbe,
+mais un peu de camomille dans le thé n’est pas
+perceptible. Ne faites pas la grimace, monsieur Sheffield ; je
+dis un peu ; un peu de chaque chose, et c’est parfait : <i lang="la" xml:lang="la">ne quid
+nimis</i>. Évitez les extrêmes. Ainsi en doit-il être du sucre.
+Monsieur Reding, vous en mettez trop dans votre thé. J’établis
+cette règle : le sucre ne devrait pas être un élément substantif
+dans le thé, mais un adjectif ; le thé a une âpreté naturelle :
+le sucre n’a pour but que de la faire disparaître ; son emploi
+est négatif. Quand il y entre au delà, c’est trop. Eh bien, Carlton,
+il est temps que je voie après mon cheval. Je crains que pour
+lui cette après-midi n’ait pas été aussi agréable que pour
+moi. Je me suis fort amusé dans votre villa suburbaine. Quelle
+délicieuse lune ! mais j’ai un bout de chemin assez dur à parcourir.
+Je n’ose pas galoper sur les ornières à cause des carrières
+de sable qui sont près de la route. Monsieur Sheffield,
+faites-moi le plaisir de me montrer le chemin de l’écurie. Au
+revoir, Carlton ; bonsoir, monsieur Reding. »</p>
+
+<p>Lorsqu’ils furent seuls, Charles demanda à Carlton, s’il
+croyait réellement que les chefs actuels du Mouvement d’Oxford
+fussent exempts de l’esprit de parti. « Il ne faut pas vous
+méprendre sur mon opinion, répondit le <i>tuteur</i> ; je ne connais
+pas très-bien ces messieurs, mais je sais que ce sont des
+hommes d’un grand mérite et d’un caractère élevé ; et je veux
+les juger avec toute la faveur possible. Ils sont attaqués déloyalement,
+c’est un fait. Ainsi, ils sont accusés de vouloir
+faire de la parade, de viser à l’influence et au pouvoir, d’aimer
+l’agitation, et que sais-je ? Je ne puis nier que certains
+de leurs actes n’aient une apparence fâcheuse et ne donnent
+un caractère plausible à ces reproches. Je voudrais qu’en certaines
+occasions ils eussent agi autrement. Je pense, toutefois,
+qu’il est de toute justice de se dire que l’existence des partis
+n’est pas leur faute. Ils ne font que revendiquer leurs droits
+de naissance comme Protestants. Lorsque l’Église ne parle
+pas, d’autres veulent parler à sa place ; et les hommes instruits
+ont plus que personne le droit de le faire. De même, lorsque
+des hommes instruits prennent la parole, d’autres veulent
+les entendre ; et c’est ainsi que la formation d’un parti est
+plutôt le fait de ceux qui suivent, que de ceux qui sont à la
+tête. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c3">CHAPITRE III.<br>
+Une conversion.</h3>
+
+
+<p>Sheffield avait quelques amis à Chalton, village voisin, chez
+un <i lang="en" xml:lang="en">scholar</i> de Saint-Michel, qui y possédait une petite cure et
+un presbytère. L’un d’entre eux était également connu de
+Charles ; c’était notre ami White, qui préparait son examen,
+et qui, durant les six derniers mois, s’était efforcé de regagner
+le temps qu’il avait gaspillé pendant ses premières années à
+Oxford. Charles, depuis leur première rencontre, l’avait perdu
+de vue, ou à peu près, et à cette époque de leur vie, un temps
+si considérable ne pouvait s’écouler sans modifier leurs caractères
+en bien ou en mal, peut-être aussi des deux manières à
+la fois. Carlton et Charles, qui étaient souvent restés seuls à
+cause des courses fréquentes de Sheffield à Chalton, rentraient
+un soir de leur promenade, lorsqu’ils trouvèrent sur leur
+chemin White, qui revenait d’Oxford, où il avait été faire une
+visite à M. Bolton. A peine avaient-ils fait quelques pas
+qu’ils furent rejoints par Sheffield et le ministre de Chalton,
+M. Barry ; et la société se trouva alors composée de cinq personnes.</p>
+
+<p>« Ainsi vous allez perdre Upton ? disait Barry à Reding ;
+c’est un excellent <i>tuteur</i> ; vous aurez de la peine à vous en
+passer. Qui le remplace ? — Nous l’ignorons, répondit Charles ;
+le Principal fera, probablement, venir de l’intérieur du pays
+un des jeunes <span lang="en" xml:lang="en">fellows</span>. — Oh ! mais vous ne retrouverez pas
+un homme comme Upton, dit Carlton ; il connaissait si parfaitement
+sa matière ! Son cours sur Agricola, de l’avis de vos
+messieurs, aurait pu être publié. C’était un commentaire magistral,
+minutieux et vif sur le texte, qu’il envisageait sous
+tous les rapports. — Oui, c’était là qu’il brillait, reprit Charles ;
+cependant il ne surchargeait pas ses cours, et il ne disait rien
+qui ne fût utile et nécessaire. — Il a obtenu un gros bénéfice,
+dit Barry, et de plus un presbytère parfaitement approprié et
+tout neuf, qui n’est qu’à une heure de Londres par le chemin
+de fer. — Et 500 livres sterling, ajouta White ; c’est ce que
+m’a dit M. Bolton, qui a été voir la cure. C’est dans le voisinage
+de ma future résidence ; le pays est fort beau, et il y a
+plusieurs bonnes maisons aux alentours. — On dit qu’il va
+épouser la fille du doyen de Selsey, reprit Barry ; Miss Juliette,
+la treizième, une fort jolie personne. Connaissez-vous la famille ? — Oui,
+répondit White, je les connais tous ; c’est une
+famille charmante ; madame Bland est une délicieuse femme,
+pleine de distinction. C’est une bonne fortune pour moi d’être
+sous la juridiction du doyen. Je pense que nous nous entendrons. — C’est
+un homme instruit, ajouta Barry ; ses discours
+sont toujours bien écrits. En son temps, il avait un nom connu
+à Cambridge. — Mais dites donc, White, s’écria Sheffield, est-ce
+qu’il n’a pas écrit dernièrement contre vos amis d’Oxford ? — Mes
+amis ! répondit White, qui voulez-vous dire ? Il a écrit
+contre les partis et les chefs de parti ; et c’est avec raison, je
+pense. Oh ! oui, il faisait allusion au pauvre Willis et à certains
+autres. — Il y avait plus que cela, reprit Sheffield ; il s’est
+élevé contre certains discours et certaines pratiques qui ont eu
+lieu à Sainte-Marie. — Eh bien, quant à moi, franchement, je
+ne saurais approuver tout ce qu’on prêche du haut de cette
+chaire, dit White. Je sais, comme un fait positif, que Willis se
+plaît à rapporter à ce qu’il a entendu dans cette chapelle ses
+penchants au Papisme. — Je voudrais que prédicateurs et auditeurs,
+reprit Barry, s’en allassent tous ensemble une bonne
+fois ; alors, nous aurions enfin le calme nécessaire pour nous
+livrer aux véritables études de l’Université. — Prenez garde à
+vos paroles, Barry, dit Sheffield ; vous exceptez sans doute les
+personnes présentes ? Vous, White, vous êtes bien, je pense,
+dans la catégorie des auditeurs ? — Moi ! s’écria White ; pas du
+tout. Je suis allé jadis, comme la plupart des étudiants, à
+Sainte-Marie pour entendre le prédicateur ; mais je crois qu’il
+est souvent peu judicieux, qu’il frise même l’erreur. La tendance
+de ses discours, c’est de nous faire prendre en aversion
+notre propre Église. — Si ma mémoire ne me trompe, reprit
+Sheffield, il me semble qu’un de mes amis m’a soutenu contre
+notre Église des propositions dix fois aussi fortes qu’un prédicateur
+quelconque l’ait jamais fait dans Oxford. — Vous voulez
+parler de moi, répliqua White avec chaleur ; vous m’avez
+très-mal compris. J’ai toujours été fort dévoué à l’Église d’Angleterre.
+Vous ne m’avez jamais entendu dire la moindre chose
+qui ne s’alliât pas avec l’attachement le plus ardent pour elle.
+C’est vrai, je n’ai jamais nié les droits de l’Église romaine à
+être une branche de l’Église catholique, je ne le nierai jamais ;
+cela est tout à fait une autre question ; il y a bien des choses
+que nous pouvons emprunter avec beaucoup d’avantage aux
+Papistes ; mais j’ai toujours aimé et j’espère vénérer toujours
+ma propre mère, l’Église de mon baptême. »</p>
+
+<p>La figure de Sheffield prit une singulière expression, et
+personne ne dit mot. White continua, tâchant de garder un
+air d’indifférence : « Il est remarquable que M. Bolton, qui,
+quoique laïque et non théologien, est un homme sensé, pratique
+et clairvoyant, n’a jamais aimé cette chaire ; il a toujours
+prophétisé qu’il n’en sortirait rien de bon. » Comme le silence
+continuait, White se mit à attaquer Sheffield. « Je vous défie,
+dit-il avec une affectation de gaieté, de prouver ce à quoi vous
+avez fait allusion ; c’est honteux ! Il est aisé de parler contre
+les autres, de les appeler des hommes peu judicieux, extravagants,
+et que sais-je ? Vous êtes la seule personne… — Bien,
+bien, très-bien, mon ami, répliqua Sheffield ; nous ne faisons
+que vous canoniser, et je représente l’avocat du diable. »</p>
+
+<p>Charles désirait avoir quelques renseignements sur Willis ;
+il détourna donc le courant des idées de White, en lui demandant,
+après s’être approché de lui, s’il y avait quelque chose
+de vrai dans ce que Vincent lui avait raconté plusieurs semaines
+auparavant. White avait-il eu récemment des nouvelles
+de Willis ? White ne savait presque rien de positif sur ce jeune
+homme, et ne pouvait affirmer si ce bruit était vrai ou faux.
+Ce qu’il y avait de sûr, c’est que Willis était de retour du continent
+et qu’il vivait dans sa famille. Il ne s’était donc pas livré
+à l’Église de Rome, soit comme étudiant en théologie, soit
+comme novice ; mais White ne pouvait en dire davantage. Autre
+chose cependant : il avait appris, et le fond d’une lettre qu’il
+avait reçue de Willis lui-même corroborait ce rapport ; il avait
+appris qu’il était très-prononcé sur ce point, que l’Église de
+Rome et l’Anglicanisme forment deux religions différentes ;
+que ces deux religions, nous ne pouvons les amalgamer ensemble ;
+qu’il nous faut être ou Romains ou Anglicans, mais
+que nous ne pouvons être ni Anglo-Romains, ni Anglo-Catholiques.
+« Voilà ce qu’un ami m’a rapporté, continua White.
+Quant à la lettre que Willis m’a écrite, je ne puis comprendre
+tout à fait sa pensée ; mais il y parle longuement de la nécessité
+de la foi pour devenir catholique. Il dit que personne ne
+devrait passer à l’Église de Rome pour ce seul motif, qu’il
+croit l’aimer davantage ; que lui, Willis, a vu par expérience
+que nul ne peut vivre rien que de sentiment ; que tout le système
+du culte dans l’Église romaine est différent du nôtre ;
+bien plus, que la véritable idée du culte, l’idée de la prière,
+que la doctrine de l’intention elle-même, considérée dans toutes
+ses parties, constitue une nouvelle religion. Il ne parle pas
+de lui-même d’une manière positive ; mais il dit, en général,
+que tout cela pourrait être cause d’un grand découragement
+pour un converti et le faire revenir sur ses pas. En somme, le
+ton de sa lettre est celui d’un homme désappointé, et qu’on
+pourrait ramener aisément : au moins telle a été mon impression. — J’admets
+bien qu’il est plus triste ; mais il est aussi
+plus sage, reprit Charles ; j’ignorais qu’il eût en lui cette qualité.
+Il y a dans tout cela plus de bon sens qu’une personne
+aussi excitable qu’il me paraissait être ne peut ordinairement
+en montrer ; mais en même temps, il n’y a rien qui prouve
+de sa part le regret de s’être converti. — Je vous l’ai accordé,
+répondit White ; toutefois l’effet de sa lettre est d’empêcher
+d’autres de le suivre, en mettant des obstacles dans leur chemin ;
+et d’ailleurs, il nous faut rattacher tout ceci au fait de
+son retour dans sa famille. » Charles réfléchit un instant. « Le
+témoignage de Vincent, reprit-il, est la confirmation ou la
+simple exagération de ce que vous venez de dire ; cela dépend
+de la source où il a puisé ses renseignements. » Il se dit ensuite
+à lui-même : « White, également, a plus de sagesse que
+je n’aurais cru ; il a parlé de Willis avec beaucoup de bon
+sens. Que lui est-il arrivé ? »</p>
+
+<p>Nos voyageurs parvinrent bientôt à un endroit où la route
+formait deux sentiers, et tandis que les deux habitants de
+Chalton prenaient à droite, Carlton et ses élèves tournèrent
+à gauche. Un peu plus loin, le <i>tuteur</i> se sépara de Charles
+et de Sheffield, et les deux amis atteignirent leur cottage juste
+à temps pour voit le coucher du soleil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c4">CHAPITRE IV.<br>
+Le célibat dans l’Église anglicane.</h3>
+
+
+<p>Quelques jours après, Carlton, Sheffield et Reding s’entretenaient
+en plein air, après le dîner, sur le compte de White.
+« Comme il est changé, disait Charles, depuis que je l’ai vu
+pour la première fois ! — Changé ! s’écria Sheffield ; il était
+jadis enjoué comme un petit chat, il est devenu triste et ennuyeux
+comme une vieille chatte. — Il est changé en mieux,
+reprit Charles ; sa conversation a maintenant quelque chose de
+sensé et de ferme, mais il n’était guère sage il y a deux ans. Il
+étudie aussi avec beaucoup d’ardeur. — Il a quelque raison de
+le faire, mon cher, car il est terriblement en retard. Mais il y a
+une autre cause à son ardeur ; peut-être la connaissez-vous ? — Moi ?
+non, en vérité. — Je croyais que vous la saviez, reprit
+Sheffield. Vous avez certainement entendu dire qu’il est
+fiancé à une demoiselle d’Oxford ! — Fiancé ! quelle absurdité ! — Je
+ne vois pas cela du tout, mon cher Reding, repartit
+Carlton. White en a bien le moyen ; il a une bonne cure en
+perspective ; et, de plus, il ne perd pas son temps, de cette
+manière, ce qui est important dans la vie, où on le prodigue
+si souvent. White se trouvera bientôt établi, selon toute la
+force du mot, dans ses idées, dans sa vie, dans sa carrière. ».</p>
+
+<p>Charles ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise. Il se rappelait
+que lors de sa première rencontre avec White, celui-ci
+s’était montré un très-ardent défenseur du célibat ecclésiastique.
+Carlton et Sheffield se mirent à rire. « Eh ! pensez-vous,
+dit le premier, qu’un jeune homme de dix-huit ans puisse
+avoir une opinion sur un tel sujet, ou qu’il se connaisse assez
+pour prendre une résolution dans son propre cas ? En toute
+justice, peut-on regarder un homme comme invinciblement
+lié à toutes les opinions et à toutes les paroles extravagantes
+qu’il a émises au sortir de l’école ? — White avait lu quelque
+livre exalté, reprit Sheffield, où il avait vu quelque belle
+nonne sculptée sur le jubé d’un sanctuaire, et il avait été séduit
+par le roman, comme d’autres l’ont été et le sont encore. — Ne
+croyez-vous pas, dit Carlton, que tous ces braves garçons
+qui, à cette heure, sont si pleins de « la pureté sacerdotale »,
+de la « béatitude angélique » et du reste, seront tous,
+depuis le premier jusqu’au dernier, mariés d’ici à dix ans ? — J’accepterais
+le pari, reprit Sheffield, que l’un se prononcera
+de bonne heure, un autre plus tard, mais qu’il y a un temps
+marqué pour tous. Dix ou douze années écoulées, comme dit
+Carlton, et nous trouverons A. B. dans un vicariat, l’heureux
+père de dix enfants ; C. D. faisant une cour assidue à un objet
+chéri, jusqu’à ce qu’un bénéfice lui arrive ; E. F. dans sa lune
+de miel ; G. H. favorisé de deux jumeaux par M<sup>me</sup> H ; I. K.
+tout transporté de bonheur, parce qu’il vient d’être accepté ;
+quant à L. M., il peut rester ce que Gibbon appelle « une
+colonne au milieu des ruines », et colonne très-chancelante. — Croyez-vous
+donc, répliqua Charles, que les hommes pensent
+si peu ce qu’ils disent ? — Vous prenez les choses trop au
+sérieux, Reding, repartit Carlton ; qui ne change pas d’opinions
+de vingt à trente ans ? Un jeune homme entre dans la
+vie avec les idées de son père ou de son <i>tuteur</i> ; mais il finit
+par les changer, tôt ou tard, pour les siennes propres. Plus il
+est modeste et timide, plus il est crédule, et plus longtemps il
+parle le langage des autres ; mais la force des circonstances ou
+la vigueur de son esprit l’oblige infailliblement, à la fin, à
+avoir un esprit à lui, supposé qu’il ait quelque valeur. — Mais
+je soupçonne, dit Reding, que la dernière génération,
+celle des pères comme celle des <i>tuteurs</i>, n’avait pas des idées
+très-exaltées sur le célibat ecclésiastique. — Souvent les circonstances,
+répondit Carlton, nous imposent des opinions que
+nous suivons pendant un temps. — Eh bien, j’honore les hommes
+qui portent leurs habits de famille ; je ne respecte pas du
+tout ceux qui commencent par les modes étrangères, et qui
+ensuite les abandonnent. — Quelques années de plus, reprit
+Carlton en souriant, rendront votre jugement moins sévère. — Je
+n’aime pas les bavards, continua Charles ; je crois, j’espère
+ne les aimer jamais. — Je sais bien ce qu’il y a au fond
+de tout ceci, reprit Sheffield ; mais je ne puis rester plus longtemps ;
+il faut que je rentre pour étudier. Reding aime trop
+le commérage. — Qui bavarde autant que vous ? répliqua
+Charles. — Mais je parle vite, quand je bavarde, riposta
+Sheffield, et je fais beaucoup de besogne ; puis je me tais.
+Mais vous, vous parlez fastidieusement, et vous rêvez, et
+vous soupirez, et vous parlez encore. » Ce disant, il les
+quitta.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda Carlton. Charles
+rougit un peu et se mit à rire : « Carlton, répondit-il, vous
+êtes un homme à qui je confie des choses que je ne dirais pas
+à d’autres ; quant à Sheffield, il s’imagine qu’il a trouvé cela
+de lui-même. » Son <i>tuteur</i> le regarda vivement et avec un air
+de curiosité. « Je suis honteux de moi-même, continua Charles
+en riant et paraissant confus ; je vous ai fait croire que j’avais
+quelque chose d’important à vous communiquer, tandis que,
+en réalité, je n’ai rien. — Alors, parlez ouvertement. — A dire
+vrai… Non, réellement, c’est trop absurde. Je me suis moqué
+de moi-même. » Il fit quelques pas pour s’en aller ; puis il revint.
+« Eh bien, reprit-il, voici le fait : Sheffield s’imagine que
+j’ai moi-même un secret penchant pour… le célibat. — Un
+penchant pour qui ? demanda le <i>tuteur</i>. — Un penchant pour
+le célibat. » Il y eut un moment de silence, et la figure de
+Carlton changea un peu. « Oh ! mon cher ami, dit-il avec bienveillance,
+vous êtes donc un des leurs ; mais tout cela passera. — Peut-être,
+répondit Charles : je n’insiste pas sur cette
+matière. C’est Sheffield qui m’en a fait parler. » Une différence
+réelle de sentiments et de vues venait évidemment
+d’être exprimée par les deux amis, très-sympathiques d’ailleurs,
+et très attachés l’un à l’autre. Il y eut un silence de
+quelques secondes.</p>
+
+<p>« Vous êtes ordinairement un jeune homme très-sensé, Reding,
+reprit Carlton ; je suis surpris que vous adoptiez cette
+opinion. — Ce n’est pas chez moi une opinion nouvelle, répondit
+Charles ; vous allez sourire, mais je l’avais dès l’école, n’étant
+encore qu’un enfant, et j’ai toujours pensé depuis lors
+que je ne me marierais jamais ; non que ce sentiment n’ait
+pas eu d’intermittence, mais c’est l’état habituel de mon esprit.
+Mes pensées, en général, sont tournées de ce côté-là. Si
+je me mariais, je redouterais le châtiment de Thalaba<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. »
+Carlton mit sa main sur l’épaule de Charles et la secoua doucement :
+« Reding, dit-il, cela me surprend. » Puis, après un
+court silence : « J’ai toujours pensé que le célibat et le mariage
+étaient bons chacun à sa manière. Dans l’Église de
+Rome, je le vois, le célibat produit un grand bien ; mais,
+soyez-en convaincu, mon cher ami, vous faites une grosse
+bévue si vous voulez introduire le célibat dans l’Église anglicane. — Il
+n’y a rien contre le célibat dans le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, ni
+dans les Articles, répliqua Charles. — C’est possible ; mais
+l’esprit, l’organisation et le travail de notre Église y sont entièrement
+contraires. Par exemple, nous n’avons pas de monastères
+pour secourir les pauvres ; et si nous en avions, je
+pense que dans l’état où sont les choses, une femme de ministre
+serait, par son utilité pratique et réelle, infiniment supérieure
+à tous les moines qui ont jamais porté tonsure. Je vous
+l’avoue, je crois que l’évêque d’Ipswich est presque justifié
+lorsqu’il établit que nul, sinon les ministres mariés, n’aura,
+de sa part, des chances pour son avancement. J’approuve aussi
+l’évêque d’Abingdon, qui s’est fait une règle d’accorder en
+dot ses meilleurs bénéfices aux demoiselles les plus vertueuses
+de son diocèse. » Carlton avait parlé avec plus d’énergie
+qu’à l’ordinaire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Dans un poëme de Southey intitulé <i>Thalaba</i>, ce héros trouve sa femme
+morte le jour même de ses noces.</p>
+</div>
+<p>Charles répondit qu’il n’avait pas envisagé l’à-propos ou la
+possibilité de la chose, qu’il avait seulement songé à ce qui lui
+avait paru le meilleur en soi, et à ce qu’il ne pouvait s’empêcher
+d’admirer. « Je n’ai pas parlé du célibat ecclésiastique,
+fit-il observer, mais du célibat en général. — Le célibat n’a
+pas de place dans nos idées ni dans notre système de religion,
+croyez-moi, dit le <i>tuteur</i>. Il est indifférent qu’il y ait quelque
+chose de contraire dans les Articles ; la question ne roule pas
+sur des règles formelles, mais sur ceci : l’esprit de l’Anglicanisme
+n’est-il pas tout à fait en désaccord avec cette discipline ?
+L’expérience de trois siècles est certainement suffisante
+comme preuve ; si nous ne connaissons pas le caractère de
+notre religion au bout de ce temps, quand le connaîtrons-nous ?
+Il y a des formes de religion dont toute l’existence n’a
+pas eu cette durée. Or, examinez les cas de célibat par amour
+du célibat dans cette période, et quelle en sera la somme totale ?
+Il y a quelques exemples ; mais Hammond lui-même,
+qui mourut célibataire, fut sur le point de se marier pour répondre
+au désir de sa mère. D’autre part, si vous cherchez les
+types de notre Église, pouvez-vous en désigner de plus vrais
+que leurs excellences mariées, le profond Hooker, le pieux
+Taylor et Bull le controversiste ? Le premier de tous les primats
+réformés était marié. Pole et Parker personnifient d’une
+manière frappante les deux systèmes, le romain et l’anglican. — Eh
+bien, répondit Charles, il me paraît qu’il est aussi tyrannique
+de contraindre au mariage que d’obliger au célibat,
+et c’est ce à quoi vous poussez réellement. Vous me dites que
+quiconque ne se marie pas est une brebis noire. — Ce n’est
+pas pour vous une difficulté pratique en ce moment ; personne
+ne vous demande d’aller précisément, à cette heure, entreprendre
+le voyage du <i>Célibataire</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> avec Aristote en main et
+la liste de classe<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> en perspective. — Excusez-moi, mon cher
+Carlton, si je vous ai dit quelque folie ; vous ne supposez pas
+que je discute avec d’autres sur de pareils sujets. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Roman anglais dont le héros court le monde à la recherche d’une femme.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> La liste de classe (<i lang="en" xml:lang="en">class-list</i>) c’est-à-dire la liste de ceux qui ont réussi
+dans leur examen ; elle est divisée en quatre catégories, selon le mérite des candidats
+reçus.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c5">CHAPITRE V.<br>
+Le célibat est-il contre nature ?</h3>
+
+
+<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à l’habitation de Carlton,
+où se trouvaient précisément les livres que Charles avait plus
+particulièrement à étudier alors ; et ils firent, avant d’entrer,
+deux ou trois tours sous de beaux hêtres plantés devant
+la maison. « Expliquez-moi, Reding, car je ne vous comprends
+pas, dit le <i>tuteur</i>, quelles sont vos raisons pour admirer un
+état qui, évidemment, est contre nature. — N’en parlons pas
+davantage, mon cher Carlton, répondit Charles, j’arriverais à
+faire rire de moi. Laissons, je vous prie, toutes choses en
+paix, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. » Il était clair qu’un
+sentiment pénible s’agitait en lui ; les paroles et le ton étaient
+trop sérieux pour la circonstance. Carlton comprit également
+que la question qui, tout d’abord, lui avait paru secondaire,
+était au fond plus importante ; sans cela, il n’y aurait pas mis
+tant d’insistance, selon le désir de Charles. « Non, reprit-il ;
+puisque nous sommes sur cette matière, permettez-moi de
+connaître votre opinion. Il a été dit, dès l’origine : « Croissez
+et multipliez » ; donc le célibat est contre nature. — Surnaturel,
+repartit Charles en souriant. — N’est-ce pas là un mot vide de
+sens ? objecta Carlton. Butler nous apprend qu’il y a une analogie
+entre la nature et la grâce ; autrement, vous pourriez
+comparer le paganisme à la nature ; et, partout où le paganisme
+lui est contraire, soutenir qu’il est surnaturel. Les convulsions
+des Wesleyens sont en dehors de la nature ; pourquoi
+ne pas les appeler surnaturelles ? — Je crois, répliqua Charles,
+que nos théologiens, ou au moins quelques-uns d’entre eux,
+sont ici pour moi : Jérémie Taylor, par exemple. — Vous ne
+m’avez pas expliqué ce que vous entendez par le mot surnaturel,
+Charles, j’ai besoin, vous le savez, de connaître votre pensée. — Il
+me paraît que le christianisme, étant la perfection de
+la nature, lui ressemble et en diffère en même temps ; il lui
+ressemble là où il est le même et autant qu’elle ; il en diffère
+là où il est autant et plus qu’elle. J’entends par surnaturel la
+perfection de la nature. — Donnez-moi des exemples. — Des exemples,
+en voici : Notre-Seigneur dit : « Vous avez appris
+qu’il a été dit des temps anciens… mais <i>moi</i> je vous dis » ;
+ce contraste entre les deux membres de phrase indique la voie
+plus parfaite, ou l’Évangile… « Il est venu non pour détruire
+la loi, mais pour l’accomplir… » Je ne puis me rappeler tout de
+suite… Ah ! voici encore un cas applicable au sujet ; Notre-Seigneur
+abolit la permission qui avait été donnée aux Juifs
+à cause de la dureté de leurs cœurs. — Cet exemple ne va
+pas tout à fait à la question, mon ami ; car les Juifs, dans
+leurs divorces, étaient tombés au-dessous de la nature. « Que
+l’homme ne sépare pas… » telle fut la règle dans le paradis. — Cependant,
+il est certain que l’idée d’un Apôtre non marié,
+chaste, vivant dans le jeûne et le dénûment, et à la fin martyr,
+est une idée plus haute que celle d’un des anciens Israélites,
+assis sous sa vigne et son figuier, regorgeant de biens
+temporels, et entouré de ses enfants et de ses petits-enfants.
+Je ne condamne ni Gédéon ni Caleb ; je développe saint Paul. — Le
+cas de saint Paul est un cas tout particulier. — Mais il
+établit lui-même la maxime générale qu’il est « bon » pour tout
+homme de demeurer comme il était lui-même. — Nous arrivons
+maintenant à une question de critique : que veut dire le
+mot « bon » ? Je puis croire qu’il signifie « avantageux », et
+ce que dit l’Apôtre touchant « les misères présentes » confirme
+cette interprétation. — Je n’en viendrai pas à une question de
+critique, reprit Charles ; mais prenez ce texte : « Ma mère m’a
+conçu dans l’iniquité. » Ces paroles ne montrent-elles pas que,
+en dehors et par-dessus la doctrine du péché originel, il y a,
+pour ne pas dire pis, grand risque que le mariage ne conduise
+au péché les personnes engagées dans cet état ? — Mon cher
+Reding, répondit Carlton étonné, vous donnez dans le Gnosticisme. — Non
+pas sciemment. Comprenez ce que je veux dire ;
+ce n’est pas un sujet sur lequel je puisse parler ; mais, sans
+vouloir soutenir que les personnes mariées doivent pécher (ce
+qui serait du Gnosticisme), il me paraît qu’il y a danger de pécher.
+Permettez-moi de ne rien ajouter sur cette matière.</p>
+
+<p>— J’ai toujours eu pour principe, reprit le <i>tuteur</i>, après avoir
+réfléchi un moment, de considérer le Christianisme comme
+ayant pour fin la perfection de l’homme tout entier, en tant
+que corps, âme et esprit. Ne vous méprenez pas sur le sens
+de mes paroles. Les Panthéistes disent le corps et l’intelligence,
+laissant de côté le principe moral ; mais, moi, je dis
+l’esprit aussi bien que l’intelligence. L’esprit, principe de la
+foi religieuse ou de l’obéissance, doit être le principe maître ;
+l’<i>hegemonicon</i>. A l’esprit sont soumis l’intelligence et le corps,
+mais comme cette suprématie n’implique pas le mauvais
+usage, l’esclavage de l’intelligence, elle n’implique pas non
+plus celui du corps ; l’intelligence et le corps doivent être bien
+traités. — Pour moi, au contraire, répliqua Charles, je pense
+que cette suprématie implique, dans un certain sens, l’esclavage
+de l’intelligence et celui du corps en même temps.
+Qu’est-ce que la foi, sinon la soumission de l’intelligence ? Et,
+de même que « toute haute pensée est retenue captive », ainsi
+il nous est expressément recommandé de réduire le corps en
+servitude. L’intelligence et le corps sont bien traités, lorsqu’ils
+sont traités de manière à devenir les instruments du principe
+souverain lui-même. — Voilà ce qui, pour moi, est contre
+nature, dit Carlton. — Et c’est ce que j’entends par surnaturel,
+répliqua Charles avec un peu de vivacité. — Mais comment
+donc est-ce une chose surnaturelle, ou une addition à la
+nature, que d’en détruire une partie ? demanda Carlton. » Charles
+était embarrassé. C’était, dit-il, une voie vers la perfection ;
+mais il croyait que la perfection n’aurait lieu qu’après la mort.
+Notre nature ne pouvait être parfaite avec un corps corruptible ;
+le corps était traité ici-bas comme un corps de mort.
+« Eh bien, Charles, reprit Carlton, d’après moi, vous faites du
+Christianisme une religion très-différente de celle que notre
+Église admet. » Et il se tut un moment.</p>
+
+<p>« Voyez donc, continua-t-il, comment pouvons-nous nous
+réjouir dans le Christ, comme ayant été rachetés par lui, si
+nous sommes dans cette espèce d’état de tristesse et de pénitence ?
+Que n’a pas dit saint Paul sur la paix, l’action de grâces,
+la confiance, le bonheur, et le reste ! Les choses anciennes
+sont passées ; la loi judaïque est détruite ; le pardon et la paix
+sont venus : voilà l’Évangile. — Ne pensez-vous donc pas, dit
+Charles, que nous devons nous attrister pour les fautes dans
+lesquelles nous sommes entraînés chaque jour, et pour les
+péchés plus graves que nous pouvons avoir commis de temps
+à autre ? — Sans doute ; c’est ce que nous faisons dans les
+prières du matin et du soir, et dans le service de la communion. — Bien ;
+mais supposez qu’un jeune homme, comme il
+arrive si souvent, ait négligé ses devoirs religieux, et qu’il ait
+en même temps sur la conscience tout un fardeau de péchés,
+de péchés abominables ; pensez-vous, lorsqu’il revient à un
+nouveau genre de vie et qu’il va à la communion, qu’il soit
+pardonné tout de suite en disant tout simplement son <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>,
+en le disant même avec cette contrition que les grands
+pécheurs devraient avoir ? Pensez-vous qu’il n’ait plus rien à
+craindre touchant ses fautes passées ? — Je dirais oui, répondit
+Carlton. — Vraiment ? reprit Charles tout pensif. — Il va sans
+dire, ajouta Carlton, que je le suppose réellement contrit ou
+pénitent. Sa conduite future prouvera s’il l’est ou s’il ne l’est
+pas. — Je ne puis en aucune manière admettre ce sentiment ; je
+pense que des hommes très-sérieux s’affligeraient même pour
+une faute légère, et qu’ils ne croiraient pas avoir obtenu leur
+pardon pour l’avoir simplement demandé. — Sans doute ;
+mais Dieu pardonne à ceux qui ne se pardonnent pas à eux-mêmes. — C’est-à-dire,
+repartit Charles, à ceux qui n’éprouvent
+pas tout de suite la paix, l’assurance et la consolation ; à
+ceux qui ne jouissent pas de la joie parfaite de l’Évangile. — Ces
+personnes s’affligent, mais elles se réjouissent en même
+temps. — Mais, dites-moi, Carlton, ce chagrin, ce trouble,
+cette crainte de se pardonner à soi-même, tout cela est-il
+agréable à Dieu ? — Assurément. — Donc une pénitence volontaire
+pour le péché commis lui est agréable ; et s’il en est
+ainsi, qu’importe que la pénitence tombe sur l’âme ou sur le
+corps ? — Mais ce n’est pas proprement une pénitence volontaire,
+la pénitence volontaire implique une intention ; la douleur
+du péché est quelque chose de spontané. Lorsque vous
+vous affligez vous-même à dessein, vous vous éloignez sur-le-champ
+du pur Christianisme. — Eh bien, je m’imaginais que
+le jeûne, l’abstinence, le travail et le célibat pouvaient être
+regardés comme une expiation du péché. Ce n’est pas là une
+idée extravagante ; rappelez-vous le docteur Johnson, devenu
+homme, se tenant à la pluie au milieu du marché de Lichfield,
+pour expier une désobéissance de son jeune âge commise envers
+son père. — Mon cher Reding, reprit Carlton, laissez-moi
+vous ramener à ce que vous disiez au début de cet entretien,
+et à la réponse que je vous faisais : ce que vous soutenez en
+ce moment ne sert qu’à rendre ma réponse plus exacte. Vous
+avez commencé par dire que le célibat était une perfection de
+la nature ; maintenant, vous en faites une pénitence ; d’abord
+c’est un état excellent et glorieux, puis c’est un remède et
+une punition. — Peut-être, la pénitence est-elle notre plus
+haute perfection en ce monde, répondit Charles ; mais, je
+l’ignore, je ne prétends pas avoir des idées claires sur la question.
+J’ai parlé plus que je n’aime à le faire en général. Renonçons
+enfin à ce sujet. »</p>
+
+<p>Ils passèrent donc aux matières qui étaient en rapport avec
+les études de Charles. Rentrés ensuite à la maison, ils travaillèrent
+sur Polybe. On ne peut nier, toutefois, que le reste du
+jour les manières de Carlton n’eussent quelque chose de singulier,
+comme s’il avait été contrarié. Le lendemain matin, il
+avait repris son air habituel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c6">CHAPITRE VI.<br>
+Abdication du jugement privé.</h3>
+
+
+<p>Arrêter la marche de l’esprit est chose impossible. Pendant
+deux ans, Charles avait éloigné ses pensées de controverses religieuses ;
+vains efforts : ses vues sur la religion avaient progressé
+tous les jours à son insu. Cela devait être ainsi, supposé
+qu’il dût vivre d’une vie quelque peu religieuse. S’il devait
+honorer son créateur et lui obéir, des actes intellectuels, des
+conclusions et des jugements devaient accompagner ce culte
+et cette obéissance. Il pouvait ne pas formuler sa propre
+croyance jusqu’à ce que les questions lui eussent été posées ;
+mais, le cas échéant, une seule discussion avec un ami, comme
+par exemple celle qu’il avait eue avec son <i>tuteur</i>, devait produire
+au jour ce qu’il regardait comme sa propre opinion, préciser
+les limites de chaque opinion telle qu’il la croyait, et déterminer
+les rapports de ces opinions entre elles. Il n’avait pas
+encore donné de nom à ces opinions, encore moins avaient-elles
+pris dans son esprit la forme scientifique ; elles ne pouvaient,
+non plus, dans son état, être exprimées dans le langage
+de la théologie. Charles était tout simplement un jeune
+homme de vingt-deux ans, qui professait, dans une heure de
+conversation avec un ami, ce qui était réellement la doctrine
+et les usages du Catholicisme sur la pénitence, le purgatoire,
+les conseils de perfection, la mortification personnelle et le célibat
+ecclésiastique. Il n’était donc pas étonnant que tout cela
+tourmentât Carlton, quoiqu’il ne vît, pas plus que Charles, que
+tout ce Catholicisme était en fait caché sous les aveux de son
+élève. Mais il sentait, dans les principes avancés par celui-ci,
+se révéler une « chose très-différente de l’Église d’Angleterre »,
+selon ses propres expressions ; une chose nouvelle pour lui, et
+peu agréable, qui en même temps avait un corps, une vie,
+qui ne pouvait disparaître comme un son vague et rapide,
+comme une nuée fugitive, mais qui, reposant sur un fondement
+réel, se faisait sensiblement reconnaître et manifestait
+son existence avec force.</p>
+
+<p>Ici, nous voyons ce qu’une personne entend quand elle dit
+que le système catholique va à son esprit, qu’il réalise ses
+idées sur la religion, qu’il répond à ses sympathies, et autres
+choses semblables ; et que là-dessus elle se fait catholique. On
+dit souvent d’une telle personne qu’elle procède par la voie
+du jugement privé, qu’elle choisit sa religion d’après l’idée
+qu’elle s’est faite de sa nature. Or, on ne peut nier que ceux
+qui sont étrangers à l’Église ne doivent commencer par le jugement
+privé ; ils s’en servent d’abord, mais ils s’en passeront
+plus tard : comme un homme, dans la rue, se sert d’une lampe
+pendant une nuit obscure et l’éteint en rentrant dans sa maison.
+Que penserait-on de lui, s’il l’apportait tout allumée dans
+le salon ? Que lui dirait l’heureuse société de dames élégantes
+et de <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> en grande toilette qui est réunie là, devant
+un ardent foyer, et à la lumière des lustres étincelants, s’il
+entrait dans la salle avec un gros paletot, le chapeau sur la
+tête, un parapluie sous le bras, et une grande lanterne d’écurie
+à la main ? D’autre part, quelle idée donnerait-il de
+sa personne, s’il allait en toilette de bal se jeter au milieu
+d’une nuit épouvantable et des éléments de la nature en furie ?
+« Lorsque le roi entra pour voir les convives, il vit un
+homme qui n’avait pas la robe nuptiale » : il vit un homme
+qui était déterminé à vivre dans l’Église comme il vivait avant
+de lui être uni, qui voulait conserver ses priviléges, qui ne
+voulait pas échanger la raison pour la foi, qui ne voulait pas
+harmoniser ses pensées et ses actes à la scène glorieuse qui
+l’environnait, qui cherchait à tâtons le trésor caché et fouillait
+pour trouver la perle de prix dans le temple même du Dieu
+des armées, temple majestueux, éclatant, tout orné de pierreries ;
+un homme qui fermait ses yeux et méditait, quand
+il pouvait les ouvrir et voir. Il n’y a donc pas d’absurdité ni
+d’inconséquence dans une personne qui use d’abord du jugement
+privé, et qui, ensuite, le condamne. Les circonstances
+changent les devoirs.</p>
+
+<p>Cependant, après tout, la personne dont il s’agit, à parler
+strictement, ne juge pas avec ses propres idées le système extérieur
+qui lui est offert ; mais elle prend les données de ce
+système pour confirmer et pour justifier des jugements privés,
+des sentiments personnels et des dispositions déjà existantes.
+Charles, par exemple, éprouvait une difficulté à déterminer
+comment et quand les péchés du chrétien sont pardonnés ;
+dans sa pensée, également, le célibat était un état
+meilleur que le mariage. Certainement il n’était pas la première
+personne de l’Église d’Angleterre qui eût eu de semblables
+idées ; sans doute elles s’étaient présentées à bon nombre
+d’autres avant lui ; ces personnes, toutefois, ayant regardé
+autour d’elles, n’avaient rien vu qui autorisât leurs
+sentiments, et, en conséquence, ces sentiments s’étaient corrompus
+ou éteints dans leurs cœurs. Mais lorsqu’un homme,
+dans cet état d’esprit, vient à rencontrer autour de lui l’ombre
+du Catholicisme, immédiatement le puissant Symbole
+produit son influence sur son âme. Cet homme voit que ce
+Symbole justifie ses pensées, qu’il explique ses sentiments ;
+qu’en outre il les nombre, les corrige, les harmonise, les complète ;
+et il est amené à demander aussitôt sur quelle autorité
+s’appuie cet enseignement étranger. Or, quand il découvre
+que cet enseignement est celui qui était reçu autrefois en Angleterre,
+du nord au sud, depuis les premiers temps où le
+Christianisme y avait fait son apparition ; que, en remontant
+aux souvenirs historiques les plus anciens, Christianisme et
+Catholicisme sont synonymes ; quand il voit que cet enseignement
+forme encore la foi de la plus grande partie du monde
+chrétien, tandis que la foi de son propre pays n’est admise
+que dans les bornes de son territoire et dans celles de ses colonies ;
+bien plus, qu’il est difficile de dire quelle est la foi de
+l’Angleterre, ou même si elle a une foi ; quand cet homme,
+disons-nous, découvre ces vérités, alors il se soumet à l’Église
+Catholique Romaine, non par la voie de la critique, mais comme
+un disciple à son maître.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, sans doute, on ne peut nier, d’une part,
+qu’il peut y avoir des hommes qui s’unissent à l’Église catholique
+sur des motifs imparfaits ou par une route fausse ; qui
+choisissent cette Église avec l’esprit de critique, et qui, non
+subjugués par sa majesté ou sa grâce, conservent ce malheureux
+esprit lorsqu’ils en sont déjà membres. Ces hommes,
+s’ils persistent dans ce travers, et n’apprennent pas à être
+humbles, courent le danger de retomber dans l’abîme. D’autre
+part, on ne peut nier, non plus, que d’autres hommes non
+catholiques peuvent choisir, par exemple, le Méthodisme, de
+la manière que nous avons expliquée plus haut, et cela, parce
+qu’il confirme et justifie le sentiment intérieur de leurs cœurs.
+Ceci est certainement possible spéculativement, quoiqu’il soit
+embarrassant de dire ce qu’il y a de si vénérable, de si imposant,
+de si surhumain dans les conférences Wesleyennes pour persuader
+à quelqu’un de les accepter comme un prophète ; cependant,
+après tout, nous concevons que le fait repose sur
+une autre base ; savoir, que les Wesleyens et autres sectaires
+se placent au-dessus de leur système ; et quoiqu’ils puissent
+physiquement se trouver « assis au-dessous » de leur prédicateur,
+néanmoins, par l’état de leurs âmes, de leur esprit, de
+leur intelligence et de leur jugement, ils sont élevés bien au-dessus
+de lui.</p>
+
+<p>Mais revenons au héros de notre histoire. Quel mystère que
+l’âme humaine ! Voilà Charles occupé d’Aristote et d’Euripide,
+de Thucydide et de Lucrèce, et toutefois, pendant ce travail,
+il s’avance toujours vers l’Église, « vers la mesure de la plénitude
+de l’âge du Christ ». Sa mère lui avait dit qu’il ne pouvait
+échapper à sa destinée : c’était vrai, quoique cette parole dût
+s’accomplir d’une manière qu’elle ne pouvait imaginer, ni
+même rêver dans son cœur aimant. Il ne pouvait échapper à
+la destinée de devenir un élu de Dieu ; à cette sublime destinée
+que la grâce de son Rédempteur avait imprimée dans son
+âme au baptême, que son bon ange y avait vue tracée en caractères
+lumineux, et pour laquelle il avait déployé un zèle
+ardent afin de la conserver pure et brillante ; cette destinée
+que sa propre coopération aux bénédictions du ciel avait fortifiée
+en lui et mise hors de péril ; il ne pouvait échapper à la
+destinée, au temps marqué par Dieu, de devenir catholique.
+Ce temps sans doute pouvait tarder encore, les anges pouvaient
+être inquiets, l’Église aurait peut-être à supplier,
+comme si elle eût été frustrée de la promesse qui lui annonçait
+un étranger de plus, un enfant déjà ; mais le fait devait
+s’accomplir : c’était écrit au ciel, et la marche lente du temps
+le faisait avancer plus près à chaque minute. Et même avant
+cette heure bénie, telle qu’une fleur éclose répand ses parfums
+en tout lieu, ainsi des odeurs étranges, inconnues, délicieuses
+pour les uns, désagréables pour d’autres, s’échappaient
+de sa personne sur les ailes des vents, et l’on se
+demandait avec surprise la cause de ce phénomène mystérieux,
+et l’on considérait Charles avec anxiété et inquiétude,
+tandis que lui-même n’avait pas conscience de son propre
+état. Soyons patients comme son Créateur est patient, et supportons
+qu’il fasse avec lenteur un ouvrage qu’il fera bien.</p>
+
+<p>Hélas ! tandis que Charles s’était avancé d’un côté, Sheffield
+avait marché dans une autre voie. Quelle route avait-il suivie ?
+c’est ce que nous verrons au chapitre suivant, dans une conversation
+qui eut lieu entre les deux amis.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c7">CHAPITRE VII.<br>
+Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane.</h3>
+
+
+<p>Carlton avait ouvert pour la fête des Saints la petite église
+qu’il desservait pendant les grandes vacances. N’étant pas à
+même d’y réunir une assemblée, et l’église d’Horsley étant
+fermée toute la semaine, sauf le dimanche, il avait demandé à
+ses élèves de l’y accompagner le jour de Saint-Matthieu. Comme
+la saison était belle et la promenade agréable, ils acceptèrent
+volontiers. Lorsque le service de l’église fut terminé, Carlton
+eut à visiter un malade qui demeurait un peu plus loin, et les
+deux jeunes gens revinrent ensemble.</p>
+
+<p>« J’ignorais que Carlton fût un homme de parti si avancé,
+dit Sheffield, est-ce que sa lecture du Symbole d’Athanase
+ne vous a pas frappé ? — Ce n’est pas une marque de parti,
+assurément, répondit Charles. — Lire ce symbole dans des
+jours comme les nôtres est une marque de parti, je pense ;
+c’est marcher hors de la voie commune. » Charles ne voyait
+pas comment ce pouvait être un acte de parti, que d’obéir,
+dans une matière si évidente, à la direction formelle<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> du
+<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. « La direction ! reprit Sheffield ; mais la question
+est de savoir si cette direction oblige maintenant. C’est le sentiment,
+l’interprétation de l’Église d’aujourd’hui qui doit en
+déterminer l’obligation. — La vue <i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i> de la matière,
+repartit Charles, est que ceux-là sont les plus éloignés de l’esprit
+de parti, qui ne font que suivre les ordonnances du
+<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. — Pas
+du tout ; l’adhésion stricte à des coutumes anciennes
+peut certainement être la marque d’un parti. Il y a
+dix ans, avant que l’étude de l’histoire ecclésiastique fût remise
+en vigueur, l’Arianisme et l’Athanasianisme étaient complétement
+laissés dans l’oubli, ou, tout au plus, étaient-ils
+regardés comme des questions de mots, au moins par le plus
+grand nombre : l’un paraissait aussi bon que l’autre. — Je
+dirai comme vous, en un sens ; j’admettrai que bon nombre
+de personnes, par exemple, les illettrés, qui vivaient dans les
+communautés ariennes parlaient le langage arien, et cependant
+n’avaient pas d’intention mauvaise. Je crois avoir entendu
+raconter qu’un ancien missionnaire des Goths ou des
+Huns était arien. — Eh bien, je parlerai d’une manière plus
+précise. Un savant d’Oxford, il y a environ dix ans, allait publier
+une histoire du concile de Nicée. Le libraire lui proposa
+de mettre en tête de son livre un portrait de saint Athanase,
+qu’il avait trouvé dans un ancien volume ; mais l’auteur en
+fut fortement dissuadé par un de ses confrères ecclésiastiques
+qui parlait, non d’après son propre sentiment, mais d’après
+ce motif, que saint Athanase était un nom très-impopulaire
+parmi nous. — Une hirondelle ne fait pas le printemps. — Cet
+ecclésiastique, continua Sheffield, était un ami des écrivains
+actuels les plus dévoués à la Haute Église. — Il y a toujours
+eu dans notre Église, répondit Charles, une école hétérodoxe,
+je ne l’ignore pas, mais elle n’a jamais été puissante. Votre
+ami peu scrupuleux en était membre. — Je ne le crois pas ;
+il vivait en dehors de la controverse et s’occupait de littérature ;
+c’était un ministre accompli et un homme de piété. Il
+n’exprima pas un sentiment personnel ; il ne fit que témoigner
+d’un fait, de l’impopularité du nom d’Athanase, fait que personne
+ne conteste. — Qu’y a-t-il là d’étonnant ? On connaissait
+si peu l’histoire. Saint Athanase, vous le savez, n’a pas écrit
+le symbole qui porte son nom. On peut bien penser que cet
+auteur exagère parfois, sans croire cependant que le symbole
+soit erroné. — Ce n’est pas tout, reprit Sheffield : vous connaissez
+le professeur de théologie nommé Beatson : on ne
+l’appellera, en aucun sens, un homme de parti ; ce sont les
+tories qui l’ont nommé professeur, et jamais on ne l’a vu se
+compromettre par aucune théorie libérale en matières théologiques.
+Or, un étudiant qui assistait à ses cours particuliers
+m’a assuré qu’il avait dit à son auditoire : « Je crois, messieurs,
+que l’ancienne interprétation du Symbole par l’Église
+d’Angleterre a fini avec Bull. Après que Locke eut pris
+la plume, la vieille phraséologie orthodoxe tomba en discrédit. » — Peut-être
+voulait-il dire, répliqua Charles, que
+l’érudition s’éteignait, ce qui est vrai. Le vieux langage théologique
+est tout à fait un langage savant ; naturellement on
+dut l’abandonner quand on n’étudiait pas les Pères ni les scolastiques ;
+mais lorsque les études ont porté de nouveau sur
+ces auteurs, ce langage a été ressuscité. — Non, non, Beatson
+s’est exprimé beaucoup plus clairement dans une autre circonstance.
+Parlant des symboles et autres choses semblables :
+« Je crois, a-t-il dit, que tous les laïques instruits de notre
+Église sont en général Sabelliens. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Il est prescrit aux ministres de l’Église anglicane de lire ou de chanter le
+Symbole d’Athanase dans treize des principales fêtes de l’année.</p>
+</div>
+<p>Charles était silencieux et savait à peine que répondre.
+Sheffield continua : « Il y a quelques années, n’étant encore
+qu’un enfant, j’assistais à une conversation dans laquelle un
+de mes précepteurs communiquait un plan d’histoire des conciles
+à un théologien des plus savants et des plus orthodoxes,
+à un homme dont le nom n’a jamais été associé à aucun parti,
+et qui compte de hauts dignitaires dans sa famille. Cet homme,
+bon et intelligent, écouta avec politesse, il applaudit au projet ;
+puis, il ajouta en riant : « Savez-vous bien que vous avez
+choisi précisément le plus ennuyeux sujet de l’histoire de
+l’Église ? » Les conciles, en effet, commencent au Symbole de
+Nicée et embrassent à peu près tous les points doctrinaux. — Mon
+cher Sheffield, laissez-moi vous le dire, vous êtes
+tombé dans un cercle particulier ou dans un parti d’hommes,
+très-respectables, excellents, je n’en doute pas, mais qui ne
+sont pas précisément les purs modèles de notre Église. — Je
+ne les cite pas comme des autorités, mais comme des témoins. — Pourtant,
+je sais très-bien qu’à la fin du dernier siècle il
+s’éleva entre certains savants et l’évêque Horsley une controverse
+dans laquelle celui-ci expliqua, d’une manière claire,
+une partie au moins de la doctrine d’Athanase. — Vous vous
+trompez, sa controverse n’était pas une défense du Symbole
+d’Athanase, je le sais pertinemment ; car ce sujet s’est
+présenté au cours d’Upton sur les Articles. Ce fut avec
+Priestley qu’il eut cette polémique. Mais, quoi qu’il en soit,
+nos théologiens se contentent de penser que tout cela est très-beau,
+comme les sermons du même auteur sur les prophéties.
+C’est une autre question de savoir s’ils reconnaissent le
+mérite de l’un ou de l’autre de ces ouvrages. Ils acceptent les
+termes scolastiques sur la Trinité, de la même manière qu’ils
+acceptent la doctrine que le Pape est l’Antechrist. Lorsque
+Horsley parle du Pape, ou de quelque chose de semblable, les
+bons vieux ecclésiastiques s’écrient : « Certainement, certainement ;
+oh ! oui, c’est la doctrine de l’ancienne Église d’Angleterre »,
+croyant qu’il est bon de maintenir cette idée, ou
+au moins d’en faire profession, lorsqu’il en est question ; mais
+s’en souciant fort peu eux-mêmes, et n’y pensant même pas
+d’un bout de l’année à l’autre. Et ainsi en est-il de la doctrine
+sur la Trinité. Ils disent : « le grand Horsley, le puissant
+Horsley », et voilà tout. Ils ne discutent pas sa doctrine ; ils ne
+s’en inquiètent guère non plus ; ils le regardent comme un
+preux champion, armé de pied en cap, qui a terrassé son adversaire,
+qui a coupé la tête à quelque insolent non protectionniste,
+à un chartiste insensé, où à quelque novateur en religion,
+qui, sous le couvert de la théologie, avait fait une
+charge contre les dîmes et les taxes pour l’entretien de
+l’Église. »</p>
+
+<p>— Je ne puis avoir une si mauvaise idée de nos théologiens
+actuels, repartit Charles. Je sais qu’ici même, à Oxford, il y a
+des écrivains orthodoxes que personne ne peut appeler des
+hommes de parti. — Arrêtez, mon ami, comprenez-moi bien,
+je ne parlais pas contre eux, je disais seulement que ces idées
+anti-athanasiennes n’étaient pas rares. J’ai été à même d’entendre
+bien des choses sur la matière chez mon précepteur
+particulier, et j’ai toujours été sur mes gardes depuis mon arrivée
+à Oxford. L’évêque de Derby était un ami de Sheen, mon
+précepteur. Lors de sa promotion, je me trouvais avec celui-ci,
+et Sheen me confia que l’évêque élu lui avait écrit à cette
+occasion : « Quel auteur lirai-je ? je ne connais rien en fait de
+théologie. » Je crois qu’on lui recommanda, ou qu’on lui proposa
+de lire la Bible de Scott. — Il est facile de citer des exemples,
+quand on a ses coudées franches. Ce que vous dites est
+évidemment un exposé à votre manière. — Prenez encore Shipton,
+qui est mort dernièrement, continua Sheffield ; quelle
+magnifique position n’avait-il pas dans l’Église ? cependant
+tout le monde sait très-bien qu’il regardait comme une erreur
+d’employer le mot « personne » dans la doctrine sur la Trinité.
+Ce qui rend ceci plus étonnant, c’était sa grande sévérité
+envers les ecclésiastiques (les Tractariens par exemple),
+qui esquivaient le sens des Articles. Or, Shipton était parfaitement
+équitable et juste ; il méprisait l’argent ; l’opinion publique
+le préoccupait peu ; et toutefois il était Sabellien. Aurait-il
+mangé le pain de l’Église, comme on disait, même un
+seul jour, s’il n’avait pas cru que ses opinions n’étaient pas
+incompatibles avec sa charge de doyen de Bath et de Dorchester ?
+N’est-il pas évident qu’il croyait que la pratique de l’Église
+avait modifié, avait <i>réinterprété</i> ses propres formulaires ? — Cependant,
+mon cher ami, la pratique de l’Église ne peut rendre
+noir ce qui est blanc, ni faire dire oui à un texte qui dit
+non. Je ne nierai pas que les paroles sont souvent vagues et
+incertaines dans leur sens, et qu’elles ont besoin fréquemment
+de commentaires ; à cet égard, l’enseignement du jour
+a une grande influence pour fixer la valeur des termes ; mais
+la question est de savoir si l’enseignement opposé de chaque
+doyen, de chaque prébendier, de chaque ecclésiastique, de
+chaque évêque dans notre Église, pourrait rendre Sabellien le
+Symbole d’Athanase ; pour moi, je ne le pense pas. — Certainement,
+non, répondit Sheffield ; mais les ecclésiastiques
+dont je parle soutiennent simplement qu’ils ne sont pas tenus
+à tous les détails du Symbole, mais seulement à la grande idée
+qu’il y a <i>une</i> Trinité. — Grande idée ! s’écria Charles, grande
+sottise ! Un Unitaire ne répudierait pas cette doctrine. N’admet-il
+pas le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, bien qu’il croie que le
+Fils est une créature et l’Esprit une influence ? — Eh bien, quant
+à moi, je ne vois pas pourquoi, si le doyen Shipton fut un
+membre saint de l’Église, le docteur Priestley ne l’aurait pas été
+également. Mais mon doute est de savoir, si, supposé que les
+Tractariens n’eussent point paru, Priestley n’aurait pas été,
+s’il avait vécu dans ce temps-ci, je ne dirai pas un membre
+parfait, mais assez digne pour mériter des bénéfices dans notre
+Église. — Si les Tractariens n’eussent point paru ! c’est-à-dire
+si notre Église était autre qu’elle n’est. Qu’est-ce que cette
+école, sinon un enfantement, un produit de l’Église ? Et si l’Église
+n’avait pas donné le jour à un parti qui prît sa défense,
+elle en aurait fait naître certainement un autre. Non, non,
+Charles ; je vous garantis que la vieille école doctrinale était
+tout à fait tombée, lorsque les Tractariens parurent, et je
+vous avoue que j’aurais aimé qu’ils eussent laissé les choses
+tranquilles. Il y avait encore, à cette époque, la doctrine de
+la succession Apostolique ; mais quelques bons vieux hommes
+étaient ses seuls apôtres restants dans l’Église. Il leur arriva
+même, dans une occasion, qu’un grand personnage se moqua
+complétement de leur persistance à conserver ce point. Il leur
+soutint que leur doctrine s’en allait avec les non-jureurs<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.
+« Vous êtes si peu nombreux, leur dit-il, que nous pouvons
+vous compter. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Les <i>non-jureurs</i> sont ceux qui soutiennent la doctrine primitive de l’Église
+anglicane, contenue dans les <i>Homélies</i>, sur l’obéissance passive et la non résistance,
+et qui adhèrent au premier rituel d’Édouard VI.</p>
+</div>
+<p>La conversation ne plaisait pas à Charles, et cela pour plusieurs
+motifs. Il n’aimait pas ce qui lui paraissait une attaque
+de la part de Sheffield contre l’Église d’Angleterre ; et, d’ailleurs,
+il commençait à éprouver des doutes et des craintes pénibles
+que cette attaque ne reposât sur de solides fondements,
+craintes et doutes auxquels il ne voulait pas être exposé. Il
+garda donc le silence, et, après un court intervalle, il essaya
+de changer de sujet ; mais Sheffield avait engagé la partie, il
+ne voulait pas la perdre ; il commença de nouveau : « J’ai
+parlé, dit-il, du parti libéral de notre Église. Dans l’Église, il
+y a quatre partis. Parmi eux, le vieux parti tory, ou le parti de
+la campagne, qui évidemment est le plus nombreux, n’a pas
+du tout d’opinion ; il se contente d’accepter la théologie ou la
+non-théologie du jour, et l’on ne peut pas dire proprement
+qu’il ait ce que le Symbole appelle la foi Catholique. » Il ne la
+répudie pas ; il peut être incroyant à son insu ; mais, en tout
+cas, il ne donne aucun signe positif qu’il ait vraiment cette foi ;
+il ne fait que la traiter avec respect. J’ose dire qu’il n’y a pas
+dans tout ce parti un ministre de campagne, qui, d’un bout de
+l’année à l’autre, fasse un seul jour ce que les Catholiques appellent
+« un acte de foi », touchant le mystère spécial et très-distinct
+contenu dans les clauses du Symbole d’Athanase. »
+Voyant que Charles paraissait froissé, Sheffield ajouta : « Je
+ne parle pas de tel ou tel ecclésiastique en particulier, mais
+de la grande majorité d’entre eux. Après le parti tory vient le
+parti libéral, qui n’aime pas non plus le Symbole d’Athanase,
+comme je vous l’ai déjà dit. En troisième lieu, nous avons le
+parti évangélique. Je sais que vous possédez un des numéros
+des <i>Traités</i> sur la foi objective. Or, ce <i>Traité</i> paraît prouver
+que les évangéliques sont implicitement Sabelliens, et qu’ils
+tendent à avouer cette croyance. La même marche a déjà été
+effectivement suivie par leurs confrères du continent et de l’Amérique.
+Les protestants de Genève, de Hollande, d’Ulster et
+de Boston sont tous devenus, je crois, Unitaires, ou chose
+semblable. Le docteur Adam Clarke, le célèbre Wesleyen, admettait,
+lui aussi, le principe distinctif du Sabellianisme,
+comme Doddridge, dit-on, l’avait fait antérieurement. Toutes
+choses considérées, je pense que j’ai bien prouvé ma thèse
+touchant ma première assertion : savoir, qu’en ce temps-ci
+c’est une marque de parti que de sortir de la voie commune
+pour lire le Symbole d’Athanase. — Je ne suis nullement d’accord
+avec vous là-dessus, mon cher Sheffield ; vous discutez
+sans preuves suffisantes, et vous tirez de terribles conclusions
+de bien faibles prémisses. Voilà, du moins, ce qu’il me semble.
+Je voudrais aussi que vous n’eussiez pas parlé de prouver une
+thèse, comme si de pareils sujets étaient de simples matières
+à discussion. Je n’aime pas non plus que vous preniez le mauvais
+côté des choses ; c’est en général votre tendance. — Reding,
+je dis ce que je pense, et il en sera toujours de même.
+Je ne veux pas être un homme de parti. Je n’essaie pas,
+comme Vincent, de concilier les choses opposées. Il est de tous
+les partis ; je ne suis d’aucun. Je crois voir assez bien le vide
+de tous. — O mon cher ami, s’écria Charles en détresse, songez
+à ce que vous dites ; vous n’avez pas certainement envie
+de maintenir vos paroles. A vous entendre, on supposerait
+qu’à vos yeux la croyance au Symbole d’Athanase n’est qu’une
+simple opinion de parti. » Sheffield resta d’abord silencieux ;
+il reprit ensuite : « Eh bien, je vous demande pardon, si j’ai
+dit quelque chose qui pût vous contrarier, ou si je me suis
+exprimé trop vivement ; mais, évidemment, il n’est pas nécessaire
+de croire ce que tant de gens ne croient pas, ou traitent
+avec indifférence. »</p>
+
+<p>La conversation tomba, et peu d’instants après Carlton vint
+à leur rencontre sur un poney qu’il avait emprunté à la
+ferme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c8">CHAPITRE VIII.<br>
+Les XXXIX Articles mis en regard du symbole catholique.</h3>
+
+
+<p>Pendant deux ans environ, Reding avait banni ses doutes
+touchant les Articles ; mais c’était différer le paiement d’une
+dette : c’était un sursis, et non une quittance. Les deux conversations
+que nous avons rapportées, l’ayant fait s’expliquer
+sur des matières très-importantes, d’abord avec l’un, ensuite
+avec l’autre de ses amis, tous deux également liés par les Articles,
+lui rappelèrent tristement son obligation envers l’Université
+et l’Église. L’époque d’ailleurs de son examen et de
+l’obtention de ses grades, approchant de plus en plus, le fit
+penser que le temps venait où il devrait être prêt à acquitter
+cette dette.</p>
+
+<p>Un jour, c’était vers la fin des vacances, Charles se promenait
+avec Carlton ; tout en devisant, il avait été amené à parler
+du nombre des opinions religieuses et des partis d’Oxford qui
+produisaient de si mauvais effets, en donnant lieu à tant de
+discours, à tant de critiques, et peut-être aussi à un peu de
+scepticisme. « Évidemment, dit-il ensuite, tout cela est un mal
+dans une ville d’éducation ; je craindrais cependant, Carlton,
+que ce mal ne soit inévitable, si votre doctrine sur les partis
+est vraie ; car s’il était un lieu où les différences des opinions
+religieuses doivent se produire, c’est bien au sein d’une Université. — Je
+suis loin de le nier, répondit Carlton ; mais tous
+les systèmes ont leurs défauts : constitution politique, théologie,
+rituel, rien n’est parfait. Un seul système vient directement
+et simplement du ciel, c’est le système judaïque ; encore
+même a-t-il été aboli à cause de sa stérilité. Ceci n’est pas une
+atteinte à la perfection de la Révélation divine, car cette stérilité
+provient du sujet sur lequel et par lequel elle opérait. »
+Il y eut un moment de silence : « C’est le défaut de la plupart
+des jeunes penseurs, continua Carlton, d’être impatients, s’ils
+ne trouvent pas la perfection en toutes choses ; ils ont le zèle
+de tous les novices. » Autre silence. Il reprit de nouveau :
+« Quelle forme de religion est moins controversable que la
+nôtre sous tous les rapports ? Vous voyez les inconvénients de
+notre propre système, parce que vous les expérimentez, mais
+vous n’avez pas senti, vous ne pouvez même connaître ceux
+des autres. » Charles ne répondait pas ; il marchait, arrachant
+et broyant les feuilles des arbustes et des buissons à travers
+lesquels tournait le sentier. Rompant enfin son mutisme : « Carlton,
+dit-il, laissez-moi vous faire une confidence que je ne ferais
+pas à tout autre. Vous savez qu’il y a environ deux ans j’étais
+très-inquiet par rapport aux Articles ; réellement, je ne pouvais
+pas les comprendre, et leur histoire ne faisait qu’aggraver la
+difficulté. Je rejetai alors loin de moi ce sujet d’études ; mais
+voici venir mon examen et mon grade, et ces matières vont
+m’occuper encore. — Il faut que vous ayez été admis de bonne
+heure au cours des Articles. — Peut-être n’étais-je pas à la
+hauteur du sujet. — Loin de moi une pareille pensée ; mais
+quant à la chose elle-même, mon bon ami, sachez-le, c’est ce qui
+arrive chaque jour, et spécialement aux jeunes gens réfléchis
+comme vous. Cela ne devrait pas vous tourmenter. — Mais
+mon inquiétude, reprit Charles, naît de la crainte que j’ai que
+mes anciennes difficultés ne reviennent, et que je ne sois
+pas capable de les repousser. — Vous devriez prendre toutes
+ces choses avec calme, répliqua Carlton ; toutes choses, comme
+je l’ai dit, ont leurs difficultés. Si vous attendez jusqu’à ce
+que chaque objet soit comme il devrait être, ou pourrait être
+d’après vos idées, vous ne ferez rien et vous perdrez votre
+temps. Le monde moral n’est pas un pays de plaine ; il a aujourd’hui
+ses points tracés, sa géographie, ses routes. Vous ne
+pouvez marcher à travers champs ; si vous tentez un <i lang="en" xml:lang="en">steeple-chase</i>,
+Vous vous casserez le cou pour vos peines. Les formes
+de religion sont des faits ; elles ont chacune leur histoire. Elles
+étaient avant vous, elles vous survivront. Il vous faut faire un
+choix, vous ne pouvez créer. — Je sais que je ne puis créer
+une religion ; peut-être, non plus, ne puis-je en trouver une
+meilleure que la mienne. Je n’ai pas besoin de tenter l’entreprise ;
+mais ma difficulté n’est pas là. Prenez votre propre figure.
+Je m’en vais au petit trot, le long de ma route ; tout à
+coup, voilà une haute barrière solidement fermée à clef, et
+mon pauvre poney ne peut la franchir. Que faire ? Je ne me
+plains pas ; mais tel est le fait, ou du moins tel il peut être. — Le
+poney doit franchir la barrière, ou, s’il ne le peut, il faut
+qu’il y ait une autre voie. Autrement, à quoi sert une route ?
+En religion, toutes les routes ont leurs obstacles ; l’une a une
+porte solide qui la coupe, l’autre se déroule à travers un marais.
+Ne doit-on pas aller en avant ? La religion doit-elle aboutir
+à une barrière infranchissable ? Le Christianisme doit-il s’éteindre ?
+Mais où irez-vous ? Non pas certainement au Méthodisme
+ni à la Confraternité de Plymouth. Quant à l’Église Papiste,
+je soupçonne qu’elle présente plus de difficultés que la
+nôtre. Il <i>faut</i> sacrifier son jugement privé. — Tout cela est
+très-bien, reprit Charles ; mais ce qui est très-utile peut cependant
+être tout à fait impossible. Les plus belles paroles sur la
+nécessité d’arriver à la maison avant la nuit ne rendront pas
+mon pauvre petit poney capable de franchir la porte. — Non,
+certainement ; mais si vous aviez l’ordre de la part d’un prince
+bienveillant, votre souverain et votre bienfaiteur, de suivre
+la route sans broncher jusqu’au soir, et que vous dussiez le
+rencontrer au bout de votre voyage, vous seriez bien sûr que
+celui qui vous a marqué la fin vous a également indiqué les
+moyens. Et quant à la difficulté présente, vous devriez chercher
+un expédient quelconque d’ouvrir la porte, ou de passer à
+travers la haie, ou, d’une manière ou d’une autre, de trouver
+un chemin, en sorte que vous pussiez tourner l’obstacle. »</p>
+
+<p>Charles répondit qu’en aucun cas il n’aimait ce mode d’argumentation ;
+il lui semblait dangereux, il ne voyait ni où
+il menait, ni où il aboutissait. — Eh ! pourquoi, dit-il ensuite
+brusquement, pourquoi pensez-vous qu’il y a plus de difficultés
+dans l’Église de Rome ? — Évidemment, il y en a davantage ;
+s’il est difficile de mordre aux Articles, ne l’est-il pas plus de
+digérer le Symbole du Pape Pie ? — Le Symbole du Pape Pie ?
+Je ne le connais pas ! Je suis peu versé dans cette matière.
+Que dit ce symbole ? — Oh ! il parle d’infaillibilité, de transsubstantiation,
+de culte des Saints, et que sais-je ? je suppose
+que vous ne pourriez souscrire complétement à toute cette
+doctrine. — Pourquoi pas ?… Tout dépend, reprit Charles
+avec lenteur, de la valeur de l’autorité qui me la transmettrait. »
+Il s’arrêta, puis continuant : « Naturellement, je pourrais
+y souscrire, si elle m’était transmise par la même autorité
+qui m’enseigne la Sainte Trinité. Quant aux Articles, ils ne
+me parviennent sur aucune autorité, ce sont des vues particulières
+à des personnes du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle ; et d’ailleurs, il n’est
+pas clair jusqu’à quel point ils sont ou ne sont pas modifiés
+par les vues sans autorité du <small>XIX</small><sup>e</sup>. Je suis donc obligé d’exercer
+mon propre jugement, et je puis vous dire avec franchise
+que mon jugement est au-dessous d’une si grande tâche. Au
+moins, c’est ce qui me trouble, toutes les fois que ce sujet se
+présente à mon esprit ; car je l’ai rejeté loin de moi. — Alors,
+dit Carlton, recevez les Articles sur la <i>foi</i>. — Vous voulez dire,
+repartit Charles, que je dois considérer notre Église comme
+<i>infaillible</i>. » Carlton sentit la difficulté. « Non, répondit-il ;
+mais il vous faut agir <i>comme si</i> elle était infaillible, par un
+sentiment de devoir. » Charles sourit ; puis, soudain devenant
+grave, il resta immobile et baissa les yeux : « Si je <i>dois</i> me
+créer une Église infaillible, dit-il, si je <i>dois</i> renoncer à mon
+jugement privé, si je <i>dois</i> procéder par la foi, il <i>existe</i> une
+Église qui a sur nous tous des droits plus grands que l’Église
+d’Angleterre. — Mon cher Reding, répliqua Carlton avec émotion,
+où avez-vous pris ces idées ? — Je l’ignore ; quelqu’un a
+dit qu’elles étaient dans l’air. Je n’en ai parlé à personne. Il
+m’est arrivé seulement, la première année, d’avoir une ou
+deux discussions sur cette matière. J’ai banni ce sujet de mon
+esprit, mais quand une fois je commence, vous le voyez, je
+parle malgré moi. »</p>
+
+<p>Ils se promenèrent un moment en silence. « Voulez-vous
+dire, reprit Carlton, qu’il est très-difficile de comprendre et
+d’admettre les Articles ? Pour moi, ils sont assez clairs, et ils
+parlent le langage du sens commun. — Eh bien, quant à moi,
+repartit Reding, il me semble parfois qu’ils sont en contradiction
+avec eux-mêmes, d’autres fois avec le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> ; de
+sorte que je les suspecte. Je ne sais ce que je vais signer,
+quand il faudra poser cet acte. Cependant, je dois signer <i lang="la" xml:lang="la">ex
+animo</i>. Une soumission aveugle, je pourrais la faire ; mais une
+déclaration aveugle, je ne puis la donner. — Citez-moi quelques
+exemples. — Ainsi, les Articles admettent positivement
+la doctrine luthérienne de la justification par la foi seule ; et
+cette doctrine est rejetée implicitement par le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>
+dans chacun de ses offices. Ils en appellent aux Homélies
+comme autorité ; or, les Homélies parlent des livres apocryphes
+comme étant inspirés ; ce que nient implicitement les Articles.
+Les Articles sur l’ordination sont contraires dans leur esprit
+au service de l’ordination. Un article sur les sacrements exprime
+la doctrine de Mélanchthon, un autre celle de Calvin. Tel
+Article parle de l’autorité de l’Église dans les controverses de
+foi, tel autre fait de l’Écriture un juge sans appel. Voilà les
+points qui, en ce moment, se présentent à mon esprit. — Assurément
+beaucoup d’entre eux, reprit Carlton, ne sont que de
+simples difficultés de mots ; et toutes ces difficultés apparentes
+peuvent être surmontées avec un peu de peine. — D’autre part,
+continua Charles, ce qui m’a frappé, c’est que l’Église de Rome
+est incontestablement conséquente dans ses formulaires ; c’est
+même le reproche que lui adressent quelques-uns de nos écrivains :
+ils la trouvent trop systématique. Cela peut être un système
+dur, un système de fer, mais il est logique. » Carlton ne
+voulut pas l’interrompre, jugeant qu’il était mieux de l’entendre
+exposer sa difficulté entière. Charles continua donc :
+« Lorsqu’un système est logique, au moins il ne se condamne
+pas lui-même. La logique n’est pas la vérité, mais la vérité est
+logique. Or, je ne suis pas capable, je l’avoue, de décider si
+tel système est vrai, mais je puis bien juger s’il est conséquent
+avec lui-même. Quand un oracle équivoque, il porte avec lui
+sa propre condamnation. Je suis porté à croire qu’il y a dans
+l’Écriture quelque chose sur ce sujet, une comparaison, sous
+ce rapport, entre les prophéties païennes et les prophéties
+inspirées. Ce qui m’a également frappé, c’est que saint Paul
+donne ce caractère de l’hérétique, qu’il « se condamne lui-même »,
+portant sa condamnation sur sa figure. En outre, je
+me trouvais un jour dans la société de Freeborn (que vous
+connaissez peut-être) et d’autres personnes du parti évangélique,
+et ces messieurs démontrèrent, s’il fallait les en croire,
+que Luther et Mélanchthon ne s’accordent pas sur le point capital
+de la justification par la foi : circonstance qui ne nous a
+pas été expliquée au cours des Articles. J’ai lu aussi quelque
+part, ou j’ai entendu prêcher, que les anciens hérétiques
+étaient toujours inconséquents ; qu’ils ne pouvaient jamais exposer
+clairement leurs idées, encore moins s’accorder entre
+eux ; et ainsi, qu’ils le voulussent ou non, ils ne pouvaient
+s’empêcher de faire connaître aux simples leur vrai caractère
+par leur bavardage. »</p>
+
+<p>Charles s’arrêta ; puis continuant : « Ceci m’a encore frappé :
+Il n’y a pas de prophète de la vérité sur la terre, ou bien l’Église
+de Rome est ce prophète. Appelez-le apôtre, messager,
+maître, comme il vous plaira, il est évident pour moi, d’après
+notre croyance à une Église visible, qu’il existe encore un
+prophète ; et le sens commun nous dit ce que doit être le
+messager de Dieu. D’abord, il ne doit pas se contredire,
+comme je viens de le soutenir. Secondement, un prophète de
+Dieu ne peut souffrir de rival, mais il condamne tous ceux
+qui ont des prétentions particulières, comme font les prophètes
+dans l’Écriture. Or, il est impossible de dire si notre
+Église reconnaît ou non le Luthéranisme de l’Allemagne, le
+Calvinisme de la Suisse, les sectes Nestoriennes et Monophysites
+de l’Orient. Elle ne nous expose pas non plus, d’une manière
+claire, sa pensée sur l’Église de Rome. Le seul endroit
+où elle reconnaisse son existence, c’est dans les Homélies, et
+là, elle en parle comme de l’Antechrist. La position de l’Église
+Grecque, non plus, n’est pas bien définie dans la doctrine
+anglicane. D’autre part, l’Église de Rome <i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i>
+a cette marque d’un prophète, d’un prophète tel que l’Écriture
+nous le dépeint : elle n’admet pas de rivaux, et anathématise
+toute doctrine qui est contraire à la sienne propre. Autre
+chose : Un prophète de Dieu est naturellement à l’aise avec
+son message ; il n’est pas impuissant et sans vie au milieu des
+erreurs et de la lutte des opinions. Il sait ce qu’on lui a donné
+à faire connaître, jusqu’où s’étend sa doctrine ; il peut agir
+comme un arbitre ; il est à la hauteur des événements. Or,
+cela parle encore en faveur de l’Église de Rome. A mesure
+que les siècles se déroulent, elle est toujours sur le qui-vive ;
+elle interroge tout nouveau venu ; elle sonne l’alarme, brise
+toute doctrine étrangère, revendique, détermine et perfectionne
+ce qui est nouveau et vrai. L’Église de Rome m’inspire
+la confiance, je sens que je puis me fier à elle. C’est une autre
+question de savoir si elle est vraie : pour le moment, je ne
+prétends pas le décider. Mais je n’ai pas la même confiance en
+notre propre Église. Je l’aime plus que je n’ai confiance en
+elle : elle me laisse sans foi. Maintenant, vous voyez l’état de
+mon esprit. » Il laissa échapper un profond soupir, comme
+s’il se fût débarrassé d’un fardeau.</p>
+
+<p>« Eh bien, dit Carlton, lorsque Charles eut cessé, tout cela
+est une théorie fort belle ; savoir si elle s’accorde avec les
+faits, c’est une autre question. Pour nous, nous avons toujours
+cru jusqu’à présent que Chillingworth avait raison quand
+il nous montre Papes contre Papes, Conciles contre Conciles,
+et ainsi de suite. Soyez sûr, mon ami, que les controversistes
+protestants ne vous laisseront pas admettre cette parfaite harmonie
+de la doctrine papiste ; ce qui est certain, c’est que
+vous avez étudié fort peu, et que vous jugez de la vérité, non
+d’après les faits, mais d’après des idées ; je veux dire que
+pour vous c’est assez si des idées se soutiennent mutuellement.
+Quoique vous ne vouliez pas le reconnaître, cependant,
+en matière de faits, l’harmonie, à vos yeux, est la vérité. Les
+faits répondent-ils aux théories, vous n’en savez rien, et vous
+ne vous en informez pas. Je ne suis pas très-versé dans le sujet ;
+mais j’en sais assez pour être sûr que les Papistes auraient
+plus de peine que vous ne vous l’imaginez à prouver l’enchaînement
+logique de leur système. Par exemple, ils en appellent
+aux Pères, et cependant ils placent le Pape au-dessus
+de ceux-ci ; ils maintiennent l’infaillibilité de l’Église et la
+prouvent par l’Écriture, et puis ils prouvent l’Écriture par
+l’Église. Ils croient qu’un Concile général est infaillible <i>lorsque</i>
+le Pape l’a confirmé, mais pas <i>avant</i> cette sanction. Bellarmin,
+il me semble, donne la liste des Conciles généraux qui
+ont erré. Jamais, non plus, je n’ai pu m’expliquer la doctrine
+de Rome sur les indulgences. » Charles réfléchit sur ces paroles :
+« Peut-être avez-vous raison, dit-il ensuite ; je devrais
+connaître les faits plus exactement avant de porter un jugement
+sur ces matières. Mais, mon cher Carlton, je vous proteste,
+et vous pouvez vous imaginer avec quelle peine je vous
+fais cet aveu, je vous proteste que si l’Église de Rome est
+aussi ambiguë dans son enseignement que la nôtre, je serais
+en voie de devenir sceptique sur ce fondement, que je n’ai
+pas d’autorité compétente pour me fixer ma croyance. L’Éthiopien
+disait : « Comment puis-je le savoir, à moins que
+quelqu’un ne me l’apprenne ? » et saint Paul : « La foi
+vient par l’ouïe. » Si personne ne réclame ma foi, comment
+puis-je l’exercer ? Du moins, je courrai le risque de devenir
+Latitudinaire ; car si l’Écriture seule est mon guide, évidemment
+il n’y a pas de Symbole écrit pour nous dans le livre
+sacré. — Notre affaire, répondit Carlton, est de prendre le
+meilleur côté des choses, et non le pire. Retenez bien ceci,
+Charles, c’est qu’il faut vous mettre en garde contre toute vue
+forcée ou maladive des choses. Soyez gai, soyez naturel, et
+tout sera facile. — Carlton, vous êtes toujours bon et plein de
+bienveillance, repartit Charles ; mais après tout (et je voudrais
+pouvoir vous le faire comprendre), vous n’avez pas un mot à
+dire relativement à ma difficulté sur la signature des Articles.
+Comment dois-je sauter par-dessus le mur ? Que m’importe, à
+moi, que les autres communions aient aussi leurs murailles à
+franchir ! »</p>
+
+<p>Ils s’approchaient alors de la maison, et ils finirent leur
+promenade en silence, chacun d’eux absorbé dans les pensées
+que la conversation avait fait naître.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c9">CHAPITRE IX.<br>
+Un système d’espionnage.</h3>
+
+
+<p>Cependant les vacances s’écoulaient avec une douce et charmante
+rapidité. Les jours succédaient tranquillement aux
+jours ; et dans leurs occupations habituelles, nos deux étudiants
+ajoutaient insensiblement, mais d’une manière certaine,
+à la somme de leurs connaissances et à leur progrès intellectuel.
+Avant de les mettre de côté, ils avaient lu une dernière
+fois historiens et orateurs ; ils avaient approfondi la philosophie,
+parcouru les commentaires, complété les analyses et les
+résumés. Tout cela était un travail de solitude. Tandis que
+d’autres peut-être voguaient de Londres à Bombay, ou à la
+Havane, et que les mois pouvaient, rétrospectivement, leur
+paraître comme des années, pour Reding et Sheffield la semaine
+était à peine commencée qu’elle touchait à sa fin. Lorsque
+octobre arriva et qu’ils revirent leurs amis d’Oxford, tout
+d’abord ils crurent qu’ils avaient bien des choses à leur raconter ;
+mais, dès leur première conversation, ils trouvèrent
+qu’ils n’avaient à parler que de leurs études et de leurs affaires
+personnelles ; ils furent donc réduits au silence, malgré
+leur désir de causerie.</p>
+
+<p>La saison avait changé. Ce changement leur rappela que
+Horsley convenait à un séjour d’été et non à une habitation
+permanente. Déjà des brouillards lourds et gris s’attachaient
+aux flancs de la colline ; les gros vents et les orages étaient
+venus ; le gazon s’était flétri, et lorsque Charles et son ami
+restaient dans le cottage, ils avaient remarqué que les portes
+et les fenêtres ne fermaient pas bien, et que la cheminée fumait.
+Vinrent ensuite ces fruits qui sont la fête funèbre de
+l’année, la mûre et la noix ; la noix, insipide et sans jus ; la
+mûre, noire, juteuse, mais âpre et moisie en même temps,
+comme si on la cueillait sur la terre humide et non sur l’arbre.
+Ainsi ce lieu si frais, s’étant dépouillé de ses charmes,
+semblait les inviter lui-même à le quitter. Reding jeta un
+coup d’œil autour de lui, et se prépara au départ comme un
+« <i lang="la" xml:lang="la">conviva satur</i> ». Ces mots : « <i lang="la" xml:lang="la">Edisti satis, tempus abire</i> »
+lui semblaient écrits sur tous les objets. Les hirondelles
+étaient parties ; les feuilles étaient pâles ; le soleil effleurait à
+peine l’horizon. Aux espérances du printemps, à la paix et au
+calme de l’été avaient succédé les tristes réalités de l’automne.
+Charles allait se précipiter au milieu d’un monde qui
+l’avait laissé tranquille sur la montagne ; là, il avait vécu sans
+querelles, sans distractions, sans désappointements, et, à cette
+heure, toutes ces misères allaient faire partie de son existence.
+Hélas ! il n’était qu’un enfant d’Adam ; Horsley avait été
+seulement un répit ; et il avait encore vivant dans sa mémoire
+le grand revers qui l’avait frappé deux années auparavant :
+Quel été enchanteur ! Quel triste automne ! Plein de ces pensées,
+il ramassa ses livres et ses papiers, et se dirigea vers
+Saint-Sauveur.</p>
+
+<p>Oxford aussi avait perdu à ses yeux presque tout son prestige.
+La fraîcheur de son admiration pour cette ville était
+passée ; maintenant, il voyait des défauts là où d’abord tout lui
+avait paru bon, excellent ; le merveilleux des choses et des personnes
+s’était évanoui. Aussi bien, il y avait des changements :
+parmi ses condisciples, les uns avaient déjà pris leurs grades
+et étaient partis ; d’autres étudiaient dans l’intérieur du pays ;
+d’autres habitaient de nouveaux colléges pour y jouir d’un
+<i lang="en" xml:lang="en">Fellowship</i>. Une foule de figures plus jeunes se faisaient remarquer
+au réfectoire et à la chapelle, et Charles savait à
+peine leurs noms. Les chambres où autrefois il venait se récréer
+familièrement étaient occupées aujourd’hui par des inconnus
+qui prétendaient avoir sur elles le droit qui, dans sa
+pensée, ne pouvait appartenir qu’à leurs anciens possesseurs.
+Le collége lui paraissait déchu ; il y avait une troupe remuante
+qui n’y était pas auparavant : un certain nombre de petits garçons,
+une grande quantité de gamins.</p>
+
+<p>Mais la vraie peine de Charles, ce qui devenait de plus en
+plus évident à son cœur alarmé, c’était de voir que son intimité
+avec Sheffield était un peu refroidie. Ils avaient bien
+passé leurs vacances ensemble, ils avaient pu se connaître
+mieux que jamais ; néanmoins, leur sympathie mutuelle n’était
+plus aussi forte, ils ne partageaient ni les mêmes goûts ni
+les mêmes répugnances ; en un mot, leurs esprits n’étaient pas
+aussi homogènes qu’ils l’avaient cru, alors qu’ils étaient étudiants
+de première année. Il n’y avait pas autant d’abandon
+de cœur dans leurs conversations, et ils souffraient plus aisément
+de se trouver séparés l’un de l’autre. Ils étudiaient tous
+les deux pour les <i>honneurs</i>, ils étudiaient ardemment ; mais
+Sheffield était tout entier à son œuvre, et la religion pour lui
+ne venait que sur le second plan. Il n’avait ni doutes, ni difficultés,
+ni anxiétés, ni chagrins qui l’affectassent beaucoup. Ce
+n’était pas la certitude de la foi qui ôtait le soleil de son âme
+et qui dissipait chez lui les nuages de la faiblesse humaine ;
+disons mieux, il n’éprouvait pas le besoin de cette contemplation
+de l’Invisible qui est la vie du chrétien. Sa réputation était
+pure, sa conduite exemplaire ; mais il se contentait de ce que
+lui offrait ce monde périssable. Pour Charles, au contraire,
+son trait caractéristique, peut-être au-dessus de tout, était un
+sentiment habituel de la présence divine. Ce sentiment, sans
+doute, ne lui assurait pas une conformité constante de pensées
+et d’actions : il était cependant la colonne de feu qui marchait
+devant lui et lui servait de guide. Charles sentait qu’il était la
+créature de Dieu, qu’il aurait un compte à lui rendre, qu’il
+lui appartenait sans réserve. Il désirait beaucoup réussir dans
+son examen ; il ne pouvait y songer sans tressaillement ; mais
+l’ambition n’était pas sa vie ; quelques minutes lui auraient
+suffi pour se remettre d’un insuccès. Dans cet état de choses,
+les seuls objets sur lesquels nos deux amis parlassent librement
+étaient ceux qui avaient rapport à leurs études. Ils travaillaient
+ensemble, ils s’examinaient l’un l’autre, ils se prêtaient
+leurs cahiers et se les corrigeaient réciproquement, ils
+se résolvaient mutuellement leurs difficultés. Peut-être Sheffield,
+quoique très-fin, s’aperçut-il à peine qu’il y avait un certain
+relâchement dans leur intimité. La controverse religieuse,
+dans sa nouveauté, avait été la nourriture de son intelligence
+active ; maintenant, elle avait perdu son charme, et les livres
+l’avaient remplacée. Pour Reding, c’était le contraire ; il avait
+trouvé de l’intérêt aux questions religieuses pour l’amour
+d’elles-mêmes, et lorsqu’il se les était interdites, il s’était imposé
+un vrai sacrifice. Aujourd’hui donc qu’elles venaient de
+nouveau se présenter forcément à son esprit, il ne pouvait espérer
+de Sheffield cette assistance d’ami dont il avait un si
+grand besoin.</p>
+
+<p id="p189">Une épreuve plus forte encore lui était réservée. Nous devons
+dire au lecteur qu’il y avait à cette époque un système d’espionnage
+poursuivi par différents hommes, bien intentionnés
+d’ailleurs, qui croyaient rendre un véritable service à l’Université
+en signalant les jeunes membres qui étaient enclins,
+comme on disait, au Papisme. Système erroné. Ces messieurs
+ne s’apercevaient pas qu’une telle marche renfermait
+le danger de disposer au Catholicisme ces esprits ardents en
+leur faisant de faux rapports sur la religion romaine, et celui
+de les forcer à aller plus loin ensuite, en leur montrant l’incompatibilité
+de leurs opinions avec leur position dans l’Église
+Anglicane. Des idées qui auraient reposé tranquilles dans leurs
+têtes, ou se seraient évanouies tôt ou tard, étaient, par là
+même, fixées, définies, établies en eux ; et la crainte de la
+censure du monde ne servait plus à les retenir, lorsqu’une
+fois elle avait été encourue. Quand Charles se rendit à la soirée
+de Freeborn, c’était à la barre qu’on le traduisait. On l’admit
+non-seulement pour lui faire la leçon, mais pour le soumettre
+à un examen inquisitorial ; et n’ayant pas promis d’être
+un sujet pour l’impression spirituelle, il fut un sujet pour la
+censure spirituelle. Il devint un homme signalé dans les cercles
+de <span lang="en" xml:lang="en">Capel-Hall</span> et de Saint-Marc. Ses rapports avec Willis,
+les questions qu’il avait faites au cours des Articles, quelques
+remarques isolées dans certaines réunions ; tout avait été recueilli
+et avait aggravé le cas contre lui. Un jour, en rentrant
+dans son appartement, il trouva Freeborn, qui était venu lui
+rendre visite, occupé à fouiller dans ses livres : un volume de
+sermons de l’école du jour, emprunté à un ami pour éclaircir
+Aristote, reposait sur sa table, et dans les rayons de sa bibliothèque
+un des plus philosophiques « Traités pour le temps<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> »
+était placé entre un Hermann <i lang="la" xml:lang="la">de Metris</i> et un Thucydide. Un
+autre jour, la porte de sa chambre à coucher était ouverte, et
+n<sup>o</sup> 2 de la réunion <i>au thé</i> vit une gravure religieuse d’Overbeck
+appendue à la muraille.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Série de publications dans lesquelles plusieurs des hommes qui ont créé le
+Mouvement Religieux d’Oxford traitaient des questions de doctrine et de discipline
+ecclésiastique. Voy. l’<i><a href="#appendice">Appendice</a></i>.</p>
+</div>
+<p>Les faits de ce genre étaient souvent rapportés au chef de
+la maison à laquelle appartenaient les jeunes étudiants pris en
+flagrant délit. Gardien vigilant de la pureté du Protestantisme
+de ses sous-gradués, le chef recevait les informations
+avec reconnaissance ; on dit même qu’il y ajoutait parfois une invitation
+à dîner. Que, dans quelques cas, cette manière d’agir
+ait réussi à effrayer et à refroidir ceux qui en étaient l’objet,
+c’est ce qu’on ne saurait nier ; ce fut ainsi qu’on put faire de
+White un fils dévoué et un ministre utile de l’Église d’Angleterre ;
+mais c’était un remède propre à tuer ou à guérir, et il
+ne pouvait convenir à des intelligences plus nobles et plus élevées.
+La suite nous apprendra quel effet cette conduite produisit
+sur Charles. Il nous suffira pour le moment de rapporter
+les entrevues qu’il eut à ce sujet avec le Principal et le
+Vice-Principal de son collége.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c10">CHAPITRE X.<br>
+La rustication, ou le renvoi temporaire.</h3>
+
+
+<p>Lorsque Charles se présenta chez le Vice-Principal, le révérend
+Josué Jennings, pour lui demander la permission de
+loger dans un appartement particulier, pendant les deux trimestres
+qui lui restaient jusqu’à l’époque de son examen, il
+lui fut répondu par un refus courtois, mais net. Sa surprise
+fut grande ; il avait considéré cette démarche comme une simple
+affaire de forme. Interdit, il resta un moment silencieux ;
+puis se levant, il allait se retirer. La rougeur colorait ses
+joues ; un pareil refus était une punition infligée seulement
+aux étudiants paresseux, sur lesquels on ne pouvait pas
+compter dès qu’ils échappaient à l’œil du doyen du collége.</p>
+
+<p>Le Vice-Principal paraissait attendre que Charles lui demandât
+la raison de ce procédé ; comme le jeune étudiant, dans
+sa confusion, ne semblait pas disposé à le faire, il condescendit
+à ouvrir lui-même la conversation. Ce n’était pas, dit-il, qu’on
+voulût infliger un blâme à la conduite morale de M. Reding,
+non ; il avait toujours été un jeune homme de mœurs irréprochables,
+et il avait soutenu la réputation qu’il avait apportée
+de l’école ; mais les chefs avaient des devoirs à remplir à
+l’égard de la communauté, et parmi ces devoirs, l’un des plus
+impérieux leur commandait de mettre les sous-gradués à l’abri
+de la contagion des malheureux principes qui dominaient
+dans Oxford. La surprise de Charles, s’il est possible, fut
+encore plus grande, et il balbutia qu’il devait y avoir un
+malentendu, s’il avait été signalé à M. le Vice-Principal
+comme ayant des rapports avec aucun soi-disant parti de
+l’Université. « Par cette forme d’expression, monsieur Reding,
+repartit l’autorité du collége, vous n’entendez pas nier qu’il
+n’<i>existe</i> des partis ? » Jennings était un homme maigre et pâle,
+au nez aquilin et portant lunettes : quoique libéral dans sa
+croyance, on l’eût pris réellement pour un nourrisson de ce
+temps primitif de la Réforme, où les Anabaptistes allumèrent
+les bûchers de Smithfield. Par son âge, son talent exercé et sa
+position, il pouvait facilement déconcerter un infortuné jeune
+homme qui avait encouru sa disgrâce, et quoique au fond il
+eût un bon cœur, il usait assez souvent de son pouvoir. Charles
+ne savait que répondre à sa question, et comme il se taisait,
+elle lui fut répétée. A la fin, il dit que réellement, dans
+sa position, il n’avait pas le droit de parler contre personne,
+et que s’il avait prononcé ces paroles : « soi-disant parti »,
+c’était afin de ne point paraître irrespectueux envers certains
+hommes qui pouvaient être meilleurs que lui. M. le Vice-Principal
+gardait le silence, sans être satisfait. « Qu’appelez-<i>vous</i>
+un parti, monsieur Reding ? Quelle serait votre définition de
+ce mot ? » Charles réfléchit : « Les personnes, répondit-il, qui
+de leur propre autorité se liguent ensemble pour la défense
+de vues personnelles. — Et voulez-vous dire que ces messieurs
+n’ont pas des vues qui leur soient propres ? demanda
+M. Jennings. Charles fut de son avis.</p>
+
+<p>« Quelles sont vos vues relativement aux Trente-neuf Articles ?
+reprit le Vice-Principal <i lang="la" xml:lang="la">ex abrupto</i>. « Mes vues ! pensa
+Charles ; que veut-il dire ? Mes vues sur les Articles ! est-ce
+mon opinion des choses en général ? Veut-il demander s’ils
+sont en anglais ou en latin, longs ou courts, bons ou mauvais,
+utiles ou dangereux, Catholiques ou non, Calvinistes ou Érastiens ? »
+Cependant Jennings tenait ses regards attachés sur le
+pauvre étudiant, dont la confusion augmentait de plus en
+plus. « Je pense, répondit Charles, faisant un effort suprême
+pour saisir les paroles de l’autorité, je pense que les Articles
+contiennent une doctrine divine, saine, et nécessaire pour
+ces temps-ci. » — C’est du second livre des Homélies que vous
+parlez, monsieur Reding, et non des Articles ? D’ailleurs, j’ai
+besoin de connaître votre opinion sur la matière. » Après un
+moment de silence, il continua : « Qu’est-ce que la Justification ? — La
+Justification… » répéta Charles d’un air réfléchi ;
+puis répondant d’après le texte des Articles : « Nous sommes,
+dit-il, réputés justes devant Dieu par la foi, à cause seulement
+des mérites du Christ, et non par nos bonnes œuvres et
+nos propres mérites. — Bien, dit Jennings ; mais vous n’avez
+pas répondu à ma question : Qu’est-ce que la Justification ? »
+La demande était ardue, car c’était précisément une des difficultés
+de Charles de savoir en quoi consiste la Justification,
+vu que les Articles ne la définissent pas plus que la foi. Il répondit,
+en conséquence, que les Articles n’en donnent pas la
+définition. Le Vice-Principal parut mécontent.</p>
+
+<p>« Les Conciles généraux peuvent-ils errer ? — Oui », répondit
+Charles. C’était bien. « Qu’en disent les Catholiques Romains ? — Ils
+pensent aussi qu’ils errent. » Ceci était complétement
+faux. « Non, reprit Jennings ; ils les croient infaillibles. »
+Charles gardait le silence ; Jennings essaya de lui imposer sa
+décision. A la fin, Charles répondit qu’il n’y avait que quelques
+Conciles généraux qui fussent admis comme infaillibles
+par l’Église de Rome, et qu’il croyait que Bellarmin donnait
+une liste de ceux qui avaient erré. Nouveau silence ; le front
+de Jennings se couvrit de nuages.</p>
+
+<p>Il revint à son premier sujet : « Dans quel sens entendez-vous
+les Articles, monsieur Reding ? » demanda-t-il. C’était
+plus que Charles ne pouvait dire ; il désirait seulement beaucoup
+connaître leur vrai sens ; aussi s’efforça-t-il de trouver
+dans sa tête la réponse <i>admise</i>. « Dans le sens de l’Écriture »,
+dit-il. C’était vrai, mais insuffisant. « Ou plutôt, reprit Jennings,
+vous entendez l’Écriture dans le sens des Articles. »
+Par amour de la paix, Charles en convint. Mais cette concession
+fut en pure perte ; le Vice-Principal poursuivit son avantage :
+« Ils ne doivent pas s’interpréter l’un l’autre, monsieur
+Reding, autrement, vous roulez dans un cercle vicieux.
+Laissez-moi vous répéter ma question : Dans quel sens interprétez-vous
+les Articles ? — Je veux les admettre, répondit
+Charles, dans le sens généralement reçu de notre Église,
+comme les acceptent nos théologiens et nos évêques actuels. »
+Le Vice-Principal parut satisfait. Charles ne put s’empêcher
+d’être candide, et il ajouta d’un ton plus bas comme corollaire :
+« c’est-à-dire sur la foi ». Ceci dérangea tout encore ;
+Jennings ne voulait pas admettre ce mot ; c’était une confiance
+aveugle, papiste. C’était très-bien de la part de Charles,
+lorsqu’il vint pour la première fois à l’Université, avant qu’il
+eût étudié les Articles, de les admettre sur parole ; mais un
+jeune homme qui avait eu tant d’avantages, qui avait passé
+trois années à Saint-Sauveur et qui avait suivi le cours sur
+ces matières, devait accepter l’interprétation reçue, non-seulement
+parce qu’elle était reçue, mais comme la sienne propre,
+par un assentiment libre de son intelligence. Il continua à lui
+demander par quels textes il prouvait la doctrine protestante
+de la justification. Charles cita deux ou trois passages avec
+tant de bonheur que le Vice-Principal commençait à se calmer,
+lorsque malheureusement, en faisant une dernière question
+comme chose de pure forme, il eut une réponse qui le confirma
+dans tous ses premiers soupçons.</p>
+
+<p>« Quelle est la doctrine de notre Église touchant l’intercession
+des saints ? » Charles répondit qu’il ne se rappelait pas
+qu’elle eût exprimé une opinion sur ce sujet. Jennings l’invita
+à réfléchir ; Charles réfléchissait en vain. « Eh bien, quelle est
+votre opinion là-dessus, monsieur Reding ? » Charles, croyant
+que c’était un point tout à fait libre, jugea qu’il serait sage
+d’imiter la modération « de notre Église ». « Il y a différentes
+opinions sur cette matière, dit-il : certaines personnes croient
+qu’ils intercèdent pour nous, d’autres pensent le contraire. Il
+est facile de se jeter dans les extrêmes, peut-être serait-il
+mieux d’écarter de telles questions et de s’en tenir à l’Écriture ;
+le livre de la Révélation parle de l’intercession des saints,
+mais il ne dit pas expressément qu’ils intercèdent pour
+nous, etc., etc. » Jennings se redressa dans son fauteuil ; la
+colère lui monta au front. A la fin son visage s’assombrit complétement. — C’est
+là votre opinion, monsieur Reding ? — Charles
+commençait à être effrayé. — S’il vous plaît, prenez
+le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> et cherchez le 22<sup>e</sup> Article. Maintenant lisez. — « La
+doctrine romaine, dit Charles, la doctrine romaine touchant
+le purgatoire, le pardon, le culte et l’adoration tant des
+images que des reliques, et également l’invocation des saints. » — Arrêtez-vous,
+dit le Vice-Principal ; relisez encore ces paroles. — « Et
+également l’invocation des saints. » — A vous
+maintenant, monsieur Reding. » Charles était embarrassé ; il
+croyait avoir fait une bévue qu’il ne pouvait découvrir, et il
+restait silencieux. « Eh bien, monsieur Reding ? » Charles
+hasarda une réponse ; il dit qu’il pensait que M. le Vice-Principal
+avait parlé de l’<i>intercession</i> des saints. « C’est vrai,
+répondit celui-ci. — Et le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>, reprit Charles timidement,
+parle de l’<i>invocation</i>. » Jennings fit un mouvement dans
+son fauteuil et rougit un peu. « Eh ! dit-il, donnez-moi le livre. »
+Il lut l’Article lentement, et jeta un œil scrutateur sur
+la page qui précédait et sur celle qui suivait le texte. Ce fut
+en vain. Il reprit : « Ainsi donc, monsieur Reding, vous prétendez
+vous justifier par cette subtile distinction entre l’invocation
+et l’intercession, comme si les Papistes n’invoquaient
+pas les saints pour obtenir leur intercession, et comme s’ils
+ne supposaient pas que ces bienheureux intercèdent pour répondre
+à leur invocation ? Les termes sont corrélatifs. L’intercession
+des saints, au lieu d’être seulement un extrême,
+comme vous l’entendez, est une abomination papiste. Je rougis
+pour vous, monsieur Reding ; je suis peiné de voir qu’un
+jeune homme d’un si bel avenir, de grands talents et d’une
+moralité parfaite, ait commis la faute d’employer un faux-fuyant
+si palpable pour éluder l’autorité des formulaires de
+notre Église ; qu’il soit coupable d’un tel outrage au sens
+commun, d’une violation si grossière des termes sur lesquels
+seuls il lui a été permis d’inscrire son nom sur les registres
+de ce collége. Je ne pouvais avoir une preuve plus manifeste
+que votre esprit a été perverti, je dirai plus, pour me servir
+de l’expression vraie, que votre esprit a été débauché par les
+sophismes et le jésuitisme, qui, malheureusement, ont trouvé
+accès parmi nous. Bonjour, monsieur Reding. »</p>
+
+<p>Ainsi, c’était chose arrêtée : Charles devait être renvoyé chez
+lui. Le bannissement était supportable.</p>
+
+<p>Avant de descendre, il fit une visite de politesse au vieux
+Principal, digne homme en son temps. Le docteur Bluett, en
+effet, avait créé jadis une paroisse dans un lieu sauvage du
+pays ; il avait instruit les ignorants et nourri les pauvres ; mais
+aujourd’hui, à la fin de sa carrière, arrivant à des jours mauvais,
+on lui permettait, pour des raisons impénétrables, de
+donner une preuve de ce malheureux levain puritain, qui était
+un élément secret de sa religion. Il avait jusque là témoigné
+de la bienveillance à Charles, et son air froid, dans cette circonstance,
+fut très-sensible à notre ami. « Nous avions espéré,
+monsieur Reding, dit-il, qu’un jeune homme aussi bien pensant
+que vous l’étiez jadis aurait obtenu ici un <i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i>,
+qu’il s’y serait établi, et qu’il aurait été utile à son siècle,
+monsieur. Nous pensions que vous auriez été une colonne, un
+arc-boutant de l’Église d’Angleterre, monsieur. Eh bien, monsieur,
+voici mes vœux les plus ardents pour vous, monsieur :
+lorsque vous reviendrez pour votre grade de maître, monsieur…
+Non, je pense que c’est pour votre grade de bachelier…
+Quel grade est-ce, monsieur Reding ? Êtes-vous déjà bachelier ?
+Oh ! je vois votre toge. » Charles répondit qu’il n’avait
+pas encore passé son examen. « Eh bien, monsieur, lorsque
+vous reviendrez pour votre examen, dis-je… pour votre examen…,
+nous espérons que dans l’intervalle la réflexion et
+l’étude, et peut-être l’éloignement de compagnons dangereux,
+vous auront ramené à une situation d’esprit plus sage, monsieur
+Reding. » Charles était blessé du ton qu’on prenait à son
+égard. « Réellement, monsieur, dit-il, si vous me connaissiez
+mieux, vous comprendriez que je ne suis pas dans le cas ni
+d’éprouver ni de faire du mal en restant ici jusqu’à Pâques. — Quoi !
+rester ici, monsieur, avec tous les étudiants ? s’écria
+le docteur Bluett stupéfié, avec tous nos jeunes étudiants ? »
+Charles ne trouvait pas un mot à répondre ; il ne se reconnaissait
+pas dans une situation si nouvelle. « Je ne puis comprendre,
+monsieur, dit-il enfin, pourquoi je serais un compagnon
+dangereux pour les habitants au collége. » Le menton
+du docteur Bluett s’allongea, et ses yeux prirent un aspect
+sombre. « Vous corrompriez leur esprit, monsieur, répondit-il ;
+vous corrompriez leur esprit. » Puis il ajouta d’une voix
+sépulcrale, qui vint des dernières profondeurs de ses entrailles :
+« Vous les mèneriez, monsieur, à quelque subtil jésuite…
+à quelque subtil jésuite, monsieur Reding. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c11">CHAPITRE XI.<br>
+La famille.</h3>
+
+
+<p>Cependant madame Reding s’était fixée auprès de vieux
+amis dans le Devonshire. C’est là que Charles passa l’hiver et
+les premiers jours du printemps avec elle et ses trois sœurs,
+dont l’aînée avait deux ans de plus que lui.</p>
+
+<p>« Allons, fermez enfin tous ces livres, Charles », disait Caroline,
+la plus jeune des demoiselles, âgée seulement de quatorze
+ans ; « faites place pour le thé ; certainement, vous avez
+assez étudié. Parfois vous passez une heure entière sans prononcer
+un mot ; au moins, vous devriez nous dire ce que vous
+étudiez. — Ma chère Caroline, vous ne seriez pas plus savante,
+si je vous le disais, répondit Charles ; c’est de l’histoire
+grecque. — Oh ! reprit Caroline, j’en sais plus que vous ne
+pensez ; j’ai lu Goldsmith, une bonne partie de Rollin, et l’<i>Homère</i>
+de Pope en outre. — Bravo ! eh bien, j’étudie l’histoire
+de Pélopidas ; savez-vous qui il était ? — Pélopidas, je dois le
+connaître. Oh ! je m’en souviens ; il avait une épaule d’ivoire. — Bien
+dit, Caroline ; mais cela ne me donne pas une idée
+exacte de sa personne. Était-ce une statue, ou un homme en
+chair et en os, avec cette épaule dont vous parlez ? — Oh ! il
+était en vie ; quelqu’un le mangea, je crois. — Eh bien, était-ce
+un dieu, ou un homme ? — Je me suis trompée ; c’était une
+déesse, aux pieds d’ivoire… Non, c’était Thétis. — Ma chère
+enfant, dit madame Reding, ne parlez pas ainsi au hasard ;
+réfléchissez avant de parler ; vous savez mieux que vous ne
+dites. — Maman, elle a, reprit Charles, ce que M. Jennings
+appellerait un esprit très-inexact. — Je m’en souviens très-bien
+maintenant, s’écria Caroline ; c’était un ami d’Épaminondas. — Quand
+vivait-il ? » demanda Charles. Caroline se taisait.
+« Oh ! Caroline, reprit Élisa, avez-vous donc oublié la
+mnémotechnie ? — Jamais je n’ai pu l’apprendre ; je la déteste. — Je
+ne puis non plus la retenir, dit Marie ; donnez-moi
+les nombres naturels ; ils sont doux et bons comme des
+fleurs dans un carré ; mais je n’aime pas les fleurs artificielles. — Mais,
+évidemment, reprit Charles, la mnémotechnie aide à
+se rappeler un très-grand nombre de dates dont, sans cela, on
+ne pourrait se souvenir. — Ces noms baroques sont même
+plus difficiles à prononcer que les nombres à apprendre, dit
+Caroline. — C’est parce que vous avez peu de dates à retenir,
+répliqua Charles ; mais l’écriture ordinaire elle-même est une
+mnémotechnie. — Cela est au-dessus de l’intelligence de Caroline,
+dit Marie. — Que sont les mots, sinon les signes artificiels
+des idées ? continua Charles ; ils sont plus harmonieux,
+mais tout aussi arbitraires. Il n’y a pas plus de raison pour que
+le son « chapeau » signifiât l’objet particulier ainsi nommé
+que nous mettons sur la tête, qu’il n’y en a pour que « abuldistof »
+s’écrivît pour 1520. — O mon cher enfant, s’écria madame
+Reding, comme vous y allez ! Ne soyez pas paradoxal. — Ma
+bonne mère, répondit Charles en se rapprochant du feu, je
+ne veux pas être paradoxal ; c’est seulement une généralisation. — Gardez-la
+donc pour votre examen, mon cher ; j’ose
+dire que là elle vous sera utile, continua-t-elle en travaillant
+à son ourlet ; la pauvre Caroline sera tout aussi embarrassée
+en logique qu’en histoire. »</p>
+
+<p>— Me voilà entre deux feux, reprit Charles, en s’asseyant
+sur un petit tabouret aux pieds de sa mère : Caroline m’appelle
+stupide si je garde le silence et vous vous m’appelez
+paradoxal si je parle. — Le bon sens, reprit sa mère,
+est la monnaie d’or. — Et qu’est-ce que le sens commun ? demanda
+Charles. — C’est la monnaie d’argent, reprit Élisa. — Bien
+trouvé, dit Charles ; c’est de la monnaie courante pour
+chaque heure. — Ou plutôt, reprit Caroline, c’est de la monnaie
+de cuivre ; car nous en avons besoin pour distribuer sans
+cesse, comme des aumônes pour les pauvres. On m’en demande
+toujours. Si je ne puis trouver quel était le père
+d’Isaac, Marie me dit : « O Caroline, où est votre sens commun ? »
+Si je sors, Élisa court après moi : « Caroline, crie-t-elle,
+vous n’avez pas le sens commun ; votre châle est mis
+tout de travers. » Et lorsque je demande à maman de prendre
+par les champs le plus court chemin pour aller à Dalton,
+elle me dit : « Faites usage de votre sens commun, ma chère. » — Il
+n’est pas étonnant que vous en ayez si peu, pauvre enfant,
+reprit Charles ; il n’y a pas de banque qui pût soutenir
+un pareil cours. — Pas ainsi, dit Marie ; cela rentre dans sa
+banque dix fois plus vite que ça n’en sort. Elle en reçoit beaucoup
+de nous, et ce qu’elle en fait, personne ne peut le comprendre ;
+ou elle amasse, ou elle spécule. — Comme le grand
+Océan, qui reçoit les fleuves, et qui n’est jamais plein, dit
+Charles. — Cela se trouve quelque part dans l’Écriture, reprit
+Élisa. — Dans l’Ecclésiaste », répondit Charles ; et il continua
+le texte : « Toutes les choses du monde sont difficiles ; l’homme
+ne peut les expliquer par ses paroles. L’œil ne se rassasie
+point de voir, et l’oreille ne se lasse point d’écouter. »</p>
+
+<p>Sa mère soupira. « Prenez ma tasse, mon enfant, dit-elle ;
+je n’en veux pas davantage. — Je sais pourquoi Charles
+aime tant l’Ecclésiaste, reprit Marie ; c’est parce qu’il est
+fatigué de l’étude : « De longues études sont une lassitude
+pour la chair. » Je voudrais pouvoir vous aider, Charles. — Mon
+cher enfant, je crois en vérité que vous travaillez trop,
+dit sa mère ; songez seulement au nombre d’heures que vous
+avez consacrées à l’étude aujourd’hui. Vous êtes toujours levé
+deux heures avant le soleil ; et je ne pense pas que vous vous
+soyez promené de toute la journée. — C’est si triste de se promener
+seul, chère mère ; et quant à la promenade avec vous,
+ou avec mes sœurs, c’est assez agréable, mais ce n’est pas un
+exercice. — Mais, Charles, dit Marie, c’est absurde de votre
+part ; nous avons un temps délicieux et que nous ne pouvions
+pas espérer à cette époque, vous devriez en profiter pour faire
+de longues promenades. Pourquoi ne vous décidez-vous point
+à aller droit aux plantations, ou sur les hauteurs de <span lang="en" xml:lang="en">Hart-Hill</span>,
+ou à faire une course d’ici à <span lang="en" xml:lang="en">Dun-Wood</span> ? — Parce que les
+bois ne sont plus verts, mais tristes et sombres, chère sœur ;
+ils inspirent la mélancolie. — Précisément la plus belle époque
+de l’année, reprit sa mère ; c’est généralement reconnu ; tous
+les peintres disent que l’automne est la saison pour voir les
+paysages. — Tout est alors couleur or et rouge brun, ajouta
+Marie. — Cela me rend triste, reprit Charles. — Quoi ! le bel
+automne vous rend triste, s’écria sa mère. — Oh ! chère mère,
+Vous allez dire encore que je suis paradoxal ; je ne puis m’en
+défendre, j’aime le printemps ; mais l’automne m’attriste. — Charles
+parle toujours ainsi, reprit Marie ; il ne compte pour
+rien les riches couleurs dans lesquelles se métamorphose le
+vert si calme ; il aime l’ennuyeuse uniformité de l’été. — Non,
+ce n’est pas cela ; je n’ai jamais rien vu, par exemple, de plus
+magnifique que le <span lang="en" xml:lang="en">Water-Walk</span> de la Madeleine, en octobre ;
+c’est une prodigieuse variété de couleurs. J’admire et je suis
+émerveillé ; mais je ne puis affectionner ni aimer ce spectacle.
+La raison en est que je ne saurais séparer, dans mon esprit,
+la vue de ces choses de la fin qu’elles présagent ; cette riche
+variété n’est que le signal de la maladie et de la mort. — Assurément,
+repartit Marie, les couleurs ont leur beauté propre,
+intrinsèque ; nous pouvons les aimer pour elles-mêmes. — Non,
+non ; nous ne procédons que par association d’idées ;
+autrement, pourquoi ne pas admirer un morceau de bœuf
+cru, ou un crapaud, ou d’autres reptiles, qui sont aussi beaux
+et aussi brillants que les tulipes et les cerises, et qui pourtant
+nous révoltent, parce que nous considérons ce qu’ils sont et,
+non ce qu’ils paraissent ? — Quelle est cette nouvelle idée ?
+dit sa mère, en levant les yeux de dessus son ouvrage. Mon
+cher enfant, vous plaisantez en comparant les cerises à de la
+viande crue ou à des crapauds. — Non, ma bonne mère, répondit
+Charles en riant, non ; je disais qu’ils paraissent leur
+ressembler. — Un crapaud ressembler à une cerise, Charles !
+insista madame Reding. — Oh ! chère mère, je ne puis m’expliquer ;
+mais réellement je n’ai rien dit d’extraordinaire ; Marie
+ne le pense pas. — Mais, reprit celle-ci, pourquoi ne pas
+associer des pensées agréables avec l’automne ? — C’est impossible ;
+chère sœur, l’automne, c’est la saison malade et
+l’agonie de la nature. Je ne puis contempler avec plaisir le dépérissement
+de la mère de tout ce qui vit. Les couleurs si variées
+du paysage ne sont que les marques de la dissolution. — Charles,
+vous avez une manière de voir outrée et peu naturelle,
+repartit Marie ; remuez-vous, et vous aurez de meilleures
+idées. N’aimez-vous pas à voir un beau coucher de soleil ?
+cependant c’est le moment où le soleil nous quitte. »
+Charles demeura un moment silencieux, puis il dit : « Oui,
+mais il n’y avait pas d’automne dans l’Éden ; le Paradis avait
+ses levers et ses couchers de soleil, mais les feuilles y étaient
+toujours vertes et ne se fanaient point. Il s’y trouvait un fleuve
+pour les nourrir. L’automne c’est la « chute ».</p>
+
+<p>« Ainsi, mon cher fils, reprit madame Reding, vous n’allez
+pas vous promener par ces belles journées, parce qu’il n’y
+avait pas d’automne dans l’Éden ? — Oh ! répondit Charles en
+riant, c’est cruel de me pousser ainsi à bout. Ce que je voulais
+dire, c’est que mes études sont un obstacle direct à la
+promenade, et que le beau temps ne me tente pas assez pour
+me les faire quitter. — Je suis heureuse de vous posséder ici,
+dit sa mère, car nous pouvons vous forcer à sortir de temps
+en temps ; je soupçonne qu’au collége vous ne vous promeniez
+pas du tout. — Ce n’est que pour un certain temps, maman,
+répondit Charles ; lorsque j’aurai subi mon examen, je
+ferai des promenades aussi longues que celles que je faisais
+avec Edward Gandy, l’hiver que je quittai l’école. — Ah ! vous
+étiez alors si gai, Charles ! dit Marie ; que vous étiez heureux
+de la pensée d’aller à Oxford ! — Mon cher, reprit madame
+Reding, vous vous promènerez trop alors, comme aujourd’hui
+vous vous promenez trop peu. Oui, Charles, vous êtes trop
+ardent en tout. — Ce n’est pas bien de lui faire un reproche
+d’être laborieux, dit Marie : vous le savez, maman, vous désirez
+qu’il étudie pour les honneurs, mais s’il doit les obtenir,
+il faut qu’il étudie beaucoup. — C’est vrai, ma fille,
+répondit madame Reding ; Charles est un bon garçon, je le
+sais. Que nous serons heureuses de le voir établi dans un bon
+vicariat ! » Charles soupira. « Allons, Marie, dit-il, faites-nous
+un peu de musique, maintenant le thé est enlevé. Jouez-moi
+cet air si beau de Beethoven, celui que j’appelle « la voix des
+morts ». — Oh ! Charles, vous donnez aux objets des noms
+si tristes ! s’écria Marie. — L’autre jour, reprit Élisa, comme
+nous nous promenions, le vent nous apporta un délicieux
+parfum, et il l’appela « l’esprit du passé » ; il dit aussi que
+le son de la harpe éolienne est « plein de remords ». — Vous
+trouveriez tout cela fort joli, repartit Charles, si vous le lisiez
+dans un poëte ; mais vous l’appelez triste, lorsque c’est moi
+qui le dis. — Sans doute, répondit Caroline, parce que les poëtes
+ne pensent jamais ce qu’ils disent, et pourtant ils ne seraient
+pas poëtes s’ils n’étaient mélancoliques. — Eh bien, dit Marie,
+je vous ferai de la musique, Charles, mais à la condition que
+vous me permettrez, un de ces matins, de vous donner une
+bonne leçon sur cette mélancolie qui, je vous l’assure, se développe
+chez vous tous les jours. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c12">CHAPITRE XII.<br>
+Confidence intime.</h3>
+
+
+<p>Les perplexités de Charles avaient bientôt pris une forme
+définie à son arrivée dans le Devonshire. Le fait seul de sa présence
+dans sa famille, et non à Oxford, où il aurait dû être,
+les avait ramenées dans son esprit ; l’approche du temps où il
+devait passer son examen et prendre son grade justifiait sa
+préoccupation à cet égard. A dire vrai, ces perplexités n’avaient
+pas acquis un développement plus grand que celui que
+nous avons dépeint ; mais elles n’étaient plus vagues ni indistinctes ;
+il les saisissait entièrement ; il ne les croyait pas non
+plus insurmontables, voyant alors d’une manière évidente les
+derniers obstacles à vaincre. La forme particulière dans laquelle
+elles se fixèrent, en se résumant, fut déterminée par les
+circonstances qui surgirent pour lui, à cette époque. Il se demanda
+d’abord comment il pourrait souscrire aux Articles <i lang="la" xml:lang="la">ex
+animo</i>, sans avoir une foi quelconque dans son Église comme
+autorité ayant droit à les lui imposer ; et, en second lieu, comment
+il pourrait avoir foi dans son Église, vu son histoire et
+sa situation présente. Le fait de ces difficultés était une grande
+source de chagrins pour notre jeune ami. Ce qui aggravait son
+état, c’est qu’il n’avait personne avec qui il pût parler ou sympathiser
+sur cette matière. Le comble enfin de son malheur,
+c’était la nécessité de garder devers lui un secret qu’il
+n’osait confier à d’autres, et qui pourtant, d’après ses prévisions,
+devait être révélé un jour. Telles étaient les causes cachées
+de l’abattement que ses sœurs remarquaient dans Charles.</p>
+
+<p>Un jour, il était assis tout pensif devant le feu, un livre à
+la main, lorsque Marie entra. « Je voudrais, dit-elle, que vous
+m’apprissiez l’art d’étudier le grec dans des charbons ardents. — Les
+pierres ont leur langage, et il y a du bon en toutes choses,
+répondit Charles. — Vous faites bien de vous comparer
+au mélancolique Jacques. — Non pas à Jacques, mais au bon
+duc Charles, qui fut banni dans la forêt verte. — C’est fâcheux
+pour nous, répliqua Marie, puisque nous sommes les
+êtres sauvages avec lesquels vous êtes forcé de vivre. Mon
+bon Charles, continua-t-elle, j’espère que la triste affaire qui
+a été la cause de votre renvoi ne vous chagrine plus. — En vérité,
+Marie, il n’est pas agréable, après avoir vécu dans les
+meilleurs termes avec tout le collége, et en particulier avec le
+Principal et Jennings, d’être à la fin chassé comme un mauvais
+étudiant qu’on envoie conduire la charrette. Vous n’avez
+pas d’idée combien le vieux Principal et Jennings ont été sévères. — Mon
+cher ami, vous ne devez plus vous en préoccuper,
+comme je soupçonne que vous le faites. — Je ne sais pas
+où cela finira ; le Principal a dit expressément que mon avenir
+à l’Université était brisé. Je suppose qu’ils ne voudraient pas me
+donner un certificat, si je désirais un <i lang="en" xml:lang="en">fellowship</i> partout ailleurs. — Oh !
+c’est une méprise momentanée ; je suis sûre que
+maintenant ils sont mieux informés. Aussi bien c’est pour nous
+une si bonne fortune de vous avoir ici, que nous leur en
+devons de la reconnaissance. — Je crois pourtant avoir agi
+avec prudence, Marie ; je ne suis jamais allé aux réunions
+du soir, ni aux sermons des célèbres prédicateurs du jour.
+Je me demande ce qui a pu leur mettre ces idées dans la
+tête. Au cours des Articles, je faisais de temps en temps une
+question, mais c’était vraiment parce que je désirais comprendre
+et saisir les matières. A mon entrée dans sa chambre, Jennings
+tomba sur moi ; je ne puis dire autrement. Il fut d’abord
+poli dans ses formes, mais il y avait dans son regard
+quelque chose qui m’annonçait l’orage. Il est étrange qu’un
+homme d’un caractère fort comme lui n’ait pas su mieux dissimuler
+ses sentiments ; j’ai toujours pu deviner ses pensées. — Croyez-moi,
+Charles, vous aurez oublié tout cela
+l’année prochaine. Ce sera comme un nuage d’été qui vient et
+disparaît. — Et puis, cela me décourage, et interrompt forcément
+mes études. J’y pense toujours, et c’est en vain que je
+veux fixer mon esprit sur mes livres, je ne sais plus retrouver
+mon énergie. C’est très-dur. — Marie soupira ; — je voudrais
+pouvoir vous aider, dit-elle, mais les femmes peuvent si
+peu ! Allons, laissez-moi prendre le chagrin, et gardez l’étude ;
+ce sera un excellent partage. — Et d’ailleurs, continua Charles,
+que va penser ma mère, quand la chose arrivera à ses oreilles,
+et il faut bien qu’elle lui parvienne ! — Laissez donc ! ne
+faites pas une montagne d’une taupinière. Vous reviendrez à
+Oxford, vous prendrez votre grade, et personne ne saura rien
+de tout cela. — Non, il n’en peut être ainsi », répondit Charles
+sérieusement. « Que voulez-vous dire ? — Ces choses ne se
+dissipent pas de cette manière ; ce n’est pas un nuage d’été :
+cela pourrait bien tourner à la pluie, à mon avis. »</p>
+
+<p>Marie le regarda avec étonnement. « Je veux dire, reprit-il,
+que je n’ai pas l’espoir qu’ils me laissent prendre mon grade,
+pas plus qu’ils ne m’ont permis la résidence à Oxford. — C’est
+très-absurde, mon ami, voilà ce que j’entends par se préoccuper
+d’enfantillages et faire des montagnes de taupinières. — Ma
+bonne Marie, reprit-il en lui prenant la main affectueusement,
+ma seule vraie confidente et mon unique consolation,
+je voudrais vous faire encore une confidence, si vous pouviez
+la supporter. » Marie était effrayée, et son cœur battait fort.
+« Charles, répondit-elle en retirant sa main, souffrir une peine
+quelconque me serait moins dur que de vous voir dans cet
+état. Il est trop évident pour moi que quelque chose vous tourmente. »
+Charles mit ses pieds sur le garde-feu, et baissa les
+yeux. « Je ne puis vous le confier », dit-il enfin avec effort.
+Puis voyant à la physionomie de sa sœur combien il l’affligeait,
+il ajouta, souriant à demi comme pour atténuer l’effet
+de ses paroles : « Ma chère Marie, quand un pareil témoignage
+est porté contre quelqu’un, on ne peut s’empêcher de craindre
+qu’il n’ait été peut-être dicté par des motifs plausibles. — Impossible,
+Charles : <i>vous</i> corrompre les autres ! <i>vous</i> falsifier le
+<span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span> et les Articles ! Impossible. — Marie, de nous deux
+qui serait le meilleur juge, si ma figure était sale et mon habit
+râpé, vous ou moi ? Eh bien, peut-être Jennings, ou au moins
+l’opinion publique, en sait plus sur ma personne que moi-même. — Ne
+parlez pas ainsi, répliqua Marie très-émue ;
+vraiment, vous me faites de la peine en ce moment. Que voulez-vous
+dire ? » Charles couvrit son visage de ses mains : « Il
+n’y a rien à faire, répondit-il, vous ne pouvez m’aider ici ;
+je ne fais que vous chagriner. Je n’aurais pas dû aborder ce
+sujet. » Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>« Mon bien-aimé Charles, reprit Marie avec tendresse, allons,
+je supporterai tout tranquillement. Rien ne peut m’affliger
+autant que de vous voir aller de ce train-là. Mais, en vérité,
+vous m’effrayez. — Eh bien, répondit-il, quand plusieurs personnes
+viennent me dire qu’Oxford n’est pas ma place, que
+ma position n’est pas là, qui sait, si elles ont tort ou raison ? — Mais,
+réellement, est-ce tout ? et qui exige que vous passiez
+votre vie à Oxford ? Ce n’est pas nous, certainement. — Non,
+mais Oxford implique la nécessité d’obtenir un grade… de
+prendre les ordres. — Maintenant, mon cher ami, parlez
+d’une manière claire ; ne me donnez pas des demi-mots ; faites-moi
+tout connaître. » Et elle s’assit, le regard plein d’anxiété.
+« Eh bien, soit, dit-il faisant un effort ; cependant, je ne sais
+par où commencer. Tout ce que je puis dire, c’est que bien
+des choses me sont arrivées de différentes manières pour me
+montrer que je n’ai ni lieu, ni position, ni demeure ; que je
+ne suis pas fait pour l’Église d’Angleterre, que j’y suis un
+étranger. » Il y eut un silence terrible ; Marie devint très-pâle ;
+puis, tirant précipitamment une conclusion : « Vous voulez
+dire, Charles, reprit-elle avec vivacité, que vous allez vous
+réunir à l’Église de Rome. — Non, ce n’est pas cela. Vous
+m’avez mal compris ; je ne veux dire que ce que j’exprime ; je
+vous ai tout révélé ; ma confession est complète. Voici ma pensée
+entière : je ne me sens pas à ma place. — Cela ne suffit
+point, vous devez m’en révéler davantage ; car, comme je l’appréhende,
+vous voulez dire ce que j’ai exprimé moi-même,
+rien de moins. — Je ne saurais raconter les choses avec suite :
+mais quelque part que j’aille, avec quelque personne que je
+parle, je me sens une autre sorte d’homme que je ne suis. Je
+ne puis vous communiquer ce sentiment intime ; vous ne me
+comprendriez pas. La meilleure idée de mon état véritable se
+trouve dans ces paroles du Psalmiste : « Je suis un étranger
+sur la terre. » Nul ne pense et ne sent comme moi. J’entends
+des sermons, je cause de sujets religieux avec des amis, et
+tout le monde me condamne. Le collége enfin vient, lui aussi,
+rendre son témoignage contre moi, et il me chasse hors de ses
+murs. — Oh ! Charles, reprit Marie, que vous êtes changé ! »
+Et les larmes lui vinrent aux yeux. « Vous étiez si gai, si heureux
+autrefois ! Vous trouviez tant de plaisir auprès de tout le
+monde et en toutes choses ! Nous aimions tant à rire et à répéter :
+« Les oies de Charles sont des cygnes. » Que vous est-il
+arrivé ? » Elle se tut. « Ne vous rappelez-vous pas, continua-t-elle
+ensuite, ces paroles de l’<i>Année chrétienne</i><a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> ? Je ne puis
+les citer textuellement ; nous vous les appliquions. Il s’agit de
+l’espérance ou de l’amour « qui rend tous les objets radieux
+par son sourire magique ». Charles fut ému en se rappelant
+ce qu’il était trois années auparavant. « Je suppose, dit-il, que
+je sors des ombres pour entrer dans les réalités. — Il y a eu
+bien des choses pour vous attrister, repartit Marie en soupirant ;
+et maintenant ces vilains livres vous fatiguent trop.
+Pourquoi concourir pour les <i>honneurs</i> ? quel bien en reviendra-t-il ? »
+Nouveau silence.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Recueil de poésies religieuses par M. Keble. Il contient des hymnes et
+autres compositions pour chaque fête du calendrier anglican. L’auteur y célèbre,
+à la date du 25 mars, la bienheureuse mère de Dieu.</p>
+</div>
+<p>— Je voudrais vous rapporter, reprit Charles, le nombre
+des avis indirects qui m’ont été donnés sur mon antipathie,
+comme on pourrait l’appeler, pour les choses telles qu’elles
+vont. Ce qui, peut-être, m’a le plus frappé, c’est un entretien
+que j’eus avec Carlton, ce tuteur avec qui j’ai étudié pendant
+les dernières vacances ; évidemment si je ne pouvais
+m’entendre avec lui, ou plutôt s’il me condamnait comme les
+autres, de qui devais-je attendre une parole en ma faveur ?
+D’ailleurs, je ne puis supporter le faste et les faux-semblants
+que je vois partout. Je ne parle pas contre les individus ; ce
+sont de très-bonnes personnes, je le sais ; mais, réellement,
+si vous voyiez Oxford tel qu’il est ! les chefs surtout avec
+leurs gros revenus, je ne sais trop ce que vous en penseriez.
+Sans doute ces messieurs sont généreux, leurs femmes sont
+souvent simples et modestes, on se plaît à le dire ; elles font
+aussi beaucoup de bien dans la ville, je me garderais de les
+attaquer sur ce point ; mais je parle du système. Reconnaît-on
+des ministres du Christ dans des hommes qui jouissent de
+revenus énormes, qui vivent dans des maisons richement
+meublées, qui ont femme et enfants, qui se font servir par
+des sommeliers et de magnifiques valets en livrées, qui donnent
+des dîners splendides, affectent des airs protecteurs et
+gracieux, arrondissent leurs gestes, et mesurent leurs paroles
+comme s’ils étaient la crème de la terre, mais qui n’ont rien
+de l’ecclésiastique, si ce n’est l’habit noir et la cravate blanche ?
+Puis viennent les évêques et les doyens qui, eux aussi,
+traînent une femme au bras, et qui ne peuvent entrer dans
+l’église sans être précédés d’un valet bien poudré, portant
+un coussin et une peau de mouton chaude pour préserver
+leurs pieds du froid des pierres. » Marie se mit à rire. « Eh
+bien, mon cher ami, dit-elle, je ne croyais pas que vous
+eussiez vu tant d’évêques, de doyens, de professeurs et de
+chefs d’établissements à Saint-Sauveur ; vous avez eu bonne
+compagnie. — Mes yeux sont constamment en éveil, et les
+occasions ne m’ont pas manqué ; je ne puis entrer dans les
+détails. — Je crois que vous avez été sévère envers ces messieurs,
+reprit Marie ; quand un pauvre vieillard souffre d’un
+rhumatisme (et elle soupira un peu), il serait dur qu’il ne pût
+garantir ses pieds du froid. — Ah ! Marie, je ne saurais vous
+expliquer tout ! mais pénétrez-vous, je vous prie, de ce que
+je dis, et ne critiquez pas mes exemples ou mes paroles. Ce
+que je veux faire entendre, c’est qu’il y a à Oxford une atmosphère
+mondaine qui est aussi éloignée que possible de
+l’esprit de l’Évangile. Je n’accuse pas les <i>dons</i> d’ambition ni
+d’avarice ; il n’en est pas moins vrai, toutefois, que la fin que
+se proposent les chefs d’établissements, les <i lang="en" xml:lang="en">Fellows</i> et tous
+ces messieurs, c’est de jouir d’abord de la terre, et puis de
+servir Dieu. Sans doute ils font du ciel l’objet final de leurs
+désirs ; mais leur objet immédiat, c’est d’être dans l’aisance,
+de se marier, d’avoir de beaux revenus, une position, de
+<i>l’honorabilité</i>, une maison commode, une campagne agréable
+et un aimable voisinage. Il n’y a rien de surnaturel chez eux.
+Je l’avoue, je crois que les Puséistes sont les seules personnes
+de l’endroit qui aient des vues élevées ; je devrais dire
+les seules personnes qui en fassent profession, car je ne les
+connais pas assez pour en parler. » Il pensait à White. « Vous
+m’entretenez là de choses que j’ignore, Charles, mais je ne
+pense pas que toute cette jeunesse intelligente d’Oxford ne
+recherche que ses aises et le bien-être ; je ne crois pas non
+plus que dans l’Église de Rome l’argent ait toujours été employé
+à la meilleure fin. — Je ne disais rien de l’Église Romaine,
+pourquoi me la nommer ? C’est tout à fait une autre
+question. Mon unique pensée, c’est qu’il y a à Oxford une
+atmosphère mondaine que je ne puis souffrir. Je n’emploie pas
+le mot « mondaine » dans sa plus mauvaise acception. Les gens
+y sont religieux et charitables ; mais (je n’aime pas à citer des
+noms propres), mais je connais plusieurs <i>dons</i> qui ne paraissent
+pas faire entrer dans le caractère de leur religion, à eux,
+la notion de la pauvreté évangélique, le danger des richesses,
+l’abandon de toutes choses pour le Christ : idées qui sont
+les premiers principes de l’Écriture telle que je la lis et la comprends.
+Je l’avoue, je crois que c’est la raison pour laquelle
+les Puséistes sont si impopulaires. — Eh bien, repartit Marie,
+je ne vois pas pourquoi vous êtes si dégoûté du monde, ainsi
+que de la place et des devoirs que vous devez y remplir,
+parce qu’il s’y trouve des hommes mondains.</p>
+
+<p>— A propos, je parlais de Carlton, reprit Charles. Certes
+c’est un excellent garçon que j’aime, que j’admire et que je
+respecte beaucoup ; eh bien, savez-vous qu’il a posé en axiome
+qu’un ecclésiastique de l’Église d’Angleterre doit se marier ?
+Il disait que le célibat peut être chose très-bonne dans d’autres
+communions, mais qu’un homme se rendait ridicule et n’était
+pas du siècle, s’il restait célibataire dans notre Église. » Le
+pauvre Charles était si sérieux, et la proposition qu’il énonçait
+était si monstrueuse, que Marie, malgré sa profonde tristesse,
+ne put s’empêcher de rire aux éclats : « Je ne puis m’en
+défendre, dit-elle. En vérité, c’était une assertion très-extraordinaire.
+Mais, mon cher ami, ne craignez-vous pas que Carlton
+ne vous enlève un beau jour par violence, et qu’il ne vous
+marie à quelque gentille demoiselle avant que vous sachiez
+où vous en êtes ? — Ne parlez pas sur ce ton, Marie, répliqua
+Charles ; à cette heure, je ne puis supporter la plaisanterie.
+Ce que je veux dire, c’est que, considérant le bon sens de
+Carlton et son coup d’œil si juste en toutes choses, je restai
+convaincu que l’Église d’Angleterre est réellement, d’après les
+déclarations implicites de mon répétiteur, une forme de religion
+très-différente de celle des Apôtres. »</p>
+
+<p>Ces paroles rendirent Marie sérieuse. « Hélas ! dit-elle, nous
+voici sur un nouveau terrain, il s’agit maintenant, non de ce
+que l’Église pense de vous, mais de ce que vous pensez de
+notre Église. » Il y eut un moment de silence. « Je soupçonnais
+que cela reposait au fond, continua-t-elle ; je n’ai jamais pu
+croire qu’une poignée de gens, dont quelques-uns n’étaient
+rien pour vous, venant vous dire que vous n’étiez pas à votre
+place, vous auraient fait penser ainsi, à moins que vous, le
+premier, n’eussiez eu ces sentiments. Voilà la vérité réelle ; et
+puis vous interprétez dans votre sens ce que les autres viennent
+vous dire. » Il y eut encore un moment de silence pénible.
+« Je vois, reprit-elle, comment tout cela ira. Quand vous
+prenez une chose à cœur, Charles, je sais bien que vous ne
+l’abandonnez plus. Oui, vos idées sont déjà arrêtées. Nous vous
+verrons Catholique Romain. — Marie, répliqua le frère avec
+tristesse, voulez-vous, vous aussi, vous élever contre moi ? »
+Elle vit sa méprise. « Non, Charles ; tout ce que je dis, c’est que
+cela dépend de vous, et non des autres. Si votre esprit l’a résolu,
+il n’y a plus rien à faire. Ce ne sont pas les autres qui
+vous mènent, qui s’élèvent contre vous ; mon cher ami, ne
+vous méprenez pas sur mes paroles, et ne vous faites pas illusion.
+Vous avez une volonté de fer. »</p>
+
+<p>En ce moment, Caroline entra dans la chambre. « Je ne
+pouvais m’imaginer où vous étiez, Marie, dit-elle ; il y a une
+éternité que Perkins vous demande. Il s’agit de quelque chose
+pour le dîner ; je ne sais quoi. Nous avons cherché en haut et
+en bas, sans pouvoir deviner que vous aidiez Charles dans ses
+études. » Marie poussa un profond soupir et sortit de la
+chambre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c13">CHAPITRE XIII.<br>
+Perplexités d’une bonne sœur.</h3>
+
+
+<p>L’entretien que nous venons de rapporter n’avait donné aucune
+satisfaction ni aucun soulagement aux anxiétés du frère
+et de la sœur. « Je ne puis trouver nulle part de sympathie, se
+disait Charles. Marie ne me comprend pas plus que les autres.
+Je ne puis manifester mes pensées et mes sentiments ; et si
+j’essaie de le faire, mes propositions et mes arguments me paraissent
+absurdes à moi-même. Ç’a été un grand effort de me
+confier à elle ; et, en un sens, c’est autant de gagné, car c’est
+une épreuve surmontée ; mais autrement je n’ai rien obtenu
+par mon initiative, et j’aurais aussi bien fait de me taire. Je n’ai
+réussi qu’à la chagriner sans soulager mon cœur. Par parenthèse,
+elle est partie croyant le cas deux fois plus grave qu’il
+ne l’est. J’allais la remettre dans le vrai, lorsque Caroline est
+entrée. Ma seule difficulté regarde les ordres, et elle croit que
+je vais me faire Catholique Romain. Quelle absurdité ! Mais les
+femmes vont vite en besogne ; donnez-leur un pouce, et elles
+prennent une aune. Je ne connais pas les Catholiques Romains.
+Toute la question est de savoir si je m’attacherai au barreau ou
+à l’Église. J’avoue que je me suis exagéré beaucoup les choses
+à moi-même ; j’aurais dû commencer par ceci avec elle :
+« Savez-vous, aurais-je dû lui dire, que j’ai sérieusement envie
+d’étudier le droit ? » J’ai tout embrouillé.</p>
+
+<p>La pauvre Marie, de son côté, était dans un trouble d’esprit
+et de cœur aussi pénible que nouveau pour elle ; cependant
+les affaires du ménage et ses devoirs obligés envers ses plus
+jeunes sœurs détournèrent un moment ses pensées. A dire vrai,
+elle avait été prise au mot ; elle s’attendait peu à ce qui allait
+lui arriver, quand elle s’était engagée à accepter le chagrin,
+tandis qu’elle laissait les livres à Charles. La douleur, elle l’avait
+connue naguère ; mais jusqu’alors, elle ne connaissait pas
+l’anxiété. L’état de l’esprit de son frère avait été pour elle jusque
+là un simple sujet d’étonnement ; mais dès que cet état lui
+eut été manifesté clairement, elle en fut effrayée et révoltée.
+C’était comme si Charles avait perdu son identité et se fût
+changé en un autre homme ; c’était comme si jusque là il avait
+trompé sa confiance. Elle avait vu dans les journaux qu’il s’agissait
+beaucoup du « parti d’Oxford » et de ses actes. Dans différents
+lieux où elle avait été en visite, elle avait entendu parler
+d’églises qui suivaient la nouvelle mode, et d’ecclésiastiques accusés,
+en conséquence, de Papisme, reproche dont elle s’était
+moquée. Mais maintenant on lui apprenait dans sa maison
+même qu’il y avait quelque chose de vrai dans ces bruits. La
+chose toutefois restait incompréhensible à son esprit, et elle
+savait à peine où elle en était. Et que, de toutes les personnes
+du monde, son frère, son propre Charles, avec qui de tout
+temps elle n’avait fait qu’un cœur et qu’une âme, que ce frère,
+jadis si aimable, si religieux, si bon, si sensé, si prudent, pût
+être le premier qui jetât sur sa voie les nouvelles opinions ;
+cela la mettait hors d’elle-même.</p>
+
+<p>Et où Charles avait-il puisé ses idées ? Des idées ! elle ne pouvait
+les appeler de ce nom ; il n’avait rien à donner pour excuse ;
+c’était un enivrement. Lui, si intelligent, d’un esprit si
+perçant, comment ! il n’avait rien de mieux pour sa justification
+que de dire que la femme de l’évêque de Monmouth était
+trop jolie, et que le vieux docteur Stock s’asseyait sur un
+coussin ! Oh ! tout cela était bien triste, en vérité ! Et comment
+se faisait-il qu’il fût insensible aux bienfaits de son Église,
+bienfaits dont il avait joui toute sa vie ! Que lui manquait-il ?
+Pour elle, tout était selon ses désirs : aller à l’église faisait son
+bonheur. Elle aimait à entendre les leçons et les collectes revenant
+chaque année et marquant les différentes saisons. Les
+livres historiques et les prophètes, en été ; la collecte : « Levez-vous »
+pour annoncer l’Avent ; les belles collectes de l’Avent
+lui-même avec les leçons d’Isaïe, qui se prolongent jusque
+dans le temps de l’Épiphanie : tout cet ensemble était une vraie
+musique à son oreille. Les psaumes, à leur tour, variant tous
+les dimanches, étaient pour son cœur une consolation perpétuelle,
+toujours ancienne, et cependant toujours nouvelle. Les
+additions de circonstance aussi : le Symbole d’Athanase, le
+<i lang="la" xml:lang="la">Benedictus</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">Deus misereatur</i>
+et l’<i lang="la" xml:lang="la">Omnia opera</i>, que son
+père avait coutume de lire aux grandes fêtes ; et la belle litanie ;
+toutes ces choses n’étaient-elles pas ravissantes ? Que pouvait-il
+désirer de plus ? où pourrait-il en trouver autant ? C’était
+un mystère pour sa raison, et elle ne pouvait que se sentir
+pénétrée de reconnaissance de n’être pas exposée aux tentations,
+quelles qu’elles pussent être, qui avaient agi sur l’esprit
+si solide de ce frère bien-aimé !</p>
+
+<p>Puis, elle s’était bercée de la douce pensée de voir Charles
+ministre et de l’entendre prêcher ; d’avoir quelqu’un à qui elle
+aurait le droit d’adresser des questions, de demander des conseils
+quand elle le désirerait. Ce rêve était fini ; elle ne pouvait
+plus compter sur son frère ; il avait fait à sa confiance
+une blessure que le temps ne pourrait cicatriser : cette confiance
+avait disparu pour toujours. Charles était le seul homme
+de la famille ; il était son seul soutien, maintenant que le père
+était mort. Qu’allaient-elles devenir, elles pauvres femmes ?
+Être délaissée par son propre frère, oh ! que c’était dur !</p>
+
+<p>Et comment allait-elle préparer sa mère à ce coup terrible ?
+Car il fallait bien que, tôt ou tard, cette triste affaire fût connue.
+Elle ne pouvait se faire illusion ; elle connaissait assez son
+frère pour être sûre que lorsqu’il s’était mis réellement une
+chose en tête, il ne l’abandonnait point sans des raisons convaincantes,
+et elle ne voyait pas celles qui pourraient le détourner
+de ces idées s’il avait des motifs pour les garder. Le
+moyen de résoudre le problème confondait toute raison, tout
+calcul. Mais enfin, comment devait-elle apprendre ce malheur
+à sa mère ? Valait-il mieux le lui laisser soupçonner et le lui
+faire arriver ainsi, ou fallait-il attendre jusqu’à l’accomplissement
+du fait ? La question était trop difficile à résoudre pour
+le présent, et elle préféra l’abandonner.</p>
+
+<p>Telle fut la situation de Marie pendant plusieurs jours jusqu’à
+ce que l’excitation de son esprit se changeât en un état
+dont une anxiété triste était l’élément latent et habituel. Cette
+anxiété la quittait d’ordinaire à l’heure de ses occupations,
+mais elle se trahissait de temps à autre par des soupirs subits
+et profonds, ou par l’égarement de ses pensées. Ni le frère ni
+la sœur, tout en s’aimant autant que jamais, n’avaient cette
+douceur et cette égalité de caractère qui leur étaient naturelles ;
+il fallait maintenant veiller sur soi, et, sans qu’on pût en dire
+la cause, le cercle du soir était plus triste qu’autrefois, Charles
+était plus attentif envers sa mère ; pour être davantage avec
+elle, il n’apportait plus ses livres dans le salon. Il faisait la lecture
+à haute voix, mais il causait peu ; aussi Élisa et Caroline
+désiraient que son examen fût passé, afin qu’il pût reprendre
+sa gaîté naturelle.</p>
+
+<p>Quant à M<sup>me</sup> Reding, ses observations allaient simplement à
+constater que son fils était un étudiant intrépide, et qu’il se
+refusait une promenade ou une course à cheval, quelque beau
+temps qu’il fît. C’était une personne douce et tranquille, aux
+sentiments vifs et aux habitudes réglées, mais d’un esprit peu
+observateur. Elle avait vécu toute sa vie à la campagne, et
+jusqu’à sa récente infortune ayant à peine connu le chagrin,
+elle était entièrement incapable de comprendre comment les
+choses peuvent marcher, sinon d’une seule manière. Charles
+ne lui avait pas dit le motif réel de son séjour à la maison pendant
+l’hiver, jugeant que c’eût été l’affliger en pure perte ; encore
+moins avait-il songé à la fatiguer par l’exposé de ses difficultés
+religieuses, qu’elle n’aurait pu apprécier ; c’eût été,
+également, sans résultat positif. Quant à sa sœur, il essaya de
+lui donner une explication de sa conversation antérieure, dans
+la pensée d’adoucir les craintes extrêmes qu’il avait fait naître
+dans son esprit. Marie reçut l’explication avec reconnaissance,
+et déclara qu’elle était consolée. Mais le coup était porté, le
+soupçon était profondément entré dans son âme ; c’était toujours
+Charles, son bien-aimé Charles comme auparavant, mais
+elle ne pouvait bannir de son esprit le cruel pressentiment
+qu’elle avait exprimé dans son entretien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c14">CHAPITRE XIV.<br>
+Les nouvelles réformes.</h3>
+
+
+<p>Un matin on vint annoncer à Charles qu’une personne, qu’on
+avait fait entrer dans la salle à manger, le demandait. En ouvrant
+la porte, il se trouva en face du long et maigre Bateman,
+qui, promu aux ordres, venait d’être nommé ministre d’une
+paroisse voisine. Charles ne l’avait pas vu depuis dix-huit mois,
+et il lui serra la main avec beaucoup d’affection, en le félicitant
+sur sa cravate blanche qui, comme il le lui dit, le transformait
+plus qu’il ne s’y serait attendu. Évidemment les manières
+de Bateman étaient changées ; cela pouvait être le fait de la
+circonstance, mais il ne paraissait pas à son aise ; peut-être
+était-ce le résultat de sa présence dans une maison étrangère
+et de la préoccupation de ce qu’il allait vraisemblablement
+être présenté à des dames qu’il n’avait jamais vues. L’épreuve
+devait bientôt commencer pour le jeune ministre ; car Charles
+l’invita au même moment à venir voir sa mère et à dîner ensuite
+avec eux. « Le ciel est pur, ajouta-t-il, et il y a un excellent
+sentier entre Boughton et Melford. » Bateman répondit
+qu’il ne pouvait accepter la dernière invitation, mais qu’il serait
+heureux d’être présenté à madame Reding. Il suivit donc
+Charles dans le salon, et peu d’instants après il était en conversation
+avec la mère et ses filles.</p>
+
+<p>« Quel charmant coup d’œil on a de la maison, madame ! dit
+Bateman. Du dehors on ne croirait pas à une vue si spacieuse. — Non,
+elle est cachée par les arbres, répondit madame Reding.
+Le flanc de la colline change si fort sa direction que,
+dans le principe, je croyais que le point de vue devait être des
+fenêtres opposées. — Quelle est cette haute colline ? demanda
+Bateman. — C’est <span lang="en" xml:lang="en">Hart-Hill</span>, répondit Charles ; il y a un camp
+romain sur le sommet. — Nous pouvons apercevoir huit clochers
+de nos fenêtres, reprit madame Reding. Sonnez pour le
+lunch, ma chère. — Ah ! madame Reding, repartit Bateman,
+nos ancêtres songeaient plus que nous à bâtir des églises, ou
+pour mieux dire, plus que nous ne l’avons fait ; car, en ce moment,
+on exécute des travaux prodigieux pour ajouter à nos
+constructions ecclésiastiques. — Nos ancêtres ont également
+fait beaucoup, reprit madame Reding. Ma chère, combien d’églises
+furent bâties dans Londres, sous la reine Anne ? Saint-Martin
+en était une. — Cinquante, répondit Élisa. — Cinquante
+étaient projetées, reprit Charles. — Oui, madame, dit
+Bateman ; mais par ancêtres j’entends les saints évêques et
+autres membres de notre Église Catholique, antérieurement à
+la Réforme. Car, quoique la Réforme ait été un grand bienfait
+(et il jeta un coup d’œil vers Charles), cependant, nous ne
+pouvons, sans injustice, oublier ce qui a été accompli avant
+cette époque par les Catholiques Anglais. — Ah ! les pauvres
+gens, reprit madame Reding, ils ont fait une bonne chose, en
+bâtissant des églises ; cela nous a épargné beaucoup de peine. — Restaure-t-on
+beaucoup d’églises dans ce pays ? demanda
+Bateman, un peu déconcerté. — Ma mère ne fait que d’arriver
+ici, comme vous, répondit Charles ; oui, on en restaure quelques-unes ;
+l’église de Barton que vous connaissez, ajouta-t-il
+en s’adressant à Marie. — Avez-vous poussé vos promenades
+jusqu’à Barton ? demanda celle-ci à Bateman. — Pas encore,
+miss Reding, pas encore ; sans doute, on enlève les bancs. — On
+en fait des siéges, dit Charles, et même d’un très-joli modèle. — Les
+bancs sont détestables, reprit Bateman ; toutefois,
+la dernière génération des titulaires les supportait sans se
+plaindre ; c’est étonnant ! »</p>
+
+<p>Un silence très-naturel succéda à ces paroles. Charles le
+rompit en demandant au jeune ministre s’il se proposait de
+faire quelques améliorations à Melford. Bateman prit un air
+modeste. « Rien d’important, dit-il, quelques petites choses
+ont été déjà faites. Malheureusement, j’ai un recteur de la
+vieille école, un pauvre homme, qui est l’ennemi de toute espèce
+de nouveauté. » Ce fut avec un sentiment de malice, par
+suite de son attaque contre le clergé du dernier siècle, que
+Charles engagea son ami à faire un exposé de ses réformes.
+Eh bien, continua Bateman, il faut beaucoup de prudence
+dans ces matières, sans cela on fait autant de mal que de bien :
+on marche dans l’eau chaude avec tout le monde, les marguilliers,
+le comité paroissial, les vieux recteurs, la <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> de
+l’endroit, et l’on ne satisfait personne. C’est pour cette raison,
+que je n’ai pas encore essayé d’introduire le surplis dans la
+chaire, excepté aux grandes fêtes, me proposant de familiariser
+peu à peu mes paroissiens avec ce costume. Cependant, je
+mets l’écharpe ou l’étole, et j’ai eu soin qu’elle fût de deux
+pouces plus large qu’à l’ordinaire. Je porte aussi, toujours, la
+soutane dans ma paroisse. J’espère que vous approuvez la
+soutane, madame Reding ? — C’est un costume très-froid,
+monsieur, à mon avis, quand elle est de soie ou d’alépine ; elle
+habille aussi très-mal, quand elle est portée seule. — Spécialement
+par derrière, dit Charles, la soutane est tout à fait
+difforme. — J’ai remédié à cela, reprit Bateman. Vous avez
+remarqué miss Reding, j’en suis sûr, la soutane courte de
+l’évêque. Elle ne vient qu’aux genoux, et paraît être une continuation
+du gilet, le frac étant porté comme toujours. Eh bien,
+mademoiselle, j’ai adopté le même costume avec ma longue
+soutane ; je mets mon habit par-dessus. » Marie eut de la peine
+à s’empêcher de rire ; Charles éclata. « Impossible, Bateman,
+s’écria-t-il ; vous ne voulez pas dire que vous portez votre habit
+français à basques par-dessus votre longue soutane qui
+descend jusqu’aux chevilles ?? — Mais, oui, répondit Bateman
+d’un ton grave : j’ai par là avisé à la chaleur et à l’apparence
+extérieure, et je suis sûr que tous mes paroissiens me reconnaissent.
+Je pense que c’est un grand point, miss Reding.
+Quand je passe, j’entends les petits enfants se dire : Voilà le
+ministre ! — Je le crois bien ! reprit Charles. — En vérité,
+s’écria madame Reding, oubliant sa dignité habituelle, qui
+jamais entendit choses semblables ? » Bateman la regarda avec
+surprise et stupeur.</p>
+
+<p>« Vous alliez parler de vos améliorations dans l’église, reprit
+Marie, voulant détourner l’attention du jeune ministre des paroles
+de sa mère. — Ah ! c’est vrai, miss Reding, c’est vrai,
+répondit Bateman. Je vous remercie de me le rappeler ; j’ai fait
+une digression sur mon costume… J’aurais voulu abattre les
+galeries et diminuer la hauteur des bancs ; mais je n’ai pu exécuter
+ce projet. J’ai cependant abaissé de six pieds la chaire à
+prêcher. Or, en faisant ainsi, d’abord j’ai donné dans ma personne
+l’exemple de la condescendance et de l’humilité que je
+voudrais inspirer à mes paroissiens. Mais ce n’est pas tout ;
+comme conséquence de cet abaissement de la chaire, nul dans
+les galeries ne peut me voir ni m’entendre prêcher ; et cela est
+un avantage que j’ai l’air d’accorder aux auditeurs de la nef. — Évidemment,
+c’est une idée heureuse, dit Charles. — Mais
+c’est aussi un avertissement pour les auditeurs eux-mêmes de
+la nef, continua Bateman ; car on ne peut me voir ni m’entendre
+dans les bancs, jusqu’à ce que les côtés en soient diminués — Une
+seule chose vous manque encore, ajouta Charles avec
+un air d’amabilité, de crainte d’aller trop loin ; puisque vous
+avez une haute taille, il vous faut prêcher à genoux, sans quoi
+vous détruiriez vos propres perfectionnements. » Bateman parut
+satisfait. « Je vous ai prévenu, mon ami ; je prêche assis.
+Il est plus conforme à l’antiquité et à la raison, d’être assis
+que d’être debout. — Avec ces précautions, je pense que vous
+pourriez arriver à mettre le surplis tous les dimanches. Vos
+paroissiens sont-ils contents ? — Oh ! pas du tout, loin de là,
+mais ils n’ont rien à dire : le changement est si simple ! — Y
+a-t-il encore autre chose ? — Rien en ce qui regarde l’architecture ;
+mais j’ai opéré une réforme dans les observances. J’ai
+été assez heureux pour recueillir un très-bel exemplaire de
+Jewell en lettres gothiques, et je l’ai placé dans l’église, en
+l’attachant à la muraille avec une chaîne ; il servira aux personnes
+pauvres qui voudront le lire. Notre église est proprement
+« l’église du pauvre », madame Reding. — Eh bien, se
+dit Charles à part lui, je soutiendrai toujours les vieux ministres
+contre les jeunes, si telle doit être la réforme de ceux-ci.</p>
+
+<p>Puis il reprit à haute voix : « Allons, Bateman, il faut que vous
+voyiez notre jardin ; prenez votre chapeau, et faisons un petit
+tour de promenade. Nous avons au bout du jardin une jolie
+terrasse. » Après avoir ainsi fait poser Bateman pour l’amusement
+de sa mère et de ses sœurs, Charles l’emmena, et bientôt
+ils se trouvèrent sur la terrasse, l’arpentant en long et en
+large, et livrés à une conversation des plus chaleureuses.</p>
+
+<p>« Reding, mon cher ami, dit le jeune ministre, que signifient
+les bruits qui courent en tout lieu sur votre compte ? — Je
+n’en sais rien, répondit Charles brusquement. — Eh bien,
+voici, reprit Bateman ; mais je désire toucher à ce sujet avec
+toute la délicatesse possible. Ne me répondez pas, si cela vous
+plaît ainsi, ou ne me répondez que ce que vous voudrez :
+veuillez toutefois excuser un vieil ami. On dit que vous allez
+quitter l’Église de votre baptême pour l’Église de Rome. — Ce
+bruit est-il bien répandu ? demanda Charles froidement. — Oh !
+oui, je l’ai appris à Londres : une lettre d’Oxford m’en faisait
+également mention, et un de mes amis l’a entendu raconter
+dans le pays de Galles comme une chose positive, à un
+dîner qui se donnait à l’occasion de la visite de l’évêque. » — Ainsi,
+pensa Charles, vous venez à votre tour porter témoignage
+contre moi. « Eh bien, mon bon Reding, continua Bateman,
+pourquoi gardez-vous le silence ? Est-ce vrai ? — Quoi
+donc ? que je suis catholique romain ? Oh ! certainement ; ne
+comprenez-vous pas que c’est pour cela que je prépare mon
+examen avec tant d’ardeur ? — Allons, parlez sérieusement,
+Reding ; voulez-vous m’autoriser à contredire ce bruit, et à le
+nier jusqu’à un certain point, ou sous tous les rapports ? — Sans
+doute, contredisez-le de toute manière, contredisez-le entièrement. — Puis-je
+y donner un démenti absolu, sans réserve,
+sans condition, catégorique, net ? — Sans doute, sans
+doute. » Bateman ne pouvait pénétrer la pensée de Charles, et
+il ne se figurait pas à quel point il le tourmentait. « Je ne
+sais comment vous déchiffrer », dit-il. Ils se promenèrent en
+silence.</p>
+
+<p>Bateman reprit de nouveau. « Vous voyez, Charles, que ce
+serait un si prodigieux aveuglement qu’une telle démarche, un
+aveuglement tout à fait inexcusable, dans un homme comme
+vous, qui avez connu ce que c’est que l’Église d’Angleterre ;
+vous, qui n’êtes ni un dissident, ni un laïque illettré ; mais qui
+avez vécu à Oxford, qui avez fréquenté tant d’hommes supérieurs,
+qui avez vu ce que peut être l’Église d’Angleterre, sa
+beauté grave, son activité réglée et convenable ; vous qui avez
+vu les églises décorées comme elles devraient l’être avec des
+chandeliers, des ciboires, des prie-Dieu, des lutrins, des
+<i lang="la" xml:lang="la">antependium</i><a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>,
+des piscines, des jubés et des <i lang="la" xml:lang="la">sedilia</i> ; vous qui,
+dans le fait, avez vu le service de l’église parfaitement célébré,
+et qui ne pouvez rien désirer au delà. Dites-moi, mon
+cher Reding, continua-t-il en le prenant par sa boutonnière,
+que vous manque-t-il ? Qu’est-ce ? Dites. » Que vous alliez vous
+promener, aurait répondu Charles s’il avait parlé d’après sa
+pensée ; mais il se contenta de dire qu’il ne désirait rien, sinon
+qu’on le crût quand il affirmait qu’il n’avait pas l’intention de
+quitter son Église. Bateman restait incrédule et croyait à un
+secret. « Peut-être ignorez-vous, reprit-il, jusqu’à quel point
+sont connues les circonstances de votre renvoi. Le vieux
+Principal était tout préoccupé de cette affaire. — Eh bien !
+probablement qu’il en a parlé à tout le monde ? — Oh ! oui, répondit
+Bateman ; un de mes amis, qui le connaît et qui lui fit
+visite peu de temps après votre départ, a appris toute l’histoire
+de sa bouche. Le Principal parla de vous avec beaucoup
+de bienveillance et dans les termes les plus flatteurs ; mais il
+ajouta que c’était déplorable de voir combien votre esprit avait
+été perverti par les opinions du jour, et qu’il n’aurait pas été
+étonné si vous eussiez fini par être catholique romain, même
+pendant votre séjour à Saint-Sauveur ; qu’en tout cas, vous le
+deviendriez certainement tôt ou tard, parce que vous souteniez
+que les Saints qui règnent avec le Christ intercèdent pour
+nous dans le ciel. Mais ce qui est plus étrange, c’est que lorsque
+cette histoire se répandit au dehors, Sheffield assura qu’il
+n’en était pas surpris, qu’il avait toujours prévu ce résultat. — Je
+lui en suis très-reconnaissant. — Cependant vous m’autorisez
+à contredire la nouvelle (ainsi l’ai-je compris), à la contredire
+péremptoirement ? cela me suffit. C’est un grand soulagement,
+une grande satisfaction, pour mon esprit. Mais il
+faut que je vous quitte. — Je ne voudrais pas avoir l’air de
+vous renvoyer, reprit Charles ; mais, évidemment, vous devez
+partir, si vous voulez arriver chez vous avant la nuit. J’espère
+que vous ne sentez pas trop la solitude, ou que vous n’avez
+pas trop d’occupation dans votre paroisse. Quand vous vous
+ennuierez, où que vous serez fatigué, venez sans cérémonie
+dîner avec nous ; nous pouvons même vous offrir un lit, si cela
+vous convient. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Devants d’autel.</p>
+</div>
+<p>Bateman le remercia, et ils se dirigèrent vers la porte d’entrée.
+Au moment de sortir, le jeune ministre s’arrêta : « Je désirerais
+vous prêter quelques livres, dit-il. Permettez-moi de vous
+envoyer Bramhall, Thorndike, Barrow sur l’unité de l’Église, et
+les dialogues de Leslie sur la Religion romaine. Je pourrais vous
+en nommer d’autres, mais je me contente de ceux-ci pour le
+présent. Ils traitent parfaitement leur matière ; vous ne pourrez
+vous empêcher d’être convaincu. Je n’ajoute pas un mot ;
+adieu, au revoir. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c15">CHAPITRE XV.<br>
+Les corruptions de l’Église romaine.</h3>
+
+
+<p>Quoique Charles estimât et aimât beaucoup la société de sa
+mère et de ses sœurs, il n’était pas fâché d’avoir des relations
+d’hommes ; aussi accepta-t-il avec plaisir une invitation que
+lui envoya Bateman de venir dîner à Melford. Il désirait également
+montrer à son ami, ce que ses protestations ne pouvaient
+faire, combien étaient exagérés jusqu’à l’absurde les
+bruits qui couraient sur son compte ; et comme Bateman, malgré
+le manque complet de sens commun, était, au fond, très
+instruit et très-versé dans les théologiens anglais, Charles
+pensait qu’il pourrait par occasion recueillir auprès de lui
+quelques idées dont il ferait son profit. Lorsqu’il arriva à Melford,
+il y trouva un M. Campbell, qu’on avait invité à son intention.
+C’était un jeune homme sorti de Cambridge, et actuellement
+recteur d’une paroisse voisine ; il professait les
+mêmes sentiments religieux que Bateman, et, bien qu’un peu
+positif, il se faisait remarquer par l’éclat de son intelligence
+et la vigueur de son esprit.</p>
+
+<p>Nos deux invités et leur hôte avaient été voir l’église, et
+naturellement au dîner, la conversation roula sur la renaissance
+de l’architecture gothique, événement qu’ils accueillaient
+tous avec une vraie satisfaction. Le sujet aurait été
+épuisé presque aussitôt que mis sur le tapis, à cause de leur
+parfait accord sur cette matière, si par bonheur Bateman n’avait
+déclaré, d’un ton très-affirmatif, que, s’il le pouvait, il n’y
+aurait pas d’autre architecture que la gothique dans les églises
+d’Angleterre, ni d’autre musique que le chant grégorien.
+La thèse était bonne, clairement posée, et elle fournissait carrière
+à une très-jolie discussion. Reding commença par dire
+que tous ces accessoires du culte, soit musique, soit architecture,
+étaient nationaux ; que c’était le mode dans lequel les
+sentiments religieux se traduisaient dans des temps et dans
+des lieux particuliers. D’après lui, sans doute, il n’était pas
+défendu de diriger l’expression extérieure de la religion dans
+un pays, mais on ne pouvait la rendre obligatoire, et à ses
+yeux, il était aussi déraisonnable d’imposer au peuple une
+seule forme de culte, qu’il l’était de le contraindre à s’amuser
+d’une seule manière. « Les Grecs, continua-t-il, se coupaient les
+cheveux en signe de deuil, les Romains les laissaient croître ;
+les Orientaux voilaient leur tête quand ils priaient, les Grecs
+la découvraient ; les Chrétiens ôtent leur chapeau dans l’église,
+les Mahométans leurs souliers ; un long voile est une marque
+de modestie en Europe, d’immodestie en Asie. On peut aussi
+bien essayer de changer la taille d’un peuple que les formes
+de son culte. Bateman, laissez-nous vous raccourcir d’un pied,
+et puis vous commencerez vos réformes ecclésiastiques. — Mais
+assurément, mon digne ami, répondit l’amphitryon, vous
+ne voulez pas dire qu’il n’y a pas de connexion naturelle
+entre un sentiment intérieur et son expression extérieure, de
+sorte qu’une forme ne soit pas meilleure qu’une autre ? — Non,
+loin de là ; mais laissez ceux qui restreignent leur musique
+au chant grégorien élever des crucifix sur les grandes
+routes. Chaque forme est la représentation d’une localité ou
+d’une époque particulière. — C’est ce que je dis du frac et de
+la longue soutane de notre ami, reprit Campbell ; c’est une
+confusion de temps différents, de l’ancien et du moderne. — Ou
+d’idées différentes, ajouta Charles ; la soutane est catholique,
+le frac est protestant. — C’est l’inverse, repartit Bateman ;
+la soutane est l’habit anglican du vieux Hooker, le frac
+vient de la France catholique. — En tout cas, c’est ce que
+M. Reding appelle une confusion d’idées, dit Campbell ; et c’est
+la difficulté que j’éprouve à unir ensemble le gothique et le
+grégorien. — Oh ! pardon, répliqua Bateman, c’est une même
+idée ; elles sont toutes les deux éminemment catholiques. — Vous
+ne pouvez pas être plus catholique que Rome, je suppose,
+repartit Campbell ; pourtant il n’y a pas de gothique
+dans cette ville. — Rome est une ville à part, répondit Bateman.
+En outre, mon cher ami, si nous nous rappelons
+seulement que Rome a corrompu la pure doctrine apostolique,
+pouvons-nous être surpris qu’elle ait corrompu son architecture ? — Pourquoi
+donc s’adresser à Rome pour le grégorien ?
+répliqua Campbell ; car ce chant, sans doute, tire son
+nom de Grégoire I<sup>er</sup>, évêque de Rome, que les Protestants regardent
+comme le premier spécimen de l’Antechrist. — Eh ! que
+nous importe ce que pensent les Protestants. — Ne nous disputons
+pas pour des mots, Bateman ; nous pensons l’un et
+l’autre que Rome a corrompu la foi, qu’elle soit l’Antechrist
+ou non. C’est ce que vous venez de dire vous-même. — C’est
+vrai ; mais je fais une petite distinction. L’Église de Rome n’a
+pas <i>corrompu</i> la foi, mais elle a <i>admis</i> des corruptions dans
+son sein. — Cela ne suffit pas ; croyez-le, nous ne pouvons
+avoir une base solide dans la controverse, à moins que dans
+nos cœurs nous ne pensions mal de l’Église de Rome. — Eh !
+que nous importe Rome ? nous descendons de l’ancienne Église
+Britannique ; nous ne nous occupons pas de Rome, et nous
+désirons que Rome ne s’occupe pas de nous ; mais cela ne fait
+pas son affaire. — Eh bien, reprit Campbell, lisez seulement
+une page de l’histoire de la Réforme, et vous y verrez que l’âme
+du mouvement était cette doctrine, que le Pape est l’Antechrist. — Pour
+les ultra-Protestants, et non pour nous, repartit
+Bateman. — Oui, des ultra-Protestants comme ceux qui
+ont écrit les Homélies. Mais, je le répète, je ne dispute pas
+pour des mots. Voici ma pensée : de même que cette doctrine
+était la vie de la Réforme, de même la croyance, commune à
+nous deux, qu’il y a quelque chose de mauvais, de corrompu
+et de dangereux dans l’Église de Rome ; qu’elle renferme un
+esprit d’Antechrist, vivant en elle, l’animant et la dirigeant ;
+cette croyance, dis-je, est nécessaire pour être bon Anglican.
+Il vous faut croire cela, ou vous devez vous réunir à l’Église
+de Rome. — Impossible ! mon cher ami ; nous avons toujours
+soutenu que Rome et nous, nous sommes deux Églises sœurs. — Je
+dis, reprit Campbell, que sans cette forte répulsion, vous
+ne pouvez écarter les droits nombreux, l’attraction puissante
+de l’Église de Rome. Elle est notre mère… Oh ! quel mot !…
+Notre puissante mère ! Elle ouvre ses bras. Quel parfum
+s’exhale de son sein ! Elle est pleine de grâces. Je le sens, je
+l’ai senti depuis longtemps. Pourquoi ne me précipité-je pas
+dans ses bras ? Parce que je sens aussi qu’elle est conduite par
+un esprit qui n’est pas elle. Mais si cette méfiance que j’éprouve
+à son égard et si la certitude que j’ai de sa corruption
+m’étaient démontrées fausses, j’irais demain m’unir à sa communion. »
+Ceci n’est pas une doctrine édifiante pour Reding,
+pensa Bateman. « Mon bon Campbell, dit-il, vous êtes paradoxal
+aujourd’hui. — Pas le moins du monde ; nos Réformateurs
+ont compris que le seul moyen de rompre le lien de fidélité
+qui nous unissait à Rome, c’était de l’accuser d’une profonde
+corruption. Il en est de même pour nos théologiens. S’il
+est une doctrine sur laquelle ils se trouvent d’accord, c’est
+que Rome est l’Antechrist ou un Antechrist. Croyez-le bien,
+cette doctrine est nécessaire pour légitimer notre position. »</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas tout à fait ce langage, que je vois
+aussi employé dans différentes publications, dit Reding. Il
+fait supposer que la controverse est un jeu, et que les adversaires
+ne cherchent pas la vérité, mais des arguments. — Il
+ne faut pas vous méprendre sur mes paroles, monsieur Reding,
+repartit Campbell ; ma pensée est que vous ne pouvez
+pas jouer avec votre conviction que Rome est antichrétienne,
+si telle est votre croyance ; car si <i>c’est</i> ainsi, il faut <i>parler</i>
+ainsi. Un poëte a dit : « Parlez <i>doucement</i> de la chute de
+notre sœur. » Non, si c’est une chute, nous ne devons pas en
+parler doucement. Tout d’abord on s’écrie : « Une si grande,
+Église ! eh, qui suis-je pour parler contre elle ? » Oui, vous
+le devez, si c’est vrai. « Dites la vérité, et moquez-vous du
+diable. » Rappelez-vous que vous n’employez pas vos propres
+paroles ; vous avez la sanction et l’appui de tous nos théologiens.
+Vous le devez ; sans cela, vous ne pouvez donner des
+raisons suffisantes pour rester en dehors de l’Église de Rome.
+Vous devez proclamer haut, non ce que vous ne pensez pas,
+mais ce que vous pensez, si réellement vous avez une conviction. »
+« Voici au moins une doctrine, se dit Charles à lui-même,
+c’est placer la controverse dans une coque de noix. »
+Bateman répliqua : « Mon cher Campbell, vous n’êtes pas du
+progrès. Nous avons renoncé à toutes ces criailleries contre
+Rome. — Dès lors, le parti n’est pas aussi habile que je le
+croyais, repartit Campbell. Soyez-en sûr, ceux qui ont renoncé
+à leurs protestations contre Rome, ont déjà leurs regards
+tournés vers elle, ou n’ont pas d’yeux pour voir. — Tout ce
+que nous disons, reprit Bateman, c’est que, comme je l’ai
+déjà exprimé, nous ne voulons pas nous occuper de Rome.
+<i>Nous</i> ne disons pas : Anathème à Rome ! mais Rome <i>nous</i>
+anathématise. — Cela ne suffit point ; ceux qui sont résolus à
+rester dans notre Église, et qui emploient des paroles douces
+à l’égard de Rome seront repoussés sur leur propre terrain,
+en dépit d’eux mêmes, et n’obtiendront pas de remercîments
+pour leurs peines. « Nul ne peut servir deux maîtres » :
+unissez-vous à Rome, ou condamnez-la. Quant à moi, j’avoue
+que l’Église Romaine a d’excellentes choses que je ne puis
+nier ; mais en pensant de la sorte, et tout en l’admirant dans
+certains points, je ne saurais vraiment m’empêcher de parler
+comme je le fais. Cela ne serait ni loyal, ni logique. »</p>
+
+<p>« Il a mieux fini qu’il n’avait commencé », pensa Bateman ;
+et il parla dans le même sens. « Oh ! oui, c’est vrai,
+trop vrai ; c’est pénible à voir, mais il y a dans l’Église de
+Rome bien des choses contre lesquelles doit nécessairement
+s’élever tout homme raisonnable, tout lecteur des Pères et
+de l’Écriture, tout membre véritable de l’Église Anglo-Catholique. »
+Ces paroles couronnèrent la discussion, et le reste
+du dîner se passa très-agréablement, sinon d’une manière
+très-spirituelle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c16">CHAPITRE XVI.<br>
+Du chant grégorien et de l’architecture gothique.</h3>
+
+
+<p>Après le dîner, nos convives se rappelèrent qu’ils n’avaient
+fait qu’effleurer la question du grégorien et du gothique.
+« Comment cela s’est-il fait ? demanda Charles. — En tout
+cas, nous y voilà de nouveau, dit notre hôte ; et je vous
+l’avoue, Campbell, j’aimerais à entendre ce que vous avez
+à dire sur la matière. — A vrai dire, Bateman, répondit celui-ci,
+je suis fatigué du sujet ; tout le monde me paraît exagéré.
+A quoi bon discuter là-dessus ? vous ne serez pas d’accord
+avec moi. — Je ne vois pas ça du tout, répliqua Bateman ;
+on croit souvent être en désaccord, simplement parce qu’on
+n’a pas le courage de s’expliquer. » « Excellente remarque,
+pensa Charles ; quel dommage que Bateman, avec tant de
+bonnes idées, ait si peu de sens commun ! » « Eh bien, donc,
+dit Campbell, mon objection au gothique et au grégorien réunis,
+c’est qu’ils représentent, non pas une, mais deux idées.
+Ayez de la musique dans les églises gothiques, et gardez pour
+les basiliques le grégorien. — Mon bon Campbell, repartit
+Bateman, vous paraissez oublier que les hymnes et les chants
+grégoriens ont toujours accompagné les nefs, les chapes, les
+mitres et les calices gothiques. — Nos ancêtres faisaient ce
+qu’ils pouvaient, reprit Campbell ; ils étaient grands en architecture,
+petits en musique. Ils ne pouvaient employer ce
+qui n’était pas encore inventé. Ils chantaient le grégorien,
+parce qu’ils n’avaient point Palestrina. — Paradoxe ! paradoxe,
+s’écria Bateman. — On ne peut le nier, continua Campbell :
+il y a une étroite relation entre l’origine et la nature
+de la basilique et celles du chant grégorien. Tous les deux
+existaient avant le Christianisme ; tous les deux sont d’origine
+païenne ; et plus tard l’Église s’en est emparée pour les
+consacrer à son service. — Pardon, dit Bateman ; le grégorien
+est juif et non païen. — Je vous l’accorde par égard pour
+l’argumentation, répondit Campbell ; mais, au moins, ils
+n’étaient pas d’origine chrétienne. D’ailleurs, l’ancienne musique
+et l’ancienne architecture étaient simples et limitées
+dans leurs moyens de montrer leur art respectif. On ne
+voit pas un vaste temple grec, on ne trouve pas un seul
+long <i>Gloria</i> grégorien. — Pas un seul ! s’écria Bateman, et
+le pauvre Willis, qui se plaignait sans cesse de l’ennui que
+lui causaient sur le continent les vieux chants grégoriens ! — Je
+m’explique mal, reprit Campbell ; naturellement, on
+peut rendre un morceau de plain-chant aussi long que l’on
+veut, mais simplement par addition et non pas en développant
+la mélodie. On peut en mettre deux ensemble et en avoir
+ainsi un deux fois plus long que l’autre ; mais je parle d’une
+pièce musicale qui, évidemment, doit être le développement
+naturel d’idées arrêtées et dont toutes les parties s’enchaînent.
+Pareillement, on peut faire un temple ionique deux fois
+aussi long et aussi large que le Parthénon ; mais on perd la
+beauté des proportions en agissant ainsi. Voici donc ma pensée
+sur l’architecture et la musique primitives : c’est qu’elles
+atteignent vite leurs bornes, qu’elles sont bientôt épuisées
+et qu’elles ne peuvent rien au delà. Tenter davantage, c’est
+forcer un instrument musical au delà de ses moyens.</p>
+
+<p>« Bateman, ajouta Reding, essayez seulement de faire jouer
+des quadrilles à un violoncelle, et vous verrez ce qu’on veut
+dire par forcer un instrument. — Eh bien, repartit notre hôte,
+j’ai entendu Lindley jouer toutes sortes d’airs légers sur son
+violoncelle, et c’est fort extraordinaire. — Extraordinaire,
+c’est bien le mot, reprit Charles ; c’est fort extraordinaire.
+Vous dites : « Comment peut-il produire cet effet ? c’est prodigieux
+pour une basse », mais, avouez-le, ce n’est pas agréable
+en soi. De même, j’éprouve toujours une sensation pénible
+lorsque monsieur tel ou tel se présente pour faire bêler et
+braire sa délicieuse flûte comme un hautbois ; c’est forcer le
+pauvre instrument à faire ce pourquoi il ne fut pas créé. — C’est
+vrai à la lettre en ce qui regarde le chant grégorien, dit
+Campbell ; les instruments qui existaient primitivement ne
+pouvaient pas jouer autre chose. Mais je parle sauf correction.
+Monsieur Reding, vous paraissez posséder le sujet mieux que
+moi. — J’ai toujours ouï dire, comme vous l’affirmez, répondit
+Charles, que la musique moderne n’a pris naissance qu’après
+que l’on a connu la puissance du violon. Corelli lui-même, qui
+écrivait il n’y a pas encore deux siècles, a traité à peine du
+démanché. Le piano, également, je l’ai entendu assurer, a
+presque donné naissance à Beethoven. — La musique moderne
+ne pouvait donc exister dans les temps anciens, faute
+d’instruments, reprit Campbell ; et, de même aussi, l’architecture
+gothique ne pouvait exister avant que la construction
+des voûtes n’eût atteint à la perfection. De grandes inventions
+mécaniques ont eu lieu, soit en architecture, soit en musique,
+depuis l’époque des basiliques et du grégorien ; et chaque
+science y a gagné. — C’est assez curieux, dit Reding : une
+chose que j’ai souvent répétée s’applique parfaitement à votre
+opinion. Quand des gens qui ne sont pas musiciens ont accusé
+Haendel et Beethoven de n’être pas <i>simples</i>, j’ai toujours répondu :
+Et l’architecture gothique est-elle <i>simple</i> ? Une cathédrale
+exprime une idée, mais variée à l’infini et travaillée
+dans toutes ses parties ; il en est de même d’une symphonie
+ou d’un quatuor de Beethoven.</p>
+
+<p>— Évidemment, Bateman, reprit Campbell, vous devez tolérer
+l’architecture païenne, ou il vous faut logiquement exclure
+le grégorien, qu’il soit païen ou juif ; vous devez tolérer
+la musique ou réprouver les fenêtres à style flamboyant. — Et
+pour quoi optez-vous ? demanda notre hôte ; pour le gothique
+avec Haendel, ou pour l’architecture romaine avec le
+grégorien ? — Pour tous les deux à leur place. Je préfère de
+beaucoup l’architecture gothique à la classique. A mes yeux,
+elle est un vrai produit et une expansion du Christianisme ;
+mais je ne voudrais pas, pour cette raison, exclure le style
+païen qui a été sanctifié par dix-huit siècles, par l’amour exclusif
+de plusieurs pays chrétiens, et par la sanction d’une
+foule de saints personnages. Je suis pour la tolérance. Faites
+dominer le gothique, mais ayez du respect pour le classique. »</p>
+
+<p>La conversation se ralentit. « Quoique j’aime la musique
+moderne, reprit Charles, je ne saurais cependant aller jusqu’à
+la dernière conséquence où me conduirait votre doctrine. Je
+ne puis m’empêcher d’aimer Mozart, mais assurément sa musique
+n’est pas religieuse. — Je n’ai pas pris la défense de
+compositeurs particuliers, répliqua Campbell ; la musique
+peut être bonne, et Mozart et Beethoven étaient inadmissibles.
+Pareillement, vous ne supposez pas, parce que je tolère
+l’architecture romaine, que j’aime à voir des cupidons tout
+nus représenter des chérubins, et des femmes mollement
+couchées figurer les vertus cardinales. » Il s’arrêta. « D’ailleurs,
+reprit-il, comme vous venez de le dire, nous devons
+consulter le génie de notre pays et les appréciations religieuses
+de notre époque. — Eh bien, dit Bateman, je pense
+que la perfection de la musique sacrée, c’est le grégorien
+combiné avec l’harmonie ; on a ainsi les célèbres chants d’autrefois
+et un peu de la richesse moderne. — Et moi, je pense
+que ce serait le pire de tout, repartit Campbell ; c’est un mélange
+de deux choses dont chacune est bonne en soi, mais qui
+sont incompatibles. C’est le mélange du premier et du second
+service à table. C’est comme l’architecture de la façade de
+Milan, moitié gothique, moitié grecque. — C’est, je crois, ce
+qui a toujours lieu, dit Charles. — Nous ne devons pas lutter
+contre notre siècle, continua Campbell ; ce serait absurde. Je
+parlais seulement de ce qui est bien ou mal d’après les principes
+généraux ; et, à vrai dire, je ne saurais moi-même ne
+pas aimer le mélange, quoique je manque de bonnes raisons
+pour le défendre. »</p>
+
+<p>Bateman sonna pour le thé ; ses amis désiraient retourner
+chez eux de bonne heure ; on était au mois de janvier, saison
+peu favorable pour les promenades après dîner. « Eh bien,
+Campbell, dit notre hôte, vous êtes plus indulgent pour
+le siècle que pour moi ; vous lui permettez d’ajouter une basse
+chiffrée aux tons grégoriens, et vous riez de moi si je mets
+un frac par-dessus ma soutane. — Il n’y a pas de gloire, repartit
+Campbell, à être l’auteur d’un type mixte. — Un type mixte !
+s’écria Bateman ; c’est plutôt un état de transition. — A quel
+état passez-vous ? demanda Charles. — A propos de transition,
+dit Campbell, savez-vous que votre ami Willis (je ne connais
+pas son collége, celui qui s’est fait catholique) demeure dans
+ma paroisse, et que j’ai l’espérance de lui voir faire une nouvelle
+transition, en arrière. — L’avez-vous vu ? demanda
+Charles ? — Non, j’ai été pour lui faire visite ; malheureusement
+il était sorti. J’ai appris qu’il va encore à la messe. — Mais
+où trouve-t-il une chapelle ? reprit Bateman. — A Seaton. — A
+sept bons milles de chez vous, dit Charles. — Oui, répondit
+Campbell, et il fait à pied cette longue course, tous les dimanches. — Cela
+ne ressemble pas à une transition, fit observer
+Charles, sinon qu’elle est physique. — Il faut bien aller
+quelque part, repartit Campbell ; je pense qu’il a continué de
+fréquenter notre église jusqu’à la semaine où il s’est fait catholique. — Terribles
+sont ces défections, reprit Bateman ;
+mais c’est très-consolant, c’est une satisfaction triste (jetant
+un coup d’œil à Charles) que les victimes de l’illusion soient
+enfin recouvrées. — C’est très-triste, en vérité, dit Campbell.
+Je crains qu’il ne nous faille en attendre bien d’autres encore. — Pour
+moi, je ne sais qu’en penser, reprit Charles. Le
+droit que l’Église a sur notre esprit est si puissant ; c’est un
+si cruel tourment de la quitter, que je ne puis m’imaginer
+qu’un lien de parti fasse agir contre elle. Humainement parlant,
+il est, croyez-moi, infiniment plus difficile de retenir ces
+hommes que de les ramener. — Oui, s’ils changeaient par esprit
+de parti, reprit Campbell ; mais tel n’est pas le cas. Ils ne
+changent pas simplement parce que d’autres changent ; mais,
+les malheureux ! parce qu’ils ne peuvent s’en empêcher…
+Bateman, auriez-vous l’obligeance de dire qu’on avance ma
+voiture devant la porte ?… Comment peuvent-ils s’en empêcher ?
+continua-t-il, en se levant devant le feu ; leurs principes
+catholiques les poussent, et il n’y a rien pour les faire
+revenir à nous. — Pourquoi leur amour pour notre Église, qui
+est la leur, ne le ferait-il pas ? dit Bateman ; c’est déplorable,
+c’est impardonnable. — Ils s’en iront l’un après l’autre, à mesure
+qu’ils seront mûrs, reprit Campbell. — Avez-vous entendu
+dire (je ne crois pas beaucoup moi-même à ce bruit)
+que Smith a des tendances vers Rome ? dit Charles. — Ce n’est
+pas possible, répondit Campbell tout pensif. — Impossible,
+tout à fait impossible, s’écria Bateman ; un tel triomphe pour
+nos ennemis ! je n’y croirai que lorsque je le verrai de mes
+yeux. — Ce n’est pas impossible, répéta Campbell tout en boutonnant
+et en arrangeant sa redingote ; Smith a changé sa
+manière de voir… » On annonça la voiture. « Monsieur Reding,
+je crois que je puis vous épargner une partie de la
+route, si vous voulez accepter une place dans mon cabriolet. »
+Charles ne refusa pas l’invitation, et peu d’instants après
+Bateman se trouvait seul.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c17">CHAPITRE XVII.<br>
+Questions pour celui à qui il appartient.</h3>
+
+
+<p>Campbell laissa son compagnon de voyage à mi-chemin de
+Melford à Boughton. Après avoir remercié son nouvel ami de
+son obligeance, Charles franchit une barrière sur le côté de la
+route, et fut tout de suite engagé dans l’ombre d’un taillis, le
+long duquel se déroulait le sentier. C’était par un beau clair
+de lune. Au bout de quelques instants, il se trouva en vue
+d’une grande croix de bois. En des jours meilleurs, cette croix
+avait été un emblème religieux, mais elle avait servi, dans
+les derniers temps, à marquer la limite entre deux paroisses
+contiguës. La lune l’éclairant en face, le symbole sacré se dessinait
+majestueusement sur le ciel pâle, qui se reflétait dans
+une nappe d’eau, vénérée encore dans le voisinage pour sa
+vertu miraculeuse. Charles, à sa grande surprise, vit distinctement
+un homme à genoux sur un petit monticule d’où s’élançait
+la croix ; il entendit même des coups. Armé d’une discipline,
+cet homme frappait ses épaules nues, en récitant des
+paroles qui parurent à Reding être une prière. Notre jeune
+ami s’arrêta, ne voulant pas l’interrompre, embarrassé toutefois
+pour passer outre ; mais l’étranger avait entendu le bruit
+de sa marche, et en quelques secondes il disparut. Charles
+fut frappé d’une émotion soudaine qu’il ne put maîtriser. « O
+temps béni, s’écria-t-il, alors que la foi était une ! O heureux
+pénitent, admirable chrétien, qui avez une croyance, qui savez
+comment obtenir votre pardon, et qui pouvez commencer
+là ou d’autres finissent ! Me voici, moi, avec mes vingt-deux
+ans, incertain sur tout, parce que je ne sais à quoi donner ma
+confiance. » Il se rapprocha de la croix, ôta son chapeau, mit un
+genou en terre, baisa le bois sacré, et il pria un instant afin que
+quelles que fussent les conséquences, quelle que fût l’épreuve,
+quel que fût le sacrifice, il obtînt la grâce d’aller partout où
+Dieu l’appellerait. Puis il se leva et s’approcha de la source
+froide ; il prit un peu d’eau dans le creux de sa main et la but.
+Il se sentit disposé à prier le saint, protecteur de cette fontaine
+(saint Thomas martyr, croyait-il), d’intercéder pour lui
+et de l’aider dans la recherche de la vraie foi, mais quelque
+chose lui murmura à l’oreille : « C’est mal » ; et il réprima ce
+désir. Remettant donc son chapeau, il passa outre, et il continua
+son chemin d’un pas rapide.</p>
+
+<p>Sa mère et ses sœurs s’étaient retirées pour dormir, et il
+monta sans délai à sa chambre. En passant dans son cabinet,
+il trouva sur sa table, sans timbre de poste, une lettre qu’on
+lui avait apportée pendant son absence. Il en brisa le cachet ;
+c’était un écrit anonyme qui commençait ainsi :</p>
+
+<p>« <i>Questions pour celui à qui il appartient.</i></p>
+
+<p>» 1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole ? »</p>
+
+<p>« C’est trop pour cette nuit, se dit Charles, il est déjà tard. »
+Il replia la lettre et la jeta sur sa toilette. « C’est sans doute
+quelque personne bien intentionnée, qui pense me connaître. »
+Il remonta sa montre, bâilla et mit ses pantoufles. « Qui, dans
+le voisinage, peut m’adresser cet écrit ? » Il rouvrit la lettre.
+« Cela vient certainement d’un catholique », continua-t-il.
+Son esprit se porta sur la personne qu’il avait vue au pied de
+la croix ; peut-être alla-t-il plus loin. Il s’assit, et lut le papier
+<i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>.</p>
+
+<p>« <i>Questions pour celui à qui il appartient.</i></p>
+
+<p>» 1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole ?</p>
+
+<p>» 2. Est-ce une généralisation ou une réalité ?</p>
+
+<p>» 3. Appartient-elle à l’histoire du passé ou au temps présent ?</p>
+
+<p>» 4. L’Écriture n’en parle-t-elle pas comme d’un royaume ?</p>
+
+<p>» 5. Et comme d’un royaume qui doit durer jusqu’à la
+fin ?</p>
+
+<p>» 6. Qu’est-ce qu’un royaume ? Et que veut dire l’Écriture
+lorsqu’elle appelle l’Église un royaume ?</p>
+
+<p>» 7. Est-ce un royaume visible ou invisible ?</p>
+
+<p>» 8. Un royaume peut-il avoir deux gouvernements, surtout
+agissant dans des directions contraires ?</p>
+
+<p>» 9. L’identité des institutions, des opinions ou de la race
+est-elle suffisante pour faire de deux nations un seul
+royaume ?</p>
+
+<p>» 10. La forme de l’Épiscopat, la hiérarchie, ou le Symbole
+des Apôtres est-il suffisant pour faire une seule Église des
+Églises de Rome et d’Angleterre ?</p>
+
+<p>» 11. Là où il y a des parties, l’unité ne demande-t-elle pas
+l’union, et une unité visible ne requiert-elle pas une union
+visible ?</p>
+
+<p>» 12. Comment peuvent-elles être les mêmes, deux Religions
+qui ont un culte tout à fait différent et des idées différentes
+sur le culte ?</p>
+
+<p>» 13. Deux religions peuvent-elles n’en former qu’une,
+lorsque ce que l’une regarde comme l’acte le plus sacré et
+le plus caractéristique de son culte est appelé par l’autre
+un mensonge blasphématoire et une tromperie dangereuse ?</p>
+
+<p>» 14. L’Église <i>une</i> du Christ n’a-t-elle pas la foi <i>une</i> ?</p>
+
+<p>» 15. Une Église qui n’a pas la foi <i>une</i> peut-elle appartenir
+au Christ ?</p>
+
+<p>» 16. Qu’est-ce qu’une Église qui se contredit dans ses formulaires ?</p>
+
+<p>» 17. Et dans différents siècles ?</p>
+
+<p>» 18. Et dans ses formulaires comparés avec ses théologiens ?</p>
+
+<p>» 19. Et dans ses théologiens et dans ses membres comparés
+les uns aux autres ?</p>
+
+<p>» 20. Quelle est la foi de l’Église d’Angleterre ?</p>
+
+<p>» 21. Combien de conciles admet l’Église d’Angleterre ?</p>
+
+<p>» 22. L’Église d’Angleterre considère-t-elle les Églises actuelles
+des Nestoriens et des Jacobites comme étant sous
+l’anathème, ou comme formant une partie de l’Église visible ?</p>
+
+<p>» 23. Est-il nécessaire ou possible de croire quelqu’un, sinon
+un véritable envoyé de Dieu ?</p>
+
+<p>» 24. L’Église d’Angleterre est-elle un envoyé de Dieu ? Revendique-t-elle
+ce titre ?</p>
+
+<p>» 25. Nous enseigne-t-elle la vérité, ou nous ordonne-t-elle
+de la chercher ?</p>
+
+<p>» 26. Si elle laisse à nous-mêmes de rechercher la vérité,
+les membres de l’Église d’Angleterre la cherchent-ils avec
+cette ardeur que l’Écriture nous prescrit ?</p>
+
+<p>» 27. Est-elle en état de sécurité une personne qui vit sans
+foi, quoiqu’elle paraisse avoir l’espérance et la charité ? »</p>
+
+<p>Charles était accablé de sommeil avant d’arriver à la vingt-septième
+question. « Cela ne suffit pas, se dit-il ; je perds seulement
+mon temps. Ces questions paraissent bien posées ;
+mais elles doivent rester là. » Il déposa le papier, dit ses prières,
+et fut bien vite endormi.</p>
+
+<p>Le lendemain, en s’éveillant, le sujet de la lettre se présenta
+à son esprit, et pendant quelque temps il se prit à y réfléchir.
+Certainement, dit-il, je désire beaucoup être fixé soit
+dans l’Église d’Angleterre, soit partout ailleurs. Je voudrais
+savoir ce que c’est que le Christianisme ; je suis prêt à ne reculer
+devant aucune difficulté pour le chercher ; si je le trouvais,
+je l’accepterais avec empressement et reconnaissance.
+Mais c’est une œuvre de temps ; tous les arguments écrits du
+monde sont insuffisants pour donner à quelqu’un une vue
+claire des choses en un quart d’heure. Il doit y avoir une marche
+à suivre ; on peut l’abréger, comme la médecine abrége la
+marche de la nature, mais on doit en subir la nécessité. Je me
+rappelle comment tous mes doutes religieux et mes théories
+s’évanouirent à la mort de mon pauvre père. Ils ne faisaient
+pas partie de moi, et ils ne purent supporter l’orage. La conviction
+est la vue de l’esprit et non une conclusion déduite de
+prémisses ; c’est Dieu qui la travaille, et ses opérations sont
+lentes. Au moins, en est-il ainsi pour moi. Je ne puis croire
+tout d’un coup ; si je l’essaye, je prendrai des mots pour des
+choses, et je suis sûr de m’en repentir. Si j’agis autrement,
+je marcherai droit, simplement par hasard. Je dois me mouvoir
+dans la voie qui semble celle de Dieu ; je ne puis que me
+mettre sur la route ; une puissance plus haute doit m’atteindre
+et me pousser en avant. Maintenant, j’ai vis-à-vis de moi
+un devoir direct que mon père m’a laissé à remplir, c’est de
+faire de bonnes études. C’est là le sentier du devoir. Je n’abandonnerai
+pas mes recherches, mais je les ferai marcher dans
+ce sens. Dieu peut bénir mes études, et m’y faire trouver la
+lumière spirituelle, aussi bien qu’en toute autre chose. Saül
+cherchait les ânesses de son oncle, et il trouva un royaume.
+Tout vient en son temps. Quand j’aurai pris mon premier
+grade, ce sujet me reviendra à propos. » Il soupira. « Mon
+grade ! ces odieux Articles ! plutôt, quand j’aurai passé mon
+examen. Mais à quoi bon rester ici. » Et il se leva à la hâte de
+son lit, tout en faisant sur lui le signe de la croix. Ses yeux
+rencontrèrent la lettre. « Elle est bien écrite ; mieux que Willis
+ne pourrait le faire ; non, elle n’est pas de Willis. Il y a quelque
+chose que je ne puis comprendre par rapport à ce jeune
+homme. Je voudrais bien savoir comment il s’entend avec sa
+mère. Je ne pense pas qu’il ait des sœurs. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c18">CHAPITRE XVIII.<br>
+L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une seule et même Église ?</h3>
+
+
+<p>Campbell avait été enchanté de Reding, et son intérêt pour
+ce jeune homme n’avait pas diminué, quoique Bateman lui eût
+fait entendre que l’attachement de Charles pour l’Église d’Angleterre
+était en péril. Peu de temps après, il lui fit une visite
+et l’invita à dîner. Lorsque Charles lui eut rendu la même politesse,
+il commença à s’établir entre le recteur de Sutton et
+la famille de Boughton une liaison qui devint de l’intimité avec
+le temps. Campbell était un vrai <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, qui avait beaucoup
+voyagé : d’une intelligence vive, d’un esprit ardent, d’une
+franchise loyale, il était versé dans la théologie anglicane et
+plein de dévouement pour son Église ; quant à sa position matérielle,
+il jouissait d’une grosse cure dont les revenus faisaient
+de lui presque un dignitaire de l’Établissement. Marie était
+charmée de cette connaissance, parce qu’elle plaçait son frère
+sous l’influence d’un esprit qu’il ne pouvait point ne pas estimer ;
+d’ailleurs, comme Campbell avait une voiture, naturellement
+il épargnerait à Charles, en venant lui-même à Boughton,
+la perte d’une journée d’étude et la fatigue d’une promenade
+dans la boue pour aller au presbytère. Il arriva ainsi que
+Campbell venait deux fois chez madame Reding, tandis que
+Charles n’allait qu’une fois à Sutton. Mais quel que fût le résultat
+de ces visites, rien de particulier ne mérite d’en être
+noté dans notre récit ; nous n’en parlerons donc pas.</p>
+
+<p>Un jour Charles allait voir Bateman. A son entrée dans le
+salon, il fut étonné de trouver son ami et Campbell occupés à
+leur collation et s’entretenant avec un troisième personnage.
+Il y eut un moment de surprise et d’hésitation à son arrivée.
+En jetant les yeux sur l’étranger, il sentit lui-même un léger
+embarras qu’il ne put maîtriser. C’était Willis, et, selon toute
+probabilité, on travaillait à le reconvertir. Charles, évidemment,
+était de trop ; mais il n’y avait rien à faire ; il échangea
+donc une poignée de main avec Willis, et accepta la pressante
+invitation que lui fit Bateman de se mettre à table et de partager
+leur pain et leur fromage.</p>
+
+<p>Charles s’assit en face de Willis, et pendant quelque temps
+il ne put le quitter des yeux. Tout d’abord, il eut quelque
+peine à croire qu’il eût devant lui ce jeune homme impétueux
+qu’il avait connu deux ans et demi auparavant. Dans une société
+nombreuse, Willis avait toujours gardé le silence ; mais
+à cette heure, il était complétement changé en cela comme en
+tout le reste. Il ne parlait pas plus qu’il ne fallait, mais sa parole
+était libre et aisée. Le changement toutefois le plus remarquable
+était dans son air et ses manières. Il avait perdu
+son teint de fraîcheur et de jeunesse ; l’expression de sa figure
+était à la vérité plus douce qu’auparavant et très-calme, mais
+on remarquait une légère contraction de chaque côté de la
+bouche ; ses joues étaient maigries, et il avait l’air d’un
+homme de trente ans. Quand il entra en conversation et qu’il
+fut animé, l’ancien Willis reparut.</p>
+
+<p>« Voilà un plat qui doit nous étonner tous dans cette saison,
+dit Charles en se servant de crème, car aucun de nous n’appartient
+au Devonshire. — Cette crème n’est pas particulière
+à ce comté, répondit Campbell ; on la trouve sur le continent.
+A Rome, il y a une espèce de crème ou de fromage qui y ressemble
+et qui est très-commune. — Comment le beurre et la
+crème peuvent-ils se conserver dans un climat si chaud ? demanda
+Charles ; je croyais qu’on y substituait l’huile. — Il ne
+fait pas à Rome aussi chaud que vous vous l’imaginez, repartit
+Willis, excepté pendant l’été. — L’huile ? c’est vrai, dit Campbell ;
+c’est pourquoi l’Écriture nous parle de la multiplication
+de l’huile et de la farine, qui semblent répondre au pain et au
+beurre. A Rome, l’huile est excellente, très-limpide et très-claire ;
+on peut la prendre comme du lait. — Elle a, je suppose,
+un goût particulier, dit Charles. — Tout d’abord, répondit
+Campbell ; mais on s’y accoutume bientôt. Les substances telles
+que le lait, le beurre, le fromage et l’huile ont dans le
+principe un goût spécial que l’usage fait disparaître. Le beurre
+de la fertile Guernesey est trop fort pour les étrangers, tandis
+que les Russes savourent l’huile de baleine. La plupart de nos
+goûts sont artificiels jusqu’à un certain point. — C’est certainement
+ainsi par rapport aux légumes, dit Willis ; dans mon
+enfance, je ne pouvais manger les fèves, les épinards, les asperges
+ni les panais. — C’est pourquoi, reprit Campbell, votre
+menu d’ermite est non-seulement le plus naturel, mais le
+seul naturellement agréable : « une croûte de pain et de l’eau
+du torrent », je suppose. — Ou les pois chiches du Clerc de
+Copmanhurst, dit Charles. — Le macaroni et les raisins de
+Naples sont tout aussi naturels et plus agréables au goût, reprit
+Willis. — C’est plutôt du luxe, dit Bateman. — Non, répondit
+Campbell, ce n’est pas du luxe ; le luxe, dans son idée
+vraie, est quelque chose de recherché. Ainsi Horace parle de
+la <i lang="la" xml:lang="la">peregrina lagoïs</i>. Ce que la nature produit <i lang="la" xml:lang="la">sponte suâ</i> autour
+de nous, quoique délicieux, n’est pas du luxe. Les canards
+sauvages ne sont pas du luxe dans votre ancien voisinage,
+au milieu de vos marais d’Oxford, Bateman ; il en est
+de même des raisins à Naples. — Alors, repartit notre hôte,
+les vieilles femmes d’ici donnent dans le luxe pour leur six
+<i lang="en" xml:lang="en">pence</i> de thé, car ce produit vient de la Chine. » Campbell se
+tut un instant. Ni lui ni Bateman ne paraissaient à leur aise ;
+on les eût dit également gênés l’un vis-à-vis de l’autre ; cela
+pouvait provenir de l’arrivée inattendue de Charles, ou de
+tout autre incident survenu auparavant. A la fin, Campbell
+répondit que les bateaux à vapeur et les chemins de fer opéraient
+d’étranges changements ; que le temps et l’espace disparaissaient,
+et que bientôt le prix serait la seule mesure du
+luxe.</p>
+
+<p>« Le prix paraît être également la mesure du <i lang="it" xml:lang="it">grasso</i> et du
+<i lang="it" xml:lang="it">magro</i> en Italie, dit Willis ; car je crois qu’il y a des dispenses
+pour la viande de boucher en carême, à cause de la cherté du
+pain et de l’huile. — Cela prouve, remarqua Campbell, que le
+siècle de l’abstinence et du jeûne est passé ; car il est absurde
+de faire le carême avec du bœuf ou du mouton. — Oh ! Campbell,
+que dites-vous ? s’écria Bateman : Passé ! sommes-nous
+liés par leurs pratiques relâchées d’Italie ? — Eh bien, quant
+à moi, mon cher, je crois que le jeûne ne convient pas à notre
+siècle, en Angleterre comme à Rome. » « Prenez-y garde,
+mes bons amis, pensa Charles ; serrez vos rangs, ou votre prisonnier
+vous échappe. » « Quoi ! s’écria Bateman, ne pas jeûner
+le vendredi ! Nous observions toujours cette loi très-sévèrement
+à Oxford. — Cela vous fait honneur, répliqua Campbell,
+mais je suis de Cambridge. — Mais que pensez-vous des
+Rubriques et du Calendrier ? reprit Bateman. — Ils n’obligent
+pas, répondit Campbell. — Ils obligent, riposta Bateman. » Il
+y eut un moment de silence, comme parmi les spectateurs
+d’un combat de boxeurs. Charles s’interposa : « Bateman,
+donnez-moi un morceau de votre excellent pain, fait ici, je
+suppose ? — Mille pardons ! Reding… Ils n’obligent pas ?… S’il
+vous plaît, Willis, passe-le-lui, Oui, il vient de la ferme, la
+porte voisine. Je suis heureux que vous l’aimiez… Je le répète,
+ils obligent, Campbell. — Singulière obligation, quand ils
+n’ont jamais obligé, repartit celui-ci ; ils existent depuis deux
+ou trois cents ans ; quand ont-ils été mis en vigueur ? — Mais
+ils se trouvent dans le <span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span>. — Oui, et laissez-les-y reposer,
+et ne les en faites jamais sortir ; ils y resteront jusqu’à
+la fin de l’histoire. — Oh ! fi donc ! vous devriez venir en aide
+à votre mère dans ses difficultés, et ne pas ressembler au
+prêtre et au lévite. — Ma mère ne désire point être aidée. — Quel
+langage ! que ferai-je ? que peut-on faire ? s’écria le
+pauvre Bateman. — Que faire ? Rien, répondit Campbell ;
+n’est-ce pas ici comme une loi tombée en désuétude ? Or, une
+loi ne cesse-t-elle pas d’obliger quand on n’en presse pas l’accomplissement ?
+J’en appelle à M. Willis. » Willis, ainsi interpellé,
+répondit qu’il n’était pas un théologien de morale ; mais
+il avait assisté à quelques cours, et il croyait que c’était la règle
+catholique, que lorsqu’une loi, après sa promulgation,
+n’était pas observée par la majorité, si le législateur, connaissant
+cet état de choses, gardait le silence, il était censé révoquer
+la loi <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>. « Quoi ! dit Bateman à Campbell, vous
+en appelez à l’Église de Rome ? — Non, répondit celui-ci ; j’en
+appelle à toute l’Église catholique, dont, pour ce cas particulier,
+Rome, par hasard, a exposé la doctrine. C’est un principe
+de sens commun, que, si une loi n’est pas pressée dans son
+exécution, à la fin elle cesse d’obliger. Autrement, ce serait
+une vraie tyrannie ; nous ne saurions plus où nous en
+sommes. L’Église de Rome ne fait qu’exprimer cette donnée
+du sens commun. — Eh bien donc, reprit Bateman, j’en appellerai
+également à l’Église Romaine. Rome est une partie de
+l’Église Catholique, aussi bien que notre Église ; puis donc que
+l’Église de Rome a toujours maintenu les jeûnes, la loi n’est
+pas abolie ; « la plus grande partie » de l’Église Catholique l’a
+toujours observée. — Mais elle ne l’observe pas, répliqua
+Campbell ; aujourd’hui, elle dispense du jeûne, vous l’avez
+entendu. »</p>
+
+<p>Willis s’interposa pour faire une question. « Voulez-vous
+donc dire, Bateman, que l’Église d’Angleterre et l’Église de
+Rome ne font qu’une même Église ? — Très-certainement, répondit
+notre hôte. — Est-ce possible ? dit Willis ; quel sens attachez-vous
+au mot <i>une</i> ? — Je le prends en tout sens, excepté
+celui d’inter-communion. — C’est-à-dire, je suppose, qu’elles
+sont une, excepté qu’elles n’ont aucun rapport entre elles. »
+Bateman en convint. Willis continua : « Pas de rapport, c’est-à-dire
+pas de relations sociales, pas de consultations ni d’entente,
+pas de commandement ni d’obéissance, pas de support mutuel,
+en un mot pas d’union visible. » Bateman approuva encore.
+« Eh bien, voici ma difficulté, ajouta Willis : je ne puis comprendre
+comment deux parties peuvent faire un seul corps visible,
+si elles ne sont pas visiblement unies ; l’unité implique
+l’<i>union</i>. — Je ne vois pas cela du tout repartit Bateman ; je ne
+le vois pas du tout. Non, Willis ; ne vous attendez pas à ce que
+je vous cède là-dessus ; c’est un de nos principes. Il n’y a
+qu’une seule Église visible, et c’est pourquoi les Églises d’Angleterre
+et de Rome en forment toutes deux des parties. »</p>
+
+<p>Campbell vit clairement que Bateman s’était jeté dans une
+difficulté, et il vint lui porter secours à sa façon. « Il nous
+faut poser le cas, dit-il, d’une manière plus définie. Un
+royaume peut être divisé, il peut être déchiré par des partis,
+par des dissensions, et cependant être encore un royaume.
+Telle est, je le comprends, la condition réelle de l’Église, et
+c’est de la sorte que les Églises d’Angleterre, de Rome et de
+Grèce n’en forment qu’une. — Je suppose que vous m’accorderez,
+répondit Willis, que plus un parti rebelle est fort,
+plus l’unité du royaume est menacée ; et si la rébellion triomphe,
+ou si les partis, dans une guerre civile, s’entendent pour
+partager entre eux l’autorité et le territoire, alors sur-le-champ,
+au lieu d’un royaume, vous en avez deux. Il y a quelques
+années, la Belgique était une partie du royaume des
+Pays-Bas ; l’appelleriez-vous encore maintenant une partie de
+ce même royaume ? Or, tel paraît être le cas pour les Églises
+de Rome et d’Angleterre. — Mais un royaume peut être en
+état de décadence, répliqua Campbell ; voyez l’Empire Turc
+en ce moment. L’union entre les parties séparées est si faible,
+que chaque pacha peut être appelé souverain ; pourtant,
+c’est un seul royaume. — Donc l’Église, en ce moment, objecta
+Willis, est un royaume qui tend à sa dissolution ? — Certainement. — Et
+elle finira par tomber ? — Sans doute :
+lorsque la fin arrivera, selon la parole de Notre-Seigneur :
+« Quand le Fils de l’Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur
+la terre ? » Précisément comme dans le cas du peuple élu :
+le sceptre sortit de Juda quand vint le Messie. — Eh bien, j’ose
+l’affirmer, répliqua Willis, l’Église a déjà failli <i>avant</i> la fin,
+d’après l’idée que vous vous faites de sa chute. Peut-il y avoir
+une séparation plus complète que celle qui existe aujourd’hui
+entre l’Église de Rome, celle de Grèce et celle d’Angleterre ? — Elles
+pourraient s’excommunier l’une l’autre, repartit
+Campbell. — Vous voulez donc assigner à l’avance quelque
+chose de défini dont l’accomplissement constituera une séparation
+réelle. — Ne faites pas cela, Campbell, dit Reding, c’est
+dangereux. Ne vous jetez pas dans une question morale ; car
+alors, si la chose spécifiée arrivait, il deviendrait difficile de
+voir notre chemin. — Non, reprit Willis ; vous seriez certainement
+dans l’embarras ; mais vous vous retrouveriez, je le
+sais. Dans ce cas, vous choisiriez un autre <i lang="la" xml:lang="la">ultimatum</i> pour
+votre marque de schisme. Ce serait, ajouta-t-il avec une certaine
+émotion, dans le plus profond abîme un abîme plus
+profond encore. »</p>
+
+<p>Ces dernières paroles étaient loin de s’harmoniser avec le
+ton de la conversation qui avait régné jusque-là, et elles firent
+éclater notre hôte, qui, pendant quelque temps, était resté
+auditeur impatient. « En vérité, Campbell, votre marche est
+dangereuse, dit-il ; je ne puis vous suivre. Il ne sera jamais
+bien de dire que l’Église va à sa chute ; non l’Église ne peut faillir.
+Elle est toujours forte, pure, et parfaite, selon le langage
+des prophètes. Voyez ses cathédrales, les églises de ses abbayes
+et les autres sanctuaires ; voilà le type de l’Église. — Mon
+cher Bateman, répondit Campbell, je veux, comme vous,
+maintenir l’accomplissement des prophéties faites à l’Église ;
+mais il nous faut admettre le <i>fait</i> que les branches de l’Église
+sont <i>divisées</i>, tout en soutenant la doctrine que l’Église doit
+être une. — Je ne suis pas de votre avis, mon cher ami.
+Non, il n’est pas nécessaire d’admettre cela. Il n’y a pas plusieurs
+Églises ; il n’y a en tous lieux qu’une seule Église, et
+elle n’est pas divisée. Ce sont simplement les formes extérieures,
+les apparences, les manifestations de l’Église qui sont
+différentes. L’Église est une autant que jamais. C’est comme
+dans le pain consacré, la substance matérielle est brisée, mais
+la présence du Christ reste une et la même. « Cette doctrine
+n’est pas admissible », répondit Campbell ; et il se leva devant
+le feu, évidemment mal à l’aise. « La nature ne vous a
+pas créé controversiste, mon cher Bateman », se dit-il à lui-même.
+« C’est comme je le pensais, reprit Willis ; Bateman,
+vous décrivez une Église invisible. C’est l’indéfectibilité de
+l’Église invisible, et non celle de l’Église visible, que vous
+soutenez. »</p>
+
+<p>« Les voilà embourbés, pensa Charles ; mais je ferai de mon
+mieux pour sortir de là ce pauvre Bateman. » « Non, reprit-il ;
+Bateman veut dire qu’une Église présente dans quelques
+points particuliers une apparence différente d’une autre Église :
+mais il ne s’ensuit pas que dans le fait elles n’aient pas aussi
+un accord visible. Toute différence implique un accord ; les
+Églises d’Angleterre et de Rome s’accordent visiblement et
+diffèrent de même. Songez, Willis, aux différents styles d’architecture,
+et vous verrez quelle est sa pensée. Une église
+est une église partout ; elle est visiblement une et la même,
+et cependant que de différences il y a d’église à église ! Nos
+églises sont gothiques, celles du Midi sont grecques. Quelle
+différence entre une basilique et la cathédrale d’York ! Pourtant
+elles s’accordent visiblement ensemble. Personne ne les
+prendra, ni l’une ni l’autre, pour une mosquée ou un temple
+juif. Mais on peut discuter pour savoir quel est le meilleur
+style ; l’un aime la basilique, l’autre appelle ce style
+<i>païen</i>. — C’est mon opinion, dit Bateman. — Un peu d’exagération,
+comme de coutume, reprit Campbell. La basilique est
+belle en son lieu. Il y a deux choses que le gothique ne peut
+produire, la ligne ou la forêt de colonnes rondes et polies, et
+le dôme gracieux s’arrondissant sur la tête du spectateur
+comme le bleu firmament. »</p>
+
+<p>Tout le monde fut satisfait de cette diversion à la controverse
+religieuse. On continua donc avec beaucoup d’entrain
+la conversation plus légère qu’on venait d’ouvrir. « Je dois
+l’avouer, dit Willis ; les églises de Rome ne m’impressionnent
+pas comme les églises gothiques ; je les respecte, elles me
+pénètrent d’une sainte terreur, mais j’aime l’arcade gothique,
+sa vue me fait plaisir. — Il y a d’autres raisons de ce sentiment,
+reprit Campbell ; à Rome, les églises sont incomplètes
+et malpropres. Rome est une ville de ruines ; les temples chrétiens
+sont bâtis sur des ruines, et ils sont eux-mêmes, en
+général, délabrés ou près de s’écrouler ; ce sont, passez-moi
+l’expression, des ruines de ruines. » Campbell était sur un
+sujet plus facile que celui de l’Anglo-Catholicisme, et, comme
+personne ne l’interrompait, il continua à son aise : « A Rome,
+d’énormes et hauts contre-forts remplacent les colonnes, et
+sont revêtus de plâtre froid ou de peintures, au lieu de marbre,
+ce qui donne aux églises un air indescriptible d’abandon. »
+Willis ajouta qu’il s’était souvent demandé ce qui pouvait
+amener à Rome tant d’étrangers, c’est-à-dire tant de Protestants.
+« C’est une ville si solitaire, si triste ! continua-t-il ? Qu’y
+trouve-t-on, en effet ? Un amas de décombres, un terrain
+inégal, des chaussées droites, enfermées dans de hautes et
+monotones murailles ; les monuments antiques se perdant au
+milieu de solitudes immenses ; des palais ternis par le temps,
+des arbres sans verdure, des rues où l’on enfonce dans la boue
+jusqu’à la cheville, d’épais nuages de poussière et de paille qui
+vous aveuglent et vous étouffent, un climat très-variable, l’air
+du soir très-dangereux. Naples est bien un paradis terrestre,
+mais Rome n’est qu’une ville de foi. Chercher les reliquaires
+qu’elle contient serait une vraie pénitence, comme cela doit
+être pour un vrai Chrétien. Je comprends l’attrait des Catholiques
+pour cette ville ; mais je suis surpris d’y voir des Protestants. — Il
+y a un charme auprès des <i lang="la" xml:lang="la">limina Apostolorum</i>, dit
+Reding, Saint-Pierre et Saint-Paul ne sont pas là pour rien. — Il
+y a une raison plus palpable, reprit Campbell ; c’est que
+cette ville est un rendez-vous universel de toutes les parties
+du monde. Il n’y a pas de société aussi variée que celle de
+Rome. Vous allez à un bal ; votre hôte, que vous saluez dans
+le premier salon, est Français ; vous avancez, vos yeux aperçoivent
+la petite fille de Masséna en conversation avec Mustapha-Pacha ;
+bientôt vous vous trouvez assis entre un
+chargé d’affaires yankee et un colonel russe ; et en face de
+vous un Anglais se fait remarquer par son excentricité. »</p>
+
+<p>Ici Campbell, après avoir regardé sa montre, jeta un coup
+d’œil à Willis, qu’il avait amené à Melford pour rendre sa visite
+à Bateman. Il était temps pour eux de partir, s’ils ne voulaient
+être surpris par la nuit. Notre hôte, qui se trouvait fort
+mécontent depuis qu’il avait parlé, c’est-à-dire depuis environ
+un quart d’heure, n’était pas d’humeur à faire des instances
+pour les retenir, non plus que Reding ; il se trouva donc
+bientôt seul. Il approcha son fauteuil du feu. Pendant quelques
+instants, il n’éprouva que le sentiment d’un profond dégoût.
+A la fin, pourtant, ses pensées commencèrent à se dérouler,
+et elles prirent la forme suivante : « C’est dommage,
+c’est dommage, se dit-il ; Campbell est un homme très-habile,
+bien plus habile que moi ; c’est même un homme instruit ;
+mais il n’a pas de tact. C’est déplorable ; l’arrivée de Reding a
+été un malheur ; nous aurions pu, toutefois, la faire tourner à
+notre avantage ; mais employer les arguments dont il s’est
+servi ! Comment pouvait-il espérer de le convaincre ? Il nous
+a rendus simplement la risée des autres… Comment s’est-il
+tiré d’affaire ? Il a dit que les Rubriques ne lient pas. Qui jamais
+entendit pareil langage, au moins de la part d’un Anglo-Catholique ?
+Comment prétendre être bon Catholique avec de
+telles idées ? Mieux vaudrait s’appeler Protestant ou Erastien
+tout d’un coup ; on saurait au moins à quoi s’en tenir. Quelle
+fâcheuse impression cela doit avoir faite sur Willis ! Je m’en
+suis bien aperçu ; il avait de la peine à contenir un sourire ;
+mais Campbell n’a aucun tact. Il va, il va son chemin, jetant
+ses pensées, qui sont très-subtiles, très-originales, certainement,
+mais il ne tient jamais compte de la société présente.
+Et puis, il est si positif, si tranchant ; c’est très-désagréable,
+je ne sais parfois comment je puis supporter tout cela. Oh !
+voici une cruelle affaire, l’effet doit en être désastreux. Pauvre
+Willis ! je suis certain que nous ne l’avons pas fait avancer
+d’un pouce. Il m’a paru même, à un moment, qu’il riait
+de moi… Qu’a-t-il dit ensuite ? Il y avait quelque autre chose,
+je le sais. Ah ! je me souviens. L’Église Catholique est en
+ruines, elle est brisée en morceaux !… Quel paradoxe ! qui le
+croira, si ce n’est lui ? J’avoue que je suis si vexé, que je ne
+sais que faire. » Il se leva brusquement et se mit à se promener
+en long et en large. « Et tout cela, parce que les évêques
+n’interviennent point. On ne peut le dire, et c’est ce qu’il y a
+de plus triste, mais ils sont au fond la cause du mal. Ils n’auraient
+qu’à montrer leur petit doigt et à rendre obligatoires les
+Rubriques, dès lors toute controverse serait finie… Mais je
+croyais qu’il y avait encore autre chose. Eh ! oui, il a dit qu’il
+n’était pas nécessaire de jeûner ! Mais les étudiants de Cambridge
+sont toujours singuliers, ils ont toujours quelque caprice.
+Il aurait dû venir à Oxford ; nous en aurions fait un
+homme. On ne peut le nier, il a plusieurs bons principes ;
+mais il court les théories, caresse sa marotte et pousse les
+conséquences à l’extrême. »</p>
+
+<p>Notre hôte fut interrompu au milieu de ses réflexions par
+son clerc, qui venait lui dire que John Tims avait juré que sa
+femme ne ferait pas ses relevailles à l’église devant l’assemblée,
+et qu’il était presque décidé à faire baptiser son enfant
+par les Méthodistes. Cet incident donna une nouvelle direction
+aux pensées de Bateman.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c19">CHAPITRE XIX.<br>
+De quelques pratiques religieuses.</h3>
+
+
+<p>L’hiver avait été en général sec et agréable. En février et en
+mars, les pluies furent si abondantes et les vents si forts que
+Bateman ne vit guère Charles ni Willis. Il n’avait pas renoncé,
+pourtant, à ses projets sur ce dernier, mais le difficile pour
+lui était de trouver le meilleur moyen de les faire réussir.
+Quant à Campbell, il était résolu à l’exclure de toute participation
+à son œuvre ; il hésitait, au contraire, à l’égard de
+Charles. Il l’avait trouvé beaucoup moins catholique romain
+qu’il ne s’y attendait, et il pensait qu’en se confiant à lui, et
+en le faisant son agent auprès de Willis, il parviendrait peut-être
+à lui donner une direction anglicane. En conséquence, il
+lui fit part de sa sollicitude pour ramener Willis à « l’Église
+de son baptême ». Charles lui conseilla de laisser les choses
+en paix, ajoutant qu’il pourrait réussir à éloigner de Rome le
+jeune converti sans le ramener à l’Anglicanisme. Cet avis ne
+découragea pas Bateman. Le temps s’étant amélioré, celui-ci
+les invita tous deux à dîner, un des derniers dimanches du
+carême. Il voulait ce jour-là livrer bataille, et, dans ce dessein,
+il avait lu avec soin les ouvrages les plus populaires contre
+l’Église de Rome. Après y avoir beaucoup réfléchi, il se décida
+à diriger son attaque sur quelques-uns des « maux pratiques »,
+d’après lui, « de l’Église Romaine », comme étant plus faciles
+à prouver que des points de doctrine ou d’histoire ; matières
+d’ailleurs dans lesquelles Willis pouvait bien être plus versé
+que lui à cette époque. Il considérait, en outre, que si Willis
+avait jamais été ébranlé dans sa nouvelle foi sur le continent,
+c’était par les exemples pratiques qu’il avait eus sous les yeux
+du résultat des doctrines particulières de sa croyance, lorsqu’elles
+étaient librement suivies. Enfin, à dire vrai, notre ami
+n’avait pas une idée très-claire du nombre des principes qui
+lui étaient communs avec l’Église de Rome, ni du point où il
+devait s’arrêter dans les différents détails du Symbole du pape
+Pie. C’est pourquoi il était évidemment plus sûr de borner son
+attaque à des matières de pratique.</p>
+
+<p>« Vous voyez, Willis, dit-il quand ils furent à table, que je
+vous ai servi du maigre, ignorant si vous avez une dispense.
+Nous ferons gras, nous autres ; mais ne pensez pas que nous
+ne jeûnions à certains jours. Je ne suis nullement de l’avis
+de Campbell ; toutefois nous ne jeûnons pas le dimanche.
+Telle est notre règle, et je crois qu’elle remonte aux premiers
+siècles. » Willis répondit qu’il ignorait les usages de la primitive
+Église : « mais je pense, ajouta-t-il, que tout le monde admet
+que les matières de discipline peuvent être modifiées par
+l’autorité compétente. — Sans doute, repartit Bateman, pourvu
+que tout soit d’accord avec le texte inspiré de l’Écriture » ; et
+il s’arrêta, dévoré du désir d’aborder quelque grand sujet, si
+c’était possible. Ne sachant comment s’y prendre, il vit qu’il
+devait se jeter <i lang="la" xml:lang="la">in medias res</i>, et il ajouta : « Tout ce qu’on
+trouve dans les églises du continent ne s’accorde pas, je présume,
+avec le texte inspiré. — Vous voulez parler, je suppose,
+dit Willis innocemment, des <i lang="la" xml:lang="la">antependia</i>, des <i>dorsals</i>,
+des autels de pierre, des chapes et des mitres ; sans doute, ces
+choses ne se trouvent pas dans l’Écriture. — C’est vrai, dit
+Bateman ; mais quoiqu’elles ne se trouvent pas dans l’Écriture,
+ces choses ne sont pas en contradiction avec la Bible.
+Elles sont toutes très-légitimes ; mais le culte des Saints, spécialement
+celui de la Sainte Vierge, le culte des Reliques, les
+prières marmottées dans une langue inconnue, les Indulgences
+et les Communions rares sont, je le crois, en contradiction directe
+avec l’Écriture. — Mon cher Bateman, repartit Willis,
+vous paraissez vivre dans une atmosphère de controverse ;
+c’est comme à Oxford, il y avait toujours chez vous quelque
+argument sur le tapis. La religion nous est octroyée pour
+jouir de ses charmes, et non pour en faire un objet de dispute.
+Donnez-moi une autre tranche de ce gigot. — Oui, Bateman,
+ajouta Reding, laissez-nous savourer votre dîner. Willis
+le mérite, car je crois qu’il a fait une bonne promenade aujourd’hui.
+N’avez-vous pas été à pied à Seaton ? Une route de
+quatorze milles, et un terrain accidenté. En certains endroits,
+le chemin doit être encore boueux. — C’est vrai, dit Bateman.
+Prenez un verre de ce vin, Willis ; il est bon ; c’est du madère
+que j’ai reçu d’une de mes tantes. — Willis nous fait honte,
+reprit Charles, à nous qui n’avons eu qu’un pas à faire de
+notre chambre jusqu’à l’église, tandis que, lui, il a fait un
+pèlerinage à la sienne. — Je n’attaque pas notre ami, répondit
+Bateman ; il s’agissait seulement d’un point sur lequel je
+le croyais d’accord avec moi ; savoir, qu’il y a bien des corruptions
+de culte dans les églises du continent. » Voyant que
+son silence commençait à être remarqué, Willis répondit qu’il
+pensait que les personnes non catholiques ne peuvent indiquer
+ce qui est corruption et ce qui ne l’est pas. Ici la controverse
+s’arrêta encore ; Willis ne paraissait pas d’humeur à la
+poursuivre, peut-être aussi était-il trop fatigué. Ils mangèrent
+donc et ils burent, se contentant d’assaisonner le repas de
+quelques lieux communs, jusqu’à ce que la nappe fût levée.
+Le dîner fini, on recula un peu la table, et les trois amis se
+placèrent devant le feu que Bateman ranima. Deux d’entre
+eux au moins avaient mérité quelque relâche, et c’était précisément
+les deux qui, se posant en mutuels adversaires,
+allaient se battre dans la prochaine controverse. L’un avait
+fait une longue course ; l’autre avait eu deux services entiers,
+un baptême et un enterrement. L’armistice dura un
+grand quart d’heure. Charles et Willis employèrent ce temps
+à une causerie amicale. Bateman, de son côté, profita de ce
+répit pour combiner ses moyens d’attaque. Se trouvant enfin
+prêt pour l’assaut, il l’ouvrit selon les règles.</p>
+
+<p>« Allons, mon cher Willis, dit-il, je ne puis vous lâcher de
+la sorte ; je suis sûr que ce que vous avez vu sur le continent
+vous a scandalisé. » L’attaque était presque grossière : Willis
+répondit que s’il eût été protestant, il aurait été facilement
+choqué ; mais il était catholique ; et un soupir presque imperceptible
+s’échappa de sa poitrine. D’ailleurs, s’il avait été tenté
+de se scandaliser, il se serait souvenu qu’il appartenait à une
+Église qui ne peut errer dans aucune matière importante. Il
+ne s’était pas joint à l’Église pour critiquer, mais pour apprendre.
+« J’ignore, ajouta-t-il, ce qu’on entend quand on dit que
+nous devons avoir la foi, que la foi est une grâce, que la foi
+est le moyen de notre salut, s’il n’y a aucun point sur lequel
+nous ayons à l’exercer. La foi marche contre la vue : donc, à
+moins qu’il n’y ait des choses qui vous heurtent, il n’y a rien
+contre quoi vous ayez à marcher. » Bateman cria au paradoxe.
+« S’il en est ainsi, répliqua-t-il, pourquoi ne pas nous
+faire Mahométans ? Nous aurions alors assez de matières pour
+exercer notre foi. »</p>
+
+<p>— Eh bien, repartit Willis, supposons que votre ami,
+homme honorable, est accusé de vol, et que les apparences
+lui sont contraires ; admettriez-vous de prime abord l’accusation ?
+Ce serait une belle épreuve pour votre foi en lui ; et si
+par la suite il était en mesure de montrer son innocence, je
+ne crois pas qu’il vous fût très-reconnaissant, dans le cas où
+vous auriez attendu son explication pour prendre son parti ;
+la connaissance que vous aviez de sa personne ne vous permettait
+pas de le suspecter. Si donc, je m’unis à l’Église ayant
+foi en elle, quoi que je puisse voir qui me surprenne, ce n’est
+qu’une épreuve pour ma foi. — C’est vrai, dit Charles ; mais
+la foi doit avoir un fondement ; nous ne pouvons pas croire
+sans raison ; et la question est de savoir si certains actes de
+l’Église ne sont pas un sujet légitime de former un jugement
+en sa faveur, ou contre elle. — Un catholique, comme je l’étais
+sur le continent, répondit Willis, a déjà trouvé ses motifs
+de crédibilité, car il croit ; mais pour celui qui ne l’est pas,
+un protestant par exemple, je tiens pour certain qu’il aura
+probablement des idées fausses touchant le culte catholique.
+Il peut facilement arriver qu’il ne le comprenne pas. — Cependant
+il y a des gens qui ont autrefois été convertis par la
+seule vue de ce culte, objecta Reding. — Certainement, répondit
+Willis ; Dieu opère de mille manières. Dans le culte
+catholique, il y a bien des choses capables de frapper un protestant,
+mais il y en a aussi beaucoup qui doivent l’embarrasser ;
+par exemple, la dévotion à la Sainte Vierge, dont parlait
+notre ami.</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez le nier, reprit Bateman ; cela est évident ;
+il est impossible que le culte rendu par les Catholiques Romains
+à la Sainte Vierge ne porte pas atteinte à la suprême
+adoration due au Créateur seul. — Voilà précisément un
+exemple de ce que je disais, répondit Willis, vous jugez <i lang="la" xml:lang="la">a
+priori</i> ; vous ne connaissez pas la chose par expérience, mais
+vous dites : « Cela doit être, il ne peut en être autrement. »
+Telle est la manière dont un protestant juge et tire ses conclusions ;
+mais un catholique, qui pratique et ne s’en tient pas
+à des idées spéculatives, sent la vérité du contraire. — Il est
+des choses, repartit Bateman, qui ressemblent tellement à des
+axiomes qu’elles dispensent de l’épreuve. D’ailleurs, l’usage
+journalier est très-propre à cacher au peuple le mal réel de
+certaines pratiques. — Étrange aveuglement que le vôtre !
+répliqua Willis ; vous ne voyez pas que cet argument est celui-là
+même que les différentes sectes emploient contre vous
+autres Anglicans. L’Unitaire, par exemple, dit que la doctrine
+de l’Expiation <i>doit</i> nous conduire à considérer le Père, non
+comme un Dieu d’amour, mais seulement comme un Dieu de
+vengeance ; et il appelle immoral le dogme de l’éternité des
+peines. De même le Wesleyen ou le Baptiste déclare qu’il est
+absurde de supposer qu’un homme puisse admettre la doctrine
+de la régénération baptismale et être en même temps un
+homme spirituel, et il dit que cette doctrine <i>doit</i> avoir un effet
+engourdissant sur l’esprit et détruire sa simple confiance
+dans l’expiation du Christ. Je prendrai un autre exemple.
+Beaucoup d’excellents Catholiques, qui n’ont jamais vu d’Anglicans,
+sont aussi incapables de se faire une idée exacte de
+votre position que vous l’êtes, vous, de vous représenter la
+leur. Ils ne peuvent s’expliquer comment vous êtes assez illogiques
+que de ne pas marcher en avant ou reculer. Bien
+plus, ils soutiennent que l’état de votre esprit, tel que vous
+le manifestez, est impossible ; ils ne croient pas à sa réalité.
+Quant à moi, je puis déplorer votre état ; je puis croire que
+vous êtes illogiques, et quelque chose de pis ; mais je sais que
+c’est un état qui existe. De même donc que j’admets qu’une
+personne peut reconnaître une Église Catholique, sans croire
+cependant que cette Église est celle de Rome ; de même, je
+vous demande, sous forme d’<i lang="la" xml:lang="la">argumentum ad hominem</i>, si
+vous ne devez pas croire que nous pouvons honorer la Sainte
+Vierge comme la première des créatures, sans porter atteinte
+à l’honneur dû à Dieu. Tout au plus, devriez-vous nous appeler
+illogiques ; mais vous ne devriez pas nier que nous faisons
+ce que nous vous affirmons. — J’établis une distinction, repartit
+Bateman : il est bien possible, je vous l’accorde, qu’un Catholique
+instruit mette une différence entre la dévotion à la
+Sainte Vierge et le culte rendu à Dieu ; mais je soutiens seulement
+que la multitude ne fera pas cette différence. — Je
+sais que c’est votre pensée, répondit Willis ; et cependant, je
+le répète, vous parlez, non d’après l’expérience, mais sur une
+raison <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. Vous ne dites pas : « Cela est ainsi », mais,
+« Cela doit être ainsi. »</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence ; puis Bateman reprit la parole.
+« Vous nous donnerez peut-être quelque peine, dit-il en
+riant, mais nous sommes résolus de vous ramener à nous,
+mon bon Willis. Or, je vous le demande, à vous qui aimez
+la vérité : vient-elle du ciel cette Église qui enseigne des mensonges ? — Il
+nous faut définir les mots <i>vérité</i> et <i>mensonge</i>,
+répondit Willis en riant aussi. Mais cette définition nous étant
+à tous deux connue, je n’ai pas de peine à déclarer comme
+proposition évidente qu’une Église qui enseigne des mensonges
+ne vient pas du ciel. — Naturellement, vous ne pouvez nier
+la proposition, reprit Bateman ; eh bien, donc, n’est-il pas
+certain qu’à Rome même il y a des reliques que rejettent aujourd’hui
+tous les hommes instruits, et lesquelles cependant
+sont encore vénérées comme reliques ? Par exemple, Campbell
+m’a dit que les têtes réputées de saint Pierre et de saint
+Paul, dans une des grandes basiliques de Rome, ne sont pas
+certainement celles des apôtres, puisque la tête de saint Paul
+fut trouvée avec son corps, après l’incendie qui, il y a quelques
+années, dévora son église. — Je ne connais pas ce cas
+particulier, mon cher ami ; mais vous posez une vaste question,
+qui ne peut être résolue en quelques mots. Si je devais
+parler, voici comment j’établirais ma thèse. Je commencerais
+par cette proposition, que l’existence des reliques n’est pas
+invraisemblable ; m’accordez-vous ce point ? — Je n’accorde
+rien ; continuez. — Eh bien, il y a un grand nombre de reliques
+païennes que vous admettez. Qu’est-ce que Pompéi et
+tout ce qu’on y trouve, sinon un immense reliquaire païen ?
+Pourquoi n’y aurait-il pas, à Rome et ailleurs, des reliques
+chrétiennes, comme il y en a de païennes ? — C’est juste. — Bien ;
+et les reliques peuvent avoir un caractère d’authenticité.
+On voit encore de nos jours le tombeau des Scipion, sur
+lequel se lisent les noms de ces grands hommes. Supposez
+qu’on y eût trouvé des cendres, n’admettriez-vous pas que ce
+sont les cendres d’un Scipion ? — A la question ! Plus vite. — Saint
+Pierre, continua Willis, parle de David « dont le tombeau
+est au milieu de vous jusqu’à ce jour ». Il n’y a donc
+rien d’étonnant qu’une relique sacrée soit conservée onze siècles
+et reconnue pour être telle, lorsqu’une nation se fait un
+devoir de la garder. — Vous battez les buissons, s’écria Bateman
+avec impatience ; allez plus vite. — Laissez-moi suivre
+ma route ; donc, il n’y a rien d’invraisemblable, en considérant
+que les chrétiens ont toujours traité avec soin les monuments
+des choses sacrées… — Vous ne l’avez pas prouvé,
+repartit Bateman, qui craignait une manœuvre cachée sous
+ces paroles. — Eh bien, reprit Willis, vous n’en doutez pas,
+je suppose, au moins depuis le quatrième siècle, alors que
+sainte Hélène apporta de la Terre Sainte les monuments de la
+Passion de Notre-Seigneur et les enferma à Rome dans la basilique,
+qui, pour ce motif, fut appelée <span lang="it" xml:lang="it">Santa-Croce</span>. Quant
+aux temps antérieurs à l’époque de la persécution, les chrétiens
+eurent naturellement peu d’occasions de montrer une
+dévotion semblable, et les souvenirs historiques y sont moins
+nombreux ; toutefois, l’existence de ce respect est aussi sûre
+et aussi certaine qu’aucun fait de l’histoire. On ramassa les os
+de saint Polycarpe, disciple de saint Jean, après qu’il eut été
+brûlé, comme on avait fait de ceux de saint Ignace avant lui,
+après son exposition aux bêtes ; et l’on en fit autant des os et
+du sang de tous les martyrs. Personne ne doute de ce fait ; je
+n’ai jamais rencontré de dissidence sur ce point. De même
+encore, les disciples prirent le corps de saint Jean-Baptiste (et
+il serait bien étrange qu’ils ne l’eussent pas fait), et ils l’ensevelirent
+« dans <i>le</i> tombeau », selon l’expression de saint Marc,
+qui en parle comme d’une chose connue. Or, pourquoi n’aurait-on
+pas de la même manière, et même à plus forte raison,
+pris soin des corps de saint Pierre et de saint Paul, quand ce
+n’eût été que pour les ensevelir avec décence ? Mais si l’on a
+pris soin de ces corps au moment de leur martyre, est-il
+étonnant qu’on les ait ensuite conservés ? — Mais ils ne peuvent
+se trouver en deux endroits à la fois, objecta Bateman. — Écoutez-moi,
+mon ami : s’il existe une tradition que dans
+un certain lieu se trouve une relique d’un apôtre, de prime
+abord il y a une probabilité qu’elle est là ; la présomption est
+en sa faveur. Pouvez-vous le nier ? Eh bien, si l’on dit que la
+même relique se trouve en deux endroits, alors l’une ou
+l’autre des deux traditions est fausse, et <i lang="la" xml:lang="la">prima facie</i> leur valeur
+respective en est affaiblie. Cela, je l’admets, mais je me
+garderai bien de rejeter ces deux traditions à la fois ; chacune
+d’elles a encore sa valeur, quoique individuellement diminuée.
+Or, supposez qu’il existe des circonstances qui confirment
+l’une, l’autre s’en trouve d’autant plus affaiblie, et à la
+fin la probabilité de sa vérité peut disparaître ; et quand, un
+long temps s’étant écoulé, les témoignages lui restent toujours
+contraires, alors cette tradition est complétement abandonnée.
+Mais tout cela est l’œuvre du temps. D’ailleurs ce n’est pas
+plus une objection contre la doctrine et la pratique de la vénération
+des reliques d’entendre dire qu’un corps se trouve
+dans deux endroits, que ce n’est une accusation contre l’histoire
+profane de voir, à propos de Charles I<sup>er</sup>, certains historiens
+nous soutenir qu’il fut enseveli à Windsor, et d’autres à
+Westminster ; problème qui a été résolu dans ces derniers
+temps<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> ; c’est une question de témoignage, et elle doit être
+traitée comme telle. — Mais si la tête de saint Paul a été
+trouvée sous l’église qui porte son nom, repartit Bateman, il
+est assez clair qu’elle n’a pas été conservée dans l’autre basilique. — C’est
+vrai ; mais les questions graves de ce genre ne
+peuvent se décider en un instant. Quant à moi, j’ignore les
+circonstances de ce fait, et je ne prends que votre relation. Il
+faut donc prouver que c’est la tête de saint Paul qu’on a trouvée
+avec son corps ; car, puisqu’il fut décapité, la tête et le
+corps ne sauraient être joints ensemble. Voilà une question ;
+et combien d’autres surgiraient ! Il n’est pas facile d’établir
+une question d’histoire. On voit tous les jours revivre des controverses
+de ce genre qui semblaient résolues. C’est très-bien
+pour des historiens profanes de renoncer tout d’un coup à une
+tradition ou à un témoignage, et pour une génération de s’en
+moquer ; mais l’Église ne peut faire ainsi. Elle a une responsabilité
+religieuse, et elle doit procéder lentement. Supposez
+qu’il arrive que les têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran
+sont, après tout, celles des Apôtres, et que l’Église les ait
+rejetées ; est-ce admissible ? On voit tous les jours revivre des
+questions historiques, disais-je. Walpole ne prouva-t-il pas
+admirablement que les deux petits princes assistaient à la procession
+du couronnement du roi Richard ? Cependant, il y a
+quelques années, deux squelettes d’enfants furent trouvés
+dans la Tour à la place même où l’on disait que les enfants
+d’Édouard avaient été assassinés et enterrés par le duc de
+Gloucester. Je parle de mémoire, mais le fait général que je
+cite est incontestable. Ussher, Pearson et Voss prouvèrent
+que les petites Épîtres de saint Ignace étaient authentiques ;
+et aujourd’hui, après un laps de deux siècles, la question
+est encore débattue d’une manière assez plausible. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Il est parfaitement établi maintenant que Charles I<sup>er</sup> a été enseveli au château
+de Windsor, dans la magnifique chapelle de Saint-George. C’est en 1813
+que les doutes sur la sépulture de ce roi ont été éclaircis. La cérémonie de l’exhumation
+eut lieu sous les yeux de George IV et d’un petit nombre de témoins.</p>
+</div>
+<p>Il y eut un nouveau silence, pendant lequel Bateman réfléchit
+à ses faits et à ses arguments ; mais rien ne se présentait
+pour l’heure. Willis continua : « Vous devez remarquer aussi
+que les reliques comme celles que vous avez mentionnées
+sont ordinairement sous la garde de corps religieux. Or, naturellement,
+ceux-ci sont jaloux de toutes les tentatives faites
+pour prouver qu’elles sont fausses, et, dans un esprit de corps
+bien pardonnable, ils les défendent de toute leur puissance et
+soulèvent des obstacles contre toute décision opposée. C’est
+ainsi que votre société défend, à très-juste titre, la réputation
+de sa fondatrice, la reine Boadicée. Si un jugement était porté
+contre elle par tous les tribunaux du pays, votre brave et
+loyal président l’abandonnerait-il ? Non. Un pareil fait briserait
+son cœur magnanime, et comme un preux chevalier il voudrait
+mourir au service de sa dame. Donc, et d’après le devoir
+religieux et d’après le sentiment humain, c’est une chose
+très-difficile de faire désavouer une relique reconnue. — Eh
+bien, reprit notre hôte, d’après mon pauvre jugement, il me
+semble que c’est une honte de conserver, par exemple, des
+inscriptions que tout le monde sait être fausses. — Mon cher
+Bateman, répliqua Willis, vous tournez dans un cercle vicieux ;
+<i>tout</i> le monde ne sait pas cela ; c’est un point qui est
+en voie d’être établi, mais qui ne l’est pas encore. Vous pouvez
+dire que des <i>individus</i> l’ont établi, ou qu’il <i>peut</i> être établi,
+mais, je le répète, il ne l’est pas encore. Des cas semblables
+arrivent fréquemment en matières civiles, sans que pour cela
+personne parle mal des individus ou des corps existants. Jusque
+dans ces dernières années, le Monument de Londres<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>
+portait une inscription attestant que cette ville avait été brûlée
+par nous, pauvres Papistes. Déjà, il y a un siècle, Pope, le
+poëte, appelait la colonne « un grand matamore » qui « relève
+sa tête pour mentir » ; et cependant l’inscription n’a été enlevée
+que depuis peu de temps. Ce fut, je crois, à l’époque de la
+restauration du Monument. L’occasion était favorable pour
+faire disparaître une calomnie sur laquelle jusqu’alors on ne
+s’était pas prononcé définitivement, et sur laquelle on ne se
+prononça pas, non plus, par égard <i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i> pour l’autorité
+de la relation contemporaine de la calamité que la colonne
+rappelait. Il n’y a jamais un point fixe du temps où l’on puisse
+dire : Maintenant la tradition est prouvée fausse. Lorsqu’une
+croyance reçue a été ostensiblement exposée, la question
+reste dormante jusqu’à ce que l’on trouve de nouvelles preuves.
+Si aucune ne se produit, une cause accidentelle, comme
+la restauration d’un monument, la fait à la fin disparaître. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Voy. la <a href="#note-e">note E</a>.</p>
+</div>
+<p>« Nous sommes un peu sortis du sujet », pensa Bateman ;
+et il s’agitait sur sa chaise tâchant de rattraper le fil de son
+raisonnement. Reding fit une objection. Il dit que personne
+ne connaissait l’inscription du Monument, ni ne s’en inquiétait,
+tandis que l’on rendait un culte religieux aux deux têtes
+qui se trouvent à Saint-Jean de Latran. « C’est cela, s’écria
+notre hôte, c’est précisément ce que j’allais dire. — Eh bien,
+répondit Willis, quant à ce cas particulier, rappelez-vous que
+j’accepte votre relation, puisque j’ignore le fait. Mais considérons
+l’étendue de cette erreur. On ne doute nulle part qu’au
+moins ce ne soient des têtes de martyrs. La seule et l’unique
+question est donc celle-ci : Sont-elles les véritables têtes des
+Apôtres ? Depuis un temps immémorial elles ont été conservées
+sur ou sous l’autel comme les têtes de saints ou de martyrs ;
+et il suffit d’une légère connaissance des antiquités chrétiennes
+pour être parfaitement certain qu’elles sont réellement
+de saintes reliques, lors même qu’elles seraient inconnues. La
+seule erreur, donc, est que les Catholiques ont vénéré, sous
+un faux nom, ce qui, après tout, était digne de vénération.
+Peut-être en ont-ils attendu des miracles, confiance bien légitime ;
+peut-être encore ont-ils été les témoins de ces miracles,
+et cette hypothèse est bien naturelle, vu que, quoiqu’on se
+trompât sur leur vrai nom, ces reliques étaient néanmoins
+des reliques de saints ; mais enfin tout cela n’est certainement
+pas une si grande affaire. — Vous avez avancé gratuitement
+trois propositions, répliqua Bateman : 1<sup>o</sup> qu’on n’a placé sous
+les autels que des reliques de saints ; 2<sup>o</sup> que ces reliques ont
+toujours été là ; 3<sup>o</sup>… Je sais qu’il y avait un troisième point ;
+voyons… — C’est très-vrai, repartit Willis en l’interrompant,
+et je vous aiderai encore pour quelques autres. J’ai avancé
+qu’il y a dans le monde des Chrétiens appelés Catholiques ; de
+plus, qu’ils pensent que c’est bien de vénérer les reliques ;
+mais, mon cher Bateman, ces propositions étaient les principes
+et non le sujet de notre discussion, et si l’on devait les démontrer,
+il faudrait une controverse particulière ; je pense,
+toutefois, que nous avons assez de controverse pour aujourd’hui. — Oui,
+Bateman, reprit Charles ; il se fait tard. Je dois
+songer à mon retour. Donnez-nous du thé, et laissez-nous
+partir. — Partir ? s’écria Bateman ; mais nous venons à peine
+de dîner, et nous n’avons encore rien fait jusqu’à présent.
+J’avais beaucoup de choses à dire. » Il sonna cependant pour
+le thé, et la table fut dégarnie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c20">CHAPITRE XX.<br>
+Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif.</h3>
+
+
+<p>La conversation se ralentit. Bateman était encore affairé
+avec sa mémoire, et il devenait, aussi, impatient. Le temps
+s’écoulait, et aucun coup n’avait été frappé. Willis, de son
+côté, commençait à bâiller, et Charles paraissait désireux d’en
+finir. « Ces Papistes, se disait Bateman à part lui, établissent
+leurs propositions d’une manière fort plausible, mais de très-mauvaise
+foi certainement ; on doit être à la hauteur de leurs
+ruses. J’ose le dire, si la vérité était connue, on saurait que
+Willis a pris des leçons ; il paraît si grave ; je suis convaincu
+qu’il tient en réserve bien des choses, et qu’il se joue de mon
+ignorance. Qui sait ? Peut-être est-ce un jésuite déguisé… »
+Cette pensée était terrible, et elle arrêta pendant quelques
+secondes le cours de ses réflexions. « Si je pouvais savoir ce
+qu’il pense réellement ! Il est si difficile de les déchiffrer ! Ils
+ne disent rien de ce qui se passe chez eux, et ils sont sous
+l’obéissance. On ne sait quand il faut les croire. Je soupçonne
+qu’il a été cruellement désappointé par le Romanisme ; il est
+si maigre… Mais naturellement il ne l’avouera pas. Un tel
+aveu blesse l’amour-propre, et il veut être conséquent. Il ne
+veut pas qu’on se moque de lui, il tire donc le meilleur parti
+des choses. Je voudrais savoir comment il faut le traiter. J’ai
+eu tort d’inviter Reding ; évidemment Willis ne peut être expansif
+devant un tiers. Il ressemble au renard qui a perdu sa
+queue. J’ai manqué de tact en cela, je le vois maintenant.
+Chose très-importante que d’avoir du tact ! Ceci en demande
+beaucoup. J’avais tant de choses à lui dire sur les indulgences,
+et sur la rareté des communions ! Je pense que je dois lui
+parler de la messe. » Ainsi se tourmentait notre hôte intérieurement,
+tout en faisant le thé. Il tenta enfin son dernier
+assaut.</p>
+
+<p>« Eh bien, Willis, dit-il, nous vous ramènerons parmi nous
+à la Noël prochaine. Je ne puis vous accorder un plus long
+terme ; je suis certain de mon fait ; cela demande du temps,
+cela ira avec lenteur, mais c’est sûr. Quelle joie alors ! je ne
+sais pas ce qui vous arrête. Vous ne faites rien à cette heure ;
+vous êtes relégué dans un coin ; vous dissipez votre existence.
+Qu’est-ce qui vous retient ? » Willis, prenant un air étrange,
+répondit simplement : « Ce qui me retient ? La grâce. » Bateman
+fut ébahi de cette réponse, mais il se remit bientôt :
+« Me préserve le ciel, reprit-il, de traiter ces choses à la légère,
+ou de m’occuper de vous indûment ! Je sais, mon cher
+ami, que vous êtes un jeune homme sérieux ; mais, dites-moi,
+je vous prie, avec quelles raisons vous justifiez la messe telle
+qu’on la célèbre sur le continent. Comment peut-on l’appeler
+un « culte raisonnable », alors que tous les prêtres conspirent
+pour la marmotter au galop, comme s’il ne leur importait absolument
+pas qu’on y assistât, ou qu’on en comprît le sens ?
+Parlez, mon brave, parlez, ajouta-t-il en le frappant doucement
+sur l’épaule. — Ce sont des questions difficiles, répondit
+Willis ; dois-je m’expliquer ? Des questions très-difficiles, répéta-t-il
+d’un ton plus animé et s’échauffant à mesure qu’il
+parlait ; je veux dire qu’on les considère très-diversement. Il
+est difficile de faire passer dans l’esprit d’une personne l’idée
+d’une autre. L’idée du culte, dans l’Église Catholique, est
+différente de celle que vous en avez dans votre Église ; car, en
+vérité, les religions sont différentes. Ne vous y trompez pas,
+mon cher Bateman, continua-t-il avec douceur, notre religion
+n’est pas la vôtre un peu plus ou un peu trop développée,
+comme il vous plaît de le dire. Non, elles diffèrent dans l’espèce
+et non pas dans la valeur. La religion Romaine est une
+religion, l’Anglo-Catholicisme en est une autre. Et quand le
+temps viendra (et il viendra) pour vous, étranger comme vous
+êtes aujourd’hui, de vous soumettre au joug aimable du
+Christ, alors, mon cher ami, ce sera la <i>foi</i> qui vous rendra
+capable de supporter les manières et les usages des Catholiques,
+lesquels sans cela pourraient vous surprendre. Autrement,
+vos habitudes dès longtemps contractées, les rapports
+de certains actes extérieurs avec les vrais actes intérieurs de
+dévotion pourraient vous embarrasser, lorsque vous auriez à
+vous conformer à d’autres habitudes et à vous créer d’autres
+associations d’idées. Mais cette foi dont je parle, le grand bienfait
+de Dieu, vous rendra capable alors de vous surmonter
+vous-même, de soumettre votre jugement, votre volonté,
+votre raison, vos affections, vos goûts et vos penchants aux
+règles et aux usages de l’Église. Ah ! pourquoi faut-il que la
+foi soit nécessaire en une telle matière, et que ce qui est si
+naturel et si évident quand on est catholique ait besoin d’une
+explication ! Quant à moi, je vous le déclare », et il joignit ses
+mains sur ses genoux, et, le regard fixe, comme s’il se fût
+parlé à lui-même, il dit : « Quant à moi, rien ne me paraît si
+consolant, si touchant, si saisissant, si capable de subjuguer
+l’âme entière que la messe telle qu’on la célèbre parmi nous.
+Je pourrais y assister toute une longue vie, sans éprouver jamais
+de fatigue. La messe, elle n’est pas une simple forme
+de paroles ; c’est une grande action, la plus grande action
+qui puisse être accomplie sur la terre. C’est, non une pure invocation,
+mais, si j’ose employer le mot, l’évocation même de
+l’Éternel. Il descend sur l’autel en chair et en sang, Celui devant
+qui les anges s’inclinent et les démons tremblent. C’est
+ce majestueux événement qui est la fin et l’explication de
+toutes les parties de la solennité. Des paroles sont nécessaires,
+non comme fin, mais comme moyen ; ce ne sont pas de simples
+supplications au trône de la grâce, ce sont les instruments
+de ce qui est beaucoup plus haut, de la consécration,
+du sacrifice. Comme si elles étaient impatientes d’accomplir
+leur mission, elles se hâtent. Elles se suivent rapidement ; car
+toutes sont des parties d’une action intégrale. Rapidement
+elles vont ; car elles sont les paroles terribles du sacrifice,
+elles sont une œuvre trop grande pour s’y appesantir ; selon
+ce qui fut dit au commencement : « Ce que vous faites, faites-le
+rapidement. » Rapidement elles passent ; car le Seigneur
+Jésus va avec elles, comme il passa sur le lac aux jours de sa
+vie terrestre, appelant vite d’abord l’un, puis l’autre. Rapidement
+elles passent, parce que tel l’éclair brille d’un bout à
+l’autre du ciel, telle est la venue du Fils de l’Homme. Rapidement
+elles passent ; car elles sont comme les paroles de Moïse,
+lorsque le Seigneur descendit dans la nue, appelant le nom
+du Seigneur quand il passait : « Le Seigneur, le Seigneur Dieu,
+miséricordieux et aimable, patient et riche en bonté et en
+vérité. » Et comme Moïse sur la montagne, nous aussi « nous
+nous hâtons, nous inclinons nos têtes, et nous adorons ». Et
+de même encore, tous rangés autour de l’autel, chacun à sa
+place, nous tenons nos yeux fixés sur le grand avénement,
+« attendant l’agitation de l’eau » ; chacun à sa place, avec son
+cœur, ses besoins, ses pensées, son intention, ses prières ;
+chacun à sa place, attentif à l’action qui s’opère, attentif à ses
+progrès, s’unissant à sa consommation. C’est ainsi que, du
+commencement à la fin, suivant sans peine et d’un cœur plein
+d’espoir des prières magnifiques et suaves, nous formons
+comme un concert de divers instruments qui concourent à
+une douce harmonie, dont le prêtre de Dieu est l’âme et le
+soutien. Là se trouvent des petits enfants et des vieillards ;
+des laboureurs au cœur simple et des lévites du sanctuaire ;
+des prêtres qui se préparent pour cet auguste sacrifice, et
+d’autres faisant leurs actions de grâces ; là sont des vierges
+pures et des hommes pénitents. Mais de toutes ces âmes s’élève
+une seule hymne eucharistique, dont la grande action est
+la mesure et l’essor. Et vous me demandez, mon cher Bateman,
+ajouta-t-il en se tournant vers lui, si un tel culte n’est pas de
+pure forme et déraisonnable ! Il est merveilleux, ce culte !
+s’écria-t-il en se levant, prodigieusement merveilleux !!!
+Quand donc ce cher et bon peuple sera-t-il éclairé ? <i lang="la" xml:lang="la">O Sapientia,
+fortiter suaviterque disponens omnia, o Adonaï, o
+Clavis David et Exspectatio gentium, veni ad salvandum
+nos, Domine Deus noster.</i> »</p>
+
+<p>Il n’y avait plus à se tromper sur Willis. Bateman était immobile,
+et presque effrayé de cet élan d’enthousiasme auquel
+il était loin de s’attendre. « Eh bien, mon ami, dit-il, ce n’est
+donc pas vrai, alors, ce qu’on nous a rapporté sur vos hésitations
+dans votre attachement à l’Église de Rome ? Je vous
+en prie, excusez-moi. Pour rien au monde, je ne vous aurais
+tourmenté, si j’avais connu la vérité. — La figure de Willis
+était encore animée, et il paraissait aussi jeune et aussi radieux
+qu’il l’était deux années auparavant. Il n’y avait rien
+de dur dans sa vivacité ; un sourire, de la joie presque, était
+sur son visage. On eût dit toutefois qu’il était honteux de son
+propre enthousiasme ; mais cela n’ôtait rien à la sincérité
+évidente de ses paroles. Il prit les deux mains de Bateman
+avant que celui-ci s’en aperçût, le souleva de son siége, et,
+approchant sa bouche de son oreille, il lui dit à voix basse :
+« Plût à Dieu que non-seulement vous, mais tous ceux qui
+m’entendent en ce jour fussiez tout à fait tels que je suis, à
+la réserve de ces chaînes ! » Puis rappelant à son hôte que leur
+controverse s’était prolongée fort tard, et lui souhaitant une
+bonne nuit, il sortit avec Charles.</p>
+
+<p>Quand la porte fut fermée, Bateman resta quelques minutes
+le dos tourné vers le feu, et il se laissa aller au cours de ses
+pensées. « En vérité, s’écria-t-il, Willis est tout à fait un
+homme ; il m’a presque touché moi-même. Quels moyens ont
+ces gens-là en leur pouvoir ! Je l’avoue, son contact a fait battre
+mon cœur : que l’enthousiasme est contagieux ! Tout
+autre que moi aurait été ébranlé. C’est vraiment un excellent
+garçon ; quel dommage que nous ne l’ayons pas gagné ! c’est
+précisément l’homme qu’il nous faudrait. Il aurait fait un Anglican
+admirable ; il aurait converti la moitié des dissidents de
+ce pays. Eh bien, nous les aurons un jour ; il ne faut pas perdre
+patience. Mais cette idée de parler de <i>me</i> convertir !
+« complétement », selon sa parole ! A propos, que voulait-il
+dire par ces mots « à la réserve de ces chaînes » ? Il s’assit,
+réfléchissant sur cette difficulté. D’abord il fut porté à croire
+qu’après tout son ami pourrait bien avoir quelque crainte sur
+sa position ; puis il pensa que peut-être il avait un cilice ou
+une chaînette sur le corps. Il finit par conclure que Willis
+n’avait voulu rien dire du tout, et qu’il n’avait fait que terminer
+la citation du texte<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Act. des Ap. XXVI, 29.</p>
+</div>
+<p>Après avoir passé quelque temps dans cet état, il jeta les
+yeux sur la théière, se versa une dernière tasse de thé et mangea
+un morceau de rôtie. Il retira ensuite le charbon du feu,
+éteignit une des bougies, et, s’emparant de l’autre, il quitta le
+salon et se précipita, comme un vélocipède, au haut du rude
+escalier tournant qui conduisait à sa chambre.</p>
+
+<p>Cependant Willis et Charles s’avançaient vers leurs demeures
+respectives. Pendant quelque temps ils parcoururent en silence
+le même sentier. Charles avait été beaucoup plus ému
+que Bateman, ou, pour mieux dire, il avait été touché de l’enthousiasme
+de son ami. Il avait toutefois gardé en lui ses
+impressions, éprouvant de la difficulté à exprimer ses sentiments,
+et craignant d’être emporté hors des bornes. Quand
+ils furent sur le point de se séparer, Willis lui dit avec douceur :
+« Vous irez bientôt à Oxford, mon très-cher Reding ;
+oh ! si vous étiez un des nôtres ! Vous avez cela en vous. J’ai
+souvent pensé à vous pendant la messe. Notre vénéré pasteur
+a célébré l’auguste sacrifice à votre intention. Oh ! mon cher
+ami, ne rejetez pas la grâce ; écoutez sa voix. Vous avez reçu
+des bienfaits que d’autres n’ont pas eus. Ce qui vous manque,
+c’est la foi. Je pense que vous avez assez de preuves pour être
+converti. Mais la foi est un don ; priez pour obtenir ce grand
+bienfait, sans lequel vous ne pouvez vous unir à l’Église, sans
+lequel… » Et il s’arrêta, « vous ne pouvez marcher droit quand
+vous appartiendrez à notre communion. Et maintenant, adieu ;
+hélas ! nos sentiers se divisent. Tout est facile à celui qui
+croit : que Dieu vous accorde ce don de la foi, comme il me
+l’a accordé à moi-même ! Adieu encore ; qui sait quand et où
+je vous reverrai ! Fasse le Seigneur que cela soit dans le sein
+de la Jérusalem véritable, de la reine des élus, de la sainte
+Église Romaine, de notre mère à tous ! » Il attira Charles vers
+lui, l’embrassa, et il était déjà loin avant que celui-ci eût pu
+trouver une parole.</p>
+
+<p>Charles pourtant n’aurait point parlé, quand même il l’aurait
+pu, tant son émotion était forte ! Il s’éloigna d’un pas rapide,
+abattant avec sa canne les ronces et les petites branches
+que le pâle crépuscule lui montrait dans son chemin. On eût
+dit que le baiser de son ami avait fait couler dans son âme
+l’enthousiasme de ses paroles. Il se sentait possédé, sans savoir
+comment, par un pouvoir supérieur et surnaturel qui semblait
+le rendre capable de transporter les montagnes et de marcher
+à travers l’Océan. Avec l’hiver autour de lui, il éprouvait dans
+tout son être comme un parfum de printemps, alors que tout
+est nouveau et radieux. Il voyait qu’il avait trouvé ce qu’il
+n’avait vraiment jamais cherché, parce qu’il n’en avait pas
+même soupçonné l’existence, l’objet toutefois dont il avait
+toujours éprouvé le besoin : une âme sympathique à la sienne.
+Il sentait qu’il n’était plus seul en ce monde, quoiqu’il perdît
+cette âme vraiment sœur de son âme au moment même qu’il
+l’avait trouvée. « Est-ce là, se demanda-t-il, la communion des
+Saints ? Hélas ! comment cela se pourrait-il, étant, moi, dans
+une communion et Willis dans une autre ? O puissante
+Mère ! » Ces mots s’échappèrent de ses lèvres, et il précipita
+davantage sa marche, escaladant les montées rudes et courant
+dans les vallées qui le séparaient encore de Boughton. « O
+puissante Mère ! » répéta-t-il sans trop avoir conscience de ses
+paroles. « O puissante Mère ! je viens, ô puissante Mère ! je
+viens ; mais je suis loin de la demeure. Épargnez-moi un peu ;
+je viens aussi vite que je puis, mais mon pied est lourd ; je
+ne suis pas comme d’autres, ô puissante Mère ! » Cependant il
+avait marché deux milles dans cet état d’excitation physique
+et mentale, et naturellement il se sentit très-fatigué. Il ralentit
+son pas, et peu à peu il revint à lui ; mais il continua, comme
+machinalement, à répéter : « O puissante Mère ! » « Mais, quoi
+donc ! s’écria-t-il soudain, où ai-je appris ces paroles ? Willis
+ne les a pas employées. En vérité, je dois être en garde contre
+ces voies étranges : Tout homme peut être enthousiaste ; l’enthousiasme
+n’est pas la vérité… O puissante Mère ! Hélas !
+je sais où est mon cœur ! mais il faut marcher par la raison.
+O puissante Mère ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c21">CHAPITRE XXI.<br>
+L’examen.</h3>
+
+
+<p>Le temps arriva enfin où Charles devait retourner à Oxford.
+Mais pendant le dernier mois, des scrupules s’étaient élevés
+dans son esprit : pouvait-il consciencieusement, dans l’état où
+il se trouvait, se présenter même pour son examen ? On n’avait
+pas, il est vrai, de signature à donner pour subir cette épreuve,
+mais il comprenait que les honneurs de la liste de classe n’étaient
+destinés qu’à ceux qui adhéraient <i lang="la" xml:lang="la">bonâ fide</i> à l’Église
+d’Angleterre. Il fit part de son embarras à Carlton, qui s’efforça
+de connaître à fond l’état de son esprit. Or, telles furent les
+données qui semblèrent résulter pour celui-ci de ses observations :
+Charles n’avait aucune intention de s’unir, présentement
+ni plus tard, à l’Église de Rome. Il sentait qu’en ce
+moment il ne pourrait prendre une pareille décision sans commettre
+une faute évidente ; s’il le faisait, il agirait simplement
+contre sa conscience. Dieu l’appelait-il autre part ? il n’en avait
+pas la certitude. Il comprenait que rien ne pouvait justifier un
+acte si sérieux, si ce n’est la conviction qu’il lui était impossible
+de se sauver dans l’Église à laquelle il appartenait ; et
+cette conviction, il ne l’avait point. Il n’avait pas de preuves
+suffisantes ni définies contre son Église pour la quitter, ni aucune
+idée arrêtée en faveur de l’Église de Rome, comme étant
+la seule Église du Christ. Cependant il ne pouvait s’empêcher
+de soupçonner qu’un jour il penserait autrement. Il concevait
+qu’un jour pouvait venir, qu’il viendrait même, où il aurait
+cette conviction qu’à présent il n’avait pas, et d’après laquelle
+il agirait naturellement, en quittant l’Église d’Angleterre pour
+celle de Rome. Il ne pouvait dire clairement pourquoi il anticipait
+ainsi, sinon parce qu’il y avait dans l’Église de Rome
+bien des choses qu’il croyait vraies, et d’autre part dans l’Église
+d’Angleterre bien des choses qu’il croyait fausses ; et puis
+encore, parce que, plus il avait eu l’occasion d’entendre et de
+voir, plus il avait eu de motifs d’admirer et de vénérer le système
+de Rome, et d’être mécontent, au contraire, de celui de
+son Église. Telles furent les remarques de Carlton à l’égard de
+son jeune ami. Après avoir sérieusement étudié le cas, il conseilla
+à Charles de se présenter pour son examen. Il agit ainsi,
+d’abord, parce qu’il savait les changements qui s’opèrent dans
+l’esprit de la jeunesse, et la difficulté pour Reding de prédire
+quel serait l’état de ses idées deux années plus tard. Il prévoyait,
+en second lieu, qu’un avis contraire eût été le moyen
+infaillible de tourner en conviction ses doutes actuels sur le
+peu de solidité de l’Anglicanisme.</p>
+
+<p>L’examen de Charles eut donc lieu en son temps. Les candidats
+étaient nombreux. Il s’en tira d’une manière honorable,
+et son succès fut regardé comme assuré. Sheffield vint après
+lui, et il subit son épreuve avec éclat. On produisit la liste :
+Sheffield était au premier rang, Charles au second. Dans ces
+sortes d’épreuves, il y a nécessairement toujours du hasard ;
+mais dans le cas actuel, on peut expliquer la différence du
+succès des deux amis. Charles avait perdu quelque temps par
+suite de la mort de son père et des affaires de famille qui en
+avaient été la conséquence. Puis son renvoi de l’Université
+pendant les six derniers mois, renvoi fort peu déshonorant, lui
+avait fait beaucoup de tort. En outre, quoiqu’il eût étudié
+avec soin et persévérance, il n’avait pas concouru pour les
+honneurs avec le même zèle que Sheffield. Ses difficultés religieuses,
+particulièrement son indécision pour savoir s’il se
+présenterait, n’avaient pas été sans exercer une grande influence
+sur son application et son énergie. Comme le succès
+n’avait pas été le premier désir de son cœur, la non-réussite
+ne lui causa pas non plus une très-grande peine. Il aurait sans
+doute préféré le succès ; mais il jugea et sentit bientôt qu’il
+pouvait très-bien s’en passer.</p>
+
+<p>Ensuite se présenta la question de ses grades, qu’il ne pouvait
+prendre sans souscrire aux Articles. Il consulta Carlton.
+Il n’y avait pas nécessité pour l’heure de devenir bachelier ès-arts ;
+que pourrait-il y gagner ? Il valait mieux différer cette
+démarche. Il n’avait qu’à partir et à ne pas en parler ; personne
+n’en saurait rien ; et si, au bout de six mois, comme
+Carlton le prédisait avec confiance, il se trouvait dans un état
+d’esprit plus calme, alors il n’avait qu’à revenir et à poursuivre
+son but.</p>
+
+<p>Qu’allait-il faire de sa personne à présent ? Il n’y avait pas
+là une grande difficulté, pour l’un comme pour l’autre, d’émettre
+un avis. On décida qu’il serait mieux pour Charles
+d’étudier avec un ecclésiastique dans l’intérieur du pays. De
+cette manière, il pourrait à la fois se préparer aux ordres et
+s’éclairer sur les points qui le troublaient. Il aurait par là, en
+outre, l’occasion de remplir quelques devoirs du ministère,
+ce qui aurait pour résultat de tranquilliser et de calmer son
+âme. Quant aux livres qu’il devait étudier, naturellement le
+choix en appartiendrait à l’ecclésiastique qui serait chargé
+de sa direction, mais, quant à lui, ajoutait Carlton, il ne lui
+recommandait pas les ouvrages ordinaires de controverse
+avec Rome, ces ouvrages pour lesquels l’Église Anglicane est
+si célèbre. Il lui conseillait plutôt ceux qui étaient d’un caractère
+positif, qui traitaient les sujets au point de vue de la philosophie,
+de l’histoire ou de la doctrine, et qui développaient
+les principes particuliers à cette Église ; ainsi, par exemple :
+le grand ouvrage de Hooker, ou la <i lang="la" xml:lang="la">Defensio</i> et l’<i lang="la" xml:lang="la">Harmonia</i>
+de Bull, ou les <i lang="la" xml:lang="la">Vindiciæ</i> de Pearson, ou le magnifique travail
+de Jackson sur le Symbole. A ces auteurs, il pourrait ajouter
+Laud sur la Tradition, quoique ce dernier eût adopté la forme
+de controverse. Il pourrait encore lire avec fruit les <i>Antiquités</i>
+de Bingham, Waterland sur l’usage de l’Antiquité, Wall
+sur le Baptême des enfants, et Palmer sur la Liturgie. Il ne
+devait pas non plus négliger les auteurs pratiques et traitant
+de la dévotion, tels que les évêques Taylor, Wilson et Horne.
+Mais le point le plus important restait à résoudre : où devait-il
+se fixer ? connaissait-il dans le pays un ecclésiastique qui
+voulût le recevoir dans sa maison comme ami et élève ? Charles
+pensa à Campbell, avec qui il était dans les meilleurs rapports.
+Carlton approuva ; il connaissait assez de réputation ce
+ministre pour être certain que Charles ne pouvait se placer
+en des mains plus sûres.</p>
+
+<p>Reding, en conséquence, fit la proposition au recteur de
+Sutton, et elle fut acceptée. Dès lors il ne lui restait plus qu’à
+payer quelques comptes, à emballer des livres laissés chez un
+ami, et à dire adieu, au moins pour un temps, aux cloîtres et
+aux délicieux ombrages de l’Université. Il partit au mois de
+juin, à cette époque où toute la nature étale cette beauté
+fraîche et suave dont les charmes avaient ravi son cœur au
+commencement de son séjour à Oxford, trois années auparavant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE.</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="p3c1">CHAPITRE PREMIER.<br>
+La cruelle séparation.</h3>
+
+
+<p>Nous allons franchir un assez long espace de temps. Déjà,
+une fois, nous avons pris la liberté d’omettre deux années de
+la vie du héros de notre histoire ; nous nous permettons de
+nouveau de laisser dans l’oubli une triste période non moins
+longue, et le lecteur doit se transporter à l’automne de la
+deuxième année après celle où Charles passa son examen,
+sans prendre son grade<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Le grade est conféré dans une cérémonie distincte de l’examen.</p>
+</div>
+<p>A cette époque, notre intérêt se trouve tout entier à Boughton
+et au presbytère de Sutton. Quant à Melford, l’ami Bateman
+l’avait quitté pour l’administration d’une église dans une
+ville manufacturière dont le district avait 10,000 âmes, et sur
+ce nouveau théâtre il travaillait à faire accepter à son troupeau
+le surplis et les chandeliers dorés. Willis avait également
+suivi sa voie : il avait dit adieu à sa mère et à son frère,
+peu de temps après que Charles fut parti pour passer son
+examen, et à cette heure il était dans le couvent des Passionnistes
+à Pennington, sous le nom de Père Louis de <i lang="la" xml:lang="la">Sancta-Cruce</i>.</p>
+
+<p>Un soir, vers la fin de septembre, Campbell était en visite à
+Boughton, et il se promenait dans le jardin avec miss Reding.
+« En vérité, Marie, lui disait-il, je ne pense pas que ce soit un
+bien de le retenir. Les meilleures années de sa vie passent,
+sans que, humainement parlant, il y ait espoir de lui voir
+changer ses idées, au moins jusqu’à ce qu’il ait fait un essai
+de l’Église de Rome. Il est très-possible que l’expérience le
+fasse revenir sur ses pas. — Terrible situation, répondit Marie !
+Comment pouvons-nous, même indirectement, lui permettre
+de faire une telle démarche ? — C’est un brave et excellent
+jeune homme, répliqua Campbell ; c’est un caractère
+d’or. Tout le temps qu’il est resté avec moi, il n’a fait aucune
+difficulté ; il a lu entièrement les livres que je lui ai recommandés
+et d’autres encore. Je l’ai trouvé toujours docile à ma
+parole. Vous savez que je l’ai employé dans ma paroisse ; il a
+enseigné le catéchisme aux enfants et m’a servi d’aumônier.
+Pauvre jeune homme ! déjà sa santé en souffre ; il voit qu’il n’y
+a pas de fin à tout ceci : l’espérance différée rend le cœur malade. — Il
+est si pénible de donner un appui quelconque à une
+démarche qu’on juge mauvaise ! dit Marie. — Mais qu’y faire ?
+il n’est pas nécessaire que nous lui donnions notre appui.
+Charles pourtant ne peut rester toujours à la lisière ; d’autant
+plus que nous avons fait une espèce de compromis. Il voulait
+aller en avant dès la fin de la première année ; je ne crus pas
+devoir alors vous tourmenter à ce sujet ; je me contentai de
+le retenir. Nous transigeâmes de cette manière : il retira son
+nom des registres du collége, car il n’y avait pas la moindre
+chance de lui faire jamais signer les Articles, et il consentit à
+attendre encore une année. Aujourd’hui, ce temps est plus
+qu’écoulé, et l’impatience le gagne. Ainsi ce n’est pas nous
+qui favoriserons sa démarche, c’est bien lui qui nous quittera. — Mais
+c’est si effrayant, repartit Marie ; et ma pauvre mère !
+Je crains vraiment que cela ne cause sa mort. — Ce sera un coup
+écrasant, il n’y a pas de doute à cet égard ; qu’en sait-elle
+maintenant ? — Je ne pourrais guère vous le dire. Elle en a
+été positivement informée, il y a un an ; mais comme elle voit
+Charles si fréquemment, et toujours le même en apparence,
+je crains qu’elle n’ait pas pris cela au sérieux. Elle ne m’en
+a jamais parlé. J’imagine qu’elle pense que, dans mon frère,
+c’est une affaire de scrupule, d’inquiétude sans doute, mais
+que cela passera. — C’est à moi à le lui annoncer, Marie. — Eh
+bien, je crois qu’il faut le faire, repartit miss Reding en
+soupirant ; et puisque c’est ainsi, vous me rendrez vraiment
+un grand service, en m’épargnant une tâche pour laquelle je
+me sens incapable. Mais ayez auparavant un entretien avec
+Charles. Quand viendra le moment décisif, il peut être arrêté
+par plus de difficultés qu’il ne l’a supposé d’abord. » Tel fut
+le plan convenu ; et Campbell revint à Sutton, tout préoccupé
+de la double mission qu’il avait à remplir.</p>
+
+<p>Le pauvre Charles était assis devant une fenêtre ouverte, et
+contemplait le paysage d’alentour, lorsque Campbell entra
+dans sa chambre. Le point de vue était magnifique : de hautes
+collines se perdaient dans le lointain, et à deux pas une
+rivière roulait ses flots rapides. Campbell entra sans être
+aperçu. Mettant la main sur l’épaule de son jeune ami, il lui
+demanda le sujet de ses réflexions ; Charles se retourna et le
+regarda avec un sourire plein de tristesse : « Je suis comme
+Moïse voyant la terre de la promesse, dit-il. O mon cher Campbell,
+quand viendra donc la fin ? — Mon ami, naturellement,
+ce n’est pas à moi de le décider. — Depuis longtemps, l’année
+est terminée : puis-je enfin suivre ma voie ? — Vous ne pouvez
+vous attendre, Charles, à ce que ni moi, ni aucun de nous,
+nous vous donnions un appui, même indirect, pour une démarche
+que, malgré toute notre affection pour vous, nous
+considérons comme une faute. — C’est me dire : Agissez par
+vous-même. Eh bien, j’y consens. » Campbell ne répliqua pas
+d’abord ; puis il dit : « Je devrai annoncer cette résolution à
+votre pauvre mère ; Marie pense que cela va la tuer. » Charles
+se cacha la figure dans ses mains. « Non, dit-il ; j’espère que
+ma mère et nous tous, nous serons soutenus dans cette circonstance. — Je
+l’espère aussi de tout mon cœur ; car ce sera
+un coup bien terrible pour vos sœurs. Mon cher ami, ne tiendrez-vous
+aucun compte de tout cela ? Considérez sérieusement
+la peine réelle que vous causez pour un bien qui n’est pas
+certain. — Croyez-vous que je n’y aie pas déjà réfléchi, Campbell ?
+N’est-ce rien pour un cœur comme le mien de briser ses
+liens d’affection, et de perdre l’estime et la tendresse de tant
+de personnes aimées ? Oh ! ç’a été une pensée des plus cruelles ;
+mais je l’ai épuisée, je l’ai bue jusqu’à la lie. Je me suis rendu
+familière cette perspective, et maintenant je suis tranquille :
+Oui, j’abandonne ma famille, j’abandonne tous ceux qui m’ont
+connu, aimé, estimé, tous ceux qui me voulaient du bien. Je
+le sais, je me rends la risée du monde et je deviens proscrit. — Oh !
+mon cher ami, mettez-vous en garde contre une tentation
+très-captieuse qui peut s’offrir à vous dans cette circonstance.
+Déjà, avant cette heure, j’avais eu la pensée de
+vous en avertir. La grandeur du sacrifice vous aiguillonne ;
+vous le faites, parce qu’il vous en coûte beaucoup. » Charles
+sourit. « Que vous me connaissez peu ! dit-il. Si telle eût été
+la disposition de mon cœur, aurais-je attendu patiemment
+plus de deux années ? Pourquoi ne me serais-je pas précipité
+en avant, comme d’autres ? Vous ne pouvez nier que je n’aie
+agi d’une manière raisonnable et avec une volonté soumise.
+Mille fois j’ai écarté ce sujet de mon esprit, mais il est toujours
+revenu. — Je ne veux pas vous faire de la peine ni vous offenser,
+Charles ; mais c’est la plus malheureuse des illusions.
+Je voudrais vous mettre dans l’esprit qu’il se peut que vous
+vous abusiez. — Ah ! Campbell, quel oubli est le vôtre ! Ne
+savez-vous pas que cette pensée est précisément celle qui m’a
+retenu le plus longtemps ? Je me disais : Peut-être suis-je le
+jouet d’un rêve. Oh ! si je pouvais trouver un moyen sûr de
+sortir de mon sommeil ! Vous savez quelles espérances j’avais
+fondées sur le changement de mes idées à la mort de mon
+cher père ; ce que j’avais pris auparavant pour des convictions
+s’évanouit alors comme un nuage. Peut-être, me disais-je,
+celles-ci s’évanouiront-elles également. Mais non ; « les nuages
+reviennent après la pluie » ; ils sont revenus, revenus sans
+cesse, plus lourds que jamais. C’est une conviction enracinée
+en moi ; et elle se soutient, malgré la perspective de perdre
+une mère et des sœurs. Je me consume ici dans l’inaction,
+alors que je pourrais rendre ma vie utile. Et pourquoi ? parce
+que cette démarche m’épouvante. Dernièrement, cette conviction
+s’est décuplée en moi. Vous allez rire, mais laissez-moi
+vous faire une confidence ; dernièrement j’avais peur de monter
+à cheval, de me baigner, ou de faire tout autre exercice
+de ce genre, dans la crainte qu’il ne m’arrivât un accident, et
+que je ne fusse emporté de ce monde, en laissant un grand
+devoir non accompli. Oui, maintenant j’ai éprouvé que c’est
+une conviction vraie, réelle. Ma croyance à l’Église de Rome
+fait partie de moi-même ; je ne puis agir contre cette croyance
+sans agir contre Dieu. — C’est une situation des plus déplorables,
+certainement, répondit Campbell, qui se promenait en
+long et en large dans la chambre. C’est une illusion, j’en suis
+convaincu. Peut-être le découvrirez-vous au moment même
+que vous aurez accompli cette démarche. Vous vous lierez solennellement
+à un symbole étranger, et à peine l’engagement
+sera-t-il sorti de votre bouche, que le nuage s’évanouira de
+devant vos yeux, et que la vérité se montrera. C’est une pensée
+terrible ! — J’ai également songé à cette possibilité, repartit
+Charles, et elle a beaucoup influé sur moi. Elle m’a fait
+reculer. Mais aujourd’hui, je crois que cet obstacle ressemble
+à ces fantômes hideux qui, dans les contes de fées, obsèdent
+les preux chevaliers lorsqu’ils veulent s’introduire de force
+dans un palais enchanté. Rappelez-vous les paroles de Thalaba :
+« Le talisman, c’est la <i>foi</i>. » Si j’ai des motifs raisonnables
+pour croire, la croyance est pour moi un devoir. Dieu prendra
+soin de son œuvre. Je ne serai pas délaissé au jour du
+besoin suprême. La foi commence toujours avec une chance à
+courir, et elle est récompensée par la vue claire de la vérité. — Oui,
+mon cher ami, mais la question est de savoir si vos
+motifs <i>sont</i> fondés. Ma pensée est que, <i>puisqu’ils ne le sont
+pas</i>, ils ne vous serviront de rien dans l’épreuve. Vous trouverez
+alors, trop tard malheureusement, qu’ils étaient illusoires. — Campbell,
+répliqua Charles, d’après moi, toute raison
+vient de Dieu. Nos motifs peuvent, tout au plus, être imparfaits,
+mais si, après avoir prié, s’être livré à des recherches,
+avoir obéi, attendu, en un mot, si après avoir de notre côté
+rempli notre tâche, ils paraissent suffisants, c’est la voix de
+notre Père qui nous appelle. Dans ce cas, c’est lui-même qui
+nous donne la conviction. Je suis entre ses mains. La seule
+question qui reste est : Que veut-il que je fasse ? Je ne puis me
+refuser à une conviction qui me domine. La semaine dernière
+encore elle s’est emparée de moi tout autrement qu’elle ne
+l’avait jamais fait ; et, en ce moment, elle est si forte qu’attendre
+plus longtemps c’est résister à Dieu. Ma soumission à l’Église
+de Rome n’est plus, à cette heure, qu’une simple affaire
+de temps. Je veux, mon cher Campbell, vous quitter en paix
+et rester toujours votre ami. Consentez donc à me laisser partir. — Que
+je vous laisse partir ! sans doute, si vous alliez
+vous réunir à l’Église Catholique, il ne serait pas nécessaire
+de me faire cette demande ; mais « vous laisser partir », comment
+pouvez-vous l’attendre de nous, quand nous ne pensons
+pas ainsi ? Songez à notre position, Charles, aussi bien qu’à la
+vôtre ; entrez dans nos sentiments. Quant à moi, je crois fermement
+(et je ne vous ai jamais caché que telle est ma conviction),
+je crois fermement que l’Église de Rome est antichrétienne.
+Elle a dans son sein mille grâces, et sous plusieurs rapports
+elle est supérieure à la nôtre ; mais elle renferme quelque
+chose qui gâte tout. Je n’ai pas <i>confiance</i> en elle. Or, tel
+étant le cas, comment puis-je vous permettre de vous unir à
+cette Église ? Non ; c’est comme si l’on disait : Laissez-moi aller
+me pendre ; laissez-moi aller dormir dans un endroit fiévreux ;
+laissez-moi sauter dans un puits, et vous voulez que je vous
+permette de partir ? — Oh ! dit Charles, c’est en cela que nous
+différons d’une manière terrible ; nous ne pouvons nous trouver
+en plus grand désaccord. Pour moi, l’Église de Rome est
+le prophète de Dieu ; tandis que pour vous, c’est le suppôt de
+Satan. — Je l’avoue, telle est ma conviction. Si vous accomplissez
+cette démarche, vous vous trouverez dans les mains
+d’une Circé qui vous transformera et fera de vous une brute. »
+Charles rougit légèrement. « Je ne continuerai pas, ajouta
+Campbell ; je vous fais de la peine ; et puis, cela ne sert à rien ;
+peut-être ne fais-je qu’aggraver le mal. » Ils ne dirent plus
+un mot pendant quelques instants. A la fin, Charles se leva et
+se dirigea vers le jeune ministre, lui prit la main et l’embrassa.
+« Pendant deux ans, Campbell, vous avez été pour
+moi un ami dévoué et désintéressé, dit-il ; vous m’avez abrité
+sous votre toit ; et nous voilà sur le point d’être unis par des
+liens plus intimes. Que Dieu vous récompense ; mais laissez-moi
+partir, car le jour se lève. — C’est donc sans espoir ! Ah !
+du moins, séparons-nous amis. Mais il faut que j’annonce cette
+triste nouvelle à votre mère. »</p>
+
+<p>Dix jours après cette conversation, Charles était prêt pour
+son voyage : sa chambre était remise en ordre, sa valise fermée,
+et à la porte l’attendait le cabriolet qui devait le conduire
+jusqu’à la première diligence. Il devait passer par Boughton.
+Campbell et Marie avaient arrêté ensemble que le mieux
+pour lui serait de ne voir sa mère qu’au moment de la séparation,
+à laquelle, au reste, elle avait été préparée par Campbell
+lui-même. C’eût été pour la mère comme pour le fils une
+peine inutile de se trouver plus tôt en présence l’un de
+l’autre.</p>
+
+<p id="p273">Charles descendit de voiture le cœur ému, et il courut à la
+chambre de sa mère. Madame Reding était assise près du feu
+et travaillait lorsqu’il entra. Elle lui tendit froidement la
+main ; Charles s’assit. Ils ne se dirent rien durant quelques
+instants. Puis, sans discontinuer son ouvrage, la mère commença :
+« Eh bien, Charles, dit-elle, vous allez donc nous quitter.
+Où et comment pensez-vous vivre, lorsque vous serez
+entré dans votre nouvelle carrière ? » Charles répondit qu’il
+n’avait songé jusque là qu’à l’importante démarche d’où dépendait
+tout le reste. Il y eut de nouveau un moment de silence.
+La mère reprit : « Nulle part, Charles, vous ne trouverez
+des amis comme ceux que vous aviez à la maison. » Elle
+continua : « Vous avez eu tout à souhait, Charles : vous avez
+reçu du ciel des talents, les avantages d’une bonne éducation,
+une heureuse position de fortune. Que d’efforts doivent faire
+bien des jeunes gens de mérite pour arriver où vous en êtes ! »
+Charles répondit qu’il avait le sentiment profond de ce qu’il
+devait à la Providence dans les choses temporelles, ajoutant
+que c’était seulement par un ordre divin qu’il les abandonnait.
+« Nous mettions en vous notre espoir, Charles :
+peut-être avions-nous trop compté sur vous. Eh bien, que
+Dieu vous protége ! Vous avez choisi vous-même votre voie. »
+Le pauvre Charles assura que personne ne saurait comprendre
+ce qu’il lui en coûtait pour abandonner des objets qui étaient
+si chers à son cœur et qui faisaient partie de lui-même : sur
+la terre, il n’estimait rien tant que le foyer de famille. « Mais
+alors, pourquoi nous quitter ? reprit la mère vivement ; il faut
+que vous fassiez votre volonté ! Vous agissez ainsi, je suppose,
+parce que cela vous plaît. — Oh ! ma mère, ma bonne mère !
+si vous pouviez voir au fond de mon cœur ! Rappelez-vous ce
+que vous avez lu dans l’Écriture ; comment, au temps des
+Apôtres, on était obligé de tout quitter pour le Christ. — Nous
+sommes donc des païens ? Merci, Charles, je vous suis
+obligée pour ces paroles. » Et elle laissa tomber une larme.
+Charles était presque hors de lui-même ; il ne savait que répondre.
+Il se leva et, appuyant son coude sur la cheminée, il
+cacha sa tête dans ses mains. « Eh bien, Charles, ajouta-t-elle
+en continuant à travailler, peut-être viendra-t-il un jour… »
+Sa voix trembla. « Votre cher père… » Elle déposa son ouvrage.
+« C’est nous faire inutilement du chagrin, reprit
+Charles. Pourquoi resterais-je ici ? Adieu pour le présent,
+chère mère. Je vous laisse en de bonnes mains, non pas plus
+dévouées, mais meilleures que les miennes ; vous me perdez,
+moi, vous gagnez un autre fils. Adieu pour le présent ; nous
+nous reverrons quand vous le voudrez, quand vous m’appellerez :
+quel heureux jour que celui-là ! » Il se jeta à ses pieds,
+et posa sa tête sur ses genoux. La mère ne put résister plus
+longtemps : elle se pencha sur lui et se mit à caresser ses
+cheveux, comme elle faisait quand il était petit enfant. A la
+fin, un torrent de larmes s’échappa de ses yeux ; elles inondèrent
+la figure et le cou de son fils. Un moment, Charles les
+supporta ; puis, se levant tout à coup, il embrassa sa mère
+avec précipitation, et s’élança hors de la chambre. Quelques
+secondes après, il avait vu ses sœurs, s’était arraché à leurs
+embrassements, était remonté dans son cabriolet à côté de son
+flegmatique conducteur, et, doucement balancé dans tous les
+sens, il se dirigeait vers Collumpton.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c2">CHAPITRE II.<br>
+Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect.</h3>
+
+
+<p>Le lecteur demandera peut-être où allait Charles. Question
+embarrassante. Car notre jeune ami lui-même n’avait évidemment
+qu’une idée très-vague de ce qu’il deviendrait, du lieu
+même où il fixerait ses pas, et, semblable au patriarche, « il
+partit ne sachant où il allait ». Il n’avait jamais vu de prêtre
+catholique, qu’une seule fois dans son enfance, en entrant
+dans une église de la communion romaine ; dans le monde entier,
+il ne connaissait aussi qu’un seul catholique, et encore
+ignorait-il où il était en ce moment. Mais il savait que les Passionnistes
+avaient un couvent à Londres, et il était assez naturel
+que, tout en ignorant si le jeune père Louis se trouvait là
+ou ailleurs, il tournât ses pas vers San Michaele.</p>
+
+<p>Cependant, par un sentiment de sollicitude pour Marie et le
+reste de sa famille, il ne voulut pas avoir l’air de se rendre
+directement à Londres. Il résolut donc d’aller à Oxford s’adresser
+à Carlton, et de lui demander son avis sur ce qu’il y
+avait à faire dans sa position présente. Il semblait également
+que cette démarche serait pour les siens comme une dernière
+chance d’éloigner ce qui leur était une calamité si cruelle.</p>
+
+<p>C’est donc vers Oxford qu’il se dirigea. Comme il avait certaines
+affaires à régler à Bath, il s’y arrêta pour la nuit, se
+proposant de continuer son voyage le lendemain matin. Il
+avait, entre autres choses, à se procurer « le Jardin de l’Ame »
+et deux ou trois autres livres semblables qui pourraient lui
+l’être d’un grand secours dans l’acte solennel qu’il allait accomplir
+à son arrivée à Londres. Dans cette pensée, il entra dans
+une librairie religieuse de <i lang="en" xml:lang="en">Danvers street</i>. Pendant qu’il était
+occupé dans l’arrière-magasin à feuilleter quelques ouvrages
+catholiques, qui, pour le public religieux, avaient moins d’attrait
+que les brillants volumes évangéliques et anglo-catholiques
+mis en étalage, il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, et,
+en jetant un coup d’œil, il aperçut un visage connu. C’était
+un jeune ministre ayant au bras une jolie femme dont la toilette
+annonçait une mariée de fraîche date. L’amour était
+dans leurs yeux, la joie dans leurs paroles ; leur démarche et
+leur mise annonçaient la richesse. Charles se sentit pris d’un
+grand malaise, à peu près comme un homme qui, atteint du
+mal de mer, entendrait un des passagers demander des côtelettes
+de porc. Il se cacha derrière une pile de gros registres
+et d’autres articles de papeterie. Cela ne put toutefois l’empêcher
+d’entendre de temps en temps les notes douces et harmonieuses
+de la conversation qui s’échangeait entre les deux
+nouveaux venus.</p>
+
+<p>« Avez-vous reçu quelques-uns des bons ouvrages réimprimés
+dernièrement à Oxford ? dit au commis le jeune marié
+qui n’était autre que White. — Oui, monsieur ; mais quels
+sont ceux que vous désirez ? Le Recueil des anciens Théologiens,
+ou bien, « les Nouvelles Adaptations Catholiques ? » — Oh !
+non ; pas les Adaptations ; c’est un ouvrage extrêmement
+dangereux. Je demande la vraie théologie de l’Église
+d’Angleterre : Bull, Patrick, Hooker et les autres. » Le commis
+alla chercher ces auteurs. — Je pense, mon chéri, que c’est
+contre ces Adaptations que l’évêque nous a prévenus, dit la
+jeune dame. — Non, pas l’évêque, Louisa, mais sa fille. — Oh !
+miss Primrose, c’est vrai. Elle nous a aussi recommandé un
+livre ; vous rappelez-vous lequel ? — Vous vous trompez, mon
+amour, c’était un discours : celui de M. O’Ballaway à Exeter
+Hall ; mais je pense qu’il ne serait pas entièrement de notre
+goût. — Non, non, Henri, c’était bien un livre, mais je ne puis
+m’en rappeler le titre. — Vous voulez dire, peut-être, « la
+Nouvelle Réfutation du Papisme » du docteur Grow ; mais
+celui-là, c’est l’évêque qui nous l’a recommandé. »</p>
+
+<p>Le commis revint. « Oh ! quelle délicieuse figure ! s’écria la
+jeune dame, en regardant le frontispice d’un petit volume
+qu’elle tenait ; voyez, mon cher Henri, qui cela vous rappelle-t-il ? — Eh
+bien, on a voulu représenter saint Jean-Baptiste. — Il
+ressemble à la petite Angelina Primrose ; ce sont ses cheveux.
+Je suis étonnée que cette ressemblance ne vous frappe
+pas. — Oui, oui, elle me frappe, mon bijou, dit White en souriant.
+Mais il se fait tard, vous ne pouvez rester plus longtemps
+exposée au grand air : vous n’avez rien pour couvrir
+votre cou. J’ai choisi mes livres, tandis que vous admiriez le
+petit saint Jean. — Je ne puis me rappeler qui lui ressemble
+si fort… oh ! je l’ai trouvé : c’est la tante d’Angélina, lady Constance. — Venez,
+Louisa, les chevaux pourraient également
+avoir à souffrir, retournons chez nos amis. — Ah ! mais je
+voulais avoir un livre ; j’ai oublié lequel. Nommez-le-moi,
+Henri, je serais si fâchée de ne l’avoir pas acheté ! — Est-ce le
+nouvel ouvrage sur le chant grégorien ? — Ah ! c’est vrai, j’en
+ai besoin pour les enfants de l’école ; mais ce n’est pas celui-là. — Est-ce
+« le Presbytère Catholique ? » « les Chants des Apôtres ? »
+« l’Église d’Angleterre plus ancienne que celle de
+Rome ? » « l’Anglicanisme des martyrs primitifs ? » « les Aveux
+d’un Perverti ? » « Eustache Beville ? » « le Célibat modifié ? » — Non,
+non, non ; mon Dieu ! quelle sotte mémoire ! — Eh
+bien, Louisa, vous reviendrez un autre jour ; ne restez pas plus
+longtemps, ma chère ; cela suffit. — Oh ! je m’en souviens ;
+ce sont « les Abbayes et les Abbés ». J’ai besoin de quelques
+idées pour la restauration des fenêtres du presbytère, lorsque
+nous reviendrons à la maison ; et puis, notre église, vous le
+savez, manque d’un porche pour les pauvres. Ce livre est
+rempli de dessins. » On trouva le livre, et il fut ajouté aux
+autres, qui avaient déjà été portés dans la voiture. « Maintenant,
+Louisa… — Eh bien, mon chéri, nous avons encore une
+course à faire. Dites à John de nous conduire chez Sharp.
+Nous pouvons nous y rendre par la Pépinière. Ce n’est qu’à
+deux pas de notre route. J’ai besoin de dire un mot à cet
+homme relativement à notre serre. Il n’y a pas de bon jardinier
+dans notre voisinage. — A quoi bon y aller maintenant ?
+Louisa, nous ne reviendrons pas chez nous avant un mois » ;
+et ce disant, White, avec une humble résignation, ordonna au
+cocher de les conduire chez le pépiniériste que Louisa désirait
+voir ; il fit en même temps entrer sa femme dans la voiture,
+et y monta après elle.</p>
+
+<p>Dès qu’ils furent sortis, Charles respira librement. Un texte
+sévère de l’Écriture lui vint à l’esprit, mais il réprima tout
+sentiment de censure, toute pensée peu charitable, et il ne
+songea plus qu’aux devoirs difficiles qu’il avait à accomplir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c3">CHAPITRE III.<br>
+L’apostasie.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, Charles arriva à Steventon, sans aucun incident
+digne d’être cité. L’après-midi étant magnifique, il laissa
+son porte-manteau à l’omnibus, et continua la route à pied. Il
+fallait un certain courage pour oser, dans une circonstance si
+importante, affronter l’ennui de voyager seul ; ennui que ne
+pouvait guère adoucir la perspective de revoir une personne
+et un lieu qui lui étaient si chers, Carlton et Oxford.</p>
+
+<p>Il avait traversé <span lang="en" xml:lang="en">Bagley Wood</span>, lorsque les flèches et les
+tours de l’Université s’offrirent tout à coup à ses yeux. Que
+d’aimables souvenirs elles éveillèrent en lui ! Après avoir vécu
+loin d’elles deux années entières, il lui était enfin donné de
+les revoir, mais, ô malheur ! c’était pour les perdre de nouveau
+et sans retour. Devant lui était le vieil Oxford avec ses
+collines et ses prairies aussi gracieuses et aussi vertes que
+jamais. A la première vue de ce lieu tant aimé, il s’arrêta,
+croisant les bras sur sa poitrine et incapable d’avancer. Il reconnaissait
+chaque collége et chaque église à son toit et à ses
+tourelles. L’Isis argenté, les saules au feuillage gris, les
+plaines immenses, les bois sombres, Shotover dans le lointain,
+le charmant village où il avait vécu avec Carlton et
+Sheffield : forêt, eau, pierres, toutes ces choses si calmes, si
+brillantes, il aurait pu les posséder, mais hélas ! il fallait leur
+dire adieu. Quelques avantages qu’il dût obtenir en se faisant
+catholique, il allait néanmoins perdre tous ces riches et ineffables
+trésors. Quoique le but auquel il aspirait fût sans
+doute plus élevé et plus parfait, cependant il ne pouvait espérer
+de retrouver ailleurs rien de semblable à ce qu’il avait
+maintenant sous les yeux. Il ne pourrait avoir un autre Oxford,
+il ne pourrait, parmi les amis de son enfance et de sa
+jeunesse, faire un choix pour son âge mûr. — Il arriva à
+cette porte si connue qui est sur la gauche, et descendit dans
+la plaine. Personne n’était là pour le saluer, pour sympathiser
+avec lui ; personne qui pût croire seulement qu’il avait besoin
+de sympathie, ni qu’il avait fait le sacrifice entier de
+toutes choses ; personne pour s’intéresser à lui, pour lui montrer
+de la compassion ; personne pour le défendre. Il avait
+beaucoup souffert, mais qui croyait seulement à ses souffrances ?
+Le monde l’aurait plutôt accusé d’affliger les autres,
+mais nul n’aurait cru à ses peines. En eût-il parlé lui-même,
+on lui aurait répondu durement que chacun suit son bon plaisir,
+et que s’il avait quitté Oxford, c’était pour une fantaisie
+qu’il avait plus à cœur que le reste. Mais loin de là, nul ne le
+connaissait ; il avait été absent environ trois années ; trois
+années ! c’est tout une génération. Oxford avait été sa résidence,
+et ce lieu si cher l’avait oublié. Il se souvenait de son
+respect et de son enthousiasme lors de son arrivée à l’Université ;
+il y était venu comme on s’approche d’un reliquaire vénéré.
+Il se souvenait des espérances qui, de temps à autre, lui
+avaient souri. Il se rappelait qu’il avait parfois rêvé un titre
+de résidence dans une des anciennes fondations. Un soir, il
+était monté à une tour avec un de ses amis pour observer les
+étoiles, et, tandis que son compagnon était activement occupé
+aux aiguilles, lui, jeune homme terrestre, il regardait les
+sombres cours que le gaz éclairait à ses pieds et se demandait
+s’il serait jamais <span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> de tel ou tel collége qu’il distinguait
+de la masse des bâtiments académiques. Toutes ces choses
+étaient passées comme un songe, et il n’était plus qu’un étranger
+là où il avait espéré établir son foyer.</p>
+
+<p>Cependant il s’approchait d’Oxford. Il vit, le long de la
+route, passer deux à deux des jeunes gens qui, d’un pas léger,
+finissaient leur modeste promenade quotidienne et arrivaient
+aux portes de la ville. Un objet, qui, à un mille de distance,
+lui avait paru une voiture à deux chevaux, vint s’offrir à ses
+yeux privé de son cheval conducteur. Bientôt se présentèrent
+dans le lointain une toque et une robe solennelles. Charles
+était arrivé à la grand’route avant que cette apparition fût
+passée à côté de lui : c’était un tuteur de collége que jadis il
+avait vu quelquefois. Il s’attendait à être reconnu ; mais le
+professeur continua sa marche, après lui avoir jeté un regard
+vague, incertain, qui semblait dire : Je vous ai vu quelque
+part, mais pourtant vous m’êtes tout à fait étranger. Charles
+avait traversé <span lang="en" xml:lang="en">Folly Bridge</span> ; des cavaliers passèrent à ses côtés ;
+montés sur leurs chevaux et causant à haute voix, ils reconduisaient
+leurs montures à leurs écuries respectives. Il se dirigea
+vers <span lang="en" xml:lang="en">Christ-Church</span>, et pénétra à Peckwater. Le crépuscule
+n’avait pas entièrement disparu, et le gaz s’allumait. Des
+groupes d’étudiants stationnaient çà et là, le plus grand nombre
+en chapeau, quelques-uns avec la toque, un ou deux avec leur
+toge par surcroît ; d’autres appelaient leurs compagnons penchés
+aux fenêtres d’un second étage. On voyait courir des
+domestiques chargés de dîners délicats, et des garçons pâtissiers
+portant des desserts. Des individus vêtus misérablement
+flânaient, accompagnés de leurs <i>blenheims</i><a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, sous <i lang="en" xml:lang="en">Canterbury
+Gate</i>. Plusieurs regardèrent Charles fixement, mais personne
+ne le reconnut. Il se hâta d’arriver à <span lang="en" xml:lang="en">Oriel Lane</span>. Soudain
+il fut très-surpris de recevoir le salut d’un passant. Il chercha
+de qui lui venait cette politesse ; c’était un décrotteur en retraite
+de son collége, à qui il avait donné parfois un schelling
+d’étrennes. Il atteignit <i lang="en" xml:lang="en">High Street</i>, et se dirigea vers l’hôtel
+de l’Ange. Mais qui s’avançait vers lui ? C’était l’ombre d’un
+Censeur. Charles éprouva un frissonnement instinctif ; mais
+le fantôme passa outre sans lui faire de mal. Semblable à
+Kehama, il vivait sous l’influence d’un charme. Il était enfin
+arrivé à son hôtel, où il trouva son porte-manteau tout préparé.
+Il choisit immédiatement une chambre, et après s’y être
+complétement installé, il songea à son dîner.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Espèce d’épagneuls.</p>
+</div>
+<p>Notre jeune ami ne voulait pas perdre de temps, et désirait,
+si c’était possible, se diriger vers Londres le lendemain matin.
+A ses yeux, ce serait un grand point de terminer son voyage
+assez tôt dans la semaine pour que, le dimanche, dans le cas
+où il en serait jugé digne, il pût offrir ses actions de grâces
+dans l’immense et sainte communion de l’Église universelle,
+pour les bienfaits qu’il avait reçus. Il se décida en conséquence
+à faire une tentative ce soir même auprès de Carlton.
+Il espérait, s’il se rendait à son logement entre sept et huit
+heures, le trouver de retour du réfectoire. Dans cette pensée,
+il sortit tout de suite. Arrivé au collége de son ancien tuteur,
+il frappa à la porte, entra, passa outre et franchit les roides
+degrés du vieil escalier de bois. La porte extérieure était fermée.
+Il descendit et trouva un domestique, qui lui apprit que
+M. Carlton donnait un dîner au réfectoire, mais que le repas
+touchait à sa fin. Notre visiteur se décida à attendre.</p>
+
+<p>Le domestique alluma les bougies dans le salon, et Charles
+s’assit auprès du feu. Un instant, il se livra à ses réflexions ;
+puis il regarda autour de lui pour trouver un sujet qui l’occupât.
+Ses yeux tombèrent sur un journal d’Oxford, daté seulement
+de quelques jours. « Voyons comment les choses vont
+ici », se dit-il à lui-même en le prenant. Il parcourut un article
+après l’autre ; il regardait quels étaient les prédicateurs
+de l’Université pendant la semaine, quels étudiants
+avaient pris leurs grades, quels étaient les examinateurs publics,
+etc., etc… lorsque son attention fut éveillée par le paragraphe
+suivant :</p>
+
+<p><span class="sc">Une apostasie dans l’Église.</span> — « Nous apprenons qu’une
+nouvelle victime vient de s’ajouter à la liste de celles que le
+poison des principes Tractariens a précipitées dans le sein de
+la Sorcière de Rome. M. Reding de Saint-Sauveur, fils d’un
+respectable ecclésiastique de l’Établissement, qui est mort
+après avoir mangé toute sa vie le pain de l’Église, vient enfin
+de se déclarer le sujet et l’esclave d’un évêque italien. Des
+mécomptes dans son examen ont été, dit-on, la cause déterminante
+de cet acte insensé. Le bruit court que des mesures
+légales sont préparées pour infliger les amendes du
+statut du <i lang="la" xml:lang="la">præmunire</i> à tous les apostats. Une proposition
+est également arrêtée pour demander à Sa Majesté de consacrer
+l’argent ainsi obtenu à l’érection d’un « monument
+commémoratif des Martyrs<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> » chez la sœur de notre
+Université. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Ce monument existe réellement à Oxford. Il a été érigé en 1841. C’est une
+glorification de Ridley, Latimer et Cranmer, trois hommes que le protestant
+Cobbett range à la tête de ceux dont il a dit : « C’étaient tous sans exception ou
+des apostats, ou des parjures, ou des voleurs publics. » Nous l’avouons, ce monument
+est celui qui nous a le plus péniblement impressionné à Oxford.</p>
+</div>
+<p>« Ainsi, pensa Charles, le monde, comme toujours, prend les
+devants sur moi. » Il se prit à chercher d’où ce bruit pouvait
+provenir, et il avait presque oublié qu’il attendait Carlton.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c4">CHAPITRE IV.<br>
+Une conversation d’actualité.</h3>
+
+
+<p>Tandis que Charles apprenait, dans le salon de son ami, jusqu’à
+quel point le monde s’intéressait à sa position et à ses actes,
+il servait au même moment de sujet de conversation à la société
+réunie dans le réfectoire voisin. Le thé et le café avaient
+déjà été servis, et les convives, s’étant levés de table, formaient
+un cercle autour du feu. « Quel est ce M. Reding dont
+il est parlé dans la Gazette de la semaine dernière ? » demandait
+un petit monsieur, tiré à quatre épingles, qui buvait son
+thé à petites gorgées et se levait sur la pointe des pieds, tout
+en parlant. « Vous n’irez pas chercher loin la réponse », répondit
+son voisin, qui, se tournant vers leur hôte, ajouta :
+« Carlton, qui est ce M. Reding ? — Un très-aimable et fort honnête
+garçon. Plût à Dieu que nous fussions tous aussi bons ! Il
+a travaillé avec moi durant une de ses grandes vacances ; c’est
+un excellent étudiant, et il doit avoir réussi dans son examen.
+Je n’ai plus entendu parler de lui depuis quelque temps. — Il
+a d’autres amis ici », dit un nouvel interlocuteur : « Je pense »,
+se tournant vers un jeune <span lang="en" xml:lang="en">Fellow</span> de Leicester, « que vous,
+Sheffield, avez été intimement lié avec lui. — Oui, répondit
+Sheffield ; Vincent le connaît aussi. C’est un jeune homme de
+premier mérite. Je le connais parfaitement. L’assertion de la
+Gazette sur son compte est fausse. Je n’ai jamais vu un étudiant
+qui se préoccupât moins de ses succès. C’était là son plus
+grand défaut. — Pourtant il y a du vrai dans cette nouvelle,
+ajouta un autre convive. Hier, j’ai rencontré à un dîner
+M. Malcolm, qui paraît avoir des relations avec la famille de
+M. Reding ; il m’a dit que les idées religieuses de ce jeune
+homme l’ont jeté hors de la voie et ont gâté ses études. »</p>
+
+<p>La conversation n’était pas générale ; elle se morcela en
+plusieurs groupes, selon que les convives se trouvaient réunis.
+Le sujet, non plus, n’était pas du goût de tous ; il était
+même plutôt pénible et désagréable à toute la société, à l’exception
+de deux ou trois individus curieux et difficiles, qui
+vivaient d’opposition au Catholicisme. En outre, à cette époque,
+il arrivait souvent dans de semblables réunions qu’on
+ne connaissait pas exactement les idées de son voisin sur cette
+question majeure, et qu’il s’y trouvait aussi, comme dans le
+cas actuel, des amis de la personne accusée ou calomniée.
+Puis, d’ailleurs, on avait le noble sentiment et la conviction
+profonde du sacrifice accompli par ces hommes qui se séparaient
+de l’Église d’Angleterre, ce qui empêchait d’en parler
+avec malveillance.</p>
+
+<p>« Croyez-vous avoir beaucoup à faire pour les examens de
+ce trimestre ? dit un convive à un autre. — Je l’ignore. Nous
+avons deux étudiants qui s’en vont, deux bons élèves. — Qui
+vient à la place de Stretton ? — Jackson de King. — Jackson ?
+vraiment ? il est, je crois, très-fort en philosophie. — Oui, très-fort. — Nos
+étudiants connaissent bien leurs livres, mais je
+ne dirais pas que la philosophie soit leur vocation. — Leicester
+en présente quatre. — Ce sera une belle liste de classe,
+d’après ce que j’entends. — Ah ! oui ; à la Saint-Michel, la
+liste est toujours bien fournie. »</p>
+
+<p>Cependant dans un autre groupe la conversation roulait sur
+le pauvre Charles. « Non, croyez-moi, l’article de la Gazette
+est plus fondé que vous ne pensez. En général, il y a beaucoup
+de mécomptes au fond de tous ces changements. — Pauvres
+diables ! ils n’en peuvent mais, dit un autre à son voisin,
+à voix basse. — Heureuse délivrance, après tout, repartit
+celui-ci ; nous aurons un peu de paix, enfin. — Eh bien, dit le
+premier des deux, en s’étirant et parlant en l’air, comment
+un homme bien élevé peut-il…? » Sa voix fut couverte par
+la parole grave d’un petit homme qui jusque là avait gardé
+le silence, et qui, passant sa tête entre les deux interlocuteurs,
+s’adressa d’un ton décisif à un groupe qui était plus loin :
+« Tout cela, dit-il, est l’effet du rationalisme ; le mouvement tout
+entier est rationaliste. D’ici à trois ans, tous ces hommes qui
+viennent d’apostasier seront infidèles. » Personne ne répondit.
+A la fin, un autre membre de la réunion s’avança vers l’ami
+de M. Malcolm et lui dit d’un ton mesuré : « Peut-être ne savez-vous
+pas qu’il y a <i>là</i> quelque chose de dérangé dans
+M. Reding (et il toucha son front d’une manière significative) ;
+on m’a assuré que c’était un mal de famille. » Une voix profonde,
+puissante, et résonnante comme « la grande cloche de
+Bow », s’éleva d’un coin de la salle, comme pour mettre fin
+à la conversation : « Je respecte infiniment Reding, dit-elle
+brusquement ; j’ai une grande estime pour lui. C’est un honnête
+homme ; je voudrais que d’autres lui ressemblassent.
+S’il en était ainsi, de même que les Puséistes se font Catholiques,
+peut-être verrions-nous le vieux Brownside et sa clique
+devenir Unitaires. Mais ces messieurs préfèrent ne pas
+bouger. »</p>
+
+<p>La plupart des personnes présentes sentirent la vérité de
+cette remarque, et il y eut un moment de silence. Il fut interrompu
+par un individu à la voix claire et glapissante.
+« Avez-vous jamais ouï dire, demanda-t-il en balançant sa
+tête ou plutôt tout son corps, vous est-il jamais arrivé, Sheffield,
+d’entendre dire que ce <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, votre ami M. Reding,
+lorsqu’il était étudiant de première année, avait eu une conversation
+avec quelque attaché de la chapelle papiste dans
+cette ville, à la porte même de cette chapelle, après le départ
+des étudiants pour les vacances ? — Impossible, Fusby, dit
+Carlton en riant. — C’est très-vrai, reprit Fusby ; je le tiens
+du sous-maréchal, qui passait en ce moment. Depuis plusieurs
+années j’ai les yeux sur M. Reding. — Ce rapport paraît exact,
+répliqua Sheffield, car cela aurait eu lieu, au moins, voyons,
+il y a cinq ou six ans. — Oh ! continua Fusby, vous en verrez
+encore deux ou trois suivre Reding. — Eh bien, Fusby, dit
+Vincent, qui avait entendu par hasard et qui s’avança vers
+eux, vous ressemblez aux trois vieilles femmes de la Fiancée
+de Lammermoor qui voulaient soigner le cadavre du seigneur
+de Ravenswood. » Fusby s’inclina, mais ne répondit point.
+« Pas tous les trois à la fois, j’espère, reprit Sheffield. — Oh !
+c’est tout à fait une concentration, une quintessence du sentiment
+protestant, répondit Vincent ; je me considère comme un
+bon Protestant ; mais le plaisir que vous avez à pourchasser
+ces messieurs est complétement sensuel, Fusby. » Le domestique
+du réfectoire entra en ce moment et annonça tout bas à
+Carlton qu’un étranger l’attendait chez lui.</p>
+
+<p>« Quand pensez-vous que vos jeunes gens vous arrivent ?
+demanda Sheffield à Vincent. — Samedi prochain. — Ils viennent
+toujours tard, reprit le premier. — Oui, le collége de
+<i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church</i> s’est ouvert la semaine dernière. — Celui de
+Saint-Michel s’est également ouvert, dit Sheffield : nous aussi,
+nous avons commencé nos cours. — Nous avons un motif
+pour commencer un peu plus tard ; plusieurs de nos étudiants
+viennent du Nord et de l’Irlande. — Ce n’est pas une raison,
+avec les chemins de fer. — J’apprends qu’on a commencé le
+nôtre, dit Vincent, je croyais que l’Université s’y opposait. — Le
+Pape a cédé, reprit Sheffield ; nous pouvons bien faire de
+même. — Ne me parlez pas du Pape, repartit Vincent ; j’en
+suis dégoûté, du Pape. — Le Pape ? demanda Fusby, qui venait
+de saisir ce mot, avez-vous entendu dire que sa sainteté
+vient en Angleterre ? — Oh ! oh ! s’écria Vincent, le Pape venir
+en Angleterre ! Je ne puis résister à cela, il faut que je parte.
+Bonsoir, Carlton : où est ma toge ? — Je crois que le domestique
+du réfectoire l’a appendue à la muraille dans le couloir ;
+mais vous devriez rester et me protéger contre Fusby. » Vincent
+ne l’écouta pas. Fusby, non plus, ne profita pas de l’avertissement ;
+de sorte que le pauvre Carlton, avec la certitude
+qu’on l’attendait chez lui, eut à soutenir une bonne
+demi-heure de tête-à-tête avec ce dernier, qui lui parlait <i lang="la" xml:lang="la">in
+extenso</i> du pape Grégoire XVI, des jésuites, des hommes suspects
+de l’Université, de Mède sur l’Apostasie, du <i lang="en" xml:lang="en">relief Bill</i>
+des Catholiques, du traité du docteur Pusey sur le Baptême,
+de la Justification, et de la nomination des professeurs de l’établissement
+Taylor.</p>
+
+<p>A la fin, cependant, Carlton fut libre. Il traversa la cour à
+pas précipités, monta rapidement son escalier, ouvrit la porte
+avec empressement et se dirigea vers son salon. En ce moment,
+une personne se levait pour venir à sa rencontre : Impossible !
+et pourtant c’était vrai. « Quoi ! Reding ! s’écria-t-il.
+Qui l’aurait cru ? Quel bonheur ! nous étions précisément…
+Quel vent vous amène ici ? » ajouta-t-il d’une voix émue ;
+puis, d’un ton grave : « Reding, où en êtes-vous ? — Pas encore
+Catholique », répondit Charles. Il y eut un moment de
+silence. Cette réponse disait beaucoup : c’était un soulagement,
+mais aussi un avis indirect. « Asseyez-vous, mon cher
+Reding ; désirez-vous prendre quelque chose ? Avez-vous dîné ?
+Quel plaisir de vous revoir, mon vieil ami ! Est-il donc vrai
+que nous allons vous perdre ? » Ils furent bientôt en conversation
+sur le grand sujet.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c5">CHAPITRE V.<br>
+La conclusion pratique.</h3>
+
+
+<p>« Si votre résolution est prise, Reding, dit Carlton, il est
+inutile de parler de cela. Puissiez-vous trouver le bonheur
+quelque part que vous soyez ! Vous serez toujours vous-même ;
+oui, quoique Catholique Romain, vous serez toujours Charles
+Reding. — Je sais, Carlton, que j’ai en vous un ami dévoué
+et sympathique. Vous m’avez toujours écouté ; jamais je n’ai
+reçu de vous des paroles dures, à moins que je ne les méritasse.
+Vous me connaissez mieux que personne. Campbell a
+les plus aimables et les meilleures qualités de cœur. Bientôt
+il aura un titre de plus à mon affection ; car (je vous le confie
+sous le sceau du secret) il va épouser ma sœur. Il m’a souffert
+chez lui pendant ces deux dernières années ; jamais il n’a été
+dur envers moi ; au contraire, je l’ai toujours trouvé prêt
+quand j’ai eu besoin de causer avec lui. Et pourtant, Carlton,
+il n’a pas le talent d’ouvrir mon cœur comme vous. Parfois
+vos opinions ont différé des miennes, mais vous m’avez toujours
+compris. — Merci pour vos bonnes paroles, Charles ;
+mais, quant à moi, c’est un vrai mystère que votre séparation
+d’avec nous. J’entre dans vos raisons, et malgré cela je vous
+jure que je ne vois pas comment vous arrivez à une conclusion
+semblable. — Eh bien, quant à moi, Carlton, c’est aussi
+clair que deux et deux font quatre. Vous, au contraire, vous
+dites deux et deux font cinq, et vous vous étonnez ensuite
+que nous ne soyons pas d’accord. — Abandonnons ces choses
+à une puissance plus haute. J’espère, Reding, que nous ne serons
+pas moins amis, quand vous appartiendrez à une autre
+communion. Nous nous connaissons l’un l’autre ; les choses
+extérieures ne nous changeront pas. » Reding soupira ; il
+voyait clairement que sa conversion, lorsqu’elle serait un fait
+accompli, produirait sur Carlton les mêmes effets que sur ses
+autres amis. Il ne pouvait en être autrement : car lui-même
+était sûr d’avoir d’autres sentiments à l’égard de son ancien
+tuteur.</p>
+
+<p>Quelques instants après, celui-ci reprit avec douceur : « Est-il
+donc tout à fait impossible, Reding, de vous retenir encore à
+la onzième heure ? Quels sont vos motifs ? — Ne discutons pas,
+mon cher Carlton ; j’en ai fini avec les arguments. Cependant,
+si je dois parler pour vous satisfaire, qu’il me suffise de vous
+dire que j’ai accompli vos désirs. Vous m’aviez engagé à lire
+les théologiens de l’Église Anglicane. Je les ai lus ; je leur ai
+même consacré beaucoup de temps, et maintenant je vais embrasser
+ce Symbole qui seul est le centre vers lequel ils convergent
+dans leur enseignement séparé ; le Symbole qui soutient
+la divinité de la tradition avec Laud, l’accord des Pères
+avec Beveridge, une Église visible avec Bramhall, un tribunal
+pour les décisions dogmatiques avec Bull, l’autorité du Pape
+avec Thorndike, la pénitence avec Taylor, les prières pour les
+morts avec Ussher ; le célibat, l’ascétisme et la discipline ecclésiastique
+avec Bingham. Je cherche l’Église qui, dans ces
+points comme dans une infinité d’autres, se rapproche le
+plus de l’Église Apostolique ; qui soit la continuation de cette
+Église des Apôtres, si toutefois celle-ci a été continuée. Or, en
+<i>voyant</i> que cette Église que je choisis est semblable à celle
+des Apôtres, je <i>crois</i> que réellement c’est la <i>même</i>. La raison
+a marché la première, la foi doit suivre. »</p>
+
+<p>Il s’arrêta, et Carlton ne répliqua point ; il y eut un moment
+de silence. « Je vous le répète, reprit enfin Charles, il
+est inutile de discuter ; c’est une résolution prise après de
+longues et mûres réflexions. Je l’ai annoncée à ma mère, et
+je lui ai fait mes adieux. Tout est arrêté ; je ne puis revenir
+sur mes pas. — Est-ce là un bon sentiment ? répliqua Carlton
+d’un air de demi-reproche. — Comprenez-moi, répondit
+Charles ; j’en suis venu à cette résolution après y avoir gravement
+réfléchi. Elle est restée dans mon esprit à l’état de simple
+conclusion intellectuelle, pendant une ou deux années.
+Évidemment, à cette heure, je puis, sans encourir de blâme,
+changer cette conclusion en une résolution pratique. Mais nul
+d’entre nous ne peut assurer qu’au milieu du tourbillon du
+monde et des intérêts de toute espèce dont il sera assailli, il
+conservera toujours devant sa conscience ces convictions habituelles
+et déterminantes, d’après lesquelles c’est notre devoir
+d’agir. C’est pourquoi je dis que le temps des arguments
+est passé. J’agis d’après une conclusion déjà tirée. — Mais
+comment savez-vous, Charles, si vous n’avez pas été influencé
+à votre insu, pour arriver à ce résultat ? Une idée s’est emparée
+de vous, et vous n’avez pas été capable de la bannir. La
+seule preuve, la preuve nécessaire de la réalité de vos convictions
+serait, d’après moi, de vous les voir conserver au milieu
+des agitations de la vie. — Mais ces convictions ne me quittent
+point ; elles me dominent en tout temps et en tout lieu. — Oui,
+seulement, à certaines heures, comme vous l’avez avoué
+vous-même. Sans doute vous devez avoir une conviction profonde
+pour agir malgré les fâcheux effets causés par une démarche
+de ce genre. Considérez dans combien d’esprits vous
+jetez le trouble ; quel triomphe vous fournissez aux ennemis
+de toute religion ! quel encouragement à ceux qui pensent
+qu’il n’y a pas de vérité ! Songez combien vous affaiblissez
+notre Église ! Eh bien, d’après moi, il faut que vous
+ayez des convictions très-fortes pour aller en avant malgré
+tout cela. — Je reconnais, je soutiens, reprit Charles, que le
+seul motif suffisant pour justifier une telle démarche, c’est
+la conviction que le salut en dépend. Or, je vous parle avec
+sincérité, mon cher Carlton, en vous disant que je ne pense
+pas être sauvé si je reste dans l’Église d’Angleterre. — Voulez-vous
+dire que le salut n’est pas possible dans notre Église ? répliqua
+Carlton un peu froidement… — Non ; je ne parle que de
+moi-même ; ce n’est pas à moi de juger les autres. Je dis seulement :
+Dieu <i>m’appelle</i>, et je dois marcher au risque de mon
+âme. — Dieu vous <i>appelle</i> ! qu’est-ce que cela signifie ? Je n’aime
+pas ce langage ; c’est celui d’un dissident. — Vous n’ignorez
+pas que c’est le langage de l’Écriture. — Oui ; mais dans l’Écriture
+personne ne <i>dit</i> : Je suis appelé. La vocation est un
+acte du dehors, l’acte d’autrui, et non un sentiment intérieur. — Mais,
+mon cher Carlton, comment peut-on, à notre époque,
+arriver à la vérité, alors qu’il ne peut y avoir aucun appel du
+dehors ? — Dans ce cas, il me paraît que c’est un avertissement
+indirect, que nous devons rester où la Providence nous a fait
+naître. — Voilà précisément un des points de la doctrine de l’Église
+Anglicane que je ne puis bien comprendre. Mais pour combien
+d’autres sujets n’est-ce pas ainsi ? je vous le demande, Carlton :
+Les membres de l’Église d’Angleterre doivent-ils chercher la
+vérité, ou l’ont-ils reçue depuis le commencement ? La cherchent-ils
+eux-mêmes, ou la vérité leur est-elle transmise ? »</p>
+
+<p>Carlton réfléchit un moment et parut hésiter ; il répondit
+ensuite que nous devions chercher la vérité. C’était une partie
+de nos épreuves morales que d’aller à cette recherche. « Dès
+lors ne me parlez pas de notre position, reprit Charles. Cette
+réponse, je l’attendais à peine de votre part ; mais c’est ce que
+la majorité des membres de l’Église d’Angleterre proclame.
+On nous dit de chercher, on nous donne des règles pour faire
+cette recherche, on nous fait exercer notre jugement privé ;
+mais arrivons-nous à une conclusion différente, on fait volte-face,
+et on nous parle de notre « position providentielle ». Il y
+a plus : Dites-moi, en supposant que nous devions tous chercher
+la vérité, croyez-vous que les membres de l’Église d’Angleterre
+la cherchent de la manière que l’Écriture l’ordonne ?
+Songez combien l’Écriture insiste sur la difficulté de trouver la
+vérité, sur le zèle à la chercher, sur le devoir d’en être altérés.
+Non, je ne puis croire que la masse du clergé anglais, la masse
+des résidents d’Oxford, chefs des établissements et <span lang="en" xml:lang="en">Fellows</span> des
+colléges (malgré leurs bonnes qualités, que je me plais à reconnaître),
+ait jamais cherché la vérité. Ils ont accepté ce qu’ils
+ont trouvé établi, et n’ont absolument pas exercé leur jugement
+privé ; ou s’ils en ont fait usage, ç’a été de la manière la
+plus vague et la plus superficielle. Admettons qu’ils aient consulté
+l’Écriture : dans quel but l’ont-ils fait ? seulement pour y
+trouver des preuves en faveur de ce qu’ils devaient souscrire,
+à l’époque où, étant sous-gradués, ils ont assisté au cours des
+Articles. Puis, après dîner, en prenant un verre de vin, ils
+parlent de tel ou tel ami qui s’est séparé de l’Église, et ils le
+condamnent ; bien plus (jetant un coup d’œil sur le journal
+placé sur la table), ils prétendent indiquer les motifs de sa
+conduite. Cependant, après tout, qui vraisemblablement doit
+avoir raison ? Est-ce cet homme qui a passé, peut-être, des
+années entières à la recherche de la vérité, qui constamment
+a demandé au ciel sa direction divine, et qui a pris tous les
+moyens en son pouvoir pour arriver à la lumière ? ou bien,
+sont-ce « les <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> de l’Angleterre qui restent tranquillement
+chez eux au sein de leur comfort ? » Non, non ; ils
+peuvent parler de la recherche de la vérité, du jugement privé,
+comme d’un devoir, mais ils n’ont jamais cherché, jamais ils
+n’ont exercé leur jugement. Ils restent là où ils sont, non parce
+que c’est la vérité, mais parce qu’ils s’y trouvent, parce que
+c’est « leur position providentielle », et position assez agréable
+par-dessus le marché. »</p>
+
+<p>Reding s’était un peu animé, étant sous l’influence pénible
+de l’article de la Gazette. Mais, sans tenir compte de ce fait, il
+y avait dans sa situation assez de causes pour jeter son esprit
+hors de son état habituel. Il se trouvait dans la crise d’une
+épreuve particulière qu’il faut avoir sentie pour la comprendre :
+peu d’hommes vont de sang-froid à la bataille, ou se préparent
+avec calme à une opération chirurgicale. Carlton,
+d’autre part, était un homme doux et modéré qui ne prononçait
+pas une parole de vivacité une fois l’an. La conversation
+tomba. A la fin, Carlton reprit : « J’espère, Reding, que vous
+n’allez pas vous réunir à l’Église de Rome simplement parce
+qu’il y a des gens égoïstes et déraisonnables dans l’Église
+d’Angleterre. » Charles comprit qu’il ne se montrait pas à son
+avantage, et que, relativement aux motifs de sa conversion, il
+donnait lieu à des conjectures qu’il voulait détourner. « Il est
+triste, dit-il comme s’il se fût adressé un reproche, d’employer
+nos derniers instants en discussions. Pardonnez-moi, Carlton, si
+j’ai dit quelque chose de trop fort ou de trop vif. » Carlton le
+pensait ainsi ; il le croyait dans un état de surexcitation ; mais
+à quoi bon le lui dire ? Il se contenta de serrer affectueusement
+la main que Charles lui tendait, et il ne répondit pas.</p>
+
+<p>Il dit ensuite brusquement et d’un ton sec : « Charles, connaissez-vous
+quelque catholique romain ? — Non ; je me trompe,
+je connais Willis ; mais je ne l’ai pas vu depuis deux ans. Ça
+été entièrement l’œuvre de mon esprit. » Carlton ne répliqua
+pas tout d’abord ; puis, d’un ton aussi sec et aussi brusque
+qu’auparavant : « Je pense donc, dit-il, que vous aurez beaucoup
+à souffrir quand vous connaîtrez ces gens-là. — Que
+voulez-vous dire ? — Vous verrez, je le crains, que ce sont
+des hommes sans éducation. — Que savez-vous sur leur
+compte ? — Je le soupçonne ainsi. — Mais qu’est-ce que cela
+fait à mon but ? — C’est une chose à laquelle vous devriez
+penser. Un ecclésiastique anglican est un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> ; vous
+pourrez avoir à souffrir plus que vous ne croyez, lorsque vous
+vivrez avec des hommes d’un esprit peu cultivé ou de manières
+communes. — Mon cher Carlton, ne parlez-vous pas de choses
+que vous ignorez complétement ? — Soit ; mais vous devriez y
+penser, vous devriez prendre la chose en considération. J’en
+juge par leurs lettres et leurs discours qu’on lit dans les journaux. »
+Charles réfléchit un moment : « Certainement, répondit-il
+ensuite, je n’aime pas bien des choses qui sont faites
+et dites par des catholiques romains ; mais tout cela, à mes
+yeux, n’est qu’une épreuve et une croix ; je ne vois pas
+comment ce fait touche à la grande question. — Non, si ce n’est
+que vous pourriez vous trouver comme un poisson hors de
+l’eau. Vous pourrez vous trouver dans une position où il
+vous sera impossible de vous entendre avec personne, où vous
+serez mis entièrement de côté. — Eh bien, reprit Charles,
+quant au fait, je l’ignore ; il peut arriver qu’il soit tel que vous
+le dites ; mais, pour moi, la valeur de votre preuve est presque
+nulle. Dans toutes les communions, la lie est à la surface.
+Ce qui me choque dans les actes publics des catholiques ne
+doit pas être la mesure, que dis-je ? ne peut être la mesure de
+l’esprit intérieur du Catholicisme. Je ne voudrais pas juger de
+l’Église Anglicane par Exeter-Hall, ni même d’après les mandements
+des évêques. Nous voyons l’intérieur de notre propre
+Église, et nous ne connaissons que l’extérieur de celle de Rome.
+La comparaison n’est pas équitable. — Mais voyez leurs livres
+de piété, continua Carlton, ils ne savent pas écrire en anglais. »
+Reding sourit, et secouant doucement la tête : « Ils écrivent
+l’anglais, je suppose, répondit-il, d’une manière aussi classique
+que saint Jean écrivait le grec. » Ici encore, la conversation fit
+une halte, et pendant quelques instants on n’entendit plus
+rien que le bouillonnement de la cafetière.</p>
+
+<p>De la discussion ne devait sortir aucun bien, comme on pouvait
+en juger dès le principe. Chacun avait sa manière de voir,
+et cette vue particulière était le commencement et la fin de la
+controverse. Charles se leva. « Eh bien, mon cher Carlton,
+dit-il, il faut nous séparer ; il doit être près de onze heures. »
+Il tira de sa poche un petit livre, « l’<i>Année chrétienne</i> ».
+« Vous m’avez vu souvent ce volume entre les mains, continua-t-il ;
+acceptez-le en souvenir de moi. En mon absence, ce
+gage vous dira que je ne vous oublie point, mais que je pense
+toujours à vous. » Il s’arrêta très-ému. « Oh ! c’est très-dur de
+vous quitter tous pour aller vers des étrangers, reprit-il ; je ne
+le désirais pas, mais je ne puis m’en empêcher ; je suis appelé,
+j’y suis contraint. » Il s’arrêta encore ; les larmes coulaient le
+long de ses joues. « Ce n’est rien, dit-il en se remettant un peu,
+ce n’est rien ; mais elle est dure, cette heure : à peine un ami
+qui s’intéresse à moi ; des regards sombres, des paroles
+amères… Je me satisfais moi-même, en suivant ma propre volonté…
+Bien… » Et il se mit à regarder ses doigts et à se frotter
+doucement les mains. « Cela doit être, se dit-il tout bas à
+lui-même, il faut aller au royaume, à travers les tribulations,
+semer dans les larmes pour moissonner dans la joie. » Autre
+silence, et un nouveau cours de pensées se présenta : « Oh !
+reprit-il, je crains tant, je crains si fort que vous tous qui
+n’allez pas en avant ne retourniez en arrière ! Vous ne pouvez
+rester fixes là où vous êtes. Pendant un temps vous croirez
+qu’il en est ainsi ; puis, vous nous ferez de l’opposition, et
+vous croirez encore que vous conservez votre terrain, parce
+que vous emploierez les mêmes mots qu’auparavant ; mais et
+votre croyance et vos opinions déclineront. Vous serez moins
+fermes. Viendra enfin un jour où ceci vous frappera : c’est
+que, tout en différant des Protestants, vous discutez seulement
+sur des mots. On nous appelle Rationalistes ; prenez
+garde de tomber dans le Libéralisme. Et maintenant, mon
+cher Carlton, vous, le seul de mes amis d’Oxford qui se soit
+montré patient et affectueux envers moi, adieu. Puissions-nous
+nous retrouver bientôt dans la paix et dans la joie ! Je ne puis
+aller à vous ; il faut que vous veniez à moi. » Ils s’embrassèrent
+avec affection. Une minute après, Charles descendait l’escalier
+en courant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c6">CHAPITRE VI.<br>
+Le <span lang="en" xml:lang="en">rail-way</span>.</h3>
+
+
+<p>Charles se coucha avec un violent mal de tête. A son réveil,
+il souffrait encore plus fort. Il ne lui restait plus rien à
+faire qu’à demander sa note et à partir pour Londres. Il ne
+put cependant quitter Oxford sans dire un dernier adieu à
+cette ville chérie. Il se leva vers sept heures, et tandis que les
+étudiants sortaient de leurs chambres et se rendaient à leurs
+chapelles respectives, il fit un tour à <i lang="en" xml:lang="en">Magdalen Walk</i> et à
+<i lang="en" xml:lang="en">Christ Church Meadow</i>. Quelque part qu’il allât, il ne pouvait
+rencontrer personne, ou, du moins, peu de monde. Les arbres
+de <i lang="en" xml:lang="en">Water-Walk</i> étaient diaprés des mille couleurs de la saison
+et formaient des berceaux sur sa tête, tout en l’abritant
+sur le côté. Il atteignit <i lang="en" xml:lang="en">Addison’s Walk</i>, promenade qu’il avait
+vue, la première fois, avec son père, à son arrivée à l’Université,
+six années auparavant, jour pour jour. Il continua sa
+course plus loin encore, jusqu’à ce qu’il arrivât en vue de la
+belle tour<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, qui enfin se dressa majestueusement au-dessus
+de sa tête. La matinée était froide, et une légère couche de
+gelée couvrait le sol : les feuilles voltigeaient çà et là ; tout
+était en harmonie avec ses sentiments. Étant rentré dans les
+bâtiments monastiques, il ne rencontra que des servants avec
+des baquets de cendres, et des vieilles femmes qui emportaient
+les restes de la cuisine. Il traversa le <i lang="en" xml:lang="en">Meadow</i> et se dirigea
+vers le confluent du <i>Cherwell</i> et de l’<i>Ists</i> ; puis il revint
+sur ses pas. Une pensée traverse son esprit ! Hélas ! c’est pour
+la dernière fois !!! Personne ne pouvait le voir ; il jeta ses
+bras autour des saules qu’il affectionnait tant et les baisa.
+Ayant ensuite arraché quelques-unes de leurs feuilles noires,
+il les mit dans sa poitrine. « Je suis comme Ondine, dit-il, qui
+tue avec un baiser. Nul ne s’intéresse à moi ; à peine une personne
+qui me connaisse<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. » Il se rapprocha encore de <i lang="en" xml:lang="en">Long
+Walk</i>. Soudain, en jetant les yeux dans cette allée, il vit une
+toque et une toge ; il regarda avec anxiété : c’était Jennings,
+il n’y avait pas à s’y tromper, et le Vice-Principal se dirigeait
+vers lui. Charles avait toujours eu de l’estime pour Jennings,
+malgré sa sévérité, mais il n’aurait pas voulu le
+rencontrer pour tout au monde. Que faire ? Il se mit derrière
+un gros orme et le laissa passer, puis il s’éloigna
+d’un pas rapide. Quand il eut gagné un peu de terrain, il
+se hasarda à tourner la tête ; mais, par cette espèce de fatalité
+ou de sympathie qui est si commune en pareil cas,
+il vit en même temps Jennings qui se tournait aussi vers
+lui. Charles pressa sa marche et se retrouva bientôt à son
+hôtel.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> La tour du collége de la Madeleine.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Pour comprendre cette scène, il faut avoir visité Oxford.
+Sans être anglais,
+on sent que l’atmosphère de cette ville, au parfum antique et religieux,
+est faite
+pour pénétrer l’âme d’une profonde impression magique qui ne saurait jamais
+plus s’effacer. « Il faut plaindre l’Anglais dont la jeunesse se passe
+loin d’un tel
+séjour. Il faudrait plaindre surtout celui qui, après y avoir vécu, se
+souviendrait,
+sans émotion, de ces voûtes, de ces cloîtres, de ces ombrages, de ces
+chants religieux. » (Comte de Montalembert, <i>De l’avenir politique de
+l’Angleterre</i>.) — Nous
+avons vu nous-même un <i>converti</i>, ex-<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span>
+de l’un des plus
+beaux colléges de l’Université, laisser couler de grosses larmes sur son visage
+mâle, à la lecture de la scène que le lecteur a maintenant sous les yeux. Ces
+larmes en disaient plus que de longs livres et sur le charme irrésistible
+d’Oxford,
+et sur le sublime sacrifice de ces hommes généreux qui, pour répondre au
+cri de la conscience, n’ont pas craint de s’arracher à tout ce qu’ils
+admirèrent et
+aimèrent aux beaux jours de leur jeunesse.</p>
+</div>
+<p>Chose étonnante ! quoique Charles eût aussi bien réussi que
+Carlton, dans « le rude assaut de leurs intelligences », la veille
+au soir, néanmoins cet entretien avait produit un certain malaise
+dans son esprit. Le temps de l’action était venu ; l’argument
+était passé, comme il le disait lui-même ; et revenir à
+la discussion c’était seulement obscurcir la claire perception
+qu’il avait de la vérité. Il commença à se demander si réellement
+il avait assez de motifs clairs et puissants pour faire la
+démarche qu’il allait accomplir, et la pensée lui vint qu’il perdrait
+le monde d’ici-bas sans gagner le monde futur. Évidemment,
+Carlton le croyait dans un état de surexcitation ; et si
+c’était vrai ! Peut-être, après tout, ses convictions étaient-elles
+un rêve ; sur quoi reposaient-elles ? Il essaya, mais en vain,
+de se rappeler ses meilleures raisons. Qui sait ? ce qu’on appelle
+la vérité, est-ce quelque chose de réel ? Une chose n’est-elle
+pas aussi bonne qu’une autre ? Dans tous les cas, n’aurait-il
+pas pu bien servir Dieu dans la famille où il avait été placé
+par sa naissance ? Il se rappela quelques lignes des Éthiques
+d’Aristote, empruntées par le philosophe à un poëte ancien,
+dans lesquelles le pauvre Philoctète, abandonné, déplore le
+stupide empressement officieux, comme il l’appelle, qui a été
+la cause de ses infortunes. Charles se demandait s’il ne s’était
+pas trop occupé, lui aussi, de ce qui ne le regardait point. Ne
+pouvait-il pas laisser les choses comme elles étaient ? Des
+hommes meilleurs que lui avaient vécu et étaient morts dans
+le sein de l’Église d’Angleterre. Et puis d’ailleurs, si, comme
+Campbell le lui avait dit, ses prétendues convictions s’évanouissaient
+au moment qu’il s’unirait à l’Église Romaine, ainsi
+que déjà cela lui était arrivé à la mort de son père ? Il commença
+à porter envie à Sheffield. Tout avait bien tourné pour
+son ami : un brillant succès dans son examen, une place de
+<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span> ; et cela simplement parce qu’il avait pris les choses
+comme elles se présentaient, et qu’il n’avait pas couru après
+des visions. Charles se sentit violemment tenté, mais il ne fut
+ni abandonné ni vaincu. Son bon sens, disons mieux, son bon
+ange vint à son secours. Évidemment il n’était pas en état
+d’argumenter ni de juger à cette heure. Des conclusions pesées
+pendant plusieurs années ne devaient pas être mises à
+néant par les pensées d’un instant de trouble. Faisant donc
+un effort sur lui-même pour rejeter toutes ces préoccupations,
+il ne songea plus qu’à son voyage.</p>
+
+<p>Comment il arriva à Steventon, il aurait eu de la peine à le
+dire. Mais peu à peu il se remit, et il se trouva dans une voiture
+de première classe sur le chemin de fer du <i lang="en" xml:lang="en">Great-Western</i>,
+s’avançant rapidement vers Londres. Il regarda autour
+de lui pour reconnaître ses compagnons de voyage. Le compartiment
+de devant était plein de voyageurs qui paraissaient
+former une seule société, causant ensemble avec
+beaucoup de volubilité et d’entrain. Des trois siéges du compartiment
+où il se trouvait, un seul, en face de lui ; était occupé.
+En considérant l’étranger, il vit que c’était un homme
+grave, atteignant ou ayant passé l’âge mûr. Sa figure avait
+cette expression fatiguée ou plutôt tourmentée que même
+une légère souffrance physique, si elle est habituelle, donne
+à tous les traits, et ses yeux étaient pâles, probablement
+par suite de longues études. Charles crut qu’il avait déjà
+vu cette figure, mais il ne put se rappeler en quel lieu ni à
+quelle époque. Ce qui l’intéressa davantage, ce fut le costume
+de l’inconnu, dont il avait rarement vu le pareil dans ses voyages.
+Ce costume avait un cachet étranger. Cela, joint à un petit
+livre d’offices que le voyageur tenait dans ses mains, fit
+comprendre à notre jeune ami qu’il était en présence d’un ecclésiastique
+romain. Son cœur commença à battre, et il fut
+tenté de quitter son siége ; il se sentit malade et près de s’évanouir.
+Peu à peu, il devint plus calme, et il voyagea quelque
+temps en silence, désirant et craignant toutefois de prendre la
+parole. A la fin, dans un moment d’arrêt à une station, il
+adressa quelques mots en français à l’étranger. Celui-ci parut
+surpris, il sourit, et d’une voix hésitante et un peu mélancolique
+répondit qu’il était Anglais. Charles s’excusa assez gauchement,
+et il y eut un nouveau silence. Parfois leurs yeux se
+rencontraient, et puis ils les détournaient lentement l’un de
+l’autre, comme deux personnes qui tâchent de se reconnaître.
+Mais l’étranger crut qu’il avait interrompu trop brusquement
+la conversation, et après quelques paroles vagues pour la rouvrir :
+« Probablement, monsieur, dit-il, je vous reconnais
+mieux que vous ne pouvez me reconnaître moi-même. A votre
+air, vous êtes un étudiant d’Oxford. » Charles en convint. « Bachelier ? »
+Il était tout près de passer maître. Son compagnon
+de voyage, qui n’était pas en veine de causer, continua à lui
+adresser différentes questions de politesse sur l’Université :
+« Quels colléges nomment les censeurs cette année ? Les professeurs
+de l’établissement Taylor sont-ils choisis ? Sont-ce des
+membres de l’Église d’Angleterre ? Le nouvel évêque de Bury
+a-t-il conservé son rang de Principal ? etc., etc. » Après ces
+questions, la conversation roula sur des lieux communs qui
+n’aboutirent à rien. Charles avait tant de choses à demander !
+Mille pensées s’agitaient en lui ; son esprit en était plein. Là,
+en sa présence, se trouvait un prêtre catholique prêt à pourvoir
+aux besoins de son âme, et cependant cette occasion allait
+probablement passer sans résultat aucun. Après une ou deux
+tentatives infructueuses, il abandonna la partie et se rejeta
+dans son coin. Son compagnon de voyage commença, aussi
+tranquillement qu’il le put, à dire son office. Le temps s’écoulait ;
+déjà plusieurs stations avaient été franchies, et le convoi
+s’approchait de Londres. Cependant, l’ecclésiastique avait terminé
+son bréviaire, et son livre avait disparu dans une de ses
+poches.</p>
+
+<p>Un moment après, Charles demanda tout à coup : « Comment
+avez-vous supposé que je suis un étudiant d’Oxford ? — Non
+pas précisément par votre air ni par vos manières, mais
+je vous ai vu descendre de l’omnibus à Steventon, et avec ce
+renseignement il est impossible de s’y méprendre. — J’ai entendu
+d’autres personnes dire la même chose ; cependant, je
+ne puis m’expliquer à quoi un étudiant d’Oxford peut se reconnaître. — Pas
+seulement les étudiants d’Oxford, mais ceux
+de Cambridge même se laissent deviner à leurs manières. Soldats,
+légistes, bénéficiers, chaque classe porte des indications
+extérieures auxquelles on peut la reconnaître. — Je sais des
+personnes qui croient que l’écriture indique la profession et
+le caractère. — Je n’en doute pas. La démarche est une autre
+indication ; mais tout le monde ne peut pas comprendre un
+langage si caché. Cependant, c’est un langage aussi réel que
+des hiéroglyphes sur un obélisque. — C’est une pensée terrible,
+dit Charles en soupirant, que nous nous manifestions,
+pour ainsi dire, chaque fois que nous respirons. » L’étranger
+en convint. « L’être moral de l’homme, dit-il, est concentré
+dans chaque instant de sa vie ; cet être moral se trahit depuis
+le bout des doigts jusqu’à la pointe des pieds. Peu de chose
+suffit pour indiquer ce qu’est un homme. »</p>
+
+<p>« Je pense que je parle à un prêtre catholique ? » reprit
+Charles. Ayant obtenu une réponse affirmative, il demanda,
+avec une sorte d’hésitation, si ce qu’ils avaient dit ne démontrait
+pas l’importance de la foi. « De prime abord, continua-t-il,
+on ne voit pas comment il est rationnel de soutenir qu’il
+est si important d’admettre telle ou telle doctrine, d’en avoir
+un peu plus ou un peu moins, à moins que ce ne soit comme
+critérium du cœur. » La physionomie de son compagnon s’éclaircit.
+Il fit observer pourtant, que la foi ne se mesure pas
+par « le plus ou le moins » ; que, ou nous croyons toute la parole
+révélée, ou réellement nous n’en croyons aucune partie ;
+que nous devons croire sur la parole de l’Église ce que l’Église
+nous propose. « Mais assurément, répliqua Charles, les soi-disant
+Évangéliques croient plus que les Unitaires, et les ecclésiastiques
+de la Haute Église plus que les Évangéliques. — La
+question, reprit son compagnon de voyage, est de savoir si
+l’on soumet sa raison, implicitement, à ce qu’on a reçu comme
+la parole de Dieu. » Charles en convint. « Voudriez-vous donc
+dire, continua le prêtre, que l’Unitaire croit réellement comme
+la parole de Dieu tout ce qu’il professe accepter, alors qu’il ne
+tient aucun compte de tant de choses qui se trouvent dans
+cette parole sacrée et qu’il les rejette ? — Certainement, non. — Et
+pourquoi ? — Parce qu’il est évident que, pour l’Unitaire,
+le dernier régulateur de la vérité est, non pas l’Écriture,
+mais, à son insu, quelque vue particulière de son esprit dont
+il fait la mesure du livre divin. — Dès lors il se croit lui-même,
+si l’expression est permise, dit le prêtre, et il ne croit pas la
+parole extérieure de Dieu. — Sans doute. — Eh bien, pareillement,
+continua-t-il, pensez-vous qu’une personne ait une foi
+réelle en ce qu’elle regarde comme la parole de Dieu, si elle
+néglige, sans essayer de les comprendre, des passages tels
+que ceux-ci : « L’Église, colonne et soutien de la vérité » ;
+« Celui à qui vous pardonnerez les péchés, ils lui seront pardonnés » ;
+« Si quelqu’un est malade, qu’il appelle les prêtres
+de l’Église, et qu’ils l’oignent d’huile » ? — Oui, repartit Charles ;
+mais dans le fait, nous ne professons pas d’avoir foi seulement
+au texte de l’Écriture. Vous savez, monsieur, ajouta-t-il
+en hésitant, que d’après la doctrine anglicane nous interprétons
+l’Écriture par l’Église. C’est pourquoi nous avons foi,
+comme les catholiques, non simplement dans l’Écriture, mais
+dans toute la parole confiée à l’Église, parole dont l’Écriture
+elle-même fait partie. » Son compagnon sourit. « Combien y
+en a-t-il qui professent cette doctrine ? demanda-t-il. Mais
+n’insistons pas sur cette question. Je comprends la pensée d’un
+catholique lorsqu’il dit qu’il se guide par la voix de l’Église.
+Cela signifie pratiquement, par la voix du premier prêtre qu’il
+rencontre. En matière de doctrine, il a foi à la parole de tout
+prêtre. Mais quelle est-elle ? où est-elle cette « parole » de
+l’Église, dans laquelle croient les personnes dont vous parlez ?
+Quand exercent-elles leur croyance ? Bien loin que tous les
+anglicans s’accordent ensemble sur la foi, n’est-ce pas un fait
+incontestable que ce que l’un affirme, l’autre le nie ? Ainsi, un
+anglican, alors même qu’il le voudrait, ne peut avoir foi dans
+ses ministres, et nécessairement, bon gré mal gré, il fait un
+choix parmi eux. Comment donc la foi a-t-elle place dans la
+religion d’un anglican ? — Eh bien, répondit Charles, je vous
+assure, monsieur, que j’ai vu beaucoup de personnes (et, si
+vous connaissiez l’Église d’Angleterre comme moi, il ne serait
+pas nécessaire de vous le dire) qui, d’après la science qu’elles
+possèdent des Évangiles, ont une conviction absolue et le sentiment
+intime de la réalité des faits sacrés qui y sont contenus.
+Appelez cette conviction la foi, ou donnez-lui un autre
+nom, il n’en est pas moins vrai qu’elle est assez puissante
+pour influencer toute leur vie, régler leur cœur et diriger
+leur conduite aussi bien que leur imagination. Je ne puis
+croire que ces personnes soient déshéritées de la faveur de
+Dieu, cependant, d’après vous, elles n’ont pas la foi. — Pensez-vous
+que ces personnes croient et pratiquent tout ce qui
+leur est rapporté comme étant dans l’Écriture ? demanda le
+prêtre. — Sans doute, répondit Charles, autant qu’un homme
+puisse en juger. — Alors, peut-être, pratiquent-elles la vertu
+de foi. S’il y a des passages de l’Écriture auxquels elles demeurent
+insensibles, comme par rapport aux Sacrements, à
+la Pénitence, à l’Extrême-Onction, au siége de Pierre, je devrais
+charitablement penser que ces passages n’ont jamais
+été offerts ni développés à leur esprit et à leur conscience ; de
+même qu’il peut arriver qu’une bulle du Pape reste inconnue
+pendant quelque temps à une contrée lointaine de l’Église.
+Elles peuvent être dans une ignorance involontaire<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. Cependant
+je crains qu’en prenant la nation en masse, il ne s’en
+trouve bien peu de ce genre. » Charles répliqua que cette réponse
+ne résolvait pas pleinement la difficulté. La foi, dans la
+position de ces personnes, n’est pas du moins la foi dans la
+parole de l’Église. Son compagnon de voyage ne voulut pas en
+convenir, il dit que ces personnes reçoivent l’Écriture Sainte
+sur le témoignage de l’Église, et qu’au moins elles croient la
+parole de Dieu et ce qui s’ensuit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Errantes invincibiliter circa aliquos articulos, et credentes alios, non sunt
+formaliter hæretici, sed habent fidem supernaturalem, quâ credunt veros articulos,
+atque adeo ex eâ possunt procedere actus perfectæ contritionis, quibus justificentur
+et salventur.</span> — <span class="sc">De Lugo</span>, <i lang="la" xml:lang="la">de Fide</i>, p. 169.</p>
+</div>
+<p>« C’est pour moi un grand mystère, reprit Charles, que le
+retour à la vraie foi de tout le peuple anglais, en tant que
+nation. Les preuves en faveur de la foi sont-elles assez évidentes ? »
+Son nouvel ami parut surpris et assez peu satisfait.
+« Sans doute, répondit-il. En fait, un homme peut avoir plus
+de preuves pour croire à la mission divine de l’Église qu’il
+n’en a pour croire à la divinité des quatre Évangiles. Si donc,
+il croit déjà à ces livres sacrés, pourquoi ne croirait-il pas à
+l’Église ? — Mais la croyance aux Évangiles est une croyance
+traditionnelle, répliqua Charles ; cela fait toute la différence.
+Je ne vois pas comment une nation telle que l’Angleterre, qui
+a perdu la foi, peut jamais la recouvrer ; car, en matière de
+conversion, la Providence n’a généralement visité que des nations
+simples et barbares. — Les convertis du peuple romain
+formaient, je suppose, une grande exception. — Néanmoins,
+cela me paraît une immense difficulté. Je ne vois pas comment,
+lorsque l’édifice dogmatique a été renversé, on peut le
+rebâtir de nouveau. Il me semble qu’il y a dans la <i>Révolution
+française</i> de Carlyle un passage qui va à notre sujet. L’auteur
+déplore la folie des hommes qui détruisaient ce qu’ils ne pouvaient
+rétablir, ce qui demanderait des siècles et une combinaison
+de circonstances heureuses pour se réédifier, en un
+mot, un symbole extérieur reçu de tous. Je ne nie pas, Dieu
+m’en préserve ! l’objectivité de la Révélation, ni ce dicton, que
+la foi est une espèce d’illusion heureuse et utile ; mais, vraiment,
+l’évidence de la doctrine révélée est tellement établie
+sur des probabilités que je ne vois pas ce qui doit l’introduire
+dans une société civilisée, où la raison a été cultivée au plus
+haut point, et où la discussion est la pierre de touche de la
+vérité. Bien des hommes disent : « Oh ! que je voudrais avoir
+reçu une éducation catholique ! » mais, cette éducation, ils
+ne l’ont pas eue ; et ils se trouvent incapables de croire, malgré
+leur bon désir, parce que l’évidence n’est pas assez grande
+à leurs yeux pour soumettre leur raison. Qu’est-ce qui doit
+les faire croire ? » Depuis quelque temps son compagnon de
+voyage donnait des signes de déplaisir. Lorsque Charles s’arrêta,
+le prêtre se contenta de dire brièvement, mais avec
+calme : « Ce qui doit les faire croire ? la <i>volonté</i>, leur <i>volonté</i>. »</p>
+
+<p>Reding hésitait. Le prêtre continua : « S’il y a assez de
+preuves pour croire à l’Écriture, et nous voyons, je le répète,
+que c’est ainsi, il y en a également plus qu’il ne faut pour
+croire à l’Église. L’évidence ne manque pas. Tout ce qu’elle
+réclame, c’est d’être présentée à l’esprit ou de s’y imprimer.
+Si, donc, la croyance ne suit pas, la faute en est à la volonté. — Eh
+bien, dit Charles, je pense qu’il y a un sentiment général
+parmi les anglicans instruits, que les droits de l’Église
+Romaine ne reposent pas sur une base suffisamment intellectuelle ;
+que les preuves, ou <i>notes</i>, étaient assez bonnes pour
+un siècle grossier, mais non pas pour le siècle des lumières.
+C’est ce qui me fait désespérer du progrès du Catholicisme. »
+Son compagnon le regarda avec curiosité, et lui dit tranquillement :
+« Sachez-le, il y a assez d’évidence pour une <i>conviction
+morale</i> que l’Église Catholique ou Romaine, et nulle autre,
+est la voix de Dieu. — Voulez-vous dire, reprit Charles, dont
+le cœur battait avec violence, qu’avant la conversion un
+homme ne peut arriver à une conviction présente, inébranlable,
+actuelle de cette vérité ? — Je ne sais, répondit le prêtre ;
+mais, au moins, il peut avoir une <i>certitude morale</i> habituelle,
+c’est-à-dire une conviction et une seule, une conviction ferme,
+sans rivale, ou même sans doute raisonnable, qui se présente
+à lui dans ses heures de solitude alors qu’il est le plus calme :
+et qui, dans le tumulte du monde, lui apparaît, de temps en
+temps, comme à travers des nuages ; une conviction ainsi formulée :
+« L’Église Catholique Romaine est la seule et unique
+voix de Dieu, le seul et unique chemin du salut. » — Alors
+vous pensez, dit Charles avec une émotion croissante, que cet
+homme n’est pas obligé d’attendre de plus éclatantes lumières ? — Il
+n’en aura pas, il ne peut en attendre d’autres avant sa
+conversion. La certitude, dans son sens le plus élevé, est la
+récompense de ceux qui, par un acte de leur volonté, embrassent
+la vérité, lorsque la nature recule lâchement. Il faut
+se hasarder. La foi est une chance à courir avant qu’on soit
+catholique ; c’est une grâce ensuite. On s’approche de l’Église
+par la voie de la raison, on y vit dans la lumière de l’Esprit. »</p>
+
+<p>Charles exprima la crainte que bien des hommes excellents
+et fort instruits ne fussent tentés de trouver en défaut l’évidence
+du Catholicisme et de cesser toutes recherches, sur ce
+prétexte qu’il y a des arguments de part et d’autre. « Ce n’est
+pas une certaine catégorie d’hommes, répondit le prêtre, ce
+sont tous les Anglais qui donnent dans ce fâcheux travers.
+Les Anglais sont heureusement doués sous bien des rapports,
+mais ils n’ont pas la foi. D’autres nations, qui leur sont inférieures
+à beaucoup d’égards, ont cette foi. Cependant rien ne
+peut la remplacer : ni le sentiment de la beauté, de la majesté,
+ou de l’antiquité du Catholicisme ; ni l’appréciation de
+sa miséricorde envers les pécheurs ; ni l’admiration pour les
+martyrs ; ni l’estime pour les anciens Pères et pour leurs écrits.
+Quelques individus peuvent avoir des mœurs douces et aimables,
+ou un esprit de droiture qui mérite notre respect ; cependant,
+jusqu’à ce qu’ils aient la foi, ils n’ont pas de fondement,
+et leur édifice s’écroulera. Ils ne seront pas bénis, ils ne feront
+rien en matière religieuse, jusqu’à ce qu’ils commencent à
+croire sans réserve à la parole de Dieu, quelle qu’elle soit ;
+jusqu’à ce qu’ils se renoncent eux-mêmes ; jusqu’à ce qu’ils
+cessent de faire de quelqu’une de leurs idées leur propre symbole ;
+jusqu’à ce qu’ils obligent leur volonté à perfectionner
+ce qui pour leur raison peut être suffisant, mais reste néanmoins
+incomplet. Et lorsqu’ils reconnaîtront cette lacune en
+eux, et qu’ils tâcheront d’y remédier, alors ils verront beaucoup
+plus loin, ils seront bientôt sur la route du Catholicisme. »</p>
+
+<p>Dans tout cela, il n’y avait rien de bien nouveau pour Charles ;
+mais il était heureux de l’apprendre de la bouche d’un autre,
+et surtout d’un prêtre. Il avait donc trouvé de la sympathie et
+une autorité : il se sentit rendu à lui-même. La conversation
+s’arrêta. Un moment après, il confia à son nouvel ami le motif
+qui le conduisait à Londres. Cette déclaration, après ce que
+Charles avait déjà dit, ne pouvait beaucoup surprendre son
+compagnon de voyage. Celui-ci connaissait le supérieur de <i>San
+Michaele</i>, et donnant sa carte à Reding, il y écrivit quelques
+paroles pour lui servir d’introduction auprès du bon père. Cependant
+ils avaient atteint Paddington, et avant que le convoi
+fût complétement arrêté, le prêtre, ayant pris son sac de nuit
+de dessous son siége et s’étant enveloppé d’un manteau, était
+sorti de voiture et s’éloignait d’un pas rapide.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c7">CHAPITRE VII.<br>
+Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif assiégeant une
+pauvre chambre.</h3>
+
+
+<p>Charles désirait naturellement accomplir son importante
+démarche avec tout le calme possible ; et il avait pris, à son
+avis du moins, les mesures les plus convenables pour atteindre
+ce but. Mais de semblables combinaisons tournent souvent
+d’une manière bien différente de ce que l’on avait espéré.
+C’est ce qui arriva à notre jeune ami.</p>
+
+<p>Le couvent dès Passionnistes était situé à l’est de Londres ;
+jusque là, c’était bien. Or, Charles connaissait dans le voisinage
+un honnête éditeur de publications religieuses avec lequel
+son père avait eu des relations, et il lui avait écrit pour
+retenir une chambre dans sa maison. Il voulait y passer le
+peu de jours qu’il croyait devoir lui suffire pour préparer sa
+réception. Ce qui lui adviendrait ensuite, il le laissait à la sagesse
+de ceux entre les mains desquels il allait se trouver.
+C’était le mercredi ; il comptait avoir deux jours pour se disposer
+à la confession et se présenter ensuite à ceux qui devaient
+recevoir son abjuration. Le meilleur plan eût été de se
+rendre directement à la maison des religieux, où sans doute
+les bons Pères, en le logeant, l’auraient mis à l’abri de toute
+importunité, et lui auraient donné les avis les plus sages sur
+ce qu’il avait à faire. Mais nous devons lui pardonner si, en
+accomplissant un si grand acte, il aime à le faire à sa façon,
+et nous ne devons pas être sévères à son égard, quoiqu’il
+n’ait pas choisi la meilleure voie.</p>
+
+<p>En arrivant à sa destination, Charles vit au maintien de son
+hôte que non-seulement sa venue était attendue, mais qu’on
+en comprenait aussi le motif. Probablement l’article de la
+<i>Gazette d’Oxford</i> avait été copié par les journaux de Londres.
+Autre contre-temps, qui ne servit pas peu à augmenter désagréablement
+sa surprise. En se rendant à sa chambre, il vit
+que le digne libraire avait un cabinet de lecture attenant à sa
+boutique, voisinage bien plus dangereux pour sa retraite
+qu’une salle de café. Il ne fut cependant pas obligé de se
+mêler aux différentes sociétés qui paraissaient fréquenter ce
+lieu, et il résolut autant que possible de ne pas sortir de sa
+chambre. Le reste de la journée, il l’employa à écrire à ses
+amis. Sa conversation du matin l’avait tranquillisé. Il se
+coucha calme et heureux, dormit profondément, se leva tard,
+et, dispos d’esprit et de corps, il tourna ses pensées vers les
+devoirs sérieux de la journée.</p>
+
+<p>Le déjeuner fini, il consacra un temps assez long à des
+exercices pieux ; puis, ouvrant son pupitre, il se mit au travail.
+Il commençait à peine, lorsque se présenta le propriétaire de
+la maison, lequel, après beaucoup d’excuses sur son importunité,
+et des protestations qu’il ne voulait pas être indiscret,
+s’aventura à demander si M. Reding était catholique. La
+question lui avait été posée à lui-même, et il pensait qu’il
+pouvait solliciter une réponse de la personne la plus capable
+de fournir un renseignement authentique. Pour Charles, une
+pareille interruption était désagréable en soi, et embarrassante
+par la forme dans laquelle la demande avait été faite. Dire
+qu’il était sur le point de se faire catholique aurait été absurde ;
+aussi répondit-il négativement d’un ton bref. M. Mumford lui
+apprit ensuite que deux de ses amis désiraient s’entretenir
+quelques instants avec M. Reding. Charles ne pouvait faire
+d’objection à cette requête : il n’eût pas été compris ; et un
+moment après, on frappa à la porte de sa chambre<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Après avoir consacré les précédents chapitres à réfuter l’Église Anglicane et
+les principales sectes qui ont eu quelque rapport avec le mouvement qu’il décrit,
+le R. P. Newman a voulu, avant de finir, montrer en peu de mots l’absurdité de
+certaines opinions, plus ou moins importantes, qui ont aussi leurs partisans en
+Angleterre. De là cette espèce de mise en scène de divers personnages qui viennent
+successivement passer devant les yeux du lecteur. Leur accorder une plus
+large place dans son ouvrage, eût paru à l’auteur leur faire un trop grand honneur.
+Quant aux importunités dont Charles est la malheureuse victime, à la
+veille de son abjuration, elles ne sont, croyons-nous, que trop réelles ; et plus
+d’un converti pourrait nous apprendre là-dessus des choses fort curieuses.</p>
+</div>
+<p>« Entrez », dit-il, et deux individus se présentèrent, tous les
+deux lui paraissant inconnus. Cette circonstance fut pour lui
+une espèce de soulagement ; car des craintes vagues et des
+soupçons avaient commencé à traverser son esprit relativement
+aux visages qu’il allait voir. Le plus jeune des deux visiteurs,
+aux joues arrondies, au nez retroussé vers l’œil droit, et à
+la voix perçante, s’avança avec assurance ; il semblait espérer
+d’être reconnu. Charles se souvint de l’avoir vu jadis, mais
+en quel lieu, il ne pouvait se le rappeler. « Je crois vous avoir vu
+quelque part, dit-il. — Oui, monsieur Reding, répondit l’individu
+à qui ces paroles s’adressaient, vous devez vous souvenir de
+m’avoir vu au collége. — Ah ! je me souviens ; vous êtes Jack,
+le marmiton de Saint-Sauveur. — Précisément, monsieur. Je
+vins au collége lorsque le jeune Tom obtint la place de Dennis. »
+Et puis avec un signe de tête solennel, notre jeune interlocuteur
+ajouta : « Moi aussi, j’ai obtenu de l’avancement. — Il
+me le semble, Jack ; mais que faites-vous ? — Ah ! monsieur,
+répondit l’ancien marmiton, nous ne devons parler sur
+ce sujet qu’avec beaucoup de gravité. » Et il ajouta d’une voix
+complétement inarticulée, ses lèvres ne paraissant pas vouloir
+se réunir : « Monsieur, en ce moment, je suis presque un ange. — Quoi !
+un ange ? s’écria Charles ; oh ! je sais ; il s’agit de
+quelque secte, des Sandemaniens. — Les Sandemaniens, reprit
+Jack, nous les avons en abomination. Ce sont des niveleurs ;
+ils apportent avec eux le désordre et toute espèce de
+mauvaises œuvres. — Pardon, mais il s’agit d’une secte,
+quoique je ne me rappelle pas laquelle. J’en ai entendu parler.
+Eh bien, dites-moi, Jack, qu’êtes-vous ? — Je suis, répondit
+Jack, comme s’il se fût confessé au tribunal du Propréteur,
+je suis membre de la sainte Église Catholique. — Bien, Jack,
+mais ce n’est pas assez clair. Nous en sommes tous, de cette
+Église ; tout le monde en dit autant. — Écoutez-moi jusqu’au
+bout, monsieur Reding, reprit Jack en agitant sa main ; écoutez-moi,
+monsieur, et puis frappez. Je vous le répète, je suis membre
+de la sainte Église Catholique qui se réunit à <i lang="en" xml:lang="en">Huggermugger
+Lane</i>. — Ah ! je vois ; c’est le nom que les « Dieux » vous
+donnent, mais que font les hommes ? — Les hommes, répondit
+Jack, sans comprendre toutefois l’allusion, les hommes
+nous appellent des Chrétiens, professant les opinions de feu le
+révérend Edward Irving, bachelier en théologie. — Maintenant
+je vous comprends très-bien : vous êtes des Irvingites ; je me
+rappelle. — Non, monsieur, pas des Irvingites ; nous n’acceptons
+aucun homme pour guide ; nous allons partout où nous
+mène l’Esprit ; nous avons renoncé au <i>don des langues</i>. Mais
+je dois vous présenter mon ami, qui est plus qu’un ange,
+ajouta-t-il avec modestie, qui possède plus que la parole des
+hommes et des anges, puisqu’il n’est rien moins qu’un apôtre.
+Monsieur Reding, voici le révérend Alexandre Highfly ; monsieur
+Highfly, M. Reding<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> L’exposé des doctrines, fait ici par Jack et M. Highfly, est bien le résumé
+des opinions des <i>Irvingites</i>, secte qui s’appelle emphatiquement : L’<i>Église catholique
+et apostolique</i>. Il est probable cependant que les Irvingites, dernière expression
+du Méthodisme, ont subi encore des modifications ; et c’est sans doute
+pour cela que l’auteur fait dire à Jack qu’ils ont renoncé au <i>don des langues</i>.
+Car, dans le principe, les partisans d’<i>Irving</i> tenaient beaucoup à ce grand privilége,
+de parler <i lang="it" xml:lang="it">subito</i>, sous l’impulsion irrésistible de l’Esprit, <i>une langue
+inconnue</i>. On aura, enfin, compris tout ce qu’il y avait de ridicule et de scandaleux
+dans toutes ces extases, convulsions et inspirations désordonnées.</p>
+</div>
+<p>M. Highfly était un homme aux manières et à l’air distingués.
+Son langage était raffiné, et ses procédés délicats. Aussi Charles,
+en lui parlant, changea de ton tout de suite. Il venait, dit
+tout d’abord M. Highfly, trouver M. Reding par un sentiment
+de devoir ; et il n’y eut rien dans sa conversation qui ne s’accordât
+avec cette déclaration. Il lui exposa qu’il avait entendu
+dire que M. Reding n’était pas fixé sur ses vues religieuses,
+et il n’avait pas voulu perdre l’opportunité de rattacher un
+homme d’un aussi grand mérite à la cause à laquelle il s’était
+dévoué lui-même. « Je vois, répondit Charles en souriant,
+que je suis sur la place. — C’est le marché de Glaucus et de
+Diomède, répliqua M. Highfly, puisque je vous demande votre
+coopération. Je vous range dans la société des Apôtres. — Je
+me souviens, dit Charles. C’est un des caractères de votre
+corps, d’avoir un ordre d’Apôtres outre les évêques, les prêtres
+et les diacres. — Ou plutôt, reprit le <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, c’est
+notre trait spécialement caractéristique ; car nous admettons
+les ordres de l’Église d’Angleterre. Nous ne faisons que compléter
+le système de l’Église, en rétablissant le Collége des
+Apôtres. — Ce que je vous reprocherais, dit Charles, si j’étais
+porté le moins du monde à écouter vos réclamations, ce seraient
+les vues très-différentes que les différents membres de
+votre corps mettent en avant. — Il faut vous rappeler, reprit
+M. Highfly, que nous sommes sous un enseignement divin, et
+que la vérité n’est communiquée à l’Église que graduellement.
+Nous ne garantissons pas quelle sera demain notre croyance
+par celle que nous soutenons aujourd’hui. — Certainement,
+répliqua Charles, il m’a été dit par vos maîtres des choses que
+je dois regarder comme de simples opinions privées, quoiqu’elles
+me paraissaient avoir un plus haut caractère. — Je
+disais donc, reprit M. Highfly, qu’en ce moment nous rétablissons
+l’Apostolat des Gentils. L’Église d’Angleterre a des évêques,
+des prêtres et des diacres, mais l’Église, d’après l’Écriture,
+à davantage : il est clair qu’elle doit avoir des Apôtres.
+Or, d’après ce livre divin les Apôtres exerçaient la suprême
+autorité, et les trois ordres anglicans leur étaient inférieurs. — Je
+suis disposé à être d’accord avec vous sur ce point, dit
+Charles. — M. Highfly parut surpris et satisfait. — Nous ramenons
+l’Église, ajouta-t-il, à un état plus conforme à l’Écriture.
+Peut-être alors, pouvons-nous compter sur votre coopération
+pour ce but ? Nous ne vous demandons pas de vous séparer de
+l’Établissement, mais de reconnaître l’autorité apostolique, à
+laquelle tous doivent se soumettre. — Mais cela ne vous frappe-t-il
+pas, monsieur Highfly, repartit Charles, qu’il existe un corps
+de Chrétiens, et très-important certes, qui maintient avec
+vous, et, qui plus est, a toujours parfaitement conservé cette
+vraie succession apostolique dans l’Église ; un corps, veux-je
+dire, qui croit que, outre l’épiscopat, il y a un rang plus élevé
+que cette dignité, et auquel il donne le nom d’Apostolat ? — Au
+contraire, répondit M. Highfly, je pense que nous rétablissons
+ce qui est resté comme mort depuis le temps de saint Paul.
+Bien plus, je dirai que c’est un ordre qui n’a jamais été en
+vigueur, quoiqu’il fut dans les desseins du Christ dès le commencement.
+Vous voudrez bien vous rappeler que les Apôtres
+étaient juifs ; mais il n’y a jamais eu d’Apostolat des Gentils.
+Saint Paul, il est vrai, était Apôtre des Gentils, mais le dessein
+providentiel commencé en lui a été interrompu jusqu’à
+ce jour. Il s’en alla à Jérusalem contre l’avis solennel de l’Esprit.
+Maintenant, nous arrivons, nous, pour compléter cette
+œuvre de l’Esprit qui avait été arrêtée par l’inadvertance du
+premier Apôtre. »</p>
+
+<p>Jack intervint dans la controverse : « Je serais très-heureux,
+dit-il, de savoir quelle communion religieuse, outre la
+nôtre, a, selon M. Reding, toujours maintenu la succession
+des Apôtres comme une chose distincte de l’Épiscopat. — Il
+est évident, répondit Charles, que je veux parler des Catholiques.
+La Papauté est le véritable Apostolat ; le Pape est le
+successeur des Apôtres, particulièrement de saint Pierre. — Nous
+sommes très-bien disposés envers les Catholiques Romains,
+reprit M. Highfly avec un peu d’hésitation. Nous avons
+adopté une grande partie de leur rituel ; mais nous ne pensons
+pas que nous leur ressemblons en ce qui est notre principe,
+caractéristique et fondamental. — Permettez-moi de vous dire,
+monsieur Highfly, répliqua Charles, que c’est une raison pour
+tout Irvingite (je veux dire pour tout homme qui partage vos
+convictions) de se faire catholique. Votre propre sens religieux
+vous a appris qu’il doit y avoir un Apostolat dans l’Église.
+Vous reconnaissez que l’autorité des Apôtres n’était pas
+temporaire, mais essentielle et fondamentale. Quelle était
+cette autorité, c’est ce que nous voyons dans la conduite de
+saint Paul envers saint Thimothée. Il l’établit sur le siége
+d’Éphèse, il lui confia une charge et, dans le fait, il était son
+surveillant ou évêque. Saint Paul avait le soin de toutes les
+Églises. Or, tel est précisément le pouvoir que le Pape réclame,
+qu’il a toujours réclamé, et qu’il a, d’ailleurs, revendiqué
+comme étant le <i>successeur</i> des Apôtres, quoique les Évêques
+puissent l’être aussi, mais dans un sens plus général<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.
+C’est pourquoi les Catholiques l’appellent le Vicaire du Christ,
+l’Évêque des Évêques, et lui donnent d’autres noms analogues.
+Je pense, en outre, qu’ils le considèrent d’une manière
+spéciale, comme l’unique pasteur ou gouverneur de l’Église,
+la source de la juridiction, le juge des controverses et le
+centre de l’unité, parce qu’il a les pouvoirs des Apôtres, et
+particulièrement ceux de saint Pierre. » M. Highfly garda le
+silence. « Ne pensez-vous pas, dès lors, continua Charles, que,
+avant de venir me convertir, vous devriez vous rattacher d’abord
+à l’Église Catholique ? Au moins, vous me présenteriez
+votre doctrine avec plus d’autorité, si vous veniez à moi
+comme un de ses membres. Je vous avouerai même franchement
+qu’il vous serait plus facile de me convertir au Catholicisme
+qu’à votre opinion actuelle. » Jack jeta un coup d’œil à
+M. Highfly, comme s’il avait attendu une réplique décisive à
+ce qui était pour lui un nouveau point de vue ; mais M. Highfly
+fut d’un avis différent : « Eh bien, monsieur, dit celui-ci,
+je ne vois pas quel bien résulterait d’une entrevue plus longue.
+Votre dernière remarque, toutefois, me conduit à vous
+faire observer que le <i>prosélytisme</i> n’était pas l’objet de notre
+visite. Nous nous proposions seulement de vous informer
+qu’une grande œuvre se forme, afin d’appeler votre attention
+de ce côté-là, et pour vous inviter à y coopérer. Nous ne faisons
+pas de controverse. Nous ne désirions que vous donner
+notre témoignage, et puis laisser la matière à vos réflexions.
+Je crois, par conséquent, qu’il n’est pas nécessaire d’abuser
+plus longtemps de vos moments précieux. » Ce disant, il se
+leva ainsi que Jack, et tout en faisant force gracieux saluts et
+sourires, auxquels Charles répondit de son mieux, les deux
+visiteurs gagnèrent la porte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Successores sunt, sed ita ut potius Vicarii dicendi sint Apostolorum quam
+successores ; contra, Romanus Pontifex, quia verus Petri successor est, non nisi
+per quemdam abusum ejus Vicarius diceretur.</span> — <span class="sc">Zaccar.</span> <i>Antifebr.</i>, p. 130.</p>
+</div>
+<p>« Eh bien, il aurait pu m’arriver pis, pensa Charles. Vraiment,
+ils sont gentils ; ce sont des animaux bien dressés, après
+tout. J’aurais pu tomber sous la griffe des bêtes farouches
+d’Exeter-Hall. Mais, maintenant à l’ouvrage… Qu’est-ce donc ? »
+ajouta-t-il. Hélas ! c’était un petit coup modeste, mais bien
+distinct, frappé à sa porte ; il n’y avait pas à s’y tromper.</p>
+
+<p>« Qui est là ? Entrez », s’écria-t-il. A ce mot, la porte s’ouvrit
+doucement, et une jeune dame, assez avenante et mise
+avec recherche, se présenta. Charles, contrarié, se leva précipitamment ;
+mais il n’y avait pas moyen de fuir. Il fut obligé
+d’offrir une chaise ; puis il attendit, tout oreilles, ou plutôt
+tout impatience, que l’inconnue l’informât de sa mission. Un
+instant la jeune dame ne parla pas. La tête penchée de côté,
+elle regardait le bout de son parasol, avec lequel elle décrivait
+lentement une circonférence sur le tapis. A la fin elle demanda,
+sans lever les yeux, s’il était vrai (et elle parlait doucement
+et de ce ton qu’on appelle spirituel), s’il était vrai,
+comme on le lui avait appris, que M. Reding à qui elle avait
+l’honneur de s’adresser fût à la recherche d’une religion plus
+sympathique à son cœur que celle de l’Église d’Angleterre. »
+Charles, contenant avec peine sa mauvaise humeur, répondit
+brièvement qu’il ne pouvait lui donner un renseignement sur
+le sujet de sa demande. La question, continua-t-elle, pouvait
+paraître impertinente ; mais elle avait ses raisons. Quelques-unes
+de ses sœurs s’occupaient de l’organisation d’un nouveau
+corps religieux, et l’acquisition de M. Reding, son assistance,
+ses conseils leur seraient particulièrement précieux, vu surtout
+qu’elles n’avaient pas encore parmi elles de <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> élevé
+à l’Université. « Puis-je vous demander, dit Charles, le nom
+de la société que vous voulez fonder ? — Le nom, répondit-elle,
+n’est pas déterminé ; et c’est là vraiment un des points pour
+lesquels nous ambitionnerions le privilége de l’avis d’un
+homme aussi capable que M. Reding, afin qu’il nous assistât
+dans nos délibérations. — Et quels sont vos principes, madame ? — Ici
+encore, répliqua-t-elle, il y a beaucoup à faire :
+les principes ne sont pas fixés, non plus ; c’est-à-dire qu’ils ne
+sont qu’esquissés, et nous priserions beaucoup vos inspirations.
+Bien plus, naturellement vous auriez l’occasion, comme
+vous en auriez le droit, d’indiquer la doctrine à laquelle vous
+vous sentez particulièrement enclin. » Charles ne savait que
+répondre à une offre aussi large. Elle continua : « Peut-être
+serait-il à propos, monsieur Reding, de vous dire quelque
+chose de particulier sur mon compte personnel. Je suis née
+dans la communion de l’Église d’Angleterre ; un moment j’ai
+été membre de la nouvelle Connexion, et à présent, ajouta-t-elle,
+d’une voix languissante et d’un ton de psalmodie, en
+laissant tomber sa tête, à présent je suis un frère de Plymouth. »
+Ceci devenait trop absurde ; et Charles, qui, pendant
+quelques instants, s’en était amusé, commença à n’avoir qu’une
+pensée : par quel moyen il pourrait la mettre à la porte.</p>
+
+<p>Évidemment la conversation était abandonnée à la jeune
+dame ; elle continua : « Nous sommes tous pour une religion
+pure. — D’après ce que vous me dites, reprit Charles, je conclus
+que chaque membre de votre nouvelle communauté a le
+droit de désigner une ou deux doctrines de son choix. — Nous
+sommes tous pour l’Écriture, monsieur, et c’est pourquoi
+nous ne faisons qu’un. Nous pouvons différer, mais nous restons
+d’accord. Cependant, c’est comme vous dites, monsieur
+Reding. Je tiens, moi, pour l’élection et l’assurance du salut ;
+une de mes dignes amies est pour la perfection, et une autre
+bonne sœur pour le second avénement. Mais nous désirons accueillir
+parmi nous toutes les âmes altérées du fleuve de vie,
+quelles que soient leurs vues personnelles. Je crois que vous
+tenez pour les sacrements et les cérémonies ? » Charles essaya
+de couper court à l’entrevue, en niant qu’il eût une religion à
+chercher, ou une résolution à prendre ; mais il était plus facile
+de terminer la conversation que de mettre fin à la visite. Désespéré,
+il se rejeta en arrière dans sa chaise, les yeux à demi
+fermés : « Oh ! ces bons Irvingites, pensa-t-il, braves gens qui
+viennent pour protester et qui s’évanouissent à la première
+parole d’opposition. Voilà trois quarts d’heure que celle-ci
+m’assomme, et je ne vois pas de raison pour qu’elle ne reste
+pas ici jusqu’à la fin des siècles, puisqu’elle est déjà restée si
+longtemps. Vraiment elle n’a pas dans sa personne les éléments
+du progrès ni de la décadence. Elle ne mourra jamais :
+que deviendrai-je alors ? »</p>
+
+<p>La jeune dame, en effet, n’était pas destinée à une mort naturelle ;
+car, alors que le cas semblait désespéré, on entendit
+un bruit dans l’escalier, et, à peine le coup frappé à la porte,
+parut un homme grossier et niais, qui s’écria en entrant :
+« J’espère, monsieur, qu’il n’y a pas encore de marché fait ;
+j’espère que ce n’est pas trop tard. Congédiez cette jeune
+femme, monsieur Reding, et permettez-moi de vous enseigner
+la vérité ancienne, qui n’a jamais été abrogée. » Il ne fut pas
+nécessaire de renvoyer notre sœur de Plymouth. Car avec la
+même bonté qu’elle avait mise à se dilater et à s’épanouir au
+soleil de la tolérance de Charles, ainsi elle se retira et disparut
+soudain, sans qu’on pût dire de quelle manière, devant les
+rudes accents de l’importun ; et Reding se trouva tout à coup
+entre les mains d’un autre bourreau. « C’est intolérable », se
+dit-il à lui-même ; et se levant debout : « Monsieur, s’écria-t-il,
+excusez-moi, je suis particulièrement occupé ce matin, et
+je dois vous demander de décliner l’honneur de votre visite. — Que
+dites-vous, monsieur ? » repartit l’étranger ; et tirant
+de sa poche un portefeuille et un crayon, il se mit à regarder
+Charles en face et à noter ses paroles, disant à demi-voix
+comme il l’écrivait : « Il décline l’honneur de ma visite. » Puis,
+il le regarda de nouveau, tenant son crayon sur son papier :
+« Maintenant, monsieur ? » dit-il. Charles s’avança vers lui,
+et étendant son bras comme un homme qui conduit un troupeau
+d’oies ou de moutons, il répéta tout en regardant la
+porte : « Réellement, monsieur, je sens tout l’honneur de votre
+visite ; un autre jour, monsieur, un autre jour. C’est trop, c’est
+trop. — C’est trop ? s’écria l’importun ; et moi qui ai attendu
+si longtemps au bas de l’escalier ! Cette bégueule est restée
+près d’une heure ici, et vous ne pouvez maintenant me donner
+cinq minutes, monsieur ! — Eh bien, monsieur, répondit
+Charles, je suis sûr que vous venez pour un message qui sera
+aussi infructueux que celui de cette dame, d’ailleurs, je suis
+fatigué de toutes ces discussions religieuses, j’ai besoin d’être
+seul. Veuillez vous épargner une plus longue peine. » « Fatigué
+des discussions religieuses », se dit l’étranger à lui-même,
+notant ces paroles dans son portefeuille. Charles ne daigna
+pas faire attention à cette action impertinente, ni expliquer
+ses propres paroles ; il se prépara à lui indiquer la porte. Son
+bourreau reprit : « Peut-être désirez-vous savoir mon nom ?
+Je suis Zorobabel. »</p>
+
+<p>Quoique vexé, Reding comprit qu’il ne devrait pas rejeter
+l’ennui de la visite précédente sur l’importun actuel ; il fit
+donc un effort pour répondre : « Zorobabel ! vraiment ! et Zorobabel
+est-il votre prénom, monsieur, ou votre nom de famille ? — L’un
+et l’autre, monsieur Reding, ou plutôt, je n’ai
+pas de nom de baptême, et Zorobabel est ma seule désignation
+juive. — Vous venez donc voir s’il y a quelque apparence
+que je me fasse juif. — Il peut arriver des choses plus étranges,
+monsieur ; par exemple, j’étais moi-même autrefois diacre
+de l’Église d’Angleterre. — Vous n’êtes donc pas juif ? — Je
+suis juif par choix. Après bien des prières et une longue étude
+de l’Écriture, je suis arrivé à cette conclusion que, puisque le
+Judaïsme fut la première religion, il doit aussi être la dernière.
+A mes yeux, le Christianisme n’est qu’un épisode de l’histoire
+de la Révélation. — Il n’est pas probable que vous ayez beaucoup
+de sectateurs avec une telle doctrine. Nous sommes tous
+pour le progrès, à cette heure, et non pour le mouvement
+rétrograde. — Je ne suis pas de votre avis, monsieur Reding.
+Voyez ce que l’Établissement vient de faire ; il a envoyé
+un évêque à Jérusalem. — Oui, mais c’est dans la pensée de
+rendre les Juifs Chrétiens, plutôt que pour convertir les Chrétiens
+au Judaïsme. — Zorobabel écrivit : « Il pense que l’évêque
+de Jérusalem doit convertir les Juifs » ; il dit ensuite :
+« Je ne partage pas votre opinion, monsieur. Au contraire,
+j’imagine que l’excellent évêque se propose de faire revivre
+la distinction entre les Juifs et les Gentils, ce qui est un premier
+pas vers la suprématie de ceux-là. Car si les Juifs ont
+jamais une place dans le Christianisme, comme Juifs, ce doit
+être nécessairement la première. » Charles pensa qu’il valait
+mieux le laisser parler à son aise. Zorobabel continua donc :
+« Le bon évêque en question sait bien que le Juif est le frère
+aîné du Gentil, et c’est sa mission spéciale de rétablir un épiscopat
+juif sur le siége de Jérusalem. La succession juive a été
+interrompue depuis le temps des Apôtres. Et maintenant, vous
+voyez la raison de ma visite chez vous, monsieur Reding. On
+dit que vous penchez vers l’Église Catholique. Je voudrais
+vous suggérer que vous vous trompez sur le centre de l’unité.
+C’est le siége de Jacques à Jérusalem qui est le vrai centre,
+et non le siége de Pierre à Rome. Le pouvoir de Pierre est
+une usurpation sur Jacques. Pour moi, le vrai Pape c’est l’évêque
+actuel de Jérusalem. Les Gentils ont été au pouvoir
+trop longtemps. A cette heure, c’est le tour des Juifs. — Vous
+paraissez admettre, répliqua Charles, qu’il doit y avoir un centre
+d’unité et un Pape. — Certainement, et un rituel aussi,
+mais il doit être juif. Je cherche des souscriptions pour rebâtir
+le Temple sur le mont Moriah. J’espère, également, négocier
+un emprunt, et nous aurons un capital du Temple donnant
+au moins, d’après nos calculs, quatre pour cent. — Jusqu’ici
+on a regardé comme un péché, répliqua Reding, la tentative
+de reconstruire le Temple. D’après vous, Julien l’Apostat aurait
+pris le meilleur chemin pour atteindre le but. — Son
+motif était coupable, monsieur, mais l’acte était bon. Le moyen
+de convertir les Juifs, c’est d’accepter d’abord leurs rites.
+Ceci est une des grandes découvertes de notre siècle. Nous
+devons faire le premier pas vers eux. Quant à moi, j’ai admis
+tout ce que l’état actuel de leur religion rend possible ; et je
+ne désespère pas de voir le jour où les sacrifices sanglants
+seront offerts sur la montagne du Temple, comme anciennement. »
+Ici notre étrange visiteur s’arrêta. Voyant que Charles
+ne répliquait pas, il ajouta d’un ton dégagé et à la hâte : « Ne
+puis-je pas espérer que vous souscrirez à ce projet religieux,
+et que vous adopterez l’ancien rituel ? Celui des Catholiques
+est d’hier comparé au nôtre. » Charles répondant d’une manière
+négative, Zorobabel coucha sur son portefeuille : « Il
+refuse de prendre part à notre projet », et il quitta la chambre
+aussi vite qu’il y était entré.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c8">CHAPITRE VIII.<br>
+Le siége continué par un membre de la société de la vérité et par un fanatique
+d’Exeter-Hall.</h3>
+
+
+<p>Charles n’était pas au bout de ses épreuves. Nous craignons
+qu’à cette nouvelle le lecteur ne frissonne, parce qu’il a, dans
+cette affaire, sa bonne part d’ennui. Toutefois le lecteur trouve
+cet adoucissement à sa position : il lit cette histoire dans un
+moment d’oisiveté, et Charles en subissait la réalité à une
+heure d’action et d’inquiétude. Il s’était donc écoulé peu de
+temps depuis le départ de Zorobabel, lorsque le propriétaire
+de la maison se présenta de nouveau à la porte. Il assura à
+M. Reding que ce n’était pas sa faute si les deux dernières
+personnes lui avaient fait visite. La jeune dame s’était faufilée
+à son insu, et le <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>
+avait forcé le passage. Mais, cette
+fois, il venait solliciter réellement une entrevue pour un personnage
+à grandes prétentions littéraires, avec qui il avait eu
+quelques rapports, et qui était venu du quartier Ouest de
+Londres pour le seul honneur de s’entretenir avec M. Reding.
+Charles gémit, mais une seule réponse était possible. La journée
+d’ailleurs était déjà perdue, et avec une espèce de résignation
+triste, il donna la permission d’introduire l’étranger.</p>
+
+<p>C’était un homme à la face pâteuse, d’environ trente-cinq
+ans, qui, tout en parlant, relevait ses sourcils et avait un sourire
+particulier. Il commença par exprimer la crainte que
+M. Reding n’eût été fatigué par ces visiteurs impertinents et
+inutiles, gens sans intelligence, dont le fanatisme aveugle ne
+pouvait inspirer que le mépris. « Je connais assez les Universités,
+continua-t-il, pour déclarer qu’il ne peut exister aucune
+affinité entre leurs membres et la masse des sectaires religieux.
+Vous avez eu parmi vous, à Oxford, des hommes très-éminents,
+appartenant à des écoles très-différentes ; cependant
+c’étaient tous des hommes capables, qui se sont fait distinguer
+par leur zèle pour la vérité, quoiqu’ils soient arrivés à des
+opinions contradictoires. » Reding, ignorant où il voulait en
+venir, resta dans une attitude expectante. « J’appartiens, continua
+le nouveau visiteur, à une société qui s’est consacrée à
+étendre parmi toutes les classes la recherche de la vérité. Tout
+esprit philosophique, monsieur Reding, doit avoir senti un
+intérêt profond pour votre parti, à l’Université. Notre société,
+dans le fait, vous considère comme un des agents les plus
+remarquables de cette œuvre si importante, et je ne puis vous
+offrir, individuellement, un compliment plus flatteur, à vous
+dont le nom a paru naguère d’une manière si honorable dans
+les journaux, qu’en vous nommant membre de notre Société
+de la Vérité. Voici votre diplôme, ajouta-t-il eu lui remettant
+une feuille de papier. » Charles y jeta un coup d’œil. C’était
+une feuille, partie gravée, partie imprimée, partie manuscrite.
+Un emblème de la vérité occupait le centre. Ce n’était
+pas un soleil radieux, ni une étoile brillante, comme on aurait
+pu l’attendre, mais la lune dans une éclipse totale, environnée
+des têtes de Socrate, de Cicéron, de Julien, d’Abailard, de
+Luther, de Benjamin Franklin et de lord Brougham, en guise
+de chérubins. Puis venaient quelques phrases disant que l’Association
+de la branche de Londres, faisant partie de la Société
+Britannique et Étrangère de la Vérité, ayant la preuve du zèle
+déployé dans la poursuite de la vérité par Charles Reding, Esq.,
+membre de l’Université d’Oxford, l’avait admis à l’unanimité
+dans son sein, et lui avait assigné la haute et importante mission
+de membre associé et correspondant. « Je remercie beaucoup
+la Société de la Vérité, dit Charles lorsqu’il arriva au
+bout de la feuille, pour cette marque de son bon vouloir ; je
+regrette, toutefois, d’avoir quelque scrupule à l’accepter jusqu’à
+ce qu’on ait fait disparaître quelques-uns des protecteurs
+dont les têtes couronnent le diplôme. Par exemple, je n’aime
+pas fort me trouver à l’ombre de l’empereur Julien. — Vous
+respecteriez cependant son amour de la vérité, je présume,
+dit M. Batts. — Pas beaucoup, je le crains, monsieur, en
+voyant que cet amour ne l’a pas empêché d’embrasser sciemment
+l’erreur. — Non, non, pas l’erreur, d’embrasser ce qu’il
+<i>croyait</i> être la vérité ; et Julien, à mon avis, ne peut être accusé
+d’avoir déserté la vérité, puisque dans le fait il fut toujours
+à sa recherche. — Je crains qu’il n’y ait sur ce point une
+différence très-marquée entre vos principes et les miens. — Ah !
+mon cher monsieur, un peu d’attention à nos principes
+ferait disparaître cette différence. Permettez-moi de vous offrir
+cette petite brochure, dans laquelle vous trouverez établies
+quelques vérités fondamentales, sous la forme d’aphorismes.
+J’appelle particulièrement votre attention sur la page 8. »
+Reding chercha cette page, et lut ce qui suit :</p>
+
+<p>« <i>De la poursuite de la vérité.</i></p>
+
+<p>» 1. Il est incertain que la vérité existe.</p>
+
+<p>» 2. Il est certain qu’on ne peut la trouver.</p>
+
+<p>» 3. C’est une folie de se vanter de la posséder.</p>
+
+<p>» 4. Le travail et le devoir de l’homme, comme homme, consistent
+non pas à la posséder, mais à la chercher.</p>
+
+<p>» 5. Son bonheur et sa véritable dignité consistent à la poursuivre.</p>
+
+<p>» 6. La poursuite de la vérité est une fin ; on doit s’y engager
+par amour d’elle-même.</p>
+
+<p>» 7. Comme la philosophie est l’amour, et non la possession
+de la sagesse, ainsi la religion est l’amour, et non la possession
+de la vérité.</p>
+
+<p>» 8. De même que le Catholicisme commence par la foi, de
+même le Protestantisme finit par l’examen.</p>
+
+<p>» 9. Comme il y a du désintéressement à chercher, ainsi il y
+a de l’égoïsme à réclamer la possession.</p>
+
+<p>» 10. Le martyr de la vérité est celui qui meurt en déclarant
+qu’elle est une ombre.</p>
+
+<p>» 11. C’est le martyre de toute la vie que de changer toujours.</p>
+
+<p>» 12. La crainte d’errer est la ruine de l’examen. »</p>
+
+<p>Charles ne poussa pas plus loin sa lecture ; ce qui suivait
+avait le même caractère. Il rendit la brochure à M. Batts. « J’ai
+vu suffisamment, dit-il, les opinions de la Société de la Vérité
+pour admirer leur originalité et leur franchise ; mais, excusez-moi,
+je ne saurais y trouver du bon sens. Il est impossible que
+je souscrive à ce qui est si clairement opposé au Christianisme. »
+M. Batts parut contrarié. « Nous ne voulons pas, répliqua-t-il,
+nous opposer au Christianisme ; nous désirons seulement
+que le Christianisme ne s’oppose pas à nous. Il est très-fâcheux
+que nous ne puissions pas aller notre chemin, quand
+nous permettons aux autres de suivre le leur. A mes yeux, il
+est imprudent, dans un siècle comme le nôtre, de représenter
+le Christianisme comme hostile au progrès de l’esprit, et de
+faire des ennemis de la Révélation de ceux qui désirent sincèrement
+« vivre tranquilles et laisser vivre les autres ». — Mais
+les contradictions ne peuvent être vraies, repartit Charles.
+Si le Christianisme affirme que la vérité peut se trouver,
+ce doit être une erreur de soutenir qu’on ne peut la trouver. — Il
+y a de l’intolérance dans votre Christianisme, je le crois,
+monsieur. Vous m’accorderez, je suppose, que le Christianisme
+n’a rien à faire avec l’astronomie ou la géologie. Et dès lors
+pourquoi se mêlerait-il de philosophie ? » C’eût été inutile de
+prolonger la discussion. Charles réprima la réponse qui lui
+venait sur les lèvres, de l’alliance essentielle de la philosophie
+avec la religion. Il y eut un silence de plusieurs minutes, et
+M. Batts, à la fin, comprit cet avis indirect, car il se leva d’un
+air désappointé et souhaita le bonjour à notre infortuné ami.</p>
+
+<p>Après la fatigue et l’agitation causées par ces conversations
+successives, peu importait maintenant à Charles qu’on le laissât
+ou non livré à lui-même, car il ne se sentait plus en état
+d’appliquer son esprit aux sujets dont il s’était promis de s’occuper
+le matin. Au départ de M. Batts, il ne fit donc aucun
+effort pour travailler. Il se contenta de s’asseoir devant le
+feu, triste, abattu, et en danger de retomber dans les pensées
+de trouble dont l’avait fait sortir son compagnon du chemin
+de fer. Lors donc qu’au bout d’une demi-heure un nouveau
+coup se fit entendre à la porte, il admit le postulant avec une
+indifférence calme, comme si la fortune avait épuisé ses plus
+cruelles rigueurs et qu’il n’eût plus rien à craindre. L’individu
+qui se présenta était un homme d’un âge mûr, au teint
+luisant et aux membres dodus. Il paraissait se trouver dans
+des conditions favorables qu’il avait su mettre à profit. Son
+habit noir lustré contrastait avec la couleur rose de son visage
+et de son cou, que n’emprisonnait pas un faux col. Son maintien
+était roide et solennel. Tout cela ajouté à un débit rapide
+lorsqu’il parlait, lui donnait un grand air de dindon de basse-cour,
+qui aurait frappé Reding, s’il eût été moins las qu’il ne
+l’était en ce moment de voir de nouvelles figures. Cet étrange
+visiteur, en entrant dans la chambre, jeta autour de lui un
+coup d’œil investigateur. « Votre très-humble, dit-il d’un ton
+brusque. Vous paraissez abattu, mon cher monsieur ; mais asseyez-vous,
+monsieur Reding, et permettez-moi de profiter de
+l’occasion pour vous donner quelques bons avis. Vous pouvez
+deviner qui je suis à mon aspect : mon air parle de soi ; je ne
+dirai pas davantage, je puis vous être utile. Monsieur Reding,
+continua-t-il, en rapprochant sa chaise de lui et en étendant sa
+main, comme s’il allait le secouer, n’avez-vous pas fait une
+méprise, en pensant qu’il était nécessaire de vous adresser à
+l’Église de Rome pour l’apaisement de vos difficultés religieuses ? — Je
+ne vous ai pas encore informé, monsieur, répondit
+Charles gravement, que j’eusse des difficultés. Excusez-moi
+si je suis brusque ; j’ai eu bien des personnes qui m’ont
+fait visite pour le même objet. C’est très-obligeant de votre
+part, mais je n’ai pas besoin d’avis. Quelle sottise que de venir
+ici ! — Bien, mon cher monsieur Reding ; mais écoutez-moi,
+reprit son persécuteur, en étendant les doigts de sa main
+droite et en ouvrant de grands yeux. J’ai raison, je crois d’appréhender
+que votre motif de quitter l’Établissement est que
+vous ne pouvez introduire le surplis dans la chaire et les chandeliers
+sur la table de communion. Or, n’en faites-vous pas plus
+qu’il ne faut ? Pardon, mais vous ressemblez à un homme qui
+ferait passer la Tamise sur sa maison, lorsqu’il a simplement
+besoin de nettoyer les marches de sa porte. Pourquoi vous
+adresser au Papisme, quand vous pouvez arriver à votre but
+par une voie plus facile et à meilleur marché ? Établissez-vous
+pour votre propre compte, mon cher monsieur ; agissez
+pour vous-même ; formez une nouvelle communion, six <i lang="en" xml:lang="en">pence</i>
+y suffiront ; et vous aurez alors votre surplis et les chandeliers
+au gré de vos désirs, sans renier l’Évangile, ou sans vous
+jeter dans les horribles abominations de la Grande Prostituée… »
+Et il se redressa sur sa chaise, les mains appuyées
+sur ses genoux écartés, considérant avec un air de satisfaction
+l’effet de ses paroles sur Reding.</p>
+
+<p>« J’en ai eu assez de tout cela, répondit le pauvre Charles.
+En vérité, vous n’êtes qu’un de plus, monsieur, et je voudrais
+vous dire que vous n’avez rien de commun avec les autres ;
+mais je ne puis m’empêcher de vous regarder comme la cinquième,
+sixième, ou septième personne (je ne puis plus les
+compter) qui est venue ce matin me donner, avec les meilleures
+intentions sans doute, des avis que je n’avais pas demandés.
+Je ne vous connais pas, monsieur ; vous ne m’avez
+pas été présenté ; vous ne m’avez pas même dit votre nom. Il
+n’est pas d’usage de discourir sur des sujets personnels avec
+des étrangers. Permettez-moi donc de vous remercier de
+votre bonté à me faire visite, et puis, de votre nouvelle bonté
+à sortir. » Et Charles se leva.</p>
+
+<p>Son persécuteur ne parut pas disposé à se mouvoir, ni à
+faire attention à ces paroles. Il attendit un moment, déploya
+son mouchoir avec beaucoup de délibération et se moucha ; il
+dit ensuite : « Kitchens est mon nom, monsieur ; le docteur
+Kitchens. L’état de votre esprit, monsieur Reding, ne m’est pas
+inconnu : vous êtes présentement sous l’influence du vieil
+Adam, et, en vérité, dans une triste voie. Je m’y attendais.
+Aussi ai-je mis dans ma poche un petit traité que je vous presserai
+d’accepter avec toute la sollicitude chrétienne qu’un frère
+peut montrer envers un frère. Le voici. J’ai la plus grande
+confiance dans sa vertu. Peut-être en avez-vous entendu parler.
+Il est connu sous la dénomination de l’<i>Élixir spirituel
+de Kitchens</i>. L’Élixir a éclairé des millions d’âmes ; et je prendrai
+sur moi de vous dire qu’il vous convertira dans les vingt-quatre
+heures. Son action est douce et agréable, et ses effets
+merveilleux, prodigieux, quoiqu’il ne consiste qu’en huit
+pages in-12. Voici une liste des témoignages donnés pour
+quelques-uns des cas les plus remarquables. J’ai connu moi-même
+cent deux cas, dans lesquels il a opéré un changement
+salutaire en six heures ; soixante-dix-neuf, dans lesquels son
+effet s’est produit en trois heures seulement ; et vingt-sept où
+la conversion a eu lieu immédiatement après sa lecture. D’un
+seul coup, de pauvres pécheurs qui, cinq minutes auparavant,
+ressemblaient aux démoniaques de l’Évangile, reparaissaient
+« vêtus et sains d’esprit ». Ainsi je suis au-dessous de la vérité,
+monsieur Reding, lorsque j’affirme que je vous garantis
+un changement chez vous dans l’espace de vingt-quatre
+heures. Je n’ai jamais connu qu’un seul cas dans lequel il ait
+paru impuissant. C’était un méchant vieillard, qui le garda
+dans sa main toute une journée, et en silence, sans aucun effet
+visible. Mais ici <i lang="la" xml:lang="la">exceptio probat regulam</i>,
+car, après plus ample
+information, nous découvrîmes que ce vieux pécheur ne
+savait pas lire. Aussi le <i>Traité</i> lui fut-il administré doucement
+par une autre personne, et avant que la lecture en fût terminée,
+je vous le jure, monsieur Reding, il tomba dans un
+sommeil profond et salutaire, transpira abondamment, et se
+réveilla, au bout de douze heures, créature nouvelle, parfaitement
+nouvelle, et mûr pour le ciel, où il monta dans le courant
+de la semaine. En ce moment, nous faisons des expériences
+plus larges sur son action, et nous trouvons que même les
+feuilles séparées du <i>Traité</i> ont un effet relatif. Et, ce qui vaut
+encore mieux par rapport à vous, c’est un spécifique admirable
+dans le cas de Papisme. Il attaque directement la matière
+peccante ; et toute la pourriture des sacrements, des
+saints, de la pénitence, du purgatoire et des bonnes œuvres
+est évacuée de l’âme d’un seul coup. »</p>
+
+<p>Charles restait silencieux et grave, et semblait disposé à accomplir
+quelque grand acte d’énergie, plutôt que d’écouter un
+plus long bavardage. Le docteur Kitchens continua : « Avez-vous
+assisté à quelque discours contre la Babylone mystique,
+ou à une des controverses publiques qui ont eu lieu dans un
+grand nombre de villes ? M. Makanoise, un de mes bons amis,
+a lutté sur dix points avec trente jésuites, une bonne moitié
+de ceux de Londres, et il les a battus sur toutes les matières.
+Ne connaissez-vous aucune des lumières d’Exeter-Hall ? N’avez-vous
+jamais entendu M. Gabb ? c’est un <i>Boanerges</i>, un
+vrai Niagara de paroles : quelle vie dans sa diction ! quelle véhémence !
+quelle force ! Sa voix seule suffit pour terrasser un
+homme. Il peut parler sept heures durant sans fatigue. L’année
+passée, il a parcouru l’Angleterre, débitant dans tout le
+pays, en long et en large, une seule, mais terrible protestation
+contre la sorcière apocalyptique d’Endor. Il commença
+à Devenport et finit à Berwick, et il se surpassa lui-même à
+chaque meeting. A Berwick, lieu de sa dernière représentation,
+l’effet fut complétement formidable. Un de mes amis l’y
+a entendu. Il m’a assuré, quelque incroyable que la chose
+paraisse, que la voix de M. Gabb avait brisé des vitres dans
+une maison voisine, et que deux prêtres de Baal, qui étaient
+à leur école d’externat, à un quart de mille environ, avaient
+été si maltraités par le seul écho, que l’un d’eux alla se coucher
+sur-le-champ, et que l’autre a marché avec des béquilles
+depuis lors. » Il s’arrêta un moment, puis il reprit : « Et quelle
+est la cause, croyez-vous, monsieur Reding, qui a produit sur
+eux cet effet ? C’était la connaissance que possédait M. Gabb,
+relativement au signe de la bête dont parle la Révélation : il
+prouva, monsieur Reding, et ce fut le coup le plus original
+de son discours, il prouva que ce signe était la croix, la croix
+matérielle. »</p>
+
+<p>Le moment était enfin venu ; Reding ne pouvait plus y tenir,
+et, par bonheur, l’injure de ce cruel intrus lui fournissait les
+moyens aussi bien que le motif de le punir. « Oh ! dit-il soudain,
+alors je suppose, docteur Kitchens, que vous ne pouvez
+tolérer la croix ? — Oh ! non ; la tolérer ! mais c’est l’Antechrist ! — Vous
+ne pouvez en supporter la vue, je le soupçonne,
+docteur Kitchens ? — Je ne puis la supporter, monsieur ;
+quel vrai Protestant le pourrait ? — Alors, regardez ! » dit
+Charles, tirant de son pupitre un petit crucifix qu’il mit devant
+les yeux du docteur Kitchens. Celui-ci, tout d’un coup,
+se dressa sur ses pieds, et, reculant : « Qu’est-ce que cela ? »
+s’écria-t-il ; et son visage rougit et pâlit tour à tour : « Qu’est-ce
+que cela ? c’est la chose elle-même » ; et il fit un mouvement
+pour la saisir. « Retirez-la, monsieur Reding, c’est une
+idole ; je ne puis la supporter ; retirez-la. — Elle a vraiment, se
+dit Charles à lui-même, un pouvoir magique sur lui » ; et il la
+présenta encore au fougueux sectaire, tout en la tenant hors
+de ses atteintes. « Retirez-la, monsieur Reding, je vous en supplie ! »
+s’écria le docteur en reculant toujours, tandis que Charles
+continuait à le presser. « Retirez-la, c’est trop fort. Oh ! oh !
+épargnez-moi, épargnez-moi, monsieur Reding !… Nohestan<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>…
+une idole !… Oh ! jeune Antechrist, démon !… C’est
+lui, c’est lui… Torture !… Grâce, monsieur Reding ! » Et le
+misérable docteur commença à s’agiter, toujours regardant le
+signe sacré et l’écartant de devant ses yeux. Charles, à cette
+heure, tenait la victoire dans ses mains. Il y avait sans doute
+quelque difficulté à diriger vers la porte cet impertinent visiteur
+de l’endroit où il était assis, mais un seul effort suffit ;
+arrivé là, il ouvrit avec violence l’un des battants, se précipita
+dans l’escalier, et se mit à enjamber deux ou trois marches à
+la fois. Oubliant tout alors, sauf l’objet de sa terreur, il vint
+fondre d’un seul trait sur deux personnes qui se disputaient
+pour monter, et tandis qu’il jetait l’un contre la rampe, il fit
+bravement rouler l’autre au bas de l’escalier.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> On lit au IV<sup>e</sup> L. des Rois, ch. 18. v. 4 : « …
+Il (Ézéchias) fit mettre en
+pièces le serpent d’airain que Moïse avait fait, parce que les enfants
+d’Israël lui
+avaient brûlé de l’encens jusqu’alors, et il l’appela
+<i>Nohestan</i> » — C’est-à-dire
+d’après d’Allioli, petit airain, petit cuivre, vil cuivre.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c9">CHAPITRE IX.<br>
+Le dernier assaut.</h3>
+
+
+<p>Charles se jeta sur sa chaise et enferma le crucifix dans sa
+poitrine. Il était fatigué de cette longue épreuve et de l’effort
+par lequel elle s’était soudain terminée. Un bruit se fit entendre
+à la porte, et les coups se succédèrent nombreux. Il n’y
+fit pas attention, et se contenta de poser ses pieds sur le
+garde-feu en cachant son visage dans ses mains. La sommation,
+tout d’abord, ne venait évidemment que d’un seul individu,
+mais le retard de Charles à répondre donna à un second
+le temps d’arriver, et bientôt il y eut une succession rapide de
+coups alternatifs de deux personnes. Charles les laissait frapper.
+A la fin, un des deux candidats rivaux à la présentation,
+plus hardi que l’autre, ouvrit doucement la porte. Le second,
+qui, après sa chute, avait grimpé en courant au haut de l’escalier,
+se précipita dans la chambre avant lui, en s’écriant :
+« Un seul mot pour la Nouvelle Jérusalem<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. — Par charité,
+répondit Charles, sans changer d’attitude, par charité, laissez-moi
+tranquille ! Votre intention est bonne, mais je n’ai pas besoin
+de vous, monsieur, je n’en ai pas besoin. J’ai eu déjà,
+ici, l’Ancienne Jérusalem et les Apôtres juifs ; les Apôtres gentils
+et le libre examen ; une religion de fantaisie et Exeter-Hall.
+Quel est donc mon crime ? Ne puis-je mourir en paix ?
+Mon cher monsieur, sortez : je ne puis vous recevoir ; je suis
+épuisé. » Il se leva alors et s’avança vers le nouvel intrus.
+« Revenez une autre fois, mon cher monsieur, si vous êtes résolu
+à me parler ; mais, excusez-moi, j’en ai eu réellement
+assez pour une journée. Ce n’est pas votre faute, mon cher
+monsieur, si vous êtes le sixième ou le septième. » Et il lui
+ouvrit la porte. « Un fou vient de me renverser comme je
+montais, reprit avec émotion la personne à qui Charles s’était
+adressé. — Mille pardons pour sa grossièreté, mon cher monsieur,
+mille pardons, mais permettez-moi… » Et en le saluant,
+il le poussa hors de la chambre. Il se tourna ensuite
+vers l’autre étranger, qui se tenait auprès de lui en silence :
+« Et vous aussi, monsieur…? Est-ce possible ! » Une extrême
+surprise se peignit sur son visage ; C’était M. Malcolm. Les pensées
+de Charles prirent un nouveau cours, et ses persécuteurs
+furent oubliés sur-le-champ.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Ces seuls mots indiquent un partisan du visionnaire
+Swedenborg.</p>
+</div>
+<p>L’histoire de la visite de M. Malcolm était toute simple. Amateur
+de bouquins, il avait souvent mis à contribution le fonds
+du propriétaire de Charles pour augmenter sa bibliothèque.
+Or, en passant par Londres pour se rendre au chemin de fer
+des comtés de l’Est, il était entré par hasard dans la boutique ;
+et, comme le digne libraire était à la hauteur de son cabinet
+de lecture pour le bavardage, M. Malcolm avait appris de lui
+que M. Reding, qui était sur le point de quitter l’Établissement,
+se trouvait, en ce moment, à l’étage supérieur. M. Malcolm
+avait donc attendu avec impatience la fin de la visite
+du docteur Kitchens, et peu s’en était fallu même, ce qui
+l’eût fort contrarié, qu’il ne fût dépassé par le bon Swedenborgien.</p>
+
+<p>« Comment vous portez-vous, Charles ? » dit-il enfin, avec
+un peu de roideur dans ses manières. Notre jeune ami, de son
+côté, n’était pas moins embarrassé dans son accueil. « Vous
+avez eu, ce matin, un petit lever, paraît-il. Je croyais que je
+n’arriverais jamais à vous voir. Asseyez-vous ; asseyons-nous,
+et laissez-moi vous dire quelques mots. » Malgré les épreuves diverses
+que Charles venait de subir de la part d’étrangers, il n’y
+avait peut-être personne qu’il désirât moins voir que M. Malcolm.
+Il ne pouvait s’empêcher de l’associer, dans son esprit,
+avec l’image de son père. Toutefois, il ne se sentait pas disposé
+à lui ouvrir son cœur ni à tenir compte de ses jugements. Ses
+sentiments étaient un mélange de crainte par droit de prescription
+et de disposition amicale en même temps. C’était un
+attachement né d’anciens souvenirs, et un désir de rester en
+bons rapports avec cette vieille connaissance de sa famille,
+mais ce n’était ni confiance, ni amitié réelle. Il rougit comme
+s’il se fût senti coupable, sans comprendre clairement pourquoi.
+« Eh bien, Charles Reding, dit M. Malcolm, je pensais que
+nous nous connaissions assez l’un l’autre pour que j’aie droit
+à être averti de ce qui vous concerne. » Charles répliqua qu’il
+lui avait écrit la veille au soir. « Ah ! lorsqu’il n’y avait plus
+de temps pour répondre à votre lettre. » Charles repartit qu’il
+voulait épargner à un si bon ami… Il bégaya et ne put finir
+sa phrase. « Un ami, qui, naturellement, ne pouvait donner
+de conseils, répliqua sèchement M. Malcolm. Ces messieurs,
+continua-t-il, étaient-ce quelques-uns de vos nouveaux amis
+qui vous rendaient visite ? Ils m’ont tenu trois quarts d’heure
+dans la boutique, et le dernier, qui vient de sortir, a failli me
+jeter par-dessus la rampe. — Non, monsieur ; je ne les connais
+pas du tout. C’étaient les plus fâcheux des importuns. — Comme
+un autre paraît l’être », ajouta M. Malcolm. Charles fut vivement
+blessé de ces paroles, et d’autant plus qu’il n’avait rien
+à répondre. « Eh bien, Charles, reprit M. Malcolm sans le regarder,
+je vous ai connu grand comme ça ; même quand vous
+étiez à la mamelle. Vous étiez jadis un garçon franc et ouvert,
+j’ignore ce qui vous a gâté. Ces jésuites, peut-être… Ce
+n’était pas ainsi du vivant de votre père. — Mon cher monsieur,
+répondit Charles, vos paroles me fendent le cœur. Vous
+avez toujours été très-bon pour moi. Si j’ai erré, ç’a été une
+erreur de jugement, j’en suis désolé, et j’espère que vous me
+le pardonnerez. J’ai agi pour le mieux ; mais je me suis trouvé,
+comme il vous le faut comprendre, dans une situation très
+pénible. Il y a un an que ma mère sait ce que je méditais. — Situation
+pénible ! Sornette ! Que me parlez-vous de situation ?
+Je vous aurais raconté mille histoires sur ces Catholiques. J’en
+sais long sur eux. Une erreur de jugement ! vous vous moquez.
+Je sais bien comment arrive tout cela. Pareils faits ne
+me sont pas inconnus ; seulement, je vous croyais un jeune
+homme plus sensé. Faut-il vous citer le jeune Dalton de Sainte-Croix ?
+Il va sur le continent et rencontre un prêtre doucereux,
+qui persuade au pauvre niais que l’Église Catholique est
+l’ancienne et la véritable Église d’Angleterre, la seule religion
+digne d’un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>. On le présente au comte un tel, à la
+marquise une telle, et Dalton nous revient catholique. Il y en
+avait un autre. Comment s’appelait-il ? j’ai oublié son nom. Il
+appartenait à une famille du Berkshire. Celui-ci est séduit par
+un joli minois. Désormais rien ne peut le satisfaire s’il n’épouse
+la jeune personne qui a charmé son cœur. Mais elle est catholique
+et ne peut se marier à un hérétique. Aussi, ma foi, il
+renonce et à la faveur de son oncle et à son avenir dans le
+pays pour sa belle Juliette. Il y avait encore un autre exemple…
+mais, inutile de les citer tous. Et maintenant, je me
+demande quel motif vous a poussé vous-même… »</p>
+
+<p>Tout cela était la meilleure justification du silence de Charles
+envers M. Malcolm. Ce brave homme avait ses trente ou
+quarante années d’expérience et, comme quelques grands
+philosophes, il faisait de cette expérience personnelle le critérium
+suprême du possible et du vrai. « Je les connais, continua-t-il,
+je les connais : une bande d’hypocrites et d’escrocs !
+Je pourrais vous raconter d’étranges histoires que j’ai vues de
+mes yeux sur le continent. Ces prêtres ne méritent aucune
+confiance. Avez-vous jamais connu quelque prêtre ? — Non. — Avez-vous
+jamais vu une chapelle papiste ? — Non. — Connaissez-vous
+quelque chose des livres catholiques, de la
+doctrine catholique, de la morale catholique ? Ah ! je vous le
+garantis, vous ne savez pas grand’chose de tout cela. » Charles
+paraissait fort mal à son aise. « Eh bien, alors qu’est-ce qui
+vous pousse vers eux ? » Charles ne savait que dire. « Pauvre
+sot ! continua M. Malcolm, vous n’avez pas un mot à me donner
+en votre faveur. Tout ceci est une affaire de pure imagination.
+Vous allez comme l’oiseau au chasseur. »</p>
+
+<p>Reding commença à se remettre. Il comprit qu’il devait dire
+enfin quelque chose, sans quoi son silence l’eût condamné.
+« Mon cher monsieur, répondit-il, il n’est rien qu’on ne puisse
+tourner contre une personne quand on le veut. Or, voyez. Si
+j’avais connu un prêtre quelconque, vous vous seriez écrié
+sur-le-champ : « Ah ! il vous a fasciné. » Si j’avais fréquenté
+les chapelles catholiques, « j’aurais été séduit par la musique
+ou l’encens ». Que pouvais-je faire de mieux que de me confier
+à moi-même, de marcher sous l’étendard de ma raison
+éclairée, de consulter les amis que je trouvais autour de moi,
+comme je l’ai fait, et d’attendre avec patience jusqu’à ce que
+je fusse sûr de mes convictions ? — Ah ! voilà votre manière,
+à vous, jeunes gens, reprit M. Malcolm : vous vous croyez
+tous infaillibles. Vous pensez, et c’est à ravir, que des têtes
+plus âgées ne sont rien à côté de vous. Eh bien, continua-t-il,
+en mettant ses gants, je vois que je ne suis pas capable de
+vous persuader. Pauvre et cher petit Charles, j’en suis fâché
+pour vous. Qu’eût dit votre pauvre père, s’il avait vécu pour
+être témoin de ceci ? Pauvre Reding ! quel terrible coup lui a
+été épargné ! Mais peut-être cela n’aurait point eu lieu. Je sais
+quel en sera le résultat définitif. Vous nous reviendrez ; oui,
+j’en suis certain et sûr. Nous vous verrons revenir, jeune insensé,
+après que vous aurez couru à travers champs, la bride
+sur le cou. Bien, bien ! cela vaut mieux que de vivre sans
+frein. Il faut que vous ayez votre dada. Ç’aurait pu être pire ;
+vous auriez pu manger votre fortune. Mais peut-être la donnerez-vous,
+comme tant d’autres, à quelque prêtre artificieux.
+C’est cruel, bien cruel : voire éducation perdue, votre avenir
+ruiné, votre pauvre mère et vos sœurs abandonnées à elles-mêmes…
+Et vous ne me dites pas un mot. » Il devint rêveur.
+« Quel monde de tribulations ! Adieu, Charles. Maintenant
+vous êtes haut et puissant ; vous voguez à pleines voiles :
+peut-être reviendrez-vous, un jour, avec d’autres sentiments,
+vers l’ami de votre père. Adieu. » Le cœur de Charles était
+plein, mais sa tête se trouvait fatiguée et troublée, son esprit
+abattu : il n’eut donc pas un mot à répondre, de sorte qu’il
+parut à M. Malcolm stupide ou très-réservé. Il ne put que
+presser chaleureusement la main que celui-ci lui abandonnait
+à contre-cœur, et accompagner le brave homme jusqu’à la
+porte de la rue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c10">CHAPITRE X.<br>
+Le couvent des Passionnistes.</h3>
+
+
+<p>« Cela ne finira donc jamais ! se dit Charles, en fermant la
+porte et en remontant l’escalier. Voilà une journée complétement
+perdue ; et en vérité, je ne saurais dire avec lesquels de
+ces importuns, étrangers ou amis, mon temps a été le moins
+gaspillé. J’aurais dû aller directement au couvent. » Cette
+dernière pensée frappa son esprit, et il se plaça devant le feu,
+en y réfléchissant. « Oui, dit-il, je ne différerai pas davantage.
+Quelle heure peut-il être ? Déjà quatre heures ! » Il réfléchit
+de nouveau : « Je vais aller dîner, et puis, je me sauverai
+bien vite chez mes bons Passionnistes. »</p>
+
+<p>Le restaurant où Charles se rendit était à une certaine distance.
+Il ne lui fut donc possible d’arriver au couvent que
+vers les six heures. Ce monastère était une simple construction
+en briques. Les ressources étant très-restreintes, on avait
+dû sacrifier l’extérieur, afin de pourvoir aux dépenses de l’intérieur.
+L’édifice était également incomplet. Une grande église
+avait été construite, mais ses murailles étaient nues ; et, à
+part les autels qu’on y avait élevés, elle ne se faisait remarquer
+que par ses proportions bien prises, un sanctuaire large,
+de bonnes orgues et un chœur convenable. Un corps de bâtiments
+adjacents pouvait loger environ une demi-douzaine de
+Religieux ; mais la grandeur de l’église demandait un établissement
+plus vaste. Depuis lors sans doute les choses ont bien
+changé, mais nous remontons ici aux premiers efforts de cette
+communauté anglaise, à une époque où elle avait à peine
+cessé de lutter pour son existence, et où les amis et les membres
+ne faisaient que commencer à y arriver.</p>
+
+<p>Dix années seulement s’étaient écoulées alors, depuis que le
+plus sévère des ordres modernes avait été introduit en Angleterre.
+Au milieu de la tiédeur et de l’égoïsme du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ;
+deux cents ans après l’époque mémorable où saint Philippe
+et saint Ignace, laissant de côté les austérités corporelles, dont
+toutefois ils étaient personnellement de si grands maîtres,
+avaient prêché la mortification de la volonté et de la raison
+comme plus nécessaire à un âge de civilisation, le père Paul
+de la Croix fut divinement poussé à la fondation d’une communauté
+plus ascétique, sous certains rapports, que les premiers
+ermites et les ordres du moyen âge. Quoique le jeûne,
+la pauvreté et le silence fussent au nombre des pratiques de
+mortification les plus strictement imposées à la nouvelle congrégation,
+c’était surtout par la rigueur de ses pénitences corporelles
+qu’elle se distinguait. Dans la cellule de son vénérable
+fondateur, sur le mont Célien, on voit encore aujourd’hui un
+fouet de fer, garni de clous, qui est un souvenir, non-seulement
+des souffrances du père Paul lui-même, mais aussi de celles
+de sa famille italienne. L’objet de ces mortifications n’était pas
+moins remarquable que leur intensité. La pénitence sans
+doute est, à un certain point de vue, la fin de toute mortification,
+mais dans l’esprit des Passionnistes l’usage de la discipline
+est spécialement destiné au profit du prochain. Ils
+appliquent leurs souffrances au soulagement des âmes du purgatoire,
+ou bien ils se les infligent pour réveiller la ferveur d’un
+auditoire inattentif. Dans leurs missions, quand leurs discours
+semblent ne produire aucun effet, on les a vus parfois découvrir
+soudain leur poitrine et leurs épaules, et se frapper de
+couteaux aiguisés ou de rasoirs, en criant à leur auditoire terrifié
+qu’ils ne feraient point miséricorde à leur chair, jusqu’à
+ce que ceux à qui ils s’adressaient eussent pitié de leurs âmes.
+Cette charité dévorante ne s’arrêta pas aux frontières de leur
+patrie. Poussé peut-être par un souvenir attaché à sa maison,
+pendant bien des années, le cœur du père Paul se dirigea vers
+une nation du Nord avec laquelle, humainement parlant, il
+n’avait aucun rapport. En face de Saint-Jean et Saint-Paul,
+maison des Passionnistes sur le mont Célien, s’élèvent l’ancienne
+église et le monastère de San Gregorio, la source pure
+d’où le Christianisme de l’Angleterre est sorti. Là avait vécu
+le grand pape qui est appelé notre Apôtre, et qui plus tard
+monta sur la chaire de saint Pierre. De là partirent aussi, pendant
+et après son pontificat, Augustin, Paulin, Juste et les autres
+saints qui convertirent nos barbares ancêtres. Leurs
+noms, qui aujourd’hui sont inscrits sur les colonnes du portique,
+sembleraient s’être manifestés au vénérable Paul,
+avoir traversé son esprit et s’y être fixés. Car, chose étrange !
+la pensée de l’Angleterre se mêlait à ses prières habituelles,
+et dans les dernières années de sa vie, après une vision qu’il
+eut pendant la messe, comme s’il eût été Augustin ou Mellitus,
+il parlait de ses enfants d’Angleterre.</p>
+
+<p>Il était assez surprenant qu’un seul Italien, au cœur de
+Rome, eût à cette époque l’ambitieuse pensée de faire des novices
+ou des convertis dans notre patrie. Mais après la mort du
+vénérable fondateur, l’intérêt spécial que celui-ci avait montré
+pour notre île lointaine se manifesta dans un autre membre
+du même ordre. Sur les Apennins, près de Viterbe, vivait,
+au commencement de ce siècle, un petit berger, dont
+l’esprit s’était de bonne heure tourné vers le ciel. Un jour qu’il
+priait devant l’image de la Madone, il eut le pressentiment
+qu’il était destiné à prêcher l’Évangile dans une région du
+Nord. Il n’était guère probable qu’un paysan romain pût jamais
+être missionnaire ; plus tard, il est vrai, le jeune pâtre
+devint frère, et puis religieux dans la congrégation des Passionnistes ;
+mais cela ne semblait pas augmenter pour lui les
+probabilités d’une mission lointaine. Cependant Dieu avait ses
+vues, et quoique les moyens extérieurs ne se produisissent
+pas, peu à peu l’impression de son enfance, restée toujours
+vivante, prit une forme plus caractérisée, et au lieu du Nord
+en général, ce fut le nom de l’Angleterre qui se grava dans
+son cœur. Chose étonnante ! après un certain nombre d’années,
+sans faire aucune démarche, puisqu’il vivait sous l’obéissance,
+notre paysan se trouva, à la fin, sur le bord de cette mer
+orageuse du Nord, d’où César, jadis, aspirait à la conquête
+d’un nouveau monde. Mais il était toujours aussi peu probable
+qu’auparavant qu’il traversât le détroit. Néanmoins
+cela n’était pas impossible ; aurait-il cru autrefois qu’il verrait
+jamais cette plage du grand Océan ?… Et arrêté sur le
+rivage, le bon religieux aimait à contempler les vagues agitées,
+et à se demander si jamais viendrait le jour où elles le
+porteraient vers cette Angleterre tant désirée. Ce jour arriva,
+non pas toutefois par suite d’aucune détermination de sa part,
+mais par le soin de cette même Providence qui, trente années
+auparavant, le lui avait fait pressentir.</p>
+
+<p>A l’époque de notre récit, le père Domenico de Matre Dei
+était déjà familiarisé avec l’Angleterre. Il avait eu bien des
+peines, d’abord par manque d’argent, et puis, plus encore, par
+manque de sujets. Les années s’écoulaient, et soit que la
+crainte de la sévérité de la règle (quoique ce fût sans fondement,
+puisqu’elle avait été mitigée pour l’Angleterre), soit que
+les droits acquis des autres corps religieux en fussent la cause,
+sa communauté ne grandissait pas. Il se sentait presque découragé.
+Mais chaque œuvre vient en son temps. Enfin, les
+difficultés diminuèrent peu à peu, et l’on vit quelques hommes
+pleins de zèle, les uns nobles de naissance, d’autres distingués
+par leurs talents, entrer dans la communauté. Parmi eux,
+nous devons citer notre ami Willis, qui, à cette époque, avait
+reçu la prêtrise. Quoique né bien loin de Londres, il n’était pas
+le dernier venu. Et maintenant, lecteur, vous connaissez mieux
+les Passionnistes que Reding lui-même, au moment où il se
+dirigeait vers leur monastère<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> A ces détails si intéressants donnés par l’auteur, nous croyons devoir ajouter
+quelques mots.</p>
+
+<p>Le R. P. Dominique de la Mère de Dieu naquit à Viterbe, le 4 août 1793. Il fit
+sa profession dans l’ordre des Passionnistes à l’âge de 22 ans. C’est seulement en
+1840 qu’il quitta l’Italie avec trois de ses confrères pour venir s’établir à Boulogne,
+en France. Mais le gouvernement d’alors qu’épouvantait tout habit de
+moine ne permit pas à ces quatre religieux de vivre tranquillement au fond de
+leurs cellules. Obligés de sortir de la France, ils allèrent se réfugier à Ere, près
+Tournai (Belgique), et ils y fondèrent une maison. Deux ans plus tard, le P. Dominique
+touchait enfin à ce sol d’Angleterre si ardemment désiré. C’était le 17 février
+1842. Depuis cette époque jusqu’au 27 août 1849, jour où il est mort subitement,
+cet admirable religieux a opéré un bien immense sur ce nouveau théâtre
+de son zèle. Ses vertus éminentes, surtout sa charité intelligente et douce, ont
+attiré à la Foi un grand nombre de protestants, parmi lesquels on compte l’auteur
+lui-même de <i>Perte et Gain</i>.</p>
+
+<p>Ce pieux serviteur de Dieu a laissé de nombreux écrits, dont un seul, croyons-nous,
+a été traduit jusqu’à présent. C’est un ouvrage intitulé : <i>Excellence de
+Marie et de son culte</i>, en 2 vol. in-12.</p>
+</div>
+<p>Le premier objet qui se présenta à Charles fut la porte de
+l’église. Comme elle était ouverte, il y entra. Les fidèles arrivaient
+pour un office. Lorsqu’il eut passé le vestibule, la personne
+qui le précédait immédiatement lui présenta le bout de
+ses doigts qu’elle avait trempés dans un bassin d’eau placé à
+l’entrée. Charles ignorant le but de cette action, et se sentant
+embarrassé de cette ignorance, se retira de côté, et chercha
+un coin pour s’y réfugier ; mais tout l’espace était ouvert, il n’y
+avait pas moyen de se cacher. Cependant, chacun paraissait occupé
+de soi. Nul ne fit attention à lui, et il se sentit ainsi plus à
+l’aise. Il se tint debout près de la porte, et promena ses regards
+dans l’église. Un grand nombre de cierges s’allumaient sur le
+maître-autel, situé au centre d’une abside semi-circulaire. Il y
+avait environ une demi-douzaine d’autels latéraux. La plupart
+n’étaient pas éclairés. On y voyait malgré cela quelques adorateurs
+solitaires. Sur l’un d’entre eux était un grand crucifix
+antique, aux pieds duquel brûlait une lampe, et celui-là
+était visité par une suite non interrompue de personnes.
+Elles s’y arrêtaient chacune cinq minutes, lisaient quelques
+prières dans un tableau attaché à la balustrade, et passaient
+outre. A un autre autel, qui se trouvait dans une chapelle au
+bout de l’un des bas-côtés et qui était surmonté d’une image,
+brûlaient six longs cierges. En regardant avec attention, Charles
+reconnut que c’était une image de Notre-Dame, et que le petit
+Enfant Jésus tenait un rosaire. Là était déjà réunie une assemblée,
+ou plutôt on y célébrait un office qui lui était inconnu.
+C’était rapide, alternatif, monotone. Comme cet exercice pieux
+paraissait interminable, Charles tourna ses yeux ailleurs. Il vit
+deux confessionnaux, chacun environné d’un petit groupe de
+personnes à genoux qui attendaient leur tour pour se présenter
+au sacrement de Pénitence ; les hommes d’un côté, les femmes
+de l’autre. Au bas de l’église étaient trois rangées de bancs
+mobiles avec dossiers et agenouilloirs. Le reste de l’espace était
+ouvert et rempli de chaises. Mais l’objet qui attirait surtout
+l’attention en ce moment, c’était le maître-autel. Cependant
+chaque fidèle, en entrant, prenait une chaise et, s’agenouillant
+derrière, se mettait à prier. L’église finit par se remplir.
+Riches et pauvres, artisans, jeunes élégants et ouvriers irlandais,
+mères et enfants, tous étaient confondus, sans autre distinction
+que la séparation des femmes d’avec les hommes.
+Une troupe de garçons et de petits enfants, mêlés à quelques
+vieilles femmes, avaient pris possession de la balustrade du
+chœur, et la secouaient avec des mouvements convulsifs
+comme dans l’attente de quelque chose.</p>
+
+<p>Quoique Reding fût resté debout, nul n’aurait fait attention
+à lui ; mais il vit que le temps était venu de s’agenouiller. Il
+alla se mettre au coin du banc le plus rapproché. A peine avait-il
+pris place, qu’une procession avec des cierges passa de la
+sacristie à l’autel. Vint ensuite quelque chose qu’il ne put comprendre,
+et soudain commença un chant qu’il reconnut être
+une litanie, aux paroles <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Ora pro nobis</i>. Une hymne
+suivit. L’attention de l’assemblée était si profonde, sa dévotion
+si ardente, que Reding pensa qu’il n’avait jamais, jusqu’à ce
+jour, assisté à un véritable acte de culte. Ce qui le frappa particulièrement,
+ce fut que, tandis que dans l’Église anglicane
+le ministre ou l’orgue est tout et le peuple rien, sauf le clerc
+qui le représente, ici c’était précisément l’inverse. Le prêtre
+parlait à peine ou du moins presqu’à voix basse ; mais tous,
+dans l’assemblée, comme un immense instrument ou <i>Panharmonicon</i>,
+ne formaient qu’une seule voix, tout en paraissant
+n’agir, chacun, que d’après sa propre inspiration. Ils ne semblaient
+avoir besoin d’aucune impulsion étrangère ni d’aucune
+direction, quoique dans la litanie le chœur chantât alternativement.
+Les paroles étaient en latin, mais on eût dit que tous
+en comprenaient la valeur, et qu’ils offraient leurs prières à
+la Sainte-Trinité, au Sauveur incarné, à la puissante Mère de
+Dieu et aux Saints glorifiés, avec une ardeur égale à l’énergie
+de leurs cantiques. Près de Charles se trouvaient un petit enfant
+et une pauvre femme qui chantaient de toute la force de
+leurs poumons. Il n’y avait pas à s’y méprendre, Reding se
+dit à lui-même : « Voilà une religion populaire. » Il jeta de
+nouveau un regard dans l’église. Comme nous l’avons dit, elle
+était très-simple, et l’on voyait qu’elle n’était pas finie ; mais
+le Temple vivant qui s’y manifestait n’avait besoin ni de
+sculptures délicates ni de marbres somptueux pour la parachever,
+« car la gloire de Dieu l’avait éclairée, et l’Agneau en
+était la lumière ». « Que c’est étrange ! se dit Charles à lui-même,
+on appelle ce culte un culte de pure forme, et cependant
+il paraît comprendre indistinctement toutes les classes :
+enfants et vieillards, gens d’éducation et peuple, hommes et
+femmes ; c’est l’œuvre du même Esprit en tous, qui d’un grand
+nombre ne fait qu’un seul corps. »</p>
+
+<p>Pendant qu’il réfléchissait ainsi, il y eut un changement
+dans l’office. Un prêtre, ou un assistant, était monté quelques
+secondes sur l’autel et y avait pris un calice ou un vase qui
+s’y trouvait ; Charles ne pouvait voir d’une manière distincte.
+Un nuage d’encens s’éleva vers la voûte. Soudain tous les
+fronts s’inclinèrent jusqu’à terre. Que signifiait cet acte ? La
+vérité brilla aux yeux de Reding d’une manière terrible, mais
+douce pourtant : c’était le Seigneur incarné qui reposait sur
+l’autel, et qui était venu pour visiter et bénir son peuple ;
+c’était l’auguste présence qui fait d’une église catholique un
+sanctuaire unique ; qui en fait ce qu’aucun autre lieu ne saurait
+être, un lieu saint… A cette époque, les offices du bréviaire
+n’étaient plus inconnus à notre jeune ami, et au moment
+où il se prosterna sur le pavé, dans un mouvement
+subit d’anéantissement et de joie, quelques paroles de ces
+grandes antiennes, dont Willis, dans une circonstance, avait
+cité quelques phrases, lui vinrent sur les lèvres : « <i lang="la" xml:lang="la">O Adonaï,
+et Dux domûs Israel, qui Moysi in rubo apparuisti ; O Emmanuel,
+Exspectatio gentium et Salvator earum, veni ad
+salvandum nos, Domine Deus noster.</i> »</p>
+
+<p>Après cette cérémonie, l’office ne dura plus longtemps. En
+relevant la tête, Charles vit que l’assemblée s’écoulait avec
+rapidité et qu’on éteignait les lumières. Il comprit qu’il fallait
+se hâter. Il se dirigea donc vers un frère convers, qui attendait
+pour fermer les portes, et le pria de le conduire au supérieur.
+Le bon frère craignait que celui-ci ne fût occupé en ce
+moment. Toutefois, il conduisit Charles dans une petite chambre
+bien propre, où notre ami, laissé à lui-même, eut le
+temps de rassembler ses pensées. A la fin, le supérieur parut.
+C’était un homme au-dessus de l’âge mûr, d’un maintien à la
+fois grave et bienveillant. Les sentiments de Reding étaient
+indicibles, mais tous pleins de charme. Son cœur battait fort,
+non de crainte ni d’anxiété, mais d’un frémissement de plaisir,
+en pensant qu’il était sous le toit d’une communauté catholique
+et en face d’un de ses prêtres. En un moment son trouble
+disparut, et il se sentit enivré de joie. A peine pouvait-il
+dominer son émotion ; il craignait d’être pris pour un fou. Il
+présenta la carte de son compagnon de voyage. Le bon Père
+sourit, en voyant le nom de l’ecclésiastique ; mais ce fut avec
+une satisfaction toute particulière qu’il lut les paroles aimables
+que celui-ci avait tracées au crayon. Charles ne tarda pas
+à s’entendre avec le supérieur. Grâce à Willis, il était déjà
+connu dans le couvent. Il fut arrêté qu’il logerait tout de
+suite chez ses nouveaux amis, et qu’il y resterait tant que
+cela lui conviendrait. La première chose à faire, c’était de se
+préparer à la confession, et l’on espérait qu’ainsi il pourrait
+être reçu, le dimanche suivant, dans la communion catholique.
+Après cet acte solennel, il aurait à se présenter à
+l’évêque, au moment convenable, pour lui demander le sacrement
+de Confirmation. Peu de temps lui suffit pour faire transporter
+ses bagages au couvent, et une heure après son entrevue
+avec le supérieur, il était assis seul, avec plumes, papier,
+livres, et devant un feu joyeux, dans une cellule de sa nouvelle
+habitation.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c11">CHAPITRE XI.<br>
+Le beau jour.</h3>
+
+
+<p>Quelques mots vont nous conduire à la fin de notre récit.
+C’était le dimanche matin vers les sept heures ; Charles avait
+été admis dans la communion de l’Église Catholique depuis
+une heure environ. Il était encore à genoux dans l’église des
+Passionnistes, devant le tabernacle, jouissant d’une paix profonde
+et d’une sérénité d’esprit qu’il n’aurait pas crues possibles
+sur la terre. C’était plus que le calme qui affecte sensiblement
+l’oreille, lorsqu’une cloche s’arrête après avoir tinté
+longtemps, ou lorsqu’un vaisseau, après le ballottement des
+vagues, se trouve dans le port. C’était une sensation si douce,
+qu’il se croyait reporté par le souvenir à ses plus tendres années,
+qu’il lui semblait recommencer l’existence. Mais il y
+avait plus que le bonheur de l’enfance dans son âme : il lui
+paraissait sentir un roc sous ses pieds ; c’était <i lang="la" xml:lang="la">soliditas Cathedræ
+Petri</i>. Il continua à rester à genoux, comme s’il eût
+été déjà dans le ciel, ayant le trône de Dieu en face, et les anges
+tout autour de lui ; comme si, en se remuant, il dût perdre
+cette immense faveur.</p>
+
+<p>A la fin, il sentit une main légère sur son épaule, et une
+voix lui dit : « Reding, je vais partir ; laissez-moi vous dire
+adieu auparavant. » Il se retourna, c’était Willis, ou plutôt
+le père Louis, dans son costume sombre de Passionniste, sur
+lequel se dessinait un cœur blanc du côté gauche de la poitrine.
+Willis le conduisit de l’église à la sacristie. « Quelle
+joie, Reding ! s’écria-t-il quand la porte fut fermée ; quel jour
+de joie ! La fête de saint Édouard, jour doublement béni désormais.
+Mon supérieur m’a permis d’assister à la cérémonie ;
+vous ne m’avez pas vu, mais j’ai été présent à tout. — Oh !
+reprit Charles, que dirai-je ?… la face de Dieu ! Comme j’étais
+à genoux, il me semblait que je ne désirais plus rien que de
+répéter avec le vieillard Siméon : « Maintenant, laissez-moi
+mourir, puisque j’ai vu votre face. » — Pour vous, cher Reding,
+vous sentez dans votre âme toute l’ardeur et tout l’enthousiasme
+d’un néophyte ; quant à moi, ces sentiments sont
+déjà émoussés par l’habitude. — Non, Willis, non ; vous avez
+pris la meilleure part de bonne heure, tandis que j’ai temporisé.
+Trop tard, je t’ai connue, Vérité ancienne ; trop tard je
+t’ai trouvée, première et unique Beauté ! — Tout est bien,
+mon cher ami, excepté ce que le péché rend mauvais. Si vous
+avez à pleurer la perte du temps avant votre conversion, j’ai
+à déplorer aussi de l’avoir perdu après la mienne. Vous parlez
+de délai : ne dois-je pas parler de précipitation ? Un Dieu bon
+gouverne toutes choses… Mais il faut que je vous quitte. Vous
+rappelez-vous mes dernières paroles, lorsque nous nous séparâmes
+dans le Devonshire ? J’y ai souvent pensé depuis cette
+époque ; elles étaient trop vraies alors. Je vous disais : « Nos
+voies se divisent. » Aujourd’hui elles restent encore différentes,
+et cependant désormais elles seront les mêmes. Nous reverrons-nous
+ici-bas ? qui le sait ? mais encore un peu de
+temps, et il y aura une réunion éternelle devant le trône de
+Dieu, à l’ombre de sa Mère bénie et de tous les saints. « <i lang="la" xml:lang="la">Deus
+manifestè veniet, Deus noster et non silebit.</i> » Charles prit
+la main du père Louis et la baisa. S’étant jeté à genoux, il
+reçut la bénédiction du jeune prêtre. Puis le bon père disparut
+par la porte de la sacristie ; et le nouveau converti rentra dans
+sa cellule temporaire, si heureux dans le présent qu’il ne songeait
+ni au passé ni à l’avenir…</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="appendice">APPENDICE.</h2>
+
+<p class="c">SOUVENIRS PERSONNELS<br>
+<span class="xsmall">DU</span><br>
+<span class="b xlarge">MOUVEMENT D’OXFORD,</span><br>
+<span class="xsmall">AVEC DES EXTRAITS</span><br>
+DE PERTE ET GAIN DU DOCTEUR NEWMAN.</p>
+
+<p class="c"><span class="large b ssf">CONFÉRENCE</span><br>
+<span class="xsmall">DONNÉE</span><br>
+<span class="small">(AU MOIS DE MAI 1856) AU CLUB POPULAIRE ET CATHOLIQUE D’ISLINGTON<br>
+(A LONDRES)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<b>FRÉDÉRIC OAKELEY</b>,<br>
+<span class="xsmall">Maître ès-arts de l’Université d’Oxford, curé de Saint-Jean l’Évangéliste
+à Islingten, chanoine
+du chapitre métropolitain, et ex-<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i>
+du collége de Balliol à Oxford.</span></p>
+
+
+<p>L’origine, le développement et les résultats du grand Mouvement
+Religieux qui a pris naissance à l’Université d’Oxford, il y
+a environ un quart de siècle, et qui en moins de douze ans a
+donné à la Sainte Église Catholique plusieurs centaines de convertis,
+ont été si complétement expliqués par le docteur Newman,
+dans ses célèbres « Conférences sur les difficultés de l’Anglicanisme »,
+que ce serait une témérité coupable de ma part de
+toucher à un sujet sur lequel, après l’illustre écrivain, on ne
+pourrait que divaguer ou dire des choses superflues. C’est pourquoi,
+dans le titre de ma Conférence de ce jour, j’ai eu soin de
+me renfermer dans des bornes qui me missent moi-même à l’abri
+de toute tentation ambitieuse, et qui vous épargnassent, à vous,
+mes amis, un désappointement. Mon simple dessein est de vous
+présenter les souvenirs personnels d’une époque de ma vie qui,
+après avoir donné lieu et à des regrets et à de la reconnaissance,
+a été couronnée par des résultats qui sont pour nous tous un sujet
+commun de joie. Je dois cependant, dès le début, vous mettre
+en garde contre la supposition qui pourrait vous faire attendre
+de moi un article d’autobiographie, ou ce qu’un de nos adversaires
+appellerait les « Aveux d’un converti ». Ce n’est pas aujourd’hui
+mon but. Je ne viens pas non plus vous faire « l’Histoire
+du Tractarianisme ». Ce que je me propose, c’est de me
+placer dans la position d’un témoin étranger aux faits qu’il raconte,
+et de considérer à mon point de vue les matières d’Oxford
+et les événements qui en sont sortis. Si, en traitant ce sujet,
+je suis obligé de rapporter des circonstances auxquelles j’ai pris
+part, c’est une nécessité que je dois subir ; mais je ferai de mon
+mieux pour remplir ma tâche avec le moins de partialité ou d’amour-propre
+possible.</p>
+
+<p>Mes plus anciens « souvenirs personnels », relativement au
+premier coup porté aux vieilles habitudes religieuses d’Oxford,
+remontent au professorat royal du docteur Charles Lloyd, qui,
+vers l’année 1827, reçut de feu le ministre sir Robert Peel, dont
+il avait été précepteur, la charge de l’évêché d’Oxford. Le docteur
+Lloyd était un ecclésiastique très-instruit et de talents hors
+ligne. Il appartenait à ce petit nombre d’hommes qui, sous un
+système corrompu, se sentent assez forts pour se choisir un terrain
+à eux et combattre sans peur les préjugés du jour. Ayant
+passé une partie de son adolescence dans la société de prêtres
+français, il s’était formé, d’après leur conversation et leur conduite,
+une idée des doctrines et de la vie des Catholiques bien
+différente de celle qui est généralement reçue parmi les Protestants.
+Sans doute, sa première éducation et ses rapports avec l’Université
+en avaient fait un protestant ferme ; mais en prenant la
+fonction si délicate de professeur de Théologie, et en se trouvant
+disposer de l’influence que sa science et ses talents, joints
+à une facilité remarquable pour gagner l’affection des élèves, lui
+donnaient sur les étudiants de sa classe, il chercha à se débarrasser,
+autant qu’il put, des entraves de sa position et à se jeter,
+comme on dirait à Oxford, « dans une nouvelle voie ». Il choisit
+donc, pour sujet de son cours de Théologie l’histoire et la forme
+du <i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> anglican, sujet qui l’amena, et ses élèves avec
+lui, à examiner le Missel et le Bréviaire comme étant les sources
+d’où ont été tirées les principales matières de ce livre de prières.
+Tout à coup, sans aucune cause connue, on pria M. Booker de
+<i lang="en" xml:lang="en">New Bond Street</i> de fournir aux étudiants d’Oxford tous les livres
+de liturgie et d’office que contenait son magasin. M. Booker
+était trop bon catholique pour traiter une telle demande comme
+une simple affaire de commerce, et, n’osant pas espérer un miracle,
+il crut prudemment à un complot. Par une singulière
+coïncidence, il arriva que j’étais le seul protestant que M. Booker
+connût à Oxford, et que le seul catholique que je connusse
+moi-même c’était M. Booker. Aussi je crois que ce fut grâce à
+moi que ses craintes furent dissipées et que la libre importation
+des missels et des bréviaires eut lieu à Oxford. Cependant, les
+leçons du docteur Lloyd continuaient avec un succès soutenu ;
+et j’ai, ou, pour mieux dire, j’ai eu naguère entre les mains un
+<i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> anglican avec des feuillets intercalés qui contenaient
+des renvois aux autorités catholiques, d’après lesquelles
+le maître prouvait d’une manière triomphante les larges emprunts
+faits par les Réformateurs anglais à l’ancienne Église. Le
+pauvre docteur Lloyd, à qui je ne puis penser sans qu’il s’éveille
+en moi des sentiments d’attachement et de gratitude, tomba,
+bientôt après, victime de son zèle dans la cause de « l’Émancipation
+Catholique ». Soudain on le vit changer sa politique
+dans cette question brûlante, et voter avec son patron, sir Robert
+Peel, lorsque le ministère, en 1829, adopta ce projet de loi.
+Cette conduite indisposa contre lui le roi ainsi que son propre
+clergé. Un jour qu’il siégeait dans la Chambre des Lords (car à
+cette époque il était évêque), il fut pris d’une fièvre dont il
+mourut au bout de trois semaines, laissant à Oxford un vide qui,
+jusqu’à présent, n’a pu être bien comblé. Avec cet illustre professeur
+disparut l’étude des liturgies ; et les volumes suspects,
+qui avaient été importés dans un lieu si étrange et qui s’accordaient
+si mal avec les ouvrages des librairies d’Oxford, furent
+vendus ou cachés dans les rayons des bibliothèques, au moins
+pour un temps. La semence, toutefois, avait certainement pris
+racine, et elle devait porter ses fruits au moment opportun. Aux
+leçons du docteur Lloyd assistaient John-Henry Newman et
+Edward Pusey, quoique plus âgés que la majorité de la classe.
+Parmi ceux qui étaient un peu plus jeunes, on remarquait
+M. Wilberforce l’ex-archidiacre, M. Froude, feu l’évêque de Salisbury
+et plusieurs autres, au nombre desquels je me trouvais.</p>
+
+<p>Dans toute la classe, il n’y avait personne sur qui ces leçons
+fissent une impression plus profonde que sur feu Richard Hurrell
+Froude. Bien différent de la plupart des hommes de son parti,
+M. Froude ne vacilla jamais dans son adhésion aux principes catholiques,
+ou, dans tous les cas, à des principes religieux qui
+étaient prodigieusement en avant de son époque. L’enseignement
+du docteur Lloyd, relativement aux matières de liturgie,
+trouva dans ce jeune homme de vingt et un ans un esprit déjà
+mûr pour recevoir des impressions favorables même à l’Église de
+Rome, et fortement contraires à la Réforme. Pendant sa vie si
+courte, les impressions de M. Froude devinrent chaque année
+plus profondes, et elles s’étaient transformées en convictions
+fermes et très-énergiques par le moyen d’austérités personnelles,
+de la retraite, de l’étude et de la prière ; lorsque enfin (comme
+toutes les convictions réelles et mûries) elles commencèrent à
+produire leur effet sur le monde. Ce qui, dans le docteur Lloyd,
+n’était que de simples « vues », se changeait en motifs dans
+M. Froude ; et ce qui, pour beaucoup d’élèves de l’illustre professeur,
+aurait vécu et serait mort comme une simple mode, prit
+de larges racines, grâce à l’influence de M. Froude, et germa
+dans la suite en quelque chose d’intimement et d’efficacement
+pratique. En effet, cela se passait à peu près à l’époque que
+M. Froude fit la conquête de M. Newman.</p>
+
+<p>Plusieurs années après le temps auquel je me reporte, les
+« Traités d’Oxford » firent leur apparition<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> dans les circonstances
+et pour le but que le docteur Newman a pleinement développés
+dans ses « Difficultés de l’Anglicanisme ». Cependant,
+le reste d’entre nous, quoique fixés à Oxford et plus ou moins
+liés ensemble, nous allions chacun dans notre propre direction,
+qui de ce côté, qui de celui-là ; quelques-uns s’éloignant de toute
+pratique religieuse, d’autres embrassant une religion très-étrangère
+à notre éducation et à notre caractère naturel. De toutes
+les erreurs les plus accréditées touchant la controverse d’Oxford,
+il n’en est pas de plus palpable que celle qui suppose une ligue,
+ou une union préméditée entre ceux qui finirent plus tard par
+se faire catholiques. Chacun de nous, je puis vous l’assurer,
+nous avions nos vues individuelles qui, comme autant de lames
+aiguës, s’opposaient à toute vraie combinaison. Il résultait de là
+que, sur beaucoup de questions importantes, on nous trouvait
+dans des camps opposés. Nous avions tous nos occupations particulières,
+nos propres intérêts, des réunions différentes ; et
+lorsque les hommes dont les noms sont généralement les plus
+mêlés au Mouvement d’Oxford se rencontraient dans un salon, il
+y avait une certaine réserve froide et une crainte mutuelle de
+collision ; ce qui loin de favoriser, gênait plutôt les rapports
+entre nous. Aussi beaucoup des plus sincères partisans des opinions
+régnantes se rendaient-ils dans des sociétés où ils trouvaient
+sans doute moins d’essor à leur enthousiasme, mais aussi
+moins de danger d’être en désaccord.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Le premier de ces <i>traités</i> parut en 1833.</p>
+</div>
+<p>Pendant ce temps, toutefois, le levain de la vraie religion
+montait sous la surface. Les hommes (et ils étaient nombreux)
+qui traitaient toute l’affaire avec mépris, et qui pensaient sérieusement
+que cette <i lang="it" xml:lang="it">furore</i> catholique était une simple fantaisie
+du jour, qui aurait son temps et qui s’évanouirait aussi vite
+et aussi complétement que l’intérêt d’un nouvel opéra ; ces
+hommes, dis-je, connaissaient peu l’étendue et la force de la
+puissance qu’ils avaient à combattre. Ils ne savaient pas quels
+phénomènes s’accomplissaient dans les chefs de la controverse,
+ces savants qui étaient, et non pas nous, la vie et l’âme de tout.
+Ils ignoraient quelles clartés des études patientes apportaient,
+chaque jour, à leur intelligence ; quelle vigueur la mortification
+corporelle imprimait à leur âme ; quelle maturité une marche
+solide donnait à leurs principes, et surtout combien le dénoûment
+se précipitait sous l’influence de leurs prières persévérantes.
+Ces observateurs bien intentionnés, mais à courte vue, tiraient
+leurs arguments d’opposition de ce qui, dans de semblables
+mouvements, se fait le plus remarquer, je veux dire des
+folies et des extravagances des disciples. Ceux-ci, je le crois,
+agirent souvent comme des aveugles providentiels, destinés à
+détourner l’attention de ce qu’il y avait de positif dans l’œuvre.
+De temps à autre, il est vrai, une circonstance venait montrer
+qu’il y avait, sous cette agitation, un principe plus profond et
+une force plus réelle qu’on ne le pensait ; mais Oxford est habitué
+à des troubles de ce genre, et rarement on les y a vus survivre
+aux grandes vacances. La controverse Hampden, la controverse
+Faussett, et je ne sais combien d’autres d’une moindre
+importance, étaient là pour prouver que les hommes qu’on avait
+sottement supposés morts, enterrés et oubliés, étaient, en réalité,
+pleins de vigueur et prêts à l’action au moment voulu. Mais le
+grand corps universitaire ne voyait que peu à peu, et ne voulait
+pas se convaincre que le cheval de bois qui s’avançait si pesamment
+et si majestueusement était rempli de guerriers armés de
+pied en cap pour la lutte. A la fin, parut le célèbre Traité XC<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.
+Ce fut lui qui véritablement donna l’alarme, en proposant une
+interprétation des XXXIX Articles qui aurait permis de les signer
+en conscience aux personnes déjà fort avancées dans la
+voie du Catholicisme. L’esprit académique s’en émut, et il
+trouva, mais trop tard, que le danger imminent ne pouvait désormais
+être écarté par un sermon de circonstance à Sainte-Marie,
+ni par le renvoi d’un sous-gradué suspect. Le malencontreux
+Traité reçut de l’<i lang="en" xml:lang="en">Hebdomadal Board</i><a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> une flétrissure
+qui fut pour lui un <i lang="la" xml:lang="la">imprimatur</i> plutôt qu’un stigmate ; car le
+produit énorme de sa vente permit à son auteur de rassembler,
+sous la forme d’une excellente bibliothèque de théologie, des
+matériaux pour étendre le mal. Cependant la thèse de ce Traité
+trouva des défenseurs, et, il faut l’avouer, ceux-ci exagérèrent
+sa théorie touchant la signature des Articles. Ils y firent entrer
+toute « la doctrine romaine » (avec la plus grande pureté d’intention,
+j’aime à le croire) par la porte qui avait été ouverte
+pour admettre simplement la partie élevée de l’Anglicanisme ;
+et ils bâtirent sur la base du docteur Newman des conclusions
+que celui-ci rejetait, mais qu’il ne pouvait ostensiblement attaquer
+sans faire encourir à l’Établissement un danger plus immédiat
+que celui qu’il lui créait par son silence.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> On trouve une excellente analyse de ce traité dans l’ouvrage de M. J. Gondon,
+intitulé : <i>du Mouvement religieux en Angleterre</i>. — Ce traité XC parut
+en 1841.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> L’<i lang="en" xml:lang="en">Hebdomadal Board</i> est un comité formé de tous les chefs des établissements
+d’Oxford.</p>
+</div>
+<p>Il est difficile de parler de ces incidents sans vous amener à
+penser, mes chers auditeurs, que le docteur Newman, l’auteur
+de ce célèbre Traité, agissait dans un esprit d’astuce et d’insubordination.
+Rien ne saurait être plus loin de la vérité. Le docteur
+Newman croyait, d’une conviction ferme, que les Articles
+de l’Église d’Angleterre pouvaient être interprétés, en conscience,
+de la manière qu’il l’établissait, et qu’ils l’avaient été
+par des hommes de mérite de cette communion depuis le commencement
+de son histoire. Il agissait aussi entièrement en vue
+du système établi, et (si les autorités d’Oxford avaient connu
+leur véritable intérêt) en vue de l’Université elle-même. Il savait
+mieux que ces messieurs la profondeur et la réalité des aspirations
+vers Rome ; il savait également que le moyen d’encourager
+ces tendances, c’était d’arrêter, sans nécessité, l’interprétation
+des Trente-neuf Articles. J’avoue, néanmoins, qu’il était impossible
+de faire la tentative de donner à ce formulaire une interprétation
+nouvelle, quoique vraie, sans qu’il y eût un semblant de
+subtilité de la part de l’auteur et la certitude d’un malentendu.
+Mais en encourant ces conséquences, le docteur Newman faisait
+ce qu’il s’est montré toujours prêt à faire : il se sacrifiait à un devoir
+public manifeste. Si les autorités d’Oxford avaient eu assez
+d’esprit pour se laisser guider par le docteur Newman, et si elles
+avaient permis au Traité XC d’atteindre son but sans lui chercher
+querelle, je ne dis pas qu’elles eussent empêché les conversions
+subséquentes à l’Église, mais elles les auraient retardées
+indéfiniment. Grâces soient rendues à Dieu qui en a ordonné
+d’une autre manière ! Si le docteur Newman veut me permettre
+de lui offrir le témoignage d’une connaissance de près de
+trente années, relativement à un côté de son caractère, je dirai
+que si jamais il y eut un homme qui agît simplement en vue de
+l’objet placé devant lui, et qui fût dépouillé de ce qu’on peut appeler
+l’esprit <i>diplomatique</i>, cet homme c’est lui. Qu’un homme
+de ce genre pût être mal compris du monde, c’est un fait qui
+n’est ni nouveau ni inexplicable. — Il n’est pas inexplicable,
+parce qu’il n’y a rien qui ennuie le monde (si je puis user de
+cette expression familière) comme la simplicité, surtout quand
+il la trouve jointe à une profondeur à laquelle n’atteint pas sa
+pénétration ; il n’est pas nouveau, parce que ce fut le lot de saint
+Paul et de ses compagnons d’être regardés « comme des séducteurs,
+quoique sincères<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> II Cor. VI, 8.</p>
+</div>
+<p>Tandis qu’Oxford faisait son œuvre à sa manière, un effort du
+même genre, quoique indépendant, se poursuivait dans une petite
+chapelle qui « n’est pas à plusieurs milles » de <i lang="en" xml:lang="en">Cavendish
+square</i><a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Cette chapelle, qu’on a poétiquement dédiée à sainte
+Marguerite, ne devait certainement pas son nom à une sainte
+quelconque, mais à une dame titrée ; et je puis l’assurer, en
+1839, alors que je la connus pour la première fois, ses antécédents
+et son caractère révélaient un tout autre calendrier que
+celui de l’Église. C’était le champ le plus stérile qu’on pût imaginer
+pour faire un essai de Catholicisme. Son origine était
+protestante au dernier degré, allant se perdre dans un siècle de
+ténèbres très-rapproché de nous, et pire encore que la Réforme.
+Le représentant de ses traditions et le type de son caractère
+(encore avait-il pour lui l’avantage de l’antiquité) était un vieux
+clerc, à perruque brune, qui avait connu l’édifice « homme et
+enfant », presque depuis son origine. Cet édifice avait été construit
+vers l’époque de la Révolution française, et avait été d’abord
+une espèce de temple du déisme. Après une ou deux
+phases de transition, il devint une chapelle à la mode, et sa
+chaire fut successivement occupée par des défenseurs de l’Établissement,
+de l’Irvingisme, de l’Anglicanisme et d’une espèce
+de Tractarianisme modifié. Sous la dernière administration, ce
+temple était presque désert. Dans cet état de choses, l’évêque
+jugeait complétement inutile de remplacer le ministre sortant,
+lorsqu’il accepta, non sans quelque crainte, je pense, une offre
+que lui fit Oxford d’y mettre un homme de son choix.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> A Londres.</p>
+</div>
+<p>Toute l’histoire de <span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span> se retrouvait dans sa
+construction et dans son arrangement. Des galeries garnissaient
+les murailles ; les bancs fermaient l’espace. Naturellement, il n’y
+avait pas de sanctuaire ; mais immédiatement en face de la table
+de communion, et de manière à la masquer, s’élevait une
+énorme chaire, d’où le pupitre et le banc du clerc se détachaient
+et venaient finir dans le corps du bâtiment en échelle
+décroissante de proportion. Telle était <span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span>, lorsqu’elle
+passa sous l’administration d’un ecclésiastique d’Oxford,
+dont la principale qualité pour cette charge était une ferme résolution,
+dût-il échouer, d’appliquer les principes religieux
+qu’il avait appris d’hommes qui lui étaient bien supérieurs en
+science et en talents.</p>
+
+<p>Ces principes, on ne peut le nier, se montrèrent assez vrais
+et assez forts pour tenir bon contre des obstacles sérieux. Le
+champ de l’action, quelque désavantageux qu’il fût, donna libre
+carrière à des essais religieux différents de ce qu’on aurait pu
+tenter, même à Oxford ; et cela, tout en suivant les principes de
+cette ville, et surtout celui de ces principes qui a été défendu
+en théorie comme en pratique par le véritable fondateur de
+cette école, le docteur Newman. L’ordre et la beauté qu’on introduisit
+dans le culte divin étaient choses nouvelles pour le
+Londres protestant, mais l’expérience prouva combien cette
+innovation était en rapport avec les besoins de la nature humaine.
+La chapelle elle-même, malgré sa difformité, ne se
+montra pas aussi contraire qu’on aurait pu l’attendre à l’introduction
+des cérémonies. Grâce à des conseils judicieux et à de
+généreuses offrandes, l’intérieur de l’édifice prit un nouvel aspect.
+La chaire et le pupitre furent enlevés de leur ancienne
+position ; et le pauvre clerc prit place, à contre-cœur, dans le
+corps de là chapelle, sans pouvoir, toutefois, réussir jamais à
+chanter son <i>amen</i> d’un ton convenablement soumis. La table de
+communion, qualifiée maintenant du nom d’autel, était couverte
+d’un tapis cramoisi, sur lequel reposaient une croix et des chandeliers,
+dont les cierges non allumés restaient comme un signe
+permanent de l’inflexibilité épiscopale et comme l’emblème
+d’une espérance patiente. Les cierges, cependant, ne demeurèrent
+pas toujours éteints ; car périodiquement la nuit remplaça
+le jour, et parfois la nature vint nous favoriser d’un
+brouillard propice.</p>
+
+<p>Tout ceci, mes amis, doit vous paraître quelque chose d’infiniment
+absurde. J’en conviens, je ne saurais justifier ces cierges
+non allumés, et encore moins cet attachement excessif pour des
+brouillards. Mais, à part quelques extravagances de ce genre,
+toute cette réforme, je vous l’assure, avait son côté sérieux et sa
+réalité, comme l’ont prouvé, vous l’admettez, je pense, ses résultats
+auxquels on ne songeait pas même alors : <span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span>
+a donné quelques vingtaines de convertis à l’Église Catholique,
+en y comprenant quatre de ses ministres successifs ; et cela,
+alors qu’on ne se proposait autre chose que de travailler à l’avancement
+de l’Église d’Angleterre. Cette chapelle a continué
+son œuvre, après que je l’ai eu quittée. A cette heure elle est
+devenue une des plus magnifiques églises du royaume, et elle
+est appelée, j’en suis convaincu, à poursuivre encore sa mission.
+D’après quelles idées ou d’après quels principes elle a été administrée
+depuis mon départ, c’est ce que j’ignore ; mais je sais
+que celui qui m’a succédé dans l’administration, et qui est encore
+son ministre actuel, est un homme d’une vie irréprochable,
+d’une très-haute probité, du plus aimable caractère et d’intentions
+très-droites. Aussi ne douté-je pas qu’il ne sorte beaucoup
+de bien des efforts sincères d’un tel ecclésiastique, quoique je
+ne puisse pas voir présentement de quelle manière. Il me sera
+plus facile de dire quelle pensée présidait à l’administration de
+<span lang="en" xml:lang="en">Margaret-Chapel</span>, lorsque j’en étais chargé. Notre principal objet
+était d’élever le caractère moral et religieux de notre troupeau,
+par le moyen d’un enseignement aussi catholique que le permettait
+une loyale interprétation des formulaires reçus. Nous étions
+persuadés que, puisque l’Église d’Angleterre était historiquement
+et positivement une Église nationale, il y avait place dans
+son sein pour toutes les phases de la religion protestante qu’on
+pourrait faire entrer dans ses formulaires, évidemment latitudinaires
+de l’aveu de tous ; et, de plus, qu’il s’y trouvait aussi de
+la place pour cette forme extrême d’Anglicanisme, Protestante
+seulement jusque-là qu’elle n’est pas Romaine. Je ne veux pas,
+pour l’heure, défendre cette manière de voir ; mais quelque absurde
+et peu justifiable qu’elle puisse paraître aujourd’hui, je
+crois (et c’est la seule excuse que j’apporterai en sa faveur) que
+c’était là, au fond, une <i>honnête</i> méprise. Quant à la partie liturgique
+de la question, nous étions convaincus que, comme les
+Articles de l’Église d’Angleterre donnaient une grande latitude,
+en ce qui touche à la vraie doctrine ; ainsi ses rubriques donnaient,
+également, une latitude non moins grande en ce qui regarde
+les cérémonies. Mais il est évident que cette interprétation
+de l’objet dont il s’agit, quoique vraie en thèse générale, était
+renversée, dans les deux cas, par ce Protestantisme d’<i>esprit</i> qui
+anime toute l’Église et toute la nation d’Angleterre : Protestantisme
+qui, après tout, et non pas la lettre des formulaires, est le
+vrai signe distinctif du caractère de la religion nationale. Le
+<i>génie</i> de l’Église Catholique s’harmonise avec ses doctrines et
+ses pratiques de dévotion. C’est là le véritable secret de notre
+force et de nos succès. La doctrine et les observances catholiques
+sont en tout point opposées aux maximes et à l’esprit du
+monde. Laissées à elles-mêmes, sans union, sans rapports visibles,
+sans traditions, et, par-dessus tout, sans secours surnaturels,
+cette doctrine et ces observances n’auront jamais de chance
+de succès dans la lutte avec les puissances des ténèbres. « La
+doctrine romaine » sans autorité, et les pratiques catholiques
+sans fondement, ne peuvent avantageusement lutter contre les
+comités paroissiaux, les Parlements et les Conseils privés. Il
+n’est pas nécessaire d’avoir l’œil prophétique pour prévoir que
+l’histoire des vingt dernières années de l’Église anglicane sera
+l’histoire des vingt années à venir, seulement avec une répétition
+plus marquée des mêmes traits. Les sentiments catholiques
+se développeront à l’ombre de la tolérance, et ils se répandront
+grâce à la lutte. Les évêques anglicans n’agiront pas jusqu’à ce
+qu’ils y soient contraints ; mais ils trouveront la punition de
+leurs délais dans la résistance vigoureuse de l’œuvre qu’ils auront
+à renverser. On doit les plaindre, et non pas les blâmer.
+La tâche qu’ils ont à remplir aurait défié les forces d’un Athanase
+ou d’un Ambroise. Pour des hommes tranquilles, produits
+de temps de calme, c’est déjà une besogne assez dure que de
+détruire seulement l’empire du mal ; et, cependant, les autorités
+de l’Église d’Angleterre ont entrepris une œuvre plus rude encore, — elles
+luttent avec l’Esprit de Dieu.</p>
+
+<p>Me proposant de vous donner une juste idée du célèbre récit
+du docteur Newman, autour duquel je veux grouper toutes les
+observations de ma Conférence de ce jour, il m’est nécessaire
+de vous parler encore quelques instants de la partie <i>esthétique</i>
+(ou de fantaisie) du Mouvement. Il est certain que parmi les
+hommes d’un esprit raffiné, mais d’une éducation superficielle,
+comme il s’en trouve à nos deux grandes universités, plusieurs
+voulaient embrasser le côté facile du Catholicisme et repousser
+le côté pénible ; suivre cette religion comme sentiment, et ne
+pas en tenir compte comme règle. Toute une coterie de ces
+<i>amateurs</i> catholiques venait de paraître, et, soit dit en passant,
+je ne nierai pas que beaucoup d’entre nous ne fussent, plus ou
+moins, en danger de tomber dans cette grande erreur. Les uns
+s’attachèrent à l’architecture ; d’autres aux cérémonies, selon la
+pente de leur goût naturel, selon les sociétés, locales ou étrangères,
+avec lesquelles ils étaient le plus en rapport. La manie de
+l’architecture était, à bien des égards, plus élevée, plus honorable
+et plus populaire que l’autre ; et pour cette raison, peut-être,
+elle n’était pas moins dangereuse. C’est une bonne fortune
+pour la cause de la vérité, lorsque l’erreur se trahit elle-même.
+Or, tel fut précisément le cas dans les excès qui se rapportaient
+aux cérémonies religieuses. Des révérends furent accusés, avec
+assez de vraisemblance, de brûler de l’encens en guise de pastilles ;
+et « les fleurs sur l’autel » furent défendues avec un zèle
+qui aurait fait honneur à un confesseur de la foi. On racontait
+aussi que certains ministres avaient fait des génuflexions devant
+des évêques, malgré les protestations de ceux-ci, que d’autres
+s’étaient inopinément présentés à eux en surplis ou en chapes.
+On disait (et sans doute par plaisanterie, mais des plaisanteries
+de ce genre témoignent de réalités), on disait que la doctrine de
+l’intercession des saints avait été fondée sur la « prière de saint
+Chrysostome » qu’on trouve dans le service du matin. Ce qu’il
+y a de sûr, c’est que le « louez le Seigneur » avait suggéré l’introduction
+des neuf alléluia chantés en chœur. Un second avantage,
+c’est que, relativement à ces extravagances, les Catholiques
+Anglais, comme les étrangers, nous étaient visiblement
+opposés. Mais le contraire de tout cela était vrai en ce qui regarde
+l’engouement architectural. Le goût des cérémonies n’est
+nullement anglais. Tous les préjugés de la nation devaient donc
+s’élever contre cette nouveauté. Mais il n’en est pas de même
+de l’alliance du Catholicisme avec l’art. Nos magnifiques cathédrales,
+dont l’origine catholique est un fait d’histoire, tandis
+que leur destination protestante n’est qu’un simple fait de possession,
+sont des liens naturels entre l’ancienne religion et l’esprit
+national, et ce n’est pas évidemment sans raison qu’on les
+regardait, avec les idées qu’elles font naître, comme une base
+commune sur laquelle Protestants, Anglicans et Catholiques
+pourraient signer leur union. La grande société Camden, à
+Cambridge, comptait parmi ses membres des dignitaires de l’Établissement,
+et même un évêque. Ces messieurs, cependant,
+ne se proposaient qu’une renaissance religieuse. Il y a plus : les
+Catholiques Anglais, qui restèrent toujours en dehors des sympathies
+de « l’Anglo-Catholicisme », furent regardés avec faveur
+à cause de leur intérêt bien connu pour <i>cette</i> face du grand
+prodige Tractarien. Tout cela, naturellement, et pendant un
+certain temps, paraissait un avantage ; mais le docteur Newman,
+il n’y avait pas à s’y tromper, ne put jamais voir avec la moindre
+satisfaction ce résultat particulier de son œuvre, qu’il avait, au
+reste, prédit clairement. Il vit, dès le principe, ce que le fait
+prouva bientôt, que la phase architecturale du Mouvement était
+aussi vide que celle du rituel ; et cela, pour les raisons que
+nous venons de donner, et pour d’autres peut-être. Il avait toujours
+dit que ce serait un jour malheureux pour la cause de la
+vérité que celui où l’idée de la beauté extérieure de la Religion
+prendrait le pas sur l’idée de sa sévérité. Or, cela fit que les
+hommes (à la tête desquels se trouvait le docteur Newman) qui
+regardaient les cérémonies de la religion comme une expression
+de la majesté, de la beauté et de l’ordre divins, s’efforcèrent, à
+la même époque, avec plus ou moins de succès, de témoigner
+par leurs actes publics de l’importance d’une Religion sérieuse.
+On craignait que, une fois dépouillé du caractère particulièrement
+moral de l’enseignement d’Oxford, l’intérêt pour la grande
+œuvre manquât d’un contre-poids salutaire.</p>
+
+<p>Ce qui protégea surtout Oxford contre les notions mal comprises
+ou superficielles, ce furent les sermons que le docteur
+Newman donnait, toutes les semaines, du haut de la chaire de
+Sainte-Marie. Ces admirables discours étaient suivis par tous
+ceux qui prenaient intérêt à la grande controverse, et ils fournissaient
+l’aliment spirituel aussi bien qu’intellectuel qui soutenait
+le religieux Oxford dans l’intervalle. Les esprits les plus
+profonds, alors même qu’ils n’en goûtaient pas encore entièrement
+les doctrines, y trouvaient, au moins, matière à faire des
+recherches. Les plus simples et les moins instruits des étudiants
+eux-mêmes n’y assistaient jamais sans en emporter quelque leçon
+inappréciable de sagesse et de vérité pratiques. Non-seulement
+la doctrine, mais le culte anglican aussi trouvait à Sainte-Marie
+une vie et une puissance nouvelles. La majesté calme et le
+pathétique touchant qu’on savait y répandre lui donnaient presque
+le cachet de vraies cérémonies. Je vois encore, à cette heure,
+le maintien recueilli des assistants qui annonçait des cœurs pénétrés
+jusqu’au fond du sentiment de leur acte religieux ; j’entends
+encore, avec ses chutes plaintives et ses pauses saisissantes,
+le chant mélodieux qui devenait pour les paroles sacrées un
+commentaire admirable, et qui donnait au narré de l’Écriture
+l’intérêt le plus haut et la réalité la plus vivante. Telles furent
+donc, parmi les influences rassurantes, celles qui préservèrent
+Oxford en grande partie d’une fausse direction.</p>
+
+<p>Mais revenons à notre sujet. Les résultats de cet engouement
+pour l’architecture et pour les cérémonies avaient, dans les deux
+cas, le même cachet d’excentricité, lorsqu’ils manquaient de
+ces puissants correctifs moraux et religieux. Ce qui correspond
+proprement à l’art du moyen âge, non moins qu’aux cérémonies
+(comme tout le monde l’admettra), c’est le culte catholique
+et pas un autre ; aussi les églises bâties, d’après les modèles catholiques,
+pour le service protestant, sont de tous les charlatanismes
+le plus grotesque, parce que c’est le plus pompeux. Cependant,
+vers cette époque, le grand Mouvement d’Oxford, celui
+qui était basé sur des principes vraiment solides, et qui était
+environné à son centre des réalités les plus sérieuses, devait
+se voir accuser faussement de toutes ces applications extravagantes.
+Les folies des disciples zélés, mais indiscrets, ne voulurent
+pas s’éteindre avec les cierges, ni s’évaporer avec l’encens :
+elles aspirèrent à vivre sur le bronze séculaire et la pierre impérissable.
+Des autels sans sacrifice, des jubés qui ne cachaient
+pas de mystères, des niches de saints, des bas-côtés sans processions,
+et des sanctuaires sans la très-sainte Présence donnaient
+un corps à ces brillantes illusions et les perpétuaient.
+Des piscines ouvertes appelaient, mais en vain, les restes des
+éléments, casuel ordinaire du clerc. On construisait des bénitiers
+qui devenaient le réceptacle de la poussière et des toiles
+d’araignée ; des anges sculptés se trouvaient logés dans des demeures
+surprises de les voir ; et des démons à face hideuse s’échappaient,
+comme en fuyant, des porches du temple, tandis
+que, pour une raison contraire, ils auraient bien pu continuer à
+y habiter en toute sécurité.</p>
+
+<p>Nous devons toutefois ajouter, en bonne justice, que les
+essais de Catholicisme se faisaient aussi dans une sphère plus
+haute. A la même époque, plusieurs établissements religieux
+poursuivaient leur marche avec succès, au profit de chacun de
+leurs membres en particulier, comme de la communauté en général ;
+et cela, malgré tous les désavantages effrayants du système
+protestant. Parmi ces maisons se faisait remarquer, au premier
+rang, sous tous les rapports, le collége fondé par le docteur
+Newman à Littlemoor<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, près d’Oxford. Si je ne me trompe,
+feu le R. P. Dominique, autorité de poids en ces matières, a
+dit, à cette époque, dans le <i lang="en" xml:lang="en">Tablet</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, que cette institution lui
+rappelait les monastères catholiques de la plus rigoureuse observance.
+Il m’a été donné plusieurs fois de passer quelques jours
+dans cette aimable retraite avec le docteur Newman, et, j’aime
+à le proclamer, celui qui se rappelle le sentiment de calme religieux
+que l’âme y éprouvait ; la bibliothèque avec son vrai parfum
+d’ouvrages théologiques ; les lecteurs studieux qu’on voyait
+dans cette salle, chacun assis à une table séparée avec son in-folio ;
+le silence de ce lieu, rendu sensible par le mouvement
+monotone de la pendule placée sur la cheminée ; celui encore
+qui a toujours partagé le repas frugal et silencieux de la communauté,
+dans un réfectoire bien pauvre, ou qui a assisté aux Heures
+dans la sombre petite chapelle, remarquable par son grand rideau
+rouge, son crucifix et son air de solitude impénétrable ; — celui-là,
+dis-je, qui a été témoin de ce spectacle, doit reconnaître
+forcément qu’il n’y avait pas là de « charlatanisme. »
+Disons-le, c’était l’ascétisme du désert qui conduit au Christ.
+Et qu’un établissement si remarquable à tous les points de vue,
+si magistral dans sa conception, si habilement dirigé, si dépourvu,
+selon toutes les apparences, de tout ce qui pouvait faire
+naître le désir d’un changement ou l’espoir d’une amélioration ;
+qu’un tel établissement pût tomber tout à coup, sans pression
+extérieure et sans décadence intérieure, c’était là peut-être la
+preuve la plus évidente pour ses hôtes qu’ils n’avaient pas de
+« cité permanente »<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a> hors de l’Église de Dieu.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> C’est dans cette maison de retraite que le père Newman a fait son abjuration
+avec deux de ses disciples, le 9 octobre 1848.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Journal anglais catholique.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Héb. XIII, 14.</p>
+</div>
+<p>Cependant l’état florissant et la régularité habituelle des établissements
+de ce genre ne devaient être ni une garantie ni
+une sauvegarde contre les accidents qui, comme le canon d’alarme,
+servaient à réveiller les plus calmes de leur sommeil, et
+à indiquer que quelque chose de désastreux ou de triste se passait
+dans le lointain. Chaque maison religieuse a besoin d’une
+certaine classe de personnes, qu’il était singulièrement difficile
+de gouverner dans l’état de choses que je décris, je veux parler
+des frères lais. On ne pouvait attendre de ces braves garçons
+qu’ils se tirassent d’affaire avec le même bonheur que leurs supérieurs
+en âge et en mérite ; et parfois ils devaient rabaisser le
+caractère de l’institution la plus florissante, mettre sa stabilité
+en péril par un simple acte de gaucherie, résultat naturel de
+leur fausse position. L’histoire suivante, qui se rapporte à ce sujet,
+est un fait littéralement vrai. Dans un certain établissement
+qui affectait la vie religieuse, c’était la coutume des supérieurs
+d’admettre à leur table les jeunes gens qui les servaient comme
+des espèces de « frères lais » ; et, je vous l’assure, ce n’était
+pas sans un acte de mortification de part et d’autre. Un jour
+frère Isaac (c’est le nom que nous donnerons à notre héros)
+chercha très-naturellement à échapper à la cage dans laquelle
+on le retenait, avec les plus pures intentions sans doute, mais
+avec une prudence contestable ; il voulut se marier avec une
+personne qui demeurait de l’autre côté de la rue. L’objet de ses
+affections se trouvant appartenir à un rang de la société un peu
+plus élevé que le sien, il devint nécessaire pour lui de rassembler
+et de montrer, à son plus grand avantage, toutes les preuves
+qui pouvaient établir qu’il était « un <i>gentleman</i> ». Or, parmi
+les nombreuses recommandations qu’il produisit en sa faveur
+se trouvait celle-ci, que « dans la famille au sein de laquelle il
+avait le bonheur de résider, ce jeune homme vivait dans les rapports
+les plus intimes avec les personnes de la maison, et qu’il
+avait l’habitude d’être un de leurs convives au dîner ».</p>
+
+<p>Il y avait encore une autre forme d’illusion innocente, dont
+quelques esprits étaient préoccupés, et qui dépassait toutes les
+autres dans son absurdité presque incroyable. Il vous faut donc
+savoir, mes amis, que l’idée de conversion à l’Église Catholique,
+que plusieurs personnes encourageaient à cette époque, était, non
+pas celle d’une soumission partielle à son autorité, mais bien
+celle d’une union entre l’Église Catholique et l’Établissement,
+ce qu’on appelait alors, les « Églises d’Angleterre et de Rome ».
+Ce plan, s’il eût été exécutable, avait sans doute plusieurs avantages
+sur celui des conversions séparées : il faisait moins de violence
+à tous les sentiments nationaux, sociaux, domestiques, ou
+personnels ; il nous promettait la conversion en masse de l’Angleterre,
+au lieu de sa conversion en détail. Vous me direz, peut-être,
+que parmi d’autres avantages, ce plan nous aurait permis,
+à nous ecclésiastiques, de garder nos bénéfices. Je crois toutefois
+que ce point particulier en sa faveur n’eût rien ajouté auprès
+d’aucun de nous à ce qu’il offrait par lui-même d’attrayant.</p>
+
+<p>Je vous présente ce projet sous son côté le plus beau, parce
+que je suis obligé de vous avouer qu’il avait conquis un corps
+respectable de partisans. Au reste, si vous étiez trop disposés
+à le critiquer, il faut que vous sachiez une chose qui rectifiera
+vos idées à cet égard, et qui vous empêchera de lancer toute la
+bordée de votre vertueuse indignation contre les pauvres Puséistes.
+Le fait donc est que ce grand et intéressant dessein trouva
+une certaine faveur auprès d’excellents catholiques. Il en eut
+un, cependant, qui, malgré sa profonde sollicitude pour ramener
+au bercail les chercheurs d’Oxford, ne voulut jamais l’encourager,
+ne fût-ce que pour une heure ; je veux parler du docteur
+Wiseman, qui désapprouva, dès le principe, toute idée
+d’unité catholique basée sur un pacte entre l’Église et l’Établissement.
+C’était toutefois une manière de voir qui, en tant qu’elle
+n’impliquait pas le sacrifice d’une doctrine ou d’un principe fondamental,
+pouvait être embrassée par tout catholique, et que
+quelques catholiques éminents, en effet, étaient disposés, pour
+un certain temps, à regarder avec faveur, ou, au moins, avec
+indulgence. Aussi, lorsque, d’après la tournure que ce projet prit
+dans la pratique, je l’appelle absurde, je désire que l’on comprenne
+que je ne fais pas allusion à l’idée elle-même, mais à quelques-unes
+des conséquences que renfermait le plan lui-même.</p>
+
+<p>Or, d’une manière ou d’une autre, il nous arriva de ne pas
+songer, chose merveilleuse ! que, pour le succès de tout projet
+d’union, le consentement des deux parties est nécessaire.
+Comme l’Irlandais dans ses plans de mariage, nous avions « notre
+propre consentement » dans l’affaire : mais nous oubliions qu’il
+y en avait un autre à demander. Tout était pour le mieux…
+d’un seul côté. Non-seulement les termes d’union étaient rédigés,
+mais ils étaient déjà acceptés (en imagination) ; et l’on se
+représentait l’Angleterre, en idéal, comme une dépendance volontaire
+et florissante de l’Église ! Nous n’avions pas à élever des
+cathédrales, car elles étaient sous la main, et elles comptaient
+au rang des plus riches et des plus belles ; sous leurs voûtes,
+le culte catholique devait se trouver dans son lieu naturel. Les
+abbayes en ruine pourraient être facilement restaurées et devenir
+l’instrument de la charité envers les pauvres ; elles seraient
+(comme on l’a dit spirituellement) des « <i lang="en" xml:lang="en">workhouses</i> d’union »
+d’une nouvelle espèce. La réforme du personnel de l’Établissement
+présentait une difficulté plus grande, mais non
+insurmontable, pourtant. Les chapitres aussi reprendraient naturellement
+leur forme normale de sociétés ou de colléges religieux ;
+et personne ne pouvait positivement prédire quel ne serait
+pas l’effet moral d’une mitre, d’une crosse et d’une chape,
+même sur l’archevêque de Cantorbéry. La grande difficulté,
+toutefois, était bien moins avec les dignitaires qu’avec leurs femmes.
+Mais si les bons sentiments de ces dames ne les amenaient
+pas à désirer une séparation de biens, l’obstacle pourrait être
+levé, en suspendant pour un temps la loi du célibat ecclésiastique.
+Tout cela, il faut l’avouer, était un château en Espagne
+bâti sur une échelle gigantesque ; et je sens, tout en vous faisant
+cette description, combien il est impossible pour moi de vous
+persuader que je ne plaisante point. Mais je vous l’assure, sans
+la moindre équivoque, une bonne partie de ce que je viens de
+vous dire a été proposé sérieusement ; et ce qui, dans mon discours,
+a été naturellement ridiculisé charge fort peu le tableau
+de l’Église Utopique, que plus d’un fut tenté de réaliser dans
+l’ardeur de son jeune zèle.</p>
+
+<p>Maintenant, mes amis, je vous ai mis en état, je l’espère, de
+goûter mon premier extrait de « Perte et Gain », livre qui,
+sans une certaine connaissance des temps auxquels il se rapporte,
+doit être absolument incompréhensible. Je n’ai pas besoin
+de vous dire que « Perte et Gain », quoique encore sans nom
+d’auteur<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, a été publiquement reconnu, comme étant son
+œuvre, par le docteur Newman, qui a ainsi justifié le jugement
+qui fit prononcer, tout de suite, à ceux qui connaissaient personnellement
+l’écrivain, que ce livre, d’après ses caractères intrinsèques,
+devait sortir de sa plume. Car dans cette peinture magistrale
+des personnages, dans ces esquisses si vraies de la nature
+humaine, dans cette plaisanterie élégante et enjouée, dans
+cette pureté si bien sentie de pensée et d’expression, dans cette
+modestie de l’auteur à passer sous silence la part qu’il a prise
+aux événements qu’il raconte, dans ce savoir et cette puissance
+d’argumentation ; de plus, ajouterai-je, dans cette bonté exubérante
+du cœur et dans cette charité de jugement qui distinguent
+cet ouvrage, ils ne tardèrent pas à reconnaître l’esprit qui naguère
+avait brillé d’un si vif éclat du haut de la chaire de Sainte-Marie,
+et la voix qui, dans le réfectoire d’Oriel, ravisait ses
+auditeurs, tenant, par mille charmes, dans une captivité volontaire
+de confiance et d’amitié, tout ce qu’Oxford renfermait
+d’hommes d’élite.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Perte et Gain</i>, en effet, est sans nom d’auteur dans les trois éditions anglaises ;
+mais le R. P. Newman a eu l’extrême bonté de nous permettre de placer
+son nom en tête de notre traduction.</p>
+</div>
+<p>Je vous exposais, il n’y a qu’un instant, mes amis, les résultats
+produits par le « Mouvement d’Oxford » sur quelques-uns
+de ses disciples les moins sagaces et les moins prudents ; je vous
+prie de vous rappeler ce que je vous ai dit là-dessus et de me
+permettre, en même temps, de vous faire assister à la conversation
+suivante, qui a lieu entre deux jeunes gens et deux demoiselles,
+qui s’étaient laissé prendre à ce qu’on appelle communément
+« le Puséisme », par le côté le plus stérile et le moins
+estimable. Et ici, laissez-moi vous dire, une fois pour toutes,
+que j’emploie ce mot « Puséisme », simplement pour ma commodité,
+et non parce que je l’aime. Car, d’abord, il est irrespectueux
+à l’égard d’un excellent homme, qui n’a jamais désiré ni
+mérité d’être regardé comme le fondateur de l’école de religion
+que ce mot désigne ; et, en second lieu, il proclame une injustice
+vis-à-vis d’une grande et sainte œuvre, accomplie
+en dehors de l’Église, en la représentant, ce qu’elle ne fut jamais
+de la part de la généralité de ses chefs, comme une simple
+entreprise calculée d’avance et faite avec un esprit de sectaire.</p>
+
+<p>La scène se passe à Oxford, un jour de fête, entre 10 et 11
+heures du matin. Les deux jeunes gens, White et Willis, ont
+déjeuné chez un de leurs amis, et, trouvant sur leur chemin
+une église ouverte, ils y entrent.</p>
+
+<p>— Ici M. le chanoine Oakeley cite le passage qui commence
+par ces mots : <i>Une vieille femme nettoyait les bancs…</i> Jusqu’à
+ceux-ci : <i>carmélites de la réforme de sainte Thérèse</i>. V. p. 56. — Puis
+il continue :</p>
+
+<p>L’auteur nous a dit que ces demoiselles « ne se connaissaient
+pas elles-mêmes » ; et peut-être quelques-uns d’entre vous suspectent
+déjà que l’intérêt de ces jeunes personnes, sans qu’elles
+s’en doutassent, ne se rapportait pas à un objet purement ecclésiastique.
+Supposant que tel soit le cas, ce que je me garderai
+bien d’affirmer, on était alors, évidemment, arrivé à un point où
+cet intérêt devait prendre un caractère d’inquiétude et même
+de tristesse. Et c’est là sans doute la raison qui fait dire à notre
+auteur que, tandis que la conversation s’était jusque là tenue
+sur la limite de la plaisanterie et du sérieux, elle prit en ce moment
+« un ton plus réfléchi et plus doux ».</p>
+
+<p>— M. le chanoine Oakeley continue la citation ci-dessus et
+la poursuit jusqu’à ces mots : « <i>tant de choses étranges,
+extravagantes arrivent à mes oreilles !</i> — Il ajoute ensuite :</p>
+
+<p>On doit reconnaître qu’au moins dans cet exemple, les deux
+demoiselles avaient quelque chose à dire en leur faveur. Mais
+un des plus malheureux effets du « Mouvement », lorsqu’il était
+mal compris des personnes ignorantes, c’était de soulever la
+jeunesse contre les pères et les mères, ainsi que contre les « pasteurs
+et les maîtres spirituels ». Aussi le but de notre auteur,
+dans ce brillant passage, est sans doute de nous montrer que le
+bien ne saurait venir que des personnes qui cherchent la lumière
+au milieu de leurs perplexités d’esprit, tout en accomplissant
+leur devoir, avec humilité et patience, dans « l’état de vie
+où il a plu à Dieu de les placer ». Ne soyons donc pas surpris
+que ni White ni miss Bolton ne deviennent pas catholiques
+dans la suite de l’histoire. Au contraire, nous les voyons reparaître,
+au chapitre 2 de la III<sup>e</sup> partie, comme mari et femme,
+dans une position opulente et avec des vues modifiées. Willis,
+le moins loquace des deux amis, se fait catholique d’une manière
+abrupte et peu satisfaisante, mais il finit par devenir Passionniste.
+Quant à miss Charlotte, la plus jeune des sœurs,
+elle quitte la scène, sans même qu’on fasse allusion à son
+avenir.</p>
+
+<p>Notre auteur n’est rien moins que sévère, relativement à son
+ancienne communion. Dans les personnes de Campbell et de
+Carlton, il montre les principes de l’Église d’Angleterre sous leur
+jour le plus favorable. Dans une sphère moins élevée, M. et
+madame Reding (leur fille Marie appartient à une classe plus
+haute), et même notre amie madame Bolton nous reproduisent
+avec honneur les effets de leur éducation. Tous ces personnages
+déploient plus ou moins les vertus calmes de famille, unies à
+un sentiment très-réel et très-pratique de la religion, ces vertus
+qui sont un résultat assez ordinaire de l’enseignement de l’Église
+Anglicane. Mais le caractère éminent du récit est celui de
+son héros, de Charles Reding. Franc, pur d’intention et plein de
+confiance, ce jeune homme passe du sein d’une famille chérie et
+de la solitude de sa paisible demeure, dans le tourbillon d’Oxford,
+à l’époque où le grand « Mouvement Religieux » est à son
+apogée. Il entre à l’Université avec un esprit candide, pensant
+bien de toute autorité constituée et prêt à recevoir l’instruction
+de toute main. Bientôt il trouve qu’au lieu de cette vérité unique
+qu’il est disposé à recevoir, il a à choisir entre une foule d’opinions,
+toutes soutenues avec une égale assurance, sans qu’aucune
+puisse produire une sanction de quelque valeur. Il trouve
+que les oracles de l’Université, lorsqu’on les interroge sur les
+points principaux de leur enseignement, ne peuvent donner que
+des réponses douteuses et renvoyer l’étudiant investigateur au
+jugement privé, dont celui-ci cherche précisément à secouer le
+fardeau. C’est ainsi que du rôle de disciple, qui est naturel à son
+âge et à son caractère, Charles Reding est investi brusquement
+de celui de juge, malgré ses répugnances et son inhabileté. Cependant,
+quoique très-circonspect dans ses démarches et très-consciencieux
+dans sa conduite, il se trouve tout à coup l’objet
+d’un espionnage et la victime d’un soupçon. Ses plus innocentes
+remarques sont recueillies à son préjudice, et les explications qu’il
+en donne ne servent qu’à le jeter davantage dans le discrédit. Sans
+qu’il le sache, on lui fait la réputation d’un « homme de parti » ;
+ses espérances sont brisées et son arrêt scellé. Tourmenté, mal
+compris, et « jeté hors de la synagogue », il se trouve, sans effort
+et presque sans l’avoir voulu, un enfant de la sainte Église,
+tel qu’un pauvre orphelin qui, longtemps le jouet des étrangers,
+se réveillerait tout à coup dans les bras d’une nouvelle mère. Le
+docteur Newman nous dit, et avec vérité, que son récit « ne
+repose pas sur un fait ». Charles Reding est un caractère qui,
+tout autant que je puis me le rappeler, n’a pas eu son modèle vivant
+au temps auquel il se rapporte ; mais, bien certainement,
+il représente une classe véritable de caractères, et son histoire,
+quoique une fiction, témoigne d’une vérité. Il y a eu, à notre
+époque, des conversions qui ont fait voir le bien sortant du mal
+d’une manière plus éclatante que celles qui étaient le résultat
+naturel de dispositions meilleures. Il y a eu des cas dans lesquels
+(si nous considérons la loi ordinaire de la conduite de Dieu), on
+ne trouve d’autres préliminaires naturels ni d’autres prédispositions
+à une si grande faveur, qu’une intention droite. Il y en a
+eu d’autres, peut-être, qui, selon toute apparence, avaient à
+peine cette sauvegarde contre une illusion possible. Eh bien,
+Dieu a tout ordonné selon sa miséricordieuse Providence ; fortifiant
+ce qui était bon, corrigeant ou purifiant ce qui était mauvais
+ou erroné ; abandonnant, hélas ! dans un petit nombre de
+cas, le péché d’un esprit orgueilleux à son châtiment naturel, et
+punissant un changement trop précipité par une apostasie malheureuse.
+Le prophète Osée semble parler de ces exemples funestes,
+lorsqu’il dit : « Ils ont semé du vent et ils moissonneront
+des tempêtes ; il n’y demeurera pas un épi debout ; son grain ne
+rendra point de farine, et s’il en rend, les étrangers la mangeront<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Osée, VIII, 7.</p>
+</div>
+<p>Mais il y avait aussi des cas différents de ceux dont Charles
+Reding est un exemple. Il y avait des hommes de dispositions
+simples, innocentes, véritables éléments caractéristiques du Catholicisme.
+Ces hommes n’avaient ni désir, ni aspiration au delà
+de la sphère où la Providence les avait placés, jusqu’à ce que le
+terrain sur lequel ils paraissaient se tenir debout vînt à leur
+manquer, et qu’ils fussent poussés en avant par le simple instinct
+de leur propre conservation. Ils aimaient leurs verts cottages
+et leur belle terre natale. Les pays étrangers avec leur esprit
+remuant et leur culte étrange n’avaient pas d’attraits pour
+eux. Là où ils avaient toujours été, c’est là qu’ils désiraient rester
+toujours. A leurs yeux, les joies de l’enfance étaient celles
+de l’âge mûr. Mais ce n’est que dans l’Église Catholique que la
+réalité de la vie répond aux rêves du jeune âge ; seule, l’Église
+peut remplir d’un bonheur plus grand encore ces vides que le
+temps fait nécessairement dans le sanctuaire de nos premières
+joies. Avez-vous jamais lu les vers si beaux et si touchants de
+Cooper « sur la réception du portrait de sa mère » ? Qui ne comprend
+la consolation qu’un homme aussi sensible eût trouvé
+dans la contemplation de la sainte Vierge ! Eh bien, il y avait
+des âmes tendres, affectueuses et souples, qui aspiraient après
+quelque chose de meilleur et de plus durable que ce monde ou
+que les espérances d’ici-bas. Or, comment le Protestantisme,
+même dans sa forme la meilleure, satisfit-il jamais à ce besoin ?
+Par des vues terrestres, moins belles, mais non moins fugitives
+que celles qui s’étaient évanouies, ou par des rêves plus beaux
+sans doute, mais tout aussi vaporeux. « <i>Mais</i> », nous dit le docteur
+Newman, « <i>lorsqu’un homme…</i> » (citation jusqu’à ces paroles :
+« <i>comme un disciple à son maître.</i> » V. pag. 169.) — Après
+quoi M. le chanoine Oakeley ajoute :</p>
+
+<p>La première des citations suivantes vous montrera Charles au
+sein de sa famille ; la seconde, au milieu de ses perplexités d’Oxford ;
+la troisième, dans son état de transition ; la dernière, enfin,
+dans son état de quiétude.</p>
+
+<p>— Ici, premier extrait à partir de ces mots : « <i>Charles était
+un fils affectueux…</i> » jusqu’à ceux-ci : « <i>j’aurai de l’énergie
+au jour venu.</i> » V. <a href="#p1c12">pag. 85</a>. — M. le chanoine Oakeley
+ajoute :</p>
+
+<p>Le vague soupçon exprimé ici par Charles, que l’espèce de
+bonheur qui l’environne ne réponde pas complétement aux besoins
+de son être immortel, est admirablement développé dans
+la suite de l’histoire. La visite de M. Malcolm, « un ami de la
+famille », sert à donner à ce sentiment de crainte une forme
+un peu définie ; et ce sentiment se dessine encore mieux dans
+quelques conversations touchantes de Charles avec sa sœur Marie.
+Bientôt après, le père de Charles meurt, et alors viennent tous
+les tristes accessoires d’un deuil de famille. Ainsi sont brisés
+pour Charles les liens qui l’attachent à sa maison terrestre. Différents
+événements qui lui arrivent à Oxford agissent dans le
+même sens. Le principal de ces événements, c’est le soupçon
+d’excentricité religieuse auquel il se trouve exposé, et qui bientôt
+se termine par un fait décisif, comme l’auteur va nous le
+raconter.</p>
+
+<p>— Extrait, depuis ces mots : « <i>Nous devons dire au lecteur…</i> »
+jusqu’à ceux-ci : « <i>bannissement était supportable.</i> »
+V. <a href="#p189">p. 189</a>. — M. le chanoine Oakeley ajoute :</p>
+
+<p>Je ne vous raconterai pas, mes chers auditeurs, les démarches,
+qui, au reste, ne sont ni nombreuses ni difficiles, par lesquelles
+Charles est amené jusque sur le seuil de l’Église Catholique.
+Maintenant, il n’a plus qu’une épreuve à surmonter ; mais
+aussi c’est la plus terrible, quoique ce ne soit pas la dernière.</p>
+
+<p>— Extrait, depuis ces mots : « <i>Charles descendit…</i> » jusqu’à
+ceux-ci : « <i>vers Collumpton.</i> » V. <a href="#p273">p. 273</a>. — M. le chanoine
+Oakeley continue :</p>
+
+<p>Charles avait encore un bien rude temps à affronter avant de
+se trouver sain et sauf dans le port. Cependant, comme je ne
+me propose pas de vous donner une analyse de « Perte et Gain »,
+ni même une critique de cet ouvrage ; mais comme mon unique
+but en vous le citant, c’est d’éclairer le sujet que je traite, je
+m’en vais au plus tôt débarrasser notre jeune étudiant de toutes
+ses misères.</p>
+
+<p>— Citation du dernier chap. de la III<sup>e</sup> partie. M. le chanoine
+Oakeley termine sa conférence par ces réflexions :</p>
+
+<p>Ces deux amis sont arrivés à l’Église catholique par des voies
+et à des heures différentes. Willis s’y est réuni dès le début de
+sa carrière. Sa démarche ne porte pas le cachet d’une délibération
+bien mûrie ; on la dirait le fruit de la volonté propre.
+Charles, qui est du même âge que le jeune converti, et qui se
+trouve dans les mêmes circonstances et dans les mêmes occasions,
+use de sa pleine liberté tout le temps de sa préparation. Il
+passe au crible de sa raison tout argument qu’il rencontre, et
+épuise toutes les alternatives. Puis il se jette dans le sein de
+l’Église, non-seulement sans un acte de choix, mais à peine avec
+un effort de volonté, tel qu’une grappe mûre qui tomberait d’elle-même
+dans les mains de celui qui la cueille. La première pensée
+de Charles, comme nous venons de le voir, c’est qu’il a tardé
+trop longtemps ; la crainte de Willis, après de sérieuses réflexions,
+c’est que, peut-être, il a agi avec trop de précipitation.
+Il est certain qu’on peut arriver à faire une bonne action par
+une fausse voie ; et des juges différents, tout en se réjouissant
+avec Charles et Willis de leurs conversions, jugeront d’une
+manière différente la marche respective par laquelle ces jeunes
+gens sont arrivés, chacun à sa façon, au Catholicisme. Certaines
+personnes disent parfois que la seule faute que commettent les
+convertis, c’est de ne pas se convertir plus tôt ; d’autres, au
+contraire, après avoir étudié des conversions particulières, les
+croient trop précipitées et évidemment trop peu mûries.</p>
+
+<p>Les paroles que notre auteur met dans la bouche de Willis
+peuvent être prises, il me semble, comme exprimant sa pensée
+sur cette question : « Tout est bien, dit-il, excepté ce que le
+péché rend mauvais. » Une conversion à l’Église est l’acte le
+plus grand de la faveur divine sur la terre, à part le don de la
+persévérance ; et Dieu accorde cette grâce à qui il veut, de la
+manière qu’il lui plaît, au temps qui lui convient. Les uns, il les
+appelle à la première heure, d’autres à la onzième. Il peut arriver
+que celui qui s’est converti de bonne heure ait été téméraire,
+et que celui qui s’est converti tard ait temporisé avec la grâce ;
+et s’il en est ainsi, il y a un péché (plus ou moins grand) dans la
+conduite, quoique le résultat témoigne de la bénédiction divine.
+Mais dans aucun des deux cas, la faute n’a été assez considérable
+pour provoquer le retrait de cette grâce divine ; grâce, permettez-moi
+de vous le rappeler, qui apporte avec elle, parmi
+d’autres priviléges, celui d’obtenir le pardon de tout péché
+commis dans la voie même que Dieu avait marquée. Soyons donc
+toujours plus disposés, en jugeant les conversions individuelles,
+à applaudir au bienfait reçu qu’à critiquer les fautes que l’on
+peut avoir commises au moment où Dieu accordait ce bienfait.</p>
+
+<p>Les mêmes considérations qui nous portent à juger charitablement
+des conversions individuelles nous font également apprécier
+avec indulgence le grand « Mouvement Religieux » lui-même.
+Pour tout catholique qui en ignore l’origine, qui ne sait
+pas le caractère et les intentions de ses chefs, ce Mouvement doit
+avoir présenté sans doute un spectacle inexplicable et peu satisfaisant.
+Il doit être très-difficile de comprendre pourquoi des
+hommes qui s’avançaient si loin n’allaient pas plus loin encore.
+Et de là il est arrivé que les mêmes personnes auxquelles les
+Protestants reprochaient d’être infidèles à leur Église, étaient
+accusées, au contraire, par les Catholiques de lui être trop servilement
+attachées. Cette anomalie, toutefois, était parfaitement
+intelligible pour ceux qui étaient plus rapprochés du théâtre de
+l’action. Ils comprenaient que le désir de rendre justice à l’Église
+Catholique s’accordait très-bien, jusqu’à un certain point,
+avec l’attachement le plus respectueux à la communion qui
+<i lang="la" xml:lang="la">primâ facie</i> avait droit à la soumission de ses membres comme
+étant celle qui les avait vus naître, qui les avait élevés et qui
+avait été pour eux, évidemment, le canal de bien des grâces.
+Les chefs et les disciples du Mouvement d’Oxford (ou du moins
+ceux à qui je fais directement allusion) désiraient seulement
+connaître la volonté de Dieu envers eux ; et ils tâchaient de la
+connaître par la seule voie légitime, celle du devoir. Le grand
+problème, dont ils acceptaient par anticipation les conséquences,
+fut résolu non par eux, mais pour eux ; et lorsque la voix
+de Dieu parla à leurs cœurs de manière à ne pas s’y méprendre,
+ils se levèrent et ils obéirent. Qu’ils lui aient obéi lorsqu’ils l’ont
+fait, c’est une preuve qu’ils étaient prêts à obéir dès le commencement.
+Les conversions, donc, viennent nous donner le
+véritable commentaire et l’interprétation du Mouvement. « C’est
+à leurs fruits que vous les connaîtrez. » Oui, ce n’a pu être que
+l’œuvre de Dieu qui a donné à son Église des centaines d’enfants
+fidèles et dévoués comme résultat direct de ce Mouvement, et
+des milliers comme son résultat indirect. Et cependant <i>il est
+probable que nous ne cueillerons de nos jours que les premiers
+fruits de cette grande moisson</i>. Je le répète, les conversions,
+si nombreuses et si multiformes, si indépendantes dans
+leur origine et si semblables dans leur résultat ; les conversions
+impliquant l’assujettissement de tant de puissantes intelligences,
+la soumission de tant de volontés opiniâtres, le sacrifice de tant
+de rapports aimés, l’immolation de tant d’attachements terrestres :
+voilà, mes amis, ce qui explique la crise religieuse d’où
+elles sont sorties ; comme, aussi, elles sont expliquées, à leur
+tour, par cette crise elle-même. L’importance du Mouvement
+nous est une garantie que nous pouvons compter sur ces conversions ;
+le nombre et la valeur des conversions nous sont des
+preuves manifestes de la profonde réalité du Mouvement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="notes">NOTES.</h2>
+
+
+<p class="h3" id="note-a">A</p>
+
+<p>« Les Universités et les colléges d’Angleterre sont des institutions
+tout à fait distinctes. Nécessité donc de se dépouiller tout
+d’abord de l’idée que réveille naturellement chez nous l’Université
+telle que nous l’avons en France.</p>
+
+<p>» L’origine des Universités anglaises est de date fort reculée.
+Elles furent dans le principe instituées pour l’enseignement de
+tous, sans distinction de classes. L’origine des colléges est bien
+différente. Ces établissements sont dus à des fondateurs qui les
+ont dotés de propriétés foncières, dont la possession et la transmission
+se font en vertu de chartres de corporation, données à
+ces établissements. Mais les fondateurs les ont institués avec une
+destination déterminée, ou abandonnée au choix de celui qui
+était appelé à les diriger. Dans ces colléges, les étudiants se préparaient
+à recevoir plus tard le haut enseignement des Universités.
+Mais on vit ces derniers établissements être à peu près
+abandonnés, et les colléges recevoir presque exclusivement le
+soin d’instruire la jeunesse. Sous Henri VIII, il fut décidé que
+pour être admis dans les Universités, il fallait avoir d’abord été
+reçu dans l’un des colléges établis près d’elles. Or, les colléges
+étant des institutions privées, où une certaine classe, un certain
+nombre de personnes pouvaient seules être admises, les Universités
+elles-mêmes, d’institutions publiques, devinrent des institutions
+privilégiées.</p>
+
+<p>» On vit plus tard, sous la reine Elisabeth, le grand sénéchal
+de l’Université d’Oxford décréter qu’il faudrait, pour être admis
+dans les colléges, jurer les trente-neuf Articles qui constituent
+les dogmes du culte anglican. Le bienfait de l’instruction était
+déjà devenu le privilége des nobles et des riches ; il devint
+alors celui d’une secte, et cet état de choses s’est continué
+jusqu’à nos jours.</p>
+
+<p>» Les Universités ont conservé leurs professeurs titulaires qui
+jouissent d’énormes revenus ; mais ces messieurs, laissant aux
+colléges le soin de faire le cours, possèdent à peu près des sinécures.
+Ce sont aujourd’hui les colléges qui enseignent ; les Universités
+constatent seulement la science, en faisant subir les examens
+et conférant les différents grades. Ces établissements sont
+tout à fait indépendants du gouvernement, qui n’exerce pas
+même sur eux un droit de surveillance.</p>
+
+<p>» L’Université de Londres, fondée il y a peu d’années, est établie
+sur des bases plus libérales. Elle diffère de celles d’Oxford
+et de Cambridge, en ce qu’elle n’est pas exclusivement anglicane :
+elle est ouverte à toutes les croyances.</p>
+
+<p>» L’Université fondée à Dublin par Elisabeth, quoique basée
+sur les principes protestants des Universités d’Oxford et de Cambridge,
+est cependant moins intolérante que celles-ci, car elle
+admet les étudiants catholiques aussi bien que les dissidents à
+venir recevoir l’instruction chez elle. Mais on s’imagine aisément
+avec quelle répugnance des parents catholiques, en Irlande surtout,
+se décident à confier l’éducation de leurs enfants à des
+maîtres anglicans. Les Catholiques peuvent non-seulement y recevoir
+l’instruction, mais ils sont autorisés à habiter l’Université,
+et à y prendre des grades. Toutefois, ils ne peuvent devenir ni
+<i lang="en" xml:lang="en">fellows</i> ni <i lang="en" xml:lang="en">scholars</i>.</p>
+
+<p>» A Cambridge, les Catholiques peuvent habiter les colléges et
+suivre les cours, mais on ne leur donne pas de grades. A Oxford,
+l’intolérance est absolue : les Catholiques ne peuvent ni y être
+instruits, ni y habiter.</p>
+
+<p>» Voilà les trois systèmes aujourd’hui en vigueur dans les
+Universités anglaises. Il serait difficile de donner une explication
+satisfaisante et raisonnable de ces différences. On ne comprend
+pas que la présence des Catholiques Romains puisse être
+dangereuse à Oxford, tandis qu’elle ne l’est pas à Cambridge ; et
+comment on leur donne plus de liberté à Dublin qu’en Angleterre,
+lorsque, vu leur nombre et leur influence en Irlande, on
+devrait se méfier d’eux bien davantage qu’à Cambridge ou à
+Oxford. » <i>Du Mouvement Religieux en Angleterre</i>, par J.
+<span class="sc">Gondon</span>.</p>
+
+<p class="ugap"><i>N. B.</i> Depuis que M. Jules Gondon a écrit ces lignes, deux
+grands faits se sont accomplis : ils méritent d’être indiqués.</p>
+
+<p class="ugap">1<sup>o</sup> Après bien des efforts, dignes de succès, l’Irlande a enfin
+son Université Catholique, à Dublin même. L’inauguration de
+cet établissement a eu lieu au mois de novembre de l’année 1854.
+C’est grâce à l’énergie des évêques du pays et à la générosité
+des braves Irlandais que cette magnifique institution a pu être
+fondée. Jusqu’à présent, toutefois, l’Université n’est pas complète,
+puisqu’elle n’a que trois pédagogies ; mais encore un peu
+de temps, et elle embrassera toutes les branches des sciences
+humaines.</p>
+
+<p>Dans la création d’une Université catholique en Irlande, nous
+ne pouvons nous empêcher de reconnaître la main divine ; mais
+où le fait providentiel nous frappe surtout, c’est dans le choix
+de la personne à qui a été confiée une œuvre si colossale. Qui,
+en effet, mieux que le révérend père Newman, pouvait connaître
+les besoins si étendus d’une institution semblable ? qui, mieux
+que lui, pouvait donner la vie à cet immense corps après l’avoir
+créé ? Quel autre eût possédé, au même degré, cet ascendant
+du génie et de la vertu qui inspire la confiance, attire le talent,
+féconde les œuvres, leur assure le succès, la gloire, une stabilité
+pour des siècles ? Que d’événements, enfin, n’ont pas dû s’accomplir,
+pour que le savant et pieux ex-<i lang="en" xml:lang="en">fellow</i> d’Oriel devînt le
+<i>premier</i> Recteur d’une Université <i>Catholique</i> en <i>Irlande</i> ? A
+l’époque de la conversion de son illustre ami, le docteur Pusey
+écrivit ces lignes dans une lettre devenue célèbre : « Et y avait
+là (dans le docteur Newman) un homme destiné à être un
+<i>grand instrument de Dieu</i>, propre par toutes ses qualités à
+réaliser de <i>grandes</i> choses… Il nous a quittés sans se douter
+de sa valeur. Il me semble qu’il a été transplanté dans une
+autre partie du vignoble où toute l’énergie de son puissant
+esprit pourra être employée, tandis qu’elle ne l’était pas chez
+nous. » C’est maintenant surtout que ces belles paroles se réalisent. — Qu’on
+nous permette de le dire, en passant : après tout
+ce qui a eu lieu depuis dix ans en Angleterre, la conduite du
+docteur Pusey reste une énigme mystérieuse ; ses anciens amis
+eux-mêmes ne savent comment expliquer la position que garde
+le savant professeur. Puisse-t-il, enfin, voir la lumière !</p>
+
+<p>Quel est l’avenir réservé à l’Université Catholique de Dublin ?
+Le révérend père Newman va lui-même répondre : « Je vous
+félicite, messieurs, de la noble entreprise que vous avez si heureusement
+commencée. Pour moi, qui ne l’ai connue qu’après
+son autorisation par le Saint-Siége, je n’ai jamais, un seul instant,
+douté de son succès, parce qu’elle nous vient de Rome. Je ne
+vivrai peut-être pas assez pour être témoin de ses résultats ;
+mais cet avenir n’altère en rien ma confiance ; car je sais que
+dans une œuvre aussi importante que la vôtre, l’exécution est laborieuse,
+et que plus les bienfaits sont grands, plus grandes sont
+les difficultés. » (Discours d’inauguration, 14 nov. 1854).</p>
+
+<p>Les espérances du R. P. Newman paraissent devoir se réaliser
+plus vite qu’on ne l’avait pensé. La première année scolaire,
+qui vient de finir, a eu un succès qu’on n’osait pas attendre ;
+outre les Irlandais, l’Université Catholique a vu dans son sein
+des Anglais, des Écossais et des Français. Toutes les classes de
+la société y ont été représentées, depuis la pairie jusqu’aux
+humbles <i lang="en" xml:lang="en">scholars</i>. Nous faisons les vœux les plus ardents pour
+que cette grande œuvre atteigne le but que se sont proposé les
+bons évêques d’Irlande en la créant. Nous lui souhaitons les succès
+de la nouvelle Université de Louvain, qui continue avec tant
+d’éclat la gloire de sa devancière. — Quand le clergé, en France,
+<i>aura-t-il son Université catholique</i> ?</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Le Parlement a aboli, cette année (1856), les serments qui
+fermaient aux Catholiques les portes de l’Université d’Oxford. A
+la première vue, cet acte semble consacrer une grande liberté
+de plus ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, dans le <i>fait</i>, l’accès de
+l’<i lang="la" xml:lang="la">Alma Mater</i> sera interdit comme auparavant à tout vrai Catholique.
+Car l’acte du Parlement ne changera rien à l’enseignement,
+aux pratiques et aux usages traditionnels des colléges
+académiques : l’atmosphère restera la même, elle sera anglicane.
+On peut juger de ce qui aura lieu à Oxford par ce qui se
+passe à Cambridge. Ici, en effet, tous les jeunes Catholiques qui
+désirent suivre les cours de l’Université sont absolument soumis
+aux mêmes règlements que les Protestants : ils doivent assister
+aux mêmes exercices religieux, entendre prêcher constamment
+une doctrine hérétique, faire depuis le matin jusqu’au soir des
+actes contraires à leur croyance.</p>
+
+<p>Quel est, après cela, le Catholique, digne de ce nom, qui oserait
+envoyer son fils à l’Université d’Oxford ? Recevoir l’enseignement,
+à de pareilles conditions, n’est-ce pas apostasier ?</p>
+
+<p>Au reste, bien des personnes ont une fausse idée des écoles
+mixtes du Royaume-Uni. On croit généralement, que parce
+qu’une école ouvre ses portes à tout le monde sans exception,
+l’enseignement religieux qui y est donné est tel qu’il puisse s’accommoder
+à toutes les croyances ; cela est une erreur. Pratiquement,
+chaque école a ses principes religieux qu’elle tâche
+d’inculquer à son auditoire. Si l’école mixte est créée par l’État,
+elle est tout à fait anglicane ; si elle appartient aux Wesleyens,
+elle enseigne le Méthodisme ; si elle doit sa fondation aux Anabaptistes,
+elle prêche les doctrines des Anabaptistes, et ainsi
+de toutes les autres.</p>
+
+<p>C’est ne pas connaître l’esprit des sectaires, c’est surtout ne
+pas connaître le caractère anglais, que de supposer qu’il puisse
+en être autrement. L’Université de Londres, créée seulement
+depuis quelques années, semble faire exception : là, l’enseignement
+religieux est purement négatif. Mais pour bien apprécier
+cet état de choses, il faut tenir compte de deux observations qui
+diminuent infiniment l’importance que quelques hommes, à un
+point de vue très-dangereux, voudraient attribuer à l’existence
+de cette Université.</p>
+
+<p>La première de ces observations est relative aux colléges annexés.
+Ces colléges, en effet, ont le droit d’élever chez eux les
+jeunes gens qui vont plus tard se présenter à Londres pour
+prendre leurs grades. Ils peuvent donc donner l’enseignement
+religieux qui leur convient, sans que l’Université ait rien à y
+voir. Le magnifique collége catholique d’Oscott est dans ce cas.</p>
+
+<p>La seconde observation est relative à l’Université de Londres
+elle-même. L’enseignement religieux de cette université est purement
+négatif, c’est vrai ; mais c’est aussi un fait de notoriété
+publique, que les Protestants, qui ont une croyance définie, ne
+permettent pas à leurs enfants d’aller suivre des cours dont les
+professeurs peuvent impunément enseigner des doctrines antichrétiennes.
+Ces cours ne sont fréquentés que par des jeunes
+gens dont les parents vivent dans une complète indifférence en
+matière de religion.</p>
+
+
+<p class="h3" id="note-b">B</p>
+
+<p>« A Oxford, ce qu’il y a de plus rare, C’est un bâtiment qui ne
+soit pas historique. Toutes ces longues murailles entrecoupées
+de tourelles, ces toits surmontés de dômes, ces porches en ogives,
+ce sont des rois et des reines, des cardinaux, des ministres
+ou des princes qui les ont bâtis : on dirait que les simples
+bourgeois ont été bannis lors de la construction de la ville savante.
+Le voyageur est comme étourdi des grands noms que lui
+redit son guide, en le promenant à travers tous les magnifiques
+colléges. A celui de <i>Sainte-Madeleine</i> (car la protestante Université
+d’Oxford a conservé toutes les anciennes dénominations
+catholiques de colléges de <i>Tous saints</i>, de <i>Toutes âmes</i> ; de <i lang="la" xml:lang="la">Corpus
+Christi</i>, etc., etc.), on vous montre le tombeau du fondateur
+Waynflete, chancelier du malheureux Henri VI. Au <i lang="en" xml:lang="en">Queen’s
+college</i>, on vous cite Robert d’Eglesfield, confesseur de la reine
+Philippa d’Espagne, femme d’Édouard III. A <i lang="en" xml:lang="en">University college</i>,
+c’est Alfred, roi troubadour et guerrier, qui le premier
+rassembla dans ce lieu quelques enfants de la harpe et de la
+science.</p>
+
+<p>» Plus loin, à <i lang="en" xml:lang="en">Oriel college</i>, vous entendez le nom d’Edward
+II. <i lang="en" xml:lang="en">Balliol college</i> redit celui de son fondateur, Jean Balliol,
+père de Balliol, roi d’Écosse.</p>
+
+<p>» Puis vous entendez citer les patrons, les saints de la réformation
+protestante, le chaste Henri VII, la vierge-reine Elisabeth
+et le cardinal Wolsey.</p>
+
+<p>» Dans ces vastes et nobles colléges, les chapelles attirent toujours
+l’attention des voyageurs ; c’est la partie la plus soignée.
+Pas une pierre ne manque à leurs voûtes, pas une feuille à leurs
+corniches ; les statues mêmes de ces saints que l’on n’y vénère
+plus sont réparées avec un soin extrême. Nous avons remarqué
+des têtes nouvelles remises sur les corps de sainte Ursule et de
+sainte Brigitte. En vérité, si, comme je le crois, le Catholicisme
+rentre un jour dans ses vieilles églises d’Angleterre, il n’aura à
+y rapporter que des tabernacles et des confessionnaux…</p>
+
+<p>» Parmi les édifices sacrés de l’Université, l’église de <i lang="en" xml:lang="en">New
+college</i> est ce qu’il y a de plus cité : c’est là que nous avons admiré
+de beaux vitraux… On nous a montré dans le sanctuaire
+de cette chapelle la crosse de Wikeham, évêque de Winchester.
+Ce bâton pastoral est en vermeil et orné de pierres précieuses incrustées,
+et a sept pieds de haut ; il porte dans sa partie recourbée
+la figure du saint fondateur du collége. Il me semble que
+cette crosse doit faire un singulier effet entre les mains d’un
+évêque protestant.</p>
+
+<p>» A <i lang="en" xml:lang="en">Jesus college</i>, on fait voir aux visiteurs une montre qui
+a appartenu à Charles I<sup>er</sup>. Qui n’aurait cru autrefois que la montre
+d’un roi ne devait lui indiquer que des heures heureuses !…
+Et cependant cette montre lui a fait voir le 29 janvier 1648, sa
+dernière heure, celle de son exécution !</p>
+
+<p>» Ce collége a conservé aussi un énorme étrier qui servait jadis
+à Elisabeth, et un bol en vermeil qui contient dix gallons et
+pèse 278 onces…</p>
+
+<p>» Dans différents endroits nous avons vu de ces vases énormes
+où les Anglais aiment à faire brûler le punch pour leurs grands
+jours de fête et de réjouissance.</p>
+
+<p>» Au musée Ashmoléen (<i lang="en" xml:lang="en">the Ashmolean museum</i>) fondé par
+Elias Ashmole, et bâti par sir Christopher Wren, il y a une foule
+de choses curieuses que bien des gens appellent vieilleries, entre
+autres :</p>
+
+<p>» Un amulette, jadis porté par Alfred le Grand ; d’un côté est
+la figure de saint Cuthbert, et de l’autre une fleur grossièrement
+taillée. Les ornements sont d’or, et sur une plaque on lit en lettres
+saxonnes : « <i>Alfred m’a fait faire.</i> »</p>
+
+<p>» L’épée offerte par Léon X à Henri VIII !… Le livre qui explique
+toutes ces curiosités dit que ce qu’il y a de plus curieux
+dans cette épée, c’est la poignée qui est de cristal et d’argent.
+Ce qui nous a semblé le plus curieux, à nous, c’est de voir cette
+épée donnée au défenseur de la foi par les mains d’un pape,
+précieusement conservée par le prince apostat !</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>» Le collége de <i>la Trinité</i> possède un magnifique calice en
+vermeil, jadis de l’abbaye de Saint-Alban…</p>
+
+<p>» Le collége de <i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church</i> déploie une belle façade de plus
+de quatre cents pieds ; la porte principale, flanquée de quatre tourelles,
+est surmontée d’une haute tour terminée en dôme. C’est
+au fameux Christopher Wren que l’on doit la régularité et la majesté
+de ce monument. La grande salle ou le réfectoire, l’escalier,
+le vestibule, sa voûte surtout, sont très-remarquables.</p>
+
+<p>» Le réfectoire a 115 pieds de long, 40 de large et 50 de haut.
+Comme l’honneur de recevoir les rois d’Angleterre appartient à
+<i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church college</i>, cette vaste salle a bien des fois reçu des
+convives couronnés : Henri VIII, en 1533 ; la reine-vierge, en
+1566 ; Jacques I<sup>er</sup> le bel esprit, en 1591, et, plus tard, son infortuné
+fils.</p>
+
+<p>» En 1814, on vit sous ces nobles voûtes une bien illustre assemblée :
+George IV, alors prince régent ; Alexandre, empereur
+de toutes les Russies ; François, empereur d’Allemagne et roi
+des Romains ; Guillaume, roi de Prusse ; le feu duc d’York, la
+grande duchesse d’Oldenbourg… Oxford se souvient avec fierté
+de cette visite, de cet hommage rendu aux muses par des empereurs
+et des rois qui s’honorèrent de recevoir des diplômes de
+membres de son Université…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>» Dans la chapelle de <i lang="en" xml:lang="en">Christ-Church college</i>, on montre la
+châsse de sainte Frideswide ; elle est surmontée d’un dais de
+pierre à petits pinacles gothiques d’un travail précieux…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>» Les dix-neuf colléges réunis de l’Université, et les cinq
+halls comptent près de cinq mille étudiants…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>» Dans cette Angleterre, que certaines gens nous citent sans
+cesse comme la terre classique de la liberté, les étudiants des
+Universités ne sont pas indistinctement confondus. Nous avons
+vu dans les réfectoires des places privilégiées pour les jeunes
+nobles (<i lang="en" xml:lang="en">sons of noblemen</i>). Le fils d’un noble, d’un homme titré
+a deux habits : celui des grands jours est de soie violette damassée,
+richement orné de galons d’or ; celui des jours ordinaires
+est une toge de soie noire.</p>
+
+<p>» Après ces fils d’hommes titrés viennent les <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen commoners</i>,
+qui ont deux toges de soie : l’une unie, et l’autre chargée
+de glands de soie noire.</p>
+
+<p>» Les simples <i lang="en" xml:lang="en">commoners</i> ont la toge en laine et sans manches.
+Les nobles ont la toque de velours avec le gland d’or ; les <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>,
+en velours, mais avec un gland de soie, et les <i lang="en" xml:lang="en">commoners</i>,
+en drap noir avec une touffe de soie…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>» Le premier dignitaire de l’Université est le chancelier ; on
+a toujours soin de le choisir dans les hauts rangs de la Société ;
+il faut qu’il ait été élevé à Oxford, car on veut que ce
+protecteur aime l’Université avec tous les souvenirs de son
+jeune âge.</p>
+
+<p>» Le vice-chancelier, nommé par le chancelier, est tenu à résidence ;
+c’est lui qui, de concert avec quatre pro-vice-chanceliers,
+surveille tous les colléges et les <i>halls</i>, y maintient la discipline
+et l’observance des anciens statuts…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>» La bibliothèque Bodleyenne<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> fondée par sir Thomas Bodley,
+est la plus riche et la plus remarquable de toutes les bibliothèques
+des différents colléges d’Oxford. Tout membre gradué a
+droit d’y venir étudier. On y voit un grand nombre de manuscrits
+orientaux : elle compte 430,000 volumes…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> En parcourant cette belle bibliothèque, l’année dernière, nous n’avons pas
+été peu surpris de voir parmi les nombreux portraits dont elle est ornée, celui
+d’un prêtre catholique en surplis. Notre étonnement a cessé, lorsque nous avons
+lu sur le catalogue le nom du personnage que cette toile représente ; c’est le
+père Le Courayer, si tristement célèbre. Il doit l’honneur de se trouver dans une
+place si étrange à son ouvrage, intitulé : <i>Dissertations sur la validité des ordinations
+anglicanes</i>.</p>
+</div>
+<p>» Je vous ai parlé du chancelier…; mais il faut que je vous
+cite encore une autre charge que les temps auraient pu supprimer,
+et que l’Université a conservée, celle de barbier ou <i lang="la" xml:lang="la">tonsor</i>.
+Le barbier est encore un personnage, les dignitaires lui doivent
+les égards de la <i>fraternité</i>, et lui donnent à souper une fois par
+an dans les grands appartements. Il ne frise ni ne poudre plus,
+il rase rarement ; mais il n’en est pas moins <i>incorporé</i> et immatriculé. »
+<i>Lettres sur l’Angleterre</i>, par M. le vicomte <span class="sc">Walsh</span>,
+1829. <i>Lettre X</i>.)</p>
+
+
+<p class="h3" id="note-c">C</p>
+
+<p>Le <i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> (livre de prières) est un recueil qui renferme
+les prières du matin et du soir, le service de la Cène, les règles
+liturgiques pour le Baptême, la Confirmation et le Mariage, un
+catéchisme anglican et les XXXIX Articles. C’est sous Charles II
+que l’usage de ce livre, dans sa forme actuelle, fut ordonné par
+la Convocation (grand conseil ecclésiastique). Le Parlement l’a
+enregistré dans ses actes. Aux yeux des Anglicans purs, le
+<i lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</span></i> est une autorité, c’est l’enseignement même de
+l’Église ; mais les esprits qui sont conséquents avec le principe
+du jugement privé demandent sur quoi l’on s’appuie pour donner
+une si grande valeur à ce livre. Les questions que ceux-ci
+soulèvent sur ce point ne sont pas faciles à résoudre ; disons
+mieux, elles sont insolubles (Voy. la lettre de Froude à M. Kèble) ;
+et le <i lang="en" xml:lang="en">Prayer-Book</i> comme la Bible elle-même, est un livre que
+chacun interprète à sa façon.</p>
+
+
+<p class="h3" id="note-d">D</p>
+
+<p>Les <i>Halls</i> (salles) jouissent des mêmes priviléges que les colléges ;
+mais ces établissements ne sont pas incorporés à l’Université.
+Chacun d’eux vit sous l’administration particulière d’un
+principal. De ces anciennes et nombreuses maisons, il n’en reste
+plus que cinq, savoir :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>Hall</i> de Saint-Edmond (<i lang="en" xml:lang="en">St. Edmond Hall</i>). Elle tire son
+nom de saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, qui vivait
+sous le règne de Henri III, au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>Hall</i> de Sainte-Marie (<i lang="en" xml:lang="en">St. Mary Hall</i>), bâtie en 1333, par
+Édouard II.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <i>Hall</i> du Nouvel Hôtel (<i lang="en" xml:lang="en">New Inn Hall</i>), bâtie en 1349, par
+Jean Trilleck, évêque d’Hereford.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <i>Hall</i> de Saint-Alban (<i lang="en" xml:lang="en">St. Alban’s Hall</i>), érigée sous le
+règne du roi Jean. Elle tire son nom de Robert de Saint-Alban,
+qui probablement la fit bâtir pour en faire son habitation.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> <i>Hall</i> de la Madeleine (<i lang="en" xml:lang="en">Magdalen Hall</i>). Le bâtiment qui
+porte aujourd’hui ce nom a été construit en 1820. L’ancienne
+Hall du même nom se trouvait à côté du beau collége de la Madeleine.
+Il a fallu un acte du Parlement pour pouvoir opérer
+le transfert.</p>
+
+
+<p class="h3" id="note-e">E</p>
+
+<p>Le <i>Monument</i>, à Londres, est une colonne dorique, élevée en
+1671, par ordre du Parlement, en mémoire de l’incendie de
+1666, qui consuma presque toute la Cité. Cette colonne a 66 mètres
+de hauteur ; une balustrade entoure son chapiteau, et des
+flammes de cuivre brillent sur son sommet.</p>
+
+<p>A l’époque où eut lieu l’incendie, la haine populaire attribua
+cette calamité aux <i>Papistes</i>. On prétendit qu’ils avaient voulu
+exterminer les Anglicans, rétablir le dogme catholique et plonger
+la nation dans la servitude. Une calomnie si révoltante fut
+gravée sur le piédestal du <i>Monument</i>, et elle y resta jusqu’en
+1829, année de l’émancipation des Catholiques.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap">Avertissement de l’auteur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#avertissement"><small>I</small></a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap">Préface du traducteur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#preface"><small>III</small></a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>PREMIÈRE PARTIE.</div></td></tr>
+<tr><td class="sc">Chap.</td>
+<td class="drap">I<sup>er</sup>. L’éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">43</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">II. Les deux amis et un bachelier amateur d’architecture gothique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">17</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">III. Un cœur ouvert et aimant. — Un homme <i>à vues</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">26</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">IV. Le charlatanisme en religion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">31</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">V. Oxford : une vue d’intérieur par un vieux <i>don</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">36</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VI. Un déjeuner assez sérieux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">41</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VII. Une controverse entre un évangélique, un néo-catholique,
+l’homme <i>à vues</i> et le bachelier</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">46</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VIII. Les temps nouveaux. — Le bon vieux temps</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c8">55</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">IX. Le sermon assez élastique du docteur Brownside</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c9">63</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">X. L’homme du juste milieu et les partis d’Oxford</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c10">70</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XI. Une rencontre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c11">80</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XII. Le pressentiment</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c12">85</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XIII. Un assaut chaleureux mais prématuré</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c13">94</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XIV. Rentrée au collége peu agréable</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c14">102</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XV. Les XXXIX Articles</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c15">108</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XVI. M. Freeborn, un vrai évangélique, expose sa nébuleuse doctrine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c16">118</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XVII. Une réunion discordante d’évangéliques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c17">126</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XVIII. Le deuil de famille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c18">132</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>DEUXIÈME PARTIE.</div></td></tr>
+<tr><td class="sc">Chap.</td>
+<td class="drap">I<sup>er</sup>. Les partis politiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">137</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">II. Partis religieux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">144</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">III. Une conversion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">153</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">IV. Le célibat dans l’Église anglicane</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">157</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">V. Le célibat est-il contre nature ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">162</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VI. Abdication du jugement privé</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">167</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VII. Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">171</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VIII. Les XXXIX Articles mis en regard du symbole catholique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">178</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">IX. Un système d’espionnage</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">186</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">X. La rustication, ou le renvoi temporaire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">191</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XI. La famille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">197</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XII. Confidence intime</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">202</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XIII. Perplexités d’une bonne sœur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c13">210</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XIV. Les nouvelles réformes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c14">214</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XV. Les corruptions de l’Église romaine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c15">220</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XVI. Du chant grégorien et de l’architecture gothique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c16">225</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XVII. Questions pour celui à qui il appartient</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c17">230</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XVIII. L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une
+seule et même Église ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c18">234</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XIX. De quelques pratiques religieuses</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c19">244</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XX. Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c20">298</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XXI. L’examen</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c21">262</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>TROISIÈME PARTIE.</div></td></tr>
+<tr><td class="sc">Chap.</td>
+<td class="drap">I<sup>er</sup>. La cruelle séparation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">267</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">II. Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">275</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">III. L’apostasie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">278</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">IV. Une conversation d’actualité</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">282</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">V. La conclusion pratique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">286</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VI. Le <span lang="en" xml:lang="en">rail-way</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c6">293</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VII. Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif assiégeant une
+pauvre chambre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c7">304</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">VIII. Le siége continué par un membre de la société de la vérité et
+par un fanatique d’Exeter-Hall</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c8">345</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">IX. Le dernier assaut</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c9">324</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">X. Le couvent des Passionnistes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c10">329</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="drap">XI. Le beau jour</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c11">336</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="upad drap">Appendice. — Souvenirs personnels du Mouvement d’Oxford, avec des extraits
+de <i>Perte et Gain</i> du docteur Newman. — Conférence par Frédéric
+Oakeley</td>
+<td class="bot r upad"><div><a href="#appendice">339</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="upad drap">Notes</td>
+<td class="bot r upad"><div><a href="#notes">363</a></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall">FIN DE LA TABLE.</p>
+
+
+<p class="c gap small">Imprimerie <span class="xsmall">DE BEAU</span>, à Saint-Germain-en-Laye.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76775 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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