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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76775 ***
+
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+
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+ PERTE ET GAIN.
+ HISTOIRE D’UN CONVERTI
+
+ PAR
+ LE R. P. NEWMAN,
+ Recteur de l’Université catholique de Dublin, Supérieur de l’Oratoire
+ de Birmingham, etc.
+
+ Ouvrage traduit de l’anglais sur la troisième édition,
+ PAR
+ M. L’ABBÉ SEGONDY,
+ du diocèse de Montpellier,
+
+ Avec des Notes du traducteur et une Conférence de
+ M. le Chanoine OAKELEY, en Appendice.
+
+ Adhuc modicum aliquantulum,
+ Qui venturus est, veniet, et non tardabit,
+ Justus autem meus ex fide vivit.
+
+ DEUXIÈME ÉDITION, REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
+
+
+ PARIS TOURNAI
+ Librairie de P. Lethielleux, Librairie de H. Casterman,
+ RUE BONAPARTE, 66. RUE AUX RATS, 11.
+
+ H. CASTERMAN
+ ÉDITEUR.
+ 1859.
+
+
+
+
+IMPRIMATUR
+
+Mechliniæ, 15 Marti 1856.
+
+J.-B. VAN HEMEL, Vic. Gen.
+
+
+Imprimerie de BEAU, à Saint-Germain-en-Laye, rue de Paris, 84.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR
+
+
+En écrivant _Perte et gain_, l’auteur ne s’est point proposé d’en faire
+un ouvrage de controverse en faveur de la religion catholique. C’est
+seulement une peinture de ce que quelques-uns appellent la marche de la
+pensée et l’état d’un esprit; ou, pour mieux dire, parmi les différentes
+évolutions de la pensée et les différents états de l’esprit, c’est un
+cas particulier dont le dénoûment est une conviction éclairée de
+l’origine divine du catholicisme.
+
+Ce récit n’est pas, non plus, basé sur un fait, pour nous servir d’une
+expression consacrée. Ce n’est pas la propre histoire de l’esprit
+d’aucun des nouveaux convertis à l’Église de Rome. Les principaux
+caractères sont de pure invention; et l’auteur déclare n’avoir voulu, en
+aucun d’eux, faire d’allusion personnelle. C’est dans ce but qu’il a
+créé des corps ecclésiastiques et des localités imaginaires, afin de ne
+pas courir le risque, ce qui autrement aurait pu arriver, de
+représenter, sans le vouloir, aux yeux du lecteur, des personnages réels
+que l’écrivain n’a pas eu du tout en vue.
+
+Cependant il s’est emparé sans scrupule des discours et des actes qui
+caractérisent l’époque et le lieu où la scène se passe. Du reste,
+lorsque, dans un récit, une vérité générale ou un grand fait est
+individuellement spécifié, il est impossible que, malgré les efforts de
+l’auteur, la représentation idéale ne coïncide pas, plus ou moins, avec
+des exemples ou des personnages vivants.
+
+Ajoutons encore, pour empêcher une autre méprise, qu’on n’a voulu faire
+d’aucun des acteurs de ce récit le représentant propre des opinions
+religieuses qui ont exercé, récemment, tant d’influence au sein de
+l’université d’Oxford.
+
+21 février 1848.
+
+
+
+
+PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
+
+
+L’année dernière, au mois d’août et de septembre, nous nous trouvions
+sous le toit hospitalier des PP. Oratoriens de Birmingham, dans le but
+d’ajouter quelques nouveaux renseignements à ceux que nous avions pris
+dans un voyage antérieur touchant le «mouvement religieux d’Oxford».
+Avons-nous besoin de le dire? dans cette admirable maison de l’Oratoire,
+il nous fut aisé de remplir notre dessein: n’avions-nous pas sous les
+yeux les fruits les plus beaux[1] de ce mouvement providentiel?
+Désireux, toutefois, de poursuivre cette belle étude à notre retour sur
+le continent, nous demandâmes un jour à l’un des bons pères de nous
+indiquer les ouvrages qui pourraient nous être le plus utiles.--Bien
+volontiers, nous répondit-il; mais voulez-vous avoir l’idée la plus
+exacte du mouvement religieux? lisez _Loss and gain_ (Perte et gain).
+Tout est là; et les hommes, et les controverses, et l’atmosphère même
+d’Oxford.--Il ne nous fut pas difficile de déférer à ce conseil: la
+parole de notre digne interlocuteur était pour nous une autorité; le nom
+de l’auteur de l’ouvrage nous était non-seulement une garantie de son
+mérite, mais un attrait. Nous nous empressâmes donc de lire _Perte et
+gain_. L’intérêt que nous prîmes à cette lecture fut si vif, que nous
+eûmes dès lors la pensée de faire connaître ce beau livre aux deux
+nations chrétiennes--la France et la Belgique--qui, par leurs prières,
+ont une si large part à ce qui se passe au delà du détroit. Le dessein
+que nous formions l’année dernière, nous le réalisons enfin aujourd’hui;
+et, nous l’avouerons avec franchise, nous croyons que l’ouvrage du
+docteur Newman jettera un nouveau jour sur la question peut-être _la
+plus importante_ des intérêts catholiques au XIXe siècle.--Tout le monde
+a lu les belles paroles que nous a laissées Bossuet[2] touchant le
+schisme anglican. Quel tressaillement n’eût pas été le sien, si cet
+immortel génie avait pu assister au spectacle qui se déroule de nos
+jours en Angleterre! N’aurait-il pas cru toucher à l’heure solennelle
+qu’il avait entrevue de son regard d’aigle, il y a deux cents ans?
+
+ [1] A l’exception d’un seul, tous les pères et tous les novices de
+ l’Oratoire de Birmingham sont des _convertis_.--Nous voudrions que
+ tous ceux qui sont travaillés par le doute passassent une semaine
+ dans cette aimable retraite: nous sommes convaincu que la plupart ne
+ la quitteraient pas sans en emporter un trésor précieux de lumière
+ et de paix.
+
+ [2] _Histoire des variations_, liv. VII.
+
+Mais qu’est-ce que _Perte et gain_?
+
+Une réponse complète à cette question exigerait de notre part certains
+développements relatifs au temps où la scène se passe. Nous nous étions
+proposé de faire ce travail; mais, ayant obtenu de M. le chanoine
+Oakeley de reproduire en français une conférence que ce digne
+ecclésiastique a prononcée à Londres sur le livre qui nous occupe, et
+dans le sens que nous venons d’indiquer, nous lui avons volontiers
+laissé la parole[3]. L’autorité de ce savant converti aura, dans ces
+matières, plus de poids que la nôtre. Il nous suffira donc de donner une
+appréciation générale de l’ouvrage.
+
+ [3] Voy. l’_Appendice_.--Nous engageons nos lecteurs à lire cette
+ conférence avant _Perte et gain_; elle les aidera à mieux comprendre
+ l’ouvrage.
+
+Comme son titre seul le fait déjà connaître, _Perte et gain_ est
+l’histoire d’une âme qui, sous la double action de la volonté privée et
+de la grâce, arrive des sentiers perdus de l’anglicanisme à la vraie
+lumière, ou, pour nous servir des paroles de l’auteur, «c’est la
+peinture de la marche et de l’état d’un esprit qui parvient à se
+convaincre de l’origine divine du catholicisme». Une semblable question
+est belle, élevée, et l’on comprend tout de suite quel intérêt
+saisissant elle doit avoir, traitée par une main habile. Qui de nous
+n’aime à contempler ces nobles luttes d’une âme qui a soif de la vérité,
+et qui la cherche au prix des plus grands sacrifices? Oui, ces combats
+secrets où ne se verse pas le sang, mais où l’on immole toujours quelque
+passion chérie, nous révèlent le beau côté de notre dignité humaine, et
+nous en sommes fiers. N’allons pas croire, toutefois, que l’analyse de
+cette transformation de l’homme intérieur soit un problème facile.
+«_Savez-vous par quelle voie la lumière se propage?_» demandait Dieu à
+son serviteur[4]; qui peut dire, aussi, et à plus forte raison, par
+quels sentiers le soleil qui _n’a pas de couchant_[5] arrive à faire
+pénétrer ses rayons dans une âme? Il faut un œil bien exercé pour saisir
+tous ces fils mystérieux par lesquels une intelligence est liée à
+l’erreur, et pour suivre ce travail sans bruit qui fait tomber un à un
+les voiles épais dont ses yeux étaient couverts. Mais quelque difficile
+que pût être la tâche, elle n’était pas au-dessus des forces du savant
+oratorien: disons mieux, le R. P. Newman semblait destiné, plus que tout
+autre, à faire une œuvre si délicate: sa naissance et sa première
+éducation, sa position antérieure, à Oxford, le rôle si providentiel
+qu’il a joué dans le mouvement religieux, sa haute intelligence, son
+érudition immense, sa vie de méditation et de prière, son expérience du
+catholicisme, tout le rendait éminemment propre à nous tracer
+l’_Histoire d’un converti_. Aussi est-ce une heureuse pensée que
+l’illustre écrivain a eue, quand il a résolu d’écrire _Perte et gain_;
+nous ne saurions trop lui en être reconnaissants.
+
+ [4] Job. XXXVIII, 24.
+
+ [5] Isaïe, LX, 20.
+
+Autant le but de _Perte et gain_ est élevé, autant le plan en est
+simple; et cependant, _comme œuvre d’art_, c’est un vrai _chef-d’œuvre_
+(_a master piece_), nous dit M. Brownson[6]. Le R. P. Newman s’y révèle,
+en effet, comme un écrivain de premier ordre, il nous y montre même une
+nouvelle face de son talent. Tout le monde reconnaissait dans le pieux
+ex-_fellow_ d’Oriel un érudit profond, un habile controversiste, un
+orateur éloquent, mais on n’avait peut-être pas soupçonné chez lui, du
+moins en France, cette science si variée, cette connaissance intime du
+cœur humain, ce sentiment si vrai de tout ce qui est beau. A côté du
+théologien et du philosophe, nous trouvons dans _Perte et gain_ le
+moraliste, le poëte, le littérateur consommé. Et c’est à l’ensemble de
+toutes ces brillantes qualités que l’ouvrage doit la perfection qui le
+distingue: de là ces belles scènes où l’écrivain s’adresse tour à tour à
+l’esprit, à l’imagination, au cœur; de là ces esquisses, si habilement
+tracées, des caractères de tout rang et de tout âge; de là cette
+description si vraie des mœurs de l’université d’Oxford comme de celles
+de la famille anglaise; de là ces dialogues si pleins de science et
+d’esprit; de là cette logique si serrée, cette sensibilité si exquise,
+cet enthousiasme si pieux, cette analyse si délicate de la marche de
+l’esprit vers la vérité, de là, enfin, cet attrait soutenu qu’on
+retrouve même dans des discussions qui, sous la plume de tout autre,
+seraient fastidieuses ou sèches.
+
+ [6] M. Brownson est le célèbre converti des États-Unis. C’est de lui
+ que M. Cousin écrivait en 1838: «M. Brownson a publié une apologie
+ de mes principes où brille un talent de pensée et de style qui,
+ régulièrement développé, promet à l’Amérique un écrivain
+ philosophique de premier ordre.» Après avoir expérimenté
+ l’impuissance de la philosophie humaine à donner la vérité, comme il
+ l’a raconté lui-même, M. Brownson s’est uni à l’Église catholique,
+ en 1845. Aujourd’hui, il rédige la Revue qui porte son nom:
+ _Brownson’s Quarterly Review_.
+
+Mais ce n’est ici proprement que le côté littéraire de _Perte et gain_.
+Ce qui fait de ce livre une œuvre précieuse, c’est qu’il nous offre une
+peinture parfaite du monde religieux de l’Angleterre aux temps présents;
+c’est un tableau animé où sont groupés avec art les fruits divers de la
+Réforme. Évangéliques, Cambdéniens, partisans de la Haute
+Église, Confrères de Plymouth, défenseurs des Églises-branches
+(_branch-theorists_), hommes du juste milieu, etc., etc.: toutes ces
+innombrables sectes, nées du libre examen, posent devant les yeux du
+lecteur avec leur cachet propre et distinctif; il n’y a pas jusqu’aux
+fanatiques déclamateurs d’Exeter-Hall qui n’y aient leur représentant
+furibond, reconnaissable entre tous, comme de droit. Le talent et les
+ressources dont le R. P. Newman a fait preuve dans cette partie
+essentielle de son livre sont immenses; aussi n’y a-t-il, peut-être, que
+ceux qui sont déjà au courant de la controverse anglicane qui puissent
+sentir tout le mérite de l’ouvrage sous ce rapport. Nous ne craignons
+pas de l’affirmer: _Perte et gain_ est le résumé le plus parfait des
+systèmes religieux qui s’agitent à cette heure en Angleterre.
+
+Toutefois, parmi les sectes que le savant oratorien nous peint avec tant
+de vérité, se dessine ce qu’on a appelé l’_École d’Oxford_. Une chose
+que nous avons souvent entendu répéter aux convertis, c’est que, en
+général, on a faussement jugé le mouvement religieux et qu’on ne l’a pas
+envisagé sous son véritable point de vue. Il n’y a rien d’étonnant en
+cela. Pour apprécier complétement une école, il ne suffit pas d’en
+connaître les doctrines; il faut aussi avoir la clef de l’état des
+esprits qui ont embrassé ces doctrines. Qui ne le sait? l’éducation, les
+préjugés et les traditions locales sont les éléments multiples qui, avec
+beaucoup d’autres encore, éclairent ou obscurcissent nos vues, nos
+théories, nos systèmes; qui en déterminent, jusqu’à un certain point, le
+degré de bonté ou de malice. Or, c’est sans doute cette connaissance
+intime des hommes d’Oxford qui a fait défaut au grand nombre; et, privé
+de ce flambeau nécessaire, on n’a vu les choses qu’à demi, sinon sous un
+faux jour. Grâce au docteur Newman, nous pensons qu’on pourra désormais
+se faire une idée plus juste du mouvement religieux, et qu’on en saisira
+mieux le caractère. Son livre, en effet, nous introduit dans le secret
+du mouvement lui-même; il nous dévoile ce qu’il a eu de sérieux ou de
+superficiel; il nous fait comprendre l’état des esprits; il nous montre
+par quels labeurs les hommes droits se sont approchés de l’Église, dans
+_quelles pensées_ ils s’y sont unis: spectacle émouvant qui, pour le
+philosophe comme pour le chrétien, renferme de très-graves leçons. «Cet
+ouvrage, a dit l’auteur que nous citions plus haut, nous explique bien
+des choses qui jusqu’à ce jour nous étaient inintelligibles» (_which
+were hitherto unintelligible_)[7]; et, avec une loyauté qui l’honore, il
+demande pardon au R. P. Newman de l’avoir combattu pendant de si longues
+années. _Perte et gain_ a fait ce qu’un autre bel et profond écrit[8] du
+même auteur n’avait pas su produire. La _Revue de Dublin_ a été plus
+loin encore que M. Brownson: elle a positivement assuré aux catholiques
+du Royaume-Uni que, malgré leur cohabitation sur le même sol avec les
+anglicans, ils avaient à prendre dans l’_Histoire d’un converti_ des
+renseignements qui leur étaient inconnus.
+
+ [7] _Brownson’s Quarterly Review_. Oct. 1854.
+
+ [8] Histoire du développement de la doctrine chrétienne.
+
+Les habiles défenseurs de la foi catholique n’ont pas manqué à
+l’Angleterre. Milner, par exemple, a rendu, au commencement de ce
+siècle, de grands services à l’Église. Il était réservé au docteur
+Newman de résumer avec son beau talent les principales controverses, et
+de mettre complétement à nu ces bases d’argile sur lesquelles repose
+l’anglicanisme; nous voulons dire, ses formulaires--ses XXXIX Articles,
+son _Prayerbook_.--Et qu’on ne croie pas que le savant oratorien écrase
+ses adversaires sous le poids de son immense érudition. Non, il cache
+plutôt sa science. Des citations de textes eussent embarrassé sa marche
+rapide; il les a négligées, se contentant de quintessencier la doctrine
+des Pères et des théologiens. D’ailleurs, comme il connaît son
+anglicanisme à fond, il en sait tous les points les plus vulnérables, et
+c’est là qu’il dirige ses coups. Aussi, rien de plus intéressant que de
+voir comment une seule interrogation lui suffit parfois pour pousser son
+adversaire au pied du mur.--Il est bon de l’observer ici: l’auteur de
+_Perte et gain_ parle avec dignité de son ancienne communion; tout en la
+combattant, il n’a pas contre elle la moindre parole blessante. Ce qui
+ne l’empêche pas, et ce n’est que justice, de poursuivre de son ridicule
+mordant les systèmes religieux nés de cerveaux creux ou malades.
+
+En résumé, nous dirons que ce beau livre, _Perte et gain_, nous offre,
+avec l’histoire attrayante d’un converti, un tableau des plus savants et
+des plus finement esquissés des doctrines de l’Église anglicane et de
+ses tendances actuelles. Placé déjà au premier rang de la littérature
+anglaise par sa forme brillante, la peinture parfaite des caractères, le
+bon goût de ses scènes si variées, la disposition enfin de toutes ses
+parties, cet ouvrage est surtout rempli d’enseignements précieux pour
+tous les hommes qui ont à cœur le triomphe de l’Église, ou qui aiment
+seulement à connaître le courant des idées religieuses à notre époque.
+
+Quoiqu’il ait déjà huit ans de date, cet ouvrage conserve toute son
+actualité. Depuis 1848, ni la tendance, ni l’esprit du «mouvement» n’ont
+changé. A la surface, il y a moins d’agitation, mais au fond le travail
+est le même; travail immense, qui doit nécessairement aboutir à un
+résultat magnifique[9]. «La semence est jetée, nous disait dans notre
+dernier voyage un des savants convertis d’Oxford; il faudra bien qu’elle
+lève.» Un an s’est à peine écoulé depuis que ces paroles ont été
+prononcées, et, parmi beaucoup d’autres, l’Église a eu le bonheur de
+recevoir dans son sein trois hommes des plus recommandables par leur
+science, leur vertu et leur position dans l’Établissement: MM.
+Wilberforce, Ffoulkes et Palmer. Ces trois belles conversions ne
+disent-elles pas, de la manière la plus évidente, que le mouvement
+religieux est toujours plein de vie?
+
+ [9] «Il semble que les meilleurs logiciens sont ceux qui franchissent
+ le pas et vont droit à l’Église romaine, comme Gfrœrer et Hurter en
+ Allemagne, comme Newman et les Wilberforce en Angleterre. Des âmes
+ ardentes ne resteront jamais sur ce point entre deux abîmes où se
+ tient le docteur Pusey.» (_Journal des Débats_, 5 août 1885.)
+
+Encore quelques mots; ils ne nous paraissent pas déplacés ici, vu la
+nature de l’ouvrage.
+
+Si, par hasard, ce livre tombait entre les mains de quelqu’un de nos
+frères séparés, et que sa lecture lui apportât des lumières nouvelles,
+éveillât seulement quelques doutes, nous l’engageons à ne pas rejeter
+cette faveur divine, mais à se retirer dans la solitude de son âme et à
+_prier_. Quiconque se sent assez grand pour aspirer à la vérité doit
+rechercher tous les moyens qui peuvent lui en assurer la possession. Et
+quel homme, faisant profession de christianisme, ne se sentirait cette
+noble ambition au cœur? La vérité n’est-elle pas l’aliment de
+l’intelligence humaine ici-bas? et, au delà du temps, n’est-ce pas elle
+qui est le fondement de la joie des élus[10]? Or, la prière est le _sine
+quâ non_ de cette précieuse conquête. On a beau fouiller dans les
+livres, se renfermer dans le silence du cabinet: si l’on ne demande à
+Dieu le pain de l’âme, comme on lui demande, tous les jours, la
+nourriture du corps, on peut être sûr de mourir d’inanition, après des
+luttes désespérées. L’étude est bonne sans doute pour quelques-uns, mais
+la prière est indispensable pour tous. L’étude ne peut faire que des
+demi-philosophes: à la prière seule, le droit de former les vrais sages.
+La prière, c’est le soleil qui vivifie dans l’âme le grain de la vérité,
+qui en développe la tige délicate, en féconde les fleurs et en mûrit les
+fruits. Au reste, le conseil que nous donnons, nous semble-t-il, n’a
+rien de captieux. S’il est un acte libre, un acte qui échappe à toute
+séduction, c’est bien la prière. Et quel protestant sincère pourrait
+craindre de s’adresser avec confiance au Souverain Dispensateur de _tout
+don parfait_? _Qui est l’homme qui donne une pierre à son fils,
+lorsqu’il lui demande du pain? Ou, s’il lui demande un poisson, lui
+donnera-t-il un serpent[11]?_
+
+ [10] «Gaudium de veritate.» S. Aug., Conf. Liv. X, ch. XXIII.
+
+ [11] S. Matth, VII, 9 et 10.
+
+ * * * * *
+
+_P. S._ Ce n’est pas à nous de parler de notre traduction; on nous
+permettra seulement de dire que nous avons tâché qu’elle ne fût pas trop
+indigne de l’illustre écrivain que nous admirons comme génie, et dont
+les aimables vertus ont éveillé dans notre cœur la plus profonde
+reconnaissance et le plus respectueux attachement. Les notes que nous
+avons mises, soit au bas des pages, soit à la fin du livre, nous ont
+paru indispensables. Jointes à l’Appendice, elles jetteront,
+croyons-nous, assez de jour sur l’ouvrage pour en faire comprendre le
+fond à tous nos lecteurs[12].
+
+ [12] Les personnes qui, après avoir lu _Perte et gain_, désireraient
+ étudier plus à fond la question du «mouvement religieux», feront
+ bien de consulter les excellents ouvrages publiés sur cette matière
+ par M. J. Gondon, un des rédacteurs de l’_Univers_.
+
+Pour toute récompense de notre modeste travail, nous ne demandons qu’une
+obole, celle qui vient du cœur: que toute âme aimante fasse l’aumône
+d’une prière à la malheureuse patrie du glorieux martyr saint Thomas.
+
+Novembre 1858.
+
+
+
+
+PERTE ET GAIN
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L’éducation.
+
+
+Charles Reding était le seul fils d’un ministre anglican qui jouissait
+d’un gros bénéfice dans un comté du centre. Son père, le destinant aux
+ordres, l’envoya, à l’âge ordinaire, à une école publique. Longtemps M.
+Reding avait pesé dans son esprit les avantages et les inconvénients de
+l’éducation publique et de l’éducation privée, et il avait enfin opté
+pour la première.--L’isolement, se disait-il à lui-même, n’est pas une
+sauvegarde pour la vertu. Qui peut dire les sentiments intimes d’un
+enfant? Expansif et heureux, bon et soumis, tel il peut toujours
+paraître, alors cependant que le mal fait en lui de grands ravages. Au
+Créateur seul appartient le secret des cœurs, et personne ici-bas ne
+peut espérer d’en sonder les abîmes, d’en effleurer même la surface. Je
+suis pasteur des âmes; mais quelle connaissance, en vérité, ai-je de mes
+paroissiens? Aucune. Leurs cœurs sont des livres scellés pour moi. Quant
+à ce cher enfant, il est toujours à mes côtés, il se suspend à mon cou;
+et pourtant son âme est aussi loin de ma vue que s’il était aux
+antipodes. Je ne l’accuse pas de réserve, ce cher petit; mais son amour
+et son respect pour moi le tiennent dans une espèce de solitude
+enchantée. Vainement j’essayerais de le connaître à fond.
+
+ «Dans son heureuse ou triste sphère
+ »Tout homme vit plein de mystère.»
+
+Et tel est notre sort en ce monde. Nul ne peut connaître les secrètes
+pensées de Charles. Alors même que je le garderais ici veillant sur sa
+conduite avec la même sollicitude, il viendrait néanmoins un jour où je
+trouverais qu’un serpent s’est glissé dans le cœur de son innocence. Les
+enfants n’ont pas une connaissance pleine et entière du bien et du mal;
+ne commettent-ils pas d’abord, presque innocemment, des actions
+mauvaises? Éblouis par la nouveauté, ils ne voient pas la laideur du
+vice; abandonnés à eux-mêmes, ils n’ont personne auprès d’eux pour les
+avertir ou leur tracer des règles de conduite; aussi deviennent-ils les
+esclaves du mal, tandis qu’ils sont encore à apprendre quelle en est la
+nature. Ils vont à l’Université, et, à peine arrivés, ils se livrent à
+des excès dont l’énormité est proportionnée à leur inexpérience. Et
+puis, après tout, je ne suis pas, moi, de taille à former un esprit
+aussi actif et aussi investigateur que le sien. Il me pose déjà des
+questions auxquelles je ne sais que répondre. Il ira donc à une école
+publique. Là, il se formera au moins à la discipline, dût-il y trouver
+plus d’épreuves qu’ici; là, il apprendra à se vaincre, à avoir de
+l’énergie, à être circonspect; là, il commencera à acquérir l’esprit
+d’observation au milieu des mille petits événements qu’il aura sous les
+yeux: et de la sorte, il sera préparé à cette liberté dont il doit
+inévitablement jouir quand il ira à Oxford.
+
+Cette décision était nécessaire; car à d’excellentes qualités Charles
+joignait une timidité naturelle, une certaine réserve et une sensibilité
+excessive. Quoique d’un caractère gai, il y avait néanmoins dans sa
+nature une teinte de mélancolie qui parfois le rendait un peu maussade.
+
+Charles fut donc envoyé à Eton[13]. Là, il eut la bonne fortune de
+tomber entre les mains d’un excellent maître, qui, l’élevant dans les
+principes de la vieille église d’Angleterre, d’après Mant et Doyley,
+laissa dans son esprit une profonde impression religieuse. Grâce à elle,
+il fut à l’abri de tous les entraînements des mauvaises sociétés, soit à
+l’école, soit, plus tard, à Oxford. Quand l’époque en fut venue, il alla
+dans cette dernière ville, ce siége célèbre de la science, et il entra
+au collége Saint-Sauveur. Six mois sont déjà écoulés depuis son
+inscription, et quatre depuis sa résidence, au moment où commence notre
+histoire.
+
+ [13] Eton dans le comté de Buckingham. Le collége de cette ville est
+ un des plus remarquables d’Angleterre; il fut fondé par Henri VI, en
+ 1441. Soixante et dix élèves y sont entretenus gratuitement; on les
+ appelle les écoliers du roi, ou simplement collégiens. Mais il y a,
+ en outre, deux ou trois cents jeunes gens des meilleures familles.
+ Parmi les hommes célèbres qui ont fait leurs études dans cette belle
+ institution, on peut citer Pitt, Fox, Canning, Wellington...
+
+A Oxford, il n’est pas nécessaire de le dire, Charles avait rencontré un
+grand nombre de ses anciens condisciples: mais parmi eux il trouva peu
+d’amis. Les uns étaient trop légers pour son caractère, et il s’en était
+éloigné; d’autres, amis intimes à Eton, ayant maintenant de hautes
+relations, l’avaient ouvertement méconnu à leur arrivée à
+l’Université[14], ou, étant entrés dans d’autres colléges, l’avaient
+perdu de vue. En fait de connaissances, à Oxford, presque tout dépend de
+la proximité des chambres. C’est la situation de l’escalier, plutôt que
+l’inclination, qui décide le choix des amis. Cela nous rappelle
+l’histoire de ce commerçant de Londres qui perdit un jour toute sa
+clientèle, parce qu’en embellissant sa maison il avait exhaussé d’une
+marche la porte d’entrée; et, d’ailleurs, ne savons-nous pas tous quelle
+énorme différence il y a pour nous-mêmes entre des portes ouvertes et
+des portes fermées, quand nous parcourons une rue bordée de boutiques?
+Dans une Université, toutes les heures de l’étudiant sont réglées. Un
+jeune homme exact se lève et va à la chapelle, il déjeune, s’occupe de
+ses études, assiste au cours, se promène, dîne. Dans toutes ces actions,
+qui ne le voit? il n’y a rien qui puisse l’engager à monter un escalier
+autre que le sien; et, s’il le fait, dix fois pour une il trouve absent
+l’ami qu’il cherche. Inutile d’ajouter qu’il est tout naturel que les
+étudiants de première année, qui ont des sentiments et des intérêts
+communs, occupent le même escalier. C’est ainsi que Charles Reding fut
+amené à faire la connaissance de William Sheffield, arrivé à
+l’Université en même temps que lui.
+
+ [14] Voyez la note A.
+
+L’esprit des jeunes gens est souple et facile; aisément ils
+s’accommodent du premier venu. Pour eux, les causes d’attraction de l’un
+vers l’autre sont aussi bien dans les ressemblances que dans les
+contrastes; la similitude des goûts crée la sympathie; l’admiration et
+l’estime naissent de la bienveillance dans les rapports ou d’une
+supériorité reconnue. Des liaisons ainsi formées durent souvent toute la
+vie, et cela par la seule force de l’habitude et la puissance du
+souvenir. Ainsi il arrive fréquemment, lorsque nous cherchons un ami,
+que le hasard nous sert autant qu’aurait pu le faire le choix le plus
+étudié. Quels étaient le caractère et le degré de l’amitié qui se forma
+entre nos jeunes étudiants, Reding et Sheffield, ce n’est pas ici le
+lieu de l’expliquer à fond. Qu’il nous suffise de dire que ce qu’ils
+avaient de commun, c’était d’être également tous deux novices, d’avoir
+des talents remarquables et de fréquenter le même escalier. La
+différence entre eux portait sur ceci: Sheffield avait longtemps vécu
+avec des gens plus âgés que lui. Il avait lu beaucoup, mais sans
+méthode; opinions et faits, spécialement par rapport aux controverses du
+jour, il avait tout recueilli, sans prendre toutefois aucune chose fort
+à cœur. Vif, clairvoyant, jamais embarrassé, et quelque peu suffisant,
+tel était Sheffield. Charles, au contraire, n’avait jusqu’alors qu’une
+connaissance imparfaite des principes ou de leurs rapports; mais il
+avait une compréhension plus profonde et traduisait davantage dans la
+pratique ce qu’il avait une fois acquis; il était aimable, affectueux,
+et cédait facilement aux autres, excepté quand la voix du devoir se
+faisait clairement entendre. Ajoutons encore, que dans la paroisse de
+son père il avait eu l’occasion de voir différentes communions
+religieuses, et d’acquérir par là une connaissance générale, mais non
+formulée en système, de leurs doctrines. La suite de notre récit fera
+mieux connaître nos deux étudiants.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Les deux amis et un bachelier amateur d’architecture gothique.
+
+
+Il était une heure de l’après-midi; Sheffield, passant devant la chambre
+de Charles, en vit la porte ouverte. Le domestique du collége venait
+d’apporter la demi-ration ordinaire du _lunch_[15], et il était occupé à
+faire le feu. Notre jeune étudiant entra. Nonchalamment appuyé sur les
+bras de son fauteuil, la toque sur la tête et revêtu de sa toge, Charles
+mangeait son pain et son fromage. Sheffield, le voyant dans cette
+situation, lui demanda s’il dormait aussi bien qu’il paraissait manger
+et boire, accoutré de cette manière. «J’étais sur le point d’aller faire
+un tour au _Meadow_[16], répondit Charles. Nous voici à l’époque de
+l’année qui fait mes délices: _Nunc formosissimus annus._ A cette heure,
+tout dans la nature est beauté: les aubours ont déjà fleuri, et
+l’aubépine a étalé ses blanches corolles. Ce pays possède vraiment une
+admirable variété d’arbres. Je n’en vis jamais de semblable. Comme ils
+sont délicieux les platanes avec leurs feuilles à demi ouvertes, si
+nombreuses et si verdoyantes! Comme ils sont beaux, ces deux ou trois
+saules qui déploient leur verdure sombre sur le Cherwell[17]! Je
+m’imagine que quelques dryades les habitent. Revenez-vous sur vos pas,
+vous avez à votre droite le _Long Walk_, et devant vos yeux s’étalent
+les admirables monuments d’Oxford[18], vus entre les ormes. On dit qu’il
+y a ici des _dons_[19] qui se souviennent du temps où cette avenue ne
+formait qu’un berceau, et où l’on pouvait s’y promener à l’abri de
+l’orage. Quant à moi, je sais bien que j’y ai été trempé l’autre jour.»
+
+ [15] Le _lunch_, ou _luncheon_, est une collation entre le déjeuner et
+ le dîner. Le _lunch_ des étudiants d’Oxford se compose ordinairement
+ de pain et de fromage (_bread and cheese_).
+
+ [16] Le _Meadow_, délicieuse promenade, plantée d’arbres magnifiques.
+ Elle a 50 ares de superficie.
+
+ [17] Le _Cherwell_, charmante petite rivière.
+
+ [18] Voyez la note B.
+
+ [19] Dans l’argot des étudiants d’Oxford, le mot _don_ veut dire
+ _grand seigneur universitaire_.
+
+Sheffield se prit à rire; il invita Charles en même temps à mettre son
+castor, pour faire une course avec lui d’un autre côté. Il avait besoin
+d’une longue promenade; les cours lui avaient brisé la tête. Le vieux
+Jennings avait commenté Paley d’une manière si épouvantable qu’il en
+était tout malade. L’ennuyeux professeur avait parlé des Apôtres comme
+n’étant «ni trompeurs, ni trompés», de leurs «miracles visibles et de
+leur mort comme témoignage»; mais de telle sorte que lui, Sheffield, ne
+savait plus s’il était un _ens physiologicum_ ou un _totum
+metaphysicum_, lorsque Jennings avait eu la cruauté de lui demander de
+redire l’argument de Paley. L’élève n’ayant pas reproduit les paroles du
+maître, l’ami Jennings s’était pincé les lèvres et avait recommencé sa
+thèse. Dans son enthousiasme froid, il s’était appliqué si fortement à
+sa propre analyse, qu’il n’avait pas entendu sonner l’heure. En vain
+toute la classe avait frappé des pieds, usé de ses mouchoirs, regardé
+ses montres, notre professeur avait poursuivi sa marche vingt minutes au
+delà du temps prescrit. «Il continuerait même encore, ajouta Sheffield,
+s’il n’avait été interrompu par un incident qui n’eut de pareil que
+celui des oies du Capitole. Car, au moment qu’il avait à peu près répété
+la moitié de sa thèse, et que, parvenu à la fin d’une période, il
+s’arrêtait pour juger de son impression sur l’auditoire, ne voilà-t-il
+pas que cet original de Lively, poussé on ne sait par quelle heureuse
+inspiration, a subitement rompu le silence, à propos de rien, fait un
+signe de tête, et d’un ton dégagé: «S’il vous plaît, monsieur, s’est-il
+écrié, quelle est votre opinion touchant l’infaillibilité du Pape?» A
+ces mots tout le monde est parti d’un grand éclat de rire, Jennings
+excepté; au contraire, notre professeur commençait à froncer le sourcil,
+et l’on ne peut même dire ce qu’il en serait advenu, lorsque, par
+hasard, ses yeux sont tombés sur sa montre. Troublé à cette vue, il a
+fermé son livre et sur-le-champ congédié l’auditoire.»
+
+«La chose est assez comique, repartit Charles en riant. Toutefois je
+vous assure, Sheffield, que Jennings, malgré sa roideur et son air si
+froid, est au fond, à mon avis, un très-bon enfant. Dernièrement, il m’a
+témoigné beaucoup d’intérêt dans une conversation; il est même sorti de
+ses habitudes pour me faire quelques faveurs. Sa charité envers les
+pauvres est inépuisable; et l’on s’accorde à dire que ses discours à
+Sainte-Croix sont excellents.» Sheffield répliqua qu’il aimait que les
+gens eussent des manières naturelles, et qu’il avait en horreur ces
+façons affectées et pompeuses. Quel bien cela pouvait-il faire? Et
+quelle portée cela avait-il? «Voilà ce que j’appelle du puritanisme,
+répondit Charles; ma manière de voir, c’est de prendre chacun pour ce
+qu’il est, et non pour ce qu’il n’est pas: l’un a cette qualité, l’autre
+celle-là; mais nul n’est parfait. Pourquoi ne pas fermer les yeux sur ce
+qu’on n’aime point, et ne pas admirer ce qui nous plaît? Voilà la
+science du savoir-vivre, la seule vraie sagesse, et certainement notre
+devoir, par-dessus le marché.» Sheffield jugea cette réponse prosaïque
+et fausse. «Nous devons avoir un système arrêté, ajouta-t-il; sans cela,
+une chose est aussi bonne qu’une autre. Mais je ne puis rester ici toute
+la journée, et nous devrions déjà être à la promenade.» Ce disant, il
+ôta à Charles sa toque et lui mit à la place son chapeau. «Allons,
+sortons.--Il faut donc que je renonce au _Meadow_.--Sans doute; vous
+devez vous promener en castor. J’ai besoin de vous pour aller jusqu’à
+Oxley, village qui n’est pas loin de notre route, et dont, au reste,
+tous les ministres, tôt ou tard, deviennent évêques. Peut-être cette
+promenade nous portera-t-elle bonheur.»
+
+Les deux amis sortirent, équipés de la tête aux pieds selon la tenue la
+plus irréprochable d’Oxford, d’une recherche et d’une élégance exquises.
+Sheffield entrait dans _High Street_[20], lorsque Charles l’arrêtant:
+«Ça m’ennuie toujours, dit-il, d’aller en chapeau dans cette rue; on est
+sûr de rencontrer un Censeur.--Tous ces costumes d’Université sont du
+pur charlatanisme, répliqua Sheffield; est-ce qu’ils nous rendent
+meilleurs? A dire vrai, ce sont des masques et pas autre chose. Et puis,
+notre robe est si affreusement laide!--Je ne souscris pas à une
+condamnation si entière, reprit Charles. Oxford est un siége important,
+et il convient qu’on y ait un costume spécial. Je vous l’avoue, lorsque,
+pour la première fois, je vis la procession des Chefs à Sainte-Marie,
+j’en fus profondément touché. D’abord...--Naturellement les massiers»,
+dit Sheffield en l’interrompant. «D’abord, l’orgue se fait entendre, et
+chacun se lève; puis, le vice-chancelier s’avance dans son costume
+rouge, et, par une inclination, salue le prédicateur, qui se dirige vers
+la chaire; viennent ensuite les différents Chefs rangés en ordre, et,
+enfin, après eux, les Censeurs. Cependant, vous apercevez la tête du
+prédicateur qui monte posément l’escalier de la chaire; arrivé à son
+siége, il ferme la porte, jette un regard à la tribune de l’orgue pour
+saisir le psaume, et aussitôt les chants commencent.» A cette
+description, Sheffield se mit à rire. «Eh bien, Charles, j’approuve
+votre exemple. Le prédicateur est, ou est supposé être, un homme de
+talent; il va commencer son discours: théologiens et étudiants d’une
+grande université sont là pour l’entendre. La parade ne fait que me
+représenter exactement le grand fait moral qui est devant nous. Ceci, je
+le comprends; je ne l’appelle pas du charlatanisme; mais ce que je
+qualifie de ce nom, ce sont les formes extérieures sans âme. Or, je dois
+le dire, le sermon lui-même et la prière qui le précède... Mais comment
+l’appelle-t-on cette prière?--La prière de demande[21].--Eh bien, et
+sermon et prière, tout ça n’est souvent que du charlatanisme. Je vais
+rarement aux discours de l’Université, mais je les ai assez suivis pour
+ne plus y assister, à moins de contrainte. Le dernier prédicateur que
+j’y ai entendu était de la campagne. Oh! ce fut merveille! Il commença
+d’abord en criant du ton le plus aigu: «Vous prierez.» Quelle rapsodie!
+«Vous prierez.» Parce que le vieux Latimer ou Jewell a dit: «Vous
+prierez», il ne faut donc plus dire: «Prions.» Puis il nous jeta ces
+mots, continua Sheffield, en prenant un ton pompeux qu’il élevait et
+baissait tour à tour: «Spécialement pour cette branche pure et
+apostolique de l’Église _établie_ (ici notre homme se leva sur la pointe
+des pieds), _établie_ dans ces États.» Vint ensuite: «Pour notre
+Souveraine et Reine, Lady Victoria, défenseur de la foi; dans toutes les
+causes et sur toutes les personnes tant civiles qu’ecclésiastiques, dans
+l’étendue de ce royaume, juge _suprême_.» A ce mot, silence imposant; on
+entend clairement la chute de l’étui à sermon[22] sur le coussin de la
+chaire; on dirait que la nature ne peut créer, ni l’esprit humain
+soutenir une pensée plus forte. Après cette pause, toujours sur le même
+ton nasillard: «Pour les pieux et bienfaisants fondateurs des colléges
+de Tous les Saints et de Leicester.» Mais son chef-d’œuvre fut
+l’énumération emphatique «de _tous_ les docteurs, ainsi que des _deux_
+Censeurs[23]», comme si l’antithèse des nombres avait la puissance du
+burin, et devait nous reproduire tous ces excellents personnages en un
+délicieux tableau vivant.--Cette description originale amusa Charles; il
+répliqua néanmoins que, pour lui, il n’avait jamais entendu un sermon
+sans en retirer quelque profit, à moins qu’il n’y mît de la mauvaise
+volonté; et à ce sujet, il cita la réponse que lui fit un jour son père
+à cette demande, s’il ne lui était pas arrivé quelquefois de faire un
+sermon médiocre: «Mon cher fils, lui avait-il dit, tous les sermons sont
+excellents.» Paroles qui, à cause même de leur simplicité, s’étaient
+profondément gravées dans sa mémoire.
+
+ [20] Cette rue, large et se développant en forme de courbe, présente
+ une perspective admirable. En se plaçant non loin du collége de la
+ Madeleine, on saisit dans un seul coup d’œil les bâtiments de
+ l’_Université_, le _Collége de la Reine_, l’_Église de
+ Sainte-Marie_, le _Collége de toutes âmes_ et celui _de tous
+ saints_.
+
+ [21] Au commencement du service anglican, le ministre engage
+ l’assistance à prier pour les différents besoins qu’il énumère.
+
+ [22] Les ministres anglicans ont l’habitude de porter en chaire leurs
+ discours écrits qu’ils enferment dans une espèce d’étui.
+
+ [23] Les Censeurs ont principalement pour charge de veiller à
+ l’observation des règles universitaires. Il n’y a que deux Censeurs;
+ leurs fonctions sont annuelles. Tous les colléges, à l’exception
+ d’un seul, ayant droit d’élection à tour de rôle, chaque année il y
+ a _deux_ de ces établissements qui nomment, chacun, _un_ censeur.
+
+Cependant nos deux étudiants avaient parcouru _High Street_, cette rue
+prohibée, et traversaient le pont[24], lorsque sur le côté opposé ils
+virent devant eux un homme de haute taille et d’une contenance roide.
+Sheffield n’eut pas de peine à le reconnaître; c’était un bachelier de
+_Nun’s Hall_, et un _importun_, au moins de second ordre. Quoique revêtu
+de sa toge et coiffé de sa toque, il paraissait avoir l’intention de
+faire une promenade dans les champs. Comme il prit le sentier qu’ils
+devaient suivre eux-mêmes, ils essayèrent de marcher derrière lui; mais
+leur pas était trop rapide et celui du bachelier trop lent pour qu’ils
+ne l’atteignissent pas bientôt.
+
+ [24] Le pont de la Madeleine.
+
+Peindre un _importun_ dans un récit n’est pas chose facile, et cela,
+parce que c’est un _importun_. Un conte doit tendre vite à son
+dénoûment: un importun, au contraire, traîne toujours en longueur. Ce
+n’est que dans une course de longue haleine qu’on peut le reconnaître,
+et alors _on sent_ qui il est: on le trouve oppressif; semblable au
+sirocco, que l’indigène devine tout de suite, tandis que l’étranger s’y
+trompe souvent. _Tenet, occiditque._ Si vous n’entendez de lui qu’un
+seul discours, peut-être le jugerez-vous un homme instruit et agréable;
+mais si à son bavardage il n’y a jamais de fin; s’il vous débite une
+seule et même prose toutes les fois qu’il vous rencontre; s’il vous
+tient sur vos jambes jusqu’à défaillance; s’il vous garde sans pitié,
+quand vous voudriez remplir un engagement, ou assister à une
+conversation intéressante, alors il n’y a pas à s’y tromper: la vérité
+vous saute aux yeux, _apparent diræ facies_, vous êtes sous les griffes
+d’un _importun_. Vous pouvez céder, vous pouvez fuir, mais vous ne
+sauriez vaincre. De là n’est-il pas évident qu’un _importun_ ne peut
+être représenté dans un récit, sans quoi le récit serait aussi importun
+que notre individu lui-même? Donc, lecteur, vous devez croire sur parole
+que cet homme à la taille roide, ce M. Bateman, est réellement ce que
+vous ne sauriez découvrir d’une autre manière, et nous savoir gré du
+motif qui nous a fait affirmer plutôt que démontrer notre proposition.
+
+Sheffield salua poliment notre bachelier, et eût voulu poursuivre sa
+route; mais Bateman, entraîné par sa nature, ne le permit pas. Le
+saisissant par la main: «Seriez-vous disposé, dit-il, à jeter un coup
+d’œil dans la jolie chapelle que nous faisons restaurer dans les champs?
+C’est une vraie perle, dans le style le plus pur du quatorzième siècle.
+Elle était dans un bien triste état, on eût dit d’une étable; mais nous
+avons ouvert une souscription, et nous allons mettre tout en
+ordre.--Nous nous rendons à Oxley, répondit Sheffield, vous nous
+entraîneriez hors de notre route.--Pas du tout, répliqua Bateman; ce
+n’est pas à un jet de pierre du chemin. Vous ne pouvez me refuser cette
+faveur. Je suis sûr que notre œuvre aura toutes vos sympathies.» Il
+s’empressa ensuite de leur faire l’histoire de la chapelle: tout ceci a
+existé; tout ceci aurait pu être; tout ceci n’existait pas; tout ceci
+devait se faire. «Ce sera, continua-t-il, un vrai spécimen de chapelle
+catholique; nous avons même l’intention de tenter une démarche auprès de
+l’évêque, afin qu’il la dédie au Royal Martyr. Pourquoi n’aurions-nous
+pas notre saint Charles, aussi bien que les catholiques romains? Quel
+doux plaisir ne sera-ce pas, d’ailleurs, d’entendre la cloche jeter,
+chaque soir, ses tintements sur la bruyère sombre, par tous les temps,
+et à travers toutes les péripéties et les hasards de cette vie
+mortelle!» Sheffield lui demanda quelle assemblée il pensait réunir à
+cette heure. «Voilà une idée peu élevée, répondit Bateman; ce n’est pas
+une question. Dans les véritables églises catholiques, le nombre des
+assistants ne fait rien à la chose; le service divin se célèbre pour
+ceux qui y viennent et non pas pour ceux qui sont dehors.» Cette
+réponse, répliqua Sheffield, je la comprends dans la bouche d’un
+catholique romain, parce que dans son Église on suppose un sacrifice
+offert par un prêtre, avec ou sans assistance. Et puis, les chapelles
+catholiques sont bâties souvent sur les corps des martyrs, ou dans un
+lieu remarquable par quelque miracle, mais notre service, à nous, est la
+_prière en commun_; et comment pouvons-nous le célébrer sans une
+assemblée?»
+
+Bateman répondit que, alors même que les membres de l’Université n’y
+viendraient pas, ce à quoi il s’attendait, au moins la cloche serait un
+mémento de loin comme de près. «Ah! je vois, reprit Sheffield, son usage
+sera l’inverse de ce que vous disiez tout à l’heure: elle servira, non
+pour ceux qui viendront, mais pour ceux qui seront dehors. L’assemblée
+sera au dehors, et non au dedans; c’est une affaire d’extérieur. Je me
+rappelle avoir vu autrefois une haute tour d’église; c’est ainsi, du
+moins, qu’elle paraissait de la route; mais quand on la regardait sur le
+côté, on ne voyait qu’une mince muraille, bâtie pour simuler une tour;
+et cela, afin de donner un aspect imposant à l’édifice. Élevez aussi un
+bout de muraille, et placez-y la cloche.--Il y a un autre motif qui nous
+a fait entreprendre cette restauration, repartit Bateman, motif tout à
+fait indépendant du culte. C’est que cette chapelle date d’un temps
+immémorial, et qu’elle fut consacrée par nos ancêtres catholiques.»
+Sheffield objecta qu’il y aurait autant de raison pour y dire la messe
+que pour conserver le bâtiment. «La messe, nous la conservons, répondit
+Bateman; nous offrons la nôtre, tous les dimanches, selon le rite de
+celui que l’honnête Pierre Heylin appelle le Cyprien[25] de
+l’Angleterre; que pouvez-vous désirer de plus?» Cette réponse fut-elle
+comprise de Sheffield? Qui le sait? Mais au moins elle était hors de la
+portée de Charles. Cette messe anglaise était-ce la Prière Commune, ou
+le service de la communion, ou la litanie, ou le sermon, ou une partie
+quelconque de ces choses? Ou bien les paroles de Bateman étaient-elles
+un véritable aveu qu’il existait des ministres qui, à cette époque,
+célébraient la messe papiste une fois la semaine? La pensée précise de
+Bateman est perdue pour la postérité; car ils étaient arrivés, en
+causant ainsi, à la porte de la chapelle. Cet édifice avait été
+autrefois une aumônerie; à côté se trouvait une petite ferme. Quant à la
+population, on voyait évidemment que la restauration de la chapelle ne
+lui était pas nécessaire. Au moment d’entrer, Charles resta en arrière
+et dit tout bas à son ami qu’il ne connaissait pas Bateman[26]. Une
+présentation eut donc lieu.--Reding de Saint-Sauveur.--Bateman de Nun’s
+Hall. La cérémonie étant faite, en guise d’eau bénite, ils entrèrent
+tous ensemble dans la chapelle.
+
+ [25] Il s’agit de Laud. P. Heylin a écrit la vie de ce théologien
+ anglican.
+
+ [26] Deux Anglais, surtout deux _gentlemen_, ne s’adressent jamais la
+ parole jusqu’à ce qu’ils aient été présentés l’un à l’autre
+ (_introduce_). Une semblable réserve, c’est, dit-on, de la liberté
+ individuelle. Quant à la forme de la présentation, elle n’est pas
+ plus difficile que celle qui est dans le texte.
+
+L’édifice était aussi beau que les paroles de Bateman avaient pu le
+faire supposer; la restauration en avait été faite avec beaucoup de
+goût. On y remarquait un autel de pierre du meilleur style, une
+crédence, une piscine qui ressemblait à un tabernacle, et une paire de
+chandeliers de cuivre. Charles demanda à quoi servait la piscine, dont
+il ignorait même le nom. On lui répondit qu’il y avait toujours,
+autrefois, une piscine dans les vieilles églises d’Angleterre, et qu’on
+ne pouvait faire une restauration intelligente sans la replacer. Il
+s’informa ensuite de l’objet de ce coffre, ou espèce d’armoire, si
+admirablement travaillé, qu’on apercevait sur l’autel; et il apprit que
+«nos sœurs, les églises de l’obédience de Rome, avaient toujours un
+tabernacle pour garder le pain consacré.» Après cette réponse, Charles
+se tut. Profitant de ce silence, Sheffield demanda à connaître l’usage
+des niches; et Bateman lui dit que les images des saints étaient sans
+doute prohibées par les canons, mais que ses amis en ces matières
+faisaient ce qu’ils pouvaient. Interrogé enfin sur l’emploi des
+chandeliers, notre bachelier répondit que, vu les dispositions de leur
+évêque à l’égard des catholiques, ils avaient quelque crainte que ce
+prélat ne mît opposition à l’emploi du luminaire dans le service, au
+moins tout d’abord; mais qu’il était évident que les chandeliers étaient
+faits pour porter des cierges. Ayant eu le temps convenable pour voir et
+admirer, Reding et Sheffield se disposèrent à reprendre leur course. Ils
+ne purent, toutefois, esquiver une invitation à déjeuner, sous peu de
+jours, au domicile de Bateman, dans le Turl[27].
+
+ [27] Si le lecteur s’est donné la peine de parcourir la conférence de
+ M. le chanoine Oakeley ayant de lire _Perte et gain_, il comprendra
+ facilement que Bateman appartient à la _coterie des amateurs
+ catholiques_, selon l’expression caractéristique du digne ex-fellow
+ de Balliol. Ce jeune bachelier est un des représentants du côté
+ _superficiel du mouvement religieux_. Aussi ne doit-on pas être
+ étonné s’il ne se convertit pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Un cœur ouvert et aimant.--Un homme à _vues_.
+
+
+Aucun des deux amis n’avait encore, en fait de religion, ce qu’on
+appelle des _vues_. Par ce mot, nous n’entendons pas dire qu’ils
+n’eussent déjà une opinion arrêtée sur cette importante matière, les
+juger ainsi serait une erreur; mais nous voulons faire comprendre
+qu’aucun d’eux (et comment l’auraient-ils pu à leur âge?) n’avait fait
+reposer sa religion sur une base intellectuelle. Aussi bien, expliquons
+d’une manière plus claire ce que sont des _vues_, ce qu’on entend par un
+homme à _vues_, et quel est l’état de ceux qui n’ont pas de _vues_. Lors
+donc que des personnes jettent les yeux, pour la première fois, sur le
+monde de la politique ou de la religion, tout ce qu’elles voient produit
+sur leur esprit le même effet qu’un paysage qui s’offrirait, également
+pour la première fois, à un homme jusqu’alors aveugle. Tout leur paraît
+à égale distance; il n’y a pas de perspective. La relation d’un fait
+avec un fait, d’une vérité avec une vérité, le rapport entre un fait et
+une vérité, entre une vérité et un fait, comment telle chose mène à
+telle autre, quels sont les principes premiers et les principes
+secondaires: tout cela elles ont à l’apprendre. C’est pour elles une
+science nouvelle, et elles ignorent leur ignorance même sur ce point.
+Dans leur esprit, le monde d’aujourd’hui n’a aucun rapport avec le monde
+d’hier; le temps n’est pas le torrent qui se précipite, mais il
+s’immobilise devant elles, rond et plein comme la lune. Elles ne
+connaissent pas l’histoire de dix ans, encore moins celle d’un siècle;
+pour elles le passé ne vit pas dans le présent; elles ne comprennent pas
+l’intérêt des questions qui s’agitent; les noms ne font naître en elles
+aucune association d’idées, et les individus n’éveillent dans leur
+mémoire aucun souvenir. Elles entendent bien parler et des hommes, et
+des choses, et des projets, et des luttes, et des principes; mais tout
+va et vient comme le vent; rien ne fait impression, rien ne pénètre,
+rien ne se fixe dans leur esprit. Elles ne savent pas ranger leurs
+idées; elles n’ont pas de système. Elles entendent et elles oublient, ou
+tout au plus elles se rappellent ce qu’elles ont entendu autrefois, mais
+sans pouvoir dire en quel lieu. De là nulle consistance dans leur
+argumentation; aujourd’hui elles raisonneront d’une manière et demain
+d’une autre, au moins indirectement, c’est-à-dire à l’aventure. Les fils
+de leur raisonnement divergent; rien ne vient à sa place; il n’y a pas
+d’idée mère sur laquelle s’appuie leur esprit, d’où procèdent leurs
+jugements sur les hommes et les choses. Et tel est l’état de bien des
+gens, pendant toute leur vie. Aussi quels misérables politiques, ou
+hommes d’Église ne font-ils pas, à moins que leur bonne fortune ne les
+ait mis entre des mains sûres, et qu’ils ne soient menés par d’autres,
+ou qu’ils ne soient engagés dans un parti. Autrement, voyez-les, ils
+sont à la merci des vents et des vagues; et, sans être radicaux, whigs,
+tories, ou conservateurs, partisans de la haute ou de la basse
+Église[28], ils agissent, ou comme un whig, ou comme un tory, ou comme
+un catholique, ou comme un dissident, selon que le caprice les pousse,
+que les événements ou les partis les mènent. Si parfois leur
+amour-propre est blessé, ils se consolent dans la pensée que leur
+conduite est la preuve qu’ils sont des hommes libres, modérés, sans
+passions, des hommes du juste-milieu, et non des _hommes de parti_;
+tandis que, dans le fait, ils sont les plus malheureux des esclaves; car
+notre force, en ce monde, c’est d’être les sujets de la raison, et notre
+liberté d’être les captifs de la vérité.
+
+ [28] La _haute Église_, ou les partisans de l’Église et de l’État
+ (_the church and state_); l’_Église basse_, ou le parti puritain,
+ qui ne reconnaît que la Bible pour règle de foi.
+
+Et maintenant, qu’y a-t-il d’étonnant que Charles, jeune imberbe d’une
+vingtaine d’années, n’eût pas des vues profondes en fait de religion ou
+de politique? Toutefois un homme d’intelligence ne se permet pas de
+juger des choses à l’aventure et au hasard. Par une espèce de respect
+qu’il se doit, il est obligé de se tracer une règle de conduite
+quelconque, vraie ou fausse; et Charles goûtait beaucoup la maxime qu’il
+a déjà émise, savoir: qu’il faut estimer les gens d’après ce qu’ils
+sont, et non d’après ce qu’ils ne sont pas. Il considérait comme un
+premier devoir d’aimer tous les hommes, de les regarder tous d’un œil de
+bonté; son cœur était fortement pénétré du sentiment que le poëte a
+exprimé dans ces vers populaires:
+
+ «Quoique souillé du mal, ce honteux diadème,
+ »Le chrétien, ici-bas, porte un front radieux;
+ »Par le prêtre du Christ, au jour de son baptême,
+ »Ne fut-il pas marqué d’un sceau tout glorieux?»
+
+Quand il rencontrait dans ses promenades un laboureur ou un cavalier, un
+gentilhomme ou un mendiant, il aimait à se dire: «Voilà un chrétien.» Et
+lorsqu’il vint à Oxford, il y entra avec un enthousiasme si simple et si
+chaleureux, qu’on eût dit presque celui d’un enfant. Son respect, il le
+portait jusqu’à honorer même le velours du vice-Censeur; que dis-je? le
+bonnet à cornes qui précède le prédicateur avait aussi des droits à sa
+déférence. Sans être poëte, il était dans la saison de la poésie, à
+l’époque du délicieux printemps, alors que l’année est dans toutes ses
+splendeurs, tout y étant nouveau. La nouveauté était la beauté elle-même
+pour un cœur aussi ouvert et aussi aimant que le sien; non pas seulement
+parce que c’était de la nouveauté, et que comme telle, elle a ses
+propres charmes, mais bien parce que, quand les objets nous apparaissent
+pour la première fois, nous les voyons dans une aimable confusion, qui
+est le principal élément de la poétique. Mais à mesure que le temps
+marche et que nous arrivons à énumérer, à classer et à apprécier les
+choses, à mesure que nous agrandissons nos vues, nous avançons vers la
+philosophie et la vérité; mais nous nous éloignons de la poésie.
+
+Dans notre jeunesse, nous allâmes un jour par un soleil brûlant d’été
+nous promener sur la route qui va d’Oxford à Newington, route fort
+triste, comme le savent bien tous ceux qui l’ont parcourue. Cependant,
+c’était du nouveau pour nos yeux, et nous vous l’assurons, lecteur,
+croyez-le ou ne le croyez pas, riez ou non, comme il vous plaira, cette
+route, dans cette circonstance, nous parut d’une beauté touchante. Elle
+éveilla dans notre cœur une douce mélancolie, mélancolie dont la vague
+sensation nous émeut encore quand nous jetons un regard en arrière sur
+ce voyage accompagné de tant de poussière et de fatigue. Et pourquoi?
+Parce qu’alors chaque objet que nous rencontrions était inconnu et plein
+de mystère. Un arbre ou deux, à distance, nous semblaient le
+commencement d’une grande forêt ou d’un parc d’une étendue sans limites:
+une colline cachait derrière elle un vallon, et ce vallon avait son
+histoire; les sentiers eux-mêmes, avec leurs haies verdoyantes aux mille
+détours capricieux, frappaient notre imagination. Telles furent les
+impressions du premier voyage; mais quand nous eûmes fréquenté souvent
+la même voie, alors l’esprit ne se prêta plus à l’action, la scène cessa
+d’être enchanteresse, la triste réalité seule resta, et nous demeurâmes
+convaincu que cette route d’Oxford à Newington était la plus ennuyeuse
+et la plus détestable que nous eussions jamais parcourue.
+
+Mais revenons à notre histoire. Nous avons fait le portrait de Reding.
+Quant à Sheffield, sans avoir dans l’esprit plus de vues réelles que
+Charles, néanmoins à cette époque il cherchait à en acquérir, mais il
+était bien plus en danger d’en accueillir de fausses. En d’autres
+termes, c’était un homme _à vues_, dans le mauvais sens de l’expression.
+Il n’était pas satisfait des choses telles qu’elles sont; il était
+censeur, impatient de réduire tout en système; il exagérait les
+principes, aimait la discussion, soit pour le plaisir de l’exercice,
+soit parce que son esprit était inquiet: au fond, il n’avait rien
+fortement à cœur.
+
+Aucun de nos deux amis ne prenait un vif intérêt aux controverses qui
+s’agitaient alors à l’Université et dans le pays touchant la haute et la
+basse Église. Sheffield avait une espèce de mépris pour cette polémique,
+et Reding trouvait de mauvais goût de se montrer original ou de se faire
+distinguer en quoi que ce fût. Une de ses connaissances d’Eton l’avait
+engagé un jour à venir entendre un des meilleurs prédicateurs du parti
+catholique, et lui avait offert de le présenter; mais il avait décliné
+cet honneur. Il n’aimait pas, disait-il, à se mêler aux partis; il était
+venu à Oxford pour prendre ses grades et non pour y embrasser des
+opinions. En agissant autrement, il aurait craint la désapprobation de
+son père; et puis, il sentait de la répugnance à épouser de telles idées
+et à se faire l’ami de telles personnes, par cela seul que les autorités
+de l’Université étaient opposées à tout ce mouvement. A ses yeux, les
+chefs de l’agitation étaient des démagogues, et les démagogues, il les
+avait en grande horreur, il les méprisait. Il ne pouvait pas comprendre
+comment des ecclésiastiques, hommes respectables d’ailleurs,
+travaillaient à grouper auteur d’eux de jeunes sous-gradués; plus d’une
+histoire même qu’il entendit sur leurs intrigues le blessa. En outre, il
+n’aimait pas les spécimens de leurs partisans qu’il avait eu l’occasion
+de voir; c’étaient des hommes présomptueux ou qui «parlaient haut»,
+comme on disait alors. Ils faisaient des actions ridicules,
+extravagantes, et parfois négligeaient leurs devoirs de collége pour des
+choses qui ne les regardaient en aucune façon. Charles avait eu sans
+doute du malheur; car cette appréciation n’est pas le vrai portrait des
+hommes les plus remarquables de cette époque qui, certainement, font
+encore aujourd’hui, comme ecclésiastiques ou comme laïques, la force de
+l’Église anglicane. Mais dans toutes les réunions d’hommes, la paille et
+les immondices (selon les paroles de Bacon) flottent sur l’eau, tandis
+que l’or et les pierreries tombent au fond et demeurent cachés; ou, pour
+mieux dire encore, bien des hommes, la plupart des hommes, sont un
+mélange de qualités précieuses et de défauts: les défauts surnagent, les
+bonnes qualités restent dans l’abîme.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Le charlatanisme en religion.
+
+
+Bateman était un de ces caractères complexes dont nous venons de parler.
+Il y avait du bon chez lui, il ne manquait pas de mérite; mais il était
+absurde; aussi servit-il de thème à la conversation de nos deux amis
+pendant le reste de leur promenade. «J’aimerais qu’on vît moins de
+charlatanisme et de grimaces en tout lieu, dit Sheffield; on pourrait en
+emporter d’ici des charretées, et même sans que rien y parût.--Si l’on
+faisait à votre goût, répondit Charles, vous useriez les routes au point
+qu’on ne pourrait plus se promener. Nous sommes obligés de marcher dans
+cette voie que vous nommez charlatanisme. Nous la foulons aux pieds,
+mais enfin nous nous en servons.--Je ne puis admettre un tel système;
+c’est tout simplement faire le mal pour arriver au bien. Oui, je vois
+partout la comédie. Je vais à Sainte-Marie, et là j’entends des hommes
+qui débitent des lieux communs, tantôt d’une voix sépulcrale, tantôt
+d’un ton aigu, d’autres fois avec une certaine emphase mesurée, claire,
+calme, et un regard étudié, comme, par exemple, ce prédicateur de
+Bampton qui, il n’y a pas longtemps, nous soutenait, à propos de la
+résurrection des corps, que tous les essais pour ranimer un cadavre, au
+moyen de méthodes naturelles, avaient complétement échoué. Si je pénètre
+dans la salle où se donnent les grades, dans la salle de la Convocation,
+là, pendant des heures entières, je suis obligé de subir un latin
+ridicule, d’entendre accorder des grâces, des dispenses, de voir les
+Censeurs monter, descendre pour rien absolument; et tout cela, afin de
+conserver l’esprit de choses vieillies depuis des siècles, alors que le
+travail réel pourrait se faire en un quart d’heure. Je rencontre
+Bateman, et voilà mon homme qui me parle de jubés sans crucifix, de
+piscines sans eau, de niches sans statues, de chandeliers sans lumières,
+de messes sans pape; et, moi, je dis avec Shakespeare: «Le monde est un
+vrai théâtre.» Ce n’est pas tout: je m’adresse à Shaw, à Turner, à
+Brown, hommes de caractères bien différents, élèves de Gloucester (vous
+comprenez de qui je parle), et ils nous prêchent qu’il faut placer des
+crucifix aux carrefours, afin d’exciter chez les passants des sentiments
+religieux.»
+
+«--Pour ma part, je pense que vous êtes trop sévère envers tous ces
+hommes-là, dit Charles; votre discours ressemble beaucoup à de la
+déclamation; si l’on vous croyait, il faudrait abolir toutes les formes
+extérieures. Vous me faites l’effet de cet homme qui, dans un des romans
+de miss Edgeworth, ferme ses oreilles à la musique, afin de pouvoir rire
+à son aise des danseurs.--A quelle musique fermé-je les oreilles?--A la
+signification de tous les divers actes dont nous venons de parler; les
+sentiments pieux qui accompagnent la vue des images, voilà la
+musique.--Sans doute, pour ceux qui déjà ont ces sentiments; mais
+rétablir les images en Angleterre pour faire naître des sentiments,
+c’est tout juste danser pour créer la musique.--Je crois que vous ne
+rendez pas justice à notre pays, mon cher Sheffield; nous sommes un
+peuple religieux.--Eh bien, je vais vous présenter la chose d’une autre
+manière: Aimez-vous la musique?--Avez-vous donc oublié la frayeur que
+j’occasionnai à une certaine personne avec mon violon?--Aimez-vous la
+danse?--A dire vrai, je ne l’aime pas du tout.--Ni moi non plus, reprit
+Sheffield, et je ne puis penser sans rire à ce que je fis, étant encore
+enfant, pour y échapper. La danse est quelque chose de si absurde; et
+puis, il fallait se montrer poli et aimable envers des jeunes filles
+légères ou précieuses. Je me conduisis parfois à leur égard avec tant de
+grossièreté, que je fus humilié de mon impolitesse; aussi ne savais-je
+plus comment me tirer d’embarras.--J’ignorais, mon cher ami, que nous
+eussions entre nous un point de ressemblance aussi frappant. Oh! quelle
+humiliation j’eus à souffrir, lorsqu’il fallut se tenir debout, prêt à
+danser, et figurer avec une dame! Tous les yeux tournés sur moi qui
+étais si gauche! Bien des jours avant, comme après, ce me fut un
+martyre.»
+
+Cependant, ils étaient arrivés au pied d’une pente roide qui mène à une
+espèce de plateau sur le bord duquel se trouve Oxley, et ils
+s’arrêtèrent un instant pour voir des cavaliers qui sautaient des
+barrières. Ils montèrent ensuite la colline et se retournèrent vers
+Oxford. «Peut-être, dit Charles, appellerez-vous toutes ces flèches et
+ces tours un magnifique simulacre, parce que vous en apercevez le faîte
+sans en découvrir la base?--Où en étions-nous de notre discussion?»
+reprit Sheffield, se rappelant qu’ils s’en étaient écartés pendant les
+dix dernières minutes: «oh! je m’en souviens, j’y suis. Je disais donc
+que vous aimiez la musique, mais que vous détestiez la danse. Pour
+d’autres, la musique est l’aiguillon qui les pousse à danser; pour vous,
+c’est le contraire; la danse même diminue le sentiment de plaisir que
+vous cause la musique. Eh bien, pareillement, c’est un acte de
+pédantisme de vouloir rendre une nation religieuse, comme l’Angleterre,
+plus religieuse encore, en plaçant des images dans les rues. Un tel
+procédé n’est pas anglais, et il ne peut que nous blesser. S’il était
+dans le génie de ce peuple, il serait venu naturellement, sans qu’on
+nous y eût engagés. Comme la musique entraîne à la danse, ainsi la
+religion nous eût fait adopter les images. Mais de même que la danse
+n’ajoute rien aux charmes de la musique pour ceux qui n’aiment pas à
+danser, de même, les cérémonies n’agrandiront pas le sentiment religieux
+chez ceux qui détestent les cérémonies.--Donc, à vos yeux les
+catholiques romains sont des charlatans, puisqu’ils emploient des
+crucifix?--Halte-là; vous sortez maintenant de la question. Les
+catholiques romains croient que les images possèdent une certaine
+_vertu_. Sans doute c’est absurde, mais en les honorant ils sont
+conséquents avec leurs principes. Ils n’exposent pas les images pour en
+faire des montres d’apparat, pour éveiller des sentiments dans le cœur
+de ceux qui les contemplent, ainsi que le voudrait Gloucester, mais ils
+les honorent d’un culte solide, naturel et ardent: à leurs yeux, elles
+disent plus qu’elles ne paraissent; ce ne sont pas de simples
+représentations. Ils leur rendent des honneurs religieux, soit parce que
+de grands saints les ont autrefois vénérées, soit parce qu’en temps de
+peste on s’est adressé à elles, soit parce qu’elles ont opéré des
+miracles, soit parce qu’elles ont remué leurs yeux, incliné leur tête;
+ou, au moins, parce qu’elles ont été bénites par la main du prêtre, et
+qu’elles ont des relations mystérieuses avec la grâce invisible. Tout
+cela, je l’avoue, est superstitieux; mais tout cela a une réalité.»
+
+Charles n’était pas satisfait de cette argumentation. «Une image est un
+mode d’enseignement, répliqua-t-il. Voulez-vous donc dire qu’un homme
+est un saltimbanque parce qu’il se méprend sur le mode d’enseignement le
+plus convenable à son pays?--Cette qualification, je ne l’ai pas donnée
+à Gloucester, repartit Sheffield; j’ai seulement soutenu qu’un pareil
+mode d’enseignement, chez des protestants, était du charlatanisme et une
+farce.--Mais votre principe vous conduira trop loin, et, d’ailleurs, il
+se détruit lui-même. Ne vous rappelez-vous pas le passage d’Aristote que
+nous cita, l’autre jour, Thompson, passage qu’il avait rencontré dans
+une de ses leçons avec Vincent, et qui nous paraissait si subtil,
+savoir: que les habitudes sont créées par ces mêmes actes dans lesquels
+elles se manifestent lorsqu’elles sont produites? C’est en s’essayant à
+nager qu’on apprend à bien nager. J’en viens à Bateman. Il désire, sans
+aucun doute, _introduire_ dans nos églises les piscines et les
+tabernacles; or, attendre, avant de commencer, qu’on ait accepté cette
+réforme, c’est agir comme un homme qui ne va pas à l’eau sans savoir
+nager.--Soit; mais quel bien en reviendra-t-il à Bateman, quand l’usage
+de la piscine sera devenu universel? Qu’est-ce que cela signifie? Dans
+l’Église romaine, la piscine a son emploi, je le sais, quoique j’ignore
+lequel; on s’en sert pendant la messe. Mais que Bateman rende universel
+l’usage des piscines, et qu’aura-t-il créé, sinon le règne d’un
+charlatanisme universel?--Mais, mon cher Sheffield, combien de choses
+n’y a-t-il pas qui, dans le cours des âges, ont changé leur destination
+première, et toutefois en conservent encore une, quoique différente? La
+perruque d’un juge n’est pas du charlatanisme, cependant elle a déjà son
+histoire. La reine, à son couronnement, porte un vêtement qu’on dit être
+catholique romain; est-ce du charlatanisme? Ne vous figure-t-il pas, en
+traits ineffaçables, «la divinité qui entoure un roi», quoique ce
+vêtement ait perdu la signification qu’y attachait l’Église de Rome? Ou
+seriez-vous du nombre de ceux qui, selon un vieux calembour sur le mot
+Majesté[29], estiment la chose elle-même une farce?--Vous prohibez donc
+l’introduction des piscines et des chandeliers qui n’ont aucun but?--Je
+pense, mon ami, qu’il y a une grande différence entre faire revivre une
+chose et la conserver: la conserver paraît naturel, même quand son
+emploi a cessé; la faire revivre, quand elle est déjà morte, c’est
+contre nature. Mais ceci est une question de prudence et de
+jugement.--Ainsi donc, vous condamnez Bateman», conclut Sheffield.
+
+ [29] Dépouillez _majesty_--la majesté--de ses dehors (_of its
+ externals_), c’est-à-dire enlevez à ce mot sa première et sa
+ dernière lettre, que reste-t-il? _ajest, a jest_,--une farce.--Ce
+ calembour, qui existe dans l’original, ne peut, comme on le voit, se
+ traduire en français.
+
+Il y eut un moment de silence. Charles reprit ensuite: «Mais peut-être
+ces hommes désirent actuellement introduire les réalités aussi bien que
+leurs formes extérieures; peut-être désirent-ils employer la piscine
+aussi bien que l’avoir... Sheffield, continua-t-il brusquement, pourquoi
+les costumes de cérémonie dans l’église ne sont-ils pas du
+charlatanisme, si les piscines méritent ce nom?--Ces costumes...»
+répondit Sheffield paraissant réfléchir, «non, ces costumes ne sont pas
+du charlatanisme; car prêcher, je suppose, est la fonction la plus haute
+dans notre Église, et l’on y consacre les plus riches vêtements. Les
+robes d’un grand prédicateur, je le sais, coûtent bien des livres; j’en
+ai connu un, près de chez nous, qui, à son départ, reçut en présent, de
+certaines dames, un assortiment complet, et une douzaine de pantoufles
+brodées, par-dessus le marché. Mais tout cela est convenable, si la
+prédication est le principal office du clergé. Vient ensuite le
+sacrement[30], et il exige le surplis et le capuchon. Et le capuchon,
+répéta-t-il tout pensif... mais à quoi sert-il? Non, c’est l’écharpe. Le
+capuchon ne se porte que dans la chaire de l’Université. Qu’est-ce que
+l’écharpe? Elle appartient aux chapelains, c’est-à-dire aux personnes...
+Je n’en sors pas.--Mon cher Sheffield, vous vous êtes vous-même coupé la
+gorge. Vous avez essayé d’expliquer le symbolisme des vêtements du
+clergé, et vous ne l’avez pu. Seriez-vous encore disposé à appeler cela
+du charlatanisme? Répondez-moi à cette seule question: Pourquoi un
+ecclésiastique porte-t-il un surplis quand il lit les prières? Mieux
+encore, je vous poserai la question plus simplement: Pourquoi un
+ecclésiastique seul a-t-il le pouvoir de lire les prières dans l’église?
+pourquoi ne le puis-je pas moi-même?» Sheffield hésita et parut sérieux.
+«Savez-vous bien, dit-il ensuite, que vous avez tout juste posé une
+objection de Jérémie Bentham? Dans son _Église d’Angleterre_, cet
+écrivain propose, si ma mémoire est fidèle, d’enseigner à un enfant de
+la paroisse à lire la liturgie; et il demande pourquoi on envoie un
+jeune homme à l’Université, pendant trois ou quatre ans, à frais
+énormes; pourquoi on lui apprend le latin et le grec, et cela pour faire
+une simple lecture qu’un enfant aurait appris à faire chez une maîtresse
+d’école. Quelle est la _vertu_ d’une lecture faite par un ministre?
+Voilà à peu près les paroles de Bentham. Et, ajouta Sheffield avec
+lenteur, à dire vrai, je ne sais que lui répondre.» Cette dernière
+réflexion étonna Reding; il en fut même choqué et embarrassé; il ne
+savait que dire, lorsque, peut-être heureusement, la conversation fut
+interrompue.
+
+ [30] La cène.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Oxford: une vue d’intérieur par un vieux _don_.
+
+
+Chaque année amène des changements et des réformes. Nous ignorons l’état
+actuel de l’église d’Oxley; elle peut avoir jubé, piscine,
+_sedilia_[31], toutes choses nouvelles, comme aussi avoir subi une
+réforme en sens contraire, c’est-à-dire le dossier des bancs tourné par
+principe vers la table de communion, et la chaire placée au milieu des
+bas-côtés. Mais à l’époque où nos jeunes gens traversèrent le cimetière,
+il n’y avait rien, en bien ni en mal, qui pût les attirer dans
+l’intérieur de l’édifice, et ils passaient outre, lorsqu’ils aperçurent,
+en s’éloignant de l’église, ce que Sheffield appelait un vieux _don_.
+C’était un _fellow_[32] connu de Charles, un homme de bonne famille et
+possesseur d’un petit patrimoine. Il avait fait ses études à
+l’Université en même temps que M. Reding, et parfois il avait été son
+hôte au presbytère. Aussi Charles le connaissait depuis son enfance; et
+maintenant qu’il était à Oxford, il en avait reçu, comme c’était
+naturel, plusieurs petites attentions. Un jour qu’il s’était trop
+attardé pour son dîner, le bon fellow l’avait invité à sa table; une
+autre fois, il l’avait emmené à une partie de pêche à Faringdon; il lui
+avait également promis des billets pour des dames de sa connaissance,
+qui devaient venir à la Commémoration[33]. C’était un homme clairvoyant,
+d’un caractère facile, à la parole libre, aux désirs bornés, d’une
+sensibilité assez calme, d’une délicatesse peu romanesque, et sans
+ostentation dans ses croyances religieuses: en d’autres termes,
+irréprochable dans sa conduite, il détestait néanmoins toute parade de
+religion et ne pouvait souffrir les prétentions en ce genre. Connaissant
+l’Université depuis trente ans, il pouvait en porter un jugement
+équitable sur la plupart des choses. Il était venu à Oxley pour faire
+des funérailles à la place d’un ami, et il retournait chez lui. Il
+appela Charles de loin. Celui-ci, embarrassé tout d’abord de se trouver
+avec deux amis si différents et dans des rapports si opposés, ne tarda
+pas à se remettre un peu, en voyant l’indifférence de M. Malcolm; et
+tous les trois rentrèrent ensemble dans la ville. Reding, toutefois,
+jusqu’au dernier moment, garda un reste de gêne et de malaise, surtout
+aux approches d’Oxford, où il rencontra des personnes de différents
+partis, qui le saluaient en passant.
+
+ [31] Siéges gothiques en pierre, pour le célébrant, le diacre et le
+ sous-diacre. Ils sont construits dans l’épaisseur de la muraille du
+ sanctuaire, du côté de l’épître. On en voit des modèles, en
+ Angleterre, dans les églises et les chapelles bâties par le célèbre
+ Pugin.
+
+ [32] Le _fellow_ est un membre de l’Université qui jouit d’un legs
+ (_fellowship_) fondé au profit d’un collége. Tous les colléges ont
+ leurs _fellows_; le nombre de ces sortes de bénéficiers s’élève
+ quelquefois jusqu’à trente pour un seul établissement. Les revenus
+ des _fellowships_ varient entre 2,500 et 8,750 francs. Les _fellows_
+ ne peuvent se marier; ils ont cependant la liberté de le faire; mais
+ dans ce cas ils perdent leur fellowship, qui, au reste, est remplacé
+ ordinairement par un bénéfice dans l’intérieur du pays, s’ils sont
+ ministres.
+
+ [33] La fête de la Commémoration est d’origine catholique. Jadis elle
+ était consacrée à prier pour les bienfaiteurs de l’Université: on
+ disait une messe pour eux; aujourd’hui on se contente de faire
+ prononcer un discours en leur honneur.--Nous nous dispensons de
+ toute réflexion; le lecteur n’aura pas de peine à tirer la
+ conclusion de ce fait. Qu’il nous suffise de dire qu’à Oxford la
+ plupart des monuments et des usages ont conservé leur cachet
+ catholique... Peut-être est-ce à ces restes de respect pour la
+ religion de ses pères que cette ville doit le privilége d’avoir
+ donné naissance au grand Mouvement religieux.
+
+Par forme d’observation, Charles dit qu’ils avaient vu dans la campagne
+une jolie petite chapelle qui était en voie de restauration. M. Malcolm
+se prit à rire. «Ainsi, Charles, répliqua-t-il, vous mordez aux
+nouveautés du jour?» «Quelles nouveautés?» s’écria le jeune étudiant,
+qui, troublé à ce reproche, ajouta pour s’excuser que c’était seulement
+par hasard qu’un ami les avait conduits à cette chapelle. «Vous me
+demandez quelles nouveautés? reprit M. Malcolm; eh bien, la plus
+nouvelle, la dernière. Oxford est le lieu des nouveautés; elles ne
+manquaient pas non plus de mon temps. La plus grande partie des
+résidents, les élèves, changent tous les trois ans; les fellows et les
+_tuteurs_, tous les six; et chaque génération a sa nouveauté. Non, il
+n’y a pas de principe de stabilité dans cette ville, excepté pour les
+chefs, qui s’y fixent et qui restent les mêmes jusqu’à la fin de leur
+carrière. Quel est le caprice du moment parmi vous autres les nouveaux
+venus? continua-t-il: est-ce la bouteille ou le cigare?» Charles sourit
+modestement; J’espère, ajouta-t-il, que l’habitude de la boisson a
+entièrement disparu. «Des choses plus mauvaises peuvent s’introduire,
+repartit M. Malcolm; mais la mode est de tous les pays. Autrefois, nous
+avions ici le club de la Déclamation, peut-être est-il encore en faveur;
+auparavant c’était la Société Philharmonique. Nous avons vu la géologie
+faire fureur; maintenant, c’est la théologie: et bientôt ce sera
+l’architecture, ou les antiquités du moyen âge, ou les éditions, ou les
+manuscrits. Chaque mode s’use à son tour. Tout dépend d’un ou de deux
+hommes d’action. Mais le secrétaire se marie, ou le professeur obtient
+un canonicat; de là des réunions moins régulières, des réunions sans
+conséquence, et ainsi peu à peu la chose dépérit et meurt.»
+
+Sheffield demanda si le mouvement actuel n’était pas trop général dans
+le pays pour lui assigner une telle chute. Il n’en savait pas long sur
+ce point; mais les journaux en étaient tout remplis, et dans le
+voisinage c’était le sujet de toutes les conversations: le mouvement ne
+s’arrêtait pas à Oxford.
+
+«J’ignore ce qui se passe dans l’intérieur du pays, répondit M. Malcolm;
+la question est vaste; mais le mouvement n’a pas ici des éléments de
+durée. Ces messieurs obtiendront des bénéfices et se marieront, et ce
+sera la fin de l’histoire. Je ne parle pas contre eux, je les crois des
+hommes très-respectables; mais ils sont emportés par le flux de la
+mode.»
+
+Charles fit observer qu’il était fâcheux que cette agitation alimentât
+l’esprit de parti. «Oxford, ajoutait-il, devrait être un lieu de calme
+et d’étude; la paix et les Muses sont des compagnes inséparables; et à
+cette heure on parle, on discute dans chaque quartier. Les étudiants ne
+peuvent plus remplir leurs devoirs comme à l’ordinaire, ni accepter
+chacun comme il se présente; mais ils sont obligés de prendre part aux
+questions, d’avoir égard à de certaines choses qu’au fond ils rejettent,
+et d’affecter des opinions quand ils n’en ont réellement aucune.
+
+M. Malcolm donna son assentiment d’un air distrait, occupé d’un point de
+vue qui s’offrait à ses yeux, et qu’il paraissait considérer avec
+plaisir. «On trouve laide cette partie du pays, dit-il, et peut-être
+avec raison; mais, soit habitude ou non, quant à moi, ce comté me plaît
+et je lui trouve toujours des charmes. Les effets de lumière y changent
+à tout instant, de sorte que le paysage, si l’on peut parler ainsi,
+varie à chaque pas. J’ai vu là-bas Shotover prendre les nuances les plus
+opposées, quelquefois pourpres, d’autres fois couleur de safran brillant
+ou orange foncé.» Et il s’arrêta. «Oui, vous parlez de l’esprit de
+parti; en vérité, il y en a beaucoup ici... Non, je ne crois pas qu’il y
+en ait beaucoup, continua-t-il, sortant de sa distraction. Certainement
+il y a des divisions à Oxford, mais les divisions et la rivalité y sont
+à l’état de permanence. Les sociétés diverses ont chacune leurs intérêts
+et leur honneur à maintenir, et elles se querellent, comme les ordres
+religieux dans l’Église de Rome. Je me trompe, la comparaison est
+exagérée. Oxford ressemble plutôt à une aumônerie pour les veuves des
+ministres. La vanité, la jalousie, les bavardages y sont à l’ordre du
+jour. C’était de même en mon temps. Les deux grandes ladies, dame
+Vice-Chancelier et dame Théologien-Professeur ne peuvent être d’accord,
+et elles ont chacune leurs adeptes. Un jour, c’est le Vice-Chancelier
+lui-même qui, d’un coup de balai, met à la porte de la Convocation[34]
+tous les jeunes _maîtres_; et de là grande colère parmi ceux-ci. Un
+autre jour, c’est M. Slaney, doyen de Saint-Pierre, qui ne se fait pas
+scrupule de dire dans une diligence que M. Wood n’est pas un savant, sur
+quoi Wood, à son tour, l’appelle «le calomniateur Slaney». Ici, c’est le
+vieux M. Barge, ex-doyen fellow de Saint-Michel, qui s’imagine que sa
+jolie fiancée n’a pas été reçue avec les honneurs convenables. Là, c’est
+le docteur Crotchet, qu’une influence funeste écarte, pendant bien des
+années, de l’évêché qui lui est destiné. D’un autre côté, c’est M. le
+professeur Carraway qui a été peint d’une manière infâme, dans la _Revue
+d’Edimbourg_, par un élève paresseux qu’il avait humilié aux examens.
+Mais, voici (_majora movemus_) que trois colléges forment mutuellement
+le vœu d’une mortelle opposition à un quatrième; ou enfin, que les
+jeunes _maîtres_, hommes de labeur, trament une conspiration contre les
+chefs. Maintenant, toutefois, nous sommes en progrès; si nous nous
+querellons, que ce soit une rivalité d’intelligence et de devoir, et non
+une rivalité d’intérêts matériels ou de caractères; combattons pour des
+réalités et non pour des ombres.»
+
+ [34] La _Convocation_ est le grand conseil, et la suprême autorité de
+ l’université. Tous les docteurs et tous les maîtres en font partie.
+ A lui seul le collége de _Christ church_ (église du Christ) fournit
+ environ 500 membres. En 1845, lors de l’affaire de M. Ward touchant
+ son livre: _Ideal of a christian church_, on vit arriver à Oxford
+ 1300 membres de la Convocation.
+
+Ces réflexions plurent à Sheffield, et il fit observer que l’état actuel
+des choses était plus réel que ce qu’on avait vu jusqu’alors, et qu’il
+avait par conséquent plus d’éléments de vie. M. Malcolm ne parut pas
+l’entendre, car il ne répliqua point. Aux approches du pont, la
+conversation tomba. Tandis qu’ils s’avançaient dans High Street,
+Sheffield lança furtivement un regard à Charles. Pour eux, c’était un
+triomphe et un amusement tout à la fois de se voir hors des traits d’un
+Censeur, qui parcourait la même rue, grâce au _maître_[35] sous la
+protection duquel ils marchaient.
+
+ [35] _Maître_. Ce grade répond à celui de licencié, en France.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Un déjeuner assez sérieux.
+
+
+Avant leur promenade à Oxley, Charles avait déjà eu plusieurs fois
+l’occasion de voir, sous une forme ou l’autre, les pensées de Sheffield
+touchant les réalités et le charlatanisme; et les discours de son ami
+avaient commencé à faire impression sur lui. Il sentait qu’au fond il y
+avait du vrai, et ce vrai était nouveau à ses yeux. Reding n’était pas
+d’un caractère à laisser une vérité dormir dans son esprit. Elle ne s’y
+épanouissait pas très-vite, mais on pouvait être sûr qu’à la fin elle
+porterait des fruits, et qu’elle modifierait ses opinions acquises. Dans
+le cas présent, il vit que le principe de Sheffield était plus ou moins
+opposé à sa maxime favorite, savoir: que c’est un devoir d’être content
+de tout le monde. Deux contradictions, se dit-il, ne sauraient être
+vraies en même temps: lorsque l’affirmative est vraie, la négative doit
+être fausse. Toutes les doctrines ne peuvent être également fondées: il
+y a une vérité et une erreur. La théorie de la vérité dogmatique, comme
+opposée au latitudinarisme, s’était ainsi graduellement établie dans son
+esprit pendant ces premiers trimestres. Il ne connaissait rien pourtant
+ni du nom, ni de l’histoire de ces deux théories; il ne soupçonnait pas
+même le travail qui se faisait en lui. Laissons-lui voir toutefois
+développer sous ses yeux les absurdités du principe latitudinaire, et il
+est probable qu’il lui fera une opposition plus forte encore.
+
+Parmi d’autres singularités, Bateman croyait que mettre ensemble des
+personnes de sentiments contraires, c’était le meilleur moyen de créer
+une société agréable ou au moins utile. Il avait fait de son mieux pour
+donner cet élément de perfection à son déjeuner, auquel assistaient nos
+deux amis. Il n’avait pas toutefois atteint complétement son but,
+n’ayant pu réunir, malgré tous ses efforts, que trois convives, outre
+Charles et Sheffield. On remarquait d’abord M. Freeborn, jeune maître
+évangélique, avec qui Sheffield était en connaissance. Venait ensuite un
+jeune étudiant intelligent, mais non très-circonspect, qui, après avoir
+été gâté dans sa famille et ayant toujours bourse pleine, se proclamait
+amateur de l’_esthétique_: au collége, toutes les autorités vivaient
+constamment dans la crainte de le voir devenir papiste un beau matin. Le
+troisième, enfin, était un de ses amis, jeune homme au maintien aimable
+et modeste, qui avait des yeux vifs et perçants comme une souris, et
+mangeait son pain et son beurre dans un profond silence.
+
+Nos convives venaient de se mettre à table. Sheffield versait le café;
+une assiette de muffins courait à la ronde, et Bateman, une casserole en
+main, en retirait les œufs déjà cuits. Tout à coup notre jeune
+imprudent, dont le nom était White, fit observer combien était belle la
+coutume catholique de prendre les œufs pour l’emblème de la fête
+Pascale. «C’est vraiment catholique, dit-il; car cet usage est conservé
+dans certaines parties de l’Angleterre, se retrouve en Russie, et est en
+vigueur à Rome même, où un œuf accompagne chaque plat pendant la semaine
+de Pâques, après, je crois, avoir été bénit. Cet usage, d’ailleurs, est
+aussi expressif et aussi significatif que catholique.--Magnifique, en
+vérité! reprit leur hôte: un usage si charmant et si délicieux! Je
+m’étonne que nos réformateurs n’y aient pas songé, ni le profond Hooker,
+qui aimait tant les figures, ni Jewell. Vous n’avez pas sans doute
+oublié le bâton que celui-ci donna à Hooker: c’était une figure, tout
+comme l’envoi du bâton d’Élisée, par son serviteur, à l’enfant
+mort.--Oh! mon cher Bateman, s’écria Sheffield, vous faites de Hooker un
+Giézi.--C’est bien la conclusion d’une pareille plaisanterie, dit M.
+Freeborn; vous ne pourrez jamais voir où mène un symbole. Un symbole
+prouve tout et ne prouve rien.--Sans doute jusqu’à ce qu’il ait une
+sanction, reprit White; mais quand l’Église catholique l’a sanctionné,
+nous sommes sûrs d’être dans le vrai.--Oui, certes, dit Bateman; en
+d’autres termes, c’est bon parce que c’est catholique.--Oui, continua
+White, les choses changent de nature entre les mains de l’Église
+catholique: on nous permet de faire le mal pour arriver au
+bien.--Qu’est-ce à dire? s’écria Bateman.--Eh bien, reprit White,
+l’Église fait du mal le bien.--Mon cher White, reprit notre hôte d’un
+ton grave, c’est aller trop loin.» M. Freeborn suspendit son opération
+gastronomique et se rejeta sur le dos de sa chaise. «L’idolâtrie,
+continua White, n’est-elle pas une erreur? cependant le culte des images
+est légitime.» M. Freeborn était dans un état de consternation. «Votre
+exemple est mal choisi, White, dit Sheffield; il y a dans le monde des
+gens assez peu catholiques pour penser que le culte des images est aussi
+mauvais que l’idolâtrie elle-même.--Distinction jésuitique! s’écria
+Freeborn avec émotion.--Eh bien», répliqua White, qui ne paraissait pas
+avoir grand’peur du jeune maître ès-arts, quoique celui-ci fût plus âgé
+que lui, «je prendrai un meilleur exemple: qui ne sait que le baptême
+confère la grâce? cependant il y avait, chez les païens, des rites
+baptismaux, et naturellement ils étaient diaboliques.--Je ne serais pas
+disposé, monsieur White, à vous faire toutes les concessions que vous
+voudriez touchant la vertu du baptême, dit Freeborn.--Ni même touchant
+le baptême chrétien? demanda White.--Il est facile, répondit Freeborn,
+de prendre le signe pour la chose signifiée.--Ni même touchant le
+baptême catholique? répéta White.--Le baptême catholique est une vraie
+supercherie et une illusion, répondit Freeborn.--Oh! mon cher
+Freeborn, s’écria Bateman, à votre tour vous allez trop loin, en
+vérité.--Catholique, catholique; j’ignore ce que vous voulez dire,
+reprit Freeborn.--J’entends par là, dit White, cette Église Une et
+Catholique dont parle le Symbole; c’est très-intelligible.--Mais
+qu’entendez-vous par l’Église catholique? demanda Freeborn.--L’Église
+Anglicane, répondit Bateman.--L’Église Romaine», répondit White, tous
+deux parlant en même temps. Il y eut un éclat de rire général. «Il n’y a
+pas de quoi rire, reprit Bateman, l’Église Anglicane et l’Église Romaine
+ne sont qu’une même Église.--Une même Église? Impossible! s’écria
+Sheffield.--Bien plus qu’impossible, ajouta M. Freeborn.--Je ferais une
+distinction, dit Bateman; je dirais qu’elles sont une même Église, mis à
+part les corruptions de l’Église Romaine.--En d’autres termes, elles
+forment une même Église, excepté ce en quoi elles diffèrent, dit
+Sheffield.--Précisément, comme vous dites, reprit Bateman.--Je dirais
+plutôt, ajouta M. Freeborn: Elles sont deux, excepté ce en quoi elles
+s’accordent.--Voilà la vraie conclusion, dit Sheffield. Bateman soutient
+que l’Église anglicane et l’Église romaine sont une même Église, excepté
+ce en quoi elles sont deux; et Freeborn, qu’elles sont deux, excepté ce
+en quoi elles sont une.»
+
+Par bonheur, en cet instant, le garçon de cuisine entra avec un plat de
+saucisses; mais cet incident n’amena pas de diversion; la controverse
+continua. Deux personnes ne l’aimaient point: Freeborn, qui tout
+simplement détestait la doctrine en discussion, et Reding, qui la
+jugeait inopportune. Mais c’était la mauvaise fortune du premier
+d’indisposer Charles contre lui aussi bien que les autres, et d’être
+obligé de vaincre sa répugnance à prendre part à la dispute. Dans le
+fait, Freeborn pensait que la théologie elle-même est une duperie, comme
+substituant, à son avis, des notions intellectuelles sans valeur aux
+vérités fondamentales de la religion. C’est pourquoi il continua à faire
+observer, en posant son couteau et sa fourchette, que pour lui c’était
+un mystère qu’on fît reposer la religion véritable sur des distinctions
+métaphysiques ou sur des observances extérieures; que l’Écriture avait
+un enseignement tout à fait contraire; que l’Écriture parlait beaucoup
+de foi et de sainteté, mais ne disait pas un mot sur les Églises et
+leurs formes. Il continua, disant que c’était la grande et malheureuse
+tendance de l’esprit humain, de mettre entre lui et son Créateur un
+médiateur de son invention, et qu’il importait peu que ce médiateur fût
+un rite, ou un symbole, ou une forme de prière, ou les bonnes œuvres, ou
+la communion avec des Églises particulières: toutes ces choses étaient
+des «baumes trompeurs pour l’âme», si on les regardait comme
+nécessaires. Le seul moyen légitime d’en user, c’était de s’en servir
+avec la conviction qu’on pouvait s’en passer. Freeborn ajoutait
+qu’aucune de ces choses n’allait à la racine de la religion; car la foi,
+c’est-à-dire la ferme croyance que Dieu nous a pardonné, était le seul
+objet indispensable; que là où ce seul objet se trouvait, tout autre
+était superflu, et que là où il faisait défaut, aucun autre ne pouvait
+le remplacer. Ce point, il le défendait si fort, qu’à ses yeux (et il
+avoua que c’était non-seulement sa conviction, mais une vérité
+certaine), quand on avait la foi on pouvait professer toute espèce de
+religion: être arminien, calviniste, épiscopal, presbytérien,
+swendenborgien, voire même unitaire, aller plus loin encore, ajouta-t-il
+en jetant un coup d’œil sur White, être papiste même, et cependant être
+dans la voie du salut.
+
+Freeborn s’était laissé aller à des concessions plus larges qu’il ne
+l’eût fait dans ses moments de calme; mais il était un peu irrité, et il
+désirait profiter de la parole à son tour. D’ailleurs, c’était pour lui
+une occasion favorable de faire une grande profession de foi. «Merci
+pour votre libéralité à l’égard de ces pauvres papistes, dit White.
+D’après vous, ils sont sauvés, s’ils sont hypocrites; ils peuvent
+extérieurement professer le catholicisme, et rester protestants dans le
+cœur.--Les Unitaires aussi, dit Sheffield, sont vos obligés. Il paraît
+qu’on n’a pas besoin de craindre que l’on croie trop peu, pourvu qu’on
+sente beaucoup.--Mieux encore, reprit White; si l’on se croit pardonné,
+on n’a pas à croire autre chose.» Reding ajouta son mot: il fit observer
+que, dans le Prayer-Book[36], la croyance à la Sainte-Trinité est
+représentée, non comme une chose indifférente, mais comme une vérité,
+«avant tout», nécessaire au salut. «Votre réponse, Reding, n’est pas
+directe, répliqua Sheffield. La remarque de M. Freeborn est qu’il n’y a
+pas de Symbole dans la Bible; et vous, vous répondez qu’il y en a un
+dans le Prayer-Book.--Alors la Bible enseigne une chose, et le
+Prayer-Book en enseigne une autre, objecta Bateman.--Non, répondit
+Freeborn; le Prayer-Book tire seulement une _déduction_ de la Bible. Le
+Symbole d’Athanase est une création humaine; il est vrai, mais c’est une
+œuvre d’homme; et il doit être admis, selon les expressions formelles
+des Articles, parce qu’il est «fondé sur l’Écriture.» Les Symboles sont
+utiles, à leur place, de même que l’Église; mais ni Symbole ni Église ne
+sont la religion.--Mais alors, pourquoi prônez-vous si haut votre
+doctrine touchant «la foi seule»? demanda Bateman; car ces mots ne sont
+pas dans l’Écriture, et ils ne sont qu’une déduction humaine.--_Ma_
+doctrine! s’écria Freeborn; mais elle est dans les Articles. Les
+Articles disent positivement que nous sommes justifiés par la foi
+seule.--Les Articles ne sont pas l’Écriture, pas plus que le
+Prayer-Book, repartit Sheffield.--Ils ne disent pas non plus, ajouta
+Bateman, que la doctrine qu’ils enseignent soit nécessaire au salut.»
+
+ [36] Voy. la note C.
+
+Tout ceci ne plaisait pas beaucoup à Freeborn, quoiqu’il l’eût provoqué.
+Il avait à la fois quatre adversaires; et le cinquième convive, qui
+gardait le silence, paraissait sympathiser avec eux. Sheffield parlait
+par malice; White par habitude; Reding était entré dans la discussion
+parce qu’il n’avait pu s’en dispenser; et Bateman raisonnait d’après un
+principe: il croyait qu’il allait perfectionner les vues de Freeborn par
+ce cours de controverse. Au moins ne perfectionna-t-il pas son caractère
+qui, en ce moment, subissait une dure épreuve. La plupart des convives
+n’étaient pas gradués; lui, Freeborn, était _maître_: c’était trop fort
+de la part de Bateman. Il acheva en silence sa saucisse qui était
+devenue froide. La conversation languit; il y eut recrudescence de
+rôties et de muffins; on enleva les tasses à café, et le thé coula à
+pleins flots.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Une controverse entre un évangélique, un néo-catholique, l’homme _à
+vues_ et le bachelier.
+
+
+Freeborn n’aimait pas à être battu; il revint à la charge. La religion,
+d’après lui, était une affaire de cœur: celui dont le cœur n’était pas
+droit ne pouvait interpréter convenablement l’Écriture. Jusqu’à ce que
+nos yeux fussent éclairés, disputer sur le sens de l’Écriture, essayer
+d’en tirer des déductions, c’était battre la campagne: c’était comme des
+aveugles disputant sur les couleurs. «Si ce que vous dites est vrai,
+reprit Bateman, nul ne peut absolument raisonner sur la
+religion; cependant, vous avez été le premier à le faire,
+Freeborn.--Naturellement, répondit celui-ci, ceux qui ont _trouvé_ la
+vérité sont les seules gens capables de raisonner sur cette matière, car
+ils ont le _don_.--Et ils sont les derniers à pouvoir en convaincre les
+autres, repartit Sheffield; car le don n’est que pour eux.--C’est
+pourquoi les vrais chrétiens devraient discuter entre eux, et pas avec
+d’autres, dit Bateman.--Mais ce sont précisément ceux-là qui n’en ont
+pas besoin, reprit Sheffield. Raisonner appartient à ceux qui ne sont
+pas convertis, et non aux convertis. La discussion est le moyen
+ordinaire des recherches.» Freeborn continua à soutenir que la raison
+d’un homme non converti était charnelle, et que dans cet état on ne
+pouvait comprendre l’Écriture. «J’ai toujours pensé, dit Reding, que la
+raison est un bienfait général, tandis que la foi est une grâce spéciale
+et personnelle. Si la foi est vraiment rationnelle, tout le monde doit
+voir qu’elle a ce caractère; autrement, d’après la nature du cas, elle
+n’est pas rationnelle.--Mais saint Paul nous prêche, répondit Freeborn,
+que «pour l’homme charnel les choses de l’esprit sont folie».--Mais,
+après tout, repartit Reding, comment arriver à la vérité, si ce n’est
+par la raison? C’est elle qui nous doit servir de guide: aux brutes de
+se diriger par l’instinct, à l’homme de se conduire par la raison.»
+
+Ils étaient tombés sur un sujet difficile; tous éprouvaient une sorte
+d’embarras, excepté White, qui n’avait pas pris part à cette dernière
+controverse, et qui était simplement fatigué. Mais il voulut prendre sa
+revanche: «Le monde serait bien triste, dit-il, si les hommes se
+conduisaient par la raison. Ils peuvent croire qu’il en est ainsi, mais
+au fond il n’en est rien. Dans le fait, ils sont dirigés par leurs
+sentiments, leurs affections, par le sentiment du beau, du bon, du
+saint. La religion est le beau; les nuages, le soleil et les cieux, les
+champs et les bois sont la religion.--D’après vous, repartit Freeborn,
+toutes les religions seraient vraies, les bonnes comme les
+mauvaises.--Non, répondit White, les rites du paganisme sont
+sanguinaires et impurs, ils ne sont pas beaux; et le mahométisme est
+aussi froid et aussi sec que toute assemblée calviniste. Les
+mahométans n’ont ni prêtres ni autels, rien absolument, sinon une
+chaire et un prédicateur.--Comme à Sainte-Marie, fit observer
+Sheffield.--Précisément. Dans notre Église d’Angleterre nous n’avons ni
+vie ni poésie; l’Église Catholique seule est belle. Vous verriez ce à
+quoi je fais allusion, si vous visitiez les cathédrales du continent, ou
+même seulement une église catholique de nos grandes cités. Célébrant,
+diacre et sous-diacre, acolytes avec leurs chandeliers, encens et
+plain-chant, tout concourt à une même fin, au même acte religieux. On
+voit que c’est un vrai culte; les yeux, les oreilles, l’odorat, chaque
+sens en un mot reconnaît cette vérité. Les fidèles à genoux, récitant
+leur chapelet ou faisant leurs actes; le chœur chantant le _Kyrie_; le
+prêtre et ses ministres inclinant profondément la tête et disant
+alternativement le _Confiteor_; voilà un culte, et il est bien supérieur
+à la raison.» Ces paroles furent prononcées avec âme; mais elles ne
+s’harmonisaient pas avec la conversation qui les avait précédées, et la
+poésie de White fut presque aussi désagréable à l’assemblée que la prose
+de Freeborn. «White, dit Sheffield, vous deviendrez catholique à ne plus
+en revenir.--Mon cher ami, ajouta Bateman, pensez à ce que vous dites;
+certainement vous n’êtes jamais entré dans une chapelle schismatique.
+Oh, fi donc!» Freeborn fit observer gravement que si les deux Églises
+étaient une, comme on l’avait soutenu, il ne voyait pas, malgré tout ce
+qu’on pourrait dire, pourquoi c’était mal de passer d’une Église à
+l’autre. «Vous oubliez, dit Bateman à White, que vous avez ou que vous
+pourriez avoir toutes ces choses dans notre propre Église, sauf les
+corruptions de Rome.--Les corruptions de Rome, répliqua White, je ne
+sais trop ce que vous entendez par là.» Freeborn murmura d’une manière
+sensible. «Oui, je ne sais trop ce que vous entendez par là, répéta
+White avec vivacité; mais quel rapport cela a-t-il avec le sujet? Il
+faut prendre les choses comme on les trouve. Je n’aime pas dans l’Église
+Catholique ce qui est mauvais, si toutefois il y a du mauvais, mais j’y
+aime ce qui est bon. Je ne la recherche pas pour ce qui est mauvais,
+mais pour ce qui est bon. Vous ne pouvez contester que ce que j’y admire
+est excellent et très-beau. Vous faites vous-même des efforts pour
+l’introduire dans votre Église. Vous donneriez vos deux oreilles, vous
+le savez bien, pour entendre le _Dies iræ_.» A ce mot éclata un rire
+général. White était Irlandais. Ce fut une interruption heureuse.
+L’assemblée se leva de table, et au même instant un coup, qui retentit à
+la porte, vint à propos couper le fil de la conversation.
+
+C’était un marchand de gravures portant sous le bras un grand livre de
+planches. «Soyez le bienvenu, monsieur Baker, dit Bateman; déposez votre
+portefeuille, ou plutôt donnez-le-moi. Messieurs, je voudrais avoir
+votre opinion sur un point que j’ai à cœur. Vous savez, Freeborn, que je
+désire vous montrer ma chapelle; Sheffield et Reding l’ont déjà visitée.
+Eh bien, maintenant, regardez.» Bateman ouvrit le portefeuille; il
+contenait des vues du Campo Santo, à Pise. Les feuilles étaient tournées
+lentement et en silence. Parmi les spectateurs, les uns admiraient, les
+autres ne savaient que penser, d’autres étaient curieux de savoir ce
+qu’il adviendrait de tout cela. «Quel plan me prêtez-vous? continua
+Bateman. Vous me blâmiez, Sheffield, de ce que ma chapelle serait
+inutile. Or, j’ai l’intention d’y joindre un cimetière; le terrain n’y
+manque pas; et la chapelle deviendra une _chantry_[37]. Mais
+qu’allez-vous dire, quand nous aurons reproduit en sculpture et en
+peinture, autour du cimetière, tous ces magnifiques monuments du moyen
+âge? Eh bien, Sheffield, monsieur le critique, que dites-vous de tout
+cela?--Un plan vraiment admirable! répondit Sheffield; il renverse
+toutes mes objections... Une _chantry_! qu’est-ce que c’est que ça? N’y
+dit-on pas la messe pour les morts?--Oh, non, non, non, s’écria Bateman,
+qui avait peur de Freeborn; nous n’aurons rien de votre papisme. Ce sera
+une simple et innocente chapelle où l’on fera le service.» Cependant
+Sheffield examinait les planches avec attention. Il s’arrêta à l’une
+d’entre elles. «Que voulez-vous faire de cette figure? demanda-t-il,
+indiquant une image de la Madone.--Ah! le mieux, le plus sûr sera de ne
+pas s’y arrêter; certainement, certainement.» Sheffield reprit bientôt:
+«Mais voyez donc! mon bon ami, que faites-vous de ces saints et de ces
+anges? Regardez, il y a ici une légende complète. Avez-vous l’intention
+d’avoir cela? Voici encore: c’est une série de miracles et une femme
+invoquant un saint qui est au ciel.» Bateman jeta sur la planche un
+regard circonspect et ne répondit pas, il aurait voulu fermer le livre;
+mais Sheffield désirait en voir davantage. Il ajouta cependant: «Oh!
+oui, c’est vrai, il y a là certaines choses; mais j’ai un expédient pour
+tout cela, j’ai l’intention de rendre toutes ces figures allégoriques.
+La Sainte Vierge sera l’Église, et les saints deviendront les vertus
+cardinales et les autres; et quant à la vie de ce saint, saint Ramieri,
+elle représentera le _voyage d’un pèlerin_ catholique.--Bien; mais
+alors, il vous faut enlever tous ces papes et évêques, ces chapes et
+calices, reprit Sheffield, et mettre leurs noms nouveaux sous les autres
+figures, afin qu’on ne puisse pas les prendre pour des saints et des
+anges. Peut-être feriez-vous mieux de faire sortir de leurs bouches des
+légendes en vieil anglais. Ce saint Thomas est vigoureux; faites-lui
+dire: Je suis M. Sans-Peur, ou, Je suis le géant Désespoir; et, puisque
+cette belle sainte porte une espèce de plat, faites-en madame Comfort.
+Mais regardez ici, continua-t-il, toute une bande de démons; est-ce que
+vous allez les faire peindre aussi?» Bateman essaya de fermer le livre
+de force. Sheffield continua: «La tentation de Saint Antoine; qu’est-ce
+que ceci? voilà le diable sous la forme d’un chat assis sur un baril de
+vin.--En vérité, en vérité, s’écria Bateman, poussé à bout et s’emparant
+du livre, vous êtes méchant, oui, très-méchant. Nous y reviendrons quand
+vous serez plus sérieux.» Il faut l’avouer, Sheffield était agaçant, et
+son ami, de meilleure humeur que bien des personnes ne l’eussent été à
+sa place. Cependant Freeborn, qui s’était emparé de sa toge dans
+l’intervalle, fit un signe de tête à son hôte et s’en alla tout seul. Il
+fut bientôt après suivi de White et Willis.
+
+ [37] Chapelle dans laquelle le bénéficier dit la messe à certains
+ jours.
+
+«Mon cher, je vous l’assure, dit Bateman à Sheffield, lorsque ces
+derniers furent sortis, vous et White, chacun à votre manière, vous êtes
+très-hardis dans votre façon de parler, et cela devant les autres
+également. Je voulais apprendre à Freeborn un peu du bon Catholicisme,
+et vous avez tout gâté. J’espérais que quelque chose serait sorti de ce
+déjeuner; mais pensez seulement à White! Tout est perdu; Freeborn
+racontera la chose à sa coterie. C’est très-mal. Et vous, mon cher, vous
+ne valez pas beaucoup mieux; vous n’êtes jamais sérieux. Que
+vouliez-vous donc dire, en affirmant que notre Église n’est pas une avec
+l’Église de Rome? c’était donner un grand avantage à Freeborn.»
+Sheffield prit un certain air d’aisance provocateur, et, le dos appuyé
+contre la cheminée, tandis que le bout de son habit jouait avec le tuyau
+de la bouilloire, il répliqua: «Vous aviez un très-singulier attelage à
+tirer.» Puis lançant un regard de côté à son hôte, et rejetant sa tête
+en arrière: «Et pourquoi, ajouta-t-il, avez-vous eu, vous, le plus réglé
+des hommes, l’audace de dire que l’Église d’Angleterre et l’Église
+Romaine ne faisaient qu’une même Église?--Il doit en être ainsi,
+répondit Bateman. Il n’y a qu’une Église; le Symbole l’affirme.
+Voulez-vous en faire deux?--Je ne parle pas de doctrine, répliqua
+Sheffield, mais d’un fait. Je ne voulais pas soutenir _qu’il y eût
+_deux_ Églises_, ni contester qu’il n’y en avait qu’une. Je niais
+seulement ce fait, que ce qui évidemment forme deux corps n’en fasse
+qu’un.» Bateman réfléchit un instant, tandis que Charles s’amusait avec
+le tisonnier à gratter la suie dans le fond de la cheminée. Notre jeune
+étudiant n’avait pas l’envie de parler, mais il n’était pas fâché
+d’entendre un argument de ce genre.
+
+«Mon bon ami, reprit Bateman d’un ton magistral, vous faites une
+distinction entre une Église et un corps; cette distinction, je ne la
+comprends pas tout à fait. Vous dites qu’il y a deux corps, et cependant
+rien qu’une Église. Si c’est ainsi, l’Église n’est pas un corps, mais
+quelque chose d’abstrait, un pur nom, une idée générale. Est-ce bien là
+votre pensée? Avec une pareille doctrine, vous êtes un honnête
+calviniste.--Vous en êtes un autre, répliqua Sheffield, car si de deux
+Églises visibles, celle d’Angleterre et celle de Rome, vous n’en faites
+qu’une, cette Église une doit être invisible, et non pas visible. Ainsi,
+si je crée une Église abstraite, vous en faites une invisible.--Je ne
+vois pas cela.--Prouvez que les deux Églises n’en font qu’une, et je
+prouverai, à mon tour, quelque autre chose.--Quelque paradoxe, sans
+doute.--Naturellement, c’en est un fameux, mais il vous appartient, et
+non à moi. Prouvez que les Églises d’Angleterre et de Rome n’en font
+qu’une, en un sens quelconque, et je prouverai par des arguments
+semblables que nous et les Wesleyens nous ne faisons qu’un.»
+
+Le défi était beau. Bateman toutefois prit soudain un air grave, et
+resta silencieux. «Nous traitons des sujets sacrés, dit-il enfin d’un
+ton calme, nous traitons des sujets très-sacrés; nous devons être
+respectueux»; et son visage s’allongea démesurément. Sheffield partit
+d’un éclat de rire; Reding ne put y résister. «Qu’est-ce donc? s’écria
+Sheffield; ne soyez pas si sévère; qu’ai-je fait? Où avons-nous touché
+au sacré? Je rétracte mes paroles.--Oh! il n’a pas d’intention mauvaise,
+ajouta Charles, non. Il est plus sérieux qu’il ne paraît; répondez-lui;
+j’y suis intéressé.--Croyez-le, mon ami, je désire traiter ce sujet
+sérieusement, reprit Sheffield, je recommencerai. Je suis très-peiné,
+oui, vraiment. Laissez-moi faire mon objection d’une façon plus
+respectueuse.» Bateman laissa tomber son sérieux. «Mon brave Sheffield,
+dit-il, c’est la chose qui est inconvenante, et non la manière. Comparer
+votre sainte Mère aux schismatiques Wesleyens, c’est manquer
+complétement de respect.--Eh bien, je me repens, repartit Sheffield;
+c’était de l’indécision touchant la foi; c’était très-inconvenant, je
+l’avoue. Que voulez-vous de plus? Regardez-moi; cela suffit-il? Et
+maintenant dites-moi, dites-moi, je vous prie, comment ne faisons-nous
+qu’un seul corps avec les Papistes, tandis que les Wesleyens n’en font
+pas un avec nous?» Bateman le regarda et fut satisfait de l’expression
+de sa figure: «C’est une étrange question de votre part, répondit-il
+ensuite; je vous croyais plus fin. Ne voyez-vous pas que nous avons la
+succession apostolique aussi bien que les Catholiques Romains?--Mais les
+Papistes, répliqua Sheffield, soutiennent que ce n’est pas assez pour
+l’unité; ils disent que nous devrions être en communion avec le
+Pape.--Là est leur erreur, reprit Bateman.--Eh, c’est justement ce que
+les Wesleyens disent de nous, repartit Sheffield. Lorsque nous refusons
+de reconnaître _leur_ succession, ils disent que c’est là
+notre erreur.--Leur succession! de succession, ils n’en ont
+pas.--Certainement, ils en ont une: ils ont la succession
+ministérielle.--Elle n’est pas apostolique.--Sans doute, mais elle est
+évangélique; c’est une succession de doctrine, dit Sheffield.--Doctrine!
+évangélique! qui jamais entendit ces mots? Ce n’est pas assez; la
+doctrine sans les évêques ne suffit pas.--Et la succession non plus sans
+le Pape.--Ils agissent contre les évêques, répliqua Bateman, ne voyant
+pas trop où il se jetait.--Et nous aussi nous agissons contre le Pape,
+repartit Sheffield.--Nous soutenons que le Pape n’est pas
+nécessaire.--Et ils soutiennent que les évêques ne le sont pas non plus.
+
+Nos combattants étaient hors d’haleine, et ils se reposèrent pour voir
+où ils en étaient venus. Bateman reprit là parole: «Mon bon monsieur,
+ceci est une question de _fait_ et non l’affaire d’une argumentation
+subtile. La question est de savoir s’il n’est pas _vrai_, d’une part,
+que les évêques sont nécessaires à la notion de l’Église, et s’il n’est
+pas _faux_, de l’autre, que les Papes le soient.--Non, non, repartit
+Sheffield, la question est celle-ci: L’obéissance à nos évêques
+n’est-elle pas nécessaire pour faire des Wesleyens et de nous un seul
+corps? et l’obéissance à leur Pape n’est-elle pas nécessaire pour faire
+un même corps de nous et des Catholiques Romains? Vous admettez un point
+et vous niez l’autre; je les maintiens tous les deux. Admettez-les ou
+rejetez-les ensemble; je suis conséquent, vous ne l’êtes pas.» Bateman
+était embarrassé. «En un mot, ajouta Sheffield, la succession n’est pas
+l’unité, pas plus que la doctrine.--N’est pas l’unité? Qu’est-ce donc
+que l’unité?--C’est un gouvernement UN.»
+
+Bateman se prit à réfléchir. «L’idée est déraisonnable, dit-il. Nous,
+nous avons la _possession_; nous, nous sommes établis depuis le temps du
+roi Lucius, ou depuis que saint Paul a prêché dans ce pays, occupant
+l’île, ayant une Église qui se perpétue, et possédant le même
+territoire, la même succession, la même hiérarchie, la même position
+civile et politique, les mêmes églises. Oui, continua-t-il, nous avons
+les mêmes établissements, des souvenirs de dix siècles, une doctrine
+gravée et perpétuée sur la pierre; tout l’enseignement mystique des
+saints anciens. Que peuvent comparer les Méthodistes à nos rites
+catholiques, aux autels, au sacrifice, aux jubés, aux fonts baptismaux,
+aux niches? Ils nomment tout cela superstition.--Ne vous fâchez pas
+contre moi, Bateman, reprit Sheffield, mais avant d’aller plus loin, je
+veux vous proposer une allégorie. Ici, nous avons l’Église d’Angleterre;
+c’est un établissement protestant autant qu’il puisse l’être: évêques et
+peuple, tous, excepté votre petit parti, l’appellent protestant; le
+corps vivant s’appelle lui-même ainsi. Le corps vivant rejette le
+Catholicisme, repousse le nom et la chose, déteste l’Église de Rome, se
+moque de la puissance sacramentelle, méprise les Pères, est jaloux du
+sacerdoce, est une réalité protestante, un simulacre de Catholicisme.
+Cette réalité existante, qui est pleine de vie et non un fantôme, vous
+prétendez l’éclipser avec vos œuvres dentelées de jubés, de
+_dorsals_[38], de bâtons pastoraux, de crosses, de mitres et d’autres
+choses semblables. Or, voulez-vous entendre mon apologue? N’en
+seriez-vous pas fâché?» Ayant pris le silence de son hôte pour un
+assentiment, Sheffield continua: «Eh bien, il y avait une fois un petit
+nègre qui, voyant son maître sorti, se glissa furtivement dans sa
+garde-robe et voulut se faire beau garçon aux dépens de son seigneur.
+Qu’arriva-t-il? on le vit alors dans les rues, nu comme auparavant; mais
+il allait et venait se pavanant de haut en bas, affublé d’un chapeau à
+cornes et ayant aux mains une paire de gants blancs de chevreau.--Loin
+de moi! sortez d’ici, homme pervers et désespérant!» s’écria Bateman,
+tout en lui jetant le coussin du sofa à la tête. Dans l’intervalle,
+Sheffield gagnait la porte à la course, et il se trouva bien vite dans
+la rue avec Charles.
+
+ [38] Ouvrage gothique derrière le maître-autel, au fond de l’abside;
+ il se compose ordinairement d’une suite de niches renfermant des
+ statues de saints. Un grand nombre des églises nouvellement bâties,
+ en Angleterre, offrent des _dorsals_ admirables.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Les temps nouveaux.--Le bon vieux temps.
+
+
+Laissons Sheffield et Charles aller leur chemin, et suivons White et
+Willis. C’était un jour de fête, et ils n’avaient pas eu de cours; ils
+se promenaient bras dessus bras dessous dans _Broad street_, avec
+beaucoup d’intimité. Willis sortit de son mutisme: «Je ne puis, dit-il,
+supporter ce Freeborn; il est si fat! et je l’aime d’autant moins que je
+suis obligé de le voir.--Vous l’avez connu ailleurs, je suppose? reprit
+White.--Grâce à cette connaissance, il m’a mené quelquefois prendre le
+thé dans ses réunions spirituelles, et il m’a présenté au vieux M.
+Grimes, bon _fogie_[39], au cœur excellent, mais un évangélique
+terrible, moins méchant toutefois que sa femme. Grimes est proprement le
+créateur des Pieux Buveurs de thé, et Freeborn en fait son modèle. Ils
+réunissent autant de personnes qu’ils peuvent, une vingtaine peut-être,
+étudiants de première année, bacheliers et maîtres, qui s’asseyent en
+cercle, la tasse et la soucoupe en main, et l’agenouilloir aux pieds. Un
+ennuyeux personnage de Capel Hall[40] ou de Saint-Marc, qui parle à
+peine anglais, sous prétexte de faire une question théologique à M.
+Grimes, pérore sur le péché originel, sur la justification, sur
+l’assurance du salut, et monopolise la conversation. Cependant le
+cabaret est enlevé, et une lecture de la Bible le remplace. Le vieux
+Grimes commente; pour un laïque, ce qu’il dit est excellent sans doute.
+C’est une bonne vieille âme; mais nul dans le salon ne peut y résister.
+Madame Grimes elle-même s’endort sur son tricot, et quelques-uns des
+bien-aimés frères ronflent très-distinctement. Le commentateur,
+toutefois, n’entend rien que lui-même. Enfin il s’arrête; ses auditeurs
+se réveillent, et l’on use des agenouilloirs. Après quoi l’on se retire;
+et M. Grimes et l’homme de Saint-Marc appellent cela une soirée
+profitable. Je ne puis comprendre qu’on assiste deux fois à pareille
+réunion. Il en est pourtant qui n’y manquent jamais.--Ils y vont sur la
+foi, dit White; sur la foi en M. Grimes.--La foi dans le vieux Grimes!
+répliqua Willis, un vieux lieutenant à demi-solde!--Voici une église
+ouverte, reprit White, c’est étonnant; entrons-y.»
+
+ [39] Dans l’argot des étudiants d’Oxford, ce mot désigne un caractère
+ complexe: le _fogie_ est un homme ennemi des nouveautés, aimant le
+ comfortable, et prêtant en outre au ridicule.
+
+ [40] Voy. la note D.
+
+Ils entrèrent. Une vieille femme nettoyait les bancs, comme si le
+service allait avoir lieu. «Tout sera mis en ordre, dit Willis. Nous
+n’aurons pas de femmes, mais des sacristains et des servants.--Puis,
+tous ces bancs s’en iront où ils voudront. Avez-vous jamais vu une
+église plus belle pour le service?--Où voudriez-vous placer la
+sacristie? demanda Willis; ce cabinet doit servir de vestiaire, mais il
+ne sera jamais assez grand.--Tout dépend du nombre d’autels que l’église
+peut admettre. Chaque autel doit avoir sa table et son armoire dans la
+sacristie.--Un d’abord, dit Willis se mettant à compter, là où se trouve
+la chaire; ce sera le maître-autel; un second, derrière, pour
+Notre-Dame; deux ensuite: un de chaque côté du sanctuaire. En somme,
+déjà quatre. A qui les dédierez-vous?--L’église n’est pas assez large
+pour ces deux derniers, objecta White.--Oh! elle l’est suffisamment;
+j’ai vu, à l’étranger, des autels avec une seule marche, et ils
+n’exigeaient pas beaucoup d’espace. Je pense aussi que cette muraille
+admettrait une arche. Voyez la profondeur de la fenêtre; on pourrait
+gagner du terrain.--Non, répliqua White; le sanctuaire est trop étroit.»
+Et il se mit à mesurer le pavé avec son mouchoir. «Quelle est, à votre
+avis, la largeur d’un autel en dehors du mur?» ajouta-t-il.
+
+En levant les yeux, il aperçut dans l’église des dames de leurs
+connaissances, les jolies misses Bolton, demoiselles très-catholiques,
+vraiment bonnes et charitables, en outre. Nous ne pouvons pas ajouter
+qu’à cette époque elles fussent beaucoup plus prudentes que les deux
+jeunes gens qu’elles rencontraient en ce moment; et si quelque belle
+lectrice prend notre rapport sur leur compte pour une appréciation
+générale des dames favorables au catholicisme, nous demandons de dire
+ouvertement que nous ne les proposons, d’aucune manière, comme des types
+d’une classe. Dans de telles personnes on devait retrouver, comme nous
+le savons bien, de l’amabilité et des cœurs très-tendres; mais nous ne
+saurions, sans manquer à la vérité historique, parer les misses Bolton
+de cette prudence ni de ce bon sens qui brillaient chez tant d’autres
+dames de leur part. Toutefois, elles n’avaient pas une forte tête, ces
+deux sœurs avaient les mains toujours ouvertes, et leur but, en entrant
+dans l’église (qui n’était pas celle de leur paroisse), était de voir la
+vieille femme, l’objet et l’instrument, à la fois, de leur bienfaisance.
+Elles avaient à lui dire un mot sur ses petits enfants, auxquels elles
+portaient de l’intérêt. Comme on peut le supposer, elles n’en savaient
+pas long sur les matières ecclésiastiques: elles en savaient encore
+moins sur leur propre compte. Ce dernier défaut, White ne pouvait le
+corriger, quoi qu’il eût fait et quoi qu’il fît; le mieux, pour lui,
+c’était de remédier au premier, et il y travaillait un peu à chaque
+rencontre.
+
+Les deux sociétés quittèrent l’église en même temps, et nos _gentlemen_
+reconduisirent ces dames chez elles. «Nous nous figurions, miss Bolton,
+dit White se tenant à une distance respectueuse; nous nous figurions
+l’église Saint-Jacques déjà catholique, et nous tachions d’arranger les
+choses comme elles devraient l’être.--Quelle était votre première
+réforme? demanda miss Bolton.--Je crains qu’elle ne fût très-dure pour
+votre protégée, la vieille femme qui nettoie les bancs.--Sans doute,
+parce qu’il n’y aurait plus de bancs à nettoyer?--Ce ne serait pas
+seulement à cause de son office, mais de sa personne, ou plutôt de son
+sexe, qu’elle devrait quitter l’église.--Impossible! les femmes devront
+donc rester protestantes?--Oh! non, la bonne vieille femme reparaîtra,
+mais sous un autre caractère, ce sera une veuve.--Et qui remplira son
+emploi actuel?--Un sacristain: un sacristain en _cotta_[41]. Aimez-vous
+la _cotta_ longue ou la courte? continua White en se tournant vers la
+plus jeune demoiselle.--Moi? répondit miss Charlotte; je l’oublie
+toujours; mais je crois que vous nous avez dit que celle de Rome était
+la courte; je suis pour celle-là.--Vous savez, Charlotte, reprit la sœur
+aînée, qu’à cette heure il se poursuit en Angleterre une grande réforme
+dans les vêtements ecclésiastiques.--Je déteste toutes les réformes,
+répliqua Charlotte, depuis celle de Luther jusqu’à celles d’aujourd’hui.
+Au reste, nous avons déjà avancé un peu notre chape; vous l’avez vue,
+monsieur White? c’est un si joli modèle!--Avez-vous déterminé ce que
+vous en ferez? demanda Willis.--Nous avons du temps pour y penser,
+répondit la plus jeune sœur; elle nous prendra quatre années pour la
+finir.--Quatre années! s’écria White; d’ici là nous serons tous de vrais
+catholiques, l’Angleterre sera convertie.--Elle sera faite à temps pour
+l’évêque, dit Charlotte.--Oh ce n’est pas assez bon pour lui, reprit
+miss Bolton; mais cela peut servir dans l’église pour l’_Asperges me_.
+Que les choses seront changées! continua-t-elle; cependant l’idée d’un
+cardinal à Oxford ne me sourit guère. Faut-il que nous soyons Romains
+jusque là? Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’être de vrais
+catholiques sans le Pape.--Il n’est pas nécessaire de s’effrayer,
+répondit White avec sagesse; les choses ne vont pas si rapidement. Les
+cardinaux ne sont pas à si bon marché.--Les cardinaux ont une tenue si
+splendide, et tant d’apparat! dit miss Bolton; j’ai ouï dire qu’ils ne
+marchent jamais sans avoir deux domestiques derrière eux, et qu’ils
+quittent toujours le salon avant que la danse commence.--Eh bien, je
+crois qu’Oxford est précisément fait pour des cardinaux, dit miss
+Charlotte; peut-il y avoir quelque chose de plus triste que les soirées
+du Président? Je m’imagine voir le docteur Bone cardinal, quand il se
+promène au parc.--C’est là le génie de l’Église Catholique, reprit
+White; vous comprendrez mieux cela en son temps. Nul n’est son propre
+maître. Le Pape lui-même ne peut faire ce qu’il veut; il dîne tout seul,
+et, s’il parle, c’est d’après ses prédécesseurs.--Naturellement, dit
+Charlotte, car il est infaillible.--Bien plus, s’il commet des fautes
+dans l’exercice de ses fonctions, continua White, il est obligé de les
+coucher par écrit et de s’en confesser, de peur qu’elles ne servent de
+précédents.--Et il est obligé, pendant les solennités, d’obéir au maître
+des cérémonies, contre son propre jugement, ajouta Willis.--Ne
+disiez-vous pas que le Pape se confesse, monsieur White? demanda miss
+Bolton; cela m’a toujours intriguée de savoir si le Pape est soumis à la
+confession comme un autre homme.--Oh! certainement, répondit White, il
+n’y a d’exception pour personne.--Eh bien, dit Charlotte, je ne puis me
+représenter au pied d’un confessionnal M. Hurst de Saint-Pierre, qui
+vient nous chanter des romances, ni aucun des chefs si graves de nos
+établissements, eux qui saluent avec tant de hauteur.--Ils auront tous à
+se confesser, reprit White.--Tous? demanda miss Bolton; mais non pas les
+convertis? Je croyais que c’était seulement les anciens catholiques.» Il
+y eut un moment de silence.
+
+ [41] Mot italien pour désigner le surplis.
+
+«Que deviendront les chefs de nos établissements? demanda miss
+Charlotte.--Des abbés ou des supérieurs, répondit White. Ils porteront
+des crosses; et quand ils diront la messe, il y aura, par surcroît, un
+cierge allumé.--Quel majestueux et excellent abbé va faire le
+Vice-Chancelier! s’écria miss Bolton.--Oh! non; il est trop petit pour
+un abbé, reprit sa sœur. Mais vous avez oublié le Chancelier lui-même;
+vous avez pourvu tous les autres, ce me semble: qu’allez-vous faire de
+lui?--Le Chancelier est tout mon embarras, répondit White avec
+gravité.--Faites-en un chevalier du Temple, dit Willis.--Le duc[42] est
+un personnage gênant, reprit White, toujours sérieusement; je ne sais ce
+qu’il deviendra. Un chevalier du Temple... oui; Malte est aujourd’hui
+une possession anglaise; il pourrait ressusciter l’ordre.» Les deux
+demoiselles se mirent à rire. «Mais vous n’avez pas complété votre plan,
+monsieur White, dit miss Bolton. Les chefs des établissements sont des
+femmes: comment peuvent-ils se faire moines?--Oh! leurs femmes iront au
+couvent, dit White; Willis et moi, nous avons déjà fait des recherches
+dans High street, et les résultats sont on ne peut plus satisfaisants.
+Certaines maisons de cette rue étaient autrefois des établissements de
+l’Université, et il sera facile de les convertir en couvents. La seule
+chose qui manquera, c’est de mettre des grilles aux fenêtres.--Avez-vous
+déjà une idée de l’ordre auquel elles s’uniront? demanda miss
+Charlotte.--Cela dépend d’elles-mêmes, répondit White; aucune contrainte
+ne leur sera faite. A elles de faire leur choix. Mais il sera utile
+d’avoir deux couvents: l’un d’un ordre actif, et l’autre contemplatif;
+les Ursulines, par exemple, et les Carmélites de la réforme de sainte
+Thérèse.»
+
+ [42] le duc de Wellington qui, à cette époque, était chancelier de
+ l’université d’Oxford.
+
+Jusqu’alors la conversation s’était tenue sur la limite de la
+plaisanterie et du sérieux; à ce moment, elle prit un ton plus réfléchi
+et plus doux: «Les nonnes de sainte Thérèse ont une règle très-rigide,
+ce me semble, monsieur White? dit miss Bolton.--Oui, répondit celui-ci,
+j’aurais des craintes pour mesdames les Présidentes et mesdames les
+Principales qui feraient ce sacrifice.--Peut-être de plus jeunes
+personnes, dit-elle timidement, pourraient mener l’affaire avec plus
+d’assurance.» On était arrivé à la maison, et White agita poliment la
+sonnette. «Des personnes plus jeunes, reprit-il, sont trop délicates
+pour un tel sacrifice.» Miss Bolton se tut. «Et que deviendrez-vous,
+monsieur White? dit-elle ensuite.--Je n’en sais rien. J’ai songé aux
+Cisterciens: ils ne parlent jamais.--Oh! les chers Cisterciens!
+s’écria-t-elle: Saint Bernard n’en était-il pas un? le délicieux homme,
+le céleste, et si jeune! J’ai vu son portrait: quels yeux!» White était
+un _gentleman_ de bonne mine. La nonne et le moine échangèrent un coup
+d’œil très-respectueux, et se saluèrent; l’autre couple exécuta la même
+cérémonie; puis le salut se donna en diagonale. Les deux demoiselles
+étant rentrées chez elles, nos jeunes gens se retirèrent.
+
+Suivons les misses Bolton à l’étage supérieur. En entrant dans le salon,
+elles trouvèrent leur mère assise près de la fenêtre, en chapeau et en
+châle; elle feuilletait un livre de cet air vague qui annonce qu’une
+personne est occupée, si toutefois cette expression est permise, à
+attendre plutôt qu’à faire toute autre chose. «Mes chères enfants,
+dit-elle à leur apparition, où avez-vous été? Les cloches ont cessé
+depuis un bon quart d’heure; je crains qu’il ne vous faille renoncer à
+l’église ce matin.--Impossible, chère maman, répondit la sœur aînée;
+nous sommes sorties à neuf heures et demie précises; nous n’avons pas
+dépensé deux minutes chez le mercier, et nous voici de retour.--La seule
+chose que nous ayons faite, en outre, ajouta Charlotte, a été de jeter
+un regard dans Saint-Jacques, dont la porte était ouverte, pour dire un
+mot ou deux à la pauvre vieille Wiggins. M. White était là, ainsi que M.
+Willis; et ces messieurs nous ont ramenées.--Oh! je comprends, reprit
+madame Bolton; c’est l’habitude, lorsque des jeunes gens et des
+demoiselles se rencontrent. Mais, dans tous les cas, il est trop tard
+pour aller à l’église.--Non, dit Charlotte, partons immédiatement; nous
+arriverons pour la première leçon.--Ma chère enfant, comment pouvez-vous
+me proposer une pareille chose? je ne voudrais pas le faire pour tout au
+monde; c’est si honteux! Mieux vaut ne pas y aller du tout.--Oh!
+très-chère maman, repartit la sœur aînée, cela est très-certainement un
+préjugé. Pourquoi aller à l’église toujours au même moment? C’est une
+règle si gênante que de s’y rendre tous à la fois et de s’attendre les
+uns les autres! Évidemment, il est plus raisonnable d’y aller quand on
+le peut: tant de choses peuvent vous retarder!--Eh bien, ma chère
+Louisa, reprit la mère, j’aime la vieille méthode. On nous disait
+toujours: Soyez à vos places avant les paroles «_Lorsque le méchant_»,
+et au plus tard avant celles-ci: «_Bien-aimés frères_». Voilà la bonne
+vieille méthode. M. Jones et M. Pearson avaient d’ailleurs l’habitude de
+s’asseoir, au moins cinq minutes, dans la chaire pour nous donner le
+temps d’arriver; et puis, avant de commencer, ils jetaient un regard
+autour d’eux. M. Jones avait même la coutume de prêcher contre les
+retardataires. Je ne puis discuter, mais il me paraît raisonnable que
+les bons chrétiens entendent l’office en entier. Sans cela, ils
+pourraient aussi bien déserter l’église avant qu’il soit fini.--Mais,
+maman, dit Charlotte, c’est l’usage des pays étrangers: on va à l’église
+et l’on en sort à volonté. C’est si bien selon la dévotion!--Ma chère
+fille, reprit madame Bolton, je suis trop vieille pour comprendre tout
+cela; c’est au-dessus de mon esprit. Je suppose que M. White vous a
+débité cette doctrine, C’est un excellent jeune homme, fort aimable et
+très-poli; je n’ai rien à dire contre sa personne, sinon qu’il est
+jeune, et qu’en vieillissant il modifiera ses idées.--Tandis que nous
+parlons, le temps marche, dit Louisa; il est absolument impossible
+maintenant d’aller à l’église.--Ma chère Louisa, je ne voudrais pas
+remonter le bas-côté pour tout au monde; positivement, je m’enfoncerais
+sous terre; quel mauvais exemple! Comment avez-vous pu y penser?--Dès
+lors, je crois qu’il n’y a rien à faire, reprit Louisa en ôtant son
+chapeau; mais, en vérité, c’est bien triste de rendre le culte si froid
+et si gênant. L’assistance serait double, si l’on pouvait y aller
+tard.--Eh bien, ma chère, toutes choses sont changées à présent: dans ma
+jeunesse, les catholiques étaient les gens à règles strictes, et nous,
+nous étions les personnes de dévotion; aujourd’hui, c’est
+l’inverse.--Mais n’est-il pas vrai, chère maman? dit Charlotte; ce
+concours continuel, ce flux et ce reflux, ce changement, et pourtant
+cette affluence, n’est-ce pas quelque chose de plus beau que cette
+manière de prier aussi sèche que le pupitre? Il y a tant de liberté et
+de naturel!--Liberté et aisance, je crois, repartit la mère; fi donc,
+Charlotte! comment pouvez-vous parler contre le magnifique service de
+l’église! Vous m’affligez.--Je ne blâme pas, maman; je critique
+seulement cette coutume puritaine qui ne fait pas plus partie de notre
+église que les bancs eux-mêmes.--La prière commune est offerte pour ceux
+qui peuvent venir, ajouta Louisa; aller à l’église serait dès lors un
+privilége et non un simple devoir.--Eh bien, ma chère enfant, de pareils
+principes je ne saurais les comprendre. Il y avait un jeune homme du nom
+de Georges Ashton qui sortait toujours de l’église avant le discours; et
+lorsqu’on le reprenait là-dessus, il répondait qu’il ne pouvait
+supporter un prédicateur hérétique. Un enfant de dix-huit ans!--Mais,
+maman, que doit-on faire lorsque le prédicateur est hérétique? Quel
+autre moyen employer? C’est si affligeant pour un esprit
+catholique!--Catholique, catholique! s’écria madame Bolton avec humeur;
+donnez-moi le bon vieux George II et la religion protestante. C’était le
+bon temps. Tout alors marchait en règle. Pas de disputes, pas de
+divisions, pas de différends dans les familles. Mais aujourd’hui, tout
+va autrement. Ma tête est bouleversée, je le déclare; tant de choses
+étranges, extravagantes, arrivent à mes oreilles!»
+
+Les deux sœurs ne répondirent pas; l’une jeta un coup d’œil par la
+fenêtre, l’autre se disposa à sortir du salon. «Eh bien, c’est un
+contre-temps réciproque, reprit la mère; vous m’avez les premières
+empêchée d’aller à l’église, et moi ensuite je vous ai retenues. Mais je
+soupçonne, chère Louisa, que mon désappointement est plus grand que le
+vôtre.» Louisa s’éloigna de la fenêtre. «J’estime le Prayer-Book plus
+que vous ne pouvez le faire, ma chère enfant, continua-t-elle; car j’ai
+expérimenté ce qu’il vaut dans une affliction profonde. Puisse-t-il
+s’écouler de longs jours, chères filles, avant que vous le connaissiez
+dans de pareilles circonstances! mais si l’affliction vient vous
+visiter, sachez-le, toutes ces nouvelles fantaisies et ces modes
+s’évanouiront à vos yeux, comme le vent, et le bon vieux Prayer-Book
+sera seul votre refuge.» Ces paroles émurent nos deux demoiselles.
+«Approchez, mes enfants; je vous ai parlé trop sérieusement,
+ajouta-t-elle. Allez, emportez vos effets, revenez ensuite, et
+occupons-nous à un ouvrage paisible avant le _lunch_.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Le sermon assez élastique du docteur Brownside.
+
+
+Il est des personnes qui en présence de difficultés intellectuelles se
+tourmentent, et font pour les résoudre de continuels efforts que ne
+couronne pas toujours le succès. Charles était d’une autre trempe de
+caractère; une idée nouvelle n’était pas perdue pour lui, mais elle ne
+l’inquiétait pas. Si elle était obscure ou opposée à son appréciation
+habituelle des choses, il la laissait aller son chemin, trouver
+d’elle-même sa place, et se formuler en lui par l’action lente, mais
+spontanée, de son esprit. En soi, pourtant, la perplexité est un état
+peu agréable, et volontiers il s’en serait défait, si c’eût été
+possible.
+
+Au moyen de conversations semblables à celles que nous avons citées, et
+de beaucoup d’autres dont nous faisons grâce au lecteur; en outre,
+d’après la diversité de vues qu’il avait rencontrée à Oxford, Charles en
+était venu, au bout d’une année, à quelques conclusions, peu nouvelles
+sans doute, mais très-graves: d’abord, qu’il y a une infinité d’opinions
+dans le monde touchant les matières les plus importantes; secondement,
+que toutes choses ne sont pas également vraies; troisièmement, que c’est
+un devoir d’embrasser les opinions vraies; et quatrièmement, qu’il est
+bien difficile d’arriver à la connaissance de ces dernières. Comme nous
+l’avons dit, il s’était accoutumé, dans le principe, à fixer son esprit
+sur les personnes et non sur les opinions, à aimer dans chacun ce qui
+était bon; mais il était alors arrivé à sentir qu’il n’était pas
+honorable, pour ne pas dire plus, d’embrasser des opinions fausses. Peu
+importait qu’on crût sincèrement à ces opinions; il ne pouvait avoir
+pour une personne qui embrassait ce que Sheffield appelait du
+charlatanisme le même respect qu’il éprouvait pour celle qui embrassait
+une réalité. White et Bateman en étaient des preuves vivantes: ils
+étaient certainement d’excellents garçons, mais comment souffrir leur
+langage chimérique, quoique eux-mêmes ne le crussent pas tel?
+Pareillement, si le système catholique de Rome était faux, il n’était
+pas moins clair (laissant de côté des considérations plus hautes) qu’un
+homme qui croyait au pouvoir des saints et les invoquait était acteur
+d’une grande comédie, quelque sincère qu’il fût. Il prenait des mots
+pour des choses, et jusque là, lui, Charles, ne pouvait le respecter,
+pas plus qu’il ne respectait White et Bateman. De même de l’Unitaire: si
+celui-ci croyait que la puissance de la nature humaine abandonnée à ses
+propres forces est ce qu’elle n’est pas; si dès son origine l’homme est
+un être tombé, et que lui le crût debout, il s’attachait à une
+absurdité. Il pouvait racheter ou couvrir cette tache par mille qualités
+précieuses, la tache resterait toujours; justement comme nous
+regarderions un bel homme défiguré par la perte d’un œil ou d’une main.
+De plus, si un chrétien de profession faisait du Très-Haut un être
+simplement miséricordieux, et que cet être, au contraire, selon la
+doctrine de l’Église Anglicane, fût un Dieu qui punît par amour de la
+justice, ce chrétien faisait une idole ou une chimère de l’objet de sa
+religion et (à part des idées plus sérieuses sur son compte) lui,
+Charles, ne pouvait le respecter. Et c’est ainsi que, graduellement, le
+principe du dogmatisme devint un élément essentiel dans les vues
+religieuses de Reding.
+
+Graduellement, et d’une manière imperceptible à lui-même, disons-nous;
+car les pensées que nous avons exposées ne lui vinrent qu’à des époques
+différentes; mais il les reprenait toujours au point où il les avait
+quittées en dernier lieu. Ses cours et ses autres devoirs particuliers,
+ses amis et ses récréations étaient le principal objet de la journée; il
+y avait néanmoins, chez lui, un secret courant qui était toujours en
+action, et qui venait retentir à l’oreille de son esprit dès que les
+autres bruits se calmaient. S’il faisait sa toilette le matin, s’il
+s’asseyait sous les hêtres du jardin du collége, lorsqu’il errait dans
+la prairie, lorsqu’il allait en ville payer une note ou faire une
+visite, lorsque le soir il se jetait sur son sofa, après avoir fermé sa
+porte, des pensées analogues à celles que nous avons décrites
+s’agitaient dans sa tête.
+
+Cependant les discussions et les travaux, dont Oxford était le théâtre,
+touchaient à leur fin; car le temps de la Trinité était déjà passé, et
+la Commémoration approchait. Or, il arriva, le dimanche avant cette
+dernière fête, que le sermon de l’Université fut prêché par un
+personnage de distinction, venu à la ville pour prendre part à cette
+solennité. Ledit personnage n’était rien moins que le très-révérend
+docteur Brownside, nouveau doyen de Nottingham, pendant quelque temps
+professeur Huntingdonien de théologie, et l’un des plus subtils penseurs
+universitaires du jour, sinon le plus profond. Une taille plus que
+médiocre, un nez affublé de lunettes, un front chauve, des cheveux noirs
+aux boucles arrondies, des lèvres souriant avec affectation, un certain
+air compassé dans les formes, tel était au physique notre prédicateur.
+Ajoutons en outre qu’il savait donner de la pompe à son geste, et qu’il
+maniait avec facilité une prononciation distincte et musicale, de sorte
+que tout son auditoire pouvait l’entendre sans efforts. Comme
+théologien, le docteur Brownside paraissait n’avoir jamais eu de
+difficulté sur n’importe quel sujet. Il était si clair ou si
+superficiel, qu’il voyait au fond de toutes ses pensées; aussi bien,
+puisque le docteur Johnson nous assure que «toutes les eaux peu
+profondes sont claires», peut-être pouvons-nous le désigner par les deux
+épithètes. Pour lui, la Révélation, au lieu d’être l’abîme des conseils
+de Dieu, avec ses ébauches obscures et ses grandes ombres, était une
+plaine ouverte et brillante, sillonnée par des routes droites et
+macadamisées. Sans doute, il ne niait pas l’incompréhensibilité divine
+elle-même, comme quelques hérétiques anciens; mais il soutenait que dans
+la Révélation tout ce qui était mystérieux avait été laissé de côté, et
+que Dieu ne nous avait fait connaître que ce qui était pratique et ce
+qui nous regardait directement. Toutefois, c’était pour lui un prodige
+que tout le monde ne fût pas de son avis, en acceptant cette manière de
+voir simple et naturelle qui, à ses yeux, était l’évidence elle-même; et
+il attribuait ce phénomène, qui n’était pas rare, à quelque défaut
+d’intelligence ou au manque de quelque fil de l’esprit, comme il peut
+advenir. Le docteur Brownside était un prédicateur populaire,
+c’est-à-dire que, quoiqu’il eût peu de partisans, il avait toujours un
+très-bel auditoire; et à l’occasion dont il s’agit ici, l’église pouvait
+à peine contenir les nombreux étudiants venus pour l’entendre.
+
+Il commença son discours en faisant observer que c’était une chose
+étonnante de voir si peu de bons dialecticiens dans le monde, alors que
+la faculté du raisonnement était un des apanages de la nature humaine,
+celui qui la distinguait des brutes. On avait dit, il est vrai, que les
+brutes raisonnaient; mais c’était dans un sens analogique du mot
+_raison_ et un exemple de cette ambiguïté de langage ou de la confusion
+d’idées dont il parlait en ce moment. Pareillement, nous disons que la
+_raison_ pour laquelle le vent souffle, c’est qu’il y a un changement de
+température dans l’atmosphère; et que la _raison_ pour laquelle les
+cloches sonnent, c’est qu’un sonneur les balance; mais qui oserait dire
+que le vent _raisonne_ ou que les cloches _raisonnent_?
+
+Il y avait, croyait-il, un _fait_ (et il appuya fortement sur ce mot),
+non parfaitement constaté, de brutes qui raisonnent. On avait soutenu
+que si, en cherchant son maître, le chien, cet animal si intelligent,
+rencontrait trois routes, après en avoir flairé deux, il prenait
+hardiment la troisième, sans autre investigation préalable; ce qui, en
+supposant le fait vrai, était un exemple d’un syllogisme disjonctif et
+hypothétique. Dugald Stewart avait aussi parlé d’un singe qui cassait
+des noix derrière une porte, ce qui, n’étant pas une imitation stricte
+d’une chose que l’animal aurait pu voir actuellement, impliquait un acte
+d’abstraction par lequel cette brute intelligente s’était d’abord élevée
+à la notion générale des casse-noisettes, qu’elle avait pu voir dans un
+cas particulier, en argent ou en acier, sur la table de son maître, et
+qu’ensuite, descendant de cette idée générale, elle lui avait donné un
+corps, et l’avait obtenu sous la forme d’un expédient de sa propre
+invention. Les brutes raisonnent: telle avait donc été l’assertion;
+toutefois, le docteur Brownside pouvait présentement admettre que la
+faculté du raisonnement était le caractère propre de l’espèce humaine,
+et que, tel étant le cas, il était vraiment étrange de trouver si peu de
+personnes qui raisonnassent bien.
+
+Après cette introduction, notre prédicateur en vint à attribuer à ce
+défaut le nombre des différences religieuses qui sont dans le monde. Il
+dit que les questions les plus célèbres en religion n’étaient que des
+questions de mots; que les combattants ignoraient leur propre dessein ou
+celui de leurs adversaires; et qu’une teinte de bonne logique aurait mis
+fin à toutes les discussions qui avaient troublé le monde pendant des
+siècles, aurait empêché bien des guerres sanglantes, bien de furieux
+anathèmes, bien des exécutions cruelles et nous eût épargné bien de
+lourds in-folio. Il alla jusqu’à supposer que, dans le fait, il n’y
+avait ni vérité ni erreur dans les dogmes reçus en théologie; que
+c’étaient des modes, ni bons ni mauvais en eux-mêmes, mais personnels,
+nationaux ou périodiques, manifestant seulement le travail de
+l’intelligence sur les grandes vérités religieuses; que le tort
+consistait non à les admettre, mais à appuyer fortement sur eux: en
+d’autres termes, que c’était vouloir absolument habiller un Hindou en
+Finnois, et donner le _boomarang_[43] à un régiment de dragons.
+
+ [43] Petit bâton recourbé par un bout, dont se servent dans leurs
+ jeux, avec beaucoup d’adresse, des sauvages d’une tribu d’Australie.
+
+Il continua, faisant observer que, d’après les assertions précédentes,
+on pouvait voir clairement sous quel point de vue les formulaires
+anglicans devaient être acceptés: c’était notre mode d’exprimer des
+vérités éternelles, qu’on aurait pu aussi bien traduire d’une autre
+manière, comme tout penseur dialecticien le comprendrait sans peine. Dès
+lors, on ne devait leur faire subir aucune altération; il fallait les
+conserver dans leur intégrité, sans oublier toutefois qu’ils étaient la
+théologie anglicane, et non la théologie abstractivement prise; et que,
+quoique le Symbole d’Athanase fût bon pour nous, il ne s’ensuivait pas
+qu’il le fût aussi pour nos voisins: bien plus, que ce qui, à nos yeux,
+était l’opposé de ce _Credo_, pouvait convenir mieux à d’autres, être
+leur mode d’exprimer les mêmes vérités.
+
+Il termina son discours par un mot en faveur de Nestorius, deux pour
+Abeilard, trois pour Luther, «ce grand génie», qui vit que, Églises,
+symboles, rites, personnes n’étaient rien en religion, et que l’esprit
+intérieur, «la _foi_», selon son expression, «était absolument tout en
+tout». Il avertit enfin ses auditeurs que les choses n’iraient bien à
+l’Université que lorsque ce grand principe serait tellement admis qu’ils
+en viendraient, non pas à rejeter leurs formulaires propres et
+distinctifs, mais à regarder leurs contradictions directes comme étant
+également agréables au divin auteur du Christianisme.
+
+Charles ne comprit pas tout l’ensemble du sermon; mais il en saisit
+assez pour être convaincu que ce discours était différent de tous ceux
+qu’il avait entendus dans sa vie. Il fit plus que douter si, après
+l’avoir ouï, son père n’en aurait pas fait une exception à sa maxime
+favorite. Il se retira, cherchant en lui-même ce que le prédicateur
+avait pu vouloir exprimer, et se demandant s’il l’aurait mal
+compris.--Voulait-il dire que les Unitaires étaient seulement de mauvais
+dialecticiens, mais qu’ils pouvaient être d’aussi bons chrétiens que les
+croyants orthodoxes? C’était bien là sa pensée. Mais, quoi donc! si,
+après tout, il était dans le vrai?--Un instant Charles s’abandonna à
+cette idée.--Dès lors tout homme est, plus ou moins, ce que Sheffield
+appelle un comédien, et nous n’avons pas à nous inquiéter de qui que ce
+soit. Donc, j’avais raison dans le principe de vouloir accepter chacun
+pour ce qu’il est. Réfléchissons. Tout homme un comédien... Les
+comédiens sont respectables, ou plutôt personne n’est respectable. Nous
+ne pouvons agir sans quelque forme extérieure de croyance; l’une n’est
+pas plus vraie que l’autre; c’est-à-dire toutes sont également vraies...
+_Toutes_ sont vraies. C’est bien le meilleur côté par où l’on puisse
+prendre la question; aucune n’est comédie, toutes sont vraies. Toutes
+sont _vraies_? impossible! l’une aussi vraie que l’autre? Eh bien, donc,
+il est aussi vrai que notre Seigneur est un pur homme qu’il est certain
+qu’il est un Dieu. Impossible qu’il ait voulu exprimer cela; que
+voulait-il dire?
+
+Ainsi pensait Charles, troublé d’une manière pénible. Cependant, malgré
+cet état de perplexité, deux convictions naquirent en lui: la première,
+bien triste sans doute, était qu’il ne pouvait recevoir pour évangile
+tout ce qui était prêché du haut de la chaire, même par les autorités
+d’Oxford et les théologiens de renom; la seconde, que son aimable
+disposition d’autrefois d’accepter chacun pour ce qu’il est offrait des
+dangers, conduisant, sans beaucoup de peine, à la tolérance de toutes
+sortes de croyances, et arrivant, par une déduction légitime, au
+sentiment exprimé dans la _Prière universelle_ de Pope, prière que son
+père lui avait toujours présentée comme un modèle achevé du
+philosophisme superficiel:
+
+ «Père de l’Univers, en tous lieux, en tout âge,
+ »Constamment adoré, comme un suprême honneur,
+ »Du barbare farouche, et du saint et du sage,
+ »Toi, le grand Jehovah, Jupiter ou Seigneur.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+L’homme du juste milieu et les partis d’Oxford.
+
+
+Charles consacra ce trimestre à son premier examen, ce qui l’obligea à
+rester encore quelques jours à Oxford après le départ de ses
+condisciples pour les grandes vacances. Ainsi vint-il à faire la
+connaissance de M. Vincent, un des plus jeunes _tuteurs_[44], lequel fut
+assez bon pour l’inviter à dîner, le dimanche, au réfectoire, et qui
+plusieurs fois lui fit faire, le matin, quelques tours de promenade,
+avec lui, dans l’allée des Fellows.
+
+ [44] Le _tuteur_ (_tutor_) n’est autre que le professeur du collége.
+ Le nom de professeurs (_professors_) ne se donne qu’aux professeurs
+ eux-mêmes de l’Université. Au lieu de se rendre dans sa classe pour
+ donner ses leçons, le _tuteur_ reçoit les élèves chez lui.
+
+Peu d’années suffisent, à Oxford, pour mettre une grande différence dans
+la position des personnes. C’est ainsi que M. Vincent devint ce qu’on
+appelle un _don_ aux yeux de quelques étudiants qui avaient presque son
+âge. Au reste, Vincent paraissait plus âgé qu’il n’était en réalité.
+D’une constitution forte, il avait le teint fleuri et de grands yeux
+bleus; sa poitrine et ses poignets étalaient un grand luxe de linge.
+Quoique homme d’intelligence, lecteur intrépide, travailleur
+infatigable, et un des premiers _tuteurs_, il était également bon
+convive; il mangeait et buvait, il se promenait et montait à cheval avec
+autant d’ardeur qu’il en mettait à expliquer Aristote ou à bourrer ses
+élèves de théâtre grec. Ce qui est plus étrange encore, avec tout cela,
+Vincent avait quelque chose du valétudinaire. Il avait quitté l’école,
+grâce à la participation à une bourse, et partout, à l’école comme à
+l’Université, il s’était acquis la réputation d’être un érudit de
+premier ordre. Strict observateur de la discipline, à sa manière, il
+avait sous ses ordres les élèves du collége. Comme il y avait de la
+bonhomie dans sa nature, ceux-ci le regardaient avec des sentiments
+mêlés de crainte et de bon vouloir. Ils riaient de lui, mais ils lui
+obéissaient ponctuellement. Aussi bien, notre tuteur savait faire un bon
+discours, lire les prières avec onction, et parfois, dans la
+conversation, il trouvait l’accent d’une spiritualité évangélique. Les
+jeunes étudiants déclaraient même qu’ils pourraient dire combien de
+_porto_ il avait bu au réfectoire, comme récompense de ses pieuses
+réponses à la prière du soir; et l’on se rappelait qu’une fois, pendant
+le _Confiteor_, dans la chaleur de sa contrition, il avait poussé
+l’énorme coussin de velours où s’appuyaient ses coudes sur la tête des
+_gentlemen commoners_[45] qui étaient assis plus bas que lui.
+
+ [45] Voy. la note B.
+
+Vincent avait juste assez d’originalité d’esprit pour se donner une
+excuse de former «son propre parti» en religion; ou comme il le disait
+lui-même, de «n’être pas homme de parti»; il en avait en même temps
+assez peu pour prendre toujours des fictions pour des vérités et changer
+des riens pompeux en oracles. Ses manières étaient celles d’un augure;
+il dénonçait les partis et l’esprit du parti, et croyait se garder libre
+en évitant tout le monde, et en embrassant toutes les opinions. Il était
+persuadé que la vérité se trouvait dans le _via media_, et, pour
+l’acquérir, il pensait que c’était assez de s’éloigner des extrêmes,
+sans avoir une connaissance exacte de ce juste-milieu. Il n’avait pas
+assez de pénétration d’esprit pour pousser une vérité jusqu’à ses
+dernières limites, ni assez de hardiesse pour l’embrasser dans sa
+simplicité; mais il était sans cesse affirmant une chose, la niant
+ensuite, balançant ses idées dans une position impossible, et noyant ses
+paroles dans un déluge d’exceptions inintelligibles. Quant aux hommes et
+aux opinions du jour et du lieu, il aurait voulu en général les suivre,
+s’il avait été libre; mais il était obligé d’avoir un esprit à lui, et
+cela le poussait à de terribles expédients lorsqu’il voulait se
+distinguer des autres. S’il avait été plus âgé qu’eux, il aurait parlé
+«des jeunes têtes, des têtes chaudes»; mais vu que ces messieurs étaient
+des hommes graves et froids, et qu’ils le dépassaient de quatorze ou
+quinze ans, il ne trouvait rien de mieux que de secouer la tête, de
+murmurer contre l’esprit de parti, de refuser de lire leurs ouvrages par
+crainte d’être d’accord avec eux, et de se faire une gloriole de son
+aversion pour leur société. En ce moment, il était sur le point de
+partir pour faire un voyage sur le continent, dans le but de se remettre
+de ses travaux de l’année; il tenait, toutefois, salles et chapelles
+ouvertes pour les étudiants qui attendaient l’époque de leur examen ou
+la note de leur pension à payer. C’est dans ces circonstances que
+Vincent remarqua Charles comme un jeune homme intelligent et modeste,
+dont on pourrait faire quelque chose. Dans cette pensée, parmi d’autres
+politesses, il l’avait invité à déjeuner un ou deux jours avant son
+départ.
+
+Un déjeuner de _tuteur_ est toujours une affaire délicate pour l’hôte,
+comme pour les convives; et Vincent se piquait du tact avec lequel il se
+tirait d’embarras. La partie matérielle était assez facile: petits
+pains, rôties, muffins, œufs, agneau froid, fraises, formaient le menu,
+et, au moment convenable, le servant du collége apporta des côtelettes
+de mouton et du jambon grillé; et chacun satisfait mangeait de tout cœur
+ou plutôt selon son appétit. C’était une plus dure tâche d’entretenir un
+courant d’idées, ou au moins de paroles, ce sans quoi le déjeuner n’eût
+guère été meilleur qu’une auge immonde. La conversation, ou plutôt le
+mono-polylogue, comme l’appelle un grand artiste, se déroula à peu près
+ainsi qu’il suit:
+
+«Monsieur Bruton, quelles nouvelles du Straffordshire? Les poteries
+marchent-elles bien maintenant? Nos poteries gagnent de l’importance.
+Vous n’avez pas besoin de regarder la tasse et la soucoupe qui sont
+devant vous, monsieur Catley: elles viennent du Derbyshire. Aujourd’hui,
+on voit partout de la faïence anglaise sur le continent. J’ai trouvé
+moi-même, dans le cratère du Vésuve, une demi-soucoupe sur laquelle
+était dessiné un saule. Monsieur Sikes, je pense que vous avez été en
+Italie?--Non, monsieur, j’étais sur le point d’y aller; ma famille est
+partie, il y a une quinzaine; mais j’ai été retenu ici par ces maudites
+bêtises.--Vos _responsiones_, reprit le _tuteur_ sur un ton de reproche;
+ce délai est bien fâcheux pour vous; car la saison sera
+extraordinairement belle, si les météorologistes de la sœur[46] de notre
+Université ne se trompent point dans leurs prédictions. Quels sont les
+examinateurs, monsieur Sikes?--Butson de Leicester est un des plus
+sévères, monsieur; il rejette un candidat sur trois. La semaine
+dernière, il a refusé Patch de Saint-Georges, et Patch a juré de le
+tuer; depuis lors, Butson ne se promène qu’accompagne d’un
+bouledogue.--Ces bruits sont de ceux qui courent souvent, mais il ne
+faut pas y croire. Si c’est vrai, M. Patch n’aurait pas pu donner une
+meilleure preuve que son rejet était mérité.»
+
+ [46] L’université de Cambridge.
+
+Ici, un moment de silence, pendant lequel le pauvre Vincent avala à la
+hâte deux ou trois bouchées de pain et de beurre, tandis que les
+fourchettes et les couteaux de ses convives résonnaient sur les
+assiettes. «Monsieur, est-il vrai, s’écria enfin quelqu’un, que le vieux
+Principal va se marier?--Ce sont des matières dont il faut toujours
+s’assurer à la source, monsieur Atkins, répondit Vincent; _antiquam
+exquirite matrem_, ou plutôt _patrem_; ha, ha! Un peu plus de thé,
+monsieur Reding; cela n’agitera pas vos nerfs. Je suis quelque peu
+recherché dans mon thé; celui-ci est venu par voie de terre à travers la
+Russie; l’air de la mer détruit l’arome de notre thé ordinaire. A propos
+d’air, monsieur Tenby, je crois que vous êtes chimiste. Avez-vous
+remarqué les nouvelles expériences sur la composition et la
+décomposition de l’air?... Non? J’en suis surpris; elles méritent votre
+plus sérieuse attention. C’est maintenant assez bien établi qu’en
+aspirant des gaz on obtient la guérison de toute espèce de maladies. On
+commence à parler de cures par le gaz comme on a parlé des cures par
+l’eau. Le grand chimiste étranger, le professeur Scaramouche, a le
+mérite de la découverte. Les effets sont étonnants, tout à fait
+étonnants; et il y a plusieurs coïncidences remarquables. Vous savez que
+les médecines sont toujours désagréables: eh bien, ces gaz, également,
+sont fétides. Le professeur guérit par les mauvaises odeurs et il a
+poussé sa science à une telle perfection qu’il a pu les classer d’une
+manière positive. Il y a six mauvaises odeurs élémentaires, lesquelles
+se partagent en une grande variété de subdivisions. Que dites-vous,
+monsieur Reding?... Distinctif? Oui, il y a quelque chose de
+très-distinctif dans les odeurs. Mais ce qu’il y a de plus beau, la
+merveilleuse coïncidence dont je parle, c’est que la décomposition
+dernière des gaz fétides leur assigne précisément le même nombre que
+celui des maladies reconnues d’après les plus récents traités de
+pathologie. Chaque maladie a son gaz; et ce qu’il y a de plus singulier,
+un récipient où l’on a fait le vide est un spécifique pour certains cas
+désespérés. Par exemple, on a opéré ainsi plusieurs cures d’hydrophobie.
+Monsieur Seaton, continua-t-il en s’adressant à un étudiant de première
+année, qui, son déjeuner fini, était assis tristement sur sa chaise, les
+yeux baissés, et jouait avec son couteau; monsieur Seaton, vous regardez
+ce tableau (le tableau était presque derrière Seaton); je ne m’en étonne
+pas; il m’a été donné par ma bonne vieille mère qui mourut il y a
+plusieurs années. Il représente une belle vue d’Italie.»
+
+Vincent se leva, et tout le monde après lui. Les convives se groupèrent
+autour du tableau. «Je préfère le vert de l’Angleterre, dit
+Reding.--L’Angleterre n’a pas cette brillante variété de couleurs,
+reprit Tenby.--Mais il y a quelque chose de si agréable dans le
+vert.--Vous savez probablement, monsieur Reding, dit le _tuteur_, que le
+vert est abondant en Italie, et qu’en hiver même il y en a plus qu’en
+Angleterre; seulement, il y a aussi d’autres couleurs.--Mais je ne puis
+m’empêcher de croire que ce mélange de couleurs n’offre pas le calme du
+paysage anglais.--Le calme, par exemple, de Binsey ou de Port-Meadow, en
+hiver, reprit Tenby.--Dites en été, répliqua Charles; si vous choisissez
+le lieu, je choisirai la saison. L’Université entre en vacances au
+moment qu’Oxford commence à étaler tous ses charmes. Les promenades et
+les prairies sont maintenant si odorantes et si splendides, le foin est
+presque enlevé, et le nouveau gazon commence à paraître.--Reding devrait
+passer ici les grandes vacances, dit Tenby: reste-t-on à Oxford pendant
+ce temps, monsieur?--Voulez-vous dire qu’on y meurt avant qu’elles se
+terminent, monsieur Tenby? répliqua Vincent. Il est vrai toutefois,
+continua-t-il, que bien des jeunes gens, comme M, Reding, croient que
+c’est la plus agréable saison de l’année. J’aime Oxford; mais ce n’est
+pas ma demeure en dehors du temps de mes études.--Eh bien, quant à moi,
+j’aimerais à y rester, reprit Charles. Mais je pense qu’on ne le permet
+pas aux sous-gradués.» M. Vincent répondit, avec plus de gravité qu’il
+n’était nécessaire: «Non.» C’était l’affaire du Principal; mais, selon
+lui, celui-ci n’y consentirait pas. Vincent ajouta que certainement il y
+_avait_ des partis qui restaient à Oxford pendant les grandes vacances.
+Ceci fut dit avec mystère. Charles répliqua que si c’était contre les
+règles du collége, il n’y avait rien à espérer; autrement, puisqu’il
+étudiait pour prendre ses grades, rien ne lui plairait tant que de
+passer ses grandes vacances à Oxford, à en juger par le charme des dix
+derniers jours. «C’est un compliment à l’adresse de vos compagnons,
+monsieur Reding», dit Vincent.
+
+En ce moment, la porte s’ouvrit, et le pourvoyeur entra avec le menu du
+dîner, sur lequel M. Vincent devait jeter un coup d’œil: «Watkins,
+dit-il, en lui remettant la note, je suis presque sûr qu’aujourd’hui
+c’est un des jeûnes[47] de l’Église. Allez voir, Watkins, et donnez-moi
+un mot de réponse.» Le pourvoyeur, qui n’avait jamais eu de semblable
+commission à remplir durant toute sa carrière, fut étonné, et il sortit
+à la hâte du salon pour chercher dans son esprit le meilleur moyen de
+s’acquitter de son devoir. La question du _tuteur_ parut frapper aussi
+la compagnie, car il y eut un prompt silence, qui fut suivi d’une
+agitation de pieds et de saluts d’adieu. On eût dit que, quoique au
+déjeuner ces messieurs eussent mis en lieu sûr jambon, mouton et le
+reste, ils ne voulaient pas risquer leur dîner. Watkins revint plus tôt
+qu’on ne pouvait s’y attendre. Il dit à M. Vincent qu’il avait raison:
+d’après le calendrier, ce jour-là, c’était la fête des Apôtres. «Vous
+voulez dire la vigile de Saint-Pierre, Watkins, reprit M. Vincent: c’est
+ce que je pensais. Alors, donnez-nous un bon bifteck et un filet de
+mouton: pas d’oignons de Portugal, Watkins, ni de gelée; ajoutez-y un
+simple pouding, une charlotte, Watkins: et cela suffit.»
+
+ [47] Le jeûne proprement dit n’existe plus parmi les anglicans. Les
+ plus sévères d’entre eux, les hommes de la vieille école, se
+ contentent, quand vient un de ces jours de pénitence d’après leur
+ calendrier, de joindre du poisson salé à leur dîner, qui est
+ toujours gras.--Nous n’entendons pas parler ici des Puséistes; ils
+ forment une honorable exception; mais, en cela comme dans leurs
+ doctrines, ils diffèrent des principes et des pratiques de l’Église
+ anglicane.
+
+Watkins disparut. Charles se trouva alors seul avec l’autorité du
+collége, qui commença à lui parler d’un ton plus confidentiel. «Monsieur
+Reding, dit Vincent, je n’aimais pas à vous interroger en présence des
+autres convives; je comprends toutefois que vous n’ayez pas
+d’_intention_ particulière dans l’éloge que vous faites d’Oxford, comme
+séjour pendant les vacances. Dans la bouche de certains autres, ce
+langage aurait été suspect.» Charles était tout surpris. «A dire vrai,
+monsieur Reding, les choses allant comme elles vont, c’est souvent une
+marque de _parti_ que cette résidence à Oxford à pareille époque,
+quoique, sans doute, il n’y a rien dans la _chose_ elle-même qui ne soit
+naturel et légitime.» Charles redoubla d’attention. «Mon bon monsieur,
+continua le _tuteur_, évitez les partis, je vous y engage fort. Vous
+êtes jeune encore parmi nous. J’ai toujours été inquiet par rapport aux
+jeunes gens de talent; à l’Université, le plus grand danger pour le
+talent, c’est d’être absorbé dans un parti.» Reding répondit qu’il
+espérait n’avoir jamais donné lieu à l’observation de son _tuteur_.
+«Non, répliqua M. Vincent; non, ajouta-t-il avec une légère hésitation;
+non, je ne sais rien là-dessus. Mais j’ai jugé que certaines de vos
+remarques et de vos questions au cours indiquaient une personne qui
+pousse les choses _trop loin_, et qui désire se créer un _système_.»
+Charles fut tellement confondu par ce reproche que le mystère inexpliqué
+des grandes vacances s’échappa de sa tête. Il répondit qu’il était
+très-peiné et très-obligé; et il tâcha de se rappeler ce qu’il aurait pu
+dire qui prêtât un fondement à l’observation de son _tuteur_. Ne pouvant
+s’en souvenir en ce moment, il continua: «Je vous l’assure, monsieur; je
+connais si peu les partis de cette ville, que c’est à peine si j’en
+connais les chefs. J’ai entendu citer quelques personnes; mais, si
+j’essayais de me les rappeler, je pense que je confondrais les noms et
+les opinions.--Je le crois, dit Vincent; mais vous êtes si jeune, je
+vous mets en garde contre les _tendances_. Vous pouvez vous trouver
+subitement absorbé, avant de savoir où vous en êtes.»
+
+Charles crut l’occasion favorable pour faire quelques questions sur des
+points qui le tourmentaient. Il demanda si le docteur Brownside était
+regardé comme un théologien bon à suivre. «Je soutiens, voyez-vous,
+répondit Vincent, que toutes les erreurs sont des contrefaçons de la
+vérité. Les hommes intelligents disent des choses vraies, monsieur
+Reding, vraies dans leur substance, mais (parlant à voix basse) ils vont
+_trop loin_. On pourrait même montrer que toutes les sectes, en un sens,
+ne sont que des portions de l’Église Catholique. Je ne dis pas des
+portions vraies, ceci est une autre question; mais elles _renferment_ de
+grands _principes_. Les Quakers représentent le principe de la
+simplicité et de la pauvreté évangélique; ils ont même un costume à eux
+comme les moines. Les Indépendants représentent les droits des laïques;
+les Wesleyens chérissent le principe de la dévotion; les Irvingites, le
+symbolisme et le mysticisme; la Haute Église, le principe de
+l’obéissance; les Libéraux sont les gardiens de la raison. Nul parti dès
+lors, à mon avis, n’est entièrement vrai, ni entièrement faux. Quant au
+docteur Brownside, il y a eu certainement bien des opinions soutenues
+sur sa théologie; cependant, c’est un homme habile, et je pense que vous
+acquerrez du _bon_, oui, du _bon_, dans son enseignement. Mais,
+souvenez-vous-en, je ne vous le _recommande_ pas. Pourtant je le
+respecte; et je crois qu’il dit bien des choses très-dignes de votre
+attention. Je vous conseillerais donc de prendre dans ses discours ce
+qui est _bon_, et de ne pas vous attacher à ce qui est _mauvais_. Ceci,
+croyez-le, monsieur Reding, est, dans ces matières, la règle la plus
+claire, et la règle d’or en même temps.».
+
+Charles répondit que M. Vincent l’estimait à une trop haute valeur,
+qu’il sentait fort bien qu’il avait à apprendre avant de pouvoir porter
+des jugements; et qu’il désirait fort connaître si son _tuteur_ pourrait
+lui recommander un ouvrage où il vît d’un coup d’œil quelle était la
+vraie doctrine de l’Église d’Angleterre sur un certain nombre de points
+qui le tourmentaient. M. Vincent répliqua qu’il devait prendre garde à
+ne pas dissiper son esprit dans de telles lectures. A une époque où ses
+devoirs de l’Université avaient un droit réel sur lui, il devait
+s’éloigner de toutes les controverses et de tous les hommes du jour. Il
+lui conseillerait de ne pas lire d’auteurs vivants. «Lisez seulement les
+auteurs morts, continua-t-il. Les auteurs morts sont sûrs. Nos grands
+théologiens (et il se leva debout) étaient des modèles. Il y avait des
+géants sur la terre en ce temps-là, comme l’a dit un jour au docteur
+Johnson George III, en lui parlant de ces hommes. Ils avaient la
+profondeur, et la puissance, et la gravité, et la plénitude du talent,
+et l’érudition. Et il y avait en eux de la substance, cette substance
+réelle que l’on pouvait appeler vraiment anglaise. Ils avaient cette
+richesse aussi, une mine si féconde de pensées, un tel monde d’opinions,
+une telle activité d’esprit, des ressources si inépuisables, une telle
+variété aussi. Et puis, ils étaient si éloquents! le majestueux Hooker,
+Taylor à l’imagination si belle, le brillant Hall, la science de Barrow,
+le jugement droit de South, la logique serrée de Chillingworth,
+l’honnête et le bon vieux Burnet, etc., etc.»
+
+En le prenant sur ce ton, Vincent pouvait parler sans fin; il lui plut
+pourtant de s’arrêter. C’était de la prose, mais cette prose était
+agréable à Charles. Il en connaissait assez sur ces écrivains pour
+trouver de l’intérêt à entendre parler d’eux, et, pour lui, Vincent
+semblait dire bien des choses, tandis que, dans le fait, son discours
+était fort pauvre. Lorsque le _tuteur_ s’arrêta, notre jeune étudiant
+répondit qu’il croyait que certaines personnes de l’Université
+poussaient à l’étude de ces auteurs. M. Vincent prit un air grave.
+«C’est vrai, répliqua-t-il; mais, mon jeune ami, je vous ai déjà donné à
+entendre que les choses indifférentes elles-mêmes sont employées comme
+instruments de _parti_. En ce moment, les noms de nos plus grands
+théologiens ne sont que le mot d’ordre qui sert à indiquer les opinions
+des personnes vivantes.--Ces opinions, je suppose, reprit Charles, ne
+doivent pas se trouver dans ces auteurs.--Je ne dis pas cela, répondit
+M. Vincent. J’ai le plus grand respect pour les personnes en question,
+et je ne nie pas qu’elles n’aient fait du bien à notre Église en
+ramenant l’attention, en ces jours de relâchement, sur l’ancienne
+théologie de l’Église d’Angleterre. Mais c’est une chose que d’être
+d’accord avec ces messieurs, et c’en est une autre (frappant sur
+l’épaule de Charles), c’en est une autre d’embrasser leur parti. Ne
+faites d’aucun homme votre maître; acceptez de tous ce qui est bon;
+pensez bien de tous, et vous serez un homme sage.»
+
+Reding demanda, avec une certaine timidité, si cette doctrine ne
+ressemblait pas à celle que le docteur Brownside avait prêchée du haut
+de la chaire de l’Université; mais peut-être M. Vincent soutenait-il une
+tolérance d’opinions dans un sens différent? Le _tuteur_ répondit d’une
+manière un peu brève, qu’il n’avait pas entendu le sermon du docteur
+Brownside; mais que, pour lui, il avait parlé seulement des personnes de
+notre communion. «Notre Église, ajouta-t-il, admet dans son sein une
+grande liberté de pensées. Nos plus grands théologiens même diffèrent
+entre eux à beaucoup d’égards; bien plus, l’évêque Taylor diffère de
+lui-même. C’est là un grand principe dans l’Église d’Angleterre. Ses
+véritables enfants s’accordent à différer d’opinions. En vérité,
+continua-t-il, c’est là cette indépendance vigoureuse, forte et noble de
+l’esprit anglais, qui refuse de s’assujettir à des formes artificielles,
+et qui ressemble, dirai-je, à une grande et magnifique production de la
+nature; c’est un arbre riche dans son feuillage et aux branches
+capricieuses; un arbre qui n’est pas languissant dans une serre chaude
+ou sous la dépendance malheureuse d’un mur de jardin, mais qui, dans une
+magnificence négligée, répand ses fruits sur une terre libre pour
+l’oiseau de l’air, la bête des champs et toute espèce d’animaux, afin
+qu’ils s’en nourrissent et qu’ils y trouvent tous des jouissances.»
+
+Lorsque Charles sortit, il essaya de résumer ce qu’il avait gagné à la
+conversation de M. Vincent. Il n’avait pas obtenu précisément ce qu’il
+avait demandé (quelques règles pratiques pour guider son esprit et le
+faire marcher droit), mais seulement quelques conseils utiles. Déjà il
+s’était éloigné des partis, et ce qu’il avait vu des hommes qui y
+étaient attachés avait scandalisé sa conscience. Vincent l’avait
+confirmé dans sa résolution de les éviter et de s’appliquer à ses
+devoirs de collége. Il était satisfait d’avoir eu cette conversation
+avec lui; mais que signifiait ce soupçon de sa tendance à pousser les
+choses trop loin, et à se mêler par là aux partis? Il fut obligé de se
+résigner à l’ignorance sur ce sujet et de se contenter d’être sur ses
+gardes à l’avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Une rencontre.
+
+
+L’occasion ne s’est pas offerte d’informer le lecteur que, pendant la
+dernière ou l’avant-dernière semaine, Charles avait, par hasard,
+rencontré plusieurs fois Willis, l’ombre de White au déjeuner de
+Bateman. Le jour où il l’avait vu chez celui-ci, il avait aimé son air
+quand il gardait le silence. Il avait été moins content de sa personne
+quand il l’avait entendu parler; il ne pouvait, toutefois, s’empêcher de
+lui porter de l’intérêt, vu surtout que Willis paraissait l’avoir pris
+en affection. Évidemment, ce dernier aimait Charles et semblait désireux
+d’entretenir avec lui de bons rapports. Charles, pourtant, goûtait aussi
+peu sa manière de parler que celle de White; et lorsqu’il visita pour la
+première fois son logement, il y trouva bien des choses qui choquèrent
+son bon sens et ses principes religieux. Un grand crucifix d’ivoire,
+enfermé sous verre, se faisait remarquer entre les fenêtres; une gravure
+représentant la Sainte-Trinité, selon l’usage des pays catholiques,
+était suspendue au-dessus de la cheminée; vis-à-vis était un tableau de
+la Madone et de saint Dominique; sur la cheminée elle-même, se voyaient
+un rosaire, un encensoir et d’autres signes de catholicisme dont Charles
+ne connaissait pas l’usage; un missel, un rituel et quelques traités
+catholiques étaient sur la table; et, comme il arriva chez Willis d’une
+manière inattendue, il le trouva dans son fauteuil, revêtu d’un habit
+qui ressemblait plutôt à une soutane qu’à une robe de chambre, et occupé
+à lire le bréviaire. Virgile et Sophocle, Hérodote et Cicéron
+paraissaient s’être cachés dans les coins, comme d’impurs païens; ou
+avoir fui devant la terrible présence de l’ancienne Église. Charles
+avait pris sur lui de protester contre quelques-unes de ces
+singularités, mais tous ses efforts étaient restés inutiles.
+
+La veille de son départ pour rentrer dans sa famille, il dut aller à
+Folly Bridge payer une note. A son retour, il passait près d’une
+chapelle qu’il avait toujours regardée comme appartenant à des
+dissidents; quelle ne fut pas sa surprise d’en voir sortir Willis! A
+peine s’il put en croire ses yeux; il savait bien que ce jeune étudiant
+avait été retenu à Oxford comme lui, mais quel motif l’avait poussé à
+une visite aussi extraordinaire que celle qu’il venait de faire? c’est
+ce que Charles ne pouvait décider. «Willis!» cria-t-il, comme il
+s’arrêtait. A cet appel, Willis rougit tout en s’efforçant de paraître à
+l’aise. «Faites quelques pas avec moi, ajouta Charles. Qu’avez-vous donc
+à faire dans cette chapelle? N’est-ce pas une assemblée de
+dissidents?--Une assemblée de dissidents! s’écria Willis, surpris et
+offensé à son tour; et quel motif a pu vous faire croire que je
+fréquentais une assemblée de dissidents?--Pardon, reprit Charles, je
+m’en souviens, maintenant; c’est une salle d’exposition. Cependant
+c’était autrefois une chapelle; c’est ce qui m’a trompé. N’est-ce pas ce
+qu’on appelait l’ancienne Chapelle Méthodiste? Jamais je n’y ai mis les
+pieds; on y montrait le _Dio-astro-doxon_; c’est le nom, je crois, qu’on
+donnait à cette exposition.» Charles tirait en long son discours, afin
+de faire oublier sa méprise, car il était honteux du reproche qu’il
+avait fait. Willis ne savait s’il voulait plaisanter, ou s’il parlait
+sérieusement. «Reding, lui dit-il, ne continuez pas; vous
+m’offensez.--Qu’est-ce donc? repartit Charles.--Vous en savez bien
+assez; vous vous plaisez cependant à me tourmenter.--Pas du tout.--Eh
+bien, c’est l’église catholique.» Un instant Charles ne répliqua pas:
+«Mon ami, dit-il ensuite, à mes yeux votre explication ne vous justifie
+guère; appelez-la comme vous voudrez, cette assemblée est une
+assemblée dissidente; pourtant elle n’est pas de l’espèce que je
+m’imaginais.--Laquelle voulez-vous dire?--Plutôt, dites-moi vous-même
+quelle était votre intention en allant dans un tel lieu? car sachez-le,
+vous avez agi contre votre serment.--Mon serment! Quel serment?--Il n’y
+a pas de serment à cette heure, mais vous en avez fait un, il y a peu de
+temps encore; c’est, du reste, un engagement solennel que tout étudiant
+est obligé de prendre. Ne vous rappelez-vous pas votre inscription chez
+le Vice-Chancelier, ni quelles déclarations et quels serments vous avez
+faits?--J’ignore ce que j’ai fait; mon _tuteur_ ne m’a rien dit sur
+cela. J’ai apposé ma signature sur un ou deux livres.--Vous avez fait
+plus, j’en ai été informé très-exactement, vous vous êtes solennellement
+engagé à garder les Statuts. Or, un des Statuts défend d’aller dans
+toute espèce de chapelle ou d’assemblée de dissidents.--Les catholiques
+ne sont pas dissidents.--Oh! ne parlez pas ainsi; vous savez que la
+pensée du Statut est de les regarder comme tels. Il veut nous tenir
+éloignés de toute espèce de culte, le nôtre excepté.--Mais c’est une
+déclaration ou un vœu illégal; donc il ne lie pas.--Où avez-vous trouvé
+ce faux-fuyant? C’est sans doute le prêtre de cette chapelle qui vous
+l’a mis dans la tête.--Ce prêtre, je ne le connais pas; je ne lui ai
+jamais adressé la parole.--En tout cas, cette réponse n’est pas de vous,
+et elle ne vous sert de rien. Je ne suis pas casuiste, mais si notre
+engagement est illégal, vous ne devriez pas continuer à jouir des
+avantages auxquels il donne droit.--Quels avantages?--Votre toque et
+votre toge; l’éducation de l’Université; la chance d’un
+_scholarship_[48] ou d’un _fellowship_. Renoncez à toutes ces choses, et
+puis déclarez, si vous voulez, et selon les règles, que vous êtes libéré
+de votre engagement; mais ne voguez pas sous un faux pavillon.
+N’acceptez pas le bienfait, et brisez la stipulation.--Vous le prenez
+trop au sérieux; il y a une cinquantaine de statuts que vous ne gardez
+pas vous-même plus que moi. Vous êtes très-inconséquent.--Si nous ne les
+suivons pas, c’est sur des points, je suppose, dont les autorités ne
+pressent pas l’exécution: par exemple, on ne nous oblige pas à nous
+vêtir d’habits bruns, quoique les Statuts l’ordonnent.--Mais on a bien
+l’intention de vous défendre de vous promener en castor dans High
+Street, répliqua Willis, cela est si vrai que les Censeurs montent et
+descendent constamment la rue, et vous renvoient au collége, s’ils vous
+prennent en flagrant délit.--Mais ceci est une autre affaire, répartit
+Charles changeant de terrain; votre cas à vous est matière de religion.
+Il ne peut être permis de se rendre à des assemblées ou à des endroits
+de culte étranger.--Mais, répliqua Willis, si nous ne faisons qu’une
+même Église avec les Catholiques Romains, je ne puis comprendre, sur mon
+honneur, comment c’est mal pour nous d’aller à eux, ou pour eux de venir
+à nous.--je ne suis pas théologien, je ne comprends pas ce qu’on entend
+par l’Église une, dit Charles; mais je sais bien qu’il n’y a pas dans le
+pays d’évêque, d’ecclésiastique, ni d’homme d’Église sensé qui ne
+tournât cet argument contre vous. C’est une pure absurdité.--Ne parlez
+pas de la sorte, je vous prie, je me sens entraîné de tout mon cœur vers
+le culte catholique: notre service est si froid!--C’est précisément la
+raison de tout opiniâtre dissident, répondit Charles. Chaque pauvre
+paysanne, qui, n’en sachant pas plus long, court après les Méthodistes,
+ou après le cher M. Spoutaway, ou après le prédicateur savetier, vous
+dit (je l’ai entendu de mes oreilles): «Oh! monsieur, je suppose que
+nous devons aller là où nous trouvons le plus de bien. M. tel et tel va
+à mon cœur, il m’attendrit.» Willis se mit à rire. «Eh bien, par le
+temps où nous sommes, dit-il, la raison n’est pas mauvaise, je crois.
+Pauvres âmes! quels meilleurs moyens ont-elles pour juger de leur
+religion? Comment pouvez-vous espérer qu’elles goûteront ces paroles:
+«L’Écriture nous touche?» Quant à ma démarche, vous y donnez réellement
+trop d’importance. C’est seulement la seconde fois que j’ai visité la
+chapelle catholique, et, je vous le dis sérieusement; je m’y trouve
+l’âme pleine de respect et de piété; comme vous voudriez être aussi, je
+pense. J’en sors vraiment meilleur: je ne puis prier dans notre église;
+il y a là une mauvaise odeur qui m’indispose; et puis, les bancs
+masquent tout: comment voir à travers une planche de sapin? Mais ici,
+quand je suis entré, je trouve tout silencieux et calme; l’espace est
+ouvert, et, dans un demi-jour, se montre le tabernacle, indiqué par la
+lampe.» Charles paraissait mal à l’aise. «Willis, dit-il, vous
+m’embarrassez. Que le ciel me garde de rien dire contre les Catholiques
+Romains: je ne sais rien sur leur compte. Mais ce que je sais, c’est que
+vous n’êtes pas membre de leur communion, et que vous n’avez rien à
+faire chez eux. S’ils ont dans leur église les choses sacrées dont vous
+parlez, il est certain, cependant, que ces choses ne sont pas les
+vôtres; vous êtes un intrus. Je suis très-ignorant sur cette matière; je
+n’aime pas à porter un jugement. Mais, laissez-moi vous le dire, c’est
+se faire un jeu des choses saintes que de courir ici et là, de toucher
+aux objets et de les goûter, de les accueillir et de les rejeter
+ensuite. Je n’aime pas ces manières, ajouta-t-il avec véhémence; c’est
+prendre des libertés avec Dieu.--Oh! mon cher Reding, ne parlez pas si
+sévèrement, repartit le pauvre Willis; qu’ai-je fait de plus que vous ne
+fussiez prêt à faire, si vous étiez en France ou en Italie? Est-ce donc
+que vous n’entreriez pas dans les églises sur le continent?--Je veux
+seulement décider un cas qui est devant mes yeux, répondit Charles;
+quand j’irai à l’étranger, alors ce sera le moment de résoudre votre
+question. C’est bien assez de connaître ce qu’on doit faire
+présentement; or, il est clair pour moi que vous avez mal fait. Comment
+êtes-vous arrivé à cette chapelle?--White m’y a conduit.--Alors, il y a
+dans le monde un homme plus irréfléchi que vous. Y a-t-il beaucoup
+d’étudiants qui la fréquentent?--Je l’ignore; un ou deux y sont venus
+par curiosité; ils n’ont pas l’habitude d’y venir, au moins d’après ce
+qu’on m’a dit.--Eh bien, reprit Charles, il faut que vous me promettiez
+de ne pas y retourner. Allons, je ne vous lâche pas que vous ne m’ayez
+fait cette promesse.--C’est trop demander», dit Willis avec douceur.
+Dégageant alors son bras des mains de son ami, il s’éloigna subitement,
+en criant: «Au revoir, au revoir; à notre prochaine partie de plaisir,
+au revoir!»
+
+ [48] A son origine, c’est-à-dire au moyen âge, le _scholarship_ était
+ une bourse fondée au profit des étudiants pauvres; aujourd’hui il
+ consiste simplement dans le prix d’un concours auquel tous les
+ étudiants peuvent prendre part, pourvu qu’ils aient dix-neuf ans.
+
+Il n’y avait rien à faire. Charles revint lentement au collége, se
+disant à lui-même: «Mais, après tout, si l’Église catholique de Rome est
+la véritable Église? Je voudrais savoir ce qu’il faut croire, nul ne
+sait me satisfaire sur ce point, et me voilà ainsi abandonné à moi
+seul.» Il lui vint ensuite à l’esprit: «Je suppose que j’en sais assez
+pour ma direction personnelle, plus même que je ne pratique, et je
+devrais certainement être content et plein de reconnaissance.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Le pressentiment.
+
+
+Charles était un fils affectueux, aussi trouvait-il un bonheur ineffable
+à vivre au sein de sa famille pendant les grandes vacances. Levé de
+bonne heure, il travaillait jusqu’au _lunch_, et, dès ce moment, il
+était tout entier à son père, à sa mère et à ses sœurs, pour le reste de
+la journée. Il aimait le calme de la campagne; il aimait le cours
+monotone du temps, alors qu’un jour n’est pas différent d’un autre; et
+après avoir respiré l’atmosphère brûlante d’Oxford, le presbytère avec
+sa solitude lui était comme un port après l’agitation des vagues. Les
+mille opinions et les perplexités diverses qui l’avaient envahi de
+toutes parts au collége étaient à cette heure comme le bruit lointain de
+l’Océan; elles le rappelaient à la jouissance de sa sécurité présente.
+Les prairies ondoyantes, les haies vertes, la vaste bruyère, les champs
+de vaine pâture avec leur développement profond d’ormes sombres, la
+haute futaie qui frange le sentier de l’horizon d’un village à l’autre,
+et qui, coupée de temps en temps, se dessine en groupes ou se perd dans
+les taillis, la porte elle-même, et la barrière[49] et la grand’route;
+tout cela avait des charmes pour notre jeune ami, non pas sans doute
+ceux de la nouveauté, mais ceux des vieilles connaissances; c’était
+toute la poésie des souvenirs. Malgré son état de dilapidation et de
+délabrement, avec son escalier extérieur, ses galeries disgracieuses,
+ses fenêtres profondes, ses bancs incommodes, sa table basse, son
+vestiaire abandonné et son odeur humide et terreuse, l’église, elle
+aussi, éveillait des pensées agréables dans l’homme intérieur; car
+c’était là que, pendant plusieurs années, il avait entendu son père,
+tous les dimanches, faire la lecture et prêcher; là se trouvaient les
+tombeaux antiques avec leurs inscriptions latines et leurs devises
+étranges, les écriteaux noirs avec des lettres blanches, les _Resurgam_,
+les crânes grimaçants, les seaux à incendie, les couleurs fanées de la
+milice, et le vieux clerc, brave homme, presque passé à l’état
+d’immeuble, portant toujours sa perruque galloise sur les oreilles et
+disant ses répons à tort et à travers. Toutes ces choses avaient frappé
+l’imagination de Charles dans son enfance et elles lui avaient laissé un
+profond sentiment de respect. Et puis d’ailleurs, il était là désormais
+dans sa maison; là il retrouvait son appartement bien connu, la routine
+avec ses délices, son propre arrangement, son comfort: en un mot, son
+chez lui, vieil et véritable ami, d’autant plus cher à son cœur que
+maintenant il en connaissait d’autres.--Où serai-je dans un temps à
+venir? se dit-il un jour à lui-même; je l’ignore. Je ne suis qu’un
+enfant; bien des événements, auxquels je n’ai pas songé, que mon
+imagination ne saurait mesurer, peuvent m’arriver avant que je meure, si
+toutefois je vis. Mais ici, au moins, et en ce moment, je suis heureux,
+et je veux jouir de mon bonheur. Certaines personnes disent que le plus
+beau temps de la vie est celui de l’école; cela n’exclut pas le collége.
+Je suppose que ce sont les soucis qui rendent la vie si lourde. Pour le
+moment, je n’ai ni soucis, ni responsabilité; j’en aurai bien sans doute
+un peu pour prendre mes grades. Les soucis sont une terrible chose; j’en
+ai eu quelque idée autrefois, à l’école. Que c’est curieux à penser: un
+jour j’aurai vingt-cinq ou trente ans! Comme les semaines s’écoulent
+vite! les vacances touchent déjà à leur terme! Oh! je suis si heureux!
+cela me fait peur. Mais j’aurai de l’énergie au jour venu.
+
+ [49] La barrière d’enclos ou de haie (_the style_). La forme en est
+ très-variée et très-ingénieuse.
+
+Parfois cependant les pensées de Charles prenaient une tournure plus
+triste, et il anticipait sur l’avenir d’une manière plus vive qu’il ne
+jouissait du présent. Un ami de la maison, M. Malcolm, était venu les
+voir après une absence de plusieurs années. Sa visite fit plaisir à
+Reding; et le bon fellow partagea ce bonheur. Un nouveau pays et un
+cercle de famille avaient pour lui des charmes ineffables, après sa vie
+de garçon au collége. M. Malcolm avait été un grand ami de Charles et de
+ses sœurs pendant leur enfance. Mais à cette heure, l’affection que
+ceux-ci lui conservaient ne vivait, en grande partie, que de souvenirs.
+Lorsqu’il leur racontait des histoires amusantes, ou qu’il leur
+permettait de grimper sur ses genoux et de lui enlever ses lunettes, il
+faisait tout ce qu’il faut pour gagner des cœurs d’enfants; mais c’est
+avec d’autres armes qu’on parvient à conquérir le cœur de la jeunesse.
+Qu’y a-t-il donc de surprenant que M. Malcolm ne vécût dans leur esprit
+que par prescription? Le brave homme ne savait rien de cela, et il n’y
+aurait pas, au reste, beaucoup songé, si toutefois il s’en était aperçu;
+car, semblable à bon nombre de personnes avancées en âge, il se faisait
+trop lui-même son propre centre, ne se donnait pas la peine de pénétrer
+dans l’esprit des autres, ne s’inquiétait pas de leur faire plaisir, ni
+de trouver en eux sa satisfaction. Il était bon et affable envers
+Charles et ses sœurs comme il l’aurait été à l’égard d’un serin ou d’un
+bichon; c’était une espèce d’amour externe; et quoique les enfants de M.
+Reding fussent très-bien avec lui, ils ne sentaient pas son absence
+quand il partait, ils n’auraient pas été peinés d’apprendre qu’il ne
+devait plus revenir. Charles le conduisait dans la campagne, il lui
+timbrait ses lettres, avait soin de lui faire arriver les journaux de la
+ville voisine; il écoutait ses histoires sur Oxford et sur les hommes
+d’Oxford. Il l’aimait vraiment, il désirait même lui être agréable; mais
+quant à le consulter sur des matières sérieuses, ou à s’adresser à lui
+pour demander des consolations dans ses peines, il aurait plutôt eu la
+pensée de se confier à Daniel le colporteur ou au vieil Isaac qui, le
+dimanche, jouait du basson.
+
+«Comment vos pêches se trouvent-elles cette année, monsieur Malcolm?»
+demanda un jour M. Reding à son hôte, après le dîner.--Vous devriez
+savoir que nous n’avons pas de pêches à Oxford, répondit M.
+Melcolm.--Alors, ma mémoire me trompe; mais, il me semble y avoir vu des
+pêches d’octobre, et de très-belles pêches même.--Ah! vous voulez parler
+des pêches du vieux Tom Spindel, le jockey», reprit M. Malcolm. «C’est
+vrai, il avait un pan de mur de briques, et il en était très-fier. Mais
+quand les pêches arrivent, il n’y a personne à Oxford pour les manger;
+aussi, l’arbre comme le fruit y est une grande rareté. Oxford n’était
+pas si dépourvu autrefois, il y reste les vieux mûriers, en souvenir de
+jours meilleurs.--A cette époque également, je le suppose, dit Charles,
+les fruits les plus coûteux n’y étaient pas cultivés. Les mûriers sont
+le témoignage non-seulement d’un collége nombreux, mais des goûts
+simples.--Charles fait secrètement la guerre à nos serres chaudes, dit
+M. Reding, comme si notre premier père ne préférait pas les fruits et
+les fleurs au bœuf et au mouton.--Pas du tout, répliqua Charles, je
+regarde les pêches comme une chose excellente; et quant aux fleurs,
+j’aime passionnément leurs odeurs.--Charles a dès lors quelque théorie
+sur les odeurs, je le parierais, reprit son père; je ne connus jamais
+d’enfant qui décidât ainsi de ses goûts et de ses répugnances selon la
+fantaisie. Il commença à aimer les olives dès qu’il lut l’_Œdipe_ de
+Sophocle, et je crois vraiment que bientôt, par dégoût du roi Guillaume,
+il ne mangera plus d’oranges.--Tout le monde agit ainsi, repartit
+Charles. Qui ne voudrait être à la mode? Notre tante Catherine appelle
+une année son chapeau délicieux, et le traite d’épouvantail l’année
+suivante.--Vous avez raison, papa, dans cette circonstance, dit la
+fille; sans savoir quel est son motif, je sais que Charles en a un pour
+savourer le parfum de la rose ou distiller la lavande.--Quel est-il, ma
+chère Marie?--_Vous êtes des restes des berceaux d’Éden_», répondit la
+fille.--Eh bien, papa, c’était précisément la raison que vous
+donnez.--Il y a plus que celle-là, reprit M. Reding, si toutefois je
+connus jamais ce que c’était.--Il pense que l’odorat est un sens plus
+spirituel que les autres, ajouta Marie en souriant.--Quel enfant né pour
+les paradoxes! s’écria sa mère.--Cependant, c’est ainsi d’une certaine
+façon, reprit Charles; mais je ne puis l’expliquer. Les odeurs et les
+sons sont plus aériens, moins matériels; ils n’ont pas de forme, de même
+que les anges.» M. Malcolm se mit à rire. «Soit, je vous l’accorde,
+Charles, dit-il; les anges ont de la longueur sans largeur.--Avez-vous
+jamais ouï pareille chose?» s’écria madame Reding riant à son tour; «ne
+l’encouragez pas, monsieur Malcolm; vous êtes pire que lui. Des anges
+longs sans largeur!--Ils passent d’un lieu à l’autre; ils vont, ils
+viennent, continua M. Malcolm.--Les odeurs évoquent le passé si
+vivement! ajouta Charles.
+
+«Mais les sons, assurément, éveillent ce passé plus que les odeurs, dit
+M. Malcolm.--Pardon, c’est l’inverse, à mon avis, répliqua
+Charles.--C’est un paradoxe, mon jeune ami; l’odeur du rosbif n’a jamais
+eu d’autre puissance que d’éveiller chez un homme le souvenir du dîner;
+mais les sons émeuvent et inspirent les âmes.--Mais, monsieur, reprit
+Charles, songez que les odeurs sont complètes en elles-mêmes, sans être
+formées de parties. Songez combien différente est l’odeur entre une rose
+et un œillet, entre un œillet et un pois de senteur, entre un pois de
+senteur et une giroflée, entre une giroflée et le lilas, entre le lilas
+et la lavande, entre la lavande et le jasmin, entre le jasmin et le
+chèvre-feuille, le chèvre-feuille et l’aubépine, l’aubépine et la
+jacinthe, la jacinthe...--Grâce! grâce! Charles, vous allez nous donner
+tout le catalogue de Loudon.--Et ce ne sont que les odeurs des fleurs;
+quelle différence d’odeur entre les fleurs et les fruits, les fruits et
+les épices, les épices et le rosbif ou les côtelettes de porc, et ainsi
+de suite! Voici maintenant ma conclusion: ces odeurs sont parfaitement
+distinctes les unes des autres et _sui generis_; elles ne peuvent jamais
+être confondues; cependant, chacune se communique à la perception en un
+instant. La perspective demande un grand espace, un air est une
+succession de sons; mais les odeurs sont d’un seul trait spécifiques et
+complètes, quoique indivisibles. Qui jamais a pu partager en deux une
+odeur? Elles ne demandent ni temps ni espace; ainsi elles sont
+immatérielles ou spirituelles.--Charles n’a pas été à Oxford pour rien»,
+dit sa mère en riant et en jetant un coup d’œil à Marie; «voilà ce que
+j’appelle de la vigoureuse logique!»
+
+«Bien terminé, Charles, s’écria M. Malcolm; et maintenant, puisque vous
+avez des notions si claires sur la puissance des odeurs, vous devriez,
+comme un certain homme, être satisfait en flairant votre dîner, et
+engraisser par ce moyen. C’est une honte de vous voir assis à table.--Eh
+bien, monsieur, il est au moins des gens qui paraissent s’engraisser
+avec le tabac.--Fi donc! Charles; vous m’avez vu user de ma boîte au
+réfectoire pour me tenir éveillé après le repas; mais certainement
+jamais autre part. Je prends ma tabatière avec moi simplement comme un
+jouet; j’y tiens, parce qu’on m’en a fait cadeau. Il vous aurait fallu
+vivre au temps de ma jeunesse. Vous auriez vu alors le vieux docteur
+Troughton de Nun’s Hall qui tenait son tabac dans sa poche, et la
+vieille Vice-Principale, madame Daffy, qui avait l’habitude d’en mettre
+une traînée sur son bras et de l’aspirer bravement. Les docteurs en
+médecine, eux aussi, non moins que leurs confrères en théologie, en
+usaient avec largesse; ceux-là, comme un préservatif contre les
+infections, ceux-ci contre le sommeil dans l’église.--Maintenant, ils
+prennent du vin contre les infections, dit M. Reding; c’est un
+préservatif plus sûr.--Du vin! s’écria M. Malcolm, oh! ils n’en buvaient
+pas moins jadis, l’avez-vous donc oublié? En certaines occasions
+solennelles, ils se faisaient même un point d’honneur d’enivrer tout le
+collége, depuis le Vice-Principal jusqu’aux domestiques. Grâce à leurs
+femmes, les chefs des établissements restaient dans les bornes du
+devoir; néanmoins, je vous l’assure, le Dieu de la gaieté s’approchait
+_très-près_ de M. le Vice-Chancelier lui-même. Vivait alors le vieux
+docteur Sturdy, de Saint-Michel, le grand martinet de son temps. Un
+jour, le roi passait à Oxford; Sturdy, homme de haute taille, à la
+contenance roide et à la face de fer, devait aller à sa rencontre, en
+procession, à Magdalen-Bridge, et il descendait, précédé de ses masses
+d’or et d’argent, de ses porte-verges, des chapeaux à cornes et du
+reste. Or, parmi les gens de sa suite, pas un qui ne fût ivre. Je vous
+laisse à penser l’effroi du bon vieil homme: Sa Majesté dans le
+lointain, et sous son propre nez tout son monde chancelant de droite et
+de gauche, et le menaçant de le quitter pour le ruisseau avant la fin de
+la marche.--Personne ne peut s’enivrer avec du tabac, je vous l’accorde,
+reprit M. Reding; mais si le vin a fait du mal à quelques-uns, il a fait
+tant de bien à d’autres!--La poudre pour les cheveux n’est pas meilleure
+que le tabac, ajouta Marie, qui préférait le premier sujet de
+conversation. Vous connaissez le vieux M. Butler, de Cooling; sa
+perruque est si grande et si couverte de poudre, que toutes les fois
+qu’il remue la tête, je suis sûre d’éternuer.
+
+--Ah! mais ce ne sont là que des accidents, mademoiselle», repartit M.
+Malcolm, troublé par ce coup porté à la conversation et s’échappant, de
+mauvaise grâce, d’un autre côté; «des accidents après tout. Les vieilles
+gens sont toujours les mêmes; et les jeunes aussi. Chaque âge a ses
+caprices. Si M. Butler ne portait pas perruque, il y aurait néanmoins
+chez lui quelque chose de singulier et d’étrange pour de jeunes yeux.
+Charles, ne devenez pas vieux garçon. Personne ne s’inquiète des
+vieilles gens. Mariez-vous, mon cher; choisissez de bonne heure une
+femme jeune et vertueuse, qui aura pour vous de douces attentions.»
+Charles rougit légèrement, et sa sœur se mit à rire, comme si sur ce
+point il y avait quelque mystère entre eux. M. Malcolm continua:
+«N’attendez pas jusqu’à l’âge où vous aurez besoin de quelqu’un qui vous
+achète de la flanelle pour votre rhumatisme ou la goutte; mariez-vous de
+bonne heure.--Vous voulez bien, toutefois, qu’auparavant je prenne mes
+grades?--Certainement, prenez votre titre de maître ès-arts, si vous
+voulez; mais ne devenez pas vieux _fellow_. N’attendez pas la
+quarantaine; on fait souvent d’étranges bévues.--Lorsque le temps
+viendra, notre bien-aimé Charles fera, j’en suis sûre, un bon et
+affectueux mari, répondit la mère; et ce temps viendra, mais pas encore.
+Oui, mon cher enfant, ajouta-t-elle en lui faisant un signe de tête,
+vous ne pourrez échapper à votre destinée quand l’heure sera venue.--Il
+faut que vous le sachiez, dit M. Reding à son hôte, Charles, en ce
+moment, est romanesque dans ses idées; à ses yeux, je le crois, personne
+n’est assez bon pour lui. Oh! mon cher fils, que je ne vous inquiète
+pas: je ne fais allusion à rien de sérieux; mais, quoi qu’il en soit,
+notre jeune étudiant ne s’est pas bien tiré d’affaire auprès de quelques
+demoiselles qui s’attendaient à plus d’attention de sa part.--Je vous
+assure, papa, reprit Marie, que Charles est plein d’attentions quand il
+y a lieu, et qu’il épie toujours le moment de rendre service; seulement,
+il se tire mal du babillage féminin.--Tout viendra en son temps, ma
+chère, reprit madame Reding; un bon fils fait un bon mari.--Et un tendre
+papa, ajouta M. Malcolm.--Oh! grâce, monsieur, s’écria le pauvre
+Charles; comment ai-je mérité tout ceci?--Soit, continua M. Malcolm; et
+les demoiselles, également, doivent se marier de bonne heure.--Allons,
+Marie, voici votre tour», s’écria Charles; et prenant sa sœur par la
+main, il releva le châssis et s’échappa avec elle dans le jardin.
+
+Ils traversèrent la pelouse et vinrent se réfugier dans un bosquet. «Que
+c’est étrange!» dit Marie comme ils parcouraient l’allée tortueuse,
+«nous aimions tant M. Malcolm dans notre enfance; aujourd’hui, je l’aime
+encore, sans doute, mais il ne me paraît plus le même.--Nous sommes plus
+âgés, lui répondit son frère; d’autres objets nous préoccupent.--Il
+était si bon! continua Marie; avec quelle impatience n’attendions-nous
+pas le jour où il devait venir! «Faites en sorte d’être sages quand M.
+Malcolm sera ici», nous disait alors maman; et l’on pouvait être sûr que
+le brave homme nous apportait ou un gâteau des rois, ou une arche de
+Noé, ou quelque chose de semblable. Et puis il jouait avec nous, et nous
+permettait de lui faire des niches.--Ce n’est pas lui qui est changé,
+reprit Charles, mais nous; nous avons déjà changé, et nous changerons
+encore.--Quelle bénédiction n’est-ce pas, dit sa sœur, que nous soyons
+si heureux comme famille! Si nous changeons, changeons tous ensemble,
+comme les pommes d’un même arbre: quand l’une tombe, les autres tombent
+également. Et c’est ainsi que nous resterons toujours les mêmes les uns
+à l’égard des autres.--C’est une bénédiction, vraiment, repartit
+Charles; nous sommes comblés de tant de faveurs que parfois j’en suis
+effrayé.» Sa sœur le regarda fixement. Il fit un léger sourire pour
+faire oublier le côté trop sérieux de ses paroles. «Vous sauriez ce à
+quoi je fais allusion, chère Marie, si vous aviez lu Hérodote. Un tyran
+de la Grèce, redoutant son excessive prospérité, voulut faire à la
+fortune le sacrifice de l’objet qu’il estimait le plus; il prit donc un
+anneau de son doigt et le jeta dans la mer. Il s’imposait ce sacrifice
+pour prévenir les terribles coups du ciel.--Mais, mon très-cher ami, si
+nous ne faisons que jouir avec reconnaissance des bienfaits de Dieu, et
+que nous prenions garde d’y attacher nos cœurs ou d’en abuser, pourquoi
+craindrions-nous d’en voir tarir la source?--Eh bien, bonne Marie, il y
+a un texte qui pèse toujours sur mon esprit: «Réjouissez-vous avec
+tremblement.» Je ne puis prendre à rien un plaisir complet et sans
+limites.--Pourquoi pas, si vous considérez tout comme un bienfait de
+Dieu?--Je ne puis m’en défendre; c’est ma manière de voir; cela peut
+être de la prudence égoïste, pour ce que j’en sais, mais je suis sûr que
+si je donnais mon cœur à une créature, je la ravirais à Dieu. Qu’il me
+serait facile d’idolâtrer ces délicieuses promenades que nous
+connaissons depuis tant d’années!»
+
+Ils se promenèrent en silence. «Eh bien, reprit Marie, quelque malheur
+qui arrive, comme famille nous ne serons affectés par aucun changement.
+Tant que nous serons nous, nous serons les uns à l’égard des autres ce
+qu’aucune chose étrangère ne pourrait être pour nous, le bonheur
+lui-même comme l’infortune.» Charles ne répondit pas. «Qu’avez-vous
+donc, Charles? dit-elle en s’arrêtant et en fixant les yeux sur lui;
+puis elle écarta doucement ses cheveux, et caressant son front, elle
+ajouta: «Vous êtes si triste aujourd’hui!--Très-chère Marie, il n’y a
+rien vraiment; je pense que c’est M. Malcolm qui m’a dérangé. C’est si
+stupide de parler de l’avenir d’un garçon comme moi. Ne prenez pas cet
+air inquiet, je n’ai rien en tête: seulement, cela m’ennuie.» Marie
+laissa échapper un sourire. «Ce que je voulais dire, continua Charles,
+c’est que nous ne pouvons compter sur rien ici-bas, et que c’est folie
+d’édifier sur l’avenir.--Mais nous pouvons nous reposer les uns sur les
+autres, répéta sa sœur.--Ah! chère amie, ne parlez pas ainsi, cela
+m’effraie.» Marie considéra son frère avec surprise et fut presque
+effrayée elle-même: «Très-chère, continua-t-il, je n’ai rien en tête;
+mais toutes choses sont si incertaines en ce monde!--Nous sommes sûrs
+l’un de l’autre, Charles.--Oui, Marie», et il l’embrassa avec affection,
+«c’est vrai, très-vrai». Puis il ajouta: «Tout ce que je voulais dire,
+c’est qu’il y a de la présomption à parler de la sorte. David et
+Jonathas furent séparés; n’en fut-il pas de même de saint Paul et de
+saint Barnabé?» De grosses larmes roulèrent dans les yeux de Marie. «Oh!
+quel imbécile je suis, reprit Charles, de vous tourmenter ainsi pour
+rien! Non, je veux seulement dire qu’il n’y a qu’un être _seul_ qui ne
+puisse pas mourir, qui ne change jamais: un seul! Il n’y a pas de mal à
+se le rappeler. Vous souvenez vous des beaux vers de Cooper? Je les sais
+sans les avoir appris; ils me frappèrent si fort la première fois que je
+les lus!» Et il se mit à les réciter:
+
+ En Toi, Verbe Éternel, tout esprit a sa source,
+ Son centre et son appui. Mais, hélas! dans sa course
+ S’il s’éloigne de Toi, soudain, dans son malheur,
+ Il erre sans espoir, sans paix et sans honneur.
+ Par Toi, Verbe Éternel, le fardeau de la vie
+ Est rendu moins pesant. L’ardeur qui vivifie,
+ La force dans les maux, les succès glorieux:
+ Voilà tes dons. Mais Toi, souverain généreux,
+ De ces dons Tu nous es toi-même la couronne,
+ Vois notre pauvreté; fais-nous, fais-nous l’aumône.
+ Quelle richesse en nous, si Tu veux nous bénir!
+ Ici-bas, accomplis toujours ton saint désir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Un assaut chaleureux mais prématuré.
+
+
+Cependant le mois d’octobre venait de s’ouvrir, et naturellement les
+pensées de Charles se tournèrent de nouveau vers Oxford. Les dernières
+semaines des vacances écoulées, notre jeune étudiant s’empressa de faire
+ses malles. M. Reding vit partir son fils avec peine; son émotion fut
+plus grande même que lorsqu’il l’envoya pour la première fois à l’école.
+Il voulut, malgré la goutte qui le tourmentait, le conduire lui-même en
+phaéton à la ville voisine, d’où l’omnibus se rendait au chemin de fer.
+Mais lorsque le moment de la séparation arriva, il ne pouvait laisser
+aller sa main, comme s’il avait eu à dire quelque chose qu’il ne pût se
+rappeler, ou exprimer une pensée qui le tourmentât. «Allons, dit-il
+enfin, nous serons bientôt à Noël. Il faut nous quitter; à quoi bon
+retarder davantage? Écrivez-nous dans peu de jours, cher enfant, et
+dites-nous bien tout ce qui vous concerne, vous et vos maîtres.
+Parlez-nous de vos amis; ce sont sans doute d’excellents garçons; mais
+j’ai grande confiance dans votre sagesse; vous en avez plus que certains
+d’entre eux. Votre _tuteur_ paraît un homme estimable, d’après ce que
+vous m’avez dit.» Il continua, rappelant les conversations qu’il avait
+eues souvent avec Charles. «C’est un homme solide, d’un jugement sain,
+que ce M. Vincent. Sheffield a trop d’esprit; il est jeune: vous avez
+une tête plus mûre. Il n’est pas nécessaire que j’aille plus loin; je
+vous ai déjà dit tout cela et vous pourriez, d’ailleurs, arriver trop
+tard pour le chemin de fer. Allons, que Dieu vous bénisse, mon bon
+Charles, et qu’il fasse de vous une bénédiction pour nous tous.
+Puissiez-vous être encore plus heureux et meilleur que votre père! J’ai
+toujours été béni pendant ma vie, prodigieusement béni. Les bénédictions
+ont été répandues sur moi bien au delà de mes mérites, puissiez-vous en
+obtenir deux fois plus! Au revoir, mon bien-aimé Charles, au revoir.»
+
+Charles, avant de rentrer au collége, devait passer un ou deux jours
+chez un de ses parents qui demeurait tout près de Londres. Pendant son
+séjour dans cette maison, il lui arriva une lettre transmise de chez
+lui, et datée de cette dernière ville. C’était Willis qui lui écrivait
+pour lui annoncer qu’il avait pris une résolution importante, et qu’il
+ne reviendrait pas à Oxford. Charles se retrouvait subitement dans le
+monde, plongé dans le tourbillon des opinions. Quel triste contraste
+avec sa vie calme de famille! Il n’y avait pas à se tromper sur le vrai
+sens de la lettre; et notre jeune ami partit tout de suite avec
+l’espérance d’en trouver l’auteur à la maison d’où elle était datée.
+C’était un logement au bout du quartier ouest de la ville. Il y arriva
+vers midi.
+
+Il trouva Willis en compagnie d’un personnage qui paraissait plus âgé
+que lui de deux ou trois ans. A la vue de Charles, Willis tressaillit:
+«Qui l’aurait pensé! Qu’est-ce qui vous amène ici? s’écria-t-il, je vous
+croyais dans votre famille»; et s’adressant à son compagnon: «C’est
+l’ami dont je vous ai entretenu, Morley. Quelle heureuse réunion!
+Asseyez-vous, cher Reding; j’ai bien des choses à vous dire.» Charles
+s’assit tout en suspens, et ses yeux se fixèrent sur Willis avec une si
+vive anxiété, que celui-ci fut forcé de s’expliquer brièvement: «Reding,
+dit-il, je suis catholique.» Terrifié à ces mots, Charles se jeta en
+arrière sur sa chaise et pâlit. «Mon cher Reding, qu’avez-vous donc?
+Pourquoi ne me parlez-vous pas?» Vaines demandes; Charles gardait le
+silence; à la fin, se penchant en avant, les coudes appuyés sur ses
+genoux, et la tête dans ses mains, il dit à voix basse: «O Willis,
+qu’avez-vous fait!--Ce que j’ai fait? Ah! ce que vous devriez faire,
+vous, ainsi que la moitié d’Oxford. O Reding, si vous connaissiez mon
+bonheur!--Hélas! hélas! mais quel bien fait ici ma présence? Soyez
+heureux, Willis; adieu!--Non, mon cher Reding, vous ne me quitterez pas
+si vite, étant venu me trouver si inopinément. Vous avez fait d’ailleurs
+une longue course. Asseyez-vous, vous êtes un brave garçon. Nous
+prendrons notre _lunch_, et vous ne nous quitterez pas sans y
+participer.» Tout en parlant, il prit le chapeau de Charles, et
+celui-ci, sous le poids de sentiments divers, le laissa faire. «O
+Willis, vous voilà donc séparé de nous pour toujours; vous avez choisi
+votre chemin; pour nous nous gardons le nôtre; nos voies sont
+différentes.--Non, mon ami; il faut que vous me suiviez, et nous serons
+encore unis.» Charles fut presque offensé. «Je dois absolument vous
+quitter, si vous parlez de la sorte, reprit-il, et il se leva.--Pardon,
+Charles, je vous prie, je ne le ferai plus; mais je ne pouvais m’en
+empêcher. Je ne suis pas dans un état normal; je suis si heureux!»
+
+Il vint une pensée à Reding. «Racontez-moi, Willis, votre véritable
+position; en quel sens êtes-vous catholique? Qu’est-ce qui vous empêche
+de revenir avec moi à Oxford?» Le compagnon de Willis s’interposa: «Je
+prends peut-être une trop grande liberté, dit-il; mais M. Willis a été
+régulièrement reçu dans l’Église catholique.--Je ne vous ai pas
+présenté, mon cher, reprit Willis. Reding, permettez-moi de vous
+présenter M. Morley; Morley, monsieur Reding. Oui, Reding, je dois à
+monsieur d’être catholique. Nous avons fait ensemble un tour sur le
+continent, et nous avons rencontré en France un excellent prêtre qui a
+consenti à recevoir mon abjuration.--Je pense que ce prêtre aurait bien
+fait d’examiner l’état de votre esprit avant d’agir ainsi, reprit
+Charles; Willis, vous n’êtes pas homme à devenir catholique.--Que
+voulez-vous dire?--Que vous êtes plutôt un dissident qu’un catholique.
+Je vous demande pardon, ajouta-t-il, voyant le regard animé de Willis,
+mais permettez-moi d’être franc. Vous vous êtes attaché à l’Église de
+Rome, non comme un enfant à sa mère, mais comme un esprit fantasque et
+vagabond. Vous en avez fait une affaire d’imagination, de goût; ou bien,
+excusez-moi, vous avez agi comme un enfant gourmand vis-à-vis d’un objet
+qui le tente, et vous avez poursuivi votre but en désobéissant aux
+autorités établies.» Poussé à bout par ce langage, Willis répliqua qu’il
+croyait se rappeler un texte qui proclamait qu’il _vaut mieux_ obéir à
+Dieu qu’aux hommes. «Je _vois_ que vous avez désobéi aux hommes,
+repartit Charles; _j’espère_ que vous avez obéi à Dieu.» Willis le
+trouva brusque et ne voulut pas répondre.
+
+M. Morley prit la parole: «Si vous connaissiez mieux les circonstances,
+dit-il, vous jugeriez différemment sans doute. Je regarde M. Willis
+comme étant précisément l’homme pour qui c’était un devoir de se réunir
+à l’Église, et il fera un très-bon catholique. S’il y a quelqu’un qui
+mérite des reproches, c’est moi que vous devez blâmer, et non le
+vénérable prêtre qui a reçu son abjuration. L’excellent homme voyait sa
+piété, ses larmes, son humilité, son désir ardent; mais il n’a connu
+l’état de son esprit que par moi qui parlais mieux le français que
+Willis. Il a eu, toutefois, assez de conversations avec lui en français
+et en latin. Il ne pouvait rejeter une âme qui lui demandait de la
+sauver; c’était impossible. Si vous aviez été à sa place, vous auriez
+agi de même.--Soit, monsieur; peut-être ai-je été injuste à son égard et
+envers vous, reprit Charles; néanmoins, je n’augure pas bien de cette
+conduite.--Vous jugez, monsieur, permettez-moi de vous le dire, de
+choses que vous ne connaissez pas, répondit M. Morley. Vous ignorez ce
+que c’est que la Religion Catholique; vous ne savez pas ce qu’est la
+grâce ou le don de la foi.» L’interlocuteur était laïque; il parlait
+avec une force d’autant plus pénétrante qu’elle était calme. Charles
+sentit un blâme indirect dans le ton de M. Morley. Sa bonne éducation
+lui fit comprendre qu’il avait été trop violent en présence d’un
+étranger; cependant, il ne se sentait pas moins sûr de sa cause. Il se
+tut avant de répondre; puis il ajouta en peu de mots, qu’il ne
+connaissait pas l’Église Romaine, mais qu’il connaissait M. Willis. Il
+ne pouvait s’empêcher d’exprimer son opinion sur le funeste résultat de
+cette affaire. «J’ai toujours été catholique, reprit M. Morley; ainsi,
+je ne puis porter un jugement sur les membres de l’Église anglicane;
+mais ce que je sais, c’est que l’Église Catholique est la seule
+véritable. Je puis me tromper en bien des choses, je ne puis errer sur
+ce point. D’autre part, je sais que la foi catholique est une, et
+qu’aucune autre Église n’a la foi. L’Église d’Angleterre n’a pas la foi.
+La foi, vous ne l’avez pas non plus, mon cher monsieur.»
+
+M. Morley venait de frapper un grand coup. Les controverses d’Oxford
+revinrent en ce moment à l’esprit de Charles; mais il retrouva aussitôt
+son aplomb. «Vous ne vous attendez pas, je pense, dit-il en souriant,
+que moi, qui suis encore un enfant, je sois en état d’argumenter avec
+vous, de défendre mon Église, ou d’expliquer sa foi. Je suis content de
+garder cette foi, de croire ce qu’elle croit, sans faire profession
+d’être théologien. Cette doctrine est celle que j’ai apprise à Oxford.
+N’étant qu’un simple étudiant, quel peut être mon bagage scientifique?
+Peu de chose. Excusez-moi donc, monsieur, si je refuse la controverse
+avec vous. Il était naturel que j’argumentasse avec Willis; nous sommes
+égaux, et nous nous comprenons l’un l’autre; mais, je le répète, je ne
+suis pas théologien.--Mon cher Reding, s’écria Willis à ces mots, je
+vous dis seulement, _venez et voyez_. Ne restez pas à la porte, occupé
+de syllogismes; mais pénétrez dans la grande demeure de l’âme, entrez et
+adorez.--Mais, répliqua Charles, certainement, Dieu veut que nous nous
+laissions guider par la raison. Je ne veux pas dire que la raison est
+tout, mais du moins elle est quelque chose. Évidemment, nous ne pouvons
+agir sans elle ou contre elle.--Mais le doute n’est-il pas un état
+épouvantable? un état très-périlleux? Oui, il n’y a de sûr que l’état de
+foi. Or, avez-vous la foi, dans votre Église? Je vous connais assez pour
+affirmer que vous ne l’avez point: où donc en êtes-vous?--Willis, vous
+m’avez très-mal compris; dix mille pensées traversent l’esprit, et en
+admettant même qu’il soit sage de tourner contre un homme quelques-unes
+de ses paroles, peut-on regarder comme des convictions tout ce qui sort
+de sa bouche? Cela, me semble-t-il, ne serait pas juste. Vous devez
+faire allusion à quelques mots que j’ai oubliés, et qui n’étaient pas
+l’expression réelle de mes sentiments. Voulez-vous dire que je n’ai pas
+de culte? Et le culte ne suppose-t-il pas la foi? J’ai beaucoup à
+apprendre, j’en suis convaincu; mais c’est auprès de l’Église qui
+protégea mon berceau et qui répond à mes besoins, que je veux
+m’instruire des choses divines.--Il avoue qu’il n’a pas la foi; il
+avoue qu’il est dans le doute. Mon cher Reding, pouvez-vous,
+consciencieusement, soutenir que vous êtes dans une ignorance invincible
+après ce qui s’est passé entre nous? Or, supposez, pour une seconde, que
+le Catholicisme est vrai, n’est-il pas certain que vous avez
+présentement une occasion de l’embrasser? Et si vous ne le faites pas,
+êtes-vous dans un état où vous pourriez mourir en sûreté?
+
+Reding était embarrassé, c’est-à-dire qu’il ne pouvait analyser et
+traduire assez promptement en paroles la réponse que sa raison lui
+suggérait aux interrogations rapides de Willis. M. Morley avait gardé le
+silence, de peur que Charles n’eût à la fois deux adversaires à
+combattre. Mais voyant que Willis se taisait et que Charles ne
+répliquait pas, il prit la parole. Il dit que, dans l’Écriture, tous
+ceux qui avaient été appelés avaient obéi promptement, et que
+Notre-Seigneur n’avait pas voulu même permettre à un jeune homme d’aller
+ensevelir son père. Charles répondit que dans ce cas la voix du Christ
+s’était fait positivement entendre; il était sur la terre dans un corps
+visible; mais, maintenant, la question véritable était: Quelle est la
+voix du Christ? et puis, l’Église de Rome parle-t-elle, oui ou non, la
+parole du Christ? Évidemment nous devions agir avec prudence; le Christ
+ne pouvait désirer que nous agissions autrement. Quant à lui, il n’avait
+pas de doute qu’il ne fût où la Providence le voulait; mais alors même
+qu’il aurait des doutes pour savoir si le Christ l’appelait autre part
+(pure hypothèse pour le moment), il avait la conviction que le divin
+maître l’appellerait par la voix et la méthode d’un examen sérieux.
+Cette prudence était le moyen divinement établi pour arriver à la
+vérité.--Prudence! s’écria Willis, une prudence comme celle de saint
+Thomas, je suppose, lorsqu’il voulut voir avant de croire.» Charles
+hésitait pour répondre. «Je le vois», continua Willis; et, se levant
+debout, il saisit le bras de Reding: «Venez, mon cher ami, venez avec
+moi tout de suite; allons trouver un bon prêtre qui demeure à deux pas
+d’ici. Vous serez reçu aujourd’hui même. Mettez votre chapeau.» Et avant
+que Charles pût montrer de la résistance, il était déjà à moitié hors de
+la chambre. Il ne put s’empêcher de rire, malgré cette vexation. Il
+dégagea son bras, et s’assit résolument: «Pas si vite, dit-il, nous ne
+sommes pas tout à fait de cette espèce de gens.» Willis parut un moment
+embarrassé. «Soit, dit-il ensuite, du moins vous devez aller en
+retraite; vous devez y aller sur-le-champ. Morley, savez-vous quand M.
+de Mowbray ou le père Augustin donnera sa prochaine retraite? Reding,
+c’est précisément ce qui vous manque, et ce dont tout Oxford a besoin.
+J’espère que vous ne me refuserez pas.» Charles le regarda en face et
+sourit. «Ce n’est pas ma ligne de conduite, dit-il enfin. Je me rends à
+Oxford; rien ne peut m’empêcher d’y aller. Je suis venu ici pour vous
+rendre service; je ne puis y réussir, je m’en vais donc. Si je pouvais
+vous être utile... mais il n’y a plus d’espoir. Oh! cela me fait mal au
+cœur.» Et il se mit à frotter son chapeau avec ses gants, comme s’il
+était sur le point de se lever, tout en ayant de la peine à le faire.
+
+Morley entra alors en lice. Il parla tout le temps comme un homme de
+bonne éducation et d’une vraie piété, mais avec une grande ignorance des
+protestants, ou de la manière dont on doit les traiter. «Excusez-moi,
+monsieur Reding, dit-il, si, avant votre départ, j’ajoute encore un mot.
+Je suis très-sensible à la lutte qui assiégé votre esprit, et je vous
+assure que ce n’est pas à moi de vous parler avec sévérité ou rigueur.
+La lutte entre une conviction et les motifs terrestres est souvent
+très-longue; puisse-t-elle avoir bientôt une heureuse fin en vous! Ne
+vous offensez point si je vous rappelle que les plus chers et les plus
+forts liens, tels que ceux qui vous rattachent à l’Église protestante,
+peuvent être dans certains cas sur la lisière des motifs terrestres.
+C’est une espèce de martyre d’avoir à rompre de tels nœuds; mais ceux
+qui ont ce courage reçoivent la récompense des martyrs. Et puis, à
+l’Université vous respirez une atmosphère qui sert à entretenir le cours
+habituel de vos pensées; l’avenir, les succès dans sa carrière, la bonne
+opinion des amis, voilà ce qui préoccupe à Oxford; et toutes ces choses
+conspirent contre vous. Elles doivent étouffer la bonne semence. Eh
+bien, j’aurais désiré que vous eussiez été capable de suivre d’un seul
+coup le _dictamen_ de la conscience. Mais la lutte doit se prolonger
+tout le temps marqué; espérons que tout finira bien.»
+
+--Je ne puis persuader à ces braves gens, pensait Charles, en fermant la
+porte d’entrée, que je ne suis pas dans un état de conviction ni de
+lutte contre cette conviction; quelle absurdité! Je viens ici pour
+rappeler un déserteur, et je suis moi-même appréhendé au corps, et,
+contre ma volonté formelle, on me pousse à la hâte à une profession de
+foi. Est-ce que ces choses arrivent tous les jours, ou est-ce ma
+destinée, à moi, d’être ainsi jeté au milieu de controverses pour
+lesquelles je ne suis pas prêt? Moi! Catholique Romain! Quel contraste
+avec la quiétude de Hartley (c’était le nom de la demeure paternelle)!»
+A mesure qu’il continuait à penser à la scène qui venait d’avoir lieu,
+il en était moins satisfait, ou pour mieux dire, moins content de
+lui-même. Il était venu pour faire la leçon à Willis, et c’était lui
+qu’on avait sermonné; il avait d’ailleurs laissé entrevoir l’état secret
+de son esprit; mais non, il n’avait rien dévoilé. Sans doute, il avait
+donné à entendre qu’il cherchait la vérité religieuse, mais tout
+Protestant cherche; il n’aurait pas été Protestant s’il n’avait pas agi
+de la sorte. Naturellement il cherchait la vérité; c’était là son
+devoir; il se rappelait parfaitement que son _tuteur_ lui avait
+démontré, dans une certaine circonstance, le devoir du jugement privé.
+C’est en cela que consiste la différence entre les Protestants et les
+Catholiques; les Catholiques commencent par la foi, les Protestants par
+l’examen; et voilà ce qu’il aurait dû dire à Willis. Il était fâché de
+ne l’avoir pas dit; cela aurait simplifié la question, et démontré
+combien il était loin d’être chancelant. Chancelant! quelle
+extravagance! Il aurait bien voulu que cette pensée lui fût venue
+pendant la conversation; c’était, toutefois, un adoucissement qu’elle
+lui vînt à cette heure: elle justifiait sa position.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Rentrée au collége peu agréable.
+
+
+Le premier jour du trimestre de la Saint-Michel est le plus brillant de
+l’année, pour un étudiant, en ce qui touche à l’ameublement de sa
+chambre. Quoique Charles regrettât la maison paternelle, il se
+réjouissait de revoir le vieil Oxford. A son entrée au collége, le
+portier l’avait reconnu, et son domestique lui avait souri, en le
+saluant comme il montait l’escalier aux marches usées. Pour lui
+souhaiter la bienvenue, un feu magnifique brûlait dans le foyer; le
+charbon pétillait, se divisait et lançait une flamme blanche qui
+contrastait avec les barres et les plaques de la grille, nouvellement
+noircies. Une bouilloire de cuivre toute luisante sifflait et gémissait
+sous l’action intérieure de l’eau en ébullition. La glace de la cheminée
+avait été nettoyée, le tapis battu, les rideaux fraîchement lustrés. Un
+plateau à thé et ses accessoires étaient sur la table; on y voyait en
+outre la note du trimestre, deux ou trois cartes de marchands qui
+désiraient sa pratique et une lettre d’un ami qui l’avait précédé à
+Oxford. Le portefaix arriva avec ses malles, et il venait de recevoir
+une large rétribution, lorsque, au moment que la porte se fermait,
+Sheffield s’élança dans la chambre en habit de voyage.
+
+«Eh bien, mon vieux, comment va la santé?» s’écria-t-il, en secouant de
+toutes ses forces les deux mains de Charles, ou plutôt ses bras. «Nous
+voici donc de retour; j’arrive à l’instant, comme vous. Où avez-vous
+passé vos vacances? Allons, racontez-nous toute votre histoire. Mais
+donnez-moi d’abord du thé, et devisons ensuite de bonne et joyeuse
+humeur.» Charles aimait Sheffield, il aimait Oxford, il était content
+d’être revenu; toutefois, il lui restait un peu de mal du pays, et il
+n’était pas en train de s’harmoniser à la turbulence de la bonne nature
+de Sheffield; d’ailleurs, la conversation avec Willis pesait encore sur
+son esprit. «Avez-vous appris les nouvelles? continua Sheffield: j’ai
+déjà passé assez de temps dans le collége pour les recueillir. Jack, mon
+ami, Jack le marmiton, en était tout occupé au moment que j’entrais, et
+Jack est un brave et honnête garçon qui sait tous les cancans de la
+ville. J’ignore ce que cela signifie, mais Oxford, à cette heure, a un
+très-vilain intérieur. Le bruit court que quelques personnes se sont
+converties à l’Église de Rome, et l’on dit qu’il y a dans ces murs des
+étrangers sur le compte desquels plane le mystère. Jack, qui est
+lui-même un peu théologien, rapporte qu’il a entendu le Principal donner
+pour certain qu’au fond de tout ceci il y avait des Jésuites; et je ne
+sais ce qu’il veut dire, mais il déclare qu’il a vu de ses propres yeux
+le Pape se promener dans High Street avec un prêtre. Je lui ai demandé
+comment il l’avait reconnu. Il m’a répondu qu’il avait connu le Pape à
+son chapeau rabattu et à sa longue barbe; et d’ailleurs, le portier lui
+avait assuré que c’était le Pape. A ce qu’il paraît, les _dons_ se sont
+réunis plusieurs fois; on raconte que certains _tuteurs_ seront privés
+de leur droit à la ration, et que leurs noms seront affichés à la porte
+du magasin à beurre. On assure encore que le Maréchal[50] monte la garde
+devant la chapelle catholique avec deux _bouledogues_[51]. Enfin, pour
+compléter les nouvelles, on rapporte malicieusement, que ce vieil
+ivrogne de Topham, ayant été appelé pour couper les cheveux au gardien
+de Sainte-Marie, lui a fait sur le sommet de la tête une belle et
+blanche tonsure.
+
+ [50] Espèce d’huissier.
+
+ [51] Dans l’argot des étudiants d’Oxford, deux domestiques des
+ Censeurs.
+
+--Mon cher Sheffield, comme vous y allez! repartit Charles. Eh bien,
+moi, je puis vous donner quelques vraies nouvelles qui se rapportent à
+ces bruits, et elles ne sont pas des plus agréables. Avez-vous connu
+Willis de Saint-George?--Je pense l’avoir vu une fois chez vous; c’est
+un jeune homme modeste, au regard doux, et qui ne lâchait jamais une
+parole.--Oh! je vous assure qu’il a assez de langue quand ça lui
+convient, reprit Charles; je crois, cependant, ajouta-t-il d’un ton
+réfléchi, qu’il est fort changé, mais ce n’est pas en mieux.--Eh bien,
+quel est le fin mot?--Il s’est fait catholique.--Quel fou!» Il y eut un
+moment de silence. Charles se sentit embarrassé. «Je ne puis pas dire,
+reprit-il ensuite, que j’aie été surpris; cependant, je l’aurais été
+moins, si c’eût été White.--Oh! White ne deviendra pas catholique; ce
+n’est pas dans son sang. C’est un poltron.--Des fous et des poltrons!
+c’est donc ainsi que vous divisez le monde, Sheffield? Pauvre Willis! on
+doit cependant respecter un homme qui agit selon sa conscience.--Sa
+conscience! mais qu’en sait-il de sa conscience? repartit Sheffield.
+Quoi! l’idée d’absorber librement le tas de vieilleries que tout
+catholique doit croire! De sang-froid se mettre un collier autour du
+cou, et déposer poliment sa chaîne entre les mains d’un prêtre... Et
+puis le confessionnal! C’est merveilleux!» Et il se mit à briser le
+charbon avec le tisonnier. «Tout cela est très-bien, continua-t-il, si
+l’on est né catholique; quoique je ne suppose pas que les Papistes
+croient réellement tout ce qu’ils sont obligés de professer; mais qu’un
+Anglais, un _gentleman_, un homme d’Oxford, jouissant de tant de
+prérogatives, puisse se nourrir ainsi d’immondices, remuer et ramasser
+les mensonges morts des siècles de ténèbres: c’est un prodige!»
+
+«--Eh bien, s’il y avait une chose qui pût me faire estimer la Religion
+Romaine, reprit Charles, c’est précisément ce que vous détestez si fort:
+je donnerais deux _pence_[52], si un homme en qui je puisse avoir
+confiance voulait me dire: Ceci est la vérité. Nous serions délivrés de
+ces éternelles disputes. Ne seriez-vous pas heureux si saint Paul
+pouvait revivre? Je me suis souvent dit à moi-même: Oh! si je pouvais
+demander ceci ou cela à ce grand Apôtre!--Mais l’Église Catholique n’est
+pas tout à fait saint Paul, j’imagine, reprit Sheffield.--Certainement
+non; mais en supposant que vous crussiez qu’elle a l’inspiration d’un
+Apôtre, comme tout Catholique Romain le pense, quelle consolation ne
+serait-ce pas pour vous de savoir, hors de tout doute, ce que vous devez
+croire sur Dieu et de quelle manière vous devez l’honorer et lui plaire!
+Je vous comprends, vous dites: Je ne puis croire ceci ou cela; or, vous
+auriez dû dire plutôt: Je ne puis croire que le Pape a réellement le
+_pouvoir_ de _décider_ ceci ou cela; car, s’il a ce pouvoir, il ne vous
+reste qu’à accepter sa décision, et ne pas dire: Je ne saurais la
+croire.» Sheffield regarda fixement son ami: «Nous vous verrons papiste
+un de ces beaux jours, reprit-il.--Sottise, repartit Charles; vous ne
+devriez pas dire de pareilles choses, même en plaisantant.--Je ne
+plaisante pas; je parle sérieusement: vous allez en plein sur cette
+route.--Eh bien, si j’y suis, c’est que vous m’y avez amené, répliqua
+Reding, désirant écarter au plus tôt ce sujet de controverse; car c’est
+vous qui m’avez toujours parlé contre le charlatanisme, et qui vous
+moquiez du roi Charles et de Laud, de Bateman et de White, des jubés et
+des piscines.»
+
+ [52] Vingt centimes.
+
+«Maintenant vous voilà Puséiste, repartit Sheffield un peu
+déconcerté.--Vous me donnez là, mon cher ami, le nom d’un excellent
+homme que je connais à peine de vue; mais ce que je veux dire, c’est que
+personne ne sait ce qu’il faut croire, personne n’a une foi définie,
+excepté les Catholiques et les Puséistes; personne ne dit: Ceci est
+vrai, cela est faux; ceci vient des Apôtres, cela n’en vient
+pas.--Alors, vous croiriez des Turcs qui viendraient à vous avec leur
+«seul Allah et Mahomet son prophète?»--Je n’ai pas dit qu’un symbole fût
+tout, ni qu’une religion ne pût être fausse avec un symbole; mais une
+religion qui n’a pas de symbole ne peut être vraie.--Eh bien, cela ne me
+frappe aucunement», repartit Sheffield. Charles reprit: «Après votre
+départ, à la fin du trimestre, nous avons été sous la direction de
+Vincent; vous savez que j’étais resté pour mon examen; le _tuteur_, je
+dois l’avouer, s’est montré fort honnête; oui, très-honnête. Or, j’eus
+un jour un entretien avec lui sur les différents partis d’Oxford, et
+dans le moment même il me plut beaucoup; mais ensuite, plus je réfléchis
+à ses paroles, moins je fus satisfait; en d’autres termes, je n’avais
+reçu de lui rien de défini. Il ne disait pas: Ceci est vrai, cela est
+faux, mais: «Soyez franc, soyez franc; soyez bon, soyez bon; n’allez pas
+trop loin, tenez-vous dans un juste milieu, soyez sur vos gardes, évitez
+les partis, suivez nos théologiens, suivez-les tous.» Ce qui se
+réduisait à dire: Mettez un grain de sel sur la queue de l’oiseau.
+J’avais besoin d’une direction pratique, et non de vérités
+abstraites.--Vincent est un farceur, s’écria Sheffield.--Le docteur
+Pusey, au contraire, continua Charles, est, assure-t-on, toujours
+affirmatif. Il dit: «Ceci est apostolique, cela est dans les Pères;
+saint Cyprien affirme ceci, saint Augustin nie cela; ceci est bien, cela
+est mal; je vous ordonne, je vous défends.» Ce langage je le saisis;
+mais je ne comprends pas qu’on m’impose des devoirs qui sont trop lourds
+pour mes épaules. Je ne comprends pas, je n’aime pas, qu’ayant une
+volonté propre, je n’aie pas les moyens de m’en servir légitimement.
+Dans un tel cas, me dire d’agir par moi-même, c’est imiter Pharaon qui
+commandait aux Israélites de faire des briques sans paille. M’ordonner
+de chercher, de juger, de décider, vraiment c’est absurde: qui me l’a
+appris?
+
+--Mais les Puséistes ne sont pas toujours si affirmatifs, répliqua
+Sheffield; Smith, par exemple, ne parle jamais d’une manière décisive
+sur les questions épineuses. J’ai connu une personne qui allait passer
+quelques années en Italie et devait forcément se trouver à une grande
+distance de toute chapelle anglaise. Avant de partir, elle vint demander
+à Smith si elle pourrait se rendre aux églises catholiques, mais ce fut
+en vain; elle ne put jamais obtenir de réponse; notre Puséiste ne voulut
+pas lui donner un oui ou un non.--Dès lors, Smith n’aura pas eu beaucoup
+de partisans, et voilà tout.--Mais il en a plus que le docteur
+Pusey.--Eh bien, je ne puis le comprendre; il ne devrait pas en avoir.
+Peut-être ne lui resteront-ils pas fidèles.--La vérité est,
+reprit Sheffield, que je le soupçonne d’être au fond un peu
+sceptique.--J’honore l’homme qui édifie, repartit Reding, et je méprise
+l’homme qui détruit.--Je suis porté, mon cher ami, à croire que vous
+avez une notion fausse de ces deux mots, édifier, détruire. Coventry,
+dans ses _Dissertations_, prouve d’une manière claire que le
+Christianisme n’est pas une religion de doctrines.--Qu’est-ce que
+Coventry?--Vous ne connaissez pas Coventry? C’est un des écrivains les
+plus remarquables de cette époque: il est Américain, et, je crois,
+congrégationaliste. Oh! je vous l’assure, Coventry est un auteur à lire,
+malgré ses erreurs sur le gouvernement de l’Église. Vous ne serez bien
+au courant de la littérature du jour, que lorsque vous aurez fait
+connaissance avec lui. Ce n’est pas un homme de parti; il correspond
+avec les premiers personnages de l’époque. Lorsqu’il était en
+Angleterre, il a logé chez le doyen d’Oxford, qui a publié une édition
+anglaise de ses _Dissertations_, avec préface. Lui et lord Newlights
+étaient regardés comme les deux hommes les plus spirituels au meeting de
+l’Association Britannique, il y a deux ans.--Je n’aime pas lord
+Newlights, dit Charles; il me semble qu’il n’a pas de principes, de
+principes religieux fixes et définis. On ne sait où le saisir. Telle est
+l’opinion de mon père; je l’ai entendu souvent parler de Newlights.--Il
+est étrange que vous vous serviez du mot _principes_, reprit Sheffield;
+car c’est précisément le point sur lequel Coventry insiste avec force.
+Il dit que le Christianisme n’a pas de symbole; que c’est là le
+caractère principal par où il se distingue des autres religions; que
+vous chercheriez en vain un symbole dans le Nouveau Testament; mais que
+l’Écriture est pleine de _principes_. L’idée est très-ingénieuse, et m’a
+paru vraie, quand j’ai lu son livre. D’après lui, donc, le Christianisme
+n’est pas une religion de doctrines ni de mystères; et si vous cherchez
+du dogmatisme dans l’Écriture, vous êtes dans l’erreur.» Charles était
+troublé. «Certainement, dit-il, à première vue, il n’y a pas de symbole
+dans l’Écriture... Pas de symbole dans l’Écriture? répéta-t-il
+lentement, comme s’il eût pensé tout haut. Pas de symbole dans
+l’Écriture, donc il n’y a pas de symbole. Mais le Symbole d’Athanase,
+ajouta-t-il avec empressement, est-il dans l’Écriture? Il est dans
+l’Écriture ou il n’y est pas; voyons. Que soutenait Freeborn le
+trimestre dernier?... Dites-moi, Sheffield, le doyen d’Oxford
+affirme-t-il que le symbole se trouve dans l’Écriture ou qu’il n’y est
+pas? Peut-être n’exposez-vous pas bien l’idée de Coventry; quel est
+votre sentiment?--Eh bien, je vous avouerai avec franchise que mon
+opinion, à en juger par sa préface, est que le doyen ne se ferait pas
+scrupule de dire que le symbole n’est pas dans l’Écriture, mais que
+c’est une addition scolastique.--Mais quoi! mon cher ami, voudriez-vous
+donner à entendre que lui, dignitaire de l’Église, tiendrait le Symbole
+d’Athanase pour une erreur, parce qu’il représente le Christianisme
+comme une révélation de doctrines ou de mystères qu’on doit accepter par
+la foi?--Je puis me tromper, répondit Sheffield; mais c’est ainsi que je
+l’ai compris.--Après tout, reprit Charles tristement, ce n’est pas
+beaucoup plus étrange que ce qu’un autre doyen, dont j’ai oublié le nom,
+prêchait à Sainte-Marie avant les vacances; cela fait partie du même
+système. Le fait eut lieu après votre départ, ou vers la fin du
+trimestre. Vous n’allez pas aux sermons; j’ai envie de ne pas y aller,
+non plus. Je ne puis entrer dans l’argumentation du doyen; cela n’en
+vaut pas la peine. Eh bien, ajouta-t-il en se levant et en étirant ses
+bras, je suis fatigué; en soi, pourtant, la journée n’a pas été
+très-dure; mais Londres est une ville si bruyante!--Vous désirez que je
+vous souhaite le bonsoir», dit Sheffield. Charles ne rejeta pas le
+compliment, et les deux amis se séparèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Les XXXIX Articles.
+
+
+Pour la tranquillité de l’esprit de Charles, il ne pouvait y avoir de
+cours plus fâcheux que celui auquel il assista pendant ce trimestre;
+cependant, telle est notre ignorance de l’avenir, qu’il le salua avec
+bonheur, comme s’il devait lui apporter une réponse à toutes les
+perplexités dans lesquelles avaient concouru à le jeter, chacun à leur
+manière, Sheffield, Bateman, Freeborn, White, Willis, M. Morley, le
+docteur Brownside, M. Vincent et l’état général d’Oxford. Notre jeune
+ami avait fait preuve de tant de moyens dans la première partie de
+l’année, et il avait étudié avec tant de zèle, que ses _tuteurs_
+l’envoyèrent prématurément au cours des Articles. Ce cours était de
+premier ordre, vu surtout que le _tuteur_ qui le donnait était
+parfaitement maître de sa matière. Il savait toute l’histoire des
+Articles[53]; il pouvait dire comment ils étaient arrivés à la forme
+actuelle, par quelles vicissitudes ils étaient passés, les additions
+qu’on y avait faites, l’époque de ces additions, et enfin ce qu’on en
+avait retranché. A cette érudition se joignait naturellement une
+explication du texte déduite, autant que possible, de l’exposé
+historique ainsi donné. Le professeur faisait intervenir, en outre, dans
+le cours tous les Réformateurs anglais et étrangers; et rien n’y
+manquait, au moins dans sa pensée, pour fortifier un jeune étudiant dans
+la croyance et la discipline de l’Église d’Angleterre.
+
+ [53] Les XXXIX Articles furent rédigés en 1562 et confirmés par la
+ reine et les évêques en 1571.
+
+Or, tel ne fut pas l’effet produit sur Reding. Soit qu’il eût formé des
+espérances exagérées, soit pour toute autre cause, il arriva qu’il
+n’éprouva que plus vivement le sentiment du vieux père de la comédie,
+après la consultation des avocats: _Incertior sum multo quam ante._ Il
+vit que la profession de foi contenue dans les Articles n’était qu’un
+amalgame de morceaux d’orthodoxie, de luthéranisme, de calvinisme, de
+zwinglianisme, et tout cela ne reposant sur aucun principe. Il vit que
+cette profession n’était que l’œuvre du hasard, si toutefois le hasard
+existe; qu’elle avait revêtu cette forme particulière dans laquelle
+l’Église d’Angleterre la reçoit aujourd’hui, alors qu’elle aurait pu en
+prendre toute autre; et qu’il n’y avait pas de raison pour que les
+Anglicans de ce jour ne fussent pas Calvinistes, Presbytériens, ou
+Luthériens aussi bien qu’Épiscopaux. Ce fait historique ne faisait que
+centupler la difficulté, ou plutôt l’impossibilité de dire quelle était
+la foi de l’Église d’Angleterre. Presque sur chaque point de la
+controverse, le texte de la doctrine était vague ou contradictoire, et
+il y avait un poids imposant de témoignages extérieurs en faveur
+d’interprétations opposées. Il s’arrêta une ou deux fois, après le
+cours, pour demander des renseignements à M. Upton, le _tuteur_, qui
+était très-disposé à les lui fournir; mais ses démarches n’aboutirent à
+rien, en ce qui regarde l’objet qu’il avait en vue.
+
+Une difficulté particulière tourmentait Charles; c’était de savoir, si,
+selon les Articles, la vérité divine nous était _transmise_ directement,
+ou si nous avions à la _chercher_ nous-mêmes dans l’Écriture. Plusieurs
+Articles éveillaient en lui ce doute. Il le proposa à son _tuteur_, et
+M. Upton, ecclésiastique de la Haute Église, lui répondit que la
+doctrine du salut ne nous était pas _transmise_, que nous n’avions pas à
+la _chercher_, non plus, mais qu’elle nous était _proposée_ par
+l’Église, et que c’était à l’individu à se la _prouver_. Charles ne
+comprenait pas cette distinction entre _chercher_ et _prouver_; car
+comment pouvons-nous _prouver_, sinon en _cherchant_ les raisons (dans
+l’Écriture)? Il présenta sa proposition sous une autre forme. Il demanda
+si la Religion Chrétienne permettait le jugement privé? Ce n’était pas
+là une question abstraite, mais bien pratique. S’il avait fait la même
+question à un Wesleyen ou à un Indépendant, il aurait obtenu une réponse
+absolue dans le sens affirmatif; s’il l’avait faite à un Catholique,
+celui-ci lui aurait dit que nous usons de notre jugement privé pour
+trouver l’Église, et qu’ensuite l’Église le remplace; mais il ne put
+obtenir une réponse claire de ce théologien d’Oxford. D’abord, on lui
+dit que certainement nous _devons_ user de notre jugement privé dans la
+détermination de la doctrine religieuse; mais ensuite on lui assura que
+c’était un péché (comme indubitablement c’en est un) de mettre en doute
+la doctrine de la Sainte-Trinité. Or, tandis que, d’une part, on lui
+disait que douter de cette doctrine c’était un péché, dans une autre
+conversation on lui soutenait que notre état le plus haut, ici-bas,
+c’est l’état de doute. Qu’est-ce que cela voulait dire? Assurément la
+certitude était de toute nécessité sur quelques points, comme par
+exemple sur l’objet du culte; comment pouvons-nous honorer d’un culte ce
+dont nous doutons? Les deux actes étaient d’ailleurs mis en contraste
+par l’Évangéliste: «Lorsque les disciples virent Notre-Seigneur après sa
+résurrection, _il l’adorèrent_, _mais_ quelques-uns doutaient.»
+Toutefois, malgré ce fait, on disait à Charles qu’il y avait de
+«l’impatience» dans la seule idée de désirer la certitude.
+
+Dans une autre circonstance, notre jeune étudiant demanda si les
+anathèmes du Symbole d’Athanase s’appliquaient à toutes ses clauses; par
+exemple, s’il était nécessaire au salut de croire qu’il y a «_unus
+æternus_», comme porte le latin; ou «_tel le Père... tel le
+Saint-Esprit_»; ou que l’Esprit-Saint est «_par lui-même Dieu et
+Seigneur_»; ou que le Christ est Un «_par l’assomption[54] de l’humanité
+en Dieu_». Il ne put obtenir de réponse. M. Upton lui dit qu’il n’aimait
+pas les questions poussées à l’extrême; qu’il ne pouvait et qu’il ne
+désirait pas y répondre; que le Symbole avait été écrit comme une espèce
+de _protestation_ contre des hérésies qui n’existaient plus. Reding
+demanda si cela voulait dire que le Symbole ne contient pas une manière
+de voir distincte, à lui propre, qui seule est sûre, ou si cela voulait
+dire qu’il est simplement une négation de l’erreur. «Les clauses,
+observa-t-il, en _sont_ positives et non négatives.» Il ne put obtenir
+d’autre réponse, sinon que ce Symbole enseigne que les doctrines de «la
+Trinité» et de «l’Incarnation» sont «nécessaires au salut», tout en
+laissant évidemment incertain ce en quoi consistent ces doctrines.
+
+ [54] Il faut prendre ce mot dans le sens du latin, _assumptio_.
+
+Un autre jour il demanda comment les péchés graves commis après le
+baptême étaient pardonnés. Était-ce par la foi, où ne l’étaient-ils pas
+du tout en cette vie? On lui répondit que les Articles n’en disaient
+rien; que la doctrine papiste sur le pardon et sur le purgatoire était
+erronée, et qu’il ferait bien d’écarter et les questions curieuses et
+les réponses subtiles.
+
+A un autre cours, une nouvelle question se présenta, savoir: si, par la
+présence réelle on entendait une présence du Christ dans les éléments,
+ou dans l’âme, c’est-à-dire dans la foi du communiant; en d’autres
+termes, si la présence était réellement telle, ou si elle n’était qu’un
+simple nom. M. Upton déclara que c’était une question en litige. Un
+jour, Charles demanda si le Christ était présent en fait, ou seulement
+par ses effets. M. Upton répondit sans hésiter: «Par ses effets», ce
+qui, aux yeux de Reding, signifiait qu’il n’y avait pas du tout de
+présence réelle.
+
+Charles avait eu quelque peine à accepter la doctrine des châtiments
+éternels; elle lui paraissait le point le plus ardu de la Révélation.
+Puis il se dit à lui-même: «Mais qu’est-ce que la foi dans sa véritable
+notion, si ce n’est une acceptation de la parole de Dieu, alors que la
+raison semble lui être opposée? Comment la foi existerait-elle, s’il n’y
+avait rien pour l’éprouver?» Cette pensée le satisfit complétement. La
+seule question à résoudre était: Ce dogme fait-il partie de la parole
+révélée? «Je puis l’accepter, se dit-il, s’il est certain pour moi que
+je suis _obligé_ de le croire: mais si je n’étais pas tenu de le croire,
+je n’aurais pas la force de l’admettre.» C’est pourquoi il demanda à M.
+Upton si c’était une doctrine de l’Église d’Angleterre; si la croyance
+en était exigée par les Articles. Il ne put obtenir de réponse.
+Cependant s’il ne croyait pas ce dogme, il sentait tout l’édifice de sa
+foi trembler sous ses pieds. Immédiatement après vint la doctrine de
+l’expiation.
+
+Il est difficile d’apporter des exemples de ce genre, sans faire naître
+dans l’esprit du lecteur cette idée que Charles était hardi et captieux
+dans ses questions. M. Upton, néanmoins, tout en gardant son opinion sur
+Reding, n’attribua jamais cette manière d’agir à l’orgueil, ni à l’oubli
+du respect qui lui était dû à lui-même.
+
+Naturellement Charles était préoccupé de son sujet, et il aurait voulu
+faire part de ses perplexités à Sheffield, s’il n’avait fortement
+redouté de rendre ainsi la chose pire. Il pensa que Bateman pourrait lui
+être de quelque utilité, et il s’ouvrit à lui dans une promenade qu’ils
+firent ensemble à la campagne. Que devait-il faire? A son arrivée à
+Oxford, on lui avait dit que lorsqu’il prendrait ses grades il aurait à
+signer les Articles, non sur la foi, mais sur la raison; les Articles,
+pourtant, étaient incompréhensibles: et comment pouvait-il se prouver ce
+qu’il ne pouvait s’expliquer?
+
+Bateman paraissait peu disposé à entamer cette matière: «Oh! mon cher
+ami, dit-il enfin, vous êtes vraiment dans un état de surexcitation
+d’esprit; je n’aime pas à vous parler maintenant, vous ne verrez pas les
+choses d’une manière droite et claire, vous ne les prendrez pas dans
+leur sens naturel. Quel fantôme allez-vous évoquer! Vous assistez, dans
+votre seconde année, au cours des Articles, et à peine avez-vous
+commencé, que vous songez à ce que vous penserez ou ne penserez pas à la
+fin de vos études. Ne demandez rien sur les Articles présentement:
+attendez, au moins, que vous ayez fini le cours.--Je n’ai pas l’habitude
+de faire de l’embarras ni de me tourmenter, repartit Charles, quoique,
+je l’avoue, je ne sois pas tranquille comme je devrais l’être. J’entends
+exprimer tant d’opinions différentes dans les conversations! Et si je
+suis à l’église, que vois-je? le prédicateur attaquer violemment son
+confrère; en dernier lieu, je me mets à l’étude des Articles, et, en
+vérité, je ne puis voir ce qu’ils enseignent. Par exemple, je ne puis
+saisir leur doctrine sur la foi, les sacrements, la prédestination,
+l’Église, l’inspiration de l’Écriture. Et, d’ailleurs, leur langage est
+si en désaccord avec le Prayer-Book! Upton a démontré tout cela de la
+manière la plus évidente, dans son cours.--Mon très-respectable ami,
+reprit Bateman, songez un instant aux grands hommes qui ont signé les
+Articles. Peut-être le roi Charles lui-même, Laud bien certainement,
+tous les grands évêques de l’époque, et ceux de la génération suivante.
+Songez au très-orthodoxe Bull, au savant Pearson, à l’éloquent Taylor, à
+Montague, à Barrow, à Thorndike, au bon évêque Horne et à Jones de
+Nayland. Ne pouvez-vous pas faire ce qu’ils ont fait?--L’argument est
+très-fort, répondit Charles; je l’ai senti; vous voulez donc dire que je
+dois signer sur la foi?--Oui, sans doute, si c’est nécessaire.--Et
+comment dois-je signer quand je passerai _maître_, ou lorsque je
+recevrai les ordres?--Voilà ce que j’appelle se tourmenter gratuitement.
+Vous n’êtes pas content de votre jour présent, vous vous transportez à
+cinq années en avance.» Charles se mit à rire. «Ce n’est pas tout à fait
+cela, dit-il, je voulais seulement connaître votre opinion; toutefois,
+il y a là du vrai.» Et il changea de sujet.
+
+Pendant quelque temps, ils parlèrent de choses insignifiantes, mais,
+après une pause, les pensées de Charles revinrent aux Articles.
+«Dites-moi, Bateman, reprit-il, comme simple sujet de curiosité, de
+quelle manière vous avez souscrit, quand vous avez pris vos grades.--Oh!
+je n’eus pas du tout d’embarras, répondit Bateman; les exemples de Bull
+et de Pearson: me suffisaient.--Alors vous avez signé sur la foi.--Pas
+précisément, mais ce fut cette pensée qui aplanit toutes les
+difficultés.--Auriez-vous pu signer sans cela?--Comment pouvez-vous me
+faire cette question? Évidemment.--Eh bien, dites-moi alors quel était
+votre motif.--Oh! des motifs! j’en avais beaucoup. Mais je ne puis me
+rappeler à la minute de choses déjà passées depuis quelque
+temps.--Avouez-le, c’était une matière de difficulté; vous venez de le
+dire tout à l’heure.--Pas du tout; ma difficulté ne tombait pas sur mon
+opinion personnelle, mais sur la manière de présenter la matière à
+d’autres.--Quoi! est-ce qu’on vous tenait pour suspect?--Non, non, vous
+êtes complétement dans l’erreur. Voici ma pensée: par exemple, un
+Article dit que nous sommes justifiés par la foi seule. Or, le sens
+protestant de ce passage est un point contraire à la doctrine de nos
+grands théologiens. La question était de savoir ce que je devais
+répondre quand on me demanderait _mon_ opinion sur cet Article.--Je
+comprends, dit Charles; à présent, expliquez-moi comment vous avez
+résolu le problème.--Eh bien, je ne nie pas que le sens protestant ne
+soit hérétique, répondit Bateman, ni que tel ne soit le caractère de
+beaucoup d’autres choses dans les Articles; mais il n’est pas nécessaire
+de les prendre dans le sens protestant.--Alors, dans quel sens?--Eh
+bien, d’abord, il n’est pas nécessaire de les prendre dans un sens
+quelconque. Ne riez pas; écoutez. De graves autorités, comme Laud et
+Bramhall, paraissent avoir admis que nous signons les Articles seulement
+comme des articles de paix; non pas comme les acceptant en réalité, mais
+comme n’y étant pas opposés. C’est pourquoi, lorsque nous signons les
+Articles, nous ne faisons que nous engager à ne pas prêcher contre eux.»
+Reding réfléchit. «Bateman, dit-il ensuite, est-ce que cette manière
+d’interpréter la signature des Articles ne permettrait pas aux Unitaires
+d’entrer dans l’Église?» Bateman l’avoua, mais la Liturgie les en
+tiendrait éloignés. Charles fit observer qu’ils pourraient prendre
+également la Liturgie comme une Liturgie de paix.
+
+Bateman reprit de nouveau: «Si vous avez besoin d’un principe palpable
+pour l’interprétation des Articles et de la Liturgie, je puis vous en
+donner un. Vous savez, continua-t-il après un court silence, ce que nous
+acceptons? eh bien, nous donnons aux Articles une interprétation
+catholique.» Charles prit un air attentif. «Il est clair, continua
+Bateman, qu’aucun écrit ne peut être une lettre morte; il doit être
+l’expression de la pensée de quelqu’un; et la question est de savoir de
+qui est ce qu’on peut appeler la voix qui s’exprime par les Articles.
+Or, si les évêques, si les chefs des établissements, les autorités et
+autres dignitaires étaient unanimes dans leurs vues religieuses, et que
+tous, comme un seul, dissent: «Les Articles signifient ceci et non
+cela», en vertu de leur position, ils en seraient les interprètes
+légitimes; et les Articles auraient le sens que ces messieurs leur
+donneraient. Mais ceux-ci ne sont pas d’accord entre eux; quelques-uns
+même sont diamétralement opposés aux autres. L’un rejette la succession
+apostolique, l’autre la soutient; celui-ci repousse la justification
+luthérienne, celui-là l’admet; un premier nie l’inspiration de
+l’Écriture, un second regarde Calvin comme un saint, un troisième
+considère la doctrine de la grâce sacramentelle comme une superstition,
+un quatrième se fait le partisan de Nestorius contre l’Église, un
+cinquième est Sabellien. Il est donc évident que les Articles n’ont
+aucun sens, si l’on doit tenir compte de la voix collective des évêques,
+des doyens, des professeurs et autres. Ceux-ci ne peuvent suppléer ce
+que les scolastiques appelleraient la _forme_ des Articles. Mais
+peut-être les auteurs eux-mêmes des Articles pourront suppléer cette
+_forme_? Nullement; car, d’abord, nous ne connaissons pas d’une manière
+certaine ces auteurs; et puis, les Articles ont passé par tant de mains
+et par tant de corrections, que quelques-uns au moins des auteurs
+primitifs ne voudraient pas en prendre la responsabilité aujourd’hui.
+Venons-en aux assemblées qui les ratifièrent. Mais elles aussi étaient
+de sentiments différents; le dix-septième siècle ne soutint pas la
+doctrine du seizième. Tel est l’état de la question. D’autre part, nous,
+nous disons que si l’Église Anglicane est une portion de l’Église Une et
+Catholique, elle doit nécessairement garder la doctrine catholique.
+C’est pourquoi, tout le Symbole Catholique, la doctrine connue des
+Pères, de saint Ignace, de saint Cyprien, de saint Augustin, de saint
+Ambroise, est la _forme_, le seul véritable sens et l’interprétation des
+Articles. Ceux-ci peuvent être équivoques en eux-mêmes; ils peuvent
+avoir été rédigés avec des intentions différentes par les personnes qui
+les composèrent, mais ce sont des accidents: l’Église ne connaît pas les
+individus, elle s’interprète elle-même.»
+
+Reding prit quelque temps pour réfléchir à ce qu’il venait d’entendre.
+«Tout ceci, dit-il ensuite, repose sur le principe fondamental que
+l’Église d’Angleterre est une partie intégrante de ce corps visible dont
+saint Ignace, saint Cyprien et les autres Pères étaient évêques, suivant
+les paroles de l’Écriture, «un seul corps, une seule foi». Bateman en
+convint. Charles continua: «Dès lors les Articles ne doivent pas être
+considérés dans le principe comme enseignement; en eux-mêmes, ils n’ont
+pas de sens; de l’aveu général, ils sont ambigus; ils ont été extraits
+de sources hétérogènes; mais tout cela n’est rien, car tous doivent être
+interprétés par l’enseignement de l’Église Catholique.» Bateman approuva
+en somme, tout en faisant observer que Charles avait présenté la thèse
+d’une manière trop forte. «Mais si les Articles _contredisent_ une
+doctrine des Pères, dois-je forcer la lettre?--Si un tel cas arrivait,
+la théorie ne se soutiendrait pas, répondit Bateman; ce serait seulement
+une farce grossière. Vous ne pourrez jamais signer un Article dans un
+sens que ses paroles ne comporteraient pas. Mais, heureusement, ou
+plutôt providentiellement, telle n’est pas notre position: nous avons
+simplement à expliquer des ambiguïtés et à harmoniser des divergences.
+L’interprétation catholique ne fait pas au texte une violence plus
+grande que toute autre règle ne pourrait le faire.--Je ne connais rien
+des Pères, reprit Charles, et je ne suis pas le seul; comment apprendre
+à interpréter les Articles d’une manière pratique?--Par le Prayer-Book;
+le Prayer-Book est la voix des Pères.--Comment donc?--Parce que le
+Prayer-Book est ancien, de l’aveu de tout le monde, et que les Articles
+sont récents.»
+
+Charles garda de nouveau le silence: «C’est très-plausible», dit-il
+enfin; et il réfléchit encore. Il demanda ensuite: «Cette manière de
+voir est-elle reçue?--_Aucune_ manière de voir n’est reçue, répondit
+Bateman; les Articles seuls sont reçus, mais il n’existe absolument pas
+d’autorité pour leur interprétation. C’est ce que je disais tout à
+l’heure: évêques et professeurs ne s’accordent pas entre eux.--Mais
+est-ce une manière de voir _tolérée_?--On l’a certainement combattue
+avec force; mais elle n’a jamais été condamnée.--Ceci n’est pas une
+réponse, répliqua Charles, qui, à la tournure de Bateman, voyait où
+gisait la vérité. Y a-t-il un seul évêque aujourd’hui qui admette cette
+règle? Y a-t-il jamais eu un seul évêque qui l’admît? A-t-elle jamais
+été admise formellement comme soutenable par un seul évêque? Est-ce une
+règle établie pour aplanir les difficultés qu’on rencontre? A-t-elle une
+existence historique?» Bateman ne put que donner une réponse à ces
+questions à mesure qu’elles lui étaient adressées. «Je le croyais ainsi,
+reprit Charles après avoir entendu cette réponse. Je connais, au reste,
+la personne dont vous m’avez exposé la manière de voir; quoique je n’aie
+jamais entendu, avant cette heure, développer cette théorie devant moi.
+C’est spécieux, je l’avoue; je ne vois pas que cette règle n’eût pu
+suffire, si on l’avait sanctionnée d’une manière quelconque; mais vous
+n’avez pas de sanction à me montrer. Telle que la chose existe, c’est
+une pure théorie mise en avant par quelques individus. Notre Église
+pourrait avoir adopté ce mode d’interpréter les Articles: mais, d’après
+ce que vous dites, elle _ne l’a pas fait_ certainement. Je suis où j’en
+étais.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+M. Freeborn, un vrai évangélique, expose sa nébuleuse doctrine.
+
+
+La pensée vint à Reding que peut-être, après tout, ce qu’on appelait la
+Religion Évangélique était le vrai Christianisme. Ses professeurs, il le
+savait, étaient des hommes actifs et influents, et avaient été beaucoup
+persécutés autrefois. Freeborn l’avait surpris, offensé même au déjeuner
+de Bateman, avant les vacances, mais Freeborn avait dans sa personne
+quelque chose de sérieux, et peut-être s’était-il fait mal comprendre.
+Cette pensée, toutefois, passa aussi vite qu’elle était venue, et il
+peut se faire qu’elle ne se serait plus présentée à l’esprit de notre
+jeune étudiant, lorsque le hasard vint lui fournir quelques données pour
+résoudre la question.
+
+Une après-midi, il était à flâner au parc, en extase devant un de ces
+remarquables effets de lumière qui, à cette époque de l’année, sont
+fréquents dans le voisinage d’Oxford: tandis que le soleil descendait
+vers l’horizon, la lumière colorait d’une teinte or pale et brun
+Marston, Elsfield et leurs petits bosquets à demi dépouillés de leur
+feuillage. Tout à coup Charles se trouva surpris et abordé par ledit
+Freeborn _in propriâ personâ_. Freeborn préférait de beaucoup la
+causerie du tête-à-tête à une controverse dans une réunion; il se
+sentait plus fort dans de longues conversations faites à loisir, et il
+était bientôt hors d’haleine lorsqu’il avait à émettre et à aiguiser ses
+paroles au milieu des voix toujours variées d’une table de déjeuner. Il
+jugea l’occasion favorable pour faire du bien à un pauvre jeune homme
+qui ne distinguait pas _la craie du fromage_, et qui, grâce à ses
+lumières, pourrait être, selon ses expressions, «converti au salut». Ils
+entrèrent donc en conversation; ils parlèrent de la démarche accomplie
+par Willis. Freeborn la qualifia de déplorable. Charles ne savait pas
+encore où il en était, lorsqu’il lui arriva de demander à Freeborn ce
+qu’il entendait par la foi.
+
+«La foi, répondit Freeborn, est un don divin et l’instrument de notre
+justification dans la pensée de Dieu. Par nature, nous lui sommes tous
+odieux, jusqu’à ce qu’il nous justifie librement à cause du Christ. La
+foi est comme une main qui nous applique personnellement les mérites du
+Christ, elle est notre justification. Or, de quoi pouvons-nous avoir
+besoin, ou que pouvons-nous posséder qui soit plus précieux que ces
+mérites? Donc, la foi est tout, et accomplit tout pour nous. Vous voyez
+par là combien il importe d’avoir une idée exacte de la justification
+par la foi seule. Si nous sommes bien établis sur ce point capital, le
+reste ne doit pas nous préoccuper; d’un seul trait, nous verrons la
+folie des querelles touchant les cérémonies, touchant les formes du
+gouvernement de l’Église, touchant, dirais-je même, les Sacrements ou
+les Symboles; et alors les choses extérieures seront négligées, ou
+n’obtiendront tout au plus qu’une place secondaire.» Reding fit observer
+que sans doute Freeborn ne voulait pas dire que les bonnes œuvres ne
+fussent pas nécessaires pour obtenir la faveur de Dieu; mais si elles
+l’étaient, comment la justification existait-elle par la foi seule?
+Souriant à une pareille question, Freeborn répondit qu’il espérait que
+Charles aurait, dans peu de temps, des vues plus claires. C’était une
+affaire très-simple: la foi ne justifiait pas seulement, elle régénérait
+aussi. Elle était la racine de la sanctification, aussi bien que du
+divin accueil. Le même acte qui servait à nous conduire à la faveur de
+Dieu nous rendait également propres à recevoir cette faveur. Ainsi les
+bonnes œuvres étaient assurées, parce que la foi ne serait pas
+véritable, si elle n’avait la certitude de produire de bonnes œuvres en
+temps opportun.
+
+Reding jugea cette manière de voir simple et claire, quoiqu’elle lui
+rappelât désagréablement le docteur Brownside. Freeborn ajouta que cette
+doctrine était précieuse pour le pauvre, qu’elle renfermait tout
+l’Évangile dans une coque de noix, qu’elle dispensait de critique, de la
+connaissance des âges primitifs, des professeurs; en un mot, de toute
+autorité sous une forme quelconque. Elle faisait table rase de la
+théologie. Il n’était pas nécessaire de faire remarquer cette dernière
+conséquence à Charles; mais il la laissa passer, parce qu’il désirait
+éprouver le système dans ses propres mérites. «Vous parlez de la _vraie_
+foi, dit-il, comme produisant les bonnes œuvres; vous dites que ce n’est
+pas la foi qui justifie, mais la vraie foi, et que la vraie foi produit
+les bonnes œuvres. En d’autres termes, je suppose, la foi, qui est
+_certaine d’être féconde_, ou la foi _féconde_, justifie. Or, raisonner
+ainsi, c’est comme si l’on disait: La foi et les œuvres sont les moyens
+réunis de la justification.--Oh! non, non, s’écria Freeborn, cela est
+une doctrine déplorable: c’est complétement opposé à l’Évangile, c’est
+antichrétien. Nous sommes justifiés par la foi seule, en dehors des
+bonnes œuvres.--Je me trouve précisément au cours des Articles, reprit
+Charles, et Upton nous a dit que nous devons faire une distinction de ce
+genre: par exemple, le duc de Wellington est Chancelier de l’Université,
+mais quoiqu’il soit aussi bien Chancelier que duc, cependant il ne siége
+à la Chambre des Lords que comme duc, et non comme Chancelier. Ainsi,
+quoique la foi soit aussi véritablement féconde qu’elle est la foi,
+cependant elle ne justifie pas comme étant féconde, mais comme étant la
+foi. Est-ce là votre pensée?--Nullement, répondit Freeborn; c’était là
+la doctrine de Mélanchthon. A force d’explications, il réduisit une
+vertu cardinale à une simple question de mots; il fit de la foi un pur
+symbole: mais c’est s’écarter du vrai Évangile. La foi est
+_l’instrument_ et non un _symbole_ de la justification. Elle n’est
+vraiment qu’une simple _appréhension_[55] et pas autre chose: c’est
+l’acte qu’un mendiant pourrait hasarder sur un roi qui passe, en le
+saisissant, et en se cramponnant à lui. La foi est aussi pauvre que Job
+sur les cendres; comme ce Patriarche dépouillé de tout orgueil, de faste
+et de bonnes œuvres, elle est couverte d’ignobles haillons: elle est
+sans aucun bien. Je le répète, c’est une simple _appréhension_.
+Maintenant, vous voyez, n’est-ce pas, quelle est ma pensée?--Je ne sais
+si je vous comprends bien, répondit Charles: vous dites qu’avoir la foi
+c’est saisir les mérites du Christ, et que nous les possédons, ces
+mérites, pourvu que nous arrivions à les saisir. Mais évidemment tous
+ceux qui les saisissent ne les obtiennent pas; car les hommes corrompus
+qui ne songent jamais à se repentir entièrement, ou qui n’ont pas une
+véritable haine du péché, seraient heureux de s’en saisir et de se les
+approprier, s’ils pouvaient le faire. Ils voudraient bien gagner le ciel
+pour rien. La foi, dès lors, doit être une _espèce_ particulière
+d’_appréhension_. Quelle est cette espèce? On ne peut se tromper sur de
+bonnes œuvres; mais on le peut sur une _appréhension_. Qu’est-ce qu’une
+véritable _appréhension_? Qu’est-ce que la foi?--Quelle nécessité, mon
+cher ami, repartit Freeborn, de connaître métaphysiquement ce que c’est
+que la vraie foi, si nous la possédons et si nous en jouissons? j’ignore
+ce que c’est que le pain, mais je le mange; pour en user, vais-je
+attendre qu’un chimiste en ait fait l’analyse? Non, je le mange, et
+ensuite j’en éprouve les bons effets. Et de même, soyons contents de
+connaître, non ce que _c’est_ que la foi, mais ce qu’elle _produit_, et
+jouissons de notre bonheur en la possédant.--Je n’ai pas envie de faire
+intervenir la métaphysique, répliqua Charles, j’accepte votre propre
+exemple. Supposez que je suspecte le pain qui est devant moi de
+renfermer de l’arsenic ou d’être simplement malsain, serait-il étonnant
+que je cherchasse à connaître le fait avec certitude?--Avez-vous agi
+ainsi, ce matin, à votre déjeuner?--Je ne puis suspecter mon pain.--Mais
+alors pourquoi suspectez-vous la foi?--Parce qu’elle est, pour ainsi
+parler, une nouvelle substance (Freeborn soupira), parce que je n’y suis
+pas habitué, bien plus, parce que je la suspecte. Je dois dire que je la
+_suspecte_; car, bien que je connaisse peu cette matière, je sais
+parfaitement, d’après ce qui s’est passé dans la paroisse de mon père, à
+quels excès peut conduire cette doctrine, si l’on n’y prend garde. Vous
+dites que c’est une doctrine précieuse pour les pauvres; eh bien, ils
+vont très-vraisemblablement prendre une chose pour une autre, et tout le
+monde fera de même. Si donc, on nous dit que nous n’ayons qu’à saisir
+les mérites du Christ, et qu’il n’est pas nécessaire de nous tourmenter
+pour le reste; que, si la justification a eu lieu, les bonnes œuvres
+viendront ensuite; que tout est fini et que le salut est parfait, pourvu
+que nous continuions à avoir la foi, je pense que nous devrions être
+passablement sûrs que nous avons la foi, une foi réelle, une réelle
+_appréhension_, avant de fermer nos livres et de nous reposer.»
+
+ [55] Il faut prendre cette expression dans le sens du mot latin
+ _apprehensio_.
+
+Freeborn était contrarié d’avoir entamé cette discussion; il était peiné
+(comme il aurait voulu le dire), de voir s’éveiller dans Charles
+l’orgueil de l’homme naturel, ou l’aveuglement de sa raison charnelle;
+mais il n’y avait pas moyen de reculer, il fallait donner une réponse.
+«Il y a, je le sais, plusieurs sortes de foi, dit-il, et sans doute il
+vous faut être sur vos gardes pour ne pas prendre une foi fausse à la
+place de la vraie foi. Bien des personnes, comme vous l’observiez
+très-exactement, commettent cette faute, et le plus important, tout ce
+qu’il y a d’important, dirai-je, c’est d’aller droit. D’abord, il est
+clair que la foi n’est pas la simple croyance aux faits, à l’existence
+d’un Dieu ou à l’événement historique de la venue du Christ en ce monde
+et de son départ; elle n’est pas la soumission de la raison aux
+mystères, ni cette espèce de confiance, non plus, qui est requise pour
+exercer le don des miracles; elle n’est ni la connaissance ni
+l’acceptation du contenu de la Bible. Je dis, elle n’est pas la
+connaissance, elle n’est pas l’assentiment de l’intelligence, elle n’est
+pas un fait historique, elle n’est pas une foi morte: la vraie foi
+justifiante n’est rien de tout cela, elle est établie dans le cœur et
+les affections.» Après un court silence il ajouta: «Maintenant, ce me
+semble, j’ai assez bien décrit ce que c’est que la foi justifiante pour
+l’usage pratique.--En décrivant ce que la foi _n’est pas_, vous voulez
+dire? répliqua Charles après un moment d’hésitation. La foi justifiante
+dès lors est, je le suppose, la foi vivante.--N’allez pas si vite,
+monsieur Reding.--Eh bien, si ce n’est pas la foi morte, c’est la foi
+vivante.--Elle n’est ni la foi vivante, ni la foi morte, mais la foi, la
+simple foi qui justifie. Mélanchthon causa bien du chagrin à Luther pour
+avoir soutenu que la foi vivante et efficace justifie. Allez, mon jeune
+ami, j’ai étudié cette question avec le plus grand soin.--Alors,
+dites-moi, reprit Charles, ce que c’est que la foi, puisque je ne puis
+l’expliquer clairement. Par exemple, si vous disiez (ce que vous ne
+dites pas) que la foi est la soumission de la raison aux mystères, ou
+l’acceptation de l’Écriture comme document historique, je comprendrais
+parfaitement votre pensée; _cela_ est une donnée claire. Mais quand vous
+venez dire que la foi qui justifie est une _appréhension_ du Christ,
+qu’elle n’est ni la foi vivante, ni la foi féconde, ni la foi active,
+mais un quelque chose qui, dans le fait et en réalité, est distinct de
+toutes ces sortes de foi, je l’avoue, je ne sais à quoi m’en tenir.»
+
+Freeborn désirait sortir de l’argumentation. «Oh! s’écria-t-il, si, un
+seul jour, vous éprouviez réellement la puissance de la foi! comme elle
+change le cœur, ouvre les yeux, donne un nouveau goût spirituel, un sens
+nouveau à l’âme! Si, un seul jour, vous connaissiez ce que c’est que
+d’être aveugle, et puis de voir, vous ne demanderiez pas de définition.
+Les étrangers ont besoin de descriptions verbales, mais les héritiers du
+royaume se contentent de jouir. Oh! si vous pouviez seulement parvenir à
+rejeter les folles imaginations, à vous dépouiller de votre
+amour-propre, et à expérimenter en vous-même le merveilleux changement,
+vous ne voudriez plus vivre que de louanges et d’actions de grâces, au
+lieu d’argumentations et de critique.» Charles était touché de cette
+parole ardente: «Mais, dit-il, c’est la raison qui doit nous conduire,
+et je ne vois pas que j’aie plus de motifs, ni même autant, pour vous
+écouter que pour écouter l’Église romaine, qui m’enseigne qu’il ne m’est
+pas possible d’avoir véritablement cette certitude de la foi avant de
+croire, mais que cette certitude me sera divinement accordée quand je
+croirai.--Sans doute, reprit Freeborn d’un air grave, vous ne voulez pas
+comparer le chrétien spirituel, Luther, par exemple, croyant sa doctrine
+cardinale sur la justification, à ce dévot formaliste, esclave de la loi
+et superstitieux, tel que le Papisme peut le faire, avec ses rites
+charnels et ses remèdes empiriques, qui jamais ne peuvent purifier l’âme
+complétement, ni la réconcilier avec Dieu?--Je n’aime pas à vous
+entendre parler ainsi, répliqua Charles: le Papisme m’est bien peu
+connu; mais, dans mon enfance, j’entrai un jour par hasard dans une
+chapelle catholique romaine, et vraiment je n’ai jamais vu, dans ma vie,
+une dévotion semblable: quel respect dans l’assistance prosternée à
+genoux! quelle profonde attention de la part de tous à l’action qui se
+passait sous les yeux! Cette action, je ne la compris pas, mais, j’en
+suis sûr, si vous aviez été présent, vous n’auriez jamais appelé la
+Religion Catholique, à tort ou à raison, une pure forme extérieure ou un
+culte charnel.» Freeborn répliqua qu’il était profondément peiné de
+l’entendre exprimer de tels sentiments, et de le voir infecté à ce point
+des erreurs du jour; et il se mit maladroitement à parler du Pape comme
+de l’Antechrist; il aurait même poussé jusqu’à la prophétie, si le jeune
+étudiant avait dit une seule parole pour alimenter la controverse. Comme
+il garda le silence, le zèle de Freeborn se consuma et la conversation
+fut interrompue.
+
+Quelque temps après, Charles se hasarda à reprendre le même sujet. «Si
+je vous comprends, dit-il, la foi apporte avec elle sa propre évidence.
+De même que je mange mon pain au déjeuner sans hésitation sur sa
+salubrité, ainsi, quand j’ai réellement la foi, je le sais d’une manière
+certaine, et je n’ai pas besoin de faire des épreuves pour m’en
+assurer?--Précisément, comme vous dites, répondit Freeborn; vous
+commencez à saisir ma pensée; vous progressez. L’âme est éclairée pour
+voir qu’elle a réellement la foi.--Mais comment, demanda Charles,
+pouvons-nous tirer de leur dangereuse méprise ceux qui croient avoir la
+foi, alors qu’ils ne l’ont point? N’y a-t-il pas un moyen qui leur
+permette de découvrir qu’ils sont dans l’illusion?--Il n’est pas
+étonnant, répondit Freeborn, que ce moyen manque; il y a bien des
+personnes, dans le monde, qui se trompent elles-mêmes. Certains hommes
+s’attribuent leur propre justice, ils sont confiants dans leurs œuvres,
+et ils se croient sauvés, alors qu’ils sont dans un état de perdition;
+on ne peut donner des règles formelles qui puissent aider leur raison à
+découvrir leur méprise. Ainsi en est-il de la foi fausse.--Eh bien, il
+me paraît étonnant, repartit Charles, qu’on n’ait pas établi une règle
+naturelle et facile pour découvrir cette illusion; je suis étonné que la
+foi fausse ressemble si exactement à la vraie foi, que l’événement seul
+indique la différence entre elles. Tout effet implique une cause: si une
+_appréhension_ du Christ produit les bonnes œuvres, et qu’une autre ne
+les produise pas, il doit y avoir dans l’une une chose qui n’existe pas
+dans l’autre. Qu’est-ce qui se trouve dans une vraie _appréhension_
+qu’on ne puisse pas trouver dans une fausse? Le mot _appréhension_,
+d’ailleurs, est si vague; il n’éveille chez moi aucune idée bien
+définie, et pourtant la justification en dépend. Est-ce, par exemple, le
+besoin senti de repentir ou d’amendement?--Non, non, la vraie foi est
+complète sans conversion; la conversion vient après; mais la foi est la
+racine.--Est-ce l’amour de Dieu qui distingue la vraie foi de la
+fausse?--L’amour? reprit Freeborn; vous devriez lire ce que Luther dit
+dans son célèbre commentaire sur les Galates. Il appelle une pareille
+doctrine: _pestilens figmentum, diaboli portentum_; et il s’écrie contre
+les Papistes: _Pereant sophistæ cum suâ maledictâ glossâ._--Donc elle ne
+diffère en rien de la foi fausse.--Ce n’est pas cela, elle en diffère
+par ses fruits: «C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez.»--Cela
+revient encore au même point; les fruits viennent après; mais un homme,
+paraît-il, doit trouver sa consolation dans sa justification avant que
+les fruits viennent, avant qu’il sache que sa foi produira ces
+fruits.--Les bonnes œuvres sont les fruits nécessaires de la foi; ainsi
+parlent les Articles.» Charles ne fit pas de réponse, mais il se dit à
+part lui: «Mon bon ami, en ce point, n’a pas certes la plus lucide des
+têtes.» Puis à haute voix: «Eh bien, je désespère de pénétrer au fond de
+ce sujet.--C’est naturellement un principe très-simple, répondit
+Freeborn d’un air de supériorité, quoique d’un ton doux: _Fides
+justificat ante et sine charitate_; mais la foi requiert une lumière
+divine pour l’embrasser.» Ils marchèrent un moment en silence; et comme
+le jour tombait, ils regagnèrent leur demeure. Arrivés aux bâtiments de
+Clarendon, ils se séparèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Une réunion discordante d’évangéliques.
+
+
+Freeborn n’était pas d’un caractère à laisser aller un jeune homme comme
+Charles sans tenter un nouvel effort pour le gagner; et peu de jours
+après il l’invita à venir prendre le thé chez lui. Charles s’y rendit à
+l’heure indiquée, par une soirée humide et froide du triste novembre. Il
+trouva cinq ou six personnes déjà réunies. C’était tout un monde nouveau
+pour notre étudiant: figures, manières, discours; tout lui était
+étranger et ne rappelait ni l’école d’Eton, ni Oxford lui-même. Il fut
+présenté; et la conversation qui continuait ne fit qu’ajouter à
+l’embarras causé par ces nouvelles connaissances. C’était un feu mesuré
+de remarques sérieuses, entrecoupées de silences que relevaient
+seulement des «_hem_» accidentels, l’absorption lente du thé, le bruit
+des cuillers tombant sur les soucoupes et le mouvement machinal des
+chaises, quand la servante affairée de la maison venait subitement
+apporter la bouilloire pour la théière ou des rôties pour la table. Dans
+la réunion, il n’y avait pas de naturel ni de laisser-aller, mais une
+grande intention d’être utile.
+
+«Avez-vous vu le dernier _Journal Spirituel_?» demanda à voix basse nº 1
+à nº 2. Nº 2 venait de le lire. «C’est un très-remarquable article sur
+l’agonie du Pape, dit nº 1.--Il ne faut désespérer de personne, répondit
+nº 2.--J’en ai entendu parler, dit nº 3, mais je ne l’ai pas vu.»
+Silence. «De quoi s’agit-il? demanda Reding.--Du dernier Pape Sixte XVI,
+répondit nº 3; il paraît qu’il est mort croyant.» Sensation. La figure
+de Charles exprima le désir d’en savoir davantage. «Le journal donne
+cette nouvelle d’après une excellente autorité, reprit nº 2. M.
+O’Niggins, l’agent de la branche de la Société des Traités pour la
+conversion des prêtres catholiques, se trouvait à Rome pendant la
+dernière maladie du Pape. Il sollicita une audience, qui lui fut
+accordée. Arrivé près du malade, il commença tout de suite à lui parler
+de la nécessité du changement du cœur, de la croyance au seul espoir des
+pécheurs et du renoncement à tous les médiateurs créés. Il lui annonça
+la Bonne Nouvelle, et lui garantit qu’il y avait un pardon pour tous. Il
+le mit en garde contre la fiction de la régénération baptismale; et
+puis, continuant à lui _apporter_ la parole, il le pressa, quoique à la
+onzième heure, de recevoir la Bible, toute à Bible et rien que la Bible.
+Le Pape écouta avec une attention marquée et fut profondément ému.
+L’exhortation finie, Sixte XVI répondit à M. O’Niggins, qu’il espérait
+ardemment que tous les deux ne mourraient pas sans se trouver ensemble
+dans la même communion, ou quelque chose de ce genre. Il déclara en
+outre, ce qui est étonnant, qu’il mettait sa seule confiance dans le
+Christ, «source de tous les mérites»; phrase bien remarquable dans sa
+bouche.--En quelle langue s’est faite la conversion? demanda
+Charles.--On ne le dit pas, répondit nº 2; mais je suis à peu près
+certain que M. O’Niggins sait parfaitement le français.--Il ne me semble
+pas, repartit Charles, que les concessions du Pape soient plus grandes
+que celles que font, tous les jours, des membres de notre propre Église,
+lesquels néanmoins sont accusés de papisme.--Mais les concessions de ces
+messieurs leur sont arrachées par force, répliqua Freeborn, tandis que
+celles du Pape étaient volontaires.--Ce parti rétrograde vers les
+ténèbres, ajouta nº 2; le Pape marchait vers la lumière.--On doit
+interpréter tout pour le mieux chez un vrai Papiste, reprit Freeborn, et
+tout pour le pire chez un Puséiste. C’est à la fois de la charité et du
+sens commun.--Ce ne fut pas tout, continua nº 2; le Pape rassembla les
+cardinaux, leur protesta qu’il désirait ardemment la gloire de Dieu, dit
+que la religion intérieure était tout en tout et que les formes
+n’étaient rien sans un cœur contrit, enfin qu’il avait la confiance
+d’être bientôt au ciel, ce qui, vous le comprenez, était le rejet de la
+doctrine sur le purgatoire.--C’est un brandon tiré du feu, je l’espère,
+dit nº 3.--On l’a observé souvent, ajouta nº 4, et cela m’a frappé
+moi-même: le moyen de convertir les Catholiques Romains, c’est de
+convertir d’abord le Pape.--La méthode, au moins, est sûre», repartit
+Charles avec timidité, craignant d’en avoir trop dit; mais son ironie
+passa inaperçue. «L’homme ne peut faire ces choses, reprit Freeborn;
+mais la foi a cette puissance. La foi peut descendre même jusqu’aux plus
+grands pécheurs. Vous voyez maintenant, peut-être mieux que par le
+passé, ajouta-t-il en se tournant vers Charles, ce que j’entendais par
+la foi l’autre jour. Ce pauvre vieillard pouvait n’avoir pas de mérites;
+il avait passé une longue vie en opposition avec la croix. Vos
+difficultés continuent-elles?»
+
+Charles avait souvent pensé sérieusement à sa première conversation avec
+Freeborn: «Eh bien, répondit-il, je ne crois pas qu’elles soient aussi
+grandes.» Freeborn parut satisfait. «Je veux dire, ajouta Reding, que
+l’idée se soutient mieux que je ne le croyais d’abord.» Freeborn eut
+l’air contrarié. Charles, rougissant un peu, fut obligé de continuer au
+milieu d’un silence général. «Vous disiez, il vous en souvient, que la
+foi justifiante existe sans l’amour ou sans aucune autre grâce
+qu’elle-même, et que personne ne peut absolument expliquer ce qu’elle
+est, si ce n’est plus tard, d’après ses fruits; qu’il n’y a pas de
+_critérium_ au moyen duquel on s’examine soi-même pour voir si on se
+trompe, lorsqu’on croit avoir la foi; de sorte que le bon et le méchant
+peuvent prendre chacun, également, pour soi les promesses et les
+priviléges propres à l’Évangile. Cette doctrine, je la trouvai
+certainement dure tout d’abord; mais ensuite cette idée me frappa, que
+peut-être la foi est le résultat d’un état d’esprit antérieur, résultat
+béni d’un état béni; et c’est pourquoi elle peut être considérée comme
+la récompense d’une obéissance antérieure; et la foi trompeuse, ou ce
+qui simplement ressemble à la foi, être un juste châtiment.» Autant
+l’expression de la première partie de ce discours était vague, autant la
+conclusion en était claire. Personne ne s’y trompa, et l’émotion de tous
+fut sensible. «Il n’y a rien de semblable à un mérite antérieur, dit nº
+1: tout est grâce.--Pas de mérite, je le sais, reprit Charles,
+mais...--Nous ne devons pas nous jeter dans la doctrine _de condigno_ ou
+_de congruo_, dit nº 2.--Mais, évidemment, répliqua Charles, c’est une
+cruauté de dire aux ignorants et à la foule: «Croyez, et d’un seul coup
+vous serez sauvés; n’attendez pas les fruits, réjouissez-vous tout de
+suite», sans accompagner cette doctrine d’une description claire de ce
+que c’est que la foi, et sans prémunir ces pauvres gens contre leur
+propre illusion par une éducation religieuse.--C’est là, répondit
+Freeborn, la véritable gloire de cette doctrine d’être prêchée aux plus
+misérables des hommes. Elle leur dit: «Venez tels que vous êtes.
+N’essayez pas de vous rendre meilleurs. Croyez que vous êtes sauvés, et
+le salut est à vous; les bonnes œuvres viendront après.»--Au contraire,
+reprit Charles continuant sa thèse, lorsqu’on dit que la justification
+suit le baptême, il y a là quelque chose d’intelligible, de précis, dont
+tout le monde peut s’assurer. Le baptême est un signe extérieur et non
+équivoque; tandis que si un homme a ce sentiment secret appelé la foi,
+nul autre que lui ne peut en rendre témoignage; or, cet homme ne peut
+être un témoin impartial.»
+
+Reding avait enfin réussi à mettre cette sombre assemblée dans un état
+de grande excitation. «Mon cher ami, dit Freeborn, je m’attendais à
+mieux que cela; dans peu de temps, je l’espère, vous verrez les objets
+sous d’autres couleurs. Le baptême est un rite extérieur. Qu’y a-t-il,
+que peut-il y avoir de spirituel, de saint ou de céleste dans le
+baptême?--Mais vous me dites vous-même que la foi, non plus, n’est pas
+spirituelle, répliqua Charles.--Je vous le dis! et quand donc?--Eh bien,
+répondit Charles un peu déconcerté, au moins vous ne la croyez pas
+sainte.» Freeborn fut embarrassé à son tour. «Si elle est sainte,
+continua Charles, elle a quelque chose de bon en elle; elle a quelque
+valeur; elle ne porte pas d’ignobles haillons. Tout bien, dites-vous,
+arrive ensuite. Vous dites que ses fruits sont saints, mais que la foi
+n’est elle-même absolument rien.» Il y eut un silence momentané, et un
+peu d’agitation dans les esprits. «Oh! la foi est certainement un
+sentiment saint, dit nº 1.--Non, il est spirituel, mais non pas saint,
+repartit nº 2; c’est un simple acte, l’_appréhension_ des mérites du
+Christ.--Il a son siége dans les affections, dit nº 3; la foi est un
+sentiment du cœur; c’est la confiance, c’est la croyance que le Christ
+est _mon_ Sauveur: tout cela est distinct de la sainteté. La sainteté
+éveille l’idée d’une justice relevant de soi. La foi est paix et
+bonheur, mais elle n’est pas la sainteté. La sainteté vient
+ensuite.--Rien ne peut produire la sainteté, si ce n’est ce qui est
+saint, reprit Charles; c’est une espèce d’axiome: les fruits étant
+saints, la foi, qui en est la racine, doit être sainte.--Vous pourriez
+aussi bien soutenir que la racine de la rose est rouge, et celle du lis
+blanche, répliqua nº 3.--Pardon, s’écria Freeborn; c’est, comme dit mon
+ami, une _appréhension_. L’_appréhension_, c’est l’acte de saisir; il
+n’y a pas plus de sainteté dans la foi justifiante que dans l’acte d’une
+main qui s’empare d’une substance qu’elle trouve devant elle. C’est là
+la grande doctrine de Luther dans son commentaire sur les Galates. La
+foi n’est rien en elle-même; c’est un simple instrument: voilà ce qu’il
+enseigne, lorsqu’il s’élève avec tant de force contre la notion de la
+foi justifiante comme étant accompagnée de l’amour.»
+
+«Je ne puis souscrire à cette doctrine, reprit nº 1. Elle peut être
+vraie en un certain sens; mais elle jette des pierres d’achoppement dans
+la voie de ceux qui cherchent. Luther ne pouvait vouloir dire ce que
+vous soutenez, j’en suis convaincu. La foi justifiante est toujours
+accompagnée de l’amour.--C’est ce que je croyais, dit Charles.--C’est
+tout à fait la doctrine de Rome, reprit nº 2; c’est la doctrine de Bull
+et de Taylor.--Dans le sens que Luther l’appelle _venenum infernale_,
+repartit Freeborn.--C’est précisément la doctrine que prêchent en ce
+moment les Puséistes, dit nº 3.--Au contraire, repartit nº 1, c’est
+celle de Mélanchthon. Regardez, continua-t-il en tirant de sa poche son
+portefeuille, j’ai noté ses paroles, lorsque Shuffleton les cita l’autre
+jour dans la salle de théologie: «_Fides significat fiduciam; in fiduciâ
+inest dilectio; ergo etiam dilectione sumus justi._» Trois membres de la
+réunion s’écrièrent que c’était impossible; le papier passa de main en
+main dans un silence solennel. «Calvin dit la même chose», ajouta nº 1
+d’un air de triomphe.
+
+«Je pense», reprit nº 4, d’une voix basse, douce et soutenue, qui
+contrastait avec l’animation qui s’était subitement manifestée dans la
+conversation, «je pense que la controverse (_hem_) peut aisément se
+vider. C’est une question de mots entre Luther et Mélanchthon. Luther
+dit: (_hem_) «La foi existe sans l’amour», voulant exprimer que «la foi
+justifie sans l’amour». Mélanchthon, d’autre part, dit: (_hem_) «La foi
+existe avec l’amour», voulant exprimer que «la foi justifie avec
+l’amour». Or, tous les deux sont dans le vrai: Car (_hem_)
+«la foi-sans-l’amour _justifie_, cependant la foi justifie
+_non-sans-l’amour_.» Il y eut un moment de silence, tandis que les deux
+partis élaboraient cette explication. «Au contraire, ajouta-t-il, c’est
+la doctrine papiste que la foi-avec-l’amour justifie.» Freeborn exprima
+son dissentiment; il croyait que C’était là la doctrine de Mélanchthon
+condamnée par Luther. «Vous voulez dire, reprit Charles, que la
+justification est donnée à la foi _avec_ l’amour, et non à la foi _et à_
+l’amour.--Vous avez exprimé ma pensée, répondit nº 4.--Et quelle
+différence mettez-vous entre le mot _avec_ et le mot _et_?» Nº 4
+répondit sans hésiter: «La foi est l’_instrument_, l’amour _le sine quâ
+non_.» Nºs 2 et 3 se récrièrent en l’interrompant; ils croyaient que
+c’était en revenir au _légal_[56] que d’introduire la phrase _sine quâ
+non_; c’était introduire des conditions. La justification était
+inconditionnelle. «Mais la foi n’est-elle pas une condition? demanda
+Charles.--Certainement non, répondit Freeborn; _condition_ est un mot
+_légal_. Comment le salut peut-il être libre et entier, s’il est
+conditionnel?--Il n’y a pas de condition, dit nº 3; tout doit venir du
+cœur. Nous croyons avec le cœur, nous aimons avec le cœur, nous
+obéissons avec le cœur; non que nous y soyons obligés, mais parce que
+nous avons une nouvelle nature.--N’y a-t-il pas obligation d’obéir?
+demanda Charles étonné.--Pas d’obligation pour les régénérés, répondit
+nº 3; ils sont au-dessus de toute obligation; ils sont dans un nouvel
+état.--Mais, certainement, les Chrétiens sont sous une loi», reprit
+Charles.--Certainement non, repartit nº 2; la loi est abolie sous le
+Christ.--Prenez-y garde, dit nº 1, vous êtes sur la lisière de
+l’Antinomianisme.--Pas du tout, répondit Freeborn; un Antinomien
+soutient ouvertement qu’il peut briser la loi, un croyant spirituel dit
+qu’il n’est pas tenu de l’accomplir.»
+
+ [56] Allusion à la loi judaïque.
+
+Il s’éleva alors au sein de l’assemblée une nouvelle discussion. Comme
+il paraissait qu’elle serait aussi interminable qu’elle était ennuyeuse,
+Reding saisit l’occasion de souhaiter le bonsoir à son hôte et de s’en
+aller à la dérobée. Il n’avait jamais eu beaucoup de penchant pour la
+doctrine évangélique, et Freeborn et ses amis, qui connaissaient leur
+propre croyance mieux que le reste de leur secte, lui avaient démontré
+qu’il n’avait pas grand’chose à gagner en étudiant davantage cette
+doctrine. Ces messieurs, en conséquence, ne figureront plus dans notre
+livre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Le deuil de famille.
+
+
+Lorsque Charles entra dans sa chambre, il vit sur la table une lettre de
+chez lui, et, à sa grande terreur, elle avait une large bordure noire.
+Il s’empressa d’en briser le cachet. Hélas elle annonçait la mort subite
+de son père. La goutte, après l’avoir tourmenté pendant plusieurs
+semaines, avait fini par lui attaquer l’estomac et elle l’avait emporté
+en quelque heures.
+
+O mon pauvre Charles, laissez-moi partager toutes vos douleurs! quelle
+longue nuit! quel indicible réveil! et puis quelle triste journée! Dans
+l’après-midi, vous étiez déjà chez vous: ô cruel changement, depuis les
+quelques semaines que vous aviez quitté cette demeure tant aimée! que
+vos sentiments étaient différents alors! Et qu’était devenu celui qui
+vous avait accompagné jusqu’à l’omnibus du chemin de fer? Pour peindre
+une telle douleur, la parole est impuissante... Et puis trouver sa mère,
+ses sœurs et le mort...
+
+Les funérailles ont eu lieu depuis plusieurs jours. Charles doit passer
+à la maison le reste du trimestre, et il ne retournera pas à Oxford
+avant la fin de janvier. Les signes de douleur ont disparu; la maison
+paraît joyeuse comme auparavant; le feu est aussi brillant, les miroirs
+aussi purs, l’ameublement aussi bien rangé; les tableaux sont les mêmes,
+les ornements de la cheminée sont là comme toujours, et la pendule
+imperturbable continue à sonner les heures. Les habitants du presbytère,
+il est vrai, portent les marques d’une séparation cruelle; mais ils
+conversent comme de coutume et sur les sujets ordinaires; ils se livrent
+aux mêmes occupations, ils travaillent, ils lisent, ils se promènent
+dans le jardin, ils dînent. Au dehors, il n’y a pas de changement, mais
+dans le cœur quelles angoisses sous le coup d’une perte déchirante! Lui,
+en effet, il n’est pas là aujourd’hui, il n’y sera pas demain non plus;
+il n’est pas simplement absent, mais, comme ils le savent bien, il est
+parti pour ne plus jamais revenir... Son absence du moment est à leur
+esprit un signe et un souvenir qu’il sera absent toujours. Mais c’est
+surtout au dîner que cette pensée les frappe; car Charles doit désormais
+occuper à table une place qu’il n’a remplie parfois jusqu’à ce jour que
+comme délégué, et en présence de celui auquel il succède: son père,
+n’ayant guère au delà de l’âge mûr, avait l’habitude de découper
+lui-même. Et lorsque, au repas principal, Charles levait les yeux, il
+rencontrait le regard troublé d’une personne qui, de la chaise qu’elle
+occupait, avait devant elle un mémento encore plus vivant de leur perte
+commune: _Aliquid desideraverunt oculi..._
+
+M. Reding avait laissé sa famille dans une bonne position de fortune.
+Quoique ce fût pour elle un adoucissement à sa perte, peut-être en ce
+moment sa douleur en fut-elle augmentée. N. Reding avait toujours été un
+père bon et indulgent. C’était un très-respectable ecclésiastique de la
+vieille école, un ministre aux sentiments pieux, un _gentleman_ par
+l’éducation, un homme exemplaire dans ses relations sociales. Il n’était
+pas grand lecteur et n’avait jamais été dans une situation à acquérir la
+science théologique; il croyait sincèrement tout le contenu du
+Prayer-Book, mais ses sermons étaient rarement dogmatiques. C’étaient
+des discours pleins de raison, le langage d’un homme mûr sur les devoirs
+moraux. M. Reding distribuait la communion aux trois grandes fêtes,
+voyait son évêque deux ou trois fois l’an, vivait en bons termes avec
+les gentilshommes campagnards du voisinage, était charitable envers le
+pauvre, hospitalier dans sa demeure, et, sans être exagéré, il se
+montrait ferme partisan des intérêts tories dans son comté. Il était
+incapable de toute action blessante, mesquine, basse ou impolie. Il
+mourut estimé des grandes maisons d’alentour et pleuré par ses
+paroissiens.
+
+La mort de son père était la première dure épreuve que Charles eût
+subie, et il sentit qu’elle était réelle. Comme s’évanouissaient, en
+présence de cette infortune palpable, les petites anxiétés qui l’avaient
+tourmenté récemment! Il comprit alors la différence qui existe entre ce
+qui est réel et ce qui ne l’est point. Tous les doutes, les recherches,
+les conjectures, les idées qui l’avaient agité à propos des matières
+théologiques lui parurent autant de fantômes qui voltigeaient devant ses
+yeux aux heures brillantes, mais qui n’avaient pas de racines dans son
+âme, et qui, semblables aux feuilles mortes de décembre, s’envolaient
+loin de lui au jour de l’affliction. Il sentit alors _où_ habitait son
+cœur, où était sa vie. Sa naissance, sa famille, son éducation, le toit
+paternel étaient de grandes réalités; à ces réalités son être se
+trouvait uni; il avait grandi à leur ombre. Il comprit qu’il devait
+rester ce que la Providence l’avait fait. Ce qu’on appelle la poursuite
+de la vérité lui paraissait un vain rêve. Il avait de grands devoirs,
+des devoirs évidents à remplir envers la mémoire de son père, envers sa
+mère, envers ses sœurs et sa position; et c’est à les accomplir
+religieusement qu’il devait désormais s’appliquer. Comme si elles
+l’avaient trompé, il se sentit dégoûté de toutes les théories, et il
+résolut secrètement de n’avoir plus rien à démêler avec elles. Que le
+monde allât comme il pourrait, quoi qu’il arrivât, pour lui sa place et
+son chemin étaient clairement indiqués. Il reviendrait à Oxford, il
+s’appliquerait avec ardeur à ses études, il écarterait toute
+distraction, il s’éloignerait des routes de traverse, et il ferait de
+son mieux pour bien passer son examen. L’Église d’Angleterre telle
+qu’elle était, ses Articles, ses évêques, ses prédicateurs avaient suffi
+à des personnes meilleures que lui; pourquoi ne s’en contenterait-il
+pas? Au reste, il ne pouvait mieux faire que d’imiter la vie et la mort
+de son père bien-aimé: une existence paisible à la campagne, loin de
+toutes les agitations, un cercle de personnes pieuses, un travail utile
+parmi les pauvres, le soin de l’école du village, et, à la fin, la mort
+du juste, tels devraient être ses rêves.
+
+En ce moment, et pour quelque temps encore, il avait des devoirs
+spéciaux à remplir envers sa mère; il désirait, autant que possible,
+remplacer auprès d’elle celui qu’elle avait perdu. Pauvre mère! que de
+grandes épreuves lui restaient à subir! Si lui, Charles, éprouvait tant
+de peine à quitter Hartley, que serait-ce pour elle? Encore quelques
+mois, et elle devrait s’éloigner d’un lieu qui lui avait toujours été
+cher, mais qui maintenant était sacré pour son cœur; encore quelques
+mois, et elle devrait démeubler sa vieille habitation et s’occuper du
+travail si rude d’un déménagement: quelle situation! Une tête fatiguée
+et un cœur malade, au moment où elle avait le plus besoin de sang-froid
+et d’énergie...
+
+Telles furent les pensées qui assiégèrent l’esprit de Charles, pendant
+ces semaines de tristesse. La mort avait tourné une feuille de sa vie:
+il ne pouvait plus être ce qu’il avait été. Les hommes arrivent à l’âge
+viril à des époques différentes. Dans une famille, les plus jeunes,
+comme les moines dans un monastère, peuvent rester enfants jusqu’à ce
+qu’ils aient atteint l’âge mûr; mais les aînés, si leur père vient à
+mourir prématurément, passent tout à coup à la virilité, alors qu’ils
+arrivent à peine à l’adolescence. Charles était un jeune homme
+intelligent, mais à peine formé, quand il avait quitté Oxford; il y
+revint homme fait.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Les partis politiques.
+
+
+A quatre milles environ d’Oxford, sur le penchant d’un coteau long et
+escarpé, se trouve un village fortement boisé qui donne sur les forêts
+du Berkshire, et d’où l’œil peut jouir d’une belle vue de la ville aux
+nombreuses tours[57]. Sur le large sommet de ce coteau s’étendait
+autrefois un bois de châtaigniers; aujourd’hui, il est couvert de
+racines d’arbres, de genêts et d’un doux gazon. En dessous se voit du
+sable rouge qui contraste avec la verdure et en fait ressortir davantage
+l’éclat. La pluie n’y séjourne pas longtemps, de sorte que la promenade
+y est toujours possible. On y respire également un air frais et
+salutaire, bien différent de l’atmosphère lourde de l’Université, qui se
+trouve plus bas. Le genêt était encore en fleur, à la fin du mois de
+juin, lorsque Reding et Sheffield fixèrent leur séjour à l’extrémité de
+ce village, dans une petite chaumière, si bien cachée par les arbres et
+tellement environnée de prairies, qu’il eût été difficile à un étranger
+de la découvrir. C’est dans ce lieu qu’ils voulaient passer leurs
+dernières vacances, avant de se présenter pour leur examen.
+
+ [57] Oxford.
+
+Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis la grande infortune de Charles,
+et le temps n’avait pas été inutilement employé par nos deux amis. Ils
+avaient étudié avec beaucoup de persévérance. Sheffield avait même
+obtenu le prix de poésie latine. Charles, de son côté, avait fait taire
+ses perplexités religieuses. Naturellement, il connaissait un plus grand
+nombre de personnes de tous les partis, il connaissait mieux leurs
+principes et leurs caractères; mais il ne s’appesantissait sur rien; il
+n’essayait pas de déterminer la valeur ou les difficultés de telle ou
+telle question. Il prenait les choses comme elles venaient, et, tout en
+s’appliquant à ses études, il profitait avec reconnaissance des
+priviléges religieux que lui offrait le système du collége. Une année
+environ lui restait avant son examen, et comme sa mère et ses sœurs
+n’avaient pas encore arrangé leurs plans, allant d’un ami chez l’autre,
+il avait accédé à une proposition que lui avait faite Sheffield de
+prendre un _tuteur_ pendant les vacances et de chercher un site pour
+étudier dans le voisinage d’Oxford. Ils avaient tous les deux beaucoup
+de motifs d’espérer les plus grands honneurs que décerne l’Université:
+c’étaient des jeunes gens pleins de savoir et d’intelligence; ils
+avaient étudié avec suite, et avaient eu l’avantage d’assister à des
+cours excellents.
+
+Le flanc de la colline forme une large et longue excavation ou
+amphithéâtre sur un des côtés du village d’Horsley. Les deux points
+extrêmes peuvent se trouver à un demi-mille en ligne directe; mais la
+distance est plus grande quand on suit le sentier qui serpente sur la
+crête, à travers le gazon et la bruyère. Leur _tuteur_ n’avait pu
+trouver un logement dans le village, et tandis que les deux jeunes gens
+demeuraient à une extrémité de l’endroit que nous avons décrit, M.
+Carlton, à peine leur aîné de trois ans, s’était établi dans une ferme à
+l’extrémité opposée. La ferme, d’ailleurs, lui convenait davantage; elle
+le rapprochait d’un hameau qu’il avait à desservir pendant les vacances.
+
+Une après-midi, nos deux étudiants étaient couchés sur l’herbe,
+attendant l’heure du dîner et considérant leur ami qui venait à leur
+rencontre: un petit volume classique était dans leurs mains. «Je ne
+crois pas, disait Reding à Sheffield, que vous avez pour Carlton la même
+estime que moi. Je le trouve si attrayant, d’un caractère si uniforme,
+si aimable, si bienveillant! Je ne connais personne qui plus que lui ait
+le talent de rapprocher les cœurs, de leur inspirer de la confiance et
+d’éveiller en eux des sentiments d’amitié réciproque.--Vous vous
+trompez, répondit Sheffield, si vous croyez que je ne l’estime pas et
+que je ne l’aime point; il est impossible de ne pas l’aimer. Mais ce
+n’est pas l’homme qui pourrait avoir de l’influence sur moi.--Il est
+trop anglican pour vous, reprit Charles.--Pas du tout, si ce n’est d’une
+façon indirecte. Le reproche que je lui fais, c’est que tout en ayant
+beaucoup de pensées remarquables, beaucoup de pensées profondes en
+détail, il soit complétement incapable de saisir les liens qui les
+unissent entre elles et d’en tirer des conséquences. Il ne voit jamais
+une vérité à moins qu’il ne la touche du doigt. Il est toujours à
+chercher, à tâtonner, et, comme au jeu de cache-cache, il brûle
+constamment sans rien découvrir. Au reste, je sais qu’il y a des
+milliers de personnes qui ne voient pas un pouce au delà de leur nez, et
+qui digèrent parfaitement des contradictions. Mais Carlton est vraiment
+un homme d’intelligence; ce n’est pas un penseur ordinaire, et c’est ce
+qui m’agace. Je sais que j’écris d’une manière obscure et que souvent je
+ne dispose pas dans un ordre convenable la suite de mes idées; mais si
+je fais un travail pour lui, on peut être sûr qu’il laissera de côté la
+pensée ou le trait que je prise le plus, sur lequel repose toute
+l’argumentation, qui lie toutes les parties ensemble, et puis, il
+viendra me dire froidement: C’est extravagant, ou c’est cherché; ne
+voyant pas qu’en effaçant ce trait il fait une absurdité du reste. C’est
+un homme à enlever à un arceau sa clef de voûte, et à bâtir ensuite
+tranquillement sa maison dessus.--Ah! vous voilà revenu encore à votre
+ancienne faiblesse: un désir immodéré de vues positives. Pour moi, ce
+que j’aime dans Carlton, c’est son calme; disant toujours assez, jamais
+trop; jamais ne vous importunant, ne vous surchargeant jamais de
+questions; toujours pratique, jamais dans les nuages. Gardez-moi d’un
+homme à vues, je ne saurais vivre une semaine avec lui (j’excepte
+toujours les personnes présentes).--Si vous considérez avec quelle
+ardeur j’ai étudié, et combien peu j’ai parlé cette année-ci, votre
+reproche est sévère, Charles. N’ai-je pas été l’un des seize élèves du
+vieux Thruston, les vacances passées? Le brave homme! Tout en nous
+attelant aux Moralistes et à Agamemnon, il nous donnait de gros dîners
+et fumait son cigare avec nous. Il sait ses livres par cœur, peut
+répéter ses pièces au rebours, et connaît à un gramme près ce que pèse
+Aristote; mais quant à la synthèse, aux idées, à la poésie, oh! c’était
+désolant; on n’y sentait que ténèbres.--Et sur quatre mois, repartit
+Charles, vous y êtes resté six semaines, Sheffield.»
+
+Carlton venait de les rejoindre, et après les salutations réciproques il
+s’assit avec eux sur l’herbe. «Reding et moi, dit Sheffield, nous
+débattions si Nicias était un homme de parti.--Naturellement, reprit
+Carlton, vous avez d’abord défini vos termes.--Eh bien, répondit
+Sheffield, j’entends par un homme de parti celui qui non-seulement
+appartient à un parti, mais qui en a l’_animus_. Nicias ne créa pas un
+parti, il le trouva formé; il se trouva à la tête de ce parti. Nicias
+n’était pas plus homme de parti qu’un prince qui est né souverain de ses
+États.--Je partage votre idée, reprit Carlton; toutefois, je voudrais
+savoir ce que c’est qu’un parti, et ce que c’est qu’un homme de
+parti.--Un parti, répondit Sheffield, est simplement un corps
+extra-constitutionnel ou extra-légal.--L’action d’un parti, ajouta
+Charles, est l’exercice d’une influence à la place de la loi.--Mais,
+Reding, en supposant qu’il n’y ait pas de loi existante là où
+l’influence s’exerce? demanda Carlton.» Charles avait à s’expliquer:
+«Certainement, dit-il, l’État n’a pas fait de lois pour tous les cas
+possibles.--Par exemple, continua Carlton, un premier ministre, ainsi
+l’ai-je compris, n’est pas reconnu dans la constitution; il exerce son
+influence en dehors de la loi, mais non pas, conséquemment, contre
+aucune loi existante; et il serait absurde de parler de lui comme d’un
+homme de parti.--Les partis parlementaires sont également reconnus chez
+nous, quoique extra-constitutionnels, dit Sheffield. Nous les appelons
+des partis; mais qui voudrait appeler le duc de Devonshire ou lord John
+Russell un homme de parti, dans le mauvais sens du mot?--Il me semble,
+reprit Carlton, que la formation d’un parti est simplement le retour au
+mode primitif de la formation de la société. Rappelez-vous Déjocès; il
+forma un parti; il obtint de l’influence; et il jeta les fondements de
+l’ordre social.--La loi commence certainement par une influence, dit
+Reding; car elle présuppose un législateur; puis elle se substitue à
+cette influence. A partir de ce moment, l’exercice de l’influence est un
+signe de parti.--Vous parlez d’une manière trop large, comme vous venez
+de le reconnaître vous-même, reprit Carlton, vous devriez dire que la
+loi _commence_ par se substituer à l’influence et que, _à proportion_
+qu’elle s’y substitue, l’exercice de l’influence implique l’action d’un
+parti. Par exemple, la couronne n’a-t-elle pas une influence personnelle
+immense? Nous parlons du _parti_ de la cour; cependant ce parti n’entre
+pas en conflit avec la loi, il est établi pour concilier le peuple à
+celle-ci.--Mais il est reconnu par la loi et par la constitution, comme
+le fut la dictature, fit observer Charles.--Eh bien, prenez l’influence
+du clergé, reprit Carlton; nous faisons grand cas de cette influence
+comme principe supplémentaire à la loi et comme lui prêtant un appui;
+pourtant ce principe n’a pas été créé ni défini par la loi. La loi ne
+reconnaît pas, dans chaque paroisse, le personnage qu’un écrivain
+appelle, avec justesse, un «_gentleman résident_». L’influence, dès
+lors, à la place de la loi, n’est pas nécessairement l’action d’un
+parti.--De même, dit Sheffield, le caractère national est une influence
+distincte de la loi, selon cet aphorisme: _Quid leges sine moribus?_--La
+loi, reprit Carlton, ne se forme et ne s’étend que graduellement. Or,
+donc, tant qu’il n’y a pas de loi, il y a le règne de l’influence; il y
+a un parti sans qu’il y ait nécessairement ce qu’on appelle l’action
+d’un parti. Ceci est la justification des whigs et des tories, au temps
+présent. Ils suppléent, comme le dit Aristote traitant d’une autre
+matière, au défaut de la loi.--Charles Ier exerça une influence royale,
+Walpole une influence ministérielle; mais l’influence, et non la loi,
+était le principe d’action dans les deux circonstances. L’objet et les
+moyens pouvaient être mauvais, mais la marche elle-même ne pouvait être
+appelée l’action d’un parti.--Vous voudriez donc justifier, répliqua
+Charles, les associations et les sociétés qui existaient, par exemple, à
+Athènes, non pas dans le cas où «elles se faisaient justice à
+elles-mêmes», comme on dit, mais dans celui où il n’y avait pas
+d’autorité établie pour faire justice. C’était un retour au précédent de
+Déjocès.--Manzoni, dit Sheffield, nous fournit un exemple frappant de la
+chose, au commencement de ses _Promessi sposi_, lorsqu’il fait voir
+qu’au XVIe siècle la protection due au faible par la loi ne se trouvait
+presque exclusivement que dans les factions et les compagnies. Je ne
+puis me rappeler les faits en particulier, mais il montre le clergé
+occupé à étendre ses immunités, la noblesse ses priviléges, l’armée ses
+exemptions, les commerçants et les artisans leurs corporations. Les
+juristes eux-mêmes ainsi que les médecins formaient un corps à part.»
+
+«Ainsi, reprit Carlton, les constitutions ont été moulées et
+perfectionnées graduellement par des corps extra-constitutionnels, soit
+qu’ils se réunissent sous la protection de la loi, soit qu’ils fussent
+remplacés par une disposition sage de la loi relative au but qu’ils se
+proposaient. Au moyen âge, l’Église était un immense corps
+extra-constitutionnel. Les rois germains et anglo-normands voulurent
+soumettre son action à la loi; les parlements modernes l’ont remplacée
+par celle-ci. A cette époque, l’État revendiquait le droit des
+investitures; aujourd’hui, l’État marie, enregistre, régit les pauvres,
+exerce la juridiction ecclésiastique à la place de l’Église.--Cette
+manière de voir fait de la Réforme ou de la Révolution un véritable
+ostracisme, dit Sheffield; il y a une lutte d’influence contre
+influence, et l’un des combattants finit tôt ou tard par se débarrasser
+de l’autre. Ni la loi ni la Constitution ne sont mises en question, mais
+la volonté du peuple ou de la cour rejette soit l’individu trop
+privilégié, soit le monarque, soit la religion. Ce qui n’est pas sous la
+loi n’a rien à faire avec la loi, et n’a pas le droit d’invoquer son
+intervention.--Une pensée m’a frappé quelquefois, dit Charles, elle
+s’accorde avec ce que vous avez dit. Dans la seconde moitié du siècle
+dernier, il s’est formé graduellement dans l’État un parti populaire qui
+tend aujourd’hui à se faire reconnaître comme constitutionnel, ou qui
+déjà est ainsi reconnu. Mon père n’a jamais pu souffrir les journaux (je
+veux dire leur système); il soutenait que c’était un nouveau pouvoir
+dans l’État. Certes, je ne veux pas défendre ce qu’il condamnait: un tas
+de vilaines choses, des principes funestes, l’arrogance et la tyrannie
+des rédacteurs, mais je contrôle le sujet par l’application de votre
+théorie. La grande masse du peuple est imparfaitement représentée dans
+le Parlement; la Chambre des Communes n’est pas sa voix, mais la voix de
+quelques grands intérêts. En conséquence, la Presse vient pour faire ce
+que la Constitution n’a pas fait, pour former le peuple en une vaste
+association de protection mutuelle. Et cela a lieu en vertu du même
+droit dont usa Déjocès pour réunir le peuple autour de lui, cette
+association ne vient pas empiéter sur le domaine de la loi, elle bâtit
+sur un terrain auquel la Constitution n’a pas pourvu. Elle _tend_, dès
+lors, à être ultérieurement reconnue par la Constitution.
+
+--Il y a, reprit Carlton, un autre phénomène remarquable du même genre
+qui se développe en ce moment; je veux dire, l’influence de l’agitation.
+Je ne suis pas assez homme politique pour en parler en bien ou en mal;
+notre instinct naturel s’oppose à cette influence; mais elle peut être
+nécessaire. Cependant l’agitation parvient chaque jour à se faire
+accepter comme l’instrument légitime par lequel les masses manifestent
+leurs désirs et en assurent l’accomplissement. De même qu’un bill passe
+au Parlement, après des lectures, des discussions, des discours, des
+votes et autres choses semblables; de même la marche par laquelle un
+acte de la volonté populaire devient loi est une longue agitation qui se
+traduit par des pétitions nombreuses, et qui, antérieure à l’action
+parlementaire, se développe avec elle. Le premier exemple de ce genre a
+eu lieu, il y a environ cinquante ou soixante ans, lorsque... Holà! qui
+est-ce qui galope ainsi vers nous?--Tiens, c’est le vieux Vincent, dit
+Sheffield.--Il vient juste à temps pour dîner, reprit Charles.--Comment
+allez-vous, Carlton? s’écria Vincent: comment vous portez-vous, monsieur
+Sheffield? Monsieur Reding, votre santé est-elle bonne? Vous justifiez
+toujours votre nom[58], je suppose; je vous ai connu, en tout temps,
+homme d’étude. Quant à moi, continua-t-il, je suis à cette heure un
+homme disposé à manger, et je viens pour dîner avec vous, si vous me le
+permettez. Avez-vous une place pour mon cheval?» Il y avait tout auprès
+l’écurie d’une ferme. Charles y conduisit le cheval, et le cavalier,
+sans aucun retard, à cause de l’heure avancée, entra dans le cottage
+pour faire une courte toilette.
+
+ [58] Jeu de mots. _Reding_ se prononce comme _reading_ (liseur,
+ studieux).
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Les partis religieux.
+
+
+Quelques instants après, ils étaient tous à table dans un petit salon
+qui était la pièce _omnibus_ du cottage. Nos deux étudiants n’avaient
+pas toute la maison à leur service, quoiqu’elle ne fût pas bien grande;
+elle servait aussi d’habitation à un jardinier, qui portait ses légumes
+au marché d’Oxford et dont la femme faisait, comme on dit, le ménage de
+ses locataires.
+
+Le dîner était en rapport avec l’appartement, l’appartement avec le
+dîner. La table de travail avait été débarrassée à la hâte pour mettre
+la nappe, qui n’était pas d’une blancheur irréprochable; et sur une
+seconde table, la seule qui restât, s’étalait un grand luxe d’assiettes,
+de couteaux et de fourchettes au milieu de livres de toute espèce,
+in-octavo et in-douze, reliés et brochés, qui se dressaient, rangés en
+piles, ou étaient jetés çà et là en désordre. Les autres ornements dudit
+meuble étaient un encrier, quelques mains de papier grand format, un
+chapeau de paille, une montre d’or, une brosse à habits, quelques
+bouteilles de _gingerbeer_, une paire de gants, un porte-cigares, une
+cravate, un chausse-pied, une petite ardoise, un grand couteau à
+fermoir, un marteau et un joli pupitre marqueté.
+
+«J’aime ces courses dans la campagne, dit Vincent dès qu’ils furent à
+table; la campagne n’a plus d’effet sur moi lorsque je l’habite comme
+vous faites; mais je la trouve délicieuse comme excitant. Visitez-la; ne
+l’habitez point, si vous voulez en jouir. L’air de la campagne est un
+stimulant. Les stimulants, monsieur Reding, doivent se prendre avec
+modération. Vous, vous êtes du parti de la campagne; moi, je ne suis
+d’aucun parti. Je vais ici, là, comme l’abeille; je goûte de chaque
+objet, je ne m’arrête à aucun.» Sheffield lui fit observer que de cette
+manière il appartenait plutôt à tous les partis qu’à aucun. «C’est
+impossible, répliqua Vincent; je soutiens que c’est entièrement
+impossible. On ne peut être à la fois de deux partis. Croyez-le bien; il
+serait aussi facile de se trouver simultanément en deux endroits. Être
+uni à deux, c’est n’être uni à aucun. Tenez-le pour certain, mon jeune
+ami, les principes antagonistes se corrigent les uns les autres. C’est
+un morceau de philosophie dont vous me saurez gré un jour, quand vous
+serez plus âgé.--J’ai entendu rapporter, reprit Sheffield, un fait
+remarquable qui a lieu en Amérique, et qui confirme évidemment ce que
+vous dites, monsieur. Aux États-Unis les professeurs sont parfois de
+deux ou trois religions en même temps, suivant qu’on les considère
+historiquement, personnellement ou officiellement. De cette manière,
+peut-être arrivent-ils au juste-milieu.» Vincent provoquait souvent le
+rire chez les autres, mais il ne comprenait pas lui-même la
+plaisanterie, et il ne pouvait jamais voir la différence entre l’ironie
+et le sérieux. Il ne sut donc que répondre. Charles vint à son secours.
+«Avant le dîner, dit-il, nous nous amusions à développer une question
+que vous regarderez, je le crains, comme un grand paradoxe. Nous
+soutenions que les partis sont des choses bonnes, ou plutôt
+nécessaires.--Vous ne me rendez pas justice, répondit Vincent, si vous
+croyez que telle est ma pensée. Je partage en deux vos paroles: Les
+partis ne sont pas choses bonnes, mais choses nécessaires; ils
+ressemblent aux limaçons; je ne leur envie pas leurs étroites coquilles;
+je n’essaierai pas de m’y loger.--Vous voulez dire, reprit Carlton, que
+les partis font notre sale besogne; ils sont nos bêtes de somme; nous ne
+pourrions avancer sans eux, mais nous n’avons pas besoin de nous y
+identifier; nous pouvons nous tenir à l’écart.--Cela, dit Sheffield,
+ressemble à la doctrine de ces dévots qui soutiennent que c’est un péché
+de se livrer à des occupations terrestres, quoiqu’elles soient
+nécessaires; c’est aux méchants à s’y adonner et à travailler pour les
+élus.--Il y aura toujours assez de gens qui aimeront à s’enrôler sous le
+drapeau d’un parti sans qu’il soit nécessaire de le leur prescrire,
+répliqua Vincent; notre affaire, à nous, c’est de les mettre à profit,
+de nous en servir, mais en même temps de nous tenir à distance. Je crois
+que tous les partis renferment du bon, seulement ils vont trop loin.
+Pour moi, je fais des emprunts à chacun en particulier, je coopère à
+tous en tant qu’ils sont dans le vrai, mais je ne vais pas au delà.
+Ainsi je tire le bien de tous, et je fais à tous du bien; car je les
+favorise en ce que chacun a de vrai.
+
+--M. Carlton va plus loin que vous, monsieur, reprit Sheffield. Il
+soutient que l’existence des partis n’est pas seulement nécessaire et
+utile, mais encore légitime.--M. Carlton n’est pas homme à soutenir des
+paradoxes, repartit Vincent. Je suppose qu’il ne voudrait pas défendre
+les opinions extrêmes qui, hélas! existent chez nous en ce moment, et
+qui font tous les jours de nouveaux progrès.--Je parlais des partis
+politiques, reprit Carlton; mais je suis disposé à étendre ma
+proposition aux partis religieux également.--Mais, mon brave
+Carlton, répliqua Vincent, l’Écriture condamne les partis
+religieux.--Certainement, je ne veux pas m’opposer à l’Écriture,
+répondit Carlton, et je parle sauf correction du livre sacré; mais je
+soutiens que, lorsque, n’importe où, une Église ne décide pas certains
+points religieux, jusque là elle en laisse la décision aux individus; et
+puisque vous ne pouvez espérer que tout le monde soit du même sentiment,
+vous devez vous attendre à des différences d’opinions. Or, l’expression
+de ces différentes opinions par les différentes personnes qui les
+soutiennent est ce qu’on appelle un parti.--M. Carlton s’est montré
+supérieur, monsieur, sur la thèse générale, avant le dîner, dit
+Sheffield; et maintenait il tire la conséquence que toutes les fois
+qu’il y a des partis dans une Église, cette Église ne doit s’en prendre
+qu’à elle-même. Ils sont le résultat logique du jugement privé; et plus
+vous avez de personnes qui usent du jugement privé, plus vous avez de
+partis. Vous êtes donc réduit à cette alternative: Pas de tolérance, ou
+pas de partis; et il vous faut admettre les partis, à moins de refuser
+la tolérance.--Sheffield exprime mes idées d’une manière plus forte que
+je ne le ferais, reprit Carlton; mais j’admets assez ce qu’il dit.
+Prenez, par exemple, l’Église de Rome; elle a décidé bien des points de
+théologie; mais il y en a plusieurs qu’elle n’a pas résolus. Or, sur
+toutes les questions où il n’y a pas de décision ecclésiastique, il y a
+tout de suite un parti chez les Catholiques Romains; la décision
+est-elle enfin portée, dès ce moment le parti cesse. De là la célèbre
+dispute des Dominicains et des Franciscains sur l’Immaculée Conception;
+les deux ordres ont continué à controverser parce que l’autorité n’avait
+pas donné de décision dès le principe du débat; d’autre part, au
+contraire, lorsque les Jésuites et les Jansénistes se disputaient sur la
+grâce, le Pape décida en faveur des premiers, et la controverse finit
+sur-le-champ.--Sans doute, répondit Vincent, mon bon et digne ami le
+révérend Charles Curlion, fellow de Leicester, et jadis lauréat au
+concours du prix Irlande, ne préfère pas l’Église de Rome à l’Église
+d’Angleterre?» Carlton se mit à rire: «Vous ne me suspectez pas sur ce
+point, je pense, répondit-il. Tout ce que je dis, c’est que notre
+Église, d’après sa constitution, admet, approuve le jugement privé; et
+que le jugement privé, tel qu’on l’applique, renferme nécessairement des
+partis. Dans l’Église de Rome, vous trouvez un mince jugement privé qui
+admet des partis occasionnels ou locaux; mais le vaste jugement privé,
+qui est en usage chez nous, reconnaît les partis comme un élément même
+de l’Église.--Bien, bien, mon cher Carlton...» répliqua Vincent en
+fronçant le sourcil et en prenant un air d’importance, quoiqu’il n’eût
+rien de particulier à répondre. «Vous voulez dire, reprit Sheffield, si
+je vous comprends, que c’est un acte de sotte hypocrisie de secouer la
+tête et de faire de grands yeux à monsieur tel ou tel, parce qu’il est
+chef d’un parti religieux, tandis que nous rendons au Ciel des actions
+de grâces pour le bienfait de notre Église pure et réformée. La pureté,
+en effet, la réforme, l’apostolicité, la tolérance, toutes ces gloires,
+tous ces orgueils de l’Église d’Angleterre font de l’action des partis
+et de l’esprit de parti un second bienfait qui devrait également exciter
+notre reconnaissance. Les partis forment un de nos plus beaux ornements,
+monsieur Vincent.--Une opinion ou un argument ne perd rien entre vos
+mains, monsieur Sheffield, reprit Carlton; mais ma pensée était
+simplement que les chefs de parti ne déshonorent pas l’Église, à moins
+que lord John Russell ou sir Robert Peel n’occupent un poste déshonorant
+dans l’État.--Mon jeune ami», dit Vincent, en achevant son mouton et en
+repoussant son assiette, «mes deux jeunes amis (vu que Carlton n’est
+guère plus âgé que Sheffield), puissiez-vous acquérir un peu plus de
+jugement. Lorsque vous aurez atteint mon âge (c’est-à-dire deux ou trois
+ans de plus que Carlton), vous apprendrez à mettre de la sobriété en
+toutes choses. Monsieur Reding, encore un verre de vin. Voyez cette
+pauvre enfant, comme elle chancelle sous son pouding de groseilles!
+allez à son secours, monsieur Sheffield. La vieille femme fait mieux la
+cuisine que je ne m’y attendais. Comment votre viande de boucherie vous
+arrive-t-elle ici, Carlton? J’avais envie de vous apporter un beau
+brochet que j’ai vu dans notre cuisine, mais je croyais que vous n’aviez
+pas les moyens de le faire cuire.»
+
+Le dîner fini, la société se leva de table. On alla se promener dans la
+prairie. Un autre sujet fut entamé. «Willis de Saint-George n’était-il
+pas de vos amis, monsieur Reding?» demanda Vincent. Charles tressaillit:
+«Je l’ai connu un peu... je l’ai vu plusieurs fois.--Vous savez qu’il
+nous a quittés, continua Vincent, et qu’il s’est uni à l’Église de Rome.
+On assure maintenant qu’il nous revient.--Triste histoire en tout cas,
+reprit Charles; oui, très-triste, si ceci est vrai.--Vous voulez dire,
+repartit Vincent, en le reprenant comme s’il eût commis une erreur de
+paroles, vous voulez dire plutôt: dénoûment heureux; la seule chose qui
+lui restât à faire. Vous savez qu’il a été sur le continent. Tous ceux
+qui ont du penchant à se faire papistes devraient faire ce voyage:
+Carlton, nous vous y enverrons bientôt. D’ici, les choses paraissent
+sous un jour favorable; là, l’Église de Rome se voit sous son vrai jour.
+J’ai fait moi-même ce voyage, et je sais ce qu’il en est. Quel tas de
+mendiants dans les rues de Rome et de Naples! Quelle saleté! quelle
+misère! Nulle propreté; absence complète de comfort; et puis, quelle
+superstition! quel abus de la véritable gravité évangélique! Ils se
+poussent, ils se battent pendant la messe; ils bredouillent leurs
+prières avec la vitesse du _railway_; ils adorent la Vierge comme une
+déesse; et ils voient des miracles à tous les coins de rue. Leurs images
+sont épouvantables, et leur ignorance prodigieuse. Eh bien, Willis a vu
+toutes ces choses, et je tiens d’autorité sûre, dit-il mystérieusement,
+qu’il est entièrement dégoûté de toute cette boutique et qu’il revient à
+nous.--Est-il en ce moment en Angleterre? demanda Charles.--On dit qu’il
+est dans le Devonshire auprès de sa mère, qui, vous le savez peut-être,
+est veuve, et à laquelle il a causé bien du chagrin. Pauvre sot, qui ne
+voulait pas suivre l’avis de têtes plus mûres que la sienne! Un ami me
+l’envoya un jour; mais je ne pus rien en obtenir. Je ne pouvais saisir
+ses arguments, ni lui les miens. L’entrevue n’eut aucun résultat. Il a
+voulu absolument tenter l’épreuve, et il en est puni.»
+
+Il y eut un moment de silence; puis Vincent ajouta: «Je suppose que
+Carlton pense que de telles perversions sont aussi nécessaires que les
+partis dans l’Église protestante pure?--Je ne puis dire, Carlton, que
+vos paroles me satisfassent, reprit Charles, et je suis heureux d’avoir
+la sanction de M. Vincent. Si les partis politiques rendaient les hommes
+rebelles, tout parti politique serait dès lors inexcusable; ainsi en
+est-il d’un parti religieux, s’il mène à l’apostasie.--Les Whigs, vous
+le savez, repartit Sheffield, furent accusés, dans la dernière guerre,
+d’être pour Bonaparte; les accidents de ce genre ne peuvent atteindre
+les règles générales ni les coutumes établies.--Eh bien, malgré cela,
+reprit Charles, je ne puis croire que les motifs qui justifient les
+partis politiques excusent les partis religieux. A mon avis, se faire
+chef d’un parti religieux, c’est quelque chose de méprisable.--Loyola et
+saint Dominique étaient-ils méprisables? demanda Sheffield.--Ils
+avaient, eux, la sanction de leurs supérieurs, répondit
+Charles.--Reding, vous êtes certainement sévère pour les partis, dit
+Carlton; un homme, individuellement, peut écrire, prêcher et publier ce
+qu’il croit être la vérité sans commettre de faute; pourquoi donc
+commence-t-il à avoir tort lorsqu’il fait cela avec d’autres?--Les
+manœuvres d’un parti, répondit Charles, déshonorent la vérité.--Ne vous
+rappelez-vous plus l’histoire? reprit Carlton; n’y voyons-nous pas
+Athanase en lutte contre le monde entier, et le monde entier luttant
+contre Athanase?--Alors, répliqua Charles, je dirai seulement qu’un
+homme de parti doit se tenir bien au-dessus ou bien au-dessous du
+vulgaire.--Ici encore, je ne saurais partager votre idée; vous supposez
+qu’un chef de parti a la conscience de ce qu’il fait, et qu’ayant cette
+conscience il peut être, selon vos paroles, bien au-dessus ou bien
+au-dessous du vulgaire; mais quel besoin a-t-il de se dire à lui-même
+qu’il forme un parti?--Voilà qui est plus difficile à concevoir, s’écria
+Vincent, que toute autre opinion qui ait été avancée cette
+après-midi.--Il n’y a pas de difficulté, répondit Carlton.
+Prétendriez-vous qu’il n’y eût qu’un seul moyen d’obtenir de
+l’influence? Évidemment, il y a une influence qui n’a pas conscience
+d’elle-même.--Je croirais aussi volontiers, repartit Vincent, que la
+beauté ignore ses charmes.--C’est là une pensée mesquine. Un homme est
+assis dans sa chambre et il écrit; ne peut-il pas ignorer ce qu’on pense
+de lui?--Je croirais ceci encore moins, appuya Vincent; la beauté est un
+fait; l’influence est un effet. Les effets supposent des agents; une
+action suppose une volonté, une conscience.--Il y a différents modes
+d’influence, fit observer Sheffield; l’influence est souvent spontanée
+et presque fatale.--Comme la lumière sur la face de Moïse, ajouta
+Carlton.--On dit que Bonaparte avait un sourire irrésistible, reprit
+Sheffield.--Qu’est-ce que la beauté elle-même, sinon une influence
+spontanée? continua Carlton; ne vous rappelez-vous pas «la jeune et
+aimable Lavinia» de Thompson?--Eh bien, messieurs, s’écria Vincent,
+lorsque je serai chancelier, je donnerai un prix pour un essai sur
+«l’Influence morale, ses espèces et ses causes», et c’est à M. Sheffield
+qu’il sera décerné; quant à Carlton, il sera mon professeur de poésie
+lorsque je serai la Convocation.»
+
+Vous allez dire, cher lecteur, que nos amis firent une bien courte
+promenade sur la colline, si nous vous annonçons qu’ils rentraient déjà,
+en baissant la tête, sous la petite porte du cottage. Mais la _littera
+scripta_, dans sa précision, abrége merveilleusement la vagabonde _vox
+emissa_, et il y eut peut-être d’autres choses dites dans la
+conversation, dont l’histoire n’a pas daigné fixer le souvenir. En tout
+cas, nous sommes obligé d’introduire de nouveau nos amis dans la salle
+où ils avaient pris leur repas, et où ils trouvèrent le thé tout préparé
+et la bouilloire déjà sur la table. Le pain et le beurre étaient
+excellents, et ils en firent justice comme s’ils ne venaient pas de
+dîner. «Je vois que vous conservez votre thé dans des boîtes d’étain,
+dit Vincent; je préfère le cristal. N’épargnez pas le thé, monsieur
+Reding: généralement les hommes d’Oxford n’ont pas de reproche à se
+faire sur ce point. Lord Bacon dit que le premier et le meilleur jus du
+raisin, de même que le premier, le plus pur et le meilleur commentaire
+sur l’Écriture, n’est pas pressé ni extrait par force, mais qu’il
+provient d’une exsudation naturelle. C’est ce qui a lieu en Italie de
+nos jours; et l’on appelle ce jus _lagrima_; ainsi en est-il du thé et
+du café. Prenez-en une grande quantité, versez-y de l’eau, retirez la
+liqueur; retirez-la tout de suite, ne la laissez pas se reposer, elle
+devient un poison. Je suis grand amateur de thé; le poëte l’a dit avec
+raison: «Il réjouit, mais il n’enivre pas.» Il a parfois un singulier
+effet sur mes nerfs; il me fait siffler; c’est ce que l’on m’assure;
+mais je ne m’en suis jamais aperçu. Parfois aussi il a un effet
+dyspeptique. Je trouve qu’il ne faut pas le prendre trop chaud. Nous
+autres Anglais, nous buvons nos liqueurs trop chaudes. Ce n’est pas le
+défaut des Français; non, certes. En France, dans l’intérieur du pays,
+on ne peut avoir pour son déjeuner que du vin acide et des raisins;
+c’est un autre extrême, et il m’a jadis terriblement éprouvé. Cependant
+les acides ont également sur certaines personnes un effet agréable et
+sédatif, la limonade surtout. Mais rien ne me va aussi bien que le thé.
+Carlton, continua-t-il mystérieusement, connaissez-vous le remède
+préventif de feu le docteur Baillie contre la flatulence que produit le
+thé? Et vous, monsieur Sheffield?» Tous les deux répondirent
+négativement.--Des fleurs de camomille: un peu de camomille, pas
+beaucoup. Quelques personnes mâchent de la rhubarbe, mais un peu de
+camomille dans le thé n’est pas perceptible. Ne faites pas la grimace,
+monsieur Sheffield; je dis un peu; un peu de chaque chose, et c’est
+parfait: _ne quid nimis_. Évitez les extrêmes. Ainsi en doit-il être du
+sucre. Monsieur Reding, vous en mettez trop dans votre thé. J’établis
+cette règle: le sucre ne devrait pas être un élément substantif dans le
+thé, mais un adjectif; le thé a une âpreté naturelle: le sucre n’a pour
+but que de la faire disparaître; son emploi est négatif. Quand il y
+entre au delà, c’est trop. Eh bien, Carlton, il est temps que je voie
+après mon cheval. Je crains que pour lui cette après-midi n’ait pas été
+aussi agréable que pour moi. Je me suis fort amusé dans votre villa
+suburbaine. Quelle délicieuse lune! mais j’ai un bout de chemin assez
+dur à parcourir. Je n’ose pas galoper sur les ornières à cause des
+carrières de sable qui sont près de la route. Monsieur Sheffield,
+faites-moi le plaisir de me montrer le chemin de l’écurie. Au revoir,
+Carlton; bonsoir, monsieur Reding.»
+
+Lorsqu’ils furent seuls, Charles demanda à Carlton, s’il croyait
+réellement que les chefs actuels du Mouvement d’Oxford fussent exempts
+de l’esprit de parti. «Il ne faut pas vous méprendre sur mon opinion,
+répondit le _tuteur_; je ne connais pas très-bien ces messieurs, mais je
+sais que ce sont des hommes d’un grand mérite et d’un caractère élevé;
+et je veux les juger avec toute la faveur possible. Ils sont attaqués
+déloyalement, c’est un fait. Ainsi, ils sont accusés de vouloir faire de
+la parade, de viser à l’influence et au pouvoir, d’aimer l’agitation, et
+que sais-je? Je ne puis nier que certains de leurs actes n’aient une
+apparence fâcheuse et ne donnent un caractère plausible à ces reproches.
+Je voudrais qu’en certaines occasions ils eussent agi autrement. Je
+pense, toutefois, qu’il est de toute justice de se dire que l’existence
+des partis n’est pas leur faute. Ils ne font que revendiquer leurs
+droits de naissance comme Protestants. Lorsque l’Église ne parle pas,
+d’autres veulent parler à sa place; et les hommes instruits ont plus que
+personne le droit de le faire. De même, lorsque des hommes instruits
+prennent la parole, d’autres veulent les entendre; et c’est ainsi que la
+formation d’un parti est plutôt le fait de ceux qui suivent, que de ceux
+qui sont à la tête.»
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Une conversion.
+
+
+Sheffield avait quelques amis à Chalton, village voisin, chez un
+_scholar_ de Saint-Michel, qui y possédait une petite cure et un
+presbytère. L’un d’entre eux était également connu de Charles; c’était
+notre ami White, qui préparait son examen, et qui, durant les six
+derniers mois, s’était efforcé de regagner le temps qu’il avait gaspillé
+pendant ses premières années à Oxford. Charles, depuis leur première
+rencontre, l’avait perdu de vue, ou à peu près, et à cette époque de
+leur vie, un temps si considérable ne pouvait s’écouler sans modifier
+leurs caractères en bien ou en mal, peut-être aussi des deux manières à
+la fois. Carlton et Charles, qui étaient souvent restés seuls à cause
+des courses fréquentes de Sheffield à Chalton, rentraient un soir de
+leur promenade, lorsqu’ils trouvèrent sur leur chemin White, qui
+revenait d’Oxford, où il avait été faire une visite à M. Bolton. A peine
+avaient-ils fait quelques pas qu’ils furent rejoints par Sheffield et le
+ministre de Chalton, M. Barry; et la société se trouva alors composée de
+cinq personnes.
+
+«Ainsi vous allez perdre Upton? disait Barry à Reding; c’est un
+excellent _tuteur_; vous aurez de la peine à vous en passer. Qui le
+remplace?--Nous l’ignorons, répondit Charles; le Principal fera,
+probablement, venir de l’intérieur du pays un des jeunes fellows.--Oh!
+mais vous ne retrouverez pas un homme comme Upton, dit Carlton; il
+connaissait si parfaitement sa matière! Son cours sur Agricola, de
+l’avis de vos messieurs, aurait pu être publié. C’était un commentaire
+magistral, minutieux et vif sur le texte, qu’il envisageait sous tous
+les rapports.--Oui, c’était là qu’il brillait, reprit Charles; cependant
+il ne surchargeait pas ses cours, et il ne disait rien qui ne fût utile
+et nécessaire.--Il a obtenu un gros bénéfice, dit Barry, et de plus un
+presbytère parfaitement approprié et tout neuf, qui n’est qu’à une heure
+de Londres par le chemin de fer.--Et 500 livres sterling, ajouta White;
+c’est ce que m’a dit M. Bolton, qui a été voir la cure. C’est dans le
+voisinage de ma future résidence; le pays est fort beau, et il y a
+plusieurs bonnes maisons aux alentours.--On dit qu’il va épouser la
+fille du doyen de Selsey, reprit Barry; Miss Juliette, la treizième, une
+fort jolie personne. Connaissez-vous la famille?--Oui, répondit White,
+je les connais tous; c’est une famille charmante; madame Bland est une
+délicieuse femme, pleine de distinction. C’est une bonne fortune pour
+moi d’être sous la juridiction du doyen. Je pense que nous nous
+entendrons.--C’est un homme instruit, ajouta Barry; ses discours sont
+toujours bien écrits. En son temps, il avait un nom connu à
+Cambridge.--Mais dites donc, White, s’écria Sheffield, est-ce qu’il n’a
+pas écrit dernièrement contre vos amis d’Oxford?--Mes amis! répondit
+White, qui voulez-vous dire? Il a écrit contre les partis et les chefs
+de parti; et c’est avec raison, je pense. Oh! oui, il faisait allusion
+au pauvre Willis et à certains autres.--Il y avait plus que cela, reprit
+Sheffield; il s’est élevé contre certains discours et certaines
+pratiques qui ont eu lieu à Sainte-Marie.--Eh bien, quant à moi,
+franchement, je ne saurais approuver tout ce qu’on prêche du haut de
+cette chaire, dit White. Je sais, comme un fait positif, que Willis se
+plaît à rapporter à ce qu’il a entendu dans cette chapelle ses penchants
+au Papisme.--Je voudrais que prédicateurs et auditeurs, reprit Barry,
+s’en allassent tous ensemble une bonne fois; alors, nous aurions enfin
+le calme nécessaire pour nous livrer aux véritables études de
+l’Université.--Prenez garde à vos paroles, Barry, dit Sheffield; vous
+exceptez sans doute les personnes présentes? Vous, White, vous êtes
+bien, je pense, dans la catégorie des auditeurs?--Moi! s’écria White;
+pas du tout. Je suis allé jadis, comme la plupart des étudiants, à
+Sainte-Marie pour entendre le prédicateur; mais je crois qu’il est
+souvent peu judicieux, qu’il frise même l’erreur. La tendance de ses
+discours, c’est de nous faire prendre en aversion notre propre
+Église.--Si ma mémoire ne me trompe, reprit Sheffield, il me semble
+qu’un de mes amis m’a soutenu contre notre Église des propositions dix
+fois aussi fortes qu’un prédicateur quelconque l’ait jamais fait dans
+Oxford.--Vous voulez parler de moi, répliqua White avec chaleur; vous
+m’avez très-mal compris. J’ai toujours été fort dévoué à l’Église
+d’Angleterre. Vous ne m’avez jamais entendu dire la moindre chose qui ne
+s’alliât pas avec l’attachement le plus ardent pour elle. C’est vrai, je
+n’ai jamais nié les droits de l’Église romaine à être une branche de
+l’Église catholique, je ne le nierai jamais; cela est tout à fait une
+autre question; il y a bien des choses que nous pouvons emprunter avec
+beaucoup d’avantage aux Papistes; mais j’ai toujours aimé et j’espère
+vénérer toujours ma propre mère, l’Église de mon baptême.»
+
+La figure de Sheffield prit une singulière expression, et personne ne
+dit mot. White continua, tâchant de garder un air d’indifférence: «Il
+est remarquable que M. Bolton, qui, quoique laïque et non théologien,
+est un homme sensé, pratique et clairvoyant, n’a jamais aimé cette
+chaire; il a toujours prophétisé qu’il n’en sortirait rien de bon.»
+Comme le silence continuait, White se mit à attaquer Sheffield. «Je vous
+défie, dit-il avec une affectation de gaieté, de prouver ce à quoi vous
+avez fait allusion; c’est honteux! Il est aisé de parler contre les
+autres, de les appeler des hommes peu judicieux, extravagants, et que
+sais-je? Vous êtes la seule personne...--Bien, bien, très-bien, mon ami,
+répliqua Sheffield; nous ne faisons que vous canoniser, et je représente
+l’avocat du diable.»
+
+Charles désirait avoir quelques renseignements sur Willis; il détourna
+donc le courant des idées de White, en lui demandant, après s’être
+approché de lui, s’il y avait quelque chose de vrai dans ce que Vincent
+lui avait raconté plusieurs semaines auparavant. White avait-il eu
+récemment des nouvelles de Willis? White ne savait presque rien de
+positif sur ce jeune homme, et ne pouvait affirmer si ce bruit était
+vrai ou faux. Ce qu’il y avait de sûr, c’est que Willis était de retour
+du continent et qu’il vivait dans sa famille. Il ne s’était donc pas
+livré à l’Église de Rome, soit comme étudiant en théologie, soit comme
+novice; mais White ne pouvait en dire davantage. Autre chose cependant:
+il avait appris, et le fond d’une lettre qu’il avait reçue de Willis
+lui-même corroborait ce rapport; il avait appris qu’il était
+très-prononcé sur ce point, que l’Église de Rome et l’Anglicanisme
+forment deux religions différentes; que ces deux religions, nous ne
+pouvons les amalgamer ensemble; qu’il nous faut être ou Romains ou
+Anglicans, mais que nous ne pouvons être ni Anglo-Romains, ni
+Anglo-Catholiques. «Voilà ce qu’un ami m’a rapporté, continua White.
+Quant à la lettre que Willis m’a écrite, je ne puis comprendre tout à
+fait sa pensée; mais il y parle longuement de la nécessité de la foi
+pour devenir catholique. Il dit que personne ne devrait passer à
+l’Église de Rome pour ce seul motif, qu’il croit l’aimer davantage; que
+lui, Willis, a vu par expérience que nul ne peut vivre rien que de
+sentiment; que tout le système du culte dans l’Église romaine est
+différent du nôtre; bien plus, que la véritable idée du culte, l’idée de
+la prière, que la doctrine de l’intention elle-même, considérée dans
+toutes ses parties, constitue une nouvelle religion. Il ne parle pas de
+lui-même d’une manière positive; mais il dit, en général, que tout cela
+pourrait être cause d’un grand découragement pour un converti et le
+faire revenir sur ses pas. En somme, le ton de sa lettre est celui d’un
+homme désappointé, et qu’on pourrait ramener aisément: au moins telle a
+été mon impression.--J’admets bien qu’il est plus triste; mais il est
+aussi plus sage, reprit Charles; j’ignorais qu’il eût en lui cette
+qualité. Il y a dans tout cela plus de bon sens qu’une personne aussi
+excitable qu’il me paraissait être ne peut ordinairement en montrer;
+mais en même temps, il n’y a rien qui prouve de sa part le regret de
+s’être converti.--Je vous l’ai accordé, répondit White; toutefois
+l’effet de sa lettre est d’empêcher d’autres de le suivre, en mettant
+des obstacles dans leur chemin; et d’ailleurs, il nous faut rattacher
+tout ceci au fait de son retour dans sa famille.» Charles réfléchit un
+instant. «Le témoignage de Vincent, reprit-il, est la confirmation ou la
+simple exagération de ce que vous venez de dire; cela dépend de la
+source où il a puisé ses renseignements.» Il se dit ensuite à lui-même:
+«White, également, a plus de sagesse que je n’aurais cru; il a parlé de
+Willis avec beaucoup de bon sens. Que lui est-il arrivé?»
+
+Nos voyageurs parvinrent bientôt à un endroit où la route formait deux
+sentiers, et tandis que les deux habitants de Chalton prenaient à
+droite, Carlton et ses élèves tournèrent à gauche. Un peu plus loin, le
+_tuteur_ se sépara de Charles et de Sheffield, et les deux amis
+atteignirent leur cottage juste à temps pour voit le coucher du soleil.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Le célibat dans l’Église anglicane.
+
+
+Quelques jours après, Carlton, Sheffield et Reding s’entretenaient en
+plein air, après le dîner, sur le compte de White. «Comme il est changé,
+disait Charles, depuis que je l’ai vu pour la première fois!--Changé!
+s’écria Sheffield; il était jadis enjoué comme un petit chat, il est
+devenu triste et ennuyeux comme une vieille chatte.--Il est changé en
+mieux, reprit Charles; sa conversation a maintenant quelque chose de
+sensé et de ferme, mais il n’était guère sage il y a deux ans. Il étudie
+aussi avec beaucoup d’ardeur.--Il a quelque raison de le faire, mon
+cher, car il est terriblement en retard. Mais il y a une autre cause à
+son ardeur; peut-être la connaissez-vous?--Moi? non, en vérité.--Je
+croyais que vous la saviez, reprit Sheffield. Vous avez certainement
+entendu dire qu’il est fiancé à une demoiselle d’Oxford!--Fiancé! quelle
+absurdité!--Je ne vois pas cela du tout, mon cher Reding, repartit
+Carlton. White en a bien le moyen; il a une bonne cure en perspective;
+et, de plus, il ne perd pas son temps, de cette manière, ce qui est
+important dans la vie, où on le prodigue si souvent. White se trouvera
+bientôt établi, selon toute la force du mot, dans ses idées, dans sa
+vie, dans sa carrière.».
+
+Charles ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise. Il se rappelait que
+lors de sa première rencontre avec White, celui-ci s’était montré un
+très-ardent défenseur du célibat ecclésiastique. Carlton et Sheffield se
+mirent à rire. «Eh! pensez-vous, dit le premier, qu’un jeune homme de
+dix-huit ans puisse avoir une opinion sur un tel sujet, ou qu’il se
+connaisse assez pour prendre une résolution dans son propre cas? En
+toute justice, peut-on regarder un homme comme invinciblement lié à
+toutes les opinions et à toutes les paroles extravagantes qu’il a émises
+au sortir de l’école?--White avait lu quelque livre exalté, reprit
+Sheffield, où il avait vu quelque belle nonne sculptée sur le jubé d’un
+sanctuaire, et il avait été séduit par le roman, comme d’autres l’ont
+été et le sont encore.--Ne croyez-vous pas, dit Carlton, que tous ces
+braves garçons qui, à cette heure, sont si pleins de «la pureté
+sacerdotale», de la «béatitude angélique» et du reste, seront
+tous, depuis le premier jusqu’au dernier, mariés d’ici à dix
+ans?--J’accepterais le pari, reprit Sheffield, que l’un se prononcera de
+bonne heure, un autre plus tard, mais qu’il y a un temps marqué pour
+tous. Dix ou douze années écoulées, comme dit Carlton, et nous
+trouverons A. B. dans un vicariat, l’heureux père de dix enfants; C. D.
+faisant une cour assidue à un objet chéri, jusqu’à ce qu’un bénéfice lui
+arrive; E. F. dans sa lune de miel; G. H. favorisé de deux jumeaux par
+Mme H; I. K. tout transporté de bonheur, parce qu’il vient d’être
+accepté; quant à L. M., il peut rester ce que Gibbon appelle «une
+colonne au milieu des ruines», et colonne très-chancelante.--Croyez-vous
+donc, répliqua Charles, que les hommes pensent si peu ce qu’ils
+disent?--Vous prenez les choses trop au sérieux, Reding, repartit
+Carlton; qui ne change pas d’opinions de vingt à trente ans? Un jeune
+homme entre dans la vie avec les idées de son père ou de son _tuteur_;
+mais il finit par les changer, tôt ou tard, pour les siennes propres.
+Plus il est modeste et timide, plus il est crédule, et plus longtemps il
+parle le langage des autres; mais la force des circonstances ou la
+vigueur de son esprit l’oblige infailliblement, à la fin, à avoir un
+esprit à lui, supposé qu’il ait quelque valeur.--Mais je soupçonne, dit
+Reding, que la dernière génération, celle des pères comme celle des
+_tuteurs_, n’avait pas des idées très-exaltées sur le célibat
+ecclésiastique.--Souvent les circonstances, répondit Carlton, nous
+imposent des opinions que nous suivons pendant un temps.--Eh bien,
+j’honore les hommes qui portent leurs habits de famille; je ne respecte
+pas du tout ceux qui commencent par les modes étrangères, et qui ensuite
+les abandonnent.--Quelques années de plus, reprit Carlton en souriant,
+rendront votre jugement moins sévère.--Je n’aime pas les bavards,
+continua Charles; je crois, j’espère ne les aimer jamais.--Je sais bien
+ce qu’il y a au fond de tout ceci, reprit Sheffield; mais je ne puis
+rester plus longtemps; il faut que je rentre pour étudier. Reding aime
+trop le commérage.--Qui bavarde autant que vous? répliqua Charles.--Mais
+je parle vite, quand je bavarde, riposta Sheffield, et je fais beaucoup
+de besogne; puis je me tais. Mais vous, vous parlez fastidieusement, et
+vous rêvez, et vous soupirez, et vous parlez encore.» Ce disant, il les
+quitta.
+
+«Qu’est-ce que cela signifie?» demanda Carlton. Charles rougit un peu et
+se mit à rire: «Carlton, répondit-il, vous êtes un homme à qui je confie
+des choses que je ne dirais pas à d’autres; quant à Sheffield, il
+s’imagine qu’il a trouvé cela de lui-même.» Son _tuteur_ le regarda
+vivement et avec un air de curiosité. «Je suis honteux de moi-même,
+continua Charles en riant et paraissant confus; je vous ai fait croire
+que j’avais quelque chose d’important à vous communiquer, tandis que, en
+réalité, je n’ai rien.--Alors, parlez ouvertement.--A dire vrai... Non,
+réellement, c’est trop absurde. Je me suis moqué de moi-même.» Il fit
+quelques pas pour s’en aller; puis il revint. «Eh bien, reprit-il, voici
+le fait: Sheffield s’imagine que j’ai moi-même un secret penchant
+pour... le célibat.--Un penchant pour qui? demanda le _tuteur_.--Un
+penchant pour le célibat.» Il y eut un moment de silence, et la figure
+de Carlton changea un peu. «Oh! mon cher ami, dit-il avec bienveillance,
+vous êtes donc un des leurs; mais tout cela passera.--Peut-être,
+répondit Charles: je n’insiste pas sur cette matière. C’est Sheffield
+qui m’en a fait parler.» Une différence réelle de sentiments et de vues
+venait évidemment d’être exprimée par les deux amis, très-sympathiques
+d’ailleurs, et très attachés l’un à l’autre. Il y eut un silence de
+quelques secondes.
+
+«Vous êtes ordinairement un jeune homme très-sensé, Reding, reprit
+Carlton; je suis surpris que vous adoptiez cette opinion.--Ce n’est pas
+chez moi une opinion nouvelle, répondit Charles; vous allez sourire,
+mais je l’avais dès l’école, n’étant encore qu’un enfant, et j’ai
+toujours pensé depuis lors que je ne me marierais jamais; non que ce
+sentiment n’ait pas eu d’intermittence, mais c’est l’état habituel de
+mon esprit. Mes pensées, en général, sont tournées de ce côté-là. Si je
+me mariais, je redouterais le châtiment de Thalaba[59].» Carlton mit sa
+main sur l’épaule de Charles et la secoua doucement: «Reding, dit-il,
+cela me surprend.» Puis, après un court silence: «J’ai toujours pensé
+que le célibat et le mariage étaient bons chacun à sa manière. Dans
+l’Église de Rome, je le vois, le célibat produit un grand bien; mais,
+soyez-en convaincu, mon cher ami, vous faites une grosse bévue si vous
+voulez introduire le célibat dans l’Église anglicane.--Il n’y a rien
+contre le célibat dans le Prayer-Book, ni dans les Articles, répliqua
+Charles.--C’est possible; mais l’esprit, l’organisation et le travail de
+notre Église y sont entièrement contraires. Par exemple, nous n’avons
+pas de monastères pour secourir les pauvres; et si nous en avions, je
+pense que dans l’état où sont les choses, une femme de ministre serait,
+par son utilité pratique et réelle, infiniment supérieure à tous les
+moines qui ont jamais porté tonsure. Je vous l’avoue, je crois que
+l’évêque d’Ipswich est presque justifié lorsqu’il établit que nul, sinon
+les ministres mariés, n’aura, de sa part, des chances pour son
+avancement. J’approuve aussi l’évêque d’Abingdon, qui s’est fait une
+règle d’accorder en dot ses meilleurs bénéfices aux demoiselles les plus
+vertueuses de son diocèse.» Carlton avait parlé avec plus d’énergie qu’à
+l’ordinaire.
+
+ [59] Dans un poëme de Southey intitulé _Thalaba_, ce héros trouve sa
+ femme morte le jour même de ses noces.
+
+Charles répondit qu’il n’avait pas envisagé l’à-propos ou la possibilité
+de la chose, qu’il avait seulement songé à ce qui lui avait paru le
+meilleur en soi, et à ce qu’il ne pouvait s’empêcher d’admirer. «Je n’ai
+pas parlé du célibat ecclésiastique, fit-il observer, mais du célibat en
+général.--Le célibat n’a pas de place dans nos idées ni dans notre
+système de religion, croyez-moi, dit le _tuteur_. Il est indifférent
+qu’il y ait quelque chose de contraire dans les Articles; la question ne
+roule pas sur des règles formelles, mais sur ceci: l’esprit de
+l’Anglicanisme n’est-il pas tout à fait en désaccord avec cette
+discipline? L’expérience de trois siècles est certainement suffisante
+comme preuve; si nous ne connaissons pas le caractère de notre religion
+au bout de ce temps, quand le connaîtrons-nous? Il y a des formes de
+religion dont toute l’existence n’a pas eu cette durée. Or, examinez les
+cas de célibat par amour du célibat dans cette période, et quelle en
+sera la somme totale? Il y a quelques exemples; mais Hammond lui-même,
+qui mourut célibataire, fut sur le point de se marier pour répondre au
+désir de sa mère. D’autre part, si vous cherchez les types de notre
+Église, pouvez-vous en désigner de plus vrais que leurs excellences
+mariées, le profond Hooker, le pieux Taylor et Bull le controversiste?
+Le premier de tous les primats réformés était marié. Pole et Parker
+personnifient d’une manière frappante les deux systèmes, le romain et
+l’anglican.--Eh bien, répondit Charles, il me paraît qu’il est aussi
+tyrannique de contraindre au mariage que d’obliger au célibat, et c’est
+ce à quoi vous poussez réellement. Vous me dites que quiconque ne se
+marie pas est une brebis noire.--Ce n’est pas pour vous une difficulté
+pratique en ce moment; personne ne vous demande d’aller précisément, à
+cette heure, entreprendre le voyage du _Célibataire_[60] avec Aristote
+en main et la liste de classe[61] en perspective.--Excusez-moi, mon cher
+Carlton, si je vous ai dit quelque folie; vous ne supposez pas que je
+discute avec d’autres sur de pareils sujets.»
+
+ [60] Roman anglais dont le héros court le monde à la recherche d’une
+ femme.
+
+ [61] La liste de classe (_class-list_) c’est-à-dire la liste de ceux
+ qui ont réussi dans leur examen; elle est divisée en quatre
+ catégories, selon le mérite des candidats reçus.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Le célibat est-il contre nature?
+
+
+Tout en causant, ils étaient arrivés à l’habitation de Carlton, où se
+trouvaient précisément les livres que Charles avait plus
+particulièrement à étudier alors; et ils firent, avant d’entrer, deux ou
+trois tours sous de beaux hêtres plantés devant la maison.
+«Expliquez-moi, Reding, car je ne vous comprends pas, dit le _tuteur_,
+quelles sont vos raisons pour admirer un état qui, évidemment, est
+contre nature.--N’en parlons pas davantage, mon cher Carlton, répondit
+Charles, j’arriverais à faire rire de moi. Laissons, je vous prie,
+toutes choses en paix, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.» Il était
+clair qu’un sentiment pénible s’agitait en lui; les paroles et le ton
+étaient trop sérieux pour la circonstance. Carlton comprit également que
+la question qui, tout d’abord, lui avait paru secondaire, était au fond
+plus importante; sans cela, il n’y aurait pas mis tant d’insistance,
+selon le désir de Charles. «Non, reprit-il; puisque nous sommes sur
+cette matière, permettez-moi de connaître votre opinion. Il a été dit,
+dès l’origine: «Croissez et multipliez»; donc le célibat est contre
+nature.--Surnaturel, repartit Charles en souriant.--N’est-ce pas là un
+mot vide de sens? objecta Carlton. Butler nous apprend qu’il y a une
+analogie entre la nature et la grâce; autrement, vous pourriez comparer
+le paganisme à la nature; et, partout où le paganisme lui est contraire,
+soutenir qu’il est surnaturel. Les convulsions des Wesleyens sont en
+dehors de la nature; pourquoi ne pas les appeler surnaturelles?--Je
+crois, répliqua Charles, que nos théologiens, ou au moins quelques-uns
+d’entre eux, sont ici pour moi: Jérémie Taylor, par exemple.--Vous ne
+m’avez pas expliqué ce que vous entendez par le mot surnaturel, Charles,
+j’ai besoin, vous le savez, de connaître votre pensée.--Il me paraît que
+le christianisme, étant la perfection de la nature, lui ressemble et en
+diffère en même temps; il lui ressemble là où il est le même et autant
+qu’elle; il en diffère là où il est autant et plus qu’elle. J’entends
+par surnaturel la perfection de la nature.--Donnez-moi des
+exemples.--Des exemples, en voici: Notre-Seigneur dit: «Vous avez appris
+qu’il a été dit des temps anciens... mais _moi_ je vous dis»; ce
+contraste entre les deux membres de phrase indique la voie plus
+parfaite, ou l’Évangile... «Il est venu non pour détruire la loi, mais
+pour l’accomplir...» Je ne puis me rappeler tout de suite... Ah! voici
+encore un cas applicable au sujet; Notre-Seigneur abolit la permission
+qui avait été donnée aux Juifs à cause de la dureté de leurs cœurs.--Cet
+exemple ne va pas tout à fait à la question, mon ami; car les Juifs,
+dans leurs divorces, étaient tombés au-dessous de la nature.
+«Que l’homme ne sépare pas...» telle fut la règle dans le
+paradis.--Cependant, il est certain que l’idée d’un Apôtre non marié,
+chaste, vivant dans le jeûne et le dénûment, et à la fin martyr, est une
+idée plus haute que celle d’un des anciens Israélites, assis sous sa
+vigne et son figuier, regorgeant de biens temporels, et entouré de ses
+enfants et de ses petits-enfants. Je ne condamne ni Gédéon ni Caleb; je
+développe saint Paul.--Le cas de saint Paul est un cas tout
+particulier.--Mais il établit lui-même la maxime générale qu’il est
+«bon» pour tout homme de demeurer comme il était lui-même.--Nous
+arrivons maintenant à une question de critique: que veut dire le mot
+«bon»? Je puis croire qu’il signifie «avantageux», et ce que dit
+l’Apôtre touchant «les misères présentes» confirme cette
+interprétation.--Je n’en viendrai pas à une question de critique, reprit
+Charles; mais prenez ce texte: «Ma mère m’a conçu dans l’iniquité.» Ces
+paroles ne montrent-elles pas que, en dehors et par-dessus la doctrine
+du péché originel, il y a, pour ne pas dire pis, grand risque que le
+mariage ne conduise au péché les personnes engagées dans cet état?--Mon
+cher Reding, répondit Carlton étonné, vous donnez dans le
+Gnosticisme.--Non pas sciemment. Comprenez ce que je veux dire; ce n’est
+pas un sujet sur lequel je puisse parler; mais, sans vouloir soutenir
+que les personnes mariées doivent pécher (ce qui serait du Gnosticisme),
+il me paraît qu’il y a danger de pécher. Permettez-moi de ne rien
+ajouter sur cette matière.
+
+--J’ai toujours eu pour principe, reprit le _tuteur_, après avoir
+réfléchi un moment, de considérer le Christianisme comme ayant pour fin
+la perfection de l’homme tout entier, en tant que corps, âme et esprit.
+Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Les Panthéistes disent
+le corps et l’intelligence, laissant de côté le principe moral; mais,
+moi, je dis l’esprit aussi bien que l’intelligence. L’esprit, principe
+de la foi religieuse ou de l’obéissance, doit être le principe maître;
+l’_hegemonicon_. A l’esprit sont soumis l’intelligence et le corps, mais
+comme cette suprématie n’implique pas le mauvais usage, l’esclavage de
+l’intelligence, elle n’implique pas non plus celui du corps;
+l’intelligence et le corps doivent être bien traités.--Pour moi, au
+contraire, répliqua Charles, je pense que cette suprématie implique,
+dans un certain sens, l’esclavage de l’intelligence et celui du corps en
+même temps. Qu’est-ce que la foi, sinon la soumission de l’intelligence?
+Et, de même que «toute haute pensée est retenue captive», ainsi il nous
+est expressément recommandé de réduire le corps en servitude.
+L’intelligence et le corps sont bien traités, lorsqu’ils sont traités de
+manière à devenir les instruments du principe souverain lui-même.--Voilà
+ce qui, pour moi, est contre nature, dit Carlton.--Et c’est ce que
+j’entends par surnaturel, répliqua Charles avec un peu de
+vivacité.--Mais comment donc est-ce une chose surnaturelle, ou une
+addition à la nature, que d’en détruire une partie? demanda Carlton.»
+Charles était embarrassé. C’était, dit-il, une voie vers la perfection;
+mais il croyait que la perfection n’aurait lieu qu’après la mort. Notre
+nature ne pouvait être parfaite avec un corps corruptible; le corps
+était traité ici-bas comme un corps de mort. «Eh bien, Charles, reprit
+Carlton, d’après moi, vous faites du Christianisme une religion
+très-différente de celle que notre Église admet.» Et il se tut un
+moment.
+
+«Voyez donc, continua-t-il, comment pouvons-nous nous réjouir dans le
+Christ, comme ayant été rachetés par lui, si nous sommes dans cette
+espèce d’état de tristesse et de pénitence? Que n’a pas dit saint Paul
+sur la paix, l’action de grâces, la confiance, le bonheur, et le reste!
+Les choses anciennes sont passées; la loi judaïque est détruite; le
+pardon et la paix sont venus: voilà l’Évangile.--Ne pensez-vous donc
+pas, dit Charles, que nous devons nous attrister pour les fautes dans
+lesquelles nous sommes entraînés chaque jour, et pour les péchés plus
+graves que nous pouvons avoir commis de temps à autre?--Sans doute;
+c’est ce que nous faisons dans les prières du matin et du soir, et dans
+le service de la communion.--Bien; mais supposez qu’un jeune homme,
+comme il arrive si souvent, ait négligé ses devoirs religieux, et qu’il
+ait en même temps sur la conscience tout un fardeau de péchés, de péchés
+abominables; pensez-vous, lorsqu’il revient à un nouveau genre de vie et
+qu’il va à la communion, qu’il soit pardonné tout de suite en disant
+tout simplement son _Confiteor_, en le disant même avec cette contrition
+que les grands pécheurs devraient avoir? Pensez-vous qu’il n’ait plus
+rien à craindre touchant ses fautes passées?--Je dirais oui, répondit
+Carlton.--Vraiment? reprit Charles tout pensif.--Il va sans dire, ajouta
+Carlton, que je le suppose réellement contrit ou pénitent. Sa conduite
+future prouvera s’il l’est ou s’il ne l’est pas.--Je ne puis en aucune
+manière admettre ce sentiment; je pense que des hommes très-sérieux
+s’affligeraient même pour une faute légère, et qu’ils ne croiraient pas
+avoir obtenu leur pardon pour l’avoir simplement demandé.--Sans
+doute; mais Dieu pardonne à ceux qui ne se pardonnent pas à
+eux-mêmes.--C’est-à-dire, repartit Charles, à ceux qui n’éprouvent pas
+tout de suite la paix, l’assurance et la consolation; à ceux qui ne
+jouissent pas de la joie parfaite de l’Évangile.--Ces personnes
+s’affligent, mais elles se réjouissent en même temps.--Mais, dites-moi,
+Carlton, ce chagrin, ce trouble, cette crainte de se pardonner à
+soi-même, tout cela est-il agréable à Dieu?--Assurément.--Donc une
+pénitence volontaire pour le péché commis lui est agréable; et s’il en
+est ainsi, qu’importe que la pénitence tombe sur l’âme ou sur le
+corps?--Mais ce n’est pas proprement une pénitence volontaire, la
+pénitence volontaire implique une intention; la douleur du péché est
+quelque chose de spontané. Lorsque vous vous affligez vous-même à
+dessein, vous vous éloignez sur-le-champ du pur Christianisme.--Eh bien,
+je m’imaginais que le jeûne, l’abstinence, le travail et le célibat
+pouvaient être regardés comme une expiation du péché. Ce n’est pas là
+une idée extravagante; rappelez-vous le docteur Johnson, devenu homme,
+se tenant à la pluie au milieu du marché de Lichfield, pour expier une
+désobéissance de son jeune âge commise envers son père.--Mon cher
+Reding, reprit Carlton, laissez-moi vous ramener à ce que vous disiez au
+début de cet entretien, et à la réponse que je vous faisais: ce que vous
+soutenez en ce moment ne sert qu’à rendre ma réponse plus exacte. Vous
+avez commencé par dire que le célibat était une perfection de la nature;
+maintenant, vous en faites une pénitence; d’abord c’est un état
+excellent et glorieux, puis c’est un remède et une punition.--Peut-être,
+la pénitence est-elle notre plus haute perfection en ce monde, répondit
+Charles; mais, je l’ignore, je ne prétends pas avoir des idées claires
+sur la question. J’ai parlé plus que je n’aime à le faire en général.
+Renonçons enfin à ce sujet.»
+
+Ils passèrent donc aux matières qui étaient en rapport avec les études
+de Charles. Rentrés ensuite à la maison, ils travaillèrent sur Polybe.
+On ne peut nier, toutefois, que le reste du jour les manières de Carlton
+n’eussent quelque chose de singulier, comme s’il avait été contrarié. Le
+lendemain matin, il avait repris son air habituel.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Abdication du jugement privé.
+
+
+Arrêter la marche de l’esprit est chose impossible. Pendant deux ans,
+Charles avait éloigné ses pensées de controverses religieuses; vains
+efforts: ses vues sur la religion avaient progressé tous les jours à son
+insu. Cela devait être ainsi, supposé qu’il dût vivre d’une vie quelque
+peu religieuse. S’il devait honorer son créateur et lui obéir, des actes
+intellectuels, des conclusions et des jugements devaient accompagner ce
+culte et cette obéissance. Il pouvait ne pas formuler sa propre croyance
+jusqu’à ce que les questions lui eussent été posées; mais, le cas
+échéant, une seule discussion avec un ami, comme par exemple celle qu’il
+avait eue avec son _tuteur_, devait produire au jour ce qu’il regardait
+comme sa propre opinion, préciser les limites de chaque opinion telle
+qu’il la croyait, et déterminer les rapports de ces opinions entre
+elles. Il n’avait pas encore donné de nom à ces opinions, encore moins
+avaient-elles pris dans son esprit la forme scientifique; elles ne
+pouvaient, non plus, dans son état, être exprimées dans le langage de la
+théologie. Charles était tout simplement un jeune homme de vingt-deux
+ans, qui professait, dans une heure de conversation avec un ami, ce qui
+était réellement la doctrine et les usages du Catholicisme sur la
+pénitence, le purgatoire, les conseils de perfection, la mortification
+personnelle et le célibat ecclésiastique. Il n’était donc pas étonnant
+que tout cela tourmentât Carlton, quoiqu’il ne vît, pas plus que
+Charles, que tout ce Catholicisme était en fait caché sous les aveux de
+son élève. Mais il sentait, dans les principes avancés par celui-ci, se
+révéler une «chose très-différente de l’Église d’Angleterre», selon ses
+propres expressions; une chose nouvelle pour lui, et peu agréable, qui
+en même temps avait un corps, une vie, qui ne pouvait disparaître comme
+un son vague et rapide, comme une nuée fugitive, mais qui, reposant sur
+un fondement réel, se faisait sensiblement reconnaître et manifestait
+son existence avec force.
+
+Ici, nous voyons ce qu’une personne entend quand elle dit que le système
+catholique va à son esprit, qu’il réalise ses idées sur la religion,
+qu’il répond à ses sympathies, et autres choses semblables; et que
+là-dessus elle se fait catholique. On dit souvent d’une telle personne
+qu’elle procède par la voie du jugement privé, qu’elle choisit sa
+religion d’après l’idée qu’elle s’est faite de sa nature. Or, on ne peut
+nier que ceux qui sont étrangers à l’Église ne doivent commencer par le
+jugement privé; ils s’en servent d’abord, mais ils s’en passeront plus
+tard: comme un homme, dans la rue, se sert d’une lampe pendant une nuit
+obscure et l’éteint en rentrant dans sa maison. Que penserait-on de lui,
+s’il l’apportait tout allumée dans le salon? Que lui dirait l’heureuse
+société de dames élégantes et de _gentlemen_ en grande toilette qui est
+réunie là, devant un ardent foyer, et à la lumière des lustres
+étincelants, s’il entrait dans la salle avec un gros paletot, le chapeau
+sur la tête, un parapluie sous le bras, et une grande lanterne d’écurie
+à la main? D’autre part, quelle idée donnerait-il de sa personne, s’il
+allait en toilette de bal se jeter au milieu d’une nuit épouvantable et
+des éléments de la nature en furie? «Lorsque le roi entra pour voir les
+convives, il vit un homme qui n’avait pas la robe nuptiale»: il vit un
+homme qui était déterminé à vivre dans l’Église comme il vivait avant de
+lui être uni, qui voulait conserver ses priviléges, qui ne voulait pas
+échanger la raison pour la foi, qui ne voulait pas harmoniser ses
+pensées et ses actes à la scène glorieuse qui l’environnait, qui
+cherchait à tâtons le trésor caché et fouillait pour trouver la perle de
+prix dans le temple même du Dieu des armées, temple majestueux,
+éclatant, tout orné de pierreries; un homme qui fermait ses yeux et
+méditait, quand il pouvait les ouvrir et voir. Il n’y a donc pas
+d’absurdité ni d’inconséquence dans une personne qui use d’abord du
+jugement privé, et qui, ensuite, le condamne. Les circonstances changent
+les devoirs.
+
+Cependant, après tout, la personne dont il s’agit, à parler strictement,
+ne juge pas avec ses propres idées le système extérieur qui lui est
+offert; mais elle prend les données de ce système pour confirmer et pour
+justifier des jugements privés, des sentiments personnels et des
+dispositions déjà existantes. Charles, par exemple, éprouvait une
+difficulté à déterminer comment et quand les péchés du chrétien sont
+pardonnés; dans sa pensée, également, le célibat était un état meilleur
+que le mariage. Certainement il n’était pas la première personne de
+l’Église d’Angleterre qui eût eu de semblables idées; sans doute elles
+s’étaient présentées à bon nombre d’autres avant lui; ces personnes,
+toutefois, ayant regardé autour d’elles, n’avaient rien vu qui autorisât
+leurs sentiments, et, en conséquence, ces sentiments s’étaient corrompus
+ou éteints dans leurs cœurs. Mais lorsqu’un homme, dans cet état
+d’esprit, vient à rencontrer autour de lui l’ombre du Catholicisme,
+immédiatement le puissant Symbole produit son influence sur son âme. Cet
+homme voit que ce Symbole justifie ses pensées, qu’il explique ses
+sentiments; qu’en outre il les nombre, les corrige, les harmonise, les
+complète; et il est amené à demander aussitôt sur quelle autorité
+s’appuie cet enseignement étranger. Or, quand il découvre que cet
+enseignement est celui qui était reçu autrefois en Angleterre, du nord
+au sud, depuis les premiers temps où le Christianisme y avait fait son
+apparition; que, en remontant aux souvenirs historiques les plus
+anciens, Christianisme et Catholicisme sont synonymes; quand il voit que
+cet enseignement forme encore la foi de la plus grande partie du monde
+chrétien, tandis que la foi de son propre pays n’est admise que dans les
+bornes de son territoire et dans celles de ses colonies; bien plus,
+qu’il est difficile de dire quelle est la foi de l’Angleterre, ou même
+si elle a une foi; quand cet homme, disons-nous, découvre ces vérités,
+alors il se soumet à l’Église Catholique Romaine, non par la voie de la
+critique, mais comme un disciple à son maître.
+
+En parlant ainsi, sans doute, on ne peut nier, d’une part, qu’il peut y
+avoir des hommes qui s’unissent à l’Église catholique sur des motifs
+imparfaits ou par une route fausse; qui choisissent cette Église avec
+l’esprit de critique, et qui, non subjugués par sa majesté ou sa grâce,
+conservent ce malheureux esprit lorsqu’ils en sont déjà membres. Ces
+hommes, s’ils persistent dans ce travers, et n’apprennent pas à être
+humbles, courent le danger de retomber dans l’abîme. D’autre part, on ne
+peut nier, non plus, que d’autres hommes non catholiques peuvent
+choisir, par exemple, le Méthodisme, de la manière que nous avons
+expliquée plus haut, et cela, parce qu’il confirme et justifie le
+sentiment intérieur de leurs cœurs. Ceci est certainement possible
+spéculativement, quoiqu’il soit embarrassant de dire ce qu’il y a de si
+vénérable, de si imposant, de si surhumain dans les conférences
+Wesleyennes pour persuader à quelqu’un de les accepter comme un
+prophète; cependant, après tout, nous concevons que le fait repose sur
+une autre base; savoir, que les Wesleyens et autres sectaires se placent
+au-dessus de leur système; et quoiqu’ils puissent physiquement se
+trouver «assis au-dessous» de leur prédicateur, néanmoins, par l’état de
+leurs âmes, de leur esprit, de leur intelligence et de leur jugement,
+ils sont élevés bien au-dessus de lui.
+
+Mais revenons au héros de notre histoire. Quel mystère que l’âme
+humaine! Voilà Charles occupé d’Aristote et d’Euripide, de Thucydide et
+de Lucrèce, et toutefois, pendant ce travail, il s’avance toujours vers
+l’Église, «vers la mesure de la plénitude de l’âge du Christ». Sa mère
+lui avait dit qu’il ne pouvait échapper à sa destinée: c’était vrai,
+quoique cette parole dût s’accomplir d’une manière qu’elle ne pouvait
+imaginer, ni même rêver dans son cœur aimant. Il ne pouvait échapper à
+la destinée de devenir un élu de Dieu; à cette sublime destinée que la
+grâce de son Rédempteur avait imprimée dans son âme au baptême, que son
+bon ange y avait vue tracée en caractères lumineux, et pour laquelle il
+avait déployé un zèle ardent afin de la conserver pure et brillante;
+cette destinée que sa propre coopération aux bénédictions du ciel avait
+fortifiée en lui et mise hors de péril; il ne pouvait échapper à la
+destinée, au temps marqué par Dieu, de devenir catholique. Ce temps sans
+doute pouvait tarder encore, les anges pouvaient être inquiets, l’Église
+aurait peut-être à supplier, comme si elle eût été frustrée de la
+promesse qui lui annonçait un étranger de plus, un enfant déjà; mais le
+fait devait s’accomplir: c’était écrit au ciel, et la marche lente du
+temps le faisait avancer plus près à chaque minute. Et même avant cette
+heure bénie, telle qu’une fleur éclose répand ses parfums en tout lieu,
+ainsi des odeurs étranges, inconnues, délicieuses pour les uns,
+désagréables pour d’autres, s’échappaient de sa personne sur les ailes
+des vents, et l’on se demandait avec surprise la cause de ce phénomène
+mystérieux, et l’on considérait Charles avec anxiété et inquiétude,
+tandis que lui-même n’avait pas conscience de son propre état. Soyons
+patients comme son Créateur est patient, et supportons qu’il fasse avec
+lenteur un ouvrage qu’il fera bien.
+
+Hélas! tandis que Charles s’était avancé d’un côté, Sheffield avait
+marché dans une autre voie. Quelle route avait-il suivie? c’est ce que
+nous verrons au chapitre suivant, dans une conversation qui eut lieu
+entre les deux amis.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane.
+
+
+Carlton avait ouvert pour la fête des Saints la petite église qu’il
+desservait pendant les grandes vacances. N’étant pas à même d’y réunir
+une assemblée, et l’église d’Horsley étant fermée toute la semaine, sauf
+le dimanche, il avait demandé à ses élèves de l’y accompagner le jour de
+Saint-Matthieu. Comme la saison était belle et la promenade agréable,
+ils acceptèrent volontiers. Lorsque le service de l’église fut terminé,
+Carlton eut à visiter un malade qui demeurait un peu plus loin, et les
+deux jeunes gens revinrent ensemble.
+
+«J’ignorais que Carlton fût un homme de parti si avancé, dit Sheffield,
+est-ce que sa lecture du Symbole d’Athanase ne vous a pas frappé?--Ce
+n’est pas une marque de parti, assurément, répondit Charles.--Lire ce
+symbole dans des jours comme les nôtres est une marque de parti, je
+pense; c’est marcher hors de la voie commune.» Charles ne voyait pas
+comment ce pouvait être un acte de parti, que d’obéir, dans une matière
+si évidente, à la direction formelle[62] du Prayer-Book. «La direction!
+reprit Sheffield; mais la question est de savoir si cette direction
+oblige maintenant. C’est le sentiment, l’interprétation de l’Église
+d’aujourd’hui qui doit en déterminer l’obligation.--La vue _primâ facie_
+de la matière, repartit Charles, est que ceux-là sont les plus éloignés
+de l’esprit de parti, qui ne font que suivre les ordonnances du
+Prayer-Book.--Pas du tout; l’adhésion stricte à des coutumes anciennes
+peut certainement être la marque d’un parti. Il y a dix ans, avant que
+l’étude de l’histoire ecclésiastique fût remise en vigueur, l’Arianisme
+et l’Athanasianisme étaient complétement laissés dans l’oubli, ou, tout
+au plus, étaient-ils regardés comme des questions de mots, au moins par
+le plus grand nombre: l’un paraissait aussi bon que l’autre.--Je dirai
+comme vous, en un sens; j’admettrai que bon nombre de personnes, par
+exemple, les illettrés, qui vivaient dans les communautés ariennes
+parlaient le langage arien, et cependant n’avaient pas d’intention
+mauvaise. Je crois avoir entendu raconter qu’un ancien missionnaire des
+Goths ou des Huns était arien.--Eh bien, je parlerai d’une manière plus
+précise. Un savant d’Oxford, il y a environ dix ans, allait publier une
+histoire du concile de Nicée. Le libraire lui proposa de mettre en tête
+de son livre un portrait de saint Athanase, qu’il avait trouvé dans un
+ancien volume; mais l’auteur en fut fortement dissuadé par un de ses
+confrères ecclésiastiques qui parlait, non d’après son propre sentiment,
+mais d’après ce motif, que saint Athanase était un nom très-impopulaire
+parmi nous.--Une hirondelle ne fait pas le printemps.--Cet
+ecclésiastique, continua Sheffield, était un ami des écrivains actuels
+les plus dévoués à la Haute Église.--Il y a toujours eu dans notre
+Église, répondit Charles, une école hétérodoxe, je ne l’ignore pas, mais
+elle n’a jamais été puissante. Votre ami peu scrupuleux en était
+membre.--Je ne le crois pas; il vivait en dehors de la controverse et
+s’occupait de littérature; c’était un ministre accompli et un homme de
+piété. Il n’exprima pas un sentiment personnel; il ne fit que témoigner
+d’un fait, de l’impopularité du nom d’Athanase, fait que personne ne
+conteste.--Qu’y a-t-il là d’étonnant? On connaissait si peu l’histoire.
+Saint Athanase, vous le savez, n’a pas écrit le symbole qui porte son
+nom. On peut bien penser que cet auteur exagère parfois, sans croire
+cependant que le symbole soit erroné.--Ce n’est pas tout, reprit
+Sheffield: vous connaissez le professeur de théologie nommé Beatson: on
+ne l’appellera, en aucun sens, un homme de parti; ce sont les tories qui
+l’ont nommé professeur, et jamais on ne l’a vu se compromettre par
+aucune théorie libérale en matières théologiques. Or, un étudiant qui
+assistait à ses cours particuliers m’a assuré qu’il avait dit à son
+auditoire: «Je crois, messieurs, que l’ancienne interprétation du
+Symbole par l’Église d’Angleterre a fini avec Bull. Après que Locke eut
+pris la plume, la vieille phraséologie orthodoxe tomba en
+discrédit.»--Peut-être voulait-il dire, répliqua Charles, que
+l’érudition s’éteignait, ce qui est vrai. Le vieux langage théologique
+est tout à fait un langage savant; naturellement on dut l’abandonner
+quand on n’étudiait pas les Pères ni les scolastiques; mais lorsque les
+études ont porté de nouveau sur ces auteurs, ce langage a été
+ressuscité.--Non, non, Beatson s’est exprimé beaucoup plus clairement
+dans une autre circonstance. Parlant des symboles et autres choses
+semblables: «Je crois, a-t-il dit, que tous les laïques instruits de
+notre Église sont en général Sabelliens.»
+
+ [62] Il est prescrit aux ministres de l’Église anglicane de lire ou de
+ chanter le Symbole d’Athanase dans treize des principales fêtes de
+ l’année.
+
+Charles était silencieux et savait à peine que répondre. Sheffield
+continua: «Il y a quelques années, n’étant encore qu’un enfant,
+j’assistais à une conversation dans laquelle un de mes précepteurs
+communiquait un plan d’histoire des conciles à un théologien des plus
+savants et des plus orthodoxes, à un homme dont le nom n’a jamais été
+associé à aucun parti, et qui compte de hauts dignitaires dans sa
+famille. Cet homme, bon et intelligent, écouta avec politesse, il
+applaudit au projet; puis, il ajouta en riant: «Savez-vous bien que vous
+avez choisi précisément le plus ennuyeux sujet de l’histoire de
+l’Église?» Les conciles, en effet, commencent au Symbole de Nicée et
+embrassent à peu près tous les points doctrinaux.--Mon cher Sheffield,
+laissez-moi vous le dire, vous êtes tombé dans un cercle particulier ou
+dans un parti d’hommes, très-respectables, excellents, je n’en doute
+pas, mais qui ne sont pas précisément les purs modèles de notre
+Église.--Je ne les cite pas comme des autorités, mais comme des
+témoins.--Pourtant, je sais très-bien qu’à la fin du dernier siècle il
+s’éleva entre certains savants et l’évêque Horsley une controverse dans
+laquelle celui-ci expliqua, d’une manière claire, une partie au moins de
+la doctrine d’Athanase.--Vous vous trompez, sa controverse n’était pas
+une défense du Symbole d’Athanase, je le sais pertinemment; car ce sujet
+s’est présenté au cours d’Upton sur les Articles. Ce fut avec Priestley
+qu’il eut cette polémique. Mais, quoi qu’il en soit, nos théologiens se
+contentent de penser que tout cela est très-beau, comme les sermons du
+même auteur sur les prophéties. C’est une autre question de savoir s’ils
+reconnaissent le mérite de l’un ou de l’autre de ces ouvrages. Ils
+acceptent les termes scolastiques sur la Trinité, de la même manière
+qu’ils acceptent la doctrine que le Pape est l’Antechrist. Lorsque
+Horsley parle du Pape, ou de quelque chose de semblable, les bons vieux
+ecclésiastiques s’écrient: «Certainement, certainement; oh! oui, c’est
+la doctrine de l’ancienne Église d’Angleterre», croyant qu’il est bon de
+maintenir cette idée, ou au moins d’en faire profession, lorsqu’il en
+est question; mais s’en souciant fort peu eux-mêmes, et n’y pensant même
+pas d’un bout de l’année à l’autre. Et ainsi en est-il de la doctrine
+sur la Trinité. Ils disent: «le grand Horsley, le puissant Horsley», et
+voilà tout. Ils ne discutent pas sa doctrine; ils ne s’en inquiètent
+guère non plus; ils le regardent comme un preux champion, armé de pied
+en cap, qui a terrassé son adversaire, qui a coupé la tête à quelque
+insolent non protectionniste, à un chartiste insensé, où à quelque
+novateur en religion, qui, sous le couvert de la théologie, avait fait
+une charge contre les dîmes et les taxes pour l’entretien de l’Église.»
+
+--Je ne puis avoir une si mauvaise idée de nos théologiens actuels,
+repartit Charles. Je sais qu’ici même, à Oxford, il y a des écrivains
+orthodoxes que personne ne peut appeler des hommes de parti.--Arrêtez,
+mon ami, comprenez-moi bien, je ne parlais pas contre eux, je disais
+seulement que ces idées anti-athanasiennes n’étaient pas rares. J’ai été
+à même d’entendre bien des choses sur la matière chez mon précepteur
+particulier, et j’ai toujours été sur mes gardes depuis mon arrivée à
+Oxford. L’évêque de Derby était un ami de Sheen, mon précepteur. Lors de
+sa promotion, je me trouvais avec celui-ci, et Sheen me confia que
+l’évêque élu lui avait écrit à cette occasion: «Quel auteur lirai-je? je
+ne connais rien en fait de théologie.» Je crois qu’on lui recommanda, ou
+qu’on lui proposa de lire la Bible de Scott.--Il est facile de citer des
+exemples, quand on a ses coudées franches. Ce que vous dites est
+évidemment un exposé à votre manière.--Prenez encore Shipton, qui est
+mort dernièrement, continua Sheffield; quelle magnifique position
+n’avait-il pas dans l’Église? cependant tout le monde sait très-bien
+qu’il regardait comme une erreur d’employer le mot «personne» dans la
+doctrine sur la Trinité. Ce qui rend ceci plus étonnant, c’était sa
+grande sévérité envers les ecclésiastiques (les Tractariens par
+exemple), qui esquivaient le sens des Articles. Or, Shipton était
+parfaitement équitable et juste; il méprisait l’argent; l’opinion
+publique le préoccupait peu; et toutefois il était Sabellien. Aurait-il
+mangé le pain de l’Église, comme on disait, même un seul jour, s’il
+n’avait pas cru que ses opinions n’étaient pas incompatibles avec sa
+charge de doyen de Bath et de Dorchester? N’est-il pas évident qu’il
+croyait que la pratique de l’Église avait modifié, avait _réinterprété_
+ses propres formulaires?--Cependant, mon cher ami, la pratique de
+l’Église ne peut rendre noir ce qui est blanc, ni faire dire oui à un
+texte qui dit non. Je ne nierai pas que les paroles sont souvent vagues
+et incertaines dans leur sens, et qu’elles ont besoin fréquemment de
+commentaires; à cet égard, l’enseignement du jour a une grande influence
+pour fixer la valeur des termes; mais la question est de savoir si
+l’enseignement opposé de chaque doyen, de chaque prébendier, de chaque
+ecclésiastique, de chaque évêque dans notre Église, pourrait rendre
+Sabellien le Symbole d’Athanase; pour moi, je ne le pense
+pas.--Certainement, non, répondit Sheffield; mais les ecclésiastiques
+dont je parle soutiennent simplement qu’ils ne sont pas tenus à tous les
+détails du Symbole, mais seulement à la grande idée qu’il y a _une_
+Trinité.--Grande idée! s’écria Charles, grande sottise! Un Unitaire ne
+répudierait pas cette doctrine. N’admet-il pas le Père, le Fils et
+l’Esprit-Saint, bien qu’il croie que le Fils est une créature et
+l’Esprit une influence?--Eh bien, quant à moi, je ne vois pas pourquoi,
+si le doyen Shipton fut un membre saint de l’Église, le docteur
+Priestley ne l’aurait pas été également. Mais mon doute est de savoir,
+si, supposé que les Tractariens n’eussent point paru, Priestley n’aurait
+pas été, s’il avait vécu dans ce temps-ci, je ne dirai pas un membre
+parfait, mais assez digne pour mériter des bénéfices dans notre
+Église.--Si les Tractariens n’eussent point paru! c’est-à-dire si notre
+Église était autre qu’elle n’est. Qu’est-ce que cette école, sinon un
+enfantement, un produit de l’Église? Et si l’Église n’avait pas donné le
+jour à un parti qui prît sa défense, elle en aurait fait naître
+certainement un autre. Non, non, Charles; je vous garantis que la
+vieille école doctrinale était tout à fait tombée, lorsque les
+Tractariens parurent, et je vous avoue que j’aurais aimé qu’ils eussent
+laissé les choses tranquilles. Il y avait encore, à cette époque, la
+doctrine de la succession Apostolique; mais quelques bons vieux hommes
+étaient ses seuls apôtres restants dans l’Église. Il leur arriva même,
+dans une occasion, qu’un grand personnage se moqua complétement de leur
+persistance à conserver ce point. Il leur soutint que leur doctrine s’en
+allait avec les non-jureurs[63]. «Vous êtes si peu nombreux, leur
+dit-il, que nous pouvons vous compter.»
+
+ [63] Les _non-jureurs_ sont ceux qui soutiennent la doctrine primitive
+ de l’Église anglicane, contenue dans les _Homélies_, sur
+ l’obéissance passive et la non résistance, et qui adhèrent au
+ premier rituel d’Édouard VI.
+
+La conversation ne plaisait pas à Charles, et cela pour plusieurs
+motifs. Il n’aimait pas ce qui lui paraissait une attaque de la part de
+Sheffield contre l’Église d’Angleterre; et, d’ailleurs, il commençait à
+éprouver des doutes et des craintes pénibles que cette attaque ne
+reposât sur de solides fondements, craintes et doutes auxquels il ne
+voulait pas être exposé. Il garda donc le silence, et, après un court
+intervalle, il essaya de changer de sujet; mais Sheffield avait engagé
+la partie, il ne voulait pas la perdre; il commença de nouveau: «J’ai
+parlé, dit-il, du parti libéral de notre Église. Dans l’Église, il y a
+quatre partis. Parmi eux, le vieux parti tory, ou le parti de la
+campagne, qui évidemment est le plus nombreux, n’a pas du tout
+d’opinion; il se contente d’accepter la théologie ou la non-théologie du
+jour, et l’on ne peut pas dire proprement qu’il ait ce que le Symbole
+appelle la foi Catholique.» Il ne la répudie pas; il peut être incroyant
+à son insu; mais, en tout cas, il ne donne aucun signe positif qu’il ait
+vraiment cette foi; il ne fait que la traiter avec respect. J’ose dire
+qu’il n’y a pas dans tout ce parti un ministre de campagne, qui, d’un
+bout de l’année à l’autre, fasse un seul jour ce que les Catholiques
+appellent «un acte de foi», touchant le mystère spécial et très-distinct
+contenu dans les clauses du Symbole d’Athanase.» Voyant que Charles
+paraissait froissé, Sheffield ajouta: «Je ne parle pas de tel ou tel
+ecclésiastique en particulier, mais de la grande majorité d’entre eux.
+Après le parti tory vient le parti libéral, qui n’aime pas non plus le
+Symbole d’Athanase, comme je vous l’ai déjà dit. En troisième lieu, nous
+avons le parti évangélique. Je sais que vous possédez un des numéros des
+_Traités_ sur la foi objective. Or, ce _Traité_ paraît prouver que les
+évangéliques sont implicitement Sabelliens, et qu’ils tendent à avouer
+cette croyance. La même marche a déjà été effectivement suivie par leurs
+confrères du continent et de l’Amérique. Les protestants de Genève, de
+Hollande, d’Ulster et de Boston sont tous devenus, je crois, Unitaires,
+ou chose semblable. Le docteur Adam Clarke, le célèbre Wesleyen,
+admettait, lui aussi, le principe distinctif du Sabellianisme, comme
+Doddridge, dit-on, l’avait fait antérieurement. Toutes choses
+considérées, je pense que j’ai bien prouvé ma thèse touchant ma première
+assertion: savoir, qu’en ce temps-ci c’est une marque de parti que de
+sortir de la voie commune pour lire le Symbole d’Athanase.--Je ne suis
+nullement d’accord avec vous là-dessus, mon cher Sheffield; vous
+discutez sans preuves suffisantes, et vous tirez de terribles
+conclusions de bien faibles prémisses. Voilà, du moins, ce qu’il me
+semble. Je voudrais aussi que vous n’eussiez pas parlé de prouver une
+thèse, comme si de pareils sujets étaient de simples matières à
+discussion. Je n’aime pas non plus que vous preniez le mauvais côté des
+choses; c’est en général votre tendance.--Reding, je dis ce que je
+pense, et il en sera toujours de même. Je ne veux pas être un homme de
+parti. Je n’essaie pas, comme Vincent, de concilier les choses opposées.
+Il est de tous les partis; je ne suis d’aucun. Je crois voir assez bien
+le vide de tous.--O mon cher ami, s’écria Charles en détresse, songez à
+ce que vous dites; vous n’avez pas certainement envie de maintenir vos
+paroles. A vous entendre, on supposerait qu’à vos yeux la croyance au
+Symbole d’Athanase n’est qu’une simple opinion de parti.» Sheffield
+resta d’abord silencieux; il reprit ensuite: «Eh bien, je vous demande
+pardon, si j’ai dit quelque chose qui pût vous contrarier, ou si je me
+suis exprimé trop vivement; mais, évidemment, il n’est pas nécessaire de
+croire ce que tant de gens ne croient pas, ou traitent avec
+indifférence.»
+
+La conversation tomba, et peu d’instants après Carlton vint à leur
+rencontre sur un poney qu’il avait emprunté à la ferme.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Les XXXIX Articles mis en regard du symbole catholique.
+
+
+Pendant deux ans environ, Reding avait banni ses doutes touchant les
+Articles; mais c’était différer le paiement d’une dette: c’était un
+sursis, et non une quittance. Les deux conversations que nous avons
+rapportées, l’ayant fait s’expliquer sur des matières très-importantes,
+d’abord avec l’un, ensuite avec l’autre de ses amis, tous deux également
+liés par les Articles, lui rappelèrent tristement son obligation envers
+l’Université et l’Église. L’époque d’ailleurs de son examen et de
+l’obtention de ses grades, approchant de plus en plus, le fit penser que
+le temps venait où il devrait être prêt à acquitter cette dette.
+
+Un jour, c’était vers la fin des vacances, Charles se promenait avec
+Carlton; tout en devisant, il avait été amené à parler du nombre des
+opinions religieuses et des partis d’Oxford qui produisaient de si
+mauvais effets, en donnant lieu à tant de discours, à tant de critiques,
+et peut-être aussi à un peu de scepticisme. «Évidemment, dit-il ensuite,
+tout cela est un mal dans une ville d’éducation; je craindrais
+cependant, Carlton, que ce mal ne soit inévitable, si votre doctrine sur
+les partis est vraie; car s’il était un lieu où les différences des
+opinions religieuses doivent se produire, c’est bien au sein d’une
+Université.--Je suis loin de le nier, répondit Carlton; mais tous les
+systèmes ont leurs défauts: constitution politique, théologie, rituel,
+rien n’est parfait. Un seul système vient directement et simplement du
+ciel, c’est le système judaïque; encore même a-t-il été aboli à cause de
+sa stérilité. Ceci n’est pas une atteinte à la perfection de la
+Révélation divine, car cette stérilité provient du sujet sur lequel et
+par lequel elle opérait.» Il y eut un moment de silence: «C’est le
+défaut de la plupart des jeunes penseurs, continua Carlton, d’être
+impatients, s’ils ne trouvent pas la perfection en toutes choses; ils
+ont le zèle de tous les novices.» Autre silence. Il reprit de nouveau:
+«Quelle forme de religion est moins controversable que la nôtre sous
+tous les rapports? Vous voyez les inconvénients de notre propre système,
+parce que vous les expérimentez, mais vous n’avez pas senti, vous ne
+pouvez même connaître ceux des autres.» Charles ne répondait pas; il
+marchait, arrachant et broyant les feuilles des arbustes et des buissons
+à travers lesquels tournait le sentier. Rompant enfin son mutisme:
+«Carlton, dit-il, laissez-moi vous faire une confidence que je ne ferais
+pas à tout autre. Vous savez qu’il y a environ deux ans j’étais
+très-inquiet par rapport aux Articles; réellement, je ne pouvais pas les
+comprendre, et leur histoire ne faisait qu’aggraver la difficulté. Je
+rejetai alors loin de moi ce sujet d’études; mais voici venir mon examen
+et mon grade, et ces matières vont m’occuper encore.--Il faut que vous
+ayez été admis de bonne heure au cours des Articles.--Peut-être
+n’étais-je pas à la hauteur du sujet.--Loin de moi une pareille pensée;
+mais quant à la chose elle-même, mon bon ami, sachez-le, c’est ce qui
+arrive chaque jour, et spécialement aux jeunes gens réfléchis comme
+vous. Cela ne devrait pas vous tourmenter.--Mais mon inquiétude, reprit
+Charles, naît de la crainte que j’ai que mes anciennes difficultés ne
+reviennent, et que je ne sois pas capable de les repousser.--Vous
+devriez prendre toutes ces choses avec calme, répliqua Carlton; toutes
+choses, comme je l’ai dit, ont leurs difficultés. Si vous attendez
+jusqu’à ce que chaque objet soit comme il devrait être, ou pourrait être
+d’après vos idées, vous ne ferez rien et vous perdrez votre temps. Le
+monde moral n’est pas un pays de plaine; il a aujourd’hui ses points
+tracés, sa géographie, ses routes. Vous ne pouvez marcher à travers
+champs; si vous tentez un _steeple-chase_, Vous vous casserez le cou
+pour vos peines. Les formes de religion sont des faits; elles ont
+chacune leur histoire. Elles étaient avant vous, elles vous survivront.
+Il vous faut faire un choix, vous ne pouvez créer.--Je sais que je ne
+puis créer une religion; peut-être, non plus, ne puis-je en trouver une
+meilleure que la mienne. Je n’ai pas besoin de tenter l’entreprise; mais
+ma difficulté n’est pas là. Prenez votre propre figure. Je m’en vais au
+petit trot, le long de ma route; tout à coup, voilà une haute barrière
+solidement fermée à clef, et mon pauvre poney ne peut la franchir. Que
+faire? Je ne me plains pas; mais tel est le fait, ou du moins tel il
+peut être.--Le poney doit franchir la barrière, ou, s’il ne le peut, il
+faut qu’il y ait une autre voie. Autrement, à quoi sert une route? En
+religion, toutes les routes ont leurs obstacles; l’une a une porte
+solide qui la coupe, l’autre se déroule à travers un marais. Ne doit-on
+pas aller en avant? La religion doit-elle aboutir à une barrière
+infranchissable? Le Christianisme doit-il s’éteindre? Mais où irez-vous?
+Non pas certainement au Méthodisme ni à la Confraternité de Plymouth.
+Quant à l’Église Papiste, je soupçonne qu’elle présente plus de
+difficultés que la nôtre. Il _faut_ sacrifier son jugement privé.--Tout
+cela est très-bien, reprit Charles; mais ce qui est très-utile peut
+cependant être tout à fait impossible. Les plus belles paroles sur la
+nécessité d’arriver à la maison avant la nuit ne rendront pas mon pauvre
+petit poney capable de franchir la porte.--Non, certainement; mais si
+vous aviez l’ordre de la part d’un prince bienveillant, votre souverain
+et votre bienfaiteur, de suivre la route sans broncher jusqu’au soir, et
+que vous dussiez le rencontrer au bout de votre voyage, vous seriez bien
+sûr que celui qui vous a marqué la fin vous a également indiqué les
+moyens. Et quant à la difficulté présente, vous devriez chercher un
+expédient quelconque d’ouvrir la porte, ou de passer à travers la haie,
+ou, d’une manière ou d’une autre, de trouver un chemin, en sorte que
+vous pussiez tourner l’obstacle.»
+
+Charles répondit qu’en aucun cas il n’aimait ce mode d’argumentation; il
+lui semblait dangereux, il ne voyait ni où il menait, ni où il
+aboutissait.--Eh! pourquoi, dit-il ensuite brusquement, pourquoi
+pensez-vous qu’il y a plus de difficultés dans l’Église de
+Rome?--Évidemment, il y en a davantage; s’il est difficile de mordre aux
+Articles, ne l’est-il pas plus de digérer le Symbole du Pape Pie?--Le
+Symbole du Pape Pie? Je ne le connais pas! Je suis peu versé dans cette
+matière. Que dit ce symbole?--Oh! il parle d’infaillibilité, de
+transsubstantiation, de culte des Saints, et que sais-je? je suppose
+que vous ne pourriez souscrire complétement à toute cette
+doctrine.--Pourquoi pas?... Tout dépend, reprit Charles avec lenteur, de
+la valeur de l’autorité qui me la transmettrait.» Il s’arrêta, puis
+continuant: «Naturellement, je pourrais y souscrire, si elle m’était
+transmise par la même autorité qui m’enseigne la Sainte Trinité. Quant
+aux Articles, ils ne me parviennent sur aucune autorité, ce sont des
+vues particulières à des personnes du XVIe siècle; et d’ailleurs, il
+n’est pas clair jusqu’à quel point ils sont ou ne sont pas modifiés par
+les vues sans autorité du XIXe. Je suis donc obligé d’exercer mon propre
+jugement, et je puis vous dire avec franchise que mon jugement est
+au-dessous d’une si grande tâche. Au moins, c’est ce qui me trouble,
+toutes les fois que ce sujet se présente à mon esprit; car je l’ai
+rejeté loin de moi.--Alors, dit Carlton, recevez les Articles sur la
+_foi_.--Vous voulez dire, repartit Charles, que je dois considérer notre
+Église comme _infaillible_.» Carlton sentit la difficulté. «Non,
+répondit-il; mais il vous faut agir _comme si_ elle était infaillible,
+par un sentiment de devoir.» Charles sourit; puis, soudain devenant
+grave, il resta immobile et baissa les yeux: «Si je _dois_ me créer une
+Église infaillible, dit-il, si je _dois_ renoncer à mon jugement privé,
+si je _dois_ procéder par la foi, il _existe_ une Église qui a sur nous
+tous des droits plus grands que l’Église d’Angleterre.--Mon cher Reding,
+répliqua Carlton avec émotion, où avez-vous pris ces idées?--Je
+l’ignore; quelqu’un a dit qu’elles étaient dans l’air. Je n’en ai parlé
+à personne. Il m’est arrivé seulement, la première année, d’avoir une ou
+deux discussions sur cette matière. J’ai banni ce sujet de mon esprit,
+mais quand une fois je commence, vous le voyez, je parle malgré moi.»
+
+Ils se promenèrent un moment en silence. «Voulez-vous dire, reprit
+Carlton, qu’il est très-difficile de comprendre et d’admettre les
+Articles? Pour moi, ils sont assez clairs, et ils parlent le langage du
+sens commun.--Eh bien, quant à moi, repartit Reding, il me semble
+parfois qu’ils sont en contradiction avec eux-mêmes, d’autres fois avec
+le Prayer-Book; de sorte que je les suspecte. Je ne sais ce que je vais
+signer, quand il faudra poser cet acte. Cependant, je dois signer _ex
+animo_. Une soumission aveugle, je pourrais la faire; mais une
+déclaration aveugle, je ne puis la donner.--Citez-moi quelques
+exemples.--Ainsi, les Articles admettent positivement la doctrine
+luthérienne de la justification par la foi seule; et cette doctrine est
+rejetée implicitement par le Prayer-Book dans chacun de ses offices. Ils
+en appellent aux Homélies comme autorité; or, les Homélies parlent des
+livres apocryphes comme étant inspirés; ce que nient implicitement les
+Articles. Les Articles sur l’ordination sont contraires dans leur esprit
+au service de l’ordination. Un article sur les sacrements exprime la
+doctrine de Mélanchthon, un autre celle de Calvin. Tel Article parle de
+l’autorité de l’Église dans les controverses de foi, tel autre fait de
+l’Écriture un juge sans appel. Voilà les points qui, en ce moment, se
+présentent à mon esprit.--Assurément beaucoup d’entre eux, reprit
+Carlton, ne sont que de simples difficultés de mots; et toutes ces
+difficultés apparentes peuvent être surmontées avec un peu de
+peine.--D’autre part, continua Charles, ce qui m’a frappé, c’est que
+l’Église de Rome est incontestablement conséquente dans ses formulaires;
+c’est même le reproche que lui adressent quelques-uns de nos écrivains:
+ils la trouvent trop systématique. Cela peut être un système dur, un
+système de fer, mais il est logique.» Carlton ne voulut pas
+l’interrompre, jugeant qu’il était mieux de l’entendre exposer sa
+difficulté entière. Charles continua donc: «Lorsqu’un système est
+logique, au moins il ne se condamne pas lui-même. La logique n’est pas
+la vérité, mais la vérité est logique. Or, je ne suis pas capable, je
+l’avoue, de décider si tel système est vrai, mais je puis bien juger
+s’il est conséquent avec lui-même. Quand un oracle équivoque, il porte
+avec lui sa propre condamnation. Je suis porté à croire qu’il y a dans
+l’Écriture quelque chose sur ce sujet, une comparaison, sous ce rapport,
+entre les prophéties païennes et les prophéties inspirées. Ce qui m’a
+également frappé, c’est que saint Paul donne ce caractère de
+l’hérétique, qu’il «se condamne lui-même», portant sa condamnation sur
+sa figure. En outre, je me trouvais un jour dans la société de Freeborn
+(que vous connaissez peut-être) et d’autres personnes du parti
+évangélique, et ces messieurs démontrèrent, s’il fallait les en croire,
+que Luther et Mélanchthon ne s’accordent pas sur le point capital de la
+justification par la foi: circonstance qui ne nous a pas été expliquée
+au cours des Articles. J’ai lu aussi quelque part, ou j’ai entendu
+prêcher, que les anciens hérétiques étaient toujours inconséquents;
+qu’ils ne pouvaient jamais exposer clairement leurs idées, encore moins
+s’accorder entre eux; et ainsi, qu’ils le voulussent ou non, ils ne
+pouvaient s’empêcher de faire connaître aux simples leur vrai caractère
+par leur bavardage.»
+
+Charles s’arrêta; puis continuant: «Ceci m’a encore frappé: Il n’y a pas
+de prophète de la vérité sur la terre, ou bien l’Église de Rome est ce
+prophète. Appelez-le apôtre, messager, maître, comme il vous plaira, il
+est évident pour moi, d’après notre croyance à une Église visible, qu’il
+existe encore un prophète; et le sens commun nous dit ce que doit être
+le messager de Dieu. D’abord, il ne doit pas se contredire, comme je
+viens de le soutenir. Secondement, un prophète de Dieu ne peut souffrir
+de rival, mais il condamne tous ceux qui ont des prétentions
+particulières, comme font les prophètes dans l’Écriture. Or, il est
+impossible de dire si notre Église reconnaît ou non le Luthéranisme de
+l’Allemagne, le Calvinisme de la Suisse, les sectes Nestoriennes et
+Monophysites de l’Orient. Elle ne nous expose pas non plus, d’une
+manière claire, sa pensée sur l’Église de Rome. Le seul endroit où elle
+reconnaisse son existence, c’est dans les Homélies, et là, elle en parle
+comme de l’Antechrist. La position de l’Église Grecque, non plus, n’est
+pas bien définie dans la doctrine anglicane. D’autre part, l’Église de
+Rome _primâ facie_ a cette marque d’un prophète, d’un prophète tel que
+l’Écriture nous le dépeint: elle n’admet pas de rivaux, et anathématise
+toute doctrine qui est contraire à la sienne propre. Autre chose: Un
+prophète de Dieu est naturellement à l’aise avec son message; il n’est
+pas impuissant et sans vie au milieu des erreurs et de la lutte des
+opinions. Il sait ce qu’on lui a donné à faire connaître, jusqu’où
+s’étend sa doctrine; il peut agir comme un arbitre; il est à la hauteur
+des événements. Or, cela parle encore en faveur de l’Église de Rome. A
+mesure que les siècles se déroulent, elle est toujours sur le qui-vive;
+elle interroge tout nouveau venu; elle sonne l’alarme, brise toute
+doctrine étrangère, revendique, détermine et perfectionne ce qui est
+nouveau et vrai. L’Église de Rome m’inspire la confiance, je sens que je
+puis me fier à elle. C’est une autre question de savoir si elle est
+vraie: pour le moment, je ne prétends pas le décider. Mais je n’ai pas
+la même confiance en notre propre Église. Je l’aime plus que je n’ai
+confiance en elle: elle me laisse sans foi. Maintenant, vous voyez
+l’état de mon esprit.» Il laissa échapper un profond soupir, comme s’il
+se fût débarrassé d’un fardeau.
+
+«Eh bien, dit Carlton, lorsque Charles eut cessé, tout cela est une
+théorie fort belle; savoir si elle s’accorde avec les faits, c’est une
+autre question. Pour nous, nous avons toujours cru jusqu’à présent que
+Chillingworth avait raison quand il nous montre Papes contre Papes,
+Conciles contre Conciles, et ainsi de suite. Soyez sûr, mon ami, que les
+controversistes protestants ne vous laisseront pas admettre cette
+parfaite harmonie de la doctrine papiste; ce qui est certain, c’est que
+vous avez étudié fort peu, et que vous jugez de la vérité, non d’après
+les faits, mais d’après des idées; je veux dire que pour vous c’est
+assez si des idées se soutiennent mutuellement. Quoique vous ne vouliez
+pas le reconnaître, cependant, en matière de faits, l’harmonie, à vos
+yeux, est la vérité. Les faits répondent-ils aux théories, vous n’en
+savez rien, et vous ne vous en informez pas. Je ne suis pas très-versé
+dans le sujet; mais j’en sais assez pour être sûr que les Papistes
+auraient plus de peine que vous ne vous l’imaginez à prouver
+l’enchaînement logique de leur système. Par exemple, ils en appellent
+aux Pères, et cependant ils placent le Pape au-dessus de ceux-ci; ils
+maintiennent l’infaillibilité de l’Église et la prouvent par l’Écriture,
+et puis ils prouvent l’Écriture par l’Église. Ils croient qu’un Concile
+général est infaillible _lorsque_ le Pape l’a confirmé, mais pas _avant_
+cette sanction. Bellarmin, il me semble, donne la liste des Conciles
+généraux qui ont erré. Jamais, non plus, je n’ai pu m’expliquer la
+doctrine de Rome sur les indulgences.» Charles réfléchit sur ces
+paroles: «Peut-être avez-vous raison, dit-il ensuite; je devrais
+connaître les faits plus exactement avant de porter un jugement sur ces
+matières. Mais, mon cher Carlton, je vous proteste, et vous pouvez vous
+imaginer avec quelle peine je vous fais cet aveu, je vous proteste que
+si l’Église de Rome est aussi ambiguë dans son enseignement que la
+nôtre, je serais en voie de devenir sceptique sur ce fondement, que je
+n’ai pas d’autorité compétente pour me fixer ma croyance. L’Éthiopien
+disait: «Comment puis-je le savoir, à moins que quelqu’un ne me
+l’apprenne?» et saint Paul: «La foi vient par l’ouïe.» Si personne ne
+réclame ma foi, comment puis-je l’exercer? Du moins, je courrai le
+risque de devenir Latitudinaire; car si l’Écriture seule est mon guide,
+évidemment il n’y a pas de Symbole écrit pour nous dans le livre
+sacré.--Notre affaire, répondit Carlton, est de prendre le meilleur côté
+des choses, et non le pire. Retenez bien ceci, Charles, c’est qu’il faut
+vous mettre en garde contre toute vue forcée ou maladive des choses.
+Soyez gai, soyez naturel, et tout sera facile.--Carlton, vous êtes
+toujours bon et plein de bienveillance, repartit Charles; mais après
+tout (et je voudrais pouvoir vous le faire comprendre), vous n’avez pas
+un mot à dire relativement à ma difficulté sur la signature des
+Articles. Comment dois-je sauter par-dessus le mur? Que m’importe, à
+moi, que les autres communions aient aussi leurs murailles à franchir!»
+
+Ils s’approchaient alors de la maison, et ils finirent leur promenade en
+silence, chacun d’eux absorbé dans les pensées que la conversation avait
+fait naître.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Un système d’espionnage.
+
+
+Cependant les vacances s’écoulaient avec une douce et charmante
+rapidité. Les jours succédaient tranquillement aux jours; et dans leurs
+occupations habituelles, nos deux étudiants ajoutaient insensiblement,
+mais d’une manière certaine, à la somme de leurs connaissances et à leur
+progrès intellectuel. Avant de les mettre de côté, ils avaient lu une
+dernière fois historiens et orateurs; ils avaient approfondi la
+philosophie, parcouru les commentaires, complété les analyses et les
+résumés. Tout cela était un travail de solitude. Tandis que d’autres
+peut-être voguaient de Londres à Bombay, ou à la Havane, et que les mois
+pouvaient, rétrospectivement, leur paraître comme des années, pour
+Reding et Sheffield la semaine était à peine commencée qu’elle touchait
+à sa fin. Lorsque octobre arriva et qu’ils revirent leurs amis d’Oxford,
+tout d’abord ils crurent qu’ils avaient bien des choses à leur raconter;
+mais, dès leur première conversation, ils trouvèrent qu’ils n’avaient à
+parler que de leurs études et de leurs affaires personnelles; ils furent
+donc réduits au silence, malgré leur désir de causerie.
+
+La saison avait changé. Ce changement leur rappela que Horsley convenait
+à un séjour d’été et non à une habitation permanente. Déjà des
+brouillards lourds et gris s’attachaient aux flancs de la colline; les
+gros vents et les orages étaient venus; le gazon s’était flétri, et
+lorsque Charles et son ami restaient dans le cottage, ils avaient
+remarqué que les portes et les fenêtres ne fermaient pas bien, et que la
+cheminée fumait. Vinrent ensuite ces fruits qui sont la fête funèbre de
+l’année, la mûre et la noix; la noix, insipide et sans jus; la mûre,
+noire, juteuse, mais âpre et moisie en même temps, comme si on la
+cueillait sur la terre humide et non sur l’arbre. Ainsi ce lieu si
+frais, s’étant dépouillé de ses charmes, semblait les inviter lui-même à
+le quitter. Reding jeta un coup d’œil autour de lui, et se prépara au
+départ comme un «_conviva satur_». Ces mots: «_Edisti satis, tempus
+abire_» lui semblaient écrits sur tous les objets. Les hirondelles
+étaient parties; les feuilles étaient pâles; le soleil effleurait à
+peine l’horizon. Aux espérances du printemps, à la paix et au calme de
+l’été avaient succédé les tristes réalités de l’automne. Charles allait
+se précipiter au milieu d’un monde qui l’avait laissé tranquille sur la
+montagne; là, il avait vécu sans querelles, sans distractions, sans
+désappointements, et, à cette heure, toutes ces misères allaient faire
+partie de son existence. Hélas! il n’était qu’un enfant d’Adam; Horsley
+avait été seulement un répit; et il avait encore vivant dans sa mémoire
+le grand revers qui l’avait frappé deux années auparavant: Quel été
+enchanteur! Quel triste automne! Plein de ces pensées, il ramassa ses
+livres et ses papiers, et se dirigea vers Saint-Sauveur.
+
+Oxford aussi avait perdu à ses yeux presque tout son prestige. La
+fraîcheur de son admiration pour cette ville était passée; maintenant,
+il voyait des défauts là où d’abord tout lui avait paru bon, excellent;
+le merveilleux des choses et des personnes s’était évanoui. Aussi bien,
+il y avait des changements: parmi ses condisciples, les uns avaient déjà
+pris leurs grades et étaient partis; d’autres étudiaient dans
+l’intérieur du pays; d’autres habitaient de nouveaux colléges pour y
+jouir d’un _Fellowship_. Une foule de figures plus jeunes se faisaient
+remarquer au réfectoire et à la chapelle, et Charles savait à peine
+leurs noms. Les chambres où autrefois il venait se récréer familièrement
+étaient occupées aujourd’hui par des inconnus qui prétendaient avoir sur
+elles le droit qui, dans sa pensée, ne pouvait appartenir qu’à leurs
+anciens possesseurs. Le collége lui paraissait déchu; il y avait une
+troupe remuante qui n’y était pas auparavant: un certain nombre de
+petits garçons, une grande quantité de gamins.
+
+Mais la vraie peine de Charles, ce qui devenait de plus en plus évident
+à son cœur alarmé, c’était de voir que son intimité avec Sheffield était
+un peu refroidie. Ils avaient bien passé leurs vacances ensemble, ils
+avaient pu se connaître mieux que jamais; néanmoins, leur sympathie
+mutuelle n’était plus aussi forte, ils ne partageaient ni les mêmes
+goûts ni les mêmes répugnances; en un mot, leurs esprits n’étaient pas
+aussi homogènes qu’ils l’avaient cru, alors qu’ils étaient étudiants de
+première année. Il n’y avait pas autant d’abandon de cœur dans leurs
+conversations, et ils souffraient plus aisément de se trouver séparés
+l’un de l’autre. Ils étudiaient tous les deux pour les _honneurs_, ils
+étudiaient ardemment; mais Sheffield était tout entier à son œuvre, et
+la religion pour lui ne venait que sur le second plan. Il n’avait ni
+doutes, ni difficultés, ni anxiétés, ni chagrins qui l’affectassent
+beaucoup. Ce n’était pas la certitude de la foi qui ôtait le soleil de
+son âme et qui dissipait chez lui les nuages de la faiblesse humaine;
+disons mieux, il n’éprouvait pas le besoin de cette contemplation de
+l’Invisible qui est la vie du chrétien. Sa réputation était pure, sa
+conduite exemplaire; mais il se contentait de ce que lui offrait ce
+monde périssable. Pour Charles, au contraire, son trait caractéristique,
+peut-être au-dessus de tout, était un sentiment habituel de la présence
+divine. Ce sentiment, sans doute, ne lui assurait pas une conformité
+constante de pensées et d’actions: il était cependant la colonne de feu
+qui marchait devant lui et lui servait de guide. Charles sentait qu’il
+était la créature de Dieu, qu’il aurait un compte à lui rendre, qu’il
+lui appartenait sans réserve. Il désirait beaucoup réussir dans son
+examen; il ne pouvait y songer sans tressaillement; mais l’ambition
+n’était pas sa vie; quelques minutes lui auraient suffi pour se remettre
+d’un insuccès. Dans cet état de choses, les seuls objets sur lesquels
+nos deux amis parlassent librement étaient ceux qui avaient rapport à
+leurs études. Ils travaillaient ensemble, ils s’examinaient l’un
+l’autre, ils se prêtaient leurs cahiers et se les corrigeaient
+réciproquement, ils se résolvaient mutuellement leurs difficultés.
+Peut-être Sheffield, quoique très-fin, s’aperçut-il à peine qu’il y
+avait un certain relâchement dans leur intimité. La controverse
+religieuse, dans sa nouveauté, avait été la nourriture de son
+intelligence active; maintenant, elle avait perdu son charme, et les
+livres l’avaient remplacée. Pour Reding, c’était le contraire; il avait
+trouvé de l’intérêt aux questions religieuses pour l’amour
+d’elles-mêmes, et lorsqu’il se les était interdites, il s’était imposé
+un vrai sacrifice. Aujourd’hui donc qu’elles venaient de nouveau se
+présenter forcément à son esprit, il ne pouvait espérer de Sheffield
+cette assistance d’ami dont il avait un si grand besoin.
+
+Une épreuve plus forte encore lui était réservée. Nous devons dire au
+lecteur qu’il y avait à cette époque un système d’espionnage poursuivi
+par différents hommes, bien intentionnés d’ailleurs, qui croyaient
+rendre un véritable service à l’Université en signalant les jeunes
+membres qui étaient enclins, comme on disait, au Papisme. Système
+erroné. Ces messieurs ne s’apercevaient pas qu’une telle marche
+renfermait le danger de disposer au Catholicisme ces esprits ardents en
+leur faisant de faux rapports sur la religion romaine, et celui de les
+forcer à aller plus loin ensuite, en leur montrant l’incompatibilité de
+leurs opinions avec leur position dans l’Église Anglicane. Des idées qui
+auraient reposé tranquilles dans leurs têtes, ou se seraient évanouies
+tôt ou tard, étaient, par là même, fixées, définies, établies en eux; et
+la crainte de la censure du monde ne servait plus à les retenir,
+lorsqu’une fois elle avait été encourue. Quand Charles se rendit à la
+soirée de Freeborn, c’était à la barre qu’on le traduisait. On l’admit
+non-seulement pour lui faire la leçon, mais pour le soumettre à un
+examen inquisitorial; et n’ayant pas promis d’être un sujet pour
+l’impression spirituelle, il fut un sujet pour la censure spirituelle.
+Il devint un homme signalé dans les cercles de Capel-Hall et de
+Saint-Marc. Ses rapports avec Willis, les questions qu’il avait faites
+au cours des Articles, quelques remarques isolées dans certaines
+réunions; tout avait été recueilli et avait aggravé le cas contre lui.
+Un jour, en rentrant dans son appartement, il trouva Freeborn, qui était
+venu lui rendre visite, occupé à fouiller dans ses livres: un volume de
+sermons de l’école du jour, emprunté à un ami pour éclaircir Aristote,
+reposait sur sa table, et dans les rayons de sa bibliothèque un des plus
+philosophiques «Traités pour le temps[64]» était placé entre un Hermann
+_de Metris_ et un Thucydide. Un autre jour, la porte de sa chambre à
+coucher était ouverte, et nº 2 de la réunion _au thé_ vit une gravure
+religieuse d’Overbeck appendue à la muraille.
+
+ [64] Série de publications dans lesquelles plusieurs des hommes qui
+ ont créé le Mouvement Religieux d’Oxford traitaient des questions de
+ doctrine et de discipline ecclésiastique. Voy. l’_Appendice_.
+
+Les faits de ce genre étaient souvent rapportés au chef de la maison à
+laquelle appartenaient les jeunes étudiants pris en flagrant délit.
+Gardien vigilant de la pureté du Protestantisme de ses sous-gradués, le
+chef recevait les informations avec reconnaissance; on dit même qu’il y
+ajoutait parfois une invitation à dîner. Que, dans quelques cas, cette
+manière d’agir ait réussi à effrayer et à refroidir ceux qui en étaient
+l’objet, c’est ce qu’on ne saurait nier; ce fut ainsi qu’on put faire de
+White un fils dévoué et un ministre utile de l’Église d’Angleterre; mais
+c’était un remède propre à tuer ou à guérir, et il ne pouvait convenir à
+des intelligences plus nobles et plus élevées. La suite nous apprendra
+quel effet cette conduite produisit sur Charles. Il nous suffira pour le
+moment de rapporter les entrevues qu’il eut à ce sujet avec le Principal
+et le Vice-Principal de son collége.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+La rustication, ou le renvoi temporaire.
+
+
+Lorsque Charles se présenta chez le Vice-Principal, le révérend Josué
+Jennings, pour lui demander la permission de loger dans un appartement
+particulier, pendant les deux trimestres qui lui restaient jusqu’à
+l’époque de son examen, il lui fut répondu par un refus courtois, mais
+net. Sa surprise fut grande; il avait considéré cette démarche comme une
+simple affaire de forme. Interdit, il resta un moment silencieux; puis
+se levant, il allait se retirer. La rougeur colorait ses joues; un
+pareil refus était une punition infligée seulement aux étudiants
+paresseux, sur lesquels on ne pouvait pas compter dès qu’ils échappaient
+à l’œil du doyen du collége.
+
+Le Vice-Principal paraissait attendre que Charles lui demandât la raison
+de ce procédé; comme le jeune étudiant, dans sa confusion, ne semblait
+pas disposé à le faire, il condescendit à ouvrir lui-même la
+conversation. Ce n’était pas, dit-il, qu’on voulût infliger un blâme à
+la conduite morale de M. Reding, non; il avait toujours été un jeune
+homme de mœurs irréprochables, et il avait soutenu la réputation qu’il
+avait apportée de l’école; mais les chefs avaient des devoirs à remplir
+à l’égard de la communauté, et parmi ces devoirs, l’un des plus
+impérieux leur commandait de mettre les sous-gradués à l’abri de la
+contagion des malheureux principes qui dominaient dans Oxford. La
+surprise de Charles, s’il est possible, fut encore plus grande, et il
+balbutia qu’il devait y avoir un malentendu, s’il avait été signalé à M.
+le Vice-Principal comme ayant des rapports avec aucun soi-disant parti
+de l’Université. «Par cette forme d’expression, monsieur Reding,
+repartit l’autorité du collége, vous n’entendez pas nier qu’il
+n’_existe_ des partis?» Jennings était un homme maigre et pâle, au nez
+aquilin et portant lunettes: quoique libéral dans sa croyance, on l’eût
+pris réellement pour un nourrisson de ce temps primitif de la Réforme,
+où les Anabaptistes allumèrent les bûchers de Smithfield. Par son âge,
+son talent exercé et sa position, il pouvait facilement déconcerter un
+infortuné jeune homme qui avait encouru sa disgrâce, et quoique au fond
+il eût un bon cœur, il usait assez souvent de son pouvoir. Charles ne
+savait que répondre à sa question, et comme il se taisait, elle lui fut
+répétée. A la fin, il dit que réellement, dans sa position, il n’avait
+pas le droit de parler contre personne, et que s’il avait prononcé ces
+paroles: «soi-disant parti», c’était afin de ne point paraître
+irrespectueux envers certains hommes qui pouvaient être meilleurs que
+lui. M. le Vice-Principal gardait le silence, sans être satisfait.
+«Qu’appelez-_vous_ un parti, monsieur Reding? Quelle serait votre
+définition de ce mot?» Charles réfléchit: «Les personnes, répondit-il,
+qui de leur propre autorité se liguent ensemble pour la défense de vues
+personnelles.--Et voulez-vous dire que ces messieurs n’ont pas des vues
+qui leur soient propres? demanda M. Jennings. Charles fut de son avis.
+
+«Quelles sont vos vues relativement aux Trente-neuf Articles? reprit le
+Vice-Principal _ex abrupto_. «Mes vues! pensa Charles; que veut-il dire?
+Mes vues sur les Articles! est-ce mon opinion des choses en général?
+Veut-il demander s’ils sont en anglais ou en latin, longs ou courts,
+bons ou mauvais, utiles ou dangereux, Catholiques ou non, Calvinistes ou
+Érastiens?» Cependant Jennings tenait ses regards attachés sur le pauvre
+étudiant, dont la confusion augmentait de plus en plus. «Je pense,
+répondit Charles, faisant un effort suprême pour saisir les paroles de
+l’autorité, je pense que les Articles contiennent une doctrine divine,
+saine, et nécessaire pour ces temps-ci.»--C’est du second livre des
+Homélies que vous parlez, monsieur Reding, et non des Articles?
+D’ailleurs, j’ai besoin de connaître votre opinion sur la matière.»
+Après un moment de silence, il continua: «Qu’est-ce que la
+Justification?--La Justification...» répéta Charles d’un air réfléchi;
+puis répondant d’après le texte des Articles: «Nous sommes, dit-il,
+réputés justes devant Dieu par la foi, à cause seulement des mérites du
+Christ, et non par nos bonnes œuvres et nos propres mérites.--Bien, dit
+Jennings; mais vous n’avez pas répondu à ma question: Qu’est-ce que la
+Justification?» La demande était ardue, car c’était précisément une des
+difficultés de Charles de savoir en quoi consiste la Justification, vu
+que les Articles ne la définissent pas plus que la foi. Il répondit, en
+conséquence, que les Articles n’en donnent pas la définition. Le
+Vice-Principal parut mécontent.
+
+«Les Conciles généraux peuvent-ils errer?--Oui», répondit Charles.
+C’était bien. «Qu’en disent les Catholiques Romains?--Ils pensent aussi
+qu’ils errent.» Ceci était complétement faux. «Non, reprit Jennings; ils
+les croient infaillibles.» Charles gardait le silence; Jennings essaya
+de lui imposer sa décision. A la fin, Charles répondit qu’il n’y avait
+que quelques Conciles généraux qui fussent admis comme infaillibles par
+l’Église de Rome, et qu’il croyait que Bellarmin donnait une liste de
+ceux qui avaient erré. Nouveau silence; le front de Jennings se couvrit
+de nuages.
+
+Il revint à son premier sujet: «Dans quel sens entendez-vous les
+Articles, monsieur Reding?» demanda-t-il. C’était plus que Charles ne
+pouvait dire; il désirait seulement beaucoup connaître leur vrai sens;
+aussi s’efforça-t-il de trouver dans sa tête la réponse _admise_. «Dans
+le sens de l’Écriture», dit-il. C’était vrai, mais insuffisant. «Ou
+plutôt, reprit Jennings, vous entendez l’Écriture dans le sens des
+Articles.» Par amour de la paix, Charles en convint. Mais cette
+concession fut en pure perte; le Vice-Principal poursuivit son avantage:
+«Ils ne doivent pas s’interpréter l’un l’autre, monsieur Reding,
+autrement, vous roulez dans un cercle vicieux. Laissez-moi vous répéter
+ma question: Dans quel sens interprétez-vous les Articles?--Je veux les
+admettre, répondit Charles, dans le sens généralement reçu de notre
+Église, comme les acceptent nos théologiens et nos évêques actuels.» Le
+Vice-Principal parut satisfait. Charles ne put s’empêcher d’être
+candide, et il ajouta d’un ton plus bas comme corollaire: «c’est-à-dire
+sur la foi». Ceci dérangea tout encore; Jennings ne voulait pas admettre
+ce mot; c’était une confiance aveugle, papiste. C’était très-bien de la
+part de Charles, lorsqu’il vint pour la première fois à l’Université,
+avant qu’il eût étudié les Articles, de les admettre sur parole; mais un
+jeune homme qui avait eu tant d’avantages, qui avait passé trois années
+à Saint-Sauveur et qui avait suivi le cours sur ces matières, devait
+accepter l’interprétation reçue, non-seulement parce qu’elle était
+reçue, mais comme la sienne propre, par un assentiment libre de son
+intelligence. Il continua à lui demander par quels textes il prouvait la
+doctrine protestante de la justification. Charles cita deux ou trois
+passages avec tant de bonheur que le Vice-Principal commençait à se
+calmer, lorsque malheureusement, en faisant une dernière question comme
+chose de pure forme, il eut une réponse qui le confirma dans tous ses
+premiers soupçons.
+
+«Quelle est la doctrine de notre Église touchant l’intercession des
+saints?» Charles répondit qu’il ne se rappelait pas qu’elle eût exprimé
+une opinion sur ce sujet. Jennings l’invita à réfléchir; Charles
+réfléchissait en vain. «Eh bien, quelle est votre opinion là-dessus,
+monsieur Reding?» Charles, croyant que c’était un point tout à fait
+libre, jugea qu’il serait sage d’imiter la modération «de notre Église».
+«Il y a différentes opinions sur cette matière, dit-il: certaines
+personnes croient qu’ils intercèdent pour nous, d’autres pensent le
+contraire. Il est facile de se jeter dans les extrêmes, peut-être
+serait-il mieux d’écarter de telles questions et de s’en tenir à
+l’Écriture; le livre de la Révélation parle de l’intercession des
+saints, mais il ne dit pas expressément qu’ils intercèdent pour nous,
+etc., etc.» Jennings se redressa dans son fauteuil; la colère lui monta
+au front. A la fin son visage s’assombrit complétement.--C’est là votre
+opinion, monsieur Reding?--Charles commençait à être effrayé.--S’il vous
+plaît, prenez le Prayer-Book et cherchez le 22e Article. Maintenant
+lisez.--«La doctrine romaine, dit Charles, la doctrine romaine touchant
+le purgatoire, le pardon, le culte et l’adoration tant des images que
+des reliques, et également l’invocation des saints.»--Arrêtez-vous, dit
+le Vice-Principal; relisez encore ces paroles.--«Et également
+l’invocation des saints.»--A vous maintenant, monsieur Reding.» Charles
+était embarrassé; il croyait avoir fait une bévue qu’il ne pouvait
+découvrir, et il restait silencieux. «Eh bien, monsieur Reding?» Charles
+hasarda une réponse; il dit qu’il pensait que M. le Vice-Principal avait
+parlé de l’_intercession_ des saints. «C’est vrai, répondit
+celui-ci.--Et le Prayer-Book, reprit Charles timidement, parle de
+l’_invocation_.» Jennings fit un mouvement dans son fauteuil et rougit
+un peu. «Eh! dit-il, donnez-moi le livre.» Il lut l’Article lentement,
+et jeta un œil scrutateur sur la page qui précédait et sur celle qui
+suivait le texte. Ce fut en vain. Il reprit: «Ainsi donc, monsieur
+Reding, vous prétendez vous justifier par cette subtile distinction
+entre l’invocation et l’intercession, comme si les Papistes
+n’invoquaient pas les saints pour obtenir leur intercession, et comme
+s’ils ne supposaient pas que ces bienheureux intercèdent pour répondre à
+leur invocation? Les termes sont corrélatifs. L’intercession des saints,
+au lieu d’être seulement un extrême, comme vous l’entendez, est une
+abomination papiste. Je rougis pour vous, monsieur Reding; je suis peiné
+de voir qu’un jeune homme d’un si bel avenir, de grands talents et d’une
+moralité parfaite, ait commis la faute d’employer un faux-fuyant si
+palpable pour éluder l’autorité des formulaires de notre Église; qu’il
+soit coupable d’un tel outrage au sens commun, d’une violation si
+grossière des termes sur lesquels seuls il lui a été permis d’inscrire
+son nom sur les registres de ce collége. Je ne pouvais avoir une preuve
+plus manifeste que votre esprit a été perverti, je dirai plus, pour me
+servir de l’expression vraie, que votre esprit a été débauché par les
+sophismes et le jésuitisme, qui, malheureusement, ont trouvé accès parmi
+nous. Bonjour, monsieur Reding.»
+
+Ainsi, c’était chose arrêtée: Charles devait être renvoyé chez lui. Le
+bannissement était supportable.
+
+Avant de descendre, il fit une visite de politesse au vieux Principal,
+digne homme en son temps. Le docteur Bluett, en effet, avait créé jadis
+une paroisse dans un lieu sauvage du pays; il avait instruit les
+ignorants et nourri les pauvres; mais aujourd’hui, à la fin de sa
+carrière, arrivant à des jours mauvais, on lui permettait, pour des
+raisons impénétrables, de donner une preuve de ce malheureux levain
+puritain, qui était un élément secret de sa religion. Il avait jusque là
+témoigné de la bienveillance à Charles, et son air froid, dans cette
+circonstance, fut très-sensible à notre ami. «Nous avions espéré,
+monsieur Reding, dit-il, qu’un jeune homme aussi bien pensant que vous
+l’étiez jadis aurait obtenu ici un _fellowship_, qu’il s’y serait
+établi, et qu’il aurait été utile à son siècle, monsieur. Nous pensions
+que vous auriez été une colonne, un arc-boutant de l’Église
+d’Angleterre, monsieur. Eh bien, monsieur, voici mes vœux les plus
+ardents pour vous, monsieur: lorsque vous reviendrez pour votre grade de
+maître, monsieur... Non, je pense que c’est pour votre grade de
+bachelier... Quel grade est-ce, monsieur Reding? Êtes-vous déjà
+bachelier? Oh! je vois votre toge.» Charles répondit qu’il n’avait pas
+encore passé son examen. «Eh bien, monsieur, lorsque vous reviendrez
+pour votre examen, dis-je... pour votre examen..., nous espérons que
+dans l’intervalle la réflexion et l’étude, et peut-être l’éloignement de
+compagnons dangereux, vous auront ramené à une situation d’esprit plus
+sage, monsieur Reding.» Charles était blessé du ton qu’on prenait à son
+égard. «Réellement, monsieur, dit-il, si vous me connaissiez mieux, vous
+comprendriez que je ne suis pas dans le cas ni d’éprouver ni de faire du
+mal en restant ici jusqu’à Pâques.--Quoi! rester ici, monsieur, avec
+tous les étudiants? s’écria le docteur Bluett stupéfié, avec tous nos
+jeunes étudiants?» Charles ne trouvait pas un mot à répondre; il ne se
+reconnaissait pas dans une situation si nouvelle. «Je ne puis
+comprendre, monsieur, dit-il enfin, pourquoi je serais un compagnon
+dangereux pour les habitants au collége.» Le menton du docteur Bluett
+s’allongea, et ses yeux prirent un aspect sombre. «Vous corrompriez leur
+esprit, monsieur, répondit-il; vous corrompriez leur esprit.» Puis il
+ajouta d’une voix sépulcrale, qui vint des dernières profondeurs de ses
+entrailles: «Vous les mèneriez, monsieur, à quelque subtil jésuite... à
+quelque subtil jésuite, monsieur Reding.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+La famille.
+
+
+Cependant madame Reding s’était fixée auprès de vieux amis dans le
+Devonshire. C’est là que Charles passa l’hiver et les premiers jours du
+printemps avec elle et ses trois sœurs, dont l’aînée avait deux ans de
+plus que lui.
+
+«Allons, fermez enfin tous ces livres, Charles», disait Caroline, la
+plus jeune des demoiselles, âgée seulement de quatorze ans; «faites
+place pour le thé; certainement, vous avez assez étudié. Parfois vous
+passez une heure entière sans prononcer un mot; au moins, vous devriez
+nous dire ce que vous étudiez.--Ma chère Caroline, vous ne seriez pas
+plus savante, si je vous le disais, répondit Charles; c’est de
+l’histoire grecque.--Oh! reprit Caroline, j’en sais plus que vous ne
+pensez; j’ai lu Goldsmith, une bonne partie de Rollin, et l’_Homère_ de
+Pope en outre.--Bravo! eh bien, j’étudie l’histoire de Pélopidas;
+savez-vous qui il était?--Pélopidas, je dois le connaître. Oh! je m’en
+souviens; il avait une épaule d’ivoire.--Bien dit, Caroline; mais cela
+ne me donne pas une idée exacte de sa personne. Était-ce une statue, ou
+un homme en chair et en os, avec cette épaule dont vous parlez?--Oh! il
+était en vie; quelqu’un le mangea, je crois.--Eh bien, était-ce un dieu,
+ou un homme?--Je me suis trompée; c’était une déesse, aux pieds
+d’ivoire... Non, c’était Thétis.--Ma chère enfant, dit madame Reding, ne
+parlez pas ainsi au hasard; réfléchissez avant de parler; vous savez
+mieux que vous ne dites.--Maman, elle a, reprit Charles, ce que M.
+Jennings appellerait un esprit très-inexact.--Je m’en souviens très-bien
+maintenant, s’écria Caroline; c’était un ami d’Épaminondas.--Quand
+vivait-il?» demanda Charles. Caroline se taisait. «Oh! Caroline, reprit
+Élisa, avez-vous donc oublié la mnémotechnie?--Jamais je n’ai pu
+l’apprendre; je la déteste.--Je ne puis non plus la retenir, dit Marie;
+donnez-moi les nombres naturels; ils sont doux et bons comme des fleurs
+dans un carré; mais je n’aime pas les fleurs artificielles.--Mais,
+évidemment, reprit Charles, la mnémotechnie aide à se rappeler un
+très-grand nombre de dates dont, sans cela, on ne pourrait se
+souvenir.--Ces noms baroques sont même plus difficiles à prononcer que
+les nombres à apprendre, dit Caroline.--C’est parce que vous avez peu de
+dates à retenir, répliqua Charles; mais l’écriture ordinaire elle-même
+est une mnémotechnie.--Cela est au-dessus de l’intelligence de Caroline,
+dit Marie.--Que sont les mots, sinon les signes artificiels des idées?
+continua Charles; ils sont plus harmonieux, mais tout aussi arbitraires.
+Il n’y a pas plus de raison pour que le son «chapeau» signifiât l’objet
+particulier ainsi nommé que nous mettons sur la tête, qu’il n’y en a
+pour que «abuldistof» s’écrivît pour 1520.--O mon cher enfant, s’écria
+madame Reding, comme vous y allez! Ne soyez pas paradoxal.--Ma bonne
+mère, répondit Charles en se rapprochant du feu, je ne veux pas être
+paradoxal; c’est seulement une généralisation.--Gardez-la donc pour
+votre examen, mon cher; j’ose dire que là elle vous sera utile,
+continua-t-elle en travaillant à son ourlet; la pauvre Caroline sera
+tout aussi embarrassée en logique qu’en histoire.»
+
+--Me voilà entre deux feux, reprit Charles, en s’asseyant sur un petit
+tabouret aux pieds de sa mère: Caroline m’appelle stupide si je garde le
+silence et vous vous m’appelez paradoxal si je parle.--Le bon sens,
+reprit sa mère, est la monnaie d’or.--Et qu’est-ce que le sens commun?
+demanda Charles.--C’est la monnaie d’argent, reprit Élisa.--Bien trouvé,
+dit Charles; c’est de la monnaie courante pour chaque heure.--Ou plutôt,
+reprit Caroline, c’est de la monnaie de cuivre; car nous en avons besoin
+pour distribuer sans cesse, comme des aumônes pour les pauvres. On m’en
+demande toujours. Si je ne puis trouver quel était le père d’Isaac,
+Marie me dit: «O Caroline, où est votre sens commun?» Si je sors, Élisa
+court après moi: «Caroline, crie-t-elle, vous n’avez pas le sens commun;
+votre châle est mis tout de travers.» Et lorsque je demande à maman de
+prendre par les champs le plus court chemin pour aller à Dalton, elle me
+dit: «Faites usage de votre sens commun, ma chère.»--Il n’est pas
+étonnant que vous en ayez si peu, pauvre enfant, reprit Charles; il n’y
+a pas de banque qui pût soutenir un pareil cours.--Pas ainsi, dit Marie;
+cela rentre dans sa banque dix fois plus vite que ça n’en sort. Elle en
+reçoit beaucoup de nous, et ce qu’elle en fait, personne ne peut le
+comprendre; ou elle amasse, ou elle spécule.--Comme le grand Océan, qui
+reçoit les fleuves, et qui n’est jamais plein, dit Charles.--Cela se
+trouve quelque part dans l’Écriture, reprit Élisa.--Dans l’Ecclésiaste»,
+répondit Charles; et il continua le texte: «Toutes les choses du monde
+sont difficiles; l’homme ne peut les expliquer par ses paroles. L’œil ne
+se rassasie point de voir, et l’oreille ne se lasse point d’écouter.»
+
+Sa mère soupira. «Prenez ma tasse, mon enfant, dit-elle; je n’en veux
+pas davantage.--Je sais pourquoi Charles aime tant l’Ecclésiaste, reprit
+Marie; c’est parce qu’il est fatigué de l’étude: «De longues études sont
+une lassitude pour la chair.» Je voudrais pouvoir vous aider,
+Charles.--Mon cher enfant, je crois en vérité que vous travaillez trop,
+dit sa mère; songez seulement au nombre d’heures que vous avez
+consacrées à l’étude aujourd’hui. Vous êtes toujours levé deux heures
+avant le soleil; et je ne pense pas que vous vous soyez promené de toute
+la journée.--C’est si triste de se promener seul, chère mère; et quant à
+la promenade avec vous, ou avec mes sœurs, c’est assez agréable, mais ce
+n’est pas un exercice.--Mais, Charles, dit Marie, c’est absurde de votre
+part; nous avons un temps délicieux et que nous ne pouvions pas espérer
+à cette époque, vous devriez en profiter pour faire de longues
+promenades. Pourquoi ne vous décidez-vous point à aller droit aux
+plantations, ou sur les hauteurs de Hart-Hill, ou à faire une course
+d’ici à Dun-Wood?--Parce que les bois ne sont plus verts, mais tristes
+et sombres, chère sœur; ils inspirent la mélancolie.--Précisément la
+plus belle époque de l’année, reprit sa mère; c’est généralement
+reconnu; tous les peintres disent que l’automne est la saison pour voir
+les paysages.--Tout est alors couleur or et rouge brun, ajouta
+Marie.--Cela me rend triste, reprit Charles.--Quoi! le bel automne vous
+rend triste, s’écria sa mère.--Oh! chère mère, Vous allez dire encore
+que je suis paradoxal; je ne puis m’en défendre, j’aime le printemps;
+mais l’automne m’attriste.--Charles parle toujours ainsi, reprit Marie;
+il ne compte pour rien les riches couleurs dans lesquelles se
+métamorphose le vert si calme; il aime l’ennuyeuse uniformité de
+l’été.--Non, ce n’est pas cela; je n’ai jamais rien vu, par exemple, de
+plus magnifique que le Water-Walk de la Madeleine, en octobre; c’est une
+prodigieuse variété de couleurs. J’admire et je suis émerveillé; mais je
+ne puis affectionner ni aimer ce spectacle. La raison en est que je ne
+saurais séparer, dans mon esprit, la vue de ces choses de la fin
+qu’elles présagent; cette riche variété n’est que le signal de la
+maladie et de la mort.--Assurément, repartit Marie, les couleurs ont
+leur beauté propre, intrinsèque; nous pouvons les aimer pour
+elles-mêmes.--Non, non; nous ne procédons que par association d’idées;
+autrement, pourquoi ne pas admirer un morceau de bœuf cru, ou un
+crapaud, ou d’autres reptiles, qui sont aussi beaux et aussi brillants
+que les tulipes et les cerises, et qui pourtant nous révoltent,
+parce que nous considérons ce qu’ils sont et, non ce qu’ils
+paraissent?--Quelle est cette nouvelle idée? dit sa mère, en levant les
+yeux de dessus son ouvrage. Mon cher enfant, vous plaisantez en
+comparant les cerises à de la viande crue ou à des crapauds.--Non, ma
+bonne mère, répondit Charles en riant, non; je disais qu’ils paraissent
+leur ressembler.--Un crapaud ressembler à une cerise, Charles! insista
+madame Reding.--Oh! chère mère, je ne puis m’expliquer; mais réellement
+je n’ai rien dit d’extraordinaire; Marie ne le pense pas.--Mais, reprit
+celle-ci, pourquoi ne pas associer des pensées agréables avec
+l’automne?--C’est impossible; chère sœur, l’automne, c’est la saison
+malade et l’agonie de la nature. Je ne puis contempler avec plaisir le
+dépérissement de la mère de tout ce qui vit. Les couleurs si variées du
+paysage ne sont que les marques de la dissolution.--Charles, vous avez
+une manière de voir outrée et peu naturelle, repartit Marie;
+remuez-vous, et vous aurez de meilleures idées. N’aimez-vous pas à voir
+un beau coucher de soleil? cependant c’est le moment où le soleil nous
+quitte.» Charles demeura un moment silencieux, puis il dit: «Oui, mais
+il n’y avait pas d’automne dans l’Éden; le Paradis avait ses levers et
+ses couchers de soleil, mais les feuilles y étaient toujours vertes et
+ne se fanaient point. Il s’y trouvait un fleuve pour les nourrir.
+L’automne c’est la «chute».
+
+«Ainsi, mon cher fils, reprit madame Reding, vous n’allez pas vous
+promener par ces belles journées, parce qu’il n’y avait pas d’automne
+dans l’Éden?--Oh! répondit Charles en riant, c’est cruel de me pousser
+ainsi à bout. Ce que je voulais dire, c’est que mes études sont un
+obstacle direct à la promenade, et que le beau temps ne me tente pas
+assez pour me les faire quitter.--Je suis heureuse de vous posséder ici,
+dit sa mère, car nous pouvons vous forcer à sortir de temps en temps; je
+soupçonne qu’au collége vous ne vous promeniez pas du tout.--Ce n’est
+que pour un certain temps, maman, répondit Charles; lorsque j’aurai subi
+mon examen, je ferai des promenades aussi longues que celles que je
+faisais avec Edward Gandy, l’hiver que je quittai l’école.--Ah! vous
+étiez alors si gai, Charles! dit Marie; que vous étiez heureux de la
+pensée d’aller à Oxford!--Mon cher, reprit madame Reding, vous vous
+promènerez trop alors, comme aujourd’hui vous vous promenez trop peu.
+Oui, Charles, vous êtes trop ardent en tout.--Ce n’est pas bien de lui
+faire un reproche d’être laborieux, dit Marie: vous le savez, maman,
+vous désirez qu’il étudie pour les honneurs, mais s’il doit les obtenir,
+il faut qu’il étudie beaucoup.--C’est vrai, ma fille, répondit madame
+Reding; Charles est un bon garçon, je le sais. Que nous serons heureuses
+de le voir établi dans un bon vicariat!» Charles soupira. «Allons,
+Marie, dit-il, faites-nous un peu de musique, maintenant le thé est
+enlevé. Jouez-moi cet air si beau de Beethoven, celui que j’appelle «la
+voix des morts».--Oh! Charles, vous donnez aux objets des noms si
+tristes! s’écria Marie.--L’autre jour, reprit Élisa, comme nous nous
+promenions, le vent nous apporta un délicieux parfum, et il l’appela
+«l’esprit du passé»; il dit aussi que le son de la harpe éolienne est
+«plein de remords».--Vous trouveriez tout cela fort joli, repartit
+Charles, si vous le lisiez dans un poëte; mais vous l’appelez triste,
+lorsque c’est moi qui le dis.--Sans doute, répondit Caroline, parce que
+les poëtes ne pensent jamais ce qu’ils disent, et pourtant ils ne
+seraient pas poëtes s’ils n’étaient mélancoliques.--Eh bien, dit Marie,
+je vous ferai de la musique, Charles, mais à la condition que vous me
+permettrez, un de ces matins, de vous donner une bonne leçon sur cette
+mélancolie qui, je vous l’assure, se développe chez vous tous les
+jours.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Confidence intime.
+
+
+Les perplexités de Charles avaient bientôt pris une forme définie à son
+arrivée dans le Devonshire. Le fait seul de sa présence dans sa famille,
+et non à Oxford, où il aurait dû être, les avait ramenées dans son
+esprit; l’approche du temps où il devait passer son examen et prendre
+son grade justifiait sa préoccupation à cet égard. A dire vrai, ces
+perplexités n’avaient pas acquis un développement plus grand que celui
+que nous avons dépeint; mais elles n’étaient plus vagues ni
+indistinctes; il les saisissait entièrement; il ne les croyait pas non
+plus insurmontables, voyant alors d’une manière évidente les derniers
+obstacles à vaincre. La forme particulière dans laquelle elles se
+fixèrent, en se résumant, fut déterminée par les circonstances qui
+surgirent pour lui, à cette époque. Il se demanda d’abord comment il
+pourrait souscrire aux Articles _ex animo_, sans avoir une foi
+quelconque dans son Église comme autorité ayant droit à les lui imposer;
+et, en second lieu, comment il pourrait avoir foi dans son Église, vu
+son histoire et sa situation présente. Le fait de ces difficultés était
+une grande source de chagrins pour notre jeune ami. Ce qui aggravait son
+état, c’est qu’il n’avait personne avec qui il pût parler ou sympathiser
+sur cette matière. Le comble enfin de son malheur, c’était la nécessité
+de garder devers lui un secret qu’il n’osait confier à d’autres, et qui
+pourtant, d’après ses prévisions, devait être révélé un jour. Telles
+étaient les causes cachées de l’abattement que ses sœurs remarquaient
+dans Charles.
+
+Un jour, il était assis tout pensif devant le feu, un livre à la main,
+lorsque Marie entra. «Je voudrais, dit-elle, que vous m’apprissiez l’art
+d’étudier le grec dans des charbons ardents.--Les pierres ont leur
+langage, et il y a du bon en toutes choses, répondit Charles.--Vous
+faites bien de vous comparer au mélancolique Jacques.--Non pas à
+Jacques, mais au bon duc Charles, qui fut banni dans la forêt
+verte.--C’est fâcheux pour nous, répliqua Marie, puisque nous sommes les
+êtres sauvages avec lesquels vous êtes forcé de vivre. Mon bon Charles,
+continua-t-elle, j’espère que la triste affaire qui a été la cause de
+votre renvoi ne vous chagrine plus.--En vérité, Marie, il n’est pas
+agréable, après avoir vécu dans les meilleurs termes avec tout le
+collége, et en particulier avec le Principal et Jennings, d’être à la
+fin chassé comme un mauvais étudiant qu’on envoie conduire la charrette.
+Vous n’avez pas d’idée combien le vieux Principal et Jennings ont été
+sévères.--Mon cher ami, vous ne devez plus vous en préoccuper, comme je
+soupçonne que vous le faites.--Je ne sais pas où cela finira; le
+Principal a dit expressément que mon avenir à l’Université était brisé.
+Je suppose qu’ils ne voudraient pas me donner un certificat, si je
+désirais un _fellowship_ partout ailleurs.--Oh! c’est une méprise
+momentanée; je suis sûre que maintenant ils sont mieux informés. Aussi
+bien c’est pour nous une si bonne fortune de vous avoir ici, que nous
+leur en devons de la reconnaissance.--Je crois pourtant avoir agi avec
+prudence, Marie; je ne suis jamais allé aux réunions du soir, ni aux
+sermons des célèbres prédicateurs du jour. Je me demande ce qui a pu
+leur mettre ces idées dans la tête. Au cours des Articles, je faisais de
+temps en temps une question, mais c’était vraiment parce que je désirais
+comprendre et saisir les matières. A mon entrée dans sa chambre,
+Jennings tomba sur moi; je ne puis dire autrement. Il fut d’abord poli
+dans ses formes, mais il y avait dans son regard quelque chose qui
+m’annonçait l’orage. Il est étrange qu’un homme d’un caractère fort
+comme lui n’ait pas su mieux dissimuler ses sentiments; j’ai toujours pu
+deviner ses pensées.--Croyez-moi, Charles, vous aurez oublié tout cela
+l’année prochaine. Ce sera comme un nuage d’été qui vient et
+disparaît.--Et puis, cela me décourage, et interrompt forcément mes
+études. J’y pense toujours, et c’est en vain que je veux fixer mon
+esprit sur mes livres, je ne sais plus retrouver mon énergie. C’est
+très-dur.--Marie soupira;--je voudrais pouvoir vous aider, dit-elle,
+mais les femmes peuvent si peu! Allons, laissez-moi prendre le chagrin,
+et gardez l’étude; ce sera un excellent partage.--Et d’ailleurs,
+continua Charles, que va penser ma mère, quand la chose arrivera à ses
+oreilles, et il faut bien qu’elle lui parvienne!--Laissez donc! ne
+faites pas une montagne d’une taupinière. Vous reviendrez à Oxford, vous
+prendrez votre grade, et personne ne saura rien de tout cela.--Non, il
+n’en peut être ainsi», répondit Charles sérieusement. «Que voulez-vous
+dire?--Ces choses ne se dissipent pas de cette manière; ce n’est pas un
+nuage d’été: cela pourrait bien tourner à la pluie, à mon avis.»
+
+Marie le regarda avec étonnement. «Je veux dire, reprit-il, que je n’ai
+pas l’espoir qu’ils me laissent prendre mon grade, pas plus qu’ils ne
+m’ont permis la résidence à Oxford.--C’est très-absurde, mon ami, voilà
+ce que j’entends par se préoccuper d’enfantillages et faire des
+montagnes de taupinières.--Ma bonne Marie, reprit-il en lui prenant la
+main affectueusement, ma seule vraie confidente et mon unique
+consolation, je voudrais vous faire encore une confidence, si vous
+pouviez la supporter.» Marie était effrayée, et son cœur battait fort.
+«Charles, répondit-elle en retirant sa main, souffrir une peine
+quelconque me serait moins dur que de vous voir dans cet état. Il est
+trop évident pour moi que quelque chose vous tourmente.» Charles mit ses
+pieds sur le garde-feu, et baissa les yeux. «Je ne puis vous le
+confier», dit-il enfin avec effort. Puis voyant à la physionomie de sa
+sœur combien il l’affligeait, il ajouta, souriant à demi comme pour
+atténuer l’effet de ses paroles: «Ma chère Marie, quand un pareil
+témoignage est porté contre quelqu’un, on ne peut s’empêcher de craindre
+qu’il n’ait été peut-être dicté par des motifs plausibles.--Impossible,
+Charles: _vous_ corrompre les autres! _vous_ falsifier le Prayer-Book et
+les Articles! Impossible.--Marie, de nous deux qui serait le meilleur
+juge, si ma figure était sale et mon habit râpé, vous ou moi? Eh bien,
+peut-être Jennings, ou au moins l’opinion publique, en sait plus sur ma
+personne que moi-même.--Ne parlez pas ainsi, répliqua Marie très-émue;
+vraiment, vous me faites de la peine en ce moment. Que voulez-vous
+dire?» Charles couvrit son visage de ses mains: «Il n’y a rien à faire,
+répondit-il, vous ne pouvez m’aider ici; je ne fais que vous chagriner.
+Je n’aurais pas dû aborder ce sujet.» Il y eut un moment de silence.
+
+«Mon bien-aimé Charles, reprit Marie avec tendresse, allons, je
+supporterai tout tranquillement. Rien ne peut m’affliger autant que de
+vous voir aller de ce train-là. Mais, en vérité, vous m’effrayez.--Eh
+bien, répondit-il, quand plusieurs personnes viennent me dire qu’Oxford
+n’est pas ma place, que ma position n’est pas là, qui sait, si elles ont
+tort ou raison?--Mais, réellement, est-ce tout? et qui exige que vous
+passiez votre vie à Oxford? Ce n’est pas nous, certainement.--Non, mais
+Oxford implique la nécessité d’obtenir un grade... de prendre les
+ordres.--Maintenant, mon cher ami, parlez d’une manière claire; ne me
+donnez pas des demi-mots; faites-moi tout connaître.» Et elle s’assit,
+le regard plein d’anxiété. «Eh bien, soit, dit-il faisant un effort;
+cependant, je ne sais par où commencer. Tout ce que je puis dire, c’est
+que bien des choses me sont arrivées de différentes manières pour me
+montrer que je n’ai ni lieu, ni position, ni demeure; que je ne suis pas
+fait pour l’Église d’Angleterre, que j’y suis un étranger.» Il y eut un
+silence terrible; Marie devint très-pâle; puis, tirant précipitamment
+une conclusion: «Vous voulez dire, Charles, reprit-elle avec vivacité,
+que vous allez vous réunir à l’Église de Rome.--Non, ce n’est pas cela.
+Vous m’avez mal compris; je ne veux dire que ce que j’exprime; je vous
+ai tout révélé; ma confession est complète. Voici ma pensée entière: je
+ne me sens pas à ma place.--Cela ne suffit point, vous devez m’en
+révéler davantage; car, comme je l’appréhende, vous voulez dire ce que
+j’ai exprimé moi-même, rien de moins.--Je ne saurais raconter les choses
+avec suite: mais quelque part que j’aille, avec quelque personne que je
+parle, je me sens une autre sorte d’homme que je ne suis. Je ne puis
+vous communiquer ce sentiment intime; vous ne me comprendriez pas. La
+meilleure idée de mon état véritable se trouve dans ces paroles du
+Psalmiste: «Je suis un étranger sur la terre.» Nul ne pense et ne sent
+comme moi. J’entends des sermons, je cause de sujets religieux avec des
+amis, et tout le monde me condamne. Le collége enfin vient, lui aussi,
+rendre son témoignage contre moi, et il me chasse hors de ses murs.--Oh!
+Charles, reprit Marie, que vous êtes changé!» Et les larmes lui vinrent
+aux yeux. «Vous étiez si gai, si heureux autrefois! Vous trouviez tant
+de plaisir auprès de tout le monde et en toutes choses! Nous aimions
+tant à rire et à répéter: «Les oies de Charles sont des cygnes.» Que
+vous est-il arrivé?» Elle se tut. «Ne vous rappelez-vous pas,
+continua-t-elle ensuite, ces paroles de l’_Année chrétienne_[65]? Je ne
+puis les citer textuellement; nous vous les appliquions. Il s’agit de
+l’espérance ou de l’amour «qui rend tous les objets radieux par son
+sourire magique». Charles fut ému en se rappelant ce qu’il était trois
+années auparavant. «Je suppose, dit-il, que je sors des ombres pour
+entrer dans les réalités.--Il y a eu bien des choses pour vous
+attrister, repartit Marie en soupirant; et maintenant ces vilains livres
+vous fatiguent trop. Pourquoi concourir pour les _honneurs_? quel bien
+en reviendra-t-il?» Nouveau silence.
+
+ [65] Recueil de poésies religieuses par M. Keble. Il contient des
+ hymnes et autres compositions pour chaque fête du calendrier
+ anglican. L’auteur y célèbre, à la date du 25 mars, la bienheureuse
+ mère de Dieu.
+
+--Je voudrais vous rapporter, reprit Charles, le nombre des avis
+indirects qui m’ont été donnés sur mon antipathie, comme on pourrait
+l’appeler, pour les choses telles qu’elles vont. Ce qui, peut-être, m’a
+le plus frappé, c’est un entretien que j’eus avec Carlton, ce tuteur
+avec qui j’ai étudié pendant les dernières vacances; évidemment si je ne
+pouvais m’entendre avec lui, ou plutôt s’il me condamnait comme les
+autres, de qui devais-je attendre une parole en ma faveur? D’ailleurs,
+je ne puis supporter le faste et les faux-semblants que je vois partout.
+Je ne parle pas contre les individus; ce sont de très-bonnes personnes,
+je le sais; mais, réellement, si vous voyiez Oxford tel qu’il est! les
+chefs surtout avec leurs gros revenus, je ne sais trop ce que vous en
+penseriez. Sans doute ces messieurs sont généreux, leurs femmes sont
+souvent simples et modestes, on se plaît à le dire; elles font aussi
+beaucoup de bien dans la ville, je me garderais de les attaquer sur ce
+point; mais je parle du système. Reconnaît-on des ministres du Christ
+dans des hommes qui jouissent de revenus énormes, qui vivent dans des
+maisons richement meublées, qui ont femme et enfants, qui se font servir
+par des sommeliers et de magnifiques valets en livrées, qui donnent des
+dîners splendides, affectent des airs protecteurs et gracieux,
+arrondissent leurs gestes, et mesurent leurs paroles comme s’ils étaient
+la crème de la terre, mais qui n’ont rien de l’ecclésiastique, si ce
+n’est l’habit noir et la cravate blanche? Puis viennent les évêques et
+les doyens qui, eux aussi, traînent une femme au bras, et qui ne peuvent
+entrer dans l’église sans être précédés d’un valet bien poudré, portant
+un coussin et une peau de mouton chaude pour préserver leurs pieds du
+froid des pierres.» Marie se mit à rire. «Eh bien, mon cher ami,
+dit-elle, je ne croyais pas que vous eussiez vu tant d’évêques, de
+doyens, de professeurs et de chefs d’établissements à Saint-Sauveur;
+vous avez eu bonne compagnie.--Mes yeux sont constamment en éveil, et
+les occasions ne m’ont pas manqué; je ne puis entrer dans les
+détails.--Je crois que vous avez été sévère envers ces messieurs, reprit
+Marie; quand un pauvre vieillard souffre d’un rhumatisme (et elle
+soupira un peu), il serait dur qu’il ne pût garantir ses pieds du
+froid.--Ah! Marie, je ne saurais vous expliquer tout! mais
+pénétrez-vous, je vous prie, de ce que je dis, et ne critiquez pas mes
+exemples ou mes paroles. Ce que je veux faire entendre, c’est qu’il y a
+à Oxford une atmosphère mondaine qui est aussi éloignée que possible de
+l’esprit de l’Évangile. Je n’accuse pas les _dons_ d’ambition ni
+d’avarice; il n’en est pas moins vrai, toutefois, que la fin que se
+proposent les chefs d’établissements, les _Fellows_ et tous ces
+messieurs, c’est de jouir d’abord de la terre, et puis de servir Dieu.
+Sans doute ils font du ciel l’objet final de leurs désirs; mais leur
+objet immédiat, c’est d’être dans l’aisance, de se marier, d’avoir de
+beaux revenus, une position, de _l’honorabilité_, une maison commode,
+une campagne agréable et un aimable voisinage. Il n’y a rien de
+surnaturel chez eux. Je l’avoue, je crois que les Puséistes sont les
+seules personnes de l’endroit qui aient des vues élevées; je devrais
+dire les seules personnes qui en fassent profession, car je ne les
+connais pas assez pour en parler.» Il pensait à White. «Vous
+m’entretenez là de choses que j’ignore, Charles, mais je ne pense pas
+que toute cette jeunesse intelligente d’Oxford ne recherche que ses
+aises et le bien-être; je ne crois pas non plus que dans l’Église de
+Rome l’argent ait toujours été employé à la meilleure fin.--Je ne disais
+rien de l’Église Romaine, pourquoi me la nommer? C’est tout à fait une
+autre question. Mon unique pensée, c’est qu’il y a à Oxford une
+atmosphère mondaine que je ne puis souffrir. Je n’emploie pas le mot
+«mondaine» dans sa plus mauvaise acception. Les gens y sont religieux et
+charitables; mais (je n’aime pas à citer des noms propres), mais je
+connais plusieurs _dons_ qui ne paraissent pas faire entrer dans le
+caractère de leur religion, à eux, la notion de la pauvreté évangélique,
+le danger des richesses, l’abandon de toutes choses pour le Christ:
+idées qui sont les premiers principes de l’Écriture telle que je la lis
+et la comprends. Je l’avoue, je crois que c’est la raison pour laquelle
+les Puséistes sont si impopulaires.--Eh bien, repartit Marie, je ne vois
+pas pourquoi vous êtes si dégoûté du monde, ainsi que de la place et des
+devoirs que vous devez y remplir, parce qu’il s’y trouve des hommes
+mondains.
+
+--A propos, je parlais de Carlton, reprit Charles. Certes c’est un
+excellent garçon que j’aime, que j’admire et que je respecte beaucoup;
+eh bien, savez-vous qu’il a posé en axiome qu’un ecclésiastique de
+l’Église d’Angleterre doit se marier? Il disait que le célibat peut être
+chose très-bonne dans d’autres communions, mais qu’un homme se rendait
+ridicule et n’était pas du siècle, s’il restait célibataire dans notre
+Église.» Le pauvre Charles était si sérieux, et la proposition qu’il
+énonçait était si monstrueuse, que Marie, malgré sa profonde tristesse,
+ne put s’empêcher de rire aux éclats: «Je ne puis m’en défendre,
+dit-elle. En vérité, c’était une assertion très-extraordinaire. Mais,
+mon cher ami, ne craignez-vous pas que Carlton ne vous enlève un beau
+jour par violence, et qu’il ne vous marie à quelque gentille demoiselle
+avant que vous sachiez où vous en êtes?--Ne parlez pas sur ce ton,
+Marie, répliqua Charles; à cette heure, je ne puis supporter la
+plaisanterie. Ce que je veux dire, c’est que, considérant le bon sens de
+Carlton et son coup d’œil si juste en toutes choses, je restai convaincu
+que l’Église d’Angleterre est réellement, d’après les déclarations
+implicites de mon répétiteur, une forme de religion très-différente de
+celle des Apôtres.»
+
+Ces paroles rendirent Marie sérieuse. «Hélas! dit-elle, nous voici sur
+un nouveau terrain, il s’agit maintenant, non de ce que l’Église pense
+de vous, mais de ce que vous pensez de notre Église.» Il y eut un moment
+de silence. «Je soupçonnais que cela reposait au fond, continua-t-elle;
+je n’ai jamais pu croire qu’une poignée de gens, dont quelques-uns
+n’étaient rien pour vous, venant vous dire que vous n’étiez pas à votre
+place, vous auraient fait penser ainsi, à moins que vous, le premier,
+n’eussiez eu ces sentiments. Voilà la vérité réelle; et puis vous
+interprétez dans votre sens ce que les autres viennent vous dire.» Il y
+eut encore un moment de silence pénible. «Je vois, reprit-elle, comment
+tout cela ira. Quand vous prenez une chose à cœur, Charles, je sais bien
+que vous ne l’abandonnez plus. Oui, vos idées sont déjà arrêtées. Nous
+vous verrons Catholique Romain.--Marie, répliqua le frère avec
+tristesse, voulez-vous, vous aussi, vous élever contre moi?» Elle vit sa
+méprise. «Non, Charles; tout ce que je dis, c’est que cela dépend de
+vous, et non des autres. Si votre esprit l’a résolu, il n’y a plus rien
+à faire. Ce ne sont pas les autres qui vous mènent, qui s’élèvent contre
+vous; mon cher ami, ne vous méprenez pas sur mes paroles, et ne vous
+faites pas illusion. Vous avez une volonté de fer.»
+
+En ce moment, Caroline entra dans la chambre. «Je ne pouvais m’imaginer
+où vous étiez, Marie, dit-elle; il y a une éternité que Perkins vous
+demande. Il s’agit de quelque chose pour le dîner; je ne sais quoi. Nous
+avons cherché en haut et en bas, sans pouvoir deviner que vous aidiez
+Charles dans ses études.» Marie poussa un profond soupir et sortit de la
+chambre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Perplexités d’une bonne sœur.
+
+
+L’entretien que nous venons de rapporter n’avait donné aucune
+satisfaction ni aucun soulagement aux anxiétés du frère et de la sœur.
+«Je ne puis trouver nulle part de sympathie, se disait Charles. Marie ne
+me comprend pas plus que les autres. Je ne puis manifester mes pensées
+et mes sentiments; et si j’essaie de le faire, mes propositions et mes
+arguments me paraissent absurdes à moi-même. Ç’a été un grand effort de
+me confier à elle; et, en un sens, c’est autant de gagné, car c’est une
+épreuve surmontée; mais autrement je n’ai rien obtenu par mon
+initiative, et j’aurais aussi bien fait de me taire. Je n’ai réussi qu’à
+la chagriner sans soulager mon cœur. Par parenthèse, elle est partie
+croyant le cas deux fois plus grave qu’il ne l’est. J’allais la remettre
+dans le vrai, lorsque Caroline est entrée. Ma seule difficulté regarde
+les ordres, et elle croit que je vais me faire Catholique Romain. Quelle
+absurdité! Mais les femmes vont vite en besogne; donnez-leur un pouce,
+et elles prennent une aune. Je ne connais pas les Catholiques Romains.
+Toute la question est de savoir si je m’attacherai au barreau ou à
+l’Église. J’avoue que je me suis exagéré beaucoup les choses à moi-même;
+j’aurais dû commencer par ceci avec elle: «Savez-vous, aurais-je dû lui
+dire, que j’ai sérieusement envie d’étudier le droit?» J’ai tout
+embrouillé.
+
+La pauvre Marie, de son côté, était dans un trouble d’esprit et de cœur
+aussi pénible que nouveau pour elle; cependant les affaires du ménage et
+ses devoirs obligés envers ses plus jeunes sœurs détournèrent un moment
+ses pensées. A dire vrai, elle avait été prise au mot; elle s’attendait
+peu à ce qui allait lui arriver, quand elle s’était engagée à accepter
+le chagrin, tandis qu’elle laissait les livres à Charles. La douleur,
+elle l’avait connue naguère; mais jusqu’alors, elle ne connaissait pas
+l’anxiété. L’état de l’esprit de son frère avait été pour elle jusque là
+un simple sujet d’étonnement; mais dès que cet état lui eut été
+manifesté clairement, elle en fut effrayée et révoltée. C’était comme si
+Charles avait perdu son identité et se fût changé en un autre homme;
+c’était comme si jusque là il avait trompé sa confiance. Elle avait vu
+dans les journaux qu’il s’agissait beaucoup du «parti d’Oxford» et de
+ses actes. Dans différents lieux où elle avait été en visite, elle avait
+entendu parler d’églises qui suivaient la nouvelle mode, et
+d’ecclésiastiques accusés, en conséquence, de Papisme, reproche dont
+elle s’était moquée. Mais maintenant on lui apprenait dans sa maison
+même qu’il y avait quelque chose de vrai dans ces bruits. La chose
+toutefois restait incompréhensible à son esprit, et elle savait à peine
+où elle en était. Et que, de toutes les personnes du monde, son frère,
+son propre Charles, avec qui de tout temps elle n’avait fait qu’un cœur
+et qu’une âme, que ce frère, jadis si aimable, si religieux, si bon, si
+sensé, si prudent, pût être le premier qui jetât sur sa voie les
+nouvelles opinions; cela la mettait hors d’elle-même.
+
+Et où Charles avait-il puisé ses idées? Des idées! elle ne pouvait les
+appeler de ce nom; il n’avait rien à donner pour excuse; c’était un
+enivrement. Lui, si intelligent, d’un esprit si perçant, comment! il
+n’avait rien de mieux pour sa justification que de dire que la femme de
+l’évêque de Monmouth était trop jolie, et que le vieux docteur Stock
+s’asseyait sur un coussin! Oh! tout cela était bien triste, en vérité!
+Et comment se faisait-il qu’il fût insensible aux bienfaits de son
+Église, bienfaits dont il avait joui toute sa vie! Que lui manquait-il?
+Pour elle, tout était selon ses désirs: aller à l’église faisait son
+bonheur. Elle aimait à entendre les leçons et les collectes revenant
+chaque année et marquant les différentes saisons. Les livres historiques
+et les prophètes, en été; la collecte: «Levez-vous» pour annoncer
+l’Avent; les belles collectes de l’Avent lui-même avec les leçons
+d’Isaïe, qui se prolongent jusque dans le temps de l’Épiphanie: tout cet
+ensemble était une vraie musique à son oreille. Les psaumes, à leur
+tour, variant tous les dimanches, étaient pour son cœur une consolation
+perpétuelle, toujours ancienne, et cependant toujours nouvelle. Les
+additions de circonstance aussi: le Symbole d’Athanase, le _Benedictus_,
+le _Deus misereatur_ et l’_Omnia opera_, que son père avait coutume de
+lire aux grandes fêtes; et la belle litanie; toutes ces choses
+n’étaient-elles pas ravissantes? Que pouvait-il désirer de plus? où
+pourrait-il en trouver autant? C’était un mystère pour sa raison, et
+elle ne pouvait que se sentir pénétrée de reconnaissance de n’être pas
+exposée aux tentations, quelles qu’elles pussent être, qui avaient agi
+sur l’esprit si solide de ce frère bien-aimé!
+
+Puis, elle s’était bercée de la douce pensée de voir Charles ministre et
+de l’entendre prêcher; d’avoir quelqu’un à qui elle aurait le droit
+d’adresser des questions, de demander des conseils quand elle le
+désirerait. Ce rêve était fini; elle ne pouvait plus compter sur son
+frère; il avait fait à sa confiance une blessure que le temps ne
+pourrait cicatriser: cette confiance avait disparu pour toujours.
+Charles était le seul homme de la famille; il était son seul soutien,
+maintenant que le père était mort. Qu’allaient-elles devenir, elles
+pauvres femmes? Être délaissée par son propre frère, oh! que c’était
+dur!
+
+Et comment allait-elle préparer sa mère à ce coup terrible? Car il
+fallait bien que, tôt ou tard, cette triste affaire fût connue. Elle ne
+pouvait se faire illusion; elle connaissait assez son frère pour être
+sûre que lorsqu’il s’était mis réellement une chose en tête, il ne
+l’abandonnait point sans des raisons convaincantes, et elle ne voyait
+pas celles qui pourraient le détourner de ces idées s’il avait des
+motifs pour les garder. Le moyen de résoudre le problème confondait
+toute raison, tout calcul. Mais enfin, comment devait-elle apprendre ce
+malheur à sa mère? Valait-il mieux le lui laisser soupçonner et le lui
+faire arriver ainsi, ou fallait-il attendre jusqu’à l’accomplissement du
+fait? La question était trop difficile à résoudre pour le présent, et
+elle préféra l’abandonner.
+
+Telle fut la situation de Marie pendant plusieurs jours jusqu’à ce que
+l’excitation de son esprit se changeât en un état dont une anxiété
+triste était l’élément latent et habituel. Cette anxiété la quittait
+d’ordinaire à l’heure de ses occupations, mais elle se trahissait de
+temps à autre par des soupirs subits et profonds, ou par l’égarement de
+ses pensées. Ni le frère ni la sœur, tout en s’aimant autant que jamais,
+n’avaient cette douceur et cette égalité de caractère qui leur étaient
+naturelles; il fallait maintenant veiller sur soi, et, sans qu’on pût en
+dire la cause, le cercle du soir était plus triste qu’autrefois, Charles
+était plus attentif envers sa mère; pour être davantage avec elle, il
+n’apportait plus ses livres dans le salon. Il faisait la lecture à haute
+voix, mais il causait peu; aussi Élisa et Caroline désiraient que son
+examen fût passé, afin qu’il pût reprendre sa gaîté naturelle.
+
+Quant à Mme Reding, ses observations allaient simplement à constater que
+son fils était un étudiant intrépide, et qu’il se refusait une promenade
+ou une course à cheval, quelque beau temps qu’il fît. C’était une
+personne douce et tranquille, aux sentiments vifs et aux habitudes
+réglées, mais d’un esprit peu observateur. Elle avait vécu toute sa vie
+à la campagne, et jusqu’à sa récente infortune ayant à peine connu le
+chagrin, elle était entièrement incapable de comprendre comment les
+choses peuvent marcher, sinon d’une seule manière. Charles ne lui avait
+pas dit le motif réel de son séjour à la maison pendant l’hiver, jugeant
+que c’eût été l’affliger en pure perte; encore moins avait-il songé à la
+fatiguer par l’exposé de ses difficultés religieuses, qu’elle n’aurait
+pu apprécier; c’eût été, également, sans résultat positif. Quant à sa
+sœur, il essaya de lui donner une explication de sa conversation
+antérieure, dans la pensée d’adoucir les craintes extrêmes qu’il avait
+fait naître dans son esprit. Marie reçut l’explication avec
+reconnaissance, et déclara qu’elle était consolée. Mais le coup était
+porté, le soupçon était profondément entré dans son âme; c’était
+toujours Charles, son bien-aimé Charles comme auparavant, mais elle ne
+pouvait bannir de son esprit le cruel pressentiment qu’elle avait
+exprimé dans son entretien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Les nouvelles réformes.
+
+
+Un matin on vint annoncer à Charles qu’une personne, qu’on avait fait
+entrer dans la salle à manger, le demandait. En ouvrant la porte, il se
+trouva en face du long et maigre Bateman, qui, promu aux ordres, venait
+d’être nommé ministre d’une paroisse voisine. Charles ne l’avait pas vu
+depuis dix-huit mois, et il lui serra la main avec beaucoup d’affection,
+en le félicitant sur sa cravate blanche qui, comme il le lui dit, le
+transformait plus qu’il ne s’y serait attendu. Évidemment les manières
+de Bateman étaient changées; cela pouvait être le fait de la
+circonstance, mais il ne paraissait pas à son aise; peut-être était-ce
+le résultat de sa présence dans une maison étrangère et de la
+préoccupation de ce qu’il allait vraisemblablement être présenté à des
+dames qu’il n’avait jamais vues. L’épreuve devait bientôt commencer pour
+le jeune ministre; car Charles l’invita au même moment à venir voir sa
+mère et à dîner ensuite avec eux. «Le ciel est pur, ajouta-t-il, et il y
+a un excellent sentier entre Boughton et Melford.» Bateman répondit
+qu’il ne pouvait accepter la dernière invitation, mais qu’il serait
+heureux d’être présenté à madame Reding. Il suivit donc Charles dans le
+salon, et peu d’instants après il était en conversation avec la mère et
+ses filles.
+
+«Quel charmant coup d’œil on a de la maison, madame! dit Bateman. Du
+dehors on ne croirait pas à une vue si spacieuse.--Non, elle est cachée
+par les arbres, répondit madame Reding. Le flanc de la colline change si
+fort sa direction que, dans le principe, je croyais que le point de vue
+devait être des fenêtres opposées.--Quelle est cette haute colline?
+demanda Bateman.--C’est Hart-Hill, répondit Charles; il y a un camp
+romain sur le sommet.--Nous pouvons apercevoir huit clochers de nos
+fenêtres, reprit madame Reding. Sonnez pour le lunch, ma chère.--Ah!
+madame Reding, repartit Bateman, nos ancêtres songeaient plus que nous à
+bâtir des églises, ou pour mieux dire, plus que nous ne l’avons fait;
+car, en ce moment, on exécute des travaux prodigieux pour ajouter à nos
+constructions ecclésiastiques.--Nos ancêtres ont également fait
+beaucoup, reprit madame Reding. Ma chère, combien d’églises furent
+bâties dans Londres, sous la reine Anne? Saint-Martin en était
+une.--Cinquante, répondit Élisa.--Cinquante étaient projetées, reprit
+Charles.--Oui, madame, dit Bateman; mais par ancêtres j’entends les
+saints évêques et autres membres de notre Église Catholique,
+antérieurement à la Réforme. Car, quoique la Réforme ait été un grand
+bienfait (et il jeta un coup d’œil vers Charles), cependant, nous ne
+pouvons, sans injustice, oublier ce qui a été accompli avant cette
+époque par les Catholiques Anglais.--Ah! les pauvres gens, reprit madame
+Reding, ils ont fait une bonne chose, en bâtissant des églises; cela
+nous a épargné beaucoup de peine.--Restaure-t-on beaucoup d’églises dans
+ce pays? demanda Bateman, un peu déconcerté.--Ma mère ne fait que
+d’arriver ici, comme vous, répondit Charles; oui, on en restaure
+quelques-unes; l’église de Barton que vous connaissez, ajouta-t-il en
+s’adressant à Marie.--Avez-vous poussé vos promenades jusqu’à Barton?
+demanda celle-ci à Bateman.--Pas encore, miss Reding, pas encore; sans
+doute, on enlève les bancs.--On en fait des siéges, dit Charles, et même
+d’un très-joli modèle.--Les bancs sont détestables, reprit Bateman;
+toutefois, la dernière génération des titulaires les supportait sans se
+plaindre; c’est étonnant!»
+
+Un silence très-naturel succéda à ces paroles. Charles le rompit en
+demandant au jeune ministre s’il se proposait de faire quelques
+améliorations à Melford. Bateman prit un air modeste. «Rien d’important,
+dit-il, quelques petites choses ont été déjà faites. Malheureusement,
+j’ai un recteur de la vieille école, un pauvre homme, qui est l’ennemi
+de toute espèce de nouveauté.» Ce fut avec un sentiment de malice, par
+suite de son attaque contre le clergé du dernier siècle, que Charles
+engagea son ami à faire un exposé de ses réformes. Eh bien, continua
+Bateman, il faut beaucoup de prudence dans ces matières, sans cela on
+fait autant de mal que de bien: on marche dans l’eau chaude avec tout le
+monde, les marguilliers, le comité paroissial, les vieux recteurs, la
+_gentry_ de l’endroit, et l’on ne satisfait personne. C’est pour cette
+raison, que je n’ai pas encore essayé d’introduire le surplis dans la
+chaire, excepté aux grandes fêtes, me proposant de familiariser peu à
+peu mes paroissiens avec ce costume. Cependant, je mets l’écharpe ou
+l’étole, et j’ai eu soin qu’elle fût de deux pouces plus large qu’à
+l’ordinaire. Je porte aussi, toujours, la soutane dans ma paroisse.
+J’espère que vous approuvez la soutane, madame Reding?--C’est un costume
+très-froid, monsieur, à mon avis, quand elle est de soie ou d’alépine;
+elle habille aussi très-mal, quand elle est portée seule.--Spécialement
+par derrière, dit Charles, la soutane est tout à fait difforme.--J’ai
+remédié à cela, reprit Bateman. Vous avez remarqué miss Reding, j’en
+suis sûr, la soutane courte de l’évêque. Elle ne vient qu’aux genoux, et
+paraît être une continuation du gilet, le frac étant porté comme
+toujours. Eh bien, mademoiselle, j’ai adopté le même costume avec ma
+longue soutane; je mets mon habit par-dessus.» Marie eut de la peine à
+s’empêcher de rire; Charles éclata. «Impossible, Bateman, s’écria-t-il;
+vous ne voulez pas dire que vous portez votre habit français à basques
+par-dessus votre longue soutane qui descend jusqu’aux chevilles??--Mais,
+oui, répondit Bateman d’un ton grave: j’ai par là avisé à la chaleur et
+à l’apparence extérieure, et je suis sûr que tous mes paroissiens me
+reconnaissent. Je pense que c’est un grand point, miss Reding. Quand je
+passe, j’entends les petits enfants se dire: Voilà le ministre!--Je le
+crois bien! reprit Charles.--En vérité, s’écria madame Reding, oubliant
+sa dignité habituelle, qui jamais entendit choses semblables?» Bateman
+la regarda avec surprise et stupeur.
+
+«Vous alliez parler de vos améliorations dans l’église, reprit Marie,
+voulant détourner l’attention du jeune ministre des paroles de sa
+mère.--Ah! c’est vrai, miss Reding, c’est vrai, répondit Bateman. Je
+vous remercie de me le rappeler; j’ai fait une digression sur mon
+costume... J’aurais voulu abattre les galeries et diminuer la hauteur
+des bancs; mais je n’ai pu exécuter ce projet. J’ai cependant abaissé de
+six pieds la chaire à prêcher. Or, en faisant ainsi, d’abord j’ai donné
+dans ma personne l’exemple de la condescendance et de l’humilité que je
+voudrais inspirer à mes paroissiens. Mais ce n’est pas tout; comme
+conséquence de cet abaissement de la chaire, nul dans les galeries ne
+peut me voir ni m’entendre prêcher; et cela est un avantage que j’ai
+l’air d’accorder aux auditeurs de la nef.--Évidemment, c’est une idée
+heureuse, dit Charles.--Mais c’est aussi un avertissement pour les
+auditeurs eux-mêmes de la nef, continua Bateman; car on ne peut me voir
+ni m’entendre dans les bancs, jusqu’à ce que les côtés en soient
+diminués--Une seule chose vous manque encore, ajouta Charles avec un air
+d’amabilité, de crainte d’aller trop loin; puisque vous avez une haute
+taille, il vous faut prêcher à genoux, sans quoi vous détruiriez vos
+propres perfectionnements.» Bateman parut satisfait. «Je vous ai
+prévenu, mon ami; je prêche assis. Il est plus conforme à l’antiquité et
+à la raison, d’être assis que d’être debout.--Avec ces précautions, je
+pense que vous pourriez arriver à mettre le surplis tous les dimanches.
+Vos paroissiens sont-ils contents?--Oh! pas du tout, loin de là, mais
+ils n’ont rien à dire: le changement est si simple!--Y a-t-il encore
+autre chose?--Rien en ce qui regarde l’architecture; mais j’ai opéré une
+réforme dans les observances. J’ai été assez heureux pour recueillir un
+très-bel exemplaire de Jewell en lettres gothiques, et je l’ai placé
+dans l’église, en l’attachant à la muraille avec une chaîne; il servira
+aux personnes pauvres qui voudront le lire. Notre église est proprement
+«l’église du pauvre», madame Reding.--Eh bien, se dit Charles à part
+lui, je soutiendrai toujours les vieux ministres contre les jeunes, si
+telle doit être la réforme de ceux-ci.
+
+Puis il reprit à haute voix: «Allons, Bateman, il faut que vous voyiez
+notre jardin; prenez votre chapeau, et faisons un petit tour de
+promenade. Nous avons au bout du jardin une jolie terrasse.» Après avoir
+ainsi fait poser Bateman pour l’amusement de sa mère et de ses sœurs,
+Charles l’emmena, et bientôt ils se trouvèrent sur la terrasse,
+l’arpentant en long et en large, et livrés à une conversation des plus
+chaleureuses.
+
+«Reding, mon cher ami, dit le jeune ministre, que signifient les bruits
+qui courent en tout lieu sur votre compte?--Je n’en sais rien, répondit
+Charles brusquement.--Eh bien, voici, reprit Bateman; mais je désire
+toucher à ce sujet avec toute la délicatesse possible. Ne me répondez
+pas, si cela vous plaît ainsi, ou ne me répondez que ce que vous
+voudrez: veuillez toutefois excuser un vieil ami. On dit que vous allez
+quitter l’Église de votre baptême pour l’Église de Rome.--Ce bruit
+est-il bien répandu? demanda Charles froidement.--Oh! oui, je l’ai
+appris à Londres: une lettre d’Oxford m’en faisait également mention, et
+un de mes amis l’a entendu raconter dans le pays de Galles comme une
+chose positive, à un dîner qui se donnait à l’occasion de la visite de
+l’évêque.»--Ainsi, pensa Charles, vous venez à votre tour porter
+témoignage contre moi. «Eh bien, mon bon Reding, continua Bateman,
+pourquoi gardez-vous le silence? Est-ce vrai?--Quoi donc? que je suis
+catholique romain? Oh! certainement; ne comprenez-vous pas que c’est
+pour cela que je prépare mon examen avec tant d’ardeur?--Allons, parlez
+sérieusement, Reding; voulez-vous m’autoriser à contredire ce bruit,
+et à le nier jusqu’à un certain point, ou sous tous les
+rapports?--Sans doute, contredisez-le de toute manière, contredisez-le
+entièrement.--Puis-je y donner un démenti absolu, sans réserve, sans
+condition, catégorique, net?--Sans doute, sans doute.» Bateman ne
+pouvait pénétrer la pensée de Charles, et il ne se figurait pas à quel
+point il le tourmentait. «Je ne sais comment vous déchiffrer», dit-il.
+Ils se promenèrent en silence.
+
+Bateman reprit de nouveau. «Vous voyez, Charles, que ce serait un si
+prodigieux aveuglement qu’une telle démarche, un aveuglement tout à fait
+inexcusable, dans un homme comme vous, qui avez connu ce que c’est que
+l’Église d’Angleterre; vous, qui n’êtes ni un dissident, ni un laïque
+illettré; mais qui avez vécu à Oxford, qui avez fréquenté tant d’hommes
+supérieurs, qui avez vu ce que peut être l’Église d’Angleterre, sa
+beauté grave, son activité réglée et convenable; vous qui avez vu les
+églises décorées comme elles devraient l’être avec des chandeliers, des
+ciboires, des prie-Dieu, des lutrins, des _antependium_[66], des
+piscines, des jubés et des _sedilia_; vous qui, dans le fait, avez vu le
+service de l’église parfaitement célébré, et qui ne pouvez rien désirer
+au delà. Dites-moi, mon cher Reding, continua-t-il en le prenant par sa
+boutonnière, que vous manque-t-il? Qu’est-ce? Dites.» Que vous alliez
+vous promener, aurait répondu Charles s’il avait parlé d’après sa
+pensée; mais il se contenta de dire qu’il ne désirait rien, sinon qu’on
+le crût quand il affirmait qu’il n’avait pas l’intention de quitter son
+Église. Bateman restait incrédule et croyait à un secret. «Peut-être
+ignorez-vous, reprit-il, jusqu’à quel point sont connues les
+circonstances de votre renvoi. Le vieux Principal était tout préoccupé
+de cette affaire.--Eh bien! probablement qu’il en a parlé à tout le
+monde?--Oh! oui, répondit Bateman; un de mes amis, qui le connaît et qui
+lui fit visite peu de temps après votre départ, a appris toute
+l’histoire de sa bouche. Le Principal parla de vous avec beaucoup de
+bienveillance et dans les termes les plus flatteurs; mais il ajouta que
+c’était déplorable de voir combien votre esprit avait été perverti par
+les opinions du jour, et qu’il n’aurait pas été étonné si vous eussiez
+fini par être catholique romain, même pendant votre séjour à
+Saint-Sauveur; qu’en tout cas, vous le deviendriez certainement tôt ou
+tard, parce que vous souteniez que les Saints qui règnent avec le Christ
+intercèdent pour nous dans le ciel. Mais ce qui est plus étrange, c’est
+que lorsque cette histoire se répandit au dehors, Sheffield assura qu’il
+n’en était pas surpris, qu’il avait toujours prévu ce résultat.--Je lui
+en suis très-reconnaissant.--Cependant vous m’autorisez à contredire la
+nouvelle (ainsi l’ai-je compris), à la contredire péremptoirement? cela
+me suffit. C’est un grand soulagement, une grande satisfaction, pour mon
+esprit. Mais il faut que je vous quitte.--Je ne voudrais pas avoir l’air
+de vous renvoyer, reprit Charles; mais, évidemment, vous devez partir,
+si vous voulez arriver chez vous avant la nuit. J’espère que vous ne
+sentez pas trop la solitude, ou que vous n’avez pas trop d’occupation
+dans votre paroisse. Quand vous vous ennuierez, où que vous serez
+fatigué, venez sans cérémonie dîner avec nous; nous pouvons même vous
+offrir un lit, si cela vous convient.»
+
+ [66] Devants d’autel.
+
+Bateman le remercia, et ils se dirigèrent vers la porte d’entrée. Au
+moment de sortir, le jeune ministre s’arrêta: «Je désirerais vous prêter
+quelques livres, dit-il. Permettez-moi de vous envoyer Bramhall,
+Thorndike, Barrow sur l’unité de l’Église, et les dialogues de Leslie
+sur la Religion romaine. Je pourrais vous en nommer d’autres, mais je me
+contente de ceux-ci pour le présent. Ils traitent parfaitement leur
+matière; vous ne pourrez vous empêcher d’être convaincu. Je n’ajoute pas
+un mot; adieu, au revoir.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Les corruptions de l’Église romaine.
+
+
+Quoique Charles estimât et aimât beaucoup la société de sa mère et de
+ses sœurs, il n’était pas fâché d’avoir des relations d’hommes; aussi
+accepta-t-il avec plaisir une invitation que lui envoya Bateman de venir
+dîner à Melford. Il désirait également montrer à son ami, ce que ses
+protestations ne pouvaient faire, combien étaient exagérés jusqu’à
+l’absurde les bruits qui couraient sur son compte; et comme Bateman,
+malgré le manque complet de sens commun, était, au fond, très instruit
+et très-versé dans les théologiens anglais, Charles pensait qu’il
+pourrait par occasion recueillir auprès de lui quelques idées dont il
+ferait son profit. Lorsqu’il arriva à Melford, il y trouva un M.
+Campbell, qu’on avait invité à son intention. C’était un jeune homme
+sorti de Cambridge, et actuellement recteur d’une paroisse voisine; il
+professait les mêmes sentiments religieux que Bateman, et, bien qu’un
+peu positif, il se faisait remarquer par l’éclat de son intelligence et
+la vigueur de son esprit.
+
+Nos deux invités et leur hôte avaient été voir l’église, et
+naturellement au dîner, la conversation roula sur la renaissance de
+l’architecture gothique, événement qu’ils accueillaient tous avec une
+vraie satisfaction. Le sujet aurait été épuisé presque aussitôt que mis
+sur le tapis, à cause de leur parfait accord sur cette matière, si par
+bonheur Bateman n’avait déclaré, d’un ton très-affirmatif, que, s’il le
+pouvait, il n’y aurait pas d’autre architecture que la gothique dans les
+églises d’Angleterre, ni d’autre musique que le chant grégorien. La
+thèse était bonne, clairement posée, et elle fournissait carrière à une
+très-jolie discussion. Reding commença par dire que tous ces accessoires
+du culte, soit musique, soit architecture, étaient nationaux; que
+c’était le mode dans lequel les sentiments religieux se traduisaient
+dans des temps et dans des lieux particuliers. D’après lui, sans doute,
+il n’était pas défendu de diriger l’expression extérieure de la religion
+dans un pays, mais on ne pouvait la rendre obligatoire, et à ses yeux,
+il était aussi déraisonnable d’imposer au peuple une seule forme de
+culte, qu’il l’était de le contraindre à s’amuser d’une seule manière.
+«Les Grecs, continua-t-il, se coupaient les cheveux en signe de deuil,
+les Romains les laissaient croître; les Orientaux voilaient leur tête
+quand ils priaient, les Grecs la découvraient; les Chrétiens ôtent leur
+chapeau dans l’église, les Mahométans leurs souliers; un long voile est
+une marque de modestie en Europe, d’immodestie en Asie. On peut aussi
+bien essayer de changer la taille d’un peuple que les formes de son
+culte. Bateman, laissez-nous vous raccourcir d’un pied, et puis vous
+commencerez vos réformes ecclésiastiques.--Mais assurément, mon digne
+ami, répondit l’amphitryon, vous ne voulez pas dire qu’il n’y a pas de
+connexion naturelle entre un sentiment intérieur et son expression
+extérieure, de sorte qu’une forme ne soit pas meilleure qu’une
+autre?--Non, loin de là; mais laissez ceux qui restreignent leur musique
+au chant grégorien élever des crucifix sur les grandes routes. Chaque
+forme est la représentation d’une localité ou d’une époque
+particulière.--C’est ce que je dis du frac et de la longue soutane de
+notre ami, reprit Campbell; c’est une confusion de temps différents, de
+l’ancien et du moderne.--Ou d’idées différentes, ajouta Charles; la
+soutane est catholique, le frac est protestant.--C’est l’inverse,
+repartit Bateman; la soutane est l’habit anglican du vieux Hooker, le
+frac vient de la France catholique.--En tout cas, c’est ce que M. Reding
+appelle une confusion d’idées, dit Campbell; et c’est la difficulté que
+j’éprouve à unir ensemble le gothique et le grégorien.--Oh! pardon,
+répliqua Bateman, c’est une même idée; elles sont toutes les deux
+éminemment catholiques.--Vous ne pouvez pas être plus catholique que
+Rome, je suppose, repartit Campbell; pourtant il n’y a pas de gothique
+dans cette ville.--Rome est une ville à part, répondit Bateman. En
+outre, mon cher ami, si nous nous rappelons seulement que Rome a
+corrompu la pure doctrine apostolique, pouvons-nous être surpris qu’elle
+ait corrompu son architecture?--Pourquoi donc s’adresser à Rome pour le
+grégorien? répliqua Campbell; car ce chant, sans doute, tire son nom de
+Grégoire Ier, évêque de Rome, que les Protestants regardent comme le
+premier spécimen de l’Antechrist.--Eh! que nous importe ce que pensent
+les Protestants.--Ne nous disputons pas pour des mots, Bateman; nous
+pensons l’un et l’autre que Rome a corrompu la foi, qu’elle soit
+l’Antechrist ou non. C’est ce que vous venez de dire vous-même.--C’est
+vrai; mais je fais une petite distinction. L’Église de Rome n’a pas
+_corrompu_ la foi, mais elle a _admis_ des corruptions dans son
+sein.--Cela ne suffit pas; croyez-le, nous ne pouvons avoir une base
+solide dans la controverse, à moins que dans nos cœurs nous ne pensions
+mal de l’Église de Rome.--Eh! que nous importe Rome? nous descendons de
+l’ancienne Église Britannique; nous ne nous occupons pas de Rome, et
+nous désirons que Rome ne s’occupe pas de nous; mais cela ne fait pas
+son affaire.--Eh bien, reprit Campbell, lisez seulement une page de
+l’histoire de la Réforme, et vous y verrez que l’âme du mouvement était
+cette doctrine, que le Pape est l’Antechrist.--Pour les
+ultra-Protestants, et non pour nous, repartit Bateman.--Oui, des
+ultra-Protestants comme ceux qui ont écrit les Homélies. Mais, je le
+répète, je ne dispute pas pour des mots. Voici ma pensée: de même que
+cette doctrine était la vie de la Réforme, de même la croyance, commune
+à nous deux, qu’il y a quelque chose de mauvais, de corrompu et de
+dangereux dans l’Église de Rome; qu’elle renferme un esprit
+d’Antechrist, vivant en elle, l’animant et la dirigeant; cette croyance,
+dis-je, est nécessaire pour être bon Anglican. Il vous faut croire cela,
+ou vous devez vous réunir à l’Église de Rome.--Impossible! mon cher ami;
+nous avons toujours soutenu que Rome et nous, nous sommes deux Églises
+sœurs.--Je dis, reprit Campbell, que sans cette forte répulsion, vous ne
+pouvez écarter les droits nombreux, l’attraction puissante de l’Église
+de Rome. Elle est notre mère... Oh! quel mot!... Notre puissante mère!
+Elle ouvre ses bras. Quel parfum s’exhale de son sein! Elle est pleine
+de grâces. Je le sens, je l’ai senti depuis longtemps. Pourquoi ne me
+précipité-je pas dans ses bras? Parce que je sens aussi qu’elle est
+conduite par un esprit qui n’est pas elle. Mais si cette méfiance que
+j’éprouve à son égard et si la certitude que j’ai de sa corruption
+m’étaient démontrées fausses, j’irais demain m’unir à sa communion.»
+Ceci n’est pas une doctrine édifiante pour Reding, pensa Bateman. «Mon
+bon Campbell, dit-il, vous êtes paradoxal aujourd’hui.--Pas le moins du
+monde; nos Réformateurs ont compris que le seul moyen de rompre le lien
+de fidélité qui nous unissait à Rome, c’était de l’accuser d’une
+profonde corruption. Il en est de même pour nos théologiens. S’il est
+une doctrine sur laquelle ils se trouvent d’accord, c’est que Rome est
+l’Antechrist ou un Antechrist. Croyez-le bien, cette doctrine est
+nécessaire pour légitimer notre position.»
+
+--Je ne comprends pas tout à fait ce langage, que je vois aussi employé
+dans différentes publications, dit Reding. Il fait supposer que la
+controverse est un jeu, et que les adversaires ne cherchent pas la
+vérité, mais des arguments.--Il ne faut pas vous méprendre sur mes
+paroles, monsieur Reding, repartit Campbell; ma pensée est que vous ne
+pouvez pas jouer avec votre conviction que Rome est antichrétienne, si
+telle est votre croyance; car si _c’est_ ainsi, il faut _parler_ ainsi.
+Un poëte a dit: «Parlez _doucement_ de la chute de notre sœur.» Non, si
+c’est une chute, nous ne devons pas en parler doucement. Tout d’abord on
+s’écrie: «Une si grande, Église! eh, qui suis-je pour parler contre
+elle?» Oui, vous le devez, si c’est vrai. «Dites la vérité, et
+moquez-vous du diable.» Rappelez-vous que vous n’employez pas vos
+propres paroles; vous avez la sanction et l’appui de tous nos
+théologiens. Vous le devez; sans cela, vous ne pouvez donner des raisons
+suffisantes pour rester en dehors de l’Église de Rome. Vous devez
+proclamer haut, non ce que vous ne pensez pas, mais ce que vous pensez,
+si réellement vous avez une conviction.» «Voici au moins une doctrine,
+se dit Charles à lui-même, c’est placer la controverse dans une coque de
+noix.» Bateman répliqua: «Mon cher Campbell, vous n’êtes pas du progrès.
+Nous avons renoncé à toutes ces criailleries contre Rome.--Dès lors, le
+parti n’est pas aussi habile que je le croyais, repartit Campbell.
+Soyez-en sûr, ceux qui ont renoncé à leurs protestations contre Rome,
+ont déjà leurs regards tournés vers elle, ou n’ont pas d’yeux pour
+voir.--Tout ce que nous disons, reprit Bateman, c’est que, comme je l’ai
+déjà exprimé, nous ne voulons pas nous occuper de Rome. _Nous_ ne disons
+pas: Anathème à Rome! mais Rome _nous_ anathématise.--Cela ne suffit
+point; ceux qui sont résolus à rester dans notre Église, et qui
+emploient des paroles douces à l’égard de Rome seront repoussés sur leur
+propre terrain, en dépit d’eux mêmes, et n’obtiendront pas de
+remercîments pour leurs peines. «Nul ne peut servir deux maîtres»:
+unissez-vous à Rome, ou condamnez-la. Quant à moi, j’avoue que l’Église
+Romaine a d’excellentes choses que je ne puis nier; mais en pensant de
+la sorte, et tout en l’admirant dans certains points, je ne saurais
+vraiment m’empêcher de parler comme je le fais. Cela ne serait ni loyal,
+ni logique.»
+
+«Il a mieux fini qu’il n’avait commencé», pensa Bateman; et il parla
+dans le même sens. «Oh! oui, c’est vrai, trop vrai; c’est pénible à
+voir, mais il y a dans l’Église de Rome bien des choses contre
+lesquelles doit nécessairement s’élever tout homme raisonnable, tout
+lecteur des Pères et de l’Écriture, tout membre véritable de l’Église
+Anglo-Catholique.» Ces paroles couronnèrent la discussion, et le reste
+du dîner se passa très-agréablement, sinon d’une manière
+très-spirituelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Du chant grégorien et de l’architecture gothique.
+
+
+Après le dîner, nos convives se rappelèrent qu’ils n’avaient fait
+qu’effleurer la question du grégorien et du gothique. «Comment cela
+s’est-il fait? demanda Charles.--En tout cas, nous y voilà de nouveau,
+dit notre hôte; et je vous l’avoue, Campbell, j’aimerais à entendre ce
+que vous avez à dire sur la matière.--A vrai dire, Bateman, répondit
+celui-ci, je suis fatigué du sujet; tout le monde me paraît exagéré. A
+quoi bon discuter là-dessus? vous ne serez pas d’accord avec moi.--Je ne
+vois pas ça du tout, répliqua Bateman; on croit souvent être en
+désaccord, simplement parce qu’on n’a pas le courage de s’expliquer.»
+«Excellente remarque, pensa Charles; quel dommage que Bateman, avec tant
+de bonnes idées, ait si peu de sens commun!» «Eh bien, donc, dit
+Campbell, mon objection au gothique et au grégorien réunis, c’est qu’ils
+représentent, non pas une, mais deux idées. Ayez de la musique dans les
+églises gothiques, et gardez pour les basiliques le grégorien.--Mon bon
+Campbell, repartit Bateman, vous paraissez oublier que les hymnes et les
+chants grégoriens ont toujours accompagné les nefs, les chapes, les
+mitres et les calices gothiques.--Nos ancêtres faisaient ce qu’ils
+pouvaient, reprit Campbell; ils étaient grands en architecture, petits
+en musique. Ils ne pouvaient employer ce qui n’était pas encore inventé.
+Ils chantaient le grégorien, parce qu’ils n’avaient point
+Palestrina.--Paradoxe! paradoxe, s’écria Bateman.--On ne peut le nier,
+continua Campbell: il y a une étroite relation entre l’origine et la
+nature de la basilique et celles du chant grégorien. Tous les deux
+existaient avant le Christianisme; tous les deux sont d’origine païenne;
+et plus tard l’Église s’en est emparée pour les consacrer à son
+service.--Pardon, dit Bateman; le grégorien est juif et non païen.--Je
+vous l’accorde par égard pour l’argumentation, répondit Campbell; mais,
+au moins, ils n’étaient pas d’origine chrétienne. D’ailleurs, l’ancienne
+musique et l’ancienne architecture étaient simples et limitées dans
+leurs moyens de montrer leur art respectif. On ne voit pas un vaste
+temple grec, on ne trouve pas un seul long _Gloria_ grégorien.--Pas un
+seul! s’écria Bateman, et le pauvre Willis, qui se plaignait sans cesse
+de l’ennui que lui causaient sur le continent les vieux chants
+grégoriens!--Je m’explique mal, reprit Campbell; naturellement, on peut
+rendre un morceau de plain-chant aussi long que l’on veut, mais
+simplement par addition et non pas en développant la mélodie. On peut en
+mettre deux ensemble et en avoir ainsi un deux fois plus long que
+l’autre; mais je parle d’une pièce musicale qui, évidemment, doit être
+le développement naturel d’idées arrêtées et dont toutes les parties
+s’enchaînent. Pareillement, on peut faire un temple ionique deux fois
+aussi long et aussi large que le Parthénon; mais on perd la beauté des
+proportions en agissant ainsi. Voici donc ma pensée sur l’architecture
+et la musique primitives: c’est qu’elles atteignent vite leurs bornes,
+qu’elles sont bientôt épuisées et qu’elles ne peuvent rien au delà.
+Tenter davantage, c’est forcer un instrument musical au delà de ses
+moyens.
+
+«Bateman, ajouta Reding, essayez seulement de faire jouer des quadrilles
+à un violoncelle, et vous verrez ce qu’on veut dire par forcer un
+instrument.--Eh bien, repartit notre hôte, j’ai entendu Lindley jouer
+toutes sortes d’airs légers sur son violoncelle, et c’est fort
+extraordinaire.--Extraordinaire, c’est bien le mot, reprit Charles;
+c’est fort extraordinaire. Vous dites: «Comment peut-il produire cet
+effet? c’est prodigieux pour une basse», mais, avouez-le, ce n’est pas
+agréable en soi. De même, j’éprouve toujours une sensation pénible
+lorsque monsieur tel ou tel se présente pour faire bêler et braire sa
+délicieuse flûte comme un hautbois; c’est forcer le pauvre instrument à
+faire ce pourquoi il ne fut pas créé.--C’est vrai à la lettre en ce qui
+regarde le chant grégorien, dit Campbell; les instruments qui existaient
+primitivement ne pouvaient pas jouer autre chose. Mais je parle sauf
+correction. Monsieur Reding, vous paraissez posséder le sujet mieux que
+moi.--J’ai toujours ouï dire, comme vous l’affirmez, répondit Charles,
+que la musique moderne n’a pris naissance qu’après que l’on a connu la
+puissance du violon. Corelli lui-même, qui écrivait il n’y a pas encore
+deux siècles, a traité à peine du démanché. Le piano, également, je l’ai
+entendu assurer, a presque donné naissance à Beethoven.--La musique
+moderne ne pouvait donc exister dans les temps anciens, faute
+d’instruments, reprit Campbell; et, de même aussi, l’architecture
+gothique ne pouvait exister avant que la construction des voûtes n’eût
+atteint à la perfection. De grandes inventions mécaniques ont eu lieu,
+soit en architecture, soit en musique, depuis l’époque des basiliques et
+du grégorien; et chaque science y a gagné.--C’est assez curieux, dit
+Reding: une chose que j’ai souvent répétée s’applique parfaitement à
+votre opinion. Quand des gens qui ne sont pas musiciens ont accusé
+Haendel et Beethoven de n’être pas _simples_, j’ai toujours répondu: Et
+l’architecture gothique est-elle _simple_? Une cathédrale exprime une
+idée, mais variée à l’infini et travaillée dans toutes ses parties; il
+en est de même d’une symphonie ou d’un quatuor de Beethoven.
+
+--Évidemment, Bateman, reprit Campbell, vous devez tolérer
+l’architecture païenne, ou il vous faut logiquement exclure le
+grégorien, qu’il soit païen ou juif; vous devez tolérer la musique ou
+réprouver les fenêtres à style flamboyant.--Et pour quoi optez-vous?
+demanda notre hôte; pour le gothique avec Haendel, ou pour
+l’architecture romaine avec le grégorien?--Pour tous les deux à leur
+place. Je préfère de beaucoup l’architecture gothique à la classique. A
+mes yeux, elle est un vrai produit et une expansion du Christianisme;
+mais je ne voudrais pas, pour cette raison, exclure le style païen qui a
+été sanctifié par dix-huit siècles, par l’amour exclusif de plusieurs
+pays chrétiens, et par la sanction d’une foule de saints personnages. Je
+suis pour la tolérance. Faites dominer le gothique, mais ayez du respect
+pour le classique.»
+
+La conversation se ralentit. «Quoique j’aime la musique moderne, reprit
+Charles, je ne saurais cependant aller jusqu’à la dernière conséquence
+où me conduirait votre doctrine. Je ne puis m’empêcher d’aimer Mozart,
+mais assurément sa musique n’est pas religieuse.--Je n’ai pas pris la
+défense de compositeurs particuliers, répliqua Campbell; la musique peut
+être bonne, et Mozart et Beethoven étaient inadmissibles. Pareillement,
+vous ne supposez pas, parce que je tolère l’architecture romaine, que
+j’aime à voir des cupidons tout nus représenter des chérubins, et des
+femmes mollement couchées figurer les vertus cardinales.» Il s’arrêta.
+«D’ailleurs, reprit-il, comme vous venez de le dire, nous devons
+consulter le génie de notre pays et les appréciations religieuses de
+notre époque.--Eh bien, dit Bateman, je pense que la perfection de la
+musique sacrée, c’est le grégorien combiné avec l’harmonie; on a ainsi
+les célèbres chants d’autrefois et un peu de la richesse moderne.--Et
+moi, je pense que ce serait le pire de tout, repartit Campbell; c’est un
+mélange de deux choses dont chacune est bonne en soi, mais qui sont
+incompatibles. C’est le mélange du premier et du second service à table.
+C’est comme l’architecture de la façade de Milan, moitié gothique,
+moitié grecque.--C’est, je crois, ce qui a toujours lieu, dit
+Charles.--Nous ne devons pas lutter contre notre siècle, continua
+Campbell; ce serait absurde. Je parlais seulement de ce qui est bien ou
+mal d’après les principes généraux; et, à vrai dire, je ne saurais
+moi-même ne pas aimer le mélange, quoique je manque de bonnes raisons
+pour le défendre.»
+
+Bateman sonna pour le thé; ses amis désiraient retourner chez eux de
+bonne heure; on était au mois de janvier, saison peu favorable pour les
+promenades après dîner. «Eh bien, Campbell, dit notre hôte, vous êtes
+plus indulgent pour le siècle que pour moi; vous lui permettez d’ajouter
+une basse chiffrée aux tons grégoriens, et vous riez de moi si je mets
+un frac par-dessus ma soutane.--Il n’y a pas de gloire, repartit
+Campbell, à être l’auteur d’un type mixte.--Un type mixte! s’écria
+Bateman; c’est plutôt un état de transition.--A quel état passez-vous?
+demanda Charles.--A propos de transition, dit Campbell, savez-vous que
+votre ami Willis (je ne connais pas son collége, celui qui s’est fait
+catholique) demeure dans ma paroisse, et que j’ai l’espérance de lui
+voir faire une nouvelle transition, en arrière.--L’avez-vous vu? demanda
+Charles?--Non, j’ai été pour lui faire visite; malheureusement il était
+sorti. J’ai appris qu’il va encore à la messe.--Mais où trouve-t-il une
+chapelle? reprit Bateman.--A Seaton.--A sept bons milles de chez vous,
+dit Charles.--Oui, répondit Campbell, et il fait à pied cette longue
+course, tous les dimanches.--Cela ne ressemble pas à une transition, fit
+observer Charles, sinon qu’elle est physique.--Il faut bien aller
+quelque part, repartit Campbell; je pense qu’il a continué de fréquenter
+notre église jusqu’à la semaine où il s’est fait catholique.--Terribles
+sont ces défections, reprit Bateman; mais c’est très-consolant, c’est
+une satisfaction triste (jetant un coup d’œil à Charles) que les
+victimes de l’illusion soient enfin recouvrées.--C’est très-triste, en
+vérité, dit Campbell. Je crains qu’il ne nous faille en attendre bien
+d’autres encore.--Pour moi, je ne sais qu’en penser, reprit Charles. Le
+droit que l’Église a sur notre esprit est si puissant; c’est un si cruel
+tourment de la quitter, que je ne puis m’imaginer qu’un lien de parti
+fasse agir contre elle. Humainement parlant, il est, croyez-moi,
+infiniment plus difficile de retenir ces hommes que de les
+ramener.--Oui, s’ils changeaient par esprit de parti, reprit Campbell;
+mais tel n’est pas le cas. Ils ne changent pas simplement parce que
+d’autres changent; mais, les malheureux! parce qu’ils ne peuvent s’en
+empêcher... Bateman, auriez-vous l’obligeance de dire qu’on avance ma
+voiture devant la porte?... Comment peuvent-ils s’en empêcher?
+continua-t-il, en se levant devant le feu; leurs principes catholiques
+les poussent, et il n’y a rien pour les faire revenir à nous.--Pourquoi
+leur amour pour notre Église, qui est la leur, ne le ferait-il pas? dit
+Bateman; c’est déplorable, c’est impardonnable.--Ils s’en iront l’un
+après l’autre, à mesure qu’ils seront mûrs, reprit Campbell.--Avez-vous
+entendu dire (je ne crois pas beaucoup moi-même à ce bruit) que Smith a
+des tendances vers Rome? dit Charles.--Ce n’est pas possible, répondit
+Campbell tout pensif.--Impossible, tout à fait impossible, s’écria
+Bateman; un tel triomphe pour nos ennemis! je n’y croirai que lorsque je
+le verrai de mes yeux.--Ce n’est pas impossible, répéta Campbell tout en
+boutonnant et en arrangeant sa redingote; Smith a changé sa manière de
+voir...» On annonça la voiture. «Monsieur Reding, je crois que je puis
+vous épargner une partie de la route, si vous voulez accepter une place
+dans mon cabriolet.» Charles ne refusa pas l’invitation, et peu
+d’instants après Bateman se trouvait seul.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Questions pour celui à qui il appartient.
+
+
+Campbell laissa son compagnon de voyage à mi-chemin de Melford à
+Boughton. Après avoir remercié son nouvel ami de son obligeance, Charles
+franchit une barrière sur le côté de la route, et fut tout de suite
+engagé dans l’ombre d’un taillis, le long duquel se déroulait le
+sentier. C’était par un beau clair de lune. Au bout de quelques
+instants, il se trouva en vue d’une grande croix de bois. En des jours
+meilleurs, cette croix avait été un emblème religieux, mais elle avait
+servi, dans les derniers temps, à marquer la limite entre deux paroisses
+contiguës. La lune l’éclairant en face, le symbole sacré se dessinait
+majestueusement sur le ciel pâle, qui se reflétait dans une nappe d’eau,
+vénérée encore dans le voisinage pour sa vertu miraculeuse. Charles, à
+sa grande surprise, vit distinctement un homme à genoux sur un petit
+monticule d’où s’élançait la croix; il entendit même des coups. Armé
+d’une discipline, cet homme frappait ses épaules nues, en récitant des
+paroles qui parurent à Reding être une prière. Notre jeune ami s’arrêta,
+ne voulant pas l’interrompre, embarrassé toutefois pour passer outre;
+mais l’étranger avait entendu le bruit de sa marche, et en quelques
+secondes il disparut. Charles fut frappé d’une émotion soudaine qu’il ne
+put maîtriser. «O temps béni, s’écria-t-il, alors que la foi était une!
+O heureux pénitent, admirable chrétien, qui avez une croyance, qui savez
+comment obtenir votre pardon, et qui pouvez commencer là ou d’autres
+finissent! Me voici, moi, avec mes vingt-deux ans, incertain sur tout,
+parce que je ne sais à quoi donner ma confiance.» Il se rapprocha de la
+croix, ôta son chapeau, mit un genou en terre, baisa le bois sacré, et
+il pria un instant afin que quelles que fussent les conséquences, quelle
+que fût l’épreuve, quel que fût le sacrifice, il obtînt la grâce d’aller
+partout où Dieu l’appellerait. Puis il se leva et s’approcha de la
+source froide; il prit un peu d’eau dans le creux de sa main et la but.
+Il se sentit disposé à prier le saint, protecteur de cette fontaine
+(saint Thomas martyr, croyait-il), d’intercéder pour lui et de l’aider
+dans la recherche de la vraie foi, mais quelque chose lui murmura à
+l’oreille: «C’est mal»; et il réprima ce désir. Remettant donc son
+chapeau, il passa outre, et il continua son chemin d’un pas rapide.
+
+Sa mère et ses sœurs s’étaient retirées pour dormir, et il monta sans
+délai à sa chambre. En passant dans son cabinet, il trouva sur sa table,
+sans timbre de poste, une lettre qu’on lui avait apportée pendant son
+absence. Il en brisa le cachet; c’était un écrit anonyme qui commençait
+ainsi:
+
+«_Questions pour celui à qui il appartient._
+
+»1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole?»
+
+«C’est trop pour cette nuit, se dit Charles, il est déjà tard.» Il
+replia la lettre et la jeta sur sa toilette. «C’est sans doute quelque
+personne bien intentionnée, qui pense me connaître.» Il remonta sa
+montre, bâilla et mit ses pantoufles. «Qui, dans le voisinage, peut
+m’adresser cet écrit?» Il rouvrit la lettre. «Cela vient certainement
+d’un catholique», continua-t-il. Son esprit se porta sur la personne
+qu’il avait vue au pied de la croix; peut-être alla-t-il plus loin. Il
+s’assit, et lut le papier _in extenso_.
+
+«_Questions pour celui à qui il appartient._
+
+»1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole?
+
+»2. Est-ce une généralisation ou une réalité?
+
+»3. Appartient-elle à l’histoire du passé ou au temps présent?
+
+»4. L’Écriture n’en parle-t-elle pas comme d’un royaume?
+
+»5. Et comme d’un royaume qui doit durer jusqu’à la fin?
+
+»6. Qu’est-ce qu’un royaume? Et que veut dire l’Écriture lorsqu’elle
+appelle l’Église un royaume?
+
+»7. Est-ce un royaume visible ou invisible?
+
+»8. Un royaume peut-il avoir deux gouvernements, surtout agissant dans
+des directions contraires?
+
+»9. L’identité des institutions, des opinions ou de la race est-elle
+suffisante pour faire de deux nations un seul royaume?
+
+»10. La forme de l’Épiscopat, la hiérarchie, ou le Symbole des Apôtres
+est-il suffisant pour faire une seule Église des Églises de Rome et
+d’Angleterre?
+
+»11. Là où il y a des parties, l’unité ne demande-t-elle pas l’union, et
+une unité visible ne requiert-elle pas une union visible?
+
+»12. Comment peuvent-elles être les mêmes, deux Religions qui ont un
+culte tout à fait différent et des idées différentes sur le culte?
+
+»13. Deux religions peuvent-elles n’en former qu’une, lorsque ce que
+l’une regarde comme l’acte le plus sacré et le plus caractéristique de
+son culte est appelé par l’autre un mensonge blasphématoire et une
+tromperie dangereuse?
+
+»14. L’Église _une_ du Christ n’a-t-elle pas la foi _une_?
+
+»15. Une Église qui n’a pas la foi _une_ peut-elle appartenir au Christ?
+
+»16. Qu’est-ce qu’une Église qui se contredit dans ses formulaires?
+
+»17. Et dans différents siècles?
+
+»18. Et dans ses formulaires comparés avec ses théologiens?
+
+»19. Et dans ses théologiens et dans ses membres comparés les uns aux
+autres?
+
+»20. Quelle est la foi de l’Église d’Angleterre?
+
+»21. Combien de conciles admet l’Église d’Angleterre?
+
+»22. L’Église d’Angleterre considère-t-elle les Églises actuelles des
+Nestoriens et des Jacobites comme étant sous l’anathème, ou comme
+formant une partie de l’Église visible?
+
+»23. Est-il nécessaire ou possible de croire quelqu’un, sinon un
+véritable envoyé de Dieu?
+
+»24. L’Église d’Angleterre est-elle un envoyé de Dieu? Revendique-t-elle
+ce titre?
+
+»25. Nous enseigne-t-elle la vérité, ou nous ordonne-t-elle de la
+chercher?
+
+»26. Si elle laisse à nous-mêmes de rechercher la vérité, les membres de
+l’Église d’Angleterre la cherchent-ils avec cette ardeur que l’Écriture
+nous prescrit?
+
+»27. Est-elle en état de sécurité une personne qui vit sans foi,
+quoiqu’elle paraisse avoir l’espérance et la charité?»
+
+Charles était accablé de sommeil avant d’arriver à la vingt-septième
+question. «Cela ne suffit pas, se dit-il; je perds seulement mon temps.
+Ces questions paraissent bien posées; mais elles doivent rester là.» Il
+déposa le papier, dit ses prières, et fut bien vite endormi.
+
+Le lendemain, en s’éveillant, le sujet de la lettre se présenta à son
+esprit, et pendant quelque temps il se prit à y réfléchir. Certainement,
+dit-il, je désire beaucoup être fixé soit dans l’Église d’Angleterre,
+soit partout ailleurs. Je voudrais savoir ce que c’est que le
+Christianisme; je suis prêt à ne reculer devant aucune difficulté pour
+le chercher; si je le trouvais, je l’accepterais avec empressement et
+reconnaissance. Mais c’est une œuvre de temps; tous les arguments écrits
+du monde sont insuffisants pour donner à quelqu’un une vue claire des
+choses en un quart d’heure. Il doit y avoir une marche à suivre; on peut
+l’abréger, comme la médecine abrége la marche de la nature, mais on doit
+en subir la nécessité. Je me rappelle comment tous mes doutes religieux
+et mes théories s’évanouirent à la mort de mon pauvre père. Ils ne
+faisaient pas partie de moi, et ils ne purent supporter l’orage. La
+conviction est la vue de l’esprit et non une conclusion déduite de
+prémisses; c’est Dieu qui la travaille, et ses opérations sont lentes.
+Au moins, en est-il ainsi pour moi. Je ne puis croire tout d’un coup; si
+je l’essaye, je prendrai des mots pour des choses, et je suis sûr de
+m’en repentir. Si j’agis autrement, je marcherai droit, simplement par
+hasard. Je dois me mouvoir dans la voie qui semble celle de Dieu; je ne
+puis que me mettre sur la route; une puissance plus haute doit
+m’atteindre et me pousser en avant. Maintenant, j’ai vis-à-vis de moi un
+devoir direct que mon père m’a laissé à remplir, c’est de faire de
+bonnes études. C’est là le sentier du devoir. Je n’abandonnerai pas mes
+recherches, mais je les ferai marcher dans ce sens. Dieu peut bénir mes
+études, et m’y faire trouver la lumière spirituelle, aussi bien qu’en
+toute autre chose. Saül cherchait les ânesses de son oncle, et il trouva
+un royaume. Tout vient en son temps. Quand j’aurai pris mon premier
+grade, ce sujet me reviendra à propos.» Il soupira. «Mon grade! ces
+odieux Articles! plutôt, quand j’aurai passé mon examen. Mais à quoi bon
+rester ici.» Et il se leva à la hâte de son lit, tout en faisant sur lui
+le signe de la croix. Ses yeux rencontrèrent la lettre. «Elle est bien
+écrite; mieux que Willis ne pourrait le faire; non, elle n’est pas de
+Willis. Il y a quelque chose que je ne puis comprendre par rapport à ce
+jeune homme. Je voudrais bien savoir comment il s’entend avec sa mère.
+Je ne pense pas qu’il ait des sœurs.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une seule et
+même Église?
+
+
+Campbell avait été enchanté de Reding, et son intérêt pour ce jeune
+homme n’avait pas diminué, quoique Bateman lui eût fait entendre que
+l’attachement de Charles pour l’Église d’Angleterre était en péril. Peu
+de temps après, il lui fit une visite et l’invita à dîner. Lorsque
+Charles lui eut rendu la même politesse, il commença à s’établir entre
+le recteur de Sutton et la famille de Boughton une liaison qui devint de
+l’intimité avec le temps. Campbell était un vrai _gentleman_, qui avait
+beaucoup voyagé: d’une intelligence vive, d’un esprit ardent, d’une
+franchise loyale, il était versé dans la théologie anglicane et plein de
+dévouement pour son Église; quant à sa position matérielle, il jouissait
+d’une grosse cure dont les revenus faisaient de lui presque un
+dignitaire de l’Établissement. Marie était charmée de cette
+connaissance, parce qu’elle plaçait son frère sous l’influence d’un
+esprit qu’il ne pouvait point ne pas estimer; d’ailleurs, comme Campbell
+avait une voiture, naturellement il épargnerait à Charles, en venant
+lui-même à Boughton, la perte d’une journée d’étude et la fatigue d’une
+promenade dans la boue pour aller au presbytère. Il arriva ainsi que
+Campbell venait deux fois chez madame Reding, tandis que Charles
+n’allait qu’une fois à Sutton. Mais quel que fût le résultat de ces
+visites, rien de particulier ne mérite d’en être noté dans notre récit;
+nous n’en parlerons donc pas.
+
+Un jour Charles allait voir Bateman. A son entrée dans le salon, il fut
+étonné de trouver son ami et Campbell occupés à leur collation et
+s’entretenant avec un troisième personnage. Il y eut un moment de
+surprise et d’hésitation à son arrivée. En jetant les yeux sur
+l’étranger, il sentit lui-même un léger embarras qu’il ne put maîtriser.
+C’était Willis, et, selon toute probabilité, on travaillait à le
+reconvertir. Charles, évidemment, était de trop; mais il n’y avait rien
+à faire; il échangea donc une poignée de main avec Willis, et accepta la
+pressante invitation que lui fit Bateman de se mettre à table et de
+partager leur pain et leur fromage.
+
+Charles s’assit en face de Willis, et pendant quelque temps il ne put le
+quitter des yeux. Tout d’abord, il eut quelque peine à croire qu’il eût
+devant lui ce jeune homme impétueux qu’il avait connu deux ans et demi
+auparavant. Dans une société nombreuse, Willis avait toujours gardé le
+silence; mais à cette heure, il était complétement changé en cela comme
+en tout le reste. Il ne parlait pas plus qu’il ne fallait, mais sa
+parole était libre et aisée. Le changement toutefois le plus remarquable
+était dans son air et ses manières. Il avait perdu son teint de
+fraîcheur et de jeunesse; l’expression de sa figure était à la vérité
+plus douce qu’auparavant et très-calme, mais on remarquait une légère
+contraction de chaque côté de la bouche; ses joues étaient maigries, et
+il avait l’air d’un homme de trente ans. Quand il entra en conversation
+et qu’il fut animé, l’ancien Willis reparut.
+
+«Voilà un plat qui doit nous étonner tous dans cette saison, dit Charles
+en se servant de crème, car aucun de nous n’appartient au
+Devonshire.--Cette crème n’est pas particulière à ce comté, répondit
+Campbell; on la trouve sur le continent. A Rome, il y a une espèce de
+crème ou de fromage qui y ressemble et qui est très-commune.--Comment le
+beurre et la crème peuvent-ils se conserver dans un climat si chaud?
+demanda Charles; je croyais qu’on y substituait l’huile.--Il ne fait pas
+à Rome aussi chaud que vous vous l’imaginez, repartit Willis, excepté
+pendant l’été.--L’huile? c’est vrai, dit Campbell; c’est pourquoi
+l’Écriture nous parle de la multiplication de l’huile et de la farine,
+qui semblent répondre au pain et au beurre. A Rome, l’huile est
+excellente, très-limpide et très-claire; on peut la prendre comme du
+lait.--Elle a, je suppose, un goût particulier, dit Charles.--Tout
+d’abord, répondit Campbell; mais on s’y accoutume bientôt. Les
+substances telles que le lait, le beurre, le fromage et l’huile ont dans
+le principe un goût spécial que l’usage fait disparaître. Le beurre de
+la fertile Guernesey est trop fort pour les étrangers, tandis que les
+Russes savourent l’huile de baleine. La plupart de nos goûts sont
+artificiels jusqu’à un certain point.--C’est certainement ainsi par
+rapport aux légumes, dit Willis; dans mon enfance, je ne pouvais manger
+les fèves, les épinards, les asperges ni les panais.--C’est pourquoi,
+reprit Campbell, votre menu d’ermite est non-seulement le plus naturel,
+mais le seul naturellement agréable: «une croûte de pain et de l’eau du
+torrent», je suppose.--Ou les pois chiches du Clerc de Copmanhurst, dit
+Charles.--Le macaroni et les raisins de Naples sont tout aussi naturels
+et plus agréables au goût, reprit Willis.--C’est plutôt du luxe, dit
+Bateman.--Non, répondit Campbell, ce n’est pas du luxe; le luxe, dans
+son idée vraie, est quelque chose de recherché. Ainsi Horace parle de la
+_peregrina lagoïs_. Ce que la nature produit _sponte suâ_ autour de
+nous, quoique délicieux, n’est pas du luxe. Les canards sauvages ne sont
+pas du luxe dans votre ancien voisinage, au milieu de vos marais
+d’Oxford, Bateman; il en est de même des raisins à Naples.--Alors,
+repartit notre hôte, les vieilles femmes d’ici donnent dans le luxe pour
+leur six _pence_ de thé, car ce produit vient de la Chine.» Campbell se
+tut un instant. Ni lui ni Bateman ne paraissaient à leur aise; on les
+eût dit également gênés l’un vis-à-vis de l’autre; cela pouvait provenir
+de l’arrivée inattendue de Charles, ou de tout autre incident survenu
+auparavant. A la fin, Campbell répondit que les bateaux à vapeur et les
+chemins de fer opéraient d’étranges changements; que le temps et
+l’espace disparaissaient, et que bientôt le prix serait la seule mesure
+du luxe.
+
+«Le prix paraît être également la mesure du _grasso_ et du _magro_ en
+Italie, dit Willis; car je crois qu’il y a des dispenses pour la viande
+de boucher en carême, à cause de la cherté du pain et de l’huile.--Cela
+prouve, remarqua Campbell, que le siècle de l’abstinence et du jeûne est
+passé; car il est absurde de faire le carême avec du bœuf ou du
+mouton.--Oh! Campbell, que dites-vous? s’écria Bateman: Passé!
+sommes-nous liés par leurs pratiques relâchées d’Italie?--Eh bien, quant
+à moi, mon cher, je crois que le jeûne ne convient pas à notre siècle,
+en Angleterre comme à Rome.» «Prenez-y garde, mes bons amis, pensa
+Charles; serrez vos rangs, ou votre prisonnier vous échappe.» «Quoi!
+s’écria Bateman, ne pas jeûner le vendredi! Nous observions toujours
+cette loi très-sévèrement à Oxford.--Cela vous fait honneur, répliqua
+Campbell, mais je suis de Cambridge.--Mais que pensez-vous des Rubriques
+et du Calendrier? reprit Bateman.--Ils n’obligent pas, répondit
+Campbell.--Ils obligent, riposta Bateman.» Il y eut un moment de
+silence, comme parmi les spectateurs d’un combat de boxeurs. Charles
+s’interposa: «Bateman, donnez-moi un morceau de votre excellent pain,
+fait ici, je suppose?--Mille pardons! Reding... Ils n’obligent pas?...
+S’il vous plaît, Willis, passe-le-lui, Oui, il vient de la ferme, la
+porte voisine. Je suis heureux que vous l’aimiez... Je le répète, ils
+obligent, Campbell.--Singulière obligation, quand ils n’ont jamais
+obligé, repartit celui-ci; ils existent depuis deux ou trois cents ans;
+quand ont-ils été mis en vigueur?--Mais ils se trouvent dans le
+Prayer-Book.--Oui, et laissez-les-y reposer, et ne les en faites jamais
+sortir; ils y resteront jusqu’à la fin de l’histoire.--Oh! fi donc! vous
+devriez venir en aide à votre mère dans ses difficultés, et ne pas
+ressembler au prêtre et au lévite.--Ma mère ne désire point être
+aidée.--Quel langage! que ferai-je? que peut-on faire? s’écria le pauvre
+Bateman.--Que faire? Rien, répondit Campbell; n’est-ce pas ici comme une
+loi tombée en désuétude? Or, une loi ne cesse-t-elle pas d’obliger quand
+on n’en presse pas l’accomplissement? J’en appelle à M. Willis.» Willis,
+ainsi interpellé, répondit qu’il n’était pas un théologien de morale;
+mais il avait assisté à quelques cours, et il croyait que c’était la
+règle catholique, que lorsqu’une loi, après sa promulgation, n’était pas
+observée par la majorité, si le législateur, connaissant cet état de
+choses, gardait le silence, il était censé révoquer la loi _ipso facto_.
+«Quoi! dit Bateman à Campbell, vous en appelez à l’Église de Rome?--Non,
+répondit celui-ci; j’en appelle à toute l’Église catholique, dont, pour
+ce cas particulier, Rome, par hasard, a exposé la doctrine. C’est un
+principe de sens commun, que, si une loi n’est pas pressée dans son
+exécution, à la fin elle cesse d’obliger. Autrement, ce serait une vraie
+tyrannie; nous ne saurions plus où nous en sommes. L’Église de Rome ne
+fait qu’exprimer cette donnée du sens commun.--Eh bien donc, reprit
+Bateman, j’en appellerai également à l’Église Romaine. Rome est une
+partie de l’Église Catholique, aussi bien que notre Église; puis donc
+que l’Église de Rome a toujours maintenu les jeûnes, la loi n’est pas
+abolie; «la plus grande partie» de l’Église Catholique l’a toujours
+observée.--Mais elle ne l’observe pas, répliqua Campbell; aujourd’hui,
+elle dispense du jeûne, vous l’avez entendu.»
+
+Willis s’interposa pour faire une question. «Voulez-vous donc dire,
+Bateman, que l’Église d’Angleterre et l’Église de Rome ne font qu’une
+même Église?--Très-certainement, répondit notre hôte.--Est-ce possible?
+dit Willis; quel sens attachez-vous au mot _une_?--Je le prends en tout
+sens, excepté celui d’inter-communion.--C’est-à-dire, je suppose,
+qu’elles sont une, excepté qu’elles n’ont aucun rapport entre elles.»
+Bateman en convint. Willis continua: «Pas de rapport, c’est-à-dire pas
+de relations sociales, pas de consultations ni d’entente, pas de
+commandement ni d’obéissance, pas de support mutuel, en un mot pas
+d’union visible.» Bateman approuva encore. «Eh bien, voici ma
+difficulté, ajouta Willis: je ne puis comprendre comment deux parties
+peuvent faire un seul corps visible, si elles ne sont pas visiblement
+unies; l’unité implique l’_union_.--Je ne vois pas cela du tout repartit
+Bateman; je ne le vois pas du tout. Non, Willis; ne vous attendez pas à
+ce que je vous cède là-dessus; c’est un de nos principes. Il n’y a
+qu’une seule Église visible, et c’est pourquoi les Églises d’Angleterre
+et de Rome en forment toutes deux des parties.»
+
+Campbell vit clairement que Bateman s’était jeté dans une difficulté, et
+il vint lui porter secours à sa façon. «Il nous faut poser le cas,
+dit-il, d’une manière plus définie. Un royaume peut être divisé, il peut
+être déchiré par des partis, par des dissensions, et cependant être
+encore un royaume. Telle est, je le comprends, la condition réelle de
+l’Église, et c’est de la sorte que les Églises d’Angleterre, de Rome et
+de Grèce n’en forment qu’une.--Je suppose que vous m’accorderez,
+répondit Willis, que plus un parti rebelle est fort, plus l’unité du
+royaume est menacée; et si la rébellion triomphe, ou si les partis, dans
+une guerre civile, s’entendent pour partager entre eux l’autorité et le
+territoire, alors sur-le-champ, au lieu d’un royaume, vous en avez deux.
+Il y a quelques années, la Belgique était une partie du royaume des
+Pays-Bas; l’appelleriez-vous encore maintenant une partie de ce même
+royaume? Or, tel paraît être le cas pour les Églises de Rome et
+d’Angleterre.--Mais un royaume peut être en état de décadence, répliqua
+Campbell; voyez l’Empire Turc en ce moment. L’union entre les parties
+séparées est si faible, que chaque pacha peut être appelé souverain;
+pourtant, c’est un seul royaume.--Donc l’Église, en ce moment, objecta
+Willis, est un royaume qui tend à sa dissolution?--Certainement.--Et
+elle finira par tomber?--Sans doute: lorsque la fin arrivera, selon la
+parole de Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l’Homme viendra,
+trouvera-t-il la foi sur la terre?» Précisément comme dans le cas du
+peuple élu: le sceptre sortit de Juda quand vint le Messie.--Eh bien,
+j’ose l’affirmer, répliqua Willis, l’Église a déjà failli _avant_ la
+fin, d’après l’idée que vous vous faites de sa chute. Peut-il y avoir
+une séparation plus complète que celle qui existe aujourd’hui entre
+l’Église de Rome, celle de Grèce et celle d’Angleterre?--Elles
+pourraient s’excommunier l’une l’autre, repartit Campbell.--Vous voulez
+donc assigner à l’avance quelque chose de défini dont l’accomplissement
+constituera une séparation réelle.--Ne faites pas cela, Campbell, dit
+Reding, c’est dangereux. Ne vous jetez pas dans une question morale; car
+alors, si la chose spécifiée arrivait, il deviendrait difficile de voir
+notre chemin.--Non, reprit Willis; vous seriez certainement dans
+l’embarras; mais vous vous retrouveriez, je le sais. Dans ce cas, vous
+choisiriez un autre _ultimatum_ pour votre marque de schisme. Ce serait,
+ajouta-t-il avec une certaine émotion, dans le plus profond abîme un
+abîme plus profond encore.»
+
+Ces dernières paroles étaient loin de s’harmoniser avec le ton de la
+conversation qui avait régné jusque-là, et elles firent éclater notre
+hôte, qui, pendant quelque temps, était resté auditeur impatient. «En
+vérité, Campbell, votre marche est dangereuse, dit-il; je ne puis vous
+suivre. Il ne sera jamais bien de dire que l’Église va à sa chute; non
+l’Église ne peut faillir. Elle est toujours forte, pure, et parfaite,
+selon le langage des prophètes. Voyez ses cathédrales, les églises de
+ses abbayes et les autres sanctuaires; voilà le type de l’Église.--Mon
+cher Bateman, répondit Campbell, je veux, comme vous, maintenir
+l’accomplissement des prophéties faites à l’Église; mais il nous faut
+admettre le _fait_ que les branches de l’Église sont _divisées_, tout en
+soutenant la doctrine que l’Église doit être une.--Je ne suis pas de
+votre avis, mon cher ami. Non, il n’est pas nécessaire d’admettre cela.
+Il n’y a pas plusieurs Églises; il n’y a en tous lieux qu’une seule
+Église, et elle n’est pas divisée. Ce sont simplement les formes
+extérieures, les apparences, les manifestations de l’Église qui sont
+différentes. L’Église est une autant que jamais. C’est comme dans le
+pain consacré, la substance matérielle est brisée, mais la présence du
+Christ reste une et la même. «Cette doctrine n’est pas admissible»,
+répondit Campbell; et il se leva devant le feu, évidemment mal à l’aise.
+«La nature ne vous a pas créé controversiste, mon cher Bateman», se
+dit-il à lui-même. «C’est comme je le pensais, reprit Willis; Bateman,
+vous décrivez une Église invisible. C’est l’indéfectibilité de l’Église
+invisible, et non celle de l’Église visible, que vous soutenez.»
+
+«Les voilà embourbés, pensa Charles; mais je ferai de mon mieux pour
+sortir de là ce pauvre Bateman.» «Non, reprit-il; Bateman veut dire
+qu’une Église présente dans quelques points particuliers une apparence
+différente d’une autre Église: mais il ne s’ensuit pas que dans le fait
+elles n’aient pas aussi un accord visible. Toute différence implique un
+accord; les Églises d’Angleterre et de Rome s’accordent visiblement et
+diffèrent de même. Songez, Willis, aux différents styles d’architecture,
+et vous verrez quelle est sa pensée. Une église est une église partout;
+elle est visiblement une et la même, et cependant que de différences il
+y a d’église à église! Nos églises sont gothiques, celles du Midi sont
+grecques. Quelle différence entre une basilique et la cathédrale d’York!
+Pourtant elles s’accordent visiblement ensemble. Personne ne les
+prendra, ni l’une ni l’autre, pour une mosquée ou un temple juif. Mais
+on peut discuter pour savoir quel est le meilleur style; l’un aime la
+basilique, l’autre appelle ce style _païen_.--C’est mon opinion, dit
+Bateman.--Un peu d’exagération, comme de coutume, reprit Campbell. La
+basilique est belle en son lieu. Il y a deux choses que le gothique ne
+peut produire, la ligne ou la forêt de colonnes rondes et polies, et le
+dôme gracieux s’arrondissant sur la tête du spectateur comme le bleu
+firmament.»
+
+Tout le monde fut satisfait de cette diversion à la controverse
+religieuse. On continua donc avec beaucoup d’entrain la conversation
+plus légère qu’on venait d’ouvrir. «Je dois l’avouer, dit Willis; les
+églises de Rome ne m’impressionnent pas comme les églises gothiques; je
+les respecte, elles me pénètrent d’une sainte terreur, mais j’aime
+l’arcade gothique, sa vue me fait plaisir.--Il y a d’autres raisons de
+ce sentiment, reprit Campbell; à Rome, les églises sont incomplètes et
+malpropres. Rome est une ville de ruines; les temples chrétiens sont
+bâtis sur des ruines, et ils sont eux-mêmes, en général, délabrés ou
+près de s’écrouler; ce sont, passez-moi l’expression, des ruines de
+ruines.» Campbell était sur un sujet plus facile que celui de
+l’Anglo-Catholicisme, et, comme personne ne l’interrompait, il continua
+à son aise: «A Rome, d’énormes et hauts contre-forts remplacent les
+colonnes, et sont revêtus de plâtre froid ou de peintures, au lieu de
+marbre, ce qui donne aux églises un air indescriptible d’abandon.»
+Willis ajouta qu’il s’était souvent demandé ce qui pouvait amener à Rome
+tant d’étrangers, c’est-à-dire tant de Protestants. «C’est une ville si
+solitaire, si triste! continua-t-il? Qu’y trouve-t-on, en effet? Un amas
+de décombres, un terrain inégal, des chaussées droites, enfermées dans
+de hautes et monotones murailles; les monuments antiques se perdant au
+milieu de solitudes immenses; des palais ternis par le temps, des arbres
+sans verdure, des rues où l’on enfonce dans la boue jusqu’à la cheville,
+d’épais nuages de poussière et de paille qui vous aveuglent et vous
+étouffent, un climat très-variable, l’air du soir très-dangereux. Naples
+est bien un paradis terrestre, mais Rome n’est qu’une ville de foi.
+Chercher les reliquaires qu’elle contient serait une vraie pénitence,
+comme cela doit être pour un vrai Chrétien. Je comprends l’attrait des
+Catholiques pour cette ville; mais je suis surpris d’y voir des
+Protestants.--Il y a un charme auprès des _limina Apostolorum_, dit
+Reding, Saint-Pierre et Saint-Paul ne sont pas là pour rien.--Il y a une
+raison plus palpable, reprit Campbell; c’est que cette ville est un
+rendez-vous universel de toutes les parties du monde. Il n’y a pas de
+société aussi variée que celle de Rome. Vous allez à un bal; votre hôte,
+que vous saluez dans le premier salon, est Français; vous avancez, vos
+yeux aperçoivent la petite fille de Masséna en conversation avec
+Mustapha-Pacha; bientôt vous vous trouvez assis entre un chargé
+d’affaires yankee et un colonel russe; et en face de vous un Anglais se
+fait remarquer par son excentricité.»
+
+Ici Campbell, après avoir regardé sa montre, jeta un coup d’œil à
+Willis, qu’il avait amené à Melford pour rendre sa visite à Bateman. Il
+était temps pour eux de partir, s’ils ne voulaient être surpris par la
+nuit. Notre hôte, qui se trouvait fort mécontent depuis qu’il avait
+parlé, c’est-à-dire depuis environ un quart d’heure, n’était pas
+d’humeur à faire des instances pour les retenir, non plus que Reding; il
+se trouva donc bientôt seul. Il approcha son fauteuil du feu. Pendant
+quelques instants, il n’éprouva que le sentiment d’un profond dégoût. A
+la fin, pourtant, ses pensées commencèrent à se dérouler, et elles
+prirent la forme suivante: «C’est dommage, c’est dommage, se dit-il;
+Campbell est un homme très-habile, bien plus habile que moi; c’est même
+un homme instruit; mais il n’a pas de tact. C’est déplorable; l’arrivée
+de Reding a été un malheur; nous aurions pu, toutefois, la faire tourner
+à notre avantage; mais employer les arguments dont il s’est servi!
+Comment pouvait-il espérer de le convaincre? Il nous a rendus simplement
+la risée des autres... Comment s’est-il tiré d’affaire? Il a dit que les
+Rubriques ne lient pas. Qui jamais entendit pareil langage, au moins de
+la part d’un Anglo-Catholique? Comment prétendre être bon Catholique
+avec de telles idées? Mieux vaudrait s’appeler Protestant ou Erastien
+tout d’un coup; on saurait au moins à quoi s’en tenir. Quelle fâcheuse
+impression cela doit avoir faite sur Willis! Je m’en suis bien aperçu;
+il avait de la peine à contenir un sourire; mais Campbell n’a aucun
+tact. Il va, il va son chemin, jetant ses pensées, qui sont
+très-subtiles, très-originales, certainement, mais il ne tient jamais
+compte de la société présente. Et puis, il est si positif, si tranchant;
+c’est très-désagréable, je ne sais parfois comment je puis supporter
+tout cela. Oh! voici une cruelle affaire, l’effet doit en être
+désastreux. Pauvre Willis! je suis certain que nous ne l’avons pas fait
+avancer d’un pouce. Il m’a paru même, à un moment, qu’il riait de moi...
+Qu’a-t-il dit ensuite? Il y avait quelque autre chose, je le sais. Ah!
+je me souviens. L’Église Catholique est en ruines, elle est brisée en
+morceaux!... Quel paradoxe! qui le croira, si ce n’est lui? J’avoue que
+je suis si vexé, que je ne sais que faire.» Il se leva brusquement et se
+mit à se promener en long et en large. «Et tout cela, parce que les
+évêques n’interviennent point. On ne peut le dire, et c’est ce qu’il y a
+de plus triste, mais ils sont au fond la cause du mal. Ils n’auraient
+qu’à montrer leur petit doigt et à rendre obligatoires les Rubriques,
+dès lors toute controverse serait finie... Mais je croyais qu’il y avait
+encore autre chose. Eh! oui, il a dit qu’il n’était pas nécessaire de
+jeûner! Mais les étudiants de Cambridge sont toujours singuliers, ils
+ont toujours quelque caprice. Il aurait dû venir à Oxford; nous en
+aurions fait un homme. On ne peut le nier, il a plusieurs bons
+principes; mais il court les théories, caresse sa marotte et pousse les
+conséquences à l’extrême.»
+
+Notre hôte fut interrompu au milieu de ses réflexions par son clerc, qui
+venait lui dire que John Tims avait juré que sa femme ne ferait pas ses
+relevailles à l’église devant l’assemblée, et qu’il était presque décidé
+à faire baptiser son enfant par les Méthodistes. Cet incident donna une
+nouvelle direction aux pensées de Bateman.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+De quelques pratiques religieuses.
+
+
+L’hiver avait été en général sec et agréable. En février et en mars, les
+pluies furent si abondantes et les vents si forts que Bateman ne vit
+guère Charles ni Willis. Il n’avait pas renoncé, pourtant, à ses projets
+sur ce dernier, mais le difficile pour lui était de trouver le meilleur
+moyen de les faire réussir. Quant à Campbell, il était résolu à
+l’exclure de toute participation à son œuvre; il hésitait, au contraire,
+à l’égard de Charles. Il l’avait trouvé beaucoup moins catholique romain
+qu’il ne s’y attendait, et il pensait qu’en se confiant à lui, et en le
+faisant son agent auprès de Willis, il parviendrait peut-être à lui
+donner une direction anglicane. En conséquence, il lui fit part de sa
+sollicitude pour ramener Willis à «l’Église de son baptême». Charles lui
+conseilla de laisser les choses en paix, ajoutant qu’il pourrait réussir
+à éloigner de Rome le jeune converti sans le ramener à l’Anglicanisme.
+Cet avis ne découragea pas Bateman. Le temps s’étant amélioré, celui-ci
+les invita tous deux à dîner, un des derniers dimanches du carême. Il
+voulait ce jour-là livrer bataille, et, dans ce dessein, il avait lu
+avec soin les ouvrages les plus populaires contre l’Église de Rome.
+Après y avoir beaucoup réfléchi, il se décida à diriger son attaque sur
+quelques-uns des «maux pratiques», d’après lui, «de l’Église Romaine»,
+comme étant plus faciles à prouver que des points de doctrine ou
+d’histoire; matières d’ailleurs dans lesquelles Willis pouvait bien être
+plus versé que lui à cette époque. Il considérait, en outre, que si
+Willis avait jamais été ébranlé dans sa nouvelle foi sur le continent,
+c’était par les exemples pratiques qu’il avait eus sous les yeux du
+résultat des doctrines particulières de sa croyance, lorsqu’elles
+étaient librement suivies. Enfin, à dire vrai, notre ami n’avait pas une
+idée très-claire du nombre des principes qui lui étaient communs avec
+l’Église de Rome, ni du point où il devait s’arrêter dans les différents
+détails du Symbole du pape Pie. C’est pourquoi il était évidemment plus
+sûr de borner son attaque à des matières de pratique.
+
+«Vous voyez, Willis, dit-il quand ils furent à table, que je vous ai
+servi du maigre, ignorant si vous avez une dispense. Nous ferons gras,
+nous autres; mais ne pensez pas que nous ne jeûnions à certains jours.
+Je ne suis nullement de l’avis de Campbell; toutefois nous ne jeûnons
+pas le dimanche. Telle est notre règle, et je crois qu’elle remonte aux
+premiers siècles.» Willis répondit qu’il ignorait les usages de la
+primitive Église: «mais je pense, ajouta-t-il, que tout le monde admet
+que les matières de discipline peuvent être modifiées par l’autorité
+compétente.--Sans doute, repartit Bateman, pourvu que tout soit d’accord
+avec le texte inspiré de l’Écriture»; et il s’arrêta, dévoré du désir
+d’aborder quelque grand sujet, si c’était possible. Ne sachant comment
+s’y prendre, il vit qu’il devait se jeter _in medias res_, et il ajouta:
+«Tout ce qu’on trouve dans les églises du continent ne s’accorde pas, je
+présume, avec le texte inspiré.--Vous voulez parler, je suppose, dit
+Willis innocemment, des _antependia_, des _dorsals_, des autels de
+pierre, des chapes et des mitres; sans doute, ces choses ne se trouvent
+pas dans l’Écriture.--C’est vrai, dit Bateman; mais quoiqu’elles ne se
+trouvent pas dans l’Écriture, ces choses ne sont pas en contradiction
+avec la Bible. Elles sont toutes très-légitimes; mais le culte des
+Saints, spécialement celui de la Sainte Vierge, le culte des Reliques,
+les prières marmottées dans une langue inconnue, les Indulgences et les
+Communions rares sont, je le crois, en contradiction directe avec
+l’Écriture.--Mon cher Bateman, repartit Willis, vous paraissez vivre
+dans une atmosphère de controverse; c’est comme à Oxford, il y avait
+toujours chez vous quelque argument sur le tapis. La religion nous est
+octroyée pour jouir de ses charmes, et non pour en faire un objet de
+dispute. Donnez-moi une autre tranche de ce gigot.--Oui, Bateman, ajouta
+Reding, laissez-nous savourer votre dîner. Willis le mérite, car je
+crois qu’il a fait une bonne promenade aujourd’hui. N’avez-vous pas été
+à pied à Seaton? Une route de quatorze milles, et un terrain accidenté.
+En certains endroits, le chemin doit être encore boueux.--C’est vrai,
+dit Bateman. Prenez un verre de ce vin, Willis; il est bon; c’est du
+madère que j’ai reçu d’une de mes tantes.--Willis nous fait honte,
+reprit Charles, à nous qui n’avons eu qu’un pas à faire de notre chambre
+jusqu’à l’église, tandis que, lui, il a fait un pèlerinage à la
+sienne.--Je n’attaque pas notre ami, répondit Bateman; il s’agissait
+seulement d’un point sur lequel je le croyais d’accord avec moi; savoir,
+qu’il y a bien des corruptions de culte dans les églises du continent.»
+Voyant que son silence commençait à être remarqué, Willis répondit qu’il
+pensait que les personnes non catholiques ne peuvent indiquer ce qui est
+corruption et ce qui ne l’est pas. Ici la controverse s’arrêta encore;
+Willis ne paraissait pas d’humeur à la poursuivre, peut-être aussi
+était-il trop fatigué. Ils mangèrent donc et ils burent, se contentant
+d’assaisonner le repas de quelques lieux communs, jusqu’à ce que la
+nappe fût levée. Le dîner fini, on recula un peu la table, et les trois
+amis se placèrent devant le feu que Bateman ranima. Deux d’entre eux au
+moins avaient mérité quelque relâche, et c’était précisément les deux
+qui, se posant en mutuels adversaires, allaient se battre dans la
+prochaine controverse. L’un avait fait une longue course; l’autre avait
+eu deux services entiers, un baptême et un enterrement. L’armistice dura
+un grand quart d’heure. Charles et Willis employèrent ce temps à une
+causerie amicale. Bateman, de son côté, profita de ce répit pour
+combiner ses moyens d’attaque. Se trouvant enfin prêt pour l’assaut, il
+l’ouvrit selon les règles.
+
+«Allons, mon cher Willis, dit-il, je ne puis vous lâcher de la sorte; je
+suis sûr que ce que vous avez vu sur le continent vous a scandalisé.»
+L’attaque était presque grossière: Willis répondit que s’il eût été
+protestant, il aurait été facilement choqué; mais il était catholique;
+et un soupir presque imperceptible s’échappa de sa poitrine. D’ailleurs,
+s’il avait été tenté de se scandaliser, il se serait souvenu qu’il
+appartenait à une Église qui ne peut errer dans aucune matière
+importante. Il ne s’était pas joint à l’Église pour critiquer, mais pour
+apprendre. «J’ignore, ajouta-t-il, ce qu’on entend quand on dit que nous
+devons avoir la foi, que la foi est une grâce, que la foi est le moyen
+de notre salut, s’il n’y a aucun point sur lequel nous ayons à
+l’exercer. La foi marche contre la vue: donc, à moins qu’il n’y ait des
+choses qui vous heurtent, il n’y a rien contre quoi vous ayez à
+marcher.» Bateman cria au paradoxe. «S’il en est ainsi, répliqua-t-il,
+pourquoi ne pas nous faire Mahométans? Nous aurions alors assez de
+matières pour exercer notre foi.»
+
+--Eh bien, repartit Willis, supposons que votre ami, homme honorable,
+est accusé de vol, et que les apparences lui sont contraires;
+admettriez-vous de prime abord l’accusation? Ce serait une belle épreuve
+pour votre foi en lui; et si par la suite il était en mesure de montrer
+son innocence, je ne crois pas qu’il vous fût très-reconnaissant, dans
+le cas où vous auriez attendu son explication pour prendre son parti; la
+connaissance que vous aviez de sa personne ne vous permettait pas de le
+suspecter. Si donc, je m’unis à l’Église ayant foi en elle, quoi que je
+puisse voir qui me surprenne, ce n’est qu’une épreuve pour ma
+foi.--C’est vrai, dit Charles; mais la foi doit avoir un fondement; nous
+ne pouvons pas croire sans raison; et la question est de savoir si
+certains actes de l’Église ne sont pas un sujet légitime de former un
+jugement en sa faveur, ou contre elle.--Un catholique, comme je l’étais
+sur le continent, répondit Willis, a déjà trouvé ses motifs de
+crédibilité, car il croit; mais pour celui qui ne l’est pas, un
+protestant par exemple, je tiens pour certain qu’il aura probablement
+des idées fausses touchant le culte catholique. Il peut facilement
+arriver qu’il ne le comprenne pas.--Cependant il y a des gens qui ont
+autrefois été convertis par la seule vue de ce culte, objecta
+Reding.--Certainement, répondit Willis; Dieu opère de mille manières.
+Dans le culte catholique, il y a bien des choses capables de frapper un
+protestant, mais il y en a aussi beaucoup qui doivent l’embarrasser; par
+exemple, la dévotion à la Sainte Vierge, dont parlait notre ami.
+
+--Vous ne pouvez le nier, reprit Bateman; cela est évident; il est
+impossible que le culte rendu par les Catholiques Romains à la Sainte
+Vierge ne porte pas atteinte à la suprême adoration due au Créateur
+seul.--Voilà précisément un exemple de ce que je disais, répondit
+Willis, vous jugez _a priori_; vous ne connaissez pas la chose par
+expérience, mais vous dites: «Cela doit être, il ne peut en être
+autrement.» Telle est la manière dont un protestant juge et tire ses
+conclusions; mais un catholique, qui pratique et ne s’en tient pas à des
+idées spéculatives, sent la vérité du contraire.--Il est des choses,
+repartit Bateman, qui ressemblent tellement à des axiomes qu’elles
+dispensent de l’épreuve. D’ailleurs, l’usage journalier est très-propre
+à cacher au peuple le mal réel de certaines pratiques.--Étrange
+aveuglement que le vôtre! répliqua Willis; vous ne voyez pas que cet
+argument est celui-là même que les différentes sectes emploient contre
+vous autres Anglicans. L’Unitaire, par exemple, dit que la doctrine de
+l’Expiation _doit_ nous conduire à considérer le Père, non comme un Dieu
+d’amour, mais seulement comme un Dieu de vengeance; et il appelle
+immoral le dogme de l’éternité des peines. De même le Wesleyen ou le
+Baptiste déclare qu’il est absurde de supposer qu’un homme puisse
+admettre la doctrine de la régénération baptismale et être en même temps
+un homme spirituel, et il dit que cette doctrine _doit_ avoir un effet
+engourdissant sur l’esprit et détruire sa simple confiance dans
+l’expiation du Christ. Je prendrai un autre exemple. Beaucoup
+d’excellents Catholiques, qui n’ont jamais vu d’Anglicans, sont aussi
+incapables de se faire une idée exacte de votre position que vous
+l’êtes, vous, de vous représenter la leur. Ils ne peuvent s’expliquer
+comment vous êtes assez illogiques que de ne pas marcher en avant ou
+reculer. Bien plus, ils soutiennent que l’état de votre esprit, tel que
+vous le manifestez, est impossible; ils ne croient pas à sa réalité.
+Quant à moi, je puis déplorer votre état; je puis croire que vous êtes
+illogiques, et quelque chose de pis; mais je sais que c’est un état qui
+existe. De même donc que j’admets qu’une personne peut reconnaître une
+Église Catholique, sans croire cependant que cette Église est celle de
+Rome; de même, je vous demande, sous forme d’_argumentum ad hominem_, si
+vous ne devez pas croire que nous pouvons honorer la Sainte Vierge comme
+la première des créatures, sans porter atteinte à l’honneur dû à Dieu.
+Tout au plus, devriez-vous nous appeler illogiques; mais vous ne devriez
+pas nier que nous faisons ce que nous vous affirmons.--J’établis une
+distinction, repartit Bateman: il est bien possible, je vous l’accorde,
+qu’un Catholique instruit mette une différence entre la dévotion à la
+Sainte Vierge et le culte rendu à Dieu; mais je soutiens seulement que
+la multitude ne fera pas cette différence.--Je sais que c’est votre
+pensée, répondit Willis; et cependant, je le répète, vous parlez, non
+d’après l’expérience, mais sur une raison _a priori_. Vous ne dites pas:
+«Cela est ainsi», mais, «Cela doit être ainsi.»
+
+Il y eut un moment de silence; puis Bateman reprit la parole. «Vous nous
+donnerez peut-être quelque peine, dit-il en riant, mais nous sommes
+résolus de vous ramener à nous, mon bon Willis. Or, je vous le demande,
+à vous qui aimez la vérité: vient-elle du ciel cette Église qui enseigne
+des mensonges?--Il nous faut définir les mots _vérité_ et _mensonge_,
+répondit Willis en riant aussi. Mais cette définition nous étant à tous
+deux connue, je n’ai pas de peine à déclarer comme proposition évidente
+qu’une Église qui enseigne des mensonges ne vient pas du
+ciel.--Naturellement, vous ne pouvez nier la proposition, reprit
+Bateman; eh bien, donc, n’est-il pas certain qu’à Rome même il y a des
+reliques que rejettent aujourd’hui tous les hommes instruits, et
+lesquelles cependant sont encore vénérées comme reliques? Par exemple,
+Campbell m’a dit que les têtes réputées de saint Pierre et de saint
+Paul, dans une des grandes basiliques de Rome, ne sont pas certainement
+celles des apôtres, puisque la tête de saint Paul fut trouvée avec son
+corps, après l’incendie qui, il y a quelques années, dévora son
+église.--Je ne connais pas ce cas particulier, mon cher ami; mais vous
+posez une vaste question, qui ne peut être résolue en quelques mots. Si
+je devais parler, voici comment j’établirais ma thèse. Je commencerais
+par cette proposition, que l’existence des reliques n’est pas
+invraisemblable; m’accordez-vous ce point?--Je n’accorde rien;
+continuez.--Eh bien, il y a un grand nombre de reliques païennes que
+vous admettez. Qu’est-ce que Pompéi et tout ce qu’on y trouve, sinon un
+immense reliquaire païen? Pourquoi n’y aurait-il pas, à Rome et
+ailleurs, des reliques chrétiennes, comme il y en a de païennes?--C’est
+juste.--Bien; et les reliques peuvent avoir un caractère d’authenticité.
+On voit encore de nos jours le tombeau des Scipion, sur lequel se lisent
+les noms de ces grands hommes. Supposez qu’on y eût trouvé des cendres,
+n’admettriez-vous pas que ce sont les cendres d’un Scipion?--A la
+question! Plus vite.--Saint Pierre, continua Willis, parle de David
+«dont le tombeau est au milieu de vous jusqu’à ce jour». Il n’y a donc
+rien d’étonnant qu’une relique sacrée soit conservée onze siècles et
+reconnue pour être telle, lorsqu’une nation se fait un devoir de la
+garder.--Vous battez les buissons, s’écria Bateman avec impatience;
+allez plus vite.--Laissez-moi suivre ma route; donc, il n’y a rien
+d’invraisemblable, en considérant que les chrétiens ont toujours traité
+avec soin les monuments des choses sacrées...--Vous ne l’avez pas
+prouvé, repartit Bateman, qui craignait une manœuvre cachée sous ces
+paroles.--Eh bien, reprit Willis, vous n’en doutez pas, je suppose, au
+moins depuis le quatrième siècle, alors que sainte Hélène apporta de la
+Terre Sainte les monuments de la Passion de Notre-Seigneur et les
+enferma à Rome dans la basilique, qui, pour ce motif, fut appelée
+Santa-Croce. Quant aux temps antérieurs à l’époque de la persécution,
+les chrétiens eurent naturellement peu d’occasions de montrer une
+dévotion semblable, et les souvenirs historiques y sont moins nombreux;
+toutefois, l’existence de ce respect est aussi sûre et aussi certaine
+qu’aucun fait de l’histoire. On ramassa les os de saint Polycarpe,
+disciple de saint Jean, après qu’il eut été brûlé, comme on avait fait
+de ceux de saint Ignace avant lui, après son exposition aux bêtes; et
+l’on en fit autant des os et du sang de tous les martyrs. Personne ne
+doute de ce fait; je n’ai jamais rencontré de dissidence sur ce point.
+De même encore, les disciples prirent le corps de saint Jean-Baptiste
+(et il serait bien étrange qu’ils ne l’eussent pas fait), et ils
+l’ensevelirent «dans _le_ tombeau», selon l’expression de saint Marc,
+qui en parle comme d’une chose connue. Or, pourquoi n’aurait-on pas de
+la même manière, et même à plus forte raison, pris soin des corps de
+saint Pierre et de saint Paul, quand ce n’eût été que pour les ensevelir
+avec décence? Mais si l’on a pris soin de ces corps au moment de leur
+martyre, est-il étonnant qu’on les ait ensuite conservés?--Mais ils
+ne peuvent se trouver en deux endroits à la fois, objecta
+Bateman.--Écoutez-moi, mon ami: s’il existe une tradition que dans un
+certain lieu se trouve une relique d’un apôtre, de prime abord il y a
+une probabilité qu’elle est là; la présomption est en sa faveur.
+Pouvez-vous le nier? Eh bien, si l’on dit que la même relique se trouve
+en deux endroits, alors l’une ou l’autre des deux traditions est fausse,
+et _prima facie_ leur valeur respective en est affaiblie. Cela, je
+l’admets, mais je me garderai bien de rejeter ces deux traditions à la
+fois; chacune d’elles a encore sa valeur, quoique individuellement
+diminuée. Or, supposez qu’il existe des circonstances qui confirment
+l’une, l’autre s’en trouve d’autant plus affaiblie, et à la fin la
+probabilité de sa vérité peut disparaître; et quand, un long temps
+s’étant écoulé, les témoignages lui restent toujours contraires, alors
+cette tradition est complétement abandonnée. Mais tout cela est l’œuvre
+du temps. D’ailleurs ce n’est pas plus une objection contre la doctrine
+et la pratique de la vénération des reliques d’entendre dire qu’un corps
+se trouve dans deux endroits, que ce n’est une accusation contre
+l’histoire profane de voir, à propos de Charles Ier, certains historiens
+nous soutenir qu’il fut enseveli à Windsor, et d’autres à Westminster;
+problème qui a été résolu dans ces derniers temps[67]; c’est une
+question de témoignage, et elle doit être traitée comme telle.--Mais si
+la tête de saint Paul a été trouvée sous l’église qui porte son nom,
+repartit Bateman, il est assez clair qu’elle n’a pas été conservée dans
+l’autre basilique.--C’est vrai; mais les questions graves de ce genre ne
+peuvent se décider en un instant. Quant à moi, j’ignore les
+circonstances de ce fait, et je ne prends que votre relation. Il faut
+donc prouver que c’est la tête de saint Paul qu’on a trouvée avec son
+corps; car, puisqu’il fut décapité, la tête et le corps ne sauraient
+être joints ensemble. Voilà une question; et combien d’autres
+surgiraient! Il n’est pas facile d’établir une question d’histoire. On
+voit tous les jours revivre des controverses de ce genre qui semblaient
+résolues. C’est très-bien pour des historiens profanes de renoncer tout
+d’un coup à une tradition ou à un témoignage, et pour une génération de
+s’en moquer; mais l’Église ne peut faire ainsi. Elle a une
+responsabilité religieuse, et elle doit procéder lentement. Supposez
+qu’il arrive que les têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran sont,
+après tout, celles des Apôtres, et que l’Église les ait rejetées; est-ce
+admissible? On voit tous les jours revivre des questions historiques,
+disais-je. Walpole ne prouva-t-il pas admirablement que les deux petits
+princes assistaient à la procession du couronnement du roi Richard?
+Cependant, il y a quelques années, deux squelettes d’enfants furent
+trouvés dans la Tour à la place même où l’on disait que les enfants
+d’Édouard avaient été assassinés et enterrés par le duc de Gloucester.
+Je parle de mémoire, mais le fait général que je cite est incontestable.
+Ussher, Pearson et Voss prouvèrent que les petites Épîtres de saint
+Ignace étaient authentiques; et aujourd’hui, après un laps de deux
+siècles, la question est encore débattue d’une manière assez plausible.»
+
+ [67] Il est parfaitement établi maintenant que Charles Ier a été
+ enseveli au château de Windsor, dans la magnifique chapelle de
+ Saint-George. C’est en 1813 que les doutes sur la sépulture de ce
+ roi ont été éclaircis. La cérémonie de l’exhumation eut lieu sous
+ les yeux de George IV et d’un petit nombre de témoins.
+
+Il y eut un nouveau silence, pendant lequel Bateman réfléchit à ses
+faits et à ses arguments; mais rien ne se présentait pour l’heure.
+Willis continua: «Vous devez remarquer aussi que les reliques comme
+celles que vous avez mentionnées sont ordinairement sous la garde de
+corps religieux. Or, naturellement, ceux-ci sont jaloux de toutes les
+tentatives faites pour prouver qu’elles sont fausses, et, dans un esprit
+de corps bien pardonnable, ils les défendent de toute leur puissance et
+soulèvent des obstacles contre toute décision opposée. C’est ainsi que
+votre société défend, à très-juste titre, la réputation de sa
+fondatrice, la reine Boadicée. Si un jugement était porté contre elle
+par tous les tribunaux du pays, votre brave et loyal président
+l’abandonnerait-il? Non. Un pareil fait briserait son cœur magnanime, et
+comme un preux chevalier il voudrait mourir au service de sa dame. Donc,
+et d’après le devoir religieux et d’après le sentiment humain, c’est une
+chose très-difficile de faire désavouer une relique reconnue.--Eh bien,
+reprit notre hôte, d’après mon pauvre jugement, il me semble que c’est
+une honte de conserver, par exemple, des inscriptions que tout le monde
+sait être fausses.--Mon cher Bateman, répliqua Willis, vous tournez dans
+un cercle vicieux; _tout_ le monde ne sait pas cela; c’est un point qui
+est en voie d’être établi, mais qui ne l’est pas encore. Vous pouvez
+dire que des _individus_ l’ont établi, ou qu’il _peut_ être établi,
+mais, je le répète, il ne l’est pas encore. Des cas semblables arrivent
+fréquemment en matières civiles, sans que pour cela personne parle mal
+des individus ou des corps existants. Jusque dans ces dernières années,
+le Monument de Londres[68] portait une inscription attestant que cette
+ville avait été brûlée par nous, pauvres Papistes. Déjà, il y a un
+siècle, Pope, le poëte, appelait la colonne «un grand matamore» qui
+«relève sa tête pour mentir»; et cependant l’inscription n’a été enlevée
+que depuis peu de temps. Ce fut, je crois, à l’époque de la restauration
+du Monument. L’occasion était favorable pour faire disparaître une
+calomnie sur laquelle jusqu’alors on ne s’était pas prononcé
+définitivement, et sur laquelle on ne se prononça pas, non plus, par
+égard _primâ facie_ pour l’autorité de la relation contemporaine de la
+calamité que la colonne rappelait. Il n’y a jamais un point fixe du
+temps où l’on puisse dire: Maintenant la tradition est prouvée fausse.
+Lorsqu’une croyance reçue a été ostensiblement exposée, la question
+reste dormante jusqu’à ce que l’on trouve de nouvelles preuves. Si
+aucune ne se produit, une cause accidentelle, comme la restauration d’un
+monument, la fait à la fin disparaître.»
+
+ [68] Voy. la note E.
+
+«Nous sommes un peu sortis du sujet», pensa Bateman; et il s’agitait sur
+sa chaise tâchant de rattraper le fil de son raisonnement. Reding fit
+une objection. Il dit que personne ne connaissait l’inscription du
+Monument, ni ne s’en inquiétait, tandis que l’on rendait un culte
+religieux aux deux têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran. «C’est
+cela, s’écria notre hôte, c’est précisément ce que j’allais dire.--Eh
+bien, répondit Willis, quant à ce cas particulier, rappelez-vous que
+j’accepte votre relation, puisque j’ignore le fait. Mais considérons
+l’étendue de cette erreur. On ne doute nulle part qu’au moins ce ne
+soient des têtes de martyrs. La seule et l’unique question est donc
+celle-ci: Sont-elles les véritables têtes des Apôtres? Depuis un temps
+immémorial elles ont été conservées sur ou sous l’autel comme les têtes
+de saints ou de martyrs; et il suffit d’une légère connaissance des
+antiquités chrétiennes pour être parfaitement certain qu’elles sont
+réellement de saintes reliques, lors même qu’elles seraient inconnues.
+La seule erreur, donc, est que les Catholiques ont vénéré, sous un faux
+nom, ce qui, après tout, était digne de vénération. Peut-être en ont-ils
+attendu des miracles, confiance bien légitime; peut-être encore ont-ils
+été les témoins de ces miracles, et cette hypothèse est bien naturelle,
+vu que, quoiqu’on se trompât sur leur vrai nom, ces reliques étaient
+néanmoins des reliques de saints; mais enfin tout cela n’est
+certainement pas une si grande affaire.--Vous avez avancé gratuitement
+trois propositions, répliqua Bateman: 1º qu’on n’a placé sous les autels
+que des reliques de saints; 2º que ces reliques ont toujours été là;
+3º... Je sais qu’il y avait un troisième point; voyons...--C’est
+très-vrai, repartit Willis en l’interrompant, et je vous aiderai encore
+pour quelques autres. J’ai avancé qu’il y a dans le monde des Chrétiens
+appelés Catholiques; de plus, qu’ils pensent que c’est bien de vénérer
+les reliques; mais, mon cher Bateman, ces propositions étaient les
+principes et non le sujet de notre discussion, et si l’on devait les
+démontrer, il faudrait une controverse particulière; je pense,
+toutefois, que nous avons assez de controverse pour aujourd’hui.--Oui,
+Bateman, reprit Charles; il se fait tard. Je dois songer à mon retour.
+Donnez-nous du thé, et laissez-nous partir.--Partir? s’écria Bateman;
+mais nous venons à peine de dîner, et nous n’avons encore rien fait
+jusqu’à présent. J’avais beaucoup de choses à dire.» Il sonna cependant
+pour le thé, et la table fut dégarnie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif.
+
+
+La conversation se ralentit. Bateman était encore affairé avec sa
+mémoire, et il devenait, aussi, impatient. Le temps s’écoulait, et aucun
+coup n’avait été frappé. Willis, de son côté, commençait à bâiller, et
+Charles paraissait désireux d’en finir. «Ces Papistes, se disait Bateman
+à part lui, établissent leurs propositions d’une manière fort plausible,
+mais de très-mauvaise foi certainement; on doit être à la hauteur de
+leurs ruses. J’ose le dire, si la vérité était connue, on saurait que
+Willis a pris des leçons; il paraît si grave; je suis convaincu qu’il
+tient en réserve bien des choses, et qu’il se joue de mon ignorance. Qui
+sait? Peut-être est-ce un jésuite déguisé...» Cette pensée était
+terrible, et elle arrêta pendant quelques secondes le cours de ses
+réflexions. «Si je pouvais savoir ce qu’il pense réellement! Il est si
+difficile de les déchiffrer! Ils ne disent rien de ce qui se passe chez
+eux, et ils sont sous l’obéissance. On ne sait quand il faut les croire.
+Je soupçonne qu’il a été cruellement désappointé par le Romanisme; il
+est si maigre... Mais naturellement il ne l’avouera pas. Un tel aveu
+blesse l’amour-propre, et il veut être conséquent. Il ne veut pas qu’on
+se moque de lui, il tire donc le meilleur parti des choses. Je voudrais
+savoir comment il faut le traiter. J’ai eu tort d’inviter Reding;
+évidemment Willis ne peut être expansif devant un tiers. Il ressemble au
+renard qui a perdu sa queue. J’ai manqué de tact en cela, je le vois
+maintenant. Chose très-importante que d’avoir du tact! Ceci en demande
+beaucoup. J’avais tant de choses à lui dire sur les indulgences, et sur
+la rareté des communions! Je pense que je dois lui parler de la messe.»
+Ainsi se tourmentait notre hôte intérieurement, tout en faisant le thé.
+Il tenta enfin son dernier assaut.
+
+«Eh bien, Willis, dit-il, nous vous ramènerons parmi nous à la Noël
+prochaine. Je ne puis vous accorder un plus long terme; je suis certain
+de mon fait; cela demande du temps, cela ira avec lenteur, mais c’est
+sûr. Quelle joie alors! je ne sais pas ce qui vous arrête. Vous ne
+faites rien à cette heure; vous êtes relégué dans un coin; vous dissipez
+votre existence. Qu’est-ce qui vous retient?» Willis, prenant un air
+étrange, répondit simplement: «Ce qui me retient? La grâce.» Bateman fut
+ébahi de cette réponse, mais il se remit bientôt: «Me préserve le ciel,
+reprit-il, de traiter ces choses à la légère, ou de m’occuper de vous
+indûment! Je sais, mon cher ami, que vous êtes un jeune homme sérieux;
+mais, dites-moi, je vous prie, avec quelles raisons vous justifiez la
+messe telle qu’on la célèbre sur le continent. Comment peut-on l’appeler
+un «culte raisonnable», alors que tous les prêtres conspirent pour la
+marmotter au galop, comme s’il ne leur importait absolument pas qu’on y
+assistât, ou qu’on en comprît le sens? Parlez, mon brave, parlez,
+ajouta-t-il en le frappant doucement sur l’épaule.--Ce sont des
+questions difficiles, répondit Willis; dois-je m’expliquer? Des
+questions très-difficiles, répéta-t-il d’un ton plus animé et
+s’échauffant à mesure qu’il parlait; je veux dire qu’on les considère
+très-diversement. Il est difficile de faire passer dans l’esprit d’une
+personne l’idée d’une autre. L’idée du culte, dans l’Église Catholique,
+est différente de celle que vous en avez dans votre Église; car, en
+vérité, les religions sont différentes. Ne vous y trompez pas, mon cher
+Bateman, continua-t-il avec douceur, notre religion n’est pas la vôtre
+un peu plus ou un peu trop développée, comme il vous plaît de le dire.
+Non, elles diffèrent dans l’espèce et non pas dans la valeur. La
+religion Romaine est une religion, l’Anglo-Catholicisme en est une
+autre. Et quand le temps viendra (et il viendra) pour vous, étranger
+comme vous êtes aujourd’hui, de vous soumettre au joug aimable du
+Christ, alors, mon cher ami, ce sera la _foi_ qui vous rendra capable de
+supporter les manières et les usages des Catholiques, lesquels sans cela
+pourraient vous surprendre. Autrement, vos habitudes dès longtemps
+contractées, les rapports de certains actes extérieurs avec les vrais
+actes intérieurs de dévotion pourraient vous embarrasser, lorsque vous
+auriez à vous conformer à d’autres habitudes et à vous créer d’autres
+associations d’idées. Mais cette foi dont je parle, le grand bienfait de
+Dieu, vous rendra capable alors de vous surmonter vous-même, de
+soumettre votre jugement, votre volonté, votre raison, vos affections,
+vos goûts et vos penchants aux règles et aux usages de l’Église. Ah!
+pourquoi faut-il que la foi soit nécessaire en une telle matière, et que
+ce qui est si naturel et si évident quand on est catholique ait besoin
+d’une explication! Quant à moi, je vous le déclare», et il joignit ses
+mains sur ses genoux, et, le regard fixe, comme s’il se fût parlé à
+lui-même, il dit: «Quant à moi, rien ne me paraît si consolant, si
+touchant, si saisissant, si capable de subjuguer l’âme entière que la
+messe telle qu’on la célèbre parmi nous. Je pourrais y assister toute
+une longue vie, sans éprouver jamais de fatigue. La messe, elle n’est
+pas une simple forme de paroles; c’est une grande action, la plus grande
+action qui puisse être accomplie sur la terre. C’est, non une pure
+invocation, mais, si j’ose employer le mot, l’évocation même de
+l’Éternel. Il descend sur l’autel en chair et en sang, Celui devant qui
+les anges s’inclinent et les démons tremblent. C’est ce majestueux
+événement qui est la fin et l’explication de toutes les parties de la
+solennité. Des paroles sont nécessaires, non comme fin, mais comme
+moyen; ce ne sont pas de simples supplications au trône de la grâce, ce
+sont les instruments de ce qui est beaucoup plus haut, de la
+consécration, du sacrifice. Comme si elles étaient impatientes
+d’accomplir leur mission, elles se hâtent. Elles se suivent rapidement;
+car toutes sont des parties d’une action intégrale. Rapidement elles
+vont; car elles sont les paroles terribles du sacrifice, elles sont une
+œuvre trop grande pour s’y appesantir; selon ce qui fut dit au
+commencement: «Ce que vous faites, faites-le rapidement.» Rapidement
+elles passent; car le Seigneur Jésus va avec elles, comme il passa sur
+le lac aux jours de sa vie terrestre, appelant vite d’abord l’un, puis
+l’autre. Rapidement elles passent, parce que tel l’éclair brille d’un
+bout à l’autre du ciel, telle est la venue du Fils de l’Homme.
+Rapidement elles passent; car elles sont comme les paroles de Moïse,
+lorsque le Seigneur descendit dans la nue, appelant le nom du Seigneur
+quand il passait: «Le Seigneur, le Seigneur Dieu, miséricordieux et
+aimable, patient et riche en bonté et en vérité.» Et comme Moïse sur la
+montagne, nous aussi «nous nous hâtons, nous inclinons nos têtes, et
+nous adorons». Et de même encore, tous rangés autour de l’autel, chacun
+à sa place, nous tenons nos yeux fixés sur le grand avénement,
+«attendant l’agitation de l’eau»; chacun à sa place, avec son cœur, ses
+besoins, ses pensées, son intention, ses prières; chacun à sa place,
+attentif à l’action qui s’opère, attentif à ses progrès, s’unissant à sa
+consommation. C’est ainsi que, du commencement à la fin, suivant sans
+peine et d’un cœur plein d’espoir des prières magnifiques et suaves,
+nous formons comme un concert de divers instruments qui concourent à une
+douce harmonie, dont le prêtre de Dieu est l’âme et le soutien. Là se
+trouvent des petits enfants et des vieillards; des laboureurs au cœur
+simple et des lévites du sanctuaire; des prêtres qui se préparent pour
+cet auguste sacrifice, et d’autres faisant leurs actions de grâces; là
+sont des vierges pures et des hommes pénitents. Mais de toutes ces âmes
+s’élève une seule hymne eucharistique, dont la grande action est la
+mesure et l’essor. Et vous me demandez, mon cher Bateman, ajouta-t-il en
+se tournant vers lui, si un tel culte n’est pas de pure forme et
+déraisonnable! Il est merveilleux, ce culte! s’écria-t-il en se levant,
+prodigieusement merveilleux!!! Quand donc ce cher et bon peuple
+sera-t-il éclairé? _O Sapientia, fortiter suaviterque disponens omnia, o
+Adonaï, o Clavis David et Exspectatio gentium, veni ad salvandum nos,
+Domine Deus noster._»
+
+Il n’y avait plus à se tromper sur Willis. Bateman était immobile, et
+presque effrayé de cet élan d’enthousiasme auquel il était loin de
+s’attendre. «Eh bien, mon ami, dit-il, ce n’est donc pas vrai, alors, ce
+qu’on nous a rapporté sur vos hésitations dans votre attachement à
+l’Église de Rome? Je vous en prie, excusez-moi. Pour rien au monde, je
+ne vous aurais tourmenté, si j’avais connu la vérité.--La figure de
+Willis était encore animée, et il paraissait aussi jeune et aussi
+radieux qu’il l’était deux années auparavant. Il n’y avait rien de dur
+dans sa vivacité; un sourire, de la joie presque, était sur son visage.
+On eût dit toutefois qu’il était honteux de son propre enthousiasme;
+mais cela n’ôtait rien à la sincérité évidente de ses paroles. Il prit
+les deux mains de Bateman avant que celui-ci s’en aperçût, le souleva de
+son siége, et, approchant sa bouche de son oreille, il lui dit à voix
+basse: «Plût à Dieu que non-seulement vous, mais tous ceux qui
+m’entendent en ce jour fussiez tout à fait tels que je suis, à la
+réserve de ces chaînes!» Puis rappelant à son hôte que leur controverse
+s’était prolongée fort tard, et lui souhaitant une bonne nuit, il sortit
+avec Charles.
+
+Quand la porte fut fermée, Bateman resta quelques minutes le dos tourné
+vers le feu, et il se laissa aller au cours de ses pensées. «En vérité,
+s’écria-t-il, Willis est tout à fait un homme; il m’a presque touché
+moi-même. Quels moyens ont ces gens-là en leur pouvoir! Je l’avoue, son
+contact a fait battre mon cœur: que l’enthousiasme est contagieux! Tout
+autre que moi aurait été ébranlé. C’est vraiment un excellent garçon;
+quel dommage que nous ne l’ayons pas gagné! c’est précisément l’homme
+qu’il nous faudrait. Il aurait fait un Anglican admirable; il aurait
+converti la moitié des dissidents de ce pays. Eh bien, nous les aurons
+un jour; il ne faut pas perdre patience. Mais cette idée de parler de
+_me_ convertir! «complétement», selon sa parole! A propos, que
+voulait-il dire par ces mots «à la réserve de ces chaînes»? Il s’assit,
+réfléchissant sur cette difficulté. D’abord il fut porté à croire
+qu’après tout son ami pourrait bien avoir quelque crainte sur sa
+position; puis il pensa que peut-être il avait un cilice ou une
+chaînette sur le corps. Il finit par conclure que Willis n’avait voulu
+rien dire du tout, et qu’il n’avait fait que terminer la citation du
+texte[69].
+
+ [69] Act. des Ap. XXVI, 29.
+
+Après avoir passé quelque temps dans cet état, il jeta les yeux sur la
+théière, se versa une dernière tasse de thé et mangea un morceau de
+rôtie. Il retira ensuite le charbon du feu, éteignit une des bougies,
+et, s’emparant de l’autre, il quitta le salon et se précipita, comme un
+vélocipède, au haut du rude escalier tournant qui conduisait à sa
+chambre.
+
+Cependant Willis et Charles s’avançaient vers leurs demeures
+respectives. Pendant quelque temps ils parcoururent en silence le même
+sentier. Charles avait été beaucoup plus ému que Bateman, ou, pour mieux
+dire, il avait été touché de l’enthousiasme de son ami. Il avait
+toutefois gardé en lui ses impressions, éprouvant de la difficulté à
+exprimer ses sentiments, et craignant d’être emporté hors des bornes.
+Quand ils furent sur le point de se séparer, Willis lui dit avec
+douceur: «Vous irez bientôt à Oxford, mon très-cher Reding; oh! si vous
+étiez un des nôtres! Vous avez cela en vous. J’ai souvent pensé à vous
+pendant la messe. Notre vénéré pasteur a célébré l’auguste sacrifice à
+votre intention. Oh! mon cher ami, ne rejetez pas la grâce; écoutez sa
+voix. Vous avez reçu des bienfaits que d’autres n’ont pas eus. Ce qui
+vous manque, c’est la foi. Je pense que vous avez assez de preuves pour
+être converti. Mais la foi est un don; priez pour obtenir ce grand
+bienfait, sans lequel vous ne pouvez vous unir à l’Église, sans
+lequel...» Et il s’arrêta, «vous ne pouvez marcher droit quand vous
+appartiendrez à notre communion. Et maintenant, adieu; hélas! nos
+sentiers se divisent. Tout est facile à celui qui croit: que Dieu vous
+accorde ce don de la foi, comme il me l’a accordé à moi-même! Adieu
+encore; qui sait quand et où je vous reverrai! Fasse le Seigneur que
+cela soit dans le sein de la Jérusalem véritable, de la reine des élus,
+de la sainte Église Romaine, de notre mère à tous!» Il attira Charles
+vers lui, l’embrassa, et il était déjà loin avant que celui-ci eût pu
+trouver une parole.
+
+Charles pourtant n’aurait point parlé, quand même il l’aurait pu, tant
+son émotion était forte! Il s’éloigna d’un pas rapide, abattant avec sa
+canne les ronces et les petites branches que le pâle crépuscule lui
+montrait dans son chemin. On eût dit que le baiser de son ami avait fait
+couler dans son âme l’enthousiasme de ses paroles. Il se sentait
+possédé, sans savoir comment, par un pouvoir supérieur et surnaturel qui
+semblait le rendre capable de transporter les montagnes et de marcher à
+travers l’Océan. Avec l’hiver autour de lui, il éprouvait dans tout son
+être comme un parfum de printemps, alors que tout est nouveau et
+radieux. Il voyait qu’il avait trouvé ce qu’il n’avait vraiment jamais
+cherché, parce qu’il n’en avait pas même soupçonné l’existence, l’objet
+toutefois dont il avait toujours éprouvé le besoin: une âme sympathique
+à la sienne. Il sentait qu’il n’était plus seul en ce monde, quoiqu’il
+perdît cette âme vraiment sœur de son âme au moment même qu’il l’avait
+trouvée. «Est-ce là, se demanda-t-il, la communion des Saints? Hélas!
+comment cela se pourrait-il, étant, moi, dans une communion et Willis
+dans une autre? O puissante Mère!» Ces mots s’échappèrent de ses lèvres,
+et il précipita davantage sa marche, escaladant les montées rudes et
+courant dans les vallées qui le séparaient encore de Boughton. «O
+puissante Mère!» répéta-t-il sans trop avoir conscience de ses paroles.
+«O puissante Mère! je viens, ô puissante Mère! je viens; mais je suis
+loin de la demeure. Épargnez-moi un peu; je viens aussi vite que je
+puis, mais mon pied est lourd; je ne suis pas comme d’autres, ô
+puissante Mère!» Cependant il avait marché deux milles dans cet état
+d’excitation physique et mentale, et naturellement il se sentit
+très-fatigué. Il ralentit son pas, et peu à peu il revint à lui; mais il
+continua, comme machinalement, à répéter: «O puissante Mère!» «Mais,
+quoi donc! s’écria-t-il soudain, où ai-je appris ces paroles? Willis ne
+les a pas employées. En vérité, je dois être en garde contre ces voies
+étranges: Tout homme peut être enthousiaste; l’enthousiasme n’est pas la
+vérité... O puissante Mère! Hélas! je sais où est mon cœur! mais il faut
+marcher par la raison. O puissante Mère!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+L’examen.
+
+
+Le temps arriva enfin où Charles devait retourner à Oxford. Mais pendant
+le dernier mois, des scrupules s’étaient élevés dans son esprit:
+pouvait-il consciencieusement, dans l’état où il se trouvait, se
+présenter même pour son examen? On n’avait pas, il est vrai, de
+signature à donner pour subir cette épreuve, mais il comprenait que les
+honneurs de la liste de classe n’étaient destinés qu’à ceux qui
+adhéraient _bonâ fide_ à l’Église d’Angleterre. Il fit part de son
+embarras à Carlton, qui s’efforça de connaître à fond l’état de son
+esprit. Or, telles furent les données qui semblèrent résulter pour
+celui-ci de ses observations: Charles n’avait aucune intention de
+s’unir, présentement ni plus tard, à l’Église de Rome. Il sentait qu’en
+ce moment il ne pourrait prendre une pareille décision sans commettre
+une faute évidente; s’il le faisait, il agirait simplement contre sa
+conscience. Dieu l’appelait-il autre part? il n’en avait pas la
+certitude. Il comprenait que rien ne pouvait justifier un acte si
+sérieux, si ce n’est la conviction qu’il lui était impossible de se
+sauver dans l’Église à laquelle il appartenait; et cette conviction, il
+ne l’avait point. Il n’avait pas de preuves suffisantes ni définies
+contre son Église pour la quitter, ni aucune idée arrêtée en faveur de
+l’Église de Rome, comme étant la seule Église du Christ. Cependant il ne
+pouvait s’empêcher de soupçonner qu’un jour il penserait autrement. Il
+concevait qu’un jour pouvait venir, qu’il viendrait même, où il aurait
+cette conviction qu’à présent il n’avait pas, et d’après laquelle il
+agirait naturellement, en quittant l’Église d’Angleterre pour celle de
+Rome. Il ne pouvait dire clairement pourquoi il anticipait ainsi, sinon
+parce qu’il y avait dans l’Église de Rome bien des choses qu’il croyait
+vraies, et d’autre part dans l’Église d’Angleterre bien des choses qu’il
+croyait fausses; et puis encore, parce que, plus il avait eu l’occasion
+d’entendre et de voir, plus il avait eu de motifs d’admirer et de
+vénérer le système de Rome, et d’être mécontent, au contraire, de celui
+de son Église. Telles furent les remarques de Carlton à l’égard de son
+jeune ami. Après avoir sérieusement étudié le cas, il conseilla à
+Charles de se présenter pour son examen. Il agit ainsi, d’abord, parce
+qu’il savait les changements qui s’opèrent dans l’esprit de la jeunesse,
+et la difficulté pour Reding de prédire quel serait l’état de ses idées
+deux années plus tard. Il prévoyait, en second lieu, qu’un avis
+contraire eût été le moyen infaillible de tourner en conviction ses
+doutes actuels sur le peu de solidité de l’Anglicanisme.
+
+L’examen de Charles eut donc lieu en son temps. Les candidats étaient
+nombreux. Il s’en tira d’une manière honorable, et son succès fut
+regardé comme assuré. Sheffield vint après lui, et il subit son épreuve
+avec éclat. On produisit la liste: Sheffield était au premier rang,
+Charles au second. Dans ces sortes d’épreuves, il y a nécessairement
+toujours du hasard; mais dans le cas actuel, on peut expliquer la
+différence du succès des deux amis. Charles avait perdu quelque temps
+par suite de la mort de son père et des affaires de famille qui en
+avaient été la conséquence. Puis son renvoi de l’Université pendant les
+six derniers mois, renvoi fort peu déshonorant, lui avait fait beaucoup
+de tort. En outre, quoiqu’il eût étudié avec soin et persévérance, il
+n’avait pas concouru pour les honneurs avec le même zèle que Sheffield.
+Ses difficultés religieuses, particulièrement son indécision pour savoir
+s’il se présenterait, n’avaient pas été sans exercer une grande
+influence sur son application et son énergie. Comme le succès n’avait
+pas été le premier désir de son cœur, la non-réussite ne lui causa pas
+non plus une très-grande peine. Il aurait sans doute préféré le succès;
+mais il jugea et sentit bientôt qu’il pouvait très-bien s’en passer.
+
+Ensuite se présenta la question de ses grades, qu’il ne pouvait prendre
+sans souscrire aux Articles. Il consulta Carlton. Il n’y avait pas
+nécessité pour l’heure de devenir bachelier ès-arts; que pourrait-il y
+gagner? Il valait mieux différer cette démarche. Il n’avait qu’à partir
+et à ne pas en parler; personne n’en saurait rien; et si, au bout de six
+mois, comme Carlton le prédisait avec confiance, il se trouvait dans un
+état d’esprit plus calme, alors il n’avait qu’à revenir et à poursuivre
+son but.
+
+Qu’allait-il faire de sa personne à présent? Il n’y avait pas là une
+grande difficulté, pour l’un comme pour l’autre, d’émettre un avis. On
+décida qu’il serait mieux pour Charles d’étudier avec un ecclésiastique
+dans l’intérieur du pays. De cette manière, il pourrait à la fois se
+préparer aux ordres et s’éclairer sur les points qui le troublaient. Il
+aurait par là, en outre, l’occasion de remplir quelques devoirs du
+ministère, ce qui aurait pour résultat de tranquilliser et de calmer son
+âme. Quant aux livres qu’il devait étudier, naturellement le choix en
+appartiendrait à l’ecclésiastique qui serait chargé de sa direction,
+mais, quant à lui, ajoutait Carlton, il ne lui recommandait pas les
+ouvrages ordinaires de controverse avec Rome, ces ouvrages pour lesquels
+l’Église Anglicane est si célèbre. Il lui conseillait plutôt ceux qui
+étaient d’un caractère positif, qui traitaient les sujets au point de
+vue de la philosophie, de l’histoire ou de la doctrine, et qui
+développaient les principes particuliers à cette Église; ainsi, par
+exemple: le grand ouvrage de Hooker, ou la _Defensio_ et l’_Harmonia_ de
+Bull, ou les _Vindiciæ_ de Pearson, ou le magnifique travail de Jackson
+sur le Symbole. A ces auteurs, il pourrait ajouter Laud sur la
+Tradition, quoique ce dernier eût adopté la forme de controverse. Il
+pourrait encore lire avec fruit les _Antiquités_ de Bingham, Waterland
+sur l’usage de l’Antiquité, Wall sur le Baptême des enfants, et Palmer
+sur la Liturgie. Il ne devait pas non plus négliger les auteurs
+pratiques et traitant de la dévotion, tels que les évêques Taylor,
+Wilson et Horne. Mais le point le plus important restait à résoudre: où
+devait-il se fixer? connaissait-il dans le pays un ecclésiastique qui
+voulût le recevoir dans sa maison comme ami et élève? Charles pensa à
+Campbell, avec qui il était dans les meilleurs rapports. Carlton
+approuva; il connaissait assez de réputation ce ministre pour être
+certain que Charles ne pouvait se placer en des mains plus sûres.
+
+Reding, en conséquence, fit la proposition au recteur de Sutton, et elle
+fut acceptée. Dès lors il ne lui restait plus qu’à payer quelques
+comptes, à emballer des livres laissés chez un ami, et à dire adieu, au
+moins pour un temps, aux cloîtres et aux délicieux ombrages de
+l’Université. Il partit au mois de juin, à cette époque où toute la
+nature étale cette beauté fraîche et suave dont les charmes avaient ravi
+son cœur au commencement de son séjour à Oxford, trois années
+auparavant.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+La cruelle séparation.
+
+
+Nous allons franchir un assez long espace de temps. Déjà, une fois, nous
+avons pris la liberté d’omettre deux années de la vie du héros de notre
+histoire; nous nous permettons de nouveau de laisser dans l’oubli une
+triste période non moins longue, et le lecteur doit se transporter à
+l’automne de la deuxième année après celle où Charles passa son examen,
+sans prendre son grade[70].
+
+ [70] Le grade est conféré dans une cérémonie distincte de l’examen.
+
+A cette époque, notre intérêt se trouve tout entier à Boughton et au
+presbytère de Sutton. Quant à Melford, l’ami Bateman l’avait quitté pour
+l’administration d’une église dans une ville manufacturière dont le
+district avait 10,000 âmes, et sur ce nouveau théâtre il travaillait à
+faire accepter à son troupeau le surplis et les chandeliers dorés.
+Willis avait également suivi sa voie: il avait dit adieu à sa mère et à
+son frère, peu de temps après que Charles fut parti pour passer son
+examen, et à cette heure il était dans le couvent des Passionnistes à
+Pennington, sous le nom de Père Louis de _Sancta-Cruce_.
+
+Un soir, vers la fin de septembre, Campbell était en visite à Boughton,
+et il se promenait dans le jardin avec miss Reding. «En vérité, Marie,
+lui disait-il, je ne pense pas que ce soit un bien de le retenir. Les
+meilleures années de sa vie passent, sans que, humainement parlant, il y
+ait espoir de lui voir changer ses idées, au moins jusqu’à ce qu’il ait
+fait un essai de l’Église de Rome. Il est très-possible que l’expérience
+le fasse revenir sur ses pas.--Terrible situation, répondit Marie!
+Comment pouvons-nous, même indirectement, lui permettre de faire une
+telle démarche?--C’est un brave et excellent jeune homme, répliqua
+Campbell; c’est un caractère d’or. Tout le temps qu’il est resté avec
+moi, il n’a fait aucune difficulté; il a lu entièrement les livres que
+je lui ai recommandés et d’autres encore. Je l’ai trouvé toujours docile
+à ma parole. Vous savez que je l’ai employé dans ma paroisse; il a
+enseigné le catéchisme aux enfants et m’a servi d’aumônier. Pauvre jeune
+homme! déjà sa santé en souffre; il voit qu’il n’y a pas de fin à tout
+ceci: l’espérance différée rend le cœur malade.--Il est si pénible de
+donner un appui quelconque à une démarche qu’on juge mauvaise! dit
+Marie.--Mais qu’y faire? il n’est pas nécessaire que nous lui donnions
+notre appui. Charles pourtant ne peut rester toujours à la lisière;
+d’autant plus que nous avons fait une espèce de compromis. Il voulait
+aller en avant dès la fin de la première année; je ne crus pas devoir
+alors vous tourmenter à ce sujet; je me contentai de le retenir. Nous
+transigeâmes de cette manière: il retira son nom des registres du
+collége, car il n’y avait pas la moindre chance de lui faire jamais
+signer les Articles, et il consentit à attendre encore une année.
+Aujourd’hui, ce temps est plus qu’écoulé, et l’impatience le gagne.
+Ainsi ce n’est pas nous qui favoriserons sa démarche, c’est bien lui qui
+nous quittera.--Mais c’est si effrayant, repartit Marie; et ma pauvre
+mère! Je crains vraiment que cela ne cause sa mort.--Ce sera un coup
+écrasant, il n’y a pas de doute à cet égard; qu’en sait-elle
+maintenant?--Je ne pourrais guère vous le dire. Elle en a été
+positivement informée, il y a un an; mais comme elle voit Charles si
+fréquemment, et toujours le même en apparence, je crains qu’elle n’ait
+pas pris cela au sérieux. Elle ne m’en a jamais parlé. J’imagine qu’elle
+pense que, dans mon frère, c’est une affaire de scrupule, d’inquiétude
+sans doute, mais que cela passera.--C’est à moi à le lui annoncer,
+Marie.--Eh bien, je crois qu’il faut le faire, repartit miss Reding en
+soupirant; et puisque c’est ainsi, vous me rendrez vraiment un grand
+service, en m’épargnant une tâche pour laquelle je me sens incapable.
+Mais ayez auparavant un entretien avec Charles. Quand viendra le moment
+décisif, il peut être arrêté par plus de difficultés qu’il ne l’a
+supposé d’abord.» Tel fut le plan convenu; et Campbell revint à Sutton,
+tout préoccupé de la double mission qu’il avait à remplir.
+
+Le pauvre Charles était assis devant une fenêtre ouverte, et contemplait
+le paysage d’alentour, lorsque Campbell entra dans sa chambre. Le point
+de vue était magnifique: de hautes collines se perdaient dans le
+lointain, et à deux pas une rivière roulait ses flots rapides. Campbell
+entra sans être aperçu. Mettant la main sur l’épaule de son jeune ami,
+il lui demanda le sujet de ses réflexions; Charles se retourna et le
+regarda avec un sourire plein de tristesse: «Je suis comme Moïse voyant
+la terre de la promesse, dit-il. O mon cher Campbell, quand viendra donc
+la fin?--Mon ami, naturellement, ce n’est pas à moi de le
+décider.--Depuis longtemps, l’année est terminée: puis-je enfin suivre
+ma voie?--Vous ne pouvez vous attendre, Charles, à ce que ni moi, ni
+aucun de nous, nous vous donnions un appui, même indirect, pour une
+démarche que, malgré toute notre affection pour vous, nous considérons
+comme une faute.--C’est me dire: Agissez par vous-même. Eh bien, j’y
+consens.» Campbell ne répliqua pas d’abord; puis il dit: «Je devrai
+annoncer cette résolution à votre pauvre mère; Marie pense que cela va
+la tuer.» Charles se cacha la figure dans ses mains. «Non, dit-il;
+j’espère que ma mère et nous tous, nous serons soutenus dans cette
+circonstance.--Je l’espère aussi de tout mon cœur; car ce sera un coup
+bien terrible pour vos sœurs. Mon cher ami, ne tiendrez-vous aucun
+compte de tout cela? Considérez sérieusement la peine réelle que vous
+causez pour un bien qui n’est pas certain.--Croyez-vous que je n’y aie
+pas déjà réfléchi, Campbell? N’est-ce rien pour un cœur comme le mien de
+briser ses liens d’affection, et de perdre l’estime et la tendresse de
+tant de personnes aimées? Oh! ç’a été une pensée des plus cruelles; mais
+je l’ai épuisée, je l’ai bue jusqu’à la lie. Je me suis rendu familière
+cette perspective, et maintenant je suis tranquille: Oui, j’abandonne ma
+famille, j’abandonne tous ceux qui m’ont connu, aimé, estimé, tous ceux
+qui me voulaient du bien. Je le sais, je me rends la risée du monde et
+je deviens proscrit.--Oh! mon cher ami, mettez-vous en garde contre une
+tentation très-captieuse qui peut s’offrir à vous dans cette
+circonstance. Déjà, avant cette heure, j’avais eu la pensée de vous en
+avertir. La grandeur du sacrifice vous aiguillonne; vous le faites,
+parce qu’il vous en coûte beaucoup.» Charles sourit. «Que vous me
+connaissez peu! dit-il. Si telle eût été la disposition de mon cœur,
+aurais-je attendu patiemment plus de deux années? Pourquoi ne me
+serais-je pas précipité en avant, comme d’autres? Vous ne pouvez nier
+que je n’aie agi d’une manière raisonnable et avec une volonté soumise.
+Mille fois j’ai écarté ce sujet de mon esprit, mais il est toujours
+revenu.--Je ne veux pas vous faire de la peine ni vous offenser,
+Charles; mais c’est la plus malheureuse des illusions. Je voudrais vous
+mettre dans l’esprit qu’il se peut que vous vous abusiez.--Ah! Campbell,
+quel oubli est le vôtre! Ne savez-vous pas que cette pensée est
+précisément celle qui m’a retenu le plus longtemps? Je me disais:
+Peut-être suis-je le jouet d’un rêve. Oh! si je pouvais trouver un moyen
+sûr de sortir de mon sommeil! Vous savez quelles espérances j’avais
+fondées sur le changement de mes idées à la mort de mon cher père; ce
+que j’avais pris auparavant pour des convictions s’évanouit alors comme
+un nuage. Peut-être, me disais-je, celles-ci s’évanouiront-elles
+également. Mais non; «les nuages reviennent après la pluie»; ils sont
+revenus, revenus sans cesse, plus lourds que jamais. C’est une
+conviction enracinée en moi; et elle se soutient, malgré la perspective
+de perdre une mère et des sœurs. Je me consume ici dans l’inaction,
+alors que je pourrais rendre ma vie utile. Et pourquoi? parce que cette
+démarche m’épouvante. Dernièrement, cette conviction s’est décuplée en
+moi. Vous allez rire, mais laissez-moi vous faire une confidence;
+dernièrement j’avais peur de monter à cheval, de me baigner, ou de faire
+tout autre exercice de ce genre, dans la crainte qu’il ne m’arrivât un
+accident, et que je ne fusse emporté de ce monde, en laissant un grand
+devoir non accompli. Oui, maintenant j’ai éprouvé que c’est une
+conviction vraie, réelle. Ma croyance à l’Église de Rome fait partie de
+moi-même; je ne puis agir contre cette croyance sans agir contre
+Dieu.--C’est une situation des plus déplorables, certainement, répondit
+Campbell, qui se promenait en long et en large dans la chambre. C’est
+une illusion, j’en suis convaincu. Peut-être le découvrirez-vous au
+moment même que vous aurez accompli cette démarche. Vous vous lierez
+solennellement à un symbole étranger, et à peine l’engagement sera-t-il
+sorti de votre bouche, que le nuage s’évanouira de devant vos yeux, et
+que la vérité se montrera. C’est une pensée terrible!--J’ai également
+songé à cette possibilité, repartit Charles, et elle a beaucoup influé
+sur moi. Elle m’a fait reculer. Mais aujourd’hui, je crois que cet
+obstacle ressemble à ces fantômes hideux qui, dans les contes de fées,
+obsèdent les preux chevaliers lorsqu’ils veulent s’introduire de force
+dans un palais enchanté. Rappelez-vous les paroles de Thalaba: «Le
+talisman, c’est la _foi_.» Si j’ai des motifs raisonnables pour croire,
+la croyance est pour moi un devoir. Dieu prendra soin de son œuvre. Je
+ne serai pas délaissé au jour du besoin suprême. La foi commence
+toujours avec une chance à courir, et elle est récompensée par la vue
+claire de la vérité.--Oui, mon cher ami, mais la question est de savoir
+si vos motifs _sont_ fondés. Ma pensée est que, _puisqu’ils ne le sont
+pas_, ils ne vous serviront de rien dans l’épreuve. Vous trouverez
+alors, trop tard malheureusement, qu’ils étaient illusoires.--Campbell,
+répliqua Charles, d’après moi, toute raison vient de Dieu. Nos motifs
+peuvent, tout au plus, être imparfaits, mais si, après avoir prié,
+s’être livré à des recherches, avoir obéi, attendu, en un mot, si après
+avoir de notre côté rempli notre tâche, ils paraissent suffisants, c’est
+la voix de notre Père qui nous appelle. Dans ce cas, c’est lui-même qui
+nous donne la conviction. Je suis entre ses mains. La seule question qui
+reste est: Que veut-il que je fasse? Je ne puis me refuser à une
+conviction qui me domine. La semaine dernière encore elle s’est emparée
+de moi tout autrement qu’elle ne l’avait jamais fait; et, en ce moment,
+elle est si forte qu’attendre plus longtemps c’est résister à Dieu. Ma
+soumission à l’Église de Rome n’est plus, à cette heure, qu’une simple
+affaire de temps. Je veux, mon cher Campbell, vous quitter en paix et
+rester toujours votre ami. Consentez donc à me laisser partir.--Que je
+vous laisse partir! sans doute, si vous alliez vous réunir à l’Église
+Catholique, il ne serait pas nécessaire de me faire cette demande; mais
+«vous laisser partir», comment pouvez-vous l’attendre de nous, quand
+nous ne pensons pas ainsi? Songez à notre position, Charles, aussi bien
+qu’à la vôtre; entrez dans nos sentiments. Quant à moi, je crois
+fermement (et je ne vous ai jamais caché que telle est ma conviction),
+je crois fermement que l’Église de Rome est antichrétienne. Elle a dans
+son sein mille grâces, et sous plusieurs rapports elle est supérieure à
+la nôtre; mais elle renferme quelque chose qui gâte tout. Je n’ai pas
+_confiance_ en elle. Or, tel étant le cas, comment puis-je vous
+permettre de vous unir à cette Église? Non; c’est comme si l’on disait:
+Laissez-moi aller me pendre; laissez-moi aller dormir dans un endroit
+fiévreux; laissez-moi sauter dans un puits, et vous voulez que je vous
+permette de partir?--Oh! dit Charles, c’est en cela que nous différons
+d’une manière terrible; nous ne pouvons nous trouver en plus grand
+désaccord. Pour moi, l’Église de Rome est le prophète de Dieu; tandis
+que pour vous, c’est le suppôt de Satan.--Je l’avoue, telle est ma
+conviction. Si vous accomplissez cette démarche, vous vous trouverez
+dans les mains d’une Circé qui vous transformera et fera de vous une
+brute.» Charles rougit légèrement. «Je ne continuerai pas, ajouta
+Campbell; je vous fais de la peine; et puis, cela ne sert à rien;
+peut-être ne fais-je qu’aggraver le mal.» Ils ne dirent plus un mot
+pendant quelques instants. A la fin, Charles se leva et se dirigea vers
+le jeune ministre, lui prit la main et l’embrassa. «Pendant deux ans,
+Campbell, vous avez été pour moi un ami dévoué et désintéressé, dit-il;
+vous m’avez abrité sous votre toit; et nous voilà sur le point d’être
+unis par des liens plus intimes. Que Dieu vous récompense; mais
+laissez-moi partir, car le jour se lève.--C’est donc sans espoir! Ah! du
+moins, séparons-nous amis. Mais il faut que j’annonce cette triste
+nouvelle à votre mère.»
+
+Dix jours après cette conversation, Charles était prêt pour son voyage:
+sa chambre était remise en ordre, sa valise fermée, et à la porte
+l’attendait le cabriolet qui devait le conduire jusqu’à la première
+diligence. Il devait passer par Boughton. Campbell et Marie avaient
+arrêté ensemble que le mieux pour lui serait de ne voir sa mère qu’au
+moment de la séparation, à laquelle, au reste, elle avait été préparée
+par Campbell lui-même. C’eût été pour la mère comme pour le fils une
+peine inutile de se trouver plus tôt en présence l’un de l’autre.
+
+Charles descendit de voiture le cœur ému, et il courut à la chambre de
+sa mère. Madame Reding était assise près du feu et travaillait lorsqu’il
+entra. Elle lui tendit froidement la main; Charles s’assit. Ils ne se
+dirent rien durant quelques instants. Puis, sans discontinuer son
+ouvrage, la mère commença: «Eh bien, Charles, dit-elle, vous allez donc
+nous quitter. Où et comment pensez-vous vivre, lorsque vous serez entré
+dans votre nouvelle carrière?» Charles répondit qu’il n’avait songé
+jusque là qu’à l’importante démarche d’où dépendait tout le reste. Il y
+eut de nouveau un moment de silence. La mère reprit: «Nulle part,
+Charles, vous ne trouverez des amis comme ceux que vous aviez à la
+maison.» Elle continua: «Vous avez eu tout à souhait, Charles: vous avez
+reçu du ciel des talents, les avantages d’une bonne éducation, une
+heureuse position de fortune. Que d’efforts doivent faire bien des
+jeunes gens de mérite pour arriver où vous en êtes!» Charles répondit
+qu’il avait le sentiment profond de ce qu’il devait à la Providence dans
+les choses temporelles, ajoutant que c’était seulement par un ordre
+divin qu’il les abandonnait. «Nous mettions en vous notre espoir,
+Charles: peut-être avions-nous trop compté sur vous. Eh bien, que Dieu
+vous protége! Vous avez choisi vous-même votre voie.» Le pauvre Charles
+assura que personne ne saurait comprendre ce qu’il lui en coûtait pour
+abandonner des objets qui étaient si chers à son cœur et qui faisaient
+partie de lui-même: sur la terre, il n’estimait rien tant que le foyer
+de famille. «Mais alors, pourquoi nous quitter? reprit la mère vivement;
+il faut que vous fassiez votre volonté! Vous agissez ainsi, je suppose,
+parce que cela vous plaît.--Oh! ma mère, ma bonne mère! si vous pouviez
+voir au fond de mon cœur! Rappelez-vous ce que vous avez lu dans
+l’Écriture; comment, au temps des Apôtres, on était obligé de tout
+quitter pour le Christ.--Nous sommes donc des païens? Merci, Charles, je
+vous suis obligée pour ces paroles.» Et elle laissa tomber une larme.
+Charles était presque hors de lui-même; il ne savait que répondre. Il se
+leva et, appuyant son coude sur la cheminée, il cacha sa tête dans ses
+mains. «Eh bien, Charles, ajouta-t-elle en continuant à travailler,
+peut-être viendra-t-il un jour...» Sa voix trembla. «Votre cher père...»
+Elle déposa son ouvrage. «C’est nous faire inutilement du chagrin,
+reprit Charles. Pourquoi resterais-je ici? Adieu pour le présent, chère
+mère. Je vous laisse en de bonnes mains, non pas plus dévouées, mais
+meilleures que les miennes; vous me perdez, moi, vous gagnez un autre
+fils. Adieu pour le présent; nous nous reverrons quand vous le voudrez,
+quand vous m’appellerez: quel heureux jour que celui-là!» Il se jeta à
+ses pieds, et posa sa tête sur ses genoux. La mère ne put résister plus
+longtemps: elle se pencha sur lui et se mit à caresser ses cheveux,
+comme elle faisait quand il était petit enfant. A la fin, un torrent de
+larmes s’échappa de ses yeux; elles inondèrent la figure et le cou de
+son fils. Un moment, Charles les supporta; puis, se levant tout à coup,
+il embrassa sa mère avec précipitation, et s’élança hors de la chambre.
+Quelques secondes après, il avait vu ses sœurs, s’était arraché à leurs
+embrassements, était remonté dans son cabriolet à côté de son
+flegmatique conducteur, et, doucement balancé dans tous les sens, il se
+dirigeait vers Collumpton.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect.
+
+
+Le lecteur demandera peut-être où allait Charles. Question
+embarrassante. Car notre jeune ami lui-même n’avait évidemment qu’une
+idée très-vague de ce qu’il deviendrait, du lieu même où il fixerait ses
+pas, et, semblable au patriarche, «il partit ne sachant où il allait».
+Il n’avait jamais vu de prêtre catholique, qu’une seule fois dans son
+enfance, en entrant dans une église de la communion romaine; dans le
+monde entier, il ne connaissait aussi qu’un seul catholique, et encore
+ignorait-il où il était en ce moment. Mais il savait que les
+Passionnistes avaient un couvent à Londres, et il était assez naturel
+que, tout en ignorant si le jeune père Louis se trouvait là ou ailleurs,
+il tournât ses pas vers San Michaele.
+
+Cependant, par un sentiment de sollicitude pour Marie et le reste de sa
+famille, il ne voulut pas avoir l’air de se rendre directement à
+Londres. Il résolut donc d’aller à Oxford s’adresser à Carlton, et de
+lui demander son avis sur ce qu’il y avait à faire dans sa position
+présente. Il semblait également que cette démarche serait pour les siens
+comme une dernière chance d’éloigner ce qui leur était une calamité si
+cruelle.
+
+C’est donc vers Oxford qu’il se dirigea. Comme il avait certaines
+affaires à régler à Bath, il s’y arrêta pour la nuit, se proposant de
+continuer son voyage le lendemain matin. Il avait, entre autres choses,
+à se procurer «le Jardin de l’Ame» et deux ou trois autres livres
+semblables qui pourraient lui l’être d’un grand secours dans l’acte
+solennel qu’il allait accomplir à son arrivée à Londres. Dans cette
+pensée, il entra dans une librairie religieuse de _Danvers street_.
+Pendant qu’il était occupé dans l’arrière-magasin à feuilleter quelques
+ouvrages catholiques, qui, pour le public religieux, avaient moins
+d’attrait que les brillants volumes évangéliques et anglo-catholiques
+mis en étalage, il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, et, en jetant un
+coup d’œil, il aperçut un visage connu. C’était un jeune ministre ayant
+au bras une jolie femme dont la toilette annonçait une mariée de fraîche
+date. L’amour était dans leurs yeux, la joie dans leurs paroles; leur
+démarche et leur mise annonçaient la richesse. Charles se sentit pris
+d’un grand malaise, à peu près comme un homme qui, atteint du mal de
+mer, entendrait un des passagers demander des côtelettes de porc. Il se
+cacha derrière une pile de gros registres et d’autres articles de
+papeterie. Cela ne put toutefois l’empêcher d’entendre de temps en temps
+les notes douces et harmonieuses de la conversation qui s’échangeait
+entre les deux nouveaux venus.
+
+«Avez-vous reçu quelques-uns des bons ouvrages réimprimés dernièrement à
+Oxford? dit au commis le jeune marié qui n’était autre que White.--Oui,
+monsieur; mais quels sont ceux que vous désirez? Le Recueil des anciens
+Théologiens, ou bien, «les Nouvelles Adaptations Catholiques?»--Oh! non;
+pas les Adaptations; c’est un ouvrage extrêmement dangereux. Je demande
+la vraie théologie de l’Église d’Angleterre: Bull, Patrick, Hooker et
+les autres.» Le commis alla chercher ces auteurs.--Je pense, mon chéri,
+que c’est contre ces Adaptations que l’évêque nous a prévenus, dit la
+jeune dame.--Non, pas l’évêque, Louisa, mais sa fille.--Oh! miss
+Primrose, c’est vrai. Elle nous a aussi recommandé un livre; vous
+rappelez-vous lequel?--Vous vous trompez, mon amour, c’était un
+discours: celui de M. O’Ballaway à Exeter Hall; mais je pense qu’il ne
+serait pas entièrement de notre goût.--Non, non, Henri, c’était bien un
+livre, mais je ne puis m’en rappeler le titre.--Vous voulez dire,
+peut-être, «la Nouvelle Réfutation du Papisme» du docteur Grow; mais
+celui-là, c’est l’évêque qui nous l’a recommandé.»
+
+Le commis revint. «Oh! quelle délicieuse figure! s’écria la jeune dame,
+en regardant le frontispice d’un petit volume qu’elle tenait; voyez, mon
+cher Henri, qui cela vous rappelle-t-il?--Eh bien, on a voulu
+représenter saint Jean-Baptiste.--Il ressemble à la petite Angelina
+Primrose; ce sont ses cheveux. Je suis étonnée que cette ressemblance ne
+vous frappe pas.--Oui, oui, elle me frappe, mon bijou, dit White en
+souriant. Mais il se fait tard, vous ne pouvez rester plus longtemps
+exposée au grand air: vous n’avez rien pour couvrir votre cou. J’ai
+choisi mes livres, tandis que vous admiriez le petit saint Jean.--Je ne
+puis me rappeler qui lui ressemble si fort... oh! je l’ai trouvé: c’est
+la tante d’Angélina, lady Constance.--Venez, Louisa, les chevaux
+pourraient également avoir à souffrir, retournons chez nos amis.--Ah!
+mais je voulais avoir un livre; j’ai oublié lequel. Nommez-le-moi,
+Henri, je serais si fâchée de ne l’avoir pas acheté!--Est-ce le nouvel
+ouvrage sur le chant grégorien?--Ah! c’est vrai, j’en ai besoin pour les
+enfants de l’école; mais ce n’est pas celui-là.--Est-ce «le Presbytère
+Catholique?» «les Chants des Apôtres?» «l’Église d’Angleterre plus
+ancienne que celle de Rome?» «l’Anglicanisme des martyrs primitifs?»
+«les Aveux d’un Perverti?» «Eustache Beville?» «le Célibat
+modifié?»--Non, non, non; mon Dieu! quelle sotte mémoire!--Eh bien,
+Louisa, vous reviendrez un autre jour; ne restez pas plus longtemps, ma
+chère; cela suffit.--Oh! je m’en souviens; ce sont «les Abbayes et les
+Abbés». J’ai besoin de quelques idées pour la restauration des fenêtres
+du presbytère, lorsque nous reviendrons à la maison; et puis, notre
+église, vous le savez, manque d’un porche pour les pauvres. Ce livre est
+rempli de dessins.» On trouva le livre, et il fut ajouté aux autres, qui
+avaient déjà été portés dans la voiture. «Maintenant, Louisa...--Eh
+bien, mon chéri, nous avons encore une course à faire. Dites à John de
+nous conduire chez Sharp. Nous pouvons nous y rendre par la Pépinière.
+Ce n’est qu’à deux pas de notre route. J’ai besoin de dire un mot à cet
+homme relativement à notre serre. Il n’y a pas de bon jardinier dans
+notre voisinage.--A quoi bon y aller maintenant? Louisa, nous ne
+reviendrons pas chez nous avant un mois»; et ce disant, White, avec une
+humble résignation, ordonna au cocher de les conduire chez le
+pépiniériste que Louisa désirait voir; il fit en même temps entrer sa
+femme dans la voiture, et y monta après elle.
+
+Dès qu’ils furent sortis, Charles respira librement. Un texte sévère de
+l’Écriture lui vint à l’esprit, mais il réprima tout sentiment de
+censure, toute pensée peu charitable, et il ne songea plus qu’aux
+devoirs difficiles qu’il avait à accomplir.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L’apostasie.
+
+
+Le lendemain, Charles arriva à Steventon, sans aucun incident digne
+d’être cité. L’après-midi étant magnifique, il laissa son porte-manteau
+à l’omnibus, et continua la route à pied. Il fallait un certain courage
+pour oser, dans une circonstance si importante, affronter l’ennui de
+voyager seul; ennui que ne pouvait guère adoucir la perspective de
+revoir une personne et un lieu qui lui étaient si chers, Carlton et
+Oxford.
+
+Il avait traversé Bagley Wood, lorsque les flèches et les tours de
+l’Université s’offrirent tout à coup à ses yeux. Que d’aimables
+souvenirs elles éveillèrent en lui! Après avoir vécu loin d’elles deux
+années entières, il lui était enfin donné de les revoir, mais, ô
+malheur! c’était pour les perdre de nouveau et sans retour. Devant lui
+était le vieil Oxford avec ses collines et ses prairies aussi gracieuses
+et aussi vertes que jamais. A la première vue de ce lieu tant aimé, il
+s’arrêta, croisant les bras sur sa poitrine et incapable d’avancer. Il
+reconnaissait chaque collége et chaque église à son toit et à ses
+tourelles. L’Isis argenté, les saules au feuillage gris, les plaines
+immenses, les bois sombres, Shotover dans le lointain, le charmant
+village où il avait vécu avec Carlton et Sheffield: forêt, eau, pierres,
+toutes ces choses si calmes, si brillantes, il aurait pu les posséder,
+mais hélas! il fallait leur dire adieu. Quelques avantages qu’il dût
+obtenir en se faisant catholique, il allait néanmoins perdre tous ces
+riches et ineffables trésors. Quoique le but auquel il aspirait fût sans
+doute plus élevé et plus parfait, cependant il ne pouvait espérer de
+retrouver ailleurs rien de semblable à ce qu’il avait maintenant sous
+les yeux. Il ne pourrait avoir un autre Oxford, il ne pourrait, parmi
+les amis de son enfance et de sa jeunesse, faire un choix pour son âge
+mûr.--Il arriva à cette porte si connue qui est sur la gauche, et
+descendit dans la plaine. Personne n’était là pour le saluer, pour
+sympathiser avec lui; personne qui pût croire seulement qu’il avait
+besoin de sympathie, ni qu’il avait fait le sacrifice entier de toutes
+choses; personne pour s’intéresser à lui, pour lui montrer de la
+compassion; personne pour le défendre. Il avait beaucoup souffert, mais
+qui croyait seulement à ses souffrances? Le monde l’aurait plutôt accusé
+d’affliger les autres, mais nul n’aurait cru à ses peines. En eût-il
+parlé lui-même, on lui aurait répondu durement que chacun suit son bon
+plaisir, et que s’il avait quitté Oxford, c’était pour une fantaisie
+qu’il avait plus à cœur que le reste. Mais loin de là, nul ne le
+connaissait; il avait été absent environ trois années; trois années!
+c’est tout une génération. Oxford avait été sa résidence, et ce lieu si
+cher l’avait oublié. Il se souvenait de son respect et de son
+enthousiasme lors de son arrivée à l’Université; il y était venu comme
+on s’approche d’un reliquaire vénéré. Il se souvenait des espérances
+qui, de temps à autre, lui avaient souri. Il se rappelait qu’il avait
+parfois rêvé un titre de résidence dans une des anciennes fondations. Un
+soir, il était monté à une tour avec un de ses amis pour observer les
+étoiles, et, tandis que son compagnon était activement occupé aux
+aiguilles, lui, jeune homme terrestre, il regardait les sombres cours
+que le gaz éclairait à ses pieds et se demandait s’il serait jamais
+fellow de tel ou tel collége qu’il distinguait de la masse des bâtiments
+académiques. Toutes ces choses étaient passées comme un songe, et il
+n’était plus qu’un étranger là où il avait espéré établir son foyer.
+
+Cependant il s’approchait d’Oxford. Il vit, le long de la route, passer
+deux à deux des jeunes gens qui, d’un pas léger, finissaient leur
+modeste promenade quotidienne et arrivaient aux portes de la ville. Un
+objet, qui, à un mille de distance, lui avait paru une voiture à deux
+chevaux, vint s’offrir à ses yeux privé de son cheval conducteur.
+Bientôt se présentèrent dans le lointain une toque et une robe
+solennelles. Charles était arrivé à la grand’route avant que cette
+apparition fût passée à côté de lui: c’était un tuteur de collége que
+jadis il avait vu quelquefois. Il s’attendait à être reconnu; mais le
+professeur continua sa marche, après lui avoir jeté un regard vague,
+incertain, qui semblait dire: Je vous ai vu quelque part, mais pourtant
+vous m’êtes tout à fait étranger. Charles avait traversé Folly Bridge;
+des cavaliers passèrent à ses côtés; montés sur leurs chevaux et causant
+à haute voix, ils reconduisaient leurs montures à leurs écuries
+respectives. Il se dirigea vers Christ-Church, et pénétra à Peckwater.
+Le crépuscule n’avait pas entièrement disparu, et le gaz s’allumait. Des
+groupes d’étudiants stationnaient çà et là, le plus grand nombre en
+chapeau, quelques-uns avec la toque, un ou deux avec leur toge par
+surcroît; d’autres appelaient leurs compagnons penchés aux fenêtres d’un
+second étage. On voyait courir des domestiques chargés de dîners
+délicats, et des garçons pâtissiers portant des desserts. Des individus
+vêtus misérablement flânaient, accompagnés de leurs _blenheims_[71],
+sous _Canterbury Gate_. Plusieurs regardèrent Charles fixement, mais
+personne ne le reconnut. Il se hâta d’arriver à Oriel Lane. Soudain il
+fut très-surpris de recevoir le salut d’un passant. Il chercha de qui
+lui venait cette politesse; c’était un décrotteur en retraite de son
+collége, à qui il avait donné parfois un schelling d’étrennes. Il
+atteignit _High Street_, et se dirigea vers l’hôtel de l’Ange. Mais qui
+s’avançait vers lui? C’était l’ombre d’un Censeur. Charles éprouva un
+frissonnement instinctif; mais le fantôme passa outre sans lui faire de
+mal. Semblable à Kehama, il vivait sous l’influence d’un charme. Il
+était enfin arrivé à son hôtel, où il trouva son porte-manteau tout
+préparé. Il choisit immédiatement une chambre, et après s’y être
+complétement installé, il songea à son dîner.
+
+ [71] Espèce d’épagneuls.
+
+Notre jeune ami ne voulait pas perdre de temps, et désirait, si c’était
+possible, se diriger vers Londres le lendemain matin. A ses yeux, ce
+serait un grand point de terminer son voyage assez tôt dans la semaine
+pour que, le dimanche, dans le cas où il en serait jugé digne, il pût
+offrir ses actions de grâces dans l’immense et sainte communion de
+l’Église universelle, pour les bienfaits qu’il avait reçus. Il se décida
+en conséquence à faire une tentative ce soir même auprès de Carlton. Il
+espérait, s’il se rendait à son logement entre sept et huit heures, le
+trouver de retour du réfectoire. Dans cette pensée, il sortit tout de
+suite. Arrivé au collége de son ancien tuteur, il frappa à la porte,
+entra, passa outre et franchit les roides degrés du vieil escalier de
+bois. La porte extérieure était fermée. Il descendit et trouva un
+domestique, qui lui apprit que M. Carlton donnait un dîner au
+réfectoire, mais que le repas touchait à sa fin. Notre visiteur se
+décida à attendre.
+
+Le domestique alluma les bougies dans le salon, et Charles s’assit
+auprès du feu. Un instant, il se livra à ses réflexions; puis il regarda
+autour de lui pour trouver un sujet qui l’occupât. Ses yeux tombèrent
+sur un journal d’Oxford, daté seulement de quelques jours. «Voyons
+comment les choses vont ici», se dit-il à lui-même en le prenant. Il
+parcourut un article après l’autre; il regardait quels étaient les
+prédicateurs de l’Université pendant la semaine, quels étudiants avaient
+pris leurs grades, quels étaient les examinateurs publics, etc., etc...
+lorsque son attention fut éveillée par le paragraphe suivant:
+
+UNE APOSTASIE DANS L’ÉGLISE.--«Nous apprenons qu’une nouvelle victime
+vient de s’ajouter à la liste de celles que le poison des principes
+Tractariens a précipitées dans le sein de la Sorcière de Rome. M. Reding
+de Saint-Sauveur, fils d’un respectable ecclésiastique de
+l’Établissement, qui est mort après avoir mangé toute sa vie le pain de
+l’Église, vient enfin de se déclarer le sujet et l’esclave d’un évêque
+italien. Des mécomptes dans son examen ont été, dit-on, la cause
+déterminante de cet acte insensé. Le bruit court que des mesures légales
+sont préparées pour infliger les amendes du statut du _præmunire_ à tous
+les apostats. Une proposition est également arrêtée pour demander à Sa
+Majesté de consacrer l’argent ainsi obtenu à l’érection d’un «monument
+commémoratif des Martyrs[72]» chez la sœur de notre Université.»
+
+ [72] Ce monument existe réellement à Oxford. Il a été érigé en 1841.
+ C’est une glorification de Ridley, Latimer et Cranmer, trois hommes
+ que le protestant Cobbett range à la tête de ceux dont il a dit:
+ «C’étaient tous sans exception ou des apostats, ou des parjures, ou
+ des voleurs publics.» Nous l’avouons, ce monument est celui qui nous
+ a le plus péniblement impressionné à Oxford.
+
+«Ainsi, pensa Charles, le monde, comme toujours, prend les devants sur
+moi.» Il se prit à chercher d’où ce bruit pouvait provenir, et il avait
+presque oublié qu’il attendait Carlton.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Une conversation d’actualité.
+
+
+Tandis que Charles apprenait, dans le salon de son ami, jusqu’à quel
+point le monde s’intéressait à sa position et à ses actes, il servait au
+même moment de sujet de conversation à la société réunie dans le
+réfectoire voisin. Le thé et le café avaient déjà été servis, et les
+convives, s’étant levés de table, formaient un cercle autour du feu.
+«Quel est ce M. Reding dont il est parlé dans la Gazette de la semaine
+dernière?» demandait un petit monsieur, tiré à quatre épingles, qui
+buvait son thé à petites gorgées et se levait sur la pointe des pieds,
+tout en parlant. «Vous n’irez pas chercher loin la réponse», répondit
+son voisin, qui, se tournant vers leur hôte, ajouta: «Carlton, qui est
+ce M. Reding?--Un très-aimable et fort honnête garçon. Plût à Dieu que
+nous fussions tous aussi bons! Il a travaillé avec moi durant une de ses
+grandes vacances; c’est un excellent étudiant, et il doit avoir réussi
+dans son examen. Je n’ai plus entendu parler de lui depuis quelque
+temps.--Il a d’autres amis ici», dit un nouvel interlocuteur: «Je
+pense», se tournant vers un jeune Fellow de Leicester, «que vous,
+Sheffield, avez été intimement lié avec lui.--Oui, répondit Sheffield;
+Vincent le connaît aussi. C’est un jeune homme de premier mérite. Je le
+connais parfaitement. L’assertion de la Gazette sur son compte est
+fausse. Je n’ai jamais vu un étudiant qui se préoccupât moins de ses
+succès. C’était là son plus grand défaut.--Pourtant il y a du vrai dans
+cette nouvelle, ajouta un autre convive. Hier, j’ai rencontré à un dîner
+M. Malcolm, qui paraît avoir des relations avec la famille de M. Reding;
+il m’a dit que les idées religieuses de ce jeune homme l’ont jeté hors
+de la voie et ont gâté ses études.»
+
+La conversation n’était pas générale; elle se morcela en plusieurs
+groupes, selon que les convives se trouvaient réunis. Le sujet, non
+plus, n’était pas du goût de tous; il était même plutôt pénible et
+désagréable à toute la société, à l’exception de deux ou trois individus
+curieux et difficiles, qui vivaient d’opposition au Catholicisme. En
+outre, à cette époque, il arrivait souvent dans de semblables réunions
+qu’on ne connaissait pas exactement les idées de son voisin sur cette
+question majeure, et qu’il s’y trouvait aussi, comme dans le cas actuel,
+des amis de la personne accusée ou calomniée. Puis, d’ailleurs, on avait
+le noble sentiment et la conviction profonde du sacrifice accompli par
+ces hommes qui se séparaient de l’Église d’Angleterre, ce qui empêchait
+d’en parler avec malveillance.
+
+«Croyez-vous avoir beaucoup à faire pour les examens de ce trimestre?
+dit un convive à un autre.--Je l’ignore. Nous avons deux étudiants qui
+s’en vont, deux bons élèves.--Qui vient à la place de Stretton?--Jackson
+de King.--Jackson? vraiment? il est, je crois, très-fort en
+philosophie.--Oui, très-fort.--Nos étudiants connaissent bien leurs
+livres, mais je ne dirais pas que la philosophie soit leur
+vocation.--Leicester en présente quatre.--Ce sera une belle liste de
+classe, d’après ce que j’entends.--Ah! oui; à la Saint-Michel, la liste
+est toujours bien fournie.»
+
+Cependant dans un autre groupe la conversation roulait sur le pauvre
+Charles. «Non, croyez-moi, l’article de la Gazette est plus fondé que
+vous ne pensez. En général, il y a beaucoup de mécomptes au fond de tous
+ces changements.--Pauvres diables! ils n’en peuvent mais, dit un autre à
+son voisin, à voix basse.--Heureuse délivrance, après tout, repartit
+celui-ci; nous aurons un peu de paix, enfin.--Eh bien, dit le premier
+des deux, en s’étirant et parlant en l’air, comment un homme bien élevé
+peut-il...?» Sa voix fut couverte par la parole grave d’un petit homme
+qui jusque là avait gardé le silence, et qui, passant sa tête entre les
+deux interlocuteurs, s’adressa d’un ton décisif à un groupe qui était
+plus loin: «Tout cela, dit-il, est l’effet du rationalisme; le mouvement
+tout entier est rationaliste. D’ici à trois ans, tous ces hommes qui
+viennent d’apostasier seront infidèles.» Personne ne répondit. A la fin,
+un autre membre de la réunion s’avança vers l’ami de M. Malcolm et lui
+dit d’un ton mesuré: «Peut-être ne savez-vous pas qu’il y a _là_ quelque
+chose de dérangé dans M. Reding (et il toucha son front d’une manière
+significative); on m’a assuré que c’était un mal de famille.» Une voix
+profonde, puissante, et résonnante comme «la grande cloche de Bow»,
+s’éleva d’un coin de la salle, comme pour mettre fin à la conversation:
+«Je respecte infiniment Reding, dit-elle brusquement; j’ai une grande
+estime pour lui. C’est un honnête homme; je voudrais que d’autres lui
+ressemblassent. S’il en était ainsi, de même que les Puséistes se font
+Catholiques, peut-être verrions-nous le vieux Brownside et sa clique
+devenir Unitaires. Mais ces messieurs préfèrent ne pas bouger.»
+
+La plupart des personnes présentes sentirent la vérité de cette
+remarque, et il y eut un moment de silence. Il fut interrompu par un
+individu à la voix claire et glapissante. «Avez-vous jamais ouï dire,
+demanda-t-il en balançant sa tête ou plutôt tout son corps, vous est-il
+jamais arrivé, Sheffield, d’entendre dire que ce _gentleman_, votre ami
+M. Reding, lorsqu’il était étudiant de première année, avait eu une
+conversation avec quelque attaché de la chapelle papiste dans cette
+ville, à la porte même de cette chapelle, après le départ des étudiants
+pour les vacances?--Impossible, Fusby, dit Carlton en riant.--C’est
+très-vrai, reprit Fusby; je le tiens du sous-maréchal, qui passait en ce
+moment. Depuis plusieurs années j’ai les yeux sur M. Reding.--Ce rapport
+paraît exact, répliqua Sheffield, car cela aurait eu lieu, au moins,
+voyons, il y a cinq ou six ans.--Oh! continua Fusby, vous en verrez
+encore deux ou trois suivre Reding.--Eh bien, Fusby, dit Vincent, qui
+avait entendu par hasard et qui s’avança vers eux, vous ressemblez aux
+trois vieilles femmes de la Fiancée de Lammermoor qui voulaient soigner
+le cadavre du seigneur de Ravenswood.» Fusby s’inclina, mais ne répondit
+point. «Pas tous les trois à la fois, j’espère, reprit Sheffield.--Oh!
+c’est tout à fait une concentration, une quintessence du sentiment
+protestant, répondit Vincent; je me considère comme un bon Protestant;
+mais le plaisir que vous avez à pourchasser ces messieurs est
+complétement sensuel, Fusby.» Le domestique du réfectoire entra en ce
+moment et annonça tout bas à Carlton qu’un étranger l’attendait chez
+lui.
+
+«Quand pensez-vous que vos jeunes gens vous arrivent? demanda Sheffield
+à Vincent.--Samedi prochain.--Ils viennent toujours tard, reprit le
+premier.--Oui, le collége de _Christ-Church_ s’est ouvert la semaine
+dernière.--Celui de Saint-Michel s’est également ouvert, dit Sheffield:
+nous aussi, nous avons commencé nos cours.--Nous avons un motif pour
+commencer un peu plus tard; plusieurs de nos étudiants viennent du Nord
+et de l’Irlande.--Ce n’est pas une raison, avec les chemins de
+fer.--J’apprends qu’on a commencé le nôtre, dit Vincent, je croyais que
+l’Université s’y opposait.--Le Pape a cédé, reprit Sheffield; nous
+pouvons bien faire de même.--Ne me parlez pas du Pape, repartit Vincent;
+j’en suis dégoûté, du Pape.--Le Pape? demanda Fusby, qui venait de
+saisir ce mot, avez-vous entendu dire que sa sainteté vient en
+Angleterre?--Oh! oh! s’écria Vincent, le Pape venir en Angleterre! Je ne
+puis résister à cela, il faut que je parte. Bonsoir, Carlton: où est ma
+toge?--Je crois que le domestique du réfectoire l’a appendue à la
+muraille dans le couloir; mais vous devriez rester et me protéger contre
+Fusby.» Vincent ne l’écouta pas. Fusby, non plus, ne profita pas de
+l’avertissement; de sorte que le pauvre Carlton, avec la certitude qu’on
+l’attendait chez lui, eut à soutenir une bonne demi-heure de tête-à-tête
+avec ce dernier, qui lui parlait _in extenso_ du pape Grégoire XVI, des
+jésuites, des hommes suspects de l’Université, de Mède sur l’Apostasie,
+du _relief Bill_ des Catholiques, du traité du docteur Pusey sur le
+Baptême, de la Justification, et de la nomination des professeurs de
+l’établissement Taylor.
+
+A la fin, cependant, Carlton fut libre. Il traversa la cour à pas
+précipités, monta rapidement son escalier, ouvrit la porte avec
+empressement et se dirigea vers son salon. En ce moment, une personne se
+levait pour venir à sa rencontre: Impossible! et pourtant c’était vrai.
+«Quoi! Reding! s’écria-t-il. Qui l’aurait cru? Quel bonheur! nous étions
+précisément... Quel vent vous amène ici?» ajouta-t-il d’une voix émue;
+puis, d’un ton grave: «Reding, où en êtes-vous?--Pas encore Catholique»,
+répondit Charles. Il y eut un moment de silence. Cette réponse disait
+beaucoup: c’était un soulagement, mais aussi un avis indirect.
+«Asseyez-vous, mon cher Reding; désirez-vous prendre quelque chose?
+Avez-vous dîné? Quel plaisir de vous revoir, mon vieil ami! Est-il donc
+vrai que nous allons vous perdre?» Ils furent bientôt en conversation
+sur le grand sujet.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+La conclusion pratique.
+
+
+«Si votre résolution est prise, Reding, dit Carlton, il est inutile de
+parler de cela. Puissiez-vous trouver le bonheur quelque part que vous
+soyez! Vous serez toujours vous-même; oui, quoique Catholique Romain,
+vous serez toujours Charles Reding.--Je sais, Carlton, que j’ai en vous
+un ami dévoué et sympathique. Vous m’avez toujours écouté; jamais je
+n’ai reçu de vous des paroles dures, à moins que je ne les méritasse.
+Vous me connaissez mieux que personne. Campbell a les plus aimables et
+les meilleures qualités de cœur. Bientôt il aura un titre de plus à mon
+affection; car (je vous le confie sous le sceau du secret) il va épouser
+ma sœur. Il m’a souffert chez lui pendant ces deux dernières années;
+jamais il n’a été dur envers moi; au contraire, je l’ai toujours trouvé
+prêt quand j’ai eu besoin de causer avec lui. Et pourtant, Carlton, il
+n’a pas le talent d’ouvrir mon cœur comme vous. Parfois vos opinions ont
+différé des miennes, mais vous m’avez toujours compris.--Merci pour vos
+bonnes paroles, Charles; mais, quant à moi, c’est un vrai mystère que
+votre séparation d’avec nous. J’entre dans vos raisons, et malgré cela
+je vous jure que je ne vois pas comment vous arrivez à une conclusion
+semblable.--Eh bien, quant à moi, Carlton, c’est aussi clair que deux et
+deux font quatre. Vous, au contraire, vous dites deux et deux font
+cinq, et vous vous étonnez ensuite que nous ne soyons pas
+d’accord.--Abandonnons ces choses à une puissance plus haute. J’espère,
+Reding, que nous ne serons pas moins amis, quand vous appartiendrez à
+une autre communion. Nous nous connaissons l’un l’autre; les choses
+extérieures ne nous changeront pas.» Reding soupira; il voyait
+clairement que sa conversion, lorsqu’elle serait un fait accompli,
+produirait sur Carlton les mêmes effets que sur ses autres amis. Il ne
+pouvait en être autrement: car lui-même était sûr d’avoir d’autres
+sentiments à l’égard de son ancien tuteur.
+
+Quelques instants après, celui-ci reprit avec douceur: «Est-il donc tout
+à fait impossible, Reding, de vous retenir encore à la onzième heure?
+Quels sont vos motifs?--Ne discutons pas, mon cher Carlton; j’en ai fini
+avec les arguments. Cependant, si je dois parler pour vous satisfaire,
+qu’il me suffise de vous dire que j’ai accompli vos désirs. Vous m’aviez
+engagé à lire les théologiens de l’Église Anglicane. Je les ai lus; je
+leur ai même consacré beaucoup de temps, et maintenant je vais embrasser
+ce Symbole qui seul est le centre vers lequel ils convergent dans leur
+enseignement séparé; le Symbole qui soutient la divinité de la tradition
+avec Laud, l’accord des Pères avec Beveridge, une Église visible avec
+Bramhall, un tribunal pour les décisions dogmatiques avec Bull,
+l’autorité du Pape avec Thorndike, la pénitence avec Taylor, les prières
+pour les morts avec Ussher; le célibat, l’ascétisme et la discipline
+ecclésiastique avec Bingham. Je cherche l’Église qui, dans ces points
+comme dans une infinité d’autres, se rapproche le plus de l’Église
+Apostolique; qui soit la continuation de cette Église des Apôtres, si
+toutefois celle-ci a été continuée. Or, en _voyant_ que cette Église que
+je choisis est semblable à celle des Apôtres, je _crois_ que réellement
+c’est la _même_. La raison a marché la première, la foi doit suivre.»
+
+Il s’arrêta, et Carlton ne répliqua point; il y eut un moment de
+silence. «Je vous le répète, reprit enfin Charles, il est inutile de
+discuter; c’est une résolution prise après de longues et mûres
+réflexions. Je l’ai annoncée à ma mère, et je lui ai fait mes adieux.
+Tout est arrêté; je ne puis revenir sur mes pas.--Est-ce là un bon
+sentiment? répliqua Carlton d’un air de demi-reproche.--Comprenez-moi,
+répondit Charles; j’en suis venu à cette résolution après y avoir
+gravement réfléchi. Elle est restée dans mon esprit à l’état de simple
+conclusion intellectuelle, pendant une ou deux années. Évidemment, à
+cette heure, je puis, sans encourir de blâme, changer cette conclusion
+en une résolution pratique. Mais nul d’entre nous ne peut assurer qu’au
+milieu du tourbillon du monde et des intérêts de toute espèce dont il
+sera assailli, il conservera toujours devant sa conscience ces
+convictions habituelles et déterminantes, d’après lesquelles c’est notre
+devoir d’agir. C’est pourquoi je dis que le temps des arguments est
+passé. J’agis d’après une conclusion déjà tirée.--Mais comment
+savez-vous, Charles, si vous n’avez pas été influencé à votre insu, pour
+arriver à ce résultat? Une idée s’est emparée de vous, et vous n’avez
+pas été capable de la bannir. La seule preuve, la preuve nécessaire de
+la réalité de vos convictions serait, d’après moi, de vous les voir
+conserver au milieu des agitations de la vie.--Mais ces convictions ne
+me quittent point; elles me dominent en tout temps et en tout
+lieu.--Oui, seulement, à certaines heures, comme vous l’avez avoué
+vous-même. Sans doute vous devez avoir une conviction profonde pour agir
+malgré les fâcheux effets causés par une démarche de ce genre.
+Considérez dans combien d’esprits vous jetez le trouble; quel triomphe
+vous fournissez aux ennemis de toute religion! quel encouragement à ceux
+qui pensent qu’il n’y a pas de vérité! Songez combien vous affaiblissez
+notre Église! Eh bien, d’après moi, il faut que vous ayez des
+convictions très-fortes pour aller en avant malgré tout cela.--Je
+reconnais, je soutiens, reprit Charles, que le seul motif suffisant pour
+justifier une telle démarche, c’est la conviction que le salut en
+dépend. Or, je vous parle avec sincérité, mon cher Carlton, en vous
+disant que je ne pense pas être sauvé si je reste dans l’Église
+d’Angleterre.--Voulez-vous dire que le salut n’est pas possible dans
+notre Église? répliqua Carlton un peu froidement...--Non; je ne parle
+que de moi-même; ce n’est pas à moi de juger les autres. Je dis
+seulement: Dieu _m’appelle_, et je dois marcher au risque de mon
+âme.--Dieu vous _appelle_! qu’est-ce que cela signifie? Je n’aime pas ce
+langage; c’est celui d’un dissident.--Vous n’ignorez pas que c’est le
+langage de l’Écriture.--Oui; mais dans l’Écriture personne ne _dit_: Je
+suis appelé. La vocation est un acte du dehors, l’acte d’autrui, et non
+un sentiment intérieur.--Mais, mon cher Carlton, comment peut-on, à
+notre époque, arriver à la vérité, alors qu’il ne peut y avoir aucun
+appel du dehors?--Dans ce cas, il me paraît que c’est un avertissement
+indirect, que nous devons rester où la Providence nous a fait
+naître.--Voilà précisément un des points de la doctrine de l’Église
+Anglicane que je ne puis bien comprendre. Mais pour combien d’autres
+sujets n’est-ce pas ainsi? je vous le demande, Carlton: Les membres de
+l’Église d’Angleterre doivent-ils chercher la vérité, ou l’ont-ils reçue
+depuis le commencement? La cherchent-ils eux-mêmes, ou la vérité leur
+est-elle transmise?»
+
+Carlton réfléchit un moment et parut hésiter; il répondit ensuite que
+nous devions chercher la vérité. C’était une partie de nos épreuves
+morales que d’aller à cette recherche. «Dès lors ne me parlez pas de
+notre position, reprit Charles. Cette réponse, je l’attendais à peine de
+votre part; mais c’est ce que la majorité des membres de l’Église
+d’Angleterre proclame. On nous dit de chercher, on nous donne des règles
+pour faire cette recherche, on nous fait exercer notre jugement privé;
+mais arrivons-nous à une conclusion différente, on fait volte-face, et
+on nous parle de notre «position providentielle». Il y a plus:
+Dites-moi, en supposant que nous devions tous chercher la vérité,
+croyez-vous que les membres de l’Église d’Angleterre la cherchent de la
+manière que l’Écriture l’ordonne? Songez combien l’Écriture insiste sur
+la difficulté de trouver la vérité, sur le zèle à la chercher, sur le
+devoir d’en être altérés. Non, je ne puis croire que la masse du clergé
+anglais, la masse des résidents d’Oxford, chefs des établissements et
+Fellows des colléges (malgré leurs bonnes qualités, que je me plais à
+reconnaître), ait jamais cherché la vérité. Ils ont accepté ce qu’ils
+ont trouvé établi, et n’ont absolument pas exercé leur jugement privé;
+ou s’ils en ont fait usage, ç’a été de la manière la plus vague et la
+plus superficielle. Admettons qu’ils aient consulté l’Écriture: dans
+quel but l’ont-ils fait? seulement pour y trouver des preuves en faveur
+de ce qu’ils devaient souscrire, à l’époque où, étant sous-gradués, ils
+ont assisté au cours des Articles. Puis, après dîner, en prenant un
+verre de vin, ils parlent de tel ou tel ami qui s’est séparé de
+l’Église, et ils le condamnent; bien plus (jetant un coup d’œil sur le
+journal placé sur la table), ils prétendent indiquer les motifs de sa
+conduite. Cependant, après tout, qui vraisemblablement doit avoir
+raison? Est-ce cet homme qui a passé, peut-être, des années entières à
+la recherche de la vérité, qui constamment a demandé au ciel sa
+direction divine, et qui a pris tous les moyens en son pouvoir pour
+arriver à la lumière? ou bien, sont-ce «les _gentlemen_ de l’Angleterre
+qui restent tranquillement chez eux au sein de leur comfort?» Non, non;
+ils peuvent parler de la recherche de la vérité, du jugement privé,
+comme d’un devoir, mais ils n’ont jamais cherché, jamais ils n’ont
+exercé leur jugement. Ils restent là où ils sont, non parce que c’est la
+vérité, mais parce qu’ils s’y trouvent, parce que c’est «leur position
+providentielle», et position assez agréable par-dessus le marché.»
+
+Reding s’était un peu animé, étant sous l’influence pénible de l’article
+de la Gazette. Mais, sans tenir compte de ce fait, il y avait dans sa
+situation assez de causes pour jeter son esprit hors de son état
+habituel. Il se trouvait dans la crise d’une épreuve particulière qu’il
+faut avoir sentie pour la comprendre: peu d’hommes vont de sang-froid à
+la bataille, ou se préparent avec calme à une opération chirurgicale.
+Carlton, d’autre part, était un homme doux et modéré qui ne prononçait
+pas une parole de vivacité une fois l’an. La conversation tomba. A la
+fin, Carlton reprit: «J’espère, Reding, que vous n’allez pas vous réunir
+à l’Église de Rome simplement parce qu’il y a des gens égoïstes et
+déraisonnables dans l’Église d’Angleterre.» Charles comprit qu’il ne se
+montrait pas à son avantage, et que, relativement aux motifs de sa
+conversion, il donnait lieu à des conjectures qu’il voulait détourner.
+«Il est triste, dit-il comme s’il se fût adressé un reproche, d’employer
+nos derniers instants en discussions. Pardonnez-moi, Carlton, si j’ai
+dit quelque chose de trop fort ou de trop vif.» Carlton le pensait
+ainsi; il le croyait dans un état de surexcitation; mais à quoi bon le
+lui dire? Il se contenta de serrer affectueusement la main que Charles
+lui tendait, et il ne répondit pas.
+
+Il dit ensuite brusquement et d’un ton sec: «Charles, connaissez-vous
+quelque catholique romain?--Non; je me trompe, je connais Willis; mais
+je ne l’ai pas vu depuis deux ans. Ça été entièrement l’œuvre de mon
+esprit.» Carlton ne répliqua pas tout d’abord; puis, d’un ton aussi sec
+et aussi brusque qu’auparavant: «Je pense donc, dit-il, que vous aurez
+beaucoup à souffrir quand vous connaîtrez ces gens-là.--Que voulez-vous
+dire?--Vous verrez, je le crains, que ce sont des hommes sans
+éducation.--Que savez-vous sur leur compte?--Je le soupçonne
+ainsi.--Mais qu’est-ce que cela fait à mon but?--C’est une chose à
+laquelle vous devriez penser. Un ecclésiastique anglican est un
+_gentleman_; vous pourrez avoir à souffrir plus que vous ne croyez,
+lorsque vous vivrez avec des hommes d’un esprit peu cultivé ou de
+manières communes.--Mon cher Carlton, ne parlez-vous pas de choses que
+vous ignorez complétement?--Soit; mais vous devriez y penser, vous
+devriez prendre la chose en considération. J’en juge par leurs lettres
+et leurs discours qu’on lit dans les journaux.» Charles réfléchit un
+moment: «Certainement, répondit-il ensuite, je n’aime pas bien des
+choses qui sont faites et dites par des catholiques romains; mais tout
+cela, à mes yeux, n’est qu’une épreuve et une croix; je ne vois pas
+comment ce fait touche à la grande question.--Non, si ce n’est que vous
+pourriez vous trouver comme un poisson hors de l’eau. Vous pourrez vous
+trouver dans une position où il vous sera impossible de vous entendre
+avec personne, où vous serez mis entièrement de côté.--Eh bien, reprit
+Charles, quant au fait, je l’ignore; il peut arriver qu’il soit tel que
+vous le dites; mais, pour moi, la valeur de votre preuve est presque
+nulle. Dans toutes les communions, la lie est à la surface. Ce qui me
+choque dans les actes publics des catholiques ne doit pas être la
+mesure, que dis-je? ne peut être la mesure de l’esprit intérieur du
+Catholicisme. Je ne voudrais pas juger de l’Église Anglicane par
+Exeter-Hall, ni même d’après les mandements des évêques. Nous voyons
+l’intérieur de notre propre Église, et nous ne connaissons que
+l’extérieur de celle de Rome. La comparaison n’est pas équitable.--Mais
+voyez leurs livres de piété, continua Carlton, ils ne savent pas écrire
+en anglais.» Reding sourit, et secouant doucement la tête: «Ils écrivent
+l’anglais, je suppose, répondit-il, d’une manière aussi classique que
+saint Jean écrivait le grec.» Ici encore, la conversation fit une halte,
+et pendant quelques instants on n’entendit plus rien que le
+bouillonnement de la cafetière.
+
+De la discussion ne devait sortir aucun bien, comme on pouvait en juger
+dès le principe. Chacun avait sa manière de voir, et cette vue
+particulière était le commencement et la fin de la controverse. Charles
+se leva. «Eh bien, mon cher Carlton, dit-il, il faut nous séparer; il
+doit être près de onze heures.» Il tira de sa poche un petit livre,
+«l’_Année chrétienne_». «Vous m’avez vu souvent ce volume entre les
+mains, continua-t-il; acceptez-le en souvenir de moi. En mon absence, ce
+gage vous dira que je ne vous oublie point, mais que je pense toujours à
+vous.» Il s’arrêta très-ému. «Oh! c’est très-dur de vous quitter tous
+pour aller vers des étrangers, reprit-il; je ne le désirais pas, mais je
+ne puis m’en empêcher; je suis appelé, j’y suis contraint.» Il s’arrêta
+encore; les larmes coulaient le long de ses joues. «Ce n’est rien,
+dit-il en se remettant un peu, ce n’est rien; mais elle est dure, cette
+heure: à peine un ami qui s’intéresse à moi; des regards sombres, des
+paroles amères... Je me satisfais moi-même, en suivant ma propre
+volonté... Bien...» Et il se mit à regarder ses doigts et à se frotter
+doucement les mains. «Cela doit être, se dit-il tout bas à lui-même, il
+faut aller au royaume, à travers les tribulations, semer dans les larmes
+pour moissonner dans la joie.» Autre silence, et un nouveau cours de
+pensées se présenta: «Oh! reprit-il, je crains tant, je crains si fort
+que vous tous qui n’allez pas en avant ne retourniez en arrière! Vous ne
+pouvez rester fixes là où vous êtes. Pendant un temps vous croirez qu’il
+en est ainsi; puis, vous nous ferez de l’opposition, et vous croirez
+encore que vous conservez votre terrain, parce que vous emploierez les
+mêmes mots qu’auparavant; mais et votre croyance et vos opinions
+déclineront. Vous serez moins fermes. Viendra enfin un jour où ceci vous
+frappera: c’est que, tout en différant des Protestants, vous discutez
+seulement sur des mots. On nous appelle Rationalistes; prenez garde de
+tomber dans le Libéralisme. Et maintenant, mon cher Carlton, vous, le
+seul de mes amis d’Oxford qui se soit montré patient et affectueux
+envers moi, adieu. Puissions-nous nous retrouver bientôt dans la paix et
+dans la joie! Je ne puis aller à vous; il faut que vous veniez à moi.»
+Ils s’embrassèrent avec affection. Une minute après, Charles descendait
+l’escalier en courant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Le rail-way.
+
+
+Charles se coucha avec un violent mal de tête. A son réveil, il
+souffrait encore plus fort. Il ne lui restait plus rien à faire qu’à
+demander sa note et à partir pour Londres. Il ne put cependant quitter
+Oxford sans dire un dernier adieu à cette ville chérie. Il se leva vers
+sept heures, et tandis que les étudiants sortaient de leurs chambres et
+se rendaient à leurs chapelles respectives, il fit un tour à _Magdalen
+Walk_ et à _Christ Church Meadow_. Quelque part qu’il allât, il ne
+pouvait rencontrer personne, ou, du moins, peu de monde. Les arbres de
+_Water-Walk_ étaient diaprés des mille couleurs de la saison et
+formaient des berceaux sur sa tête, tout en l’abritant sur le côté. Il
+atteignit _Addison’s Walk_, promenade qu’il avait vue, la première fois,
+avec son père, à son arrivée à l’Université, six années auparavant, jour
+pour jour. Il continua sa course plus loin encore, jusqu’à ce qu’il
+arrivât en vue de la belle tour[73], qui enfin se dressa majestueusement
+au-dessus de sa tête. La matinée était froide, et une légère couche de
+gelée couvrait le sol: les feuilles voltigeaient çà et là; tout était en
+harmonie avec ses sentiments. Étant rentré dans les bâtiments
+monastiques, il ne rencontra que des servants avec des baquets de
+cendres, et des vieilles femmes qui emportaient les restes de la
+cuisine. Il traversa le _Meadow_ et se dirigea vers le confluent du
+_Cherwell_ et de l’_Ists_; puis il revint sur ses pas. Une pensée
+traverse son esprit! Hélas! c’est pour la dernière fois!!! Personne ne
+pouvait le voir; il jeta ses bras autour des saules qu’il affectionnait
+tant et les baisa. Ayant ensuite arraché quelques-unes de leurs feuilles
+noires, il les mit dans sa poitrine. «Je suis comme Ondine, dit-il, qui
+tue avec un baiser. Nul ne s’intéresse à moi; à peine une personne qui
+me connaisse[74].» Il se rapprocha encore de _Long Walk_. Soudain, en
+jetant les yeux dans cette allée, il vit une toque et une toge; il
+regarda avec anxiété: c’était Jennings, il n’y avait pas à s’y tromper,
+et le Vice-Principal se dirigeait vers lui. Charles avait toujours eu de
+l’estime pour Jennings, malgré sa sévérité, mais il n’aurait pas voulu
+le rencontrer pour tout au monde. Que faire? Il se mit derrière un gros
+orme et le laissa passer, puis il s’éloigna d’un pas rapide. Quand il
+eut gagné un peu de terrain, il se hasarda à tourner la tête; mais, par
+cette espèce de fatalité ou de sympathie qui est si commune en pareil
+cas, il vit en même temps Jennings qui se tournait aussi vers lui.
+Charles pressa sa marche et se retrouva bientôt à son hôtel.
+
+ [73] La tour du collége de la Madeleine.
+
+ [74] Pour comprendre cette scène, il faut avoir visité Oxford. Sans
+ être anglais, on sent que l’atmosphère de cette ville, au parfum
+ antique et religieux, est faite pour pénétrer l’âme d’une profonde
+ impression magique qui ne saurait jamais plus s’effacer. «Il faut
+ plaindre l’Anglais dont la jeunesse se passe loin d’un tel séjour.
+ Il faudrait plaindre surtout celui qui, après y avoir vécu, se
+ souviendrait, sans émotion, de ces voûtes, de ces cloîtres, de ces
+ ombrages, de ces chants religieux.» (Comte de Montalembert, _De
+ l’avenir politique de l’Angleterre_.)--Nous avons vu nous-même un
+ _converti_, ex-fellow de l’un des plus beaux colléges de
+ l’Université, laisser couler de grosses larmes sur son visage mâle,
+ à la lecture de la scène que le lecteur a maintenant sous les yeux.
+ Ces larmes en disaient plus que de longs livres et sur le charme
+ irrésistible d’Oxford, et sur le sublime sacrifice de ces hommes
+ généreux qui, pour répondre au cri de la conscience, n’ont pas
+ craint de s’arracher à tout ce qu’ils admirèrent et aimèrent aux
+ beaux jours de leur jeunesse.
+
+Chose étonnante! quoique Charles eût aussi bien réussi que Carlton, dans
+«le rude assaut de leurs intelligences», la veille au soir, néanmoins
+cet entretien avait produit un certain malaise dans son esprit. Le temps
+de l’action était venu; l’argument était passé, comme il le disait
+lui-même; et revenir à la discussion c’était seulement obscurcir la
+claire perception qu’il avait de la vérité. Il commença à se demander si
+réellement il avait assez de motifs clairs et puissants pour faire la
+démarche qu’il allait accomplir, et la pensée lui vint qu’il perdrait le
+monde d’ici-bas sans gagner le monde futur. Évidemment, Carlton le
+croyait dans un état de surexcitation; et si c’était vrai! Peut-être,
+après tout, ses convictions étaient-elles un rêve; sur quoi
+reposaient-elles? Il essaya, mais en vain, de se rappeler ses meilleures
+raisons. Qui sait? ce qu’on appelle la vérité, est-ce quelque chose de
+réel? Une chose n’est-elle pas aussi bonne qu’une autre? Dans tous les
+cas, n’aurait-il pas pu bien servir Dieu dans la famille où il avait été
+placé par sa naissance? Il se rappela quelques lignes des Éthiques
+d’Aristote, empruntées par le philosophe à un poëte ancien, dans
+lesquelles le pauvre Philoctète, abandonné, déplore le stupide
+empressement officieux, comme il l’appelle, qui a été la cause de ses
+infortunes. Charles se demandait s’il ne s’était pas trop occupé, lui
+aussi, de ce qui ne le regardait point. Ne pouvait-il pas laisser les
+choses comme elles étaient? Des hommes meilleurs que lui avaient vécu et
+étaient morts dans le sein de l’Église d’Angleterre. Et puis d’ailleurs,
+si, comme Campbell le lui avait dit, ses prétendues convictions
+s’évanouissaient au moment qu’il s’unirait à l’Église Romaine, ainsi que
+déjà cela lui était arrivé à la mort de son père? Il commença à porter
+envie à Sheffield. Tout avait bien tourné pour son ami: un brillant
+succès dans son examen, une place de fellow; et cela simplement parce
+qu’il avait pris les choses comme elles se présentaient, et qu’il
+n’avait pas couru après des visions. Charles se sentit violemment tenté,
+mais il ne fut ni abandonné ni vaincu. Son bon sens, disons mieux, son
+bon ange vint à son secours. Évidemment il n’était pas en état
+d’argumenter ni de juger à cette heure. Des conclusions pesées pendant
+plusieurs années ne devaient pas être mises à néant par les pensées d’un
+instant de trouble. Faisant donc un effort sur lui-même pour rejeter
+toutes ces préoccupations, il ne songea plus qu’à son voyage.
+
+Comment il arriva à Steventon, il aurait eu de la peine à le dire. Mais
+peu à peu il se remit, et il se trouva dans une voiture de première
+classe sur le chemin de fer du _Great-Western_, s’avançant rapidement
+vers Londres. Il regarda autour de lui pour reconnaître ses compagnons
+de voyage. Le compartiment de devant était plein de voyageurs qui
+paraissaient former une seule société, causant ensemble avec beaucoup de
+volubilité et d’entrain. Des trois siéges du compartiment où il se
+trouvait, un seul, en face de lui; était occupé. En considérant
+l’étranger, il vit que c’était un homme grave, atteignant ou ayant passé
+l’âge mûr. Sa figure avait cette expression fatiguée ou plutôt
+tourmentée que même une légère souffrance physique, si elle est
+habituelle, donne à tous les traits, et ses yeux étaient pâles,
+probablement par suite de longues études. Charles crut qu’il avait déjà
+vu cette figure, mais il ne put se rappeler en quel lieu ni à quelle
+époque. Ce qui l’intéressa davantage, ce fut le costume de l’inconnu,
+dont il avait rarement vu le pareil dans ses voyages. Ce costume avait
+un cachet étranger. Cela, joint à un petit livre d’offices que le
+voyageur tenait dans ses mains, fit comprendre à notre jeune ami qu’il
+était en présence d’un ecclésiastique romain. Son cœur commença à
+battre, et il fut tenté de quitter son siége; il se sentit malade et
+près de s’évanouir. Peu à peu, il devint plus calme, et il voyagea
+quelque temps en silence, désirant et craignant toutefois de prendre la
+parole. A la fin, dans un moment d’arrêt à une station, il adressa
+quelques mots en français à l’étranger. Celui-ci parut surpris, il
+sourit, et d’une voix hésitante et un peu mélancolique répondit qu’il
+était Anglais. Charles s’excusa assez gauchement, et il y eut un nouveau
+silence. Parfois leurs yeux se rencontraient, et puis ils les
+détournaient lentement l’un de l’autre, comme deux personnes qui tâchent
+de se reconnaître. Mais l’étranger crut qu’il avait interrompu trop
+brusquement la conversation, et après quelques paroles vagues pour la
+rouvrir: «Probablement, monsieur, dit-il, je vous reconnais mieux que
+vous ne pouvez me reconnaître moi-même. A votre air, vous êtes un
+étudiant d’Oxford.» Charles en convint. «Bachelier?» Il était tout près
+de passer maître. Son compagnon de voyage, qui n’était pas en veine de
+causer, continua à lui adresser différentes questions de politesse sur
+l’Université: «Quels colléges nomment les censeurs cette année? Les
+professeurs de l’établissement Taylor sont-ils choisis? Sont-ce des
+membres de l’Église d’Angleterre? Le nouvel évêque de Bury a-t-il
+conservé son rang de Principal? etc., etc.» Après ces questions, la
+conversation roula sur des lieux communs qui n’aboutirent à rien.
+Charles avait tant de choses à demander! Mille pensées s’agitaient en
+lui; son esprit en était plein. Là, en sa présence, se trouvait un
+prêtre catholique prêt à pourvoir aux besoins de son âme, et cependant
+cette occasion allait probablement passer sans résultat aucun. Après une
+ou deux tentatives infructueuses, il abandonna la partie et se rejeta
+dans son coin. Son compagnon de voyage commença, aussi tranquillement
+qu’il le put, à dire son office. Le temps s’écoulait; déjà plusieurs
+stations avaient été franchies, et le convoi s’approchait de Londres.
+Cependant, l’ecclésiastique avait terminé son bréviaire, et son livre
+avait disparu dans une de ses poches.
+
+Un moment après, Charles demanda tout à coup: «Comment avez-vous supposé
+que je suis un étudiant d’Oxford?--Non pas précisément par votre air ni
+par vos manières, mais je vous ai vu descendre de l’omnibus à Steventon,
+et avec ce renseignement il est impossible de s’y méprendre.--J’ai
+entendu d’autres personnes dire la même chose; cependant, je ne puis
+m’expliquer à quoi un étudiant d’Oxford peut se reconnaître.--Pas
+seulement les étudiants d’Oxford, mais ceux de Cambridge même se
+laissent deviner à leurs manières. Soldats, légistes, bénéficiers,
+chaque classe porte des indications extérieures auxquelles on peut la
+reconnaître.--Je sais des personnes qui croient que l’écriture indique
+la profession et le caractère.--Je n’en doute pas. La démarche est une
+autre indication; mais tout le monde ne peut pas comprendre un langage
+si caché. Cependant, c’est un langage aussi réel que des hiéroglyphes
+sur un obélisque.--C’est une pensée terrible, dit Charles en soupirant,
+que nous nous manifestions, pour ainsi dire, chaque fois que nous
+respirons.» L’étranger en convint. «L’être moral de l’homme, dit-il, est
+concentré dans chaque instant de sa vie; cet être moral se trahit depuis
+le bout des doigts jusqu’à la pointe des pieds. Peu de chose suffit pour
+indiquer ce qu’est un homme.»
+
+«Je pense que je parle à un prêtre catholique?» reprit Charles. Ayant
+obtenu une réponse affirmative, il demanda, avec une sorte d’hésitation,
+si ce qu’ils avaient dit ne démontrait pas l’importance de la foi. «De
+prime abord, continua-t-il, on ne voit pas comment il est rationnel de
+soutenir qu’il est si important d’admettre telle ou telle doctrine, d’en
+avoir un peu plus ou un peu moins, à moins que ce ne soit comme
+critérium du cœur.» La physionomie de son compagnon s’éclaircit. Il fit
+observer pourtant, que la foi ne se mesure pas par «le plus ou le
+moins»; que, ou nous croyons toute la parole révélée, ou réellement nous
+n’en croyons aucune partie; que nous devons croire sur la parole de
+l’Église ce que l’Église nous propose. «Mais assurément, répliqua
+Charles, les soi-disant Évangéliques croient plus que les Unitaires, et
+les ecclésiastiques de la Haute Église plus que les Évangéliques.--La
+question, reprit son compagnon de voyage, est de savoir si l’on soumet
+sa raison, implicitement, à ce qu’on a reçu comme la parole de Dieu.»
+Charles en convint. «Voudriez-vous donc dire, continua le prêtre, que
+l’Unitaire croit réellement comme la parole de Dieu tout ce qu’il
+professe accepter, alors qu’il ne tient aucun compte de tant de
+choses qui se trouvent dans cette parole sacrée et qu’il les
+rejette?--Certainement, non.--Et pourquoi?--Parce qu’il est évident que,
+pour l’Unitaire, le dernier régulateur de la vérité est, non pas
+l’Écriture, mais, à son insu, quelque vue particulière de son esprit
+dont il fait la mesure du livre divin.--Dès lors il se croit lui-même,
+si l’expression est permise, dit le prêtre, et il ne croit pas la parole
+extérieure de Dieu.--Sans doute.--Eh bien, pareillement, continua-t-il,
+pensez-vous qu’une personne ait une foi réelle en ce qu’elle regarde
+comme la parole de Dieu, si elle néglige, sans essayer de les
+comprendre, des passages tels que ceux-ci: «L’Église, colonne et soutien
+de la vérité»; «Celui à qui vous pardonnerez les péchés, ils lui seront
+pardonnés»; «Si quelqu’un est malade, qu’il appelle les prêtres de
+l’Église, et qu’ils l’oignent d’huile»?--Oui, repartit Charles; mais
+dans le fait, nous ne professons pas d’avoir foi seulement au texte de
+l’Écriture. Vous savez, monsieur, ajouta-t-il en hésitant, que d’après
+la doctrine anglicane nous interprétons l’Écriture par l’Église. C’est
+pourquoi nous avons foi, comme les catholiques, non simplement dans
+l’Écriture, mais dans toute la parole confiée à l’Église, parole dont
+l’Écriture elle-même fait partie.» Son compagnon sourit. «Combien y en
+a-t-il qui professent cette doctrine? demanda-t-il. Mais n’insistons pas
+sur cette question. Je comprends la pensée d’un catholique lorsqu’il dit
+qu’il se guide par la voix de l’Église. Cela signifie pratiquement, par
+la voix du premier prêtre qu’il rencontre. En matière de doctrine, il a
+foi à la parole de tout prêtre. Mais quelle est-elle? où est-elle cette
+«parole» de l’Église, dans laquelle croient les personnes dont vous
+parlez? Quand exercent-elles leur croyance? Bien loin que tous les
+anglicans s’accordent ensemble sur la foi, n’est-ce pas un fait
+incontestable que ce que l’un affirme, l’autre le nie? Ainsi, un
+anglican, alors même qu’il le voudrait, ne peut avoir foi dans ses
+ministres, et nécessairement, bon gré mal gré, il fait un choix parmi
+eux. Comment donc la foi a-t-elle place dans la religion d’un
+anglican?--Eh bien, répondit Charles, je vous assure, monsieur, que j’ai
+vu beaucoup de personnes (et, si vous connaissiez l’Église d’Angleterre
+comme moi, il ne serait pas nécessaire de vous le dire) qui, d’après la
+science qu’elles possèdent des Évangiles, ont une conviction absolue et
+le sentiment intime de la réalité des faits sacrés qui y sont contenus.
+Appelez cette conviction la foi, ou donnez-lui un autre nom, il n’en est
+pas moins vrai qu’elle est assez puissante pour influencer toute leur
+vie, régler leur cœur et diriger leur conduite aussi bien que leur
+imagination. Je ne puis croire que ces personnes soient déshéritées de
+la faveur de Dieu, cependant, d’après vous, elles n’ont pas la
+foi.--Pensez-vous que ces personnes croient et pratiquent tout ce qui
+leur est rapporté comme étant dans l’Écriture? demanda le prêtre.--Sans
+doute, répondit Charles, autant qu’un homme puisse en juger.--Alors,
+peut-être, pratiquent-elles la vertu de foi. S’il y a des passages de
+l’Écriture auxquels elles demeurent insensibles, comme par rapport aux
+Sacrements, à la Pénitence, à l’Extrême-Onction, au siége de Pierre, je
+devrais charitablement penser que ces passages n’ont jamais été offerts
+ni développés à leur esprit et à leur conscience; de même qu’il peut
+arriver qu’une bulle du Pape reste inconnue pendant quelque temps à une
+contrée lointaine de l’Église. Elles peuvent être dans une ignorance
+involontaire[75]. Cependant je crains qu’en prenant la nation en masse,
+il ne s’en trouve bien peu de ce genre.» Charles répliqua que cette
+réponse ne résolvait pas pleinement la difficulté. La foi, dans la
+position de ces personnes, n’est pas du moins la foi dans la parole de
+l’Église. Son compagnon de voyage ne voulut pas en convenir, il dit que
+ces personnes reçoivent l’Écriture Sainte sur le témoignage de l’Église,
+et qu’au moins elles croient la parole de Dieu et ce qui s’ensuit.
+
+ [75] Errantes invincibiliter circa aliquos articulos, et credentes
+ alios, non sunt formaliter hæretici, sed habent fidem
+ supernaturalem, quâ credunt veros articulos, atque adeo ex eâ
+ possunt procedere actus perfectæ contritionis, quibus justificentur
+ et salventur.--DE LUGO, _de Fide_, p. 169.
+
+«C’est pour moi un grand mystère, reprit Charles, que le retour à la
+vraie foi de tout le peuple anglais, en tant que nation. Les preuves en
+faveur de la foi sont-elles assez évidentes?» Son nouvel ami parut
+surpris et assez peu satisfait. «Sans doute, répondit-il. En fait, un
+homme peut avoir plus de preuves pour croire à la mission divine de
+l’Église qu’il n’en a pour croire à la divinité des quatre Évangiles. Si
+donc, il croit déjà à ces livres sacrés, pourquoi ne croirait-il pas à
+l’Église?--Mais la croyance aux Évangiles est une croyance
+traditionnelle, répliqua Charles; cela fait toute la différence. Je ne
+vois pas comment une nation telle que l’Angleterre, qui a perdu la foi,
+peut jamais la recouvrer; car, en matière de conversion, la Providence
+n’a généralement visité que des nations simples et barbares.--Les
+convertis du peuple romain formaient, je suppose, une grande
+exception.--Néanmoins, cela me paraît une immense difficulté. Je ne vois
+pas comment, lorsque l’édifice dogmatique a été renversé, on peut le
+rebâtir de nouveau. Il me semble qu’il y a dans la _Révolution
+française_ de Carlyle un passage qui va à notre sujet. L’auteur déplore
+la folie des hommes qui détruisaient ce qu’ils ne pouvaient rétablir, ce
+qui demanderait des siècles et une combinaison de circonstances
+heureuses pour se réédifier, en un mot, un symbole extérieur reçu de
+tous. Je ne nie pas, Dieu m’en préserve! l’objectivité de la Révélation,
+ni ce dicton, que la foi est une espèce d’illusion heureuse et utile;
+mais, vraiment, l’évidence de la doctrine révélée est tellement établie
+sur des probabilités que je ne vois pas ce qui doit l’introduire dans
+une société civilisée, où la raison a été cultivée au plus haut point,
+et où la discussion est la pierre de touche de la vérité. Bien des
+hommes disent: «Oh! que je voudrais avoir reçu une éducation
+catholique!» mais, cette éducation, ils ne l’ont pas eue; et ils se
+trouvent incapables de croire, malgré leur bon désir, parce que
+l’évidence n’est pas assez grande à leurs yeux pour soumettre leur
+raison. Qu’est-ce qui doit les faire croire?» Depuis quelque temps son
+compagnon de voyage donnait des signes de déplaisir. Lorsque Charles
+s’arrêta, le prêtre se contenta de dire brièvement, mais avec calme: «Ce
+qui doit les faire croire? la _volonté_, leur _volonté_.»
+
+Reding hésitait. Le prêtre continua: «S’il y a assez de preuves pour
+croire à l’Écriture, et nous voyons, je le répète, que c’est ainsi, il y
+en a également plus qu’il ne faut pour croire à l’Église. L’évidence ne
+manque pas. Tout ce qu’elle réclame, c’est d’être présentée à l’esprit
+ou de s’y imprimer. Si, donc, la croyance ne suit pas, la faute en est à
+la volonté.--Eh bien, dit Charles, je pense qu’il y a un sentiment
+général parmi les anglicans instruits, que les droits de l’Église
+Romaine ne reposent pas sur une base suffisamment intellectuelle; que
+les preuves, ou _notes_, étaient assez bonnes pour un siècle grossier,
+mais non pas pour le siècle des lumières. C’est ce qui me fait
+désespérer du progrès du Catholicisme.» Son compagnon le regarda avec
+curiosité, et lui dit tranquillement: «Sachez-le, il y a assez
+d’évidence pour une _conviction morale_ que l’Église Catholique ou
+Romaine, et nulle autre, est la voix de Dieu.--Voulez-vous dire, reprit
+Charles, dont le cœur battait avec violence, qu’avant la conversion un
+homme ne peut arriver à une conviction présente, inébranlable, actuelle
+de cette vérité?--Je ne sais, répondit le prêtre; mais, au moins, il
+peut avoir une _certitude morale_ habituelle, c’est-à-dire une
+conviction et une seule, une conviction ferme, sans rivale, ou même sans
+doute raisonnable, qui se présente à lui dans ses heures de solitude
+alors qu’il est le plus calme: et qui, dans le tumulte du monde, lui
+apparaît, de temps en temps, comme à travers des nuages; une conviction
+ainsi formulée: «L’Église Catholique Romaine est la seule et unique voix
+de Dieu, le seul et unique chemin du salut.»--Alors vous pensez, dit
+Charles avec une émotion croissante, que cet homme n’est pas obligé
+d’attendre de plus éclatantes lumières?--Il n’en aura pas, il ne peut en
+attendre d’autres avant sa conversion. La certitude, dans son sens le
+plus élevé, est la récompense de ceux qui, par un acte de leur volonté,
+embrassent la vérité, lorsque la nature recule lâchement. Il faut se
+hasarder. La foi est une chance à courir avant qu’on soit catholique;
+c’est une grâce ensuite. On s’approche de l’Église par la voie de la
+raison, on y vit dans la lumière de l’Esprit.»
+
+Charles exprima la crainte que bien des hommes excellents et fort
+instruits ne fussent tentés de trouver en défaut l’évidence du
+Catholicisme et de cesser toutes recherches, sur ce prétexte qu’il y a
+des arguments de part et d’autre. «Ce n’est pas une certaine catégorie
+d’hommes, répondit le prêtre, ce sont tous les Anglais qui donnent dans
+ce fâcheux travers. Les Anglais sont heureusement doués sous bien des
+rapports, mais ils n’ont pas la foi. D’autres nations, qui leur sont
+inférieures à beaucoup d’égards, ont cette foi. Cependant rien ne peut
+la remplacer: ni le sentiment de la beauté, de la majesté, ou de
+l’antiquité du Catholicisme; ni l’appréciation de sa miséricorde envers
+les pécheurs; ni l’admiration pour les martyrs; ni l’estime pour les
+anciens Pères et pour leurs écrits. Quelques individus peuvent avoir des
+mœurs douces et aimables, ou un esprit de droiture qui mérite notre
+respect; cependant, jusqu’à ce qu’ils aient la foi, ils n’ont pas de
+fondement, et leur édifice s’écroulera. Ils ne seront pas bénis, ils ne
+feront rien en matière religieuse, jusqu’à ce qu’ils commencent à croire
+sans réserve à la parole de Dieu, quelle qu’elle soit; jusqu’à ce qu’ils
+se renoncent eux-mêmes; jusqu’à ce qu’ils cessent de faire de quelqu’une
+de leurs idées leur propre symbole; jusqu’à ce qu’ils obligent leur
+volonté à perfectionner ce qui pour leur raison peut être suffisant,
+mais reste néanmoins incomplet. Et lorsqu’ils reconnaîtront cette lacune
+en eux, et qu’ils tâcheront d’y remédier, alors ils verront beaucoup
+plus loin, ils seront bientôt sur la route du Catholicisme.»
+
+Dans tout cela, il n’y avait rien de bien nouveau pour Charles; mais il
+était heureux de l’apprendre de la bouche d’un autre, et surtout d’un
+prêtre. Il avait donc trouvé de la sympathie et une autorité: il se
+sentit rendu à lui-même. La conversation s’arrêta. Un moment après, il
+confia à son nouvel ami le motif qui le conduisait à Londres. Cette
+déclaration, après ce que Charles avait déjà dit, ne pouvait beaucoup
+surprendre son compagnon de voyage. Celui-ci connaissait le supérieur de
+_San Michaele_, et donnant sa carte à Reding, il y écrivit quelques
+paroles pour lui servir d’introduction auprès du bon père. Cependant ils
+avaient atteint Paddington, et avant que le convoi fût complétement
+arrêté, le prêtre, ayant pris son sac de nuit de dessous son siége et
+s’étant enveloppé d’un manteau, était sorti de voiture et s’éloignait
+d’un pas rapide.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif assiégeant une pauvre
+chambre.
+
+
+Charles désirait naturellement accomplir son importante démarche avec
+tout le calme possible; et il avait pris, à son avis du moins, les
+mesures les plus convenables pour atteindre ce but. Mais de semblables
+combinaisons tournent souvent d’une manière bien différente de ce que
+l’on avait espéré. C’est ce qui arriva à notre jeune ami.
+
+Le couvent dès Passionnistes était situé à l’est de Londres; jusque là,
+c’était bien. Or, Charles connaissait dans le voisinage un honnête
+éditeur de publications religieuses avec lequel son père avait eu des
+relations, et il lui avait écrit pour retenir une chambre dans sa
+maison. Il voulait y passer le peu de jours qu’il croyait devoir lui
+suffire pour préparer sa réception. Ce qui lui adviendrait ensuite, il
+le laissait à la sagesse de ceux entre les mains desquels il allait se
+trouver. C’était le mercredi; il comptait avoir deux jours pour se
+disposer à la confession et se présenter ensuite à ceux qui devaient
+recevoir son abjuration. Le meilleur plan eût été de se rendre
+directement à la maison des religieux, où sans doute les bons Pères, en
+le logeant, l’auraient mis à l’abri de toute importunité, et lui
+auraient donné les avis les plus sages sur ce qu’il avait à faire. Mais
+nous devons lui pardonner si, en accomplissant un si grand acte, il aime
+à le faire à sa façon, et nous ne devons pas être sévères à son égard,
+quoiqu’il n’ait pas choisi la meilleure voie.
+
+En arrivant à sa destination, Charles vit au maintien de son hôte que
+non-seulement sa venue était attendue, mais qu’on en comprenait aussi le
+motif. Probablement l’article de la _Gazette d’Oxford_ avait été copié
+par les journaux de Londres. Autre contre-temps, qui ne servit pas peu à
+augmenter désagréablement sa surprise. En se rendant à sa chambre, il
+vit que le digne libraire avait un cabinet de lecture attenant à sa
+boutique, voisinage bien plus dangereux pour sa retraite qu’une salle de
+café. Il ne fut cependant pas obligé de se mêler aux différentes
+sociétés qui paraissaient fréquenter ce lieu, et il résolut autant que
+possible de ne pas sortir de sa chambre. Le reste de la journée, il
+l’employa à écrire à ses amis. Sa conversation du matin l’avait
+tranquillisé. Il se coucha calme et heureux, dormit profondément, se
+leva tard, et, dispos d’esprit et de corps, il tourna ses pensées vers
+les devoirs sérieux de la journée.
+
+Le déjeuner fini, il consacra un temps assez long à des exercices pieux;
+puis, ouvrant son pupitre, il se mit au travail. Il commençait à peine,
+lorsque se présenta le propriétaire de la maison, lequel, après beaucoup
+d’excuses sur son importunité, et des protestations qu’il ne voulait pas
+être indiscret, s’aventura à demander si M. Reding était catholique. La
+question lui avait été posée à lui-même, et il pensait qu’il pouvait
+solliciter une réponse de la personne la plus capable de fournir un
+renseignement authentique. Pour Charles, une pareille interruption était
+désagréable en soi, et embarrassante par la forme dans laquelle la
+demande avait été faite. Dire qu’il était sur le point de se faire
+catholique aurait été absurde; aussi répondit-il négativement d’un ton
+bref. M. Mumford lui apprit ensuite que deux de ses amis désiraient
+s’entretenir quelques instants avec M. Reding. Charles ne pouvait faire
+d’objection à cette requête: il n’eût pas été compris; et un moment
+après, on frappa à la porte de sa chambre[76].
+
+ [76] Après avoir consacré les précédents chapitres à réfuter l’Église
+ Anglicane et les principales sectes qui ont eu quelque rapport avec
+ le mouvement qu’il décrit, le R. P. Newman a voulu, avant de finir,
+ montrer en peu de mots l’absurdité de certaines opinions, plus ou
+ moins importantes, qui ont aussi leurs partisans en Angleterre. De
+ là cette espèce de mise en scène de divers personnages qui viennent
+ successivement passer devant les yeux du lecteur. Leur accorder une
+ plus large place dans son ouvrage, eût paru à l’auteur leur faire un
+ trop grand honneur. Quant aux importunités dont Charles est la
+ malheureuse victime, à la veille de son abjuration, elles ne sont,
+ croyons-nous, que trop réelles; et plus d’un converti pourrait nous
+ apprendre là-dessus des choses fort curieuses.
+
+«Entrez», dit-il, et deux individus se présentèrent, tous les deux lui
+paraissant inconnus. Cette circonstance fut pour lui une espèce de
+soulagement; car des craintes vagues et des soupçons avaient commencé à
+traverser son esprit relativement aux visages qu’il allait voir. Le plus
+jeune des deux visiteurs, aux joues arrondies, au nez retroussé vers
+l’œil droit, et à la voix perçante, s’avança avec assurance; il semblait
+espérer d’être reconnu. Charles se souvint de l’avoir vu jadis, mais en
+quel lieu, il ne pouvait se le rappeler. «Je crois vous avoir vu quelque
+part, dit-il.--Oui, monsieur Reding, répondit l’individu à qui ces
+paroles s’adressaient, vous devez vous souvenir de m’avoir vu au
+collége.--Ah! je me souviens; vous êtes Jack, le marmiton de
+Saint-Sauveur.--Précisément, monsieur. Je vins au collége lorsque le
+jeune Tom obtint la place de Dennis.» Et puis avec un signe de tête
+solennel, notre jeune interlocuteur ajouta: «Moi aussi, j’ai obtenu de
+l’avancement.--Il me le semble, Jack; mais que faites-vous?--Ah!
+monsieur, répondit l’ancien marmiton, nous ne devons parler sur ce sujet
+qu’avec beaucoup de gravité.» Et il ajouta d’une voix complétement
+inarticulée, ses lèvres ne paraissant pas vouloir se réunir: «Monsieur,
+en ce moment, je suis presque un ange.--Quoi! un ange? s’écria Charles;
+oh! je sais; il s’agit de quelque secte, des Sandemaniens.--Les
+Sandemaniens, reprit Jack, nous les avons en abomination. Ce sont des
+niveleurs; ils apportent avec eux le désordre et toute espèce de
+mauvaises œuvres.--Pardon, mais il s’agit d’une secte, quoique je ne me
+rappelle pas laquelle. J’en ai entendu parler. Eh bien, dites-moi, Jack,
+qu’êtes-vous?--Je suis, répondit Jack, comme s’il se fût confessé au
+tribunal du Propréteur, je suis membre de la sainte Église
+Catholique.--Bien, Jack, mais ce n’est pas assez clair. Nous en sommes
+tous, de cette Église; tout le monde en dit autant.--Écoutez-moi
+jusqu’au bout, monsieur Reding, reprit Jack en agitant sa main;
+écoutez-moi, monsieur, et puis frappez. Je vous le répète, je suis
+membre de la sainte Église Catholique qui se réunit à _Huggermugger
+Lane_.--Ah! je vois; c’est le nom que les «Dieux» vous donnent, mais que
+font les hommes?--Les hommes, répondit Jack, sans comprendre toutefois
+l’allusion, les hommes nous appellent des Chrétiens, professant les
+opinions de feu le révérend Edward Irving, bachelier en
+théologie.--Maintenant je vous comprends très-bien: vous êtes des
+Irvingites; je me rappelle.--Non, monsieur, pas des Irvingites; nous
+n’acceptons aucun homme pour guide; nous allons partout où nous mène
+l’Esprit; nous avons renoncé au _don des langues_. Mais je dois vous
+présenter mon ami, qui est plus qu’un ange, ajouta-t-il avec modestie,
+qui possède plus que la parole des hommes et des anges, puisqu’il n’est
+rien moins qu’un apôtre. Monsieur Reding, voici le révérend Alexandre
+Highfly; monsieur Highfly, M. Reding[77].»
+
+ [77] L’exposé des doctrines, fait ici par Jack et M. Highfly, est bien
+ le résumé des opinions des _Irvingites_, secte qui s’appelle
+ emphatiquement: L’_Église catholique et apostolique_. Il est
+ probable cependant que les Irvingites, dernière expression du
+ Méthodisme, ont subi encore des modifications; et c’est sans doute
+ pour cela que l’auteur fait dire à Jack qu’ils ont renoncé au _don
+ des langues_. Car, dans le principe, les partisans d’_Irving_
+ tenaient beaucoup à ce grand privilége, de parler _subito_, sous
+ l’impulsion irrésistible de l’Esprit, _une langue inconnue_. On
+ aura, enfin, compris tout ce qu’il y avait de ridicule et de
+ scandaleux dans toutes ces extases, convulsions et inspirations
+ désordonnées.
+
+M. Highfly était un homme aux manières et à l’air distingués. Son
+langage était raffiné, et ses procédés délicats. Aussi Charles, en lui
+parlant, changea de ton tout de suite. Il venait, dit tout d’abord M.
+Highfly, trouver M. Reding par un sentiment de devoir; et il n’y eut
+rien dans sa conversation qui ne s’accordât avec cette déclaration. Il
+lui exposa qu’il avait entendu dire que M. Reding n’était pas fixé sur
+ses vues religieuses, et il n’avait pas voulu perdre l’opportunité de
+rattacher un homme d’un aussi grand mérite à la cause à laquelle il
+s’était dévoué lui-même. «Je vois, répondit Charles en souriant, que je
+suis sur la place.--C’est le marché de Glaucus et de Diomède, répliqua
+M. Highfly, puisque je vous demande votre coopération. Je vous range
+dans la société des Apôtres.--Je me souviens, dit Charles. C’est un des
+caractères de votre corps, d’avoir un ordre d’Apôtres outre les évêques,
+les prêtres et les diacres.--Ou plutôt, reprit le _gentleman_, c’est
+notre trait spécialement caractéristique; car nous admettons les ordres
+de l’Église d’Angleterre. Nous ne faisons que compléter le système de
+l’Église, en rétablissant le Collége des Apôtres.--Ce que je vous
+reprocherais, dit Charles, si j’étais porté le moins du monde à écouter
+vos réclamations, ce seraient les vues très-différentes que les
+différents membres de votre corps mettent en avant.--Il faut vous
+rappeler, reprit M. Highfly, que nous sommes sous un enseignement divin,
+et que la vérité n’est communiquée à l’Église que graduellement. Nous ne
+garantissons pas quelle sera demain notre croyance par celle que nous
+soutenons aujourd’hui.--Certainement, répliqua Charles, il m’a été dit
+par vos maîtres des choses que je dois regarder comme de simples
+opinions privées, quoiqu’elles me paraissaient avoir un plus haut
+caractère.--Je disais donc, reprit M. Highfly, qu’en ce moment nous
+rétablissons l’Apostolat des Gentils. L’Église d’Angleterre a des
+évêques, des prêtres et des diacres, mais l’Église, d’après l’Écriture,
+à davantage: il est clair qu’elle doit avoir des Apôtres. Or, d’après ce
+livre divin les Apôtres exerçaient la suprême autorité, et les trois
+ordres anglicans leur étaient inférieurs.--Je suis disposé à être
+d’accord avec vous sur ce point, dit Charles.--M. Highfly parut surpris
+et satisfait.--Nous ramenons l’Église, ajouta-t-il, à un état plus
+conforme à l’Écriture. Peut-être alors, pouvons-nous compter sur votre
+coopération pour ce but? Nous ne vous demandons pas de vous séparer de
+l’Établissement, mais de reconnaître l’autorité apostolique, à laquelle
+tous doivent se soumettre.--Mais cela ne vous frappe-t-il pas, monsieur
+Highfly, repartit Charles, qu’il existe un corps de Chrétiens, et
+très-important certes, qui maintient avec vous, et, qui plus est, a
+toujours parfaitement conservé cette vraie succession apostolique dans
+l’Église; un corps, veux-je dire, qui croit que, outre l’épiscopat, il y
+a un rang plus élevé que cette dignité, et auquel il donne le nom
+d’Apostolat?--Au contraire, répondit M. Highfly, je pense que nous
+rétablissons ce qui est resté comme mort depuis le temps de saint Paul.
+Bien plus, je dirai que c’est un ordre qui n’a jamais été en vigueur,
+quoiqu’il fut dans les desseins du Christ dès le commencement. Vous
+voudrez bien vous rappeler que les Apôtres étaient juifs; mais il n’y a
+jamais eu d’Apostolat des Gentils. Saint Paul, il est vrai, était Apôtre
+des Gentils, mais le dessein providentiel commencé en lui a été
+interrompu jusqu’à ce jour. Il s’en alla à Jérusalem contre l’avis
+solennel de l’Esprit. Maintenant, nous arrivons, nous, pour compléter
+cette œuvre de l’Esprit qui avait été arrêtée par l’inadvertance du
+premier Apôtre.»
+
+Jack intervint dans la controverse: «Je serais très-heureux, dit-il, de
+savoir quelle communion religieuse, outre la nôtre, a, selon M. Reding,
+toujours maintenu la succession des Apôtres comme une chose distincte de
+l’Épiscopat.--Il est évident, répondit Charles, que je veux parler des
+Catholiques. La Papauté est le véritable Apostolat; le Pape est le
+successeur des Apôtres, particulièrement de saint Pierre.--Nous sommes
+très-bien disposés envers les Catholiques Romains, reprit M. Highfly
+avec un peu d’hésitation. Nous avons adopté une grande partie de leur
+rituel; mais nous ne pensons pas que nous leur ressemblons en ce qui est
+notre principe, caractéristique et fondamental.--Permettez-moi de vous
+dire, monsieur Highfly, répliqua Charles, que c’est une raison pour tout
+Irvingite (je veux dire pour tout homme qui partage vos convictions) de
+se faire catholique. Votre propre sens religieux vous a appris qu’il
+doit y avoir un Apostolat dans l’Église. Vous reconnaissez que
+l’autorité des Apôtres n’était pas temporaire, mais essentielle et
+fondamentale. Quelle était cette autorité, c’est ce que nous voyons dans
+la conduite de saint Paul envers saint Thimothée. Il l’établit sur le
+siége d’Éphèse, il lui confia une charge et, dans le fait, il était son
+surveillant ou évêque. Saint Paul avait le soin de toutes les Églises.
+Or, tel est précisément le pouvoir que le Pape réclame, qu’il a toujours
+réclamé, et qu’il a, d’ailleurs, revendiqué comme étant le _successeur_
+des Apôtres, quoique les Évêques puissent l’être aussi, mais dans un
+sens plus général[78]. C’est pourquoi les Catholiques l’appellent le
+Vicaire du Christ, l’Évêque des Évêques, et lui donnent d’autres noms
+analogues. Je pense, en outre, qu’ils le considèrent d’une manière
+spéciale, comme l’unique pasteur ou gouverneur de l’Église, la source de
+la juridiction, le juge des controverses et le centre de l’unité, parce
+qu’il a les pouvoirs des Apôtres, et particulièrement ceux de saint
+Pierre.» M. Highfly garda le silence. «Ne pensez-vous pas, dès lors,
+continua Charles, que, avant de venir me convertir, vous devriez vous
+rattacher d’abord à l’Église Catholique? Au moins, vous me présenteriez
+votre doctrine avec plus d’autorité, si vous veniez à moi comme un de
+ses membres. Je vous avouerai même franchement qu’il vous serait plus
+facile de me convertir au Catholicisme qu’à votre opinion actuelle.»
+Jack jeta un coup d’œil à M. Highfly, comme s’il avait attendu une
+réplique décisive à ce qui était pour lui un nouveau point de vue; mais
+M. Highfly fut d’un avis différent: «Eh bien, monsieur, dit celui-ci, je
+ne vois pas quel bien résulterait d’une entrevue plus longue. Votre
+dernière remarque, toutefois, me conduit à vous faire observer que le
+_prosélytisme_ n’était pas l’objet de notre visite. Nous nous proposions
+seulement de vous informer qu’une grande œuvre se forme, afin d’appeler
+votre attention de ce côté-là, et pour vous inviter à y coopérer. Nous
+ne faisons pas de controverse. Nous ne désirions que vous donner notre
+témoignage, et puis laisser la matière à vos réflexions. Je crois, par
+conséquent, qu’il n’est pas nécessaire d’abuser plus longtemps de vos
+moments précieux.» Ce disant, il se leva ainsi que Jack, et tout en
+faisant force gracieux saluts et sourires, auxquels Charles répondit de
+son mieux, les deux visiteurs gagnèrent la porte.
+
+ [78] Successores sunt, sed ita ut potius Vicarii dicendi sint
+ Apostolorum quam successores; contra, Romanus Pontifex, quia verus
+ Petri successor est, non nisi per quemdam abusum ejus Vicarius
+ diceretur.--ZACCAR. _Antifebr._, p. 130.
+
+«Eh bien, il aurait pu m’arriver pis, pensa Charles. Vraiment, ils sont
+gentils; ce sont des animaux bien dressés, après tout. J’aurais pu
+tomber sous la griffe des bêtes farouches d’Exeter-Hall. Mais,
+maintenant à l’ouvrage... Qu’est-ce donc?» ajouta-t-il. Hélas! c’était
+un petit coup modeste, mais bien distinct, frappé à sa porte; il n’y
+avait pas à s’y tromper.
+
+«Qui est là? Entrez», s’écria-t-il. A ce mot, la porte s’ouvrit
+doucement, et une jeune dame, assez avenante et mise avec recherche, se
+présenta. Charles, contrarié, se leva précipitamment; mais il n’y avait
+pas moyen de fuir. Il fut obligé d’offrir une chaise; puis il attendit,
+tout oreilles, ou plutôt tout impatience, que l’inconnue l’informât de
+sa mission. Un instant la jeune dame ne parla pas. La tête penchée de
+côté, elle regardait le bout de son parasol, avec lequel elle décrivait
+lentement une circonférence sur le tapis. A la fin elle demanda, sans
+lever les yeux, s’il était vrai (et elle parlait doucement et de ce ton
+qu’on appelle spirituel), s’il était vrai, comme on le lui avait appris,
+que M. Reding à qui elle avait l’honneur de s’adresser fût à la
+recherche d’une religion plus sympathique à son cœur que celle de
+l’Église d’Angleterre.» Charles, contenant avec peine sa mauvaise
+humeur, répondit brièvement qu’il ne pouvait lui donner un renseignement
+sur le sujet de sa demande. La question, continua-t-elle, pouvait
+paraître impertinente; mais elle avait ses raisons. Quelques-unes de ses
+sœurs s’occupaient de l’organisation d’un nouveau corps religieux, et
+l’acquisition de M. Reding, son assistance, ses conseils leur seraient
+particulièrement précieux, vu surtout qu’elles n’avaient pas encore
+parmi elles de _gentleman_ élevé à l’Université. «Puis-je vous demander,
+dit Charles, le nom de la société que vous voulez fonder?--Le nom,
+répondit-elle, n’est pas déterminé; et c’est là vraiment un des points
+pour lesquels nous ambitionnerions le privilége de l’avis d’un homme
+aussi capable que M. Reding, afin qu’il nous assistât dans nos
+délibérations.--Et quels sont vos principes, madame?--Ici encore,
+répliqua-t-elle, il y a beaucoup à faire: les principes ne sont pas
+fixés, non plus; c’est-à-dire qu’ils ne sont qu’esquissés, et nous
+priserions beaucoup vos inspirations. Bien plus, naturellement vous
+auriez l’occasion, comme vous en auriez le droit, d’indiquer la doctrine
+à laquelle vous vous sentez particulièrement enclin.» Charles ne savait
+que répondre à une offre aussi large. Elle continua: «Peut-être
+serait-il à propos, monsieur Reding, de vous dire quelque chose de
+particulier sur mon compte personnel. Je suis née dans la communion de
+l’Église d’Angleterre; un moment j’ai été membre de la nouvelle
+Connexion, et à présent, ajouta-t-elle, d’une voix languissante et d’un
+ton de psalmodie, en laissant tomber sa tête, à présent je suis un frère
+de Plymouth.» Ceci devenait trop absurde; et Charles, qui, pendant
+quelques instants, s’en était amusé, commença à n’avoir qu’une pensée:
+par quel moyen il pourrait la mettre à la porte.
+
+Évidemment la conversation était abandonnée à la jeune dame; elle
+continua: «Nous sommes tous pour une religion pure.--D’après ce que vous
+me dites, reprit Charles, je conclus que chaque membre de votre nouvelle
+communauté a le droit de désigner une ou deux doctrines de son
+choix.--Nous sommes tous pour l’Écriture, monsieur, et c’est pourquoi
+nous ne faisons qu’un. Nous pouvons différer, mais nous restons
+d’accord. Cependant, c’est comme vous dites, monsieur Reding. Je tiens,
+moi, pour l’élection et l’assurance du salut; une de mes dignes amies
+est pour la perfection, et une autre bonne sœur pour le second
+avénement. Mais nous désirons accueillir parmi nous toutes les âmes
+altérées du fleuve de vie, quelles que soient leurs vues personnelles.
+Je crois que vous tenez pour les sacrements et les cérémonies?» Charles
+essaya de couper court à l’entrevue, en niant qu’il eût une religion à
+chercher, ou une résolution à prendre; mais il était plus facile de
+terminer la conversation que de mettre fin à la visite. Désespéré, il se
+rejeta en arrière dans sa chaise, les yeux à demi fermés: «Oh! ces bons
+Irvingites, pensa-t-il, braves gens qui viennent pour protester et qui
+s’évanouissent à la première parole d’opposition. Voilà trois quarts
+d’heure que celle-ci m’assomme, et je ne vois pas de raison pour qu’elle
+ne reste pas ici jusqu’à la fin des siècles, puisqu’elle est déjà restée
+si longtemps. Vraiment elle n’a pas dans sa personne les éléments du
+progrès ni de la décadence. Elle ne mourra jamais: que deviendrai-je
+alors?»
+
+La jeune dame, en effet, n’était pas destinée à une mort naturelle; car,
+alors que le cas semblait désespéré, on entendit un bruit dans
+l’escalier, et, à peine le coup frappé à la porte, parut un homme
+grossier et niais, qui s’écria en entrant: «J’espère, monsieur, qu’il
+n’y a pas encore de marché fait; j’espère que ce n’est pas trop tard.
+Congédiez cette jeune femme, monsieur Reding, et permettez-moi de vous
+enseigner la vérité ancienne, qui n’a jamais été abrogée.» Il ne fut pas
+nécessaire de renvoyer notre sœur de Plymouth. Car avec la même bonté
+qu’elle avait mise à se dilater et à s’épanouir au soleil de la
+tolérance de Charles, ainsi elle se retira et disparut soudain, sans
+qu’on pût dire de quelle manière, devant les rudes accents de
+l’importun; et Reding se trouva tout à coup entre les mains d’un autre
+bourreau. «C’est intolérable», se dit-il à lui-même; et se levant
+debout: «Monsieur, s’écria-t-il, excusez-moi, je suis particulièrement
+occupé ce matin, et je dois vous demander de décliner l’honneur de votre
+visite.--Que dites-vous, monsieur?» repartit l’étranger; et tirant de sa
+poche un portefeuille et un crayon, il se mit à regarder Charles en face
+et à noter ses paroles, disant à demi-voix comme il l’écrivait: «Il
+décline l’honneur de ma visite.» Puis, il le regarda de nouveau, tenant
+son crayon sur son papier: «Maintenant, monsieur?» dit-il. Charles
+s’avança vers lui, et étendant son bras comme un homme qui conduit un
+troupeau d’oies ou de moutons, il répéta tout en regardant la porte:
+«Réellement, monsieur, je sens tout l’honneur de votre visite; un autre
+jour, monsieur, un autre jour. C’est trop, c’est trop.--C’est trop?
+s’écria l’importun; et moi qui ai attendu si longtemps au bas de
+l’escalier! Cette bégueule est restée près d’une heure ici, et vous ne
+pouvez maintenant me donner cinq minutes, monsieur!--Eh bien, monsieur,
+répondit Charles, je suis sûr que vous venez pour un message qui sera
+aussi infructueux que celui de cette dame, d’ailleurs, je suis fatigué
+de toutes ces discussions religieuses, j’ai besoin d’être seul. Veuillez
+vous épargner une plus longue peine.» «Fatigué des discussions
+religieuses», se dit l’étranger à lui-même, notant ces paroles dans son
+portefeuille. Charles ne daigna pas faire attention à cette action
+impertinente, ni expliquer ses propres paroles; il se prépara à lui
+indiquer la porte. Son bourreau reprit: «Peut-être désirez-vous savoir
+mon nom? Je suis Zorobabel.»
+
+Quoique vexé, Reding comprit qu’il ne devrait pas rejeter l’ennui de la
+visite précédente sur l’importun actuel; il fit donc un effort pour
+répondre: «Zorobabel! vraiment! et Zorobabel est-il votre prénom,
+monsieur, ou votre nom de famille?--L’un et l’autre, monsieur Reding, ou
+plutôt, je n’ai pas de nom de baptême, et Zorobabel est ma seule
+désignation juive.--Vous venez donc voir s’il y a quelque apparence que
+je me fasse juif.--Il peut arriver des choses plus étranges, monsieur;
+par exemple, j’étais moi-même autrefois diacre de l’Église
+d’Angleterre.--Vous n’êtes donc pas juif?--Je suis juif par choix. Après
+bien des prières et une longue étude de l’Écriture, je suis arrivé à
+cette conclusion que, puisque le Judaïsme fut la première religion, il
+doit aussi être la dernière. A mes yeux, le Christianisme n’est qu’un
+épisode de l’histoire de la Révélation.--Il n’est pas probable que vous
+ayez beaucoup de sectateurs avec une telle doctrine. Nous sommes tous
+pour le progrès, à cette heure, et non pour le mouvement rétrograde.--Je
+ne suis pas de votre avis, monsieur Reding. Voyez ce que l’Établissement
+vient de faire; il a envoyé un évêque à Jérusalem.--Oui, mais c’est dans
+la pensée de rendre les Juifs Chrétiens, plutôt que pour convertir les
+Chrétiens au Judaïsme.--Zorobabel écrivit: «Il pense que l’évêque de
+Jérusalem doit convertir les Juifs»; il dit ensuite: «Je ne partage pas
+votre opinion, monsieur. Au contraire, j’imagine que l’excellent évêque
+se propose de faire revivre la distinction entre les Juifs et les
+Gentils, ce qui est un premier pas vers la suprématie de ceux-là. Car si
+les Juifs ont jamais une place dans le Christianisme, comme Juifs, ce
+doit être nécessairement la première.» Charles pensa qu’il valait mieux
+le laisser parler à son aise. Zorobabel continua donc: «Le bon évêque en
+question sait bien que le Juif est le frère aîné du Gentil, et c’est sa
+mission spéciale de rétablir un épiscopat juif sur le siége de
+Jérusalem. La succession juive a été interrompue depuis le temps des
+Apôtres. Et maintenant, vous voyez la raison de ma visite chez vous,
+monsieur Reding. On dit que vous penchez vers l’Église Catholique. Je
+voudrais vous suggérer que vous vous trompez sur le centre de l’unité.
+C’est le siége de Jacques à Jérusalem qui est le vrai centre, et non le
+siége de Pierre à Rome. Le pouvoir de Pierre est une usurpation sur
+Jacques. Pour moi, le vrai Pape c’est l’évêque actuel de Jérusalem. Les
+Gentils ont été au pouvoir trop longtemps. A cette heure, c’est le tour
+des Juifs.--Vous paraissez admettre, répliqua Charles, qu’il doit y
+avoir un centre d’unité et un Pape.--Certainement, et un rituel aussi,
+mais il doit être juif. Je cherche des souscriptions pour rebâtir le
+Temple sur le mont Moriah. J’espère, également, négocier un emprunt, et
+nous aurons un capital du Temple donnant au moins, d’après nos calculs,
+quatre pour cent.--Jusqu’ici on a regardé comme un péché, répliqua
+Reding, la tentative de reconstruire le Temple. D’après vous, Julien
+l’Apostat aurait pris le meilleur chemin pour atteindre le but.--Son
+motif était coupable, monsieur, mais l’acte était bon. Le moyen de
+convertir les Juifs, c’est d’accepter d’abord leurs rites. Ceci est une
+des grandes découvertes de notre siècle. Nous devons faire le premier
+pas vers eux. Quant à moi, j’ai admis tout ce que l’état actuel de leur
+religion rend possible; et je ne désespère pas de voir le jour où les
+sacrifices sanglants seront offerts sur la montagne du Temple, comme
+anciennement.» Ici notre étrange visiteur s’arrêta. Voyant que Charles
+ne répliquait pas, il ajouta d’un ton dégagé et à la hâte: «Ne puis-je
+pas espérer que vous souscrirez à ce projet religieux, et que vous
+adopterez l’ancien rituel? Celui des Catholiques est d’hier comparé au
+nôtre.» Charles répondant d’une manière négative, Zorobabel coucha sur
+son portefeuille: «Il refuse de prendre part à notre projet», et il
+quitta la chambre aussi vite qu’il y était entré.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Le siége continué par un membre de la société de la vérité et par un
+fanatique d’Exeter-Hall.
+
+
+Charles n’était pas au bout de ses épreuves. Nous craignons qu’à cette
+nouvelle le lecteur ne frissonne, parce qu’il a, dans cette affaire, sa
+bonne part d’ennui. Toutefois le lecteur trouve cet adoucissement à sa
+position: il lit cette histoire dans un moment d’oisiveté, et Charles en
+subissait la réalité à une heure d’action et d’inquiétude. Il s’était
+donc écoulé peu de temps depuis le départ de Zorobabel, lorsque le
+propriétaire de la maison se présenta de nouveau à la porte. Il assura à
+M. Reding que ce n’était pas sa faute si les deux dernières personnes
+lui avaient fait visite. La jeune dame s’était faufilée à son insu, et
+le _gentleman_ avait forcé le passage. Mais, cette fois, il venait
+solliciter réellement une entrevue pour un personnage à grandes
+prétentions littéraires, avec qui il avait eu quelques rapports, et qui
+était venu du quartier Ouest de Londres pour le seul honneur de
+s’entretenir avec M. Reding. Charles gémit, mais une seule réponse était
+possible. La journée d’ailleurs était déjà perdue, et avec une espèce de
+résignation triste, il donna la permission d’introduire l’étranger.
+
+C’était un homme à la face pâteuse, d’environ trente-cinq ans, qui, tout
+en parlant, relevait ses sourcils et avait un sourire particulier. Il
+commença par exprimer la crainte que M. Reding n’eût été fatigué par ces
+visiteurs impertinents et inutiles, gens sans intelligence, dont le
+fanatisme aveugle ne pouvait inspirer que le mépris. «Je connais assez
+les Universités, continua-t-il, pour déclarer qu’il ne peut exister
+aucune affinité entre leurs membres et la masse des sectaires religieux.
+Vous avez eu parmi vous, à Oxford, des hommes très-éminents, appartenant
+à des écoles très-différentes; cependant c’étaient tous des hommes
+capables, qui se sont fait distinguer par leur zèle pour la vérité,
+quoiqu’ils soient arrivés à des opinions contradictoires.» Reding,
+ignorant où il voulait en venir, resta dans une attitude expectante.
+«J’appartiens, continua le nouveau visiteur, à une société qui s’est
+consacrée à étendre parmi toutes les classes la recherche de la vérité.
+Tout esprit philosophique, monsieur Reding, doit avoir senti un intérêt
+profond pour votre parti, à l’Université. Notre société, dans le fait,
+vous considère comme un des agents les plus remarquables de cette œuvre
+si importante, et je ne puis vous offrir, individuellement, un
+compliment plus flatteur, à vous dont le nom a paru naguère d’une
+manière si honorable dans les journaux, qu’en vous nommant membre de
+notre Société de la Vérité. Voici votre diplôme, ajouta-t-il eu lui
+remettant une feuille de papier.» Charles y jeta un coup d’œil. C’était
+une feuille, partie gravée, partie imprimée, partie manuscrite. Un
+emblème de la vérité occupait le centre. Ce n’était pas un soleil
+radieux, ni une étoile brillante, comme on aurait pu l’attendre, mais la
+lune dans une éclipse totale, environnée des têtes de Socrate, de
+Cicéron, de Julien, d’Abailard, de Luther, de Benjamin Franklin et de
+lord Brougham, en guise de chérubins. Puis venaient quelques phrases
+disant que l’Association de la branche de Londres, faisant partie de la
+Société Britannique et Étrangère de la Vérité, ayant la preuve du zèle
+déployé dans la poursuite de la vérité par Charles Reding, Esq., membre
+de l’Université d’Oxford, l’avait admis à l’unanimité dans son sein, et
+lui avait assigné la haute et importante mission de membre associé et
+correspondant. «Je remercie beaucoup la Société de la Vérité, dit
+Charles lorsqu’il arriva au bout de la feuille, pour cette marque de son
+bon vouloir; je regrette, toutefois, d’avoir quelque scrupule à
+l’accepter jusqu’à ce qu’on ait fait disparaître quelques-uns des
+protecteurs dont les têtes couronnent le diplôme. Par exemple, je n’aime
+pas fort me trouver à l’ombre de l’empereur Julien.--Vous respecteriez
+cependant son amour de la vérité, je présume, dit M. Batts.--Pas
+beaucoup, je le crains, monsieur, en voyant que cet amour ne l’a pas
+empêché d’embrasser sciemment l’erreur.--Non, non, pas l’erreur,
+d’embrasser ce qu’il _croyait_ être la vérité; et Julien, à mon avis, ne
+peut être accusé d’avoir déserté la vérité, puisque dans le fait il fut
+toujours à sa recherche.--Je crains qu’il n’y ait sur ce point une
+différence très-marquée entre vos principes et les miens.--Ah! mon cher
+monsieur, un peu d’attention à nos principes ferait disparaître cette
+différence. Permettez-moi de vous offrir cette petite brochure, dans
+laquelle vous trouverez établies quelques vérités fondamentales, sous la
+forme d’aphorismes. J’appelle particulièrement votre attention sur la
+page 8.» Reding chercha cette page, et lut ce qui suit:
+
+«_De la poursuite de la vérité._
+
+»1. Il est incertain que la vérité existe.
+
+»2. Il est certain qu’on ne peut la trouver.
+
+»3. C’est une folie de se vanter de la posséder.
+
+»4. Le travail et le devoir de l’homme, comme homme, consistent non pas
+à la posséder, mais à la chercher.
+
+»5. Son bonheur et sa véritable dignité consistent à la poursuivre.
+
+»6. La poursuite de la vérité est une fin; on doit s’y engager par amour
+d’elle-même.
+
+»7. Comme la philosophie est l’amour, et non la possession de la
+sagesse, ainsi la religion est l’amour, et non la possession de la
+vérité.
+
+»8. De même que le Catholicisme commence par la foi, de même le
+Protestantisme finit par l’examen.
+
+»9. Comme il y a du désintéressement à chercher, ainsi il y a de
+l’égoïsme à réclamer la possession.
+
+»10. Le martyr de la vérité est celui qui meurt en déclarant qu’elle est
+une ombre.
+
+»11. C’est le martyre de toute la vie que de changer toujours.
+
+»12. La crainte d’errer est la ruine de l’examen.»
+
+Charles ne poussa pas plus loin sa lecture; ce qui suivait avait le même
+caractère. Il rendit la brochure à M. Batts. «J’ai vu suffisamment,
+dit-il, les opinions de la Société de la Vérité pour admirer leur
+originalité et leur franchise; mais, excusez-moi, je ne saurais y
+trouver du bon sens. Il est impossible que je souscrive à ce qui est si
+clairement opposé au Christianisme.» M. Batts parut contrarié. «Nous ne
+voulons pas, répliqua-t-il, nous opposer au Christianisme; nous désirons
+seulement que le Christianisme ne s’oppose pas à nous. Il est
+très-fâcheux que nous ne puissions pas aller notre chemin, quand nous
+permettons aux autres de suivre le leur. A mes yeux, il est imprudent,
+dans un siècle comme le nôtre, de représenter le Christianisme comme
+hostile au progrès de l’esprit, et de faire des ennemis de la Révélation
+de ceux qui désirent sincèrement «vivre tranquilles et laisser vivre les
+autres».--Mais les contradictions ne peuvent être vraies, repartit
+Charles. Si le Christianisme affirme que la vérité peut se trouver, ce
+doit être une erreur de soutenir qu’on ne peut la trouver.--Il y a de
+l’intolérance dans votre Christianisme, je le crois, monsieur. Vous
+m’accorderez, je suppose, que le Christianisme n’a rien à faire avec
+l’astronomie ou la géologie. Et dès lors pourquoi se mêlerait-il de
+philosophie?» C’eût été inutile de prolonger la discussion. Charles
+réprima la réponse qui lui venait sur les lèvres, de l’alliance
+essentielle de la philosophie avec la religion. Il y eut un silence de
+plusieurs minutes, et M. Batts, à la fin, comprit cet avis indirect, car
+il se leva d’un air désappointé et souhaita le bonjour à notre infortuné
+ami.
+
+Après la fatigue et l’agitation causées par ces conversations
+successives, peu importait maintenant à Charles qu’on le laissât ou non
+livré à lui-même, car il ne se sentait plus en état d’appliquer son
+esprit aux sujets dont il s’était promis de s’occuper le matin. Au
+départ de M. Batts, il ne fit donc aucun effort pour travailler. Il se
+contenta de s’asseoir devant le feu, triste, abattu, et en danger de
+retomber dans les pensées de trouble dont l’avait fait sortir son
+compagnon du chemin de fer. Lors donc qu’au bout d’une demi-heure un
+nouveau coup se fit entendre à la porte, il admit le postulant avec une
+indifférence calme, comme si la fortune avait épuisé ses plus cruelles
+rigueurs et qu’il n’eût plus rien à craindre. L’individu qui se présenta
+était un homme d’un âge mûr, au teint luisant et aux membres dodus. Il
+paraissait se trouver dans des conditions favorables qu’il avait su
+mettre à profit. Son habit noir lustré contrastait avec la couleur rose
+de son visage et de son cou, que n’emprisonnait pas un faux col. Son
+maintien était roide et solennel. Tout cela ajouté à un débit rapide
+lorsqu’il parlait, lui donnait un grand air de dindon de basse-cour, qui
+aurait frappé Reding, s’il eût été moins las qu’il ne l’était en ce
+moment de voir de nouvelles figures. Cet étrange visiteur, en entrant
+dans la chambre, jeta autour de lui un coup d’œil investigateur. «Votre
+très-humble, dit-il d’un ton brusque. Vous paraissez abattu, mon cher
+monsieur; mais asseyez-vous, monsieur Reding, et permettez-moi de
+profiter de l’occasion pour vous donner quelques bons avis. Vous pouvez
+deviner qui je suis à mon aspect: mon air parle de soi; je ne dirai pas
+davantage, je puis vous être utile. Monsieur Reding, continua-t-il, en
+rapprochant sa chaise de lui et en étendant sa main, comme s’il allait
+le secouer, n’avez-vous pas fait une méprise, en pensant qu’il était
+nécessaire de vous adresser à l’Église de Rome pour l’apaisement de vos
+difficultés religieuses?--Je ne vous ai pas encore informé, monsieur,
+répondit Charles gravement, que j’eusse des difficultés. Excusez-moi si
+je suis brusque; j’ai eu bien des personnes qui m’ont fait visite pour
+le même objet. C’est très-obligeant de votre part, mais je n’ai pas
+besoin d’avis. Quelle sottise que de venir ici!--Bien, mon cher monsieur
+Reding; mais écoutez-moi, reprit son persécuteur, en étendant les doigts
+de sa main droite et en ouvrant de grands yeux. J’ai raison, je crois
+d’appréhender que votre motif de quitter l’Établissement est que vous ne
+pouvez introduire le surplis dans la chaire et les chandeliers sur la
+table de communion. Or, n’en faites-vous pas plus qu’il ne faut? Pardon,
+mais vous ressemblez à un homme qui ferait passer la Tamise sur sa
+maison, lorsqu’il a simplement besoin de nettoyer les marches de sa
+porte. Pourquoi vous adresser au Papisme, quand vous pouvez arriver à
+votre but par une voie plus facile et à meilleur marché? Établissez-vous
+pour votre propre compte, mon cher monsieur; agissez pour vous-même;
+formez une nouvelle communion, six _pence_ y suffiront; et vous aurez
+alors votre surplis et les chandeliers au gré de vos désirs, sans renier
+l’Évangile, ou sans vous jeter dans les horribles abominations de la
+Grande Prostituée...» Et il se redressa sur sa chaise, les mains
+appuyées sur ses genoux écartés, considérant avec un air de satisfaction
+l’effet de ses paroles sur Reding.
+
+«J’en ai eu assez de tout cela, répondit le pauvre Charles. En vérité,
+vous n’êtes qu’un de plus, monsieur, et je voudrais vous dire que vous
+n’avez rien de commun avec les autres; mais je ne puis m’empêcher de
+vous regarder comme la cinquième, sixième, ou septième personne (je ne
+puis plus les compter) qui est venue ce matin me donner, avec les
+meilleures intentions sans doute, des avis que je n’avais pas demandés.
+Je ne vous connais pas, monsieur; vous ne m’avez pas été présenté; vous
+ne m’avez pas même dit votre nom. Il n’est pas d’usage de discourir sur
+des sujets personnels avec des étrangers. Permettez-moi donc de vous
+remercier de votre bonté à me faire visite, et puis, de votre nouvelle
+bonté à sortir.» Et Charles se leva.
+
+Son persécuteur ne parut pas disposé à se mouvoir, ni à faire attention
+à ces paroles. Il attendit un moment, déploya son mouchoir avec beaucoup
+de délibération et se moucha; il dit ensuite: «Kitchens est mon nom,
+monsieur; le docteur Kitchens. L’état de votre esprit, monsieur Reding,
+ne m’est pas inconnu: vous êtes présentement sous l’influence du vieil
+Adam, et, en vérité, dans une triste voie. Je m’y attendais. Aussi ai-je
+mis dans ma poche un petit traité que je vous presserai d’accepter avec
+toute la sollicitude chrétienne qu’un frère peut montrer envers un
+frère. Le voici. J’ai la plus grande confiance dans sa vertu. Peut-être
+en avez-vous entendu parler. Il est connu sous la dénomination de
+l’_Élixir spirituel de Kitchens_. L’Élixir a éclairé des millions
+d’âmes; et je prendrai sur moi de vous dire qu’il vous convertira dans
+les vingt-quatre heures. Son action est douce et agréable, et ses effets
+merveilleux, prodigieux, quoiqu’il ne consiste qu’en huit pages in-12.
+Voici une liste des témoignages donnés pour quelques-uns des cas les
+plus remarquables. J’ai connu moi-même cent deux cas, dans lesquels il a
+opéré un changement salutaire en six heures; soixante-dix-neuf, dans
+lesquels son effet s’est produit en trois heures seulement; et
+vingt-sept où la conversion a eu lieu immédiatement après sa lecture.
+D’un seul coup, de pauvres pécheurs qui, cinq minutes auparavant,
+ressemblaient aux démoniaques de l’Évangile, reparaissaient «vêtus et
+sains d’esprit». Ainsi je suis au-dessous de la vérité, monsieur Reding,
+lorsque j’affirme que je vous garantis un changement chez vous dans
+l’espace de vingt-quatre heures. Je n’ai jamais connu qu’un seul cas
+dans lequel il ait paru impuissant. C’était un méchant vieillard, qui le
+garda dans sa main toute une journée, et en silence, sans aucun effet
+visible. Mais ici _exceptio probat regulam_, car, après plus ample
+information, nous découvrîmes que ce vieux pécheur ne savait pas lire.
+Aussi le _Traité_ lui fut-il administré doucement par une autre
+personne, et avant que la lecture en fût terminée, je vous le jure,
+monsieur Reding, il tomba dans un sommeil profond et salutaire,
+transpira abondamment, et se réveilla, au bout de douze heures, créature
+nouvelle, parfaitement nouvelle, et mûr pour le ciel, où il monta dans
+le courant de la semaine. En ce moment, nous faisons des expériences
+plus larges sur son action, et nous trouvons que même les feuilles
+séparées du _Traité_ ont un effet relatif. Et, ce qui vaut encore mieux
+par rapport à vous, c’est un spécifique admirable dans le cas de
+Papisme. Il attaque directement la matière peccante; et toute la
+pourriture des sacrements, des saints, de la pénitence, du purgatoire et
+des bonnes œuvres est évacuée de l’âme d’un seul coup.»
+
+Charles restait silencieux et grave, et semblait disposé à accomplir
+quelque grand acte d’énergie, plutôt que d’écouter un plus long
+bavardage. Le docteur Kitchens continua: «Avez-vous assisté à quelque
+discours contre la Babylone mystique, ou à une des controverses
+publiques qui ont eu lieu dans un grand nombre de villes? M. Makanoise,
+un de mes bons amis, a lutté sur dix points avec trente jésuites, une
+bonne moitié de ceux de Londres, et il les a battus sur toutes les
+matières. Ne connaissez-vous aucune des lumières d’Exeter-Hall?
+N’avez-vous jamais entendu M. Gabb? c’est un _Boanerges_, un vrai
+Niagara de paroles: quelle vie dans sa diction! quelle véhémence! quelle
+force! Sa voix seule suffit pour terrasser un homme. Il peut parler sept
+heures durant sans fatigue. L’année passée, il a parcouru l’Angleterre,
+débitant dans tout le pays, en long et en large, une seule, mais
+terrible protestation contre la sorcière apocalyptique d’Endor. Il
+commença à Devenport et finit à Berwick, et il se surpassa lui-même à
+chaque meeting. A Berwick, lieu de sa dernière représentation, l’effet
+fut complétement formidable. Un de mes amis l’y a entendu. Il m’a
+assuré, quelque incroyable que la chose paraisse, que la voix de M. Gabb
+avait brisé des vitres dans une maison voisine, et que deux prêtres de
+Baal, qui étaient à leur école d’externat, à un quart de mille environ,
+avaient été si maltraités par le seul écho, que l’un d’eux alla se
+coucher sur-le-champ, et que l’autre a marché avec des béquilles depuis
+lors.» Il s’arrêta un moment, puis il reprit: «Et quelle est la cause,
+croyez-vous, monsieur Reding, qui a produit sur eux cet effet? C’était
+la connaissance que possédait M. Gabb, relativement au signe de la bête
+dont parle la Révélation: il prouva, monsieur Reding, et ce fut le coup
+le plus original de son discours, il prouva que ce signe était la croix,
+la croix matérielle.»
+
+Le moment était enfin venu; Reding ne pouvait plus y tenir, et, par
+bonheur, l’injure de ce cruel intrus lui fournissait les moyens aussi
+bien que le motif de le punir. «Oh! dit-il soudain, alors je suppose,
+docteur Kitchens, que vous ne pouvez tolérer la croix?--Oh! non; la
+tolérer! mais c’est l’Antechrist!--Vous ne pouvez en supporter la vue,
+je le soupçonne, docteur Kitchens?--Je ne puis la supporter, monsieur;
+quel vrai Protestant le pourrait?--Alors, regardez!» dit Charles, tirant
+de son pupitre un petit crucifix qu’il mit devant les yeux du docteur
+Kitchens. Celui-ci, tout d’un coup, se dressa sur ses pieds, et,
+reculant: «Qu’est-ce que cela?» s’écria-t-il; et son visage rougit et
+pâlit tour à tour: «Qu’est-ce que cela? c’est la chose elle-même»; et il
+fit un mouvement pour la saisir. «Retirez-la, monsieur Reding, c’est une
+idole; je ne puis la supporter; retirez-la.--Elle a vraiment, se dit
+Charles à lui-même, un pouvoir magique sur lui»; et il la présenta
+encore au fougueux sectaire, tout en la tenant hors de ses atteintes.
+«Retirez-la, monsieur Reding, je vous en supplie!» s’écria le docteur en
+reculant toujours, tandis que Charles continuait à le presser.
+«Retirez-la, c’est trop fort. Oh! oh! épargnez-moi, épargnez-moi,
+monsieur Reding!... Nohestan[79]... une idole!... Oh! jeune Antechrist,
+démon!... C’est lui, c’est lui... Torture!... Grâce, monsieur Reding!»
+Et le misérable docteur commença à s’agiter, toujours regardant le signe
+sacré et l’écartant de devant ses yeux. Charles, à cette heure, tenait
+la victoire dans ses mains. Il y avait sans doute quelque difficulté à
+diriger vers la porte cet impertinent visiteur de l’endroit où il était
+assis, mais un seul effort suffit; arrivé là, il ouvrit avec violence
+l’un des battants, se précipita dans l’escalier, et se mit à enjamber
+deux ou trois marches à la fois. Oubliant tout alors, sauf l’objet de sa
+terreur, il vint fondre d’un seul trait sur deux personnes qui se
+disputaient pour monter, et tandis qu’il jetait l’un contre la rampe, il
+fit bravement rouler l’autre au bas de l’escalier.
+
+ [79] On lit au IVe L. des Rois, ch. 18. v. 4: «... Il (Ézéchias) fit
+ mettre en pièces le serpent d’airain que Moïse avait fait, parce que
+ les enfants d’Israël lui avaient brûlé de l’encens jusqu’alors, et
+ il l’appela _Nohestan_»--C’est-à-dire d’après d’Allioli, petit
+ airain, petit cuivre, vil cuivre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Le dernier assaut.
+
+
+Charles se jeta sur sa chaise et enferma le crucifix dans sa poitrine.
+Il était fatigué de cette longue épreuve et de l’effort par lequel elle
+s’était soudain terminée. Un bruit se fit entendre à la porte, et les
+coups se succédèrent nombreux. Il n’y fit pas attention, et se contenta
+de poser ses pieds sur le garde-feu en cachant son visage dans ses
+mains. La sommation, tout d’abord, ne venait évidemment que d’un seul
+individu, mais le retard de Charles à répondre donna à un second le
+temps d’arriver, et bientôt il y eut une succession rapide de coups
+alternatifs de deux personnes. Charles les laissait frapper. A la fin,
+un des deux candidats rivaux à la présentation, plus hardi que l’autre,
+ouvrit doucement la porte. Le second, qui, après sa chute, avait grimpé
+en courant au haut de l’escalier, se précipita dans la chambre avant
+lui, en s’écriant: «Un seul mot pour la Nouvelle Jérusalem[80].--Par
+charité, répondit Charles, sans changer d’attitude, par charité,
+laissez-moi tranquille! Votre intention est bonne, mais je n’ai pas
+besoin de vous, monsieur, je n’en ai pas besoin. J’ai eu déjà, ici,
+l’Ancienne Jérusalem et les Apôtres juifs; les Apôtres gentils et le
+libre examen; une religion de fantaisie et Exeter-Hall. Quel est donc
+mon crime? Ne puis-je mourir en paix? Mon cher monsieur, sortez: je ne
+puis vous recevoir; je suis épuisé.» Il se leva alors et s’avança vers
+le nouvel intrus. «Revenez une autre fois, mon cher monsieur, si vous
+êtes résolu à me parler; mais, excusez-moi, j’en ai eu réellement assez
+pour une journée. Ce n’est pas votre faute, mon cher monsieur, si vous
+êtes le sixième ou le septième.» Et il lui ouvrit la porte. «Un fou
+vient de me renverser comme je montais, reprit avec émotion la personne
+à qui Charles s’était adressé.--Mille pardons pour sa grossièreté, mon
+cher monsieur, mille pardons, mais permettez-moi...» Et en le saluant,
+il le poussa hors de la chambre. Il se tourna ensuite vers l’autre
+étranger, qui se tenait auprès de lui en silence: «Et vous aussi,
+monsieur...? Est-ce possible!» Une extrême surprise se peignit sur son
+visage; C’était M. Malcolm. Les pensées de Charles prirent un nouveau
+cours, et ses persécuteurs furent oubliés sur-le-champ.
+
+ [80] Ces seuls mots indiquent un partisan du visionnaire Swedenborg.
+
+L’histoire de la visite de M. Malcolm était toute simple. Amateur de
+bouquins, il avait souvent mis à contribution le fonds du propriétaire
+de Charles pour augmenter sa bibliothèque. Or, en passant par Londres
+pour se rendre au chemin de fer des comtés de l’Est, il était entré par
+hasard dans la boutique; et, comme le digne libraire était à la hauteur
+de son cabinet de lecture pour le bavardage, M. Malcolm avait appris de
+lui que M. Reding, qui était sur le point de quitter l’Établissement, se
+trouvait, en ce moment, à l’étage supérieur. M. Malcolm avait donc
+attendu avec impatience la fin de la visite du docteur Kitchens, et peu
+s’en était fallu même, ce qui l’eût fort contrarié, qu’il ne fût dépassé
+par le bon Swedenborgien.
+
+«Comment vous portez-vous, Charles?» dit-il enfin, avec un peu de
+roideur dans ses manières. Notre jeune ami, de son côté, n’était pas
+moins embarrassé dans son accueil. «Vous avez eu, ce matin, un petit
+lever, paraît-il. Je croyais que je n’arriverais jamais à vous voir.
+Asseyez-vous; asseyons-nous, et laissez-moi vous dire quelques mots.»
+Malgré les épreuves diverses que Charles venait de subir de la part
+d’étrangers, il n’y avait peut-être personne qu’il désirât moins voir
+que M. Malcolm. Il ne pouvait s’empêcher de l’associer, dans son esprit,
+avec l’image de son père. Toutefois, il ne se sentait pas disposé à lui
+ouvrir son cœur ni à tenir compte de ses jugements. Ses sentiments
+étaient un mélange de crainte par droit de prescription et de
+disposition amicale en même temps. C’était un attachement né d’anciens
+souvenirs, et un désir de rester en bons rapports avec cette vieille
+connaissance de sa famille, mais ce n’était ni confiance, ni amitié
+réelle. Il rougit comme s’il se fût senti coupable, sans comprendre
+clairement pourquoi. «Eh bien, Charles Reding, dit M. Malcolm, je
+pensais que nous nous connaissions assez l’un l’autre pour que j’aie
+droit à être averti de ce qui vous concerne.» Charles répliqua qu’il lui
+avait écrit la veille au soir. «Ah! lorsqu’il n’y avait plus de temps
+pour répondre à votre lettre.» Charles repartit qu’il voulait épargner à
+un si bon ami... Il bégaya et ne put finir sa phrase. «Un ami, qui,
+naturellement, ne pouvait donner de conseils, répliqua sèchement M.
+Malcolm. Ces messieurs, continua-t-il, étaient-ce quelques-uns de vos
+nouveaux amis qui vous rendaient visite? Ils m’ont tenu trois quarts
+d’heure dans la boutique, et le dernier, qui vient de sortir, a failli
+me jeter par-dessus la rampe.--Non, monsieur; je ne les connais pas du
+tout. C’étaient les plus fâcheux des importuns.--Comme un autre paraît
+l’être», ajouta M. Malcolm. Charles fut vivement blessé de ces paroles,
+et d’autant plus qu’il n’avait rien à répondre. «Eh bien, Charles,
+reprit M. Malcolm sans le regarder, je vous ai connu grand comme ça;
+même quand vous étiez à la mamelle. Vous étiez jadis un garçon franc et
+ouvert, j’ignore ce qui vous a gâté. Ces jésuites, peut-être... Ce
+n’était pas ainsi du vivant de votre père.--Mon cher monsieur, répondit
+Charles, vos paroles me fendent le cœur. Vous avez toujours été très-bon
+pour moi. Si j’ai erré, ç’a été une erreur de jugement, j’en suis
+désolé, et j’espère que vous me le pardonnerez. J’ai agi pour le mieux;
+mais je me suis trouvé, comme il vous le faut comprendre, dans une
+situation très pénible. Il y a un an que ma mère sait ce que je
+méditais.--Situation pénible! Sornette! Que me parlez-vous de situation?
+Je vous aurais raconté mille histoires sur ces Catholiques. J’en sais
+long sur eux. Une erreur de jugement! vous vous moquez. Je sais bien
+comment arrive tout cela. Pareils faits ne me sont pas inconnus;
+seulement, je vous croyais un jeune homme plus sensé. Faut-il vous citer
+le jeune Dalton de Sainte-Croix? Il va sur le continent et rencontre un
+prêtre doucereux, qui persuade au pauvre niais que l’Église Catholique
+est l’ancienne et la véritable Église d’Angleterre, la seule religion
+digne d’un _gentleman_. On le présente au comte un tel, à la marquise
+une telle, et Dalton nous revient catholique. Il y en avait un autre.
+Comment s’appelait-il? j’ai oublié son nom. Il appartenait à une famille
+du Berkshire. Celui-ci est séduit par un joli minois. Désormais rien ne
+peut le satisfaire s’il n’épouse la jeune personne qui a charmé son
+cœur. Mais elle est catholique et ne peut se marier à un hérétique.
+Aussi, ma foi, il renonce et à la faveur de son oncle et à son avenir
+dans le pays pour sa belle Juliette. Il y avait encore un autre
+exemple... mais, inutile de les citer tous. Et maintenant, je me demande
+quel motif vous a poussé vous-même...»
+
+Tout cela était la meilleure justification du silence de Charles envers
+M. Malcolm. Ce brave homme avait ses trente ou quarante années
+d’expérience et, comme quelques grands philosophes, il faisait de cette
+expérience personnelle le critérium suprême du possible et du vrai. «Je
+les connais, continua-t-il, je les connais: une bande d’hypocrites et
+d’escrocs! Je pourrais vous raconter d’étranges histoires que j’ai vues
+de mes yeux sur le continent. Ces prêtres ne méritent aucune confiance.
+Avez-vous jamais connu quelque prêtre?--Non.--Avez-vous jamais vu une
+chapelle papiste?--Non.--Connaissez-vous quelque chose des livres
+catholiques, de la doctrine catholique, de la morale catholique? Ah! je
+vous le garantis, vous ne savez pas grand’chose de tout cela.» Charles
+paraissait fort mal à son aise. «Eh bien, alors qu’est-ce qui vous
+pousse vers eux?» Charles ne savait que dire. «Pauvre sot! continua M.
+Malcolm, vous n’avez pas un mot à me donner en votre faveur. Tout ceci
+est une affaire de pure imagination. Vous allez comme l’oiseau au
+chasseur.»
+
+Reding commença à se remettre. Il comprit qu’il devait dire enfin
+quelque chose, sans quoi son silence l’eût condamné. «Mon cher monsieur,
+répondit-il, il n’est rien qu’on ne puisse tourner contre une personne
+quand on le veut. Or, voyez. Si j’avais connu un prêtre quelconque, vous
+vous seriez écrié sur-le-champ: «Ah! il vous a fasciné.» Si j’avais
+fréquenté les chapelles catholiques, «j’aurais été séduit par la musique
+ou l’encens». Que pouvais-je faire de mieux que de me confier à
+moi-même, de marcher sous l’étendard de ma raison éclairée, de consulter
+les amis que je trouvais autour de moi, comme je l’ai fait, et
+d’attendre avec patience jusqu’à ce que je fusse sûr de mes
+convictions?--Ah! voilà votre manière, à vous, jeunes gens, reprit M.
+Malcolm: vous vous croyez tous infaillibles. Vous pensez, et c’est à
+ravir, que des têtes plus âgées ne sont rien à côté de vous. Eh bien,
+continua-t-il, en mettant ses gants, je vois que je ne suis pas capable
+de vous persuader. Pauvre et cher petit Charles, j’en suis fâché pour
+vous. Qu’eût dit votre pauvre père, s’il avait vécu pour être témoin de
+ceci? Pauvre Reding! quel terrible coup lui a été épargné! Mais
+peut-être cela n’aurait point eu lieu. Je sais quel en sera le résultat
+définitif. Vous nous reviendrez; oui, j’en suis certain et sûr. Nous
+vous verrons revenir, jeune insensé, après que vous aurez couru à
+travers champs, la bride sur le cou. Bien, bien! cela vaut mieux que de
+vivre sans frein. Il faut que vous ayez votre dada. Ç’aurait pu être
+pire; vous auriez pu manger votre fortune. Mais peut-être la
+donnerez-vous, comme tant d’autres, à quelque prêtre artificieux. C’est
+cruel, bien cruel: voire éducation perdue, votre avenir ruiné, votre
+pauvre mère et vos sœurs abandonnées à elles-mêmes... Et vous ne me
+dites pas un mot.» Il devint rêveur. «Quel monde de tribulations! Adieu,
+Charles. Maintenant vous êtes haut et puissant; vous voguez à pleines
+voiles: peut-être reviendrez-vous, un jour, avec d’autres sentiments,
+vers l’ami de votre père. Adieu.» Le cœur de Charles était plein, mais
+sa tête se trouvait fatiguée et troublée, son esprit abattu: il n’eut
+donc pas un mot à répondre, de sorte qu’il parut à M. Malcolm stupide ou
+très-réservé. Il ne put que presser chaleureusement la main que celui-ci
+lui abandonnait à contre-cœur, et accompagner le brave homme jusqu’à la
+porte de la rue.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Le couvent des Passionnistes.
+
+
+«Cela ne finira donc jamais! se dit Charles, en fermant la porte et en
+remontant l’escalier. Voilà une journée complétement perdue; et en
+vérité, je ne saurais dire avec lesquels de ces importuns, étrangers ou
+amis, mon temps a été le moins gaspillé. J’aurais dû aller directement
+au couvent.» Cette dernière pensée frappa son esprit, et il se plaça
+devant le feu, en y réfléchissant. «Oui, dit-il, je ne différerai pas
+davantage. Quelle heure peut-il être? Déjà quatre heures!» Il réfléchit
+de nouveau: «Je vais aller dîner, et puis, je me sauverai bien vite chez
+mes bons Passionnistes.»
+
+Le restaurant où Charles se rendit était à une certaine distance. Il ne
+lui fut donc possible d’arriver au couvent que vers les six heures. Ce
+monastère était une simple construction en briques. Les ressources étant
+très-restreintes, on avait dû sacrifier l’extérieur, afin de pourvoir
+aux dépenses de l’intérieur. L’édifice était également incomplet. Une
+grande église avait été construite, mais ses murailles étaient nues; et,
+à part les autels qu’on y avait élevés, elle ne se faisait remarquer que
+par ses proportions bien prises, un sanctuaire large, de bonnes orgues
+et un chœur convenable. Un corps de bâtiments adjacents pouvait loger
+environ une demi-douzaine de Religieux; mais la grandeur de l’église
+demandait un établissement plus vaste. Depuis lors sans doute les choses
+ont bien changé, mais nous remontons ici aux premiers efforts de cette
+communauté anglaise, à une époque où elle avait à peine cessé de lutter
+pour son existence, et où les amis et les membres ne faisaient que
+commencer à y arriver.
+
+Dix années seulement s’étaient écoulées alors, depuis que le plus sévère
+des ordres modernes avait été introduit en Angleterre. Au milieu de la
+tiédeur et de l’égoïsme du XVIIIe siècle; deux cents ans après l’époque
+mémorable où saint Philippe et saint Ignace, laissant de côté les
+austérités corporelles, dont toutefois ils étaient personnellement de si
+grands maîtres, avaient prêché la mortification de la volonté et de la
+raison comme plus nécessaire à un âge de civilisation, le père Paul de
+la Croix fut divinement poussé à la fondation d’une communauté plus
+ascétique, sous certains rapports, que les premiers ermites et les
+ordres du moyen âge. Quoique le jeûne, la pauvreté et le silence fussent
+au nombre des pratiques de mortification les plus strictement imposées à
+la nouvelle congrégation, c’était surtout par la rigueur de ses
+pénitences corporelles qu’elle se distinguait. Dans la cellule de son
+vénérable fondateur, sur le mont Célien, on voit encore aujourd’hui un
+fouet de fer, garni de clous, qui est un souvenir, non-seulement des
+souffrances du père Paul lui-même, mais aussi de celles de sa famille
+italienne. L’objet de ces mortifications n’était pas moins remarquable
+que leur intensité. La pénitence sans doute est, à un certain point de
+vue, la fin de toute mortification, mais dans l’esprit des Passionnistes
+l’usage de la discipline est spécialement destiné au profit du prochain.
+Ils appliquent leurs souffrances au soulagement des âmes du purgatoire,
+ou bien ils se les infligent pour réveiller la ferveur d’un auditoire
+inattentif. Dans leurs missions, quand leurs discours semblent ne
+produire aucun effet, on les a vus parfois découvrir soudain leur
+poitrine et leurs épaules, et se frapper de couteaux aiguisés ou de
+rasoirs, en criant à leur auditoire terrifié qu’ils ne feraient point
+miséricorde à leur chair, jusqu’à ce que ceux à qui ils s’adressaient
+eussent pitié de leurs âmes. Cette charité dévorante ne s’arrêta pas aux
+frontières de leur patrie. Poussé peut-être par un souvenir attaché à sa
+maison, pendant bien des années, le cœur du père Paul se dirigea vers
+une nation du Nord avec laquelle, humainement parlant, il n’avait aucun
+rapport. En face de Saint-Jean et Saint-Paul, maison des Passionnistes
+sur le mont Célien, s’élèvent l’ancienne église et le monastère de San
+Gregorio, la source pure d’où le Christianisme de l’Angleterre est
+sorti. Là avait vécu le grand pape qui est appelé notre Apôtre, et qui
+plus tard monta sur la chaire de saint Pierre. De là partirent aussi,
+pendant et après son pontificat, Augustin, Paulin, Juste et les autres
+saints qui convertirent nos barbares ancêtres. Leurs noms, qui
+aujourd’hui sont inscrits sur les colonnes du portique, sembleraient
+s’être manifestés au vénérable Paul, avoir traversé son esprit et s’y
+être fixés. Car, chose étrange! la pensée de l’Angleterre se mêlait à
+ses prières habituelles, et dans les dernières années de sa vie, après
+une vision qu’il eut pendant la messe, comme s’il eût été Augustin ou
+Mellitus, il parlait de ses enfants d’Angleterre.
+
+Il était assez surprenant qu’un seul Italien, au cœur de Rome, eût à
+cette époque l’ambitieuse pensée de faire des novices ou des convertis
+dans notre patrie. Mais après la mort du vénérable fondateur, l’intérêt
+spécial que celui-ci avait montré pour notre île lointaine se manifesta
+dans un autre membre du même ordre. Sur les Apennins, près de Viterbe,
+vivait, au commencement de ce siècle, un petit berger, dont l’esprit
+s’était de bonne heure tourné vers le ciel. Un jour qu’il priait devant
+l’image de la Madone, il eut le pressentiment qu’il était destiné à
+prêcher l’Évangile dans une région du Nord. Il n’était guère probable
+qu’un paysan romain pût jamais être missionnaire; plus tard, il est
+vrai, le jeune pâtre devint frère, et puis religieux dans la
+congrégation des Passionnistes; mais cela ne semblait pas augmenter pour
+lui les probabilités d’une mission lointaine. Cependant Dieu avait ses
+vues, et quoique les moyens extérieurs ne se produisissent pas, peu à
+peu l’impression de son enfance, restée toujours vivante, prit une forme
+plus caractérisée, et au lieu du Nord en général, ce fut le nom de
+l’Angleterre qui se grava dans son cœur. Chose étonnante! après un
+certain nombre d’années, sans faire aucune démarche, puisqu’il vivait
+sous l’obéissance, notre paysan se trouva, à la fin, sur le bord de
+cette mer orageuse du Nord, d’où César, jadis, aspirait à la conquête
+d’un nouveau monde. Mais il était toujours aussi peu probable
+qu’auparavant qu’il traversât le détroit. Néanmoins cela n’était pas
+impossible; aurait-il cru autrefois qu’il verrait jamais cette plage du
+grand Océan?... Et arrêté sur le rivage, le bon religieux aimait à
+contempler les vagues agitées, et à se demander si jamais viendrait le
+jour où elles le porteraient vers cette Angleterre tant désirée. Ce jour
+arriva, non pas toutefois par suite d’aucune détermination de sa part,
+mais par le soin de cette même Providence qui, trente années auparavant,
+le lui avait fait pressentir.
+
+A l’époque de notre récit, le père Domenico de Matre Dei était déjà
+familiarisé avec l’Angleterre. Il avait eu bien des peines, d’abord par
+manque d’argent, et puis, plus encore, par manque de sujets. Les années
+s’écoulaient, et soit que la crainte de la sévérité de la règle (quoique
+ce fût sans fondement, puisqu’elle avait été mitigée pour l’Angleterre),
+soit que les droits acquis des autres corps religieux en fussent la
+cause, sa communauté ne grandissait pas. Il se sentait presque
+découragé. Mais chaque œuvre vient en son temps. Enfin, les difficultés
+diminuèrent peu à peu, et l’on vit quelques hommes pleins de zèle, les
+uns nobles de naissance, d’autres distingués par leurs talents, entrer
+dans la communauté. Parmi eux, nous devons citer notre ami Willis, qui,
+à cette époque, avait reçu la prêtrise. Quoique né bien loin de Londres,
+il n’était pas le dernier venu. Et maintenant, lecteur, vous connaissez
+mieux les Passionnistes que Reding lui-même, au moment où il se
+dirigeait vers leur monastère[81].
+
+ [81] A ces détails si intéressants donnés par l’auteur, nous croyons
+ devoir ajouter quelques mots.
+
+ Le R. P. Dominique de la Mère de Dieu naquit à Viterbe, le 4 août
+ 1793. Il fit sa profession dans l’ordre des Passionnistes à l’âge de
+ 22 ans. C’est seulement en 1840 qu’il quitta l’Italie avec trois de
+ ses confrères pour venir s’établir à Boulogne, en France. Mais le
+ gouvernement d’alors qu’épouvantait tout habit de moine ne permit
+ pas à ces quatre religieux de vivre tranquillement au fond de leurs
+ cellules. Obligés de sortir de la France, ils allèrent se réfugier à
+ Ere, près Tournai (Belgique), et ils y fondèrent une maison. Deux
+ ans plus tard, le P. Dominique touchait enfin à ce sol d’Angleterre
+ si ardemment désiré. C’était le 17 février 1842. Depuis cette époque
+ jusqu’au 27 août 1849, jour où il est mort subitement, cet admirable
+ religieux a opéré un bien immense sur ce nouveau théâtre de son
+ zèle. Ses vertus éminentes, surtout sa charité intelligente et
+ douce, ont attiré à la Foi un grand nombre de protestants, parmi
+ lesquels on compte l’auteur lui-même de _Perte et Gain_.
+
+ Ce pieux serviteur de Dieu a laissé de nombreux écrits, dont un
+ seul, croyons-nous, a été traduit jusqu’à présent. C’est un ouvrage
+ intitulé: _Excellence de Marie et de son culte_, en 2 vol. in-12.
+
+Le premier objet qui se présenta à Charles fut la porte de l’église.
+Comme elle était ouverte, il y entra. Les fidèles arrivaient pour un
+office. Lorsqu’il eut passé le vestibule, la personne qui le précédait
+immédiatement lui présenta le bout de ses doigts qu’elle avait trempés
+dans un bassin d’eau placé à l’entrée. Charles ignorant le but de cette
+action, et se sentant embarrassé de cette ignorance, se retira de côté,
+et chercha un coin pour s’y réfugier; mais tout l’espace était ouvert,
+il n’y avait pas moyen de se cacher. Cependant, chacun paraissait occupé
+de soi. Nul ne fit attention à lui, et il se sentit ainsi plus à l’aise.
+Il se tint debout près de la porte, et promena ses regards dans
+l’église. Un grand nombre de cierges s’allumaient sur le maître-autel,
+situé au centre d’une abside semi-circulaire. Il y avait environ une
+demi-douzaine d’autels latéraux. La plupart n’étaient pas éclairés. On y
+voyait malgré cela quelques adorateurs solitaires. Sur l’un d’entre eux
+était un grand crucifix antique, aux pieds duquel brûlait une lampe, et
+celui-là était visité par une suite non interrompue de personnes. Elles
+s’y arrêtaient chacune cinq minutes, lisaient quelques prières dans un
+tableau attaché à la balustrade, et passaient outre. A un autre autel,
+qui se trouvait dans une chapelle au bout de l’un des bas-côtés et qui
+était surmonté d’une image, brûlaient six longs cierges. En regardant
+avec attention, Charles reconnut que c’était une image de Notre-Dame, et
+que le petit Enfant Jésus tenait un rosaire. Là était déjà réunie une
+assemblée, ou plutôt on y célébrait un office qui lui était inconnu.
+C’était rapide, alternatif, monotone. Comme cet exercice pieux
+paraissait interminable, Charles tourna ses yeux ailleurs. Il vit deux
+confessionnaux, chacun environné d’un petit groupe de personnes à genoux
+qui attendaient leur tour pour se présenter au sacrement de Pénitence;
+les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Au bas de l’église étaient
+trois rangées de bancs mobiles avec dossiers et agenouilloirs. Le reste
+de l’espace était ouvert et rempli de chaises. Mais l’objet qui attirait
+surtout l’attention en ce moment, c’était le maître-autel. Cependant
+chaque fidèle, en entrant, prenait une chaise et, s’agenouillant
+derrière, se mettait à prier. L’église finit par se remplir. Riches et
+pauvres, artisans, jeunes élégants et ouvriers irlandais, mères et
+enfants, tous étaient confondus, sans autre distinction que la
+séparation des femmes d’avec les hommes. Une troupe de garçons et de
+petits enfants, mêlés à quelques vieilles femmes, avaient pris
+possession de la balustrade du chœur, et la secouaient avec des
+mouvements convulsifs comme dans l’attente de quelque chose.
+
+Quoique Reding fût resté debout, nul n’aurait fait attention à lui; mais
+il vit que le temps était venu de s’agenouiller. Il alla se mettre au
+coin du banc le plus rapproché. A peine avait-il pris place, qu’une
+procession avec des cierges passa de la sacristie à l’autel. Vint
+ensuite quelque chose qu’il ne put comprendre, et soudain commença un
+chant qu’il reconnut être une litanie, aux paroles _Miserere_ et _Ora
+pro nobis_. Une hymne suivit. L’attention de l’assemblée était si
+profonde, sa dévotion si ardente, que Reding pensa qu’il n’avait jamais,
+jusqu’à ce jour, assisté à un véritable acte de culte. Ce qui le frappa
+particulièrement, ce fut que, tandis que dans l’Église anglicane le
+ministre ou l’orgue est tout et le peuple rien, sauf le clerc qui le
+représente, ici c’était précisément l’inverse. Le prêtre parlait à peine
+ou du moins presqu’à voix basse; mais tous, dans l’assemblée, comme un
+immense instrument ou _Panharmonicon_, ne formaient qu’une seule voix,
+tout en paraissant n’agir, chacun, que d’après sa propre inspiration.
+Ils ne semblaient avoir besoin d’aucune impulsion étrangère ni d’aucune
+direction, quoique dans la litanie le chœur chantât alternativement. Les
+paroles étaient en latin, mais on eût dit que tous en comprenaient la
+valeur, et qu’ils offraient leurs prières à la Sainte-Trinité, au
+Sauveur incarné, à la puissante Mère de Dieu et aux Saints glorifiés,
+avec une ardeur égale à l’énergie de leurs cantiques. Près de Charles se
+trouvaient un petit enfant et une pauvre femme qui chantaient de toute
+la force de leurs poumons. Il n’y avait pas à s’y méprendre, Reding se
+dit à lui-même: «Voilà une religion populaire.» Il jeta de nouveau un
+regard dans l’église. Comme nous l’avons dit, elle était très-simple, et
+l’on voyait qu’elle n’était pas finie; mais le Temple vivant qui s’y
+manifestait n’avait besoin ni de sculptures délicates ni de marbres
+somptueux pour la parachever, «car la gloire de Dieu l’avait éclairée,
+et l’Agneau en était la lumière». «Que c’est étrange! se dit Charles à
+lui-même, on appelle ce culte un culte de pure forme, et cependant il
+paraît comprendre indistinctement toutes les classes: enfants et
+vieillards, gens d’éducation et peuple, hommes et femmes; c’est l’œuvre
+du même Esprit en tous, qui d’un grand nombre ne fait qu’un seul corps.»
+
+Pendant qu’il réfléchissait ainsi, il y eut un changement dans l’office.
+Un prêtre, ou un assistant, était monté quelques secondes sur l’autel et
+y avait pris un calice ou un vase qui s’y trouvait; Charles ne pouvait
+voir d’une manière distincte. Un nuage d’encens s’éleva vers la voûte.
+Soudain tous les fronts s’inclinèrent jusqu’à terre. Que signifiait cet
+acte? La vérité brilla aux yeux de Reding d’une manière terrible, mais
+douce pourtant: c’était le Seigneur incarné qui reposait sur l’autel, et
+qui était venu pour visiter et bénir son peuple; c’était l’auguste
+présence qui fait d’une église catholique un sanctuaire unique; qui en
+fait ce qu’aucun autre lieu ne saurait être, un lieu saint... A cette
+époque, les offices du bréviaire n’étaient plus inconnus à notre jeune
+ami, et au moment où il se prosterna sur le pavé, dans un mouvement
+subit d’anéantissement et de joie, quelques paroles de ces grandes
+antiennes, dont Willis, dans une circonstance, avait cité quelques
+phrases, lui vinrent sur les lèvres: «_O Adonaï, et Dux domûs Israel,
+qui Moysi in rubo apparuisti; O Emmanuel, Exspectatio gentium et
+Salvator earum, veni ad salvandum nos, Domine Deus noster._»
+
+Après cette cérémonie, l’office ne dura plus longtemps. En relevant la
+tête, Charles vit que l’assemblée s’écoulait avec rapidité et qu’on
+éteignait les lumières. Il comprit qu’il fallait se hâter. Il se dirigea
+donc vers un frère convers, qui attendait pour fermer les portes, et le
+pria de le conduire au supérieur. Le bon frère craignait que celui-ci ne
+fût occupé en ce moment. Toutefois, il conduisit Charles dans une petite
+chambre bien propre, où notre ami, laissé à lui-même, eut le temps de
+rassembler ses pensées. A la fin, le supérieur parut. C’était un homme
+au-dessus de l’âge mûr, d’un maintien à la fois grave et bienveillant.
+Les sentiments de Reding étaient indicibles, mais tous pleins de charme.
+Son cœur battait fort, non de crainte ni d’anxiété, mais d’un
+frémissement de plaisir, en pensant qu’il était sous le toit d’une
+communauté catholique et en face d’un de ses prêtres. En un moment son
+trouble disparut, et il se sentit enivré de joie. A peine pouvait-il
+dominer son émotion; il craignait d’être pris pour un fou. Il présenta
+la carte de son compagnon de voyage. Le bon Père sourit, en voyant le
+nom de l’ecclésiastique; mais ce fut avec une satisfaction toute
+particulière qu’il lut les paroles aimables que celui-ci avait tracées
+au crayon. Charles ne tarda pas à s’entendre avec le supérieur. Grâce à
+Willis, il était déjà connu dans le couvent. Il fut arrêté qu’il
+logerait tout de suite chez ses nouveaux amis, et qu’il y resterait tant
+que cela lui conviendrait. La première chose à faire, c’était de se
+préparer à la confession, et l’on espérait qu’ainsi il pourrait être
+reçu, le dimanche suivant, dans la communion catholique. Après cet acte
+solennel, il aurait à se présenter à l’évêque, au moment convenable,
+pour lui demander le sacrement de Confirmation. Peu de temps lui suffit
+pour faire transporter ses bagages au couvent, et une heure après son
+entrevue avec le supérieur, il était assis seul, avec plumes, papier,
+livres, et devant un feu joyeux, dans une cellule de sa nouvelle
+habitation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Le beau jour.
+
+
+Quelques mots vont nous conduire à la fin de notre récit. C’était le
+dimanche matin vers les sept heures; Charles avait été admis dans la
+communion de l’Église Catholique depuis une heure environ. Il était
+encore à genoux dans l’église des Passionnistes, devant le tabernacle,
+jouissant d’une paix profonde et d’une sérénité d’esprit qu’il n’aurait
+pas crues possibles sur la terre. C’était plus que le calme qui affecte
+sensiblement l’oreille, lorsqu’une cloche s’arrête après avoir tinté
+longtemps, ou lorsqu’un vaisseau, après le ballottement des vagues, se
+trouve dans le port. C’était une sensation si douce, qu’il se croyait
+reporté par le souvenir à ses plus tendres années, qu’il lui semblait
+recommencer l’existence. Mais il y avait plus que le bonheur de
+l’enfance dans son âme: il lui paraissait sentir un roc sous ses pieds;
+c’était _soliditas Cathedræ Petri_. Il continua à rester à genoux, comme
+s’il eût été déjà dans le ciel, ayant le trône de Dieu en face, et les
+anges tout autour de lui; comme si, en se remuant, il dût perdre cette
+immense faveur.
+
+A la fin, il sentit une main légère sur son épaule, et une voix lui dit:
+«Reding, je vais partir; laissez-moi vous dire adieu auparavant.» Il se
+retourna, c’était Willis, ou plutôt le père Louis, dans son costume
+sombre de Passionniste, sur lequel se dessinait un cœur blanc du côté
+gauche de la poitrine. Willis le conduisit de l’église à la sacristie.
+«Quelle joie, Reding! s’écria-t-il quand la porte fut fermée; quel jour
+de joie! La fête de saint Édouard, jour doublement béni désormais. Mon
+supérieur m’a permis d’assister à la cérémonie; vous ne m’avez pas vu,
+mais j’ai été présent à tout.--Oh! reprit Charles, que dirai-je?... la
+face de Dieu! Comme j’étais à genoux, il me semblait que je ne désirais
+plus rien que de répéter avec le vieillard Siméon: «Maintenant,
+laissez-moi mourir, puisque j’ai vu votre face.»--Pour vous, cher
+Reding, vous sentez dans votre âme toute l’ardeur et tout l’enthousiasme
+d’un néophyte; quant à moi, ces sentiments sont déjà émoussés par
+l’habitude.--Non, Willis, non; vous avez pris la meilleure part de bonne
+heure, tandis que j’ai temporisé. Trop tard, je t’ai connue, Vérité
+ancienne; trop tard je t’ai trouvée, première et unique Beauté!--Tout
+est bien, mon cher ami, excepté ce que le péché rend mauvais. Si vous
+avez à pleurer la perte du temps avant votre conversion, j’ai à déplorer
+aussi de l’avoir perdu après la mienne. Vous parlez de délai: ne dois-je
+pas parler de précipitation? Un Dieu bon gouverne toutes choses... Mais
+il faut que je vous quitte. Vous rappelez-vous mes dernières paroles,
+lorsque nous nous séparâmes dans le Devonshire? J’y ai souvent pensé
+depuis cette époque; elles étaient trop vraies alors. Je vous disais:
+«Nos voies se divisent.» Aujourd’hui elles restent encore différentes,
+et cependant désormais elles seront les mêmes. Nous reverrons-nous
+ici-bas? qui le sait? mais encore un peu de temps, et il y aura une
+réunion éternelle devant le trône de Dieu, à l’ombre de sa Mère bénie et
+de tous les saints. «_Deus manifestè veniet, Deus noster et non
+silebit._» Charles prit la main du père Louis et la baisa. S’étant jeté
+à genoux, il reçut la bénédiction du jeune prêtre. Puis le bon père
+disparut par la porte de la sacristie; et le nouveau converti rentra
+dans sa cellule temporaire, si heureux dans le présent qu’il ne songeait
+ni au passé ni à l’avenir...
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+ APPENDICE.
+
+ SOUVENIRS PERSONNELS
+ DU
+ MOUVEMENT D’OXFORD,
+ AVEC DES EXTRAITS
+ DE PERTE ET GAIN DU DOCTEUR NEWMAN.
+
+ CONFÉRENCE
+ DONNÉE
+ (AU MOIS DE MAI 1856) AU CLUB POPULAIRE ET CATHOLIQUE D’ISLINGTON
+ (A LONDRES)
+
+ PAR
+ FRÉDÉRIC OAKELEY,
+ Maître ès-arts de l’Université d’Oxford, curé de Saint-Jean
+ l’Évangéliste à Islingten, chanoine du chapitre métropolitain, et
+ ex-_fellow_ du collége de Balliol à Oxford.
+
+
+L’origine, le développement et les résultats du grand Mouvement
+Religieux qui a pris naissance à l’Université d’Oxford, il y a environ
+un quart de siècle, et qui en moins de douze ans a donné à la Sainte
+Église Catholique plusieurs centaines de convertis, ont été si
+complétement expliqués par le docteur Newman, dans ses célèbres
+«Conférences sur les difficultés de l’Anglicanisme», que ce serait une
+témérité coupable de ma part de toucher à un sujet sur lequel, après
+l’illustre écrivain, on ne pourrait que divaguer ou dire des choses
+superflues. C’est pourquoi, dans le titre de ma Conférence de ce jour,
+j’ai eu soin de me renfermer dans des bornes qui me missent moi-même à
+l’abri de toute tentation ambitieuse, et qui vous épargnassent, à vous,
+mes amis, un désappointement. Mon simple dessein est de vous présenter
+les souvenirs personnels d’une époque de ma vie qui, après avoir donné
+lieu et à des regrets et à de la reconnaissance, a été couronnée par des
+résultats qui sont pour nous tous un sujet commun de joie. Je dois
+cependant, dès le début, vous mettre en garde contre la supposition qui
+pourrait vous faire attendre de moi un article d’autobiographie, ou ce
+qu’un de nos adversaires appellerait les «Aveux d’un converti». Ce n’est
+pas aujourd’hui mon but. Je ne viens pas non plus vous faire «l’Histoire
+du Tractarianisme». Ce que je me propose, c’est de me placer dans la
+position d’un témoin étranger aux faits qu’il raconte, et de considérer
+à mon point de vue les matières d’Oxford et les événements qui en sont
+sortis. Si, en traitant ce sujet, je suis obligé de rapporter des
+circonstances auxquelles j’ai pris part, c’est une nécessité que je dois
+subir; mais je ferai de mon mieux pour remplir ma tâche avec le moins de
+partialité ou d’amour-propre possible.
+
+Mes plus anciens «souvenirs personnels», relativement au premier coup
+porté aux vieilles habitudes religieuses d’Oxford, remontent au
+professorat royal du docteur Charles Lloyd, qui, vers l’année 1827,
+reçut de feu le ministre sir Robert Peel, dont il avait été précepteur,
+la charge de l’évêché d’Oxford. Le docteur Lloyd était un ecclésiastique
+très-instruit et de talents hors ligne. Il appartenait à ce petit nombre
+d’hommes qui, sous un système corrompu, se sentent assez forts pour se
+choisir un terrain à eux et combattre sans peur les préjugés du jour.
+Ayant passé une partie de son adolescence dans la société de prêtres
+français, il s’était formé, d’après leur conversation et leur conduite,
+une idée des doctrines et de la vie des Catholiques bien différente de
+celle qui est généralement reçue parmi les Protestants. Sans doute, sa
+première éducation et ses rapports avec l’Université en avaient fait un
+protestant ferme; mais en prenant la fonction si délicate de professeur
+de Théologie, et en se trouvant disposer de l’influence que sa science
+et ses talents, joints à une facilité remarquable pour gagner
+l’affection des élèves, lui donnaient sur les étudiants de sa classe, il
+chercha à se débarrasser, autant qu’il put, des entraves de sa position
+et à se jeter, comme on dirait à Oxford, «dans une nouvelle voie». Il
+choisit donc, pour sujet de son cours de Théologie l’histoire et la
+forme du _Prayer-Book_ anglican, sujet qui l’amena, et ses élèves avec
+lui, à examiner le Missel et le Bréviaire comme étant les sources d’où
+ont été tirées les principales matières de ce livre de prières. Tout à
+coup, sans aucune cause connue, on pria M. Booker de _New Bond Street_
+de fournir aux étudiants d’Oxford tous les livres de liturgie et
+d’office que contenait son magasin. M. Booker était trop bon catholique
+pour traiter une telle demande comme une simple affaire de commerce, et,
+n’osant pas espérer un miracle, il crut prudemment à un complot. Par une
+singulière coïncidence, il arriva que j’étais le seul protestant que M.
+Booker connût à Oxford, et que le seul catholique que je connusse
+moi-même c’était M. Booker. Aussi je crois que ce fut grâce à moi que
+ses craintes furent dissipées et que la libre importation des missels et
+des bréviaires eut lieu à Oxford. Cependant, les leçons du docteur Lloyd
+continuaient avec un succès soutenu; et j’ai, ou, pour mieux dire, j’ai
+eu naguère entre les mains un _Prayer-Book_ anglican avec des feuillets
+intercalés qui contenaient des renvois aux autorités catholiques,
+d’après lesquelles le maître prouvait d’une manière triomphante les
+larges emprunts faits par les Réformateurs anglais à l’ancienne Église.
+Le pauvre docteur Lloyd, à qui je ne puis penser sans qu’il s’éveille en
+moi des sentiments d’attachement et de gratitude, tomba, bientôt après,
+victime de son zèle dans la cause de «l’Émancipation Catholique».
+Soudain on le vit changer sa politique dans cette question brûlante, et
+voter avec son patron, sir Robert Peel, lorsque le ministère, en 1829,
+adopta ce projet de loi. Cette conduite indisposa contre lui le roi
+ainsi que son propre clergé. Un jour qu’il siégeait dans la Chambre des
+Lords (car à cette époque il était évêque), il fut pris d’une fièvre
+dont il mourut au bout de trois semaines, laissant à Oxford un vide qui,
+jusqu’à présent, n’a pu être bien comblé. Avec cet illustre professeur
+disparut l’étude des liturgies; et les volumes suspects, qui avaient été
+importés dans un lieu si étrange et qui s’accordaient si mal avec les
+ouvrages des librairies d’Oxford, furent vendus ou cachés dans les
+rayons des bibliothèques, au moins pour un temps. La semence, toutefois,
+avait certainement pris racine, et elle devait porter ses fruits au
+moment opportun. Aux leçons du docteur Lloyd assistaient John-Henry
+Newman et Edward Pusey, quoique plus âgés que la majorité de la classe.
+Parmi ceux qui étaient un peu plus jeunes, on remarquait M. Wilberforce
+l’ex-archidiacre, M. Froude, feu l’évêque de Salisbury et plusieurs
+autres, au nombre desquels je me trouvais.
+
+Dans toute la classe, il n’y avait personne sur qui ces leçons fissent
+une impression plus profonde que sur feu Richard Hurrell Froude. Bien
+différent de la plupart des hommes de son parti, M. Froude ne vacilla
+jamais dans son adhésion aux principes catholiques, ou, dans tous les
+cas, à des principes religieux qui étaient prodigieusement en avant de
+son époque. L’enseignement du docteur Lloyd, relativement aux matières
+de liturgie, trouva dans ce jeune homme de vingt et un ans un esprit
+déjà mûr pour recevoir des impressions favorables même à l’Église de
+Rome, et fortement contraires à la Réforme. Pendant sa vie si courte,
+les impressions de M. Froude devinrent chaque année plus profondes, et
+elles s’étaient transformées en convictions fermes et très-énergiques
+par le moyen d’austérités personnelles, de la retraite, de l’étude et de
+la prière; lorsque enfin (comme toutes les convictions réelles et
+mûries) elles commencèrent à produire leur effet sur le monde. Ce qui,
+dans le docteur Lloyd, n’était que de simples «vues», se changeait en
+motifs dans M. Froude; et ce qui, pour beaucoup d’élèves de l’illustre
+professeur, aurait vécu et serait mort comme une simple mode, prit de
+larges racines, grâce à l’influence de M. Froude, et germa dans la suite
+en quelque chose d’intimement et d’efficacement pratique. En effet, cela
+se passait à peu près à l’époque que M. Froude fit la conquête de M.
+Newman.
+
+Plusieurs années après le temps auquel je me reporte, les «Traités
+d’Oxford» firent leur apparition[82] dans les circonstances et pour le
+but que le docteur Newman a pleinement développés dans ses «Difficultés
+de l’Anglicanisme». Cependant, le reste d’entre nous, quoique fixés à
+Oxford et plus ou moins liés ensemble, nous allions chacun dans notre
+propre direction, qui de ce côté, qui de celui-là; quelques-uns
+s’éloignant de toute pratique religieuse, d’autres embrassant une
+religion très-étrangère à notre éducation et à notre caractère naturel.
+De toutes les erreurs les plus accréditées touchant la controverse
+d’Oxford, il n’en est pas de plus palpable que celle qui suppose une
+ligue, ou une union préméditée entre ceux qui finirent plus tard par se
+faire catholiques. Chacun de nous, je puis vous l’assurer, nous avions
+nos vues individuelles qui, comme autant de lames aiguës, s’opposaient à
+toute vraie combinaison. Il résultait de là que, sur beaucoup de
+questions importantes, on nous trouvait dans des camps opposés. Nous
+avions tous nos occupations particulières, nos propres intérêts, des
+réunions différentes; et lorsque les hommes dont les noms sont
+généralement les plus mêlés au Mouvement d’Oxford se rencontraient dans
+un salon, il y avait une certaine réserve froide et une crainte mutuelle
+de collision; ce qui loin de favoriser, gênait plutôt les rapports entre
+nous. Aussi beaucoup des plus sincères partisans des opinions régnantes
+se rendaient-ils dans des sociétés où ils trouvaient sans doute moins
+d’essor à leur enthousiasme, mais aussi moins de danger d’être en
+désaccord.
+
+ [82] Le premier de ces _traités_ parut en 1833.
+
+Pendant ce temps, toutefois, le levain de la vraie religion montait sous
+la surface. Les hommes (et ils étaient nombreux) qui traitaient toute
+l’affaire avec mépris, et qui pensaient sérieusement que cette _furore_
+catholique était une simple fantaisie du jour, qui aurait son temps et
+qui s’évanouirait aussi vite et aussi complétement que l’intérêt d’un
+nouvel opéra; ces hommes, dis-je, connaissaient peu l’étendue et la
+force de la puissance qu’ils avaient à combattre. Ils ne savaient pas
+quels phénomènes s’accomplissaient dans les chefs de la controverse, ces
+savants qui étaient, et non pas nous, la vie et l’âme de tout. Ils
+ignoraient quelles clartés des études patientes apportaient, chaque
+jour, à leur intelligence; quelle vigueur la mortification corporelle
+imprimait à leur âme; quelle maturité une marche solide donnait à leurs
+principes, et surtout combien le dénoûment se précipitait sous
+l’influence de leurs prières persévérantes. Ces observateurs bien
+intentionnés, mais à courte vue, tiraient leurs arguments d’opposition
+de ce qui, dans de semblables mouvements, se fait le plus remarquer, je
+veux dire des folies et des extravagances des disciples. Ceux-ci, je le
+crois, agirent souvent comme des aveugles providentiels, destinés à
+détourner l’attention de ce qu’il y avait de positif dans l’œuvre. De
+temps à autre, il est vrai, une circonstance venait montrer qu’il y
+avait, sous cette agitation, un principe plus profond et une force plus
+réelle qu’on ne le pensait; mais Oxford est habitué à des troubles de ce
+genre, et rarement on les y a vus survivre aux grandes vacances. La
+controverse Hampden, la controverse Faussett, et je ne sais combien
+d’autres d’une moindre importance, étaient là pour prouver que les
+hommes qu’on avait sottement supposés morts, enterrés et oubliés,
+étaient, en réalité, pleins de vigueur et prêts à l’action au moment
+voulu. Mais le grand corps universitaire ne voyait que peu à peu, et ne
+voulait pas se convaincre que le cheval de bois qui s’avançait si
+pesamment et si majestueusement était rempli de guerriers armés de pied
+en cap pour la lutte. A la fin, parut le célèbre Traité XC[83]. Ce fut
+lui qui véritablement donna l’alarme, en proposant une interprétation
+des XXXIX Articles qui aurait permis de les signer en conscience aux
+personnes déjà fort avancées dans la voie du Catholicisme. L’esprit
+académique s’en émut, et il trouva, mais trop tard, que le danger
+imminent ne pouvait désormais être écarté par un sermon de circonstance
+à Sainte-Marie, ni par le renvoi d’un sous-gradué suspect. Le
+malencontreux Traité reçut de l’_Hebdomadal Board_[84] une flétrissure
+qui fut pour lui un _imprimatur_ plutôt qu’un stigmate; car le produit
+énorme de sa vente permit à son auteur de rassembler, sous la forme
+d’une excellente bibliothèque de théologie, des matériaux pour étendre
+le mal. Cependant la thèse de ce Traité trouva des défenseurs, et, il
+faut l’avouer, ceux-ci exagérèrent sa théorie touchant la signature des
+Articles. Ils y firent entrer toute «la doctrine romaine» (avec la plus
+grande pureté d’intention, j’aime à le croire) par la porte qui avait
+été ouverte pour admettre simplement la partie élevée de l’Anglicanisme;
+et ils bâtirent sur la base du docteur Newman des conclusions que
+celui-ci rejetait, mais qu’il ne pouvait ostensiblement attaquer sans
+faire encourir à l’Établissement un danger plus immédiat que celui qu’il
+lui créait par son silence.
+
+ [83] On trouve une excellente analyse de ce traité dans l’ouvrage de
+ M. J. Gondon, intitulé: _du Mouvement religieux en Angleterre_.--Ce
+ traité XC parut en 1841.
+
+ [84] L’_Hebdomadal Board_ est un comité formé de tous les chefs des
+ établissements d’Oxford.
+
+Il est difficile de parler de ces incidents sans vous amener à penser,
+mes chers auditeurs, que le docteur Newman, l’auteur de ce célèbre
+Traité, agissait dans un esprit d’astuce et d’insubordination. Rien ne
+saurait être plus loin de la vérité. Le docteur Newman croyait, d’une
+conviction ferme, que les Articles de l’Église d’Angleterre pouvaient
+être interprétés, en conscience, de la manière qu’il l’établissait, et
+qu’ils l’avaient été par des hommes de mérite de cette communion depuis
+le commencement de son histoire. Il agissait aussi entièrement en vue du
+système établi, et (si les autorités d’Oxford avaient connu leur
+véritable intérêt) en vue de l’Université elle-même. Il savait mieux que
+ces messieurs la profondeur et la réalité des aspirations vers Rome; il
+savait également que le moyen d’encourager ces tendances, c’était
+d’arrêter, sans nécessité, l’interprétation des Trente-neuf Articles.
+J’avoue, néanmoins, qu’il était impossible de faire la tentative de
+donner à ce formulaire une interprétation nouvelle, quoique vraie, sans
+qu’il y eût un semblant de subtilité de la part de l’auteur et la
+certitude d’un malentendu. Mais en encourant ces conséquences, le
+docteur Newman faisait ce qu’il s’est montré toujours prêt à faire: il
+se sacrifiait à un devoir public manifeste. Si les autorités d’Oxford
+avaient eu assez d’esprit pour se laisser guider par le docteur Newman,
+et si elles avaient permis au Traité XC d’atteindre son but sans lui
+chercher querelle, je ne dis pas qu’elles eussent empêché les
+conversions subséquentes à l’Église, mais elles les auraient retardées
+indéfiniment. Grâces soient rendues à Dieu qui en a ordonné d’une autre
+manière! Si le docteur Newman veut me permettre de lui offrir le
+témoignage d’une connaissance de près de trente années, relativement à
+un côté de son caractère, je dirai que si jamais il y eut un homme qui
+agît simplement en vue de l’objet placé devant lui, et qui fût dépouillé
+de ce qu’on peut appeler l’esprit _diplomatique_, cet homme c’est lui.
+Qu’un homme de ce genre pût être mal compris du monde, c’est un fait qui
+n’est ni nouveau ni inexplicable.--Il n’est pas inexplicable, parce
+qu’il n’y a rien qui ennuie le monde (si je puis user de cette
+expression familière) comme la simplicité, surtout quand il la trouve
+jointe à une profondeur à laquelle n’atteint pas sa pénétration; il
+n’est pas nouveau, parce que ce fut le lot de saint Paul et de ses
+compagnons d’être regardés «comme des séducteurs, quoique sincères[85].»
+
+ [85] II Cor. VI, 8.
+
+Tandis qu’Oxford faisait son œuvre à sa manière, un effort du même
+genre, quoique indépendant, se poursuivait dans une petite chapelle qui
+«n’est pas à plusieurs milles» de _Cavendish square_[86]. Cette
+chapelle, qu’on a poétiquement dédiée à sainte Marguerite, ne devait
+certainement pas son nom à une sainte quelconque, mais à une dame
+titrée; et je puis l’assurer, en 1839, alors que je la connus pour la
+première fois, ses antécédents et son caractère révélaient un tout autre
+calendrier que celui de l’Église. C’était le champ le plus stérile qu’on
+pût imaginer pour faire un essai de Catholicisme. Son origine était
+protestante au dernier degré, allant se perdre dans un siècle de
+ténèbres très-rapproché de nous, et pire encore que la Réforme. Le
+représentant de ses traditions et le type de son caractère (encore
+avait-il pour lui l’avantage de l’antiquité) était un vieux clerc, à
+perruque brune, qui avait connu l’édifice «homme et enfant», presque
+depuis son origine. Cet édifice avait été construit vers l’époque de la
+Révolution française, et avait été d’abord une espèce de temple du
+déisme. Après une ou deux phases de transition, il devint une chapelle à
+la mode, et sa chaire fut successivement occupée par des défenseurs de
+l’Établissement, de l’Irvingisme, de l’Anglicanisme et d’une espèce de
+Tractarianisme modifié. Sous la dernière administration, ce temple était
+presque désert. Dans cet état de choses, l’évêque jugeait complétement
+inutile de remplacer le ministre sortant, lorsqu’il accepta, non sans
+quelque crainte, je pense, une offre que lui fit Oxford d’y mettre un
+homme de son choix.
+
+ [86] A Londres.
+
+Toute l’histoire de Margaret-Chapel se retrouvait dans sa construction
+et dans son arrangement. Des galeries garnissaient les murailles; les
+bancs fermaient l’espace. Naturellement, il n’y avait pas de sanctuaire;
+mais immédiatement en face de la table de communion, et de manière à la
+masquer, s’élevait une énorme chaire, d’où le pupitre et le banc du
+clerc se détachaient et venaient finir dans le corps du bâtiment en
+échelle décroissante de proportion. Telle était Margaret-Chapel,
+lorsqu’elle passa sous l’administration d’un ecclésiastique d’Oxford,
+dont la principale qualité pour cette charge était une ferme résolution,
+dût-il échouer, d’appliquer les principes religieux qu’il avait appris
+d’hommes qui lui étaient bien supérieurs en science et en talents.
+
+Ces principes, on ne peut le nier, se montrèrent assez vrais et assez
+forts pour tenir bon contre des obstacles sérieux. Le champ de l’action,
+quelque désavantageux qu’il fût, donna libre carrière à des essais
+religieux différents de ce qu’on aurait pu tenter, même à Oxford; et
+cela, tout en suivant les principes de cette ville, et surtout celui de
+ces principes qui a été défendu en théorie comme en pratique par le
+véritable fondateur de cette école, le docteur Newman. L’ordre et la
+beauté qu’on introduisit dans le culte divin étaient choses nouvelles
+pour le Londres protestant, mais l’expérience prouva combien cette
+innovation était en rapport avec les besoins de la nature humaine. La
+chapelle elle-même, malgré sa difformité, ne se montra pas aussi
+contraire qu’on aurait pu l’attendre à l’introduction des cérémonies.
+Grâce à des conseils judicieux et à de généreuses offrandes, l’intérieur
+de l’édifice prit un nouvel aspect. La chaire et le pupitre furent
+enlevés de leur ancienne position; et le pauvre clerc prit place, à
+contre-cœur, dans le corps de là chapelle, sans pouvoir, toutefois,
+réussir jamais à chanter son _amen_ d’un ton convenablement soumis. La
+table de communion, qualifiée maintenant du nom d’autel, était couverte
+d’un tapis cramoisi, sur lequel reposaient une croix et des chandeliers,
+dont les cierges non allumés restaient comme un signe permanent de
+l’inflexibilité épiscopale et comme l’emblème d’une espérance patiente.
+Les cierges, cependant, ne demeurèrent pas toujours éteints; car
+périodiquement la nuit remplaça le jour, et parfois la nature vint nous
+favoriser d’un brouillard propice.
+
+Tout ceci, mes amis, doit vous paraître quelque chose d’infiniment
+absurde. J’en conviens, je ne saurais justifier ces cierges non allumés,
+et encore moins cet attachement excessif pour des brouillards. Mais, à
+part quelques extravagances de ce genre, toute cette réforme, je vous
+l’assure, avait son côté sérieux et sa réalité, comme l’ont prouvé, vous
+l’admettez, je pense, ses résultats auxquels on ne songeait pas même
+alors: Margaret-Chapel a donné quelques vingtaines de convertis à
+l’Église Catholique, en y comprenant quatre de ses ministres successifs;
+et cela, alors qu’on ne se proposait autre chose que de travailler à
+l’avancement de l’Église d’Angleterre. Cette chapelle a continué son
+œuvre, après que je l’ai eu quittée. A cette heure elle est devenue une
+des plus magnifiques églises du royaume, et elle est appelée, j’en suis
+convaincu, à poursuivre encore sa mission. D’après quelles idées ou
+d’après quels principes elle a été administrée depuis mon départ, c’est
+ce que j’ignore; mais je sais que celui qui m’a succédé dans
+l’administration, et qui est encore son ministre actuel, est un homme
+d’une vie irréprochable, d’une très-haute probité, du plus aimable
+caractère et d’intentions très-droites. Aussi ne douté-je pas qu’il ne
+sorte beaucoup de bien des efforts sincères d’un tel ecclésiastique,
+quoique je ne puisse pas voir présentement de quelle manière. Il me sera
+plus facile de dire quelle pensée présidait à l’administration de
+Margaret-Chapel, lorsque j’en étais chargé. Notre principal objet était
+d’élever le caractère moral et religieux de notre troupeau, par le moyen
+d’un enseignement aussi catholique que le permettait une loyale
+interprétation des formulaires reçus. Nous étions persuadés que, puisque
+l’Église d’Angleterre était historiquement et positivement une Église
+nationale, il y avait place dans son sein pour toutes les phases de la
+religion protestante qu’on pourrait faire entrer dans ses formulaires,
+évidemment latitudinaires de l’aveu de tous; et, de plus, qu’il s’y
+trouvait aussi de la place pour cette forme extrême d’Anglicanisme,
+Protestante seulement jusque-là qu’elle n’est pas Romaine. Je ne veux
+pas, pour l’heure, défendre cette manière de voir; mais quelque absurde
+et peu justifiable qu’elle puisse paraître aujourd’hui, je crois (et
+c’est la seule excuse que j’apporterai en sa faveur) que c’était là, au
+fond, une _honnête_ méprise. Quant à la partie liturgique de la
+question, nous étions convaincus que, comme les Articles de l’Église
+d’Angleterre donnaient une grande latitude, en ce qui touche à la vraie
+doctrine; ainsi ses rubriques donnaient, également, une latitude non
+moins grande en ce qui regarde les cérémonies. Mais il est évident que
+cette interprétation de l’objet dont il s’agit, quoique vraie en thèse
+générale, était renversée, dans les deux cas, par ce Protestantisme
+d’_esprit_ qui anime toute l’Église et toute la nation d’Angleterre:
+Protestantisme qui, après tout, et non pas la lettre des formulaires,
+est le vrai signe distinctif du caractère de la religion nationale. Le
+_génie_ de l’Église Catholique s’harmonise avec ses doctrines et ses
+pratiques de dévotion. C’est là le véritable secret de notre force et de
+nos succès. La doctrine et les observances catholiques sont en tout
+point opposées aux maximes et à l’esprit du monde. Laissées à
+elles-mêmes, sans union, sans rapports visibles, sans traditions, et,
+par-dessus tout, sans secours surnaturels, cette doctrine et ces
+observances n’auront jamais de chance de succès dans la lutte avec les
+puissances des ténèbres. «La doctrine romaine» sans autorité, et les
+pratiques catholiques sans fondement, ne peuvent avantageusement lutter
+contre les comités paroissiaux, les Parlements et les Conseils privés.
+Il n’est pas nécessaire d’avoir l’œil prophétique pour prévoir que
+l’histoire des vingt dernières années de l’Église anglicane sera
+l’histoire des vingt années à venir, seulement avec une répétition plus
+marquée des mêmes traits. Les sentiments catholiques se développeront à
+l’ombre de la tolérance, et ils se répandront grâce à la lutte. Les
+évêques anglicans n’agiront pas jusqu’à ce qu’ils y soient contraints;
+mais ils trouveront la punition de leurs délais dans la résistance
+vigoureuse de l’œuvre qu’ils auront à renverser. On doit les plaindre,
+et non pas les blâmer. La tâche qu’ils ont à remplir aurait défié les
+forces d’un Athanase ou d’un Ambroise. Pour des hommes tranquilles,
+produits de temps de calme, c’est déjà une besogne assez dure que de
+détruire seulement l’empire du mal; et, cependant, les autorités de
+l’Église d’Angleterre ont entrepris une œuvre plus rude encore,--elles
+luttent avec l’Esprit de Dieu.
+
+Me proposant de vous donner une juste idée du célèbre récit du docteur
+Newman, autour duquel je veux grouper toutes les observations de ma
+Conférence de ce jour, il m’est nécessaire de vous parler encore
+quelques instants de la partie _esthétique_ (ou de fantaisie) du
+Mouvement. Il est certain que parmi les hommes d’un esprit raffiné, mais
+d’une éducation superficielle, comme il s’en trouve à nos deux grandes
+universités, plusieurs voulaient embrasser le côté facile du
+Catholicisme et repousser le côté pénible; suivre cette religion comme
+sentiment, et ne pas en tenir compte comme règle. Toute une coterie de
+ces _amateurs_ catholiques venait de paraître, et, soit dit en passant,
+je ne nierai pas que beaucoup d’entre nous ne fussent, plus ou moins, en
+danger de tomber dans cette grande erreur. Les uns s’attachèrent à
+l’architecture; d’autres aux cérémonies, selon la pente de leur goût
+naturel, selon les sociétés, locales ou étrangères, avec lesquelles ils
+étaient le plus en rapport. La manie de l’architecture était, à bien des
+égards, plus élevée, plus honorable et plus populaire que l’autre; et
+pour cette raison, peut-être, elle n’était pas moins dangereuse. C’est
+une bonne fortune pour la cause de la vérité, lorsque l’erreur se trahit
+elle-même. Or, tel fut précisément le cas dans les excès qui se
+rapportaient aux cérémonies religieuses. Des révérends furent accusés,
+avec assez de vraisemblance, de brûler de l’encens en guise de
+pastilles; et «les fleurs sur l’autel» furent défendues avec un zèle qui
+aurait fait honneur à un confesseur de la foi. On racontait aussi que
+certains ministres avaient fait des génuflexions devant des évêques,
+malgré les protestations de ceux-ci, que d’autres s’étaient inopinément
+présentés à eux en surplis ou en chapes. On disait (et sans doute par
+plaisanterie, mais des plaisanteries de ce genre témoignent de
+réalités), on disait que la doctrine de l’intercession des saints avait
+été fondée sur la «prière de saint Chrysostome» qu’on trouve dans le
+service du matin. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le «louez le Seigneur»
+avait suggéré l’introduction des neuf alléluia chantés en chœur. Un
+second avantage, c’est que, relativement à ces extravagances, les
+Catholiques Anglais, comme les étrangers, nous étaient visiblement
+opposés. Mais le contraire de tout cela était vrai en ce qui regarde
+l’engouement architectural. Le goût des cérémonies n’est nullement
+anglais. Tous les préjugés de la nation devaient donc s’élever contre
+cette nouveauté. Mais il n’en est pas de même de l’alliance du
+Catholicisme avec l’art. Nos magnifiques cathédrales, dont l’origine
+catholique est un fait d’histoire, tandis que leur destination
+protestante n’est qu’un simple fait de possession, sont des liens
+naturels entre l’ancienne religion et l’esprit national, et ce n’est pas
+évidemment sans raison qu’on les regardait, avec les idées qu’elles font
+naître, comme une base commune sur laquelle Protestants, Anglicans et
+Catholiques pourraient signer leur union. La grande société Camden, à
+Cambridge, comptait parmi ses membres des dignitaires de
+l’Établissement, et même un évêque. Ces messieurs, cependant, ne se
+proposaient qu’une renaissance religieuse. Il y a plus: les Catholiques
+Anglais, qui restèrent toujours en dehors des sympathies de
+«l’Anglo-Catholicisme», furent regardés avec faveur à cause de leur
+intérêt bien connu pour _cette_ face du grand prodige Tractarien. Tout
+cela, naturellement, et pendant un certain temps, paraissait un
+avantage; mais le docteur Newman, il n’y avait pas à s’y tromper, ne put
+jamais voir avec la moindre satisfaction ce résultat particulier de son
+œuvre, qu’il avait, au reste, prédit clairement. Il vit, dès le
+principe, ce que le fait prouva bientôt, que la phase architecturale du
+Mouvement était aussi vide que celle du rituel; et cela, pour les
+raisons que nous venons de donner, et pour d’autres peut-être. Il avait
+toujours dit que ce serait un jour malheureux pour la cause de la vérité
+que celui où l’idée de la beauté extérieure de la Religion prendrait le
+pas sur l’idée de sa sévérité. Or, cela fit que les hommes (à la tête
+desquels se trouvait le docteur Newman) qui regardaient les cérémonies
+de la religion comme une expression de la majesté, de la beauté et de
+l’ordre divins, s’efforcèrent, à la même époque, avec plus ou moins de
+succès, de témoigner par leurs actes publics de l’importance d’une
+Religion sérieuse. On craignait que, une fois dépouillé du caractère
+particulièrement moral de l’enseignement d’Oxford, l’intérêt pour la
+grande œuvre manquât d’un contre-poids salutaire.
+
+Ce qui protégea surtout Oxford contre les notions mal comprises ou
+superficielles, ce furent les sermons que le docteur Newman donnait,
+toutes les semaines, du haut de la chaire de Sainte-Marie. Ces
+admirables discours étaient suivis par tous ceux qui prenaient intérêt à
+la grande controverse, et ils fournissaient l’aliment spirituel aussi
+bien qu’intellectuel qui soutenait le religieux Oxford dans
+l’intervalle. Les esprits les plus profonds, alors même qu’ils n’en
+goûtaient pas encore entièrement les doctrines, y trouvaient, au moins,
+matière à faire des recherches. Les plus simples et les moins instruits
+des étudiants eux-mêmes n’y assistaient jamais sans en emporter quelque
+leçon inappréciable de sagesse et de vérité pratiques. Non-seulement la
+doctrine, mais le culte anglican aussi trouvait à Sainte-Marie une vie
+et une puissance nouvelles. La majesté calme et le pathétique touchant
+qu’on savait y répandre lui donnaient presque le cachet de vraies
+cérémonies. Je vois encore, à cette heure, le maintien recueilli des
+assistants qui annonçait des cœurs pénétrés jusqu’au fond du sentiment
+de leur acte religieux; j’entends encore, avec ses chutes plaintives et
+ses pauses saisissantes, le chant mélodieux qui devenait pour les
+paroles sacrées un commentaire admirable, et qui donnait au narré de
+l’Écriture l’intérêt le plus haut et la réalité la plus vivante. Telles
+furent donc, parmi les influences rassurantes, celles qui préservèrent
+Oxford en grande partie d’une fausse direction.
+
+Mais revenons à notre sujet. Les résultats de cet engouement pour
+l’architecture et pour les cérémonies avaient, dans les deux cas, le
+même cachet d’excentricité, lorsqu’ils manquaient de ces puissants
+correctifs moraux et religieux. Ce qui correspond proprement à l’art du
+moyen âge, non moins qu’aux cérémonies (comme tout le monde l’admettra),
+c’est le culte catholique et pas un autre; aussi les églises bâties,
+d’après les modèles catholiques, pour le service protestant, sont de
+tous les charlatanismes le plus grotesque, parce que c’est le plus
+pompeux. Cependant, vers cette époque, le grand Mouvement d’Oxford,
+celui qui était basé sur des principes vraiment solides, et qui était
+environné à son centre des réalités les plus sérieuses, devait se voir
+accuser faussement de toutes ces applications extravagantes. Les folies
+des disciples zélés, mais indiscrets, ne voulurent pas s’éteindre avec
+les cierges, ni s’évaporer avec l’encens: elles aspirèrent à vivre sur
+le bronze séculaire et la pierre impérissable. Des autels sans
+sacrifice, des jubés qui ne cachaient pas de mystères, des niches de
+saints, des bas-côtés sans processions, et des sanctuaires sans la
+très-sainte Présence donnaient un corps à ces brillantes illusions et
+les perpétuaient. Des piscines ouvertes appelaient, mais en vain, les
+restes des éléments, casuel ordinaire du clerc. On construisait des
+bénitiers qui devenaient le réceptacle de la poussière et des toiles
+d’araignée; des anges sculptés se trouvaient logés dans des demeures
+surprises de les voir; et des démons à face hideuse s’échappaient, comme
+en fuyant, des porches du temple, tandis que, pour une raison contraire,
+ils auraient bien pu continuer à y habiter en toute sécurité.
+
+Nous devons toutefois ajouter, en bonne justice, que les essais de
+Catholicisme se faisaient aussi dans une sphère plus haute. A la même
+époque, plusieurs établissements religieux poursuivaient leur marche
+avec succès, au profit de chacun de leurs membres en particulier, comme
+de la communauté en général; et cela, malgré tous les désavantages
+effrayants du système protestant. Parmi ces maisons se faisait
+remarquer, au premier rang, sous tous les rapports, le collége fondé par
+le docteur Newman à Littlemoor[87], près d’Oxford. Si je ne me trompe,
+feu le R. P. Dominique, autorité de poids en ces matières, a dit, à
+cette époque, dans le _Tablet_[88], que cette institution lui rappelait
+les monastères catholiques de la plus rigoureuse observance. Il m’a été
+donné plusieurs fois de passer quelques jours dans cette aimable
+retraite avec le docteur Newman, et, j’aime à le proclamer, celui qui se
+rappelle le sentiment de calme religieux que l’âme y éprouvait; la
+bibliothèque avec son vrai parfum d’ouvrages théologiques; les lecteurs
+studieux qu’on voyait dans cette salle, chacun assis à une table séparée
+avec son in-folio; le silence de ce lieu, rendu sensible par le
+mouvement monotone de la pendule placée sur la cheminée; celui encore
+qui a toujours partagé le repas frugal et silencieux de la communauté,
+dans un réfectoire bien pauvre, ou qui a assisté aux Heures dans la
+sombre petite chapelle, remarquable par son grand rideau rouge, son
+crucifix et son air de solitude impénétrable;--celui-là, dis-je, qui a
+été témoin de ce spectacle, doit reconnaître forcément qu’il n’y avait
+pas là de «charlatanisme.» Disons-le, c’était l’ascétisme du désert qui
+conduit au Christ. Et qu’un établissement si remarquable à tous les
+points de vue, si magistral dans sa conception, si habilement dirigé, si
+dépourvu, selon toutes les apparences, de tout ce qui pouvait faire
+naître le désir d’un changement ou l’espoir d’une amélioration; qu’un
+tel établissement pût tomber tout à coup, sans pression extérieure et
+sans décadence intérieure, c’était là peut-être la preuve la plus
+évidente pour ses hôtes qu’ils n’avaient pas de «cité permanente»[89]
+hors de l’Église de Dieu.
+
+ [87] C’est dans cette maison de retraite que le père Newman a fait son
+ abjuration avec deux de ses disciples, le 9 octobre 1848.
+
+ [88] Journal anglais catholique.
+
+ [89] Héb. XIII, 14.
+
+Cependant l’état florissant et la régularité habituelle des
+établissements de ce genre ne devaient être ni une garantie ni une
+sauvegarde contre les accidents qui, comme le canon d’alarme, servaient
+à réveiller les plus calmes de leur sommeil, et à indiquer que quelque
+chose de désastreux ou de triste se passait dans le lointain. Chaque
+maison religieuse a besoin d’une certaine classe de personnes, qu’il
+était singulièrement difficile de gouverner dans l’état de choses que je
+décris, je veux parler des frères lais. On ne pouvait attendre de ces
+braves garçons qu’ils se tirassent d’affaire avec le même bonheur que
+leurs supérieurs en âge et en mérite; et parfois ils devaient rabaisser
+le caractère de l’institution la plus florissante, mettre sa stabilité
+en péril par un simple acte de gaucherie, résultat naturel de leur
+fausse position. L’histoire suivante, qui se rapporte à ce sujet, est un
+fait littéralement vrai. Dans un certain établissement qui affectait la
+vie religieuse, c’était la coutume des supérieurs d’admettre à leur
+table les jeunes gens qui les servaient comme des espèces de «frères
+lais»; et, je vous l’assure, ce n’était pas sans un acte de
+mortification de part et d’autre. Un jour frère Isaac (c’est le nom que
+nous donnerons à notre héros) chercha très-naturellement à échapper à la
+cage dans laquelle on le retenait, avec les plus pures intentions sans
+doute, mais avec une prudence contestable; il voulut se marier avec une
+personne qui demeurait de l’autre côté de la rue. L’objet de ses
+affections se trouvant appartenir à un rang de la société un peu plus
+élevé que le sien, il devint nécessaire pour lui de rassembler et de
+montrer, à son plus grand avantage, toutes les preuves qui pouvaient
+établir qu’il était «un _gentleman_». Or, parmi les nombreuses
+recommandations qu’il produisit en sa faveur se trouvait celle-ci, que
+«dans la famille au sein de laquelle il avait le bonheur de résider, ce
+jeune homme vivait dans les rapports les plus intimes avec les personnes
+de la maison, et qu’il avait l’habitude d’être un de leurs convives au
+dîner».
+
+Il y avait encore une autre forme d’illusion innocente, dont quelques
+esprits étaient préoccupés, et qui dépassait toutes les autres dans son
+absurdité presque incroyable. Il vous faut donc savoir, mes amis, que
+l’idée de conversion à l’Église Catholique, que plusieurs personnes
+encourageaient à cette époque, était, non pas celle d’une soumission
+partielle à son autorité, mais bien celle d’une union entre l’Église
+Catholique et l’Établissement, ce qu’on appelait alors, les «Églises
+d’Angleterre et de Rome». Ce plan, s’il eût été exécutable, avait sans
+doute plusieurs avantages sur celui des conversions séparées: il faisait
+moins de violence à tous les sentiments nationaux, sociaux, domestiques,
+ou personnels; il nous promettait la conversion en masse de
+l’Angleterre, au lieu de sa conversion en détail. Vous me direz,
+peut-être, que parmi d’autres avantages, ce plan nous aurait permis, à
+nous ecclésiastiques, de garder nos bénéfices. Je crois toutefois que ce
+point particulier en sa faveur n’eût rien ajouté auprès d’aucun de nous
+à ce qu’il offrait par lui-même d’attrayant.
+
+Je vous présente ce projet sous son côté le plus beau, parce que je suis
+obligé de vous avouer qu’il avait conquis un corps respectable de
+partisans. Au reste, si vous étiez trop disposés à le critiquer, il faut
+que vous sachiez une chose qui rectifiera vos idées à cet égard, et qui
+vous empêchera de lancer toute la bordée de votre vertueuse indignation
+contre les pauvres Puséistes. Le fait donc est que ce grand et
+intéressant dessein trouva une certaine faveur auprès d’excellents
+catholiques. Il en eut un, cependant, qui, malgré sa profonde
+sollicitude pour ramener au bercail les chercheurs d’Oxford, ne voulut
+jamais l’encourager, ne fût-ce que pour une heure; je veux parler du
+docteur Wiseman, qui désapprouva, dès le principe, toute idée d’unité
+catholique basée sur un pacte entre l’Église et l’Établissement. C’était
+toutefois une manière de voir qui, en tant qu’elle n’impliquait pas le
+sacrifice d’une doctrine ou d’un principe fondamental, pouvait être
+embrassée par tout catholique, et que quelques catholiques éminents, en
+effet, étaient disposés, pour un certain temps, à regarder avec faveur,
+ou, au moins, avec indulgence. Aussi, lorsque, d’après la tournure que
+ce projet prit dans la pratique, je l’appelle absurde, je désire que
+l’on comprenne que je ne fais pas allusion à l’idée elle-même, mais à
+quelques-unes des conséquences que renfermait le plan lui-même.
+
+Or, d’une manière ou d’une autre, il nous arriva de ne pas songer, chose
+merveilleuse! que, pour le succès de tout projet d’union, le
+consentement des deux parties est nécessaire. Comme l’Irlandais dans ses
+plans de mariage, nous avions «notre propre consentement» dans
+l’affaire: mais nous oubliions qu’il y en avait un autre à demander.
+Tout était pour le mieux... d’un seul côté. Non-seulement les termes
+d’union étaient rédigés, mais ils étaient déjà acceptés (en
+imagination); et l’on se représentait l’Angleterre, en idéal, comme une
+dépendance volontaire et florissante de l’Église! Nous n’avions pas à
+élever des cathédrales, car elles étaient sous la main, et elles
+comptaient au rang des plus riches et des plus belles; sous leurs
+voûtes, le culte catholique devait se trouver dans son lieu naturel. Les
+abbayes en ruine pourraient être facilement restaurées et devenir
+l’instrument de la charité envers les pauvres; elles seraient (comme on
+l’a dit spirituellement) des «_workhouses_ d’union» d’une nouvelle
+espèce. La réforme du personnel de l’Établissement présentait une
+difficulté plus grande, mais non insurmontable, pourtant. Les chapitres
+aussi reprendraient naturellement leur forme normale de sociétés ou de
+colléges religieux; et personne ne pouvait positivement prédire quel ne
+serait pas l’effet moral d’une mitre, d’une crosse et d’une chape, même
+sur l’archevêque de Cantorbéry. La grande difficulté, toutefois, était
+bien moins avec les dignitaires qu’avec leurs femmes. Mais si les bons
+sentiments de ces dames ne les amenaient pas à désirer une séparation de
+biens, l’obstacle pourrait être levé, en suspendant pour un temps la loi
+du célibat ecclésiastique. Tout cela, il faut l’avouer, était un château
+en Espagne bâti sur une échelle gigantesque; et je sens, tout en vous
+faisant cette description, combien il est impossible pour moi de vous
+persuader que je ne plaisante point. Mais je vous l’assure, sans la
+moindre équivoque, une bonne partie de ce que je viens de vous dire a
+été proposé sérieusement; et ce qui, dans mon discours, a été
+naturellement ridiculisé charge fort peu le tableau de l’Église
+Utopique, que plus d’un fut tenté de réaliser dans l’ardeur de son jeune
+zèle.
+
+Maintenant, mes amis, je vous ai mis en état, je l’espère, de goûter mon
+premier extrait de «Perte et Gain», livre qui, sans une certaine
+connaissance des temps auxquels il se rapporte, doit être absolument
+incompréhensible. Je n’ai pas besoin de vous dire que «Perte et Gain»,
+quoique encore sans nom d’auteur[90], a été publiquement reconnu, comme
+étant son œuvre, par le docteur Newman, qui a ainsi justifié le jugement
+qui fit prononcer, tout de suite, à ceux qui connaissaient
+personnellement l’écrivain, que ce livre, d’après ses caractères
+intrinsèques, devait sortir de sa plume. Car dans cette peinture
+magistrale des personnages, dans ces esquisses si vraies de la nature
+humaine, dans cette plaisanterie élégante et enjouée, dans cette pureté
+si bien sentie de pensée et d’expression, dans cette modestie de
+l’auteur à passer sous silence la part qu’il a prise aux événements
+qu’il raconte, dans ce savoir et cette puissance d’argumentation; de
+plus, ajouterai-je, dans cette bonté exubérante du cœur et dans cette
+charité de jugement qui distinguent cet ouvrage, ils ne tardèrent pas à
+reconnaître l’esprit qui naguère avait brillé d’un si vif éclat du haut
+de la chaire de Sainte-Marie, et la voix qui, dans le réfectoire
+d’Oriel, ravisait ses auditeurs, tenant, par mille charmes, dans une
+captivité volontaire de confiance et d’amitié, tout ce qu’Oxford
+renfermait d’hommes d’élite.
+
+ [90] _Perte et Gain_, en effet, est sans nom d’auteur dans les trois
+ éditions anglaises; mais le R. P. Newman a eu l’extrême bonté de
+ nous permettre de placer son nom en tête de notre traduction.
+
+Je vous exposais, il n’y a qu’un instant, mes amis, les résultats
+produits par le «Mouvement d’Oxford» sur quelques-uns de ses disciples
+les moins sagaces et les moins prudents; je vous prie de vous rappeler
+ce que je vous ai dit là-dessus et de me permettre, en même temps, de
+vous faire assister à la conversation suivante, qui a lieu entre deux
+jeunes gens et deux demoiselles, qui s’étaient laissé prendre à ce qu’on
+appelle communément «le Puséisme», par le côté le plus stérile et le
+moins estimable. Et ici, laissez-moi vous dire, une fois pour toutes,
+que j’emploie ce mot «Puséisme», simplement pour ma commodité, et non
+parce que je l’aime. Car, d’abord, il est irrespectueux à l’égard d’un
+excellent homme, qui n’a jamais désiré ni mérité d’être regardé comme le
+fondateur de l’école de religion que ce mot désigne; et, en second lieu,
+il proclame une injustice vis-à-vis d’une grande et sainte œuvre,
+accomplie en dehors de l’Église, en la représentant, ce qu’elle ne fut
+jamais de la part de la généralité de ses chefs, comme une simple
+entreprise calculée d’avance et faite avec un esprit de sectaire.
+
+La scène se passe à Oxford, un jour de fête, entre 10 et 11 heures du
+matin. Les deux jeunes gens, White et Willis, ont déjeuné chez un de
+leurs amis, et, trouvant sur leur chemin une église ouverte, ils y
+entrent.
+
+--Ici M. le chanoine Oakeley cite le passage qui commence par ces mots:
+_Une vieille femme nettoyait les bancs..._ Jusqu’à ceux-ci: _carmélites
+de la réforme de sainte Thérèse_. V. p. 56.--Puis il continue:
+
+L’auteur nous a dit que ces demoiselles «ne se connaissaient pas
+elles-mêmes»; et peut-être quelques-uns d’entre vous suspectent déjà que
+l’intérêt de ces jeunes personnes, sans qu’elles s’en doutassent, ne se
+rapportait pas à un objet purement ecclésiastique. Supposant que tel
+soit le cas, ce que je me garderai bien d’affirmer, on était alors,
+évidemment, arrivé à un point où cet intérêt devait prendre un caractère
+d’inquiétude et même de tristesse. Et c’est là sans doute la raison qui
+fait dire à notre auteur que, tandis que la conversation s’était jusque
+là tenue sur la limite de la plaisanterie et du sérieux, elle prit en ce
+moment «un ton plus réfléchi et plus doux».
+
+--M. le chanoine Oakeley continue la citation ci-dessus et la poursuit
+jusqu’à ces mots: «_tant de choses étranges, extravagantes arrivent à
+mes oreilles!_--Il ajoute ensuite:
+
+On doit reconnaître qu’au moins dans cet exemple, les deux demoiselles
+avaient quelque chose à dire en leur faveur. Mais un des plus malheureux
+effets du «Mouvement», lorsqu’il était mal compris des personnes
+ignorantes, c’était de soulever la jeunesse contre les pères et les
+mères, ainsi que contre les «pasteurs et les maîtres spirituels». Aussi
+le but de notre auteur, dans ce brillant passage, est sans doute de nous
+montrer que le bien ne saurait venir que des personnes qui cherchent la
+lumière au milieu de leurs perplexités d’esprit, tout en accomplissant
+leur devoir, avec humilité et patience, dans «l’état de vie où il a plu
+à Dieu de les placer». Ne soyons donc pas surpris que ni White ni miss
+Bolton ne deviennent pas catholiques dans la suite de l’histoire. Au
+contraire, nous les voyons reparaître, au chapitre 2 de la IIIe partie,
+comme mari et femme, dans une position opulente et avec des vues
+modifiées. Willis, le moins loquace des deux amis, se fait catholique
+d’une manière abrupte et peu satisfaisante, mais il finit par devenir
+Passionniste. Quant à miss Charlotte, la plus jeune des sœurs, elle
+quitte la scène, sans même qu’on fasse allusion à son avenir.
+
+Notre auteur n’est rien moins que sévère, relativement à son ancienne
+communion. Dans les personnes de Campbell et de Carlton, il montre les
+principes de l’Église d’Angleterre sous leur jour le plus favorable.
+Dans une sphère moins élevée, M. et madame Reding (leur fille Marie
+appartient à une classe plus haute), et même notre amie madame Bolton
+nous reproduisent avec honneur les effets de leur éducation. Tous ces
+personnages déploient plus ou moins les vertus calmes de famille, unies
+à un sentiment très-réel et très-pratique de la religion, ces vertus qui
+sont un résultat assez ordinaire de l’enseignement de l’Église
+Anglicane. Mais le caractère éminent du récit est celui de son héros, de
+Charles Reding. Franc, pur d’intention et plein de confiance, ce jeune
+homme passe du sein d’une famille chérie et de la solitude de sa
+paisible demeure, dans le tourbillon d’Oxford, à l’époque où le grand
+«Mouvement Religieux» est à son apogée. Il entre à l’Université avec un
+esprit candide, pensant bien de toute autorité constituée et prêt à
+recevoir l’instruction de toute main. Bientôt il trouve qu’au lieu de
+cette vérité unique qu’il est disposé à recevoir, il a à choisir entre
+une foule d’opinions, toutes soutenues avec une égale assurance, sans
+qu’aucune puisse produire une sanction de quelque valeur. Il trouve que
+les oracles de l’Université, lorsqu’on les interroge sur les points
+principaux de leur enseignement, ne peuvent donner que des réponses
+douteuses et renvoyer l’étudiant investigateur au jugement privé, dont
+celui-ci cherche précisément à secouer le fardeau. C’est ainsi que du
+rôle de disciple, qui est naturel à son âge et à son caractère, Charles
+Reding est investi brusquement de celui de juge, malgré ses répugnances
+et son inhabileté. Cependant, quoique très-circonspect dans ses
+démarches et très-consciencieux dans sa conduite, il se trouve tout à
+coup l’objet d’un espionnage et la victime d’un soupçon. Ses plus
+innocentes remarques sont recueillies à son préjudice, et les
+explications qu’il en donne ne servent qu’à le jeter davantage dans le
+discrédit. Sans qu’il le sache, on lui fait la réputation d’un «homme de
+parti»; ses espérances sont brisées et son arrêt scellé. Tourmenté, mal
+compris, et «jeté hors de la synagogue», il se trouve, sans effort et
+presque sans l’avoir voulu, un enfant de la sainte Église, tel qu’un
+pauvre orphelin qui, longtemps le jouet des étrangers, se réveillerait
+tout à coup dans les bras d’une nouvelle mère. Le docteur Newman nous
+dit, et avec vérité, que son récit «ne repose pas sur un fait». Charles
+Reding est un caractère qui, tout autant que je puis me le rappeler, n’a
+pas eu son modèle vivant au temps auquel il se rapporte; mais, bien
+certainement, il représente une classe véritable de caractères, et son
+histoire, quoique une fiction, témoigne d’une vérité. Il y a eu, à notre
+époque, des conversions qui ont fait voir le bien sortant du mal d’une
+manière plus éclatante que celles qui étaient le résultat naturel de
+dispositions meilleures. Il y a eu des cas dans lesquels (si nous
+considérons la loi ordinaire de la conduite de Dieu), on ne trouve
+d’autres préliminaires naturels ni d’autres prédispositions à une si
+grande faveur, qu’une intention droite. Il y en a eu d’autres,
+peut-être, qui, selon toute apparence, avaient à peine cette sauvegarde
+contre une illusion possible. Eh bien, Dieu a tout ordonné selon sa
+miséricordieuse Providence; fortifiant ce qui était bon, corrigeant ou
+purifiant ce qui était mauvais ou erroné; abandonnant, hélas! dans un
+petit nombre de cas, le péché d’un esprit orgueilleux à son châtiment
+naturel, et punissant un changement trop précipité par une apostasie
+malheureuse. Le prophète Osée semble parler de ces exemples funestes,
+lorsqu’il dit: «Ils ont semé du vent et ils moissonneront des tempêtes;
+il n’y demeurera pas un épi debout; son grain ne rendra point de farine,
+et s’il en rend, les étrangers la mangeront[91].
+
+ [91] Osée, VIII, 7.
+
+Mais il y avait aussi des cas différents de ceux dont Charles Reding est
+un exemple. Il y avait des hommes de dispositions simples, innocentes,
+véritables éléments caractéristiques du Catholicisme. Ces hommes
+n’avaient ni désir, ni aspiration au delà de la sphère où la Providence
+les avait placés, jusqu’à ce que le terrain sur lequel ils paraissaient
+se tenir debout vînt à leur manquer, et qu’ils fussent poussés en avant
+par le simple instinct de leur propre conservation. Ils aimaient leurs
+verts cottages et leur belle terre natale. Les pays étrangers avec leur
+esprit remuant et leur culte étrange n’avaient pas d’attraits pour eux.
+Là où ils avaient toujours été, c’est là qu’ils désiraient rester
+toujours. A leurs yeux, les joies de l’enfance étaient celles de l’âge
+mûr. Mais ce n’est que dans l’Église Catholique que la réalité de la vie
+répond aux rêves du jeune âge; seule, l’Église peut remplir d’un bonheur
+plus grand encore ces vides que le temps fait nécessairement dans le
+sanctuaire de nos premières joies. Avez-vous jamais lu les vers si beaux
+et si touchants de Cooper «sur la réception du portrait de sa mère»? Qui
+ne comprend la consolation qu’un homme aussi sensible eût trouvé dans la
+contemplation de la sainte Vierge! Eh bien, il y avait des âmes tendres,
+affectueuses et souples, qui aspiraient après quelque chose de meilleur
+et de plus durable que ce monde ou que les espérances d’ici-bas. Or,
+comment le Protestantisme, même dans sa forme la meilleure, satisfit-il
+jamais à ce besoin? Par des vues terrestres, moins belles, mais non
+moins fugitives que celles qui s’étaient évanouies, ou par des rêves
+plus beaux sans doute, mais tout aussi vaporeux. «_Mais_», nous dit le
+docteur Newman, «_lorsqu’un homme..._» (citation jusqu’à ces paroles:
+«_comme un disciple à son maître._» V. pag. 169.)--Après quoi M. le
+chanoine Oakeley ajoute:
+
+La première des citations suivantes vous montrera Charles au sein de sa
+famille; la seconde, au milieu de ses perplexités d’Oxford; la
+troisième, dans son état de transition; la dernière, enfin, dans son
+état de quiétude.
+
+--Ici, premier extrait à partir de ces mots: «_Charles était un fils
+affectueux..._» jusqu’à ceux-ci: «_j’aurai de l’énergie au jour venu._»
+V. pag. 85.--M. le chanoine Oakeley ajoute:
+
+Le vague soupçon exprimé ici par Charles, que l’espèce de bonheur qui
+l’environne ne réponde pas complétement aux besoins de son être
+immortel, est admirablement développé dans la suite de l’histoire. La
+visite de M. Malcolm, «un ami de la famille», sert à donner à ce
+sentiment de crainte une forme un peu définie; et ce sentiment se
+dessine encore mieux dans quelques conversations touchantes de Charles
+avec sa sœur Marie. Bientôt après, le père de Charles meurt, et alors
+viennent tous les tristes accessoires d’un deuil de famille. Ainsi sont
+brisés pour Charles les liens qui l’attachent à sa maison terrestre.
+Différents événements qui lui arrivent à Oxford agissent dans le même
+sens. Le principal de ces événements, c’est le soupçon d’excentricité
+religieuse auquel il se trouve exposé, et qui bientôt se termine par un
+fait décisif, comme l’auteur va nous le raconter.
+
+--Extrait, depuis ces mots: «_Nous devons dire au lecteur..._» jusqu’à
+ceux-ci: «_bannissement était supportable._» V. p. 189.--M. le chanoine
+Oakeley ajoute:
+
+Je ne vous raconterai pas, mes chers auditeurs, les démarches, qui, au
+reste, ne sont ni nombreuses ni difficiles, par lesquelles Charles est
+amené jusque sur le seuil de l’Église Catholique. Maintenant, il n’a
+plus qu’une épreuve à surmonter; mais aussi c’est la plus terrible,
+quoique ce ne soit pas la dernière.
+
+--Extrait, depuis ces mots: «_Charles descendit..._» jusqu’à ceux-ci:
+«_vers Collumpton._» V. p. 273.--M. le chanoine Oakeley continue:
+
+Charles avait encore un bien rude temps à affronter avant de se trouver
+sain et sauf dans le port. Cependant, comme je ne me propose pas de vous
+donner une analyse de «Perte et Gain», ni même une critique de cet
+ouvrage; mais comme mon unique but en vous le citant, c’est d’éclairer
+le sujet que je traite, je m’en vais au plus tôt débarrasser notre jeune
+étudiant de toutes ses misères.
+
+--Citation du dernier chap. de la IIIe partie. M. le chanoine Oakeley
+termine sa conférence par ces réflexions:
+
+Ces deux amis sont arrivés à l’Église catholique par des voies et à des
+heures différentes. Willis s’y est réuni dès le début de sa carrière. Sa
+démarche ne porte pas le cachet d’une délibération bien mûrie; on la
+dirait le fruit de la volonté propre. Charles, qui est du même âge que
+le jeune converti, et qui se trouve dans les mêmes circonstances et dans
+les mêmes occasions, use de sa pleine liberté tout le temps de sa
+préparation. Il passe au crible de sa raison tout argument qu’il
+rencontre, et épuise toutes les alternatives. Puis il se jette dans le
+sein de l’Église, non-seulement sans un acte de choix, mais à peine avec
+un effort de volonté, tel qu’une grappe mûre qui tomberait d’elle-même
+dans les mains de celui qui la cueille. La première pensée de Charles,
+comme nous venons de le voir, c’est qu’il a tardé trop longtemps; la
+crainte de Willis, après de sérieuses réflexions, c’est que, peut-être,
+il a agi avec trop de précipitation. Il est certain qu’on peut arriver à
+faire une bonne action par une fausse voie; et des juges différents,
+tout en se réjouissant avec Charles et Willis de leurs conversions,
+jugeront d’une manière différente la marche respective par laquelle ces
+jeunes gens sont arrivés, chacun à sa façon, au Catholicisme. Certaines
+personnes disent parfois que la seule faute que commettent les
+convertis, c’est de ne pas se convertir plus tôt; d’autres, au
+contraire, après avoir étudié des conversions particulières, les croient
+trop précipitées et évidemment trop peu mûries.
+
+Les paroles que notre auteur met dans la bouche de Willis peuvent être
+prises, il me semble, comme exprimant sa pensée sur cette question:
+«Tout est bien, dit-il, excepté ce que le péché rend mauvais.» Une
+conversion à l’Église est l’acte le plus grand de la faveur divine sur
+la terre, à part le don de la persévérance; et Dieu accorde cette grâce
+à qui il veut, de la manière qu’il lui plaît, au temps qui lui convient.
+Les uns, il les appelle à la première heure, d’autres à la onzième. Il
+peut arriver que celui qui s’est converti de bonne heure ait été
+téméraire, et que celui qui s’est converti tard ait temporisé avec la
+grâce; et s’il en est ainsi, il y a un péché (plus ou moins grand) dans
+la conduite, quoique le résultat témoigne de la bénédiction divine. Mais
+dans aucun des deux cas, la faute n’a été assez considérable pour
+provoquer le retrait de cette grâce divine; grâce, permettez-moi de vous
+le rappeler, qui apporte avec elle, parmi d’autres priviléges, celui
+d’obtenir le pardon de tout péché commis dans la voie même que Dieu
+avait marquée. Soyons donc toujours plus disposés, en jugeant les
+conversions individuelles, à applaudir au bienfait reçu qu’à critiquer
+les fautes que l’on peut avoir commises au moment où Dieu accordait ce
+bienfait.
+
+Les mêmes considérations qui nous portent à juger charitablement des
+conversions individuelles nous font également apprécier avec indulgence
+le grand «Mouvement Religieux» lui-même. Pour tout catholique qui en
+ignore l’origine, qui ne sait pas le caractère et les intentions de ses
+chefs, ce Mouvement doit avoir présenté sans doute un spectacle
+inexplicable et peu satisfaisant. Il doit être très-difficile de
+comprendre pourquoi des hommes qui s’avançaient si loin n’allaient pas
+plus loin encore. Et de là il est arrivé que les mêmes personnes
+auxquelles les Protestants reprochaient d’être infidèles à leur Église,
+étaient accusées, au contraire, par les Catholiques de lui être trop
+servilement attachées. Cette anomalie, toutefois, était parfaitement
+intelligible pour ceux qui étaient plus rapprochés du théâtre de
+l’action. Ils comprenaient que le désir de rendre justice à l’Église
+Catholique s’accordait très-bien, jusqu’à un certain point, avec
+l’attachement le plus respectueux à la communion qui _primâ facie_ avait
+droit à la soumission de ses membres comme étant celle qui les avait vus
+naître, qui les avait élevés et qui avait été pour eux, évidemment, le
+canal de bien des grâces. Les chefs et les disciples du Mouvement
+d’Oxford (ou du moins ceux à qui je fais directement allusion)
+désiraient seulement connaître la volonté de Dieu envers eux; et ils
+tâchaient de la connaître par la seule voie légitime, celle du devoir.
+Le grand problème, dont ils acceptaient par anticipation les
+conséquences, fut résolu non par eux, mais pour eux; et lorsque la voix
+de Dieu parla à leurs cœurs de manière à ne pas s’y méprendre, ils se
+levèrent et ils obéirent. Qu’ils lui aient obéi lorsqu’ils l’ont fait,
+c’est une preuve qu’ils étaient prêts à obéir dès le commencement. Les
+conversions, donc, viennent nous donner le véritable commentaire et
+l’interprétation du Mouvement. «C’est à leurs fruits que vous les
+connaîtrez.» Oui, ce n’a pu être que l’œuvre de Dieu qui a donné à son
+Église des centaines d’enfants fidèles et dévoués comme résultat direct
+de ce Mouvement, et des milliers comme son résultat indirect. Et
+cependant _il est probable que nous ne cueillerons de nos jours que les
+premiers fruits de cette grande moisson_. Je le répète, les conversions,
+si nombreuses et si multiformes, si indépendantes dans leur origine et
+si semblables dans leur résultat; les conversions impliquant
+l’assujettissement de tant de puissantes intelligences, la soumission de
+tant de volontés opiniâtres, le sacrifice de tant de rapports aimés,
+l’immolation de tant d’attachements terrestres: voilà, mes amis, ce qui
+explique la crise religieuse d’où elles sont sorties; comme, aussi,
+elles sont expliquées, à leur tour, par cette crise elle-même.
+L’importance du Mouvement nous est une garantie que nous pouvons compter
+sur ces conversions; le nombre et la valeur des conversions nous sont
+des preuves manifestes de la profonde réalité du Mouvement.
+
+
+
+
+NOTES.
+
+
+A
+
+«Les Universités et les colléges d’Angleterre sont des institutions tout
+à fait distinctes. Nécessité donc de se dépouiller tout d’abord de
+l’idée que réveille naturellement chez nous l’Université telle que nous
+l’avons en France.
+
+»L’origine des Universités anglaises est de date fort reculée. Elles
+furent dans le principe instituées pour l’enseignement de tous, sans
+distinction de classes. L’origine des colléges est bien différente. Ces
+établissements sont dus à des fondateurs qui les ont dotés de propriétés
+foncières, dont la possession et la transmission se font en vertu de
+chartres de corporation, données à ces établissements. Mais les
+fondateurs les ont institués avec une destination déterminée, ou
+abandonnée au choix de celui qui était appelé à les diriger. Dans ces
+colléges, les étudiants se préparaient à recevoir plus tard le haut
+enseignement des Universités. Mais on vit ces derniers établissements
+être à peu près abandonnés, et les colléges recevoir presque
+exclusivement le soin d’instruire la jeunesse. Sous Henri VIII, il fut
+décidé que pour être admis dans les Universités, il fallait avoir
+d’abord été reçu dans l’un des colléges établis près d’elles. Or, les
+colléges étant des institutions privées, où une certaine classe, un
+certain nombre de personnes pouvaient seules être admises, les
+Universités elles-mêmes, d’institutions publiques, devinrent des
+institutions privilégiées.
+
+»On vit plus tard, sous la reine Elisabeth, le grand sénéchal de
+l’Université d’Oxford décréter qu’il faudrait, pour être admis dans les
+colléges, jurer les trente-neuf Articles qui constituent les dogmes du
+culte anglican. Le bienfait de l’instruction était déjà devenu le
+privilége des nobles et des riches; il devint alors celui d’une secte,
+et cet état de choses s’est continué jusqu’à nos jours.
+
+»Les Universités ont conservé leurs professeurs titulaires qui jouissent
+d’énormes revenus; mais ces messieurs, laissant aux colléges le soin de
+faire le cours, possèdent à peu près des sinécures. Ce sont aujourd’hui
+les colléges qui enseignent; les Universités constatent seulement la
+science, en faisant subir les examens et conférant les différents
+grades. Ces établissements sont tout à fait indépendants du
+gouvernement, qui n’exerce pas même sur eux un droit de surveillance.
+
+»L’Université de Londres, fondée il y a peu d’années, est établie sur
+des bases plus libérales. Elle diffère de celles d’Oxford et de
+Cambridge, en ce qu’elle n’est pas exclusivement anglicane: elle est
+ouverte à toutes les croyances.
+
+»L’Université fondée à Dublin par Elisabeth, quoique basée sur les
+principes protestants des Universités d’Oxford et de Cambridge, est
+cependant moins intolérante que celles-ci, car elle admet les étudiants
+catholiques aussi bien que les dissidents à venir recevoir l’instruction
+chez elle. Mais on s’imagine aisément avec quelle répugnance des parents
+catholiques, en Irlande surtout, se décident à confier l’éducation de
+leurs enfants à des maîtres anglicans. Les Catholiques peuvent
+non-seulement y recevoir l’instruction, mais ils sont autorisés à
+habiter l’Université, et à y prendre des grades. Toutefois, ils ne
+peuvent devenir ni _fellows_ ni _scholars_.
+
+»A Cambridge, les Catholiques peuvent habiter les colléges et suivre les
+cours, mais on ne leur donne pas de grades. A Oxford, l’intolérance est
+absolue: les Catholiques ne peuvent ni y être instruits, ni y habiter.
+
+»Voilà les trois systèmes aujourd’hui en vigueur dans les Universités
+anglaises. Il serait difficile de donner une explication satisfaisante
+et raisonnable de ces différences. On ne comprend pas que la présence
+des Catholiques Romains puisse être dangereuse à Oxford, tandis qu’elle
+ne l’est pas à Cambridge; et comment on leur donne plus de liberté à
+Dublin qu’en Angleterre, lorsque, vu leur nombre et leur influence en
+Irlande, on devrait se méfier d’eux bien davantage qu’à Cambridge ou à
+Oxford.» _Du Mouvement Religieux en Angleterre_, par J. GONDON.
+
+_N. B._ Depuis que M. Jules Gondon a écrit ces lignes, deux grands faits
+se sont accomplis: ils méritent d’être indiqués.
+
+1º Après bien des efforts, dignes de succès, l’Irlande a enfin son
+Université Catholique, à Dublin même. L’inauguration de cet
+établissement a eu lieu au mois de novembre de l’année 1854. C’est grâce
+à l’énergie des évêques du pays et à la générosité des braves Irlandais
+que cette magnifique institution a pu être fondée. Jusqu’à présent,
+toutefois, l’Université n’est pas complète, puisqu’elle n’a que trois
+pédagogies; mais encore un peu de temps, et elle embrassera toutes les
+branches des sciences humaines.
+
+Dans la création d’une Université catholique en Irlande, nous ne pouvons
+nous empêcher de reconnaître la main divine; mais où le fait
+providentiel nous frappe surtout, c’est dans le choix de la personne à
+qui a été confiée une œuvre si colossale. Qui, en effet, mieux que le
+révérend père Newman, pouvait connaître les besoins si étendus d’une
+institution semblable? qui, mieux que lui, pouvait donner la vie à cet
+immense corps après l’avoir créé? Quel autre eût possédé, au même degré,
+cet ascendant du génie et de la vertu qui inspire la confiance, attire
+le talent, féconde les œuvres, leur assure le succès, la gloire, une
+stabilité pour des siècles? Que d’événements, enfin, n’ont pas dû
+s’accomplir, pour que le savant et pieux ex-_fellow_ d’Oriel devînt le
+_premier_ Recteur d’une Université _Catholique_ en _Irlande_? A l’époque
+de la conversion de son illustre ami, le docteur Pusey écrivit ces
+lignes dans une lettre devenue célèbre: «Et y avait là (dans le docteur
+Newman) un homme destiné à être un _grand instrument de Dieu_, propre
+par toutes ses qualités à réaliser de _grandes_ choses... Il nous a
+quittés sans se douter de sa valeur. Il me semble qu’il a été
+transplanté dans une autre partie du vignoble où toute l’énergie de son
+puissant esprit pourra être employée, tandis qu’elle ne l’était pas chez
+nous.» C’est maintenant surtout que ces belles paroles se
+réalisent.--Qu’on nous permette de le dire, en passant: après tout ce
+qui a eu lieu depuis dix ans en Angleterre, la conduite du docteur Pusey
+reste une énigme mystérieuse; ses anciens amis eux-mêmes ne savent
+comment expliquer la position que garde le savant professeur.
+Puisse-t-il, enfin, voir la lumière!
+
+Quel est l’avenir réservé à l’Université Catholique de Dublin? Le
+révérend père Newman va lui-même répondre: «Je vous félicite, messieurs,
+de la noble entreprise que vous avez si heureusement commencée. Pour
+moi, qui ne l’ai connue qu’après son autorisation par le Saint-Siége, je
+n’ai jamais, un seul instant, douté de son succès, parce qu’elle nous
+vient de Rome. Je ne vivrai peut-être pas assez pour être témoin de ses
+résultats; mais cet avenir n’altère en rien ma confiance; car je sais
+que dans une œuvre aussi importante que la vôtre, l’exécution est
+laborieuse, et que plus les bienfaits sont grands, plus grandes sont les
+difficultés.» (Discours d’inauguration, 14 nov. 1854).
+
+Les espérances du R. P. Newman paraissent devoir se réaliser plus vite
+qu’on ne l’avait pensé. La première année scolaire, qui vient de finir,
+a eu un succès qu’on n’osait pas attendre; outre les Irlandais,
+l’Université Catholique a vu dans son sein des Anglais, des Écossais et
+des Français. Toutes les classes de la société y ont été représentées,
+depuis la pairie jusqu’aux humbles _scholars_. Nous faisons les vœux les
+plus ardents pour que cette grande œuvre atteigne le but que se sont
+proposé les bons évêques d’Irlande en la créant. Nous lui souhaitons les
+succès de la nouvelle Université de Louvain, qui continue avec tant
+d’éclat la gloire de sa devancière.--Quand le clergé, en France,
+_aura-t-il son Université catholique_?
+
+2º Le Parlement a aboli, cette année (1856), les serments qui fermaient
+aux Catholiques les portes de l’Université d’Oxford. A la première vue,
+cet acte semble consacrer une grande liberté de plus; mais, qu’on ne s’y
+trompe pas, dans le _fait_, l’accès de l’_Alma Mater_ sera interdit
+comme auparavant à tout vrai Catholique. Car l’acte du Parlement ne
+changera rien à l’enseignement, aux pratiques et aux usages
+traditionnels des colléges académiques: l’atmosphère restera la même,
+elle sera anglicane. On peut juger de ce qui aura lieu à Oxford par ce
+qui se passe à Cambridge. Ici, en effet, tous les jeunes Catholiques qui
+désirent suivre les cours de l’Université sont absolument soumis aux
+mêmes règlements que les Protestants: ils doivent assister aux mêmes
+exercices religieux, entendre prêcher constamment une doctrine
+hérétique, faire depuis le matin jusqu’au soir des actes contraires à
+leur croyance.
+
+Quel est, après cela, le Catholique, digne de ce nom, qui oserait
+envoyer son fils à l’Université d’Oxford? Recevoir l’enseignement, à de
+pareilles conditions, n’est-ce pas apostasier?
+
+Au reste, bien des personnes ont une fausse idée des écoles mixtes du
+Royaume-Uni. On croit généralement, que parce qu’une école ouvre ses
+portes à tout le monde sans exception, l’enseignement religieux qui y
+est donné est tel qu’il puisse s’accommoder à toutes les croyances; cela
+est une erreur. Pratiquement, chaque école a ses principes religieux
+qu’elle tâche d’inculquer à son auditoire. Si l’école mixte est créée
+par l’État, elle est tout à fait anglicane; si elle appartient aux
+Wesleyens, elle enseigne le Méthodisme; si elle doit sa fondation aux
+Anabaptistes, elle prêche les doctrines des Anabaptistes, et ainsi de
+toutes les autres.
+
+C’est ne pas connaître l’esprit des sectaires, c’est surtout ne pas
+connaître le caractère anglais, que de supposer qu’il puisse en être
+autrement. L’Université de Londres, créée seulement depuis quelques
+années, semble faire exception: là, l’enseignement religieux est
+purement négatif. Mais pour bien apprécier cet état de choses, il faut
+tenir compte de deux observations qui diminuent infiniment l’importance
+que quelques hommes, à un point de vue très-dangereux, voudraient
+attribuer à l’existence de cette Université.
+
+La première de ces observations est relative aux colléges annexés. Ces
+colléges, en effet, ont le droit d’élever chez eux les jeunes gens qui
+vont plus tard se présenter à Londres pour prendre leurs grades. Ils
+peuvent donc donner l’enseignement religieux qui leur convient, sans que
+l’Université ait rien à y voir. Le magnifique collége catholique
+d’Oscott est dans ce cas.
+
+La seconde observation est relative à l’Université de Londres elle-même.
+L’enseignement religieux de cette université est purement négatif, c’est
+vrai; mais c’est aussi un fait de notoriété publique, que les
+Protestants, qui ont une croyance définie, ne permettent pas à leurs
+enfants d’aller suivre des cours dont les professeurs peuvent impunément
+enseigner des doctrines antichrétiennes. Ces cours ne sont fréquentés
+que par des jeunes gens dont les parents vivent dans une complète
+indifférence en matière de religion.
+
+
+B
+
+«A Oxford, ce qu’il y a de plus rare, C’est un bâtiment qui ne soit pas
+historique. Toutes ces longues murailles entrecoupées de tourelles, ces
+toits surmontés de dômes, ces porches en ogives, ce sont des rois et des
+reines, des cardinaux, des ministres ou des princes qui les ont bâtis:
+on dirait que les simples bourgeois ont été bannis lors de la
+construction de la ville savante. Le voyageur est comme étourdi des
+grands noms que lui redit son guide, en le promenant à travers tous les
+magnifiques colléges. A celui de _Sainte-Madeleine_ (car la protestante
+Université d’Oxford a conservé toutes les anciennes dénominations
+catholiques de colléges de _Tous saints_, de _Toutes âmes_; de _Corpus
+Christi_, etc., etc.), on vous montre le tombeau du fondateur Waynflete,
+chancelier du malheureux Henri VI. Au _Queen’s college_, on vous cite
+Robert d’Eglesfield, confesseur de la reine Philippa d’Espagne, femme
+d’Édouard III. A _University college_, c’est Alfred, roi troubadour et
+guerrier, qui le premier rassembla dans ce lieu quelques enfants de la
+harpe et de la science.
+
+»Plus loin, à _Oriel college_, vous entendez le nom d’Edward II.
+_Balliol college_ redit celui de son fondateur, Jean Balliol, père de
+Balliol, roi d’Écosse.
+
+»Puis vous entendez citer les patrons, les saints de la réformation
+protestante, le chaste Henri VII, la vierge-reine Elisabeth et le
+cardinal Wolsey.
+
+»Dans ces vastes et nobles colléges, les chapelles attirent toujours
+l’attention des voyageurs; c’est la partie la plus soignée. Pas une
+pierre ne manque à leurs voûtes, pas une feuille à leurs corniches; les
+statues mêmes de ces saints que l’on n’y vénère plus sont réparées avec
+un soin extrême. Nous avons remarqué des têtes nouvelles remises sur les
+corps de sainte Ursule et de sainte Brigitte. En vérité, si, comme je le
+crois, le Catholicisme rentre un jour dans ses vieilles églises
+d’Angleterre, il n’aura à y rapporter que des tabernacles et des
+confessionnaux...
+
+»Parmi les édifices sacrés de l’Université, l’église de _New college_
+est ce qu’il y a de plus cité: c’est là que nous avons admiré de beaux
+vitraux... On nous a montré dans le sanctuaire de cette chapelle la
+crosse de Wikeham, évêque de Winchester. Ce bâton pastoral est en
+vermeil et orné de pierres précieuses incrustées, et a sept pieds de
+haut; il porte dans sa partie recourbée la figure du saint fondateur du
+collége. Il me semble que cette crosse doit faire un singulier effet
+entre les mains d’un évêque protestant.
+
+»A _Jesus college_, on fait voir aux visiteurs une montre qui a
+appartenu à Charles Ier. Qui n’aurait cru autrefois que la montre d’un
+roi ne devait lui indiquer que des heures heureuses!... Et cependant
+cette montre lui a fait voir le 29 janvier 1648, sa dernière heure,
+celle de son exécution!
+
+»Ce collége a conservé aussi un énorme étrier qui servait jadis à
+Elisabeth, et un bol en vermeil qui contient dix gallons et pèse 278
+onces...
+
+»Dans différents endroits nous avons vu de ces vases énormes où les
+Anglais aiment à faire brûler le punch pour leurs grands jours de fête
+et de réjouissance.
+
+»Au musée Ashmoléen (_the Ashmolean museum_) fondé par Elias Ashmole, et
+bâti par sir Christopher Wren, il y a une foule de choses curieuses que
+bien des gens appellent vieilleries, entre autres:
+
+»Un amulette, jadis porté par Alfred le Grand; d’un côté est la figure
+de saint Cuthbert, et de l’autre une fleur grossièrement taillée. Les
+ornements sont d’or, et sur une plaque on lit en lettres saxonnes:
+«_Alfred m’a fait faire._»
+
+»L’épée offerte par Léon X à Henri VIII!... Le livre qui explique toutes
+ces curiosités dit que ce qu’il y a de plus curieux dans cette épée,
+c’est la poignée qui est de cristal et d’argent. Ce qui nous a semblé le
+plus curieux, à nous, c’est de voir cette épée donnée au défenseur de la
+foi par les mains d’un pape, précieusement conservée par le prince
+apostat!
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+»Le collége de _la Trinité_ possède un magnifique calice en vermeil,
+jadis de l’abbaye de Saint-Alban...
+
+»Le collége de _Christ-Church_ déploie une belle façade de plus de
+quatre cents pieds; la porte principale, flanquée de quatre tourelles,
+est surmontée d’une haute tour terminée en dôme. C’est au fameux
+Christopher Wren que l’on doit la régularité et la majesté de ce
+monument. La grande salle ou le réfectoire, l’escalier, le vestibule, sa
+voûte surtout, sont très-remarquables.
+
+»Le réfectoire a 115 pieds de long, 40 de large et 50 de haut. Comme
+l’honneur de recevoir les rois d’Angleterre appartient à _Christ-Church
+college_, cette vaste salle a bien des fois reçu des convives couronnés:
+Henri VIII, en 1533; la reine-vierge, en 1566; Jacques Ier le bel
+esprit, en 1591, et, plus tard, son infortuné fils.
+
+»En 1814, on vit sous ces nobles voûtes une bien illustre assemblée:
+George IV, alors prince régent; Alexandre, empereur de toutes les
+Russies; François, empereur d’Allemagne et roi des Romains; Guillaume,
+roi de Prusse; le feu duc d’York, la grande duchesse d’Oldenbourg...
+Oxford se souvient avec fierté de cette visite, de cet hommage rendu aux
+muses par des empereurs et des rois qui s’honorèrent de recevoir des
+diplômes de membres de son Université...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+»Dans la chapelle de _Christ-Church college_, on montre la châsse de
+sainte Frideswide; elle est surmontée d’un dais de pierre à petits
+pinacles gothiques d’un travail précieux...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+»Les dix-neuf colléges réunis de l’Université, et les cinq halls
+comptent près de cinq mille étudiants...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+»Dans cette Angleterre, que certaines gens nous citent sans cesse comme
+la terre classique de la liberté, les étudiants des Universités ne sont
+pas indistinctement confondus. Nous avons vu dans les réfectoires des
+places privilégiées pour les jeunes nobles (_sons of noblemen_). Le fils
+d’un noble, d’un homme titré a deux habits: celui des grands jours est
+de soie violette damassée, richement orné de galons d’or; celui des
+jours ordinaires est une toge de soie noire.
+
+»Après ces fils d’hommes titrés viennent les _gentlemen commoners_, qui
+ont deux toges de soie: l’une unie, et l’autre chargée de glands de soie
+noire.
+
+»Les simples _commoners_ ont la toge en laine et sans manches. Les
+nobles ont la toque de velours avec le gland d’or; les _gentlemen_, en
+velours, mais avec un gland de soie, et les _commoners_, en drap noir
+avec une touffe de soie...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+»Le premier dignitaire de l’Université est le chancelier; on a toujours
+soin de le choisir dans les hauts rangs de la Société; il faut qu’il ait
+été élevé à Oxford, car on veut que ce protecteur aime l’Université avec
+tous les souvenirs de son jeune âge.
+
+»Le vice-chancelier, nommé par le chancelier, est tenu à résidence;
+c’est lui qui, de concert avec quatre pro-vice-chanceliers, surveille
+tous les colléges et les _halls_, y maintient la discipline et
+l’observance des anciens statuts...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+»La bibliothèque Bodleyenne[92] fondée par sir Thomas Bodley, est la
+plus riche et la plus remarquable de toutes les bibliothèques des
+différents colléges d’Oxford. Tout membre gradué a droit d’y venir
+étudier. On y voit un grand nombre de manuscrits orientaux: elle compte
+430,000 volumes...
+
+ [92] En parcourant cette belle bibliothèque, l’année dernière, nous
+ n’avons pas été peu surpris de voir parmi les nombreux portraits
+ dont elle est ornée, celui d’un prêtre catholique en surplis. Notre
+ étonnement a cessé, lorsque nous avons lu sur le catalogue le nom du
+ personnage que cette toile représente; c’est le père Le Courayer, si
+ tristement célèbre. Il doit l’honneur de se trouver dans une place
+ si étrange à son ouvrage, intitulé: _Dissertations sur la validité
+ des ordinations anglicanes_.
+
+»Je vous ai parlé du chancelier...; mais il faut que je vous cite encore
+une autre charge que les temps auraient pu supprimer, et que
+l’Université a conservée, celle de barbier ou _tonsor_. Le barbier est
+encore un personnage, les dignitaires lui doivent les égards de la
+_fraternité_, et lui donnent à souper une fois par an dans les grands
+appartements. Il ne frise ni ne poudre plus, il rase rarement; mais il
+n’en est pas moins _incorporé_ et immatriculé.» _Lettres sur
+l’Angleterre_, par M. le vicomte WALSH, 1829. _Lettre X_.)
+
+
+C
+
+Le _Prayer-Book_ (livre de prières) est un recueil qui renferme les
+prières du matin et du soir, le service de la Cène, les règles
+liturgiques pour le Baptême, la Confirmation et le Mariage, un
+catéchisme anglican et les XXXIX Articles. C’est sous Charles II que
+l’usage de ce livre, dans sa forme actuelle, fut ordonné par la
+Convocation (grand conseil ecclésiastique). Le Parlement l’a enregistré
+dans ses actes. Aux yeux des Anglicans purs, le _Prayer-Book_ est une
+autorité, c’est l’enseignement même de l’Église; mais les esprits qui
+sont conséquents avec le principe du jugement privé demandent sur quoi
+l’on s’appuie pour donner une si grande valeur à ce livre. Les questions
+que ceux-ci soulèvent sur ce point ne sont pas faciles à résoudre;
+disons mieux, elles sont insolubles (Voy. la lettre de Froude à M.
+Kèble); et le _Prayer-Book_ comme la Bible elle-même, est un livre que
+chacun interprète à sa façon.
+
+
+D
+
+Les _Halls_ (salles) jouissent des mêmes priviléges que les colléges;
+mais ces établissements ne sont pas incorporés à l’Université. Chacun
+d’eux vit sous l’administration particulière d’un principal. De ces
+anciennes et nombreuses maisons, il n’en reste plus que cinq, savoir:
+
+1º _Hall_ de Saint-Edmond (_St. Edmond Hall_). Elle tire son nom de
+saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, qui vivait sous le règne de
+Henri III, au XIIIe siècle.
+
+2º _Hall_ de Sainte-Marie (_St. Mary Hall_), bâtie en 1333, par Édouard
+II.
+
+3º _Hall_ du Nouvel Hôtel (_New Inn Hall_), bâtie en 1349, par Jean
+Trilleck, évêque d’Hereford.
+
+4º _Hall_ de Saint-Alban (_St. Alban’s Hall_), érigée sous le règne du
+roi Jean. Elle tire son nom de Robert de Saint-Alban, qui probablement
+la fit bâtir pour en faire son habitation.
+
+5º _Hall_ de la Madeleine (_Magdalen Hall_). Le bâtiment qui porte
+aujourd’hui ce nom a été construit en 1820. L’ancienne Hall du même nom
+se trouvait à côté du beau collége de la Madeleine. Il a fallu un acte
+du Parlement pour pouvoir opérer le transfert.
+
+
+E
+
+Le _Monument_, à Londres, est une colonne dorique, élevée en 1671, par
+ordre du Parlement, en mémoire de l’incendie de 1666, qui consuma
+presque toute la Cité. Cette colonne a 66 mètres de hauteur; une
+balustrade entoure son chapiteau, et des flammes de cuivre brillent sur
+son sommet.
+
+A l’époque où eut lieu l’incendie, la haine populaire attribua cette
+calamité aux _Papistes_. On prétendit qu’ils avaient voulu exterminer
+les Anglicans, rétablir le dogme catholique et plonger la nation dans la
+servitude. Une calomnie si révoltante fut gravée sur le piédestal du
+_Monument_, et elle y resta jusqu’en 1829, année de l’émancipation des
+Catholiques.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+ Avertissement de l’auteur I
+ Préface du traducteur III
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+ Chap. Ier. L’éducation 43
+ II. Les deux amis et un bachelier amateur d’architecture
+ gothique 17
+ III. Un cœur ouvert et aimant.--Un homme _à vues_ 26
+ IV. Le charlatanisme en religion 31
+ V. Oxford: une vue d’intérieur par un vieux _don_ 36
+ VI. Un déjeuner assez sérieux 41
+ VII. Une controverse entre un évangélique, un
+ néo-catholique, l’homme _à vues_ et le bachelier 46
+ VIII. Les temps nouveaux.--Le bon vieux temps 55
+ IX. Le sermon assez élastique du docteur Brownside 63
+ X. L’homme du juste milieu et les partis d’Oxford 70
+ XI. Une rencontre 80
+ XII. Le pressentiment 85
+ XIII. Un assaut chaleureux mais prématuré 94
+ XIV. Rentrée au collége peu agréable 102
+ XV. Les XXXIX Articles 108
+ XVI. M. Freeborn, un vrai évangélique, expose sa nébuleuse
+ doctrine 118
+ XVII. Une réunion discordante d’évangéliques 126
+ XVIII. Le deuil de famille 132
+
+ DEUXIÈME PARTIE.
+ Chap. Ier. Les partis politiques 137
+ II. Partis religieux 144
+ III. Une conversion 153
+ IV. Le célibat dans l’Église anglicane 157
+ V. Le célibat est-il contre nature? 162
+ VI. Abdication du jugement privé 167
+ VII. Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église
+ anglicane 171
+ VIII. Les XXXIX Articles mis en regard du symbole
+ catholique 178
+ IX. Un système d’espionnage 186
+ X. La rustication, ou le renvoi temporaire 191
+ XI. La famille 197
+ XII. Confidence intime 202
+ XIII. Perplexités d’une bonne sœur 210
+ XIV. Les nouvelles réformes 214
+ XV. Les corruptions de l’Église romaine 220
+ XVI. Du chant grégorien et de l’architecture gothique 225
+ XVII. Questions pour celui à qui il appartient 230
+ XVIII. L’Église anglicane et l’Église romaine ne
+ font-elles qu’une seule et même Église? 234
+ XIX. De quelques pratiques religieuses 244
+ XX. Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et
+ communicatif 298
+ XXI. L’examen 262
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+ Chap. Ier. La cruelle séparation 267
+ II. Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect 275
+ III. L’apostasie 278
+ IV. Une conversation d’actualité 282
+ V. La conclusion pratique 286
+ VI. Le rail-way 293
+ VII. Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif
+ assiégeant une pauvre chambre 304
+ VIII. Le siége continué par un membre de la société de la
+ vérité et par un fanatique d’Exeter-Hall 345
+ IX. Le dernier assaut 324
+ X. Le couvent des Passionnistes 329
+ XI. Le beau jour 336
+
+ Appendice.--Souvenirs personnels du Mouvement d’Oxford, avec des
+ extraits de _Perte et Gain_ du docteur Newman.--Conférence par
+ Frédéric Oakeley 339
+ Notes 363
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+Imprimerie DE BEAU, à Saint-Germain-en-Laye.
+
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76775 ***